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+Project Gutenberg's Voyages abracadabrants du gros Philéas, by Olga de Pitray
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Voyages abracadabrants du gros Philéas
+
+Author: Olga de Pitray
+
+Release Date: May 12, 2005 [EBook #15823]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ABRACADABRANTS DU ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+[Illustration 01.png]
+
+ VOYAGES ABRACADABRANTS
+ DU
+ GROS PHILÉAS
+
+ PAR
+ La Vtesse de PITRAY
+ NÉE de SÉGUR
+
+
+ DESSINS DE Mme DE LA FARGUE
+ GRAVURE DE PEREZ
+
+
+
+PARIS
+GAUME ET Cie ÉDITEURS
+3, RUE DE L'ABBAYE, 3
+
+1890
+
+
+
+A MADEMOISELLE MARGUERITE PASCAL
+
+_Voici votre Dédicace, chère enfant, elle est bien due à l'héritière
+d'un nom qui fait rayonner une splendide auréole sur votre front
+gracieux! vous accueillerez avec plaisir, je l'espère, le récit naïf
+d'un brave garçon que je me plais à placer sous votre protection afin de
+lui porter bonheur!_
+
+OLGA DE SÉGUR
+Vicomtesse de Simard de Pitray.
+Paris, le 19 décembre 1889.
+
+
+
+_Lettre à Monsieur X..._
+
+MONSIEUR,
+
+Madame de Pitray, qui veut bien rédiger mes nombreuses aventures de
+voyage, me dit que vous froncez le sourcil à la lecture de ces récits
+extraordinaires. Vous les accusez d'invraisemblance? Mais, Monsieur,
+j'en suis ravi! C'est par là qu'ils brillent! C'est par là qu'ils
+intéressent mes nombreux amis. C'est par là, enfin, que je suis digne de
+mon illustre parenté. Mon arrière-grand-oncle, M. le baron de Crac, a
+laissé des mémoires à sa famille. Mon arrière-cousin, M. le baron
+de Munckausen, non moins soucieux de sa propre gloire, a publié ses
+illustres aventures. (Elles ont acquis un nouvel éclat en se faisant
+graver par notre grand artiste, Gustave Doré.) Mais mon oncle de Crac,
+par son silence prolongé, avait longtemps laissé la France dans une
+infériorité littéraire dont je me suis montré mécontent.
+
+J'ai fait violence à ma modestie bien connue et j'ai prié Mme de Pitray
+de retracer tous mes hauts faits. Je n'ai pas la prétention d'instruire.
+Munckausen ne l'avait pas non plus; mais, comme lui, je veux intéresser,
+je veux dire du nouveau et surtout je veux amuser, sachant bien que
+lorsque la critique à ri, elle est désarmée.
+
+Laissez-moi donc, Monsieur, raconter à la bonne franquette mes nombreux
+et lointains voyages et si, pour satisfaire les scrupules de votre
+conscience, il me faut faire un acte de franchise, il ne me sera pas
+impossible de vous avouer tout bas que je vous autorise à ne pas
+les croire véritables. Intitulez-les si vous voulez: _Voyages...
+abracadabrants du gros Philéas_ et, par cette gracieuse concession,
+redevenons bons amis, ce à quoi vous savez que Mme de Pitray tient
+essentiellement.
+
+C'est dans cette espérance que je me déclare, Monsieur, avec le respect
+le plus profond,
+
+Votre tout dévoué serviteur,
+
+PHILÉAS SAINDOUX.
+De mon château de Castel-Saindoux.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LUTTE MUSICALE DE DEUX CHANTRES
+
+Peu de temps après être revenu de son voyage aux bains de mer, M. de
+Marsy reçut la visite de Philéas Saindoux[1] qui le pria de venir
+honorer de sa présence une réunion musicale et lui raconta ce qui suit:
+
+Deux chantres renommés, demeurant dans des villages différents,
+s'étaient donné rendez-vous à Beaugé pour savoir lequel des deux avait
+le plus de talent. Canonet, chantre de Saint-Symphorien, possédait une
+magnifique et formidable voix de basse profonde. Il était presque sans
+rival à dix lieues à la ronde. Un seul homme, dans les environs, osait
+lui tenir tête dans les roulades qui plongeaient en extase les Normands,
+grands et petits.
+
+[Note 1: Voir _Les Débuts du gros Philéas_, du même auteur (chez
+Hachette).]
+
+Rossignol, chantre de Saint-Eutrope, charmait les oreilles par une voix
+de ténor des plus aiguës. Il allait à une hauteur étonnante. Grâce à ces
+artistes, les deux villages étaient en rivalité déclarée.
+
+[Illustration 02.png]
+
+Jusqu'alors, la grande distance qui séparait les chantres et leurs
+fanatiques avait empêché toute lutte.
+
+Le grand jour arriva bientôt.
+
+Sur la place du village s'agitaient tumultueusement les partisans des
+rivaux. Les admirateurs de Canonet entouraient leur chantre bien-aimé,
+tandis que ceux de Rossignol faisaient au ténor un cortège non moins
+pompeux.
+
+[Illustration 03.png]
+
+Les amis de Canonet paraissaient fort inquiets, car depuis le matin il
+était impossible à leur concitoyen de donner une seule de ces notes
+formidables qui les ravissaient. L'extinction de voix de Canonet
+continuant, ils tinrent conseil.
+
+[Illustration 04.png]
+
+Philéas, un de ses fanatiques, s'approcha de lui avec une joie contenue;
+il portait à la main un panier couvert.
+
+--Illustre Canonet, dit-il avec émotion, votre belle voix va nous
+émerveiller plus que jamais tout à l'heure, grâce à ce petit remède;
+avalez-le, et vous verrez que cela vous fera du bien, les grands
+chanteurs de Paris ne vivent que de ça, m'a-t-on assuré.
+
+CANONET.--Merci, mon cher, merci! c'est-y du sucre, de la limonade,
+de...
+
+PHILÉAS.--Oh! c'est tout simplement des oeufs de mes poules, mon cher
+Canonet; il n'y a rien de si bon pour la voix!
+
+Canonet fit une grimace.
+
+--Pouah! s'écria-t-il avec dégoût, je ne les avalerai jamais; s'ils
+étaient cuits encore, je ne dis pas; mais crus, j'y répugne!
+
+Les amis du chantre, désolés, se pressèrent autour de lui.
+
+--Allons! du courage, Canonet, disaient-ils au malheureux. Songe que
+tu as l'honneur du village à soutenir! Si tu recules, nous sommes
+déshonorés!
+
+PHILÉAS.--C'est sûr! suivez mon raisonnement. Si ça le dégoûte, ça lui
+répugne; si ça lui répugne, ça lui fait horreur; si ça lui fait horreur,
+il n'avale rien! Par conséquent, pas de voix, et réduit à _cagner_
+devant ce piailleur de Rossignol.
+
+Canonet, harcelé par vingt personnes à la fois, se décida à prendre le
+remède de l'inexorable Philéas.
+
+--Vous le voulez tous? dit-il avec résignation, allons! je me dévoue
+pour l'honneur du village. Faites casser ces sales oeufs et...
+
+PHILÉAS, _vivement_.--Du tout, saperlotte, du tout! on avale la coquille
+avec, mon ami! Allons! une demi-douzaine seulement, et vous m'en direz
+des nouvelles!
+
+CANONET, _avec effroi_.--Comment! les coquilles aussi?
+
+PHILÉAS, _tranquillement_.--Bah! il n'y a que la première qui coûte! les
+autres iront toutes seules. CANONET.--Vous en parlez bien à votre aise,
+vous! goûtez-y donc un peu, pour voir.
+
+PHILÉAS, _avec aplomb_.--Moi, c'est autre chose! je n'en ai pas besoin;
+tandis que vous, Canonet, vous, l'objet de notre orgueil, de nos
+espérances, vous n'êtes plus à vous! vous appartenez à vos concitoyens,
+Canonet! Vous ne devez pas reculer, Canonet!! Vous écouterez nos voix
+aimantes, Canonet!!! Vous avalerez les oeufs, Canonet!!!!
+
+[Illustration 05.png]
+
+CANONET, _ému_.--Assez! je cède aux instances de mes compatriotes! (On
+le félicite et on le remercie.) Donnez-moi ces oeufs, et (avec douleur)
+finissons-en! Puisse ce remède... ce fichu remède me ramener ma voix
+_hégarée_.
+
+En achevant ces paroles, l'infortuné chantre avala avec des efforts et
+des contorsions terribles un des oeufs que lui présentait Philéas.
+
+CANONET.--Hou! heu! heu! satanée coquille! avec ça qu'elle est d'un dur!
+(Il mâche.) Là! ça va mieux comme ça. (Il respire.)
+
+PHILÉAS, _avec empressement_.--En voilà un autre, mon ami.
+
+CANONET.--Assez de coquilles, dites donc! J'avale l'intérieur, voilà
+tout. Ça suffira.
+
+PHILÉAS, _contrarié_.--Il fera moins d'effet, aussi.
+
+CANONET.--Nous allons voir. (Il avale un oeuf.) À la bonne heure, comme
+ça. (Il en avale un autre.) Ça va tout seul. (Quatrième oeuf.) Comme une
+lettre à la poste... (Cinquième oeuf.) et voilà le sixième qui passe...
+qui... pouah! heu! pouah! ah! l'horreur!... (Il crache.)
+
+PHILÉAS, _ahuri_.--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce qu'il y a?
+
+CANONET.--Mais il a cinq ou six ans, cet oeuf-là! oh! là! là! que j'ai
+mal au coeur!
+
+PHILÉAS, _vivement_.--Retiens-toi, retiens-toi, Canonet! Garde tes cinq
+oeufs. Il t'en faut un sixième, d'ailleurs. Le dernier ne compte pas,
+puisqu'il est mauvais.
+
+CANONET, _avec terreur_.--Je n'en veux plus. J'en ai assez.
+
+PHILÉAS, _affairé, sans l'écouter_.--Vite, Gadinet, Rustaud, Brisemiche,
+un oeuf frais, très frais ou nous sommes perdus!
+
+Les amis de Canonet se précipitèrent pour apporter l'oeuf demandé; on
+cherchait en vain dans la maison voisine, quand on entendit chanter une
+poule dans le poulailler. Philéas, enchanté, courut vers la niche et fit
+triomphalement avaler l'oeuf tout chaud au pauvre Canonet; puis on fit
+cercle autour de lui, pour savoir si le remède avait réussi.
+
+La joie de ses amis fut complète quand Canonet fila un son formidable,
+qui fit pâlir Rossignol et ses adversaires, groupés à l'autre bout de
+la place. Les applaudissements éclatèrent et Canonet, se rengorgeant,
+déclara que ses moyens étant au grand complet, la lutte pouvait
+commencer.
+
+Pendant que Canonet avalait oeuf sur oeuf avec un courage admirable,
+Rossignol, inquiet des _préparatifs_ de son adversaire, buvait force
+tisanes de toutes espèces. Son ami Larigot, nigaud de première force,
+hochait la tête en le voyant faire. Rossignol, ennuyé de ses gestes
+désapprobateurs, l'interpella brusquement.
+
+ROSSIGNOL.--Ah! ça, pourquoi que tu as l'air de me blâmer, toi! N'est-ce
+pas prudent de m'éclaircir la voix comme mon rival?
+
+LARIGOT.--Oui, mais pas de cette manière-là. Je crois avoir entendu dire
+que le lait de poule est ce qu'il y a de mieux pour la poitrine. Ça
+vaudrait mieux que les drogues que tu ingurgites.
+
+ROSSIGNOL, _frappé_.--Tiens, tu as raison! Je me rappelle aussi qu'on me
+l'a dit. Mais où avoir cette boisson?
+
+LARIGOT.--Il faut demander à Philéas. Saindoux n'est pas du village de
+Canonet, ça doit lui être égal de te voir triompher de ce fifi-là!
+
+Larigot alla donc aborder Philéas qui se pavanait, tout fier de voir, le
+succès du remède indiqué par lui.
+
+En entendant la requête de Larigot, Saindoux hocha la tête et clignant
+de l'oeil d'un air malin:
+
+--Mon cher, répondit-il avec un grand sérieux, je suis partisan de
+Canonet, mais avant tout, je suis grand, juste et généreux. Je veux bien
+vous aider à chercher votre lait de poule, quoique ce soit difficile à
+trouver. Je vous avoue que je ne connais dans le pays aucune poule à
+lait.
+
+LARIGOT, _naïvement_.--Rien qu'un demi-verre suffirait, cependant. Sur
+cent poules, on en trouvera bien quelques-unes de laitières, je pense!
+
+Et les deux hommes se mirent en quête de _poules à lait_. Ils étaient
+allés dans quelques maisons sans rien trouver quand Philéas, se frappant
+le front, s'écria en se pinçant les lèvres:
+
+--Que nous sommes bêtes! allons nous informer près de M. de Marsy. Il
+connaît ces choses-là; il nous renseignera tout de suite.
+
+--C'est ça, dit Larigot enchanté; c'est une bonne idée. Allons lui
+demander des renseignements.
+
+La surprise et les rires de M. de Marsy et de sa famille montrèrent au
+pauvre Larigot son erreur grotesque.
+
+M. de Marsy lui expliqua alors ce qu'était un lait de poule et Larigot,
+très vexé de sa bêtise, retourna fabriquer la fameuse boisson, tandis
+que le malin Philéas, se frottant les mains, allait raconter à son ami
+Canonet l'erreur de Larigot et ses recherches ridicules.
+
+[Illustration 06.png]
+
+Enfin les deux chantres se déclarèrent prêts et, montant chacun sur un
+tonneau, se placèrent l'un en face de l'autre.
+
+Entre eux était Saindoux qui, chargé de diriger la lutte, se tenait
+debout d'un air fier et majestueux.
+
+PHILÉAS.--Mesdames et Messieurs, nous voilà tous ici pour juger ces deux
+talents; ils désirent savoir lequel chante le mieux. Écoutez bien et
+pensez qu'il ne faut rien décider précipitamment. Canonet, commencez;
+donnez-nous un échantillon de votre belle voix!
+
+Un silence profond s'établit et Canonet entonna un psaume avec des
+variations composées par lui. Sa voix formidable retentissait avec
+l'éclat du tonnerre.
+
+Le public extasié applaudit avec frénésie.
+
+Canonet salua et regarda son ennemi d'un air triomphant.
+
+Mais Rossignol commença à son tour un motet à roulades et fit de tels
+prodiges dans un autre genre, grâce à des sons aigus, suraigus, à
+des roulades prodigieuses, et à des trilles de toutes sortes, que
+l'enthousiasme fut porté à son comble. Rossignol rassuré contempla d'un
+air de pitié la terrible basse.
+
+Canonet était jaloux et furieux; aussi, au signal de Philéas, sa voix
+partit-elle comme un ouragan déchaîné. Il hurla un _Magnificat_ de sa
+composition avec un luxe de poumons tel que les vitres des maisons en
+tremblaient.
+
+Rossignol répondit au _Magnificat_ par un cantique où il épuisa tous les
+trésors de sa vocalise; il lança des sons tellement aigus, que Canonet,
+hors de lui en voyant le triomphe lui échapper de nouveau, entonna pour
+couvrir la voix de son adversaire un _O Filii et Filiae_...
+
+La scène devint alors impossible à décrire. Canonet mugissait; Rossignol
+glapissait; leurs amis communs se disaient des sottises et se battaient
+pour leur champion. La foule criait, en applaudissant à tout hasard!...
+
+Tout à coup, on entendit Rossignol faire un formidable _couic_, puis
+s'arrêter tout court en gesticulant...
+
+Canonet étonné se tut et tout le monde contempla avec stupéfaction
+le ténor furieux qui, la bouche grande ouverte, faisait des grimaces
+abominables et tirait la langue, sans pouvoir ni chanter, ni parler.
+
+PHILÉAS, _effaré_.--Qu'est-ce que tu as, Rossignol? tu es effrayant à
+voir, mon pauvre garçon!
+
+ROSSIGNOL, _désolé_.--Couic!... couic!... coui... i... ik!!
+
+--Là! j'étais bien sûr qu'il arriverait quelqu'accident, s'écria le
+docteur Boutié, en sortant de la foule et courant à Rossignol; vous vous
+êtes brisé le larynx, imprudent, avec vos folies de chant forcé!
+
+ROSSIGNOL, _effrayé_.--Couic! couic!... i... ik!...
+
+LE DOCTEUR.--Venez, je vais vous donner un traitement à suivre, car
+votre état est fâcheux et réclame des soins immédiats.
+
+ROSSIGNOL, _tristement_.--Couic!...
+
+Et le docteur emmena Rossignol, consterné et repentant.
+
+Canonet, qui avait bon coeur, était atterré de la fin malheureuse de la
+lutte; son chagrin réuni aux oeufs crus lui tourna le coeur...
+
+--Le malheureux! disait ensuite Philéas désolé. Il n'a rien voulu
+garder!
+
+Chacun retourna chez soi en causant de cette scène émouvante; on
+plaignait le pauvre Rossignol; on louait la voix mugissante de Canonet.
+
+Les enfants et leurs parents revinrent à Vély; tout en s'apitoyant sur
+la voix cassée du ténor, on ne pouvait s'empêcher de rire de la figure
+qu'il avait faite.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA CORRESPONDANCE DE PHILÉAS
+
+Mme de Marsy, son mari, ses enfants et M. Noa, précepteur, étaient
+établis un jour au bosquet, quand le facteur arriva. Mme de Marsy se mit
+à lire la _Mode illustrée_, charmant et utile journal dirigé par une
+femme du premier mérite. Jeanne s'empara de sa «Gazette de la poupée»;
+Paul, de son journal «Polichinel» et Françoise du «Thé dans le monde des
+chats».
+
+Pendant ce temps, M. de Marsy lisait attentivement une longue liste qui
+lui était arrivée sous enveloppe: il paraissait étonné et poussa enfin
+une exclamation de surprise qui fit lever les têtes des lecteurs.
+
+Mme DE MARSY.--Qu'est-ce que c'est, mon ami? qu'y a-t-il de nouveau?
+
+PAUL, _riant_.--Il doit y avoir du Philéas, là-dessous.
+
+M. DE MARSY.--Je crois que tu dis vrai, Paul; je vais lui faire dire de
+venir voir cette nouvelle et singulière liste que l'on m'adresse encore,
+je ne sais pourquoi.
+
+Mme DE MARSY.--Pouvons-nous savoir ce qu'elle renferme?
+
+M. DE MARSY.--Sans doute, car elle ne contient aucune lettre
+confidentielle, mais simplement ce qui suit:
+
+Pour remettre à l'ami de M. le Vicomte de Marsy.
+
+Devis de ce qu'il désire avoir:
+
+ 6 fusils 1.200
+ 12 pistolets 1.200
+ 100 bombes 500
+ 6 poignards 120
+ 6 baïonnettes 120
+ 2 cottes de mailles acier 400
+ 3 chapeaux casques doublés d'acier 300
+ 2 lances 100
+ 2 casse-têtes 100
+ 3 haches 75
+ 3 sabres 60
+ 3 épées 60
+ 3 piques 60
+ 3 carnassières 40
+ 2 épieux 40
+ 2 cages à forts barreaux d'acier 60
+ ------
+ Total 4.435
+
+Tout le monde avait écouté avec étonnement la lecture de cette
+singulière note. Les enfants faisaient des réflexions de toutes espèces,
+quand Philéas parut dans l'allée d'arrivée. Un hourra l'accueillit.
+Saindoux en paraissait tout fier et ses grosses joues se gonflaient
+comme des voiles trop tendues.
+
+[Illustration 07.png]
+
+M. DE MARSY.--Je suis bien aise de vous voir, Philéas; j'allais vous
+faire prier de passer à Vély, pour vous demander si cette note d'armes
+de toutes espèces vous est destinée?
+
+[Illustration 08.png]
+
+PHILÉAS, _l'examinant_.--Oui, Monsieur le Vicomte, elle me l'est. Il est
+temps de vous déclarer, en effet, que je veux parcourir le monde avec
+l'illustre _Jules Gérard_, le _Tueur de lions_, qui veut bien m'honorer
+de son affection. Il m'emmène comme son collègue et son ami, chasser
+partout, en commençant par l'Europe.
+
+M. DE MARSY, _étonné_.--Oh! oh! c'est un grand projet que vous avez là,
+mon cher Saindoux; et vous êtes sur que Gérard consent à vous emmener?
+
+PHILÉAS, _avec assurance_.--Sûr et certain, Monsieur le Vicomte. Il me
+l'a proposé par lettre; alors, j'ai écrit au premier armurier de Paris,
+pour lui demander de m'envoyer par vous (saluant), que j'ose appeler
+mon ami, le devis de ce qu'il me faut d'armes offensives et défensives.
+Voilà l'explication de cet envoi.
+
+M. de Marsy, les enfants et M. Noa se regardaient en souriant.
+
+M. DE MARSY, _incrédule_.--Serait-il indiscret, Philéas, de demander à
+voir la lettre de Gérard?
+
+PHILÉAS.--Certainement non, Monsieur le Vicomte; je vous l'apportais
+même aujourd'hui pour que vous voyiez comme il m'écrit des choses
+flatteuses.
+
+Mme DE MARSY.--C'est donc à ce grand voyage que l'on doit attribuer vos
+préparatifs formidables, Philéas? M. de Marsy était fort surpris, il y a
+six semaines, de recevoir, pour vous les remettre, des notes de malles,
+fourrures, vêtements de voyage et d'une quantité de choses dont nous ne
+pouvions nous expliquer jusqu'à présent l'utilité.
+
+PHILÉAS.--Oui, Madame; je me suis décidé à demander tout ce qu'il me
+faudra pour courir le monde; j'ai déjà dix-huit malles, sept sacs de
+nuit, neuf valises, une tente, deux bissacs et tout un attirail de
+peinture (car il faut vous dire que j'étudie la peinture maintenant,
+pour rapporter des vues coloriées de mes voyages)... Mais je me laisse
+aller à parler, et j'oublie ma lettre. La voici, Monsieur le Vicomte;
+vous pouvez la lire à madame votre épouse, ainsi qu'à ces demoiselles et
+à monsieur Paul; ça les intéressera, pour sûr!
+
+[Illustration 09.png]
+
+M. DE MARSY, _lisant_.--«Monsieur et cher collègue, je me prépare à
+parcourir les cinq parties du monde; il me faut un compagnon, un seul!
+C'est vous dire que je vous choisis sans hésiter, car je connais de
+vous, grâce à notre ami commun, monsieur Pierrot, des prouesses qui vous
+ont gagné mon amitié enthousiaste! Le voyage se fera à mes frais.
+Je vous attends à Paris, rue des _Mauvais-Garçons_, hôtel du _Paon
+magnifique_; soyez-y dans quinze jours, au plus tard.
+
+«Salut cordial et amitié fraternelle.
+
+«Gérard, tueur.»
+
+
+M. de Marsy hochait la tête en faisant cette lecture.
+
+--Mon cher Saindoux, observa-t-il en rendant la lettre à l'_ami, de
+Gérard_, qui se frottait les mains; à votre place, je me méfierais de
+l'affection soudaine de ce Gérard. Soyez convaincu d'abord que ce n'est
+pas Jules Gérard, le célèbre tueur de lions; vous voyez, à l'appui de ce
+que je vous dis, que la lettre est signée «Gérard», tout simplement. De
+plus, il n'y a pas: «Tueur de lions», mais seulement «tueur». Tueur de
+quoi? on peut supposer que c'est tueur de lièvres et de perdrix. Enfin,
+comme dernière observation, c'est par M. Pierrot que vous avez fait
+connaissance avec ce prétendu Jules Gérard; or, cet homme qui vous en
+voulait depuis le feu d'artifice a été plus irrité encore contre vous
+par votre seconde plaisanterie, digne du premier avril.
+
+PAUL, _vivement_.--Laquelle donc, papa? Je n'en avais pas entendu
+parler.
+
+PHILÉAS, _riant_.--Ce n'est pourtant pas grand'chose, Monsieur le
+Vicomte; il n'y avait pas de quoi se fâcher et Pierrot n'y pense plus à
+l'heure qu'il est, je vous assure. Voici la farce que je lui ai faite,
+monsieur Paul. Je lui dis un jour: «Je fais des plantations importantes
+et je suis trop occupé pour aller à la ville; vous qui y allez, Pierrot,
+achetez-moi donc la nouvelle _corde électrique à détourner le vent_;
+c'est très important pour moi d'avoir ça pour protéger mes petits
+sapins.»
+
+Tout le monde rit.
+
+M. DE MARSY.--Eh bien! c'est pour cela qu'il veut sa revanche. Je vous
+le répète, à votre place je me méfierais.
+
+JEANNE.--Et quelles bêtes allez-vous chasser, Philéas?
+
+PHILÉAS.--En Europe, les chamois, les aigles et tout ce que nous
+trouverons. En Afrique, le lion...
+
+M. DE MARSY.--Diantre! comme vous y allez, mon brave!
+
+PHILÉAS, _avec orgueil_.--Ce n'est pas tout! le boa, l'éléphant, la
+panthère, le rhinocéros, les anthropophages et les orangs-outangs!...
+
+M. DE MARSY.--Mais, malheureux! vous serez en morceaux à votre première
+chasse! Vous voulez affronter ces bêtes terribles, ces hommes féroces et
+surtout ces orangs, redoutés de tout le monde.
+
+PHILÉAS, _se récriant_.--Oh! les orangs, c'est pour nous amuser que nous
+les chasserons, Monsieur le Vicomte; Gérard m'a écrit que c'étaient
+de charmants petits singes, très doux, très familiers et que c'est
+apprivoisé en un clin d'oeil. J'en rapporterai un à ces demoiselles.
+
+JEANNE, _avec frayeur_.--Merci bien, par exemple! d'horribles et
+méchants singes, grands deux fois comme vous!
+
+PAUL.--... Et qui tuent les lions à coups de bâtons, et même à coups du
+poings!
+
+PHILÉAS.--Mais non, mais non! je vous assure que c'est des bêtises, tout
+ça; je vous dis que Gérard en a vu!
+
+M. DE MARSY, _impatienté_.--Eh! il se moque de vous, je vous le répète!
+
+PHILÉAS, _avec assurance_.--Il n'oserait pas s'y frotter. Allez,
+Monsieur le Vicomte, quand vous me verrez revenir avec ces charmants
+petits animaux, vous serez enchanté! du reste... (avec solennité) je
+demanderai à monsieur le vicomte la permission de lui écrire et de lui
+faire connaître mes impressions de voyage.
+
+M. DE MARSY, _souriant_.--Volontiers, mon ami; mais croyez-moi, ne vous
+fiez pas aux _petits orangs_.
+
+PAUL, _avec curiosité_.--Et dans les autres pays, que chasserez-vous,
+Philéas?
+
+PHILÉAS.--En Amérique, des pumas (lions sans crinière), des buffalos,
+des jaguars et de gentils petits ours gris.
+
+M. DE MARSY, _haussant les épaules_.--Allons, bien! ils sont «petits»
+et «gentils» maintenant, les ours gris! Est-ce encore Gérard qui vous a
+persuadé cela, Saindoux?
+
+PHILÉAS.--Mais certainement, Monsieur le Vicomte; il paraît que ce sont
+de charmants petits oursons; ça fait même de la peine à tuer, tant ils
+sont caressants.
+
+M. DE MARSY.--Je ne vous conseille pas de vous y frotter, à ces _oursons
+charmants!_ vous m'en diriez des nouvelles.
+
+PHILÉAS, _continuant_.--En Océanie, nous chasserons... Je ne me rappelle
+plus quoi! et en Asie, nous nous attaquerons aux tigres et aux Taugs[2].
+
+[Note 2: Étrangleurs indiens.]
+
+M. DE MARSY, _fronçant les sourcils_.--Encore une terrible chasse que
+celle de ces Taugs! Ils valent les orangs-outangs, dans leur genre.
+Décidément, Philéas, ces voyages seraient une suite de folies. Je vous
+donne très sérieusement le conseil de ne pas vous exposer à cette série
+de dangers, que les chasseurs les plus braves affrontent sans les
+rechercher. (Insistant.) Songez que votre santé ne pourra peut-être pas
+supporter le climat des pays chauds, les froids horribles de l'Amérique
+du Nord! songez enfin que vous partez avec...
+
+PHILÉAS.--J'ai songé à tout, Monsieur le Vicomte (avec dignité), et à
+bien d'autres choses encore! (Rires étouffés.) La soif des voyages, des
+dangers, des aventures m'empêche de jouir de la vie! Je pars heureux.
+Une seule chose m'ennuie; c'est le satané bouvreuil de ma cousine. Il
+va falloir que je le trimballe dans les déserts, dans les savanes, et
+toujours sur mon dos; ça ne sera pas commode.
+
+Mme DE MARSY, _étonnée_.--Comment! vous ne pouvez pas le confier à
+quelqu'un ici, pendant vos voyages?
+
+PAUL, _malignement_.--A Gelsomina, par exemple! elle serait enchantée de
+vous rendre ce petit service.
+
+PHILÉAS, _avec horreur_.--Oh!... non! le testament de ma cousine dit que
+je ne dois pas me séparer de _fifi-mimi_, que je dois le soigner tous
+les jours. (Il étend le bras.) J'ai promis de le faire. Un honnête homme
+n'a que sa parole, j'emmène partout le fifi-mimi!
+
+Après cette déclaration solennelle, le gros Saindoux prit congé de M. de
+Marsy et de sa famille malgré les représentations amicales de chacun.
+
+Nous allons voir bientôt ce qui lui arriva. Espérons qu'il reviendra
+chargé de lauriers, de _gentils_ ours gris et de _petits_ orangs.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+UNE LETTRE DE PHILÉAS
+
+Quelque temps après le départ de Philéas, Paul apporta un matin à son
+père les lettres que le facteur venait de lui donner. M. de Marsy
+parcourut les adresses; l'une d'elles attira son attention.
+
+M. DE MARSY.--Oh! oh! qu'est-ce que cette adresse si compliquée?
+A Monsieur, Monsieur le Vicomte de Marsy, en son château. En cas
+d'absence, à Madame de Marsy; en cas d'absence, à Mademoiselle Jeanne;
+en cas d'absence, à Monsieur Paul; en cas d'absence, à Mademoiselle
+Françoise; _Personnelle, pressée, importante, confidentielle,
+officielle_. (Riant.) Diantre! il y a du Philéas dans ce luxe de
+rédaction! Appelle donc ta mère et tes soeurs, mon bon Paul; cela les
+intéressera d'entendre la lecture de cette lettre.
+
+PAUL.--Tout de suite, papa. Certainement, ça va nous amuser.
+
+Mme de Marsy et les enfants se hâtèrent de venir en apprenant ce dont il
+s'agissait.
+
+M. de Marsy déploya solennellement l'énorme lettre de Philéas.
+
+M. DE MARSY.--Peste! une, deux, trois, quatre feuilles doubles! c'est un
+vrai journal que cette missive.
+
+[Illustration 10.png]
+
+PAUL, _se frottant les mains_.--Nous allons en entendre de belles.
+Allons, papa, commencez vite.
+
+JEANNE.--Tais-toi d'abord, toi, bavard!
+
+PAUL.--Ce n'est pas toi qui commandes ici, mamzelle Marie J'ordonne!
+
+JEANNE, _avec ironie_.--Que tu es gracieux et poli, très cher frère!
+
+PAUL, _de même_.--Je t'imite, très chère soeur!
+
+[Illustration 11.png]
+
+Mme DE MARSY, _avec reproche_.--Sont-ce des enfants bien élevés que
+j'entends parler avec tant d'aigreur?
+
+JEANNE, _se jetant au cou de Paul_.--J'ai tort, maman. Pardonne-moi,
+Paul; c'est que j'aime à te taquiner, vois-tu!
+
+PAUL, _l'embrassant_.--Je t'en dirai autant.
+
+M. DE MARSY.--Maintenant que l'on a eu le vilain plaisir de se dire des
+choses désagréables et la bonne pensée de s'en repentir, je commence à
+lire. Écoutez bien. (Il lit.)
+
+Monsieur et cher Vicomte,
+
+M'y voilà arrivé, dans ce fameux Paris! m'y voilà même installé pour
+quelque temps, à cause des immenses préparatifs qu'il me faut faire,
+tout aidé que je suis par mon illustre ami _Gérard_.
+
+Mon voyage de Castel-Saindoux à Paris a été très heureux, à part
+quelques guignons. D'abord, j'ai eu une horrible colique (sauf respect)
+en wagon; heureusement j'ai pu attendre et atteindre Mantes, la station
+où l'on déjeune pendant dix minutes; je n'y ai pas déjeuné, mais je m'y
+suis abreuvé de tisanes et élixirs aussi calmants que chers, lesquels
+m'ont raffermi le corps.
+
+En me réinstallant, j'ai voyagé dans le même wagon qu'un sourd-muet
+très intéressant. Il était même bavard dans ses gestes et m'a appris à
+_pantomimer_ comme lui.
+
+Les enfants éclatent de rire.
+
+PAUL.--Mon Dieu! que j'aurais voulu voir Philéas _pantomimer_!
+
+JEANNE.--Ça devait être joliment drôle, leur conversation!
+
+M. DE MARSY, _continuant_.--J'ose même dire que je suis devenu en
+quelques heures d'une force remarquable sur les gestes!
+
+Comme nous approchions de Paris, un voyageur qui paraissait fort
+obligeant me dit à voix basse: Nous allons arriver à l'instant,
+Monsieur; voulez-vous me confier votre montre et votre chaîne, pour que
+je fasse votre déclaration avec la mienne au commissaire de police?
+
+--Quelle déclaration? que je m'exclame tout étonné.
+
+--La déclaration de votre montre et de votre chaîne d'or, me
+répondit-il. Ces bijoux sont maintenant soumis à une certaine taxe, et
+si on ne le constatait pas immédiatement, il y aurait une forte amende
+à payer. Je vois que vous êtes de province, et je veux vous épargner
+l'ennui de remplir cette formalité. En me donnant dix francs, je paierai
+la taxe et vous n'aurez aucun désagrément à subir.
+
+--Mais quel drôle d'impôt, Monsieur! lui dis-je; pourquoi qu'il est
+établi?
+
+--Parce que les gens comme il faut portent seuls des bijoux en or, me
+répond le monsieur; on sait, grâce à cela, quels sont les étrangers de
+distinction qui arrivent à Paris...
+
+(Je ne vous cacherai pas, Monsieur et bon Vicomte, que cette explication
+me flatta un peu.)
+
+--Vous êtes trop honnête, Monsieur dont je ne sais pas le nom,
+m'écriai-je, et j'accepte avec plaisir!
+
+--Je m'appelle le comte de Blagueville, répondit le monsieur obligeant.
+
+Tout en lui donnant ma montre, ma chaîne et dix francs pour payer la
+taxe, je lui laissai mon adresse et mon nom; puis il descendit et
+sortit de la gare en me disant de l'attendre au _bureau des passe-ports
+perdus_.
+
+Après avoir réclamé et pris mes effets, je m'informe du _bureau des
+passe-ports perdus_. On me rit au nez; j'insiste, je raconte mon
+histoire; on m'explique que le prétendu comte de Blagueville est un
+coquin et moi un... je ne veux pas répéter le mot, ni souiller ma plume
+de l'épithète de _Jocrisse_ qu'on m'a flanquée à brûle-pourpoint. Que
+ces _chemindefériers_ sont malhonnêtes! pas vrai, Monsieur le Vicomte?
+
+[Illustration 12.png]
+
+Après ces pénibles épreuves de montre et de chaîne volées d'une manière
+dégoûtamment infâme (et encore, en disant cela, je suis trop modéré!)
+je monte dans un fiacre et je dis au cocher de me conduire chez Jules
+Gérard.
+
+[Illustration 13.png]
+
+--Tiens! vous avez de la chance, qu'il remarque; je viens justement de
+le ramener chez lui; sans ça, j'ignorais parfaitement son adresse et il
+vous aurait fallu la demander au Ministère de la guerre.
+
+Il me semble que tout le monde devrait connaître l'hôtel de ce grand
+homme! que je me dis en moi-même.
+
+Nous arrivons; on m'introduit chez un grand bel homme, à barbe noire
+comme du charbon.
+
+Je me précipite dans ses bras en criant:
+
+--Ah! mon cher tueur de lions! voilà votre Saindoux prêt à partager vos
+dangers et vos voyages.
+
+Le bel homme fronce ses sourcils d'un air menaçant et me repousse en
+disant:
+
+--Qu'est-ce que ça veut dire? Qu'est-ce que vous voulez?
+
+--Vous êtes Jules Gérard, pas vrai? que je demande, interloqué de cet
+accueil pas gracieux du tout.
+
+--Oui; après?
+
+--Moi, je suis Saindoux!
+
+--Qu'est-ce que ça me fait?
+
+--Vous ne comprenez donc pas? Moi, Saindoux, Philéas Saindoux; moi,
+votre ami, j'ai accepté votre offre d'amitié, de voyage en commun... et
+me voilà...
+
+Je lui explique alors que ses lettres m'ont décidé à voyager avec lui.
+
+Le monsieur se met à rire.
+
+--Mon pauvre garçon, dit-il, vous êtes la dupe d'un farceur; je retourne
+en Algérie ces jours-ci, c'est vrai; mais je compte y aller seul, ne
+voulant nullement emmener de compagnon de chasse.
+
+Furieux, j'enfonce mon chapeau sur ma tête et je cours comme un fou
+à mon fiacre, en ordonnant au cocher de me conduire à l'adresse que
+m'avait donnée le prétendu Jules Gérard, _hôtel du Paon magnifique_,
+rue des _Mauvais-Garçons_. Là, je trouve un excellent jeune homme, aux
+cheveux rouge carotte, qui me reçoit à bras ouverts et qui s'écrie:
+
+--Enfin! vous voilà, mon brave Saindoux; avec quelle impatience je
+vous attendais! je vous reconnais, rien qu'à votre noble et martiale
+tournure. Venez vite dîner, mon cher.
+
+Je lui réponds avec dignité:
+
+--Monsieur, nous avons un compte à régler auparavant! Je viens de chez
+le vrai Jules Gérard qui m'a ri au nez, en me déclarant qu'il ne m'avait
+jamais écrit pour m'engager à l'accompagner dans ses voyages. Vous êtes
+un faux Gérard, vous, alors? Pourquoi me tromper?...
+
+Le jeune homme rit très fort (j'étais furieux de ça), puis il me dit en
+joignant les mains:
+
+--Est-il possible, mon pauvre Saindoux, que vous ne connaissiez pas
+encore le nom célèbre de _Polyphème Gérard?_ Malgré ma modestie bien
+connue, je ne puis m'empêcher de vous dire que je me suis illustré dans
+les cinq parties du monde. Jules Gérard n'est rien à côté de moi! Il tue
+des lions? Qu'est-ce que c'est que ça? pouh!... j'en tue aussi, mais
+seulement pour m'amuser et me distraire, moi, _le Tueur_ par excellence!
+
+Le jeune homme rouge parlait avec tant de solennité que j'en étais tout
+saisi et que je dis timidement:
+
+--Qu'est-ce que vous tuez donc, Monsieur Polyphème, de si terrible et
+dangereux?
+
+--Je suis _le Tueur de colibris féroces_, qu'il répond avec majesté. Ces
+animaux horribles ravagent l'Afrique et l'Amérique. Rien n'est à l'abri
+de leurs becs formidables et de leurs serres terribles! Ces énormes
+oiseaux ont six mètres de hauteur; leur bec est long comme mon bras, et
+déchire un lion d'un seul coup! _Moi seul_ ai le courage de chasser
+et de détruire ces redoutables colibris! Vous jugez, Saindoux, de la
+reconnaissance et de l'admiration qu'ont pour moi des populations tout
+entières?
+
+Ces paroles si modestes m'apprenaient les hauts faits du héros qui
+daignait m'admettre dans sa société intime; elles me transportèrent
+d'admiration et de joie.
+
+--Homme illustre! m'écriai-je en me jetant dans ses bras, je suis confus
+d'avoir douté de vous un seul instant! Je suis à vous, à la vie et à la
+mort!
+
+Celui que je me plais à appeler «mon ami le Tueur de colibris féroces»
+éclata de rire. (Il est gai comme un pinson, ce grand homme; il ne peut
+jamais me regarder sans rire, ça me fait plaisir.)
+
+--Allons dîner, dit-il; nous parlerons de notre voyage et de nos
+préparatifs... mais que diantre faites-vous de cette cage sur votre dos?
+
+--Ça, répliquai-je, c'est le fifi-mimi, notre compagnon d'aventures.
+
+Je lui racontai alors comment le testament de ma cousine m'ordonnait de
+ne jamais m'en séparer.
+
+Polyphème se pâma de rire et daigna se charger de la cage, puis nous
+allâmes dîner. Il me recommanda de ne pas parler de ses «colibris
+féroces» aux autres: d'abord parce que sa modestie en souffrirait trop,
+et puis parce qu'il voulait se soustraire aux ovations de la foule,
+idolâtre de lui. Je le lui promis avec respect, car je ne crains rien
+tant que de déplaire à mon ami le grand homme!
+
+Adieu, mon cher Monsieur le Vicomte; j'aurais bien d'autres choses à
+vous raconter, mais le temps me manque et je finis en présentant mes
+très profonds, humbles, dévoués et enthousiastes hommages à Madame votre
+épouse, ainsi qu'à vos charmantes jeunes demoiselles. Je vous prie de me
+rappeler au bon, aimable, affectueux, cordial et gracieux souvenir
+de Monsieur votre jeune fils. A vous, Monsieur, bon et cher Vicomte,
+j'offre le dévouement extraordinaire, illimité, de celui qui croit
+pouvoir dire, sans exagération, qu'il sera pour la vie.
+
+Philéas Saindoux.
+
+P. S. Je vous confirme avec joie que les ours gris sont doux, gentils
+et même timides; que les orangs sont petits, caressants et complètement
+inoffensifs. Je vous dirai, de plus, que les serpents boas sont moins
+gros que nos couleuvres et voient seulement la nuit, le jour ils dorment
+comme les marmottes. J'ai vu au Jardin des Plantes des échantillons de
+toutes ces pauvres petites bêtes, grâce à l'illustre Polyphème, qui me
+mène partout et m'explique tout avec une bonté admirable.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+UNE VISITE DE PHILÉAS
+
+Une après-midi les enfants jouaient sur la pelouse lorsque Françoise,
+s'arrêtant tout à coup, s'écria: «Qui vient donc nous voir?»
+
+JEANNE.--Tu vois venir une visite?
+
+PAUL, _déclamant_.--Anne, ma soeur Anne, je ne vois que le soleil qui
+poudroie et l'herbe qui...
+
+FRANÇOISE, _lui prenant la tête dans ses mains_.--Tiens! regarde, gros
+bêtat, au lieu de te moquer de moi.
+
+Paul allait se fâcher du geste et des paroles de sa soeur quand la vue
+d'une voiture et de celui qui la conduisait lui fit pousser un cri de
+surprise.
+
+PAUL.--Philéas! c'est Philéas! Bonjour, Philéas!
+
+PHILÉAS, _descendant de voiture_.--Bonjour, Monsieur Paul; bonjour,
+Monsieur le Vicomte; bonjour, Madame!
+
+Et il saluait à droite et à gauche, tout en continuant ses bonjours à
+chacun.
+
+Petits et grands firent à Saindoux l'accueil le plus amical, malgré
+leur étonnement de cette visite subite. On offrit à Saindoux des
+rafraîchissements qu'il accepta et l'on s'installa au bosquet pour que
+Philéas pût y bavarder à son aise.
+
+PHILÉAS.--Vous devez être surpris, Messieurs et Dames, de mon arrivée
+étonnante pour ne pas dire inattendue. Je suis rappelé au pays, ces
+jours-ci, afin d'installer quelqu'un à Castel-Saindoux pour s'occuper
+de mon établissement pendant mon absence. Je viens d'arrêter une femme
+d'affaires.
+
+Tout le monde se regarda avec stupéfaction, croyant avoir mal entendu.
+M. de Marsy, revenu le premier de sa surprise, s'écria:
+
+--Un homme d'affaires, voulez-vous dire, Philéas?
+
+PHILÉAS, _avec aplomb_.--Non, non, Monsieur le Vicomte; j'ai bien dit et
+je répète, «une femme d'affaires». C'est moins cher qu'un homme, aussi
+regardant et plus profitant, par conséquent.
+
+Un rire étouffé répondit à Saindoux, qui continua en se frottant les
+mains:
+
+--Je me dispose à installer Gelsomina dans ce poste important. Elle est,
+économe et surveillera ma propriété. Mais pour parler d'autre chose, je
+viens inviter la compagnie (que je m'honore de fréquenter) à une fête
+organisée par moi. J'ai rapporté de Paris un feu d'artifice
+magnifique de 150 francs 75 centimes. Je le ferai tirer demain soir à
+Castel-Saindoux, avec accompagnement de repas, jeux, orchestre choisi et
+danses variées. J'ai convié tout le pays à ces réjouissances. Je serais
+heureux et fier d'y voir aussi ces Messieurs et ces Dames!
+
+Les exclamations de joie des enfants répondirent à Philéas. Les parents
+remercièrent le bon gros Saindoux, qui paraissait radieux.
+
+Philéas alla préparer «ses réjouissances publiques » à Castel-Saindoux,
+et les enfants ravis attendirent avec impatience le moment d'aller
+admirer les prodigalités du fastueux Philéas.
+
+[Illustration 14.png]
+
+Le lendemain tant désiré arriva enfin. Dès quatre heures du soir, les
+enfants assuraient que la nuit était venue et qu'il était temps de
+partir; mais les parents ne voulant pas, avec raison, arriver trop tôt
+et fatiguer inutilement les petits, ne consentirent pas au départ avant
+le dîner.
+
+Arrivés à Castel-Saindoux, Paul et ses soeurs furent dans le
+ravissement.
+
+Sur la pelouse était une grande table chargée de viandes, de
+pâtisseries, de cidre en bouteilles et même de Champagne; de vrai
+Champagne, cette fois![3] Philéas, entouré de ses musiciens et de
+nombreux amis, faisait honneur au repas, tandis que les gamins du
+village préparaient le feu d'artifice pour le soir. Un violon faisait
+danser les jeunes gens et de temps en temps des pétards et des coups de
+fusil complétaient les splendeurs de la fête.
+
+[Note 3: Voir _Les Débuts du gros Philéas_.]
+
+Quand Philéas vit arriver M. et Mme de Marsy et leurs enfants, il se
+précipita au-devant d'eux, en culbutant tous les convives.
+
+--Soyez les bienvenus, Mesdames et Messieurs, s'écria-t-il; ne
+voudriez-vous pas accepter quelque chose?
+
+M. DE MARSY.--Merci, Philéas, nous venons de dîner.
+
+PHILÉAS, _insistant_.--Un verre de n'importe quoi, Monsieur le Vicomte;
+tenez, choisissez entre du _Pomone_, du _Saturne_ et du _Balzac_.
+
+M. DE MARSY, _étonné_.--Oh! oh! quels sont ces vins-là? Je n'en avais
+jamais entendu parler!
+
+PHILÉAS, _avec empressement_.--Voilà les bouteilles, Monsieur le
+Vicomte. Goûtez-en, vous m'en direz des nouvelles!
+
+Et il mit devant M. de Marsy trois flacons étiquetés «Pomard, Sauterne,
+Barsac».
+
+M. de Marsy refusa en souriant de faire honneur aux vins inventés par
+Saindoux, qui s'écria, pour se consoler:
+
+--Allons, puisque voici ces Dames et ces Messieurs arrivés, nous allons
+commencer le jeu du cochon et le feu d'artifice. Finissez donc de
+manger et de boire, vous autres! Voilà assez longtemps que vous y êtes,
+d'ailleurs. A vos instruments, la musique, et jouez-nous des morceaux
+soignés!
+
+Les musiciens obéirent tant bien que mal. La grosse caisse se dirigea
+en trébuchant vers son siège. La flûte alla en zig-zag vers le sien et
+chacun des autres exécutants parvint à s'installer, après plus ou moins
+d'efforts pour retrouver des jambes et des idées.
+
+Quand il fut réuni, l'orchestre partit alors comme un furieux, chacun
+jouant à tort et à travers. La grosse caisse et la flûte surtout ne
+prenaient pas le temps de respirer. L'un, tapant sur sa caisse avec une
+vitesse et une vigueur toujours croissantes, l'autre jouant de plus en
+plus faux des variations de plus en plus criardes.
+
+Sans s'inquiéter de ce tapage assourdissant, Philéas donna le signal
+pour commencer le jeu du cochon[4], et l'on vit arriver une troupe de
+gamins en caleçon, amenant de force un petit cochon noir et jaune. Ils
+le poussèrent dans une mare près de la maison. A peine ce cochon fut-il
+à l'eau que les petits paysans se précipitèrent aussi dans la mare et
+chacun d'eux, tout en nageant, s'efforça de saisir la queue de l'animal.
+
+[Note 4: Jeu très aimé eu Normandie.]
+
+Pour être vainqueur dans ce jeu, on devait maintenir le cochon pendant
+une minute sans le lâcher; on en devenait alors propriétaire.
+
+Les gamins riaient de toutes leurs forces tout en pataugeant près de
+l'animal, qui grognait d'une façon désespérée chaque fois qu'on le
+touchait.
+
+Il était d'autant plus difficile de l'attraper que sa queue, déjà courte
+et glissante, avait été soigneusement graissée.
+
+Les rires des spectateurs répondaient à ceux des _combattants_, et les
+enfants radieux de ce spectacle disaient qu'ils ne s'étaient jamais tant
+amusés.
+
+--Ohé! criait un gamin, attrape la queue, Médéric, l'eau commence à la
+détremper; elle a manqué me rester dans la main!
+
+--Viens, mon petit chéri, disait un autre nageur, en montrant une pomme
+au cochon; je vais faire ton affaire pendant que tu mangeras.
+
+--Je l'ai!
+
+--Non, c'est moi!
+
+--Ah! la voilà!
+
+--Ouiche! comptes-y, à cette heure!
+
+--Bravo, le cochon! criaient les spectateurs enchantés.
+
+Un des lutteurs, souriant d'un air malicieux, se glissa enfin derrière
+l'animal et, profitant d'un instant où la pauvre bête fatiguée ne
+nageait pas, l'adroit petit Léon tourna trois fois son doigt autour de
+la queue et ferma brusquement la main en serrant ces bagues d'un nouveau
+genre.
+
+Le cochon eut beau se débattre, le vainqueur resta ferme et le maintint
+vigoureusement pendant la minute voulue.
+
+La lutte était terminée; on fit sortir les combattants de la mare et
+tandis que les gamins, rentrés à la maison, se rhabillaient à la hâte,
+le cochon tenu en laisse par des rubans de toutes couleurs fut emmené
+chez Léon, heureux et fier de son triomphe.
+
+L'orchestre redoubla de vigueur pour solenniser ce moment!
+
+Philéas rayonnait de tout ce tapage; les enfants n'y faisaient pas
+attention, le feu d'artifice commençant alors et les intéressant
+beaucoup. Les parents riaient tout bas de la musique et tâchaient de
+préserver leurs oreilles du vacarme.
+
+[Illustration 15.png]
+
+Quand le bouquet eut été tiré, lorsque les derniers feux de Bengale se
+furent éteints, les enfants et leurs parents entrèrent chez Philéas pour
+y attendre leur voiture.
+
+Philéas congédia ses autres invités, mais il ne put parvenir à faire
+entendre raison à son orchestre; les musiciens, avec la ténacité des
+ivrognes, soutenaient que la fête n'était pas finie et, malgré les
+protestations de Philéas ahuri, ils commencèrent un morceau plus
+burlesque que les autres.
+
+Philéas, désespérant de les faire partir, se sauva, rejoignant M.
+de Marsy qui riait aux larmes, avec sa famille, de cette discussion
+comique.
+
+... Mais au milieu du morceau, la grosse caisse s'arrêta.
+
+POUSSARD.--Ah! ma foi! je suis fatigué de tout ce tapage-là! Je file;
+bonsoir, la compagnie.
+
+Et en disant cela, il se dirigea vers le bois.
+
+PHILÉAS, _de sa fenêtre_.--Pas par là, pas par là! vous allez vous
+égarer dans la forêt, si vous prenez ce chemin-là, Poussard!
+
+--Pas de danger, M'sieu... heu! m'sieu Saindoux! Ça me connaît, les
+bois. Je m'en tirerai très bien, vous... vous verrez. (Il disparaît.)
+
+La flûte avait écouté cette conversation d'un air pensif.
+
+--Je fais comme Poussard, se mit à dire Crapotin. J'ai assez de musique,
+à cette heure!
+
+Et il se dirigea aussi vers le bois, mais du côté opposé à celui que
+Poussard avait pris.
+
+PHILÉAS.--Allons, bon! encore un qui perd la boule! Ohé! Crapotin, vous
+vous en allez du mauvais côté. Vous aurez du désagrément d'aller par là!
+
+CRAPOTIN.--Mon cher Saindoux... (Il trébuche.)
+
+[Illustration 16.png]
+
+Je sais ce que je fais... (Il se cogne la tête à un arbre.) N'humiliez
+pas un honnête homme! (Il s'éloigne dans le bois.) Personne ne pourra
+jamais prouver... (dans le lointain) que je ne suis pas un honnête
+homme!... (Il disparaît.)
+
+Les rires des spectateurs répondirent à cette déclaration solennelle. Le
+reste des musiciens se débanda; les uns consentirent à prendre le bon
+chemin, celui de la grande route, pour retourner chez eux; les autres
+s'établirent dans des fossés, protestant qu'ils étaient arrivés à leur
+logis et qu'ils n'en bougeraient pas pour un empire.
+
+Pendant ce temps, on entendait dans les bois une note lointaine de la
+flûte égarée; un coup formidable de la grosse caisse, qui errait
+non loin de là, répondait immédiatement à cette tentative musicale.
+Saindoux, resté seul, s'écriait alors, moitié riant moitié fâché:
+
+--Allons bon! voilà mon orchestre qui fait des siennes!
+
+M. et Mme de Marsy venaient de partir avec leurs enfants; mais ces notes
+lointaines semblaient à tous si comiques, que pendant quelque temps on
+fit aller les chevaux au pas pour entendre ce concert improvisé.
+
+A force de marcher au hasard dans la forêt, la grosse caisse et la flûte
+se rejoignirent: le premier s'assit alors sur un tronc d'arbre, le
+second dans une rigole heureusement à sec et le dialogue suivant
+s'engagea, entremêlé de coups de grosse caisse et de notes aiguës
+lancées capricieusement par la flûte.
+
+LA GROSSE CAISSE.--Es-tu... boum!... boum!... mon ami?
+
+LA FLUTE.--Je suis... ton ami, tu!... tu!...
+
+LA GROSSE CAISSE.--Nous sommes dans un endroit... boum!... dangereux! Je
+crains que l'eau ne nous gagne... (La lune sort d'un nuage et commence à
+éclairer le gazon où se trouvent nos ivrognes.)
+
+LA FLUTE.--Comment... tu!... comment ça?
+
+LA GROSSE CAISSE.--Je vas monter sur... mon tronc d'arbre pour...
+boum!... boum!... pour ne pas me noyer. (Il monte sur l'arbre, la lune
+l'éclaire.) Ah!... je suis... submergé... jetons-nous à... l'eau, ou
+nous... boum!... sommes perdus!
+
+LA FLUTE, _pleurant_.--Je ne veux pas être perdu... tu!... tu!.... ni
+noyé! Sauve-moi, tu!... tu!... tu!... ou... tu n'es pas mon ami.
+
+LA GROSSE CAISSE.--Si!... je suis... ton ami! Allons! plonge et n'aie
+pas... boum!... pas peur... je suis là!
+
+En disant ces mots les deux hommes se jetèrent à plat ventre, soi disant
+dans l'eau, mais en réalité sur le gazon qui, tout en adoucissant leur
+chute, ne leur sembla pourtant pas des plus agréables.
+
+Leurs cris et leurs plaintes attirèrent quelques invités attardés, et
+l'on remmena chez eux les ivrognes, la grosse caisse tapant de son
+instrument avec obstination et la flûte régalant ses amis de couacs
+criards.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA CHASSE DE PHILÉAS
+
+--Mais arrivez donc, mon cher Crapotin, s'écriait Philéas, quelques
+jours après _ses fêtes publiques_. Voilà, Dieu merci, une belle matinée
+pour la chasse. Grenadier et moi, nous vous attendons depuis une
+demi-heure, au moins.
+
+--Ne me grondez pas, répondit le chasseur à qui Philéas adressait ces
+reproches (celui-là même dont la flûte avait si singulièrement égayé la
+fête). J'avais quelques affaires qu'il m'a fallu bâcler tant bien que
+mal, au moment de partir. J'étais furieux! aussi ai-je fini par tout
+planter là pour partir quand même.
+
+PHILÉAS.--Oh! et vos affaires?
+
+CRAPOTIN, _négligemment_.--Elles attendront.
+
+PHILÉAS.--Et vos clients? et votre boutique?
+
+CRAPOTIN.--Serinet, mon domestique, leur fera prendre patience; car il
+faut vous dire, mon ami (il se rengorge), que j'ai un _grô ome_, un vrai
+_grô ome_ pour soigner mon nouveau cheval.
+
+PHILÉAS.--Pourquoi n'êtes-vous pas venu en voiture, alors?
+
+CRAPOTIN.--Mon cheval est si vif qu'il a cassé mon équipage avant-hier;
+j'ai essayé de le monter, mais il m'a jeté par terre trois fois en cinq
+minutes. A la dernière fois (c'était dans une flaque d'eau) j'y ai
+renoncé provisoirement et j'ai dû arriver modestement à pied.
+
+GRENADIER, _arrivant_.--Avez-vous fini votre causette, Messieurs? En
+chasse! en chasse! le temps est splendide. (Chantant d'une voix de
+tonnerre.)
+
+«Amis, la matinée est belle!...»
+
+PHILÉAS, _tressaillant_.--Ah! Grenadier, que c'est bête de crier comme
+ça, sans avertir les gens! Voyons, en route et attention au gibier!
+
+Crapotin.--Je regrette de ne pas avoir amené Serinet: il m'est pénible
+de porter ma carnassière et mon gibier; puisque j'ai un _grô ome_, je
+dois et désire...
+
+PHILÉAS.--Silence donc, et avançons plus vite que cela, Crapotin!
+
+GRENADIER, _chantant d'une voix formidable_.--«Prenez garde! prenez
+garde! la Dame blanche vous regarde.»
+
+PHILÉAS, _se récriant_.--Mais, sac à papier! Grenadier, vous allez faire
+sauver tout notre gibier, avec votre tromblon.
+
+GRENADIER, _avec humeur_.--On se tait, mon Dieu! on se tait.
+
+La chasse allait fort mal. Le pauvre Philéas, entre ses deux compagnons,
+suait sang et eau pour empêcher l'un de bavarder, l'autre de brailler.
+
+A chaque instant, le gibier effrayé partait hors de portée, sans que
+pour cela les deux chasseurs fussent corrigés de leurs manies; enfin,
+dans un herbage plein de bruyères, un râle de genêts s'envola près des
+chasseurs.
+
+[Illustration 17.png]
+
+GRENADIER, _chantant très fort_--«Chasseurs diligents, quelle ardeur
+vous dévore!...» pan, pan! (Il tire et manque le râle.)
+
+CRAPOTIN.--Ne doutant pas de mon adresse, je regrette Serinet qui
+ramasserait... pan, pan! (Il tire et manque le râle.)
+
+PHILÉAS.--Attends un peu, je vais faire ton affaire, mon petit... pan,
+pan! (Il tire et manque le râle.)
+
+Les trois chasseurs désappointés et honteux regardaient tristement
+l'oiseau, lorsque Philéas poussa un cri de joie, en le voyant se cacher
+dans une touffe de bruyères. Il s'élança, son chapeau à la main, pour
+le prendre comme un papillon; ses amis en firent autant. Le pauvre râle
+ahuri, effaré, se sauvait de bruyère en bruyère, tandis que les trois
+braves se précipitaient à genoux de gauche, de droite, écrasant leurs
+chapeaux, se heurtant, comme de véritables forcenés.
+
+PHILÉAS.--Pris, pris... ah le coquin! il vient de m'échapper.
+
+CRAPOTIN.--Je le tiens... non, c'est une souche!
+
+GRENADIER.--Je l'ai... oh là là! il m'a piqué! (Il le lâche.)
+
+PHILÉAS.--Ah! pour le coup... (Il saisit le râle.) Victoire! La bête est
+forcée! scélérat, m'a-t-il donné de mal.... (Il l'examine.) Tiens! il
+est mort.
+
+GRENADIER.--Comment, il est mort? ça doit être mon plomb qui l'a touché,
+alors!
+
+CRAPOTIN, _vexé_.--Eh bien! et moi, j'ai tiré aussi, dites donc!
+
+PHILÉAS, _sans les écouter_.--C'est mon coup de feu, évidemment!
+C'est singulier, pourtant!... (Il examine le râle.) Je ne vois pas de
+blessure, pas de sang...
+
+CRAPOTIN, _hésitant_.--Je ne crois pas qu'il soit... tout à fait mort!
+
+GRENADIER.--Si vous le lâchiez, Philéas, nous retirerions dessus!
+
+PHILÉAS, _vivement.--Ah non! Ah non! et si nous ne l'attrapions... (se
+reprenant) si vous ne l'attrapiez pas?
+
+CRAPOTIN, _avec assurance_.--Impossible! je ne manque jamais.
+
+GRENADIER.--Bah! ça nous amusera tout de même; lâchez-le, allez!
+(Chantant.) «Volez, volez, petits oiseaux!...»
+
+PHILÉAS, _crispé_.--Grenadier, parlez sérieusement de choses sérieuses
+au lieu de vociférer comme ça... Non! (Il met le râle dans son carnier.)
+Je le condamne à la broche, tel qu'il est. Allons, Messieurs, continuons
+notre chasse... et du feu, de l'entrain!
+
+Le trio se remit bravement en marche; les aboiements des chiens, les
+chants de Grenadier, les discours de Crapotin et les colères de Philéas
+recommencèrent.
+
+Tout à coup, Crapotin cessa de parler et resta immobile, les yeux fixés
+sur un chêne; étonné, Grenadier s'approcha de son compagnon. Celui-ci,
+le voyant venir, se hâta de tirer et un oiseau tomba pesamment de
+l'arbre.
+
+CRAPOTIN, _au comble de la joie_.--Je l'ai! Il est tué... Elle est
+tombée! (Il gambade.) Hein, mes amis, quelle adresse... à 126 pieds de
+distance au moins, bien sûr! Que je regrette Serinet pour...
+
+GRENADIER, _vexé_.--Une belle affaire que vous avez faite là... pour une
+méchante poule assassinée!
+
+CRAPOTIN, _se récriant_.--Comment, une poule! comment, une poule!
+ajoutez _faisane_, mon cher, s'il vous plaît!
+
+PHILÉAS, _jaloux_.--J'en doute, mon ami, que ce soit une poule faisane!
+
+GRENADIER, _triomphant_.--Ah! vous voyez, Crapotin, je ne le lui fais
+pas dire.
+
+(Crapotin contemple son gibier avec bonheur et ne répond pas.)
+
+RAPINOT, _accourant_.--Bons Saints du Paradis! avez-vous tiré sur une
+poule de ma femme, qu'était dans le chêne?
+
+CRAPOTIN, _terrifié_.--Ciel! ce n'est donc pas une faisane?
+
+RAPINOT.--Voyons?... Oh! là, là! que malheur! justement qu'il faut que
+ça soit c'te pauvre bête-là qui reçoive la charge. Elle qu'était si
+actionnée à pondre, tous les jours que Dieu fait.
+
+CRAPOTIN, _consterné_.--Mais... pourtant, elle ressemble à une faisane,
+cette bête! Voyez plutôt cette huppe, ces plumes grises, fines et
+soyeuses. Êtes-vous sûr, Rapinot, que...
+
+RAPINOT, _avec amertume_.--Quiens! si j'en suis sûr! Comme si je ne
+connaissais pas mes pondeuses? Ah! c'est un beau coup que vous avez fait
+là, M'sieur Crapotin, allez! si vous accommodez les affaires de vos
+clients aussi adroitement que les miennes, vous pouvez fermer tout de
+suite votre boutique.
+
+Tout en grommelant, le triste Rapinot s'éloigna avec la _faisane_ morte,
+sans vouloir accepter les offres d'argent que lui faisait Crapotin, ni
+ses excuses embarrassées.
+
+Philéas avait écouté la discussion avec une joie déguisée, mais voulant
+consoler son ami tout penaud, il le prit par le bras.
+
+--Allons! mon cher, s'écria-t-il, un peu de philosophie, saperlotte! il
+nous reste mon râle; ainsi, de la joie!
+
+Au même instant, la carnassière de Saindoux s'agita. Le gros chasseur
+tourna la tête pour se rendre compte de ce mouvement inattendu; avant
+qu'il ait pu faire un geste, le râle de genêts, vivant et des plus
+alertes, s'était élancé hors de la carnassière en poussant un cri de
+triomphe.
+
+PHILÉAS.--Dieu! mon râle... il était vivant!
+
+GRENADIER.--Courons après!
+
+CRAPOTIN, _riant_.--Ah! ah! Saindoux, vos victimes se portent bien,
+dites donc!
+
+PHILÉAS, _exaspéré_.--Le scélérat! après m'avoir déjà tant tourmenté!...
+Il ose vivre encore! Mais je l'aurai ou j'y perdrai mon renom de
+chasseur...
+
+Les trois amis s'élancèrent à la poursuite de l'oiseau; le râle, sentant
+le danger, ne se contenta plus de courir et, se voyant poursuivi si
+chaudement, il s'envola, laissant les chasseurs furieux.
+
+Philéas perdant tout espoir, éreinté d'ailleurs de sa course furibonde,
+se laissa tomber avec découragement sur une touffe de gazon. A peine
+avait-il touché la terre qu'il se releva soudain en bondissant comme une
+balle élastique et en poussant un hurlement sauvage.
+
+CRAPOTIN, _effrayé_.--Eh bien! il devient enragé! Qu'est-ce qu'il y a,
+Philéas?
+
+PHILÉAS, _criant_.--Ah! ah! quelle blessure! quels élancements... du
+secours, mes amis!
+
+GRENADIER, _surpris_.--Où donc, une blessure? qui est-ce qui vous a
+touché, Philéas? je ne vois pas de bête par terre, pourtant!
+
+PHILÉAS, _gémissant_.--Si, oh! si, je suis transpercé...
+
+CRAPOTIN.--C'est peut-être dans la touffe de gazon! (Il regarde.) Ah!
+Saindoux, mon ami, une bécasse! vous avez tué une bécasse!
+
+PHILÉAS, _stupéfait_.--Comment, j'ai tué une... mais je n'ai rien tiré.
+
+GRENADIER.--Crapotin a, ma foi, raison. Regardez! (Il ôte de la touffe
+d'herbe une bécasse.) La voilà, le bec brisé et plate comme une feuille
+de papier, la pauvre bête!
+
+PHILÉAS, _aigrement_.--Eh bien! plaignez-la, je vous le conseille, quand
+son bec vient de me poignarder! (Il fait des contorsions.) Je trouvais
+qu'une épingle faisait mal, mais il faut avoir six centimètres de
+bécasse dans le corps pour savoir ce que c'est qu'une vraie piqûre!
+
+CRAPOTIN.--Mais ça ne doit pas être profond, mon cher!
+
+PHILÉAS, _geignant_.--Ah! ça doit avoir pénétré jusque bien près du
+coeur, mon pauvre ami!
+
+GRENADIER, _incrédule_.--Voyons! sac à papier!... c'est impossible ce
+que vous dites là, Saindoux. Pensez donc à tout le chemin à faire, avant
+d'arriver de l'endroit blessé jusqu'au coeur! (Riant.) A moins que la
+bécasse ne vous ait lancé son bec comme une flèche!
+
+PHILÉAS, _grinchu_.--Riez, mon cher; ne vous gênez pas, je vous en prie,
+pendant que je souffre à petit feu!
+
+CRAPOTIN.--Allons, mon pauvre ami, ne plaisantons plus. Voulez-vous que
+nous vous ôtions de la plaie ces fragments de bec, qui doivent vous
+faire mal?
+
+PHILÉAS.--Je veux bien, mais allez doucement!
+
+GRENADIER.--Soyez tranquille. Attendez, Crapotin, je vais vous aider.
+
+CRAPOTIN.--C'est ça; voyez-vous les morceaux?
+
+GRENADIER.--Oui; y êtes-vous?
+
+CRAPOTIN.--J'y suis; tirez de votre côté.
+
+GRENADIER, _affairé_.--Bon... houp là, Crapotin!
+
+Le pauvre Saindoux, à quatre pattes, gémissait terriblement. Ses amis
+lui arrachèrent, malgré ses cris et ses lamentations, les deux côtés du
+bec de la bécasse si malencontreusement logés dans sa grosse personne.
+
+Quand l'opération fut terminée, les chasseurs organisèrent un brancard,
+aidé de Rapinot qui était accouru aux cris de la _victime_ et ils
+transportèrent Philéas dans son logis.
+
+Saindoux, couché à plat ventre sur le brancard, se désolait de sa triste
+chasse. Arrivé chez lui, il fit remplir une immense cuvette d'huile de
+millepertuis et s'y assit, déclarant qu'il ne bougerait pas de là tant
+que sa blessure ne serait pas cicatrisée. Il adoucit du reste son
+triste sort en se faisant servir abondamment à manger et ses amis se
+consolèrent ainsi avec lui de leurs aventures dramatiques.
+
+Quelques jours après, Philéas repartait pour Paris, rejoindre «le Tueur
+de colibris féroces» pour commencer avec lui ses longs et terribles
+voyages.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES LETTRES DE POLYPHÈME ET DE PHILÉAS
+
+--Tout est-il prêt?
+
+--Oui, mon illustre ami! mes malles sont fermées, mes valises aussi; mes
+sacs sont bourrés comme des canons; fifi-mimi est dans sa cage d'acier.
+Nous partirons quand vous voudrez!
+
+En achevant ces mots, le gros Philéas se frotta les mains d'un air
+radieux.
+
+--A merveille! dit Polyphème; alors je vais écrire à notre ami, M.
+Pierrot, que nous partons demain pour Blidah.
+
+PHILÉAS, _effaré_.--Hein! quoi! plaît-il? déjà en Afrique? Et notre
+tournée en Europe? et celle en Asie? nous les supprimons donc, comme ça?
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Eh! non, mon cher, ne vous effrayez donc pas de
+cette petite visite en Afrique. J'ai une affaire pressante à arranger,
+là-bas; elle ne me retiendra que cinq ou six jours; cela ne dérange en
+rien nos projets.
+
+PHILÉAS, _rassuré_.--A la bonne heure, mon cher Tueur, écrivez à Pierrot
+que nous partons; moi, je vais annoncer cela à mon ami, le vicomte de
+Marsy; je tiens à le mettre au courant de mes faits et gestes, car je
+me vois destiné à une vie illustre autant que glorieuse, grâce à
+mes voyages, et je veux que mon pays sache ce que je deviens, par
+l'entremise de cet homme estimable.
+
+Les voyageurs s'établirent chacun devant un bureau et comme ils ne
+doivent pas avoir de secrets pour nous, lisons sans façon par dessus
+leur épaule ce qu'ils sont en train d'écrire:
+
+_Polyphème à Pierrot._
+
+Mon cher ami, quelle trouvaille! quel trésor que ce Saindoux! merci
+mille fois! Grâce à vous, je vais entreprendre mon tour du monde avec la
+meilleure pâte d'imbécile!... Il m'amuse déjà tellement que je compte
+payer toute sa dépense: sa petite fortune n'y suffirait pas et la mienne
+me permet largement de faire cette générosité. Riche et désoeuvré comme
+je le suis, ces voyages sont ma seule ressource contre l'ennui; mon
+précieux Philéas est pour moi, j'en suis sûr, une source de distractions
+vraiment inépuisable; bien entendu que, pour ne pas l'humilier, je ferai
+semblant de ne presque rien dépenser pour lui en route. Je suis ami des
+plaisanteries, mais je suis avant tout bon enfant et j'aime comme je
+taquine, franchement. Nous partons demain pour Blidah. Sous prétexte
+d'affaires, je vais mettre mon gros camarade en face d'un lion; nous
+verrons comment il s'en tirera. J'en ris d'avance. Ah! la bonne tête!
+qu'il sera amusant, mon Dieu, qu'il sera amusant! je vous tiendrai au
+courant, cela va sans dire.
+
+Bien à vous,
+
+Pour Philéas, Polyphème Gérard, le Tueur de colibris féroces.
+
+Pour vous et nos amis, Charles N.
+
+_Lettre de Philéas à M. de Marsy_.
+
+Monsieur et Vicomte, c'est avec un tremblement universel de tout mon
+être que je vous écris ces mots solennels: _Je pars demain_. Je m'en
+vais à Blidah avec mon célèbre ami, le Tueur (de colibris féroces), il y
+va pour affaires; je profiterai de ses occupations pour chasser un peu
+et faire connaissance avec les bêtes féroces et non féroces d'Afrique.
+
+Depuis mon départ de Castel-Saindoux (ou j'ai été si heureux de vous
+recevoir) il m'est arrivé différentes choses qui ont accidenté mon
+existence. Je veux vous mettre au courant de ces détails de ma vie. J'ai
+d'abord reçu une lettre de Gelsomina; elle m'envoie sa photographie que
+je lui avais rendue et qu'elle me renvoie comme souvenir pendant mon
+voyage. Je la lui ai renvoyée... elle me l'a _re_renvoyée; je la lui ai
+_rere_renvoyée... elle me l'a _rerere_renvoyée! alors... la voilà!
+Je vous prie de la lui rendre eu lui ordonnant avec douceur (et avec
+violence, s'il le faut) de la garder à jamais! Voilà une affaire bâclée,
+pas vrai, Monsieur le Vicomte?
+
+Dieu! que c'est beau, Paris! les rues sont plus larges que les grandes
+routes et les spectacles sont très superbes! J'ai vu à l'Opéra des
+bonnes gens qui se trémoussaient terriblement; je les ai crus enragés.
+Polyphème m'a dit que non, que c'étaient des malheureux qu'on appelle
+_crampistes_; ils sont pleins de crampes dans les mollets et alors,
+il faut qu'ils gigottent ferme pour se soulager un peu; en voilà une
+terrible maladie! Il paraît que ça se gagne; aussi, quand un des
+_crampistes_ s'est approché de moi (j'étais allé avec Polyphème dans les
+coulisses du théâtre) je me suis sauvé en criant comme un perdu: «Gare
+les crampistes!» Quand Polyphème m'a rejoint, tous les malades qui
+causaient avec lui riaient comme des fous, je ne sais pas pourquoi.
+
+Après ça, nous sommes allés au Cirque pour voir le dompteur Batty et ses
+lions! Sac à papier, quelles terribles bêtes! Je vous avoue, Monsieur
+et cher Vicomte, que je suis déjà dégoûté de cette chasse-là rien que
+d'avoir vu les lions de Batty. J'ai demandé à Polyphème à quoi ça
+servait de risquer sa vie à entrer dans une cage à lions.
+
+--A rien, m'a-t-il dit.
+
+--Alors pourquoi le fait-il?
+
+--Pour amuser le public.
+
+--Eh bien! moi, je trouve ça bête et mal de risquer sa vie pour la
+donner en spectacle, au lieu de travailler comme un honnête ouvrier;
+c'est stupide. Ça n'amuse pas, d'ailleurs, de voir un chrétien exposé
+aux bêtes féroces comme du temps des empereurs païens. C'est pas un
+spectacle catholique et je l'ai dit à Polyphème, qui m'a donné raison
+d'un air ému et grave qu'il n'a pas souvent.
+
+Pour en revenir au Cirque, la fin a été très gentille. Après ces sales
+coquins de lions, voilà-t-il pas une cavalcade de singes qui arrive.
+C'était comme aux _sept p'tites chaises_[5], ainsi que disent les
+_poreman_[6]; vous savez, ceux qui s'occupent des chevaux élégants. Il y
+avait un jockey bleu, un jockey jaune, et un jockey vert pomme; ce n'est
+pas tout, il y avait aussi une guenon en amazone rouge; oh! mais, un
+amour de guenon! avec une belle toque à plumes blanches, des gants à
+manchettes et un toupet magnifique de faux cheveux, rouge carotte. Tous
+ces singes montaient des petits chevaux, noirs comme de la suie et
+méchants comme des diablotins. A un signal des écuyers, clic, clac! les
+chevaux bondissent, les singes se cramponnent à la crinière et broum!
+les voilà partis! Tout le monde riait, car vrai, c'était cocasse! les
+pauvres singes avaient une peur de chien! A chaque barrière sautée,
+ils glapissaient en désespérés. Chaque fois qu'ils passaient près des
+écuyers, armés de leurs grands fouets, ils les regardaient en faisant
+des grimaces de frayeur qui nous faisaient pâmer! Tout d'un coup, on
+entend un couic!... C'était le pauvre jockey jaune qui avait tourné avec
+sa selle sous le ventre de son cheval. Ça vexait le poney, qui voulait
+s'en débarrasser parce que le singe le chatouillait en se cramponnant à
+lui; mais il avait beau ruer, ça n'y faisait rien. Le jockey jaune était
+plus mort que vif et pinçait le cheval. Pour lors, voilà-t-il pas que le
+poney, furieux, se met à marcher sur ses pieds de derrière! En voyant
+cela, le singe se rassure et s'élance par terre. En sautant, il tombe
+sur le nez du cheval que la guenon conduisait. Ce poney-là a peur; il se
+cabre et l'amazone effrayée se jette sur la tête d'une grosse dame qui
+avait une forêt de cheveux crêpés, frisés, tire-bouchonnés, enfin un tas
+d'histoires sur la tête, quoi! La dame se débat; la guenon fourgotte[7]
+les cheveux et, comme elle était en colère, elle arrache toute la
+perruque de la grosse, pièce à pièce! Il y avait des faux cheveux,
+fallait voir! peut-être plus de deux livres pesant! tout le monde se
+tenait les côtes.
+
+[Note 5: Steeple-chase, course de chevaux.]
+
+[Note 6: Sportmen.]
+
+[Note 7: Pour «fourrage» (c'est un mot Normand).]
+
+Bravo! l'amazone! qu'on lui criait; elle est jalouse de la perruque et
+elle se venge.
+
+--Mes crêpés! hurlait la grosse dame, mes boucles! mes frisons! Elle
+m'arrache tout, cette horreur de bête! Gusman, mon pauvre mari, au
+secours! sauve ton Isménie...
+
+Le gros monsieur qui s'appelait Gusman tâche de faire partir la guenon.
+Elle se rebiffe et v'lan! elle lui allonge une calotte épouvantable.
+Gusman se fâche, réplique; les voilà à se donner des taloches pour de
+bon! L'arrivée du maître avec son grand fouet a tout apaisé; il avait
+réussi à se faire un passage parmi les spectateurs qui entouraient la
+grosse dame et les combattants. A sa voix la guenon s'est calmée, a
+lâché Gusman et la perruque; tout le monde s'est en allé, riant encore
+de toutes ces bonnes farces!
+
+Me voilà à bout de papier et de force épistolaire. Je vous r'écrirai de
+Blidah, cher Monsieur et Vicomte, pour vous narrer mes impressions de
+voyage.
+
+[Illustration 18.png]
+
+En attendant, je vous prie, avec toute espèce de civilité puérile et
+honnête, de faire agréer à votre aimable et digne famille mes respects
+les plus respectueusement respectueux. Je vous réitère, à vous, Monsieur
+ami et Vicomte, que je suis avec une émotion profonde et serai pour la
+vie!...
+
+PHILÉAS SAINDOUX.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+BON VOYAGE, CHER DUMOLLET!
+
+Phout!... Phout!... Phout! Phou... ou... ou... ou... t!...
+
+--Bravo, la locomotive! s'écria gaîment Philéas; elle file comme un
+charme! Allons, nous voilà partis pour Blidah, illustre Polyphème... Un
+temps de chemin de fer et nous y serons!
+
+POLYPHÈME, _souriant_.--Pas tout à fait, mon cher; il y a la mer à
+traverser, en outre.
+
+PHILÉAS, _dédaigneusement_.--Oh! oh! cette mer-là, ce n'est pas
+grand'chose.
+
+POLYPHÈME.--Comment, pas grand'chose; mais deux jours de bateau sont
+déjà gentils!
+
+PHILÉAS, _incrédule_.--Laissez donc! c'est les marins feignants qui
+veulent faire accroire qu'il faut tout ce temps-là; mais ils ne
+m'attraperont pas comme ça! et je vous les ferai marcher si rondement
+qu'en deux heures nous serons rendus à Alger.
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Tiens! au fait! vous me donnez une idée excellente,
+délicieuse!... Oui, mon ami, vous irez en deux heures (il lui serre la
+main), c'est moi qui vous le promets! Ce cher Philéas, quel trésor j'ai
+là, mon Dieu!
+
+PHILÉAS, _modestement_.--Vous êtes bien bon; je suis trop poli pour vous
+démentir, d'ailleurs! il est certain que fifi-mimi et moi... (il bâille)
+nous valons quelque chose... (il bâille) nous ne manquons pas... (il
+bâille).
+
+POLYPHÈME.--D'envie de dormir, hein?
+
+PHILÉAS.--C'est... aaaaah!... c'est vrai... ce chemin de fer me fait
+somnoler un peu.
+
+POLYPHÈME.--Ne vous gênez pas, mon cher; dormez.
+
+PHILÉAS, _scandalisé_.--Devant vous, illustre ami? Ce ne serait pas
+respectueux!
+
+POLYPHÈME.--Je le veux; je vais en faire autant de mon côté.
+
+PHILÉAS.--S'il en est ainsi, j'accepte. Ouf! qu'on est mal pour appuyer
+sa tête! Tiens, au fait! nous sommes seuls. Je vais m'étendre par terre;
+je ne vous gênerai pas et je dormirai comme un bienheureux.
+
+Un silence complet régna bientôt dans le wagon; trois heures
+s'écoulèrent; la nuit était avancée quand Charles N... (que nous
+continuerons d'appeler Polyphème, avec Philéas) se réveilla. On était
+arrivé à une station et les voyageurs profitaient de dix minutes d'arrêt
+pour manger à la hâte quelque chose. Polyphème, sentant son appétit
+s'éveiller, descendit sans réveiller Philéas qui dormait de tout son
+coeur, et alla rejoindre les dîneurs.
+
+[Illustration 19.png]
+
+Pendant son absence, deux employés chargés d'examiner les voitures
+s'aperçurent que le wagon où dormait Philéas était sérieusement abîmé.
+Comme cette voiture était la dernière du train, ils se hâtèrent de la
+décrocher, de la mettre sous une remise, et de la remplacer par un autre
+wagon en bon état, ayant soin d'y transporter les quelques objets (y
+compris le fifi-mimi) laissés sur les banquettes, par Polyphème et
+Philéas; aucun des employés ne s'aperçut de la présence du dormeur
+sous la banquette et l'infortuné continua son somme sans se douter du
+changement dont il était victime. Polyphème remonta en voiture et reprit
+tranquillement sa place et son sommeil, convaincu que Philéas était là.
+
+Réveillé au petit jour, le jeune homme appela Saindoux; il fut
+stupéfait, puis très effrayé de constater sa disparition et ne se
+tranquillisa qu'à la station suivante, où les employés lui expliquèrent
+ce qui avait motivé le changement de wagon.
+
+Remis de son émotion, Polyphème rit beaucoup de la figure qu'avait
+dû faire Philéas et resta à la station pour attendre son compagnon,
+persuadé qu'il l'y rejoindrait bientôt.
+
+Pendant ce temps, le gros Saindoux dormait comme un plomb sous sa
+banquette; il ne se réveilla que tard et se frotta les yeux en bâillant,
+puis il tressaillit, car il venait de s'apercevoir qu'il était dans une
+obscurité complète.
+
+PHILÉAS, _inquiet_.--Est-ce qu'il fait toujours nuit, cher Tueur?...
+hein! pas de réponse! (Criant.) Mon illustre ami, réveillez-vous...
+Comment! il ne dit rien? (Il tâte les banquettes.) Personne, pas même
+fifi-mimi! (Avec terreur.) Le wagon ne marche plus! Ah! je crois
+deviner... (Il s'agite avec crainte.) Des malfaiteurs auront décroché la
+voiture. Polyphème se sera sauvé et fifi-mimi est leur victime... pauvre
+bête! Oh! (il saute) on vient par ici, et je n'ai pas d'armes... quelle
+position, grand Dieu!
+
+[Illustration 20.png]
+
+Des pas se dirigeaient effectivement de son côté. Deux hommes parurent
+avec une lanterne sourde.
+
+PREMIER EMPLOYÉ.--Diable de remise! dire qu'il faut de la lumière pour
+s'y conduire en plein jour!
+
+PHILÉAS, _à part, épouvanté_.--Je suis dans leur caverne, Seigneur!
+c'est la _Suzanne_[8] des quarante voleurs!
+
+[Note 8: Sésame.]
+
+DEUXIÈME EMPLOYÉ.--Est-_il_ là?
+
+PREMIER EMPLOYÉ.--Oui, et _il_ a fameusement besoin de mes clous et de
+mon marteau.
+
+PHILÉAS, _anéanti_.--Miséricorde! ils veulent me torturer avec des
+clous, les misérables! ah mais! j'invoque _Suzanne_ s'ils approchent...
+tant pis, il arrivera ce qu'il pourra!
+
+PREMIER EMPLOYÉ.--Allons! dépêche-toi; il faut lui faire son affaire et
+lestement encore!
+
+A peine avait-il dit ces mots que Saindoux se précipita hors du wagon
+sur eux, en vociférant: «Suzanne, ouvre-toi! misérables, tremblez!»
+
+Les employés, effrayés de ces cris, le prenant pour un malfaiteur,
+rendirent avec usure au gros Philéas coups de poings et coups de pieds
+en appelant leurs camarades.
+
+On accourut de toutes parts et l'on parvint à s'expliquer. Ce fut
+long et difficile, Saindoux soutenant avec obstination qu'il était,
+prisonnier dans une caverne de bandits. On ne put le détromper qu'en le
+conduisant à la gare et en lui montrant la voie du chemin de fer.
+
+Il se rendit enfin à l'évidence, se tranquillisa et demanda à rejoindre
+Polyphème à la station suivante, pensant avec raison que son ami devait
+l'y attendre.
+
+Il avait fait grand tapage et le chef de gare, lui gardant rancune de
+cette scène ridicule, imagina de lui jouer un tour; il s'approcha donc
+de Saindoux qui attendait en maugréant et lui dit avec un grand sérieux:
+
+--Si Monsieur le désire, je puis lui faire rejoindre son ami, non dans
+une heure, mais dans un quart d'heure.
+
+--A la bonne heure! s'écria Philéas tout joyeux; vous êtes un brave
+homme, vous! menez-moi tout de suite au train, s'il vous plaît.
+
+--Voilà, Monsieur, dit le chef de gare en montrant à Saindoux une
+locomotive prête à partir.
+
+PHILÉAS.--Mais ce n'est pas un train, ça!
+
+LE CHEF DE GARE.--C'est le wagon de voyage de S. M. l'Empereur de
+Tartarie, Monsieur; avant de le lui expédier, on le fait servir à
+quelques hauts personnages... (saluant) et je vous l'offre.
+
+PHILÉAS, _flatté_.--Monsieur, vous êtes bien bon; je dirai même que vous
+êtes un homme charmant! j'accepte avec joie.
+
+Saindoux s'installa majestueusement sur la plate-forme au milieu de
+rires étouffés et la locomotive partit avec la rapidité de l'éclair.
+Elle allait, en réalité, rejoindre un train de marchandises pour
+remplacer une machine déraillée et le mécanicien, riant sous cape,
+s'amusait à exciter la terreur de Philéas par des récits lugubres
+d'accidents horribles, à l'endroit même où le gros voyageur s'était
+placé.
+
+Philéas avait beau changer de place, le lieu où il était se trouvait
+rappeler des souvenirs plus terribles encore. Le pauvre Saindoux, qui
+recommandait son âme à Dieu, respira librement en voyant Polyphème sur
+le quai de la station.
+
+PHILÉAS.--Ah!... Enfin! c'est ici que je m'arrête, mon ami, laissez-moi
+descendre, s'il vous plaît... Eh bien... arrêtez, conducteur... satané
+conducteur!... Polyphème, courez après nous! à la garde! à la garde!...
+
+... Car la locomotive, plus rapide que jamais, avait passé comme le
+vent, laissant derrière elle Polyphème qui ne pouvait s'empêcher de rire
+de cette nouvelle mésaventure, tandis que Saindoux, rouge comme un coq,
+les cheveux ébouriffés, gesticulait comme un furieux sur la machine.
+
+Le mécanicien eut bientôt pitié de Philéas et lui offrit de l'installer
+dans une autre locomotive qui allait à la station de Polyphème.
+
+Philéas y consentit avec bonheur et s'y précipita, pendant que le malin
+conducteur s'éloignait, à la grande satisfaction de Saindoux qui se
+croyait au bout de ses peines.
+
+Il arriva en effet à bon port à la station où l'attendait son ami, mais
+en voulant sauter sur le trottoir qui bordait la voie, il calcula mal la
+distance et, au lieu de tomber dans les bras de Polyphème, il disparut
+dans un énorme panier placé près de son ami.
+
+Philéas poussait de grands cris, en tâchant de se dépêtrer de sa prison.
+Les voyageurs riaient comme des fous, tout en l'aidant. Saindoux se
+redressa bientôt au milieu de la bourriche... il était inondé de jaune
+d'oeuf!
+
+PHILÉAS, _furieux_.--Sac à papier! j'ai du guignon... quelle omelette,
+mes amis! J'ai au moins deux cents jaunes d'oeufs sur le corps...
+Prelotte! comme ça colle! Vite! de l'eau, que je me lave... je n'y
+vois plus clair... holà! ça coule dans mes oreilles, j'en ai plein la
+bouche... Pouah! (Il crache.) Prelotte! prelotte!! c'est mauvais...
+
+Tout le monde se tordait de rire en l'écoutant, si bien que le bon gros
+Saindoux finit par en faire autant de bon coeur.
+
+[Illustration 21.png]
+
+Il alla se débarbouiller et se changer de la tête aux pieds, retrouva
+avec bonheur son fifi-mimi qu'il avait cru mort et reprit avec Polyphème
+un autre train qui les mena sans accident à Marseille.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+VOYAGE SUR MER A VOL DE... POLYPHÈME!
+
+Arrivé-à Marseille, Philéas oublia tous ses malheurs. Escorté par
+Polyphème, il parcourait avec bonheur cette belle et grande ville,
+si animée, si riche, et que les intelligents habitants savent rendre
+attrayante et gaie. Il alla prier aux pieds de Notre Dame de la Garde,
+que la touchante piété marseillaise a placée sur un rocher pour planer
+sur la ville et être vue de tous; il visita la Cannebière, ce port que
+Paris, la reine du monde, admire et envie, au dire des habitants. Arrivé
+là, il ne tarissait pas en éloges! Au milieu d'un discours enthousiaste
+sur la mer, Polyphème remarqua avec surprise que la voix de Philéas
+baissait peu à peu, puis... elle s'éteignit tout à fait. Ses yeux
+suivirent la direction que prenaient les regards interdits de Saindoux.
+Il vit alors un homme à cheveux gris, fort maigre et fort grand, dont la
+figure spirituelle était contractée par la colère. Les bras croisés,
+les yeux flamboyants, cet inconnu s'approcha lentement de Philéas qui
+semblait fasciné.
+
+L'inconnu.--Pourquoi me regardes-tu comme ça, étranzer? Sais-tu que tu
+m'insultes... et dans mon pays, encore!
+
+PHILÉAS, _interdit_.--Mais, Monsieur le Marseillais, je vous regardais
+comme tout le monde; ce n'est pas une offense, il me semble.
+
+L'INCONNU, _avec violence_.--Tu mens, étranzer imbécile! Ze ne suis _pas
+tout le monde_, insolent! _Tout le monde_ ne me regarde pas comme
+une bête curieuse, impertinent! et il y a offense, troun de l'air!
+bagasse!!!
+
+POLYPHÈME.--Allons, Monsieur, ne vous emportez pas ainsi contre mon ami:
+calmez-vous, je vous en prie, en songeant...
+
+L'INCONNU, _rageant_.--Ze ne suis que trop calme, Monsieur, c'est mon
+défaut! mais il ne faut pas m'insulter impunément; savez-vous que
+c'est moi qui, l'autre zour, ai soutenu l'honneur de la Canne-bière en
+flanquant un coup de pied (oh! un coup de pied admirable!) à un Parisien
+qui passait auprès de moi; cet homme me dit avec surprise:
+
+--Qu'est-ce que je vous ai fait?
+
+--Ze lui réponds: «rien!»
+
+--Eh bien, alors, pourquoi me maltraitez-vous?
+
+--Zuge un peu si tu m'avais fait quelque soze! que ze lui réplique.
+
+POLYPHÈME, _riant_.--C'est magnifique! où voulez-vous en venir,
+Monsieur? à un duel? mon ami est prêt, il adore les affaires de ce
+genre!
+
+PHILÉAS, _bas_.--Eh! dites donc, mon cher Tueur, ce n'est pas vrai, ça!
+
+POLYPHÈME, _bas_.--Taisez-vous donc, j'arrange l'affaire.
+
+[Illustration 22.png]
+
+L'INCONNU, _plus calme._--Z'accepterais avec bonheur cette offre si ze
+ne partais pas ce soir pour Blidah, Monsieur.
+
+POLYPHÈME.--Tiens! et nous aussi; comme ça se trouve bien! vous vous
+battrez sur le bateau.
+
+L'INCONNU, _vivement_.--Le capitaine ne voudra pas, z'en suis sûr!
+
+POLYPHÈME, _bas_.--Philéas, mon ami, c'est un poltron! il caponne...
+Hardi, mon cher, du toupet! Soutenez l'honneur-normand!
+
+PHILÉAS, _bas_.--Ah! il caponne, il ose caponner, le lâche! et moi qui
+avais peur! Attendez un peu voir, Tueur! (Haut, avec arrogance.) Nous
+nous battrons dans une cabine, Marseillais, et nous choisirons mon arme
+ordinaire, vu que je me regarde comme énormément insulté, entendez-vous,
+bouillabaisse?
+
+L'INCONNU, _avec douceur_.--Ne vaudrait-il pas mieux nous serrer la
+main, Monsieur?
+
+POLYPHÈME, _bas_.--Ça va, Saindoux, ça va très bien! confondez ce faux
+brave.
+
+PHILÉAS, _bas_.--Attendez un peu voir! (Haut.) Nous nous battrons,
+bouillabaisse, à mort, à mort effrrrroyable!...
+
+L'INCONNU, _effrayé_.--Oh! Monsieur... et avec quelles armes?
+
+PHILÉAS, _sombre et solennel_.--Avec des bombes, Marseillais; c'est mon
+arme ordinaire. Nous aurons une bombe pleine de poudre dentifrice et une
+vraie bombe bourrée de poudre à canon. Nous choisirons au hasard et nous
+nous lancerons à la mer sur des planches, en allumant nos machines.
+Celui qui aura la bonne bombe sera repêché par les matelots, l'autre
+sautera. Ça vous va-t-il?
+
+Polyphème approuva gaiement la proposition, mais l'inconnu s'en montra
+terrifié.
+
+--Ze ne consens pas à cela, s'écria-t-il. Zamais ze ne voudrais mourir
+par explosion; ce doit être affreux et ze me dois à ma famille.
+
+PHILÉAS, _majestueusement_.--Vous êtes père de famille? je vous fais
+grâce, alors.
+
+[Illustration 23.png]
+
+L'INCONNU, _balbutiant_.--Pas précisément... ze ne suis pas marié.
+
+PHILÉAS, _avec colère_.--Qu'est-ce que vous chantez, alors?
+
+L'INCONNU, _piteusement_.--Ze ne sante pas! ze soutiens que z'ai une
+famille en la personne d'un cousin normand, le duc de Philéas Saindoux,
+grand seigneur, qui m'aime tendrement et qui mourrait de sagrin si ze
+périssais.
+
+PHILÉAS.--En voilà une farce et une blague, mon cher; je suis Philéas
+Saindoux et je ne mourrai jamais de chagrin que de ma propre mort, je
+vous en avertis.
+
+L'INCONNU, _très émotionné_.--Phi... Phi... Philéas? Oh! mon cousin,
+mon ser cousin, reconnaissez en moi le docteur Crakmort, fils de votre
+tante, Alménie Saindoux.
+
+PHILÉAS, étonné.--Ah bah!... c'est vrai, au fait! j'ai entendu parler
+de vous et de votre maman par papa. Bonjour, cousin, et sans rancune!
+
+La querelle était finie; les deux adversaires se serrèrent la main et
+allèrent avec Polyphème s'embarquer sur le _Zéphyr_, qui devait les
+conduire en Algérie.
+
+A peine installé sur le bateau, Saindoux rappela à son ami sa promesse
+de faire marcher _rondement_ le navire.
+
+POLYPHÈME, _gaiement_.--Je n'ai qu'une parole, mon cher, et je la tiens;
+laissez-moi faire. Couchez-vous pour éviter le mal de mer pendant ces
+deux heures de route; avalez cette pastille, puis faites un petit somme.
+Je vous réveillerai à notre arrivée; à quatre heures, je vous appelle.
+
+PHILÉAS.--C'est merveilleux, cher Tueur! Merci, grand homme! votre
+pastille est diablement mauvaise... c'est égal! je vais dormir avec
+enthousiasme. Ah! ah! ces fainéants de marins, ils ont trouvé leur
+maître avec vous. Tiens, c'est singulier comme j'ai sommeil... vite
+aujourd'hui... bon... soir... (Il s'endort.)
+
+POLYPHÈME, _le regardant_.--Bravo! ma pilule d'opium fait son effet; ce
+pauvre garçon n'aura pas le mal de mer et, par dessus le marché, il
+va encore me faire rire avec sa naïveté de voyage en deux heures.
+Après-demain, je le réveillerai; jusque là, bonsoir, Saindoux, rêvez à
+des lions non féroces et à des bombes en poudre dentifrice.
+
+Le surlendemain à quatre heures, Polyphème, qui avait eu soin
+de prolonger le sommeil de Philéas avec ses pastilles, secoua
+vigoureusement le gros dormeur.
+
+--Allons, Philéas, debout! dit-il avec emphase; il est quatre heures
+moins cinq et nous allons arriver comme je vous l'ai promis.
+
+--Hein! quoi? s'écria Saindoux en se frottant les yeux; déjà? c'est
+merveilleux, mon bon Tueur, ce que vous faites! et qu'avez-vous donc dit
+aux matelots pour nous faire aller de ce train-là?
+
+--Je leur ai fait adroitement avaler de la poudre électrique dans
+du rhum, mon ami, répliqua Polyphème très gravement. Ça les a fait
+travailler ferme, vous devez le comprendre.
+
+L'équipage et les passagers, qui étaient dans le secret, reçurent le
+dormeur de façon à compléter son illusion. Tout à coup, Saindoux se
+frappa le front.
+
+--Polyphème, s'écria-t-il, quel jour sommes-nous? J'entends dire à
+Crakmort que c'est aujourd'hui jeudi.
+
+POLYPHÈME, _tranquillement_.--Certainement. Qu'est-ce qui vous étonne?
+
+PHILÉAS.--Mais... mais nous sommes partis de Marseille avant-hier,
+alors?... Comment...
+
+POLYPHÈME.--Non, ce matin; il y a deux heures, parbleu!
+
+PHILÉAS.--Mais nous sommes partis de Paris le huit?
+
+POLYPHÈME.--Non, le dix.
+
+PHILÉAS, _insistant_.--Pourtant, Polyphème...
+
+POLYPHÈME, _feignant de se fâcher_.--Ah! mon cher, vous êtes terrible
+avec vos _mais_, vos _pourtant_. Saprelotte! puisque tous ces messieurs
+vous disent la même chose que moi, vous devriez nous croire, à la fin!
+
+Le pauvre Philéas, assailli de protestations, de discours de toute
+espèce que lui prodiguaient passagers et équipage, se soumit avec un
+désespoir burlesque. Ce fut ainsi qu'il arriva à terre; nos voyageurs se
+firent mener directement à Blidah et nous allons les y suivre, pour ne
+rien perdre de leurs aventures dans ces parages.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LA CHASSE AU LION
+
+--Eh bien! mon cher, dit Polyphème à son gros compagnon, le lendemain de
+son arrivée. Comment trouvez-vous l'Algérie et les Arabes?
+
+PHILÉAS.--L'Algérie me semble très superbe, Tueur, complètement
+magnifique, excepté ses diables de puces qui troublent ma joie. (Il se
+gratte avec fureur.) J'en ai tué soixante-quinze en vingt minutes hier,
+et puis j'y ai renoncé; rien que sur le mollet droit, j'avais quatre
+cent quatre-vingt-neuf piqûres; ça me cuit partout... il me semble que
+je suis dans un bain de moutarde.
+
+POLYPHÈME.--On se fait à cela bien vite, allez! Courage! n'y pensez
+plus. Et les Arabes, qu'en dites-vous?
+
+PHILÉAS.--Ah! quels beaux hommes! mais... est-il convenable à eux de se
+montrer publiquement en chemise avec une serviette sur la tête?
+
+POLYPHÈME.--Comment, «en chemise»! Ce sont des manteaux appelés burnous
+et leurs turbans ne sont nullement des serviettes. Tout cela, c'est leur
+costume.
+
+PHILÉAS.--Ma foi! je n'aimerais pas me fourrer un burnous sur la tête
+et m'envelopper d'un turban, moi! (Polyphème rit.) Mais dites donc, mon
+cher ami, pourquoi ne profiterais-je pas du beau temps pour aller voir
+les environs, aujourd'hui?
+
+POLYPHÈME.--Volontiers; je vais rassembler une escorte et nous nous
+mettrons en route dès que nos chevaux seront prêts.
+
+Polyphème alla effectivement surveiller les préparatifs de la promenade.
+Resté seul, Philéas s'ennuya promptement, agacé qu'il était par les
+puces qui continuaient à le dévorer, et prenant son fusil, attachant sur
+son dos la cage de fifi-mimi, il sortit pour flâner dans les environs en
+attendant son ami.
+
+Au détour d'une rue, Saindoux se trouva face à face avec un petit nègre,
+noir comme du charbon et dont la figure était remarquablement drôle,
+intelligente et maligne, malgré une affreuse laideur.
+
+Ce petit nègre était entièrement vêtu de blanc, ce qui le rendait
+d'autant plus extraordinaire.
+
+PHILÉAS.--Ah! le drôle de petit bonhomme! Bonjour, moricaud, sais-tu le
+français?
+
+LE PETIT NÈGRE.--Moi, le savoir un peu, beau blanc.
+
+PHILÉAS.--Comment te nommes-tu, petit?
+
+LE PETIT NÈGRE.--Pauvre négrillon s'appeler: Sagababa.
+
+PHILÉAS, _éclatant de rire_.--En voilà un nom cocasse! Eh bien,
+Sagababa, veux-tu me mener jusqu'à un arbre à fruit quelconque? je
+grille de manger des produits africains; ils doivent être excellents,
+surtout cueillis tout frais!
+
+[Illustration 24.png]
+
+SAGABABA.--Moi, vouloir bien, beau blanc.
+
+PHILÉAS, _flatté_.--Il est très poli, ce moricaud! Faisons vite cette
+course, mon ami; je veux revenir promptement pour ne pas faire attendre
+mon illustre compagnon.
+
+Saindoux et Sagababa partirent d'un pas rapide. Philéas oubliait ses
+puces et, chemin faisant, questionna Sagababa sur sa position.
+
+--Moi suis seul, dit le petit nègre avec émotion. Pauvre Sagababa
+s'enfuir de chez maître méchant, loin d'ici; marcher beaucoup, souffrir
+faim, soif; venu ici travailler, apprendre un peu français. Moi aime
+bien hommes français. Bons, grands, généreux; voudrais servir toi!
+serais si content! t'aimerais tant!
+
+PHILÉAS, _avec bonté_.--C'est bien difficile, mon pauvre garçon; en
+attendant, cherchons des fruits; nous voilà à l'entrée d'un joli bois
+qui doit avoir...
+
+Un épouvantable rugissement, un véritable tonnerre éclatant à cent pas
+des promeneurs interrompit Philéas. Au cri du fauve, Sagababa terrifié,
+mais toujours leste comme un chat, bondit dans un arbre.
+
+Philéas ne pouvait suivre le petit nègre; il se précipita vers un rocher
+voisin au moment où un lion énorme, l'oeil en feu, la crinière hérissée,
+se battant les flancs avec sa queue, paraissait à la lisière du bois,
+rugissant avec fureur!... A cette vue, Saindoux, excité par la peur,
+devint leste comme Sagababa et grimpa sur un énorme rocher avec une
+telle rapidité que le fauve, malgré quelques immenses bonds, n'arriva
+pas à temps pour le saisir...
+
+--Vous mort, beau blanc? cria Sagababa d'une voix lamentable.
+
+--Pas encore, répondit Saindoux d'une voix entrecoupée, mais je crois...
+que... ça ne tardera...
+
+Il s'interrompit en poussant un nouveau cri de frayeur; le lion venait
+de bondir contre le rocher et ses énormes griffes avaient presque touché
+Saindoux.
+
+Philéas, épouvanté, voulut charger son fusil et tirer sur son ennemi;
+quelle ne fut pas sa consternation en voyant qu'il avait oublié ses
+cartouches! Il se lamentait tout haut lorsqu'il s'interrompit en se
+frappant la tête avec joie.
+
+--Vous fou, beau blanc? cria Sagababa effrayé, du haut de son arbre.
+
+--Moi homme de génie, petit bêtat, répondit Philéas avec orgueil. Tu
+ne veux pas te taire, toi, le rugisseur? Braille, va, scélérat! tu ne
+t'attends pas à mon invention...
+
+En disant ces mots, il détacha de son dos la cage où se trouvait
+fifi-mimi.
+
+--Brave armurier! reprit-il en examinant avec satisfaction les barreaux
+d'acier; il a fait la chose en conscience! Allons, fifi-mimi, sors de
+là, mon cher. Viens! (Il le pose sur sa tête.) Tiens-toi bien et ne
+dégringole pas, ou tu es perdu!
+
+Le lion rugit...
+
+PHILÉAS.--Je suis prêt, mon brave. Allons, saute par ici. (Il met la
+cage au bout de son fusil et l'y fixe.) Y es-tu? Xi... Xi... au chat!...
+au chat!... pschit....
+
+[Illustration 25.png]
+
+Le fauve, exaspéré par les cris de Saindoux, s'élança de plus belle
+contre le rocher. Philéas se tenait sur ses gardes, et au moment où
+la bête féroce atteignait presque le gros chasseur, il lui plongea
+habilement la cage au fond de la gueule et retira prestement son fusil.
+
+--Bravo, beau blanc! hurla Sagababa.
+
+--Ah! la bonne farce! criait Saindoux en gambadant sur son rocher!
+Est-ce amusant! bon, il s'étrangle... Ah! ah! il veut mâcher les
+barreaux... Oh! oh! il tousse, il crache, il se roule en se grattant la
+gueule avec ses pattes! Je ris trop, j'en ai un point de côté! en
+voilà, une comédie... Va-t-il être content, M. le Vicomte, quand je
+lui raconterai cette histoire-là! N'y a pas à dire, je suis un grand
+homme... Enfoncé, Jules Gérard! Il n'aurait jamais inventé cette façon
+de tuerie. Il ne bouge plus, mon lion? Non, le voilà qui fait dodo pour
+toujours. Hé!... Sagababa, descendons, mon cher, allons avertir...
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+CHASSE A LA LIONNE
+
+--Pas bouger, beau blanc! cria Sagababa. Lionne arrive venger mari.
+
+Philéas, furieux.--Hein? encore? sac à papier! quel fichu pays... et
+moi qui l'admirais! j'aime mieux les puces, décidément; elles ont beau
+dévorer, on vit tout de même... brrrou! (Il frissonne.) Comme elle
+rugit, cette sale bête! quels poumons! Dieu! qu'elle est grosse... Holà!
+elle me voit, elle va sauter contre le rocher. Que faire, grand Dieu? Si
+je r'avais ma cage, ma bonne cage! un couteau, au moins! un cou... Oh!
+sauvé, je suis sauvé!
+
+L'ingénieux Saindoux tira alors avec bonheur de sa carnassière une
+énorme bouteille pleine d'alcali volatil.
+
+--C'était contre les serpents, continua-t-il en examinant sa bouteille,
+mais ça fera très bien contre les lions, évidemment...
+
+Sagababa, _criant_.--Quoi tu vas faire, beau blanc?
+
+Philéas.--Tu vas voir ça, moricaud! (La lionne rugit.) Tu veux du
+bonbon, gourmande? patience! Pour ça, il faut sauter et ouvrir la
+gueule. Plus fort donc! Gomme ça, très bien! saute, à présent... houp
+là! vlan! ça y est!
+
+La bête féroce venait en effet de recevoir dans la gueule et d'avaler à
+moitié la bouteille, adroitement et fortement lancée par Philéas.
+
+--Grand blanc, que toi est admirable! cria Sagababa stupéfait.
+
+Philéas, _se rengorgeant_.--On ne manque pas d'esprit, négrillon. Vivat!
+c'est encore plus drôle que pour le lion... Elle suffoque! il y a de
+quoi; un demi-litre d'alcali, ça doit griser... Bon! la bouteille
+se-casse! elle mâche le verre... comme elle danse! Ah! ah! en voilà une
+polka soignée! C'est déjà fini? quel dommage! Sagababa, nous sommes
+sauvés... viens me rendre grâces, mon enfant; je nous ai sauvés!
+
+--Me voilà, beau blanc, s'écria le petit nègre en se précipitant à
+terre; victoire! toi être le roi des génies! Moi veux te servir partout,
+toujours! toi être maître à moi. Vouloir bien?
+
+Philéas.--Nous verrons ça, petit; peut-être t'attacherai-je à moi,
+Philéas Saindoux! à mon illustre personne. A présent, allons avertir
+Polyphème et nous reviendrons chercher nos victimes. Es-tu toujours
+là, fifi-mimi?(Il tâte sa tête.) Brave petit oiseau, il n'a pas bougé!
+Est-il bien apprivoisé! En avant, Sagababa!
+
+Sagababa, chantant et dansant.
+
+ Maître à moi est grand homme!
+ Faut que moi chante maître à moi!
+ Vais dire comment il est,
+ Comment est sa grosse personne!
+ Beaux petits yeux bien brillants
+ Comme ceux de fier sanglier des bois.
+ Il est beau, il est si beau,
+ Maître à moi, Philéas Saindoux!
+
+ (Philéas se rengorge.)
+
+ Gros nez dodu, potelé, tout rond,
+ Comme belle pomme de terre,
+ Grande belle bouche avec grandes dents
+ Comme celle de requin terrible!
+ Belle peau rose comme radis,
+ Douce comme celle de jolie baleine.
+ Il est beau, il est si beau,
+ Maître à moi, Philéas Saindoux!
+
+PHILÉAS, _attendri_.--Il est gentil, cet enfant! il me touche! il fait
+mon éloge avec une originalité charmante. Nous approchons enfin... Je
+vois Polyphème, il me cherche... (Criant.) Tueur, cher Tueur, me voici.
+J'arrive sain et sauf avec mon négrillon.
+
+POLYPHÈME, _vivement_.--Comme j'étais inquiet, mon cher Philéas! C'est
+vraiment imprudent à vous d'aller si loin sans moi! On a vu ces jours-ci
+deux lions énormes rôder dans les environs et...
+
+PHILÉAS, _négligemment_.--J'en sais quelque chose; je viens de les tuer.
+
+POLYPHÈME, _incrédule_.--Pas possible! vous? deux en un jour?
+
+PHILÉAS.--Demandez à Sagababa!
+
+SAGABABA, _très vite_.--Bien vrai, Massa Tueur! Maître à moi promener
+avec pauvre Sagababa, causer; tout à coup... rrrrrrrroum! C'était lion!
+moi grimper sur arbre; maître à moi sur rocher. Lion sauter. Maître à
+moi lui fourrer cage dans gueule. Lion faire «couic!» et crève...
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Bravo! admirable, cela! Philéas.
+
+PHILÉAS, _avec modestie_.--C'est assez bien. Poursuis, Sagababa. Tu
+racontes très bien et pas longuement.
+
+SAGABABA.--Après, lionne arrive: maître à moi faire: «Xi... xi...» et
+lance dans gueule...
+
+POLYPHÈME, _intrigué_.--Encore la cage?
+
+SAGABABA.--Grosse bouteille sentant fort, fort!
+
+POLYPHÈME, _étonné_.--Qu'est-ce que c'était, Philéas?
+
+PHILÉAS.--Mon alcali volatil, parbleu! je n'avais pas d'autre arme.
+
+POLYPHÈME, _éclatant de rire_.--Délicieux! continue, petit.
+
+SAGABABA.--Lionne danser, avaler alcali, mâcher verre et faire «couic!»
+comme lion, voilà.
+
+POLYPHÈME.--Mais c'est magnifique, ça, Saindoux, vous valez votre pesant
+d'or, mon ami! Voilà une manière tout à fait à part de tuer les lions!
+Gérard n'y avait pas encore pensé.
+
+PHILÉAS.--Pour du mérite j'en ai, mais je vous avoue, mon bon Tueur,
+que je suis impatient d'organiser avec vous le transport de mes lions à
+Blidah. Faisons ça vite! il me tarde d'envoyer leurs dépouilles à M. le
+Vicomte.
+
+On partit promptement avec des mulets qui devaient porter les corps des
+bêtes féroces; une multitude d'Arabes escortaient Polyphème et Philéas,
+se faisant raconter par ce dernier ce qui venait d'arriver; Saindoux
+rayonnait! ses grosses joues se gonflaient avec bonheur, sa démarche
+était majestueuse et cet air de dignité ravissait Polyphème.
+
+Quand on arriva près des fauves morts, les coups de fusils éclatèrent;
+des centaines de voix faisaient l'éloge de Philéas. On mesura le lion
+avant de le hisser péniblement sur deux mulets. Il était grand comme un
+poulain; ses dents étaient plus longues que le doigt le plus grand de
+Philéas, et sa tête énorme était si lourde qu'un homme ne pouvait la
+soulever; un collier de cheval était trop étroit pour son poitrail.
+C'était une magnifique bête. La lionne était grosse à proportion.
+
+[Illustration 26.png]
+
+On chargea chaque bête féroce sur deux mulets attachés côte à côte et le
+retour à Blidah s'organisa au milieu des vivats et des coups de feu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+«MAÎTRE A MOI!»
+
+Le lendemain, Philéas, en sortant de sa chambre, trébucha sur un corps
+noir étendu en travers de sa porte. Il examina ce que c'était, secoua le
+dormeur et reconnut Sagababa.
+
+--Oui, c'est pauvre négrillon, maître à moi, dit Sagababa en se frottant
+les yeux; moi attendais tes ordres.
+
+--Joliment! observa Philéas avec humeur; tu te fourres comme un paquet
+sur mon seuil pour me faire dégringoler; c'est bête comme tout, ça!
+
+SAGABABA.--Mais, maître à moi...
+
+PHILÉAS, _impatienté_.--Il n'y a pas de «maître à moi» qui tienne; va
+te promener et laisse-moi tranquille! Je n'ai besoin de personne à mon
+service; je ne veux décidément pas de domestique, entends-tu?
+
+SAGABABA, _se rebiffant_.--Moi, pas domestique! moi, esclave de maître à
+moi.
+
+PHILÉAS, _agacé_.--Prelotte! qu'il est entêté! Ah! voilà Polyphème. Cher
+ami, aidez-moi donc à me débarrasser de ce négrillon; il m'a accompagné
+hier, par hasard, dans mon expédition et voilà qu'il ne veut plus me
+quitter.
+
+POLYPHÈME, _gravement._--Ça ne m'étonne pas, Saindoux; vous fascinez, en
+homme supérieur que vous êtes...
+
+PHILÉAS.--Tueur...
+
+POLYPHÈME.--Vous attirez...
+
+PHILÉAS.--Cher Tueur...
+
+POLYPHÈME.--Vous ravissez les coeurs...
+
+PHILÉAS.--Oh! très cher Tueur, vrai! vous me comblez... n'importe! je
+dis que je ne veux pas de négrillon; faites-moi donc le plaisir de faire
+entendre raison à celui-là.
+
+POLYPHÈME.--Très volontiers; écoute, petit, tu nous assommes! on n'a
+pas besoin de toi ici, nous partons pour la France, ainsi va-t'en.
+Nous n'avons pas trop de temps pour faire nos paquets. Venez, Philéas,
+m'aider à fermer ma malle. (Il entre dans sa chambre.)
+
+Philéas.--C'est très bien dit! File, petit; je t'ai payé hier soir, ne
+m'ennuie plus; bonsoir. (Il entre chez Polyphème.)
+
+Sagababa, resté seul, se gratta la tête avec colère.
+
+--Et moi te dis que serai ton négrillon, gros blanc, marmotta-t-il à
+voix basse; tu plais à Sagababa et il dit: «maître à moi est à moi.»
+Quoi faire? Oh! une idée!...
+
+Le petit nègre se glissa dans la chambre de Philéas, et l'on n'entendit
+plus rien...
+
+Au bout de dix minutes, Philéas parut à la porte de Polyphème, regardant
+à gauche et à droite avec inquiétude. La disparition de Sagababa le
+ravit et il rentra chez lui en chantant pour continuer à faire ses
+malles commencées.
+
+--Tiens! se dit-il, c'est singulier... j'aurais juré que cette caisse
+n'était faite qu'à moitié et la voilà déjà finie... bonne avance! (Il
+fait ses paquets.) Là, là et là... Eh bien! voilà les malles pleines et
+il reste encore ces effets à emballer! tout tenait bien, pourtant, à mon
+arrivée et je n'y ai rien ajouté.
+
+[Illustration 27.png]
+
+(A Polyphème qui entre.) Dites donc, Tueur, en voilà une drôle de chose!
+mes malles sont trop petites et cependant je n'ai pas plus d'affaires
+qu'en arrivant!
+
+POLYPHÈME, _gravement_.--Ça arrive quelquefois, mon ami; les malles
+rétrécissent et se tassent, tandis que les effets se gonflent à être
+ballotés sans cesse. Comprenez-vous?
+
+PHILÉAS, _hésitant_.--Oui... un peu... pas beaucoup... POLYPHÈME..--Ça
+ne fait rien; allons, cher ami, il est temps de partir, et comme je
+n'ai plus de poudre électrique, nous serons deux jours en route, cette
+fois-ci. Vite, ficelons votre ballot d'habits restés en trop et partons.
+
+Les voyageurs firent à la hâte les derniers préparatifs et les
+commissionnaires de l'hôtel chargèrent les bagages sur leurs épaules.
+
+UN COMMISSIONNAIRE (_grognant_).--Voilà une malle bien lourde! je vais
+avoir de la peine à l'emporter.
+
+PHILÉAS.--Vous ne devez pas être fort, mon ami, car je la soulevais très
+facilement, tout à l'heure. (Il veut la remuer.) C'est singulier! elle
+est très pesante, à présent; pourquoi?
+
+POLYPHÈME, _impatienté_.--Sac à papier! Saindoux, ne bavardons plus et
+partons; il en est plus que temps.
+
+Le cortège s'achemina vers le bateau, Philéas marmottant sans cesse:
+«Elle n'était pas lourde ce matin et elle pèse ce soir... ce n'est pas
+naturel.»
+
+On déchargea précipitamment les bagages, le bateau partit et l'on rangea
+les colis. Saindoux demanda en grâce qu'on lui laissât ouvrir sa grosse
+malle. Polyphème se moqua de lui; Philéas insista. Au milieu de cette
+discussion qui amusait les passagers et l'équipage, on entendit
+grignoter très fort... Chacun, fort surpris, fit silence.
+
+PHILÉAS, _effaré_.--Là! vous voyez, ça part de la malle...
+
+POLYPHÈME, _étonné_.--Le fait est que c'est singulier! allons, Saindoux,
+je me rends; ouvrez votre caisse, mon cher.
+
+[Illustration 56.png]
+
+UN PASSAGER.--C'est probablement un rat.
+
+PHILÉAS, _agité_.--Prelotte! et mes biscuits de Reims qui sont
+là-dedans, ils vont être dans un joli état! (Ouvrant la malle.) Attends,
+gredin! que je t'écrase, que je t'étrangle, que je te broie, que...
+
+UNE VOIX, _de la malle_.--Grâce! maître à moi, n'en ai mangé que six
+paquets...
+
+PHILÉAS, _les bras au ciel_.--Oh! c'est Sagababa!...
+
+POLYPHÈME.--Pas possible! (Donnant un coup de pied à la malle.) Sors de
+là, gourmand, que nous nous expliquions ta présence.
+
+Au milieu des rires et des exclamations de tous, Sagababa en personne se
+dressa d'un air piteux, en faisant pleuvoir autour de lui un déluge de
+vêtements et de biscuits amoncelés sur sa tête. Ses cheveux laineux
+étaient pleins de miettes; il regardait Philéas d'un air de supplication
+si tendre et si comique que les rires devinrent convulsifs. Polyphème,
+en particulier, s'en donnait à coeur joie.
+
+PHILÉAS, _abasourdi_.--Mais c'est que c'est lui... polisson! garnement!
+comment as-tu osé devenir mon bagage? Et dire que j'ai payé un excédent
+pour ce gamin-là! (On rit.) Je me disais aussi: tout ça n'est pas
+naturel! ma malle devenue pleine, devenue lourde... Animal!
+
+SAGABADA.--Oui, maître à moi! (Rires.)
+
+PHILÉAS, _crispé_.--Tu mériterais...
+
+SAGABADA.--Oui, maître à moi!
+
+PHILÉAS, _tapant du pied_.--Laisse-moi parler! tu mériterais d'être...
+
+SAGABADA.--Oui, maître à moi!...
+
+PHILÉAS, _trépignant_.--Mais laisse-moi donc parler, saprelotte! tu
+mériterais d'être assommé...
+
+SAGABABA--Par vous, maître à moi?
+
+PHILÉAS--Certes!
+
+SAGABABA, _humblement._--Moi, prêt alors. Sagababa est à maître. Maître
+faire sa volonté avec pauvre négrillon.
+
+[Illustration 57.png]
+
+PHILÉAS, _touché._--Petit drôle! il m'attendrit... Que dois-je faire,
+Polyphème?
+
+POLYPHÈME--Le garder, mon ami; ce pauvre enfant vous a dit être seul et
+abandonné. Permettez-moi de me charger de son entretien et de le laisser
+à votre service.
+
+Philéas, _lui serrant la main_.--Merci, cher Tueur; je vous aime et
+j'accepte. (Solennellement.) Sagababa, tu es à moi; remercie le ciel de
+ce bonheur... que je ne crains pas d'appeler immense! (On rit.)
+
+SAGABABA.--Vrai, bien vrai? maître à moi pardonne à Sagababa? le garde?
+
+PHILÉAS, _avec dignité_.--Oui, mon enfant.
+
+En entendant ces mots, la joie du petit nègre ne connut plus de bornes;
+il dansa, rit, pleura, baisant les mains de Philéas et de Polyphème et
+finit par exécuter une série de cabrioles plus extravagantes les unes
+que les autres.
+
+On remit en ordre tous les bagages et la fin du voyage sur mer se passa
+tranquillement, égayée par les conversations de Philéas et de Polyphème
+et par les lazzis de Sagababa; ce dernier ne perdait pas une occasion
+de dire avec une emphase et une joie profonde: «Enfin, maître à moi est
+bien à moi!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+CHARGEZ... ARMES!...
+
+--Nous voici donc en route pour nos grands voyages, cher Tueur, dit
+Philéas avec joie pendant que le chemin de fer les emportait vers l'est.
+Quelle joie d'aller chasser les chamois.
+
+POLYPHÈME.--C'est-à-dire, les chameaux!
+
+PHILÉAS.--Je croyais que c'était des chamois?
+
+POLYPHÈME.--Non, non; demandez plutôt à Sagababa.
+
+SAGABABA.--Très vrai, maître à moi.
+
+PHILÉAS.--Dis donc, petit, toi qui connais l'Algérie mieux que moi,
+sais-tu pourquoi les Arabes ne vivent pas dans leur patrie?
+
+POLYPHÈME, _étonné_.--Comment? qu'est-ce que vous voulez donc dire?
+
+PHILÉAS.--Mais certainement, cher grand homme; leur pays est l'Arabie,
+évidemment.
+
+SAGABABA.--Très vrai, maître à moi; mais vous savoir qu'on dit: Arabie
+_pétrée_; là, sale pays; vilain, laid; Arabes manger cailloux, pour
+pain!
+
+PHILÉAS, _attendri_.--Pauvres gens! (Polyphème rit à la dérobée.)
+
+SAGABABA.--Alors, voilà! Arabes quitter et venir en Algérie; manger
+gibier très bon, fruits délicieux et pain excellent. Juste ça, maître à
+moi?
+
+PHILÉAS.--Oui, Sagababa. Drôle de négrillon! il cause très bien, et
+toujours avec un air malin qui est cocasse tout à fait.
+
+Le voyage se passa à merveille. On visita Strasbourg, son admirable
+cathédrale, on prit ensuite le chemin de la Suisse et Philéas, fatigué,
+demanda à Polyphème de passer la nuit dans une auberge de la petite
+ville de X...
+
+On s'arrêta donc là et les amis se rendirent dans la chambre qui leur
+était destinée. Tout en déballant ses effets, Saindoux paraissait
+visiblement préoccupé et soucieux.
+
+Si je demandais à Sagababa? marmottait-il; il est intelligent, il
+comprendrait, et vrai, j'en ai besoin... Ces coquins de voyages, ça
+échauffe le tempérament! bah! je vais essayer moi-même. Dites donc,
+Mademoiselle, ajouta-t-il à haute voix en s'adressant à la servante qui
+entrait en ce moment, je voudrais parler à l'hôte; envoyez-le-moi, s'il
+vous plaît.
+
+LA SERVANTE.--Wollen Sie mit Sagababa sprechen, mein Herr?[9]
+
+[Note 9: Voulez-vous parler à Sagababa, Monsieur?]
+
+PHILÉAS.--Ce n'est pas dans votre baragouin que je veux parler,
+ennuyeuse fille! l'hôte... (Gesticulant.) Moi...voir... hôte. Tout de
+suite... ici... Ah!!! comprenez-vous, à l'heure qu'il est?
+
+LA SERVANTE.--Ich kann nicht verstehen...[10]
+
+[Note 10: Je ne comprends pas.]
+
+PHILÉAS.--Qu'est-ce qu'elle dit? qu'est-ce qu'elle ragote là?
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Elle dit: «Je ne comprends pas.»
+
+PHILÉAS, _indigné_.--Ah! elle dit ça! après mes explications, elle ose
+dire ça! Elle est idiote, évidemment!
+
+[Illustration 58.png]
+
+LA SERVANTE.--Wollen Sie...[11]
+
+PHILÉAS, _d'une voix tonnante_.--Califourchon!...
+
+LA SERVANTE, _surprise_.--Wass?[12]
+
+[Note 11: Voulez-vous...]
+
+[Note 12: Quoi?]
+
+POLYPHÈME, _abasourdi_.--Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+PHILÉAS.--Califourchon[13]! je lui rends la monnaie de sa pièce,
+parbleu!... je lui réponds dans sa langue que je ne comprends pas.
+
+[Note 13: Philéas estropie ici la phrase: «Ich kann nicht verstehen.»
+Je ne comprends pas.]
+
+POLYPHÈME, _éclatant de rire_.--Ah! c'est délicieux! Philéas, vous êtes
+un grand homme! Quelle facilité pour parler les langues!
+
+PHILÉAS, _flatté_.--Oui, je ne suis pas bête! En attendant (il reprend
+son air soucieux) je n'ai pas ce que je voulais demander à l'hôte.
+
+POLYPHÈME.--Qu'est-ce que c'est? je vais vous le procurer, moi.
+
+PHILÉAS, _hésitant_.--C'est que c'est très difficile à... je vais vous
+le dire tout bas; ça me gênera moins. (Il lui parle à l'oreille.)
+
+POLYPHÈME, _gaîment_.--Oh! oh! c'est difficile à trouver ici, en effet!
+n'importe; restez ici, cher Saindoux, je vais mettre Sagababa en
+campagne.
+
+Resté seul, Philéas attendit avec anxiété l'objet mystérieux qui lui
+tenait si fort au coeur. Son front s'éclaircit en entendant un bruit
+de pas dans le corridor; presque au même instant Polyphème reparut. Il
+précédait d'un air solennel Sagababa qui portait, comme un fusil, un de
+ces énormes et antiques instruments illustrés par M. de Pourceaugnac.
+
+PHILÉAS, _reculant_.--Ah, Tueur! qu'est-ce que c'est que cette
+machine-là? c'est formidable!
+
+POLYPHÈME, _tranquillement_.--Elle est un peu gênante, mon ami, mais
+vous pourrez vous en servir tout de même.
+
+[Illustration 59.png]
+
+PHILÉAS, _piteusement_.--Croyez-vous?
+
+POLYPHÈME, _souriant_.--Dame! il n'en coûte rien d'essayer.
+
+PHILÉAS.--Je vais la remplir d'eau tiède, d'abord, pour voir si elle
+marche bien.
+
+POLYPHÈME.--Remplissons! tous ces préparatifs m'intéressent beaucoup.
+
+SAGABABA, _avec empressement_.--Voilà eau, maître à moi; moi verser?
+
+PHILÉAS.--C'est ça, bon! assez; maintenant, je vais faire manoeuvrer
+cette... machine... (Il la soulève.) Prelotte! c'est presque comme un
+canon. Je suis curieux de voir si elle va bien avant de m'en servir pour
+tout de bon. (Il la prend sous son bras.)
+
+POLYPHÈME, _intrigué_.--Qu'est-ce que vous faites donc?
+
+PHILÉAS.--Je la prends à bras le corps pour mieux la faire aller. (Il
+s'appuie contre une porte.) En m'arc-boutant comme ça...
+
+POLYPHÈME, _gaîment_.--Et si la porte s'ouvrait? si vous pénétriez
+ainsi... armé chez nos voisins?
+
+PHILÉAS, _avec assurance_.--Il n'y a pas de danger, c'est une porte
+condamnée; voyez plutôt, il n'y a pas de serrure. (Il pousse la
+machine.) Marche, toi! Est-elle dure, la coquine! Oh! mais je suis
+fort... et entêté donc! hue... marche!... victoire! elle mar... Ah!
+miséricorde!...
+
+La porte soi-disant condamnée venait de céder aux efforts de Philéas.
+Elle s'était ouverte avec violence et le gros jeune homme, armé de son
+instrument, était venu à reculons tomber assis entre deux anglaises qui
+déjeunaient.
+
+La plus jeune s'évanouit; la plus vieille poussa des cris d'horreur!
+Ses «shocking» se succédaient avec la rapidité de l'éclair pendant que
+Polyphème et Sagababa se roulaient à force de rire. Ce spectacle était
+complété par l'immobilité du pauvre Saindoux, qui restait toujours assis
+d'un air hébété, avec son arme au bras.
+
+Enfin Polyphème retrouvant son sang-froid fit lever son ami, l'emmena
+dans sa chambre et barricada l'odieuse porte, cause de tout le malheur.
+
+--Quelle honte pour moi! dit alors Philéas, sortant de sa stupéfaction.
+Sauvons-nous, pour l'amour de Dieu!
+
+POLYPHÈME.--Eh non! ces dames ne vous reconnaîtront pas.
+
+--Vous croyez? demanda le pauvre Saindoux d'un air piteux.
+
+--Très certainement, reprit Polyphème avec assurance; vous leur avez
+tourné le dos constamment.
+
+--C'est vrai, observa Philéas rassuré.
+
+--Et puis elles ne savent pas l'allemand, à ce qu'il paraît, continua
+Polyphème, et enfin elles ne se vanteront pas de ce qui vient d'arriver,
+soyez-en sûr. Allons! je vous laisse manoeuvrer votre canon _pour de
+bon_ comme vous dites. Je vais vous attendre en bas pour dîner.
+
+Philéas rejoignit bientôt Polyphème, et le lendemain, les amis, escortés
+de Sagababa, continuèrent leur voyage, se dirigeant vers la Suisse pour
+chasser les... chameaux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+CHASSE AUX... CHAMEAUX!
+
+Absorbé par l'idée de sa grande chasse, préoccupé de voir bientôt les
+_chameaux_ suisses, Philéas ne prêtait aucune attention aux taquineries
+de Polyphème et aux agaceries de Sagababa. Il restait sourd au gai
+ramage de son cher fifi-mimi; cela favorisait les projets de Polyphème
+qui tenait à le mystifier aussi longtemps que possible et qui était
+charmé en voyant Saindoux ne se renseigner près de personne. Aussi
+s'ingénia-t-il à isoler son ami et à prévenir tout entretien pouvant
+amener une explication. C'est grâce à ces préoccupations qu'il put,
+quelques jours après leur installation dans un des sites les plus
+sauvages de la Suisse, armer Philéas de pied en cap. Ce dernier, en vrai
+frileux, se munit, avant départir, d'un énorme manteau. Polyphème se
+récria, Philéas s'entêta; Sagababa intervint pour soutenir son maître;
+le manteau fut donc gardé et emporté triomphalement par Saindoux.
+
+Polyphème posta Saindoux dans une position qui aurait donné des vertiges
+à un chamois, mais le gros chasseur était surexcité par l'espoir de voir
+bondir des _chameaux_, de les tuer au vol, pour ainsi dire, et il grimpa
+courageusement pour se rendre à son poste, c'est-à-dire au sommet d'un
+pic énorme, plein de crevasses et d'aspérités. Il y était à peine depuis
+un quart d'heure, s'impatientant de ne pas voir les fameux _chameaux_.
+(Il ne daignait pas faire attention à quelques animaux sveltes, rapides
+et charmants, que Polyphème, lui, ne méprisa nullement et dont il
+abattit le plus beau.) Le gros Saindoux ouvrit tout à coup de grands
+yeux, fit des signes à son ami, puis disparut dans une crevasse en
+poussant des cris de triomphe. Polyphème fut très intrigué. Aller
+rejoindre Philéas était difficile. Il lui fallait redescendre du poste
+qu'il s'était choisi, pour grimper ensuite près de Saindoux, et
+il balançait sur ce qu'il devait faire, lorsque des cris furieux
+l'alarmèrent sérieusement et lui firent comprendre la terrible
+imprudence que venait de faire son ami.
+
+Deux immenses aigles fendant les airs arrivaient à tire d'ailes, prêts
+à fondre sur Philéas, qui réapparaissait tenant dans ses bras un jeune
+aiglon; l'animal se débattait et ses cris plaintifs avaient attiré les
+parents.
+
+--Garde à vous, Philéas, garde à vous! s'écria Polyphème, justement
+effrayé.
+
+[Illustration 28.png]
+
+Avec la rapidité que donne la terreur, le pauvre Saindoux rejeta
+l'aiglon dans l'aire, et avant que Polyphème eût pu deviner ses projets
+de défense, Philéas avait enflammé quelques allumettes et brandissait
+une torche faite en un clin d'oeil, avec l'intérieur de l'aire. L'aigle
+femelle, qui s'était jetée sur Saindoux, ne put échapper à l'action
+dévorante de la flamme; elle alla s'abattre, mourante, sur un rocher, où
+elle expira après quelques courtes convulsions. A peine Philéas put-il
+constater ce premier succès. L'aigle mâle, un moment repoussé par la
+flamme, se jetait sur lui avec une rage nouvelle, lorsque Saindoux,
+arrachant son manteau accroché dans une crevasse, l'en enveloppa
+brusquement. Malgré les serres puissantes et le bec formidable de
+l'oiseau, l'épais tissu résista et fut maintenu par Philéas qui
+trépignait frénétiquement sur son dernier ennemi.
+
+Les cris de l'aigle n'étaient rien auprès de ceux de Sagababa; à demi
+grimpé sur le rocher où se passait cette scène, il s'égosillait à
+hurler: «Ils dévorent maître à moi! ils dévorent maître à moi!...»
+
+Pendant ce temps, Polyphème avait dégringolé de son poste et s'était
+lancé à la suite de Sagababa. Mais, arrêté par ce dernier qui restait
+immobile de terreur, il lui tirait vainement les oreilles pour se faire
+livrer passage et courir au secours de Philéas.
+
+Il respira en voyant ce dernier ramasser l'aiglon et descendre du
+rocher.
+
+PHILÉAS.--Victoire! mes amis, j'ai encore vaincu; j'arrache cet innocent
+à ses féroces et hideux parents et j'en enrichis une collection
+naissante. Tiens, Sagababa, voilà le fruit de mon triomphe; voilà une
+dépouille _apime_[14], comme disaient les illustres Romains. Eh bien! à
+qui est-ce que je parle ici? prends donc cet animal, imbécile...
+
+[Note 14: Opime.]
+
+Encore mal remis de sa terreur, le négrillon considérait avec dégoût
+l'aiglon que lui présentait son maître. Ce corps à peine couvert de
+plumes, ces yeux énormes, ce bec ouvert, tout cela lui faisait horreur.
+
+--Maître à moi pas laisser gros monstre là haut? demanda-t-il d'un ton
+insinuant.
+
+PHILÉAS, _avec sensibilité_.--En voilà une idée! puisqu'il est orphelin,
+il lui faut un père, un protecteur et un ami; ce sera moi. Toi, tu seras
+sa bonne, sa maman nourrice.
+
+[Illustration 29.png]
+
+SAGABABA, _scandalisé_.--Oh! moi nourrice! et d'un monstre, encore! pas
+ça, maître à moi; pas demander ça à pauvre Sagababa...
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Ta t'y feras, mon brave! Allons, Philéas, votre
+main et que je vous félicite de votre manière de vous tirer d'affaire...
+fichtre! il faut avoir un fier toupet pour se défaire de ses ennemis
+d'une façon aussi originale.
+
+PHILÉAS, se _rengorgeant_.--Vous êtes trop bon, mon illustre ami; je
+n'inaugure pas mal mes voyages, en effet, mais il s'agit d'en finir avec
+ce Sagababa...
+
+En disant cela, il posa brusquement l'aiglon dans les bras du petit
+nègre. L'animal, jeté ainsi sur Sagababa, cria de plus belle et
+se débattit. Au dégoût de Sagababa se joignirent la colère et
+l'humiliation. Il suivit «maître à moi» en secouant avec rage l'aiglon
+et en lui serrant le cou pour le faire taire. Cette manoeuvre eut un
+trop beau résultat. L'oiseau cessa tout à coup de s'agiter et de crier.
+Sa tête retomba sur l'épaule de Sagababa, qui ne fut pas peu alarmé
+en voyant la conséquence de son emportement. Il se mit à dorloter son
+oiseau, mais sans succès. L'aiglon ne bougeait plus, ayant été bel et
+bien étouffé par la main déjà vigoureuse de sa «mère nourrice».
+
+Inquiet et désolé, Sagababa ralentit le pas, afin que Saindoux pût
+ignorer encore le trépas de son «fils adoptif».
+
+Le gros Philéas tournait de temps en temps la tête, tout en revenant à
+l'auberge avec Polyphème. Il vit avec satisfaction les soins minutieux
+que Sagababa prodiguait à l'aiglon. Une bonne expérimentée ne s'y fût
+pas mieux prise.
+
+--Cela va-t-il bien? lui cria-t-il; avarice donc! tu marches comme une
+tortue.
+
+--Le petit dort, répondit Sagababa avec onction. Moi aller doucement
+pour pas réveiller lui.
+
+Cette réponse suffit à Philéas, qui ne s'inquiéta plus d'un «petit» si
+bien soigné, et Sagababa respira en le voyant entrer dans l'auberge sans
+faire attention à lui. Se glissant alors sans bruit dans la cuisine, il
+saisit le moment où tout était en mouvement pour donner l'aiglon qu'il
+venait de plumer à la fille de l'auberge, grosse dondon à demi idiote.
+Il lui dît rapidement qu'il fallait cuire ce _dindon_ pour ses maîtres.
+La fille prépara machinalement l'oiseau, sans faire d'observation, et
+Sagababa devint radieux en voyant son imprudence cachée et réparée, lui
+semblait-il.
+
+Mais il n'était pas à la fin de ses terreurs. A peine le dîner avait-il
+été servi que deux exclamations firent sortir Sagababa de sa cachette et
+le firent arriver dans la salle à manger comme mû par un ressort.
+
+... Il se trouva en face de Polyphème qui, toujours goguenard, avait
+pris le _dindon_ et l'examinait avec une lunette d'approche, tandis que
+Philéas se frottait l'estomac tout en repoussant son assiette pleine.
+Derrière lui, l'hôte, effaré, regardait tour à tour les dîneurs et la
+malheureuse volaille, cause de tout ce tumulte. Devant ce spectacle, le
+coupable Sagababa défaillit...
+
+Polyphème, _gravement_.--Et vous dites que cette bête est un simple
+dindon, mon hôte? Convenez que c'est quelqu'hippogriffe et n'en parlons
+plus.
+
+PHILÉAS.--Êtes-vous sûr, cher Tueur, que ce ne soit pas quelque animal
+dangereux à manger? J'ai l'estomac tout retourné... il me semble que
+j'ai avalé de la gomme élastique!
+
+L'HÔTE, _exaspéré_.--Monsieur, frappez-moi, mais n'insultez pas mes
+volailles. Ma réputation est faite. Rien n'est comparable à ce qu'on
+mange ici...
+
+POLYPHÈME, _railleusement.--Ça, c'est vrai!...
+
+L'HÔTE, _avec énergie_.--...Comme délicatesse, parfum, saveur...
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Ça, ce n'est plus vrai!
+
+L'HÔTE, _éclatant_.--Et qu'y a-t-il donc d'étrange dans cet animal,
+Monsieur?
+
+PHILÉAS, _indigné_.--Mais il y a tout, malheureux! Ah! vous osez
+douter... Eh bien! mettez-vous ici... (Il le prend violemment par le
+bras et le fait asseoir à sa place.) Prenez ça (il lui met son assiette
+devant lui) et mangez-moi ça, si vous l'osez!
+
+Ce fut un vrai coup de théâtre. Polyphonie éclata de rire. L'hôte fut
+subjugué. Sagababa s'épouvanta.
+
+--Oh! non, maître à moi, s'écria-t-il d'une voix suppliante, pas faire
+ça!
+
+PHILÉAS.--Ne pas faire quoi, bêtat? tu vois bien que notre hôte va être
+convaincu par lui-même. Allons! mon hôte, qu'en dites-vous? Ah! ah! vous
+vous déconcertez? je le crois, parbleu, bien! il s'agit d'avaler, à
+présent...
+
+En effet, l'hôte, après avoir pris à la hâte une bouchée de l'aile de
+volaille placée devant lui, avait paru stupéfait et faisait de vains
+efforts pour déguster le _dindon_.
+
+Devant ce lamentable spectacle, le cour naturellement bon de Sagababa
+n'y tint plus. Se jetant à genoux près de Philéas, il commença, d'une
+voix basse et entrecoupée, sa terrible confession, baissant les yeux
+pour ne pas rencontrer les regards du formidable Saindoux.
+
+Polyphonie riait aux larmes; l'hôte avait les yeux écarquillés; Philéas
+levait les bras au ciel.
+
+--Mais a-t-on jamais vu! s'écria-t-il, drôle, polisson! tu tournes à
+l'assassin, à présent? Tu nous faisais manger un orphelin... détestable,
+pour un simple dindon! tu mériterais...
+
+POLYPHÈME, _s'interposant_.--Allons, allons, Saindoux; tenez-lui compte
+de son bon mouvement, de son repentir...
+
+PHILÉAS, _grognant_.--Il est joli, son bon mouvement! M'étrangler mon
+adoptif au moment où je m'y attachais.
+
+POLYPHÈME.--Il était bien mauvais, pourtant! Et notre hôte n'est pas
+fâché de cette explication qui pend l'honneur à ses volailles.
+
+L'hôte, rassuré, répondit majestueusement qu'il n'en voulait à personne.
+Philéas pardonna au petit nègre, qui faillit le faire tomber, dans les
+effusions de sa joie reconnaissante, et chacun se retira pour réparer
+les fatigues de la journée et rêver aux voyages encore à faire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LA TYROLIENNE
+
+Le lendemain, le temps s'annonça si engageant et si beau que les
+voyageurs résolurent de faire une longue excursion. Ne songeant
+nullement à la chasse ce jour-là, ils ne se munirent que d'énormes
+ombrelles pour se préserver du soleil, devenu brûlant. Polyphème s'en
+servit sur-le-champ. Philéas plaça la sienne sur son dos et l'attacha en
+travers de son havre-sac.
+
+La promenade fut longue et pittoresque; les sentiers que parcouraient
+les deux voyageurs, escortés de Sagababa, conduisaient à des sites plus
+beaux les uns que les autres. Tantôt ils dominaient un village charmant;
+tantôt ils côtoyaient un lac superbe, puis ils longeaient la lisière
+d'un bois sombre et touffu. Philéas était ravi; il ne tarissait pas
+en éloges, en exclamations. Sagababa, quoique chargé des provisions,
+bondissait «comme un chameau», disait Philéas au grand amusement de
+Polyphème. Ce dernier s'épanouissait devant la verve grotesque de son
+gros ami. Arrivés sur un plateau, célèbre par la vue d'un vallon boisé
+qui s'étendait à perte de vue, il y eut une contestation. Philéas,
+fatigué, voulait aller par les bois et descendre directement vers le
+point de réunion déjà fixé.
+
+[Illustration 30.png]
+
+Sagababa, altéré, était allé s'y installer d'avance, précédant «maître à
+moi» pour préparer force rafraîchissements. Polyphème préférait suivre
+la route battue, qui lui offrait l'attrait d'un bon chemin et de
+superbes points de vue, chers à son oeil d'artiste. Impatienté des
+objections de Philéas, il crut le détourner de son projet en lui
+désignant un sentier qui aboutissait (il le savait, pour l'avoir
+parcouru quelques jours auparavant) à une prairie entourée par de fortes
+palissades et par une haie gigantesque. Il suivit alors avec un intérêt
+malicieux la course pittoresque du gros Saindoux.
+
+Chargé de son havre-sac, essoufflé, rouge, trébuchant et grognant,
+Philéas descendit la colline à travers les grands arbres qui
+raccrochaient sans cesse dans sa route. Tantôt c'était une branche qui
+retenait sa casquette; tantôt c'était une racine où s'empêtraient ses
+pieds. Il n'avait plus qu'une pensée: arriver; qu'une idée fixe, se
+désaltérer bien à son aise; aussi dégringolait-il avec une opiniâtreté
+qui se mélangeait de colère à chaque nouvel obstacle entravant sa
+marche. Il finit par être fiévreux, surexité et donna tête baissée dans
+tout ce qui lui semblait devoir s'opposer à sa descente furieuse.
+
+Quant à Polyphème, il avait rejoint Sagababa. Ce dernier s'était
+installé dans un renfoncement de la vallée; la prairie clôturée le
+séparait de Philéas et dominait le campement choisi.
+
+Le petit nègre avait tout préparé pour le lunch. La gourmandise aidant,
+il goûtait à tout, sous prétexte de constater si tout était digne de
+«maître à moi». Polyphème ne prêtait qu'une médiocre attention aux
+manoeuvres de Sagababa; il était vivement intéressé par les tribulations
+de Saindoux qu'il apercevait franchissant obstacles et haies. Une brèche
+habilement faite avait permis à Philéas de se glisser dans la prairie.
+Mais le gros touriste reconnut alors avec dépit qu'il était enfermé
+comme dans une souricière. Aucune issue ne se présentait à ses regards
+désespérés. La prairie seule touchait à la vallée. A gauche et à droite
+les escarpements étaient gigantesques. Pour comble de malheur, il
+entendait rire Polyphème et apercevait la tête de Sagababa qui savourait
+de temps en temps le café de «maître à moi».
+
+--Tueur, s'écria le pauvre Saindoux, avec un accent de détresse, comment
+pourrai-je me tirer de là?
+
+POLYPHÈME, _d'un ton compatissant_.--Retournez sur vos pas, mon bon;
+une petite demi-lieue pour regrimper, une petite demi-lieue pour me
+rejoindre, ce n'est pas grand'chose pour vous.
+
+PHILÉAS.--Merci! j'en ai assez des petites demi-lieues, surtout dans le
+genre de celle que je viens de faire. Tant pis! je vais escalader par
+ici.
+
+Et Saindoux se mit à grimper sur un énorme chêne dont les branches lui
+faisaient espérer une descente possible. Mais il avait oublié qu'il
+avait sa grande ombrelle, toujours attachée au havre-sac. Il glissa tout
+à coup et se trouva suspendu dans le vide, gigottant et ahuri. Dans sa
+détresse, il poussa trois cris formidables sur trois tons différents.
+Polyphème s'en amusait de tout coeur.
+
+Sagababa tournait le dos à la haie; il ne voyait rien de ce qui se
+passait et, sachant que Polyphème riait sans cesse, il ne s'étonnait
+pas de sa gaieté. Cependant les trois cris extraordinaires de Philéas
+charmèrent son oreille, paraît-il, car il dit naïvement à Polyphème:
+
+--Quoi moi entends? belle tyrolienne chantée par maître à moi?
+
+[Illustration 31.png]
+
+Pour le coup, Polyphème pensa étouffer.
+
+--Ah! ah! ah! mon très cher, s'écria-t-il en se tenant les côtes. Il y
+a en vous l'étoffe d'un ténor. Recommencez donc, je vous prie. Sagababa
+est dans l'admiration. Vous dépassez Absalon; il ne chantait pas, lui,
+sur son arbre...
+
+Philéas était exaspéré! il donna une si vigoureuse secousse à la
+misérable ombrelle, cause de sa honte, que tout cassa avec un fracas
+horrible et Saindoux, se détachant de l'arbre comme un énorme fruit,
+roula sur l'herbe et arriva sur Sagababa avec la rapidité d'une trombe.
+Il saisit la tête laineuse du petit nègre au moment où celui-ci tenait
+une bouteille de sirop et la dégustait.
+
+Sagababa, épouvanté, poussa des cris affreux! le sirop inonda
+Saindoux, qui entraînait Sagababa à sa remorque; ce fut une scène
+indescriptible... Enfin Philéas se releva, rouge, tremblant, furieux,
+gluant et plein de feuilles, le sirop dont il était couvert ayant collé
+sur ses vêtements force débris. Sagababa terrifié prit la fuite et
+courut tout d'une traite se réfugier dans le bois.
+
+--Allons, mon cher ami, dit Polyphème reprenant son sérieux; voilà
+encore une de ces aventures comme vous les aimez.
+
+PHILÉAS, _les dents serrées_.--Pas celle-là, Tueur! elle n'est pas à mon
+avantage...
+
+POLYPHÈME, _d'un air naïf_.--Mais si!... la gymnastique audacieuse est
+toujours admirée, et vous venez d'en faire d'une façon remarquable, ne
+le niez pas!
+
+PHILÉAS, _s'adoucissant_.--C'est un fait que je suis agile.
+
+POLYPHÈME, _insistant_.--... Et intrépide! il faut être hardi pour
+s'élancer ainsi et trouver le temps de chanter une tyrolienne.
+
+PHILÉAS, _calmé_.--Croyez-vous que c'était vraiment une tyrolienne?
+
+POLYPHÈME.--Oh! charmante! Sagababa l'a tout de suite admirée.
+
+PHILÉAS, _ravi_.--Il a du goût, cet enfant! Tiens, où est-il?
+
+POLYPHÈME, _avec aplomb_.--Il s'est sauvé, parbleu! vous lui avez? tiré
+les oreilles en arrivant, parce qu'il touchait au sirop; ça lui a fait
+peur. Goûtons. Nous allons ensuite le rassurer et lui dire de venir
+remporter son attirail.
+
+Les deux amis s'assirent et virent bientôt apparaître entre les branches
+la tête grimaçante du petit nègre.
+
+Sagababa n'avançait qu'en tremblant, très inquiet de savoir comment il
+serait reçu. Il fut ravi de voir que Philéas était de fort bonne humeur;
+il se hâta de servir les chasseurs et de les accompagner à l'auberge où
+le gros Saindoux se nettoya de fond en comble, tout en se félicitant
+naïvement de se trouver encore avec une aventure illustre à enregistrer
+dans ses hauts faits de touriste.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+EXCURSION CHAMPÊTRE
+
+--Tueur, s'écria peu de jour sa près le gros Saindoux en entrant
+brusquement dans la chambre de Polyphème un beau matin, ne voulez-vous
+pas faire aujourd'hui notre grande ascension sur le mont Jolly?
+
+Polyphème, à peine réveillé, se frottait les yeux et bâillait au nez de
+Philéas.
+
+--Ah! peste! marmotta-t-il enfin; j'avais oublié notre partie. N'est-il
+pas trop tard pour l'entreprendre? Nous avons, vous le savez, sept
+lieues à faire pour arriver au pied de la montagne. Or, marcher pendant
+sept lieues à la chaleur! plus l'ascension, plus la descente, plus le
+retour!!! comment ferons-nous, d'ailleurs, si nous ne trouvons pas
+d'auberge au pied de la montagne? Il faudra coucher en plein air, en ce
+cas!
+
+Philéas souriait imperturbablement pendant cette série d'objections,
+faites d'une voix endormie et plaintive.
+
+--Tout cela est fort possible à combiner, cher ami, répondit-il. D'abord
+vous n'avez que cinq lieues à faire pour arriver à la montagne. Au bas
+du mont Jolly se trouve un petit village; notre hôte l'a dit à Sagababa.
+Il sera très aisé de nous y caser cette nuit; donc, si vous aimez mieux
+ne faire l'ascension que demain, ce sera facile. Partons vite, Tueur;
+tenez, je vais vous aider.
+
+Et en parlant ainsi, le bouillant Philéas arrachait les couvertures de
+son compagnon, lui passait dans les jambes les manches de son habit et
+l'enveloppait dans son pantalon.
+
+Ainsi secoué, tiré, houspillé, Polyphème sortit vite de sa torpeur
+paresseuse et s'habilla en réparant gaîment les méprises de Saindoux,
+puis, escortés de l'inévitable Sagababa, les deux amis prirent le chemin
+que leur indiquait l'hôte.
+
+Mais, pour plaire à son maître, Sagababa l'avait trompé sur la distance
+qu'ils avaient à franchir pour arriver à leur but. Après avoir fait
+cinq lieues, les voyageurs se félicitaient d'être au terme de leurs
+fatigues... Ils apprirent alors d'un passant qu'ils avaient encore une
+longue course «de deux lieues,» dit le paysan en hochant la tête.
+
+--Fichu menteur! s'écria Philéas en s'élançant vers Sagababa dans
+l'intention évidente de lui tirer vigoureusement les oreilles...
+
+Mais le petit nègre était très perspicace et avait déjà prévu
+l'indignation de «maître à moi». Aussi d'un bond se trouva-t-il hors de
+portée de la main vengeresse de Saindoux. Il grimpa avec une agilité
+de singe jusque sur les plus hautes branches d'un énorme prunier qui
+bordait la route, et là, rassuré sur le sort de ses oreilles, il se
+mit à manger les prunes sauvages dont l'arbre était chargé. Polyphème,
+harassé, se coucha paresseusement sur le talus de la route à l'ombre du
+prunier.
+
+[Illustration 32.png]
+
+--Ma foi! dit-il, une halte est nécessaire; reposez-vous avec moi,
+Philéas. Je vais reprendre mon somme de ce matin. Ne m'éveillez pas
+avant deux heures, au moins. Je n'en puis plus!
+
+Saindoux, malgré sa fatigue, ne voulut pas imiter Polyphème qui dormait
+comme un bienheureux deux minutes après s'être étendu sur l'herbe. Le
+gros Philéas, plein de rancune contre Sagababa, voulait le malmener à
+son aise et grommelait en considérant la mine insolemment satisfaite de
+Sagababa sur son arbre.
+
+Tout à coup il prit son courage à deux mains et se hissa sur le prunier,
+à la grande terreur du négrillon qui n'avait pas compté là dessus.
+
+La mine du petit noir était si piteuse, si comique que le bon coeur de
+Philéas en fut désarmé. Il éclata de rire au nez de Sagababa un peu
+rassuré. Le négrillon offrit humblement à son maître quelques belles
+prunes que Saindoux accepta avec une dignité affable.
+
+Les fruits plurent au gros Philéas. Tout en jetant un regard d'envie sur
+la pelouse où Polyphème dormait de tout son coeur, il aida Sagababa à
+dépouiller le prunier de sa récolte, tant et si bien que Polyphème eut
+tout le loisir de se réveiller et de contempler avec une admiration
+goguenarde les exploits de son gros ami.
+
+--Bon appétit, mon cher! s'écria-t-il. Ah çà! vous avez donc un estomac
+de fer-blanc pour résister à cette masse de fruits aigres que vous
+avalez avec tant d'entrain?
+
+A la voix moqueuse de son compagnon, Saindoux avait dégringolé de
+l'arbre; il n'était pas satisfait d'être pris en flagrant délit de
+gourmandise enfantine et sentait sa dignité compromise.
+
+Aussi fut-ce avec une négligence affectée qu'il répondit:
+
+--Oh! c'est un simple passe-temps; je tenais d'ailleurs à aller
+retrouver mon drôle là haut pour...
+
+--... lui tenir compagnie, répondit en riant Polyphème, je vois ça,
+mon cher! Mais, ajouta-t-il en regardant le soleil qui descendait à
+l'horizon, savez-vous qu'il se fait tard? Hâtons notre marche. Ou je
+me trompe fort, ou nous arriverons après le coucher du soleil dans le
+village qui nous a été indiqué tout à l'heure.
+
+Philéas hêla Sagababa, suivit Polyphème qui s'était déjà remis en marche
+et les trois compagnons reprirent leur course interrompue.
+
+Polyphème avait dit vrai; leur halte avait été trop longue et la
+dernière demi-lieue fut faite presque à tâtons. Ils arrivèrent enfin
+dans le village; le silence qui y régnait indiqua combien l'heure était
+avancée. Ce fut en vain qu'ils parcoururent l'unique rue de l'endroit;
+ils ne virent aucune auberge.
+
+Philéas était consterné! Polyphème prenait la chose en riant, suivant
+son habitude. Sagababa était désolé... Son estomac criait famine et il
+entrevoyait la possibilité navrante de se coucher à jeun!
+
+--Que nous sommes bêtes! s'écria tout à coup Philéas, inspiré par une
+idée subite.
+
+[Illustration 33.png]
+
+--Merci, mon bon! riposta Polyphème.
+
+--Voici un village, continua Philéas très animé et sans faire attention
+aux répliques de son ami.
+
+POLYPHÈME.--Ça, c'est un fait.
+
+PHILÉAS.--Dans ce village, il y a une église...
+
+POLYPHÈME.--C'est positif; nous sommes devant.
+
+PHILÉAS, _avec volubilité_.--Pour une église, il faut un curé; pour
+le curé, il faut un presbytère; donc nous allons y demander
+l'hospitalité...
+
+SAGABABA, _avec élan_.--Et y manger, maître à moi?
+
+PHILÉAS, _avec majesté_.--Et y manger, mon enfant. Certes oui! (Il se
+frotte l'estomac.) J'ai une faim canine, justement. Allons! il faut
+frapper ici; cette maison à droite me paraît être celle du curé. Avance,
+Sagababa, et introduis-nous convenablement.
+
+Sagababa avait la fringale. Ravi de la perspective de manger et de se
+reposer, il se précipita vers la porte et tira le cordon de sonnette
+avec une telle violence, qu'il lui resta dans la main. Au moment où les
+amis allaient lui reprocher son impétuosité, la porte s'ouvrit et une
+vieille servante parut. A la vue de Sagababa qui s'élançait vers elle en
+criant: «Voilà maître à moi qui veut à boire et à manger!» elle poussa
+un cri d'effroi, referma violemment la porte et on l'entendit barricader
+la porte en faisant des exclamations de toutes sortes.
+
+Philéas et Polyphème se regardèrent avec consternation. Sagababa était
+pétrifié de son _succès_.
+
+POLYPHÈME.--Elle nous a pris pour des voleurs!
+
+PHILÉAS, _irrité_.--La vieille gueuse! je lui en fournirai des voleurs
+comme nous. (Il crie par le trou de la serrure.) Hé! Madame, nous sommes
+d'honnêtes gens, entendez-vous? des gens haut placés, même!
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Mais dans une fichue position pour le quart
+d'heure. Voyons, ne désespérons pas encore. Suivez-moi. J'ai remarqué
+en arrivant ici, dans l'enfoncement près de la montagne, une maison sur
+laquelle j'ai distingué vaguement une enseigne. C'est peut-être une
+auberge; allons-y.
+
+Et Polyphème, prenant le bras de Saindoux, l'entraîna sans écouter les
+malédictions lancées par ce dernier contre Sagababa.
+
+C'était une auberge! Les voyageurs purent enfin se rassasier et se
+reposer. Une bonne nuit les consola de leurs mésaventures et le
+lendemain, munis d'un guide, ils entreprenaient courageusement
+l'ascension du mont Jolly, entreprise qui va être racontée dans le
+chapitre suivant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+L'ASCENSION
+
+--Je suis encore plus éreinté qu'hier! s'écriait après quatre lieues de
+marche ascendante le gros Philéas tout haletant; et vous, cher Tueur?
+
+POLYPHÈME.--Je le suis raisonnablement. Un être à part, c'est ce
+polisson de Sagababa; regardez-le grimper! il est fait pour cela.
+
+Et en disant ces mots, le jeune homme contemplait avec envie le petit
+nègre qui bondissait comme une balle élastique devant la caravane.
+
+L'éloge de Polyphème redoubla son ardeur. Il voulut faire une culbute;
+mais cet exploit ne s'accomplit pas sans émotion. Il retomba sur le
+côté et roula sur Philéas... Celui-ci trébucha sur Polyphème, lequel se
+raccrocha au guide... Si ce dernier n'avait pas eu la présence d'esprit
+de s'arcbouter sur son bâton ferré, il y aurait eu des malheurs à
+déplorer. Grâce à lui, tout se réduisit à quelques bosses et à plusieurs
+bleus. Philéas ne perdit pas cette occasion de tancer vertement
+Sagababa.
+
+--Quelle est cette façon de rouler sur votre maître? s'écria-t-il; au
+lieu de m'approcher avec une précaution respectueuse, vous meurtrissez
+l'objet de votre vénération, petit drôle!
+
+A cela, Sagababa ne répondit qu'en se grattant l'oreille d'un air
+penaud.
+
+Enfin, après de nombreux efforts, les touristes arrivèrent au sommet de
+la célèbre montagne. Mais là, leur désappointement fut complet; ils ne
+voyaient rien... D'épais brouillards les enveloppaient et dérobaient à
+leurs yeux toute apparence de vue!
+
+--Sac à papier! s'écria Philéas, avons-nous du guignon... Si nous
+avancions encore un peu, nous aurions, sans doute, à défaut de mieux une
+bonne installation pour déjeuner.
+
+Il avait à peine fait vingt pas, en achevant ces mots, quand le guide
+s'élança vers lui et le ramena vers ses compagnons.
+
+--Où courez-vous, Monsieur? dit-il avec force. Par ici, la montagne
+descend à pic à quatre mille pieds!...
+
+Polyphème saisit le bras de son ami qui pâlissait à l'idée de son
+imprudence, tandis que Sagababa effrayé s'accrochait aux basques de son
+téméraire «maître à moi».
+
+--Tenez, Saindoux, il faut faire notre deuil de toute vue, s'écria
+Polyphème. Consolons-nous en déjeunant ici tranquillement. Guide,
+avez-vous... Oh! regardez, regardez donc, Philéas, le splendide et
+féerique tableau!
+
+En effet, un coup de vent faisait mollement onduler les épais
+brouillards blancs qui s'ouvrirent tout à coup, montrant aux voyageurs
+ravis un spectacle vraiment sublime. A leurs pieds s'étendaient
+de vertes et ravissantes vallées; çà et là des bois, des villages
+pittoresquement groupés dans les plaines, et au loin, les blanches cimes
+des glaciers qui étincelaient aux rayons du soleil levant... A trois
+reprises, les nuées voilèrent et montrèrent aux touristes extasiés la
+vue merveilleuse qui les enchantait.
+
+[Illustration 34.png]
+
+Le soleil régna enfin en maître sur cette montagne splendide et Philéas,
+revenant à la réalité, demanda au guide s'il n'avait pas oublié les
+provisions. Son ravissement changea de nature, sans être pour cela moins
+intense, lorsqu'il vit s'étaler devant lui le déjeuner...
+
+A ses yeux de gourmand émérite s'offraient un grand bol de crème glacée,
+un pain bis des plus appétissants, un immense fromage de gruyère et deux
+larges flacons, l'un de vieux Bordeaux, l'autre de Madère.
+
+--C'est sublime! s'écria-t-il un instant après, la bouche pleine, tandis
+que Polyphème éclatait de rire devant cet enthousiasme prosaïque.
+
+Mais il n'est si bonne occupation qui ne doive finir. Le repas achevé,
+Philéas, cédant à la fatigue, s'endormit après avoir (pour se mettre à
+l'aise, disait-il) ôté ses guêtres, ses souliers et ses bas; il resta
+jambes nues, malgré les observations du guide et les plaisanteries de
+Polyphème. Ce dernier fut bientôt absorbé par une esquisse de la vue
+superbe qui s'offrait à lui; le guide et Sagababa causaient entre eux.
+
+Au bout d'une heure de sieste Saindoux se réveilla brusquement en
+poussant une exclamation douloureuse. Polyphème se retourna.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.
+
+Philéas geignait en se frottant le mollet gauche extrêmement enflé.
+
+--En voilà une catastrophe! soupirait-il. On dit que le bien vient en
+dormant... Regardez un peu si c'est vrai pour moi? Ce n'est plus une
+jambe que j'ai là, c'est une colonne! un pied d'éléphant... et ça me
+cuit partout!
+
+Polyphème examina le mollet malade.
+
+--Vous avez attrapé là un fameux coup de soleil, répondit-il au dolent
+Philéas. La difficulté à présent, c'est de descendre la montagne. Guide,
+donnez-moi donc le restant de la crême. Beurrez-vous la partie malade
+avec cela, Saindoux; cela ne peut manquer de vous faire grand bien.
+
+[Illustration 35.png]
+
+--Quel dommage! observait Philéas tout en se frictionnant la jambe, de
+gaspiller comme cela cette admirable crème! J'en aurais encore mangé
+avec tant de plaisir!
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Votre jambe l'absorbe pour vous.
+
+PHILÉAS, _soupirant_.--Ce n'est pas la même chose, Tueur!
+
+L'application de la crème fit grand bien à Saindoux; il put marcher sans
+trop de peine. Il lui fut impossible, toutefois, de remettre ses bas et
+ses guêtres, l'enflure étant trop considérable pour cela.
+
+Le gros touriste fut très vexé de rester ainsi nu-jambes. Son
+humiliation augmenta lorsqu'il aperçut au bas de la montagne un groupe
+au milieu duquel s'agitait une vieille femme. Les gens composant ce
+rassemblement semblaient à la fois curieux et inquiets. Ils paraissaient
+attendre les touristes. Ceux-ci, arrivés à une certaine distance,
+entendirent des fragments de phrases qui les étonnèrent et les
+intriguèrent même beaucoup.
+
+--Vous croyez que ce sont eux? disait une voix.
+
+--Certainement, s'écria la vieille; je reconnais leur... (ici sa
+voix baissa et quelques mots échappèrent aux voyageurs); et puis,
+ajouta-t-elle, v'là leur singe avec eux.
+
+PHILÉAS, _interloqué_.--Qu'est-ce qu'ils disent, ces gens-là? qui
+reconnaissent-ils? de quel singe parle-t-on?
+
+POLYPHÈME, _se frappant le front_.--Parbleu! je crois comprendre...
+Philéas, c'est la vieille poltronne d'hier soir, qui a eu l'idée de nous
+prendre, vous et moi pour des voleurs et Sagababa pour un singe... Elle
+nous attend après avoir charitablement ameuté le voisinage pour nous
+fourrer en prison. En entendant cette explication rapide. Saindoux
+poussa un cri d'indignation et Sagababa un hurlement de colère. Ce
+dernier, hors de lui, courut vers la servante occupée à pérorer et lui
+arracha son bonnet en criant:
+
+--Vilaine guenon! moi pas singe, entends-tu?
+
+[Illustration 36.png]
+
+La vieille poussa des cris de détresse! Ceux qui l'entouraient se
+jetèrent sur Sagababa. Philéas et Polyphème s'élancèrent au secours du
+petit nègre et la mêlée fut complète!
+
+Heureusement pour les voyageurs, le guide mit en peu de mots les
+principaux habitants au courant de ce qui s'était passé, et après avoir
+séparé les combattants, les explications commencèrent. Elles furent
+longues et laborieuses, l'impétueux Philéas interrompant à tort et à
+travers; la servante était de son côté bavarde comme une pie et entêtée
+comme une mule.
+
+Le curé, qui était arrivé pour tout pacifier, avait beau vouloir la
+faire taire, il ne pouvait y réussir et la persuader de son erreur.
+
+--Non, non, Monsieur le curé, répondait-elle avec obstination. Vous êtes
+la dupe de ces deux brigands. Ils ont un singe qui parle; ça prouve
+qu'il est plus pervers que les autres... Et regardez ce gros qui traîne
+la jambe! C'est un galérien échappé qui avait encore les fers aux pieds
+hier soir, soyez-en sûr! Ils ont voulu m'assassiner, moi qui vous parle!
+je dois savoir la chose mieux que vous! Croyez-moi, Monsieur le curé,
+faites arrêter ces bandits et leur animal. Si vous les laissez aller, il
+nous arrivera malheur à tous, c'est certain!
+
+Sagababa trépignait en entendant la vieille parler de lui en ces termes;
+s'il n'avait été maintenu par Polyphème, il se fût jeté de nouveau sur
+sa calomniatrice; sa petite figure grimaçante de fureur ajoutait à la
+frayeur de la servante et la faisait crier de plus belle.
+
+Philéas jugea à propos d'en finir par un coup de théâtre.
+
+[Illustration 37.png]
+
+--Monsieur le curé et vous, Messieurs, dit-il avec majesté, les vaines
+paroles d'une personne que je m'abstiens de qualifier puisqu'elle
+appartient, quoiqu'à tort, au beau sexe... (On rit; la vieille se
+rebiffe.) Ces vaines paroles, dis-je, ne portent point atteinte à des
+personnes telles que nous! Par notre richesse et notre position sociale
+élevée, je me plais à le dire, nous sommes au-dessus de propos stupides
+pour ne pas dire imprudents. Voulant convaincre cette pauvre insensée
+de son erreur et arrêter sa langue, incommensurablement longue et
+envenimée, voici cent francs que je vous offre pour les pauvres de votre
+village. Cette offrande convaincra tout le monde, j'espère, et l'on
+verra ce que nous sommes, c'est-à-dire, d'illustres voyageurs munis d'un
+nègre et voyageant pour satisfaire leur passion de chasse et d'aventures
+glorieuses!
+
+A ce discours, les habitants crièrent bravo! et merci! Le curé remercia
+poliment. Polyphème, ne voulant pas être en reste de générosité, glissa
+un louis dans la main de la servante pour la dédommager de son bonnet
+perdu. Celle-ci se dérida, fit une grande révérence et, ne voulant pas
+manquer de bons procédés, tira une poignée de noix de sa poche et les
+offrit à Sagababa qui faillit s'irriter... mais qui, après réflexion, se
+mit à les manger à belles dents.
+
+Chacun se sépara bons amis. Les voyageurs allèrent se reposer dans leur
+auberge et y soigner le mollet de Philéas; ce dernier jugea prudent de
+se coucher en arrivant et de commander à Sagababa un énorme cataplasme
+de farine de lin, pour en envelopper sa jambe enflée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LE CATAPLASME
+
+Le premier soin de Sagababa, le lendemain matin, fut d'apporter à
+Philéas un nouveau cataplasme. Cela semblait d'autant plus indispensable
+à Saindoux que de nombreux clous avaient surgi pendant la nuit et le
+faisaient vivement souffrir. Sagababa posa adroitement le cataplasme et
+allait se retirer lorsqu'un cri de Philéas le fit bondir.
+
+Saindoux, effaré, regardait tour à tour le petit nègre, la jambe
+enveloppée et Polyphème, accouru à l'exclamation de son ami.
+
+--Mais c'est de la moutarde, petit imbécile! s'écria-t-il enfin en
+revenant de sa stupeur. De la moutarde qui me brûle atrocement!...
+Ote-moi ça, tout de suite.
+
+SAGABABA, _inquiet_.--Oh! maître à moi, faut pas toucher à cataplasme;
+ça calme!
+
+PHILÉAS, _se trémoussant_.--Comment, ça calme! drôlement, par exemple!
+Diable! cela cuit, au contraire... Ôte-moi vite cette moutarde.
+
+SAGABABA, _désolé_.--Maître à moi, pas vouloir guérir avec cataplasme?
+
+PHILÉAS, _gigottant._--Pas à la farine de moutarde, garnement. Donne-moi
+de la farine de lin à la place de ce fer rouge.
+
+POLYPHÈME, _impatienté._--Allons donc! Sagababa, obéis à ton maître et
+ne raisonne pas.
+
+SAGABABA, _pleurant._--Moi vouloir guérir maître à moi; pas ôter graine
+de lin.
+
+Polyphème, agacé, prit là jambe de Philéas et aida ce dernier à se
+débarrasser du cataplasme posé par le petit nègre dans son dévouement
+maladroit.
+
+En voyant cela, les pleurs de Sagababa redoublèrent. Philéas allait
+lui ordonner de se taire ou de partir lorsque Sagababa, interrompant
+subitement ses sanglots, se précipita vers le cataplasme, le saisit et
+sortit en toute hâte.
+
+Restés seuls, les deux amis se regardèrent avec surprise.
+
+--Pourquoi ce changement subit? demanda Polyphème.
+
+--Il comprend enfin sa sottise, dit Philéas en mettant sur sa jambe
+rougie une compresse d'huile de millepertuis. Fichu gamin, est-il
+entêté? hein! l'est-il?
+
+Il achevait à peine ces mots que Sagababa reparut avec une mine
+triomphante, le fameux cataplasme à la main.
+
+--C'être graine de lin, maître à moi! s'écria-t-il en entrant. Sagababa
+est sûr, à présent! lui en avoir mangé.
+
+PHILÉAS, _ahuri._--Mangé quoi? de quoi as-tu mangé? du cataplasme? de la
+moutarde?
+
+SAGABABA, _avec force._--Mangé cataplasme graine de lin, maître à moi; à
+présent, sûr; maître à moi mettre ça?
+
+Polyphème partit d'un fou rire en voyant la figure radieuse de Sagababa
+et la mine pétrifiée de Saindoux.
+
+--Sale garçon! grommela enfin ce dernier: goûter d'une chose qui vient
+de toucher à un tas de clous! je n'en veux pas de ta farine de moutarde,
+entends-tu, entêté mulet!
+
+[Illustration 38.png]
+
+SAGABABA, _avec énergie._--Maître à moi goûter cataplasme pour savoir si
+c'est graine de lin!
+
+PHILÉAS.--Fi l'horreur! Certes non, je n'y goûterai pas. Emporte ça tout
+de suite. Je me soignerai sans toi.
+
+Le petit nègre ne répliqua rien. Il se retira en marmottant: «C'est
+graine de lin; maître à moi verra!»
+
+L'appétit de Philéas n'avait pas disparu malgré sa jambe malade. Son
+déjeuner fut copieux et il se mit à table le soir, pour dîner, avec un
+entrain égal à celui du matin.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a à manger? demanda-t-il en dépliant sa serviette.
+Du boeuf? Ah! très bien; j'aime le bouilli, surtout avec de
+l'assaisonnement. Sagababa, donne-moi la moutarde, mon garçon... merci.
+
+Quelques instants s'écoulèrent pendant lesquels Saindoux, absorbé,
+mangeait lentement. Tout à coup, il se retourna vers le négrillon...
+
+--En voilà un idiot! s'écria-t-il; il me donne ce matin de la moutarde
+pour de la graine de lin, et ce soir, de la graine de lin pour de la
+moutarde!
+
+Chose bizarre... en entendant ces mots, Sagababa, rayonnait...
+
+--Moi avoir raison; maître à moi, voir ça enfin! s'écria-t-il. C'être
+graine de lin de ce matin!
+
+PHILÉAS, _abasourdi._--Ça, c'est le cataplasme de ce matin?
+
+SAGABABA, _avec joie._--Oui, maître à moi.
+
+PHILÉAS, _suffoqué._--Ce que tu as mis sur ma jambe?...
+
+SAGABABA, _de même._--Oui, maître à moi; pas farine de moutarde, hein?
+
+La parole expirait sur les lèvres de Philéas... Il se tourna
+machinalement vers Polyphème. Ce dernier qui, heureusement pour lui,
+n'avait pas encore dégusté la fameuse graine de lin, riait aux larmes et
+du dialogue et de la figure des interlocuteurs.
+
+Enfin Philéas, recouvrant ses esprits, empoigna la graine de lin et la
+lança à la tête de Sagababa en criant de toutes ses forces:
+
+--Sale polisson!
+
+Le petit nègre, la figure inondée de cette pâte gluante, disparut en un
+clin d'oeil et courut se réfugier dans la cuisine.
+
+Mais le dîner était fini pour Philéas, écoeuré par ce que venait de lui
+faire avaler Sagababa.
+
+Il assista tristement au repas de Polyphème et se retira chez lui le
+soir, en se promettant bien de ne plus laisser Sagababa le soigner si
+despotiquement.
+
+--Avant de partir pour la Pologne, mon très cher, dit Polyphème au
+gros Saindoux, lorsque ce dernier fut rétabli; allons donc faire une
+promenade dans les environs; pour nous éviter toute fatigue, je suis
+d'avis de prendre simplement une voiture; ce sera plus commode et plus
+rapide.
+
+--Je ne demande pas mieux, s'écria Philéas; il y a longtemps que je n'ai
+conduit et je ne veux pas perdre mon talent de cocher. Je vais vous
+mener un peu lestement, Tueur, vous allez voir. Hé! Sagababa, fais-nous
+venir l'hôte afin de lui louer ce qu'il nous faut pour une excursion.
+
+Sagababa se précipita pour obéir et revint bientôt, escorté de l'hôte
+qui venait d'être mis au courant par lui de ce dont il s'agissait.
+
+L'HÔTE, _affairé_.--Ces Messieurs veulent une voiture et un cheval?
+J'ai leur affaire. Un charmant petit tilbury presque neuf et un cheval
+excellent qu'un enfant conduirait. Ces Messieurs veulent-ils qu'on
+attelle immédiatement?
+
+--Certainement, répondit Philéas enchanté. Sagababa, va l'aider et
+reviens nous avertir quand tout sera prêt... N'est-ce pas, cher Tueur?
+
+POLYPHÈME.--Un instant! vous êtes trop confiant, Saindoux; allons voir
+ce qu'on nous propose, d'abord. Il ne nous faut ni une charrette, ni une
+rosse; la voiture et le cheval doivent être convenables.
+
+PHILÉAS.--Au fait, vous avez raison; examinons notre équipage, avant de
+nous y installer. Peste! je me rappelle encore un certain accident...
+
+L'HÔTE, _vexé._--Ces Messieurs vont voir par eux-mêmes qu'ils peuvent
+avoir toute confiance en moi!
+
+Et il suivit en grommelant les deux amis. Les jeunes gens, escortés de
+Sagababa, s'étaient dirigés vers la remise.
+
+L'hôte leur exhiba alors triomphalement un horrible véhicule ressemblant
+beaucoup à une gigantesque araignée. Un petit siège, avec une boîte
+mobile destinée à mettre des chiens, tout par sa disposition semblait
+désagréable et ridicule. Les touristes se regardèrent avec indécision.
+
+--Qu'en dites-vous? demanda enfin Philéas.
+
+POLYPHÈME, _haussant les épaules._--Dame! pour laid, c'est laid! il n'y
+a pas à dire. Mais enfin, c'est transportable et nous n'avons que cela
+sous la main.
+
+[Illustration 39.png]
+
+SAGABABA, _se récriant._--Maître à moi peut pas aller là dedans. C'est
+impossible... pas assez de place pour trois.
+
+PHILÉAS.--Est-ce que je songe à t'emmener aujourd'hui, petit imbécile!
+Je n'ai pas besoin de toi; nous ne faisons qu'une promenade en voiture.
+
+SAGABABA, _vivement_.--Maître à moi prend pas Sagababa?
+
+PHILÉAS.--Ma foi non!
+
+SAGABABA, _insistant_.--Sagababa pas vouloir quitter maître à moi! Lui
+aller sur genoux de maître à moi. Bien, comme ça?
+
+PHILÉAS.--Idée saugrenue! Tu crois que je vais t'empiler sur nous et
+m'écraser de ton poids? dans une promenade d'agrément! va te promener à
+pied où tu voudras; je te donne congé jusqu'à ce soir. Allons voir le
+cheval à présent, Polyphème.
+
+Et les jeunes gens sortirent de la remise avec l'hôte, laissant Sagababa
+humilié et désappointé...
+
+Mais, nous le savons, le petit noir était entêté. Il ne se tint pas
+pour battu. Il referma soigneusement les portes de la remise et, à part
+quelques froissements de paille, on n'entendit plus rien.
+
+Les deux amis avaient examiné le cheval. Il paraissait vigoureux, mais
+il avait une jambe de derrière enveloppée de linges et soigneusement
+ficelée, ce qui éveilla la méfiance de Philéas; les plaisantes remarques
+de Polyphème excitèrent l'indignation de l'hôte.
+
+PHILÉAS, _avec fermeté_.--Je n'attelle pas cet animal si je ne vois pas
+ce qu'il y a sous cette toile. C'est peut-être un invalide!
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Au fait! s'il avait une jambe de bois, ce
+vétéran... A-t-il servi dans la cavalerie ou dans l'artillerie, mon
+hôte?
+
+L'HOTE, _suffoqué._--Monsieur!... Messieurs!... mon cheval est intact,
+sachez-le. Il a une écorchure, voilà tout. Cela arrive à tout le monde,
+Monsieur en est la preuve.
+
+PHILÉAS, _mécontent._--Eh! dites donc, l'aubergiste, ne me comparez
+pas à une bête, entendez-vous! Modérez vos idées biscornues et
+développez-nous cette toile. Je suis comme saint Nicolas[15], moi; il
+faut que je voie pour croire.
+
+[Note 15: Philéas veut dire saint Thomas.]
+
+POLYPHÈME.--Vous dites, mon ami?
+
+PHILÉAS, _avec une fausse modestie._--Oh! je fais une simple citation
+historique pour confondre notre hôte.
+
+La gaieté de Polyphème flatta Philéas qui, persuadé que son ami riait de
+la colère de l'aubergiste, fit chorus avec entrain.
+
+L'hôte, ayant développé avec humeur les bandages qui cachaient la jambe
+malade, fit voir qu'à part des écorchures en voie de guérison, l'animal
+n'avait, en effet, rien de sérieux et qu'il pouvait très bien marcher.
+
+On reficela le tout et l'hôte, radouci par la perspective d'un bon
+paiement, attela le cheval et amena le tilbury devant les deux
+touristes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+PROMENADE EN VOITURE
+
+Au moment de monter dans le tilbury, Philéas regarda autour de lui.
+
+--Que cherchez-vous, Philéas? demanda Polyphème.
+
+--Je regarde où est passé ce drôle de Sagababa, répondit Saindoux; je
+voulais lui recommander...
+
+--Bah! repartit Polyphème avec impatience; il a déjà profité de votre
+permission, allez! il est à courir de côté et d'autre. Montez donc, mon
+cher, et laissez ce gamin tranquille.
+
+Les touristes s'installèrent dans la voiture.
+
+--Pristi! que c'est étroit! s'écria Philéas.
+
+--Et dur! gémit Polyphème.
+
+--Il me semble être dans un collier de force! continua Saindoux en
+faisant des contorsions.
+
+--Je suis convaincu que le siège est rembourré de clous et d'instruments
+malfaisants, ajouta son ami.
+
+L'hôte se serait de nouveau fâché tout rouge, si les jeunes gens
+n'avaient ri, tout en se plaignant de la sorte. Il se promit de leur
+faire payer leurs plaisanteries en chargeant sa note d'autant plus. Il
+ouvrit à deux battants la porte de la cour et, comme la voiture sortait,
+la paille qui remplissait la boîte s'agita et l'hôte vit apparaître la
+tête laineuse de Sagababa.
+
+--Messieurs, s'écria-t-il, Messieurs, arrêtez! vous chargez trop la
+voiture... la caisse n'est pas...
+
+Le bruit des roues empêcha les jeunes gens d'entendre les réclamations
+de l'aubergiste et le négrillon, se doutant que l'hôte voulait dénoncer
+sa présence, lui fit de son trou une grimace hideuse.
+
+... Mais la joie du petit nègre parvenu à ses fins fut de courte durée.
+La voiture allant au grand trot le secouait horriblement; il commençait
+à regretter son escapade. Le cheval, vigoureusement fouetté par Philéas,
+allait comme le vent et Sagababa, de plus en plus mal à l'aise,
+entendait avec dépit les jeunes gens rire, causer et exciter gaiement le
+cheval.
+
+--Quoi faire? se dit-il. Si moi appelle maître à moi, furieux! tirer les
+oreilles! donner calottes! renvoyer Sagababa à l'auberge... Et l'hôte,
+rire de Sagababa. Si moi pouvais arrêter diable de cheval... Ah! lui
+avoir ficelle qui pend à jambe malade. Bon, ça! moi tirer dessus et lui
+aller au pas.
+
+Enchanté de son idée, Sagababa attrapa adroitement un bout de la corde
+mal rattachée qui traînait et il l'attira à lui... L'effet fut magique;
+le cheval s'arrêta tout court.
+
+PHILÉAS, _étonné_.--Tiens! qu'est-ce qu'il a donc, ce cheval? Allons!
+hue!
+
+Il donna un coup de fouet, mais sans aucun succès.
+
+[Illustration 40.png]
+
+POLYPHÈME.--C'était trop beau pour durer, ces allures. Allons, animal,
+va donc!
+
+Polyphème piqua la croupe avec son bâton ferré. Le cheval, excité d'un
+côté, de l'autre retenu solidement par Sagababa, prit le parti de
+marcher sur trois pieds, laissant en l'air la jambe faite prisonnière
+par le rusé négrillon. Il alla ainsi en trottinant; il sautait d'une
+façon si bizarre que Polyphème fut pris d'un fou rire.
+
+PHILÉAS, _rageant._--Il n'y a pas de quoi rire, allez! Ah! quelle misère
+de se trouver ainsi avec une bête éclopée... Elle est jolie, notre
+promenade! que faire, Tueur? Ne riez donc pas si fort, mon ami, cela
+m'agace! Quand je vous dis qu'il n'y a pas de quoi! Tiens, j'ai une
+idée... Voilà une rivière, faisons baigner le cheval; l'eau fera du bien
+à sa jambe et il remarchera.
+
+En disant ces mots, Philéas dirigea le cheval sur la berge... avant que
+Sagababa ait pu se rendre compte de ce qui se passait, il avait de l'eau
+jusqu'aux oreilles. Aveuglé, effrayé, il tira convulsivement sa ficelle
+avec une telle force que le cheval recula violemment contre un rocher et
+fit verser la voiture; promeneurs et équipage, tout culbuta sur la rive.
+
+En se remettant sur ses pieds, encore tout étourdi de la chute, Philéas
+regarda machinalement autour de lui.
+
+Quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant le petit nègre à ses
+côtés?...
+
+POLYPHÈME, _se relevant._--Ah! tout se découvre enfin! Ou je me trompe
+fort, ou ce garnement est pour beaucoup dans notre accident. Voyons! où
+étais-tu, polisson? et qu'as-tu fait?
+
+Bouleversé de son bain et de sa chute, Sagababa n'eut pas l'idée de
+mentir et raconta, les mains jointes, les yeux baissés et la voix
+tremblante, ce qu'il avait imaginé pour empêcher le cheval de trotter.
+
+Philéas écoutait, bouche béante... Quand le coupable eut fini, il se
+tourna vers Polyphème.
+
+--Et vous croyez, Tueur, s'écria-t-il, que ça se passera tranquillement
+comme ça! que faire à ce gradin? Si je l'emballais et si je l'expédiais
+dans son pays natal, il ne l'aurait pas volé et nous serions
+tranquilles; qu'en dites-vous?
+
+A ces mots, le négrillon éclata en sanglots bruyants.
+
+--Sagababa, jamais quitter maître à moi, cria-t-il; moi, me cramponner à
+lui et jamais lâcher...
+
+Et il se précipita sur Saindoux qu'il étreignit avec désespoir.
+
+Philéas tenta vainement de se dépêtrer; il le pouvait d'autant moins
+qu'il n'était nullement aidé par Polyphème, celui-ci ne perdant pas
+une si belle occasion de rire. Enfin il parlementa; il fut convenu que
+Sagababa lâcherait prise, retournerait à l'auberge et y attendrait
+patiemment les voyageurs.
+
+Ceux-ci, enfin délivrés du petit nègre, relevèrent la voiture,
+rafistolèrent les harnais du cheval et purent reprendre paisiblement le
+cours de leur promenade.
+
+Entraînés par la beauté des sites, les jeunes gens n'avaient pas
+remarqué le changement de l'atmosphère et les signes menaçants d'un
+orage prochain.
+
+Lorsqu'ils s'en aperçurent, ils changèrent de direction et voulurent
+revenir rapidement à l'auberge.
+
+Mais le cheval, fatigué, refusa d'aller autrement qu'au pas et les
+voyageurs essayèrent vainement de le faire trotter. Leurs cris et leurs
+coups furent inutiles. Pendant une heure ils durent se résigner à
+marcher comme un enterrement, dans une obscurité croissante. Les nuages
+assombrissaient le ciel de plus en plus. Un éclair flamboyant fit sortir
+tout à coup le cheval de sa torpeur; il se mit au trot d'abord, au galop
+ensuite, au grand contentement de Polyphème qui se fiait à son instinct,
+mais à la grande terreur de Philéas que cette course folle épouvantait.
+
+--Arrête!... holà... ho!... ho là! criait-il en tirant sur les guides.
+Tu vas nous fracasser. Tirez avec moi, Tueur; nous sommes en danger de
+mort, c'est sûr! cette bête devient infernale...
+
+--Et les morts vont vite! remarqua Polyphème d'un ton lugubre.
+
+--Saprelotte! s'écria Philéas en frissonnant, vous avez de fichues
+idées, mon ami. Ah! s'il m'arrive malheur, je veux vous dire mes
+dernières volontés...
+
+Un éclat de rire de Polyphème interrompit Saindoux.
+
+PHILÉAS, _scandalisé_.--Vous riez, vous osez rire... Eh bien! si c'est
+vous qui mourez et moi qui vous survis, vous ne prévoyez donc rien à
+demander? rien à... aïe!...
+
+Sans s'en douter, les promeneurs étaient arrivés à l'auberge et le
+cheval, en entrant au grand galop dans la cour, avait accroché le
+tilbury à la borne.
+
+Philéas fut lancé dans les bras de l'aubergiste, et Polyphème sur le
+dos de Sagababa, en train de dévorer une tartine. Après le pêle-mêle de
+cette brusque arrivée, chacun reconnut avec plaisir qu'il était sain et
+sauf et alla se refaire et se reposer, grâce à un bon souper et à un bon
+lit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+LES LOUPS
+
+--En route pour la Pologne! dit joyeusement Philéas à son ami, deux
+jours après leur promenade. Vous savez que nous allons y préluder à nos
+grandes chasses. Nous essayerons là si les loups ont la peau dure.
+
+Polyphème souriait de l'ardeur de Saindoux; il adopta volontiers la
+proposition de partir et les jeunes gens, suivis de Sagababa, se
+dirigèrent vers la Lithuanie, où ils comptaient se donner les émotions
+de chasses aux loups.
+
+Le voyage fut heureux, à part les doléances de Philéas sur le froid et
+les gémissements de Sagababa, qui claquait des dents pour renchérir sur
+son maître.
+
+Les touristes arrivèrent sans encombre à l'endroit le meilleur pour
+s'installer et y attendre le moment favorable des chasses.
+
+Les préparatifs de Polyphème furent sérieux; il s'agissait de courir de
+vrais dangers et le jeune homme força Saindoux à se munir de tout ce qui
+lui sembla nécessaire. Philéas avait néanmoins fait en cachette quelques
+préparatifs bizarres, aidé par Sagababa qui se montrait tout fier de la
+confiance que lui témoignait son maître.
+
+Polyphème, intrigué, chercha vainement à savoir en quoi consistaient les
+arrangements de chasse de Saindoux. Ce dernier ne voulut répondre que
+fort évasivement et Polyphème ne put tirer du négrillon qu'un éloge
+emphatique de «maître à moi».
+
+Les jeunes gens, tout en s'occupant de la sorte, mettaient pourtant le
+temps à profit; ils visitaient les environs, s'initiaient aux coutumes
+des habitants et s'entendaient avec eux pour leurs excursions et leurs
+chasses. L'hiver si impatiemment attendu par eux arriva enfin. Tout se
+revêtit dans les campagnes d'une épaisse enveloppe de neige. Les sapins
+seuls conservaient leur sombre verdure, quoiqu'à demi cachés sous leur
+parure blanche.
+
+Les eaux glacées offrirent alors aux chasseurs des passages sûrs et
+solides.
+
+Les jeunes gens, enchantés, se concertèrent avec quelques propriétaires
+secondés par leurs paysans, et un beau matin ils montèrent en traîneau
+et se dirigèrent vers une des sombres et vastes forêts dont regorge la
+Lithuanie.
+
+La chasse devait se faire sans descendre de traîneau et Polyphème
+croyait que Philéas avait adopté comme lui cette manière de chasser, la
+plus sûre pour des étrangers inexpérimentés. Mais il avait compté sans
+l'entêtement de son gros compagnon. Lorsqu'il vit au loin le féroce
+gibier qu'il cherchait, il se retourna pour appeler Philéas, et sa
+stupeur fut grande en n'apercevant pas le traîneau de Saindoux dans
+lequel se trouvait aussi Sagababa. Il s'informa d'eux à ses compagnons.
+Ceux-ci n'avaient pas plus remarqué que Polyphème la disparition de
+Philéas...
+
+On s'arrêta, on appela, mais en vain. Personne ne répondit, l'on ne vit
+rien... En revanche quelques hurlements, rares d'abord, puis nombreux
+ensuite, montrèrent à tous qu'il leur fallait rebrousser chemin et
+battre en retraite au lieu d'attaquer. Bientôt le danger augmenta... Une
+bande de loups gagna de vitesse les traîneaux, et les chasseurs durent
+se défendre à coups de feu d'abord, puis à coups de crosse. Des
+hennissements parlant non loin de là firent dresser l'oreille aux loups.
+Ils se précipitèrent en grand nombre vers l'endroit d'où venaient ces
+clameurs, et les combattants purent s'arrêter et venir à bout du reste
+de la bande.
+
+Polyphème était dévoré d'inquiétude! Il avait cru entendre, non
+seulement les hennissements qui avaient attiré les loups, mais des
+exclamations poussées par Philéas... Il en fit part à ses compagnons.
+Ceux-ci furent d'avis d'aller chercher du renfort avant de s'aventurer
+vers l'endroit indiqué par Polyphème. Le jeune homme dut se résigner à
+les accompagner et céder à leurs raisonnements.
+
+--Si votre ami a pu trouver un abri sur un arbre, il ne court pas de
+danger immédiat, lui dirent-ils. Dans le cas contraire, il est déjà la
+proie des loups qui l'auront dévoré en même temps que les chevaux.
+
+Pendant qu'ils s'éloignaient pour revenir en nombre suffisant, voyons ce
+qu'étaient devenus Philéas et Sagababa.
+
+Lorsqu'on était entré dans la forêt, le gros Saindoux avait peu à peu
+ralenti l'allure de ses chevaux et, lorsqu'il eut perdu de vue ses
+compagnons, il se retourna en riant vers Sagababa.
+
+--Hein! petit, est-ce bien manoeuvré? s'écria-t-il. Allons par cette
+route maintenant, et nous aurons notre paire de loups en moins d'une
+heure; tu verras.
+
+--Et puis revenir à la maison après, pas vrai, maître à moi? demanda
+Sagababa dont les dents claquaient de peur.
+
+PHILÉAS.--C'est évident, nigaud. Dès que j'aurai mon affaire, je ne
+resterai pas ici où il fait un froid... de loup, c'est le cas de le
+dire. Tiens, voilà un beau sapin, nous y serons à l'abri de la neige.
+Arrêtons-nous ici; nous nous y mettrons facilement en embuscade. Attache
+les chevaux à l'arbre... solidement, donc! il ne faut pas qu'ils nous
+échappent en entendant tirer; là, c'est bon. Eh! bien! qu'est-ce que tu
+fais, à présent?
+
+En effet le petit nègre, après avoir obéi à son maître, grimpait
+lestement sur le sapin au pied duquel se tenait Saindoux. Ce dernier,
+tout en ne croyant voir qu'un ou deux loups dans cette partie de la
+forêt qu'il supposait peu visitée par les bêtes fauves, était néanmoins
+mal à son aise, au fond du coeur. Aussi s'agitait-il pour donner le
+change à Sagababa et pérorait-il en conséquence.
+
+--Poltron! continua Saindoux, n'as-tu pas honte? aller grimper là-haut
+comme un lézard! Regarde-moi, imite-moi. Suis-je assez calme! assez
+brave!! J'attends de pied ferme, moi, je ne reculerais pas pour un...
+Miséricorde! qu'est-ce que je vois? un troupeau de loups! Comme ils
+accourent, les bandits... et ces gredins de chevaux, qui hennissent!
+Voulez-vous vous taire, sales bêtes... Comment les détacher? Les loups
+arrivent... Aide-moi à grimper, Sagababa, ou je suis perdu!...
+
+[Illustration 41.png]
+
+Il fut heureux pour Philéas que l'excès de la terreur l'eut rendu agile,
+au lieu de le paralyser, car il était à peine sur l'arbre lorsque les
+loups arrivèrent. Ils se jetèrent avec la frénésie de la faim sur les
+chevaux; malgré les ruades désespérées de ces pauvres bêtes, ils eurent
+bientôt mis en pièces l'attelage de Philéas. Du haut de son arbre
+Saindoux, les cheveux dressés sur la tête, les regardait faire tandis
+que le négrillon, au comble de l'épouvante, poussait des cris aigus et
+se cramponnait aux jambes de son maître.
+
+--Tais-toi, Sagababa! disait Philéas d'une voix entrecoupée; ça ne sert
+à rien... de crier... D'ailleurs, les loups vont s'en aller maintenant
+qu'il n'y a plus rien à manger.
+
+--Et nous? gémit Sagababa en claquant des dents. Philéas bondit.
+
+--Tu crois qu'ils voudraient aussi nous manger? s'écria-t-il. Eh bien,
+merci! nous serions dans de beaux draps... Et Polyphème qui ne sait pas
+où nous sommes... Pristi! quelle position... et mon fusil qui est dans
+le traîneau!... j'aime mieux les lions... Tiens! j'ai une idée... Ta
+carnassière, Sagababa, vite! bien... Nous allons utiliser mon essai de
+piqûre empoisonnée; c'est le moment, pour sûr. Ton couteau, à présent; à
+merveille! Coupe-moi une bonne gaule. C'est cela. Tiens-la afin que j'y
+attache le couteau. Fais tremper le bout de la lame dans cette petite
+bouteille... C'est ça. Gredins! vous ne vous doutez pas de ce que je
+vous prépare...
+
+[Illustration 42.png]
+
+Tenant à deux mains son arme bizarre, Saindoux attendit le moment où
+la masse hurlante des loups vint entourer l'arbre sur lequel il se
+trouvait. Il piqua alors avec adresse le museau d'un des loups; celui-ci
+chancela et tomba comme une masse... Ses, compagnons se mirent à le
+dévorer. Pendant quelques minutes, Philéas frappa sans relâche... Peu
+à peu la bande s'éclaircit. De nombreux vides se firent et le moment
+arriva où il ne resta plus que quelques loups effrayés qui s'enfuirent
+en entendant des cris, des appels et des coups de fusil non loin de là.
+
+Sagababa était dans le délire de la joie en voyant les bêtes fauves
+diminuer de nombre sous les coups meurtriers de l'infatigable Philéas.
+Il se mit à caracoler sur le sapin, grimpant en tous sens comme une
+couleuvre, et poussant des hourras sauvages et incessants. Ses clameurs
+guidèrent les chasseurs dans leurs recherches et ils arrivèrent bientôt
+dans une clairière où ils virent un spectacle qui les stupéfia...
+
+Au milieu de nombreux cadavres de loups, les uns encore intacts, les
+autres à demi dévorés, se tenait le gros Saindoux, debout, appuyé sur
+sa gaule et frisant sa moustache d'un air belliqueux. Sur le sapin,
+Sagababa se livrait à une voltige effrénée et, dans le lointain,
+quelques loups disparaissaient en hurlant.
+
+--Ah ça! voyons! s'écria Polyphonie sortant enfin de sa stupeur; est-ce
+que je rève tout éveillé? C'est vous! c'est bien vous, mon pauvre
+Philéas? vivant, malgré ces innombrables ennemis? Comment êtes-vous venu
+à bout de les détruire en telle quantité? Peste! c'est prodigieux...
+
+--Mon cher, répondit Saindoux en mettant les pouces dans les entournures
+de son gilet, ma recette est simple comme bonjour; allez en Lithuanie,
+armez-vous d'une lance empoisonnée et pique/ dans le tas. Voilà!
+
+SAGABABA, _criant_.--Monter dans gros arbre. Être à l'abri de grandes
+dents et faire manger chevaux sans faire manger négrillon, voilà!
+
+Les rires des chasseurs saluèrent la fin de cette explication faite
+d'une voix perçante. Elle diminuait singulièrement les mérites guerriers
+de Philéas. Ce dernier, tout en se mordant les lèvres, ordonna à son
+petit nègre de venir le rejoindre et l'on procéda à l'enlèvement et au
+chargement des nombreux cadavres qui jonchaient le sol.
+
+Ce fut en vrai triomphateur que Saindoux revint avec ses amis. Chacun
+s'empressa de venir admirer les trophées du gros Normand et lui faire
+raconter ses exploits.
+
+On riait de son idée originale. On regrettait de n'en avoir pas fait
+autant. Enfin, après un banquet suivi d'un punch général, chacun alla
+se reposer des émotions de la chasse en félicitant le héros de ce jour.
+Celui-ci ne voulut pas se coucher avant d'avoir écrit à ses amis de
+France son nouvel et intéressant exploit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+LES CHEVEUX DE PHILÉAS
+
+A son réveil, Philéas tressaillit en entendant Sagababa, qui lui
+apportait son déjeuner, pousser un grand cri et laisser tomber
+bruyamment le plateau.
+
+--Animal! s'écria-t-il, réveillé en sursaut d'une façon aussi
+désagréable. Qu'est-ce que tu as?
+
+Pour toute réponse, Sagababa appela Polyphème d'une voix glapissante; ce
+dernier arriva à moitié habillé, effaré des clameurs du petit nègre.
+
+--Mais qu'est-ce qu'il a, ce polisson? répétait Philéas interloqué.
+Il est fou, c'est sûr! mettez-le donc à la porte, Tueur. Il est
+assourdissant, ma parole!
+
+SAGABABA, _sanglottant_.--Malheureux Sagababa! maître à moi, plein de
+sang sur tête. Cheveux cramoisis... oh! oh! mordu hier par vilains
+loups, bien sûr.
+
+--POLYPHÈME, _regardant_.--C'est, ma foi! vrai, ce qu'il dit là,
+Philéas. Qu'est-ce que vous avez, mon ami? seriez-vous blessé?
+
+PHILÉAS, _ébahi_.--Mais je n'ai rien du tout, je n'ai aucun mal, je ne
+sais pas ce que vous voulez dire...
+
+Et en achevant ces mots, Saindoux effaré se tâtait les cheveux. Il
+poussa un grand cri à son tour en regardant ses mains... elles étaient
+pleines de sang!
+
+Les sanglots de Sagababa redoublaient. Polyphème, effrayé, saisit une
+serviette et il épongea soigneusement la tête de son ami. Philéas
+consterné le laissa faire et six cuvettes furent tour à tour
+ensanglantées! six serviettes furent tour à tour imbibées de sang. Le
+médecin, mandé en toute hâte, déclara que ce phénomène arrivait de
+loin en loin; il avait été, pour sa part, déjà témoin d'un fait de ce
+genre...
+
+Saindoux conmença dès lors à passer à l'état de phénomène!
+
+A peine levé, il se vit l'objet de la curiosité générale. Chacun se
+poussait, se pressait pour voir «la tête de sang du Frantzousse».
+
+Sagababa ne quittait plus son maître d'une semelle. Il le suivait
+d'un air lugubre, les yeux invariablement attachés sur la chevelure
+excentrique de Saindoux et poussant de temps à autre des soupirs à
+fendre des rochers. Polyphème, quoiqu'encore inquiet, était pourtant
+plus rassuré par les affirmations réitérées du médecin; ce dernier
+protestait que le cas, tout extraordinaire qu'il fût, n'était nullement
+dangereux. Cela arrivait à la suite d'une forte émotion et la teinte
+sanglante de la chevelure devait disparaître peu à peu. Philéas, déjà
+très ennuyé de son aventure, le fut encore plus par l'arrivée imprévue
+de son cousin, le docteur Crakmort.
+
+[Illustration 43.png]
+
+Le docteur allait en Russie pour affaires et s'arrêta soi-disant pour
+voir son parent, en réalité par «curiosité scientifique». Cette tête
+rouge le transporta d'admiration et il demanda, séance tenante, une
+consultation. Le médecin de Philéas accepta poliment la proposition,
+mais Saindoux fit la grimace, étant déjà fort agacé de sa position.
+
+Polyphème, pressentant quelque chose de drôle, se hâta de venir. Quant à
+Sagababa, convié de sortir, il se cramponna en hurlant au siège de son
+maître. On le laissa donc là, afin d'avoir la paix.
+
+Le docteur Crakmort commença par faire un long discours sur les cas
+curieux que la science aime à constater. L'autre médecin avait beau le
+rappeler à la question, le bavard Marseillais faisait la sourde oreille;
+voyant son auditoire sur le point de perdre patience, il s'écria enfin:
+
+--En somme, Messieurs, que devons-nous ressemer ici, aujourd'hui?
+la constatation d'un fait qui a une valeur scientifique énorme,
+zigantesque!.. Ce que ze veux dire, maintenant, c'est ceci. Z'adzure, ze
+conzure, z'implore mon parent que ce phénomène rend illustre à zamais,
+de ne pas perdre sa tête! (Étonnement général.) Oui, la science, dans ma
+personne de parent et de médecin, réclame cette étonnante sevelure. Mon
+cousin la doit à la médecine: elle l'aura...
+
+PHILÉAS, _bondissant_.--En voilà une toquade! il veut me guillotiner, à
+présent!...
+
+Polyphème riait comme un bossu. L'autre docteur était abasourdi;
+Sagababa ouvrait de grands yeux effarés et paraissait ne pouvoir y rien
+comprendre.
+
+CRAKMORT, _d'un ton insinuant_.--Ze ne dis pas cela, ser cousin; vous
+prenez trop violemment la soze. Ze ne réclame que votre sevelure.
+
+POLYPHÈME, _d'un air goguenard_.--Ah! vous vous contentez de le scalper,
+alors? c'est gentil!
+
+PHILÉAS, _criant_.--Mais encore moins, par exemple! Saprelotte! qu'il y
+vienne donc!...
+
+CRAKMORT, _se récriant_.--Eh! ser cousin, pour qui me prenez-vous? Ze ne
+veux rien de ce zenre; mais seulement (reprenant son ton insinuant) de
+me faire une donation en bonne forme de votre tête, afin qu'après votre
+mort ze puisse analyser scientifiquement...
+
+Ici Sagababa, dont les regards devenaient féroces, intervint inopinément
+dans la discussion. Il se précipita avec furie sur Crakmort, se jetant
+sur sa figure qu'il égratigna de belle sorte; arraché de là par les
+jeunes gens, il se cramponna aux mollets du Marseillais et les mordit de
+telle façon que le docteur, déjà ahuri de l'attaque, abandonna la partie
+et s'enfuit, laissant les deux amis, moitié riant moitié grondant,
+empêcher Sagababa de se lancer à sa poursuite.
+
+Le second médecin haussait les épaules et traitait crûment le
+Marseillais de véritable fou.
+
+Ainsi se termina la consultation.
+
+Philéas, pour éviter toute moquerie, se fit raser la tête. Ce ne fut pas
+sans peine. Le barbier frémissait, tout en préparant ses rasoirs, et ne
+procédait à cette besogne qu'en tremblant. Il ne fallut rien moins
+que l'ordre du médecin pour le décider à manier cette crinière
+sanguinolente.
+
+A la grande joie de Philéas, cette importune chevelure tomba enfin, sous
+la main agile du barbier.
+
+Sagababa gambada avec frénésie, lorsque son maître mit solennellement un
+bonnet de coton destiné à le préserver du froid: le barbier dit en se
+retirant quelques mots qui intriguèrent Polyphème.
+
+[Illustration 44.png]
+
+--Qu'est-ce qu'il a donc à se réjouir de gagner une bonne somme?
+demanda-t-il à Philéas.
+
+--Est-ce que je sais! répondit Saindoux non moins étonné. Je lui ai
+donné ce que le médecin m'a dit de lui remettre. Ce n'est pas une grosse
+affaire, pourtant!
+
+On eut le soir la clef de ce mystère. Pendant le dîner, Sagababa remit à
+son maître une lettre que Saindoux ouvrit avec indifférence. A peine en
+eut-il lu les premiers mots qu'il sauta sur sa chaise, poussa un cri
+sauvage et regarda tout le monde d'un air égaré.
+
+--Qu'y a-t-il, mon cher? s'écria Polyphème avec inquiétude.
+
+--Tenez, lisez cela, dit Philéas d'un air lugubre, et dites-moi si ce
+qui m'arrive n'est pas épouvantable? Être condamné à savoir ma chevelure
+dans un musée de gredins, quelle destinée!
+
+Sans rien comprendre à ces lamentations, Polyphème ouvrit la lettre et
+lut ce qui suit:
+
+«Touzours ser cousin,
+
+«Votre essélente idée de vous faire raser la tête m'a donné gain de
+cause. L'estimable barbier vient de m'apporter, sur ma demande formelle
+et sur ma promesse d'une risse récompense, les magnifiques seveux que
+vous auriez pu me fournir gratis (sans reproce), mais enfin ze les ai et
+ze vais les préparer scientifiquement afin de faire zouir de cette vue
+remarquable et instructive le zenre humain tout entier. Pour commencer,
+ze vais les exhiber sez Mme Tussaud, au musée de curiosité de Londres.
+Quoiqu'elle montre surtout les figures de cire des malfaiteurs célèbres,
+ce sera néanmoins une bonne occasion, pour cette bonne dame, de gagner
+de l'arzent, et pour moi ze ferai ainsi connaître scientifiquement ce
+cas admirable; mais comme il n'est pas zuste de vous voler votre gloire,
+cette belle sevelure sera ornée de l'inscription suivante:
+
+ «Seveux de l'illustre Philéas Saindoux,
+ Trop effrayé d'avoir vu un loup.»
+ A revoir, ser cousin; quand vos seveux repousseront,
+ envoyez-m'en encore, ze vous prie.
+ Votre cousin dévoué.
+
+ «Docteur Crakmort.
+
+«P. S. Z'ai payé vos seveux vingt francs; c'est une somme, mais ze ne la
+regrette pas, ze me rattraperai sez Mme Tussaud.»
+
+--Peste! c'est contrariant, observa Polyphème en finissant la lettre.
+Mais il n'y a rien à faire.
+
+--Contrariant, gronda Philéas, les dents serrées; dites épouvantable,
+infâme, hideux! Rien à faire? oh! si... A moi, Sagababa! viens, mon
+garçon; allons nous informer chez cet atroce barbier où se trouve le
+docteur. Je vais aller lui arracher ma chevelure... en l'indemnisant de
+son argent, bien entendu.
+
+--Tiens! c'est une bonne idée que vous avez là, dit Polyphème en se
+levant en sursaut. J'en suis, moi!
+
+--Moi aussi! moi aussi! s'écrièrent quelques jeunes Polonais des
+environs qui avaient fait connaissance avec les deux amis et qui
+déjeunaient avec eux ce jour-là.
+
+Sagababa, sans rien attendre, s'était précipité à la recherche du
+barbier. Il revint bientôt, la tête basse, retrouver les jeunes gens qui
+discutaient encore sur les moyens à prendre.
+
+--Maître à moi, dit-il d'une voix dolente, voleur de cheveux être parti.
+
+--Quoi? comment? ce n'est pas possible! s'écria Philéas en pâlissant.
+
+Le négrillon hocha la tête d'un air attristé.
+
+--Ah! le gredin! soupira Saindoux avec accablement.
+
+Et il se laissa tomber sur une chaise... pour se relever bientôt avec
+impétuosité.
+
+Polyphème crut à une attaque de folie et lui saisit le bras, mais
+l'explication de Philéas le détrompa vite.
+
+--J'ai mon affaire! s'écria ce dernier en éclatant de rire. En chasse,
+mes amis! allons à l'affût du docteur. Les routes sont mauvaises; je
+sais où il va; par la traverse nous le rejoindrons facilement et je
+r'aurai mes cheveux ou je mourrai à la peine! Hein? ça y est-il?
+
+Un hourra général accueillit sa demande.
+
+--Et quelles armes prendrons-nous, mon général? demanda Polyphème, très
+amusé de l'idée de Philéas.
+
+--Des lassos et quelque chose dont je me chargerai spécialement,
+répondit Saindoux avec majesté.
+
+On prépara à la hâte les traîneaux; on prit quelques provisions, chacun
+s'enveloppa chaudement et bientôt l'expédition partit au grand galop de
+chevaux vigoureux.
+
+On alla se reposer dans un petit village à quelque distance de l'endroit
+où voulait se poster Philéas, puis on repartit avec une ardeur nouvelle
+et on arriva enfin dans une grande plaine au milieu de laquelle passait
+le chemin que devait suivre le docteur. Un bouquet de bois qui longeait
+la route permit aux chasseurs de se cacher sûrement; ils s'installèrent
+dans ce campement, tandis que Sagababa, dont la vue perçante était
+connue de tous, se chargeait de faire sentinelle. Une vieille hutte
+délabrée fut arrangée en un clin d'oeil de façon à devenir un abri
+suffisant On y fit même du feu, quoiqu'avec précaution, pour ne pas
+exciter les soupçons de Crakmort. Mais Philéas ayant spécialement
+demandé de faire et de maintenir ce feu, on accéda à son désir.
+
+Le soleil allait se coucher et jetait quelques pâles rayons sur la
+plaine neigeuse, lorsqu'un traîneau apparut au loin dans la route.
+Sagababa en avertit les conspirateurs; chacun se posta, l'oeil au guet,
+le sourire sur les lèvres et très intrigué de ce que voulait faire
+Saindoux pour se venger.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+CHASSE AU... DOCTEUR!
+
+Le docteur, n'ayant pas la conscience tranquille, se sentait fort mal à
+l'aise. Il était naturellement méfiant; son escapade à l'occasion de
+la chevelure rouge le rendait d'autant plus agité. L'oeil au guet,
+l'oreille tendue, il étonnait son domestique, flegmatique Auvergnat s'il
+en fût, qui supportait imperturbablement les excentricités continuelles
+de son maître. Le conducteur du traîneau enrageait, lui. Jamais il
+n'avait vu de voyageur si capricieux. Tantôt il fallait aller comme le
+vent, le docteur ayant le pressentiment qu'il était poursuivi; tantôt
+il lui fallait s'arrêter et écouter. Parfois même, Crakmort avait exigé
+qu'on se cachât dans des ravins, pour laisser passer d'autres traîneaux
+qui lui paraissaient suspects.
+
+Au fur et à mesure que l'heure s'avançait, le Marseillais se rassurait
+un peu, cependant; il commença même à se parler à demi-voix en
+gesticulant violemment, ce qui lui était habituel; particularité qui
+fit ouvrir de grands yeux au conducteur, peu accoutumé à ces manières
+bizarres.
+
+--Ze respire! disait-il. Z'étais sot de me croire poursuivi. Il est
+évident que mon cousin a bien pris la soze. Pourquoi aussi ne m'a-t-il
+pas donné ces malheureux seveux? Aller gaspiller cela dans les mains
+ignorantes d'un vil barbier, au lieu de les déposer dans les mains
+scientifiques de son parent, de son ami.... Son ami! Ze ne dois plus
+l'être à présent! Z'ai eu tort de lui parler de Mme Tussaud et de
+l'inscription destinée à sa sevelure. Ça a dû le fâsser. La plaisanterie
+(car c'était une plaisanterie) était trop forte!... mais... ze voulais
+le faire enrazer, le punir de sa mauvaise volonté. Ze voudrais savoir
+quelle figure il fait à l'heure qu'il est....
+
+Narcisse, le domestique auvergnat, avait écouté paisiblement son maître,
+tout en se servant d'une longue-vue dont le docteur était toujours muni.
+A la fin de ce soliloque, il dit d'un ton tranquille, sans quitter de
+l'oeil l'objet qu'il fixait:
+
+--Monchieur Chaindoux a la mine d'un homme joliment en colère, allez!
+
+--Hein! s'écria le docteur en bondissant; où vois-tu ça, toi?
+
+--Là bas, dans che petit bois, répliqua paisiblement Narcisse. Il vient
+de che pochter près de chon nègre, Chagababa, comme on l'appelle.
+Ch'est-il un nom chrétien, cha, Monchieur?
+
+Mais le docteur effaré ne songeait pas à lui répondre. Il avait regardé
+à son tour et il apercevait distinctement la tête de Sagababa. C'en fut
+assez pour tout deviner... Il se vit déjà pris, traqué, traité Dieu sait
+comment! par Philéas exaspéré. Il se souvenait de la colère de Saindoux
+à Marseille, colère dont le docteur frémissait encore. Dans son effroi,
+il se jeta sur le conducteur qui ne se doutait de rien, et le renversa
+presque, à force de tirer sur lui.
+
+--Arrête, malheureux! cria-t-il; pas un pas de plus... Il y a une
+embuscade là-bas, préparée contre moi! Rebroussons semin sur-le-samp...
+Allons par la traverse, par des ravins, par tout, excepté par là...
+
+Le conducteur se dégagea avec colère.
+
+--Mais il est fou, fou à lier, votre maître, s'écria-t-il en s'adressant
+à Narcisse. Je m'en étais déjà douté. Il faut le faire soigner à la
+ville voisine. Aidez-moi à le maintenir jusque là....
+
+Et il fouetta ses chevaux qui partirent ventre à terre.
+
+Le docteur s'arrachait les cheveux!
+
+--Mon ami, mon ser ami, gémit-il en se jetant à genoux devant le
+conducteur; quand ze vous dis qu'il y a dans ce bois, là-bas, des
+ennemis qui veulent me prendre! Ze les ai vus! Ze cours les plus grands
+danzers!...
+
+Le conducteur ouvrit des yeux énormes et mit ses chevaux au pas.
+Crakmort commença à respirer... Il lui expliqua rapidement quel était
+son plan. Il voulait abandonner le traîneau et faire monter chacun sur
+un cheval pour fuir facilement par la traverse. Mais quand il dit que
+c'était pour des cheveux qu'il avait emportés, le conducteur retomba
+dans son incrédulité et ne voulut rien écouter de plus.
+
+Il remettait ses chevaux au galop lorsque le Marseillais lui glissa de
+l'or dans la main. Cette manière de le persuader le rendit docile et
+charmant. Tout en continuant à prendre le docteur pour un fou, il se
+prêta complaisamment à ses idées... à ses bizarreries, pensait-il.
+
+Les allures singulières du traîneau avaient inspiré de la défiance aux
+conspirateurs. Ceux-ci firent monter trois des leurs à cheval et les
+envoyèrent se poster aux endroits par où il était possible de passer.
+Ils constatèrent bientôt l'excellent effet de cette manoeuvre. De grands
+cris retentirent et l'on vit réapparaître sur la route trois cavaliers,
+poursuivis par trois autres cavaliers, le tout allant à fond de train.
+Le cheval du docteur s'était emporté; son domestique le suivait
+aveuglément et le conducteur les accompagnait en se demandant comment
+tout cela allait se terminer....
+
+Dans cette course folle, Crakmort perdit tour à tour chapeau, pelisse et
+lunettes. Cramponné à la selle, il se croyait absolument perdu!
+
+Arrivé près du petit bois, un lasso habilement lancé fit rouler son
+cheval sur la route et, avant qu'il ait pu se rendre compte de ce qui se
+passait, le Marseillais se voyait relevé, saisi, entraîné dans la hutte
+et attaché sur un tronc d'arbre.
+
+Le docteur tressaillit en voyant en face de lui son cousin, son terrible
+cousin! Debout, les bras croisés, les sourcils froncés, son bonnet de
+coton enfoncé crânement sur le front, Saindoux paraissait, aux yeux
+terrifiés du docteur, l'image de la vengeance.
+
+[Illustration 45.png]
+
+Polyphème se tenait près de lui d'un air sinistre, avec un revolver
+dans chaque main et un poignard entre les dents. Les autres jeunes gens
+l'avaient scrupuleusement imité.
+
+--Mon ser cousin... balbutia le coupable, d'une voix tremblante.
+
+--Il n'y a pas de cher cousin ici, répondit Philéas de sa voix la plus
+creuse. Il y a un ennemi mortellement offensé qui veut r'avoir son
+bien, menacé d'une exhibition scandaleuse et d'une inscription plus
+scandaleuse encore!
+
+Le docteur maudissait son idée.
+
+--Très ser cousin, c'était une plaisanterie, gémit-il en joignant
+les mains. Ze n'ai zamais voulu faire sérieusement cela. Ze voulais
+seulement faire voir scientifiquement...
+
+Un cri d'indignation de Philéas le fit s'arrêter court en palissant.
+
+--Et vous osez plaisanter ainsi, Monsieur? déclama Saindoux (qui était,
+au fond, ravi de cette scène et du rôle qu'il y jouait), plaisanter
+avec... moi! J'ai tué des loups, Monsieur! j'ai tué des lions, Monsieur!
+un docteur ne me ferait pas peur, Monsieur...
+
+Et en disant ces mots, il tira un rasoir de sa poche, le brandit et
+s'approcha de Crakmort. Le docteur, au comble de la terreur, poussa des
+cris désespérés.
+
+--On m'assassine, hurlait-il! à moi, à l'aide, au secours! au feu!...
+
+Philéas saisit à pleines mains l'épaisse chevelure du docteur et lui
+cria:
+
+--Tais-toi, malheureux! Oeil pour oeil, dent pour dent... j'ajoute:
+cheveux pour cheveux. Tu m'as pris ma chevelure. Je vais prendre la
+tienne, mettre vingt francs dans ta poche, te donner gracieusement un
+bonnet de coton, un coup de pied quelque part... et nous serons quittes.
+Pourtant, je te ferais grâce si tu me rendais mes cheveux; le veux-tu?
+
+--Non, hurla Crakmort, tout plutôt que de m'en séparer!..
+
+--N'y a pas begeoin de tant crier pour une mauvaige tignache, dit alors
+la voix tranquille de Narcisse qui était entré sans qu'on s'en aperçût.
+Vlà vot' perruque, Monchieur Chaindoux! et v'là l'cas que nouj en
+faigeons.
+
+Et ce disant, l'Auvergnat jeta dans le feu les cheveux rouges de
+Saindoux, trésor que le docteur lui avait imprudemment confié.
+
+Un cri de joie et une exclamation désolée accueillirent ce coup de
+théâtre. Philéas se réjouissait; le docteur se lamentait tout haut.
+
+--Abominable Narcisse! disait-il, il fallait garder à tout prix ce
+trésor scientifique. Ze t'avais investi de ma confiance et tu vas
+anéantir cet admirable essantillon des bizarreries de la nature...
+
+--Puisqu'il en est ainsi, déclara majestueusement Philéas, je vous lâche
+et je vous restitue ma parenté, cousin. Plus vingt francs que je vous
+dois et que je donne à Narcisse.
+
+Celui-ci se confondit en remerciements. On alla chercher les effets
+épars du triste docteur. On causa, on s'expliqua. Philéas, rasséréné,
+promit au docteur une mèche de ses cheveux, dès qu'ils repousseraient
+(s'ils avaient encore une teinte scientifique), à la condition expresse
+que lesdits cheveux ne seraient jamais montrés en public et ne
+sortiraient pas de la collection particulière de Crakmort. On campa
+joyeusement pendant quelques heures, mangeant, buvant et riant. On se
+dédommageait amplement de la contrainte passée. Le docteur, rassuré,
+se montra des plus aimables et des plus gais. Sagababa et Narcisse
+fraternisèrent et l'on se sépara en se disant cordialement au revoir.
+Crakmort poursuivit paisiblement son voyage et les jeunes gens revinrent
+à l'auberge, où ils devaient se reposer un peu avant de repartir. Leur
+intention était de s'enfoncer dans le coeur de la Russie, afin d'y
+chercher des chasses glorieuses, des aventures amusantes et d'y admirer
+les nombreuses merveilles que renferme ce grand pays, trop peu connu et
+trop peu visité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+LES CHENILLES
+
+Ce fut le midi de la Russie que voulurent d'abord parcourir nos deux
+amis. Ils visitèrent villes et villages et allèrent jusqu'en Crimée, où
+ils admirèrent la superbe végétation et la délicieuse température dont
+on y jouit.
+
+Ils passèrent ainsi l'hiver tout entier, puis le printemps. Ils ne se
+lassaient pas d'étudier moeurs et habitants, de regarder, d'interroger
+et de profiter.
+
+La chaleur les surprit et les obligea de séjourner quelque temps dans
+le gouvernement de Saratoff. Philéas commença alors à se désoler et
+grognait tout haut. La cause de ce mécontentement provenait d'un vrai
+fléau, qui s'était abattu sur cette partie du pays. Une invasion de
+chenilles changeait la campagne en lui donnant, cette année-là, un
+aspect morne et désolé. Pas de verdure, pas de fleurs, pas de feuilles!
+Les arbres ressemblaient à des spectres décharnés, à des images
+personnifiées de l'hiver. Les sapins seuls bravaient les bêtes
+malfaisantes et offraient un abri aux touristes lorsqu'ils
+s'aventuraient, à faire quelques promenades.
+
+Un matin, Saindoux entra tout joyeux chez son ami qui était en train de
+s'habiller.
+
+--J'ai trouvé un agréable emploi de ma journée, Tueur, dit-il d'un air
+rayonnant, et je vous invite à partager avec moi un délicieux bain
+froid.
+
+--Où donc allez-vous pour cela? demanda Polyphème avec indifférence.
+
+PHILÉAS.--Dans une rivière, non loin d'ici. C'est charmant, paraît-il.
+Sagababa m'accompagne. J'ai loué une barque et je m'y promènerai quand
+je serai las de nager et de me baigner. Ce sera délicieux! Allons,
+venez-vous?
+
+POLYPHÈME.--Volontiers, mais sans prendre de bain comme vous, j'ai mes
+raisons pour cela. Je n'en aurai pas moins grand plaisir à vous voir
+patauger, mon très cher.
+
+PHILÉAS, _vexé_.--Dites nager, mon illustre ami.
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Non, non! je dis patauger et je le répète; je tiens
+à mon mot, vous me donnerez raison vous-même ce soir. Mais partons;
+profitons du moment où la chaleur n'est pas accablante.
+
+Philéas appela le négrillon, se munit d'un vêtement de bain et les
+voyageurs se dirigèrent vers l'endroit où devait se baigner le gros
+Saindoux.
+
+C'était un frais et joli enfoncement. Les chenilles semblaient avoir
+épargné les arbres qui bordaient la rive et il y faisait obscur et
+frais. Tout ébloui du passage de la lumière à une demi-obscurité, pressé
+par Polyphème qui semblait avoir une hâte singulière de voir son ami
+dans l'eau, Philéas plongea sans réflexion. Il reparut promptement et
+se cramponna au bateau en poussant des cris rauques, des exclamations
+entrecoupées...
+
+Il était couvert de chenilles de la tête aux pieds! Ces bêtes
+malfaisantes s'étaient logées en masse sur les arbres. Le vent les avait
+fait tomber et elles surnageaient, couvrant la rivière d'une croûte
+épaisse, masse odieuse qui s'attachait à Philéas crispé et saisi
+d'horreur...
+
+[Illustration 46.png]
+
+Sur la rive, Polyphème riait à se tordre; il avait prévu ce qui
+arrivait. Le dévoûment maladroit de Sagababa qui avait sauté dans
+le bateau et qui écrasait les chenilles sur le corps de son maître
+contribuait à augmenter son hilarité.
+
+Philéas était hors de lui! Il aurait voulu pouvoir à la fois gourmander
+Polyphème, faire lâcher prise à Sagababa, se nettoyer, se r'habiller et
+fuir cet odieux endroit!
+
+... Ses paroles se ressentaient du désordre de ses idées.
+
+--Bien! donnez-vous-en à votre aise, Tueur! disait-il d'une voix
+concentrée. Riez tout votre content[16], je suis beau, allez! c'est du
+propre!... Ne me touche plus, toi! tu m'arranges là un joli emplâtre.
+Ah! les horreurs de bêtes! est-ce assez ignoble... pouah! j'en ai dans
+les oreilles et sur le front... Aïe! je sens qu'il m'en court dans les
+cheveux... Allez à la rive, batelier, à la rive! il ne comprend pas,
+l'imbécile, et il rit, par-dessus le marché! c'est à en devenir fou!...
+
+[Note 16: Expression normande pour dire «riez bien à votre aise».]
+
+Il se prit les cheveux à poignées, y écrasa une vingtaine de chenilles,
+retira avec horreur ses mains gluantes et sauta dans la rivière. Il
+nagea entre deux eaux, aborda, passa fiévreusement devant Polyphème qui
+éclatait de plus belle et commença une course effrénée vers son auberge,
+suivi de Sagababa.
+
+La vue de cet être ruisselant, tout couvert de chenilles, pétrifia la
+population. L'aubergiste ne reconnut pas Philéas et lui barra le chemin.
+Celui-ci s'indigna, lança une poignée de chenilles au nez de l'hôte qui
+se recula en criant... Saindoux, profitant de ce mouvement de retraite,
+s'élança dans sa chambre et s'y enferma à double tour.
+
+[Illustration 47.png]
+
+Persuadé qu'il avait affaire à un malfaiteur, l'hôte appela à grands
+cris et commençait à ameuter la population lorsque Polyphème, arrivant à
+son tour, apaisa le désordre. Il expliqua à l'hôte ce qui venait de se
+passer. L'aubergiste se tranquillisa et, sur la demande de Polyphème,
+alla préparer un dîner particulièrement bon dont il donna un menu
+appétissant.
+
+Le jeune artiste connaissait à fond le caractère de son compagnon, aussi
+ne parut-il faire aucune attention lorsque la porte s'ouvrit et que
+Philéas entra dans la salle à manger, sombre, les traits contractés et
+gardant un silence farouche. Polyphème continua un croquis en disant
+négligemment:
+
+--Ah! c'est vous enfin, mon bon? tant mieux! j'ai un appétit féroce.
+Aussi ai-je veillé au menu, qui vous plaira, j'espère. Tenez, le voilà.
+Donnez-moi votre avis là-dessus; vous êtes connaisseur et je ne me
+consolerais pas d'être désapprouvé par vous.
+
+Les traits de Philéas commencèrent à s'éclaircir; il prit le menu et lut
+en silence, mais bientôt une exclamation lui échappa.
+
+--Tout cela est bien choisi; ce sera délicieux, Tueur; j'en serais
+enchanté, si...
+
+POLYPHÈME.--Si quoi? parlez, voyons; vous avez quelque chose sur le
+coeur.
+
+PHILÉAS, _reprenant son air soucieux_.--Eh bien, si vous ne vous étiez
+pas moqué de moi ce matin. Je ne peux pas digérer ça, Tueur! non, je ne
+le peux pas.
+
+POLYPHÈME.--Vous vous choquez de mes rires, mon cher? quelle idée! vous
+auriez dû faire chorus, au contraire.
+
+PHILÉAS, _vexé_.--Voilà qui est bon, par exemple!
+
+POLYPHÈME, _naïvement_.--Mais certainement. Ce Sagababa était tellement
+drôle...
+
+PHILÉAS, _se déridant_.--Ah! c'est de Sagababa dont... au fait! il m'a
+semblé cocasse, ce petit.
+
+POLYPHÈME, _renchérissant_.--Dites donc renversant, mon bon; il avait
+une mine effarée qui était impayable! Vous n'avez donc pas remarqué la
+chenille qui se balançait au bout de son nez? Ça l'a fait éternuer! Ah!
+ah! ah!
+
+PHILÉAS, _riant aussi_.--Hi! hi! hi! je m'en suis bien aperçu!
+
+POLYPHÈME.--Oh! cela ne m'étonne pas; rien ne vous échappe!
+
+PHILÉAS, _flatté_.--Oui, j'observe assez bien, en général.
+
+La paix étant faite, les jeunes gens dînèrent gaîment et organisèrent le
+départ.
+
+Ils allèrent donc gagner le chemin de fer, qui était à quelques lieues
+et ils y montèrent joyeusement, débarrassés, à ce que croyait Saindoux,
+de ces hideuses chenilles dont il ne pouvait se rappeler sans un
+frisson.
+
+Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Au bout d'un quart d'heure de
+marche, le train se ralentit, puis s'arrêta tout à coup...
+
+Les voyageurs se regardèrent, étonnés.
+
+--Qu'est-ce qui nous arrive? demanda Polyphème.
+
+--Nous sommes probablement à la station, observa Philéas. Quelle drôle
+de station! ajouta-t-il; on ne voit pas de gare...
+
+--Ce n'est pas cela, Messieurs, dit poliment un jeune Russe qui se
+trouvait dans le même compartiment que les Français. Il y a un arrêt
+forcé, car j'entends les employés s'exclamer comme s'il était arrivé
+quelque chose d'étrange. Je vais m'informer.
+
+Le jeune homme se pencha, fit quelques questions et reçut une réponse
+qui lui fit ouvrir de grands yeux; il se retourna alors vers ses
+compagnons intrigués et leur dit:
+
+--Messieurs, notre train est arrêté par les chenilles.
+
+--Par?... demanda Polyphème abasourdi.
+
+--Par les chenilles, Monsieur; elles entravent notre marche.
+
+--Oh! les infâmes bêtes! s'écria Philéas, sortant de la stupéfaction où
+l'avaient plongé les paroles du Russe. Et comment s'y sont-elles prises
+pour cela, Monsieur, sans vous commander?
+
+--Nous avons affaire à une véritable légion, Monsieur, répliqua le jeune
+homme en souriant. Les chenilles se sont accumulées de telle façon sur
+la voie et sur les rails que les roues de la locomotive, puis celles
+de nos wagons en sont pleines. Devenues gluantes, elles glissent sans
+pouvoir avancer[17]; regardez plutôt. Il est facile de vous en rendre
+compte.
+
+[Note 17: Historique. Arrivé en 1875 dans le gouvernement de
+Saratoff. Ce fait a été transmis à l'auteur par une de ses parentes
+russes.]
+
+En effet, les voyageurs, pour charmer les loisirs d'une attente forcée,
+descendaient de wagon et allaient voir par eux-mêmes ce qu'il en était.
+Nos deux amis en firent autant et constatèrent l'effet bizarre produit
+par une masse innombrable de chenilles; il y en avait une épaisseur
+énorme!
+
+Les secours arrivèrent bientôt; on nettoya les roues; on déblaya la voie
+avec des pelles et le train se remit en marche, lentement d'abord, puis
+avec sa vitesse accoutumée. Les jeunes gens ne s'arrêtèrent qu'à Moscou.
+Ils y séjournèrent quelque temps, afin de voir longuement cette ville
+célèbre qui eut l'honneur d'arrêter la marche de Napoléon et dont
+l'incendie sauva la Russie entière.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+EFFETS DE GELÉE
+
+Philéas jubilait! il avait peu à peu, à force de persévérance, appris
+quelques mots russes qu'il prodiguait à tort et à travers en les
+estropiant, ce qui amusait énormément Polyphème, car tantôt les
+Russes riaient franchement au nez de Saindoux, tantôt ils feignaient
+malicieusement de le comprendre; ils entamaient alors avec Philéas de
+longues conversations qui semblaient les intéresser beaucoup. Cela
+ravissait Saindoux, qui se rengorgeait et recevait majestueusement les
+éloges de Polyphème, sur son admirable facilité de se tirer d'affaire et
+de montrer un don rare pour les langues. Il arriva bientôt que Philéas
+prit l'habitude de mêler à tout propos dans sa conversation quelques
+mots de la langue qu'il avait soi-disant apprise, et ce charme nouveau
+ne fut pas perdu pour le malin Polyphème.
+
+--Cher Tueur, quel sont nos projets? demanda Philéas, un mois après leur
+arrivée à Moscou.
+
+--Quels projets, mon bon? dit Polyphème paresseusement étendu sur un
+canapé.
+
+--Eh bien! nos projets de voyage, donc! Voilà l'été qui s'avance.
+Allons-nous partir tout de suite pour Pétersbourg et, de là, filer en
+Sibérie; puis redescendre en Asie, faire une pointe en Océanie et finir
+par l'Amérique? Et puis _vidons_[18]...
+
+[Note 18: Pour _vidiom_, nous verrons.]
+
+--Comme vous y allez! observa Polyphème en bâillant. Certes oui, nous
+allons nous lancer prochainement dans ces directions; mais je ne suis
+d'avis de partir qu'après avoir fait quelques chasses à l'ours et après
+nous être encore aguerris contre le froid.
+
+--Vous avez besoin d'être aguerri, vous? demanda Philéas d'un ton
+dédaigneux.
+
+--Certes oui, répondit Polyphème; êtes-vous donc plus avancé que moi?
+
+Un sourire sardonique répondit pour Saindoux.
+
+--Ne vous y fiez pas, mon très cher, reprit Polyphème; savez-vous que
+nous étions seulement dans le midi de la Russie, l'hiver dernier? Vous
+ne pouvez vous faire une idée de la température de Pétersbourg et du
+nord de ce pays, dans la mauvaise saison.
+
+--_Aié hi_[19], mon ami, tout cela c'est une affaire de bottes et de
+manteaux, répliqua Philéas d'un air capable; mais enfin nous ferons
+comme vous l'entendrez. Notre vie actuelle me plaît beaucoup: je
+m'instruis, je me perfectionne même dans la langue russe et je ne tiens
+pas à brusquer notre départ.
+
+[Note 19: Pour _ai ti_, holà!]
+
+Le temps s'écoulait agréablement pour les deux amis, en effet. Courses,
+excursions de toutes espèces, tout leur faisait trouver charmante leur
+vie actuelle.
+
+Lorsque l'automne arriva, Philéas comprit ce qu'avait voulu dire
+Polyphème. Mais, trop vaniteux et trop entêté pour suivre les conseils
+de son ami, craignant en outre le ridicule s'il ne se mettait pas à la
+dernière mode, il ne voulut pas, pendant les premiers froids, sortir
+vêtu comme l'était Polyphème. Il préféra rester chez lui; mais l'ennui
+le prit au bout de huit jours de réclusion... Polyphème se moquait de
+Saindoux, demandant s'il tournait à la marmotte et lui conseillant de
+vivre de sa graisse, comme les ours.
+
+Philéas se rebiffa!
+
+--C'est du propre, ce qu'ils font! s'écria-t-il; se lécher les pattes
+et se nourrir de ça... Tenez, je vais faire un petit tour, décidément.
+_Tac_[20], pour vous faire plaisir, je mettrai mon cache-nez et des gants
+fourrés, mais voilà tout, par exemple.
+
+[Note 20: Pour Tax, c'est ainsi.]
+
+POLYPHÈME, _secouant la tête_.--Vous ne tarderez pas à vous repentir de
+votre imprudence, mon ami. Je parle sérieusement, la chose en vaut la
+peine; mais enfin, je vous accompagne, et je veille sur vous.
+
+PHILÉAS, _d'un air capable_.--Allez! allez! je suis plus robuste que
+vous ne le pensez, Tueur!
+
+Les jeunes gens sortirent, suivis de Sagababa; ce dernier, emmitouflé
+de la tête aux pieds, trébuchait sans cesse; il s'accrochait tantôt à
+Philéas, tantôt à Polyphème et finit par accaparer l'attention des deux
+amis qui tournaient sans cesse la tête de son côté, pour voir s'il était
+encore debout.
+
+Tout à coup, un passant se précipita sur Philéas et se mit à lui frotter
+vigoureusement les oreilles avec de la neige.
+
+--Ah çà! qu'est-ce qui vous prend donc, Monsieur? demanda Saindoux en se
+débattant. Voulez-vous bien finir cette mauvaise plaisanterie?...
+
+... Mais le monsieur continuait toujours sa besogne avec ardeur, tout en
+disant quelques mots en russe.
+
+--A moi! Tueur, criait Philéas en se débattant de plus belle;
+délivrez-moi, de ce crampon qui me farcit les oreilles avec de la neige.
+Vous m'en rendrez raison, Monsieur; me lâcherez-vous; à la fin?
+
+Un café était près de là. Polyphème y poussa son ami, y entraîna le
+passant; Sagababa, ne pouvant plus marcher, les suivit à quatre pattes
+et l'on s'expliqua à loisir.
+
+Les oreilles de Philéas étaient en train de geler! Un passant
+charitable, voyant cela, avait rendu à Saindoux le service, très usité
+en Russie, de le guérir séance tenante, grâce à des frictions de neige
+sur les membres en danger.
+
+[Illustrationb 48.png]
+
+Philéas, rasséréné, se fit longuement expliquer la nécessité d'agir
+avec promptitude et énergie. Il comprit alors qu'il y avait une vraie
+imprudence de sa part à ne pas se couvrir comme on doit le faire en
+pareille saison, avec un rude climat. Il remercia chaleureusement le
+«Sauveur de ses oreilles», comme il se plut à l'appeler, puis il entra
+promptement dans un magasin, s'y munit d'une pelisse, d'une casquette et
+de grandes bottes, le tout des mieux fourrés, et revint chez lui arec
+Polyphème. Ils avaient mis Sagababa entre eux deux, le petit nègre ayant
+eu la malencontreuse idée de mettre des bottes deux fois trop grandes et
+un manteau beaucoup trop long.
+
+Au moment de rentrer, Philéas lâcha tout à coup Sagababa, se jeta sur
+une dame qui passait et lui frotta les joues à tour de bras avec de la
+neige...
+
+--Ne bougez pas, ne bougez pas, _c'est trista!_[21] lui criait-il en même
+temps.
+
+[Note 21: Pour _sectritsa_, ma petite soeur.]
+
+--Qu'est-ce que vous faites, mal appris! glapissait la dame en français,
+êtes-vous ivre?
+
+Philéas lâcha prise tout à coup et regarda la poignée de neige qu'il
+tenait... Son visage exprimait une stupéfaction profonde!
+
+--Ah! mon Dieu, elle est rouge! dit-il enfin, tandis que Polyphème,
+poussant Sagababa dans la maison, revenait vers son ami et ne pouvait
+s'empêcher de rire de sa stupeur et de la ligure de la dame.
+
+Elle était étrange, en effet! la pauvre femme avait la déplorable
+habitude de se peindre le visage; elle se mettait du rouge sur les
+lèvres, du noir sur les cils et sur les sourcils, du blanc partout.
+Cette dernière teinte avait trompé Philéas, tout imbu de l'idée de
+sauver ceux qui lui tomberaient sous la main, comme il venait de l'être
+lui-même.
+
+Saindoux avait donc fort malencontreusement frotté la figure de la dame
+et avait causé par là le plus affreux gâchis qu'on puisse voir. Il y
+avait des raies rouges, des taches noires et un bariolage blanc sur
+cette malheureuse figure, rendue plus grotesque encore par les grimaces
+de colère qui la contractaient.
+
+En voyant ce désastre, Philéas perdit la tête et se précipita chez lui;
+Polyphème voulait le suivre lorsque la dame lui prit le bras et commença
+à l'injurier. Le jeune homme s'impatienta promptement et, saisissant
+Sagababa qui était revenu, poussé par; la curiosité, voir ce qui se
+passait, il le jeta entre lui et la dame et, se dégageant par cette
+brusque intervention, il suivit lestement Philéas.
+
+Le petit nègre ouvrait la bouche pour appeler son maître lorsque la
+dame, de plus en plus exaspérée, lui donna deux soufflets et empoigna
+ses cheveux crépus. Elle vociférait en déclamant contre les polissons
+dont elle tirerait vengeance, mais elle avait affaire à forte partie.
+Sagababa lui enfonça son chapeau sur la tête, lui entortilla la figure
+dans le cache-nez de Philéas tombé sur le champ de bataille, et avant
+que la dame ait pu se dégager, il avait rejoint son maître et Polyphème.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+LE CHAPEAU CHINOIS
+
+Cette aventure, tout en faisant rire nos deux amis, dégoûta Philéas
+de la ville; il n'eut pas de repos qu'il n'eut obtenu de Polyphème un
+changement de résidence. Ils allèrent donc se fixer dans une petite
+habitation qu'ils louèrent près d'une forêt immense.
+
+Cet endroit convenait à leurs goûts aventureux, et ils avaient
+l'intention de parcourir souvent ces grands bois, le propriétaire leur
+ayant gracieusement accordé l'autorisation d'y chasser tant qu'ils le
+voudraient.
+
+Les premiers jours se passèrent à n'installer. Polyphème y apportait
+une habileté particulière, aussi ne fit-il guère attention au départ de
+Philéas qui s'esquiva un beau matin, seul, en traîneau, dans le but de
+reconnaître un peu l'endroit où devait se trouver le gibier.
+
+Saindoux était tout joyeux de son escapade. Il allait bon train, faisant
+galoper son cheval, lorsque l'animal butta tout à coup et s'abattit en
+brisant ses traits. Philéas, contrarié, sauta à bas du traîneau pour
+rattacher le harnais, lorsque le cheval ne releva d'un bond et se mit à
+fuir en hennissant, du côté de la maison.
+
+Saindoux fut fort embarrassé; il commençait même à avoir peur... Sa
+crainte se changea en épouvante lorsqu'il vit sortir du bois et venir à
+lui un ours brun de grande taille!
+
+Perdant la tête, le pauvre garçon se jeta dans le traîneau et y fouilla
+avec désespoir pour, saisir une arme... mais, ô désolation!... il avait
+oublié son fusil...
+
+Il n'y trouva qu'un instrument bizarre; c'était une espèce de chapeau
+chinois en cuivre, avec force sonnettes. Sagababa, amateur de tout ce
+qui était bruyant, avait acheté cet instrument à Moscou et l'avait
+oublié là. En désespoir de cause, Philéas s'en saisit. Quand l'ours
+approcha, il fit en le brandissant un tel vacarme, que l'animal se
+recula tout effrayé! Il s'empêtra même de telle sorte dans les traits
+brisés qu'il lui fut impossible de s'en dégager malgré tous ses
+efforts...
+
+--Ah! ah! dit alors Philéas, retrouvant sa voix; tu n'aimes pas la
+musique, _bât ou ça_[22]; elle me plaît, à moi, et je vais la continuer
+pour te faire marcher!
+
+[Note 22: Pour _batiouchka_, petit père.]
+
+Saindoux avait repris courage, en voyant l'ours devenu captif; il sauta
+dans le traîneau et fît de nouveau résonner aux oreilles de l'ours son
+terrible instrument.
+
+[Illustration 49.png]
+
+Le vacarme fit partir au grand trot l'animal effaré; il allait dans la
+direction de la demeure de Philéas, à la grande joie de ce dernier.
+Saindoux le maintint habilement dans le bon chemin, grâce à quelques
+explosions de chapeau chinois. Il vit bientôt de loin Polyphème, armé
+d'un fusil, qui venait à sa recherche.
+
+Sauter à terre et laisser à son compagnon le loisir d'abattre l'ours fut
+pour Philéas l'affaire d'un instant. Il remit à Sagababa, accouru au
+bruit, son précieux chapeau chinois, en le félicitant d'avoir eu l'idée
+de faire cette acquisition, puis il rendit compte à son ami émerveillé
+de la façon brillante dont il s'était tiré d'affaire.
+
+On mit le corps de l'ours dans le traîneau et on l'emmena à la maison où
+on le dépouilla de son épaisse fourrure. Philéas se fit un plaisir de
+l'envoyer à M. de Marsy avec une lettre où il lui racontait à sa façon
+son nouvel exploit.
+
+Quelque temps après cette chasse bizarre, Polyphème entra un matin chez
+Philéas encore endormi. Celui-ci se frotta les yeux et se détira en
+bâillant.
+
+POLYPHÈME.--N'est-ce pas aujourd'hui le grand jour, mon cher? Je suis
+impatient de savoir où en sont vos cheveux. Vous avez retardé jusqu'à
+ce matin le moment de regarder de quelle nuance ils sont; j'ai hâte de
+jouir de ce spectacle.
+
+PHILÉAS.--C'est bien aimable à vous d'y avoir pensé, mon ami. C'est
+vrai, j'ai courageusement gardé mon bonnet de soie noire jusqu'à
+présent. Je suis aussi curieux que vous de constater l'état satisfaisant
+de leur nuance. Ce côté capillaire de ma personne est important à
+observer. Hé! Sagababa! Apporte-moi mon miroir, mon garçon, plus un
+peigne, plus une brosse; j'ai besoin de donner à mes jeunes cheveux les
+ondulations gracieuses qu'avaient les anciens.
+
+Polyphème riait sous cape, tout en aidant le petit nègre à munir son
+maître de ce qu'il voulait avoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+ENCORE LES CHEVEUX DE PHILÉAS
+
+Installé devant une glace, un sourire confiant sur les lèvres, Philéas
+ôta vivement son bonnet... Il poussa un cri d'horreur!.. Polyphème et
+Sagababa firent entendre des exclamations d'étonnement...
+
+Les cheveux de Saindoux étaient d'une belle nuance lilas.
+
+Le pauvre garçon ne pouvait en revenir! Il restait la bouche béante, les
+yeux écarquillés, regardant tour à tour sa malencontreuse chevelure,
+Polyphème qui se pinçait les lèvres pour ne pas rire et Sagababa qui
+tournait autour de lui comme autour d'une bête curieuse.
+
+--Quelle catastrophe! gémit-il enfin d'un air piteux; c'est aussi laid
+qu'avant! Hein! Tueur, qu'en dites-vous? Que faire? vais-je me reraser
+et porter jusqu'à extinction ce misérable bonnet?
+
+Polyphème se leva, alla examiner gravement la tête du pauvre Saindoux;
+puis, toujours sans parler, il prit une brosse et arrangea savamment la
+chevelure. Quand il eut terminé, il dit d'un air solennel:
+
+--Cela ne peut pas rester ainsi!
+
+Sagababa se frappa le front d'un air ravi au moment où Philéas allait
+recommencer ses doléances.
+
+--Maître à moi se peindre avec du cirage! s'écria-t-il.
+
+--Tiens, au fait! avec force cosmétique noir, je serais sauvé, dit
+Philéas avec joie; qu'en dites-vous, Tueur?
+
+POLYPHÈME.--Il faut essayer, mon ami! essayer de tout, car cette nuance
+est impossible.
+
+PHILÉAS.--Parbleu! oui, je le vois bien. Quelle horreur! Sagababa, monte
+dans la trique[23], mon garçon, cours à Moscou (nous n'en sommes pas
+bien éloignés, heureusement) et ramène-moi un coiffeur avec beaucoup de
+pommades, de cosmétiques et des poudres de toutes les couleurs.
+
+[Note 23: Pour _troïque_ (traîneau).]
+
+Courir était toujours un bonheur pour le négrillon, mais aller faire
+cette course de confiance était un surcroît de félicité, aussi
+disparut-il comme un éclair.
+
+Après son départ, le triste Philéas remit avec résignation son bonnet
+de soie noire et alla tâcher de se distraire par une excursion avec
+Polyphème. Ils allaient un peu au hasard et virent au loin après une
+assez longue marche un campement bizarre.
+
+Au bord du chemin était une lourde charrette couverte; près de
+l'équipage se tenait un homme encore jeune, bizarrement vêtu, et dont la
+figure basanée était aussi rusée que spirituelle. Il salua poliment les
+jeunes gens qui causaient entre eux et leur dit:
+
+[Illustration 50.png]
+
+--Sandis, Messieurs, né direz-vous pas quelqués mots bienveillants à un
+compatrioté? Bagasse! on aime à parler la langué dé sa patrie quand on
+voyage au loin.
+
+--Ah! vous êtes Français, mon brave? s'écria Philéas, en s'approchant de
+lui.
+
+--Certes! Monssu, et jé m'en fais gloiré, sandis! C'est uné grandé
+nation, cellé qui possédé Bordeaux, cetté vraie capitalé dé la Francé.
+
+--Et qu'avez-vous là? demanda Polyphème en s'approchant de la charrette.
+
+--En général, un peu dé tout, mais pas grand' chosé pour lé moment,
+Moussu, répondit le Bordelais. Quelqués singés dé bellé espècé, un ours
+dé premièré beauté, dé la parfumérie...
+
+--Tiens! interrompit Philéas en dressant l'oreille, vous avez de la
+parfumerie, vous? vendez-m'en donc?
+
+--Volontiers, Moussu, répliqua joyeusement le Bordelais, mais il est
+difficilé dé défairé ma pacotille en plein air. Où dois-jé vous porter
+céla à ésaminer?
+
+PHILÉAS.--Au bout de cette grande allée droite se trouve mon habitation,
+allez-y. Je vous y précède et je vais y faire mon choix.
+
+Polyphème haussait les épaules, tout en accompagnant son ami.
+
+--Vous êtes fou, mon bon, disait-il; aller acheter à un saltimbanque, à
+un coureur d'aventures quelques drogues qu'il vous fera payer follement
+cher... Vous allez en avoir tant et plus par Sagababa, tout à l'heure.
+
+Mais Polyphème gourmandait en vain le gros Saindoux. Celui-ci continuait
+à se frotter les mains avec jubilation.
+
+--Tueur, s'écria-t-il, Sagababa ne peut pas me procurer une chose
+précieuse que va me vendre ce brave homme.
+
+--Et quoi donc? demanda Polyphème étonné.
+
+PHILÉAS, _avec explosion_.--De la graisse d'ours, mon ami! De la pure
+graisse d'ours. Je n'ai pas eu la précaution de m'en faire garder,
+lorsque vous avez tué celui que je vous amenais, il y a une quinzaine,
+de jours. Dieu sait quand nous en trouverons un autre! Celui-là, est
+sous ma main, je l'achète et j'en fourre le plus possible sur ma
+malheureuse tête. Il n'y a rien de bon comme la graisse d'ours,
+continua-t-il en s'échauffant pour répondre à un geste désapprobateur de
+Polyphème. Cela rend la force et la vie aux cheveux. Les miens ne sont
+décolorés que parce qu'ils manquent de vigueur. Vous verrez! je ne vous
+dis que ça...
+
+--Faites comme vous l'entendrez, répondit Polyphème. Rappelez-vous
+seulement de ne pas vous laisser empaumer par ce maître filou. Il a une
+physionomie d'un rusé!
+
+PHILÉAS, _d'un air capable_.--Personne ne m'en remontrera, soyez donc
+tranquille! vous allez voir comme je vais mener mon affaire.
+
+Les jeunes gens retrouvèrent à la maison Sagababa avec le coiffeur et
+une grande caisse de marchandises de toutes espèces. Ils examinèrent
+tour à tour ce que proposait le coiffeur, mais rien ne plut à Philéas.
+Il essaya vainement sur ses cheveux huiles, essences et cosmétiques.
+Tout lui sembla horrible. De guerre lasse il s'écria:
+
+--C'est encore la graisse d'ours qui serait la meilleure, tenez!
+N'est-ce pas, Monsieur, que ce serait excellent pour tonifier mes
+cheveux et leur faire reprendre une teinte possible?
+
+--Certes, Monsieur! répondit avec empressement le coiffeur, espérant
+faire une bonne affaire par ce moyen. Il est difficile d'en avoir de
+bonne, mais je puis vous en procurer vite, cependant.
+
+--Pas besoin, mon cher Monsieur, interrompit joyeusement Philéas; j'ai
+mon affaire.
+
+--Petit homme avec grande charrette, être dans cour et demander voir
+maître à moi, dit alors Sagababa en entrant.
+
+PHILÉAS.--Justement, c'est ce que j'attendais. Écoutez, Monsieur le
+coiffeur. L'homme à qui je vais parler possède un ours, je vais le lui
+acheter. Vous en prendrez la graisse et vous m'en ferez, séance tenante,
+de bonne pommade. Il va sans dire que je vous paierai bien.
+
+LE COIFFEUR.--Très bien, Monsieur, je suis à vos ordres.
+
+Et tous descendirent pour aller trouver le Bordelais. Ce dernier avait
+déjà étalé ses petites marchandises et se préparait à les vanter. Grand
+fut son étonnement lorsque Saindoux l'arrêta et lui dit:
+
+--C'est inutile, mon ami, je ne veux pas de tout cela, c'est autre chose
+qu'il me faut.
+
+LE BORDELAIS.--Mossu désiré fairé l'acquisition d'un singé, peut-être!
+J'ai son affairé. Uné bêté charmanté. Il né lui manqué que la parolé!
+Céla féra la paire avec cé jeune hommé...
+
+SAGABABA, _grognant_.--Moi, pas singe, entends-tu, toi? Moi taper toi,
+si maître à moi permet...
+
+PHILÉAS, _avec autorité_.--Silence, Sagababa! méprise ce vain propos,
+garde ton calme... C'est votre ours que je veux, mon brave; allez me le
+chercher, je vous le paierai un bon prix.
+
+LE BORDELAIS, _tressaillant_.--Mon ours! c'est mon ours qué vous voulez?
+
+PHILÉAS.--Oui. Combien en voulez-vous?
+
+LE BORDELAIS, _balbutiant_.--Jé né sais pas au justé... j'y tiens. C'est
+mon gagné-pain. Un si bel animal dont jé né mé déférais pas pour trois
+cents francs, sandis!
+
+PHILÉAS, _majestueusement_.--Je vous en donne quatre cents!
+amenez-le-moi.
+
+LE BORDELAIS, _agité_.--C'est uné bellé sommé, mais... jé né peux pas!
+
+PHILÉAS.--Cinq cents francs, dépêchez-vous!
+
+POLYPHÈME.--C'est insensé, Philéas! envoyez-le donc promener et ne
+pensez plus à votre fantaisie.
+
+PHILÉAS, _avec obstination_.--Si, je n'en aurai pas le démenti! Voyons,
+l'homme, voulez-vous me donner votre bête pour six cents francs? C'est
+une somme, ça, hein?
+
+Le Bordelais ne tenait plus en place. Sur sa figure expressive, on
+lisait un singulier mélange d'envie, de chagrin, de dépit et d'embarras.
+
+--C'est impossiblé, finit-il par dire. J'y tiens trop... Jé n'aurais pas
+lé coeur dé m'en séparer. Jé vous lé férai voir cé soir, si vous voulez.
+Vous jugérez si c'est un bel animal. Mé permettez-vous dé passer la nuit
+sous lé hangar? il se fait tard...
+
+Au grand déplaisir de Polyphème, Philéas accorda cette permission au
+Bordelais. Le coiffeur, désappointé, demanda à retourner à Moscou, mais
+Philéas l'entraîna dans un coin, lui parla bas avec feu et le coiffeur
+s'inclina en disant:
+
+--Je ferai tout ce que Monsieur voudra.
+
+Saindoux alla ensuite retrouver Polyphème et il écouta tranquillement
+les gronderies de ce dernier. Elles duraient encore lorsque Sagababa
+entra et dit:
+
+--Si maître à moi veut regarder ours? moi le montrer à maître à moi.
+
+--Tiens! s'écria Philéas, enchanté de se soustraire aux blâmes de
+Polyphème; allons donc voir cette fameuse bête, Tueur, voulez-vous?
+
+--Non, répondit Polyphème avec impatience. Je ne suis pas curieux de ce
+spectacle. Allez-y seul, si vous voulez.
+
+Philéas ne se le fit pas dire deux fois. Il suivit Sagababa et monta
+avec lui dans la charrette. Il y vit dans le fond, attaché par une
+chaîne, un bel ours brun qui était couché et qui étendit une patte d'un
+air féroce.
+
+--Oh! là! là! marmotta Philéas en descendant précipitamment, il n'a pas
+l'air commode! ce sera ennuyeux, ce soir, si...
+
+Il s'arrêta en hochant la tête.
+
+--Bah! ajouta-t-il, je ferai son affaire en un clin d'oeil...
+
+Sagababa l'écoutait parler avec étonnement. Philéas s'en aperçut et se
+mordit les lèvres.
+
+--Sot que je suis! marmotta-t-il, ce gamin va peut-être jaser... Tant
+pis! Où est donc le maître de l'ours? demanda-t-il tout haut à Sagababa,
+afin de détourner les idées de celui-ci.
+
+SAGABABA.--Lui s'être éloigné exprès. Avoir dit: Dans un quart d'heure,
+toi pouvoir montrer ours à maître.
+
+PHILÉAS.--Ce monsieur se trouve probablement trop grand seigneur pour
+me faire voir son ours lui-même, à ce qu'il parait. Allons! viens,
+Sagababa, fais-nous servir à dîner. Il se fait tard et j'ai fort à faire
+ce soir.
+
+Après le repas, Philéas, visiblement préoccupé, prit un prétexte pour se
+retirer chez lui. Polyphème, fatigué, ne fit nul effort pour le retenir
+et il allait se mettre au lit lorsque la tête laineuse de Sagababa
+apparut dans ta porte entrebâillée...
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+UN OURS DE NOUVELLE ESPÈCE
+
+--Qu'y a-t-il, Sagababa? demanda nonchalamment Polyphème, tout en
+commençant à se déshabiller.
+
+--Maître à moi veut faire affaire à ours! repartit mystérieusement le
+petit nègre, en entrant dans la chambre sur la pointe des pieds.
+
+--Hein! qu'est-ce que tu chantes? s'écria Polyphème en se retournant.
+
+Sagababa répéta sa phrase en l'accentuant solennellement.
+
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria le jeune homme. A quel propos
+a-t-il dit cela?
+
+Le petit nègre raconta alors à sa manière leur visite à l'ours.
+
+--Ah! peste! grommela Polyphème, soupçonnant quelque nouvelle
+excentricité de Philéas. Il ne s'agit plus de dormir, mais de veiller.
+Écoute, mon brave, où est ton maître, à présent?
+
+SAGABABA.--Dans chambre à coiffeur, à causer.
+
+POLYPHÈME--A merveille! fais le guet; je vais chez lui... mais il ne
+faut pas qu'il s'en doute, entends-tu?
+
+Sagababa fit un signe affirmatif et Polyphème entra chez Saindoux. Il
+alla droit au revolver, le désarma et en remplaça les cartouches par
+d'autres, qui n'étaient chargées qu'à poudre.
+
+Rassuré après cela, il regagna sa chambre, s'y arma et y attendit les
+événements, avec un mélange d'impatience et de curiosité.
+
+Quand minuit sonna, il entendit Philéas se lever, aller avec précaution
+à la porte, l'ouvrir et se diriger vers la charrette du Bordelais...
+
+Le silence était profond; le temps, calme et relativement doux. Philéas
+était pourtant fort mal à l'aise et tremblait légèrement.
+
+--Bah! se disait-il, tout en allant avec précaution vers la charrette;
+je ne vois pas quel mal je fais, après tout. D'après ce que m'a dit
+Sagababa, cet homme s'est absenté pour la nuit. Je lui tue son ours, je
+l'apaise... (l'homme, pas l'ours), je lui donne six cents francs en
+lui déclarant que l'ours était méchant comme la gale, et voulait nous
+dévorer tous. Il sera enchanté... (l'homme, pas l'ours), et j'aurai ma
+graisse! C'est parfait; m'y voilà! ai-je mon revolver? bien. Et mon
+couteau? bien. Peste! s'il allait se rebiffer comme tantôt... Il est
+encore dans son coin, le bon animal! Il n'a pas bougé depuis tantôt...
+Visons à l'oreille!
+
+Grâce à la sage précaution de Polyphème, les deux coups de feu de
+Philéas étaient inoffensifs. En revanche, ils étaient bruyants, car la
+charge de poudre avait été mesurée par une main libérale. En entendant
+la détonation, l'ours se leva brusquement, à la grande terreur de
+Philéas!...
+
+[Illustration 51.png]
+
+--Bagasse! cria-t-il...
+
+... Saindoux, affolé, jeta sa lanterne, s'élança hors de la charrette et
+s'en alla tomber dans les bras de Polyphème qui le suivait de près, sans
+qu'il s'en fût douté.
+
+Les cheveux hérissés, les yeux hors de la tête, il balbutia:
+
+--L'ours parle!
+
+Polyphème, non moins stupéfait que le pauvre Saindoux, s'élançait vers
+la charrette, un poignard à la main, lorsque l'ours apparut et dit:
+
+--Qué d'excusés à vous fairé, Messieurs!
+
+--Mais c'est le Bordelais! s'écria Polyphème en éclatant de rire.
+
+--L'ours serait un homme? demanda Philéas en se redressant tout à coup.
+
+L'animal ôta piteusement sa tête et montra aux jeunes gens la figure
+pâle et déconcertée du saltimbanque.
+
+--Hélas! oui, c'est moi, dit-il humblement, j'avais légèrément...
+ésagéré tantôt en mé disant propriétairé d'un ours dont jé n'avais plus
+qué la peau! Jé n'ai pas voulu avouer cé qu'il en était... J'ai gardé
+imprudemment cetté peau pour dormir et j'ai failli lé payer cher!
+
+--Au fait! comment ne vous ai-je pas tué? observa Philéas en
+tressaillant. Je tire bien, cependant...
+
+--Oui, mais vous ne pouvez faire aucun mal avec des cartouches chargées
+à poudre, répondit Polyphème en souriant; et les vôtres avaient été
+arrangées par moi, ce soir.
+
+PHILÉAS, _lui serrant, la main_.--Merci, Tueur! mais comment vous
+êtes-vous douté de quelque chose?
+
+POLYPHÈME.--Votre fidèle Sagababa m'a donné l'éveil sur vos projets.
+L'en blâmez-vous?
+
+--Non certes! répliqua Philéas en faisant un signe de tête amical au
+petit nègre qui se redressa, tout fier.
+
+Le reste de la huit se passa fort paisiblement.
+
+Le lendemain, le Bordelais partit après avoir reçu des jeunes gens une
+bonne somme pour l'aider à regagner la France.
+
+Le coiffeur, ayant délibéré avec Philéas, lui conseilla enfin un onguent
+qui adoucit la teinte étrange des cheveux malades et qui lui permit de
+se montrer sans attirer l'attention générale.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+LE BAIN RUSSE
+
+--Tueur, dit le gros Philéas au moment où les voyageurs approchaient
+de Pétersbourg, la température est assez douce aujourd'hui pour me
+permettre de songer à prendre un de ces fameux bains russes dont j'ai si
+souvent entendu parler. Voulez-vous que nous y allions ensemble?
+
+--Volontiers, répondit Polyphème; à condition de prendre de bonnes
+précautions après, pour éviter tout refroidissement.
+
+--Bien entendu! riposta Philéas, je n'ai pas envie d'attraper du mal,
+certainement. Nous y voilà donc, dans cette fameuse ville, cette
+capitale célèbre, bâtie par Louis le Grand!
+
+POLYPHÈME, _se récriant_.--Comment, Louis? c'est Pierre, que vous voulez
+dire.
+
+PHILÉAS, _avec onction_.--C'est vrai! cet illustre Pierre le Cruel...
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Bon! c'est Pierre le Cruel, à présent!
+
+PHILÉAS, _avec autorité_.--Mon ami, on ne peut pas nier qu'il l'ait été,
+cruel!
+
+POLYPHÈME, _insistant_.--Pierre le Cruel, oui. Mais Pierre le Grand
+n'est pas Pierre le Cruel.
+
+PHILÉAS.--Si. Je vous le ferai voir dans un livre que Pierrot a rédigé
+pour moi. Oh! c'est qu'il est très aimable quand il veut s'en donner la
+peine.
+
+Polyphème se mit à rire sans répondre et l'on arriva à Pétersbourg.
+On se casa dans un des bons hôtels que le jeune artiste s'était fait
+indiquer par avance et Philéas rappela à son ami son idée de bain russe.
+
+Polyphème consentit de bonne grâce à suivre Saindoux. Sagababa supplia
+son maître de lui permettre de venir et tous trois se dirigèrent vers un
+établissement recommandé par l'hôte.
+
+Arrivés là, Philéas demanda s'il y avait des employés français dans
+l'établissement. On répondit que oui et Saindoux, désirant être servi
+par un compatriote, on lui envoya un homme qui jeta un cri de surprise
+en voyant le gros jeune homme.
+
+--Sandis! Monsieur, vous ici? s'écria-t-il.
+
+PHILÉAS, _surpris_.--Tiens! c'est l'ours... c'est-à-dire le Bordelais.
+Bonjour, mon brave. Comment vous-trouvez-vous ici?
+
+Le Bordelais secoua la tête avec un gros soupir et commença
+silencieusement à servir Philéas.
+
+Ce dernier ne connaissait nullement les bains russes; il s'imaginait que
+c'était très simple et fort agréable. Il fut aussi ennuyé que surpris de
+recevoir tout à coup, à peine déshabillé, une douche d'eau glacée.
+
+--Heu! heu! brrr! gémit-il en grelottant. Quelle fichue idée de geler
+les gens sans les avertir...!
+
+Il avait à peine eu le temps de dire ces mots, qu'un jet d'eau chaude
+l'inondait.
+
+--Nom d'un petit... sac à... sabre de... Pristi! Prelotte! mais vous
+me mettez au court bouillon! hurla Philéas, tournant à l'exaspération.
+Quels stupides bains... Assez, je vous dis! cela s'arrête... c'est bien
+heureux!.. Allons, bon!...
+
+... La douche d'eau glacée venait encore de l'inonder subitement.
+
+--Mais c'est à en devenir enragé! balbutiait Philéas, claquant des
+dents. Je veux sortir de cette caverne, de cet... Oh là! là!...
+
+La vapeur chaude le suffoquait de nouveau.
+
+Le Bordelais, sans lui laisser le temps de se plaindre encore, le
+saisit, l'enveloppa dans un peignoir et se mit à le frictionner.
+Saindoux se laissa faire d'abord, mais le méridional ne tarda pas à
+mettre sa patience à l'épreuve.
+
+--Mossu, déclara-t-il d'un air lugubre, il est temps dé vous mettré au
+courant dé ma déplorablé situation. J'étais hureux en vous quittant;
+grâcé à vos dons généreux, jé pouvais régagner Bordeaux! Hélas! jé suis
+victimé d'un Doctur qué j'ai eu lé malhur dé rencontrer en routé. Il
+m'a persuadé qu'un dé mes singés avait un cas scientifiqué très raré à
+étudier, qu'on mé lé paierait cher ici... jé l'ai cru et...
+
+... Tout en disant cela, il frottait Saindoux de plus en plus
+rageusement.
+
+--Aïe! aïe! cria Philéas en le repoussant. Vous m'étrillez, mon garçon!
+prenez donc garde... Eh bien! combien vous l'a-t-on payé, votre singe?
+
+--Trois francs cinquanté! répliqua le Bordelais s'exaltant et frappant
+sur le dos de Philéas à coups redoublés. Oui, on n'a pas eu honté dé mé
+donner céla!...
+
+--A la garde! interrompit Philéas, cet homme est fou furieux... je cours
+des dangers! à moi!
+
+Les cris du pauvre Saindoux, tout meurtri, attirèrent Polyphème et
+Sagababa. Ils entrèrent, suivis d'un homme qui s'élança vers Philéas en
+s'écriant:
+
+--Violets, ils sont devenus violets! c'est encore plus scientifique. Ah!
+mon ser cousin, quelle zoie de vous revoir ainsi!...
+
+Les douches avaient effectivement rendu aux cheveux de Philéas leur
+teinte étrange, dissimulée naguère par des cosmétiques.
+
+Le Bordelais fit un brusque mouvement et dit d'une voix étouffée:
+
+--Lé voilà, cé méchant homme, causé dé mes malhurs...
+
+--Tiens! c'est vous, mon ami? demanda Crakmort (car c'était bien lui);
+et votre sinze, qu'en avez-vous tiré?
+
+Le Bordelais le toisa de la tête aux pieds, fit un rire ironique, et se
+croisant les bras, dit avec emphase:
+
+--Trois francs et cinquanté centimés!...
+
+--Pauvre garçon! s'écria le docteur, ze suis cause d'un déranzement
+ruineux dans vos prozets. Ze vous dois des dédommazements...
+
+[Illustration 52.png]
+
+--A la bonne huré! marmotta le Bordelais en s'adoucissant. C'est qué
+cé n'est pas gai d'être garçon dé sallé à l'étranger, quand jé pouvais
+retourner promptément en Francé!
+
+Le Marseillais tira majestueusement trois billets de cent francs de sa
+poche et les mit dans la main du Bordelais ébahi...
+
+--Ze n'aurai pas le démenti de mon affirmation médicale! lui dit-il.
+Voilà ce que valait votre sinze scientifique. Avec cela, vous
+retournerez facilement sez vous.
+
+--Bravé hommé dé médécin! soupira le Bordelais ravi. Et moi qui en
+disais du mal!
+
+--Oui! j'en sais quelque chose, gémit Philéas en se frottant les côtes.
+Pristi! Je suis en compote! quels poings il a, ce méridional!
+
+Le Bordelais se confondit en excuses, tandis que Polyphème se faisait
+expliquer ce qui venait de se passer. Il riait tout bas, tout en aidant
+Sagababa à mettre de l'huile adoucissante sur le dos de Philéas. Pendant
+ce temps, Crakmort contemplait Saindoux avec extase...
+
+--C'est magnifique! murmurait-il, quelle teinte scientifique... comme
+c'est nuancé! voilà un cas à étudier, à suivre de près... Ser cousin,
+quel malheur de n'avoir pas gardé les premiers! Ah! ce Narcisse, quelle
+perte il a fait faire à la science!
+
+--Voyons, ne vous désolez pas, dit Polyphème que l'enthousiasme du
+Marseillais amusait beaucoup. J'en avais gardé une mèche, moi, de ces
+fameux cheveux. Les voulez-vous?
+
+Le docteur faillit sauter au cou de Polyphème; il lui serra la main avec
+un vrai transport de joie.
+
+--Si ze les veux! répondit-il. Ah! ser zeune homme! zénéreux, sarmant
+zeune homme... Z'accepte avec attendrissement! Quel cas pour la
+médecine! ser cousin, z'implore une nouvelle messe de ces beaux
+essantillons capillaires... Quel violet! c'est à en perdre la tête... Ze
+vous demande même la permission de vous suivre, zusqu'à la fin de cette
+transformation bizarre. Z'étudierai votre précieuse tête. Ze le dois à
+la science.
+
+Philéas fit une grimace, mais Polyphème trouva l'idée excellente. Il
+avait déjà pu apprécier l'esprit et les ressources du docteur qui avait,
+sous des dehors excentriques, une vraie science et beaucoup de talent.
+Il pensa donc que ce serait une bonne fortune pour eux de l'attirer à
+leur suite et de le décider à entreprendre aussi les longs voyages que
+les jeunes gens méditaient de faire.
+
+--Vous avez une excellente idée, cher docteur! s'écria-t-il. Je vous
+approuve chaleureusement. Venez avec nous. Vous aurez des découvertes
+merveilleuses à faire, là où nous comptons aller. Vous êtes des nôtres,
+c'est convenu!
+
+--Et Narchiche, le pauvre Narchiche? murmura une voix triste derrière
+eux.
+
+--Narchiche auchi, répondit Polyphème en riant, et en se retournant pour
+faire un cordial signe de tête à l'Auvergnat, qui se tenait timidement à
+la porte.
+
+--En voilà, une collection! remarqua Philéas moitié riant, moitié
+grognant.
+
+--Ce sera comme dans l'arche de Noé, répliqua Polyphème en éclatant de
+rire.
+
+Philéas se fâcha en disant qu'il ne voulait pas être traité de bête.
+Polyphème protesta qu'il le classait parmi les fils du patriarche et
+tout s'apaisa.
+
+Le bain fini, chacun se rhabilla et retourna à l'hôtel. Crakmort alla
+s'installer près des jeunes gens. On fournit au Bordelais l'occasion
+de partir vite et l'on s'occupa ensuite de s'approvisionner et de se
+renseigner pour les longs voyages projetés. Crakmort devint dès
+lors très utile. Il suggéra plusieurs précautions hygiéniques qui
+réconcilièrent avec lui Philéas, encore un peu rancuneux jusque-là.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+UN BAL MASQUÉ
+
+Avant le départ, il fallait voir Tsarkoé-Sélo. Cette délicieuse
+résidence impériale, le Versailles de Pétersbourg, devait être visitée
+par les voyageurs auxquels avait été signalé cet endroit remarquable.
+
+Les jeunes gens, le docteur, Sagababa et l'Auvergnat qu'on n'appelait
+plus que _Narchiche_, partirent donc et allèrent admirer toutes les
+beautés dont est plein le célèbre Tsarkoé-Sélo. Les jardins publics, la
+villa impériale, les belles habitations environnantes, tout y excita
+l'admiration des voyageurs. Dans leurs courses, Philéas entendit
+parler de bal pour le soir; il s'informa et il apprit qu'un marchand
+colossalement riche avait là d'immenses serres chaudes; elles avaient
+trois kilomètres de long et l'on pouvait s'y promener en voiture[24]. Au
+milieu de cette merveille, se trouvait un grand et admirable salon de
+réception à pans mobiles. On devait donner là un bal de charité et les
+serres allaient être allumées _ad giorno_. Philéas écoutait raconter
+tout cela bouche béante; il s'écria tout à coup:
+
+--Je veux y aller, moi.
+
+[Note 24: Historique.]
+
+--Au fait! dit Polyphème, cela vaut la peine d'être vu. Qu'en
+dites-vous, Crakmort?
+
+--Ze suis de votre avis, très ser; répondit le Marseillais. La
+difficulté, malheureusement, est d'être invités.
+
+--Mais il n'y a qu'à payer! reprit vivement Philéas, puisqu'on dit que
+c'est un bal de souscription.
+
+--A combien le billet? demanda Crakmort.
+
+--Cent francs, répliqua Philéas en se grattant l'oreille; déplus, il
+faut être costumé.
+
+--Peste! observa Polyphème, c'est une affaire... Bah! c'est pour les
+pauvres. Allons-y gaîment! En ce cas, où trouver des costumes?
+
+--Ici, dit Philéas en indiquant avec empressement un élégant magasin où
+étaient étalés plusieurs frais costumes de fantaisie.
+
+--Entrons-y alors, s'écria joyeusement Polyphème, et prenons ce qui nous
+conviendra le mieux.
+
+Ils n'avaient que l'embarras du choix. Crakmort prit un costume
+demi-magicien, demi-nécromancien. Polyphème préféra être en Figaro.
+Philéas voulut se mettre en ramoneur. Ce dernier costume fit rire
+Polyphème. Saindoux persista dans son choix, ajoutant qu'il avait son
+projet et qu'il comptait se rendre populaire. De chez le costumier, on
+se rendit à l'hôtel; là, on se procura des billets pour le bal; on dîna,
+on s'habilla, puis, à l'heure indiquée, les trois touristes se rendirent
+au bal en traîneaux, chaudement enveloppés, tandis que Sagababa
+pleurnichait près de «Narchiche» en voyant qu'il ne pouvait suivre son
+maître.
+
+[Illustration 53.png]
+
+Ce bal était féerique! Philéas se rengorgea en recevant les remercîments
+de ses amis pour sa bonne idée d'y venir. Ils visitèrent avec
+enchantement ces merveilleuses et interminables serres; elles
+regorgeaient de plantes rares, d'arbres exotiques, de fleurs
+magnifiques, de fruits admirables et étaient éclairées par des torrents
+de lumière électrique.
+
+Philéas voulut revenir au grand salon, lorsque la foule y fut attirée
+par un orchestre excellent. Dans un intervalle de repos, au moment
+du souper, il tira une écuelle de sa poche et, imitant l'accent de
+«Narchiche», il dit à haute voix:
+
+--Un bal de charité chans quête, cha n'est pas complet! Le pauvre
+ramoneur Franchais va demander un petit chou pour les pauvres de che
+pays, ch'il vous plaît.
+
+Ce peu de mots eut un succès fou. On applaudit et mille mains finement
+gantées prodiguèrent l'or dans la sébile de Philéas... Elle fut bientôt
+pleine. Sans se déconcerter, Saindoux versa l'or dans son bonnet et
+tendit de nouveau l'écuelle au milieu de rires mêlés d'applaudissements.
+
+Crakmort voulut profiter de l'idée de son cousin. Une fois la quête
+faite, il réclama audacieusement la parole et offrit de dire la bonne
+aventure au profit des malheureux, pour augmenter encore la quête. Ce
+fut une somme nouvelle pour les pauvres, car le spirituel Marseillais
+émaillait ses prédictions de plaisanteries si amusantes que tous
+voulurent l'entendra et payer pour cela.
+
+Lorsque Crakmort eut fini, Polyphème salua la foule et de son ton le
+plus comique:
+
+--Mesdames et Messieurs, dit-il, Figaro trouvera-t-il quelques bourses
+qu'il puisse raser pour ne pas aller près de vos pauvres les mains
+vides, tandis que ses amis ont le bonheur de leur porter une ample
+moisson? Il veut donner l'exemple, du reste!
+
+Et en disant ces mots, il jeta sa bourse dans un plat à barbe qu'il
+tenait à la main.
+
+Lui aussi eut un succès énorme.
+
+Quand il eut fini sa recette, qu'il égayait de lazzis dignes de son
+costume, il alla avec ses amis s'incliner devant la princesse de K...
+présidente de l'oeuvre charitable au profit de laquelle se donnait ce
+beau bal. Les trois Français lui remirent respectueusement, au milieu
+des bravos de la foule, le produit considérable de leur ingénieuse
+charité.
+
+Au milieu du tumulte causé par les réflexions des uns, les félicitations
+des autres, quelques éclats de rire attirèrent l'attention générale sur
+une petite figure noire et grimaçante, qui se montrait entre deux larges
+cactus.
+
+--Sagababa! s'écria Philéas ébahi.
+
+C'était le négrillon, costumé en singe, qui s'était faufilé jusque-là
+afin de rejoindre Saindoux, et qui restait pétrifié devant les
+merveilles offertes à ses yeux.
+
+On rit de l'idée amusante de Sagababa. On lui permit de rester là et
+le ravissement enfantin du jeune nègre, son langage comique, son
+attachement pour son maître divertirent beaucoup de monde.
+
+Le bal finit enfin et nos amis en sortirent les derniers. Ils
+regagnèrent l'hôtel, non sans se féliciter de leur délicieuse soirée et
+de l'excellente idée de Philéas. Grâce à son originalité, cette fête
+différait des autres en ce qu'elle était devenue réellement productive
+pour les malheureux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+VOL DE SAGABABA
+
+Ce fut avec des impressions agréables et riantes que nos voyageurs
+revinrent à Saint-Pétersbourg. Au moment où ils rentraient à l'hôtel,
+un homme qui passait dans la rue alla vivement vers eux, et s'écria en
+anglais:
+
+--Voilà mon affaire!
+
+Polyphème, qui parlait cette langue à merveille, se tourna vers lui avec
+étonnement.
+
+--Qu'y a-t-il? lui demanda Philéas.
+
+Au lieu de lui répondre, Polyphème écoutait l'Anglais qui s'était
+approché en le saluant et qui lui parlait avec animation. L'artiste
+répondit en haussant les épaules, et comme l'Anglais insistait beaucoup,
+le jeune homme entraîna ses compagnons dans l'hôtel en refermant
+brusquement la porte au nez de son interlocuteur.
+
+--Mais qu'y a-t-il donc? répétait Philéas très intrigué.
+
+POLYPHÈME, _avec impatience_.--C'est un Barnum[25] quelconque qui
+essayait de nous chiper Sagababa. Je l'ai envoyé promener.
+
+[Note 25: Célèbre entrepreneur d'_exhibitions_ curieuses.]
+
+PHILÉAS, _mécontent_.--Comment? nous chipper Sagababa? En voilà, une
+idée! Qu'il y vienne, ce saltimbanque... Tu ne veux pas nous quitter,
+hein! mon garçon?
+
+Sagababa, sans répondre, fit une hideuse grimace dans la direction de
+l'Anglais.
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Pas mal! à présent, il s'agit de nous préparer à
+partir demain, Messieurs. A l'oeuvre! Que tout soit prêt... Songez que
+nous allons droit en Sibérie! c'est un rude et sérieux voyage, celui-là.
+
+CRAKMORT.--Ne craignez rien, je serai ésact, moi. Avant d'entrer sez
+vous, cousin, venez donc un instant dans ma sambre afin que z'examine
+un peu votre sère tête au microscope, pendant une petite heure. Ze ne
+demande que cela.
+
+Philéas le suivit en rechignant, poussé par Polyphème qui riait de sa
+mine renfrognée, et les deux domestiques, restés seuls, se mirent à
+faire leurs préparatifs de voyage.
+
+Ils s'en occupaient depuis quelques minutes lorsqu'on frappa à la porte.
+Narcisse alla ouvrir... A peine avait-il tiré le battant qu'un homme
+s'élança dans la chambre, le renversa d'un coup de poing, jeta un
+manteau sur le petit nègre, l'en enveloppa de la tête aux pieds, le
+saisit entre ses bras et disparut en un clin d'oeil.
+
+Narcisse, étendu par terre, criait de toute la force de ses poumons.
+
+[Illustration 54.png]
+
+--Veux-tu te taire, imbécile! dit le docteur en entr'ouvrant sa porte.
+Tu déranzes mon travail. Si tu veux crier, crie en silence.
+
+Narcisse se mit sur son séant, le regarda d'un air effaré et répondit
+d'un air piteux:
+
+--Chi je crie, ch'est parche qu'on vient de voler Chagababa!
+
+--Que lui a-t-on volé? cria Philéas, resté chez le docteur.
+
+--Cha perchonne, répartit l'Auvergnat d'un ton lamentable.
+
+D'un bond, les jeunes gens furent près de Narcisse... Le docteur les
+suivait, tout effaré!
+
+--On l'a enlevé? s'écria Polyphème. Qui l'a enlevé? par où a-t-on passé?
+combien était-on?
+
+--Réponds donc, imbécile, dit à son tour Philéas en secouant Narcisse,
+qui restait devant eux, bouche béante; dis-nous comment cela s'est
+fait? Pauvre petit Sagababa, je n'aurai pas de repos avant de l'a voir
+retrouvé...
+
+Narcisse raconta ce qui venait de se passer. Le docteur écouta
+attentivement et dit:
+
+--Il faut avertir la police.
+
+POLYPHÈME, _secouant la tête_.--Je crains que ce ne soit inutile. Ce
+n'est pas pour montrer Sagababa en spectacle que l'Anglais l'a volé.
+Il voulait l'avoir, m'a-t-il dit, pour le donner comme esclave à
+un original qui en voulait un à tout prix ces jours-ci, je ne sais
+pourquoi.
+
+PHILÉAS, _vivement_.--N'importe! difficile ou non, il faut nous mettre à
+sa recherche. Courez à la police, cousin. Polyphème et moi nous allons
+aller aux informations.
+
+Sans perdre une minute, chacun s'élança de côté et d'autre. Au moment où
+Philéas ouvrait la porte de l'hôtel, l'hôte vint à lui.
+
+--Monsieur a-t-il vu Sam? demanda-t-il. Je le cherche depuis une
+demi-heure.
+
+PHILÉAS, _effaré_.--J'ai bien autre chose à faire qu'à m'occuper de
+votre bouledogue, mon cher!
+
+NARCISSE, _tristement_.--Il est perdu auchi, allez! il est avec le
+pauvre Chagababa...
+
+POLYPHÈME, _se retournant_.--Que voulez-vous dire, Narcisse?
+
+NARCISSE.--Je dis, Monchieur, que Cham, qui a pris Chagababa en amitié,
+était là quand l'Anglais l'a volé. Comme il était mugelé (parche qu'il
+venait de rentrer de cha promenade avec l'hôte), il n'a pas pu défendre
+chon ami, mais la brave bète ch'est élanchée à cha chuite et bien chûr,
+elle ne l'a pas quitté!
+
+POLYPHÈME, _avec joie_.--C'est parfait. Alerte, Narcisse! ayez l'oeil au
+guet, avertissez-nous lorsque le chien reviendra; nous ne tarderons pas,
+grâce à lui, à retrouver Sagababa.
+
+Au bout d'une heure, passée par Philéas à trépigner d'impatience, on
+vit le bouledogue revenir lentement. Il avait du sang sur ses poils et
+semblait souffrir.
+
+On s'empressa autour de lui et l'on s'aperçut qu'il était blessé. Il
+avait reçu un coup de couteau qui n'avait pas pénétré profondément,
+grâce à son épaisse fourrure. On le pansa et Sam léchait la main de
+Crakmort qui, venant de rentrer, lui rendait ce service, tout en
+attachant sur lui son oeil doux et intelligent.
+
+--Tout va bien! dit le Marseillais en soignant Sam; la police va venir,
+nous allons avoir trois hommes à notre disposition dans une heure.
+
+--Nous n'en aurons peut-être pas besoin, remarqua Polyphème. Regardez ce
+que rapporte Sam. Il a réussi à se débarrasser à demi de sa muselière,
+le brave chien, et il a voulu lutter contre l'Anglais, car il tient dans
+sa gueule un pan du manteau qui emprisonnait Sagababa.
+
+En ce moment un drochki[26] passait devant l'hôtel; il s'arrêta devant la
+porte ouverte et le cocher s'écria dans sa langue:
+
+--Tiens! voilà le chien qui a si furieusement attaqué la personne que je
+conduisais tout à l'heure...
+
+[Note 26: Fiacre russe.]
+
+--Que voulez-vous dire? demanda vivement l'hôte en s'approchant de
+l'Isvochnik[27].
+
+[Note 27: Cocher.]
+
+Le cocher lui répondit qu'il avait amené devant l'hôtel un homme qui en
+était ressorti peu de temps après, portant un gros paquet dans ses bras.
+Il était suivi d'un chien...
+
+--Et c'était celui-là, affirma l'Isvochnik. Quoique muselé, il sautait
+après l'inconnu et semblait vouloir l'attaquer... Celui-ci était
+rapidement monté en voiture et s'était fait reconduire à son logis,
+suivi par le chien qui voulait toujours lutter avec l'homme; ce dernier
+l'avait frappé et était entré chez lui.
+
+Les jeunes gens coururent à l'adresse qui leur fut indiquée. Ils
+entrèrent dans la maison, précédés par Sam qui s'était animé et qui
+aboyait avec force.
+
+Arrivé devant une porte, Sam gratta le bois avec fureur!
+
+--Sagababa, es-tu là? cria Saindoux.
+
+--A moi, Sam! à moi, maître! gémit le négrillon prisonnier. Méchant
+homme avait volé moi; enfermé moi et être parti... Lui dire qu'il va
+chercher un autre maître à pauvre Sagababa! Moi vouloir pas; moi être à
+maître Saindoux!
+
+Narcisse arrivait alors avec Crakmort et les hommes de police; d'un coup
+de sa large épaule, il fit voler la porte en éclats et Sagababa, moitié
+riant moitié pleurant, vint tomber aux pieds de Philéas. Celui-ci, fort
+ému, le releva et l'embrassa avec effusion.
+
+On entendit alors un juron étouffé, mêlé de grondements féroces.
+L'Anglais revenait chez lui. Sam s'était élancé sur lui au moment où,
+voyant ce qui se passait, il se disposait à s'enfuir. Le bouledogue
+s'était, jeté à la gorge du voleur de Sagababa et l'étranglait bel et
+bien.
+
+On eut grand peine à lui faire lâcher prise! Le voleur fit une mine
+piteuse lorsqu'au sortir des crocs aigus de Sam, il passa dans les mains
+des agents de police. Il partit, la tête basse, tandis que nos amis
+revenaient triomphalement à l'hôtel avec l'heureux Sagababa. Sam
+bondissait autour d'eux et faisait mille folies. Philéas, à peine
+arrivé, eut un long entretien avec l'hôte, à la suite duquel il dit
+joyeusement à ses amis que Sam leur appartenait. Il avait décidé l'hôte
+à lui céder le bouledogue, et ce compagnon fidèle et dévoué allait
+entreprendre avec eux leurs longs et difficiles voyages.
+
+Tous applaudirent à cette idée. Sagababa sauta de joie en voyant son
+cher Sam venir avec eux et ils partirent le surlendemain, munis de tout
+ce qui leur était nécessaire.
+
+Philéas était radieux! il embrassait tous les gens de l'hôtel, à tort et
+à travers.
+
+--Enfin! dit-il en montant en traîneau; nous voilà lancés dans un vrai
+voyage. Nous en avons fini avec l'Europe. Au tour de l'Asie maintenant!
+_Pas chaud_[28] Hurrah!
+
+[Note 28: Pour _Pachol_ (en avant).]
+
+[Illustration 55.png]
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ Lettre à monsieur X.
+ CHAPITRE
+ --I.--Lutte musicale de deux chantres.
+ --II.--La correspondance de Philéas.
+ --III.--Une lettre de Philéas.
+ --IV.--Une visite de Philéas.
+ --V.--La chasse de Philéas.
+ --VI.--Les lettres de Polyphème et de Philéas.
+ --VII.--Bon voyage, cher Dumollet!
+ --VIII.--Voyage sur mer, à vol de... Polyphème.
+ --IX.--La chasse au lion.
+ --X.--Chasse à la lionne.
+ --XI.--«Maître à moi!»
+ --XII.--Chargez... armes!
+ --XIII.--Chasse aux... chameaux.
+ --XIV.--La Tyrolienne.
+ --XV.--Excursion champêtre.
+ --XVI.--L'ascension.
+ --XVII.--Le cataplasme.
+ --XVIII.--Promenade en voiture.
+ --XIX.--Les loups.
+ --XX.--Les cheveux de Philéas.
+ --XXI.--Chasse au... docteur.
+ --XXII.--Les chenilles.
+ --XXIII.--Effets de gelée.
+ --XXIV.--Le chapeau chinois.
+ --XXV.--Encore les cheveux de Philéas.
+ --XXVI.--Un ours de nouvelle espèce.
+ --XXVII.--Le bain russe.
+ --XXVIII.--Un bal masqué.
+ --XXIX.--Vol de Sagababa.
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Voyages abracadabrants du gros Philéas
+by Olga de Pitray
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ABRACADABRANTS DU ***
+
+***** This file should be named 15823-8.txt or 15823-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/8/2/15823/
+
+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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+electronic works
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
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+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
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+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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+Gutenberg-tm License.
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: Voyages abracadabrants du gros Philéas
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+Author: Olga de Pitray
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+Release Date: May 12, 2005 [EBook #15823]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ABRACADABRANTS DU ***
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+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
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+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+<h2>VOYAGES ABRACADABRANTS<br>
+DU<br>
+GROS PHILÉAS</h2>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h4>La Vtesse de PITRAY<br>
+
+NÉE de SÉGUR</h4>
+
+
+<h4>DESSINS DE Mme DE LA FARGUE</h4>
+
+<h4>GRAVURE DE PEREZ</h4>
+
+<h4>1890</h4>
+
+
+
+<h6>PARIS<br>
+GAUME ET Cie ÉDITEURS<br>
+3, RUE DE L'ABBAYE, 3</h6>
+
+
+
+
+
+<p>A<br>
+MADEMOISELLE MARGUERITE PASCAL</p>
+
+
+<p><i>Voici votre Dédicace, chère enfant, elle est bien
+due à l'héritière d'un nom qui fait rayonner une
+splendide auréole sur votre front gracieux! vous
+accueillerez avec plaisir, je l'espère, le récit naïf d'un
+brave garçon que je me plais à placer sous votre
+protection afin de lui porter bonheur!</i></p>
+
+<p class="rig">OLGA DE SÉGUR<br>
+Vicomtesse de Simard de Pitray.<br>
+Paris, le 19 décembre 1889.</p>
+<br><br><br><br><br>
+
+
+<p><i>Lettre à Monsieur X...</i></p>
+
+<p>MONSIEUR,</p>
+
+<p>Madame de Pitray, qui veut bien rédiger mes nombreuses
+aventures de voyage, me dit que vous froncez
+le sourcil à la lecture de ces récits extraordinaires.
+Vous les accusez d'invraisemblance? Mais, Monsieur,
+j'en suis ravi! C'est par là qu'ils brillent! C'est par là
+qu'ils intéressent mes nombreux amis. C'est par là,
+enfin, que je suis digne de mon illustre parenté. Mon
+arrière-grand-oncle, M. le baron de Crac, a laissé des
+mémoires à sa famille. Mon arrière-cousin, M. le baron
+de Munckausen, non moins soucieux de sa propre
+gloire, a publié ses illustres aventures. (Elles ont acquis
+un nouvel éclat en se faisant graver par notre
+grand artiste, Gustave Doré.) Mais mon oncle de Crac,
+par son silence prolongé, avait longtemps laissé la
+France dans une infériorité littéraire dont je me suis
+montré mécontent.</p>
+
+<p>J'ai fait violence à ma modestie bien connue et j'ai
+prié Mme de Pitray de retracer tous mes hauts faits.
+Je n'ai pas la prétention d'instruire. Munckausen ne
+l'avait pas non plus; mais, comme lui, je veux intéresser,
+je veux dire du nouveau et surtout je veux amuser,
+sachant bien que lorsque la critique à ri, elle est
+désarmée.</p>
+
+<p>Laissez-moi donc, Monsieur, raconter à la bonne
+franquette mes nombreux et lointains voyages et si,
+pour satisfaire les scrupules de votre conscience, il me
+faut faire un acte de franchise, il ne me sera pas impossible
+de vous avouer tout bas que je vous autorise
+à ne pas les croire véritables. Intitulez-les si vous voulez:
+<i>Voyages... abracadabrants du gros Philéas</i> et, par
+cette gracieuse concession, redevenons bons amis, ce à
+quoi vous savez que Mme de Pitray tient essentiellement.</p>
+
+<p>C'est dans cette espérance que je me déclare, Monsieur,
+avec le respect le plus profond,</p>
+
+<p>Votre tout dévoué serviteur,</p>
+
+<p class="rig">PHILÉAS SAINDOUX.</p><br><br><br>
+
+<p class="mid">De mon château de Castel-Saindoux.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<h3>LUTTE MUSICALE DE DEUX CHANTRES</h3>
+
+
+<p>Peu de temps après être revenu de son voyage
+aux bains de mer, M. de Marsy reçut la visite de
+Philéas Saindoux<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> qui le pria de venir honorer
+de sa présence une réunion musicale et lui raconta
+ce qui suit:</p>
+
+<p>Deux chantres renommés, demeurant dans des
+villages différents, s'étaient donné rendez-vous à
+Beaugé pour savoir lequel des deux avait le plus de
+talent. Canonet, chantre de Saint-Symphorien, possédait
+une magnifique et formidable voix de basse
+profonde. Il était presque sans rival à dix lieues à
+la ronde. Un seul homme, dans les environs, osait
+lui tenir tête dans les roulades qui plongeaient en
+extase les Normands, grands et petits.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voir <i>Les Débuts du gros Philéas</i>, du même auteur (chez
+Hachette).</blockquote>
+
+
+<p>Rossignol, chantre de Saint-Eutrope, charmait
+les oreilles par une voix de ténor des plus aiguës.
+Il allait à une hauteur étonnante. Grâce à ces artistes,
+les deux villages étaient en rivalité déclarée.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+
+<p>Jusqu'alors, la grande distance qui séparait les
+chantres et leurs fanatiques avait empêché toute
+lutte.</p>
+
+<p>Le grand jour arriva bientôt.</p>
+
+<p>Sur la place du village s'agitaient tumultueusement
+les partisans des rivaux. Les admirateurs de
+Canonet entouraient leur chantre bien-aimé, tandis
+que ceux de Rossignol faisaient au ténor un cortège
+non moins pompeux.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+
+
+<p>Les amis de Canonet paraissaient fort inquiets,
+car depuis le matin il était impossible à leur concitoyen
+de donner une seule de ces notes formidables
+qui les ravissaient. L'extinction de voix de Canonet
+continuant, ils tinrent conseil.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+
+<p>Philéas, un de ses fanatiques, s'approcha de lui
+avec une joie contenue; il portait à la main un
+panier couvert.</p>
+
+<p>&mdash;Illustre Canonet, dit-il avec émotion, votre belle
+voix va nous émerveiller plus que jamais tout à
+l'heure, grâce à ce petit remède; avalez-le, et vous
+verrez que cela vous fera du bien, les grands
+chanteurs de Paris ne vivent que de ça, m'a-t-on
+assuré.</p>
+
+<p>CANONET.&mdash;Merci, mon cher, merci! c'est-y du
+sucre, de la limonade, de...</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Oh! c'est tout simplement des oeufs
+de mes poules, mon cher Canonet; il n'y a rien de
+si bon pour la voix!</p>
+
+<p>Canonet fit une grimace.</p>
+
+<p>&mdash;Pouah! s'écria-t-il avec dégoût, je ne les avalerai
+jamais; s'ils étaient cuits encore, je ne dis
+pas; mais crus, j'y répugne!</p>
+
+<p>Les amis du chantre, désolés, se pressèrent autour
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! du courage, Canonet, disaient-ils au
+malheureux. Songe que tu as l'honneur du village à
+soutenir! Si tu recules, nous sommes déshonorés!</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;C'est sûr! suivez mon raisonnement.
+Si ça le dégoûte, ça lui répugne; si ça lui répugne,
+ça lui fait horreur; si ça lui fait horreur, il n'avale
+rien! Par conséquent, pas de voix, et réduit à <i>cagner</i>
+devant ce piailleur de Rossignol.</p>
+
+<p>Canonet, harcelé par vingt personnes à la fois, se
+décida à prendre le remède de l'inexorable Philéas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez tous? dit-il avec résignation,
+allons! je me dévoue pour l'honneur du village.
+Faites casser ces sales oeufs et...</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>vivement</i>.&mdash;Du tout, saperlotte, du
+tout! on avale la coquille avec, mon ami! Allons!
+une demi-douzaine seulement, et vous m'en direz
+des nouvelles!</p>
+
+<p>CANONET, <i>avec effroi</i>.&mdash;Comment! les coquilles
+aussi?</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>tranquillement</i>.&mdash;Bah! il n'y a que la
+première qui coûte! les autres iront toutes seules.
+CANONET.&mdash;Vous en parlez bien à votre aise,
+vous! goûtez-y donc un peu, pour voir.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec aplomb</i>.&mdash;Moi, c'est autre chose!
+je n'en ai pas besoin; tandis que vous, Canonet,
+vous, l'objet de notre orgueil, de nos espérances,
+vous n'êtes plus à vous! vous appartenez à vos
+concitoyens, Canonet! Vous ne devez pas reculer,
+Canonet!! Vous écouterez nos voix aimantes,
+Canonet!!! Vous avalerez les oeufs, Canonet!!!!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+
+<p>CANONET, <i>ému</i>.&mdash;Assez! je cède aux instances de
+mes compatriotes! (On le félicite et on le remercie.)
+Donnez-moi ces oeufs, et (avec douleur) finissons-en!
+Puisse ce remède... ce fichu remède me ramener
+ma voix <i>hégarée</i>.</p>
+
+<p>En achevant ces paroles, l'infortuné chantre avala
+avec des efforts et des contorsions terribles un des
+oeufs que lui présentait Philéas.</p>
+
+<p>CANONET.&mdash;Hou! heu! heu! satanée coquille!
+avec ça qu'elle est d'un dur! (Il mâche.) Là! ça
+va mieux comme ça. (Il respire.)</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec empressement</i>.&mdash;En voilà un autre,
+mon ami.</p>
+
+<p>CANONET.&mdash;Assez de coquilles, dites donc! J'avale
+l'intérieur, voilà tout. Ça suffira.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>contrarié</i>.&mdash;Il fera moins d'effet, aussi.</p>
+
+<p>CANONET.&mdash;Nous allons voir. (Il avale un oeuf.)
+À la bonne heure, comme ça. (Il en avale un autre.)
+Ça va tout seul. (Quatrième oeuf.) Comme une lettre
+à la poste... (Cinquième oeuf.) et voilà le sixième qui
+passe... qui... pouah! heu! pouah! ah! l'horreur!...
+(Il crache.)</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>ahuri</i>.&mdash;Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce
+qu'il y a?</p>
+
+<p>CANONET.&mdash;Mais il a cinq ou six ans, cet oeuf-là!
+oh! là! là! que j'ai mal au coeur!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>vivement</i>.&mdash;Retiens-toi, retiens-toi, Canonet!
+Garde tes cinq oeufs. Il t'en faut un sixième,
+d'ailleurs. Le dernier ne compte pas, puisqu'il est
+mauvais.</p>
+
+<p>CANONET, <i>avec terreur</i>.&mdash;Je n'en veux plus. J'en
+ai assez.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>affairé, sans l'écouter</i>.&mdash;Vite, Gadinet,
+Rustaud, Brisemiche, un oeuf frais, très frais ou
+nous sommes perdus!</p>
+
+<p>Les amis de Canonet se précipitèrent pour apporter
+l'oeuf demandé; on cherchait en vain dans la
+maison voisine, quand on entendit chanter une
+poule dans le poulailler. Philéas, enchanté, courut
+vers la niche et fit triomphalement avaler l'oeuf
+tout chaud au pauvre Canonet; puis on fit cercle
+autour de lui, pour savoir si le remède avait
+réussi.</p>
+
+<p>La joie de ses amis fut complète quand Canonet
+fila un son formidable, qui fit pâlir Rossignol et
+ses adversaires, groupés à l'autre bout de la place.
+Les applaudissements éclatèrent et Canonet, se rengorgeant,
+déclara que ses moyens étant au grand
+complet, la lutte pouvait commencer.</p>
+
+<p>Pendant que Canonet avalait oeuf sur oeuf avec
+un courage admirable, Rossignol, inquiet des <i>préparatifs</i>
+de son adversaire, buvait force tisanes de
+toutes espèces. Son ami Larigot, nigaud de première
+force, hochait la tête en le voyant faire. Rossignol,
+ennuyé de ses gestes désapprobateurs, l'interpella
+brusquement.</p>
+
+<p>ROSSIGNOL.&mdash;Ah! ça, pourquoi que tu as l'air de
+me blâmer, toi! N'est-ce pas prudent de m'éclaircir
+la voix comme mon rival?</p>
+
+<p>LARIGOT.&mdash;Oui, mais pas de cette manière-là.
+Je crois avoir entendu dire que le lait de poule est
+ce qu'il y a de mieux pour la poitrine. Ça vaudrait
+mieux que les drogues que tu ingurgites.</p>
+
+<p>ROSSIGNOL, <i>frappé</i>.&mdash;Tiens, tu as raison! Je me
+rappelle aussi qu'on me l'a dit. Mais où avoir cette
+boisson?</p>
+
+<p>LARIGOT.&mdash;Il faut demander à Philéas. Saindoux
+n'est pas du village de Canonet, ça doit lui être
+égal de te voir triompher de ce fifi-là!</p>
+
+<p>Larigot alla donc aborder Philéas qui se pavanait,
+tout fier de voir, le succès du remède indiqué par
+lui.</p>
+
+<p>En entendant la requête de Larigot, Saindoux
+hocha la tête et clignant de l'oeil d'un air malin:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, répondit-il avec un grand sérieux, je
+suis partisan de Canonet, mais avant tout, je suis
+grand, juste et généreux. Je veux bien vous aider à
+chercher votre lait de poule, quoique ce soit difficile
+à trouver. Je vous avoue que je ne connais dans
+le pays aucune poule à lait.</p>
+
+<p>LARIGOT, <i>naïvement</i>.&mdash;Rien qu'un demi-verre
+suffirait, cependant. Sur cent poules, on en trouvera
+bien quelques-unes de laitières, je pense!</p>
+
+<p>Et les deux hommes se mirent en quête de <i>poules
+à lait</i>. Ils étaient allés dans quelques maisons sans
+rien trouver quand Philéas, se frappant le front,
+s'écria en se pinçant les lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Que nous sommes bêtes! allons nous informer
+près de M. de Marsy. Il connaît ces choses-là; il
+nous renseignera tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça, dit Larigot enchanté; c'est une bonne
+idée. Allons lui demander des renseignements.</p>
+
+<p>La surprise et les rires de M. de Marsy et de sa
+famille montrèrent au pauvre Larigot son erreur
+grotesque.</p>
+
+<p>M. de Marsy lui expliqua alors ce qu'était un lait
+de poule et Larigot, très vexé de sa bêtise, retourna
+fabriquer la fameuse boisson, tandis que le malin
+Philéas, se frottant les mains, allait raconter à son
+ami Canonet l'erreur de Larigot et ses recherches
+ridicules.</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+
+<p>Enfin les deux chantres se déclarèrent prêts et,
+montant chacun sur un tonneau, se placèrent l'un
+en face de l'autre.</p>
+
+<p>Entre eux était Saindoux qui, chargé de diriger
+la lutte, se tenait debout d'un air fier et majestueux.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Mesdames et Messieurs, nous voilà
+tous ici pour juger ces deux talents; ils désirent
+savoir lequel chante le mieux. Écoutez bien et
+pensez qu'il ne faut rien décider précipitamment.
+Canonet, commencez; donnez-nous un échantillon
+de votre belle voix!</p>
+
+<p>Un silence profond s'établit et Canonet entonna
+un psaume avec des variations composées par lui.
+Sa voix formidable retentissait avec l'éclat du tonnerre.</p>
+
+<p>Le public extasié applaudit avec frénésie.</p>
+
+<p>Canonet salua et regarda son ennemi d'un air
+triomphant.</p>
+
+<p>Mais Rossignol commença à son tour un motet
+à roulades et fit de tels prodiges dans un autre
+genre, grâce à des sons aigus, suraigus, à des roulades
+prodigieuses, et à des trilles de toutes sortes,
+que l'enthousiasme fut porté à son comble. Rossignol
+rassuré contempla d'un air de pitié la terrible
+basse.</p>
+
+<p>Canonet était jaloux et furieux; aussi, au signal
+de Philéas, sa voix partit-elle comme un ouragan
+déchaîné. Il hurla un <i>Magnificat</i> de sa composition
+avec un luxe de poumons tel que les vitres des maisons
+en tremblaient.</p>
+
+<p>Rossignol répondit au <i>Magnificat</i> par un cantique
+où il épuisa tous les trésors de sa vocalise; il lança
+des sons tellement aigus, que Canonet, hors de lui
+en voyant le triomphe lui échapper de nouveau,
+entonna pour couvrir la voix de son adversaire un
+<i>O Filii et Filiae</i>...</p>
+
+<p>La scène devint alors impossible à décrire. Canonet
+mugissait; Rossignol glapissait; leurs amis
+communs se disaient des sottises et se battaient pour
+leur champion. La foule criait, en applaudissant à
+tout hasard!...</p>
+
+<p>Tout à coup, on entendit Rossignol faire un formidable
+<i>couic</i>, puis s'arrêter tout court en gesticulant...</p>
+
+<p>Canonet étonné se tut et tout le monde contempla
+avec stupéfaction le ténor furieux qui, la bouche
+grande ouverte, faisait des grimaces abominables et
+tirait la langue, sans pouvoir ni chanter, ni parler.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>effaré</i>.&mdash;Qu'est-ce que tu as, Rossignol?
+tu es effrayant à voir, mon pauvre garçon!</p>
+
+<p>ROSSIGNOL, <i>désolé</i>.&mdash;Couic!... couic!... coui...
+i... ik!!</p>
+
+<p>&mdash;Là! j'étais bien sûr qu'il arriverait quelqu'accident,
+s'écria le docteur Boutié, en sortant de la
+foule et courant à Rossignol; vous vous êtes brisé
+le larynx, imprudent, avec vos folies de chant
+forcé!</p>
+
+<p>ROSSIGNOL, <i>effrayé</i>.&mdash;Couic! couic!... i... ik!...</p>
+
+<p>LE DOCTEUR.&mdash;Venez, je vais vous donner un
+traitement à suivre, car votre état est fâcheux et réclame
+des soins immédiats.</p>
+
+<p>ROSSIGNOL, <i>tristement</i>.&mdash;Couic!...</p>
+
+<p>Et le docteur emmena Rossignol, consterné et
+repentant.</p>
+
+<p>Canonet, qui avait bon coeur, était atterré de la
+fin malheureuse de la lutte; son chagrin réuni aux
+oeufs crus lui tourna le coeur...</p>
+
+<p>&mdash;Le malheureux! disait ensuite Philéas désolé.
+Il n'a rien voulu garder!</p>
+
+<p>Chacun retourna chez soi en causant de cette
+scène émouvante; on plaignait le pauvre Rossignol;
+on louait la voix mugissante de Canonet.</p>
+
+<p>Les enfants et leurs parents revinrent à Vély; tout
+en s'apitoyant sur la voix cassée du ténor, on ne
+pouvait s'empêcher de rire de la figure qu'il avait
+faite.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h3>LA CORRESPONDANCE DE PHILÉAS</h3>
+
+
+<p>Mme de Marsy, son mari, ses enfants et M. Noa,
+précepteur, étaient établis un jour au bosquet,
+quand le facteur arriva. Mme de Marsy se mit à lire
+la <i>Mode illustrée</i>, charmant et utile journal dirigé
+par une femme du premier mérite. Jeanne
+s'empara de sa «Gazette de la poupée»; Paul, de
+son journal «Polichinel» et Françoise du «Thé
+dans le monde des chats».</p>
+
+<p>Pendant ce temps, M. de Marsy lisait attentivement
+une longue liste qui lui était arrivée sous
+enveloppe: il paraissait étonné et poussa enfin une
+exclamation de surprise qui fit lever les têtes des
+lecteurs.</p>
+
+<p>Mme DE MARSY.&mdash;Qu'est-ce que c'est, mon ami?
+qu'y a-t-il de nouveau?</p>
+
+<p>PAUL, <i>riant</i>.&mdash;Il doit y avoir du Philéas, là-dessous.</p>
+
+<p>M. DE MARSY.&mdash;Je crois que tu dis vrai, Paul; je
+vais lui faire dire de venir voir cette nouvelle et
+singulière liste que l'on m'adresse encore, je ne sais
+pourquoi.</p>
+
+<p>Mme DE MARSY.&mdash;Pouvons-nous savoir ce qu'elle
+renferme?</p>
+
+<p>M. DE MARSY.&mdash;Sans doute, car elle ne contient
+aucune lettre confidentielle, mais simplement ce qui
+suit:</p>
+
+<p>Pour remettre à l'ami de M. le Vicomte de Marsy.</p>
+
+<p>Devis de ce qu'il désire avoir:</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" summary=""
+ style="text-align: left; width: 100%;">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%;"><br>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%;">
+6 fusils<br>
+12 pistolets<br>
+100 bombes<br>
+6 poignards<br>
+6 baïonnettes<br>
+2 cottes de mailles acier<br>
+3 chapeaux casques doublés d'acier<br>
+2 lances<br>
+2 casse-têtes<br>
+3 haches<br>
+3 sabres<br>
+3 épées<br>
+3 piques<br>
+3 carnassières<br>
+2 épieux<br>
+2 cages à forts barreaux d'acier<br><br>
+
+Total
+
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 10%; text-align: right;">
+1.200<br>
+1.200<br>
+500<br>
+120<br>
+120<br>
+400<br>
+300<br>
+100<br>
+100<br>
+75<br>
+60<br>
+60<br>
+60<br>
+40<br>
+40<br>
+60<br><br>
+
+4.435
+
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 20%;"><br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Tout le monde avait écouté avec étonnement la
+lecture de cette singulière note. Les enfants faisaient
+des réflexions de toutes espèces, quand
+Philéas parut dans l'allée d'arrivée. Un hourra l'accueillit.
+Saindoux en paraissait tout fier et ses
+grosses joues se gonflaient comme des voiles trop
+tendues.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+
+
+
+
+
+<p>M. DE MARSY.&mdash;Je suis bien aise de vous voir,
+Philéas; j'allais vous faire prier de passer à Vély,
+pour vous demander si cette note d'armes de toutes
+espèces vous est destinée?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>l'examinant</i>.&mdash;Oui, Monsieur le Vicomte,
+elle me l'est. Il est temps de vous déclarer, en effet,
+que je veux parcourir le monde avec l'illustre <i>Jules
+Gérard</i>, le <i>Tueur de lions</i>, qui veut bien m'honorer
+de son affection. Il m'emmène comme son collègue
+et son ami, chasser partout, en commençant par
+l'Europe.</p>
+
+<p>M. DE MARSY, <i>étonné</i>.&mdash;Oh! oh! c'est un grand
+projet que vous avez là, mon cher Saindoux; et
+vous êtes sur que Gérard consent à vous emmener?</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec assurance</i>.&mdash;Sûr et certain, Monsieur
+le Vicomte. Il me l'a proposé par lettre; alors,
+j'ai écrit au premier armurier de Paris, pour lui
+demander de m'envoyer par vous (saluant), que
+j'ose appeler mon ami, le devis de ce qu'il me
+faut d'armes offensives et défensives. Voilà l'explication
+de cet envoi.</p>
+
+<p>M. de Marsy, les enfants et M. Noa se regardaient
+en souriant.</p>
+
+<p>M. DE MARSY, <i>incrédule</i>.&mdash;Serait-il indiscret,
+Philéas, de demander à voir la lettre de Gérard?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Certainement non, Monsieur le Vicomte;
+je vous l'apportais même aujourd'hui
+pour que vous voyiez comme il m'écrit des choses
+flatteuses.</p>
+
+<p>Mme DE MARSY.&mdash;C'est donc à ce grand voyage
+que l'on doit attribuer vos préparatifs formidables,
+Philéas? M. de Marsy était fort surpris, il y a six
+semaines, de recevoir, pour vous les remettre, des
+notes de malles, fourrures, vêtements de voyage et
+d'une quantité de choses dont nous ne pouvions
+nous expliquer jusqu'à présent l'utilité.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Oui, Madame; je me suis décidé à
+demander tout ce qu'il me faudra pour courir le
+monde; j'ai déjà dix-huit malles, sept sacs de nuit,
+neuf valises, une tente, deux bissacs et tout un
+attirail de peinture (car il faut vous dire que j'étudie
+la peinture maintenant, pour rapporter des vues
+coloriées de mes voyages)... Mais je me laisse aller
+à parler, et j'oublie ma lettre. La voici, Monsieur
+le Vicomte; vous pouvez la lire à madame votre
+épouse, ainsi qu'à ces demoiselles et à monsieur
+Paul; ça les intéressera, pour sûr!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+
+<p>M. DE MARSY, <i>lisant</i>.&mdash;«Monsieur et cher collègue,
+je me prépare à parcourir les cinq parties du monde;
+il me faut un compagnon, un seul! C'est vous dire
+que je vous choisis sans hésiter, car je connais de
+vous, grâce à notre ami commun, monsieur Pierrot,
+des prouesses qui vous ont gagné mon amitié
+enthousiaste! Le voyage se fera à mes frais. Je vous
+attends à Paris, rue des <i>Mauvais-Garçons</i>, hôtel du
+<i>Paon magnifique</i>; soyez-y dans quinze jours, au
+plus tard.</p>
+
+
+<p>«Salut cordial et amitié fraternelle.</p>
+
+<p>«Gérard, tueur.»</p>
+
+
+<p>M. de Marsy hochait la tête en faisant cette lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Saindoux, observa-t-il en rendant
+la lettre à l'<i>ami, de Gérard</i>, qui se frottait les
+mains; à votre place, je me méfierais de l'affection
+soudaine de ce Gérard. Soyez convaincu d'abord
+que ce n'est pas Jules Gérard, le célèbre tueur de
+lions; vous voyez, à l'appui de ce que je vous dis,
+que la lettre est signée «Gérard», tout simplement.
+De plus, il n'y a pas: «Tueur de lions», mais
+seulement «tueur». Tueur de quoi? on peut supposer
+que c'est tueur de lièvres et de perdrix.
+Enfin, comme dernière observation, c'est par
+M. Pierrot que vous avez fait connaissance avec
+ce prétendu Jules Gérard; or, cet homme qui vous
+en voulait depuis le feu d'artifice a été plus irrité
+encore contre vous par votre seconde plaisanterie,
+digne du premier avril.</p>
+
+<p>PAUL, <i>vivement</i>.&mdash;Laquelle donc, papa? Je n'en
+avais pas entendu parler.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>riant</i>.&mdash;Ce n'est pourtant pas grand'chose,
+Monsieur le Vicomte; il n'y avait pas de
+quoi se fâcher et Pierrot n'y pense plus à l'heure
+qu'il est, je vous assure. Voici la farce que je lui
+ai faite, monsieur Paul. Je lui dis un jour: «Je fais
+des plantations importantes et je suis trop occupé
+pour aller à la ville; vous qui y allez, Pierrot,
+achetez-moi donc la nouvelle <i>corde électrique à détourner
+le vent</i>; c'est très important pour moi d'avoir
+ça pour protéger mes petits sapins.»</p>
+
+<p>Tout le monde rit.</p>
+
+<p>M. DE MARSY.&mdash;Eh bien! c'est pour cela qu'il
+veut sa revanche. Je vous le répète, à votre place je
+me méfierais.</p>
+
+<p>JEANNE.&mdash;Et quelles bêtes allez-vous chasser,
+Philéas?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;En Europe, les chamois, les aigles
+et tout ce que nous trouverons. En Afrique, le
+lion...</p>
+
+<p>M. DE MARSY.&mdash;Diantre! comme vous y allez,
+mon brave!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec orgueil</i>.&mdash;Ce n'est pas tout! le
+boa, l'éléphant, la panthère, le rhinocéros, les
+anthropophages et les orangs-outangs!...</p>
+
+<p>M. DE MARSY.&mdash;Mais, malheureux! vous serez
+en morceaux à votre première chasse! Vous voulez
+affronter ces bêtes terribles, ces hommes féroces et
+surtout ces orangs, redoutés de tout le monde.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>se récriant</i>.&mdash;Oh! les orangs, c'est
+pour nous amuser que nous les chasserons, Monsieur
+le Vicomte; Gérard m'a écrit que c'étaient de
+charmants petits singes, très doux, très familiers
+et que c'est apprivoisé en un clin d'oeil. J'en rapporterai
+un à ces demoiselles.</p>
+
+<p>JEANNE, <i>avec frayeur</i>.&mdash;Merci bien, par exemple!
+d'horribles et méchants singes, grands deux fois
+comme vous!</p>
+
+<p>PAUL.&mdash;... Et qui tuent les lions à coups de
+bâtons, et même à coups du poings!</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Mais non, mais non! je vous assure
+que c'est des bêtises, tout ça; je vous dis que
+Gérard en a vu!</p>
+
+<p>M. DE MARSY, <i>impatienté</i>.&mdash;Eh! il se moque de
+vous, je vous le répète!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec assurance</i>.&mdash;Il n'oserait pas s'y
+frotter. Allez, Monsieur le Vicomte, quand vous me
+verrez revenir avec ces charmants petits animaux,
+vous serez enchanté! du reste... (avec solennité) je
+demanderai à monsieur le vicomte la permission
+de lui écrire et de lui faire connaître mes impressions
+de voyage.</p>
+
+<p>M. DE MARSY, <i>souriant</i>.&mdash;Volontiers, mon ami;
+mais croyez-moi, ne vous fiez pas aux <i>petits
+orangs</i>.</p>
+
+<p>PAUL, <i>avec curiosité</i>.&mdash;Et dans les autres pays,
+que chasserez-vous, Philéas?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;En Amérique, des pumas (lions sans
+crinière), des buffalos, des jaguars et de gentils petits
+ours gris.</p>
+
+<p>M. DE MARSY, <i>haussant les épaules</i>.&mdash;Allons,
+bien! ils sont «petits» et «gentils» maintenant,
+les ours gris! Est-ce encore Gérard qui vous a persuadé
+cela, Saindoux?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Mais certainement, Monsieur le Vicomte;
+il paraît que ce sont de charmants petits
+oursons; ça fait même de la peine à tuer, tant ils
+sont caressants.</p>
+
+<p>M. DE MARSY.&mdash;Je ne vous conseille pas de vous
+y frotter, à ces <i>oursons charmants!</i> vous m'en diriez
+des nouvelles.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>continuant</i>.&mdash;En Océanie, nous chasserons...
+Je ne me rappelle plus quoi! et en Asie,
+nous nous attaquerons aux tigres et aux Taugs<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Étrangleurs indiens.</blockquote>
+
+<p>M. DE MARSY, <i>fronçant les sourcils</i>.&mdash;Encore une
+terrible chasse que celle de ces Taugs! Ils valent les
+orangs-outangs, dans leur genre. Décidément, Philéas,
+ces voyages seraient une suite de folies. Je
+vous donne très sérieusement le conseil de ne pas
+vous exposer à cette série de dangers, que les chasseurs
+les plus braves affrontent sans les rechercher.
+(Insistant.) Songez que votre santé ne pourra peut-être
+pas supporter le climat des pays chauds, les
+froids horribles de l'Amérique du Nord! songez
+enfin que vous partez avec...</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;J'ai songé à tout, Monsieur le Vicomte
+(avec dignité), et à bien d'autres choses encore!
+(Rires étouffés.) La soif des voyages, des dangers,
+des aventures m'empêche de jouir de la vie!
+Je pars heureux. Une seule chose m'ennuie; c'est
+le satané bouvreuil de ma cousine. Il va falloir que
+je le trimballe dans les déserts, dans les savanes, et
+toujours sur mon dos; ça ne sera pas commode.</p>
+
+<p>Mme DE MARSY, <i>étonnée</i>.&mdash;Comment! vous ne
+pouvez pas le confier à quelqu'un ici, pendant vos
+voyages?</p>
+
+<p>PAUL, <i>malignement</i>.&mdash;A Gelsomina, par exemple!
+elle serait enchantée de vous rendre ce petit service.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec horreur</i>.&mdash;Oh!... non! le testament
+de ma cousine dit que je ne dois pas me séparer
+de <i>fifi-mimi</i>, que je dois le soigner tous les
+jours. (Il étend le bras.) J'ai promis de le faire. Un
+honnête homme n'a que sa parole, j'emmène partout
+le fifi-mimi!</p>
+
+<p>Après cette déclaration solennelle, le gros Saindoux
+prit congé de M. de Marsy et de sa famille
+malgré les représentations amicales de chacun.</p>
+
+<p>Nous allons voir bientôt ce qui lui arriva. Espérons
+qu'il reviendra chargé de lauriers, de <i>gentils</i>
+ours gris et de <i>petits</i> orangs.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h3>UNE LETTRE DE PHILÉAS</h3>
+
+
+<p>Quelque temps après le départ de Philéas, Paul
+apporta un matin à son père les lettres que le facteur
+venait de lui donner. M. de Marsy parcourut
+les adresses; l'une d'elles attira son attention.</p>
+
+<p>M. DE MARSY.&mdash;Oh! oh! qu'est-ce que cette
+adresse si compliquée? A Monsieur, Monsieur le
+Vicomte de Marsy, en son château. En cas d'absence,
+à Madame de Marsy; en cas d'absence, à Mademoiselle
+Jeanne; en cas d'absence, à Monsieur Paul;
+en cas d'absence, à Mademoiselle Françoise; <i>Personnelle,
+pressée, importante, confidentielle, officielle</i>.
+(Riant.) Diantre! il y a du Philéas dans ce
+luxe de rédaction! Appelle donc ta mère et tes
+soeurs, mon bon Paul; cela les intéressera d'entendre
+la lecture de cette lettre.</p>
+
+<p>PAUL.&mdash;Tout de suite, papa. Certainement, ça
+va nous amuser.</p>
+
+<p>Mme de Marsy et les enfants se hâtèrent de venir
+en apprenant ce dont il s'agissait.</p>
+
+<p>M. de Marsy déploya solennellement l'énorme
+lettre de Philéas.</p>
+
+<p>M. DE MARSY.&mdash;Peste! une, deux, trois, quatre
+feuilles doubles! c'est un vrai journal que cette
+missive.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+
+<p>PAUL, <i>se frottant les mains</i>.&mdash;Nous allons en
+entendre de belles. Allons, papa, commencez vite.</p>
+
+<p>JEANNE.&mdash;Tais-toi d'abord, toi, bavard!</p>
+
+<p>PAUL.&mdash;Ce n'est pas toi qui commandes ici,
+mamzelle Marie J'ordonne!</p>
+
+<p>JEANNE, <i>avec ironie</i>.&mdash;Que tu es gracieux et poli,
+très cher frère!</p>
+
+<p>PAUL, <i>de même</i>.&mdash;Je t'imite, très chère soeur!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+
+<p>Mme DE MARSY, <i>avec reproche</i>.&mdash;Sont-ce des enfants
+bien élevés que j'entends parler avec tant
+d'aigreur?</p>
+
+<p>JEANNE, <i>se jetant au cou de Paul</i>.&mdash;J'ai tort,
+maman. Pardonne-moi, Paul; c'est que j'aime à te
+taquiner, vois-tu!</p>
+
+<p>PAUL, <i>l'embrassant</i>.&mdash;Je t'en dirai autant.</p>
+
+<p>M. DE MARSY.&mdash;Maintenant que l'on a eu le vilain
+plaisir de se dire des choses désagréables et la bonne
+pensée de s'en repentir, je commence à lire. Écoutez
+bien. (Il lit.)</p>
+
+
+<p>Monsieur et cher Vicomte,</p>
+
+<p>M'y voilà arrivé, dans ce fameux Paris! m'y
+voilà même installé pour quelque temps, à cause
+des immenses préparatifs qu'il me faut faire, tout
+aidé que je suis par mon illustre ami <i>Gérard</i>.</p>
+
+<p>Mon voyage de Castel-Saindoux à Paris a été très
+heureux, à part quelques guignons. D'abord, j'ai eu
+une horrible colique (sauf respect) en wagon; heureusement
+j'ai pu attendre et atteindre Mantes, la
+station où l'on déjeune pendant dix minutes; je n'y
+ai pas déjeuné, mais je m'y suis abreuvé de tisanes
+et élixirs aussi calmants que chers, lesquels m'ont
+raffermi le corps.</p>
+
+<p>En me réinstallant, j'ai voyagé dans le même
+wagon qu'un sourd-muet très intéressant. Il était
+même bavard dans ses gestes et m'a appris à <i>pantomimer</i>
+comme lui.</p>
+
+<p>Les enfants éclatent de rire.</p>
+
+<p>PAUL.&mdash;Mon Dieu! que j'aurais voulu voir Philéas
+<i>pantomimer</i>!</p>
+
+<p>JEANNE.&mdash;Ça devait être joliment drôle, leur
+conversation!</p>
+
+<p>M. DE MARSY, <i>continuant</i>.&mdash;J'ose même dire
+que je suis devenu en quelques heures d'une force
+remarquable sur les gestes!</p>
+
+<p>Comme nous approchions de Paris, un voyageur
+qui paraissait fort obligeant me dit à voix basse:
+Nous allons arriver à l'instant, Monsieur; voulez-vous
+me confier votre montre et votre chaîne, pour
+que je fasse votre déclaration avec la mienne au
+commissaire de police?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle déclaration? que je m'exclame tout
+étonné.</p>
+
+<p>&mdash;La déclaration de votre montre et de votre
+chaîne d'or, me répondit-il. Ces bijoux sont maintenant
+soumis à une certaine taxe, et si on ne le constatait
+pas immédiatement, il y aurait une forte amende à
+payer. Je vois que vous êtes de province, et je veux
+vous épargner l'ennui de remplir cette formalité. En
+me donnant dix francs, je paierai la taxe et vous
+n'aurez aucun désagrément à subir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel drôle d'impôt, Monsieur! lui dis-je;
+pourquoi qu'il est établi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que les gens comme il faut portent seuls
+des bijoux en or, me répond le monsieur; on sait,
+grâce à cela, quels sont les étrangers de distinction
+qui arrivent à Paris...</p>
+
+<p>(Je ne vous cacherai pas, Monsieur et bon Vicomte,
+que cette explication me flatta un peu.)</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop honnête, Monsieur dont je ne
+sais pas le nom, m'écriai-je, et j'accepte avec plaisir!</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle le comte de Blagueville, répondit
+le monsieur obligeant.</p>
+
+<p>Tout en lui donnant ma montre, ma chaîne et dix
+francs pour payer la taxe, je lui laissai mon adresse
+et mon nom; puis il descendit et sortit de la gare
+en me disant de l'attendre au <i>bureau des passe-ports
+perdus</i>.</p>
+
+<p>Après avoir réclamé et pris mes effets, je m'informe
+du <i>bureau des passe-ports perdus</i>. On me rit
+au nez; j'insiste, je raconte mon histoire; on m'explique
+que le prétendu comte de Blagueville est un
+coquin et moi un... je ne veux pas répéter le mot,
+ni souiller ma plume de l'épithète de <i>Jocrisse</i> qu'on
+m'a flanquée à brûle-pourpoint. Que ces <i>chemindefériers</i>
+sont malhonnêtes! pas vrai, Monsieur le
+Vicomte?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png"></p>
+
+<p>Après ces pénibles épreuves de montre et de
+chaîne volées d'une manière dégoûtamment infâme
+(et encore, en disant cela, je suis trop modéré!) je
+monte dans un fiacre et je dis au cocher de me conduire
+chez Jules Gérard.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png"></p>
+
+<p>&mdash;Tiens! vous avez de la chance, qu'il remarque;
+je viens justement de le ramener chez lui; sans ça,
+j'ignorais parfaitement son adresse et il vous aurait
+fallu la demander au Ministère de la guerre.</p>
+
+<p>Il me semble que tout le monde devrait connaître
+l'hôtel de ce grand homme! que je me dis en moi-même.</p>
+
+<p>Nous arrivons; on m'introduit chez un grand bel
+homme, à barbe noire comme du charbon.</p>
+
+<p>Je me précipite dans ses bras en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher tueur de lions! voilà votre Saindoux
+prêt à partager vos dangers et vos voyages.</p>
+
+<p>Le bel homme fronce ses sourcils d'un air menaçant
+et me repousse en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça veut dire? Qu'est-ce que vous
+voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes Jules Gérard, pas vrai? que je demande,
+interloqué de cet accueil pas gracieux du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; après?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis Saindoux!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça me fait?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez donc pas? Moi, Saindoux,
+Philéas Saindoux; moi, votre ami, j'ai accepté votre
+offre d'amitié, de voyage en commun... et me voilà...</p>
+
+<p>Je lui explique alors que ses lettres m'ont décidé
+à voyager avec lui.</p>
+
+<p>Le monsieur se met à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre garçon, dit-il, vous êtes la dupe
+d'un farceur; je retourne en Algérie ces jours-ci, c'est
+vrai; mais je compte y aller seul, ne voulant nullement
+emmener de compagnon de chasse.</p>
+
+<p>Furieux, j'enfonce mon chapeau sur ma tête et
+je cours comme un fou à mon fiacre, en ordonnant
+au cocher de me conduire à l'adresse que
+m'avait donnée le prétendu Jules Gérard, <i>hôtel
+du Paon magnifique</i>, rue des <i>Mauvais-Garçons</i>.
+Là, je trouve un excellent jeune homme, aux cheveux
+rouge carotte, qui me reçoit à bras ouverts et
+qui s'écrie:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! vous voilà, mon brave Saindoux; avec
+quelle impatience je vous attendais! je vous reconnais,
+rien qu'à votre noble et martiale tournure.
+Venez vite dîner, mon cher.</p>
+
+<p>Je lui réponds avec dignité:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, nous avons un compte à régler auparavant!
+Je viens de chez le vrai Jules Gérard qui
+m'a ri au nez, en me déclarant qu'il ne m'avait jamais
+écrit pour m'engager à l'accompagner dans ses
+voyages. Vous êtes un faux Gérard, vous, alors?
+Pourquoi me tromper?...</p>
+
+<p>Le jeune homme rit très fort (j'étais furieux de
+ça), puis il me dit en joignant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible, mon pauvre Saindoux, que vous
+ne connaissiez pas encore le nom célèbre de <i>Polyphème
+Gérard?</i> Malgré ma modestie bien connue,
+je ne puis m'empêcher de vous dire que je me suis
+illustré dans les cinq parties du monde. Jules Gérard
+n'est rien à côté de moi! Il tue des lions?
+Qu'est-ce que c'est que ça? pouh!... j'en tue aussi,
+mais seulement pour m'amuser et me distraire,
+moi, <i>le Tueur</i> par excellence!</p>
+
+<p>Le jeune homme rouge parlait avec tant de solennité
+que j'en étais tout saisi et que je dis timidement:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous tuez donc, Monsieur Polyphème,
+de si terrible et dangereux?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis <i>le Tueur de colibris féroces</i>, qu'il répond
+avec majesté. Ces animaux horribles ravagent
+l'Afrique et l'Amérique. Rien n'est à l'abri de leurs
+becs formidables et de leurs serres terribles! Ces
+énormes oiseaux ont six mètres de hauteur; leur
+bec est long comme mon bras, et déchire un lion
+d'un seul coup! <i>Moi seul</i> ai le courage de chasser
+et de détruire ces redoutables colibris! Vous jugez,
+Saindoux, de la reconnaissance et de l'admiration
+qu'ont pour moi des populations tout entières?</p>
+
+<p>Ces paroles si modestes m'apprenaient les hauts
+faits du héros qui daignait m'admettre dans sa société
+intime; elles me transportèrent d'admiration
+et de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Homme illustre! m'écriai-je en me jetant dans
+ses bras, je suis confus d'avoir douté de vous un
+seul instant! Je suis à vous, à la vie et à la mort!</p>
+
+<p>Celui que je me plais à appeler «mon ami le
+Tueur de colibris féroces» éclata de rire. (Il est
+gai comme un pinson, ce grand homme; il ne peut
+jamais me regarder sans rire, ça me fait plaisir.)</p>
+
+<p>&mdash;Allons dîner, dit-il; nous parlerons de notre
+voyage et de nos préparatifs... mais que diantre
+faites-vous de cette cage sur votre dos?</p>
+
+<p>&mdash;Ça, répliquai-je, c'est le fifi-mimi, notre compagnon
+d'aventures.</p>
+
+<p>Je lui racontai alors comment le testament de ma
+cousine m'ordonnait de ne jamais m'en séparer.</p>
+
+<p>Polyphème se pâma de rire et daigna se charger
+de la cage, puis nous allâmes dîner. Il me recommanda
+de ne pas parler de ses «colibris féroces»
+aux autres: d'abord parce que sa modestie en souffrirait
+trop, et puis parce qu'il voulait se soustraire
+aux ovations de la foule, idolâtre de lui. Je le lui
+promis avec respect, car je ne crains rien tant que
+de déplaire à mon ami le grand homme!</p>
+
+<p>Adieu, mon cher Monsieur le Vicomte; j'aurais
+bien d'autres choses à vous raconter, mais le temps
+me manque et je finis en présentant mes très profonds,
+humbles, dévoués et enthousiastes hommages
+à Madame votre épouse, ainsi qu'à vos charmantes
+jeunes demoiselles. Je vous prie de me
+rappeler au bon, aimable, affectueux, cordial et
+gracieux souvenir de Monsieur votre jeune fils. A
+vous, Monsieur, bon et cher Vicomte, j'offre le
+dévouement extraordinaire, illimité, de celui qui
+croit pouvoir dire, sans exagération, qu'il sera pour
+la vie.</p>
+
+<p>Philéas Saindoux.</p>
+
+<p>P. S. Je vous confirme avec joie que les ours
+gris sont doux, gentils et même timides; que les
+orangs sont petits, caressants et complètement inoffensifs.
+Je vous dirai, de plus, que les serpents boas
+sont moins gros que nos couleuvres et voient seulement
+la nuit, le jour ils dorment comme les marmottes.
+J'ai vu au Jardin des Plantes des échantillons
+de toutes ces pauvres petites bêtes, grâce à
+l'illustre Polyphème, qui me mène partout et m'explique
+tout avec une bonté admirable.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h3>UNE VISITE DE PHILÉAS</h3>
+
+
+<p>Une après-midi les enfants jouaient sur la pelouse
+lorsque Françoise, s'arrêtant tout à coup,
+s'écria: «Qui vient donc nous voir?»</p>
+
+<p>JEANNE.&mdash;Tu vois venir une visite?</p>
+
+<p>PAUL, <i>déclamant</i>.&mdash;Anne, ma soeur Anne, je
+ne vois que le soleil qui poudroie et l'herbe qui...</p>
+
+<p>FRANÇOISE, <i>lui prenant la tête dans ses mains</i>.&mdash;Tiens!
+regarde, gros bêtat, au lieu de te moquer de
+moi.</p>
+
+<p>Paul allait se fâcher du geste et des paroles de sa
+soeur quand la vue d'une voiture et de celui qui la
+conduisait lui fit pousser un cri de surprise.</p>
+
+<p>PAUL.&mdash;Philéas! c'est Philéas! Bonjour, Philéas!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>descendant de voiture</i>.&mdash;Bonjour, Monsieur
+Paul; bonjour, Monsieur le Vicomte; bonjour,
+Madame!</p>
+
+<p>Et il saluait à droite et à gauche, tout en continuant
+ses bonjours à chacun.</p>
+
+<p>Petits et grands firent à Saindoux l'accueil le
+plus amical, malgré leur étonnement de cette visite
+subite. On offrit à Saindoux des rafraîchissements
+qu'il accepta et l'on s'installa au bosquet pour que
+Philéas pût y bavarder à son aise.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Vous devez être surpris, Messieurs
+et Dames, de mon arrivée étonnante pour ne pas
+dire inattendue. Je suis rappelé au pays, ces jours-ci,
+afin d'installer quelqu'un à Castel-Saindoux pour
+s'occuper de mon établissement pendant mon absence.
+Je viens d'arrêter une femme d'affaires.</p>
+
+<p>Tout le monde se regarda avec stupéfaction,
+croyant avoir mal entendu. M. de Marsy, revenu le
+premier de sa surprise, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Un homme d'affaires, voulez-vous dire, Philéas?</p>
+
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec aplomb</i>.&mdash;Non, non, Monsieur le
+Vicomte; j'ai bien dit et je répète, «une femme
+d'affaires». C'est moins cher qu'un homme, aussi
+regardant et plus profitant, par conséquent.</p>
+
+<p>Un rire étouffé répondit à Saindoux, qui continua
+en se frottant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Je me dispose à installer Gelsomina dans ce
+poste important. Elle est, économe et surveillera ma
+propriété. Mais pour parler d'autre chose, je viens
+inviter la compagnie (que je m'honore de fréquenter)
+à une fête organisée par moi. J'ai rapporté de
+Paris un feu d'artifice magnifique de 150 francs
+75 centimes. Je le ferai tirer demain soir à Castel-Saindoux,
+avec accompagnement de repas, jeux,
+orchestre choisi et danses variées. J'ai convié tout
+le pays à ces réjouissances. Je serais heureux et fier
+d'y voir aussi ces Messieurs et ces Dames!</p>
+
+<p>Les exclamations de joie des enfants répondirent
+à Philéas. Les parents remercièrent le bon gros
+Saindoux, qui paraissait radieux.</p>
+
+<p>Philéas alla préparer «ses réjouissances publiques
+» à Castel-Saindoux, et les enfants ravis
+attendirent avec impatience le moment d'aller admirer
+les prodigalités du fastueux Philéas.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+
+<p>Le lendemain tant désiré arriva enfin. Dès quatre
+heures du soir, les enfants assuraient que la nuit
+était venue et qu'il était temps de partir; mais les
+parents ne voulant pas, avec raison, arriver trop
+tôt et fatiguer inutilement les petits, ne consentirent
+pas au départ avant le dîner.</p>
+
+<p>Arrivés à Castel-Saindoux, Paul et ses soeurs
+furent dans le ravissement.</p>
+
+<p>Sur la pelouse était une grande table chargée de
+viandes, de pâtisseries, de cidre en bouteilles et
+même de Champagne; de vrai Champagne, cette
+fois!<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> Philéas, entouré de ses musiciens et de nombreux
+amis, faisait honneur au repas, tandis que les
+gamins du village préparaient le feu d'artifice pour
+le soir. Un violon faisait danser les jeunes gens et
+de temps en temps des pétards et des coups de fusil
+complétaient les splendeurs de la fête.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Voir <i>Les Débuts du gros Philéas</i>.</blockquote>
+
+<p>Quand Philéas vit arriver M. et Mme de Marsy et
+leurs enfants, il se précipita au-devant d'eux, en
+culbutant tous les convives.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez les bienvenus, Mesdames et Messieurs,
+s'écria-t-il; ne voudriez-vous pas accepter quelque
+chose?</p>
+
+<p>M. DE MARSY.&mdash;Merci, Philéas, nous venons de
+dîner.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>insistant</i>.&mdash;Un verre de n'importe quoi,
+Monsieur le Vicomte; tenez, choisissez entre du
+<i>Pomone</i>, du <i>Saturne</i> et du <i>Balzac</i>.</p>
+
+<p>M. DE MARSY, <i>étonné</i>.&mdash;Oh! oh! quels sont ces
+vins-là? Je n'en avais jamais entendu parler!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec empressement</i>.&mdash;Voilà les bouteilles,
+Monsieur le Vicomte. Goûtez-en, vous m'en
+direz des nouvelles!</p>
+
+<p>Et il mit devant M. de Marsy trois flacons étiquetés
+«Pomard, Sauterne, Barsac».</p>
+
+<p>M. de Marsy refusa en souriant de faire honneur
+aux vins inventés par Saindoux, qui s'écria, pour
+se consoler:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, puisque voici ces Dames et ces Messieurs
+arrivés, nous allons commencer le jeu du
+cochon et le feu d'artifice. Finissez donc de manger
+et de boire, vous autres! Voilà assez longtemps que
+vous y êtes, d'ailleurs. A vos instruments, la musique,
+et jouez-nous des morceaux soignés!</p>
+
+<p>Les musiciens obéirent tant bien que mal. La
+grosse caisse se dirigea en trébuchant vers son siège.
+La flûte alla en zig-zag vers le sien et chacun des
+autres exécutants parvint à s'installer, après plus
+ou moins d'efforts pour retrouver des jambes et des
+idées.</p>
+
+<p>Quand il fut réuni, l'orchestre partit alors comme
+un furieux, chacun jouant à tort et à travers. La
+grosse caisse et la flûte surtout ne prenaient pas le
+temps de respirer. L'un, tapant sur sa caisse avec
+une vitesse et une vigueur toujours croissantes,
+l'autre jouant de plus en plus faux des variations
+de plus en plus criardes.</p>
+
+<p>Sans s'inquiéter de ce tapage assourdissant, Philéas
+donna le signal pour commencer le jeu du
+cochon<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, et l'on vit arriver une troupe de gamins
+en caleçon, amenant de force un petit cochon
+noir et jaune. Ils le poussèrent dans une mare près
+de la maison. A peine ce cochon fut-il à l'eau que
+les petits paysans se précipitèrent aussi dans la mare
+et chacun d'eux, tout en nageant, s'efforça de saisir
+la queue de l'animal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Jeu très aimé eu Normandie.</blockquote>
+
+<p>Pour être vainqueur dans ce jeu, on devait maintenir
+le cochon pendant une minute sans le lâcher;
+on en devenait alors propriétaire.</p>
+
+<p>Les gamins riaient de toutes leurs forces tout en
+pataugeant près de l'animal, qui grognait d'une
+façon désespérée chaque fois qu'on le touchait.</p>
+
+<p>Il était d'autant plus difficile de l'attraper que sa
+queue, déjà courte et glissante, avait été soigneusement
+graissée.</p>
+
+<p>Les rires des spectateurs répondaient à ceux des
+<i>combattants</i>, et les enfants radieux de ce spectacle
+disaient qu'ils ne s'étaient jamais tant amusés.</p>
+
+<p>&mdash;Ohé! criait un gamin, attrape la queue, Médéric,
+l'eau commence à la détremper; elle a manqué
+me rester dans la main!</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon petit chéri, disait un autre nageur,
+en montrant une pomme au cochon; je vais faire
+ton affaire pendant que tu mangeras.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai!</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Ouiche! comptes-y, à cette heure!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, le cochon! criaient les spectateurs enchantés.</p>
+
+<p>Un des lutteurs, souriant d'un air malicieux, se
+glissa enfin derrière l'animal et, profitant d'un instant
+où la pauvre bête fatiguée ne nageait pas,
+l'adroit petit Léon tourna trois fois son doigt autour
+de la queue et ferma brusquement la main en serrant
+ces bagues d'un nouveau genre.</p>
+
+<p>Le cochon eut beau se débattre, le vainqueur
+resta ferme et le maintint vigoureusement pendant
+la minute voulue.</p>
+
+<p>La lutte était terminée; on fit sortir les combattants
+de la mare et tandis que les gamins, rentrés à
+la maison, se rhabillaient à la hâte, le cochon tenu
+en laisse par des rubans de toutes couleurs fut
+emmené chez Léon, heureux et fier de son
+triomphe.</p>
+
+<p>L'orchestre redoubla de vigueur pour solenniser
+ce moment!</p>
+
+<p>Philéas rayonnait de tout ce tapage; les enfants
+n'y faisaient pas attention, le feu d'artifice commençant
+alors et les intéressant beaucoup. Les parents
+riaient tout bas de la musique et tâchaient de
+préserver leurs oreilles du vacarme.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png"></p>
+
+<p>Quand le bouquet eut été tiré, lorsque les derniers
+feux de Bengale se furent éteints, les enfants
+et leurs parents entrèrent chez Philéas pour y
+attendre leur voiture.</p>
+
+<p>Philéas congédia ses autres invités, mais il ne
+put parvenir à faire entendre raison à son orchestre;
+les musiciens, avec la ténacité des ivrognes,
+soutenaient que la fête n'était pas finie et, malgré les
+protestations de Philéas ahuri, ils commencèrent un
+morceau plus burlesque que les autres.</p>
+
+<p>Philéas, désespérant de les faire partir, se sauva,
+rejoignant M. de Marsy qui riait aux larmes, avec
+sa famille, de cette discussion comique.</p>
+
+<p>... Mais au milieu du morceau, la grosse caisse
+s'arrêta.</p>
+
+<p>POUSSARD.&mdash;Ah! ma foi! je suis fatigué de tout
+ce tapage-là! Je file; bonsoir, la compagnie.</p>
+
+<p>Et en disant cela, il se dirigea vers le bois.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>de sa fenêtre</i>.&mdash;Pas par là, pas par là!
+vous allez vous égarer dans la forêt, si vous prenez
+ce chemin-là, Poussard!</p>
+
+<p>&mdash;Pas de danger, M'sieu... heu! m'sieu Saindoux!
+Ça me connaît, les bois. Je m'en tirerai très bien,
+vous... vous verrez. (Il disparaît.)</p>
+
+<p>La flûte avait écouté cette conversation d'un air
+pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais comme Poussard, se mit à dire Crapotin.
+J'ai assez de musique, à cette heure!</p>
+
+<p>Et il se dirigea aussi vers le bois, mais du côté
+opposé à celui que Poussard avait pris.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Allons, bon! encore un qui perd la
+boule! Ohé! Crapotin, vous vous en allez du mauvais
+côté. Vous aurez du désagrément d'aller par là!</p>
+
+<p>CRAPOTIN.&mdash;Mon cher Saindoux... (Il trébuche.)</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png"></p>
+
+
+<p>Je sais ce que je fais... (Il se cogne la tête à un
+arbre.) N'humiliez pas un honnête homme! (Il s'éloigne
+dans le bois.) Personne ne pourra jamais
+prouver... (dans le lointain) que je ne suis pas un
+honnête homme!... (Il disparaît.)</p>
+
+<p>Les rires des spectateurs répondirent à cette déclaration
+solennelle. Le reste des musiciens se
+débanda; les uns consentirent à prendre le bon chemin,
+celui de la grande route, pour retourner chez
+eux; les autres s'établirent dans des fossés, protestant
+qu'ils étaient arrivés à leur logis et qu'ils n'en
+bougeraient pas pour un empire.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, on entendait dans les bois une
+note lointaine de la flûte égarée; un coup formidable
+de la grosse caisse, qui errait non loin de là,
+répondait immédiatement à cette tentative musicale.
+Saindoux, resté seul, s'écriait alors, moitié riant
+moitié fâché:</p>
+
+<p>&mdash;Allons bon! voilà mon orchestre qui fait des
+siennes!</p>
+
+<p>M. et Mme de Marsy venaient de partir avec leurs
+enfants; mais ces notes lointaines semblaient à tous si
+comiques, que pendant quelque temps on fit aller les
+chevaux au pas pour entendre ce concert improvisé.</p>
+
+<p>A force de marcher au hasard dans la forêt, la
+grosse caisse et la flûte se rejoignirent: le premier
+s'assit alors sur un tronc d'arbre, le second dans
+une rigole heureusement à sec et le dialogue suivant
+s'engagea, entremêlé de coups de grosse caisse et de
+notes aiguës lancées capricieusement par la flûte.</p>
+
+<p>LA GROSSE CAISSE.&mdash;Es-tu... boum!... boum!...
+mon ami?</p>
+
+<p>LA FLUTE.&mdash;Je suis... ton ami, tu!... tu!...</p>
+
+<p>LA GROSSE CAISSE.&mdash;Nous sommes dans un
+endroit... boum!... dangereux! Je crains que l'eau
+ne nous gagne... (La lune sort d'un nuage et
+commence à éclairer le gazon où se trouvent nos
+ivrognes.)</p>
+
+<p>LA FLUTE.&mdash;Comment... tu!... comment ça?</p>
+
+<p>LA GROSSE CAISSE.&mdash;Je vas monter sur... mon
+tronc d'arbre pour... boum!... boum!... pour ne pas
+me noyer. (Il monte sur l'arbre, la lune l'éclaire.)
+Ah!... je suis... submergé... jetons-nous à... l'eau,
+ou nous... boum!... sommes perdus!</p>
+
+<p>LA FLUTE, <i>pleurant</i>.&mdash;Je ne veux pas être perdu...
+tu!... tu!.... ni noyé! Sauve-moi, tu!... tu!... tu!...
+ou... tu n'es pas mon ami.</p>
+
+<p>LA GROSSE CAISSE.&mdash;Si!... je suis... ton ami!
+Allons! plonge et n'aie pas... boum!... pas peur...
+je suis là!</p>
+
+<p>En disant ces mots les deux hommes se jetèrent
+à plat ventre, soi disant dans l'eau, mais en réalité
+sur le gazon qui, tout en adoucissant leur chute,
+ne leur sembla pourtant pas des plus agréables.</p>
+
+<p>Leurs cris et leurs plaintes attirèrent quelques
+invités attardés, et l'on remmena chez eux les ivrognes,
+la grosse caisse tapant de son instrument
+avec obstination et la flûte régalant ses amis de couacs
+criards.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h3>LA CHASSE DE PHILÉAS</h3>
+
+
+<p>&mdash;Mais arrivez donc, mon cher Crapotin, s'écriait
+Philéas, quelques jours après <i>ses fêtes publiques</i>.
+Voilà, Dieu merci, une belle matinée pour la chasse.
+Grenadier et moi, nous vous attendons depuis une
+demi-heure, au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me grondez pas, répondit le chasseur à qui
+Philéas adressait ces reproches (celui-là même dont
+la flûte avait si singulièrement égayé la fête). J'avais
+quelques affaires qu'il m'a fallu bâcler tant bien que
+mal, au moment de partir. J'étais furieux! aussi ai-je
+fini par tout planter là pour partir quand même.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Oh! et vos affaires?</p>
+
+<p>CRAPOTIN, <i>négligemment</i>.&mdash;Elles attendront.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Et vos clients? et votre boutique?</p>
+
+<p>CRAPOTIN.&mdash;Serinet, mon domestique, leur fera
+prendre patience; car il faut vous dire, mon ami
+(il se rengorge), que j'ai un <i>grô ome</i>, un vrai <i>grô ome</i>
+pour soigner mon nouveau cheval.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Pourquoi n'êtes-vous pas venu en
+voiture, alors?</p>
+
+<p>CRAPOTIN.&mdash;Mon cheval est si vif qu'il a cassé
+mon équipage avant-hier; j'ai essayé de le monter,
+mais il m'a jeté par terre trois fois en cinq minutes.
+A la dernière fois (c'était dans une flaque d'eau)
+j'y ai renoncé provisoirement et j'ai dû arriver
+modestement à pied.</p>
+
+<p>GRENADIER, <i>arrivant</i>.&mdash;Avez-vous fini votre causette,
+Messieurs? En chasse! en chasse! le temps
+est splendide. (Chantant d'une voix de tonnerre.)</p>
+
+<p>«Amis, la matinée est belle!...»</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>tressaillant</i>.&mdash;Ah! Grenadier, que c'est
+bête de crier comme ça, sans avertir les gens! Voyons,
+en route et attention au gibier!</p>
+
+<p>Crapotin.&mdash;Je regrette de ne pas avoir amené
+Serinet: il m'est pénible de porter ma carnassière
+et mon gibier; puisque j'ai un <i>grô ome</i>, je dois et
+désire...</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Silence donc, et avançons plus vite
+que cela, Crapotin!</p>
+
+<p>GRENADIER, <i>chantant d'une voix formidable</i>.&mdash;«Prenez
+garde! prenez garde! la Dame blanche
+vous regarde.»</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>se récriant</i>.&mdash;Mais, sac à papier! Grenadier,
+vous allez faire sauver tout notre gibier,
+avec votre tromblon.</p>
+
+<p>GRENADIER, <i>avec humeur</i>.&mdash;On se tait, mon
+Dieu! on se tait.</p>
+
+<p>La chasse allait fort mal. Le pauvre Philéas,
+entre ses deux compagnons, suait sang et eau pour
+empêcher l'un de bavarder, l'autre de brailler.</p>
+
+<p>A chaque instant, le gibier effrayé partait hors de
+portée, sans que pour cela les deux chasseurs
+fussent corrigés de leurs manies; enfin, dans un
+herbage plein de bruyères, un râle de genêts s'envola
+près des chasseurs.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png"></p>
+
+
+
+
+
+<p>GRENADIER, <i>chantant très fort</i>&mdash;«Chasseurs diligents,
+quelle ardeur vous dévore!...» pan, pan!
+(Il tire et manque le râle.)</p>
+
+<p>CRAPOTIN.&mdash;Ne doutant pas de mon adresse, je
+regrette Serinet qui ramasserait... pan, pan! (Il
+tire et manque le râle.)</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Attends un peu, je vais faire ton
+affaire, mon petit... pan, pan! (Il tire et manque
+le râle.)</p>
+
+<p>Les trois chasseurs désappointés et honteux regardaient
+tristement l'oiseau, lorsque Philéas poussa
+un cri de joie, en le voyant se cacher dans une
+touffe de bruyères. Il s'élança, son chapeau à la
+main, pour le prendre comme un papillon; ses
+amis en firent autant. Le pauvre râle ahuri, effaré,
+se sauvait de bruyère en bruyère, tandis que les
+trois braves se précipitaient à genoux de gauche,
+de droite, écrasant leurs chapeaux, se heurtant,
+comme de véritables forcenés.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Pris, pris... ah le coquin! il vient de
+m'échapper.</p>
+
+<p>CRAPOTIN.&mdash;Je le tiens... non, c'est une souche!</p>
+
+<p>GRENADIER.&mdash;Je l'ai... oh là là! il m'a piqué! (Il
+le lâche.)</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Ah! pour le coup... (Il saisit le râle.)
+Victoire! La bête est forcée! scélérat, m'a-t-il donné
+de mal.... (Il l'examine.) Tiens! il est mort.</p>
+
+<p>GRENADIER.&mdash;Comment, il est mort? ça doit être
+mon plomb qui l'a touché, alors!</p>
+
+<p>CRAPOTIN, <i>vexé</i>.&mdash;Eh bien! et moi, j'ai tiré aussi,
+dites donc!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>sans les écouter</i>.&mdash;C'est mon coup de
+feu, évidemment! C'est singulier, pourtant!... (Il
+examine le râle.) Je ne vois pas de blessure, pas
+de sang...</p>
+
+<p>CRAPOTIN, <i>hésitant</i>.&mdash;Je ne crois pas qu'il soit...
+tout à fait mort!</p>
+
+<p>GRENADIER.&mdash;Si vous le lâchiez, Philéas, nous
+retirerions dessus!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>vivement</i>.&mdash;Ah non! Ah non! et si nous
+ne l'attrapions... (se reprenant) si vous ne l'attrapiez
+pas?</p>
+
+<p>CRAPOTIN, <i>avec assurance</i>.&mdash;Impossible! je ne
+manque jamais.</p>
+
+<p>GRENADIER.&mdash;Bah! ça nous amusera tout de
+même; lâchez-le, allez! (Chantant.) «Volez, volez,
+petits oiseaux!...»</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>crispé</i>.&mdash;Grenadier, parlez sérieusement
+de choses sérieuses au lieu de vociférer comme
+ça... Non! (Il met le râle dans son carnier.) Je le condamne
+à la broche, tel qu'il est. Allons, Messieurs,
+continuons notre chasse... et du feu, de l'entrain!</p>
+
+<p>Le trio se remit bravement en marche; les aboiements
+des chiens, les chants de Grenadier, les discours
+de Crapotin et les colères de Philéas recommencèrent.</p>
+
+<p>Tout à coup, Crapotin cessa de parler et resta
+immobile, les yeux fixés sur un chêne; étonné,
+Grenadier s'approcha de son compagnon. Celui-ci,
+le voyant venir, se hâta de tirer et un oiseau tomba
+pesamment de l'arbre.</p>
+
+<p>CRAPOTIN, <i>au comble de la joie</i>.&mdash;Je l'ai! Il est
+tué... Elle est tombée! (Il gambade.) Hein, mes
+amis, quelle adresse... à 126 pieds de distance au
+moins, bien sûr! Que je regrette Serinet pour...</p>
+
+<p>GRENADIER, <i>vexé</i>.&mdash;Une belle affaire que vous
+avez faite là... pour une méchante poule assassinée!</p>
+
+<p>CRAPOTIN, <i>se récriant</i>.&mdash;Comment, une poule!
+comment, une poule! ajoutez <i>faisane</i>, mon cher,
+s'il vous plaît!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>jaloux</i>.&mdash;J'en doute, mon ami, que ce
+soit une poule faisane!</p>
+
+<p>GRENADIER, <i>triomphant</i>.&mdash;Ah! vous voyez, Crapotin,
+je ne le lui fais pas dire.</p>
+
+<p>(Crapotin contemple son gibier avec bonheur et
+ne répond pas.)</p>
+
+<p>RAPINOT, <i>accourant</i>.&mdash;Bons Saints du Paradis!
+avez-vous tiré sur une poule de ma femme, qu'était
+dans le chêne?</p>
+
+<p>CRAPOTIN, <i>terrifié</i>.&mdash;Ciel! ce n'est donc pas une
+faisane?</p>
+
+<p>RAPINOT.&mdash;Voyons?... Oh! là, là! que malheur!
+justement qu'il faut que ça soit c'te pauvre bête-là
+qui reçoive la charge. Elle qu'était si actionnée à
+pondre, tous les jours que Dieu fait.</p>
+
+<p>CRAPOTIN, <i>consterné</i>.&mdash;Mais... pourtant, elle ressemble
+à une faisane, cette bête! Voyez plutôt cette
+huppe, ces plumes grises, fines et soyeuses. Êtes-vous
+sûr, Rapinot, que...</p>
+
+<p>RAPINOT, <i>avec amertume</i>.&mdash;Quiens! si j'en suis
+sûr! Comme si je ne connaissais pas mes pondeuses?
+Ah! c'est un beau coup que vous avez fait
+là, M'sieur Crapotin, allez! si vous accommodez
+les affaires de vos clients aussi adroitement que les
+miennes, vous pouvez fermer tout de suite votre
+boutique.</p>
+
+<p>Tout en grommelant, le triste Rapinot s'éloigna
+avec la <i>faisane</i> morte, sans vouloir accepter les
+offres d'argent que lui faisait Crapotin, ni ses excuses
+embarrassées.</p>
+
+<p>Philéas avait écouté la discussion avec une joie
+déguisée, mais voulant consoler son ami tout penaud,
+il le prit par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! mon cher, s'écria-t-il, un peu de philosophie,
+saperlotte! il nous reste mon râle; ainsi,
+de la joie!</p>
+
+<p>Au même instant, la carnassière de Saindoux
+s'agita. Le gros chasseur tourna la tête pour se
+rendre compte de ce mouvement inattendu; avant
+qu'il ait pu faire un geste, le râle de genêts, vivant
+et des plus alertes, s'était élancé hors de la
+carnassière en poussant un cri de triomphe.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Dieu! mon râle... il était vivant!</p>
+
+<p>GRENADIER.&mdash;Courons après!</p>
+
+<p>CRAPOTIN, <i>riant</i>.&mdash;Ah! ah! Saindoux, vos victimes
+se portent bien, dites donc!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>exaspéré</i>.&mdash;Le scélérat! après m'avoir
+déjà tant tourmenté!... Il ose vivre encore! Mais je
+l'aurai ou j'y perdrai mon renom de chasseur...</p>
+
+<p>Les trois amis s'élancèrent à la poursuite de
+l'oiseau; le râle, sentant le danger, ne se contenta
+plus de courir et, se voyant poursuivi si chaudement,
+il s'envola, laissant les chasseurs furieux.</p>
+
+<p>Philéas perdant tout espoir, éreinté d'ailleurs de
+sa course furibonde, se laissa tomber avec découragement
+sur une touffe de gazon. A peine avait-il
+touché la terre qu'il se releva soudain en bondissant
+comme une balle élastique et en poussant un
+hurlement sauvage.</p>
+
+<p>CRAPOTIN, <i>effrayé</i>.&mdash;Eh bien! il devient enragé!
+Qu'est-ce qu'il y a, Philéas?</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>criant</i>.&mdash;Ah! ah! quelle blessure! quels
+élancements... du secours, mes amis!</p>
+
+<p>GRENADIER, <i>surpris</i>.&mdash;Où donc, une blessure?
+qui est-ce qui vous a touché, Philéas? je ne vois pas
+de bête par terre, pourtant!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>gémissant</i>.&mdash;Si, oh! si, je suis transpercé...</p>
+
+<p>CRAPOTIN.&mdash;C'est peut-être dans la touffe de
+gazon! (Il regarde.) Ah! Saindoux, mon ami, une
+bécasse! vous avez tué une bécasse!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>stupéfait</i>.&mdash;Comment, j'ai tué une...
+mais je n'ai rien tiré.</p>
+
+<p>GRENADIER.&mdash;Crapotin a, ma foi, raison. Regardez!
+(Il ôte de la touffe d'herbe une bécasse.) La
+voilà, le bec brisé et plate comme une feuille de
+papier, la pauvre bête!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>aigrement</i>.&mdash;Eh bien! plaignez-la, je
+vous le conseille, quand son bec vient de me poignarder!
+(Il fait des contorsions.) Je trouvais qu'une
+épingle faisait mal, mais il faut avoir six centimètres
+de bécasse dans le corps pour savoir ce que
+c'est qu'une vraie piqûre!</p>
+
+<p>CRAPOTIN.&mdash;Mais ça ne doit pas être profond,
+mon cher!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>geignant</i>.&mdash;Ah! ça doit avoir pénétré
+jusque bien près du coeur, mon pauvre ami!</p>
+
+<p>GRENADIER, <i>incrédule</i>.&mdash;Voyons! sac à papier!...
+c'est impossible ce que vous dites là, Saindoux.
+Pensez donc à tout le chemin à faire, avant d'arriver
+de l'endroit blessé jusqu'au coeur! (Riant.) A moins
+que la bécasse ne vous ait lancé son bec comme
+une flèche!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>grinchu</i>.&mdash;Riez, mon cher; ne vous
+gênez pas, je vous en prie, pendant que je souffre à
+petit feu!</p>
+
+<p>CRAPOTIN.&mdash;Allons, mon pauvre ami, ne plaisantons
+plus. Voulez-vous que nous vous ôtions de
+la plaie ces fragments de bec, qui doivent vous faire
+mal?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Je veux bien, mais allez doucement!</p>
+
+<p>GRENADIER.&mdash;Soyez tranquille. Attendez, Crapotin,
+je vais vous aider.</p>
+
+<p>CRAPOTIN.&mdash;C'est ça; voyez-vous les morceaux?</p>
+
+<p>GRENADIER.&mdash;Oui; y êtes-vous?</p>
+
+<p>CRAPOTIN.&mdash;J'y suis; tirez de votre côté.</p>
+
+<p>GRENADIER, <i>affairé</i>.&mdash;Bon... houp là, Crapotin!</p>
+
+<p>Le pauvre Saindoux, à quatre pattes, gémissait
+terriblement. Ses amis lui arrachèrent, malgré ses
+cris et ses lamentations, les deux côtés du bec de
+la bécasse si malencontreusement logés dans sa
+grosse personne.</p>
+
+<p>Quand l'opération fut terminée, les chasseurs organisèrent
+un brancard, aidé de Rapinot qui était
+accouru aux cris de la <i>victime</i> et ils transportèrent
+Philéas dans son logis.</p>
+
+<p>Saindoux, couché à plat ventre sur le brancard,
+se désolait de sa triste chasse. Arrivé chez lui, il fit
+remplir une immense cuvette d'huile de millepertuis
+et s'y assit, déclarant qu'il ne bougerait pas de
+là tant que sa blessure ne serait pas cicatrisée. Il
+adoucit du reste son triste sort en se faisant servir
+abondamment à manger et ses amis se consolèrent
+ainsi avec lui de leurs aventures dramatiques.</p>
+
+<p>Quelques jours après, Philéas repartait pour
+Paris, rejoindre «le Tueur de colibris féroces»
+pour commencer avec lui ses longs et terribles
+voyages.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h3>LES LETTRES DE POLYPHÈME ET DE PHILÉAS</h3>
+
+
+<p>&mdash;Tout est-il prêt?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon illustre ami! mes malles sont fermées,
+mes valises aussi; mes sacs sont bourrés
+comme des canons; fifi-mimi est dans sa cage
+d'acier. Nous partirons quand vous voudrez!</p>
+
+<p>En achevant ces mots, le gros Philéas se frotta
+les mains d'un air radieux.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille! dit Polyphème; alors je vais
+écrire à notre ami, M. Pierrot, que nous partons
+demain pour Blidah.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>effaré</i>.&mdash;Hein! quoi! plaît-il? déjà en
+Afrique? Et notre tournée en Europe? et celle en
+Asie? nous les supprimons donc, comme ça?</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.&mdash;Eh! non, mon cher, ne
+vous effrayez donc pas de cette petite visite en
+Afrique. J'ai une affaire pressante à arranger, là-bas;
+elle ne me retiendra que cinq ou six jours;
+cela ne dérange en rien nos projets.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>rassuré</i>.&mdash;A la bonne heure, mon cher
+Tueur, écrivez à Pierrot que nous partons; moi, je
+vais annoncer cela à mon ami, le vicomte de Marsy;
+je tiens à le mettre au courant de mes faits et
+gestes, car je me vois destiné à une vie illustre autant
+que glorieuse, grâce à mes voyages, et je veux
+que mon pays sache ce que je deviens, par l'entremise
+de cet homme estimable.</p>
+
+<p>Les voyageurs s'établirent chacun devant un bureau
+et comme ils ne doivent pas avoir de secrets
+pour nous, lisons sans façon par dessus leur épaule
+ce qu'ils sont en train d'écrire:</p><br>
+
+<p><i>Polyphème à Pierrot.</i></p>
+
+<p>Mon cher ami, quelle trouvaille! quel trésor que
+ce Saindoux! merci mille fois! Grâce à vous, je
+vais entreprendre mon tour du monde avec la meilleure
+pâte d'imbécile!... Il m'amuse déjà tellement
+que je compte payer toute sa dépense: sa petite
+fortune n'y suffirait pas et la mienne me permet
+largement de faire cette générosité. Riche et désoeuvré
+comme je le suis, ces voyages sont ma seule
+ressource contre l'ennui; mon précieux Philéas est
+pour moi, j'en suis sûr, une source de distractions
+vraiment inépuisable; bien entendu que, pour ne
+pas l'humilier, je ferai semblant de ne presque rien
+dépenser pour lui en route. Je suis ami des plaisanteries,
+mais je suis avant tout bon enfant et j'aime
+comme je taquine, franchement. Nous partons demain
+pour Blidah. Sous prétexte d'affaires, je vais
+mettre mon gros camarade en face d'un lion; nous
+verrons comment il s'en tirera. J'en ris d'avance.
+Ah! la bonne tête! qu'il sera amusant, mon Dieu,
+qu'il sera amusant! je vous tiendrai au courant,
+cela va sans dire.</p>
+
+<p>Bien à vous,</p>
+
+<p>Pour Philéas, Polyphème Gérard, le Tueur de
+colibris féroces.</p>
+
+<p>Pour vous et nos amis, Charles N.</p><br>
+
+<p><i>Lettre de Philéas à M. de Marsy</i>.</p>
+
+<p>Monsieur et Vicomte, c'est avec un tremblement
+universel de tout mon être que je vous écris ces
+mots solennels: <i>Je pars demain</i>. Je m'en vais à
+Blidah avec mon célèbre ami, le Tueur (de colibris
+féroces), il y va pour affaires; je profiterai de ses
+occupations pour chasser un peu et faire connaissance
+avec les bêtes féroces et non féroces d'Afrique.</p>
+
+<p>Depuis mon départ de Castel-Saindoux (ou j'ai été
+si heureux de vous recevoir) il m'est arrivé différentes
+choses qui ont accidenté mon existence. Je
+veux vous mettre au courant de ces détails de ma
+vie. J'ai d'abord reçu une lettre de Gelsomina; elle
+m'envoie sa photographie que je lui avais rendue et
+qu'elle me renvoie comme souvenir pendant mon
+voyage. Je la lui ai renvoyée... elle me l'a <i>re</i>renvoyée;
+je la lui ai <i>rere</i>renvoyée... elle me l'a <i>rerere</i>renvoyée!
+alors... la voilà! Je vous prie de la lui
+rendre eu lui ordonnant avec douceur (et avec violence,
+s'il le faut) de la garder à jamais! Voilà une
+affaire bâclée, pas vrai, Monsieur le Vicomte?</p>
+
+<p>Dieu! que c'est beau, Paris! les rues sont plus
+larges que les grandes routes et les spectacles sont
+très superbes! J'ai vu à l'Opéra des bonnes gens
+qui se trémoussaient terriblement; je les ai crus
+enragés. Polyphème m'a dit que non, que c'étaient
+des malheureux qu'on appelle <i>crampistes</i>; ils sont
+pleins de crampes dans les mollets et alors, il faut
+qu'ils gigottent ferme pour se soulager un peu; en
+voilà une terrible maladie! Il paraît que ça se gagne;
+aussi, quand un des <i>crampistes</i> s'est approché de
+moi (j'étais allé avec Polyphème dans les coulisses
+du théâtre) je me suis sauvé en criant comme un
+perdu: «Gare les crampistes!» Quand Polyphème
+m'a rejoint, tous les malades qui causaient avec lui
+riaient comme des fous, je ne sais pas pourquoi.</p>
+
+<p>Après ça, nous sommes allés au Cirque pour voir
+le dompteur Batty et ses lions! Sac à papier, quelles
+terribles bêtes! Je vous avoue, Monsieur et cher Vicomte,
+que je suis déjà dégoûté de cette chasse-là
+rien que d'avoir vu les lions de Batty. J'ai
+demandé à Polyphème à quoi ça servait de risquer
+sa vie à entrer dans une cage à lions.</p>
+
+<p>&mdash;A rien, m'a-t-il dit.</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi le fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Pour amuser le public.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, je trouve ça bête et mal de risquer
+sa vie pour la donner en spectacle, au lieu de
+travailler comme un honnête ouvrier; c'est stupide.
+Ça n'amuse pas, d'ailleurs, de voir un chrétien exposé
+aux bêtes féroces comme du temps des empereurs
+païens. C'est pas un spectacle catholique et je l'ai
+dit à Polyphème, qui m'a donné raison d'un air
+ému et grave qu'il n'a pas souvent.</p>
+
+<p>Pour en revenir au Cirque, la fin a été très gentille.
+Après ces sales coquins de lions, voilà-t-il pas
+une cavalcade de singes qui arrive. C'était comme
+aux <i>sept p'tites chaises</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, ainsi que disent les
+<i>poreman</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>; vous savez, ceux qui s'occupent des
+chevaux élégants. Il y avait un jockey bleu, un jockey
+jaune, et un jockey vert pomme; ce n'est pas tout, il y
+avait aussi une guenon en amazone rouge; oh! mais,
+un amour de guenon! avec une belle toque à plumes
+blanches, des gants à manchettes et un toupet magnifique
+de faux cheveux, rouge carotte. Tous ces singes
+montaient des petits chevaux, noirs comme de la suie
+et méchants comme des diablotins. A un signal des
+écuyers, clic, clac! les chevaux bondissent, les
+singes se cramponnent à la crinière et broum! les
+voilà partis! Tout le monde riait, car vrai, c'était cocasse!
+les pauvres singes avaient une peur de chien!
+A chaque barrière sautée, ils glapissaient en désespérés.
+Chaque fois qu'ils passaient près des écuyers,
+armés de leurs grands fouets, ils les regardaient en
+faisant des grimaces de frayeur qui nous faisaient
+pâmer! Tout d'un coup, on entend un couic!...
+C'était le pauvre jockey jaune qui avait tourné avec
+sa selle sous le ventre de son cheval. Ça vexait le
+poney, qui voulait s'en débarrasser parce que le
+singe le chatouillait en se cramponnant à lui; mais
+il avait beau ruer, ça n'y faisait rien. Le jockey jaune
+était plus mort que vif et pinçait le cheval. Pour
+lors, voilà-t-il pas que le poney, furieux, se met à
+marcher sur ses pieds de derrière! En voyant cela,
+le singe se rassure et s'élance par terre. En sautant,
+il tombe sur le nez du cheval que la guenon conduisait.
+Ce poney-là a peur; il se cabre et l'amazone
+effrayée se jette sur la tête d'une grosse dame
+qui avait une forêt de cheveux crêpés, frisés, tire-bouchonnés,
+enfin un tas d'histoires sur la tête,
+quoi! La dame se débat; la guenon fourgotte<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> les
+cheveux et, comme elle était en colère, elle arrache
+toute la perruque de la grosse, pièce à pièce! Il y
+avait des faux cheveux, fallait voir! peut-être plus
+de deux livres pesant! tout le monde se tenait les
+côtes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Steeple-chase, course de chevaux.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Sportmen.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Pour «fourrage» (c'est un mot Normand).</blockquote>
+
+<p>Bravo! l'amazone! qu'on lui criait; elle est jalouse
+de la perruque et elle se venge.</p>
+
+<p>&mdash;Mes crêpés! hurlait la grosse dame, mes boucles!
+mes frisons! Elle m'arrache tout, cette horreur de
+bête! Gusman, mon pauvre mari, au secours! sauve
+ton Isménie...</p>
+
+<p>Le gros monsieur qui s'appelait Gusman tâche
+de faire partir la guenon. Elle se rebiffe et v'lan!
+elle lui allonge une calotte épouvantable. Gusman
+se fâche, réplique; les voilà à se donner des taloches
+pour de bon! L'arrivée du maître avec son grand
+fouet a tout apaisé; il avait réussi à se faire un passage
+parmi les spectateurs qui entouraient la grosse
+dame et les combattants. A sa voix la guenon s'est
+calmée, a lâché Gusman et la perruque; tout le
+monde s'est en allé, riant encore de toutes ces
+bonnes farces!</p>
+
+<p>Me voilà à bout de papier et de force épistolaire.
+Je vous r'écrirai de Blidah, cher Monsieur et Vicomte,
+pour vous narrer mes impressions de voyage.</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/18.png"></p>
+
+
+
+<p>En attendant, je vous prie, avec toute espèce de
+civilité puérile et honnête, de faire agréer à votre aimable
+et digne famille mes respects les plus respectueusement
+respectueux. Je vous réitère, à vous,
+Monsieur ami et Vicomte, que je suis avec une émotion
+profonde et serai pour la vie!...</p>
+
+<p>PHILÉAS SAINDOUX.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h3>BON VOYAGE, CHER DUMOLLET!</h3>
+
+
+<p>Phout!... Phout!... Phout! Phou... ou... ou...
+ou... t!...</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, la locomotive! s'écria gaîment Philéas;
+elle file comme un charme! Allons, nous voilà partis
+pour Blidah, illustre Polyphème... Un temps
+de chemin de fer et nous y serons!</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>souriant</i>.&mdash;Pas tout à fait, mon
+cher; il y a la mer à traverser, en outre.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>dédaigneusement</i>.&mdash;Oh! oh! cette mer-là,
+ce n'est pas grand'chose.</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Comment, pas grand'chose; mais
+deux jours de bateau sont déjà gentils!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>incrédule</i>.&mdash;Laissez donc! c'est les marins
+feignants qui veulent faire accroire qu'il faut
+tout ce temps-là; mais ils ne m'attraperont pas
+comme ça! et je vous les ferai marcher si rondement
+qu'en deux heures nous serons rendus à
+Alger.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.&mdash;Tiens! au fait! vous me
+donnez une idée excellente, délicieuse!... Oui, mon
+ami, vous irez en deux heures (il lui serre la main),
+c'est moi qui vous le promets! Ce cher Philéas,
+quel trésor j'ai là, mon Dieu!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>modestement</i>.&mdash;Vous êtes bien bon; je
+suis trop poli pour vous démentir, d'ailleurs! il
+est certain que fifi-mimi et moi... (il bâille) nous
+valons quelque chose... (il bâille) nous ne manquons
+pas... (il bâille).</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;D'envie de dormir, hein?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;C'est... aaaaah!... c'est vrai... ce chemin
+de fer me fait somnoler un peu.</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Ne vous gênez pas, mon cher;
+dormez.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>scandalisé</i>.&mdash;Devant vous, illustre ami?
+Ce ne serait pas respectueux!</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Je le veux; je vais en faire autant
+de mon côté.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;S'il en est ainsi, j'accepte. Ouf! qu'on
+est mal pour appuyer sa tête! Tiens, au fait! nous
+sommes seuls. Je vais m'étendre par terre; je ne
+vous gênerai pas et je dormirai comme un bienheureux.</p>
+
+<p>Un silence complet régna bientôt dans le wagon;
+trois heures s'écoulèrent; la nuit était avancée quand
+Charles N... (que nous continuerons d'appeler Polyphème,
+avec Philéas) se réveilla. On était arrivé
+à une station et les voyageurs profitaient de dix minutes
+d'arrêt pour manger à la hâte quelque chose.
+Polyphème, sentant son appétit s'éveiller, descendit
+sans réveiller Philéas qui dormait de tout son coeur,
+et alla rejoindre les dîneurs.</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/19.png"></p>
+
+<p>Pendant son absence, deux employés chargés
+d'examiner les voitures s'aperçurent que le wagon
+où dormait Philéas était sérieusement abîmé.
+Comme cette voiture était la dernière du train, ils
+se hâtèrent de la décrocher, de la mettre sous une
+remise, et de la remplacer par un autre wagon en
+bon état, ayant soin d'y transporter les quelques
+objets (y compris le fifi-mimi) laissés sur les banquettes,
+par Polyphème et Philéas; aucun des employés
+ne s'aperçut de la présence du dormeur sous
+la banquette et l'infortuné continua son somme sans
+se douter du changement dont il était victime. Polyphème
+remonta en voiture et reprit tranquillement
+sa place et son sommeil, convaincu que Philéas
+était là.</p>
+
+<p>Réveillé au petit jour, le jeune homme appela
+Saindoux; il fut stupéfait, puis très effrayé de constater
+sa disparition et ne se tranquillisa qu'à la
+station suivante, où les employés lui expliquèrent ce
+qui avait motivé le changement de wagon.</p>
+
+<p>Remis de son émotion, Polyphème rit beaucoup
+de la figure qu'avait dû faire Philéas et resta à la
+station pour attendre son compagnon, persuadé
+qu'il l'y rejoindrait bientôt.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le gros Saindoux dormait
+comme un plomb sous sa banquette; il ne se réveilla
+que tard et se frotta les yeux en bâillant, puis il
+tressaillit, car il venait de s'apercevoir qu'il était
+dans une obscurité complète.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>inquiet</i>.&mdash;Est-ce qu'il fait toujours nuit,
+cher Tueur?... hein! pas de réponse! (Criant.) Mon
+illustre ami, réveillez-vous... Comment! il ne dit
+rien? (Il tâte les banquettes.) Personne, pas même
+fifi-mimi! (Avec terreur.) Le wagon ne marche plus!
+Ah! je crois deviner... (Il s'agite avec crainte.)
+Des malfaiteurs auront décroché la voiture. Polyphème
+se sera sauvé et fifi-mimi est leur victime...
+pauvre bête! Oh! (il saute) on vient par ici, et je
+n'ai pas d'armes... quelle position, grand Dieu!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/20.png"></p>
+
+<p>Des pas se dirigeaient effectivement de son côté.
+Deux hommes parurent avec une lanterne sourde.</p>
+
+<p>PREMIER EMPLOYÉ.&mdash;Diable de remise! dire qu'il
+faut de la lumière pour s'y conduire en plein jour!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>à part, épouvanté</i>.&mdash;Je suis dans leur
+caverne, Seigneur! c'est la <i>Suzanne</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> des quarante
+voleurs!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Sésame.</blockquote>
+
+<p>DEUXIÈME EMPLOYÉ.&mdash;Est-<i>il</i> là?</p>
+
+<p>PREMIER EMPLOYÉ.&mdash;Oui, et <i>il</i> a fameusement
+besoin de mes clous et de mon marteau.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>anéanti</i>.&mdash;Miséricorde! ils veulent me
+torturer avec des clous, les misérables! ah mais!
+j'invoque <i>Suzanne</i> s'ils approchent... tant pis, il
+arrivera ce qu'il pourra!</p>
+
+<p>PREMIER EMPLOYÉ.&mdash;Allons! dépêche-toi; il faut
+lui faire son affaire et lestement encore!</p>
+
+<p>A peine avait-il dit ces mots que Saindoux se
+précipita hors du wagon sur eux, en vociférant:
+«Suzanne, ouvre-toi! misérables, tremblez!»</p>
+
+<p>Les employés, effrayés de ces cris, le prenant
+pour un malfaiteur, rendirent avec usure au gros
+Philéas coups de poings et coups de pieds en appelant
+leurs camarades.</p>
+
+<p>On accourut de toutes parts et l'on parvint à
+s'expliquer. Ce fut long et difficile, Saindoux soutenant
+avec obstination qu'il était, prisonnier dans
+une caverne de bandits. On ne put le détromper
+qu'en le conduisant à la gare et en lui montrant la
+voie du chemin de fer.</p>
+
+<p>Il se rendit enfin à l'évidence, se tranquillisa et
+demanda à rejoindre Polyphème à la station suivante,
+pensant avec raison que son ami devait l'y
+attendre.</p>
+
+<p>Il avait fait grand tapage et le chef de gare, lui
+gardant rancune de cette scène ridicule, imagina de
+lui jouer un tour; il s'approcha donc de Saindoux
+qui attendait en maugréant et lui dit avec un grand
+sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Si Monsieur le désire, je puis lui faire rejoindre
+son ami, non dans une heure, mais dans un quart
+d'heure.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! s'écria Philéas tout joyeux;
+vous êtes un brave homme, vous! menez-moi tout
+de suite au train, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, Monsieur, dit le chef de gare en montrant
+à Saindoux une locomotive prête à partir.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Mais ce n'est pas un train, ça!</p>
+
+<p>LE CHEF DE GARE.&mdash;C'est le wagon de voyage de
+S. M. l'Empereur de Tartarie, Monsieur; avant de
+le lui expédier, on le fait servir à quelques hauts
+personnages... (saluant) et je vous l'offre.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>flatté</i>.&mdash;Monsieur, vous êtes bien bon;
+je dirai même que vous êtes un homme charmant!
+j'accepte avec joie.</p>
+
+<p>Saindoux s'installa majestueusement sur la plate-forme
+au milieu de rires étouffés et la locomotive
+partit avec la rapidité de l'éclair. Elle allait, en
+réalité, rejoindre un train de marchandises pour
+remplacer une machine déraillée et le mécanicien,
+riant sous cape, s'amusait à exciter la terreur de
+Philéas par des récits lugubres d'accidents horribles,
+à l'endroit même où le gros voyageur s'était placé.</p>
+
+<p>Philéas avait beau changer de place, le lieu où il
+était se trouvait rappeler des souvenirs plus terribles
+encore. Le pauvre Saindoux, qui recommandait
+son âme à Dieu, respira librement en voyant
+Polyphème sur le quai de la station.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Ah!... Enfin! c'est ici que je m'arrête,
+mon ami, laissez-moi descendre, s'il vous
+plaît... Eh bien... arrêtez, conducteur... satané conducteur!...
+Polyphème, courez après nous! à la
+garde! à la garde!...</p>
+
+<p>... Car la locomotive, plus rapide que jamais,
+avait passé comme le vent, laissant derrière elle
+Polyphème qui ne pouvait s'empêcher de rire de
+cette nouvelle mésaventure, tandis que Saindoux,
+rouge comme un coq, les cheveux ébouriffés, gesticulait
+comme un furieux sur la machine.</p>
+
+<p>Le mécanicien eut bientôt pitié de Philéas et lui
+offrit de l'installer dans une autre locomotive qui
+allait à la station de Polyphème.</p>
+
+<p>Philéas y consentit avec bonheur et s'y précipita,
+pendant que le malin conducteur s'éloignait, à la
+grande satisfaction de Saindoux qui se croyait au
+bout de ses peines.</p>
+
+<p>Il arriva en effet à bon port à la station où l'attendait
+son ami, mais en voulant sauter sur le trottoir
+qui bordait la voie, il calcula mal la distance et, au
+lieu de tomber dans les bras de Polyphème, il disparut
+dans un énorme panier placé près de son ami.</p>
+
+<p>Philéas poussait de grands cris, en tâchant de se
+dépêtrer de sa prison. Les voyageurs riaient comme
+des fous, tout en l'aidant. Saindoux se redressa
+bientôt au milieu de la bourriche... il était inondé
+de jaune d'oeuf!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>furieux</i>.&mdash;Sac à papier! j'ai du guignon...
+quelle omelette, mes amis! J'ai au moins
+deux cents jaunes d'oeufs sur le corps... Prelotte!
+comme ça colle! Vite! de l'eau, que je me lave...
+je n'y vois plus clair... holà! ça coule dans mes
+oreilles, j'en ai plein la bouche... Pouah! (Il crache.)
+Prelotte! prelotte!! c'est mauvais...</p>
+
+<p>Tout le monde se tordait de rire en l'écoutant, si
+bien que le bon gros Saindoux finit par en faire autant
+de bon coeur.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/21.png"></p>
+
+<p>Il alla se débarbouiller et se changer de la tête
+aux pieds, retrouva avec bonheur son fifi-mimi
+qu'il avait cru mort et reprit avec Polyphème un
+autre train qui les mena sans accident à Marseille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h3>VOYAGE SUR MER A VOL DE... POLYPHÈME!</h3>
+
+<p>Arrivé-à Marseille, Philéas oublia tous ses malheurs.
+Escorté par Polyphème, il parcourait avec
+bonheur cette belle et grande ville, si animée, si
+riche, et que les intelligents habitants savent rendre
+attrayante et gaie. Il alla prier aux pieds de Notre
+Dame de la Garde, que la touchante piété marseillaise
+a placée sur un rocher pour planer sur la ville
+et être vue de tous; il visita la Cannebière, ce port
+que Paris, la reine du monde, admire et envie, au
+dire des habitants. Arrivé là, il ne tarissait pas en
+éloges! Au milieu d'un discours enthousiaste sur la
+mer, Polyphème remarqua avec surprise que la voix
+de Philéas baissait peu à peu, puis... elle s'éteignit
+tout à fait. Ses yeux suivirent la direction que prenaient
+les regards interdits de Saindoux. Il vit alors
+un homme à cheveux gris, fort maigre et fort grand,
+dont la figure spirituelle était contractée par la colère.
+Les bras croisés, les yeux flamboyants, cet inconnu
+s'approcha lentement de Philéas qui semblait
+fasciné.</p>
+
+<p>L'INCONNU.&mdash;Pourquoi me regardes-tu comme ça,
+étranzer? Sais-tu que tu m'insultes... et dans mon
+pays, encore!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>interdit</i>.&mdash;Mais, Monsieur le Marseillais,
+je vous regardais comme tout le monde; ce n'est
+pas une offense, il me semble.</p>
+
+<p>L'INCONNU, <i>avec violence</i>.&mdash;Tu mens, étranzer imbécile!
+Ze ne suis <i>pas tout le monde</i>, insolent!
+<i>Tout le monde</i> ne me regarde pas comme une
+bête curieuse, impertinent! et il y a offense, troun de
+l'air! bagasse!!!</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Allons, Monsieur, ne vous emportez
+pas ainsi contre mon ami: calmez-vous, je vous
+en prie, en songeant...</p>
+
+<p>L'INCONNU, <i>rageant</i>.&mdash;Ze ne suis que trop calme,
+Monsieur, c'est mon défaut! mais il ne faut pas
+m'insulter impunément; savez-vous que c'est moi
+qui, l'autre zour, ai soutenu l'honneur de la Canne-bière
+en flanquant un coup de pied (oh! un coup de
+pied admirable!) à un Parisien qui passait auprès
+de moi; cet homme me dit avec surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je vous ai fait?</p>
+
+<p>&mdash;Ze lui réponds: «rien!»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, pourquoi me maltraitez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Zuge un peu si tu m'avais fait quelque soze!
+que ze lui réplique.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.&mdash;C'est magnifique! où voulez-vous
+en venir, Monsieur? à un duel? mon ami est
+prêt, il adore les affaires de ce genre!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>bas</i>.&mdash;Eh! dites donc, mon cher Tueur,
+ce n'est pas vrai, ça!</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>bas</i>.&mdash;Taisez-vous donc, j'arrange
+l'affaire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/22.png"></p>
+
+
+
+<p>L'INCONNU, <i>plus calme.</i>&mdash;Z'accepterais avec
+bonheur cette offre si ze ne partais pas ce soir pour
+Blidah, Monsieur.</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Tiens! et nous aussi; comme ça
+se trouve bien! vous vous battrez sur le bateau.</p>
+
+<p>L'INCONNU, <i>vivement</i>.&mdash;Le capitaine ne voudra
+pas, z'en suis sûr!</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>bas</i>.&mdash;Philéas, mon ami, c'est un poltron!
+il caponne... Hardi, mon cher, du toupet!
+Soutenez l'honneur-normand!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>bas</i>.&mdash;Ah! il caponne, il ose caponner,
+le lâche! et moi qui avais peur! Attendez un peu
+voir, Tueur! (Haut, avec arrogance.) Nous nous
+battrons dans une cabine, Marseillais, et nous choisirons
+mon arme ordinaire, vu que je me regarde
+comme énormément insulté, entendez-vous, bouillabaisse?</p>
+
+<p>L'INCONNU, <i>avec douceur</i>.&mdash;Ne vaudrait-il pas
+mieux nous serrer la main, Monsieur?</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>bas</i>.&mdash;Ça va, Saindoux, ça va très
+bien! confondez ce faux brave.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>bas</i>.&mdash;Attendez un peu voir! (Haut.)
+Nous nous battrons, bouillabaisse, à mort, à mort
+effrrrroyable!...</p>
+
+<p>L'INCONNU, <i>effrayé</i>.&mdash;Oh! Monsieur... et avec
+quelles armes?</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>sombre et solennel</i>.&mdash;Avec des bombes,
+Marseillais; c'est mon arme ordinaire. Nous aurons
+une bombe pleine de poudre dentifrice et une vraie
+bombe bourrée de poudre à canon. Nous choisirons
+au hasard et nous nous lancerons à la mer sur des
+planches, en allumant nos machines. Celui qui
+aura la bonne bombe sera repêché par les matelots,
+l'autre sautera. Ça vous va-t-il?</p>
+
+<p>Polyphème approuva gaiement la proposition,
+mais l'inconnu s'en montra terrifié.</p>
+
+<p>&mdash;Ze ne consens pas à cela, s'écria-t-il. Zamais ze
+ne voudrais mourir par explosion; ce doit être
+affreux et ze me dois à ma famille.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>majestueusement</i>.&mdash;Vous êtes père de
+famille? je vous fais grâce, alors.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/23.png"></p>
+
+<p>L'INCONNU, <i>balbutiant</i>.&mdash;Pas précisément... ze ne
+suis pas marié.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec colère</i>.&mdash;Qu'est-ce que vous chantez,
+alors?</p>
+
+<p>L'INCONNU, <i>piteusement</i>.&mdash;Ze ne sante pas! ze
+soutiens que z'ai une famille en la personne d'un
+cousin normand, le duc de Philéas Saindoux,
+grand seigneur, qui m'aime tendrement et qui mourrait
+de sagrin si ze périssais.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;En voilà une farce et une blague,
+mon cher; je suis Philéas Saindoux et je ne mourrai
+jamais de chagrin que de ma propre mort, je vous
+en avertis.</p>
+
+<p>L'INCONNU, <i>très émotionné</i>.&mdash;Phi... Phi... Philéas?
+Oh! mon cousin, mon ser cousin, reconnaissez en
+moi le docteur Crakmort, fils de votre tante, Alménie
+Saindoux.</p>
+
+<p>PHILÉAS, étonné.&mdash;Ah bah!... c'est vrai, au fait!
+j'ai entendu parler de vous et de votre maman par
+papa. Bonjour, cousin, et sans rancune!</p>
+
+<p>La querelle était finie; les deux adversaires se
+serrèrent la main et allèrent avec Polyphème s'embarquer
+sur le <i>Zéphyr</i>, qui devait les conduire en
+Algérie.</p>
+
+<p>A peine installé sur le bateau, Saindoux rappela
+à son ami sa promesse de faire marcher <i>rondement</i>
+le navire.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>gaiement</i>.&mdash;Je n'ai qu'une parole,
+mon cher, et je la tiens; laissez-moi faire. Couchez-vous
+pour éviter le mal de mer pendant ces deux
+heures de route; avalez cette pastille, puis faites
+un petit somme. Je vous réveillerai à notre arrivée;
+à quatre heures, je vous appelle.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;C'est merveilleux, cher Tueur! Merci,
+grand homme! votre pastille est diablement mauvaise...
+c'est égal! je vais dormir avec enthousiasme.
+Ah! ah! ces fainéants de marins, ils ont trouvé leur
+maître avec vous. Tiens, c'est singulier comme j'ai
+sommeil... vite aujourd'hui... bon... soir... (Il
+s'endort.)</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>le regardant</i>.&mdash;Bravo! ma pilule
+d'opium fait son effet; ce pauvre garçon n'aura pas
+le mal de mer et, par dessus le marché, il va encore
+me faire rire avec sa naïveté de voyage en deux
+heures. Après-demain, je le réveillerai; jusque là,
+bonsoir, Saindoux, rêvez à des lions non féroces et
+à des bombes en poudre dentifrice.</p>
+
+<p>Le surlendemain à quatre heures, Polyphème, qui
+avait eu soin de prolonger le sommeil de Philéas
+avec ses pastilles, secoua vigoureusement le gros
+dormeur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Philéas, debout! dit-il avec emphase; il
+est quatre heures moins cinq et nous allons arriver
+comme je vous l'ai promis.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! quoi? s'écria Saindoux en se frottant
+les yeux; déjà? c'est merveilleux, mon bon Tueur,
+ce que vous faites! et qu'avez-vous donc dit aux
+matelots pour nous faire aller de ce train-là?</p>
+
+<p>&mdash;Je leur ai fait adroitement avaler de la poudre
+électrique dans du rhum, mon ami, répliqua Polyphème
+très gravement. Ça les a fait travailler ferme,
+vous devez le comprendre.</p>
+
+<p>L'équipage et les passagers, qui étaient dans le
+secret, reçurent le dormeur de façon à compléter
+son illusion. Tout à coup, Saindoux se frappa le
+front.</p>
+
+<p>&mdash;Polyphème, s'écria-t-il, quel jour sommes-nous?
+J'entends dire à Crakmort que c'est aujourd'hui
+jeudi.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>tranquillement</i>.&mdash;Certainement.
+Qu'est-ce qui vous étonne?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Mais... mais nous sommes partis de
+Marseille avant-hier, alors?... Comment...</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Non, ce matin; il y a deux heures,
+parbleu!</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Mais nous sommes partis de Paris le
+huit?</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Non, le dix.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>insistant</i>.&mdash;Pourtant, Polyphème...</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>feignant de se fâcher</i>.&mdash;Ah! mon
+cher, vous êtes terrible avec vos <i>mais</i>, vos <i>pourtant</i>.
+Saprelotte! puisque tous ces messieurs vous disent
+la même chose que moi, vous devriez nous croire,
+à la fin!</p>
+
+<p>Le pauvre Philéas, assailli de protestations, de
+discours de toute espèce que lui prodiguaient passagers
+et équipage, se soumit avec un désespoir
+burlesque. Ce fut ainsi qu'il arriva à terre; nos voyageurs
+se firent mener directement à Blidah et nous
+allons les y suivre, pour ne rien perdre de leurs
+aventures dans ces parages.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h3>LA CHASSE AU LION</h3>
+
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher, dit Polyphème à son
+gros compagnon, le lendemain de son arrivée.
+Comment trouvez-vous l'Algérie et les Arabes?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;L'Algérie me semble très superbe,
+Tueur, complètement magnifique, excepté ses
+diables de puces qui troublent ma joie. (Il se gratte
+avec fureur.) J'en ai tué soixante-quinze en vingt
+minutes hier, et puis j'y ai renoncé; rien que sur
+le mollet droit, j'avais quatre cent quatre-vingt-neuf
+piqûres; ça me cuit partout... il me semble que je
+suis dans un bain de moutarde.</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;On se fait à cela bien vite, allez!
+Courage! n'y pensez plus. Et les Arabes, qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Ah! quels beaux hommes! mais... est-il
+convenable à eux de se montrer publiquement en
+chemise avec une serviette sur la tête?</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Comment, «en chemise»! Ce
+sont des manteaux appelés burnous et leurs turbans
+ne sont nullement des serviettes. Tout cela,
+c'est leur costume.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Ma foi! je n'aimerais pas me fourrer
+un burnous sur la tête et m'envelopper d'un turban,
+moi! (Polyphème rit.) Mais dites donc, mon cher
+ami, pourquoi ne profiterais-je pas du beau temps
+pour aller voir les environs, aujourd'hui?</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Volontiers; je vais rassembler une
+escorte et nous nous mettrons en route dès que nos
+chevaux seront prêts.</p>
+
+<p>Polyphème alla effectivement surveiller les préparatifs
+de la promenade. Resté seul, Philéas s'ennuya
+promptement, agacé qu'il était par les puces
+qui continuaient à le dévorer, et prenant son fusil,
+attachant sur son dos la cage de fifi-mimi, il sortit
+pour flâner dans les environs en attendant son ami.</p>
+
+<p>Au détour d'une rue, Saindoux se trouva face à
+face avec un petit nègre, noir comme du charbon
+et dont la figure était remarquablement drôle, intelligente
+et maligne, malgré une affreuse laideur.</p>
+
+<p>Ce petit nègre était entièrement vêtu de blanc,
+ce qui le rendait d'autant plus extraordinaire.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Ah! le drôle de petit bonhomme!
+Bonjour, moricaud, sais-tu le français?</p>
+
+<p>LE PETIT NÈGRE.&mdash;Moi, le savoir un peu, beau
+blanc.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Comment te nommes-tu, petit?</p>
+
+<p>LE PETIT NÈGRE.&mdash;Pauvre négrillon s'appeler:
+Sagababa.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>éclatant de rire</i>.&mdash;En voilà un nom
+cocasse! Eh bien, Sagababa, veux-tu me mener jusqu'à
+un arbre à fruit quelconque? je grille de manger
+des produits africains; ils doivent être excellents,
+surtout cueillis tout frais!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/24.png"></p>
+
+
+
+<p>SAGABABA.&mdash;Moi, vouloir bien, beau blanc.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>flatté</i>.&mdash;Il est très poli, ce moricaud!
+Faisons vite cette course, mon ami; je veux revenir
+promptement pour ne pas faire attendre mon illustre
+compagnon.</p>
+
+<p>Saindoux et Sagababa partirent d'un pas rapide.
+Philéas oubliait ses puces et, chemin faisant, questionna
+Sagababa sur sa position.</p>
+
+<p>&mdash;Moi suis seul, dit le petit nègre avec émotion.
+Pauvre Sagababa s'enfuir de chez maître méchant,
+loin d'ici; marcher beaucoup, souffrir faim, soif;
+venu ici travailler, apprendre un peu français. Moi
+aime bien hommes français. Bons, grands, généreux;
+voudrais servir toi! serais si content! t'aimerais
+tant!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec bonté</i>.&mdash;C'est bien difficile, mon
+pauvre garçon; en attendant, cherchons des fruits;
+nous voilà à l'entrée d'un joli bois qui doit avoir...</p>
+
+<p>Un épouvantable rugissement, un véritable
+tonnerre éclatant à cent pas des promeneurs interrompit
+Philéas. Au cri du fauve, Sagababa terrifié,
+mais toujours leste comme un chat, bondit dans un
+arbre.</p>
+
+<p>Philéas ne pouvait suivre le petit nègre; il se
+précipita vers un rocher voisin au moment où un
+lion énorme, l'oeil en feu, la crinière hérissée, se
+battant les flancs avec sa queue, paraissait à la lisière
+du bois, rugissant avec fureur!... A cette vue,
+Saindoux, excité par la peur, devint leste comme
+Sagababa et grimpa sur un énorme rocher avec une
+telle rapidité que le fauve, malgré quelques immenses
+bonds, n'arriva pas à temps pour le saisir...</p>
+
+<p>&mdash;Vous mort, beau blanc? cria Sagababa d'une
+voix lamentable.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, répondit Saindoux d'une voix
+entrecoupée, mais je crois... que... ça ne tardera...</p>
+
+<p>Il s'interrompit en poussant un nouveau cri de
+frayeur; le lion venait de bondir contre le rocher
+et ses énormes griffes avaient presque touché Saindoux.</p>
+
+<p>Philéas, épouvanté, voulut charger son fusil et
+tirer sur son ennemi; quelle ne fut pas sa consternation
+en voyant qu'il avait oublié ses cartouches!
+Il se lamentait tout haut lorsqu'il s'interrompit en
+se frappant la tête avec joie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous fou, beau blanc? cria Sagababa effrayé,
+du haut de son arbre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi homme de génie, petit bêtat, répondit
+Philéas avec orgueil. Tu ne veux pas te taire, toi, le
+rugisseur? Braille, va, scélérat! tu ne t'attends pas
+à mon invention...</p>
+
+<p>En disant ces mots, il détacha de son dos la cage
+où se trouvait fifi-mimi.</p>
+
+<p>&mdash;Brave armurier! reprit-il en examinant avec satisfaction
+les barreaux d'acier; il a fait la chose en
+conscience! Allons, fifi-mimi, sors de là, mon cher.
+Viens! (Il le pose sur sa tête.) Tiens-toi bien et ne
+dégringole pas, ou tu es perdu!</p>
+
+<p>Le lion rugit...</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Je suis prêt, mon brave. Allons, saute
+par ici. (Il met la cage au bout de son fusil et l'y
+fixe.) Y es-tu? Xi... Xi... au chat!... au chat!...
+pschit....</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/25.png"></p>
+
+
+<p>Le fauve, exaspéré par les cris de Saindoux,
+s'élança de plus belle contre le rocher. Philéas se
+tenait sur ses gardes, et au moment où la bête féroce
+atteignait presque le gros chasseur, il lui plongea
+habilement la cage au fond de la gueule et retira
+prestement son fusil.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, beau blanc! hurla Sagababa.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la bonne farce! criait Saindoux en gambadant
+sur son rocher! Est-ce amusant! bon, il
+s'étrangle... Ah! ah! il veut mâcher les barreaux...
+Oh! oh! il tousse, il crache, il se roule en se grattant
+la gueule avec ses pattes! Je ris trop, j'en ai un
+point de côté! en voilà, une comédie... Va-t-il être
+content, M. le Vicomte, quand je lui raconterai
+cette histoire-là! N'y a pas à dire, je suis un grand
+homme... Enfoncé, Jules Gérard! Il n'aurait jamais
+inventé cette façon de tuerie. Il ne bouge plus, mon
+lion? Non, le voilà qui fait dodo pour toujours. Hé!...
+Sagababa, descendons, mon cher, allons avertir...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE X</h3>
+
+<h3>CHASSE A LA LIONNE</h3>
+
+
+<p>&mdash;Pas bouger, beau blanc! cria Sagababa. Lionne
+arrive venger mari.</p>
+
+<p>Philéas, furieux.&mdash;Hein? encore? sac à papier!
+quel fichu pays... et moi qui l'admirais! j'aime
+mieux les puces, décidément; elles ont beau dévorer,
+on vit tout de même... brrrou! (Il frissonne.)
+Comme elle rugit, cette sale bête! quels poumons!
+Dieu! qu'elle est grosse... Holà! elle me voit, elle
+va sauter contre le rocher. Que faire, grand Dieu?
+Si je r'avais ma cage, ma bonne cage! un couteau,
+au moins! un cou... Oh! sauvé, je suis sauvé!</p>
+
+<p>L'ingénieux Saindoux tira alors avec bonheur de
+sa carnassière une énorme bouteille pleine d'alcali
+volatil.</p>
+
+<p>&mdash;C'était contre les serpents, continua-t-il en examinant
+sa bouteille, mais ça fera très bien contre
+les lions, évidemment...</p>
+
+<p>Sagababa, <i>criant</i>.&mdash;Quoi tu vas faire, beau blanc?</p>
+
+<p>Philéas.&mdash;Tu vas voir ça, moricaud! (La lionne
+rugit.) Tu veux du bonbon, gourmande? patience!
+Pour ça, il faut sauter et ouvrir la gueule. Plus fort
+donc! Gomme ça, très bien! saute, à présent... houp
+là! vlan! ça y est!</p>
+
+<p>La bête féroce venait en effet de recevoir dans la
+gueule et d'avaler à moitié la bouteille, adroitement
+et fortement lancée par Philéas.</p>
+
+<p>&mdash;Grand blanc, que toi est admirable! cria Sagababa
+stupéfait.</p>
+
+<p>Philéas, <i>se rengorgeant</i>.&mdash;On ne manque pas d'esprit,
+négrillon. Vivat! c'est encore plus drôle que
+pour le lion... Elle suffoque! il y a de quoi; un
+demi-litre d'alcali, ça doit griser... Bon! la bouteille
+se-casse! elle mâche le verre... comme elle
+danse! Ah! ah! en voilà une polka soignée! C'est
+déjà fini? quel dommage! Sagababa, nous sommes
+sauvés... viens me rendre grâces, mon enfant; je
+nous ai sauvés!</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà, beau blanc, s'écria le petit nègre en se
+précipitant à terre; victoire! toi être le roi des génies!
+Moi veux te servir partout, toujours! toi être
+maître à moi. Vouloir bien?</p>
+
+<p>Philéas.&mdash;Nous verrons ça, petit; peut-être t'attacherai-je
+à moi, Philéas Saindoux! à mon illustre
+personne. A présent, allons avertir Polyphème
+et nous reviendrons chercher nos victimes.
+Es-tu toujours là, fifi-mimi?(Il tâte sa tête.) Brave
+petit oiseau, il n'a pas bougé! Est-il bien apprivoisé!
+En avant, Sagababa!</p>
+
+<p>Sagababa, chantant et dansant.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Maître à moi est grand homme!</p>
+<p>Faut que moi chante maître à moi!</p>
+<p>Vais dire comment il est,</p>
+<p>Comment est sa grosse personne!</p>
+<p>Beaux petits yeux bien brillants</p>
+<p>Comme ceux de fier sanglier des bois.</p>
+<p>Il est beau, il est si beau,</p>
+<p>Maître à moi, Philéas Saindoux!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>(Philéas se rengorge.)</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Gros nez dodu, potelé, tout rond,</p>
+<p>Comme belle pomme de terre,</p>
+<p>Grande belle bouche avec grandes dents</p>
+<p>Comme celle de requin terrible!</p>
+<p>Belle peau rose comme radis,</p>
+<p>Douce comme celle de jolie baleine.</p>
+<p>Il est beau, il est si beau,</p>
+<p>Maître à moi, Philéas Saindoux!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>PHILÉAS, <i>attendri</i>.&mdash;Il est gentil, cet enfant! il me
+touche! il fait mon éloge avec une originalité charmante.
+Nous approchons enfin... Je vois Polyphème,
+il me cherche... (Criant.) Tueur, cher Tueur, me
+voici. J'arrive sain et sauf avec mon négrillon.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>vivement</i>.&mdash;Comme j'étais inquiet,
+mon cher Philéas! C'est vraiment imprudent à vous
+d'aller si loin sans moi! On a vu ces jours-ci deux
+lions énormes rôder dans les environs et...</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>négligemment</i>.&mdash;J'en sais quelque
+chose; je viens de les tuer.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>incrédule</i>.&mdash;Pas possible! vous?
+deux en un jour?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Demandez à Sagababa!</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>très vite</i>.&mdash;Bien vrai, Massa Tueur!
+Maître à moi promener avec pauvre Sagababa, causer;
+tout à coup... rrrrrrrroum! C'était lion! moi
+grimper sur arbre; maître à moi sur rocher.
+Lion sauter. Maître à moi lui fourrer cage dans
+gueule. Lion faire «couic!» et crève...</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.&mdash;Bravo! admirable, cela!
+Philéas.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec modestie</i>.&mdash;C'est assez bien. Poursuis,
+Sagababa. Tu racontes très bien et pas longuement.</p>
+
+<p>SAGABABA.&mdash;Après, lionne arrive: maître à moi
+faire: «Xi... xi...» et lance dans gueule...</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>intrigué</i>.&mdash;Encore la cage?</p>
+
+<p>SAGABABA.&mdash;Grosse bouteille sentant fort, fort!</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>étonné</i>.&mdash;Qu'est-ce que c'était, Philéas?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Mon alcali volatil, parbleu! je n'avais
+pas d'autre arme.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>éclatant de rire</i>.&mdash;Délicieux! continue,
+petit.</p>
+
+<p>SAGABABA.&mdash;Lionne danser, avaler alcali, mâcher
+verre et faire «couic!» comme lion, voilà.</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Mais c'est magnifique, ça, Saindoux,
+vous valez votre pesant d'or, mon ami! Voilà
+une manière tout à fait à part de tuer les lions!
+Gérard n'y avait pas encore pensé.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Pour du mérite j'en ai, mais je vous
+avoue, mon bon Tueur, que je suis impatient d'organiser
+avec vous le transport de mes lions à Blidah.
+Faisons ça vite! il me tarde d'envoyer leurs dépouilles
+à M. le Vicomte.</p>
+
+<p>On partit promptement avec des mulets qui devaient
+porter les corps des bêtes féroces; une multitude
+d'Arabes escortaient Polyphème et Philéas,
+se faisant raconter par ce dernier ce qui venait
+d'arriver; Saindoux rayonnait! ses grosses joues se
+gonflaient avec bonheur, sa démarche était majestueuse
+et cet air de dignité ravissait Polyphème.</p>
+
+<p>Quand on arriva près des fauves morts, les coups
+de fusils éclatèrent; des centaines de voix faisaient
+l'éloge de Philéas. On mesura le lion avant de le
+hisser péniblement sur deux mulets. Il était grand
+comme un poulain; ses dents étaient plus longues
+que le doigt le plus grand de Philéas, et sa tête
+énorme était si lourde qu'un homme ne pouvait la
+soulever; un collier de cheval était trop étroit pour
+son poitrail. C'était une magnifique bête. La lionne
+était grosse à proportion.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/26.png"></p>
+
+<p>On chargea chaque bête féroce sur deux mulets
+attachés côte à côte et le retour à Blidah s'organisa
+au milieu des vivats et des coups de feu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XI</h3>
+
+<h3>«MAÎTRE A MOI!»</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, Philéas, en sortant de sa chambre,
+trébucha sur un corps noir étendu en travers de sa
+porte. Il examina ce que c'était, secoua le dormeur
+et reconnut Sagababa.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est pauvre négrillon, maître à moi, dit
+Sagababa en se frottant les yeux; moi attendais tes
+ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Joliment! observa Philéas avec humeur; tu te
+fourres comme un paquet sur mon seuil pour me
+faire dégringoler; c'est bête comme tout, ça!</p>
+
+<p>SAGABABA.&mdash;Mais, maître à moi...</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>impatienté</i>.&mdash;Il n'y a pas de «maître
+à moi» qui tienne; va te promener et laisse-moi
+tranquille! Je n'ai besoin de personne à mon service;
+je ne veux décidément pas de domestique,
+entends-tu?</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>se rebiffant</i>.&mdash;Moi, pas domestique!
+moi, esclave de maître à moi.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>agacé</i>.&mdash;Prelotte! qu'il est entêté! Ah!
+voilà Polyphème. Cher ami, aidez-moi donc à me
+débarrasser de ce négrillon; il m'a accompagné hier,
+par hasard, dans mon expédition et voilà qu'il ne
+veut plus me quitter.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>gravement.</i>&mdash;Ça ne m'étonne pas,
+Saindoux; vous fascinez, en homme supérieur que
+vous êtes...</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Tueur...</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Vous attirez...</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Cher Tueur...</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Vous ravissez les coeurs...</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Oh! très cher Tueur, vrai! vous me
+comblez... n'importe! je dis que je ne veux pas de
+négrillon; faites-moi donc le plaisir de faire entendre
+raison à celui-là.</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Très volontiers; écoute, petit, tu
+nous assommes! on n'a pas besoin de toi ici, nous
+partons pour la France, ainsi va-t'en. Nous
+n'avons pas trop de temps pour faire nos paquets.
+Venez, Philéas, m'aider à fermer ma malle. (Il
+entre dans sa chambre.)</p>
+
+<p>Philéas.&mdash;C'est très bien dit! File, petit; je t'ai
+payé hier soir, ne m'ennuie plus; bonsoir. (Il entre
+chez Polyphème.)</p>
+
+<p>Sagababa, resté seul, se gratta la tête avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi te dis que serai ton négrillon, gros
+blanc, marmotta-t-il à voix basse; tu plais à Sagababa
+et il dit: «maître à moi est à moi.» Quoi faire?
+Oh! une idée!...</p>
+
+<p>Le petit nègre se glissa dans la chambre de Philéas,
+et l'on n'entendit plus rien...</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, Philéas parut à la porte
+de Polyphème, regardant à gauche et à droite avec
+inquiétude. La disparition de Sagababa le ravit et
+il rentra chez lui en chantant pour continuer à faire
+ses malles commencées.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! se dit-il, c'est singulier... j'aurais juré
+que cette caisse n'était faite qu'à moitié et la voilà
+déjà finie... bonne avance! (Il fait ses paquets.) Là,
+là et là... Eh bien! voilà les malles pleines et il
+reste encore ces effets à emballer! tout tenait bien,
+pourtant, à mon arrivée et je n'y ai rien ajouté.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/27.png"></p>
+
+<p>(A Polyphème qui entre.) Dites donc, Tueur, en voilà
+une drôle de chose! mes malles sont trop petites et
+cependant je n'ai pas plus d'affaires qu'en arrivant!</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>gravement</i>.&mdash;Ça arrive quelquefois,
+mon ami; les malles rétrécissent et se tassent, tandis
+que les effets se gonflent à être ballotés sans
+cesse. Comprenez-vous?</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>hésitant</i>.&mdash;Oui... un peu... pas beaucoup...
+POLYPHÈME..&mdash;Ça ne fait rien; allons, cher ami,
+il est temps de partir, et comme je n'ai plus de poudre
+électrique, nous serons deux jours en route,
+cette fois-ci. Vite, ficelons votre ballot d'habits
+restés en trop et partons.</p>
+
+<p>Les voyageurs firent à la hâte les derniers préparatifs
+et les commissionnaires de l'hôtel chargèrent
+les bagages sur leurs épaules.</p>
+
+<p>UN COMMISSIONNAIRE (<i>grognant</i>).&mdash;Voilà une malle
+bien lourde! je vais avoir de la peine à l'emporter.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Vous ne devez pas être fort, mon ami,
+car je la soulevais très facilement, tout à l'heure.
+(Il veut la remuer.) C'est singulier! elle est très pesante,
+à présent; pourquoi?</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>impatienté</i>.&mdash;Sac à papier! Saindoux,
+ne bavardons plus et partons; il en est plus que
+temps.</p>
+
+<p>Le cortège s'achemina vers le bateau, Philéas
+marmottant sans cesse: «Elle n'était pas lourde ce
+matin et elle pèse ce soir... ce n'est pas naturel.»</p>
+
+<p>On déchargea précipitamment les bagages, le
+bateau partit et l'on rangea les colis. Saindoux demanda
+en grâce qu'on lui laissât ouvrir sa grosse
+malle. Polyphème se moqua de lui; Philéas insista.
+Au milieu de cette discussion qui amusait les passagers
+et l'équipage, on entendit grignoter très fort...
+Chacun, fort surpris, fit silence.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>effaré</i>.&mdash;Là! vous voyez, ça part de la
+malle...</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>étonné</i>.&mdash;Le fait est que c'est singulier!
+allons, Saindoux, je me rends; ouvrez votre
+caisse, mon cher.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/56.png"></p>
+
+
+
+<p>UN PASSAGER.&mdash;C'est probablement un rat.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>agité</i>.&mdash;Prelotte! et mes biscuits de
+Reims qui sont là-dedans, ils vont être dans un
+joli état! (Ouvrant la malle.) Attends, gredin! que
+je t'écrase, que je t'étrangle, que je te broie, que...</p>
+
+<p>UNE VOIX, <i>de la malle</i>.&mdash;Grâce! maître à moi,
+n'en ai mangé que six paquets...</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>les bras au ciel</i>.&mdash;Oh! c'est Sagababa!...</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Pas possible! (Donnant un coup
+de pied à la malle.) Sors de là, gourmand, que nous
+nous expliquions ta présence.</p>
+
+<p>Au milieu des rires et des exclamations de tous,
+Sagababa en personne se dressa d'un air piteux, en
+faisant pleuvoir autour de lui un déluge de vêtements
+et de biscuits amoncelés sur sa tête. Ses cheveux
+laineux étaient pleins de miettes; il regardait
+Philéas d'un air de supplication si tendre et si comique
+que les rires devinrent convulsifs. Polyphème,
+en particulier, s'en donnait à coeur joie.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>abasourdi</i>.&mdash;Mais c'est que c'est lui...
+polisson! garnement! comment as-tu osé devenir
+mon bagage? Et dire que j'ai payé un excédent pour
+ce gamin-là! (On rit.) Je me disais aussi: tout ça
+n'est pas naturel! ma malle devenue pleine, devenue
+lourde... Animal!</p>
+
+<p>SAGABADA.&mdash;Oui, maître à moi! (Rires.)</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>crispé</i>.&mdash;Tu mériterais...</p>
+
+<p>SAGABADA.&mdash;Oui, maître à moi!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>tapant du pied</i>.&mdash;Laisse-moi parler! tu
+mériterais d'être...</p>
+
+<p>SAGABADA.&mdash;Oui, maître à moi!...</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>trépignant</i>.&mdash;Mais laisse-moi donc parler,
+saprelotte! tu mériterais d'être assommé...</p>
+
+<p>SAGABABA&mdash;Par vous, maître à moi?</p>
+
+<p>PHILÉAS&mdash;Certes!</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>humblement.</i>&mdash;Moi, prêt alors. Sagababa
+est à maître. Maître faire sa volonté avec pauvre négrillon.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/57.png"></p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>touché.</i>&mdash;Petit drôle! il m'attendrit...
+Que dois-je faire, Polyphème?</p>
+
+<p>POLYPHÈME&mdash;Le garder, mon ami; ce pauvre
+enfant vous a dit être seul et abandonné. Permettez-moi
+de me charger de son entretien et de le laisser à
+votre service.</p>
+
+<p>Philéas, <i>lui serrant la main</i>.&mdash;Merci, cher Tueur;
+je vous aime et j'accepte. (Solennellement.) Sagababa,
+tu es à moi; remercie le ciel de ce bonheur... que
+je ne crains pas d'appeler immense! (On rit.)</p>
+
+<p>SAGABABA.&mdash;Vrai, bien vrai? maître à moi pardonne
+à Sagababa? le garde?</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec dignité</i>.&mdash;Oui, mon enfant.</p>
+
+<p>En entendant ces mots, la joie du petit nègre ne
+connut plus de bornes; il dansa, rit, pleura, baisant
+les mains de Philéas et de Polyphème et finit par
+exécuter une série de cabrioles plus extravagantes
+les unes que les autres.</p>
+
+<p>On remit en ordre tous les bagages et la fin du
+voyage sur mer se passa tranquillement, égayée par
+les conversations de Philéas et de Polyphème et par
+les lazzis de Sagababa; ce dernier ne perdait pas une
+occasion de dire avec une emphase et une joie profonde:
+«Enfin, maître à moi est bien à moi!»</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XII</h3>
+
+<h3>CHARGEZ... ARMES!...</h3>
+
+
+<p>&mdash;Nous voici donc en route pour nos grands
+voyages, cher Tueur, dit Philéas avec joie pendant
+que le chemin de fer les emportait vers l'est. Quelle
+joie d'aller chasser les chamois.</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;C'est-à-dire, les chameaux!</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Je croyais que c'était des chamois?</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Non, non; demandez plutôt à
+Sagababa.</p>
+
+<p>SAGABABA.&mdash;Très vrai, maître à moi.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Dis donc, petit, toi qui connais l'Algérie
+mieux que moi, sais-tu pourquoi les Arabes
+ne vivent pas dans leur patrie?</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>étonné</i>.&mdash;Comment? qu'est-ce que
+vous voulez donc dire?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Mais certainement, cher grand homme;
+leur pays est l'Arabie, évidemment.</p>
+
+<p>SAGABABA.&mdash;Très vrai, maître à moi; mais vous
+savoir qu'on dit: Arabie <i>pétrée</i>; là, sale pays; vilain,
+laid; Arabes manger cailloux, pour pain!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>attendri</i>.&mdash;Pauvres gens! (Polyphème
+rit à la dérobée.)</p>
+
+<p>SAGABABA.&mdash;Alors, voilà! Arabes quitter et venir
+en Algérie; manger gibier très bon, fruits délicieux
+et pain excellent. Juste ça, maître à moi?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Oui, Sagababa. Drôle de négrillon!
+il cause très bien, et toujours avec un air malin
+qui est cocasse tout à fait.</p>
+
+<p>Le voyage se passa à merveille. On visita Strasbourg,
+son admirable cathédrale, on prit ensuite le
+chemin de la Suisse et Philéas, fatigué, demanda à
+Polyphème de passer la nuit dans une auberge de
+la petite ville de X...</p>
+
+<p>On s'arrêta donc là et les amis se rendirent dans
+la chambre qui leur était destinée. Tout en déballant
+ses effets, Saindoux paraissait visiblement
+préoccupé et soucieux.</p>
+
+<p>Si je demandais à Sagababa? marmottait-il; il est
+intelligent, il comprendrait, et vrai, j'en ai besoin...
+Ces coquins de voyages, ça échauffe le tempérament!
+bah! je vais essayer moi-même. Dites donc,
+Mademoiselle, ajouta-t-il à haute voix en s'adressant
+à la servante qui entrait en ce moment, je voudrais
+parler à l'hôte; envoyez-le-moi, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>LA SERVANTE.&mdash;Wollen Sie mit Sagababa sprechen,
+mein Herr?<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Voulez-vous parler à Sagababa, Monsieur?</blockquote>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Ce n'est pas dans votre baragouin que
+je veux parler, ennuyeuse fille! l'hôte... (Gesticulant.)
+Moi...voir... hôte. Tout de suite... ici... Ah!!!
+comprenez-vous, à l'heure qu'il est?</p>
+
+<p>LA SERVANTE.&mdash;Ich kann nicht verstehen...<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Je ne comprends pas.</blockquote>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Qu'est-ce qu'elle dit? qu'est-ce qu'elle
+ragote là?</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.&mdash;Elle dit: «Je ne comprends
+pas.»</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>indigné</i>.&mdash;Ah! elle dit ça! après mes
+explications, elle ose dire ça! Elle est idiote, évidemment!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/58.png"></p>
+
+<p>LA SERVANTE.&mdash;Wollen Sie...<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a></p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>d'une voix tonnante</i>.&mdash;Califourchon!...</p>
+
+<p>LA SERVANTE, <i>surprise</i>.&mdash;Wass?<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Voulez-vous...</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Quoi?</blockquote>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>abasourdi</i>.&mdash;Qu'est-ce que c'est
+que ça?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Califourchon<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>! je lui rends la monnaie
+de sa pièce, parbleu!... je lui réponds dans sa
+langue que je ne comprends pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Philéas estropie ici la phrase: «Ich kann nicht verstehen.»
+Je ne comprends pas.</blockquote>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>éclatant de rire</i>.&mdash;Ah! c'est délicieux!
+Philéas, vous êtes un grand homme! Quelle
+facilité pour parler les langues!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>flatté</i>.&mdash;Oui, je ne suis pas bête! En
+attendant (il reprend son air soucieux) je n'ai pas
+ce que je voulais demander à l'hôte.</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Qu'est-ce que c'est? je vais vous
+le procurer, moi.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>hésitant</i>.&mdash;C'est que c'est très difficile
+à... je vais vous le dire tout bas; ça me gênera
+moins. (Il lui parle à l'oreille.)</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>gaîment</i>.&mdash;Oh! oh! c'est difficile à
+trouver ici, en effet! n'importe; restez ici, cher
+Saindoux, je vais mettre Sagababa en campagne.</p>
+
+<p>Resté seul, Philéas attendit avec anxiété l'objet
+mystérieux qui lui tenait si fort au coeur. Son front
+s'éclaircit en entendant un bruit de pas dans le corridor;
+presque au même instant Polyphème reparut.
+Il précédait d'un air solennel Sagababa qui portait,
+comme un fusil, un de ces énormes et antiques instruments
+illustrés par M. de Pourceaugnac.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>reculant</i>.&mdash;Ah, Tueur! qu'est-ce que
+c'est que cette machine-là? c'est formidable!</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>tranquillement</i>.&mdash;Elle est un peu
+gênante, mon ami, mais vous pourrez vous en servir
+tout de même.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/59.png"></p>
+
+
+
+
+
+<p>PHILÉAS, <i>piteusement</i>.&mdash;Croyez-vous?</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>souriant</i>.&mdash;Dame! il n'en coûte rien
+d'essayer.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Je vais la remplir d'eau tiède, d'abord,
+pour voir si elle marche bien.</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Remplissons! tous ces préparatifs
+m'intéressent beaucoup.</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>avec empressement</i>.&mdash;Voilà eau,
+maître à moi; moi verser?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;C'est ça, bon! assez; maintenant, je
+vais faire manoeuvrer cette... machine... (Il la soulève.)
+Prelotte! c'est presque comme un canon. Je
+suis curieux de voir si elle va bien avant de m'en
+servir pour tout de bon. (Il la prend sous son bras.)</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>intrigué</i>.&mdash;Qu'est-ce que vous faites
+donc?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Je la prends à bras le corps pour
+mieux la faire aller. (Il s'appuie contre une porte.)
+En m'arc-boutant comme ça...</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>gaîment</i>.&mdash;Et si la porte s'ouvrait?
+si vous pénétriez ainsi... armé chez nos voisins?</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec assurance</i>.&mdash;Il n'y a pas de danger,
+c'est une porte condamnée; voyez plutôt, il n'y a
+pas de serrure. (Il pousse la machine.) Marche, toi!
+Est-elle dure, la coquine! Oh! mais je suis fort...
+et entêté donc! hue... marche!... victoire! elle mar...
+Ah! miséricorde!...</p>
+
+<p>La porte soi-disant condamnée venait de céder
+aux efforts de Philéas. Elle s'était ouverte avec violence
+et le gros jeune homme, armé de son instrument,
+était venu à reculons tomber assis entre deux
+anglaises qui déjeunaient.</p>
+
+<p>La plus jeune s'évanouit; la plus vieille poussa
+des cris d'horreur! Ses «shocking» se succédaient
+avec la rapidité de l'éclair pendant que Polyphème
+et Sagababa se roulaient à force de rire. Ce spectacle
+était complété par l'immobilité du pauvre Saindoux,
+qui restait toujours assis d'un air hébété,
+avec son arme au bras.</p>
+
+<p>Enfin Polyphème retrouvant son sang-froid fit
+lever son ami, l'emmena dans sa chambre et barricada
+l'odieuse porte, cause de tout le malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle honte pour moi! dit alors Philéas, sortant
+de sa stupéfaction. Sauvons-nous, pour l'amour
+de Dieu!</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Eh non! ces dames ne vous reconnaîtront
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? demanda le pauvre Saindoux
+d'un air piteux.</p>
+
+<p>&mdash;Très certainement, reprit Polyphème avec assurance;
+vous leur avez tourné le dos constamment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, observa Philéas rassuré.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis elles ne savent pas l'allemand, à ce
+qu'il paraît, continua Polyphème, et enfin elles ne
+se vanteront pas de ce qui vient d'arriver, soyez-en
+sûr. Allons! je vous laisse manoeuvrer votre canon
+<i>pour de bon</i> comme vous dites. Je vais vous attendre
+en bas pour dîner.</p>
+
+<p>Philéas rejoignit bientôt Polyphème, et le lendemain,
+les amis, escortés de Sagababa, continuèrent
+leur voyage, se dirigeant vers la Suisse pour chasser
+les... chameaux.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XIII</h3>
+
+<h3>CHASSE AUX... CHAMEAUX!</h3>
+
+
+<p>Absorbé par l'idée de sa grande chasse, préoccupé
+de voir bientôt les <i>chameaux</i> suisses, Philéas ne
+prêtait aucune attention aux taquineries de Polyphème
+et aux agaceries de Sagababa. Il restait sourd
+au gai ramage de son cher fifi-mimi; cela favorisait
+les projets de Polyphème qui tenait à le mystifier
+aussi longtemps que possible et qui était charmé en
+voyant Saindoux ne se renseigner près de personne.
+Aussi s'ingénia-t-il à isoler son ami et à prévenir
+tout entretien pouvant amener une explication.
+C'est grâce à ces préoccupations qu'il put, quelques
+jours après leur installation dans un des sites les
+plus sauvages de la Suisse, armer Philéas de pied
+en cap. Ce dernier, en vrai frileux, se munit, avant
+départir, d'un énorme manteau. Polyphème se récria,
+Philéas s'entêta; Sagababa intervint pour soutenir
+son maître; le manteau fut donc gardé et emporté
+triomphalement par Saindoux.</p>
+
+<p>Polyphème posta Saindoux dans une position qui
+aurait donné des vertiges à un chamois, mais le gros
+chasseur était surexcité par l'espoir de voir bondir
+des <i>chameaux</i>, de les tuer au vol, pour ainsi dire, et
+il grimpa courageusement pour se rendre à son
+poste, c'est-à-dire au sommet d'un pic énorme, plein
+de crevasses et d'aspérités. Il y était à peine depuis
+un quart d'heure, s'impatientant de ne pas voir les
+fameux <i>chameaux</i>. (Il ne daignait pas faire attention
+à quelques animaux sveltes, rapides et charmants,
+que Polyphème, lui, ne méprisa nullement et dont
+il abattit le plus beau.) Le gros Saindoux ouvrit tout
+à coup de grands yeux, fit des signes à son ami,
+puis disparut dans une crevasse en poussant des cris
+de triomphe. Polyphème fut très intrigué. Aller
+rejoindre Philéas était difficile. Il lui fallait redescendre
+du poste qu'il s'était choisi, pour grimper
+ensuite près de Saindoux, et il balançait sur ce qu'il
+devait faire, lorsque des cris furieux l'alarmèrent
+sérieusement et lui firent comprendre la terrible imprudence
+que venait de faire son ami.</p>
+
+<p>Deux immenses aigles fendant les airs arrivaient
+à tire d'ailes, prêts à fondre sur Philéas, qui réapparaissait
+tenant dans ses bras un jeune aiglon;
+l'animal se débattait et ses cris plaintifs avaient
+attiré les parents.</p>
+
+<p>&mdash;Garde à vous, Philéas, garde à vous! s'écria
+Polyphème, justement effrayé.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/28.png"></p>
+
+<p>Avec la rapidité que donne la terreur, le pauvre
+Saindoux rejeta l'aiglon dans l'aire, et avant que
+Polyphème eût pu deviner ses projets de défense,
+Philéas avait enflammé quelques allumettes et brandissait
+une torche faite en un clin d'oeil, avec l'intérieur
+de l'aire. L'aigle femelle, qui s'était jetée
+sur Saindoux, ne put échapper à l'action dévorante
+de la flamme; elle alla s'abattre, mourante, sur
+un rocher, où elle expira après quelques courtes
+convulsions. A peine Philéas put-il constater ce
+premier succès. L'aigle mâle, un moment repoussé
+par la flamme, se jetait sur lui avec une rage nouvelle,
+lorsque Saindoux, arrachant son manteau
+accroché dans une crevasse, l'en enveloppa brusquement.
+Malgré les serres puissantes et le bec formidable
+de l'oiseau, l'épais tissu résista et fut maintenu
+par Philéas qui trépignait frénétiquement sur
+son dernier ennemi.</p>
+
+<p>Les cris de l'aigle n'étaient rien auprès de ceux
+de Sagababa; à demi grimpé sur le rocher où se
+passait cette scène, il s'égosillait à hurler: «Ils dévorent
+maître à moi! ils dévorent maître à moi!...»</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Polyphème avait dégringolé de
+son poste et s'était lancé à la suite de Sagababa.
+Mais, arrêté par ce dernier qui restait immobile de
+terreur, il lui tirait vainement les oreilles pour se
+faire livrer passage et courir au secours de Philéas.</p>
+
+<p>Il respira en voyant ce dernier ramasser l'aiglon
+et descendre du rocher.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Victoire! mes amis, j'ai encore
+vaincu; j'arrache cet innocent à ses féroces et hideux
+parents et j'en enrichis une collection naissante.
+Tiens, Sagababa, voilà le fruit de mon
+triomphe; voilà une dépouille <i>apime</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, comme disaient
+les illustres Romains. Eh bien! à qui est-ce
+que je parle ici? prends donc cet animal, imbécile...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Opime.</blockquote>
+
+<p>Encore mal remis de sa terreur, le négrillon
+considérait avec dégoût l'aiglon que lui présentait
+son maître. Ce corps à peine couvert de plumes,
+ces yeux énormes, ce bec ouvert, tout cela lui
+faisait horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Maître à moi pas laisser gros monstre là haut?
+demanda-t-il d'un ton insinuant.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec sensibilité</i>.&mdash;En voilà une idée!
+puisqu'il est orphelin, il lui faut un père, un protecteur
+et un ami; ce sera moi. Toi, tu seras sa bonne,
+sa maman nourrice.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/29.png"></p>
+
+<p>SAGABABA, <i>scandalisé</i>.&mdash;Oh! moi nourrice! et
+d'un monstre, encore! pas ça, maître à moi; pas demander
+ça à pauvre Sagababa...</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.&mdash;Ta t'y feras, mon brave!
+Allons, Philéas, votre main et que je vous félicite
+de votre manière de vous tirer d'affaire... fichtre!
+il faut avoir un fier toupet pour se défaire de ses
+ennemis d'une façon aussi originale.</p>
+
+<p>PHILÉAS, se <i>rengorgeant</i>.&mdash;Vous êtes trop bon,
+mon illustre ami; je n'inaugure pas mal mes
+voyages, en effet, mais il s'agit d'en finir avec ce
+Sagababa...</p>
+
+<p>En disant cela, il posa brusquement l'aiglon dans
+les bras du petit nègre. L'animal, jeté ainsi sur
+Sagababa, cria de plus belle et se débattit. Au dégoût
+de Sagababa se joignirent la colère et l'humiliation.
+Il suivit «maître à moi» en secouant avec rage l'aiglon
+et en lui serrant le cou pour le faire taire. Cette
+manoeuvre eut un trop beau résultat. L'oiseau cessa
+tout à coup de s'agiter et de crier. Sa tête retomba
+sur l'épaule de Sagababa, qui ne fut pas peu alarmé
+en voyant la conséquence de son emportement.
+Il se mit à dorloter son oiseau, mais sans succès.
+L'aiglon ne bougeait plus, ayant été bel et bien
+étouffé par la main déjà vigoureuse de sa «mère
+nourrice».</p>
+
+<p>Inquiet et désolé, Sagababa ralentit le pas, afin
+que Saindoux pût ignorer encore le trépas de son
+«fils adoptif».</p>
+
+<p>Le gros Philéas tournait de temps en temps la
+tête, tout en revenant à l'auberge avec Polyphème.
+Il vit avec satisfaction les soins minutieux que Sagababa
+prodiguait à l'aiglon. Une bonne expérimentée
+ne s'y fût pas mieux prise.</p>
+
+<p>&mdash;Cela va-t-il bien? lui cria-t-il; avarice donc!
+tu marches comme une tortue.</p>
+
+<p>&mdash;Le petit dort, répondit Sagababa avec onction.
+Moi aller doucement pour pas réveiller lui.</p>
+
+<p>Cette réponse suffit à Philéas, qui ne s'inquiéta
+plus d'un «petit» si bien soigné, et Sagababa respira
+en le voyant entrer dans l'auberge sans faire
+attention à lui. Se glissant alors sans bruit dans la
+cuisine, il saisit le moment où tout était en mouvement
+pour donner l'aiglon qu'il venait de plumer
+à la fille de l'auberge, grosse dondon à demi idiote.
+Il lui dît rapidement qu'il fallait cuire ce <i>dindon</i>
+pour ses maîtres. La fille prépara machinalement
+l'oiseau, sans faire d'observation, et Sagababa devint
+radieux en voyant son imprudence cachée et réparée,
+lui semblait-il.</p>
+
+<p>Mais il n'était pas à la fin de ses terreurs. A
+peine le dîner avait-il été servi que deux exclamations
+firent sortir Sagababa de sa cachette et le
+firent arriver dans la salle à manger comme mû
+par un ressort.</p>
+
+<p>... Il se trouva en face de Polyphème qui, toujours
+goguenard, avait pris le <i>dindon</i> et l'examinait
+avec une lunette d'approche, tandis que Philéas
+se frottait l'estomac tout en repoussant son assiette
+pleine. Derrière lui, l'hôte, effaré, regardait tour
+à tour les dîneurs et la malheureuse volaille, cause
+de tout ce tumulte. Devant ce spectacle, le coupable
+Sagababa défaillit...</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>gravement</i>.&mdash;Et vous dites que cette
+bête est un simple dindon, mon hôte? Convenez que
+c'est quelqu'hippogriffe et n'en parlons plus.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Êtes-vous sûr, cher Tueur, que ce
+ne soit pas quelque animal dangereux à manger?
+J'ai l'estomac tout retourné... il me semble que j'ai
+avalé de la gomme élastique!</p>
+
+<p>L'HÔTE, <i>exaspéré</i>.&mdash;Monsieur, frappez-moi, mais
+n'insultez pas mes volailles. Ma réputation est faite.
+Rien n'est comparable à ce qu'on mange ici...</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>railleusement</I>.&mdash;Ça, c'est vrai!...</p>
+
+<p>L'HÔTE, <i>avec énergie</i>.&mdash;...Comme délicatesse,
+parfum, saveur...</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.&mdash;Ça, ce n'est plus vrai!</p>
+
+<p>L'HÔTE, <i>éclatant</i>.&mdash;Et qu'y a-t-il donc d'étrange
+dans cet animal, Monsieur?</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>indigné</i>.&mdash;Mais il y a tout, malheureux!
+Ah! vous osez douter... Eh bien! mettez-vous ici...
+(Il le prend violemment par le bras et le fait asseoir
+à sa place.) Prenez ça (il lui met son assiette devant
+lui) et mangez-moi ça, si vous l'osez!</p>
+
+<p>Ce fut un vrai coup de théâtre. Polyphonie éclata
+de rire. L'hôte fut subjugué. Sagababa s'épouvanta.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, maître à moi, s'écria-t-il d'une voix
+suppliante, pas faire ça!</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Ne pas faire quoi, bêtat? tu vois bien
+que notre hôte va être convaincu par lui-même.
+Allons! mon hôte, qu'en dites-vous? Ah! ah! vous
+vous déconcertez? je le crois, parbleu, bien! il s'agit
+d'avaler, à présent...</p>
+
+<p>En effet, l'hôte, après avoir pris à la hâte une
+bouchée de l'aile de volaille placée devant lui, avait
+paru stupéfait et faisait de vains efforts pour déguster
+le <i>dindon</i>.</p>
+
+<p>Devant ce lamentable spectacle, le cour naturellement
+bon de Sagababa n'y tint plus. Se jetant à
+genoux près de Philéas, il commença, d'une voix
+basse et entrecoupée, sa terrible confession, baissant
+les yeux pour ne pas rencontrer les regards du formidable
+Saindoux.</p>
+
+<p>Polyphonie riait aux larmes; l'hôte avait les yeux
+écarquillés; Philéas levait les bras au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais a-t-on jamais vu! s'écria-t-il, drôle, polisson!
+tu tournes à l'assassin, à présent? Tu nous
+faisais manger un orphelin... détestable, pour un
+simple dindon! tu mériterais...</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>s'interposant</i>.&mdash;Allons, allons, Saindoux;
+tenez-lui compte de son bon mouvement,
+de son repentir...</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>grognant</i>.&mdash;Il est joli, son bon mouvement!
+M'étrangler mon adoptif au moment où je
+m'y attachais.</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Il était bien mauvais, pourtant! Et
+notre hôte n'est pas fâché de cette explication qui
+pend l'honneur à ses volailles.</p>
+
+<p>L'hôte, rassuré, répondit majestueusement qu'il
+n'en voulait à personne. Philéas pardonna au petit
+nègre, qui faillit le faire tomber, dans les effusions
+de sa joie reconnaissante, et chacun se retira pour
+réparer les fatigues de la journée et rêver aux
+voyages encore à faire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<H3>CHAPITRE XIV</H3>
+
+<H3>LA TYROLIENNE</H3>
+
+
+<p>Le lendemain, le temps s'annonça si engageant
+et si beau que les voyageurs résolurent de faire
+une longue excursion. Ne songeant nullement à la
+chasse ce jour-là, ils ne se munirent que d'énormes
+ombrelles pour se préserver du soleil, devenu brûlant.
+Polyphème s'en servit sur-le-champ. Philéas
+plaça la sienne sur son dos et l'attacha en travers de
+son havre-sac.</p>
+
+<p>La promenade fut longue et pittoresque; les sentiers
+que parcouraient les deux voyageurs, escortés
+de Sagababa, conduisaient à des sites plus beaux
+les uns que les autres. Tantôt ils dominaient un
+village charmant; tantôt ils côtoyaient un lac superbe,
+puis ils longeaient la lisière d'un bois sombre
+et touffu. Philéas était ravi; il ne tarissait pas en
+éloges, en exclamations. Sagababa, quoique chargé
+des provisions, bondissait «comme un chameau»,
+disait Philéas au grand amusement de Polyphème.
+Ce dernier s'épanouissait devant la verve grotesque
+de son gros ami. Arrivés sur un plateau, célèbre par
+la vue d'un vallon boisé qui s'étendait à perte de vue,
+il y eut une contestation. Philéas, fatigué, voulait
+aller par les bois et descendre directement vers le
+point de réunion déjà fixé.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/30.png"></p>
+
+<p>Sagababa, altéré, était allé s'y installer d'avance,
+précédant «maître à moi» pour préparer force
+rafraîchissements. Polyphème préférait suivre la
+route battue, qui lui offrait l'attrait d'un bon chemin
+et de superbes points de vue, chers à son oeil
+d'artiste. Impatienté des objections de Philéas, il
+crut le détourner de son projet en lui désignant un
+sentier qui aboutissait (il le savait, pour l'avoir parcouru
+quelques jours auparavant) à une prairie
+entourée par de fortes palissades et par une haie gigantesque.
+Il suivit alors avec un intérêt malicieux
+la course pittoresque du gros Saindoux.</p>
+
+<p>Chargé de son havre-sac, essoufflé, rouge, trébuchant
+et grognant, Philéas descendit la colline à
+travers les grands arbres qui raccrochaient sans
+cesse dans sa route. Tantôt c'était une branche qui
+retenait sa casquette; tantôt c'était une racine où
+s'empêtraient ses pieds. Il n'avait plus qu'une pensée:
+arriver; qu'une idée fixe, se désaltérer bien à son
+aise; aussi dégringolait-il avec une opiniâtreté qui
+se mélangeait de colère à chaque nouvel obstacle
+entravant sa marche. Il finit par être fiévreux, surexité
+et donna tête baissée dans tout ce qui lui
+semblait devoir s'opposer à sa descente furieuse.</p>
+
+<p>Quant à Polyphème, il avait rejoint Sagababa. Ce
+dernier s'était installé dans un renfoncement de la
+vallée; la prairie clôturée le séparait de Philéas et
+dominait le campement choisi.</p>
+
+<p>Le petit nègre avait tout préparé pour le lunch.
+La gourmandise aidant, il goûtait à tout, sous prétexte
+de constater si tout était digne de «maître à
+moi». Polyphème ne prêtait qu'une médiocre attention
+aux manoeuvres de Sagababa; il était vivement
+intéressé par les tribulations de Saindoux qu'il apercevait
+franchissant obstacles et haies. Une brèche
+habilement faite avait permis à Philéas de se glisser
+dans la prairie. Mais le gros touriste reconnut alors
+avec dépit qu'il était enfermé comme dans une souricière.
+Aucune issue ne se présentait à ses regards
+désespérés. La prairie seule touchait à la vallée. A
+gauche et à droite les escarpements étaient gigantesques.
+Pour comble de malheur, il entendait rire
+Polyphème et apercevait la tête de Sagababa qui savourait
+de temps en temps le café de «maître à moi».</p>
+
+<p>&mdash;Tueur, s'écria le pauvre Saindoux, avec un
+accent de détresse, comment pourrai-je me tirer
+de là?</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>d'un ton compatissant</i>.&mdash;Retournez
+sur vos pas, mon bon; une petite demi-lieue pour
+regrimper, une petite demi-lieue pour me rejoindre,
+ce n'est pas grand'chose pour vous.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Merci! j'en ai assez des petites demi-lieues,
+surtout dans le genre de celle que je viens
+de faire. Tant pis! je vais escalader par ici.</p>
+
+<p>Et Saindoux se mit à grimper sur un énorme
+chêne dont les branches lui faisaient espérer une
+descente possible. Mais il avait oublié qu'il avait sa
+grande ombrelle, toujours attachée au havre-sac. Il
+glissa tout à coup et se trouva suspendu dans le
+vide, gigottant et ahuri. Dans sa détresse, il poussa
+trois cris formidables sur trois tons différents. Polyphème
+s'en amusait de tout coeur.</p>
+
+<p>Sagababa tournait le dos à la haie; il ne voyait
+rien de ce qui se passait et, sachant que Polyphème
+riait sans cesse, il ne s'étonnait pas de sa gaieté.
+Cependant les trois cris extraordinaires de Philéas
+charmèrent son oreille, paraît-il, car il dit naïvement
+à Polyphème:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi moi entends? belle tyrolienne chantée par
+maître à moi?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/31.png"></p>
+
+
+
+<p>Pour le coup, Polyphème pensa étouffer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! mon très cher, s'écria-t-il en se
+tenant les côtes. Il y a en vous l'étoffe d'un ténor.
+Recommencez donc, je vous prie. Sagababa est dans
+l'admiration. Vous dépassez Absalon; il ne chantait
+pas, lui, sur son arbre...</p>
+
+<p>Philéas était exaspéré! il donna une si vigoureuse
+secousse à la misérable ombrelle, cause de sa honte,
+que tout cassa avec un fracas horrible et Saindoux,
+se détachant de l'arbre comme un énorme fruit,
+roula sur l'herbe et arriva sur Sagababa avec la rapidité
+d'une trombe. Il saisit la tête laineuse du
+petit nègre au moment où celui-ci tenait une bouteille
+de sirop et la dégustait.</p>
+
+<p>Sagababa, épouvanté, poussa des cris affreux!
+le sirop inonda Saindoux, qui entraînait Sagababa à
+sa remorque; ce fut une scène indescriptible... Enfin
+Philéas se releva, rouge, tremblant, furieux, gluant
+et plein de feuilles, le sirop dont il était couvert ayant
+collé sur ses vêtements force débris. Sagababa terrifié
+prit la fuite et courut tout d'une traite se réfugier
+dans le bois.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon cher ami, dit Polyphème reprenant
+son sérieux; voilà encore une de ces aventures
+comme vous les aimez.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>les dents serrées</i>.&mdash;Pas celle-là, Tueur!
+elle n'est pas à mon avantage...</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>d'un air naïf</i>.&mdash;Mais si!... la gymnastique
+audacieuse est toujours admirée, et vous venez
+d'en faire d'une façon remarquable, ne le niez pas!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>s'adoucissant</i>.&mdash;C'est un fait que je suis
+agile.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>insistant</i>.&mdash;... Et intrépide! il faut être
+hardi pour s'élancer ainsi et trouver le temps de
+chanter une tyrolienne.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>calmé</i>.&mdash;Croyez-vous que c'était vraiment
+une tyrolienne?</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Oh! charmante! Sagababa l'a tout
+de suite admirée.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>ravi</i>.&mdash;Il a du goût, cet enfant! Tiens,
+où est-il?</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>avec aplomb</i>.&mdash;Il s'est sauvé, parbleu!
+vous lui avez? tiré les oreilles en arrivant,
+parce qu'il touchait au sirop; ça lui a fait peur.
+Goûtons. Nous allons ensuite le rassurer et lui dire
+de venir remporter son attirail.</p>
+
+<p>Les deux amis s'assirent et virent bientôt apparaître
+entre les branches la tête grimaçante du petit
+nègre.</p>
+
+<p>Sagababa n'avançait qu'en tremblant, très inquiet
+de savoir comment il serait reçu. Il fut ravi de
+voir que Philéas était de fort bonne humeur; il se
+hâta de servir les chasseurs et de les accompagner à
+l'auberge où le gros Saindoux se nettoya de fond en
+comble, tout en se félicitant naïvement de se trouver
+encore avec une aventure illustre à enregistrer
+dans ses hauts faits de touriste.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XV</h3>
+
+<h3>EXCURSION CHAMPÊTRE</h3>
+
+
+<p>&mdash;Tueur, s'écria peu de jour sa près le gros Saindoux
+en entrant brusquement dans la chambre de
+Polyphème un beau matin, ne voulez-vous pas
+faire aujourd'hui notre grande ascension sur le
+mont Jolly?</p>
+
+<p>Polyphème, à peine réveillé, se frottait les yeux
+et bâillait au nez de Philéas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! peste! marmotta-t-il enfin; j'avais oublié
+notre partie. N'est-il pas trop tard pour l'entreprendre?
+Nous avons, vous le savez, sept lieues à
+faire pour arriver au pied de la montagne. Or, marcher
+pendant sept lieues à la chaleur! plus l'ascension,
+plus la descente, plus le retour!!! comment
+ferons-nous, d'ailleurs, si nous ne trouvons pas
+d'auberge au pied de la montagne? Il faudra coucher
+en plein air, en ce cas!</p>
+
+<p>Philéas souriait imperturbablement pendant cette
+série d'objections, faites d'une voix endormie et
+plaintive.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est fort possible à combiner, cher
+ami, répondit-il. D'abord vous n'avez que cinq
+lieues à faire pour arriver à la montagne. Au bas
+du mont Jolly se trouve un petit village; notre hôte
+l'a dit à Sagababa. Il sera très aisé de nous y
+caser cette nuit; donc, si vous aimez mieux ne
+faire l'ascension que demain, ce sera facile. Partons
+vite, Tueur; tenez, je vais vous aider.</p>
+
+<p>Et en parlant ainsi, le bouillant Philéas arrachait
+les couvertures de son compagnon, lui passait dans
+les jambes les manches de son habit et l'enveloppait
+dans son pantalon.</p>
+
+<p>Ainsi secoué, tiré, houspillé, Polyphème sortit
+vite de sa torpeur paresseuse et s'habilla en réparant
+gaîment les méprises de Saindoux, puis, escortés
+de l'inévitable Sagababa, les deux amis prirent
+le chemin que leur indiquait l'hôte.</p>
+
+<p>Mais, pour plaire à son maître, Sagababa l'avait
+trompé sur la distance qu'ils avaient à franchir
+pour arriver à leur but. Après avoir fait cinq lieues,
+les voyageurs se félicitaient d'être au terme de
+leurs fatigues... Ils apprirent alors d'un passant
+qu'ils avaient encore une longue course «de deux
+lieues,» dit le paysan en hochant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Fichu menteur! s'écria Philéas en s'élançant
+vers Sagababa dans l'intention évidente de lui tirer
+vigoureusement les oreilles...</p>
+
+<p>Mais le petit nègre était très perspicace et avait
+déjà prévu l'indignation de «maître à moi».
+Aussi d'un bond se trouva-t-il hors de portée de la
+main vengeresse de Saindoux. Il grimpa avec une
+agilité de singe jusque sur les plus hautes branches
+d'un énorme prunier qui bordait la route, et là, rassuré
+sur le sort de ses oreilles, il se mit à manger
+les prunes sauvages dont l'arbre était chargé. Polyphème,
+harassé, se coucha paresseusement sur le talus
+de la route à l'ombre du prunier.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/32.png"></p>
+
+
+
+
+
+<p>&mdash;Ma foi! dit-il, une halte est nécessaire; reposez-vous
+avec moi, Philéas. Je vais reprendre mon
+somme de ce matin. Ne m'éveillez pas avant deux
+heures, au moins. Je n'en puis plus!</p>
+
+<p>Saindoux, malgré sa fatigue, ne voulut pas imiter
+Polyphème qui dormait comme un bienheureux
+deux minutes après s'être étendu sur l'herbe. Le
+gros Philéas, plein de rancune contre Sagababa,
+voulait le malmener à son aise et grommelait en
+considérant la mine insolemment satisfaite de Sagababa
+sur son arbre.</p>
+
+<p>Tout à coup il prit son courage à deux mains et
+se hissa sur le prunier, à la grande terreur du négrillon
+qui n'avait pas compté là dessus.</p>
+
+<p>La mine du petit noir était si piteuse, si comique
+que le bon coeur de Philéas en fut désarmé. Il
+éclata de rire au nez de Sagababa un peu rassuré.
+Le négrillon offrit humblement à son maître
+quelques belles prunes que Saindoux accepta avec
+une dignité affable.</p>
+
+<p>Les fruits plurent au gros Philéas. Tout en jetant
+un regard d'envie sur la pelouse où Polyphème
+dormait de tout son coeur, il aida Sagababa à dépouiller
+le prunier de sa récolte, tant et si bien
+que Polyphème eut tout le loisir de se réveiller et
+de contempler avec une admiration goguenarde les
+exploits de son gros ami.</p>
+
+<p>&mdash;Bon appétit, mon cher! s'écria-t-il. Ah çà! vous
+avez donc un estomac de fer-blanc pour résister à
+cette masse de fruits aigres que vous avalez avec
+tant d'entrain?</p>
+
+<p>A la voix moqueuse de son compagnon, Saindoux
+avait dégringolé de l'arbre; il n'était pas satisfait
+d'être pris en flagrant délit de gourmandise
+enfantine et sentait sa dignité compromise.</p>
+
+<p>Aussi fut-ce avec une négligence affectée qu'il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est un simple passe-temps; je tenais
+d'ailleurs à aller retrouver mon drôle là haut pour...</p>
+
+<p>&mdash;... lui tenir compagnie, répondit en riant Polyphème,
+je vois ça, mon cher! Mais, ajouta-t-il en
+regardant le soleil qui descendait à l'horizon, savez-vous
+qu'il se fait tard? Hâtons notre marche. Ou je
+me trompe fort, ou nous arriverons après le coucher
+du soleil dans le village qui nous a été indiqué
+tout à l'heure.</p>
+
+<p>Philéas hêla Sagababa, suivit Polyphème qui
+s'était déjà remis en marche et les trois compagnons
+reprirent leur course interrompue.</p>
+
+<p>Polyphème avait dit vrai; leur halte avait été trop
+longue et la dernière demi-lieue fut faite presque à
+tâtons. Ils arrivèrent enfin dans le village; le silence
+qui y régnait indiqua combien l'heure était avancée.
+Ce fut en vain qu'ils parcoururent l'unique rue de
+l'endroit; ils ne virent aucune auberge.</p>
+
+<p>Philéas était consterné! Polyphème prenait la
+chose en riant, suivant son habitude. Sagababa était
+désolé... Son estomac criait famine et il entrevoyait
+la possibilité navrante de se coucher à jeun!</p>
+
+<p>&mdash;Que nous sommes bêtes! s'écria tout à coup
+Philéas, inspiré par une idée subite.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/33.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;Merci, mon bon! riposta Polyphème.</p>
+
+<p>&mdash;Voici un village, continua Philéas très animé
+et sans faire attention aux répliques de son ami.</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Ça, c'est un fait.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Dans ce village, il y a une église...</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;C'est positif; nous sommes devant.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec volubilité</i>.&mdash;Pour une église, il faut
+un curé; pour le curé, il faut un presbytère; donc
+nous allons y demander l'hospitalité...</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>avec élan</i>.&mdash;Et y manger, maître à
+moi?</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec majesté</i>.&mdash;Et y manger, mon enfant.
+Certes oui! (Il se frotte l'estomac.) J'ai une faim
+canine, justement. Allons! il faut frapper ici; cette
+maison à droite me paraît être celle du curé. Avance,
+Sagababa, et introduis-nous convenablement.</p>
+
+<p>Sagababa avait la fringale. Ravi de la perspective
+de manger et de se reposer, il se précipita vers la
+porte et tira le cordon de sonnette avec une telle
+violence, qu'il lui resta dans la main. Au moment
+où les amis allaient lui reprocher son impétuosité,
+la porte s'ouvrit et une vieille servante parut. A la
+vue de Sagababa qui s'élançait vers elle en criant:
+«Voilà maître à moi qui veut à boire et à manger!»
+elle poussa un cri d'effroi, referma violemment la
+porte et on l'entendit barricader la porte en faisant
+des exclamations de toutes sortes.</p>
+
+<p>Philéas et Polyphème se regardèrent avec consternation.
+Sagababa était pétrifié de son <i>succès</i>.</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Elle nous a pris pour des voleurs!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>irrité</i>.&mdash;La vieille gueuse! je lui en
+fournirai des voleurs comme nous. (Il crie par le
+trou de la serrure.) Hé! Madame, nous sommes
+d'honnêtes gens, entendez-vous? des gens haut placés,
+même!</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.&mdash;Mais dans une fichue position
+pour le quart d'heure. Voyons, ne désespérons
+pas encore. Suivez-moi. J'ai remarqué en arrivant
+ici, dans l'enfoncement près de la montagne, une
+maison sur laquelle j'ai distingué vaguement une
+enseigne. C'est peut-être une auberge; allons-y.</p>
+
+<p>Et Polyphème, prenant le bras de Saindoux, l'entraîna
+sans écouter les malédictions lancées par ce
+dernier contre Sagababa.</p>
+
+<p>C'était une auberge! Les voyageurs purent enfin
+se rassasier et se reposer. Une bonne nuit les
+consola de leurs mésaventures et le lendemain, munis
+d'un guide, ils entreprenaient courageusement
+l'ascension du mont Jolly, entreprise qui va être
+racontée dans le chapitre suivant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XVI</h3>
+
+<h3>L'ASCENSION</h3>
+
+
+<p>&mdash;Je suis encore plus éreinté qu'hier! s'écriait
+après quatre lieues de marche ascendante le gros
+Philéas tout haletant; et vous, cher Tueur?</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Je le suis raisonnablement. Un être
+à part, c'est ce polisson de Sagababa; regardez-le
+grimper! il est fait pour cela.</p>
+
+<p>Et en disant ces mots, le jeune homme contemplait
+avec envie le petit nègre qui bondissait comme
+une balle élastique devant la caravane.</p>
+
+<p>L'éloge de Polyphème redoubla son ardeur. Il
+voulut faire une culbute; mais cet exploit ne s'accomplit
+pas sans émotion. Il retomba sur le côté et
+roula sur Philéas... Celui-ci trébucha sur Polyphème,
+lequel se raccrocha au guide... Si ce dernier
+n'avait pas eu la présence d'esprit de s'arcbouter
+sur son bâton ferré, il y aurait eu des malheurs à
+déplorer. Grâce à lui, tout se réduisit à quelques
+bosses et à plusieurs bleus. Philéas ne perdit pas
+cette occasion de tancer vertement Sagababa.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette façon de rouler sur votre maître?
+s'écria-t-il; au lieu de m'approcher avec une précaution
+respectueuse, vous meurtrissez l'objet de
+votre vénération, petit drôle!</p>
+
+<p>A cela, Sagababa ne répondit qu'en se grattant
+l'oreille d'un air penaud.</p>
+
+<p>Enfin, après de nombreux efforts, les touristes
+arrivèrent au sommet de la célèbre montagne. Mais
+là, leur désappointement fut complet; ils ne voyaient
+rien... D'épais brouillards les enveloppaient et dérobaient
+à leurs yeux toute apparence de vue!</p>
+
+<p>&mdash;Sac à papier! s'écria Philéas, avons-nous du
+guignon... Si nous avancions encore un peu, nous
+aurions, sans doute, à défaut de mieux une bonne
+installation pour déjeuner.</p>
+
+<p>Il avait à peine fait vingt pas, en achevant ces
+mots, quand le guide s'élança vers lui et le ramena
+vers ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Où courez-vous, Monsieur? dit-il avec force.
+Par ici, la montagne descend à pic à quatre mille
+pieds!...</p>
+
+<p>Polyphème saisit le bras de son ami qui pâlissait
+à l'idée de son imprudence, tandis que Sagababa
+effrayé s'accrochait aux basques de son téméraire
+«maître à moi».</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Saindoux, il faut faire notre deuil de
+toute vue, s'écria Polyphème. Consolons-nous en
+déjeunant ici tranquillement. Guide, avez-vous...
+Oh! regardez, regardez donc, Philéas, le splendide
+et féerique tableau!</p>
+
+<p>En effet, un coup de vent faisait mollement onduler
+les épais brouillards blancs qui s'ouvrirent
+tout à coup, montrant aux voyageurs ravis un spectacle
+vraiment sublime. A leurs pieds s'étendaient
+de vertes et ravissantes vallées; çà et là des bois,
+des villages pittoresquement groupés dans les plaines,
+et au loin, les blanches cimes des glaciers qui étincelaient
+aux rayons du soleil levant... A trois reprises,
+les nuées voilèrent et montrèrent aux touristes
+extasiés la vue merveilleuse qui les enchantait.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/34.png"></p>
+
+
+
+<p>Le soleil régna enfin en maître sur cette montagne
+splendide et Philéas, revenant à la réalité, demanda
+au guide s'il n'avait pas oublié les provisions. Son
+ravissement changea de nature, sans être pour cela
+moins intense, lorsqu'il vit s'étaler devant lui le
+déjeuner...</p>
+
+<p>A ses yeux de gourmand émérite s'offraient un
+grand bol de crème glacée, un pain bis des plus appétissants,
+un immense fromage de gruyère et deux
+larges flacons, l'un de vieux Bordeaux, l'autre de
+Madère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sublime! s'écria-t-il un instant après, la
+bouche pleine, tandis que Polyphème éclatait de
+rire devant cet enthousiasme prosaïque.</p>
+
+<p>Mais il n'est si bonne occupation qui ne doive
+finir. Le repas achevé, Philéas, cédant à la fatigue,
+s'endormit après avoir (pour se mettre à l'aise,
+disait-il) ôté ses guêtres, ses souliers et ses bas; il
+resta jambes nues, malgré les observations du guide
+et les plaisanteries de Polyphème. Ce dernier fut
+bientôt absorbé par une esquisse de la vue superbe
+qui s'offrait à lui; le guide et Sagababa causaient
+entre eux.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure de sieste Saindoux se réveilla
+brusquement en poussant une exclamation
+douloureuse. Polyphème se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Philéas geignait en se frottant le mollet gauche
+extrêmement enflé.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà une catastrophe! soupirait-il. On dit
+que le bien vient en dormant... Regardez un peu si
+c'est vrai pour moi? Ce n'est plus une jambe que
+j'ai là, c'est une colonne! un pied d'éléphant... et
+ça me cuit partout!</p>
+
+<p>Polyphème examina le mollet malade.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez attrapé là un fameux coup de soleil,
+répondit-il au dolent Philéas. La difficulté à
+présent, c'est de descendre la montagne. Guide,
+donnez-moi donc le restant de la crême. Beurrez-vous
+la partie malade avec cela, Saindoux; cela ne
+peut manquer de vous faire grand bien.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/35.png"></p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage! observait Philéas tout en se
+frictionnant la jambe, de gaspiller comme cela cette
+admirable crème! J'en aurais encore mangé avec
+tant de plaisir!</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.&mdash;Votre jambe l'absorbe pour
+vous.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>soupirant</i>.&mdash;Ce n'est pas la même chose,
+Tueur!</p>
+
+<p>L'application de la crème fit grand bien à Saindoux;
+il put marcher sans trop de peine. Il lui fut
+impossible, toutefois, de remettre ses bas et ses
+guêtres, l'enflure étant trop considérable pour cela.</p>
+
+<p>Le gros touriste fut très vexé de rester ainsi nu-jambes.
+Son humiliation augmenta lorsqu'il aperçut
+au bas de la montagne un groupe au milieu duquel
+s'agitait une vieille femme. Les gens composant ce
+rassemblement semblaient à la fois curieux et inquiets.
+Ils paraissaient attendre les touristes. Ceux-ci,
+arrivés à une certaine distance, entendirent des
+fragments de phrases qui les étonnèrent et les intriguèrent
+même beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez que ce sont eux? disait une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, s'écria la vieille; je reconnais
+leur... (ici sa voix baissa et quelques mots échappèrent
+aux voyageurs); et puis, ajouta-t-elle, v'là
+leur singe avec eux.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>interloqué</i>.&mdash;Qu'est-ce qu'ils disent,
+ces gens-là? qui reconnaissent-ils? de quel singe
+parle-t-on?</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>se frappant le front</i>.&mdash;Parbleu! je
+crois comprendre... Philéas, c'est la vieille poltronne
+d'hier soir, qui a eu l'idée de nous prendre,
+vous et moi pour des voleurs et Sagababa pour un
+singe... Elle nous attend après avoir charitablement
+ameuté le voisinage pour nous fourrer en prison.
+En entendant cette explication rapide. Saindoux
+poussa un cri d'indignation et Sagababa un hurlement
+de colère. Ce dernier, hors de lui, courut
+vers la servante occupée à pérorer et lui arracha
+son bonnet en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Vilaine guenon! moi pas singe, entends-tu?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/36.png"></p>
+
+<p>La vieille poussa des cris de détresse! Ceux qui
+l'entouraient se jetèrent sur Sagababa. Philéas et
+Polyphème s'élancèrent au secours du petit nègre
+et la mêlée fut complète!</p>
+
+<p>Heureusement pour les voyageurs, le guide mit
+en peu de mots les principaux habitants au courant
+de ce qui s'était passé, et après avoir séparé les combattants,
+les explications commencèrent. Elles furent
+longues et laborieuses, l'impétueux Philéas
+interrompant à tort et à travers; la servante était
+de son côté bavarde comme une pie et entêtée
+comme une mule.</p>
+
+<p>Le curé, qui était arrivé pour tout pacifier, avait
+beau vouloir la faire taire, il ne pouvait y réussir et
+la persuader de son erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Monsieur le curé, répondait-elle avec
+obstination. Vous êtes la dupe de ces deux brigands.
+Ils ont un singe qui parle; ça prouve qu'il est plus
+pervers que les autres... Et regardez ce gros qui
+traîne la jambe! C'est un galérien échappé qui avait
+encore les fers aux pieds hier soir, soyez-en sûr! Ils
+ont voulu m'assassiner, moi qui vous parle! je dois
+savoir la chose mieux que vous! Croyez-moi, Monsieur
+le curé, faites arrêter ces bandits et leur animal.
+Si vous les laissez aller, il nous arrivera
+malheur à tous, c'est certain!</p>
+
+<p>Sagababa trépignait en entendant la vieille parler
+de lui en ces termes; s'il n'avait été maintenu par
+Polyphème, il se fût jeté de nouveau sur sa calomniatrice;
+sa petite figure grimaçante de fureur ajoutait
+à la frayeur de la servante et la faisait crier de
+plus belle.</p>
+
+<p>Philéas jugea à propos d'en finir par un coup de
+théâtre.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/37.png"></p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le curé et vous, Messieurs, dit-il
+avec majesté, les vaines paroles d'une personne que
+je m'abstiens de qualifier puisqu'elle appartient,
+quoiqu'à tort, au beau sexe... (On rit; la vieille se
+rebiffe.) Ces vaines paroles, dis-je, ne portent point
+atteinte à des personnes telles que nous! Par notre
+richesse et notre position sociale élevée, je me plais
+à le dire, nous sommes au-dessus de propos stupides
+pour ne pas dire imprudents. Voulant convaincre
+cette pauvre insensée de son erreur et arrêter
+sa langue, incommensurablement longue et
+envenimée, voici cent francs que je vous offre pour
+les pauvres de votre village. Cette offrande convaincra
+tout le monde, j'espère, et l'on verra ce
+que nous sommes, c'est-à-dire, d'illustres voyageurs
+munis d'un nègre et voyageant pour satisfaire leur
+passion de chasse et d'aventures glorieuses!</p>
+
+<p>A ce discours, les habitants crièrent bravo! et
+merci! Le curé remercia poliment. Polyphème, ne
+voulant pas être en reste de générosité, glissa un
+louis dans la main de la servante pour la dédommager
+de son bonnet perdu. Celle-ci se dérida, fit
+une grande révérence et, ne voulant pas manquer de
+bons procédés, tira une poignée de noix de sa poche
+et les offrit à Sagababa qui faillit s'irriter... mais
+qui, après réflexion, se mit à les manger à belles
+dents.</p>
+
+<p>Chacun se sépara bons amis. Les voyageurs allèrent
+se reposer dans leur auberge et y soigner le
+mollet de Philéas; ce dernier jugea prudent de se
+coucher en arrivant et de commander à Sagababa
+un énorme cataplasme de farine de lin, pour en envelopper
+sa jambe enflée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XVII</h3>
+
+<h3>LE CATAPLASME</h3>
+
+
+<p>Le premier soin de Sagababa, le lendemain matin,
+fut d'apporter à Philéas un nouveau cataplasme.
+Cela semblait d'autant plus indispensable à Saindoux
+que de nombreux clous avaient surgi pendant la
+nuit et le faisaient vivement souffrir. Sagababa posa
+adroitement le cataplasme et allait se retirer lorsqu'un
+cri de Philéas le fit bondir.</p>
+
+<p>Saindoux, effaré, regardait tour à tour le petit
+nègre, la jambe enveloppée et Polyphème, accouru
+à l'exclamation de son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est de la moutarde, petit imbécile! s'écria-t-il
+enfin en revenant de sa stupeur. De la moutarde
+qui me brûle atrocement!... Ote-moi ça, tout de
+suite.</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>inquiet</i>.&mdash;Oh! maître à moi, faut pas
+toucher à cataplasme; ça calme!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>se trémoussant</i>.&mdash;Comment, ça calme!
+drôlement, par exemple! Diable! cela cuit, au contraire...
+Ôte-moi vite cette moutarde.</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>désolé</i>.&mdash;Maître à moi, pas vouloir
+guérir avec cataplasme?</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>gigottant.</i>&mdash;Pas à la farine de moutarde,
+garnement. Donne-moi de la farine de lin à la
+place de ce fer rouge.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>impatienté.</i>&mdash;Allons donc! Sagababa,
+obéis à ton maître et ne raisonne pas.</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>pleurant.</i>&mdash;Moi vouloir guérir maître
+à moi; pas ôter graine de lin.</p>
+
+<p>Polyphème, agacé, prit là jambe de Philéas et
+aida ce dernier à se débarrasser du cataplasme posé
+par le petit nègre dans son dévouement maladroit.</p>
+
+<p>En voyant cela, les pleurs de Sagababa redoublèrent.
+Philéas allait lui ordonner de se taire ou de
+partir lorsque Sagababa, interrompant subitement
+ses sanglots, se précipita vers le cataplasme, le saisit
+et sortit en toute hâte.</p>
+
+<p>Restés seuls, les deux amis se regardèrent avec
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ce changement subit? demanda Polyphème.</p>
+
+<p>&mdash;Il comprend enfin sa sottise, dit Philéas en
+mettant sur sa jambe rougie une compresse d'huile
+de millepertuis. Fichu gamin, est-il entêté? hein!
+l'est-il?</p>
+
+<p>Il achevait à peine ces mots que Sagababa reparut
+avec une mine triomphante, le fameux cataplasme
+à la main.</p>
+
+<p>&mdash;C'être graine de lin, maître à moi! s'écria-t-il
+en entrant. Sagababa est sûr, à présent! lui en avoir
+mangé.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>ahuri.</i>&mdash;Mangé quoi? de quoi as-tu
+mangé? du cataplasme? de la moutarde?</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>avec force.</i>&mdash;Mangé cataplasme graine
+de lin, maître à moi; à présent, sûr; maître à moi
+mettre ça?</p>
+
+<p>Polyphème partit d'un fou rire en voyant la figure
+radieuse de Sagababa et la mine pétrifiée de Saindoux.</p>
+
+<p>&mdash;Sale garçon! grommela enfin ce dernier:
+goûter d'une chose qui vient de toucher à un tas de
+clous! je n'en veux pas de ta farine de moutarde,
+entends-tu, entêté mulet!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/38.png"></p>
+
+<p>SAGABABA, <i>avec énergie.</i>&mdash;Maître à moi goûter
+cataplasme pour savoir si c'est graine de lin!</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Fi l'horreur! Certes non, je n'y goûterai
+pas. Emporte ça tout de suite. Je me soignerai
+sans toi.</p>
+
+<p>Le petit nègre ne répliqua rien. Il se retira en
+marmottant: «C'est graine de lin; maître à moi
+verra!»</p>
+
+<p>L'appétit de Philéas n'avait pas disparu malgré
+sa jambe malade. Son déjeuner fut copieux et il se
+mit à table le soir, pour dîner, avec un entrain égal
+à celui du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a à manger? demanda-t-il en
+dépliant sa serviette. Du boeuf? Ah! très bien;
+j'aime le bouilli, surtout avec de l'assaisonnement.
+Sagababa, donne-moi la moutarde, mon garçon...
+merci.</p>
+
+<p>Quelques instants s'écoulèrent pendant lesquels
+Saindoux, absorbé, mangeait lentement. Tout à coup,
+il se retourna vers le négrillon...</p>
+
+<p>&mdash;En voilà un idiot! s'écria-t-il; il me donne ce
+matin de la moutarde pour de la graine de lin, et ce
+soir, de la graine de lin pour de la moutarde!</p>
+
+<p>Chose bizarre... en entendant ces mots, Sagababa,
+rayonnait...</p>
+
+<p>&mdash;Moi avoir raison; maître à moi, voir ça enfin!
+s'écria-t-il. C'être graine de lin de ce matin!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>abasourdi.</i>&mdash;Ça, c'est le cataplasme de
+ce matin?</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>avec joie.</i>&mdash;Oui, maître à moi.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>suffoqué.</i>&mdash;Ce que tu as mis sur ma
+jambe?...</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>de même.</i>&mdash;Oui, maître à moi; pas
+farine de moutarde, hein?</p>
+
+<p>La parole expirait sur les lèvres de Philéas... Il
+se tourna machinalement vers Polyphème. Ce dernier
+qui, heureusement pour lui, n'avait pas encore
+dégusté la fameuse graine de lin, riait aux larmes
+et du dialogue et de la figure des interlocuteurs.</p>
+
+<p>Enfin Philéas, recouvrant ses esprits, empoigna
+la graine de lin et la lança à la tête de Sagababa en
+criant de toutes ses forces:</p>
+
+<p>&mdash;Sale polisson!</p>
+
+<p>Le petit nègre, la figure inondée de cette pâte
+gluante, disparut en un clin d'oeil et courut se réfugier
+dans la cuisine.</p>
+
+<p>Mais le dîner était fini pour Philéas, écoeuré par
+ce que venait de lui faire avaler Sagababa.</p>
+
+<p>Il assista tristement au repas de Polyphème et se
+retira chez lui le soir, en se promettant bien de ne
+plus laisser Sagababa le soigner si despotiquement.</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Avant de partir pour la Pologne, mon très cher,
+dit Polyphème au gros Saindoux, lorsque ce dernier
+fut rétabli; allons donc faire une promenade dans
+les environs; pour nous éviter toute fatigue, je suis
+d'avis de prendre simplement une voiture; ce sera
+plus commode et plus rapide.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, s'écria Philéas; il y
+a longtemps que je n'ai conduit et je ne veux pas
+perdre mon talent de cocher. Je vais vous mener un
+peu lestement, Tueur, vous allez voir. Hé! Sagababa,
+fais-nous venir l'hôte afin de lui louer ce qu'il
+nous faut pour une excursion.</p>
+
+<p>Sagababa se précipita pour obéir et revint bientôt,
+escorté de l'hôte qui venait d'être mis au courant
+par lui de ce dont il s'agissait.</p>
+
+<p>L'HÔTE, <i>affairé</i>.&mdash;Ces Messieurs veulent une voiture
+et un cheval? J'ai leur affaire. Un charmant
+petit tilbury presque neuf et un cheval excellent
+qu'un enfant conduirait. Ces Messieurs veulent-ils
+qu'on attelle immédiatement?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit Philéas enchanté.
+Sagababa, va l'aider et reviens nous avertir quand
+tout sera prêt... N'est-ce pas, cher Tueur?</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Un instant! vous êtes trop confiant,
+Saindoux; allons voir ce qu'on nous propose,
+d'abord. Il ne nous faut ni une charrette, ni une
+rosse; la voiture et le cheval doivent être convenables.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Au fait, vous avez raison; examinons
+notre équipage, avant de nous y installer. Peste! je
+me rappelle encore un certain accident...</p>
+
+<p>L'HÔTE, <i>vexé.</i>&mdash;Ces Messieurs vont voir par
+eux-mêmes qu'ils peuvent avoir toute confiance en
+moi!</p>
+
+<p>Et il suivit en grommelant les deux amis. Les
+jeunes gens, escortés de Sagababa, s'étaient dirigés
+vers la remise.</p>
+
+<p>L'hôte leur exhiba alors triomphalement un horrible
+véhicule ressemblant beaucoup à une gigantesque
+araignée. Un petit siège, avec une boîte
+mobile destinée à mettre des chiens, tout par sa
+disposition semblait désagréable et ridicule. Les
+touristes se regardèrent avec indécision.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en dites-vous? demanda enfin Philéas.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>haussant les épaules.</i>&mdash;Dame! pour
+laid, c'est laid! il n'y a pas à dire. Mais enfin, c'est
+transportable et nous n'avons que cela sous la
+main.</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/39.png"></p>
+
+
+
+<p>SAGABABA, <i>se récriant.</i>&mdash;Maître à moi peut pas
+aller là dedans. C'est impossible... pas assez de place
+pour trois.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Est-ce que je songe à t'emmener aujourd'hui,
+petit imbécile! Je n'ai pas besoin de toi;
+nous ne faisons qu'une promenade en voiture.</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>vivement</i>.&mdash;Maître à moi prend pas
+Sagababa?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Ma foi non!</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>insistant</i>.&mdash;Sagababa pas vouloir quitter
+maître à moi! Lui aller sur genoux de maître à
+moi. Bien, comme ça?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Idée saugrenue! Tu crois que je vais
+t'empiler sur nous et m'écraser de ton poids? dans
+une promenade d'agrément! va te promener à pied
+où tu voudras; je te donne congé jusqu'à ce soir.
+Allons voir le cheval à présent, Polyphème.</p>
+
+<p>Et les jeunes gens sortirent de la remise avec
+l'hôte, laissant Sagababa humilié et désappointé...</p>
+
+<p>Mais, nous le savons, le petit noir était entêté. Il
+ne se tint pas pour battu. Il referma soigneusement
+les portes de la remise et, à part quelques froissements
+de paille, on n'entendit plus rien.</p>
+
+<p>Les deux amis avaient examiné le cheval. Il paraissait
+vigoureux, mais il avait une jambe de derrière
+enveloppée de linges et soigneusement ficelée,
+ce qui éveilla la méfiance de Philéas; les plaisantes
+remarques de Polyphème excitèrent l'indignation de
+l'hôte.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec fermeté</i>.&mdash;Je n'attelle pas cet animal
+si je ne vois pas ce qu'il y a sous cette toile.
+C'est peut-être un invalide!</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.&mdash;Au fait! s'il avait une jambe
+de bois, ce vétéran... A-t-il servi dans la cavalerie
+ou dans l'artillerie, mon hôte?</p>
+
+<p>L'HOTE, <i>suffoqué.</i>&mdash;Monsieur!... Messieurs!...
+mon cheval est intact, sachez-le. Il a une écorchure,
+voilà tout. Cela arrive à tout le monde, Monsieur
+en est la preuve.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>mécontent.</i>&mdash;Eh! dites donc, l'aubergiste,
+ne me comparez pas à une bête, entendez-vous!
+Modérez vos idées biscornues et développez-nous
+cette toile. Je suis comme saint Nicolas<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>,
+moi; il faut que je voie pour croire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Philéas veut dire saint Thomas.</blockquote>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Vous dites, mon ami?</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec une fausse modestie.</i>&mdash;Oh! je fais
+une simple citation historique pour confondre notre
+hôte.</p>
+
+<p>La gaieté de Polyphème flatta Philéas qui, persuadé
+que son ami riait de la colère de l'aubergiste,
+fit chorus avec entrain.</p>
+
+<p>L'hôte, ayant développé avec humeur les bandages
+qui cachaient la jambe malade, fit voir qu'à part des
+écorchures en voie de guérison, l'animal n'avait, en
+effet, rien de sérieux et qu'il pouvait très bien marcher.</p>
+
+<p>On reficela le tout et l'hôte, radouci par la perspective
+d'un bon paiement, attela le cheval et amena
+le tilbury devant les deux touristes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XVIII</h3>
+
+<h3>PROMENADE EN VOITURE</h3>
+
+
+<p>Au moment de monter dans le tilbury, Philéas
+regarda autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Que cherchez-vous, Philéas? demanda Polyphème.</p>
+
+<p>&mdash;Je regarde où est passé ce drôle de Sagababa,
+répondit Saindoux; je voulais lui recommander...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! repartit Polyphème avec impatience; il a
+déjà profité de votre permission, allez! il est à courir
+de côté et d'autre. Montez donc, mon cher, et laissez
+ce gamin tranquille.</p>
+
+<p>Les touristes s'installèrent dans la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Pristi! que c'est étroit! s'écria Philéas.</p>
+
+<p>&mdash;Et dur! gémit Polyphème.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble être dans un collier de force! continua
+Saindoux en faisant des contorsions.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis convaincu que le siège est rembourré
+de clous et d'instruments malfaisants, ajouta son
+ami.</p>
+
+<p>L'hôte se serait de nouveau fâché tout rouge, si
+les jeunes gens n'avaient ri, tout en se plaignant
+de la sorte. Il se promit de leur faire payer leurs
+plaisanteries en chargeant sa note d'autant plus. Il
+ouvrit à deux battants la porte de la cour et, comme
+la voiture sortait, la paille qui remplissait la boîte
+s'agita et l'hôte vit apparaître la tête laineuse de Sagababa.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, s'écria-t-il, Messieurs, arrêtez! vous
+chargez trop la voiture... la caisse n'est pas...</p>
+
+<p>Le bruit des roues empêcha les jeunes gens d'entendre
+les réclamations de l'aubergiste et le négrillon,
+se doutant que l'hôte voulait dénoncer sa présence,
+lui fit de son trou une grimace hideuse.</p>
+
+<p>... Mais la joie du petit nègre parvenu à ses fins fut
+de courte durée. La voiture allant au grand trot le
+secouait horriblement; il commençait à regretter
+son escapade. Le cheval, vigoureusement fouetté par
+Philéas, allait comme le vent et Sagababa, de plus
+en plus mal à l'aise, entendait avec dépit les jeunes
+gens rire, causer et exciter gaiement le cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi faire? se dit-il. Si moi appelle maître à
+moi, furieux! tirer les oreilles! donner calottes!
+renvoyer Sagababa à l'auberge... Et l'hôte, rire de
+Sagababa. Si moi pouvais arrêter diable de cheval...
+Ah! lui avoir ficelle qui pend à jambe malade. Bon,
+ça! moi tirer dessus et lui aller au pas.</p>
+
+<p>Enchanté de son idée, Sagababa attrapa adroitement
+un bout de la corde mal rattachée qui traînait
+et il l'attira à lui... L'effet fut magique; le cheval
+s'arrêta tout court.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>étonné</i>.&mdash;Tiens! qu'est-ce qu'il a donc,
+ce cheval? Allons! hue!</p>
+
+<p>Il donna un coup de fouet, mais sans aucun succès.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/40.png"></p>
+
+
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;C'était trop beau pour durer, ces
+allures. Allons, animal, va donc!</p>
+
+<p>Polyphème piqua la croupe avec son bâton ferré.
+Le cheval, excité d'un côté, de l'autre retenu solidement
+par Sagababa, prit le parti de marcher sur trois
+pieds, laissant en l'air la jambe faite prisonnière par
+le rusé négrillon. Il alla ainsi en trottinant; il sautait
+d'une façon si bizarre que Polyphème fut pris d'un
+fou rire.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>rageant.</i>&mdash;Il n'y a pas de quoi rire,
+allez! Ah! quelle misère de se trouver ainsi avec
+une bête éclopée... Elle est jolie, notre promenade!
+que faire, Tueur? Ne riez donc pas si fort, mon ami,
+cela m'agace! Quand je vous dis qu'il n'y a pas de
+quoi! Tiens, j'ai une idée... Voilà une rivière,
+faisons baigner le cheval; l'eau fera du bien à sa
+jambe et il remarchera.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Philéas dirigea le cheval sur
+la berge... avant que Sagababa ait pu se rendre
+compte de ce qui se passait, il avait de l'eau jusqu'aux
+oreilles. Aveuglé, effrayé, il tira convulsivement
+sa ficelle avec une telle force que le cheval
+recula violemment contre un rocher et fit verser la
+voiture; promeneurs et équipage, tout culbuta sur
+la rive.</p>
+
+<p>En se remettant sur ses pieds, encore tout étourdi
+de la chute, Philéas regarda machinalement autour
+de lui.</p>
+
+<p>Quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant le
+petit nègre à ses côtés?...</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>se relevant.</i>&mdash;Ah! tout se découvre
+enfin! Ou je me trompe fort, ou ce garnement est
+pour beaucoup dans notre accident. Voyons! où
+étais-tu, polisson? et qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>Bouleversé de son bain et de sa chute, Sagababa
+n'eut pas l'idée de mentir et raconta, les mains
+jointes, les yeux baissés et la voix tremblante, ce
+qu'il avait imaginé pour empêcher le cheval de trotter.</p>
+
+<p>Philéas écoutait, bouche béante... Quand le coupable
+eut fini, il se tourna vers Polyphème.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez, Tueur, s'écria-t-il, que ça se
+passera tranquillement comme ça! que faire à ce
+gradin? Si je l'emballais et si je l'expédiais dans
+son pays natal, il ne l'aurait pas volé et nous serions
+tranquilles; qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>A ces mots, le négrillon éclata en sanglots
+bruyants.</p>
+
+<p>&mdash;Sagababa, jamais quitter maître à moi, cria-t-il;
+moi, me cramponner à lui et jamais lâcher...</p>
+
+<p>Et il se précipita sur Saindoux qu'il étreignit
+avec désespoir.</p>
+
+<p>Philéas tenta vainement de se dépêtrer; il le pouvait
+d'autant moins qu'il n'était nullement aidé par
+Polyphème, celui-ci ne perdant pas une si belle occasion
+de rire. Enfin il parlementa; il fut convenu
+que Sagababa lâcherait prise, retournerait à l'auberge
+et y attendrait patiemment les voyageurs.</p>
+
+<p>Ceux-ci, enfin délivrés du petit nègre, relevèrent la
+voiture, rafistolèrent les harnais du cheval et purent
+reprendre paisiblement le cours de leur promenade.</p>
+
+<p>Entraînés par la beauté des sites, les jeunes gens
+n'avaient pas remarqué le changement de l'atmosphère
+et les signes menaçants d'un orage prochain.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils s'en aperçurent, ils changèrent de direction
+et voulurent revenir rapidement à l'auberge.</p>
+
+<p>Mais le cheval, fatigué, refusa d'aller autrement
+qu'au pas et les voyageurs essayèrent vainement de
+le faire trotter. Leurs cris et leurs coups furent
+inutiles. Pendant une heure ils durent se résigner
+à marcher comme un enterrement, dans une obscurité
+croissante. Les nuages assombrissaient le ciel
+de plus en plus. Un éclair flamboyant fit sortir
+tout à coup le cheval de sa torpeur; il se mit au
+trot d'abord, au galop ensuite, au grand contentement
+de Polyphème qui se fiait à son instinct, mais
+à la grande terreur de Philéas que cette course folle
+épouvantait.</p>
+
+<p>&mdash;Arrête!... holà... ho!... ho là! criait-il en tirant
+sur les guides. Tu vas nous fracasser. Tirez avec
+moi, Tueur; nous sommes en danger de mort, c'est
+sûr! cette bête devient infernale...</p>
+
+<p>&mdash;Et les morts vont vite! remarqua Polyphème
+d'un ton lugubre.</p>
+
+<p>&mdash;Saprelotte! s'écria Philéas en frissonnant,
+vous avez de fichues idées, mon ami. Ah! s'il m'arrive
+malheur, je veux vous dire mes dernières volontés...</p>
+
+<p>Un éclat de rire de Polyphème interrompit Saindoux.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>scandalisé</i>.&mdash;Vous riez, vous osez
+rire... Eh bien! si c'est vous qui mourez et moi
+qui vous survis, vous ne prévoyez donc rien à demander?
+rien à... aïe!...</p>
+
+<p>Sans s'en douter, les promeneurs étaient arrivés
+à l'auberge et le cheval, en entrant au grand galop
+dans la cour, avait accroché le tilbury à la borne.</p>
+
+<p>Philéas fut lancé dans les bras de l'aubergiste,
+et Polyphème sur le dos de Sagababa, en train de
+dévorer une tartine. Après le pêle-mêle de cette
+brusque arrivée, chacun reconnut avec plaisir qu'il
+était sain et sauf et alla se refaire et se reposer,
+grâce à un bon souper et à un bon lit.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XIX</h3>
+
+<h3>LES LOUPS</h3>
+
+
+<p>&mdash;En route pour la Pologne! dit joyeusement
+Philéas à son ami, deux jours après leur promenade.
+Vous savez que nous allons y préluder à nos
+grandes chasses. Nous essayerons là si les loups
+ont la peau dure.</p>
+
+<p>Polyphème souriait de l'ardeur de Saindoux; il
+adopta volontiers la proposition de partir et les
+jeunes gens, suivis de Sagababa, se dirigèrent vers
+la Lithuanie, où ils comptaient se donner les émotions
+de chasses aux loups.</p>
+
+<p>Le voyage fut heureux, à part les doléances de
+Philéas sur le froid et les gémissements de Sagababa,
+qui claquait des dents pour renchérir sur
+son maître.</p>
+
+<p>Les touristes arrivèrent sans encombre à l'endroit
+le meilleur pour s'installer et y attendre le moment
+favorable des chasses.</p>
+
+<p>Les préparatifs de Polyphème furent sérieux; il
+s'agissait de courir de vrais dangers et le jeune
+homme força Saindoux à se munir de tout ce qui
+lui sembla nécessaire. Philéas avait néanmoins fait
+en cachette quelques préparatifs bizarres, aidé par
+Sagababa qui se montrait tout fier de la confiance
+que lui témoignait son maître.</p>
+
+<p>Polyphème, intrigué, chercha vainement à savoir
+en quoi consistaient les arrangements de chasse de
+Saindoux. Ce dernier ne voulut répondre que fort
+évasivement et Polyphème ne put tirer du négrillon
+qu'un éloge emphatique de «maître à moi».</p>
+
+<p>Les jeunes gens, tout en s'occupant de la sorte,
+mettaient pourtant le temps à profit; ils visitaient
+les environs, s'initiaient aux coutumes des habitants
+et s'entendaient avec eux pour leurs excursions
+et leurs chasses. L'hiver si impatiemment attendu
+par eux arriva enfin. Tout se revêtit dans les
+campagnes d'une épaisse enveloppe de neige. Les
+sapins seuls conservaient leur sombre verdure,
+quoiqu'à demi cachés sous leur parure blanche.</p>
+
+<p>Les eaux glacées offrirent alors aux chasseurs des
+passages sûrs et solides.</p>
+
+<p>Les jeunes gens, enchantés, se concertèrent avec
+quelques propriétaires secondés par leurs paysans,
+et un beau matin ils montèrent en traîneau et
+se dirigèrent vers une des sombres et vastes forêts
+dont regorge la Lithuanie.</p>
+
+<p>La chasse devait se faire sans descendre de traîneau
+et Polyphème croyait que Philéas avait adopté
+comme lui cette manière de chasser, la plus sûre
+pour des étrangers inexpérimentés. Mais il avait
+compté sans l'entêtement de son gros compagnon.
+Lorsqu'il vit au loin le féroce gibier qu'il cherchait,
+il se retourna pour appeler Philéas, et sa stupeur
+fut grande en n'apercevant pas le traîneau de Saindoux
+dans lequel se trouvait aussi Sagababa. Il
+s'informa d'eux à ses compagnons. Ceux-ci n'avaient
+pas plus remarqué que Polyphème la disparition de
+Philéas...</p>
+
+<p>On s'arrêta, on appela, mais en vain. Personne
+ne répondit, l'on ne vit rien... En revanche quelques
+hurlements, rares d'abord, puis nombreux ensuite,
+montrèrent à tous qu'il leur fallait rebrousser chemin
+et battre en retraite au lieu d'attaquer. Bientôt
+le danger augmenta... Une bande de loups gagna
+de vitesse les traîneaux, et les chasseurs durent se
+défendre à coups de feu d'abord, puis à coups de
+crosse. Des hennissements parlant non loin de là
+firent dresser l'oreille aux loups. Ils se précipitèrent
+en grand nombre vers l'endroit d'où venaient ces clameurs,
+et les combattants purent s'arrêter et venir
+à bout du reste de la bande.</p>
+
+<p>Polyphème était dévoré d'inquiétude! Il avait
+cru entendre, non seulement les hennissements qui
+avaient attiré les loups, mais des exclamations
+poussées par Philéas... Il en fit part à ses compagnons.
+Ceux-ci furent d'avis d'aller chercher du
+renfort avant de s'aventurer vers l'endroit indiqué
+par Polyphème. Le jeune homme dut se résigner
+à les accompagner et céder à leurs raisonnements.</p>
+
+<p>&mdash;Si votre ami a pu trouver un abri sur un arbre,
+il ne court pas de danger immédiat, lui dirent-ils.
+Dans le cas contraire, il est déjà la proie des loups
+qui l'auront dévoré en même temps que les chevaux.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils s'éloignaient pour revenir en
+nombre suffisant, voyons ce qu'étaient devenus Philéas
+et Sagababa.</p>
+
+<p>Lorsqu'on était entré dans la forêt, le gros Saindoux
+avait peu à peu ralenti l'allure de ses chevaux
+et, lorsqu'il eut perdu de vue ses compagnons, il se
+retourna en riant vers Sagababa.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! petit, est-ce bien manoeuvré? s'écria-t-il.
+Allons par cette route maintenant, et nous aurons
+notre paire de loups en moins d'une heure; tu
+verras.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis revenir à la maison après, pas vrai,
+maître à moi? demanda Sagababa dont les dents
+claquaient de peur.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;C'est évident, nigaud. Dès que j'aurai
+mon affaire, je ne resterai pas ici où il fait un froid...
+de loup, c'est le cas de le dire. Tiens, voilà un beau
+sapin, nous y serons à l'abri de la neige. Arrêtons-nous
+ici; nous nous y mettrons facilement en embuscade.
+Attache les chevaux à l'arbre... solidement,
+donc! il ne faut pas qu'ils nous échappent en entendant
+tirer; là, c'est bon. Eh! bien! qu'est-ce que tu
+fais, à présent?</p>
+
+<p>En effet le petit nègre, après avoir obéi à son
+maître, grimpait lestement sur le sapin au pied duquel
+se tenait Saindoux. Ce dernier, tout en ne
+croyant voir qu'un ou deux loups dans cette partie
+de la forêt qu'il supposait peu visitée par les bêtes
+fauves, était néanmoins mal à son aise, au fond du
+coeur. Aussi s'agitait-il pour donner le change à Sagababa
+et pérorait-il en conséquence.</p>
+
+<p>&mdash;Poltron! continua Saindoux, n'as-tu pas honte?
+aller grimper là-haut comme un lézard! Regarde-moi,
+imite-moi. Suis-je assez calme! assez brave!!
+J'attends de pied ferme, moi, je ne reculerais pas pour
+un... Miséricorde! qu'est-ce que je vois? un troupeau
+de loups! Comme ils accourent, les bandits...
+et ces gredins de chevaux, qui hennissent! Voulez-vous
+vous taire, sales bêtes... Comment les détacher?
+Les loups arrivent... Aide-moi à grimper, Sagababa,
+ou je suis perdu!...</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/41.png"></p>
+
+<p>Il fut heureux pour Philéas que l'excès de la terreur
+l'eut rendu agile, au lieu de le paralyser, car il
+était à peine sur l'arbre lorsque les loups arrivèrent.
+Ils se jetèrent avec la frénésie de la faim sur les
+chevaux; malgré les ruades désespérées de ces
+pauvres bêtes, ils eurent bientôt mis en pièces l'attelage
+de Philéas. Du haut de son arbre Saindoux,
+les cheveux dressés sur la tête, les regardait faire
+tandis que le négrillon, au comble de l'épouvante,
+poussait des cris aigus et se cramponnait aux
+jambes de son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Sagababa! disait Philéas d'une voix
+entrecoupée; ça ne sert à rien... de crier... D'ailleurs,
+les loups vont s'en aller maintenant qu'il n'y
+a plus rien à manger.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous? gémit Sagababa en claquant des dents.
+Philéas bondit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois qu'ils voudraient aussi nous manger?
+s'écria-t-il. Eh bien, merci! nous serions dans de
+beaux draps... Et Polyphème qui ne sait pas où
+nous sommes... Pristi! quelle position... et mon
+fusil qui est dans le traîneau!... j'aime mieux les
+lions... Tiens! j'ai une idée... Ta carnassière, Sagababa,
+vite! bien... Nous allons utiliser mon essai
+de piqûre empoisonnée; c'est le moment, pour sûr.
+Ton couteau, à présent; à merveille! Coupe-moi
+une bonne gaule. C'est cela. Tiens-la afin que j'y
+attache le couteau. Fais tremper le bout de la lame
+dans cette petite bouteille... C'est ça. Gredins!
+vous ne vous doutez pas de ce que je vous prépare...</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/42.png"></p>
+
+<p>Tenant à deux mains son arme bizarre, Saindoux
+attendit le moment où la masse hurlante des loups
+vint entourer l'arbre sur lequel il se trouvait. Il
+piqua alors avec adresse le museau d'un des loups;
+celui-ci chancela et tomba comme une masse... Ses,
+compagnons se mirent à le dévorer. Pendant
+quelques minutes, Philéas frappa sans relâche...
+Peu à peu la bande s'éclaircit. De nombreux vides
+se firent et le moment arriva où il ne resta plus
+que quelques loups effrayés qui s'enfuirent en entendant
+des cris, des appels et des coups de fusil
+non loin de là.</p>
+
+<p>Sagababa était dans le délire de la joie en voyant
+les bêtes fauves diminuer de nombre sous les coups
+meurtriers de l'infatigable Philéas. Il se mit à caracoler
+sur le sapin, grimpant en tous sens comme
+une couleuvre, et poussant des hourras sauvages et
+incessants. Ses clameurs guidèrent les chasseurs
+dans leurs recherches et ils arrivèrent bientôt dans
+une clairière où ils virent un spectacle qui les stupéfia...</p>
+
+<p>Au milieu de nombreux cadavres de loups, les
+uns encore intacts, les autres à demi dévorés, se tenait
+le gros Saindoux, debout, appuyé sur sa gaule
+et frisant sa moustache d'un air belliqueux. Sur le
+sapin, Sagababa se livrait à une voltige effrénée et,
+dans le lointain, quelques loups disparaissaient en
+hurlant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! voyons! s'écria Polyphonie sortant
+enfin de sa stupeur; est-ce que je rève tout éveillé?
+C'est vous! c'est bien vous, mon pauvre Philéas?
+vivant, malgré ces innombrables ennemis? Comment
+êtes-vous venu à bout de les détruire en telle
+quantité? Peste! c'est prodigieux...</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, répondit Saindoux en mettant les
+pouces dans les entournures de son gilet, ma recette
+est simple comme bonjour; allez en Lithuanie, armez-vous
+d'une lance empoisonnée et pique/ dans
+le tas. Voilà!</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>criant</i>.&mdash;Monter dans gros arbre.
+Être à l'abri de grandes dents et faire manger chevaux
+sans faire manger négrillon, voilà!</p>
+
+<p>Les rires des chasseurs saluèrent la fin de cette explication
+faite d'une voix perçante. Elle diminuait
+singulièrement les mérites guerriers de Philéas.
+Ce dernier, tout en se mordant les lèvres, ordonna
+à son petit nègre de venir le rejoindre et l'on procéda
+à l'enlèvement et au chargement des nombreux
+cadavres qui jonchaient le sol.</p>
+
+<p>Ce fut en vrai triomphateur que Saindoux revint
+avec ses amis. Chacun s'empressa de venir admirer
+les trophées du gros Normand et lui faire raconter
+ses exploits.</p>
+
+<p>On riait de son idée originale. On regrettait de
+n'en avoir pas fait autant. Enfin, après un banquet
+suivi d'un punch général, chacun alla se reposer
+des émotions de la chasse en félicitant le héros de
+ce jour. Celui-ci ne voulut pas se coucher avant
+d'avoir écrit à ses amis de France son nouvel et intéressant
+exploit.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XX</h3>
+
+<h3>LES CHEVEUX DE PHILÉAS</h3>
+
+
+<p>A son réveil, Philéas tressaillit en entendant Sagababa,
+qui lui apportait son déjeuner, pousser un
+grand cri et laisser tomber bruyamment le plateau.</p>
+
+<p>&mdash;Animal! s'écria-t-il, réveillé en sursaut d'une
+façon aussi désagréable. Qu'est-ce que tu as?</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Sagababa appela Polyphème
+d'une voix glapissante; ce dernier arriva à moitié
+habillé, effaré des clameurs du petit nègre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce qu'il a, ce polisson? répétait Philéas
+interloqué. Il est fou, c'est sûr! mettez-le donc
+à la porte, Tueur. Il est assourdissant, ma parole!</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>sanglottant</i>.&mdash;Malheureux Sagababa!
+maître à moi, plein de sang sur tête. Cheveux cramoisis...
+oh! oh! mordu hier par vilains loups,
+bien sûr.</p>
+
+<p>&mdash;POLYPHÈME, <i>regardant</i>.&mdash;C'est, ma foi! vrai,
+ce qu'il dit là, Philéas. Qu'est-ce que vous avez,
+mon ami? seriez-vous blessé?</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>ébahi</i>.&mdash;Mais je n'ai rien du tout, je
+n'ai aucun mal, je ne sais pas ce que vous voulez
+dire...</p>
+
+<p>Et en achevant ces mots, Saindoux effaré se tâtait
+les cheveux. Il poussa un grand cri à son tour
+en regardant ses mains... elles étaient pleines de
+sang!</p>
+
+<p>Les sanglots de Sagababa redoublaient. Polyphème,
+effrayé, saisit une serviette et il épongea
+soigneusement la tête de son ami. Philéas consterné
+le laissa faire et six cuvettes furent tour à tour ensanglantées!
+six serviettes furent tour à tour imbibées
+de sang. Le médecin, mandé en toute hâte,
+déclara que ce phénomène arrivait de loin en loin;
+il avait été, pour sa part, déjà témoin d'un fait de
+ce genre...</p>
+
+<p>Saindoux conmença dès lors à passer à l'état de
+phénomène!</p>
+
+<p>A peine levé, il se vit l'objet de la curiosité générale.
+Chacun se poussait, se pressait pour voir «la
+tête de sang du Frantzousse».</p>
+
+<p>Sagababa ne quittait plus son maître d'une semelle.
+Il le suivait d'un air lugubre, les yeux invariablement
+attachés sur la chevelure excentrique de
+Saindoux et poussant de temps à autre des soupirs
+à fendre des rochers. Polyphème, quoiqu'encore inquiet,
+était pourtant plus rassuré par les affirmations
+réitérées du médecin; ce dernier protestait que le
+cas, tout extraordinaire qu'il fût, n'était nullement
+dangereux. Cela arrivait à la suite d'une forte émotion
+et la teinte sanglante de la chevelure devait
+disparaître peu à peu. Philéas, déjà très ennuyé de
+son aventure, le fut encore plus par l'arrivée imprévue
+de son cousin, le docteur Crakmort.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/43.png"></p>
+
+<p>Le docteur allait en Russie pour affaires et s'arrêta
+soi-disant pour voir son parent, en réalité
+par «curiosité scientifique». Cette tête rouge le
+transporta d'admiration et il demanda, séance tenante,
+une consultation. Le médecin de Philéas
+accepta poliment la proposition, mais Saindoux fit
+la grimace, étant déjà fort agacé de sa position.</p>
+
+<p>Polyphème, pressentant quelque chose de drôle,
+se hâta de venir. Quant à Sagababa, convié de sortir,
+il se cramponna en hurlant au siège de son maître.
+On le laissa donc là, afin d'avoir la paix.</p>
+
+<p>Le docteur Crakmort commença par faire un
+long discours sur les cas curieux que la science
+aime à constater. L'autre médecin avait beau le
+rappeler à la question, le bavard Marseillais faisait
+la sourde oreille; voyant son auditoire sur le
+point de perdre patience, il s'écria enfin:</p>
+
+<p>&mdash;En somme, Messieurs, que devons-nous ressemer
+ici, aujourd'hui? la constatation d'un fait
+qui a une valeur scientifique énorme, zigantesque!..
+Ce que ze veux dire, maintenant, c'est ceci. Z'adzure,
+ze conzure, z'implore mon parent que ce phénomène
+rend illustre à zamais, de ne pas perdre sa
+tête! (Étonnement général.) Oui, la science, dans ma
+personne de parent et de médecin, réclame cette
+étonnante sevelure. Mon cousin la doit à la médecine:
+elle l'aura...</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>bondissant</i>.&mdash;En voilà une toquade!
+il veut me guillotiner, à présent!...</p>
+
+<p>Polyphème riait comme un bossu. L'autre docteur
+était abasourdi; Sagababa ouvrait de grands yeux
+effarés et paraissait ne pouvoir y rien comprendre.</p>
+
+<p>CRAKMORT, <i>d'un ton insinuant</i>.&mdash;Ze ne dis pas
+cela, ser cousin; vous prenez trop violemment la
+soze. Ze ne réclame que votre sevelure.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>d'un air goguenard</i>.&mdash;Ah! vous
+vous contentez de le scalper, alors? c'est gentil!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>criant</i>.&mdash;Mais encore moins, par
+exemple! Saprelotte! qu'il y vienne donc!...</p>
+
+<p>CRAKMORT, <i>se récriant</i>.&mdash;Eh! ser cousin, pour
+qui me prenez-vous? Ze ne veux rien de ce zenre;
+mais seulement (reprenant son ton insinuant) de me
+faire une donation en bonne forme de votre tête,
+afin qu'après votre mort ze puisse analyser scientifiquement...</p>
+
+<p>Ici Sagababa, dont les regards devenaient féroces,
+intervint inopinément dans la discussion. Il se précipita
+avec furie sur Crakmort, se jetant sur sa
+figure qu'il égratigna de belle sorte; arraché de là
+par les jeunes gens, il se cramponna aux mollets
+du Marseillais et les mordit de telle façon que le
+docteur, déjà ahuri de l'attaque, abandonna la partie
+et s'enfuit, laissant les deux amis, moitié riant
+moitié grondant, empêcher Sagababa de se lancer
+à sa poursuite.</p>
+
+<p>Le second médecin haussait les épaules et traitait
+crûment le Marseillais de véritable fou.</p>
+
+<p>Ainsi se termina la consultation.</p>
+
+<p>Philéas, pour éviter toute moquerie, se fit raser
+la tête. Ce ne fut pas sans peine. Le barbier frémissait,
+tout en préparant ses rasoirs, et ne procédait à
+cette besogne qu'en tremblant. Il ne fallut rien
+moins que l'ordre du médecin pour le décider à manier
+cette crinière sanguinolente.</p>
+
+<p>A la grande joie de Philéas, cette importune chevelure
+tomba enfin, sous la main agile du barbier.</p>
+
+<p>Sagababa gambada avec frénésie, lorsque son
+maître mit solennellement un bonnet de coton destiné
+à le préserver du froid: le barbier dit en se retirant
+quelques mots qui intriguèrent Polyphème.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/44.png"></p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a donc à se réjouir de gagner
+une bonne somme? demanda-t-il à Philéas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais! répondit Saindoux non
+moins étonné. Je lui ai donné ce que le médecin
+m'a dit de lui remettre. Ce n'est pas une grosse
+affaire, pourtant!</p>
+
+<p>On eut le soir la clef de ce mystère. Pendant le
+dîner, Sagababa remit à son maître une lettre que
+Saindoux ouvrit avec indifférence. A peine en eut-il
+lu les premiers mots qu'il sauta sur sa chaise,
+poussa un cri sauvage et regarda tout le monde
+d'un air égaré.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, mon cher? s'écria Polyphème avec
+inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, lisez cela, dit Philéas d'un air lugubre,
+et dites-moi si ce qui m'arrive n'est pas
+épouvantable? Être condamné à savoir ma chevelure
+dans un musée de gredins, quelle destinée!</p>
+
+<p>Sans rien comprendre à ces lamentations, Polyphème
+ouvrit la lettre et lut ce qui suit:</p>
+
+<p>«Touzours ser cousin,</p>
+
+<p>«Votre essélente idée de vous faire raser la tête
+m'a donné gain de cause. L'estimable barbier vient
+de m'apporter, sur ma demande formelle et sur ma
+promesse d'une risse récompense, les magnifiques
+seveux que vous auriez pu me fournir gratis (sans
+reproce), mais enfin ze les ai et ze vais les préparer
+scientifiquement afin de faire zouir de cette vue remarquable
+et instructive le zenre humain tout entier.
+Pour commencer, ze vais les exhiber sez Mme Tussaud,
+au musée de curiosité de Londres. Quoiqu'elle
+montre surtout les figures de cire des malfaiteurs
+célèbres, ce sera néanmoins une bonne occasion,
+pour cette bonne dame, de gagner de l'arzent, et
+pour moi ze ferai ainsi connaître scientifiquement
+ce cas admirable; mais comme il n'est pas zuste de
+vous voler votre gloire, cette belle sevelure sera
+ornée de l'inscription suivante:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Seveux de l'illustre Philéas Saindoux,</p>
+<p>Trop effrayé d'avoir vu un loup.»</p>
+<p>A revoir, ser cousin; quand vos seveux repousseront,</p>
+<p>envoyez-m'en encore, ze vous prie.</p>
+<p>Votre cousin dévoué.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Docteur Crakmort.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«P. S. Z'ai payé vos seveux vingt francs; c'est une
+somme, mais ze ne la regrette pas, ze me rattraperai
+sez Mme Tussaud.»</p>
+
+<p>&mdash;Peste! c'est contrariant, observa Polyphème
+en finissant la lettre. Mais il n'y a rien à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Contrariant, gronda Philéas, les dents serrées;
+dites épouvantable, infâme, hideux! Rien à faire?
+oh! si... A moi, Sagababa! viens, mon garçon;
+allons nous informer chez cet atroce barbier où se
+trouve le docteur. Je vais aller lui arracher ma
+chevelure... en l'indemnisant de son argent, bien
+entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est une bonne idée que vous avez là,
+dit Polyphème en se levant en sursaut. J'en suis,
+moi!</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi! moi aussi! s'écrièrent quelques
+jeunes Polonais des environs qui avaient fait connaissance
+avec les deux amis et qui déjeunaient
+avec eux ce jour-là.</p>
+
+<p>Sagababa, sans rien attendre, s'était précipité à la
+recherche du barbier. Il revint bientôt, la tête basse,
+retrouver les jeunes gens qui discutaient encore
+sur les moyens à prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Maître à moi, dit-il d'une voix dolente, voleur
+de cheveux être parti.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? comment? ce n'est pas possible! s'écria
+Philéas en pâlissant.</p>
+
+<p>Le négrillon hocha la tête d'un air attristé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le gredin! soupira Saindoux avec accablement.</p>
+
+<p>Et il se laissa tomber sur une chaise... pour se
+relever bientôt avec impétuosité.</p>
+
+<p>Polyphème crut à une attaque de folie et lui
+saisit le bras, mais l'explication de Philéas le
+détrompa vite.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon affaire! s'écria ce dernier en éclatant
+de rire. En chasse, mes amis! allons à l'affût du
+docteur. Les routes sont mauvaises; je sais où il
+va; par la traverse nous le rejoindrons facilement
+et je r'aurai mes cheveux ou je mourrai à la peine!
+Hein? ça y est-il?</p>
+
+<p>Un hourra général accueillit sa demande.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles armes prendrons-nous, mon général?
+demanda Polyphème, très amusé de l'idée de Philéas.</p>
+
+<p>&mdash;Des lassos et quelque chose dont je me chargerai
+spécialement, répondit Saindoux avec majesté.</p>
+
+<p>On prépara à la hâte les traîneaux; on prit
+quelques provisions, chacun s'enveloppa chaudement
+et bientôt l'expédition partit au grand galop
+de chevaux vigoureux.</p>
+
+<p>On alla se reposer dans un petit village à quelque
+distance de l'endroit où voulait se poster Philéas,
+puis on repartit avec une ardeur nouvelle et on arriva
+enfin dans une grande plaine au milieu de laquelle
+passait le chemin que devait suivre le docteur.
+Un bouquet de bois qui longeait la route permit
+aux chasseurs de se cacher sûrement; ils
+s'installèrent dans ce campement, tandis que Sagababa,
+dont la vue perçante était connue de tous, se
+chargeait de faire sentinelle. Une vieille hutte délabrée
+fut arrangée en un clin d'oeil de façon à
+devenir un abri suffisant On y fit même du feu,
+quoiqu'avec précaution, pour ne pas exciter les
+soupçons de Crakmort. Mais Philéas ayant spécialement
+demandé de faire et de maintenir ce feu, on
+accéda à son désir.</p>
+
+<p>Le soleil allait se coucher et jetait quelques pâles
+rayons sur la plaine neigeuse, lorsqu'un traîneau
+apparut au loin dans la route. Sagababa en avertit
+les conspirateurs; chacun se posta, l'oeil au guet, le
+sourire sur les lèvres et très intrigué de ce que voulait
+faire Saindoux pour se venger.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XXI</h3>
+
+<h3>CHASSE AU... DOCTEUR!</h3>
+
+
+<p>Le docteur, n'ayant pas la conscience tranquille,
+se sentait fort mal à l'aise. Il était naturellement
+méfiant; son escapade à l'occasion de la chevelure
+rouge le rendait d'autant plus agité. L'oeil au guet,
+l'oreille tendue, il étonnait son domestique, flegmatique
+Auvergnat s'il en fût, qui supportait imperturbablement
+les excentricités continuelles de son
+maître. Le conducteur du traîneau enrageait, lui.
+Jamais il n'avait vu de voyageur si capricieux. Tantôt
+il fallait aller comme le vent, le docteur ayant
+le pressentiment qu'il était poursuivi; tantôt il lui
+fallait s'arrêter et écouter. Parfois même, Crakmort
+avait exigé qu'on se cachât dans des ravins, pour
+laisser passer d'autres traîneaux qui lui paraissaient
+suspects.</p>
+
+<p>Au fur et à mesure que l'heure s'avançait, le Marseillais
+se rassurait un peu, cependant; il commença
+même à se parler à demi-voix en gesticulant violemment,
+ce qui lui était habituel; particularité qui
+fit ouvrir de grands yeux au conducteur, peu accoutumé
+à ces manières bizarres.</p>
+
+<p>&mdash;Ze respire! disait-il. Z'étais sot de me croire
+poursuivi. Il est évident que mon cousin a bien pris
+la soze. Pourquoi aussi ne m'a-t-il pas donné ces
+malheureux seveux? Aller gaspiller cela dans les
+mains ignorantes d'un vil barbier, au lieu de les
+déposer dans les mains scientifiques de son parent,
+de son ami.... Son ami! Ze ne dois plus l'être à présent!
+Z'ai eu tort de lui parler de Mme Tussaud et
+de l'inscription destinée à sa sevelure. Ça a dû le
+fâsser. La plaisanterie (car c'était une plaisanterie)
+était trop forte!... mais... ze voulais le faire enrazer,
+le punir de sa mauvaise volonté. Ze voudrais savoir
+quelle figure il fait à l'heure qu'il est....</p>
+
+<p>Narcisse, le domestique auvergnat, avait écouté
+paisiblement son maître, tout en se servant d'une
+longue-vue dont le docteur était toujours muni.
+A la fin de ce soliloque, il dit d'un ton tranquille,
+sans quitter de l'oeil l'objet qu'il fixait:</p>
+
+<p>&mdash;Monchieur Chaindoux a la mine d'un homme
+joliment en colère, allez!</p>
+
+<p>&mdash;Hein! s'écria le docteur en bondissant; où
+vois-tu ça, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Là bas, dans che petit bois, répliqua paisiblement
+Narcisse. Il vient de che pochter près de chon
+nègre, Chagababa, comme on l'appelle. Ch'est-il
+un nom chrétien, cha, Monchieur?</p>
+
+<p>Mais le docteur effaré ne songeait pas à lui répondre.
+Il avait regardé à son tour et il apercevait
+distinctement la tête de Sagababa. C'en fut assez
+pour tout deviner... Il se vit déjà pris, traqué, traité
+Dieu sait comment! par Philéas exaspéré. Il se
+souvenait de la colère de Saindoux à Marseille, colère
+dont le docteur frémissait encore. Dans son
+effroi, il se jeta sur le conducteur qui ne se doutait
+de rien, et le renversa presque, à force de tirer
+sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Arrête, malheureux! cria-t-il; pas un pas de
+plus... Il y a une embuscade là-bas, préparée contre
+moi! Rebroussons semin sur-le-samp... Allons par
+la traverse, par des ravins, par tout, excepté par là...</p>
+
+<p>Le conducteur se dégagea avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est fou, fou à lier, votre maître, s'écria-t-il
+en s'adressant à Narcisse. Je m'en étais
+déjà douté. Il faut le faire soigner à la ville voisine.
+Aidez-moi à le maintenir jusque là....</p>
+
+<p>Et il fouetta ses chevaux qui partirent ventre à
+terre.</p>
+
+<p>Le docteur s'arrachait les cheveux!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, mon ser ami, gémit-il en se jetant
+à genoux devant le conducteur; quand ze vous dis
+qu'il y a dans ce bois, là-bas, des ennemis qui veulent
+me prendre! Ze les ai vus! Ze cours les plus
+grands danzers!...</p>
+
+<p>Le conducteur ouvrit des yeux énormes et mit
+ses chevaux au pas. Crakmort commença à respirer...
+Il lui expliqua rapidement quel était son plan.
+Il voulait abandonner le traîneau et faire monter
+chacun sur un cheval pour fuir facilement par la
+traverse. Mais quand il dit que c'était pour des cheveux
+qu'il avait emportés, le conducteur retomba
+dans son incrédulité et ne voulut rien écouter de
+plus.</p>
+
+<p>Il remettait ses chevaux au galop lorsque le Marseillais
+lui glissa de l'or dans la main. Cette manière
+de le persuader le rendit docile et charmant.
+Tout en continuant à prendre le docteur pour un
+fou, il se prêta complaisamment à ses idées... à ses
+bizarreries, pensait-il.</p>
+
+<p>Les allures singulières du traîneau avaient inspiré
+de la défiance aux conspirateurs. Ceux-ci firent
+monter trois des leurs à cheval et les envoyèrent
+se poster aux endroits par où il était possible de
+passer. Ils constatèrent bientôt l'excellent effet de
+cette manoeuvre. De grands cris retentirent et l'on
+vit réapparaître sur la route trois cavaliers, poursuivis
+par trois autres cavaliers, le tout allant à
+fond de train. Le cheval du docteur s'était emporté;
+son domestique le suivait aveuglément et le conducteur
+les accompagnait en se demandant comment
+tout cela allait se terminer....</p>
+
+<p>Dans cette course folle, Crakmort perdit tour à
+tour chapeau, pelisse et lunettes. Cramponné à la
+selle, il se croyait absolument perdu!</p>
+
+<p>Arrivé près du petit bois, un lasso habilement
+lancé fit rouler son cheval sur la route et, avant
+qu'il ait pu se rendre compte de ce qui se passait,
+le Marseillais se voyait relevé, saisi, entraîné dans
+la hutte et attaché sur un tronc d'arbre.</p>
+
+<p>Le docteur tressaillit en voyant en face de lui
+son cousin, son terrible cousin! Debout, les bras
+croisés, les sourcils froncés, son bonnet de coton
+enfoncé crânement sur le front, Saindoux paraissait,
+aux yeux terrifiés du docteur, l'image de la vengeance.</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/45.png"></p>
+
+
+<p>Polyphème se tenait près de lui d'un air sinistre,
+avec un revolver dans chaque main et un poignard
+entre les dents. Les autres jeunes gens l'avaient
+scrupuleusement imité.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ser cousin... balbutia le coupable, d'une
+voix tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de cher cousin ici, répondit Philéas
+de sa voix la plus creuse. Il y a un ennemi
+mortellement offensé qui veut r'avoir son bien,
+menacé d'une exhibition scandaleuse et d'une inscription
+plus scandaleuse encore!</p>
+
+<p>Le docteur maudissait son idée.</p>
+
+<p>&mdash;Très ser cousin, c'était une plaisanterie, gémit-il
+en joignant les mains. Ze n'ai zamais voulu
+faire sérieusement cela. Ze voulais seulement faire
+voir scientifiquement...</p>
+
+<p>Un cri d'indignation de Philéas le fit s'arrêter
+court en palissant.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous osez plaisanter ainsi, Monsieur? déclama
+Saindoux (qui était, au fond, ravi de cette
+scène et du rôle qu'il y jouait), plaisanter avec...
+moi! J'ai tué des loups, Monsieur! j'ai tué des lions,
+Monsieur! un docteur ne me ferait pas peur, Monsieur...</p>
+
+<p>Et en disant ces mots, il tira un rasoir de sa
+poche, le brandit et s'approcha de Crakmort. Le
+docteur, au comble de la terreur, poussa des cris
+désespérés.</p>
+
+<p>&mdash;On m'assassine, hurlait-il! à moi, à l'aide, au
+secours! au feu!...</p>
+
+<p>Philéas saisit à pleines mains l'épaisse chevelure
+du docteur et lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, malheureux! Oeil pour oeil, dent
+pour dent... j'ajoute: cheveux pour cheveux. Tu
+m'as pris ma chevelure. Je vais prendre la tienne,
+mettre vingt francs dans ta poche, te donner gracieusement
+un bonnet de coton, un coup de pied
+quelque part... et nous serons quittes. Pourtant, je
+te ferais grâce si tu me rendais mes cheveux; le
+veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, hurla Crakmort, tout plutôt que de
+m'en séparer!..</p>
+
+<p>&mdash;N'y a pas begeoin de tant crier pour une mauvaige
+tignache, dit alors la voix tranquille de Narcisse
+qui était entré sans qu'on s'en aperçût. Vlà
+vot' perruque, Monchieur Chaindoux! et v'là l'cas
+que nouj en faigeons.</p>
+
+<p>Et ce disant, l'Auvergnat jeta dans le feu les cheveux
+rouges de Saindoux, trésor que le docteur lui
+avait imprudemment confié.</p>
+
+<p>Un cri de joie et une exclamation désolée accueillirent
+ce coup de théâtre. Philéas se réjouissait; le
+docteur se lamentait tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Abominable Narcisse! disait-il, il fallait garder
+à tout prix ce trésor scientifique. Ze t'avais
+investi de ma confiance et tu vas anéantir cet admirable
+essantillon des bizarreries de la nature...</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il en est ainsi, déclara majestueusement
+Philéas, je vous lâche et je vous restitue ma parenté,
+cousin. Plus vingt francs que je vous dois et que
+je donne à Narcisse.</p>
+
+<p>Celui-ci se confondit en remerciements. On alla
+chercher les effets épars du triste docteur. On causa,
+on s'expliqua. Philéas, rasséréné, promit au docteur
+une mèche de ses cheveux, dès qu'ils repousseraient
+(s'ils avaient encore une teinte scientifique),
+à la condition expresse que lesdits cheveux ne
+seraient jamais montrés en public et ne sortiraient
+pas de la collection particulière de Crakmort. On
+campa joyeusement pendant quelques heures, mangeant,
+buvant et riant. On se dédommageait amplement
+de la contrainte passée. Le docteur, rassuré,
+se montra des plus aimables et des plus gais. Sagababa
+et Narcisse fraternisèrent et l'on se sépara en
+se disant cordialement au revoir. Crakmort poursuivit
+paisiblement son voyage et les jeunes gens
+revinrent à l'auberge, où ils devaient se reposer un
+peu avant de repartir. Leur intention était de s'enfoncer
+dans le coeur de la Russie, afin d'y chercher
+des chasses glorieuses, des aventures amusantes et
+d'y admirer les nombreuses merveilles que renferme
+ce grand pays, trop peu connu et trop peu visité.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XXII</h3>
+
+<h3>LES CHENILLES</h3>
+
+
+<p>Ce fut le midi de la Russie que voulurent d'abord
+parcourir nos deux amis. Ils visitèrent villes et villages
+et allèrent jusqu'en Crimée, où ils admirèrent
+la superbe végétation et la délicieuse température
+dont on y jouit.</p>
+
+<p>Ils passèrent ainsi l'hiver tout entier, puis le printemps.
+Ils ne se lassaient pas d'étudier moeurs et
+habitants, de regarder, d'interroger et de profiter.</p>
+
+<p>La chaleur les surprit et les obligea de séjourner
+quelque temps dans le gouvernement de Saratoff.
+Philéas commença alors à se désoler et grognait
+tout haut. La cause de ce mécontentement provenait
+d'un vrai fléau, qui s'était abattu sur cette partie du
+pays. Une invasion de chenilles changeait la campagne
+en lui donnant, cette année-là, un aspect morne
+et désolé. Pas de verdure, pas de fleurs, pas de
+feuilles! Les arbres ressemblaient à des spectres décharnés,
+à des images personnifiées de l'hiver. Les
+sapins seuls bravaient les bêtes malfaisantes et
+offraient un abri aux touristes lorsqu'ils s'aventuraient,
+à faire quelques promenades.</p>
+
+<p>Un matin, Saindoux entra tout joyeux chez son
+ami qui était en train de s'habiller.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouvé un agréable emploi de ma journée,
+Tueur, dit-il d'un air rayonnant, et je vous invite à
+partager avec moi un délicieux bain froid.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc allez-vous pour cela? demanda Polyphème
+avec indifférence.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Dans une rivière, non loin d'ici. C'est
+charmant, paraît-il. Sagababa m'accompagne. J'ai
+loué une barque et je m'y promènerai quand je serai
+las de nager et de me baigner. Ce sera délicieux!
+Allons, venez-vous?</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Volontiers, mais sans prendre de
+bain comme vous, j'ai mes raisons pour cela. Je
+n'en aurai pas moins grand plaisir à vous voir patauger,
+mon très cher.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>vexé</i>.&mdash;Dites nager, mon illustre ami.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.&mdash;Non, non! je dis patauger
+et je le répète; je tiens à mon mot, vous me
+donnerez raison vous-même ce soir. Mais partons;
+profitons du moment où la chaleur n'est pas accablante.</p>
+
+<p>Philéas appela le négrillon, se munit d'un vêtement
+de bain et les voyageurs se dirigèrent vers
+l'endroit où devait se baigner le gros Saindoux.</p>
+
+<p>C'était un frais et joli enfoncement. Les chenilles
+semblaient avoir épargné les arbres qui bordaient la
+rive et il y faisait obscur et frais. Tout ébloui du
+passage de la lumière à une demi-obscurité, pressé
+par Polyphème qui semblait avoir une hâte singulière
+de voir son ami dans l'eau, Philéas plongea
+sans réflexion. Il reparut promptement et se cramponna
+au bateau en poussant des cris rauques, des
+exclamations entrecoupées...</p>
+
+<p>Il était couvert de chenilles de la tête aux pieds!
+Ces bêtes malfaisantes s'étaient logées en masse sur
+les arbres. Le vent les avait fait tomber et elles surnageaient,
+couvrant la rivière d'une croûte épaisse,
+masse odieuse qui s'attachait à Philéas crispé et saisi
+d'horreur...</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/46.png"></p>
+
+<p>Sur la rive, Polyphème riait à se tordre; il avait
+prévu ce qui arrivait. Le dévoûment maladroit de
+Sagababa qui avait sauté dans le bateau et qui écrasait
+les chenilles sur le corps de son maître contribuait
+à augmenter son hilarité.</p>
+
+<p>Philéas était hors de lui! Il aurait voulu pouvoir
+à la fois gourmander Polyphème, faire lâcher prise
+à Sagababa, se nettoyer, se r'habiller et fuir cet
+odieux endroit!</p>
+
+<p>... Ses paroles se ressentaient du désordre de ses
+idées.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! donnez-vous-en à votre aise, Tueur! disait-il
+d'une voix concentrée. Riez tout votre content<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>,
+je suis beau, allez! c'est du propre!... Ne me
+touche plus, toi! tu m'arranges là un joli emplâtre.
+Ah! les horreurs de bêtes! est-ce assez ignoble...
+pouah! j'en ai dans les oreilles et sur le front... Aïe!
+je sens qu'il m'en court dans les cheveux... Allez à
+la rive, batelier, à la rive! il ne comprend pas,
+l'imbécile, et il rit, par-dessus le marché! c'est à
+en devenir fou!...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Expression normande pour dire «riez bien à votre aise».</blockquote>
+
+<p>Il se prit les cheveux à poignées, y écrasa une
+vingtaine de chenilles, retira avec horreur ses mains
+gluantes et sauta dans la rivière. Il nagea entre deux
+eaux, aborda, passa fiévreusement devant Polyphème
+qui éclatait de plus belle et commença une
+course effrénée vers son auberge, suivi de Sagababa.</p>
+
+<p>La vue de cet être ruisselant, tout couvert de chenilles,
+pétrifia la population. L'aubergiste ne reconnut
+pas Philéas et lui barra le chemin. Celui-ci s'indigna,
+lança une poignée de chenilles au nez de l'hôte
+qui se recula en criant... Saindoux, profitant de ce
+mouvement de retraite, s'élança dans sa chambre et
+s'y enferma à double tour.</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/47.png"></p>
+
+
+<p>Persuadé qu'il avait affaire à un malfaiteur, l'hôte
+appela à grands cris et commençait à ameuter la
+population lorsque Polyphème, arrivant à son tour,
+apaisa le désordre. Il expliqua à l'hôte ce qui venait
+de se passer. L'aubergiste se tranquillisa et, sur la
+demande de Polyphème, alla préparer un dîner particulièrement
+bon dont il donna un menu appétissant.</p>
+
+<p>Le jeune artiste connaissait à fond le caractère de
+son compagnon, aussi ne parut-il faire aucune attention
+lorsque la porte s'ouvrit et que Philéas entra
+dans la salle à manger, sombre, les traits contractés
+et gardant un silence farouche. Polyphème continua
+un croquis en disant négligemment:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous enfin, mon bon? tant mieux! j'ai
+un appétit féroce. Aussi ai-je veillé au menu, qui
+vous plaira, j'espère. Tenez, le voilà. Donnez-moi
+votre avis là-dessus; vous êtes connaisseur et je ne
+me consolerais pas d'être désapprouvé par vous.</p>
+
+<p>Les traits de Philéas commencèrent à s'éclaircir;
+il prit le menu et lut en silence, mais bientôt une
+exclamation lui échappa.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est bien choisi; ce sera délicieux,
+Tueur; j'en serais enchanté, si...</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Si quoi? parlez, voyons; vous avez
+quelque chose sur le coeur.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>reprenant son air soucieux</i>.&mdash;Eh bien,
+si vous ne vous étiez pas moqué de moi ce matin.
+Je ne peux pas digérer ça, Tueur! non, je ne le
+peux pas.</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Vous vous choquez de mes rires,
+mon cher? quelle idée! vous auriez dû faire chorus,
+au contraire.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>vexé</i>.&mdash;Voilà qui est bon, par exemple!</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>naïvement</i>.&mdash;Mais certainement. Ce
+Sagababa était tellement drôle...</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>se déridant</i>.&mdash;Ah! c'est de Sagababa
+dont... au fait! il m'a semblé cocasse, ce petit.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>renchérissant</i>.&mdash;Dites donc renversant,
+mon bon; il avait une mine effarée qui était
+impayable! Vous n'avez donc pas remarqué la chenille
+qui se balançait au bout de son nez? Ça l'a
+fait éternuer! Ah! ah! ah!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>riant aussi</i>.&mdash;Hi! hi! hi! je m'en suis
+bien aperçu!</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Oh! cela ne m'étonne pas; rien ne
+vous échappe!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>flatté</i>.&mdash;Oui, j'observe assez bien, en
+général.</p>
+
+<p>La paix étant faite, les jeunes gens dînèrent gaîment
+et organisèrent le départ.</p>
+
+<p>Ils allèrent donc gagner le chemin de fer, qui
+était à quelques lieues et ils y montèrent joyeusement,
+débarrassés, à ce que croyait Saindoux, de ces
+hideuses chenilles dont il ne pouvait se rappeler
+sans un frisson.</p>
+
+<p>Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Au bout
+d'un quart d'heure de marche, le train se ralentit,
+puis s'arrêta tout à coup...</p>
+
+<p>Les voyageurs se regardèrent, étonnés.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui nous arrive? demanda Polyphème.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes probablement à la station, observa
+Philéas. Quelle drôle de station! ajouta-t-il; on ne
+voit pas de gare...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela, Messieurs, dit poliment un
+jeune Russe qui se trouvait dans le même compartiment
+que les Français. Il y a un arrêt forcé, car j'entends
+les employés s'exclamer comme s'il était arrivé
+quelque chose d'étrange. Je vais m'informer.</p>
+
+<p>Le jeune homme se pencha, fit quelques questions
+et reçut une réponse qui lui fit ouvrir de
+grands yeux; il se retourna alors vers ses compagnons
+intrigués et leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, notre train est arrêté par les chenilles.</p>
+
+<p>&mdash;Par?... demanda Polyphème abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Par les chenilles, Monsieur; elles entravent
+notre marche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les infâmes bêtes! s'écria Philéas, sortant
+de la stupéfaction où l'avaient plongé les paroles du
+Russe. Et comment s'y sont-elles prises pour cela,
+Monsieur, sans vous commander?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons affaire à une véritable légion, Monsieur,
+répliqua le jeune homme en souriant. Les
+chenilles se sont accumulées de telle façon sur la
+voie et sur les rails que les roues de la locomotive,
+puis celles de nos wagons en sont pleines. Devenues
+gluantes, elles glissent sans pouvoir avancer<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>; regardez
+plutôt. Il est facile de vous en rendre compte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Historique. Arrivé en 1875 dans le gouvernement de Saratoff.
+Ce fait a été transmis à l'auteur par une de ses parentes russes.</blockquote>
+
+<p>En effet, les voyageurs, pour charmer les loisirs
+d'une attente forcée, descendaient de wagon et
+allaient voir par eux-mêmes ce qu'il en était. Nos
+deux amis en firent autant et constatèrent l'effet
+bizarre produit par une masse innombrable de chenilles;
+il y en avait une épaisseur énorme!</p>
+
+
+
+<p>Les secours arrivèrent bientôt; on nettoya les
+roues; on déblaya la voie avec des pelles et le train
+se remit en marche, lentement d'abord, puis avec
+sa vitesse accoutumée. Les jeunes gens ne s'arrêtèrent
+qu'à Moscou. Ils y séjournèrent quelque
+temps, afin de voir longuement cette ville célèbre
+qui eut l'honneur d'arrêter la marche de Napoléon
+et dont l'incendie sauva la Russie entière.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXIII</h3>
+
+<h3>EFFETS DE GELÉE</h3>
+
+
+<p>Philéas jubilait! il avait peu à peu, à force de persévérance,
+appris quelques mots russes qu'il prodiguait
+à tort et à travers en les estropiant, ce qui
+amusait énormément Polyphème, car tantôt les
+Russes riaient franchement au nez de Saindoux,
+tantôt ils feignaient malicieusement de le comprendre;
+ils entamaient alors avec Philéas de longues
+conversations qui semblaient les intéresser
+beaucoup. Cela ravissait Saindoux, qui se rengorgeait
+et recevait majestueusement les éloges de
+Polyphème, sur son admirable facilité de se tirer
+d'affaire et de montrer un don rare pour les langues.
+Il arriva bientôt que Philéas prit l'habitude de mêler
+à tout propos dans sa conversation quelques mots
+de la langue qu'il avait soi-disant apprise, et ce
+charme nouveau ne fut pas perdu pour le malin
+Polyphème.</p>
+
+<p>&mdash;Cher Tueur, quel sont nos projets? demanda
+Philéas, un mois après leur arrivée à Moscou.</p>
+
+<p>&mdash;Quels projets, mon bon? dit Polyphème paresseusement
+étendu sur un canapé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nos projets de voyage, donc! Voilà l'été
+qui s'avance. Allons-nous partir tout de suite pour
+Pétersbourg et, de là, filer en Sibérie; puis redescendre
+en Asie, faire une pointe en Océanie et finir
+par l'Amérique? Et puis <i>vidons</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Pour <i>vidiom</i>, nous verrons.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Comme vous y allez! observa Polyphème en
+bâillant. Certes oui, nous allons nous lancer prochainement
+dans ces directions; mais je ne suis d'avis
+de partir qu'après avoir fait quelques chasses à
+l'ours et après nous être encore aguerris contre le
+froid.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez besoin d'être aguerri, vous? demanda
+Philéas d'un ton dédaigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Certes oui, répondit Polyphème; êtes-vous
+donc plus avancé que moi?</p>
+
+<p>Un sourire sardonique répondit pour Saindoux.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous y fiez pas, mon très cher, reprit Polyphème;
+savez-vous que nous étions seulement dans
+le midi de la Russie, l'hiver dernier? Vous ne pouvez
+vous faire une idée de la température de Pétersbourg
+et du nord de ce pays, dans la mauvaise saison.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Aié hi</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, mon ami, tout cela c'est une
+affaire de bottes et de manteaux, répliqua Philéas
+d'un air capable; mais enfin nous ferons comme vous
+l'entendrez. Notre vie actuelle me plaît beaucoup:
+je m'instruis, je me perfectionne même dans la
+langue russe et je ne tiens pas à brusquer notre départ.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Pour <i>ai ti</i>, holà!</blockquote>
+
+<p>Le temps s'écoulait agréablement pour les deux
+amis, en effet. Courses, excursions de toutes espèces,
+tout leur faisait trouver charmante leur vie actuelle.</p>
+
+<p>Lorsque l'automne arriva, Philéas comprit ce
+qu'avait voulu dire Polyphème. Mais, trop vaniteux
+et trop entêté pour suivre les conseils de son ami,
+craignant en outre le ridicule s'il ne se mettait pas à
+la dernière mode, il ne voulut pas, pendant les premiers
+froids, sortir vêtu comme l'était Polyphème.
+Il préféra rester chez lui; mais l'ennui le prit au
+bout de huit jours de réclusion... Polyphème se
+moquait de Saindoux, demandant s'il tournait à la
+marmotte et lui conseillant de vivre de sa graisse,
+comme les ours.</p>
+
+<p>Philéas se rebiffa!</p>
+
+<p>&mdash;C'est du propre, ce qu'ils font! s'écria-t-il; se
+lécher les pattes et se nourrir de ça... Tenez, je
+vais faire un petit tour, décidément. <i>Tac</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>,
+pour vous faire plaisir, je mettrai mon cache-nez
+et des gants fourrés, mais voilà tout, par exemple.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Pour Tax, c'est ainsi.</blockquote>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>secouant la tête</i>.&mdash;Vous ne tarderez
+pas à vous repentir de votre imprudence, mon ami.
+Je parle sérieusement, la chose en vaut la peine;
+mais enfin, je vous accompagne, et je veille sur
+vous.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>d'un air capable</i>.&mdash;Allez! allez! je suis
+plus robuste que vous ne le pensez, Tueur!</p>
+
+<p>Les jeunes gens sortirent, suivis de Sagababa; ce
+dernier, emmitouflé de la tête aux pieds, trébuchait
+sans cesse; il s'accrochait tantôt à Philéas, tantôt à
+Polyphème et finit par accaparer l'attention des
+deux amis qui tournaient sans cesse la tête de son
+côté, pour voir s'il était encore debout.</p>
+
+<p>Tout à coup, un passant se précipita sur Philéas
+et se mit à lui frotter vigoureusement les oreilles
+avec de la neige.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! qu'est-ce qui vous prend donc, Monsieur?
+demanda Saindoux en se débattant. Voulez-vous
+bien finir cette mauvaise plaisanterie?...</p>
+
+<p>... Mais le monsieur continuait toujours sa besogne
+avec ardeur, tout en disant quelques mots en
+russe.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! Tueur, criait Philéas en se débattant
+de plus belle; délivrez-moi, de ce crampon qui me
+farcit les oreilles avec de la neige. Vous m'en rendrez
+raison, Monsieur; me lâcherez-vous; à la fin?</p>
+
+<p>Un café était près de là. Polyphème y poussa son
+ami, y entraîna le passant; Sagababa, ne pouvant
+plus marcher, les suivit à quatre pattes et l'on s'expliqua
+à loisir.</p>
+
+<p>Les oreilles de Philéas étaient en train de geler!
+Un passant charitable, voyant cela, avait rendu à
+Saindoux le service, très usité en Russie, de le guérir
+séance tenante, grâce à des frictions de neige
+sur les membres en danger.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/48.png"></p>
+
+<p>Philéas, rasséréné, se fit longuement expliquer la
+nécessité d'agir avec promptitude et énergie. Il
+comprit alors qu'il y avait une vraie imprudence
+de sa part à ne pas se couvrir comme on doit le
+faire en pareille saison, avec un rude climat. Il remercia
+chaleureusement le «Sauveur de ses oreilles»,
+comme il se plut à l'appeler, puis il entra
+promptement dans un magasin, s'y munit d'une
+pelisse, d'une casquette et de grandes bottes, le tout
+des mieux fourrés, et revint chez lui arec Polyphème.
+Ils avaient mis Sagababa entre eux deux, le
+petit nègre ayant eu la malencontreuse idée de
+mettre des bottes deux fois trop grandes et un manteau
+beaucoup trop long.</p>
+
+<p>Au moment de rentrer, Philéas lâcha tout à coup
+Sagababa, se jeta sur une dame qui passait et lui
+frotta les joues à tour de bras avec de la neige...</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas, ne bougez pas, <i>c'est trista!</i><a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>
+lui criait-il en même temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Pour <i>sectritsa</i>, ma petite soeur.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous faites, mal appris! glapissait
+la dame en français, êtes-vous ivre?</p>
+
+<p>Philéas lâcha prise tout à coup et regarda la poignée
+de neige qu'il tenait... Son visage exprimait
+une stupéfaction profonde!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, elle est rouge! dit-il enfin,
+tandis que Polyphème, poussant Sagababa dans la
+maison, revenait vers son ami et ne pouvait s'empêcher
+de rire de sa stupeur et de la ligure de la
+dame.</p>
+
+<p>Elle était étrange, en effet! la pauvre femme avait
+la déplorable habitude de se peindre le visage; elle
+se mettait du rouge sur les lèvres, du noir sur les
+cils et sur les sourcils, du blanc partout. Cette dernière
+teinte avait trompé Philéas, tout imbu de l'idée
+de sauver ceux qui lui tomberaient sous la
+main, comme il venait de l'être lui-même.</p>
+
+<p>Saindoux avait donc fort malencontreusement
+frotté la figure de la dame et avait causé par là le
+plus affreux gâchis qu'on puisse voir. Il y avait des
+raies rouges, des taches noires et un bariolage blanc
+sur cette malheureuse figure, rendue plus grotesque
+encore par les grimaces de colère qui la contractaient.</p>
+
+<p>En voyant ce désastre, Philéas perdit la tête et
+se précipita chez lui; Polyphème voulait le suivre
+lorsque la dame lui prit le bras et commença à l'injurier.
+Le jeune homme s'impatienta promptement
+et, saisissant Sagababa qui était revenu, poussé par;
+la curiosité, voir ce qui se passait, il le jeta entre
+lui et la dame et, se dégageant par cette brusque
+intervention, il suivit lestement Philéas.</p>
+
+<p>Le petit nègre ouvrait la bouche pour appeler
+son maître lorsque la dame, de plus en plus exaspérée,
+lui donna deux soufflets et empoigna ses
+cheveux crépus. Elle vociférait en déclamant contre
+les polissons dont elle tirerait vengeance, mais elle
+avait affaire à forte partie. Sagababa lui enfonça
+son chapeau sur la tête, lui entortilla la figure dans
+le cache-nez de Philéas tombé sur le champ de bataille,
+et avant que la dame ait pu se dégager, il
+avait rejoint son maître et Polyphème.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XXIV</h3>
+
+<h3>LE CHAPEAU CHINOIS</h3>
+
+
+<p>Cette aventure, tout en faisant rire nos deux amis,
+dégoûta Philéas de la ville; il n'eut pas de repos
+qu'il n'eut obtenu de Polyphème un changement de
+résidence. Ils allèrent donc se fixer dans une petite
+habitation qu'ils louèrent près d'une forêt immense.</p>
+
+<p>Cet endroit convenait à leurs goûts aventureux,
+et ils avaient l'intention de parcourir souvent ces
+grands bois, le propriétaire leur ayant gracieusement
+accordé l'autorisation d'y chasser tant qu'ils le
+voudraient.</p>
+
+<p>Les premiers jours se passèrent à n'installer. Polyphème
+y apportait une habileté particulière, aussi
+ne fit-il guère attention au départ de Philéas qui
+s'esquiva un beau matin, seul, en traîneau, dans le
+but de reconnaître un peu l'endroit où devait se
+trouver le gibier.</p>
+
+<p>Saindoux était tout joyeux de son escapade. Il
+allait bon train, faisant galoper son cheval, lorsque
+l'animal butta tout à coup et s'abattit en brisant
+ses traits. Philéas, contrarié, sauta à bas du traîneau
+pour rattacher le harnais, lorsque le cheval ne
+releva d'un bond et se mit à fuir en hennissant, du
+côté de la maison.</p>
+
+<p>Saindoux fut fort embarrassé; il commençait
+même à avoir peur... Sa crainte se changea en épouvante
+lorsqu'il vit sortir du bois et venir à lui un
+ours brun de grande taille!</p>
+
+<p>Perdant la tête, le pauvre garçon se jeta dans le
+traîneau et y fouilla avec désespoir pour, saisir une
+arme... mais, ô désolation!... il avait oublié son
+fusil...</p>
+
+<p>Il n'y trouva qu'un instrument bizarre; c'était une
+espèce de chapeau chinois en cuivre, avec force
+sonnettes. Sagababa, amateur de tout ce qui était
+bruyant, avait acheté cet instrument à Moscou et
+l'avait oublié là. En désespoir de cause, Philéas
+s'en saisit. Quand l'ours approcha, il fit en le brandissant
+un tel vacarme, que l'animal se recula tout
+effrayé! Il s'empêtra même de telle sorte dans les
+traits brisés qu'il lui fut impossible de s'en dégager
+malgré tous ses efforts...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit alors Philéas, retrouvant sa voix;
+tu n'aimes pas la musique, <i>bât ou ça</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>; elle me
+plaît, à moi, et je vais la continuer pour te faire
+marcher!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Pour <i>batiouchka</i>, petit père.</blockquote>
+
+<p>Saindoux avait repris courage, en voyant l'ours
+devenu captif; il sauta dans le traîneau et fît de
+nouveau résonner aux oreilles de l'ours son terrible
+instrument.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/49.png"></p>
+
+<p>Le vacarme fit partir au grand trot l'animal effaré;
+il allait dans la direction de la demeure de Philéas,
+à la grande joie de ce dernier. Saindoux le maintint
+habilement dans le bon chemin, grâce à quelques
+explosions de chapeau chinois. Il vit bientôt de
+loin Polyphème, armé d'un fusil, qui venait à sa recherche.</p>
+
+<p>Sauter à terre et laisser à son compagnon le loisir
+d'abattre l'ours fut pour Philéas l'affaire d'un
+instant. Il remit à Sagababa, accouru au bruit, son
+précieux chapeau chinois, en le félicitant d'avoir eu
+l'idée de faire cette acquisition, puis il rendit compte
+à son ami émerveillé de la façon brillante dont il
+s'était tiré d'affaire.</p>
+
+<p>On mit le corps de l'ours dans le traîneau et on
+l'emmena à la maison où on le dépouilla de son
+épaisse fourrure. Philéas se fit un plaisir de l'envoyer
+à M. de Marsy avec une lettre où il lui racontait à
+sa façon son nouvel exploit.</p>
+
+<p>Quelque temps après cette chasse bizarre, Polyphème
+entra un matin chez Philéas encore endormi.
+Celui-ci se frotta les yeux et se détira en
+bâillant.</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;N'est-ce pas aujourd'hui le grand
+jour, mon cher? Je suis impatient de savoir où en
+sont vos cheveux. Vous avez retardé jusqu'à ce matin
+le moment de regarder de quelle nuance ils sont;
+j'ai hâte de jouir de ce spectacle.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;C'est bien aimable à vous d'y avoir
+pensé, mon ami. C'est vrai, j'ai courageusement
+gardé mon bonnet de soie noire jusqu'à présent. Je
+suis aussi curieux que vous de constater l'état satisfaisant
+de leur nuance. Ce côté capillaire de ma
+personne est important à observer. Hé! Sagababa!
+Apporte-moi mon miroir, mon garçon, plus un
+peigne, plus une brosse; j'ai besoin de donner à
+mes jeunes cheveux les ondulations gracieuses
+qu'avaient les anciens.</p>
+
+<p>Polyphème riait sous cape, tout en aidant le petit
+nègre à munir son maître de ce qu'il voulait
+avoir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XXV</h3>
+
+<h3>ENCORE LES CHEVEUX DE PHILÉAS</h3>
+
+
+<p>Installé devant une glace, un sourire confiant
+sur les lèvres, Philéas ôta vivement son bonnet... Il
+poussa un cri d'horreur!.. Polyphème et Sagababa
+firent entendre des exclamations d'étonnement...</p>
+
+<p>Les cheveux de Saindoux étaient d'une belle
+nuance lilas.</p>
+
+<p>Le pauvre garçon ne pouvait en revenir! Il restait
+la bouche béante, les yeux écarquillés, regardant
+tour à tour sa malencontreuse chevelure, Polyphème
+qui se pinçait les lèvres pour ne pas rire et Sagababa
+qui tournait autour de lui comme autour d'une
+bête curieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle catastrophe! gémit-il enfin d'un air piteux;
+c'est aussi laid qu'avant! Hein! Tueur, qu'en
+dites-vous? Que faire? vais-je me reraser et porter
+jusqu'à extinction ce misérable bonnet?</p>
+
+<p>Polyphème se leva, alla examiner gravement
+la tête du pauvre Saindoux; puis, toujours sans
+parler, il prit une brosse et arrangea savamment
+la chevelure. Quand il eut terminé, il dit d'un air
+solennel:</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne peut pas rester ainsi!</p>
+
+<p>Sagababa se frappa le front d'un air ravi au moment
+où Philéas allait recommencer ses doléances.</p>
+
+<p>&mdash;Maître à moi se peindre avec du cirage!
+s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, au fait! avec force cosmétique noir,
+je serais sauvé, dit Philéas avec joie; qu'en dites-vous,
+Tueur?</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Il faut essayer, mon ami! essayer
+de tout, car cette nuance est impossible.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Parbleu! oui, je le vois bien. Quelle
+horreur! Sagababa, monte dans la trique<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>,
+mon garçon, cours à Moscou (nous n'en sommes
+pas bien éloignés, heureusement) et ramène-moi
+un coiffeur avec beaucoup de pommades, de cosmétiques
+et des poudres de toutes les couleurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Pour <i>troïque</i> (traîneau).</blockquote>
+
+<p>Courir était toujours un bonheur pour le négrillon,
+mais aller faire cette course de confiance était
+un surcroît de félicité, aussi disparut-il comme un
+éclair.</p>
+
+<p>Après son départ, le triste Philéas remit avec
+résignation son bonnet de soie noire et alla tâcher
+de se distraire par une excursion avec Polyphème.
+Ils allaient un peu au hasard et virent au loin
+après une assez longue marche un campement
+bizarre.</p>
+
+<p>Au bord du chemin était une lourde charrette
+couverte; près de l'équipage se tenait un homme
+encore jeune, bizarrement vêtu, et dont la figure
+basanée était aussi rusée que spirituelle. Il salua
+poliment les jeunes gens qui causaient entre eux
+et leur dit:</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/50.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Sandis, Messieurs, né direz-vous pas quelqués
+mots bienveillants à un compatrioté? Bagasse! on
+aime à parler la langué dé sa patrie quand on
+voyage au loin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes Français, mon brave? s'écria
+Philéas, en s'approchant de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Certes! Monssu, et jé m'en fais gloiré, sandis!
+C'est uné grandé nation, cellé qui possédé Bordeaux,
+cetté vraie capitalé dé la Francé.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avez-vous là? demanda Polyphème en
+s'approchant de la charrette.</p>
+
+<p>&mdash;En général, un peu dé tout, mais pas grand'
+chosé pour lé moment, Moussu, répondit le Bordelais.
+Quelqués singés dé bellé espècé, un ours dé
+premièré beauté, dé la parfumérie...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! interrompit Philéas en dressant l'oreille,
+vous avez de la parfumerie, vous? vendez-m'en
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, Moussu, répliqua joyeusement le
+Bordelais, mais il est difficilé dé défairé ma pacotille
+en plein air. Où dois-jé vous porter céla à
+ésaminer?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Au bout de cette grande allée droite
+se trouve mon habitation, allez-y. Je vous y précède
+et je vais y faire mon choix.</p>
+
+<p>Polyphème haussait les épaules, tout en accompagnant
+son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou, mon bon, disait-il; aller acheter
+à un saltimbanque, à un coureur d'aventures
+quelques drogues qu'il vous fera payer follement
+cher... Vous allez en avoir tant et plus par Sagababa,
+tout à l'heure.</p>
+
+<p>Mais Polyphème gourmandait en vain le gros
+Saindoux. Celui-ci continuait à se frotter les mains
+avec jubilation.</p>
+
+<p>&mdash;Tueur, s'écria-t-il, Sagababa ne peut pas me
+procurer une chose précieuse que va me vendre ce
+brave homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et quoi donc? demanda Polyphème étonné.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec explosion</i>.&mdash;De la graisse d'ours,
+mon ami! De la pure graisse d'ours. Je n'ai pas eu
+la précaution de m'en faire garder, lorsque vous
+avez tué celui que je vous amenais, il y a une quinzaine,
+de jours. Dieu sait quand nous en trouverons
+un autre! Celui-là, est sous ma main, je l'achète et
+j'en fourre le plus possible sur ma malheureuse
+tête. Il n'y a rien de bon comme la graisse d'ours,
+continua-t-il en s'échauffant pour répondre à un
+geste désapprobateur de Polyphème. Cela rend la
+force et la vie aux cheveux. Les miens ne sont décolorés
+que parce qu'ils manquent de vigueur.
+Vous verrez! je ne vous dis que ça...</p>
+
+<p>&mdash;Faites comme vous l'entendrez, répondit Polyphème.
+Rappelez-vous seulement de ne pas vous
+laisser empaumer par ce maître filou. Il a une physionomie
+d'un rusé!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>d'un air capable</i>.&mdash;Personne ne m'en
+remontrera, soyez donc tranquille! vous allez voir
+comme je vais mener mon affaire.</p>
+
+<p>Les jeunes gens retrouvèrent à la maison Sagababa
+avec le coiffeur et une grande caisse de marchandises
+de toutes espèces. Ils examinèrent tour à
+tour ce que proposait le coiffeur, mais rien ne plut
+à Philéas. Il essaya vainement sur ses cheveux
+huiles, essences et cosmétiques. Tout lui sembla
+horrible. De guerre lasse il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore la graisse d'ours qui serait la
+meilleure, tenez! N'est-ce pas, Monsieur, que ce
+serait excellent pour tonifier mes cheveux et leur
+faire reprendre une teinte possible?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, Monsieur! répondit avec empressement
+le coiffeur, espérant faire une bonne affaire
+par ce moyen. Il est difficile d'en avoir de bonne,
+mais je puis vous en procurer vite, cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas besoin, mon cher Monsieur, interrompit
+joyeusement Philéas; j'ai mon affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Petit homme avec grande charrette, être dans
+cour et demander voir maître à moi, dit alors
+Sagababa en entrant.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Justement, c'est ce que j'attendais.
+Écoutez, Monsieur le coiffeur. L'homme à qui je
+vais parler possède un ours, je vais le lui acheter.
+Vous en prendrez la graisse et vous m'en ferez,
+séance tenante, de bonne pommade. Il va sans dire
+que je vous paierai bien.</p>
+
+<p>LE COIFFEUR.&mdash;Très bien, Monsieur, je suis à vos
+ordres.</p>
+
+<p>Et tous descendirent pour aller trouver le Bordelais.
+Ce dernier avait déjà étalé ses petites marchandises
+et se préparait à les vanter. Grand fut
+son étonnement lorsque Saindoux l'arrêta et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, mon ami, je ne veux pas de tout
+cela, c'est autre chose qu'il me faut.</p>
+
+<p>LE BORDELAIS.&mdash;Mossu désiré fairé l'acquisition
+d'un singé, peut-être! J'ai son affairé. Uné bêté
+charmanté. Il né lui manqué que la parolé! Céla
+féra la paire avec cé jeune hommé...</p>
+
+<p>SAGABABA, <i>grognant</i>.&mdash;Moi, pas singe, entends-tu,
+toi? Moi taper toi, si maître à moi permet...</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec autorité</i>.&mdash;Silence, Sagababa!
+méprise ce vain propos, garde ton calme... C'est
+votre ours que je veux, mon brave; allez me le
+chercher, je vous le paierai un bon prix.</p>
+
+<p>LE BORDELAIS, <i>tressaillant</i>.&mdash;Mon ours! c'est mon
+ours qué vous voulez?</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Oui. Combien en voulez-vous?</p>
+
+<p>LE BORDELAIS, <i>balbutiant</i>.&mdash;Jé né sais pas au
+justé... j'y tiens. C'est mon gagné-pain. Un si bel
+animal dont jé né mé déférais pas pour trois cents
+francs, sandis!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>majestueusement</i>.&mdash;Je vous en donne
+quatre cents! amenez-le-moi.</p>
+
+<p>LE BORDELAIS, <i>agité</i>.&mdash;C'est uné bellé sommé,
+mais... jé né peux pas!</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Cinq cents francs, dépêchez-vous!</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;C'est insensé, Philéas! envoyez-le
+donc promener et ne pensez plus à votre fantaisie.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec obstination</i>.&mdash;Si, je n'en aurai pas
+le démenti! Voyons, l'homme, voulez-vous me
+donner votre bête pour six cents francs? C'est une
+somme, ça, hein?</p>
+
+<p>Le Bordelais ne tenait plus en place. Sur sa figure
+expressive, on lisait un singulier mélange d'envie,
+de chagrin, de dépit et d'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossiblé, finit-il par dire. J'y tiens
+trop... Jé n'aurais pas lé coeur dé m'en séparer. Jé
+vous lé férai voir cé soir, si vous voulez. Vous jugérez
+si c'est un bel animal. Mé permettez-vous dé
+passer la nuit sous lé hangar? il se fait tard...</p>
+
+<p>Au grand déplaisir de Polyphème, Philéas accorda
+cette permission au Bordelais. Le coiffeur, désappointé,
+demanda à retourner à Moscou, mais Philéas
+l'entraîna dans un coin, lui parla bas avec feu
+et le coiffeur s'inclina en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai tout ce que Monsieur voudra.</p>
+
+<p>Saindoux alla ensuite retrouver Polyphème et il
+écouta tranquillement les gronderies de ce dernier.
+Elles duraient encore lorsque Sagababa entra et
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si maître à moi veut regarder ours? moi le
+montrer à maître à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! s'écria Philéas, enchanté de se soustraire
+aux blâmes de Polyphème; allons donc voir
+cette fameuse bête, Tueur, voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Polyphème avec impatience.
+Je ne suis pas curieux de ce spectacle. Allez-y seul,
+si vous voulez.</p>
+
+<p>Philéas ne se le fit pas dire deux fois. Il suivit
+Sagababa et monta avec lui dans la charrette. Il y
+vit dans le fond, attaché par une chaîne, un bel
+ours brun qui était couché et qui étendit une patte
+d'un air féroce.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! là! là! marmotta Philéas en descendant
+précipitamment, il n'a pas l'air commode! ce sera
+ennuyeux, ce soir, si...</p>
+
+<p>Il s'arrêta en hochant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ajouta-t-il, je ferai son affaire en un clin
+d'oeil...</p>
+
+<p>Sagababa l'écoutait parler avec étonnement.
+Philéas s'en aperçut et se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Sot que je suis! marmotta-t-il, ce gamin va
+peut-être jaser... Tant pis! Où est donc le maître
+de l'ours? demanda-t-il tout haut à Sagababa, afin
+de détourner les idées de celui-ci.</p>
+
+<p>SAGABABA.&mdash;Lui s'être éloigné exprès. Avoir dit:
+Dans un quart d'heure, toi pouvoir montrer ours à
+maître.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Ce monsieur se trouve probablement
+trop grand seigneur pour me faire voir son ours
+lui-même, à ce qu'il parait. Allons! viens, Sagababa,
+fais-nous servir à dîner. Il se fait tard et j'ai
+fort à faire ce soir.</p>
+
+<p>Après le repas, Philéas, visiblement préoccupé,
+prit un prétexte pour se retirer chez lui. Polyphème,
+fatigué, ne fit nul effort pour le retenir et
+il allait se mettre au lit lorsque la tête laineuse de
+Sagababa apparut dans ta porte entrebâillée...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XXVI</h3>
+
+<h3>UN OURS DE NOUVELLE ESPÈCE</h3>
+
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, Sagababa? demanda nonchalamment
+Polyphème, tout en commençant à se déshabiller.</p>
+
+<p>&mdash;Maître à moi veut faire affaire à ours! repartit
+mystérieusement le petit nègre, en entrant dans
+la chambre sur la pointe des pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! qu'est-ce que tu chantes? s'écria Polyphème
+en se retournant.</p>
+
+<p>Sagababa répéta sa phrase en l'accentuant solennellement.</p>
+
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria le jeune
+homme. A quel propos a-t-il dit cela?</p>
+
+<p>Le petit nègre raconta alors à sa manière leur
+visite à l'ours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! peste! grommela Polyphème, soupçonnant
+quelque nouvelle excentricité de Philéas. Il ne s'agit
+plus de dormir, mais de veiller. Écoute, mon brave,
+où est ton maître, à présent?</p>
+
+<p>SAGABABA.&mdash;Dans chambre à coiffeur, à causer.</p>
+
+<p>POLYPHÈME&mdash;A merveille! fais le guet; je vais
+chez lui... mais il ne faut pas qu'il s'en doute,
+entends-tu?</p>
+
+<p>Sagababa fit un signe affirmatif et Polyphème
+entra chez Saindoux. Il alla droit au revolver, le
+désarma et en remplaça les cartouches par d'autres,
+qui n'étaient chargées qu'à poudre.</p>
+
+<p>Rassuré après cela, il regagna sa chambre, s'y
+arma et y attendit les événements, avec un mélange
+d'impatience et de curiosité.</p>
+
+<p>Quand minuit sonna, il entendit Philéas se lever,
+aller avec précaution à la porte, l'ouvrir et se diriger
+vers la charrette du Bordelais...</p>
+
+<p>Le silence était profond; le temps, calme et relativement
+doux. Philéas était pourtant fort mal à
+l'aise et tremblait légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! se disait-il, tout en allant avec précaution
+vers la charrette; je ne vois pas quel mal je
+fais, après tout. D'après ce que m'a dit Sagababa,
+cet homme s'est absenté pour la nuit. Je lui tue
+son ours, je l'apaise... (l'homme, pas l'ours), je lui
+donne six cents francs en lui déclarant que l'ours
+était méchant comme la gale, et voulait nous dévorer
+tous. Il sera enchanté... (l'homme, pas l'ours),
+et j'aurai ma graisse! C'est parfait; m'y voilà! ai-je
+mon revolver? bien. Et mon couteau? bien. Peste!
+s'il allait se rebiffer comme tantôt... Il est encore
+dans son coin, le bon animal! Il n'a pas bougé
+depuis tantôt... Visons à l'oreille!</p>
+
+<p>Grâce à la sage précaution de Polyphème, les
+deux coups de feu de Philéas étaient inoffensifs.
+En revanche, ils étaient bruyants, car la charge de
+poudre avait été mesurée par une main libérale. En
+entendant la détonation, l'ours se leva brusquement,
+à la grande terreur de Philéas!...</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/51.png"></p>
+
+<p>&mdash;Bagasse! cria-t-il...</p>
+
+<p>... Saindoux, affolé, jeta sa lanterne, s'élança hors
+de la charrette et s'en alla tomber dans les bras de
+Polyphème qui le suivait de près, sans qu'il s'en
+fût douté.</p>
+
+<p>Les cheveux hérissés, les yeux hors de la tête, il
+balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;L'ours parle!</p>
+
+<p>Polyphème, non moins stupéfait que le pauvre
+Saindoux, s'élançait vers la charrette, un poignard
+à la main, lorsque l'ours apparut et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qué d'excusés à vous fairé, Messieurs!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est le Bordelais! s'écria Polyphème en
+éclatant de rire.</p>
+
+<p>&mdash;L'ours serait un homme? demanda Philéas en
+se redressant tout à coup.</p>
+
+<p>L'animal ôta piteusement sa tête et montra aux
+jeunes gens la figure pâle et déconcertée du saltimbanque.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, c'est moi, dit-il humblement,
+j'avais légèrément... ésagéré tantôt en mé disant
+propriétairé d'un ours dont jé n'avais plus qué la
+peau! Jé n'ai pas voulu avouer cé qu'il en était...
+J'ai gardé imprudemment cetté peau pour dormir
+et j'ai failli lé payer cher!</p>
+
+<p>&mdash;Au fait! comment ne vous ai-je pas tué?
+observa Philéas en tressaillant. Je tire bien, cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais vous ne pouvez faire aucun mal
+avec des cartouches chargées à poudre, répondit
+Polyphème en souriant; et les vôtres avaient été
+arrangées par moi, ce soir.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>lui serrant, la main</i>.&mdash;Merci, Tueur!
+mais comment vous êtes-vous douté de quelque
+chose?</p>
+
+<p>POLYPHÈME.&mdash;Votre fidèle Sagababa m'a donné
+l'éveil sur vos projets. L'en blâmez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non certes! répliqua Philéas en faisant un
+signe de tête amical au petit nègre qui se redressa,
+tout fier.</p>
+
+<p>Le reste de la huit se passa fort paisiblement.</p>
+
+<p>Le lendemain, le Bordelais partit après avoir
+reçu des jeunes gens une bonne somme pour l'aider
+à regagner la France.</p>
+
+<p>Le coiffeur, ayant délibéré avec Philéas, lui conseilla
+enfin un onguent qui adoucit la teinte étrange
+des cheveux malades et qui lui permit de se montrer
+sans attirer l'attention générale.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XXVII</h3>
+
+<h3>LE BAIN RUSSE</h3>
+
+
+<p>&mdash;Tueur, dit le gros Philéas au moment où les
+voyageurs approchaient de Pétersbourg, la température
+est assez douce aujourd'hui pour me permettre
+de songer à prendre un de ces fameux bains
+russes dont j'ai si souvent entendu parler. Voulez-vous
+que nous y allions ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, répondit Polyphème; à condition
+de prendre de bonnes précautions après, pour éviter
+tout refroidissement.</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu! riposta Philéas, je n'ai pas envie
+d'attraper du mal, certainement. Nous y voilà donc,
+dans cette fameuse ville, cette capitale célèbre,
+bâtie par Louis le Grand!</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>se récriant</i>.&mdash;Comment, Louis? c'est
+Pierre, que vous voulez dire.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec onction</i>.&mdash;C'est vrai! cet illustre
+Pierre le Cruel...</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.&mdash;Bon! c'est Pierre le Cruel,
+à présent!</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>avec autorité</i>.&mdash;Mon ami, on ne peut pas
+nier qu'il l'ait été, cruel!</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>insistant</i>.&mdash;Pierre le Cruel, oui.
+Mais Pierre le Grand n'est pas Pierre le Cruel.</p>
+
+<p>PHILÉAS.&mdash;Si. Je vous le ferai voir dans un
+livre que Pierrot a rédigé pour moi. Oh! c'est qu'il
+est très aimable quand il veut s'en donner la peine.</p>
+
+<p>Polyphème se mit à rire sans répondre et l'on
+arriva à Pétersbourg. On se casa dans un des bons
+hôtels que le jeune artiste s'était fait indiquer par
+avance et Philéas rappela à son ami son idée de
+bain russe.</p>
+
+<p>Polyphème consentit de bonne grâce à suivre
+Saindoux. Sagababa supplia son maître de lui permettre
+de venir et tous trois se dirigèrent vers un
+établissement recommandé par l'hôte.</p>
+
+<p>Arrivés là, Philéas demanda s'il y avait des employés
+français dans l'établissement. On répondit
+que oui et Saindoux, désirant être servi par un
+compatriote, on lui envoya un homme qui jeta un
+cri de surprise en voyant le gros jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Sandis! Monsieur, vous ici? s'écria-t-il.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>surpris</i>.&mdash;Tiens! c'est l'ours... c'est-à-dire
+le Bordelais. Bonjour, mon brave. Comment
+vous-trouvez-vous ici?</p>
+
+<p>Le Bordelais secoua la tête avec un gros soupir
+et commença silencieusement à servir Philéas.</p>
+
+<p>Ce dernier ne connaissait nullement les bains
+russes; il s'imaginait que c'était très simple et fort
+agréable. Il fut aussi ennuyé que surpris de recevoir
+tout à coup, à peine déshabillé, une douche
+d'eau glacée.</p>
+
+<p>&mdash;Heu! heu! brrr! gémit-il en grelottant. Quelle
+fichue idée de geler les gens sans les avertir...!</p>
+
+<p>Il avait à peine eu le temps de dire ces mots,
+qu'un jet d'eau chaude l'inondait.</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un petit... sac à... sabre de... Pristi!
+Prelotte! mais vous me mettez au court bouillon!
+hurla Philéas, tournant à l'exaspération. Quels stupides
+bains... Assez, je vous dis! cela s'arrête...
+c'est bien heureux!.. Allons, bon!...</p>
+
+<p>... La douche d'eau glacée venait encore de
+l'inonder subitement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est à en devenir enragé! balbutiait Philéas,
+claquant des dents. Je veux sortir de cette caverne,
+de cet... Oh là! là!...</p>
+
+<p>La vapeur chaude le suffoquait de nouveau.</p>
+
+<p>Le Bordelais, sans lui laisser le temps de se
+plaindre encore, le saisit, l'enveloppa dans un peignoir
+et se mit à le frictionner. Saindoux se
+laissa faire d'abord, mais le méridional ne tarda
+pas à mettre sa patience à l'épreuve.</p>
+
+<p>&mdash;Mossu, déclara-t-il d'un air lugubre, il est temps
+dé vous mettré au courant dé ma déplorablé situation.
+J'étais hureux en vous quittant; grâcé à vos
+dons généreux, jé pouvais régagner Bordeaux!
+Hélas! jé suis victimé d'un Doctur qué j'ai eu lé
+malhur dé rencontrer en routé. Il m'a persuadé
+qu'un dé mes singés avait un cas scientifiqué très
+raré à étudier, qu'on mé lé paierait cher ici... jé l'ai
+cru et...</p>
+
+<p>... Tout en disant cela, il frottait Saindoux de
+plus en plus rageusement.</p>
+
+<p>&mdash;Aïe! aïe! cria Philéas en le repoussant. Vous
+m'étrillez, mon garçon! prenez donc garde... Eh
+bien! combien vous l'a-t-on payé, votre singe?</p>
+
+<p>&mdash;Trois francs cinquanté! répliqua le Bordelais
+s'exaltant et frappant sur le dos de Philéas à coups
+redoublés. Oui, on n'a pas eu honté dé mé donner
+céla!...</p>
+
+<p>&mdash;A la garde! interrompit Philéas, cet homme est
+fou furieux... je cours des dangers! à moi!</p>
+
+<p>Les cris du pauvre Saindoux, tout meurtri, attirèrent
+Polyphème et Sagababa. Ils entrèrent, suivis
+d'un homme qui s'élança vers Philéas en
+s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Violets, ils sont devenus violets! c'est encore
+plus scientifique. Ah! mon ser cousin, quelle zoie
+de vous revoir ainsi!...</p>
+
+<p>Les douches avaient effectivement rendu aux cheveux
+de Philéas leur teinte étrange, dissimulée naguère
+par des cosmétiques.</p>
+
+<p>Le Bordelais fit un brusque mouvement et dit
+d'une voix étouffée:</p>
+
+<p>&mdash;Lé voilà, cé méchant homme, causé dé mes
+malhurs...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est vous, mon ami? demanda Crakmort
+(car c'était bien lui); et votre sinze, qu'en
+avez-vous tiré?</p>
+
+<p>Le Bordelais le toisa de la tête aux pieds, fit un
+rire ironique, et se croisant les bras, dit avec emphase:</p>
+
+<p>&mdash;Trois francs et cinquanté centimés!...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon! s'écria le docteur, ze suis
+cause d'un déranzement ruineux dans vos prozets.
+Ze vous dois des dédommazements...</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/52.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;A la bonne huré! marmotta le Bordelais en
+s'adoucissant. C'est qué cé n'est pas gai d'être garçon
+dé sallé à l'étranger, quand jé pouvais retourner
+promptément en Francé!</p>
+
+<p>Le Marseillais tira majestueusement trois billets
+de cent francs de sa poche et les mit dans la main
+du Bordelais ébahi...</p>
+
+<p>&mdash;Ze n'aurai pas le démenti de mon affirmation
+médicale! lui dit-il. Voilà ce que valait votre sinze
+scientifique. Avec cela, vous retournerez facilement
+sez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Bravé hommé dé médécin! soupira le Bordelais
+ravi. Et moi qui en disais du mal!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! j'en sais quelque chose, gémit Philéas en
+se frottant les côtes. Pristi! Je suis en compote!
+quels poings il a, ce méridional!</p>
+
+<p>Le Bordelais se confondit en excuses, tandis que
+Polyphème se faisait expliquer ce qui venait de se
+passer. Il riait tout bas, tout en aidant Sagababa à
+mettre de l'huile adoucissante sur le dos de Philéas.
+Pendant ce temps, Crakmort contemplait Saindoux
+avec extase...</p>
+
+<p>&mdash;C'est magnifique! murmurait-il, quelle teinte
+scientifique... comme c'est nuancé! voilà un cas à
+étudier, à suivre de près... Ser cousin, quel malheur
+de n'avoir pas gardé les premiers! Ah! ce Narcisse,
+quelle perte il a fait faire à la science!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne vous désolez pas, dit Polyphème
+que l'enthousiasme du Marseillais amusait beaucoup.
+J'en avais gardé une mèche, moi, de ces fameux
+cheveux. Les voulez-vous?</p>
+
+<p>Le docteur faillit sauter au cou de Polyphème; il
+lui serra la main avec un vrai transport de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Si ze les veux! répondit-il. Ah! ser zeune
+homme! zénéreux, sarmant zeune homme... Z'accepte
+avec attendrissement! Quel cas pour la médecine!
+ser cousin, z'implore une nouvelle messe de
+ces beaux essantillons capillaires... Quel violet!
+c'est à en perdre la tête... Ze vous demande même
+la permission de vous suivre, zusqu'à la fin de cette
+transformation bizarre. Z'étudierai votre précieuse
+tête. Ze le dois à la science.</p>
+
+<p>Philéas fit une grimace, mais Polyphème trouva
+l'idée excellente. Il avait déjà pu apprécier l'esprit
+et les ressources du docteur qui avait, sous des
+dehors excentriques, une vraie science et beaucoup
+de talent. Il pensa donc que ce serait une bonne fortune
+pour eux de l'attirer à leur suite et de le décider
+à entreprendre aussi les longs voyages que les
+jeunes gens méditaient de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une excellente idée, cher docteur!
+s'écria-t-il. Je vous approuve chaleureusement. Venez
+avec nous. Vous aurez des découvertes merveilleuses
+à faire, là où nous comptons aller. Vous êtes
+des nôtres, c'est convenu!</p>
+
+<p>&mdash;Et Narchiche, le pauvre Narchiche? murmura
+une voix triste derrière eux.</p>
+
+<p>&mdash;Narchiche auchi, répondit Polyphème en riant,
+et en se retournant pour faire un cordial signe de
+tête à l'Auvergnat, qui se tenait timidement à la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà, une collection! remarqua Philéas
+moitié riant, moitié grognant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera comme dans l'arche de Noé, répliqua
+Polyphème en éclatant de rire.</p>
+
+<p>Philéas se fâcha en disant qu'il ne voulait pas
+être traité de bête. Polyphème protesta qu'il le
+classait parmi les fils du patriarche et tout s'apaisa.</p>
+
+<p>Le bain fini, chacun se rhabilla et retourna à
+l'hôtel. Crakmort alla s'installer près des jeunes
+gens. On fournit au Bordelais l'occasion de partir
+vite et l'on s'occupa ensuite de s'approvisionner et
+de se renseigner pour les longs voyages projetés.
+Crakmort devint dès lors très utile. Il suggéra plusieurs
+précautions hygiéniques qui réconcilièrent
+avec lui Philéas, encore un peu rancuneux jusque-là.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>CHAPITRE XXVIII</h3>
+
+<h3>UN BAL MASQUÉ</h3>
+
+
+<p>Avant le départ, il fallait voir Tsarkoé-Sélo. Cette
+délicieuse résidence impériale, le Versailles de
+Pétersbourg, devait être visitée par les voyageurs
+auxquels avait été signalé cet endroit remarquable.</p>
+
+<p>Les jeunes gens, le docteur, Sagababa et l'Auvergnat
+qu'on n'appelait plus que <i>Narchiche</i>, partirent
+donc et allèrent admirer toutes les beautés dont
+est plein le célèbre Tsarkoé-Sélo. Les jardins publics,
+la villa impériale, les belles habitations environnantes,
+tout y excita l'admiration des voyageurs.
+Dans leurs courses, Philéas entendit parler de bal
+pour le soir; il s'informa et il apprit qu'un marchand
+colossalement riche avait là d'immenses serres
+chaudes; elles avaient trois kilomètres de long
+et l'on pouvait s'y promener en voiture<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. Au milieu
+de cette merveille, se trouvait un grand et admirable
+salon de réception à pans mobiles. On devait
+donner là un bal de charité et les serres allaient
+être allumées <i>ad giorno</i>. Philéas écoutait raconter
+tout cela bouche béante; il s'écria tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux y aller, moi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Historique.</blockquote>
+
+
+
+<p>&mdash;Au fait! dit Polyphème, cela vaut la peine
+d'être vu. Qu'en dites-vous, Crakmort?</p>
+
+<p>&mdash;Ze suis de votre avis, très ser; répondit le
+Marseillais. La difficulté, malheureusement, est
+d'être invités.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y a qu'à payer! reprit vivement
+Philéas, puisqu'on dit que c'est un bal de souscription.</p>
+
+<p>&mdash;A combien le billet? demanda Crakmort.</p>
+
+<p>&mdash;Cent francs, répliqua Philéas en se grattant
+l'oreille; déplus, il faut être costumé.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! observa Polyphème, c'est une affaire...
+Bah! c'est pour les pauvres. Allons-y gaîment! En
+ce cas, où trouver des costumes?</p>
+
+<p>&mdash;Ici, dit Philéas en indiquant avec empressement
+un élégant magasin où étaient étalés plusieurs
+frais costumes de fantaisie.</p>
+
+<p>&mdash;Entrons-y alors, s'écria joyeusement Polyphème,
+et prenons ce qui nous conviendra le mieux.</p>
+
+<p>Ils n'avaient que l'embarras du choix. Crakmort
+prit un costume demi-magicien, demi-nécromancien.
+Polyphème préféra être en Figaro. Philéas
+voulut se mettre en ramoneur. Ce dernier costume
+fit rire Polyphème. Saindoux persista dans son choix,
+ajoutant qu'il avait son projet et qu'il comptait se
+rendre populaire. De chez le costumier, on se rendit
+à l'hôtel; là, on se procura des billets pour le bal;
+on dîna, on s'habilla, puis, à l'heure indiquée, les
+trois touristes se rendirent au bal en traîneaux,
+chaudement enveloppés, tandis que Sagababa pleurnichait
+près de «Narchiche» en voyant qu'il ne
+pouvait suivre son maître.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/53.png"></p>
+
+
+<p>Ce bal était féerique! Philéas se rengorgea en
+recevant les remercîments de ses amis pour sa bonne
+idée d'y venir. Ils visitèrent avec enchantement ces
+merveilleuses et interminables serres; elles regorgeaient
+de plantes rares, d'arbres exotiques, de
+fleurs magnifiques, de fruits admirables et étaient
+éclairées par des torrents de lumière électrique.</p>
+
+<p>Philéas voulut revenir au grand salon, lorsque la
+foule y fut attirée par un orchestre excellent. Dans
+un intervalle de repos, au moment du souper, il tira
+une écuelle de sa poche et, imitant l'accent de «Narchiche»,
+il dit à haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Un bal de charité chans quête, cha n'est pas
+complet! Le pauvre ramoneur Franchais va demander
+un petit chou pour les pauvres de che pays,
+ch'il vous plaît.</p>
+
+<p>Ce peu de mots eut un succès fou. On applaudit
+et mille mains finement gantées prodiguèrent l'or
+dans la sébile de Philéas... Elle fut bientôt pleine.
+Sans se déconcerter, Saindoux versa l'or dans son
+bonnet et tendit de nouveau l'écuelle au milieu de
+rires mêlés d'applaudissements.</p>
+
+<p>Crakmort voulut profiter de l'idée de son cousin.
+Une fois la quête faite, il réclama audacieusement
+la parole et offrit de dire la bonne aventure au
+profit des malheureux, pour augmenter encore la
+quête. Ce fut une somme nouvelle pour les pauvres,
+car le spirituel Marseillais émaillait ses prédictions
+de plaisanteries si amusantes que tous voulurent
+l'entendra et payer pour cela.</p>
+
+<p>Lorsque Crakmort eut fini, Polyphème salua la
+foule et de son ton le plus comique:</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames et Messieurs, dit-il, Figaro trouvera-t-il
+quelques bourses qu'il puisse raser pour ne
+pas aller près de vos pauvres les mains vides, tandis
+que ses amis ont le bonheur de leur porter une
+ample moisson? Il veut donner l'exemple, du reste!</p>
+
+<p>Et en disant ces mots, il jeta sa bourse dans un
+plat à barbe qu'il tenait à la main.</p>
+
+<p>Lui aussi eut un succès énorme.</p>
+
+<p>Quand il eut fini sa recette, qu'il égayait de lazzis
+dignes de son costume, il alla avec ses amis s'incliner
+devant la princesse de K... présidente de l'oeuvre
+charitable au profit de laquelle se donnait ce beau
+bal. Les trois Français lui remirent respectueusement,
+au milieu des bravos de la foule, le produit
+considérable de leur ingénieuse charité.</p>
+
+<p>Au milieu du tumulte causé par les réflexions
+des uns, les félicitations des autres, quelques éclats
+de rire attirèrent l'attention générale sur une petite
+figure noire et grimaçante, qui se montrait entre
+deux larges cactus.</p>
+
+<p>&mdash;Sagababa! s'écria Philéas ébahi.</p>
+
+<p>C'était le négrillon, costumé en singe, qui s'était
+faufilé jusque-là afin de rejoindre Saindoux, et qui
+restait pétrifié devant les merveilles offertes à ses
+yeux.</p>
+
+<p>On rit de l'idée amusante de Sagababa. On lui
+permit de rester là et le ravissement enfantin du
+jeune nègre, son langage comique, son attachement
+pour son maître divertirent beaucoup de
+monde.</p>
+
+<p>Le bal finit enfin et nos amis en sortirent les
+derniers. Ils regagnèrent l'hôtel, non sans se féliciter
+de leur délicieuse soirée et de l'excellente
+idée de Philéas. Grâce à son originalité, cette fête
+différait des autres en ce qu'elle était devenue réellement
+productive pour les malheureux.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XXIX</h3>
+
+<h3>VOL DE SAGABABA</h3>
+
+
+<p>Ce fut avec des impressions agréables et riantes
+que nos voyageurs revinrent à Saint-Pétersbourg.
+Au moment où ils rentraient à l'hôtel, un homme
+qui passait dans la rue alla vivement vers eux, et
+s'écria en anglais:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà mon affaire!</p>
+
+<p>Polyphème, qui parlait cette langue à merveille,
+se tourna vers lui avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? lui demanda Philéas.</p>
+
+<p>Au lieu de lui répondre, Polyphème écoutait
+l'Anglais qui s'était approché en le saluant et qui
+lui parlait avec animation. L'artiste répondit en
+haussant les épaules, et comme l'Anglais insistait
+beaucoup, le jeune homme entraîna ses compagnons
+dans l'hôtel en refermant brusquement la porte au
+nez de son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'y a-t-il donc? répétait Philéas très
+intrigué.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>avec impatience</i>.&mdash;C'est un Barnum<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>
+quelconque qui essayait de nous chiper Sagababa.
+Je l'ai envoyé promener.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Célèbre entrepreneur d'<i>exhibitions</i> curieuses.</blockquote>
+
+
+
+<p>PHILÉAS, <i>mécontent</i>.&mdash;Comment? nous chipper
+Sagababa? En voilà, une idée! Qu'il y vienne, ce
+saltimbanque... Tu ne veux pas nous quitter, hein!
+mon garçon?</p>
+
+<p>Sagababa, sans répondre, fit une hideuse grimace
+dans la direction de l'Anglais.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.&mdash;Pas mal! à présent, il s'agit
+de nous préparer à partir demain, Messieurs. A
+l'oeuvre! Que tout soit prêt... Songez que nous
+allons droit en Sibérie! c'est un rude et sérieux
+voyage, celui-là.</p>
+
+<p>CRAKMORT.&mdash;Ne craignez rien, je serai ésact, moi.
+Avant d'entrer sez vous, cousin, venez donc un
+instant dans ma sambre afin que z'examine un peu
+votre sère tête au microscope, pendant une petite
+heure. Ze ne demande que cela.</p>
+
+<p>Philéas le suivit en rechignant, poussé par Polyphème
+qui riait de sa mine renfrognée, et les deux
+domestiques, restés seuls, se mirent à faire leurs
+préparatifs de voyage.</p>
+
+<p>Ils s'en occupaient depuis quelques minutes lorsqu'on
+frappa à la porte. Narcisse alla ouvrir... A
+peine avait-il tiré le battant qu'un homme s'élança
+dans la chambre, le renversa d'un coup de poing,
+jeta un manteau sur le petit nègre, l'en enveloppa
+de la tête aux pieds, le saisit entre ses bras et disparut
+en un clin d'oeil.</p>
+
+<p>Narcisse, étendu par terre, criait de toute la force
+de ses poumons.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/54.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;Veux-tu te taire, imbécile! dit le docteur en
+entr'ouvrant sa porte. Tu déranzes mon travail. Si
+tu veux crier, crie en silence.</p>
+
+<p>Narcisse se mit sur son séant, le regarda d'un air
+effaré et répondit d'un air piteux:</p>
+
+<p>&mdash;Chi je crie, ch'est parche qu'on vient de voler
+Chagababa!</p>
+
+<p>&mdash;Que lui a-t-on volé? cria Philéas, resté chez
+le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Cha perchonne, répartit l'Auvergnat d'un ton
+lamentable.</p>
+
+<p>D'un bond, les jeunes gens furent près de Narcisse...
+Le docteur les suivait, tout effaré!</p>
+
+<p>&mdash;On l'a enlevé? s'écria Polyphème. Qui l'a enlevé?
+par où a-t-on passé? combien était-on?</p>
+
+<p>&mdash;Réponds donc, imbécile, dit à son tour Philéas
+en secouant Narcisse, qui restait devant eux, bouche
+béante; dis-nous comment cela s'est fait? Pauvre
+petit Sagababa, je n'aurai pas de repos avant de
+l'a voir retrouvé...</p>
+
+<p>Narcisse raconta ce qui venait de se passer. Le
+docteur écouta attentivement et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut avertir la police.</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>secouant la tête</i>.&mdash;Je crains que ce
+ne soit inutile. Ce n'est pas pour montrer Sagababa
+en spectacle que l'Anglais l'a volé. Il voulait l'avoir,
+m'a-t-il dit, pour le donner comme esclave à un
+original qui en voulait un à tout prix ces jours-ci,
+je ne sais pourquoi.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>vivement</i>.&mdash;N'importe! difficile ou non,
+il faut nous mettre à sa recherche. Courez à la police,
+cousin. Polyphème et moi nous allons aller
+aux informations.</p>
+
+<p>Sans perdre une minute, chacun s'élança de côté
+et d'autre. Au moment où Philéas ouvrait la porte
+de l'hôtel, l'hôte vint à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur a-t-il vu Sam? demanda-t-il. Je le
+cherche depuis une demi-heure.</p>
+
+<p>PHILÉAS, <i>effaré</i>.&mdash;J'ai bien autre chose à faire
+qu'à m'occuper de votre bouledogue, mon cher!</p>
+
+<p>NARCISSE, <i>tristement</i>.&mdash;Il est perdu auchi, allez!
+il est avec le pauvre Chagababa...</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>se retournant</i>.&mdash;Que voulez-vous
+dire, Narcisse?</p>
+
+<p>NARCISSE.&mdash;Je dis, Monchieur, que Cham, qui a
+pris Chagababa en amitié, était là quand l'Anglais
+l'a volé. Comme il était mugelé (parche qu'il venait
+de rentrer de cha promenade avec l'hôte), il n'a pas pu
+défendre chon ami, mais la brave bète ch'est élanchée
+à cha chuite et bien chûr, elle ne l'a pas quitté!</p>
+
+<p>POLYPHÈME, <i>avec joie</i>.&mdash;C'est parfait. Alerte,
+Narcisse! ayez l'oeil au guet, avertissez-nous lorsque
+le chien reviendra; nous ne tarderons pas, grâce à
+lui, à retrouver Sagababa.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, passée par Philéas à trépigner
+d'impatience, on vit le bouledogue revenir lentement.
+Il avait du sang sur ses poils et semblait
+souffrir.</p>
+
+<p>On s'empressa autour de lui et l'on s'aperçut qu'il
+était blessé. Il avait reçu un coup de couteau qui
+n'avait pas pénétré profondément, grâce à son
+épaisse fourrure. On le pansa et Sam léchait la
+main de Crakmort qui, venant de rentrer, lui rendait
+ce service, tout en attachant sur lui son oeil doux
+et intelligent.</p>
+
+<p>&mdash;Tout va bien! dit le Marseillais en soignant
+Sam; la police va venir, nous allons avoir trois
+hommes à notre disposition dans une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en aurons peut-être pas besoin, remarqua
+Polyphème. Regardez ce que rapporte Sam. Il
+a réussi à se débarrasser à demi de sa muselière, le
+brave chien, et il a voulu lutter contre l'Anglais,
+car il tient dans sa gueule un pan du manteau qui
+emprisonnait Sagababa.</p>
+
+<p>En ce moment un drochki<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> passait devant l'hôtel;
+il s'arrêta devant la porte ouverte et le cocher
+s'écria dans sa langue:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! voilà le chien qui a si furieusement attaqué
+la personne que je conduisais tout à l'heure...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Fiacre russe.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda vivement
+l'hôte en s'approchant de l'Isvochnik<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Cocher.</blockquote>
+
+<p>Le cocher lui répondit qu'il avait amené devant
+l'hôtel un homme qui en était ressorti peu de temps
+après, portant un gros paquet dans ses bras. Il
+était suivi d'un chien...</p>
+
+<p>&mdash;Et c'était celui-là, affirma l'Isvochnik. Quoique
+muselé, il sautait après l'inconnu et semblait vouloir
+l'attaquer... Celui-ci était rapidement monté en
+voiture et s'était fait reconduire à son logis, suivi
+par le chien qui voulait toujours lutter avec
+l'homme; ce dernier l'avait frappé et était entré
+chez lui.</p>
+
+<p>Les jeunes gens coururent à l'adresse qui leur
+fut indiquée. Ils entrèrent dans la maison, précédés
+par Sam qui s'était animé et qui aboyait avec force.</p>
+
+<p>Arrivé devant une porte, Sam gratta le bois avec
+fureur!</p>
+
+<p>&mdash;Sagababa, es-tu là? cria Saindoux.</p>
+
+<p>&mdash;A moi, Sam! à moi, maître! gémit le négrillon
+prisonnier. Méchant homme avait volé moi; enfermé
+moi et être parti... Lui dire qu'il va chercher
+un autre maître à pauvre Sagababa! Moi vouloir
+pas; moi être à maître Saindoux!</p>
+
+<p>Narcisse arrivait alors avec Crakmort et les
+hommes de police; d'un coup de sa large épaule,
+il fit voler la porte en éclats et Sagababa, moitié
+riant moitié pleurant, vint tomber aux pieds de
+Philéas. Celui-ci, fort ému, le releva et l'embrassa
+avec effusion.</p>
+
+<p>On entendit alors un juron étouffé, mêlé de
+grondements féroces. L'Anglais revenait chez lui.
+Sam s'était élancé sur lui au moment où, voyant ce
+qui se passait, il se disposait à s'enfuir. Le bouledogue
+s'était, jeté à la gorge du voleur de Sagababa
+et l'étranglait bel et bien.</p>
+
+<p>On eut grand peine à lui faire lâcher prise! Le
+voleur fit une mine piteuse lorsqu'au sortir des crocs
+aigus de Sam, il passa dans les mains des agents
+de police. Il partit, la tête basse, tandis que nos
+amis revenaient triomphalement à l'hôtel avec
+l'heureux Sagababa. Sam bondissait autour d'eux et
+faisait mille folies. Philéas, à peine arrivé, eut un
+long entretien avec l'hôte, à la suite duquel il dit
+joyeusement à ses amis que Sam leur appartenait.
+Il avait décidé l'hôte à lui céder le bouledogue,
+et ce compagnon fidèle et dévoué allait entreprendre
+avec eux leurs longs et difficiles voyages.</p>
+
+<p>Tous applaudirent à cette idée. Sagababa sauta
+de joie en voyant son cher Sam venir avec eux et
+ils partirent le surlendemain, munis de tout ce qui
+leur était nécessaire.</p>
+
+<p>Philéas était radieux! il embrassait tous les gens
+de l'hôtel, à tort et à travers.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! dit-il en montant en traîneau; nous voilà
+lancés dans un vrai voyage. Nous en avons fini
+avec l'Europe. Au tour de l'Asie maintenant! <i>Pas
+chaud</i><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> Hurrah!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Pour <i>Pachol</i> (en avant).</blockquote>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/55.png"></p>
+
+<p>TABLE DES MATIÈRES</p>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Lettre à monsieur X.</p>
+<p>CHAPITRE</p>
+<p class="i2">&mdash;I.&mdash;Lutte musicale de deux chantres.</p>
+<p class="i2">&mdash;II.&mdash;La correspondance de Philéas.</p>
+<p class="i2">&mdash;III.&mdash;Une lettre de Philéas.</p>
+<p class="i2">&mdash;IV.&mdash;Une visite de Philéas.</p>
+<p class="i2">&mdash;V.&mdash;La chasse de Philéas.</p>
+<p class="i2">&mdash;VI.&mdash;Les lettres de Polyphème et de Philéas.</p>
+<p class="i2">&mdash;VII.&mdash;Bon voyage, cher Dumollet!</p>
+<p class="i2">&mdash;VIII.&mdash;Voyage sur mer, à vol de... Polyphème.</p>
+<p class="i2">&mdash;IX.&mdash;La chasse au lion.</p>
+<p class="i2">&mdash;X.&mdash;Chasse à la lionne.</p>
+<p class="i2">&mdash;XI.&mdash;«Maître à moi!»</p>
+<p class="i2">&mdash;XII.&mdash;Chargez... armes!</p>
+<p class="i2">&mdash;XIII.&mdash;Chasse aux... chameaux.</p>
+<p class="i2">&mdash;XIV.&mdash;La Tyrolienne.</p>
+<p class="i2">&mdash;XV.&mdash;Excursion champêtre.</p>
+<p class="i2">&mdash;XVI.&mdash;L'ascension.</p>
+<p class="i2">&mdash;XVII.&mdash;Le cataplasme.</p>
+<p class="i2">&mdash;XVIII.&mdash;Promenade en voiture.</p>
+<p class="i2">&mdash;XIX.&mdash;Les loups.</p>
+<p class="i2">&mdash;XX.&mdash;Les cheveux de Philéas.</p>
+<p class="i2">&mdash;XXI.&mdash;Chasse au... docteur.</p>
+<p class="i2">&mdash;XXII.&mdash;Les chenilles.</p>
+<p class="i2">&mdash;XXIII.&mdash;Effets de gelée.</p>
+<p class="i2">&mdash;XXIV.&mdash;Le chapeau chinois.</p>
+<p class="i2">&mdash;XXV.&mdash;Encore les cheveux de Philéas.</p>
+<p class="i2">&mdash;XXVI.&mdash;Un ours de nouvelle espèce.</p>
+<p class="i2">&mdash;XXVII.&mdash;Le bain russe.</p>
+<p class="i2">&mdash;XXVIII.&mdash;Un bal masqué.</p>
+<p class="i2">&mdash;XXIX.&mdash;Vol de Sagababa.</p>
+ </div> </div>
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Voyages abracadabrants du gros Philéas
+by Olga de Pitray
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ABRACADABRANTS DU ***
+
+***** This file should be named 15823-h.htm or 15823-h.zip *****
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+
+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
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+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
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+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
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index 0000000..2f2fda2
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #15823 (https://www.gutenberg.org/ebooks/15823)