summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:47:39 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:47:39 -0700
commitdce5a46759ea5ffabd2d93361a5cde855a5faf20 (patch)
tree0ef889ed10bf0311f85e4c66105506d176761ce1
initial commit of ebook 15849HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--15849-8.txt4131
-rw-r--r--15849-8.zipbin0 -> 66988 bytes
-rw-r--r--15849-h.zipbin0 -> 70996 bytes
-rw-r--r--15849-h/15849-h.htm4693
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 8840 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/15849-8.txt b/15849-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..5cf248a
--- /dev/null
+++ b/15849-8.txt
@@ -0,0 +1,4131 @@
+The Project Gutenberg EBook of Timon d'Athènes, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Timon d'Athènes
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: May 17, 2005 [EBook #15849]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TIMON D'ATHÈNES ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+ ======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 3
+ Timon d'Athènes.
+ Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone.
+ Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été.
+ Tout est bien qui finit bien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1862
+
+
+ ======================================================================
+
+ TIMON D'ATHÈNES
+
+ COMÉDIE
+
+
+
+
+NOTICE SUR TIMON D'ATHÈNES
+
+Le nom de Timon était devenu proverbial dans l'antiquité pour exprimer
+un misanthrope. L'histoire de sa misanthropie, et le bizarre caractère
+de ce personnage frappèrent sans doute Shakspeare pendant qu'il
+s'occupait d'_Antoine et Cléopâtre_, et voici le passage de Plutarque
+qui lui a probablement suggéré l'idée de sa pièce:
+
+«Quant à Antonius, il laissa la ville et la conversation de ses amis,
+et feit bastir une maison dedans la mer, près de l'isle de Pharos, sur
+certaines chaussées et levées qu'il fit jeter à la mer, et se tenoit
+céans, comme se bannissant de la compagnie des hommes, et disoit qu'il
+vouloit mener une telle vie comme Timon, pour autant qu'on lui avoit
+fait le semblable qu'à luy, et pour l'ingratitude et le grand tort que
+luy tenoient ceulx à qui il avoit bien fait, et qu'il estimoit ses amis;
+il se deffioit et se mescontentoit de tous les autres.
+
+«Ce Timon estoit un citoyen d'Athènes, lequel avoit vescu environ la
+guerre du Péloponèse; comme l'on peult juger par les comédies de Platon
+et d'Aristophanes, esquelles il est moqué et touché comme malveuillant
+et ennemy du genre humain, refusant et abhorrissant toute compagnie et
+communication des autres hommes, fors que d'Alcibiades, jeune, audacieux
+et insolent, auquel faisoit bonne chère, et l'embrassoit et baisoit
+volontiers, dequoy s'esbahissant Apémantus, et lui en demandant la cause
+pourquoi il chérissoit ainsi ce jeune homme là seul, et abominoit tous
+les autres: «Je l'aime, répondit-il, pour autant que je sçay bien et
+suis seur qu'un jour il sera cause de grands maulx aux Athéniens.» Ce
+Timon recevoit aussi quelque fois Apémantus en sa compagnie, pour autant
+qu'il étoit semblable de moeurs à luy, et qu'il imitoit fort sa manière
+de vivre. Un jour doncques que l'on célébroit à Athènes la solennité que
+l'on appelle Choès, c'est-à-dire la feste des morts, là où on fait des
+effusions et sacrifices pour les trespassez, ils se festoyoient eulx
+deux ensemble tout seuls, et se prit Apémantus à dire: «Que voici un
+beau banquet, Timon;» et Timon lui respondit: «Oui bien, si tu n'y
+estois point.»
+
+«L'on dit qu'un jour, comme le peuple estoit assemblé sur la place pour
+ordonner de quelque affaire, il monta à la tribune aux harangues, comme
+faisoient ordinairement les orateurs quand ils vouloient haranguer
+et prescher le peuple; si y eut un grand silence et estoit chacun
+très-attentif à ouïr ce qu'il voudroit dire, à cause que c'étoit une
+chose bien nouvelle et bien estrange que de le veoir en chaire. A la
+fin, il commence à dire: «Seigneurs Athéniens, j'ai en ma maison une
+petite place où il y a un figuier auquel plusieurs se sont desjà penduz
+et étranglez, et pour autant que je veulx y faire bastir, je vous ai
+bien voulu advertir devant que faire couper le figuier, à cette fin que
+si quelques-uns d'entre vous se veulent pendre, qu'ils se dépeschent.»
+Il mourut en la ville d'Hales, et fut inhumé sur le bord de la mer.
+Si advint que, tout alentour de sa sépulture, le village s'éboula,
+tellement que la mer qui alloit flottant à l'environ, gardoit qu'on
+n'eût sçeu approcher du tombeau, sur lequel il y avoit des vers engravés
+de telle substance:
+
+ Ayant fini ma vie malheureuse,
+ En ce lieu-cy on m'y a inhumé;
+ Mourez, méchants, de mort malencontreuse,
+ Sans demander comment je fus nommé.
+
+On dit que luy-mesme feit ce bel épitaphe; car celui que l'on allègue
+communément n'est pas de lui, ains est du poëte Callimachus:
+
+ Ici je fais pour toujours ma demeure,
+ Timon encor les humains haïssant.
+ Passe, lecteur, en me donnant male heure,
+ Seulement passe, et me va maudissant.
+
+«Nous pourrions escrire beaucoup d'autres choses dudit Timon, mais ce
+peu que nous en avons dit est assez pour le présent.»
+
+(_Vie d'Antoine_, par Plutarque, traduction _d'Amyot_.)
+
+Malgré quelques rapprochements qu'on pourrait trouver, à la rigueur,
+entre le _Timon_ de Shakspeare et un dialogue de Lucien qui porte le
+même titre, nous pensons que cet épisode de Plutarque lui a suffi pour
+composer sa pièce. C'est dans sa propre imagination qu'il a trouvé
+le développement du caractère de Timon, celui d'Apémantus, dont la
+misanthropie contraste si heureusement avec la sienne; la description
+du luxe et des prodigalités de Timon au milieu de ses flatteurs, et sa
+sombre rancune contre les hommes, au milieu de la solitude.
+
+Cette pièce est une des plus simples de Shakspeare: contre son
+ordinaire, le poëte est sérieusement occupé de son sujet jusqu'au
+dernier acte; et, fidèle à l'unité de son plan, il ne se permet aucune
+excursion qui nous en éloigne. La fable consiste en un seul événement:
+l'histoire d'un grand seigneur que ses amis abandonnent en même temps
+que son opulence, et qui, du plus généreux des hommes, devient le plus
+sauvage et le plus atrabilaire. On a beaucoup discuté sur le caractère
+moral de Timon, pour savoir si on devait le plaindre dans son malheur,
+ou s'il fallait regarder la perte de sa fortune comme une mortification
+méritée. Il nous semble, en effet, que ses vertus ont été des vertus
+d'ostentation, et que sa misanthropie n'est encore qu'une suite de sa
+manie de se singulariser par tous les extrêmes; dans sa générosité il
+n'est prodigue que pour des flatteurs; sa richesse nourrit le vice au
+lieu d'aller secourir l'indigent; une bienfaisance éclairée ne préside
+point à ses dons. Cependant sa confiance en ses amis indique une âme
+naturellement noble, et leur lâche désertion nous indigne surtout quand
+ce seigneur, dont ils trahissent l'infortune, a su trouver un serviteur
+comme Flavius. La transition subite de la magnificence à la vie sauvage
+est bien encore dans le caractère de Timon, et c'est un contraste
+admirable que sa misanthropie et celle d'Àpémantus. Celui-ci a tout le
+cynisme de Diogène, et son égoïsme et son orgueil, qui percent à travers
+ses haillons, trahissent le secret de ses sarcasmes et de ses mépris
+pour les hommes. Une basse envie le dévore; l'indignation seule s'est
+emparée de l'âme de Timon; ses véhémentes invectives sont justifiées par
+le sentiment profond des outrages qu'il a reçus; c'est une sensibilité
+exagérée qui l'égaré, et s'il hait les hommes, c'est qu'il croit
+de bonne foi les avoir aimés; peut-être même sa haine est-elle si
+passionnée, si idéale, qu'il s'abuse, lui-même en croyant les haïr plus
+qu'Apémantus dont l'âme est naturellement lâche et méchante.
+
+Les sarcasmes du cynique et les éloquentes malédictions du misanthrope
+ont fait dire que cette pièce était autant une satire qu'un drame. Cette
+intention de satire se remarque surtout dans le choix des caractères,
+qu'on pourrait appeler une véritable critique du coeur de l'homme eu
+général dans toutes les conditions de la vie. Nous venons de citer
+Apémantus, égoïste cynique, et Timon, dont la vanité inspire la
+misanthropie comme elle inspira sa libéralité; vient ensuite Alcibiade,
+jeune débauché, qui n'hésite pas à sacrifier sa patrie à ses vengeances
+particulières. Le peintre et le poète prostituent les plus beaux des
+arts à une servile adulation et à l'avance; les nobles Athéniens sont
+tous des parasites; mais il semble cependant que Shakspeare n'ait jamais
+voulu nous offrir un tableau complètement hideux d'hypocrisie. Flavius
+est bien capable de réconcilier avec les hommes ceux en qui la lecture
+de _Timon d'Athènes_ pourrait produire la méfiance et la misanthropie.
+Que de dignité dans cet intendant probe et fidèle! Timon lui-même est
+forcé de rendre hommage à sa vertu. Ce caractère est vraiment une
+concession que le poète a faite à son âme naturellement grande et
+tendre.
+
+Hazzlitt, un des plus ingénieux commentateurs du caractère moral de
+Shakspeare, et qui, dans son admiration raisonnée, semble jaloux de
+celle de Schlegel, fait remarquer en terminant l'analyse de la pièce qui
+nous occupe que, dans son isolement, Timon, résolu à chercher le repos
+dans un monde meilleur, entoure son trépas des pompes de la nature. Il
+creuse sa tombe sur le rivage de l'Océan, appelle à ses funérailles
+toutes les grandes images du désert et fait servir les éléments à son
+mausolée.
+
+«Ne revenez plus me voir; mais dites à Athènes que Timon a bâti sa
+dernière demeure sur les grèves de l'onde amère qui, une fois par jour,
+viendra la couvrir de sa bouillante écume: venez dans ce lieu et que la
+pierre de mon tombeau soit votre oracle.» Plus loin Alcibiade, après
+avoir lu son épitaphe, dit encore de Timon:
+
+«Ces mots expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en horreur
+les regrets de notre douleur, si tu méprisais ces gouttes d'eau que la
+nature avait laissé couler de nos yeux, une sublime idée t'inspira de
+faire pleurer à jamais le grand Neptune sur ta tombe.»
+
+C'est ainsi que Timon fait des vents l'hymne de ses funérailles; que le
+murmure de l'Océan est une voix de douleur sur ses dépouilles mortelles,
+et qu'il cherche enfin dans les éternelles solennités de la nature
+l'oubli de la splendeur passagère de la vie.
+
+_La vie de Timon d'Athènes_ parut d'abord dans l'édition in-folio de
+1623. On ne sait avec certitude à quelle époque elle a été écrite,
+quoique Malone lui assigne pour date l'année 1610.
+
+Thomas Shadwell, poète lauréat sous le roi Guillaume III, et rival de
+Dryden, publia, en 1678, _Timon d'Athènes_ avec des changements; mais,
+dans l'épilogue, il appelle sa pièce une greffe entée sur le tronc de
+Shakspeare, et il se flatte qu'on lui pardonnera ses changements en
+faveur de la part que ce poëte y conserve.
+
+La pièce de _Timon d'Athènes,_ telle qu'on la joue encore aujourd'hui à
+Londres, a été arrangée par Cumberland, un des auteurs dramatiques
+les plus estimés de l'Angleterre. Il a conservé la majeure partie de
+l'original, et marqué spécialement ses additions et corrections pour que
+la part de chaque poëte fût aperçue au premier examen.
+
+En 1723, Delisle traita le sujet de _Timon d'Athènes_ pour le théâtre
+italien avec un prologue, des chants, des danses, des personnages
+allégoriques et un arlequin. On voit qu'elle porte un autre cachet que
+celle de Shakespeare. Elle ne manque pas d'une certaine originalité, et
+les Anglais l'ont traduite sous le titre de _Timon amoureux_.
+
+
+
+
+TIMON D'ATHÈNES
+
+COMÉDIE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+TIMON, noble Athénien.
+LUCIUS, LUCULLUS, SEMPRONIUS seigneurs; flatteurs de Timon.
+VENTIDIUS, un des faux amis de Timon.
+APÉMANTUS, philosophe grossier.
+ALCIBIADE, général athénien.
+FLAVIUS, intendant de Timon.
+FLAMINIUS, LUCILIUS, SERVILIUS, serviteurs de Timon.
+CAPHIS, PHILOTUS, TITUS, LUCIUS, HORTENSIUS, serviteurs des créanciers
+de Timon.
+DEUX SERVITEURS DE VARRON, ET LE SERVITEUR D'ISIDORE,
+CRÉANCIERS DE TIMON.
+CUPIDON ET MASQUES. TROIS ÉTRANGERS.
+UN POÈTE, UN PEINTRE, UN JOAILLIER, UN MARCHAND, UN VIEILLARD ATHÉNIEN,
+UN PAGE, UN FOU. PHRYNIA [1], TIMANDRA, maîtresses d'Alcibiade AUTRES
+SEIGNEURS, SÉNATEURS, OFFICIERS, SOLDATS, VOLEURS ET SERVITEURS.
+
+La scène est à Athènes et dans les bois voisins.
+
+[Note 1: Phrynia. Peut-être Shakspeare a-t-il voulu mettre en scène
+la fameuse Phryné, qui était si belle que, sur le point de se voir
+condamnée par ses juges, elle leur découvrit son sein, et fut renvoyée
+acquittée]
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Athènes. Salle dans la maison de Timon.
+
+_Entrent par différentes portes_ UN POÈTE, UN PEINTRE, _puis_ UN
+JOAILLIER, UN MARCHAND _et autres_.
+
+LE POÈTE.--Bonjour, monsieur.
+
+LE PEINTRE.--Je suis bien aise de vous voir en bonne santé.
+
+LE POÈTE.--Je ne vous ai pas vu depuis longtemps: comment va le monde?
+
+LE PEINTRE.--Il s'use, monsieur, en vieillissant.
+
+LE POÈTE.--Oui, on sait cela: mais y a-t-il quelque rareté particulière?
+qu'y a-t-il d'étrange et dont l'histoire ne donne d'exemple?--Vois, ô
+magie de la générosité! c'est ton charme puissant qui évoque ici tous
+ces esprits!--Je connais ce marchand.
+
+LE PEINTRE.--Et moi, je les connais tous deux: l'autre est un joaillier.
+
+LE MARCHAND.--Oh! c'est un digne seigneur.
+
+LE JOAILLIER.--Oui, cela est incontestable.
+
+LE MARCHAND.--Un homme incomparable, animé, à ce qu'il semble, d'une
+bonté infatigable et soutenue. Il va au delà des bornes.
+
+LE JOAILLIER.--J'ai ici un joyau.
+
+LE MARCHAND.--Oh! je vous prie, voyons-le: pour le seigneur Timon,
+monsieur?
+
+LE JOAILLIER.--S'il veut en donner le prix: mais, quant à cela....
+
+LE POÈTE, _occupé à lire ses ouvrages_.--«Quand l'appât d'un salaire
+nous a fait louer l'homme vil, c'est une tache qui flétrit la gloire des
+beaux vers consacrés avec justice à l'homme de bien.»
+
+LE MARCHAND, _considérant le diamant_.--La forme est belle.
+
+LE JOAILLIER.--Est-ce un riche bijou? voyez-vous la belle eau?
+
+LE PEINTRE, _au poète_.--Vous êtes plongé, monsieur, dans la composition
+de quelque ouvrage? Quelque dédicace au grand Timon?
+
+LE POÈTE.--C'est une chose qui m'est échappée sans y penser: notre
+poésie est comme une gomme qui coule de l'arbre qui la nourrit. Le feu
+caché dans le caillou ne se montre que lorsqu'il est frappé; mais notre
+noble flamme s'allume elle-même, et, comme le torrent, franchit chaque
+digue dont la résistance l'irrite. Qu'avez-vous là?
+
+LE PEINTRE.--Un tableau, monsieur.--Et quand votre livre paraît-il?
+
+LE POÈTE.--Il suivra de près ma présentation.--Voyons votre tableau.
+
+LE PEINTRE.--C'est un bel ouvrage!
+
+LE POÈTE, _considérant le tableau_.--En effet, c'est bien, c'est
+parfait.
+
+LE PEINTRE.--Passable.
+
+LE POÈTE.--Admirable! Que de grâce dans l'attitude de cette figure!
+Quelle intelligence étincelle dans ces yeux! Quelle vive imagination
+anime ces lèvres! On pourrait interpréter ce geste muet.
+
+LE PEINTRE.--C'est une imitation assez heureuse de la vie. Voyez ce
+trait; vous semble-t-il bien?
+
+LE POÈTE.--Je dis que c'est une leçon pour la nature; la vie qui respire
+dans cette lutte de l'art est plus vivante que la nature.
+
+(Entrent quelques sénateurs qui ne font que passer.)
+
+LE PEINTRE.--Comme le seigneur Timon est recherché!
+
+LE POÈTE.--Les sénateurs d'Athènes! L'heureux mortel!
+
+LE PEINTRE.--Regardez, en voilà d'autres!
+
+LE POÈTE.--Vous voyez ce concours, ces flots de visiteurs. Moi, j'ai,
+dans cette ébauche, esquissé un homme à qui ce monde d'ici-bas prodigue
+ses embrassements et ses caresses. Mon libre génie ne s'arrête pas à un
+caractère particulier, mais il se meut au large dans une mer de cire
+[2]. Aucune malice personnelle n'empoisonne une seule virgule de mes
+vers; je vole comme l'aigle; hardi dans mon essor, ne laissant point de
+trace derrière moi.
+
+[Note 2: On sait que les anciens écrivaient sur des tablettes de
+cire avec un stylet de fer.]
+
+LE PEINTRE.--Comment pourrai-je vous comprendre?
+
+LE POÈTE.--Je vais m'expliquer.--Vous voyez comme tous les états, tous
+les esprits (autant ceux qui sont liants et volages, que les gens graves
+et austères), viennent tous offrir leurs services au seigneur Timon.
+Son immense fortune, jointe à son caractère gracieux et bienfaisant,
+subjugue et conquiert toute sorte de coeurs pour l'aimer et le servir,
+depuis le souple flatteur, dont le visage est un miroir, jusqu'à cet
+Apémantus qui n'aime rien autant que se haïr lui-même; il plie aussi
+le genou devant lui, et retourne content et riche d'un coup d'oeil de
+Timon.
+
+LE PEINTRE.--Je les ai vus causer ensemble.
+
+LE POÈTE.--Monsieur, j'ai feint que la Fortune était assise sur son
+trône, au sommet d'une haute et riante colline. La base du mont est
+couverte par étages de talents de tout genre, d'hommes de toute espèce,
+qui travaillent sur la surface de ce globe, pour améliorer leur
+condition. Au milieu de cette foule dont les yeux sont attachés sur la
+souveraine, je représente un personnage sous les traits de Timon, à qui
+la déesse, de sa main d'ivoire, fait signe d'avancer, et par sa faveur
+actuelle change actuellement tous ses rivaux en serviteurs et en
+esclaves.
+
+LE PEINTRE.--C'est bien imaginé, ce trône, cette Fortune et cette
+colline, et au bas un homme appelé au milieu de la foule, et qui, la
+tête courbée en avant, sur le penchant du mont, gravit vers son bonheur;
+voilà, ce me semble, une scène que rendrait bien notre art.
+
+LE POÈTE.--Soit, monsieur; mais laissez-moi poursuivre. Ces hommes,
+naguère encore ses égaux (et quelques-uns valaient mieux que lui),
+suivent tous maintenant ses pas, remplissent ses portiques d'une cour
+nombreuse, versent dans son oreille leurs murmures flatteurs, comme la
+prière d'un sacrifice, révèrent jusqu'à son étrier, et ne respirent que
+par lui l'air libre des cieux.
+
+LE PEINTRE.--Oui, sans doute: et que deviennent-ils?
+
+LE POÈTE.--Lorsque soudain la Fortune, dans un caprice et un changement
+d'humeur, précipite ce favori naguère si chéri d'elle, tous ses
+serviteurs qui, rampant sur les genoux et sur leurs mains, s'efforçaient
+après lui de gravir vers la cime du mont, le laissent glisser en bas;
+pas un ne l'accompagne dans sa chute.
+
+LE PEINTRE.--C'est l'ordinaire; je puis vous montrer mille tableaux
+moraux qui peindraient ces coups soudains de la fortune, d'une manière
+plus frappante que les paroles. Cependant vous avez raison de faire
+sentir au seigneur Timon que les yeux des pauvres ont vu le puissant
+pieds en haut, tête en bas.
+
+(Fanfares. Entre Timon avec sa suite: le serviteur de Ventidius cause
+avec Timon.)
+
+TIMON.--Il est emprisonné, dites-vous?
+
+LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.--Oui, mon bon seigneur. Cinq talents sont
+toute sa dette. Ses moyens sont restreints, ses créanciers inflexibles.
+Il implore une lettre de votre Grandeur à ceux qui l'ont fait enfermer;
+si elle lui est refusée il n'a plus d'espoir.
+
+TIMON.--Noble Ventidius! Allons.--Il n'est pas dans mon caractère de me
+débarrasser d'un ami quand il a besoin de moi. Je le connais pour un
+homme d'honneur qui mérite qu'on lui donne du secours: il l'aura; je
+veux payer sa dette et lui rendre la liberté.
+
+LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.--Votre Seigneurie se l'attache pour jamais.
+
+TIMON.--Saluez-le de ma part: je vais lui envoyer sa rançon; et
+lorsqu'il sera libre, dites-lui de me venir voir. Ce n'est pas assez de
+relever le faible, il faut le soutenir encore après. Adieu!
+
+LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.--Je souhaite toute prospérité à votre
+Honneur.
+
+(Il sort.)
+
+(Entre un vieillard athénien.)
+
+LE VIEILLARD.--Seigneur Timon, daignez m'entendre.
+
+TIMON.--Parlez, bon père.
+
+LE VIEILLARD.--Vous avez un serviteur nommé Lucilius?
+
+TIMON.--Il est vrai; qu'avez-vous à dire de lui?
+
+LE VIEILLARD.--Noble Timon, failes-le venir devant vous.
+
+TIMON.--Est-il ici ou non? Lucilius!
+
+(Entre Lucilius.)
+
+LUCILIUS.--Me voici, seigneur, à vos ordres.
+
+LE VIEILLARD.--Cet homme, seigneur Timon, votre créature, hante de nuit
+ma maison. Je suis un homme qui, depuis ma jeunesse, me suis adonné
+au négoce; et mon état mérite, un plus riche héritier qu'un homme qui
+découpe à table.
+
+TIMON.--Eh bien! qu'y a-t-il de plus?
+
+LE VIEILLARD.--Je n'ai qu'une fille, une fille unique, à qui je puisse
+transmettre ce que j'ai. Elle est belle, et des plus jeunes qu'on puisse
+épouser. Je l'ai élevée avec de grandes dépenses pour lui faire acquérir
+tous les talents. Ce valet, qui vous appartient, ose rechercher son
+amour. Je vous conjure, noble seigneur, joignez-vous à moi pour lui
+défendre de la fréquenter; pour moi, j'ai parlé en vain.
+
+TIMON.-Le jeune homme est honnête.
+
+LE VIEILLARD.--Il le sera donc envers moi, Timon.... Que son honnêteté
+lui serve de récompense sans m'enlever ma fille.
+
+TIMON.--L'aime-t-elle?
+
+LE VIEILLARD.--Elle est jeune et crédule. Nos passions passées nous
+apprennent combien la jeunesse est légère.
+
+TIMON.--Aimes-tu cette jeune fille?
+
+LUCILIUS.--Oui, mon bon seigneur, et elle agrée mon amour.
+
+LE VIEILLARD.--Si mon consentement manque à son mariage, j'atteste ici
+les dieux que je choisirai mon héritier parmi les mendiants de ce monde,
+et que je la déshérite de tout mon bien.
+
+TIMON.--Et quelle sera sa dot, si elle épouse un mari sortable?
+
+LE VIEILLARD.--Trois talents pour le moment; à l'avenir, tout.
+
+TIMON.--Cet honnête homme me sert depuis longtemps: je veux faire un
+effort pour fonder sa fortune, car c'est un devoir pour moi. Donnez-lui
+votre fille; ce que vous avancerez pour sa dot sera la mesure de mes
+dons, et je rendrai la balance égale entre elle et lui.
+
+LE VIEILLARD.--Noble seigneur, donnez-m'en votre parole, et ma fille est
+à lui.
+
+TIMON.--Voilà ma main, et mon honneur sur ma promesse.
+
+LUCILIUS.--Je remercie humblement votre Seigneurie: tout ce qui pourra
+jamais m'arriver de fortune et de bonheur, je le regarderai toujours
+comme venant de vous.
+
+(Lucilius et le vieillard sortent.)
+
+LE POÈTE.--Agréez mon travail, et que votre Seigneurie vive longtemps!
+
+TIMON.--Je vous remercie; vous aurez bientôt de mes nouvelles; ne vous
+écartez point. _(Au peintre.)_ Qu'avez-vous là, mon ami?
+
+LE PEINTRE,--Un morceau de peinture, que je conjure votre Seigneurie
+d'accepter.
+
+TIMON.--La peinture me plaît: la peinture est presque l'homme au
+naturel; car depuis que le déshonneur trafique des sentiments naturels,
+l'homme n'est qu'un visage, tandis que les figures que trace le pinceau
+sont du moins tout ce qu'elles paraissent.... J'aime votre ouvrage, et
+vous en aurez bientôt la preuve; attendez ici jusqu'à ce que je vous
+fasse avertir.
+
+LE PEINTRE.--Que les dieux vous conservent!
+
+TIMON.--Portez-vous bien, messieurs; donnez-moi la main: il faut
+absolument que nous dînions ensemble.--Monsieur, votre bijou a souffert
+d'être trop estimé..
+
+LE JOAILLIER.--Comment, seigneur, on l'a déprécié?
+
+TIMON.--On a seulement abusé des louanges. Si je vous le payais ce qu'on
+l'estime, je serais tout à fait ruiné.
+
+LE JOAILLIER.--Seigneur, il est estimé le prix qu'en donneraient ceux
+mêmes qui le vendent. Mais vous savez que des choses de valeur égale
+changent de prix dans les mains du propriétaire, et sont estimées en
+raison de la valeur du maître. Croyez-moi, mon cher seigneur, vous
+embellissez le bijou en le portant.
+
+TIMON.--Bonne plaisanterie!
+
+LE MARCHAND.--Non, seigneur; ce qu'il dit là, tout le monde le répète
+avec lui.
+
+TIMON.--Voyez qui vient ici. Voulez-vous être grondés?
+
+(Entre Apémantus.)
+
+LE JOAILLIER.--Nous le supporterons, avec votre Seigneurie.
+
+LE MARCHAND.--Il n'épargnera personne.
+
+TIMON.--Bonjour, gracieux Apémantus.
+
+APÉMANTUS.--Attends que je sois gracieux pour que je te rende le
+bonjour, quand tu seras devenu le chien de Timon, et ces fripons
+d'honnêtes gens.
+
+TIMON.--Pourquoi les appelles-tu fripons; tu ne les connais pas.
+
+APÉMANTUS.--Ne sont-ils pas Athéniens?
+
+TIMON.--Oui.
+
+APÉMANTUS.--Alors, je ne me dédis pas.
+
+LE JOAILLIER.--Tu me connais, Apémantus.
+
+APÉMANTUS.--Tu sais bien que je te connais; je viens de t'appeler par
+ton nom.
+
+TIMON.--Tu es bien fier, Apémantus.
+
+APÉMANTUS.--Fier surtout de ne pas ressembler à Timon.
+
+TIMON.--Où vas-tu?
+
+APÉMANTUS.--Casser la tête à un honnête Athénien.
+
+TIMON.--C'est une action qui te mènera à la mort.
+
+APÉMANTUS.--Oui, si ne rien faire est un crime digne de mort.
+
+TIMON.--Comment trouves-tu ce portrait, Apémantus?
+
+APÉMANTUS.--Très-bon; car il est innocent.
+
+TIMON.--Celui qui l'a fait n'a-t-il pas bien travaillé?
+
+APÉMANTUS.--Celui qui a fait le peintre a mieux travaillé encore, et
+cependant il a fait un pitoyable ouvrage.
+
+LE PEINTRE.--Tu es un chien.
+
+APÉMANTUS.--Ta mère est de mon espèce; qu'est-elle donc, si je suis un
+chien?
+
+TIMON.--Apémantus, veux-tu dîner avec moi?
+
+APÉMANTUS.--Non, je ne mange pas les grands seigneurs.
+
+TIMON.--Si tu les mangeais, tu fâcherais les dames.
+
+APÉMANTUS.--Oh! elles mangent les grands seigneurs, voilà ce qui leur
+donne de gros ventres.
+
+TIMON.--C'est une explication bien libertine.
+
+APÉMANTUS.--C'est ainsi que tu la prends; garde-la pour ta peine.
+
+TIMON.--Aimes-tu ce bijou, Apémantus?
+
+APÉMANTUS.--Pas autant que la franchise, qui ne coûte pas une obole [3].
+
+[Note 3: Allusion, au proverbe anglais, _plain dealing is a jewell
+but they that use it die beggars_: «la franchise est un joyau, mais ceux
+qui en usent meurent de faim.»]
+
+TIMON.--Combien penses-tu qu'il vaille?
+
+APÉMANTUS.--Il ne vaut pas la peine que j'y pense.... Eh bien! poëte!
+
+LE POÈTE.--Eh bien! philosophe!
+
+APÉMANTUS.--Tu mens.
+
+LE POÈTE.--N'es-tu pas un philosophe?
+
+APÉMANTUS.--Oui.
+
+LE POÈTE.--Je ne mens donc pas?
+
+APÉMANTUS.--Et toi, n'es-tu pas un poëte?
+
+LE POÈTE.--Oui.
+
+APÉMANTUS.--En ce cas, tu mens. Regarde dans ton dernier ouvrage où tu
+as représenté Timon comme un digne personnage.
+
+LE POÈTE.--Ce n'est point une fiction, c'est la vérité.
+
+APÉMANTUS.--Oui, il est digne de toi, et digne de payer ton travail. Qui
+aime la flatterie est digne du flatteur. Dieux, que ne suis-je un grand
+seigneur!
+
+TIMON.--Que ferais-tu donc, Apémantus?
+
+APÉMANTUS.--Ce que fait maintenant Apémantus, je haïrais un grand
+seigneur de tout mon coeur.
+
+TIMON.--Quoi! tu te haïrais toi-même?
+
+APÉMANTUS.--Oui.
+
+TIMON.--Pourquoi?
+
+APÉMANTUS.--Pour avoir eu si peu d'esprit que d'être un grand
+seigneur,--N'es-tu pas marchand?
+
+LE MARCHAND.--Oui, Apémantus.
+
+APÉMANTUS.--Que le commerce te confonde, si les dieux ne veulent pas le
+faire!
+
+LE MARCHAND.--Si le commerce me confond, les dieux en seront la cause.
+
+APÉMANTUS.--Ton dieu, c'est le commerce; que ton dieu te confonde!
+
+(On entend des trompettes.)
+
+(Entre un serviteur)
+
+TIMON.--Quelle est cette trompette?
+
+LE SERVITEUR.--C'est Alcibiade.... et vingt cavaliers environ de sa
+société.
+
+TIMON.--Je vous prie, allez au-devant d'eux, qu'on les fasse entrer.--Il
+faut absolument diner avec moi.--Ne vous en allez pas, que je ne
+vous aie fait mes remerciements. Et, après le dîner, montrez-moi ce
+tableau.--Je suis charmé de vous voir tous.
+
+(Quelques serviteurs sortent.)
+
+(Entrent Alcibiade et sa société.)
+
+TIMON.--Vous êtes le bienvenu, seigneur.
+
+(Ils s'embrassent.)
+
+APÉMANTUS.--Allons, allons, c'est cela! Que les maladies contractent
+et dessèchent vos souples articulations! Se peut-il qu'il y ait si peu
+d'amitié au milieu de ces doucereux coquins et de toute cette politesse!
+La race de l'homme a dégénéré en singes et en babouins.
+
+ALCIBIADE.--Seigneur, vous contentez mon ardent désir, je satisfais la
+faim que j'avais de vous voir.
+
+TIMON.--Vous êtes le bienvenu, seigneur! Avant de nous séparer, nous
+passerons ensemble un heureux temps en différents plaisirs.--Je vous en
+prie, entrons.
+
+(Ils sortent, excepté Apémantus.)
+
+(Entrent deux seigneurs.)
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Quelle heure est-il, Apémantus?
+
+APÉMANTUS.--L'heure d'être honnête.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Il est toujours cette heure-là.
+
+APÉMANTUS.--Tu n'en es que plus digne d'être maudit, toi qui la manques
+sans cesse.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Tu vas au festin de Timon?
+
+APÉMANTUS.--Oui, pour voir les viandes gorger des fripons et le vin
+échauffer des fous.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Adieu! adieu!
+
+APÉMANTUS.--Tu es fou de me dire deux fois adieu.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Pourquoi donc, Apémantus?
+
+APÉMANTUS.--Tu aurais dû garder un de ces adieux pour toi, car je
+n'entends pas t'en rendre.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Va te faire pendre.
+
+APÉMANTUS.--Non, je n'en ferai rien. Adresse tes invitations à ton ami.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Va-t'en, chien hargneux, ou je te chasserai d'ici.
+
+APÉMANTUS.--En véritable chien, je fuirai les ruades de l'âne.
+
+(Il sort.)
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Cet homme est en tout l'opposé de l'humanité.--Eh
+bien! entrerons-nous, et prendrons-nous notre part des générosités de
+Timon? Il est vraiment plus que la bonté même.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Il la répand sur tout ce qui l'environne. Plutus, le
+dieu de l'or, n'est que son intendant: pas le plus léger service qu'il
+ne paye sept fois plus qu'il ne vaut: pas le plus léger cadeau qui ne
+vaille à son auteur un présent qui excède toutes les mesures ordinaires
+de la reconnaissance.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Il porte l'âme la plus noble qui ait jamais inspiré
+un mortel.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Puisse-t-il vivre longtemps dans la prospérité!
+Entrons-nous?
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Je vous suis.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Une salle d'apparat dans la maison de Timon.
+
+(Concert bruyant de hautbois. Flavius et d'autres domestiques servent un
+grand banquet.)
+
+_Entrent_ TIMON, ALCIBIADE, LUCIUS, LUCULLUS, SEMPRONIUS, _et autres
+sénateurs athéniens, avec_ VENTIDIUS _et la suite. A quelque distance,
+et derrière tous les autres, suit_ APÉMANTUS, _d'un air de mauvaise
+humeur_.
+
+VENTIDIUS.--Très-honoré Timon, il a plu aux dieux de se souvenir de la
+vieillesse de mon père, et de l'appeler à son long repos. Il a quitté
+la vie sans regret, et il m'a laissé riche. Votre coeur généreux mérite
+toute ma reconnaissance, et je viens vous rendre ces talents auxquels
+j'ai dû la liberté, accompagnés de mes remerciements et de mon
+dévouement.
+
+TIMON.--Oh! point du tout, honnête Ventidius; vous vous méprenez sur mon
+amitié: je vous ai fait ce don librement. On ne peut dire qu'on a donné,
+quand on souffre que le don soit rendu. Si nos supérieurs jouent à ce
+jeu, nous ne devons pas oser les imiter. Ce sont de belles fautes que
+celles qui enrichissent.
+
+VENTIDIUS.--Les nobles sentiments!
+
+(Ils sont tous debout regardant Timon d'un air de cérémonie.)
+
+TIMON.--Seigneurs, la cérémonie n'a été inventée que pour voiler
+l'insuffisance des actions, les souhaits creux, la bienfaisance qui se
+repent avant d'avoir été exercée: mais où se trouve la véritable amitié,
+la cérémonie est inutile. Je vous prie, asseyez-vous. Vous êtes les
+bienvenus à ma fortune, plus qu'elle n'est la bienvenue pour moi.
+
+(Ils s'asseyent.)
+
+LUCIUS.--Nous l'avons toujours avoué, seigneur.
+
+APÉMANTUS.--Oh! oui, avoué, et vous n'êtes pas encore pendus?
+
+TIMON.--Ah! Apémantus, tu es le bienvenu.
+
+APÉMANTUS.--Je ne veux pas être le bienvenu; je viens pour que tu me
+chasses.
+
+TIMON.--Fi donc! Tu es un rustre; tu as pris là une humeur qui ne sied
+pas à l'homme: c'est un reproche à te faire.--On dit, mes amis, que _ira
+furor brevis est_; mais cet homme-là est toujours en colère.--Allons,
+qu'on lui dresse une table pour lui seul. Il n'aime point la compagnie,
+et il n'est vraiment pas fait pour elle.
+
+APÉMANTUS.--Je resterai donc à tes risques et périls, Timon; car je
+viens pour observer, je t'en avertis.
+
+TIMON.--Je ne prends pas garde à toi.--Tu es Athénien, tu es donc le
+bienvenu. Je ne dois pas être aujourd'hui le maître chez moi; mais je
+t'en prie, que mon diner me vaille ton silence.
+
+APÉMANTUS.--Je méprise ton dîner.... Il m'étoufferait, car je ne
+pourrais pas te flatter.--O dieux! que d'hommes dévorent Timon, et il ne
+le voit pas! Je souffre de voir tant de gens tremper leur langue dans le
+sang d'un seul homme; et le comble de la folie, c'est qu'il les excite
+lui-même. Je m'étonne que les hommes osent se confier aux hommes! Je
+pense, moi, qu'ils devraient les inviter sans couteaux. Leurs tables
+y gagneraient, et leur vie serait plus en sûreté. On en a vu cent
+exemples: l'homme, qui en ce moment est assis près de son hôte, qui
+rompt avec lui son pain et boit à sa santé la coupe qu'ils ont partagée
+ensemble, sera le premier à l'assassiner. Cela est prouvé. Si j'étais un
+grand personnage, je craindrais de boire à mes repas, de peur que mes
+hôtes n'épiassent à quelle note ils pourraient me couper le sifflet. Les
+grands seigneurs ne devraient jamais boire sans avoir le gosier revêtu
+de fer.
+
+TIMON, _à un des convives_.--Seigneur, de tout mon coeur, et que les
+santés fassent la ronde.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Qu'on verse de ce côté, mon bon seigneur.
+
+APÉMANTUS.--De son côté! Fort bien: voilà un brave. Il sait prendre à
+propos son moment.--Toutes ces santés, Timon, te rendront malade, toi et
+ta fortune. Voilà qui est trop faible pour être coupable, l'honnête eau
+qui n'a jamais jeté personne dans la boue; cette liqueur et mes aliments
+se ressemblent, et sont toujours d'accord; les festins sont trop
+orgueilleux pour rendre grâces aux dieux.
+
+_Actions de grâces d'Apémantus._
+
+ Dieux immortels, je ne vous demande point de richesses,
+ Je ne prie pour aucun homme que pour moi;
+ Accordez-moi de ne jamais devenir assez insensé
+ Pour me fier à un homme sur son serment ou sur son billet,
+ A une courtisane sur ses larmes,
+ A un chien qui paraît endormi,
+ A un geôlier pour ma liberté,
+ Ni à mes amis dans mon besoin:
+ Amen: allons, courage!
+ Le crime est pour le riche et je vis de racines.
+
+Ton meilleur plat c'est ton bon coeur, Apémantus.
+
+TIMON.--Général Alcibiade, votre coeur en ce moment est sur le champ de
+bataille.
+
+ALCIBIADE.--Mon coeur, seigneur, est toujours prêt à vous servir.
+
+TIMON.--Vous aimeriez mieux un déjeuner d'ennemis qu'un diner d'amis.
+
+ALCIBIADE.--Pourvu que leur sang vînt de couler, seigneur, il n'est
+point de mets plus délicieux pour moi; je souhaiterais à mon meilleur
+ami de se trouver à pareille fête.
+
+APÉMANTUS.--Je voudrais que tous ces flatteurs fussent tes ennemis, afin
+que tu pusses les égorger et m'inviter au festin.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Si jamais, seigneur, nous avions le bonheur que
+vous missiez nos coeurs à l'épreuve; si jamais vous nous fournissiez
+l'occasion de montrer une partie de notre zèle, nous serions au comble
+de nos voeux.
+
+TIMON.--Oh! ne doutez pas, mes bons amis, que les dieux n'aient
+eux-mêmes réservé dans l'avenir un jour, où j'aurai besoin de votre
+secours. Autrement, pourquoi, seriez-vous devenus mes amis?--Pourquoi
+seriez-vous choisis entre mille autres, pour porter ce titre de
+tendresse, si vous n'apparteniez pas de plus près à mon coeur? Je me
+suis dit de vous à moi-même, plus que vous ne pouvez modestement en
+dire, et je tiens ceci pour acquis sur votre compte. O dieux, me
+disais-je, qu'aurions-nous besoin d'amis, si nous ne devions jamais
+avoir besoin d'eux? Ce seraient les créatures du monde les plus inutiles
+si nous ne devions jamais user d'eux. Ils, ressembleraient fort à des
+instruments mélodieux suspendus dans leurs étuis et qui gardent pour eux
+leurs accords. Oui, j'ai souhaité souvent d'être plus pauvre, afin de
+me rapprocher davantage de vous. Nous sommes nés pour faire du bien, et
+quel bien est plus à nous que les richesses de nos amis? O quel précieux
+avantage d'avoir tant d'amis qui, comme des frères, disposent de la
+fortune l'un de l'autre! O volupté qui n'est déjà plus avant même d'être
+née! Il me semble que mes yeux ne peuvent retenir leurs larmes.--Allons,
+pour oublier leur faute, je bois à votre santé.
+
+APÉMANTUS.--O Timon, plus tu pleures, plus ton vin se boit!
+
+LUCULLUS.--La joie a eu la même conception dans nos yeux, et en sort
+comme un nouveau-né.
+
+APÉMANTUS.--Oh! oh! je ris en pensant que ce nouveau-né est un bâtard.
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--Je vous proteste, seigneur, que vous m'avez
+beaucoup ému.
+
+APÉMANTUS.--Beaucoup.
+
+(Son de trompette.)
+
+TIMON.--Qu'annonce cette trompette? qu'y a-t-il?
+
+(Entre un serviteur.)
+
+LE SERVITEUR.--Sauf votre bon plaisir, seigneur, il y a là des dames qui
+demandent à entrer.
+
+TIMON.--Des dames? que désirent-elles?
+
+LE SERVITEUR.--Elles ont avec elles un courrier qui est chargé
+d'annoncer leurs intentions.
+
+TIMON.--Je vous en prie, faites-les entrer.
+
+(Entre Cupidon.)
+
+CUPIDON.--Salut à toi, généreux Timon, et à tous ceux qui jouissent ici
+de tes bienfaits. Les Cinq Sens te reconnaissent pour leur patron, et
+viennent librement te féliciter de ton généreux coeur. L'Ouïe, le Goût,
+le Toucher, l'Odorat, se lèvent tous satisfaits de ta table: ils ne
+viennent dans ce moment que pour réjouir tes yeux.
+
+TIMON.--Ils sont tous les bienvenus. Qu'on leur fasse bon accueil.
+Allons, que la musique célèbre leur entrée.
+
+(Cupidon sort.)
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Vous voyez, seigneur, à quel point vous êtes aimé.
+
+(Musique. Rentre Cupidon avec une mascarade de dames en amazones,
+dansant et jouant du luth.)
+
+APÉMANTUS.--Holà! quel flot de vanité arrive ici! elles dansent;.... ce
+sont des femmes folles! La gloire de cette vie est une folie semblable,
+comme le prouve toute cette pompe comparée à ce peu d'huile et à ces
+racines. Nous nous faisons fous pour nous amuser, et prodigues de
+flatteries nous buvons à ces hommes, sur la vieillesse desquels nous
+verserons un jour le poison de l'envie et du mépris. Quel homme respire,
+qui ne corrompe ou ne soit corrompu? quel homme expire, qui n'emporte au
+tombeau quelque outrage, don de ses amis? Je craindrais bien que ceux
+qui dansent là devant moi ne fussent les premiers à me fouler un jour
+sous leurs pieds. C'est ce qu'on a vu souvent. Les hommes ferment leurs
+portes au soleil couchant.
+
+(Les convives se lèvent de table en montrant un grand respect pour
+Timon, et pour lui montrer leur affection, chacun d'eux prend une des
+amazones, et ils dansent couple par couple: on joue deux ou trois airs
+de hautbois, après quoi la danse et la musique cessent.)
+
+TIMON.--Vous avez embelli nos plaisirs, belles dames, et donné un
+nouveau charme à notre fête, qui n'eût pas été à moitié si brillante ni
+si agréable sans vous; elle vous doit tout son prix et son éclat, et
+vous m'avez rendu moi-même enchanté de ma propre invention. J'ai à vous
+en remercier.
+
+PREMIÈRE DAME.--Seigneur, vous nous jugez au mieux.
+
+APÉMANTUS.--Oui, ma foi; car le pire est dégoûtant, et ne supporterait
+pas qu'on y touchât, je pense.
+
+TIMON.--Mesdames, il y a un petit banquet qui vous attend; veuillez bien
+aller vous asseoir.
+
+TOUTES ENSEMBLE.--Mille remerciements, seigneur.
+
+(Elles sortent.)
+
+TIMON.--Flavius!
+
+FLAVIUS.--Seigneur!
+
+TIMON.--Apportez-moi la petite cassette.
+
+FLAVIUS.--Oui, monseigneur.--(_A part_.) Encore des bijoux? On ne peut
+l'arrêter dans ses fantaisies; autrement je lui dirais....--Allons.--En
+conscience, je devrais l'avertir. Quand tout sera dépensé, il voudrait
+bien alors qu'on l'eût arrêté. C'est grand dommage que la libéralité
+n'ait pas des yeux derrière: alors jamais un homme ne tomberait dans la
+misère, victime d'un trop bon coeur.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Nos serviteurs, où sont-ils?
+
+UN SERVITEUR.--Les voici, seigneur, à vos ordres.
+
+LUCIUS.--Nos chevaux.
+
+TIMON.--Mes bons amis, j'ai encore un mot à vous dire Seigneur, je
+vous en conjure, faites-moi l'honneur d'accepter ce bijou; daignez le
+recevoir et le porter, mon cher ami!
+
+LUCIUS.--Je suis déjà comblé de vos dons!
+
+TOUS.--Nous le sommes tous!
+
+(Entre un serviteur.)
+
+LE SERVITEUR.--Seigneur, plusieurs membres du sénat sont descendus à
+votre porte, et viennent vous visiter.
+
+TIMON.--Ils sont les bienvenus.
+
+FLAVIUS _rentre_.--J'en conjure votre Honneur, daignez écouter un mot,
+il vous touche de près.
+
+TIMON.--De près! oh bien! alors, je t'écouterai une autre fois. Je te
+prie que tout soit préparé pour leur faire bon accueil.
+
+FLAVIUS, _à part_.--Je ne sais trop comment.
+
+(Entre un autre serviteur.)
+
+LE SECOND SERVITEUR.--Seigneur, le noble Lucius, par un don de sa pure
+amitié, vous a fait présent de quatre chevaux blanc de lait, avec leurs
+harnais en argent.
+
+TIMON.--Je les accepte bien volontiers; ayez soin que ce présent soit
+dignement reconnu. (_Entre un troisième serviteur_.) Eh bien! qu'y
+a-t-il de nouveau?
+
+LE TROISIÈME SERVITEUR.--Sauf votre bon plaisir, mon seigneur; cet
+honorable seigneur, Lucullus, vous invite à chasser avec lui demain
+matin, et il vous envoie deux couples de lévriers.
+
+TIMON.--Je chasserai avec lui: qu'on reçoive son présent, mais non sans
+un noble retour.
+
+FLAVIUS, _à part_.--Quelle sera la fin de tout ceci? Il nous ordonne
+de pourvoir à tout, de rendre de riches présents, et tout cela avec un
+coffre vide: et il ne veut pas examiner sa bourse, ni m'accorder un
+moment pour lui démontrer à quelle indigence est réduit son coeur, qui
+n'a plus les moyens d'effectuer ses voeux. Ses promesses excèdent si
+prodigieusement sa fortune, que tout ce qu'il promet est une dette;
+il doit pour chaque parole: il est assez bon pour payer encore les
+intérêts. Ses terres sont toutes couchées sur leurs livres. Oh! que je
+voudrais être doucement congédié de mon office, avant d'être forcé de le
+quitter! Plus heureux l'homme qui n'a point d'amis à nourrir, que celui
+qui est entouré d'amis plus funestes que les ennemis mêmes! Le coeur me
+saigne de douleur pour mon maître.
+
+(Il sort.)
+
+TIMON.--Vous ne vous rendez pas justice; vous rabaissez trop votre
+mérite. Voici, seigneur, cette bagatelle, comme un gage de notre amitié.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Je la reçois avec une reconnaissance particulière.
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--Oh! il est l'essence même de la bonté.
+
+TIMON.--A propos, seigneur, je me rappelle que vous avez vanté l'autre
+jour un coursier bai que je montais. Il est à vous, puisqu'il vous a
+plu.
+
+LE SECOND SEIGNEUR.--Oh! je vous prie, seigneur, excusez-moi; je ne
+puis....
+
+TIMON.--Vous pouvez m'en croire, seigneur; je sais par expérience qu'on
+ne loue bien que ce qui vous plaît: je juge des sentiments de mon ami
+par les miens. Ce que je vous dis est la vérité. J'irai vous faire
+visite.
+
+TOUS LES SEIGNEURS.--Nul ne sera aussi bienvenu.
+
+TIMON.--Je suis si reconnaissant de toutes vos visites que je ne puis
+assez donner. Je voudrais pouvoir distribuer des royaumes à mes amis,
+et je ne me lasserais jamais....--Alcibiade, tu es un guerrier, et par
+conséquent rarement opulent: les bienfaits te sont dus, car tu vis sur
+les morts, et toutes les terres que tu possèdes sont sur le champ de
+bataille.
+
+ALCIBIADE.--Oui, des terres souillées, seigneur.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Nous vous sommes si redevables!
+
+TIMON.--Et moi à vous.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Nous vous chérissons si infiniment!
+
+TIMON.--Je suis tout à vous!--Des flambeaux.--Encore des flambeaux!
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--Que la plus pure félicité, l'honneur et les
+richesses ne vous abandonnent jamais, noble Timon.
+
+TIMON.--Au, service de ses amis.
+
+(Sortent Alcibiade, les seigneurs et autres.)
+
+APÉMANTUS.--Quel tumulte ici! que d'inclinations de tête, que de
+courbettes[4]! Je doute que toutes ces jambes vaillent les sommes dont
+on paye leurs génuflexions. Amitié pleine d'une lie impure! Il me semble
+que les hommes au coeur faux ne devraient pas avoir des jambes si
+lestes.--C'est ainsi que d'honnêtes dupes prodiguent leurs richesses
+pour des révérences.
+
+[Note 4: _Serving of becks, and jutting out of bums. Beck_ veut dire
+un salut fait avec la tête; _to serve a beck_, c'est saluer de la tête.
+_Jutting out of bums_, littéralement prolongement du derrière, signifie
+révérence, courbette.]
+
+TIMON.--Voyons, Apémantus, si tu n'étais pas si bourru, tu éprouverais
+mes bontés.
+
+APÉMANTUS.--Non, je ne veux rien. Si tu allais me corrompre aussi,
+voyons, il ne resterait plus personne pour se moquer de ta folie, et tu
+ferais encore plus de sottises. Tu donnes tant, Timon, que je crains
+bien que tu ne finisses par te donner toi-même[5]. A quoi bon ces fêtes,
+ce luxe et ces vaines magnificences?
+
+[Note 5: Il y a dans le texte: _thou wilt give thyself in paper_,
+tu te donneras en papier. Un commentateur prétend qu'Apémantus entend
+par-là que Timon se donnera en billets, en lettres de change.]
+
+TIMON.--Ah! si tu commences à médire de la société, j'ai juré de ne pas
+t'écouter. Adieu, et reviens chanter sur un ton plus aimable.
+
+(Il sort.)
+
+APÉMANTUS.--Allons: tu ne veux donc pas m'entendre à présent: eh bien,
+tu ne m'entendras jamais; je te fermerai la porte du ciel[6]. Oh! est-il
+possible que l'oreille des hommes soit sourde aux bons conseils, et non
+à la flatterie!
+
+(Il sort.)
+
+[Note 6: «La porte du ciel.» Apémantus veut parler ici des bons
+conseils qu'il refusera désormais à Timon.]
+
+FIN DU PREMIER ACTE
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Athènes.--Appartement dans la maison d'un sénateur.
+
+_Entre un_ SÉNATEUR _avec des papiers à la main._
+
+LE SÉNATEUR.--Et dernièrement cinq mille à Varron; il en doit neuf
+mille à Isidore, ce qui, joint à ce qu'il me devait auparavant, fait
+vingt-cinq mille.--Quoi! toujours cette rage de dépenser? Cela ne peut
+pas durer; cela ne durera pas.--Si j'ai besoin d'argent, je n'ai qu'à
+voler le chien d'un mendiant, et en faire présent à Timon: le chien me
+battra monnaie.--Si je veux vendre mon cheval, et du prix en acheter
+vingt autres meilleurs que lui, je n'ai qu'à donner à Timon, je ne
+lui demande rien. Je le lui donne; aussitôt mon cheval me produit des
+chevaux superbes.--Point de portier chez lui; mais un homme qui sourit à
+tout le monde, et invite tous ceux qui passent. Cela ne peut durer; il
+n'y a pas de raison pour croire sa fortune solide. Caphis, holà! Caphis.
+
+(Entre Caphis.)
+
+CAPHIS.--Me voilà, seigneur; que désirez-vous de moi?
+
+LE SÉNATEUR.--Mettez votre manteau, et courez chez le seigneur Timon:
+demandez lui avec importunité mon argent, qu'un léger refus ne vous
+arrête pas; n'allez pas vous laisser fermer la bouche par un: «Faites
+mes compliments à votre maître,» le bonnet tournant ainsi dans la main
+droite. Dites-lui que mes besoins crient après moi, et que c'est à mon
+tour à me servir de ce qui m'appartient. Tous les jours de délais et de
+grâce sont passés; et par trop de confiance à ses vaines promesses, j'ai
+altéré mon crédit. J'aime et j'honore Timon; mais je ne dois pas me
+rompre les reins pour lui guérir le doigt; mes besoins sont pressants;
+il faut que je sois satisfait immédiatement sans être bercé par des
+paroles. Partez; prenez un air des plus importuns, un visage de
+demandeur, car je crains bien que le seigneur Timon, qui maintenant
+brille comme un phénix, ne soit bientôt plus qu'une mouette plumée,
+quand chaque plume sera rendue à l'aile à laquelle elle appartient.
+
+CAPHIS.--J'y vais, seigneur.
+
+LE SÉNATEUR.--«J'y vais, seigneur?»--Portez donc les billets, et
+prenez-en les dates en compte.
+
+CAPHIS.--Oui, seigneur.
+
+LE SÉNATEUR.--Allez.
+
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Un appartement de la maison de Timon.
+
+_Entre_ FLAVIUS _tenant plusieurs billets à la main_.
+
+FLAVIUS.--Point de soin, pas un temps d'arrêt! Si insensé dans ses
+dépenses, qu'il ne veut pas savoir comment les continuer ni arrêter le
+torrent de ses extravagances! Ne se demandant jamais comment l'argent
+sort de ses mains; ne se préoccupant pas davantage du temps que cela
+durera. Jamais homme ne fut aussi fou et aussi bon! Que faire?--Il ne
+voudra rien écouter qu'il ne sente le mal.--Il faut que je sois franc
+avec lui à son retour de la chasse. Fi donc! fi donc! fi donc!
+
+(Entrent Caphis et des serviteurs d'Isidore et de Varron[7]).
+
+[Note 7: Les valets se donnent entre eux le nom de leurs maîtres.]
+
+CAPHIS.--Salut, Varron. Quoi, vous venez chercher de l'argent?
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--N'est-ce pas aussi ce qui vous amène?
+
+CAPHIS.--Oui; et vous aussi, Isidore?
+
+LE SERVITEUR D'ISIDORE.--Justement.
+
+CAPHIS.--Plaise au ciel que nous soyons tous payés!
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--C'est de quoi je doute.
+
+CAPHIS.--Voici le patron.
+
+(Entrent Timon, Alcibiade, seigneurs, etc.)
+
+TIMON.--Mon cher Alcibiade, aussitôt après le dîner nous nous remettrons
+en campagne.--Est-ce à moi que vous voulez parler? Eh bien! que
+voulez-vous?
+
+CAPHIS.--Seigneur, c'est la note de certaines dettes....
+
+TIMON.--Des dettes? D'où êtes-vous?
+
+CAPHIS.--D'Athènes, seigneur.
+
+TIMON.--Allez trouver mon intendant.
+
+CAPHIS.--Ne vous déplaise, seigneur, il m'a remis tout le mois, de
+jour en jour, pour le payement. Un besoin pressant force mon maître
+à demander son argent; il vous supplie d'agir avec votre noblesse
+ordinaire et de faire justice à sa requête.
+
+TIMON.--Mon bon ami, revenez demain matin, je vous en prie.
+
+CAPHIS.--Mais, seigneur....
+
+TIMON.--Allons cessez, mon ami.
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--Un serviteur de Varron, seigneur.
+
+LE SERVITEUR D'ISIDORE.--C'est de la part d'Isidore; il vous prie
+humblement de le rembourser promptement.
+
+CAPHIS.--Seigneur, si vous connaissiez quel est le besoin de mon
+maître....
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--Le terme est échu, seigneur, depuis plus de six
+semaines.
+
+LE SERVITEUR D'ISIDORE.--Votre intendant me renvoie toujours, seigneur,
+et mes ordres sont de m'adresser directement à votre Seigneurie.
+
+TIMON.--Eh! laissez-moi respirer.--Je vous en prie, allez toujours
+devant, mes bons seigneurs; je vous rejoins à l'instant. (_Alcibiade et
+les Seigneurs sortent._) (_A Flavius._) Venez ici, je vous prie, que
+se passe-t-il que je sois assailli par ces clameurs et ces demandes de
+billets différés, des dettes arriérées qui font tort à mon honneur?
+
+FLAVIUS.--Messieurs, avec votre permission, le moment n'est pas
+convenable pour parler affaires; ne nous importunez plus, attendez après
+le dîner; donnez-moi le temps d'expliquer à sa Seigneurie pourquoi vous
+n'avez pas été payés.
+
+TIMON.--Oui, mes amis, attendez.--Ayez soin de les bien traiter.
+
+(Timon sort.)
+
+FLAVIUS.--Écoutez-moi, je vous prie.
+
+(Il sort.)
+
+(Entrent Apémantus et un fou.)
+
+CAPHIS.--Restez, restez, voici le fou qui vient avec Apémantus;
+amusons-nous un moment avec eux.
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--Qu'il aille se faire pendre; il va nous
+injurier.
+
+LE SERVITEUR D'ISIDORE.--Que la peste l'étouffe, le chien!
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--Comment te portes-tu, fou?
+
+APÉMANTUS.--Parles-tu à ton ombre?
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--Ce n'est pas à toi que je parle.
+
+APÉMANTUS.--Non, c'est à toi-même. (_Au fou_.) Allons-nous-en.
+
+LE SERVITEUR D'ISIDORE, _à celui de Varron_.--Voilà le fou sur ton dos.
+
+APÉMANTUS.--Non, tu es seul; tu n'es pas encore sur lui.
+
+CAPHIS.--Où est le fou maintenant?
+
+APÉMANTUS.--Il vient de le demander tout à l'heure. Pauvres misérables,
+valets d'usuriers, entremetteurs entre l'or et le besoin!
+
+TOUS LES SERVITEURS.--Que sommes-nous, Apémantus?
+
+APÉMANTUS.--Des ânes.
+
+TOUS.--Pourquoi?
+
+APÉMANTUS.--Parce que vous me demandez ce que vous êtes, et que vous ne
+vous connaissez pas vous-mêmes. Parle-leur, fou.
+
+LE FOU.--Comment vous portez-vous, messieurs?
+
+TOUS.--Grand merci, bon fou! Que fait ta maîtresse?
+
+LE FOU.--Elle met chauffer de l'eau pour échauder des poulets comme
+vous. Que ne pouvons-nous vous voir à Corinthe!
+
+APÉMANTUS.--Bon, grand merci!
+
+(Entre un page.)
+
+LE FOU.--Voyez, voici le page de ma maîtresse.
+
+LE PAGE, _au fou_.--Eh bien! capitaine, que faites-vous avec cette sage
+compagnie?--Comment se porte Apémantus?
+
+APÉMANTUS.--Je voudrais avoir une verge dans ma bouche, pour te répondre
+d'une manière utile.
+
+LE PAGE.--Je te prie, Apémantus, lis-moi l'adresse de ces lettres; je
+n'y connais rien.
+
+APÉMANTUS.--Tu ne sais pas lire?
+
+LE PAGE.--Non.
+
+APÉMANTUS.--Nous ne perdrons donc pas un savant quand tu seras
+pendu.--Celle-ci est pour le seigneur Timon, l'autre pour Alcibiade. Va,
+tu es né bâtard et tu mourras proxénète.
+
+LE PAGE.--Ta mère, en te donnant le jour, a fait un chien, et tu mourras
+de faim comme un chien. Point de réplique. Je m'en vais.
+
+(Il sort.)
+
+APÉMANTUS.--C'est nous rendre le plus grand service.--Fou, j'irai avec
+toi chez le seigneur Timon.
+
+LE FOU.--Me laisseras-tu là?
+
+APÉMANTUS.--Si Timon est chez lui,--Vous êtes là trois qui servez trois
+usuriers?
+
+TOUS.--Oui; plût aux dieux qu'ils nous servissent!
+
+APÉMANTUS.--Je le voudrais.--Je vous servirais comme le bourreau sert le
+voleur.
+
+LE FOU.--Êtes-vous tous trois valets d'usuriers?
+
+TOUS.--Oui, fou.
+
+LE FOU.--Je pense qu'il n'y a point d'usuriers qui n'aient un fou pour
+serviteur. Ma maîtresse est une usurière, et moi je suis son fou. Quand
+quelqu'un emprunte de l'argent à vos maîtres, il arrive tristement et
+s'en retourne gai. Mais on entre gaiement chez ma maîtresse, et on en
+sort tout triste. Dites-moi la raison de cela?
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--Je puis vous en donner une.
+
+LE FOU.--Parle donc afin que nous puissions te regarder comme un agent
+d'infamie et un fripon. Va, tu n'en seras pas moins estimé.
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--Qu'est-ce qu'un agent d'infamie, fou?
+
+LE FOU.--C'est un fou bien vêtu, qui te ressemble un peu; c'est un
+esprit: quelquefois il paraît sous la figure d'un seigneur, quelquefois
+sous celle d'un légiste, quelquefois sous celle d'un philosophe qui
+porte deux pierres, outre la pierre philosophale. Souvent il ressemble
+à un chevalier: enfin cet esprit rôde sous toutes les formes que revêt
+l'homme, depuis quatre-vingts ans jusqu'à treize.
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--Tu n'es pas tout à fait fou.
+
+LE FOU.--Ni toi tout à fait sage: ce que j'ai de plus en folie, tu l'as
+de moins en esprit.
+
+VARRON.--Cette réponse conviendrait à Apémantus.
+
+TOUS.--Place, place: voici le seigneur Timon.
+
+APÉMANTUS,--Fou, viens avec moi, viens.
+
+LE FOU.--Je n'aime point à suivre toujours un amant, un frère aîné, ou
+une femme; quelquefois je suis un philosophe.
+
+(Sortent Apémantus et le fou.)
+
+FLAVIUS, _aux serviteurs_.--Promenez-vous, je vous prie, près d'ici; je
+vous parlerai dans un moment.
+
+(Timon et Flavius restent seuls.)
+
+TIMON.--Vous m'étonnez fort! Pourquoi ne m'avez-vous pas exposé plus tôt
+l'état de mes affaires? J'aurais pu proportionner mes dépenses à ce que
+j'avais de moyens.
+
+FLAVIUS.--Vous n'avez jamais voulu m'entendre; je vous l'ai proposé
+plusieurs fois.
+
+TIMON.--Allons, vous aurez peut-être pris le moment où, étant mal
+disposé, je vous ai renvoyé; et vous avez profité de ce prétexte pour
+vous excuser.
+
+FLAVIUS.--O mon bon maître! je vous ai présenté bien des fois mes
+comptes; je les ai mis devant vos yeux; vous les avez toujours rejetés,
+en disant que vous vous reposiez sur mon honnêteté. Quand, pour quelque
+léger cadeau, vous m'avez ordonné de rendre une certaine somme, j'ai
+secoué la tête et j'ai gémi: même, je suis sorti des bornes du respect,
+en vous exhortant à tenir votre main plus fermée. J'ai essuyé de votre
+part et bien souvent des réprimandes assez dures, quand j'ai voulu vous
+ouvrir les yeux sur la diminution de votre fortune et l'accroissement
+constant de vos dettes! O mon cher maître, quoique vous m'écoutiez
+aujourd'hui trop tard, cependant il est nécessaire que vous le sachiez:
+tous vos biens ne suffiraient pas pour payer la moitié de vos dettes.
+
+TIMON.--Qu'on vende toutes mes terres.
+
+FLAVIUS.--Toutes sont engagées; quelques-unes sont forfaites et perdues;
+à peine nous reste-t-il de quoi fermer la bouche aux créances échues.
+D'autres échéances arrivent à grands pas. Qui nous soutiendra dans cet
+intervalle, et enfin comment se terminera notre dernier compte?
+
+TIMON.--Mes possessions s'étendaient jusqu'à Lacédémone.
+
+FLAVIUS.--O mon bon maître! le monde n'est qu'un mot. Et quand vous le
+posséderiez tout entier, et que vous pourriez le donner d'une seule
+parole, combien de temps le garderiez-vous?
+
+TIMON.--Tu me dis la vérité.
+
+FLAVIUS.--Si vous avez le moindre soupçon sur mon administration, sur
+ma fidélité, citez-moi devant les juges les plus sévères, et faites-moi
+rendre un compte rigoureux. Que les dieux me soient propices: ils savent
+que, lorsque tous nos offices étaient encombrés d'avides parasites,
+lorsque nos caves pleuraient des flots de vin, quand chaque appartement
+brillait de mille flambeaux, et retentissait du bruit confus des
+concerts, moi, je me retirais près d'un conduit toujours ouvert[8], pour
+y verser des torrents de larmes.
+
+[Note 8: _Wasteful cock_; _robinet prodigue_. Les commentateurs se
+sont creusé la tête pour expliquer cette expression et l'intention de
+Flavius. On a prétendu que Flavius se retirait près d'un conduit, d'où
+l'eau sortait sans cesse, parce que cette circonstance servait à lui
+rappeler les prodigalités de Timon en même temps que ce lieu écarté
+était propice à sa rêverie.]
+
+TIMON.--Assez, je t'en prie.
+
+FLAVIUS.--Dieux! disais-je, quelle bonté dans le seigneur Timon! Que de
+biens prodigués des esclaves et des rustres ont engloutis cette nuit!
+Qui n'appartient à Timon? Qui n'offre pas son coeur, sa vie, son épée,
+son courage, sa bourse à Timon, «au grand Timon, au noble, au digne, au
+royal Timon?» Hélas! quand la fortune dont il achète ces louanges sera
+dissipée, le souffle qui les produit sera éteint; ce qu'on a gagné au
+festin on le perd dans le jeûne[9]. Un nuage d'hiver verse ses ondées,
+et tous les insectes ont disparu.
+
+[Note 9: Proverbe anglais: _feast-won, fast-lost_: gagné au festin,
+perdu au jeûne.]
+
+TIMON.--Allons, ne me sermonne plus.--Nul bienfait honteux n'a déshonoré
+mon coeur. J'ai donné imprudemment, mais sans ignominie. Pourquoi
+pleures-tu? Manques-tu de confiance au point de croire que je puisse
+manquer d'amis? Que ton coeur se rassure; va, si je voulais ouvrir les
+réservoirs de mon amitié, et éprouver les coeurs en empruntant, je
+pourrais user des hommes et de leurs fortunes aussi facilement que je
+puis t'ordonner de parler.
+
+FLAVIUS.--Puisse l'événement ne pas tromper votre attente!
+
+TIMON.--Et ce besoin où je me trouve aujourd'hui est en quelque sorte
+pour moi un bonheur qui couronne mes voeux. Je puis maintenant éprouver
+mes amis; tu connaîtras bientôt combien tu t'es mépris sur l'état de ma
+fortune; je suis riche en amis. Holà! quelqu'un! Flaminius! Servilius!
+
+(Entrent Servilius, Flaminius et d'autres esclaves.)
+
+UN ESCLAVE.--Seigneur? seigneur?
+
+TIMON.--J'ai différents ordres à vous distribuer. Toi, va chez le
+seigneur Lucius, et toi, chez Lucullus. J'ai chassé aujourd'hui avec son
+Honneur.--Toi, va chez Sempronius. Recommandez-moi à leur amitié, et
+dites que je suis fier de trouver l'occasion d'employer leurs services
+pour me fournir de l'argent: demandez-leur cinquante talents.
+
+FLAMINIUS.--Vos ordres seront remplis, seigneur.
+
+FLAVIUS, _à part_.--Aux seigneurs Lucius et Lucullus?--Hom!
+
+TIMON.--Et vous (_à un autre serviteur_), allez trouver les sénateurs.
+J'avais droit à leur reconnaissance, même dans les jours de mon
+opulence. Dites-leur de m'envoyer tout à l'heure mille talents.
+
+FLAVIUS.--J'ai pris la liberté de leur présenter votre seing et votre
+nom, dans l'opinion où j'étais que c'était la ressource la plus facile;
+mais tous ont secoué la tête, et je ne suis pas revenu plus riche.
+
+TIMON.--Est-il vrai? Est-il possible?
+
+FLAVIUS.--Ils répondent tous, de concert et d'une voix unanime, qu'ils
+sont en baisse, qu'ils n'ont point de fonds, qu'ils ne peuvent faire ce
+qu'ils désireraient, qu'ils sont bien fâchés.--«Vous êtes un homme si
+respectable!.... Cependant.... ils auraient bien souhaité....--Ils ne
+savent pas.... mais il faut qu'il y ait eu de sa faute.--L'homme le plus
+honnête peut faire un faux pas.--Plût aux dieux que tout allât bien....
+c'est bien dommage!»--Et ainsi occupés d'autres affaires sérieuses, ils
+me renvoient avec ces regards dédaigneux et ces phrases interrompues;
+leurs demi-saluts et leurs signes de froideur me glacent et me réduisent
+au silence.
+
+TIMON.--Grands dieux! récompensez-les. Ami, je t'en prie, ne t'afflige
+pas. L'ingratitude est héréditaire dans les vieillards; leur sang est
+figé, glacé, et coule à peine; ils manquent de reconnaissance, parce
+que leur coeur manque de chaleur. A mesure que l'homme retourne vers la
+terre il est façonné pour le voyage, il devient lourd et engourdi.--(_A
+un serviteur_.) Va chez Ventidius,--_(A Flavius)_. Ah! de grâce, ne sois
+pas triste; tu es honnête et fidèle, je te le dis comme je le pense; on
+n'a rien à te reprocher.--(_Au serviteur_.) Ventidius vient d'enterrer
+son père, et cette mort met en sa possession une fortune considérable.
+Quand il était pauvre, emprisonné et en disette d'amis, je le délivrai
+avec cinq talents. Va le saluer de ma part; dis-lui que son ami est dans
+un pressant besoin; qu'il le prie de se souvenir de ces cinq talents.(_A
+Flavius_.) Dès que tu les auras touchés, donne-les à ces gens dont je
+suis le débiteur. Ne dis et ne pense jamais que la fortune de Timon
+puisse périr au milieu de ses amis.
+
+FLAVIUS.--Je voudrais bien n'être jamais dans le cas de le penser. Cette
+confiance est l'ennemie de la bonté; étant généreuse, elle croit que les
+autres le sont comme elle.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Appartement dans la maison de Lucullus, à Athènes.
+
+FLAMINIUS _attend, entre_ UN SERVITEUR _qui s'approche de lui_.
+
+LE SERVITEUR.--Je vous ai annoncé à mon maître; il descend pour vous
+parler.
+
+FLAMINIUS.--Je vous remercie.
+
+LE SERVITEUR.--Voilà mon seigneur.
+
+(Lucullus entre.)
+
+LUCULLUS, _à part_.--Un des serviteurs du seigneur Timon! C'est quelque
+présent, je gage.--Oh, j'ai deviné juste; j'ai rêvé cette nuit de bassin
+et d'aiguière d'argent.--Flaminius, honnête Flaminius, vous êtes mille
+fois le bienvenu.--Qu'on me verse une coupe de vin. (_Le serviteur
+sort_.)--Et comment se porte cet honorable, accompli, généreux seigneur
+d'Athènes, ton magnifique seigneur et maître?
+
+FLAMINIUS.--Seigneur, sa santé est fort bonne.
+
+LUCULLUS.--Je suis ravi de le savoir en bonne santé. Et que portes-tu là
+sous ton manteau, mon ami Flaminius?
+
+FLAMINIUS.--Ma foi, rien autre chose qu'une cassette vide, seigneur, que
+je viens, au nom de mon maître, prier votre Grandeur de remplir. Il se
+trouve dans un besoin pressant de cinquante talents, et il m'envoie vous
+prier de les lui prêter; il ne doute pas que vous ne veniez sur-le-champ
+à son secours.
+
+LUCULLUS.--La! la! la! la!--Il ne doute pas, dit-il; hélas, le brave
+seigneur! C'est un noble gentilhomme, s'il ne tenait pas un si grand
+état de maison. Cent fois j'ai diné chez lui, et je lui en ai dit ma
+pensée. Je suis même retourné souper chez lui, exprès pour l'avertir de
+diminuer sa dépense; mais il n'a jamais voulu suivre mes conseils, et
+mes visites n'ont pu le corriger. Chaque homme a son défaut, et le sien
+est la libéralité; c'est ce que je lui ai répété souvent; mais je n'ai
+jamais pu le tirer de là.
+
+(Entre un esclave qui apporte du vin.)
+
+L'ESCLAVE.--Seigneur, voilà le vin.
+
+LUCULLUS.--Flaminius, je t'ai toujours remarqué pour un homme sage;
+tiens, à ta santé.
+
+FLAMINIUS.--Votre Grandeur veut plaisanter.
+
+LUCULLUS.--Non, je te rends justice. J'ai toujours reconnu en toi un
+esprit souple et actif; tu sais juger ce qui est raisonnable; et quand
+il se présente une bonne occasion, tu sais la saisir et en tirer bon
+parti. Tu as d'excellentes qualités.--(_À l'esclave._) Vas-t'en, maraud;
+approche, honnête Flaminius. Ton maître est un seigneur plein de bonté;
+mais tu as du jugement, et quoique tu sois venu me trouver, tu sais trop
+bien que ce n'est pas le moment de prêter de l'argent, surtout sur la
+simple parole de l'amitié, et sans aucune sûreté. Tiens, mon enfant,
+voilà trois solidaires[10] pour toi; mon garçon, ferme les yeux sur moi,
+et dis que tu ne m'as pas vu; porte-toi bien.
+
+[Note 10: «Je crois que cette monnaie est de l'invention du poëte.»
+(STEEVENS.)]
+
+FLAMINIUS.--Est-il possible que les hommes soient si différents
+d'eux-mêmes, et que nous soyons maintenant ce que nous étions tout à
+l'heure! Loin de moi, maudite bassesse, retourne vers celui qui t'adore.
+
+(Il jette l'argent qu'il a reçu.)
+
+LUCULLUS.--Ah! je vois maintenant que tu es un sot, et bien digne de ton
+maître....
+
+(Il sort.)
+
+FLAMINIUS.--Puissent ces pièces d'argent être ajoutées à celles qui te
+brûleront! Que ton enfer soit du métal fondu: ô toi, peste d'un ami,
+et non un ami! L'amitié a-t-elle un coeur[11] si faible et si facile à
+s'aigrir, qu'il tourne comme le lait en moins de deux nuits? Dieux! je
+ressens l'indignation de mon maître. Ce lâche ingrat porte encore dans
+son estomac les mets de mon seigneur; pourquoi seraient-ils pour lui
+une nourriture salutaire, lorsque lui-même s'est changé en poison?
+Puissent-ils ne produire en lui que des maladies, et quand il sera sur
+son lit de mort, que cette partie de son être, fournie par mon maître,
+serve, non pas à le guérir, mais à prolonger son agonie!
+
+(Il sort.)
+
+[Note 11: _Milky heart_, coeur de lait.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Place publique d'Athènes.
+
+_Entrent_ LUCIUS, TROIS ÉTRANGERS.
+
+LUCIUS.--Qui? le seigneur Timon? C'est mon bon ami: et un homme
+honorable!
+
+PREMIER ÉTRANGER.--Nous le savons, quoique nous lui soyons étrangers.
+Mais, je puis vous dire une chose, seigneur, que j'entends répéter
+couramment; c'est que les heures fortunées de Timon sont passées; sa
+richesse lui échappe.
+
+LUCIUS.--Allons donc! n'en croyez rien; il ne peut manquer d'argent.
+
+SECOND ÉTRANGER.--Mais croyez bien ceci, seigneur, c'est qu'il n'y a pas
+bien longtemps qu'un de ses gens est venu trouver le seigneur Lucullus
+pour lui emprunter un certain nombre de talents; oui, il l'a pressé
+instamment, en faisant sentir la nécessité où son maître est réduit; et
+il a essuyé un refus.
+
+LUCIUS.--Comment?
+
+SECOND ÉTRANGER.--Un refus, vous dis-je, seigneur.
+
+LUCIUS.--Quelle étrange chose! Par tous les dieux, j'en suis honteux!
+Refuser cet homme honorable, il faut avoir bien peu d'honneur. Quant à
+moi, je dois l'avouer, j'ai reçu de lui quelques petites marques de
+sa bonté, de l'argent, de la vaisselle, des bijoux et semblables
+bagatelles, rien auprès des présents qu'a reçus Lucullus; eh! bien, si,
+au lieu de s'adresser à lui, il avait envoyé chez moi, je ne lui aurais
+jamais refusé la somme dont il aurait eu besoin.
+
+(Entre Servilius.)
+
+SERVILIUS.--Voyez, par bonheur, voilà le seigneur Lucius; j'ai
+tant couru pour le trouver, que je suis tout en nage.--Très-honoré
+seigneur....
+
+LUCIUS.--Ah! Servilius! je suis charmé de te voir, porte-toi bien,
+recommande-moi à l'amitié de ton honnête et estimable maître, le plus
+cher de mes amis.
+
+SERVILIUS.--Seigneur, sous votre bon plaisir, mon maître vous envoie....
+
+LUCIUS.--Oh! que m'a-t-il envoyé? Que d'obligations je lui ai! Sans
+cesse il envoie. Dis-moi, comment pourrai-je le remercier? Et que
+m'envoie-il?
+
+SERVILIUS.--Il vous envoie seulement l'occasion de lui rendre un
+service, mon seigneur; il supplie votre Seigneurie de lui prêter, en ce
+moment, cinquante talents.
+
+LUCIUS.--Je vois bien que Timon veut faire une plaisanterie; il n'est
+pas possible qu'il ait besoin de cinquante talents, ni même de cinq fois
+autant.
+
+SERVILIUS.--Il a besoin pour le moment d'une somme plus petite. S'il
+n'en avait pas besoin pour un bon usage, je ne vous conjurerais pas avec
+tant d'instances.
+
+LUCIUS.--Parles-tu sérieusement, Servilius?
+
+SERVILIUS.--Sur mon âme, c'est vrai, seigneur.
+
+LUCIUS.--Quel vilaine brute je suis, de m'être dégarni dans une si belle
+occasion de montrer mes bons sentiments! Je suis bien malheureux d'avoir
+été hier acquérir une petite terre, pour perdre aujourd'hui l'occasion
+de me faire grand honneur! Servilius, je te jure, à la face des dieux,
+qu'il m'est impossible de pouvoir le faire....--Je n'en suis que plus
+sot, dis-je, j'allais moi-même envoyer demander quelque argent à Timon:
+ces messieurs en sont témoins; mais, je ne voudrais pas à présent
+l'avoir fait pour toutes les richesses d'Athènes. Recommande-moi
+affectueusement à ton bon maître. Je me flatte que je ne perdrai rien de
+son estime, parce que je n'ai pas le pouvoir de l'obliger; dis-lui de
+ma part que je mets au nombre de mes plus grands malheurs de ne
+pouvoir faire ce plaisir à un si estimable seigneur. Bon Servilius, me
+promets-lu de me faire l'amitié de répéter à Timon mes propres paroles?
+
+SERVILIUS.--Oui, seigneur, je le ferai.
+
+Lucius.--Va, je saurai t'en récompenser, Servilius. (_Servilius sort._)
+(_Aux étrangers_.) En effet, vous aviez raison, Timon est ruiné, et
+quand une fois on a éprouvé un refus, il est rare qu'on aille bien loin.
+
+(Il sort.)
+
+PREMIER ÉTRANGER.--Avez-vous remarqué ceci, Hostilius?
+
+SECOND ÉTRANGER.--Oui, trop bien.
+
+PREMIER ÉTRANGER.--Eh bien! voilà le coeur du monde: tous les flatteurs
+sont faits de la même étoffe. Qui peut après cela donner le nom d'ami à
+celui qui met la main dans le même plat? Il est à ma connaissance que
+Timon a servi de père à ce seigneur; qu'il lui a conservé son crédit de
+sa bourse, qu'il a soutenu sa fortune même; c'est de l'argent de Timon
+qu'il a payé les gages de ses domestiques; Lucius ne boit jamais que ses
+lèvres ne touchent l'argent de Timon, et cependant....--Oh! vois quel
+monstre est l'homme, quand il se montre sous les traits d'un ingrat! Au
+prix de ce qu'il en a reçu, ce qu'il ose lui refuser, l'homme charitable
+le donnerait aux mendiants.
+
+TROISIÈME ÉTRANGER.--La religion gémit.
+
+PREMIER ÉTRANGER.--Pour moi, je n'ai jamais goûté des bienfaits de
+Timon; jamais ses dons, répandus sur moi, ne m'ont inscrit au nombre de
+ses amis; cependant, en considération de son âme noble, de son illustre
+vertu, et de sa conduite honorable, je proteste que si, dans son besoin,
+il s'était adressé à moi, j'aurais tenu mon bien pour venu de lui, et
+la meilleure part aurait été pour lui, tant j'aime son coeur; mais je
+m'aperçois que les hommes apprennent à se dispenser d'être charitables:
+l'intérêt est au-dessus de la conscience.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Appartement de la maison de Sempronius. _Entrent_ SEMPRONIUS ET UN
+SERVITEUR _de Timon_.
+
+SEMPRONIUS.--Et pourquoi m'importuner, moi, hom! par préférence à tous
+les autres? Ne pouvait-il pas s'asresser au seigneur Lucius, à Lucullus?
+Ce Ventidius, qu'il a racheté de la prison, est riche maintenant. Ces
+trois hommes lui sont redevables de tout ce qu'ils possèdent.
+
+LE SERVITEUR.--Hélas! seigneur, tous trois ont été essayés à la pierre
+de touche, et nous n'avons trouvé en eux qu'un vil métal; car ils ont
+tous refusé.
+
+SEMPRONIUS.--Comment, ils l'ont refusé! Lucullus, Ventidius l'ont
+refusé, et il vient s'adresser à moi?... Tous trois? Une pareille
+démarche annonce de sa part peu de jugement, ou peu d'amitié; dois-je
+être son dernier refuge? Ses amis, comme autant de médecins, l'ont tous
+trois condamné, et il faut que ce soit moi qu'on charge de cette cure?
+Je m'en trouve très-offensé, je suis en colère contre lui, il eût dû
+mieux connaître mon rang. Je ne vois pas de raison pour que, dans son
+besoin, il ne m'ait pas imploré d'abord; car enfin je suis, je l'avoue,
+le premier homme qui ait reçu des présents de lui, et il me recule dans
+son souvenir au point de penser que je serais le dernier à lui marquer
+ma reconnaissance! Non.--Il n'en faut pas davantage pour me rendre un
+objet de risée aux yeux de toute la ville, et me faire passer pour un
+fou parmi les grands seigneurs. J'aimerais mieux, pour trois fois la
+somme qu'il demande, qu'il se fût adressé à moi le premier, ne fût-ce
+que pour l'honneur de mon coeur, j'avais si grand désir de rendre un
+service. Retourne, et à la froide réponse de ses amis ajoute celle-ci:
+«Celui qui blesse mon honneur ne verra pas mon argent.»
+
+(Il sort.)
+
+LE SERVITEUR.--A merveille! Votre Seigneurie est un admirable coquin! Le
+diable n'a pas su ce qu'il faisait en rendant l'homme si astucieux: il
+s'est fait tort; et je ne puis m'empêcher de penser qu'au bout du compte
+la scélératesse de l'homme le blanchira lui-même. Comme ce seigneur
+cherche à colorer sa bassesse, et copie de vertueux modèles pour
+justifier sa méchanceté! ainsi font ceux qui, sous le voile d'un
+patriotisme ardent, voudraient mettre des royaumes entiers en feu! Tel
+est le caractère de cet ami politique. Il était le plus solide espoir de
+mon maître. Tous ont déserté, les dieux seuls exceptés. Tous ses amis
+sont morts. Ces portes qui, dans des jours de prospérité, ne connurent
+jamais de verrous, vont être employées à protéger la liberté de leur
+maître. Voilà tout le fruit qu'il recueille de ses largesses. Celui qui
+ne peut garder son argent doit à la fin garder sa maison.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Une salle dans la maison de Timon.
+
+_Entrent_ DEUX SERVITEURS DE VARRON ET LE SERVITEUR DE LUCIUS, _qui
+rencontrent_ TITUS, HORTENSIUS, _et d'autres_ VALETS _des créanciers de
+Timon, qui attendent qu'il sorte_.
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--Bonne rencontre! Bonjour, Titus et Hortensius!
+
+TITUS.--Je vous rends la pareille, honnête Varron.
+
+HORTENSIUS.--Lucius, par quel hasard nous trouvons-nous ensemble ici?
+
+LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Je pense que le même objet nous y amène tous;
+le mien, c'est l'argent.
+
+TITUS.--C'est le leur à tous, et le mien aussi.
+
+(Entre Philotus.)
+
+LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Et le seigneur Philotus aussi, sans doute?
+
+PHILOTUS.--Bonjour à tout le monde!
+
+LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Sois le bienvenu, camarade. Quelle heure
+croyez-vous qu'il soit?
+
+PHILOTUS.--Il va sur neuf heures.
+
+LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Déjà?
+
+PHILOTUS.--Et le seigneur de céans n'est pas encore visible?
+
+LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Pas encore.
+
+PHILOTUS.--Cela m'étonne; il avait coutume de briller dès sept heures du
+matin.
+
+LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Oui; mais les jours sont devenus plus courts.
+Faites attention que la carrière de l'homme prodigue est radieuse comme
+celle du soleil; mais elle ne se renouvelle pas de même. Je crains bien
+que l'hiver ne soit dans le fond de la bourse de Timon; je veux dire
+qu'on peut y enfoncer la main bien avant, et n'y trouver que peu de
+chose.
+
+PHILOTUS.--J'ai la même crainte que vous.
+
+TITUS.--Je veux vous faire faire une remarque assez étrange; votre
+maître vous envoie chercher de l'argent?
+
+HORTENSIUS.--Rien n'est plus vrai.
+
+TITUS.--Et il porte maintenant des bijoux que lui a donnés Timon, et
+pour lesquels j'attends de l'argent.
+
+HORTENSIUS.--C'est contre mon coeur.
+
+TITUS.--Ne paraît-il pas étrange que Timon, en cela, paye plus qu'il ne
+doit? C'est comme si votre maître envoyait demander le prix des riches
+bijoux qu'il porte.
+
+HORTENSIUS.--Les dieux me sont témoins combien ce message me pèse.
+Je sais que mon maître a eu sa part des richesses de Timon; cette
+ingratitude est plus criminelle que s'il les eût volés.
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--Oui.--Mon billet à moi est de trois mille
+couronnes; et le vôtre?
+
+LE SERVITEUR DE LUCIUS.--De cinq mille.
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--C'est une grosse somme, et qui fait voir que la
+confiance de votre maître surpassait celle du mien, autrement sans doute
+que leurs créances seraient égales.
+
+(Entre Flaminius.)
+
+TITUS.--Voilà un des serviteurs du seigneur Timon.
+
+LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Flaminius! Holà, un mot! Le seigneur Timon est
+bientôt prêt à partir?
+
+FLAMINIUS.--Non, vraiment, pas encore.
+
+TITUS.--Nous attendons sa Seigneurie; je vous prie de l'en prévenir!
+
+FLAMINIUS.--Je n'ai pas besoin de lui dire; il sait bien que vous n'êtes
+que trop ponctuels.
+
+(Entre Flavius, le visage caché dans son manteau.)
+
+LE SERVITEUR DE Lucius.--Ah! n'est-ce pas là son intendant qui est ainsi
+affublé? Il s'enfuit comme enveloppé d'un nuage; appelez-le, appelez-le.
+
+TITUS.--Entendez-vous, seigneur?
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--Avec votre permission....
+
+FLAVIUS.--Mon ami, que voulez-vous de moi?
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--Seigneur, j'attends ici le payement d'une
+certaine somme....
+
+FLAVIUS.--Si le payement était aussi certain que l'on est sûr de vous
+voir l'attendre, on pourrait compter dessus. Que ne présentiez-vous vos
+comptes et vos billets, quand vos perfides maîtres mangeaient à la
+table de mon seigneur? Alors ses dettes les flattaient et les faisaient
+sourire; leurs lèvres affamées en dévoraient les intérêts. Vous ne
+vous faites que du tort en m'agitant ainsi; laissez-moi passer
+tranquillement.--Apprenez que mon maître et moi nous sommes au bout de
+notre carrière; je n'ai plus rien à compter, ni lui à dépenser.
+
+LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Oui, mais cette réponse ne servira pas.
+
+FLAVIUS.--Si elle ne sert pas, elle ne sera pas aussi vile que vous, car
+vous servez des fripons.
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--Que murmure donc là sa Seigneurie
+banqueroutière?
+
+TITUS.--Peu importe! Le voilà pauvre, et nous sommes assez vengés. Qui a
+plus droit de parler librement, que celui qui n'a pas un toit où loger
+sa tête? Il peut se moquer des superbes édifices.
+
+(Entre Servilius.)
+
+TITUS.--Oh! oh! voici Servilius; nous allons avoir une réponse.
+
+SERVILIUS.--Si j'osais vous conjurer, messieurs, de revenir dans quelque
+autre moment, vous m'obligeriez beaucoup; car, sur mon âme, mon maître
+est dans un étrange abattement; son humeur sereine l'a abandonné; sa
+santé est très-dérangée, il est obligé de garder la chambre.
+
+LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Tous ceux qui gardent la chambre ne sont pas
+malades. D'ailleurs, si la santé de Timon est en si grand danger, c'est,
+ce me semble, une raison de plus pour payer promptement ses dettes, afin
+de s'aplanir la route vers les dieux.
+
+SERVILIUS.--Dieux bienfaisants!
+
+TITUS.--Nous ne pouvons pas nous contenter de cette réponse.
+
+FLAMINIUS, _dans l'intérieur de la maison_.--Servilius! Au secours! Mon
+maître! mon maître!
+
+(Entre Timon en fureur; Flaminius le suit.)
+
+TIMON.--Quoi! mes portes me ferment-elles le passage? J'aurai toujours
+été libre, et ma maison sera devenue l'ennemie de ma liberté, ma
+prison!--La salle où j'ai donné des festins me montre-t-elle maintenant,
+comme toute la race humaine, un coeur de fer?
+
+LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Commence, Titus.
+
+TITUS.--Seigneur, voilà mon billet.
+
+LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Voici le mien.
+
+LE SERVITEUR D'HORTENSIUS.--Et le mien, seigneur.
+
+LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.--Et les nôtres, seigneur.
+
+PHILOTUS.--Voilà tous nos billets.
+
+TIMON.--Assommez-moi avec eux.--Fendez-moi jusqu'à la ceinture[12].
+
+[Note 12: Jeu de mots de Timon sur les billets (_bills_) et sur les
+haches d'armes (_bills_), que portaient encore les soldats du temps de
+Shakspeare.]
+
+LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Hélas! seigneur.
+
+TIMON.--Coupez mon coeur en pièces de monnaie.
+
+TITUS.--Le mien est de cinquante talents.
+
+TIMON.--Paye-toi de mon sang.
+
+LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Cinq mille écus, seigneur.
+
+TIMON.--Cinq mille gouttes de mon sang pour les payer.--Et le vôtre?--Et
+le vôtre?
+
+LE SERVITEUR DE VARRON.--Seigneur!
+
+LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.--Seigneur!
+
+TIMON.--Tenez, prenez-moi, déchirez-moi, et que les dieux vous
+confondent?
+
+(Il sort.)
+
+HORTENSIUS.--Ma foi, je vois bien que nos maîtres n'ont qu'à jeter
+leurs bonnets après leur argent: on peut bien regarder les dettes comme
+désespérées, puisque c'est un fou qui est le débiteur.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Rentre Timon avec Flavius.)
+
+TIMON.--Ils m'ont mis hors d'haleine, ces esclaves! Des créanciers! Des
+diables!
+
+FLAVIUS.--Mon cher maître,...
+
+TIMON.--Si je prenais ce parti....
+
+FLAVIUS.--Mon seigneur....
+
+TIMON.--Je veux qu'il en soit ainsi,--Mon intendant!
+
+FLAVIUS.--Me voici, seigneur.
+
+TIMON.--Fort à propos.--Allez, invitez tous mes amis; Lucius, Lucullus,
+Sempronius.--Tous; je veux encore donner une fête à ces coquins.
+
+FLAVIUS.--Ah! seigneur, c'est l'égarement où votre raison est plongée
+qui vous fait parler ainsi; il ne vous reste pas même de quoi servir un
+modeste repas.
+
+TIMON.--Ne t'en inquiète pas. Va, je te l'ordonne, invite-les tous,
+amène ici ces flots de coquins; mon cuisisinier et moi nous saurons
+pourvoir à tout.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+La salle du sénat d'Athènes.
+
+_Le sénat est assemblé; entre_ ALCIBIADE _avec sa suite_.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Seigneur, comptez sur ma voix, sa faute est capitale;
+il faut qu'il meure; rien n'enhardit le crime comme la miséricorde.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Cela est vrai; la loi doit l'écraser de tout son
+poids.
+
+ALCIBIADE.--Santé, honneur, clémence dans l'auguste sénat!
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Quel sujet, général...
+
+ALCIBIADE.--Je viens supplier humblement vos vertus; car la pitié est la
+vertu des lois; il n'y a que les tyrans qui en usent avec cruauté. Il
+plait aux circonstances et à la fortune de s'appesantir sur un de mes
+amis, qui, dans l'effervescence du sang, a enfreint la loi, abîme sans
+fond pour l'imprudent qui s'y plonge sans précaution. C'est un homme
+qui, à part cette fatalité, est plein des qualités les plus nobles,
+aucune lâcheté ne souille son action, et son honneur rachète sa faute.
+C'est avec une noble fureur et une fierté louable que, voyant sa
+réputation mortellement atteinte, il s'est armé contre son ennemi, il
+a gouverné son ressentiment dans son excès avec tant de sagesse et une
+modération si inouïe qu'il semblait seulement prouver son argument.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Vous soutenez un paradoxe inadmissible en cherchant
+à faire passer pour bonne une mauvaise action. Aux efforts que vous
+faites, on dirait que votre discours tend à légitimer l'homicide, à
+classer l'esprit querelleur au même rang que la valeur, lorsque c'est,
+à vrai dire, une valeur bâtarde venue au monde à la suite des sectes et
+des factions. Le vrai brave est celui qui sait souffrir avec patience
+tout ce que l'homme le plus méchant fait répandre contre lui; qui
+regarde une injure comme une chose aussi étrangère à sa personne, que
+le vêtement qu'il porte avec indifférence; et qui ne préfère pas ses
+injures à sa vie, en l'exposant à cause d'elles. Si le tort qu'on nous
+fait est un mal qui peut nous conduire au meurtre, quelle folie n'est-ce
+pas de risquer ses jours pour un mal?
+
+ALCIBIADE.--Seigneur....
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Vous ne pouvez justifier des fautes aussi énormes. Le
+courage ne consiste pas à se venger, mais à supporter.
+
+ALCIBIADE.--Permettez-moi de parler, seigneurs, et pardonnez si je parle
+en guerrier.--Pourquoi les hommes s'exposent-ils follement dans les
+combats? Que n'endurent-ils toutes les menaces? que ne dorment-ils en
+paix sur l'affront? et que ne se laissent-ils égorger tranquillement et
+sans résistance par l'ennemi? S'il y a tant de courage à se résigner,
+qu'allons-nous faire dans les camps? Certes, les femmes qui restent à la
+maison seront plus braves que nous; si la résignation l'emporte, l'âne
+sera plus guerrier que le lion; et le coupable chargé de fers sera plus
+sage que son juge, si la sagesse est dans la patience. Seigneurs, ayez
+autant de clémence que vous avez de puissance.--Qui ne condamne pas la
+violence commise de sang-froid! Tuer, je l'avoue, est le dernier excès
+du crime; mais tuer pour se défendre, par pitié, c'est bien juste.
+S'abandonner à la colère est une impiété; mais quel est l'homme qui ne
+se mette en colère? Pesez le crime avec toutes ces considérations?
+
+SECOND SÉNATEUR.--Vous plaidez en vain.
+
+ALCIBIADE.--Quoi! en vain? Ses services à Lacédémone et à Byzance
+suffiraient pour racheter sa vie.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Que voulez-vous dire?
+
+ALCIBIADE.--Je dis qu'il a rendu des services signalés; qu'il a, dans
+les combats, tué un grand nombre de vos ennemis. Quelle valeur n'a-t-il
+pas montrée dans la dernière action? Que de blessures il a faites!
+
+SECOND SÉNATEUR.--Il s'en est trop payé sur le butin. C'est un débauché
+déterminé; il est sujet à un vice qui noie sa raison et enchaîne sa
+valeur. S'il n'avait point d'ennemis, celui-là seul suffirait pour
+l'accabler. On l'a vu, dans cette fureur brutale, commettre mille
+outrages, et susciter les querelles: on nous a informés que ses jours
+sont souillés d'excès honteux, et que son ivresse est dangereuse.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Il mourra.
+
+ALCIBIADE.--Sort cruel! Il aurait pu mourir à la guerre!--Seigneur,
+si ce n'est à cause de ses qualités personnelles, quoi qu'il dût se
+racheter par son bras droit sans rien devoir à personne, prenez, pour
+vous fléchir, mes services et joignez-les aux siens. Comme je sais qu'il
+est de la prudence de votre âge de prendre des sûretés, je vous engage
+mes victoires et mes honneurs, pour répondre de sa reconnaissance. Si,
+pour son crime, il doit sa vie à la loi, qu'il la donne à la guerre dans
+un vaillant combat; car la loi est sévère, et la guerre ne l'est pas
+davantage.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Nous tenons pour la loi; il mourra: n'insiste plus,
+sous peine de notre déplaisir; ami ou frère, qui répand le sang d'autrui
+doit le sien à la loi.
+
+ALCIBIADE.--Qu'il en soit ainsi? Cela ne sera pas, seigneurs, je vous en
+conjure, connaissez-moi.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Comment?
+
+ALCIBIADE.--Rappelez-vous qui je suis.
+
+TROISIÈME SÉNATEUR.--Comment?
+
+ALCIBIADE--Je dois croire que votre vieillesse m'a oublié: autrement on
+ne me verrait pas ainsi abaissé demandant une grâce aussi simple qu'on
+me refuse. Mes blessures se rouvrent d'indignation.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Oses-tu provoquer notre colère? Ecoute, ce n'est
+qu'un mot, mais son effet est étendu: nous te bannissons pour jamais.
+
+ALCIBIADE.--Me bannir? Moi!... Bannissez plutôt votre radotage,
+bannissez l'usure qui déshonore le sénat.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Si, après deux soleils, Athènes te voit encore,
+attends de nous le jugement le plus rigoureux, et pour ne pas nous
+échauffer davantage, il sera exécuté sur l'heure.
+
+(Ils sortent.)
+
+ALCIBIADE.--Puissent les dieux vous faire vieillir assez pour que vous
+deveniez des squelettes dont tous les yeux se détournent! Ma rage est au
+comble.--Je faisais fuir leurs ennemis, tandis qu'ils comptaient leur
+argent et le prêtaient à gros intérêts.--Et moi, je ne suis riche qu'en
+larges blessures.--Tout cela pour en venir à ceci! Est-ce là le baume
+que ce sénat d'usuriers verse dans les plaies des guerriers? Ah!
+l'exil!--Je n'en suis pas fâché: je ne hais pas d'être exilé; c'est un
+affront fait pour allumer ma fureur et mon indignation, afin que je
+puisse frapper Athènes. Je vais ranimer le courage de mes troupes,
+mécontentes et gagner leurs coeurs. Il y a de la gloire à combattre de
+nombreux ennemis. Les guerriers ne doivent, pas plus que les dieux,
+souffrir qu'on les offense.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+Appartement magnifique dans la maison de Timon. Musique, tables
+préparées, serviteurs.
+
+PLUSIEURS SEIGNEURS _entrent par diverses portes_.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Bonjour, seigneur.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Je vous le souhaite aussi. Je pense que l'honorable
+Timon n'a fait que nous éprouver l'autre jour.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--C'était la réflexion qui occupait mon oisiveté,
+lorsque nous nous sommes rencontrés. Je me flatte qu'il n'est pas si bas
+qu'il le semblait par l'épreuve qu'il a faite de ses divers amis.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Ce qui le prouve assez, c'est le nouveau festin qu'il
+donne encore.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Je le croirais. Il m'a envoyé une invitation
+très-pressante; beaucoup d'affaires urgentes m'engageaient à refuser;
+mais il a tant prié, qu'il a fallu me rendre.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Je me devais aussi moi-même à des affaires
+indispensables, mais il n'a pas voulu recevoir mes excuses. Je suis
+fâché de m'être trouvé dénué de fonds lorsqu'il envoya m'emprunter de
+l'argent.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Je suis atteint du même regret, maintenant que je
+vois le cours que prennent les choses.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Chacun ici en dit autant.--Combien voulait-il
+emprunter de vous?
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Mille pièces d'or.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Mille pièces!
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Et vous?
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--Il m'avait envoyé demander...--Le voilà qui vient.
+
+(Entre Timon avec suite.)
+
+TIMON.--Je suis à vous de tout mon coeur, dignes seigneurs. Comment vous
+portez-vous?
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Le mieux du monde, puisque votre Seigneurie va bien.
+
+SECOND SEIGNEUR.--L'hirondelle ne suit pas l'été avec plus de plaisir,
+que nous votre Seigneurie.
+
+TIMON, _à part_.--Et ne fuit pas plus promptement l'hiver; les hommes
+ressemblent à ces oiseaux de passage.--Seigneurs, notre dîner ne vous
+dédommagera pas de cette longue attente. Égayez-vous un peu à entendre
+cette musique, si vous pouvez supporter une musique aussi peu
+harmonieuse que le son de la trompette; nous allons nous mettre à table.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--J'espère que votre Seigneurie ne conserve aucun
+ressentiment de ce que j'ai renvoyé votre messager les mains vides.
+
+TIMON.--Ah! seigneur, que cela ne vous inquiète pas.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Noble seigneur....
+
+TIMON.--Ah! mon digne ami, comment vous va?
+
+(On apporte le banquet.)
+
+SECOND SEIGNEUR.--Honorable seigneur, je suis malade de honte de m'être
+malheureusement trouvé si pauvre, lorsque votre Seigneurie envoya
+l'autre jour chez moi.
+
+TIMON.--N'y pensez plus, seigneur.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Si vous eussiez envoyé seulement deux heures plus
+tôt....
+
+TIMON.--Que ce souvenir n'éloigne pas de vous des idées plus
+agréables.--Allons, qu'on apporte tout à la fois.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Tous les plats couverts!
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Festin royal! J'en réponds.
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--N'en doutez pas; si l'argent et la saison
+permettent de se le procurer.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Comment vous portez-vous? Quelles nouvelles?
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--Alcibiade est exilé, le savez vous?
+
+PREMIER ET SECOND SEIGNEURS.--Alcibiade exilé!
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--Oui, soyez-en sûrs.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Comment? Comment?
+
+SECOND SEIGNEUR.--Et pourquoi, je vous prie?
+
+TIMON.--Mes dignes amis, voulez-vous vous approcher?
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--Je vous en dirai davantage tantôt: voilà un
+splendide repas préparé!
+
+SECOND SEIGNEUR.--C'est toujours le même homme.
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--Cela durera-t-il? Cela durera-t-il?
+
+SECOND SEIGNEUR.--A présent, bon; mais un temps viendra, où....
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--Je vous entends.
+
+TIMON.--Que chacun prenne sa place avec l'ardeur qu'il mettrait à
+s'approcher des lèvres de sa maîtresse: vous serez également bien servis
+en quelque lieu que vous vous placiez. Ne faites point de cérémonie
+et ne laissez point refroidir le dîner, pendant que nous décidons des
+premières places. Asseyez-vous, asseyez-vous.--Rendons d'abord grâces
+aux dieux.
+
+«O vous, grands bienfaiteurs, inspirez à notre société la
+reconnaissance. Faites-vous rendre grâces de vos dons, mais réservez
+toujours quelques bienfaits, si vous ne voulez pas voir vos divinités
+méprisées. Prêtez à chaque homme assez pour qu'aucun n'ait besoin de
+prêter à un autre. Si vos divinités étaient réduites à emprunter des
+hommes, les hommes abandonneraient les dieux. Faites que le festin
+soit plus aimé que l'hôte qui le donne; qu'il ne se forme jamais une
+assemblée de vingt convives, sans qu'il y ait une vingtaine de fripons.
+S'il se trouve douze femmes à table, qu'elles soient.... ce qu'elles
+sont déjà. Pour le reste de vos dons! ô dieux!.... que les sénateurs
+d'Athènes, avec toute la lie du peuple athénien, que leurs vices, ô
+dieux, soient les instruments de leur destruction.--Quant à tous ces
+amis qui m'environnent, comme ils ne sont rien pour moi, ne les bénissez
+en rien, et qu'ils ne soient les bienvenus à rien.»
+
+--Découvrez les plats, chiens, et lapez.
+
+UN DES SEIGNEURS.--Que veut dire sa Seigneurie?
+
+UN AUTRE.--Je n'en sais rien.
+
+TIMON.--Puissiez-vous ne voir jamais un meilleur festin! (_On découvre
+les plats qui sont pleins d'eau chaude_.) Réunion d'amis de bouche, la
+fumée et l'eau tiède sont votre parfaite image. Voilà le dernier don de
+Timon, qui, tout couvert de vos louanges et de vos flatteries dorées,
+s'en lave aujourd'hui, et vous jette au visage votre lâcheté encore
+fumante. (_Il leur jette l'eau à la figure_.) Vivez méprisés, vivez
+longtemps, souriants, doucereux, détestables parasites, ennemis polis,
+loups affables, ours caressants, bouffons de la fortune, amis du festin,
+mouches de la saison, esclaves des saluts et des courbettes, vapeurs,
+Jacques d'horloge[13], que les fléaux qui désolent l'homme et la brute,
+réunis sur vous, vous couvrent entièrement d'une croûte.--Eh bien!
+où allez-vous? Attendez.--Toi, prends d'abord ta médecine,--et toi
+aussi,--et toi encore.--(_Il leur jette les plats à la tête et les
+chasse_.) Arrête! je veux te prêter de l'argent et non t'en emprunter.
+Quoi, tous en mouvement?--Qu'il ne se fasse plus désormais de fête où
+les fripons ne soient les bien reçus! maison, que le feu te consume!
+Péris, Athènes; et que désormais l'homme et l'humanité soient haïs de
+Timon!
+
+(Il sort.)
+
+[Note 13: _Minute Jack_, c'est ce qu'on appelle ordinairement _a Jack
+of the clock house_, Jacques de l'horloge, figure de bois qui marque les
+heures. Dans certaines villes de France, on voit encore plusieurs de ces
+hommes de bois qu'on appelle _jacquemarts_ et qui frappent les heures;
+au même instant une femme de bois se présente et fait la révérence.]
+
+(Les seigneurs rentrent avec d'autres seigneurs et sénateurs.)
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Eh bien! seigneur?
+
+SECOND SEIGNEUR.--Pouvez-vous expliquer quelle est cette fureur du
+seigneur Timon?
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--Bah! Avez-vous vu mon chapeau?
+
+QUATRIÈME SEIGNEUR.--J'ai perdu ma robe.
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--Ce n'est qu'un fou; il ne se laisse gouverner que
+par le caprice; l'autre jour il m'a donné un diamant, et aujourd'hui il
+me le fait sauter de mon chapeau... L'avez-vous vu, mon diamant?
+
+QUATRIÈME SEIGNEUR.--Avez-vous vu mon chapeau?
+
+SECOND SEIGNEUR.--Le voilà.
+
+QUATRIÈME SEIGNEUR.--Voici ma robe.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Hâtons-nous de sortir d'ici.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Le seigneur Timon est fou.
+
+TROISIÈME SEIGNEUR.--Je le sens bien vraiment à mes épaules.
+
+QUATRIÈME SEIGNEUR.--Il nous donne des diamants un jour, et le lendemain
+des pierres.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+L'extérieur des murs d'Athènes. _Entre_ TIMON.
+
+Que je vous regarde encore, ô murs qui renfermez ces loups dévorants;
+abîmez-vous sous la terre et ne défendez plus Athènes! Matrones,
+livrez-vous à l'impudicité; que l'obéissance manque aux enfants!
+Esclaves et fous, arrachez de leurs sièges les graves sénateurs ridés,
+et jugez à leur place! Jeunes vierges, soyez plongées dans la fange!
+commettez le crime sous les yeux de vos parents. Banqueroutiers, tenez
+ferme, et plutôt que de rendre l'argent, tirez vos poignards, et coupez
+la gorge à ceux qui vous l'ont confié. Serviteurs, volez; vos graves
+maîtres sont des brigands à la large main, qui pillent au nom des lois.
+Esclave, entre au lit de ton maître; ta maîtresse est dans un lieu
+de débauche. Fils de seize ans, arrache des mains de ton vieux père
+chancelant sa béquille veloutée, et brise-lui la tête avec. Piété,
+crainte, amour des dieux, paix, justice, bonne foi, respect domestique,
+repos des nuits, bon voisinage, éducation, moeurs, religion, commerce,
+rangs, usages, coutumes et lois, soyez remplacés par tous les désordres
+contraires. Que la confusion règne seule; et vous, pestes funestes aux
+hommes, accumulez vos fièvres contagieuses sur Athènes; elle est mûre
+pour vos coups. Froide sciatique, estropie nos sénateurs, et que leurs
+membres boitent aussi bas que leurs moeurs! Débauche effrénée[14],
+glisse-toi dans les coeurs et jusqu'à la moelle de la jeunesse, afin
+qu'ils luttent avec succès contre le courant de la vertu, et aillent
+se noyer dans la volupté. Gales, tumeurs, parsemez le sein de tous les
+Athéniens, et qu'ils en recueillent la moisson d'une lèpre universelle!
+que l'haleine infecte l'haleine, afin que leur société soit, comme leur
+amitié, un poison! Cité détestable, je n'emporte rien de toi, que ce
+corps nu: arrache-le-moi aussi, en multipliant les proscriptions. Timon
+fuit dans les forêts, où les bêtes les plus féroces seront pour lui plus
+humaines que les hommes. O vous tous, dieux bienfaisants, exaucez-moi:
+exterminez les Athéniens au dedans et au dehors de leurs murs. Accordez
+à Timon de voir croître, avec ses années, sa haine pour la race des
+hommes, grands ou petits! Ainsi soit-il!
+
+(Il sort.)
+
+[Note 14: _Liberty_ est pris ici dans le sens de licence.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Athènes. Appartement de la maison de Timon. _Entrent_ FLAVIUS ET DEUX OU
+TROIS SERVITEURS.
+
+UN SERVITEUR.--Parlez, maître intendant; où est notre
+maître?--Sommes-nous perdus? renvoyés? Ne reste-t-il rien?
+
+FLAVIUS.--Hélas! mes camarades, que voulez-vous que je vous dise.--Que
+les justes dieux daignent se souvenir de moi; je suis aussi pauvre que
+vous!
+
+UN SERVITEUR.--Une pareille maison renversée! un si généreux maître
+ruiné; tout perdu, et pas un seul ami pour prendre sa fortune par le
+bras et pour l'accompagner!
+
+UN SECOND SERVITEUR.--De même que nous tournons le dos à notre compagnon
+dès qu'il est jeté dans son tombeau, ainsi ses amis, envoyant sa fortune
+ensevelie, se dérobent au plus vite, ne lui laissant que leurs voeux
+trompeurs, comme des bourses vides: l'infortuné, voué à la mendicité,
+sans autre bien que l'air, avec sa pauvreté, maladie que tout le monde
+fuit, marche comme le mépris, tout seul. (_Entrent quelques autres
+serviteurs de Timon_.) Voici encore quelques-uns de nos camarades.
+
+FLAVIUS.--Tous instruments brisés d'une maison ruinée.
+
+UN TROISIÈME SERVITEUR.--Nos coeurs n'en portent pas moins la livrée de
+Timon; je le lis sur nos visages. Nous sommes tous camarades encore,
+servant tous ensemble dans le malheur. Notre barque fait eau; et nous,
+pauvres matelots, nous sommes sur le pont, écoutant les menaces des
+vagues, il faut que nous nous séparions tous, dispersés dans l'océan de
+l'air.
+
+FLAVIUS.--Braves amis, je veux partager avec vous tout ce qui me reste
+de biens. En quelque lieu que nous puissions nous revoir, pour l'amour
+de Timon, restons toujours camarades; secouons la tête, et disons, comme
+si c'était le glas de la fortune de notre maître: «Nous avons vu des
+jours plus heureux!»--Que chacun prenne sa part; allons, tendez tous la
+main.--Pas un mot de plus: c'est ainsi que nous nous séparons, pauvres
+d'argent, mais riches en douleur. (_Il leur donne de l'argent, et tous
+se retirent de différents côtés_.) Oh! dans quelle affreuse détresse la
+prospérité nous a précipités! Qui ne désirera pas d'être préservé des
+richesses, puisque l'opulence aboutit à la misère et au mépris? Quel
+homme voudrait se laisser tromper par l'éclat de la prospérité, ou ne
+jouir que d'un songe d'amitié? Qui voudrait de la magnificence et de
+tous ces avantages du rang, qui ne sont que des peintures, comme ces
+amis couverts de vernis? Mon pauvre brave maître! voilà où son bon coeur
+l'a réduit; c'est sa bonté qui l'a perdu! Étrange, singulier caractère,
+que celui dont le plus grand crime est d'avoir fait trop de bien! Qui
+osera désormais être la moitié aussi bon, puisque la bonté qui fait les
+dieux détruit l'homme? O mon cher maître, adoré autrefois pour être
+maudit aujourd'hui, riche seulement pour être misérable, ta grande
+opulence est devenue ta grande calamité. Hélas! le bon seigneur, dans sa
+rage il a fui cette ville ingrate, repaire de ses faux amis: il n'a rien
+avec lui pour soutenir sa vie ou de quoi se procurer le nécessaire. Je
+veux le suivre et le découvrir. Je servirai toujours son âme de tout mon
+coeur, et tant qu'il me restera de l'or je serai son intendant.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Les bois. _Entre_ TIMON _avec une bêche_.
+
+--O soleil, bienfaisant générateur, fais sortir de la terre une humidité
+empestée, infecte l'air sous l'orbe de ta soeur[15]! Prends deux frères
+jumeaux nourris dans le même sein, dont la conception, la gestation
+et la naissance furent presque simultanées; fais-leur éprouver des
+destinées diverses: le plus grand méprisera le plus petit. La nature
+qu'assiègent tous les maux ne peut supporter une grande fortune qu'en
+méprisant la nature. Élève ce mendiant, dépouille ce seigneur; le
+seigneur va essuyer un mépris héréditaire, et le mendiant jouira des
+honneurs de la naissance. C'est la bonne chère qui engraisse les flancs
+d'un frère; c'est le besoin qui le maigrit[16]. Qui osera, qui osera
+lever le front avec une pureté mâle, et dire: cet homme est un flatteur?
+S'il en est un seul, ils le sont tous; chaque degré de la fortune est
+aplani par celui qui est au-dessous. La tête savante fait plongeon
+devant l'imbécile vêtu d'or: tout est oblique, rien n'est uni dans notre
+nature maudite, que le sentier direct de la perversité. Haine donc aux
+fêtes, aux sociétés et aux assemblées des hommes! Timon méprise son
+semblable et lui-même. Que la destruction dévore le genre humain!--O
+terre, cède-moi quelques racines. (_Il creuse la terre_.) Celui qui te
+demande quelque chose de plus, flatte son palais de tes poisons les plus
+actifs! Que vois-je! de l'or? cet or jaune, ce brillant et précieux
+inconstant. Non, dieux[17], je ne suis point un suppliant inconstant. Des
+racines, cieux purs! Ce peu d'or suffirait pour rendre le noir blanc,
+la laideur beauté, le mal bien, la bassesse noblesse, la vieillesse
+jeunesse, la lâcheté bravoure.--Oh! pourquoi cela, grands dieux?
+Qu'est-ce donc, ô dieux! pourquoi cet or peut-il faire déserter de vos
+autels, vos prêtres et vos serviteurs? il arrache l'oreiller placé sous
+la tête du malade encore plein de vie[18]. Ce jaune esclave forme ou
+rompt les noeuds des pactes les plus sacrés, bénit ce qui fut maudit,
+fait adorer la lèpre blanche; il place un fripon auprès du sénateur,
+sur le siège de justice, lui assure les titres, les génuflexions et
+l'approbation publique. C'est lui qui fait remarier la veuve flétrie.
+Celle dont ses ulcères dégoûteraient l'hôpital, l'or la parfume et
+l'embaume, et la ramène au mois d'avril. Viens, poussière maudite,
+prostituée commune à tout le genre humain, qui sèmes le trouble parmi la
+foule des nations, je veux te faire reprendre la place que t'assigne la
+nature!--(_Une marche militaire_.) Un tambour! Tu es bien vif, mais je
+veux t'ensevelir: va, robuste brigand, rentre aux lieux où ne peuvent
+rester tes gardiens goutteux; mais gardons-en un peu pour échantillon.
+
+[Note 15: Dans ce monde sublunaire.]
+
+[Note 16: Ce passage est encore un de ceux qui ont le plus embarrassé
+les commentateurs; il nous semble que c'est en supposant que _brother_
+devait être remplacé par _weather, saison_, selon les uns, et _wether,
+bélier_, selon les autres, qu'on a oublié ce que Shakspeare voulait
+dire. Le sens le plus simple est presque toujours le meilleur.
+
+_It is the pasture lards the brother's side_.
+
+C'est la bonne chère qui engraisse les flancs du frère, et non du
+_bélier_, ni de _la saison_; mais du frère de qui? Shakspeare ne dit-il
+pas, huit vers plus haut: _Twinn'd brothers of one womb_, etc.]
+
+[Note 17: _Sub rastro erepit argenti mihi seria dextro, Hercule!_
+(PERSE.)]
+
+[Note 18: Allusion à une ancienne coutume d'ôter l'oreiller de
+dessous la tête des mourants, dans leur agonie, pour rendre leur mort
+plus douce.]
+
+(Il prend un peu d'or et enfouit le reste.) (Entrent Alcibiade, avec
+des fifres et des tambours comme dans une marche militaire; Phrynia,
+Timandra.)
+
+ALCIBIADE.--Qui es-tu? parle.
+
+TIMON.--Un animal comme toi. Qu'un cancer te ronge le coeur, pour venir
+me montrer encore les yeux d'un homme!
+
+ALCIBIADE.--Quel est ton nom? As-tu donc l'homme tellement en horreur,
+toi qui es, toi-même, un homme?
+
+TIMON.--Je suis misanthrope[19], et je hais le genre humain.--Pour toi,
+je voudrais que tu fusses chien; je pourrais t'aimer un peu.
+
+[Note 19: Le mot grec a plus d'énergie que celle que nous attachons à
+cette expression devenue française.]
+
+ALCIBIADE.--Je te connais bien, mais j'ignore complètement tes
+aventures.
+
+TIMON.--Je te connais, et cela me suffît; je ne désire point en savoir
+davantage; suis tes tambours: peins la terre du sang des hommes,
+couleur de gueules. Les lois religieuses, les lois civiles, toutes sont
+cruelles! Que doit donc être la guerre?--Cette fatale courtisane, que tu
+mènes avec toi, porte en elle une destruction plus sûre que ton épée,
+malgré ses yeux de chérubin.
+
+PHRYNIA.--Que tes lèvres pourrissent!
+
+TIMON.--Va, je ne t'embrasserai pas; que la pourriture retourne sur tes
+lèvres.
+
+ALCIBIADE.--Comment le noble Timon est-il venu à ce changement?
+
+TIMON.--Comme la lune change, faute de lumière à répandre; mais je n'ai
+pu, comme elle, renouveler ma clarté; il n'y avait point de soleils,
+pour en emprunter d'eux.
+
+ALCIBIADE.--Noble Timon, quel service mon amitié peut-elle te rendre?
+
+TIMON.--Aucun, sinon de justifier mes sentiments.
+
+ALCIBIADE.--Quels sont-ils?
+
+TIMON.--Promets-moi tes services, et ne m'en rends aucun. Si tu ne veux
+pas promettre, que les dieux te punissent, car tu es un homme; si tu
+tiens ta promesse, le ciel te confonde, car tu es un homme!
+
+ALCIBIADE.--J'ai bien ouï dira quelque chose de tes malheurs.
+
+TIMON.--Tu les as vus dans le temps de ma prospérité.
+
+ALCIBIADE.--Je les vois maintenant; alors c'était un heureux temps.
+
+TIMON.--Comme le tien maintenant, passé avec cette paire de prostituées.
+
+TIMANDRA.--Est-ce donc là ce mignon d'Athènes, dont le monde parlait
+avec tant d'admiration?
+
+TIMON.--Es-tu Timandra?
+
+TIMANDRA.--Oui.
+
+TIMON.--Sois toujours prostituée. Ceux qui jouissent de toi ne t'aiment
+point. Donne-leur des maladies pour prix de leur incontinence. Emploie
+bien tes heures de lubricité, prépare ces esclaves pour les baquets et
+les bains, et réduis à la diète et aux remèdes la jeunesse aux joues de
+rose.
+
+TIMANDRA.--Va te faire pendre, monstre!
+
+ALCIBIADE.--Pardonne-lui, chère Timandra; son esprit s'est perdu et noyé
+dans ses calamités.--Brave Timon, il ne me reste qu'un peu d'or, dont
+la disette excite tous les jours quelque révolte parmi mes soldats
+indigents. J'ai appris avec douleur comment la maudite Athènes, sans
+faire cas de ton mérite, oubliant tes grandes actions, qui la sauvèrent
+lorsque les États voisins allaient l'écraser, sans ton épée et ta
+fortune....
+
+TIMON.--Je te prie, fais battre tes tambours, et va-t'en.
+
+ALCIBIADE.--Mon cher Timon, je suis ton ami et je te plains.
+
+TIMON.--Comment peux-tu plaindre celui que tu importunes? J'aimerais
+mieux être seul.
+
+ALCIBIADE.--Eh bien! porte-toi bien; voilà un peu d'or pour toi.
+
+TIMON.--Garde-le, je ne peux pas le manger.
+
+ALCIBIADE.--Quand j'aurai fait de la superbe Athènes un monceau de....
+
+TIMON.--Fais-tu la guerre à Athènes?
+
+ALCIBIADE.--Oui, Timon, et j'en ai sujet.
+
+TIMON.--Que les dieux les confondent tous par ton triomphe, et toi après
+quand tu auras triomphé!
+
+ALCIBIADE.--Moi, Timon, et pourquoi?
+
+TIMON.--Parce qu'en égorgeant ces misérables, tu seras né pour conquérir
+ma patrie.--Reprends ton or: pars, voilà de l'or, pars: sois comme un
+astre malfaisant, lorsque Jupiter suspend le poison au-dessus d'une
+ville criminelle dans l'air empesté. Que ton glaive n'en épargne pas un
+seul; n'aie aucune pitié de la respectable vieillesse en dépit de sa
+barbe blanche; c'est un usurier: frappe-moi l'épouse hypocrite; rien
+n'est honnête en elle que son vêtement: c'est une prostituée. Que les
+joues de la jeune vierge n'adoucissent pas le tranchant de ton épée: ces
+mamelles qui, au travers de la gaze transparente, enchantent les yeux de
+l'homme, ne sont point inscrites dans le livre de la pitié; traite-les
+comme des traîtres odieux: n'épargne pas même l'enfant dont le gracieux
+sourire émeut la compassion des sots; ne vois en lui qu'un bâtard qu'un
+oracle équivoque a désigné comme devant t'égorger; mets-le en pièces
+sans remords. Jure de les exterminer tous; arme tes oreilles et tes yeux
+d'une cuirasse impénétrable aux cris des mères, des filles, des enfants,
+à la vue des prêtres souillant de leur sang leurs vêtements sacrés.
+Tiens, voilà de l'or pour payer tes soldats; fais un grand carnage; et
+quand ta fureur sera assouvie, sois exterminé toi-même! Ne parle pas:
+va-t'en.
+
+ALCIBIADE.--As-tu encore de l'or? Je prendrai l'or; mais non tous tes
+avis.
+
+TIMON.--Suis-les, ou ne les suis pas; que la malédiction du ciel plane
+sur toi!
+
+TIMANDRA ET PHRYNIA.--Donne-nous de l'or, bon Timon: en as-tu encore?
+
+TIMON.--Assez pour faire abjurer à une prostituée son métier, et
+renoncer une entremetteuse à faire des prostituées. Viles créatures,
+tendez et emplissez vos tabliers. Ce n'est pas à vous qu'il faut
+demander des serments qui vous enchaînent, non que vous ne soyez prêtes
+à jurer, à prononcer des jurements exécrables qui feraient trembler
+d'horreur, et frissonner les dieux immortels qui vous entendraient.
+Épargnez les serments; je me fie à votre penchant; restez des
+prostituées. Que celui dont la voix pieuse tentera de vous convertir
+soit lui-même entraîné par vous dans le crime; attirez-le et embrasez-le
+de vos feux profanes, plus puissants que la fumée de ses discours. Ne
+désertez jamais votre profession; seulement éprouvez six mois de
+l'année les peines méritées, et couvrez vos pauvres têtes chauves de
+la dépouille des morts; quelques-uns ont été pendus, n'importe,
+servez-vous-en pour trahir, continuez vos prostitutions, fardez les
+rides et les pustules de votre visage, jusqu'à ce qu'il devienne un
+bourbier.
+
+TIMANDRA ET PHRYNIA.--Fort bien: encore de l'or.--Eh bien! sois persuadé
+que nous ferons tout pour de l'or.
+
+TIMON.--Semez la consomption jusque dans la moelle des os des hommes;
+frappez leurs jambes décharnées, détruisez la rapidité de leur marche;
+étouffez la voix de l'avocat, qu'il ne puisse plus plaider pour de faux
+titres, et ne fasse plus entendre son aigre fausset pour soutenir des
+subtilités. Couvrez de lèpre le flamine qui déclame contre la chair, et
+qui ne se croit pas lui-même. Faites tomber le nez par terre pour qu'il
+se le casse l'homme qui ne cherche qu'à éventer son avantage particulier
+au milieu de l'intérêt général. Rendez chauves les débauchés à la tête
+frisée; et que les fanfarons sans cicatrices de la guerre puisent dans
+votre sein quelque souffrance! Frappez tous les hommes du même fléau.
+Que votre activité corrompe et dessèche les sources de toute vigueur.
+Voilà encore de l'or; allez, damnez les autres, et que cet or vous damne
+à votre tour, et que les fossés vous servent à tous de tombeau!
+
+TIMANDRA ET PHRYNIA.--Encore des avis et encore de l'argent, généreux
+Timon.
+
+TIMON.--Encore plus de prostituées et plus de maux d'abord. Commencez
+votre tâche; je vous ai donné des arrhes.
+
+ALCIBIADE.--Tambours! battez. Marchons vers Athènes.--Adieu, Timon; si
+je prospère, je reviendrai te revoir.
+
+TIMON.--Et moi, si mon espoir est accompli, je ne te reverrai jamais.
+
+ALCIBIADE.--Je ne t'ai jamais fait de mal.
+
+TIMON.--Tu as dit du bien de moi.
+
+ALCIBIADE.--Appelles-tu cela du mal?
+
+TIMON.--Oui, les hommes l'éprouvent tous les jours.--Sors d'ici, pars,
+et emmène tes chiennes avec toi.
+
+ALCIBIADE.--Nous ne faisons ici que l'offenser.--Partons.
+
+(Le tambour bat; sortent Alcibiade, Phrynia, et Timandra.)
+
+TIMON.--Se peut-il que la nature, blessée de l'ingratitude de l'homme,
+puisse encore avoir faim!--O mère commune, toi dont le sein immense et
+fécond enfante et nourrit tout (_il creuse la terre_); toi, qui de la
+même substance dont ton orgueilleux enfant, l'homme superbe est gonflé,
+engendre le noir crapaud, la vipère azurée, le lézard doré, le serpent
+aveugle[20], et mille autres créatures abhorrées sous la voûte du ciel,
+où brillent les feux vivifiants d'Hypérion[21], donne à celui qui hait
+tous tes enfants de l'humanité une pauvre racine!--Détruis la fécondité
+de tes entrailles, qu'elles ne produisent plus l'homme ingrat; ne sois
+plus enceinte que de tigres, de loups, de dragons et d'ours, produis
+d'autres monstres nouveaux que ta face extérieure n'ait point encore
+montrés à la voûte bigarrée qui te couvre.--Oh! une racine!--Je te
+remercie.--Dessèche tes veines, tes vignobles, et tes guérets déchirés
+par la charrue, dont l'homme ingrat tire ces liqueurs et ces mets
+onctueux qui souillent la pureté de l'âme, et la privent de sa raison.
+(_Entre Apémantus_.) Encore un homme! malédiction! malédiction!
+
+[Note 20: L'aveugle, espèce de serpent ainsi nommé à cause de la
+petitesse de ses yeux: c'est le _cæcilia_ des Latins.]
+
+[Note 21: Hypérion, le soleil.]
+
+APÉMANTUS.--On m'a montré ce chemin. On dit que tu affectes mes moeurs,
+que tu les copies.
+
+TIMON.--C'est parce que tu n'as point de chien que je puisse imiter. Que
+la peste te consume!
+
+APÉMANTUS.--Tout cela n'est en toi qu'affectation; ce n'est qu'une
+mélancolie indigne de l'homme, et qui est née du changement de ta
+fortune. Que signifient cette bêche, cet endroit, ce vêtement d'esclave,
+et ces regards inquiets? Et cependant tes flatteurs portent la soie,
+boivent le vin et dorment sur le duvet, serrent contre eux leurs parfums
+pernicieux, et ils ont oublié qu'il exista jamais un Timon. Ne déshonore
+point ces bois en adoptant la malice d'un censeur. Fais-toi flatteur à
+ton tour; cherche à relever ta fortune par ce qui t'a ruiné; apprends à
+courber les genoux; qu'il suffise du souffle du riche qui recevra ton
+hommage, pour faire voler ton bonnet; loue ses plus grands vices et
+érige-les en vertus. C'est ainsi qu'on te traitait; ton oreille était
+toujours ouverte comme celle d'un cabaretier qui fait un accueil
+gracieux aux fripons et à tous ceux qui l'approchent; il est juste que
+tu deviennes un fripon toi-même. Si tu avais encore des richesses, elles
+appartiendraient aux fripons. Ne cherche point à me ressembler.
+
+TIMON.--Si je te ressemblais, je renoncerais à moi-même.
+
+APÉMANTUS.--Tu as renoncé à toi-même en restant tel que tu étais, jadis
+extravagant, sot aujourd'hui.--Quoi! attends-tu que cet air froid,
+brusque chambellan, te vienne revêtir d'une chemise chaude? Ces
+arbres moussus, et plus vieux que l'aigle, suivront-ils tes pas, et
+bondiront-ils sur ton signe? L'onde du froid ruisseau recouvert de glace
+préparera-t-elle ton repas du matin pour réparer tes excès de la nuit?
+Appelle toutes les créatures qui vivent exposées à l'inclémence de
+l'air; ces arbres dont les troncs nus et sans abri, en butte au choc des
+éléments, ne répondent qu'à la nature; dis-leur de te flatter.--Oh! tu
+trouveras....
+
+TIMON.--Un fou en toi: va-t'en.
+
+APÉMANTUS.--Je t'aime plus maintenant que je n'ai jamais fait.
+
+TIMON.--Et moi, je te hais davantage.
+
+APÉMANTUS.--Pourquoi?
+
+TIMON.--Tu flattes la misère.
+
+APÉMANTUS.--Je ne flatte pas; je te dis seulement que tu es un pendard.
+
+TIMON.--Pourquoi m'es-tu venu chercher?
+
+APÉMANTUS.--Pour te vexer.
+
+TIMON.--C'est toujours le rôle d'un lâche ou d'un fou: te plais-tu dans
+ce rôle?
+
+APÉMANTUS.--Oui.
+
+TIMON.--Quoi, tu es aussi un coquin?
+
+APÉMANTUS.--Si tu avais adopté ce genre de vie sauvage pour châtier ton
+orgueil, à la bonne heure; mais tu ne l'as fait que par force. Tu serais
+un courtisan, si tu n'étais pas un gueux.--L'indigence volontaire survit
+à une opulence inquiète et arrive plus tôt au comble de ses désirs.
+L'une les remplit sans cesse et ne les complète jamais, l'autre est
+toujours satisfaite. La fortune la plus brillante, sans contentement,
+est un état de peine et de misère, pire que ce qu'il y a de pis avec le
+contentement. Tu devrais désirer de mourir, puisque tu es misérable.
+
+TIMON.--Non par la sentence de celui qui est plus misérable que moi. Tu
+es un esclave que jamais la fortune ne pressa avec faveur dans ses bras
+caressants; tu es né comme un chien. Si tu avais, comme moi, dès ton
+berceau, passé successivement par toutes les douceurs que ce monde
+de passage prodigue à ceux qui peuvent librement jouir de toutes
+ses drogues assoupissantes, tu te serais plongé tout entier dans la
+débauche; ta jeunesse se serait usée dans tous les rendez-vous de la
+volupté, tu n'aurais jamais appris les froids préceptes de l'obéissance
+aux lois, tu aurais suivi le jeu sucré qui t'était offert.--Mais moi,
+qui avais le monde entier pour confiseur, je régnais sur la bouche, la
+langue, le coeur et les yeux de plus de serviteurs que je n'en pouvais
+employer; ils étaient attachés à moi comme les feuilles innombrables le
+sont au chêne: mais le souffle d'un seul hiver les a fait tomber des
+rameaux, et m'a exposé nu à toutes les fureurs de la tempête. Ce n'est
+pas sans quelque peine que je supporte ceci, moi, qui n'ai connu jamais
+que le bonheur; mais toi, ton existence a commencé dans la souffrance,
+et le temps t'a endurci. Pourquoi haïrais-tu les hommes? Ils ne t'ont
+pas flatté. Quels dons leur as-tu faits? Va, si tu veux maudire, maudis
+ton père; ce pauvre misérable qui, dans son dépit, s'unit à quelque
+malheureuse errante, et forma en toi un pauvre misérable héréditaire.
+--Hors d'ici, va-t'en; si tu n'étais pas né le pire des hommes, tu
+aurais été un fripon et un flatteur.
+
+APÉMANTUS.--As-tu encore de l'orgueil?
+
+TIMON.--Oui, j'en ai de ne pas être toi.
+
+APÉMANTUS.--Et moi de n'avoir pas été un prodigue!
+
+TIMON.--Et moi d'en être encore un à présent. Si tout ce que je
+possède était renfermé en toi, je te permettrais d'aller te pendre;
+va-t'en.--Que la vie d'Athènes entière n'est-elle dans cette racine! je
+la dévorerais ainsi!
+
+(Il mange une racine.)
+
+APÉMANTUS, _lui offrant quelque chose_.--Tiens, je veux améliorer ton
+repas.
+
+TIMON.--Commence par améliorer ma société; va-t'en.
+
+APÉMANTUS.--Je vais améliorer la mienne en m'éloignant de toi.
+
+TIMON.--Elle ne sera pas améliorée[22], elle ne sera que rapiécée; du
+moins je le souhaite.
+
+[Note 22: Shakspeare ne laisse jamais échapper l'occasion d'employer
+à double sens le verbe _to mend: raccommoder, rapiécer, corriger,
+améliorer_.
+
+Le dialogue commence ici à devenir plus grossier que spirituel.]
+
+APÉMANTUS.--Que voudrais-tu envoyer à Athènes?
+
+TIMON.--Toi, dans un ouragan. Si tu veux, dis-leur que j'ai de l'or ici:
+vois, j'en ai.
+
+APÉMANTUS.--L'or n'est ici d'aucun usage.
+
+TIMON.--Le meilleur et l'innocent; car ici il dort et ne paye pas le
+mal.
+
+APÉMANTUS.--Timon, où couches-tu la nuit?
+
+TIMON.--Sous ce qui est au-dessus de moi. Apémantus, où manges-tu le
+jour?
+
+APÉMANTUS.--Où mon estomac trouve de la nourriture, ou plutôt là où je
+la mange.
+
+TIMON.--Oh! si le poison connaissait ma volonté, et voulait m'obéir!
+
+APÉMANTUS.--Où l'enverrais-tu?
+
+TIMON.--Assaisonner tes aliments.
+
+APÉMANTUS.--Va, tu n'as jamais connu le juste milieu de l'humanité;
+mais seulement l'un on l'autre extrême. Au milieu de ton or et de tes
+parfums, on se moquait de toi pour ton excès de délicatesse. Maintenant,
+sous tes haillons, tu n'en connais plus aucune et on te méprise pour
+l'excès contraire. Voici une nèfle, mange-la.
+
+TIMON.--Je ne mange point ce que je hais.
+
+APÉMANTUS.--Et tu hais une nèfle[23]?
+
+[Note 23: Jeu de mots: _meddlar_, nèfle, et _meddler_, un homme qui
+se mêle de tout, un flatteur, un intrigant.]
+
+TIMON.--Oui, parce que tu lui ressembles.
+
+APÉMANTUS.--Si tu avais haï plus tôt les flatteurs, tu t'aimerais
+toi-même davantage aujourd'hui. Quel prodigue as-tu jamais connu qui ait
+été jamais aimé après la perte de ses moyens?
+
+TIMON.--As-tu jamais connu un homme qui fût aimé sans les moyens dont tu
+parles?
+
+APÉMANTUS.--Moi.
+
+TIMON.--Je te comprends; tu as quelques moyens pour avoir un chien.
+
+APÉMANTUS.--Quelles choses au monde peux-tu comparer le mieux à tes
+flatteurs?
+
+TIMON.--Les femmes en approchent le plus; mais les hommes, les hommes
+sont la flatterie elle-même.--Apémantus, que ferais-tu de l'univers si
+tu le tenais sous ta puissance?
+
+APÉMANTUS.--Je l'abandonnerais aux bêtes féroces pour me délivrer des
+hommes.
+
+TIMON.--Voudrais-tu tomber toi-même dans la destruction générale des
+hommes et rester brute avec les brutes?
+
+APÉMANTUS.--Oui, Timon.
+
+TIMON.--Ambition de brute! que les dieux t'accordent ton désir! Si tu
+étais lion, le renard te duperait; si tu étais agneau, le renard te
+dévorerait; si tu étais le renard, le lion te suspecterait, si par
+hasard l'âne venait à t'accuser; si tu étais l'âne, ta stupidité ferait
+ton tourment, et tu ne vivrais que pour servir de déjeûner au loup; si
+tu étais le loup, ta voracité serait ton supplice, et tu exposerais ta
+vie pour ton diner; si tu étais la licorne[24], ta fureur et ton orgueil
+seraient un piège pour toi, tu périrais victime de ta colère; si tu
+étais un ours, tu serais tué par le cheval; si tu étais cheval, tu
+serais la proie du léopard; si tu étais un léopard, tu serais cousin
+germain du lion, et ta peau mouchetée serait fatale à ta vie; tu
+n'aurais de sûreté que dans la fuite, et ton absence serait ton unique
+défense. Quel animal pourrais-tu être, qui ne fût soumis à quelque autre
+animal? Et quel animal tu es déjà, de ne pas voir comment tu perdrais à
+la métamorphose!
+
+[Note 24: Voici ce qu'on racontait de la licorne: «quand le lion, qui
+est son ennemi, l'aperçoit, il se tient appuyé sur le tronc d'un arbre;
+la licorne, furieuse, vole vers lui pour le percer. Le lion se retire;
+la licorne enfonce sa corne dans l'arbre et devient ainsi la proie du
+lion.»]
+
+APÉMANTUS.--Si ta conversation avait pu me plaire, ce serait surtout en
+ce moment. La république d'Athènes est devenue un repaire de bêtes.
+
+TIMON.--L'âne a-t-il donc sauté par-dessus les murailles, que te voilà
+hors de la ville?
+
+APÉMANTUS.--Voilà un poëte et un peintre. Que la peste de la société te
+poursuive; de peur d'en être atteint je décampe: quand je ne saurai que
+faire je reviendrai te voir.
+
+TIMON.--Quand tu seras le seul homme vivant, tu seras le bienvenu:
+j'aimerais mieux être le chien d'un mendiant qu'Apémantus.
+
+APÉMANTUS.--Tu es le premier de tous les fous vivants!
+
+TIMON.--Je voudrais que tu fusses assez propre pour te cracher au
+visage.
+
+APÉMANTUS.--Que la peste t'étouffe! Tu es trop méchant pour que je te
+maudisse.
+
+TIMON.--Tous les coquins, près de toi, sont purs.
+
+APÉMANTUS.--Il n'est point de lèpre pareille à ton langage....
+
+TIMON.--Oui, si je te nommais.--Je te battrais, mais ce serait souiller
+mes mains.
+
+APÉMANTUS.--Je voudrais que ma langue pût les faire tomber en
+pourriture.
+
+TIMON.--Hors d'ici, progéniture d'un chien galeux, la colère me
+transporte de te voir vivant; je me trouve mal en te voyant.
+
+APÉMANTUS.--Je voudrais te voir crever.
+
+TIMON.--Va-t'en, coquin importun; j'en suis fâché, mais je vais perdre
+une pierre après toi[25]! (_Il lui jette une pierre._)
+
+[Note 25: «Tout homme a une pierre pour jeter à un chien.»
+(Proverbe.) On connaît l'étymologie du mot _cynique_.]
+
+APÉMANTUS.--Bête sauvage!
+
+TIMON.--Esclave!
+
+APÉMANTUS.--Crapaud!
+
+TIMON.--Coquin, coquin, coquin! (_Apémantus s'éloigne comme pour s'en
+aller._) Je suis malade de dégoût de ce monde pervers; je n'en veux
+rien aimer, que les aliments nécessaires qui croissent sur sa
+surface.--Allons, Timon, prépare maintenant ta tombe; repose dans un
+lieu où l'écume légère de la mer puisse chaque jour en baigner la
+pierre: compose ton épitaphe, et que la mort rie en moi de la vie des
+autres. (_Il regarde son or._) O toi, doux régicide; cher métal de
+discorde entre le père et le fils; toi, brillant corrupteur de la pureté
+du lit nuptial, vaillant Mars, amant toujours jeune, toujours frais
+et séduisant, toujours aimé, dont l'éclat fond la neige consacrée qui
+protège le sein de Diane! ô toi, dieu visible, qui réunis les contraires
+dans une alliance étroite et les amène à s'embrasser; toi, qui parles et
+assortis tous les langages à tous les desseins! ô toi, pierre de touche
+des coeurs, pense que l'homme, ton esclave, se révolte, et, par ta
+puissance, allume entre eux des discordes mortelles! Puisse l'empire du
+monde rester à la brute!
+
+APÉMANTUS.--Que ton voeu s'exauce; mais quand je serai mort.--Je vais
+dire que tu as de l'or; tu seras bientôt entouré d'une foule.
+
+TIMON.--D'une foule?
+
+APÉMANTUS.--Oui.
+
+TIMON.--Tourne-moi le dos, je t'en conjure.
+
+APÉMANTUS.--Vis et chéris ta misère.
+
+(Apémantus sort.)
+
+TIMON.--Vis longtemps ainsi, et meurs ainsi, nous sommes
+quittes.--Encore des visages humains! Mange, Timon, et déteste-les.
+
+(Des voleurs entrent.)
+
+PREMIER VOLEUR.--Où peut-il avoir trouvé cet or; sans doute ce sont
+quelques pauvres restes, quelques misérables débris de sa fortune?
+La disette d'argent, l'abandon de ses amis l'ont jeté dans cette
+mélancolie.
+
+SECOND VOLEUR.--Le bruit court qu'il possède un trésor immense.
+
+TROISIÈME VOLEUR.--Faisons une tentative sur lui; s'il ne se soucie plus
+de l'or, il nous l'abandonnera facilement; mais s'il est jaloux de le
+conserver, comment l'aurons-nous?
+
+SECOND VOLEUR.--Tu as raison; car il ne le porte pas sur lui: il est
+caché.
+
+PREMIER VOLEUR.--N'est-ce pas lui?
+
+LES AUTRES.--Où?
+
+SECOND VOLEUR.--Le voilà tel qu'on nous l'a peint.
+
+TROISIÈME VOLEUR.--Lui-même; je le reconnais.
+
+LES VOLEURS.--Dieu te garde, Timon!
+
+TIMON.--Quoi, des voleurs!
+
+LES VOLEURS.--Des soldats, non des voleurs.
+
+TIMON.--Tous les deux à la fois, et des fils d'une femme.
+
+LES VOLEURS.--Nous ne sommes point des voleurs, mais des hommes dans un
+grand besoin.
+
+TIMON.--Votre plus grand besoin, c'est le besoin de nourriture. Pourquoi
+en manqueriez-vous? Voyez, la terre a des racines; à un mille à la ronde
+jaillissent cent sources; ces chênes produisent du gland; ces ronces
+sont couvertes de graines vermeilles; la nature, ménagère bienfaisante,
+vous sert sur chaque buisson des mets en abondance. Vous êtes dans le
+besoin, et pourquoi?
+
+PREMIER VOLEUR.--Nous ne pouvons vivre d'herbes, de fruits sauvages et
+d'eau comme les poissons, les oiseaux et les bêtes de ces forêts.
+
+TIMON.--Ni des bêtes elles-mêmes, des oiseaux et des poissons: il faut
+que vous dévoriez les hommes. Je dois vous rendre grâces de ce que vous
+êtes des voleurs avoués; de ce que pour faire votre métier, vous ne
+prenez point un masque respectable, car dans les professions légitimes
+de la société, la rapacité n'a point de bornes. Brigands, tenez, voici
+de l'or. Allez, buvez le sang subtil de la grappe, jusqu'à ce qu'il
+allume dans vos veines une fièvre brûlante qui fasse bouillir le vôtre
+et vous sauve du gibet! Ne vous fiez pas au médecin: ses antidotes sont
+du poison; il commet plus d'assassinats que vous de vols; il vole la
+bourse et la vie à la fois. Commettez des crimes, commettez-en puisque
+c'est votre profession, comme des ouvriers. Je veux vous citer partout
+l'exemple du brigandage. Le soleil est un voleur qui, par sa puissante
+attraction, vole le vaste océan; la lune, voleur effronté, vole au
+soleil la pâle lumière dont elle brille. L'Océan est un autre voleur qui
+fond la lune en larmes salées et les mêle à ses flots. La terre est un
+voleur qui ne produit et ne nourrit que par un mélange soustrait au
+résidu de toutes les substances. Toute chose est un voleur; les
+lois, votre frein et votre verge, sont elles-mêmes, par leur pouvoir
+tyrannique, les plus effrénés des brigands. Point d'amitié entre vous;
+allez, volez-vous l'un l'autre; voilà encore de l'or. Coupez les gorges;
+tous ceux que vous rencontrerez sont des voleurs. Allez à Athènes,
+brisez les portes des boutiques; vous ne pouvez rien voler qu'à des
+voleurs. Que cet or que je vous donne ne vous empêche pas de voler
+encore: qu'il vous perde vous-mêmes et vous confonde: ainsi soit-il!
+
+(Il se retire vers sa caverne.)
+
+TROISIÈME VOLEUR.--Il m'a presque dégoûté de mon métier, en me le
+vantant.
+
+PREMIER VOLEUR.--Ce n'est pas le désir que nous prospérions dans notre
+profession mystérieuse, c'est la haine pour les hommes qui lui a dicté
+ces conseils.
+
+SECOND VOLEUR.--Je veux le croire comme un ennemi, et je dis adieu à mon
+état.
+
+PREMIER VOLEUR.--Attendons que nous revoyions la paix dans Athènes.
+
+SECOND VOLEUR.--Il n'est point de temps si misérable où l'homme ne
+puisse être honnête.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Entre Flavius.)
+
+FLAVIUS.--O dieux! cet homme dans l'opprobre et la ruine est-il mon
+seigneur? Quel état de dépérissement et de dégradation? O monument
+étonnant de bienfaits mal placés! Quel changement dans sa situation ont
+produit l'indigence et le désespoir!--Quoi de plus vil sur la terre
+que ces amis qui conduisent ainsi les âmes les plus nobles à la plus
+honteuse fin? Comme l'ordre donné à l'homme d'aimer ses ennemis
+s'accorde bien avec ce temps-ci! Puis-je n'accorder ma tendresse qu'à
+celui qui me veut du mal, plutôt qu'à celui qui m'en fait!--Son oeil m'a
+aperçu; je vais lui présenter ma douleur sincère, et je veux le servir,
+comme mon seigneur, aux dépens de ma vie.--Mon cher maître.
+
+(Timon sort de sa caverne.)
+
+TIMON.--Va-t'en; qui es-tu?
+
+FLAVIUS.--M'avez-vous oublié, seigneur?
+
+TIMON.--Pourquoi fais-tu cette question? J'ai oublié tous les hommes:
+donc, si tu avoues être un homme, je t'ai oublié aussi.
+
+FLAVIUS.--Votre pauvre et honnête serviteur....
+
+TIMON.--Je ne te connais donc point. Je n'eus jamais un honnête homme
+auprès de moi; je n'avais que des fripons qui servaient à manger à des
+coquins.
+
+FLAVIUS.--Les dieux me sont témoins que jamais pauvre intendant ne versa
+sur l'infortune de son maître de larmes plus sincères, que n'en ont
+versé mes yeux sur la vôtre.
+
+TIMON.--Quoi! tu pleures! Approche; maintenant je t'aime, parce que tu
+es une femme, et que tu désavoues le coeur de pierre des hommes, qui
+ne pleurent jamais que de débauche ou de folle joie!--La pitié dort:
+étrange siècle que celui où on pleure de rire, non en pleurant!
+
+FLAVIUS.--Reconnaissez-moi, mon cher maître, je vous en conjure; agréez
+ma sincère douleur, et tant que ce faible trésor durera (_il
+lui présente tout ce qu'il a d'or_), souffrez que je sois votre
+intendant[26].
+
+[Note 26: Destouches a su profiter de cette scène dans le cinquième
+acte de son _Dissipateur_.]
+
+TIMON.--Quoi, j'avais un intendant si fidèle, si juste, et aujourd'hui
+si compatissant! Ceci adoucit presque mon caractère sauvage.--Voyons
+ton visage.--Cet homme pourtant naquit sûrement d'une femme.--Dieux
+éternellement sages! pardonnez-moi mon anathème téméraire et sans
+exception; je proclame qu'il est un homme honnête: mais ne vous y
+trompez pas; un seul, pas davantage, et c'est un intendant! Oh! que
+j'aurais voulu détester tout le genre humain; mais tu te rachètes
+toi-même: toi seul excepté, je maudis tous les hommes.--Il me semble que
+tu es plus honnête que sage. Car en me trahissant, en m'opprimant tu
+aurais retrouvé plus facilement un autre emploi; tant de gens arrivent
+au service d'un second maître, en marchant sur le corps du premier. Mais
+dis-moi la vérité; car je douterai toujours, malgré ma certitude; cette
+tendresse n'est-elle point feinte, intéressée, usuraire comme celle du
+riche qui fait des présents dans l'espérance de recevoir vingt pour un!
+
+FLAVIUS.--Non, mon digne maître; la défiance et le soupçon sont entrés,
+hélas! trop tard dans votre coeur. C'était au milieu de vos festins que
+vous auriez dû craindre la perfidie; mais le soupçon ne vient que quand
+les biens sont dissipés. Ma démarche, le ciel m'en est témoin, est pur
+amour, devoir et zèle pour votre âme incomparable; je veux prendre soin
+de votre nourriture et de votre subsistance, et, soyez-en persuadé, mon
+noble seigneur, tout ce que je possède, et tout ce que je puis espérer
+dans l'avenir, je le donnerais pour remplir l'unique voeu de mon
+coeur: que vous redevinssiez riche et puissant pour me récompenser en
+m'enrichissant vous-même.
+
+TIMON.--Vois, ton voeu est accompli, seul honnête homme qui existe.
+Tiens, prends; les dieux, du fond de ma misère, t'envoient un trésor.
+Va, vis riche et heureux; mais à condition que tu iras bâtir loin des
+hommes; hais-les tous, maudis-les tous; ne montre de pitié pour aucun;
+plutôt que de secourir le mendiant, laisse sa chair exténuée par la faim
+se détacher de ses os; donne aux chiens ce que tu refuseras aux hommes;
+que les cachots les engloutissent, que les dettes les dessèchent, que
+les hommes soient comme des arbres flétris, et que toutes les maladies
+dévorent leur sang perfide!--Adieu, sois heureux.
+
+FLAVIUS.--O mon maître, souffrez que je reste avec vous et que je vous
+console.
+
+TIMON.--Si tu crains les malédictions, ne t'arrête pas, fuis, tandis que
+tu es libre et heureux. Ne vois jamais les hommes, et que je ne te voie
+jamais!
+
+(Timon rentre dans sa caverne. Flavius s'éloigne.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Devant la caverne de Timon.
+
+_Entrent_ UN POÈTE ET UN PEINTRE, TIMON _est derrière eux sans en être
+vu._
+
+LE PEINTRE.--Si je connais bien le lieu, sa demeure ne doit pas être
+éloignée.
+
+LE POÈTE.--Que doit-on penser de lui? En croirons-nous la rumeur, qu'il
+regorge d'or?
+
+LE PEINTRE.--Cela est certain, Alcibiade le dit; Phrynia et Timandra ont
+reçu de l'or de lui; il a aussi enrichi libéralement quelques soldats
+maraudeurs. On dit qu'il a donné une somme considérable à son intendant.
+
+LE POÈTE.--Ainsi, sa banqueroute n'était destinée qu'à éprouver ses
+amis.
+
+LE PEINTRE.--Rien de plus: vous le verrez encore comme un palmier dans
+Athènes, fleurir parmi les plus grands, ainsi, il ne sera pas mal à
+propos d'aller lui offrir nos hommages dans son infortune apparente.
+Ce sera de notre part un procédé honnête, et qui a bien des chances
+d'amener nos desseins à ce qu'ils souhaitent, s'il est vrai qu'il soit
+aussi riche qu'on le dit.
+
+LE POÈTE.--Qu'avez-vous à lui présenter maintenant?
+
+LE PEINTRE.--Rien, quant à présent, que ma visite; mais je lui
+promettrai un chef-d'oeuvre.
+
+LE POÈTE.--Il faut que j'en use de même envers lui; je lui dirai que je
+prépare certain ouvrage pour lui.
+
+LE PEINTRE.--C'est tout ce qu'il y a de mieux: promettre est le ton du
+siècle. La promesse ouvre les yeux de l'attente, qu'engourdit et tue
+l'accomplissement d'une parole. Excepté pour les gens simples et
+vulgaires, tenir ce qu'on a promis n'est plus en usage. Promettre est
+plus poli, plus à la mode; tenir sa promesse, c'est faire son testament,
+ce qui annonce toujours une grande maladie dans le jugement de celui qui
+le fait.
+
+TIMON, _à part_.--Excellent artiste! tu ne pourrais pas peindre un homme
+aussi méchant que toi.
+
+LE POÈTE.--Je rêve à l'ouvrage que je lui dirai avoir préparé pour lui.
+Il faut qu'il en soit lui-même le sujet. Ce sera une satire contre la
+mollesse de la prospérité, et un détail des flatteries qui obsèdent la
+jeunesse et l'opulence.
+
+TIMON, _à part_.--Faut-il aussi que tu fasses le rôle de fripon dans ta
+propre pièce? Châtieras-tu tes propres fautes sur le dos des autres? Va,
+écris, j'ai de l'or pour toi.
+
+LE PEINTRE.--Mais cherchons-le: nous péchons contre notre fortune, quand
+nous pouvons faire quelque profit et que nous arrivons trop tard.
+
+LE POÈTE.--Vous avez raison; quand le jour nous sert, et avant le retour
+de la nuit aux coins obscurs, trouvez ce dont vous avez besoin à la
+libre lumière qui vous est offerte; allons.
+
+TIMON, _à part_.--Je vais vous joindre au tournant.--Quel dieu est donc
+cet or, pour être adoré dans des temples plus vils et plus abjects que
+les lieux où l'on nourrit les porcs? C'est toi qui équipes les flottes
+et qui sillonnes l'onde écumante; toi qui attaches l'hommage et
+le respect à l'esclave. Sois donc adoré, et que tes saints soient
+récompensés par tous les fléaux de n'obéir qu'à toi!--Il est temps que
+je les aborde.
+
+(Il s'avance vers eux.)
+
+LE POÈTE.--Salut, noble Timon.
+
+LE PEINTRE.--Notre ancien et digne maître.
+
+TIMON.--Aurais-je assez vécu pour voir enfin deux honnêtes gens?
+
+LE POÈTE.--Seigneur, ayant souvent éprouvé vos libéralités, ayant appris
+votre retraite et la désertion de vos amis dont les natures ingrates....
+Oh! les âmes détestables! le ciel n'a pas assez de fouets.... Quoi!
+envers vous! dont la générosité, comme l'astre du ciel, donnait la vie
+et le mouvement à tout leur être; je me sens hors de moi; je ne connais
+point d'expressions assez énergiques, pour revêtir de ses vraies
+couleurs, leur énorme ingratitude.
+
+TIMON.--Laisse-la toute nue; les hommes l'en verront mieux.--Vous, qui
+êtes honnêtes, en étant ce que vous êtes, faites à merveille voir et
+connaître leur caractère.
+
+LE PEINTRE.--Lui et moi, nous avons voyagé sous la céleste rosée de vos
+bienfaits, et nous l'avons doucement sentie.
+
+TIMON.--Oh! vous êtes d'honnêtes gens.
+
+LE PEINTRE.--Nous sommes venus ici vous offrir nos services.
+
+TIMON.--Âmes honnêtes! comment vous récompenserai-je?--Pouvez-vous
+manger des racines et boire de l'eau? Non.
+
+LE POÈTE.--Tout ce que nous pourrons faire, nous le ferons pour vous.
+
+TIMON.--Vous êtes d'honnêtes gens; vous avez appris que j'avais de l'or,
+je le sais: dites la vérité, vous êtes d'honnêtes gens.
+
+LE PEINTRE.--On le dit, noble seigneur; mais ce n'est pas là ce qui
+amène mon ami, ni moi.
+
+TIMON.--Braves, honnêtes gens!--Il n'est personne dans Athènes qui soit
+capable de faire un portrait comme toi. De tous les artistes, tu es
+celui qui contrefais le mieux la vérité.
+
+LE PEINTRE.--Là! là! seigneur.
+
+TIMON.--C'est comme je le dis. (_Au poète._) Et toi, dans tes fictions,
+ton vers coule avec tant de grâce et de douceur, que l'art y ressemble à
+la nature. Cependant, mes dignes amis, il faut que je vous le dise, vous
+avez un défaut, à vrai dire, il n'est pas monstrueux, et je ne veux pas
+que vous preniez beaucoup de peine pour vous en corriger.
+
+LE POÈTE ET LE PEINTRE.--Nous prions votre Honneur de nous le faire
+connaître.
+
+TIMON.--Vous le prendrez mal.
+
+LE POÈTE ET LE PEINTRE.--Avec la plus vive reconnaissance, seigneur.
+
+TIMON.--En vérité, croyez-vous?
+
+LE POÈTE ET LE PEINTRE.--N'en doutez pas, seigneur.
+
+TIMON.--C'est qu'il n'y en a pas un de vous qui ne se fie à un coquin
+qui le trompe.
+
+LE POÈTE ET LE PEINTRE.--Nous, Seigneur?
+
+TIMON.--Oui; vous entendez l'imposteur vous flatter, vous le voyez
+dissimuler, vous connaissez son artifice grossier, et cependant vous
+l'aimez, vous le nourrissez, vous le réchauffez dans votre sein. Soyez
+pourtant bien sûrs que c'est un parfait scélérat.
+
+LE PEINTRE.--Je ne connais personne de ce caractère, seigneur.
+
+LE POÈTE.--Ni moi non plus.
+
+TIMON.--Écoutez, je vous aime tendrement, je vous donnerai de l'or, mais
+chassez-moi de votre compagnie ces coquins, pendez-les, poignardez-les,
+noyez-les dans les latrines, exterminez-les enfin par quelque moyen, et
+venez ensuite me trouver, et je vous donnerai de l'or libéralement.
+
+LE POÈTE ET LE PEINTRE.--Nommez-les, seigneur, que nous les
+connaissions.
+
+TIMON.--Placez-vous ici, vous; et vous là; chacun de vous séparément,
+tout seul, sans compagnon; eh bien! un maître fripon vous tient encore
+compagnie.--(_Au peintre._) Si là où tu es tu ne veux pas qu'il se
+trouve deux coquins, ne te laisse pas approcher de lui.--(_Au poète._)
+Et toi, si tu ne veux pas habiter auprès d'un coquin, fuis loin de cet
+homme. Hors d'ici, couple de fripons, voilà de l'or. Vous êtes venus
+chercher de l'or, esclaves!--Vous avez travaillé pour moi, vous voilà
+payés.--Hors d'ici: tu es alchimiste, toi; convertis cela en or. Loin
+d'ici, vils chiens!
+
+(Il sort en les battant et en les chassant devant lui.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+_Entrent_ FLAVIUS, DEUX SÉNATEURS.
+
+FLAVIUS.--C'est en vain que vous cherchez à parler à Timon. Il s'est
+tellement concentré en lui-même, que de tous ceux qui ont la figure
+humaine il est le seul qui soit en bon rapport avec lui-même.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Conduis-nous à sa caverne; c'est notre devoir; nous
+avons promis aux Athéniens de lui parler.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Dans des circonstances toutes semblables, les hommes
+ne sont pas toujours les mêmes. C'est le temps et le chagrin qui ont
+produit en lui ce changement; le temps, en lui offrant d'une main plus
+propice le bonheur de ses premiers jours, peut ressusciter en lui
+l'homme d'autrefois. Conduis-nous vers lui, et qu'il arrive ce qui
+pourra.
+
+FLAVIUS.--Voilà sa caverne.--Que la paix et le contentement règnent ici!
+Seigneur Timon! seigneur Timon! reparaissez, parlez à vos amis: les
+Athéniens, représentés par ces deux membres de leur respectable sénat,
+viennent vous saluer; parlez-leur, noble Timon.
+
+(Timon sortant de sa caverne.)
+
+TIMON.--Soleil, qui réchauffes, brûle! (_Aux sénateurs_.) Parlez, et
+soyez pendus; que chaque parole vraie engendre une pustule, et que
+chaque mensonge cautérise votre langue et la consume jusqu'à la racine!
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Digne Timon!
+
+TIMON.--Pas plus digne des hommes qui te ressemblent que toi de Timon.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Les sénateurs d'Athènes vous saluent, Timon.
+
+TIMON.--Je les remercie; et je voudrais, en retour, leur envoyer la
+peste, si je pouvais la prendre pour la leur donner.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Oubliez une injure dont nous-mêmes nous sommes
+affligés pour vous. Le sénat, d'un consentement et d'un coeur unanimes,
+vous rappelle à Athènes, et a pensé à des dignités spéciales qui,
+devenues vacantes, vous sont destinées.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Ils confessent que leur ingratitude envers vous fut
+trop grande et grossière. Le peuple même, qui se rétracte rarement, sent
+le besoin qu'il a du secours de Timon, et reconnaît le danger de sa
+chute s'il refuse d'avoir recours à Timon. Il nous envoie pour vous
+porter l'aveu de ses regrets, et vous offrir une récompense qui
+dépassera le poids de l'offense qu'il vous a faite. Oui, il vous promet
+tant d'amas et de trésors d'amour et de richesses, que ses torts seront
+effacés, et que l'empreinte de son amour sera gravée en vous pour
+attester à jamais son dévouement à votre personne.
+
+TIMON.--Vos offres m'enchantent, me surprennent jusqu'à m'arracher
+presque des larmes: donnez-moi le coeur d'un fou et les yeux d'une
+femme, et ces consolations, dignes sénateurs, vont faire couler mes
+pleurs.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Daignez donc revenir parmi nous. Reprenez l'autorité
+dans notre Athènes (la vôtre et la nôtre); vous y serez reçu avec
+transport, et revêtu du pouvoir absolu; votre nom révéré y régnera
+en souverain, et nous aurons bientôt repoussé les féroces attaques
+d'Alcibiade, qui, comme un sanglier sauvage, cherche à déraciner la paix
+de sa patrie.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Et brandit son épée menaçante sous les murs d'Athènes.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Ainsi, Timon....
+
+TIMON.--Oui, sénateurs, je le veux bien; oui, je le veux bien.--Si
+Alcibiade tue mes concitoyens, dites à Alcibiade, de la part de Timon,
+que Timon ne s'en embarrasse guère; mais s'il livre la belle Athènes
+au pillage, s'il prend nos respectables vieillards par la barbe, s'il
+abandonne les vierges sacrées aux outrages de la guerre insolente,
+brutale, furieuse, alors qu'il sache, et dites-lui ce que dit Timon: Par
+pitié pour notre jeunesse et pour nos vieillards, je ne puis m'empêcher
+de lui dire que je ne m'en inquiète point.... Qu'il fasse tout au pire.
+--Moquez-vous de leurs glaives tant que vous aurez des gorges à couper.
+Quant à moi, il n'est point de poignard dans le camp le plus désordonné
+que je ne préfère à la gorge la plus respectable d'Athènes. Je vous
+abandonne donc à la garde des dieux justes, comme des voleurs à leurs
+geôliers.
+
+FLAVIUS.--Ne vous arrêtez pas plus longtemps; tout est inutile.
+
+TIMON.--Tenez, j'étais occupé à écrire mon épitaphe: on la verra demain.
+Je commence à me rétablir de cette longue maladie de la vie et de la
+santé; je retrouve tout dans le néant. Allez, vivez; qu'Alcibiade soit
+votre fléau et vous le sien, et vivez ainsi longtemps!
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Nous parlons en vain.
+
+TIMON.--Cependant j'aime ma patrie, et je ne suis point homme à me
+réjouir du malheur public, comme on en fait courir, le bruit.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--C'est bien parlé.
+
+TIMON.--Recommandez-moi à mes chers compatriotes.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Voilà des paroles dignes de passer par vos lèvres.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Elles entrent dans nos oreilles comme des grands
+triomphateurs sous les portes où retentissent les applaudissements.
+
+TIMON.--Recommandez-moi à eux; dites-leur que, pour les consoler de
+leurs peines, de la crainte de leurs ennemis, de leurs maux, de leurs
+pertes, de leurs chagrins d'amour, et de toutes les autres souffrances
+qui peuvent assaillir le frêle vaisseau de la nature dans le voyage
+incertain de la vie, je veux leur montrer quelque amitié, je veux leur
+apprendre à prévenir la fureur du sauvage Alcibiade.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Ceci me plaît assez, il reviendra.
+
+TIMON.--J'ai ici, dans mon enclos, un arbre que je veux abattre pour mon
+usage, et je ne tarderai pas à le couper. Dites à mes amis, à tous
+les habitants d'Athènes, d'après l'ordre des rangs, aux grands et aux
+petits, que si quelqu'un veut terminer son affliction, il se hâte de
+venir ici avant que mon arbre ait senti la coignée, et qu'il se pende;
+je vous prie, faites ma commission.
+
+FLAVIUS.--Ne l'importunez pas davantage, vous le verrez toujours le
+même.
+
+TIMON.--Ne revenez plus me voir; dites seulement aux Athéniens que Timon
+a bâti sa demeure éternelle sur les grèves de l'onde arrière, et qu'une
+fois le jour la vague turbulente viendra la couvrir de sa bouillante
+écume. Venez ici, et que la pierre de mon tombeau soit votre oracle.
+Lèvres, prononcez des paroles amères, et que ma voix cesse; que la peste
+contagieuse réforme ce qui va mal; que les hommes ne travaillent qu'à
+creuser leurs tombeaux, et que la mort soit leur gain!--Soleil, cache
+tes rayons, le règne de Timon est passé!
+
+(Il se retire.)
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Sa haine est devenue inséparable de sa nature.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Toute notre espérance en lui est morte; retournons, et
+tentons les moyens qui nous restent dans notre grand péril.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Il demande des pieds agiles.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+
+Le théâtre représente les murs d'Athènes, _Entrent_ DEUX SÉNATEURS ET UN
+MESSAGER.
+
+PREMIER SÉNATEUR, _au messager_.--Tu as bien pris de la peine pour le
+savoir; son armée est-elle aussi nombreuse que tu le disais?
+
+LE MESSAGER.--Ce que je vous ai dit n'est rien encore; la rapidité de
+ses mouvements promet qu'il va bientôt être ici.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Nous courons un grand péril si on n'amène pas Timon.
+
+LE MESSAGER.--J'ai trouvé en chemin un courrier, un de mes anciens
+amis, quoique servant un parti différent; cependant nous avons cédé au
+penchant de notre vieille liaison, et nous avons causé comme des amis.
+Il allait de la part d'Alcibiade à la caverne de Timon, chargé de
+lettres pour le prier de prêter main-forte à la guerre contre notre
+ville entreprise en partie à cause de lui.
+
+(Arrivent les sénateurs qui avaient été députés à Timon.)
+
+SECOND SÉNATEUR.--Voici nos frères.
+
+TROISIÈME SÉNATEUR.--Ne parlez plus de Timon, n'attendez rien de
+lui.--Déjà les tambours des ennemis se font entendre, et leur marche
+redoutable obscurcit les airs de poussière. Rentrons et préparons-nous:
+je crains bien que nous ne tombions dans le piège de nos ennemis.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Les bois; on voit la caverne de Timon et un tombeau grossier.
+
+UN SOLDAT _cherchant Timon_.
+
+D'après toutes les descriptions, ce doit être ici l'endroit.--Y a-t-il
+quelqu'un ici? Holà! Parlez.--Personne ne répond.--Que veut dire
+ceci?--Ah! Timon est mort. Il a terminé sa carrière; quelque bête
+sauvage a élevé ce tertre. Point d'homme vivant ici.--Sûrement il est
+mort, et voilà son tombeau. Je ne puis pas lire ce qu'il y a sur la
+pierre.--Je vais enlever cette inscription sur la cire; notre général
+connaît tous les caractères. C'est un vieil interprète, quoique jeune
+d'années. Il a mis à l'heure qu'il est le siège devant l'orgueilleuse
+Athènes, dont la ruine est son ambition.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+Les remparts d'Athènes.
+
+
+ALCIBIADE _paraît à la tête de ses troupes; on entend les instruments de
+guerre_.
+
+ALCIBIADE.--Que la trompette annonce à cette ville efféminée et lâche
+notre terrible approche. _(Un pourparler; les sénateurs paraissent sur
+les murs, Alcibiade leur adresse la parole_.) Jusqu'à présent vous avez
+toujours continué; vous avez rempli vos jours d'abus d'autorité, prenant
+votre volonté pour mesure des lois. Jusqu'à présent, moi et ceux qui
+dormaient à l'ombre de votre pouvoir, nous avons erré les bras croisés,
+et nous avons exhalé en vain nos souffrances. Enfin le moment est venu
+où nos genoux[27] craquent sous le poids et crient d'eux-mêmes: _C'est
+assez_. La vengeance, hors d'haleine, ira s'asseoir et respirer sur vos
+grands sièges de repos, et l'insolence poussive perdra la parole de
+crainte et d'horreur.
+
+[Note 27: Image empruntée aux habitudes du chameau, qui se relève dès
+qu'il sent que le fardeau dont on le charge est trop lourd.]
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Jeune et noble guerrier, quand tes premiers griefs
+n'étaient qu'imaginaires, avant que tu eusses la force en main et que
+tu pusses nous inspirer de la crainte, nous avons envoyé vers toi pour
+calmer ta fureur, et réparer notre ingratitude par des marques d'amour
+qui devaient en effacer le souvenir.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Nous avons tenté aussi de réveiller, dans le coeur
+transformé de Timon, l'amour de notre ville, par un humble message et
+des promesses. Nous n'avons pas tous été cruels, nous ne méritons pas
+tous d'être frappés par le glaive de la guerre.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Nos murs n'ont point été élevés par les mains de
+ceux qui t'ont offensé; et ton injure n'est pas si grave qu'il faille
+détruire ces tours superbes, ces trophées et ces académies, pour venger
+des torts particuliers.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Les auteurs de ton exil ne vivent plus; la honte
+d'avoir si fort manqué de prudence a brisé leurs coeurs. Noble
+Alcibiade, entre dans notre cité tes enseignes déployées; et si la soif
+de la vengeance t'acharne sur une pâture que la nature abhorre, prends
+sur les habitants la dîme de la mort, et que les malheureux marqués par
+le sort des dés périssent.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Tous ne t'ont pas offensé; il n'est pas juste de
+tirer vengeance sur ceux qui restent à la place de ceux qui ne sont
+plus: le crime n'est pas héréditaire comme un champ. Ainsi, cher
+concitoyen, fais entrer tes troupes, mais laisse ta colère hors des
+remparts; épargne Athènes, ton berceau; épargne tes parents qui, dans
+l'emportement de ta colère, périraient avec ceux qui t'ont offensé.
+Entre comme le berger dans le parc, et choisis les brebis infectées;
+mais n'égorge pas tout le troupeau.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Quel que soit ton but, tu le gagneras plutôt par ton
+sourire que tu n'y arriveras à coups d'épée.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Frappe seulement du pied nos portes fortifiées; elles
+vont s'ouvrir. Envoie ton noble coeur devant tes pas pour dire que tu
+entres au nom de l'amitié.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Jette ton gant ou quelque autre gage de ta foi, qui
+nous assure que tu n'as pris les armes que pour te faire rendre justice,
+et non pour nous renverser; ton armée entière établira ses quartiers
+dans la ville, jusqu'au moment où nous aurons rempli tes désirs.
+
+ALCIBIADE.--Tenez, voilà mon gant, descendez; ouvrez vos portes sans
+être attaqués; vous me livrerez les ennemis de Timon et les miens.
+Ceux que vous me désignerez pour le châtiment périront seuls, et, pour
+dissiper vos frayeurs, en vous déclarant mes nobles sentiments, pas un
+de mes soldats ne quittera son poste et n'outragera le cours régulier de
+la justice dans l'enceinte de la ville, sous peine d'en répondre à toute
+la sévérité de vos lois publiques.
+
+LES DEUX SÉNATEURS.--Voilà de nobles paroles.
+
+ALCIBIADE.--Descendez, et tenez votre promesse.
+
+(Les sénateurs descendent et ouvrent les portes.) (Entre un soldat.)
+
+LE SOLDAT.--Mon noble général, Timon est mort; il est enterré sur le
+bord même de la mer. J'ai trouvé sur son tombeau cette inscription que
+je vous apporte moulée sur la cire, qui sert d'interprète à ma pauvre
+ignorance.
+
+ALCIBIADE _lisant l'épitaphe:_
+
+«Ci-gît un corps malheureux, séparé d'une âme malheureuse. Ne cherche
+pas à savoir mon nom... Que la peste vous dévore tous, misérables
+humains qui restez après moi! Ci-gît Timon, qui de son vivant détesta
+tous les hommes vivants. Passe et maudis à ton gré, mais passe et
+n'arrête point ici tes pas.»
+
+Ces mots, Timon, expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en
+horreur les regrets des humains, le flux qui coule de notre cerveau, et
+ces gouttes d'eau que la nature avare laisse tomber de nos yeux, une
+sublime idée t'inspira de faire pleurer à jamais le grand Neptune sur
+ton humble tombe, pour des fautes pardonnées: le noble Timon est mort;
+nous nous occuperons plus tard de sa mémoire.--Conduisez-moi dans votre
+ville, j'y vais porter l'olive avec l'épée. La guerre enfantera la
+paix: la paix contiendra la guerre; l'une et l'autre se soigneront
+réciproquement comme deux médecins. Que les tambours battent.
+
+(Ils sortent,)
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Timon d'Athènes, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TIMON D'ATHÈNES ***
+
+***** This file should be named 15849-8.txt or 15849-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15849/
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/15849-8.zip b/15849-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..61732a4
--- /dev/null
+++ b/15849-8.zip
Binary files differ
diff --git a/15849-h.zip b/15849-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..d66ef57
--- /dev/null
+++ b/15849-h.zip
Binary files differ
diff --git a/15849-h/15849-h.htm b/15849-h/15849-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..f0db453
--- /dev/null
+++ b/15849-h/15849-h.htm
@@ -0,0 +1,4693 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>Timon d'Athènes</title>
+ <meta name="author" content="Shakespeare">
+
+<style type=text/css>
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center}
+.stage2 {font-size: 0.9em}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 20%; text-align: center}
+
+.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed;
+ width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.dropcap {float: left}
+
+span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+
+</style>
+
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Timon d'Athènes, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Timon d'Athènes
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: May 17, 2005 [EBook #15849]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TIMON D'ATHÈNES ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Note du transcripteur.</p>
+<p>=================================================================
+<p>Ce document est tiré de:</p><br>
+
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p><br>
+
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p><br>
+
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br>
+
+<p>Volume 3</p>
+<p>Timon d'Athènes.</p>
+<p>Le Jour des Rois.&mdash;Les deux gentilshommes de Vérone.</p>
+<p>Roméo et Juliette.&mdash;Le Songe d'une nuit d'été.</p>
+<p>Tout est bien qui finit bien.</p><br>
+
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br>
+<p>1862</p>
+
+
+<p>=================================================================</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h1>TIMON D'ATHÈNES</h1>
+<br><br>
+
+<h3>COMÉDIE</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>NOTICE SUR TIMON D'ATHÈNES</h3>
+
+
+<p>Le nom de Timon était devenu proverbial dans l'antiquité pour
+exprimer un misanthrope. L'histoire de sa misanthropie, et le bizarre
+caractère de ce personnage frappèrent sans doute Shakspeare
+pendant qu'il s'occupait d'<i>Antoine et Cléopâtre</i>, et voici le passage de
+Plutarque qui lui a probablement suggéré l'idée de sa pièce:</p>
+
+<p>«Quant à Antonius, il laissa la ville et la conversation de ses
+amis, et feit bastir une maison dedans la mer, près de l'isle de Pharos,
+sur certaines chaussées et levées qu'il fit jeter à la mer, et se
+tenoit céans, comme se bannissant de la compagnie des hommes, et
+disoit qu'il vouloit mener une telle vie comme Timon, pour autant
+qu'on lui avoit fait le semblable qu'à luy, et pour l'ingratitude et le
+grand tort que luy tenoient ceulx à qui il avoit bien fait, et qu'il
+estimoit ses amis; il se deffioit et se mescontentoit de tous les autres.</p>
+
+<p>«Ce Timon estoit un citoyen d'Athènes, lequel avoit vescu environ
+la guerre du Péloponèse; comme l'on peult juger par les comédies
+de Platon et d'Aristophanes, esquelles il est moqué et touché
+comme malveuillant et ennemy du genre humain, refusant et abhorrissant
+toute compagnie et communication des autres hommes, fors
+que d'Alcibiades, jeune, audacieux et insolent, auquel faisoit bonne
+chère, et l'embrassoit et baisoit volontiers, dequoy s'esbahissant
+Apémantus, et lui en demandant la cause pourquoi il chérissoit ainsi
+ce jeune homme là seul, et abominoit tous les autres: «Je l'aime,
+répondit-il, pour autant que je sçay bien et suis seur qu'un jour
+il sera cause de grands maulx aux Athéniens.» Ce Timon recevoit
+aussi quelque fois Apémantus en sa compagnie, pour autant qu'il
+étoit semblable de moeurs à luy, et qu'il imitoit fort sa manière de
+vivre. Un jour doncques que l'on célébroit à Athènes la solennité
+que l'on appelle Choès, c'est-à-dire la feste des morts, là où on fait
+des effusions et sacrifices pour les trespassez, ils se festoyoient eulx
+deux ensemble tout seuls, et se prit Apémantus à dire: «Que voici
+un beau banquet, Timon;» et Timon lui respondit: «Oui bien,
+si tu n'y estois point.»</p>
+
+<p>«L'on dit qu'un jour, comme le peuple estoit assemblé sur la
+place pour ordonner de quelque affaire, il monta à la tribune aux
+harangues, comme faisoient ordinairement les orateurs quand ils
+vouloient haranguer et prescher le peuple; si y eut un grand silence
+et estoit chacun très-attentif à ouïr ce qu'il voudroit dire, à cause
+que c'étoit une chose bien nouvelle et bien estrange que de le veoir
+en chaire. A la fin, il commence à dire: «Seigneurs Athéniens, j'ai
+en ma maison une petite place où il y a un figuier auquel plusieurs
+se sont desjà penduz et étranglez, et pour autant que je veulx y
+faire bastir, je vous ai bien voulu advertir devant que faire couper
+le figuier, à cette fin que si quelques-uns d'entre vous se veulent
+pendre, qu'ils se dépeschent.» Il mourut en la ville d'Hales, et
+fut inhumé sur le bord de la mer. Si advint que, tout alentour de sa
+sépulture, le village s'éboula, tellement que la mer qui alloit flottant
+à l'environ, gardoit qu'on n'eût sçeu approcher du tombeau, sur lequel
+il y avoit des vers engravés de telle substance:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ayant fini ma vie malheureuse,</p>
+<p>En ce lieu-cy on m'y a inhumé;</p>
+<p>Mourez, méchants, de mort malencontreuse,</p>
+<p>Sans demander comment je fus nommé.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>On dit que luy-mesme feit ce bel épitaphe; car celui que l'on
+allègue communément n'est pas de lui, ains est du poëte Callimachus:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ici je fais pour toujours ma demeure,</p>
+<p>Timon encor les humains haïssant.</p>
+<p>Passe, lecteur, en me donnant male heure,</p>
+<p>Seulement passe, et me va maudissant.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Nous pourrions escrire beaucoup d'autres choses dudit Timon,
+mais ce peu que nous en avons dit est assez pour le présent.»</p>
+
+<p>(<i>Vie d'Antoine</i>, par Plutarque, traduction <i>d'Amyot</i>.)</p>
+
+<p>Malgré quelques rapprochements qu'on pourrait trouver, à la
+rigueur, entre le <i>Timon</i> de Shakspeare et un dialogue de Lucien qui
+porte le même titre, nous pensons que cet épisode de Plutarque lui a
+suffi pour composer sa pièce. C'est dans sa propre imagination qu'il a
+trouvé le développement du caractère de Timon, celui d'Apémantus,
+dont la misanthropie contraste si heureusement avec la sienne; la
+description du luxe et des prodigalités de Timon au milieu de ses
+flatteurs, et sa sombre rancune contre les hommes, au milieu de la
+solitude.</p>
+
+<p>Cette pièce est une des plus simples de Shakspeare: contre son ordinaire,
+le poëte est sérieusement occupé de son sujet jusqu'au dernier
+acte; et, fidèle à l'unité de son plan, il ne se permet aucune excursion
+qui nous en éloigne. La fable consiste en un seul événement: l'histoire
+d'un grand seigneur que ses amis abandonnent en même temps que son
+opulence, et qui, du plus généreux des hommes, devient le plus sauvage
+et le plus atrabilaire. On a beaucoup discuté sur le caractère
+moral de Timon, pour savoir si on devait le plaindre dans son
+malheur, ou s'il fallait regarder la perte de sa fortune comme une
+mortification méritée. Il nous semble, en effet, que ses vertus ont été
+des vertus d'ostentation, et que sa misanthropie n'est encore qu'une
+suite de sa manie de se singulariser par tous les extrêmes; dans sa
+générosité il n'est prodigue que pour des flatteurs; sa richesse
+nourrit le vice au lieu d'aller secourir l'indigent; une bienfaisance
+éclairée ne préside point à ses dons. Cependant sa confiance en ses
+amis indique une âme naturellement noble, et leur lâche désertion
+nous indigne surtout quand ce seigneur, dont ils trahissent l'infortune,
+a su trouver un serviteur comme Flavius. La transition subite
+de la magnificence à la vie sauvage est bien encore dans le caractère
+de Timon, et c'est un contraste admirable que sa misanthropie et celle
+d'Àpémantus. Celui-ci a tout le cynisme de Diogène, et son égoïsme
+et son orgueil, qui percent à travers ses haillons, trahissent le secret
+de ses sarcasmes et de ses mépris pour les hommes. Une basse envie
+le dévore; l'indignation seule s'est emparée de l'âme de Timon; ses
+véhémentes invectives sont justifiées par le sentiment profond des
+outrages qu'il a reçus; c'est une sensibilité exagérée qui l'égaré, et
+s'il hait les hommes, c'est qu'il croit de bonne foi les avoir aimés;
+peut-être même sa haine est-elle si passionnée, si idéale, qu'il s'abuse,
+lui-même en croyant les haïr plus qu'Apémantus dont l'âme est naturellement
+lâche et méchante.</p>
+
+<p>Les sarcasmes du cynique et les éloquentes malédictions du misanthrope
+ont fait dire que cette pièce était autant une satire qu'un
+drame. Cette intention de satire se remarque surtout dans le choix
+des caractères, qu'on pourrait appeler une véritable critique du
+coeur de l'homme eu général dans toutes les conditions de la vie.
+Nous venons de citer Apémantus, égoïste cynique, et Timon, dont la
+vanité inspire la misanthropie comme elle inspira sa libéralité; vient
+ensuite Alcibiade, jeune débauché, qui n'hésite pas à sacrifier sa
+patrie à ses vengeances particulières. Le peintre et le poète prostituent
+les plus beaux des arts à une servile adulation et à l'avance; les
+nobles Athéniens sont tous des parasites; mais il semble cependant
+que Shakspeare n'ait jamais voulu nous offrir un tableau complètement
+hideux d'hypocrisie. Flavius est bien capable de réconcilier
+avec les hommes ceux en qui la lecture de <i>Timon d'Athènes</i> pourrait
+produire la méfiance et la misanthropie. Que de dignité dans cet
+intendant probe et fidèle! Timon lui-même est forcé de rendre
+hommage à sa vertu. Ce caractère est vraiment une concession que
+le poète a faite à son âme naturellement grande et tendre.</p>
+
+<p>Hazzlitt, un des plus ingénieux commentateurs du caractère moral
+de Shakspeare, et qui, dans son admiration raisonnée, semble jaloux
+de celle de Schlegel, fait remarquer en terminant l'analyse de la
+pièce qui nous occupe que, dans son isolement, Timon, résolu à
+chercher le repos dans un monde meilleur, entoure son trépas des
+pompes de la nature. Il creuse sa tombe sur le rivage de l'Océan,
+appelle à ses funérailles toutes les grandes images du désert et fait
+servir les éléments à son mausolée.</p>
+
+<p>«Ne revenez plus me voir; mais dites à Athènes que Timon a
+bâti sa dernière demeure sur les grèves de l'onde amère qui, une
+fois par jour, viendra la couvrir de sa bouillante écume: venez
+dans ce lieu et que la pierre de mon tombeau soit votre oracle.»
+Plus loin Alcibiade, après avoir lu son épitaphe, dit encore de
+Timon:</p>
+
+<p>«Ces mots expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en
+horreur les regrets de notre douleur, si tu méprisais ces gouttes d'eau
+que la nature avait laissé couler de nos yeux, une sublime idée t'inspira
+de faire pleurer à jamais le grand Neptune sur ta tombe.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que Timon fait des vents l'hymne de ses funérailles;
+que le murmure de l'Océan est une voix de douleur sur ses dépouilles
+mortelles, et qu'il cherche enfin dans les éternelles solennités de la
+nature l'oubli de la splendeur passagère de la vie.</p>
+
+<p><i>La vie de Timon d'Athènes</i> parut d'abord dans l'édition in-folio
+de 1623. On ne sait avec certitude à quelle époque elle a été écrite,
+quoique Malone lui assigne pour date l'année 1610.</p>
+
+<p>Thomas Shadwell, poète lauréat sous le roi Guillaume III, et rival
+de Dryden, publia, en 1678, <i>Timon d'Athènes</i> avec des changements;
+mais, dans l'épilogue, il appelle sa pièce une greffe entée sur le
+tronc de Shakspeare, et il se flatte qu'on lui pardonnera ses changements
+en faveur de la part que ce poëte y conserve.</p>
+
+<p>La pièce de <i>Timon d'Athènes,</i> telle qu'on la joue encore aujourd'hui
+à Londres, a été arrangée par Cumberland, un des auteurs
+dramatiques les plus estimés de l'Angleterre. Il a conservé la
+majeure partie de l'original, et marqué spécialement ses additions et
+corrections pour que la part de chaque poëte fût aperçue au premier
+examen.</p>
+
+<p>En 1723, Delisle traita le sujet de <i>Timon d'Athènes</i> pour le
+théâtre italien avec un prologue, des chants, des danses, des personnages
+allégoriques et un arlequin. On voit qu'elle porte un autre
+cachet que celle de Shakespeare. Elle ne manque pas d'une certaine
+originalité, et les Anglais l'ont traduite sous le titre de <i>Timon
+amoureux</i>.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h1>TIMON D'ATHÈNES</h1>
+
+<h3>COMÉDIE</h3>
+<br><br><br>
+
+<p>PERSONNAGES</p>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>TIMON, noble Athénien.</p>
+<p>LUCIUS, LUCULLUS, SEMPRONIUS seigneurs; flatteurs de Timon.</p>
+<p>VENTIDIUS, un des faux amis de Timon</p>
+<p>APÉMANTUS, philosophe grossier.</p>
+<p>ALCIBIADE, général athénien.</p>
+<p>FLAVIUS, intendant de Timon.</p>
+<p>FLAMINIUS, LUCILIUS, SERVILIUS, serviteurs de Timon</p>
+<p>CAPHIS, PHILOTUS, TITUS, LUCIUS, HORTENSIUS, serviteurs des créanciers de Timon.</p>
+<p>DEUX SERVITEURS DE VARRON, ET LE SERVITEUR D'ISIDORE, CRÉANCIERS DE TIMON.</p>
+<p>CUPIDON ET MASQUES.</p>
+<p>TROIS ÉTRANGERS.</p>
+<p>UN POÈTE, UN PEINTRE, UN JOAILLIER, UN MARCHAND,</p>
+<p>UN VIEILLARD ATHÉNIEN, UN PAGE, UN FOU.</p>
+<p>PHRYNIA <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, TIMANDRA, maîtresses d'Alcibiade</p>
+<p>AUTRES SEIGNEURS, SÉNATEURS, OFFICIERS, SOLDATS,</p>
+<p>VOLEURS ET SERVITEURS.</p>
+</div></div>
+
+<p class="stage1">La scène est à Athènes et dans les bois voisins.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Phrynia. Peut-être Shakspeare a-t-il voulu mettre en scène la
+fameuse Phryné, qui était si belle que, sur le point de se voir
+condamnée par ses juges, elle leur découvrit son sein, et fut renvoyée
+acquittée</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE PREMIER</h3>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Athènes. Salle dans la maison de Timon.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent par différentes portes</i> UN POÈTE, UN PEINTRE,<br>
+<i>puis</i> UN JOAILLIER, UN MARCHAND <i>et autres</i>.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Bonjour, monsieur.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Je suis bien aise de vous voir en bonne
+santé.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Je ne vous ai pas vu depuis longtemps:
+comment va le monde?</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Il s'use, monsieur, en vieillissant.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Oui, on sait cela: mais y a-t-il quelque
+rareté particulière? qu'y a-t-il d'étrange et dont l'histoire
+ne donne d'exemple?&mdash;Vois, ô magie de la générosité!
+c'est ton charme puissant qui évoque ici tous ces esprits!&mdash;Je
+connais ce marchand.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Et moi, je les connais tous deux: l'autre
+est un joaillier.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Oh! c'est un digne seigneur.</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;Oui, cela est incontestable.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Un homme incomparable, animé, à ce
+qu'il semble, d'une bonté infatigable et soutenue. Il va
+au delà des bornes.</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;J'ai ici un joyau.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Oh! je vous prie, voyons-le: pour le
+seigneur Timon, monsieur?</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;S'il veut en donner le prix: mais,
+quant à cela....</p>
+
+<p>LE POÈTE, <span class="stage2"><i>occupé à lire ses ouvrages</i>.</span>&mdash;«Quand l'appât
+d'un salaire nous a fait louer l'homme vil, c'est une
+tache qui flétrit la gloire des beaux vers consacrés avec
+justice à l'homme de bien.»</p>
+
+<p>LE MARCHAND, <span class="stage2"><i>considérant le diamant</i>.</span>&mdash;La forme est belle.</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;Est-ce un riche bijou? voyez-vous la
+belle eau?</p>
+
+<p>LE PEINTRE, <span class="stage2"><i>au poète</i>.</span>&mdash;Vous êtes plongé, monsieur,
+dans la composition de quelque ouvrage? Quelque dédicace
+au grand Timon?</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;C'est une chose qui m'est échappée sans y
+penser: notre poésie est comme une gomme qui coule
+de l'arbre qui la nourrit. Le feu caché dans le caillou ne
+se montre que lorsqu'il est frappé; mais notre noble
+flamme s'allume elle-même, et, comme le torrent, franchit
+chaque digue dont la résistance l'irrite. Qu'avez-vous
+là?</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Un tableau, monsieur.&mdash;Et quand votre
+livre paraît-il?</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Il suivra de près ma présentation.&mdash;Voyons
+votre tableau.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;C'est un bel ouvrage!</p>
+
+<p>LE POÈTE, <span class="stage2"><i>considérant le tableau</i>.</span>&mdash;En effet, c'est bien,
+c'est parfait.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Passable.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Admirable! Que de grâce dans l'attitude
+de cette figure! Quelle intelligence étincelle dans ces
+yeux! Quelle vive imagination anime ces lèvres! On
+pourrait interpréter ce geste muet.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;C'est une imitation assez heureuse de la
+vie. Voyez ce trait; vous semble-t-il bien?</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Je dis que c'est une leçon pour la nature;
+la vie qui respire dans cette lutte de l'art est plus vivante
+que la nature.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent quelques sénateurs qui ne font que passer.)</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Comme le seigneur Timon est recherché!</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Les sénateurs d'Athènes! L'heureux mortel!</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Regardez, en voilà d'autres!</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Vous voyez ce concours, ces flots de visiteurs.
+Moi, j'ai, dans cette ébauche, esquissé un homme
+à qui ce monde d'ici-bas prodigue ses embrassements et
+ses caresses. Mon libre génie ne s'arrête pas à un caractère
+particulier, mais il se meut au large dans une mer
+de cire <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Aucune malice personnelle n'empoisonne une
+seule virgule de mes vers; je vole comme l'aigle; hardi
+dans mon essor, ne laissant point de trace derrière moi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> On sait que les anciens écrivaient sur des tablettes de cire
+avec un stylet de fer.</blockquote>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Comment pourrai-je vous comprendre?</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Je vais m'expliquer.&mdash;Vous voyez comme
+tous les états, tous les esprits (autant ceux qui sont liants
+et volages, que les gens graves et austères), viennent tous
+offrir leurs services au seigneur Timon. Son immense
+fortune, jointe à son caractère gracieux et bienfaisant,
+subjugue et conquiert toute sorte de coeurs pour l'aimer
+et le servir, depuis le souple flatteur, dont le visage est
+un miroir, jusqu'à cet Apémantus qui n'aime rien autant
+que se haïr lui-même; il plie aussi le genou devant
+lui, et retourne content et riche d'un coup d'oeil de
+Timon.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Je les ai vus causer ensemble.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Monsieur, j'ai feint que la Fortune était
+assise sur son trône, au sommet d'une haute et riante
+colline. La base du mont est couverte par étages de talents
+de tout genre, d'hommes de toute espèce, qui travaillent
+sur la surface de ce globe, pour améliorer leur
+condition. Au milieu de cette foule dont les yeux sont
+attachés sur la souveraine, je représente un personnage
+sous les traits de Timon, à qui la déesse, de sa main
+d'ivoire, fait signe d'avancer, et par sa faveur actuelle
+change actuellement tous ses rivaux en serviteurs et
+en esclaves.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;C'est bien imaginé, ce trône, cette Fortune
+et cette colline, et au bas un homme appelé au
+milieu de la foule, et qui, la tête courbée en avant, sur
+le penchant du mont, gravit vers son bonheur; voilà, ce
+me semble, une scène que rendrait bien notre art.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Soit, monsieur; mais laissez-moi poursuivre.
+Ces hommes, naguère encore ses égaux (et
+quelques-uns valaient mieux que lui), suivent tous
+maintenant ses pas, remplissent ses portiques d'une
+cour nombreuse, versent dans son oreille leurs murmures
+flatteurs, comme la prière d'un sacrifice, révèrent
+jusqu'à son étrier, et ne respirent que par lui l'air libre
+des cieux.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Oui, sans doute: et que deviennent-ils?</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Lorsque soudain la Fortune, dans un caprice
+et un changement d'humeur, précipite ce favori naguère
+si chéri d'elle, tous ses serviteurs qui, rampant sur les
+genoux et sur leurs mains, s'efforçaient après lui de
+gravir vers la cime du mont, le laissent glisser en bas;
+pas un ne l'accompagne dans sa chute.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;C'est l'ordinaire; je puis vous montrer
+mille tableaux moraux qui peindraient ces coups soudains
+de la fortune, d'une manière plus frappante que
+les paroles. Cependant vous avez raison de faire sentir
+au seigneur Timon que les yeux des pauvres ont vu le
+puissant pieds en haut, tête en bas.</p>
+
+<p class="stage1">(Fanfares. Entre Timon avec sa suite: le serviteur de Ventidius
+cause avec Timon.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Il est emprisonné, dites-vous?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.&mdash;Oui, mon bon seigneur.
+Cinq talents sont toute sa dette. Ses moyens sont restreints,
+ses créanciers inflexibles. Il implore une lettre de
+votre Grandeur à ceux qui l'ont fait enfermer; si elle lui
+est refusée il n'a plus d'espoir.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Noble Ventidius! Allons.&mdash;Il n'est pas dans
+mon caractère de me débarrasser d'un ami quand il a
+besoin de moi. Je le connais pour un homme d'honneur
+qui mérite qu'on lui donne du secours: il l'aura; je veux
+payer sa dette et lui rendre la liberté.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.&mdash;Votre Seigneurie se
+l'attache pour jamais.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Saluez-le de ma part: je vais lui envoyer sa
+rançon; et lorsqu'il sera libre, dites-lui de me venir voir.
+Ce n'est pas assez de relever le faible, il faut le soutenir
+encore après. Adieu!</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.&mdash;Je souhaite toute prospérité
+à votre Honneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un vieillard athénien.)</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Seigneur Timon, daignez m'entendre.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Parlez, bon père.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Vous avez un serviteur nommé Lucilius?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Il est vrai; qu'avez-vous à dire de lui?</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Noble Timon, failes-le venir devant
+vous.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Est-il ici ou non? Lucilius!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Lucilius.)</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;Me voici, seigneur, à vos ordres.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Cet homme, seigneur Timon, votre
+créature, hante de nuit ma maison. Je suis un homme
+qui, depuis ma jeunesse, me suis adonné au négoce; et
+mon état mérite, un plus riche héritier qu'un homme
+qui découpe à table.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Eh bien! qu'y a-t-il de plus?</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Je n'ai qu'une fille, une fille unique, à
+qui je puisse transmettre ce que j'ai. Elle est belle, et des
+plus jeunes qu'on puisse épouser. Je l'ai élevée avec de
+grandes dépenses pour lui faire acquérir tous les talents.
+Ce valet, qui vous appartient, ose rechercher son amour.
+Je vous conjure, noble seigneur, joignez-vous à moi pour
+lui défendre de la fréquenter; pour moi, j'ai parlé en vain.</p>
+
+<p>TIMON.-Le jeune homme est honnête.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Il le sera donc envers moi, Timon....
+Que son honnêteté lui serve de récompense sans m'enlever
+ma fille.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;L'aime-t-elle?</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Elle est jeune et crédule. Nos passions
+passées nous apprennent combien la jeunesse est légère.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Aimes-tu cette jeune fille?</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;Oui, mon bon seigneur, et elle agrée mon
+amour.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Si mon consentement manque à son
+mariage, j'atteste ici les dieux que je choisirai mon héritier
+parmi les mendiants de ce monde, et que je la déshérite
+de tout mon bien.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Et quelle sera sa dot, si elle épouse un mari
+sortable?</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Trois talents pour le moment; à l'avenir,
+tout.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Cet honnête homme me sert depuis longtemps:
+je veux faire un effort pour fonder sa fortune,
+car c'est un devoir pour moi. Donnez-lui votre fille; ce
+que vous avancerez pour sa dot sera la mesure de mes
+dons, et je rendrai la balance égale entre elle et lui.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Noble seigneur, donnez-m'en votre parole,
+et ma fille est à lui.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Voilà ma main, et mon honneur sur ma promesse.</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;Je remercie humblement votre Seigneurie:
+tout ce qui pourra jamais m'arriver de fortune et de
+bonheur, je le regarderai toujours comme venant de vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Lucilius et le vieillard sortent.)</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Agréez mon travail, et que votre Seigneurie
+vive longtemps!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je vous remercie; vous aurez bientôt de mes
+nouvelles; ne vous écartez point. <span class="stage2"><i>(Au peintre.)</i></span> Qu'avez-vous
+là, mon ami?</p>
+
+<p>LE PEINTRE,&mdash;Un morceau de peinture, que je conjure
+votre Seigneurie d'accepter.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;La peinture me plaît: la peinture est presque
+l'homme au naturel; car depuis que le déshonneur trafique
+des sentiments naturels, l'homme n'est qu'un visage,
+tandis que les figures que trace le pinceau sont du
+moins tout ce qu'elles paraissent.... J'aime votre ouvrage,
+et vous en aurez bientôt la preuve; attendez ici jusqu'à
+ce que je vous fasse avertir.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Que les dieux vous conservent!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Portez-vous bien, messieurs; donnez-moi la
+main: il faut absolument que nous dînions ensemble.&mdash;Monsieur,
+votre bijou a souffert d'être trop estimé..</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;Comment, seigneur, on l'a déprécié?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;On a seulement abusé des louanges. Si je
+vous le payais ce qu'on l'estime, je serais tout à fait ruiné.</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;Seigneur, il est estimé le prix qu'en
+donneraient ceux mêmes qui le vendent. Mais vous savez
+que des choses de valeur égale changent de prix dans
+les mains du propriétaire, et sont estimées en raison de
+la valeur du maître. Croyez-moi, mon cher seigneur,
+vous embellissez le bijou en le portant.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Bonne plaisanterie!</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Non, seigneur; ce qu'il dit là, tout le
+monde le répète avec lui.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Voyez qui vient ici. Voulez-vous être grondés?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Apémantus.)</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;Nous le supporterons, avec votre Seigneurie.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Il n'épargnera personne.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Bonjour, gracieux Apémantus.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Attends que je sois gracieux pour que je
+te rende le bonjour, quand tu seras devenu le chien de
+Timon, et ces fripons d'honnêtes gens.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Pourquoi les appelles-tu fripons; tu ne les
+connais pas.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Ne sont-ils pas Athéniens?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Alors, je ne me dédis pas.</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;Tu me connais, Apémantus.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu sais bien que je te connais; je viens
+de t'appeler par ton nom.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tu es bien fier, Apémantus.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Fier surtout de ne pas ressembler à
+Timon.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Où vas-tu?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Casser la tête à un honnête Athénien.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;C'est une action qui te mènera à la mort.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui, si ne rien faire est un crime digne
+de mort.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Comment trouves-tu ce portrait, Apémantus?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Très-bon; car il est innocent.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Celui qui l'a fait n'a-t-il pas bien travaillé?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Celui qui a fait le peintre a mieux travaillé
+encore, et cependant il a fait un pitoyable ouvrage.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Tu es un chien.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Ta mère est de mon espèce; qu'est-elle
+donc, si je suis un chien?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Apémantus, veux-tu dîner avec moi?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Non, je ne mange pas les grands seigneurs.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Si tu les mangeais, tu fâcherais les dames.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oh! elles mangent les grands seigneurs,
+voilà ce qui leur donne de gros ventres.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;C'est une explication bien libertine.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;C'est ainsi que tu la prends; garde-la
+pour ta peine.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Aimes-tu ce bijou, Apémantus?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Pas autant que la franchise, qui ne coûte
+pas une obole <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Allusion, au proverbe anglais, <i>plain dealing is a jewell but they
+that use it die beggars</i>: «la franchise est un joyau, mais ceux qui en
+usent meurent de faim.»</blockquote>
+
+<p>TIMON.&mdash;Combien penses-tu qu'il vaille?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Il ne vaut pas la peine que j'y pense....
+Eh bien! poëte!</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Eh bien! philosophe!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu mens.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;N'es-tu pas un philosophe?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Je ne mens donc pas?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Et toi, n'es-tu pas un poëte?</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;En ce cas, tu mens. Regarde dans ton
+dernier ouvrage où tu as représenté Timon comme un
+digne personnage.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Ce n'est point une fiction, c'est la vérité.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui, il est digne de toi, et digne de payer
+ton travail. Qui aime la flatterie est digne du flatteur.
+Dieux, que ne suis-je un grand seigneur!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Que ferais-tu donc, Apémantus?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Ce que fait maintenant Apémantus, je
+haïrais un grand seigneur de tout mon coeur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quoi! tu te haïrais toi-même?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Pour avoir eu si peu d'esprit que d'être
+un grand seigneur,&mdash;N'es-tu pas marchand?</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Oui, Apémantus.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Que le commerce te confonde, si les
+dieux ne veulent pas le faire!</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Si le commerce me confond, les dieux
+en seront la cause.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Ton dieu, c'est le commerce; que ton
+dieu te confonde!</p>
+
+<p class="stage1">(On entend des trompettes.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un serviteur)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quelle est cette trompette?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;C'est Alcibiade.... et vingt cavaliers
+environ de sa société.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je vous prie, allez au-devant d'eux, qu'on les
+fasse entrer.&mdash;Il faut absolument diner avec moi.&mdash;Ne
+vous en allez pas, que je ne vous aie fait mes remerciements.
+Et, après le dîner, montrez-moi ce tableau.&mdash;Je
+suis charmé de vous voir tous.</p>
+
+<p class="stage1">(Quelques serviteurs sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Alcibiade et sa société.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous êtes le bienvenu, seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils s'embrassent.)</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Allons, allons, c'est cela! Que les maladies
+contractent et dessèchent vos souples articulations!
+Se peut-il qu'il y ait si peu d'amitié au milieu de ces
+doucereux coquins et de toute cette politesse! La race
+de l'homme a dégénéré en singes et en babouins.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Seigneur, vous contentez mon ardent désir,
+je satisfais la faim que j'avais de vous voir.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous êtes le bienvenu, seigneur! Avant de
+nous séparer, nous passerons ensemble un heureux
+temps en différents plaisirs.&mdash;Je vous en prie, entrons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent, excepté Apémantus.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent deux seigneurs.)</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Quelle heure est-il, Apémantus?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;L'heure d'être honnête.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Il est toujours cette heure-là.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu n'en es que plus digne d'être maudit,
+toi qui la manques sans cesse.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Tu vas au festin de Timon?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui, pour voir les viandes gorger des
+fripons et le vin échauffer des fous.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Adieu! adieu!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu es fou de me dire deux fois adieu.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Pourquoi donc, Apémantus?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu aurais dû garder un de ces adieux
+pour toi, car je n'entends pas t'en rendre.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Va te faire pendre.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Non, je n'en ferai rien. Adresse tes invitations
+à ton ami.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Va-t'en, chien hargneux, ou je te
+chasserai d'ici.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;En véritable chien, je fuirai les ruades
+de l'âne.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Cet homme est en tout l'opposé de
+l'humanité.&mdash;Eh bien! entrerons-nous, et prendrons-nous
+notre part des générosités de Timon? Il est vraiment
+plus que la bonté même.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Il la répand sur tout ce qui l'environne.
+Plutus, le dieu de l'or, n'est que son intendant:
+pas le plus léger service qu'il ne paye sept fois plus qu'il
+ne vaut: pas le plus léger cadeau qui ne vaille à son
+auteur un présent qui excède toutes les mesures ordinaires
+de la reconnaissance.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Il porte l'âme la plus noble qui
+ait jamais inspiré un mortel.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Puisse-t-il vivre longtemps dans la
+prospérité! Entrons-nous?</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Je vous suis.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Une salle d'apparat dans la maison de Timon.</p>
+
+<p class="stage1">(Concert bruyant de hautbois. Flavius et d'autres domestiques servent<br>
+un grand banquet.)</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> TIMON, ALCIBIADE, LUCIUS, LUCULLUS,<br>
+SEMPRONIUS, <i>et autres sénateurs athéniens, avec</i> VENTIDIUS<br>
+<i>et la suite. A quelque distance, et derrière tous les<br>
+autres, suit</i> APÉMANTUS, <i>d'un air de mauvaise humeur</i>.</p>
+
+<p>VENTIDIUS.&mdash;Très-honoré Timon, il a plu aux dieux de
+se souvenir de la vieillesse de mon père, et de l'appeler
+à son long repos. Il a quitté la vie sans regret, et il m'a
+laissé riche. Votre coeur généreux mérite toute ma reconnaissance,
+et je viens vous rendre ces talents auxquels
+j'ai dû la liberté, accompagnés de mes remerciements
+et de mon dévouement.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oh! point du tout, honnête Ventidius; vous
+vous méprenez sur mon amitié: je vous ai fait ce don
+librement. On ne peut dire qu'on a donné, quand on
+souffre que le don soit rendu. Si nos supérieurs jouent
+à ce jeu, nous ne devons pas oser les imiter. Ce sont de
+belles fautes que celles qui enrichissent.</p>
+
+<p>VENTIDIUS.&mdash;Les nobles sentiments!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sont tous debout regardant Timon d'un air de cérémonie.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Seigneurs, la cérémonie n'a été inventée que
+pour voiler l'insuffisance des actions, les souhaits
+creux, la bienfaisance qui se repent avant d'avoir été
+exercée: mais où se trouve la véritable amitié, la cérémonie
+est inutile. Je vous prie, asseyez-vous. Vous êtes
+les bienvenus à ma fortune, plus qu'elle n'est la bienvenue
+pour moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils s'asseyent.)</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Nous l'avons toujours avoué, seigneur.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oh! oui, avoué, et vous n'êtes pas encore
+pendus?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ah! Apémantus, tu es le bienvenu.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je ne veux pas être le bienvenu; je viens
+pour que tu me chasses.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Fi donc! Tu es un rustre; tu as pris là une
+humeur qui ne sied pas à l'homme: c'est un reproche à
+te faire.&mdash;On dit, mes amis, que <i>ira furor brevis est</i>; mais
+cet homme-là est toujours en colère.&mdash;Allons, qu'on lui
+dresse une table pour lui seul. Il n'aime point la compagnie,
+et il n'est vraiment pas fait pour elle.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je resterai donc à tes risques et périls,
+Timon; car je viens pour observer, je t'en avertis.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je ne prends pas garde à toi.&mdash;Tu es Athénien,
+tu es donc le bienvenu. Je ne dois pas être aujourd'hui
+le maître chez moi; mais je t'en prie, que mon
+diner me vaille ton silence.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je méprise ton dîner.... Il m'étoufferait,
+car je ne pourrais pas te flatter.&mdash;O dieux! que d'hommes
+dévorent Timon, et il ne le voit pas! Je souffre de voir
+tant de gens tremper leur langue dans le sang d'un seul
+homme; et le comble de la folie, c'est qu'il les excite
+lui-même. Je m'étonne que les hommes osent se confier
+aux hommes! Je pense, moi, qu'ils devraient les inviter
+sans couteaux. Leurs tables y gagneraient, et leur vie
+serait plus en sûreté. On en a vu cent exemples: l'homme,
+qui en ce moment est assis près de son hôte, qui rompt
+avec lui son pain et boit à sa santé la coupe qu'ils ont
+partagée ensemble, sera le premier à l'assassiner. Cela
+est prouvé. Si j'étais un grand personnage, je craindrais
+de boire à mes repas, de peur que mes hôtes n'épiassent à
+quelle note ils pourraient me couper le sifflet. Les grands
+seigneurs ne devraient jamais boire sans avoir le gosier
+revêtu de fer.</p>
+
+<p>TIMON, <span class="stage21"><i>à un des convives</i>.</span>&mdash;Seigneur, de tout mon coeur,
+et que les santés fassent la ronde.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Qu'on verse de ce côté, mon bon
+seigneur.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;De son côté! Fort bien: voilà un brave.
+Il sait prendre à propos son moment.&mdash;Toutes ces santés,
+Timon, te rendront malade, toi et ta fortune. Voilà
+qui est trop faible pour être coupable, l'honnête eau qui
+n'a jamais jeté personne dans la boue; cette liqueur et
+mes aliments se ressemblent, et sont toujours d'accord;
+les festins sont trop orgueilleux pour rendre grâces aux
+dieux.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Actions de grâces d'Apémantus.</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dieux immortels, je ne vous demande point de richesses,</p>
+<p>Je ne prie pour aucun homme que pour moi;</p>
+<p>Accordez-moi de ne jamais devenir assez insensé</p>
+<p>Pour me fier à un homme sur son serment ou sur son billet,</p>
+<p>A une courtisane sur ses larmes,</p>
+<p>A un chien qui paraît endormi,</p>
+<p>A un geôlier pour ma liberté,</p>
+<p>Ni à mes amis dans mon besoin:</p>
+<p>Amen: allons, courage!</p>
+<p>Le crime est pour le riche et je vis de racines.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ton meilleur plat c'est ton bon coeur, Apémantus.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Général Alcibiade, votre coeur en ce moment
+est sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Mon coeur, seigneur, est toujours prêt à
+vous servir.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous aimeriez mieux un déjeuner d'ennemis
+qu'un diner d'amis.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Pourvu que leur sang vînt de couler, seigneur,
+il n'est point de mets plus délicieux pour moi; je
+souhaiterais à mon meilleur ami de se trouver à pareille
+fête.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je voudrais que tous ces flatteurs fussent
+tes ennemis, afin que tu pusses les égorger et m'inviter
+au festin.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Si jamais, seigneur, nous avions
+le bonheur que vous missiez nos coeurs à l'épreuve; si
+jamais vous nous fournissiez l'occasion de montrer une
+partie de notre zèle, nous serions au comble de nos
+voeux.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oh! ne doutez pas, mes bons amis, que les
+dieux n'aient eux-mêmes réservé dans l'avenir un jour,
+où j'aurai besoin de votre secours. Autrement, pourquoi,
+seriez-vous devenus mes amis?&mdash;Pourquoi seriez-vous
+choisis entre mille autres, pour porter ce titre de tendresse,
+si vous n'apparteniez pas de plus près à mon
+coeur? Je me suis dit de vous à moi-même, plus que vous
+ne pouvez modestement en dire, et je tiens ceci pour
+acquis sur votre compte. O dieux, me disais-je, qu'aurions-nous
+besoin d'amis, si nous ne devions jamais
+avoir besoin d'eux? Ce seraient les créatures du monde
+les plus inutiles si nous ne devions jamais user d'eux.
+Ils, ressembleraient fort à des instruments mélodieux
+suspendus dans leurs étuis et qui gardent pour eux leurs
+accords. Oui, j'ai souhaité souvent d'être plus pauvre,
+afin de me rapprocher davantage de vous. Nous sommes
+nés pour faire du bien, et quel bien est plus à nous que
+les richesses de nos amis? O quel précieux avantage
+d'avoir tant d'amis qui, comme des frères, disposent de
+la fortune l'un de l'autre! O volupté qui n'est déjà plus
+avant même d'être née! Il me semble que mes yeux ne
+peuvent retenir leurs larmes.&mdash;Allons, pour oublier leur
+faute, je bois à votre santé.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;O Timon, plus tu pleures, plus ton vin
+se boit!</p>
+
+<p>LUCULLUS.&mdash;La joie a eu la même conception dans nos
+yeux, et en sort comme un nouveau-né.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oh! oh! je ris en pensant que ce nouveau-né
+est un bâtard.</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Je vous proteste, seigneur, que
+vous m'avez beaucoup ému.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p class="stage1">(Son de trompette.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Qu'annonce cette trompette? qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Sauf votre bon plaisir, seigneur, il y a
+là des dames qui demandent à entrer.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Des dames? que désirent-elles?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Elles ont avec elles un courrier qui est
+chargé d'annoncer leurs intentions.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je vous en prie, faites-les entrer.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Cupidon.)</p>
+
+<p>CUPIDON.&mdash;Salut à toi, généreux Timon, et à tous ceux
+qui jouissent ici de tes bienfaits. Les Cinq Sens te reconnaissent
+pour leur patron, et viennent librement te féliciter
+de ton généreux coeur. L'Ouïe, le Goût, le Toucher,
+l'Odorat, se lèvent tous satisfaits de ta table: ils ne viennent
+dans ce moment que pour réjouir tes yeux.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ils sont tous les bienvenus. Qu'on leur fasse
+bon accueil. Allons, que la musique célèbre leur entrée.</p>
+
+<p class="stage1">(Cupidon sort.)</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Vous voyez, seigneur, à quel
+point vous êtes aimé.</p>
+
+<p class="stage1">(Musique. Rentre Cupidon avec une mascarade de dames en
+amazones, dansant et jouant du luth.)</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Holà! quel flot de vanité arrive ici! elles
+dansent;.... ce sont des femmes folles! La gloire de cette
+vie est une folie semblable, comme le prouve toute cette
+pompe comparée à ce peu d'huile et à ces racines. Nous
+nous faisons fous pour nous amuser, et prodigues de
+flatteries nous buvons à ces hommes, sur la vieillesse
+desquels nous verserons un jour le poison de l'envie et
+du mépris. Quel homme respire, qui ne corrompe ou ne
+soit corrompu? quel homme expire, qui n'emporte au
+tombeau quelque outrage, don de ses amis? Je craindrais
+bien que ceux qui dansent là devant moi ne fussent les
+premiers à me fouler un jour sous leurs pieds. C'est ce
+qu'on a vu souvent. Les hommes ferment leurs portes
+au soleil couchant.</p>
+
+<p class="stage1">(Les convives se lèvent de table en montrant un grand respect<br>
+pour Timon, et pour lui montrer leur affection, chacun<br>
+d'eux prend une des amazones, et ils dansent couple<br>
+par couple: on joue deux ou trois airs de hautbois, après<br>
+quoi la danse et la musique cessent.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous avez embelli nos plaisirs, belles dames,
+et donné un nouveau charme à notre fête, qui n'eût pas
+été à moitié si brillante ni si agréable sans vous; elle
+vous doit tout son prix et son éclat, et vous m'avez rendu
+moi-même enchanté de ma propre invention. J'ai à vous
+en remercier.</p>
+
+<p>PREMIÈRE DAME.&mdash;Seigneur, vous nous jugez au mieux.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui, ma foi; car le pire est dégoûtant, et
+ne supporterait pas qu'on y touchât, je pense.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Mesdames, il y a un petit banquet qui vous
+attend; veuillez bien aller vous asseoir.</p>
+
+<p>TOUTES ENSEMBLE.&mdash;Mille remerciements, seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Flavius!</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Seigneur!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Apportez-moi la petite cassette.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Oui, monseigneur.&mdash;<span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Encore des
+bijoux? On ne peut l'arrêter dans ses fantaisies; autrement
+je lui dirais....&mdash;Allons.&mdash;En conscience, je devrais
+l'avertir. Quand tout sera dépensé, il voudrait bien alors
+qu'on l'eût arrêté. C'est grand dommage que la libéralité
+n'ait pas des yeux derrière: alors jamais un homme ne
+tomberait dans la misère, victime d'un trop bon coeur.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Nos serviteurs, où sont-ils?</p>
+
+<p>UN SERVITEUR.&mdash;Les voici, seigneur, à vos ordres.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Nos chevaux.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Mes bons amis, j'ai encore un mot à vous dire
+Seigneur, je vous en conjure, faites-moi l'honneur d'accepter
+ce bijou; daignez le recevoir et le porter, mon
+cher ami!</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Je suis déjà comblé de vos dons!</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Nous le sommes tous!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Seigneur, plusieurs membres du sénat
+sont descendus à votre porte, et viennent vous visiter.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ils sont les bienvenus.</p>
+
+<p>FLAVIUS <span class="stage2"><i>rentre</i>.</span>&mdash;J'en conjure votre Honneur, daignez
+écouter un mot, il vous touche de près.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;De près! oh bien! alors, je t'écouterai une
+autre fois. Je te prie que tout soit préparé pour leur
+faire bon accueil.</p>
+
+<p>FLAVIUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Je ne sais trop comment.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un autre serviteur.)</p>
+
+<p>LE SECOND SERVITEUR.&mdash;Seigneur, le noble Lucius, par
+un don de sa pure amitié, vous a fait présent de quatre
+chevaux blanc de lait, avec leurs harnais en argent.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je les accepte bien volontiers; ayez soin que
+ce présent soit dignement reconnu. <span class="stage2">(<i>Entre un troisième
+serviteur</i>.)</span> Eh bien! qu'y a-t-il de nouveau?</p>
+
+<p>LE TROISIÈME SERVITEUR.&mdash;Sauf votre bon plaisir, mon
+seigneur; cet honorable seigneur, Lucullus, vous invite
+à chasser avec lui demain matin, et il vous envoie deux
+couples de lévriers.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je chasserai avec lui: qu'on reçoive son présent,
+mais non sans un noble retour.</p>
+
+<p>FLAVIUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Quelle sera la fin de tout ceci? Il nous
+ordonne de pourvoir à tout, de rendre de riches présents,
+et tout cela avec un coffre vide: et il ne veut pas examiner
+sa bourse, ni m'accorder un moment pour lui démontrer
+à quelle indigence est réduit son coeur, qui n'a
+plus les moyens d'effectuer ses voeux. Ses promesses
+excèdent si prodigieusement sa fortune, que tout ce qu'il
+promet est une dette; il doit pour chaque parole: il est
+assez bon pour payer encore les intérêts. Ses terres sont
+toutes couchées sur leurs livres. Oh! que je voudrais
+être doucement congédié de mon office, avant d'être
+forcé de le quitter! Plus heureux l'homme qui n'a point
+d'amis à nourrir, que celui qui est entouré d'amis plus
+funestes que les ennemis mêmes! Le coeur me saigne de
+douleur pour mon maître.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous ne vous rendez pas justice; vous rabaissez
+trop votre mérite. Voici, seigneur, cette bagatelle,
+comme un gage de notre amitié.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Je la reçois avec une reconnaissance
+particulière.</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Oh! il est l'essence même de la
+bonté.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;A propos, seigneur, je me rappelle que vous
+avez vanté l'autre jour un coursier bai que je montais.
+Il est à vous, puisqu'il vous a plu.</p>
+
+<p>LE SECOND SEIGNEUR.&mdash;Oh! je vous prie, seigneur, excusez-moi;
+je ne puis....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous pouvez m'en croire, seigneur; je sais
+par expérience qu'on ne loue bien que ce qui vous plaît:
+je juge des sentiments de mon ami par les miens. Ce que
+je vous dis est la vérité. J'irai vous faire visite.</p>
+
+<p>TOUS LES SEIGNEURS.&mdash;Nul ne sera aussi bienvenu.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je suis si reconnaissant de toutes vos visites
+que je ne puis assez donner. Je voudrais pouvoir distribuer
+des royaumes à mes amis, et je ne me lasserais
+jamais....&mdash;Alcibiade, tu es un guerrier, et par conséquent
+rarement opulent: les bienfaits te sont dus, car
+tu vis sur les morts, et toutes les terres que tu possèdes
+sont sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Oui, des terres souillées, seigneur.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Nous vous sommes si redevables!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Et moi à vous.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Nous vous chérissons si infiniment!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je suis tout à vous!&mdash;Des flambeaux.&mdash;Encore
+des flambeaux!</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Que la plus pure félicité, l'honneur
+et les richesses ne vous abandonnent jamais, noble
+Timon.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Au, service de ses amis.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Alcibiade, les seigneurs et autres.)</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Quel tumulte ici! que d'inclinations de
+tête, que de courbettes<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>! Je doute que toutes ces jambes
+vaillent les sommes dont on paye leurs génuflexions.
+Amitié pleine d'une lie impure! Il me semble que les
+hommes au coeur faux ne devraient pas avoir des jambes
+si lestes.&mdash;C'est ainsi que d'honnêtes dupes prodiguent
+leurs richesses pour des révérences.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>Serving of becks, and jutting out of bums. Beck</i> veut dire un salut
+fait avec la tête; <i>to serve a beck</i>, c'est saluer de la tête. <i>Jutting out of bums</i>, littéralement prolongement du derrière, signifie révérence,
+courbette.</blockquote>
+
+<p>TIMON.&mdash;Voyons, Apémantus, si tu n'étais pas si
+bourru, tu éprouverais mes bontés.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Non, je ne veux rien. Si tu allais me
+corrompre aussi, voyons, il ne resterait plus personne
+pour se moquer de ta folie, et tu ferais encore plus de
+sottises. Tu donnes tant, Timon, que je crains bien que
+tu ne finisses par te donner toi-même<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. A quoi bon ces
+fêtes, ce luxe et ces vaines magnificences?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Il y a dans le texte: <i>thou wilt give thyself in paper</i>, tu te
+donneras en papier. Un commentateur prétend qu'Apémantus
+entend par-là que Timon se donnera en billets, en lettres de
+change.</blockquote>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ah! si tu commences à médire de la société,
+j'ai juré de ne pas t'écouter. Adieu, et reviens chanter
+sur un ton plus aimable.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Allons: tu ne veux donc pas m'entendre
+à présent: eh bien, tu ne m'entendras jamais; je te fermerai
+la porte du ciel<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Oh! est-il possible que l'oreille
+des hommes soit sourde aux bons conseils, et non à la
+flatterie!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> «La porte du ciel.» Apémantus veut parler ici des bons conseils
+qu'il refusera désormais à Timon.</blockquote>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE DEUXIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Athènes.&mdash;Appartement dans la maison d'un sénateur.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre un</i> SÉNATEUR <i>avec des papiers à la main.</i></p>
+
+<p>LE SÉNATEUR.&mdash;Et dernièrement cinq mille à Varron;
+il en doit neuf mille à Isidore, ce qui, joint à ce qu'il me
+devait auparavant, fait vingt-cinq mille.&mdash;Quoi! toujours
+cette rage de dépenser? Cela ne peut pas durer; cela ne
+durera pas.&mdash;Si j'ai besoin d'argent, je n'ai qu'à voler le
+chien d'un mendiant, et en faire présent à Timon: le
+chien me battra monnaie.&mdash;Si je veux vendre mon
+cheval, et du prix en acheter vingt autres meilleurs que
+lui, je n'ai qu'à donner à Timon, je ne lui demande rien.
+Je le lui donne; aussitôt mon cheval me produit des
+chevaux superbes.&mdash;Point de portier chez lui; mais un
+homme qui sourit à tout le monde, et invite tous ceux
+qui passent. Cela ne peut durer; il n'y a pas de raison
+pour croire sa fortune solide. Caphis, holà! Caphis.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Caphis.)</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Me voilà, seigneur; que désirez-vous de moi?</p>
+
+<p>LE SÉNATEUR.&mdash;Mettez votre manteau, et courez chez
+le seigneur Timon: demandez lui avec importunité mon
+argent, qu'un léger refus ne vous arrête pas; n'allez pas
+vous laisser fermer la bouche par un: «Faites mes compliments
+à votre maître,» le bonnet tournant ainsi dans
+la main droite. Dites-lui que mes besoins crient après
+moi, et que c'est à mon tour à me servir de ce qui m'appartient.
+Tous les jours de délais et de grâce sont passés;
+et par trop de confiance à ses vaines promesses, j'ai altéré
+mon crédit. J'aime et j'honore Timon; mais je ne
+dois pas me rompre les reins pour lui guérir le doigt;
+mes besoins sont pressants; il faut que je sois satisfait
+immédiatement sans être bercé par des paroles. Partez;
+prenez un air des plus importuns, un visage de demandeur,
+car je crains bien que le seigneur Timon, qui
+maintenant brille comme un phénix, ne soit bientôt
+plus qu'une mouette plumée, quand chaque plume sera
+rendue à l'aile à laquelle elle appartient.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;J'y vais, seigneur.</p>
+
+<p>LE SÉNATEUR.&mdash;«J'y vais, seigneur?»&mdash;Portez donc les
+billets, et prenez-en les dates en compte.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p>LE SÉNATEUR.&mdash;Allez.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Un appartement de la maison de Timon.</p>
+
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> FLAVIUS <i>tenant plusieurs billets à la main</i>.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Point de soin, pas un temps d'arrêt! Si
+insensé dans ses dépenses, qu'il ne veut pas savoir comment
+les continuer ni arrêter le torrent de ses extravagances!
+Ne se demandant jamais comment l'argent sort
+de ses mains; ne se préoccupant pas davantage du temps
+que cela durera. Jamais homme ne fut aussi fou et
+aussi bon! Que faire?&mdash;Il ne voudra rien écouter qu'il
+ne sente le mal.&mdash;Il faut que je sois franc avec lui à son
+retour de la chasse. Fi donc! fi donc! fi donc!</p>
+
+<p>(Entrent Caphis et des serviteurs d'Isidore et de Varron<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Les valets se donnent entre eux le nom de leurs maîtres.</blockquote>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Salut, Varron. Quoi, vous venez chercher
+de l'argent?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;N'est-ce pas aussi ce qui
+vous amène?</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Oui; et vous aussi, Isidore?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE.&mdash;Justement.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Plaise au ciel que nous soyons tous payés!</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;C'est de quoi je doute.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Voici le patron.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Timon, Alcibiade, seigneurs, etc.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Mon cher Alcibiade, aussitôt après le dîner
+nous nous remettrons en campagne.&mdash;Est-ce à moi que
+vous voulez parler? Eh bien! que voulez-vous?</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Seigneur, c'est la note de certaines dettes....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Des dettes? D'où êtes-vous?</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;D'Athènes, seigneur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Allez trouver mon intendant.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Ne vous déplaise, seigneur, il m'a remis tout
+le mois, de jour en jour, pour le payement. Un besoin
+pressant force mon maître à demander son argent; il
+vous supplie d'agir avec votre noblesse ordinaire et de
+faire justice à sa requête.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Mon bon ami, revenez demain matin, je vous
+en prie.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Mais, seigneur....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Allons cessez, mon ami.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Un serviteur de Varron,
+seigneur.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE.&mdash;C'est de la part d'Isidore; il
+vous prie humblement de le rembourser promptement.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Seigneur, si vous connaissiez quel est le besoin
+de mon maître....</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Le terme est échu, seigneur,
+depuis plus de six semaines.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE.&mdash;Votre intendant me renvoie
+toujours, seigneur, et mes ordres sont de m'adresser directement
+à votre Seigneurie.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Eh! laissez-moi respirer.&mdash;Je vous en prie,
+allez toujours devant, mes bons seigneurs; je vous rejoins
+à l'instant. (<i>Alcibiade et les Seigneurs sortent.</i>) (<i>A Flavius.</i>)
+Venez ici, je vous prie, que se passe-t-il que je sois
+assailli par ces clameurs et ces demandes de billets différés,
+des dettes arriérées qui font tort à mon honneur?</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Messieurs, avec votre permission, le moment
+n'est pas convenable pour parler affaires; ne nous
+importunez plus, attendez après le dîner; donnez-moi le
+temps d'expliquer à sa Seigneurie pourquoi vous n'avez
+pas été payés.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui, mes amis, attendez.&mdash;Ayez soin de les
+bien traiter.</p>
+
+<p class="stage1">(Timon sort.)</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Écoutez-moi, je vous prie.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Apémantus et un fou.)</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Restez, restez, voici le fou qui vient avec
+Apémantus; amusons-nous un moment avec eux.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Qu'il aille se faire pendre;
+il va nous injurier.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE.&mdash;Que la peste l'étouffe, le chien!</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Comment te portes-tu, fou?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Parles-tu à ton ombre?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Ce n'est pas à toi que je
+parle.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Non, c'est à toi-même. <span class="stage2">(<i>Au fou</i>.)</span> Allons-nous-en.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE,<span class="stage2"><i>à celui de Varron</i>.</span>&mdash;Voilà le fou
+sur ton dos.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Non, tu es seul; tu n'es pas encore sur
+lui.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Où est le fou maintenant?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Il vient de le demander tout à l'heure.
+Pauvres misérables, valets d'usuriers, entremetteurs
+entre l'or et le besoin!</p>
+
+<p>TOUS LES SERVITEURS.&mdash;Que sommes-nous, Apémantus?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Des ânes.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Parce que vous me demandez ce que
+vous êtes, et que vous ne vous connaissez pas vous-mêmes.
+Parle-leur, fou.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Comment vous portez-vous, messieurs?</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Grand merci, bon fou! Que fait ta maîtresse?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Elle met chauffer de l'eau pour échauder des
+poulets comme vous. Que ne pouvons-nous vous voir
+à Corinthe!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Bon, grand merci!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un page.)</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Voyez, voici le page de ma maîtresse.</p>
+
+<p>LE PAGE, <span class="stage2"><i>au fou</i>.</span>&mdash;Eh bien! capitaine, que faites-vous
+avec cette sage compagnie?&mdash;Comment se porte Apémantus?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je voudrais avoir une verge dans ma
+bouche, pour te répondre d'une manière utile.</p>
+
+<p>LE PAGE.&mdash;Je te prie, Apémantus, lis-moi l'adresse de
+ces lettres; je n'y connais rien.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu ne sais pas lire?</p>
+
+<p>LE PAGE.&mdash;Non.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Nous ne perdrons donc pas un savant
+quand tu seras pendu.&mdash;Celle-ci est pour le seigneur
+Timon, l'autre pour Alcibiade. Va, tu es né bâtard et tu
+mourras proxénète.</p>
+
+<p>LE PAGE.&mdash;Ta mère, en te donnant le jour, a fait un
+chien, et tu mourras de faim comme un chien. Point de
+réplique. Je m'en vais.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;C'est nous rendre le plus grand service.&mdash;Fou,
+j'irai avec toi chez le seigneur Timon.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Me laisseras-tu là?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Si Timon est chez lui,&mdash;Vous êtes là
+trois qui servez trois usuriers?</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Oui; plût aux dieux qu'ils nous servissent!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je le voudrais.&mdash;Je vous servirais comme
+le bourreau sert le voleur.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Êtes-vous tous trois valets d'usuriers?</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Oui, fou.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Je pense qu'il n'y a point d'usuriers qui
+n'aient un fou pour serviteur. Ma maîtresse est une usurière,
+et moi je suis son fou. Quand quelqu'un emprunte
+de l'argent à vos maîtres, il arrive tristement et s'en retourne
+gai. Mais on entre gaiement chez ma maîtresse,
+et on en sort tout triste. Dites-moi la raison de cela?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Je puis vous en donner
+une.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Parle donc afin que nous puissions te regarder
+comme un agent d'infamie et un fripon. Va, tu n'en
+seras pas moins estimé.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Qu'est-ce qu'un agent d'infamie,
+fou?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;C'est un fou bien vêtu, qui te ressemble un
+peu; c'est un esprit: quelquefois il paraît sous la figure
+d'un seigneur, quelquefois sous celle d'un légiste, quelquefois
+sous celle d'un philosophe qui porte deux pierres,
+outre la pierre philosophale. Souvent il ressemble à un
+chevalier: enfin cet esprit rôde sous toutes les formes
+que revêt l'homme, depuis quatre-vingts ans jusqu'à
+treize.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Tu n'es pas tout à fait fou.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Ni toi tout à fait sage: ce que j'ai de plus en
+folie, tu l'as de moins en esprit.</p>
+
+<p>VARRON.&mdash;Cette réponse conviendrait à Apémantus.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Place, place: voici le seigneur Timon.</p>
+
+<p>APÉMANTUS,&mdash;Fou, viens avec moi, viens.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Je n'aime point à suivre toujours un amant,
+un frère aîné, ou une femme; quelquefois je suis un philosophe.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Apémantus et le fou.)</p>
+
+<p>FLAVIUS, <span class="stage2"><i>aux serviteurs</i>.</span>&mdash;Promenez-vous, je vous prie,
+près d'ici; je vous parlerai dans un moment.</p>
+
+<p class="stage1">(Timon et Flavius restent seuls.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous m'étonnez fort! Pourquoi ne m'avez-vous
+pas exposé plus tôt l'état de mes affaires? J'aurais
+pu proportionner mes dépenses à ce que j'avais de moyens.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Vous n'avez jamais voulu m'entendre; je
+vous l'ai proposé plusieurs fois.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Allons, vous aurez peut-être pris le moment
+où, étant mal disposé, je vous ai renvoyé; et vous avez
+profité de ce prétexte pour vous excuser.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;O mon bon maître! je vous ai présenté bien
+des fois mes comptes; je les ai mis devant vos yeux;
+vous les avez toujours rejetés, en disant que vous vous
+reposiez sur mon honnêteté. Quand, pour quelque léger
+cadeau, vous m'avez ordonné de rendre une certaine
+somme, j'ai secoué la tête et j'ai gémi: même, je suis
+sorti des bornes du respect, en vous exhortant à tenir
+votre main plus fermée. J'ai essuyé de votre part et bien
+souvent des réprimandes assez dures, quand j'ai voulu
+vous ouvrir les yeux sur la diminution de votre fortune
+et l'accroissement constant de vos dettes! O mon cher
+maître, quoique vous m'écoutiez aujourd'hui trop tard,
+cependant il est nécessaire que vous le sachiez: tous vos
+biens ne suffiraient pas pour payer la moitié de vos dettes.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Qu'on vende toutes mes terres.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Toutes sont engagées; quelques-unes sont
+forfaites et perdues; à peine nous reste-t-il de quoi fermer
+la bouche aux créances échues. D'autres échéances
+arrivent à grands pas. Qui nous soutiendra dans cet intervalle,
+et enfin comment se terminera notre dernier
+compte?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Mes possessions s'étendaient jusqu'à Lacédémone.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;O mon bon maître! le monde n'est qu'un
+mot. Et quand vous le posséderiez tout entier, et que
+vous pourriez le donner d'une seule parole, combien de
+temps le garderiez-vous?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tu me dis la vérité.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Si vous avez le moindre soupçon sur mon
+administration, sur ma fidélité, citez-moi devant les
+juges les plus sévères, et faites-moi rendre un compte
+rigoureux. Que les dieux me soient propices: ils savent
+que, lorsque tous nos offices étaient encombrés d'avides
+parasites, lorsque nos caves pleuraient des flots de vin,
+quand chaque appartement brillait de mille flambeaux,
+et retentissait du bruit confus des concerts, moi, je me
+retirais près d'un conduit toujours ouvert<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, pour y verser
+des torrents de larmes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> <i>Wasteful cock</i>; <i>robinet prodigue</i>. Les commentateurs se sont
+creusé la tête pour expliquer cette expression et l'intention
+de Flavius. On a prétendu que Flavius se retirait près d'un
+conduit, d'où l'eau sortait sans cesse, parce que cette circonstance
+servait à lui rappeler les prodigalités de Timon en même
+temps que ce lieu écarté était propice à sa rêverie.</blockquote>
+
+<p>TIMON.&mdash;Assez, je t'en prie.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Dieux! disais-je, quelle bonté dans le seigneur
+Timon! Que de biens prodigués des esclaves et des
+rustres ont engloutis cette nuit! Qui n'appartient à Timon?
+Qui n'offre pas son coeur, sa vie, son épée, son
+courage, sa bourse à Timon, «au grand Timon, au noble,
+au digne, au royal Timon?» Hélas! quand la fortune
+dont il achète ces louanges sera dissipée, le souffle
+qui les produit sera éteint; ce qu'on a gagné au festin
+on le perd dans le jeûne<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Un nuage d'hiver verse ses
+ondées, et tous les insectes ont disparu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Proverbe anglais: <i>feast-won, fast-lost</i>: gagné au festin,
+perdu au jeûne.</blockquote>
+
+<p>TIMON.&mdash;Allons, ne me sermonne plus.&mdash;Nul bienfait
+honteux n'a déshonoré mon coeur. J'ai donné imprudemment,
+mais sans ignominie. Pourquoi pleures-tu?
+Manques-tu de confiance au point de croire que je puisse
+manquer d'amis? Que ton coeur se rassure; va, si je
+voulais ouvrir les réservoirs de mon amitié, et éprouver
+les coeurs en empruntant, je pourrais user des hommes
+et de leurs fortunes aussi facilement que je puis t'ordonner
+de parler.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Puisse l'événement ne pas tromper votre
+attente!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Et ce besoin où je me trouve aujourd'hui est
+en quelque sorte pour moi un bonheur qui couronne
+mes voeux. Je puis maintenant éprouver mes amis; tu
+connaîtras bientôt combien tu t'es mépris sur l'état de
+ma fortune; je suis riche en amis. Holà! quelqu'un!
+Flaminius! Servilius!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Servilius, Flaminius et d'autres esclaves.)</p>
+
+<p>UN ESCLAVE.&mdash;Seigneur? seigneur?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;J'ai différents ordres à vous distribuer. Toi,
+va chez le seigneur Lucius, et toi, chez Lucullus. J'ai
+chassé aujourd'hui avec son Honneur.&mdash;Toi, va chez
+Sempronius. Recommandez-moi à leur amitié, et dites
+que je suis fier de trouver l'occasion d'employer leurs
+services pour me fournir de l'argent: demandez-leur
+cinquante talents.</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Vos ordres seront remplis, seigneur.</p>
+
+<p>FLAVIUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Aux seigneurs Lucius et Lucullus?&mdash;Hom!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Et vous <span class="stage2">(<i>à un autre serviteur</i>)</span>, allez trouver les
+sénateurs. J'avais droit à leur reconnaissance, même
+dans les jours de mon opulence. Dites-leur de m'envoyer
+tout à l'heure mille talents.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;J'ai pris la liberté de leur présenter votre
+seing et votre nom, dans l'opinion où j'étais que c'était
+la ressource la plus facile; mais tous ont secoué la tête,
+et je ne suis pas revenu plus riche.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Est-il vrai? Est-il possible?</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Ils répondent tous, de concert et d'une voix
+unanime, qu'ils sont en baisse, qu'ils n'ont point de
+fonds, qu'ils ne peuvent faire ce qu'ils désireraient, qu'ils
+sont bien fâchés.&mdash;«Vous êtes un homme si respectable!....
+Cependant.... ils auraient bien souhaité....&mdash;Ils
+ne savent pas.... mais il faut qu'il y ait eu de sa
+faute.&mdash;L'homme le plus honnête peut faire un faux
+pas.&mdash;Plût aux dieux que tout allât bien.... c'est bien
+dommage!»&mdash;Et ainsi occupés d'autres affaires sérieuses,
+ils me renvoient avec ces regards dédaigneux et
+ces phrases interrompues; leurs demi-saluts et leurs
+signes de froideur me glacent et me réduisent au silence.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Grands dieux! récompensez-les. Ami, je t'en
+prie, ne t'afflige pas. L'ingratitude est héréditaire dans
+les vieillards; leur sang est figé, glacé, et coule à peine;
+ils manquent de reconnaissance, parce que leur coeur manque
+de chaleur. A mesure que l'homme retourne vers la
+terre il est façonné pour le voyage, il devient lourd et engourdi.&mdash;<span class="stage2">(<i>A
+un serviteur</i>.)</span> Va chez Ventidius,&mdash;<span class="stage2"><i>(A Flavius)</i></span>.
+Ah! de grâce, ne sois pas triste; tu es honnête et fidèle,
+je te le dis comme je le pense; on n'a rien à te reprocher.&mdash;<span class="stage2">(<i>Au
+serviteur</i>.)</span> Ventidius vient d'enterrer son père, et
+cette mort met en sa possession une fortune considérable.
+Quand il était pauvre, emprisonné et en disette
+d'amis, je le délivrai avec cinq talents. Va le saluer de
+ma part; dis-lui que son ami est dans un pressant besoin; qu'il
+le prie de se souvenir de ces cinq talents.<span class="stage2">(<i>A
+Flavius</i>.)</span> Dès que tu les auras touchés, donne-les à ces
+gens dont je suis le débiteur. Ne dis et ne pense jamais
+que la fortune de Timon puisse périr au milieu de ses
+amis.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Je voudrais bien n'être jamais dans le cas de
+le penser. Cette confiance est l'ennemie de la bonté;
+étant généreuse, elle croit que les autres le sont comme
+elle.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE TROISIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Appartement dans la maison de Lucullus, à Athènes.</p>
+
+<p class="stage1">FLAMINIUS <i>attend, entre</i> UN SERVITEUR <i>qui s'approche
+de lui</i>.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Je vous ai annoncé à mon maître; il
+descend pour vous parler.</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Je vous remercie.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Voilà mon seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Lucullus entre.)</p>
+
+<p>LUCULLUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Un des serviteurs du seigneur Timon!
+C'est quelque présent, je gage.&mdash;Oh, j'ai deviné
+juste; j'ai rêvé cette nuit de bassin et d'aiguière d'argent.&mdash;Flaminius,
+honnête Flaminius, vous êtes mille
+fois le bienvenu.&mdash;Qu'on me verse une coupe de vin. <span class="stage2">(<i>Le
+serviteur sort</i>.)</span>&mdash;Et comment se porte cet honorable,
+accompli, généreux seigneur d'Athènes, ton magnifique
+seigneur et maître?</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Seigneur, sa santé est fort bonne.</p>
+
+<p>LUCULLUS.&mdash;Je suis ravi de le savoir en bonne santé.
+Et que portes-tu là sous ton manteau, mon ami Flaminius?</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Ma foi, rien autre chose qu'une cassette
+vide, seigneur, que je viens, au nom de mon maître,
+prier votre Grandeur de remplir. Il se trouve dans un
+besoin pressant de cinquante talents, et il m'envoie vous
+prier de les lui prêter; il ne doute pas que vous ne veniez
+sur-le-champ à son secours.</p>
+
+<p>LUCULLUS.&mdash;La! la! la! la!&mdash;Il ne doute pas, dit-il;
+hélas, le brave seigneur! C'est un noble gentilhomme,
+s'il ne tenait pas un si grand état de maison. Cent fois
+j'ai diné chez lui, et je lui en ai dit ma pensée. Je suis
+même retourné souper chez lui, exprès pour l'avertir de
+diminuer sa dépense; mais il n'a jamais voulu suivre
+mes conseils, et mes visites n'ont pu le corriger. Chaque
+homme a son défaut, et le sien est la libéralité; c'est ce
+que je lui ai répété souvent; mais je n'ai jamais pu le
+tirer de là.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un esclave qui apporte du vin.)</p>
+
+<p>L'ESCLAVE.&mdash;Seigneur, voilà le vin.</p>
+
+<p>LUCULLUS.&mdash;Flaminius, je t'ai toujours remarqué pour
+un homme sage; tiens, à ta santé.</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Votre Grandeur veut plaisanter.</p>
+
+<p>LUCULLUS.&mdash;Non, je te rends justice. J'ai toujours reconnu
+en toi un esprit souple et actif; tu sais juger ce
+qui est raisonnable; et quand il se présente une bonne
+occasion, tu sais la saisir et en tirer bon parti. Tu as
+d'excellentes qualités.&mdash;<span class="stage1">(<i>À l'esclave.</i>)</span> Vas-t'en, maraud;
+approche, honnête Flaminius. Ton maître est un seigneur
+plein de bonté; mais tu as du jugement, et quoique
+tu sois venu me trouver, tu sais trop bien que ce
+n'est pas le moment de prêter de l'argent, surtout sur la
+simple parole de l'amitié, et sans aucune sûreté. Tiens,
+mon enfant, voilà trois solidaires<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> pour toi; mon garçon,
+ferme les yeux sur moi, et dis que tu ne m'as pas vu;
+porte-toi bien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> «Je crois que cette monnaie est de l'invention du poëte.»
+(STEEVENS.)</blockquote>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Est-il possible que les hommes soient si
+différents d'eux-mêmes, et que nous soyons maintenant
+ce que nous étions tout à l'heure! Loin de moi, maudite
+bassesse, retourne vers celui qui t'adore.</p>
+
+<p class="stage1">(Il jette l'argent qu'il a reçu.)</p>
+
+<p>LUCULLUS.&mdash;Ah! je vois maintenant que tu es un sot, et
+bien digne de ton maître....</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Puissent ces pièces d'argent être ajoutées
+à celles qui te brûleront! Que ton enfer soit du métal
+fondu: ô toi, peste d'un ami, et non un ami! L'amitié
+a-t-elle un coeur<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> si faible et si facile à s'aigrir, qu'il
+tourne comme le lait en moins de deux nuits? Dieux! je
+ressens l'indignation de mon maître. Ce lâche ingrat
+porte encore dans son estomac les mets de mon seigneur;
+pourquoi seraient-ils pour lui une nourriture
+salutaire, lorsque lui-même s'est changé en poison?
+Puissent-ils ne produire en lui que des maladies, et quand
+il sera sur son lit de mort, que cette partie de son être,
+fournie par mon maître, serve, non pas à le guérir, mais
+à prolonger son agonie!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> <i>Milky heart</i>, coeur de lait.</blockquote>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Place publique d'Athènes.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LUCIUS, TROIS ÉTRANGERS.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Qui? le seigneur Timon? C'est mon bon ami:
+et un homme honorable!</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.&mdash;Nous le savons, quoique nous
+lui soyons étrangers. Mais, je puis vous dire une chose,
+seigneur, que j'entends répéter couramment; c'est que
+les heures fortunées de Timon sont passées; sa richesse
+lui échappe.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Allons donc! n'en croyez rien; il ne peut
+manquer d'argent.</p>
+
+<p>SECOND ÉTRANGER.&mdash;Mais croyez bien ceci, seigneur,
+c'est qu'il n'y a pas bien longtemps qu'un de ses gens
+est venu trouver le seigneur Lucullus pour lui emprunter
+un certain nombre de talents; oui, il l'a pressé instamment,
+en faisant sentir la nécessité où son maître est
+réduit; et il a essuyé un refus.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Comment?</p>
+
+<p>SECOND ÉTRANGER.&mdash;Un refus, vous dis-je, seigneur.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Quelle étrange chose! Par tous les dieux, j'en
+suis honteux! Refuser cet homme honorable, il faut
+avoir bien peu d'honneur. Quant à moi, je dois l'avouer,
+j'ai reçu de lui quelques petites marques de sa bonté, de
+l'argent, de la vaisselle, des bijoux et semblables bagatelles,
+rien auprès des présents qu'a reçus Lucullus; eh!
+bien, si, au lieu de s'adresser à lui, il avait envoyé chez
+moi, je ne lui aurais jamais refusé la somme dont il aurait
+eu besoin.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Servilius.)</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Voyez, par bonheur, voilà le seigneur
+Lucius; j'ai tant couru pour le trouver, que je suis tout
+en nage.&mdash;Très-honoré seigneur....</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Ah! Servilius! je suis charmé de te voir,
+porte-toi bien, recommande-moi à l'amitié de ton honnête
+et estimable maître, le plus cher de mes amis.</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Seigneur, sous votre bon plaisir, mon
+maître vous envoie....</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Oh! que m'a-t-il envoyé? Que d'obligations
+je lui ai! Sans cesse il envoie. Dis-moi, comment pourrai-je
+le remercier? Et que m'envoie-il?</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Il vous envoie seulement l'occasion de lui
+rendre un service, mon seigneur; il supplie votre Seigneurie
+de lui prêter, en ce moment, cinquante talents.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Je vois bien que Timon veut faire une plaisanterie;
+il n'est pas possible qu'il ait besoin de cinquante
+talents, ni même de cinq fois autant.</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Il a besoin pour le moment d'une somme
+plus petite. S'il n'en avait pas besoin pour un bon usage,
+je ne vous conjurerais pas avec tant d'instances.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Parles-tu sérieusement, Servilius?</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Sur mon âme, c'est vrai, seigneur.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Quel vilaine brute je suis, de m'être dégarni
+dans une si belle occasion de montrer mes bons sentiments!
+Je suis bien malheureux d'avoir été hier acquérir
+une petite terre, pour perdre aujourd'hui l'occasion
+de me faire grand honneur! Servilius, je te jure, à la face
+des dieux, qu'il m'est impossible de pouvoir le faire....&mdash;Je
+n'en suis que plus sot, dis-je, j'allais moi-même
+envoyer demander quelque argent à Timon: ces messieurs
+en sont témoins; mais, je ne voudrais pas à présent
+l'avoir fait pour toutes les richesses d'Athènes.
+Recommande-moi affectueusement à ton bon maître.
+Je me flatte que je ne perdrai rien de son estime, parce
+que je n'ai pas le pouvoir de l'obliger; dis-lui de ma part
+que je mets au nombre de mes plus grands malheurs
+de ne pouvoir faire ce plaisir à un si estimable seigneur.
+Bon Servilius, me promets-lu de me faire l'amitié de répéter
+à Timon mes propres paroles?</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Oui, seigneur, je le ferai.</p>
+
+<p>Lucius.&mdash;Va, je saurai t'en récompenser, Servilius.
+(<i>Servilius sort.</i>) (<i>Aux étrangers</i>.) En effet, vous aviez
+raison, Timon est ruiné, et quand une fois on a éprouvé
+un refus, il est rare qu'on aille bien loin.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.&mdash;Avez-vous remarqué ceci, Hostilius?</p>
+
+<p>SECOND ÉTRANGER.&mdash;Oui, trop bien.</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.&mdash;Eh bien! voilà le coeur du monde:
+tous les flatteurs sont faits de la même étoffe. Qui peut
+après cela donner le nom d'ami à celui qui met la main
+dans le même plat? Il est à ma connaissance que Timon
+a servi de père à ce seigneur; qu'il lui a conservé son
+crédit de sa bourse, qu'il a soutenu sa fortune même;
+c'est de l'argent de Timon qu'il a payé les gages de ses
+domestiques; Lucius ne boit jamais que ses lèvres ne
+touchent l'argent de Timon, et cependant....&mdash;Oh! vois
+quel monstre est l'homme, quand il se montre sous les
+traits d'un ingrat! Au prix de ce qu'il en a reçu, ce qu'il
+ose lui refuser, l'homme charitable le donnerait aux
+mendiants.</p>
+
+<p>TROISIÈME ÉTRANGER.&mdash;La religion gémit.</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.&mdash;Pour moi, je n'ai jamais goûté
+des bienfaits de Timon; jamais ses dons, répandus sur
+moi, ne m'ont inscrit au nombre de ses amis; cependant,
+en considération de son âme noble, de son illustre vertu,
+et de sa conduite honorable, je proteste que si, dans son
+besoin, il s'était adressé à moi, j'aurais tenu mon bien
+pour venu de lui, et la meilleure part aurait été pour
+lui, tant j'aime son coeur; mais je m'aperçois que les
+hommes apprennent à se dispenser d'être charitables:
+l'intérêt est au-dessus de la conscience.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Appartement de la maison de Sempronius.</p>
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> SEMPRONIUS ET UN SERVITEUR <i>de Timon</i>.</p>
+
+<p>SEMPRONIUS.&mdash;Et pourquoi m'importuner, moi, hom!
+par préférence à tous les autres? Ne pouvait-il pas s'asresser
+au seigneur Lucius, à Lucullus? Ce Ventidius,
+qu'il a racheté de la prison, est riche maintenant. Ces trois
+hommes lui sont redevables de tout ce qu'ils possèdent.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Hélas! seigneur, tous trois ont été
+essayés à la pierre de touche, et nous n'avons trouvé en
+eux qu'un vil métal; car ils ont tous refusé.</p>
+
+<p>SEMPRONIUS.&mdash;Comment, ils l'ont refusé! Lucullus,
+Ventidius l'ont refusé, et il vient s'adresser à moi?...
+Tous trois? Une pareille démarche annonce de sa part
+peu de jugement, ou peu d'amitié; dois-je être son dernier
+refuge? Ses amis, comme autant de médecins, l'ont
+tous trois condamné, et il faut que ce soit moi qu'on
+charge de cette cure? Je m'en trouve très-offensé, je suis
+en colère contre lui, il eût dû mieux connaître mon
+rang. Je ne vois pas de raison pour que, dans son besoin,
+il ne m'ait pas imploré d'abord; car enfin je suis, je
+l'avoue, le premier homme qui ait reçu des présents de
+lui, et il me recule dans son souvenir au point de penser
+que je serais le dernier à lui marquer ma reconnaissance!
+Non.&mdash;Il n'en faut pas davantage pour me rendre
+un objet de risée aux yeux de toute la ville, et me faire
+passer pour un fou parmi les grands seigneurs. J'aimerais
+mieux, pour trois fois la somme qu'il demande, qu'il
+se fût adressé à moi le premier, ne fût-ce que pour l'honneur
+de mon coeur, j'avais si grand désir de rendre un
+service. Retourne, et à la froide réponse de ses amis
+ajoute celle-ci: «Celui qui blesse mon honneur ne verra
+pas mon argent.»</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;A merveille! Votre Seigneurie est un
+admirable coquin! Le diable n'a pas su ce qu'il faisait en
+rendant l'homme si astucieux: il s'est fait tort; et je ne
+puis m'empêcher de penser qu'au bout du compte la scélératesse
+de l'homme le blanchira lui-même. Comme ce
+seigneur cherche à colorer sa bassesse, et copie de vertueux
+modèles pour justifier sa méchanceté! ainsi font
+ceux qui, sous le voile d'un patriotisme ardent, voudraient
+mettre des royaumes entiers en feu! Tel est le caractère
+de cet ami politique. Il était le plus solide espoir de mon
+maître. Tous ont déserté, les dieux seuls exceptés. Tous
+ses amis sont morts. Ces portes qui, dans des jours de
+prospérité, ne connurent jamais de verrous, vont être
+employées à protéger la liberté de leur maître. Voilà
+tout le fruit qu'il recueille de ses largesses. Celui qui ne
+peut garder son argent doit à la fin garder sa maison.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Une salle dans la maison de Timon.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX SERVITEURS DE VARRON ET LE SERVITEUR<br>
+DE LUCIUS, <i>qui rencontrent</i> TITUS, HORTENSIUS,<br>
+<i>et d'autres</i> VALETS <i>des créanciers de Timon, qui attendent<br>
+qu'il sorte</i>.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Bonne rencontre! Bonjour,
+Titus et Hortensius!</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Je vous rends la pareille, honnête Varron.</p>
+
+<p>HORTENSIUS.&mdash;Lucius, par quel hasard nous trouvons-nous
+ensemble ici?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Je pense que le même objet
+nous y amène tous; le mien, c'est l'argent.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;C'est le leur à tous, et le mien aussi.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Philotus.)</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Et le seigneur Philotus aussi,
+sans doute?</p>
+
+<p>PHILOTUS.&mdash;Bonjour à tout le monde!</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Sois le bienvenu, camarade.
+Quelle heure croyez-vous qu'il soit?</p>
+
+<p>PHILOTUS.&mdash;Il va sur neuf heures.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Déjà?</p>
+
+<p>PHILOTUS.&mdash;Et le seigneur de céans n'est pas encore
+visible?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Pas encore.</p>
+
+<p>PHILOTUS.&mdash;Cela m'étonne; il avait coutume de briller
+dès sept heures du matin.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Oui; mais les jours sont devenus
+plus courts. Faites attention que la carrière de
+l'homme prodigue est radieuse comme celle du soleil;
+mais elle ne se renouvelle pas de même. Je crains bien
+que l'hiver ne soit dans le fond de la bourse de Timon;
+je veux dire qu'on peut y enfoncer la main bien avant,
+et n'y trouver que peu de chose.</p>
+
+<p>PHILOTUS.&mdash;J'ai la même crainte que vous.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Je veux vous faire faire une remarque assez
+étrange; votre maître vous envoie chercher de l'argent?</p>
+
+<p>HORTENSIUS.&mdash;Rien n'est plus vrai.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Et il porte maintenant des bijoux que lui a
+donnés Timon, et pour lesquels j'attends de l'argent.</p>
+
+<p>HORTENSIUS.&mdash;C'est contre mon coeur.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Ne paraît-il pas étrange que Timon, en cela,
+paye plus qu'il ne doit? C'est comme si votre maître envoyait
+demander le prix des riches bijoux qu'il porte.</p>
+
+<p>HORTENSIUS.&mdash;Les dieux me sont témoins combien ce
+message me pèse. Je sais que mon maître a eu sa part
+des richesses de Timon; cette ingratitude est plus criminelle
+que s'il les eût volés.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Oui.&mdash;Mon billet à moi est
+de trois mille couronnes; et le vôtre?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;De cinq mille.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;C'est une grosse somme, et
+qui fait voir que la confiance de votre maître surpassait
+celle du mien, autrement sans doute que leurs créances
+seraient égales.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Flaminius.)</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Voilà un des serviteurs du seigneur Timon.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Flaminius! Holà, un mot!
+Le seigneur Timon est bientôt prêt à partir?</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Non, vraiment, pas encore.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Nous attendons sa Seigneurie; je vous prie de
+l'en prévenir!</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Je n'ai pas besoin de lui dire; il sait bien
+que vous n'êtes que trop ponctuels.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Flavius, le visage caché dans son manteau.)</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE Lucius.&mdash;Ah! n'est-ce pas là son intendant
+qui est ainsi affublé? Il s'enfuit comme enveloppé
+d'un nuage; appelez-le, appelez-le.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Entendez-vous, seigneur?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Avec votre permission....</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Mon ami, que voulez-vous de moi?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Seigneur, j'attends ici le
+payement d'une certaine somme....</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Si le payement était aussi certain que l'on
+est sûr de vous voir l'attendre, on pourrait compter
+dessus. Que ne présentiez-vous vos comptes et vos billets,
+quand vos perfides maîtres mangeaient à la table de mon
+seigneur? Alors ses dettes les flattaient et les faisaient
+sourire; leurs lèvres affamées en dévoraient les intérêts.
+Vous ne vous faites que du tort en m'agitant ainsi;
+laissez-moi passer tranquillement.&mdash;Apprenez que mon
+maître et moi nous sommes au bout de notre carrière;
+je n'ai plus rien à compter, ni lui à dépenser.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Oui, mais cette réponse ne
+servira pas.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Si elle ne sert pas, elle ne sera pas aussi
+vile que vous, car vous servez des fripons.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Que murmure donc là sa
+Seigneurie banqueroutière?</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Peu importe! Le voilà pauvre, et nous sommes
+assez vengés. Qui a plus droit de parler librement, que
+celui qui n'a pas un toit où loger sa tête? Il peut se moquer
+des superbes édifices.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Servilius.)</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Oh! oh! voici Servilius; nous allons avoir une
+réponse.</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Si j'osais vous conjurer, messieurs, de revenir
+dans quelque autre moment, vous m'obligeriez
+beaucoup; car, sur mon âme, mon maître est dans un
+étrange abattement; son humeur sereine l'a abandonné;
+sa santé est très-dérangée, il est obligé de garder la
+chambre.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Tous ceux qui gardent la
+chambre ne sont pas malades. D'ailleurs, si la santé de
+Timon est en si grand danger, c'est, ce me semble, une
+raison de plus pour payer promptement ses dettes, afin
+de s'aplanir la route vers les dieux.</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Dieux bienfaisants!</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Nous ne pouvons pas nous contenter de cette
+réponse.</p>
+
+<p>FLAMINIUS, <span class="stage2"><i>dans l'intérieur de la maison</i>.</span>&mdash;Servilius! Au
+secours! Mon maître! mon maître!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Timon en fureur; Flaminius le suit.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quoi! mes portes me ferment-elles le passage?
+J'aurai toujours été libre, et ma maison sera devenue
+l'ennemie de ma liberté, ma prison!&mdash;La salle où j'ai
+donné des festins me montre-t-elle maintenant, comme
+toute la race humaine, un coeur de fer?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Commence, Titus.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Seigneur, voilà mon billet.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Voici le mien.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR D'HORTENSIUS.&mdash;Et le mien, seigneur.</p>
+
+<p>LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.&mdash;Et les nôtres, seigneur.</p>
+
+<p>PHILOTUS.&mdash;Voilà tous nos billets.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Assommez-moi avec eux.&mdash;Fendez-moi jusqu'à
+la ceinture<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Jeu de mots de Timon sur les billets (<i>bills</i>) et sur les haches
+d'armes (<i>bills</i>), que portaient encore les soldats du temps de
+Shakspeare.</blockquote>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Hélas! seigneur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Coupez mon coeur en pièces de monnaie.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Le mien est de cinquante talents.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Paye-toi de mon sang.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Cinq mille écus, seigneur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Cinq mille gouttes de mon sang pour les
+payer.&mdash;Et le vôtre?&mdash;Et le vôtre?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Seigneur!</p>
+
+<p>LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.&mdash;Seigneur!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tenez, prenez-moi, déchirez-moi, et que les
+dieux vous confondent?</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>HORTENSIUS.&mdash;Ma foi, je vois bien que nos maîtres
+n'ont qu'à jeter leurs bonnets après leur argent: on
+peut bien regarder les dettes comme désespérées, puisque
+c'est un fou qui est le débiteur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Timon avec Flavius.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ils m'ont mis hors d'haleine, ces esclaves!
+Des créanciers! Des diables!</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Mon cher maître,...</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Si je prenais ce parti....</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Mon seigneur....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je veux qu'il en soit ainsi,&mdash;Mon intendant!</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Me voici, seigneur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Fort à propos.&mdash;Allez, invitez tous mes amis;
+Lucius, Lucullus, Sempronius.&mdash;Tous; je veux encore
+donner une fête à ces coquins.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Ah! seigneur, c'est l'égarement où votre
+raison est plongée qui vous fait parler ainsi; il ne vous
+reste pas même de quoi servir un modeste repas.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ne t'en inquiète pas. Va, je te l'ordonne, invite-les
+tous, amène ici ces flots de coquins; mon cuisisinier
+et moi nous saurons pourvoir à tout.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La salle du sénat d'Athènes.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Le sénat est assemblé; entre</i> ALCIBIADE <i>avec sa suite</i>.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Seigneur, comptez sur ma voix,
+sa faute est capitale; il faut qu'il meure; rien n'enhardit
+le crime comme la miséricorde.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Cela est vrai; la loi doit l'écraser
+de tout son poids.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Santé, honneur, clémence dans l'auguste
+sénat!</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Quel sujet, général...</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Je viens supplier humblement vos vertus;
+car la pitié est la vertu des lois; il n'y a que les tyrans
+qui en usent avec cruauté. Il plait aux circonstances et
+à la fortune de s'appesantir sur un de mes amis, qui,
+dans l'effervescence du sang, a enfreint la loi, abîme
+sans fond pour l'imprudent qui s'y plonge sans précaution.
+C'est un homme qui, à part cette fatalité, est plein
+des qualités les plus nobles, aucune lâcheté ne souille son
+action, et son honneur rachète sa faute. C'est avec une
+noble fureur et une fierté louable que, voyant sa réputation
+mortellement atteinte, il s'est armé contre son
+ennemi, il a gouverné son ressentiment dans son excès
+avec tant de sagesse et une modération si inouïe qu'il
+semblait seulement prouver son argument.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Vous soutenez un paradoxe inadmissible
+en cherchant à faire passer pour bonne une
+mauvaise action. Aux efforts que vous faites, on dirait
+que votre discours tend à légitimer l'homicide, à classer
+l'esprit querelleur au même rang que la valeur, lorsque
+c'est, à vrai dire, une valeur bâtarde venue au monde à
+la suite des sectes et des factions. Le vrai brave est
+celui qui sait souffrir avec patience tout ce que l'homme
+le plus méchant fait répandre contre lui; qui regarde
+une injure comme une chose aussi étrangère à sa personne,
+que le vêtement qu'il porte avec indifférence; et
+qui ne préfère pas ses injures à sa vie, en l'exposant à
+cause d'elles. Si le tort qu'on nous fait est un mal qui peut
+nous conduire au meurtre, quelle folie n'est-ce pas de
+risquer ses jours pour un mal?</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Seigneur....</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Vous ne pouvez justifier des fautes
+aussi énormes. Le courage ne consiste pas à se venger,
+mais à supporter.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Permettez-moi de parler, seigneurs, et
+pardonnez si je parle en guerrier.&mdash;Pourquoi les hommes
+s'exposent-ils follement dans les combats? Que n'endurent-ils
+toutes les menaces? que ne dorment-ils en paix
+sur l'affront? et que ne se laissent-ils égorger tranquillement
+et sans résistance par l'ennemi? S'il y a tant de
+courage à se résigner, qu'allons-nous faire dans les camps?
+Certes, les femmes qui restent à la maison seront plus
+braves que nous; si la résignation l'emporte, l'âne sera
+plus guerrier que le lion; et le coupable chargé de fers sera
+plus sage que son juge, si la sagesse est dans la patience.
+Seigneurs, ayez autant de clémence que vous avez de
+puissance.&mdash;Qui ne condamne pas la violence commise
+de sang-froid! Tuer, je l'avoue, est le dernier excès du
+crime; mais tuer pour se défendre, par pitié, c'est bien
+juste. S'abandonner à la colère est une impiété; mais
+quel est l'homme qui ne se mette en colère? Pesez le
+crime avec toutes ces considérations?</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Vous plaidez en vain.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Quoi! en vain? Ses services à Lacédémone
+et à Byzance suffiraient pour racheter sa vie.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Je dis qu'il a rendu des services signalés;
+qu'il a, dans les combats, tué un grand nombre de vos
+ennemis. Quelle valeur n'a-t-il pas montrée dans la dernière
+action? Que de blessures il a faites!</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Il s'en est trop payé sur le butin.
+C'est un débauché déterminé; il est sujet à un vice qui
+noie sa raison et enchaîne sa valeur. S'il n'avait point
+d'ennemis, celui-là seul suffirait pour l'accabler. On l'a
+vu, dans cette fureur brutale, commettre mille outrages,
+et susciter les querelles: on nous a informés que ses jours
+sont souillés d'excès honteux, et que son ivresse est
+dangereuse.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Il mourra.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Sort cruel! Il aurait pu mourir à la
+guerre!&mdash;Seigneur, si ce n'est à cause de ses qualités
+personnelles, quoi qu'il dût se racheter par son bras
+droit sans rien devoir à personne, prenez, pour vous fléchir,
+mes services et joignez-les aux siens. Comme je
+sais qu'il est de la prudence de votre âge de prendre des
+sûretés, je vous engage mes victoires et mes honneurs,
+pour répondre de sa reconnaissance. Si, pour son crime,
+il doit sa vie à la loi, qu'il la donne à la guerre dans un
+vaillant combat; car la loi est sévère, et la guerre ne
+l'est pas davantage.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Nous tenons pour la loi; il
+mourra: n'insiste plus, sous peine de notre déplaisir;
+ami ou frère, qui répand le sang d'autrui doit le sien à
+la loi.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Qu'il en soit ainsi? Cela ne sera pas, seigneurs,
+je vous en conjure, connaissez-moi.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Comment?</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Rappelez-vous qui je suis.</p>
+
+<p>TROISIÈME SÉNATEUR.&mdash;Comment?</p>
+
+<p>ALCIBIADE&mdash;Je dois croire que votre vieillesse m'a oublié:
+autrement on ne me verrait pas ainsi abaissé demandant
+une grâce aussi simple qu'on me refuse. Mes
+blessures se rouvrent d'indignation.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Oses-tu provoquer notre colère?
+Ecoute, ce n'est qu'un mot, mais son effet est étendu:
+nous te bannissons pour jamais.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Me bannir? Moi!... Bannissez plutôt votre
+radotage, bannissez l'usure qui déshonore le sénat.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Si, après deux soleils, Athènes te
+voit encore, attends de nous le jugement le plus rigoureux,
+et pour ne pas nous échauffer davantage, il sera
+exécuté sur l'heure.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Puissent les dieux vous faire vieillir assez
+pour que vous deveniez des squelettes dont tous les yeux
+se détournent! Ma rage est au comble.&mdash;Je faisais fuir
+leurs ennemis, tandis qu'ils comptaient leur argent et
+le prêtaient à gros intérêts.&mdash;Et moi, je ne suis riche
+qu'en larges blessures.&mdash;Tout cela pour en venir à ceci!
+Est-ce là le baume que ce sénat d'usuriers verse dans les
+plaies des guerriers? Ah! l'exil!&mdash;Je n'en suis pas fâché:
+je ne hais pas d'être exilé; c'est un affront fait pour
+allumer ma fureur et mon indignation, afin que je
+puisse frapper Athènes. Je vais ranimer le courage de
+mes troupes, mécontentes et gagner leurs coeurs. Il y a
+de la gloire à combattre de nombreux ennemis. Les
+guerriers ne doivent, pas plus que les dieux, souffrir
+qu'on les offense.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Appartement magnifique dans la maison de Timon.<br>
+Musique, tables préparées, serviteurs.</p>
+
+<p class="stage1">PLUSIEURS SEIGNEURS <i>entrent par diverses portes</i>.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Bonjour, seigneur.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Je vous le souhaite aussi. Je pense
+que l'honorable Timon n'a fait que nous éprouver l'autre
+jour.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;C'était la réflexion qui occupait
+mon oisiveté, lorsque nous nous sommes rencontrés. Je
+me flatte qu'il n'est pas si bas qu'il le semblait par l'épreuve
+qu'il a faite de ses divers amis.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Ce qui le prouve assez, c'est le nouveau
+festin qu'il donne encore.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Je le croirais. Il m'a envoyé une
+invitation très-pressante; beaucoup d'affaires urgentes
+m'engageaient à refuser; mais il a tant prié, qu'il a fallu
+me rendre.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Je me devais aussi moi-même à des
+affaires indispensables, mais il n'a pas voulu recevoir
+mes excuses. Je suis fâché de m'être trouvé dénué de
+fonds lorsqu'il envoya m'emprunter de l'argent.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Je suis atteint du même regret,
+maintenant que je vois le cours que prennent les choses.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Chacun ici en dit autant.&mdash;Combien
+voulait-il emprunter de vous?</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Mille pièces d'or.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Mille pièces!</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Et vous?</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Il m'avait envoyé demander...&mdash;Le
+voilà qui vient.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Timon avec suite.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je suis à vous de tout mon coeur, dignes seigneurs.
+Comment vous portez-vous?</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Le mieux du monde, puisque
+votre Seigneurie va bien.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;L'hirondelle ne suit pas l'été avec
+plus de plaisir, que nous votre Seigneurie.</p>
+
+<p>TIMON, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Et ne fuit pas plus promptement l'hiver;
+les hommes ressemblent à ces oiseaux de passage.&mdash;Seigneurs,
+notre dîner ne vous dédommagera pas de
+cette longue attente. Égayez-vous un peu à entendre
+cette musique, si vous pouvez supporter une musique
+aussi peu harmonieuse que le son de la trompette; nous
+allons nous mettre à table.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;J'espère que votre Seigneurie ne
+conserve aucun ressentiment de ce que j'ai renvoyé votre
+messager les mains vides.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ah! seigneur, que cela ne vous inquiète pas.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Noble seigneur....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ah! mon digne ami, comment vous va?</p>
+
+<p class="stage1">(On apporte le banquet.)</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Honorable seigneur, je suis malade
+de honte de m'être malheureusement trouvé si pauvre,
+lorsque votre Seigneurie envoya l'autre jour chez moi.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;N'y pensez plus, seigneur.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Si vous eussiez envoyé seulement
+deux heures plus tôt....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Que ce souvenir n'éloigne pas de vous des
+idées plus agréables.&mdash;Allons, qu'on apporte tout à la
+fois.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Tous les plats couverts!</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Festin royal! J'en réponds.</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;N'en doutez pas; si l'argent et
+la saison permettent de se le procurer.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Comment vous portez-vous?
+Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Alcibiade est exilé, le savez
+vous?</p>
+
+<p>PREMIER ET SECOND SEIGNEURS.&mdash;Alcibiade exilé!</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Oui, soyez-en sûrs.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Comment? Comment?</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Et pourquoi, je vous prie?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Mes dignes amis, voulez-vous vous approcher?</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Je vous en dirai davantage tantôt:
+voilà un splendide repas préparé!</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;C'est toujours le même homme.</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Cela durera-t-il? Cela durera-t-il?</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;A présent, bon; mais un temps
+viendra, où....</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Je vous entends.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Que chacun prenne sa place avec l'ardeur
+qu'il mettrait à s'approcher des lèvres de sa maîtresse:
+vous serez également bien servis en quelque lieu que
+vous vous placiez. Ne faites point de cérémonie et ne
+laissez point refroidir le dîner, pendant que nous décidons
+des premières places. Asseyez-vous, asseyez-vous.&mdash;Rendons
+d'abord grâces aux dieux.</p>
+
+<p>«O vous, grands bienfaiteurs, inspirez à notre société
+la reconnaissance. Faites-vous rendre grâces de vos
+dons, mais réservez toujours quelques bienfaits, si
+vous ne voulez pas voir vos divinités méprisées. Prêtez
+à chaque homme assez pour qu'aucun n'ait besoin de
+prêter à un autre. Si vos divinités étaient réduites à
+emprunter des hommes, les hommes abandonneraient
+les dieux. Faites que le festin soit plus aimé que l'hôte
+qui le donne; qu'il ne se forme jamais une assemblée
+de vingt convives, sans qu'il y ait une vingtaine de
+fripons. S'il se trouve douze femmes à table, qu'elles
+soient.... ce qu'elles sont déjà. Pour le reste de vos
+dons! ô dieux!.... que les sénateurs d'Athènes, avec
+toute la lie du peuple athénien, que leurs vices, ô
+dieux, soient les instruments de leur destruction.&mdash;Quant
+à tous ces amis qui m'environnent, comme ils
+ne sont rien pour moi, ne les bénissez en rien, et qu'ils
+ne soient les bienvenus à rien.»</p>
+
+<p>&mdash;Découvrez les plats, chiens, et lapez.</p>
+
+<p>UN DES SEIGNEURS.&mdash;Que veut dire sa Seigneurie?</p>
+
+<p>UN AUTRE.&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Puissiez-vous ne voir jamais un meilleur festin!
+<span class="stage2">(<i>On découvre les plats qui sont pleins d'eau chaude</i>.)</span>
+Réunion d'amis de bouche, la fumée et l'eau tiède sont
+votre parfaite image. Voilà le dernier don de Timon,
+qui, tout couvert de vos louanges et de vos flatteries
+dorées, s'en lave aujourd'hui, et vous jette au visage
+votre lâcheté encore fumante. <span class="stage2">(<i>Il leur jette l'eau à la
+figure</i>.)</span> Vivez méprisés, vivez longtemps, souriants,
+doucereux, détestables parasites, ennemis polis, loups
+affables, ours caressants, bouffons de la fortune, amis
+du festin, mouches de la saison, esclaves des saluts
+et des courbettes, vapeurs, Jacques d'horloge<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, que
+les fléaux qui désolent l'homme et la brute, réunis
+sur vous, vous couvrent entièrement d'une croûte.&mdash;Eh
+bien! où allez-vous? Attendez.&mdash;Toi, prends d'abord
+ta médecine,&mdash;et toi aussi,&mdash;et toi encore.&mdash;<span class="stage2">(<i>Il leur
+jette les plats à la tête et les chasse</i>.)</span> Arrête! je veux te
+prêter de l'argent et non t'en emprunter. Quoi, tous
+en mouvement?&mdash;Qu'il ne se fasse plus désormais de
+fête où les fripons ne soient les bien reçus! maison,
+que le feu te consume! Péris, Athènes; et que désormais
+l'homme et l'humanité soient haïs de Timon!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>Minute Jack</i>, c'est ce qu'on appelle ordinairement <i>a Jack of
+the clock house</i>, Jacques de l'horloge, figure de bois qui marque
+les heures. Dans certaines villes de France, on voit encore
+plusieurs de ces hommes de bois qu'on appelle <i>jacquemarts</i> et
+qui frappent les heures; au même instant une femme de bois se
+présente et fait la révérence.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Les seigneurs rentrent avec d'autres seigneurs et sénateurs.)</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Eh bien! seigneur?</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Pouvez-vous expliquer quelle est
+cette fureur du seigneur Timon?</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Bah! Avez-vous vu mon chapeau?</p>
+
+<p>QUATRIÈME SEIGNEUR.&mdash;J'ai perdu ma robe.</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Ce n'est qu'un fou; il ne se laisse
+gouverner que par le caprice; l'autre jour il m'a donné
+un diamant, et aujourd'hui il me le fait sauter de mon
+chapeau... L'avez-vous vu, mon diamant?</p>
+
+<p>QUATRIÈME SEIGNEUR.&mdash;Avez-vous vu mon chapeau?</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Le voilà.</p>
+
+<p>QUATRIÈME SEIGNEUR.&mdash;Voici ma robe.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Hâtons-nous de sortir d'ici.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Le seigneur Timon est fou.</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Je le sens bien vraiment à mes
+épaules.</p>
+
+<p>QUATRIÈME SEIGNEUR.&mdash;Il nous donne des diamants un
+jour, et le lendemain des pierres.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>ACTE QUATRIÈME</h3>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">L'extérieur des murs d'Athènes.</p>
+<p class="stage1"><i>Entre</i> TIMON.</p>
+
+<p>Que je vous regarde encore, ô murs qui renfermez ces
+loups dévorants; abîmez-vous sous la terre et ne défendez
+plus Athènes! Matrones, livrez-vous à l'impudicité;
+que l'obéissance manque aux enfants! Esclaves et
+fous, arrachez de leurs sièges les graves sénateurs
+ridés, et jugez à leur place! Jeunes vierges, soyez
+plongées dans la fange! commettez le crime sous
+les yeux de vos parents. Banqueroutiers, tenez ferme,
+et plutôt que de rendre l'argent, tirez vos poignards,
+et coupez la gorge à ceux qui vous l'ont confié. Serviteurs,
+volez; vos graves maîtres sont des brigands
+à la large main, qui pillent au nom des lois. Esclave,
+entre au lit de ton maître; ta maîtresse est dans un lieu
+de débauche. Fils de seize ans, arrache des mains de ton
+vieux père chancelant sa béquille veloutée, et brise-lui
+la tête avec. Piété, crainte, amour des dieux, paix, justice,
+bonne foi, respect domestique, repos des nuits, bon
+voisinage, éducation, moeurs, religion, commerce, rangs,
+usages, coutumes et lois, soyez remplacés par tous les
+désordres contraires. Que la confusion règne seule; et
+vous, pestes funestes aux hommes, accumulez vos fièvres
+contagieuses sur Athènes; elle est mûre pour vos coups.
+Froide sciatique, estropie nos sénateurs, et que leurs
+membres boitent aussi bas que leurs moeurs! Débauche
+effrénée<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, glisse-toi dans les coeurs et jusqu'à la moelle
+de la jeunesse, afin qu'ils luttent avec succès contre le
+courant de la vertu, et aillent se noyer dans la volupté.
+Gales, tumeurs, parsemez le sein de tous les Athéniens,
+et qu'ils en recueillent la moisson d'une lèpre universelle!
+que l'haleine infecte l'haleine, afin que leur société
+soit, comme leur amitié, un poison! Cité détestable,
+je n'emporte rien de toi, que ce corps nu: arrache-le-moi
+aussi, en multipliant les proscriptions. Timon fuit
+dans les forêts, où les bêtes les plus féroces seront pour
+lui plus humaines que les hommes. O vous tous, dieux
+bienfaisants, exaucez-moi: exterminez les Athéniens au
+dedans et au dehors de leurs murs. Accordez à Timon
+de voir croître, avec ses années, sa haine pour la race
+des hommes, grands ou petits! Ainsi soit-il!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Liberty</i> est pris ici dans le sens de licence.</blockquote>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Athènes. Appartement de la maison de Timon.</p>
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> FLAVIUS ET DEUX OU TROIS SERVITEURS.</p>
+
+<p>UN SERVITEUR.&mdash;Parlez, maître intendant; où est notre
+maître?&mdash;Sommes-nous perdus? renvoyés? Ne reste-t-il
+rien?</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Hélas! mes camarades, que voulez-vous que
+je vous dise.&mdash;Que les justes dieux daignent se souvenir
+de moi; je suis aussi pauvre que vous!</p>
+
+<p>UN SERVITEUR.&mdash;Une pareille maison renversée! un si
+généreux maître ruiné; tout perdu, et pas un seul ami
+pour prendre sa fortune par le bras et pour l'accompagner!</p>
+
+<p>UN SECOND SERVITEUR.&mdash;De même que nous tournons
+le dos à notre compagnon dès qu'il est jeté dans son
+tombeau, ainsi ses amis, envoyant sa fortune ensevelie,
+se dérobent au plus vite, ne lui laissant que leurs voeux
+trompeurs, comme des bourses vides: l'infortuné, voué
+à la mendicité, sans autre bien que l'air, avec sa pauvreté,
+maladie que tout le monde fuit, marche comme
+le mépris, tout seul. <span class="stage2">(<i>Entrent quelques autres serviteurs de
+Timon</i>.)</span> Voici encore quelques-uns de nos camarades.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Tous instruments brisés d'une maison
+ruinée.</p>
+
+<p>UN TROISIÈME SERVITEUR.&mdash;Nos coeurs n'en portent pas
+moins la livrée de Timon; je le lis sur nos visages. Nous
+sommes tous camarades encore, servant tous ensemble
+dans le malheur. Notre barque fait eau; et nous, pauvres
+matelots, nous sommes sur le pont, écoutant les menaces
+des vagues, il faut que nous nous séparions tous,
+dispersés dans l'océan de l'air.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Braves amis, je veux partager avec vous
+tout ce qui me reste de biens. En quelque lieu que nous
+puissions nous revoir, pour l'amour de Timon, restons
+toujours camarades; secouons la tête, et disons, comme
+si c'était le glas de la fortune de notre maître: «Nous
+avons vu des jours plus heureux!»&mdash;Que chacun
+prenne sa part; allons, tendez tous la main.&mdash;Pas un
+mot de plus: c'est ainsi que nous nous séparons, pauvres
+d'argent, mais riches en douleur. <span class="stage2">(<i>Il leur donne de l'argent,
+et tous se retirent de différents côtés</i>.)</span> Oh! dans quelle
+affreuse détresse la prospérité nous a précipités! Qui ne
+désirera pas d'être préservé des richesses, puisque l'opulence
+aboutit à la misère et au mépris? Quel homme
+voudrait se laisser tromper par l'éclat de la prospérité,
+ou ne jouir que d'un songe d'amitié? Qui voudrait de la
+magnificence et de tous ces avantages du rang, qui ne
+sont que des peintures, comme ces amis couverts de
+vernis? Mon pauvre brave maître! voilà où son bon
+coeur l'a réduit; c'est sa bonté qui l'a perdu! Étrange,
+singulier caractère, que celui dont le plus grand crime
+est d'avoir fait trop de bien! Qui osera désormais être la
+moitié aussi bon, puisque la bonté qui fait les dieux
+détruit l'homme? O mon cher maître, adoré autrefois
+pour être maudit aujourd'hui, riche seulement pour être
+misérable, ta grande opulence est devenue ta grande
+calamité. Hélas! le bon seigneur, dans sa rage il a fui
+cette ville ingrate, repaire de ses faux amis: il n'a rien
+avec lui pour soutenir sa vie ou de quoi se procurer le
+nécessaire. Je veux le suivre et le découvrir. Je servirai
+toujours son âme de tout mon coeur, et tant qu'il me
+restera de l'or je serai son intendant.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Les bois.</p>
+<p class="stage1"><i>Entre</i> TIMON <i>avec une bêche</i>.</p>
+
+<p>&mdash;O soleil, bienfaisant générateur, fais sortir de la terre
+une humidité empestée, infecte l'air sous l'orbe de ta
+soeur<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>! Prends deux frères jumeaux nourris dans le
+même sein, dont la conception, la gestation et la naissance
+furent presque simultanées; fais-leur éprouver
+des destinées diverses: le plus grand méprisera le plus
+petit. La nature qu'assiègent tous les maux ne peut
+supporter une grande fortune qu'en méprisant la nature.
+Élève ce mendiant, dépouille ce seigneur; le seigneur
+va essuyer un mépris héréditaire, et le mendiant jouira
+des honneurs de la naissance. C'est la bonne chère qui
+engraisse les flancs d'un frère; c'est le besoin qui le
+maigrit<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Qui osera, qui osera lever le front avec une
+pureté mâle, et dire: cet homme est un flatteur? S'il en
+est un seul, ils le sont tous; chaque degré de la fortune
+est aplani par celui qui est au-dessous. La tête savante
+fait plongeon devant l'imbécile vêtu d'or: tout est
+oblique, rien n'est uni dans notre nature maudite, que
+le sentier direct de la perversité. Haine donc aux fêtes,
+aux sociétés et aux assemblées des hommes! Timon méprise
+son semblable et lui-même. Que la destruction
+dévore le genre humain!&mdash;O terre, cède-moi quelques
+racines. <span class="stage2">(<i>Il creuse la terre</i>.)</span> Celui qui te demande quelque
+chose de plus, flatte son palais de tes poisons les plus
+actifs! Que vois-je! de l'or? cet or jaune, ce brillant et
+précieux inconstant. Non, dieux<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, je ne suis point un suppliant
+inconstant. Des racines, cieux purs! Ce peu d'or suffirait
+pour rendre le noir blanc, la laideur beauté, le mal
+bien, la bassesse noblesse, la vieillesse jeunesse, la
+lâcheté bravoure.&mdash;Oh! pourquoi cela, grands dieux?
+Qu'est-ce donc, ô dieux! pourquoi cet or peut-il faire
+déserter de vos autels, vos prêtres et vos serviteurs? il
+arrache l'oreiller placé sous la tête du malade encore
+plein de vie<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>. Ce jaune esclave forme ou rompt les
+noeuds des pactes les plus sacrés, bénit ce qui fut maudit,
+fait adorer la lèpre blanche; il place un fripon auprès
+du sénateur, sur le siège de justice, lui assure les titres,
+les génuflexions et l'approbation publique. C'est lui qui
+fait remarier la veuve flétrie. Celle dont ses ulcères dégoûteraient
+l'hôpital, l'or la parfume et l'embaume, et
+la ramène au mois d'avril. Viens, poussière maudite, prostituée
+commune à tout le genre humain, qui sèmes le
+trouble parmi la foule des nations, je veux te faire reprendre
+la place que t'assigne la nature!&mdash;<span class="stage2">(<i>Une marche
+militaire</i>.)</span> Un tambour! Tu es bien vif, mais je veux
+t'ensevelir: va, robuste brigand, rentre aux lieux où ne
+peuvent rester tes gardiens goutteux; mais gardons-en
+un peu pour échantillon.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Dans ce monde sublunaire.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a><p>Ce passage est encore un de ceux qui ont le plus embarrassé
+les commentateurs; il nous semble que c'est en supposant
+que <i>brother</i> devait être remplacé par <i>weather, saison</i>, selon
+les uns, et <i>wether, bélier</i>, selon les autres, qu'on a oublié ce
+que Shakspeare voulait dire. Le sens le plus simple est presque
+toujours le meilleur.</p>
+
+<p><i>It is the pasture lards the brother's side</i>.</p>
+
+<p>C'est la bonne chère qui engraisse les flancs du frère, et non
+du <i>bélier</i>, ni de <i>la saison</i>; mais du frère de qui? Shakspeare ne
+dit-il pas, huit vers plus haut: <i>Twinn'd brothers of one womb</i>, etc.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>Sub rastro erepit argenti mihi seria dextro,
+Hercule!</i>
+(PERSE.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Allusion à une ancienne coutume d'ôter l'oreiller de dessous
+la tête des mourants, dans leur agonie, pour rendre leur
+mort plus douce.</blockquote>
+
+
+
+<p class="stage1">(Il prend un peu d'or et enfouit le reste.)<br>
+(Entrent Alcibiade, avec des fifres et des tambours comme<br>
+dans une marche militaire; Phrynia, Timandra.)</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Qui es-tu? parle.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Un animal comme toi. Qu'un cancer te ronge
+le coeur, pour venir me montrer encore les yeux d'un
+homme!</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Quel est ton nom? As-tu donc l'homme
+tellement en horreur, toi qui es, toi-même, un homme?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je suis misanthrope<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, et je hais le genre
+humain.&mdash;Pour toi, je voudrais que tu fusses chien;
+je pourrais t'aimer un peu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Le mot grec a plus d'énergie que celle que nous attachons
+à cette expression devenue française.</blockquote>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Je te connais bien, mais j'ignore complètement
+tes aventures.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je te connais, et cela me suffît; je ne désire
+point en savoir davantage; suis tes tambours: peins la
+terre du sang des hommes, couleur de gueules. Les
+lois religieuses, les lois civiles, toutes sont cruelles! Que
+doit donc être la guerre?&mdash;Cette fatale courtisane, que
+tu mènes avec toi, porte en elle une destruction plus sûre
+que ton épée, malgré ses yeux de chérubin.</p>
+
+<p>PHRYNIA.&mdash;Que tes lèvres pourrissent!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Va, je ne t'embrasserai pas; que la pourriture
+retourne sur tes lèvres.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Comment le noble Timon est-il venu à
+ce changement?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Comme la lune change, faute de lumière à
+répandre; mais je n'ai pu, comme elle, renouveler ma
+clarté; il n'y avait point de soleils, pour en emprunter
+d'eux.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Noble Timon, quel service mon amitié
+peut-elle te rendre?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Aucun, sinon de justifier mes sentiments.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Quels sont-ils?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Promets-moi tes services, et ne m'en rends
+aucun. Si tu ne veux pas promettre, que les dieux te
+punissent, car tu es un homme; si tu tiens ta promesse,
+le ciel te confonde, car tu es un homme!</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;J'ai bien ouï dira quelque chose de tes
+malheurs.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tu les as vus dans le temps de ma prospérité.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Je les vois maintenant; alors c'était un
+heureux temps.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Comme le tien maintenant, passé avec cette
+paire de prostituées.</p>
+
+<p>TIMANDRA.&mdash;Est-ce donc là ce mignon d'Athènes, dont
+le monde parlait avec tant d'admiration?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Es-tu Timandra?</p>
+
+<p>TIMANDRA.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Sois toujours prostituée. Ceux qui jouissent
+de toi ne t'aiment point. Donne-leur des maladies pour
+prix de leur incontinence. Emploie bien tes heures de
+lubricité, prépare ces esclaves pour les baquets et les
+bains, et réduis à la diète et aux remèdes la jeunesse
+aux joues de rose.</p>
+
+<p>TIMANDRA.&mdash;Va te faire pendre, monstre!</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Pardonne-lui, chère Timandra; son esprit
+s'est perdu et noyé dans ses calamités.&mdash;Brave Timon,
+il ne me reste qu'un peu d'or, dont la disette excite tous
+les jours quelque révolte parmi mes soldats indigents.
+J'ai appris avec douleur comment la maudite Athènes,
+sans faire cas de ton mérite, oubliant tes grandes actions,
+qui la sauvèrent lorsque les États voisins allaient l'écraser,
+sans ton épée et ta fortune....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je te prie, fais battre tes tambours, et va-t'en.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Mon cher Timon, je suis ton ami et je te
+plains.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Comment peux-tu plaindre celui que tu importunes?
+J'aimerais mieux être seul.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Eh bien! porte-toi bien; voilà un peu d'or
+pour toi.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Garde-le, je ne peux pas le manger.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Quand j'aurai fait de la superbe Athènes
+un monceau de....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Fais-tu la guerre à Athènes?</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Oui, Timon, et j'en ai sujet.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Que les dieux les confondent tous par ton
+triomphe, et toi après quand tu auras triomphé!</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Moi, Timon, et pourquoi?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Parce qu'en égorgeant ces misérables, tu seras
+né pour conquérir ma patrie.&mdash;Reprends ton or:
+pars, voilà de l'or, pars: sois comme un astre malfaisant,
+lorsque Jupiter suspend le poison au-dessus d'une
+ville criminelle dans l'air empesté. Que ton glaive n'en
+épargne pas un seul; n'aie aucune pitié de la respectable
+vieillesse en dépit de sa barbe blanche; c'est un
+usurier: frappe-moi l'épouse hypocrite; rien n'est honnête
+en elle que son vêtement: c'est une prostituée. Que
+les joues de la jeune vierge n'adoucissent pas le tranchant
+de ton épée: ces mamelles qui, au travers de la
+gaze transparente, enchantent les yeux de l'homme, ne
+sont point inscrites dans le livre de la pitié; traite-les
+comme des traîtres odieux: n'épargne pas même l'enfant
+dont le gracieux sourire émeut la compassion des
+sots; ne vois en lui qu'un bâtard qu'un oracle équivoque
+a désigné comme devant t'égorger; mets-le en
+pièces sans remords. Jure de les exterminer tous; arme
+tes oreilles et tes yeux d'une cuirasse impénétrable aux
+cris des mères, des filles, des enfants, à la vue des prêtres
+souillant de leur sang leurs vêtements sacrés. Tiens,
+voilà de l'or pour payer tes soldats; fais un grand carnage;
+et quand ta fureur sera assouvie, sois exterminé
+toi-même! Ne parle pas: va-t'en.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;As-tu encore de l'or? Je prendrai l'or;
+mais non tous tes avis.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Suis-les, ou ne les suis pas; que la malédiction
+du ciel plane sur toi!</p>
+
+<p>TIMANDRA ET PHRYNIA.&mdash;Donne-nous de l'or, bon Timon:
+en as-tu encore?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Assez pour faire abjurer à une prostituée son
+métier, et renoncer une entremetteuse à faire des prostituées.
+Viles créatures, tendez et emplissez vos tabliers.
+Ce n'est pas à vous qu'il faut demander des serments qui
+vous enchaînent, non que vous ne soyez prêtes à jurer,
+à prononcer des jurements exécrables qui feraient trembler
+d'horreur, et frissonner les dieux immortels qui
+vous entendraient. Épargnez les serments; je me fie à
+votre penchant; restez des prostituées. Que celui dont la
+voix pieuse tentera de vous convertir soit lui-même entraîné
+par vous dans le crime; attirez-le et embrasez-le
+de vos feux profanes, plus puissants que la fumée de ses
+discours. Ne désertez jamais votre profession; seulement
+éprouvez six mois de l'année les peines méritées, et
+couvrez vos pauvres têtes chauves de la dépouille des
+morts; quelques-uns ont été pendus, n'importe, servez-vous-en
+pour trahir, continuez vos prostitutions, fardez
+les rides et les pustules de votre visage, jusqu'à ce qu'il
+devienne un bourbier.</p>
+
+<p>TIMANDRA ET PHRYNIA.&mdash;Fort bien: encore de l'or.&mdash;Eh
+bien! sois persuadé que nous ferons tout pour de l'or.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Semez la consomption jusque dans la moelle
+des os des hommes; frappez leurs jambes décharnées,
+détruisez la rapidité de leur marche; étouffez la voix de
+l'avocat, qu'il ne puisse plus plaider pour de faux titres,
+et ne fasse plus entendre son aigre fausset pour soutenir
+des subtilités. Couvrez de lèpre le flamine qui déclame
+contre la chair, et qui ne se croit pas lui-même. Faites
+tomber le nez par terre pour qu'il se le casse l'homme
+qui ne cherche qu'à éventer son avantage particulier au
+milieu de l'intérêt général. Rendez chauves les débauchés
+à la tête frisée; et que les fanfarons sans cicatrices
+de la guerre puisent dans votre sein quelque souffrance!
+Frappez tous les hommes du même fléau. Que votre activité
+corrompe et dessèche les sources de toute vigueur.
+Voilà encore de l'or; allez, damnez les autres, et que
+cet or vous damne à votre tour, et que les fossés vous
+servent à tous de tombeau!</p>
+
+<p>TIMANDRA ET PHRYNIA.&mdash;Encore des avis et encore de
+l'argent, généreux Timon.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Encore plus de prostituées et plus de maux
+d'abord. Commencez votre tâche; je vous ai donné des
+arrhes.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Tambours! battez. Marchons vers Athènes.&mdash;Adieu,
+Timon; si je prospère, je reviendrai te revoir.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Et moi, si mon espoir est accompli, je ne te
+reverrai jamais.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Je ne t'ai jamais fait de mal.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tu as dit du bien de moi.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Appelles-tu cela du mal?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui, les hommes l'éprouvent tous les jours.&mdash;Sors
+d'ici, pars, et emmène tes chiennes avec toi.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Nous ne faisons ici que l'offenser.&mdash;Partons.</p>
+
+<p class="stage1">(Le tambour bat; sortent Alcibiade, Phrynia, et Timandra.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Se peut-il que la nature, blessée de l'ingratitude
+de l'homme, puisse encore avoir faim!&mdash;O mère
+commune, toi dont le sein immense et fécond enfante
+et nourrit tout <span class="stage2">(<i>il creuse la terre</i>)</span>; toi, qui de la même
+substance dont ton orgueilleux enfant, l'homme superbe
+est gonflé, engendre le noir crapaud, la vipère azurée,
+le lézard doré, le serpent aveugle<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, et mille autres créatures
+abhorrées sous la voûte du ciel, où brillent les
+feux vivifiants d'Hypérion<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, donne à celui qui hait tous
+tes enfants de l'humanité une pauvre racine!&mdash;Détruis
+la fécondité de tes entrailles, qu'elles ne produisent
+plus l'homme ingrat; ne sois plus enceinte que de tigres,
+de loups, de dragons et d'ours, produis d'autres monstres
+nouveaux que ta face extérieure n'ait point encore
+montrés à la voûte bigarrée qui te couvre.&mdash;Oh! une
+racine!&mdash;Je te remercie.&mdash;Dessèche tes veines, tes vignobles,
+et tes guérets déchirés par la charrue, dont
+l'homme ingrat tire ces liqueurs et ces mets onctueux qui
+souillent la pureté de l'âme, et la privent de sa raison.
+<span class="stage2">(<i>Entre Apémantus</i>.)</span> Encore un homme! malédiction!
+malédiction!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> L'aveugle, espèce de serpent ainsi nommé à cause de la
+petitesse de ses yeux: c'est le <i>cæcilia</i> des Latins.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Hypérion, le soleil.</blockquote>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;On m'a montré ce chemin. On dit que tu
+affectes mes moeurs, que tu les copies.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;C'est parce que tu n'as point de chien que je
+puisse imiter. Que la peste te consume!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tout cela n'est en toi qu'affectation; ce
+n'est qu'une mélancolie indigne de l'homme, et qui est
+née du changement de ta fortune. Que signifient cette
+bêche, cet endroit, ce vêtement d'esclave, et ces regards
+inquiets? Et cependant tes flatteurs portent la soie, boivent
+le vin et dorment sur le duvet, serrent contre eux
+leurs parfums pernicieux, et ils ont oublié qu'il exista
+jamais un Timon. Ne déshonore point ces bois en adoptant
+la malice d'un censeur. Fais-toi flatteur à ton tour;
+cherche à relever ta fortune par ce qui t'a ruiné; apprends
+à courber les genoux; qu'il suffise du souffle du
+riche qui recevra ton hommage, pour faire voler ton
+bonnet; loue ses plus grands vices et érige-les en vertus.
+C'est ainsi qu'on te traitait; ton oreille était toujours
+ouverte comme celle d'un cabaretier qui fait un accueil
+gracieux aux fripons et à tous ceux qui l'approchent; il
+est juste que tu deviennes un fripon toi-même. Si tu
+avais encore des richesses, elles appartiendraient aux
+fripons. Ne cherche point à me ressembler.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Si je te ressemblais, je renoncerais à moi-même.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu as renoncé à toi-même en restant tel
+que tu étais, jadis extravagant, sot aujourd'hui.&mdash;Quoi!
+attends-tu que cet air froid, brusque chambellan, te
+vienne revêtir d'une chemise chaude? Ces arbres moussus,
+et plus vieux que l'aigle, suivront-ils tes pas, et bondiront-ils
+sur ton signe? L'onde du froid ruisseau recouvert
+de glace préparera-t-elle ton repas du matin pour réparer
+tes excès de la nuit? Appelle toutes les créatures
+qui vivent exposées à l'inclémence de l'air; ces arbres
+dont les troncs nus et sans abri, en butte au choc des
+éléments, ne répondent qu'à la nature; dis-leur de te
+flatter.&mdash;Oh! tu trouveras....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Un fou en toi: va-t'en.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je t'aime plus maintenant que je n'ai
+jamais fait.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Et moi, je te hais davantage.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tu flattes la misère.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je ne flatte pas; je te dis seulement que
+tu es un pendard.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Pourquoi m'es-tu venu chercher?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Pour te vexer.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;C'est toujours le rôle d'un lâche ou d'un fou:
+te plais-tu dans ce rôle?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quoi, tu es aussi un coquin?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Si tu avais adopté ce genre de vie sauvage
+pour châtier ton orgueil, à la bonne heure; mais
+tu ne l'as fait que par force. Tu serais un courtisan, si
+tu n'étais pas un gueux.&mdash;L'indigence volontaire survit
+à une opulence inquiète et arrive plus tôt au comble de
+ses désirs. L'une les remplit sans cesse et ne les complète
+jamais, l'autre est toujours satisfaite. La fortune la
+plus brillante, sans contentement, est un état de peine
+et de misère, pire que ce qu'il y a de pis avec le contentement.
+Tu devrais désirer de mourir, puisque tu es misérable.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Non par la sentence de celui qui est plus misérable
+que moi. Tu es un esclave que jamais la fortune
+ne pressa avec faveur dans ses bras caressants; tu es né
+comme un chien. Si tu avais, comme moi, dès ton berceau,
+passé successivement par toutes les douceurs que
+ce monde de passage prodigue à ceux qui peuvent librement
+jouir de toutes ses drogues assoupissantes, tu te
+serais plongé tout entier dans la débauche; ta jeunesse
+se serait usée dans tous les rendez-vous de la volupté, tu
+n'aurais jamais appris les froids préceptes de l'obéissance
+aux lois, tu aurais suivi le jeu sucré qui t'était
+offert.&mdash;Mais moi, qui avais le monde entier pour confiseur,
+je régnais sur la bouche, la langue, le coeur et les
+yeux de plus de serviteurs que je n'en pouvais employer;
+ils étaient attachés à moi comme les feuilles innombrables
+le sont au chêne: mais le souffle d'un seul hiver les
+a fait tomber des rameaux, et m'a exposé nu à toutes les
+fureurs de la tempête. Ce n'est pas sans quelque peine
+que je supporte ceci, moi, qui n'ai connu jamais que le
+bonheur; mais toi, ton existence a commencé dans la
+souffrance, et le temps t'a endurci. Pourquoi haïrais-tu
+les hommes? Ils ne t'ont pas flatté. Quels dons leur as-tu
+faits? Va, si tu veux maudire, maudis ton père; ce pauvre
+misérable qui, dans son dépit, s'unit à quelque malheureuse
+errante, et forma en toi un pauvre misérable héréditaire.
+&mdash;Hors d'ici, va-t'en; si tu n'étais pas né le pire
+des hommes, tu aurais été un fripon et un flatteur.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;As-tu encore de l'orgueil?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui, j'en ai de ne pas être toi.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Et moi de n'avoir pas été un prodigue!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Et moi d'en être encore un à présent. Si tout
+ce que je possède était renfermé en toi, je te permettrais
+d'aller te pendre; va-t'en.&mdash;Que la vie d'Athènes entière
+n'est-elle dans cette racine! je la dévorerais ainsi!</p>
+
+<p class="stage1">(Il mange une racine.)</p>
+
+<p>APÉMANTUS, <span class="stage2"><i>lui offrant quelque chose</i>.</span>&mdash;Tiens, je veux
+améliorer ton repas.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Commence par améliorer ma société; va-t'en.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je vais améliorer la mienne en m'éloignant
+de toi.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Elle ne sera pas améliorée<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, elle ne sera que
+rapiécée; du moins je le souhaite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a><p>Shakspeare ne laisse jamais échapper l'occasion d'employer
+à double sens le verbe <i>to mend: raccommoder, rapiécer, corriger,
+améliorer</i>.</p>
+
+<p>Le dialogue commence ici à devenir plus grossier que spirituel.</p></blockquote>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Que voudrais-tu envoyer à Athènes?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Toi, dans un ouragan. Si tu veux, dis-leur
+que j'ai de l'or ici: vois, j'en ai.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;L'or n'est ici d'aucun usage.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Le meilleur et l'innocent; car ici il dort et ne
+paye pas le mal.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Timon, où couches-tu la nuit?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Sous ce qui est au-dessus de moi. Apémantus,
+où manges-tu le jour?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Où mon estomac trouve de la nourriture,
+ou plutôt là où je la mange.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oh! si le poison connaissait ma volonté, et
+voulait m'obéir!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Où l'enverrais-tu?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Assaisonner tes aliments.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Va, tu n'as jamais connu le juste milieu
+de l'humanité; mais seulement l'un on l'autre extrême.
+Au milieu de ton or et de tes parfums, on se
+moquait de toi pour ton excès de délicatesse. Maintenant,
+sous tes haillons, tu n'en connais plus aucune et
+on te méprise pour l'excès contraire. Voici une nèfle,
+mange-la.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je ne mange point ce que je hais.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Et tu hais une nèfle<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Jeu de mots: <i>meddlar</i>, nèfle, et <i>meddler</i>, un homme qui se
+mêle de tout, un flatteur, un intrigant.</blockquote>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui, parce que tu lui ressembles.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Si tu avais haï plus tôt les flatteurs, tu
+t'aimerais toi-même davantage aujourd'hui. Quel prodigue
+as-tu jamais connu qui ait été jamais aimé après
+la perte de ses moyens?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;As-tu jamais connu un homme qui fût aimé
+sans les moyens dont tu parles?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Moi.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je te comprends; tu as quelques moyens
+pour avoir un chien.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Quelles choses au monde peux-tu comparer
+le mieux à tes flatteurs?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Les femmes en approchent le plus; mais les
+hommes, les hommes sont la flatterie elle-même.&mdash;Apémantus,
+que ferais-tu de l'univers si tu le tenais sous ta
+puissance?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je l'abandonnerais aux bêtes féroces
+pour me délivrer des hommes.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Voudrais-tu tomber toi-même dans la destruction
+générale des hommes et rester brute avec les
+brutes?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui, Timon.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ambition de brute! que les dieux t'accordent
+ton désir! Si tu étais lion, le renard te duperait; si tu
+étais agneau, le renard te dévorerait; si tu étais le renard,
+le lion te suspecterait, si par hasard l'âne venait à
+t'accuser; si tu étais l'âne, ta stupidité ferait ton tourment,
+et tu ne vivrais que pour servir de déjeûner au loup; si
+tu étais le loup, ta voracité serait ton supplice, et tu exposerais
+ta vie pour ton diner; si tu étais la licorne<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, ta fureur
+et ton orgueil seraient un piège pour toi, tu périrais
+victime de ta colère; si tu étais un ours, tu serais
+tué par le cheval; si tu étais cheval, tu serais la proie du
+léopard; si tu étais un léopard, tu serais cousin germain
+du lion, et ta peau mouchetée serait fatale à ta vie; tu
+n'aurais de sûreté que dans la fuite, et ton absence
+serait ton unique défense. Quel animal pourrais-tu être,
+qui ne fût soumis à quelque autre animal? Et quel animal
+tu es déjà, de ne pas voir comment tu perdrais à la
+métamorphose!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Voici ce qu'on racontait de la licorne: «quand le lion, qui
+est son ennemi, l'aperçoit, il se tient appuyé sur le tronc d'un
+arbre; la licorne, furieuse, vole vers lui pour le percer. Le
+lion se retire; la licorne enfonce sa corne dans l'arbre et devient
+ainsi la proie du lion.»</blockquote>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Si ta conversation avait pu me plaire,
+ce serait surtout en ce moment. La république d'Athènes
+est devenue un repaire de bêtes.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;L'âne a-t-il donc sauté par-dessus les murailles,
+que te voilà hors de la ville?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Voilà un poëte et un peintre. Que la
+peste de la société te poursuive; de peur d'en être atteint
+je décampe: quand je ne saurai que faire je reviendrai
+te voir.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quand tu seras le seul homme vivant, tu seras
+le bienvenu: j'aimerais mieux être le chien d'un mendiant
+qu'Apémantus.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu es le premier de tous les fous vivants!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je voudrais que tu fusses assez propre pour
+te cracher au visage.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Que la peste t'étouffe! Tu es trop méchant
+pour que je te maudisse.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tous les coquins, près de toi, sont purs.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Il n'est point de lèpre pareille à ton
+langage....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui, si je te nommais.&mdash;Je te battrais, mais
+ce serait souiller mes mains.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je voudrais que ma langue pût les faire
+tomber en pourriture.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Hors d'ici, progéniture d'un chien galeux, la
+colère me transporte de te voir vivant; je me trouve mal
+en te voyant.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je voudrais te voir crever.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Va-t'en, coquin importun; j'en suis fâché,
+mais je vais perdre une pierre après toi<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>! <span class="stage2">(<i>Il lui jette une
+pierre.</i>)</span></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> «Tout homme a une pierre pour jeter à un chien.» (Proverbe.)
+On connaît l'étymologie du mot <i>cynique</i>.</blockquote>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Bête sauvage!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Esclave!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Crapaud!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Coquin, coquin, coquin! <span class="stage2">(<i>Apémantus s'éloigne
+comme pour s'en aller.</i>)</span> Je suis malade de dégoût de ce
+monde pervers; je n'en veux rien aimer, que les aliments
+nécessaires qui croissent sur sa surface.&mdash;Allons, Timon,
+prépare maintenant ta tombe; repose dans un lieu où
+l'écume légère de la mer puisse chaque jour en baigner
+la pierre: compose ton épitaphe, et que la mort rie en
+moi de la vie des autres. <span class="stage2">(<i>Il regarde son or.</i>)</span> O toi, doux
+régicide; cher métal de discorde entre le père et le fils;
+toi, brillant corrupteur de la pureté du lit nuptial, vaillant
+Mars, amant toujours jeune, toujours frais et séduisant,
+toujours aimé, dont l'éclat fond la neige consacrée
+qui protège le sein de Diane! ô toi, dieu visible, qui
+réunis les contraires dans une alliance étroite et les
+amène à s'embrasser; toi, qui parles et assortis tous les
+langages à tous les desseins! ô toi, pierre de touche des
+coeurs, pense que l'homme, ton esclave, se révolte, et,
+par ta puissance, allume entre eux des discordes mortelles!
+Puisse l'empire du monde rester à la brute!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Que ton voeu s'exauce; mais quand je
+serai mort.&mdash;Je vais dire que tu as de l'or; tu seras
+bientôt entouré d'une foule.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;D'une foule?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tourne-moi le dos, je t'en conjure.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Vis et chéris ta misère.</p>
+
+<p class="stage1">(Apémantus sort.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vis longtemps ainsi, et meurs ainsi, nous
+sommes quittes.&mdash;Encore des visages humains! Mange,
+Timon, et déteste-les.</p>
+
+<p class="stage1">(Des voleurs entrent.)</p>
+
+<p>PREMIER VOLEUR.&mdash;Où peut-il avoir trouvé cet or; sans
+doute ce sont quelques pauvres restes, quelques misérables
+débris de sa fortune? La disette d'argent, l'abandon
+de ses amis l'ont jeté dans cette mélancolie.</p>
+
+<p>SECOND VOLEUR.&mdash;Le bruit court qu'il possède un trésor
+immense.</p>
+
+<p>TROISIÈME VOLEUR.&mdash;Faisons une tentative sur lui; s'il
+ne se soucie plus de l'or, il nous l'abandonnera facilement;
+mais s'il est jaloux de le conserver, comment
+l'aurons-nous?</p>
+
+<p>SECOND VOLEUR.&mdash;Tu as raison; car il ne le porte pas
+sur lui: il est caché.</p>
+
+<p>PREMIER VOLEUR.&mdash;N'est-ce pas lui?</p>
+
+<p>LES AUTRES.&mdash;Où?</p>
+
+<p>SECOND VOLEUR.&mdash;Le voilà tel qu'on nous l'a peint.</p>
+
+<p>TROISIÈME VOLEUR.&mdash;Lui-même; je le reconnais.</p>
+
+<p>LES VOLEURS.&mdash;Dieu te garde, Timon!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quoi, des voleurs!</p>
+
+<p>LES VOLEURS.&mdash;Des soldats, non des voleurs.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tous les deux à la fois, et des fils d'une
+femme.</p>
+
+<p>LES VOLEURS.&mdash;Nous ne sommes point des voleurs,
+mais des hommes dans un grand besoin.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Votre plus grand besoin, c'est le besoin de
+nourriture. Pourquoi en manqueriez-vous? Voyez, la
+terre a des racines; à un mille à la ronde jaillissent cent
+sources; ces chênes produisent du gland; ces ronces sont
+couvertes de graines vermeilles; la nature, ménagère
+bienfaisante, vous sert sur chaque buisson des mets en
+abondance. Vous êtes dans le besoin, et pourquoi?</p>
+
+<p>PREMIER VOLEUR.&mdash;Nous ne pouvons vivre d'herbes, de
+fruits sauvages et d'eau comme les poissons, les oiseaux
+et les bêtes de ces forêts.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ni des bêtes elles-mêmes, des oiseaux et des
+poissons: il faut que vous dévoriez les hommes. Je dois
+vous rendre grâces de ce que vous êtes des voleurs
+avoués; de ce que pour faire votre métier, vous ne prenez
+point un masque respectable, car dans les professions
+légitimes de la société, la rapacité n'a point de bornes.
+Brigands, tenez, voici de l'or. Allez, buvez le sang subtil
+de la grappe, jusqu'à ce qu'il allume dans vos veines
+une fièvre brûlante qui fasse bouillir le vôtre et vous
+sauve du gibet! Ne vous fiez pas au médecin: ses antidotes
+sont du poison; il commet plus d'assassinats que
+vous de vols; il vole la bourse et la vie à la fois. Commettez
+des crimes, commettez-en puisque c'est votre
+profession, comme des ouvriers. Je veux vous citer partout
+l'exemple du brigandage. Le soleil est un voleur qui,
+par sa puissante attraction, vole le vaste océan; la lune,
+voleur effronté, vole au soleil la pâle lumière dont elle
+brille. L'Océan est un autre voleur qui fond la lune en
+larmes salées et les mêle à ses flots. La terre est un voleur
+qui ne produit et ne nourrit que par un mélange
+soustrait au résidu de toutes les substances. Toute chose
+est un voleur; les lois, votre frein et votre verge, sont
+elles-mêmes, par leur pouvoir tyrannique, les plus
+effrénés des brigands. Point d'amitié entre vous; allez,
+volez-vous l'un l'autre; voilà encore de l'or. Coupez les
+gorges; tous ceux que vous rencontrerez sont des voleurs.
+Allez à Athènes, brisez les portes des boutiques; vous ne
+pouvez rien voler qu'à des voleurs. Que cet or que je
+vous donne ne vous empêche pas de voler encore:
+qu'il vous perde vous-mêmes et vous confonde: ainsi
+soit-il!</p>
+
+<p class="stage1">(Il se retire vers sa caverne.)</p>
+
+<p>TROISIÈME VOLEUR.&mdash;Il m'a presque dégoûté de mon
+métier, en me le vantant.</p>
+
+<p>PREMIER VOLEUR.&mdash;Ce n'est pas le désir que nous prospérions
+dans notre profession mystérieuse, c'est la haine
+pour les hommes qui lui a dicté ces conseils.</p>
+
+<p>SECOND VOLEUR.&mdash;Je veux le croire comme un ennemi,
+et je dis adieu à mon état.</p>
+
+<p>PREMIER VOLEUR.&mdash;Attendons que nous revoyions la
+paix dans Athènes.</p>
+
+<p>SECOND VOLEUR.&mdash;Il n'est point de temps si misérable
+où l'homme ne puisse être honnête.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Flavius.)</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;O dieux! cet homme dans l'opprobre et la
+ruine est-il mon seigneur? Quel état de dépérissement
+et de dégradation? O monument étonnant de bienfaits
+mal placés! Quel changement dans sa situation ont produit
+l'indigence et le désespoir!&mdash;Quoi de plus vil sur la
+terre que ces amis qui conduisent ainsi les âmes les plus
+nobles à la plus honteuse fin? Comme l'ordre donné à
+l'homme d'aimer ses ennemis s'accorde bien avec ce
+temps-ci! Puis-je n'accorder ma tendresse qu'à celui qui
+me veut du mal, plutôt qu'à celui qui m'en fait!&mdash;Son
+oeil m'a aperçu; je vais lui présenter ma douleur sincère,
+et je veux le servir, comme mon seigneur, aux dépens
+de ma vie.&mdash;Mon cher maître.</p>
+
+<p class="stage1">(Timon sort de sa caverne.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Va-t'en; qui es-tu?</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;M'avez-vous oublié, seigneur?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Pourquoi fais-tu cette question? J'ai oublié
+tous les hommes: donc, si tu avoues être un homme, je
+t'ai oublié aussi.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Votre pauvre et honnête serviteur....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je ne te connais donc point. Je n'eus jamais
+un honnête homme auprès de moi; je n'avais que des
+fripons qui servaient à manger à des coquins.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Les dieux me sont témoins que jamais pauvre
+intendant ne versa sur l'infortune de son maître de
+larmes plus sincères, que n'en ont versé mes yeux sur
+la vôtre.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quoi! tu pleures! Approche; maintenant je
+t'aime, parce que tu es une femme, et que tu désavoues
+le coeur de pierre des hommes, qui ne pleurent jamais
+que de débauche ou de folle joie!&mdash;La pitié dort: étrange
+siècle que celui où on pleure de rire, non en pleurant!</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Reconnaissez-moi, mon cher maître, je
+vous en conjure; agréez ma sincère douleur, et tant que
+ce faible trésor durera <span>(<i class="stage2">il lui présente tout ce qu'il a d'or</i>)</span>,
+souffrez que je sois votre intendant<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Destouches a su profiter de cette scène dans le cinquième
+acte de son <i>Dissipateur</i>.</blockquote>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quoi, j'avais un intendant si fidèle, si juste,
+et aujourd'hui si compatissant! Ceci adoucit presque
+mon caractère sauvage.&mdash;Voyons ton visage.&mdash;Cet
+homme pourtant naquit sûrement d'une femme.&mdash;Dieux
+éternellement sages! pardonnez-moi mon anathème téméraire
+et sans exception; je proclame qu'il est un
+homme honnête: mais ne vous y trompez pas; un seul,
+pas davantage, et c'est un intendant! Oh! que j'aurais
+voulu détester tout le genre humain; mais tu te rachètes
+toi-même: toi seul excepté, je maudis tous les hommes.&mdash;Il
+me semble que tu es plus honnête que sage. Car en
+me trahissant, en m'opprimant tu aurais retrouvé plus
+facilement un autre emploi; tant de gens arrivent au
+service d'un second maître, en marchant sur le corps du
+premier. Mais dis-moi la vérité; car je douterai toujours,
+malgré ma certitude; cette tendresse n'est-elle point
+feinte, intéressée, usuraire comme celle du riche qui fait
+des présents dans l'espérance de recevoir vingt pour un!</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Non, mon digne maître; la défiance et le
+soupçon sont entrés, hélas! trop tard dans votre coeur.
+C'était au milieu de vos festins que vous auriez dû craindre
+la perfidie; mais le soupçon ne vient que quand les
+biens sont dissipés. Ma démarche, le ciel m'en est témoin,
+est pur amour, devoir et zèle pour votre âme
+incomparable; je veux prendre soin de votre nourriture
+et de votre subsistance, et, soyez-en persuadé, mon noble
+seigneur, tout ce que je possède, et tout ce que je puis
+espérer dans l'avenir, je le donnerais pour remplir
+l'unique voeu de mon coeur: que vous redevinssiez riche
+et puissant pour me récompenser en m'enrichissant
+vous-même.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vois, ton voeu est accompli, seul honnête
+homme qui existe. Tiens, prends; les dieux, du fond de
+ma misère, t'envoient un trésor. Va, vis riche et heureux;
+mais à condition que tu iras bâtir loin des hommes;
+hais-les tous, maudis-les tous; ne montre de pitié pour
+aucun; plutôt que de secourir le mendiant, laisse sa
+chair exténuée par la faim se détacher de ses os; donne
+aux chiens ce que tu refuseras aux hommes; que les
+cachots les engloutissent, que les dettes les dessèchent,
+que les hommes soient comme des arbres flétris, et que
+toutes les maladies dévorent leur sang perfide!&mdash;Adieu,
+sois heureux.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;O mon maître, souffrez que je reste avec
+vous et que je vous console.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Si tu crains les malédictions, ne t'arrête pas,
+fuis, tandis que tu es libre et heureux. Ne vois jamais les
+hommes, et que je ne te voie jamais!</p>
+
+<p class="stage1">(Timon rentre dans sa caverne. Flavius s'éloigne.)</p>
+
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>ACTE CINQUIÈME</h3>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+
+<p class="stage1">Devant la caverne de Timon.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> UN POÈTE ET UN PEINTRE, TIMON <i>est
+derrière eux sans en être vu.</i></p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Si je connais bien le lieu, sa demeure ne
+doit pas être éloignée.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Que doit-on penser de lui? En croirons-nous
+la rumeur, qu'il regorge d'or?</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Cela est certain, Alcibiade le dit; Phrynia
+et Timandra ont reçu de l'or de lui; il a aussi enrichi
+libéralement quelques soldats maraudeurs. On dit qu'il a
+donné une somme considérable à son intendant.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Ainsi, sa banqueroute n'était destinée qu'à
+éprouver ses amis.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Rien de plus: vous le verrez encore
+comme un palmier dans Athènes, fleurir parmi les plus
+grands, ainsi, il ne sera pas mal à propos d'aller lui
+offrir nos hommages dans son infortune apparente. Ce
+sera de notre part un procédé honnête, et qui a bien des
+chances d'amener nos desseins à ce qu'ils souhaitent,
+s'il est vrai qu'il soit aussi riche qu'on le dit.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Qu'avez-vous à lui présenter maintenant?</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Rien, quant à présent, que ma visite;
+mais je lui promettrai un chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Il faut que j'en use de même envers lui;
+je lui dirai que je prépare certain ouvrage pour lui.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;C'est tout ce qu'il y a de mieux: promettre
+est le ton du siècle. La promesse ouvre les yeux
+de l'attente, qu'engourdit et tue l'accomplissement d'une
+parole. Excepté pour les gens simples et vulgaires, tenir
+ce qu'on a promis n'est plus en usage. Promettre est
+plus poli, plus à la mode; tenir sa promesse, c'est faire
+son testament, ce qui annonce toujours une grande maladie
+dans le jugement de celui qui le fait.</p>
+
+<p>TIMON, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Excellent artiste! tu ne pourrais pas
+peindre un homme aussi méchant que toi.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Je rêve à l'ouvrage que je lui dirai avoir
+préparé pour lui. Il faut qu'il en soit lui-même le sujet.
+Ce sera une satire contre la mollesse de la prospérité, et
+un détail des flatteries qui obsèdent la jeunesse et l'opulence.</p>
+
+<p>TIMON, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Faut-il aussi que tu fasses le rôle de
+fripon dans ta propre pièce? Châtieras-tu tes propres
+fautes sur le dos des autres? Va, écris, j'ai de l'or pour
+toi.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Mais cherchons-le: nous péchons contre
+notre fortune, quand nous pouvons faire quelque profit
+et que nous arrivons trop tard.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Vous avez raison; quand le jour nous sert,
+et avant le retour de la nuit aux coins obscurs, trouvez
+ce dont vous avez besoin à la libre lumière qui vous est
+offerte; allons.</p>
+
+<p>TIMON, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Je vais vous joindre au tournant.&mdash;Quel
+dieu est donc cet or, pour être adoré dans des temples
+plus vils et plus abjects que les lieux où l'on nourrit
+les porcs? C'est toi qui équipes les flottes et qui sillonnes
+l'onde écumante; toi qui attaches l'hommage et le respect
+à l'esclave. Sois donc adoré, et que tes saints soient
+récompensés par tous les fléaux de n'obéir qu'à toi!&mdash;Il
+est temps que je les aborde.</p>
+
+<p class="stage1">(Il s'avance vers eux.)</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Salut, noble Timon.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Notre ancien et digne maître.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Aurais-je assez vécu pour voir enfin deux
+honnêtes gens?</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Seigneur, ayant souvent éprouvé vos libéralités,
+ayant appris votre retraite et la désertion de vos
+amis dont les natures ingrates.... Oh! les âmes détestables!
+le ciel n'a pas assez de fouets.... Quoi! envers vous!
+dont la générosité, comme l'astre du ciel, donnait la vie
+et le mouvement à tout leur être; je me sens hors de
+moi; je ne connais point d'expressions assez énergiques,
+pour revêtir de ses vraies couleurs, leur énorme ingratitude.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Laisse-la toute nue; les hommes l'en verront
+mieux.&mdash;Vous, qui êtes honnêtes, en étant ce que vous
+êtes, faites à merveille voir et connaître leur caractère.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Lui et moi, nous avons voyagé sous la
+céleste rosée de vos bienfaits, et nous l'avons doucement
+sentie.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oh! vous êtes d'honnêtes gens.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Nous sommes venus ici vous offrir nos
+services.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Âmes honnêtes! comment vous récompenserai-je?&mdash;Pouvez-vous
+manger des racines et boire de
+l'eau? Non.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Tout ce que nous pourrons faire, nous le
+ferons pour vous.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous êtes d'honnêtes gens; vous avez appris
+que j'avais de l'or, je le sais: dites la vérité, vous êtes
+d'honnêtes gens.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;On le dit, noble seigneur; mais ce n'est
+pas là ce qui amène mon ami, ni moi.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Braves, honnêtes gens!&mdash;Il n'est personne
+dans Athènes qui soit capable de faire un portrait comme
+toi. De tous les artistes, tu es celui qui contrefais le mieux
+la vérité.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Là! là! seigneur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;C'est comme je le dis. (<i>Au poète.</i>) Et toi, dans
+tes fictions, ton vers coule avec tant de grâce et de douceur,
+que l'art y ressemble à la nature. Cependant, mes
+dignes amis, il faut que je vous le dise, vous avez un
+défaut, à vrai dire, il n'est pas monstrueux, et je ne veux
+pas que vous preniez beaucoup de peine pour vous en
+corriger.</p>
+
+<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.&mdash;Nous prions votre Honneur
+de nous le faire connaître.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous le prendrez mal.</p>
+
+<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.&mdash;Avec la plus vive reconnaissance,
+seigneur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;En vérité, croyez-vous?</p>
+
+<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.&mdash;N'en doutez pas, seigneur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;C'est qu'il n'y en a pas un de vous qui ne se
+fie à un coquin qui le trompe.</p>
+
+<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.&mdash;Nous, Seigneur?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui; vous entendez l'imposteur vous flatter,
+vous le voyez dissimuler, vous connaissez son artifice
+grossier, et cependant vous l'aimez, vous le nourrissez,
+vous le réchauffez dans votre sein. Soyez pourtant bien
+sûrs que c'est un parfait scélérat.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Je ne connais personne de ce caractère,
+seigneur.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Ni moi non plus.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Écoutez, je vous aime tendrement, je vous
+donnerai de l'or, mais chassez-moi de votre compagnie
+ces coquins, pendez-les, poignardez-les, noyez-les dans
+les latrines, exterminez-les enfin par quelque moyen, et
+venez ensuite me trouver, et je vous donnerai de l'or
+libéralement.</p>
+
+<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.&mdash;Nommez-les, seigneur, que
+nous les connaissions.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Placez-vous ici, vous; et vous là; chacun de
+vous séparément, tout seul, sans compagnon; eh bien! un
+maître fripon vous tient encore compagnie.&mdash;<span class="stage2">(<i>Au peintre.</i>)</span>
+Si là où tu es tu ne veux pas qu'il se trouve deux coquins,
+ne te laisse pas approcher de lui.&mdash;<span class="stage2">(<i>Au poète.</i>)</span> Et toi, si tu
+ne veux pas habiter auprès d'un coquin, fuis loin de cet
+homme. Hors d'ici, couple de fripons, voilà de l'or. Vous
+êtes venus chercher de l'or, esclaves!&mdash;Vous avez travaillé
+pour moi, vous voilà payés.&mdash;Hors d'ici: tu es alchimiste,
+toi; convertis cela en or. Loin d'ici, vils chiens!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort en les battant et en les chassant devant lui.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> FLAVIUS, DEUX SÉNATEURS.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;C'est en vain que vous cherchez à parler à
+Timon. Il s'est tellement concentré en lui-même, que de
+tous ceux qui ont la figure humaine il est le seul qui soit
+en bon rapport avec lui-même.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Conduis-nous à sa caverne; c'est
+notre devoir; nous avons promis aux Athéniens de lui
+parler.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Dans des circonstances toutes semblables,
+les hommes ne sont pas toujours les mêmes.
+C'est le temps et le chagrin qui ont produit en lui ce
+changement; le temps, en lui offrant d'une main plus
+propice le bonheur de ses premiers jours, peut ressusciter
+en lui l'homme d'autrefois. Conduis-nous vers lui, et
+qu'il arrive ce qui pourra.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Voilà sa caverne.&mdash;Que la paix et le contentement
+règnent ici! Seigneur Timon! seigneur Timon!
+reparaissez, parlez à vos amis: les Athéniens,
+représentés par ces deux membres de leur respectable
+sénat, viennent vous saluer; parlez-leur, noble Timon.</p>
+
+<p class="stage1">(Timon sortant de sa caverne.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Soleil, qui réchauffes, brûle! <span class="stage2">(<i>Aux sénateurs</i>.)</span>
+Parlez, et soyez pendus; que chaque parole vraie engendre
+une pustule, et que chaque mensonge cautérise
+votre langue et la consume jusqu'à la racine!</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Digne Timon!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Pas plus digne des hommes qui te ressemblent
+que toi de Timon.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Les sénateurs d'Athènes vous saluent,
+Timon.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je les remercie; et je voudrais, en retour,
+leur envoyer la peste, si je pouvais la prendre pour la
+leur donner.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Oubliez une injure dont nous-mêmes
+nous sommes affligés pour vous. Le sénat, d'un
+consentement et d'un coeur unanimes, vous rappelle à
+Athènes, et a pensé à des dignités spéciales qui, devenues
+vacantes, vous sont destinées.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Ils confessent que leur ingratitude
+envers vous fut trop grande et grossière. Le peuple
+même, qui se rétracte rarement, sent le besoin qu'il a
+du secours de Timon, et reconnaît le danger de sa chute
+s'il refuse d'avoir recours à Timon. Il nous envoie pour
+vous porter l'aveu de ses regrets, et vous offrir une récompense
+qui dépassera le poids de l'offense qu'il vous a
+faite. Oui, il vous promet tant d'amas et de trésors d'amour
+et de richesses, que ses torts seront effacés, et que
+l'empreinte de son amour sera gravée en vous pour
+attester à jamais son dévouement à votre personne.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vos offres m'enchantent, me surprennent
+jusqu'à m'arracher presque des larmes: donnez-moi le
+coeur d'un fou et les yeux d'une femme, et ces consolations,
+dignes sénateurs, vont faire couler mes pleurs.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Daignez donc revenir parmi nous.
+Reprenez l'autorité dans notre Athènes (la vôtre et la
+nôtre); vous y serez reçu avec transport, et revêtu du
+pouvoir absolu; votre nom révéré y régnera en souverain,
+et nous aurons bientôt repoussé les féroces attaques
+d'Alcibiade, qui, comme un sanglier sauvage,
+cherche à déraciner la paix de sa patrie.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Et brandit son épée menaçante
+sous les murs d'Athènes.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Ainsi, Timon....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui, sénateurs, je le veux bien; oui, je le veux
+bien.&mdash;Si Alcibiade tue mes concitoyens, dites à Alcibiade,
+de la part de Timon, que Timon ne s'en embarrasse
+guère; mais s'il livre la belle Athènes au pillage,
+s'il prend nos respectables vieillards par la barbe, s'il
+abandonne les vierges sacrées aux outrages de la guerre
+insolente, brutale, furieuse, alors qu'il sache, et dites-lui
+ce que dit Timon: Par pitié pour notre jeunesse et
+pour nos vieillards, je ne puis m'empêcher de lui dire
+que je ne m'en inquiète point.... Qu'il fasse tout au pire.
+&mdash;Moquez-vous de leurs glaives tant que vous aurez des
+gorges à couper. Quant à moi, il n'est point de poignard
+dans le camp le plus désordonné que je ne préfère à la
+gorge la plus respectable d'Athènes. Je vous abandonne
+donc à la garde des dieux justes, comme des voleurs à
+leurs geôliers.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Ne vous arrêtez pas plus longtemps; tout
+est inutile.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tenez, j'étais occupé à écrire mon épitaphe:
+on la verra demain. Je commence à me rétablir de cette
+longue maladie de la vie et de la santé; je retrouve tout
+dans le néant. Allez, vivez; qu'Alcibiade soit votre fléau
+et vous le sien, et vivez ainsi longtemps!</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Nous parlons en vain.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Cependant j'aime ma patrie, et je ne suis point
+homme à me réjouir du malheur public, comme on en
+fait courir, le bruit.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;C'est bien parlé.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Recommandez-moi à mes chers compatriotes.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Voilà des paroles dignes de passer
+par vos lèvres.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Elles entrent dans nos oreilles
+comme des grands triomphateurs sous les portes où retentissent
+les applaudissements.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Recommandez-moi à eux; dites-leur que,
+pour les consoler de leurs peines, de la crainte de leurs
+ennemis, de leurs maux, de leurs pertes, de leurs chagrins
+d'amour, et de toutes les autres souffrances qui
+peuvent assaillir le frêle vaisseau de la nature dans le
+voyage incertain de la vie, je veux leur montrer quelque
+amitié, je veux leur apprendre à prévenir la fureur du
+sauvage Alcibiade.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Ceci me plaît assez, il reviendra.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;J'ai ici, dans mon enclos, un arbre que je
+veux abattre pour mon usage, et je ne tarderai pas à le
+couper. Dites à mes amis, à tous les habitants d'Athènes,
+d'après l'ordre des rangs, aux grands et aux petits, que
+si quelqu'un veut terminer son affliction, il se hâte de
+venir ici avant que mon arbre ait senti la coignée, et
+qu'il se pende; je vous prie, faites ma commission.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Ne l'importunez pas davantage, vous le
+verrez toujours le même.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ne revenez plus me voir; dites seulement aux
+Athéniens que Timon a bâti sa demeure éternelle sur
+les grèves de l'onde arrière, et qu'une fois le jour la
+vague turbulente viendra la couvrir de sa bouillante
+écume. Venez ici, et que la pierre de mon tombeau soit
+votre oracle. Lèvres, prononcez des paroles amères, et
+que ma voix cesse; que la peste contagieuse réforme ce
+qui va mal; que les hommes ne travaillent qu'à creuser
+leurs tombeaux, et que la mort soit leur gain!&mdash;Soleil,
+cache tes rayons, le règne de Timon est passé!</p>
+
+<p class="stage1">(Il se retire.)</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Sa haine est devenue inséparable
+de sa nature.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Toute notre espérance en lui est
+morte; retournons, et tentons les moyens qui nous restent
+dans notre grand péril.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Il demande des pieds agiles.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Le théâtre représente les murs d'Athènes.</p>
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX SÉNATEURS ET UN MESSAGER.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR, <span class="stage2"><i>au messager</i>.</span>&mdash;Tu as bien pris de la
+peine pour le savoir; son armée est-elle aussi nombreuse
+que tu le disais?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Ce que je vous ai dit n'est rien encore;
+la rapidité de ses mouvements promet qu'il va bientôt
+être ici.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Nous courons un grand péril si on
+n'amène pas Timon.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;J'ai trouvé en chemin un courrier, un
+de mes anciens amis, quoique servant un parti différent;
+cependant nous avons cédé au penchant de notre vieille
+liaison, et nous avons causé comme des amis. Il allait de
+la part d'Alcibiade à la caverne de Timon, chargé de
+lettres pour le prier de prêter main-forte à la guerre
+contre notre ville entreprise en partie à cause de lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Arrivent les sénateurs qui avaient été députés à Timon.)</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Voici nos frères.</p>
+
+<p>TROISIÈME SÉNATEUR.&mdash;Ne parlez plus de Timon, n'attendez
+rien de lui.&mdash;Déjà les tambours des ennemis se
+font entendre, et leur marche redoutable obscurcit les
+airs de poussière. Rentrons et préparons-nous: je crains
+bien que nous ne tombions dans le piège de nos ennemis.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Les bois; on voit la caverne de Timon et un tombeau grossier.</p>
+
+<p class="stage1">UN SOLDAT <i>cherchant Timon</i>.</p>
+
+<p>D'après toutes les descriptions, ce doit être ici l'endroit.&mdash;Y a-t-il
+quelqu'un ici? Holà! Parlez.&mdash;Personne
+ne répond.&mdash;Que veut dire ceci?&mdash;Ah! Timon est mort.
+Il a terminé sa carrière; quelque bête sauvage a élevé
+ce tertre. Point d'homme vivant ici.&mdash;Sûrement il est
+mort, et voilà son tombeau. Je ne puis pas lire ce qu'il
+y a sur la pierre.&mdash;Je vais enlever cette inscription sur
+la cire; notre général connaît tous les caractères. C'est
+un vieil interprète, quoique jeune d'années. Il a mis à
+l'heure qu'il est le siège devant l'orgueilleuse Athènes,
+dont la ruine est son ambition.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Les remparts d'Athènes.</p>
+
+<p class="stage1">ALCIBIADE <i>paraît à la tête de ses troupes; on entend les<br>
+instruments de guerre</i>.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Que la trompette annonce à cette ville efféminée
+et lâche notre terrible approche. <span class="stage2">(<i>Un pourparler;
+les sénateurs paraissent sur les murs, Alcibiade leur adresse
+la parole</i>.)</span> Jusqu'à présent vous avez toujours continué;
+vous avez rempli vos jours d'abus d'autorité, prenant
+votre volonté pour mesure des lois. Jusqu'à présent,
+moi et ceux qui dormaient à l'ombre de votre pouvoir,
+nous avons erré les bras croisés, et nous avons exhalé
+en vain nos souffrances. Enfin le moment est venu où
+nos genoux<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> craquent sous le poids et crient d'eux-mêmes:
+<i>C'est assez</i>. La vengeance, hors d'haleine, ira
+s'asseoir et respirer sur vos grands sièges de repos, et
+l'insolence poussive perdra la parole de crainte et d'horreur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Image empruntée aux habitudes du chameau, qui se relève
+dès qu'il sent que le fardeau dont on le charge est trop lourd.</blockquote>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Jeune et noble guerrier, quand
+tes premiers griefs n'étaient qu'imaginaires, avant que
+tu eusses la force en main et que tu pusses nous inspirer
+de la crainte, nous avons envoyé vers toi pour calmer
+ta fureur, et réparer notre ingratitude par des marques
+d'amour qui devaient en effacer le souvenir.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Nous avons tenté aussi de réveiller,
+dans le coeur transformé de Timon, l'amour de notre
+ville, par un humble message et des promesses. Nous
+n'avons pas tous été cruels, nous ne méritons pas tous
+d'être frappés par le glaive de la guerre.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Nos murs n'ont point été élevés
+par les mains de ceux qui t'ont offensé; et ton injure
+n'est pas si grave qu'il faille détruire ces tours superbes,
+ces trophées et ces académies, pour venger des torts
+particuliers.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Les auteurs de ton exil ne vivent
+plus; la honte d'avoir si fort manqué de prudence a brisé
+leurs coeurs. Noble Alcibiade, entre dans notre cité tes
+enseignes déployées; et si la soif de la vengeance t'acharne
+sur une pâture que la nature abhorre, prends
+sur les habitants la dîme de la mort, et que les malheureux
+marqués par le sort des dés périssent.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Tous ne t'ont pas offensé; il n'est
+pas juste de tirer vengeance sur ceux qui restent à la
+place de ceux qui ne sont plus: le crime n'est pas héréditaire
+comme un champ. Ainsi, cher concitoyen, fais
+entrer tes troupes, mais laisse ta colère hors des remparts;
+épargne Athènes, ton berceau; épargne tes parents
+qui, dans l'emportement de ta colère, périraient
+avec ceux qui t'ont offensé. Entre comme le berger dans
+le parc, et choisis les brebis infectées; mais n'égorge pas
+tout le troupeau.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Quel que soit ton but, tu le gagneras
+plutôt par ton sourire que tu n'y arriveras à coups
+d'épée.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Frappe seulement du pied nos
+portes fortifiées; elles vont s'ouvrir. Envoie ton noble
+coeur devant tes pas pour dire que tu entres au nom de
+l'amitié.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Jette ton gant ou quelque autre
+gage de ta foi, qui nous assure que tu n'as pris les armes
+que pour te faire rendre justice, et non pour nous renverser;
+ton armée entière établira ses quartiers dans la
+ville, jusqu'au moment où nous aurons rempli tes désirs.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Tenez, voilà mon gant, descendez; ouvrez
+vos portes sans être attaqués; vous me livrerez les ennemis
+de Timon et les miens. Ceux que vous me désignerez
+pour le châtiment périront seuls, et, pour dissiper vos
+frayeurs, en vous déclarant mes nobles sentiments, pas
+un de mes soldats ne quittera son poste et n'outragera
+le cours régulier de la justice dans l'enceinte de la ville,
+sous peine d'en répondre à toute la sévérité de vos lois
+publiques.</p>
+
+<p>LES DEUX SÉNATEURS.&mdash;Voilà de nobles paroles.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Descendez, et tenez votre promesse.</p>
+
+<p class="stage1">(Les sénateurs descendent et ouvrent les portes.)<br>
+(Entre un soldat.)</p>
+
+<p>LE SOLDAT.&mdash;Mon noble général, Timon est mort; il est
+enterré sur le bord même de la mer. J'ai trouvé sur son
+tombeau cette inscription que je vous apporte moulée
+sur la cire, qui sert d'interprète à ma pauvre ignorance.</p>
+
+<p>ALCIBIADE <span class="stage2"><i>lisant l'épitaphe:</i></span></p>
+
+<p>«Ci-gît un corps malheureux, séparé d'une âme malheureuse.
+Ne cherche pas à savoir mon nom... Que la peste
+vous dévore tous, misérables humains qui restez après
+moi! Ci-gît Timon, qui de son vivant détesta tous les
+hommes vivants. Passe et maudis à ton gré, mais passe et
+n'arrête point ici tes pas.»</p>
+
+
+<p>Ces mots, Timon, expriment bien tes derniers sentiments.
+Si tu avais en horreur les regrets des humains,
+le flux qui coule de notre cerveau, et ces gouttes d'eau
+que la nature avare laisse tomber de nos yeux, une sublime
+idée t'inspira de faire pleurer à jamais le grand
+Neptune sur ton humble tombe, pour des fautes pardonnées:
+le noble Timon est mort; nous nous occuperons
+plus tard de sa mémoire.&mdash;Conduisez-moi dans votre
+ville, j'y vais porter l'olive avec l'épée. La guerre enfantera
+la paix: la paix contiendra la guerre; l'une et
+l'autre se soigneront réciproquement comme deux médecins.
+Que les tambours battent.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent,)</p>
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Timon d'Athènes, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TIMON D'ATHÈNES ***
+
+***** This file should be named 15849-h.htm or 15849-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15849/
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..fa0017d
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #15849 (https://www.gutenberg.org/ebooks/15849)