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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:47:39 -0700 |
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This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + Note du transcripteur. + ====================================================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 3 + Timon d'Athènes. + Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone. + Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été. + Tout est bien qui finit bien. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1862 + + + ====================================================================== + + TIMON D'ATHÈNES + + COMÉDIE + + + + +NOTICE SUR TIMON D'ATHÈNES + +Le nom de Timon était devenu proverbial dans l'antiquité pour exprimer +un misanthrope. L'histoire de sa misanthropie, et le bizarre caractère +de ce personnage frappèrent sans doute Shakspeare pendant qu'il +s'occupait d'_Antoine et Cléopâtre_, et voici le passage de Plutarque +qui lui a probablement suggéré l'idée de sa pièce: + +«Quant à Antonius, il laissa la ville et la conversation de ses amis, +et feit bastir une maison dedans la mer, près de l'isle de Pharos, sur +certaines chaussées et levées qu'il fit jeter à la mer, et se tenoit +céans, comme se bannissant de la compagnie des hommes, et disoit qu'il +vouloit mener une telle vie comme Timon, pour autant qu'on lui avoit +fait le semblable qu'à luy, et pour l'ingratitude et le grand tort que +luy tenoient ceulx à qui il avoit bien fait, et qu'il estimoit ses amis; +il se deffioit et se mescontentoit de tous les autres. + +«Ce Timon estoit un citoyen d'Athènes, lequel avoit vescu environ la +guerre du Péloponèse; comme l'on peult juger par les comédies de Platon +et d'Aristophanes, esquelles il est moqué et touché comme malveuillant +et ennemy du genre humain, refusant et abhorrissant toute compagnie et +communication des autres hommes, fors que d'Alcibiades, jeune, audacieux +et insolent, auquel faisoit bonne chère, et l'embrassoit et baisoit +volontiers, dequoy s'esbahissant Apémantus, et lui en demandant la cause +pourquoi il chérissoit ainsi ce jeune homme là seul, et abominoit tous +les autres: «Je l'aime, répondit-il, pour autant que je sçay bien et +suis seur qu'un jour il sera cause de grands maulx aux Athéniens.» Ce +Timon recevoit aussi quelque fois Apémantus en sa compagnie, pour autant +qu'il étoit semblable de moeurs à luy, et qu'il imitoit fort sa manière +de vivre. Un jour doncques que l'on célébroit à Athènes la solennité que +l'on appelle Choès, c'est-à-dire la feste des morts, là où on fait des +effusions et sacrifices pour les trespassez, ils se festoyoient eulx +deux ensemble tout seuls, et se prit Apémantus à dire: «Que voici un +beau banquet, Timon;» et Timon lui respondit: «Oui bien, si tu n'y +estois point.» + +«L'on dit qu'un jour, comme le peuple estoit assemblé sur la place pour +ordonner de quelque affaire, il monta à la tribune aux harangues, comme +faisoient ordinairement les orateurs quand ils vouloient haranguer +et prescher le peuple; si y eut un grand silence et estoit chacun +très-attentif à ouïr ce qu'il voudroit dire, à cause que c'étoit une +chose bien nouvelle et bien estrange que de le veoir en chaire. A la +fin, il commence à dire: «Seigneurs Athéniens, j'ai en ma maison une +petite place où il y a un figuier auquel plusieurs se sont desjà penduz +et étranglez, et pour autant que je veulx y faire bastir, je vous ai +bien voulu advertir devant que faire couper le figuier, à cette fin que +si quelques-uns d'entre vous se veulent pendre, qu'ils se dépeschent.» +Il mourut en la ville d'Hales, et fut inhumé sur le bord de la mer. +Si advint que, tout alentour de sa sépulture, le village s'éboula, +tellement que la mer qui alloit flottant à l'environ, gardoit qu'on +n'eût sçeu approcher du tombeau, sur lequel il y avoit des vers engravés +de telle substance: + + Ayant fini ma vie malheureuse, + En ce lieu-cy on m'y a inhumé; + Mourez, méchants, de mort malencontreuse, + Sans demander comment je fus nommé. + +On dit que luy-mesme feit ce bel épitaphe; car celui que l'on allègue +communément n'est pas de lui, ains est du poëte Callimachus: + + Ici je fais pour toujours ma demeure, + Timon encor les humains haïssant. + Passe, lecteur, en me donnant male heure, + Seulement passe, et me va maudissant. + +«Nous pourrions escrire beaucoup d'autres choses dudit Timon, mais ce +peu que nous en avons dit est assez pour le présent.» + +(_Vie d'Antoine_, par Plutarque, traduction _d'Amyot_.) + +Malgré quelques rapprochements qu'on pourrait trouver, à la rigueur, +entre le _Timon_ de Shakspeare et un dialogue de Lucien qui porte le +même titre, nous pensons que cet épisode de Plutarque lui a suffi pour +composer sa pièce. C'est dans sa propre imagination qu'il a trouvé +le développement du caractère de Timon, celui d'Apémantus, dont la +misanthropie contraste si heureusement avec la sienne; la description +du luxe et des prodigalités de Timon au milieu de ses flatteurs, et sa +sombre rancune contre les hommes, au milieu de la solitude. + +Cette pièce est une des plus simples de Shakspeare: contre son +ordinaire, le poëte est sérieusement occupé de son sujet jusqu'au +dernier acte; et, fidèle à l'unité de son plan, il ne se permet aucune +excursion qui nous en éloigne. La fable consiste en un seul événement: +l'histoire d'un grand seigneur que ses amis abandonnent en même temps +que son opulence, et qui, du plus généreux des hommes, devient le plus +sauvage et le plus atrabilaire. On a beaucoup discuté sur le caractère +moral de Timon, pour savoir si on devait le plaindre dans son malheur, +ou s'il fallait regarder la perte de sa fortune comme une mortification +méritée. Il nous semble, en effet, que ses vertus ont été des vertus +d'ostentation, et que sa misanthropie n'est encore qu'une suite de sa +manie de se singulariser par tous les extrêmes; dans sa générosité il +n'est prodigue que pour des flatteurs; sa richesse nourrit le vice au +lieu d'aller secourir l'indigent; une bienfaisance éclairée ne préside +point à ses dons. Cependant sa confiance en ses amis indique une âme +naturellement noble, et leur lâche désertion nous indigne surtout quand +ce seigneur, dont ils trahissent l'infortune, a su trouver un serviteur +comme Flavius. La transition subite de la magnificence à la vie sauvage +est bien encore dans le caractère de Timon, et c'est un contraste +admirable que sa misanthropie et celle d'Àpémantus. Celui-ci a tout le +cynisme de Diogène, et son égoïsme et son orgueil, qui percent à travers +ses haillons, trahissent le secret de ses sarcasmes et de ses mépris +pour les hommes. Une basse envie le dévore; l'indignation seule s'est +emparée de l'âme de Timon; ses véhémentes invectives sont justifiées par +le sentiment profond des outrages qu'il a reçus; c'est une sensibilité +exagérée qui l'égaré, et s'il hait les hommes, c'est qu'il croit +de bonne foi les avoir aimés; peut-être même sa haine est-elle si +passionnée, si idéale, qu'il s'abuse, lui-même en croyant les haïr plus +qu'Apémantus dont l'âme est naturellement lâche et méchante. + +Les sarcasmes du cynique et les éloquentes malédictions du misanthrope +ont fait dire que cette pièce était autant une satire qu'un drame. Cette +intention de satire se remarque surtout dans le choix des caractères, +qu'on pourrait appeler une véritable critique du coeur de l'homme eu +général dans toutes les conditions de la vie. Nous venons de citer +Apémantus, égoïste cynique, et Timon, dont la vanité inspire la +misanthropie comme elle inspira sa libéralité; vient ensuite Alcibiade, +jeune débauché, qui n'hésite pas à sacrifier sa patrie à ses vengeances +particulières. Le peintre et le poète prostituent les plus beaux des +arts à une servile adulation et à l'avance; les nobles Athéniens sont +tous des parasites; mais il semble cependant que Shakspeare n'ait jamais +voulu nous offrir un tableau complètement hideux d'hypocrisie. Flavius +est bien capable de réconcilier avec les hommes ceux en qui la lecture +de _Timon d'Athènes_ pourrait produire la méfiance et la misanthropie. +Que de dignité dans cet intendant probe et fidèle! Timon lui-même est +forcé de rendre hommage à sa vertu. Ce caractère est vraiment une +concession que le poète a faite à son âme naturellement grande et +tendre. + +Hazzlitt, un des plus ingénieux commentateurs du caractère moral de +Shakspeare, et qui, dans son admiration raisonnée, semble jaloux de +celle de Schlegel, fait remarquer en terminant l'analyse de la pièce qui +nous occupe que, dans son isolement, Timon, résolu à chercher le repos +dans un monde meilleur, entoure son trépas des pompes de la nature. Il +creuse sa tombe sur le rivage de l'Océan, appelle à ses funérailles +toutes les grandes images du désert et fait servir les éléments à son +mausolée. + +«Ne revenez plus me voir; mais dites à Athènes que Timon a bâti sa +dernière demeure sur les grèves de l'onde amère qui, une fois par jour, +viendra la couvrir de sa bouillante écume: venez dans ce lieu et que la +pierre de mon tombeau soit votre oracle.» Plus loin Alcibiade, après +avoir lu son épitaphe, dit encore de Timon: + +«Ces mots expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en horreur +les regrets de notre douleur, si tu méprisais ces gouttes d'eau que la +nature avait laissé couler de nos yeux, une sublime idée t'inspira de +faire pleurer à jamais le grand Neptune sur ta tombe.» + +C'est ainsi que Timon fait des vents l'hymne de ses funérailles; que le +murmure de l'Océan est une voix de douleur sur ses dépouilles mortelles, +et qu'il cherche enfin dans les éternelles solennités de la nature +l'oubli de la splendeur passagère de la vie. + +_La vie de Timon d'Athènes_ parut d'abord dans l'édition in-folio de +1623. On ne sait avec certitude à quelle époque elle a été écrite, +quoique Malone lui assigne pour date l'année 1610. + +Thomas Shadwell, poète lauréat sous le roi Guillaume III, et rival de +Dryden, publia, en 1678, _Timon d'Athènes_ avec des changements; mais, +dans l'épilogue, il appelle sa pièce une greffe entée sur le tronc de +Shakspeare, et il se flatte qu'on lui pardonnera ses changements en +faveur de la part que ce poëte y conserve. + +La pièce de _Timon d'Athènes,_ telle qu'on la joue encore aujourd'hui à +Londres, a été arrangée par Cumberland, un des auteurs dramatiques +les plus estimés de l'Angleterre. Il a conservé la majeure partie de +l'original, et marqué spécialement ses additions et corrections pour que +la part de chaque poëte fût aperçue au premier examen. + +En 1723, Delisle traita le sujet de _Timon d'Athènes_ pour le théâtre +italien avec un prologue, des chants, des danses, des personnages +allégoriques et un arlequin. On voit qu'elle porte un autre cachet que +celle de Shakespeare. Elle ne manque pas d'une certaine originalité, et +les Anglais l'ont traduite sous le titre de _Timon amoureux_. + + + + +TIMON D'ATHÈNES + +COMÉDIE + + + +PERSONNAGES + +TIMON, noble Athénien. +LUCIUS, LUCULLUS, SEMPRONIUS seigneurs; flatteurs de Timon. +VENTIDIUS, un des faux amis de Timon. +APÉMANTUS, philosophe grossier. +ALCIBIADE, général athénien. +FLAVIUS, intendant de Timon. +FLAMINIUS, LUCILIUS, SERVILIUS, serviteurs de Timon. +CAPHIS, PHILOTUS, TITUS, LUCIUS, HORTENSIUS, serviteurs des créanciers +de Timon. +DEUX SERVITEURS DE VARRON, ET LE SERVITEUR D'ISIDORE, +CRÉANCIERS DE TIMON. +CUPIDON ET MASQUES. TROIS ÉTRANGERS. +UN POÈTE, UN PEINTRE, UN JOAILLIER, UN MARCHAND, UN VIEILLARD ATHÉNIEN, +UN PAGE, UN FOU. PHRYNIA [1], TIMANDRA, maîtresses d'Alcibiade AUTRES +SEIGNEURS, SÉNATEURS, OFFICIERS, SOLDATS, VOLEURS ET SERVITEURS. + +La scène est à Athènes et dans les bois voisins. + +[Note 1: Phrynia. Peut-être Shakspeare a-t-il voulu mettre en scène +la fameuse Phryné, qui était si belle que, sur le point de se voir +condamnée par ses juges, elle leur découvrit son sein, et fut renvoyée +acquittée] + + + + +ACTE PREMIER + + + +SCÈNE I + + +Athènes. Salle dans la maison de Timon. + +_Entrent par différentes portes_ UN POÈTE, UN PEINTRE, _puis_ UN +JOAILLIER, UN MARCHAND _et autres_. + +LE POÈTE.--Bonjour, monsieur. + +LE PEINTRE.--Je suis bien aise de vous voir en bonne santé. + +LE POÈTE.--Je ne vous ai pas vu depuis longtemps: comment va le monde? + +LE PEINTRE.--Il s'use, monsieur, en vieillissant. + +LE POÈTE.--Oui, on sait cela: mais y a-t-il quelque rareté particulière? +qu'y a-t-il d'étrange et dont l'histoire ne donne d'exemple?--Vois, ô +magie de la générosité! c'est ton charme puissant qui évoque ici tous +ces esprits!--Je connais ce marchand. + +LE PEINTRE.--Et moi, je les connais tous deux: l'autre est un joaillier. + +LE MARCHAND.--Oh! c'est un digne seigneur. + +LE JOAILLIER.--Oui, cela est incontestable. + +LE MARCHAND.--Un homme incomparable, animé, à ce qu'il semble, d'une +bonté infatigable et soutenue. Il va au delà des bornes. + +LE JOAILLIER.--J'ai ici un joyau. + +LE MARCHAND.--Oh! je vous prie, voyons-le: pour le seigneur Timon, +monsieur? + +LE JOAILLIER.--S'il veut en donner le prix: mais, quant à cela.... + +LE POÈTE, _occupé à lire ses ouvrages_.--«Quand l'appât d'un salaire +nous a fait louer l'homme vil, c'est une tache qui flétrit la gloire des +beaux vers consacrés avec justice à l'homme de bien.» + +LE MARCHAND, _considérant le diamant_.--La forme est belle. + +LE JOAILLIER.--Est-ce un riche bijou? voyez-vous la belle eau? + +LE PEINTRE, _au poète_.--Vous êtes plongé, monsieur, dans la composition +de quelque ouvrage? Quelque dédicace au grand Timon? + +LE POÈTE.--C'est une chose qui m'est échappée sans y penser: notre +poésie est comme une gomme qui coule de l'arbre qui la nourrit. Le feu +caché dans le caillou ne se montre que lorsqu'il est frappé; mais notre +noble flamme s'allume elle-même, et, comme le torrent, franchit chaque +digue dont la résistance l'irrite. Qu'avez-vous là? + +LE PEINTRE.--Un tableau, monsieur.--Et quand votre livre paraît-il? + +LE POÈTE.--Il suivra de près ma présentation.--Voyons votre tableau. + +LE PEINTRE.--C'est un bel ouvrage! + +LE POÈTE, _considérant le tableau_.--En effet, c'est bien, c'est +parfait. + +LE PEINTRE.--Passable. + +LE POÈTE.--Admirable! Que de grâce dans l'attitude de cette figure! +Quelle intelligence étincelle dans ces yeux! Quelle vive imagination +anime ces lèvres! On pourrait interpréter ce geste muet. + +LE PEINTRE.--C'est une imitation assez heureuse de la vie. Voyez ce +trait; vous semble-t-il bien? + +LE POÈTE.--Je dis que c'est une leçon pour la nature; la vie qui respire +dans cette lutte de l'art est plus vivante que la nature. + +(Entrent quelques sénateurs qui ne font que passer.) + +LE PEINTRE.--Comme le seigneur Timon est recherché! + +LE POÈTE.--Les sénateurs d'Athènes! L'heureux mortel! + +LE PEINTRE.--Regardez, en voilà d'autres! + +LE POÈTE.--Vous voyez ce concours, ces flots de visiteurs. Moi, j'ai, +dans cette ébauche, esquissé un homme à qui ce monde d'ici-bas prodigue +ses embrassements et ses caresses. Mon libre génie ne s'arrête pas à un +caractère particulier, mais il se meut au large dans une mer de cire +[2]. Aucune malice personnelle n'empoisonne une seule virgule de mes +vers; je vole comme l'aigle; hardi dans mon essor, ne laissant point de +trace derrière moi. + +[Note 2: On sait que les anciens écrivaient sur des tablettes de +cire avec un stylet de fer.] + +LE PEINTRE.--Comment pourrai-je vous comprendre? + +LE POÈTE.--Je vais m'expliquer.--Vous voyez comme tous les états, tous +les esprits (autant ceux qui sont liants et volages, que les gens graves +et austères), viennent tous offrir leurs services au seigneur Timon. +Son immense fortune, jointe à son caractère gracieux et bienfaisant, +subjugue et conquiert toute sorte de coeurs pour l'aimer et le servir, +depuis le souple flatteur, dont le visage est un miroir, jusqu'à cet +Apémantus qui n'aime rien autant que se haïr lui-même; il plie aussi +le genou devant lui, et retourne content et riche d'un coup d'oeil de +Timon. + +LE PEINTRE.--Je les ai vus causer ensemble. + +LE POÈTE.--Monsieur, j'ai feint que la Fortune était assise sur son +trône, au sommet d'une haute et riante colline. La base du mont est +couverte par étages de talents de tout genre, d'hommes de toute espèce, +qui travaillent sur la surface de ce globe, pour améliorer leur +condition. Au milieu de cette foule dont les yeux sont attachés sur la +souveraine, je représente un personnage sous les traits de Timon, à qui +la déesse, de sa main d'ivoire, fait signe d'avancer, et par sa faveur +actuelle change actuellement tous ses rivaux en serviteurs et en +esclaves. + +LE PEINTRE.--C'est bien imaginé, ce trône, cette Fortune et cette +colline, et au bas un homme appelé au milieu de la foule, et qui, la +tête courbée en avant, sur le penchant du mont, gravit vers son bonheur; +voilà, ce me semble, une scène que rendrait bien notre art. + +LE POÈTE.--Soit, monsieur; mais laissez-moi poursuivre. Ces hommes, +naguère encore ses égaux (et quelques-uns valaient mieux que lui), +suivent tous maintenant ses pas, remplissent ses portiques d'une cour +nombreuse, versent dans son oreille leurs murmures flatteurs, comme la +prière d'un sacrifice, révèrent jusqu'à son étrier, et ne respirent que +par lui l'air libre des cieux. + +LE PEINTRE.--Oui, sans doute: et que deviennent-ils? + +LE POÈTE.--Lorsque soudain la Fortune, dans un caprice et un changement +d'humeur, précipite ce favori naguère si chéri d'elle, tous ses +serviteurs qui, rampant sur les genoux et sur leurs mains, s'efforçaient +après lui de gravir vers la cime du mont, le laissent glisser en bas; +pas un ne l'accompagne dans sa chute. + +LE PEINTRE.--C'est l'ordinaire; je puis vous montrer mille tableaux +moraux qui peindraient ces coups soudains de la fortune, d'une manière +plus frappante que les paroles. Cependant vous avez raison de faire +sentir au seigneur Timon que les yeux des pauvres ont vu le puissant +pieds en haut, tête en bas. + +(Fanfares. Entre Timon avec sa suite: le serviteur de Ventidius cause +avec Timon.) + +TIMON.--Il est emprisonné, dites-vous? + +LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.--Oui, mon bon seigneur. Cinq talents sont +toute sa dette. Ses moyens sont restreints, ses créanciers inflexibles. +Il implore une lettre de votre Grandeur à ceux qui l'ont fait enfermer; +si elle lui est refusée il n'a plus d'espoir. + +TIMON.--Noble Ventidius! Allons.--Il n'est pas dans mon caractère de me +débarrasser d'un ami quand il a besoin de moi. Je le connais pour un +homme d'honneur qui mérite qu'on lui donne du secours: il l'aura; je +veux payer sa dette et lui rendre la liberté. + +LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.--Votre Seigneurie se l'attache pour jamais. + +TIMON.--Saluez-le de ma part: je vais lui envoyer sa rançon; et +lorsqu'il sera libre, dites-lui de me venir voir. Ce n'est pas assez de +relever le faible, il faut le soutenir encore après. Adieu! + +LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.--Je souhaite toute prospérité à votre +Honneur. + +(Il sort.) + +(Entre un vieillard athénien.) + +LE VIEILLARD.--Seigneur Timon, daignez m'entendre. + +TIMON.--Parlez, bon père. + +LE VIEILLARD.--Vous avez un serviteur nommé Lucilius? + +TIMON.--Il est vrai; qu'avez-vous à dire de lui? + +LE VIEILLARD.--Noble Timon, failes-le venir devant vous. + +TIMON.--Est-il ici ou non? Lucilius! + +(Entre Lucilius.) + +LUCILIUS.--Me voici, seigneur, à vos ordres. + +LE VIEILLARD.--Cet homme, seigneur Timon, votre créature, hante de nuit +ma maison. Je suis un homme qui, depuis ma jeunesse, me suis adonné +au négoce; et mon état mérite, un plus riche héritier qu'un homme qui +découpe à table. + +TIMON.--Eh bien! qu'y a-t-il de plus? + +LE VIEILLARD.--Je n'ai qu'une fille, une fille unique, à qui je puisse +transmettre ce que j'ai. Elle est belle, et des plus jeunes qu'on puisse +épouser. Je l'ai élevée avec de grandes dépenses pour lui faire acquérir +tous les talents. Ce valet, qui vous appartient, ose rechercher son +amour. Je vous conjure, noble seigneur, joignez-vous à moi pour lui +défendre de la fréquenter; pour moi, j'ai parlé en vain. + +TIMON.-Le jeune homme est honnête. + +LE VIEILLARD.--Il le sera donc envers moi, Timon.... Que son honnêteté +lui serve de récompense sans m'enlever ma fille. + +TIMON.--L'aime-t-elle? + +LE VIEILLARD.--Elle est jeune et crédule. Nos passions passées nous +apprennent combien la jeunesse est légère. + +TIMON.--Aimes-tu cette jeune fille? + +LUCILIUS.--Oui, mon bon seigneur, et elle agrée mon amour. + +LE VIEILLARD.--Si mon consentement manque à son mariage, j'atteste ici +les dieux que je choisirai mon héritier parmi les mendiants de ce monde, +et que je la déshérite de tout mon bien. + +TIMON.--Et quelle sera sa dot, si elle épouse un mari sortable? + +LE VIEILLARD.--Trois talents pour le moment; à l'avenir, tout. + +TIMON.--Cet honnête homme me sert depuis longtemps: je veux faire un +effort pour fonder sa fortune, car c'est un devoir pour moi. Donnez-lui +votre fille; ce que vous avancerez pour sa dot sera la mesure de mes +dons, et je rendrai la balance égale entre elle et lui. + +LE VIEILLARD.--Noble seigneur, donnez-m'en votre parole, et ma fille est +à lui. + +TIMON.--Voilà ma main, et mon honneur sur ma promesse. + +LUCILIUS.--Je remercie humblement votre Seigneurie: tout ce qui pourra +jamais m'arriver de fortune et de bonheur, je le regarderai toujours +comme venant de vous. + +(Lucilius et le vieillard sortent.) + +LE POÈTE.--Agréez mon travail, et que votre Seigneurie vive longtemps! + +TIMON.--Je vous remercie; vous aurez bientôt de mes nouvelles; ne vous +écartez point. _(Au peintre.)_ Qu'avez-vous là, mon ami? + +LE PEINTRE,--Un morceau de peinture, que je conjure votre Seigneurie +d'accepter. + +TIMON.--La peinture me plaît: la peinture est presque l'homme au +naturel; car depuis que le déshonneur trafique des sentiments naturels, +l'homme n'est qu'un visage, tandis que les figures que trace le pinceau +sont du moins tout ce qu'elles paraissent.... J'aime votre ouvrage, et +vous en aurez bientôt la preuve; attendez ici jusqu'à ce que je vous +fasse avertir. + +LE PEINTRE.--Que les dieux vous conservent! + +TIMON.--Portez-vous bien, messieurs; donnez-moi la main: il faut +absolument que nous dînions ensemble.--Monsieur, votre bijou a souffert +d'être trop estimé.. + +LE JOAILLIER.--Comment, seigneur, on l'a déprécié? + +TIMON.--On a seulement abusé des louanges. Si je vous le payais ce qu'on +l'estime, je serais tout à fait ruiné. + +LE JOAILLIER.--Seigneur, il est estimé le prix qu'en donneraient ceux +mêmes qui le vendent. Mais vous savez que des choses de valeur égale +changent de prix dans les mains du propriétaire, et sont estimées en +raison de la valeur du maître. Croyez-moi, mon cher seigneur, vous +embellissez le bijou en le portant. + +TIMON.--Bonne plaisanterie! + +LE MARCHAND.--Non, seigneur; ce qu'il dit là, tout le monde le répète +avec lui. + +TIMON.--Voyez qui vient ici. Voulez-vous être grondés? + +(Entre Apémantus.) + +LE JOAILLIER.--Nous le supporterons, avec votre Seigneurie. + +LE MARCHAND.--Il n'épargnera personne. + +TIMON.--Bonjour, gracieux Apémantus. + +APÉMANTUS.--Attends que je sois gracieux pour que je te rende le +bonjour, quand tu seras devenu le chien de Timon, et ces fripons +d'honnêtes gens. + +TIMON.--Pourquoi les appelles-tu fripons; tu ne les connais pas. + +APÉMANTUS.--Ne sont-ils pas Athéniens? + +TIMON.--Oui. + +APÉMANTUS.--Alors, je ne me dédis pas. + +LE JOAILLIER.--Tu me connais, Apémantus. + +APÉMANTUS.--Tu sais bien que je te connais; je viens de t'appeler par +ton nom. + +TIMON.--Tu es bien fier, Apémantus. + +APÉMANTUS.--Fier surtout de ne pas ressembler à Timon. + +TIMON.--Où vas-tu? + +APÉMANTUS.--Casser la tête à un honnête Athénien. + +TIMON.--C'est une action qui te mènera à la mort. + +APÉMANTUS.--Oui, si ne rien faire est un crime digne de mort. + +TIMON.--Comment trouves-tu ce portrait, Apémantus? + +APÉMANTUS.--Très-bon; car il est innocent. + +TIMON.--Celui qui l'a fait n'a-t-il pas bien travaillé? + +APÉMANTUS.--Celui qui a fait le peintre a mieux travaillé encore, et +cependant il a fait un pitoyable ouvrage. + +LE PEINTRE.--Tu es un chien. + +APÉMANTUS.--Ta mère est de mon espèce; qu'est-elle donc, si je suis un +chien? + +TIMON.--Apémantus, veux-tu dîner avec moi? + +APÉMANTUS.--Non, je ne mange pas les grands seigneurs. + +TIMON.--Si tu les mangeais, tu fâcherais les dames. + +APÉMANTUS.--Oh! elles mangent les grands seigneurs, voilà ce qui leur +donne de gros ventres. + +TIMON.--C'est une explication bien libertine. + +APÉMANTUS.--C'est ainsi que tu la prends; garde-la pour ta peine. + +TIMON.--Aimes-tu ce bijou, Apémantus? + +APÉMANTUS.--Pas autant que la franchise, qui ne coûte pas une obole [3]. + +[Note 3: Allusion, au proverbe anglais, _plain dealing is a jewell +but they that use it die beggars_: «la franchise est un joyau, mais ceux +qui en usent meurent de faim.»] + +TIMON.--Combien penses-tu qu'il vaille? + +APÉMANTUS.--Il ne vaut pas la peine que j'y pense.... Eh bien! poëte! + +LE POÈTE.--Eh bien! philosophe! + +APÉMANTUS.--Tu mens. + +LE POÈTE.--N'es-tu pas un philosophe? + +APÉMANTUS.--Oui. + +LE POÈTE.--Je ne mens donc pas? + +APÉMANTUS.--Et toi, n'es-tu pas un poëte? + +LE POÈTE.--Oui. + +APÉMANTUS.--En ce cas, tu mens. Regarde dans ton dernier ouvrage où tu +as représenté Timon comme un digne personnage. + +LE POÈTE.--Ce n'est point une fiction, c'est la vérité. + +APÉMANTUS.--Oui, il est digne de toi, et digne de payer ton travail. Qui +aime la flatterie est digne du flatteur. Dieux, que ne suis-je un grand +seigneur! + +TIMON.--Que ferais-tu donc, Apémantus? + +APÉMANTUS.--Ce que fait maintenant Apémantus, je haïrais un grand +seigneur de tout mon coeur. + +TIMON.--Quoi! tu te haïrais toi-même? + +APÉMANTUS.--Oui. + +TIMON.--Pourquoi? + +APÉMANTUS.--Pour avoir eu si peu d'esprit que d'être un grand +seigneur,--N'es-tu pas marchand? + +LE MARCHAND.--Oui, Apémantus. + +APÉMANTUS.--Que le commerce te confonde, si les dieux ne veulent pas le +faire! + +LE MARCHAND.--Si le commerce me confond, les dieux en seront la cause. + +APÉMANTUS.--Ton dieu, c'est le commerce; que ton dieu te confonde! + +(On entend des trompettes.) + +(Entre un serviteur) + +TIMON.--Quelle est cette trompette? + +LE SERVITEUR.--C'est Alcibiade.... et vingt cavaliers environ de sa +société. + +TIMON.--Je vous prie, allez au-devant d'eux, qu'on les fasse entrer.--Il +faut absolument diner avec moi.--Ne vous en allez pas, que je ne +vous aie fait mes remerciements. Et, après le dîner, montrez-moi ce +tableau.--Je suis charmé de vous voir tous. + +(Quelques serviteurs sortent.) + +(Entrent Alcibiade et sa société.) + +TIMON.--Vous êtes le bienvenu, seigneur. + +(Ils s'embrassent.) + +APÉMANTUS.--Allons, allons, c'est cela! Que les maladies contractent +et dessèchent vos souples articulations! Se peut-il qu'il y ait si peu +d'amitié au milieu de ces doucereux coquins et de toute cette politesse! +La race de l'homme a dégénéré en singes et en babouins. + +ALCIBIADE.--Seigneur, vous contentez mon ardent désir, je satisfais la +faim que j'avais de vous voir. + +TIMON.--Vous êtes le bienvenu, seigneur! Avant de nous séparer, nous +passerons ensemble un heureux temps en différents plaisirs.--Je vous en +prie, entrons. + +(Ils sortent, excepté Apémantus.) + +(Entrent deux seigneurs.) + +PREMIER SEIGNEUR.--Quelle heure est-il, Apémantus? + +APÉMANTUS.--L'heure d'être honnête. + +PREMIER SEIGNEUR.--Il est toujours cette heure-là. + +APÉMANTUS.--Tu n'en es que plus digne d'être maudit, toi qui la manques +sans cesse. + +SECOND SEIGNEUR.--Tu vas au festin de Timon? + +APÉMANTUS.--Oui, pour voir les viandes gorger des fripons et le vin +échauffer des fous. + +SECOND SEIGNEUR.--Adieu! adieu! + +APÉMANTUS.--Tu es fou de me dire deux fois adieu. + +SECOND SEIGNEUR.--Pourquoi donc, Apémantus? + +APÉMANTUS.--Tu aurais dû garder un de ces adieux pour toi, car je +n'entends pas t'en rendre. + +PREMIER SEIGNEUR.--Va te faire pendre. + +APÉMANTUS.--Non, je n'en ferai rien. Adresse tes invitations à ton ami. + +SECOND SEIGNEUR.--Va-t'en, chien hargneux, ou je te chasserai d'ici. + +APÉMANTUS.--En véritable chien, je fuirai les ruades de l'âne. + +(Il sort.) + +PREMIER SEIGNEUR.--Cet homme est en tout l'opposé de l'humanité.--Eh +bien! entrerons-nous, et prendrons-nous notre part des générosités de +Timon? Il est vraiment plus que la bonté même. + +SECOND SEIGNEUR.--Il la répand sur tout ce qui l'environne. Plutus, le +dieu de l'or, n'est que son intendant: pas le plus léger service qu'il +ne paye sept fois plus qu'il ne vaut: pas le plus léger cadeau qui ne +vaille à son auteur un présent qui excède toutes les mesures ordinaires +de la reconnaissance. + +PREMIER SEIGNEUR.--Il porte l'âme la plus noble qui ait jamais inspiré +un mortel. + +SECOND SEIGNEUR.--Puisse-t-il vivre longtemps dans la prospérité! +Entrons-nous? + +PREMIER SEIGNEUR.--Je vous suis. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE II + + +Une salle d'apparat dans la maison de Timon. + +(Concert bruyant de hautbois. Flavius et d'autres domestiques servent un +grand banquet.) + +_Entrent_ TIMON, ALCIBIADE, LUCIUS, LUCULLUS, SEMPRONIUS, _et autres +sénateurs athéniens, avec_ VENTIDIUS _et la suite. A quelque distance, +et derrière tous les autres, suit_ APÉMANTUS, _d'un air de mauvaise +humeur_. + +VENTIDIUS.--Très-honoré Timon, il a plu aux dieux de se souvenir de la +vieillesse de mon père, et de l'appeler à son long repos. Il a quitté +la vie sans regret, et il m'a laissé riche. Votre coeur généreux mérite +toute ma reconnaissance, et je viens vous rendre ces talents auxquels +j'ai dû la liberté, accompagnés de mes remerciements et de mon +dévouement. + +TIMON.--Oh! point du tout, honnête Ventidius; vous vous méprenez sur mon +amitié: je vous ai fait ce don librement. On ne peut dire qu'on a donné, +quand on souffre que le don soit rendu. Si nos supérieurs jouent à ce +jeu, nous ne devons pas oser les imiter. Ce sont de belles fautes que +celles qui enrichissent. + +VENTIDIUS.--Les nobles sentiments! + +(Ils sont tous debout regardant Timon d'un air de cérémonie.) + +TIMON.--Seigneurs, la cérémonie n'a été inventée que pour voiler +l'insuffisance des actions, les souhaits creux, la bienfaisance qui se +repent avant d'avoir été exercée: mais où se trouve la véritable amitié, +la cérémonie est inutile. Je vous prie, asseyez-vous. Vous êtes les +bienvenus à ma fortune, plus qu'elle n'est la bienvenue pour moi. + +(Ils s'asseyent.) + +LUCIUS.--Nous l'avons toujours avoué, seigneur. + +APÉMANTUS.--Oh! oui, avoué, et vous n'êtes pas encore pendus? + +TIMON.--Ah! Apémantus, tu es le bienvenu. + +APÉMANTUS.--Je ne veux pas être le bienvenu; je viens pour que tu me +chasses. + +TIMON.--Fi donc! Tu es un rustre; tu as pris là une humeur qui ne sied +pas à l'homme: c'est un reproche à te faire.--On dit, mes amis, que _ira +furor brevis est_; mais cet homme-là est toujours en colère.--Allons, +qu'on lui dresse une table pour lui seul. Il n'aime point la compagnie, +et il n'est vraiment pas fait pour elle. + +APÉMANTUS.--Je resterai donc à tes risques et périls, Timon; car je +viens pour observer, je t'en avertis. + +TIMON.--Je ne prends pas garde à toi.--Tu es Athénien, tu es donc le +bienvenu. Je ne dois pas être aujourd'hui le maître chez moi; mais je +t'en prie, que mon diner me vaille ton silence. + +APÉMANTUS.--Je méprise ton dîner.... Il m'étoufferait, car je ne +pourrais pas te flatter.--O dieux! que d'hommes dévorent Timon, et il ne +le voit pas! Je souffre de voir tant de gens tremper leur langue dans le +sang d'un seul homme; et le comble de la folie, c'est qu'il les excite +lui-même. Je m'étonne que les hommes osent se confier aux hommes! Je +pense, moi, qu'ils devraient les inviter sans couteaux. Leurs tables +y gagneraient, et leur vie serait plus en sûreté. On en a vu cent +exemples: l'homme, qui en ce moment est assis près de son hôte, qui +rompt avec lui son pain et boit à sa santé la coupe qu'ils ont partagée +ensemble, sera le premier à l'assassiner. Cela est prouvé. Si j'étais un +grand personnage, je craindrais de boire à mes repas, de peur que mes +hôtes n'épiassent à quelle note ils pourraient me couper le sifflet. Les +grands seigneurs ne devraient jamais boire sans avoir le gosier revêtu +de fer. + +TIMON, _à un des convives_.--Seigneur, de tout mon coeur, et que les +santés fassent la ronde. + +PREMIER SEIGNEUR.--Qu'on verse de ce côté, mon bon seigneur. + +APÉMANTUS.--De son côté! Fort bien: voilà un brave. Il sait prendre à +propos son moment.--Toutes ces santés, Timon, te rendront malade, toi et +ta fortune. Voilà qui est trop faible pour être coupable, l'honnête eau +qui n'a jamais jeté personne dans la boue; cette liqueur et mes aliments +se ressemblent, et sont toujours d'accord; les festins sont trop +orgueilleux pour rendre grâces aux dieux. + +_Actions de grâces d'Apémantus._ + + Dieux immortels, je ne vous demande point de richesses, + Je ne prie pour aucun homme que pour moi; + Accordez-moi de ne jamais devenir assez insensé + Pour me fier à un homme sur son serment ou sur son billet, + A une courtisane sur ses larmes, + A un chien qui paraît endormi, + A un geôlier pour ma liberté, + Ni à mes amis dans mon besoin: + Amen: allons, courage! + Le crime est pour le riche et je vis de racines. + +Ton meilleur plat c'est ton bon coeur, Apémantus. + +TIMON.--Général Alcibiade, votre coeur en ce moment est sur le champ de +bataille. + +ALCIBIADE.--Mon coeur, seigneur, est toujours prêt à vous servir. + +TIMON.--Vous aimeriez mieux un déjeuner d'ennemis qu'un diner d'amis. + +ALCIBIADE.--Pourvu que leur sang vînt de couler, seigneur, il n'est +point de mets plus délicieux pour moi; je souhaiterais à mon meilleur +ami de se trouver à pareille fête. + +APÉMANTUS.--Je voudrais que tous ces flatteurs fussent tes ennemis, afin +que tu pusses les égorger et m'inviter au festin. + +PREMIER SEIGNEUR.--Si jamais, seigneur, nous avions le bonheur que +vous missiez nos coeurs à l'épreuve; si jamais vous nous fournissiez +l'occasion de montrer une partie de notre zèle, nous serions au comble +de nos voeux. + +TIMON.--Oh! ne doutez pas, mes bons amis, que les dieux n'aient +eux-mêmes réservé dans l'avenir un jour, où j'aurai besoin de votre +secours. Autrement, pourquoi, seriez-vous devenus mes amis?--Pourquoi +seriez-vous choisis entre mille autres, pour porter ce titre de +tendresse, si vous n'apparteniez pas de plus près à mon coeur? Je me +suis dit de vous à moi-même, plus que vous ne pouvez modestement en +dire, et je tiens ceci pour acquis sur votre compte. O dieux, me +disais-je, qu'aurions-nous besoin d'amis, si nous ne devions jamais +avoir besoin d'eux? Ce seraient les créatures du monde les plus inutiles +si nous ne devions jamais user d'eux. Ils, ressembleraient fort à des +instruments mélodieux suspendus dans leurs étuis et qui gardent pour eux +leurs accords. Oui, j'ai souhaité souvent d'être plus pauvre, afin de +me rapprocher davantage de vous. Nous sommes nés pour faire du bien, et +quel bien est plus à nous que les richesses de nos amis? O quel précieux +avantage d'avoir tant d'amis qui, comme des frères, disposent de la +fortune l'un de l'autre! O volupté qui n'est déjà plus avant même d'être +née! Il me semble que mes yeux ne peuvent retenir leurs larmes.--Allons, +pour oublier leur faute, je bois à votre santé. + +APÉMANTUS.--O Timon, plus tu pleures, plus ton vin se boit! + +LUCULLUS.--La joie a eu la même conception dans nos yeux, et en sort +comme un nouveau-né. + +APÉMANTUS.--Oh! oh! je ris en pensant que ce nouveau-né est un bâtard. + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Je vous proteste, seigneur, que vous m'avez +beaucoup ému. + +APÉMANTUS.--Beaucoup. + +(Son de trompette.) + +TIMON.--Qu'annonce cette trompette? qu'y a-t-il? + +(Entre un serviteur.) + +LE SERVITEUR.--Sauf votre bon plaisir, seigneur, il y a là des dames qui +demandent à entrer. + +TIMON.--Des dames? que désirent-elles? + +LE SERVITEUR.--Elles ont avec elles un courrier qui est chargé +d'annoncer leurs intentions. + +TIMON.--Je vous en prie, faites-les entrer. + +(Entre Cupidon.) + +CUPIDON.--Salut à toi, généreux Timon, et à tous ceux qui jouissent ici +de tes bienfaits. Les Cinq Sens te reconnaissent pour leur patron, et +viennent librement te féliciter de ton généreux coeur. L'Ouïe, le Goût, +le Toucher, l'Odorat, se lèvent tous satisfaits de ta table: ils ne +viennent dans ce moment que pour réjouir tes yeux. + +TIMON.--Ils sont tous les bienvenus. Qu'on leur fasse bon accueil. +Allons, que la musique célèbre leur entrée. + +(Cupidon sort.) + +PREMIER SEIGNEUR.--Vous voyez, seigneur, à quel point vous êtes aimé. + +(Musique. Rentre Cupidon avec une mascarade de dames en amazones, +dansant et jouant du luth.) + +APÉMANTUS.--Holà! quel flot de vanité arrive ici! elles dansent;.... ce +sont des femmes folles! La gloire de cette vie est une folie semblable, +comme le prouve toute cette pompe comparée à ce peu d'huile et à ces +racines. Nous nous faisons fous pour nous amuser, et prodigues de +flatteries nous buvons à ces hommes, sur la vieillesse desquels nous +verserons un jour le poison de l'envie et du mépris. Quel homme respire, +qui ne corrompe ou ne soit corrompu? quel homme expire, qui n'emporte au +tombeau quelque outrage, don de ses amis? Je craindrais bien que ceux +qui dansent là devant moi ne fussent les premiers à me fouler un jour +sous leurs pieds. C'est ce qu'on a vu souvent. Les hommes ferment leurs +portes au soleil couchant. + +(Les convives se lèvent de table en montrant un grand respect pour +Timon, et pour lui montrer leur affection, chacun d'eux prend une des +amazones, et ils dansent couple par couple: on joue deux ou trois airs +de hautbois, après quoi la danse et la musique cessent.) + +TIMON.--Vous avez embelli nos plaisirs, belles dames, et donné un +nouveau charme à notre fête, qui n'eût pas été à moitié si brillante ni +si agréable sans vous; elle vous doit tout son prix et son éclat, et +vous m'avez rendu moi-même enchanté de ma propre invention. J'ai à vous +en remercier. + +PREMIÈRE DAME.--Seigneur, vous nous jugez au mieux. + +APÉMANTUS.--Oui, ma foi; car le pire est dégoûtant, et ne supporterait +pas qu'on y touchât, je pense. + +TIMON.--Mesdames, il y a un petit banquet qui vous attend; veuillez bien +aller vous asseoir. + +TOUTES ENSEMBLE.--Mille remerciements, seigneur. + +(Elles sortent.) + +TIMON.--Flavius! + +FLAVIUS.--Seigneur! + +TIMON.--Apportez-moi la petite cassette. + +FLAVIUS.--Oui, monseigneur.--(_A part_.) Encore des bijoux? On ne peut +l'arrêter dans ses fantaisies; autrement je lui dirais....--Allons.--En +conscience, je devrais l'avertir. Quand tout sera dépensé, il voudrait +bien alors qu'on l'eût arrêté. C'est grand dommage que la libéralité +n'ait pas des yeux derrière: alors jamais un homme ne tomberait dans la +misère, victime d'un trop bon coeur. + +PREMIER SEIGNEUR.--Nos serviteurs, où sont-ils? + +UN SERVITEUR.--Les voici, seigneur, à vos ordres. + +LUCIUS.--Nos chevaux. + +TIMON.--Mes bons amis, j'ai encore un mot à vous dire Seigneur, je +vous en conjure, faites-moi l'honneur d'accepter ce bijou; daignez le +recevoir et le porter, mon cher ami! + +LUCIUS.--Je suis déjà comblé de vos dons! + +TOUS.--Nous le sommes tous! + +(Entre un serviteur.) + +LE SERVITEUR.--Seigneur, plusieurs membres du sénat sont descendus à +votre porte, et viennent vous visiter. + +TIMON.--Ils sont les bienvenus. + +FLAVIUS _rentre_.--J'en conjure votre Honneur, daignez écouter un mot, +il vous touche de près. + +TIMON.--De près! oh bien! alors, je t'écouterai une autre fois. Je te +prie que tout soit préparé pour leur faire bon accueil. + +FLAVIUS, _à part_.--Je ne sais trop comment. + +(Entre un autre serviteur.) + +LE SECOND SERVITEUR.--Seigneur, le noble Lucius, par un don de sa pure +amitié, vous a fait présent de quatre chevaux blanc de lait, avec leurs +harnais en argent. + +TIMON.--Je les accepte bien volontiers; ayez soin que ce présent soit +dignement reconnu. (_Entre un troisième serviteur_.) Eh bien! qu'y +a-t-il de nouveau? + +LE TROISIÈME SERVITEUR.--Sauf votre bon plaisir, mon seigneur; cet +honorable seigneur, Lucullus, vous invite à chasser avec lui demain +matin, et il vous envoie deux couples de lévriers. + +TIMON.--Je chasserai avec lui: qu'on reçoive son présent, mais non sans +un noble retour. + +FLAVIUS, _à part_.--Quelle sera la fin de tout ceci? Il nous ordonne +de pourvoir à tout, de rendre de riches présents, et tout cela avec un +coffre vide: et il ne veut pas examiner sa bourse, ni m'accorder un +moment pour lui démontrer à quelle indigence est réduit son coeur, qui +n'a plus les moyens d'effectuer ses voeux. Ses promesses excèdent si +prodigieusement sa fortune, que tout ce qu'il promet est une dette; +il doit pour chaque parole: il est assez bon pour payer encore les +intérêts. Ses terres sont toutes couchées sur leurs livres. Oh! que je +voudrais être doucement congédié de mon office, avant d'être forcé de le +quitter! Plus heureux l'homme qui n'a point d'amis à nourrir, que celui +qui est entouré d'amis plus funestes que les ennemis mêmes! Le coeur me +saigne de douleur pour mon maître. + +(Il sort.) + +TIMON.--Vous ne vous rendez pas justice; vous rabaissez trop votre +mérite. Voici, seigneur, cette bagatelle, comme un gage de notre amitié. + +SECOND SEIGNEUR.--Je la reçois avec une reconnaissance particulière. + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Oh! il est l'essence même de la bonté. + +TIMON.--A propos, seigneur, je me rappelle que vous avez vanté l'autre +jour un coursier bai que je montais. Il est à vous, puisqu'il vous a +plu. + +LE SECOND SEIGNEUR.--Oh! je vous prie, seigneur, excusez-moi; je ne +puis.... + +TIMON.--Vous pouvez m'en croire, seigneur; je sais par expérience qu'on +ne loue bien que ce qui vous plaît: je juge des sentiments de mon ami +par les miens. Ce que je vous dis est la vérité. J'irai vous faire +visite. + +TOUS LES SEIGNEURS.--Nul ne sera aussi bienvenu. + +TIMON.--Je suis si reconnaissant de toutes vos visites que je ne puis +assez donner. Je voudrais pouvoir distribuer des royaumes à mes amis, +et je ne me lasserais jamais....--Alcibiade, tu es un guerrier, et par +conséquent rarement opulent: les bienfaits te sont dus, car tu vis sur +les morts, et toutes les terres que tu possèdes sont sur le champ de +bataille. + +ALCIBIADE.--Oui, des terres souillées, seigneur. + +PREMIER SEIGNEUR.--Nous vous sommes si redevables! + +TIMON.--Et moi à vous. + +SECOND SEIGNEUR.--Nous vous chérissons si infiniment! + +TIMON.--Je suis tout à vous!--Des flambeaux.--Encore des flambeaux! + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Que la plus pure félicité, l'honneur et les +richesses ne vous abandonnent jamais, noble Timon. + +TIMON.--Au, service de ses amis. + +(Sortent Alcibiade, les seigneurs et autres.) + +APÉMANTUS.--Quel tumulte ici! que d'inclinations de tête, que de +courbettes[4]! Je doute que toutes ces jambes vaillent les sommes dont +on paye leurs génuflexions. Amitié pleine d'une lie impure! Il me semble +que les hommes au coeur faux ne devraient pas avoir des jambes si +lestes.--C'est ainsi que d'honnêtes dupes prodiguent leurs richesses +pour des révérences. + +[Note 4: _Serving of becks, and jutting out of bums. Beck_ veut dire +un salut fait avec la tête; _to serve a beck_, c'est saluer de la tête. +_Jutting out of bums_, littéralement prolongement du derrière, signifie +révérence, courbette.] + +TIMON.--Voyons, Apémantus, si tu n'étais pas si bourru, tu éprouverais +mes bontés. + +APÉMANTUS.--Non, je ne veux rien. Si tu allais me corrompre aussi, +voyons, il ne resterait plus personne pour se moquer de ta folie, et tu +ferais encore plus de sottises. Tu donnes tant, Timon, que je crains +bien que tu ne finisses par te donner toi-même[5]. A quoi bon ces fêtes, +ce luxe et ces vaines magnificences? + +[Note 5: Il y a dans le texte: _thou wilt give thyself in paper_, +tu te donneras en papier. Un commentateur prétend qu'Apémantus entend +par-là que Timon se donnera en billets, en lettres de change.] + +TIMON.--Ah! si tu commences à médire de la société, j'ai juré de ne pas +t'écouter. Adieu, et reviens chanter sur un ton plus aimable. + +(Il sort.) + +APÉMANTUS.--Allons: tu ne veux donc pas m'entendre à présent: eh bien, +tu ne m'entendras jamais; je te fermerai la porte du ciel[6]. Oh! est-il +possible que l'oreille des hommes soit sourde aux bons conseils, et non +à la flatterie! + +(Il sort.) + +[Note 6: «La porte du ciel.» Apémantus veut parler ici des bons +conseils qu'il refusera désormais à Timon.] + +FIN DU PREMIER ACTE + + + + +ACTE DEUXIÈME + + + +SCÈNE I + + +Athènes.--Appartement dans la maison d'un sénateur. + +_Entre un_ SÉNATEUR _avec des papiers à la main._ + +LE SÉNATEUR.--Et dernièrement cinq mille à Varron; il en doit neuf +mille à Isidore, ce qui, joint à ce qu'il me devait auparavant, fait +vingt-cinq mille.--Quoi! toujours cette rage de dépenser? Cela ne peut +pas durer; cela ne durera pas.--Si j'ai besoin d'argent, je n'ai qu'à +voler le chien d'un mendiant, et en faire présent à Timon: le chien me +battra monnaie.--Si je veux vendre mon cheval, et du prix en acheter +vingt autres meilleurs que lui, je n'ai qu'à donner à Timon, je ne +lui demande rien. Je le lui donne; aussitôt mon cheval me produit des +chevaux superbes.--Point de portier chez lui; mais un homme qui sourit à +tout le monde, et invite tous ceux qui passent. Cela ne peut durer; il +n'y a pas de raison pour croire sa fortune solide. Caphis, holà! Caphis. + +(Entre Caphis.) + +CAPHIS.--Me voilà, seigneur; que désirez-vous de moi? + +LE SÉNATEUR.--Mettez votre manteau, et courez chez le seigneur Timon: +demandez lui avec importunité mon argent, qu'un léger refus ne vous +arrête pas; n'allez pas vous laisser fermer la bouche par un: «Faites +mes compliments à votre maître,» le bonnet tournant ainsi dans la main +droite. Dites-lui que mes besoins crient après moi, et que c'est à mon +tour à me servir de ce qui m'appartient. Tous les jours de délais et de +grâce sont passés; et par trop de confiance à ses vaines promesses, j'ai +altéré mon crédit. J'aime et j'honore Timon; mais je ne dois pas me +rompre les reins pour lui guérir le doigt; mes besoins sont pressants; +il faut que je sois satisfait immédiatement sans être bercé par des +paroles. Partez; prenez un air des plus importuns, un visage de +demandeur, car je crains bien que le seigneur Timon, qui maintenant +brille comme un phénix, ne soit bientôt plus qu'une mouette plumée, +quand chaque plume sera rendue à l'aile à laquelle elle appartient. + +CAPHIS.--J'y vais, seigneur. + +LE SÉNATEUR.--«J'y vais, seigneur?»--Portez donc les billets, et +prenez-en les dates en compte. + +CAPHIS.--Oui, seigneur. + +LE SÉNATEUR.--Allez. + + + + +SCÈNE II + + +Un appartement de la maison de Timon. + +_Entre_ FLAVIUS _tenant plusieurs billets à la main_. + +FLAVIUS.--Point de soin, pas un temps d'arrêt! Si insensé dans ses +dépenses, qu'il ne veut pas savoir comment les continuer ni arrêter le +torrent de ses extravagances! Ne se demandant jamais comment l'argent +sort de ses mains; ne se préoccupant pas davantage du temps que cela +durera. Jamais homme ne fut aussi fou et aussi bon! Que faire?--Il ne +voudra rien écouter qu'il ne sente le mal.--Il faut que je sois franc +avec lui à son retour de la chasse. Fi donc! fi donc! fi donc! + +(Entrent Caphis et des serviteurs d'Isidore et de Varron[7]). + +[Note 7: Les valets se donnent entre eux le nom de leurs maîtres.] + +CAPHIS.--Salut, Varron. Quoi, vous venez chercher de l'argent? + +LE SERVITEUR DE VARRON.--N'est-ce pas aussi ce qui vous amène? + +CAPHIS.--Oui; et vous aussi, Isidore? + +LE SERVITEUR D'ISIDORE.--Justement. + +CAPHIS.--Plaise au ciel que nous soyons tous payés! + +LE SERVITEUR DE VARRON.--C'est de quoi je doute. + +CAPHIS.--Voici le patron. + +(Entrent Timon, Alcibiade, seigneurs, etc.) + +TIMON.--Mon cher Alcibiade, aussitôt après le dîner nous nous remettrons +en campagne.--Est-ce à moi que vous voulez parler? Eh bien! que +voulez-vous? + +CAPHIS.--Seigneur, c'est la note de certaines dettes.... + +TIMON.--Des dettes? D'où êtes-vous? + +CAPHIS.--D'Athènes, seigneur. + +TIMON.--Allez trouver mon intendant. + +CAPHIS.--Ne vous déplaise, seigneur, il m'a remis tout le mois, de +jour en jour, pour le payement. Un besoin pressant force mon maître +à demander son argent; il vous supplie d'agir avec votre noblesse +ordinaire et de faire justice à sa requête. + +TIMON.--Mon bon ami, revenez demain matin, je vous en prie. + +CAPHIS.--Mais, seigneur.... + +TIMON.--Allons cessez, mon ami. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Un serviteur de Varron, seigneur. + +LE SERVITEUR D'ISIDORE.--C'est de la part d'Isidore; il vous prie +humblement de le rembourser promptement. + +CAPHIS.--Seigneur, si vous connaissiez quel est le besoin de mon +maître.... + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Le terme est échu, seigneur, depuis plus de six +semaines. + +LE SERVITEUR D'ISIDORE.--Votre intendant me renvoie toujours, seigneur, +et mes ordres sont de m'adresser directement à votre Seigneurie. + +TIMON.--Eh! laissez-moi respirer.--Je vous en prie, allez toujours +devant, mes bons seigneurs; je vous rejoins à l'instant. (_Alcibiade et +les Seigneurs sortent._) (_A Flavius._) Venez ici, je vous prie, que +se passe-t-il que je sois assailli par ces clameurs et ces demandes de +billets différés, des dettes arriérées qui font tort à mon honneur? + +FLAVIUS.--Messieurs, avec votre permission, le moment n'est pas +convenable pour parler affaires; ne nous importunez plus, attendez après +le dîner; donnez-moi le temps d'expliquer à sa Seigneurie pourquoi vous +n'avez pas été payés. + +TIMON.--Oui, mes amis, attendez.--Ayez soin de les bien traiter. + +(Timon sort.) + +FLAVIUS.--Écoutez-moi, je vous prie. + +(Il sort.) + +(Entrent Apémantus et un fou.) + +CAPHIS.--Restez, restez, voici le fou qui vient avec Apémantus; +amusons-nous un moment avec eux. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Qu'il aille se faire pendre; il va nous +injurier. + +LE SERVITEUR D'ISIDORE.--Que la peste l'étouffe, le chien! + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Comment te portes-tu, fou? + +APÉMANTUS.--Parles-tu à ton ombre? + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Ce n'est pas à toi que je parle. + +APÉMANTUS.--Non, c'est à toi-même. (_Au fou_.) Allons-nous-en. + +LE SERVITEUR D'ISIDORE, _à celui de Varron_.--Voilà le fou sur ton dos. + +APÉMANTUS.--Non, tu es seul; tu n'es pas encore sur lui. + +CAPHIS.--Où est le fou maintenant? + +APÉMANTUS.--Il vient de le demander tout à l'heure. Pauvres misérables, +valets d'usuriers, entremetteurs entre l'or et le besoin! + +TOUS LES SERVITEURS.--Que sommes-nous, Apémantus? + +APÉMANTUS.--Des ânes. + +TOUS.--Pourquoi? + +APÉMANTUS.--Parce que vous me demandez ce que vous êtes, et que vous ne +vous connaissez pas vous-mêmes. Parle-leur, fou. + +LE FOU.--Comment vous portez-vous, messieurs? + +TOUS.--Grand merci, bon fou! Que fait ta maîtresse? + +LE FOU.--Elle met chauffer de l'eau pour échauder des poulets comme +vous. Que ne pouvons-nous vous voir à Corinthe! + +APÉMANTUS.--Bon, grand merci! + +(Entre un page.) + +LE FOU.--Voyez, voici le page de ma maîtresse. + +LE PAGE, _au fou_.--Eh bien! capitaine, que faites-vous avec cette sage +compagnie?--Comment se porte Apémantus? + +APÉMANTUS.--Je voudrais avoir une verge dans ma bouche, pour te répondre +d'une manière utile. + +LE PAGE.--Je te prie, Apémantus, lis-moi l'adresse de ces lettres; je +n'y connais rien. + +APÉMANTUS.--Tu ne sais pas lire? + +LE PAGE.--Non. + +APÉMANTUS.--Nous ne perdrons donc pas un savant quand tu seras +pendu.--Celle-ci est pour le seigneur Timon, l'autre pour Alcibiade. Va, +tu es né bâtard et tu mourras proxénète. + +LE PAGE.--Ta mère, en te donnant le jour, a fait un chien, et tu mourras +de faim comme un chien. Point de réplique. Je m'en vais. + +(Il sort.) + +APÉMANTUS.--C'est nous rendre le plus grand service.--Fou, j'irai avec +toi chez le seigneur Timon. + +LE FOU.--Me laisseras-tu là? + +APÉMANTUS.--Si Timon est chez lui,--Vous êtes là trois qui servez trois +usuriers? + +TOUS.--Oui; plût aux dieux qu'ils nous servissent! + +APÉMANTUS.--Je le voudrais.--Je vous servirais comme le bourreau sert le +voleur. + +LE FOU.--Êtes-vous tous trois valets d'usuriers? + +TOUS.--Oui, fou. + +LE FOU.--Je pense qu'il n'y a point d'usuriers qui n'aient un fou pour +serviteur. Ma maîtresse est une usurière, et moi je suis son fou. Quand +quelqu'un emprunte de l'argent à vos maîtres, il arrive tristement et +s'en retourne gai. Mais on entre gaiement chez ma maîtresse, et on en +sort tout triste. Dites-moi la raison de cela? + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Je puis vous en donner une. + +LE FOU.--Parle donc afin que nous puissions te regarder comme un agent +d'infamie et un fripon. Va, tu n'en seras pas moins estimé. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Qu'est-ce qu'un agent d'infamie, fou? + +LE FOU.--C'est un fou bien vêtu, qui te ressemble un peu; c'est un +esprit: quelquefois il paraît sous la figure d'un seigneur, quelquefois +sous celle d'un légiste, quelquefois sous celle d'un philosophe qui +porte deux pierres, outre la pierre philosophale. Souvent il ressemble +à un chevalier: enfin cet esprit rôde sous toutes les formes que revêt +l'homme, depuis quatre-vingts ans jusqu'à treize. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Tu n'es pas tout à fait fou. + +LE FOU.--Ni toi tout à fait sage: ce que j'ai de plus en folie, tu l'as +de moins en esprit. + +VARRON.--Cette réponse conviendrait à Apémantus. + +TOUS.--Place, place: voici le seigneur Timon. + +APÉMANTUS,--Fou, viens avec moi, viens. + +LE FOU.--Je n'aime point à suivre toujours un amant, un frère aîné, ou +une femme; quelquefois je suis un philosophe. + +(Sortent Apémantus et le fou.) + +FLAVIUS, _aux serviteurs_.--Promenez-vous, je vous prie, près d'ici; je +vous parlerai dans un moment. + +(Timon et Flavius restent seuls.) + +TIMON.--Vous m'étonnez fort! Pourquoi ne m'avez-vous pas exposé plus tôt +l'état de mes affaires? J'aurais pu proportionner mes dépenses à ce que +j'avais de moyens. + +FLAVIUS.--Vous n'avez jamais voulu m'entendre; je vous l'ai proposé +plusieurs fois. + +TIMON.--Allons, vous aurez peut-être pris le moment où, étant mal +disposé, je vous ai renvoyé; et vous avez profité de ce prétexte pour +vous excuser. + +FLAVIUS.--O mon bon maître! je vous ai présenté bien des fois mes +comptes; je les ai mis devant vos yeux; vous les avez toujours rejetés, +en disant que vous vous reposiez sur mon honnêteté. Quand, pour quelque +léger cadeau, vous m'avez ordonné de rendre une certaine somme, j'ai +secoué la tête et j'ai gémi: même, je suis sorti des bornes du respect, +en vous exhortant à tenir votre main plus fermée. J'ai essuyé de votre +part et bien souvent des réprimandes assez dures, quand j'ai voulu vous +ouvrir les yeux sur la diminution de votre fortune et l'accroissement +constant de vos dettes! O mon cher maître, quoique vous m'écoutiez +aujourd'hui trop tard, cependant il est nécessaire que vous le sachiez: +tous vos biens ne suffiraient pas pour payer la moitié de vos dettes. + +TIMON.--Qu'on vende toutes mes terres. + +FLAVIUS.--Toutes sont engagées; quelques-unes sont forfaites et perdues; +à peine nous reste-t-il de quoi fermer la bouche aux créances échues. +D'autres échéances arrivent à grands pas. Qui nous soutiendra dans cet +intervalle, et enfin comment se terminera notre dernier compte? + +TIMON.--Mes possessions s'étendaient jusqu'à Lacédémone. + +FLAVIUS.--O mon bon maître! le monde n'est qu'un mot. Et quand vous le +posséderiez tout entier, et que vous pourriez le donner d'une seule +parole, combien de temps le garderiez-vous? + +TIMON.--Tu me dis la vérité. + +FLAVIUS.--Si vous avez le moindre soupçon sur mon administration, sur +ma fidélité, citez-moi devant les juges les plus sévères, et faites-moi +rendre un compte rigoureux. Que les dieux me soient propices: ils savent +que, lorsque tous nos offices étaient encombrés d'avides parasites, +lorsque nos caves pleuraient des flots de vin, quand chaque appartement +brillait de mille flambeaux, et retentissait du bruit confus des +concerts, moi, je me retirais près d'un conduit toujours ouvert[8], pour +y verser des torrents de larmes. + +[Note 8: _Wasteful cock_; _robinet prodigue_. Les commentateurs se +sont creusé la tête pour expliquer cette expression et l'intention de +Flavius. On a prétendu que Flavius se retirait près d'un conduit, d'où +l'eau sortait sans cesse, parce que cette circonstance servait à lui +rappeler les prodigalités de Timon en même temps que ce lieu écarté +était propice à sa rêverie.] + +TIMON.--Assez, je t'en prie. + +FLAVIUS.--Dieux! disais-je, quelle bonté dans le seigneur Timon! Que de +biens prodigués des esclaves et des rustres ont engloutis cette nuit! +Qui n'appartient à Timon? Qui n'offre pas son coeur, sa vie, son épée, +son courage, sa bourse à Timon, «au grand Timon, au noble, au digne, au +royal Timon?» Hélas! quand la fortune dont il achète ces louanges sera +dissipée, le souffle qui les produit sera éteint; ce qu'on a gagné au +festin on le perd dans le jeûne[9]. Un nuage d'hiver verse ses ondées, +et tous les insectes ont disparu. + +[Note 9: Proverbe anglais: _feast-won, fast-lost_: gagné au festin, +perdu au jeûne.] + +TIMON.--Allons, ne me sermonne plus.--Nul bienfait honteux n'a déshonoré +mon coeur. J'ai donné imprudemment, mais sans ignominie. Pourquoi +pleures-tu? Manques-tu de confiance au point de croire que je puisse +manquer d'amis? Que ton coeur se rassure; va, si je voulais ouvrir les +réservoirs de mon amitié, et éprouver les coeurs en empruntant, je +pourrais user des hommes et de leurs fortunes aussi facilement que je +puis t'ordonner de parler. + +FLAVIUS.--Puisse l'événement ne pas tromper votre attente! + +TIMON.--Et ce besoin où je me trouve aujourd'hui est en quelque sorte +pour moi un bonheur qui couronne mes voeux. Je puis maintenant éprouver +mes amis; tu connaîtras bientôt combien tu t'es mépris sur l'état de ma +fortune; je suis riche en amis. Holà! quelqu'un! Flaminius! Servilius! + +(Entrent Servilius, Flaminius et d'autres esclaves.) + +UN ESCLAVE.--Seigneur? seigneur? + +TIMON.--J'ai différents ordres à vous distribuer. Toi, va chez le +seigneur Lucius, et toi, chez Lucullus. J'ai chassé aujourd'hui avec son +Honneur.--Toi, va chez Sempronius. Recommandez-moi à leur amitié, et +dites que je suis fier de trouver l'occasion d'employer leurs services +pour me fournir de l'argent: demandez-leur cinquante talents. + +FLAMINIUS.--Vos ordres seront remplis, seigneur. + +FLAVIUS, _à part_.--Aux seigneurs Lucius et Lucullus?--Hom! + +TIMON.--Et vous (_à un autre serviteur_), allez trouver les sénateurs. +J'avais droit à leur reconnaissance, même dans les jours de mon +opulence. Dites-leur de m'envoyer tout à l'heure mille talents. + +FLAVIUS.--J'ai pris la liberté de leur présenter votre seing et votre +nom, dans l'opinion où j'étais que c'était la ressource la plus facile; +mais tous ont secoué la tête, et je ne suis pas revenu plus riche. + +TIMON.--Est-il vrai? Est-il possible? + +FLAVIUS.--Ils répondent tous, de concert et d'une voix unanime, qu'ils +sont en baisse, qu'ils n'ont point de fonds, qu'ils ne peuvent faire ce +qu'ils désireraient, qu'ils sont bien fâchés.--«Vous êtes un homme si +respectable!.... Cependant.... ils auraient bien souhaité....--Ils ne +savent pas.... mais il faut qu'il y ait eu de sa faute.--L'homme le plus +honnête peut faire un faux pas.--Plût aux dieux que tout allât bien.... +c'est bien dommage!»--Et ainsi occupés d'autres affaires sérieuses, ils +me renvoient avec ces regards dédaigneux et ces phrases interrompues; +leurs demi-saluts et leurs signes de froideur me glacent et me réduisent +au silence. + +TIMON.--Grands dieux! récompensez-les. Ami, je t'en prie, ne t'afflige +pas. L'ingratitude est héréditaire dans les vieillards; leur sang est +figé, glacé, et coule à peine; ils manquent de reconnaissance, parce +que leur coeur manque de chaleur. A mesure que l'homme retourne vers la +terre il est façonné pour le voyage, il devient lourd et engourdi.--(_A +un serviteur_.) Va chez Ventidius,--_(A Flavius)_. Ah! de grâce, ne sois +pas triste; tu es honnête et fidèle, je te le dis comme je le pense; on +n'a rien à te reprocher.--(_Au serviteur_.) Ventidius vient d'enterrer +son père, et cette mort met en sa possession une fortune considérable. +Quand il était pauvre, emprisonné et en disette d'amis, je le délivrai +avec cinq talents. Va le saluer de ma part; dis-lui que son ami est dans +un pressant besoin; qu'il le prie de se souvenir de ces cinq talents.(_A +Flavius_.) Dès que tu les auras touchés, donne-les à ces gens dont je +suis le débiteur. Ne dis et ne pense jamais que la fortune de Timon +puisse périr au milieu de ses amis. + +FLAVIUS.--Je voudrais bien n'être jamais dans le cas de le penser. Cette +confiance est l'ennemie de la bonté; étant généreuse, elle croit que les +autres le sont comme elle. + +(Ils sortent.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + +ACTE TROISIÈME + + + +SCÈNE I + + +Appartement dans la maison de Lucullus, à Athènes. + +FLAMINIUS _attend, entre_ UN SERVITEUR _qui s'approche de lui_. + +LE SERVITEUR.--Je vous ai annoncé à mon maître; il descend pour vous +parler. + +FLAMINIUS.--Je vous remercie. + +LE SERVITEUR.--Voilà mon seigneur. + +(Lucullus entre.) + +LUCULLUS, _à part_.--Un des serviteurs du seigneur Timon! C'est quelque +présent, je gage.--Oh, j'ai deviné juste; j'ai rêvé cette nuit de bassin +et d'aiguière d'argent.--Flaminius, honnête Flaminius, vous êtes mille +fois le bienvenu.--Qu'on me verse une coupe de vin. (_Le serviteur +sort_.)--Et comment se porte cet honorable, accompli, généreux seigneur +d'Athènes, ton magnifique seigneur et maître? + +FLAMINIUS.--Seigneur, sa santé est fort bonne. + +LUCULLUS.--Je suis ravi de le savoir en bonne santé. Et que portes-tu là +sous ton manteau, mon ami Flaminius? + +FLAMINIUS.--Ma foi, rien autre chose qu'une cassette vide, seigneur, que +je viens, au nom de mon maître, prier votre Grandeur de remplir. Il se +trouve dans un besoin pressant de cinquante talents, et il m'envoie vous +prier de les lui prêter; il ne doute pas que vous ne veniez sur-le-champ +à son secours. + +LUCULLUS.--La! la! la! la!--Il ne doute pas, dit-il; hélas, le brave +seigneur! C'est un noble gentilhomme, s'il ne tenait pas un si grand +état de maison. Cent fois j'ai diné chez lui, et je lui en ai dit ma +pensée. Je suis même retourné souper chez lui, exprès pour l'avertir de +diminuer sa dépense; mais il n'a jamais voulu suivre mes conseils, et +mes visites n'ont pu le corriger. Chaque homme a son défaut, et le sien +est la libéralité; c'est ce que je lui ai répété souvent; mais je n'ai +jamais pu le tirer de là. + +(Entre un esclave qui apporte du vin.) + +L'ESCLAVE.--Seigneur, voilà le vin. + +LUCULLUS.--Flaminius, je t'ai toujours remarqué pour un homme sage; +tiens, à ta santé. + +FLAMINIUS.--Votre Grandeur veut plaisanter. + +LUCULLUS.--Non, je te rends justice. J'ai toujours reconnu en toi un +esprit souple et actif; tu sais juger ce qui est raisonnable; et quand +il se présente une bonne occasion, tu sais la saisir et en tirer bon +parti. Tu as d'excellentes qualités.--(_À l'esclave._) Vas-t'en, maraud; +approche, honnête Flaminius. Ton maître est un seigneur plein de bonté; +mais tu as du jugement, et quoique tu sois venu me trouver, tu sais trop +bien que ce n'est pas le moment de prêter de l'argent, surtout sur la +simple parole de l'amitié, et sans aucune sûreté. Tiens, mon enfant, +voilà trois solidaires[10] pour toi; mon garçon, ferme les yeux sur moi, +et dis que tu ne m'as pas vu; porte-toi bien. + +[Note 10: «Je crois que cette monnaie est de l'invention du poëte.» +(STEEVENS.)] + +FLAMINIUS.--Est-il possible que les hommes soient si différents +d'eux-mêmes, et que nous soyons maintenant ce que nous étions tout à +l'heure! Loin de moi, maudite bassesse, retourne vers celui qui t'adore. + +(Il jette l'argent qu'il a reçu.) + +LUCULLUS.--Ah! je vois maintenant que tu es un sot, et bien digne de ton +maître.... + +(Il sort.) + +FLAMINIUS.--Puissent ces pièces d'argent être ajoutées à celles qui te +brûleront! Que ton enfer soit du métal fondu: ô toi, peste d'un ami, +et non un ami! L'amitié a-t-elle un coeur[11] si faible et si facile à +s'aigrir, qu'il tourne comme le lait en moins de deux nuits? Dieux! je +ressens l'indignation de mon maître. Ce lâche ingrat porte encore dans +son estomac les mets de mon seigneur; pourquoi seraient-ils pour lui +une nourriture salutaire, lorsque lui-même s'est changé en poison? +Puissent-ils ne produire en lui que des maladies, et quand il sera sur +son lit de mort, que cette partie de son être, fournie par mon maître, +serve, non pas à le guérir, mais à prolonger son agonie! + +(Il sort.) + +[Note 11: _Milky heart_, coeur de lait.] + + + +SCÈNE II + + +Place publique d'Athènes. + +_Entrent_ LUCIUS, TROIS ÉTRANGERS. + +LUCIUS.--Qui? le seigneur Timon? C'est mon bon ami: et un homme +honorable! + +PREMIER ÉTRANGER.--Nous le savons, quoique nous lui soyons étrangers. +Mais, je puis vous dire une chose, seigneur, que j'entends répéter +couramment; c'est que les heures fortunées de Timon sont passées; sa +richesse lui échappe. + +LUCIUS.--Allons donc! n'en croyez rien; il ne peut manquer d'argent. + +SECOND ÉTRANGER.--Mais croyez bien ceci, seigneur, c'est qu'il n'y a pas +bien longtemps qu'un de ses gens est venu trouver le seigneur Lucullus +pour lui emprunter un certain nombre de talents; oui, il l'a pressé +instamment, en faisant sentir la nécessité où son maître est réduit; et +il a essuyé un refus. + +LUCIUS.--Comment? + +SECOND ÉTRANGER.--Un refus, vous dis-je, seigneur. + +LUCIUS.--Quelle étrange chose! Par tous les dieux, j'en suis honteux! +Refuser cet homme honorable, il faut avoir bien peu d'honneur. Quant à +moi, je dois l'avouer, j'ai reçu de lui quelques petites marques de +sa bonté, de l'argent, de la vaisselle, des bijoux et semblables +bagatelles, rien auprès des présents qu'a reçus Lucullus; eh! bien, si, +au lieu de s'adresser à lui, il avait envoyé chez moi, je ne lui aurais +jamais refusé la somme dont il aurait eu besoin. + +(Entre Servilius.) + +SERVILIUS.--Voyez, par bonheur, voilà le seigneur Lucius; j'ai +tant couru pour le trouver, que je suis tout en nage.--Très-honoré +seigneur.... + +LUCIUS.--Ah! Servilius! je suis charmé de te voir, porte-toi bien, +recommande-moi à l'amitié de ton honnête et estimable maître, le plus +cher de mes amis. + +SERVILIUS.--Seigneur, sous votre bon plaisir, mon maître vous envoie.... + +LUCIUS.--Oh! que m'a-t-il envoyé? Que d'obligations je lui ai! Sans +cesse il envoie. Dis-moi, comment pourrai-je le remercier? Et que +m'envoie-il? + +SERVILIUS.--Il vous envoie seulement l'occasion de lui rendre un +service, mon seigneur; il supplie votre Seigneurie de lui prêter, en ce +moment, cinquante talents. + +LUCIUS.--Je vois bien que Timon veut faire une plaisanterie; il n'est +pas possible qu'il ait besoin de cinquante talents, ni même de cinq fois +autant. + +SERVILIUS.--Il a besoin pour le moment d'une somme plus petite. S'il +n'en avait pas besoin pour un bon usage, je ne vous conjurerais pas avec +tant d'instances. + +LUCIUS.--Parles-tu sérieusement, Servilius? + +SERVILIUS.--Sur mon âme, c'est vrai, seigneur. + +LUCIUS.--Quel vilaine brute je suis, de m'être dégarni dans une si belle +occasion de montrer mes bons sentiments! Je suis bien malheureux d'avoir +été hier acquérir une petite terre, pour perdre aujourd'hui l'occasion +de me faire grand honneur! Servilius, je te jure, à la face des dieux, +qu'il m'est impossible de pouvoir le faire....--Je n'en suis que plus +sot, dis-je, j'allais moi-même envoyer demander quelque argent à Timon: +ces messieurs en sont témoins; mais, je ne voudrais pas à présent +l'avoir fait pour toutes les richesses d'Athènes. Recommande-moi +affectueusement à ton bon maître. Je me flatte que je ne perdrai rien de +son estime, parce que je n'ai pas le pouvoir de l'obliger; dis-lui de +ma part que je mets au nombre de mes plus grands malheurs de ne +pouvoir faire ce plaisir à un si estimable seigneur. Bon Servilius, me +promets-lu de me faire l'amitié de répéter à Timon mes propres paroles? + +SERVILIUS.--Oui, seigneur, je le ferai. + +Lucius.--Va, je saurai t'en récompenser, Servilius. (_Servilius sort._) +(_Aux étrangers_.) En effet, vous aviez raison, Timon est ruiné, et +quand une fois on a éprouvé un refus, il est rare qu'on aille bien loin. + +(Il sort.) + +PREMIER ÉTRANGER.--Avez-vous remarqué ceci, Hostilius? + +SECOND ÉTRANGER.--Oui, trop bien. + +PREMIER ÉTRANGER.--Eh bien! voilà le coeur du monde: tous les flatteurs +sont faits de la même étoffe. Qui peut après cela donner le nom d'ami à +celui qui met la main dans le même plat? Il est à ma connaissance que +Timon a servi de père à ce seigneur; qu'il lui a conservé son crédit de +sa bourse, qu'il a soutenu sa fortune même; c'est de l'argent de Timon +qu'il a payé les gages de ses domestiques; Lucius ne boit jamais que ses +lèvres ne touchent l'argent de Timon, et cependant....--Oh! vois quel +monstre est l'homme, quand il se montre sous les traits d'un ingrat! Au +prix de ce qu'il en a reçu, ce qu'il ose lui refuser, l'homme charitable +le donnerait aux mendiants. + +TROISIÈME ÉTRANGER.--La religion gémit. + +PREMIER ÉTRANGER.--Pour moi, je n'ai jamais goûté des bienfaits de +Timon; jamais ses dons, répandus sur moi, ne m'ont inscrit au nombre de +ses amis; cependant, en considération de son âme noble, de son illustre +vertu, et de sa conduite honorable, je proteste que si, dans son besoin, +il s'était adressé à moi, j'aurais tenu mon bien pour venu de lui, et +la meilleure part aurait été pour lui, tant j'aime son coeur; mais je +m'aperçois que les hommes apprennent à se dispenser d'être charitables: +l'intérêt est au-dessus de la conscience. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Appartement de la maison de Sempronius. _Entrent_ SEMPRONIUS ET UN +SERVITEUR _de Timon_. + +SEMPRONIUS.--Et pourquoi m'importuner, moi, hom! par préférence à tous +les autres? Ne pouvait-il pas s'asresser au seigneur Lucius, à Lucullus? +Ce Ventidius, qu'il a racheté de la prison, est riche maintenant. Ces +trois hommes lui sont redevables de tout ce qu'ils possèdent. + +LE SERVITEUR.--Hélas! seigneur, tous trois ont été essayés à la pierre +de touche, et nous n'avons trouvé en eux qu'un vil métal; car ils ont +tous refusé. + +SEMPRONIUS.--Comment, ils l'ont refusé! Lucullus, Ventidius l'ont +refusé, et il vient s'adresser à moi?... Tous trois? Une pareille +démarche annonce de sa part peu de jugement, ou peu d'amitié; dois-je +être son dernier refuge? Ses amis, comme autant de médecins, l'ont tous +trois condamné, et il faut que ce soit moi qu'on charge de cette cure? +Je m'en trouve très-offensé, je suis en colère contre lui, il eût dû +mieux connaître mon rang. Je ne vois pas de raison pour que, dans son +besoin, il ne m'ait pas imploré d'abord; car enfin je suis, je l'avoue, +le premier homme qui ait reçu des présents de lui, et il me recule dans +son souvenir au point de penser que je serais le dernier à lui marquer +ma reconnaissance! Non.--Il n'en faut pas davantage pour me rendre un +objet de risée aux yeux de toute la ville, et me faire passer pour un +fou parmi les grands seigneurs. J'aimerais mieux, pour trois fois la +somme qu'il demande, qu'il se fût adressé à moi le premier, ne fût-ce +que pour l'honneur de mon coeur, j'avais si grand désir de rendre un +service. Retourne, et à la froide réponse de ses amis ajoute celle-ci: +«Celui qui blesse mon honneur ne verra pas mon argent.» + +(Il sort.) + +LE SERVITEUR.--A merveille! Votre Seigneurie est un admirable coquin! Le +diable n'a pas su ce qu'il faisait en rendant l'homme si astucieux: il +s'est fait tort; et je ne puis m'empêcher de penser qu'au bout du compte +la scélératesse de l'homme le blanchira lui-même. Comme ce seigneur +cherche à colorer sa bassesse, et copie de vertueux modèles pour +justifier sa méchanceté! ainsi font ceux qui, sous le voile d'un +patriotisme ardent, voudraient mettre des royaumes entiers en feu! Tel +est le caractère de cet ami politique. Il était le plus solide espoir de +mon maître. Tous ont déserté, les dieux seuls exceptés. Tous ses amis +sont morts. Ces portes qui, dans des jours de prospérité, ne connurent +jamais de verrous, vont être employées à protéger la liberté de leur +maître. Voilà tout le fruit qu'il recueille de ses largesses. Celui qui +ne peut garder son argent doit à la fin garder sa maison. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE IV + + +Une salle dans la maison de Timon. + +_Entrent_ DEUX SERVITEURS DE VARRON ET LE SERVITEUR DE LUCIUS, _qui +rencontrent_ TITUS, HORTENSIUS, _et d'autres_ VALETS _des créanciers de +Timon, qui attendent qu'il sorte_. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Bonne rencontre! Bonjour, Titus et Hortensius! + +TITUS.--Je vous rends la pareille, honnête Varron. + +HORTENSIUS.--Lucius, par quel hasard nous trouvons-nous ensemble ici? + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Je pense que le même objet nous y amène tous; +le mien, c'est l'argent. + +TITUS.--C'est le leur à tous, et le mien aussi. + +(Entre Philotus.) + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Et le seigneur Philotus aussi, sans doute? + +PHILOTUS.--Bonjour à tout le monde! + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Sois le bienvenu, camarade. Quelle heure +croyez-vous qu'il soit? + +PHILOTUS.--Il va sur neuf heures. + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Déjà? + +PHILOTUS.--Et le seigneur de céans n'est pas encore visible? + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Pas encore. + +PHILOTUS.--Cela m'étonne; il avait coutume de briller dès sept heures du +matin. + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Oui; mais les jours sont devenus plus courts. +Faites attention que la carrière de l'homme prodigue est radieuse comme +celle du soleil; mais elle ne se renouvelle pas de même. Je crains bien +que l'hiver ne soit dans le fond de la bourse de Timon; je veux dire +qu'on peut y enfoncer la main bien avant, et n'y trouver que peu de +chose. + +PHILOTUS.--J'ai la même crainte que vous. + +TITUS.--Je veux vous faire faire une remarque assez étrange; votre +maître vous envoie chercher de l'argent? + +HORTENSIUS.--Rien n'est plus vrai. + +TITUS.--Et il porte maintenant des bijoux que lui a donnés Timon, et +pour lesquels j'attends de l'argent. + +HORTENSIUS.--C'est contre mon coeur. + +TITUS.--Ne paraît-il pas étrange que Timon, en cela, paye plus qu'il ne +doit? C'est comme si votre maître envoyait demander le prix des riches +bijoux qu'il porte. + +HORTENSIUS.--Les dieux me sont témoins combien ce message me pèse. +Je sais que mon maître a eu sa part des richesses de Timon; cette +ingratitude est plus criminelle que s'il les eût volés. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Oui.--Mon billet à moi est de trois mille +couronnes; et le vôtre? + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--De cinq mille. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--C'est une grosse somme, et qui fait voir que la +confiance de votre maître surpassait celle du mien, autrement sans doute +que leurs créances seraient égales. + +(Entre Flaminius.) + +TITUS.--Voilà un des serviteurs du seigneur Timon. + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Flaminius! Holà, un mot! Le seigneur Timon est +bientôt prêt à partir? + +FLAMINIUS.--Non, vraiment, pas encore. + +TITUS.--Nous attendons sa Seigneurie; je vous prie de l'en prévenir! + +FLAMINIUS.--Je n'ai pas besoin de lui dire; il sait bien que vous n'êtes +que trop ponctuels. + +(Entre Flavius, le visage caché dans son manteau.) + +LE SERVITEUR DE Lucius.--Ah! n'est-ce pas là son intendant qui est ainsi +affublé? Il s'enfuit comme enveloppé d'un nuage; appelez-le, appelez-le. + +TITUS.--Entendez-vous, seigneur? + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Avec votre permission.... + +FLAVIUS.--Mon ami, que voulez-vous de moi? + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Seigneur, j'attends ici le payement d'une +certaine somme.... + +FLAVIUS.--Si le payement était aussi certain que l'on est sûr de vous +voir l'attendre, on pourrait compter dessus. Que ne présentiez-vous vos +comptes et vos billets, quand vos perfides maîtres mangeaient à la +table de mon seigneur? Alors ses dettes les flattaient et les faisaient +sourire; leurs lèvres affamées en dévoraient les intérêts. Vous ne +vous faites que du tort en m'agitant ainsi; laissez-moi passer +tranquillement.--Apprenez que mon maître et moi nous sommes au bout de +notre carrière; je n'ai plus rien à compter, ni lui à dépenser. + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Oui, mais cette réponse ne servira pas. + +FLAVIUS.--Si elle ne sert pas, elle ne sera pas aussi vile que vous, car +vous servez des fripons. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Que murmure donc là sa Seigneurie +banqueroutière? + +TITUS.--Peu importe! Le voilà pauvre, et nous sommes assez vengés. Qui a +plus droit de parler librement, que celui qui n'a pas un toit où loger +sa tête? Il peut se moquer des superbes édifices. + +(Entre Servilius.) + +TITUS.--Oh! oh! voici Servilius; nous allons avoir une réponse. + +SERVILIUS.--Si j'osais vous conjurer, messieurs, de revenir dans quelque +autre moment, vous m'obligeriez beaucoup; car, sur mon âme, mon maître +est dans un étrange abattement; son humeur sereine l'a abandonné; sa +santé est très-dérangée, il est obligé de garder la chambre. + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Tous ceux qui gardent la chambre ne sont pas +malades. D'ailleurs, si la santé de Timon est en si grand danger, c'est, +ce me semble, une raison de plus pour payer promptement ses dettes, afin +de s'aplanir la route vers les dieux. + +SERVILIUS.--Dieux bienfaisants! + +TITUS.--Nous ne pouvons pas nous contenter de cette réponse. + +FLAMINIUS, _dans l'intérieur de la maison_.--Servilius! Au secours! Mon +maître! mon maître! + +(Entre Timon en fureur; Flaminius le suit.) + +TIMON.--Quoi! mes portes me ferment-elles le passage? J'aurai toujours +été libre, et ma maison sera devenue l'ennemie de ma liberté, ma +prison!--La salle où j'ai donné des festins me montre-t-elle maintenant, +comme toute la race humaine, un coeur de fer? + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Commence, Titus. + +TITUS.--Seigneur, voilà mon billet. + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Voici le mien. + +LE SERVITEUR D'HORTENSIUS.--Et le mien, seigneur. + +LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.--Et les nôtres, seigneur. + +PHILOTUS.--Voilà tous nos billets. + +TIMON.--Assommez-moi avec eux.--Fendez-moi jusqu'à la ceinture[12]. + +[Note 12: Jeu de mots de Timon sur les billets (_bills_) et sur les +haches d'armes (_bills_), que portaient encore les soldats du temps de +Shakspeare.] + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Hélas! seigneur. + +TIMON.--Coupez mon coeur en pièces de monnaie. + +TITUS.--Le mien est de cinquante talents. + +TIMON.--Paye-toi de mon sang. + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Cinq mille écus, seigneur. + +TIMON.--Cinq mille gouttes de mon sang pour les payer.--Et le vôtre?--Et +le vôtre? + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Seigneur! + +LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.--Seigneur! + +TIMON.--Tenez, prenez-moi, déchirez-moi, et que les dieux vous +confondent? + +(Il sort.) + +HORTENSIUS.--Ma foi, je vois bien que nos maîtres n'ont qu'à jeter +leurs bonnets après leur argent: on peut bien regarder les dettes comme +désespérées, puisque c'est un fou qui est le débiteur. + +(Ils sortent.) + +(Rentre Timon avec Flavius.) + +TIMON.--Ils m'ont mis hors d'haleine, ces esclaves! Des créanciers! Des +diables! + +FLAVIUS.--Mon cher maître,... + +TIMON.--Si je prenais ce parti.... + +FLAVIUS.--Mon seigneur.... + +TIMON.--Je veux qu'il en soit ainsi,--Mon intendant! + +FLAVIUS.--Me voici, seigneur. + +TIMON.--Fort à propos.--Allez, invitez tous mes amis; Lucius, Lucullus, +Sempronius.--Tous; je veux encore donner une fête à ces coquins. + +FLAVIUS.--Ah! seigneur, c'est l'égarement où votre raison est plongée +qui vous fait parler ainsi; il ne vous reste pas même de quoi servir un +modeste repas. + +TIMON.--Ne t'en inquiète pas. Va, je te l'ordonne, invite-les tous, +amène ici ces flots de coquins; mon cuisisinier et moi nous saurons +pourvoir à tout. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE V + + +La salle du sénat d'Athènes. + +_Le sénat est assemblé; entre_ ALCIBIADE _avec sa suite_. + +PREMIER SÉNATEUR.--Seigneur, comptez sur ma voix, sa faute est capitale; +il faut qu'il meure; rien n'enhardit le crime comme la miséricorde. + +SECOND SÉNATEUR.--Cela est vrai; la loi doit l'écraser de tout son +poids. + +ALCIBIADE.--Santé, honneur, clémence dans l'auguste sénat! + +PREMIER SÉNATEUR.--Quel sujet, général... + +ALCIBIADE.--Je viens supplier humblement vos vertus; car la pitié est la +vertu des lois; il n'y a que les tyrans qui en usent avec cruauté. Il +plait aux circonstances et à la fortune de s'appesantir sur un de mes +amis, qui, dans l'effervescence du sang, a enfreint la loi, abîme sans +fond pour l'imprudent qui s'y plonge sans précaution. C'est un homme +qui, à part cette fatalité, est plein des qualités les plus nobles, +aucune lâcheté ne souille son action, et son honneur rachète sa faute. +C'est avec une noble fureur et une fierté louable que, voyant sa +réputation mortellement atteinte, il s'est armé contre son ennemi, il +a gouverné son ressentiment dans son excès avec tant de sagesse et une +modération si inouïe qu'il semblait seulement prouver son argument. + +PREMIER SÉNATEUR.--Vous soutenez un paradoxe inadmissible en cherchant +à faire passer pour bonne une mauvaise action. Aux efforts que vous +faites, on dirait que votre discours tend à légitimer l'homicide, à +classer l'esprit querelleur au même rang que la valeur, lorsque c'est, +à vrai dire, une valeur bâtarde venue au monde à la suite des sectes et +des factions. Le vrai brave est celui qui sait souffrir avec patience +tout ce que l'homme le plus méchant fait répandre contre lui; qui +regarde une injure comme une chose aussi étrangère à sa personne, que +le vêtement qu'il porte avec indifférence; et qui ne préfère pas ses +injures à sa vie, en l'exposant à cause d'elles. Si le tort qu'on nous +fait est un mal qui peut nous conduire au meurtre, quelle folie n'est-ce +pas de risquer ses jours pour un mal? + +ALCIBIADE.--Seigneur.... + +PREMIER SÉNATEUR.--Vous ne pouvez justifier des fautes aussi énormes. Le +courage ne consiste pas à se venger, mais à supporter. + +ALCIBIADE.--Permettez-moi de parler, seigneurs, et pardonnez si je parle +en guerrier.--Pourquoi les hommes s'exposent-ils follement dans les +combats? Que n'endurent-ils toutes les menaces? que ne dorment-ils en +paix sur l'affront? et que ne se laissent-ils égorger tranquillement et +sans résistance par l'ennemi? S'il y a tant de courage à se résigner, +qu'allons-nous faire dans les camps? Certes, les femmes qui restent à la +maison seront plus braves que nous; si la résignation l'emporte, l'âne +sera plus guerrier que le lion; et le coupable chargé de fers sera plus +sage que son juge, si la sagesse est dans la patience. Seigneurs, ayez +autant de clémence que vous avez de puissance.--Qui ne condamne pas la +violence commise de sang-froid! Tuer, je l'avoue, est le dernier excès +du crime; mais tuer pour se défendre, par pitié, c'est bien juste. +S'abandonner à la colère est une impiété; mais quel est l'homme qui ne +se mette en colère? Pesez le crime avec toutes ces considérations? + +SECOND SÉNATEUR.--Vous plaidez en vain. + +ALCIBIADE.--Quoi! en vain? Ses services à Lacédémone et à Byzance +suffiraient pour racheter sa vie. + +PREMIER SÉNATEUR.--Que voulez-vous dire? + +ALCIBIADE.--Je dis qu'il a rendu des services signalés; qu'il a, dans +les combats, tué un grand nombre de vos ennemis. Quelle valeur n'a-t-il +pas montrée dans la dernière action? Que de blessures il a faites! + +SECOND SÉNATEUR.--Il s'en est trop payé sur le butin. C'est un débauché +déterminé; il est sujet à un vice qui noie sa raison et enchaîne sa +valeur. S'il n'avait point d'ennemis, celui-là seul suffirait pour +l'accabler. On l'a vu, dans cette fureur brutale, commettre mille +outrages, et susciter les querelles: on nous a informés que ses jours +sont souillés d'excès honteux, et que son ivresse est dangereuse. + +PREMIER SÉNATEUR.--Il mourra. + +ALCIBIADE.--Sort cruel! Il aurait pu mourir à la guerre!--Seigneur, +si ce n'est à cause de ses qualités personnelles, quoi qu'il dût se +racheter par son bras droit sans rien devoir à personne, prenez, pour +vous fléchir, mes services et joignez-les aux siens. Comme je sais qu'il +est de la prudence de votre âge de prendre des sûretés, je vous engage +mes victoires et mes honneurs, pour répondre de sa reconnaissance. Si, +pour son crime, il doit sa vie à la loi, qu'il la donne à la guerre dans +un vaillant combat; car la loi est sévère, et la guerre ne l'est pas +davantage. + +PREMIER SÉNATEUR.--Nous tenons pour la loi; il mourra: n'insiste plus, +sous peine de notre déplaisir; ami ou frère, qui répand le sang d'autrui +doit le sien à la loi. + +ALCIBIADE.--Qu'il en soit ainsi? Cela ne sera pas, seigneurs, je vous en +conjure, connaissez-moi. + +SECOND SÉNATEUR.--Comment? + +ALCIBIADE.--Rappelez-vous qui je suis. + +TROISIÈME SÉNATEUR.--Comment? + +ALCIBIADE--Je dois croire que votre vieillesse m'a oublié: autrement on +ne me verrait pas ainsi abaissé demandant une grâce aussi simple qu'on +me refuse. Mes blessures se rouvrent d'indignation. + +PREMIER SÉNATEUR.--Oses-tu provoquer notre colère? Ecoute, ce n'est +qu'un mot, mais son effet est étendu: nous te bannissons pour jamais. + +ALCIBIADE.--Me bannir? Moi!... Bannissez plutôt votre radotage, +bannissez l'usure qui déshonore le sénat. + +PREMIER SÉNATEUR.--Si, après deux soleils, Athènes te voit encore, +attends de nous le jugement le plus rigoureux, et pour ne pas nous +échauffer davantage, il sera exécuté sur l'heure. + +(Ils sortent.) + +ALCIBIADE.--Puissent les dieux vous faire vieillir assez pour que vous +deveniez des squelettes dont tous les yeux se détournent! Ma rage est au +comble.--Je faisais fuir leurs ennemis, tandis qu'ils comptaient leur +argent et le prêtaient à gros intérêts.--Et moi, je ne suis riche qu'en +larges blessures.--Tout cela pour en venir à ceci! Est-ce là le baume +que ce sénat d'usuriers verse dans les plaies des guerriers? Ah! +l'exil!--Je n'en suis pas fâché: je ne hais pas d'être exilé; c'est un +affront fait pour allumer ma fureur et mon indignation, afin que je +puisse frapper Athènes. Je vais ranimer le courage de mes troupes, +mécontentes et gagner leurs coeurs. Il y a de la gloire à combattre de +nombreux ennemis. Les guerriers ne doivent, pas plus que les dieux, +souffrir qu'on les offense. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE VI + + +Appartement magnifique dans la maison de Timon. Musique, tables +préparées, serviteurs. + +PLUSIEURS SEIGNEURS _entrent par diverses portes_. + +PREMIER SEIGNEUR.--Bonjour, seigneur. + +SECOND SEIGNEUR.--Je vous le souhaite aussi. Je pense que l'honorable +Timon n'a fait que nous éprouver l'autre jour. + +PREMIER SEIGNEUR.--C'était la réflexion qui occupait mon oisiveté, +lorsque nous nous sommes rencontrés. Je me flatte qu'il n'est pas si bas +qu'il le semblait par l'épreuve qu'il a faite de ses divers amis. + +SECOND SEIGNEUR.--Ce qui le prouve assez, c'est le nouveau festin qu'il +donne encore. + +PREMIER SEIGNEUR.--Je le croirais. Il m'a envoyé une invitation +très-pressante; beaucoup d'affaires urgentes m'engageaient à refuser; +mais il a tant prié, qu'il a fallu me rendre. + +SECOND SEIGNEUR.--Je me devais aussi moi-même à des affaires +indispensables, mais il n'a pas voulu recevoir mes excuses. Je suis +fâché de m'être trouvé dénué de fonds lorsqu'il envoya m'emprunter de +l'argent. + +PREMIER SEIGNEUR.--Je suis atteint du même regret, maintenant que je +vois le cours que prennent les choses. + +SECOND SEIGNEUR.--Chacun ici en dit autant.--Combien voulait-il +emprunter de vous? + +PREMIER SEIGNEUR.--Mille pièces d'or. + +SECOND SEIGNEUR.--Mille pièces! + +PREMIER SEIGNEUR.--Et vous? + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Il m'avait envoyé demander...--Le voilà qui vient. + +(Entre Timon avec suite.) + +TIMON.--Je suis à vous de tout mon coeur, dignes seigneurs. Comment vous +portez-vous? + +PREMIER SEIGNEUR.--Le mieux du monde, puisque votre Seigneurie va bien. + +SECOND SEIGNEUR.--L'hirondelle ne suit pas l'été avec plus de plaisir, +que nous votre Seigneurie. + +TIMON, _à part_.--Et ne fuit pas plus promptement l'hiver; les hommes +ressemblent à ces oiseaux de passage.--Seigneurs, notre dîner ne vous +dédommagera pas de cette longue attente. Égayez-vous un peu à entendre +cette musique, si vous pouvez supporter une musique aussi peu +harmonieuse que le son de la trompette; nous allons nous mettre à table. + +PREMIER SEIGNEUR.--J'espère que votre Seigneurie ne conserve aucun +ressentiment de ce que j'ai renvoyé votre messager les mains vides. + +TIMON.--Ah! seigneur, que cela ne vous inquiète pas. + +SECOND SEIGNEUR.--Noble seigneur.... + +TIMON.--Ah! mon digne ami, comment vous va? + +(On apporte le banquet.) + +SECOND SEIGNEUR.--Honorable seigneur, je suis malade de honte de m'être +malheureusement trouvé si pauvre, lorsque votre Seigneurie envoya +l'autre jour chez moi. + +TIMON.--N'y pensez plus, seigneur. + +SECOND SEIGNEUR.--Si vous eussiez envoyé seulement deux heures plus +tôt.... + +TIMON.--Que ce souvenir n'éloigne pas de vous des idées plus +agréables.--Allons, qu'on apporte tout à la fois. + +SECOND SEIGNEUR.--Tous les plats couverts! + +PREMIER SEIGNEUR.--Festin royal! J'en réponds. + +TROISIÈME SEIGNEUR.--N'en doutez pas; si l'argent et la saison +permettent de se le procurer. + +PREMIER SEIGNEUR.--Comment vous portez-vous? Quelles nouvelles? + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Alcibiade est exilé, le savez vous? + +PREMIER ET SECOND SEIGNEURS.--Alcibiade exilé! + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Oui, soyez-en sûrs. + +PREMIER SEIGNEUR.--Comment? Comment? + +SECOND SEIGNEUR.--Et pourquoi, je vous prie? + +TIMON.--Mes dignes amis, voulez-vous vous approcher? + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Je vous en dirai davantage tantôt: voilà un +splendide repas préparé! + +SECOND SEIGNEUR.--C'est toujours le même homme. + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Cela durera-t-il? Cela durera-t-il? + +SECOND SEIGNEUR.--A présent, bon; mais un temps viendra, où.... + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Je vous entends. + +TIMON.--Que chacun prenne sa place avec l'ardeur qu'il mettrait à +s'approcher des lèvres de sa maîtresse: vous serez également bien servis +en quelque lieu que vous vous placiez. Ne faites point de cérémonie +et ne laissez point refroidir le dîner, pendant que nous décidons des +premières places. Asseyez-vous, asseyez-vous.--Rendons d'abord grâces +aux dieux. + +«O vous, grands bienfaiteurs, inspirez à notre société la +reconnaissance. Faites-vous rendre grâces de vos dons, mais réservez +toujours quelques bienfaits, si vous ne voulez pas voir vos divinités +méprisées. Prêtez à chaque homme assez pour qu'aucun n'ait besoin de +prêter à un autre. Si vos divinités étaient réduites à emprunter des +hommes, les hommes abandonneraient les dieux. Faites que le festin +soit plus aimé que l'hôte qui le donne; qu'il ne se forme jamais une +assemblée de vingt convives, sans qu'il y ait une vingtaine de fripons. +S'il se trouve douze femmes à table, qu'elles soient.... ce qu'elles +sont déjà. Pour le reste de vos dons! ô dieux!.... que les sénateurs +d'Athènes, avec toute la lie du peuple athénien, que leurs vices, ô +dieux, soient les instruments de leur destruction.--Quant à tous ces +amis qui m'environnent, comme ils ne sont rien pour moi, ne les bénissez +en rien, et qu'ils ne soient les bienvenus à rien.» + +--Découvrez les plats, chiens, et lapez. + +UN DES SEIGNEURS.--Que veut dire sa Seigneurie? + +UN AUTRE.--Je n'en sais rien. + +TIMON.--Puissiez-vous ne voir jamais un meilleur festin! (_On découvre +les plats qui sont pleins d'eau chaude_.) Réunion d'amis de bouche, la +fumée et l'eau tiède sont votre parfaite image. Voilà le dernier don de +Timon, qui, tout couvert de vos louanges et de vos flatteries dorées, +s'en lave aujourd'hui, et vous jette au visage votre lâcheté encore +fumante. (_Il leur jette l'eau à la figure_.) Vivez méprisés, vivez +longtemps, souriants, doucereux, détestables parasites, ennemis polis, +loups affables, ours caressants, bouffons de la fortune, amis du festin, +mouches de la saison, esclaves des saluts et des courbettes, vapeurs, +Jacques d'horloge[13], que les fléaux qui désolent l'homme et la brute, +réunis sur vous, vous couvrent entièrement d'une croûte.--Eh bien! +où allez-vous? Attendez.--Toi, prends d'abord ta médecine,--et toi +aussi,--et toi encore.--(_Il leur jette les plats à la tête et les +chasse_.) Arrête! je veux te prêter de l'argent et non t'en emprunter. +Quoi, tous en mouvement?--Qu'il ne se fasse plus désormais de fête où +les fripons ne soient les bien reçus! maison, que le feu te consume! +Péris, Athènes; et que désormais l'homme et l'humanité soient haïs de +Timon! + +(Il sort.) + +[Note 13: _Minute Jack_, c'est ce qu'on appelle ordinairement _a Jack +of the clock house_, Jacques de l'horloge, figure de bois qui marque les +heures. Dans certaines villes de France, on voit encore plusieurs de ces +hommes de bois qu'on appelle _jacquemarts_ et qui frappent les heures; +au même instant une femme de bois se présente et fait la révérence.] + +(Les seigneurs rentrent avec d'autres seigneurs et sénateurs.) + +PREMIER SEIGNEUR.--Eh bien! seigneur? + +SECOND SEIGNEUR.--Pouvez-vous expliquer quelle est cette fureur du +seigneur Timon? + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Bah! Avez-vous vu mon chapeau? + +QUATRIÈME SEIGNEUR.--J'ai perdu ma robe. + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Ce n'est qu'un fou; il ne se laisse gouverner que +par le caprice; l'autre jour il m'a donné un diamant, et aujourd'hui il +me le fait sauter de mon chapeau... L'avez-vous vu, mon diamant? + +QUATRIÈME SEIGNEUR.--Avez-vous vu mon chapeau? + +SECOND SEIGNEUR.--Le voilà. + +QUATRIÈME SEIGNEUR.--Voici ma robe. + +PREMIER SEIGNEUR.--Hâtons-nous de sortir d'ici. + +SECOND SEIGNEUR.--Le seigneur Timon est fou. + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Je le sens bien vraiment à mes épaules. + +QUATRIÈME SEIGNEUR.--Il nous donne des diamants un jour, et le lendemain +des pierres. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + +ACTE QUATRIÈME + + + +SCÈNE I + + +L'extérieur des murs d'Athènes. _Entre_ TIMON. + +Que je vous regarde encore, ô murs qui renfermez ces loups dévorants; +abîmez-vous sous la terre et ne défendez plus Athènes! Matrones, +livrez-vous à l'impudicité; que l'obéissance manque aux enfants! +Esclaves et fous, arrachez de leurs sièges les graves sénateurs ridés, +et jugez à leur place! Jeunes vierges, soyez plongées dans la fange! +commettez le crime sous les yeux de vos parents. Banqueroutiers, tenez +ferme, et plutôt que de rendre l'argent, tirez vos poignards, et coupez +la gorge à ceux qui vous l'ont confié. Serviteurs, volez; vos graves +maîtres sont des brigands à la large main, qui pillent au nom des lois. +Esclave, entre au lit de ton maître; ta maîtresse est dans un lieu +de débauche. Fils de seize ans, arrache des mains de ton vieux père +chancelant sa béquille veloutée, et brise-lui la tête avec. Piété, +crainte, amour des dieux, paix, justice, bonne foi, respect domestique, +repos des nuits, bon voisinage, éducation, moeurs, religion, commerce, +rangs, usages, coutumes et lois, soyez remplacés par tous les désordres +contraires. Que la confusion règne seule; et vous, pestes funestes aux +hommes, accumulez vos fièvres contagieuses sur Athènes; elle est mûre +pour vos coups. Froide sciatique, estropie nos sénateurs, et que leurs +membres boitent aussi bas que leurs moeurs! Débauche effrénée[14], +glisse-toi dans les coeurs et jusqu'à la moelle de la jeunesse, afin +qu'ils luttent avec succès contre le courant de la vertu, et aillent +se noyer dans la volupté. Gales, tumeurs, parsemez le sein de tous les +Athéniens, et qu'ils en recueillent la moisson d'une lèpre universelle! +que l'haleine infecte l'haleine, afin que leur société soit, comme leur +amitié, un poison! Cité détestable, je n'emporte rien de toi, que ce +corps nu: arrache-le-moi aussi, en multipliant les proscriptions. Timon +fuit dans les forêts, où les bêtes les plus féroces seront pour lui plus +humaines que les hommes. O vous tous, dieux bienfaisants, exaucez-moi: +exterminez les Athéniens au dedans et au dehors de leurs murs. Accordez +à Timon de voir croître, avec ses années, sa haine pour la race des +hommes, grands ou petits! Ainsi soit-il! + +(Il sort.) + +[Note 14: _Liberty_ est pris ici dans le sens de licence.] + + + +SCÈNE II + + +Athènes. Appartement de la maison de Timon. _Entrent_ FLAVIUS ET DEUX OU +TROIS SERVITEURS. + +UN SERVITEUR.--Parlez, maître intendant; où est notre +maître?--Sommes-nous perdus? renvoyés? Ne reste-t-il rien? + +FLAVIUS.--Hélas! mes camarades, que voulez-vous que je vous dise.--Que +les justes dieux daignent se souvenir de moi; je suis aussi pauvre que +vous! + +UN SERVITEUR.--Une pareille maison renversée! un si généreux maître +ruiné; tout perdu, et pas un seul ami pour prendre sa fortune par le +bras et pour l'accompagner! + +UN SECOND SERVITEUR.--De même que nous tournons le dos à notre compagnon +dès qu'il est jeté dans son tombeau, ainsi ses amis, envoyant sa fortune +ensevelie, se dérobent au plus vite, ne lui laissant que leurs voeux +trompeurs, comme des bourses vides: l'infortuné, voué à la mendicité, +sans autre bien que l'air, avec sa pauvreté, maladie que tout le monde +fuit, marche comme le mépris, tout seul. (_Entrent quelques autres +serviteurs de Timon_.) Voici encore quelques-uns de nos camarades. + +FLAVIUS.--Tous instruments brisés d'une maison ruinée. + +UN TROISIÈME SERVITEUR.--Nos coeurs n'en portent pas moins la livrée de +Timon; je le lis sur nos visages. Nous sommes tous camarades encore, +servant tous ensemble dans le malheur. Notre barque fait eau; et nous, +pauvres matelots, nous sommes sur le pont, écoutant les menaces des +vagues, il faut que nous nous séparions tous, dispersés dans l'océan de +l'air. + +FLAVIUS.--Braves amis, je veux partager avec vous tout ce qui me reste +de biens. En quelque lieu que nous puissions nous revoir, pour l'amour +de Timon, restons toujours camarades; secouons la tête, et disons, comme +si c'était le glas de la fortune de notre maître: «Nous avons vu des +jours plus heureux!»--Que chacun prenne sa part; allons, tendez tous la +main.--Pas un mot de plus: c'est ainsi que nous nous séparons, pauvres +d'argent, mais riches en douleur. (_Il leur donne de l'argent, et tous +se retirent de différents côtés_.) Oh! dans quelle affreuse détresse la +prospérité nous a précipités! Qui ne désirera pas d'être préservé des +richesses, puisque l'opulence aboutit à la misère et au mépris? Quel +homme voudrait se laisser tromper par l'éclat de la prospérité, ou ne +jouir que d'un songe d'amitié? Qui voudrait de la magnificence et de +tous ces avantages du rang, qui ne sont que des peintures, comme ces +amis couverts de vernis? Mon pauvre brave maître! voilà où son bon coeur +l'a réduit; c'est sa bonté qui l'a perdu! Étrange, singulier caractère, +que celui dont le plus grand crime est d'avoir fait trop de bien! Qui +osera désormais être la moitié aussi bon, puisque la bonté qui fait les +dieux détruit l'homme? O mon cher maître, adoré autrefois pour être +maudit aujourd'hui, riche seulement pour être misérable, ta grande +opulence est devenue ta grande calamité. Hélas! le bon seigneur, dans sa +rage il a fui cette ville ingrate, repaire de ses faux amis: il n'a rien +avec lui pour soutenir sa vie ou de quoi se procurer le nécessaire. Je +veux le suivre et le découvrir. Je servirai toujours son âme de tout mon +coeur, et tant qu'il me restera de l'or je serai son intendant. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE III + + +Les bois. _Entre_ TIMON _avec une bêche_. + +--O soleil, bienfaisant générateur, fais sortir de la terre une humidité +empestée, infecte l'air sous l'orbe de ta soeur[15]! Prends deux frères +jumeaux nourris dans le même sein, dont la conception, la gestation +et la naissance furent presque simultanées; fais-leur éprouver des +destinées diverses: le plus grand méprisera le plus petit. La nature +qu'assiègent tous les maux ne peut supporter une grande fortune qu'en +méprisant la nature. Élève ce mendiant, dépouille ce seigneur; le +seigneur va essuyer un mépris héréditaire, et le mendiant jouira des +honneurs de la naissance. C'est la bonne chère qui engraisse les flancs +d'un frère; c'est le besoin qui le maigrit[16]. Qui osera, qui osera +lever le front avec une pureté mâle, et dire: cet homme est un flatteur? +S'il en est un seul, ils le sont tous; chaque degré de la fortune est +aplani par celui qui est au-dessous. La tête savante fait plongeon +devant l'imbécile vêtu d'or: tout est oblique, rien n'est uni dans notre +nature maudite, que le sentier direct de la perversité. Haine donc aux +fêtes, aux sociétés et aux assemblées des hommes! Timon méprise son +semblable et lui-même. Que la destruction dévore le genre humain!--O +terre, cède-moi quelques racines. (_Il creuse la terre_.) Celui qui te +demande quelque chose de plus, flatte son palais de tes poisons les plus +actifs! Que vois-je! de l'or? cet or jaune, ce brillant et précieux +inconstant. Non, dieux[17], je ne suis point un suppliant inconstant. Des +racines, cieux purs! Ce peu d'or suffirait pour rendre le noir blanc, +la laideur beauté, le mal bien, la bassesse noblesse, la vieillesse +jeunesse, la lâcheté bravoure.--Oh! pourquoi cela, grands dieux? +Qu'est-ce donc, ô dieux! pourquoi cet or peut-il faire déserter de vos +autels, vos prêtres et vos serviteurs? il arrache l'oreiller placé sous +la tête du malade encore plein de vie[18]. Ce jaune esclave forme ou +rompt les noeuds des pactes les plus sacrés, bénit ce qui fut maudit, +fait adorer la lèpre blanche; il place un fripon auprès du sénateur, +sur le siège de justice, lui assure les titres, les génuflexions et +l'approbation publique. C'est lui qui fait remarier la veuve flétrie. +Celle dont ses ulcères dégoûteraient l'hôpital, l'or la parfume et +l'embaume, et la ramène au mois d'avril. Viens, poussière maudite, +prostituée commune à tout le genre humain, qui sèmes le trouble parmi la +foule des nations, je veux te faire reprendre la place que t'assigne la +nature!--(_Une marche militaire_.) Un tambour! Tu es bien vif, mais je +veux t'ensevelir: va, robuste brigand, rentre aux lieux où ne peuvent +rester tes gardiens goutteux; mais gardons-en un peu pour échantillon. + +[Note 15: Dans ce monde sublunaire.] + +[Note 16: Ce passage est encore un de ceux qui ont le plus embarrassé +les commentateurs; il nous semble que c'est en supposant que _brother_ +devait être remplacé par _weather, saison_, selon les uns, et _wether, +bélier_, selon les autres, qu'on a oublié ce que Shakspeare voulait +dire. Le sens le plus simple est presque toujours le meilleur. + +_It is the pasture lards the brother's side_. + +C'est la bonne chère qui engraisse les flancs du frère, et non du +_bélier_, ni de _la saison_; mais du frère de qui? Shakspeare ne dit-il +pas, huit vers plus haut: _Twinn'd brothers of one womb_, etc.] + +[Note 17: _Sub rastro erepit argenti mihi seria dextro, Hercule!_ +(PERSE.)] + +[Note 18: Allusion à une ancienne coutume d'ôter l'oreiller de +dessous la tête des mourants, dans leur agonie, pour rendre leur mort +plus douce.] + +(Il prend un peu d'or et enfouit le reste.) (Entrent Alcibiade, avec +des fifres et des tambours comme dans une marche militaire; Phrynia, +Timandra.) + +ALCIBIADE.--Qui es-tu? parle. + +TIMON.--Un animal comme toi. Qu'un cancer te ronge le coeur, pour venir +me montrer encore les yeux d'un homme! + +ALCIBIADE.--Quel est ton nom? As-tu donc l'homme tellement en horreur, +toi qui es, toi-même, un homme? + +TIMON.--Je suis misanthrope[19], et je hais le genre humain.--Pour toi, +je voudrais que tu fusses chien; je pourrais t'aimer un peu. + +[Note 19: Le mot grec a plus d'énergie que celle que nous attachons à +cette expression devenue française.] + +ALCIBIADE.--Je te connais bien, mais j'ignore complètement tes +aventures. + +TIMON.--Je te connais, et cela me suffît; je ne désire point en savoir +davantage; suis tes tambours: peins la terre du sang des hommes, +couleur de gueules. Les lois religieuses, les lois civiles, toutes sont +cruelles! Que doit donc être la guerre?--Cette fatale courtisane, que tu +mènes avec toi, porte en elle une destruction plus sûre que ton épée, +malgré ses yeux de chérubin. + +PHRYNIA.--Que tes lèvres pourrissent! + +TIMON.--Va, je ne t'embrasserai pas; que la pourriture retourne sur tes +lèvres. + +ALCIBIADE.--Comment le noble Timon est-il venu à ce changement? + +TIMON.--Comme la lune change, faute de lumière à répandre; mais je n'ai +pu, comme elle, renouveler ma clarté; il n'y avait point de soleils, +pour en emprunter d'eux. + +ALCIBIADE.--Noble Timon, quel service mon amitié peut-elle te rendre? + +TIMON.--Aucun, sinon de justifier mes sentiments. + +ALCIBIADE.--Quels sont-ils? + +TIMON.--Promets-moi tes services, et ne m'en rends aucun. Si tu ne veux +pas promettre, que les dieux te punissent, car tu es un homme; si tu +tiens ta promesse, le ciel te confonde, car tu es un homme! + +ALCIBIADE.--J'ai bien ouï dira quelque chose de tes malheurs. + +TIMON.--Tu les as vus dans le temps de ma prospérité. + +ALCIBIADE.--Je les vois maintenant; alors c'était un heureux temps. + +TIMON.--Comme le tien maintenant, passé avec cette paire de prostituées. + +TIMANDRA.--Est-ce donc là ce mignon d'Athènes, dont le monde parlait +avec tant d'admiration? + +TIMON.--Es-tu Timandra? + +TIMANDRA.--Oui. + +TIMON.--Sois toujours prostituée. Ceux qui jouissent de toi ne t'aiment +point. Donne-leur des maladies pour prix de leur incontinence. Emploie +bien tes heures de lubricité, prépare ces esclaves pour les baquets et +les bains, et réduis à la diète et aux remèdes la jeunesse aux joues de +rose. + +TIMANDRA.--Va te faire pendre, monstre! + +ALCIBIADE.--Pardonne-lui, chère Timandra; son esprit s'est perdu et noyé +dans ses calamités.--Brave Timon, il ne me reste qu'un peu d'or, dont +la disette excite tous les jours quelque révolte parmi mes soldats +indigents. J'ai appris avec douleur comment la maudite Athènes, sans +faire cas de ton mérite, oubliant tes grandes actions, qui la sauvèrent +lorsque les États voisins allaient l'écraser, sans ton épée et ta +fortune.... + +TIMON.--Je te prie, fais battre tes tambours, et va-t'en. + +ALCIBIADE.--Mon cher Timon, je suis ton ami et je te plains. + +TIMON.--Comment peux-tu plaindre celui que tu importunes? J'aimerais +mieux être seul. + +ALCIBIADE.--Eh bien! porte-toi bien; voilà un peu d'or pour toi. + +TIMON.--Garde-le, je ne peux pas le manger. + +ALCIBIADE.--Quand j'aurai fait de la superbe Athènes un monceau de.... + +TIMON.--Fais-tu la guerre à Athènes? + +ALCIBIADE.--Oui, Timon, et j'en ai sujet. + +TIMON.--Que les dieux les confondent tous par ton triomphe, et toi après +quand tu auras triomphé! + +ALCIBIADE.--Moi, Timon, et pourquoi? + +TIMON.--Parce qu'en égorgeant ces misérables, tu seras né pour conquérir +ma patrie.--Reprends ton or: pars, voilà de l'or, pars: sois comme un +astre malfaisant, lorsque Jupiter suspend le poison au-dessus d'une +ville criminelle dans l'air empesté. Que ton glaive n'en épargne pas un +seul; n'aie aucune pitié de la respectable vieillesse en dépit de sa +barbe blanche; c'est un usurier: frappe-moi l'épouse hypocrite; rien +n'est honnête en elle que son vêtement: c'est une prostituée. Que les +joues de la jeune vierge n'adoucissent pas le tranchant de ton épée: ces +mamelles qui, au travers de la gaze transparente, enchantent les yeux de +l'homme, ne sont point inscrites dans le livre de la pitié; traite-les +comme des traîtres odieux: n'épargne pas même l'enfant dont le gracieux +sourire émeut la compassion des sots; ne vois en lui qu'un bâtard qu'un +oracle équivoque a désigné comme devant t'égorger; mets-le en pièces +sans remords. Jure de les exterminer tous; arme tes oreilles et tes yeux +d'une cuirasse impénétrable aux cris des mères, des filles, des enfants, +à la vue des prêtres souillant de leur sang leurs vêtements sacrés. +Tiens, voilà de l'or pour payer tes soldats; fais un grand carnage; et +quand ta fureur sera assouvie, sois exterminé toi-même! Ne parle pas: +va-t'en. + +ALCIBIADE.--As-tu encore de l'or? Je prendrai l'or; mais non tous tes +avis. + +TIMON.--Suis-les, ou ne les suis pas; que la malédiction du ciel plane +sur toi! + +TIMANDRA ET PHRYNIA.--Donne-nous de l'or, bon Timon: en as-tu encore? + +TIMON.--Assez pour faire abjurer à une prostituée son métier, et +renoncer une entremetteuse à faire des prostituées. Viles créatures, +tendez et emplissez vos tabliers. Ce n'est pas à vous qu'il faut +demander des serments qui vous enchaînent, non que vous ne soyez prêtes +à jurer, à prononcer des jurements exécrables qui feraient trembler +d'horreur, et frissonner les dieux immortels qui vous entendraient. +Épargnez les serments; je me fie à votre penchant; restez des +prostituées. Que celui dont la voix pieuse tentera de vous convertir +soit lui-même entraîné par vous dans le crime; attirez-le et embrasez-le +de vos feux profanes, plus puissants que la fumée de ses discours. Ne +désertez jamais votre profession; seulement éprouvez six mois de +l'année les peines méritées, et couvrez vos pauvres têtes chauves de +la dépouille des morts; quelques-uns ont été pendus, n'importe, +servez-vous-en pour trahir, continuez vos prostitutions, fardez les +rides et les pustules de votre visage, jusqu'à ce qu'il devienne un +bourbier. + +TIMANDRA ET PHRYNIA.--Fort bien: encore de l'or.--Eh bien! sois persuadé +que nous ferons tout pour de l'or. + +TIMON.--Semez la consomption jusque dans la moelle des os des hommes; +frappez leurs jambes décharnées, détruisez la rapidité de leur marche; +étouffez la voix de l'avocat, qu'il ne puisse plus plaider pour de faux +titres, et ne fasse plus entendre son aigre fausset pour soutenir des +subtilités. Couvrez de lèpre le flamine qui déclame contre la chair, et +qui ne se croit pas lui-même. Faites tomber le nez par terre pour qu'il +se le casse l'homme qui ne cherche qu'à éventer son avantage particulier +au milieu de l'intérêt général. Rendez chauves les débauchés à la tête +frisée; et que les fanfarons sans cicatrices de la guerre puisent dans +votre sein quelque souffrance! Frappez tous les hommes du même fléau. +Que votre activité corrompe et dessèche les sources de toute vigueur. +Voilà encore de l'or; allez, damnez les autres, et que cet or vous damne +à votre tour, et que les fossés vous servent à tous de tombeau! + +TIMANDRA ET PHRYNIA.--Encore des avis et encore de l'argent, généreux +Timon. + +TIMON.--Encore plus de prostituées et plus de maux d'abord. Commencez +votre tâche; je vous ai donné des arrhes. + +ALCIBIADE.--Tambours! battez. Marchons vers Athènes.--Adieu, Timon; si +je prospère, je reviendrai te revoir. + +TIMON.--Et moi, si mon espoir est accompli, je ne te reverrai jamais. + +ALCIBIADE.--Je ne t'ai jamais fait de mal. + +TIMON.--Tu as dit du bien de moi. + +ALCIBIADE.--Appelles-tu cela du mal? + +TIMON.--Oui, les hommes l'éprouvent tous les jours.--Sors d'ici, pars, +et emmène tes chiennes avec toi. + +ALCIBIADE.--Nous ne faisons ici que l'offenser.--Partons. + +(Le tambour bat; sortent Alcibiade, Phrynia, et Timandra.) + +TIMON.--Se peut-il que la nature, blessée de l'ingratitude de l'homme, +puisse encore avoir faim!--O mère commune, toi dont le sein immense et +fécond enfante et nourrit tout (_il creuse la terre_); toi, qui de la +même substance dont ton orgueilleux enfant, l'homme superbe est gonflé, +engendre le noir crapaud, la vipère azurée, le lézard doré, le serpent +aveugle[20], et mille autres créatures abhorrées sous la voûte du ciel, +où brillent les feux vivifiants d'Hypérion[21], donne à celui qui hait +tous tes enfants de l'humanité une pauvre racine!--Détruis la fécondité +de tes entrailles, qu'elles ne produisent plus l'homme ingrat; ne sois +plus enceinte que de tigres, de loups, de dragons et d'ours, produis +d'autres monstres nouveaux que ta face extérieure n'ait point encore +montrés à la voûte bigarrée qui te couvre.--Oh! une racine!--Je te +remercie.--Dessèche tes veines, tes vignobles, et tes guérets déchirés +par la charrue, dont l'homme ingrat tire ces liqueurs et ces mets +onctueux qui souillent la pureté de l'âme, et la privent de sa raison. +(_Entre Apémantus_.) Encore un homme! malédiction! malédiction! + +[Note 20: L'aveugle, espèce de serpent ainsi nommé à cause de la +petitesse de ses yeux: c'est le _cæcilia_ des Latins.] + +[Note 21: Hypérion, le soleil.] + +APÉMANTUS.--On m'a montré ce chemin. On dit que tu affectes mes moeurs, +que tu les copies. + +TIMON.--C'est parce que tu n'as point de chien que je puisse imiter. Que +la peste te consume! + +APÉMANTUS.--Tout cela n'est en toi qu'affectation; ce n'est qu'une +mélancolie indigne de l'homme, et qui est née du changement de ta +fortune. Que signifient cette bêche, cet endroit, ce vêtement d'esclave, +et ces regards inquiets? Et cependant tes flatteurs portent la soie, +boivent le vin et dorment sur le duvet, serrent contre eux leurs parfums +pernicieux, et ils ont oublié qu'il exista jamais un Timon. Ne déshonore +point ces bois en adoptant la malice d'un censeur. Fais-toi flatteur à +ton tour; cherche à relever ta fortune par ce qui t'a ruiné; apprends à +courber les genoux; qu'il suffise du souffle du riche qui recevra ton +hommage, pour faire voler ton bonnet; loue ses plus grands vices et +érige-les en vertus. C'est ainsi qu'on te traitait; ton oreille était +toujours ouverte comme celle d'un cabaretier qui fait un accueil +gracieux aux fripons et à tous ceux qui l'approchent; il est juste que +tu deviennes un fripon toi-même. Si tu avais encore des richesses, elles +appartiendraient aux fripons. Ne cherche point à me ressembler. + +TIMON.--Si je te ressemblais, je renoncerais à moi-même. + +APÉMANTUS.--Tu as renoncé à toi-même en restant tel que tu étais, jadis +extravagant, sot aujourd'hui.--Quoi! attends-tu que cet air froid, +brusque chambellan, te vienne revêtir d'une chemise chaude? Ces +arbres moussus, et plus vieux que l'aigle, suivront-ils tes pas, et +bondiront-ils sur ton signe? L'onde du froid ruisseau recouvert de glace +préparera-t-elle ton repas du matin pour réparer tes excès de la nuit? +Appelle toutes les créatures qui vivent exposées à l'inclémence de +l'air; ces arbres dont les troncs nus et sans abri, en butte au choc des +éléments, ne répondent qu'à la nature; dis-leur de te flatter.--Oh! tu +trouveras.... + +TIMON.--Un fou en toi: va-t'en. + +APÉMANTUS.--Je t'aime plus maintenant que je n'ai jamais fait. + +TIMON.--Et moi, je te hais davantage. + +APÉMANTUS.--Pourquoi? + +TIMON.--Tu flattes la misère. + +APÉMANTUS.--Je ne flatte pas; je te dis seulement que tu es un pendard. + +TIMON.--Pourquoi m'es-tu venu chercher? + +APÉMANTUS.--Pour te vexer. + +TIMON.--C'est toujours le rôle d'un lâche ou d'un fou: te plais-tu dans +ce rôle? + +APÉMANTUS.--Oui. + +TIMON.--Quoi, tu es aussi un coquin? + +APÉMANTUS.--Si tu avais adopté ce genre de vie sauvage pour châtier ton +orgueil, à la bonne heure; mais tu ne l'as fait que par force. Tu serais +un courtisan, si tu n'étais pas un gueux.--L'indigence volontaire survit +à une opulence inquiète et arrive plus tôt au comble de ses désirs. +L'une les remplit sans cesse et ne les complète jamais, l'autre est +toujours satisfaite. La fortune la plus brillante, sans contentement, +est un état de peine et de misère, pire que ce qu'il y a de pis avec le +contentement. Tu devrais désirer de mourir, puisque tu es misérable. + +TIMON.--Non par la sentence de celui qui est plus misérable que moi. Tu +es un esclave que jamais la fortune ne pressa avec faveur dans ses bras +caressants; tu es né comme un chien. Si tu avais, comme moi, dès ton +berceau, passé successivement par toutes les douceurs que ce monde +de passage prodigue à ceux qui peuvent librement jouir de toutes +ses drogues assoupissantes, tu te serais plongé tout entier dans la +débauche; ta jeunesse se serait usée dans tous les rendez-vous de la +volupté, tu n'aurais jamais appris les froids préceptes de l'obéissance +aux lois, tu aurais suivi le jeu sucré qui t'était offert.--Mais moi, +qui avais le monde entier pour confiseur, je régnais sur la bouche, la +langue, le coeur et les yeux de plus de serviteurs que je n'en pouvais +employer; ils étaient attachés à moi comme les feuilles innombrables le +sont au chêne: mais le souffle d'un seul hiver les a fait tomber des +rameaux, et m'a exposé nu à toutes les fureurs de la tempête. Ce n'est +pas sans quelque peine que je supporte ceci, moi, qui n'ai connu jamais +que le bonheur; mais toi, ton existence a commencé dans la souffrance, +et le temps t'a endurci. Pourquoi haïrais-tu les hommes? Ils ne t'ont +pas flatté. Quels dons leur as-tu faits? Va, si tu veux maudire, maudis +ton père; ce pauvre misérable qui, dans son dépit, s'unit à quelque +malheureuse errante, et forma en toi un pauvre misérable héréditaire. +--Hors d'ici, va-t'en; si tu n'étais pas né le pire des hommes, tu +aurais été un fripon et un flatteur. + +APÉMANTUS.--As-tu encore de l'orgueil? + +TIMON.--Oui, j'en ai de ne pas être toi. + +APÉMANTUS.--Et moi de n'avoir pas été un prodigue! + +TIMON.--Et moi d'en être encore un à présent. Si tout ce que je +possède était renfermé en toi, je te permettrais d'aller te pendre; +va-t'en.--Que la vie d'Athènes entière n'est-elle dans cette racine! je +la dévorerais ainsi! + +(Il mange une racine.) + +APÉMANTUS, _lui offrant quelque chose_.--Tiens, je veux améliorer ton +repas. + +TIMON.--Commence par améliorer ma société; va-t'en. + +APÉMANTUS.--Je vais améliorer la mienne en m'éloignant de toi. + +TIMON.--Elle ne sera pas améliorée[22], elle ne sera que rapiécée; du +moins je le souhaite. + +[Note 22: Shakspeare ne laisse jamais échapper l'occasion d'employer +à double sens le verbe _to mend: raccommoder, rapiécer, corriger, +améliorer_. + +Le dialogue commence ici à devenir plus grossier que spirituel.] + +APÉMANTUS.--Que voudrais-tu envoyer à Athènes? + +TIMON.--Toi, dans un ouragan. Si tu veux, dis-leur que j'ai de l'or ici: +vois, j'en ai. + +APÉMANTUS.--L'or n'est ici d'aucun usage. + +TIMON.--Le meilleur et l'innocent; car ici il dort et ne paye pas le +mal. + +APÉMANTUS.--Timon, où couches-tu la nuit? + +TIMON.--Sous ce qui est au-dessus de moi. Apémantus, où manges-tu le +jour? + +APÉMANTUS.--Où mon estomac trouve de la nourriture, ou plutôt là où je +la mange. + +TIMON.--Oh! si le poison connaissait ma volonté, et voulait m'obéir! + +APÉMANTUS.--Où l'enverrais-tu? + +TIMON.--Assaisonner tes aliments. + +APÉMANTUS.--Va, tu n'as jamais connu le juste milieu de l'humanité; +mais seulement l'un on l'autre extrême. Au milieu de ton or et de tes +parfums, on se moquait de toi pour ton excès de délicatesse. Maintenant, +sous tes haillons, tu n'en connais plus aucune et on te méprise pour +l'excès contraire. Voici une nèfle, mange-la. + +TIMON.--Je ne mange point ce que je hais. + +APÉMANTUS.--Et tu hais une nèfle[23]? + +[Note 23: Jeu de mots: _meddlar_, nèfle, et _meddler_, un homme qui +se mêle de tout, un flatteur, un intrigant.] + +TIMON.--Oui, parce que tu lui ressembles. + +APÉMANTUS.--Si tu avais haï plus tôt les flatteurs, tu t'aimerais +toi-même davantage aujourd'hui. Quel prodigue as-tu jamais connu qui ait +été jamais aimé après la perte de ses moyens? + +TIMON.--As-tu jamais connu un homme qui fût aimé sans les moyens dont tu +parles? + +APÉMANTUS.--Moi. + +TIMON.--Je te comprends; tu as quelques moyens pour avoir un chien. + +APÉMANTUS.--Quelles choses au monde peux-tu comparer le mieux à tes +flatteurs? + +TIMON.--Les femmes en approchent le plus; mais les hommes, les hommes +sont la flatterie elle-même.--Apémantus, que ferais-tu de l'univers si +tu le tenais sous ta puissance? + +APÉMANTUS.--Je l'abandonnerais aux bêtes féroces pour me délivrer des +hommes. + +TIMON.--Voudrais-tu tomber toi-même dans la destruction générale des +hommes et rester brute avec les brutes? + +APÉMANTUS.--Oui, Timon. + +TIMON.--Ambition de brute! que les dieux t'accordent ton désir! Si tu +étais lion, le renard te duperait; si tu étais agneau, le renard te +dévorerait; si tu étais le renard, le lion te suspecterait, si par +hasard l'âne venait à t'accuser; si tu étais l'âne, ta stupidité ferait +ton tourment, et tu ne vivrais que pour servir de déjeûner au loup; si +tu étais le loup, ta voracité serait ton supplice, et tu exposerais ta +vie pour ton diner; si tu étais la licorne[24], ta fureur et ton orgueil +seraient un piège pour toi, tu périrais victime de ta colère; si tu +étais un ours, tu serais tué par le cheval; si tu étais cheval, tu +serais la proie du léopard; si tu étais un léopard, tu serais cousin +germain du lion, et ta peau mouchetée serait fatale à ta vie; tu +n'aurais de sûreté que dans la fuite, et ton absence serait ton unique +défense. Quel animal pourrais-tu être, qui ne fût soumis à quelque autre +animal? Et quel animal tu es déjà, de ne pas voir comment tu perdrais à +la métamorphose! + +[Note 24: Voici ce qu'on racontait de la licorne: «quand le lion, qui +est son ennemi, l'aperçoit, il se tient appuyé sur le tronc d'un arbre; +la licorne, furieuse, vole vers lui pour le percer. Le lion se retire; +la licorne enfonce sa corne dans l'arbre et devient ainsi la proie du +lion.»] + +APÉMANTUS.--Si ta conversation avait pu me plaire, ce serait surtout en +ce moment. La république d'Athènes est devenue un repaire de bêtes. + +TIMON.--L'âne a-t-il donc sauté par-dessus les murailles, que te voilà +hors de la ville? + +APÉMANTUS.--Voilà un poëte et un peintre. Que la peste de la société te +poursuive; de peur d'en être atteint je décampe: quand je ne saurai que +faire je reviendrai te voir. + +TIMON.--Quand tu seras le seul homme vivant, tu seras le bienvenu: +j'aimerais mieux être le chien d'un mendiant qu'Apémantus. + +APÉMANTUS.--Tu es le premier de tous les fous vivants! + +TIMON.--Je voudrais que tu fusses assez propre pour te cracher au +visage. + +APÉMANTUS.--Que la peste t'étouffe! Tu es trop méchant pour que je te +maudisse. + +TIMON.--Tous les coquins, près de toi, sont purs. + +APÉMANTUS.--Il n'est point de lèpre pareille à ton langage.... + +TIMON.--Oui, si je te nommais.--Je te battrais, mais ce serait souiller +mes mains. + +APÉMANTUS.--Je voudrais que ma langue pût les faire tomber en +pourriture. + +TIMON.--Hors d'ici, progéniture d'un chien galeux, la colère me +transporte de te voir vivant; je me trouve mal en te voyant. + +APÉMANTUS.--Je voudrais te voir crever. + +TIMON.--Va-t'en, coquin importun; j'en suis fâché, mais je vais perdre +une pierre après toi[25]! (_Il lui jette une pierre._) + +[Note 25: «Tout homme a une pierre pour jeter à un chien.» +(Proverbe.) On connaît l'étymologie du mot _cynique_.] + +APÉMANTUS.--Bête sauvage! + +TIMON.--Esclave! + +APÉMANTUS.--Crapaud! + +TIMON.--Coquin, coquin, coquin! (_Apémantus s'éloigne comme pour s'en +aller._) Je suis malade de dégoût de ce monde pervers; je n'en veux +rien aimer, que les aliments nécessaires qui croissent sur sa +surface.--Allons, Timon, prépare maintenant ta tombe; repose dans un +lieu où l'écume légère de la mer puisse chaque jour en baigner la +pierre: compose ton épitaphe, et que la mort rie en moi de la vie des +autres. (_Il regarde son or._) O toi, doux régicide; cher métal de +discorde entre le père et le fils; toi, brillant corrupteur de la pureté +du lit nuptial, vaillant Mars, amant toujours jeune, toujours frais +et séduisant, toujours aimé, dont l'éclat fond la neige consacrée qui +protège le sein de Diane! ô toi, dieu visible, qui réunis les contraires +dans une alliance étroite et les amène à s'embrasser; toi, qui parles et +assortis tous les langages à tous les desseins! ô toi, pierre de touche +des coeurs, pense que l'homme, ton esclave, se révolte, et, par ta +puissance, allume entre eux des discordes mortelles! Puisse l'empire du +monde rester à la brute! + +APÉMANTUS.--Que ton voeu s'exauce; mais quand je serai mort.--Je vais +dire que tu as de l'or; tu seras bientôt entouré d'une foule. + +TIMON.--D'une foule? + +APÉMANTUS.--Oui. + +TIMON.--Tourne-moi le dos, je t'en conjure. + +APÉMANTUS.--Vis et chéris ta misère. + +(Apémantus sort.) + +TIMON.--Vis longtemps ainsi, et meurs ainsi, nous sommes +quittes.--Encore des visages humains! Mange, Timon, et déteste-les. + +(Des voleurs entrent.) + +PREMIER VOLEUR.--Où peut-il avoir trouvé cet or; sans doute ce sont +quelques pauvres restes, quelques misérables débris de sa fortune? +La disette d'argent, l'abandon de ses amis l'ont jeté dans cette +mélancolie. + +SECOND VOLEUR.--Le bruit court qu'il possède un trésor immense. + +TROISIÈME VOLEUR.--Faisons une tentative sur lui; s'il ne se soucie plus +de l'or, il nous l'abandonnera facilement; mais s'il est jaloux de le +conserver, comment l'aurons-nous? + +SECOND VOLEUR.--Tu as raison; car il ne le porte pas sur lui: il est +caché. + +PREMIER VOLEUR.--N'est-ce pas lui? + +LES AUTRES.--Où? + +SECOND VOLEUR.--Le voilà tel qu'on nous l'a peint. + +TROISIÈME VOLEUR.--Lui-même; je le reconnais. + +LES VOLEURS.--Dieu te garde, Timon! + +TIMON.--Quoi, des voleurs! + +LES VOLEURS.--Des soldats, non des voleurs. + +TIMON.--Tous les deux à la fois, et des fils d'une femme. + +LES VOLEURS.--Nous ne sommes point des voleurs, mais des hommes dans un +grand besoin. + +TIMON.--Votre plus grand besoin, c'est le besoin de nourriture. Pourquoi +en manqueriez-vous? Voyez, la terre a des racines; à un mille à la ronde +jaillissent cent sources; ces chênes produisent du gland; ces ronces +sont couvertes de graines vermeilles; la nature, ménagère bienfaisante, +vous sert sur chaque buisson des mets en abondance. Vous êtes dans le +besoin, et pourquoi? + +PREMIER VOLEUR.--Nous ne pouvons vivre d'herbes, de fruits sauvages et +d'eau comme les poissons, les oiseaux et les bêtes de ces forêts. + +TIMON.--Ni des bêtes elles-mêmes, des oiseaux et des poissons: il faut +que vous dévoriez les hommes. Je dois vous rendre grâces de ce que vous +êtes des voleurs avoués; de ce que pour faire votre métier, vous ne +prenez point un masque respectable, car dans les professions légitimes +de la société, la rapacité n'a point de bornes. Brigands, tenez, voici +de l'or. Allez, buvez le sang subtil de la grappe, jusqu'à ce qu'il +allume dans vos veines une fièvre brûlante qui fasse bouillir le vôtre +et vous sauve du gibet! Ne vous fiez pas au médecin: ses antidotes sont +du poison; il commet plus d'assassinats que vous de vols; il vole la +bourse et la vie à la fois. Commettez des crimes, commettez-en puisque +c'est votre profession, comme des ouvriers. Je veux vous citer partout +l'exemple du brigandage. Le soleil est un voleur qui, par sa puissante +attraction, vole le vaste océan; la lune, voleur effronté, vole au +soleil la pâle lumière dont elle brille. L'Océan est un autre voleur qui +fond la lune en larmes salées et les mêle à ses flots. La terre est un +voleur qui ne produit et ne nourrit que par un mélange soustrait au +résidu de toutes les substances. Toute chose est un voleur; les +lois, votre frein et votre verge, sont elles-mêmes, par leur pouvoir +tyrannique, les plus effrénés des brigands. Point d'amitié entre vous; +allez, volez-vous l'un l'autre; voilà encore de l'or. Coupez les gorges; +tous ceux que vous rencontrerez sont des voleurs. Allez à Athènes, +brisez les portes des boutiques; vous ne pouvez rien voler qu'à des +voleurs. Que cet or que je vous donne ne vous empêche pas de voler +encore: qu'il vous perde vous-mêmes et vous confonde: ainsi soit-il! + +(Il se retire vers sa caverne.) + +TROISIÈME VOLEUR.--Il m'a presque dégoûté de mon métier, en me le +vantant. + +PREMIER VOLEUR.--Ce n'est pas le désir que nous prospérions dans notre +profession mystérieuse, c'est la haine pour les hommes qui lui a dicté +ces conseils. + +SECOND VOLEUR.--Je veux le croire comme un ennemi, et je dis adieu à mon +état. + +PREMIER VOLEUR.--Attendons que nous revoyions la paix dans Athènes. + +SECOND VOLEUR.--Il n'est point de temps si misérable où l'homme ne +puisse être honnête. + +(Ils sortent.) + +(Entre Flavius.) + +FLAVIUS.--O dieux! cet homme dans l'opprobre et la ruine est-il mon +seigneur? Quel état de dépérissement et de dégradation? O monument +étonnant de bienfaits mal placés! Quel changement dans sa situation ont +produit l'indigence et le désespoir!--Quoi de plus vil sur la terre +que ces amis qui conduisent ainsi les âmes les plus nobles à la plus +honteuse fin? Comme l'ordre donné à l'homme d'aimer ses ennemis +s'accorde bien avec ce temps-ci! Puis-je n'accorder ma tendresse qu'à +celui qui me veut du mal, plutôt qu'à celui qui m'en fait!--Son oeil m'a +aperçu; je vais lui présenter ma douleur sincère, et je veux le servir, +comme mon seigneur, aux dépens de ma vie.--Mon cher maître. + +(Timon sort de sa caverne.) + +TIMON.--Va-t'en; qui es-tu? + +FLAVIUS.--M'avez-vous oublié, seigneur? + +TIMON.--Pourquoi fais-tu cette question? J'ai oublié tous les hommes: +donc, si tu avoues être un homme, je t'ai oublié aussi. + +FLAVIUS.--Votre pauvre et honnête serviteur.... + +TIMON.--Je ne te connais donc point. Je n'eus jamais un honnête homme +auprès de moi; je n'avais que des fripons qui servaient à manger à des +coquins. + +FLAVIUS.--Les dieux me sont témoins que jamais pauvre intendant ne versa +sur l'infortune de son maître de larmes plus sincères, que n'en ont +versé mes yeux sur la vôtre. + +TIMON.--Quoi! tu pleures! Approche; maintenant je t'aime, parce que tu +es une femme, et que tu désavoues le coeur de pierre des hommes, qui +ne pleurent jamais que de débauche ou de folle joie!--La pitié dort: +étrange siècle que celui où on pleure de rire, non en pleurant! + +FLAVIUS.--Reconnaissez-moi, mon cher maître, je vous en conjure; agréez +ma sincère douleur, et tant que ce faible trésor durera (_il +lui présente tout ce qu'il a d'or_), souffrez que je sois votre +intendant[26]. + +[Note 26: Destouches a su profiter de cette scène dans le cinquième +acte de son _Dissipateur_.] + +TIMON.--Quoi, j'avais un intendant si fidèle, si juste, et aujourd'hui +si compatissant! Ceci adoucit presque mon caractère sauvage.--Voyons +ton visage.--Cet homme pourtant naquit sûrement d'une femme.--Dieux +éternellement sages! pardonnez-moi mon anathème téméraire et sans +exception; je proclame qu'il est un homme honnête: mais ne vous y +trompez pas; un seul, pas davantage, et c'est un intendant! Oh! que +j'aurais voulu détester tout le genre humain; mais tu te rachètes +toi-même: toi seul excepté, je maudis tous les hommes.--Il me semble que +tu es plus honnête que sage. Car en me trahissant, en m'opprimant tu +aurais retrouvé plus facilement un autre emploi; tant de gens arrivent +au service d'un second maître, en marchant sur le corps du premier. Mais +dis-moi la vérité; car je douterai toujours, malgré ma certitude; cette +tendresse n'est-elle point feinte, intéressée, usuraire comme celle du +riche qui fait des présents dans l'espérance de recevoir vingt pour un! + +FLAVIUS.--Non, mon digne maître; la défiance et le soupçon sont entrés, +hélas! trop tard dans votre coeur. C'était au milieu de vos festins que +vous auriez dû craindre la perfidie; mais le soupçon ne vient que quand +les biens sont dissipés. Ma démarche, le ciel m'en est témoin, est pur +amour, devoir et zèle pour votre âme incomparable; je veux prendre soin +de votre nourriture et de votre subsistance, et, soyez-en persuadé, mon +noble seigneur, tout ce que je possède, et tout ce que je puis espérer +dans l'avenir, je le donnerais pour remplir l'unique voeu de mon +coeur: que vous redevinssiez riche et puissant pour me récompenser en +m'enrichissant vous-même. + +TIMON.--Vois, ton voeu est accompli, seul honnête homme qui existe. +Tiens, prends; les dieux, du fond de ma misère, t'envoient un trésor. +Va, vis riche et heureux; mais à condition que tu iras bâtir loin des +hommes; hais-les tous, maudis-les tous; ne montre de pitié pour aucun; +plutôt que de secourir le mendiant, laisse sa chair exténuée par la faim +se détacher de ses os; donne aux chiens ce que tu refuseras aux hommes; +que les cachots les engloutissent, que les dettes les dessèchent, que +les hommes soient comme des arbres flétris, et que toutes les maladies +dévorent leur sang perfide!--Adieu, sois heureux. + +FLAVIUS.--O mon maître, souffrez que je reste avec vous et que je vous +console. + +TIMON.--Si tu crains les malédictions, ne t'arrête pas, fuis, tandis que +tu es libre et heureux. Ne vois jamais les hommes, et que je ne te voie +jamais! + +(Timon rentre dans sa caverne. Flavius s'éloigne.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + +ACTE CINQUIÈME + + + +SCÈNE I + + +Devant la caverne de Timon. + +_Entrent_ UN POÈTE ET UN PEINTRE, TIMON _est derrière eux sans en être +vu._ + +LE PEINTRE.--Si je connais bien le lieu, sa demeure ne doit pas être +éloignée. + +LE POÈTE.--Que doit-on penser de lui? En croirons-nous la rumeur, qu'il +regorge d'or? + +LE PEINTRE.--Cela est certain, Alcibiade le dit; Phrynia et Timandra ont +reçu de l'or de lui; il a aussi enrichi libéralement quelques soldats +maraudeurs. On dit qu'il a donné une somme considérable à son intendant. + +LE POÈTE.--Ainsi, sa banqueroute n'était destinée qu'à éprouver ses +amis. + +LE PEINTRE.--Rien de plus: vous le verrez encore comme un palmier dans +Athènes, fleurir parmi les plus grands, ainsi, il ne sera pas mal à +propos d'aller lui offrir nos hommages dans son infortune apparente. +Ce sera de notre part un procédé honnête, et qui a bien des chances +d'amener nos desseins à ce qu'ils souhaitent, s'il est vrai qu'il soit +aussi riche qu'on le dit. + +LE POÈTE.--Qu'avez-vous à lui présenter maintenant? + +LE PEINTRE.--Rien, quant à présent, que ma visite; mais je lui +promettrai un chef-d'oeuvre. + +LE POÈTE.--Il faut que j'en use de même envers lui; je lui dirai que je +prépare certain ouvrage pour lui. + +LE PEINTRE.--C'est tout ce qu'il y a de mieux: promettre est le ton du +siècle. La promesse ouvre les yeux de l'attente, qu'engourdit et tue +l'accomplissement d'une parole. Excepté pour les gens simples et +vulgaires, tenir ce qu'on a promis n'est plus en usage. Promettre est +plus poli, plus à la mode; tenir sa promesse, c'est faire son testament, +ce qui annonce toujours une grande maladie dans le jugement de celui qui +le fait. + +TIMON, _à part_.--Excellent artiste! tu ne pourrais pas peindre un homme +aussi méchant que toi. + +LE POÈTE.--Je rêve à l'ouvrage que je lui dirai avoir préparé pour lui. +Il faut qu'il en soit lui-même le sujet. Ce sera une satire contre la +mollesse de la prospérité, et un détail des flatteries qui obsèdent la +jeunesse et l'opulence. + +TIMON, _à part_.--Faut-il aussi que tu fasses le rôle de fripon dans ta +propre pièce? Châtieras-tu tes propres fautes sur le dos des autres? Va, +écris, j'ai de l'or pour toi. + +LE PEINTRE.--Mais cherchons-le: nous péchons contre notre fortune, quand +nous pouvons faire quelque profit et que nous arrivons trop tard. + +LE POÈTE.--Vous avez raison; quand le jour nous sert, et avant le retour +de la nuit aux coins obscurs, trouvez ce dont vous avez besoin à la +libre lumière qui vous est offerte; allons. + +TIMON, _à part_.--Je vais vous joindre au tournant.--Quel dieu est donc +cet or, pour être adoré dans des temples plus vils et plus abjects que +les lieux où l'on nourrit les porcs? C'est toi qui équipes les flottes +et qui sillonnes l'onde écumante; toi qui attaches l'hommage et +le respect à l'esclave. Sois donc adoré, et que tes saints soient +récompensés par tous les fléaux de n'obéir qu'à toi!--Il est temps que +je les aborde. + +(Il s'avance vers eux.) + +LE POÈTE.--Salut, noble Timon. + +LE PEINTRE.--Notre ancien et digne maître. + +TIMON.--Aurais-je assez vécu pour voir enfin deux honnêtes gens? + +LE POÈTE.--Seigneur, ayant souvent éprouvé vos libéralités, ayant appris +votre retraite et la désertion de vos amis dont les natures ingrates.... +Oh! les âmes détestables! le ciel n'a pas assez de fouets.... Quoi! +envers vous! dont la générosité, comme l'astre du ciel, donnait la vie +et le mouvement à tout leur être; je me sens hors de moi; je ne connais +point d'expressions assez énergiques, pour revêtir de ses vraies +couleurs, leur énorme ingratitude. + +TIMON.--Laisse-la toute nue; les hommes l'en verront mieux.--Vous, qui +êtes honnêtes, en étant ce que vous êtes, faites à merveille voir et +connaître leur caractère. + +LE PEINTRE.--Lui et moi, nous avons voyagé sous la céleste rosée de vos +bienfaits, et nous l'avons doucement sentie. + +TIMON.--Oh! vous êtes d'honnêtes gens. + +LE PEINTRE.--Nous sommes venus ici vous offrir nos services. + +TIMON.--Âmes honnêtes! comment vous récompenserai-je?--Pouvez-vous +manger des racines et boire de l'eau? Non. + +LE POÈTE.--Tout ce que nous pourrons faire, nous le ferons pour vous. + +TIMON.--Vous êtes d'honnêtes gens; vous avez appris que j'avais de l'or, +je le sais: dites la vérité, vous êtes d'honnêtes gens. + +LE PEINTRE.--On le dit, noble seigneur; mais ce n'est pas là ce qui +amène mon ami, ni moi. + +TIMON.--Braves, honnêtes gens!--Il n'est personne dans Athènes qui soit +capable de faire un portrait comme toi. De tous les artistes, tu es +celui qui contrefais le mieux la vérité. + +LE PEINTRE.--Là! là! seigneur. + +TIMON.--C'est comme je le dis. (_Au poète._) Et toi, dans tes fictions, +ton vers coule avec tant de grâce et de douceur, que l'art y ressemble à +la nature. Cependant, mes dignes amis, il faut que je vous le dise, vous +avez un défaut, à vrai dire, il n'est pas monstrueux, et je ne veux pas +que vous preniez beaucoup de peine pour vous en corriger. + +LE POÈTE ET LE PEINTRE.--Nous prions votre Honneur de nous le faire +connaître. + +TIMON.--Vous le prendrez mal. + +LE POÈTE ET LE PEINTRE.--Avec la plus vive reconnaissance, seigneur. + +TIMON.--En vérité, croyez-vous? + +LE POÈTE ET LE PEINTRE.--N'en doutez pas, seigneur. + +TIMON.--C'est qu'il n'y en a pas un de vous qui ne se fie à un coquin +qui le trompe. + +LE POÈTE ET LE PEINTRE.--Nous, Seigneur? + +TIMON.--Oui; vous entendez l'imposteur vous flatter, vous le voyez +dissimuler, vous connaissez son artifice grossier, et cependant vous +l'aimez, vous le nourrissez, vous le réchauffez dans votre sein. Soyez +pourtant bien sûrs que c'est un parfait scélérat. + +LE PEINTRE.--Je ne connais personne de ce caractère, seigneur. + +LE POÈTE.--Ni moi non plus. + +TIMON.--Écoutez, je vous aime tendrement, je vous donnerai de l'or, mais +chassez-moi de votre compagnie ces coquins, pendez-les, poignardez-les, +noyez-les dans les latrines, exterminez-les enfin par quelque moyen, et +venez ensuite me trouver, et je vous donnerai de l'or libéralement. + +LE POÈTE ET LE PEINTRE.--Nommez-les, seigneur, que nous les +connaissions. + +TIMON.--Placez-vous ici, vous; et vous là; chacun de vous séparément, +tout seul, sans compagnon; eh bien! un maître fripon vous tient encore +compagnie.--(_Au peintre._) Si là où tu es tu ne veux pas qu'il se +trouve deux coquins, ne te laisse pas approcher de lui.--(_Au poète._) +Et toi, si tu ne veux pas habiter auprès d'un coquin, fuis loin de cet +homme. Hors d'ici, couple de fripons, voilà de l'or. Vous êtes venus +chercher de l'or, esclaves!--Vous avez travaillé pour moi, vous voilà +payés.--Hors d'ici: tu es alchimiste, toi; convertis cela en or. Loin +d'ici, vils chiens! + +(Il sort en les battant et en les chassant devant lui.) + + + +SCÈNE II + + +_Entrent_ FLAVIUS, DEUX SÉNATEURS. + +FLAVIUS.--C'est en vain que vous cherchez à parler à Timon. Il s'est +tellement concentré en lui-même, que de tous ceux qui ont la figure +humaine il est le seul qui soit en bon rapport avec lui-même. + +PREMIER SÉNATEUR.--Conduis-nous à sa caverne; c'est notre devoir; nous +avons promis aux Athéniens de lui parler. + +SECOND SÉNATEUR.--Dans des circonstances toutes semblables, les hommes +ne sont pas toujours les mêmes. C'est le temps et le chagrin qui ont +produit en lui ce changement; le temps, en lui offrant d'une main plus +propice le bonheur de ses premiers jours, peut ressusciter en lui +l'homme d'autrefois. Conduis-nous vers lui, et qu'il arrive ce qui +pourra. + +FLAVIUS.--Voilà sa caverne.--Que la paix et le contentement règnent ici! +Seigneur Timon! seigneur Timon! reparaissez, parlez à vos amis: les +Athéniens, représentés par ces deux membres de leur respectable sénat, +viennent vous saluer; parlez-leur, noble Timon. + +(Timon sortant de sa caverne.) + +TIMON.--Soleil, qui réchauffes, brûle! (_Aux sénateurs_.) Parlez, et +soyez pendus; que chaque parole vraie engendre une pustule, et que +chaque mensonge cautérise votre langue et la consume jusqu'à la racine! + +PREMIER SÉNATEUR.--Digne Timon! + +TIMON.--Pas plus digne des hommes qui te ressemblent que toi de Timon. + +SECOND SÉNATEUR.--Les sénateurs d'Athènes vous saluent, Timon. + +TIMON.--Je les remercie; et je voudrais, en retour, leur envoyer la +peste, si je pouvais la prendre pour la leur donner. + +PREMIER SÉNATEUR.--Oubliez une injure dont nous-mêmes nous sommes +affligés pour vous. Le sénat, d'un consentement et d'un coeur unanimes, +vous rappelle à Athènes, et a pensé à des dignités spéciales qui, +devenues vacantes, vous sont destinées. + +SECOND SÉNATEUR.--Ils confessent que leur ingratitude envers vous fut +trop grande et grossière. Le peuple même, qui se rétracte rarement, sent +le besoin qu'il a du secours de Timon, et reconnaît le danger de sa +chute s'il refuse d'avoir recours à Timon. Il nous envoie pour vous +porter l'aveu de ses regrets, et vous offrir une récompense qui +dépassera le poids de l'offense qu'il vous a faite. Oui, il vous promet +tant d'amas et de trésors d'amour et de richesses, que ses torts seront +effacés, et que l'empreinte de son amour sera gravée en vous pour +attester à jamais son dévouement à votre personne. + +TIMON.--Vos offres m'enchantent, me surprennent jusqu'à m'arracher +presque des larmes: donnez-moi le coeur d'un fou et les yeux d'une +femme, et ces consolations, dignes sénateurs, vont faire couler mes +pleurs. + +PREMIER SÉNATEUR.--Daignez donc revenir parmi nous. Reprenez l'autorité +dans notre Athènes (la vôtre et la nôtre); vous y serez reçu avec +transport, et revêtu du pouvoir absolu; votre nom révéré y régnera +en souverain, et nous aurons bientôt repoussé les féroces attaques +d'Alcibiade, qui, comme un sanglier sauvage, cherche à déraciner la paix +de sa patrie. + +SECOND SÉNATEUR.--Et brandit son épée menaçante sous les murs d'Athènes. + +PREMIER SÉNATEUR.--Ainsi, Timon.... + +TIMON.--Oui, sénateurs, je le veux bien; oui, je le veux bien.--Si +Alcibiade tue mes concitoyens, dites à Alcibiade, de la part de Timon, +que Timon ne s'en embarrasse guère; mais s'il livre la belle Athènes +au pillage, s'il prend nos respectables vieillards par la barbe, s'il +abandonne les vierges sacrées aux outrages de la guerre insolente, +brutale, furieuse, alors qu'il sache, et dites-lui ce que dit Timon: Par +pitié pour notre jeunesse et pour nos vieillards, je ne puis m'empêcher +de lui dire que je ne m'en inquiète point.... Qu'il fasse tout au pire. +--Moquez-vous de leurs glaives tant que vous aurez des gorges à couper. +Quant à moi, il n'est point de poignard dans le camp le plus désordonné +que je ne préfère à la gorge la plus respectable d'Athènes. Je vous +abandonne donc à la garde des dieux justes, comme des voleurs à leurs +geôliers. + +FLAVIUS.--Ne vous arrêtez pas plus longtemps; tout est inutile. + +TIMON.--Tenez, j'étais occupé à écrire mon épitaphe: on la verra demain. +Je commence à me rétablir de cette longue maladie de la vie et de la +santé; je retrouve tout dans le néant. Allez, vivez; qu'Alcibiade soit +votre fléau et vous le sien, et vivez ainsi longtemps! + +PREMIER SÉNATEUR.--Nous parlons en vain. + +TIMON.--Cependant j'aime ma patrie, et je ne suis point homme à me +réjouir du malheur public, comme on en fait courir, le bruit. + +PREMIER SÉNATEUR.--C'est bien parlé. + +TIMON.--Recommandez-moi à mes chers compatriotes. + +PREMIER SÉNATEUR.--Voilà des paroles dignes de passer par vos lèvres. + +SECOND SÉNATEUR.--Elles entrent dans nos oreilles comme des grands +triomphateurs sous les portes où retentissent les applaudissements. + +TIMON.--Recommandez-moi à eux; dites-leur que, pour les consoler de +leurs peines, de la crainte de leurs ennemis, de leurs maux, de leurs +pertes, de leurs chagrins d'amour, et de toutes les autres souffrances +qui peuvent assaillir le frêle vaisseau de la nature dans le voyage +incertain de la vie, je veux leur montrer quelque amitié, je veux leur +apprendre à prévenir la fureur du sauvage Alcibiade. + +SECOND SÉNATEUR.--Ceci me plaît assez, il reviendra. + +TIMON.--J'ai ici, dans mon enclos, un arbre que je veux abattre pour mon +usage, et je ne tarderai pas à le couper. Dites à mes amis, à tous +les habitants d'Athènes, d'après l'ordre des rangs, aux grands et aux +petits, que si quelqu'un veut terminer son affliction, il se hâte de +venir ici avant que mon arbre ait senti la coignée, et qu'il se pende; +je vous prie, faites ma commission. + +FLAVIUS.--Ne l'importunez pas davantage, vous le verrez toujours le +même. + +TIMON.--Ne revenez plus me voir; dites seulement aux Athéniens que Timon +a bâti sa demeure éternelle sur les grèves de l'onde arrière, et qu'une +fois le jour la vague turbulente viendra la couvrir de sa bouillante +écume. Venez ici, et que la pierre de mon tombeau soit votre oracle. +Lèvres, prononcez des paroles amères, et que ma voix cesse; que la peste +contagieuse réforme ce qui va mal; que les hommes ne travaillent qu'à +creuser leurs tombeaux, et que la mort soit leur gain!--Soleil, cache +tes rayons, le règne de Timon est passé! + +(Il se retire.) + +PREMIER SÉNATEUR.--Sa haine est devenue inséparable de sa nature. + +SECOND SÉNATEUR.--Toute notre espérance en lui est morte; retournons, et +tentons les moyens qui nous restent dans notre grand péril. + +PREMIER SÉNATEUR.--Il demande des pieds agiles. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III. + + +Le théâtre représente les murs d'Athènes, _Entrent_ DEUX SÉNATEURS ET UN +MESSAGER. + +PREMIER SÉNATEUR, _au messager_.--Tu as bien pris de la peine pour le +savoir; son armée est-elle aussi nombreuse que tu le disais? + +LE MESSAGER.--Ce que je vous ai dit n'est rien encore; la rapidité de +ses mouvements promet qu'il va bientôt être ici. + +SECOND SÉNATEUR.--Nous courons un grand péril si on n'amène pas Timon. + +LE MESSAGER.--J'ai trouvé en chemin un courrier, un de mes anciens +amis, quoique servant un parti différent; cependant nous avons cédé au +penchant de notre vieille liaison, et nous avons causé comme des amis. +Il allait de la part d'Alcibiade à la caverne de Timon, chargé de +lettres pour le prier de prêter main-forte à la guerre contre notre +ville entreprise en partie à cause de lui. + +(Arrivent les sénateurs qui avaient été députés à Timon.) + +SECOND SÉNATEUR.--Voici nos frères. + +TROISIÈME SÉNATEUR.--Ne parlez plus de Timon, n'attendez rien de +lui.--Déjà les tambours des ennemis se font entendre, et leur marche +redoutable obscurcit les airs de poussière. Rentrons et préparons-nous: +je crains bien que nous ne tombions dans le piège de nos ennemis. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE IV + + +Les bois; on voit la caverne de Timon et un tombeau grossier. + +UN SOLDAT _cherchant Timon_. + +D'après toutes les descriptions, ce doit être ici l'endroit.--Y a-t-il +quelqu'un ici? Holà! Parlez.--Personne ne répond.--Que veut dire +ceci?--Ah! Timon est mort. Il a terminé sa carrière; quelque bête +sauvage a élevé ce tertre. Point d'homme vivant ici.--Sûrement il est +mort, et voilà son tombeau. Je ne puis pas lire ce qu'il y a sur la +pierre.--Je vais enlever cette inscription sur la cire; notre général +connaît tous les caractères. C'est un vieil interprète, quoique jeune +d'années. Il a mis à l'heure qu'il est le siège devant l'orgueilleuse +Athènes, dont la ruine est son ambition. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE V + +Les remparts d'Athènes. + + +ALCIBIADE _paraît à la tête de ses troupes; on entend les instruments de +guerre_. + +ALCIBIADE.--Que la trompette annonce à cette ville efféminée et lâche +notre terrible approche. _(Un pourparler; les sénateurs paraissent sur +les murs, Alcibiade leur adresse la parole_.) Jusqu'à présent vous avez +toujours continué; vous avez rempli vos jours d'abus d'autorité, prenant +votre volonté pour mesure des lois. Jusqu'à présent, moi et ceux qui +dormaient à l'ombre de votre pouvoir, nous avons erré les bras croisés, +et nous avons exhalé en vain nos souffrances. Enfin le moment est venu +où nos genoux[27] craquent sous le poids et crient d'eux-mêmes: _C'est +assez_. La vengeance, hors d'haleine, ira s'asseoir et respirer sur vos +grands sièges de repos, et l'insolence poussive perdra la parole de +crainte et d'horreur. + +[Note 27: Image empruntée aux habitudes du chameau, qui se relève dès +qu'il sent que le fardeau dont on le charge est trop lourd.] + +PREMIER SÉNATEUR.--Jeune et noble guerrier, quand tes premiers griefs +n'étaient qu'imaginaires, avant que tu eusses la force en main et que +tu pusses nous inspirer de la crainte, nous avons envoyé vers toi pour +calmer ta fureur, et réparer notre ingratitude par des marques d'amour +qui devaient en effacer le souvenir. + +SECOND SÉNATEUR.--Nous avons tenté aussi de réveiller, dans le coeur +transformé de Timon, l'amour de notre ville, par un humble message et +des promesses. Nous n'avons pas tous été cruels, nous ne méritons pas +tous d'être frappés par le glaive de la guerre. + +PREMIER SÉNATEUR.--Nos murs n'ont point été élevés par les mains de +ceux qui t'ont offensé; et ton injure n'est pas si grave qu'il faille +détruire ces tours superbes, ces trophées et ces académies, pour venger +des torts particuliers. + +SECOND SÉNATEUR.--Les auteurs de ton exil ne vivent plus; la honte +d'avoir si fort manqué de prudence a brisé leurs coeurs. Noble +Alcibiade, entre dans notre cité tes enseignes déployées; et si la soif +de la vengeance t'acharne sur une pâture que la nature abhorre, prends +sur les habitants la dîme de la mort, et que les malheureux marqués par +le sort des dés périssent. + +PREMIER SÉNATEUR.--Tous ne t'ont pas offensé; il n'est pas juste de +tirer vengeance sur ceux qui restent à la place de ceux qui ne sont +plus: le crime n'est pas héréditaire comme un champ. Ainsi, cher +concitoyen, fais entrer tes troupes, mais laisse ta colère hors des +remparts; épargne Athènes, ton berceau; épargne tes parents qui, dans +l'emportement de ta colère, périraient avec ceux qui t'ont offensé. +Entre comme le berger dans le parc, et choisis les brebis infectées; +mais n'égorge pas tout le troupeau. + +SECOND SÉNATEUR.--Quel que soit ton but, tu le gagneras plutôt par ton +sourire que tu n'y arriveras à coups d'épée. + +PREMIER SÉNATEUR.--Frappe seulement du pied nos portes fortifiées; elles +vont s'ouvrir. Envoie ton noble coeur devant tes pas pour dire que tu +entres au nom de l'amitié. + +SECOND SÉNATEUR.--Jette ton gant ou quelque autre gage de ta foi, qui +nous assure que tu n'as pris les armes que pour te faire rendre justice, +et non pour nous renverser; ton armée entière établira ses quartiers +dans la ville, jusqu'au moment où nous aurons rempli tes désirs. + +ALCIBIADE.--Tenez, voilà mon gant, descendez; ouvrez vos portes sans +être attaqués; vous me livrerez les ennemis de Timon et les miens. +Ceux que vous me désignerez pour le châtiment périront seuls, et, pour +dissiper vos frayeurs, en vous déclarant mes nobles sentiments, pas un +de mes soldats ne quittera son poste et n'outragera le cours régulier de +la justice dans l'enceinte de la ville, sous peine d'en répondre à toute +la sévérité de vos lois publiques. + +LES DEUX SÉNATEURS.--Voilà de nobles paroles. + +ALCIBIADE.--Descendez, et tenez votre promesse. + +(Les sénateurs descendent et ouvrent les portes.) (Entre un soldat.) + +LE SOLDAT.--Mon noble général, Timon est mort; il est enterré sur le +bord même de la mer. J'ai trouvé sur son tombeau cette inscription que +je vous apporte moulée sur la cire, qui sert d'interprète à ma pauvre +ignorance. + +ALCIBIADE _lisant l'épitaphe:_ + +«Ci-gît un corps malheureux, séparé d'une âme malheureuse. Ne cherche +pas à savoir mon nom... Que la peste vous dévore tous, misérables +humains qui restez après moi! Ci-gît Timon, qui de son vivant détesta +tous les hommes vivants. Passe et maudis à ton gré, mais passe et +n'arrête point ici tes pas.» + +Ces mots, Timon, expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en +horreur les regrets des humains, le flux qui coule de notre cerveau, et +ces gouttes d'eau que la nature avare laisse tomber de nos yeux, une +sublime idée t'inspira de faire pleurer à jamais le grand Neptune sur +ton humble tombe, pour des fautes pardonnées: le noble Timon est mort; +nous nous occuperons plus tard de sa mémoire.--Conduisez-moi dans votre +ville, j'y vais porter l'olive avec l'épée. La guerre enfantera la +paix: la paix contiendra la guerre; l'une et l'autre se soigneront +réciproquement comme deux médecins. Que les tambours battent. + +(Ils sortent,) + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Timon d'Athènes, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TIMON D'ATHÈNES *** + +***** This file should be named 15849-8.txt or 15849-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15849/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/15849-8.zip b/15849-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..61732a4 --- /dev/null +++ b/15849-8.zip diff --git a/15849-h.zip b/15849-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d66ef57 --- /dev/null +++ b/15849-h.zip diff --git a/15849-h/15849-h.htm b/15849-h/15849-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f0db453 --- /dev/null +++ b/15849-h/15849-h.htm @@ -0,0 +1,4693 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Timon d'Athènes</title> + <meta name="author" content="Shakespeare"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.dropcap {float: left} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Timon d'Athènes, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Timon d'Athènes + +Author: William Shakespeare + +Release Date: May 17, 2005 [EBook #15849] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TIMON D'ATHÈNES *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Note du transcripteur.</p> +<p>================================================================= +<p>Ce document est tiré de:</p><br> + +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p><br> + +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p><br> + +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br> + +<p>Volume 3</p> +<p>Timon d'Athènes.</p> +<p>Le Jour des Rois.—Les deux gentilshommes de Vérone.</p> +<p>Roméo et Juliette.—Le Songe d'une nuit d'été.</p> +<p>Tout est bien qui finit bien.</p><br> + +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br> +<p>1862</p> + + +<p>=================================================================</p> + </div> </div> +<br><br> + +<h1>TIMON D'ATHÈNES</h1> +<br><br> + +<h3>COMÉDIE</h3> +<br><br><br> + + +<h3>NOTICE SUR TIMON D'ATHÈNES</h3> + + +<p>Le nom de Timon était devenu proverbial dans l'antiquité pour +exprimer un misanthrope. L'histoire de sa misanthropie, et le bizarre +caractère de ce personnage frappèrent sans doute Shakspeare +pendant qu'il s'occupait d'<i>Antoine et Cléopâtre</i>, et voici le passage de +Plutarque qui lui a probablement suggéré l'idée de sa pièce:</p> + +<p>«Quant à Antonius, il laissa la ville et la conversation de ses +amis, et feit bastir une maison dedans la mer, près de l'isle de Pharos, +sur certaines chaussées et levées qu'il fit jeter à la mer, et se +tenoit céans, comme se bannissant de la compagnie des hommes, et +disoit qu'il vouloit mener une telle vie comme Timon, pour autant +qu'on lui avoit fait le semblable qu'à luy, et pour l'ingratitude et le +grand tort que luy tenoient ceulx à qui il avoit bien fait, et qu'il +estimoit ses amis; il se deffioit et se mescontentoit de tous les autres.</p> + +<p>«Ce Timon estoit un citoyen d'Athènes, lequel avoit vescu environ +la guerre du Péloponèse; comme l'on peult juger par les comédies +de Platon et d'Aristophanes, esquelles il est moqué et touché +comme malveuillant et ennemy du genre humain, refusant et abhorrissant +toute compagnie et communication des autres hommes, fors +que d'Alcibiades, jeune, audacieux et insolent, auquel faisoit bonne +chère, et l'embrassoit et baisoit volontiers, dequoy s'esbahissant +Apémantus, et lui en demandant la cause pourquoi il chérissoit ainsi +ce jeune homme là seul, et abominoit tous les autres: «Je l'aime, +répondit-il, pour autant que je sçay bien et suis seur qu'un jour +il sera cause de grands maulx aux Athéniens.» Ce Timon recevoit +aussi quelque fois Apémantus en sa compagnie, pour autant qu'il +étoit semblable de moeurs à luy, et qu'il imitoit fort sa manière de +vivre. Un jour doncques que l'on célébroit à Athènes la solennité +que l'on appelle Choès, c'est-à-dire la feste des morts, là où on fait +des effusions et sacrifices pour les trespassez, ils se festoyoient eulx +deux ensemble tout seuls, et se prit Apémantus à dire: «Que voici +un beau banquet, Timon;» et Timon lui respondit: «Oui bien, +si tu n'y estois point.»</p> + +<p>«L'on dit qu'un jour, comme le peuple estoit assemblé sur la +place pour ordonner de quelque affaire, il monta à la tribune aux +harangues, comme faisoient ordinairement les orateurs quand ils +vouloient haranguer et prescher le peuple; si y eut un grand silence +et estoit chacun très-attentif à ouïr ce qu'il voudroit dire, à cause +que c'étoit une chose bien nouvelle et bien estrange que de le veoir +en chaire. A la fin, il commence à dire: «Seigneurs Athéniens, j'ai +en ma maison une petite place où il y a un figuier auquel plusieurs +se sont desjà penduz et étranglez, et pour autant que je veulx y +faire bastir, je vous ai bien voulu advertir devant que faire couper +le figuier, à cette fin que si quelques-uns d'entre vous se veulent +pendre, qu'ils se dépeschent.» Il mourut en la ville d'Hales, et +fut inhumé sur le bord de la mer. Si advint que, tout alentour de sa +sépulture, le village s'éboula, tellement que la mer qui alloit flottant +à l'environ, gardoit qu'on n'eût sçeu approcher du tombeau, sur lequel +il y avoit des vers engravés de telle substance:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ayant fini ma vie malheureuse,</p> +<p>En ce lieu-cy on m'y a inhumé;</p> +<p>Mourez, méchants, de mort malencontreuse,</p> +<p>Sans demander comment je fus nommé.</p> + </div> </div> + +<p>On dit que luy-mesme feit ce bel épitaphe; car celui que l'on +allègue communément n'est pas de lui, ains est du poëte Callimachus:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ici je fais pour toujours ma demeure,</p> +<p>Timon encor les humains haïssant.</p> +<p>Passe, lecteur, en me donnant male heure,</p> +<p>Seulement passe, et me va maudissant.</p> + </div> </div> + +<p>«Nous pourrions escrire beaucoup d'autres choses dudit Timon, +mais ce peu que nous en avons dit est assez pour le présent.»</p> + +<p>(<i>Vie d'Antoine</i>, par Plutarque, traduction <i>d'Amyot</i>.)</p> + +<p>Malgré quelques rapprochements qu'on pourrait trouver, à la +rigueur, entre le <i>Timon</i> de Shakspeare et un dialogue de Lucien qui +porte le même titre, nous pensons que cet épisode de Plutarque lui a +suffi pour composer sa pièce. C'est dans sa propre imagination qu'il a +trouvé le développement du caractère de Timon, celui d'Apémantus, +dont la misanthropie contraste si heureusement avec la sienne; la +description du luxe et des prodigalités de Timon au milieu de ses +flatteurs, et sa sombre rancune contre les hommes, au milieu de la +solitude.</p> + +<p>Cette pièce est une des plus simples de Shakspeare: contre son ordinaire, +le poëte est sérieusement occupé de son sujet jusqu'au dernier +acte; et, fidèle à l'unité de son plan, il ne se permet aucune excursion +qui nous en éloigne. La fable consiste en un seul événement: l'histoire +d'un grand seigneur que ses amis abandonnent en même temps que son +opulence, et qui, du plus généreux des hommes, devient le plus sauvage +et le plus atrabilaire. On a beaucoup discuté sur le caractère +moral de Timon, pour savoir si on devait le plaindre dans son +malheur, ou s'il fallait regarder la perte de sa fortune comme une +mortification méritée. Il nous semble, en effet, que ses vertus ont été +des vertus d'ostentation, et que sa misanthropie n'est encore qu'une +suite de sa manie de se singulariser par tous les extrêmes; dans sa +générosité il n'est prodigue que pour des flatteurs; sa richesse +nourrit le vice au lieu d'aller secourir l'indigent; une bienfaisance +éclairée ne préside point à ses dons. Cependant sa confiance en ses +amis indique une âme naturellement noble, et leur lâche désertion +nous indigne surtout quand ce seigneur, dont ils trahissent l'infortune, +a su trouver un serviteur comme Flavius. La transition subite +de la magnificence à la vie sauvage est bien encore dans le caractère +de Timon, et c'est un contraste admirable que sa misanthropie et celle +d'Àpémantus. Celui-ci a tout le cynisme de Diogène, et son égoïsme +et son orgueil, qui percent à travers ses haillons, trahissent le secret +de ses sarcasmes et de ses mépris pour les hommes. Une basse envie +le dévore; l'indignation seule s'est emparée de l'âme de Timon; ses +véhémentes invectives sont justifiées par le sentiment profond des +outrages qu'il a reçus; c'est une sensibilité exagérée qui l'égaré, et +s'il hait les hommes, c'est qu'il croit de bonne foi les avoir aimés; +peut-être même sa haine est-elle si passionnée, si idéale, qu'il s'abuse, +lui-même en croyant les haïr plus qu'Apémantus dont l'âme est naturellement +lâche et méchante.</p> + +<p>Les sarcasmes du cynique et les éloquentes malédictions du misanthrope +ont fait dire que cette pièce était autant une satire qu'un +drame. Cette intention de satire se remarque surtout dans le choix +des caractères, qu'on pourrait appeler une véritable critique du +coeur de l'homme eu général dans toutes les conditions de la vie. +Nous venons de citer Apémantus, égoïste cynique, et Timon, dont la +vanité inspire la misanthropie comme elle inspira sa libéralité; vient +ensuite Alcibiade, jeune débauché, qui n'hésite pas à sacrifier sa +patrie à ses vengeances particulières. Le peintre et le poète prostituent +les plus beaux des arts à une servile adulation et à l'avance; les +nobles Athéniens sont tous des parasites; mais il semble cependant +que Shakspeare n'ait jamais voulu nous offrir un tableau complètement +hideux d'hypocrisie. Flavius est bien capable de réconcilier +avec les hommes ceux en qui la lecture de <i>Timon d'Athènes</i> pourrait +produire la méfiance et la misanthropie. Que de dignité dans cet +intendant probe et fidèle! Timon lui-même est forcé de rendre +hommage à sa vertu. Ce caractère est vraiment une concession que +le poète a faite à son âme naturellement grande et tendre.</p> + +<p>Hazzlitt, un des plus ingénieux commentateurs du caractère moral +de Shakspeare, et qui, dans son admiration raisonnée, semble jaloux +de celle de Schlegel, fait remarquer en terminant l'analyse de la +pièce qui nous occupe que, dans son isolement, Timon, résolu à +chercher le repos dans un monde meilleur, entoure son trépas des +pompes de la nature. Il creuse sa tombe sur le rivage de l'Océan, +appelle à ses funérailles toutes les grandes images du désert et fait +servir les éléments à son mausolée.</p> + +<p>«Ne revenez plus me voir; mais dites à Athènes que Timon a +bâti sa dernière demeure sur les grèves de l'onde amère qui, une +fois par jour, viendra la couvrir de sa bouillante écume: venez +dans ce lieu et que la pierre de mon tombeau soit votre oracle.» +Plus loin Alcibiade, après avoir lu son épitaphe, dit encore de +Timon:</p> + +<p>«Ces mots expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en +horreur les regrets de notre douleur, si tu méprisais ces gouttes d'eau +que la nature avait laissé couler de nos yeux, une sublime idée t'inspira +de faire pleurer à jamais le grand Neptune sur ta tombe.»</p> + +<p>C'est ainsi que Timon fait des vents l'hymne de ses funérailles; +que le murmure de l'Océan est une voix de douleur sur ses dépouilles +mortelles, et qu'il cherche enfin dans les éternelles solennités de la +nature l'oubli de la splendeur passagère de la vie.</p> + +<p><i>La vie de Timon d'Athènes</i> parut d'abord dans l'édition in-folio +de 1623. On ne sait avec certitude à quelle époque elle a été écrite, +quoique Malone lui assigne pour date l'année 1610.</p> + +<p>Thomas Shadwell, poète lauréat sous le roi Guillaume III, et rival +de Dryden, publia, en 1678, <i>Timon d'Athènes</i> avec des changements; +mais, dans l'épilogue, il appelle sa pièce une greffe entée sur le +tronc de Shakspeare, et il se flatte qu'on lui pardonnera ses changements +en faveur de la part que ce poëte y conserve.</p> + +<p>La pièce de <i>Timon d'Athènes,</i> telle qu'on la joue encore aujourd'hui +à Londres, a été arrangée par Cumberland, un des auteurs +dramatiques les plus estimés de l'Angleterre. Il a conservé la +majeure partie de l'original, et marqué spécialement ses additions et +corrections pour que la part de chaque poëte fût aperçue au premier +examen.</p> + +<p>En 1723, Delisle traita le sujet de <i>Timon d'Athènes</i> pour le +théâtre italien avec un prologue, des chants, des danses, des personnages +allégoriques et un arlequin. On voit qu'elle porte un autre +cachet que celle de Shakespeare. Elle ne manque pas d'une certaine +originalité, et les Anglais l'ont traduite sous le titre de <i>Timon +amoureux</i>.</p> +<br><br><br> + + +<h1>TIMON D'ATHÈNES</h1> + +<h3>COMÉDIE</h3> +<br><br><br> + +<p>PERSONNAGES</p> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>TIMON, noble Athénien.</p> +<p>LUCIUS, LUCULLUS, SEMPRONIUS seigneurs; flatteurs de Timon.</p> +<p>VENTIDIUS, un des faux amis de Timon</p> +<p>APÉMANTUS, philosophe grossier.</p> +<p>ALCIBIADE, général athénien.</p> +<p>FLAVIUS, intendant de Timon.</p> +<p>FLAMINIUS, LUCILIUS, SERVILIUS, serviteurs de Timon</p> +<p>CAPHIS, PHILOTUS, TITUS, LUCIUS, HORTENSIUS, serviteurs des créanciers de Timon.</p> +<p>DEUX SERVITEURS DE VARRON, ET LE SERVITEUR D'ISIDORE, CRÉANCIERS DE TIMON.</p> +<p>CUPIDON ET MASQUES.</p> +<p>TROIS ÉTRANGERS.</p> +<p>UN POÈTE, UN PEINTRE, UN JOAILLIER, UN MARCHAND,</p> +<p>UN VIEILLARD ATHÉNIEN, UN PAGE, UN FOU.</p> +<p>PHRYNIA <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, TIMANDRA, maîtresses d'Alcibiade</p> +<p>AUTRES SEIGNEURS, SÉNATEURS, OFFICIERS, SOLDATS,</p> +<p>VOLEURS ET SERVITEURS.</p> +</div></div> + +<p class="stage1">La scène est à Athènes et dans les bois voisins.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Phrynia. Peut-être Shakspeare a-t-il voulu mettre en scène la +fameuse Phryné, qui était si belle que, sur le point de se voir +condamnée par ses juges, elle leur découvrit son sein, et fut renvoyée +acquittée</blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>ACTE PREMIER</h3> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Athènes. Salle dans la maison de Timon.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent par différentes portes</i> UN POÈTE, UN PEINTRE,<br> +<i>puis</i> UN JOAILLIER, UN MARCHAND <i>et autres</i>.</p> + +<p>LE POÈTE.—Bonjour, monsieur.</p> + +<p>LE PEINTRE.—Je suis bien aise de vous voir en bonne +santé.</p> + +<p>LE POÈTE.—Je ne vous ai pas vu depuis longtemps: +comment va le monde?</p> + +<p>LE PEINTRE.—Il s'use, monsieur, en vieillissant.</p> + +<p>LE POÈTE.—Oui, on sait cela: mais y a-t-il quelque +rareté particulière? qu'y a-t-il d'étrange et dont l'histoire +ne donne d'exemple?—Vois, ô magie de la générosité! +c'est ton charme puissant qui évoque ici tous ces esprits!—Je +connais ce marchand.</p> + +<p>LE PEINTRE.—Et moi, je les connais tous deux: l'autre +est un joaillier.</p> + +<p>LE MARCHAND.—Oh! c'est un digne seigneur.</p> + +<p>LE JOAILLIER.—Oui, cela est incontestable.</p> + +<p>LE MARCHAND.—Un homme incomparable, animé, à ce +qu'il semble, d'une bonté infatigable et soutenue. Il va +au delà des bornes.</p> + +<p>LE JOAILLIER.—J'ai ici un joyau.</p> + +<p>LE MARCHAND.—Oh! je vous prie, voyons-le: pour le +seigneur Timon, monsieur?</p> + +<p>LE JOAILLIER.—S'il veut en donner le prix: mais, +quant à cela....</p> + +<p>LE POÈTE, <span class="stage2"><i>occupé à lire ses ouvrages</i>.</span>—«Quand l'appât +d'un salaire nous a fait louer l'homme vil, c'est une +tache qui flétrit la gloire des beaux vers consacrés avec +justice à l'homme de bien.»</p> + +<p>LE MARCHAND, <span class="stage2"><i>considérant le diamant</i>.</span>—La forme est belle.</p> + +<p>LE JOAILLIER.—Est-ce un riche bijou? voyez-vous la +belle eau?</p> + +<p>LE PEINTRE, <span class="stage2"><i>au poète</i>.</span>—Vous êtes plongé, monsieur, +dans la composition de quelque ouvrage? Quelque dédicace +au grand Timon?</p> + +<p>LE POÈTE.—C'est une chose qui m'est échappée sans y +penser: notre poésie est comme une gomme qui coule +de l'arbre qui la nourrit. Le feu caché dans le caillou ne +se montre que lorsqu'il est frappé; mais notre noble +flamme s'allume elle-même, et, comme le torrent, franchit +chaque digue dont la résistance l'irrite. Qu'avez-vous +là?</p> + +<p>LE PEINTRE.—Un tableau, monsieur.—Et quand votre +livre paraît-il?</p> + +<p>LE POÈTE.—Il suivra de près ma présentation.—Voyons +votre tableau.</p> + +<p>LE PEINTRE.—C'est un bel ouvrage!</p> + +<p>LE POÈTE, <span class="stage2"><i>considérant le tableau</i>.</span>—En effet, c'est bien, +c'est parfait.</p> + +<p>LE PEINTRE.—Passable.</p> + +<p>LE POÈTE.—Admirable! Que de grâce dans l'attitude +de cette figure! Quelle intelligence étincelle dans ces +yeux! Quelle vive imagination anime ces lèvres! On +pourrait interpréter ce geste muet.</p> + +<p>LE PEINTRE.—C'est une imitation assez heureuse de la +vie. Voyez ce trait; vous semble-t-il bien?</p> + +<p>LE POÈTE.—Je dis que c'est une leçon pour la nature; +la vie qui respire dans cette lutte de l'art est plus vivante +que la nature.</p> + +<p class="stage1">(Entrent quelques sénateurs qui ne font que passer.)</p> + +<p>LE PEINTRE.—Comme le seigneur Timon est recherché!</p> + +<p>LE POÈTE.—Les sénateurs d'Athènes! L'heureux mortel!</p> + +<p>LE PEINTRE.—Regardez, en voilà d'autres!</p> + +<p>LE POÈTE.—Vous voyez ce concours, ces flots de visiteurs. +Moi, j'ai, dans cette ébauche, esquissé un homme +à qui ce monde d'ici-bas prodigue ses embrassements et +ses caresses. Mon libre génie ne s'arrête pas à un caractère +particulier, mais il se meut au large dans une mer +de cire <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Aucune malice personnelle n'empoisonne une +seule virgule de mes vers; je vole comme l'aigle; hardi +dans mon essor, ne laissant point de trace derrière moi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> On sait que les anciens écrivaient sur des tablettes de cire +avec un stylet de fer.</blockquote> + +<p>LE PEINTRE.—Comment pourrai-je vous comprendre?</p> + +<p>LE POÈTE.—Je vais m'expliquer.—Vous voyez comme +tous les états, tous les esprits (autant ceux qui sont liants +et volages, que les gens graves et austères), viennent tous +offrir leurs services au seigneur Timon. Son immense +fortune, jointe à son caractère gracieux et bienfaisant, +subjugue et conquiert toute sorte de coeurs pour l'aimer +et le servir, depuis le souple flatteur, dont le visage est +un miroir, jusqu'à cet Apémantus qui n'aime rien autant +que se haïr lui-même; il plie aussi le genou devant +lui, et retourne content et riche d'un coup d'oeil de +Timon.</p> + +<p>LE PEINTRE.—Je les ai vus causer ensemble.</p> + +<p>LE POÈTE.—Monsieur, j'ai feint que la Fortune était +assise sur son trône, au sommet d'une haute et riante +colline. La base du mont est couverte par étages de talents +de tout genre, d'hommes de toute espèce, qui travaillent +sur la surface de ce globe, pour améliorer leur +condition. Au milieu de cette foule dont les yeux sont +attachés sur la souveraine, je représente un personnage +sous les traits de Timon, à qui la déesse, de sa main +d'ivoire, fait signe d'avancer, et par sa faveur actuelle +change actuellement tous ses rivaux en serviteurs et +en esclaves.</p> + +<p>LE PEINTRE.—C'est bien imaginé, ce trône, cette Fortune +et cette colline, et au bas un homme appelé au +milieu de la foule, et qui, la tête courbée en avant, sur +le penchant du mont, gravit vers son bonheur; voilà, ce +me semble, une scène que rendrait bien notre art.</p> + +<p>LE POÈTE.—Soit, monsieur; mais laissez-moi poursuivre. +Ces hommes, naguère encore ses égaux (et +quelques-uns valaient mieux que lui), suivent tous +maintenant ses pas, remplissent ses portiques d'une +cour nombreuse, versent dans son oreille leurs murmures +flatteurs, comme la prière d'un sacrifice, révèrent +jusqu'à son étrier, et ne respirent que par lui l'air libre +des cieux.</p> + +<p>LE PEINTRE.—Oui, sans doute: et que deviennent-ils?</p> + +<p>LE POÈTE.—Lorsque soudain la Fortune, dans un caprice +et un changement d'humeur, précipite ce favori naguère +si chéri d'elle, tous ses serviteurs qui, rampant sur les +genoux et sur leurs mains, s'efforçaient après lui de +gravir vers la cime du mont, le laissent glisser en bas; +pas un ne l'accompagne dans sa chute.</p> + +<p>LE PEINTRE.—C'est l'ordinaire; je puis vous montrer +mille tableaux moraux qui peindraient ces coups soudains +de la fortune, d'une manière plus frappante que +les paroles. Cependant vous avez raison de faire sentir +au seigneur Timon que les yeux des pauvres ont vu le +puissant pieds en haut, tête en bas.</p> + +<p class="stage1">(Fanfares. Entre Timon avec sa suite: le serviteur de Ventidius +cause avec Timon.)</p> + +<p>TIMON.—Il est emprisonné, dites-vous?</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.—Oui, mon bon seigneur. +Cinq talents sont toute sa dette. Ses moyens sont restreints, +ses créanciers inflexibles. Il implore une lettre de +votre Grandeur à ceux qui l'ont fait enfermer; si elle lui +est refusée il n'a plus d'espoir.</p> + +<p>TIMON.—Noble Ventidius! Allons.—Il n'est pas dans +mon caractère de me débarrasser d'un ami quand il a +besoin de moi. Je le connais pour un homme d'honneur +qui mérite qu'on lui donne du secours: il l'aura; je veux +payer sa dette et lui rendre la liberté.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.—Votre Seigneurie se +l'attache pour jamais.</p> + +<p>TIMON.—Saluez-le de ma part: je vais lui envoyer sa +rançon; et lorsqu'il sera libre, dites-lui de me venir voir. +Ce n'est pas assez de relever le faible, il faut le soutenir +encore après. Adieu!</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.—Je souhaite toute prospérité +à votre Honneur.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre un vieillard athénien.)</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Seigneur Timon, daignez m'entendre.</p> + +<p>TIMON.—Parlez, bon père.</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Vous avez un serviteur nommé Lucilius?</p> + +<p>TIMON.—Il est vrai; qu'avez-vous à dire de lui?</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Noble Timon, failes-le venir devant +vous.</p> + +<p>TIMON.—Est-il ici ou non? Lucilius!</p> + +<p class="stage1">(Entre Lucilius.)</p> + +<p>LUCILIUS.—Me voici, seigneur, à vos ordres.</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Cet homme, seigneur Timon, votre +créature, hante de nuit ma maison. Je suis un homme +qui, depuis ma jeunesse, me suis adonné au négoce; et +mon état mérite, un plus riche héritier qu'un homme +qui découpe à table.</p> + +<p>TIMON.—Eh bien! qu'y a-t-il de plus?</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Je n'ai qu'une fille, une fille unique, à +qui je puisse transmettre ce que j'ai. Elle est belle, et des +plus jeunes qu'on puisse épouser. Je l'ai élevée avec de +grandes dépenses pour lui faire acquérir tous les talents. +Ce valet, qui vous appartient, ose rechercher son amour. +Je vous conjure, noble seigneur, joignez-vous à moi pour +lui défendre de la fréquenter; pour moi, j'ai parlé en vain.</p> + +<p>TIMON.-Le jeune homme est honnête.</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Il le sera donc envers moi, Timon.... +Que son honnêteté lui serve de récompense sans m'enlever +ma fille.</p> + +<p>TIMON.—L'aime-t-elle?</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Elle est jeune et crédule. Nos passions +passées nous apprennent combien la jeunesse est légère.</p> + +<p>TIMON.—Aimes-tu cette jeune fille?</p> + +<p>LUCILIUS.—Oui, mon bon seigneur, et elle agrée mon +amour.</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Si mon consentement manque à son +mariage, j'atteste ici les dieux que je choisirai mon héritier +parmi les mendiants de ce monde, et que je la déshérite +de tout mon bien.</p> + +<p>TIMON.—Et quelle sera sa dot, si elle épouse un mari +sortable?</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Trois talents pour le moment; à l'avenir, +tout.</p> + +<p>TIMON.—Cet honnête homme me sert depuis longtemps: +je veux faire un effort pour fonder sa fortune, +car c'est un devoir pour moi. Donnez-lui votre fille; ce +que vous avancerez pour sa dot sera la mesure de mes +dons, et je rendrai la balance égale entre elle et lui.</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Noble seigneur, donnez-m'en votre parole, +et ma fille est à lui.</p> + +<p>TIMON.—Voilà ma main, et mon honneur sur ma promesse.</p> + +<p>LUCILIUS.—Je remercie humblement votre Seigneurie: +tout ce qui pourra jamais m'arriver de fortune et de +bonheur, je le regarderai toujours comme venant de vous.</p> + +<p class="stage1">(Lucilius et le vieillard sortent.)</p> + +<p>LE POÈTE.—Agréez mon travail, et que votre Seigneurie +vive longtemps!</p> + +<p>TIMON.—Je vous remercie; vous aurez bientôt de mes +nouvelles; ne vous écartez point. <span class="stage2"><i>(Au peintre.)</i></span> Qu'avez-vous +là, mon ami?</p> + +<p>LE PEINTRE,—Un morceau de peinture, que je conjure +votre Seigneurie d'accepter.</p> + +<p>TIMON.—La peinture me plaît: la peinture est presque +l'homme au naturel; car depuis que le déshonneur trafique +des sentiments naturels, l'homme n'est qu'un visage, +tandis que les figures que trace le pinceau sont du +moins tout ce qu'elles paraissent.... J'aime votre ouvrage, +et vous en aurez bientôt la preuve; attendez ici jusqu'à +ce que je vous fasse avertir.</p> + +<p>LE PEINTRE.—Que les dieux vous conservent!</p> + +<p>TIMON.—Portez-vous bien, messieurs; donnez-moi la +main: il faut absolument que nous dînions ensemble.—Monsieur, +votre bijou a souffert d'être trop estimé..</p> + +<p>LE JOAILLIER.—Comment, seigneur, on l'a déprécié?</p> + +<p>TIMON.—On a seulement abusé des louanges. Si je +vous le payais ce qu'on l'estime, je serais tout à fait ruiné.</p> + +<p>LE JOAILLIER.—Seigneur, il est estimé le prix qu'en +donneraient ceux mêmes qui le vendent. Mais vous savez +que des choses de valeur égale changent de prix dans +les mains du propriétaire, et sont estimées en raison de +la valeur du maître. Croyez-moi, mon cher seigneur, +vous embellissez le bijou en le portant.</p> + +<p>TIMON.—Bonne plaisanterie!</p> + +<p>LE MARCHAND.—Non, seigneur; ce qu'il dit là, tout le +monde le répète avec lui.</p> + +<p>TIMON.—Voyez qui vient ici. Voulez-vous être grondés?</p> + +<p class="stage1">(Entre Apémantus.)</p> + +<p>LE JOAILLIER.—Nous le supporterons, avec votre Seigneurie.</p> + +<p>LE MARCHAND.—Il n'épargnera personne.</p> + +<p>TIMON.—Bonjour, gracieux Apémantus.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Attends que je sois gracieux pour que je +te rende le bonjour, quand tu seras devenu le chien de +Timon, et ces fripons d'honnêtes gens.</p> + +<p>TIMON.—Pourquoi les appelles-tu fripons; tu ne les +connais pas.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Ne sont-ils pas Athéniens?</p> + +<p>TIMON.—Oui.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Alors, je ne me dédis pas.</p> + +<p>LE JOAILLIER.—Tu me connais, Apémantus.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Tu sais bien que je te connais; je viens +de t'appeler par ton nom.</p> + +<p>TIMON.—Tu es bien fier, Apémantus.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Fier surtout de ne pas ressembler à +Timon.</p> + +<p>TIMON.—Où vas-tu?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Casser la tête à un honnête Athénien.</p> + +<p>TIMON.—C'est une action qui te mènera à la mort.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Oui, si ne rien faire est un crime digne +de mort.</p> + +<p>TIMON.—Comment trouves-tu ce portrait, Apémantus?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Très-bon; car il est innocent.</p> + +<p>TIMON.—Celui qui l'a fait n'a-t-il pas bien travaillé?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Celui qui a fait le peintre a mieux travaillé +encore, et cependant il a fait un pitoyable ouvrage.</p> + +<p>LE PEINTRE.—Tu es un chien.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Ta mère est de mon espèce; qu'est-elle +donc, si je suis un chien?</p> + +<p>TIMON.—Apémantus, veux-tu dîner avec moi?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Non, je ne mange pas les grands seigneurs.</p> + +<p>TIMON.—Si tu les mangeais, tu fâcherais les dames.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Oh! elles mangent les grands seigneurs, +voilà ce qui leur donne de gros ventres.</p> + +<p>TIMON.—C'est une explication bien libertine.</p> + +<p>APÉMANTUS.—C'est ainsi que tu la prends; garde-la +pour ta peine.</p> + +<p>TIMON.—Aimes-tu ce bijou, Apémantus?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Pas autant que la franchise, qui ne coûte +pas une obole <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Allusion, au proverbe anglais, <i>plain dealing is a jewell but they +that use it die beggars</i>: «la franchise est un joyau, mais ceux qui en +usent meurent de faim.»</blockquote> + +<p>TIMON.—Combien penses-tu qu'il vaille?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Il ne vaut pas la peine que j'y pense.... +Eh bien! poëte!</p> + +<p>LE POÈTE.—Eh bien! philosophe!</p> + +<p>APÉMANTUS.—Tu mens.</p> + +<p>LE POÈTE.—N'es-tu pas un philosophe?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Oui.</p> + +<p>LE POÈTE.—Je ne mens donc pas?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Et toi, n'es-tu pas un poëte?</p> + +<p>LE POÈTE.—Oui.</p> + +<p>APÉMANTUS.—En ce cas, tu mens. Regarde dans ton +dernier ouvrage où tu as représenté Timon comme un +digne personnage.</p> + +<p>LE POÈTE.—Ce n'est point une fiction, c'est la vérité.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Oui, il est digne de toi, et digne de payer +ton travail. Qui aime la flatterie est digne du flatteur. +Dieux, que ne suis-je un grand seigneur!</p> + +<p>TIMON.—Que ferais-tu donc, Apémantus?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Ce que fait maintenant Apémantus, je +haïrais un grand seigneur de tout mon coeur.</p> + +<p>TIMON.—Quoi! tu te haïrais toi-même?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Oui.</p> + +<p>TIMON.—Pourquoi?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Pour avoir eu si peu d'esprit que d'être +un grand seigneur,—N'es-tu pas marchand?</p> + +<p>LE MARCHAND.—Oui, Apémantus.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Que le commerce te confonde, si les +dieux ne veulent pas le faire!</p> + +<p>LE MARCHAND.—Si le commerce me confond, les dieux +en seront la cause.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Ton dieu, c'est le commerce; que ton +dieu te confonde!</p> + +<p class="stage1">(On entend des trompettes.)</p> + +<p class="stage1">(Entre un serviteur)</p> + +<p>TIMON.—Quelle est cette trompette?</p> + +<p>LE SERVITEUR.—C'est Alcibiade.... et vingt cavaliers +environ de sa société.</p> + +<p>TIMON.—Je vous prie, allez au-devant d'eux, qu'on les +fasse entrer.—Il faut absolument diner avec moi.—Ne +vous en allez pas, que je ne vous aie fait mes remerciements. +Et, après le dîner, montrez-moi ce tableau.—Je +suis charmé de vous voir tous.</p> + +<p class="stage1">(Quelques serviteurs sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Alcibiade et sa société.)</p> + +<p>TIMON.—Vous êtes le bienvenu, seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Ils s'embrassent.)</p> + +<p>APÉMANTUS.—Allons, allons, c'est cela! Que les maladies +contractent et dessèchent vos souples articulations! +Se peut-il qu'il y ait si peu d'amitié au milieu de ces +doucereux coquins et de toute cette politesse! La race +de l'homme a dégénéré en singes et en babouins.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Seigneur, vous contentez mon ardent désir, +je satisfais la faim que j'avais de vous voir.</p> + +<p>TIMON.—Vous êtes le bienvenu, seigneur! Avant de +nous séparer, nous passerons ensemble un heureux +temps en différents plaisirs.—Je vous en prie, entrons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent, excepté Apémantus.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent deux seigneurs.)</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Quelle heure est-il, Apémantus?</p> + +<p>APÉMANTUS.—L'heure d'être honnête.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Il est toujours cette heure-là.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Tu n'en es que plus digne d'être maudit, +toi qui la manques sans cesse.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Tu vas au festin de Timon?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Oui, pour voir les viandes gorger des +fripons et le vin échauffer des fous.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Adieu! adieu!</p> + +<p>APÉMANTUS.—Tu es fou de me dire deux fois adieu.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Pourquoi donc, Apémantus?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Tu aurais dû garder un de ces adieux +pour toi, car je n'entends pas t'en rendre.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Va te faire pendre.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Non, je n'en ferai rien. Adresse tes invitations +à ton ami.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Va-t'en, chien hargneux, ou je te +chasserai d'ici.</p> + +<p>APÉMANTUS.—En véritable chien, je fuirai les ruades +de l'âne.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Cet homme est en tout l'opposé de +l'humanité.—Eh bien! entrerons-nous, et prendrons-nous +notre part des générosités de Timon? Il est vraiment +plus que la bonté même.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Il la répand sur tout ce qui l'environne. +Plutus, le dieu de l'or, n'est que son intendant: +pas le plus léger service qu'il ne paye sept fois plus qu'il +ne vaut: pas le plus léger cadeau qui ne vaille à son +auteur un présent qui excède toutes les mesures ordinaires +de la reconnaissance.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Il porte l'âme la plus noble qui +ait jamais inspiré un mortel.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Puisse-t-il vivre longtemps dans la +prospérité! Entrons-nous?</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Je vous suis.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Une salle d'apparat dans la maison de Timon.</p> + +<p class="stage1">(Concert bruyant de hautbois. Flavius et d'autres domestiques servent<br> +un grand banquet.)</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> TIMON, ALCIBIADE, LUCIUS, LUCULLUS,<br> +SEMPRONIUS, <i>et autres sénateurs athéniens, avec</i> VENTIDIUS<br> +<i>et la suite. A quelque distance, et derrière tous les<br> +autres, suit</i> APÉMANTUS, <i>d'un air de mauvaise humeur</i>.</p> + +<p>VENTIDIUS.—Très-honoré Timon, il a plu aux dieux de +se souvenir de la vieillesse de mon père, et de l'appeler +à son long repos. Il a quitté la vie sans regret, et il m'a +laissé riche. Votre coeur généreux mérite toute ma reconnaissance, +et je viens vous rendre ces talents auxquels +j'ai dû la liberté, accompagnés de mes remerciements +et de mon dévouement.</p> + +<p>TIMON.—Oh! point du tout, honnête Ventidius; vous +vous méprenez sur mon amitié: je vous ai fait ce don +librement. On ne peut dire qu'on a donné, quand on +souffre que le don soit rendu. Si nos supérieurs jouent +à ce jeu, nous ne devons pas oser les imiter. Ce sont de +belles fautes que celles qui enrichissent.</p> + +<p>VENTIDIUS.—Les nobles sentiments!</p> + +<p class="stage1">(Ils sont tous debout regardant Timon d'un air de cérémonie.)</p> + +<p>TIMON.—Seigneurs, la cérémonie n'a été inventée que +pour voiler l'insuffisance des actions, les souhaits +creux, la bienfaisance qui se repent avant d'avoir été +exercée: mais où se trouve la véritable amitié, la cérémonie +est inutile. Je vous prie, asseyez-vous. Vous êtes +les bienvenus à ma fortune, plus qu'elle n'est la bienvenue +pour moi.</p> + +<p class="stage1">(Ils s'asseyent.)</p> + +<p>LUCIUS.—Nous l'avons toujours avoué, seigneur.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Oh! oui, avoué, et vous n'êtes pas encore +pendus?</p> + +<p>TIMON.—Ah! Apémantus, tu es le bienvenu.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Je ne veux pas être le bienvenu; je viens +pour que tu me chasses.</p> + +<p>TIMON.—Fi donc! Tu es un rustre; tu as pris là une +humeur qui ne sied pas à l'homme: c'est un reproche à +te faire.—On dit, mes amis, que <i>ira furor brevis est</i>; mais +cet homme-là est toujours en colère.—Allons, qu'on lui +dresse une table pour lui seul. Il n'aime point la compagnie, +et il n'est vraiment pas fait pour elle.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Je resterai donc à tes risques et périls, +Timon; car je viens pour observer, je t'en avertis.</p> + +<p>TIMON.—Je ne prends pas garde à toi.—Tu es Athénien, +tu es donc le bienvenu. Je ne dois pas être aujourd'hui +le maître chez moi; mais je t'en prie, que mon +diner me vaille ton silence.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Je méprise ton dîner.... Il m'étoufferait, +car je ne pourrais pas te flatter.—O dieux! que d'hommes +dévorent Timon, et il ne le voit pas! Je souffre de voir +tant de gens tremper leur langue dans le sang d'un seul +homme; et le comble de la folie, c'est qu'il les excite +lui-même. Je m'étonne que les hommes osent se confier +aux hommes! Je pense, moi, qu'ils devraient les inviter +sans couteaux. Leurs tables y gagneraient, et leur vie +serait plus en sûreté. On en a vu cent exemples: l'homme, +qui en ce moment est assis près de son hôte, qui rompt +avec lui son pain et boit à sa santé la coupe qu'ils ont +partagée ensemble, sera le premier à l'assassiner. Cela +est prouvé. Si j'étais un grand personnage, je craindrais +de boire à mes repas, de peur que mes hôtes n'épiassent à +quelle note ils pourraient me couper le sifflet. Les grands +seigneurs ne devraient jamais boire sans avoir le gosier +revêtu de fer.</p> + +<p>TIMON, <span class="stage21"><i>à un des convives</i>.</span>—Seigneur, de tout mon coeur, +et que les santés fassent la ronde.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Qu'on verse de ce côté, mon bon +seigneur.</p> + +<p>APÉMANTUS.—De son côté! Fort bien: voilà un brave. +Il sait prendre à propos son moment.—Toutes ces santés, +Timon, te rendront malade, toi et ta fortune. Voilà +qui est trop faible pour être coupable, l'honnête eau qui +n'a jamais jeté personne dans la boue; cette liqueur et +mes aliments se ressemblent, et sont toujours d'accord; +les festins sont trop orgueilleux pour rendre grâces aux +dieux.</p> + +<p class="stage1"><i>Actions de grâces d'Apémantus.</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dieux immortels, je ne vous demande point de richesses,</p> +<p>Je ne prie pour aucun homme que pour moi;</p> +<p>Accordez-moi de ne jamais devenir assez insensé</p> +<p>Pour me fier à un homme sur son serment ou sur son billet,</p> +<p>A une courtisane sur ses larmes,</p> +<p>A un chien qui paraît endormi,</p> +<p>A un geôlier pour ma liberté,</p> +<p>Ni à mes amis dans mon besoin:</p> +<p>Amen: allons, courage!</p> +<p>Le crime est pour le riche et je vis de racines.</p> + </div> </div> + +<p>Ton meilleur plat c'est ton bon coeur, Apémantus.</p> + +<p>TIMON.—Général Alcibiade, votre coeur en ce moment +est sur le champ de bataille.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Mon coeur, seigneur, est toujours prêt à +vous servir.</p> + +<p>TIMON.—Vous aimeriez mieux un déjeuner d'ennemis +qu'un diner d'amis.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Pourvu que leur sang vînt de couler, seigneur, +il n'est point de mets plus délicieux pour moi; je +souhaiterais à mon meilleur ami de se trouver à pareille +fête.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Je voudrais que tous ces flatteurs fussent +tes ennemis, afin que tu pusses les égorger et m'inviter +au festin.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Si jamais, seigneur, nous avions +le bonheur que vous missiez nos coeurs à l'épreuve; si +jamais vous nous fournissiez l'occasion de montrer une +partie de notre zèle, nous serions au comble de nos +voeux.</p> + +<p>TIMON.—Oh! ne doutez pas, mes bons amis, que les +dieux n'aient eux-mêmes réservé dans l'avenir un jour, +où j'aurai besoin de votre secours. Autrement, pourquoi, +seriez-vous devenus mes amis?—Pourquoi seriez-vous +choisis entre mille autres, pour porter ce titre de tendresse, +si vous n'apparteniez pas de plus près à mon +coeur? Je me suis dit de vous à moi-même, plus que vous +ne pouvez modestement en dire, et je tiens ceci pour +acquis sur votre compte. O dieux, me disais-je, qu'aurions-nous +besoin d'amis, si nous ne devions jamais +avoir besoin d'eux? Ce seraient les créatures du monde +les plus inutiles si nous ne devions jamais user d'eux. +Ils, ressembleraient fort à des instruments mélodieux +suspendus dans leurs étuis et qui gardent pour eux leurs +accords. Oui, j'ai souhaité souvent d'être plus pauvre, +afin de me rapprocher davantage de vous. Nous sommes +nés pour faire du bien, et quel bien est plus à nous que +les richesses de nos amis? O quel précieux avantage +d'avoir tant d'amis qui, comme des frères, disposent de +la fortune l'un de l'autre! O volupté qui n'est déjà plus +avant même d'être née! Il me semble que mes yeux ne +peuvent retenir leurs larmes.—Allons, pour oublier leur +faute, je bois à votre santé.</p> + +<p>APÉMANTUS.—O Timon, plus tu pleures, plus ton vin +se boit!</p> + +<p>LUCULLUS.—La joie a eu la même conception dans nos +yeux, et en sort comme un nouveau-né.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Oh! oh! je ris en pensant que ce nouveau-né +est un bâtard.</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.—Je vous proteste, seigneur, que +vous m'avez beaucoup ému.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Beaucoup.</p> + +<p class="stage1">(Son de trompette.)</p> + +<p>TIMON.—Qu'annonce cette trompette? qu'y a-t-il?</p> + +<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Sauf votre bon plaisir, seigneur, il y a +là des dames qui demandent à entrer.</p> + +<p>TIMON.—Des dames? que désirent-elles?</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Elles ont avec elles un courrier qui est +chargé d'annoncer leurs intentions.</p> + +<p>TIMON.—Je vous en prie, faites-les entrer.</p> + +<p class="stage1">(Entre Cupidon.)</p> + +<p>CUPIDON.—Salut à toi, généreux Timon, et à tous ceux +qui jouissent ici de tes bienfaits. Les Cinq Sens te reconnaissent +pour leur patron, et viennent librement te féliciter +de ton généreux coeur. L'Ouïe, le Goût, le Toucher, +l'Odorat, se lèvent tous satisfaits de ta table: ils ne viennent +dans ce moment que pour réjouir tes yeux.</p> + +<p>TIMON.—Ils sont tous les bienvenus. Qu'on leur fasse +bon accueil. Allons, que la musique célèbre leur entrée.</p> + +<p class="stage1">(Cupidon sort.)</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Vous voyez, seigneur, à quel +point vous êtes aimé.</p> + +<p class="stage1">(Musique. Rentre Cupidon avec une mascarade de dames en +amazones, dansant et jouant du luth.)</p> + +<p>APÉMANTUS.—Holà! quel flot de vanité arrive ici! elles +dansent;.... ce sont des femmes folles! La gloire de cette +vie est une folie semblable, comme le prouve toute cette +pompe comparée à ce peu d'huile et à ces racines. Nous +nous faisons fous pour nous amuser, et prodigues de +flatteries nous buvons à ces hommes, sur la vieillesse +desquels nous verserons un jour le poison de l'envie et +du mépris. Quel homme respire, qui ne corrompe ou ne +soit corrompu? quel homme expire, qui n'emporte au +tombeau quelque outrage, don de ses amis? Je craindrais +bien que ceux qui dansent là devant moi ne fussent les +premiers à me fouler un jour sous leurs pieds. C'est ce +qu'on a vu souvent. Les hommes ferment leurs portes +au soleil couchant.</p> + +<p class="stage1">(Les convives se lèvent de table en montrant un grand respect<br> +pour Timon, et pour lui montrer leur affection, chacun<br> +d'eux prend une des amazones, et ils dansent couple<br> +par couple: on joue deux ou trois airs de hautbois, après<br> +quoi la danse et la musique cessent.)</p> + +<p>TIMON.—Vous avez embelli nos plaisirs, belles dames, +et donné un nouveau charme à notre fête, qui n'eût pas +été à moitié si brillante ni si agréable sans vous; elle +vous doit tout son prix et son éclat, et vous m'avez rendu +moi-même enchanté de ma propre invention. J'ai à vous +en remercier.</p> + +<p>PREMIÈRE DAME.—Seigneur, vous nous jugez au mieux.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Oui, ma foi; car le pire est dégoûtant, et +ne supporterait pas qu'on y touchât, je pense.</p> + +<p>TIMON.—Mesdames, il y a un petit banquet qui vous +attend; veuillez bien aller vous asseoir.</p> + +<p>TOUTES ENSEMBLE.—Mille remerciements, seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> + +<p>TIMON.—Flavius!</p> + +<p>FLAVIUS.—Seigneur!</p> + +<p>TIMON.—Apportez-moi la petite cassette.</p> + +<p>FLAVIUS.—Oui, monseigneur.—<span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Encore des +bijoux? On ne peut l'arrêter dans ses fantaisies; autrement +je lui dirais....—Allons.—En conscience, je devrais +l'avertir. Quand tout sera dépensé, il voudrait bien alors +qu'on l'eût arrêté. C'est grand dommage que la libéralité +n'ait pas des yeux derrière: alors jamais un homme ne +tomberait dans la misère, victime d'un trop bon coeur.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Nos serviteurs, où sont-ils?</p> + +<p>UN SERVITEUR.—Les voici, seigneur, à vos ordres.</p> + +<p>LUCIUS.—Nos chevaux.</p> + +<p>TIMON.—Mes bons amis, j'ai encore un mot à vous dire +Seigneur, je vous en conjure, faites-moi l'honneur d'accepter +ce bijou; daignez le recevoir et le porter, mon +cher ami!</p> + +<p>LUCIUS.—Je suis déjà comblé de vos dons!</p> + +<p>TOUS.—Nous le sommes tous!</p> + +<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Seigneur, plusieurs membres du sénat +sont descendus à votre porte, et viennent vous visiter.</p> + +<p>TIMON.—Ils sont les bienvenus.</p> + +<p>FLAVIUS <span class="stage2"><i>rentre</i>.</span>—J'en conjure votre Honneur, daignez +écouter un mot, il vous touche de près.</p> + +<p>TIMON.—De près! oh bien! alors, je t'écouterai une +autre fois. Je te prie que tout soit préparé pour leur +faire bon accueil.</p> + +<p>FLAVIUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Je ne sais trop comment.</p> + +<p class="stage1">(Entre un autre serviteur.)</p> + +<p>LE SECOND SERVITEUR.—Seigneur, le noble Lucius, par +un don de sa pure amitié, vous a fait présent de quatre +chevaux blanc de lait, avec leurs harnais en argent.</p> + +<p>TIMON.—Je les accepte bien volontiers; ayez soin que +ce présent soit dignement reconnu. <span class="stage2">(<i>Entre un troisième +serviteur</i>.)</span> Eh bien! qu'y a-t-il de nouveau?</p> + +<p>LE TROISIÈME SERVITEUR.—Sauf votre bon plaisir, mon +seigneur; cet honorable seigneur, Lucullus, vous invite +à chasser avec lui demain matin, et il vous envoie deux +couples de lévriers.</p> + +<p>TIMON.—Je chasserai avec lui: qu'on reçoive son présent, +mais non sans un noble retour.</p> + +<p>FLAVIUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Quelle sera la fin de tout ceci? Il nous +ordonne de pourvoir à tout, de rendre de riches présents, +et tout cela avec un coffre vide: et il ne veut pas examiner +sa bourse, ni m'accorder un moment pour lui démontrer +à quelle indigence est réduit son coeur, qui n'a +plus les moyens d'effectuer ses voeux. Ses promesses +excèdent si prodigieusement sa fortune, que tout ce qu'il +promet est une dette; il doit pour chaque parole: il est +assez bon pour payer encore les intérêts. Ses terres sont +toutes couchées sur leurs livres. Oh! que je voudrais +être doucement congédié de mon office, avant d'être +forcé de le quitter! Plus heureux l'homme qui n'a point +d'amis à nourrir, que celui qui est entouré d'amis plus +funestes que les ennemis mêmes! Le coeur me saigne de +douleur pour mon maître.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>TIMON.—Vous ne vous rendez pas justice; vous rabaissez +trop votre mérite. Voici, seigneur, cette bagatelle, +comme un gage de notre amitié.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Je la reçois avec une reconnaissance +particulière.</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.—Oh! il est l'essence même de la +bonté.</p> + +<p>TIMON.—A propos, seigneur, je me rappelle que vous +avez vanté l'autre jour un coursier bai que je montais. +Il est à vous, puisqu'il vous a plu.</p> + +<p>LE SECOND SEIGNEUR.—Oh! je vous prie, seigneur, excusez-moi; +je ne puis....</p> + +<p>TIMON.—Vous pouvez m'en croire, seigneur; je sais +par expérience qu'on ne loue bien que ce qui vous plaît: +je juge des sentiments de mon ami par les miens. Ce que +je vous dis est la vérité. J'irai vous faire visite.</p> + +<p>TOUS LES SEIGNEURS.—Nul ne sera aussi bienvenu.</p> + +<p>TIMON.—Je suis si reconnaissant de toutes vos visites +que je ne puis assez donner. Je voudrais pouvoir distribuer +des royaumes à mes amis, et je ne me lasserais +jamais....—Alcibiade, tu es un guerrier, et par conséquent +rarement opulent: les bienfaits te sont dus, car +tu vis sur les morts, et toutes les terres que tu possèdes +sont sur le champ de bataille.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Oui, des terres souillées, seigneur.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Nous vous sommes si redevables!</p> + +<p>TIMON.—Et moi à vous.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Nous vous chérissons si infiniment!</p> + +<p>TIMON.—Je suis tout à vous!—Des flambeaux.—Encore +des flambeaux!</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.—Que la plus pure félicité, l'honneur +et les richesses ne vous abandonnent jamais, noble +Timon.</p> + +<p>TIMON.—Au, service de ses amis.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Alcibiade, les seigneurs et autres.)</p> + +<p>APÉMANTUS.—Quel tumulte ici! que d'inclinations de +tête, que de courbettes<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>! Je doute que toutes ces jambes +vaillent les sommes dont on paye leurs génuflexions. +Amitié pleine d'une lie impure! Il me semble que les +hommes au coeur faux ne devraient pas avoir des jambes +si lestes.—C'est ainsi que d'honnêtes dupes prodiguent +leurs richesses pour des révérences.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>Serving of becks, and jutting out of bums. Beck</i> veut dire un salut +fait avec la tête; <i>to serve a beck</i>, c'est saluer de la tête. <i>Jutting out of bums</i>, littéralement prolongement du derrière, signifie révérence, +courbette.</blockquote> + +<p>TIMON.—Voyons, Apémantus, si tu n'étais pas si +bourru, tu éprouverais mes bontés.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Non, je ne veux rien. Si tu allais me +corrompre aussi, voyons, il ne resterait plus personne +pour se moquer de ta folie, et tu ferais encore plus de +sottises. Tu donnes tant, Timon, que je crains bien que +tu ne finisses par te donner toi-même<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. A quoi bon ces +fêtes, ce luxe et ces vaines magnificences?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Il y a dans le texte: <i>thou wilt give thyself in paper</i>, tu te +donneras en papier. Un commentateur prétend qu'Apémantus +entend par-là que Timon se donnera en billets, en lettres de +change.</blockquote> + +<p>TIMON.—Ah! si tu commences à médire de la société, +j'ai juré de ne pas t'écouter. Adieu, et reviens chanter +sur un ton plus aimable.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>APÉMANTUS.—Allons: tu ne veux donc pas m'entendre +à présent: eh bien, tu ne m'entendras jamais; je te fermerai +la porte du ciel<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Oh! est-il possible que l'oreille +des hommes soit sourde aux bons conseils, et non à la +flatterie!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> «La porte du ciel.» Apémantus veut parler ici des bons conseils +qu'il refusera désormais à Timon.</blockquote> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE</p> +<br><br><br> + + + +<h3>ACTE DEUXIÈME</h3> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Athènes.—Appartement dans la maison d'un sénateur.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre un</i> SÉNATEUR <i>avec des papiers à la main.</i></p> + +<p>LE SÉNATEUR.—Et dernièrement cinq mille à Varron; +il en doit neuf mille à Isidore, ce qui, joint à ce qu'il me +devait auparavant, fait vingt-cinq mille.—Quoi! toujours +cette rage de dépenser? Cela ne peut pas durer; cela ne +durera pas.—Si j'ai besoin d'argent, je n'ai qu'à voler le +chien d'un mendiant, et en faire présent à Timon: le +chien me battra monnaie.—Si je veux vendre mon +cheval, et du prix en acheter vingt autres meilleurs que +lui, je n'ai qu'à donner à Timon, je ne lui demande rien. +Je le lui donne; aussitôt mon cheval me produit des +chevaux superbes.—Point de portier chez lui; mais un +homme qui sourit à tout le monde, et invite tous ceux +qui passent. Cela ne peut durer; il n'y a pas de raison +pour croire sa fortune solide. Caphis, holà! Caphis.</p> + +<p class="stage1">(Entre Caphis.)</p> + +<p>CAPHIS.—Me voilà, seigneur; que désirez-vous de moi?</p> + +<p>LE SÉNATEUR.—Mettez votre manteau, et courez chez +le seigneur Timon: demandez lui avec importunité mon +argent, qu'un léger refus ne vous arrête pas; n'allez pas +vous laisser fermer la bouche par un: «Faites mes compliments +à votre maître,» le bonnet tournant ainsi dans +la main droite. Dites-lui que mes besoins crient après +moi, et que c'est à mon tour à me servir de ce qui m'appartient. +Tous les jours de délais et de grâce sont passés; +et par trop de confiance à ses vaines promesses, j'ai altéré +mon crédit. J'aime et j'honore Timon; mais je ne +dois pas me rompre les reins pour lui guérir le doigt; +mes besoins sont pressants; il faut que je sois satisfait +immédiatement sans être bercé par des paroles. Partez; +prenez un air des plus importuns, un visage de demandeur, +car je crains bien que le seigneur Timon, qui +maintenant brille comme un phénix, ne soit bientôt +plus qu'une mouette plumée, quand chaque plume sera +rendue à l'aile à laquelle elle appartient.</p> + +<p>CAPHIS.—J'y vais, seigneur.</p> + +<p>LE SÉNATEUR.—«J'y vais, seigneur?»—Portez donc les +billets, et prenez-en les dates en compte.</p> + +<p>CAPHIS.—Oui, seigneur.</p> + +<p>LE SÉNATEUR.—Allez.</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Un appartement de la maison de Timon.</p> + + +<p class="stage1"><i>Entre</i> FLAVIUS <i>tenant plusieurs billets à la main</i>.</p> + +<p>FLAVIUS.—Point de soin, pas un temps d'arrêt! Si +insensé dans ses dépenses, qu'il ne veut pas savoir comment +les continuer ni arrêter le torrent de ses extravagances! +Ne se demandant jamais comment l'argent sort +de ses mains; ne se préoccupant pas davantage du temps +que cela durera. Jamais homme ne fut aussi fou et +aussi bon! Que faire?—Il ne voudra rien écouter qu'il +ne sente le mal.—Il faut que je sois franc avec lui à son +retour de la chasse. Fi donc! fi donc! fi donc!</p> + +<p>(Entrent Caphis et des serviteurs d'Isidore et de Varron<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Les valets se donnent entre eux le nom de leurs maîtres.</blockquote> + +<p>CAPHIS.—Salut, Varron. Quoi, vous venez chercher +de l'argent?</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—N'est-ce pas aussi ce qui +vous amène?</p> + +<p>CAPHIS.—Oui; et vous aussi, Isidore?</p> + +<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE.—Justement.</p> + +<p>CAPHIS.—Plaise au ciel que nous soyons tous payés!</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—C'est de quoi je doute.</p> + +<p>CAPHIS.—Voici le patron.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Timon, Alcibiade, seigneurs, etc.)</p> + +<p>TIMON.—Mon cher Alcibiade, aussitôt après le dîner +nous nous remettrons en campagne.—Est-ce à moi que +vous voulez parler? Eh bien! que voulez-vous?</p> + +<p>CAPHIS.—Seigneur, c'est la note de certaines dettes....</p> + +<p>TIMON.—Des dettes? D'où êtes-vous?</p> + +<p>CAPHIS.—D'Athènes, seigneur.</p> + +<p>TIMON.—Allez trouver mon intendant.</p> + +<p>CAPHIS.—Ne vous déplaise, seigneur, il m'a remis tout +le mois, de jour en jour, pour le payement. Un besoin +pressant force mon maître à demander son argent; il +vous supplie d'agir avec votre noblesse ordinaire et de +faire justice à sa requête.</p> + +<p>TIMON.—Mon bon ami, revenez demain matin, je vous +en prie.</p> + +<p>CAPHIS.—Mais, seigneur....</p> + +<p>TIMON.—Allons cessez, mon ami.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—Un serviteur de Varron, +seigneur.</p> + +<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE.—C'est de la part d'Isidore; il +vous prie humblement de le rembourser promptement.</p> + +<p>CAPHIS.—Seigneur, si vous connaissiez quel est le besoin +de mon maître....</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—Le terme est échu, seigneur, +depuis plus de six semaines.</p> + +<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE.—Votre intendant me renvoie +toujours, seigneur, et mes ordres sont de m'adresser directement +à votre Seigneurie.</p> + +<p>TIMON.—Eh! laissez-moi respirer.—Je vous en prie, +allez toujours devant, mes bons seigneurs; je vous rejoins +à l'instant. (<i>Alcibiade et les Seigneurs sortent.</i>) (<i>A Flavius.</i>) +Venez ici, je vous prie, que se passe-t-il que je sois +assailli par ces clameurs et ces demandes de billets différés, +des dettes arriérées qui font tort à mon honneur?</p> + +<p>FLAVIUS.—Messieurs, avec votre permission, le moment +n'est pas convenable pour parler affaires; ne nous +importunez plus, attendez après le dîner; donnez-moi le +temps d'expliquer à sa Seigneurie pourquoi vous n'avez +pas été payés.</p> + +<p>TIMON.—Oui, mes amis, attendez.—Ayez soin de les +bien traiter.</p> + +<p class="stage1">(Timon sort.)</p> + +<p>FLAVIUS.—Écoutez-moi, je vous prie.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Apémantus et un fou.)</p> + +<p>CAPHIS.—Restez, restez, voici le fou qui vient avec +Apémantus; amusons-nous un moment avec eux.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—Qu'il aille se faire pendre; +il va nous injurier.</p> + +<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE.—Que la peste l'étouffe, le chien!</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—Comment te portes-tu, fou?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Parles-tu à ton ombre?</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—Ce n'est pas à toi que je +parle.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Non, c'est à toi-même. <span class="stage2">(<i>Au fou</i>.)</span> Allons-nous-en.</p> + +<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE,<span class="stage2"><i>à celui de Varron</i>.</span>—Voilà le fou +sur ton dos.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Non, tu es seul; tu n'es pas encore sur +lui.</p> + +<p>CAPHIS.—Où est le fou maintenant?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Il vient de le demander tout à l'heure. +Pauvres misérables, valets d'usuriers, entremetteurs +entre l'or et le besoin!</p> + +<p>TOUS LES SERVITEURS.—Que sommes-nous, Apémantus?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Des ânes.</p> + +<p>TOUS.—Pourquoi?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Parce que vous me demandez ce que +vous êtes, et que vous ne vous connaissez pas vous-mêmes. +Parle-leur, fou.</p> + +<p>LE FOU.—Comment vous portez-vous, messieurs?</p> + +<p>TOUS.—Grand merci, bon fou! Que fait ta maîtresse?</p> + +<p>LE FOU.—Elle met chauffer de l'eau pour échauder des +poulets comme vous. Que ne pouvons-nous vous voir +à Corinthe!</p> + +<p>APÉMANTUS.—Bon, grand merci!</p> + +<p class="stage1">(Entre un page.)</p> + +<p>LE FOU.—Voyez, voici le page de ma maîtresse.</p> + +<p>LE PAGE, <span class="stage2"><i>au fou</i>.</span>—Eh bien! capitaine, que faites-vous +avec cette sage compagnie?—Comment se porte Apémantus?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Je voudrais avoir une verge dans ma +bouche, pour te répondre d'une manière utile.</p> + +<p>LE PAGE.—Je te prie, Apémantus, lis-moi l'adresse de +ces lettres; je n'y connais rien.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Tu ne sais pas lire?</p> + +<p>LE PAGE.—Non.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Nous ne perdrons donc pas un savant +quand tu seras pendu.—Celle-ci est pour le seigneur +Timon, l'autre pour Alcibiade. Va, tu es né bâtard et tu +mourras proxénète.</p> + +<p>LE PAGE.—Ta mère, en te donnant le jour, a fait un +chien, et tu mourras de faim comme un chien. Point de +réplique. Je m'en vais.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>APÉMANTUS.—C'est nous rendre le plus grand service.—Fou, +j'irai avec toi chez le seigneur Timon.</p> + +<p>LE FOU.—Me laisseras-tu là?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Si Timon est chez lui,—Vous êtes là +trois qui servez trois usuriers?</p> + +<p>TOUS.—Oui; plût aux dieux qu'ils nous servissent!</p> + +<p>APÉMANTUS.—Je le voudrais.—Je vous servirais comme +le bourreau sert le voleur.</p> + +<p>LE FOU.—Êtes-vous tous trois valets d'usuriers?</p> + +<p>TOUS.—Oui, fou.</p> + +<p>LE FOU.—Je pense qu'il n'y a point d'usuriers qui +n'aient un fou pour serviteur. Ma maîtresse est une usurière, +et moi je suis son fou. Quand quelqu'un emprunte +de l'argent à vos maîtres, il arrive tristement et s'en retourne +gai. Mais on entre gaiement chez ma maîtresse, +et on en sort tout triste. Dites-moi la raison de cela?</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—Je puis vous en donner +une.</p> + +<p>LE FOU.—Parle donc afin que nous puissions te regarder +comme un agent d'infamie et un fripon. Va, tu n'en +seras pas moins estimé.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—Qu'est-ce qu'un agent d'infamie, +fou?</p> + +<p>LE FOU.—C'est un fou bien vêtu, qui te ressemble un +peu; c'est un esprit: quelquefois il paraît sous la figure +d'un seigneur, quelquefois sous celle d'un légiste, quelquefois +sous celle d'un philosophe qui porte deux pierres, +outre la pierre philosophale. Souvent il ressemble à un +chevalier: enfin cet esprit rôde sous toutes les formes +que revêt l'homme, depuis quatre-vingts ans jusqu'à +treize.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—Tu n'es pas tout à fait fou.</p> + +<p>LE FOU.—Ni toi tout à fait sage: ce que j'ai de plus en +folie, tu l'as de moins en esprit.</p> + +<p>VARRON.—Cette réponse conviendrait à Apémantus.</p> + +<p>TOUS.—Place, place: voici le seigneur Timon.</p> + +<p>APÉMANTUS,—Fou, viens avec moi, viens.</p> + +<p>LE FOU.—Je n'aime point à suivre toujours un amant, +un frère aîné, ou une femme; quelquefois je suis un philosophe.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Apémantus et le fou.)</p> + +<p>FLAVIUS, <span class="stage2"><i>aux serviteurs</i>.</span>—Promenez-vous, je vous prie, +près d'ici; je vous parlerai dans un moment.</p> + +<p class="stage1">(Timon et Flavius restent seuls.)</p> + +<p>TIMON.—Vous m'étonnez fort! Pourquoi ne m'avez-vous +pas exposé plus tôt l'état de mes affaires? J'aurais +pu proportionner mes dépenses à ce que j'avais de moyens.</p> + +<p>FLAVIUS.—Vous n'avez jamais voulu m'entendre; je +vous l'ai proposé plusieurs fois.</p> + +<p>TIMON.—Allons, vous aurez peut-être pris le moment +où, étant mal disposé, je vous ai renvoyé; et vous avez +profité de ce prétexte pour vous excuser.</p> + +<p>FLAVIUS.—O mon bon maître! je vous ai présenté bien +des fois mes comptes; je les ai mis devant vos yeux; +vous les avez toujours rejetés, en disant que vous vous +reposiez sur mon honnêteté. Quand, pour quelque léger +cadeau, vous m'avez ordonné de rendre une certaine +somme, j'ai secoué la tête et j'ai gémi: même, je suis +sorti des bornes du respect, en vous exhortant à tenir +votre main plus fermée. J'ai essuyé de votre part et bien +souvent des réprimandes assez dures, quand j'ai voulu +vous ouvrir les yeux sur la diminution de votre fortune +et l'accroissement constant de vos dettes! O mon cher +maître, quoique vous m'écoutiez aujourd'hui trop tard, +cependant il est nécessaire que vous le sachiez: tous vos +biens ne suffiraient pas pour payer la moitié de vos dettes.</p> + +<p>TIMON.—Qu'on vende toutes mes terres.</p> + +<p>FLAVIUS.—Toutes sont engagées; quelques-unes sont +forfaites et perdues; à peine nous reste-t-il de quoi fermer +la bouche aux créances échues. D'autres échéances +arrivent à grands pas. Qui nous soutiendra dans cet intervalle, +et enfin comment se terminera notre dernier +compte?</p> + +<p>TIMON.—Mes possessions s'étendaient jusqu'à Lacédémone.</p> + +<p>FLAVIUS.—O mon bon maître! le monde n'est qu'un +mot. Et quand vous le posséderiez tout entier, et que +vous pourriez le donner d'une seule parole, combien de +temps le garderiez-vous?</p> + +<p>TIMON.—Tu me dis la vérité.</p> + +<p>FLAVIUS.—Si vous avez le moindre soupçon sur mon +administration, sur ma fidélité, citez-moi devant les +juges les plus sévères, et faites-moi rendre un compte +rigoureux. Que les dieux me soient propices: ils savent +que, lorsque tous nos offices étaient encombrés d'avides +parasites, lorsque nos caves pleuraient des flots de vin, +quand chaque appartement brillait de mille flambeaux, +et retentissait du bruit confus des concerts, moi, je me +retirais près d'un conduit toujours ouvert<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, pour y verser +des torrents de larmes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> <i>Wasteful cock</i>; <i>robinet prodigue</i>. Les commentateurs se sont +creusé la tête pour expliquer cette expression et l'intention +de Flavius. On a prétendu que Flavius se retirait près d'un +conduit, d'où l'eau sortait sans cesse, parce que cette circonstance +servait à lui rappeler les prodigalités de Timon en même +temps que ce lieu écarté était propice à sa rêverie.</blockquote> + +<p>TIMON.—Assez, je t'en prie.</p> + +<p>FLAVIUS.—Dieux! disais-je, quelle bonté dans le seigneur +Timon! Que de biens prodigués des esclaves et des +rustres ont engloutis cette nuit! Qui n'appartient à Timon? +Qui n'offre pas son coeur, sa vie, son épée, son +courage, sa bourse à Timon, «au grand Timon, au noble, +au digne, au royal Timon?» Hélas! quand la fortune +dont il achète ces louanges sera dissipée, le souffle +qui les produit sera éteint; ce qu'on a gagné au festin +on le perd dans le jeûne<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Un nuage d'hiver verse ses +ondées, et tous les insectes ont disparu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Proverbe anglais: <i>feast-won, fast-lost</i>: gagné au festin, +perdu au jeûne.</blockquote> + +<p>TIMON.—Allons, ne me sermonne plus.—Nul bienfait +honteux n'a déshonoré mon coeur. J'ai donné imprudemment, +mais sans ignominie. Pourquoi pleures-tu? +Manques-tu de confiance au point de croire que je puisse +manquer d'amis? Que ton coeur se rassure; va, si je +voulais ouvrir les réservoirs de mon amitié, et éprouver +les coeurs en empruntant, je pourrais user des hommes +et de leurs fortunes aussi facilement que je puis t'ordonner +de parler.</p> + +<p>FLAVIUS.—Puisse l'événement ne pas tromper votre +attente!</p> + +<p>TIMON.—Et ce besoin où je me trouve aujourd'hui est +en quelque sorte pour moi un bonheur qui couronne +mes voeux. Je puis maintenant éprouver mes amis; tu +connaîtras bientôt combien tu t'es mépris sur l'état de +ma fortune; je suis riche en amis. Holà! quelqu'un! +Flaminius! Servilius!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Servilius, Flaminius et d'autres esclaves.)</p> + +<p>UN ESCLAVE.—Seigneur? seigneur?</p> + +<p>TIMON.—J'ai différents ordres à vous distribuer. Toi, +va chez le seigneur Lucius, et toi, chez Lucullus. J'ai +chassé aujourd'hui avec son Honneur.—Toi, va chez +Sempronius. Recommandez-moi à leur amitié, et dites +que je suis fier de trouver l'occasion d'employer leurs +services pour me fournir de l'argent: demandez-leur +cinquante talents.</p> + +<p>FLAMINIUS.—Vos ordres seront remplis, seigneur.</p> + +<p>FLAVIUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Aux seigneurs Lucius et Lucullus?—Hom!</p> + +<p>TIMON.—Et vous <span class="stage2">(<i>à un autre serviteur</i>)</span>, allez trouver les +sénateurs. J'avais droit à leur reconnaissance, même +dans les jours de mon opulence. Dites-leur de m'envoyer +tout à l'heure mille talents.</p> + +<p>FLAVIUS.—J'ai pris la liberté de leur présenter votre +seing et votre nom, dans l'opinion où j'étais que c'était +la ressource la plus facile; mais tous ont secoué la tête, +et je ne suis pas revenu plus riche.</p> + +<p>TIMON.—Est-il vrai? Est-il possible?</p> + +<p>FLAVIUS.—Ils répondent tous, de concert et d'une voix +unanime, qu'ils sont en baisse, qu'ils n'ont point de +fonds, qu'ils ne peuvent faire ce qu'ils désireraient, qu'ils +sont bien fâchés.—«Vous êtes un homme si respectable!.... +Cependant.... ils auraient bien souhaité....—Ils +ne savent pas.... mais il faut qu'il y ait eu de sa +faute.—L'homme le plus honnête peut faire un faux +pas.—Plût aux dieux que tout allât bien.... c'est bien +dommage!»—Et ainsi occupés d'autres affaires sérieuses, +ils me renvoient avec ces regards dédaigneux et +ces phrases interrompues; leurs demi-saluts et leurs +signes de froideur me glacent et me réduisent au silence.</p> + +<p>TIMON.—Grands dieux! récompensez-les. Ami, je t'en +prie, ne t'afflige pas. L'ingratitude est héréditaire dans +les vieillards; leur sang est figé, glacé, et coule à peine; +ils manquent de reconnaissance, parce que leur coeur manque +de chaleur. A mesure que l'homme retourne vers la +terre il est façonné pour le voyage, il devient lourd et engourdi.—<span class="stage2">(<i>A +un serviteur</i>.)</span> Va chez Ventidius,—<span class="stage2"><i>(A Flavius)</i></span>. +Ah! de grâce, ne sois pas triste; tu es honnête et fidèle, +je te le dis comme je le pense; on n'a rien à te reprocher.—<span class="stage2">(<i>Au +serviteur</i>.)</span> Ventidius vient d'enterrer son père, et +cette mort met en sa possession une fortune considérable. +Quand il était pauvre, emprisonné et en disette +d'amis, je le délivrai avec cinq talents. Va le saluer de +ma part; dis-lui que son ami est dans un pressant besoin; qu'il +le prie de se souvenir de ces cinq talents.<span class="stage2">(<i>A +Flavius</i>.)</span> Dès que tu les auras touchés, donne-les à ces +gens dont je suis le débiteur. Ne dis et ne pense jamais +que la fortune de Timon puisse périr au milieu de ses +amis.</p> + +<p>FLAVIUS.—Je voudrais bien n'être jamais dans le cas de +le penser. Cette confiance est l'ennemie de la bonté; +étant généreuse, elle croit que les autres le sont comme +elle.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>ACTE TROISIÈME</h3> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Appartement dans la maison de Lucullus, à Athènes.</p> + +<p class="stage1">FLAMINIUS <i>attend, entre</i> UN SERVITEUR <i>qui s'approche +de lui</i>.</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Je vous ai annoncé à mon maître; il +descend pour vous parler.</p> + +<p>FLAMINIUS.—Je vous remercie.</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Voilà mon seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Lucullus entre.)</p> + +<p>LUCULLUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Un des serviteurs du seigneur Timon! +C'est quelque présent, je gage.—Oh, j'ai deviné +juste; j'ai rêvé cette nuit de bassin et d'aiguière d'argent.—Flaminius, +honnête Flaminius, vous êtes mille +fois le bienvenu.—Qu'on me verse une coupe de vin. <span class="stage2">(<i>Le +serviteur sort</i>.)</span>—Et comment se porte cet honorable, +accompli, généreux seigneur d'Athènes, ton magnifique +seigneur et maître?</p> + +<p>FLAMINIUS.—Seigneur, sa santé est fort bonne.</p> + +<p>LUCULLUS.—Je suis ravi de le savoir en bonne santé. +Et que portes-tu là sous ton manteau, mon ami Flaminius?</p> + +<p>FLAMINIUS.—Ma foi, rien autre chose qu'une cassette +vide, seigneur, que je viens, au nom de mon maître, +prier votre Grandeur de remplir. Il se trouve dans un +besoin pressant de cinquante talents, et il m'envoie vous +prier de les lui prêter; il ne doute pas que vous ne veniez +sur-le-champ à son secours.</p> + +<p>LUCULLUS.—La! la! la! la!—Il ne doute pas, dit-il; +hélas, le brave seigneur! C'est un noble gentilhomme, +s'il ne tenait pas un si grand état de maison. Cent fois +j'ai diné chez lui, et je lui en ai dit ma pensée. Je suis +même retourné souper chez lui, exprès pour l'avertir de +diminuer sa dépense; mais il n'a jamais voulu suivre +mes conseils, et mes visites n'ont pu le corriger. Chaque +homme a son défaut, et le sien est la libéralité; c'est ce +que je lui ai répété souvent; mais je n'ai jamais pu le +tirer de là.</p> + +<p class="stage1">(Entre un esclave qui apporte du vin.)</p> + +<p>L'ESCLAVE.—Seigneur, voilà le vin.</p> + +<p>LUCULLUS.—Flaminius, je t'ai toujours remarqué pour +un homme sage; tiens, à ta santé.</p> + +<p>FLAMINIUS.—Votre Grandeur veut plaisanter.</p> + +<p>LUCULLUS.—Non, je te rends justice. J'ai toujours reconnu +en toi un esprit souple et actif; tu sais juger ce +qui est raisonnable; et quand il se présente une bonne +occasion, tu sais la saisir et en tirer bon parti. Tu as +d'excellentes qualités.—<span class="stage1">(<i>À l'esclave.</i>)</span> Vas-t'en, maraud; +approche, honnête Flaminius. Ton maître est un seigneur +plein de bonté; mais tu as du jugement, et quoique +tu sois venu me trouver, tu sais trop bien que ce +n'est pas le moment de prêter de l'argent, surtout sur la +simple parole de l'amitié, et sans aucune sûreté. Tiens, +mon enfant, voilà trois solidaires<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> pour toi; mon garçon, +ferme les yeux sur moi, et dis que tu ne m'as pas vu; +porte-toi bien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> «Je crois que cette monnaie est de l'invention du poëte.» +(STEEVENS.)</blockquote> + +<p>FLAMINIUS.—Est-il possible que les hommes soient si +différents d'eux-mêmes, et que nous soyons maintenant +ce que nous étions tout à l'heure! Loin de moi, maudite +bassesse, retourne vers celui qui t'adore.</p> + +<p class="stage1">(Il jette l'argent qu'il a reçu.)</p> + +<p>LUCULLUS.—Ah! je vois maintenant que tu es un sot, et +bien digne de ton maître....</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FLAMINIUS.—Puissent ces pièces d'argent être ajoutées +à celles qui te brûleront! Que ton enfer soit du métal +fondu: ô toi, peste d'un ami, et non un ami! L'amitié +a-t-elle un coeur<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> si faible et si facile à s'aigrir, qu'il +tourne comme le lait en moins de deux nuits? Dieux! je +ressens l'indignation de mon maître. Ce lâche ingrat +porte encore dans son estomac les mets de mon seigneur; +pourquoi seraient-ils pour lui une nourriture +salutaire, lorsque lui-même s'est changé en poison? +Puissent-ils ne produire en lui que des maladies, et quand +il sera sur son lit de mort, que cette partie de son être, +fournie par mon maître, serve, non pas à le guérir, mais +à prolonger son agonie!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> <i>Milky heart</i>, coeur de lait.</blockquote> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Place publique d'Athènes.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LUCIUS, TROIS ÉTRANGERS.</p> + +<p>LUCIUS.—Qui? le seigneur Timon? C'est mon bon ami: +et un homme honorable!</p> + +<p>PREMIER ÉTRANGER.—Nous le savons, quoique nous +lui soyons étrangers. Mais, je puis vous dire une chose, +seigneur, que j'entends répéter couramment; c'est que +les heures fortunées de Timon sont passées; sa richesse +lui échappe.</p> + +<p>LUCIUS.—Allons donc! n'en croyez rien; il ne peut +manquer d'argent.</p> + +<p>SECOND ÉTRANGER.—Mais croyez bien ceci, seigneur, +c'est qu'il n'y a pas bien longtemps qu'un de ses gens +est venu trouver le seigneur Lucullus pour lui emprunter +un certain nombre de talents; oui, il l'a pressé instamment, +en faisant sentir la nécessité où son maître est +réduit; et il a essuyé un refus.</p> + +<p>LUCIUS.—Comment?</p> + +<p>SECOND ÉTRANGER.—Un refus, vous dis-je, seigneur.</p> + +<p>LUCIUS.—Quelle étrange chose! Par tous les dieux, j'en +suis honteux! Refuser cet homme honorable, il faut +avoir bien peu d'honneur. Quant à moi, je dois l'avouer, +j'ai reçu de lui quelques petites marques de sa bonté, de +l'argent, de la vaisselle, des bijoux et semblables bagatelles, +rien auprès des présents qu'a reçus Lucullus; eh! +bien, si, au lieu de s'adresser à lui, il avait envoyé chez +moi, je ne lui aurais jamais refusé la somme dont il aurait +eu besoin.</p> + +<p class="stage1">(Entre Servilius.)</p> + +<p>SERVILIUS.—Voyez, par bonheur, voilà le seigneur +Lucius; j'ai tant couru pour le trouver, que je suis tout +en nage.—Très-honoré seigneur....</p> + +<p>LUCIUS.—Ah! Servilius! je suis charmé de te voir, +porte-toi bien, recommande-moi à l'amitié de ton honnête +et estimable maître, le plus cher de mes amis.</p> + +<p>SERVILIUS.—Seigneur, sous votre bon plaisir, mon +maître vous envoie....</p> + +<p>LUCIUS.—Oh! que m'a-t-il envoyé? Que d'obligations +je lui ai! Sans cesse il envoie. Dis-moi, comment pourrai-je +le remercier? Et que m'envoie-il?</p> + +<p>SERVILIUS.—Il vous envoie seulement l'occasion de lui +rendre un service, mon seigneur; il supplie votre Seigneurie +de lui prêter, en ce moment, cinquante talents.</p> + +<p>LUCIUS.—Je vois bien que Timon veut faire une plaisanterie; +il n'est pas possible qu'il ait besoin de cinquante +talents, ni même de cinq fois autant.</p> + +<p>SERVILIUS.—Il a besoin pour le moment d'une somme +plus petite. S'il n'en avait pas besoin pour un bon usage, +je ne vous conjurerais pas avec tant d'instances.</p> + +<p>LUCIUS.—Parles-tu sérieusement, Servilius?</p> + +<p>SERVILIUS.—Sur mon âme, c'est vrai, seigneur.</p> + +<p>LUCIUS.—Quel vilaine brute je suis, de m'être dégarni +dans une si belle occasion de montrer mes bons sentiments! +Je suis bien malheureux d'avoir été hier acquérir +une petite terre, pour perdre aujourd'hui l'occasion +de me faire grand honneur! Servilius, je te jure, à la face +des dieux, qu'il m'est impossible de pouvoir le faire....—Je +n'en suis que plus sot, dis-je, j'allais moi-même +envoyer demander quelque argent à Timon: ces messieurs +en sont témoins; mais, je ne voudrais pas à présent +l'avoir fait pour toutes les richesses d'Athènes. +Recommande-moi affectueusement à ton bon maître. +Je me flatte que je ne perdrai rien de son estime, parce +que je n'ai pas le pouvoir de l'obliger; dis-lui de ma part +que je mets au nombre de mes plus grands malheurs +de ne pouvoir faire ce plaisir à un si estimable seigneur. +Bon Servilius, me promets-lu de me faire l'amitié de répéter +à Timon mes propres paroles?</p> + +<p>SERVILIUS.—Oui, seigneur, je le ferai.</p> + +<p>Lucius.—Va, je saurai t'en récompenser, Servilius. +(<i>Servilius sort.</i>) (<i>Aux étrangers</i>.) En effet, vous aviez +raison, Timon est ruiné, et quand une fois on a éprouvé +un refus, il est rare qu'on aille bien loin.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>PREMIER ÉTRANGER.—Avez-vous remarqué ceci, Hostilius?</p> + +<p>SECOND ÉTRANGER.—Oui, trop bien.</p> + +<p>PREMIER ÉTRANGER.—Eh bien! voilà le coeur du monde: +tous les flatteurs sont faits de la même étoffe. Qui peut +après cela donner le nom d'ami à celui qui met la main +dans le même plat? Il est à ma connaissance que Timon +a servi de père à ce seigneur; qu'il lui a conservé son +crédit de sa bourse, qu'il a soutenu sa fortune même; +c'est de l'argent de Timon qu'il a payé les gages de ses +domestiques; Lucius ne boit jamais que ses lèvres ne +touchent l'argent de Timon, et cependant....—Oh! vois +quel monstre est l'homme, quand il se montre sous les +traits d'un ingrat! Au prix de ce qu'il en a reçu, ce qu'il +ose lui refuser, l'homme charitable le donnerait aux +mendiants.</p> + +<p>TROISIÈME ÉTRANGER.—La religion gémit.</p> + +<p>PREMIER ÉTRANGER.—Pour moi, je n'ai jamais goûté +des bienfaits de Timon; jamais ses dons, répandus sur +moi, ne m'ont inscrit au nombre de ses amis; cependant, +en considération de son âme noble, de son illustre vertu, +et de sa conduite honorable, je proteste que si, dans son +besoin, il s'était adressé à moi, j'aurais tenu mon bien +pour venu de lui, et la meilleure part aurait été pour +lui, tant j'aime son coeur; mais je m'aperçois que les +hommes apprennent à se dispenser d'être charitables: +l'intérêt est au-dessus de la conscience.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Appartement de la maison de Sempronius.</p> +<p class="stage1"><i>Entrent</i> SEMPRONIUS ET UN SERVITEUR <i>de Timon</i>.</p> + +<p>SEMPRONIUS.—Et pourquoi m'importuner, moi, hom! +par préférence à tous les autres? Ne pouvait-il pas s'asresser +au seigneur Lucius, à Lucullus? Ce Ventidius, +qu'il a racheté de la prison, est riche maintenant. Ces trois +hommes lui sont redevables de tout ce qu'ils possèdent.</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Hélas! seigneur, tous trois ont été +essayés à la pierre de touche, et nous n'avons trouvé en +eux qu'un vil métal; car ils ont tous refusé.</p> + +<p>SEMPRONIUS.—Comment, ils l'ont refusé! Lucullus, +Ventidius l'ont refusé, et il vient s'adresser à moi?... +Tous trois? Une pareille démarche annonce de sa part +peu de jugement, ou peu d'amitié; dois-je être son dernier +refuge? Ses amis, comme autant de médecins, l'ont +tous trois condamné, et il faut que ce soit moi qu'on +charge de cette cure? Je m'en trouve très-offensé, je suis +en colère contre lui, il eût dû mieux connaître mon +rang. Je ne vois pas de raison pour que, dans son besoin, +il ne m'ait pas imploré d'abord; car enfin je suis, je +l'avoue, le premier homme qui ait reçu des présents de +lui, et il me recule dans son souvenir au point de penser +que je serais le dernier à lui marquer ma reconnaissance! +Non.—Il n'en faut pas davantage pour me rendre +un objet de risée aux yeux de toute la ville, et me faire +passer pour un fou parmi les grands seigneurs. J'aimerais +mieux, pour trois fois la somme qu'il demande, qu'il +se fût adressé à moi le premier, ne fût-ce que pour l'honneur +de mon coeur, j'avais si grand désir de rendre un +service. Retourne, et à la froide réponse de ses amis +ajoute celle-ci: «Celui qui blesse mon honneur ne verra +pas mon argent.»</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LE SERVITEUR.—A merveille! Votre Seigneurie est un +admirable coquin! Le diable n'a pas su ce qu'il faisait en +rendant l'homme si astucieux: il s'est fait tort; et je ne +puis m'empêcher de penser qu'au bout du compte la scélératesse +de l'homme le blanchira lui-même. Comme ce +seigneur cherche à colorer sa bassesse, et copie de vertueux +modèles pour justifier sa méchanceté! ainsi font +ceux qui, sous le voile d'un patriotisme ardent, voudraient +mettre des royaumes entiers en feu! Tel est le caractère +de cet ami politique. Il était le plus solide espoir de mon +maître. Tous ont déserté, les dieux seuls exceptés. Tous +ses amis sont morts. Ces portes qui, dans des jours de +prospérité, ne connurent jamais de verrous, vont être +employées à protéger la liberté de leur maître. Voilà +tout le fruit qu'il recueille de ses largesses. Celui qui ne +peut garder son argent doit à la fin garder sa maison.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="stage1">Une salle dans la maison de Timon.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX SERVITEURS DE VARRON ET LE SERVITEUR<br> +DE LUCIUS, <i>qui rencontrent</i> TITUS, HORTENSIUS,<br> +<i>et d'autres</i> VALETS <i>des créanciers de Timon, qui attendent<br> +qu'il sorte</i>.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—Bonne rencontre! Bonjour, +Titus et Hortensius!</p> + +<p>TITUS.—Je vous rends la pareille, honnête Varron.</p> + +<p>HORTENSIUS.—Lucius, par quel hasard nous trouvons-nous +ensemble ici?</p> + +<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Je pense que le même objet +nous y amène tous; le mien, c'est l'argent.</p> + +<p>TITUS.—C'est le leur à tous, et le mien aussi.</p> + +<p class="stage1">(Entre Philotus.)</p> + +<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Et le seigneur Philotus aussi, +sans doute?</p> + +<p>PHILOTUS.—Bonjour à tout le monde!</p> + +<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Sois le bienvenu, camarade. +Quelle heure croyez-vous qu'il soit?</p> + +<p>PHILOTUS.—Il va sur neuf heures.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Déjà?</p> + +<p>PHILOTUS.—Et le seigneur de céans n'est pas encore +visible?</p> + +<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Pas encore.</p> + +<p>PHILOTUS.—Cela m'étonne; il avait coutume de briller +dès sept heures du matin.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Oui; mais les jours sont devenus +plus courts. Faites attention que la carrière de +l'homme prodigue est radieuse comme celle du soleil; +mais elle ne se renouvelle pas de même. Je crains bien +que l'hiver ne soit dans le fond de la bourse de Timon; +je veux dire qu'on peut y enfoncer la main bien avant, +et n'y trouver que peu de chose.</p> + +<p>PHILOTUS.—J'ai la même crainte que vous.</p> + +<p>TITUS.—Je veux vous faire faire une remarque assez +étrange; votre maître vous envoie chercher de l'argent?</p> + +<p>HORTENSIUS.—Rien n'est plus vrai.</p> + +<p>TITUS.—Et il porte maintenant des bijoux que lui a +donnés Timon, et pour lesquels j'attends de l'argent.</p> + +<p>HORTENSIUS.—C'est contre mon coeur.</p> + +<p>TITUS.—Ne paraît-il pas étrange que Timon, en cela, +paye plus qu'il ne doit? C'est comme si votre maître envoyait +demander le prix des riches bijoux qu'il porte.</p> + +<p>HORTENSIUS.—Les dieux me sont témoins combien ce +message me pèse. Je sais que mon maître a eu sa part +des richesses de Timon; cette ingratitude est plus criminelle +que s'il les eût volés.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—Oui.—Mon billet à moi est +de trois mille couronnes; et le vôtre?</p> + +<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.—De cinq mille.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—C'est une grosse somme, et +qui fait voir que la confiance de votre maître surpassait +celle du mien, autrement sans doute que leurs créances +seraient égales.</p> + +<p class="stage1">(Entre Flaminius.)</p> + +<p>TITUS.—Voilà un des serviteurs du seigneur Timon.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Flaminius! Holà, un mot! +Le seigneur Timon est bientôt prêt à partir?</p> + +<p>FLAMINIUS.—Non, vraiment, pas encore.</p> + +<p>TITUS.—Nous attendons sa Seigneurie; je vous prie de +l'en prévenir!</p> + +<p>FLAMINIUS.—Je n'ai pas besoin de lui dire; il sait bien +que vous n'êtes que trop ponctuels.</p> + +<p class="stage1">(Entre Flavius, le visage caché dans son manteau.)</p> + +<p>LE SERVITEUR DE Lucius.—Ah! n'est-ce pas là son intendant +qui est ainsi affublé? Il s'enfuit comme enveloppé +d'un nuage; appelez-le, appelez-le.</p> + +<p>TITUS.—Entendez-vous, seigneur?</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—Avec votre permission....</p> + +<p>FLAVIUS.—Mon ami, que voulez-vous de moi?</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—Seigneur, j'attends ici le +payement d'une certaine somme....</p> + +<p>FLAVIUS.—Si le payement était aussi certain que l'on +est sûr de vous voir l'attendre, on pourrait compter +dessus. Que ne présentiez-vous vos comptes et vos billets, +quand vos perfides maîtres mangeaient à la table de mon +seigneur? Alors ses dettes les flattaient et les faisaient +sourire; leurs lèvres affamées en dévoraient les intérêts. +Vous ne vous faites que du tort en m'agitant ainsi; +laissez-moi passer tranquillement.—Apprenez que mon +maître et moi nous sommes au bout de notre carrière; +je n'ai plus rien à compter, ni lui à dépenser.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Oui, mais cette réponse ne +servira pas.</p> + +<p>FLAVIUS.—Si elle ne sert pas, elle ne sera pas aussi +vile que vous, car vous servez des fripons.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—Que murmure donc là sa +Seigneurie banqueroutière?</p> + +<p>TITUS.—Peu importe! Le voilà pauvre, et nous sommes +assez vengés. Qui a plus droit de parler librement, que +celui qui n'a pas un toit où loger sa tête? Il peut se moquer +des superbes édifices.</p> + +<p class="stage1">(Entre Servilius.)</p> + +<p>TITUS.—Oh! oh! voici Servilius; nous allons avoir une +réponse.</p> + +<p>SERVILIUS.—Si j'osais vous conjurer, messieurs, de revenir +dans quelque autre moment, vous m'obligeriez +beaucoup; car, sur mon âme, mon maître est dans un +étrange abattement; son humeur sereine l'a abandonné; +sa santé est très-dérangée, il est obligé de garder la +chambre.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Tous ceux qui gardent la +chambre ne sont pas malades. D'ailleurs, si la santé de +Timon est en si grand danger, c'est, ce me semble, une +raison de plus pour payer promptement ses dettes, afin +de s'aplanir la route vers les dieux.</p> + +<p>SERVILIUS.—Dieux bienfaisants!</p> + +<p>TITUS.—Nous ne pouvons pas nous contenter de cette +réponse.</p> + +<p>FLAMINIUS, <span class="stage2"><i>dans l'intérieur de la maison</i>.</span>—Servilius! Au +secours! Mon maître! mon maître!</p> + +<p class="stage1">(Entre Timon en fureur; Flaminius le suit.)</p> + +<p>TIMON.—Quoi! mes portes me ferment-elles le passage? +J'aurai toujours été libre, et ma maison sera devenue +l'ennemie de ma liberté, ma prison!—La salle où j'ai +donné des festins me montre-t-elle maintenant, comme +toute la race humaine, un coeur de fer?</p> + +<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Commence, Titus.</p> + +<p>TITUS.—Seigneur, voilà mon billet.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Voici le mien.</p> + +<p>LE SERVITEUR D'HORTENSIUS.—Et le mien, seigneur.</p> + +<p>LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.—Et les nôtres, seigneur.</p> + +<p>PHILOTUS.—Voilà tous nos billets.</p> + +<p>TIMON.—Assommez-moi avec eux.—Fendez-moi jusqu'à +la ceinture<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Jeu de mots de Timon sur les billets (<i>bills</i>) et sur les haches +d'armes (<i>bills</i>), que portaient encore les soldats du temps de +Shakspeare.</blockquote> + +<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Hélas! seigneur.</p> + +<p>TIMON.—Coupez mon coeur en pièces de monnaie.</p> + +<p>TITUS.—Le mien est de cinquante talents.</p> + +<p>TIMON.—Paye-toi de mon sang.</p> + +<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.—Cinq mille écus, seigneur.</p> + +<p>TIMON.—Cinq mille gouttes de mon sang pour les +payer.—Et le vôtre?—Et le vôtre?</p> + +<p>LE SERVITEUR DE VARRON.—Seigneur!</p> + +<p>LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.—Seigneur!</p> + +<p>TIMON.—Tenez, prenez-moi, déchirez-moi, et que les +dieux vous confondent?</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>HORTENSIUS.—Ma foi, je vois bien que nos maîtres +n'ont qu'à jeter leurs bonnets après leur argent: on +peut bien regarder les dettes comme désespérées, puisque +c'est un fou qui est le débiteur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Rentre Timon avec Flavius.)</p> + +<p>TIMON.—Ils m'ont mis hors d'haleine, ces esclaves! +Des créanciers! Des diables!</p> + +<p>FLAVIUS.—Mon cher maître,...</p> + +<p>TIMON.—Si je prenais ce parti....</p> + +<p>FLAVIUS.—Mon seigneur....</p> + +<p>TIMON.—Je veux qu'il en soit ainsi,—Mon intendant!</p> + +<p>FLAVIUS.—Me voici, seigneur.</p> + +<p>TIMON.—Fort à propos.—Allez, invitez tous mes amis; +Lucius, Lucullus, Sempronius.—Tous; je veux encore +donner une fête à ces coquins.</p> + +<p>FLAVIUS.—Ah! seigneur, c'est l'égarement où votre +raison est plongée qui vous fait parler ainsi; il ne vous +reste pas même de quoi servir un modeste repas.</p> + +<p>TIMON.—Ne t'en inquiète pas. Va, je te l'ordonne, invite-les +tous, amène ici ces flots de coquins; mon cuisisinier +et moi nous saurons pourvoir à tout.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE V</h3> +<br> + +<p class="stage1">La salle du sénat d'Athènes.</p> + +<p class="stage1"><i>Le sénat est assemblé; entre</i> ALCIBIADE <i>avec sa suite</i>.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Seigneur, comptez sur ma voix, +sa faute est capitale; il faut qu'il meure; rien n'enhardit +le crime comme la miséricorde.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Cela est vrai; la loi doit l'écraser +de tout son poids.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Santé, honneur, clémence dans l'auguste +sénat!</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Quel sujet, général...</p> + +<p>ALCIBIADE.—Je viens supplier humblement vos vertus; +car la pitié est la vertu des lois; il n'y a que les tyrans +qui en usent avec cruauté. Il plait aux circonstances et +à la fortune de s'appesantir sur un de mes amis, qui, +dans l'effervescence du sang, a enfreint la loi, abîme +sans fond pour l'imprudent qui s'y plonge sans précaution. +C'est un homme qui, à part cette fatalité, est plein +des qualités les plus nobles, aucune lâcheté ne souille son +action, et son honneur rachète sa faute. C'est avec une +noble fureur et une fierté louable que, voyant sa réputation +mortellement atteinte, il s'est armé contre son +ennemi, il a gouverné son ressentiment dans son excès +avec tant de sagesse et une modération si inouïe qu'il +semblait seulement prouver son argument.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Vous soutenez un paradoxe inadmissible +en cherchant à faire passer pour bonne une +mauvaise action. Aux efforts que vous faites, on dirait +que votre discours tend à légitimer l'homicide, à classer +l'esprit querelleur au même rang que la valeur, lorsque +c'est, à vrai dire, une valeur bâtarde venue au monde à +la suite des sectes et des factions. Le vrai brave est +celui qui sait souffrir avec patience tout ce que l'homme +le plus méchant fait répandre contre lui; qui regarde +une injure comme une chose aussi étrangère à sa personne, +que le vêtement qu'il porte avec indifférence; et +qui ne préfère pas ses injures à sa vie, en l'exposant à +cause d'elles. Si le tort qu'on nous fait est un mal qui peut +nous conduire au meurtre, quelle folie n'est-ce pas de +risquer ses jours pour un mal?</p> + +<p>ALCIBIADE.—Seigneur....</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Vous ne pouvez justifier des fautes +aussi énormes. Le courage ne consiste pas à se venger, +mais à supporter.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Permettez-moi de parler, seigneurs, et +pardonnez si je parle en guerrier.—Pourquoi les hommes +s'exposent-ils follement dans les combats? Que n'endurent-ils +toutes les menaces? que ne dorment-ils en paix +sur l'affront? et que ne se laissent-ils égorger tranquillement +et sans résistance par l'ennemi? S'il y a tant de +courage à se résigner, qu'allons-nous faire dans les camps? +Certes, les femmes qui restent à la maison seront plus +braves que nous; si la résignation l'emporte, l'âne sera +plus guerrier que le lion; et le coupable chargé de fers sera +plus sage que son juge, si la sagesse est dans la patience. +Seigneurs, ayez autant de clémence que vous avez de +puissance.—Qui ne condamne pas la violence commise +de sang-froid! Tuer, je l'avoue, est le dernier excès du +crime; mais tuer pour se défendre, par pitié, c'est bien +juste. S'abandonner à la colère est une impiété; mais +quel est l'homme qui ne se mette en colère? Pesez le +crime avec toutes ces considérations?</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Vous plaidez en vain.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Quoi! en vain? Ses services à Lacédémone +et à Byzance suffiraient pour racheter sa vie.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>ALCIBIADE.—Je dis qu'il a rendu des services signalés; +qu'il a, dans les combats, tué un grand nombre de vos +ennemis. Quelle valeur n'a-t-il pas montrée dans la dernière +action? Que de blessures il a faites!</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Il s'en est trop payé sur le butin. +C'est un débauché déterminé; il est sujet à un vice qui +noie sa raison et enchaîne sa valeur. S'il n'avait point +d'ennemis, celui-là seul suffirait pour l'accabler. On l'a +vu, dans cette fureur brutale, commettre mille outrages, +et susciter les querelles: on nous a informés que ses jours +sont souillés d'excès honteux, et que son ivresse est +dangereuse.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Il mourra.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Sort cruel! Il aurait pu mourir à la +guerre!—Seigneur, si ce n'est à cause de ses qualités +personnelles, quoi qu'il dût se racheter par son bras +droit sans rien devoir à personne, prenez, pour vous fléchir, +mes services et joignez-les aux siens. Comme je +sais qu'il est de la prudence de votre âge de prendre des +sûretés, je vous engage mes victoires et mes honneurs, +pour répondre de sa reconnaissance. Si, pour son crime, +il doit sa vie à la loi, qu'il la donne à la guerre dans un +vaillant combat; car la loi est sévère, et la guerre ne +l'est pas davantage.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Nous tenons pour la loi; il +mourra: n'insiste plus, sous peine de notre déplaisir; +ami ou frère, qui répand le sang d'autrui doit le sien à +la loi.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Qu'il en soit ainsi? Cela ne sera pas, seigneurs, +je vous en conjure, connaissez-moi.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Comment?</p> + +<p>ALCIBIADE.—Rappelez-vous qui je suis.</p> + +<p>TROISIÈME SÉNATEUR.—Comment?</p> + +<p>ALCIBIADE—Je dois croire que votre vieillesse m'a oublié: +autrement on ne me verrait pas ainsi abaissé demandant +une grâce aussi simple qu'on me refuse. Mes +blessures se rouvrent d'indignation.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Oses-tu provoquer notre colère? +Ecoute, ce n'est qu'un mot, mais son effet est étendu: +nous te bannissons pour jamais.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Me bannir? Moi!... Bannissez plutôt votre +radotage, bannissez l'usure qui déshonore le sénat.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Si, après deux soleils, Athènes te +voit encore, attends de nous le jugement le plus rigoureux, +et pour ne pas nous échauffer davantage, il sera +exécuté sur l'heure.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>ALCIBIADE.—Puissent les dieux vous faire vieillir assez +pour que vous deveniez des squelettes dont tous les yeux +se détournent! Ma rage est au comble.—Je faisais fuir +leurs ennemis, tandis qu'ils comptaient leur argent et +le prêtaient à gros intérêts.—Et moi, je ne suis riche +qu'en larges blessures.—Tout cela pour en venir à ceci! +Est-ce là le baume que ce sénat d'usuriers verse dans les +plaies des guerriers? Ah! l'exil!—Je n'en suis pas fâché: +je ne hais pas d'être exilé; c'est un affront fait pour +allumer ma fureur et mon indignation, afin que je +puisse frapper Athènes. Je vais ranimer le courage de +mes troupes, mécontentes et gagner leurs coeurs. Il y a +de la gloire à combattre de nombreux ennemis. Les +guerriers ne doivent, pas plus que les dieux, souffrir +qu'on les offense.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE VI</h3> +<br> + +<p class="stage1">Appartement magnifique dans la maison de Timon.<br> +Musique, tables préparées, serviteurs.</p> + +<p class="stage1">PLUSIEURS SEIGNEURS <i>entrent par diverses portes</i>.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Bonjour, seigneur.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Je vous le souhaite aussi. Je pense +que l'honorable Timon n'a fait que nous éprouver l'autre +jour.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—C'était la réflexion qui occupait +mon oisiveté, lorsque nous nous sommes rencontrés. Je +me flatte qu'il n'est pas si bas qu'il le semblait par l'épreuve +qu'il a faite de ses divers amis.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Ce qui le prouve assez, c'est le nouveau +festin qu'il donne encore.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Je le croirais. Il m'a envoyé une +invitation très-pressante; beaucoup d'affaires urgentes +m'engageaient à refuser; mais il a tant prié, qu'il a fallu +me rendre.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Je me devais aussi moi-même à des +affaires indispensables, mais il n'a pas voulu recevoir +mes excuses. Je suis fâché de m'être trouvé dénué de +fonds lorsqu'il envoya m'emprunter de l'argent.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Je suis atteint du même regret, +maintenant que je vois le cours que prennent les choses.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Chacun ici en dit autant.—Combien +voulait-il emprunter de vous?</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Mille pièces d'or.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Mille pièces!</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Et vous?</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.—Il m'avait envoyé demander...—Le +voilà qui vient.</p> + +<p class="stage1">(Entre Timon avec suite.)</p> + +<p>TIMON.—Je suis à vous de tout mon coeur, dignes seigneurs. +Comment vous portez-vous?</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Le mieux du monde, puisque +votre Seigneurie va bien.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—L'hirondelle ne suit pas l'été avec +plus de plaisir, que nous votre Seigneurie.</p> + +<p>TIMON, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Et ne fuit pas plus promptement l'hiver; +les hommes ressemblent à ces oiseaux de passage.—Seigneurs, +notre dîner ne vous dédommagera pas de +cette longue attente. Égayez-vous un peu à entendre +cette musique, si vous pouvez supporter une musique +aussi peu harmonieuse que le son de la trompette; nous +allons nous mettre à table.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—J'espère que votre Seigneurie ne +conserve aucun ressentiment de ce que j'ai renvoyé votre +messager les mains vides.</p> + +<p>TIMON.—Ah! seigneur, que cela ne vous inquiète pas.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Noble seigneur....</p> + +<p>TIMON.—Ah! mon digne ami, comment vous va?</p> + +<p class="stage1">(On apporte le banquet.)</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Honorable seigneur, je suis malade +de honte de m'être malheureusement trouvé si pauvre, +lorsque votre Seigneurie envoya l'autre jour chez moi.</p> + +<p>TIMON.—N'y pensez plus, seigneur.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Si vous eussiez envoyé seulement +deux heures plus tôt....</p> + +<p>TIMON.—Que ce souvenir n'éloigne pas de vous des +idées plus agréables.—Allons, qu'on apporte tout à la +fois.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Tous les plats couverts!</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Festin royal! J'en réponds.</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.—N'en doutez pas; si l'argent et +la saison permettent de se le procurer.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Comment vous portez-vous? +Quelles nouvelles?</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.—Alcibiade est exilé, le savez +vous?</p> + +<p>PREMIER ET SECOND SEIGNEURS.—Alcibiade exilé!</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.—Oui, soyez-en sûrs.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Comment? Comment?</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Et pourquoi, je vous prie?</p> + +<p>TIMON.—Mes dignes amis, voulez-vous vous approcher?</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.—Je vous en dirai davantage tantôt: +voilà un splendide repas préparé!</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—C'est toujours le même homme.</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.—Cela durera-t-il? Cela durera-t-il?</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—A présent, bon; mais un temps +viendra, où....</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.—Je vous entends.</p> + +<p>TIMON.—Que chacun prenne sa place avec l'ardeur +qu'il mettrait à s'approcher des lèvres de sa maîtresse: +vous serez également bien servis en quelque lieu que +vous vous placiez. Ne faites point de cérémonie et ne +laissez point refroidir le dîner, pendant que nous décidons +des premières places. Asseyez-vous, asseyez-vous.—Rendons +d'abord grâces aux dieux.</p> + +<p>«O vous, grands bienfaiteurs, inspirez à notre société +la reconnaissance. Faites-vous rendre grâces de vos +dons, mais réservez toujours quelques bienfaits, si +vous ne voulez pas voir vos divinités méprisées. Prêtez +à chaque homme assez pour qu'aucun n'ait besoin de +prêter à un autre. Si vos divinités étaient réduites à +emprunter des hommes, les hommes abandonneraient +les dieux. Faites que le festin soit plus aimé que l'hôte +qui le donne; qu'il ne se forme jamais une assemblée +de vingt convives, sans qu'il y ait une vingtaine de +fripons. S'il se trouve douze femmes à table, qu'elles +soient.... ce qu'elles sont déjà. Pour le reste de vos +dons! ô dieux!.... que les sénateurs d'Athènes, avec +toute la lie du peuple athénien, que leurs vices, ô +dieux, soient les instruments de leur destruction.—Quant +à tous ces amis qui m'environnent, comme ils +ne sont rien pour moi, ne les bénissez en rien, et qu'ils +ne soient les bienvenus à rien.»</p> + +<p>—Découvrez les plats, chiens, et lapez.</p> + +<p>UN DES SEIGNEURS.—Que veut dire sa Seigneurie?</p> + +<p>UN AUTRE.—Je n'en sais rien.</p> + +<p>TIMON.—Puissiez-vous ne voir jamais un meilleur festin! +<span class="stage2">(<i>On découvre les plats qui sont pleins d'eau chaude</i>.)</span> +Réunion d'amis de bouche, la fumée et l'eau tiède sont +votre parfaite image. Voilà le dernier don de Timon, +qui, tout couvert de vos louanges et de vos flatteries +dorées, s'en lave aujourd'hui, et vous jette au visage +votre lâcheté encore fumante. <span class="stage2">(<i>Il leur jette l'eau à la +figure</i>.)</span> Vivez méprisés, vivez longtemps, souriants, +doucereux, détestables parasites, ennemis polis, loups +affables, ours caressants, bouffons de la fortune, amis +du festin, mouches de la saison, esclaves des saluts +et des courbettes, vapeurs, Jacques d'horloge<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, que +les fléaux qui désolent l'homme et la brute, réunis +sur vous, vous couvrent entièrement d'une croûte.—Eh +bien! où allez-vous? Attendez.—Toi, prends d'abord +ta médecine,—et toi aussi,—et toi encore.—<span class="stage2">(<i>Il leur +jette les plats à la tête et les chasse</i>.)</span> Arrête! je veux te +prêter de l'argent et non t'en emprunter. Quoi, tous +en mouvement?—Qu'il ne se fasse plus désormais de +fête où les fripons ne soient les bien reçus! maison, +que le feu te consume! Péris, Athènes; et que désormais +l'homme et l'humanité soient haïs de Timon!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>Minute Jack</i>, c'est ce qu'on appelle ordinairement <i>a Jack of +the clock house</i>, Jacques de l'horloge, figure de bois qui marque +les heures. Dans certaines villes de France, on voit encore +plusieurs de ces hommes de bois qu'on appelle <i>jacquemarts</i> et +qui frappent les heures; au même instant une femme de bois se +présente et fait la révérence.</blockquote> + +<p class="stage1">(Les seigneurs rentrent avec d'autres seigneurs et sénateurs.)</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Eh bien! seigneur?</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Pouvez-vous expliquer quelle est +cette fureur du seigneur Timon?</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.—Bah! Avez-vous vu mon chapeau?</p> + +<p>QUATRIÈME SEIGNEUR.—J'ai perdu ma robe.</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.—Ce n'est qu'un fou; il ne se laisse +gouverner que par le caprice; l'autre jour il m'a donné +un diamant, et aujourd'hui il me le fait sauter de mon +chapeau... L'avez-vous vu, mon diamant?</p> + +<p>QUATRIÈME SEIGNEUR.—Avez-vous vu mon chapeau?</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Le voilà.</p> + +<p>QUATRIÈME SEIGNEUR.—Voici ma robe.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Hâtons-nous de sortir d'ici.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Le seigneur Timon est fou.</p> + +<p>TROISIÈME SEIGNEUR.—Je le sens bien vraiment à mes +épaules.</p> + +<p>QUATRIÈME SEIGNEUR.—Il nous donne des diamants un +jour, et le lendemain des pierres.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + +<h3>ACTE QUATRIÈME</h3> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">L'extérieur des murs d'Athènes.</p> +<p class="stage1"><i>Entre</i> TIMON.</p> + +<p>Que je vous regarde encore, ô murs qui renfermez ces +loups dévorants; abîmez-vous sous la terre et ne défendez +plus Athènes! Matrones, livrez-vous à l'impudicité; +que l'obéissance manque aux enfants! Esclaves et +fous, arrachez de leurs sièges les graves sénateurs +ridés, et jugez à leur place! Jeunes vierges, soyez +plongées dans la fange! commettez le crime sous +les yeux de vos parents. Banqueroutiers, tenez ferme, +et plutôt que de rendre l'argent, tirez vos poignards, +et coupez la gorge à ceux qui vous l'ont confié. Serviteurs, +volez; vos graves maîtres sont des brigands +à la large main, qui pillent au nom des lois. Esclave, +entre au lit de ton maître; ta maîtresse est dans un lieu +de débauche. Fils de seize ans, arrache des mains de ton +vieux père chancelant sa béquille veloutée, et brise-lui +la tête avec. Piété, crainte, amour des dieux, paix, justice, +bonne foi, respect domestique, repos des nuits, bon +voisinage, éducation, moeurs, religion, commerce, rangs, +usages, coutumes et lois, soyez remplacés par tous les +désordres contraires. Que la confusion règne seule; et +vous, pestes funestes aux hommes, accumulez vos fièvres +contagieuses sur Athènes; elle est mûre pour vos coups. +Froide sciatique, estropie nos sénateurs, et que leurs +membres boitent aussi bas que leurs moeurs! Débauche +effrénée<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, glisse-toi dans les coeurs et jusqu'à la moelle +de la jeunesse, afin qu'ils luttent avec succès contre le +courant de la vertu, et aillent se noyer dans la volupté. +Gales, tumeurs, parsemez le sein de tous les Athéniens, +et qu'ils en recueillent la moisson d'une lèpre universelle! +que l'haleine infecte l'haleine, afin que leur société +soit, comme leur amitié, un poison! Cité détestable, +je n'emporte rien de toi, que ce corps nu: arrache-le-moi +aussi, en multipliant les proscriptions. Timon fuit +dans les forêts, où les bêtes les plus féroces seront pour +lui plus humaines que les hommes. O vous tous, dieux +bienfaisants, exaucez-moi: exterminez les Athéniens au +dedans et au dehors de leurs murs. Accordez à Timon +de voir croître, avec ses années, sa haine pour la race +des hommes, grands ou petits! Ainsi soit-il!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Liberty</i> est pris ici dans le sens de licence.</blockquote> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Athènes. Appartement de la maison de Timon.</p> +<p class="stage1"><i>Entrent</i> FLAVIUS ET DEUX OU TROIS SERVITEURS.</p> + +<p>UN SERVITEUR.—Parlez, maître intendant; où est notre +maître?—Sommes-nous perdus? renvoyés? Ne reste-t-il +rien?</p> + +<p>FLAVIUS.—Hélas! mes camarades, que voulez-vous que +je vous dise.—Que les justes dieux daignent se souvenir +de moi; je suis aussi pauvre que vous!</p> + +<p>UN SERVITEUR.—Une pareille maison renversée! un si +généreux maître ruiné; tout perdu, et pas un seul ami +pour prendre sa fortune par le bras et pour l'accompagner!</p> + +<p>UN SECOND SERVITEUR.—De même que nous tournons +le dos à notre compagnon dès qu'il est jeté dans son +tombeau, ainsi ses amis, envoyant sa fortune ensevelie, +se dérobent au plus vite, ne lui laissant que leurs voeux +trompeurs, comme des bourses vides: l'infortuné, voué +à la mendicité, sans autre bien que l'air, avec sa pauvreté, +maladie que tout le monde fuit, marche comme +le mépris, tout seul. <span class="stage2">(<i>Entrent quelques autres serviteurs de +Timon</i>.)</span> Voici encore quelques-uns de nos camarades.</p> + +<p>FLAVIUS.—Tous instruments brisés d'une maison +ruinée.</p> + +<p>UN TROISIÈME SERVITEUR.—Nos coeurs n'en portent pas +moins la livrée de Timon; je le lis sur nos visages. Nous +sommes tous camarades encore, servant tous ensemble +dans le malheur. Notre barque fait eau; et nous, pauvres +matelots, nous sommes sur le pont, écoutant les menaces +des vagues, il faut que nous nous séparions tous, +dispersés dans l'océan de l'air.</p> + +<p>FLAVIUS.—Braves amis, je veux partager avec vous +tout ce qui me reste de biens. En quelque lieu que nous +puissions nous revoir, pour l'amour de Timon, restons +toujours camarades; secouons la tête, et disons, comme +si c'était le glas de la fortune de notre maître: «Nous +avons vu des jours plus heureux!»—Que chacun +prenne sa part; allons, tendez tous la main.—Pas un +mot de plus: c'est ainsi que nous nous séparons, pauvres +d'argent, mais riches en douleur. <span class="stage2">(<i>Il leur donne de l'argent, +et tous se retirent de différents côtés</i>.)</span> Oh! dans quelle +affreuse détresse la prospérité nous a précipités! Qui ne +désirera pas d'être préservé des richesses, puisque l'opulence +aboutit à la misère et au mépris? Quel homme +voudrait se laisser tromper par l'éclat de la prospérité, +ou ne jouir que d'un songe d'amitié? Qui voudrait de la +magnificence et de tous ces avantages du rang, qui ne +sont que des peintures, comme ces amis couverts de +vernis? Mon pauvre brave maître! voilà où son bon +coeur l'a réduit; c'est sa bonté qui l'a perdu! Étrange, +singulier caractère, que celui dont le plus grand crime +est d'avoir fait trop de bien! Qui osera désormais être la +moitié aussi bon, puisque la bonté qui fait les dieux +détruit l'homme? O mon cher maître, adoré autrefois +pour être maudit aujourd'hui, riche seulement pour être +misérable, ta grande opulence est devenue ta grande +calamité. Hélas! le bon seigneur, dans sa rage il a fui +cette ville ingrate, repaire de ses faux amis: il n'a rien +avec lui pour soutenir sa vie ou de quoi se procurer le +nécessaire. Je veux le suivre et le découvrir. Je servirai +toujours son âme de tout mon coeur, et tant qu'il me +restera de l'or je serai son intendant.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Les bois.</p> +<p class="stage1"><i>Entre</i> TIMON <i>avec une bêche</i>.</p> + +<p>—O soleil, bienfaisant générateur, fais sortir de la terre +une humidité empestée, infecte l'air sous l'orbe de ta +soeur<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>! Prends deux frères jumeaux nourris dans le +même sein, dont la conception, la gestation et la naissance +furent presque simultanées; fais-leur éprouver +des destinées diverses: le plus grand méprisera le plus +petit. La nature qu'assiègent tous les maux ne peut +supporter une grande fortune qu'en méprisant la nature. +Élève ce mendiant, dépouille ce seigneur; le seigneur +va essuyer un mépris héréditaire, et le mendiant jouira +des honneurs de la naissance. C'est la bonne chère qui +engraisse les flancs d'un frère; c'est le besoin qui le +maigrit<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Qui osera, qui osera lever le front avec une +pureté mâle, et dire: cet homme est un flatteur? S'il en +est un seul, ils le sont tous; chaque degré de la fortune +est aplani par celui qui est au-dessous. La tête savante +fait plongeon devant l'imbécile vêtu d'or: tout est +oblique, rien n'est uni dans notre nature maudite, que +le sentier direct de la perversité. Haine donc aux fêtes, +aux sociétés et aux assemblées des hommes! Timon méprise +son semblable et lui-même. Que la destruction +dévore le genre humain!—O terre, cède-moi quelques +racines. <span class="stage2">(<i>Il creuse la terre</i>.)</span> Celui qui te demande quelque +chose de plus, flatte son palais de tes poisons les plus +actifs! Que vois-je! de l'or? cet or jaune, ce brillant et +précieux inconstant. Non, dieux<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, je ne suis point un suppliant +inconstant. Des racines, cieux purs! Ce peu d'or suffirait +pour rendre le noir blanc, la laideur beauté, le mal +bien, la bassesse noblesse, la vieillesse jeunesse, la +lâcheté bravoure.—Oh! pourquoi cela, grands dieux? +Qu'est-ce donc, ô dieux! pourquoi cet or peut-il faire +déserter de vos autels, vos prêtres et vos serviteurs? il +arrache l'oreiller placé sous la tête du malade encore +plein de vie<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>. Ce jaune esclave forme ou rompt les +noeuds des pactes les plus sacrés, bénit ce qui fut maudit, +fait adorer la lèpre blanche; il place un fripon auprès +du sénateur, sur le siège de justice, lui assure les titres, +les génuflexions et l'approbation publique. C'est lui qui +fait remarier la veuve flétrie. Celle dont ses ulcères dégoûteraient +l'hôpital, l'or la parfume et l'embaume, et +la ramène au mois d'avril. Viens, poussière maudite, prostituée +commune à tout le genre humain, qui sèmes le +trouble parmi la foule des nations, je veux te faire reprendre +la place que t'assigne la nature!—<span class="stage2">(<i>Une marche +militaire</i>.)</span> Un tambour! Tu es bien vif, mais je veux +t'ensevelir: va, robuste brigand, rentre aux lieux où ne +peuvent rester tes gardiens goutteux; mais gardons-en +un peu pour échantillon.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Dans ce monde sublunaire.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a><p>Ce passage est encore un de ceux qui ont le plus embarrassé +les commentateurs; il nous semble que c'est en supposant +que <i>brother</i> devait être remplacé par <i>weather, saison</i>, selon +les uns, et <i>wether, bélier</i>, selon les autres, qu'on a oublié ce +que Shakspeare voulait dire. Le sens le plus simple est presque +toujours le meilleur.</p> + +<p><i>It is the pasture lards the brother's side</i>.</p> + +<p>C'est la bonne chère qui engraisse les flancs du frère, et non +du <i>bélier</i>, ni de <i>la saison</i>; mais du frère de qui? Shakspeare ne +dit-il pas, huit vers plus haut: <i>Twinn'd brothers of one womb</i>, etc.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>Sub rastro erepit argenti mihi seria dextro, +Hercule!</i> +(PERSE.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Allusion à une ancienne coutume d'ôter l'oreiller de dessous +la tête des mourants, dans leur agonie, pour rendre leur +mort plus douce.</blockquote> + + + +<p class="stage1">(Il prend un peu d'or et enfouit le reste.)<br> +(Entrent Alcibiade, avec des fifres et des tambours comme<br> +dans une marche militaire; Phrynia, Timandra.)</p> + +<p>ALCIBIADE.—Qui es-tu? parle.</p> + +<p>TIMON.—Un animal comme toi. Qu'un cancer te ronge +le coeur, pour venir me montrer encore les yeux d'un +homme!</p> + +<p>ALCIBIADE.—Quel est ton nom? As-tu donc l'homme +tellement en horreur, toi qui es, toi-même, un homme?</p> + +<p>TIMON.—Je suis misanthrope<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, et je hais le genre +humain.—Pour toi, je voudrais que tu fusses chien; +je pourrais t'aimer un peu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Le mot grec a plus d'énergie que celle que nous attachons +à cette expression devenue française.</blockquote> + +<p>ALCIBIADE.—Je te connais bien, mais j'ignore complètement +tes aventures.</p> + +<p>TIMON.—Je te connais, et cela me suffît; je ne désire +point en savoir davantage; suis tes tambours: peins la +terre du sang des hommes, couleur de gueules. Les +lois religieuses, les lois civiles, toutes sont cruelles! Que +doit donc être la guerre?—Cette fatale courtisane, que +tu mènes avec toi, porte en elle une destruction plus sûre +que ton épée, malgré ses yeux de chérubin.</p> + +<p>PHRYNIA.—Que tes lèvres pourrissent!</p> + +<p>TIMON.—Va, je ne t'embrasserai pas; que la pourriture +retourne sur tes lèvres.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Comment le noble Timon est-il venu à +ce changement?</p> + +<p>TIMON.—Comme la lune change, faute de lumière à +répandre; mais je n'ai pu, comme elle, renouveler ma +clarté; il n'y avait point de soleils, pour en emprunter +d'eux.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Noble Timon, quel service mon amitié +peut-elle te rendre?</p> + +<p>TIMON.—Aucun, sinon de justifier mes sentiments.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Quels sont-ils?</p> + +<p>TIMON.—Promets-moi tes services, et ne m'en rends +aucun. Si tu ne veux pas promettre, que les dieux te +punissent, car tu es un homme; si tu tiens ta promesse, +le ciel te confonde, car tu es un homme!</p> + +<p>ALCIBIADE.—J'ai bien ouï dira quelque chose de tes +malheurs.</p> + +<p>TIMON.—Tu les as vus dans le temps de ma prospérité.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Je les vois maintenant; alors c'était un +heureux temps.</p> + +<p>TIMON.—Comme le tien maintenant, passé avec cette +paire de prostituées.</p> + +<p>TIMANDRA.—Est-ce donc là ce mignon d'Athènes, dont +le monde parlait avec tant d'admiration?</p> + +<p>TIMON.—Es-tu Timandra?</p> + +<p>TIMANDRA.—Oui.</p> + +<p>TIMON.—Sois toujours prostituée. Ceux qui jouissent +de toi ne t'aiment point. Donne-leur des maladies pour +prix de leur incontinence. Emploie bien tes heures de +lubricité, prépare ces esclaves pour les baquets et les +bains, et réduis à la diète et aux remèdes la jeunesse +aux joues de rose.</p> + +<p>TIMANDRA.—Va te faire pendre, monstre!</p> + +<p>ALCIBIADE.—Pardonne-lui, chère Timandra; son esprit +s'est perdu et noyé dans ses calamités.—Brave Timon, +il ne me reste qu'un peu d'or, dont la disette excite tous +les jours quelque révolte parmi mes soldats indigents. +J'ai appris avec douleur comment la maudite Athènes, +sans faire cas de ton mérite, oubliant tes grandes actions, +qui la sauvèrent lorsque les États voisins allaient l'écraser, +sans ton épée et ta fortune....</p> + +<p>TIMON.—Je te prie, fais battre tes tambours, et va-t'en.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Mon cher Timon, je suis ton ami et je te +plains.</p> + +<p>TIMON.—Comment peux-tu plaindre celui que tu importunes? +J'aimerais mieux être seul.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Eh bien! porte-toi bien; voilà un peu d'or +pour toi.</p> + +<p>TIMON.—Garde-le, je ne peux pas le manger.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Quand j'aurai fait de la superbe Athènes +un monceau de....</p> + +<p>TIMON.—Fais-tu la guerre à Athènes?</p> + +<p>ALCIBIADE.—Oui, Timon, et j'en ai sujet.</p> + +<p>TIMON.—Que les dieux les confondent tous par ton +triomphe, et toi après quand tu auras triomphé!</p> + +<p>ALCIBIADE.—Moi, Timon, et pourquoi?</p> + +<p>TIMON.—Parce qu'en égorgeant ces misérables, tu seras +né pour conquérir ma patrie.—Reprends ton or: +pars, voilà de l'or, pars: sois comme un astre malfaisant, +lorsque Jupiter suspend le poison au-dessus d'une +ville criminelle dans l'air empesté. Que ton glaive n'en +épargne pas un seul; n'aie aucune pitié de la respectable +vieillesse en dépit de sa barbe blanche; c'est un +usurier: frappe-moi l'épouse hypocrite; rien n'est honnête +en elle que son vêtement: c'est une prostituée. Que +les joues de la jeune vierge n'adoucissent pas le tranchant +de ton épée: ces mamelles qui, au travers de la +gaze transparente, enchantent les yeux de l'homme, ne +sont point inscrites dans le livre de la pitié; traite-les +comme des traîtres odieux: n'épargne pas même l'enfant +dont le gracieux sourire émeut la compassion des +sots; ne vois en lui qu'un bâtard qu'un oracle équivoque +a désigné comme devant t'égorger; mets-le en +pièces sans remords. Jure de les exterminer tous; arme +tes oreilles et tes yeux d'une cuirasse impénétrable aux +cris des mères, des filles, des enfants, à la vue des prêtres +souillant de leur sang leurs vêtements sacrés. Tiens, +voilà de l'or pour payer tes soldats; fais un grand carnage; +et quand ta fureur sera assouvie, sois exterminé +toi-même! Ne parle pas: va-t'en.</p> + +<p>ALCIBIADE.—As-tu encore de l'or? Je prendrai l'or; +mais non tous tes avis.</p> + +<p>TIMON.—Suis-les, ou ne les suis pas; que la malédiction +du ciel plane sur toi!</p> + +<p>TIMANDRA ET PHRYNIA.—Donne-nous de l'or, bon Timon: +en as-tu encore?</p> + +<p>TIMON.—Assez pour faire abjurer à une prostituée son +métier, et renoncer une entremetteuse à faire des prostituées. +Viles créatures, tendez et emplissez vos tabliers. +Ce n'est pas à vous qu'il faut demander des serments qui +vous enchaînent, non que vous ne soyez prêtes à jurer, +à prononcer des jurements exécrables qui feraient trembler +d'horreur, et frissonner les dieux immortels qui +vous entendraient. Épargnez les serments; je me fie à +votre penchant; restez des prostituées. Que celui dont la +voix pieuse tentera de vous convertir soit lui-même entraîné +par vous dans le crime; attirez-le et embrasez-le +de vos feux profanes, plus puissants que la fumée de ses +discours. Ne désertez jamais votre profession; seulement +éprouvez six mois de l'année les peines méritées, et +couvrez vos pauvres têtes chauves de la dépouille des +morts; quelques-uns ont été pendus, n'importe, servez-vous-en +pour trahir, continuez vos prostitutions, fardez +les rides et les pustules de votre visage, jusqu'à ce qu'il +devienne un bourbier.</p> + +<p>TIMANDRA ET PHRYNIA.—Fort bien: encore de l'or.—Eh +bien! sois persuadé que nous ferons tout pour de l'or.</p> + +<p>TIMON.—Semez la consomption jusque dans la moelle +des os des hommes; frappez leurs jambes décharnées, +détruisez la rapidité de leur marche; étouffez la voix de +l'avocat, qu'il ne puisse plus plaider pour de faux titres, +et ne fasse plus entendre son aigre fausset pour soutenir +des subtilités. Couvrez de lèpre le flamine qui déclame +contre la chair, et qui ne se croit pas lui-même. Faites +tomber le nez par terre pour qu'il se le casse l'homme +qui ne cherche qu'à éventer son avantage particulier au +milieu de l'intérêt général. Rendez chauves les débauchés +à la tête frisée; et que les fanfarons sans cicatrices +de la guerre puisent dans votre sein quelque souffrance! +Frappez tous les hommes du même fléau. Que votre activité +corrompe et dessèche les sources de toute vigueur. +Voilà encore de l'or; allez, damnez les autres, et que +cet or vous damne à votre tour, et que les fossés vous +servent à tous de tombeau!</p> + +<p>TIMANDRA ET PHRYNIA.—Encore des avis et encore de +l'argent, généreux Timon.</p> + +<p>TIMON.—Encore plus de prostituées et plus de maux +d'abord. Commencez votre tâche; je vous ai donné des +arrhes.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Tambours! battez. Marchons vers Athènes.—Adieu, +Timon; si je prospère, je reviendrai te revoir.</p> + +<p>TIMON.—Et moi, si mon espoir est accompli, je ne te +reverrai jamais.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Je ne t'ai jamais fait de mal.</p> + +<p>TIMON.—Tu as dit du bien de moi.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Appelles-tu cela du mal?</p> + +<p>TIMON.—Oui, les hommes l'éprouvent tous les jours.—Sors +d'ici, pars, et emmène tes chiennes avec toi.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Nous ne faisons ici que l'offenser.—Partons.</p> + +<p class="stage1">(Le tambour bat; sortent Alcibiade, Phrynia, et Timandra.)</p> + +<p>TIMON.—Se peut-il que la nature, blessée de l'ingratitude +de l'homme, puisse encore avoir faim!—O mère +commune, toi dont le sein immense et fécond enfante +et nourrit tout <span class="stage2">(<i>il creuse la terre</i>)</span>; toi, qui de la même +substance dont ton orgueilleux enfant, l'homme superbe +est gonflé, engendre le noir crapaud, la vipère azurée, +le lézard doré, le serpent aveugle<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, et mille autres créatures +abhorrées sous la voûte du ciel, où brillent les +feux vivifiants d'Hypérion<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, donne à celui qui hait tous +tes enfants de l'humanité une pauvre racine!—Détruis +la fécondité de tes entrailles, qu'elles ne produisent +plus l'homme ingrat; ne sois plus enceinte que de tigres, +de loups, de dragons et d'ours, produis d'autres monstres +nouveaux que ta face extérieure n'ait point encore +montrés à la voûte bigarrée qui te couvre.—Oh! une +racine!—Je te remercie.—Dessèche tes veines, tes vignobles, +et tes guérets déchirés par la charrue, dont +l'homme ingrat tire ces liqueurs et ces mets onctueux qui +souillent la pureté de l'âme, et la privent de sa raison. +<span class="stage2">(<i>Entre Apémantus</i>.)</span> Encore un homme! malédiction! +malédiction!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> L'aveugle, espèce de serpent ainsi nommé à cause de la +petitesse de ses yeux: c'est le <i>cæcilia</i> des Latins.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Hypérion, le soleil.</blockquote> + +<p>APÉMANTUS.—On m'a montré ce chemin. On dit que tu +affectes mes moeurs, que tu les copies.</p> + +<p>TIMON.—C'est parce que tu n'as point de chien que je +puisse imiter. Que la peste te consume!</p> + +<p>APÉMANTUS.—Tout cela n'est en toi qu'affectation; ce +n'est qu'une mélancolie indigne de l'homme, et qui est +née du changement de ta fortune. Que signifient cette +bêche, cet endroit, ce vêtement d'esclave, et ces regards +inquiets? Et cependant tes flatteurs portent la soie, boivent +le vin et dorment sur le duvet, serrent contre eux +leurs parfums pernicieux, et ils ont oublié qu'il exista +jamais un Timon. Ne déshonore point ces bois en adoptant +la malice d'un censeur. Fais-toi flatteur à ton tour; +cherche à relever ta fortune par ce qui t'a ruiné; apprends +à courber les genoux; qu'il suffise du souffle du +riche qui recevra ton hommage, pour faire voler ton +bonnet; loue ses plus grands vices et érige-les en vertus. +C'est ainsi qu'on te traitait; ton oreille était toujours +ouverte comme celle d'un cabaretier qui fait un accueil +gracieux aux fripons et à tous ceux qui l'approchent; il +est juste que tu deviennes un fripon toi-même. Si tu +avais encore des richesses, elles appartiendraient aux +fripons. Ne cherche point à me ressembler.</p> + +<p>TIMON.—Si je te ressemblais, je renoncerais à moi-même.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Tu as renoncé à toi-même en restant tel +que tu étais, jadis extravagant, sot aujourd'hui.—Quoi! +attends-tu que cet air froid, brusque chambellan, te +vienne revêtir d'une chemise chaude? Ces arbres moussus, +et plus vieux que l'aigle, suivront-ils tes pas, et bondiront-ils +sur ton signe? L'onde du froid ruisseau recouvert +de glace préparera-t-elle ton repas du matin pour réparer +tes excès de la nuit? Appelle toutes les créatures +qui vivent exposées à l'inclémence de l'air; ces arbres +dont les troncs nus et sans abri, en butte au choc des +éléments, ne répondent qu'à la nature; dis-leur de te +flatter.—Oh! tu trouveras....</p> + +<p>TIMON.—Un fou en toi: va-t'en.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Je t'aime plus maintenant que je n'ai +jamais fait.</p> + +<p>TIMON.—Et moi, je te hais davantage.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Pourquoi?</p> + +<p>TIMON.—Tu flattes la misère.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Je ne flatte pas; je te dis seulement que +tu es un pendard.</p> + +<p>TIMON.—Pourquoi m'es-tu venu chercher?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Pour te vexer.</p> + +<p>TIMON.—C'est toujours le rôle d'un lâche ou d'un fou: +te plais-tu dans ce rôle?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Oui.</p> + +<p>TIMON.—Quoi, tu es aussi un coquin?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Si tu avais adopté ce genre de vie sauvage +pour châtier ton orgueil, à la bonne heure; mais +tu ne l'as fait que par force. Tu serais un courtisan, si +tu n'étais pas un gueux.—L'indigence volontaire survit +à une opulence inquiète et arrive plus tôt au comble de +ses désirs. L'une les remplit sans cesse et ne les complète +jamais, l'autre est toujours satisfaite. La fortune la +plus brillante, sans contentement, est un état de peine +et de misère, pire que ce qu'il y a de pis avec le contentement. +Tu devrais désirer de mourir, puisque tu es misérable.</p> + +<p>TIMON.—Non par la sentence de celui qui est plus misérable +que moi. Tu es un esclave que jamais la fortune +ne pressa avec faveur dans ses bras caressants; tu es né +comme un chien. Si tu avais, comme moi, dès ton berceau, +passé successivement par toutes les douceurs que +ce monde de passage prodigue à ceux qui peuvent librement +jouir de toutes ses drogues assoupissantes, tu te +serais plongé tout entier dans la débauche; ta jeunesse +se serait usée dans tous les rendez-vous de la volupté, tu +n'aurais jamais appris les froids préceptes de l'obéissance +aux lois, tu aurais suivi le jeu sucré qui t'était +offert.—Mais moi, qui avais le monde entier pour confiseur, +je régnais sur la bouche, la langue, le coeur et les +yeux de plus de serviteurs que je n'en pouvais employer; +ils étaient attachés à moi comme les feuilles innombrables +le sont au chêne: mais le souffle d'un seul hiver les +a fait tomber des rameaux, et m'a exposé nu à toutes les +fureurs de la tempête. Ce n'est pas sans quelque peine +que je supporte ceci, moi, qui n'ai connu jamais que le +bonheur; mais toi, ton existence a commencé dans la +souffrance, et le temps t'a endurci. Pourquoi haïrais-tu +les hommes? Ils ne t'ont pas flatté. Quels dons leur as-tu +faits? Va, si tu veux maudire, maudis ton père; ce pauvre +misérable qui, dans son dépit, s'unit à quelque malheureuse +errante, et forma en toi un pauvre misérable héréditaire. +—Hors d'ici, va-t'en; si tu n'étais pas né le pire +des hommes, tu aurais été un fripon et un flatteur.</p> + +<p>APÉMANTUS.—As-tu encore de l'orgueil?</p> + +<p>TIMON.—Oui, j'en ai de ne pas être toi.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Et moi de n'avoir pas été un prodigue!</p> + +<p>TIMON.—Et moi d'en être encore un à présent. Si tout +ce que je possède était renfermé en toi, je te permettrais +d'aller te pendre; va-t'en.—Que la vie d'Athènes entière +n'est-elle dans cette racine! je la dévorerais ainsi!</p> + +<p class="stage1">(Il mange une racine.)</p> + +<p>APÉMANTUS, <span class="stage2"><i>lui offrant quelque chose</i>.</span>—Tiens, je veux +améliorer ton repas.</p> + +<p>TIMON.—Commence par améliorer ma société; va-t'en.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Je vais améliorer la mienne en m'éloignant +de toi.</p> + +<p>TIMON.—Elle ne sera pas améliorée<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, elle ne sera que +rapiécée; du moins je le souhaite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a><p>Shakspeare ne laisse jamais échapper l'occasion d'employer +à double sens le verbe <i>to mend: raccommoder, rapiécer, corriger, +améliorer</i>.</p> + +<p>Le dialogue commence ici à devenir plus grossier que spirituel.</p></blockquote> + +<p>APÉMANTUS.—Que voudrais-tu envoyer à Athènes?</p> + +<p>TIMON.—Toi, dans un ouragan. Si tu veux, dis-leur +que j'ai de l'or ici: vois, j'en ai.</p> + +<p>APÉMANTUS.—L'or n'est ici d'aucun usage.</p> + +<p>TIMON.—Le meilleur et l'innocent; car ici il dort et ne +paye pas le mal.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Timon, où couches-tu la nuit?</p> + +<p>TIMON.—Sous ce qui est au-dessus de moi. Apémantus, +où manges-tu le jour?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Où mon estomac trouve de la nourriture, +ou plutôt là où je la mange.</p> + +<p>TIMON.—Oh! si le poison connaissait ma volonté, et +voulait m'obéir!</p> + +<p>APÉMANTUS.—Où l'enverrais-tu?</p> + +<p>TIMON.—Assaisonner tes aliments.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Va, tu n'as jamais connu le juste milieu +de l'humanité; mais seulement l'un on l'autre extrême. +Au milieu de ton or et de tes parfums, on se +moquait de toi pour ton excès de délicatesse. Maintenant, +sous tes haillons, tu n'en connais plus aucune et +on te méprise pour l'excès contraire. Voici une nèfle, +mange-la.</p> + +<p>TIMON.—Je ne mange point ce que je hais.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Et tu hais une nèfle<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Jeu de mots: <i>meddlar</i>, nèfle, et <i>meddler</i>, un homme qui se +mêle de tout, un flatteur, un intrigant.</blockquote> + +<p>TIMON.—Oui, parce que tu lui ressembles.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Si tu avais haï plus tôt les flatteurs, tu +t'aimerais toi-même davantage aujourd'hui. Quel prodigue +as-tu jamais connu qui ait été jamais aimé après +la perte de ses moyens?</p> + +<p>TIMON.—As-tu jamais connu un homme qui fût aimé +sans les moyens dont tu parles?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Moi.</p> + +<p>TIMON.—Je te comprends; tu as quelques moyens +pour avoir un chien.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Quelles choses au monde peux-tu comparer +le mieux à tes flatteurs?</p> + +<p>TIMON.—Les femmes en approchent le plus; mais les +hommes, les hommes sont la flatterie elle-même.—Apémantus, +que ferais-tu de l'univers si tu le tenais sous ta +puissance?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Je l'abandonnerais aux bêtes féroces +pour me délivrer des hommes.</p> + +<p>TIMON.—Voudrais-tu tomber toi-même dans la destruction +générale des hommes et rester brute avec les +brutes?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Oui, Timon.</p> + +<p>TIMON.—Ambition de brute! que les dieux t'accordent +ton désir! Si tu étais lion, le renard te duperait; si tu +étais agneau, le renard te dévorerait; si tu étais le renard, +le lion te suspecterait, si par hasard l'âne venait à +t'accuser; si tu étais l'âne, ta stupidité ferait ton tourment, +et tu ne vivrais que pour servir de déjeûner au loup; si +tu étais le loup, ta voracité serait ton supplice, et tu exposerais +ta vie pour ton diner; si tu étais la licorne<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, ta fureur +et ton orgueil seraient un piège pour toi, tu périrais +victime de ta colère; si tu étais un ours, tu serais +tué par le cheval; si tu étais cheval, tu serais la proie du +léopard; si tu étais un léopard, tu serais cousin germain +du lion, et ta peau mouchetée serait fatale à ta vie; tu +n'aurais de sûreté que dans la fuite, et ton absence +serait ton unique défense. Quel animal pourrais-tu être, +qui ne fût soumis à quelque autre animal? Et quel animal +tu es déjà, de ne pas voir comment tu perdrais à la +métamorphose!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Voici ce qu'on racontait de la licorne: «quand le lion, qui +est son ennemi, l'aperçoit, il se tient appuyé sur le tronc d'un +arbre; la licorne, furieuse, vole vers lui pour le percer. Le +lion se retire; la licorne enfonce sa corne dans l'arbre et devient +ainsi la proie du lion.»</blockquote> + +<p>APÉMANTUS.—Si ta conversation avait pu me plaire, +ce serait surtout en ce moment. La république d'Athènes +est devenue un repaire de bêtes.</p> + +<p>TIMON.—L'âne a-t-il donc sauté par-dessus les murailles, +que te voilà hors de la ville?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Voilà un poëte et un peintre. Que la +peste de la société te poursuive; de peur d'en être atteint +je décampe: quand je ne saurai que faire je reviendrai +te voir.</p> + +<p>TIMON.—Quand tu seras le seul homme vivant, tu seras +le bienvenu: j'aimerais mieux être le chien d'un mendiant +qu'Apémantus.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Tu es le premier de tous les fous vivants!</p> + +<p>TIMON.—Je voudrais que tu fusses assez propre pour +te cracher au visage.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Que la peste t'étouffe! Tu es trop méchant +pour que je te maudisse.</p> + +<p>TIMON.—Tous les coquins, près de toi, sont purs.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Il n'est point de lèpre pareille à ton +langage....</p> + +<p>TIMON.—Oui, si je te nommais.—Je te battrais, mais +ce serait souiller mes mains.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Je voudrais que ma langue pût les faire +tomber en pourriture.</p> + +<p>TIMON.—Hors d'ici, progéniture d'un chien galeux, la +colère me transporte de te voir vivant; je me trouve mal +en te voyant.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Je voudrais te voir crever.</p> + +<p>TIMON.—Va-t'en, coquin importun; j'en suis fâché, +mais je vais perdre une pierre après toi<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>! <span class="stage2">(<i>Il lui jette une +pierre.</i>)</span></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> «Tout homme a une pierre pour jeter à un chien.» (Proverbe.) +On connaît l'étymologie du mot <i>cynique</i>.</blockquote> + +<p>APÉMANTUS.—Bête sauvage!</p> + +<p>TIMON.—Esclave!</p> + +<p>APÉMANTUS.—Crapaud!</p> + +<p>TIMON.—Coquin, coquin, coquin! <span class="stage2">(<i>Apémantus s'éloigne +comme pour s'en aller.</i>)</span> Je suis malade de dégoût de ce +monde pervers; je n'en veux rien aimer, que les aliments +nécessaires qui croissent sur sa surface.—Allons, Timon, +prépare maintenant ta tombe; repose dans un lieu où +l'écume légère de la mer puisse chaque jour en baigner +la pierre: compose ton épitaphe, et que la mort rie en +moi de la vie des autres. <span class="stage2">(<i>Il regarde son or.</i>)</span> O toi, doux +régicide; cher métal de discorde entre le père et le fils; +toi, brillant corrupteur de la pureté du lit nuptial, vaillant +Mars, amant toujours jeune, toujours frais et séduisant, +toujours aimé, dont l'éclat fond la neige consacrée +qui protège le sein de Diane! ô toi, dieu visible, qui +réunis les contraires dans une alliance étroite et les +amène à s'embrasser; toi, qui parles et assortis tous les +langages à tous les desseins! ô toi, pierre de touche des +coeurs, pense que l'homme, ton esclave, se révolte, et, +par ta puissance, allume entre eux des discordes mortelles! +Puisse l'empire du monde rester à la brute!</p> + +<p>APÉMANTUS.—Que ton voeu s'exauce; mais quand je +serai mort.—Je vais dire que tu as de l'or; tu seras +bientôt entouré d'une foule.</p> + +<p>TIMON.—D'une foule?</p> + +<p>APÉMANTUS.—Oui.</p> + +<p>TIMON.—Tourne-moi le dos, je t'en conjure.</p> + +<p>APÉMANTUS.—Vis et chéris ta misère.</p> + +<p class="stage1">(Apémantus sort.)</p> + +<p>TIMON.—Vis longtemps ainsi, et meurs ainsi, nous +sommes quittes.—Encore des visages humains! Mange, +Timon, et déteste-les.</p> + +<p class="stage1">(Des voleurs entrent.)</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Où peut-il avoir trouvé cet or; sans +doute ce sont quelques pauvres restes, quelques misérables +débris de sa fortune? La disette d'argent, l'abandon +de ses amis l'ont jeté dans cette mélancolie.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Le bruit court qu'il possède un trésor +immense.</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Faisons une tentative sur lui; s'il +ne se soucie plus de l'or, il nous l'abandonnera facilement; +mais s'il est jaloux de le conserver, comment +l'aurons-nous?</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Tu as raison; car il ne le porte pas +sur lui: il est caché.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—N'est-ce pas lui?</p> + +<p>LES AUTRES.—Où?</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Le voilà tel qu'on nous l'a peint.</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Lui-même; je le reconnais.</p> + +<p>LES VOLEURS.—Dieu te garde, Timon!</p> + +<p>TIMON.—Quoi, des voleurs!</p> + +<p>LES VOLEURS.—Des soldats, non des voleurs.</p> + +<p>TIMON.—Tous les deux à la fois, et des fils d'une +femme.</p> + +<p>LES VOLEURS.—Nous ne sommes point des voleurs, +mais des hommes dans un grand besoin.</p> + +<p>TIMON.—Votre plus grand besoin, c'est le besoin de +nourriture. Pourquoi en manqueriez-vous? Voyez, la +terre a des racines; à un mille à la ronde jaillissent cent +sources; ces chênes produisent du gland; ces ronces sont +couvertes de graines vermeilles; la nature, ménagère +bienfaisante, vous sert sur chaque buisson des mets en +abondance. Vous êtes dans le besoin, et pourquoi?</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Nous ne pouvons vivre d'herbes, de +fruits sauvages et d'eau comme les poissons, les oiseaux +et les bêtes de ces forêts.</p> + +<p>TIMON.—Ni des bêtes elles-mêmes, des oiseaux et des +poissons: il faut que vous dévoriez les hommes. Je dois +vous rendre grâces de ce que vous êtes des voleurs +avoués; de ce que pour faire votre métier, vous ne prenez +point un masque respectable, car dans les professions +légitimes de la société, la rapacité n'a point de bornes. +Brigands, tenez, voici de l'or. Allez, buvez le sang subtil +de la grappe, jusqu'à ce qu'il allume dans vos veines +une fièvre brûlante qui fasse bouillir le vôtre et vous +sauve du gibet! Ne vous fiez pas au médecin: ses antidotes +sont du poison; il commet plus d'assassinats que +vous de vols; il vole la bourse et la vie à la fois. Commettez +des crimes, commettez-en puisque c'est votre +profession, comme des ouvriers. Je veux vous citer partout +l'exemple du brigandage. Le soleil est un voleur qui, +par sa puissante attraction, vole le vaste océan; la lune, +voleur effronté, vole au soleil la pâle lumière dont elle +brille. L'Océan est un autre voleur qui fond la lune en +larmes salées et les mêle à ses flots. La terre est un voleur +qui ne produit et ne nourrit que par un mélange +soustrait au résidu de toutes les substances. Toute chose +est un voleur; les lois, votre frein et votre verge, sont +elles-mêmes, par leur pouvoir tyrannique, les plus +effrénés des brigands. Point d'amitié entre vous; allez, +volez-vous l'un l'autre; voilà encore de l'or. Coupez les +gorges; tous ceux que vous rencontrerez sont des voleurs. +Allez à Athènes, brisez les portes des boutiques; vous ne +pouvez rien voler qu'à des voleurs. Que cet or que je +vous donne ne vous empêche pas de voler encore: +qu'il vous perde vous-mêmes et vous confonde: ainsi +soit-il!</p> + +<p class="stage1">(Il se retire vers sa caverne.)</p> + +<p>TROISIÈME VOLEUR.—Il m'a presque dégoûté de mon +métier, en me le vantant.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Ce n'est pas le désir que nous prospérions +dans notre profession mystérieuse, c'est la haine +pour les hommes qui lui a dicté ces conseils.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Je veux le croire comme un ennemi, +et je dis adieu à mon état.</p> + +<p>PREMIER VOLEUR.—Attendons que nous revoyions la +paix dans Athènes.</p> + +<p>SECOND VOLEUR.—Il n'est point de temps si misérable +où l'homme ne puisse être honnête.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Flavius.)</p> + +<p>FLAVIUS.—O dieux! cet homme dans l'opprobre et la +ruine est-il mon seigneur? Quel état de dépérissement +et de dégradation? O monument étonnant de bienfaits +mal placés! Quel changement dans sa situation ont produit +l'indigence et le désespoir!—Quoi de plus vil sur la +terre que ces amis qui conduisent ainsi les âmes les plus +nobles à la plus honteuse fin? Comme l'ordre donné à +l'homme d'aimer ses ennemis s'accorde bien avec ce +temps-ci! Puis-je n'accorder ma tendresse qu'à celui qui +me veut du mal, plutôt qu'à celui qui m'en fait!—Son +oeil m'a aperçu; je vais lui présenter ma douleur sincère, +et je veux le servir, comme mon seigneur, aux dépens +de ma vie.—Mon cher maître.</p> + +<p class="stage1">(Timon sort de sa caverne.)</p> + +<p>TIMON.—Va-t'en; qui es-tu?</p> + +<p>FLAVIUS.—M'avez-vous oublié, seigneur?</p> + +<p>TIMON.—Pourquoi fais-tu cette question? J'ai oublié +tous les hommes: donc, si tu avoues être un homme, je +t'ai oublié aussi.</p> + +<p>FLAVIUS.—Votre pauvre et honnête serviteur....</p> + +<p>TIMON.—Je ne te connais donc point. Je n'eus jamais +un honnête homme auprès de moi; je n'avais que des +fripons qui servaient à manger à des coquins.</p> + +<p>FLAVIUS.—Les dieux me sont témoins que jamais pauvre +intendant ne versa sur l'infortune de son maître de +larmes plus sincères, que n'en ont versé mes yeux sur +la vôtre.</p> + +<p>TIMON.—Quoi! tu pleures! Approche; maintenant je +t'aime, parce que tu es une femme, et que tu désavoues +le coeur de pierre des hommes, qui ne pleurent jamais +que de débauche ou de folle joie!—La pitié dort: étrange +siècle que celui où on pleure de rire, non en pleurant!</p> + +<p>FLAVIUS.—Reconnaissez-moi, mon cher maître, je +vous en conjure; agréez ma sincère douleur, et tant que +ce faible trésor durera <span>(<i class="stage2">il lui présente tout ce qu'il a d'or</i>)</span>, +souffrez que je sois votre intendant<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Destouches a su profiter de cette scène dans le cinquième +acte de son <i>Dissipateur</i>.</blockquote> + +<p>TIMON.—Quoi, j'avais un intendant si fidèle, si juste, +et aujourd'hui si compatissant! Ceci adoucit presque +mon caractère sauvage.—Voyons ton visage.—Cet +homme pourtant naquit sûrement d'une femme.—Dieux +éternellement sages! pardonnez-moi mon anathème téméraire +et sans exception; je proclame qu'il est un +homme honnête: mais ne vous y trompez pas; un seul, +pas davantage, et c'est un intendant! Oh! que j'aurais +voulu détester tout le genre humain; mais tu te rachètes +toi-même: toi seul excepté, je maudis tous les hommes.—Il +me semble que tu es plus honnête que sage. Car en +me trahissant, en m'opprimant tu aurais retrouvé plus +facilement un autre emploi; tant de gens arrivent au +service d'un second maître, en marchant sur le corps du +premier. Mais dis-moi la vérité; car je douterai toujours, +malgré ma certitude; cette tendresse n'est-elle point +feinte, intéressée, usuraire comme celle du riche qui fait +des présents dans l'espérance de recevoir vingt pour un!</p> + +<p>FLAVIUS.—Non, mon digne maître; la défiance et le +soupçon sont entrés, hélas! trop tard dans votre coeur. +C'était au milieu de vos festins que vous auriez dû craindre +la perfidie; mais le soupçon ne vient que quand les +biens sont dissipés. Ma démarche, le ciel m'en est témoin, +est pur amour, devoir et zèle pour votre âme +incomparable; je veux prendre soin de votre nourriture +et de votre subsistance, et, soyez-en persuadé, mon noble +seigneur, tout ce que je possède, et tout ce que je puis +espérer dans l'avenir, je le donnerais pour remplir +l'unique voeu de mon coeur: que vous redevinssiez riche +et puissant pour me récompenser en m'enrichissant +vous-même.</p> + +<p>TIMON.—Vois, ton voeu est accompli, seul honnête +homme qui existe. Tiens, prends; les dieux, du fond de +ma misère, t'envoient un trésor. Va, vis riche et heureux; +mais à condition que tu iras bâtir loin des hommes; +hais-les tous, maudis-les tous; ne montre de pitié pour +aucun; plutôt que de secourir le mendiant, laisse sa +chair exténuée par la faim se détacher de ses os; donne +aux chiens ce que tu refuseras aux hommes; que les +cachots les engloutissent, que les dettes les dessèchent, +que les hommes soient comme des arbres flétris, et que +toutes les maladies dévorent leur sang perfide!—Adieu, +sois heureux.</p> + +<p>FLAVIUS.—O mon maître, souffrez que je reste avec +vous et que je vous console.</p> + +<p>TIMON.—Si tu crains les malédictions, ne t'arrête pas, +fuis, tandis que tu es libre et heureux. Ne vois jamais les +hommes, et que je ne te voie jamais!</p> + +<p class="stage1">(Timon rentre dans sa caverne. Flavius s'éloigne.)</p> + + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + +<h3>ACTE CINQUIÈME</h3> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + + +<p class="stage1">Devant la caverne de Timon.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> UN POÈTE ET UN PEINTRE, TIMON <i>est +derrière eux sans en être vu.</i></p> + +<p>LE PEINTRE.—Si je connais bien le lieu, sa demeure ne +doit pas être éloignée.</p> + +<p>LE POÈTE.—Que doit-on penser de lui? En croirons-nous +la rumeur, qu'il regorge d'or?</p> + +<p>LE PEINTRE.—Cela est certain, Alcibiade le dit; Phrynia +et Timandra ont reçu de l'or de lui; il a aussi enrichi +libéralement quelques soldats maraudeurs. On dit qu'il a +donné une somme considérable à son intendant.</p> + +<p>LE POÈTE.—Ainsi, sa banqueroute n'était destinée qu'à +éprouver ses amis.</p> + +<p>LE PEINTRE.—Rien de plus: vous le verrez encore +comme un palmier dans Athènes, fleurir parmi les plus +grands, ainsi, il ne sera pas mal à propos d'aller lui +offrir nos hommages dans son infortune apparente. Ce +sera de notre part un procédé honnête, et qui a bien des +chances d'amener nos desseins à ce qu'ils souhaitent, +s'il est vrai qu'il soit aussi riche qu'on le dit.</p> + +<p>LE POÈTE.—Qu'avez-vous à lui présenter maintenant?</p> + +<p>LE PEINTRE.—Rien, quant à présent, que ma visite; +mais je lui promettrai un chef-d'oeuvre.</p> + +<p>LE POÈTE.—Il faut que j'en use de même envers lui; +je lui dirai que je prépare certain ouvrage pour lui.</p> + +<p>LE PEINTRE.—C'est tout ce qu'il y a de mieux: promettre +est le ton du siècle. La promesse ouvre les yeux +de l'attente, qu'engourdit et tue l'accomplissement d'une +parole. Excepté pour les gens simples et vulgaires, tenir +ce qu'on a promis n'est plus en usage. Promettre est +plus poli, plus à la mode; tenir sa promesse, c'est faire +son testament, ce qui annonce toujours une grande maladie +dans le jugement de celui qui le fait.</p> + +<p>TIMON, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Excellent artiste! tu ne pourrais pas +peindre un homme aussi méchant que toi.</p> + +<p>LE POÈTE.—Je rêve à l'ouvrage que je lui dirai avoir +préparé pour lui. Il faut qu'il en soit lui-même le sujet. +Ce sera une satire contre la mollesse de la prospérité, et +un détail des flatteries qui obsèdent la jeunesse et l'opulence.</p> + +<p>TIMON, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Faut-il aussi que tu fasses le rôle de +fripon dans ta propre pièce? Châtieras-tu tes propres +fautes sur le dos des autres? Va, écris, j'ai de l'or pour +toi.</p> + +<p>LE PEINTRE.—Mais cherchons-le: nous péchons contre +notre fortune, quand nous pouvons faire quelque profit +et que nous arrivons trop tard.</p> + +<p>LE POÈTE.—Vous avez raison; quand le jour nous sert, +et avant le retour de la nuit aux coins obscurs, trouvez +ce dont vous avez besoin à la libre lumière qui vous est +offerte; allons.</p> + +<p>TIMON, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Je vais vous joindre au tournant.—Quel +dieu est donc cet or, pour être adoré dans des temples +plus vils et plus abjects que les lieux où l'on nourrit +les porcs? C'est toi qui équipes les flottes et qui sillonnes +l'onde écumante; toi qui attaches l'hommage et le respect +à l'esclave. Sois donc adoré, et que tes saints soient +récompensés par tous les fléaux de n'obéir qu'à toi!—Il +est temps que je les aborde.</p> + +<p class="stage1">(Il s'avance vers eux.)</p> + +<p>LE POÈTE.—Salut, noble Timon.</p> + +<p>LE PEINTRE.—Notre ancien et digne maître.</p> + +<p>TIMON.—Aurais-je assez vécu pour voir enfin deux +honnêtes gens?</p> + +<p>LE POÈTE.—Seigneur, ayant souvent éprouvé vos libéralités, +ayant appris votre retraite et la désertion de vos +amis dont les natures ingrates.... Oh! les âmes détestables! +le ciel n'a pas assez de fouets.... Quoi! envers vous! +dont la générosité, comme l'astre du ciel, donnait la vie +et le mouvement à tout leur être; je me sens hors de +moi; je ne connais point d'expressions assez énergiques, +pour revêtir de ses vraies couleurs, leur énorme ingratitude.</p> + +<p>TIMON.—Laisse-la toute nue; les hommes l'en verront +mieux.—Vous, qui êtes honnêtes, en étant ce que vous +êtes, faites à merveille voir et connaître leur caractère.</p> + +<p>LE PEINTRE.—Lui et moi, nous avons voyagé sous la +céleste rosée de vos bienfaits, et nous l'avons doucement +sentie.</p> + +<p>TIMON.—Oh! vous êtes d'honnêtes gens.</p> + +<p>LE PEINTRE.—Nous sommes venus ici vous offrir nos +services.</p> + +<p>TIMON.—Âmes honnêtes! comment vous récompenserai-je?—Pouvez-vous +manger des racines et boire de +l'eau? Non.</p> + +<p>LE POÈTE.—Tout ce que nous pourrons faire, nous le +ferons pour vous.</p> + +<p>TIMON.—Vous êtes d'honnêtes gens; vous avez appris +que j'avais de l'or, je le sais: dites la vérité, vous êtes +d'honnêtes gens.</p> + +<p>LE PEINTRE.—On le dit, noble seigneur; mais ce n'est +pas là ce qui amène mon ami, ni moi.</p> + +<p>TIMON.—Braves, honnêtes gens!—Il n'est personne +dans Athènes qui soit capable de faire un portrait comme +toi. De tous les artistes, tu es celui qui contrefais le mieux +la vérité.</p> + +<p>LE PEINTRE.—Là! là! seigneur.</p> + +<p>TIMON.—C'est comme je le dis. (<i>Au poète.</i>) Et toi, dans +tes fictions, ton vers coule avec tant de grâce et de douceur, +que l'art y ressemble à la nature. Cependant, mes +dignes amis, il faut que je vous le dise, vous avez un +défaut, à vrai dire, il n'est pas monstrueux, et je ne veux +pas que vous preniez beaucoup de peine pour vous en +corriger.</p> + +<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.—Nous prions votre Honneur +de nous le faire connaître.</p> + +<p>TIMON.—Vous le prendrez mal.</p> + +<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.—Avec la plus vive reconnaissance, +seigneur.</p> + +<p>TIMON.—En vérité, croyez-vous?</p> + +<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.—N'en doutez pas, seigneur.</p> + +<p>TIMON.—C'est qu'il n'y en a pas un de vous qui ne se +fie à un coquin qui le trompe.</p> + +<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.—Nous, Seigneur?</p> + +<p>TIMON.—Oui; vous entendez l'imposteur vous flatter, +vous le voyez dissimuler, vous connaissez son artifice +grossier, et cependant vous l'aimez, vous le nourrissez, +vous le réchauffez dans votre sein. Soyez pourtant bien +sûrs que c'est un parfait scélérat.</p> + +<p>LE PEINTRE.—Je ne connais personne de ce caractère, +seigneur.</p> + +<p>LE POÈTE.—Ni moi non plus.</p> + +<p>TIMON.—Écoutez, je vous aime tendrement, je vous +donnerai de l'or, mais chassez-moi de votre compagnie +ces coquins, pendez-les, poignardez-les, noyez-les dans +les latrines, exterminez-les enfin par quelque moyen, et +venez ensuite me trouver, et je vous donnerai de l'or +libéralement.</p> + +<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.—Nommez-les, seigneur, que +nous les connaissions.</p> + +<p>TIMON.—Placez-vous ici, vous; et vous là; chacun de +vous séparément, tout seul, sans compagnon; eh bien! un +maître fripon vous tient encore compagnie.—<span class="stage2">(<i>Au peintre.</i>)</span> +Si là où tu es tu ne veux pas qu'il se trouve deux coquins, +ne te laisse pas approcher de lui.—<span class="stage2">(<i>Au poète.</i>)</span> Et toi, si tu +ne veux pas habiter auprès d'un coquin, fuis loin de cet +homme. Hors d'ici, couple de fripons, voilà de l'or. Vous +êtes venus chercher de l'or, esclaves!—Vous avez travaillé +pour moi, vous voilà payés.—Hors d'ici: tu es alchimiste, +toi; convertis cela en or. Loin d'ici, vils chiens!</p> + +<p class="stage1">(Il sort en les battant et en les chassant devant lui.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> FLAVIUS, DEUX SÉNATEURS.</p> + +<p>FLAVIUS.—C'est en vain que vous cherchez à parler à +Timon. Il s'est tellement concentré en lui-même, que de +tous ceux qui ont la figure humaine il est le seul qui soit +en bon rapport avec lui-même.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Conduis-nous à sa caverne; c'est +notre devoir; nous avons promis aux Athéniens de lui +parler.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Dans des circonstances toutes semblables, +les hommes ne sont pas toujours les mêmes. +C'est le temps et le chagrin qui ont produit en lui ce +changement; le temps, en lui offrant d'une main plus +propice le bonheur de ses premiers jours, peut ressusciter +en lui l'homme d'autrefois. Conduis-nous vers lui, et +qu'il arrive ce qui pourra.</p> + +<p>FLAVIUS.—Voilà sa caverne.—Que la paix et le contentement +règnent ici! Seigneur Timon! seigneur Timon! +reparaissez, parlez à vos amis: les Athéniens, +représentés par ces deux membres de leur respectable +sénat, viennent vous saluer; parlez-leur, noble Timon.</p> + +<p class="stage1">(Timon sortant de sa caverne.)</p> + +<p>TIMON.—Soleil, qui réchauffes, brûle! <span class="stage2">(<i>Aux sénateurs</i>.)</span> +Parlez, et soyez pendus; que chaque parole vraie engendre +une pustule, et que chaque mensonge cautérise +votre langue et la consume jusqu'à la racine!</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Digne Timon!</p> + +<p>TIMON.—Pas plus digne des hommes qui te ressemblent +que toi de Timon.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Les sénateurs d'Athènes vous saluent, +Timon.</p> + +<p>TIMON.—Je les remercie; et je voudrais, en retour, +leur envoyer la peste, si je pouvais la prendre pour la +leur donner.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Oubliez une injure dont nous-mêmes +nous sommes affligés pour vous. Le sénat, d'un +consentement et d'un coeur unanimes, vous rappelle à +Athènes, et a pensé à des dignités spéciales qui, devenues +vacantes, vous sont destinées.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Ils confessent que leur ingratitude +envers vous fut trop grande et grossière. Le peuple +même, qui se rétracte rarement, sent le besoin qu'il a +du secours de Timon, et reconnaît le danger de sa chute +s'il refuse d'avoir recours à Timon. Il nous envoie pour +vous porter l'aveu de ses regrets, et vous offrir une récompense +qui dépassera le poids de l'offense qu'il vous a +faite. Oui, il vous promet tant d'amas et de trésors d'amour +et de richesses, que ses torts seront effacés, et que +l'empreinte de son amour sera gravée en vous pour +attester à jamais son dévouement à votre personne.</p> + +<p>TIMON.—Vos offres m'enchantent, me surprennent +jusqu'à m'arracher presque des larmes: donnez-moi le +coeur d'un fou et les yeux d'une femme, et ces consolations, +dignes sénateurs, vont faire couler mes pleurs.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Daignez donc revenir parmi nous. +Reprenez l'autorité dans notre Athènes (la vôtre et la +nôtre); vous y serez reçu avec transport, et revêtu du +pouvoir absolu; votre nom révéré y régnera en souverain, +et nous aurons bientôt repoussé les féroces attaques +d'Alcibiade, qui, comme un sanglier sauvage, +cherche à déraciner la paix de sa patrie.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Et brandit son épée menaçante +sous les murs d'Athènes.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Ainsi, Timon....</p> + +<p>TIMON.—Oui, sénateurs, je le veux bien; oui, je le veux +bien.—Si Alcibiade tue mes concitoyens, dites à Alcibiade, +de la part de Timon, que Timon ne s'en embarrasse +guère; mais s'il livre la belle Athènes au pillage, +s'il prend nos respectables vieillards par la barbe, s'il +abandonne les vierges sacrées aux outrages de la guerre +insolente, brutale, furieuse, alors qu'il sache, et dites-lui +ce que dit Timon: Par pitié pour notre jeunesse et +pour nos vieillards, je ne puis m'empêcher de lui dire +que je ne m'en inquiète point.... Qu'il fasse tout au pire. +—Moquez-vous de leurs glaives tant que vous aurez des +gorges à couper. Quant à moi, il n'est point de poignard +dans le camp le plus désordonné que je ne préfère à la +gorge la plus respectable d'Athènes. Je vous abandonne +donc à la garde des dieux justes, comme des voleurs à +leurs geôliers.</p> + +<p>FLAVIUS.—Ne vous arrêtez pas plus longtemps; tout +est inutile.</p> + +<p>TIMON.—Tenez, j'étais occupé à écrire mon épitaphe: +on la verra demain. Je commence à me rétablir de cette +longue maladie de la vie et de la santé; je retrouve tout +dans le néant. Allez, vivez; qu'Alcibiade soit votre fléau +et vous le sien, et vivez ainsi longtemps!</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Nous parlons en vain.</p> + +<p>TIMON.—Cependant j'aime ma patrie, et je ne suis point +homme à me réjouir du malheur public, comme on en +fait courir, le bruit.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—C'est bien parlé.</p> + +<p>TIMON.—Recommandez-moi à mes chers compatriotes.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Voilà des paroles dignes de passer +par vos lèvres.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Elles entrent dans nos oreilles +comme des grands triomphateurs sous les portes où retentissent +les applaudissements.</p> + +<p>TIMON.—Recommandez-moi à eux; dites-leur que, +pour les consoler de leurs peines, de la crainte de leurs +ennemis, de leurs maux, de leurs pertes, de leurs chagrins +d'amour, et de toutes les autres souffrances qui +peuvent assaillir le frêle vaisseau de la nature dans le +voyage incertain de la vie, je veux leur montrer quelque +amitié, je veux leur apprendre à prévenir la fureur du +sauvage Alcibiade.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Ceci me plaît assez, il reviendra.</p> + +<p>TIMON.—J'ai ici, dans mon enclos, un arbre que je +veux abattre pour mon usage, et je ne tarderai pas à le +couper. Dites à mes amis, à tous les habitants d'Athènes, +d'après l'ordre des rangs, aux grands et aux petits, que +si quelqu'un veut terminer son affliction, il se hâte de +venir ici avant que mon arbre ait senti la coignée, et +qu'il se pende; je vous prie, faites ma commission.</p> + +<p>FLAVIUS.—Ne l'importunez pas davantage, vous le +verrez toujours le même.</p> + +<p>TIMON.—Ne revenez plus me voir; dites seulement aux +Athéniens que Timon a bâti sa demeure éternelle sur +les grèves de l'onde arrière, et qu'une fois le jour la +vague turbulente viendra la couvrir de sa bouillante +écume. Venez ici, et que la pierre de mon tombeau soit +votre oracle. Lèvres, prononcez des paroles amères, et +que ma voix cesse; que la peste contagieuse réforme ce +qui va mal; que les hommes ne travaillent qu'à creuser +leurs tombeaux, et que la mort soit leur gain!—Soleil, +cache tes rayons, le règne de Timon est passé!</p> + +<p class="stage1">(Il se retire.)</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Sa haine est devenue inséparable +de sa nature.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Toute notre espérance en lui est +morte; retournons, et tentons les moyens qui nous restent +dans notre grand péril.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Il demande des pieds agiles.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III.</h3> +<br> + +<p class="stage1">Le théâtre représente les murs d'Athènes.</p> +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX SÉNATEURS ET UN MESSAGER.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR, <span class="stage2"><i>au messager</i>.</span>—Tu as bien pris de la +peine pour le savoir; son armée est-elle aussi nombreuse +que tu le disais?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Ce que je vous ai dit n'est rien encore; +la rapidité de ses mouvements promet qu'il va bientôt +être ici.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Nous courons un grand péril si on +n'amène pas Timon.</p> + +<p>LE MESSAGER.—J'ai trouvé en chemin un courrier, un +de mes anciens amis, quoique servant un parti différent; +cependant nous avons cédé au penchant de notre vieille +liaison, et nous avons causé comme des amis. Il allait de +la part d'Alcibiade à la caverne de Timon, chargé de +lettres pour le prier de prêter main-forte à la guerre +contre notre ville entreprise en partie à cause de lui.</p> + +<p class="stage1">(Arrivent les sénateurs qui avaient été députés à Timon.)</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Voici nos frères.</p> + +<p>TROISIÈME SÉNATEUR.—Ne parlez plus de Timon, n'attendez +rien de lui.—Déjà les tambours des ennemis se +font entendre, et leur marche redoutable obscurcit les +airs de poussière. Rentrons et préparons-nous: je crains +bien que nous ne tombions dans le piège de nos ennemis.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="stage1">Les bois; on voit la caverne de Timon et un tombeau grossier.</p> + +<p class="stage1">UN SOLDAT <i>cherchant Timon</i>.</p> + +<p>D'après toutes les descriptions, ce doit être ici l'endroit.—Y a-t-il +quelqu'un ici? Holà! Parlez.—Personne +ne répond.—Que veut dire ceci?—Ah! Timon est mort. +Il a terminé sa carrière; quelque bête sauvage a élevé +ce tertre. Point d'homme vivant ici.—Sûrement il est +mort, et voilà son tombeau. Je ne puis pas lire ce qu'il +y a sur la pierre.—Je vais enlever cette inscription sur +la cire; notre général connaît tous les caractères. C'est +un vieil interprète, quoique jeune d'années. Il a mis à +l'heure qu'il est le siège devant l'orgueilleuse Athènes, +dont la ruine est son ambition.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE V</h3> +<br> + +<p class="stage1">Les remparts d'Athènes.</p> + +<p class="stage1">ALCIBIADE <i>paraît à la tête de ses troupes; on entend les<br> +instruments de guerre</i>.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Que la trompette annonce à cette ville efféminée +et lâche notre terrible approche. <span class="stage2">(<i>Un pourparler; +les sénateurs paraissent sur les murs, Alcibiade leur adresse +la parole</i>.)</span> Jusqu'à présent vous avez toujours continué; +vous avez rempli vos jours d'abus d'autorité, prenant +votre volonté pour mesure des lois. Jusqu'à présent, +moi et ceux qui dormaient à l'ombre de votre pouvoir, +nous avons erré les bras croisés, et nous avons exhalé +en vain nos souffrances. Enfin le moment est venu où +nos genoux<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> craquent sous le poids et crient d'eux-mêmes: +<i>C'est assez</i>. La vengeance, hors d'haleine, ira +s'asseoir et respirer sur vos grands sièges de repos, et +l'insolence poussive perdra la parole de crainte et d'horreur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Image empruntée aux habitudes du chameau, qui se relève +dès qu'il sent que le fardeau dont on le charge est trop lourd.</blockquote> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Jeune et noble guerrier, quand +tes premiers griefs n'étaient qu'imaginaires, avant que +tu eusses la force en main et que tu pusses nous inspirer +de la crainte, nous avons envoyé vers toi pour calmer +ta fureur, et réparer notre ingratitude par des marques +d'amour qui devaient en effacer le souvenir.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Nous avons tenté aussi de réveiller, +dans le coeur transformé de Timon, l'amour de notre +ville, par un humble message et des promesses. Nous +n'avons pas tous été cruels, nous ne méritons pas tous +d'être frappés par le glaive de la guerre.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Nos murs n'ont point été élevés +par les mains de ceux qui t'ont offensé; et ton injure +n'est pas si grave qu'il faille détruire ces tours superbes, +ces trophées et ces académies, pour venger des torts +particuliers.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Les auteurs de ton exil ne vivent +plus; la honte d'avoir si fort manqué de prudence a brisé +leurs coeurs. Noble Alcibiade, entre dans notre cité tes +enseignes déployées; et si la soif de la vengeance t'acharne +sur une pâture que la nature abhorre, prends +sur les habitants la dîme de la mort, et que les malheureux +marqués par le sort des dés périssent.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Tous ne t'ont pas offensé; il n'est +pas juste de tirer vengeance sur ceux qui restent à la +place de ceux qui ne sont plus: le crime n'est pas héréditaire +comme un champ. Ainsi, cher concitoyen, fais +entrer tes troupes, mais laisse ta colère hors des remparts; +épargne Athènes, ton berceau; épargne tes parents +qui, dans l'emportement de ta colère, périraient +avec ceux qui t'ont offensé. Entre comme le berger dans +le parc, et choisis les brebis infectées; mais n'égorge pas +tout le troupeau.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Quel que soit ton but, tu le gagneras +plutôt par ton sourire que tu n'y arriveras à coups +d'épée.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Frappe seulement du pied nos +portes fortifiées; elles vont s'ouvrir. Envoie ton noble +coeur devant tes pas pour dire que tu entres au nom de +l'amitié.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Jette ton gant ou quelque autre +gage de ta foi, qui nous assure que tu n'as pris les armes +que pour te faire rendre justice, et non pour nous renverser; +ton armée entière établira ses quartiers dans la +ville, jusqu'au moment où nous aurons rempli tes désirs.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Tenez, voilà mon gant, descendez; ouvrez +vos portes sans être attaqués; vous me livrerez les ennemis +de Timon et les miens. Ceux que vous me désignerez +pour le châtiment périront seuls, et, pour dissiper vos +frayeurs, en vous déclarant mes nobles sentiments, pas +un de mes soldats ne quittera son poste et n'outragera +le cours régulier de la justice dans l'enceinte de la ville, +sous peine d'en répondre à toute la sévérité de vos lois +publiques.</p> + +<p>LES DEUX SÉNATEURS.—Voilà de nobles paroles.</p> + +<p>ALCIBIADE.—Descendez, et tenez votre promesse.</p> + +<p class="stage1">(Les sénateurs descendent et ouvrent les portes.)<br> +(Entre un soldat.)</p> + +<p>LE SOLDAT.—Mon noble général, Timon est mort; il est +enterré sur le bord même de la mer. J'ai trouvé sur son +tombeau cette inscription que je vous apporte moulée +sur la cire, qui sert d'interprète à ma pauvre ignorance.</p> + +<p>ALCIBIADE <span class="stage2"><i>lisant l'épitaphe:</i></span></p> + +<p>«Ci-gît un corps malheureux, séparé d'une âme malheureuse. +Ne cherche pas à savoir mon nom... Que la peste +vous dévore tous, misérables humains qui restez après +moi! Ci-gît Timon, qui de son vivant détesta tous les +hommes vivants. Passe et maudis à ton gré, mais passe et +n'arrête point ici tes pas.»</p> + + +<p>Ces mots, Timon, expriment bien tes derniers sentiments. +Si tu avais en horreur les regrets des humains, +le flux qui coule de notre cerveau, et ces gouttes d'eau +que la nature avare laisse tomber de nos yeux, une sublime +idée t'inspira de faire pleurer à jamais le grand +Neptune sur ton humble tombe, pour des fautes pardonnées: +le noble Timon est mort; nous nous occuperons +plus tard de sa mémoire.—Conduisez-moi dans votre +ville, j'y vais porter l'olive avec l'épée. La guerre enfantera +la paix: la paix contiendra la guerre; l'une et +l'autre se soigneront réciproquement comme deux médecins. +Que les tambours battent.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent,)</p> + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Timon d'Athènes, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TIMON D'ATHÈNES *** + +***** This file should be named 15849-h.htm or 15849-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15849/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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