summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/15823-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '15823-8.txt')
-rw-r--r--15823-8.txt6353
1 files changed, 6353 insertions, 0 deletions
diff --git a/15823-8.txt b/15823-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..7592d7f
--- /dev/null
+++ b/15823-8.txt
@@ -0,0 +1,6353 @@
+Project Gutenberg's Voyages abracadabrants du gros Philéas, by Olga de Pitray
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Voyages abracadabrants du gros Philéas
+
+Author: Olga de Pitray
+
+Release Date: May 12, 2005 [EBook #15823]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ABRACADABRANTS DU ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+[Illustration 01.png]
+
+ VOYAGES ABRACADABRANTS
+ DU
+ GROS PHILÉAS
+
+ PAR
+ La Vtesse de PITRAY
+ NÉE de SÉGUR
+
+
+ DESSINS DE Mme DE LA FARGUE
+ GRAVURE DE PEREZ
+
+
+
+PARIS
+GAUME ET Cie ÉDITEURS
+3, RUE DE L'ABBAYE, 3
+
+1890
+
+
+
+A MADEMOISELLE MARGUERITE PASCAL
+
+_Voici votre Dédicace, chère enfant, elle est bien due à l'héritière
+d'un nom qui fait rayonner une splendide auréole sur votre front
+gracieux! vous accueillerez avec plaisir, je l'espère, le récit naïf
+d'un brave garçon que je me plais à placer sous votre protection afin de
+lui porter bonheur!_
+
+OLGA DE SÉGUR
+Vicomtesse de Simard de Pitray.
+Paris, le 19 décembre 1889.
+
+
+
+_Lettre à Monsieur X..._
+
+MONSIEUR,
+
+Madame de Pitray, qui veut bien rédiger mes nombreuses aventures de
+voyage, me dit que vous froncez le sourcil à la lecture de ces récits
+extraordinaires. Vous les accusez d'invraisemblance? Mais, Monsieur,
+j'en suis ravi! C'est par là qu'ils brillent! C'est par là qu'ils
+intéressent mes nombreux amis. C'est par là, enfin, que je suis digne de
+mon illustre parenté. Mon arrière-grand-oncle, M. le baron de Crac, a
+laissé des mémoires à sa famille. Mon arrière-cousin, M. le baron
+de Munckausen, non moins soucieux de sa propre gloire, a publié ses
+illustres aventures. (Elles ont acquis un nouvel éclat en se faisant
+graver par notre grand artiste, Gustave Doré.) Mais mon oncle de Crac,
+par son silence prolongé, avait longtemps laissé la France dans une
+infériorité littéraire dont je me suis montré mécontent.
+
+J'ai fait violence à ma modestie bien connue et j'ai prié Mme de Pitray
+de retracer tous mes hauts faits. Je n'ai pas la prétention d'instruire.
+Munckausen ne l'avait pas non plus; mais, comme lui, je veux intéresser,
+je veux dire du nouveau et surtout je veux amuser, sachant bien que
+lorsque la critique à ri, elle est désarmée.
+
+Laissez-moi donc, Monsieur, raconter à la bonne franquette mes nombreux
+et lointains voyages et si, pour satisfaire les scrupules de votre
+conscience, il me faut faire un acte de franchise, il ne me sera pas
+impossible de vous avouer tout bas que je vous autorise à ne pas
+les croire véritables. Intitulez-les si vous voulez: _Voyages...
+abracadabrants du gros Philéas_ et, par cette gracieuse concession,
+redevenons bons amis, ce à quoi vous savez que Mme de Pitray tient
+essentiellement.
+
+C'est dans cette espérance que je me déclare, Monsieur, avec le respect
+le plus profond,
+
+Votre tout dévoué serviteur,
+
+PHILÉAS SAINDOUX.
+De mon château de Castel-Saindoux.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LUTTE MUSICALE DE DEUX CHANTRES
+
+Peu de temps après être revenu de son voyage aux bains de mer, M. de
+Marsy reçut la visite de Philéas Saindoux[1] qui le pria de venir
+honorer de sa présence une réunion musicale et lui raconta ce qui suit:
+
+Deux chantres renommés, demeurant dans des villages différents,
+s'étaient donné rendez-vous à Beaugé pour savoir lequel des deux avait
+le plus de talent. Canonet, chantre de Saint-Symphorien, possédait une
+magnifique et formidable voix de basse profonde. Il était presque sans
+rival à dix lieues à la ronde. Un seul homme, dans les environs, osait
+lui tenir tête dans les roulades qui plongeaient en extase les Normands,
+grands et petits.
+
+[Note 1: Voir _Les Débuts du gros Philéas_, du même auteur (chez
+Hachette).]
+
+Rossignol, chantre de Saint-Eutrope, charmait les oreilles par une voix
+de ténor des plus aiguës. Il allait à une hauteur étonnante. Grâce à ces
+artistes, les deux villages étaient en rivalité déclarée.
+
+[Illustration 02.png]
+
+Jusqu'alors, la grande distance qui séparait les chantres et leurs
+fanatiques avait empêché toute lutte.
+
+Le grand jour arriva bientôt.
+
+Sur la place du village s'agitaient tumultueusement les partisans des
+rivaux. Les admirateurs de Canonet entouraient leur chantre bien-aimé,
+tandis que ceux de Rossignol faisaient au ténor un cortège non moins
+pompeux.
+
+[Illustration 03.png]
+
+Les amis de Canonet paraissaient fort inquiets, car depuis le matin il
+était impossible à leur concitoyen de donner une seule de ces notes
+formidables qui les ravissaient. L'extinction de voix de Canonet
+continuant, ils tinrent conseil.
+
+[Illustration 04.png]
+
+Philéas, un de ses fanatiques, s'approcha de lui avec une joie contenue;
+il portait à la main un panier couvert.
+
+--Illustre Canonet, dit-il avec émotion, votre belle voix va nous
+émerveiller plus que jamais tout à l'heure, grâce à ce petit remède;
+avalez-le, et vous verrez que cela vous fera du bien, les grands
+chanteurs de Paris ne vivent que de ça, m'a-t-on assuré.
+
+CANONET.--Merci, mon cher, merci! c'est-y du sucre, de la limonade,
+de...
+
+PHILÉAS.--Oh! c'est tout simplement des oeufs de mes poules, mon cher
+Canonet; il n'y a rien de si bon pour la voix!
+
+Canonet fit une grimace.
+
+--Pouah! s'écria-t-il avec dégoût, je ne les avalerai jamais; s'ils
+étaient cuits encore, je ne dis pas; mais crus, j'y répugne!
+
+Les amis du chantre, désolés, se pressèrent autour de lui.
+
+--Allons! du courage, Canonet, disaient-ils au malheureux. Songe que
+tu as l'honneur du village à soutenir! Si tu recules, nous sommes
+déshonorés!
+
+PHILÉAS.--C'est sûr! suivez mon raisonnement. Si ça le dégoûte, ça lui
+répugne; si ça lui répugne, ça lui fait horreur; si ça lui fait horreur,
+il n'avale rien! Par conséquent, pas de voix, et réduit à _cagner_
+devant ce piailleur de Rossignol.
+
+Canonet, harcelé par vingt personnes à la fois, se décida à prendre le
+remède de l'inexorable Philéas.
+
+--Vous le voulez tous? dit-il avec résignation, allons! je me dévoue
+pour l'honneur du village. Faites casser ces sales oeufs et...
+
+PHILÉAS, _vivement_.--Du tout, saperlotte, du tout! on avale la coquille
+avec, mon ami! Allons! une demi-douzaine seulement, et vous m'en direz
+des nouvelles!
+
+CANONET, _avec effroi_.--Comment! les coquilles aussi?
+
+PHILÉAS, _tranquillement_.--Bah! il n'y a que la première qui coûte! les
+autres iront toutes seules. CANONET.--Vous en parlez bien à votre aise,
+vous! goûtez-y donc un peu, pour voir.
+
+PHILÉAS, _avec aplomb_.--Moi, c'est autre chose! je n'en ai pas besoin;
+tandis que vous, Canonet, vous, l'objet de notre orgueil, de nos
+espérances, vous n'êtes plus à vous! vous appartenez à vos concitoyens,
+Canonet! Vous ne devez pas reculer, Canonet!! Vous écouterez nos voix
+aimantes, Canonet!!! Vous avalerez les oeufs, Canonet!!!!
+
+[Illustration 05.png]
+
+CANONET, _ému_.--Assez! je cède aux instances de mes compatriotes! (On
+le félicite et on le remercie.) Donnez-moi ces oeufs, et (avec douleur)
+finissons-en! Puisse ce remède... ce fichu remède me ramener ma voix
+_hégarée_.
+
+En achevant ces paroles, l'infortuné chantre avala avec des efforts et
+des contorsions terribles un des oeufs que lui présentait Philéas.
+
+CANONET.--Hou! heu! heu! satanée coquille! avec ça qu'elle est d'un dur!
+(Il mâche.) Là! ça va mieux comme ça. (Il respire.)
+
+PHILÉAS, _avec empressement_.--En voilà un autre, mon ami.
+
+CANONET.--Assez de coquilles, dites donc! J'avale l'intérieur, voilà
+tout. Ça suffira.
+
+PHILÉAS, _contrarié_.--Il fera moins d'effet, aussi.
+
+CANONET.--Nous allons voir. (Il avale un oeuf.) À la bonne heure, comme
+ça. (Il en avale un autre.) Ça va tout seul. (Quatrième oeuf.) Comme une
+lettre à la poste... (Cinquième oeuf.) et voilà le sixième qui passe...
+qui... pouah! heu! pouah! ah! l'horreur!... (Il crache.)
+
+PHILÉAS, _ahuri_.--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce qu'il y a?
+
+CANONET.--Mais il a cinq ou six ans, cet oeuf-là! oh! là! là! que j'ai
+mal au coeur!
+
+PHILÉAS, _vivement_.--Retiens-toi, retiens-toi, Canonet! Garde tes cinq
+oeufs. Il t'en faut un sixième, d'ailleurs. Le dernier ne compte pas,
+puisqu'il est mauvais.
+
+CANONET, _avec terreur_.--Je n'en veux plus. J'en ai assez.
+
+PHILÉAS, _affairé, sans l'écouter_.--Vite, Gadinet, Rustaud, Brisemiche,
+un oeuf frais, très frais ou nous sommes perdus!
+
+Les amis de Canonet se précipitèrent pour apporter l'oeuf demandé; on
+cherchait en vain dans la maison voisine, quand on entendit chanter une
+poule dans le poulailler. Philéas, enchanté, courut vers la niche et fit
+triomphalement avaler l'oeuf tout chaud au pauvre Canonet; puis on fit
+cercle autour de lui, pour savoir si le remède avait réussi.
+
+La joie de ses amis fut complète quand Canonet fila un son formidable,
+qui fit pâlir Rossignol et ses adversaires, groupés à l'autre bout de
+la place. Les applaudissements éclatèrent et Canonet, se rengorgeant,
+déclara que ses moyens étant au grand complet, la lutte pouvait
+commencer.
+
+Pendant que Canonet avalait oeuf sur oeuf avec un courage admirable,
+Rossignol, inquiet des _préparatifs_ de son adversaire, buvait force
+tisanes de toutes espèces. Son ami Larigot, nigaud de première force,
+hochait la tête en le voyant faire. Rossignol, ennuyé de ses gestes
+désapprobateurs, l'interpella brusquement.
+
+ROSSIGNOL.--Ah! ça, pourquoi que tu as l'air de me blâmer, toi! N'est-ce
+pas prudent de m'éclaircir la voix comme mon rival?
+
+LARIGOT.--Oui, mais pas de cette manière-là. Je crois avoir entendu dire
+que le lait de poule est ce qu'il y a de mieux pour la poitrine. Ça
+vaudrait mieux que les drogues que tu ingurgites.
+
+ROSSIGNOL, _frappé_.--Tiens, tu as raison! Je me rappelle aussi qu'on me
+l'a dit. Mais où avoir cette boisson?
+
+LARIGOT.--Il faut demander à Philéas. Saindoux n'est pas du village de
+Canonet, ça doit lui être égal de te voir triompher de ce fifi-là!
+
+Larigot alla donc aborder Philéas qui se pavanait, tout fier de voir, le
+succès du remède indiqué par lui.
+
+En entendant la requête de Larigot, Saindoux hocha la tête et clignant
+de l'oeil d'un air malin:
+
+--Mon cher, répondit-il avec un grand sérieux, je suis partisan de
+Canonet, mais avant tout, je suis grand, juste et généreux. Je veux bien
+vous aider à chercher votre lait de poule, quoique ce soit difficile à
+trouver. Je vous avoue que je ne connais dans le pays aucune poule à
+lait.
+
+LARIGOT, _naïvement_.--Rien qu'un demi-verre suffirait, cependant. Sur
+cent poules, on en trouvera bien quelques-unes de laitières, je pense!
+
+Et les deux hommes se mirent en quête de _poules à lait_. Ils étaient
+allés dans quelques maisons sans rien trouver quand Philéas, se frappant
+le front, s'écria en se pinçant les lèvres:
+
+--Que nous sommes bêtes! allons nous informer près de M. de Marsy. Il
+connaît ces choses-là; il nous renseignera tout de suite.
+
+--C'est ça, dit Larigot enchanté; c'est une bonne idée. Allons lui
+demander des renseignements.
+
+La surprise et les rires de M. de Marsy et de sa famille montrèrent au
+pauvre Larigot son erreur grotesque.
+
+M. de Marsy lui expliqua alors ce qu'était un lait de poule et Larigot,
+très vexé de sa bêtise, retourna fabriquer la fameuse boisson, tandis
+que le malin Philéas, se frottant les mains, allait raconter à son ami
+Canonet l'erreur de Larigot et ses recherches ridicules.
+
+[Illustration 06.png]
+
+Enfin les deux chantres se déclarèrent prêts et, montant chacun sur un
+tonneau, se placèrent l'un en face de l'autre.
+
+Entre eux était Saindoux qui, chargé de diriger la lutte, se tenait
+debout d'un air fier et majestueux.
+
+PHILÉAS.--Mesdames et Messieurs, nous voilà tous ici pour juger ces deux
+talents; ils désirent savoir lequel chante le mieux. Écoutez bien et
+pensez qu'il ne faut rien décider précipitamment. Canonet, commencez;
+donnez-nous un échantillon de votre belle voix!
+
+Un silence profond s'établit et Canonet entonna un psaume avec des
+variations composées par lui. Sa voix formidable retentissait avec
+l'éclat du tonnerre.
+
+Le public extasié applaudit avec frénésie.
+
+Canonet salua et regarda son ennemi d'un air triomphant.
+
+Mais Rossignol commença à son tour un motet à roulades et fit de tels
+prodiges dans un autre genre, grâce à des sons aigus, suraigus, à
+des roulades prodigieuses, et à des trilles de toutes sortes, que
+l'enthousiasme fut porté à son comble. Rossignol rassuré contempla d'un
+air de pitié la terrible basse.
+
+Canonet était jaloux et furieux; aussi, au signal de Philéas, sa voix
+partit-elle comme un ouragan déchaîné. Il hurla un _Magnificat_ de sa
+composition avec un luxe de poumons tel que les vitres des maisons en
+tremblaient.
+
+Rossignol répondit au _Magnificat_ par un cantique où il épuisa tous les
+trésors de sa vocalise; il lança des sons tellement aigus, que Canonet,
+hors de lui en voyant le triomphe lui échapper de nouveau, entonna pour
+couvrir la voix de son adversaire un _O Filii et Filiae_...
+
+La scène devint alors impossible à décrire. Canonet mugissait; Rossignol
+glapissait; leurs amis communs se disaient des sottises et se battaient
+pour leur champion. La foule criait, en applaudissant à tout hasard!...
+
+Tout à coup, on entendit Rossignol faire un formidable _couic_, puis
+s'arrêter tout court en gesticulant...
+
+Canonet étonné se tut et tout le monde contempla avec stupéfaction
+le ténor furieux qui, la bouche grande ouverte, faisait des grimaces
+abominables et tirait la langue, sans pouvoir ni chanter, ni parler.
+
+PHILÉAS, _effaré_.--Qu'est-ce que tu as, Rossignol? tu es effrayant à
+voir, mon pauvre garçon!
+
+ROSSIGNOL, _désolé_.--Couic!... couic!... coui... i... ik!!
+
+--Là! j'étais bien sûr qu'il arriverait quelqu'accident, s'écria le
+docteur Boutié, en sortant de la foule et courant à Rossignol; vous vous
+êtes brisé le larynx, imprudent, avec vos folies de chant forcé!
+
+ROSSIGNOL, _effrayé_.--Couic! couic!... i... ik!...
+
+LE DOCTEUR.--Venez, je vais vous donner un traitement à suivre, car
+votre état est fâcheux et réclame des soins immédiats.
+
+ROSSIGNOL, _tristement_.--Couic!...
+
+Et le docteur emmena Rossignol, consterné et repentant.
+
+Canonet, qui avait bon coeur, était atterré de la fin malheureuse de la
+lutte; son chagrin réuni aux oeufs crus lui tourna le coeur...
+
+--Le malheureux! disait ensuite Philéas désolé. Il n'a rien voulu
+garder!
+
+Chacun retourna chez soi en causant de cette scène émouvante; on
+plaignait le pauvre Rossignol; on louait la voix mugissante de Canonet.
+
+Les enfants et leurs parents revinrent à Vély; tout en s'apitoyant sur
+la voix cassée du ténor, on ne pouvait s'empêcher de rire de la figure
+qu'il avait faite.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA CORRESPONDANCE DE PHILÉAS
+
+Mme de Marsy, son mari, ses enfants et M. Noa, précepteur, étaient
+établis un jour au bosquet, quand le facteur arriva. Mme de Marsy se mit
+à lire la _Mode illustrée_, charmant et utile journal dirigé par une
+femme du premier mérite. Jeanne s'empara de sa «Gazette de la poupée»;
+Paul, de son journal «Polichinel» et Françoise du «Thé dans le monde des
+chats».
+
+Pendant ce temps, M. de Marsy lisait attentivement une longue liste qui
+lui était arrivée sous enveloppe: il paraissait étonné et poussa enfin
+une exclamation de surprise qui fit lever les têtes des lecteurs.
+
+Mme DE MARSY.--Qu'est-ce que c'est, mon ami? qu'y a-t-il de nouveau?
+
+PAUL, _riant_.--Il doit y avoir du Philéas, là-dessous.
+
+M. DE MARSY.--Je crois que tu dis vrai, Paul; je vais lui faire dire de
+venir voir cette nouvelle et singulière liste que l'on m'adresse encore,
+je ne sais pourquoi.
+
+Mme DE MARSY.--Pouvons-nous savoir ce qu'elle renferme?
+
+M. DE MARSY.--Sans doute, car elle ne contient aucune lettre
+confidentielle, mais simplement ce qui suit:
+
+Pour remettre à l'ami de M. le Vicomte de Marsy.
+
+Devis de ce qu'il désire avoir:
+
+ 6 fusils 1.200
+ 12 pistolets 1.200
+ 100 bombes 500
+ 6 poignards 120
+ 6 baïonnettes 120
+ 2 cottes de mailles acier 400
+ 3 chapeaux casques doublés d'acier 300
+ 2 lances 100
+ 2 casse-têtes 100
+ 3 haches 75
+ 3 sabres 60
+ 3 épées 60
+ 3 piques 60
+ 3 carnassières 40
+ 2 épieux 40
+ 2 cages à forts barreaux d'acier 60
+ ------
+ Total 4.435
+
+Tout le monde avait écouté avec étonnement la lecture de cette
+singulière note. Les enfants faisaient des réflexions de toutes espèces,
+quand Philéas parut dans l'allée d'arrivée. Un hourra l'accueillit.
+Saindoux en paraissait tout fier et ses grosses joues se gonflaient
+comme des voiles trop tendues.
+
+[Illustration 07.png]
+
+M. DE MARSY.--Je suis bien aise de vous voir, Philéas; j'allais vous
+faire prier de passer à Vély, pour vous demander si cette note d'armes
+de toutes espèces vous est destinée?
+
+[Illustration 08.png]
+
+PHILÉAS, _l'examinant_.--Oui, Monsieur le Vicomte, elle me l'est. Il est
+temps de vous déclarer, en effet, que je veux parcourir le monde avec
+l'illustre _Jules Gérard_, le _Tueur de lions_, qui veut bien m'honorer
+de son affection. Il m'emmène comme son collègue et son ami, chasser
+partout, en commençant par l'Europe.
+
+M. DE MARSY, _étonné_.--Oh! oh! c'est un grand projet que vous avez là,
+mon cher Saindoux; et vous êtes sur que Gérard consent à vous emmener?
+
+PHILÉAS, _avec assurance_.--Sûr et certain, Monsieur le Vicomte. Il me
+l'a proposé par lettre; alors, j'ai écrit au premier armurier de Paris,
+pour lui demander de m'envoyer par vous (saluant), que j'ose appeler
+mon ami, le devis de ce qu'il me faut d'armes offensives et défensives.
+Voilà l'explication de cet envoi.
+
+M. de Marsy, les enfants et M. Noa se regardaient en souriant.
+
+M. DE MARSY, _incrédule_.--Serait-il indiscret, Philéas, de demander à
+voir la lettre de Gérard?
+
+PHILÉAS.--Certainement non, Monsieur le Vicomte; je vous l'apportais
+même aujourd'hui pour que vous voyiez comme il m'écrit des choses
+flatteuses.
+
+Mme DE MARSY.--C'est donc à ce grand voyage que l'on doit attribuer vos
+préparatifs formidables, Philéas? M. de Marsy était fort surpris, il y a
+six semaines, de recevoir, pour vous les remettre, des notes de malles,
+fourrures, vêtements de voyage et d'une quantité de choses dont nous ne
+pouvions nous expliquer jusqu'à présent l'utilité.
+
+PHILÉAS.--Oui, Madame; je me suis décidé à demander tout ce qu'il me
+faudra pour courir le monde; j'ai déjà dix-huit malles, sept sacs de
+nuit, neuf valises, une tente, deux bissacs et tout un attirail de
+peinture (car il faut vous dire que j'étudie la peinture maintenant,
+pour rapporter des vues coloriées de mes voyages)... Mais je me laisse
+aller à parler, et j'oublie ma lettre. La voici, Monsieur le Vicomte;
+vous pouvez la lire à madame votre épouse, ainsi qu'à ces demoiselles et
+à monsieur Paul; ça les intéressera, pour sûr!
+
+[Illustration 09.png]
+
+M. DE MARSY, _lisant_.--«Monsieur et cher collègue, je me prépare à
+parcourir les cinq parties du monde; il me faut un compagnon, un seul!
+C'est vous dire que je vous choisis sans hésiter, car je connais de
+vous, grâce à notre ami commun, monsieur Pierrot, des prouesses qui vous
+ont gagné mon amitié enthousiaste! Le voyage se fera à mes frais.
+Je vous attends à Paris, rue des _Mauvais-Garçons_, hôtel du _Paon
+magnifique_; soyez-y dans quinze jours, au plus tard.
+
+«Salut cordial et amitié fraternelle.
+
+«Gérard, tueur.»
+
+
+M. de Marsy hochait la tête en faisant cette lecture.
+
+--Mon cher Saindoux, observa-t-il en rendant la lettre à l'_ami, de
+Gérard_, qui se frottait les mains; à votre place, je me méfierais de
+l'affection soudaine de ce Gérard. Soyez convaincu d'abord que ce n'est
+pas Jules Gérard, le célèbre tueur de lions; vous voyez, à l'appui de ce
+que je vous dis, que la lettre est signée «Gérard», tout simplement. De
+plus, il n'y a pas: «Tueur de lions», mais seulement «tueur». Tueur de
+quoi? on peut supposer que c'est tueur de lièvres et de perdrix. Enfin,
+comme dernière observation, c'est par M. Pierrot que vous avez fait
+connaissance avec ce prétendu Jules Gérard; or, cet homme qui vous en
+voulait depuis le feu d'artifice a été plus irrité encore contre vous
+par votre seconde plaisanterie, digne du premier avril.
+
+PAUL, _vivement_.--Laquelle donc, papa? Je n'en avais pas entendu
+parler.
+
+PHILÉAS, _riant_.--Ce n'est pourtant pas grand'chose, Monsieur le
+Vicomte; il n'y avait pas de quoi se fâcher et Pierrot n'y pense plus à
+l'heure qu'il est, je vous assure. Voici la farce que je lui ai faite,
+monsieur Paul. Je lui dis un jour: «Je fais des plantations importantes
+et je suis trop occupé pour aller à la ville; vous qui y allez, Pierrot,
+achetez-moi donc la nouvelle _corde électrique à détourner le vent_;
+c'est très important pour moi d'avoir ça pour protéger mes petits
+sapins.»
+
+Tout le monde rit.
+
+M. DE MARSY.--Eh bien! c'est pour cela qu'il veut sa revanche. Je vous
+le répète, à votre place je me méfierais.
+
+JEANNE.--Et quelles bêtes allez-vous chasser, Philéas?
+
+PHILÉAS.--En Europe, les chamois, les aigles et tout ce que nous
+trouverons. En Afrique, le lion...
+
+M. DE MARSY.--Diantre! comme vous y allez, mon brave!
+
+PHILÉAS, _avec orgueil_.--Ce n'est pas tout! le boa, l'éléphant, la
+panthère, le rhinocéros, les anthropophages et les orangs-outangs!...
+
+M. DE MARSY.--Mais, malheureux! vous serez en morceaux à votre première
+chasse! Vous voulez affronter ces bêtes terribles, ces hommes féroces et
+surtout ces orangs, redoutés de tout le monde.
+
+PHILÉAS, _se récriant_.--Oh! les orangs, c'est pour nous amuser que nous
+les chasserons, Monsieur le Vicomte; Gérard m'a écrit que c'étaient
+de charmants petits singes, très doux, très familiers et que c'est
+apprivoisé en un clin d'oeil. J'en rapporterai un à ces demoiselles.
+
+JEANNE, _avec frayeur_.--Merci bien, par exemple! d'horribles et
+méchants singes, grands deux fois comme vous!
+
+PAUL.--... Et qui tuent les lions à coups de bâtons, et même à coups du
+poings!
+
+PHILÉAS.--Mais non, mais non! je vous assure que c'est des bêtises, tout
+ça; je vous dis que Gérard en a vu!
+
+M. DE MARSY, _impatienté_.--Eh! il se moque de vous, je vous le répète!
+
+PHILÉAS, _avec assurance_.--Il n'oserait pas s'y frotter. Allez,
+Monsieur le Vicomte, quand vous me verrez revenir avec ces charmants
+petits animaux, vous serez enchanté! du reste... (avec solennité) je
+demanderai à monsieur le vicomte la permission de lui écrire et de lui
+faire connaître mes impressions de voyage.
+
+M. DE MARSY, _souriant_.--Volontiers, mon ami; mais croyez-moi, ne vous
+fiez pas aux _petits orangs_.
+
+PAUL, _avec curiosité_.--Et dans les autres pays, que chasserez-vous,
+Philéas?
+
+PHILÉAS.--En Amérique, des pumas (lions sans crinière), des buffalos,
+des jaguars et de gentils petits ours gris.
+
+M. DE MARSY, _haussant les épaules_.--Allons, bien! ils sont «petits»
+et «gentils» maintenant, les ours gris! Est-ce encore Gérard qui vous a
+persuadé cela, Saindoux?
+
+PHILÉAS.--Mais certainement, Monsieur le Vicomte; il paraît que ce sont
+de charmants petits oursons; ça fait même de la peine à tuer, tant ils
+sont caressants.
+
+M. DE MARSY.--Je ne vous conseille pas de vous y frotter, à ces _oursons
+charmants!_ vous m'en diriez des nouvelles.
+
+PHILÉAS, _continuant_.--En Océanie, nous chasserons... Je ne me rappelle
+plus quoi! et en Asie, nous nous attaquerons aux tigres et aux Taugs[2].
+
+[Note 2: Étrangleurs indiens.]
+
+M. DE MARSY, _fronçant les sourcils_.--Encore une terrible chasse que
+celle de ces Taugs! Ils valent les orangs-outangs, dans leur genre.
+Décidément, Philéas, ces voyages seraient une suite de folies. Je vous
+donne très sérieusement le conseil de ne pas vous exposer à cette série
+de dangers, que les chasseurs les plus braves affrontent sans les
+rechercher. (Insistant.) Songez que votre santé ne pourra peut-être pas
+supporter le climat des pays chauds, les froids horribles de l'Amérique
+du Nord! songez enfin que vous partez avec...
+
+PHILÉAS.--J'ai songé à tout, Monsieur le Vicomte (avec dignité), et à
+bien d'autres choses encore! (Rires étouffés.) La soif des voyages, des
+dangers, des aventures m'empêche de jouir de la vie! Je pars heureux.
+Une seule chose m'ennuie; c'est le satané bouvreuil de ma cousine. Il
+va falloir que je le trimballe dans les déserts, dans les savanes, et
+toujours sur mon dos; ça ne sera pas commode.
+
+Mme DE MARSY, _étonnée_.--Comment! vous ne pouvez pas le confier à
+quelqu'un ici, pendant vos voyages?
+
+PAUL, _malignement_.--A Gelsomina, par exemple! elle serait enchantée de
+vous rendre ce petit service.
+
+PHILÉAS, _avec horreur_.--Oh!... non! le testament de ma cousine dit que
+je ne dois pas me séparer de _fifi-mimi_, que je dois le soigner tous
+les jours. (Il étend le bras.) J'ai promis de le faire. Un honnête homme
+n'a que sa parole, j'emmène partout le fifi-mimi!
+
+Après cette déclaration solennelle, le gros Saindoux prit congé de M. de
+Marsy et de sa famille malgré les représentations amicales de chacun.
+
+Nous allons voir bientôt ce qui lui arriva. Espérons qu'il reviendra
+chargé de lauriers, de _gentils_ ours gris et de _petits_ orangs.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+UNE LETTRE DE PHILÉAS
+
+Quelque temps après le départ de Philéas, Paul apporta un matin à son
+père les lettres que le facteur venait de lui donner. M. de Marsy
+parcourut les adresses; l'une d'elles attira son attention.
+
+M. DE MARSY.--Oh! oh! qu'est-ce que cette adresse si compliquée?
+A Monsieur, Monsieur le Vicomte de Marsy, en son château. En cas
+d'absence, à Madame de Marsy; en cas d'absence, à Mademoiselle Jeanne;
+en cas d'absence, à Monsieur Paul; en cas d'absence, à Mademoiselle
+Françoise; _Personnelle, pressée, importante, confidentielle,
+officielle_. (Riant.) Diantre! il y a du Philéas dans ce luxe de
+rédaction! Appelle donc ta mère et tes soeurs, mon bon Paul; cela les
+intéressera d'entendre la lecture de cette lettre.
+
+PAUL.--Tout de suite, papa. Certainement, ça va nous amuser.
+
+Mme de Marsy et les enfants se hâtèrent de venir en apprenant ce dont il
+s'agissait.
+
+M. de Marsy déploya solennellement l'énorme lettre de Philéas.
+
+M. DE MARSY.--Peste! une, deux, trois, quatre feuilles doubles! c'est un
+vrai journal que cette missive.
+
+[Illustration 10.png]
+
+PAUL, _se frottant les mains_.--Nous allons en entendre de belles.
+Allons, papa, commencez vite.
+
+JEANNE.--Tais-toi d'abord, toi, bavard!
+
+PAUL.--Ce n'est pas toi qui commandes ici, mamzelle Marie J'ordonne!
+
+JEANNE, _avec ironie_.--Que tu es gracieux et poli, très cher frère!
+
+PAUL, _de même_.--Je t'imite, très chère soeur!
+
+[Illustration 11.png]
+
+Mme DE MARSY, _avec reproche_.--Sont-ce des enfants bien élevés que
+j'entends parler avec tant d'aigreur?
+
+JEANNE, _se jetant au cou de Paul_.--J'ai tort, maman. Pardonne-moi,
+Paul; c'est que j'aime à te taquiner, vois-tu!
+
+PAUL, _l'embrassant_.--Je t'en dirai autant.
+
+M. DE MARSY.--Maintenant que l'on a eu le vilain plaisir de se dire des
+choses désagréables et la bonne pensée de s'en repentir, je commence à
+lire. Écoutez bien. (Il lit.)
+
+Monsieur et cher Vicomte,
+
+M'y voilà arrivé, dans ce fameux Paris! m'y voilà même installé pour
+quelque temps, à cause des immenses préparatifs qu'il me faut faire,
+tout aidé que je suis par mon illustre ami _Gérard_.
+
+Mon voyage de Castel-Saindoux à Paris a été très heureux, à part
+quelques guignons. D'abord, j'ai eu une horrible colique (sauf respect)
+en wagon; heureusement j'ai pu attendre et atteindre Mantes, la station
+où l'on déjeune pendant dix minutes; je n'y ai pas déjeuné, mais je m'y
+suis abreuvé de tisanes et élixirs aussi calmants que chers, lesquels
+m'ont raffermi le corps.
+
+En me réinstallant, j'ai voyagé dans le même wagon qu'un sourd-muet
+très intéressant. Il était même bavard dans ses gestes et m'a appris à
+_pantomimer_ comme lui.
+
+Les enfants éclatent de rire.
+
+PAUL.--Mon Dieu! que j'aurais voulu voir Philéas _pantomimer_!
+
+JEANNE.--Ça devait être joliment drôle, leur conversation!
+
+M. DE MARSY, _continuant_.--J'ose même dire que je suis devenu en
+quelques heures d'une force remarquable sur les gestes!
+
+Comme nous approchions de Paris, un voyageur qui paraissait fort
+obligeant me dit à voix basse: Nous allons arriver à l'instant,
+Monsieur; voulez-vous me confier votre montre et votre chaîne, pour que
+je fasse votre déclaration avec la mienne au commissaire de police?
+
+--Quelle déclaration? que je m'exclame tout étonné.
+
+--La déclaration de votre montre et de votre chaîne d'or, me
+répondit-il. Ces bijoux sont maintenant soumis à une certaine taxe, et
+si on ne le constatait pas immédiatement, il y aurait une forte amende
+à payer. Je vois que vous êtes de province, et je veux vous épargner
+l'ennui de remplir cette formalité. En me donnant dix francs, je paierai
+la taxe et vous n'aurez aucun désagrément à subir.
+
+--Mais quel drôle d'impôt, Monsieur! lui dis-je; pourquoi qu'il est
+établi?
+
+--Parce que les gens comme il faut portent seuls des bijoux en or, me
+répond le monsieur; on sait, grâce à cela, quels sont les étrangers de
+distinction qui arrivent à Paris...
+
+(Je ne vous cacherai pas, Monsieur et bon Vicomte, que cette explication
+me flatta un peu.)
+
+--Vous êtes trop honnête, Monsieur dont je ne sais pas le nom,
+m'écriai-je, et j'accepte avec plaisir!
+
+--Je m'appelle le comte de Blagueville, répondit le monsieur obligeant.
+
+Tout en lui donnant ma montre, ma chaîne et dix francs pour payer la
+taxe, je lui laissai mon adresse et mon nom; puis il descendit et
+sortit de la gare en me disant de l'attendre au _bureau des passe-ports
+perdus_.
+
+Après avoir réclamé et pris mes effets, je m'informe du _bureau des
+passe-ports perdus_. On me rit au nez; j'insiste, je raconte mon
+histoire; on m'explique que le prétendu comte de Blagueville est un
+coquin et moi un... je ne veux pas répéter le mot, ni souiller ma plume
+de l'épithète de _Jocrisse_ qu'on m'a flanquée à brûle-pourpoint. Que
+ces _chemindefériers_ sont malhonnêtes! pas vrai, Monsieur le Vicomte?
+
+[Illustration 12.png]
+
+Après ces pénibles épreuves de montre et de chaîne volées d'une manière
+dégoûtamment infâme (et encore, en disant cela, je suis trop modéré!)
+je monte dans un fiacre et je dis au cocher de me conduire chez Jules
+Gérard.
+
+[Illustration 13.png]
+
+--Tiens! vous avez de la chance, qu'il remarque; je viens justement de
+le ramener chez lui; sans ça, j'ignorais parfaitement son adresse et il
+vous aurait fallu la demander au Ministère de la guerre.
+
+Il me semble que tout le monde devrait connaître l'hôtel de ce grand
+homme! que je me dis en moi-même.
+
+Nous arrivons; on m'introduit chez un grand bel homme, à barbe noire
+comme du charbon.
+
+Je me précipite dans ses bras en criant:
+
+--Ah! mon cher tueur de lions! voilà votre Saindoux prêt à partager vos
+dangers et vos voyages.
+
+Le bel homme fronce ses sourcils d'un air menaçant et me repousse en
+disant:
+
+--Qu'est-ce que ça veut dire? Qu'est-ce que vous voulez?
+
+--Vous êtes Jules Gérard, pas vrai? que je demande, interloqué de cet
+accueil pas gracieux du tout.
+
+--Oui; après?
+
+--Moi, je suis Saindoux!
+
+--Qu'est-ce que ça me fait?
+
+--Vous ne comprenez donc pas? Moi, Saindoux, Philéas Saindoux; moi,
+votre ami, j'ai accepté votre offre d'amitié, de voyage en commun... et
+me voilà...
+
+Je lui explique alors que ses lettres m'ont décidé à voyager avec lui.
+
+Le monsieur se met à rire.
+
+--Mon pauvre garçon, dit-il, vous êtes la dupe d'un farceur; je retourne
+en Algérie ces jours-ci, c'est vrai; mais je compte y aller seul, ne
+voulant nullement emmener de compagnon de chasse.
+
+Furieux, j'enfonce mon chapeau sur ma tête et je cours comme un fou
+à mon fiacre, en ordonnant au cocher de me conduire à l'adresse que
+m'avait donnée le prétendu Jules Gérard, _hôtel du Paon magnifique_,
+rue des _Mauvais-Garçons_. Là, je trouve un excellent jeune homme, aux
+cheveux rouge carotte, qui me reçoit à bras ouverts et qui s'écrie:
+
+--Enfin! vous voilà, mon brave Saindoux; avec quelle impatience je
+vous attendais! je vous reconnais, rien qu'à votre noble et martiale
+tournure. Venez vite dîner, mon cher.
+
+Je lui réponds avec dignité:
+
+--Monsieur, nous avons un compte à régler auparavant! Je viens de chez
+le vrai Jules Gérard qui m'a ri au nez, en me déclarant qu'il ne m'avait
+jamais écrit pour m'engager à l'accompagner dans ses voyages. Vous êtes
+un faux Gérard, vous, alors? Pourquoi me tromper?...
+
+Le jeune homme rit très fort (j'étais furieux de ça), puis il me dit en
+joignant les mains:
+
+--Est-il possible, mon pauvre Saindoux, que vous ne connaissiez pas
+encore le nom célèbre de _Polyphème Gérard?_ Malgré ma modestie bien
+connue, je ne puis m'empêcher de vous dire que je me suis illustré dans
+les cinq parties du monde. Jules Gérard n'est rien à côté de moi! Il tue
+des lions? Qu'est-ce que c'est que ça? pouh!... j'en tue aussi, mais
+seulement pour m'amuser et me distraire, moi, _le Tueur_ par excellence!
+
+Le jeune homme rouge parlait avec tant de solennité que j'en étais tout
+saisi et que je dis timidement:
+
+--Qu'est-ce que vous tuez donc, Monsieur Polyphème, de si terrible et
+dangereux?
+
+--Je suis _le Tueur de colibris féroces_, qu'il répond avec majesté. Ces
+animaux horribles ravagent l'Afrique et l'Amérique. Rien n'est à l'abri
+de leurs becs formidables et de leurs serres terribles! Ces énormes
+oiseaux ont six mètres de hauteur; leur bec est long comme mon bras, et
+déchire un lion d'un seul coup! _Moi seul_ ai le courage de chasser
+et de détruire ces redoutables colibris! Vous jugez, Saindoux, de la
+reconnaissance et de l'admiration qu'ont pour moi des populations tout
+entières?
+
+Ces paroles si modestes m'apprenaient les hauts faits du héros qui
+daignait m'admettre dans sa société intime; elles me transportèrent
+d'admiration et de joie.
+
+--Homme illustre! m'écriai-je en me jetant dans ses bras, je suis confus
+d'avoir douté de vous un seul instant! Je suis à vous, à la vie et à la
+mort!
+
+Celui que je me plais à appeler «mon ami le Tueur de colibris féroces»
+éclata de rire. (Il est gai comme un pinson, ce grand homme; il ne peut
+jamais me regarder sans rire, ça me fait plaisir.)
+
+--Allons dîner, dit-il; nous parlerons de notre voyage et de nos
+préparatifs... mais que diantre faites-vous de cette cage sur votre dos?
+
+--Ça, répliquai-je, c'est le fifi-mimi, notre compagnon d'aventures.
+
+Je lui racontai alors comment le testament de ma cousine m'ordonnait de
+ne jamais m'en séparer.
+
+Polyphème se pâma de rire et daigna se charger de la cage, puis nous
+allâmes dîner. Il me recommanda de ne pas parler de ses «colibris
+féroces» aux autres: d'abord parce que sa modestie en souffrirait trop,
+et puis parce qu'il voulait se soustraire aux ovations de la foule,
+idolâtre de lui. Je le lui promis avec respect, car je ne crains rien
+tant que de déplaire à mon ami le grand homme!
+
+Adieu, mon cher Monsieur le Vicomte; j'aurais bien d'autres choses à
+vous raconter, mais le temps me manque et je finis en présentant mes
+très profonds, humbles, dévoués et enthousiastes hommages à Madame votre
+épouse, ainsi qu'à vos charmantes jeunes demoiselles. Je vous prie de me
+rappeler au bon, aimable, affectueux, cordial et gracieux souvenir
+de Monsieur votre jeune fils. A vous, Monsieur, bon et cher Vicomte,
+j'offre le dévouement extraordinaire, illimité, de celui qui croit
+pouvoir dire, sans exagération, qu'il sera pour la vie.
+
+Philéas Saindoux.
+
+P. S. Je vous confirme avec joie que les ours gris sont doux, gentils
+et même timides; que les orangs sont petits, caressants et complètement
+inoffensifs. Je vous dirai, de plus, que les serpents boas sont moins
+gros que nos couleuvres et voient seulement la nuit, le jour ils dorment
+comme les marmottes. J'ai vu au Jardin des Plantes des échantillons de
+toutes ces pauvres petites bêtes, grâce à l'illustre Polyphème, qui me
+mène partout et m'explique tout avec une bonté admirable.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+UNE VISITE DE PHILÉAS
+
+Une après-midi les enfants jouaient sur la pelouse lorsque Françoise,
+s'arrêtant tout à coup, s'écria: «Qui vient donc nous voir?»
+
+JEANNE.--Tu vois venir une visite?
+
+PAUL, _déclamant_.--Anne, ma soeur Anne, je ne vois que le soleil qui
+poudroie et l'herbe qui...
+
+FRANÇOISE, _lui prenant la tête dans ses mains_.--Tiens! regarde, gros
+bêtat, au lieu de te moquer de moi.
+
+Paul allait se fâcher du geste et des paroles de sa soeur quand la vue
+d'une voiture et de celui qui la conduisait lui fit pousser un cri de
+surprise.
+
+PAUL.--Philéas! c'est Philéas! Bonjour, Philéas!
+
+PHILÉAS, _descendant de voiture_.--Bonjour, Monsieur Paul; bonjour,
+Monsieur le Vicomte; bonjour, Madame!
+
+Et il saluait à droite et à gauche, tout en continuant ses bonjours à
+chacun.
+
+Petits et grands firent à Saindoux l'accueil le plus amical, malgré
+leur étonnement de cette visite subite. On offrit à Saindoux des
+rafraîchissements qu'il accepta et l'on s'installa au bosquet pour que
+Philéas pût y bavarder à son aise.
+
+PHILÉAS.--Vous devez être surpris, Messieurs et Dames, de mon arrivée
+étonnante pour ne pas dire inattendue. Je suis rappelé au pays, ces
+jours-ci, afin d'installer quelqu'un à Castel-Saindoux pour s'occuper
+de mon établissement pendant mon absence. Je viens d'arrêter une femme
+d'affaires.
+
+Tout le monde se regarda avec stupéfaction, croyant avoir mal entendu.
+M. de Marsy, revenu le premier de sa surprise, s'écria:
+
+--Un homme d'affaires, voulez-vous dire, Philéas?
+
+PHILÉAS, _avec aplomb_.--Non, non, Monsieur le Vicomte; j'ai bien dit et
+je répète, «une femme d'affaires». C'est moins cher qu'un homme, aussi
+regardant et plus profitant, par conséquent.
+
+Un rire étouffé répondit à Saindoux, qui continua en se frottant les
+mains:
+
+--Je me dispose à installer Gelsomina dans ce poste important. Elle est,
+économe et surveillera ma propriété. Mais pour parler d'autre chose, je
+viens inviter la compagnie (que je m'honore de fréquenter) à une fête
+organisée par moi. J'ai rapporté de Paris un feu d'artifice
+magnifique de 150 francs 75 centimes. Je le ferai tirer demain soir à
+Castel-Saindoux, avec accompagnement de repas, jeux, orchestre choisi et
+danses variées. J'ai convié tout le pays à ces réjouissances. Je serais
+heureux et fier d'y voir aussi ces Messieurs et ces Dames!
+
+Les exclamations de joie des enfants répondirent à Philéas. Les parents
+remercièrent le bon gros Saindoux, qui paraissait radieux.
+
+Philéas alla préparer «ses réjouissances publiques » à Castel-Saindoux,
+et les enfants ravis attendirent avec impatience le moment d'aller
+admirer les prodigalités du fastueux Philéas.
+
+[Illustration 14.png]
+
+Le lendemain tant désiré arriva enfin. Dès quatre heures du soir, les
+enfants assuraient que la nuit était venue et qu'il était temps de
+partir; mais les parents ne voulant pas, avec raison, arriver trop tôt
+et fatiguer inutilement les petits, ne consentirent pas au départ avant
+le dîner.
+
+Arrivés à Castel-Saindoux, Paul et ses soeurs furent dans le
+ravissement.
+
+Sur la pelouse était une grande table chargée de viandes, de
+pâtisseries, de cidre en bouteilles et même de Champagne; de vrai
+Champagne, cette fois![3] Philéas, entouré de ses musiciens et de
+nombreux amis, faisait honneur au repas, tandis que les gamins du
+village préparaient le feu d'artifice pour le soir. Un violon faisait
+danser les jeunes gens et de temps en temps des pétards et des coups de
+fusil complétaient les splendeurs de la fête.
+
+[Note 3: Voir _Les Débuts du gros Philéas_.]
+
+Quand Philéas vit arriver M. et Mme de Marsy et leurs enfants, il se
+précipita au-devant d'eux, en culbutant tous les convives.
+
+--Soyez les bienvenus, Mesdames et Messieurs, s'écria-t-il; ne
+voudriez-vous pas accepter quelque chose?
+
+M. DE MARSY.--Merci, Philéas, nous venons de dîner.
+
+PHILÉAS, _insistant_.--Un verre de n'importe quoi, Monsieur le Vicomte;
+tenez, choisissez entre du _Pomone_, du _Saturne_ et du _Balzac_.
+
+M. DE MARSY, _étonné_.--Oh! oh! quels sont ces vins-là? Je n'en avais
+jamais entendu parler!
+
+PHILÉAS, _avec empressement_.--Voilà les bouteilles, Monsieur le
+Vicomte. Goûtez-en, vous m'en direz des nouvelles!
+
+Et il mit devant M. de Marsy trois flacons étiquetés «Pomard, Sauterne,
+Barsac».
+
+M. de Marsy refusa en souriant de faire honneur aux vins inventés par
+Saindoux, qui s'écria, pour se consoler:
+
+--Allons, puisque voici ces Dames et ces Messieurs arrivés, nous allons
+commencer le jeu du cochon et le feu d'artifice. Finissez donc de
+manger et de boire, vous autres! Voilà assez longtemps que vous y êtes,
+d'ailleurs. A vos instruments, la musique, et jouez-nous des morceaux
+soignés!
+
+Les musiciens obéirent tant bien que mal. La grosse caisse se dirigea
+en trébuchant vers son siège. La flûte alla en zig-zag vers le sien et
+chacun des autres exécutants parvint à s'installer, après plus ou moins
+d'efforts pour retrouver des jambes et des idées.
+
+Quand il fut réuni, l'orchestre partit alors comme un furieux, chacun
+jouant à tort et à travers. La grosse caisse et la flûte surtout ne
+prenaient pas le temps de respirer. L'un, tapant sur sa caisse avec une
+vitesse et une vigueur toujours croissantes, l'autre jouant de plus en
+plus faux des variations de plus en plus criardes.
+
+Sans s'inquiéter de ce tapage assourdissant, Philéas donna le signal
+pour commencer le jeu du cochon[4], et l'on vit arriver une troupe de
+gamins en caleçon, amenant de force un petit cochon noir et jaune. Ils
+le poussèrent dans une mare près de la maison. A peine ce cochon fut-il
+à l'eau que les petits paysans se précipitèrent aussi dans la mare et
+chacun d'eux, tout en nageant, s'efforça de saisir la queue de l'animal.
+
+[Note 4: Jeu très aimé eu Normandie.]
+
+Pour être vainqueur dans ce jeu, on devait maintenir le cochon pendant
+une minute sans le lâcher; on en devenait alors propriétaire.
+
+Les gamins riaient de toutes leurs forces tout en pataugeant près de
+l'animal, qui grognait d'une façon désespérée chaque fois qu'on le
+touchait.
+
+Il était d'autant plus difficile de l'attraper que sa queue, déjà courte
+et glissante, avait été soigneusement graissée.
+
+Les rires des spectateurs répondaient à ceux des _combattants_, et les
+enfants radieux de ce spectacle disaient qu'ils ne s'étaient jamais tant
+amusés.
+
+--Ohé! criait un gamin, attrape la queue, Médéric, l'eau commence à la
+détremper; elle a manqué me rester dans la main!
+
+--Viens, mon petit chéri, disait un autre nageur, en montrant une pomme
+au cochon; je vais faire ton affaire pendant que tu mangeras.
+
+--Je l'ai!
+
+--Non, c'est moi!
+
+--Ah! la voilà!
+
+--Ouiche! comptes-y, à cette heure!
+
+--Bravo, le cochon! criaient les spectateurs enchantés.
+
+Un des lutteurs, souriant d'un air malicieux, se glissa enfin derrière
+l'animal et, profitant d'un instant où la pauvre bête fatiguée ne
+nageait pas, l'adroit petit Léon tourna trois fois son doigt autour de
+la queue et ferma brusquement la main en serrant ces bagues d'un nouveau
+genre.
+
+Le cochon eut beau se débattre, le vainqueur resta ferme et le maintint
+vigoureusement pendant la minute voulue.
+
+La lutte était terminée; on fit sortir les combattants de la mare et
+tandis que les gamins, rentrés à la maison, se rhabillaient à la hâte,
+le cochon tenu en laisse par des rubans de toutes couleurs fut emmené
+chez Léon, heureux et fier de son triomphe.
+
+L'orchestre redoubla de vigueur pour solenniser ce moment!
+
+Philéas rayonnait de tout ce tapage; les enfants n'y faisaient pas
+attention, le feu d'artifice commençant alors et les intéressant
+beaucoup. Les parents riaient tout bas de la musique et tâchaient de
+préserver leurs oreilles du vacarme.
+
+[Illustration 15.png]
+
+Quand le bouquet eut été tiré, lorsque les derniers feux de Bengale se
+furent éteints, les enfants et leurs parents entrèrent chez Philéas pour
+y attendre leur voiture.
+
+Philéas congédia ses autres invités, mais il ne put parvenir à faire
+entendre raison à son orchestre; les musiciens, avec la ténacité des
+ivrognes, soutenaient que la fête n'était pas finie et, malgré les
+protestations de Philéas ahuri, ils commencèrent un morceau plus
+burlesque que les autres.
+
+Philéas, désespérant de les faire partir, se sauva, rejoignant M.
+de Marsy qui riait aux larmes, avec sa famille, de cette discussion
+comique.
+
+... Mais au milieu du morceau, la grosse caisse s'arrêta.
+
+POUSSARD.--Ah! ma foi! je suis fatigué de tout ce tapage-là! Je file;
+bonsoir, la compagnie.
+
+Et en disant cela, il se dirigea vers le bois.
+
+PHILÉAS, _de sa fenêtre_.--Pas par là, pas par là! vous allez vous
+égarer dans la forêt, si vous prenez ce chemin-là, Poussard!
+
+--Pas de danger, M'sieu... heu! m'sieu Saindoux! Ça me connaît, les
+bois. Je m'en tirerai très bien, vous... vous verrez. (Il disparaît.)
+
+La flûte avait écouté cette conversation d'un air pensif.
+
+--Je fais comme Poussard, se mit à dire Crapotin. J'ai assez de musique,
+à cette heure!
+
+Et il se dirigea aussi vers le bois, mais du côté opposé à celui que
+Poussard avait pris.
+
+PHILÉAS.--Allons, bon! encore un qui perd la boule! Ohé! Crapotin, vous
+vous en allez du mauvais côté. Vous aurez du désagrément d'aller par là!
+
+CRAPOTIN.--Mon cher Saindoux... (Il trébuche.)
+
+[Illustration 16.png]
+
+Je sais ce que je fais... (Il se cogne la tête à un arbre.) N'humiliez
+pas un honnête homme! (Il s'éloigne dans le bois.) Personne ne pourra
+jamais prouver... (dans le lointain) que je ne suis pas un honnête
+homme!... (Il disparaît.)
+
+Les rires des spectateurs répondirent à cette déclaration solennelle. Le
+reste des musiciens se débanda; les uns consentirent à prendre le bon
+chemin, celui de la grande route, pour retourner chez eux; les autres
+s'établirent dans des fossés, protestant qu'ils étaient arrivés à leur
+logis et qu'ils n'en bougeraient pas pour un empire.
+
+Pendant ce temps, on entendait dans les bois une note lointaine de la
+flûte égarée; un coup formidable de la grosse caisse, qui errait
+non loin de là, répondait immédiatement à cette tentative musicale.
+Saindoux, resté seul, s'écriait alors, moitié riant moitié fâché:
+
+--Allons bon! voilà mon orchestre qui fait des siennes!
+
+M. et Mme de Marsy venaient de partir avec leurs enfants; mais ces notes
+lointaines semblaient à tous si comiques, que pendant quelque temps on
+fit aller les chevaux au pas pour entendre ce concert improvisé.
+
+A force de marcher au hasard dans la forêt, la grosse caisse et la flûte
+se rejoignirent: le premier s'assit alors sur un tronc d'arbre, le
+second dans une rigole heureusement à sec et le dialogue suivant
+s'engagea, entremêlé de coups de grosse caisse et de notes aiguës
+lancées capricieusement par la flûte.
+
+LA GROSSE CAISSE.--Es-tu... boum!... boum!... mon ami?
+
+LA FLUTE.--Je suis... ton ami, tu!... tu!...
+
+LA GROSSE CAISSE.--Nous sommes dans un endroit... boum!... dangereux! Je
+crains que l'eau ne nous gagne... (La lune sort d'un nuage et commence à
+éclairer le gazon où se trouvent nos ivrognes.)
+
+LA FLUTE.--Comment... tu!... comment ça?
+
+LA GROSSE CAISSE.--Je vas monter sur... mon tronc d'arbre pour...
+boum!... boum!... pour ne pas me noyer. (Il monte sur l'arbre, la lune
+l'éclaire.) Ah!... je suis... submergé... jetons-nous à... l'eau, ou
+nous... boum!... sommes perdus!
+
+LA FLUTE, _pleurant_.--Je ne veux pas être perdu... tu!... tu!.... ni
+noyé! Sauve-moi, tu!... tu!... tu!... ou... tu n'es pas mon ami.
+
+LA GROSSE CAISSE.--Si!... je suis... ton ami! Allons! plonge et n'aie
+pas... boum!... pas peur... je suis là!
+
+En disant ces mots les deux hommes se jetèrent à plat ventre, soi disant
+dans l'eau, mais en réalité sur le gazon qui, tout en adoucissant leur
+chute, ne leur sembla pourtant pas des plus agréables.
+
+Leurs cris et leurs plaintes attirèrent quelques invités attardés, et
+l'on remmena chez eux les ivrognes, la grosse caisse tapant de son
+instrument avec obstination et la flûte régalant ses amis de couacs
+criards.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA CHASSE DE PHILÉAS
+
+--Mais arrivez donc, mon cher Crapotin, s'écriait Philéas, quelques
+jours après _ses fêtes publiques_. Voilà, Dieu merci, une belle matinée
+pour la chasse. Grenadier et moi, nous vous attendons depuis une
+demi-heure, au moins.
+
+--Ne me grondez pas, répondit le chasseur à qui Philéas adressait ces
+reproches (celui-là même dont la flûte avait si singulièrement égayé la
+fête). J'avais quelques affaires qu'il m'a fallu bâcler tant bien que
+mal, au moment de partir. J'étais furieux! aussi ai-je fini par tout
+planter là pour partir quand même.
+
+PHILÉAS.--Oh! et vos affaires?
+
+CRAPOTIN, _négligemment_.--Elles attendront.
+
+PHILÉAS.--Et vos clients? et votre boutique?
+
+CRAPOTIN.--Serinet, mon domestique, leur fera prendre patience; car il
+faut vous dire, mon ami (il se rengorge), que j'ai un _grô ome_, un vrai
+_grô ome_ pour soigner mon nouveau cheval.
+
+PHILÉAS.--Pourquoi n'êtes-vous pas venu en voiture, alors?
+
+CRAPOTIN.--Mon cheval est si vif qu'il a cassé mon équipage avant-hier;
+j'ai essayé de le monter, mais il m'a jeté par terre trois fois en cinq
+minutes. A la dernière fois (c'était dans une flaque d'eau) j'y ai
+renoncé provisoirement et j'ai dû arriver modestement à pied.
+
+GRENADIER, _arrivant_.--Avez-vous fini votre causette, Messieurs? En
+chasse! en chasse! le temps est splendide. (Chantant d'une voix de
+tonnerre.)
+
+«Amis, la matinée est belle!...»
+
+PHILÉAS, _tressaillant_.--Ah! Grenadier, que c'est bête de crier comme
+ça, sans avertir les gens! Voyons, en route et attention au gibier!
+
+Crapotin.--Je regrette de ne pas avoir amené Serinet: il m'est pénible
+de porter ma carnassière et mon gibier; puisque j'ai un _grô ome_, je
+dois et désire...
+
+PHILÉAS.--Silence donc, et avançons plus vite que cela, Crapotin!
+
+GRENADIER, _chantant d'une voix formidable_.--«Prenez garde! prenez
+garde! la Dame blanche vous regarde.»
+
+PHILÉAS, _se récriant_.--Mais, sac à papier! Grenadier, vous allez faire
+sauver tout notre gibier, avec votre tromblon.
+
+GRENADIER, _avec humeur_.--On se tait, mon Dieu! on se tait.
+
+La chasse allait fort mal. Le pauvre Philéas, entre ses deux compagnons,
+suait sang et eau pour empêcher l'un de bavarder, l'autre de brailler.
+
+A chaque instant, le gibier effrayé partait hors de portée, sans que
+pour cela les deux chasseurs fussent corrigés de leurs manies; enfin,
+dans un herbage plein de bruyères, un râle de genêts s'envola près des
+chasseurs.
+
+[Illustration 17.png]
+
+GRENADIER, _chantant très fort_--«Chasseurs diligents, quelle ardeur
+vous dévore!...» pan, pan! (Il tire et manque le râle.)
+
+CRAPOTIN.--Ne doutant pas de mon adresse, je regrette Serinet qui
+ramasserait... pan, pan! (Il tire et manque le râle.)
+
+PHILÉAS.--Attends un peu, je vais faire ton affaire, mon petit... pan,
+pan! (Il tire et manque le râle.)
+
+Les trois chasseurs désappointés et honteux regardaient tristement
+l'oiseau, lorsque Philéas poussa un cri de joie, en le voyant se cacher
+dans une touffe de bruyères. Il s'élança, son chapeau à la main, pour
+le prendre comme un papillon; ses amis en firent autant. Le pauvre râle
+ahuri, effaré, se sauvait de bruyère en bruyère, tandis que les trois
+braves se précipitaient à genoux de gauche, de droite, écrasant leurs
+chapeaux, se heurtant, comme de véritables forcenés.
+
+PHILÉAS.--Pris, pris... ah le coquin! il vient de m'échapper.
+
+CRAPOTIN.--Je le tiens... non, c'est une souche!
+
+GRENADIER.--Je l'ai... oh là là! il m'a piqué! (Il le lâche.)
+
+PHILÉAS.--Ah! pour le coup... (Il saisit le râle.) Victoire! La bête est
+forcée! scélérat, m'a-t-il donné de mal.... (Il l'examine.) Tiens! il
+est mort.
+
+GRENADIER.--Comment, il est mort? ça doit être mon plomb qui l'a touché,
+alors!
+
+CRAPOTIN, _vexé_.--Eh bien! et moi, j'ai tiré aussi, dites donc!
+
+PHILÉAS, _sans les écouter_.--C'est mon coup de feu, évidemment!
+C'est singulier, pourtant!... (Il examine le râle.) Je ne vois pas de
+blessure, pas de sang...
+
+CRAPOTIN, _hésitant_.--Je ne crois pas qu'il soit... tout à fait mort!
+
+GRENADIER.--Si vous le lâchiez, Philéas, nous retirerions dessus!
+
+PHILÉAS, _vivement.--Ah non! Ah non! et si nous ne l'attrapions... (se
+reprenant) si vous ne l'attrapiez pas?
+
+CRAPOTIN, _avec assurance_.--Impossible! je ne manque jamais.
+
+GRENADIER.--Bah! ça nous amusera tout de même; lâchez-le, allez!
+(Chantant.) «Volez, volez, petits oiseaux!...»
+
+PHILÉAS, _crispé_.--Grenadier, parlez sérieusement de choses sérieuses
+au lieu de vociférer comme ça... Non! (Il met le râle dans son carnier.)
+Je le condamne à la broche, tel qu'il est. Allons, Messieurs, continuons
+notre chasse... et du feu, de l'entrain!
+
+Le trio se remit bravement en marche; les aboiements des chiens, les
+chants de Grenadier, les discours de Crapotin et les colères de Philéas
+recommencèrent.
+
+Tout à coup, Crapotin cessa de parler et resta immobile, les yeux fixés
+sur un chêne; étonné, Grenadier s'approcha de son compagnon. Celui-ci,
+le voyant venir, se hâta de tirer et un oiseau tomba pesamment de
+l'arbre.
+
+CRAPOTIN, _au comble de la joie_.--Je l'ai! Il est tué... Elle est
+tombée! (Il gambade.) Hein, mes amis, quelle adresse... à 126 pieds de
+distance au moins, bien sûr! Que je regrette Serinet pour...
+
+GRENADIER, _vexé_.--Une belle affaire que vous avez faite là... pour une
+méchante poule assassinée!
+
+CRAPOTIN, _se récriant_.--Comment, une poule! comment, une poule!
+ajoutez _faisane_, mon cher, s'il vous plaît!
+
+PHILÉAS, _jaloux_.--J'en doute, mon ami, que ce soit une poule faisane!
+
+GRENADIER, _triomphant_.--Ah! vous voyez, Crapotin, je ne le lui fais
+pas dire.
+
+(Crapotin contemple son gibier avec bonheur et ne répond pas.)
+
+RAPINOT, _accourant_.--Bons Saints du Paradis! avez-vous tiré sur une
+poule de ma femme, qu'était dans le chêne?
+
+CRAPOTIN, _terrifié_.--Ciel! ce n'est donc pas une faisane?
+
+RAPINOT.--Voyons?... Oh! là, là! que malheur! justement qu'il faut que
+ça soit c'te pauvre bête-là qui reçoive la charge. Elle qu'était si
+actionnée à pondre, tous les jours que Dieu fait.
+
+CRAPOTIN, _consterné_.--Mais... pourtant, elle ressemble à une faisane,
+cette bête! Voyez plutôt cette huppe, ces plumes grises, fines et
+soyeuses. Êtes-vous sûr, Rapinot, que...
+
+RAPINOT, _avec amertume_.--Quiens! si j'en suis sûr! Comme si je ne
+connaissais pas mes pondeuses? Ah! c'est un beau coup que vous avez fait
+là, M'sieur Crapotin, allez! si vous accommodez les affaires de vos
+clients aussi adroitement que les miennes, vous pouvez fermer tout de
+suite votre boutique.
+
+Tout en grommelant, le triste Rapinot s'éloigna avec la _faisane_ morte,
+sans vouloir accepter les offres d'argent que lui faisait Crapotin, ni
+ses excuses embarrassées.
+
+Philéas avait écouté la discussion avec une joie déguisée, mais voulant
+consoler son ami tout penaud, il le prit par le bras.
+
+--Allons! mon cher, s'écria-t-il, un peu de philosophie, saperlotte! il
+nous reste mon râle; ainsi, de la joie!
+
+Au même instant, la carnassière de Saindoux s'agita. Le gros chasseur
+tourna la tête pour se rendre compte de ce mouvement inattendu; avant
+qu'il ait pu faire un geste, le râle de genêts, vivant et des plus
+alertes, s'était élancé hors de la carnassière en poussant un cri de
+triomphe.
+
+PHILÉAS.--Dieu! mon râle... il était vivant!
+
+GRENADIER.--Courons après!
+
+CRAPOTIN, _riant_.--Ah! ah! Saindoux, vos victimes se portent bien,
+dites donc!
+
+PHILÉAS, _exaspéré_.--Le scélérat! après m'avoir déjà tant tourmenté!...
+Il ose vivre encore! Mais je l'aurai ou j'y perdrai mon renom de
+chasseur...
+
+Les trois amis s'élancèrent à la poursuite de l'oiseau; le râle, sentant
+le danger, ne se contenta plus de courir et, se voyant poursuivi si
+chaudement, il s'envola, laissant les chasseurs furieux.
+
+Philéas perdant tout espoir, éreinté d'ailleurs de sa course furibonde,
+se laissa tomber avec découragement sur une touffe de gazon. A peine
+avait-il touché la terre qu'il se releva soudain en bondissant comme une
+balle élastique et en poussant un hurlement sauvage.
+
+CRAPOTIN, _effrayé_.--Eh bien! il devient enragé! Qu'est-ce qu'il y a,
+Philéas?
+
+PHILÉAS, _criant_.--Ah! ah! quelle blessure! quels élancements... du
+secours, mes amis!
+
+GRENADIER, _surpris_.--Où donc, une blessure? qui est-ce qui vous a
+touché, Philéas? je ne vois pas de bête par terre, pourtant!
+
+PHILÉAS, _gémissant_.--Si, oh! si, je suis transpercé...
+
+CRAPOTIN.--C'est peut-être dans la touffe de gazon! (Il regarde.) Ah!
+Saindoux, mon ami, une bécasse! vous avez tué une bécasse!
+
+PHILÉAS, _stupéfait_.--Comment, j'ai tué une... mais je n'ai rien tiré.
+
+GRENADIER.--Crapotin a, ma foi, raison. Regardez! (Il ôte de la touffe
+d'herbe une bécasse.) La voilà, le bec brisé et plate comme une feuille
+de papier, la pauvre bête!
+
+PHILÉAS, _aigrement_.--Eh bien! plaignez-la, je vous le conseille, quand
+son bec vient de me poignarder! (Il fait des contorsions.) Je trouvais
+qu'une épingle faisait mal, mais il faut avoir six centimètres de
+bécasse dans le corps pour savoir ce que c'est qu'une vraie piqûre!
+
+CRAPOTIN.--Mais ça ne doit pas être profond, mon cher!
+
+PHILÉAS, _geignant_.--Ah! ça doit avoir pénétré jusque bien près du
+coeur, mon pauvre ami!
+
+GRENADIER, _incrédule_.--Voyons! sac à papier!... c'est impossible ce
+que vous dites là, Saindoux. Pensez donc à tout le chemin à faire, avant
+d'arriver de l'endroit blessé jusqu'au coeur! (Riant.) A moins que la
+bécasse ne vous ait lancé son bec comme une flèche!
+
+PHILÉAS, _grinchu_.--Riez, mon cher; ne vous gênez pas, je vous en prie,
+pendant que je souffre à petit feu!
+
+CRAPOTIN.--Allons, mon pauvre ami, ne plaisantons plus. Voulez-vous que
+nous vous ôtions de la plaie ces fragments de bec, qui doivent vous
+faire mal?
+
+PHILÉAS.--Je veux bien, mais allez doucement!
+
+GRENADIER.--Soyez tranquille. Attendez, Crapotin, je vais vous aider.
+
+CRAPOTIN.--C'est ça; voyez-vous les morceaux?
+
+GRENADIER.--Oui; y êtes-vous?
+
+CRAPOTIN.--J'y suis; tirez de votre côté.
+
+GRENADIER, _affairé_.--Bon... houp là, Crapotin!
+
+Le pauvre Saindoux, à quatre pattes, gémissait terriblement. Ses amis
+lui arrachèrent, malgré ses cris et ses lamentations, les deux côtés du
+bec de la bécasse si malencontreusement logés dans sa grosse personne.
+
+Quand l'opération fut terminée, les chasseurs organisèrent un brancard,
+aidé de Rapinot qui était accouru aux cris de la _victime_ et ils
+transportèrent Philéas dans son logis.
+
+Saindoux, couché à plat ventre sur le brancard, se désolait de sa triste
+chasse. Arrivé chez lui, il fit remplir une immense cuvette d'huile de
+millepertuis et s'y assit, déclarant qu'il ne bougerait pas de là tant
+que sa blessure ne serait pas cicatrisée. Il adoucit du reste son
+triste sort en se faisant servir abondamment à manger et ses amis se
+consolèrent ainsi avec lui de leurs aventures dramatiques.
+
+Quelques jours après, Philéas repartait pour Paris, rejoindre «le Tueur
+de colibris féroces» pour commencer avec lui ses longs et terribles
+voyages.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES LETTRES DE POLYPHÈME ET DE PHILÉAS
+
+--Tout est-il prêt?
+
+--Oui, mon illustre ami! mes malles sont fermées, mes valises aussi; mes
+sacs sont bourrés comme des canons; fifi-mimi est dans sa cage d'acier.
+Nous partirons quand vous voudrez!
+
+En achevant ces mots, le gros Philéas se frotta les mains d'un air
+radieux.
+
+--A merveille! dit Polyphème; alors je vais écrire à notre ami, M.
+Pierrot, que nous partons demain pour Blidah.
+
+PHILÉAS, _effaré_.--Hein! quoi! plaît-il? déjà en Afrique? Et notre
+tournée en Europe? et celle en Asie? nous les supprimons donc, comme ça?
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Eh! non, mon cher, ne vous effrayez donc pas de
+cette petite visite en Afrique. J'ai une affaire pressante à arranger,
+là-bas; elle ne me retiendra que cinq ou six jours; cela ne dérange en
+rien nos projets.
+
+PHILÉAS, _rassuré_.--A la bonne heure, mon cher Tueur, écrivez à Pierrot
+que nous partons; moi, je vais annoncer cela à mon ami, le vicomte de
+Marsy; je tiens à le mettre au courant de mes faits et gestes, car je
+me vois destiné à une vie illustre autant que glorieuse, grâce à
+mes voyages, et je veux que mon pays sache ce que je deviens, par
+l'entremise de cet homme estimable.
+
+Les voyageurs s'établirent chacun devant un bureau et comme ils ne
+doivent pas avoir de secrets pour nous, lisons sans façon par dessus
+leur épaule ce qu'ils sont en train d'écrire:
+
+_Polyphème à Pierrot._
+
+Mon cher ami, quelle trouvaille! quel trésor que ce Saindoux! merci
+mille fois! Grâce à vous, je vais entreprendre mon tour du monde avec la
+meilleure pâte d'imbécile!... Il m'amuse déjà tellement que je compte
+payer toute sa dépense: sa petite fortune n'y suffirait pas et la mienne
+me permet largement de faire cette générosité. Riche et désoeuvré comme
+je le suis, ces voyages sont ma seule ressource contre l'ennui; mon
+précieux Philéas est pour moi, j'en suis sûr, une source de distractions
+vraiment inépuisable; bien entendu que, pour ne pas l'humilier, je ferai
+semblant de ne presque rien dépenser pour lui en route. Je suis ami des
+plaisanteries, mais je suis avant tout bon enfant et j'aime comme je
+taquine, franchement. Nous partons demain pour Blidah. Sous prétexte
+d'affaires, je vais mettre mon gros camarade en face d'un lion; nous
+verrons comment il s'en tirera. J'en ris d'avance. Ah! la bonne tête!
+qu'il sera amusant, mon Dieu, qu'il sera amusant! je vous tiendrai au
+courant, cela va sans dire.
+
+Bien à vous,
+
+Pour Philéas, Polyphème Gérard, le Tueur de colibris féroces.
+
+Pour vous et nos amis, Charles N.
+
+_Lettre de Philéas à M. de Marsy_.
+
+Monsieur et Vicomte, c'est avec un tremblement universel de tout mon
+être que je vous écris ces mots solennels: _Je pars demain_. Je m'en
+vais à Blidah avec mon célèbre ami, le Tueur (de colibris féroces), il y
+va pour affaires; je profiterai de ses occupations pour chasser un peu
+et faire connaissance avec les bêtes féroces et non féroces d'Afrique.
+
+Depuis mon départ de Castel-Saindoux (ou j'ai été si heureux de vous
+recevoir) il m'est arrivé différentes choses qui ont accidenté mon
+existence. Je veux vous mettre au courant de ces détails de ma vie. J'ai
+d'abord reçu une lettre de Gelsomina; elle m'envoie sa photographie que
+je lui avais rendue et qu'elle me renvoie comme souvenir pendant mon
+voyage. Je la lui ai renvoyée... elle me l'a _re_renvoyée; je la lui ai
+_rere_renvoyée... elle me l'a _rerere_renvoyée! alors... la voilà!
+Je vous prie de la lui rendre eu lui ordonnant avec douceur (et avec
+violence, s'il le faut) de la garder à jamais! Voilà une affaire bâclée,
+pas vrai, Monsieur le Vicomte?
+
+Dieu! que c'est beau, Paris! les rues sont plus larges que les grandes
+routes et les spectacles sont très superbes! J'ai vu à l'Opéra des
+bonnes gens qui se trémoussaient terriblement; je les ai crus enragés.
+Polyphème m'a dit que non, que c'étaient des malheureux qu'on appelle
+_crampistes_; ils sont pleins de crampes dans les mollets et alors,
+il faut qu'ils gigottent ferme pour se soulager un peu; en voilà une
+terrible maladie! Il paraît que ça se gagne; aussi, quand un des
+_crampistes_ s'est approché de moi (j'étais allé avec Polyphème dans les
+coulisses du théâtre) je me suis sauvé en criant comme un perdu: «Gare
+les crampistes!» Quand Polyphème m'a rejoint, tous les malades qui
+causaient avec lui riaient comme des fous, je ne sais pas pourquoi.
+
+Après ça, nous sommes allés au Cirque pour voir le dompteur Batty et ses
+lions! Sac à papier, quelles terribles bêtes! Je vous avoue, Monsieur
+et cher Vicomte, que je suis déjà dégoûté de cette chasse-là rien que
+d'avoir vu les lions de Batty. J'ai demandé à Polyphème à quoi ça
+servait de risquer sa vie à entrer dans une cage à lions.
+
+--A rien, m'a-t-il dit.
+
+--Alors pourquoi le fait-il?
+
+--Pour amuser le public.
+
+--Eh bien! moi, je trouve ça bête et mal de risquer sa vie pour la
+donner en spectacle, au lieu de travailler comme un honnête ouvrier;
+c'est stupide. Ça n'amuse pas, d'ailleurs, de voir un chrétien exposé
+aux bêtes féroces comme du temps des empereurs païens. C'est pas un
+spectacle catholique et je l'ai dit à Polyphème, qui m'a donné raison
+d'un air ému et grave qu'il n'a pas souvent.
+
+Pour en revenir au Cirque, la fin a été très gentille. Après ces sales
+coquins de lions, voilà-t-il pas une cavalcade de singes qui arrive.
+C'était comme aux _sept p'tites chaises_[5], ainsi que disent les
+_poreman_[6]; vous savez, ceux qui s'occupent des chevaux élégants. Il y
+avait un jockey bleu, un jockey jaune, et un jockey vert pomme; ce n'est
+pas tout, il y avait aussi une guenon en amazone rouge; oh! mais, un
+amour de guenon! avec une belle toque à plumes blanches, des gants à
+manchettes et un toupet magnifique de faux cheveux, rouge carotte. Tous
+ces singes montaient des petits chevaux, noirs comme de la suie et
+méchants comme des diablotins. A un signal des écuyers, clic, clac! les
+chevaux bondissent, les singes se cramponnent à la crinière et broum!
+les voilà partis! Tout le monde riait, car vrai, c'était cocasse! les
+pauvres singes avaient une peur de chien! A chaque barrière sautée,
+ils glapissaient en désespérés. Chaque fois qu'ils passaient près des
+écuyers, armés de leurs grands fouets, ils les regardaient en faisant
+des grimaces de frayeur qui nous faisaient pâmer! Tout d'un coup, on
+entend un couic!... C'était le pauvre jockey jaune qui avait tourné avec
+sa selle sous le ventre de son cheval. Ça vexait le poney, qui voulait
+s'en débarrasser parce que le singe le chatouillait en se cramponnant à
+lui; mais il avait beau ruer, ça n'y faisait rien. Le jockey jaune était
+plus mort que vif et pinçait le cheval. Pour lors, voilà-t-il pas que le
+poney, furieux, se met à marcher sur ses pieds de derrière! En voyant
+cela, le singe se rassure et s'élance par terre. En sautant, il tombe
+sur le nez du cheval que la guenon conduisait. Ce poney-là a peur; il se
+cabre et l'amazone effrayée se jette sur la tête d'une grosse dame qui
+avait une forêt de cheveux crêpés, frisés, tire-bouchonnés, enfin un tas
+d'histoires sur la tête, quoi! La dame se débat; la guenon fourgotte[7]
+les cheveux et, comme elle était en colère, elle arrache toute la
+perruque de la grosse, pièce à pièce! Il y avait des faux cheveux,
+fallait voir! peut-être plus de deux livres pesant! tout le monde se
+tenait les côtes.
+
+[Note 5: Steeple-chase, course de chevaux.]
+
+[Note 6: Sportmen.]
+
+[Note 7: Pour «fourrage» (c'est un mot Normand).]
+
+Bravo! l'amazone! qu'on lui criait; elle est jalouse de la perruque et
+elle se venge.
+
+--Mes crêpés! hurlait la grosse dame, mes boucles! mes frisons! Elle
+m'arrache tout, cette horreur de bête! Gusman, mon pauvre mari, au
+secours! sauve ton Isménie...
+
+Le gros monsieur qui s'appelait Gusman tâche de faire partir la guenon.
+Elle se rebiffe et v'lan! elle lui allonge une calotte épouvantable.
+Gusman se fâche, réplique; les voilà à se donner des taloches pour de
+bon! L'arrivée du maître avec son grand fouet a tout apaisé; il avait
+réussi à se faire un passage parmi les spectateurs qui entouraient la
+grosse dame et les combattants. A sa voix la guenon s'est calmée, a
+lâché Gusman et la perruque; tout le monde s'est en allé, riant encore
+de toutes ces bonnes farces!
+
+Me voilà à bout de papier et de force épistolaire. Je vous r'écrirai de
+Blidah, cher Monsieur et Vicomte, pour vous narrer mes impressions de
+voyage.
+
+[Illustration 18.png]
+
+En attendant, je vous prie, avec toute espèce de civilité puérile et
+honnête, de faire agréer à votre aimable et digne famille mes respects
+les plus respectueusement respectueux. Je vous réitère, à vous, Monsieur
+ami et Vicomte, que je suis avec une émotion profonde et serai pour la
+vie!...
+
+PHILÉAS SAINDOUX.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+BON VOYAGE, CHER DUMOLLET!
+
+Phout!... Phout!... Phout! Phou... ou... ou... ou... t!...
+
+--Bravo, la locomotive! s'écria gaîment Philéas; elle file comme un
+charme! Allons, nous voilà partis pour Blidah, illustre Polyphème... Un
+temps de chemin de fer et nous y serons!
+
+POLYPHÈME, _souriant_.--Pas tout à fait, mon cher; il y a la mer à
+traverser, en outre.
+
+PHILÉAS, _dédaigneusement_.--Oh! oh! cette mer-là, ce n'est pas
+grand'chose.
+
+POLYPHÈME.--Comment, pas grand'chose; mais deux jours de bateau sont
+déjà gentils!
+
+PHILÉAS, _incrédule_.--Laissez donc! c'est les marins feignants qui
+veulent faire accroire qu'il faut tout ce temps-là; mais ils ne
+m'attraperont pas comme ça! et je vous les ferai marcher si rondement
+qu'en deux heures nous serons rendus à Alger.
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Tiens! au fait! vous me donnez une idée excellente,
+délicieuse!... Oui, mon ami, vous irez en deux heures (il lui serre la
+main), c'est moi qui vous le promets! Ce cher Philéas, quel trésor j'ai
+là, mon Dieu!
+
+PHILÉAS, _modestement_.--Vous êtes bien bon; je suis trop poli pour vous
+démentir, d'ailleurs! il est certain que fifi-mimi et moi... (il bâille)
+nous valons quelque chose... (il bâille) nous ne manquons pas... (il
+bâille).
+
+POLYPHÈME.--D'envie de dormir, hein?
+
+PHILÉAS.--C'est... aaaaah!... c'est vrai... ce chemin de fer me fait
+somnoler un peu.
+
+POLYPHÈME.--Ne vous gênez pas, mon cher; dormez.
+
+PHILÉAS, _scandalisé_.--Devant vous, illustre ami? Ce ne serait pas
+respectueux!
+
+POLYPHÈME.--Je le veux; je vais en faire autant de mon côté.
+
+PHILÉAS.--S'il en est ainsi, j'accepte. Ouf! qu'on est mal pour appuyer
+sa tête! Tiens, au fait! nous sommes seuls. Je vais m'étendre par terre;
+je ne vous gênerai pas et je dormirai comme un bienheureux.
+
+Un silence complet régna bientôt dans le wagon; trois heures
+s'écoulèrent; la nuit était avancée quand Charles N... (que nous
+continuerons d'appeler Polyphème, avec Philéas) se réveilla. On était
+arrivé à une station et les voyageurs profitaient de dix minutes d'arrêt
+pour manger à la hâte quelque chose. Polyphème, sentant son appétit
+s'éveiller, descendit sans réveiller Philéas qui dormait de tout son
+coeur, et alla rejoindre les dîneurs.
+
+[Illustration 19.png]
+
+Pendant son absence, deux employés chargés d'examiner les voitures
+s'aperçurent que le wagon où dormait Philéas était sérieusement abîmé.
+Comme cette voiture était la dernière du train, ils se hâtèrent de la
+décrocher, de la mettre sous une remise, et de la remplacer par un autre
+wagon en bon état, ayant soin d'y transporter les quelques objets (y
+compris le fifi-mimi) laissés sur les banquettes, par Polyphème et
+Philéas; aucun des employés ne s'aperçut de la présence du dormeur
+sous la banquette et l'infortuné continua son somme sans se douter du
+changement dont il était victime. Polyphème remonta en voiture et reprit
+tranquillement sa place et son sommeil, convaincu que Philéas était là.
+
+Réveillé au petit jour, le jeune homme appela Saindoux; il fut
+stupéfait, puis très effrayé de constater sa disparition et ne se
+tranquillisa qu'à la station suivante, où les employés lui expliquèrent
+ce qui avait motivé le changement de wagon.
+
+Remis de son émotion, Polyphème rit beaucoup de la figure qu'avait
+dû faire Philéas et resta à la station pour attendre son compagnon,
+persuadé qu'il l'y rejoindrait bientôt.
+
+Pendant ce temps, le gros Saindoux dormait comme un plomb sous sa
+banquette; il ne se réveilla que tard et se frotta les yeux en bâillant,
+puis il tressaillit, car il venait de s'apercevoir qu'il était dans une
+obscurité complète.
+
+PHILÉAS, _inquiet_.--Est-ce qu'il fait toujours nuit, cher Tueur?...
+hein! pas de réponse! (Criant.) Mon illustre ami, réveillez-vous...
+Comment! il ne dit rien? (Il tâte les banquettes.) Personne, pas même
+fifi-mimi! (Avec terreur.) Le wagon ne marche plus! Ah! je crois
+deviner... (Il s'agite avec crainte.) Des malfaiteurs auront décroché la
+voiture. Polyphème se sera sauvé et fifi-mimi est leur victime... pauvre
+bête! Oh! (il saute) on vient par ici, et je n'ai pas d'armes... quelle
+position, grand Dieu!
+
+[Illustration 20.png]
+
+Des pas se dirigeaient effectivement de son côté. Deux hommes parurent
+avec une lanterne sourde.
+
+PREMIER EMPLOYÉ.--Diable de remise! dire qu'il faut de la lumière pour
+s'y conduire en plein jour!
+
+PHILÉAS, _à part, épouvanté_.--Je suis dans leur caverne, Seigneur!
+c'est la _Suzanne_[8] des quarante voleurs!
+
+[Note 8: Sésame.]
+
+DEUXIÈME EMPLOYÉ.--Est-_il_ là?
+
+PREMIER EMPLOYÉ.--Oui, et _il_ a fameusement besoin de mes clous et de
+mon marteau.
+
+PHILÉAS, _anéanti_.--Miséricorde! ils veulent me torturer avec des
+clous, les misérables! ah mais! j'invoque _Suzanne_ s'ils approchent...
+tant pis, il arrivera ce qu'il pourra!
+
+PREMIER EMPLOYÉ.--Allons! dépêche-toi; il faut lui faire son affaire et
+lestement encore!
+
+A peine avait-il dit ces mots que Saindoux se précipita hors du wagon
+sur eux, en vociférant: «Suzanne, ouvre-toi! misérables, tremblez!»
+
+Les employés, effrayés de ces cris, le prenant pour un malfaiteur,
+rendirent avec usure au gros Philéas coups de poings et coups de pieds
+en appelant leurs camarades.
+
+On accourut de toutes parts et l'on parvint à s'expliquer. Ce fut
+long et difficile, Saindoux soutenant avec obstination qu'il était,
+prisonnier dans une caverne de bandits. On ne put le détromper qu'en le
+conduisant à la gare et en lui montrant la voie du chemin de fer.
+
+Il se rendit enfin à l'évidence, se tranquillisa et demanda à rejoindre
+Polyphème à la station suivante, pensant avec raison que son ami devait
+l'y attendre.
+
+Il avait fait grand tapage et le chef de gare, lui gardant rancune de
+cette scène ridicule, imagina de lui jouer un tour; il s'approcha donc
+de Saindoux qui attendait en maugréant et lui dit avec un grand sérieux:
+
+--Si Monsieur le désire, je puis lui faire rejoindre son ami, non dans
+une heure, mais dans un quart d'heure.
+
+--A la bonne heure! s'écria Philéas tout joyeux; vous êtes un brave
+homme, vous! menez-moi tout de suite au train, s'il vous plaît.
+
+--Voilà, Monsieur, dit le chef de gare en montrant à Saindoux une
+locomotive prête à partir.
+
+PHILÉAS.--Mais ce n'est pas un train, ça!
+
+LE CHEF DE GARE.--C'est le wagon de voyage de S. M. l'Empereur de
+Tartarie, Monsieur; avant de le lui expédier, on le fait servir à
+quelques hauts personnages... (saluant) et je vous l'offre.
+
+PHILÉAS, _flatté_.--Monsieur, vous êtes bien bon; je dirai même que vous
+êtes un homme charmant! j'accepte avec joie.
+
+Saindoux s'installa majestueusement sur la plate-forme au milieu de
+rires étouffés et la locomotive partit avec la rapidité de l'éclair.
+Elle allait, en réalité, rejoindre un train de marchandises pour
+remplacer une machine déraillée et le mécanicien, riant sous cape,
+s'amusait à exciter la terreur de Philéas par des récits lugubres
+d'accidents horribles, à l'endroit même où le gros voyageur s'était
+placé.
+
+Philéas avait beau changer de place, le lieu où il était se trouvait
+rappeler des souvenirs plus terribles encore. Le pauvre Saindoux, qui
+recommandait son âme à Dieu, respira librement en voyant Polyphème sur
+le quai de la station.
+
+PHILÉAS.--Ah!... Enfin! c'est ici que je m'arrête, mon ami, laissez-moi
+descendre, s'il vous plaît... Eh bien... arrêtez, conducteur... satané
+conducteur!... Polyphème, courez après nous! à la garde! à la garde!...
+
+... Car la locomotive, plus rapide que jamais, avait passé comme le
+vent, laissant derrière elle Polyphème qui ne pouvait s'empêcher de rire
+de cette nouvelle mésaventure, tandis que Saindoux, rouge comme un coq,
+les cheveux ébouriffés, gesticulait comme un furieux sur la machine.
+
+Le mécanicien eut bientôt pitié de Philéas et lui offrit de l'installer
+dans une autre locomotive qui allait à la station de Polyphème.
+
+Philéas y consentit avec bonheur et s'y précipita, pendant que le malin
+conducteur s'éloignait, à la grande satisfaction de Saindoux qui se
+croyait au bout de ses peines.
+
+Il arriva en effet à bon port à la station où l'attendait son ami, mais
+en voulant sauter sur le trottoir qui bordait la voie, il calcula mal la
+distance et, au lieu de tomber dans les bras de Polyphème, il disparut
+dans un énorme panier placé près de son ami.
+
+Philéas poussait de grands cris, en tâchant de se dépêtrer de sa prison.
+Les voyageurs riaient comme des fous, tout en l'aidant. Saindoux se
+redressa bientôt au milieu de la bourriche... il était inondé de jaune
+d'oeuf!
+
+PHILÉAS, _furieux_.--Sac à papier! j'ai du guignon... quelle omelette,
+mes amis! J'ai au moins deux cents jaunes d'oeufs sur le corps...
+Prelotte! comme ça colle! Vite! de l'eau, que je me lave... je n'y
+vois plus clair... holà! ça coule dans mes oreilles, j'en ai plein la
+bouche... Pouah! (Il crache.) Prelotte! prelotte!! c'est mauvais...
+
+Tout le monde se tordait de rire en l'écoutant, si bien que le bon gros
+Saindoux finit par en faire autant de bon coeur.
+
+[Illustration 21.png]
+
+Il alla se débarbouiller et se changer de la tête aux pieds, retrouva
+avec bonheur son fifi-mimi qu'il avait cru mort et reprit avec Polyphème
+un autre train qui les mena sans accident à Marseille.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+VOYAGE SUR MER A VOL DE... POLYPHÈME!
+
+Arrivé-à Marseille, Philéas oublia tous ses malheurs. Escorté par
+Polyphème, il parcourait avec bonheur cette belle et grande ville,
+si animée, si riche, et que les intelligents habitants savent rendre
+attrayante et gaie. Il alla prier aux pieds de Notre Dame de la Garde,
+que la touchante piété marseillaise a placée sur un rocher pour planer
+sur la ville et être vue de tous; il visita la Cannebière, ce port que
+Paris, la reine du monde, admire et envie, au dire des habitants. Arrivé
+là, il ne tarissait pas en éloges! Au milieu d'un discours enthousiaste
+sur la mer, Polyphème remarqua avec surprise que la voix de Philéas
+baissait peu à peu, puis... elle s'éteignit tout à fait. Ses yeux
+suivirent la direction que prenaient les regards interdits de Saindoux.
+Il vit alors un homme à cheveux gris, fort maigre et fort grand, dont la
+figure spirituelle était contractée par la colère. Les bras croisés,
+les yeux flamboyants, cet inconnu s'approcha lentement de Philéas qui
+semblait fasciné.
+
+L'inconnu.--Pourquoi me regardes-tu comme ça, étranzer? Sais-tu que tu
+m'insultes... et dans mon pays, encore!
+
+PHILÉAS, _interdit_.--Mais, Monsieur le Marseillais, je vous regardais
+comme tout le monde; ce n'est pas une offense, il me semble.
+
+L'INCONNU, _avec violence_.--Tu mens, étranzer imbécile! Ze ne suis _pas
+tout le monde_, insolent! _Tout le monde_ ne me regarde pas comme
+une bête curieuse, impertinent! et il y a offense, troun de l'air!
+bagasse!!!
+
+POLYPHÈME.--Allons, Monsieur, ne vous emportez pas ainsi contre mon ami:
+calmez-vous, je vous en prie, en songeant...
+
+L'INCONNU, _rageant_.--Ze ne suis que trop calme, Monsieur, c'est mon
+défaut! mais il ne faut pas m'insulter impunément; savez-vous que
+c'est moi qui, l'autre zour, ai soutenu l'honneur de la Canne-bière en
+flanquant un coup de pied (oh! un coup de pied admirable!) à un Parisien
+qui passait auprès de moi; cet homme me dit avec surprise:
+
+--Qu'est-ce que je vous ai fait?
+
+--Ze lui réponds: «rien!»
+
+--Eh bien, alors, pourquoi me maltraitez-vous?
+
+--Zuge un peu si tu m'avais fait quelque soze! que ze lui réplique.
+
+POLYPHÈME, _riant_.--C'est magnifique! où voulez-vous en venir,
+Monsieur? à un duel? mon ami est prêt, il adore les affaires de ce
+genre!
+
+PHILÉAS, _bas_.--Eh! dites donc, mon cher Tueur, ce n'est pas vrai, ça!
+
+POLYPHÈME, _bas_.--Taisez-vous donc, j'arrange l'affaire.
+
+[Illustration 22.png]
+
+L'INCONNU, _plus calme._--Z'accepterais avec bonheur cette offre si ze
+ne partais pas ce soir pour Blidah, Monsieur.
+
+POLYPHÈME.--Tiens! et nous aussi; comme ça se trouve bien! vous vous
+battrez sur le bateau.
+
+L'INCONNU, _vivement_.--Le capitaine ne voudra pas, z'en suis sûr!
+
+POLYPHÈME, _bas_.--Philéas, mon ami, c'est un poltron! il caponne...
+Hardi, mon cher, du toupet! Soutenez l'honneur-normand!
+
+PHILÉAS, _bas_.--Ah! il caponne, il ose caponner, le lâche! et moi qui
+avais peur! Attendez un peu voir, Tueur! (Haut, avec arrogance.) Nous
+nous battrons dans une cabine, Marseillais, et nous choisirons mon arme
+ordinaire, vu que je me regarde comme énormément insulté, entendez-vous,
+bouillabaisse?
+
+L'INCONNU, _avec douceur_.--Ne vaudrait-il pas mieux nous serrer la
+main, Monsieur?
+
+POLYPHÈME, _bas_.--Ça va, Saindoux, ça va très bien! confondez ce faux
+brave.
+
+PHILÉAS, _bas_.--Attendez un peu voir! (Haut.) Nous nous battrons,
+bouillabaisse, à mort, à mort effrrrroyable!...
+
+L'INCONNU, _effrayé_.--Oh! Monsieur... et avec quelles armes?
+
+PHILÉAS, _sombre et solennel_.--Avec des bombes, Marseillais; c'est mon
+arme ordinaire. Nous aurons une bombe pleine de poudre dentifrice et une
+vraie bombe bourrée de poudre à canon. Nous choisirons au hasard et nous
+nous lancerons à la mer sur des planches, en allumant nos machines.
+Celui qui aura la bonne bombe sera repêché par les matelots, l'autre
+sautera. Ça vous va-t-il?
+
+Polyphème approuva gaiement la proposition, mais l'inconnu s'en montra
+terrifié.
+
+--Ze ne consens pas à cela, s'écria-t-il. Zamais ze ne voudrais mourir
+par explosion; ce doit être affreux et ze me dois à ma famille.
+
+PHILÉAS, _majestueusement_.--Vous êtes père de famille? je vous fais
+grâce, alors.
+
+[Illustration 23.png]
+
+L'INCONNU, _balbutiant_.--Pas précisément... ze ne suis pas marié.
+
+PHILÉAS, _avec colère_.--Qu'est-ce que vous chantez, alors?
+
+L'INCONNU, _piteusement_.--Ze ne sante pas! ze soutiens que z'ai une
+famille en la personne d'un cousin normand, le duc de Philéas Saindoux,
+grand seigneur, qui m'aime tendrement et qui mourrait de sagrin si ze
+périssais.
+
+PHILÉAS.--En voilà une farce et une blague, mon cher; je suis Philéas
+Saindoux et je ne mourrai jamais de chagrin que de ma propre mort, je
+vous en avertis.
+
+L'INCONNU, _très émotionné_.--Phi... Phi... Philéas? Oh! mon cousin,
+mon ser cousin, reconnaissez en moi le docteur Crakmort, fils de votre
+tante, Alménie Saindoux.
+
+PHILÉAS, étonné.--Ah bah!... c'est vrai, au fait! j'ai entendu parler
+de vous et de votre maman par papa. Bonjour, cousin, et sans rancune!
+
+La querelle était finie; les deux adversaires se serrèrent la main et
+allèrent avec Polyphème s'embarquer sur le _Zéphyr_, qui devait les
+conduire en Algérie.
+
+A peine installé sur le bateau, Saindoux rappela à son ami sa promesse
+de faire marcher _rondement_ le navire.
+
+POLYPHÈME, _gaiement_.--Je n'ai qu'une parole, mon cher, et je la tiens;
+laissez-moi faire. Couchez-vous pour éviter le mal de mer pendant ces
+deux heures de route; avalez cette pastille, puis faites un petit somme.
+Je vous réveillerai à notre arrivée; à quatre heures, je vous appelle.
+
+PHILÉAS.--C'est merveilleux, cher Tueur! Merci, grand homme! votre
+pastille est diablement mauvaise... c'est égal! je vais dormir avec
+enthousiasme. Ah! ah! ces fainéants de marins, ils ont trouvé leur
+maître avec vous. Tiens, c'est singulier comme j'ai sommeil... vite
+aujourd'hui... bon... soir... (Il s'endort.)
+
+POLYPHÈME, _le regardant_.--Bravo! ma pilule d'opium fait son effet; ce
+pauvre garçon n'aura pas le mal de mer et, par dessus le marché, il
+va encore me faire rire avec sa naïveté de voyage en deux heures.
+Après-demain, je le réveillerai; jusque là, bonsoir, Saindoux, rêvez à
+des lions non féroces et à des bombes en poudre dentifrice.
+
+Le surlendemain à quatre heures, Polyphème, qui avait eu soin
+de prolonger le sommeil de Philéas avec ses pastilles, secoua
+vigoureusement le gros dormeur.
+
+--Allons, Philéas, debout! dit-il avec emphase; il est quatre heures
+moins cinq et nous allons arriver comme je vous l'ai promis.
+
+--Hein! quoi? s'écria Saindoux en se frottant les yeux; déjà? c'est
+merveilleux, mon bon Tueur, ce que vous faites! et qu'avez-vous donc dit
+aux matelots pour nous faire aller de ce train-là?
+
+--Je leur ai fait adroitement avaler de la poudre électrique dans
+du rhum, mon ami, répliqua Polyphème très gravement. Ça les a fait
+travailler ferme, vous devez le comprendre.
+
+L'équipage et les passagers, qui étaient dans le secret, reçurent le
+dormeur de façon à compléter son illusion. Tout à coup, Saindoux se
+frappa le front.
+
+--Polyphème, s'écria-t-il, quel jour sommes-nous? J'entends dire à
+Crakmort que c'est aujourd'hui jeudi.
+
+POLYPHÈME, _tranquillement_.--Certainement. Qu'est-ce qui vous étonne?
+
+PHILÉAS.--Mais... mais nous sommes partis de Marseille avant-hier,
+alors?... Comment...
+
+POLYPHÈME.--Non, ce matin; il y a deux heures, parbleu!
+
+PHILÉAS.--Mais nous sommes partis de Paris le huit?
+
+POLYPHÈME.--Non, le dix.
+
+PHILÉAS, _insistant_.--Pourtant, Polyphème...
+
+POLYPHÈME, _feignant de se fâcher_.--Ah! mon cher, vous êtes terrible
+avec vos _mais_, vos _pourtant_. Saprelotte! puisque tous ces messieurs
+vous disent la même chose que moi, vous devriez nous croire, à la fin!
+
+Le pauvre Philéas, assailli de protestations, de discours de toute
+espèce que lui prodiguaient passagers et équipage, se soumit avec un
+désespoir burlesque. Ce fut ainsi qu'il arriva à terre; nos voyageurs se
+firent mener directement à Blidah et nous allons les y suivre, pour ne
+rien perdre de leurs aventures dans ces parages.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LA CHASSE AU LION
+
+--Eh bien! mon cher, dit Polyphème à son gros compagnon, le lendemain de
+son arrivée. Comment trouvez-vous l'Algérie et les Arabes?
+
+PHILÉAS.--L'Algérie me semble très superbe, Tueur, complètement
+magnifique, excepté ses diables de puces qui troublent ma joie. (Il se
+gratte avec fureur.) J'en ai tué soixante-quinze en vingt minutes hier,
+et puis j'y ai renoncé; rien que sur le mollet droit, j'avais quatre
+cent quatre-vingt-neuf piqûres; ça me cuit partout... il me semble que
+je suis dans un bain de moutarde.
+
+POLYPHÈME.--On se fait à cela bien vite, allez! Courage! n'y pensez
+plus. Et les Arabes, qu'en dites-vous?
+
+PHILÉAS.--Ah! quels beaux hommes! mais... est-il convenable à eux de se
+montrer publiquement en chemise avec une serviette sur la tête?
+
+POLYPHÈME.--Comment, «en chemise»! Ce sont des manteaux appelés burnous
+et leurs turbans ne sont nullement des serviettes. Tout cela, c'est leur
+costume.
+
+PHILÉAS.--Ma foi! je n'aimerais pas me fourrer un burnous sur la tête
+et m'envelopper d'un turban, moi! (Polyphème rit.) Mais dites donc, mon
+cher ami, pourquoi ne profiterais-je pas du beau temps pour aller voir
+les environs, aujourd'hui?
+
+POLYPHÈME.--Volontiers; je vais rassembler une escorte et nous nous
+mettrons en route dès que nos chevaux seront prêts.
+
+Polyphème alla effectivement surveiller les préparatifs de la promenade.
+Resté seul, Philéas s'ennuya promptement, agacé qu'il était par les
+puces qui continuaient à le dévorer, et prenant son fusil, attachant sur
+son dos la cage de fifi-mimi, il sortit pour flâner dans les environs en
+attendant son ami.
+
+Au détour d'une rue, Saindoux se trouva face à face avec un petit nègre,
+noir comme du charbon et dont la figure était remarquablement drôle,
+intelligente et maligne, malgré une affreuse laideur.
+
+Ce petit nègre était entièrement vêtu de blanc, ce qui le rendait
+d'autant plus extraordinaire.
+
+PHILÉAS.--Ah! le drôle de petit bonhomme! Bonjour, moricaud, sais-tu le
+français?
+
+LE PETIT NÈGRE.--Moi, le savoir un peu, beau blanc.
+
+PHILÉAS.--Comment te nommes-tu, petit?
+
+LE PETIT NÈGRE.--Pauvre négrillon s'appeler: Sagababa.
+
+PHILÉAS, _éclatant de rire_.--En voilà un nom cocasse! Eh bien,
+Sagababa, veux-tu me mener jusqu'à un arbre à fruit quelconque? je
+grille de manger des produits africains; ils doivent être excellents,
+surtout cueillis tout frais!
+
+[Illustration 24.png]
+
+SAGABABA.--Moi, vouloir bien, beau blanc.
+
+PHILÉAS, _flatté_.--Il est très poli, ce moricaud! Faisons vite cette
+course, mon ami; je veux revenir promptement pour ne pas faire attendre
+mon illustre compagnon.
+
+Saindoux et Sagababa partirent d'un pas rapide. Philéas oubliait ses
+puces et, chemin faisant, questionna Sagababa sur sa position.
+
+--Moi suis seul, dit le petit nègre avec émotion. Pauvre Sagababa
+s'enfuir de chez maître méchant, loin d'ici; marcher beaucoup, souffrir
+faim, soif; venu ici travailler, apprendre un peu français. Moi aime
+bien hommes français. Bons, grands, généreux; voudrais servir toi!
+serais si content! t'aimerais tant!
+
+PHILÉAS, _avec bonté_.--C'est bien difficile, mon pauvre garçon; en
+attendant, cherchons des fruits; nous voilà à l'entrée d'un joli bois
+qui doit avoir...
+
+Un épouvantable rugissement, un véritable tonnerre éclatant à cent pas
+des promeneurs interrompit Philéas. Au cri du fauve, Sagababa terrifié,
+mais toujours leste comme un chat, bondit dans un arbre.
+
+Philéas ne pouvait suivre le petit nègre; il se précipita vers un rocher
+voisin au moment où un lion énorme, l'oeil en feu, la crinière hérissée,
+se battant les flancs avec sa queue, paraissait à la lisière du bois,
+rugissant avec fureur!... A cette vue, Saindoux, excité par la peur,
+devint leste comme Sagababa et grimpa sur un énorme rocher avec une
+telle rapidité que le fauve, malgré quelques immenses bonds, n'arriva
+pas à temps pour le saisir...
+
+--Vous mort, beau blanc? cria Sagababa d'une voix lamentable.
+
+--Pas encore, répondit Saindoux d'une voix entrecoupée, mais je crois...
+que... ça ne tardera...
+
+Il s'interrompit en poussant un nouveau cri de frayeur; le lion venait
+de bondir contre le rocher et ses énormes griffes avaient presque touché
+Saindoux.
+
+Philéas, épouvanté, voulut charger son fusil et tirer sur son ennemi;
+quelle ne fut pas sa consternation en voyant qu'il avait oublié ses
+cartouches! Il se lamentait tout haut lorsqu'il s'interrompit en se
+frappant la tête avec joie.
+
+--Vous fou, beau blanc? cria Sagababa effrayé, du haut de son arbre.
+
+--Moi homme de génie, petit bêtat, répondit Philéas avec orgueil. Tu
+ne veux pas te taire, toi, le rugisseur? Braille, va, scélérat! tu ne
+t'attends pas à mon invention...
+
+En disant ces mots, il détacha de son dos la cage où se trouvait
+fifi-mimi.
+
+--Brave armurier! reprit-il en examinant avec satisfaction les barreaux
+d'acier; il a fait la chose en conscience! Allons, fifi-mimi, sors de
+là, mon cher. Viens! (Il le pose sur sa tête.) Tiens-toi bien et ne
+dégringole pas, ou tu es perdu!
+
+Le lion rugit...
+
+PHILÉAS.--Je suis prêt, mon brave. Allons, saute par ici. (Il met la
+cage au bout de son fusil et l'y fixe.) Y es-tu? Xi... Xi... au chat!...
+au chat!... pschit....
+
+[Illustration 25.png]
+
+Le fauve, exaspéré par les cris de Saindoux, s'élança de plus belle
+contre le rocher. Philéas se tenait sur ses gardes, et au moment où
+la bête féroce atteignait presque le gros chasseur, il lui plongea
+habilement la cage au fond de la gueule et retira prestement son fusil.
+
+--Bravo, beau blanc! hurla Sagababa.
+
+--Ah! la bonne farce! criait Saindoux en gambadant sur son rocher!
+Est-ce amusant! bon, il s'étrangle... Ah! ah! il veut mâcher les
+barreaux... Oh! oh! il tousse, il crache, il se roule en se grattant la
+gueule avec ses pattes! Je ris trop, j'en ai un point de côté! en
+voilà, une comédie... Va-t-il être content, M. le Vicomte, quand je
+lui raconterai cette histoire-là! N'y a pas à dire, je suis un grand
+homme... Enfoncé, Jules Gérard! Il n'aurait jamais inventé cette façon
+de tuerie. Il ne bouge plus, mon lion? Non, le voilà qui fait dodo pour
+toujours. Hé!... Sagababa, descendons, mon cher, allons avertir...
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+CHASSE A LA LIONNE
+
+--Pas bouger, beau blanc! cria Sagababa. Lionne arrive venger mari.
+
+Philéas, furieux.--Hein? encore? sac à papier! quel fichu pays... et
+moi qui l'admirais! j'aime mieux les puces, décidément; elles ont beau
+dévorer, on vit tout de même... brrrou! (Il frissonne.) Comme elle
+rugit, cette sale bête! quels poumons! Dieu! qu'elle est grosse... Holà!
+elle me voit, elle va sauter contre le rocher. Que faire, grand Dieu? Si
+je r'avais ma cage, ma bonne cage! un couteau, au moins! un cou... Oh!
+sauvé, je suis sauvé!
+
+L'ingénieux Saindoux tira alors avec bonheur de sa carnassière une
+énorme bouteille pleine d'alcali volatil.
+
+--C'était contre les serpents, continua-t-il en examinant sa bouteille,
+mais ça fera très bien contre les lions, évidemment...
+
+Sagababa, _criant_.--Quoi tu vas faire, beau blanc?
+
+Philéas.--Tu vas voir ça, moricaud! (La lionne rugit.) Tu veux du
+bonbon, gourmande? patience! Pour ça, il faut sauter et ouvrir la
+gueule. Plus fort donc! Gomme ça, très bien! saute, à présent... houp
+là! vlan! ça y est!
+
+La bête féroce venait en effet de recevoir dans la gueule et d'avaler à
+moitié la bouteille, adroitement et fortement lancée par Philéas.
+
+--Grand blanc, que toi est admirable! cria Sagababa stupéfait.
+
+Philéas, _se rengorgeant_.--On ne manque pas d'esprit, négrillon. Vivat!
+c'est encore plus drôle que pour le lion... Elle suffoque! il y a de
+quoi; un demi-litre d'alcali, ça doit griser... Bon! la bouteille
+se-casse! elle mâche le verre... comme elle danse! Ah! ah! en voilà une
+polka soignée! C'est déjà fini? quel dommage! Sagababa, nous sommes
+sauvés... viens me rendre grâces, mon enfant; je nous ai sauvés!
+
+--Me voilà, beau blanc, s'écria le petit nègre en se précipitant à
+terre; victoire! toi être le roi des génies! Moi veux te servir partout,
+toujours! toi être maître à moi. Vouloir bien?
+
+Philéas.--Nous verrons ça, petit; peut-être t'attacherai-je à moi,
+Philéas Saindoux! à mon illustre personne. A présent, allons avertir
+Polyphème et nous reviendrons chercher nos victimes. Es-tu toujours
+là, fifi-mimi?(Il tâte sa tête.) Brave petit oiseau, il n'a pas bougé!
+Est-il bien apprivoisé! En avant, Sagababa!
+
+Sagababa, chantant et dansant.
+
+ Maître à moi est grand homme!
+ Faut que moi chante maître à moi!
+ Vais dire comment il est,
+ Comment est sa grosse personne!
+ Beaux petits yeux bien brillants
+ Comme ceux de fier sanglier des bois.
+ Il est beau, il est si beau,
+ Maître à moi, Philéas Saindoux!
+
+ (Philéas se rengorge.)
+
+ Gros nez dodu, potelé, tout rond,
+ Comme belle pomme de terre,
+ Grande belle bouche avec grandes dents
+ Comme celle de requin terrible!
+ Belle peau rose comme radis,
+ Douce comme celle de jolie baleine.
+ Il est beau, il est si beau,
+ Maître à moi, Philéas Saindoux!
+
+PHILÉAS, _attendri_.--Il est gentil, cet enfant! il me touche! il fait
+mon éloge avec une originalité charmante. Nous approchons enfin... Je
+vois Polyphème, il me cherche... (Criant.) Tueur, cher Tueur, me voici.
+J'arrive sain et sauf avec mon négrillon.
+
+POLYPHÈME, _vivement_.--Comme j'étais inquiet, mon cher Philéas! C'est
+vraiment imprudent à vous d'aller si loin sans moi! On a vu ces jours-ci
+deux lions énormes rôder dans les environs et...
+
+PHILÉAS, _négligemment_.--J'en sais quelque chose; je viens de les tuer.
+
+POLYPHÈME, _incrédule_.--Pas possible! vous? deux en un jour?
+
+PHILÉAS.--Demandez à Sagababa!
+
+SAGABABA, _très vite_.--Bien vrai, Massa Tueur! Maître à moi promener
+avec pauvre Sagababa, causer; tout à coup... rrrrrrrroum! C'était lion!
+moi grimper sur arbre; maître à moi sur rocher. Lion sauter. Maître à
+moi lui fourrer cage dans gueule. Lion faire «couic!» et crève...
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Bravo! admirable, cela! Philéas.
+
+PHILÉAS, _avec modestie_.--C'est assez bien. Poursuis, Sagababa. Tu
+racontes très bien et pas longuement.
+
+SAGABABA.--Après, lionne arrive: maître à moi faire: «Xi... xi...» et
+lance dans gueule...
+
+POLYPHÈME, _intrigué_.--Encore la cage?
+
+SAGABABA.--Grosse bouteille sentant fort, fort!
+
+POLYPHÈME, _étonné_.--Qu'est-ce que c'était, Philéas?
+
+PHILÉAS.--Mon alcali volatil, parbleu! je n'avais pas d'autre arme.
+
+POLYPHÈME, _éclatant de rire_.--Délicieux! continue, petit.
+
+SAGABABA.--Lionne danser, avaler alcali, mâcher verre et faire «couic!»
+comme lion, voilà.
+
+POLYPHÈME.--Mais c'est magnifique, ça, Saindoux, vous valez votre pesant
+d'or, mon ami! Voilà une manière tout à fait à part de tuer les lions!
+Gérard n'y avait pas encore pensé.
+
+PHILÉAS.--Pour du mérite j'en ai, mais je vous avoue, mon bon Tueur,
+que je suis impatient d'organiser avec vous le transport de mes lions à
+Blidah. Faisons ça vite! il me tarde d'envoyer leurs dépouilles à M. le
+Vicomte.
+
+On partit promptement avec des mulets qui devaient porter les corps des
+bêtes féroces; une multitude d'Arabes escortaient Polyphème et Philéas,
+se faisant raconter par ce dernier ce qui venait d'arriver; Saindoux
+rayonnait! ses grosses joues se gonflaient avec bonheur, sa démarche
+était majestueuse et cet air de dignité ravissait Polyphème.
+
+Quand on arriva près des fauves morts, les coups de fusils éclatèrent;
+des centaines de voix faisaient l'éloge de Philéas. On mesura le lion
+avant de le hisser péniblement sur deux mulets. Il était grand comme un
+poulain; ses dents étaient plus longues que le doigt le plus grand de
+Philéas, et sa tête énorme était si lourde qu'un homme ne pouvait la
+soulever; un collier de cheval était trop étroit pour son poitrail.
+C'était une magnifique bête. La lionne était grosse à proportion.
+
+[Illustration 26.png]
+
+On chargea chaque bête féroce sur deux mulets attachés côte à côte et le
+retour à Blidah s'organisa au milieu des vivats et des coups de feu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+«MAÎTRE A MOI!»
+
+Le lendemain, Philéas, en sortant de sa chambre, trébucha sur un corps
+noir étendu en travers de sa porte. Il examina ce que c'était, secoua le
+dormeur et reconnut Sagababa.
+
+--Oui, c'est pauvre négrillon, maître à moi, dit Sagababa en se frottant
+les yeux; moi attendais tes ordres.
+
+--Joliment! observa Philéas avec humeur; tu te fourres comme un paquet
+sur mon seuil pour me faire dégringoler; c'est bête comme tout, ça!
+
+SAGABABA.--Mais, maître à moi...
+
+PHILÉAS, _impatienté_.--Il n'y a pas de «maître à moi» qui tienne; va
+te promener et laisse-moi tranquille! Je n'ai besoin de personne à mon
+service; je ne veux décidément pas de domestique, entends-tu?
+
+SAGABABA, _se rebiffant_.--Moi, pas domestique! moi, esclave de maître à
+moi.
+
+PHILÉAS, _agacé_.--Prelotte! qu'il est entêté! Ah! voilà Polyphème. Cher
+ami, aidez-moi donc à me débarrasser de ce négrillon; il m'a accompagné
+hier, par hasard, dans mon expédition et voilà qu'il ne veut plus me
+quitter.
+
+POLYPHÈME, _gravement._--Ça ne m'étonne pas, Saindoux; vous fascinez, en
+homme supérieur que vous êtes...
+
+PHILÉAS.--Tueur...
+
+POLYPHÈME.--Vous attirez...
+
+PHILÉAS.--Cher Tueur...
+
+POLYPHÈME.--Vous ravissez les coeurs...
+
+PHILÉAS.--Oh! très cher Tueur, vrai! vous me comblez... n'importe! je
+dis que je ne veux pas de négrillon; faites-moi donc le plaisir de faire
+entendre raison à celui-là.
+
+POLYPHÈME.--Très volontiers; écoute, petit, tu nous assommes! on n'a
+pas besoin de toi ici, nous partons pour la France, ainsi va-t'en.
+Nous n'avons pas trop de temps pour faire nos paquets. Venez, Philéas,
+m'aider à fermer ma malle. (Il entre dans sa chambre.)
+
+Philéas.--C'est très bien dit! File, petit; je t'ai payé hier soir, ne
+m'ennuie plus; bonsoir. (Il entre chez Polyphème.)
+
+Sagababa, resté seul, se gratta la tête avec colère.
+
+--Et moi te dis que serai ton négrillon, gros blanc, marmotta-t-il à
+voix basse; tu plais à Sagababa et il dit: «maître à moi est à moi.»
+Quoi faire? Oh! une idée!...
+
+Le petit nègre se glissa dans la chambre de Philéas, et l'on n'entendit
+plus rien...
+
+Au bout de dix minutes, Philéas parut à la porte de Polyphème, regardant
+à gauche et à droite avec inquiétude. La disparition de Sagababa le
+ravit et il rentra chez lui en chantant pour continuer à faire ses
+malles commencées.
+
+--Tiens! se dit-il, c'est singulier... j'aurais juré que cette caisse
+n'était faite qu'à moitié et la voilà déjà finie... bonne avance! (Il
+fait ses paquets.) Là, là et là... Eh bien! voilà les malles pleines et
+il reste encore ces effets à emballer! tout tenait bien, pourtant, à mon
+arrivée et je n'y ai rien ajouté.
+
+[Illustration 27.png]
+
+(A Polyphème qui entre.) Dites donc, Tueur, en voilà une drôle de chose!
+mes malles sont trop petites et cependant je n'ai pas plus d'affaires
+qu'en arrivant!
+
+POLYPHÈME, _gravement_.--Ça arrive quelquefois, mon ami; les malles
+rétrécissent et se tassent, tandis que les effets se gonflent à être
+ballotés sans cesse. Comprenez-vous?
+
+PHILÉAS, _hésitant_.--Oui... un peu... pas beaucoup... POLYPHÈME..--Ça
+ne fait rien; allons, cher ami, il est temps de partir, et comme je
+n'ai plus de poudre électrique, nous serons deux jours en route, cette
+fois-ci. Vite, ficelons votre ballot d'habits restés en trop et partons.
+
+Les voyageurs firent à la hâte les derniers préparatifs et les
+commissionnaires de l'hôtel chargèrent les bagages sur leurs épaules.
+
+UN COMMISSIONNAIRE (_grognant_).--Voilà une malle bien lourde! je vais
+avoir de la peine à l'emporter.
+
+PHILÉAS.--Vous ne devez pas être fort, mon ami, car je la soulevais très
+facilement, tout à l'heure. (Il veut la remuer.) C'est singulier! elle
+est très pesante, à présent; pourquoi?
+
+POLYPHÈME, _impatienté_.--Sac à papier! Saindoux, ne bavardons plus et
+partons; il en est plus que temps.
+
+Le cortège s'achemina vers le bateau, Philéas marmottant sans cesse:
+«Elle n'était pas lourde ce matin et elle pèse ce soir... ce n'est pas
+naturel.»
+
+On déchargea précipitamment les bagages, le bateau partit et l'on rangea
+les colis. Saindoux demanda en grâce qu'on lui laissât ouvrir sa grosse
+malle. Polyphème se moqua de lui; Philéas insista. Au milieu de cette
+discussion qui amusait les passagers et l'équipage, on entendit
+grignoter très fort... Chacun, fort surpris, fit silence.
+
+PHILÉAS, _effaré_.--Là! vous voyez, ça part de la malle...
+
+POLYPHÈME, _étonné_.--Le fait est que c'est singulier! allons, Saindoux,
+je me rends; ouvrez votre caisse, mon cher.
+
+[Illustration 56.png]
+
+UN PASSAGER.--C'est probablement un rat.
+
+PHILÉAS, _agité_.--Prelotte! et mes biscuits de Reims qui sont
+là-dedans, ils vont être dans un joli état! (Ouvrant la malle.) Attends,
+gredin! que je t'écrase, que je t'étrangle, que je te broie, que...
+
+UNE VOIX, _de la malle_.--Grâce! maître à moi, n'en ai mangé que six
+paquets...
+
+PHILÉAS, _les bras au ciel_.--Oh! c'est Sagababa!...
+
+POLYPHÈME.--Pas possible! (Donnant un coup de pied à la malle.) Sors de
+là, gourmand, que nous nous expliquions ta présence.
+
+Au milieu des rires et des exclamations de tous, Sagababa en personne se
+dressa d'un air piteux, en faisant pleuvoir autour de lui un déluge de
+vêtements et de biscuits amoncelés sur sa tête. Ses cheveux laineux
+étaient pleins de miettes; il regardait Philéas d'un air de supplication
+si tendre et si comique que les rires devinrent convulsifs. Polyphème,
+en particulier, s'en donnait à coeur joie.
+
+PHILÉAS, _abasourdi_.--Mais c'est que c'est lui... polisson! garnement!
+comment as-tu osé devenir mon bagage? Et dire que j'ai payé un excédent
+pour ce gamin-là! (On rit.) Je me disais aussi: tout ça n'est pas
+naturel! ma malle devenue pleine, devenue lourde... Animal!
+
+SAGABADA.--Oui, maître à moi! (Rires.)
+
+PHILÉAS, _crispé_.--Tu mériterais...
+
+SAGABADA.--Oui, maître à moi!
+
+PHILÉAS, _tapant du pied_.--Laisse-moi parler! tu mériterais d'être...
+
+SAGABADA.--Oui, maître à moi!...
+
+PHILÉAS, _trépignant_.--Mais laisse-moi donc parler, saprelotte! tu
+mériterais d'être assommé...
+
+SAGABABA--Par vous, maître à moi?
+
+PHILÉAS--Certes!
+
+SAGABABA, _humblement._--Moi, prêt alors. Sagababa est à maître. Maître
+faire sa volonté avec pauvre négrillon.
+
+[Illustration 57.png]
+
+PHILÉAS, _touché._--Petit drôle! il m'attendrit... Que dois-je faire,
+Polyphème?
+
+POLYPHÈME--Le garder, mon ami; ce pauvre enfant vous a dit être seul et
+abandonné. Permettez-moi de me charger de son entretien et de le laisser
+à votre service.
+
+Philéas, _lui serrant la main_.--Merci, cher Tueur; je vous aime et
+j'accepte. (Solennellement.) Sagababa, tu es à moi; remercie le ciel de
+ce bonheur... que je ne crains pas d'appeler immense! (On rit.)
+
+SAGABABA.--Vrai, bien vrai? maître à moi pardonne à Sagababa? le garde?
+
+PHILÉAS, _avec dignité_.--Oui, mon enfant.
+
+En entendant ces mots, la joie du petit nègre ne connut plus de bornes;
+il dansa, rit, pleura, baisant les mains de Philéas et de Polyphème et
+finit par exécuter une série de cabrioles plus extravagantes les unes
+que les autres.
+
+On remit en ordre tous les bagages et la fin du voyage sur mer se passa
+tranquillement, égayée par les conversations de Philéas et de Polyphème
+et par les lazzis de Sagababa; ce dernier ne perdait pas une occasion
+de dire avec une emphase et une joie profonde: «Enfin, maître à moi est
+bien à moi!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+CHARGEZ... ARMES!...
+
+--Nous voici donc en route pour nos grands voyages, cher Tueur, dit
+Philéas avec joie pendant que le chemin de fer les emportait vers l'est.
+Quelle joie d'aller chasser les chamois.
+
+POLYPHÈME.--C'est-à-dire, les chameaux!
+
+PHILÉAS.--Je croyais que c'était des chamois?
+
+POLYPHÈME.--Non, non; demandez plutôt à Sagababa.
+
+SAGABABA.--Très vrai, maître à moi.
+
+PHILÉAS.--Dis donc, petit, toi qui connais l'Algérie mieux que moi,
+sais-tu pourquoi les Arabes ne vivent pas dans leur patrie?
+
+POLYPHÈME, _étonné_.--Comment? qu'est-ce que vous voulez donc dire?
+
+PHILÉAS.--Mais certainement, cher grand homme; leur pays est l'Arabie,
+évidemment.
+
+SAGABABA.--Très vrai, maître à moi; mais vous savoir qu'on dit: Arabie
+_pétrée_; là, sale pays; vilain, laid; Arabes manger cailloux, pour
+pain!
+
+PHILÉAS, _attendri_.--Pauvres gens! (Polyphème rit à la dérobée.)
+
+SAGABABA.--Alors, voilà! Arabes quitter et venir en Algérie; manger
+gibier très bon, fruits délicieux et pain excellent. Juste ça, maître à
+moi?
+
+PHILÉAS.--Oui, Sagababa. Drôle de négrillon! il cause très bien, et
+toujours avec un air malin qui est cocasse tout à fait.
+
+Le voyage se passa à merveille. On visita Strasbourg, son admirable
+cathédrale, on prit ensuite le chemin de la Suisse et Philéas, fatigué,
+demanda à Polyphème de passer la nuit dans une auberge de la petite
+ville de X...
+
+On s'arrêta donc là et les amis se rendirent dans la chambre qui leur
+était destinée. Tout en déballant ses effets, Saindoux paraissait
+visiblement préoccupé et soucieux.
+
+Si je demandais à Sagababa? marmottait-il; il est intelligent, il
+comprendrait, et vrai, j'en ai besoin... Ces coquins de voyages, ça
+échauffe le tempérament! bah! je vais essayer moi-même. Dites donc,
+Mademoiselle, ajouta-t-il à haute voix en s'adressant à la servante qui
+entrait en ce moment, je voudrais parler à l'hôte; envoyez-le-moi, s'il
+vous plaît.
+
+LA SERVANTE.--Wollen Sie mit Sagababa sprechen, mein Herr?[9]
+
+[Note 9: Voulez-vous parler à Sagababa, Monsieur?]
+
+PHILÉAS.--Ce n'est pas dans votre baragouin que je veux parler,
+ennuyeuse fille! l'hôte... (Gesticulant.) Moi...voir... hôte. Tout de
+suite... ici... Ah!!! comprenez-vous, à l'heure qu'il est?
+
+LA SERVANTE.--Ich kann nicht verstehen...[10]
+
+[Note 10: Je ne comprends pas.]
+
+PHILÉAS.--Qu'est-ce qu'elle dit? qu'est-ce qu'elle ragote là?
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Elle dit: «Je ne comprends pas.»
+
+PHILÉAS, _indigné_.--Ah! elle dit ça! après mes explications, elle ose
+dire ça! Elle est idiote, évidemment!
+
+[Illustration 58.png]
+
+LA SERVANTE.--Wollen Sie...[11]
+
+PHILÉAS, _d'une voix tonnante_.--Califourchon!...
+
+LA SERVANTE, _surprise_.--Wass?[12]
+
+[Note 11: Voulez-vous...]
+
+[Note 12: Quoi?]
+
+POLYPHÈME, _abasourdi_.--Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+PHILÉAS.--Califourchon[13]! je lui rends la monnaie de sa pièce,
+parbleu!... je lui réponds dans sa langue que je ne comprends pas.
+
+[Note 13: Philéas estropie ici la phrase: «Ich kann nicht verstehen.»
+Je ne comprends pas.]
+
+POLYPHÈME, _éclatant de rire_.--Ah! c'est délicieux! Philéas, vous êtes
+un grand homme! Quelle facilité pour parler les langues!
+
+PHILÉAS, _flatté_.--Oui, je ne suis pas bête! En attendant (il reprend
+son air soucieux) je n'ai pas ce que je voulais demander à l'hôte.
+
+POLYPHÈME.--Qu'est-ce que c'est? je vais vous le procurer, moi.
+
+PHILÉAS, _hésitant_.--C'est que c'est très difficile à... je vais vous
+le dire tout bas; ça me gênera moins. (Il lui parle à l'oreille.)
+
+POLYPHÈME, _gaîment_.--Oh! oh! c'est difficile à trouver ici, en effet!
+n'importe; restez ici, cher Saindoux, je vais mettre Sagababa en
+campagne.
+
+Resté seul, Philéas attendit avec anxiété l'objet mystérieux qui lui
+tenait si fort au coeur. Son front s'éclaircit en entendant un bruit
+de pas dans le corridor; presque au même instant Polyphème reparut. Il
+précédait d'un air solennel Sagababa qui portait, comme un fusil, un de
+ces énormes et antiques instruments illustrés par M. de Pourceaugnac.
+
+PHILÉAS, _reculant_.--Ah, Tueur! qu'est-ce que c'est que cette
+machine-là? c'est formidable!
+
+POLYPHÈME, _tranquillement_.--Elle est un peu gênante, mon ami, mais
+vous pourrez vous en servir tout de même.
+
+[Illustration 59.png]
+
+PHILÉAS, _piteusement_.--Croyez-vous?
+
+POLYPHÈME, _souriant_.--Dame! il n'en coûte rien d'essayer.
+
+PHILÉAS.--Je vais la remplir d'eau tiède, d'abord, pour voir si elle
+marche bien.
+
+POLYPHÈME.--Remplissons! tous ces préparatifs m'intéressent beaucoup.
+
+SAGABABA, _avec empressement_.--Voilà eau, maître à moi; moi verser?
+
+PHILÉAS.--C'est ça, bon! assez; maintenant, je vais faire manoeuvrer
+cette... machine... (Il la soulève.) Prelotte! c'est presque comme un
+canon. Je suis curieux de voir si elle va bien avant de m'en servir pour
+tout de bon. (Il la prend sous son bras.)
+
+POLYPHÈME, _intrigué_.--Qu'est-ce que vous faites donc?
+
+PHILÉAS.--Je la prends à bras le corps pour mieux la faire aller. (Il
+s'appuie contre une porte.) En m'arc-boutant comme ça...
+
+POLYPHÈME, _gaîment_.--Et si la porte s'ouvrait? si vous pénétriez
+ainsi... armé chez nos voisins?
+
+PHILÉAS, _avec assurance_.--Il n'y a pas de danger, c'est une porte
+condamnée; voyez plutôt, il n'y a pas de serrure. (Il pousse la
+machine.) Marche, toi! Est-elle dure, la coquine! Oh! mais je suis
+fort... et entêté donc! hue... marche!... victoire! elle mar... Ah!
+miséricorde!...
+
+La porte soi-disant condamnée venait de céder aux efforts de Philéas.
+Elle s'était ouverte avec violence et le gros jeune homme, armé de son
+instrument, était venu à reculons tomber assis entre deux anglaises qui
+déjeunaient.
+
+La plus jeune s'évanouit; la plus vieille poussa des cris d'horreur!
+Ses «shocking» se succédaient avec la rapidité de l'éclair pendant que
+Polyphème et Sagababa se roulaient à force de rire. Ce spectacle était
+complété par l'immobilité du pauvre Saindoux, qui restait toujours assis
+d'un air hébété, avec son arme au bras.
+
+Enfin Polyphème retrouvant son sang-froid fit lever son ami, l'emmena
+dans sa chambre et barricada l'odieuse porte, cause de tout le malheur.
+
+--Quelle honte pour moi! dit alors Philéas, sortant de sa stupéfaction.
+Sauvons-nous, pour l'amour de Dieu!
+
+POLYPHÈME.--Eh non! ces dames ne vous reconnaîtront pas.
+
+--Vous croyez? demanda le pauvre Saindoux d'un air piteux.
+
+--Très certainement, reprit Polyphème avec assurance; vous leur avez
+tourné le dos constamment.
+
+--C'est vrai, observa Philéas rassuré.
+
+--Et puis elles ne savent pas l'allemand, à ce qu'il paraît, continua
+Polyphème, et enfin elles ne se vanteront pas de ce qui vient d'arriver,
+soyez-en sûr. Allons! je vous laisse manoeuvrer votre canon _pour de
+bon_ comme vous dites. Je vais vous attendre en bas pour dîner.
+
+Philéas rejoignit bientôt Polyphème, et le lendemain, les amis, escortés
+de Sagababa, continuèrent leur voyage, se dirigeant vers la Suisse pour
+chasser les... chameaux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+CHASSE AUX... CHAMEAUX!
+
+Absorbé par l'idée de sa grande chasse, préoccupé de voir bientôt les
+_chameaux_ suisses, Philéas ne prêtait aucune attention aux taquineries
+de Polyphème et aux agaceries de Sagababa. Il restait sourd au gai
+ramage de son cher fifi-mimi; cela favorisait les projets de Polyphème
+qui tenait à le mystifier aussi longtemps que possible et qui était
+charmé en voyant Saindoux ne se renseigner près de personne. Aussi
+s'ingénia-t-il à isoler son ami et à prévenir tout entretien pouvant
+amener une explication. C'est grâce à ces préoccupations qu'il put,
+quelques jours après leur installation dans un des sites les plus
+sauvages de la Suisse, armer Philéas de pied en cap. Ce dernier, en vrai
+frileux, se munit, avant départir, d'un énorme manteau. Polyphème se
+récria, Philéas s'entêta; Sagababa intervint pour soutenir son maître;
+le manteau fut donc gardé et emporté triomphalement par Saindoux.
+
+Polyphème posta Saindoux dans une position qui aurait donné des vertiges
+à un chamois, mais le gros chasseur était surexcité par l'espoir de voir
+bondir des _chameaux_, de les tuer au vol, pour ainsi dire, et il grimpa
+courageusement pour se rendre à son poste, c'est-à-dire au sommet d'un
+pic énorme, plein de crevasses et d'aspérités. Il y était à peine depuis
+un quart d'heure, s'impatientant de ne pas voir les fameux _chameaux_.
+(Il ne daignait pas faire attention à quelques animaux sveltes, rapides
+et charmants, que Polyphème, lui, ne méprisa nullement et dont il
+abattit le plus beau.) Le gros Saindoux ouvrit tout à coup de grands
+yeux, fit des signes à son ami, puis disparut dans une crevasse en
+poussant des cris de triomphe. Polyphème fut très intrigué. Aller
+rejoindre Philéas était difficile. Il lui fallait redescendre du poste
+qu'il s'était choisi, pour grimper ensuite près de Saindoux, et
+il balançait sur ce qu'il devait faire, lorsque des cris furieux
+l'alarmèrent sérieusement et lui firent comprendre la terrible
+imprudence que venait de faire son ami.
+
+Deux immenses aigles fendant les airs arrivaient à tire d'ailes, prêts
+à fondre sur Philéas, qui réapparaissait tenant dans ses bras un jeune
+aiglon; l'animal se débattait et ses cris plaintifs avaient attiré les
+parents.
+
+--Garde à vous, Philéas, garde à vous! s'écria Polyphème, justement
+effrayé.
+
+[Illustration 28.png]
+
+Avec la rapidité que donne la terreur, le pauvre Saindoux rejeta
+l'aiglon dans l'aire, et avant que Polyphème eût pu deviner ses projets
+de défense, Philéas avait enflammé quelques allumettes et brandissait
+une torche faite en un clin d'oeil, avec l'intérieur de l'aire. L'aigle
+femelle, qui s'était jetée sur Saindoux, ne put échapper à l'action
+dévorante de la flamme; elle alla s'abattre, mourante, sur un rocher, où
+elle expira après quelques courtes convulsions. A peine Philéas put-il
+constater ce premier succès. L'aigle mâle, un moment repoussé par la
+flamme, se jetait sur lui avec une rage nouvelle, lorsque Saindoux,
+arrachant son manteau accroché dans une crevasse, l'en enveloppa
+brusquement. Malgré les serres puissantes et le bec formidable de
+l'oiseau, l'épais tissu résista et fut maintenu par Philéas qui
+trépignait frénétiquement sur son dernier ennemi.
+
+Les cris de l'aigle n'étaient rien auprès de ceux de Sagababa; à demi
+grimpé sur le rocher où se passait cette scène, il s'égosillait à
+hurler: «Ils dévorent maître à moi! ils dévorent maître à moi!...»
+
+Pendant ce temps, Polyphème avait dégringolé de son poste et s'était
+lancé à la suite de Sagababa. Mais, arrêté par ce dernier qui restait
+immobile de terreur, il lui tirait vainement les oreilles pour se faire
+livrer passage et courir au secours de Philéas.
+
+Il respira en voyant ce dernier ramasser l'aiglon et descendre du
+rocher.
+
+PHILÉAS.--Victoire! mes amis, j'ai encore vaincu; j'arrache cet innocent
+à ses féroces et hideux parents et j'en enrichis une collection
+naissante. Tiens, Sagababa, voilà le fruit de mon triomphe; voilà une
+dépouille _apime_[14], comme disaient les illustres Romains. Eh bien! à
+qui est-ce que je parle ici? prends donc cet animal, imbécile...
+
+[Note 14: Opime.]
+
+Encore mal remis de sa terreur, le négrillon considérait avec dégoût
+l'aiglon que lui présentait son maître. Ce corps à peine couvert de
+plumes, ces yeux énormes, ce bec ouvert, tout cela lui faisait horreur.
+
+--Maître à moi pas laisser gros monstre là haut? demanda-t-il d'un ton
+insinuant.
+
+PHILÉAS, _avec sensibilité_.--En voilà une idée! puisqu'il est orphelin,
+il lui faut un père, un protecteur et un ami; ce sera moi. Toi, tu seras
+sa bonne, sa maman nourrice.
+
+[Illustration 29.png]
+
+SAGABABA, _scandalisé_.--Oh! moi nourrice! et d'un monstre, encore! pas
+ça, maître à moi; pas demander ça à pauvre Sagababa...
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Ta t'y feras, mon brave! Allons, Philéas, votre
+main et que je vous félicite de votre manière de vous tirer d'affaire...
+fichtre! il faut avoir un fier toupet pour se défaire de ses ennemis
+d'une façon aussi originale.
+
+PHILÉAS, se _rengorgeant_.--Vous êtes trop bon, mon illustre ami; je
+n'inaugure pas mal mes voyages, en effet, mais il s'agit d'en finir avec
+ce Sagababa...
+
+En disant cela, il posa brusquement l'aiglon dans les bras du petit
+nègre. L'animal, jeté ainsi sur Sagababa, cria de plus belle et
+se débattit. Au dégoût de Sagababa se joignirent la colère et
+l'humiliation. Il suivit «maître à moi» en secouant avec rage l'aiglon
+et en lui serrant le cou pour le faire taire. Cette manoeuvre eut un
+trop beau résultat. L'oiseau cessa tout à coup de s'agiter et de crier.
+Sa tête retomba sur l'épaule de Sagababa, qui ne fut pas peu alarmé
+en voyant la conséquence de son emportement. Il se mit à dorloter son
+oiseau, mais sans succès. L'aiglon ne bougeait plus, ayant été bel et
+bien étouffé par la main déjà vigoureuse de sa «mère nourrice».
+
+Inquiet et désolé, Sagababa ralentit le pas, afin que Saindoux pût
+ignorer encore le trépas de son «fils adoptif».
+
+Le gros Philéas tournait de temps en temps la tête, tout en revenant à
+l'auberge avec Polyphème. Il vit avec satisfaction les soins minutieux
+que Sagababa prodiguait à l'aiglon. Une bonne expérimentée ne s'y fût
+pas mieux prise.
+
+--Cela va-t-il bien? lui cria-t-il; avarice donc! tu marches comme une
+tortue.
+
+--Le petit dort, répondit Sagababa avec onction. Moi aller doucement
+pour pas réveiller lui.
+
+Cette réponse suffit à Philéas, qui ne s'inquiéta plus d'un «petit» si
+bien soigné, et Sagababa respira en le voyant entrer dans l'auberge sans
+faire attention à lui. Se glissant alors sans bruit dans la cuisine, il
+saisit le moment où tout était en mouvement pour donner l'aiglon qu'il
+venait de plumer à la fille de l'auberge, grosse dondon à demi idiote.
+Il lui dît rapidement qu'il fallait cuire ce _dindon_ pour ses maîtres.
+La fille prépara machinalement l'oiseau, sans faire d'observation, et
+Sagababa devint radieux en voyant son imprudence cachée et réparée, lui
+semblait-il.
+
+Mais il n'était pas à la fin de ses terreurs. A peine le dîner avait-il
+été servi que deux exclamations firent sortir Sagababa de sa cachette et
+le firent arriver dans la salle à manger comme mû par un ressort.
+
+... Il se trouva en face de Polyphème qui, toujours goguenard, avait
+pris le _dindon_ et l'examinait avec une lunette d'approche, tandis que
+Philéas se frottait l'estomac tout en repoussant son assiette pleine.
+Derrière lui, l'hôte, effaré, regardait tour à tour les dîneurs et la
+malheureuse volaille, cause de tout ce tumulte. Devant ce spectacle, le
+coupable Sagababa défaillit...
+
+Polyphème, _gravement_.--Et vous dites que cette bête est un simple
+dindon, mon hôte? Convenez que c'est quelqu'hippogriffe et n'en parlons
+plus.
+
+PHILÉAS.--Êtes-vous sûr, cher Tueur, que ce ne soit pas quelque animal
+dangereux à manger? J'ai l'estomac tout retourné... il me semble que
+j'ai avalé de la gomme élastique!
+
+L'HÔTE, _exaspéré_.--Monsieur, frappez-moi, mais n'insultez pas mes
+volailles. Ma réputation est faite. Rien n'est comparable à ce qu'on
+mange ici...
+
+POLYPHÈME, _railleusement.--Ça, c'est vrai!...
+
+L'HÔTE, _avec énergie_.--...Comme délicatesse, parfum, saveur...
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Ça, ce n'est plus vrai!
+
+L'HÔTE, _éclatant_.--Et qu'y a-t-il donc d'étrange dans cet animal,
+Monsieur?
+
+PHILÉAS, _indigné_.--Mais il y a tout, malheureux! Ah! vous osez
+douter... Eh bien! mettez-vous ici... (Il le prend violemment par le
+bras et le fait asseoir à sa place.) Prenez ça (il lui met son assiette
+devant lui) et mangez-moi ça, si vous l'osez!
+
+Ce fut un vrai coup de théâtre. Polyphonie éclata de rire. L'hôte fut
+subjugué. Sagababa s'épouvanta.
+
+--Oh! non, maître à moi, s'écria-t-il d'une voix suppliante, pas faire
+ça!
+
+PHILÉAS.--Ne pas faire quoi, bêtat? tu vois bien que notre hôte va être
+convaincu par lui-même. Allons! mon hôte, qu'en dites-vous? Ah! ah! vous
+vous déconcertez? je le crois, parbleu, bien! il s'agit d'avaler, à
+présent...
+
+En effet, l'hôte, après avoir pris à la hâte une bouchée de l'aile de
+volaille placée devant lui, avait paru stupéfait et faisait de vains
+efforts pour déguster le _dindon_.
+
+Devant ce lamentable spectacle, le cour naturellement bon de Sagababa
+n'y tint plus. Se jetant à genoux près de Philéas, il commença, d'une
+voix basse et entrecoupée, sa terrible confession, baissant les yeux
+pour ne pas rencontrer les regards du formidable Saindoux.
+
+Polyphonie riait aux larmes; l'hôte avait les yeux écarquillés; Philéas
+levait les bras au ciel.
+
+--Mais a-t-on jamais vu! s'écria-t-il, drôle, polisson! tu tournes à
+l'assassin, à présent? Tu nous faisais manger un orphelin... détestable,
+pour un simple dindon! tu mériterais...
+
+POLYPHÈME, _s'interposant_.--Allons, allons, Saindoux; tenez-lui compte
+de son bon mouvement, de son repentir...
+
+PHILÉAS, _grognant_.--Il est joli, son bon mouvement! M'étrangler mon
+adoptif au moment où je m'y attachais.
+
+POLYPHÈME.--Il était bien mauvais, pourtant! Et notre hôte n'est pas
+fâché de cette explication qui pend l'honneur à ses volailles.
+
+L'hôte, rassuré, répondit majestueusement qu'il n'en voulait à personne.
+Philéas pardonna au petit nègre, qui faillit le faire tomber, dans les
+effusions de sa joie reconnaissante, et chacun se retira pour réparer
+les fatigues de la journée et rêver aux voyages encore à faire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LA TYROLIENNE
+
+Le lendemain, le temps s'annonça si engageant et si beau que les
+voyageurs résolurent de faire une longue excursion. Ne songeant
+nullement à la chasse ce jour-là, ils ne se munirent que d'énormes
+ombrelles pour se préserver du soleil, devenu brûlant. Polyphème s'en
+servit sur-le-champ. Philéas plaça la sienne sur son dos et l'attacha en
+travers de son havre-sac.
+
+La promenade fut longue et pittoresque; les sentiers que parcouraient
+les deux voyageurs, escortés de Sagababa, conduisaient à des sites plus
+beaux les uns que les autres. Tantôt ils dominaient un village charmant;
+tantôt ils côtoyaient un lac superbe, puis ils longeaient la lisière
+d'un bois sombre et touffu. Philéas était ravi; il ne tarissait pas
+en éloges, en exclamations. Sagababa, quoique chargé des provisions,
+bondissait «comme un chameau», disait Philéas au grand amusement de
+Polyphème. Ce dernier s'épanouissait devant la verve grotesque de son
+gros ami. Arrivés sur un plateau, célèbre par la vue d'un vallon boisé
+qui s'étendait à perte de vue, il y eut une contestation. Philéas,
+fatigué, voulait aller par les bois et descendre directement vers le
+point de réunion déjà fixé.
+
+[Illustration 30.png]
+
+Sagababa, altéré, était allé s'y installer d'avance, précédant «maître à
+moi» pour préparer force rafraîchissements. Polyphème préférait suivre
+la route battue, qui lui offrait l'attrait d'un bon chemin et de
+superbes points de vue, chers à son oeil d'artiste. Impatienté des
+objections de Philéas, il crut le détourner de son projet en lui
+désignant un sentier qui aboutissait (il le savait, pour l'avoir
+parcouru quelques jours auparavant) à une prairie entourée par de fortes
+palissades et par une haie gigantesque. Il suivit alors avec un intérêt
+malicieux la course pittoresque du gros Saindoux.
+
+Chargé de son havre-sac, essoufflé, rouge, trébuchant et grognant,
+Philéas descendit la colline à travers les grands arbres qui
+raccrochaient sans cesse dans sa route. Tantôt c'était une branche qui
+retenait sa casquette; tantôt c'était une racine où s'empêtraient ses
+pieds. Il n'avait plus qu'une pensée: arriver; qu'une idée fixe, se
+désaltérer bien à son aise; aussi dégringolait-il avec une opiniâtreté
+qui se mélangeait de colère à chaque nouvel obstacle entravant sa
+marche. Il finit par être fiévreux, surexité et donna tête baissée dans
+tout ce qui lui semblait devoir s'opposer à sa descente furieuse.
+
+Quant à Polyphème, il avait rejoint Sagababa. Ce dernier s'était
+installé dans un renfoncement de la vallée; la prairie clôturée le
+séparait de Philéas et dominait le campement choisi.
+
+Le petit nègre avait tout préparé pour le lunch. La gourmandise aidant,
+il goûtait à tout, sous prétexte de constater si tout était digne de
+«maître à moi». Polyphème ne prêtait qu'une médiocre attention aux
+manoeuvres de Sagababa; il était vivement intéressé par les tribulations
+de Saindoux qu'il apercevait franchissant obstacles et haies. Une brèche
+habilement faite avait permis à Philéas de se glisser dans la prairie.
+Mais le gros touriste reconnut alors avec dépit qu'il était enfermé
+comme dans une souricière. Aucune issue ne se présentait à ses regards
+désespérés. La prairie seule touchait à la vallée. A gauche et à droite
+les escarpements étaient gigantesques. Pour comble de malheur, il
+entendait rire Polyphème et apercevait la tête de Sagababa qui savourait
+de temps en temps le café de «maître à moi».
+
+--Tueur, s'écria le pauvre Saindoux, avec un accent de détresse, comment
+pourrai-je me tirer de là?
+
+POLYPHÈME, _d'un ton compatissant_.--Retournez sur vos pas, mon bon;
+une petite demi-lieue pour regrimper, une petite demi-lieue pour me
+rejoindre, ce n'est pas grand'chose pour vous.
+
+PHILÉAS.--Merci! j'en ai assez des petites demi-lieues, surtout dans le
+genre de celle que je viens de faire. Tant pis! je vais escalader par
+ici.
+
+Et Saindoux se mit à grimper sur un énorme chêne dont les branches lui
+faisaient espérer une descente possible. Mais il avait oublié qu'il
+avait sa grande ombrelle, toujours attachée au havre-sac. Il glissa tout
+à coup et se trouva suspendu dans le vide, gigottant et ahuri. Dans sa
+détresse, il poussa trois cris formidables sur trois tons différents.
+Polyphème s'en amusait de tout coeur.
+
+Sagababa tournait le dos à la haie; il ne voyait rien de ce qui se
+passait et, sachant que Polyphème riait sans cesse, il ne s'étonnait
+pas de sa gaieté. Cependant les trois cris extraordinaires de Philéas
+charmèrent son oreille, paraît-il, car il dit naïvement à Polyphème:
+
+--Quoi moi entends? belle tyrolienne chantée par maître à moi?
+
+[Illustration 31.png]
+
+Pour le coup, Polyphème pensa étouffer.
+
+--Ah! ah! ah! mon très cher, s'écria-t-il en se tenant les côtes. Il y
+a en vous l'étoffe d'un ténor. Recommencez donc, je vous prie. Sagababa
+est dans l'admiration. Vous dépassez Absalon; il ne chantait pas, lui,
+sur son arbre...
+
+Philéas était exaspéré! il donna une si vigoureuse secousse à la
+misérable ombrelle, cause de sa honte, que tout cassa avec un fracas
+horrible et Saindoux, se détachant de l'arbre comme un énorme fruit,
+roula sur l'herbe et arriva sur Sagababa avec la rapidité d'une trombe.
+Il saisit la tête laineuse du petit nègre au moment où celui-ci tenait
+une bouteille de sirop et la dégustait.
+
+Sagababa, épouvanté, poussa des cris affreux! le sirop inonda
+Saindoux, qui entraînait Sagababa à sa remorque; ce fut une scène
+indescriptible... Enfin Philéas se releva, rouge, tremblant, furieux,
+gluant et plein de feuilles, le sirop dont il était couvert ayant collé
+sur ses vêtements force débris. Sagababa terrifié prit la fuite et
+courut tout d'une traite se réfugier dans le bois.
+
+--Allons, mon cher ami, dit Polyphème reprenant son sérieux; voilà
+encore une de ces aventures comme vous les aimez.
+
+PHILÉAS, _les dents serrées_.--Pas celle-là, Tueur! elle n'est pas à mon
+avantage...
+
+POLYPHÈME, _d'un air naïf_.--Mais si!... la gymnastique audacieuse est
+toujours admirée, et vous venez d'en faire d'une façon remarquable, ne
+le niez pas!
+
+PHILÉAS, _s'adoucissant_.--C'est un fait que je suis agile.
+
+POLYPHÈME, _insistant_.--... Et intrépide! il faut être hardi pour
+s'élancer ainsi et trouver le temps de chanter une tyrolienne.
+
+PHILÉAS, _calmé_.--Croyez-vous que c'était vraiment une tyrolienne?
+
+POLYPHÈME.--Oh! charmante! Sagababa l'a tout de suite admirée.
+
+PHILÉAS, _ravi_.--Il a du goût, cet enfant! Tiens, où est-il?
+
+POLYPHÈME, _avec aplomb_.--Il s'est sauvé, parbleu! vous lui avez? tiré
+les oreilles en arrivant, parce qu'il touchait au sirop; ça lui a fait
+peur. Goûtons. Nous allons ensuite le rassurer et lui dire de venir
+remporter son attirail.
+
+Les deux amis s'assirent et virent bientôt apparaître entre les branches
+la tête grimaçante du petit nègre.
+
+Sagababa n'avançait qu'en tremblant, très inquiet de savoir comment il
+serait reçu. Il fut ravi de voir que Philéas était de fort bonne humeur;
+il se hâta de servir les chasseurs et de les accompagner à l'auberge où
+le gros Saindoux se nettoya de fond en comble, tout en se félicitant
+naïvement de se trouver encore avec une aventure illustre à enregistrer
+dans ses hauts faits de touriste.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+EXCURSION CHAMPÊTRE
+
+--Tueur, s'écria peu de jour sa près le gros Saindoux en entrant
+brusquement dans la chambre de Polyphème un beau matin, ne voulez-vous
+pas faire aujourd'hui notre grande ascension sur le mont Jolly?
+
+Polyphème, à peine réveillé, se frottait les yeux et bâillait au nez de
+Philéas.
+
+--Ah! peste! marmotta-t-il enfin; j'avais oublié notre partie. N'est-il
+pas trop tard pour l'entreprendre? Nous avons, vous le savez, sept
+lieues à faire pour arriver au pied de la montagne. Or, marcher pendant
+sept lieues à la chaleur! plus l'ascension, plus la descente, plus le
+retour!!! comment ferons-nous, d'ailleurs, si nous ne trouvons pas
+d'auberge au pied de la montagne? Il faudra coucher en plein air, en ce
+cas!
+
+Philéas souriait imperturbablement pendant cette série d'objections,
+faites d'une voix endormie et plaintive.
+
+--Tout cela est fort possible à combiner, cher ami, répondit-il. D'abord
+vous n'avez que cinq lieues à faire pour arriver à la montagne. Au bas
+du mont Jolly se trouve un petit village; notre hôte l'a dit à Sagababa.
+Il sera très aisé de nous y caser cette nuit; donc, si vous aimez mieux
+ne faire l'ascension que demain, ce sera facile. Partons vite, Tueur;
+tenez, je vais vous aider.
+
+Et en parlant ainsi, le bouillant Philéas arrachait les couvertures de
+son compagnon, lui passait dans les jambes les manches de son habit et
+l'enveloppait dans son pantalon.
+
+Ainsi secoué, tiré, houspillé, Polyphème sortit vite de sa torpeur
+paresseuse et s'habilla en réparant gaîment les méprises de Saindoux,
+puis, escortés de l'inévitable Sagababa, les deux amis prirent le chemin
+que leur indiquait l'hôte.
+
+Mais, pour plaire à son maître, Sagababa l'avait trompé sur la distance
+qu'ils avaient à franchir pour arriver à leur but. Après avoir fait
+cinq lieues, les voyageurs se félicitaient d'être au terme de leurs
+fatigues... Ils apprirent alors d'un passant qu'ils avaient encore une
+longue course «de deux lieues,» dit le paysan en hochant la tête.
+
+--Fichu menteur! s'écria Philéas en s'élançant vers Sagababa dans
+l'intention évidente de lui tirer vigoureusement les oreilles...
+
+Mais le petit nègre était très perspicace et avait déjà prévu
+l'indignation de «maître à moi». Aussi d'un bond se trouva-t-il hors de
+portée de la main vengeresse de Saindoux. Il grimpa avec une agilité
+de singe jusque sur les plus hautes branches d'un énorme prunier qui
+bordait la route, et là, rassuré sur le sort de ses oreilles, il se
+mit à manger les prunes sauvages dont l'arbre était chargé. Polyphème,
+harassé, se coucha paresseusement sur le talus de la route à l'ombre du
+prunier.
+
+[Illustration 32.png]
+
+--Ma foi! dit-il, une halte est nécessaire; reposez-vous avec moi,
+Philéas. Je vais reprendre mon somme de ce matin. Ne m'éveillez pas
+avant deux heures, au moins. Je n'en puis plus!
+
+Saindoux, malgré sa fatigue, ne voulut pas imiter Polyphème qui dormait
+comme un bienheureux deux minutes après s'être étendu sur l'herbe. Le
+gros Philéas, plein de rancune contre Sagababa, voulait le malmener à
+son aise et grommelait en considérant la mine insolemment satisfaite de
+Sagababa sur son arbre.
+
+Tout à coup il prit son courage à deux mains et se hissa sur le prunier,
+à la grande terreur du négrillon qui n'avait pas compté là dessus.
+
+La mine du petit noir était si piteuse, si comique que le bon coeur de
+Philéas en fut désarmé. Il éclata de rire au nez de Sagababa un peu
+rassuré. Le négrillon offrit humblement à son maître quelques belles
+prunes que Saindoux accepta avec une dignité affable.
+
+Les fruits plurent au gros Philéas. Tout en jetant un regard d'envie sur
+la pelouse où Polyphème dormait de tout son coeur, il aida Sagababa à
+dépouiller le prunier de sa récolte, tant et si bien que Polyphème eut
+tout le loisir de se réveiller et de contempler avec une admiration
+goguenarde les exploits de son gros ami.
+
+--Bon appétit, mon cher! s'écria-t-il. Ah çà! vous avez donc un estomac
+de fer-blanc pour résister à cette masse de fruits aigres que vous
+avalez avec tant d'entrain?
+
+A la voix moqueuse de son compagnon, Saindoux avait dégringolé de
+l'arbre; il n'était pas satisfait d'être pris en flagrant délit de
+gourmandise enfantine et sentait sa dignité compromise.
+
+Aussi fut-ce avec une négligence affectée qu'il répondit:
+
+--Oh! c'est un simple passe-temps; je tenais d'ailleurs à aller
+retrouver mon drôle là haut pour...
+
+--... lui tenir compagnie, répondit en riant Polyphème, je vois ça,
+mon cher! Mais, ajouta-t-il en regardant le soleil qui descendait à
+l'horizon, savez-vous qu'il se fait tard? Hâtons notre marche. Ou je
+me trompe fort, ou nous arriverons après le coucher du soleil dans le
+village qui nous a été indiqué tout à l'heure.
+
+Philéas hêla Sagababa, suivit Polyphème qui s'était déjà remis en marche
+et les trois compagnons reprirent leur course interrompue.
+
+Polyphème avait dit vrai; leur halte avait été trop longue et la
+dernière demi-lieue fut faite presque à tâtons. Ils arrivèrent enfin
+dans le village; le silence qui y régnait indiqua combien l'heure était
+avancée. Ce fut en vain qu'ils parcoururent l'unique rue de l'endroit;
+ils ne virent aucune auberge.
+
+Philéas était consterné! Polyphème prenait la chose en riant, suivant
+son habitude. Sagababa était désolé... Son estomac criait famine et il
+entrevoyait la possibilité navrante de se coucher à jeun!
+
+--Que nous sommes bêtes! s'écria tout à coup Philéas, inspiré par une
+idée subite.
+
+[Illustration 33.png]
+
+--Merci, mon bon! riposta Polyphème.
+
+--Voici un village, continua Philéas très animé et sans faire attention
+aux répliques de son ami.
+
+POLYPHÈME.--Ça, c'est un fait.
+
+PHILÉAS.--Dans ce village, il y a une église...
+
+POLYPHÈME.--C'est positif; nous sommes devant.
+
+PHILÉAS, _avec volubilité_.--Pour une église, il faut un curé; pour
+le curé, il faut un presbytère; donc nous allons y demander
+l'hospitalité...
+
+SAGABABA, _avec élan_.--Et y manger, maître à moi?
+
+PHILÉAS, _avec majesté_.--Et y manger, mon enfant. Certes oui! (Il se
+frotte l'estomac.) J'ai une faim canine, justement. Allons! il faut
+frapper ici; cette maison à droite me paraît être celle du curé. Avance,
+Sagababa, et introduis-nous convenablement.
+
+Sagababa avait la fringale. Ravi de la perspective de manger et de se
+reposer, il se précipita vers la porte et tira le cordon de sonnette
+avec une telle violence, qu'il lui resta dans la main. Au moment où les
+amis allaient lui reprocher son impétuosité, la porte s'ouvrit et une
+vieille servante parut. A la vue de Sagababa qui s'élançait vers elle en
+criant: «Voilà maître à moi qui veut à boire et à manger!» elle poussa
+un cri d'effroi, referma violemment la porte et on l'entendit barricader
+la porte en faisant des exclamations de toutes sortes.
+
+Philéas et Polyphème se regardèrent avec consternation. Sagababa était
+pétrifié de son _succès_.
+
+POLYPHÈME.--Elle nous a pris pour des voleurs!
+
+PHILÉAS, _irrité_.--La vieille gueuse! je lui en fournirai des voleurs
+comme nous. (Il crie par le trou de la serrure.) Hé! Madame, nous sommes
+d'honnêtes gens, entendez-vous? des gens haut placés, même!
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Mais dans une fichue position pour le quart
+d'heure. Voyons, ne désespérons pas encore. Suivez-moi. J'ai remarqué
+en arrivant ici, dans l'enfoncement près de la montagne, une maison sur
+laquelle j'ai distingué vaguement une enseigne. C'est peut-être une
+auberge; allons-y.
+
+Et Polyphème, prenant le bras de Saindoux, l'entraîna sans écouter les
+malédictions lancées par ce dernier contre Sagababa.
+
+C'était une auberge! Les voyageurs purent enfin se rassasier et se
+reposer. Une bonne nuit les consola de leurs mésaventures et le
+lendemain, munis d'un guide, ils entreprenaient courageusement
+l'ascension du mont Jolly, entreprise qui va être racontée dans le
+chapitre suivant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+L'ASCENSION
+
+--Je suis encore plus éreinté qu'hier! s'écriait après quatre lieues de
+marche ascendante le gros Philéas tout haletant; et vous, cher Tueur?
+
+POLYPHÈME.--Je le suis raisonnablement. Un être à part, c'est ce
+polisson de Sagababa; regardez-le grimper! il est fait pour cela.
+
+Et en disant ces mots, le jeune homme contemplait avec envie le petit
+nègre qui bondissait comme une balle élastique devant la caravane.
+
+L'éloge de Polyphème redoubla son ardeur. Il voulut faire une culbute;
+mais cet exploit ne s'accomplit pas sans émotion. Il retomba sur le
+côté et roula sur Philéas... Celui-ci trébucha sur Polyphème, lequel se
+raccrocha au guide... Si ce dernier n'avait pas eu la présence d'esprit
+de s'arcbouter sur son bâton ferré, il y aurait eu des malheurs à
+déplorer. Grâce à lui, tout se réduisit à quelques bosses et à plusieurs
+bleus. Philéas ne perdit pas cette occasion de tancer vertement
+Sagababa.
+
+--Quelle est cette façon de rouler sur votre maître? s'écria-t-il; au
+lieu de m'approcher avec une précaution respectueuse, vous meurtrissez
+l'objet de votre vénération, petit drôle!
+
+A cela, Sagababa ne répondit qu'en se grattant l'oreille d'un air
+penaud.
+
+Enfin, après de nombreux efforts, les touristes arrivèrent au sommet de
+la célèbre montagne. Mais là, leur désappointement fut complet; ils ne
+voyaient rien... D'épais brouillards les enveloppaient et dérobaient à
+leurs yeux toute apparence de vue!
+
+--Sac à papier! s'écria Philéas, avons-nous du guignon... Si nous
+avancions encore un peu, nous aurions, sans doute, à défaut de mieux une
+bonne installation pour déjeuner.
+
+Il avait à peine fait vingt pas, en achevant ces mots, quand le guide
+s'élança vers lui et le ramena vers ses compagnons.
+
+--Où courez-vous, Monsieur? dit-il avec force. Par ici, la montagne
+descend à pic à quatre mille pieds!...
+
+Polyphème saisit le bras de son ami qui pâlissait à l'idée de son
+imprudence, tandis que Sagababa effrayé s'accrochait aux basques de son
+téméraire «maître à moi».
+
+--Tenez, Saindoux, il faut faire notre deuil de toute vue, s'écria
+Polyphème. Consolons-nous en déjeunant ici tranquillement. Guide,
+avez-vous... Oh! regardez, regardez donc, Philéas, le splendide et
+féerique tableau!
+
+En effet, un coup de vent faisait mollement onduler les épais
+brouillards blancs qui s'ouvrirent tout à coup, montrant aux voyageurs
+ravis un spectacle vraiment sublime. A leurs pieds s'étendaient
+de vertes et ravissantes vallées; çà et là des bois, des villages
+pittoresquement groupés dans les plaines, et au loin, les blanches cimes
+des glaciers qui étincelaient aux rayons du soleil levant... A trois
+reprises, les nuées voilèrent et montrèrent aux touristes extasiés la
+vue merveilleuse qui les enchantait.
+
+[Illustration 34.png]
+
+Le soleil régna enfin en maître sur cette montagne splendide et Philéas,
+revenant à la réalité, demanda au guide s'il n'avait pas oublié les
+provisions. Son ravissement changea de nature, sans être pour cela moins
+intense, lorsqu'il vit s'étaler devant lui le déjeuner...
+
+A ses yeux de gourmand émérite s'offraient un grand bol de crème glacée,
+un pain bis des plus appétissants, un immense fromage de gruyère et deux
+larges flacons, l'un de vieux Bordeaux, l'autre de Madère.
+
+--C'est sublime! s'écria-t-il un instant après, la bouche pleine, tandis
+que Polyphème éclatait de rire devant cet enthousiasme prosaïque.
+
+Mais il n'est si bonne occupation qui ne doive finir. Le repas achevé,
+Philéas, cédant à la fatigue, s'endormit après avoir (pour se mettre à
+l'aise, disait-il) ôté ses guêtres, ses souliers et ses bas; il resta
+jambes nues, malgré les observations du guide et les plaisanteries de
+Polyphème. Ce dernier fut bientôt absorbé par une esquisse de la vue
+superbe qui s'offrait à lui; le guide et Sagababa causaient entre eux.
+
+Au bout d'une heure de sieste Saindoux se réveilla brusquement en
+poussant une exclamation douloureuse. Polyphème se retourna.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.
+
+Philéas geignait en se frottant le mollet gauche extrêmement enflé.
+
+--En voilà une catastrophe! soupirait-il. On dit que le bien vient en
+dormant... Regardez un peu si c'est vrai pour moi? Ce n'est plus une
+jambe que j'ai là, c'est une colonne! un pied d'éléphant... et ça me
+cuit partout!
+
+Polyphème examina le mollet malade.
+
+--Vous avez attrapé là un fameux coup de soleil, répondit-il au dolent
+Philéas. La difficulté à présent, c'est de descendre la montagne. Guide,
+donnez-moi donc le restant de la crême. Beurrez-vous la partie malade
+avec cela, Saindoux; cela ne peut manquer de vous faire grand bien.
+
+[Illustration 35.png]
+
+--Quel dommage! observait Philéas tout en se frictionnant la jambe, de
+gaspiller comme cela cette admirable crème! J'en aurais encore mangé
+avec tant de plaisir!
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Votre jambe l'absorbe pour vous.
+
+PHILÉAS, _soupirant_.--Ce n'est pas la même chose, Tueur!
+
+L'application de la crème fit grand bien à Saindoux; il put marcher sans
+trop de peine. Il lui fut impossible, toutefois, de remettre ses bas et
+ses guêtres, l'enflure étant trop considérable pour cela.
+
+Le gros touriste fut très vexé de rester ainsi nu-jambes. Son
+humiliation augmenta lorsqu'il aperçut au bas de la montagne un groupe
+au milieu duquel s'agitait une vieille femme. Les gens composant ce
+rassemblement semblaient à la fois curieux et inquiets. Ils paraissaient
+attendre les touristes. Ceux-ci, arrivés à une certaine distance,
+entendirent des fragments de phrases qui les étonnèrent et les
+intriguèrent même beaucoup.
+
+--Vous croyez que ce sont eux? disait une voix.
+
+--Certainement, s'écria la vieille; je reconnais leur... (ici sa
+voix baissa et quelques mots échappèrent aux voyageurs); et puis,
+ajouta-t-elle, v'là leur singe avec eux.
+
+PHILÉAS, _interloqué_.--Qu'est-ce qu'ils disent, ces gens-là? qui
+reconnaissent-ils? de quel singe parle-t-on?
+
+POLYPHÈME, _se frappant le front_.--Parbleu! je crois comprendre...
+Philéas, c'est la vieille poltronne d'hier soir, qui a eu l'idée de nous
+prendre, vous et moi pour des voleurs et Sagababa pour un singe... Elle
+nous attend après avoir charitablement ameuté le voisinage pour nous
+fourrer en prison. En entendant cette explication rapide. Saindoux
+poussa un cri d'indignation et Sagababa un hurlement de colère. Ce
+dernier, hors de lui, courut vers la servante occupée à pérorer et lui
+arracha son bonnet en criant:
+
+--Vilaine guenon! moi pas singe, entends-tu?
+
+[Illustration 36.png]
+
+La vieille poussa des cris de détresse! Ceux qui l'entouraient se
+jetèrent sur Sagababa. Philéas et Polyphème s'élancèrent au secours du
+petit nègre et la mêlée fut complète!
+
+Heureusement pour les voyageurs, le guide mit en peu de mots les
+principaux habitants au courant de ce qui s'était passé, et après avoir
+séparé les combattants, les explications commencèrent. Elles furent
+longues et laborieuses, l'impétueux Philéas interrompant à tort et à
+travers; la servante était de son côté bavarde comme une pie et entêtée
+comme une mule.
+
+Le curé, qui était arrivé pour tout pacifier, avait beau vouloir la
+faire taire, il ne pouvait y réussir et la persuader de son erreur.
+
+--Non, non, Monsieur le curé, répondait-elle avec obstination. Vous êtes
+la dupe de ces deux brigands. Ils ont un singe qui parle; ça prouve
+qu'il est plus pervers que les autres... Et regardez ce gros qui traîne
+la jambe! C'est un galérien échappé qui avait encore les fers aux pieds
+hier soir, soyez-en sûr! Ils ont voulu m'assassiner, moi qui vous parle!
+je dois savoir la chose mieux que vous! Croyez-moi, Monsieur le curé,
+faites arrêter ces bandits et leur animal. Si vous les laissez aller, il
+nous arrivera malheur à tous, c'est certain!
+
+Sagababa trépignait en entendant la vieille parler de lui en ces termes;
+s'il n'avait été maintenu par Polyphème, il se fût jeté de nouveau sur
+sa calomniatrice; sa petite figure grimaçante de fureur ajoutait à la
+frayeur de la servante et la faisait crier de plus belle.
+
+Philéas jugea à propos d'en finir par un coup de théâtre.
+
+[Illustration 37.png]
+
+--Monsieur le curé et vous, Messieurs, dit-il avec majesté, les vaines
+paroles d'une personne que je m'abstiens de qualifier puisqu'elle
+appartient, quoiqu'à tort, au beau sexe... (On rit; la vieille se
+rebiffe.) Ces vaines paroles, dis-je, ne portent point atteinte à des
+personnes telles que nous! Par notre richesse et notre position sociale
+élevée, je me plais à le dire, nous sommes au-dessus de propos stupides
+pour ne pas dire imprudents. Voulant convaincre cette pauvre insensée
+de son erreur et arrêter sa langue, incommensurablement longue et
+envenimée, voici cent francs que je vous offre pour les pauvres de votre
+village. Cette offrande convaincra tout le monde, j'espère, et l'on
+verra ce que nous sommes, c'est-à-dire, d'illustres voyageurs munis d'un
+nègre et voyageant pour satisfaire leur passion de chasse et d'aventures
+glorieuses!
+
+A ce discours, les habitants crièrent bravo! et merci! Le curé remercia
+poliment. Polyphème, ne voulant pas être en reste de générosité, glissa
+un louis dans la main de la servante pour la dédommager de son bonnet
+perdu. Celle-ci se dérida, fit une grande révérence et, ne voulant pas
+manquer de bons procédés, tira une poignée de noix de sa poche et les
+offrit à Sagababa qui faillit s'irriter... mais qui, après réflexion, se
+mit à les manger à belles dents.
+
+Chacun se sépara bons amis. Les voyageurs allèrent se reposer dans leur
+auberge et y soigner le mollet de Philéas; ce dernier jugea prudent de
+se coucher en arrivant et de commander à Sagababa un énorme cataplasme
+de farine de lin, pour en envelopper sa jambe enflée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LE CATAPLASME
+
+Le premier soin de Sagababa, le lendemain matin, fut d'apporter à
+Philéas un nouveau cataplasme. Cela semblait d'autant plus indispensable
+à Saindoux que de nombreux clous avaient surgi pendant la nuit et le
+faisaient vivement souffrir. Sagababa posa adroitement le cataplasme et
+allait se retirer lorsqu'un cri de Philéas le fit bondir.
+
+Saindoux, effaré, regardait tour à tour le petit nègre, la jambe
+enveloppée et Polyphème, accouru à l'exclamation de son ami.
+
+--Mais c'est de la moutarde, petit imbécile! s'écria-t-il enfin en
+revenant de sa stupeur. De la moutarde qui me brûle atrocement!...
+Ote-moi ça, tout de suite.
+
+SAGABABA, _inquiet_.--Oh! maître à moi, faut pas toucher à cataplasme;
+ça calme!
+
+PHILÉAS, _se trémoussant_.--Comment, ça calme! drôlement, par exemple!
+Diable! cela cuit, au contraire... Ôte-moi vite cette moutarde.
+
+SAGABABA, _désolé_.--Maître à moi, pas vouloir guérir avec cataplasme?
+
+PHILÉAS, _gigottant._--Pas à la farine de moutarde, garnement. Donne-moi
+de la farine de lin à la place de ce fer rouge.
+
+POLYPHÈME, _impatienté._--Allons donc! Sagababa, obéis à ton maître et
+ne raisonne pas.
+
+SAGABABA, _pleurant._--Moi vouloir guérir maître à moi; pas ôter graine
+de lin.
+
+Polyphème, agacé, prit là jambe de Philéas et aida ce dernier à se
+débarrasser du cataplasme posé par le petit nègre dans son dévouement
+maladroit.
+
+En voyant cela, les pleurs de Sagababa redoublèrent. Philéas allait
+lui ordonner de se taire ou de partir lorsque Sagababa, interrompant
+subitement ses sanglots, se précipita vers le cataplasme, le saisit et
+sortit en toute hâte.
+
+Restés seuls, les deux amis se regardèrent avec surprise.
+
+--Pourquoi ce changement subit? demanda Polyphème.
+
+--Il comprend enfin sa sottise, dit Philéas en mettant sur sa jambe
+rougie une compresse d'huile de millepertuis. Fichu gamin, est-il
+entêté? hein! l'est-il?
+
+Il achevait à peine ces mots que Sagababa reparut avec une mine
+triomphante, le fameux cataplasme à la main.
+
+--C'être graine de lin, maître à moi! s'écria-t-il en entrant. Sagababa
+est sûr, à présent! lui en avoir mangé.
+
+PHILÉAS, _ahuri._--Mangé quoi? de quoi as-tu mangé? du cataplasme? de la
+moutarde?
+
+SAGABABA, _avec force._--Mangé cataplasme graine de lin, maître à moi; à
+présent, sûr; maître à moi mettre ça?
+
+Polyphème partit d'un fou rire en voyant la figure radieuse de Sagababa
+et la mine pétrifiée de Saindoux.
+
+--Sale garçon! grommela enfin ce dernier: goûter d'une chose qui vient
+de toucher à un tas de clous! je n'en veux pas de ta farine de moutarde,
+entends-tu, entêté mulet!
+
+[Illustration 38.png]
+
+SAGABABA, _avec énergie._--Maître à moi goûter cataplasme pour savoir si
+c'est graine de lin!
+
+PHILÉAS.--Fi l'horreur! Certes non, je n'y goûterai pas. Emporte ça tout
+de suite. Je me soignerai sans toi.
+
+Le petit nègre ne répliqua rien. Il se retira en marmottant: «C'est
+graine de lin; maître à moi verra!»
+
+L'appétit de Philéas n'avait pas disparu malgré sa jambe malade. Son
+déjeuner fut copieux et il se mit à table le soir, pour dîner, avec un
+entrain égal à celui du matin.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a à manger? demanda-t-il en dépliant sa serviette.
+Du boeuf? Ah! très bien; j'aime le bouilli, surtout avec de
+l'assaisonnement. Sagababa, donne-moi la moutarde, mon garçon... merci.
+
+Quelques instants s'écoulèrent pendant lesquels Saindoux, absorbé,
+mangeait lentement. Tout à coup, il se retourna vers le négrillon...
+
+--En voilà un idiot! s'écria-t-il; il me donne ce matin de la moutarde
+pour de la graine de lin, et ce soir, de la graine de lin pour de la
+moutarde!
+
+Chose bizarre... en entendant ces mots, Sagababa, rayonnait...
+
+--Moi avoir raison; maître à moi, voir ça enfin! s'écria-t-il. C'être
+graine de lin de ce matin!
+
+PHILÉAS, _abasourdi._--Ça, c'est le cataplasme de ce matin?
+
+SAGABABA, _avec joie._--Oui, maître à moi.
+
+PHILÉAS, _suffoqué._--Ce que tu as mis sur ma jambe?...
+
+SAGABABA, _de même._--Oui, maître à moi; pas farine de moutarde, hein?
+
+La parole expirait sur les lèvres de Philéas... Il se tourna
+machinalement vers Polyphème. Ce dernier qui, heureusement pour lui,
+n'avait pas encore dégusté la fameuse graine de lin, riait aux larmes et
+du dialogue et de la figure des interlocuteurs.
+
+Enfin Philéas, recouvrant ses esprits, empoigna la graine de lin et la
+lança à la tête de Sagababa en criant de toutes ses forces:
+
+--Sale polisson!
+
+Le petit nègre, la figure inondée de cette pâte gluante, disparut en un
+clin d'oeil et courut se réfugier dans la cuisine.
+
+Mais le dîner était fini pour Philéas, écoeuré par ce que venait de lui
+faire avaler Sagababa.
+
+Il assista tristement au repas de Polyphème et se retira chez lui le
+soir, en se promettant bien de ne plus laisser Sagababa le soigner si
+despotiquement.
+
+--Avant de partir pour la Pologne, mon très cher, dit Polyphème au
+gros Saindoux, lorsque ce dernier fut rétabli; allons donc faire une
+promenade dans les environs; pour nous éviter toute fatigue, je suis
+d'avis de prendre simplement une voiture; ce sera plus commode et plus
+rapide.
+
+--Je ne demande pas mieux, s'écria Philéas; il y a longtemps que je n'ai
+conduit et je ne veux pas perdre mon talent de cocher. Je vais vous
+mener un peu lestement, Tueur, vous allez voir. Hé! Sagababa, fais-nous
+venir l'hôte afin de lui louer ce qu'il nous faut pour une excursion.
+
+Sagababa se précipita pour obéir et revint bientôt, escorté de l'hôte
+qui venait d'être mis au courant par lui de ce dont il s'agissait.
+
+L'HÔTE, _affairé_.--Ces Messieurs veulent une voiture et un cheval?
+J'ai leur affaire. Un charmant petit tilbury presque neuf et un cheval
+excellent qu'un enfant conduirait. Ces Messieurs veulent-ils qu'on
+attelle immédiatement?
+
+--Certainement, répondit Philéas enchanté. Sagababa, va l'aider et
+reviens nous avertir quand tout sera prêt... N'est-ce pas, cher Tueur?
+
+POLYPHÈME.--Un instant! vous êtes trop confiant, Saindoux; allons voir
+ce qu'on nous propose, d'abord. Il ne nous faut ni une charrette, ni une
+rosse; la voiture et le cheval doivent être convenables.
+
+PHILÉAS.--Au fait, vous avez raison; examinons notre équipage, avant de
+nous y installer. Peste! je me rappelle encore un certain accident...
+
+L'HÔTE, _vexé._--Ces Messieurs vont voir par eux-mêmes qu'ils peuvent
+avoir toute confiance en moi!
+
+Et il suivit en grommelant les deux amis. Les jeunes gens, escortés de
+Sagababa, s'étaient dirigés vers la remise.
+
+L'hôte leur exhiba alors triomphalement un horrible véhicule ressemblant
+beaucoup à une gigantesque araignée. Un petit siège, avec une boîte
+mobile destinée à mettre des chiens, tout par sa disposition semblait
+désagréable et ridicule. Les touristes se regardèrent avec indécision.
+
+--Qu'en dites-vous? demanda enfin Philéas.
+
+POLYPHÈME, _haussant les épaules._--Dame! pour laid, c'est laid! il n'y
+a pas à dire. Mais enfin, c'est transportable et nous n'avons que cela
+sous la main.
+
+[Illustration 39.png]
+
+SAGABABA, _se récriant._--Maître à moi peut pas aller là dedans. C'est
+impossible... pas assez de place pour trois.
+
+PHILÉAS.--Est-ce que je songe à t'emmener aujourd'hui, petit imbécile!
+Je n'ai pas besoin de toi; nous ne faisons qu'une promenade en voiture.
+
+SAGABABA, _vivement_.--Maître à moi prend pas Sagababa?
+
+PHILÉAS.--Ma foi non!
+
+SAGABABA, _insistant_.--Sagababa pas vouloir quitter maître à moi! Lui
+aller sur genoux de maître à moi. Bien, comme ça?
+
+PHILÉAS.--Idée saugrenue! Tu crois que je vais t'empiler sur nous et
+m'écraser de ton poids? dans une promenade d'agrément! va te promener à
+pied où tu voudras; je te donne congé jusqu'à ce soir. Allons voir le
+cheval à présent, Polyphème.
+
+Et les jeunes gens sortirent de la remise avec l'hôte, laissant Sagababa
+humilié et désappointé...
+
+Mais, nous le savons, le petit noir était entêté. Il ne se tint pas
+pour battu. Il referma soigneusement les portes de la remise et, à part
+quelques froissements de paille, on n'entendit plus rien.
+
+Les deux amis avaient examiné le cheval. Il paraissait vigoureux, mais
+il avait une jambe de derrière enveloppée de linges et soigneusement
+ficelée, ce qui éveilla la méfiance de Philéas; les plaisantes remarques
+de Polyphème excitèrent l'indignation de l'hôte.
+
+PHILÉAS, _avec fermeté_.--Je n'attelle pas cet animal si je ne vois pas
+ce qu'il y a sous cette toile. C'est peut-être un invalide!
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Au fait! s'il avait une jambe de bois, ce
+vétéran... A-t-il servi dans la cavalerie ou dans l'artillerie, mon
+hôte?
+
+L'HOTE, _suffoqué._--Monsieur!... Messieurs!... mon cheval est intact,
+sachez-le. Il a une écorchure, voilà tout. Cela arrive à tout le monde,
+Monsieur en est la preuve.
+
+PHILÉAS, _mécontent._--Eh! dites donc, l'aubergiste, ne me comparez
+pas à une bête, entendez-vous! Modérez vos idées biscornues et
+développez-nous cette toile. Je suis comme saint Nicolas[15], moi; il
+faut que je voie pour croire.
+
+[Note 15: Philéas veut dire saint Thomas.]
+
+POLYPHÈME.--Vous dites, mon ami?
+
+PHILÉAS, _avec une fausse modestie._--Oh! je fais une simple citation
+historique pour confondre notre hôte.
+
+La gaieté de Polyphème flatta Philéas qui, persuadé que son ami riait de
+la colère de l'aubergiste, fit chorus avec entrain.
+
+L'hôte, ayant développé avec humeur les bandages qui cachaient la jambe
+malade, fit voir qu'à part des écorchures en voie de guérison, l'animal
+n'avait, en effet, rien de sérieux et qu'il pouvait très bien marcher.
+
+On reficela le tout et l'hôte, radouci par la perspective d'un bon
+paiement, attela le cheval et amena le tilbury devant les deux
+touristes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+PROMENADE EN VOITURE
+
+Au moment de monter dans le tilbury, Philéas regarda autour de lui.
+
+--Que cherchez-vous, Philéas? demanda Polyphème.
+
+--Je regarde où est passé ce drôle de Sagababa, répondit Saindoux; je
+voulais lui recommander...
+
+--Bah! repartit Polyphème avec impatience; il a déjà profité de votre
+permission, allez! il est à courir de côté et d'autre. Montez donc, mon
+cher, et laissez ce gamin tranquille.
+
+Les touristes s'installèrent dans la voiture.
+
+--Pristi! que c'est étroit! s'écria Philéas.
+
+--Et dur! gémit Polyphème.
+
+--Il me semble être dans un collier de force! continua Saindoux en
+faisant des contorsions.
+
+--Je suis convaincu que le siège est rembourré de clous et d'instruments
+malfaisants, ajouta son ami.
+
+L'hôte se serait de nouveau fâché tout rouge, si les jeunes gens
+n'avaient ri, tout en se plaignant de la sorte. Il se promit de leur
+faire payer leurs plaisanteries en chargeant sa note d'autant plus. Il
+ouvrit à deux battants la porte de la cour et, comme la voiture sortait,
+la paille qui remplissait la boîte s'agita et l'hôte vit apparaître la
+tête laineuse de Sagababa.
+
+--Messieurs, s'écria-t-il, Messieurs, arrêtez! vous chargez trop la
+voiture... la caisse n'est pas...
+
+Le bruit des roues empêcha les jeunes gens d'entendre les réclamations
+de l'aubergiste et le négrillon, se doutant que l'hôte voulait dénoncer
+sa présence, lui fit de son trou une grimace hideuse.
+
+... Mais la joie du petit nègre parvenu à ses fins fut de courte durée.
+La voiture allant au grand trot le secouait horriblement; il commençait
+à regretter son escapade. Le cheval, vigoureusement fouetté par Philéas,
+allait comme le vent et Sagababa, de plus en plus mal à l'aise,
+entendait avec dépit les jeunes gens rire, causer et exciter gaiement le
+cheval.
+
+--Quoi faire? se dit-il. Si moi appelle maître à moi, furieux! tirer les
+oreilles! donner calottes! renvoyer Sagababa à l'auberge... Et l'hôte,
+rire de Sagababa. Si moi pouvais arrêter diable de cheval... Ah! lui
+avoir ficelle qui pend à jambe malade. Bon, ça! moi tirer dessus et lui
+aller au pas.
+
+Enchanté de son idée, Sagababa attrapa adroitement un bout de la corde
+mal rattachée qui traînait et il l'attira à lui... L'effet fut magique;
+le cheval s'arrêta tout court.
+
+PHILÉAS, _étonné_.--Tiens! qu'est-ce qu'il a donc, ce cheval? Allons!
+hue!
+
+Il donna un coup de fouet, mais sans aucun succès.
+
+[Illustration 40.png]
+
+POLYPHÈME.--C'était trop beau pour durer, ces allures. Allons, animal,
+va donc!
+
+Polyphème piqua la croupe avec son bâton ferré. Le cheval, excité d'un
+côté, de l'autre retenu solidement par Sagababa, prit le parti de
+marcher sur trois pieds, laissant en l'air la jambe faite prisonnière
+par le rusé négrillon. Il alla ainsi en trottinant; il sautait d'une
+façon si bizarre que Polyphème fut pris d'un fou rire.
+
+PHILÉAS, _rageant._--Il n'y a pas de quoi rire, allez! Ah! quelle misère
+de se trouver ainsi avec une bête éclopée... Elle est jolie, notre
+promenade! que faire, Tueur? Ne riez donc pas si fort, mon ami, cela
+m'agace! Quand je vous dis qu'il n'y a pas de quoi! Tiens, j'ai une
+idée... Voilà une rivière, faisons baigner le cheval; l'eau fera du bien
+à sa jambe et il remarchera.
+
+En disant ces mots, Philéas dirigea le cheval sur la berge... avant que
+Sagababa ait pu se rendre compte de ce qui se passait, il avait de l'eau
+jusqu'aux oreilles. Aveuglé, effrayé, il tira convulsivement sa ficelle
+avec une telle force que le cheval recula violemment contre un rocher et
+fit verser la voiture; promeneurs et équipage, tout culbuta sur la rive.
+
+En se remettant sur ses pieds, encore tout étourdi de la chute, Philéas
+regarda machinalement autour de lui.
+
+Quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant le petit nègre à ses
+côtés?...
+
+POLYPHÈME, _se relevant._--Ah! tout se découvre enfin! Ou je me trompe
+fort, ou ce garnement est pour beaucoup dans notre accident. Voyons! où
+étais-tu, polisson? et qu'as-tu fait?
+
+Bouleversé de son bain et de sa chute, Sagababa n'eut pas l'idée de
+mentir et raconta, les mains jointes, les yeux baissés et la voix
+tremblante, ce qu'il avait imaginé pour empêcher le cheval de trotter.
+
+Philéas écoutait, bouche béante... Quand le coupable eut fini, il se
+tourna vers Polyphème.
+
+--Et vous croyez, Tueur, s'écria-t-il, que ça se passera tranquillement
+comme ça! que faire à ce gradin? Si je l'emballais et si je l'expédiais
+dans son pays natal, il ne l'aurait pas volé et nous serions
+tranquilles; qu'en dites-vous?
+
+A ces mots, le négrillon éclata en sanglots bruyants.
+
+--Sagababa, jamais quitter maître à moi, cria-t-il; moi, me cramponner à
+lui et jamais lâcher...
+
+Et il se précipita sur Saindoux qu'il étreignit avec désespoir.
+
+Philéas tenta vainement de se dépêtrer; il le pouvait d'autant moins
+qu'il n'était nullement aidé par Polyphème, celui-ci ne perdant pas
+une si belle occasion de rire. Enfin il parlementa; il fut convenu que
+Sagababa lâcherait prise, retournerait à l'auberge et y attendrait
+patiemment les voyageurs.
+
+Ceux-ci, enfin délivrés du petit nègre, relevèrent la voiture,
+rafistolèrent les harnais du cheval et purent reprendre paisiblement le
+cours de leur promenade.
+
+Entraînés par la beauté des sites, les jeunes gens n'avaient pas
+remarqué le changement de l'atmosphère et les signes menaçants d'un
+orage prochain.
+
+Lorsqu'ils s'en aperçurent, ils changèrent de direction et voulurent
+revenir rapidement à l'auberge.
+
+Mais le cheval, fatigué, refusa d'aller autrement qu'au pas et les
+voyageurs essayèrent vainement de le faire trotter. Leurs cris et leurs
+coups furent inutiles. Pendant une heure ils durent se résigner à
+marcher comme un enterrement, dans une obscurité croissante. Les nuages
+assombrissaient le ciel de plus en plus. Un éclair flamboyant fit sortir
+tout à coup le cheval de sa torpeur; il se mit au trot d'abord, au galop
+ensuite, au grand contentement de Polyphème qui se fiait à son instinct,
+mais à la grande terreur de Philéas que cette course folle épouvantait.
+
+--Arrête!... holà... ho!... ho là! criait-il en tirant sur les guides.
+Tu vas nous fracasser. Tirez avec moi, Tueur; nous sommes en danger de
+mort, c'est sûr! cette bête devient infernale...
+
+--Et les morts vont vite! remarqua Polyphème d'un ton lugubre.
+
+--Saprelotte! s'écria Philéas en frissonnant, vous avez de fichues
+idées, mon ami. Ah! s'il m'arrive malheur, je veux vous dire mes
+dernières volontés...
+
+Un éclat de rire de Polyphème interrompit Saindoux.
+
+PHILÉAS, _scandalisé_.--Vous riez, vous osez rire... Eh bien! si c'est
+vous qui mourez et moi qui vous survis, vous ne prévoyez donc rien à
+demander? rien à... aïe!...
+
+Sans s'en douter, les promeneurs étaient arrivés à l'auberge et le
+cheval, en entrant au grand galop dans la cour, avait accroché le
+tilbury à la borne.
+
+Philéas fut lancé dans les bras de l'aubergiste, et Polyphème sur le
+dos de Sagababa, en train de dévorer une tartine. Après le pêle-mêle de
+cette brusque arrivée, chacun reconnut avec plaisir qu'il était sain et
+sauf et alla se refaire et se reposer, grâce à un bon souper et à un bon
+lit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+LES LOUPS
+
+--En route pour la Pologne! dit joyeusement Philéas à son ami, deux
+jours après leur promenade. Vous savez que nous allons y préluder à nos
+grandes chasses. Nous essayerons là si les loups ont la peau dure.
+
+Polyphème souriait de l'ardeur de Saindoux; il adopta volontiers la
+proposition de partir et les jeunes gens, suivis de Sagababa, se
+dirigèrent vers la Lithuanie, où ils comptaient se donner les émotions
+de chasses aux loups.
+
+Le voyage fut heureux, à part les doléances de Philéas sur le froid et
+les gémissements de Sagababa, qui claquait des dents pour renchérir sur
+son maître.
+
+Les touristes arrivèrent sans encombre à l'endroit le meilleur pour
+s'installer et y attendre le moment favorable des chasses.
+
+Les préparatifs de Polyphème furent sérieux; il s'agissait de courir de
+vrais dangers et le jeune homme força Saindoux à se munir de tout ce qui
+lui sembla nécessaire. Philéas avait néanmoins fait en cachette quelques
+préparatifs bizarres, aidé par Sagababa qui se montrait tout fier de la
+confiance que lui témoignait son maître.
+
+Polyphème, intrigué, chercha vainement à savoir en quoi consistaient les
+arrangements de chasse de Saindoux. Ce dernier ne voulut répondre que
+fort évasivement et Polyphème ne put tirer du négrillon qu'un éloge
+emphatique de «maître à moi».
+
+Les jeunes gens, tout en s'occupant de la sorte, mettaient pourtant le
+temps à profit; ils visitaient les environs, s'initiaient aux coutumes
+des habitants et s'entendaient avec eux pour leurs excursions et leurs
+chasses. L'hiver si impatiemment attendu par eux arriva enfin. Tout se
+revêtit dans les campagnes d'une épaisse enveloppe de neige. Les sapins
+seuls conservaient leur sombre verdure, quoiqu'à demi cachés sous leur
+parure blanche.
+
+Les eaux glacées offrirent alors aux chasseurs des passages sûrs et
+solides.
+
+Les jeunes gens, enchantés, se concertèrent avec quelques propriétaires
+secondés par leurs paysans, et un beau matin ils montèrent en traîneau
+et se dirigèrent vers une des sombres et vastes forêts dont regorge la
+Lithuanie.
+
+La chasse devait se faire sans descendre de traîneau et Polyphème
+croyait que Philéas avait adopté comme lui cette manière de chasser, la
+plus sûre pour des étrangers inexpérimentés. Mais il avait compté sans
+l'entêtement de son gros compagnon. Lorsqu'il vit au loin le féroce
+gibier qu'il cherchait, il se retourna pour appeler Philéas, et sa
+stupeur fut grande en n'apercevant pas le traîneau de Saindoux dans
+lequel se trouvait aussi Sagababa. Il s'informa d'eux à ses compagnons.
+Ceux-ci n'avaient pas plus remarqué que Polyphème la disparition de
+Philéas...
+
+On s'arrêta, on appela, mais en vain. Personne ne répondit, l'on ne vit
+rien... En revanche quelques hurlements, rares d'abord, puis nombreux
+ensuite, montrèrent à tous qu'il leur fallait rebrousser chemin et
+battre en retraite au lieu d'attaquer. Bientôt le danger augmenta... Une
+bande de loups gagna de vitesse les traîneaux, et les chasseurs durent
+se défendre à coups de feu d'abord, puis à coups de crosse. Des
+hennissements parlant non loin de là firent dresser l'oreille aux loups.
+Ils se précipitèrent en grand nombre vers l'endroit d'où venaient ces
+clameurs, et les combattants purent s'arrêter et venir à bout du reste
+de la bande.
+
+Polyphème était dévoré d'inquiétude! Il avait cru entendre, non
+seulement les hennissements qui avaient attiré les loups, mais des
+exclamations poussées par Philéas... Il en fit part à ses compagnons.
+Ceux-ci furent d'avis d'aller chercher du renfort avant de s'aventurer
+vers l'endroit indiqué par Polyphème. Le jeune homme dut se résigner à
+les accompagner et céder à leurs raisonnements.
+
+--Si votre ami a pu trouver un abri sur un arbre, il ne court pas de
+danger immédiat, lui dirent-ils. Dans le cas contraire, il est déjà la
+proie des loups qui l'auront dévoré en même temps que les chevaux.
+
+Pendant qu'ils s'éloignaient pour revenir en nombre suffisant, voyons ce
+qu'étaient devenus Philéas et Sagababa.
+
+Lorsqu'on était entré dans la forêt, le gros Saindoux avait peu à peu
+ralenti l'allure de ses chevaux et, lorsqu'il eut perdu de vue ses
+compagnons, il se retourna en riant vers Sagababa.
+
+--Hein! petit, est-ce bien manoeuvré? s'écria-t-il. Allons par cette
+route maintenant, et nous aurons notre paire de loups en moins d'une
+heure; tu verras.
+
+--Et puis revenir à la maison après, pas vrai, maître à moi? demanda
+Sagababa dont les dents claquaient de peur.
+
+PHILÉAS.--C'est évident, nigaud. Dès que j'aurai mon affaire, je ne
+resterai pas ici où il fait un froid... de loup, c'est le cas de le
+dire. Tiens, voilà un beau sapin, nous y serons à l'abri de la neige.
+Arrêtons-nous ici; nous nous y mettrons facilement en embuscade. Attache
+les chevaux à l'arbre... solidement, donc! il ne faut pas qu'ils nous
+échappent en entendant tirer; là, c'est bon. Eh! bien! qu'est-ce que tu
+fais, à présent?
+
+En effet le petit nègre, après avoir obéi à son maître, grimpait
+lestement sur le sapin au pied duquel se tenait Saindoux. Ce dernier,
+tout en ne croyant voir qu'un ou deux loups dans cette partie de la
+forêt qu'il supposait peu visitée par les bêtes fauves, était néanmoins
+mal à son aise, au fond du coeur. Aussi s'agitait-il pour donner le
+change à Sagababa et pérorait-il en conséquence.
+
+--Poltron! continua Saindoux, n'as-tu pas honte? aller grimper là-haut
+comme un lézard! Regarde-moi, imite-moi. Suis-je assez calme! assez
+brave!! J'attends de pied ferme, moi, je ne reculerais pas pour un...
+Miséricorde! qu'est-ce que je vois? un troupeau de loups! Comme ils
+accourent, les bandits... et ces gredins de chevaux, qui hennissent!
+Voulez-vous vous taire, sales bêtes... Comment les détacher? Les loups
+arrivent... Aide-moi à grimper, Sagababa, ou je suis perdu!...
+
+[Illustration 41.png]
+
+Il fut heureux pour Philéas que l'excès de la terreur l'eut rendu agile,
+au lieu de le paralyser, car il était à peine sur l'arbre lorsque les
+loups arrivèrent. Ils se jetèrent avec la frénésie de la faim sur les
+chevaux; malgré les ruades désespérées de ces pauvres bêtes, ils eurent
+bientôt mis en pièces l'attelage de Philéas. Du haut de son arbre
+Saindoux, les cheveux dressés sur la tête, les regardait faire tandis
+que le négrillon, au comble de l'épouvante, poussait des cris aigus et
+se cramponnait aux jambes de son maître.
+
+--Tais-toi, Sagababa! disait Philéas d'une voix entrecoupée; ça ne sert
+à rien... de crier... D'ailleurs, les loups vont s'en aller maintenant
+qu'il n'y a plus rien à manger.
+
+--Et nous? gémit Sagababa en claquant des dents. Philéas bondit.
+
+--Tu crois qu'ils voudraient aussi nous manger? s'écria-t-il. Eh bien,
+merci! nous serions dans de beaux draps... Et Polyphème qui ne sait pas
+où nous sommes... Pristi! quelle position... et mon fusil qui est dans
+le traîneau!... j'aime mieux les lions... Tiens! j'ai une idée... Ta
+carnassière, Sagababa, vite! bien... Nous allons utiliser mon essai de
+piqûre empoisonnée; c'est le moment, pour sûr. Ton couteau, à présent; à
+merveille! Coupe-moi une bonne gaule. C'est cela. Tiens-la afin que j'y
+attache le couteau. Fais tremper le bout de la lame dans cette petite
+bouteille... C'est ça. Gredins! vous ne vous doutez pas de ce que je
+vous prépare...
+
+[Illustration 42.png]
+
+Tenant à deux mains son arme bizarre, Saindoux attendit le moment où
+la masse hurlante des loups vint entourer l'arbre sur lequel il se
+trouvait. Il piqua alors avec adresse le museau d'un des loups; celui-ci
+chancela et tomba comme une masse... Ses, compagnons se mirent à le
+dévorer. Pendant quelques minutes, Philéas frappa sans relâche... Peu
+à peu la bande s'éclaircit. De nombreux vides se firent et le moment
+arriva où il ne resta plus que quelques loups effrayés qui s'enfuirent
+en entendant des cris, des appels et des coups de fusil non loin de là.
+
+Sagababa était dans le délire de la joie en voyant les bêtes fauves
+diminuer de nombre sous les coups meurtriers de l'infatigable Philéas.
+Il se mit à caracoler sur le sapin, grimpant en tous sens comme une
+couleuvre, et poussant des hourras sauvages et incessants. Ses clameurs
+guidèrent les chasseurs dans leurs recherches et ils arrivèrent bientôt
+dans une clairière où ils virent un spectacle qui les stupéfia...
+
+Au milieu de nombreux cadavres de loups, les uns encore intacts, les
+autres à demi dévorés, se tenait le gros Saindoux, debout, appuyé sur
+sa gaule et frisant sa moustache d'un air belliqueux. Sur le sapin,
+Sagababa se livrait à une voltige effrénée et, dans le lointain,
+quelques loups disparaissaient en hurlant.
+
+--Ah ça! voyons! s'écria Polyphonie sortant enfin de sa stupeur; est-ce
+que je rève tout éveillé? C'est vous! c'est bien vous, mon pauvre
+Philéas? vivant, malgré ces innombrables ennemis? Comment êtes-vous venu
+à bout de les détruire en telle quantité? Peste! c'est prodigieux...
+
+--Mon cher, répondit Saindoux en mettant les pouces dans les entournures
+de son gilet, ma recette est simple comme bonjour; allez en Lithuanie,
+armez-vous d'une lance empoisonnée et pique/ dans le tas. Voilà!
+
+SAGABABA, _criant_.--Monter dans gros arbre. Être à l'abri de grandes
+dents et faire manger chevaux sans faire manger négrillon, voilà!
+
+Les rires des chasseurs saluèrent la fin de cette explication faite
+d'une voix perçante. Elle diminuait singulièrement les mérites guerriers
+de Philéas. Ce dernier, tout en se mordant les lèvres, ordonna à son
+petit nègre de venir le rejoindre et l'on procéda à l'enlèvement et au
+chargement des nombreux cadavres qui jonchaient le sol.
+
+Ce fut en vrai triomphateur que Saindoux revint avec ses amis. Chacun
+s'empressa de venir admirer les trophées du gros Normand et lui faire
+raconter ses exploits.
+
+On riait de son idée originale. On regrettait de n'en avoir pas fait
+autant. Enfin, après un banquet suivi d'un punch général, chacun alla
+se reposer des émotions de la chasse en félicitant le héros de ce jour.
+Celui-ci ne voulut pas se coucher avant d'avoir écrit à ses amis de
+France son nouvel et intéressant exploit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+LES CHEVEUX DE PHILÉAS
+
+A son réveil, Philéas tressaillit en entendant Sagababa, qui lui
+apportait son déjeuner, pousser un grand cri et laisser tomber
+bruyamment le plateau.
+
+--Animal! s'écria-t-il, réveillé en sursaut d'une façon aussi
+désagréable. Qu'est-ce que tu as?
+
+Pour toute réponse, Sagababa appela Polyphème d'une voix glapissante; ce
+dernier arriva à moitié habillé, effaré des clameurs du petit nègre.
+
+--Mais qu'est-ce qu'il a, ce polisson? répétait Philéas interloqué.
+Il est fou, c'est sûr! mettez-le donc à la porte, Tueur. Il est
+assourdissant, ma parole!
+
+SAGABABA, _sanglottant_.--Malheureux Sagababa! maître à moi, plein de
+sang sur tête. Cheveux cramoisis... oh! oh! mordu hier par vilains
+loups, bien sûr.
+
+--POLYPHÈME, _regardant_.--C'est, ma foi! vrai, ce qu'il dit là,
+Philéas. Qu'est-ce que vous avez, mon ami? seriez-vous blessé?
+
+PHILÉAS, _ébahi_.--Mais je n'ai rien du tout, je n'ai aucun mal, je ne
+sais pas ce que vous voulez dire...
+
+Et en achevant ces mots, Saindoux effaré se tâtait les cheveux. Il
+poussa un grand cri à son tour en regardant ses mains... elles étaient
+pleines de sang!
+
+Les sanglots de Sagababa redoublaient. Polyphème, effrayé, saisit une
+serviette et il épongea soigneusement la tête de son ami. Philéas
+consterné le laissa faire et six cuvettes furent tour à tour
+ensanglantées! six serviettes furent tour à tour imbibées de sang. Le
+médecin, mandé en toute hâte, déclara que ce phénomène arrivait de
+loin en loin; il avait été, pour sa part, déjà témoin d'un fait de ce
+genre...
+
+Saindoux conmença dès lors à passer à l'état de phénomène!
+
+A peine levé, il se vit l'objet de la curiosité générale. Chacun se
+poussait, se pressait pour voir «la tête de sang du Frantzousse».
+
+Sagababa ne quittait plus son maître d'une semelle. Il le suivait
+d'un air lugubre, les yeux invariablement attachés sur la chevelure
+excentrique de Saindoux et poussant de temps à autre des soupirs à
+fendre des rochers. Polyphème, quoiqu'encore inquiet, était pourtant
+plus rassuré par les affirmations réitérées du médecin; ce dernier
+protestait que le cas, tout extraordinaire qu'il fût, n'était nullement
+dangereux. Cela arrivait à la suite d'une forte émotion et la teinte
+sanglante de la chevelure devait disparaître peu à peu. Philéas, déjà
+très ennuyé de son aventure, le fut encore plus par l'arrivée imprévue
+de son cousin, le docteur Crakmort.
+
+[Illustration 43.png]
+
+Le docteur allait en Russie pour affaires et s'arrêta soi-disant pour
+voir son parent, en réalité par «curiosité scientifique». Cette tête
+rouge le transporta d'admiration et il demanda, séance tenante, une
+consultation. Le médecin de Philéas accepta poliment la proposition,
+mais Saindoux fit la grimace, étant déjà fort agacé de sa position.
+
+Polyphème, pressentant quelque chose de drôle, se hâta de venir. Quant à
+Sagababa, convié de sortir, il se cramponna en hurlant au siège de son
+maître. On le laissa donc là, afin d'avoir la paix.
+
+Le docteur Crakmort commença par faire un long discours sur les cas
+curieux que la science aime à constater. L'autre médecin avait beau le
+rappeler à la question, le bavard Marseillais faisait la sourde oreille;
+voyant son auditoire sur le point de perdre patience, il s'écria enfin:
+
+--En somme, Messieurs, que devons-nous ressemer ici, aujourd'hui?
+la constatation d'un fait qui a une valeur scientifique énorme,
+zigantesque!.. Ce que ze veux dire, maintenant, c'est ceci. Z'adzure, ze
+conzure, z'implore mon parent que ce phénomène rend illustre à zamais,
+de ne pas perdre sa tête! (Étonnement général.) Oui, la science, dans ma
+personne de parent et de médecin, réclame cette étonnante sevelure. Mon
+cousin la doit à la médecine: elle l'aura...
+
+PHILÉAS, _bondissant_.--En voilà une toquade! il veut me guillotiner, à
+présent!...
+
+Polyphème riait comme un bossu. L'autre docteur était abasourdi;
+Sagababa ouvrait de grands yeux effarés et paraissait ne pouvoir y rien
+comprendre.
+
+CRAKMORT, _d'un ton insinuant_.--Ze ne dis pas cela, ser cousin; vous
+prenez trop violemment la soze. Ze ne réclame que votre sevelure.
+
+POLYPHÈME, _d'un air goguenard_.--Ah! vous vous contentez de le scalper,
+alors? c'est gentil!
+
+PHILÉAS, _criant_.--Mais encore moins, par exemple! Saprelotte! qu'il y
+vienne donc!...
+
+CRAKMORT, _se récriant_.--Eh! ser cousin, pour qui me prenez-vous? Ze ne
+veux rien de ce zenre; mais seulement (reprenant son ton insinuant) de
+me faire une donation en bonne forme de votre tête, afin qu'après votre
+mort ze puisse analyser scientifiquement...
+
+Ici Sagababa, dont les regards devenaient féroces, intervint inopinément
+dans la discussion. Il se précipita avec furie sur Crakmort, se jetant
+sur sa figure qu'il égratigna de belle sorte; arraché de là par les
+jeunes gens, il se cramponna aux mollets du Marseillais et les mordit de
+telle façon que le docteur, déjà ahuri de l'attaque, abandonna la partie
+et s'enfuit, laissant les deux amis, moitié riant moitié grondant,
+empêcher Sagababa de se lancer à sa poursuite.
+
+Le second médecin haussait les épaules et traitait crûment le
+Marseillais de véritable fou.
+
+Ainsi se termina la consultation.
+
+Philéas, pour éviter toute moquerie, se fit raser la tête. Ce ne fut pas
+sans peine. Le barbier frémissait, tout en préparant ses rasoirs, et ne
+procédait à cette besogne qu'en tremblant. Il ne fallut rien moins
+que l'ordre du médecin pour le décider à manier cette crinière
+sanguinolente.
+
+A la grande joie de Philéas, cette importune chevelure tomba enfin, sous
+la main agile du barbier.
+
+Sagababa gambada avec frénésie, lorsque son maître mit solennellement un
+bonnet de coton destiné à le préserver du froid: le barbier dit en se
+retirant quelques mots qui intriguèrent Polyphème.
+
+[Illustration 44.png]
+
+--Qu'est-ce qu'il a donc à se réjouir de gagner une bonne somme?
+demanda-t-il à Philéas.
+
+--Est-ce que je sais! répondit Saindoux non moins étonné. Je lui ai
+donné ce que le médecin m'a dit de lui remettre. Ce n'est pas une grosse
+affaire, pourtant!
+
+On eut le soir la clef de ce mystère. Pendant le dîner, Sagababa remit à
+son maître une lettre que Saindoux ouvrit avec indifférence. A peine en
+eut-il lu les premiers mots qu'il sauta sur sa chaise, poussa un cri
+sauvage et regarda tout le monde d'un air égaré.
+
+--Qu'y a-t-il, mon cher? s'écria Polyphème avec inquiétude.
+
+--Tenez, lisez cela, dit Philéas d'un air lugubre, et dites-moi si ce
+qui m'arrive n'est pas épouvantable? Être condamné à savoir ma chevelure
+dans un musée de gredins, quelle destinée!
+
+Sans rien comprendre à ces lamentations, Polyphème ouvrit la lettre et
+lut ce qui suit:
+
+«Touzours ser cousin,
+
+«Votre essélente idée de vous faire raser la tête m'a donné gain de
+cause. L'estimable barbier vient de m'apporter, sur ma demande formelle
+et sur ma promesse d'une risse récompense, les magnifiques seveux que
+vous auriez pu me fournir gratis (sans reproce), mais enfin ze les ai et
+ze vais les préparer scientifiquement afin de faire zouir de cette vue
+remarquable et instructive le zenre humain tout entier. Pour commencer,
+ze vais les exhiber sez Mme Tussaud, au musée de curiosité de Londres.
+Quoiqu'elle montre surtout les figures de cire des malfaiteurs célèbres,
+ce sera néanmoins une bonne occasion, pour cette bonne dame, de gagner
+de l'arzent, et pour moi ze ferai ainsi connaître scientifiquement ce
+cas admirable; mais comme il n'est pas zuste de vous voler votre gloire,
+cette belle sevelure sera ornée de l'inscription suivante:
+
+ «Seveux de l'illustre Philéas Saindoux,
+ Trop effrayé d'avoir vu un loup.»
+ A revoir, ser cousin; quand vos seveux repousseront,
+ envoyez-m'en encore, ze vous prie.
+ Votre cousin dévoué.
+
+ «Docteur Crakmort.
+
+«P. S. Z'ai payé vos seveux vingt francs; c'est une somme, mais ze ne la
+regrette pas, ze me rattraperai sez Mme Tussaud.»
+
+--Peste! c'est contrariant, observa Polyphème en finissant la lettre.
+Mais il n'y a rien à faire.
+
+--Contrariant, gronda Philéas, les dents serrées; dites épouvantable,
+infâme, hideux! Rien à faire? oh! si... A moi, Sagababa! viens, mon
+garçon; allons nous informer chez cet atroce barbier où se trouve le
+docteur. Je vais aller lui arracher ma chevelure... en l'indemnisant de
+son argent, bien entendu.
+
+--Tiens! c'est une bonne idée que vous avez là, dit Polyphème en se
+levant en sursaut. J'en suis, moi!
+
+--Moi aussi! moi aussi! s'écrièrent quelques jeunes Polonais des
+environs qui avaient fait connaissance avec les deux amis et qui
+déjeunaient avec eux ce jour-là.
+
+Sagababa, sans rien attendre, s'était précipité à la recherche du
+barbier. Il revint bientôt, la tête basse, retrouver les jeunes gens qui
+discutaient encore sur les moyens à prendre.
+
+--Maître à moi, dit-il d'une voix dolente, voleur de cheveux être parti.
+
+--Quoi? comment? ce n'est pas possible! s'écria Philéas en pâlissant.
+
+Le négrillon hocha la tête d'un air attristé.
+
+--Ah! le gredin! soupira Saindoux avec accablement.
+
+Et il se laissa tomber sur une chaise... pour se relever bientôt avec
+impétuosité.
+
+Polyphème crut à une attaque de folie et lui saisit le bras, mais
+l'explication de Philéas le détrompa vite.
+
+--J'ai mon affaire! s'écria ce dernier en éclatant de rire. En chasse,
+mes amis! allons à l'affût du docteur. Les routes sont mauvaises; je
+sais où il va; par la traverse nous le rejoindrons facilement et je
+r'aurai mes cheveux ou je mourrai à la peine! Hein? ça y est-il?
+
+Un hourra général accueillit sa demande.
+
+--Et quelles armes prendrons-nous, mon général? demanda Polyphème, très
+amusé de l'idée de Philéas.
+
+--Des lassos et quelque chose dont je me chargerai spécialement,
+répondit Saindoux avec majesté.
+
+On prépara à la hâte les traîneaux; on prit quelques provisions, chacun
+s'enveloppa chaudement et bientôt l'expédition partit au grand galop de
+chevaux vigoureux.
+
+On alla se reposer dans un petit village à quelque distance de l'endroit
+où voulait se poster Philéas, puis on repartit avec une ardeur nouvelle
+et on arriva enfin dans une grande plaine au milieu de laquelle passait
+le chemin que devait suivre le docteur. Un bouquet de bois qui longeait
+la route permit aux chasseurs de se cacher sûrement; ils s'installèrent
+dans ce campement, tandis que Sagababa, dont la vue perçante était
+connue de tous, se chargeait de faire sentinelle. Une vieille hutte
+délabrée fut arrangée en un clin d'oeil de façon à devenir un abri
+suffisant On y fit même du feu, quoiqu'avec précaution, pour ne pas
+exciter les soupçons de Crakmort. Mais Philéas ayant spécialement
+demandé de faire et de maintenir ce feu, on accéda à son désir.
+
+Le soleil allait se coucher et jetait quelques pâles rayons sur la
+plaine neigeuse, lorsqu'un traîneau apparut au loin dans la route.
+Sagababa en avertit les conspirateurs; chacun se posta, l'oeil au guet,
+le sourire sur les lèvres et très intrigué de ce que voulait faire
+Saindoux pour se venger.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+CHASSE AU... DOCTEUR!
+
+Le docteur, n'ayant pas la conscience tranquille, se sentait fort mal à
+l'aise. Il était naturellement méfiant; son escapade à l'occasion de
+la chevelure rouge le rendait d'autant plus agité. L'oeil au guet,
+l'oreille tendue, il étonnait son domestique, flegmatique Auvergnat s'il
+en fût, qui supportait imperturbablement les excentricités continuelles
+de son maître. Le conducteur du traîneau enrageait, lui. Jamais il
+n'avait vu de voyageur si capricieux. Tantôt il fallait aller comme le
+vent, le docteur ayant le pressentiment qu'il était poursuivi; tantôt
+il lui fallait s'arrêter et écouter. Parfois même, Crakmort avait exigé
+qu'on se cachât dans des ravins, pour laisser passer d'autres traîneaux
+qui lui paraissaient suspects.
+
+Au fur et à mesure que l'heure s'avançait, le Marseillais se rassurait
+un peu, cependant; il commença même à se parler à demi-voix en
+gesticulant violemment, ce qui lui était habituel; particularité qui
+fit ouvrir de grands yeux au conducteur, peu accoutumé à ces manières
+bizarres.
+
+--Ze respire! disait-il. Z'étais sot de me croire poursuivi. Il est
+évident que mon cousin a bien pris la soze. Pourquoi aussi ne m'a-t-il
+pas donné ces malheureux seveux? Aller gaspiller cela dans les mains
+ignorantes d'un vil barbier, au lieu de les déposer dans les mains
+scientifiques de son parent, de son ami.... Son ami! Ze ne dois plus
+l'être à présent! Z'ai eu tort de lui parler de Mme Tussaud et de
+l'inscription destinée à sa sevelure. Ça a dû le fâsser. La plaisanterie
+(car c'était une plaisanterie) était trop forte!... mais... ze voulais
+le faire enrazer, le punir de sa mauvaise volonté. Ze voudrais savoir
+quelle figure il fait à l'heure qu'il est....
+
+Narcisse, le domestique auvergnat, avait écouté paisiblement son maître,
+tout en se servant d'une longue-vue dont le docteur était toujours muni.
+A la fin de ce soliloque, il dit d'un ton tranquille, sans quitter de
+l'oeil l'objet qu'il fixait:
+
+--Monchieur Chaindoux a la mine d'un homme joliment en colère, allez!
+
+--Hein! s'écria le docteur en bondissant; où vois-tu ça, toi?
+
+--Là bas, dans che petit bois, répliqua paisiblement Narcisse. Il vient
+de che pochter près de chon nègre, Chagababa, comme on l'appelle.
+Ch'est-il un nom chrétien, cha, Monchieur?
+
+Mais le docteur effaré ne songeait pas à lui répondre. Il avait regardé
+à son tour et il apercevait distinctement la tête de Sagababa. C'en fut
+assez pour tout deviner... Il se vit déjà pris, traqué, traité Dieu sait
+comment! par Philéas exaspéré. Il se souvenait de la colère de Saindoux
+à Marseille, colère dont le docteur frémissait encore. Dans son effroi,
+il se jeta sur le conducteur qui ne se doutait de rien, et le renversa
+presque, à force de tirer sur lui.
+
+--Arrête, malheureux! cria-t-il; pas un pas de plus... Il y a une
+embuscade là-bas, préparée contre moi! Rebroussons semin sur-le-samp...
+Allons par la traverse, par des ravins, par tout, excepté par là...
+
+Le conducteur se dégagea avec colère.
+
+--Mais il est fou, fou à lier, votre maître, s'écria-t-il en s'adressant
+à Narcisse. Je m'en étais déjà douté. Il faut le faire soigner à la
+ville voisine. Aidez-moi à le maintenir jusque là....
+
+Et il fouetta ses chevaux qui partirent ventre à terre.
+
+Le docteur s'arrachait les cheveux!
+
+--Mon ami, mon ser ami, gémit-il en se jetant à genoux devant le
+conducteur; quand ze vous dis qu'il y a dans ce bois, là-bas, des
+ennemis qui veulent me prendre! Ze les ai vus! Ze cours les plus grands
+danzers!...
+
+Le conducteur ouvrit des yeux énormes et mit ses chevaux au pas.
+Crakmort commença à respirer... Il lui expliqua rapidement quel était
+son plan. Il voulait abandonner le traîneau et faire monter chacun sur
+un cheval pour fuir facilement par la traverse. Mais quand il dit que
+c'était pour des cheveux qu'il avait emportés, le conducteur retomba
+dans son incrédulité et ne voulut rien écouter de plus.
+
+Il remettait ses chevaux au galop lorsque le Marseillais lui glissa de
+l'or dans la main. Cette manière de le persuader le rendit docile et
+charmant. Tout en continuant à prendre le docteur pour un fou, il se
+prêta complaisamment à ses idées... à ses bizarreries, pensait-il.
+
+Les allures singulières du traîneau avaient inspiré de la défiance aux
+conspirateurs. Ceux-ci firent monter trois des leurs à cheval et les
+envoyèrent se poster aux endroits par où il était possible de passer.
+Ils constatèrent bientôt l'excellent effet de cette manoeuvre. De grands
+cris retentirent et l'on vit réapparaître sur la route trois cavaliers,
+poursuivis par trois autres cavaliers, le tout allant à fond de train.
+Le cheval du docteur s'était emporté; son domestique le suivait
+aveuglément et le conducteur les accompagnait en se demandant comment
+tout cela allait se terminer....
+
+Dans cette course folle, Crakmort perdit tour à tour chapeau, pelisse et
+lunettes. Cramponné à la selle, il se croyait absolument perdu!
+
+Arrivé près du petit bois, un lasso habilement lancé fit rouler son
+cheval sur la route et, avant qu'il ait pu se rendre compte de ce qui se
+passait, le Marseillais se voyait relevé, saisi, entraîné dans la hutte
+et attaché sur un tronc d'arbre.
+
+Le docteur tressaillit en voyant en face de lui son cousin, son terrible
+cousin! Debout, les bras croisés, les sourcils froncés, son bonnet de
+coton enfoncé crânement sur le front, Saindoux paraissait, aux yeux
+terrifiés du docteur, l'image de la vengeance.
+
+[Illustration 45.png]
+
+Polyphème se tenait près de lui d'un air sinistre, avec un revolver
+dans chaque main et un poignard entre les dents. Les autres jeunes gens
+l'avaient scrupuleusement imité.
+
+--Mon ser cousin... balbutia le coupable, d'une voix tremblante.
+
+--Il n'y a pas de cher cousin ici, répondit Philéas de sa voix la plus
+creuse. Il y a un ennemi mortellement offensé qui veut r'avoir son
+bien, menacé d'une exhibition scandaleuse et d'une inscription plus
+scandaleuse encore!
+
+Le docteur maudissait son idée.
+
+--Très ser cousin, c'était une plaisanterie, gémit-il en joignant
+les mains. Ze n'ai zamais voulu faire sérieusement cela. Ze voulais
+seulement faire voir scientifiquement...
+
+Un cri d'indignation de Philéas le fit s'arrêter court en palissant.
+
+--Et vous osez plaisanter ainsi, Monsieur? déclama Saindoux (qui était,
+au fond, ravi de cette scène et du rôle qu'il y jouait), plaisanter
+avec... moi! J'ai tué des loups, Monsieur! j'ai tué des lions, Monsieur!
+un docteur ne me ferait pas peur, Monsieur...
+
+Et en disant ces mots, il tira un rasoir de sa poche, le brandit et
+s'approcha de Crakmort. Le docteur, au comble de la terreur, poussa des
+cris désespérés.
+
+--On m'assassine, hurlait-il! à moi, à l'aide, au secours! au feu!...
+
+Philéas saisit à pleines mains l'épaisse chevelure du docteur et lui
+cria:
+
+--Tais-toi, malheureux! Oeil pour oeil, dent pour dent... j'ajoute:
+cheveux pour cheveux. Tu m'as pris ma chevelure. Je vais prendre la
+tienne, mettre vingt francs dans ta poche, te donner gracieusement un
+bonnet de coton, un coup de pied quelque part... et nous serons quittes.
+Pourtant, je te ferais grâce si tu me rendais mes cheveux; le veux-tu?
+
+--Non, hurla Crakmort, tout plutôt que de m'en séparer!..
+
+--N'y a pas begeoin de tant crier pour une mauvaige tignache, dit alors
+la voix tranquille de Narcisse qui était entré sans qu'on s'en aperçût.
+Vlà vot' perruque, Monchieur Chaindoux! et v'là l'cas que nouj en
+faigeons.
+
+Et ce disant, l'Auvergnat jeta dans le feu les cheveux rouges de
+Saindoux, trésor que le docteur lui avait imprudemment confié.
+
+Un cri de joie et une exclamation désolée accueillirent ce coup de
+théâtre. Philéas se réjouissait; le docteur se lamentait tout haut.
+
+--Abominable Narcisse! disait-il, il fallait garder à tout prix ce
+trésor scientifique. Ze t'avais investi de ma confiance et tu vas
+anéantir cet admirable essantillon des bizarreries de la nature...
+
+--Puisqu'il en est ainsi, déclara majestueusement Philéas, je vous lâche
+et je vous restitue ma parenté, cousin. Plus vingt francs que je vous
+dois et que je donne à Narcisse.
+
+Celui-ci se confondit en remerciements. On alla chercher les effets
+épars du triste docteur. On causa, on s'expliqua. Philéas, rasséréné,
+promit au docteur une mèche de ses cheveux, dès qu'ils repousseraient
+(s'ils avaient encore une teinte scientifique), à la condition expresse
+que lesdits cheveux ne seraient jamais montrés en public et ne
+sortiraient pas de la collection particulière de Crakmort. On campa
+joyeusement pendant quelques heures, mangeant, buvant et riant. On se
+dédommageait amplement de la contrainte passée. Le docteur, rassuré,
+se montra des plus aimables et des plus gais. Sagababa et Narcisse
+fraternisèrent et l'on se sépara en se disant cordialement au revoir.
+Crakmort poursuivit paisiblement son voyage et les jeunes gens revinrent
+à l'auberge, où ils devaient se reposer un peu avant de repartir. Leur
+intention était de s'enfoncer dans le coeur de la Russie, afin d'y
+chercher des chasses glorieuses, des aventures amusantes et d'y admirer
+les nombreuses merveilles que renferme ce grand pays, trop peu connu et
+trop peu visité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+LES CHENILLES
+
+Ce fut le midi de la Russie que voulurent d'abord parcourir nos deux
+amis. Ils visitèrent villes et villages et allèrent jusqu'en Crimée, où
+ils admirèrent la superbe végétation et la délicieuse température dont
+on y jouit.
+
+Ils passèrent ainsi l'hiver tout entier, puis le printemps. Ils ne se
+lassaient pas d'étudier moeurs et habitants, de regarder, d'interroger
+et de profiter.
+
+La chaleur les surprit et les obligea de séjourner quelque temps dans
+le gouvernement de Saratoff. Philéas commença alors à se désoler et
+grognait tout haut. La cause de ce mécontentement provenait d'un vrai
+fléau, qui s'était abattu sur cette partie du pays. Une invasion de
+chenilles changeait la campagne en lui donnant, cette année-là, un
+aspect morne et désolé. Pas de verdure, pas de fleurs, pas de feuilles!
+Les arbres ressemblaient à des spectres décharnés, à des images
+personnifiées de l'hiver. Les sapins seuls bravaient les bêtes
+malfaisantes et offraient un abri aux touristes lorsqu'ils
+s'aventuraient, à faire quelques promenades.
+
+Un matin, Saindoux entra tout joyeux chez son ami qui était en train de
+s'habiller.
+
+--J'ai trouvé un agréable emploi de ma journée, Tueur, dit-il d'un air
+rayonnant, et je vous invite à partager avec moi un délicieux bain
+froid.
+
+--Où donc allez-vous pour cela? demanda Polyphème avec indifférence.
+
+PHILÉAS.--Dans une rivière, non loin d'ici. C'est charmant, paraît-il.
+Sagababa m'accompagne. J'ai loué une barque et je m'y promènerai quand
+je serai las de nager et de me baigner. Ce sera délicieux! Allons,
+venez-vous?
+
+POLYPHÈME.--Volontiers, mais sans prendre de bain comme vous, j'ai mes
+raisons pour cela. Je n'en aurai pas moins grand plaisir à vous voir
+patauger, mon très cher.
+
+PHILÉAS, _vexé_.--Dites nager, mon illustre ami.
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Non, non! je dis patauger et je le répète; je tiens
+à mon mot, vous me donnerez raison vous-même ce soir. Mais partons;
+profitons du moment où la chaleur n'est pas accablante.
+
+Philéas appela le négrillon, se munit d'un vêtement de bain et les
+voyageurs se dirigèrent vers l'endroit où devait se baigner le gros
+Saindoux.
+
+C'était un frais et joli enfoncement. Les chenilles semblaient avoir
+épargné les arbres qui bordaient la rive et il y faisait obscur et
+frais. Tout ébloui du passage de la lumière à une demi-obscurité, pressé
+par Polyphème qui semblait avoir une hâte singulière de voir son ami
+dans l'eau, Philéas plongea sans réflexion. Il reparut promptement et
+se cramponna au bateau en poussant des cris rauques, des exclamations
+entrecoupées...
+
+Il était couvert de chenilles de la tête aux pieds! Ces bêtes
+malfaisantes s'étaient logées en masse sur les arbres. Le vent les avait
+fait tomber et elles surnageaient, couvrant la rivière d'une croûte
+épaisse, masse odieuse qui s'attachait à Philéas crispé et saisi
+d'horreur...
+
+[Illustration 46.png]
+
+Sur la rive, Polyphème riait à se tordre; il avait prévu ce qui
+arrivait. Le dévoûment maladroit de Sagababa qui avait sauté dans
+le bateau et qui écrasait les chenilles sur le corps de son maître
+contribuait à augmenter son hilarité.
+
+Philéas était hors de lui! Il aurait voulu pouvoir à la fois gourmander
+Polyphème, faire lâcher prise à Sagababa, se nettoyer, se r'habiller et
+fuir cet odieux endroit!
+
+... Ses paroles se ressentaient du désordre de ses idées.
+
+--Bien! donnez-vous-en à votre aise, Tueur! disait-il d'une voix
+concentrée. Riez tout votre content[16], je suis beau, allez! c'est du
+propre!... Ne me touche plus, toi! tu m'arranges là un joli emplâtre.
+Ah! les horreurs de bêtes! est-ce assez ignoble... pouah! j'en ai dans
+les oreilles et sur le front... Aïe! je sens qu'il m'en court dans les
+cheveux... Allez à la rive, batelier, à la rive! il ne comprend pas,
+l'imbécile, et il rit, par-dessus le marché! c'est à en devenir fou!...
+
+[Note 16: Expression normande pour dire «riez bien à votre aise».]
+
+Il se prit les cheveux à poignées, y écrasa une vingtaine de chenilles,
+retira avec horreur ses mains gluantes et sauta dans la rivière. Il
+nagea entre deux eaux, aborda, passa fiévreusement devant Polyphème qui
+éclatait de plus belle et commença une course effrénée vers son auberge,
+suivi de Sagababa.
+
+La vue de cet être ruisselant, tout couvert de chenilles, pétrifia la
+population. L'aubergiste ne reconnut pas Philéas et lui barra le chemin.
+Celui-ci s'indigna, lança une poignée de chenilles au nez de l'hôte qui
+se recula en criant... Saindoux, profitant de ce mouvement de retraite,
+s'élança dans sa chambre et s'y enferma à double tour.
+
+[Illustration 47.png]
+
+Persuadé qu'il avait affaire à un malfaiteur, l'hôte appela à grands
+cris et commençait à ameuter la population lorsque Polyphème, arrivant à
+son tour, apaisa le désordre. Il expliqua à l'hôte ce qui venait de se
+passer. L'aubergiste se tranquillisa et, sur la demande de Polyphème,
+alla préparer un dîner particulièrement bon dont il donna un menu
+appétissant.
+
+Le jeune artiste connaissait à fond le caractère de son compagnon, aussi
+ne parut-il faire aucune attention lorsque la porte s'ouvrit et que
+Philéas entra dans la salle à manger, sombre, les traits contractés et
+gardant un silence farouche. Polyphème continua un croquis en disant
+négligemment:
+
+--Ah! c'est vous enfin, mon bon? tant mieux! j'ai un appétit féroce.
+Aussi ai-je veillé au menu, qui vous plaira, j'espère. Tenez, le voilà.
+Donnez-moi votre avis là-dessus; vous êtes connaisseur et je ne me
+consolerais pas d'être désapprouvé par vous.
+
+Les traits de Philéas commencèrent à s'éclaircir; il prit le menu et lut
+en silence, mais bientôt une exclamation lui échappa.
+
+--Tout cela est bien choisi; ce sera délicieux, Tueur; j'en serais
+enchanté, si...
+
+POLYPHÈME.--Si quoi? parlez, voyons; vous avez quelque chose sur le
+coeur.
+
+PHILÉAS, _reprenant son air soucieux_.--Eh bien, si vous ne vous étiez
+pas moqué de moi ce matin. Je ne peux pas digérer ça, Tueur! non, je ne
+le peux pas.
+
+POLYPHÈME.--Vous vous choquez de mes rires, mon cher? quelle idée! vous
+auriez dû faire chorus, au contraire.
+
+PHILÉAS, _vexé_.--Voilà qui est bon, par exemple!
+
+POLYPHÈME, _naïvement_.--Mais certainement. Ce Sagababa était tellement
+drôle...
+
+PHILÉAS, _se déridant_.--Ah! c'est de Sagababa dont... au fait! il m'a
+semblé cocasse, ce petit.
+
+POLYPHÈME, _renchérissant_.--Dites donc renversant, mon bon; il avait
+une mine effarée qui était impayable! Vous n'avez donc pas remarqué la
+chenille qui se balançait au bout de son nez? Ça l'a fait éternuer! Ah!
+ah! ah!
+
+PHILÉAS, _riant aussi_.--Hi! hi! hi! je m'en suis bien aperçu!
+
+POLYPHÈME.--Oh! cela ne m'étonne pas; rien ne vous échappe!
+
+PHILÉAS, _flatté_.--Oui, j'observe assez bien, en général.
+
+La paix étant faite, les jeunes gens dînèrent gaîment et organisèrent le
+départ.
+
+Ils allèrent donc gagner le chemin de fer, qui était à quelques lieues
+et ils y montèrent joyeusement, débarrassés, à ce que croyait Saindoux,
+de ces hideuses chenilles dont il ne pouvait se rappeler sans un
+frisson.
+
+Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Au bout d'un quart d'heure de
+marche, le train se ralentit, puis s'arrêta tout à coup...
+
+Les voyageurs se regardèrent, étonnés.
+
+--Qu'est-ce qui nous arrive? demanda Polyphème.
+
+--Nous sommes probablement à la station, observa Philéas. Quelle drôle
+de station! ajouta-t-il; on ne voit pas de gare...
+
+--Ce n'est pas cela, Messieurs, dit poliment un jeune Russe qui se
+trouvait dans le même compartiment que les Français. Il y a un arrêt
+forcé, car j'entends les employés s'exclamer comme s'il était arrivé
+quelque chose d'étrange. Je vais m'informer.
+
+Le jeune homme se pencha, fit quelques questions et reçut une réponse
+qui lui fit ouvrir de grands yeux; il se retourna alors vers ses
+compagnons intrigués et leur dit:
+
+--Messieurs, notre train est arrêté par les chenilles.
+
+--Par?... demanda Polyphème abasourdi.
+
+--Par les chenilles, Monsieur; elles entravent notre marche.
+
+--Oh! les infâmes bêtes! s'écria Philéas, sortant de la stupéfaction où
+l'avaient plongé les paroles du Russe. Et comment s'y sont-elles prises
+pour cela, Monsieur, sans vous commander?
+
+--Nous avons affaire à une véritable légion, Monsieur, répliqua le jeune
+homme en souriant. Les chenilles se sont accumulées de telle façon sur
+la voie et sur les rails que les roues de la locomotive, puis celles
+de nos wagons en sont pleines. Devenues gluantes, elles glissent sans
+pouvoir avancer[17]; regardez plutôt. Il est facile de vous en rendre
+compte.
+
+[Note 17: Historique. Arrivé en 1875 dans le gouvernement de
+Saratoff. Ce fait a été transmis à l'auteur par une de ses parentes
+russes.]
+
+En effet, les voyageurs, pour charmer les loisirs d'une attente forcée,
+descendaient de wagon et allaient voir par eux-mêmes ce qu'il en était.
+Nos deux amis en firent autant et constatèrent l'effet bizarre produit
+par une masse innombrable de chenilles; il y en avait une épaisseur
+énorme!
+
+Les secours arrivèrent bientôt; on nettoya les roues; on déblaya la voie
+avec des pelles et le train se remit en marche, lentement d'abord, puis
+avec sa vitesse accoutumée. Les jeunes gens ne s'arrêtèrent qu'à Moscou.
+Ils y séjournèrent quelque temps, afin de voir longuement cette ville
+célèbre qui eut l'honneur d'arrêter la marche de Napoléon et dont
+l'incendie sauva la Russie entière.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+EFFETS DE GELÉE
+
+Philéas jubilait! il avait peu à peu, à force de persévérance, appris
+quelques mots russes qu'il prodiguait à tort et à travers en les
+estropiant, ce qui amusait énormément Polyphème, car tantôt les
+Russes riaient franchement au nez de Saindoux, tantôt ils feignaient
+malicieusement de le comprendre; ils entamaient alors avec Philéas de
+longues conversations qui semblaient les intéresser beaucoup. Cela
+ravissait Saindoux, qui se rengorgeait et recevait majestueusement les
+éloges de Polyphème, sur son admirable facilité de se tirer d'affaire et
+de montrer un don rare pour les langues. Il arriva bientôt que Philéas
+prit l'habitude de mêler à tout propos dans sa conversation quelques
+mots de la langue qu'il avait soi-disant apprise, et ce charme nouveau
+ne fut pas perdu pour le malin Polyphème.
+
+--Cher Tueur, quel sont nos projets? demanda Philéas, un mois après leur
+arrivée à Moscou.
+
+--Quels projets, mon bon? dit Polyphème paresseusement étendu sur un
+canapé.
+
+--Eh bien! nos projets de voyage, donc! Voilà l'été qui s'avance.
+Allons-nous partir tout de suite pour Pétersbourg et, de là, filer en
+Sibérie; puis redescendre en Asie, faire une pointe en Océanie et finir
+par l'Amérique? Et puis _vidons_[18]...
+
+[Note 18: Pour _vidiom_, nous verrons.]
+
+--Comme vous y allez! observa Polyphème en bâillant. Certes oui, nous
+allons nous lancer prochainement dans ces directions; mais je ne suis
+d'avis de partir qu'après avoir fait quelques chasses à l'ours et après
+nous être encore aguerris contre le froid.
+
+--Vous avez besoin d'être aguerri, vous? demanda Philéas d'un ton
+dédaigneux.
+
+--Certes oui, répondit Polyphème; êtes-vous donc plus avancé que moi?
+
+Un sourire sardonique répondit pour Saindoux.
+
+--Ne vous y fiez pas, mon très cher, reprit Polyphème; savez-vous que
+nous étions seulement dans le midi de la Russie, l'hiver dernier? Vous
+ne pouvez vous faire une idée de la température de Pétersbourg et du
+nord de ce pays, dans la mauvaise saison.
+
+--_Aié hi_[19], mon ami, tout cela c'est une affaire de bottes et de
+manteaux, répliqua Philéas d'un air capable; mais enfin nous ferons
+comme vous l'entendrez. Notre vie actuelle me plaît beaucoup: je
+m'instruis, je me perfectionne même dans la langue russe et je ne tiens
+pas à brusquer notre départ.
+
+[Note 19: Pour _ai ti_, holà!]
+
+Le temps s'écoulait agréablement pour les deux amis, en effet. Courses,
+excursions de toutes espèces, tout leur faisait trouver charmante leur
+vie actuelle.
+
+Lorsque l'automne arriva, Philéas comprit ce qu'avait voulu dire
+Polyphème. Mais, trop vaniteux et trop entêté pour suivre les conseils
+de son ami, craignant en outre le ridicule s'il ne se mettait pas à la
+dernière mode, il ne voulut pas, pendant les premiers froids, sortir
+vêtu comme l'était Polyphème. Il préféra rester chez lui; mais l'ennui
+le prit au bout de huit jours de réclusion... Polyphème se moquait de
+Saindoux, demandant s'il tournait à la marmotte et lui conseillant de
+vivre de sa graisse, comme les ours.
+
+Philéas se rebiffa!
+
+--C'est du propre, ce qu'ils font! s'écria-t-il; se lécher les pattes
+et se nourrir de ça... Tenez, je vais faire un petit tour, décidément.
+_Tac_[20], pour vous faire plaisir, je mettrai mon cache-nez et des gants
+fourrés, mais voilà tout, par exemple.
+
+[Note 20: Pour Tax, c'est ainsi.]
+
+POLYPHÈME, _secouant la tête_.--Vous ne tarderez pas à vous repentir de
+votre imprudence, mon ami. Je parle sérieusement, la chose en vaut la
+peine; mais enfin, je vous accompagne, et je veille sur vous.
+
+PHILÉAS, _d'un air capable_.--Allez! allez! je suis plus robuste que
+vous ne le pensez, Tueur!
+
+Les jeunes gens sortirent, suivis de Sagababa; ce dernier, emmitouflé
+de la tête aux pieds, trébuchait sans cesse; il s'accrochait tantôt à
+Philéas, tantôt à Polyphème et finit par accaparer l'attention des deux
+amis qui tournaient sans cesse la tête de son côté, pour voir s'il était
+encore debout.
+
+Tout à coup, un passant se précipita sur Philéas et se mit à lui frotter
+vigoureusement les oreilles avec de la neige.
+
+--Ah çà! qu'est-ce qui vous prend donc, Monsieur? demanda Saindoux en se
+débattant. Voulez-vous bien finir cette mauvaise plaisanterie?...
+
+... Mais le monsieur continuait toujours sa besogne avec ardeur, tout en
+disant quelques mots en russe.
+
+--A moi! Tueur, criait Philéas en se débattant de plus belle;
+délivrez-moi, de ce crampon qui me farcit les oreilles avec de la neige.
+Vous m'en rendrez raison, Monsieur; me lâcherez-vous; à la fin?
+
+Un café était près de là. Polyphème y poussa son ami, y entraîna le
+passant; Sagababa, ne pouvant plus marcher, les suivit à quatre pattes
+et l'on s'expliqua à loisir.
+
+Les oreilles de Philéas étaient en train de geler! Un passant
+charitable, voyant cela, avait rendu à Saindoux le service, très usité
+en Russie, de le guérir séance tenante, grâce à des frictions de neige
+sur les membres en danger.
+
+[Illustrationb 48.png]
+
+Philéas, rasséréné, se fit longuement expliquer la nécessité d'agir
+avec promptitude et énergie. Il comprit alors qu'il y avait une vraie
+imprudence de sa part à ne pas se couvrir comme on doit le faire en
+pareille saison, avec un rude climat. Il remercia chaleureusement le
+«Sauveur de ses oreilles», comme il se plut à l'appeler, puis il entra
+promptement dans un magasin, s'y munit d'une pelisse, d'une casquette et
+de grandes bottes, le tout des mieux fourrés, et revint chez lui arec
+Polyphème. Ils avaient mis Sagababa entre eux deux, le petit nègre ayant
+eu la malencontreuse idée de mettre des bottes deux fois trop grandes et
+un manteau beaucoup trop long.
+
+Au moment de rentrer, Philéas lâcha tout à coup Sagababa, se jeta sur
+une dame qui passait et lui frotta les joues à tour de bras avec de la
+neige...
+
+--Ne bougez pas, ne bougez pas, _c'est trista!_[21] lui criait-il en même
+temps.
+
+[Note 21: Pour _sectritsa_, ma petite soeur.]
+
+--Qu'est-ce que vous faites, mal appris! glapissait la dame en français,
+êtes-vous ivre?
+
+Philéas lâcha prise tout à coup et regarda la poignée de neige qu'il
+tenait... Son visage exprimait une stupéfaction profonde!
+
+--Ah! mon Dieu, elle est rouge! dit-il enfin, tandis que Polyphème,
+poussant Sagababa dans la maison, revenait vers son ami et ne pouvait
+s'empêcher de rire de sa stupeur et de la ligure de la dame.
+
+Elle était étrange, en effet! la pauvre femme avait la déplorable
+habitude de se peindre le visage; elle se mettait du rouge sur les
+lèvres, du noir sur les cils et sur les sourcils, du blanc partout.
+Cette dernière teinte avait trompé Philéas, tout imbu de l'idée de
+sauver ceux qui lui tomberaient sous la main, comme il venait de l'être
+lui-même.
+
+Saindoux avait donc fort malencontreusement frotté la figure de la dame
+et avait causé par là le plus affreux gâchis qu'on puisse voir. Il y
+avait des raies rouges, des taches noires et un bariolage blanc sur
+cette malheureuse figure, rendue plus grotesque encore par les grimaces
+de colère qui la contractaient.
+
+En voyant ce désastre, Philéas perdit la tête et se précipita chez lui;
+Polyphème voulait le suivre lorsque la dame lui prit le bras et commença
+à l'injurier. Le jeune homme s'impatienta promptement et, saisissant
+Sagababa qui était revenu, poussé par; la curiosité, voir ce qui se
+passait, il le jeta entre lui et la dame et, se dégageant par cette
+brusque intervention, il suivit lestement Philéas.
+
+Le petit nègre ouvrait la bouche pour appeler son maître lorsque la
+dame, de plus en plus exaspérée, lui donna deux soufflets et empoigna
+ses cheveux crépus. Elle vociférait en déclamant contre les polissons
+dont elle tirerait vengeance, mais elle avait affaire à forte partie.
+Sagababa lui enfonça son chapeau sur la tête, lui entortilla la figure
+dans le cache-nez de Philéas tombé sur le champ de bataille, et avant
+que la dame ait pu se dégager, il avait rejoint son maître et Polyphème.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+LE CHAPEAU CHINOIS
+
+Cette aventure, tout en faisant rire nos deux amis, dégoûta Philéas
+de la ville; il n'eut pas de repos qu'il n'eut obtenu de Polyphème un
+changement de résidence. Ils allèrent donc se fixer dans une petite
+habitation qu'ils louèrent près d'une forêt immense.
+
+Cet endroit convenait à leurs goûts aventureux, et ils avaient
+l'intention de parcourir souvent ces grands bois, le propriétaire leur
+ayant gracieusement accordé l'autorisation d'y chasser tant qu'ils le
+voudraient.
+
+Les premiers jours se passèrent à n'installer. Polyphème y apportait
+une habileté particulière, aussi ne fit-il guère attention au départ de
+Philéas qui s'esquiva un beau matin, seul, en traîneau, dans le but de
+reconnaître un peu l'endroit où devait se trouver le gibier.
+
+Saindoux était tout joyeux de son escapade. Il allait bon train, faisant
+galoper son cheval, lorsque l'animal butta tout à coup et s'abattit en
+brisant ses traits. Philéas, contrarié, sauta à bas du traîneau pour
+rattacher le harnais, lorsque le cheval ne releva d'un bond et se mit à
+fuir en hennissant, du côté de la maison.
+
+Saindoux fut fort embarrassé; il commençait même à avoir peur... Sa
+crainte se changea en épouvante lorsqu'il vit sortir du bois et venir à
+lui un ours brun de grande taille!
+
+Perdant la tête, le pauvre garçon se jeta dans le traîneau et y fouilla
+avec désespoir pour, saisir une arme... mais, ô désolation!... il avait
+oublié son fusil...
+
+Il n'y trouva qu'un instrument bizarre; c'était une espèce de chapeau
+chinois en cuivre, avec force sonnettes. Sagababa, amateur de tout ce
+qui était bruyant, avait acheté cet instrument à Moscou et l'avait
+oublié là. En désespoir de cause, Philéas s'en saisit. Quand l'ours
+approcha, il fit en le brandissant un tel vacarme, que l'animal se
+recula tout effrayé! Il s'empêtra même de telle sorte dans les traits
+brisés qu'il lui fut impossible de s'en dégager malgré tous ses
+efforts...
+
+--Ah! ah! dit alors Philéas, retrouvant sa voix; tu n'aimes pas la
+musique, _bât ou ça_[22]; elle me plaît, à moi, et je vais la continuer
+pour te faire marcher!
+
+[Note 22: Pour _batiouchka_, petit père.]
+
+Saindoux avait repris courage, en voyant l'ours devenu captif; il sauta
+dans le traîneau et fît de nouveau résonner aux oreilles de l'ours son
+terrible instrument.
+
+[Illustration 49.png]
+
+Le vacarme fit partir au grand trot l'animal effaré; il allait dans la
+direction de la demeure de Philéas, à la grande joie de ce dernier.
+Saindoux le maintint habilement dans le bon chemin, grâce à quelques
+explosions de chapeau chinois. Il vit bientôt de loin Polyphème, armé
+d'un fusil, qui venait à sa recherche.
+
+Sauter à terre et laisser à son compagnon le loisir d'abattre l'ours fut
+pour Philéas l'affaire d'un instant. Il remit à Sagababa, accouru au
+bruit, son précieux chapeau chinois, en le félicitant d'avoir eu l'idée
+de faire cette acquisition, puis il rendit compte à son ami émerveillé
+de la façon brillante dont il s'était tiré d'affaire.
+
+On mit le corps de l'ours dans le traîneau et on l'emmena à la maison où
+on le dépouilla de son épaisse fourrure. Philéas se fit un plaisir de
+l'envoyer à M. de Marsy avec une lettre où il lui racontait à sa façon
+son nouvel exploit.
+
+Quelque temps après cette chasse bizarre, Polyphème entra un matin chez
+Philéas encore endormi. Celui-ci se frotta les yeux et se détira en
+bâillant.
+
+POLYPHÈME.--N'est-ce pas aujourd'hui le grand jour, mon cher? Je suis
+impatient de savoir où en sont vos cheveux. Vous avez retardé jusqu'à
+ce matin le moment de regarder de quelle nuance ils sont; j'ai hâte de
+jouir de ce spectacle.
+
+PHILÉAS.--C'est bien aimable à vous d'y avoir pensé, mon ami. C'est
+vrai, j'ai courageusement gardé mon bonnet de soie noire jusqu'à
+présent. Je suis aussi curieux que vous de constater l'état satisfaisant
+de leur nuance. Ce côté capillaire de ma personne est important à
+observer. Hé! Sagababa! Apporte-moi mon miroir, mon garçon, plus un
+peigne, plus une brosse; j'ai besoin de donner à mes jeunes cheveux les
+ondulations gracieuses qu'avaient les anciens.
+
+Polyphème riait sous cape, tout en aidant le petit nègre à munir son
+maître de ce qu'il voulait avoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+ENCORE LES CHEVEUX DE PHILÉAS
+
+Installé devant une glace, un sourire confiant sur les lèvres, Philéas
+ôta vivement son bonnet... Il poussa un cri d'horreur!.. Polyphème et
+Sagababa firent entendre des exclamations d'étonnement...
+
+Les cheveux de Saindoux étaient d'une belle nuance lilas.
+
+Le pauvre garçon ne pouvait en revenir! Il restait la bouche béante, les
+yeux écarquillés, regardant tour à tour sa malencontreuse chevelure,
+Polyphème qui se pinçait les lèvres pour ne pas rire et Sagababa qui
+tournait autour de lui comme autour d'une bête curieuse.
+
+--Quelle catastrophe! gémit-il enfin d'un air piteux; c'est aussi laid
+qu'avant! Hein! Tueur, qu'en dites-vous? Que faire? vais-je me reraser
+et porter jusqu'à extinction ce misérable bonnet?
+
+Polyphème se leva, alla examiner gravement la tête du pauvre Saindoux;
+puis, toujours sans parler, il prit une brosse et arrangea savamment la
+chevelure. Quand il eut terminé, il dit d'un air solennel:
+
+--Cela ne peut pas rester ainsi!
+
+Sagababa se frappa le front d'un air ravi au moment où Philéas allait
+recommencer ses doléances.
+
+--Maître à moi se peindre avec du cirage! s'écria-t-il.
+
+--Tiens, au fait! avec force cosmétique noir, je serais sauvé, dit
+Philéas avec joie; qu'en dites-vous, Tueur?
+
+POLYPHÈME.--Il faut essayer, mon ami! essayer de tout, car cette nuance
+est impossible.
+
+PHILÉAS.--Parbleu! oui, je le vois bien. Quelle horreur! Sagababa, monte
+dans la trique[23], mon garçon, cours à Moscou (nous n'en sommes pas
+bien éloignés, heureusement) et ramène-moi un coiffeur avec beaucoup de
+pommades, de cosmétiques et des poudres de toutes les couleurs.
+
+[Note 23: Pour _troïque_ (traîneau).]
+
+Courir était toujours un bonheur pour le négrillon, mais aller faire
+cette course de confiance était un surcroît de félicité, aussi
+disparut-il comme un éclair.
+
+Après son départ, le triste Philéas remit avec résignation son bonnet
+de soie noire et alla tâcher de se distraire par une excursion avec
+Polyphème. Ils allaient un peu au hasard et virent au loin après une
+assez longue marche un campement bizarre.
+
+Au bord du chemin était une lourde charrette couverte; près de
+l'équipage se tenait un homme encore jeune, bizarrement vêtu, et dont la
+figure basanée était aussi rusée que spirituelle. Il salua poliment les
+jeunes gens qui causaient entre eux et leur dit:
+
+[Illustration 50.png]
+
+--Sandis, Messieurs, né direz-vous pas quelqués mots bienveillants à un
+compatrioté? Bagasse! on aime à parler la langué dé sa patrie quand on
+voyage au loin.
+
+--Ah! vous êtes Français, mon brave? s'écria Philéas, en s'approchant de
+lui.
+
+--Certes! Monssu, et jé m'en fais gloiré, sandis! C'est uné grandé
+nation, cellé qui possédé Bordeaux, cetté vraie capitalé dé la Francé.
+
+--Et qu'avez-vous là? demanda Polyphème en s'approchant de la charrette.
+
+--En général, un peu dé tout, mais pas grand' chosé pour lé moment,
+Moussu, répondit le Bordelais. Quelqués singés dé bellé espècé, un ours
+dé premièré beauté, dé la parfumérie...
+
+--Tiens! interrompit Philéas en dressant l'oreille, vous avez de la
+parfumerie, vous? vendez-m'en donc?
+
+--Volontiers, Moussu, répliqua joyeusement le Bordelais, mais il est
+difficilé dé défairé ma pacotille en plein air. Où dois-jé vous porter
+céla à ésaminer?
+
+PHILÉAS.--Au bout de cette grande allée droite se trouve mon habitation,
+allez-y. Je vous y précède et je vais y faire mon choix.
+
+Polyphème haussait les épaules, tout en accompagnant son ami.
+
+--Vous êtes fou, mon bon, disait-il; aller acheter à un saltimbanque, à
+un coureur d'aventures quelques drogues qu'il vous fera payer follement
+cher... Vous allez en avoir tant et plus par Sagababa, tout à l'heure.
+
+Mais Polyphème gourmandait en vain le gros Saindoux. Celui-ci continuait
+à se frotter les mains avec jubilation.
+
+--Tueur, s'écria-t-il, Sagababa ne peut pas me procurer une chose
+précieuse que va me vendre ce brave homme.
+
+--Et quoi donc? demanda Polyphème étonné.
+
+PHILÉAS, _avec explosion_.--De la graisse d'ours, mon ami! De la pure
+graisse d'ours. Je n'ai pas eu la précaution de m'en faire garder,
+lorsque vous avez tué celui que je vous amenais, il y a une quinzaine,
+de jours. Dieu sait quand nous en trouverons un autre! Celui-là, est
+sous ma main, je l'achète et j'en fourre le plus possible sur ma
+malheureuse tête. Il n'y a rien de bon comme la graisse d'ours,
+continua-t-il en s'échauffant pour répondre à un geste désapprobateur de
+Polyphème. Cela rend la force et la vie aux cheveux. Les miens ne sont
+décolorés que parce qu'ils manquent de vigueur. Vous verrez! je ne vous
+dis que ça...
+
+--Faites comme vous l'entendrez, répondit Polyphème. Rappelez-vous
+seulement de ne pas vous laisser empaumer par ce maître filou. Il a une
+physionomie d'un rusé!
+
+PHILÉAS, _d'un air capable_.--Personne ne m'en remontrera, soyez donc
+tranquille! vous allez voir comme je vais mener mon affaire.
+
+Les jeunes gens retrouvèrent à la maison Sagababa avec le coiffeur et
+une grande caisse de marchandises de toutes espèces. Ils examinèrent
+tour à tour ce que proposait le coiffeur, mais rien ne plut à Philéas.
+Il essaya vainement sur ses cheveux huiles, essences et cosmétiques.
+Tout lui sembla horrible. De guerre lasse il s'écria:
+
+--C'est encore la graisse d'ours qui serait la meilleure, tenez!
+N'est-ce pas, Monsieur, que ce serait excellent pour tonifier mes
+cheveux et leur faire reprendre une teinte possible?
+
+--Certes, Monsieur! répondit avec empressement le coiffeur, espérant
+faire une bonne affaire par ce moyen. Il est difficile d'en avoir de
+bonne, mais je puis vous en procurer vite, cependant.
+
+--Pas besoin, mon cher Monsieur, interrompit joyeusement Philéas; j'ai
+mon affaire.
+
+--Petit homme avec grande charrette, être dans cour et demander voir
+maître à moi, dit alors Sagababa en entrant.
+
+PHILÉAS.--Justement, c'est ce que j'attendais. Écoutez, Monsieur le
+coiffeur. L'homme à qui je vais parler possède un ours, je vais le lui
+acheter. Vous en prendrez la graisse et vous m'en ferez, séance tenante,
+de bonne pommade. Il va sans dire que je vous paierai bien.
+
+LE COIFFEUR.--Très bien, Monsieur, je suis à vos ordres.
+
+Et tous descendirent pour aller trouver le Bordelais. Ce dernier avait
+déjà étalé ses petites marchandises et se préparait à les vanter. Grand
+fut son étonnement lorsque Saindoux l'arrêta et lui dit:
+
+--C'est inutile, mon ami, je ne veux pas de tout cela, c'est autre chose
+qu'il me faut.
+
+LE BORDELAIS.--Mossu désiré fairé l'acquisition d'un singé, peut-être!
+J'ai son affairé. Uné bêté charmanté. Il né lui manqué que la parolé!
+Céla féra la paire avec cé jeune hommé...
+
+SAGABABA, _grognant_.--Moi, pas singe, entends-tu, toi? Moi taper toi,
+si maître à moi permet...
+
+PHILÉAS, _avec autorité_.--Silence, Sagababa! méprise ce vain propos,
+garde ton calme... C'est votre ours que je veux, mon brave; allez me le
+chercher, je vous le paierai un bon prix.
+
+LE BORDELAIS, _tressaillant_.--Mon ours! c'est mon ours qué vous voulez?
+
+PHILÉAS.--Oui. Combien en voulez-vous?
+
+LE BORDELAIS, _balbutiant_.--Jé né sais pas au justé... j'y tiens. C'est
+mon gagné-pain. Un si bel animal dont jé né mé déférais pas pour trois
+cents francs, sandis!
+
+PHILÉAS, _majestueusement_.--Je vous en donne quatre cents!
+amenez-le-moi.
+
+LE BORDELAIS, _agité_.--C'est uné bellé sommé, mais... jé né peux pas!
+
+PHILÉAS.--Cinq cents francs, dépêchez-vous!
+
+POLYPHÈME.--C'est insensé, Philéas! envoyez-le donc promener et ne
+pensez plus à votre fantaisie.
+
+PHILÉAS, _avec obstination_.--Si, je n'en aurai pas le démenti! Voyons,
+l'homme, voulez-vous me donner votre bête pour six cents francs? C'est
+une somme, ça, hein?
+
+Le Bordelais ne tenait plus en place. Sur sa figure expressive, on
+lisait un singulier mélange d'envie, de chagrin, de dépit et d'embarras.
+
+--C'est impossiblé, finit-il par dire. J'y tiens trop... Jé n'aurais pas
+lé coeur dé m'en séparer. Jé vous lé férai voir cé soir, si vous voulez.
+Vous jugérez si c'est un bel animal. Mé permettez-vous dé passer la nuit
+sous lé hangar? il se fait tard...
+
+Au grand déplaisir de Polyphème, Philéas accorda cette permission au
+Bordelais. Le coiffeur, désappointé, demanda à retourner à Moscou, mais
+Philéas l'entraîna dans un coin, lui parla bas avec feu et le coiffeur
+s'inclina en disant:
+
+--Je ferai tout ce que Monsieur voudra.
+
+Saindoux alla ensuite retrouver Polyphème et il écouta tranquillement
+les gronderies de ce dernier. Elles duraient encore lorsque Sagababa
+entra et dit:
+
+--Si maître à moi veut regarder ours? moi le montrer à maître à moi.
+
+--Tiens! s'écria Philéas, enchanté de se soustraire aux blâmes de
+Polyphème; allons donc voir cette fameuse bête, Tueur, voulez-vous?
+
+--Non, répondit Polyphème avec impatience. Je ne suis pas curieux de ce
+spectacle. Allez-y seul, si vous voulez.
+
+Philéas ne se le fit pas dire deux fois. Il suivit Sagababa et monta
+avec lui dans la charrette. Il y vit dans le fond, attaché par une
+chaîne, un bel ours brun qui était couché et qui étendit une patte d'un
+air féroce.
+
+--Oh! là! là! marmotta Philéas en descendant précipitamment, il n'a pas
+l'air commode! ce sera ennuyeux, ce soir, si...
+
+Il s'arrêta en hochant la tête.
+
+--Bah! ajouta-t-il, je ferai son affaire en un clin d'oeil...
+
+Sagababa l'écoutait parler avec étonnement. Philéas s'en aperçut et se
+mordit les lèvres.
+
+--Sot que je suis! marmotta-t-il, ce gamin va peut-être jaser... Tant
+pis! Où est donc le maître de l'ours? demanda-t-il tout haut à Sagababa,
+afin de détourner les idées de celui-ci.
+
+SAGABABA.--Lui s'être éloigné exprès. Avoir dit: Dans un quart d'heure,
+toi pouvoir montrer ours à maître.
+
+PHILÉAS.--Ce monsieur se trouve probablement trop grand seigneur pour
+me faire voir son ours lui-même, à ce qu'il parait. Allons! viens,
+Sagababa, fais-nous servir à dîner. Il se fait tard et j'ai fort à faire
+ce soir.
+
+Après le repas, Philéas, visiblement préoccupé, prit un prétexte pour se
+retirer chez lui. Polyphème, fatigué, ne fit nul effort pour le retenir
+et il allait se mettre au lit lorsque la tête laineuse de Sagababa
+apparut dans ta porte entrebâillée...
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+UN OURS DE NOUVELLE ESPÈCE
+
+--Qu'y a-t-il, Sagababa? demanda nonchalamment Polyphème, tout en
+commençant à se déshabiller.
+
+--Maître à moi veut faire affaire à ours! repartit mystérieusement le
+petit nègre, en entrant dans la chambre sur la pointe des pieds.
+
+--Hein! qu'est-ce que tu chantes? s'écria Polyphème en se retournant.
+
+Sagababa répéta sa phrase en l'accentuant solennellement.
+
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria le jeune homme. A quel propos
+a-t-il dit cela?
+
+Le petit nègre raconta alors à sa manière leur visite à l'ours.
+
+--Ah! peste! grommela Polyphème, soupçonnant quelque nouvelle
+excentricité de Philéas. Il ne s'agit plus de dormir, mais de veiller.
+Écoute, mon brave, où est ton maître, à présent?
+
+SAGABABA.--Dans chambre à coiffeur, à causer.
+
+POLYPHÈME--A merveille! fais le guet; je vais chez lui... mais il ne
+faut pas qu'il s'en doute, entends-tu?
+
+Sagababa fit un signe affirmatif et Polyphème entra chez Saindoux. Il
+alla droit au revolver, le désarma et en remplaça les cartouches par
+d'autres, qui n'étaient chargées qu'à poudre.
+
+Rassuré après cela, il regagna sa chambre, s'y arma et y attendit les
+événements, avec un mélange d'impatience et de curiosité.
+
+Quand minuit sonna, il entendit Philéas se lever, aller avec précaution
+à la porte, l'ouvrir et se diriger vers la charrette du Bordelais...
+
+Le silence était profond; le temps, calme et relativement doux. Philéas
+était pourtant fort mal à l'aise et tremblait légèrement.
+
+--Bah! se disait-il, tout en allant avec précaution vers la charrette;
+je ne vois pas quel mal je fais, après tout. D'après ce que m'a dit
+Sagababa, cet homme s'est absenté pour la nuit. Je lui tue son ours, je
+l'apaise... (l'homme, pas l'ours), je lui donne six cents francs en
+lui déclarant que l'ours était méchant comme la gale, et voulait nous
+dévorer tous. Il sera enchanté... (l'homme, pas l'ours), et j'aurai ma
+graisse! C'est parfait; m'y voilà! ai-je mon revolver? bien. Et mon
+couteau? bien. Peste! s'il allait se rebiffer comme tantôt... Il est
+encore dans son coin, le bon animal! Il n'a pas bougé depuis tantôt...
+Visons à l'oreille!
+
+Grâce à la sage précaution de Polyphème, les deux coups de feu de
+Philéas étaient inoffensifs. En revanche, ils étaient bruyants, car la
+charge de poudre avait été mesurée par une main libérale. En entendant
+la détonation, l'ours se leva brusquement, à la grande terreur de
+Philéas!...
+
+[Illustration 51.png]
+
+--Bagasse! cria-t-il...
+
+... Saindoux, affolé, jeta sa lanterne, s'élança hors de la charrette et
+s'en alla tomber dans les bras de Polyphème qui le suivait de près, sans
+qu'il s'en fût douté.
+
+Les cheveux hérissés, les yeux hors de la tête, il balbutia:
+
+--L'ours parle!
+
+Polyphème, non moins stupéfait que le pauvre Saindoux, s'élançait vers
+la charrette, un poignard à la main, lorsque l'ours apparut et dit:
+
+--Qué d'excusés à vous fairé, Messieurs!
+
+--Mais c'est le Bordelais! s'écria Polyphème en éclatant de rire.
+
+--L'ours serait un homme? demanda Philéas en se redressant tout à coup.
+
+L'animal ôta piteusement sa tête et montra aux jeunes gens la figure
+pâle et déconcertée du saltimbanque.
+
+--Hélas! oui, c'est moi, dit-il humblement, j'avais légèrément...
+ésagéré tantôt en mé disant propriétairé d'un ours dont jé n'avais plus
+qué la peau! Jé n'ai pas voulu avouer cé qu'il en était... J'ai gardé
+imprudemment cetté peau pour dormir et j'ai failli lé payer cher!
+
+--Au fait! comment ne vous ai-je pas tué? observa Philéas en
+tressaillant. Je tire bien, cependant...
+
+--Oui, mais vous ne pouvez faire aucun mal avec des cartouches chargées
+à poudre, répondit Polyphème en souriant; et les vôtres avaient été
+arrangées par moi, ce soir.
+
+PHILÉAS, _lui serrant, la main_.--Merci, Tueur! mais comment vous
+êtes-vous douté de quelque chose?
+
+POLYPHÈME.--Votre fidèle Sagababa m'a donné l'éveil sur vos projets.
+L'en blâmez-vous?
+
+--Non certes! répliqua Philéas en faisant un signe de tête amical au
+petit nègre qui se redressa, tout fier.
+
+Le reste de la huit se passa fort paisiblement.
+
+Le lendemain, le Bordelais partit après avoir reçu des jeunes gens une
+bonne somme pour l'aider à regagner la France.
+
+Le coiffeur, ayant délibéré avec Philéas, lui conseilla enfin un onguent
+qui adoucit la teinte étrange des cheveux malades et qui lui permit de
+se montrer sans attirer l'attention générale.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+LE BAIN RUSSE
+
+--Tueur, dit le gros Philéas au moment où les voyageurs approchaient
+de Pétersbourg, la température est assez douce aujourd'hui pour me
+permettre de songer à prendre un de ces fameux bains russes dont j'ai si
+souvent entendu parler. Voulez-vous que nous y allions ensemble?
+
+--Volontiers, répondit Polyphème; à condition de prendre de bonnes
+précautions après, pour éviter tout refroidissement.
+
+--Bien entendu! riposta Philéas, je n'ai pas envie d'attraper du mal,
+certainement. Nous y voilà donc, dans cette fameuse ville, cette
+capitale célèbre, bâtie par Louis le Grand!
+
+POLYPHÈME, _se récriant_.--Comment, Louis? c'est Pierre, que vous voulez
+dire.
+
+PHILÉAS, _avec onction_.--C'est vrai! cet illustre Pierre le Cruel...
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Bon! c'est Pierre le Cruel, à présent!
+
+PHILÉAS, _avec autorité_.--Mon ami, on ne peut pas nier qu'il l'ait été,
+cruel!
+
+POLYPHÈME, _insistant_.--Pierre le Cruel, oui. Mais Pierre le Grand
+n'est pas Pierre le Cruel.
+
+PHILÉAS.--Si. Je vous le ferai voir dans un livre que Pierrot a rédigé
+pour moi. Oh! c'est qu'il est très aimable quand il veut s'en donner la
+peine.
+
+Polyphème se mit à rire sans répondre et l'on arriva à Pétersbourg.
+On se casa dans un des bons hôtels que le jeune artiste s'était fait
+indiquer par avance et Philéas rappela à son ami son idée de bain russe.
+
+Polyphème consentit de bonne grâce à suivre Saindoux. Sagababa supplia
+son maître de lui permettre de venir et tous trois se dirigèrent vers un
+établissement recommandé par l'hôte.
+
+Arrivés là, Philéas demanda s'il y avait des employés français dans
+l'établissement. On répondit que oui et Saindoux, désirant être servi
+par un compatriote, on lui envoya un homme qui jeta un cri de surprise
+en voyant le gros jeune homme.
+
+--Sandis! Monsieur, vous ici? s'écria-t-il.
+
+PHILÉAS, _surpris_.--Tiens! c'est l'ours... c'est-à-dire le Bordelais.
+Bonjour, mon brave. Comment vous-trouvez-vous ici?
+
+Le Bordelais secoua la tête avec un gros soupir et commença
+silencieusement à servir Philéas.
+
+Ce dernier ne connaissait nullement les bains russes; il s'imaginait que
+c'était très simple et fort agréable. Il fut aussi ennuyé que surpris de
+recevoir tout à coup, à peine déshabillé, une douche d'eau glacée.
+
+--Heu! heu! brrr! gémit-il en grelottant. Quelle fichue idée de geler
+les gens sans les avertir...!
+
+Il avait à peine eu le temps de dire ces mots, qu'un jet d'eau chaude
+l'inondait.
+
+--Nom d'un petit... sac à... sabre de... Pristi! Prelotte! mais vous
+me mettez au court bouillon! hurla Philéas, tournant à l'exaspération.
+Quels stupides bains... Assez, je vous dis! cela s'arrête... c'est bien
+heureux!.. Allons, bon!...
+
+... La douche d'eau glacée venait encore de l'inonder subitement.
+
+--Mais c'est à en devenir enragé! balbutiait Philéas, claquant des
+dents. Je veux sortir de cette caverne, de cet... Oh là! là!...
+
+La vapeur chaude le suffoquait de nouveau.
+
+Le Bordelais, sans lui laisser le temps de se plaindre encore, le
+saisit, l'enveloppa dans un peignoir et se mit à le frictionner.
+Saindoux se laissa faire d'abord, mais le méridional ne tarda pas à
+mettre sa patience à l'épreuve.
+
+--Mossu, déclara-t-il d'un air lugubre, il est temps dé vous mettré au
+courant dé ma déplorablé situation. J'étais hureux en vous quittant;
+grâcé à vos dons généreux, jé pouvais régagner Bordeaux! Hélas! jé suis
+victimé d'un Doctur qué j'ai eu lé malhur dé rencontrer en routé. Il
+m'a persuadé qu'un dé mes singés avait un cas scientifiqué très raré à
+étudier, qu'on mé lé paierait cher ici... jé l'ai cru et...
+
+... Tout en disant cela, il frottait Saindoux de plus en plus
+rageusement.
+
+--Aïe! aïe! cria Philéas en le repoussant. Vous m'étrillez, mon garçon!
+prenez donc garde... Eh bien! combien vous l'a-t-on payé, votre singe?
+
+--Trois francs cinquanté! répliqua le Bordelais s'exaltant et frappant
+sur le dos de Philéas à coups redoublés. Oui, on n'a pas eu honté dé mé
+donner céla!...
+
+--A la garde! interrompit Philéas, cet homme est fou furieux... je cours
+des dangers! à moi!
+
+Les cris du pauvre Saindoux, tout meurtri, attirèrent Polyphème et
+Sagababa. Ils entrèrent, suivis d'un homme qui s'élança vers Philéas en
+s'écriant:
+
+--Violets, ils sont devenus violets! c'est encore plus scientifique. Ah!
+mon ser cousin, quelle zoie de vous revoir ainsi!...
+
+Les douches avaient effectivement rendu aux cheveux de Philéas leur
+teinte étrange, dissimulée naguère par des cosmétiques.
+
+Le Bordelais fit un brusque mouvement et dit d'une voix étouffée:
+
+--Lé voilà, cé méchant homme, causé dé mes malhurs...
+
+--Tiens! c'est vous, mon ami? demanda Crakmort (car c'était bien lui);
+et votre sinze, qu'en avez-vous tiré?
+
+Le Bordelais le toisa de la tête aux pieds, fit un rire ironique, et se
+croisant les bras, dit avec emphase:
+
+--Trois francs et cinquanté centimés!...
+
+--Pauvre garçon! s'écria le docteur, ze suis cause d'un déranzement
+ruineux dans vos prozets. Ze vous dois des dédommazements...
+
+[Illustration 52.png]
+
+--A la bonne huré! marmotta le Bordelais en s'adoucissant. C'est qué
+cé n'est pas gai d'être garçon dé sallé à l'étranger, quand jé pouvais
+retourner promptément en Francé!
+
+Le Marseillais tira majestueusement trois billets de cent francs de sa
+poche et les mit dans la main du Bordelais ébahi...
+
+--Ze n'aurai pas le démenti de mon affirmation médicale! lui dit-il.
+Voilà ce que valait votre sinze scientifique. Avec cela, vous
+retournerez facilement sez vous.
+
+--Bravé hommé dé médécin! soupira le Bordelais ravi. Et moi qui en
+disais du mal!
+
+--Oui! j'en sais quelque chose, gémit Philéas en se frottant les côtes.
+Pristi! Je suis en compote! quels poings il a, ce méridional!
+
+Le Bordelais se confondit en excuses, tandis que Polyphème se faisait
+expliquer ce qui venait de se passer. Il riait tout bas, tout en aidant
+Sagababa à mettre de l'huile adoucissante sur le dos de Philéas. Pendant
+ce temps, Crakmort contemplait Saindoux avec extase...
+
+--C'est magnifique! murmurait-il, quelle teinte scientifique... comme
+c'est nuancé! voilà un cas à étudier, à suivre de près... Ser cousin,
+quel malheur de n'avoir pas gardé les premiers! Ah! ce Narcisse, quelle
+perte il a fait faire à la science!
+
+--Voyons, ne vous désolez pas, dit Polyphème que l'enthousiasme du
+Marseillais amusait beaucoup. J'en avais gardé une mèche, moi, de ces
+fameux cheveux. Les voulez-vous?
+
+Le docteur faillit sauter au cou de Polyphème; il lui serra la main avec
+un vrai transport de joie.
+
+--Si ze les veux! répondit-il. Ah! ser zeune homme! zénéreux, sarmant
+zeune homme... Z'accepte avec attendrissement! Quel cas pour la
+médecine! ser cousin, z'implore une nouvelle messe de ces beaux
+essantillons capillaires... Quel violet! c'est à en perdre la tête... Ze
+vous demande même la permission de vous suivre, zusqu'à la fin de cette
+transformation bizarre. Z'étudierai votre précieuse tête. Ze le dois à
+la science.
+
+Philéas fit une grimace, mais Polyphème trouva l'idée excellente. Il
+avait déjà pu apprécier l'esprit et les ressources du docteur qui avait,
+sous des dehors excentriques, une vraie science et beaucoup de talent.
+Il pensa donc que ce serait une bonne fortune pour eux de l'attirer à
+leur suite et de le décider à entreprendre aussi les longs voyages que
+les jeunes gens méditaient de faire.
+
+--Vous avez une excellente idée, cher docteur! s'écria-t-il. Je vous
+approuve chaleureusement. Venez avec nous. Vous aurez des découvertes
+merveilleuses à faire, là où nous comptons aller. Vous êtes des nôtres,
+c'est convenu!
+
+--Et Narchiche, le pauvre Narchiche? murmura une voix triste derrière
+eux.
+
+--Narchiche auchi, répondit Polyphème en riant, et en se retournant pour
+faire un cordial signe de tête à l'Auvergnat, qui se tenait timidement à
+la porte.
+
+--En voilà, une collection! remarqua Philéas moitié riant, moitié
+grognant.
+
+--Ce sera comme dans l'arche de Noé, répliqua Polyphème en éclatant de
+rire.
+
+Philéas se fâcha en disant qu'il ne voulait pas être traité de bête.
+Polyphème protesta qu'il le classait parmi les fils du patriarche et
+tout s'apaisa.
+
+Le bain fini, chacun se rhabilla et retourna à l'hôtel. Crakmort alla
+s'installer près des jeunes gens. On fournit au Bordelais l'occasion
+de partir vite et l'on s'occupa ensuite de s'approvisionner et de se
+renseigner pour les longs voyages projetés. Crakmort devint dès
+lors très utile. Il suggéra plusieurs précautions hygiéniques qui
+réconcilièrent avec lui Philéas, encore un peu rancuneux jusque-là.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+UN BAL MASQUÉ
+
+Avant le départ, il fallait voir Tsarkoé-Sélo. Cette délicieuse
+résidence impériale, le Versailles de Pétersbourg, devait être visitée
+par les voyageurs auxquels avait été signalé cet endroit remarquable.
+
+Les jeunes gens, le docteur, Sagababa et l'Auvergnat qu'on n'appelait
+plus que _Narchiche_, partirent donc et allèrent admirer toutes les
+beautés dont est plein le célèbre Tsarkoé-Sélo. Les jardins publics, la
+villa impériale, les belles habitations environnantes, tout y excita
+l'admiration des voyageurs. Dans leurs courses, Philéas entendit
+parler de bal pour le soir; il s'informa et il apprit qu'un marchand
+colossalement riche avait là d'immenses serres chaudes; elles avaient
+trois kilomètres de long et l'on pouvait s'y promener en voiture[24]. Au
+milieu de cette merveille, se trouvait un grand et admirable salon de
+réception à pans mobiles. On devait donner là un bal de charité et les
+serres allaient être allumées _ad giorno_. Philéas écoutait raconter
+tout cela bouche béante; il s'écria tout à coup:
+
+--Je veux y aller, moi.
+
+[Note 24: Historique.]
+
+--Au fait! dit Polyphème, cela vaut la peine d'être vu. Qu'en
+dites-vous, Crakmort?
+
+--Ze suis de votre avis, très ser; répondit le Marseillais. La
+difficulté, malheureusement, est d'être invités.
+
+--Mais il n'y a qu'à payer! reprit vivement Philéas, puisqu'on dit que
+c'est un bal de souscription.
+
+--A combien le billet? demanda Crakmort.
+
+--Cent francs, répliqua Philéas en se grattant l'oreille; déplus, il
+faut être costumé.
+
+--Peste! observa Polyphème, c'est une affaire... Bah! c'est pour les
+pauvres. Allons-y gaîment! En ce cas, où trouver des costumes?
+
+--Ici, dit Philéas en indiquant avec empressement un élégant magasin où
+étaient étalés plusieurs frais costumes de fantaisie.
+
+--Entrons-y alors, s'écria joyeusement Polyphème, et prenons ce qui nous
+conviendra le mieux.
+
+Ils n'avaient que l'embarras du choix. Crakmort prit un costume
+demi-magicien, demi-nécromancien. Polyphème préféra être en Figaro.
+Philéas voulut se mettre en ramoneur. Ce dernier costume fit rire
+Polyphème. Saindoux persista dans son choix, ajoutant qu'il avait son
+projet et qu'il comptait se rendre populaire. De chez le costumier, on
+se rendit à l'hôtel; là, on se procura des billets pour le bal; on dîna,
+on s'habilla, puis, à l'heure indiquée, les trois touristes se rendirent
+au bal en traîneaux, chaudement enveloppés, tandis que Sagababa
+pleurnichait près de «Narchiche» en voyant qu'il ne pouvait suivre son
+maître.
+
+[Illustration 53.png]
+
+Ce bal était féerique! Philéas se rengorgea en recevant les remercîments
+de ses amis pour sa bonne idée d'y venir. Ils visitèrent avec
+enchantement ces merveilleuses et interminables serres; elles
+regorgeaient de plantes rares, d'arbres exotiques, de fleurs
+magnifiques, de fruits admirables et étaient éclairées par des torrents
+de lumière électrique.
+
+Philéas voulut revenir au grand salon, lorsque la foule y fut attirée
+par un orchestre excellent. Dans un intervalle de repos, au moment
+du souper, il tira une écuelle de sa poche et, imitant l'accent de
+«Narchiche», il dit à haute voix:
+
+--Un bal de charité chans quête, cha n'est pas complet! Le pauvre
+ramoneur Franchais va demander un petit chou pour les pauvres de che
+pays, ch'il vous plaît.
+
+Ce peu de mots eut un succès fou. On applaudit et mille mains finement
+gantées prodiguèrent l'or dans la sébile de Philéas... Elle fut bientôt
+pleine. Sans se déconcerter, Saindoux versa l'or dans son bonnet et
+tendit de nouveau l'écuelle au milieu de rires mêlés d'applaudissements.
+
+Crakmort voulut profiter de l'idée de son cousin. Une fois la quête
+faite, il réclama audacieusement la parole et offrit de dire la bonne
+aventure au profit des malheureux, pour augmenter encore la quête. Ce
+fut une somme nouvelle pour les pauvres, car le spirituel Marseillais
+émaillait ses prédictions de plaisanteries si amusantes que tous
+voulurent l'entendra et payer pour cela.
+
+Lorsque Crakmort eut fini, Polyphème salua la foule et de son ton le
+plus comique:
+
+--Mesdames et Messieurs, dit-il, Figaro trouvera-t-il quelques bourses
+qu'il puisse raser pour ne pas aller près de vos pauvres les mains
+vides, tandis que ses amis ont le bonheur de leur porter une ample
+moisson? Il veut donner l'exemple, du reste!
+
+Et en disant ces mots, il jeta sa bourse dans un plat à barbe qu'il
+tenait à la main.
+
+Lui aussi eut un succès énorme.
+
+Quand il eut fini sa recette, qu'il égayait de lazzis dignes de son
+costume, il alla avec ses amis s'incliner devant la princesse de K...
+présidente de l'oeuvre charitable au profit de laquelle se donnait ce
+beau bal. Les trois Français lui remirent respectueusement, au milieu
+des bravos de la foule, le produit considérable de leur ingénieuse
+charité.
+
+Au milieu du tumulte causé par les réflexions des uns, les félicitations
+des autres, quelques éclats de rire attirèrent l'attention générale sur
+une petite figure noire et grimaçante, qui se montrait entre deux larges
+cactus.
+
+--Sagababa! s'écria Philéas ébahi.
+
+C'était le négrillon, costumé en singe, qui s'était faufilé jusque-là
+afin de rejoindre Saindoux, et qui restait pétrifié devant les
+merveilles offertes à ses yeux.
+
+On rit de l'idée amusante de Sagababa. On lui permit de rester là et
+le ravissement enfantin du jeune nègre, son langage comique, son
+attachement pour son maître divertirent beaucoup de monde.
+
+Le bal finit enfin et nos amis en sortirent les derniers. Ils
+regagnèrent l'hôtel, non sans se féliciter de leur délicieuse soirée et
+de l'excellente idée de Philéas. Grâce à son originalité, cette fête
+différait des autres en ce qu'elle était devenue réellement productive
+pour les malheureux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+VOL DE SAGABABA
+
+Ce fut avec des impressions agréables et riantes que nos voyageurs
+revinrent à Saint-Pétersbourg. Au moment où ils rentraient à l'hôtel,
+un homme qui passait dans la rue alla vivement vers eux, et s'écria en
+anglais:
+
+--Voilà mon affaire!
+
+Polyphème, qui parlait cette langue à merveille, se tourna vers lui avec
+étonnement.
+
+--Qu'y a-t-il? lui demanda Philéas.
+
+Au lieu de lui répondre, Polyphème écoutait l'Anglais qui s'était
+approché en le saluant et qui lui parlait avec animation. L'artiste
+répondit en haussant les épaules, et comme l'Anglais insistait beaucoup,
+le jeune homme entraîna ses compagnons dans l'hôtel en refermant
+brusquement la porte au nez de son interlocuteur.
+
+--Mais qu'y a-t-il donc? répétait Philéas très intrigué.
+
+POLYPHÈME, _avec impatience_.--C'est un Barnum[25] quelconque qui
+essayait de nous chiper Sagababa. Je l'ai envoyé promener.
+
+[Note 25: Célèbre entrepreneur d'_exhibitions_ curieuses.]
+
+PHILÉAS, _mécontent_.--Comment? nous chipper Sagababa? En voilà, une
+idée! Qu'il y vienne, ce saltimbanque... Tu ne veux pas nous quitter,
+hein! mon garçon?
+
+Sagababa, sans répondre, fit une hideuse grimace dans la direction de
+l'Anglais.
+
+POLYPHÈME, _riant_.--Pas mal! à présent, il s'agit de nous préparer à
+partir demain, Messieurs. A l'oeuvre! Que tout soit prêt... Songez que
+nous allons droit en Sibérie! c'est un rude et sérieux voyage, celui-là.
+
+CRAKMORT.--Ne craignez rien, je serai ésact, moi. Avant d'entrer sez
+vous, cousin, venez donc un instant dans ma sambre afin que z'examine
+un peu votre sère tête au microscope, pendant une petite heure. Ze ne
+demande que cela.
+
+Philéas le suivit en rechignant, poussé par Polyphème qui riait de sa
+mine renfrognée, et les deux domestiques, restés seuls, se mirent à
+faire leurs préparatifs de voyage.
+
+Ils s'en occupaient depuis quelques minutes lorsqu'on frappa à la porte.
+Narcisse alla ouvrir... A peine avait-il tiré le battant qu'un homme
+s'élança dans la chambre, le renversa d'un coup de poing, jeta un
+manteau sur le petit nègre, l'en enveloppa de la tête aux pieds, le
+saisit entre ses bras et disparut en un clin d'oeil.
+
+Narcisse, étendu par terre, criait de toute la force de ses poumons.
+
+[Illustration 54.png]
+
+--Veux-tu te taire, imbécile! dit le docteur en entr'ouvrant sa porte.
+Tu déranzes mon travail. Si tu veux crier, crie en silence.
+
+Narcisse se mit sur son séant, le regarda d'un air effaré et répondit
+d'un air piteux:
+
+--Chi je crie, ch'est parche qu'on vient de voler Chagababa!
+
+--Que lui a-t-on volé? cria Philéas, resté chez le docteur.
+
+--Cha perchonne, répartit l'Auvergnat d'un ton lamentable.
+
+D'un bond, les jeunes gens furent près de Narcisse... Le docteur les
+suivait, tout effaré!
+
+--On l'a enlevé? s'écria Polyphème. Qui l'a enlevé? par où a-t-on passé?
+combien était-on?
+
+--Réponds donc, imbécile, dit à son tour Philéas en secouant Narcisse,
+qui restait devant eux, bouche béante; dis-nous comment cela s'est
+fait? Pauvre petit Sagababa, je n'aurai pas de repos avant de l'a voir
+retrouvé...
+
+Narcisse raconta ce qui venait de se passer. Le docteur écouta
+attentivement et dit:
+
+--Il faut avertir la police.
+
+POLYPHÈME, _secouant la tête_.--Je crains que ce ne soit inutile. Ce
+n'est pas pour montrer Sagababa en spectacle que l'Anglais l'a volé.
+Il voulait l'avoir, m'a-t-il dit, pour le donner comme esclave à
+un original qui en voulait un à tout prix ces jours-ci, je ne sais
+pourquoi.
+
+PHILÉAS, _vivement_.--N'importe! difficile ou non, il faut nous mettre à
+sa recherche. Courez à la police, cousin. Polyphème et moi nous allons
+aller aux informations.
+
+Sans perdre une minute, chacun s'élança de côté et d'autre. Au moment où
+Philéas ouvrait la porte de l'hôtel, l'hôte vint à lui.
+
+--Monsieur a-t-il vu Sam? demanda-t-il. Je le cherche depuis une
+demi-heure.
+
+PHILÉAS, _effaré_.--J'ai bien autre chose à faire qu'à m'occuper de
+votre bouledogue, mon cher!
+
+NARCISSE, _tristement_.--Il est perdu auchi, allez! il est avec le
+pauvre Chagababa...
+
+POLYPHÈME, _se retournant_.--Que voulez-vous dire, Narcisse?
+
+NARCISSE.--Je dis, Monchieur, que Cham, qui a pris Chagababa en amitié,
+était là quand l'Anglais l'a volé. Comme il était mugelé (parche qu'il
+venait de rentrer de cha promenade avec l'hôte), il n'a pas pu défendre
+chon ami, mais la brave bète ch'est élanchée à cha chuite et bien chûr,
+elle ne l'a pas quitté!
+
+POLYPHÈME, _avec joie_.--C'est parfait. Alerte, Narcisse! ayez l'oeil au
+guet, avertissez-nous lorsque le chien reviendra; nous ne tarderons pas,
+grâce à lui, à retrouver Sagababa.
+
+Au bout d'une heure, passée par Philéas à trépigner d'impatience, on
+vit le bouledogue revenir lentement. Il avait du sang sur ses poils et
+semblait souffrir.
+
+On s'empressa autour de lui et l'on s'aperçut qu'il était blessé. Il
+avait reçu un coup de couteau qui n'avait pas pénétré profondément,
+grâce à son épaisse fourrure. On le pansa et Sam léchait la main de
+Crakmort qui, venant de rentrer, lui rendait ce service, tout en
+attachant sur lui son oeil doux et intelligent.
+
+--Tout va bien! dit le Marseillais en soignant Sam; la police va venir,
+nous allons avoir trois hommes à notre disposition dans une heure.
+
+--Nous n'en aurons peut-être pas besoin, remarqua Polyphème. Regardez ce
+que rapporte Sam. Il a réussi à se débarrasser à demi de sa muselière,
+le brave chien, et il a voulu lutter contre l'Anglais, car il tient dans
+sa gueule un pan du manteau qui emprisonnait Sagababa.
+
+En ce moment un drochki[26] passait devant l'hôtel; il s'arrêta devant la
+porte ouverte et le cocher s'écria dans sa langue:
+
+--Tiens! voilà le chien qui a si furieusement attaqué la personne que je
+conduisais tout à l'heure...
+
+[Note 26: Fiacre russe.]
+
+--Que voulez-vous dire? demanda vivement l'hôte en s'approchant de
+l'Isvochnik[27].
+
+[Note 27: Cocher.]
+
+Le cocher lui répondit qu'il avait amené devant l'hôtel un homme qui en
+était ressorti peu de temps après, portant un gros paquet dans ses bras.
+Il était suivi d'un chien...
+
+--Et c'était celui-là, affirma l'Isvochnik. Quoique muselé, il sautait
+après l'inconnu et semblait vouloir l'attaquer... Celui-ci était
+rapidement monté en voiture et s'était fait reconduire à son logis,
+suivi par le chien qui voulait toujours lutter avec l'homme; ce dernier
+l'avait frappé et était entré chez lui.
+
+Les jeunes gens coururent à l'adresse qui leur fut indiquée. Ils
+entrèrent dans la maison, précédés par Sam qui s'était animé et qui
+aboyait avec force.
+
+Arrivé devant une porte, Sam gratta le bois avec fureur!
+
+--Sagababa, es-tu là? cria Saindoux.
+
+--A moi, Sam! à moi, maître! gémit le négrillon prisonnier. Méchant
+homme avait volé moi; enfermé moi et être parti... Lui dire qu'il va
+chercher un autre maître à pauvre Sagababa! Moi vouloir pas; moi être à
+maître Saindoux!
+
+Narcisse arrivait alors avec Crakmort et les hommes de police; d'un coup
+de sa large épaule, il fit voler la porte en éclats et Sagababa, moitié
+riant moitié pleurant, vint tomber aux pieds de Philéas. Celui-ci, fort
+ému, le releva et l'embrassa avec effusion.
+
+On entendit alors un juron étouffé, mêlé de grondements féroces.
+L'Anglais revenait chez lui. Sam s'était élancé sur lui au moment où,
+voyant ce qui se passait, il se disposait à s'enfuir. Le bouledogue
+s'était, jeté à la gorge du voleur de Sagababa et l'étranglait bel et
+bien.
+
+On eut grand peine à lui faire lâcher prise! Le voleur fit une mine
+piteuse lorsqu'au sortir des crocs aigus de Sam, il passa dans les mains
+des agents de police. Il partit, la tête basse, tandis que nos amis
+revenaient triomphalement à l'hôtel avec l'heureux Sagababa. Sam
+bondissait autour d'eux et faisait mille folies. Philéas, à peine
+arrivé, eut un long entretien avec l'hôte, à la suite duquel il dit
+joyeusement à ses amis que Sam leur appartenait. Il avait décidé l'hôte
+à lui céder le bouledogue, et ce compagnon fidèle et dévoué allait
+entreprendre avec eux leurs longs et difficiles voyages.
+
+Tous applaudirent à cette idée. Sagababa sauta de joie en voyant son
+cher Sam venir avec eux et ils partirent le surlendemain, munis de tout
+ce qui leur était nécessaire.
+
+Philéas était radieux! il embrassait tous les gens de l'hôtel, à tort et
+à travers.
+
+--Enfin! dit-il en montant en traîneau; nous voilà lancés dans un vrai
+voyage. Nous en avons fini avec l'Europe. Au tour de l'Asie maintenant!
+_Pas chaud_[28] Hurrah!
+
+[Note 28: Pour _Pachol_ (en avant).]
+
+[Illustration 55.png]
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ Lettre à monsieur X.
+ CHAPITRE
+ --I.--Lutte musicale de deux chantres.
+ --II.--La correspondance de Philéas.
+ --III.--Une lettre de Philéas.
+ --IV.--Une visite de Philéas.
+ --V.--La chasse de Philéas.
+ --VI.--Les lettres de Polyphème et de Philéas.
+ --VII.--Bon voyage, cher Dumollet!
+ --VIII.--Voyage sur mer, à vol de... Polyphème.
+ --IX.--La chasse au lion.
+ --X.--Chasse à la lionne.
+ --XI.--«Maître à moi!»
+ --XII.--Chargez... armes!
+ --XIII.--Chasse aux... chameaux.
+ --XIV.--La Tyrolienne.
+ --XV.--Excursion champêtre.
+ --XVI.--L'ascension.
+ --XVII.--Le cataplasme.
+ --XVIII.--Promenade en voiture.
+ --XIX.--Les loups.
+ --XX.--Les cheveux de Philéas.
+ --XXI.--Chasse au... docteur.
+ --XXII.--Les chenilles.
+ --XXIII.--Effets de gelée.
+ --XXIV.--Le chapeau chinois.
+ --XXV.--Encore les cheveux de Philéas.
+ --XXVI.--Un ours de nouvelle espèce.
+ --XXVII.--Le bain russe.
+ --XXVIII.--Un bal masqué.
+ --XXIX.--Vol de Sagababa.
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Voyages abracadabrants du gros Philéas
+by Olga de Pitray
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ABRACADABRANTS DU ***
+
+***** This file should be named 15823-8.txt or 15823-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/8/2/15823/
+
+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.