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+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>Timon d'Athènes</title>
+ <meta name="author" content="Shakespeare">
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+</head>
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+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Timon d'Athènes, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Timon d'Athènes
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: May 17, 2005 [EBook #15849]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TIMON D'ATHÈNES ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Note du transcripteur.</p>
+<p>=================================================================
+<p>Ce document est tiré de:</p><br>
+
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p><br>
+
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p><br>
+
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br>
+
+<p>Volume 3</p>
+<p>Timon d'Athènes.</p>
+<p>Le Jour des Rois.&mdash;Les deux gentilshommes de Vérone.</p>
+<p>Roméo et Juliette.&mdash;Le Songe d'une nuit d'été.</p>
+<p>Tout est bien qui finit bien.</p><br>
+
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br>
+<p>1862</p>
+
+
+<p>=================================================================</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+<h1>TIMON D'ATHÈNES</h1>
+<br><br>
+
+<h3>COMÉDIE</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>NOTICE SUR TIMON D'ATHÈNES</h3>
+
+
+<p>Le nom de Timon était devenu proverbial dans l'antiquité pour
+exprimer un misanthrope. L'histoire de sa misanthropie, et le bizarre
+caractère de ce personnage frappèrent sans doute Shakspeare
+pendant qu'il s'occupait d'<i>Antoine et Cléopâtre</i>, et voici le passage de
+Plutarque qui lui a probablement suggéré l'idée de sa pièce:</p>
+
+<p>«Quant à Antonius, il laissa la ville et la conversation de ses
+amis, et feit bastir une maison dedans la mer, près de l'isle de Pharos,
+sur certaines chaussées et levées qu'il fit jeter à la mer, et se
+tenoit céans, comme se bannissant de la compagnie des hommes, et
+disoit qu'il vouloit mener une telle vie comme Timon, pour autant
+qu'on lui avoit fait le semblable qu'à luy, et pour l'ingratitude et le
+grand tort que luy tenoient ceulx à qui il avoit bien fait, et qu'il
+estimoit ses amis; il se deffioit et se mescontentoit de tous les autres.</p>
+
+<p>«Ce Timon estoit un citoyen d'Athènes, lequel avoit vescu environ
+la guerre du Péloponèse; comme l'on peult juger par les comédies
+de Platon et d'Aristophanes, esquelles il est moqué et touché
+comme malveuillant et ennemy du genre humain, refusant et abhorrissant
+toute compagnie et communication des autres hommes, fors
+que d'Alcibiades, jeune, audacieux et insolent, auquel faisoit bonne
+chère, et l'embrassoit et baisoit volontiers, dequoy s'esbahissant
+Apémantus, et lui en demandant la cause pourquoi il chérissoit ainsi
+ce jeune homme là seul, et abominoit tous les autres: «Je l'aime,
+répondit-il, pour autant que je sçay bien et suis seur qu'un jour
+il sera cause de grands maulx aux Athéniens.» Ce Timon recevoit
+aussi quelque fois Apémantus en sa compagnie, pour autant qu'il
+étoit semblable de moeurs à luy, et qu'il imitoit fort sa manière de
+vivre. Un jour doncques que l'on célébroit à Athènes la solennité
+que l'on appelle Choès, c'est-à-dire la feste des morts, là où on fait
+des effusions et sacrifices pour les trespassez, ils se festoyoient eulx
+deux ensemble tout seuls, et se prit Apémantus à dire: «Que voici
+un beau banquet, Timon;» et Timon lui respondit: «Oui bien,
+si tu n'y estois point.»</p>
+
+<p>«L'on dit qu'un jour, comme le peuple estoit assemblé sur la
+place pour ordonner de quelque affaire, il monta à la tribune aux
+harangues, comme faisoient ordinairement les orateurs quand ils
+vouloient haranguer et prescher le peuple; si y eut un grand silence
+et estoit chacun très-attentif à ouïr ce qu'il voudroit dire, à cause
+que c'étoit une chose bien nouvelle et bien estrange que de le veoir
+en chaire. A la fin, il commence à dire: «Seigneurs Athéniens, j'ai
+en ma maison une petite place où il y a un figuier auquel plusieurs
+se sont desjà penduz et étranglez, et pour autant que je veulx y
+faire bastir, je vous ai bien voulu advertir devant que faire couper
+le figuier, à cette fin que si quelques-uns d'entre vous se veulent
+pendre, qu'ils se dépeschent.» Il mourut en la ville d'Hales, et
+fut inhumé sur le bord de la mer. Si advint que, tout alentour de sa
+sépulture, le village s'éboula, tellement que la mer qui alloit flottant
+à l'environ, gardoit qu'on n'eût sçeu approcher du tombeau, sur lequel
+il y avoit des vers engravés de telle substance:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ayant fini ma vie malheureuse,</p>
+<p>En ce lieu-cy on m'y a inhumé;</p>
+<p>Mourez, méchants, de mort malencontreuse,</p>
+<p>Sans demander comment je fus nommé.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>On dit que luy-mesme feit ce bel épitaphe; car celui que l'on
+allègue communément n'est pas de lui, ains est du poëte Callimachus:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ici je fais pour toujours ma demeure,</p>
+<p>Timon encor les humains haïssant.</p>
+<p>Passe, lecteur, en me donnant male heure,</p>
+<p>Seulement passe, et me va maudissant.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Nous pourrions escrire beaucoup d'autres choses dudit Timon,
+mais ce peu que nous en avons dit est assez pour le présent.»</p>
+
+<p>(<i>Vie d'Antoine</i>, par Plutarque, traduction <i>d'Amyot</i>.)</p>
+
+<p>Malgré quelques rapprochements qu'on pourrait trouver, à la
+rigueur, entre le <i>Timon</i> de Shakspeare et un dialogue de Lucien qui
+porte le même titre, nous pensons que cet épisode de Plutarque lui a
+suffi pour composer sa pièce. C'est dans sa propre imagination qu'il a
+trouvé le développement du caractère de Timon, celui d'Apémantus,
+dont la misanthropie contraste si heureusement avec la sienne; la
+description du luxe et des prodigalités de Timon au milieu de ses
+flatteurs, et sa sombre rancune contre les hommes, au milieu de la
+solitude.</p>
+
+<p>Cette pièce est une des plus simples de Shakspeare: contre son ordinaire,
+le poëte est sérieusement occupé de son sujet jusqu'au dernier
+acte; et, fidèle à l'unité de son plan, il ne se permet aucune excursion
+qui nous en éloigne. La fable consiste en un seul événement: l'histoire
+d'un grand seigneur que ses amis abandonnent en même temps que son
+opulence, et qui, du plus généreux des hommes, devient le plus sauvage
+et le plus atrabilaire. On a beaucoup discuté sur le caractère
+moral de Timon, pour savoir si on devait le plaindre dans son
+malheur, ou s'il fallait regarder la perte de sa fortune comme une
+mortification méritée. Il nous semble, en effet, que ses vertus ont été
+des vertus d'ostentation, et que sa misanthropie n'est encore qu'une
+suite de sa manie de se singulariser par tous les extrêmes; dans sa
+générosité il n'est prodigue que pour des flatteurs; sa richesse
+nourrit le vice au lieu d'aller secourir l'indigent; une bienfaisance
+éclairée ne préside point à ses dons. Cependant sa confiance en ses
+amis indique une âme naturellement noble, et leur lâche désertion
+nous indigne surtout quand ce seigneur, dont ils trahissent l'infortune,
+a su trouver un serviteur comme Flavius. La transition subite
+de la magnificence à la vie sauvage est bien encore dans le caractère
+de Timon, et c'est un contraste admirable que sa misanthropie et celle
+d'Àpémantus. Celui-ci a tout le cynisme de Diogène, et son égoïsme
+et son orgueil, qui percent à travers ses haillons, trahissent le secret
+de ses sarcasmes et de ses mépris pour les hommes. Une basse envie
+le dévore; l'indignation seule s'est emparée de l'âme de Timon; ses
+véhémentes invectives sont justifiées par le sentiment profond des
+outrages qu'il a reçus; c'est une sensibilité exagérée qui l'égaré, et
+s'il hait les hommes, c'est qu'il croit de bonne foi les avoir aimés;
+peut-être même sa haine est-elle si passionnée, si idéale, qu'il s'abuse,
+lui-même en croyant les haïr plus qu'Apémantus dont l'âme est naturellement
+lâche et méchante.</p>
+
+<p>Les sarcasmes du cynique et les éloquentes malédictions du misanthrope
+ont fait dire que cette pièce était autant une satire qu'un
+drame. Cette intention de satire se remarque surtout dans le choix
+des caractères, qu'on pourrait appeler une véritable critique du
+coeur de l'homme eu général dans toutes les conditions de la vie.
+Nous venons de citer Apémantus, égoïste cynique, et Timon, dont la
+vanité inspire la misanthropie comme elle inspira sa libéralité; vient
+ensuite Alcibiade, jeune débauché, qui n'hésite pas à sacrifier sa
+patrie à ses vengeances particulières. Le peintre et le poète prostituent
+les plus beaux des arts à une servile adulation et à l'avance; les
+nobles Athéniens sont tous des parasites; mais il semble cependant
+que Shakspeare n'ait jamais voulu nous offrir un tableau complètement
+hideux d'hypocrisie. Flavius est bien capable de réconcilier
+avec les hommes ceux en qui la lecture de <i>Timon d'Athènes</i> pourrait
+produire la méfiance et la misanthropie. Que de dignité dans cet
+intendant probe et fidèle! Timon lui-même est forcé de rendre
+hommage à sa vertu. Ce caractère est vraiment une concession que
+le poète a faite à son âme naturellement grande et tendre.</p>
+
+<p>Hazzlitt, un des plus ingénieux commentateurs du caractère moral
+de Shakspeare, et qui, dans son admiration raisonnée, semble jaloux
+de celle de Schlegel, fait remarquer en terminant l'analyse de la
+pièce qui nous occupe que, dans son isolement, Timon, résolu à
+chercher le repos dans un monde meilleur, entoure son trépas des
+pompes de la nature. Il creuse sa tombe sur le rivage de l'Océan,
+appelle à ses funérailles toutes les grandes images du désert et fait
+servir les éléments à son mausolée.</p>
+
+<p>«Ne revenez plus me voir; mais dites à Athènes que Timon a
+bâti sa dernière demeure sur les grèves de l'onde amère qui, une
+fois par jour, viendra la couvrir de sa bouillante écume: venez
+dans ce lieu et que la pierre de mon tombeau soit votre oracle.»
+Plus loin Alcibiade, après avoir lu son épitaphe, dit encore de
+Timon:</p>
+
+<p>«Ces mots expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en
+horreur les regrets de notre douleur, si tu méprisais ces gouttes d'eau
+que la nature avait laissé couler de nos yeux, une sublime idée t'inspira
+de faire pleurer à jamais le grand Neptune sur ta tombe.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que Timon fait des vents l'hymne de ses funérailles;
+que le murmure de l'Océan est une voix de douleur sur ses dépouilles
+mortelles, et qu'il cherche enfin dans les éternelles solennités de la
+nature l'oubli de la splendeur passagère de la vie.</p>
+
+<p><i>La vie de Timon d'Athènes</i> parut d'abord dans l'édition in-folio
+de 1623. On ne sait avec certitude à quelle époque elle a été écrite,
+quoique Malone lui assigne pour date l'année 1610.</p>
+
+<p>Thomas Shadwell, poète lauréat sous le roi Guillaume III, et rival
+de Dryden, publia, en 1678, <i>Timon d'Athènes</i> avec des changements;
+mais, dans l'épilogue, il appelle sa pièce une greffe entée sur le
+tronc de Shakspeare, et il se flatte qu'on lui pardonnera ses changements
+en faveur de la part que ce poëte y conserve.</p>
+
+<p>La pièce de <i>Timon d'Athènes,</i> telle qu'on la joue encore aujourd'hui
+à Londres, a été arrangée par Cumberland, un des auteurs
+dramatiques les plus estimés de l'Angleterre. Il a conservé la
+majeure partie de l'original, et marqué spécialement ses additions et
+corrections pour que la part de chaque poëte fût aperçue au premier
+examen.</p>
+
+<p>En 1723, Delisle traita le sujet de <i>Timon d'Athènes</i> pour le
+théâtre italien avec un prologue, des chants, des danses, des personnages
+allégoriques et un arlequin. On voit qu'elle porte un autre
+cachet que celle de Shakespeare. Elle ne manque pas d'une certaine
+originalité, et les Anglais l'ont traduite sous le titre de <i>Timon
+amoureux</i>.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h1>TIMON D'ATHÈNES</h1>
+
+<h3>COMÉDIE</h3>
+<br><br><br>
+
+<p>PERSONNAGES</p>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>TIMON, noble Athénien.</p>
+<p>LUCIUS, LUCULLUS, SEMPRONIUS seigneurs; flatteurs de Timon.</p>
+<p>VENTIDIUS, un des faux amis de Timon</p>
+<p>APÉMANTUS, philosophe grossier.</p>
+<p>ALCIBIADE, général athénien.</p>
+<p>FLAVIUS, intendant de Timon.</p>
+<p>FLAMINIUS, LUCILIUS, SERVILIUS, serviteurs de Timon</p>
+<p>CAPHIS, PHILOTUS, TITUS, LUCIUS, HORTENSIUS, serviteurs des créanciers de Timon.</p>
+<p>DEUX SERVITEURS DE VARRON, ET LE SERVITEUR D'ISIDORE, CRÉANCIERS DE TIMON.</p>
+<p>CUPIDON ET MASQUES.</p>
+<p>TROIS ÉTRANGERS.</p>
+<p>UN POÈTE, UN PEINTRE, UN JOAILLIER, UN MARCHAND,</p>
+<p>UN VIEILLARD ATHÉNIEN, UN PAGE, UN FOU.</p>
+<p>PHRYNIA <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, TIMANDRA, maîtresses d'Alcibiade</p>
+<p>AUTRES SEIGNEURS, SÉNATEURS, OFFICIERS, SOLDATS,</p>
+<p>VOLEURS ET SERVITEURS.</p>
+</div></div>
+
+<p class="stage1">La scène est à Athènes et dans les bois voisins.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Phrynia. Peut-être Shakspeare a-t-il voulu mettre en scène la
+fameuse Phryné, qui était si belle que, sur le point de se voir
+condamnée par ses juges, elle leur découvrit son sein, et fut renvoyée
+acquittée</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE PREMIER</h3>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Athènes. Salle dans la maison de Timon.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent par différentes portes</i> UN POÈTE, UN PEINTRE,<br>
+<i>puis</i> UN JOAILLIER, UN MARCHAND <i>et autres</i>.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Bonjour, monsieur.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Je suis bien aise de vous voir en bonne
+santé.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Je ne vous ai pas vu depuis longtemps:
+comment va le monde?</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Il s'use, monsieur, en vieillissant.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Oui, on sait cela: mais y a-t-il quelque
+rareté particulière? qu'y a-t-il d'étrange et dont l'histoire
+ne donne d'exemple?&mdash;Vois, ô magie de la générosité!
+c'est ton charme puissant qui évoque ici tous ces esprits!&mdash;Je
+connais ce marchand.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Et moi, je les connais tous deux: l'autre
+est un joaillier.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Oh! c'est un digne seigneur.</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;Oui, cela est incontestable.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Un homme incomparable, animé, à ce
+qu'il semble, d'une bonté infatigable et soutenue. Il va
+au delà des bornes.</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;J'ai ici un joyau.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Oh! je vous prie, voyons-le: pour le
+seigneur Timon, monsieur?</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;S'il veut en donner le prix: mais,
+quant à cela....</p>
+
+<p>LE POÈTE, <span class="stage2"><i>occupé à lire ses ouvrages</i>.</span>&mdash;«Quand l'appât
+d'un salaire nous a fait louer l'homme vil, c'est une
+tache qui flétrit la gloire des beaux vers consacrés avec
+justice à l'homme de bien.»</p>
+
+<p>LE MARCHAND, <span class="stage2"><i>considérant le diamant</i>.</span>&mdash;La forme est belle.</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;Est-ce un riche bijou? voyez-vous la
+belle eau?</p>
+
+<p>LE PEINTRE, <span class="stage2"><i>au poète</i>.</span>&mdash;Vous êtes plongé, monsieur,
+dans la composition de quelque ouvrage? Quelque dédicace
+au grand Timon?</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;C'est une chose qui m'est échappée sans y
+penser: notre poésie est comme une gomme qui coule
+de l'arbre qui la nourrit. Le feu caché dans le caillou ne
+se montre que lorsqu'il est frappé; mais notre noble
+flamme s'allume elle-même, et, comme le torrent, franchit
+chaque digue dont la résistance l'irrite. Qu'avez-vous
+là?</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Un tableau, monsieur.&mdash;Et quand votre
+livre paraît-il?</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Il suivra de près ma présentation.&mdash;Voyons
+votre tableau.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;C'est un bel ouvrage!</p>
+
+<p>LE POÈTE, <span class="stage2"><i>considérant le tableau</i>.</span>&mdash;En effet, c'est bien,
+c'est parfait.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Passable.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Admirable! Que de grâce dans l'attitude
+de cette figure! Quelle intelligence étincelle dans ces
+yeux! Quelle vive imagination anime ces lèvres! On
+pourrait interpréter ce geste muet.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;C'est une imitation assez heureuse de la
+vie. Voyez ce trait; vous semble-t-il bien?</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Je dis que c'est une leçon pour la nature;
+la vie qui respire dans cette lutte de l'art est plus vivante
+que la nature.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent quelques sénateurs qui ne font que passer.)</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Comme le seigneur Timon est recherché!</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Les sénateurs d'Athènes! L'heureux mortel!</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Regardez, en voilà d'autres!</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Vous voyez ce concours, ces flots de visiteurs.
+Moi, j'ai, dans cette ébauche, esquissé un homme
+à qui ce monde d'ici-bas prodigue ses embrassements et
+ses caresses. Mon libre génie ne s'arrête pas à un caractère
+particulier, mais il se meut au large dans une mer
+de cire <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Aucune malice personnelle n'empoisonne une
+seule virgule de mes vers; je vole comme l'aigle; hardi
+dans mon essor, ne laissant point de trace derrière moi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> On sait que les anciens écrivaient sur des tablettes de cire
+avec un stylet de fer.</blockquote>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Comment pourrai-je vous comprendre?</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Je vais m'expliquer.&mdash;Vous voyez comme
+tous les états, tous les esprits (autant ceux qui sont liants
+et volages, que les gens graves et austères), viennent tous
+offrir leurs services au seigneur Timon. Son immense
+fortune, jointe à son caractère gracieux et bienfaisant,
+subjugue et conquiert toute sorte de coeurs pour l'aimer
+et le servir, depuis le souple flatteur, dont le visage est
+un miroir, jusqu'à cet Apémantus qui n'aime rien autant
+que se haïr lui-même; il plie aussi le genou devant
+lui, et retourne content et riche d'un coup d'oeil de
+Timon.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Je les ai vus causer ensemble.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Monsieur, j'ai feint que la Fortune était
+assise sur son trône, au sommet d'une haute et riante
+colline. La base du mont est couverte par étages de talents
+de tout genre, d'hommes de toute espèce, qui travaillent
+sur la surface de ce globe, pour améliorer leur
+condition. Au milieu de cette foule dont les yeux sont
+attachés sur la souveraine, je représente un personnage
+sous les traits de Timon, à qui la déesse, de sa main
+d'ivoire, fait signe d'avancer, et par sa faveur actuelle
+change actuellement tous ses rivaux en serviteurs et
+en esclaves.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;C'est bien imaginé, ce trône, cette Fortune
+et cette colline, et au bas un homme appelé au
+milieu de la foule, et qui, la tête courbée en avant, sur
+le penchant du mont, gravit vers son bonheur; voilà, ce
+me semble, une scène que rendrait bien notre art.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Soit, monsieur; mais laissez-moi poursuivre.
+Ces hommes, naguère encore ses égaux (et
+quelques-uns valaient mieux que lui), suivent tous
+maintenant ses pas, remplissent ses portiques d'une
+cour nombreuse, versent dans son oreille leurs murmures
+flatteurs, comme la prière d'un sacrifice, révèrent
+jusqu'à son étrier, et ne respirent que par lui l'air libre
+des cieux.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Oui, sans doute: et que deviennent-ils?</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Lorsque soudain la Fortune, dans un caprice
+et un changement d'humeur, précipite ce favori naguère
+si chéri d'elle, tous ses serviteurs qui, rampant sur les
+genoux et sur leurs mains, s'efforçaient après lui de
+gravir vers la cime du mont, le laissent glisser en bas;
+pas un ne l'accompagne dans sa chute.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;C'est l'ordinaire; je puis vous montrer
+mille tableaux moraux qui peindraient ces coups soudains
+de la fortune, d'une manière plus frappante que
+les paroles. Cependant vous avez raison de faire sentir
+au seigneur Timon que les yeux des pauvres ont vu le
+puissant pieds en haut, tête en bas.</p>
+
+<p class="stage1">(Fanfares. Entre Timon avec sa suite: le serviteur de Ventidius
+cause avec Timon.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Il est emprisonné, dites-vous?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.&mdash;Oui, mon bon seigneur.
+Cinq talents sont toute sa dette. Ses moyens sont restreints,
+ses créanciers inflexibles. Il implore une lettre de
+votre Grandeur à ceux qui l'ont fait enfermer; si elle lui
+est refusée il n'a plus d'espoir.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Noble Ventidius! Allons.&mdash;Il n'est pas dans
+mon caractère de me débarrasser d'un ami quand il a
+besoin de moi. Je le connais pour un homme d'honneur
+qui mérite qu'on lui donne du secours: il l'aura; je veux
+payer sa dette et lui rendre la liberté.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.&mdash;Votre Seigneurie se
+l'attache pour jamais.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Saluez-le de ma part: je vais lui envoyer sa
+rançon; et lorsqu'il sera libre, dites-lui de me venir voir.
+Ce n'est pas assez de relever le faible, il faut le soutenir
+encore après. Adieu!</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.&mdash;Je souhaite toute prospérité
+à votre Honneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un vieillard athénien.)</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Seigneur Timon, daignez m'entendre.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Parlez, bon père.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Vous avez un serviteur nommé Lucilius?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Il est vrai; qu'avez-vous à dire de lui?</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Noble Timon, failes-le venir devant
+vous.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Est-il ici ou non? Lucilius!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Lucilius.)</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;Me voici, seigneur, à vos ordres.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Cet homme, seigneur Timon, votre
+créature, hante de nuit ma maison. Je suis un homme
+qui, depuis ma jeunesse, me suis adonné au négoce; et
+mon état mérite, un plus riche héritier qu'un homme
+qui découpe à table.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Eh bien! qu'y a-t-il de plus?</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Je n'ai qu'une fille, une fille unique, à
+qui je puisse transmettre ce que j'ai. Elle est belle, et des
+plus jeunes qu'on puisse épouser. Je l'ai élevée avec de
+grandes dépenses pour lui faire acquérir tous les talents.
+Ce valet, qui vous appartient, ose rechercher son amour.
+Je vous conjure, noble seigneur, joignez-vous à moi pour
+lui défendre de la fréquenter; pour moi, j'ai parlé en vain.</p>
+
+<p>TIMON.-Le jeune homme est honnête.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Il le sera donc envers moi, Timon....
+Que son honnêteté lui serve de récompense sans m'enlever
+ma fille.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;L'aime-t-elle?</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Elle est jeune et crédule. Nos passions
+passées nous apprennent combien la jeunesse est légère.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Aimes-tu cette jeune fille?</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;Oui, mon bon seigneur, et elle agrée mon
+amour.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Si mon consentement manque à son
+mariage, j'atteste ici les dieux que je choisirai mon héritier
+parmi les mendiants de ce monde, et que je la déshérite
+de tout mon bien.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Et quelle sera sa dot, si elle épouse un mari
+sortable?</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Trois talents pour le moment; à l'avenir,
+tout.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Cet honnête homme me sert depuis longtemps:
+je veux faire un effort pour fonder sa fortune,
+car c'est un devoir pour moi. Donnez-lui votre fille; ce
+que vous avancerez pour sa dot sera la mesure de mes
+dons, et je rendrai la balance égale entre elle et lui.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Noble seigneur, donnez-m'en votre parole,
+et ma fille est à lui.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Voilà ma main, et mon honneur sur ma promesse.</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;Je remercie humblement votre Seigneurie:
+tout ce qui pourra jamais m'arriver de fortune et de
+bonheur, je le regarderai toujours comme venant de vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Lucilius et le vieillard sortent.)</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Agréez mon travail, et que votre Seigneurie
+vive longtemps!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je vous remercie; vous aurez bientôt de mes
+nouvelles; ne vous écartez point. <span class="stage2"><i>(Au peintre.)</i></span> Qu'avez-vous
+là, mon ami?</p>
+
+<p>LE PEINTRE,&mdash;Un morceau de peinture, que je conjure
+votre Seigneurie d'accepter.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;La peinture me plaît: la peinture est presque
+l'homme au naturel; car depuis que le déshonneur trafique
+des sentiments naturels, l'homme n'est qu'un visage,
+tandis que les figures que trace le pinceau sont du
+moins tout ce qu'elles paraissent.... J'aime votre ouvrage,
+et vous en aurez bientôt la preuve; attendez ici jusqu'à
+ce que je vous fasse avertir.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Que les dieux vous conservent!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Portez-vous bien, messieurs; donnez-moi la
+main: il faut absolument que nous dînions ensemble.&mdash;Monsieur,
+votre bijou a souffert d'être trop estimé..</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;Comment, seigneur, on l'a déprécié?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;On a seulement abusé des louanges. Si je
+vous le payais ce qu'on l'estime, je serais tout à fait ruiné.</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;Seigneur, il est estimé le prix qu'en
+donneraient ceux mêmes qui le vendent. Mais vous savez
+que des choses de valeur égale changent de prix dans
+les mains du propriétaire, et sont estimées en raison de
+la valeur du maître. Croyez-moi, mon cher seigneur,
+vous embellissez le bijou en le portant.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Bonne plaisanterie!</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Non, seigneur; ce qu'il dit là, tout le
+monde le répète avec lui.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Voyez qui vient ici. Voulez-vous être grondés?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Apémantus.)</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;Nous le supporterons, avec votre Seigneurie.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Il n'épargnera personne.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Bonjour, gracieux Apémantus.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Attends que je sois gracieux pour que je
+te rende le bonjour, quand tu seras devenu le chien de
+Timon, et ces fripons d'honnêtes gens.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Pourquoi les appelles-tu fripons; tu ne les
+connais pas.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Ne sont-ils pas Athéniens?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Alors, je ne me dédis pas.</p>
+
+<p>LE JOAILLIER.&mdash;Tu me connais, Apémantus.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu sais bien que je te connais; je viens
+de t'appeler par ton nom.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tu es bien fier, Apémantus.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Fier surtout de ne pas ressembler à
+Timon.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Où vas-tu?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Casser la tête à un honnête Athénien.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;C'est une action qui te mènera à la mort.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui, si ne rien faire est un crime digne
+de mort.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Comment trouves-tu ce portrait, Apémantus?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Très-bon; car il est innocent.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Celui qui l'a fait n'a-t-il pas bien travaillé?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Celui qui a fait le peintre a mieux travaillé
+encore, et cependant il a fait un pitoyable ouvrage.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Tu es un chien.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Ta mère est de mon espèce; qu'est-elle
+donc, si je suis un chien?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Apémantus, veux-tu dîner avec moi?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Non, je ne mange pas les grands seigneurs.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Si tu les mangeais, tu fâcherais les dames.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oh! elles mangent les grands seigneurs,
+voilà ce qui leur donne de gros ventres.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;C'est une explication bien libertine.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;C'est ainsi que tu la prends; garde-la
+pour ta peine.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Aimes-tu ce bijou, Apémantus?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Pas autant que la franchise, qui ne coûte
+pas une obole <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Allusion, au proverbe anglais, <i>plain dealing is a jewell but they
+that use it die beggars</i>: «la franchise est un joyau, mais ceux qui en
+usent meurent de faim.»</blockquote>
+
+<p>TIMON.&mdash;Combien penses-tu qu'il vaille?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Il ne vaut pas la peine que j'y pense....
+Eh bien! poëte!</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Eh bien! philosophe!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu mens.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;N'es-tu pas un philosophe?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Je ne mens donc pas?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Et toi, n'es-tu pas un poëte?</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;En ce cas, tu mens. Regarde dans ton
+dernier ouvrage où tu as représenté Timon comme un
+digne personnage.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Ce n'est point une fiction, c'est la vérité.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui, il est digne de toi, et digne de payer
+ton travail. Qui aime la flatterie est digne du flatteur.
+Dieux, que ne suis-je un grand seigneur!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Que ferais-tu donc, Apémantus?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Ce que fait maintenant Apémantus, je
+haïrais un grand seigneur de tout mon coeur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quoi! tu te haïrais toi-même?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Pour avoir eu si peu d'esprit que d'être
+un grand seigneur,&mdash;N'es-tu pas marchand?</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Oui, Apémantus.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Que le commerce te confonde, si les
+dieux ne veulent pas le faire!</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Si le commerce me confond, les dieux
+en seront la cause.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Ton dieu, c'est le commerce; que ton
+dieu te confonde!</p>
+
+<p class="stage1">(On entend des trompettes.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un serviteur)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quelle est cette trompette?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;C'est Alcibiade.... et vingt cavaliers
+environ de sa société.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je vous prie, allez au-devant d'eux, qu'on les
+fasse entrer.&mdash;Il faut absolument diner avec moi.&mdash;Ne
+vous en allez pas, que je ne vous aie fait mes remerciements.
+Et, après le dîner, montrez-moi ce tableau.&mdash;Je
+suis charmé de vous voir tous.</p>
+
+<p class="stage1">(Quelques serviteurs sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Alcibiade et sa société.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous êtes le bienvenu, seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils s'embrassent.)</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Allons, allons, c'est cela! Que les maladies
+contractent et dessèchent vos souples articulations!
+Se peut-il qu'il y ait si peu d'amitié au milieu de ces
+doucereux coquins et de toute cette politesse! La race
+de l'homme a dégénéré en singes et en babouins.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Seigneur, vous contentez mon ardent désir,
+je satisfais la faim que j'avais de vous voir.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous êtes le bienvenu, seigneur! Avant de
+nous séparer, nous passerons ensemble un heureux
+temps en différents plaisirs.&mdash;Je vous en prie, entrons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent, excepté Apémantus.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent deux seigneurs.)</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Quelle heure est-il, Apémantus?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;L'heure d'être honnête.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Il est toujours cette heure-là.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu n'en es que plus digne d'être maudit,
+toi qui la manques sans cesse.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Tu vas au festin de Timon?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui, pour voir les viandes gorger des
+fripons et le vin échauffer des fous.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Adieu! adieu!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu es fou de me dire deux fois adieu.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Pourquoi donc, Apémantus?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu aurais dû garder un de ces adieux
+pour toi, car je n'entends pas t'en rendre.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Va te faire pendre.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Non, je n'en ferai rien. Adresse tes invitations
+à ton ami.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Va-t'en, chien hargneux, ou je te
+chasserai d'ici.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;En véritable chien, je fuirai les ruades
+de l'âne.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Cet homme est en tout l'opposé de
+l'humanité.&mdash;Eh bien! entrerons-nous, et prendrons-nous
+notre part des générosités de Timon? Il est vraiment
+plus que la bonté même.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Il la répand sur tout ce qui l'environne.
+Plutus, le dieu de l'or, n'est que son intendant:
+pas le plus léger service qu'il ne paye sept fois plus qu'il
+ne vaut: pas le plus léger cadeau qui ne vaille à son
+auteur un présent qui excède toutes les mesures ordinaires
+de la reconnaissance.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Il porte l'âme la plus noble qui
+ait jamais inspiré un mortel.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Puisse-t-il vivre longtemps dans la
+prospérité! Entrons-nous?</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Je vous suis.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Une salle d'apparat dans la maison de Timon.</p>
+
+<p class="stage1">(Concert bruyant de hautbois. Flavius et d'autres domestiques servent<br>
+un grand banquet.)</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> TIMON, ALCIBIADE, LUCIUS, LUCULLUS,<br>
+SEMPRONIUS, <i>et autres sénateurs athéniens, avec</i> VENTIDIUS<br>
+<i>et la suite. A quelque distance, et derrière tous les<br>
+autres, suit</i> APÉMANTUS, <i>d'un air de mauvaise humeur</i>.</p>
+
+<p>VENTIDIUS.&mdash;Très-honoré Timon, il a plu aux dieux de
+se souvenir de la vieillesse de mon père, et de l'appeler
+à son long repos. Il a quitté la vie sans regret, et il m'a
+laissé riche. Votre coeur généreux mérite toute ma reconnaissance,
+et je viens vous rendre ces talents auxquels
+j'ai dû la liberté, accompagnés de mes remerciements
+et de mon dévouement.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oh! point du tout, honnête Ventidius; vous
+vous méprenez sur mon amitié: je vous ai fait ce don
+librement. On ne peut dire qu'on a donné, quand on
+souffre que le don soit rendu. Si nos supérieurs jouent
+à ce jeu, nous ne devons pas oser les imiter. Ce sont de
+belles fautes que celles qui enrichissent.</p>
+
+<p>VENTIDIUS.&mdash;Les nobles sentiments!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sont tous debout regardant Timon d'un air de cérémonie.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Seigneurs, la cérémonie n'a été inventée que
+pour voiler l'insuffisance des actions, les souhaits
+creux, la bienfaisance qui se repent avant d'avoir été
+exercée: mais où se trouve la véritable amitié, la cérémonie
+est inutile. Je vous prie, asseyez-vous. Vous êtes
+les bienvenus à ma fortune, plus qu'elle n'est la bienvenue
+pour moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils s'asseyent.)</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Nous l'avons toujours avoué, seigneur.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oh! oui, avoué, et vous n'êtes pas encore
+pendus?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ah! Apémantus, tu es le bienvenu.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je ne veux pas être le bienvenu; je viens
+pour que tu me chasses.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Fi donc! Tu es un rustre; tu as pris là une
+humeur qui ne sied pas à l'homme: c'est un reproche à
+te faire.&mdash;On dit, mes amis, que <i>ira furor brevis est</i>; mais
+cet homme-là est toujours en colère.&mdash;Allons, qu'on lui
+dresse une table pour lui seul. Il n'aime point la compagnie,
+et il n'est vraiment pas fait pour elle.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je resterai donc à tes risques et périls,
+Timon; car je viens pour observer, je t'en avertis.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je ne prends pas garde à toi.&mdash;Tu es Athénien,
+tu es donc le bienvenu. Je ne dois pas être aujourd'hui
+le maître chez moi; mais je t'en prie, que mon
+diner me vaille ton silence.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je méprise ton dîner.... Il m'étoufferait,
+car je ne pourrais pas te flatter.&mdash;O dieux! que d'hommes
+dévorent Timon, et il ne le voit pas! Je souffre de voir
+tant de gens tremper leur langue dans le sang d'un seul
+homme; et le comble de la folie, c'est qu'il les excite
+lui-même. Je m'étonne que les hommes osent se confier
+aux hommes! Je pense, moi, qu'ils devraient les inviter
+sans couteaux. Leurs tables y gagneraient, et leur vie
+serait plus en sûreté. On en a vu cent exemples: l'homme,
+qui en ce moment est assis près de son hôte, qui rompt
+avec lui son pain et boit à sa santé la coupe qu'ils ont
+partagée ensemble, sera le premier à l'assassiner. Cela
+est prouvé. Si j'étais un grand personnage, je craindrais
+de boire à mes repas, de peur que mes hôtes n'épiassent à
+quelle note ils pourraient me couper le sifflet. Les grands
+seigneurs ne devraient jamais boire sans avoir le gosier
+revêtu de fer.</p>
+
+<p>TIMON, <span class="stage21"><i>à un des convives</i>.</span>&mdash;Seigneur, de tout mon coeur,
+et que les santés fassent la ronde.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Qu'on verse de ce côté, mon bon
+seigneur.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;De son côté! Fort bien: voilà un brave.
+Il sait prendre à propos son moment.&mdash;Toutes ces santés,
+Timon, te rendront malade, toi et ta fortune. Voilà
+qui est trop faible pour être coupable, l'honnête eau qui
+n'a jamais jeté personne dans la boue; cette liqueur et
+mes aliments se ressemblent, et sont toujours d'accord;
+les festins sont trop orgueilleux pour rendre grâces aux
+dieux.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Actions de grâces d'Apémantus.</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dieux immortels, je ne vous demande point de richesses,</p>
+<p>Je ne prie pour aucun homme que pour moi;</p>
+<p>Accordez-moi de ne jamais devenir assez insensé</p>
+<p>Pour me fier à un homme sur son serment ou sur son billet,</p>
+<p>A une courtisane sur ses larmes,</p>
+<p>A un chien qui paraît endormi,</p>
+<p>A un geôlier pour ma liberté,</p>
+<p>Ni à mes amis dans mon besoin:</p>
+<p>Amen: allons, courage!</p>
+<p>Le crime est pour le riche et je vis de racines.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ton meilleur plat c'est ton bon coeur, Apémantus.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Général Alcibiade, votre coeur en ce moment
+est sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Mon coeur, seigneur, est toujours prêt à
+vous servir.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous aimeriez mieux un déjeuner d'ennemis
+qu'un diner d'amis.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Pourvu que leur sang vînt de couler, seigneur,
+il n'est point de mets plus délicieux pour moi; je
+souhaiterais à mon meilleur ami de se trouver à pareille
+fête.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je voudrais que tous ces flatteurs fussent
+tes ennemis, afin que tu pusses les égorger et m'inviter
+au festin.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Si jamais, seigneur, nous avions
+le bonheur que vous missiez nos coeurs à l'épreuve; si
+jamais vous nous fournissiez l'occasion de montrer une
+partie de notre zèle, nous serions au comble de nos
+voeux.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oh! ne doutez pas, mes bons amis, que les
+dieux n'aient eux-mêmes réservé dans l'avenir un jour,
+où j'aurai besoin de votre secours. Autrement, pourquoi,
+seriez-vous devenus mes amis?&mdash;Pourquoi seriez-vous
+choisis entre mille autres, pour porter ce titre de tendresse,
+si vous n'apparteniez pas de plus près à mon
+coeur? Je me suis dit de vous à moi-même, plus que vous
+ne pouvez modestement en dire, et je tiens ceci pour
+acquis sur votre compte. O dieux, me disais-je, qu'aurions-nous
+besoin d'amis, si nous ne devions jamais
+avoir besoin d'eux? Ce seraient les créatures du monde
+les plus inutiles si nous ne devions jamais user d'eux.
+Ils, ressembleraient fort à des instruments mélodieux
+suspendus dans leurs étuis et qui gardent pour eux leurs
+accords. Oui, j'ai souhaité souvent d'être plus pauvre,
+afin de me rapprocher davantage de vous. Nous sommes
+nés pour faire du bien, et quel bien est plus à nous que
+les richesses de nos amis? O quel précieux avantage
+d'avoir tant d'amis qui, comme des frères, disposent de
+la fortune l'un de l'autre! O volupté qui n'est déjà plus
+avant même d'être née! Il me semble que mes yeux ne
+peuvent retenir leurs larmes.&mdash;Allons, pour oublier leur
+faute, je bois à votre santé.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;O Timon, plus tu pleures, plus ton vin
+se boit!</p>
+
+<p>LUCULLUS.&mdash;La joie a eu la même conception dans nos
+yeux, et en sort comme un nouveau-né.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oh! oh! je ris en pensant que ce nouveau-né
+est un bâtard.</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Je vous proteste, seigneur, que
+vous m'avez beaucoup ému.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p class="stage1">(Son de trompette.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Qu'annonce cette trompette? qu'y a-t-il?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Sauf votre bon plaisir, seigneur, il y a
+là des dames qui demandent à entrer.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Des dames? que désirent-elles?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Elles ont avec elles un courrier qui est
+chargé d'annoncer leurs intentions.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je vous en prie, faites-les entrer.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Cupidon.)</p>
+
+<p>CUPIDON.&mdash;Salut à toi, généreux Timon, et à tous ceux
+qui jouissent ici de tes bienfaits. Les Cinq Sens te reconnaissent
+pour leur patron, et viennent librement te féliciter
+de ton généreux coeur. L'Ouïe, le Goût, le Toucher,
+l'Odorat, se lèvent tous satisfaits de ta table: ils ne viennent
+dans ce moment que pour réjouir tes yeux.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ils sont tous les bienvenus. Qu'on leur fasse
+bon accueil. Allons, que la musique célèbre leur entrée.</p>
+
+<p class="stage1">(Cupidon sort.)</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Vous voyez, seigneur, à quel
+point vous êtes aimé.</p>
+
+<p class="stage1">(Musique. Rentre Cupidon avec une mascarade de dames en
+amazones, dansant et jouant du luth.)</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Holà! quel flot de vanité arrive ici! elles
+dansent;.... ce sont des femmes folles! La gloire de cette
+vie est une folie semblable, comme le prouve toute cette
+pompe comparée à ce peu d'huile et à ces racines. Nous
+nous faisons fous pour nous amuser, et prodigues de
+flatteries nous buvons à ces hommes, sur la vieillesse
+desquels nous verserons un jour le poison de l'envie et
+du mépris. Quel homme respire, qui ne corrompe ou ne
+soit corrompu? quel homme expire, qui n'emporte au
+tombeau quelque outrage, don de ses amis? Je craindrais
+bien que ceux qui dansent là devant moi ne fussent les
+premiers à me fouler un jour sous leurs pieds. C'est ce
+qu'on a vu souvent. Les hommes ferment leurs portes
+au soleil couchant.</p>
+
+<p class="stage1">(Les convives se lèvent de table en montrant un grand respect<br>
+pour Timon, et pour lui montrer leur affection, chacun<br>
+d'eux prend une des amazones, et ils dansent couple<br>
+par couple: on joue deux ou trois airs de hautbois, après<br>
+quoi la danse et la musique cessent.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous avez embelli nos plaisirs, belles dames,
+et donné un nouveau charme à notre fête, qui n'eût pas
+été à moitié si brillante ni si agréable sans vous; elle
+vous doit tout son prix et son éclat, et vous m'avez rendu
+moi-même enchanté de ma propre invention. J'ai à vous
+en remercier.</p>
+
+<p>PREMIÈRE DAME.&mdash;Seigneur, vous nous jugez au mieux.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui, ma foi; car le pire est dégoûtant, et
+ne supporterait pas qu'on y touchât, je pense.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Mesdames, il y a un petit banquet qui vous
+attend; veuillez bien aller vous asseoir.</p>
+
+<p>TOUTES ENSEMBLE.&mdash;Mille remerciements, seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Flavius!</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Seigneur!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Apportez-moi la petite cassette.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Oui, monseigneur.&mdash;<span class="stage2">(<i>A part</i>.)</span> Encore des
+bijoux? On ne peut l'arrêter dans ses fantaisies; autrement
+je lui dirais....&mdash;Allons.&mdash;En conscience, je devrais
+l'avertir. Quand tout sera dépensé, il voudrait bien alors
+qu'on l'eût arrêté. C'est grand dommage que la libéralité
+n'ait pas des yeux derrière: alors jamais un homme ne
+tomberait dans la misère, victime d'un trop bon coeur.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Nos serviteurs, où sont-ils?</p>
+
+<p>UN SERVITEUR.&mdash;Les voici, seigneur, à vos ordres.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Nos chevaux.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Mes bons amis, j'ai encore un mot à vous dire
+Seigneur, je vous en conjure, faites-moi l'honneur d'accepter
+ce bijou; daignez le recevoir et le porter, mon
+cher ami!</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Je suis déjà comblé de vos dons!</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Nous le sommes tous!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Seigneur, plusieurs membres du sénat
+sont descendus à votre porte, et viennent vous visiter.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ils sont les bienvenus.</p>
+
+<p>FLAVIUS <span class="stage2"><i>rentre</i>.</span>&mdash;J'en conjure votre Honneur, daignez
+écouter un mot, il vous touche de près.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;De près! oh bien! alors, je t'écouterai une
+autre fois. Je te prie que tout soit préparé pour leur
+faire bon accueil.</p>
+
+<p>FLAVIUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Je ne sais trop comment.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un autre serviteur.)</p>
+
+<p>LE SECOND SERVITEUR.&mdash;Seigneur, le noble Lucius, par
+un don de sa pure amitié, vous a fait présent de quatre
+chevaux blanc de lait, avec leurs harnais en argent.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je les accepte bien volontiers; ayez soin que
+ce présent soit dignement reconnu. <span class="stage2">(<i>Entre un troisième
+serviteur</i>.)</span> Eh bien! qu'y a-t-il de nouveau?</p>
+
+<p>LE TROISIÈME SERVITEUR.&mdash;Sauf votre bon plaisir, mon
+seigneur; cet honorable seigneur, Lucullus, vous invite
+à chasser avec lui demain matin, et il vous envoie deux
+couples de lévriers.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je chasserai avec lui: qu'on reçoive son présent,
+mais non sans un noble retour.</p>
+
+<p>FLAVIUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Quelle sera la fin de tout ceci? Il nous
+ordonne de pourvoir à tout, de rendre de riches présents,
+et tout cela avec un coffre vide: et il ne veut pas examiner
+sa bourse, ni m'accorder un moment pour lui démontrer
+à quelle indigence est réduit son coeur, qui n'a
+plus les moyens d'effectuer ses voeux. Ses promesses
+excèdent si prodigieusement sa fortune, que tout ce qu'il
+promet est une dette; il doit pour chaque parole: il est
+assez bon pour payer encore les intérêts. Ses terres sont
+toutes couchées sur leurs livres. Oh! que je voudrais
+être doucement congédié de mon office, avant d'être
+forcé de le quitter! Plus heureux l'homme qui n'a point
+d'amis à nourrir, que celui qui est entouré d'amis plus
+funestes que les ennemis mêmes! Le coeur me saigne de
+douleur pour mon maître.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous ne vous rendez pas justice; vous rabaissez
+trop votre mérite. Voici, seigneur, cette bagatelle,
+comme un gage de notre amitié.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Je la reçois avec une reconnaissance
+particulière.</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Oh! il est l'essence même de la
+bonté.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;A propos, seigneur, je me rappelle que vous
+avez vanté l'autre jour un coursier bai que je montais.
+Il est à vous, puisqu'il vous a plu.</p>
+
+<p>LE SECOND SEIGNEUR.&mdash;Oh! je vous prie, seigneur, excusez-moi;
+je ne puis....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous pouvez m'en croire, seigneur; je sais
+par expérience qu'on ne loue bien que ce qui vous plaît:
+je juge des sentiments de mon ami par les miens. Ce que
+je vous dis est la vérité. J'irai vous faire visite.</p>
+
+<p>TOUS LES SEIGNEURS.&mdash;Nul ne sera aussi bienvenu.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je suis si reconnaissant de toutes vos visites
+que je ne puis assez donner. Je voudrais pouvoir distribuer
+des royaumes à mes amis, et je ne me lasserais
+jamais....&mdash;Alcibiade, tu es un guerrier, et par conséquent
+rarement opulent: les bienfaits te sont dus, car
+tu vis sur les morts, et toutes les terres que tu possèdes
+sont sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Oui, des terres souillées, seigneur.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Nous vous sommes si redevables!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Et moi à vous.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Nous vous chérissons si infiniment!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je suis tout à vous!&mdash;Des flambeaux.&mdash;Encore
+des flambeaux!</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Que la plus pure félicité, l'honneur
+et les richesses ne vous abandonnent jamais, noble
+Timon.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Au, service de ses amis.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Alcibiade, les seigneurs et autres.)</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Quel tumulte ici! que d'inclinations de
+tête, que de courbettes<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>! Je doute que toutes ces jambes
+vaillent les sommes dont on paye leurs génuflexions.
+Amitié pleine d'une lie impure! Il me semble que les
+hommes au coeur faux ne devraient pas avoir des jambes
+si lestes.&mdash;C'est ainsi que d'honnêtes dupes prodiguent
+leurs richesses pour des révérences.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>Serving of becks, and jutting out of bums. Beck</i> veut dire un salut
+fait avec la tête; <i>to serve a beck</i>, c'est saluer de la tête. <i>Jutting out of bums</i>, littéralement prolongement du derrière, signifie révérence,
+courbette.</blockquote>
+
+<p>TIMON.&mdash;Voyons, Apémantus, si tu n'étais pas si
+bourru, tu éprouverais mes bontés.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Non, je ne veux rien. Si tu allais me
+corrompre aussi, voyons, il ne resterait plus personne
+pour se moquer de ta folie, et tu ferais encore plus de
+sottises. Tu donnes tant, Timon, que je crains bien que
+tu ne finisses par te donner toi-même<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. A quoi bon ces
+fêtes, ce luxe et ces vaines magnificences?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Il y a dans le texte: <i>thou wilt give thyself in paper</i>, tu te
+donneras en papier. Un commentateur prétend qu'Apémantus
+entend par-là que Timon se donnera en billets, en lettres de
+change.</blockquote>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ah! si tu commences à médire de la société,
+j'ai juré de ne pas t'écouter. Adieu, et reviens chanter
+sur un ton plus aimable.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Allons: tu ne veux donc pas m'entendre
+à présent: eh bien, tu ne m'entendras jamais; je te fermerai
+la porte du ciel<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Oh! est-il possible que l'oreille
+des hommes soit sourde aux bons conseils, et non à la
+flatterie!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> «La porte du ciel.» Apémantus veut parler ici des bons conseils
+qu'il refusera désormais à Timon.</blockquote>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE DEUXIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Athènes.&mdash;Appartement dans la maison d'un sénateur.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre un</i> SÉNATEUR <i>avec des papiers à la main.</i></p>
+
+<p>LE SÉNATEUR.&mdash;Et dernièrement cinq mille à Varron;
+il en doit neuf mille à Isidore, ce qui, joint à ce qu'il me
+devait auparavant, fait vingt-cinq mille.&mdash;Quoi! toujours
+cette rage de dépenser? Cela ne peut pas durer; cela ne
+durera pas.&mdash;Si j'ai besoin d'argent, je n'ai qu'à voler le
+chien d'un mendiant, et en faire présent à Timon: le
+chien me battra monnaie.&mdash;Si je veux vendre mon
+cheval, et du prix en acheter vingt autres meilleurs que
+lui, je n'ai qu'à donner à Timon, je ne lui demande rien.
+Je le lui donne; aussitôt mon cheval me produit des
+chevaux superbes.&mdash;Point de portier chez lui; mais un
+homme qui sourit à tout le monde, et invite tous ceux
+qui passent. Cela ne peut durer; il n'y a pas de raison
+pour croire sa fortune solide. Caphis, holà! Caphis.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Caphis.)</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Me voilà, seigneur; que désirez-vous de moi?</p>
+
+<p>LE SÉNATEUR.&mdash;Mettez votre manteau, et courez chez
+le seigneur Timon: demandez lui avec importunité mon
+argent, qu'un léger refus ne vous arrête pas; n'allez pas
+vous laisser fermer la bouche par un: «Faites mes compliments
+à votre maître,» le bonnet tournant ainsi dans
+la main droite. Dites-lui que mes besoins crient après
+moi, et que c'est à mon tour à me servir de ce qui m'appartient.
+Tous les jours de délais et de grâce sont passés;
+et par trop de confiance à ses vaines promesses, j'ai altéré
+mon crédit. J'aime et j'honore Timon; mais je ne
+dois pas me rompre les reins pour lui guérir le doigt;
+mes besoins sont pressants; il faut que je sois satisfait
+immédiatement sans être bercé par des paroles. Partez;
+prenez un air des plus importuns, un visage de demandeur,
+car je crains bien que le seigneur Timon, qui
+maintenant brille comme un phénix, ne soit bientôt
+plus qu'une mouette plumée, quand chaque plume sera
+rendue à l'aile à laquelle elle appartient.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;J'y vais, seigneur.</p>
+
+<p>LE SÉNATEUR.&mdash;«J'y vais, seigneur?»&mdash;Portez donc les
+billets, et prenez-en les dates en compte.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p>LE SÉNATEUR.&mdash;Allez.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Un appartement de la maison de Timon.</p>
+
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> FLAVIUS <i>tenant plusieurs billets à la main</i>.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Point de soin, pas un temps d'arrêt! Si
+insensé dans ses dépenses, qu'il ne veut pas savoir comment
+les continuer ni arrêter le torrent de ses extravagances!
+Ne se demandant jamais comment l'argent sort
+de ses mains; ne se préoccupant pas davantage du temps
+que cela durera. Jamais homme ne fut aussi fou et
+aussi bon! Que faire?&mdash;Il ne voudra rien écouter qu'il
+ne sente le mal.&mdash;Il faut que je sois franc avec lui à son
+retour de la chasse. Fi donc! fi donc! fi donc!</p>
+
+<p>(Entrent Caphis et des serviteurs d'Isidore et de Varron<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Les valets se donnent entre eux le nom de leurs maîtres.</blockquote>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Salut, Varron. Quoi, vous venez chercher
+de l'argent?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;N'est-ce pas aussi ce qui
+vous amène?</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Oui; et vous aussi, Isidore?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE.&mdash;Justement.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Plaise au ciel que nous soyons tous payés!</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;C'est de quoi je doute.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Voici le patron.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Timon, Alcibiade, seigneurs, etc.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Mon cher Alcibiade, aussitôt après le dîner
+nous nous remettrons en campagne.&mdash;Est-ce à moi que
+vous voulez parler? Eh bien! que voulez-vous?</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Seigneur, c'est la note de certaines dettes....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Des dettes? D'où êtes-vous?</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;D'Athènes, seigneur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Allez trouver mon intendant.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Ne vous déplaise, seigneur, il m'a remis tout
+le mois, de jour en jour, pour le payement. Un besoin
+pressant force mon maître à demander son argent; il
+vous supplie d'agir avec votre noblesse ordinaire et de
+faire justice à sa requête.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Mon bon ami, revenez demain matin, je vous
+en prie.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Mais, seigneur....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Allons cessez, mon ami.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Un serviteur de Varron,
+seigneur.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE.&mdash;C'est de la part d'Isidore; il
+vous prie humblement de le rembourser promptement.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Seigneur, si vous connaissiez quel est le besoin
+de mon maître....</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Le terme est échu, seigneur,
+depuis plus de six semaines.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE.&mdash;Votre intendant me renvoie
+toujours, seigneur, et mes ordres sont de m'adresser directement
+à votre Seigneurie.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Eh! laissez-moi respirer.&mdash;Je vous en prie,
+allez toujours devant, mes bons seigneurs; je vous rejoins
+à l'instant. (<i>Alcibiade et les Seigneurs sortent.</i>) (<i>A Flavius.</i>)
+Venez ici, je vous prie, que se passe-t-il que je sois
+assailli par ces clameurs et ces demandes de billets différés,
+des dettes arriérées qui font tort à mon honneur?</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Messieurs, avec votre permission, le moment
+n'est pas convenable pour parler affaires; ne nous
+importunez plus, attendez après le dîner; donnez-moi le
+temps d'expliquer à sa Seigneurie pourquoi vous n'avez
+pas été payés.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui, mes amis, attendez.&mdash;Ayez soin de les
+bien traiter.</p>
+
+<p class="stage1">(Timon sort.)</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Écoutez-moi, je vous prie.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Apémantus et un fou.)</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Restez, restez, voici le fou qui vient avec
+Apémantus; amusons-nous un moment avec eux.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Qu'il aille se faire pendre;
+il va nous injurier.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE.&mdash;Que la peste l'étouffe, le chien!</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Comment te portes-tu, fou?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Parles-tu à ton ombre?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Ce n'est pas à toi que je
+parle.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Non, c'est à toi-même. <span class="stage2">(<i>Au fou</i>.)</span> Allons-nous-en.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR D'ISIDORE,<span class="stage2"><i>à celui de Varron</i>.</span>&mdash;Voilà le fou
+sur ton dos.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Non, tu es seul; tu n'es pas encore sur
+lui.</p>
+
+<p>CAPHIS.&mdash;Où est le fou maintenant?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Il vient de le demander tout à l'heure.
+Pauvres misérables, valets d'usuriers, entremetteurs
+entre l'or et le besoin!</p>
+
+<p>TOUS LES SERVITEURS.&mdash;Que sommes-nous, Apémantus?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Des ânes.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Parce que vous me demandez ce que
+vous êtes, et que vous ne vous connaissez pas vous-mêmes.
+Parle-leur, fou.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Comment vous portez-vous, messieurs?</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Grand merci, bon fou! Que fait ta maîtresse?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Elle met chauffer de l'eau pour échauder des
+poulets comme vous. Que ne pouvons-nous vous voir
+à Corinthe!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Bon, grand merci!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un page.)</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Voyez, voici le page de ma maîtresse.</p>
+
+<p>LE PAGE, <span class="stage2"><i>au fou</i>.</span>&mdash;Eh bien! capitaine, que faites-vous
+avec cette sage compagnie?&mdash;Comment se porte Apémantus?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je voudrais avoir une verge dans ma
+bouche, pour te répondre d'une manière utile.</p>
+
+<p>LE PAGE.&mdash;Je te prie, Apémantus, lis-moi l'adresse de
+ces lettres; je n'y connais rien.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu ne sais pas lire?</p>
+
+<p>LE PAGE.&mdash;Non.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Nous ne perdrons donc pas un savant
+quand tu seras pendu.&mdash;Celle-ci est pour le seigneur
+Timon, l'autre pour Alcibiade. Va, tu es né bâtard et tu
+mourras proxénète.</p>
+
+<p>LE PAGE.&mdash;Ta mère, en te donnant le jour, a fait un
+chien, et tu mourras de faim comme un chien. Point de
+réplique. Je m'en vais.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;C'est nous rendre le plus grand service.&mdash;Fou,
+j'irai avec toi chez le seigneur Timon.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Me laisseras-tu là?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Si Timon est chez lui,&mdash;Vous êtes là
+trois qui servez trois usuriers?</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Oui; plût aux dieux qu'ils nous servissent!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je le voudrais.&mdash;Je vous servirais comme
+le bourreau sert le voleur.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Êtes-vous tous trois valets d'usuriers?</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Oui, fou.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Je pense qu'il n'y a point d'usuriers qui
+n'aient un fou pour serviteur. Ma maîtresse est une usurière,
+et moi je suis son fou. Quand quelqu'un emprunte
+de l'argent à vos maîtres, il arrive tristement et s'en retourne
+gai. Mais on entre gaiement chez ma maîtresse,
+et on en sort tout triste. Dites-moi la raison de cela?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Je puis vous en donner
+une.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Parle donc afin que nous puissions te regarder
+comme un agent d'infamie et un fripon. Va, tu n'en
+seras pas moins estimé.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Qu'est-ce qu'un agent d'infamie,
+fou?</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;C'est un fou bien vêtu, qui te ressemble un
+peu; c'est un esprit: quelquefois il paraît sous la figure
+d'un seigneur, quelquefois sous celle d'un légiste, quelquefois
+sous celle d'un philosophe qui porte deux pierres,
+outre la pierre philosophale. Souvent il ressemble à un
+chevalier: enfin cet esprit rôde sous toutes les formes
+que revêt l'homme, depuis quatre-vingts ans jusqu'à
+treize.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Tu n'es pas tout à fait fou.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Ni toi tout à fait sage: ce que j'ai de plus en
+folie, tu l'as de moins en esprit.</p>
+
+<p>VARRON.&mdash;Cette réponse conviendrait à Apémantus.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Place, place: voici le seigneur Timon.</p>
+
+<p>APÉMANTUS,&mdash;Fou, viens avec moi, viens.</p>
+
+<p>LE FOU.&mdash;Je n'aime point à suivre toujours un amant,
+un frère aîné, ou une femme; quelquefois je suis un philosophe.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Apémantus et le fou.)</p>
+
+<p>FLAVIUS, <span class="stage2"><i>aux serviteurs</i>.</span>&mdash;Promenez-vous, je vous prie,
+près d'ici; je vous parlerai dans un moment.</p>
+
+<p class="stage1">(Timon et Flavius restent seuls.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous m'étonnez fort! Pourquoi ne m'avez-vous
+pas exposé plus tôt l'état de mes affaires? J'aurais
+pu proportionner mes dépenses à ce que j'avais de moyens.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Vous n'avez jamais voulu m'entendre; je
+vous l'ai proposé plusieurs fois.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Allons, vous aurez peut-être pris le moment
+où, étant mal disposé, je vous ai renvoyé; et vous avez
+profité de ce prétexte pour vous excuser.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;O mon bon maître! je vous ai présenté bien
+des fois mes comptes; je les ai mis devant vos yeux;
+vous les avez toujours rejetés, en disant que vous vous
+reposiez sur mon honnêteté. Quand, pour quelque léger
+cadeau, vous m'avez ordonné de rendre une certaine
+somme, j'ai secoué la tête et j'ai gémi: même, je suis
+sorti des bornes du respect, en vous exhortant à tenir
+votre main plus fermée. J'ai essuyé de votre part et bien
+souvent des réprimandes assez dures, quand j'ai voulu
+vous ouvrir les yeux sur la diminution de votre fortune
+et l'accroissement constant de vos dettes! O mon cher
+maître, quoique vous m'écoutiez aujourd'hui trop tard,
+cependant il est nécessaire que vous le sachiez: tous vos
+biens ne suffiraient pas pour payer la moitié de vos dettes.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Qu'on vende toutes mes terres.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Toutes sont engagées; quelques-unes sont
+forfaites et perdues; à peine nous reste-t-il de quoi fermer
+la bouche aux créances échues. D'autres échéances
+arrivent à grands pas. Qui nous soutiendra dans cet intervalle,
+et enfin comment se terminera notre dernier
+compte?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Mes possessions s'étendaient jusqu'à Lacédémone.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;O mon bon maître! le monde n'est qu'un
+mot. Et quand vous le posséderiez tout entier, et que
+vous pourriez le donner d'une seule parole, combien de
+temps le garderiez-vous?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tu me dis la vérité.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Si vous avez le moindre soupçon sur mon
+administration, sur ma fidélité, citez-moi devant les
+juges les plus sévères, et faites-moi rendre un compte
+rigoureux. Que les dieux me soient propices: ils savent
+que, lorsque tous nos offices étaient encombrés d'avides
+parasites, lorsque nos caves pleuraient des flots de vin,
+quand chaque appartement brillait de mille flambeaux,
+et retentissait du bruit confus des concerts, moi, je me
+retirais près d'un conduit toujours ouvert<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, pour y verser
+des torrents de larmes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> <i>Wasteful cock</i>; <i>robinet prodigue</i>. Les commentateurs se sont
+creusé la tête pour expliquer cette expression et l'intention
+de Flavius. On a prétendu que Flavius se retirait près d'un
+conduit, d'où l'eau sortait sans cesse, parce que cette circonstance
+servait à lui rappeler les prodigalités de Timon en même
+temps que ce lieu écarté était propice à sa rêverie.</blockquote>
+
+<p>TIMON.&mdash;Assez, je t'en prie.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Dieux! disais-je, quelle bonté dans le seigneur
+Timon! Que de biens prodigués des esclaves et des
+rustres ont engloutis cette nuit! Qui n'appartient à Timon?
+Qui n'offre pas son coeur, sa vie, son épée, son
+courage, sa bourse à Timon, «au grand Timon, au noble,
+au digne, au royal Timon?» Hélas! quand la fortune
+dont il achète ces louanges sera dissipée, le souffle
+qui les produit sera éteint; ce qu'on a gagné au festin
+on le perd dans le jeûne<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Un nuage d'hiver verse ses
+ondées, et tous les insectes ont disparu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Proverbe anglais: <i>feast-won, fast-lost</i>: gagné au festin,
+perdu au jeûne.</blockquote>
+
+<p>TIMON.&mdash;Allons, ne me sermonne plus.&mdash;Nul bienfait
+honteux n'a déshonoré mon coeur. J'ai donné imprudemment,
+mais sans ignominie. Pourquoi pleures-tu?
+Manques-tu de confiance au point de croire que je puisse
+manquer d'amis? Que ton coeur se rassure; va, si je
+voulais ouvrir les réservoirs de mon amitié, et éprouver
+les coeurs en empruntant, je pourrais user des hommes
+et de leurs fortunes aussi facilement que je puis t'ordonner
+de parler.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Puisse l'événement ne pas tromper votre
+attente!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Et ce besoin où je me trouve aujourd'hui est
+en quelque sorte pour moi un bonheur qui couronne
+mes voeux. Je puis maintenant éprouver mes amis; tu
+connaîtras bientôt combien tu t'es mépris sur l'état de
+ma fortune; je suis riche en amis. Holà! quelqu'un!
+Flaminius! Servilius!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Servilius, Flaminius et d'autres esclaves.)</p>
+
+<p>UN ESCLAVE.&mdash;Seigneur? seigneur?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;J'ai différents ordres à vous distribuer. Toi,
+va chez le seigneur Lucius, et toi, chez Lucullus. J'ai
+chassé aujourd'hui avec son Honneur.&mdash;Toi, va chez
+Sempronius. Recommandez-moi à leur amitié, et dites
+que je suis fier de trouver l'occasion d'employer leurs
+services pour me fournir de l'argent: demandez-leur
+cinquante talents.</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Vos ordres seront remplis, seigneur.</p>
+
+<p>FLAVIUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Aux seigneurs Lucius et Lucullus?&mdash;Hom!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Et vous <span class="stage2">(<i>à un autre serviteur</i>)</span>, allez trouver les
+sénateurs. J'avais droit à leur reconnaissance, même
+dans les jours de mon opulence. Dites-leur de m'envoyer
+tout à l'heure mille talents.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;J'ai pris la liberté de leur présenter votre
+seing et votre nom, dans l'opinion où j'étais que c'était
+la ressource la plus facile; mais tous ont secoué la tête,
+et je ne suis pas revenu plus riche.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Est-il vrai? Est-il possible?</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Ils répondent tous, de concert et d'une voix
+unanime, qu'ils sont en baisse, qu'ils n'ont point de
+fonds, qu'ils ne peuvent faire ce qu'ils désireraient, qu'ils
+sont bien fâchés.&mdash;«Vous êtes un homme si respectable!....
+Cependant.... ils auraient bien souhaité....&mdash;Ils
+ne savent pas.... mais il faut qu'il y ait eu de sa
+faute.&mdash;L'homme le plus honnête peut faire un faux
+pas.&mdash;Plût aux dieux que tout allât bien.... c'est bien
+dommage!»&mdash;Et ainsi occupés d'autres affaires sérieuses,
+ils me renvoient avec ces regards dédaigneux et
+ces phrases interrompues; leurs demi-saluts et leurs
+signes de froideur me glacent et me réduisent au silence.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Grands dieux! récompensez-les. Ami, je t'en
+prie, ne t'afflige pas. L'ingratitude est héréditaire dans
+les vieillards; leur sang est figé, glacé, et coule à peine;
+ils manquent de reconnaissance, parce que leur coeur manque
+de chaleur. A mesure que l'homme retourne vers la
+terre il est façonné pour le voyage, il devient lourd et engourdi.&mdash;<span class="stage2">(<i>A
+un serviteur</i>.)</span> Va chez Ventidius,&mdash;<span class="stage2"><i>(A Flavius)</i></span>.
+Ah! de grâce, ne sois pas triste; tu es honnête et fidèle,
+je te le dis comme je le pense; on n'a rien à te reprocher.&mdash;<span class="stage2">(<i>Au
+serviteur</i>.)</span> Ventidius vient d'enterrer son père, et
+cette mort met en sa possession une fortune considérable.
+Quand il était pauvre, emprisonné et en disette
+d'amis, je le délivrai avec cinq talents. Va le saluer de
+ma part; dis-lui que son ami est dans un pressant besoin; qu'il
+le prie de se souvenir de ces cinq talents.<span class="stage2">(<i>A
+Flavius</i>.)</span> Dès que tu les auras touchés, donne-les à ces
+gens dont je suis le débiteur. Ne dis et ne pense jamais
+que la fortune de Timon puisse périr au milieu de ses
+amis.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Je voudrais bien n'être jamais dans le cas de
+le penser. Cette confiance est l'ennemie de la bonté;
+étant généreuse, elle croit que les autres le sont comme
+elle.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE TROISIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Appartement dans la maison de Lucullus, à Athènes.</p>
+
+<p class="stage1">FLAMINIUS <i>attend, entre</i> UN SERVITEUR <i>qui s'approche
+de lui</i>.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Je vous ai annoncé à mon maître; il
+descend pour vous parler.</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Je vous remercie.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Voilà mon seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Lucullus entre.)</p>
+
+<p>LUCULLUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Un des serviteurs du seigneur Timon!
+C'est quelque présent, je gage.&mdash;Oh, j'ai deviné
+juste; j'ai rêvé cette nuit de bassin et d'aiguière d'argent.&mdash;Flaminius,
+honnête Flaminius, vous êtes mille
+fois le bienvenu.&mdash;Qu'on me verse une coupe de vin. <span class="stage2">(<i>Le
+serviteur sort</i>.)</span>&mdash;Et comment se porte cet honorable,
+accompli, généreux seigneur d'Athènes, ton magnifique
+seigneur et maître?</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Seigneur, sa santé est fort bonne.</p>
+
+<p>LUCULLUS.&mdash;Je suis ravi de le savoir en bonne santé.
+Et que portes-tu là sous ton manteau, mon ami Flaminius?</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Ma foi, rien autre chose qu'une cassette
+vide, seigneur, que je viens, au nom de mon maître,
+prier votre Grandeur de remplir. Il se trouve dans un
+besoin pressant de cinquante talents, et il m'envoie vous
+prier de les lui prêter; il ne doute pas que vous ne veniez
+sur-le-champ à son secours.</p>
+
+<p>LUCULLUS.&mdash;La! la! la! la!&mdash;Il ne doute pas, dit-il;
+hélas, le brave seigneur! C'est un noble gentilhomme,
+s'il ne tenait pas un si grand état de maison. Cent fois
+j'ai diné chez lui, et je lui en ai dit ma pensée. Je suis
+même retourné souper chez lui, exprès pour l'avertir de
+diminuer sa dépense; mais il n'a jamais voulu suivre
+mes conseils, et mes visites n'ont pu le corriger. Chaque
+homme a son défaut, et le sien est la libéralité; c'est ce
+que je lui ai répété souvent; mais je n'ai jamais pu le
+tirer de là.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un esclave qui apporte du vin.)</p>
+
+<p>L'ESCLAVE.&mdash;Seigneur, voilà le vin.</p>
+
+<p>LUCULLUS.&mdash;Flaminius, je t'ai toujours remarqué pour
+un homme sage; tiens, à ta santé.</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Votre Grandeur veut plaisanter.</p>
+
+<p>LUCULLUS.&mdash;Non, je te rends justice. J'ai toujours reconnu
+en toi un esprit souple et actif; tu sais juger ce
+qui est raisonnable; et quand il se présente une bonne
+occasion, tu sais la saisir et en tirer bon parti. Tu as
+d'excellentes qualités.&mdash;<span class="stage1">(<i>À l'esclave.</i>)</span> Vas-t'en, maraud;
+approche, honnête Flaminius. Ton maître est un seigneur
+plein de bonté; mais tu as du jugement, et quoique
+tu sois venu me trouver, tu sais trop bien que ce
+n'est pas le moment de prêter de l'argent, surtout sur la
+simple parole de l'amitié, et sans aucune sûreté. Tiens,
+mon enfant, voilà trois solidaires<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> pour toi; mon garçon,
+ferme les yeux sur moi, et dis que tu ne m'as pas vu;
+porte-toi bien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> «Je crois que cette monnaie est de l'invention du poëte.»
+(STEEVENS.)</blockquote>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Est-il possible que les hommes soient si
+différents d'eux-mêmes, et que nous soyons maintenant
+ce que nous étions tout à l'heure! Loin de moi, maudite
+bassesse, retourne vers celui qui t'adore.</p>
+
+<p class="stage1">(Il jette l'argent qu'il a reçu.)</p>
+
+<p>LUCULLUS.&mdash;Ah! je vois maintenant que tu es un sot, et
+bien digne de ton maître....</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Puissent ces pièces d'argent être ajoutées
+à celles qui te brûleront! Que ton enfer soit du métal
+fondu: ô toi, peste d'un ami, et non un ami! L'amitié
+a-t-elle un coeur<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> si faible et si facile à s'aigrir, qu'il
+tourne comme le lait en moins de deux nuits? Dieux! je
+ressens l'indignation de mon maître. Ce lâche ingrat
+porte encore dans son estomac les mets de mon seigneur;
+pourquoi seraient-ils pour lui une nourriture
+salutaire, lorsque lui-même s'est changé en poison?
+Puissent-ils ne produire en lui que des maladies, et quand
+il sera sur son lit de mort, que cette partie de son être,
+fournie par mon maître, serve, non pas à le guérir, mais
+à prolonger son agonie!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> <i>Milky heart</i>, coeur de lait.</blockquote>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Place publique d'Athènes.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LUCIUS, TROIS ÉTRANGERS.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Qui? le seigneur Timon? C'est mon bon ami:
+et un homme honorable!</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.&mdash;Nous le savons, quoique nous
+lui soyons étrangers. Mais, je puis vous dire une chose,
+seigneur, que j'entends répéter couramment; c'est que
+les heures fortunées de Timon sont passées; sa richesse
+lui échappe.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Allons donc! n'en croyez rien; il ne peut
+manquer d'argent.</p>
+
+<p>SECOND ÉTRANGER.&mdash;Mais croyez bien ceci, seigneur,
+c'est qu'il n'y a pas bien longtemps qu'un de ses gens
+est venu trouver le seigneur Lucullus pour lui emprunter
+un certain nombre de talents; oui, il l'a pressé instamment,
+en faisant sentir la nécessité où son maître est
+réduit; et il a essuyé un refus.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Comment?</p>
+
+<p>SECOND ÉTRANGER.&mdash;Un refus, vous dis-je, seigneur.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Quelle étrange chose! Par tous les dieux, j'en
+suis honteux! Refuser cet homme honorable, il faut
+avoir bien peu d'honneur. Quant à moi, je dois l'avouer,
+j'ai reçu de lui quelques petites marques de sa bonté, de
+l'argent, de la vaisselle, des bijoux et semblables bagatelles,
+rien auprès des présents qu'a reçus Lucullus; eh!
+bien, si, au lieu de s'adresser à lui, il avait envoyé chez
+moi, je ne lui aurais jamais refusé la somme dont il aurait
+eu besoin.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Servilius.)</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Voyez, par bonheur, voilà le seigneur
+Lucius; j'ai tant couru pour le trouver, que je suis tout
+en nage.&mdash;Très-honoré seigneur....</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Ah! Servilius! je suis charmé de te voir,
+porte-toi bien, recommande-moi à l'amitié de ton honnête
+et estimable maître, le plus cher de mes amis.</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Seigneur, sous votre bon plaisir, mon
+maître vous envoie....</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Oh! que m'a-t-il envoyé? Que d'obligations
+je lui ai! Sans cesse il envoie. Dis-moi, comment pourrai-je
+le remercier? Et que m'envoie-il?</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Il vous envoie seulement l'occasion de lui
+rendre un service, mon seigneur; il supplie votre Seigneurie
+de lui prêter, en ce moment, cinquante talents.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Je vois bien que Timon veut faire une plaisanterie;
+il n'est pas possible qu'il ait besoin de cinquante
+talents, ni même de cinq fois autant.</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Il a besoin pour le moment d'une somme
+plus petite. S'il n'en avait pas besoin pour un bon usage,
+je ne vous conjurerais pas avec tant d'instances.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Parles-tu sérieusement, Servilius?</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Sur mon âme, c'est vrai, seigneur.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Quel vilaine brute je suis, de m'être dégarni
+dans une si belle occasion de montrer mes bons sentiments!
+Je suis bien malheureux d'avoir été hier acquérir
+une petite terre, pour perdre aujourd'hui l'occasion
+de me faire grand honneur! Servilius, je te jure, à la face
+des dieux, qu'il m'est impossible de pouvoir le faire....&mdash;Je
+n'en suis que plus sot, dis-je, j'allais moi-même
+envoyer demander quelque argent à Timon: ces messieurs
+en sont témoins; mais, je ne voudrais pas à présent
+l'avoir fait pour toutes les richesses d'Athènes.
+Recommande-moi affectueusement à ton bon maître.
+Je me flatte que je ne perdrai rien de son estime, parce
+que je n'ai pas le pouvoir de l'obliger; dis-lui de ma part
+que je mets au nombre de mes plus grands malheurs
+de ne pouvoir faire ce plaisir à un si estimable seigneur.
+Bon Servilius, me promets-lu de me faire l'amitié de répéter
+à Timon mes propres paroles?</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Oui, seigneur, je le ferai.</p>
+
+<p>Lucius.&mdash;Va, je saurai t'en récompenser, Servilius.
+(<i>Servilius sort.</i>) (<i>Aux étrangers</i>.) En effet, vous aviez
+raison, Timon est ruiné, et quand une fois on a éprouvé
+un refus, il est rare qu'on aille bien loin.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.&mdash;Avez-vous remarqué ceci, Hostilius?</p>
+
+<p>SECOND ÉTRANGER.&mdash;Oui, trop bien.</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.&mdash;Eh bien! voilà le coeur du monde:
+tous les flatteurs sont faits de la même étoffe. Qui peut
+après cela donner le nom d'ami à celui qui met la main
+dans le même plat? Il est à ma connaissance que Timon
+a servi de père à ce seigneur; qu'il lui a conservé son
+crédit de sa bourse, qu'il a soutenu sa fortune même;
+c'est de l'argent de Timon qu'il a payé les gages de ses
+domestiques; Lucius ne boit jamais que ses lèvres ne
+touchent l'argent de Timon, et cependant....&mdash;Oh! vois
+quel monstre est l'homme, quand il se montre sous les
+traits d'un ingrat! Au prix de ce qu'il en a reçu, ce qu'il
+ose lui refuser, l'homme charitable le donnerait aux
+mendiants.</p>
+
+<p>TROISIÈME ÉTRANGER.&mdash;La religion gémit.</p>
+
+<p>PREMIER ÉTRANGER.&mdash;Pour moi, je n'ai jamais goûté
+des bienfaits de Timon; jamais ses dons, répandus sur
+moi, ne m'ont inscrit au nombre de ses amis; cependant,
+en considération de son âme noble, de son illustre vertu,
+et de sa conduite honorable, je proteste que si, dans son
+besoin, il s'était adressé à moi, j'aurais tenu mon bien
+pour venu de lui, et la meilleure part aurait été pour
+lui, tant j'aime son coeur; mais je m'aperçois que les
+hommes apprennent à se dispenser d'être charitables:
+l'intérêt est au-dessus de la conscience.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Appartement de la maison de Sempronius.</p>
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> SEMPRONIUS ET UN SERVITEUR <i>de Timon</i>.</p>
+
+<p>SEMPRONIUS.&mdash;Et pourquoi m'importuner, moi, hom!
+par préférence à tous les autres? Ne pouvait-il pas s'asresser
+au seigneur Lucius, à Lucullus? Ce Ventidius,
+qu'il a racheté de la prison, est riche maintenant. Ces trois
+hommes lui sont redevables de tout ce qu'ils possèdent.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Hélas! seigneur, tous trois ont été
+essayés à la pierre de touche, et nous n'avons trouvé en
+eux qu'un vil métal; car ils ont tous refusé.</p>
+
+<p>SEMPRONIUS.&mdash;Comment, ils l'ont refusé! Lucullus,
+Ventidius l'ont refusé, et il vient s'adresser à moi?...
+Tous trois? Une pareille démarche annonce de sa part
+peu de jugement, ou peu d'amitié; dois-je être son dernier
+refuge? Ses amis, comme autant de médecins, l'ont
+tous trois condamné, et il faut que ce soit moi qu'on
+charge de cette cure? Je m'en trouve très-offensé, je suis
+en colère contre lui, il eût dû mieux connaître mon
+rang. Je ne vois pas de raison pour que, dans son besoin,
+il ne m'ait pas imploré d'abord; car enfin je suis, je
+l'avoue, le premier homme qui ait reçu des présents de
+lui, et il me recule dans son souvenir au point de penser
+que je serais le dernier à lui marquer ma reconnaissance!
+Non.&mdash;Il n'en faut pas davantage pour me rendre
+un objet de risée aux yeux de toute la ville, et me faire
+passer pour un fou parmi les grands seigneurs. J'aimerais
+mieux, pour trois fois la somme qu'il demande, qu'il
+se fût adressé à moi le premier, ne fût-ce que pour l'honneur
+de mon coeur, j'avais si grand désir de rendre un
+service. Retourne, et à la froide réponse de ses amis
+ajoute celle-ci: «Celui qui blesse mon honneur ne verra
+pas mon argent.»</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;A merveille! Votre Seigneurie est un
+admirable coquin! Le diable n'a pas su ce qu'il faisait en
+rendant l'homme si astucieux: il s'est fait tort; et je ne
+puis m'empêcher de penser qu'au bout du compte la scélératesse
+de l'homme le blanchira lui-même. Comme ce
+seigneur cherche à colorer sa bassesse, et copie de vertueux
+modèles pour justifier sa méchanceté! ainsi font
+ceux qui, sous le voile d'un patriotisme ardent, voudraient
+mettre des royaumes entiers en feu! Tel est le caractère
+de cet ami politique. Il était le plus solide espoir de mon
+maître. Tous ont déserté, les dieux seuls exceptés. Tous
+ses amis sont morts. Ces portes qui, dans des jours de
+prospérité, ne connurent jamais de verrous, vont être
+employées à protéger la liberté de leur maître. Voilà
+tout le fruit qu'il recueille de ses largesses. Celui qui ne
+peut garder son argent doit à la fin garder sa maison.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Une salle dans la maison de Timon.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX SERVITEURS DE VARRON ET LE SERVITEUR<br>
+DE LUCIUS, <i>qui rencontrent</i> TITUS, HORTENSIUS,<br>
+<i>et d'autres</i> VALETS <i>des créanciers de Timon, qui attendent<br>
+qu'il sorte</i>.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Bonne rencontre! Bonjour,
+Titus et Hortensius!</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Je vous rends la pareille, honnête Varron.</p>
+
+<p>HORTENSIUS.&mdash;Lucius, par quel hasard nous trouvons-nous
+ensemble ici?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Je pense que le même objet
+nous y amène tous; le mien, c'est l'argent.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;C'est le leur à tous, et le mien aussi.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Philotus.)</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Et le seigneur Philotus aussi,
+sans doute?</p>
+
+<p>PHILOTUS.&mdash;Bonjour à tout le monde!</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Sois le bienvenu, camarade.
+Quelle heure croyez-vous qu'il soit?</p>
+
+<p>PHILOTUS.&mdash;Il va sur neuf heures.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Déjà?</p>
+
+<p>PHILOTUS.&mdash;Et le seigneur de céans n'est pas encore
+visible?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Pas encore.</p>
+
+<p>PHILOTUS.&mdash;Cela m'étonne; il avait coutume de briller
+dès sept heures du matin.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Oui; mais les jours sont devenus
+plus courts. Faites attention que la carrière de
+l'homme prodigue est radieuse comme celle du soleil;
+mais elle ne se renouvelle pas de même. Je crains bien
+que l'hiver ne soit dans le fond de la bourse de Timon;
+je veux dire qu'on peut y enfoncer la main bien avant,
+et n'y trouver que peu de chose.</p>
+
+<p>PHILOTUS.&mdash;J'ai la même crainte que vous.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Je veux vous faire faire une remarque assez
+étrange; votre maître vous envoie chercher de l'argent?</p>
+
+<p>HORTENSIUS.&mdash;Rien n'est plus vrai.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Et il porte maintenant des bijoux que lui a
+donnés Timon, et pour lesquels j'attends de l'argent.</p>
+
+<p>HORTENSIUS.&mdash;C'est contre mon coeur.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Ne paraît-il pas étrange que Timon, en cela,
+paye plus qu'il ne doit? C'est comme si votre maître envoyait
+demander le prix des riches bijoux qu'il porte.</p>
+
+<p>HORTENSIUS.&mdash;Les dieux me sont témoins combien ce
+message me pèse. Je sais que mon maître a eu sa part
+des richesses de Timon; cette ingratitude est plus criminelle
+que s'il les eût volés.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Oui.&mdash;Mon billet à moi est
+de trois mille couronnes; et le vôtre?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;De cinq mille.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;C'est une grosse somme, et
+qui fait voir que la confiance de votre maître surpassait
+celle du mien, autrement sans doute que leurs créances
+seraient égales.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Flaminius.)</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Voilà un des serviteurs du seigneur Timon.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Flaminius! Holà, un mot!
+Le seigneur Timon est bientôt prêt à partir?</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Non, vraiment, pas encore.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Nous attendons sa Seigneurie; je vous prie de
+l'en prévenir!</p>
+
+<p>FLAMINIUS.&mdash;Je n'ai pas besoin de lui dire; il sait bien
+que vous n'êtes que trop ponctuels.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Flavius, le visage caché dans son manteau.)</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE Lucius.&mdash;Ah! n'est-ce pas là son intendant
+qui est ainsi affublé? Il s'enfuit comme enveloppé
+d'un nuage; appelez-le, appelez-le.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Entendez-vous, seigneur?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Avec votre permission....</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Mon ami, que voulez-vous de moi?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Seigneur, j'attends ici le
+payement d'une certaine somme....</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Si le payement était aussi certain que l'on
+est sûr de vous voir l'attendre, on pourrait compter
+dessus. Que ne présentiez-vous vos comptes et vos billets,
+quand vos perfides maîtres mangeaient à la table de mon
+seigneur? Alors ses dettes les flattaient et les faisaient
+sourire; leurs lèvres affamées en dévoraient les intérêts.
+Vous ne vous faites que du tort en m'agitant ainsi;
+laissez-moi passer tranquillement.&mdash;Apprenez que mon
+maître et moi nous sommes au bout de notre carrière;
+je n'ai plus rien à compter, ni lui à dépenser.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Oui, mais cette réponse ne
+servira pas.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Si elle ne sert pas, elle ne sera pas aussi
+vile que vous, car vous servez des fripons.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Que murmure donc là sa
+Seigneurie banqueroutière?</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Peu importe! Le voilà pauvre, et nous sommes
+assez vengés. Qui a plus droit de parler librement, que
+celui qui n'a pas un toit où loger sa tête? Il peut se moquer
+des superbes édifices.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Servilius.)</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Oh! oh! voici Servilius; nous allons avoir une
+réponse.</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Si j'osais vous conjurer, messieurs, de revenir
+dans quelque autre moment, vous m'obligeriez
+beaucoup; car, sur mon âme, mon maître est dans un
+étrange abattement; son humeur sereine l'a abandonné;
+sa santé est très-dérangée, il est obligé de garder la
+chambre.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Tous ceux qui gardent la
+chambre ne sont pas malades. D'ailleurs, si la santé de
+Timon est en si grand danger, c'est, ce me semble, une
+raison de plus pour payer promptement ses dettes, afin
+de s'aplanir la route vers les dieux.</p>
+
+<p>SERVILIUS.&mdash;Dieux bienfaisants!</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Nous ne pouvons pas nous contenter de cette
+réponse.</p>
+
+<p>FLAMINIUS, <span class="stage2"><i>dans l'intérieur de la maison</i>.</span>&mdash;Servilius! Au
+secours! Mon maître! mon maître!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Timon en fureur; Flaminius le suit.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quoi! mes portes me ferment-elles le passage?
+J'aurai toujours été libre, et ma maison sera devenue
+l'ennemie de ma liberté, ma prison!&mdash;La salle où j'ai
+donné des festins me montre-t-elle maintenant, comme
+toute la race humaine, un coeur de fer?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Commence, Titus.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Seigneur, voilà mon billet.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Voici le mien.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR D'HORTENSIUS.&mdash;Et le mien, seigneur.</p>
+
+<p>LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.&mdash;Et les nôtres, seigneur.</p>
+
+<p>PHILOTUS.&mdash;Voilà tous nos billets.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Assommez-moi avec eux.&mdash;Fendez-moi jusqu'à
+la ceinture<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Jeu de mots de Timon sur les billets (<i>bills</i>) et sur les haches
+d'armes (<i>bills</i>), que portaient encore les soldats du temps de
+Shakspeare.</blockquote>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Hélas! seigneur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Coupez mon coeur en pièces de monnaie.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Le mien est de cinquante talents.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Paye-toi de mon sang.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE LUCIUS.&mdash;Cinq mille écus, seigneur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Cinq mille gouttes de mon sang pour les
+payer.&mdash;Et le vôtre?&mdash;Et le vôtre?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR DE VARRON.&mdash;Seigneur!</p>
+
+<p>LES DEUX SERVITEURS DE VARRON.&mdash;Seigneur!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tenez, prenez-moi, déchirez-moi, et que les
+dieux vous confondent?</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>HORTENSIUS.&mdash;Ma foi, je vois bien que nos maîtres
+n'ont qu'à jeter leurs bonnets après leur argent: on
+peut bien regarder les dettes comme désespérées, puisque
+c'est un fou qui est le débiteur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Timon avec Flavius.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ils m'ont mis hors d'haleine, ces esclaves!
+Des créanciers! Des diables!</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Mon cher maître,...</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Si je prenais ce parti....</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Mon seigneur....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je veux qu'il en soit ainsi,&mdash;Mon intendant!</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Me voici, seigneur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Fort à propos.&mdash;Allez, invitez tous mes amis;
+Lucius, Lucullus, Sempronius.&mdash;Tous; je veux encore
+donner une fête à ces coquins.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Ah! seigneur, c'est l'égarement où votre
+raison est plongée qui vous fait parler ainsi; il ne vous
+reste pas même de quoi servir un modeste repas.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ne t'en inquiète pas. Va, je te l'ordonne, invite-les
+tous, amène ici ces flots de coquins; mon cuisisinier
+et moi nous saurons pourvoir à tout.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La salle du sénat d'Athènes.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Le sénat est assemblé; entre</i> ALCIBIADE <i>avec sa suite</i>.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Seigneur, comptez sur ma voix,
+sa faute est capitale; il faut qu'il meure; rien n'enhardit
+le crime comme la miséricorde.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Cela est vrai; la loi doit l'écraser
+de tout son poids.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Santé, honneur, clémence dans l'auguste
+sénat!</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Quel sujet, général...</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Je viens supplier humblement vos vertus;
+car la pitié est la vertu des lois; il n'y a que les tyrans
+qui en usent avec cruauté. Il plait aux circonstances et
+à la fortune de s'appesantir sur un de mes amis, qui,
+dans l'effervescence du sang, a enfreint la loi, abîme
+sans fond pour l'imprudent qui s'y plonge sans précaution.
+C'est un homme qui, à part cette fatalité, est plein
+des qualités les plus nobles, aucune lâcheté ne souille son
+action, et son honneur rachète sa faute. C'est avec une
+noble fureur et une fierté louable que, voyant sa réputation
+mortellement atteinte, il s'est armé contre son
+ennemi, il a gouverné son ressentiment dans son excès
+avec tant de sagesse et une modération si inouïe qu'il
+semblait seulement prouver son argument.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Vous soutenez un paradoxe inadmissible
+en cherchant à faire passer pour bonne une
+mauvaise action. Aux efforts que vous faites, on dirait
+que votre discours tend à légitimer l'homicide, à classer
+l'esprit querelleur au même rang que la valeur, lorsque
+c'est, à vrai dire, une valeur bâtarde venue au monde à
+la suite des sectes et des factions. Le vrai brave est
+celui qui sait souffrir avec patience tout ce que l'homme
+le plus méchant fait répandre contre lui; qui regarde
+une injure comme une chose aussi étrangère à sa personne,
+que le vêtement qu'il porte avec indifférence; et
+qui ne préfère pas ses injures à sa vie, en l'exposant à
+cause d'elles. Si le tort qu'on nous fait est un mal qui peut
+nous conduire au meurtre, quelle folie n'est-ce pas de
+risquer ses jours pour un mal?</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Seigneur....</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Vous ne pouvez justifier des fautes
+aussi énormes. Le courage ne consiste pas à se venger,
+mais à supporter.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Permettez-moi de parler, seigneurs, et
+pardonnez si je parle en guerrier.&mdash;Pourquoi les hommes
+s'exposent-ils follement dans les combats? Que n'endurent-ils
+toutes les menaces? que ne dorment-ils en paix
+sur l'affront? et que ne se laissent-ils égorger tranquillement
+et sans résistance par l'ennemi? S'il y a tant de
+courage à se résigner, qu'allons-nous faire dans les camps?
+Certes, les femmes qui restent à la maison seront plus
+braves que nous; si la résignation l'emporte, l'âne sera
+plus guerrier que le lion; et le coupable chargé de fers sera
+plus sage que son juge, si la sagesse est dans la patience.
+Seigneurs, ayez autant de clémence que vous avez de
+puissance.&mdash;Qui ne condamne pas la violence commise
+de sang-froid! Tuer, je l'avoue, est le dernier excès du
+crime; mais tuer pour se défendre, par pitié, c'est bien
+juste. S'abandonner à la colère est une impiété; mais
+quel est l'homme qui ne se mette en colère? Pesez le
+crime avec toutes ces considérations?</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Vous plaidez en vain.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Quoi! en vain? Ses services à Lacédémone
+et à Byzance suffiraient pour racheter sa vie.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Je dis qu'il a rendu des services signalés;
+qu'il a, dans les combats, tué un grand nombre de vos
+ennemis. Quelle valeur n'a-t-il pas montrée dans la dernière
+action? Que de blessures il a faites!</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Il s'en est trop payé sur le butin.
+C'est un débauché déterminé; il est sujet à un vice qui
+noie sa raison et enchaîne sa valeur. S'il n'avait point
+d'ennemis, celui-là seul suffirait pour l'accabler. On l'a
+vu, dans cette fureur brutale, commettre mille outrages,
+et susciter les querelles: on nous a informés que ses jours
+sont souillés d'excès honteux, et que son ivresse est
+dangereuse.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Il mourra.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Sort cruel! Il aurait pu mourir à la
+guerre!&mdash;Seigneur, si ce n'est à cause de ses qualités
+personnelles, quoi qu'il dût se racheter par son bras
+droit sans rien devoir à personne, prenez, pour vous fléchir,
+mes services et joignez-les aux siens. Comme je
+sais qu'il est de la prudence de votre âge de prendre des
+sûretés, je vous engage mes victoires et mes honneurs,
+pour répondre de sa reconnaissance. Si, pour son crime,
+il doit sa vie à la loi, qu'il la donne à la guerre dans un
+vaillant combat; car la loi est sévère, et la guerre ne
+l'est pas davantage.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Nous tenons pour la loi; il
+mourra: n'insiste plus, sous peine de notre déplaisir;
+ami ou frère, qui répand le sang d'autrui doit le sien à
+la loi.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Qu'il en soit ainsi? Cela ne sera pas, seigneurs,
+je vous en conjure, connaissez-moi.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Comment?</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Rappelez-vous qui je suis.</p>
+
+<p>TROISIÈME SÉNATEUR.&mdash;Comment?</p>
+
+<p>ALCIBIADE&mdash;Je dois croire que votre vieillesse m'a oublié:
+autrement on ne me verrait pas ainsi abaissé demandant
+une grâce aussi simple qu'on me refuse. Mes
+blessures se rouvrent d'indignation.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Oses-tu provoquer notre colère?
+Ecoute, ce n'est qu'un mot, mais son effet est étendu:
+nous te bannissons pour jamais.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Me bannir? Moi!... Bannissez plutôt votre
+radotage, bannissez l'usure qui déshonore le sénat.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Si, après deux soleils, Athènes te
+voit encore, attends de nous le jugement le plus rigoureux,
+et pour ne pas nous échauffer davantage, il sera
+exécuté sur l'heure.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Puissent les dieux vous faire vieillir assez
+pour que vous deveniez des squelettes dont tous les yeux
+se détournent! Ma rage est au comble.&mdash;Je faisais fuir
+leurs ennemis, tandis qu'ils comptaient leur argent et
+le prêtaient à gros intérêts.&mdash;Et moi, je ne suis riche
+qu'en larges blessures.&mdash;Tout cela pour en venir à ceci!
+Est-ce là le baume que ce sénat d'usuriers verse dans les
+plaies des guerriers? Ah! l'exil!&mdash;Je n'en suis pas fâché:
+je ne hais pas d'être exilé; c'est un affront fait pour
+allumer ma fureur et mon indignation, afin que je
+puisse frapper Athènes. Je vais ranimer le courage de
+mes troupes, mécontentes et gagner leurs coeurs. Il y a
+de la gloire à combattre de nombreux ennemis. Les
+guerriers ne doivent, pas plus que les dieux, souffrir
+qu'on les offense.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Appartement magnifique dans la maison de Timon.<br>
+Musique, tables préparées, serviteurs.</p>
+
+<p class="stage1">PLUSIEURS SEIGNEURS <i>entrent par diverses portes</i>.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Bonjour, seigneur.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Je vous le souhaite aussi. Je pense
+que l'honorable Timon n'a fait que nous éprouver l'autre
+jour.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;C'était la réflexion qui occupait
+mon oisiveté, lorsque nous nous sommes rencontrés. Je
+me flatte qu'il n'est pas si bas qu'il le semblait par l'épreuve
+qu'il a faite de ses divers amis.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Ce qui le prouve assez, c'est le nouveau
+festin qu'il donne encore.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Je le croirais. Il m'a envoyé une
+invitation très-pressante; beaucoup d'affaires urgentes
+m'engageaient à refuser; mais il a tant prié, qu'il a fallu
+me rendre.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Je me devais aussi moi-même à des
+affaires indispensables, mais il n'a pas voulu recevoir
+mes excuses. Je suis fâché de m'être trouvé dénué de
+fonds lorsqu'il envoya m'emprunter de l'argent.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Je suis atteint du même regret,
+maintenant que je vois le cours que prennent les choses.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Chacun ici en dit autant.&mdash;Combien
+voulait-il emprunter de vous?</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Mille pièces d'or.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Mille pièces!</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Et vous?</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Il m'avait envoyé demander...&mdash;Le
+voilà qui vient.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Timon avec suite.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je suis à vous de tout mon coeur, dignes seigneurs.
+Comment vous portez-vous?</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Le mieux du monde, puisque
+votre Seigneurie va bien.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;L'hirondelle ne suit pas l'été avec
+plus de plaisir, que nous votre Seigneurie.</p>
+
+<p>TIMON, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Et ne fuit pas plus promptement l'hiver;
+les hommes ressemblent à ces oiseaux de passage.&mdash;Seigneurs,
+notre dîner ne vous dédommagera pas de
+cette longue attente. Égayez-vous un peu à entendre
+cette musique, si vous pouvez supporter une musique
+aussi peu harmonieuse que le son de la trompette; nous
+allons nous mettre à table.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;J'espère que votre Seigneurie ne
+conserve aucun ressentiment de ce que j'ai renvoyé votre
+messager les mains vides.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ah! seigneur, que cela ne vous inquiète pas.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Noble seigneur....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ah! mon digne ami, comment vous va?</p>
+
+<p class="stage1">(On apporte le banquet.)</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Honorable seigneur, je suis malade
+de honte de m'être malheureusement trouvé si pauvre,
+lorsque votre Seigneurie envoya l'autre jour chez moi.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;N'y pensez plus, seigneur.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Si vous eussiez envoyé seulement
+deux heures plus tôt....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Que ce souvenir n'éloigne pas de vous des
+idées plus agréables.&mdash;Allons, qu'on apporte tout à la
+fois.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Tous les plats couverts!</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Festin royal! J'en réponds.</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;N'en doutez pas; si l'argent et
+la saison permettent de se le procurer.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Comment vous portez-vous?
+Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Alcibiade est exilé, le savez
+vous?</p>
+
+<p>PREMIER ET SECOND SEIGNEURS.&mdash;Alcibiade exilé!</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Oui, soyez-en sûrs.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Comment? Comment?</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Et pourquoi, je vous prie?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Mes dignes amis, voulez-vous vous approcher?</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Je vous en dirai davantage tantôt:
+voilà un splendide repas préparé!</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;C'est toujours le même homme.</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Cela durera-t-il? Cela durera-t-il?</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;A présent, bon; mais un temps
+viendra, où....</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Je vous entends.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Que chacun prenne sa place avec l'ardeur
+qu'il mettrait à s'approcher des lèvres de sa maîtresse:
+vous serez également bien servis en quelque lieu que
+vous vous placiez. Ne faites point de cérémonie et ne
+laissez point refroidir le dîner, pendant que nous décidons
+des premières places. Asseyez-vous, asseyez-vous.&mdash;Rendons
+d'abord grâces aux dieux.</p>
+
+<p>«O vous, grands bienfaiteurs, inspirez à notre société
+la reconnaissance. Faites-vous rendre grâces de vos
+dons, mais réservez toujours quelques bienfaits, si
+vous ne voulez pas voir vos divinités méprisées. Prêtez
+à chaque homme assez pour qu'aucun n'ait besoin de
+prêter à un autre. Si vos divinités étaient réduites à
+emprunter des hommes, les hommes abandonneraient
+les dieux. Faites que le festin soit plus aimé que l'hôte
+qui le donne; qu'il ne se forme jamais une assemblée
+de vingt convives, sans qu'il y ait une vingtaine de
+fripons. S'il se trouve douze femmes à table, qu'elles
+soient.... ce qu'elles sont déjà. Pour le reste de vos
+dons! ô dieux!.... que les sénateurs d'Athènes, avec
+toute la lie du peuple athénien, que leurs vices, ô
+dieux, soient les instruments de leur destruction.&mdash;Quant
+à tous ces amis qui m'environnent, comme ils
+ne sont rien pour moi, ne les bénissez en rien, et qu'ils
+ne soient les bienvenus à rien.»</p>
+
+<p>&mdash;Découvrez les plats, chiens, et lapez.</p>
+
+<p>UN DES SEIGNEURS.&mdash;Que veut dire sa Seigneurie?</p>
+
+<p>UN AUTRE.&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Puissiez-vous ne voir jamais un meilleur festin!
+<span class="stage2">(<i>On découvre les plats qui sont pleins d'eau chaude</i>.)</span>
+Réunion d'amis de bouche, la fumée et l'eau tiède sont
+votre parfaite image. Voilà le dernier don de Timon,
+qui, tout couvert de vos louanges et de vos flatteries
+dorées, s'en lave aujourd'hui, et vous jette au visage
+votre lâcheté encore fumante. <span class="stage2">(<i>Il leur jette l'eau à la
+figure</i>.)</span> Vivez méprisés, vivez longtemps, souriants,
+doucereux, détestables parasites, ennemis polis, loups
+affables, ours caressants, bouffons de la fortune, amis
+du festin, mouches de la saison, esclaves des saluts
+et des courbettes, vapeurs, Jacques d'horloge<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, que
+les fléaux qui désolent l'homme et la brute, réunis
+sur vous, vous couvrent entièrement d'une croûte.&mdash;Eh
+bien! où allez-vous? Attendez.&mdash;Toi, prends d'abord
+ta médecine,&mdash;et toi aussi,&mdash;et toi encore.&mdash;<span class="stage2">(<i>Il leur
+jette les plats à la tête et les chasse</i>.)</span> Arrête! je veux te
+prêter de l'argent et non t'en emprunter. Quoi, tous
+en mouvement?&mdash;Qu'il ne se fasse plus désormais de
+fête où les fripons ne soient les bien reçus! maison,
+que le feu te consume! Péris, Athènes; et que désormais
+l'homme et l'humanité soient haïs de Timon!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>Minute Jack</i>, c'est ce qu'on appelle ordinairement <i>a Jack of
+the clock house</i>, Jacques de l'horloge, figure de bois qui marque
+les heures. Dans certaines villes de France, on voit encore
+plusieurs de ces hommes de bois qu'on appelle <i>jacquemarts</i> et
+qui frappent les heures; au même instant une femme de bois se
+présente et fait la révérence.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Les seigneurs rentrent avec d'autres seigneurs et sénateurs.)</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Eh bien! seigneur?</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Pouvez-vous expliquer quelle est
+cette fureur du seigneur Timon?</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Bah! Avez-vous vu mon chapeau?</p>
+
+<p>QUATRIÈME SEIGNEUR.&mdash;J'ai perdu ma robe.</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Ce n'est qu'un fou; il ne se laisse
+gouverner que par le caprice; l'autre jour il m'a donné
+un diamant, et aujourd'hui il me le fait sauter de mon
+chapeau... L'avez-vous vu, mon diamant?</p>
+
+<p>QUATRIÈME SEIGNEUR.&mdash;Avez-vous vu mon chapeau?</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Le voilà.</p>
+
+<p>QUATRIÈME SEIGNEUR.&mdash;Voici ma robe.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Hâtons-nous de sortir d'ici.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Le seigneur Timon est fou.</p>
+
+<p>TROISIÈME SEIGNEUR.&mdash;Je le sens bien vraiment à mes
+épaules.</p>
+
+<p>QUATRIÈME SEIGNEUR.&mdash;Il nous donne des diamants un
+jour, et le lendemain des pierres.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>ACTE QUATRIÈME</h3>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">L'extérieur des murs d'Athènes.</p>
+<p class="stage1"><i>Entre</i> TIMON.</p>
+
+<p>Que je vous regarde encore, ô murs qui renfermez ces
+loups dévorants; abîmez-vous sous la terre et ne défendez
+plus Athènes! Matrones, livrez-vous à l'impudicité;
+que l'obéissance manque aux enfants! Esclaves et
+fous, arrachez de leurs sièges les graves sénateurs
+ridés, et jugez à leur place! Jeunes vierges, soyez
+plongées dans la fange! commettez le crime sous
+les yeux de vos parents. Banqueroutiers, tenez ferme,
+et plutôt que de rendre l'argent, tirez vos poignards,
+et coupez la gorge à ceux qui vous l'ont confié. Serviteurs,
+volez; vos graves maîtres sont des brigands
+à la large main, qui pillent au nom des lois. Esclave,
+entre au lit de ton maître; ta maîtresse est dans un lieu
+de débauche. Fils de seize ans, arrache des mains de ton
+vieux père chancelant sa béquille veloutée, et brise-lui
+la tête avec. Piété, crainte, amour des dieux, paix, justice,
+bonne foi, respect domestique, repos des nuits, bon
+voisinage, éducation, moeurs, religion, commerce, rangs,
+usages, coutumes et lois, soyez remplacés par tous les
+désordres contraires. Que la confusion règne seule; et
+vous, pestes funestes aux hommes, accumulez vos fièvres
+contagieuses sur Athènes; elle est mûre pour vos coups.
+Froide sciatique, estropie nos sénateurs, et que leurs
+membres boitent aussi bas que leurs moeurs! Débauche
+effrénée<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, glisse-toi dans les coeurs et jusqu'à la moelle
+de la jeunesse, afin qu'ils luttent avec succès contre le
+courant de la vertu, et aillent se noyer dans la volupté.
+Gales, tumeurs, parsemez le sein de tous les Athéniens,
+et qu'ils en recueillent la moisson d'une lèpre universelle!
+que l'haleine infecte l'haleine, afin que leur société
+soit, comme leur amitié, un poison! Cité détestable,
+je n'emporte rien de toi, que ce corps nu: arrache-le-moi
+aussi, en multipliant les proscriptions. Timon fuit
+dans les forêts, où les bêtes les plus féroces seront pour
+lui plus humaines que les hommes. O vous tous, dieux
+bienfaisants, exaucez-moi: exterminez les Athéniens au
+dedans et au dehors de leurs murs. Accordez à Timon
+de voir croître, avec ses années, sa haine pour la race
+des hommes, grands ou petits! Ainsi soit-il!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Liberty</i> est pris ici dans le sens de licence.</blockquote>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Athènes. Appartement de la maison de Timon.</p>
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> FLAVIUS ET DEUX OU TROIS SERVITEURS.</p>
+
+<p>UN SERVITEUR.&mdash;Parlez, maître intendant; où est notre
+maître?&mdash;Sommes-nous perdus? renvoyés? Ne reste-t-il
+rien?</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Hélas! mes camarades, que voulez-vous que
+je vous dise.&mdash;Que les justes dieux daignent se souvenir
+de moi; je suis aussi pauvre que vous!</p>
+
+<p>UN SERVITEUR.&mdash;Une pareille maison renversée! un si
+généreux maître ruiné; tout perdu, et pas un seul ami
+pour prendre sa fortune par le bras et pour l'accompagner!</p>
+
+<p>UN SECOND SERVITEUR.&mdash;De même que nous tournons
+le dos à notre compagnon dès qu'il est jeté dans son
+tombeau, ainsi ses amis, envoyant sa fortune ensevelie,
+se dérobent au plus vite, ne lui laissant que leurs voeux
+trompeurs, comme des bourses vides: l'infortuné, voué
+à la mendicité, sans autre bien que l'air, avec sa pauvreté,
+maladie que tout le monde fuit, marche comme
+le mépris, tout seul. <span class="stage2">(<i>Entrent quelques autres serviteurs de
+Timon</i>.)</span> Voici encore quelques-uns de nos camarades.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Tous instruments brisés d'une maison
+ruinée.</p>
+
+<p>UN TROISIÈME SERVITEUR.&mdash;Nos coeurs n'en portent pas
+moins la livrée de Timon; je le lis sur nos visages. Nous
+sommes tous camarades encore, servant tous ensemble
+dans le malheur. Notre barque fait eau; et nous, pauvres
+matelots, nous sommes sur le pont, écoutant les menaces
+des vagues, il faut que nous nous séparions tous,
+dispersés dans l'océan de l'air.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Braves amis, je veux partager avec vous
+tout ce qui me reste de biens. En quelque lieu que nous
+puissions nous revoir, pour l'amour de Timon, restons
+toujours camarades; secouons la tête, et disons, comme
+si c'était le glas de la fortune de notre maître: «Nous
+avons vu des jours plus heureux!»&mdash;Que chacun
+prenne sa part; allons, tendez tous la main.&mdash;Pas un
+mot de plus: c'est ainsi que nous nous séparons, pauvres
+d'argent, mais riches en douleur. <span class="stage2">(<i>Il leur donne de l'argent,
+et tous se retirent de différents côtés</i>.)</span> Oh! dans quelle
+affreuse détresse la prospérité nous a précipités! Qui ne
+désirera pas d'être préservé des richesses, puisque l'opulence
+aboutit à la misère et au mépris? Quel homme
+voudrait se laisser tromper par l'éclat de la prospérité,
+ou ne jouir que d'un songe d'amitié? Qui voudrait de la
+magnificence et de tous ces avantages du rang, qui ne
+sont que des peintures, comme ces amis couverts de
+vernis? Mon pauvre brave maître! voilà où son bon
+coeur l'a réduit; c'est sa bonté qui l'a perdu! Étrange,
+singulier caractère, que celui dont le plus grand crime
+est d'avoir fait trop de bien! Qui osera désormais être la
+moitié aussi bon, puisque la bonté qui fait les dieux
+détruit l'homme? O mon cher maître, adoré autrefois
+pour être maudit aujourd'hui, riche seulement pour être
+misérable, ta grande opulence est devenue ta grande
+calamité. Hélas! le bon seigneur, dans sa rage il a fui
+cette ville ingrate, repaire de ses faux amis: il n'a rien
+avec lui pour soutenir sa vie ou de quoi se procurer le
+nécessaire. Je veux le suivre et le découvrir. Je servirai
+toujours son âme de tout mon coeur, et tant qu'il me
+restera de l'or je serai son intendant.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Les bois.</p>
+<p class="stage1"><i>Entre</i> TIMON <i>avec une bêche</i>.</p>
+
+<p>&mdash;O soleil, bienfaisant générateur, fais sortir de la terre
+une humidité empestée, infecte l'air sous l'orbe de ta
+soeur<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>! Prends deux frères jumeaux nourris dans le
+même sein, dont la conception, la gestation et la naissance
+furent presque simultanées; fais-leur éprouver
+des destinées diverses: le plus grand méprisera le plus
+petit. La nature qu'assiègent tous les maux ne peut
+supporter une grande fortune qu'en méprisant la nature.
+Élève ce mendiant, dépouille ce seigneur; le seigneur
+va essuyer un mépris héréditaire, et le mendiant jouira
+des honneurs de la naissance. C'est la bonne chère qui
+engraisse les flancs d'un frère; c'est le besoin qui le
+maigrit<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Qui osera, qui osera lever le front avec une
+pureté mâle, et dire: cet homme est un flatteur? S'il en
+est un seul, ils le sont tous; chaque degré de la fortune
+est aplani par celui qui est au-dessous. La tête savante
+fait plongeon devant l'imbécile vêtu d'or: tout est
+oblique, rien n'est uni dans notre nature maudite, que
+le sentier direct de la perversité. Haine donc aux fêtes,
+aux sociétés et aux assemblées des hommes! Timon méprise
+son semblable et lui-même. Que la destruction
+dévore le genre humain!&mdash;O terre, cède-moi quelques
+racines. <span class="stage2">(<i>Il creuse la terre</i>.)</span> Celui qui te demande quelque
+chose de plus, flatte son palais de tes poisons les plus
+actifs! Que vois-je! de l'or? cet or jaune, ce brillant et
+précieux inconstant. Non, dieux<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, je ne suis point un suppliant
+inconstant. Des racines, cieux purs! Ce peu d'or suffirait
+pour rendre le noir blanc, la laideur beauté, le mal
+bien, la bassesse noblesse, la vieillesse jeunesse, la
+lâcheté bravoure.&mdash;Oh! pourquoi cela, grands dieux?
+Qu'est-ce donc, ô dieux! pourquoi cet or peut-il faire
+déserter de vos autels, vos prêtres et vos serviteurs? il
+arrache l'oreiller placé sous la tête du malade encore
+plein de vie<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>. Ce jaune esclave forme ou rompt les
+noeuds des pactes les plus sacrés, bénit ce qui fut maudit,
+fait adorer la lèpre blanche; il place un fripon auprès
+du sénateur, sur le siège de justice, lui assure les titres,
+les génuflexions et l'approbation publique. C'est lui qui
+fait remarier la veuve flétrie. Celle dont ses ulcères dégoûteraient
+l'hôpital, l'or la parfume et l'embaume, et
+la ramène au mois d'avril. Viens, poussière maudite, prostituée
+commune à tout le genre humain, qui sèmes le
+trouble parmi la foule des nations, je veux te faire reprendre
+la place que t'assigne la nature!&mdash;<span class="stage2">(<i>Une marche
+militaire</i>.)</span> Un tambour! Tu es bien vif, mais je veux
+t'ensevelir: va, robuste brigand, rentre aux lieux où ne
+peuvent rester tes gardiens goutteux; mais gardons-en
+un peu pour échantillon.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Dans ce monde sublunaire.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a><p>Ce passage est encore un de ceux qui ont le plus embarrassé
+les commentateurs; il nous semble que c'est en supposant
+que <i>brother</i> devait être remplacé par <i>weather, saison</i>, selon
+les uns, et <i>wether, bélier</i>, selon les autres, qu'on a oublié ce
+que Shakspeare voulait dire. Le sens le plus simple est presque
+toujours le meilleur.</p>
+
+<p><i>It is the pasture lards the brother's side</i>.</p>
+
+<p>C'est la bonne chère qui engraisse les flancs du frère, et non
+du <i>bélier</i>, ni de <i>la saison</i>; mais du frère de qui? Shakspeare ne
+dit-il pas, huit vers plus haut: <i>Twinn'd brothers of one womb</i>, etc.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>Sub rastro erepit argenti mihi seria dextro,
+Hercule!</i>
+(PERSE.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Allusion à une ancienne coutume d'ôter l'oreiller de dessous
+la tête des mourants, dans leur agonie, pour rendre leur
+mort plus douce.</blockquote>
+
+
+
+<p class="stage1">(Il prend un peu d'or et enfouit le reste.)<br>
+(Entrent Alcibiade, avec des fifres et des tambours comme<br>
+dans une marche militaire; Phrynia, Timandra.)</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Qui es-tu? parle.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Un animal comme toi. Qu'un cancer te ronge
+le coeur, pour venir me montrer encore les yeux d'un
+homme!</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Quel est ton nom? As-tu donc l'homme
+tellement en horreur, toi qui es, toi-même, un homme?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je suis misanthrope<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, et je hais le genre
+humain.&mdash;Pour toi, je voudrais que tu fusses chien;
+je pourrais t'aimer un peu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Le mot grec a plus d'énergie que celle que nous attachons
+à cette expression devenue française.</blockquote>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Je te connais bien, mais j'ignore complètement
+tes aventures.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je te connais, et cela me suffît; je ne désire
+point en savoir davantage; suis tes tambours: peins la
+terre du sang des hommes, couleur de gueules. Les
+lois religieuses, les lois civiles, toutes sont cruelles! Que
+doit donc être la guerre?&mdash;Cette fatale courtisane, que
+tu mènes avec toi, porte en elle une destruction plus sûre
+que ton épée, malgré ses yeux de chérubin.</p>
+
+<p>PHRYNIA.&mdash;Que tes lèvres pourrissent!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Va, je ne t'embrasserai pas; que la pourriture
+retourne sur tes lèvres.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Comment le noble Timon est-il venu à
+ce changement?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Comme la lune change, faute de lumière à
+répandre; mais je n'ai pu, comme elle, renouveler ma
+clarté; il n'y avait point de soleils, pour en emprunter
+d'eux.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Noble Timon, quel service mon amitié
+peut-elle te rendre?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Aucun, sinon de justifier mes sentiments.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Quels sont-ils?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Promets-moi tes services, et ne m'en rends
+aucun. Si tu ne veux pas promettre, que les dieux te
+punissent, car tu es un homme; si tu tiens ta promesse,
+le ciel te confonde, car tu es un homme!</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;J'ai bien ouï dira quelque chose de tes
+malheurs.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tu les as vus dans le temps de ma prospérité.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Je les vois maintenant; alors c'était un
+heureux temps.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Comme le tien maintenant, passé avec cette
+paire de prostituées.</p>
+
+<p>TIMANDRA.&mdash;Est-ce donc là ce mignon d'Athènes, dont
+le monde parlait avec tant d'admiration?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Es-tu Timandra?</p>
+
+<p>TIMANDRA.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Sois toujours prostituée. Ceux qui jouissent
+de toi ne t'aiment point. Donne-leur des maladies pour
+prix de leur incontinence. Emploie bien tes heures de
+lubricité, prépare ces esclaves pour les baquets et les
+bains, et réduis à la diète et aux remèdes la jeunesse
+aux joues de rose.</p>
+
+<p>TIMANDRA.&mdash;Va te faire pendre, monstre!</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Pardonne-lui, chère Timandra; son esprit
+s'est perdu et noyé dans ses calamités.&mdash;Brave Timon,
+il ne me reste qu'un peu d'or, dont la disette excite tous
+les jours quelque révolte parmi mes soldats indigents.
+J'ai appris avec douleur comment la maudite Athènes,
+sans faire cas de ton mérite, oubliant tes grandes actions,
+qui la sauvèrent lorsque les États voisins allaient l'écraser,
+sans ton épée et ta fortune....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je te prie, fais battre tes tambours, et va-t'en.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Mon cher Timon, je suis ton ami et je te
+plains.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Comment peux-tu plaindre celui que tu importunes?
+J'aimerais mieux être seul.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Eh bien! porte-toi bien; voilà un peu d'or
+pour toi.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Garde-le, je ne peux pas le manger.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Quand j'aurai fait de la superbe Athènes
+un monceau de....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Fais-tu la guerre à Athènes?</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Oui, Timon, et j'en ai sujet.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Que les dieux les confondent tous par ton
+triomphe, et toi après quand tu auras triomphé!</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Moi, Timon, et pourquoi?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Parce qu'en égorgeant ces misérables, tu seras
+né pour conquérir ma patrie.&mdash;Reprends ton or:
+pars, voilà de l'or, pars: sois comme un astre malfaisant,
+lorsque Jupiter suspend le poison au-dessus d'une
+ville criminelle dans l'air empesté. Que ton glaive n'en
+épargne pas un seul; n'aie aucune pitié de la respectable
+vieillesse en dépit de sa barbe blanche; c'est un
+usurier: frappe-moi l'épouse hypocrite; rien n'est honnête
+en elle que son vêtement: c'est une prostituée. Que
+les joues de la jeune vierge n'adoucissent pas le tranchant
+de ton épée: ces mamelles qui, au travers de la
+gaze transparente, enchantent les yeux de l'homme, ne
+sont point inscrites dans le livre de la pitié; traite-les
+comme des traîtres odieux: n'épargne pas même l'enfant
+dont le gracieux sourire émeut la compassion des
+sots; ne vois en lui qu'un bâtard qu'un oracle équivoque
+a désigné comme devant t'égorger; mets-le en
+pièces sans remords. Jure de les exterminer tous; arme
+tes oreilles et tes yeux d'une cuirasse impénétrable aux
+cris des mères, des filles, des enfants, à la vue des prêtres
+souillant de leur sang leurs vêtements sacrés. Tiens,
+voilà de l'or pour payer tes soldats; fais un grand carnage;
+et quand ta fureur sera assouvie, sois exterminé
+toi-même! Ne parle pas: va-t'en.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;As-tu encore de l'or? Je prendrai l'or;
+mais non tous tes avis.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Suis-les, ou ne les suis pas; que la malédiction
+du ciel plane sur toi!</p>
+
+<p>TIMANDRA ET PHRYNIA.&mdash;Donne-nous de l'or, bon Timon:
+en as-tu encore?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Assez pour faire abjurer à une prostituée son
+métier, et renoncer une entremetteuse à faire des prostituées.
+Viles créatures, tendez et emplissez vos tabliers.
+Ce n'est pas à vous qu'il faut demander des serments qui
+vous enchaînent, non que vous ne soyez prêtes à jurer,
+à prononcer des jurements exécrables qui feraient trembler
+d'horreur, et frissonner les dieux immortels qui
+vous entendraient. Épargnez les serments; je me fie à
+votre penchant; restez des prostituées. Que celui dont la
+voix pieuse tentera de vous convertir soit lui-même entraîné
+par vous dans le crime; attirez-le et embrasez-le
+de vos feux profanes, plus puissants que la fumée de ses
+discours. Ne désertez jamais votre profession; seulement
+éprouvez six mois de l'année les peines méritées, et
+couvrez vos pauvres têtes chauves de la dépouille des
+morts; quelques-uns ont été pendus, n'importe, servez-vous-en
+pour trahir, continuez vos prostitutions, fardez
+les rides et les pustules de votre visage, jusqu'à ce qu'il
+devienne un bourbier.</p>
+
+<p>TIMANDRA ET PHRYNIA.&mdash;Fort bien: encore de l'or.&mdash;Eh
+bien! sois persuadé que nous ferons tout pour de l'or.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Semez la consomption jusque dans la moelle
+des os des hommes; frappez leurs jambes décharnées,
+détruisez la rapidité de leur marche; étouffez la voix de
+l'avocat, qu'il ne puisse plus plaider pour de faux titres,
+et ne fasse plus entendre son aigre fausset pour soutenir
+des subtilités. Couvrez de lèpre le flamine qui déclame
+contre la chair, et qui ne se croit pas lui-même. Faites
+tomber le nez par terre pour qu'il se le casse l'homme
+qui ne cherche qu'à éventer son avantage particulier au
+milieu de l'intérêt général. Rendez chauves les débauchés
+à la tête frisée; et que les fanfarons sans cicatrices
+de la guerre puisent dans votre sein quelque souffrance!
+Frappez tous les hommes du même fléau. Que votre activité
+corrompe et dessèche les sources de toute vigueur.
+Voilà encore de l'or; allez, damnez les autres, et que
+cet or vous damne à votre tour, et que les fossés vous
+servent à tous de tombeau!</p>
+
+<p>TIMANDRA ET PHRYNIA.&mdash;Encore des avis et encore de
+l'argent, généreux Timon.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Encore plus de prostituées et plus de maux
+d'abord. Commencez votre tâche; je vous ai donné des
+arrhes.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Tambours! battez. Marchons vers Athènes.&mdash;Adieu,
+Timon; si je prospère, je reviendrai te revoir.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Et moi, si mon espoir est accompli, je ne te
+reverrai jamais.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Je ne t'ai jamais fait de mal.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tu as dit du bien de moi.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Appelles-tu cela du mal?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui, les hommes l'éprouvent tous les jours.&mdash;Sors
+d'ici, pars, et emmène tes chiennes avec toi.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Nous ne faisons ici que l'offenser.&mdash;Partons.</p>
+
+<p class="stage1">(Le tambour bat; sortent Alcibiade, Phrynia, et Timandra.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Se peut-il que la nature, blessée de l'ingratitude
+de l'homme, puisse encore avoir faim!&mdash;O mère
+commune, toi dont le sein immense et fécond enfante
+et nourrit tout <span class="stage2">(<i>il creuse la terre</i>)</span>; toi, qui de la même
+substance dont ton orgueilleux enfant, l'homme superbe
+est gonflé, engendre le noir crapaud, la vipère azurée,
+le lézard doré, le serpent aveugle<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, et mille autres créatures
+abhorrées sous la voûte du ciel, où brillent les
+feux vivifiants d'Hypérion<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, donne à celui qui hait tous
+tes enfants de l'humanité une pauvre racine!&mdash;Détruis
+la fécondité de tes entrailles, qu'elles ne produisent
+plus l'homme ingrat; ne sois plus enceinte que de tigres,
+de loups, de dragons et d'ours, produis d'autres monstres
+nouveaux que ta face extérieure n'ait point encore
+montrés à la voûte bigarrée qui te couvre.&mdash;Oh! une
+racine!&mdash;Je te remercie.&mdash;Dessèche tes veines, tes vignobles,
+et tes guérets déchirés par la charrue, dont
+l'homme ingrat tire ces liqueurs et ces mets onctueux qui
+souillent la pureté de l'âme, et la privent de sa raison.
+<span class="stage2">(<i>Entre Apémantus</i>.)</span> Encore un homme! malédiction!
+malédiction!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> L'aveugle, espèce de serpent ainsi nommé à cause de la
+petitesse de ses yeux: c'est le <i>cæcilia</i> des Latins.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Hypérion, le soleil.</blockquote>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;On m'a montré ce chemin. On dit que tu
+affectes mes moeurs, que tu les copies.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;C'est parce que tu n'as point de chien que je
+puisse imiter. Que la peste te consume!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tout cela n'est en toi qu'affectation; ce
+n'est qu'une mélancolie indigne de l'homme, et qui est
+née du changement de ta fortune. Que signifient cette
+bêche, cet endroit, ce vêtement d'esclave, et ces regards
+inquiets? Et cependant tes flatteurs portent la soie, boivent
+le vin et dorment sur le duvet, serrent contre eux
+leurs parfums pernicieux, et ils ont oublié qu'il exista
+jamais un Timon. Ne déshonore point ces bois en adoptant
+la malice d'un censeur. Fais-toi flatteur à ton tour;
+cherche à relever ta fortune par ce qui t'a ruiné; apprends
+à courber les genoux; qu'il suffise du souffle du
+riche qui recevra ton hommage, pour faire voler ton
+bonnet; loue ses plus grands vices et érige-les en vertus.
+C'est ainsi qu'on te traitait; ton oreille était toujours
+ouverte comme celle d'un cabaretier qui fait un accueil
+gracieux aux fripons et à tous ceux qui l'approchent; il
+est juste que tu deviennes un fripon toi-même. Si tu
+avais encore des richesses, elles appartiendraient aux
+fripons. Ne cherche point à me ressembler.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Si je te ressemblais, je renoncerais à moi-même.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu as renoncé à toi-même en restant tel
+que tu étais, jadis extravagant, sot aujourd'hui.&mdash;Quoi!
+attends-tu que cet air froid, brusque chambellan, te
+vienne revêtir d'une chemise chaude? Ces arbres moussus,
+et plus vieux que l'aigle, suivront-ils tes pas, et bondiront-ils
+sur ton signe? L'onde du froid ruisseau recouvert
+de glace préparera-t-elle ton repas du matin pour réparer
+tes excès de la nuit? Appelle toutes les créatures
+qui vivent exposées à l'inclémence de l'air; ces arbres
+dont les troncs nus et sans abri, en butte au choc des
+éléments, ne répondent qu'à la nature; dis-leur de te
+flatter.&mdash;Oh! tu trouveras....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Un fou en toi: va-t'en.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je t'aime plus maintenant que je n'ai
+jamais fait.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Et moi, je te hais davantage.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tu flattes la misère.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je ne flatte pas; je te dis seulement que
+tu es un pendard.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Pourquoi m'es-tu venu chercher?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Pour te vexer.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;C'est toujours le rôle d'un lâche ou d'un fou:
+te plais-tu dans ce rôle?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quoi, tu es aussi un coquin?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Si tu avais adopté ce genre de vie sauvage
+pour châtier ton orgueil, à la bonne heure; mais
+tu ne l'as fait que par force. Tu serais un courtisan, si
+tu n'étais pas un gueux.&mdash;L'indigence volontaire survit
+à une opulence inquiète et arrive plus tôt au comble de
+ses désirs. L'une les remplit sans cesse et ne les complète
+jamais, l'autre est toujours satisfaite. La fortune la
+plus brillante, sans contentement, est un état de peine
+et de misère, pire que ce qu'il y a de pis avec le contentement.
+Tu devrais désirer de mourir, puisque tu es misérable.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Non par la sentence de celui qui est plus misérable
+que moi. Tu es un esclave que jamais la fortune
+ne pressa avec faveur dans ses bras caressants; tu es né
+comme un chien. Si tu avais, comme moi, dès ton berceau,
+passé successivement par toutes les douceurs que
+ce monde de passage prodigue à ceux qui peuvent librement
+jouir de toutes ses drogues assoupissantes, tu te
+serais plongé tout entier dans la débauche; ta jeunesse
+se serait usée dans tous les rendez-vous de la volupté, tu
+n'aurais jamais appris les froids préceptes de l'obéissance
+aux lois, tu aurais suivi le jeu sucré qui t'était
+offert.&mdash;Mais moi, qui avais le monde entier pour confiseur,
+je régnais sur la bouche, la langue, le coeur et les
+yeux de plus de serviteurs que je n'en pouvais employer;
+ils étaient attachés à moi comme les feuilles innombrables
+le sont au chêne: mais le souffle d'un seul hiver les
+a fait tomber des rameaux, et m'a exposé nu à toutes les
+fureurs de la tempête. Ce n'est pas sans quelque peine
+que je supporte ceci, moi, qui n'ai connu jamais que le
+bonheur; mais toi, ton existence a commencé dans la
+souffrance, et le temps t'a endurci. Pourquoi haïrais-tu
+les hommes? Ils ne t'ont pas flatté. Quels dons leur as-tu
+faits? Va, si tu veux maudire, maudis ton père; ce pauvre
+misérable qui, dans son dépit, s'unit à quelque malheureuse
+errante, et forma en toi un pauvre misérable héréditaire.
+&mdash;Hors d'ici, va-t'en; si tu n'étais pas né le pire
+des hommes, tu aurais été un fripon et un flatteur.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;As-tu encore de l'orgueil?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui, j'en ai de ne pas être toi.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Et moi de n'avoir pas été un prodigue!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Et moi d'en être encore un à présent. Si tout
+ce que je possède était renfermé en toi, je te permettrais
+d'aller te pendre; va-t'en.&mdash;Que la vie d'Athènes entière
+n'est-elle dans cette racine! je la dévorerais ainsi!</p>
+
+<p class="stage1">(Il mange une racine.)</p>
+
+<p>APÉMANTUS, <span class="stage2"><i>lui offrant quelque chose</i>.</span>&mdash;Tiens, je veux
+améliorer ton repas.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Commence par améliorer ma société; va-t'en.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je vais améliorer la mienne en m'éloignant
+de toi.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Elle ne sera pas améliorée<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, elle ne sera que
+rapiécée; du moins je le souhaite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a><p>Shakspeare ne laisse jamais échapper l'occasion d'employer
+à double sens le verbe <i>to mend: raccommoder, rapiécer, corriger,
+améliorer</i>.</p>
+
+<p>Le dialogue commence ici à devenir plus grossier que spirituel.</p></blockquote>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Que voudrais-tu envoyer à Athènes?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Toi, dans un ouragan. Si tu veux, dis-leur
+que j'ai de l'or ici: vois, j'en ai.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;L'or n'est ici d'aucun usage.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Le meilleur et l'innocent; car ici il dort et ne
+paye pas le mal.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Timon, où couches-tu la nuit?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Sous ce qui est au-dessus de moi. Apémantus,
+où manges-tu le jour?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Où mon estomac trouve de la nourriture,
+ou plutôt là où je la mange.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oh! si le poison connaissait ma volonté, et
+voulait m'obéir!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Où l'enverrais-tu?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Assaisonner tes aliments.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Va, tu n'as jamais connu le juste milieu
+de l'humanité; mais seulement l'un on l'autre extrême.
+Au milieu de ton or et de tes parfums, on se
+moquait de toi pour ton excès de délicatesse. Maintenant,
+sous tes haillons, tu n'en connais plus aucune et
+on te méprise pour l'excès contraire. Voici une nèfle,
+mange-la.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je ne mange point ce que je hais.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Et tu hais une nèfle<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Jeu de mots: <i>meddlar</i>, nèfle, et <i>meddler</i>, un homme qui se
+mêle de tout, un flatteur, un intrigant.</blockquote>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui, parce que tu lui ressembles.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Si tu avais haï plus tôt les flatteurs, tu
+t'aimerais toi-même davantage aujourd'hui. Quel prodigue
+as-tu jamais connu qui ait été jamais aimé après
+la perte de ses moyens?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;As-tu jamais connu un homme qui fût aimé
+sans les moyens dont tu parles?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Moi.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je te comprends; tu as quelques moyens
+pour avoir un chien.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Quelles choses au monde peux-tu comparer
+le mieux à tes flatteurs?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Les femmes en approchent le plus; mais les
+hommes, les hommes sont la flatterie elle-même.&mdash;Apémantus,
+que ferais-tu de l'univers si tu le tenais sous ta
+puissance?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je l'abandonnerais aux bêtes féroces
+pour me délivrer des hommes.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Voudrais-tu tomber toi-même dans la destruction
+générale des hommes et rester brute avec les
+brutes?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui, Timon.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ambition de brute! que les dieux t'accordent
+ton désir! Si tu étais lion, le renard te duperait; si tu
+étais agneau, le renard te dévorerait; si tu étais le renard,
+le lion te suspecterait, si par hasard l'âne venait à
+t'accuser; si tu étais l'âne, ta stupidité ferait ton tourment,
+et tu ne vivrais que pour servir de déjeûner au loup; si
+tu étais le loup, ta voracité serait ton supplice, et tu exposerais
+ta vie pour ton diner; si tu étais la licorne<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, ta fureur
+et ton orgueil seraient un piège pour toi, tu périrais
+victime de ta colère; si tu étais un ours, tu serais
+tué par le cheval; si tu étais cheval, tu serais la proie du
+léopard; si tu étais un léopard, tu serais cousin germain
+du lion, et ta peau mouchetée serait fatale à ta vie; tu
+n'aurais de sûreté que dans la fuite, et ton absence
+serait ton unique défense. Quel animal pourrais-tu être,
+qui ne fût soumis à quelque autre animal? Et quel animal
+tu es déjà, de ne pas voir comment tu perdrais à la
+métamorphose!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Voici ce qu'on racontait de la licorne: «quand le lion, qui
+est son ennemi, l'aperçoit, il se tient appuyé sur le tronc d'un
+arbre; la licorne, furieuse, vole vers lui pour le percer. Le
+lion se retire; la licorne enfonce sa corne dans l'arbre et devient
+ainsi la proie du lion.»</blockquote>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Si ta conversation avait pu me plaire,
+ce serait surtout en ce moment. La république d'Athènes
+est devenue un repaire de bêtes.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;L'âne a-t-il donc sauté par-dessus les murailles,
+que te voilà hors de la ville?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Voilà un poëte et un peintre. Que la
+peste de la société te poursuive; de peur d'en être atteint
+je décampe: quand je ne saurai que faire je reviendrai
+te voir.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quand tu seras le seul homme vivant, tu seras
+le bienvenu: j'aimerais mieux être le chien d'un mendiant
+qu'Apémantus.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Tu es le premier de tous les fous vivants!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je voudrais que tu fusses assez propre pour
+te cracher au visage.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Que la peste t'étouffe! Tu es trop méchant
+pour que je te maudisse.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tous les coquins, près de toi, sont purs.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Il n'est point de lèpre pareille à ton
+langage....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui, si je te nommais.&mdash;Je te battrais, mais
+ce serait souiller mes mains.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je voudrais que ma langue pût les faire
+tomber en pourriture.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Hors d'ici, progéniture d'un chien galeux, la
+colère me transporte de te voir vivant; je me trouve mal
+en te voyant.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Je voudrais te voir crever.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Va-t'en, coquin importun; j'en suis fâché,
+mais je vais perdre une pierre après toi<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>! <span class="stage2">(<i>Il lui jette une
+pierre.</i>)</span></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> «Tout homme a une pierre pour jeter à un chien.» (Proverbe.)
+On connaît l'étymologie du mot <i>cynique</i>.</blockquote>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Bête sauvage!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Esclave!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Crapaud!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Coquin, coquin, coquin! <span class="stage2">(<i>Apémantus s'éloigne
+comme pour s'en aller.</i>)</span> Je suis malade de dégoût de ce
+monde pervers; je n'en veux rien aimer, que les aliments
+nécessaires qui croissent sur sa surface.&mdash;Allons, Timon,
+prépare maintenant ta tombe; repose dans un lieu où
+l'écume légère de la mer puisse chaque jour en baigner
+la pierre: compose ton épitaphe, et que la mort rie en
+moi de la vie des autres. <span class="stage2">(<i>Il regarde son or.</i>)</span> O toi, doux
+régicide; cher métal de discorde entre le père et le fils;
+toi, brillant corrupteur de la pureté du lit nuptial, vaillant
+Mars, amant toujours jeune, toujours frais et séduisant,
+toujours aimé, dont l'éclat fond la neige consacrée
+qui protège le sein de Diane! ô toi, dieu visible, qui
+réunis les contraires dans une alliance étroite et les
+amène à s'embrasser; toi, qui parles et assortis tous les
+langages à tous les desseins! ô toi, pierre de touche des
+coeurs, pense que l'homme, ton esclave, se révolte, et,
+par ta puissance, allume entre eux des discordes mortelles!
+Puisse l'empire du monde rester à la brute!</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Que ton voeu s'exauce; mais quand je
+serai mort.&mdash;Je vais dire que tu as de l'or; tu seras
+bientôt entouré d'une foule.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;D'une foule?</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tourne-moi le dos, je t'en conjure.</p>
+
+<p>APÉMANTUS.&mdash;Vis et chéris ta misère.</p>
+
+<p class="stage1">(Apémantus sort.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vis longtemps ainsi, et meurs ainsi, nous
+sommes quittes.&mdash;Encore des visages humains! Mange,
+Timon, et déteste-les.</p>
+
+<p class="stage1">(Des voleurs entrent.)</p>
+
+<p>PREMIER VOLEUR.&mdash;Où peut-il avoir trouvé cet or; sans
+doute ce sont quelques pauvres restes, quelques misérables
+débris de sa fortune? La disette d'argent, l'abandon
+de ses amis l'ont jeté dans cette mélancolie.</p>
+
+<p>SECOND VOLEUR.&mdash;Le bruit court qu'il possède un trésor
+immense.</p>
+
+<p>TROISIÈME VOLEUR.&mdash;Faisons une tentative sur lui; s'il
+ne se soucie plus de l'or, il nous l'abandonnera facilement;
+mais s'il est jaloux de le conserver, comment
+l'aurons-nous?</p>
+
+<p>SECOND VOLEUR.&mdash;Tu as raison; car il ne le porte pas
+sur lui: il est caché.</p>
+
+<p>PREMIER VOLEUR.&mdash;N'est-ce pas lui?</p>
+
+<p>LES AUTRES.&mdash;Où?</p>
+
+<p>SECOND VOLEUR.&mdash;Le voilà tel qu'on nous l'a peint.</p>
+
+<p>TROISIÈME VOLEUR.&mdash;Lui-même; je le reconnais.</p>
+
+<p>LES VOLEURS.&mdash;Dieu te garde, Timon!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quoi, des voleurs!</p>
+
+<p>LES VOLEURS.&mdash;Des soldats, non des voleurs.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tous les deux à la fois, et des fils d'une
+femme.</p>
+
+<p>LES VOLEURS.&mdash;Nous ne sommes point des voleurs,
+mais des hommes dans un grand besoin.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Votre plus grand besoin, c'est le besoin de
+nourriture. Pourquoi en manqueriez-vous? Voyez, la
+terre a des racines; à un mille à la ronde jaillissent cent
+sources; ces chênes produisent du gland; ces ronces sont
+couvertes de graines vermeilles; la nature, ménagère
+bienfaisante, vous sert sur chaque buisson des mets en
+abondance. Vous êtes dans le besoin, et pourquoi?</p>
+
+<p>PREMIER VOLEUR.&mdash;Nous ne pouvons vivre d'herbes, de
+fruits sauvages et d'eau comme les poissons, les oiseaux
+et les bêtes de ces forêts.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ni des bêtes elles-mêmes, des oiseaux et des
+poissons: il faut que vous dévoriez les hommes. Je dois
+vous rendre grâces de ce que vous êtes des voleurs
+avoués; de ce que pour faire votre métier, vous ne prenez
+point un masque respectable, car dans les professions
+légitimes de la société, la rapacité n'a point de bornes.
+Brigands, tenez, voici de l'or. Allez, buvez le sang subtil
+de la grappe, jusqu'à ce qu'il allume dans vos veines
+une fièvre brûlante qui fasse bouillir le vôtre et vous
+sauve du gibet! Ne vous fiez pas au médecin: ses antidotes
+sont du poison; il commet plus d'assassinats que
+vous de vols; il vole la bourse et la vie à la fois. Commettez
+des crimes, commettez-en puisque c'est votre
+profession, comme des ouvriers. Je veux vous citer partout
+l'exemple du brigandage. Le soleil est un voleur qui,
+par sa puissante attraction, vole le vaste océan; la lune,
+voleur effronté, vole au soleil la pâle lumière dont elle
+brille. L'Océan est un autre voleur qui fond la lune en
+larmes salées et les mêle à ses flots. La terre est un voleur
+qui ne produit et ne nourrit que par un mélange
+soustrait au résidu de toutes les substances. Toute chose
+est un voleur; les lois, votre frein et votre verge, sont
+elles-mêmes, par leur pouvoir tyrannique, les plus
+effrénés des brigands. Point d'amitié entre vous; allez,
+volez-vous l'un l'autre; voilà encore de l'or. Coupez les
+gorges; tous ceux que vous rencontrerez sont des voleurs.
+Allez à Athènes, brisez les portes des boutiques; vous ne
+pouvez rien voler qu'à des voleurs. Que cet or que je
+vous donne ne vous empêche pas de voler encore:
+qu'il vous perde vous-mêmes et vous confonde: ainsi
+soit-il!</p>
+
+<p class="stage1">(Il se retire vers sa caverne.)</p>
+
+<p>TROISIÈME VOLEUR.&mdash;Il m'a presque dégoûté de mon
+métier, en me le vantant.</p>
+
+<p>PREMIER VOLEUR.&mdash;Ce n'est pas le désir que nous prospérions
+dans notre profession mystérieuse, c'est la haine
+pour les hommes qui lui a dicté ces conseils.</p>
+
+<p>SECOND VOLEUR.&mdash;Je veux le croire comme un ennemi,
+et je dis adieu à mon état.</p>
+
+<p>PREMIER VOLEUR.&mdash;Attendons que nous revoyions la
+paix dans Athènes.</p>
+
+<p>SECOND VOLEUR.&mdash;Il n'est point de temps si misérable
+où l'homme ne puisse être honnête.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Flavius.)</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;O dieux! cet homme dans l'opprobre et la
+ruine est-il mon seigneur? Quel état de dépérissement
+et de dégradation? O monument étonnant de bienfaits
+mal placés! Quel changement dans sa situation ont produit
+l'indigence et le désespoir!&mdash;Quoi de plus vil sur la
+terre que ces amis qui conduisent ainsi les âmes les plus
+nobles à la plus honteuse fin? Comme l'ordre donné à
+l'homme d'aimer ses ennemis s'accorde bien avec ce
+temps-ci! Puis-je n'accorder ma tendresse qu'à celui qui
+me veut du mal, plutôt qu'à celui qui m'en fait!&mdash;Son
+oeil m'a aperçu; je vais lui présenter ma douleur sincère,
+et je veux le servir, comme mon seigneur, aux dépens
+de ma vie.&mdash;Mon cher maître.</p>
+
+<p class="stage1">(Timon sort de sa caverne.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Va-t'en; qui es-tu?</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;M'avez-vous oublié, seigneur?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Pourquoi fais-tu cette question? J'ai oublié
+tous les hommes: donc, si tu avoues être un homme, je
+t'ai oublié aussi.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Votre pauvre et honnête serviteur....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je ne te connais donc point. Je n'eus jamais
+un honnête homme auprès de moi; je n'avais que des
+fripons qui servaient à manger à des coquins.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Les dieux me sont témoins que jamais pauvre
+intendant ne versa sur l'infortune de son maître de
+larmes plus sincères, que n'en ont versé mes yeux sur
+la vôtre.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quoi! tu pleures! Approche; maintenant je
+t'aime, parce que tu es une femme, et que tu désavoues
+le coeur de pierre des hommes, qui ne pleurent jamais
+que de débauche ou de folle joie!&mdash;La pitié dort: étrange
+siècle que celui où on pleure de rire, non en pleurant!</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Reconnaissez-moi, mon cher maître, je
+vous en conjure; agréez ma sincère douleur, et tant que
+ce faible trésor durera <span>(<i class="stage2">il lui présente tout ce qu'il a d'or</i>)</span>,
+souffrez que je sois votre intendant<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Destouches a su profiter de cette scène dans le cinquième
+acte de son <i>Dissipateur</i>.</blockquote>
+
+<p>TIMON.&mdash;Quoi, j'avais un intendant si fidèle, si juste,
+et aujourd'hui si compatissant! Ceci adoucit presque
+mon caractère sauvage.&mdash;Voyons ton visage.&mdash;Cet
+homme pourtant naquit sûrement d'une femme.&mdash;Dieux
+éternellement sages! pardonnez-moi mon anathème téméraire
+et sans exception; je proclame qu'il est un
+homme honnête: mais ne vous y trompez pas; un seul,
+pas davantage, et c'est un intendant! Oh! que j'aurais
+voulu détester tout le genre humain; mais tu te rachètes
+toi-même: toi seul excepté, je maudis tous les hommes.&mdash;Il
+me semble que tu es plus honnête que sage. Car en
+me trahissant, en m'opprimant tu aurais retrouvé plus
+facilement un autre emploi; tant de gens arrivent au
+service d'un second maître, en marchant sur le corps du
+premier. Mais dis-moi la vérité; car je douterai toujours,
+malgré ma certitude; cette tendresse n'est-elle point
+feinte, intéressée, usuraire comme celle du riche qui fait
+des présents dans l'espérance de recevoir vingt pour un!</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Non, mon digne maître; la défiance et le
+soupçon sont entrés, hélas! trop tard dans votre coeur.
+C'était au milieu de vos festins que vous auriez dû craindre
+la perfidie; mais le soupçon ne vient que quand les
+biens sont dissipés. Ma démarche, le ciel m'en est témoin,
+est pur amour, devoir et zèle pour votre âme
+incomparable; je veux prendre soin de votre nourriture
+et de votre subsistance, et, soyez-en persuadé, mon noble
+seigneur, tout ce que je possède, et tout ce que je puis
+espérer dans l'avenir, je le donnerais pour remplir
+l'unique voeu de mon coeur: que vous redevinssiez riche
+et puissant pour me récompenser en m'enrichissant
+vous-même.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vois, ton voeu est accompli, seul honnête
+homme qui existe. Tiens, prends; les dieux, du fond de
+ma misère, t'envoient un trésor. Va, vis riche et heureux;
+mais à condition que tu iras bâtir loin des hommes;
+hais-les tous, maudis-les tous; ne montre de pitié pour
+aucun; plutôt que de secourir le mendiant, laisse sa
+chair exténuée par la faim se détacher de ses os; donne
+aux chiens ce que tu refuseras aux hommes; que les
+cachots les engloutissent, que les dettes les dessèchent,
+que les hommes soient comme des arbres flétris, et que
+toutes les maladies dévorent leur sang perfide!&mdash;Adieu,
+sois heureux.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;O mon maître, souffrez que je reste avec
+vous et que je vous console.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Si tu crains les malédictions, ne t'arrête pas,
+fuis, tandis que tu es libre et heureux. Ne vois jamais les
+hommes, et que je ne te voie jamais!</p>
+
+<p class="stage1">(Timon rentre dans sa caverne. Flavius s'éloigne.)</p>
+
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>ACTE CINQUIÈME</h3>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+
+<p class="stage1">Devant la caverne de Timon.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> UN POÈTE ET UN PEINTRE, TIMON <i>est
+derrière eux sans en être vu.</i></p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Si je connais bien le lieu, sa demeure ne
+doit pas être éloignée.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Que doit-on penser de lui? En croirons-nous
+la rumeur, qu'il regorge d'or?</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Cela est certain, Alcibiade le dit; Phrynia
+et Timandra ont reçu de l'or de lui; il a aussi enrichi
+libéralement quelques soldats maraudeurs. On dit qu'il a
+donné une somme considérable à son intendant.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Ainsi, sa banqueroute n'était destinée qu'à
+éprouver ses amis.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Rien de plus: vous le verrez encore
+comme un palmier dans Athènes, fleurir parmi les plus
+grands, ainsi, il ne sera pas mal à propos d'aller lui
+offrir nos hommages dans son infortune apparente. Ce
+sera de notre part un procédé honnête, et qui a bien des
+chances d'amener nos desseins à ce qu'ils souhaitent,
+s'il est vrai qu'il soit aussi riche qu'on le dit.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Qu'avez-vous à lui présenter maintenant?</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Rien, quant à présent, que ma visite;
+mais je lui promettrai un chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Il faut que j'en use de même envers lui;
+je lui dirai que je prépare certain ouvrage pour lui.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;C'est tout ce qu'il y a de mieux: promettre
+est le ton du siècle. La promesse ouvre les yeux
+de l'attente, qu'engourdit et tue l'accomplissement d'une
+parole. Excepté pour les gens simples et vulgaires, tenir
+ce qu'on a promis n'est plus en usage. Promettre est
+plus poli, plus à la mode; tenir sa promesse, c'est faire
+son testament, ce qui annonce toujours une grande maladie
+dans le jugement de celui qui le fait.</p>
+
+<p>TIMON, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Excellent artiste! tu ne pourrais pas
+peindre un homme aussi méchant que toi.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Je rêve à l'ouvrage que je lui dirai avoir
+préparé pour lui. Il faut qu'il en soit lui-même le sujet.
+Ce sera une satire contre la mollesse de la prospérité, et
+un détail des flatteries qui obsèdent la jeunesse et l'opulence.</p>
+
+<p>TIMON, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Faut-il aussi que tu fasses le rôle de
+fripon dans ta propre pièce? Châtieras-tu tes propres
+fautes sur le dos des autres? Va, écris, j'ai de l'or pour
+toi.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Mais cherchons-le: nous péchons contre
+notre fortune, quand nous pouvons faire quelque profit
+et que nous arrivons trop tard.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Vous avez raison; quand le jour nous sert,
+et avant le retour de la nuit aux coins obscurs, trouvez
+ce dont vous avez besoin à la libre lumière qui vous est
+offerte; allons.</p>
+
+<p>TIMON, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Je vais vous joindre au tournant.&mdash;Quel
+dieu est donc cet or, pour être adoré dans des temples
+plus vils et plus abjects que les lieux où l'on nourrit
+les porcs? C'est toi qui équipes les flottes et qui sillonnes
+l'onde écumante; toi qui attaches l'hommage et le respect
+à l'esclave. Sois donc adoré, et que tes saints soient
+récompensés par tous les fléaux de n'obéir qu'à toi!&mdash;Il
+est temps que je les aborde.</p>
+
+<p class="stage1">(Il s'avance vers eux.)</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Salut, noble Timon.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Notre ancien et digne maître.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Aurais-je assez vécu pour voir enfin deux
+honnêtes gens?</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Seigneur, ayant souvent éprouvé vos libéralités,
+ayant appris votre retraite et la désertion de vos
+amis dont les natures ingrates.... Oh! les âmes détestables!
+le ciel n'a pas assez de fouets.... Quoi! envers vous!
+dont la générosité, comme l'astre du ciel, donnait la vie
+et le mouvement à tout leur être; je me sens hors de
+moi; je ne connais point d'expressions assez énergiques,
+pour revêtir de ses vraies couleurs, leur énorme ingratitude.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Laisse-la toute nue; les hommes l'en verront
+mieux.&mdash;Vous, qui êtes honnêtes, en étant ce que vous
+êtes, faites à merveille voir et connaître leur caractère.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Lui et moi, nous avons voyagé sous la
+céleste rosée de vos bienfaits, et nous l'avons doucement
+sentie.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oh! vous êtes d'honnêtes gens.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Nous sommes venus ici vous offrir nos
+services.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Âmes honnêtes! comment vous récompenserai-je?&mdash;Pouvez-vous
+manger des racines et boire de
+l'eau? Non.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Tout ce que nous pourrons faire, nous le
+ferons pour vous.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous êtes d'honnêtes gens; vous avez appris
+que j'avais de l'or, je le sais: dites la vérité, vous êtes
+d'honnêtes gens.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;On le dit, noble seigneur; mais ce n'est
+pas là ce qui amène mon ami, ni moi.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Braves, honnêtes gens!&mdash;Il n'est personne
+dans Athènes qui soit capable de faire un portrait comme
+toi. De tous les artistes, tu es celui qui contrefais le mieux
+la vérité.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Là! là! seigneur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;C'est comme je le dis. (<i>Au poète.</i>) Et toi, dans
+tes fictions, ton vers coule avec tant de grâce et de douceur,
+que l'art y ressemble à la nature. Cependant, mes
+dignes amis, il faut que je vous le dise, vous avez un
+défaut, à vrai dire, il n'est pas monstrueux, et je ne veux
+pas que vous preniez beaucoup de peine pour vous en
+corriger.</p>
+
+<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.&mdash;Nous prions votre Honneur
+de nous le faire connaître.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vous le prendrez mal.</p>
+
+<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.&mdash;Avec la plus vive reconnaissance,
+seigneur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;En vérité, croyez-vous?</p>
+
+<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.&mdash;N'en doutez pas, seigneur.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;C'est qu'il n'y en a pas un de vous qui ne se
+fie à un coquin qui le trompe.</p>
+
+<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.&mdash;Nous, Seigneur?</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui; vous entendez l'imposteur vous flatter,
+vous le voyez dissimuler, vous connaissez son artifice
+grossier, et cependant vous l'aimez, vous le nourrissez,
+vous le réchauffez dans votre sein. Soyez pourtant bien
+sûrs que c'est un parfait scélérat.</p>
+
+<p>LE PEINTRE.&mdash;Je ne connais personne de ce caractère,
+seigneur.</p>
+
+<p>LE POÈTE.&mdash;Ni moi non plus.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Écoutez, je vous aime tendrement, je vous
+donnerai de l'or, mais chassez-moi de votre compagnie
+ces coquins, pendez-les, poignardez-les, noyez-les dans
+les latrines, exterminez-les enfin par quelque moyen, et
+venez ensuite me trouver, et je vous donnerai de l'or
+libéralement.</p>
+
+<p>LE POÈTE ET LE PEINTRE.&mdash;Nommez-les, seigneur, que
+nous les connaissions.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Placez-vous ici, vous; et vous là; chacun de
+vous séparément, tout seul, sans compagnon; eh bien! un
+maître fripon vous tient encore compagnie.&mdash;<span class="stage2">(<i>Au peintre.</i>)</span>
+Si là où tu es tu ne veux pas qu'il se trouve deux coquins,
+ne te laisse pas approcher de lui.&mdash;<span class="stage2">(<i>Au poète.</i>)</span> Et toi, si tu
+ne veux pas habiter auprès d'un coquin, fuis loin de cet
+homme. Hors d'ici, couple de fripons, voilà de l'or. Vous
+êtes venus chercher de l'or, esclaves!&mdash;Vous avez travaillé
+pour moi, vous voilà payés.&mdash;Hors d'ici: tu es alchimiste,
+toi; convertis cela en or. Loin d'ici, vils chiens!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort en les battant et en les chassant devant lui.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> FLAVIUS, DEUX SÉNATEURS.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;C'est en vain que vous cherchez à parler à
+Timon. Il s'est tellement concentré en lui-même, que de
+tous ceux qui ont la figure humaine il est le seul qui soit
+en bon rapport avec lui-même.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Conduis-nous à sa caverne; c'est
+notre devoir; nous avons promis aux Athéniens de lui
+parler.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Dans des circonstances toutes semblables,
+les hommes ne sont pas toujours les mêmes.
+C'est le temps et le chagrin qui ont produit en lui ce
+changement; le temps, en lui offrant d'une main plus
+propice le bonheur de ses premiers jours, peut ressusciter
+en lui l'homme d'autrefois. Conduis-nous vers lui, et
+qu'il arrive ce qui pourra.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Voilà sa caverne.&mdash;Que la paix et le contentement
+règnent ici! Seigneur Timon! seigneur Timon!
+reparaissez, parlez à vos amis: les Athéniens,
+représentés par ces deux membres de leur respectable
+sénat, viennent vous saluer; parlez-leur, noble Timon.</p>
+
+<p class="stage1">(Timon sortant de sa caverne.)</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Soleil, qui réchauffes, brûle! <span class="stage2">(<i>Aux sénateurs</i>.)</span>
+Parlez, et soyez pendus; que chaque parole vraie engendre
+une pustule, et que chaque mensonge cautérise
+votre langue et la consume jusqu'à la racine!</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Digne Timon!</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Pas plus digne des hommes qui te ressemblent
+que toi de Timon.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Les sénateurs d'Athènes vous saluent,
+Timon.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Je les remercie; et je voudrais, en retour,
+leur envoyer la peste, si je pouvais la prendre pour la
+leur donner.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Oubliez une injure dont nous-mêmes
+nous sommes affligés pour vous. Le sénat, d'un
+consentement et d'un coeur unanimes, vous rappelle à
+Athènes, et a pensé à des dignités spéciales qui, devenues
+vacantes, vous sont destinées.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Ils confessent que leur ingratitude
+envers vous fut trop grande et grossière. Le peuple
+même, qui se rétracte rarement, sent le besoin qu'il a
+du secours de Timon, et reconnaît le danger de sa chute
+s'il refuse d'avoir recours à Timon. Il nous envoie pour
+vous porter l'aveu de ses regrets, et vous offrir une récompense
+qui dépassera le poids de l'offense qu'il vous a
+faite. Oui, il vous promet tant d'amas et de trésors d'amour
+et de richesses, que ses torts seront effacés, et que
+l'empreinte de son amour sera gravée en vous pour
+attester à jamais son dévouement à votre personne.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Vos offres m'enchantent, me surprennent
+jusqu'à m'arracher presque des larmes: donnez-moi le
+coeur d'un fou et les yeux d'une femme, et ces consolations,
+dignes sénateurs, vont faire couler mes pleurs.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Daignez donc revenir parmi nous.
+Reprenez l'autorité dans notre Athènes (la vôtre et la
+nôtre); vous y serez reçu avec transport, et revêtu du
+pouvoir absolu; votre nom révéré y régnera en souverain,
+et nous aurons bientôt repoussé les féroces attaques
+d'Alcibiade, qui, comme un sanglier sauvage,
+cherche à déraciner la paix de sa patrie.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Et brandit son épée menaçante
+sous les murs d'Athènes.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Ainsi, Timon....</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Oui, sénateurs, je le veux bien; oui, je le veux
+bien.&mdash;Si Alcibiade tue mes concitoyens, dites à Alcibiade,
+de la part de Timon, que Timon ne s'en embarrasse
+guère; mais s'il livre la belle Athènes au pillage,
+s'il prend nos respectables vieillards par la barbe, s'il
+abandonne les vierges sacrées aux outrages de la guerre
+insolente, brutale, furieuse, alors qu'il sache, et dites-lui
+ce que dit Timon: Par pitié pour notre jeunesse et
+pour nos vieillards, je ne puis m'empêcher de lui dire
+que je ne m'en inquiète point.... Qu'il fasse tout au pire.
+&mdash;Moquez-vous de leurs glaives tant que vous aurez des
+gorges à couper. Quant à moi, il n'est point de poignard
+dans le camp le plus désordonné que je ne préfère à la
+gorge la plus respectable d'Athènes. Je vous abandonne
+donc à la garde des dieux justes, comme des voleurs à
+leurs geôliers.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Ne vous arrêtez pas plus longtemps; tout
+est inutile.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Tenez, j'étais occupé à écrire mon épitaphe:
+on la verra demain. Je commence à me rétablir de cette
+longue maladie de la vie et de la santé; je retrouve tout
+dans le néant. Allez, vivez; qu'Alcibiade soit votre fléau
+et vous le sien, et vivez ainsi longtemps!</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Nous parlons en vain.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Cependant j'aime ma patrie, et je ne suis point
+homme à me réjouir du malheur public, comme on en
+fait courir, le bruit.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;C'est bien parlé.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Recommandez-moi à mes chers compatriotes.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Voilà des paroles dignes de passer
+par vos lèvres.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Elles entrent dans nos oreilles
+comme des grands triomphateurs sous les portes où retentissent
+les applaudissements.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Recommandez-moi à eux; dites-leur que,
+pour les consoler de leurs peines, de la crainte de leurs
+ennemis, de leurs maux, de leurs pertes, de leurs chagrins
+d'amour, et de toutes les autres souffrances qui
+peuvent assaillir le frêle vaisseau de la nature dans le
+voyage incertain de la vie, je veux leur montrer quelque
+amitié, je veux leur apprendre à prévenir la fureur du
+sauvage Alcibiade.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Ceci me plaît assez, il reviendra.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;J'ai ici, dans mon enclos, un arbre que je
+veux abattre pour mon usage, et je ne tarderai pas à le
+couper. Dites à mes amis, à tous les habitants d'Athènes,
+d'après l'ordre des rangs, aux grands et aux petits, que
+si quelqu'un veut terminer son affliction, il se hâte de
+venir ici avant que mon arbre ait senti la coignée, et
+qu'il se pende; je vous prie, faites ma commission.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Ne l'importunez pas davantage, vous le
+verrez toujours le même.</p>
+
+<p>TIMON.&mdash;Ne revenez plus me voir; dites seulement aux
+Athéniens que Timon a bâti sa demeure éternelle sur
+les grèves de l'onde arrière, et qu'une fois le jour la
+vague turbulente viendra la couvrir de sa bouillante
+écume. Venez ici, et que la pierre de mon tombeau soit
+votre oracle. Lèvres, prononcez des paroles amères, et
+que ma voix cesse; que la peste contagieuse réforme ce
+qui va mal; que les hommes ne travaillent qu'à creuser
+leurs tombeaux, et que la mort soit leur gain!&mdash;Soleil,
+cache tes rayons, le règne de Timon est passé!</p>
+
+<p class="stage1">(Il se retire.)</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Sa haine est devenue inséparable
+de sa nature.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Toute notre espérance en lui est
+morte; retournons, et tentons les moyens qui nous restent
+dans notre grand péril.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Il demande des pieds agiles.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Le théâtre représente les murs d'Athènes.</p>
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DEUX SÉNATEURS ET UN MESSAGER.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR, <span class="stage2"><i>au messager</i>.</span>&mdash;Tu as bien pris de la
+peine pour le savoir; son armée est-elle aussi nombreuse
+que tu le disais?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Ce que je vous ai dit n'est rien encore;
+la rapidité de ses mouvements promet qu'il va bientôt
+être ici.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Nous courons un grand péril si on
+n'amène pas Timon.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;J'ai trouvé en chemin un courrier, un
+de mes anciens amis, quoique servant un parti différent;
+cependant nous avons cédé au penchant de notre vieille
+liaison, et nous avons causé comme des amis. Il allait de
+la part d'Alcibiade à la caverne de Timon, chargé de
+lettres pour le prier de prêter main-forte à la guerre
+contre notre ville entreprise en partie à cause de lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Arrivent les sénateurs qui avaient été députés à Timon.)</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Voici nos frères.</p>
+
+<p>TROISIÈME SÉNATEUR.&mdash;Ne parlez plus de Timon, n'attendez
+rien de lui.&mdash;Déjà les tambours des ennemis se
+font entendre, et leur marche redoutable obscurcit les
+airs de poussière. Rentrons et préparons-nous: je crains
+bien que nous ne tombions dans le piège de nos ennemis.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Les bois; on voit la caverne de Timon et un tombeau grossier.</p>
+
+<p class="stage1">UN SOLDAT <i>cherchant Timon</i>.</p>
+
+<p>D'après toutes les descriptions, ce doit être ici l'endroit.&mdash;Y a-t-il
+quelqu'un ici? Holà! Parlez.&mdash;Personne
+ne répond.&mdash;Que veut dire ceci?&mdash;Ah! Timon est mort.
+Il a terminé sa carrière; quelque bête sauvage a élevé
+ce tertre. Point d'homme vivant ici.&mdash;Sûrement il est
+mort, et voilà son tombeau. Je ne puis pas lire ce qu'il
+y a sur la pierre.&mdash;Je vais enlever cette inscription sur
+la cire; notre général connaît tous les caractères. C'est
+un vieil interprète, quoique jeune d'années. Il a mis à
+l'heure qu'il est le siège devant l'orgueilleuse Athènes,
+dont la ruine est son ambition.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Les remparts d'Athènes.</p>
+
+<p class="stage1">ALCIBIADE <i>paraît à la tête de ses troupes; on entend les<br>
+instruments de guerre</i>.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Que la trompette annonce à cette ville efféminée
+et lâche notre terrible approche. <span class="stage2">(<i>Un pourparler;
+les sénateurs paraissent sur les murs, Alcibiade leur adresse
+la parole</i>.)</span> Jusqu'à présent vous avez toujours continué;
+vous avez rempli vos jours d'abus d'autorité, prenant
+votre volonté pour mesure des lois. Jusqu'à présent,
+moi et ceux qui dormaient à l'ombre de votre pouvoir,
+nous avons erré les bras croisés, et nous avons exhalé
+en vain nos souffrances. Enfin le moment est venu où
+nos genoux<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> craquent sous le poids et crient d'eux-mêmes:
+<i>C'est assez</i>. La vengeance, hors d'haleine, ira
+s'asseoir et respirer sur vos grands sièges de repos, et
+l'insolence poussive perdra la parole de crainte et d'horreur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Image empruntée aux habitudes du chameau, qui se relève
+dès qu'il sent que le fardeau dont on le charge est trop lourd.</blockquote>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Jeune et noble guerrier, quand
+tes premiers griefs n'étaient qu'imaginaires, avant que
+tu eusses la force en main et que tu pusses nous inspirer
+de la crainte, nous avons envoyé vers toi pour calmer
+ta fureur, et réparer notre ingratitude par des marques
+d'amour qui devaient en effacer le souvenir.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Nous avons tenté aussi de réveiller,
+dans le coeur transformé de Timon, l'amour de notre
+ville, par un humble message et des promesses. Nous
+n'avons pas tous été cruels, nous ne méritons pas tous
+d'être frappés par le glaive de la guerre.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Nos murs n'ont point été élevés
+par les mains de ceux qui t'ont offensé; et ton injure
+n'est pas si grave qu'il faille détruire ces tours superbes,
+ces trophées et ces académies, pour venger des torts
+particuliers.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Les auteurs de ton exil ne vivent
+plus; la honte d'avoir si fort manqué de prudence a brisé
+leurs coeurs. Noble Alcibiade, entre dans notre cité tes
+enseignes déployées; et si la soif de la vengeance t'acharne
+sur une pâture que la nature abhorre, prends
+sur les habitants la dîme de la mort, et que les malheureux
+marqués par le sort des dés périssent.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Tous ne t'ont pas offensé; il n'est
+pas juste de tirer vengeance sur ceux qui restent à la
+place de ceux qui ne sont plus: le crime n'est pas héréditaire
+comme un champ. Ainsi, cher concitoyen, fais
+entrer tes troupes, mais laisse ta colère hors des remparts;
+épargne Athènes, ton berceau; épargne tes parents
+qui, dans l'emportement de ta colère, périraient
+avec ceux qui t'ont offensé. Entre comme le berger dans
+le parc, et choisis les brebis infectées; mais n'égorge pas
+tout le troupeau.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Quel que soit ton but, tu le gagneras
+plutôt par ton sourire que tu n'y arriveras à coups
+d'épée.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Frappe seulement du pied nos
+portes fortifiées; elles vont s'ouvrir. Envoie ton noble
+coeur devant tes pas pour dire que tu entres au nom de
+l'amitié.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Jette ton gant ou quelque autre
+gage de ta foi, qui nous assure que tu n'as pris les armes
+que pour te faire rendre justice, et non pour nous renverser;
+ton armée entière établira ses quartiers dans la
+ville, jusqu'au moment où nous aurons rempli tes désirs.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Tenez, voilà mon gant, descendez; ouvrez
+vos portes sans être attaqués; vous me livrerez les ennemis
+de Timon et les miens. Ceux que vous me désignerez
+pour le châtiment périront seuls, et, pour dissiper vos
+frayeurs, en vous déclarant mes nobles sentiments, pas
+un de mes soldats ne quittera son poste et n'outragera
+le cours régulier de la justice dans l'enceinte de la ville,
+sous peine d'en répondre à toute la sévérité de vos lois
+publiques.</p>
+
+<p>LES DEUX SÉNATEURS.&mdash;Voilà de nobles paroles.</p>
+
+<p>ALCIBIADE.&mdash;Descendez, et tenez votre promesse.</p>
+
+<p class="stage1">(Les sénateurs descendent et ouvrent les portes.)<br>
+(Entre un soldat.)</p>
+
+<p>LE SOLDAT.&mdash;Mon noble général, Timon est mort; il est
+enterré sur le bord même de la mer. J'ai trouvé sur son
+tombeau cette inscription que je vous apporte moulée
+sur la cire, qui sert d'interprète à ma pauvre ignorance.</p>
+
+<p>ALCIBIADE <span class="stage2"><i>lisant l'épitaphe:</i></span></p>
+
+<p>«Ci-gît un corps malheureux, séparé d'une âme malheureuse.
+Ne cherche pas à savoir mon nom... Que la peste
+vous dévore tous, misérables humains qui restez après
+moi! Ci-gît Timon, qui de son vivant détesta tous les
+hommes vivants. Passe et maudis à ton gré, mais passe et
+n'arrête point ici tes pas.»</p>
+
+
+<p>Ces mots, Timon, expriment bien tes derniers sentiments.
+Si tu avais en horreur les regrets des humains,
+le flux qui coule de notre cerveau, et ces gouttes d'eau
+que la nature avare laisse tomber de nos yeux, une sublime
+idée t'inspira de faire pleurer à jamais le grand
+Neptune sur ton humble tombe, pour des fautes pardonnées:
+le noble Timon est mort; nous nous occuperons
+plus tard de sa mémoire.&mdash;Conduisez-moi dans votre
+ville, j'y vais porter l'olive avec l'épée. La guerre enfantera
+la paix: la paix contiendra la guerre; l'une et
+l'autre se soigneront réciproquement comme deux médecins.
+Que les tambours battent.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent,)</p>
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Timon d'Athènes, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TIMON D'ATHÈNES ***
+
+***** This file should be named 15849-h.htm or 15849-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15849/
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+1.F.
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+</pre>
+
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