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diff --git a/15849-8.txt b/15849-8.txt new file mode 100644 index 0000000..5cf248a --- /dev/null +++ b/15849-8.txt @@ -0,0 +1,4131 @@ +The Project Gutenberg EBook of Timon d'Athènes, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Timon d'Athènes + +Author: William Shakespeare + +Release Date: May 17, 2005 [EBook #15849] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TIMON D'ATHÈNES *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + Note du transcripteur. + ====================================================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 3 + Timon d'Athènes. + Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone. + Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été. + Tout est bien qui finit bien. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1862 + + + ====================================================================== + + TIMON D'ATHÈNES + + COMÉDIE + + + + +NOTICE SUR TIMON D'ATHÈNES + +Le nom de Timon était devenu proverbial dans l'antiquité pour exprimer +un misanthrope. L'histoire de sa misanthropie, et le bizarre caractère +de ce personnage frappèrent sans doute Shakspeare pendant qu'il +s'occupait d'_Antoine et Cléopâtre_, et voici le passage de Plutarque +qui lui a probablement suggéré l'idée de sa pièce: + +«Quant à Antonius, il laissa la ville et la conversation de ses amis, +et feit bastir une maison dedans la mer, près de l'isle de Pharos, sur +certaines chaussées et levées qu'il fit jeter à la mer, et se tenoit +céans, comme se bannissant de la compagnie des hommes, et disoit qu'il +vouloit mener une telle vie comme Timon, pour autant qu'on lui avoit +fait le semblable qu'à luy, et pour l'ingratitude et le grand tort que +luy tenoient ceulx à qui il avoit bien fait, et qu'il estimoit ses amis; +il se deffioit et se mescontentoit de tous les autres. + +«Ce Timon estoit un citoyen d'Athènes, lequel avoit vescu environ la +guerre du Péloponèse; comme l'on peult juger par les comédies de Platon +et d'Aristophanes, esquelles il est moqué et touché comme malveuillant +et ennemy du genre humain, refusant et abhorrissant toute compagnie et +communication des autres hommes, fors que d'Alcibiades, jeune, audacieux +et insolent, auquel faisoit bonne chère, et l'embrassoit et baisoit +volontiers, dequoy s'esbahissant Apémantus, et lui en demandant la cause +pourquoi il chérissoit ainsi ce jeune homme là seul, et abominoit tous +les autres: «Je l'aime, répondit-il, pour autant que je sçay bien et +suis seur qu'un jour il sera cause de grands maulx aux Athéniens.» Ce +Timon recevoit aussi quelque fois Apémantus en sa compagnie, pour autant +qu'il étoit semblable de moeurs à luy, et qu'il imitoit fort sa manière +de vivre. Un jour doncques que l'on célébroit à Athènes la solennité que +l'on appelle Choès, c'est-à-dire la feste des morts, là où on fait des +effusions et sacrifices pour les trespassez, ils se festoyoient eulx +deux ensemble tout seuls, et se prit Apémantus à dire: «Que voici un +beau banquet, Timon;» et Timon lui respondit: «Oui bien, si tu n'y +estois point.» + +«L'on dit qu'un jour, comme le peuple estoit assemblé sur la place pour +ordonner de quelque affaire, il monta à la tribune aux harangues, comme +faisoient ordinairement les orateurs quand ils vouloient haranguer +et prescher le peuple; si y eut un grand silence et estoit chacun +très-attentif à ouïr ce qu'il voudroit dire, à cause que c'étoit une +chose bien nouvelle et bien estrange que de le veoir en chaire. A la +fin, il commence à dire: «Seigneurs Athéniens, j'ai en ma maison une +petite place où il y a un figuier auquel plusieurs se sont desjà penduz +et étranglez, et pour autant que je veulx y faire bastir, je vous ai +bien voulu advertir devant que faire couper le figuier, à cette fin que +si quelques-uns d'entre vous se veulent pendre, qu'ils se dépeschent.» +Il mourut en la ville d'Hales, et fut inhumé sur le bord de la mer. +Si advint que, tout alentour de sa sépulture, le village s'éboula, +tellement que la mer qui alloit flottant à l'environ, gardoit qu'on +n'eût sçeu approcher du tombeau, sur lequel il y avoit des vers engravés +de telle substance: + + Ayant fini ma vie malheureuse, + En ce lieu-cy on m'y a inhumé; + Mourez, méchants, de mort malencontreuse, + Sans demander comment je fus nommé. + +On dit que luy-mesme feit ce bel épitaphe; car celui que l'on allègue +communément n'est pas de lui, ains est du poëte Callimachus: + + Ici je fais pour toujours ma demeure, + Timon encor les humains haïssant. + Passe, lecteur, en me donnant male heure, + Seulement passe, et me va maudissant. + +«Nous pourrions escrire beaucoup d'autres choses dudit Timon, mais ce +peu que nous en avons dit est assez pour le présent.» + +(_Vie d'Antoine_, par Plutarque, traduction _d'Amyot_.) + +Malgré quelques rapprochements qu'on pourrait trouver, à la rigueur, +entre le _Timon_ de Shakspeare et un dialogue de Lucien qui porte le +même titre, nous pensons que cet épisode de Plutarque lui a suffi pour +composer sa pièce. C'est dans sa propre imagination qu'il a trouvé +le développement du caractère de Timon, celui d'Apémantus, dont la +misanthropie contraste si heureusement avec la sienne; la description +du luxe et des prodigalités de Timon au milieu de ses flatteurs, et sa +sombre rancune contre les hommes, au milieu de la solitude. + +Cette pièce est une des plus simples de Shakspeare: contre son +ordinaire, le poëte est sérieusement occupé de son sujet jusqu'au +dernier acte; et, fidèle à l'unité de son plan, il ne se permet aucune +excursion qui nous en éloigne. La fable consiste en un seul événement: +l'histoire d'un grand seigneur que ses amis abandonnent en même temps +que son opulence, et qui, du plus généreux des hommes, devient le plus +sauvage et le plus atrabilaire. On a beaucoup discuté sur le caractère +moral de Timon, pour savoir si on devait le plaindre dans son malheur, +ou s'il fallait regarder la perte de sa fortune comme une mortification +méritée. Il nous semble, en effet, que ses vertus ont été des vertus +d'ostentation, et que sa misanthropie n'est encore qu'une suite de sa +manie de se singulariser par tous les extrêmes; dans sa générosité il +n'est prodigue que pour des flatteurs; sa richesse nourrit le vice au +lieu d'aller secourir l'indigent; une bienfaisance éclairée ne préside +point à ses dons. Cependant sa confiance en ses amis indique une âme +naturellement noble, et leur lâche désertion nous indigne surtout quand +ce seigneur, dont ils trahissent l'infortune, a su trouver un serviteur +comme Flavius. La transition subite de la magnificence à la vie sauvage +est bien encore dans le caractère de Timon, et c'est un contraste +admirable que sa misanthropie et celle d'Àpémantus. Celui-ci a tout le +cynisme de Diogène, et son égoïsme et son orgueil, qui percent à travers +ses haillons, trahissent le secret de ses sarcasmes et de ses mépris +pour les hommes. Une basse envie le dévore; l'indignation seule s'est +emparée de l'âme de Timon; ses véhémentes invectives sont justifiées par +le sentiment profond des outrages qu'il a reçus; c'est une sensibilité +exagérée qui l'égaré, et s'il hait les hommes, c'est qu'il croit +de bonne foi les avoir aimés; peut-être même sa haine est-elle si +passionnée, si idéale, qu'il s'abuse, lui-même en croyant les haïr plus +qu'Apémantus dont l'âme est naturellement lâche et méchante. + +Les sarcasmes du cynique et les éloquentes malédictions du misanthrope +ont fait dire que cette pièce était autant une satire qu'un drame. Cette +intention de satire se remarque surtout dans le choix des caractères, +qu'on pourrait appeler une véritable critique du coeur de l'homme eu +général dans toutes les conditions de la vie. Nous venons de citer +Apémantus, égoïste cynique, et Timon, dont la vanité inspire la +misanthropie comme elle inspira sa libéralité; vient ensuite Alcibiade, +jeune débauché, qui n'hésite pas à sacrifier sa patrie à ses vengeances +particulières. Le peintre et le poète prostituent les plus beaux des +arts à une servile adulation et à l'avance; les nobles Athéniens sont +tous des parasites; mais il semble cependant que Shakspeare n'ait jamais +voulu nous offrir un tableau complètement hideux d'hypocrisie. Flavius +est bien capable de réconcilier avec les hommes ceux en qui la lecture +de _Timon d'Athènes_ pourrait produire la méfiance et la misanthropie. +Que de dignité dans cet intendant probe et fidèle! Timon lui-même est +forcé de rendre hommage à sa vertu. Ce caractère est vraiment une +concession que le poète a faite à son âme naturellement grande et +tendre. + +Hazzlitt, un des plus ingénieux commentateurs du caractère moral de +Shakspeare, et qui, dans son admiration raisonnée, semble jaloux de +celle de Schlegel, fait remarquer en terminant l'analyse de la pièce qui +nous occupe que, dans son isolement, Timon, résolu à chercher le repos +dans un monde meilleur, entoure son trépas des pompes de la nature. Il +creuse sa tombe sur le rivage de l'Océan, appelle à ses funérailles +toutes les grandes images du désert et fait servir les éléments à son +mausolée. + +«Ne revenez plus me voir; mais dites à Athènes que Timon a bâti sa +dernière demeure sur les grèves de l'onde amère qui, une fois par jour, +viendra la couvrir de sa bouillante écume: venez dans ce lieu et que la +pierre de mon tombeau soit votre oracle.» Plus loin Alcibiade, après +avoir lu son épitaphe, dit encore de Timon: + +«Ces mots expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en horreur +les regrets de notre douleur, si tu méprisais ces gouttes d'eau que la +nature avait laissé couler de nos yeux, une sublime idée t'inspira de +faire pleurer à jamais le grand Neptune sur ta tombe.» + +C'est ainsi que Timon fait des vents l'hymne de ses funérailles; que le +murmure de l'Océan est une voix de douleur sur ses dépouilles mortelles, +et qu'il cherche enfin dans les éternelles solennités de la nature +l'oubli de la splendeur passagère de la vie. + +_La vie de Timon d'Athènes_ parut d'abord dans l'édition in-folio de +1623. On ne sait avec certitude à quelle époque elle a été écrite, +quoique Malone lui assigne pour date l'année 1610. + +Thomas Shadwell, poète lauréat sous le roi Guillaume III, et rival de +Dryden, publia, en 1678, _Timon d'Athènes_ avec des changements; mais, +dans l'épilogue, il appelle sa pièce une greffe entée sur le tronc de +Shakspeare, et il se flatte qu'on lui pardonnera ses changements en +faveur de la part que ce poëte y conserve. + +La pièce de _Timon d'Athènes,_ telle qu'on la joue encore aujourd'hui à +Londres, a été arrangée par Cumberland, un des auteurs dramatiques +les plus estimés de l'Angleterre. Il a conservé la majeure partie de +l'original, et marqué spécialement ses additions et corrections pour que +la part de chaque poëte fût aperçue au premier examen. + +En 1723, Delisle traita le sujet de _Timon d'Athènes_ pour le théâtre +italien avec un prologue, des chants, des danses, des personnages +allégoriques et un arlequin. On voit qu'elle porte un autre cachet que +celle de Shakespeare. Elle ne manque pas d'une certaine originalité, et +les Anglais l'ont traduite sous le titre de _Timon amoureux_. + + + + +TIMON D'ATHÈNES + +COMÉDIE + + + +PERSONNAGES + +TIMON, noble Athénien. +LUCIUS, LUCULLUS, SEMPRONIUS seigneurs; flatteurs de Timon. +VENTIDIUS, un des faux amis de Timon. +APÉMANTUS, philosophe grossier. +ALCIBIADE, général athénien. +FLAVIUS, intendant de Timon. +FLAMINIUS, LUCILIUS, SERVILIUS, serviteurs de Timon. +CAPHIS, PHILOTUS, TITUS, LUCIUS, HORTENSIUS, serviteurs des créanciers +de Timon. +DEUX SERVITEURS DE VARRON, ET LE SERVITEUR D'ISIDORE, +CRÉANCIERS DE TIMON. +CUPIDON ET MASQUES. TROIS ÉTRANGERS. +UN POÈTE, UN PEINTRE, UN JOAILLIER, UN MARCHAND, UN VIEILLARD ATHÉNIEN, +UN PAGE, UN FOU. PHRYNIA [1], TIMANDRA, maîtresses d'Alcibiade AUTRES +SEIGNEURS, SÉNATEURS, OFFICIERS, SOLDATS, VOLEURS ET SERVITEURS. + +La scène est à Athènes et dans les bois voisins. + +[Note 1: Phrynia. Peut-être Shakspeare a-t-il voulu mettre en scène +la fameuse Phryné, qui était si belle que, sur le point de se voir +condamnée par ses juges, elle leur découvrit son sein, et fut renvoyée +acquittée] + + + + +ACTE PREMIER + + + +SCÈNE I + + +Athènes. Salle dans la maison de Timon. + +_Entrent par différentes portes_ UN POÈTE, UN PEINTRE, _puis_ UN +JOAILLIER, UN MARCHAND _et autres_. + +LE POÈTE.--Bonjour, monsieur. + +LE PEINTRE.--Je suis bien aise de vous voir en bonne santé. + +LE POÈTE.--Je ne vous ai pas vu depuis longtemps: comment va le monde? + +LE PEINTRE.--Il s'use, monsieur, en vieillissant. + +LE POÈTE.--Oui, on sait cela: mais y a-t-il quelque rareté particulière? +qu'y a-t-il d'étrange et dont l'histoire ne donne d'exemple?--Vois, ô +magie de la générosité! c'est ton charme puissant qui évoque ici tous +ces esprits!--Je connais ce marchand. + +LE PEINTRE.--Et moi, je les connais tous deux: l'autre est un joaillier. + +LE MARCHAND.--Oh! c'est un digne seigneur. + +LE JOAILLIER.--Oui, cela est incontestable. + +LE MARCHAND.--Un homme incomparable, animé, à ce qu'il semble, d'une +bonté infatigable et soutenue. Il va au delà des bornes. + +LE JOAILLIER.--J'ai ici un joyau. + +LE MARCHAND.--Oh! je vous prie, voyons-le: pour le seigneur Timon, +monsieur? + +LE JOAILLIER.--S'il veut en donner le prix: mais, quant à cela.... + +LE POÈTE, _occupé à lire ses ouvrages_.--«Quand l'appât d'un salaire +nous a fait louer l'homme vil, c'est une tache qui flétrit la gloire des +beaux vers consacrés avec justice à l'homme de bien.» + +LE MARCHAND, _considérant le diamant_.--La forme est belle. + +LE JOAILLIER.--Est-ce un riche bijou? voyez-vous la belle eau? + +LE PEINTRE, _au poète_.--Vous êtes plongé, monsieur, dans la composition +de quelque ouvrage? Quelque dédicace au grand Timon? + +LE POÈTE.--C'est une chose qui m'est échappée sans y penser: notre +poésie est comme une gomme qui coule de l'arbre qui la nourrit. Le feu +caché dans le caillou ne se montre que lorsqu'il est frappé; mais notre +noble flamme s'allume elle-même, et, comme le torrent, franchit chaque +digue dont la résistance l'irrite. Qu'avez-vous là? + +LE PEINTRE.--Un tableau, monsieur.--Et quand votre livre paraît-il? + +LE POÈTE.--Il suivra de près ma présentation.--Voyons votre tableau. + +LE PEINTRE.--C'est un bel ouvrage! + +LE POÈTE, _considérant le tableau_.--En effet, c'est bien, c'est +parfait. + +LE PEINTRE.--Passable. + +LE POÈTE.--Admirable! Que de grâce dans l'attitude de cette figure! +Quelle intelligence étincelle dans ces yeux! Quelle vive imagination +anime ces lèvres! On pourrait interpréter ce geste muet. + +LE PEINTRE.--C'est une imitation assez heureuse de la vie. Voyez ce +trait; vous semble-t-il bien? + +LE POÈTE.--Je dis que c'est une leçon pour la nature; la vie qui respire +dans cette lutte de l'art est plus vivante que la nature. + +(Entrent quelques sénateurs qui ne font que passer.) + +LE PEINTRE.--Comme le seigneur Timon est recherché! + +LE POÈTE.--Les sénateurs d'Athènes! L'heureux mortel! + +LE PEINTRE.--Regardez, en voilà d'autres! + +LE POÈTE.--Vous voyez ce concours, ces flots de visiteurs. Moi, j'ai, +dans cette ébauche, esquissé un homme à qui ce monde d'ici-bas prodigue +ses embrassements et ses caresses. Mon libre génie ne s'arrête pas à un +caractère particulier, mais il se meut au large dans une mer de cire +[2]. Aucune malice personnelle n'empoisonne une seule virgule de mes +vers; je vole comme l'aigle; hardi dans mon essor, ne laissant point de +trace derrière moi. + +[Note 2: On sait que les anciens écrivaient sur des tablettes de +cire avec un stylet de fer.] + +LE PEINTRE.--Comment pourrai-je vous comprendre? + +LE POÈTE.--Je vais m'expliquer.--Vous voyez comme tous les états, tous +les esprits (autant ceux qui sont liants et volages, que les gens graves +et austères), viennent tous offrir leurs services au seigneur Timon. +Son immense fortune, jointe à son caractère gracieux et bienfaisant, +subjugue et conquiert toute sorte de coeurs pour l'aimer et le servir, +depuis le souple flatteur, dont le visage est un miroir, jusqu'à cet +Apémantus qui n'aime rien autant que se haïr lui-même; il plie aussi +le genou devant lui, et retourne content et riche d'un coup d'oeil de +Timon. + +LE PEINTRE.--Je les ai vus causer ensemble. + +LE POÈTE.--Monsieur, j'ai feint que la Fortune était assise sur son +trône, au sommet d'une haute et riante colline. La base du mont est +couverte par étages de talents de tout genre, d'hommes de toute espèce, +qui travaillent sur la surface de ce globe, pour améliorer leur +condition. Au milieu de cette foule dont les yeux sont attachés sur la +souveraine, je représente un personnage sous les traits de Timon, à qui +la déesse, de sa main d'ivoire, fait signe d'avancer, et par sa faveur +actuelle change actuellement tous ses rivaux en serviteurs et en +esclaves. + +LE PEINTRE.--C'est bien imaginé, ce trône, cette Fortune et cette +colline, et au bas un homme appelé au milieu de la foule, et qui, la +tête courbée en avant, sur le penchant du mont, gravit vers son bonheur; +voilà, ce me semble, une scène que rendrait bien notre art. + +LE POÈTE.--Soit, monsieur; mais laissez-moi poursuivre. Ces hommes, +naguère encore ses égaux (et quelques-uns valaient mieux que lui), +suivent tous maintenant ses pas, remplissent ses portiques d'une cour +nombreuse, versent dans son oreille leurs murmures flatteurs, comme la +prière d'un sacrifice, révèrent jusqu'à son étrier, et ne respirent que +par lui l'air libre des cieux. + +LE PEINTRE.--Oui, sans doute: et que deviennent-ils? + +LE POÈTE.--Lorsque soudain la Fortune, dans un caprice et un changement +d'humeur, précipite ce favori naguère si chéri d'elle, tous ses +serviteurs qui, rampant sur les genoux et sur leurs mains, s'efforçaient +après lui de gravir vers la cime du mont, le laissent glisser en bas; +pas un ne l'accompagne dans sa chute. + +LE PEINTRE.--C'est l'ordinaire; je puis vous montrer mille tableaux +moraux qui peindraient ces coups soudains de la fortune, d'une manière +plus frappante que les paroles. Cependant vous avez raison de faire +sentir au seigneur Timon que les yeux des pauvres ont vu le puissant +pieds en haut, tête en bas. + +(Fanfares. Entre Timon avec sa suite: le serviteur de Ventidius cause +avec Timon.) + +TIMON.--Il est emprisonné, dites-vous? + +LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.--Oui, mon bon seigneur. Cinq talents sont +toute sa dette. Ses moyens sont restreints, ses créanciers inflexibles. +Il implore une lettre de votre Grandeur à ceux qui l'ont fait enfermer; +si elle lui est refusée il n'a plus d'espoir. + +TIMON.--Noble Ventidius! Allons.--Il n'est pas dans mon caractère de me +débarrasser d'un ami quand il a besoin de moi. Je le connais pour un +homme d'honneur qui mérite qu'on lui donne du secours: il l'aura; je +veux payer sa dette et lui rendre la liberté. + +LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.--Votre Seigneurie se l'attache pour jamais. + +TIMON.--Saluez-le de ma part: je vais lui envoyer sa rançon; et +lorsqu'il sera libre, dites-lui de me venir voir. Ce n'est pas assez de +relever le faible, il faut le soutenir encore après. Adieu! + +LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.--Je souhaite toute prospérité à votre +Honneur. + +(Il sort.) + +(Entre un vieillard athénien.) + +LE VIEILLARD.--Seigneur Timon, daignez m'entendre. + +TIMON.--Parlez, bon père. + +LE VIEILLARD.--Vous avez un serviteur nommé Lucilius? + +TIMON.--Il est vrai; qu'avez-vous à dire de lui? + +LE VIEILLARD.--Noble Timon, failes-le venir devant vous. + +TIMON.--Est-il ici ou non? Lucilius! + +(Entre Lucilius.) + +LUCILIUS.--Me voici, seigneur, à vos ordres. + +LE VIEILLARD.--Cet homme, seigneur Timon, votre créature, hante de nuit +ma maison. Je suis un homme qui, depuis ma jeunesse, me suis adonné +au négoce; et mon état mérite, un plus riche héritier qu'un homme qui +découpe à table. + +TIMON.--Eh bien! qu'y a-t-il de plus? + +LE VIEILLARD.--Je n'ai qu'une fille, une fille unique, à qui je puisse +transmettre ce que j'ai. Elle est belle, et des plus jeunes qu'on puisse +épouser. Je l'ai élevée avec de grandes dépenses pour lui faire acquérir +tous les talents. Ce valet, qui vous appartient, ose rechercher son +amour. Je vous conjure, noble seigneur, joignez-vous à moi pour lui +défendre de la fréquenter; pour moi, j'ai parlé en vain. + +TIMON.-Le jeune homme est honnête. + +LE VIEILLARD.--Il le sera donc envers moi, Timon.... Que son honnêteté +lui serve de récompense sans m'enlever ma fille. + +TIMON.--L'aime-t-elle? + +LE VIEILLARD.--Elle est jeune et crédule. Nos passions passées nous +apprennent combien la jeunesse est légère. + +TIMON.--Aimes-tu cette jeune fille? + +LUCILIUS.--Oui, mon bon seigneur, et elle agrée mon amour. + +LE VIEILLARD.--Si mon consentement manque à son mariage, j'atteste ici +les dieux que je choisirai mon héritier parmi les mendiants de ce monde, +et que je la déshérite de tout mon bien. + +TIMON.--Et quelle sera sa dot, si elle épouse un mari sortable? + +LE VIEILLARD.--Trois talents pour le moment; à l'avenir, tout. + +TIMON.--Cet honnête homme me sert depuis longtemps: je veux faire un +effort pour fonder sa fortune, car c'est un devoir pour moi. Donnez-lui +votre fille; ce que vous avancerez pour sa dot sera la mesure de mes +dons, et je rendrai la balance égale entre elle et lui. + +LE VIEILLARD.--Noble seigneur, donnez-m'en votre parole, et ma fille est +à lui. + +TIMON.--Voilà ma main, et mon honneur sur ma promesse. + +LUCILIUS.--Je remercie humblement votre Seigneurie: tout ce qui pourra +jamais m'arriver de fortune et de bonheur, je le regarderai toujours +comme venant de vous. + +(Lucilius et le vieillard sortent.) + +LE POÈTE.--Agréez mon travail, et que votre Seigneurie vive longtemps! + +TIMON.--Je vous remercie; vous aurez bientôt de mes nouvelles; ne vous +écartez point. _(Au peintre.)_ Qu'avez-vous là, mon ami? + +LE PEINTRE,--Un morceau de peinture, que je conjure votre Seigneurie +d'accepter. + +TIMON.--La peinture me plaît: la peinture est presque l'homme au +naturel; car depuis que le déshonneur trafique des sentiments naturels, +l'homme n'est qu'un visage, tandis que les figures que trace le pinceau +sont du moins tout ce qu'elles paraissent.... J'aime votre ouvrage, et +vous en aurez bientôt la preuve; attendez ici jusqu'à ce que je vous +fasse avertir. + +LE PEINTRE.--Que les dieux vous conservent! + +TIMON.--Portez-vous bien, messieurs; donnez-moi la main: il faut +absolument que nous dînions ensemble.--Monsieur, votre bijou a souffert +d'être trop estimé.. + +LE JOAILLIER.--Comment, seigneur, on l'a déprécié? + +TIMON.--On a seulement abusé des louanges. Si je vous le payais ce qu'on +l'estime, je serais tout à fait ruiné. + +LE JOAILLIER.--Seigneur, il est estimé le prix qu'en donneraient ceux +mêmes qui le vendent. Mais vous savez que des choses de valeur égale +changent de prix dans les mains du propriétaire, et sont estimées en +raison de la valeur du maître. Croyez-moi, mon cher seigneur, vous +embellissez le bijou en le portant. + +TIMON.--Bonne plaisanterie! + +LE MARCHAND.--Non, seigneur; ce qu'il dit là, tout le monde le répète +avec lui. + +TIMON.--Voyez qui vient ici. Voulez-vous être grondés? + +(Entre Apémantus.) + +LE JOAILLIER.--Nous le supporterons, avec votre Seigneurie. + +LE MARCHAND.--Il n'épargnera personne. + +TIMON.--Bonjour, gracieux Apémantus. + +APÉMANTUS.--Attends que je sois gracieux pour que je te rende le +bonjour, quand tu seras devenu le chien de Timon, et ces fripons +d'honnêtes gens. + +TIMON.--Pourquoi les appelles-tu fripons; tu ne les connais pas. + +APÉMANTUS.--Ne sont-ils pas Athéniens? + +TIMON.--Oui. + +APÉMANTUS.--Alors, je ne me dédis pas. + +LE JOAILLIER.--Tu me connais, Apémantus. + +APÉMANTUS.--Tu sais bien que je te connais; je viens de t'appeler par +ton nom. + +TIMON.--Tu es bien fier, Apémantus. + +APÉMANTUS.--Fier surtout de ne pas ressembler à Timon. + +TIMON.--Où vas-tu? + +APÉMANTUS.--Casser la tête à un honnête Athénien. + +TIMON.--C'est une action qui te mènera à la mort. + +APÉMANTUS.--Oui, si ne rien faire est un crime digne de mort. + +TIMON.--Comment trouves-tu ce portrait, Apémantus? + +APÉMANTUS.--Très-bon; car il est innocent. + +TIMON.--Celui qui l'a fait n'a-t-il pas bien travaillé? + +APÉMANTUS.--Celui qui a fait le peintre a mieux travaillé encore, et +cependant il a fait un pitoyable ouvrage. + +LE PEINTRE.--Tu es un chien. + +APÉMANTUS.--Ta mère est de mon espèce; qu'est-elle donc, si je suis un +chien? + +TIMON.--Apémantus, veux-tu dîner avec moi? + +APÉMANTUS.--Non, je ne mange pas les grands seigneurs. + +TIMON.--Si tu les mangeais, tu fâcherais les dames. + +APÉMANTUS.--Oh! elles mangent les grands seigneurs, voilà ce qui leur +donne de gros ventres. + +TIMON.--C'est une explication bien libertine. + +APÉMANTUS.--C'est ainsi que tu la prends; garde-la pour ta peine. + +TIMON.--Aimes-tu ce bijou, Apémantus? + +APÉMANTUS.--Pas autant que la franchise, qui ne coûte pas une obole [3]. + +[Note 3: Allusion, au proverbe anglais, _plain dealing is a jewell +but they that use it die beggars_: «la franchise est un joyau, mais ceux +qui en usent meurent de faim.»] + +TIMON.--Combien penses-tu qu'il vaille? + +APÉMANTUS.--Il ne vaut pas la peine que j'y pense.... Eh bien! poëte! + +LE POÈTE.--Eh bien! philosophe! + +APÉMANTUS.--Tu mens. + +LE POÈTE.--N'es-tu pas un philosophe? + +APÉMANTUS.--Oui. + +LE POÈTE.--Je ne mens donc pas? + +APÉMANTUS.--Et toi, n'es-tu pas un poëte? + +LE POÈTE.--Oui. + +APÉMANTUS.--En ce cas, tu mens. Regarde dans ton dernier ouvrage où tu +as représenté Timon comme un digne personnage. + +LE POÈTE.--Ce n'est point une fiction, c'est la vérité. + +APÉMANTUS.--Oui, il est digne de toi, et digne de payer ton travail. Qui +aime la flatterie est digne du flatteur. Dieux, que ne suis-je un grand +seigneur! + +TIMON.--Que ferais-tu donc, Apémantus? + +APÉMANTUS.--Ce que fait maintenant Apémantus, je haïrais un grand +seigneur de tout mon coeur. + +TIMON.--Quoi! tu te haïrais toi-même? + +APÉMANTUS.--Oui. + +TIMON.--Pourquoi? + +APÉMANTUS.--Pour avoir eu si peu d'esprit que d'être un grand +seigneur,--N'es-tu pas marchand? + +LE MARCHAND.--Oui, Apémantus. + +APÉMANTUS.--Que le commerce te confonde, si les dieux ne veulent pas le +faire! + +LE MARCHAND.--Si le commerce me confond, les dieux en seront la cause. + +APÉMANTUS.--Ton dieu, c'est le commerce; que ton dieu te confonde! + +(On entend des trompettes.) + +(Entre un serviteur) + +TIMON.--Quelle est cette trompette? + +LE SERVITEUR.--C'est Alcibiade.... et vingt cavaliers environ de sa +société. + +TIMON.--Je vous prie, allez au-devant d'eux, qu'on les fasse entrer.--Il +faut absolument diner avec moi.--Ne vous en allez pas, que je ne +vous aie fait mes remerciements. Et, après le dîner, montrez-moi ce +tableau.--Je suis charmé de vous voir tous. + +(Quelques serviteurs sortent.) + +(Entrent Alcibiade et sa société.) + +TIMON.--Vous êtes le bienvenu, seigneur. + +(Ils s'embrassent.) + +APÉMANTUS.--Allons, allons, c'est cela! Que les maladies contractent +et dessèchent vos souples articulations! Se peut-il qu'il y ait si peu +d'amitié au milieu de ces doucereux coquins et de toute cette politesse! +La race de l'homme a dégénéré en singes et en babouins. + +ALCIBIADE.--Seigneur, vous contentez mon ardent désir, je satisfais la +faim que j'avais de vous voir. + +TIMON.--Vous êtes le bienvenu, seigneur! Avant de nous séparer, nous +passerons ensemble un heureux temps en différents plaisirs.--Je vous en +prie, entrons. + +(Ils sortent, excepté Apémantus.) + +(Entrent deux seigneurs.) + +PREMIER SEIGNEUR.--Quelle heure est-il, Apémantus? + +APÉMANTUS.--L'heure d'être honnête. + +PREMIER SEIGNEUR.--Il est toujours cette heure-là. + +APÉMANTUS.--Tu n'en es que plus digne d'être maudit, toi qui la manques +sans cesse. + +SECOND SEIGNEUR.--Tu vas au festin de Timon? + +APÉMANTUS.--Oui, pour voir les viandes gorger des fripons et le vin +échauffer des fous. + +SECOND SEIGNEUR.--Adieu! adieu! + +APÉMANTUS.--Tu es fou de me dire deux fois adieu. + +SECOND SEIGNEUR.--Pourquoi donc, Apémantus? + +APÉMANTUS.--Tu aurais dû garder un de ces adieux pour toi, car je +n'entends pas t'en rendre. + +PREMIER SEIGNEUR.--Va te faire pendre. + +APÉMANTUS.--Non, je n'en ferai rien. Adresse tes invitations à ton ami. + +SECOND SEIGNEUR.--Va-t'en, chien hargneux, ou je te chasserai d'ici. + +APÉMANTUS.--En véritable chien, je fuirai les ruades de l'âne. + +(Il sort.) + +PREMIER SEIGNEUR.--Cet homme est en tout l'opposé de l'humanité.--Eh +bien! entrerons-nous, et prendrons-nous notre part des générosités de +Timon? Il est vraiment plus que la bonté même. + +SECOND SEIGNEUR.--Il la répand sur tout ce qui l'environne. Plutus, le +dieu de l'or, n'est que son intendant: pas le plus léger service qu'il +ne paye sept fois plus qu'il ne vaut: pas le plus léger cadeau qui ne +vaille à son auteur un présent qui excède toutes les mesures ordinaires +de la reconnaissance. + +PREMIER SEIGNEUR.--Il porte l'âme la plus noble qui ait jamais inspiré +un mortel. + +SECOND SEIGNEUR.--Puisse-t-il vivre longtemps dans la prospérité! +Entrons-nous? + +PREMIER SEIGNEUR.--Je vous suis. + +(Ils sortent.) + + + + +SCÈNE II + + +Une salle d'apparat dans la maison de Timon. + +(Concert bruyant de hautbois. Flavius et d'autres domestiques servent un +grand banquet.) + +_Entrent_ TIMON, ALCIBIADE, LUCIUS, LUCULLUS, SEMPRONIUS, _et autres +sénateurs athéniens, avec_ VENTIDIUS _et la suite. A quelque distance, +et derrière tous les autres, suit_ APÉMANTUS, _d'un air de mauvaise +humeur_. + +VENTIDIUS.--Très-honoré Timon, il a plu aux dieux de se souvenir de la +vieillesse de mon père, et de l'appeler à son long repos. Il a quitté +la vie sans regret, et il m'a laissé riche. Votre coeur généreux mérite +toute ma reconnaissance, et je viens vous rendre ces talents auxquels +j'ai dû la liberté, accompagnés de mes remerciements et de mon +dévouement. + +TIMON.--Oh! point du tout, honnête Ventidius; vous vous méprenez sur mon +amitié: je vous ai fait ce don librement. On ne peut dire qu'on a donné, +quand on souffre que le don soit rendu. Si nos supérieurs jouent à ce +jeu, nous ne devons pas oser les imiter. Ce sont de belles fautes que +celles qui enrichissent. + +VENTIDIUS.--Les nobles sentiments! + +(Ils sont tous debout regardant Timon d'un air de cérémonie.) + +TIMON.--Seigneurs, la cérémonie n'a été inventée que pour voiler +l'insuffisance des actions, les souhaits creux, la bienfaisance qui se +repent avant d'avoir été exercée: mais où se trouve la véritable amitié, +la cérémonie est inutile. Je vous prie, asseyez-vous. Vous êtes les +bienvenus à ma fortune, plus qu'elle n'est la bienvenue pour moi. + +(Ils s'asseyent.) + +LUCIUS.--Nous l'avons toujours avoué, seigneur. + +APÉMANTUS.--Oh! oui, avoué, et vous n'êtes pas encore pendus? + +TIMON.--Ah! Apémantus, tu es le bienvenu. + +APÉMANTUS.--Je ne veux pas être le bienvenu; je viens pour que tu me +chasses. + +TIMON.--Fi donc! Tu es un rustre; tu as pris là une humeur qui ne sied +pas à l'homme: c'est un reproche à te faire.--On dit, mes amis, que _ira +furor brevis est_; mais cet homme-là est toujours en colère.--Allons, +qu'on lui dresse une table pour lui seul. Il n'aime point la compagnie, +et il n'est vraiment pas fait pour elle. + +APÉMANTUS.--Je resterai donc à tes risques et périls, Timon; car je +viens pour observer, je t'en avertis. + +TIMON.--Je ne prends pas garde à toi.--Tu es Athénien, tu es donc le +bienvenu. Je ne dois pas être aujourd'hui le maître chez moi; mais je +t'en prie, que mon diner me vaille ton silence. + +APÉMANTUS.--Je méprise ton dîner.... Il m'étoufferait, car je ne +pourrais pas te flatter.--O dieux! que d'hommes dévorent Timon, et il ne +le voit pas! Je souffre de voir tant de gens tremper leur langue dans le +sang d'un seul homme; et le comble de la folie, c'est qu'il les excite +lui-même. Je m'étonne que les hommes osent se confier aux hommes! Je +pense, moi, qu'ils devraient les inviter sans couteaux. Leurs tables +y gagneraient, et leur vie serait plus en sûreté. On en a vu cent +exemples: l'homme, qui en ce moment est assis près de son hôte, qui +rompt avec lui son pain et boit à sa santé la coupe qu'ils ont partagée +ensemble, sera le premier à l'assassiner. Cela est prouvé. Si j'étais un +grand personnage, je craindrais de boire à mes repas, de peur que mes +hôtes n'épiassent à quelle note ils pourraient me couper le sifflet. Les +grands seigneurs ne devraient jamais boire sans avoir le gosier revêtu +de fer. + +TIMON, _à un des convives_.--Seigneur, de tout mon coeur, et que les +santés fassent la ronde. + +PREMIER SEIGNEUR.--Qu'on verse de ce côté, mon bon seigneur. + +APÉMANTUS.--De son côté! Fort bien: voilà un brave. Il sait prendre à +propos son moment.--Toutes ces santés, Timon, te rendront malade, toi et +ta fortune. Voilà qui est trop faible pour être coupable, l'honnête eau +qui n'a jamais jeté personne dans la boue; cette liqueur et mes aliments +se ressemblent, et sont toujours d'accord; les festins sont trop +orgueilleux pour rendre grâces aux dieux. + +_Actions de grâces d'Apémantus._ + + Dieux immortels, je ne vous demande point de richesses, + Je ne prie pour aucun homme que pour moi; + Accordez-moi de ne jamais devenir assez insensé + Pour me fier à un homme sur son serment ou sur son billet, + A une courtisane sur ses larmes, + A un chien qui paraît endormi, + A un geôlier pour ma liberté, + Ni à mes amis dans mon besoin: + Amen: allons, courage! + Le crime est pour le riche et je vis de racines. + +Ton meilleur plat c'est ton bon coeur, Apémantus. + +TIMON.--Général Alcibiade, votre coeur en ce moment est sur le champ de +bataille. + +ALCIBIADE.--Mon coeur, seigneur, est toujours prêt à vous servir. + +TIMON.--Vous aimeriez mieux un déjeuner d'ennemis qu'un diner d'amis. + +ALCIBIADE.--Pourvu que leur sang vînt de couler, seigneur, il n'est +point de mets plus délicieux pour moi; je souhaiterais à mon meilleur +ami de se trouver à pareille fête. + +APÉMANTUS.--Je voudrais que tous ces flatteurs fussent tes ennemis, afin +que tu pusses les égorger et m'inviter au festin. + +PREMIER SEIGNEUR.--Si jamais, seigneur, nous avions le bonheur que +vous missiez nos coeurs à l'épreuve; si jamais vous nous fournissiez +l'occasion de montrer une partie de notre zèle, nous serions au comble +de nos voeux. + +TIMON.--Oh! ne doutez pas, mes bons amis, que les dieux n'aient +eux-mêmes réservé dans l'avenir un jour, où j'aurai besoin de votre +secours. Autrement, pourquoi, seriez-vous devenus mes amis?--Pourquoi +seriez-vous choisis entre mille autres, pour porter ce titre de +tendresse, si vous n'apparteniez pas de plus près à mon coeur? Je me +suis dit de vous à moi-même, plus que vous ne pouvez modestement en +dire, et je tiens ceci pour acquis sur votre compte. O dieux, me +disais-je, qu'aurions-nous besoin d'amis, si nous ne devions jamais +avoir besoin d'eux? Ce seraient les créatures du monde les plus inutiles +si nous ne devions jamais user d'eux. Ils, ressembleraient fort à des +instruments mélodieux suspendus dans leurs étuis et qui gardent pour eux +leurs accords. Oui, j'ai souhaité souvent d'être plus pauvre, afin de +me rapprocher davantage de vous. Nous sommes nés pour faire du bien, et +quel bien est plus à nous que les richesses de nos amis? O quel précieux +avantage d'avoir tant d'amis qui, comme des frères, disposent de la +fortune l'un de l'autre! O volupté qui n'est déjà plus avant même d'être +née! Il me semble que mes yeux ne peuvent retenir leurs larmes.--Allons, +pour oublier leur faute, je bois à votre santé. + +APÉMANTUS.--O Timon, plus tu pleures, plus ton vin se boit! + +LUCULLUS.--La joie a eu la même conception dans nos yeux, et en sort +comme un nouveau-né. + +APÉMANTUS.--Oh! oh! je ris en pensant que ce nouveau-né est un bâtard. + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Je vous proteste, seigneur, que vous m'avez +beaucoup ému. + +APÉMANTUS.--Beaucoup. + +(Son de trompette.) + +TIMON.--Qu'annonce cette trompette? qu'y a-t-il? + +(Entre un serviteur.) + +LE SERVITEUR.--Sauf votre bon plaisir, seigneur, il y a là des dames qui +demandent à entrer. + +TIMON.--Des dames? que désirent-elles? + +LE SERVITEUR.--Elles ont avec elles un courrier qui est chargé +d'annoncer leurs intentions. + +TIMON.--Je vous en prie, faites-les entrer. + +(Entre Cupidon.) + +CUPIDON.--Salut à toi, généreux Timon, et à tous ceux qui jouissent ici +de tes bienfaits. Les Cinq Sens te reconnaissent pour leur patron, et +viennent librement te féliciter de ton généreux coeur. L'Ouïe, le Goût, +le Toucher, l'Odorat, se lèvent tous satisfaits de ta table: ils ne +viennent dans ce moment que pour réjouir tes yeux. + +TIMON.--Ils sont tous les bienvenus. Qu'on leur fasse bon accueil. +Allons, que la musique célèbre leur entrée. + +(Cupidon sort.) + +PREMIER SEIGNEUR.--Vous voyez, seigneur, à quel point vous êtes aimé. + +(Musique. Rentre Cupidon avec une mascarade de dames en amazones, +dansant et jouant du luth.) + +APÉMANTUS.--Holà! quel flot de vanité arrive ici! elles dansent;.... ce +sont des femmes folles! La gloire de cette vie est une folie semblable, +comme le prouve toute cette pompe comparée à ce peu d'huile et à ces +racines. Nous nous faisons fous pour nous amuser, et prodigues de +flatteries nous buvons à ces hommes, sur la vieillesse desquels nous +verserons un jour le poison de l'envie et du mépris. Quel homme respire, +qui ne corrompe ou ne soit corrompu? quel homme expire, qui n'emporte au +tombeau quelque outrage, don de ses amis? Je craindrais bien que ceux +qui dansent là devant moi ne fussent les premiers à me fouler un jour +sous leurs pieds. C'est ce qu'on a vu souvent. Les hommes ferment leurs +portes au soleil couchant. + +(Les convives se lèvent de table en montrant un grand respect pour +Timon, et pour lui montrer leur affection, chacun d'eux prend une des +amazones, et ils dansent couple par couple: on joue deux ou trois airs +de hautbois, après quoi la danse et la musique cessent.) + +TIMON.--Vous avez embelli nos plaisirs, belles dames, et donné un +nouveau charme à notre fête, qui n'eût pas été à moitié si brillante ni +si agréable sans vous; elle vous doit tout son prix et son éclat, et +vous m'avez rendu moi-même enchanté de ma propre invention. J'ai à vous +en remercier. + +PREMIÈRE DAME.--Seigneur, vous nous jugez au mieux. + +APÉMANTUS.--Oui, ma foi; car le pire est dégoûtant, et ne supporterait +pas qu'on y touchât, je pense. + +TIMON.--Mesdames, il y a un petit banquet qui vous attend; veuillez bien +aller vous asseoir. + +TOUTES ENSEMBLE.--Mille remerciements, seigneur. + +(Elles sortent.) + +TIMON.--Flavius! + +FLAVIUS.--Seigneur! + +TIMON.--Apportez-moi la petite cassette. + +FLAVIUS.--Oui, monseigneur.--(_A part_.) Encore des bijoux? On ne peut +l'arrêter dans ses fantaisies; autrement je lui dirais....--Allons.--En +conscience, je devrais l'avertir. Quand tout sera dépensé, il voudrait +bien alors qu'on l'eût arrêté. C'est grand dommage que la libéralité +n'ait pas des yeux derrière: alors jamais un homme ne tomberait dans la +misère, victime d'un trop bon coeur. + +PREMIER SEIGNEUR.--Nos serviteurs, où sont-ils? + +UN SERVITEUR.--Les voici, seigneur, à vos ordres. + +LUCIUS.--Nos chevaux. + +TIMON.--Mes bons amis, j'ai encore un mot à vous dire Seigneur, je +vous en conjure, faites-moi l'honneur d'accepter ce bijou; daignez le +recevoir et le porter, mon cher ami! + +LUCIUS.--Je suis déjà comblé de vos dons! + +TOUS.--Nous le sommes tous! + +(Entre un serviteur.) + +LE SERVITEUR.--Seigneur, plusieurs membres du sénat sont descendus à +votre porte, et viennent vous visiter. + +TIMON.--Ils sont les bienvenus. + +FLAVIUS _rentre_.--J'en conjure votre Honneur, daignez écouter un mot, +il vous touche de près. + +TIMON.--De près! oh bien! alors, je t'écouterai une autre fois. Je te +prie que tout soit préparé pour leur faire bon accueil. + +FLAVIUS, _à part_.--Je ne sais trop comment. + +(Entre un autre serviteur.) + +LE SECOND SERVITEUR.--Seigneur, le noble Lucius, par un don de sa pure +amitié, vous a fait présent de quatre chevaux blanc de lait, avec leurs +harnais en argent. + +TIMON.--Je les accepte bien volontiers; ayez soin que ce présent soit +dignement reconnu. (_Entre un troisième serviteur_.) Eh bien! qu'y +a-t-il de nouveau? + +LE TROISIÈME SERVITEUR.--Sauf votre bon plaisir, mon seigneur; cet +honorable seigneur, Lucullus, vous invite à chasser avec lui demain +matin, et il vous envoie deux couples de lévriers. + +TIMON.--Je chasserai avec lui: qu'on reçoive son présent, mais non sans +un noble retour. + +FLAVIUS, _à part_.--Quelle sera la fin de tout ceci? Il nous ordonne +de pourvoir à tout, de rendre de riches présents, et tout cela avec un +coffre vide: et il ne veut pas examiner sa bourse, ni m'accorder un +moment pour lui démontrer à quelle indigence est réduit son coeur, qui +n'a plus les moyens d'effectuer ses voeux. Ses promesses excèdent si +prodigieusement sa fortune, que tout ce qu'il promet est une dette; +il doit pour chaque parole: il est assez bon pour payer encore les +intérêts. Ses terres sont toutes couchées sur leurs livres. Oh! que je +voudrais être doucement congédié de mon office, avant d'être forcé de le +quitter! Plus heureux l'homme qui n'a point d'amis à nourrir, que celui +qui est entouré d'amis plus funestes que les ennemis mêmes! Le coeur me +saigne de douleur pour mon maître. + +(Il sort.) + +TIMON.--Vous ne vous rendez pas justice; vous rabaissez trop votre +mérite. Voici, seigneur, cette bagatelle, comme un gage de notre amitié. + +SECOND SEIGNEUR.--Je la reçois avec une reconnaissance particulière. + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Oh! il est l'essence même de la bonté. + +TIMON.--A propos, seigneur, je me rappelle que vous avez vanté l'autre +jour un coursier bai que je montais. Il est à vous, puisqu'il vous a +plu. + +LE SECOND SEIGNEUR.--Oh! je vous prie, seigneur, excusez-moi; je ne +puis.... + +TIMON.--Vous pouvez m'en croire, seigneur; je sais par expérience qu'on +ne loue bien que ce qui vous plaît: je juge des sentiments de mon ami +par les miens. Ce que je vous dis est la vérité. J'irai vous faire +visite. + +TOUS LES SEIGNEURS.--Nul ne sera aussi bienvenu. + +TIMON.--Je suis si reconnaissant de toutes vos visites que je ne puis +assez donner. Je voudrais pouvoir distribuer des royaumes à mes amis, +et je ne me lasserais jamais....--Alcibiade, tu es un guerrier, et par +conséquent rarement opulent: les bienfaits te sont dus, car tu vis sur +les morts, et toutes les terres que tu possèdes sont sur le champ de +bataille. + +ALCIBIADE.--Oui, des terres souillées, seigneur. + +PREMIER SEIGNEUR.--Nous vous sommes si redevables! + +TIMON.--Et moi à vous. + +SECOND SEIGNEUR.--Nous vous chérissons si infiniment! + +TIMON.--Je suis tout à vous!--Des flambeaux.--Encore des flambeaux! + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Que la plus pure félicité, l'honneur et les +richesses ne vous abandonnent jamais, noble Timon. + +TIMON.--Au, service de ses amis. + +(Sortent Alcibiade, les seigneurs et autres.) + +APÉMANTUS.--Quel tumulte ici! que d'inclinations de tête, que de +courbettes[4]! Je doute que toutes ces jambes vaillent les sommes dont +on paye leurs génuflexions. Amitié pleine d'une lie impure! Il me semble +que les hommes au coeur faux ne devraient pas avoir des jambes si +lestes.--C'est ainsi que d'honnêtes dupes prodiguent leurs richesses +pour des révérences. + +[Note 4: _Serving of becks, and jutting out of bums. Beck_ veut dire +un salut fait avec la tête; _to serve a beck_, c'est saluer de la tête. +_Jutting out of bums_, littéralement prolongement du derrière, signifie +révérence, courbette.] + +TIMON.--Voyons, Apémantus, si tu n'étais pas si bourru, tu éprouverais +mes bontés. + +APÉMANTUS.--Non, je ne veux rien. Si tu allais me corrompre aussi, +voyons, il ne resterait plus personne pour se moquer de ta folie, et tu +ferais encore plus de sottises. Tu donnes tant, Timon, que je crains +bien que tu ne finisses par te donner toi-même[5]. A quoi bon ces fêtes, +ce luxe et ces vaines magnificences? + +[Note 5: Il y a dans le texte: _thou wilt give thyself in paper_, +tu te donneras en papier. Un commentateur prétend qu'Apémantus entend +par-là que Timon se donnera en billets, en lettres de change.] + +TIMON.--Ah! si tu commences à médire de la société, j'ai juré de ne pas +t'écouter. Adieu, et reviens chanter sur un ton plus aimable. + +(Il sort.) + +APÉMANTUS.--Allons: tu ne veux donc pas m'entendre à présent: eh bien, +tu ne m'entendras jamais; je te fermerai la porte du ciel[6]. Oh! est-il +possible que l'oreille des hommes soit sourde aux bons conseils, et non +à la flatterie! + +(Il sort.) + +[Note 6: «La porte du ciel.» Apémantus veut parler ici des bons +conseils qu'il refusera désormais à Timon.] + +FIN DU PREMIER ACTE + + + + +ACTE DEUXIÈME + + + +SCÈNE I + + +Athènes.--Appartement dans la maison d'un sénateur. + +_Entre un_ SÉNATEUR _avec des papiers à la main._ + +LE SÉNATEUR.--Et dernièrement cinq mille à Varron; il en doit neuf +mille à Isidore, ce qui, joint à ce qu'il me devait auparavant, fait +vingt-cinq mille.--Quoi! toujours cette rage de dépenser? Cela ne peut +pas durer; cela ne durera pas.--Si j'ai besoin d'argent, je n'ai qu'à +voler le chien d'un mendiant, et en faire présent à Timon: le chien me +battra monnaie.--Si je veux vendre mon cheval, et du prix en acheter +vingt autres meilleurs que lui, je n'ai qu'à donner à Timon, je ne +lui demande rien. Je le lui donne; aussitôt mon cheval me produit des +chevaux superbes.--Point de portier chez lui; mais un homme qui sourit à +tout le monde, et invite tous ceux qui passent. Cela ne peut durer; il +n'y a pas de raison pour croire sa fortune solide. Caphis, holà! Caphis. + +(Entre Caphis.) + +CAPHIS.--Me voilà, seigneur; que désirez-vous de moi? + +LE SÉNATEUR.--Mettez votre manteau, et courez chez le seigneur Timon: +demandez lui avec importunité mon argent, qu'un léger refus ne vous +arrête pas; n'allez pas vous laisser fermer la bouche par un: «Faites +mes compliments à votre maître,» le bonnet tournant ainsi dans la main +droite. Dites-lui que mes besoins crient après moi, et que c'est à mon +tour à me servir de ce qui m'appartient. Tous les jours de délais et de +grâce sont passés; et par trop de confiance à ses vaines promesses, j'ai +altéré mon crédit. J'aime et j'honore Timon; mais je ne dois pas me +rompre les reins pour lui guérir le doigt; mes besoins sont pressants; +il faut que je sois satisfait immédiatement sans être bercé par des +paroles. Partez; prenez un air des plus importuns, un visage de +demandeur, car je crains bien que le seigneur Timon, qui maintenant +brille comme un phénix, ne soit bientôt plus qu'une mouette plumée, +quand chaque plume sera rendue à l'aile à laquelle elle appartient. + +CAPHIS.--J'y vais, seigneur. + +LE SÉNATEUR.--«J'y vais, seigneur?»--Portez donc les billets, et +prenez-en les dates en compte. + +CAPHIS.--Oui, seigneur. + +LE SÉNATEUR.--Allez. + + + + +SCÈNE II + + +Un appartement de la maison de Timon. + +_Entre_ FLAVIUS _tenant plusieurs billets à la main_. + +FLAVIUS.--Point de soin, pas un temps d'arrêt! Si insensé dans ses +dépenses, qu'il ne veut pas savoir comment les continuer ni arrêter le +torrent de ses extravagances! Ne se demandant jamais comment l'argent +sort de ses mains; ne se préoccupant pas davantage du temps que cela +durera. Jamais homme ne fut aussi fou et aussi bon! Que faire?--Il ne +voudra rien écouter qu'il ne sente le mal.--Il faut que je sois franc +avec lui à son retour de la chasse. Fi donc! fi donc! fi donc! + +(Entrent Caphis et des serviteurs d'Isidore et de Varron[7]). + +[Note 7: Les valets se donnent entre eux le nom de leurs maîtres.] + +CAPHIS.--Salut, Varron. Quoi, vous venez chercher de l'argent? + +LE SERVITEUR DE VARRON.--N'est-ce pas aussi ce qui vous amène? + +CAPHIS.--Oui; et vous aussi, Isidore? + +LE SERVITEUR D'ISIDORE.--Justement. + +CAPHIS.--Plaise au ciel que nous soyons tous payés! + +LE SERVITEUR DE VARRON.--C'est de quoi je doute. + +CAPHIS.--Voici le patron. + +(Entrent Timon, Alcibiade, seigneurs, etc.) + +TIMON.--Mon cher Alcibiade, aussitôt après le dîner nous nous remettrons +en campagne.--Est-ce à moi que vous voulez parler? Eh bien! que +voulez-vous? + +CAPHIS.--Seigneur, c'est la note de certaines dettes.... + +TIMON.--Des dettes? D'où êtes-vous? + +CAPHIS.--D'Athènes, seigneur. + +TIMON.--Allez trouver mon intendant. + +CAPHIS.--Ne vous déplaise, seigneur, il m'a remis tout le mois, de +jour en jour, pour le payement. Un besoin pressant force mon maître +à demander son argent; il vous supplie d'agir avec votre noblesse +ordinaire et de faire justice à sa requête. + +TIMON.--Mon bon ami, revenez demain matin, je vous en prie. + +CAPHIS.--Mais, seigneur.... + +TIMON.--Allons cessez, mon ami. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Un serviteur de Varron, seigneur. + +LE SERVITEUR D'ISIDORE.--C'est de la part d'Isidore; il vous prie +humblement de le rembourser promptement. + +CAPHIS.--Seigneur, si vous connaissiez quel est le besoin de mon +maître.... + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Le terme est échu, seigneur, depuis plus de six +semaines. + +LE SERVITEUR D'ISIDORE.--Votre intendant me renvoie toujours, seigneur, +et mes ordres sont de m'adresser directement à votre Seigneurie. + +TIMON.--Eh! laissez-moi respirer.--Je vous en prie, allez toujours +devant, mes bons seigneurs; je vous rejoins à l'instant. (_Alcibiade et +les Seigneurs sortent._) (_A Flavius._) Venez ici, je vous prie, que +se passe-t-il que je sois assailli par ces clameurs et ces demandes de +billets différés, des dettes arriérées qui font tort à mon honneur? + +FLAVIUS.--Messieurs, avec votre permission, le moment n'est pas +convenable pour parler affaires; ne nous importunez plus, attendez après +le dîner; donnez-moi le temps d'expliquer à sa Seigneurie pourquoi vous +n'avez pas été payés. + +TIMON.--Oui, mes amis, attendez.--Ayez soin de les bien traiter. + +(Timon sort.) + +FLAVIUS.--Écoutez-moi, je vous prie. + +(Il sort.) + +(Entrent Apémantus et un fou.) + +CAPHIS.--Restez, restez, voici le fou qui vient avec Apémantus; +amusons-nous un moment avec eux. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Qu'il aille se faire pendre; il va nous +injurier. + +LE SERVITEUR D'ISIDORE.--Que la peste l'étouffe, le chien! + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Comment te portes-tu, fou? + +APÉMANTUS.--Parles-tu à ton ombre? + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Ce n'est pas à toi que je parle. + +APÉMANTUS.--Non, c'est à toi-même. (_Au fou_.) Allons-nous-en. + +LE SERVITEUR D'ISIDORE, _à celui de Varron_.--Voilà le fou sur ton dos. + +APÉMANTUS.--Non, tu es seul; tu n'es pas encore sur lui. + +CAPHIS.--Où est le fou maintenant? + +APÉMANTUS.--Il vient de le demander tout à l'heure. Pauvres misérables, +valets d'usuriers, entremetteurs entre l'or et le besoin! + +TOUS LES SERVITEURS.--Que sommes-nous, Apémantus? + +APÉMANTUS.--Des ânes. + +TOUS.--Pourquoi? + +APÉMANTUS.--Parce que vous me demandez ce que vous êtes, et que vous ne +vous connaissez pas vous-mêmes. Parle-leur, fou. + +LE FOU.--Comment vous portez-vous, messieurs? + +TOUS.--Grand merci, bon fou! Que fait ta maîtresse? + +LE FOU.--Elle met chauffer de l'eau pour échauder des poulets comme +vous. Que ne pouvons-nous vous voir à Corinthe! + +APÉMANTUS.--Bon, grand merci! + +(Entre un page.) + +LE FOU.--Voyez, voici le page de ma maîtresse. + +LE PAGE, _au fou_.--Eh bien! capitaine, que faites-vous avec cette sage +compagnie?--Comment se porte Apémantus? + +APÉMANTUS.--Je voudrais avoir une verge dans ma bouche, pour te répondre +d'une manière utile. + +LE PAGE.--Je te prie, Apémantus, lis-moi l'adresse de ces lettres; je +n'y connais rien. + +APÉMANTUS.--Tu ne sais pas lire? + +LE PAGE.--Non. + +APÉMANTUS.--Nous ne perdrons donc pas un savant quand tu seras +pendu.--Celle-ci est pour le seigneur Timon, l'autre pour Alcibiade. Va, +tu es né bâtard et tu mourras proxénète. + +LE PAGE.--Ta mère, en te donnant le jour, a fait un chien, et tu mourras +de faim comme un chien. Point de réplique. Je m'en vais. + +(Il sort.) + +APÉMANTUS.--C'est nous rendre le plus grand service.--Fou, j'irai avec +toi chez le seigneur Timon. + +LE FOU.--Me laisseras-tu là? + +APÉMANTUS.--Si Timon est chez lui,--Vous êtes là trois qui servez trois +usuriers? + +TOUS.--Oui; plût aux dieux qu'ils nous servissent! + +APÉMANTUS.--Je le voudrais.--Je vous servirais comme le bourreau sert le +voleur. + +LE FOU.--Êtes-vous tous trois valets d'usuriers? + +TOUS.--Oui, fou. + +LE FOU.--Je pense qu'il n'y a point d'usuriers qui n'aient un fou pour +serviteur. Ma maîtresse est une usurière, et moi je suis son fou. Quand +quelqu'un emprunte de l'argent à vos maîtres, il arrive tristement et +s'en retourne gai. Mais on entre gaiement chez ma maîtresse, et on en +sort tout triste. Dites-moi la raison de cela? + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Je puis vous en donner une. + +LE FOU.--Parle donc afin que nous puissions te regarder comme un agent +d'infamie et un fripon. Va, tu n'en seras pas moins estimé. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Qu'est-ce qu'un agent d'infamie, fou? + +LE FOU.--C'est un fou bien vêtu, qui te ressemble un peu; c'est un +esprit: quelquefois il paraît sous la figure d'un seigneur, quelquefois +sous celle d'un légiste, quelquefois sous celle d'un philosophe qui +porte deux pierres, outre la pierre philosophale. Souvent il ressemble +à un chevalier: enfin cet esprit rôde sous toutes les formes que revêt +l'homme, depuis quatre-vingts ans jusqu'à treize. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Tu n'es pas tout à fait fou. + +LE FOU.--Ni toi tout à fait sage: ce que j'ai de plus en folie, tu l'as +de moins en esprit. + +VARRON.--Cette réponse conviendrait à Apémantus. + +TOUS.--Place, place: voici le seigneur Timon. + +APÉMANTUS,--Fou, viens avec moi, viens. + +LE FOU.--Je n'aime point à suivre toujours un amant, un frère aîné, ou +une femme; quelquefois je suis un philosophe. + +(Sortent Apémantus et le fou.) + +FLAVIUS, _aux serviteurs_.--Promenez-vous, je vous prie, près d'ici; je +vous parlerai dans un moment. + +(Timon et Flavius restent seuls.) + +TIMON.--Vous m'étonnez fort! Pourquoi ne m'avez-vous pas exposé plus tôt +l'état de mes affaires? J'aurais pu proportionner mes dépenses à ce que +j'avais de moyens. + +FLAVIUS.--Vous n'avez jamais voulu m'entendre; je vous l'ai proposé +plusieurs fois. + +TIMON.--Allons, vous aurez peut-être pris le moment où, étant mal +disposé, je vous ai renvoyé; et vous avez profité de ce prétexte pour +vous excuser. + +FLAVIUS.--O mon bon maître! je vous ai présenté bien des fois mes +comptes; je les ai mis devant vos yeux; vous les avez toujours rejetés, +en disant que vous vous reposiez sur mon honnêteté. Quand, pour quelque +léger cadeau, vous m'avez ordonné de rendre une certaine somme, j'ai +secoué la tête et j'ai gémi: même, je suis sorti des bornes du respect, +en vous exhortant à tenir votre main plus fermée. J'ai essuyé de votre +part et bien souvent des réprimandes assez dures, quand j'ai voulu vous +ouvrir les yeux sur la diminution de votre fortune et l'accroissement +constant de vos dettes! O mon cher maître, quoique vous m'écoutiez +aujourd'hui trop tard, cependant il est nécessaire que vous le sachiez: +tous vos biens ne suffiraient pas pour payer la moitié de vos dettes. + +TIMON.--Qu'on vende toutes mes terres. + +FLAVIUS.--Toutes sont engagées; quelques-unes sont forfaites et perdues; +à peine nous reste-t-il de quoi fermer la bouche aux créances échues. +D'autres échéances arrivent à grands pas. Qui nous soutiendra dans cet +intervalle, et enfin comment se terminera notre dernier compte? + +TIMON.--Mes possessions s'étendaient jusqu'à Lacédémone. + +FLAVIUS.--O mon bon maître! le monde n'est qu'un mot. Et quand vous le +posséderiez tout entier, et que vous pourriez le donner d'une seule +parole, combien de temps le garderiez-vous? + +TIMON.--Tu me dis la vérité. + +FLAVIUS.--Si vous avez le moindre soupçon sur mon administration, sur +ma fidélité, citez-moi devant les juges les plus sévères, et faites-moi +rendre un compte rigoureux. Que les dieux me soient propices: ils savent +que, lorsque tous nos offices étaient encombrés d'avides parasites, +lorsque nos caves pleuraient des flots de vin, quand chaque appartement +brillait de mille flambeaux, et retentissait du bruit confus des +concerts, moi, je me retirais près d'un conduit toujours ouvert[8], pour +y verser des torrents de larmes. + +[Note 8: _Wasteful cock_; _robinet prodigue_. Les commentateurs se +sont creusé la tête pour expliquer cette expression et l'intention de +Flavius. On a prétendu que Flavius se retirait près d'un conduit, d'où +l'eau sortait sans cesse, parce que cette circonstance servait à lui +rappeler les prodigalités de Timon en même temps que ce lieu écarté +était propice à sa rêverie.] + +TIMON.--Assez, je t'en prie. + +FLAVIUS.--Dieux! disais-je, quelle bonté dans le seigneur Timon! Que de +biens prodigués des esclaves et des rustres ont engloutis cette nuit! +Qui n'appartient à Timon? Qui n'offre pas son coeur, sa vie, son épée, +son courage, sa bourse à Timon, «au grand Timon, au noble, au digne, au +royal Timon?» Hélas! quand la fortune dont il achète ces louanges sera +dissipée, le souffle qui les produit sera éteint; ce qu'on a gagné au +festin on le perd dans le jeûne[9]. Un nuage d'hiver verse ses ondées, +et tous les insectes ont disparu. + +[Note 9: Proverbe anglais: _feast-won, fast-lost_: gagné au festin, +perdu au jeûne.] + +TIMON.--Allons, ne me sermonne plus.--Nul bienfait honteux n'a déshonoré +mon coeur. J'ai donné imprudemment, mais sans ignominie. Pourquoi +pleures-tu? Manques-tu de confiance au point de croire que je puisse +manquer d'amis? Que ton coeur se rassure; va, si je voulais ouvrir les +réservoirs de mon amitié, et éprouver les coeurs en empruntant, je +pourrais user des hommes et de leurs fortunes aussi facilement que je +puis t'ordonner de parler. + +FLAVIUS.--Puisse l'événement ne pas tromper votre attente! + +TIMON.--Et ce besoin où je me trouve aujourd'hui est en quelque sorte +pour moi un bonheur qui couronne mes voeux. Je puis maintenant éprouver +mes amis; tu connaîtras bientôt combien tu t'es mépris sur l'état de ma +fortune; je suis riche en amis. Holà! quelqu'un! Flaminius! Servilius! + +(Entrent Servilius, Flaminius et d'autres esclaves.) + +UN ESCLAVE.--Seigneur? seigneur? + +TIMON.--J'ai différents ordres à vous distribuer. Toi, va chez le +seigneur Lucius, et toi, chez Lucullus. J'ai chassé aujourd'hui avec son +Honneur.--Toi, va chez Sempronius. Recommandez-moi à leur amitié, et +dites que je suis fier de trouver l'occasion d'employer leurs services +pour me fournir de l'argent: demandez-leur cinquante talents. + +FLAMINIUS.--Vos ordres seront remplis, seigneur. + +FLAVIUS, _à part_.--Aux seigneurs Lucius et Lucullus?--Hom! + +TIMON.--Et vous (_à un autre serviteur_), allez trouver les sénateurs. +J'avais droit à leur reconnaissance, même dans les jours de mon +opulence. Dites-leur de m'envoyer tout à l'heure mille talents. + +FLAVIUS.--J'ai pris la liberté de leur présenter votre seing et votre +nom, dans l'opinion où j'étais que c'était la ressource la plus facile; +mais tous ont secoué la tête, et je ne suis pas revenu plus riche. + +TIMON.--Est-il vrai? Est-il possible? + +FLAVIUS.--Ils répondent tous, de concert et d'une voix unanime, qu'ils +sont en baisse, qu'ils n'ont point de fonds, qu'ils ne peuvent faire ce +qu'ils désireraient, qu'ils sont bien fâchés.--«Vous êtes un homme si +respectable!.... Cependant.... ils auraient bien souhaité....--Ils ne +savent pas.... mais il faut qu'il y ait eu de sa faute.--L'homme le plus +honnête peut faire un faux pas.--Plût aux dieux que tout allât bien.... +c'est bien dommage!»--Et ainsi occupés d'autres affaires sérieuses, ils +me renvoient avec ces regards dédaigneux et ces phrases interrompues; +leurs demi-saluts et leurs signes de froideur me glacent et me réduisent +au silence. + +TIMON.--Grands dieux! récompensez-les. Ami, je t'en prie, ne t'afflige +pas. L'ingratitude est héréditaire dans les vieillards; leur sang est +figé, glacé, et coule à peine; ils manquent de reconnaissance, parce +que leur coeur manque de chaleur. A mesure que l'homme retourne vers la +terre il est façonné pour le voyage, il devient lourd et engourdi.--(_A +un serviteur_.) Va chez Ventidius,--_(A Flavius)_. Ah! de grâce, ne sois +pas triste; tu es honnête et fidèle, je te le dis comme je le pense; on +n'a rien à te reprocher.--(_Au serviteur_.) Ventidius vient d'enterrer +son père, et cette mort met en sa possession une fortune considérable. +Quand il était pauvre, emprisonné et en disette d'amis, je le délivrai +avec cinq talents. Va le saluer de ma part; dis-lui que son ami est dans +un pressant besoin; qu'il le prie de se souvenir de ces cinq talents.(_A +Flavius_.) Dès que tu les auras touchés, donne-les à ces gens dont je +suis le débiteur. Ne dis et ne pense jamais que la fortune de Timon +puisse périr au milieu de ses amis. + +FLAVIUS.--Je voudrais bien n'être jamais dans le cas de le penser. Cette +confiance est l'ennemie de la bonté; étant généreuse, elle croit que les +autres le sont comme elle. + +(Ils sortent.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + +ACTE TROISIÈME + + + +SCÈNE I + + +Appartement dans la maison de Lucullus, à Athènes. + +FLAMINIUS _attend, entre_ UN SERVITEUR _qui s'approche de lui_. + +LE SERVITEUR.--Je vous ai annoncé à mon maître; il descend pour vous +parler. + +FLAMINIUS.--Je vous remercie. + +LE SERVITEUR.--Voilà mon seigneur. + +(Lucullus entre.) + +LUCULLUS, _à part_.--Un des serviteurs du seigneur Timon! C'est quelque +présent, je gage.--Oh, j'ai deviné juste; j'ai rêvé cette nuit de bassin +et d'aiguière d'argent.--Flaminius, honnête Flaminius, vous êtes mille +fois le bienvenu.--Qu'on me verse une coupe de vin. (_Le serviteur +sort_.)--Et comment se porte cet honorable, accompli, généreux seigneur +d'Athènes, ton magnifique seigneur et maître? + +FLAMINIUS.--Seigneur, sa santé est fort bonne. + +LUCULLUS.--Je suis ravi de le savoir en bonne santé. Et que portes-tu là +sous ton manteau, mon ami Flaminius? + +FLAMINIUS.--Ma foi, rien autre chose qu'une cassette vide, seigneur, que +je viens, au nom de mon maître, prier votre Grandeur de remplir. Il se +trouve dans un besoin pressant de cinquante talents, et il m'envoie vous +prier de les lui prêter; il ne doute pas que vous ne veniez sur-le-champ +à son secours. + +LUCULLUS.--La! la! la! la!--Il ne doute pas, dit-il; hélas, le brave +seigneur! C'est un noble gentilhomme, s'il ne tenait pas un si grand +état de maison. Cent fois j'ai diné chez lui, et je lui en ai dit ma +pensée. Je suis même retourné souper chez lui, exprès pour l'avertir de +diminuer sa dépense; mais il n'a jamais voulu suivre mes conseils, et +mes visites n'ont pu le corriger. Chaque homme a son défaut, et le sien +est la libéralité; c'est ce que je lui ai répété souvent; mais je n'ai +jamais pu le tirer de là. + +(Entre un esclave qui apporte du vin.) + +L'ESCLAVE.--Seigneur, voilà le vin. + +LUCULLUS.--Flaminius, je t'ai toujours remarqué pour un homme sage; +tiens, à ta santé. + +FLAMINIUS.--Votre Grandeur veut plaisanter. + +LUCULLUS.--Non, je te rends justice. J'ai toujours reconnu en toi un +esprit souple et actif; tu sais juger ce qui est raisonnable; et quand +il se présente une bonne occasion, tu sais la saisir et en tirer bon +parti. Tu as d'excellentes qualités.--(_À l'esclave._) Vas-t'en, maraud; +approche, honnête Flaminius. Ton maître est un seigneur plein de bonté; +mais tu as du jugement, et quoique tu sois venu me trouver, tu sais trop +bien que ce n'est pas le moment de prêter de l'argent, surtout sur la +simple parole de l'amitié, et sans aucune sûreté. Tiens, mon enfant, +voilà trois solidaires[10] pour toi; mon garçon, ferme les yeux sur moi, +et dis que tu ne m'as pas vu; porte-toi bien. + +[Note 10: «Je crois que cette monnaie est de l'invention du poëte.» +(STEEVENS.)] + +FLAMINIUS.--Est-il possible que les hommes soient si différents +d'eux-mêmes, et que nous soyons maintenant ce que nous étions tout à +l'heure! Loin de moi, maudite bassesse, retourne vers celui qui t'adore. + +(Il jette l'argent qu'il a reçu.) + +LUCULLUS.--Ah! je vois maintenant que tu es un sot, et bien digne de ton +maître.... + +(Il sort.) + +FLAMINIUS.--Puissent ces pièces d'argent être ajoutées à celles qui te +brûleront! Que ton enfer soit du métal fondu: ô toi, peste d'un ami, +et non un ami! L'amitié a-t-elle un coeur[11] si faible et si facile à +s'aigrir, qu'il tourne comme le lait en moins de deux nuits? Dieux! je +ressens l'indignation de mon maître. Ce lâche ingrat porte encore dans +son estomac les mets de mon seigneur; pourquoi seraient-ils pour lui +une nourriture salutaire, lorsque lui-même s'est changé en poison? +Puissent-ils ne produire en lui que des maladies, et quand il sera sur +son lit de mort, que cette partie de son être, fournie par mon maître, +serve, non pas à le guérir, mais à prolonger son agonie! + +(Il sort.) + +[Note 11: _Milky heart_, coeur de lait.] + + + +SCÈNE II + + +Place publique d'Athènes. + +_Entrent_ LUCIUS, TROIS ÉTRANGERS. + +LUCIUS.--Qui? le seigneur Timon? C'est mon bon ami: et un homme +honorable! + +PREMIER ÉTRANGER.--Nous le savons, quoique nous lui soyons étrangers. +Mais, je puis vous dire une chose, seigneur, que j'entends répéter +couramment; c'est que les heures fortunées de Timon sont passées; sa +richesse lui échappe. + +LUCIUS.--Allons donc! n'en croyez rien; il ne peut manquer d'argent. + +SECOND ÉTRANGER.--Mais croyez bien ceci, seigneur, c'est qu'il n'y a pas +bien longtemps qu'un de ses gens est venu trouver le seigneur Lucullus +pour lui emprunter un certain nombre de talents; oui, il l'a pressé +instamment, en faisant sentir la nécessité où son maître est réduit; et +il a essuyé un refus. + +LUCIUS.--Comment? + +SECOND ÉTRANGER.--Un refus, vous dis-je, seigneur. + +LUCIUS.--Quelle étrange chose! Par tous les dieux, j'en suis honteux! +Refuser cet homme honorable, il faut avoir bien peu d'honneur. Quant à +moi, je dois l'avouer, j'ai reçu de lui quelques petites marques de +sa bonté, de l'argent, de la vaisselle, des bijoux et semblables +bagatelles, rien auprès des présents qu'a reçus Lucullus; eh! bien, si, +au lieu de s'adresser à lui, il avait envoyé chez moi, je ne lui aurais +jamais refusé la somme dont il aurait eu besoin. + +(Entre Servilius.) + +SERVILIUS.--Voyez, par bonheur, voilà le seigneur Lucius; j'ai +tant couru pour le trouver, que je suis tout en nage.--Très-honoré +seigneur.... + +LUCIUS.--Ah! Servilius! je suis charmé de te voir, porte-toi bien, +recommande-moi à l'amitié de ton honnête et estimable maître, le plus +cher de mes amis. + +SERVILIUS.--Seigneur, sous votre bon plaisir, mon maître vous envoie.... + +LUCIUS.--Oh! que m'a-t-il envoyé? Que d'obligations je lui ai! Sans +cesse il envoie. Dis-moi, comment pourrai-je le remercier? Et que +m'envoie-il? + +SERVILIUS.--Il vous envoie seulement l'occasion de lui rendre un +service, mon seigneur; il supplie votre Seigneurie de lui prêter, en ce +moment, cinquante talents. + +LUCIUS.--Je vois bien que Timon veut faire une plaisanterie; il n'est +pas possible qu'il ait besoin de cinquante talents, ni même de cinq fois +autant. + +SERVILIUS.--Il a besoin pour le moment d'une somme plus petite. S'il +n'en avait pas besoin pour un bon usage, je ne vous conjurerais pas avec +tant d'instances. + +LUCIUS.--Parles-tu sérieusement, Servilius? + +SERVILIUS.--Sur mon âme, c'est vrai, seigneur. + +LUCIUS.--Quel vilaine brute je suis, de m'être dégarni dans une si belle +occasion de montrer mes bons sentiments! Je suis bien malheureux d'avoir +été hier acquérir une petite terre, pour perdre aujourd'hui l'occasion +de me faire grand honneur! Servilius, je te jure, à la face des dieux, +qu'il m'est impossible de pouvoir le faire....--Je n'en suis que plus +sot, dis-je, j'allais moi-même envoyer demander quelque argent à Timon: +ces messieurs en sont témoins; mais, je ne voudrais pas à présent +l'avoir fait pour toutes les richesses d'Athènes. Recommande-moi +affectueusement à ton bon maître. Je me flatte que je ne perdrai rien de +son estime, parce que je n'ai pas le pouvoir de l'obliger; dis-lui de +ma part que je mets au nombre de mes plus grands malheurs de ne +pouvoir faire ce plaisir à un si estimable seigneur. Bon Servilius, me +promets-lu de me faire l'amitié de répéter à Timon mes propres paroles? + +SERVILIUS.--Oui, seigneur, je le ferai. + +Lucius.--Va, je saurai t'en récompenser, Servilius. (_Servilius sort._) +(_Aux étrangers_.) En effet, vous aviez raison, Timon est ruiné, et +quand une fois on a éprouvé un refus, il est rare qu'on aille bien loin. + +(Il sort.) + +PREMIER ÉTRANGER.--Avez-vous remarqué ceci, Hostilius? + +SECOND ÉTRANGER.--Oui, trop bien. + +PREMIER ÉTRANGER.--Eh bien! voilà le coeur du monde: tous les flatteurs +sont faits de la même étoffe. Qui peut après cela donner le nom d'ami à +celui qui met la main dans le même plat? Il est à ma connaissance que +Timon a servi de père à ce seigneur; qu'il lui a conservé son crédit de +sa bourse, qu'il a soutenu sa fortune même; c'est de l'argent de Timon +qu'il a payé les gages de ses domestiques; Lucius ne boit jamais que ses +lèvres ne touchent l'argent de Timon, et cependant....--Oh! vois quel +monstre est l'homme, quand il se montre sous les traits d'un ingrat! Au +prix de ce qu'il en a reçu, ce qu'il ose lui refuser, l'homme charitable +le donnerait aux mendiants. + +TROISIÈME ÉTRANGER.--La religion gémit. + +PREMIER ÉTRANGER.--Pour moi, je n'ai jamais goûté des bienfaits de +Timon; jamais ses dons, répandus sur moi, ne m'ont inscrit au nombre de +ses amis; cependant, en considération de son âme noble, de son illustre +vertu, et de sa conduite honorable, je proteste que si, dans son besoin, +il s'était adressé à moi, j'aurais tenu mon bien pour venu de lui, et +la meilleure part aurait été pour lui, tant j'aime son coeur; mais je +m'aperçois que les hommes apprennent à se dispenser d'être charitables: +l'intérêt est au-dessus de la conscience. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Appartement de la maison de Sempronius. _Entrent_ SEMPRONIUS ET UN +SERVITEUR _de Timon_. + +SEMPRONIUS.--Et pourquoi m'importuner, moi, hom! par préférence à tous +les autres? Ne pouvait-il pas s'asresser au seigneur Lucius, à Lucullus? +Ce Ventidius, qu'il a racheté de la prison, est riche maintenant. Ces +trois hommes lui sont redevables de tout ce qu'ils possèdent. + +LE SERVITEUR.--Hélas! seigneur, tous trois ont été essayés à la pierre +de touche, et nous n'avons trouvé en eux qu'un vil métal; car ils ont +tous refusé. + +SEMPRONIUS.--Comment, ils l'ont refusé! Lucullus, Ventidius l'ont +refusé, et il vient s'adresser à moi?... Tous trois? Une pareille +démarche annonce de sa part peu de jugement, ou peu d'amitié; dois-je +être son dernier refuge? Ses amis, comme autant de médecins, l'ont tous +trois condamné, et il faut que ce soit moi qu'on charge de cette cure? +Je m'en trouve très-offensé, je suis en colère contre lui, il eût dû +mieux connaître mon rang. Je ne vois pas de raison pour que, dans son +besoin, il ne m'ait pas imploré d'abord; car enfin je suis, je l'avoue, +le premier homme qui ait reçu des présents de lui, et il me recule dans +son souvenir au point de penser que je serais le dernier à lui marquer +ma reconnaissance! Non.--Il n'en faut pas davantage pour me rendre un +objet de risée aux yeux de toute la ville, et me faire passer pour un +fou parmi les grands seigneurs. J'aimerais mieux, pour trois fois la +somme qu'il demande, qu'il se fût adressé à moi le premier, ne fût-ce +que pour l'honneur de mon coeur, j'avais si grand désir de rendre un +service. Retourne, et à la froide réponse de ses amis ajoute celle-ci: +«Celui qui blesse mon honneur ne verra pas mon argent.» + +(Il sort.) + +LE SERVITEUR.--A merveille! Votre Seigneurie est un admirable coquin! Le +diable n'a pas su ce qu'il faisait en rendant l'homme si astucieux: il +s'est fait tort; et je ne puis m'empêcher de penser qu'au bout du compte +la scélératesse de l'homme le blanchira lui-même. Comme ce seigneur +cherche à colorer sa bassesse, et copie de vertueux modèles pour +justifier sa méchanceté! ainsi font ceux qui, sous le voile d'un +patriotisme ardent, voudraient mettre des royaumes entiers en feu! Tel +est le caractère de cet ami politique. Il était le plus solide espoir de +mon maître. Tous ont déserté, les dieux seuls exceptés. Tous ses amis +sont morts. Ces portes qui, dans des jours de prospérité, ne connurent +jamais de verrous, vont être employées à protéger la liberté de leur +maître. Voilà tout le fruit qu'il recueille de ses largesses. Celui qui +ne peut garder son argent doit à la fin garder sa maison. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE IV + + +Une salle dans la maison de Timon. + +_Entrent_ DEUX SERVITEURS DE VARRON ET LE SERVITEUR DE LUCIUS, _qui +rencontrent_ TITUS, HORTENSIUS, _et d'autres_ VALETS _des créanciers de +Timon, qui attendent qu'il sorte_. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Bonne rencontre! Bonjour, Titus et Hortensius! + +TITUS.--Je vous rends la pareille, honnête Varron. + +HORTENSIUS.--Lucius, par quel hasard nous trouvons-nous ensemble ici? + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Je pense que le même objet nous y amène tous; +le mien, c'est l'argent. + +TITUS.--C'est le leur à tous, et le mien aussi. + +(Entre Philotus.) + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Et le seigneur Philotus aussi, sans doute? + +PHILOTUS.--Bonjour à tout le monde! + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Sois le bienvenu, camarade. Quelle heure +croyez-vous qu'il soit? + +PHILOTUS.--Il va sur neuf heures. + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Déjà? + +PHILOTUS.--Et le seigneur de céans n'est pas encore visible? + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Pas encore. + +PHILOTUS.--Cela m'étonne; il avait coutume de briller dès sept heures du +matin. + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Oui; mais les jours sont devenus plus courts. +Faites attention que la carrière de l'homme prodigue est radieuse comme +celle du soleil; mais elle ne se renouvelle pas de même. Je crains bien +que l'hiver ne soit dans le fond de la bourse de Timon; je veux dire +qu'on peut y enfoncer la main bien avant, et n'y trouver que peu de +chose. + +PHILOTUS.--J'ai la même crainte que vous. + +TITUS.--Je veux vous faire faire une remarque assez étrange; votre +maître vous envoie chercher de l'argent? + +HORTENSIUS.--Rien n'est plus vrai. + +TITUS.--Et il porte maintenant des bijoux que lui a donnés Timon, et +pour lesquels j'attends de l'argent. + +HORTENSIUS.--C'est contre mon coeur. + +TITUS.--Ne paraît-il pas étrange que Timon, en cela, paye plus qu'il ne +doit? C'est comme si votre maître envoyait demander le prix des riches +bijoux qu'il porte. + +HORTENSIUS.--Les dieux me sont témoins combien ce message me pèse. +Je sais que mon maître a eu sa part des richesses de Timon; cette +ingratitude est plus criminelle que s'il les eût volés. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Oui.--Mon billet à moi est de trois mille +couronnes; et le vôtre? + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--De cinq mille. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--C'est une grosse somme, et qui fait voir que la +confiance de votre maître surpassait celle du mien, autrement sans doute +que leurs créances seraient égales. + +(Entre Flaminius.) + +TITUS.--Voilà un des serviteurs du seigneur Timon. + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Flaminius! Holà, un mot! Le seigneur Timon est +bientôt prêt à partir? + +FLAMINIUS.--Non, vraiment, pas encore. + +TITUS.--Nous attendons sa Seigneurie; je vous prie de l'en prévenir! + +FLAMINIUS.--Je n'ai pas besoin de lui dire; il sait bien que vous n'êtes +que trop ponctuels. + +(Entre Flavius, le visage caché dans son manteau.) + +LE SERVITEUR DE Lucius.--Ah! n'est-ce pas là son intendant qui est ainsi +affublé? Il s'enfuit comme enveloppé d'un nuage; appelez-le, appelez-le. + +TITUS.--Entendez-vous, seigneur? + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Avec votre permission.... + +FLAVIUS.--Mon ami, que voulez-vous de moi? + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Seigneur, j'attends ici le payement d'une +certaine somme.... + +FLAVIUS.--Si le payement était aussi certain que l'on est sûr de vous +voir l'attendre, on pourrait compter dessus. Que ne présentiez-vous vos +comptes et vos billets, quand vos perfides maîtres mangeaient à la +table de mon seigneur? Alors ses dettes les flattaient et les faisaient +sourire; leurs lèvres affamées en dévoraient les intérêts. Vous ne +vous faites que du tort en m'agitant ainsi; laissez-moi passer +tranquillement.--Apprenez que mon maître et moi nous sommes au bout de +notre carrière; je n'ai plus rien à compter, ni lui à dépenser. + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Oui, mais cette réponse ne servira pas. + +FLAVIUS.--Si elle ne sert pas, elle ne sera pas aussi vile que vous, car +vous servez des fripons. + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Que murmure donc là sa Seigneurie +banqueroutière? + +TITUS.--Peu importe! Le voilà pauvre, et nous sommes assez vengés. Qui a +plus droit de parler librement, que celui qui n'a pas un toit où loger +sa tête? Il peut se moquer des superbes édifices. + +(Entre Servilius.) + +TITUS.--Oh! oh! voici Servilius; nous allons avoir une réponse. + +SERVILIUS.--Si j'osais vous conjurer, messieurs, de revenir dans quelque +autre moment, vous m'obligeriez beaucoup; car, sur mon âme, mon maître +est dans un étrange abattement; son humeur sereine l'a abandonné; sa +santé est très-dérangée, il est obligé de garder la chambre. + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Tous ceux qui gardent la chambre ne sont pas +malades. D'ailleurs, si la santé de Timon est en si grand danger, c'est, +ce me semble, une raison de plus pour payer promptement ses dettes, afin +de s'aplanir la route vers les dieux. + +SERVILIUS.--Dieux bienfaisants! + +TITUS.--Nous ne pouvons pas nous contenter de cette réponse. + +FLAMINIUS, _dans l'intérieur de la maison_.--Servilius! Au secours! Mon +maître! mon maître! + +(Entre Timon en fureur; Flaminius le suit.) + +TIMON.--Quoi! mes portes me ferment-elles le passage? J'aurai toujours +été libre, et ma maison sera devenue l'ennemie de ma liberté, ma +prison!--La salle où j'ai donné des festins me montre-t-elle maintenant, +comme toute la race humaine, un coeur de fer? + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Commence, Titus. + +TITUS.--Seigneur, voilà mon billet. + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Voici le mien. + +LE SERVITEUR D'HORTENSIUS.--Et le mien, seigneur. + +LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.--Et les nôtres, seigneur. + +PHILOTUS.--Voilà tous nos billets. + +TIMON.--Assommez-moi avec eux.--Fendez-moi jusqu'à la ceinture[12]. + +[Note 12: Jeu de mots de Timon sur les billets (_bills_) et sur les +haches d'armes (_bills_), que portaient encore les soldats du temps de +Shakspeare.] + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Hélas! seigneur. + +TIMON.--Coupez mon coeur en pièces de monnaie. + +TITUS.--Le mien est de cinquante talents. + +TIMON.--Paye-toi de mon sang. + +LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Cinq mille écus, seigneur. + +TIMON.--Cinq mille gouttes de mon sang pour les payer.--Et le vôtre?--Et +le vôtre? + +LE SERVITEUR DE VARRON.--Seigneur! + +LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.--Seigneur! + +TIMON.--Tenez, prenez-moi, déchirez-moi, et que les dieux vous +confondent? + +(Il sort.) + +HORTENSIUS.--Ma foi, je vois bien que nos maîtres n'ont qu'à jeter +leurs bonnets après leur argent: on peut bien regarder les dettes comme +désespérées, puisque c'est un fou qui est le débiteur. + +(Ils sortent.) + +(Rentre Timon avec Flavius.) + +TIMON.--Ils m'ont mis hors d'haleine, ces esclaves! Des créanciers! Des +diables! + +FLAVIUS.--Mon cher maître,... + +TIMON.--Si je prenais ce parti.... + +FLAVIUS.--Mon seigneur.... + +TIMON.--Je veux qu'il en soit ainsi,--Mon intendant! + +FLAVIUS.--Me voici, seigneur. + +TIMON.--Fort à propos.--Allez, invitez tous mes amis; Lucius, Lucullus, +Sempronius.--Tous; je veux encore donner une fête à ces coquins. + +FLAVIUS.--Ah! seigneur, c'est l'égarement où votre raison est plongée +qui vous fait parler ainsi; il ne vous reste pas même de quoi servir un +modeste repas. + +TIMON.--Ne t'en inquiète pas. Va, je te l'ordonne, invite-les tous, +amène ici ces flots de coquins; mon cuisisinier et moi nous saurons +pourvoir à tout. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE V + + +La salle du sénat d'Athènes. + +_Le sénat est assemblé; entre_ ALCIBIADE _avec sa suite_. + +PREMIER SÉNATEUR.--Seigneur, comptez sur ma voix, sa faute est capitale; +il faut qu'il meure; rien n'enhardit le crime comme la miséricorde. + +SECOND SÉNATEUR.--Cela est vrai; la loi doit l'écraser de tout son +poids. + +ALCIBIADE.--Santé, honneur, clémence dans l'auguste sénat! + +PREMIER SÉNATEUR.--Quel sujet, général... + +ALCIBIADE.--Je viens supplier humblement vos vertus; car la pitié est la +vertu des lois; il n'y a que les tyrans qui en usent avec cruauté. Il +plait aux circonstances et à la fortune de s'appesantir sur un de mes +amis, qui, dans l'effervescence du sang, a enfreint la loi, abîme sans +fond pour l'imprudent qui s'y plonge sans précaution. C'est un homme +qui, à part cette fatalité, est plein des qualités les plus nobles, +aucune lâcheté ne souille son action, et son honneur rachète sa faute. +C'est avec une noble fureur et une fierté louable que, voyant sa +réputation mortellement atteinte, il s'est armé contre son ennemi, il +a gouverné son ressentiment dans son excès avec tant de sagesse et une +modération si inouïe qu'il semblait seulement prouver son argument. + +PREMIER SÉNATEUR.--Vous soutenez un paradoxe inadmissible en cherchant +à faire passer pour bonne une mauvaise action. Aux efforts que vous +faites, on dirait que votre discours tend à légitimer l'homicide, à +classer l'esprit querelleur au même rang que la valeur, lorsque c'est, +à vrai dire, une valeur bâtarde venue au monde à la suite des sectes et +des factions. Le vrai brave est celui qui sait souffrir avec patience +tout ce que l'homme le plus méchant fait répandre contre lui; qui +regarde une injure comme une chose aussi étrangère à sa personne, que +le vêtement qu'il porte avec indifférence; et qui ne préfère pas ses +injures à sa vie, en l'exposant à cause d'elles. Si le tort qu'on nous +fait est un mal qui peut nous conduire au meurtre, quelle folie n'est-ce +pas de risquer ses jours pour un mal? + +ALCIBIADE.--Seigneur.... + +PREMIER SÉNATEUR.--Vous ne pouvez justifier des fautes aussi énormes. Le +courage ne consiste pas à se venger, mais à supporter. + +ALCIBIADE.--Permettez-moi de parler, seigneurs, et pardonnez si je parle +en guerrier.--Pourquoi les hommes s'exposent-ils follement dans les +combats? Que n'endurent-ils toutes les menaces? que ne dorment-ils en +paix sur l'affront? et que ne se laissent-ils égorger tranquillement et +sans résistance par l'ennemi? S'il y a tant de courage à se résigner, +qu'allons-nous faire dans les camps? Certes, les femmes qui restent à la +maison seront plus braves que nous; si la résignation l'emporte, l'âne +sera plus guerrier que le lion; et le coupable chargé de fers sera plus +sage que son juge, si la sagesse est dans la patience. Seigneurs, ayez +autant de clémence que vous avez de puissance.--Qui ne condamne pas la +violence commise de sang-froid! Tuer, je l'avoue, est le dernier excès +du crime; mais tuer pour se défendre, par pitié, c'est bien juste. +S'abandonner à la colère est une impiété; mais quel est l'homme qui ne +se mette en colère? Pesez le crime avec toutes ces considérations? + +SECOND SÉNATEUR.--Vous plaidez en vain. + +ALCIBIADE.--Quoi! en vain? Ses services à Lacédémone et à Byzance +suffiraient pour racheter sa vie. + +PREMIER SÉNATEUR.--Que voulez-vous dire? + +ALCIBIADE.--Je dis qu'il a rendu des services signalés; qu'il a, dans +les combats, tué un grand nombre de vos ennemis. Quelle valeur n'a-t-il +pas montrée dans la dernière action? Que de blessures il a faites! + +SECOND SÉNATEUR.--Il s'en est trop payé sur le butin. C'est un débauché +déterminé; il est sujet à un vice qui noie sa raison et enchaîne sa +valeur. S'il n'avait point d'ennemis, celui-là seul suffirait pour +l'accabler. On l'a vu, dans cette fureur brutale, commettre mille +outrages, et susciter les querelles: on nous a informés que ses jours +sont souillés d'excès honteux, et que son ivresse est dangereuse. + +PREMIER SÉNATEUR.--Il mourra. + +ALCIBIADE.--Sort cruel! Il aurait pu mourir à la guerre!--Seigneur, +si ce n'est à cause de ses qualités personnelles, quoi qu'il dût se +racheter par son bras droit sans rien devoir à personne, prenez, pour +vous fléchir, mes services et joignez-les aux siens. Comme je sais qu'il +est de la prudence de votre âge de prendre des sûretés, je vous engage +mes victoires et mes honneurs, pour répondre de sa reconnaissance. Si, +pour son crime, il doit sa vie à la loi, qu'il la donne à la guerre dans +un vaillant combat; car la loi est sévère, et la guerre ne l'est pas +davantage. + +PREMIER SÉNATEUR.--Nous tenons pour la loi; il mourra: n'insiste plus, +sous peine de notre déplaisir; ami ou frère, qui répand le sang d'autrui +doit le sien à la loi. + +ALCIBIADE.--Qu'il en soit ainsi? Cela ne sera pas, seigneurs, je vous en +conjure, connaissez-moi. + +SECOND SÉNATEUR.--Comment? + +ALCIBIADE.--Rappelez-vous qui je suis. + +TROISIÈME SÉNATEUR.--Comment? + +ALCIBIADE--Je dois croire que votre vieillesse m'a oublié: autrement on +ne me verrait pas ainsi abaissé demandant une grâce aussi simple qu'on +me refuse. Mes blessures se rouvrent d'indignation. + +PREMIER SÉNATEUR.--Oses-tu provoquer notre colère? Ecoute, ce n'est +qu'un mot, mais son effet est étendu: nous te bannissons pour jamais. + +ALCIBIADE.--Me bannir? Moi!... Bannissez plutôt votre radotage, +bannissez l'usure qui déshonore le sénat. + +PREMIER SÉNATEUR.--Si, après deux soleils, Athènes te voit encore, +attends de nous le jugement le plus rigoureux, et pour ne pas nous +échauffer davantage, il sera exécuté sur l'heure. + +(Ils sortent.) + +ALCIBIADE.--Puissent les dieux vous faire vieillir assez pour que vous +deveniez des squelettes dont tous les yeux se détournent! Ma rage est au +comble.--Je faisais fuir leurs ennemis, tandis qu'ils comptaient leur +argent et le prêtaient à gros intérêts.--Et moi, je ne suis riche qu'en +larges blessures.--Tout cela pour en venir à ceci! Est-ce là le baume +que ce sénat d'usuriers verse dans les plaies des guerriers? Ah! +l'exil!--Je n'en suis pas fâché: je ne hais pas d'être exilé; c'est un +affront fait pour allumer ma fureur et mon indignation, afin que je +puisse frapper Athènes. Je vais ranimer le courage de mes troupes, +mécontentes et gagner leurs coeurs. Il y a de la gloire à combattre de +nombreux ennemis. Les guerriers ne doivent, pas plus que les dieux, +souffrir qu'on les offense. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE VI + + +Appartement magnifique dans la maison de Timon. Musique, tables +préparées, serviteurs. + +PLUSIEURS SEIGNEURS _entrent par diverses portes_. + +PREMIER SEIGNEUR.--Bonjour, seigneur. + +SECOND SEIGNEUR.--Je vous le souhaite aussi. Je pense que l'honorable +Timon n'a fait que nous éprouver l'autre jour. + +PREMIER SEIGNEUR.--C'était la réflexion qui occupait mon oisiveté, +lorsque nous nous sommes rencontrés. Je me flatte qu'il n'est pas si bas +qu'il le semblait par l'épreuve qu'il a faite de ses divers amis. + +SECOND SEIGNEUR.--Ce qui le prouve assez, c'est le nouveau festin qu'il +donne encore. + +PREMIER SEIGNEUR.--Je le croirais. Il m'a envoyé une invitation +très-pressante; beaucoup d'affaires urgentes m'engageaient à refuser; +mais il a tant prié, qu'il a fallu me rendre. + +SECOND SEIGNEUR.--Je me devais aussi moi-même à des affaires +indispensables, mais il n'a pas voulu recevoir mes excuses. Je suis +fâché de m'être trouvé dénué de fonds lorsqu'il envoya m'emprunter de +l'argent. + +PREMIER SEIGNEUR.--Je suis atteint du même regret, maintenant que je +vois le cours que prennent les choses. + +SECOND SEIGNEUR.--Chacun ici en dit autant.--Combien voulait-il +emprunter de vous? + +PREMIER SEIGNEUR.--Mille pièces d'or. + +SECOND SEIGNEUR.--Mille pièces! + +PREMIER SEIGNEUR.--Et vous? + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Il m'avait envoyé demander...--Le voilà qui vient. + +(Entre Timon avec suite.) + +TIMON.--Je suis à vous de tout mon coeur, dignes seigneurs. Comment vous +portez-vous? + +PREMIER SEIGNEUR.--Le mieux du monde, puisque votre Seigneurie va bien. + +SECOND SEIGNEUR.--L'hirondelle ne suit pas l'été avec plus de plaisir, +que nous votre Seigneurie. + +TIMON, _à part_.--Et ne fuit pas plus promptement l'hiver; les hommes +ressemblent à ces oiseaux de passage.--Seigneurs, notre dîner ne vous +dédommagera pas de cette longue attente. Égayez-vous un peu à entendre +cette musique, si vous pouvez supporter une musique aussi peu +harmonieuse que le son de la trompette; nous allons nous mettre à table. + +PREMIER SEIGNEUR.--J'espère que votre Seigneurie ne conserve aucun +ressentiment de ce que j'ai renvoyé votre messager les mains vides. + +TIMON.--Ah! seigneur, que cela ne vous inquiète pas. + +SECOND SEIGNEUR.--Noble seigneur.... + +TIMON.--Ah! mon digne ami, comment vous va? + +(On apporte le banquet.) + +SECOND SEIGNEUR.--Honorable seigneur, je suis malade de honte de m'être +malheureusement trouvé si pauvre, lorsque votre Seigneurie envoya +l'autre jour chez moi. + +TIMON.--N'y pensez plus, seigneur. + +SECOND SEIGNEUR.--Si vous eussiez envoyé seulement deux heures plus +tôt.... + +TIMON.--Que ce souvenir n'éloigne pas de vous des idées plus +agréables.--Allons, qu'on apporte tout à la fois. + +SECOND SEIGNEUR.--Tous les plats couverts! + +PREMIER SEIGNEUR.--Festin royal! J'en réponds. + +TROISIÈME SEIGNEUR.--N'en doutez pas; si l'argent et la saison +permettent de se le procurer. + +PREMIER SEIGNEUR.--Comment vous portez-vous? Quelles nouvelles? + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Alcibiade est exilé, le savez vous? + +PREMIER ET SECOND SEIGNEURS.--Alcibiade exilé! + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Oui, soyez-en sûrs. + +PREMIER SEIGNEUR.--Comment? Comment? + +SECOND SEIGNEUR.--Et pourquoi, je vous prie? + +TIMON.--Mes dignes amis, voulez-vous vous approcher? + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Je vous en dirai davantage tantôt: voilà un +splendide repas préparé! + +SECOND SEIGNEUR.--C'est toujours le même homme. + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Cela durera-t-il? Cela durera-t-il? + +SECOND SEIGNEUR.--A présent, bon; mais un temps viendra, où.... + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Je vous entends. + +TIMON.--Que chacun prenne sa place avec l'ardeur qu'il mettrait à +s'approcher des lèvres de sa maîtresse: vous serez également bien servis +en quelque lieu que vous vous placiez. Ne faites point de cérémonie +et ne laissez point refroidir le dîner, pendant que nous décidons des +premières places. Asseyez-vous, asseyez-vous.--Rendons d'abord grâces +aux dieux. + +«O vous, grands bienfaiteurs, inspirez à notre société la +reconnaissance. Faites-vous rendre grâces de vos dons, mais réservez +toujours quelques bienfaits, si vous ne voulez pas voir vos divinités +méprisées. Prêtez à chaque homme assez pour qu'aucun n'ait besoin de +prêter à un autre. Si vos divinités étaient réduites à emprunter des +hommes, les hommes abandonneraient les dieux. Faites que le festin +soit plus aimé que l'hôte qui le donne; qu'il ne se forme jamais une +assemblée de vingt convives, sans qu'il y ait une vingtaine de fripons. +S'il se trouve douze femmes à table, qu'elles soient.... ce qu'elles +sont déjà. Pour le reste de vos dons! ô dieux!.... que les sénateurs +d'Athènes, avec toute la lie du peuple athénien, que leurs vices, ô +dieux, soient les instruments de leur destruction.--Quant à tous ces +amis qui m'environnent, comme ils ne sont rien pour moi, ne les bénissez +en rien, et qu'ils ne soient les bienvenus à rien.» + +--Découvrez les plats, chiens, et lapez. + +UN DES SEIGNEURS.--Que veut dire sa Seigneurie? + +UN AUTRE.--Je n'en sais rien. + +TIMON.--Puissiez-vous ne voir jamais un meilleur festin! (_On découvre +les plats qui sont pleins d'eau chaude_.) Réunion d'amis de bouche, la +fumée et l'eau tiède sont votre parfaite image. Voilà le dernier don de +Timon, qui, tout couvert de vos louanges et de vos flatteries dorées, +s'en lave aujourd'hui, et vous jette au visage votre lâcheté encore +fumante. (_Il leur jette l'eau à la figure_.) Vivez méprisés, vivez +longtemps, souriants, doucereux, détestables parasites, ennemis polis, +loups affables, ours caressants, bouffons de la fortune, amis du festin, +mouches de la saison, esclaves des saluts et des courbettes, vapeurs, +Jacques d'horloge[13], que les fléaux qui désolent l'homme et la brute, +réunis sur vous, vous couvrent entièrement d'une croûte.--Eh bien! +où allez-vous? Attendez.--Toi, prends d'abord ta médecine,--et toi +aussi,--et toi encore.--(_Il leur jette les plats à la tête et les +chasse_.) Arrête! je veux te prêter de l'argent et non t'en emprunter. +Quoi, tous en mouvement?--Qu'il ne se fasse plus désormais de fête où +les fripons ne soient les bien reçus! maison, que le feu te consume! +Péris, Athènes; et que désormais l'homme et l'humanité soient haïs de +Timon! + +(Il sort.) + +[Note 13: _Minute Jack_, c'est ce qu'on appelle ordinairement _a Jack +of the clock house_, Jacques de l'horloge, figure de bois qui marque les +heures. Dans certaines villes de France, on voit encore plusieurs de ces +hommes de bois qu'on appelle _jacquemarts_ et qui frappent les heures; +au même instant une femme de bois se présente et fait la révérence.] + +(Les seigneurs rentrent avec d'autres seigneurs et sénateurs.) + +PREMIER SEIGNEUR.--Eh bien! seigneur? + +SECOND SEIGNEUR.--Pouvez-vous expliquer quelle est cette fureur du +seigneur Timon? + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Bah! Avez-vous vu mon chapeau? + +QUATRIÈME SEIGNEUR.--J'ai perdu ma robe. + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Ce n'est qu'un fou; il ne se laisse gouverner que +par le caprice; l'autre jour il m'a donné un diamant, et aujourd'hui il +me le fait sauter de mon chapeau... L'avez-vous vu, mon diamant? + +QUATRIÈME SEIGNEUR.--Avez-vous vu mon chapeau? + +SECOND SEIGNEUR.--Le voilà. + +QUATRIÈME SEIGNEUR.--Voici ma robe. + +PREMIER SEIGNEUR.--Hâtons-nous de sortir d'ici. + +SECOND SEIGNEUR.--Le seigneur Timon est fou. + +TROISIÈME SEIGNEUR.--Je le sens bien vraiment à mes épaules. + +QUATRIÈME SEIGNEUR.--Il nous donne des diamants un jour, et le lendemain +des pierres. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + +ACTE QUATRIÈME + + + +SCÈNE I + + +L'extérieur des murs d'Athènes. _Entre_ TIMON. + +Que je vous regarde encore, ô murs qui renfermez ces loups dévorants; +abîmez-vous sous la terre et ne défendez plus Athènes! Matrones, +livrez-vous à l'impudicité; que l'obéissance manque aux enfants! +Esclaves et fous, arrachez de leurs sièges les graves sénateurs ridés, +et jugez à leur place! Jeunes vierges, soyez plongées dans la fange! +commettez le crime sous les yeux de vos parents. Banqueroutiers, tenez +ferme, et plutôt que de rendre l'argent, tirez vos poignards, et coupez +la gorge à ceux qui vous l'ont confié. Serviteurs, volez; vos graves +maîtres sont des brigands à la large main, qui pillent au nom des lois. +Esclave, entre au lit de ton maître; ta maîtresse est dans un lieu +de débauche. Fils de seize ans, arrache des mains de ton vieux père +chancelant sa béquille veloutée, et brise-lui la tête avec. Piété, +crainte, amour des dieux, paix, justice, bonne foi, respect domestique, +repos des nuits, bon voisinage, éducation, moeurs, religion, commerce, +rangs, usages, coutumes et lois, soyez remplacés par tous les désordres +contraires. Que la confusion règne seule; et vous, pestes funestes aux +hommes, accumulez vos fièvres contagieuses sur Athènes; elle est mûre +pour vos coups. Froide sciatique, estropie nos sénateurs, et que leurs +membres boitent aussi bas que leurs moeurs! Débauche effrénée[14], +glisse-toi dans les coeurs et jusqu'à la moelle de la jeunesse, afin +qu'ils luttent avec succès contre le courant de la vertu, et aillent +se noyer dans la volupté. Gales, tumeurs, parsemez le sein de tous les +Athéniens, et qu'ils en recueillent la moisson d'une lèpre universelle! +que l'haleine infecte l'haleine, afin que leur société soit, comme leur +amitié, un poison! Cité détestable, je n'emporte rien de toi, que ce +corps nu: arrache-le-moi aussi, en multipliant les proscriptions. Timon +fuit dans les forêts, où les bêtes les plus féroces seront pour lui plus +humaines que les hommes. O vous tous, dieux bienfaisants, exaucez-moi: +exterminez les Athéniens au dedans et au dehors de leurs murs. Accordez +à Timon de voir croître, avec ses années, sa haine pour la race des +hommes, grands ou petits! Ainsi soit-il! + +(Il sort.) + +[Note 14: _Liberty_ est pris ici dans le sens de licence.] + + + +SCÈNE II + + +Athènes. Appartement de la maison de Timon. _Entrent_ FLAVIUS ET DEUX OU +TROIS SERVITEURS. + +UN SERVITEUR.--Parlez, maître intendant; où est notre +maître?--Sommes-nous perdus? renvoyés? Ne reste-t-il rien? + +FLAVIUS.--Hélas! mes camarades, que voulez-vous que je vous dise.--Que +les justes dieux daignent se souvenir de moi; je suis aussi pauvre que +vous! + +UN SERVITEUR.--Une pareille maison renversée! un si généreux maître +ruiné; tout perdu, et pas un seul ami pour prendre sa fortune par le +bras et pour l'accompagner! + +UN SECOND SERVITEUR.--De même que nous tournons le dos à notre compagnon +dès qu'il est jeté dans son tombeau, ainsi ses amis, envoyant sa fortune +ensevelie, se dérobent au plus vite, ne lui laissant que leurs voeux +trompeurs, comme des bourses vides: l'infortuné, voué à la mendicité, +sans autre bien que l'air, avec sa pauvreté, maladie que tout le monde +fuit, marche comme le mépris, tout seul. (_Entrent quelques autres +serviteurs de Timon_.) Voici encore quelques-uns de nos camarades. + +FLAVIUS.--Tous instruments brisés d'une maison ruinée. + +UN TROISIÈME SERVITEUR.--Nos coeurs n'en portent pas moins la livrée de +Timon; je le lis sur nos visages. Nous sommes tous camarades encore, +servant tous ensemble dans le malheur. Notre barque fait eau; et nous, +pauvres matelots, nous sommes sur le pont, écoutant les menaces des +vagues, il faut que nous nous séparions tous, dispersés dans l'océan de +l'air. + +FLAVIUS.--Braves amis, je veux partager avec vous tout ce qui me reste +de biens. En quelque lieu que nous puissions nous revoir, pour l'amour +de Timon, restons toujours camarades; secouons la tête, et disons, comme +si c'était le glas de la fortune de notre maître: «Nous avons vu des +jours plus heureux!»--Que chacun prenne sa part; allons, tendez tous la +main.--Pas un mot de plus: c'est ainsi que nous nous séparons, pauvres +d'argent, mais riches en douleur. (_Il leur donne de l'argent, et tous +se retirent de différents côtés_.) Oh! dans quelle affreuse détresse la +prospérité nous a précipités! Qui ne désirera pas d'être préservé des +richesses, puisque l'opulence aboutit à la misère et au mépris? Quel +homme voudrait se laisser tromper par l'éclat de la prospérité, ou ne +jouir que d'un songe d'amitié? Qui voudrait de la magnificence et de +tous ces avantages du rang, qui ne sont que des peintures, comme ces +amis couverts de vernis? Mon pauvre brave maître! voilà où son bon coeur +l'a réduit; c'est sa bonté qui l'a perdu! Étrange, singulier caractère, +que celui dont le plus grand crime est d'avoir fait trop de bien! Qui +osera désormais être la moitié aussi bon, puisque la bonté qui fait les +dieux détruit l'homme? O mon cher maître, adoré autrefois pour être +maudit aujourd'hui, riche seulement pour être misérable, ta grande +opulence est devenue ta grande calamité. Hélas! le bon seigneur, dans sa +rage il a fui cette ville ingrate, repaire de ses faux amis: il n'a rien +avec lui pour soutenir sa vie ou de quoi se procurer le nécessaire. Je +veux le suivre et le découvrir. Je servirai toujours son âme de tout mon +coeur, et tant qu'il me restera de l'or je serai son intendant. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE III + + +Les bois. _Entre_ TIMON _avec une bêche_. + +--O soleil, bienfaisant générateur, fais sortir de la terre une humidité +empestée, infecte l'air sous l'orbe de ta soeur[15]! Prends deux frères +jumeaux nourris dans le même sein, dont la conception, la gestation +et la naissance furent presque simultanées; fais-leur éprouver des +destinées diverses: le plus grand méprisera le plus petit. La nature +qu'assiègent tous les maux ne peut supporter une grande fortune qu'en +méprisant la nature. Élève ce mendiant, dépouille ce seigneur; le +seigneur va essuyer un mépris héréditaire, et le mendiant jouira des +honneurs de la naissance. C'est la bonne chère qui engraisse les flancs +d'un frère; c'est le besoin qui le maigrit[16]. Qui osera, qui osera +lever le front avec une pureté mâle, et dire: cet homme est un flatteur? +S'il en est un seul, ils le sont tous; chaque degré de la fortune est +aplani par celui qui est au-dessous. La tête savante fait plongeon +devant l'imbécile vêtu d'or: tout est oblique, rien n'est uni dans notre +nature maudite, que le sentier direct de la perversité. Haine donc aux +fêtes, aux sociétés et aux assemblées des hommes! Timon méprise son +semblable et lui-même. Que la destruction dévore le genre humain!--O +terre, cède-moi quelques racines. (_Il creuse la terre_.) Celui qui te +demande quelque chose de plus, flatte son palais de tes poisons les plus +actifs! Que vois-je! de l'or? cet or jaune, ce brillant et précieux +inconstant. Non, dieux[17], je ne suis point un suppliant inconstant. Des +racines, cieux purs! Ce peu d'or suffirait pour rendre le noir blanc, +la laideur beauté, le mal bien, la bassesse noblesse, la vieillesse +jeunesse, la lâcheté bravoure.--Oh! pourquoi cela, grands dieux? +Qu'est-ce donc, ô dieux! pourquoi cet or peut-il faire déserter de vos +autels, vos prêtres et vos serviteurs? il arrache l'oreiller placé sous +la tête du malade encore plein de vie[18]. Ce jaune esclave forme ou +rompt les noeuds des pactes les plus sacrés, bénit ce qui fut maudit, +fait adorer la lèpre blanche; il place un fripon auprès du sénateur, +sur le siège de justice, lui assure les titres, les génuflexions et +l'approbation publique. C'est lui qui fait remarier la veuve flétrie. +Celle dont ses ulcères dégoûteraient l'hôpital, l'or la parfume et +l'embaume, et la ramène au mois d'avril. Viens, poussière maudite, +prostituée commune à tout le genre humain, qui sèmes le trouble parmi la +foule des nations, je veux te faire reprendre la place que t'assigne la +nature!--(_Une marche militaire_.) Un tambour! Tu es bien vif, mais je +veux t'ensevelir: va, robuste brigand, rentre aux lieux où ne peuvent +rester tes gardiens goutteux; mais gardons-en un peu pour échantillon. + +[Note 15: Dans ce monde sublunaire.] + +[Note 16: Ce passage est encore un de ceux qui ont le plus embarrassé +les commentateurs; il nous semble que c'est en supposant que _brother_ +devait être remplacé par _weather, saison_, selon les uns, et _wether, +bélier_, selon les autres, qu'on a oublié ce que Shakspeare voulait +dire. Le sens le plus simple est presque toujours le meilleur. + +_It is the pasture lards the brother's side_. + +C'est la bonne chère qui engraisse les flancs du frère, et non du +_bélier_, ni de _la saison_; mais du frère de qui? Shakspeare ne dit-il +pas, huit vers plus haut: _Twinn'd brothers of one womb_, etc.] + +[Note 17: _Sub rastro erepit argenti mihi seria dextro, Hercule!_ +(PERSE.)] + +[Note 18: Allusion à une ancienne coutume d'ôter l'oreiller de +dessous la tête des mourants, dans leur agonie, pour rendre leur mort +plus douce.] + +(Il prend un peu d'or et enfouit le reste.) (Entrent Alcibiade, avec +des fifres et des tambours comme dans une marche militaire; Phrynia, +Timandra.) + +ALCIBIADE.--Qui es-tu? parle. + +TIMON.--Un animal comme toi. Qu'un cancer te ronge le coeur, pour venir +me montrer encore les yeux d'un homme! + +ALCIBIADE.--Quel est ton nom? As-tu donc l'homme tellement en horreur, +toi qui es, toi-même, un homme? + +TIMON.--Je suis misanthrope[19], et je hais le genre humain.--Pour toi, +je voudrais que tu fusses chien; je pourrais t'aimer un peu. + +[Note 19: Le mot grec a plus d'énergie que celle que nous attachons à +cette expression devenue française.] + +ALCIBIADE.--Je te connais bien, mais j'ignore complètement tes +aventures. + +TIMON.--Je te connais, et cela me suffît; je ne désire point en savoir +davantage; suis tes tambours: peins la terre du sang des hommes, +couleur de gueules. Les lois religieuses, les lois civiles, toutes sont +cruelles! Que doit donc être la guerre?--Cette fatale courtisane, que tu +mènes avec toi, porte en elle une destruction plus sûre que ton épée, +malgré ses yeux de chérubin. + +PHRYNIA.--Que tes lèvres pourrissent! + +TIMON.--Va, je ne t'embrasserai pas; que la pourriture retourne sur tes +lèvres. + +ALCIBIADE.--Comment le noble Timon est-il venu à ce changement? + +TIMON.--Comme la lune change, faute de lumière à répandre; mais je n'ai +pu, comme elle, renouveler ma clarté; il n'y avait point de soleils, +pour en emprunter d'eux. + +ALCIBIADE.--Noble Timon, quel service mon amitié peut-elle te rendre? + +TIMON.--Aucun, sinon de justifier mes sentiments. + +ALCIBIADE.--Quels sont-ils? + +TIMON.--Promets-moi tes services, et ne m'en rends aucun. Si tu ne veux +pas promettre, que les dieux te punissent, car tu es un homme; si tu +tiens ta promesse, le ciel te confonde, car tu es un homme! + +ALCIBIADE.--J'ai bien ouï dira quelque chose de tes malheurs. + +TIMON.--Tu les as vus dans le temps de ma prospérité. + +ALCIBIADE.--Je les vois maintenant; alors c'était un heureux temps. + +TIMON.--Comme le tien maintenant, passé avec cette paire de prostituées. + +TIMANDRA.--Est-ce donc là ce mignon d'Athènes, dont le monde parlait +avec tant d'admiration? + +TIMON.--Es-tu Timandra? + +TIMANDRA.--Oui. + +TIMON.--Sois toujours prostituée. Ceux qui jouissent de toi ne t'aiment +point. Donne-leur des maladies pour prix de leur incontinence. Emploie +bien tes heures de lubricité, prépare ces esclaves pour les baquets et +les bains, et réduis à la diète et aux remèdes la jeunesse aux joues de +rose. + +TIMANDRA.--Va te faire pendre, monstre! + +ALCIBIADE.--Pardonne-lui, chère Timandra; son esprit s'est perdu et noyé +dans ses calamités.--Brave Timon, il ne me reste qu'un peu d'or, dont +la disette excite tous les jours quelque révolte parmi mes soldats +indigents. J'ai appris avec douleur comment la maudite Athènes, sans +faire cas de ton mérite, oubliant tes grandes actions, qui la sauvèrent +lorsque les États voisins allaient l'écraser, sans ton épée et ta +fortune.... + +TIMON.--Je te prie, fais battre tes tambours, et va-t'en. + +ALCIBIADE.--Mon cher Timon, je suis ton ami et je te plains. + +TIMON.--Comment peux-tu plaindre celui que tu importunes? J'aimerais +mieux être seul. + +ALCIBIADE.--Eh bien! porte-toi bien; voilà un peu d'or pour toi. + +TIMON.--Garde-le, je ne peux pas le manger. + +ALCIBIADE.--Quand j'aurai fait de la superbe Athènes un monceau de.... + +TIMON.--Fais-tu la guerre à Athènes? + +ALCIBIADE.--Oui, Timon, et j'en ai sujet. + +TIMON.--Que les dieux les confondent tous par ton triomphe, et toi après +quand tu auras triomphé! + +ALCIBIADE.--Moi, Timon, et pourquoi? + +TIMON.--Parce qu'en égorgeant ces misérables, tu seras né pour conquérir +ma patrie.--Reprends ton or: pars, voilà de l'or, pars: sois comme un +astre malfaisant, lorsque Jupiter suspend le poison au-dessus d'une +ville criminelle dans l'air empesté. Que ton glaive n'en épargne pas un +seul; n'aie aucune pitié de la respectable vieillesse en dépit de sa +barbe blanche; c'est un usurier: frappe-moi l'épouse hypocrite; rien +n'est honnête en elle que son vêtement: c'est une prostituée. Que les +joues de la jeune vierge n'adoucissent pas le tranchant de ton épée: ces +mamelles qui, au travers de la gaze transparente, enchantent les yeux de +l'homme, ne sont point inscrites dans le livre de la pitié; traite-les +comme des traîtres odieux: n'épargne pas même l'enfant dont le gracieux +sourire émeut la compassion des sots; ne vois en lui qu'un bâtard qu'un +oracle équivoque a désigné comme devant t'égorger; mets-le en pièces +sans remords. Jure de les exterminer tous; arme tes oreilles et tes yeux +d'une cuirasse impénétrable aux cris des mères, des filles, des enfants, +à la vue des prêtres souillant de leur sang leurs vêtements sacrés. +Tiens, voilà de l'or pour payer tes soldats; fais un grand carnage; et +quand ta fureur sera assouvie, sois exterminé toi-même! Ne parle pas: +va-t'en. + +ALCIBIADE.--As-tu encore de l'or? Je prendrai l'or; mais non tous tes +avis. + +TIMON.--Suis-les, ou ne les suis pas; que la malédiction du ciel plane +sur toi! + +TIMANDRA ET PHRYNIA.--Donne-nous de l'or, bon Timon: en as-tu encore? + +TIMON.--Assez pour faire abjurer à une prostituée son métier, et +renoncer une entremetteuse à faire des prostituées. Viles créatures, +tendez et emplissez vos tabliers. Ce n'est pas à vous qu'il faut +demander des serments qui vous enchaînent, non que vous ne soyez prêtes +à jurer, à prononcer des jurements exécrables qui feraient trembler +d'horreur, et frissonner les dieux immortels qui vous entendraient. +Épargnez les serments; je me fie à votre penchant; restez des +prostituées. Que celui dont la voix pieuse tentera de vous convertir +soit lui-même entraîné par vous dans le crime; attirez-le et embrasez-le +de vos feux profanes, plus puissants que la fumée de ses discours. Ne +désertez jamais votre profession; seulement éprouvez six mois de +l'année les peines méritées, et couvrez vos pauvres têtes chauves de +la dépouille des morts; quelques-uns ont été pendus, n'importe, +servez-vous-en pour trahir, continuez vos prostitutions, fardez les +rides et les pustules de votre visage, jusqu'à ce qu'il devienne un +bourbier. + +TIMANDRA ET PHRYNIA.--Fort bien: encore de l'or.--Eh bien! sois persuadé +que nous ferons tout pour de l'or. + +TIMON.--Semez la consomption jusque dans la moelle des os des hommes; +frappez leurs jambes décharnées, détruisez la rapidité de leur marche; +étouffez la voix de l'avocat, qu'il ne puisse plus plaider pour de faux +titres, et ne fasse plus entendre son aigre fausset pour soutenir des +subtilités. Couvrez de lèpre le flamine qui déclame contre la chair, et +qui ne se croit pas lui-même. Faites tomber le nez par terre pour qu'il +se le casse l'homme qui ne cherche qu'à éventer son avantage particulier +au milieu de l'intérêt général. Rendez chauves les débauchés à la tête +frisée; et que les fanfarons sans cicatrices de la guerre puisent dans +votre sein quelque souffrance! Frappez tous les hommes du même fléau. +Que votre activité corrompe et dessèche les sources de toute vigueur. +Voilà encore de l'or; allez, damnez les autres, et que cet or vous damne +à votre tour, et que les fossés vous servent à tous de tombeau! + +TIMANDRA ET PHRYNIA.--Encore des avis et encore de l'argent, généreux +Timon. + +TIMON.--Encore plus de prostituées et plus de maux d'abord. Commencez +votre tâche; je vous ai donné des arrhes. + +ALCIBIADE.--Tambours! battez. Marchons vers Athènes.--Adieu, Timon; si +je prospère, je reviendrai te revoir. + +TIMON.--Et moi, si mon espoir est accompli, je ne te reverrai jamais. + +ALCIBIADE.--Je ne t'ai jamais fait de mal. + +TIMON.--Tu as dit du bien de moi. + +ALCIBIADE.--Appelles-tu cela du mal? + +TIMON.--Oui, les hommes l'éprouvent tous les jours.--Sors d'ici, pars, +et emmène tes chiennes avec toi. + +ALCIBIADE.--Nous ne faisons ici que l'offenser.--Partons. + +(Le tambour bat; sortent Alcibiade, Phrynia, et Timandra.) + +TIMON.--Se peut-il que la nature, blessée de l'ingratitude de l'homme, +puisse encore avoir faim!--O mère commune, toi dont le sein immense et +fécond enfante et nourrit tout (_il creuse la terre_); toi, qui de la +même substance dont ton orgueilleux enfant, l'homme superbe est gonflé, +engendre le noir crapaud, la vipère azurée, le lézard doré, le serpent +aveugle[20], et mille autres créatures abhorrées sous la voûte du ciel, +où brillent les feux vivifiants d'Hypérion[21], donne à celui qui hait +tous tes enfants de l'humanité une pauvre racine!--Détruis la fécondité +de tes entrailles, qu'elles ne produisent plus l'homme ingrat; ne sois +plus enceinte que de tigres, de loups, de dragons et d'ours, produis +d'autres monstres nouveaux que ta face extérieure n'ait point encore +montrés à la voûte bigarrée qui te couvre.--Oh! une racine!--Je te +remercie.--Dessèche tes veines, tes vignobles, et tes guérets déchirés +par la charrue, dont l'homme ingrat tire ces liqueurs et ces mets +onctueux qui souillent la pureté de l'âme, et la privent de sa raison. +(_Entre Apémantus_.) Encore un homme! malédiction! malédiction! + +[Note 20: L'aveugle, espèce de serpent ainsi nommé à cause de la +petitesse de ses yeux: c'est le _cæcilia_ des Latins.] + +[Note 21: Hypérion, le soleil.] + +APÉMANTUS.--On m'a montré ce chemin. On dit que tu affectes mes moeurs, +que tu les copies. + +TIMON.--C'est parce que tu n'as point de chien que je puisse imiter. Que +la peste te consume! + +APÉMANTUS.--Tout cela n'est en toi qu'affectation; ce n'est qu'une +mélancolie indigne de l'homme, et qui est née du changement de ta +fortune. Que signifient cette bêche, cet endroit, ce vêtement d'esclave, +et ces regards inquiets? Et cependant tes flatteurs portent la soie, +boivent le vin et dorment sur le duvet, serrent contre eux leurs parfums +pernicieux, et ils ont oublié qu'il exista jamais un Timon. Ne déshonore +point ces bois en adoptant la malice d'un censeur. Fais-toi flatteur à +ton tour; cherche à relever ta fortune par ce qui t'a ruiné; apprends à +courber les genoux; qu'il suffise du souffle du riche qui recevra ton +hommage, pour faire voler ton bonnet; loue ses plus grands vices et +érige-les en vertus. C'est ainsi qu'on te traitait; ton oreille était +toujours ouverte comme celle d'un cabaretier qui fait un accueil +gracieux aux fripons et à tous ceux qui l'approchent; il est juste que +tu deviennes un fripon toi-même. Si tu avais encore des richesses, elles +appartiendraient aux fripons. Ne cherche point à me ressembler. + +TIMON.--Si je te ressemblais, je renoncerais à moi-même. + +APÉMANTUS.--Tu as renoncé à toi-même en restant tel que tu étais, jadis +extravagant, sot aujourd'hui.--Quoi! attends-tu que cet air froid, +brusque chambellan, te vienne revêtir d'une chemise chaude? Ces +arbres moussus, et plus vieux que l'aigle, suivront-ils tes pas, et +bondiront-ils sur ton signe? L'onde du froid ruisseau recouvert de glace +préparera-t-elle ton repas du matin pour réparer tes excès de la nuit? +Appelle toutes les créatures qui vivent exposées à l'inclémence de +l'air; ces arbres dont les troncs nus et sans abri, en butte au choc des +éléments, ne répondent qu'à la nature; dis-leur de te flatter.--Oh! tu +trouveras.... + +TIMON.--Un fou en toi: va-t'en. + +APÉMANTUS.--Je t'aime plus maintenant que je n'ai jamais fait. + +TIMON.--Et moi, je te hais davantage. + +APÉMANTUS.--Pourquoi? + +TIMON.--Tu flattes la misère. + +APÉMANTUS.--Je ne flatte pas; je te dis seulement que tu es un pendard. + +TIMON.--Pourquoi m'es-tu venu chercher? + +APÉMANTUS.--Pour te vexer. + +TIMON.--C'est toujours le rôle d'un lâche ou d'un fou: te plais-tu dans +ce rôle? + +APÉMANTUS.--Oui. + +TIMON.--Quoi, tu es aussi un coquin? + +APÉMANTUS.--Si tu avais adopté ce genre de vie sauvage pour châtier ton +orgueil, à la bonne heure; mais tu ne l'as fait que par force. Tu serais +un courtisan, si tu n'étais pas un gueux.--L'indigence volontaire survit +à une opulence inquiète et arrive plus tôt au comble de ses désirs. +L'une les remplit sans cesse et ne les complète jamais, l'autre est +toujours satisfaite. La fortune la plus brillante, sans contentement, +est un état de peine et de misère, pire que ce qu'il y a de pis avec le +contentement. Tu devrais désirer de mourir, puisque tu es misérable. + +TIMON.--Non par la sentence de celui qui est plus misérable que moi. Tu +es un esclave que jamais la fortune ne pressa avec faveur dans ses bras +caressants; tu es né comme un chien. Si tu avais, comme moi, dès ton +berceau, passé successivement par toutes les douceurs que ce monde +de passage prodigue à ceux qui peuvent librement jouir de toutes +ses drogues assoupissantes, tu te serais plongé tout entier dans la +débauche; ta jeunesse se serait usée dans tous les rendez-vous de la +volupté, tu n'aurais jamais appris les froids préceptes de l'obéissance +aux lois, tu aurais suivi le jeu sucré qui t'était offert.--Mais moi, +qui avais le monde entier pour confiseur, je régnais sur la bouche, la +langue, le coeur et les yeux de plus de serviteurs que je n'en pouvais +employer; ils étaient attachés à moi comme les feuilles innombrables le +sont au chêne: mais le souffle d'un seul hiver les a fait tomber des +rameaux, et m'a exposé nu à toutes les fureurs de la tempête. Ce n'est +pas sans quelque peine que je supporte ceci, moi, qui n'ai connu jamais +que le bonheur; mais toi, ton existence a commencé dans la souffrance, +et le temps t'a endurci. Pourquoi haïrais-tu les hommes? Ils ne t'ont +pas flatté. Quels dons leur as-tu faits? Va, si tu veux maudire, maudis +ton père; ce pauvre misérable qui, dans son dépit, s'unit à quelque +malheureuse errante, et forma en toi un pauvre misérable héréditaire. +--Hors d'ici, va-t'en; si tu n'étais pas né le pire des hommes, tu +aurais été un fripon et un flatteur. + +APÉMANTUS.--As-tu encore de l'orgueil? + +TIMON.--Oui, j'en ai de ne pas être toi. + +APÉMANTUS.--Et moi de n'avoir pas été un prodigue! + +TIMON.--Et moi d'en être encore un à présent. Si tout ce que je +possède était renfermé en toi, je te permettrais d'aller te pendre; +va-t'en.--Que la vie d'Athènes entière n'est-elle dans cette racine! je +la dévorerais ainsi! + +(Il mange une racine.) + +APÉMANTUS, _lui offrant quelque chose_.--Tiens, je veux améliorer ton +repas. + +TIMON.--Commence par améliorer ma société; va-t'en. + +APÉMANTUS.--Je vais améliorer la mienne en m'éloignant de toi. + +TIMON.--Elle ne sera pas améliorée[22], elle ne sera que rapiécée; du +moins je le souhaite. + +[Note 22: Shakspeare ne laisse jamais échapper l'occasion d'employer +à double sens le verbe _to mend: raccommoder, rapiécer, corriger, +améliorer_. + +Le dialogue commence ici à devenir plus grossier que spirituel.] + +APÉMANTUS.--Que voudrais-tu envoyer à Athènes? + +TIMON.--Toi, dans un ouragan. Si tu veux, dis-leur que j'ai de l'or ici: +vois, j'en ai. + +APÉMANTUS.--L'or n'est ici d'aucun usage. + +TIMON.--Le meilleur et l'innocent; car ici il dort et ne paye pas le +mal. + +APÉMANTUS.--Timon, où couches-tu la nuit? + +TIMON.--Sous ce qui est au-dessus de moi. Apémantus, où manges-tu le +jour? + +APÉMANTUS.--Où mon estomac trouve de la nourriture, ou plutôt là où je +la mange. + +TIMON.--Oh! si le poison connaissait ma volonté, et voulait m'obéir! + +APÉMANTUS.--Où l'enverrais-tu? + +TIMON.--Assaisonner tes aliments. + +APÉMANTUS.--Va, tu n'as jamais connu le juste milieu de l'humanité; +mais seulement l'un on l'autre extrême. Au milieu de ton or et de tes +parfums, on se moquait de toi pour ton excès de délicatesse. Maintenant, +sous tes haillons, tu n'en connais plus aucune et on te méprise pour +l'excès contraire. Voici une nèfle, mange-la. + +TIMON.--Je ne mange point ce que je hais. + +APÉMANTUS.--Et tu hais une nèfle[23]? + +[Note 23: Jeu de mots: _meddlar_, nèfle, et _meddler_, un homme qui +se mêle de tout, un flatteur, un intrigant.] + +TIMON.--Oui, parce que tu lui ressembles. + +APÉMANTUS.--Si tu avais haï plus tôt les flatteurs, tu t'aimerais +toi-même davantage aujourd'hui. Quel prodigue as-tu jamais connu qui ait +été jamais aimé après la perte de ses moyens? + +TIMON.--As-tu jamais connu un homme qui fût aimé sans les moyens dont tu +parles? + +APÉMANTUS.--Moi. + +TIMON.--Je te comprends; tu as quelques moyens pour avoir un chien. + +APÉMANTUS.--Quelles choses au monde peux-tu comparer le mieux à tes +flatteurs? + +TIMON.--Les femmes en approchent le plus; mais les hommes, les hommes +sont la flatterie elle-même.--Apémantus, que ferais-tu de l'univers si +tu le tenais sous ta puissance? + +APÉMANTUS.--Je l'abandonnerais aux bêtes féroces pour me délivrer des +hommes. + +TIMON.--Voudrais-tu tomber toi-même dans la destruction générale des +hommes et rester brute avec les brutes? + +APÉMANTUS.--Oui, Timon. + +TIMON.--Ambition de brute! que les dieux t'accordent ton désir! Si tu +étais lion, le renard te duperait; si tu étais agneau, le renard te +dévorerait; si tu étais le renard, le lion te suspecterait, si par +hasard l'âne venait à t'accuser; si tu étais l'âne, ta stupidité ferait +ton tourment, et tu ne vivrais que pour servir de déjeûner au loup; si +tu étais le loup, ta voracité serait ton supplice, et tu exposerais ta +vie pour ton diner; si tu étais la licorne[24], ta fureur et ton orgueil +seraient un piège pour toi, tu périrais victime de ta colère; si tu +étais un ours, tu serais tué par le cheval; si tu étais cheval, tu +serais la proie du léopard; si tu étais un léopard, tu serais cousin +germain du lion, et ta peau mouchetée serait fatale à ta vie; tu +n'aurais de sûreté que dans la fuite, et ton absence serait ton unique +défense. Quel animal pourrais-tu être, qui ne fût soumis à quelque autre +animal? Et quel animal tu es déjà, de ne pas voir comment tu perdrais à +la métamorphose! + +[Note 24: Voici ce qu'on racontait de la licorne: «quand le lion, qui +est son ennemi, l'aperçoit, il se tient appuyé sur le tronc d'un arbre; +la licorne, furieuse, vole vers lui pour le percer. Le lion se retire; +la licorne enfonce sa corne dans l'arbre et devient ainsi la proie du +lion.»] + +APÉMANTUS.--Si ta conversation avait pu me plaire, ce serait surtout en +ce moment. La république d'Athènes est devenue un repaire de bêtes. + +TIMON.--L'âne a-t-il donc sauté par-dessus les murailles, que te voilà +hors de la ville? + +APÉMANTUS.--Voilà un poëte et un peintre. Que la peste de la société te +poursuive; de peur d'en être atteint je décampe: quand je ne saurai que +faire je reviendrai te voir. + +TIMON.--Quand tu seras le seul homme vivant, tu seras le bienvenu: +j'aimerais mieux être le chien d'un mendiant qu'Apémantus. + +APÉMANTUS.--Tu es le premier de tous les fous vivants! + +TIMON.--Je voudrais que tu fusses assez propre pour te cracher au +visage. + +APÉMANTUS.--Que la peste t'étouffe! Tu es trop méchant pour que je te +maudisse. + +TIMON.--Tous les coquins, près de toi, sont purs. + +APÉMANTUS.--Il n'est point de lèpre pareille à ton langage.... + +TIMON.--Oui, si je te nommais.--Je te battrais, mais ce serait souiller +mes mains. + +APÉMANTUS.--Je voudrais que ma langue pût les faire tomber en +pourriture. + +TIMON.--Hors d'ici, progéniture d'un chien galeux, la colère me +transporte de te voir vivant; je me trouve mal en te voyant. + +APÉMANTUS.--Je voudrais te voir crever. + +TIMON.--Va-t'en, coquin importun; j'en suis fâché, mais je vais perdre +une pierre après toi[25]! (_Il lui jette une pierre._) + +[Note 25: «Tout homme a une pierre pour jeter à un chien.» +(Proverbe.) On connaît l'étymologie du mot _cynique_.] + +APÉMANTUS.--Bête sauvage! + +TIMON.--Esclave! + +APÉMANTUS.--Crapaud! + +TIMON.--Coquin, coquin, coquin! (_Apémantus s'éloigne comme pour s'en +aller._) Je suis malade de dégoût de ce monde pervers; je n'en veux +rien aimer, que les aliments nécessaires qui croissent sur sa +surface.--Allons, Timon, prépare maintenant ta tombe; repose dans un +lieu où l'écume légère de la mer puisse chaque jour en baigner la +pierre: compose ton épitaphe, et que la mort rie en moi de la vie des +autres. (_Il regarde son or._) O toi, doux régicide; cher métal de +discorde entre le père et le fils; toi, brillant corrupteur de la pureté +du lit nuptial, vaillant Mars, amant toujours jeune, toujours frais +et séduisant, toujours aimé, dont l'éclat fond la neige consacrée qui +protège le sein de Diane! ô toi, dieu visible, qui réunis les contraires +dans une alliance étroite et les amène à s'embrasser; toi, qui parles et +assortis tous les langages à tous les desseins! ô toi, pierre de touche +des coeurs, pense que l'homme, ton esclave, se révolte, et, par ta +puissance, allume entre eux des discordes mortelles! Puisse l'empire du +monde rester à la brute! + +APÉMANTUS.--Que ton voeu s'exauce; mais quand je serai mort.--Je vais +dire que tu as de l'or; tu seras bientôt entouré d'une foule. + +TIMON.--D'une foule? + +APÉMANTUS.--Oui. + +TIMON.--Tourne-moi le dos, je t'en conjure. + +APÉMANTUS.--Vis et chéris ta misère. + +(Apémantus sort.) + +TIMON.--Vis longtemps ainsi, et meurs ainsi, nous sommes +quittes.--Encore des visages humains! Mange, Timon, et déteste-les. + +(Des voleurs entrent.) + +PREMIER VOLEUR.--Où peut-il avoir trouvé cet or; sans doute ce sont +quelques pauvres restes, quelques misérables débris de sa fortune? +La disette d'argent, l'abandon de ses amis l'ont jeté dans cette +mélancolie. + +SECOND VOLEUR.--Le bruit court qu'il possède un trésor immense. + +TROISIÈME VOLEUR.--Faisons une tentative sur lui; s'il ne se soucie plus +de l'or, il nous l'abandonnera facilement; mais s'il est jaloux de le +conserver, comment l'aurons-nous? + +SECOND VOLEUR.--Tu as raison; car il ne le porte pas sur lui: il est +caché. + +PREMIER VOLEUR.--N'est-ce pas lui? + +LES AUTRES.--Où? + +SECOND VOLEUR.--Le voilà tel qu'on nous l'a peint. + +TROISIÈME VOLEUR.--Lui-même; je le reconnais. + +LES VOLEURS.--Dieu te garde, Timon! + +TIMON.--Quoi, des voleurs! + +LES VOLEURS.--Des soldats, non des voleurs. + +TIMON.--Tous les deux à la fois, et des fils d'une femme. + +LES VOLEURS.--Nous ne sommes point des voleurs, mais des hommes dans un +grand besoin. + +TIMON.--Votre plus grand besoin, c'est le besoin de nourriture. Pourquoi +en manqueriez-vous? Voyez, la terre a des racines; à un mille à la ronde +jaillissent cent sources; ces chênes produisent du gland; ces ronces +sont couvertes de graines vermeilles; la nature, ménagère bienfaisante, +vous sert sur chaque buisson des mets en abondance. Vous êtes dans le +besoin, et pourquoi? + +PREMIER VOLEUR.--Nous ne pouvons vivre d'herbes, de fruits sauvages et +d'eau comme les poissons, les oiseaux et les bêtes de ces forêts. + +TIMON.--Ni des bêtes elles-mêmes, des oiseaux et des poissons: il faut +que vous dévoriez les hommes. Je dois vous rendre grâces de ce que vous +êtes des voleurs avoués; de ce que pour faire votre métier, vous ne +prenez point un masque respectable, car dans les professions légitimes +de la société, la rapacité n'a point de bornes. Brigands, tenez, voici +de l'or. Allez, buvez le sang subtil de la grappe, jusqu'à ce qu'il +allume dans vos veines une fièvre brûlante qui fasse bouillir le vôtre +et vous sauve du gibet! Ne vous fiez pas au médecin: ses antidotes sont +du poison; il commet plus d'assassinats que vous de vols; il vole la +bourse et la vie à la fois. Commettez des crimes, commettez-en puisque +c'est votre profession, comme des ouvriers. Je veux vous citer partout +l'exemple du brigandage. Le soleil est un voleur qui, par sa puissante +attraction, vole le vaste océan; la lune, voleur effronté, vole au +soleil la pâle lumière dont elle brille. L'Océan est un autre voleur qui +fond la lune en larmes salées et les mêle à ses flots. La terre est un +voleur qui ne produit et ne nourrit que par un mélange soustrait au +résidu de toutes les substances. Toute chose est un voleur; les +lois, votre frein et votre verge, sont elles-mêmes, par leur pouvoir +tyrannique, les plus effrénés des brigands. Point d'amitié entre vous; +allez, volez-vous l'un l'autre; voilà encore de l'or. Coupez les gorges; +tous ceux que vous rencontrerez sont des voleurs. Allez à Athènes, +brisez les portes des boutiques; vous ne pouvez rien voler qu'à des +voleurs. Que cet or que je vous donne ne vous empêche pas de voler +encore: qu'il vous perde vous-mêmes et vous confonde: ainsi soit-il! + +(Il se retire vers sa caverne.) + +TROISIÈME VOLEUR.--Il m'a presque dégoûté de mon métier, en me le +vantant. + +PREMIER VOLEUR.--Ce n'est pas le désir que nous prospérions dans notre +profession mystérieuse, c'est la haine pour les hommes qui lui a dicté +ces conseils. + +SECOND VOLEUR.--Je veux le croire comme un ennemi, et je dis adieu à mon +état. + +PREMIER VOLEUR.--Attendons que nous revoyions la paix dans Athènes. + +SECOND VOLEUR.--Il n'est point de temps si misérable où l'homme ne +puisse être honnête. + +(Ils sortent.) + +(Entre Flavius.) + +FLAVIUS.--O dieux! cet homme dans l'opprobre et la ruine est-il mon +seigneur? Quel état de dépérissement et de dégradation? O monument +étonnant de bienfaits mal placés! Quel changement dans sa situation ont +produit l'indigence et le désespoir!--Quoi de plus vil sur la terre +que ces amis qui conduisent ainsi les âmes les plus nobles à la plus +honteuse fin? Comme l'ordre donné à l'homme d'aimer ses ennemis +s'accorde bien avec ce temps-ci! Puis-je n'accorder ma tendresse qu'à +celui qui me veut du mal, plutôt qu'à celui qui m'en fait!--Son oeil m'a +aperçu; je vais lui présenter ma douleur sincère, et je veux le servir, +comme mon seigneur, aux dépens de ma vie.--Mon cher maître. + +(Timon sort de sa caverne.) + +TIMON.--Va-t'en; qui es-tu? + +FLAVIUS.--M'avez-vous oublié, seigneur? + +TIMON.--Pourquoi fais-tu cette question? J'ai oublié tous les hommes: +donc, si tu avoues être un homme, je t'ai oublié aussi. + +FLAVIUS.--Votre pauvre et honnête serviteur.... + +TIMON.--Je ne te connais donc point. Je n'eus jamais un honnête homme +auprès de moi; je n'avais que des fripons qui servaient à manger à des +coquins. + +FLAVIUS.--Les dieux me sont témoins que jamais pauvre intendant ne versa +sur l'infortune de son maître de larmes plus sincères, que n'en ont +versé mes yeux sur la vôtre. + +TIMON.--Quoi! tu pleures! Approche; maintenant je t'aime, parce que tu +es une femme, et que tu désavoues le coeur de pierre des hommes, qui +ne pleurent jamais que de débauche ou de folle joie!--La pitié dort: +étrange siècle que celui où on pleure de rire, non en pleurant! + +FLAVIUS.--Reconnaissez-moi, mon cher maître, je vous en conjure; agréez +ma sincère douleur, et tant que ce faible trésor durera (_il +lui présente tout ce qu'il a d'or_), souffrez que je sois votre +intendant[26]. + +[Note 26: Destouches a su profiter de cette scène dans le cinquième +acte de son _Dissipateur_.] + +TIMON.--Quoi, j'avais un intendant si fidèle, si juste, et aujourd'hui +si compatissant! Ceci adoucit presque mon caractère sauvage.--Voyons +ton visage.--Cet homme pourtant naquit sûrement d'une femme.--Dieux +éternellement sages! pardonnez-moi mon anathème téméraire et sans +exception; je proclame qu'il est un homme honnête: mais ne vous y +trompez pas; un seul, pas davantage, et c'est un intendant! Oh! que +j'aurais voulu détester tout le genre humain; mais tu te rachètes +toi-même: toi seul excepté, je maudis tous les hommes.--Il me semble que +tu es plus honnête que sage. Car en me trahissant, en m'opprimant tu +aurais retrouvé plus facilement un autre emploi; tant de gens arrivent +au service d'un second maître, en marchant sur le corps du premier. Mais +dis-moi la vérité; car je douterai toujours, malgré ma certitude; cette +tendresse n'est-elle point feinte, intéressée, usuraire comme celle du +riche qui fait des présents dans l'espérance de recevoir vingt pour un! + +FLAVIUS.--Non, mon digne maître; la défiance et le soupçon sont entrés, +hélas! trop tard dans votre coeur. C'était au milieu de vos festins que +vous auriez dû craindre la perfidie; mais le soupçon ne vient que quand +les biens sont dissipés. Ma démarche, le ciel m'en est témoin, est pur +amour, devoir et zèle pour votre âme incomparable; je veux prendre soin +de votre nourriture et de votre subsistance, et, soyez-en persuadé, mon +noble seigneur, tout ce que je possède, et tout ce que je puis espérer +dans l'avenir, je le donnerais pour remplir l'unique voeu de mon +coeur: que vous redevinssiez riche et puissant pour me récompenser en +m'enrichissant vous-même. + +TIMON.--Vois, ton voeu est accompli, seul honnête homme qui existe. +Tiens, prends; les dieux, du fond de ma misère, t'envoient un trésor. +Va, vis riche et heureux; mais à condition que tu iras bâtir loin des +hommes; hais-les tous, maudis-les tous; ne montre de pitié pour aucun; +plutôt que de secourir le mendiant, laisse sa chair exténuée par la faim +se détacher de ses os; donne aux chiens ce que tu refuseras aux hommes; +que les cachots les engloutissent, que les dettes les dessèchent, que +les hommes soient comme des arbres flétris, et que toutes les maladies +dévorent leur sang perfide!--Adieu, sois heureux. + +FLAVIUS.--O mon maître, souffrez que je reste avec vous et que je vous +console. + +TIMON.--Si tu crains les malédictions, ne t'arrête pas, fuis, tandis que +tu es libre et heureux. Ne vois jamais les hommes, et que je ne te voie +jamais! + +(Timon rentre dans sa caverne. Flavius s'éloigne.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + +ACTE CINQUIÈME + + + +SCÈNE I + + +Devant la caverne de Timon. + +_Entrent_ UN POÈTE ET UN PEINTRE, TIMON _est derrière eux sans en être +vu._ + +LE PEINTRE.--Si je connais bien le lieu, sa demeure ne doit pas être +éloignée. + +LE POÈTE.--Que doit-on penser de lui? En croirons-nous la rumeur, qu'il +regorge d'or? + +LE PEINTRE.--Cela est certain, Alcibiade le dit; Phrynia et Timandra ont +reçu de l'or de lui; il a aussi enrichi libéralement quelques soldats +maraudeurs. On dit qu'il a donné une somme considérable à son intendant. + +LE POÈTE.--Ainsi, sa banqueroute n'était destinée qu'à éprouver ses +amis. + +LE PEINTRE.--Rien de plus: vous le verrez encore comme un palmier dans +Athènes, fleurir parmi les plus grands, ainsi, il ne sera pas mal à +propos d'aller lui offrir nos hommages dans son infortune apparente. +Ce sera de notre part un procédé honnête, et qui a bien des chances +d'amener nos desseins à ce qu'ils souhaitent, s'il est vrai qu'il soit +aussi riche qu'on le dit. + +LE POÈTE.--Qu'avez-vous à lui présenter maintenant? + +LE PEINTRE.--Rien, quant à présent, que ma visite; mais je lui +promettrai un chef-d'oeuvre. + +LE POÈTE.--Il faut que j'en use de même envers lui; je lui dirai que je +prépare certain ouvrage pour lui. + +LE PEINTRE.--C'est tout ce qu'il y a de mieux: promettre est le ton du +siècle. La promesse ouvre les yeux de l'attente, qu'engourdit et tue +l'accomplissement d'une parole. Excepté pour les gens simples et +vulgaires, tenir ce qu'on a promis n'est plus en usage. Promettre est +plus poli, plus à la mode; tenir sa promesse, c'est faire son testament, +ce qui annonce toujours une grande maladie dans le jugement de celui qui +le fait. + +TIMON, _à part_.--Excellent artiste! tu ne pourrais pas peindre un homme +aussi méchant que toi. + +LE POÈTE.--Je rêve à l'ouvrage que je lui dirai avoir préparé pour lui. +Il faut qu'il en soit lui-même le sujet. Ce sera une satire contre la +mollesse de la prospérité, et un détail des flatteries qui obsèdent la +jeunesse et l'opulence. + +TIMON, _à part_.--Faut-il aussi que tu fasses le rôle de fripon dans ta +propre pièce? Châtieras-tu tes propres fautes sur le dos des autres? Va, +écris, j'ai de l'or pour toi. + +LE PEINTRE.--Mais cherchons-le: nous péchons contre notre fortune, quand +nous pouvons faire quelque profit et que nous arrivons trop tard. + +LE POÈTE.--Vous avez raison; quand le jour nous sert, et avant le retour +de la nuit aux coins obscurs, trouvez ce dont vous avez besoin à la +libre lumière qui vous est offerte; allons. + +TIMON, _à part_.--Je vais vous joindre au tournant.--Quel dieu est donc +cet or, pour être adoré dans des temples plus vils et plus abjects que +les lieux où l'on nourrit les porcs? C'est toi qui équipes les flottes +et qui sillonnes l'onde écumante; toi qui attaches l'hommage et +le respect à l'esclave. Sois donc adoré, et que tes saints soient +récompensés par tous les fléaux de n'obéir qu'à toi!--Il est temps que +je les aborde. + +(Il s'avance vers eux.) + +LE POÈTE.--Salut, noble Timon. + +LE PEINTRE.--Notre ancien et digne maître. + +TIMON.--Aurais-je assez vécu pour voir enfin deux honnêtes gens? + +LE POÈTE.--Seigneur, ayant souvent éprouvé vos libéralités, ayant appris +votre retraite et la désertion de vos amis dont les natures ingrates.... +Oh! les âmes détestables! le ciel n'a pas assez de fouets.... Quoi! +envers vous! dont la générosité, comme l'astre du ciel, donnait la vie +et le mouvement à tout leur être; je me sens hors de moi; je ne connais +point d'expressions assez énergiques, pour revêtir de ses vraies +couleurs, leur énorme ingratitude. + +TIMON.--Laisse-la toute nue; les hommes l'en verront mieux.--Vous, qui +êtes honnêtes, en étant ce que vous êtes, faites à merveille voir et +connaître leur caractère. + +LE PEINTRE.--Lui et moi, nous avons voyagé sous la céleste rosée de vos +bienfaits, et nous l'avons doucement sentie. + +TIMON.--Oh! vous êtes d'honnêtes gens. + +LE PEINTRE.--Nous sommes venus ici vous offrir nos services. + +TIMON.--Âmes honnêtes! comment vous récompenserai-je?--Pouvez-vous +manger des racines et boire de l'eau? Non. + +LE POÈTE.--Tout ce que nous pourrons faire, nous le ferons pour vous. + +TIMON.--Vous êtes d'honnêtes gens; vous avez appris que j'avais de l'or, +je le sais: dites la vérité, vous êtes d'honnêtes gens. + +LE PEINTRE.--On le dit, noble seigneur; mais ce n'est pas là ce qui +amène mon ami, ni moi. + +TIMON.--Braves, honnêtes gens!--Il n'est personne dans Athènes qui soit +capable de faire un portrait comme toi. De tous les artistes, tu es +celui qui contrefais le mieux la vérité. + +LE PEINTRE.--Là! là! seigneur. + +TIMON.--C'est comme je le dis. (_Au poète._) Et toi, dans tes fictions, +ton vers coule avec tant de grâce et de douceur, que l'art y ressemble à +la nature. Cependant, mes dignes amis, il faut que je vous le dise, vous +avez un défaut, à vrai dire, il n'est pas monstrueux, et je ne veux pas +que vous preniez beaucoup de peine pour vous en corriger. + +LE POÈTE ET LE PEINTRE.--Nous prions votre Honneur de nous le faire +connaître. + +TIMON.--Vous le prendrez mal. + +LE POÈTE ET LE PEINTRE.--Avec la plus vive reconnaissance, seigneur. + +TIMON.--En vérité, croyez-vous? + +LE POÈTE ET LE PEINTRE.--N'en doutez pas, seigneur. + +TIMON.--C'est qu'il n'y en a pas un de vous qui ne se fie à un coquin +qui le trompe. + +LE POÈTE ET LE PEINTRE.--Nous, Seigneur? + +TIMON.--Oui; vous entendez l'imposteur vous flatter, vous le voyez +dissimuler, vous connaissez son artifice grossier, et cependant vous +l'aimez, vous le nourrissez, vous le réchauffez dans votre sein. Soyez +pourtant bien sûrs que c'est un parfait scélérat. + +LE PEINTRE.--Je ne connais personne de ce caractère, seigneur. + +LE POÈTE.--Ni moi non plus. + +TIMON.--Écoutez, je vous aime tendrement, je vous donnerai de l'or, mais +chassez-moi de votre compagnie ces coquins, pendez-les, poignardez-les, +noyez-les dans les latrines, exterminez-les enfin par quelque moyen, et +venez ensuite me trouver, et je vous donnerai de l'or libéralement. + +LE POÈTE ET LE PEINTRE.--Nommez-les, seigneur, que nous les +connaissions. + +TIMON.--Placez-vous ici, vous; et vous là; chacun de vous séparément, +tout seul, sans compagnon; eh bien! un maître fripon vous tient encore +compagnie.--(_Au peintre._) Si là où tu es tu ne veux pas qu'il se +trouve deux coquins, ne te laisse pas approcher de lui.--(_Au poète._) +Et toi, si tu ne veux pas habiter auprès d'un coquin, fuis loin de cet +homme. Hors d'ici, couple de fripons, voilà de l'or. Vous êtes venus +chercher de l'or, esclaves!--Vous avez travaillé pour moi, vous voilà +payés.--Hors d'ici: tu es alchimiste, toi; convertis cela en or. Loin +d'ici, vils chiens! + +(Il sort en les battant et en les chassant devant lui.) + + + +SCÈNE II + + +_Entrent_ FLAVIUS, DEUX SÉNATEURS. + +FLAVIUS.--C'est en vain que vous cherchez à parler à Timon. Il s'est +tellement concentré en lui-même, que de tous ceux qui ont la figure +humaine il est le seul qui soit en bon rapport avec lui-même. + +PREMIER SÉNATEUR.--Conduis-nous à sa caverne; c'est notre devoir; nous +avons promis aux Athéniens de lui parler. + +SECOND SÉNATEUR.--Dans des circonstances toutes semblables, les hommes +ne sont pas toujours les mêmes. C'est le temps et le chagrin qui ont +produit en lui ce changement; le temps, en lui offrant d'une main plus +propice le bonheur de ses premiers jours, peut ressusciter en lui +l'homme d'autrefois. Conduis-nous vers lui, et qu'il arrive ce qui +pourra. + +FLAVIUS.--Voilà sa caverne.--Que la paix et le contentement règnent ici! +Seigneur Timon! seigneur Timon! reparaissez, parlez à vos amis: les +Athéniens, représentés par ces deux membres de leur respectable sénat, +viennent vous saluer; parlez-leur, noble Timon. + +(Timon sortant de sa caverne.) + +TIMON.--Soleil, qui réchauffes, brûle! (_Aux sénateurs_.) Parlez, et +soyez pendus; que chaque parole vraie engendre une pustule, et que +chaque mensonge cautérise votre langue et la consume jusqu'à la racine! + +PREMIER SÉNATEUR.--Digne Timon! + +TIMON.--Pas plus digne des hommes qui te ressemblent que toi de Timon. + +SECOND SÉNATEUR.--Les sénateurs d'Athènes vous saluent, Timon. + +TIMON.--Je les remercie; et je voudrais, en retour, leur envoyer la +peste, si je pouvais la prendre pour la leur donner. + +PREMIER SÉNATEUR.--Oubliez une injure dont nous-mêmes nous sommes +affligés pour vous. Le sénat, d'un consentement et d'un coeur unanimes, +vous rappelle à Athènes, et a pensé à des dignités spéciales qui, +devenues vacantes, vous sont destinées. + +SECOND SÉNATEUR.--Ils confessent que leur ingratitude envers vous fut +trop grande et grossière. Le peuple même, qui se rétracte rarement, sent +le besoin qu'il a du secours de Timon, et reconnaît le danger de sa +chute s'il refuse d'avoir recours à Timon. Il nous envoie pour vous +porter l'aveu de ses regrets, et vous offrir une récompense qui +dépassera le poids de l'offense qu'il vous a faite. Oui, il vous promet +tant d'amas et de trésors d'amour et de richesses, que ses torts seront +effacés, et que l'empreinte de son amour sera gravée en vous pour +attester à jamais son dévouement à votre personne. + +TIMON.--Vos offres m'enchantent, me surprennent jusqu'à m'arracher +presque des larmes: donnez-moi le coeur d'un fou et les yeux d'une +femme, et ces consolations, dignes sénateurs, vont faire couler mes +pleurs. + +PREMIER SÉNATEUR.--Daignez donc revenir parmi nous. Reprenez l'autorité +dans notre Athènes (la vôtre et la nôtre); vous y serez reçu avec +transport, et revêtu du pouvoir absolu; votre nom révéré y régnera +en souverain, et nous aurons bientôt repoussé les féroces attaques +d'Alcibiade, qui, comme un sanglier sauvage, cherche à déraciner la paix +de sa patrie. + +SECOND SÉNATEUR.--Et brandit son épée menaçante sous les murs d'Athènes. + +PREMIER SÉNATEUR.--Ainsi, Timon.... + +TIMON.--Oui, sénateurs, je le veux bien; oui, je le veux bien.--Si +Alcibiade tue mes concitoyens, dites à Alcibiade, de la part de Timon, +que Timon ne s'en embarrasse guère; mais s'il livre la belle Athènes +au pillage, s'il prend nos respectables vieillards par la barbe, s'il +abandonne les vierges sacrées aux outrages de la guerre insolente, +brutale, furieuse, alors qu'il sache, et dites-lui ce que dit Timon: Par +pitié pour notre jeunesse et pour nos vieillards, je ne puis m'empêcher +de lui dire que je ne m'en inquiète point.... Qu'il fasse tout au pire. +--Moquez-vous de leurs glaives tant que vous aurez des gorges à couper. +Quant à moi, il n'est point de poignard dans le camp le plus désordonné +que je ne préfère à la gorge la plus respectable d'Athènes. Je vous +abandonne donc à la garde des dieux justes, comme des voleurs à leurs +geôliers. + +FLAVIUS.--Ne vous arrêtez pas plus longtemps; tout est inutile. + +TIMON.--Tenez, j'étais occupé à écrire mon épitaphe: on la verra demain. +Je commence à me rétablir de cette longue maladie de la vie et de la +santé; je retrouve tout dans le néant. Allez, vivez; qu'Alcibiade soit +votre fléau et vous le sien, et vivez ainsi longtemps! + +PREMIER SÉNATEUR.--Nous parlons en vain. + +TIMON.--Cependant j'aime ma patrie, et je ne suis point homme à me +réjouir du malheur public, comme on en fait courir, le bruit. + +PREMIER SÉNATEUR.--C'est bien parlé. + +TIMON.--Recommandez-moi à mes chers compatriotes. + +PREMIER SÉNATEUR.--Voilà des paroles dignes de passer par vos lèvres. + +SECOND SÉNATEUR.--Elles entrent dans nos oreilles comme des grands +triomphateurs sous les portes où retentissent les applaudissements. + +TIMON.--Recommandez-moi à eux; dites-leur que, pour les consoler de +leurs peines, de la crainte de leurs ennemis, de leurs maux, de leurs +pertes, de leurs chagrins d'amour, et de toutes les autres souffrances +qui peuvent assaillir le frêle vaisseau de la nature dans le voyage +incertain de la vie, je veux leur montrer quelque amitié, je veux leur +apprendre à prévenir la fureur du sauvage Alcibiade. + +SECOND SÉNATEUR.--Ceci me plaît assez, il reviendra. + +TIMON.--J'ai ici, dans mon enclos, un arbre que je veux abattre pour mon +usage, et je ne tarderai pas à le couper. Dites à mes amis, à tous +les habitants d'Athènes, d'après l'ordre des rangs, aux grands et aux +petits, que si quelqu'un veut terminer son affliction, il se hâte de +venir ici avant que mon arbre ait senti la coignée, et qu'il se pende; +je vous prie, faites ma commission. + +FLAVIUS.--Ne l'importunez pas davantage, vous le verrez toujours le +même. + +TIMON.--Ne revenez plus me voir; dites seulement aux Athéniens que Timon +a bâti sa demeure éternelle sur les grèves de l'onde arrière, et qu'une +fois le jour la vague turbulente viendra la couvrir de sa bouillante +écume. Venez ici, et que la pierre de mon tombeau soit votre oracle. +Lèvres, prononcez des paroles amères, et que ma voix cesse; que la peste +contagieuse réforme ce qui va mal; que les hommes ne travaillent qu'à +creuser leurs tombeaux, et que la mort soit leur gain!--Soleil, cache +tes rayons, le règne de Timon est passé! + +(Il se retire.) + +PREMIER SÉNATEUR.--Sa haine est devenue inséparable de sa nature. + +SECOND SÉNATEUR.--Toute notre espérance en lui est morte; retournons, et +tentons les moyens qui nous restent dans notre grand péril. + +PREMIER SÉNATEUR.--Il demande des pieds agiles. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III. + + +Le théâtre représente les murs d'Athènes, _Entrent_ DEUX SÉNATEURS ET UN +MESSAGER. + +PREMIER SÉNATEUR, _au messager_.--Tu as bien pris de la peine pour le +savoir; son armée est-elle aussi nombreuse que tu le disais? + +LE MESSAGER.--Ce que je vous ai dit n'est rien encore; la rapidité de +ses mouvements promet qu'il va bientôt être ici. + +SECOND SÉNATEUR.--Nous courons un grand péril si on n'amène pas Timon. + +LE MESSAGER.--J'ai trouvé en chemin un courrier, un de mes anciens +amis, quoique servant un parti différent; cependant nous avons cédé au +penchant de notre vieille liaison, et nous avons causé comme des amis. +Il allait de la part d'Alcibiade à la caverne de Timon, chargé de +lettres pour le prier de prêter main-forte à la guerre contre notre +ville entreprise en partie à cause de lui. + +(Arrivent les sénateurs qui avaient été députés à Timon.) + +SECOND SÉNATEUR.--Voici nos frères. + +TROISIÈME SÉNATEUR.--Ne parlez plus de Timon, n'attendez rien de +lui.--Déjà les tambours des ennemis se font entendre, et leur marche +redoutable obscurcit les airs de poussière. Rentrons et préparons-nous: +je crains bien que nous ne tombions dans le piège de nos ennemis. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE IV + + +Les bois; on voit la caverne de Timon et un tombeau grossier. + +UN SOLDAT _cherchant Timon_. + +D'après toutes les descriptions, ce doit être ici l'endroit.--Y a-t-il +quelqu'un ici? Holà! Parlez.--Personne ne répond.--Que veut dire +ceci?--Ah! Timon est mort. Il a terminé sa carrière; quelque bête +sauvage a élevé ce tertre. Point d'homme vivant ici.--Sûrement il est +mort, et voilà son tombeau. Je ne puis pas lire ce qu'il y a sur la +pierre.--Je vais enlever cette inscription sur la cire; notre général +connaît tous les caractères. C'est un vieil interprète, quoique jeune +d'années. Il a mis à l'heure qu'il est le siège devant l'orgueilleuse +Athènes, dont la ruine est son ambition. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE V + +Les remparts d'Athènes. + + +ALCIBIADE _paraît à la tête de ses troupes; on entend les instruments de +guerre_. + +ALCIBIADE.--Que la trompette annonce à cette ville efféminée et lâche +notre terrible approche. _(Un pourparler; les sénateurs paraissent sur +les murs, Alcibiade leur adresse la parole_.) Jusqu'à présent vous avez +toujours continué; vous avez rempli vos jours d'abus d'autorité, prenant +votre volonté pour mesure des lois. Jusqu'à présent, moi et ceux qui +dormaient à l'ombre de votre pouvoir, nous avons erré les bras croisés, +et nous avons exhalé en vain nos souffrances. Enfin le moment est venu +où nos genoux[27] craquent sous le poids et crient d'eux-mêmes: _C'est +assez_. La vengeance, hors d'haleine, ira s'asseoir et respirer sur vos +grands sièges de repos, et l'insolence poussive perdra la parole de +crainte et d'horreur. + +[Note 27: Image empruntée aux habitudes du chameau, qui se relève dès +qu'il sent que le fardeau dont on le charge est trop lourd.] + +PREMIER SÉNATEUR.--Jeune et noble guerrier, quand tes premiers griefs +n'étaient qu'imaginaires, avant que tu eusses la force en main et que +tu pusses nous inspirer de la crainte, nous avons envoyé vers toi pour +calmer ta fureur, et réparer notre ingratitude par des marques d'amour +qui devaient en effacer le souvenir. + +SECOND SÉNATEUR.--Nous avons tenté aussi de réveiller, dans le coeur +transformé de Timon, l'amour de notre ville, par un humble message et +des promesses. Nous n'avons pas tous été cruels, nous ne méritons pas +tous d'être frappés par le glaive de la guerre. + +PREMIER SÉNATEUR.--Nos murs n'ont point été élevés par les mains de +ceux qui t'ont offensé; et ton injure n'est pas si grave qu'il faille +détruire ces tours superbes, ces trophées et ces académies, pour venger +des torts particuliers. + +SECOND SÉNATEUR.--Les auteurs de ton exil ne vivent plus; la honte +d'avoir si fort manqué de prudence a brisé leurs coeurs. Noble +Alcibiade, entre dans notre cité tes enseignes déployées; et si la soif +de la vengeance t'acharne sur une pâture que la nature abhorre, prends +sur les habitants la dîme de la mort, et que les malheureux marqués par +le sort des dés périssent. + +PREMIER SÉNATEUR.--Tous ne t'ont pas offensé; il n'est pas juste de +tirer vengeance sur ceux qui restent à la place de ceux qui ne sont +plus: le crime n'est pas héréditaire comme un champ. Ainsi, cher +concitoyen, fais entrer tes troupes, mais laisse ta colère hors des +remparts; épargne Athènes, ton berceau; épargne tes parents qui, dans +l'emportement de ta colère, périraient avec ceux qui t'ont offensé. +Entre comme le berger dans le parc, et choisis les brebis infectées; +mais n'égorge pas tout le troupeau. + +SECOND SÉNATEUR.--Quel que soit ton but, tu le gagneras plutôt par ton +sourire que tu n'y arriveras à coups d'épée. + +PREMIER SÉNATEUR.--Frappe seulement du pied nos portes fortifiées; elles +vont s'ouvrir. Envoie ton noble coeur devant tes pas pour dire que tu +entres au nom de l'amitié. + +SECOND SÉNATEUR.--Jette ton gant ou quelque autre gage de ta foi, qui +nous assure que tu n'as pris les armes que pour te faire rendre justice, +et non pour nous renverser; ton armée entière établira ses quartiers +dans la ville, jusqu'au moment où nous aurons rempli tes désirs. + +ALCIBIADE.--Tenez, voilà mon gant, descendez; ouvrez vos portes sans +être attaqués; vous me livrerez les ennemis de Timon et les miens. +Ceux que vous me désignerez pour le châtiment périront seuls, et, pour +dissiper vos frayeurs, en vous déclarant mes nobles sentiments, pas un +de mes soldats ne quittera son poste et n'outragera le cours régulier de +la justice dans l'enceinte de la ville, sous peine d'en répondre à toute +la sévérité de vos lois publiques. + +LES DEUX SÉNATEURS.--Voilà de nobles paroles. + +ALCIBIADE.--Descendez, et tenez votre promesse. + +(Les sénateurs descendent et ouvrent les portes.) (Entre un soldat.) + +LE SOLDAT.--Mon noble général, Timon est mort; il est enterré sur le +bord même de la mer. J'ai trouvé sur son tombeau cette inscription que +je vous apporte moulée sur la cire, qui sert d'interprète à ma pauvre +ignorance. + +ALCIBIADE _lisant l'épitaphe:_ + +«Ci-gît un corps malheureux, séparé d'une âme malheureuse. Ne cherche +pas à savoir mon nom... Que la peste vous dévore tous, misérables +humains qui restez après moi! Ci-gît Timon, qui de son vivant détesta +tous les hommes vivants. Passe et maudis à ton gré, mais passe et +n'arrête point ici tes pas.» + +Ces mots, Timon, expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en +horreur les regrets des humains, le flux qui coule de notre cerveau, et +ces gouttes d'eau que la nature avare laisse tomber de nos yeux, une +sublime idée t'inspira de faire pleurer à jamais le grand Neptune sur +ton humble tombe, pour des fautes pardonnées: le noble Timon est mort; +nous nous occuperons plus tard de sa mémoire.--Conduisez-moi dans votre +ville, j'y vais porter l'olive avec l'épée. La guerre enfantera la +paix: la paix contiendra la guerre; l'une et l'autre se soigneront +réciproquement comme deux médecins. Que les tambours battent. + +(Ils sortent,) + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Timon d'Athènes, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TIMON D'ATHÈNES *** + +***** This file should be named 15849-8.txt or 15849-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15849/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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