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diff --git a/15823-8.txt b/15823-8.txt new file mode 100644 index 0000000..7592d7f --- /dev/null +++ b/15823-8.txt @@ -0,0 +1,6353 @@ +Project Gutenberg's Voyages abracadabrants du gros Philéas, by Olga de Pitray + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Voyages abracadabrants du gros Philéas + +Author: Olga de Pitray + +Release Date: May 12, 2005 [EBook #15823] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ABRACADABRANTS DU *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +[Illustration 01.png] + + VOYAGES ABRACADABRANTS + DU + GROS PHILÉAS + + PAR + La Vtesse de PITRAY + NÉE de SÉGUR + + + DESSINS DE Mme DE LA FARGUE + GRAVURE DE PEREZ + + + +PARIS +GAUME ET Cie ÉDITEURS +3, RUE DE L'ABBAYE, 3 + +1890 + + + +A MADEMOISELLE MARGUERITE PASCAL + +_Voici votre Dédicace, chère enfant, elle est bien due à l'héritière +d'un nom qui fait rayonner une splendide auréole sur votre front +gracieux! vous accueillerez avec plaisir, je l'espère, le récit naïf +d'un brave garçon que je me plais à placer sous votre protection afin de +lui porter bonheur!_ + +OLGA DE SÉGUR +Vicomtesse de Simard de Pitray. +Paris, le 19 décembre 1889. + + + +_Lettre à Monsieur X..._ + +MONSIEUR, + +Madame de Pitray, qui veut bien rédiger mes nombreuses aventures de +voyage, me dit que vous froncez le sourcil à la lecture de ces récits +extraordinaires. Vous les accusez d'invraisemblance? Mais, Monsieur, +j'en suis ravi! C'est par là qu'ils brillent! C'est par là qu'ils +intéressent mes nombreux amis. C'est par là, enfin, que je suis digne de +mon illustre parenté. Mon arrière-grand-oncle, M. le baron de Crac, a +laissé des mémoires à sa famille. Mon arrière-cousin, M. le baron +de Munckausen, non moins soucieux de sa propre gloire, a publié ses +illustres aventures. (Elles ont acquis un nouvel éclat en se faisant +graver par notre grand artiste, Gustave Doré.) Mais mon oncle de Crac, +par son silence prolongé, avait longtemps laissé la France dans une +infériorité littéraire dont je me suis montré mécontent. + +J'ai fait violence à ma modestie bien connue et j'ai prié Mme de Pitray +de retracer tous mes hauts faits. Je n'ai pas la prétention d'instruire. +Munckausen ne l'avait pas non plus; mais, comme lui, je veux intéresser, +je veux dire du nouveau et surtout je veux amuser, sachant bien que +lorsque la critique à ri, elle est désarmée. + +Laissez-moi donc, Monsieur, raconter à la bonne franquette mes nombreux +et lointains voyages et si, pour satisfaire les scrupules de votre +conscience, il me faut faire un acte de franchise, il ne me sera pas +impossible de vous avouer tout bas que je vous autorise à ne pas +les croire véritables. Intitulez-les si vous voulez: _Voyages... +abracadabrants du gros Philéas_ et, par cette gracieuse concession, +redevenons bons amis, ce à quoi vous savez que Mme de Pitray tient +essentiellement. + +C'est dans cette espérance que je me déclare, Monsieur, avec le respect +le plus profond, + +Votre tout dévoué serviteur, + +PHILÉAS SAINDOUX. +De mon château de Castel-Saindoux. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LUTTE MUSICALE DE DEUX CHANTRES + +Peu de temps après être revenu de son voyage aux bains de mer, M. de +Marsy reçut la visite de Philéas Saindoux[1] qui le pria de venir +honorer de sa présence une réunion musicale et lui raconta ce qui suit: + +Deux chantres renommés, demeurant dans des villages différents, +s'étaient donné rendez-vous à Beaugé pour savoir lequel des deux avait +le plus de talent. Canonet, chantre de Saint-Symphorien, possédait une +magnifique et formidable voix de basse profonde. Il était presque sans +rival à dix lieues à la ronde. Un seul homme, dans les environs, osait +lui tenir tête dans les roulades qui plongeaient en extase les Normands, +grands et petits. + +[Note 1: Voir _Les Débuts du gros Philéas_, du même auteur (chez +Hachette).] + +Rossignol, chantre de Saint-Eutrope, charmait les oreilles par une voix +de ténor des plus aiguës. Il allait à une hauteur étonnante. Grâce à ces +artistes, les deux villages étaient en rivalité déclarée. + +[Illustration 02.png] + +Jusqu'alors, la grande distance qui séparait les chantres et leurs +fanatiques avait empêché toute lutte. + +Le grand jour arriva bientôt. + +Sur la place du village s'agitaient tumultueusement les partisans des +rivaux. Les admirateurs de Canonet entouraient leur chantre bien-aimé, +tandis que ceux de Rossignol faisaient au ténor un cortège non moins +pompeux. + +[Illustration 03.png] + +Les amis de Canonet paraissaient fort inquiets, car depuis le matin il +était impossible à leur concitoyen de donner une seule de ces notes +formidables qui les ravissaient. L'extinction de voix de Canonet +continuant, ils tinrent conseil. + +[Illustration 04.png] + +Philéas, un de ses fanatiques, s'approcha de lui avec une joie contenue; +il portait à la main un panier couvert. + +--Illustre Canonet, dit-il avec émotion, votre belle voix va nous +émerveiller plus que jamais tout à l'heure, grâce à ce petit remède; +avalez-le, et vous verrez que cela vous fera du bien, les grands +chanteurs de Paris ne vivent que de ça, m'a-t-on assuré. + +CANONET.--Merci, mon cher, merci! c'est-y du sucre, de la limonade, +de... + +PHILÉAS.--Oh! c'est tout simplement des oeufs de mes poules, mon cher +Canonet; il n'y a rien de si bon pour la voix! + +Canonet fit une grimace. + +--Pouah! s'écria-t-il avec dégoût, je ne les avalerai jamais; s'ils +étaient cuits encore, je ne dis pas; mais crus, j'y répugne! + +Les amis du chantre, désolés, se pressèrent autour de lui. + +--Allons! du courage, Canonet, disaient-ils au malheureux. Songe que +tu as l'honneur du village à soutenir! Si tu recules, nous sommes +déshonorés! + +PHILÉAS.--C'est sûr! suivez mon raisonnement. Si ça le dégoûte, ça lui +répugne; si ça lui répugne, ça lui fait horreur; si ça lui fait horreur, +il n'avale rien! Par conséquent, pas de voix, et réduit à _cagner_ +devant ce piailleur de Rossignol. + +Canonet, harcelé par vingt personnes à la fois, se décida à prendre le +remède de l'inexorable Philéas. + +--Vous le voulez tous? dit-il avec résignation, allons! je me dévoue +pour l'honneur du village. Faites casser ces sales oeufs et... + +PHILÉAS, _vivement_.--Du tout, saperlotte, du tout! on avale la coquille +avec, mon ami! Allons! une demi-douzaine seulement, et vous m'en direz +des nouvelles! + +CANONET, _avec effroi_.--Comment! les coquilles aussi? + +PHILÉAS, _tranquillement_.--Bah! il n'y a que la première qui coûte! les +autres iront toutes seules. CANONET.--Vous en parlez bien à votre aise, +vous! goûtez-y donc un peu, pour voir. + +PHILÉAS, _avec aplomb_.--Moi, c'est autre chose! je n'en ai pas besoin; +tandis que vous, Canonet, vous, l'objet de notre orgueil, de nos +espérances, vous n'êtes plus à vous! vous appartenez à vos concitoyens, +Canonet! Vous ne devez pas reculer, Canonet!! Vous écouterez nos voix +aimantes, Canonet!!! Vous avalerez les oeufs, Canonet!!!! + +[Illustration 05.png] + +CANONET, _ému_.--Assez! je cède aux instances de mes compatriotes! (On +le félicite et on le remercie.) Donnez-moi ces oeufs, et (avec douleur) +finissons-en! Puisse ce remède... ce fichu remède me ramener ma voix +_hégarée_. + +En achevant ces paroles, l'infortuné chantre avala avec des efforts et +des contorsions terribles un des oeufs que lui présentait Philéas. + +CANONET.--Hou! heu! heu! satanée coquille! avec ça qu'elle est d'un dur! +(Il mâche.) Là! ça va mieux comme ça. (Il respire.) + +PHILÉAS, _avec empressement_.--En voilà un autre, mon ami. + +CANONET.--Assez de coquilles, dites donc! J'avale l'intérieur, voilà +tout. Ça suffira. + +PHILÉAS, _contrarié_.--Il fera moins d'effet, aussi. + +CANONET.--Nous allons voir. (Il avale un oeuf.) À la bonne heure, comme +ça. (Il en avale un autre.) Ça va tout seul. (Quatrième oeuf.) Comme une +lettre à la poste... (Cinquième oeuf.) et voilà le sixième qui passe... +qui... pouah! heu! pouah! ah! l'horreur!... (Il crache.) + +PHILÉAS, _ahuri_.--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce qu'il y a? + +CANONET.--Mais il a cinq ou six ans, cet oeuf-là! oh! là! là! que j'ai +mal au coeur! + +PHILÉAS, _vivement_.--Retiens-toi, retiens-toi, Canonet! Garde tes cinq +oeufs. Il t'en faut un sixième, d'ailleurs. Le dernier ne compte pas, +puisqu'il est mauvais. + +CANONET, _avec terreur_.--Je n'en veux plus. J'en ai assez. + +PHILÉAS, _affairé, sans l'écouter_.--Vite, Gadinet, Rustaud, Brisemiche, +un oeuf frais, très frais ou nous sommes perdus! + +Les amis de Canonet se précipitèrent pour apporter l'oeuf demandé; on +cherchait en vain dans la maison voisine, quand on entendit chanter une +poule dans le poulailler. Philéas, enchanté, courut vers la niche et fit +triomphalement avaler l'oeuf tout chaud au pauvre Canonet; puis on fit +cercle autour de lui, pour savoir si le remède avait réussi. + +La joie de ses amis fut complète quand Canonet fila un son formidable, +qui fit pâlir Rossignol et ses adversaires, groupés à l'autre bout de +la place. Les applaudissements éclatèrent et Canonet, se rengorgeant, +déclara que ses moyens étant au grand complet, la lutte pouvait +commencer. + +Pendant que Canonet avalait oeuf sur oeuf avec un courage admirable, +Rossignol, inquiet des _préparatifs_ de son adversaire, buvait force +tisanes de toutes espèces. Son ami Larigot, nigaud de première force, +hochait la tête en le voyant faire. Rossignol, ennuyé de ses gestes +désapprobateurs, l'interpella brusquement. + +ROSSIGNOL.--Ah! ça, pourquoi que tu as l'air de me blâmer, toi! N'est-ce +pas prudent de m'éclaircir la voix comme mon rival? + +LARIGOT.--Oui, mais pas de cette manière-là. Je crois avoir entendu dire +que le lait de poule est ce qu'il y a de mieux pour la poitrine. Ça +vaudrait mieux que les drogues que tu ingurgites. + +ROSSIGNOL, _frappé_.--Tiens, tu as raison! Je me rappelle aussi qu'on me +l'a dit. Mais où avoir cette boisson? + +LARIGOT.--Il faut demander à Philéas. Saindoux n'est pas du village de +Canonet, ça doit lui être égal de te voir triompher de ce fifi-là! + +Larigot alla donc aborder Philéas qui se pavanait, tout fier de voir, le +succès du remède indiqué par lui. + +En entendant la requête de Larigot, Saindoux hocha la tête et clignant +de l'oeil d'un air malin: + +--Mon cher, répondit-il avec un grand sérieux, je suis partisan de +Canonet, mais avant tout, je suis grand, juste et généreux. Je veux bien +vous aider à chercher votre lait de poule, quoique ce soit difficile à +trouver. Je vous avoue que je ne connais dans le pays aucune poule à +lait. + +LARIGOT, _naïvement_.--Rien qu'un demi-verre suffirait, cependant. Sur +cent poules, on en trouvera bien quelques-unes de laitières, je pense! + +Et les deux hommes se mirent en quête de _poules à lait_. Ils étaient +allés dans quelques maisons sans rien trouver quand Philéas, se frappant +le front, s'écria en se pinçant les lèvres: + +--Que nous sommes bêtes! allons nous informer près de M. de Marsy. Il +connaît ces choses-là; il nous renseignera tout de suite. + +--C'est ça, dit Larigot enchanté; c'est une bonne idée. Allons lui +demander des renseignements. + +La surprise et les rires de M. de Marsy et de sa famille montrèrent au +pauvre Larigot son erreur grotesque. + +M. de Marsy lui expliqua alors ce qu'était un lait de poule et Larigot, +très vexé de sa bêtise, retourna fabriquer la fameuse boisson, tandis +que le malin Philéas, se frottant les mains, allait raconter à son ami +Canonet l'erreur de Larigot et ses recherches ridicules. + +[Illustration 06.png] + +Enfin les deux chantres se déclarèrent prêts et, montant chacun sur un +tonneau, se placèrent l'un en face de l'autre. + +Entre eux était Saindoux qui, chargé de diriger la lutte, se tenait +debout d'un air fier et majestueux. + +PHILÉAS.--Mesdames et Messieurs, nous voilà tous ici pour juger ces deux +talents; ils désirent savoir lequel chante le mieux. Écoutez bien et +pensez qu'il ne faut rien décider précipitamment. Canonet, commencez; +donnez-nous un échantillon de votre belle voix! + +Un silence profond s'établit et Canonet entonna un psaume avec des +variations composées par lui. Sa voix formidable retentissait avec +l'éclat du tonnerre. + +Le public extasié applaudit avec frénésie. + +Canonet salua et regarda son ennemi d'un air triomphant. + +Mais Rossignol commença à son tour un motet à roulades et fit de tels +prodiges dans un autre genre, grâce à des sons aigus, suraigus, à +des roulades prodigieuses, et à des trilles de toutes sortes, que +l'enthousiasme fut porté à son comble. Rossignol rassuré contempla d'un +air de pitié la terrible basse. + +Canonet était jaloux et furieux; aussi, au signal de Philéas, sa voix +partit-elle comme un ouragan déchaîné. Il hurla un _Magnificat_ de sa +composition avec un luxe de poumons tel que les vitres des maisons en +tremblaient. + +Rossignol répondit au _Magnificat_ par un cantique où il épuisa tous les +trésors de sa vocalise; il lança des sons tellement aigus, que Canonet, +hors de lui en voyant le triomphe lui échapper de nouveau, entonna pour +couvrir la voix de son adversaire un _O Filii et Filiae_... + +La scène devint alors impossible à décrire. Canonet mugissait; Rossignol +glapissait; leurs amis communs se disaient des sottises et se battaient +pour leur champion. La foule criait, en applaudissant à tout hasard!... + +Tout à coup, on entendit Rossignol faire un formidable _couic_, puis +s'arrêter tout court en gesticulant... + +Canonet étonné se tut et tout le monde contempla avec stupéfaction +le ténor furieux qui, la bouche grande ouverte, faisait des grimaces +abominables et tirait la langue, sans pouvoir ni chanter, ni parler. + +PHILÉAS, _effaré_.--Qu'est-ce que tu as, Rossignol? tu es effrayant à +voir, mon pauvre garçon! + +ROSSIGNOL, _désolé_.--Couic!... couic!... coui... i... ik!! + +--Là! j'étais bien sûr qu'il arriverait quelqu'accident, s'écria le +docteur Boutié, en sortant de la foule et courant à Rossignol; vous vous +êtes brisé le larynx, imprudent, avec vos folies de chant forcé! + +ROSSIGNOL, _effrayé_.--Couic! couic!... i... ik!... + +LE DOCTEUR.--Venez, je vais vous donner un traitement à suivre, car +votre état est fâcheux et réclame des soins immédiats. + +ROSSIGNOL, _tristement_.--Couic!... + +Et le docteur emmena Rossignol, consterné et repentant. + +Canonet, qui avait bon coeur, était atterré de la fin malheureuse de la +lutte; son chagrin réuni aux oeufs crus lui tourna le coeur... + +--Le malheureux! disait ensuite Philéas désolé. Il n'a rien voulu +garder! + +Chacun retourna chez soi en causant de cette scène émouvante; on +plaignait le pauvre Rossignol; on louait la voix mugissante de Canonet. + +Les enfants et leurs parents revinrent à Vély; tout en s'apitoyant sur +la voix cassée du ténor, on ne pouvait s'empêcher de rire de la figure +qu'il avait faite. + + + + +CHAPITRE II + +LA CORRESPONDANCE DE PHILÉAS + +Mme de Marsy, son mari, ses enfants et M. Noa, précepteur, étaient +établis un jour au bosquet, quand le facteur arriva. Mme de Marsy se mit +à lire la _Mode illustrée_, charmant et utile journal dirigé par une +femme du premier mérite. Jeanne s'empara de sa «Gazette de la poupée»; +Paul, de son journal «Polichinel» et Françoise du «Thé dans le monde des +chats». + +Pendant ce temps, M. de Marsy lisait attentivement une longue liste qui +lui était arrivée sous enveloppe: il paraissait étonné et poussa enfin +une exclamation de surprise qui fit lever les têtes des lecteurs. + +Mme DE MARSY.--Qu'est-ce que c'est, mon ami? qu'y a-t-il de nouveau? + +PAUL, _riant_.--Il doit y avoir du Philéas, là-dessous. + +M. DE MARSY.--Je crois que tu dis vrai, Paul; je vais lui faire dire de +venir voir cette nouvelle et singulière liste que l'on m'adresse encore, +je ne sais pourquoi. + +Mme DE MARSY.--Pouvons-nous savoir ce qu'elle renferme? + +M. DE MARSY.--Sans doute, car elle ne contient aucune lettre +confidentielle, mais simplement ce qui suit: + +Pour remettre à l'ami de M. le Vicomte de Marsy. + +Devis de ce qu'il désire avoir: + + 6 fusils 1.200 + 12 pistolets 1.200 + 100 bombes 500 + 6 poignards 120 + 6 baïonnettes 120 + 2 cottes de mailles acier 400 + 3 chapeaux casques doublés d'acier 300 + 2 lances 100 + 2 casse-têtes 100 + 3 haches 75 + 3 sabres 60 + 3 épées 60 + 3 piques 60 + 3 carnassières 40 + 2 épieux 40 + 2 cages à forts barreaux d'acier 60 + ------ + Total 4.435 + +Tout le monde avait écouté avec étonnement la lecture de cette +singulière note. Les enfants faisaient des réflexions de toutes espèces, +quand Philéas parut dans l'allée d'arrivée. Un hourra l'accueillit. +Saindoux en paraissait tout fier et ses grosses joues se gonflaient +comme des voiles trop tendues. + +[Illustration 07.png] + +M. DE MARSY.--Je suis bien aise de vous voir, Philéas; j'allais vous +faire prier de passer à Vély, pour vous demander si cette note d'armes +de toutes espèces vous est destinée? + +[Illustration 08.png] + +PHILÉAS, _l'examinant_.--Oui, Monsieur le Vicomte, elle me l'est. Il est +temps de vous déclarer, en effet, que je veux parcourir le monde avec +l'illustre _Jules Gérard_, le _Tueur de lions_, qui veut bien m'honorer +de son affection. Il m'emmène comme son collègue et son ami, chasser +partout, en commençant par l'Europe. + +M. DE MARSY, _étonné_.--Oh! oh! c'est un grand projet que vous avez là, +mon cher Saindoux; et vous êtes sur que Gérard consent à vous emmener? + +PHILÉAS, _avec assurance_.--Sûr et certain, Monsieur le Vicomte. Il me +l'a proposé par lettre; alors, j'ai écrit au premier armurier de Paris, +pour lui demander de m'envoyer par vous (saluant), que j'ose appeler +mon ami, le devis de ce qu'il me faut d'armes offensives et défensives. +Voilà l'explication de cet envoi. + +M. de Marsy, les enfants et M. Noa se regardaient en souriant. + +M. DE MARSY, _incrédule_.--Serait-il indiscret, Philéas, de demander à +voir la lettre de Gérard? + +PHILÉAS.--Certainement non, Monsieur le Vicomte; je vous l'apportais +même aujourd'hui pour que vous voyiez comme il m'écrit des choses +flatteuses. + +Mme DE MARSY.--C'est donc à ce grand voyage que l'on doit attribuer vos +préparatifs formidables, Philéas? M. de Marsy était fort surpris, il y a +six semaines, de recevoir, pour vous les remettre, des notes de malles, +fourrures, vêtements de voyage et d'une quantité de choses dont nous ne +pouvions nous expliquer jusqu'à présent l'utilité. + +PHILÉAS.--Oui, Madame; je me suis décidé à demander tout ce qu'il me +faudra pour courir le monde; j'ai déjà dix-huit malles, sept sacs de +nuit, neuf valises, une tente, deux bissacs et tout un attirail de +peinture (car il faut vous dire que j'étudie la peinture maintenant, +pour rapporter des vues coloriées de mes voyages)... Mais je me laisse +aller à parler, et j'oublie ma lettre. La voici, Monsieur le Vicomte; +vous pouvez la lire à madame votre épouse, ainsi qu'à ces demoiselles et +à monsieur Paul; ça les intéressera, pour sûr! + +[Illustration 09.png] + +M. DE MARSY, _lisant_.--«Monsieur et cher collègue, je me prépare à +parcourir les cinq parties du monde; il me faut un compagnon, un seul! +C'est vous dire que je vous choisis sans hésiter, car je connais de +vous, grâce à notre ami commun, monsieur Pierrot, des prouesses qui vous +ont gagné mon amitié enthousiaste! Le voyage se fera à mes frais. +Je vous attends à Paris, rue des _Mauvais-Garçons_, hôtel du _Paon +magnifique_; soyez-y dans quinze jours, au plus tard. + +«Salut cordial et amitié fraternelle. + +«Gérard, tueur.» + + +M. de Marsy hochait la tête en faisant cette lecture. + +--Mon cher Saindoux, observa-t-il en rendant la lettre à l'_ami, de +Gérard_, qui se frottait les mains; à votre place, je me méfierais de +l'affection soudaine de ce Gérard. Soyez convaincu d'abord que ce n'est +pas Jules Gérard, le célèbre tueur de lions; vous voyez, à l'appui de ce +que je vous dis, que la lettre est signée «Gérard», tout simplement. De +plus, il n'y a pas: «Tueur de lions», mais seulement «tueur». Tueur de +quoi? on peut supposer que c'est tueur de lièvres et de perdrix. Enfin, +comme dernière observation, c'est par M. Pierrot que vous avez fait +connaissance avec ce prétendu Jules Gérard; or, cet homme qui vous en +voulait depuis le feu d'artifice a été plus irrité encore contre vous +par votre seconde plaisanterie, digne du premier avril. + +PAUL, _vivement_.--Laquelle donc, papa? Je n'en avais pas entendu +parler. + +PHILÉAS, _riant_.--Ce n'est pourtant pas grand'chose, Monsieur le +Vicomte; il n'y avait pas de quoi se fâcher et Pierrot n'y pense plus à +l'heure qu'il est, je vous assure. Voici la farce que je lui ai faite, +monsieur Paul. Je lui dis un jour: «Je fais des plantations importantes +et je suis trop occupé pour aller à la ville; vous qui y allez, Pierrot, +achetez-moi donc la nouvelle _corde électrique à détourner le vent_; +c'est très important pour moi d'avoir ça pour protéger mes petits +sapins.» + +Tout le monde rit. + +M. DE MARSY.--Eh bien! c'est pour cela qu'il veut sa revanche. Je vous +le répète, à votre place je me méfierais. + +JEANNE.--Et quelles bêtes allez-vous chasser, Philéas? + +PHILÉAS.--En Europe, les chamois, les aigles et tout ce que nous +trouverons. En Afrique, le lion... + +M. DE MARSY.--Diantre! comme vous y allez, mon brave! + +PHILÉAS, _avec orgueil_.--Ce n'est pas tout! le boa, l'éléphant, la +panthère, le rhinocéros, les anthropophages et les orangs-outangs!... + +M. DE MARSY.--Mais, malheureux! vous serez en morceaux à votre première +chasse! Vous voulez affronter ces bêtes terribles, ces hommes féroces et +surtout ces orangs, redoutés de tout le monde. + +PHILÉAS, _se récriant_.--Oh! les orangs, c'est pour nous amuser que nous +les chasserons, Monsieur le Vicomte; Gérard m'a écrit que c'étaient +de charmants petits singes, très doux, très familiers et que c'est +apprivoisé en un clin d'oeil. J'en rapporterai un à ces demoiselles. + +JEANNE, _avec frayeur_.--Merci bien, par exemple! d'horribles et +méchants singes, grands deux fois comme vous! + +PAUL.--... Et qui tuent les lions à coups de bâtons, et même à coups du +poings! + +PHILÉAS.--Mais non, mais non! je vous assure que c'est des bêtises, tout +ça; je vous dis que Gérard en a vu! + +M. DE MARSY, _impatienté_.--Eh! il se moque de vous, je vous le répète! + +PHILÉAS, _avec assurance_.--Il n'oserait pas s'y frotter. Allez, +Monsieur le Vicomte, quand vous me verrez revenir avec ces charmants +petits animaux, vous serez enchanté! du reste... (avec solennité) je +demanderai à monsieur le vicomte la permission de lui écrire et de lui +faire connaître mes impressions de voyage. + +M. DE MARSY, _souriant_.--Volontiers, mon ami; mais croyez-moi, ne vous +fiez pas aux _petits orangs_. + +PAUL, _avec curiosité_.--Et dans les autres pays, que chasserez-vous, +Philéas? + +PHILÉAS.--En Amérique, des pumas (lions sans crinière), des buffalos, +des jaguars et de gentils petits ours gris. + +M. DE MARSY, _haussant les épaules_.--Allons, bien! ils sont «petits» +et «gentils» maintenant, les ours gris! Est-ce encore Gérard qui vous a +persuadé cela, Saindoux? + +PHILÉAS.--Mais certainement, Monsieur le Vicomte; il paraît que ce sont +de charmants petits oursons; ça fait même de la peine à tuer, tant ils +sont caressants. + +M. DE MARSY.--Je ne vous conseille pas de vous y frotter, à ces _oursons +charmants!_ vous m'en diriez des nouvelles. + +PHILÉAS, _continuant_.--En Océanie, nous chasserons... Je ne me rappelle +plus quoi! et en Asie, nous nous attaquerons aux tigres et aux Taugs[2]. + +[Note 2: Étrangleurs indiens.] + +M. DE MARSY, _fronçant les sourcils_.--Encore une terrible chasse que +celle de ces Taugs! Ils valent les orangs-outangs, dans leur genre. +Décidément, Philéas, ces voyages seraient une suite de folies. Je vous +donne très sérieusement le conseil de ne pas vous exposer à cette série +de dangers, que les chasseurs les plus braves affrontent sans les +rechercher. (Insistant.) Songez que votre santé ne pourra peut-être pas +supporter le climat des pays chauds, les froids horribles de l'Amérique +du Nord! songez enfin que vous partez avec... + +PHILÉAS.--J'ai songé à tout, Monsieur le Vicomte (avec dignité), et à +bien d'autres choses encore! (Rires étouffés.) La soif des voyages, des +dangers, des aventures m'empêche de jouir de la vie! Je pars heureux. +Une seule chose m'ennuie; c'est le satané bouvreuil de ma cousine. Il +va falloir que je le trimballe dans les déserts, dans les savanes, et +toujours sur mon dos; ça ne sera pas commode. + +Mme DE MARSY, _étonnée_.--Comment! vous ne pouvez pas le confier à +quelqu'un ici, pendant vos voyages? + +PAUL, _malignement_.--A Gelsomina, par exemple! elle serait enchantée de +vous rendre ce petit service. + +PHILÉAS, _avec horreur_.--Oh!... non! le testament de ma cousine dit que +je ne dois pas me séparer de _fifi-mimi_, que je dois le soigner tous +les jours. (Il étend le bras.) J'ai promis de le faire. Un honnête homme +n'a que sa parole, j'emmène partout le fifi-mimi! + +Après cette déclaration solennelle, le gros Saindoux prit congé de M. de +Marsy et de sa famille malgré les représentations amicales de chacun. + +Nous allons voir bientôt ce qui lui arriva. Espérons qu'il reviendra +chargé de lauriers, de _gentils_ ours gris et de _petits_ orangs. + + + + +CHAPITRE III + +UNE LETTRE DE PHILÉAS + +Quelque temps après le départ de Philéas, Paul apporta un matin à son +père les lettres que le facteur venait de lui donner. M. de Marsy +parcourut les adresses; l'une d'elles attira son attention. + +M. DE MARSY.--Oh! oh! qu'est-ce que cette adresse si compliquée? +A Monsieur, Monsieur le Vicomte de Marsy, en son château. En cas +d'absence, à Madame de Marsy; en cas d'absence, à Mademoiselle Jeanne; +en cas d'absence, à Monsieur Paul; en cas d'absence, à Mademoiselle +Françoise; _Personnelle, pressée, importante, confidentielle, +officielle_. (Riant.) Diantre! il y a du Philéas dans ce luxe de +rédaction! Appelle donc ta mère et tes soeurs, mon bon Paul; cela les +intéressera d'entendre la lecture de cette lettre. + +PAUL.--Tout de suite, papa. Certainement, ça va nous amuser. + +Mme de Marsy et les enfants se hâtèrent de venir en apprenant ce dont il +s'agissait. + +M. de Marsy déploya solennellement l'énorme lettre de Philéas. + +M. DE MARSY.--Peste! une, deux, trois, quatre feuilles doubles! c'est un +vrai journal que cette missive. + +[Illustration 10.png] + +PAUL, _se frottant les mains_.--Nous allons en entendre de belles. +Allons, papa, commencez vite. + +JEANNE.--Tais-toi d'abord, toi, bavard! + +PAUL.--Ce n'est pas toi qui commandes ici, mamzelle Marie J'ordonne! + +JEANNE, _avec ironie_.--Que tu es gracieux et poli, très cher frère! + +PAUL, _de même_.--Je t'imite, très chère soeur! + +[Illustration 11.png] + +Mme DE MARSY, _avec reproche_.--Sont-ce des enfants bien élevés que +j'entends parler avec tant d'aigreur? + +JEANNE, _se jetant au cou de Paul_.--J'ai tort, maman. Pardonne-moi, +Paul; c'est que j'aime à te taquiner, vois-tu! + +PAUL, _l'embrassant_.--Je t'en dirai autant. + +M. DE MARSY.--Maintenant que l'on a eu le vilain plaisir de se dire des +choses désagréables et la bonne pensée de s'en repentir, je commence à +lire. Écoutez bien. (Il lit.) + +Monsieur et cher Vicomte, + +M'y voilà arrivé, dans ce fameux Paris! m'y voilà même installé pour +quelque temps, à cause des immenses préparatifs qu'il me faut faire, +tout aidé que je suis par mon illustre ami _Gérard_. + +Mon voyage de Castel-Saindoux à Paris a été très heureux, à part +quelques guignons. D'abord, j'ai eu une horrible colique (sauf respect) +en wagon; heureusement j'ai pu attendre et atteindre Mantes, la station +où l'on déjeune pendant dix minutes; je n'y ai pas déjeuné, mais je m'y +suis abreuvé de tisanes et élixirs aussi calmants que chers, lesquels +m'ont raffermi le corps. + +En me réinstallant, j'ai voyagé dans le même wagon qu'un sourd-muet +très intéressant. Il était même bavard dans ses gestes et m'a appris à +_pantomimer_ comme lui. + +Les enfants éclatent de rire. + +PAUL.--Mon Dieu! que j'aurais voulu voir Philéas _pantomimer_! + +JEANNE.--Ça devait être joliment drôle, leur conversation! + +M. DE MARSY, _continuant_.--J'ose même dire que je suis devenu en +quelques heures d'une force remarquable sur les gestes! + +Comme nous approchions de Paris, un voyageur qui paraissait fort +obligeant me dit à voix basse: Nous allons arriver à l'instant, +Monsieur; voulez-vous me confier votre montre et votre chaîne, pour que +je fasse votre déclaration avec la mienne au commissaire de police? + +--Quelle déclaration? que je m'exclame tout étonné. + +--La déclaration de votre montre et de votre chaîne d'or, me +répondit-il. Ces bijoux sont maintenant soumis à une certaine taxe, et +si on ne le constatait pas immédiatement, il y aurait une forte amende +à payer. Je vois que vous êtes de province, et je veux vous épargner +l'ennui de remplir cette formalité. En me donnant dix francs, je paierai +la taxe et vous n'aurez aucun désagrément à subir. + +--Mais quel drôle d'impôt, Monsieur! lui dis-je; pourquoi qu'il est +établi? + +--Parce que les gens comme il faut portent seuls des bijoux en or, me +répond le monsieur; on sait, grâce à cela, quels sont les étrangers de +distinction qui arrivent à Paris... + +(Je ne vous cacherai pas, Monsieur et bon Vicomte, que cette explication +me flatta un peu.) + +--Vous êtes trop honnête, Monsieur dont je ne sais pas le nom, +m'écriai-je, et j'accepte avec plaisir! + +--Je m'appelle le comte de Blagueville, répondit le monsieur obligeant. + +Tout en lui donnant ma montre, ma chaîne et dix francs pour payer la +taxe, je lui laissai mon adresse et mon nom; puis il descendit et +sortit de la gare en me disant de l'attendre au _bureau des passe-ports +perdus_. + +Après avoir réclamé et pris mes effets, je m'informe du _bureau des +passe-ports perdus_. On me rit au nez; j'insiste, je raconte mon +histoire; on m'explique que le prétendu comte de Blagueville est un +coquin et moi un... je ne veux pas répéter le mot, ni souiller ma plume +de l'épithète de _Jocrisse_ qu'on m'a flanquée à brûle-pourpoint. Que +ces _chemindefériers_ sont malhonnêtes! pas vrai, Monsieur le Vicomte? + +[Illustration 12.png] + +Après ces pénibles épreuves de montre et de chaîne volées d'une manière +dégoûtamment infâme (et encore, en disant cela, je suis trop modéré!) +je monte dans un fiacre et je dis au cocher de me conduire chez Jules +Gérard. + +[Illustration 13.png] + +--Tiens! vous avez de la chance, qu'il remarque; je viens justement de +le ramener chez lui; sans ça, j'ignorais parfaitement son adresse et il +vous aurait fallu la demander au Ministère de la guerre. + +Il me semble que tout le monde devrait connaître l'hôtel de ce grand +homme! que je me dis en moi-même. + +Nous arrivons; on m'introduit chez un grand bel homme, à barbe noire +comme du charbon. + +Je me précipite dans ses bras en criant: + +--Ah! mon cher tueur de lions! voilà votre Saindoux prêt à partager vos +dangers et vos voyages. + +Le bel homme fronce ses sourcils d'un air menaçant et me repousse en +disant: + +--Qu'est-ce que ça veut dire? Qu'est-ce que vous voulez? + +--Vous êtes Jules Gérard, pas vrai? que je demande, interloqué de cet +accueil pas gracieux du tout. + +--Oui; après? + +--Moi, je suis Saindoux! + +--Qu'est-ce que ça me fait? + +--Vous ne comprenez donc pas? Moi, Saindoux, Philéas Saindoux; moi, +votre ami, j'ai accepté votre offre d'amitié, de voyage en commun... et +me voilà... + +Je lui explique alors que ses lettres m'ont décidé à voyager avec lui. + +Le monsieur se met à rire. + +--Mon pauvre garçon, dit-il, vous êtes la dupe d'un farceur; je retourne +en Algérie ces jours-ci, c'est vrai; mais je compte y aller seul, ne +voulant nullement emmener de compagnon de chasse. + +Furieux, j'enfonce mon chapeau sur ma tête et je cours comme un fou +à mon fiacre, en ordonnant au cocher de me conduire à l'adresse que +m'avait donnée le prétendu Jules Gérard, _hôtel du Paon magnifique_, +rue des _Mauvais-Garçons_. Là, je trouve un excellent jeune homme, aux +cheveux rouge carotte, qui me reçoit à bras ouverts et qui s'écrie: + +--Enfin! vous voilà, mon brave Saindoux; avec quelle impatience je +vous attendais! je vous reconnais, rien qu'à votre noble et martiale +tournure. Venez vite dîner, mon cher. + +Je lui réponds avec dignité: + +--Monsieur, nous avons un compte à régler auparavant! Je viens de chez +le vrai Jules Gérard qui m'a ri au nez, en me déclarant qu'il ne m'avait +jamais écrit pour m'engager à l'accompagner dans ses voyages. Vous êtes +un faux Gérard, vous, alors? Pourquoi me tromper?... + +Le jeune homme rit très fort (j'étais furieux de ça), puis il me dit en +joignant les mains: + +--Est-il possible, mon pauvre Saindoux, que vous ne connaissiez pas +encore le nom célèbre de _Polyphème Gérard?_ Malgré ma modestie bien +connue, je ne puis m'empêcher de vous dire que je me suis illustré dans +les cinq parties du monde. Jules Gérard n'est rien à côté de moi! Il tue +des lions? Qu'est-ce que c'est que ça? pouh!... j'en tue aussi, mais +seulement pour m'amuser et me distraire, moi, _le Tueur_ par excellence! + +Le jeune homme rouge parlait avec tant de solennité que j'en étais tout +saisi et que je dis timidement: + +--Qu'est-ce que vous tuez donc, Monsieur Polyphème, de si terrible et +dangereux? + +--Je suis _le Tueur de colibris féroces_, qu'il répond avec majesté. Ces +animaux horribles ravagent l'Afrique et l'Amérique. Rien n'est à l'abri +de leurs becs formidables et de leurs serres terribles! Ces énormes +oiseaux ont six mètres de hauteur; leur bec est long comme mon bras, et +déchire un lion d'un seul coup! _Moi seul_ ai le courage de chasser +et de détruire ces redoutables colibris! Vous jugez, Saindoux, de la +reconnaissance et de l'admiration qu'ont pour moi des populations tout +entières? + +Ces paroles si modestes m'apprenaient les hauts faits du héros qui +daignait m'admettre dans sa société intime; elles me transportèrent +d'admiration et de joie. + +--Homme illustre! m'écriai-je en me jetant dans ses bras, je suis confus +d'avoir douté de vous un seul instant! Je suis à vous, à la vie et à la +mort! + +Celui que je me plais à appeler «mon ami le Tueur de colibris féroces» +éclata de rire. (Il est gai comme un pinson, ce grand homme; il ne peut +jamais me regarder sans rire, ça me fait plaisir.) + +--Allons dîner, dit-il; nous parlerons de notre voyage et de nos +préparatifs... mais que diantre faites-vous de cette cage sur votre dos? + +--Ça, répliquai-je, c'est le fifi-mimi, notre compagnon d'aventures. + +Je lui racontai alors comment le testament de ma cousine m'ordonnait de +ne jamais m'en séparer. + +Polyphème se pâma de rire et daigna se charger de la cage, puis nous +allâmes dîner. Il me recommanda de ne pas parler de ses «colibris +féroces» aux autres: d'abord parce que sa modestie en souffrirait trop, +et puis parce qu'il voulait se soustraire aux ovations de la foule, +idolâtre de lui. Je le lui promis avec respect, car je ne crains rien +tant que de déplaire à mon ami le grand homme! + +Adieu, mon cher Monsieur le Vicomte; j'aurais bien d'autres choses à +vous raconter, mais le temps me manque et je finis en présentant mes +très profonds, humbles, dévoués et enthousiastes hommages à Madame votre +épouse, ainsi qu'à vos charmantes jeunes demoiselles. Je vous prie de me +rappeler au bon, aimable, affectueux, cordial et gracieux souvenir +de Monsieur votre jeune fils. A vous, Monsieur, bon et cher Vicomte, +j'offre le dévouement extraordinaire, illimité, de celui qui croit +pouvoir dire, sans exagération, qu'il sera pour la vie. + +Philéas Saindoux. + +P. S. Je vous confirme avec joie que les ours gris sont doux, gentils +et même timides; que les orangs sont petits, caressants et complètement +inoffensifs. Je vous dirai, de plus, que les serpents boas sont moins +gros que nos couleuvres et voient seulement la nuit, le jour ils dorment +comme les marmottes. J'ai vu au Jardin des Plantes des échantillons de +toutes ces pauvres petites bêtes, grâce à l'illustre Polyphème, qui me +mène partout et m'explique tout avec une bonté admirable. + + + + +CHAPITRE IV + +UNE VISITE DE PHILÉAS + +Une après-midi les enfants jouaient sur la pelouse lorsque Françoise, +s'arrêtant tout à coup, s'écria: «Qui vient donc nous voir?» + +JEANNE.--Tu vois venir une visite? + +PAUL, _déclamant_.--Anne, ma soeur Anne, je ne vois que le soleil qui +poudroie et l'herbe qui... + +FRANÇOISE, _lui prenant la tête dans ses mains_.--Tiens! regarde, gros +bêtat, au lieu de te moquer de moi. + +Paul allait se fâcher du geste et des paroles de sa soeur quand la vue +d'une voiture et de celui qui la conduisait lui fit pousser un cri de +surprise. + +PAUL.--Philéas! c'est Philéas! Bonjour, Philéas! + +PHILÉAS, _descendant de voiture_.--Bonjour, Monsieur Paul; bonjour, +Monsieur le Vicomte; bonjour, Madame! + +Et il saluait à droite et à gauche, tout en continuant ses bonjours à +chacun. + +Petits et grands firent à Saindoux l'accueil le plus amical, malgré +leur étonnement de cette visite subite. On offrit à Saindoux des +rafraîchissements qu'il accepta et l'on s'installa au bosquet pour que +Philéas pût y bavarder à son aise. + +PHILÉAS.--Vous devez être surpris, Messieurs et Dames, de mon arrivée +étonnante pour ne pas dire inattendue. Je suis rappelé au pays, ces +jours-ci, afin d'installer quelqu'un à Castel-Saindoux pour s'occuper +de mon établissement pendant mon absence. Je viens d'arrêter une femme +d'affaires. + +Tout le monde se regarda avec stupéfaction, croyant avoir mal entendu. +M. de Marsy, revenu le premier de sa surprise, s'écria: + +--Un homme d'affaires, voulez-vous dire, Philéas? + +PHILÉAS, _avec aplomb_.--Non, non, Monsieur le Vicomte; j'ai bien dit et +je répète, «une femme d'affaires». C'est moins cher qu'un homme, aussi +regardant et plus profitant, par conséquent. + +Un rire étouffé répondit à Saindoux, qui continua en se frottant les +mains: + +--Je me dispose à installer Gelsomina dans ce poste important. Elle est, +économe et surveillera ma propriété. Mais pour parler d'autre chose, je +viens inviter la compagnie (que je m'honore de fréquenter) à une fête +organisée par moi. J'ai rapporté de Paris un feu d'artifice +magnifique de 150 francs 75 centimes. Je le ferai tirer demain soir à +Castel-Saindoux, avec accompagnement de repas, jeux, orchestre choisi et +danses variées. J'ai convié tout le pays à ces réjouissances. Je serais +heureux et fier d'y voir aussi ces Messieurs et ces Dames! + +Les exclamations de joie des enfants répondirent à Philéas. Les parents +remercièrent le bon gros Saindoux, qui paraissait radieux. + +Philéas alla préparer «ses réjouissances publiques » à Castel-Saindoux, +et les enfants ravis attendirent avec impatience le moment d'aller +admirer les prodigalités du fastueux Philéas. + +[Illustration 14.png] + +Le lendemain tant désiré arriva enfin. Dès quatre heures du soir, les +enfants assuraient que la nuit était venue et qu'il était temps de +partir; mais les parents ne voulant pas, avec raison, arriver trop tôt +et fatiguer inutilement les petits, ne consentirent pas au départ avant +le dîner. + +Arrivés à Castel-Saindoux, Paul et ses soeurs furent dans le +ravissement. + +Sur la pelouse était une grande table chargée de viandes, de +pâtisseries, de cidre en bouteilles et même de Champagne; de vrai +Champagne, cette fois![3] Philéas, entouré de ses musiciens et de +nombreux amis, faisait honneur au repas, tandis que les gamins du +village préparaient le feu d'artifice pour le soir. Un violon faisait +danser les jeunes gens et de temps en temps des pétards et des coups de +fusil complétaient les splendeurs de la fête. + +[Note 3: Voir _Les Débuts du gros Philéas_.] + +Quand Philéas vit arriver M. et Mme de Marsy et leurs enfants, il se +précipita au-devant d'eux, en culbutant tous les convives. + +--Soyez les bienvenus, Mesdames et Messieurs, s'écria-t-il; ne +voudriez-vous pas accepter quelque chose? + +M. DE MARSY.--Merci, Philéas, nous venons de dîner. + +PHILÉAS, _insistant_.--Un verre de n'importe quoi, Monsieur le Vicomte; +tenez, choisissez entre du _Pomone_, du _Saturne_ et du _Balzac_. + +M. DE MARSY, _étonné_.--Oh! oh! quels sont ces vins-là? Je n'en avais +jamais entendu parler! + +PHILÉAS, _avec empressement_.--Voilà les bouteilles, Monsieur le +Vicomte. Goûtez-en, vous m'en direz des nouvelles! + +Et il mit devant M. de Marsy trois flacons étiquetés «Pomard, Sauterne, +Barsac». + +M. de Marsy refusa en souriant de faire honneur aux vins inventés par +Saindoux, qui s'écria, pour se consoler: + +--Allons, puisque voici ces Dames et ces Messieurs arrivés, nous allons +commencer le jeu du cochon et le feu d'artifice. Finissez donc de +manger et de boire, vous autres! Voilà assez longtemps que vous y êtes, +d'ailleurs. A vos instruments, la musique, et jouez-nous des morceaux +soignés! + +Les musiciens obéirent tant bien que mal. La grosse caisse se dirigea +en trébuchant vers son siège. La flûte alla en zig-zag vers le sien et +chacun des autres exécutants parvint à s'installer, après plus ou moins +d'efforts pour retrouver des jambes et des idées. + +Quand il fut réuni, l'orchestre partit alors comme un furieux, chacun +jouant à tort et à travers. La grosse caisse et la flûte surtout ne +prenaient pas le temps de respirer. L'un, tapant sur sa caisse avec une +vitesse et une vigueur toujours croissantes, l'autre jouant de plus en +plus faux des variations de plus en plus criardes. + +Sans s'inquiéter de ce tapage assourdissant, Philéas donna le signal +pour commencer le jeu du cochon[4], et l'on vit arriver une troupe de +gamins en caleçon, amenant de force un petit cochon noir et jaune. Ils +le poussèrent dans une mare près de la maison. A peine ce cochon fut-il +à l'eau que les petits paysans se précipitèrent aussi dans la mare et +chacun d'eux, tout en nageant, s'efforça de saisir la queue de l'animal. + +[Note 4: Jeu très aimé eu Normandie.] + +Pour être vainqueur dans ce jeu, on devait maintenir le cochon pendant +une minute sans le lâcher; on en devenait alors propriétaire. + +Les gamins riaient de toutes leurs forces tout en pataugeant près de +l'animal, qui grognait d'une façon désespérée chaque fois qu'on le +touchait. + +Il était d'autant plus difficile de l'attraper que sa queue, déjà courte +et glissante, avait été soigneusement graissée. + +Les rires des spectateurs répondaient à ceux des _combattants_, et les +enfants radieux de ce spectacle disaient qu'ils ne s'étaient jamais tant +amusés. + +--Ohé! criait un gamin, attrape la queue, Médéric, l'eau commence à la +détremper; elle a manqué me rester dans la main! + +--Viens, mon petit chéri, disait un autre nageur, en montrant une pomme +au cochon; je vais faire ton affaire pendant que tu mangeras. + +--Je l'ai! + +--Non, c'est moi! + +--Ah! la voilà! + +--Ouiche! comptes-y, à cette heure! + +--Bravo, le cochon! criaient les spectateurs enchantés. + +Un des lutteurs, souriant d'un air malicieux, se glissa enfin derrière +l'animal et, profitant d'un instant où la pauvre bête fatiguée ne +nageait pas, l'adroit petit Léon tourna trois fois son doigt autour de +la queue et ferma brusquement la main en serrant ces bagues d'un nouveau +genre. + +Le cochon eut beau se débattre, le vainqueur resta ferme et le maintint +vigoureusement pendant la minute voulue. + +La lutte était terminée; on fit sortir les combattants de la mare et +tandis que les gamins, rentrés à la maison, se rhabillaient à la hâte, +le cochon tenu en laisse par des rubans de toutes couleurs fut emmené +chez Léon, heureux et fier de son triomphe. + +L'orchestre redoubla de vigueur pour solenniser ce moment! + +Philéas rayonnait de tout ce tapage; les enfants n'y faisaient pas +attention, le feu d'artifice commençant alors et les intéressant +beaucoup. Les parents riaient tout bas de la musique et tâchaient de +préserver leurs oreilles du vacarme. + +[Illustration 15.png] + +Quand le bouquet eut été tiré, lorsque les derniers feux de Bengale se +furent éteints, les enfants et leurs parents entrèrent chez Philéas pour +y attendre leur voiture. + +Philéas congédia ses autres invités, mais il ne put parvenir à faire +entendre raison à son orchestre; les musiciens, avec la ténacité des +ivrognes, soutenaient que la fête n'était pas finie et, malgré les +protestations de Philéas ahuri, ils commencèrent un morceau plus +burlesque que les autres. + +Philéas, désespérant de les faire partir, se sauva, rejoignant M. +de Marsy qui riait aux larmes, avec sa famille, de cette discussion +comique. + +... Mais au milieu du morceau, la grosse caisse s'arrêta. + +POUSSARD.--Ah! ma foi! je suis fatigué de tout ce tapage-là! Je file; +bonsoir, la compagnie. + +Et en disant cela, il se dirigea vers le bois. + +PHILÉAS, _de sa fenêtre_.--Pas par là, pas par là! vous allez vous +égarer dans la forêt, si vous prenez ce chemin-là, Poussard! + +--Pas de danger, M'sieu... heu! m'sieu Saindoux! Ça me connaît, les +bois. Je m'en tirerai très bien, vous... vous verrez. (Il disparaît.) + +La flûte avait écouté cette conversation d'un air pensif. + +--Je fais comme Poussard, se mit à dire Crapotin. J'ai assez de musique, +à cette heure! + +Et il se dirigea aussi vers le bois, mais du côté opposé à celui que +Poussard avait pris. + +PHILÉAS.--Allons, bon! encore un qui perd la boule! Ohé! Crapotin, vous +vous en allez du mauvais côté. Vous aurez du désagrément d'aller par là! + +CRAPOTIN.--Mon cher Saindoux... (Il trébuche.) + +[Illustration 16.png] + +Je sais ce que je fais... (Il se cogne la tête à un arbre.) N'humiliez +pas un honnête homme! (Il s'éloigne dans le bois.) Personne ne pourra +jamais prouver... (dans le lointain) que je ne suis pas un honnête +homme!... (Il disparaît.) + +Les rires des spectateurs répondirent à cette déclaration solennelle. Le +reste des musiciens se débanda; les uns consentirent à prendre le bon +chemin, celui de la grande route, pour retourner chez eux; les autres +s'établirent dans des fossés, protestant qu'ils étaient arrivés à leur +logis et qu'ils n'en bougeraient pas pour un empire. + +Pendant ce temps, on entendait dans les bois une note lointaine de la +flûte égarée; un coup formidable de la grosse caisse, qui errait +non loin de là, répondait immédiatement à cette tentative musicale. +Saindoux, resté seul, s'écriait alors, moitié riant moitié fâché: + +--Allons bon! voilà mon orchestre qui fait des siennes! + +M. et Mme de Marsy venaient de partir avec leurs enfants; mais ces notes +lointaines semblaient à tous si comiques, que pendant quelque temps on +fit aller les chevaux au pas pour entendre ce concert improvisé. + +A force de marcher au hasard dans la forêt, la grosse caisse et la flûte +se rejoignirent: le premier s'assit alors sur un tronc d'arbre, le +second dans une rigole heureusement à sec et le dialogue suivant +s'engagea, entremêlé de coups de grosse caisse et de notes aiguës +lancées capricieusement par la flûte. + +LA GROSSE CAISSE.--Es-tu... boum!... boum!... mon ami? + +LA FLUTE.--Je suis... ton ami, tu!... tu!... + +LA GROSSE CAISSE.--Nous sommes dans un endroit... boum!... dangereux! Je +crains que l'eau ne nous gagne... (La lune sort d'un nuage et commence à +éclairer le gazon où se trouvent nos ivrognes.) + +LA FLUTE.--Comment... tu!... comment ça? + +LA GROSSE CAISSE.--Je vas monter sur... mon tronc d'arbre pour... +boum!... boum!... pour ne pas me noyer. (Il monte sur l'arbre, la lune +l'éclaire.) Ah!... je suis... submergé... jetons-nous à... l'eau, ou +nous... boum!... sommes perdus! + +LA FLUTE, _pleurant_.--Je ne veux pas être perdu... tu!... tu!.... ni +noyé! Sauve-moi, tu!... tu!... tu!... ou... tu n'es pas mon ami. + +LA GROSSE CAISSE.--Si!... je suis... ton ami! Allons! plonge et n'aie +pas... boum!... pas peur... je suis là! + +En disant ces mots les deux hommes se jetèrent à plat ventre, soi disant +dans l'eau, mais en réalité sur le gazon qui, tout en adoucissant leur +chute, ne leur sembla pourtant pas des plus agréables. + +Leurs cris et leurs plaintes attirèrent quelques invités attardés, et +l'on remmena chez eux les ivrognes, la grosse caisse tapant de son +instrument avec obstination et la flûte régalant ses amis de couacs +criards. + + + + +CHAPITRE V + +LA CHASSE DE PHILÉAS + +--Mais arrivez donc, mon cher Crapotin, s'écriait Philéas, quelques +jours après _ses fêtes publiques_. Voilà, Dieu merci, une belle matinée +pour la chasse. Grenadier et moi, nous vous attendons depuis une +demi-heure, au moins. + +--Ne me grondez pas, répondit le chasseur à qui Philéas adressait ces +reproches (celui-là même dont la flûte avait si singulièrement égayé la +fête). J'avais quelques affaires qu'il m'a fallu bâcler tant bien que +mal, au moment de partir. J'étais furieux! aussi ai-je fini par tout +planter là pour partir quand même. + +PHILÉAS.--Oh! et vos affaires? + +CRAPOTIN, _négligemment_.--Elles attendront. + +PHILÉAS.--Et vos clients? et votre boutique? + +CRAPOTIN.--Serinet, mon domestique, leur fera prendre patience; car il +faut vous dire, mon ami (il se rengorge), que j'ai un _grô ome_, un vrai +_grô ome_ pour soigner mon nouveau cheval. + +PHILÉAS.--Pourquoi n'êtes-vous pas venu en voiture, alors? + +CRAPOTIN.--Mon cheval est si vif qu'il a cassé mon équipage avant-hier; +j'ai essayé de le monter, mais il m'a jeté par terre trois fois en cinq +minutes. A la dernière fois (c'était dans une flaque d'eau) j'y ai +renoncé provisoirement et j'ai dû arriver modestement à pied. + +GRENADIER, _arrivant_.--Avez-vous fini votre causette, Messieurs? En +chasse! en chasse! le temps est splendide. (Chantant d'une voix de +tonnerre.) + +«Amis, la matinée est belle!...» + +PHILÉAS, _tressaillant_.--Ah! Grenadier, que c'est bête de crier comme +ça, sans avertir les gens! Voyons, en route et attention au gibier! + +Crapotin.--Je regrette de ne pas avoir amené Serinet: il m'est pénible +de porter ma carnassière et mon gibier; puisque j'ai un _grô ome_, je +dois et désire... + +PHILÉAS.--Silence donc, et avançons plus vite que cela, Crapotin! + +GRENADIER, _chantant d'une voix formidable_.--«Prenez garde! prenez +garde! la Dame blanche vous regarde.» + +PHILÉAS, _se récriant_.--Mais, sac à papier! Grenadier, vous allez faire +sauver tout notre gibier, avec votre tromblon. + +GRENADIER, _avec humeur_.--On se tait, mon Dieu! on se tait. + +La chasse allait fort mal. Le pauvre Philéas, entre ses deux compagnons, +suait sang et eau pour empêcher l'un de bavarder, l'autre de brailler. + +A chaque instant, le gibier effrayé partait hors de portée, sans que +pour cela les deux chasseurs fussent corrigés de leurs manies; enfin, +dans un herbage plein de bruyères, un râle de genêts s'envola près des +chasseurs. + +[Illustration 17.png] + +GRENADIER, _chantant très fort_--«Chasseurs diligents, quelle ardeur +vous dévore!...» pan, pan! (Il tire et manque le râle.) + +CRAPOTIN.--Ne doutant pas de mon adresse, je regrette Serinet qui +ramasserait... pan, pan! (Il tire et manque le râle.) + +PHILÉAS.--Attends un peu, je vais faire ton affaire, mon petit... pan, +pan! (Il tire et manque le râle.) + +Les trois chasseurs désappointés et honteux regardaient tristement +l'oiseau, lorsque Philéas poussa un cri de joie, en le voyant se cacher +dans une touffe de bruyères. Il s'élança, son chapeau à la main, pour +le prendre comme un papillon; ses amis en firent autant. Le pauvre râle +ahuri, effaré, se sauvait de bruyère en bruyère, tandis que les trois +braves se précipitaient à genoux de gauche, de droite, écrasant leurs +chapeaux, se heurtant, comme de véritables forcenés. + +PHILÉAS.--Pris, pris... ah le coquin! il vient de m'échapper. + +CRAPOTIN.--Je le tiens... non, c'est une souche! + +GRENADIER.--Je l'ai... oh là là! il m'a piqué! (Il le lâche.) + +PHILÉAS.--Ah! pour le coup... (Il saisit le râle.) Victoire! La bête est +forcée! scélérat, m'a-t-il donné de mal.... (Il l'examine.) Tiens! il +est mort. + +GRENADIER.--Comment, il est mort? ça doit être mon plomb qui l'a touché, +alors! + +CRAPOTIN, _vexé_.--Eh bien! et moi, j'ai tiré aussi, dites donc! + +PHILÉAS, _sans les écouter_.--C'est mon coup de feu, évidemment! +C'est singulier, pourtant!... (Il examine le râle.) Je ne vois pas de +blessure, pas de sang... + +CRAPOTIN, _hésitant_.--Je ne crois pas qu'il soit... tout à fait mort! + +GRENADIER.--Si vous le lâchiez, Philéas, nous retirerions dessus! + +PHILÉAS, _vivement.--Ah non! Ah non! et si nous ne l'attrapions... (se +reprenant) si vous ne l'attrapiez pas? + +CRAPOTIN, _avec assurance_.--Impossible! je ne manque jamais. + +GRENADIER.--Bah! ça nous amusera tout de même; lâchez-le, allez! +(Chantant.) «Volez, volez, petits oiseaux!...» + +PHILÉAS, _crispé_.--Grenadier, parlez sérieusement de choses sérieuses +au lieu de vociférer comme ça... Non! (Il met le râle dans son carnier.) +Je le condamne à la broche, tel qu'il est. Allons, Messieurs, continuons +notre chasse... et du feu, de l'entrain! + +Le trio se remit bravement en marche; les aboiements des chiens, les +chants de Grenadier, les discours de Crapotin et les colères de Philéas +recommencèrent. + +Tout à coup, Crapotin cessa de parler et resta immobile, les yeux fixés +sur un chêne; étonné, Grenadier s'approcha de son compagnon. Celui-ci, +le voyant venir, se hâta de tirer et un oiseau tomba pesamment de +l'arbre. + +CRAPOTIN, _au comble de la joie_.--Je l'ai! Il est tué... Elle est +tombée! (Il gambade.) Hein, mes amis, quelle adresse... à 126 pieds de +distance au moins, bien sûr! Que je regrette Serinet pour... + +GRENADIER, _vexé_.--Une belle affaire que vous avez faite là... pour une +méchante poule assassinée! + +CRAPOTIN, _se récriant_.--Comment, une poule! comment, une poule! +ajoutez _faisane_, mon cher, s'il vous plaît! + +PHILÉAS, _jaloux_.--J'en doute, mon ami, que ce soit une poule faisane! + +GRENADIER, _triomphant_.--Ah! vous voyez, Crapotin, je ne le lui fais +pas dire. + +(Crapotin contemple son gibier avec bonheur et ne répond pas.) + +RAPINOT, _accourant_.--Bons Saints du Paradis! avez-vous tiré sur une +poule de ma femme, qu'était dans le chêne? + +CRAPOTIN, _terrifié_.--Ciel! ce n'est donc pas une faisane? + +RAPINOT.--Voyons?... Oh! là, là! que malheur! justement qu'il faut que +ça soit c'te pauvre bête-là qui reçoive la charge. Elle qu'était si +actionnée à pondre, tous les jours que Dieu fait. + +CRAPOTIN, _consterné_.--Mais... pourtant, elle ressemble à une faisane, +cette bête! Voyez plutôt cette huppe, ces plumes grises, fines et +soyeuses. Êtes-vous sûr, Rapinot, que... + +RAPINOT, _avec amertume_.--Quiens! si j'en suis sûr! Comme si je ne +connaissais pas mes pondeuses? Ah! c'est un beau coup que vous avez fait +là, M'sieur Crapotin, allez! si vous accommodez les affaires de vos +clients aussi adroitement que les miennes, vous pouvez fermer tout de +suite votre boutique. + +Tout en grommelant, le triste Rapinot s'éloigna avec la _faisane_ morte, +sans vouloir accepter les offres d'argent que lui faisait Crapotin, ni +ses excuses embarrassées. + +Philéas avait écouté la discussion avec une joie déguisée, mais voulant +consoler son ami tout penaud, il le prit par le bras. + +--Allons! mon cher, s'écria-t-il, un peu de philosophie, saperlotte! il +nous reste mon râle; ainsi, de la joie! + +Au même instant, la carnassière de Saindoux s'agita. Le gros chasseur +tourna la tête pour se rendre compte de ce mouvement inattendu; avant +qu'il ait pu faire un geste, le râle de genêts, vivant et des plus +alertes, s'était élancé hors de la carnassière en poussant un cri de +triomphe. + +PHILÉAS.--Dieu! mon râle... il était vivant! + +GRENADIER.--Courons après! + +CRAPOTIN, _riant_.--Ah! ah! Saindoux, vos victimes se portent bien, +dites donc! + +PHILÉAS, _exaspéré_.--Le scélérat! après m'avoir déjà tant tourmenté!... +Il ose vivre encore! Mais je l'aurai ou j'y perdrai mon renom de +chasseur... + +Les trois amis s'élancèrent à la poursuite de l'oiseau; le râle, sentant +le danger, ne se contenta plus de courir et, se voyant poursuivi si +chaudement, il s'envola, laissant les chasseurs furieux. + +Philéas perdant tout espoir, éreinté d'ailleurs de sa course furibonde, +se laissa tomber avec découragement sur une touffe de gazon. A peine +avait-il touché la terre qu'il se releva soudain en bondissant comme une +balle élastique et en poussant un hurlement sauvage. + +CRAPOTIN, _effrayé_.--Eh bien! il devient enragé! Qu'est-ce qu'il y a, +Philéas? + +PHILÉAS, _criant_.--Ah! ah! quelle blessure! quels élancements... du +secours, mes amis! + +GRENADIER, _surpris_.--Où donc, une blessure? qui est-ce qui vous a +touché, Philéas? je ne vois pas de bête par terre, pourtant! + +PHILÉAS, _gémissant_.--Si, oh! si, je suis transpercé... + +CRAPOTIN.--C'est peut-être dans la touffe de gazon! (Il regarde.) Ah! +Saindoux, mon ami, une bécasse! vous avez tué une bécasse! + +PHILÉAS, _stupéfait_.--Comment, j'ai tué une... mais je n'ai rien tiré. + +GRENADIER.--Crapotin a, ma foi, raison. Regardez! (Il ôte de la touffe +d'herbe une bécasse.) La voilà, le bec brisé et plate comme une feuille +de papier, la pauvre bête! + +PHILÉAS, _aigrement_.--Eh bien! plaignez-la, je vous le conseille, quand +son bec vient de me poignarder! (Il fait des contorsions.) Je trouvais +qu'une épingle faisait mal, mais il faut avoir six centimètres de +bécasse dans le corps pour savoir ce que c'est qu'une vraie piqûre! + +CRAPOTIN.--Mais ça ne doit pas être profond, mon cher! + +PHILÉAS, _geignant_.--Ah! ça doit avoir pénétré jusque bien près du +coeur, mon pauvre ami! + +GRENADIER, _incrédule_.--Voyons! sac à papier!... c'est impossible ce +que vous dites là, Saindoux. Pensez donc à tout le chemin à faire, avant +d'arriver de l'endroit blessé jusqu'au coeur! (Riant.) A moins que la +bécasse ne vous ait lancé son bec comme une flèche! + +PHILÉAS, _grinchu_.--Riez, mon cher; ne vous gênez pas, je vous en prie, +pendant que je souffre à petit feu! + +CRAPOTIN.--Allons, mon pauvre ami, ne plaisantons plus. Voulez-vous que +nous vous ôtions de la plaie ces fragments de bec, qui doivent vous +faire mal? + +PHILÉAS.--Je veux bien, mais allez doucement! + +GRENADIER.--Soyez tranquille. Attendez, Crapotin, je vais vous aider. + +CRAPOTIN.--C'est ça; voyez-vous les morceaux? + +GRENADIER.--Oui; y êtes-vous? + +CRAPOTIN.--J'y suis; tirez de votre côté. + +GRENADIER, _affairé_.--Bon... houp là, Crapotin! + +Le pauvre Saindoux, à quatre pattes, gémissait terriblement. Ses amis +lui arrachèrent, malgré ses cris et ses lamentations, les deux côtés du +bec de la bécasse si malencontreusement logés dans sa grosse personne. + +Quand l'opération fut terminée, les chasseurs organisèrent un brancard, +aidé de Rapinot qui était accouru aux cris de la _victime_ et ils +transportèrent Philéas dans son logis. + +Saindoux, couché à plat ventre sur le brancard, se désolait de sa triste +chasse. Arrivé chez lui, il fit remplir une immense cuvette d'huile de +millepertuis et s'y assit, déclarant qu'il ne bougerait pas de là tant +que sa blessure ne serait pas cicatrisée. Il adoucit du reste son +triste sort en se faisant servir abondamment à manger et ses amis se +consolèrent ainsi avec lui de leurs aventures dramatiques. + +Quelques jours après, Philéas repartait pour Paris, rejoindre «le Tueur +de colibris féroces» pour commencer avec lui ses longs et terribles +voyages. + + + + +CHAPITRE VI + +LES LETTRES DE POLYPHÈME ET DE PHILÉAS + +--Tout est-il prêt? + +--Oui, mon illustre ami! mes malles sont fermées, mes valises aussi; mes +sacs sont bourrés comme des canons; fifi-mimi est dans sa cage d'acier. +Nous partirons quand vous voudrez! + +En achevant ces mots, le gros Philéas se frotta les mains d'un air +radieux. + +--A merveille! dit Polyphème; alors je vais écrire à notre ami, M. +Pierrot, que nous partons demain pour Blidah. + +PHILÉAS, _effaré_.--Hein! quoi! plaît-il? déjà en Afrique? Et notre +tournée en Europe? et celle en Asie? nous les supprimons donc, comme ça? + +POLYPHÈME, _riant_.--Eh! non, mon cher, ne vous effrayez donc pas de +cette petite visite en Afrique. J'ai une affaire pressante à arranger, +là-bas; elle ne me retiendra que cinq ou six jours; cela ne dérange en +rien nos projets. + +PHILÉAS, _rassuré_.--A la bonne heure, mon cher Tueur, écrivez à Pierrot +que nous partons; moi, je vais annoncer cela à mon ami, le vicomte de +Marsy; je tiens à le mettre au courant de mes faits et gestes, car je +me vois destiné à une vie illustre autant que glorieuse, grâce à +mes voyages, et je veux que mon pays sache ce que je deviens, par +l'entremise de cet homme estimable. + +Les voyageurs s'établirent chacun devant un bureau et comme ils ne +doivent pas avoir de secrets pour nous, lisons sans façon par dessus +leur épaule ce qu'ils sont en train d'écrire: + +_Polyphème à Pierrot._ + +Mon cher ami, quelle trouvaille! quel trésor que ce Saindoux! merci +mille fois! Grâce à vous, je vais entreprendre mon tour du monde avec la +meilleure pâte d'imbécile!... Il m'amuse déjà tellement que je compte +payer toute sa dépense: sa petite fortune n'y suffirait pas et la mienne +me permet largement de faire cette générosité. Riche et désoeuvré comme +je le suis, ces voyages sont ma seule ressource contre l'ennui; mon +précieux Philéas est pour moi, j'en suis sûr, une source de distractions +vraiment inépuisable; bien entendu que, pour ne pas l'humilier, je ferai +semblant de ne presque rien dépenser pour lui en route. Je suis ami des +plaisanteries, mais je suis avant tout bon enfant et j'aime comme je +taquine, franchement. Nous partons demain pour Blidah. Sous prétexte +d'affaires, je vais mettre mon gros camarade en face d'un lion; nous +verrons comment il s'en tirera. J'en ris d'avance. Ah! la bonne tête! +qu'il sera amusant, mon Dieu, qu'il sera amusant! je vous tiendrai au +courant, cela va sans dire. + +Bien à vous, + +Pour Philéas, Polyphème Gérard, le Tueur de colibris féroces. + +Pour vous et nos amis, Charles N. + +_Lettre de Philéas à M. de Marsy_. + +Monsieur et Vicomte, c'est avec un tremblement universel de tout mon +être que je vous écris ces mots solennels: _Je pars demain_. Je m'en +vais à Blidah avec mon célèbre ami, le Tueur (de colibris féroces), il y +va pour affaires; je profiterai de ses occupations pour chasser un peu +et faire connaissance avec les bêtes féroces et non féroces d'Afrique. + +Depuis mon départ de Castel-Saindoux (ou j'ai été si heureux de vous +recevoir) il m'est arrivé différentes choses qui ont accidenté mon +existence. Je veux vous mettre au courant de ces détails de ma vie. J'ai +d'abord reçu une lettre de Gelsomina; elle m'envoie sa photographie que +je lui avais rendue et qu'elle me renvoie comme souvenir pendant mon +voyage. Je la lui ai renvoyée... elle me l'a _re_renvoyée; je la lui ai +_rere_renvoyée... elle me l'a _rerere_renvoyée! alors... la voilà! +Je vous prie de la lui rendre eu lui ordonnant avec douceur (et avec +violence, s'il le faut) de la garder à jamais! Voilà une affaire bâclée, +pas vrai, Monsieur le Vicomte? + +Dieu! que c'est beau, Paris! les rues sont plus larges que les grandes +routes et les spectacles sont très superbes! J'ai vu à l'Opéra des +bonnes gens qui se trémoussaient terriblement; je les ai crus enragés. +Polyphème m'a dit que non, que c'étaient des malheureux qu'on appelle +_crampistes_; ils sont pleins de crampes dans les mollets et alors, +il faut qu'ils gigottent ferme pour se soulager un peu; en voilà une +terrible maladie! Il paraît que ça se gagne; aussi, quand un des +_crampistes_ s'est approché de moi (j'étais allé avec Polyphème dans les +coulisses du théâtre) je me suis sauvé en criant comme un perdu: «Gare +les crampistes!» Quand Polyphème m'a rejoint, tous les malades qui +causaient avec lui riaient comme des fous, je ne sais pas pourquoi. + +Après ça, nous sommes allés au Cirque pour voir le dompteur Batty et ses +lions! Sac à papier, quelles terribles bêtes! Je vous avoue, Monsieur +et cher Vicomte, que je suis déjà dégoûté de cette chasse-là rien que +d'avoir vu les lions de Batty. J'ai demandé à Polyphème à quoi ça +servait de risquer sa vie à entrer dans une cage à lions. + +--A rien, m'a-t-il dit. + +--Alors pourquoi le fait-il? + +--Pour amuser le public. + +--Eh bien! moi, je trouve ça bête et mal de risquer sa vie pour la +donner en spectacle, au lieu de travailler comme un honnête ouvrier; +c'est stupide. Ça n'amuse pas, d'ailleurs, de voir un chrétien exposé +aux bêtes féroces comme du temps des empereurs païens. C'est pas un +spectacle catholique et je l'ai dit à Polyphème, qui m'a donné raison +d'un air ému et grave qu'il n'a pas souvent. + +Pour en revenir au Cirque, la fin a été très gentille. Après ces sales +coquins de lions, voilà-t-il pas une cavalcade de singes qui arrive. +C'était comme aux _sept p'tites chaises_[5], ainsi que disent les +_poreman_[6]; vous savez, ceux qui s'occupent des chevaux élégants. Il y +avait un jockey bleu, un jockey jaune, et un jockey vert pomme; ce n'est +pas tout, il y avait aussi une guenon en amazone rouge; oh! mais, un +amour de guenon! avec une belle toque à plumes blanches, des gants à +manchettes et un toupet magnifique de faux cheveux, rouge carotte. Tous +ces singes montaient des petits chevaux, noirs comme de la suie et +méchants comme des diablotins. A un signal des écuyers, clic, clac! les +chevaux bondissent, les singes se cramponnent à la crinière et broum! +les voilà partis! Tout le monde riait, car vrai, c'était cocasse! les +pauvres singes avaient une peur de chien! A chaque barrière sautée, +ils glapissaient en désespérés. Chaque fois qu'ils passaient près des +écuyers, armés de leurs grands fouets, ils les regardaient en faisant +des grimaces de frayeur qui nous faisaient pâmer! Tout d'un coup, on +entend un couic!... C'était le pauvre jockey jaune qui avait tourné avec +sa selle sous le ventre de son cheval. Ça vexait le poney, qui voulait +s'en débarrasser parce que le singe le chatouillait en se cramponnant à +lui; mais il avait beau ruer, ça n'y faisait rien. Le jockey jaune était +plus mort que vif et pinçait le cheval. Pour lors, voilà-t-il pas que le +poney, furieux, se met à marcher sur ses pieds de derrière! En voyant +cela, le singe se rassure et s'élance par terre. En sautant, il tombe +sur le nez du cheval que la guenon conduisait. Ce poney-là a peur; il se +cabre et l'amazone effrayée se jette sur la tête d'une grosse dame qui +avait une forêt de cheveux crêpés, frisés, tire-bouchonnés, enfin un tas +d'histoires sur la tête, quoi! La dame se débat; la guenon fourgotte[7] +les cheveux et, comme elle était en colère, elle arrache toute la +perruque de la grosse, pièce à pièce! Il y avait des faux cheveux, +fallait voir! peut-être plus de deux livres pesant! tout le monde se +tenait les côtes. + +[Note 5: Steeple-chase, course de chevaux.] + +[Note 6: Sportmen.] + +[Note 7: Pour «fourrage» (c'est un mot Normand).] + +Bravo! l'amazone! qu'on lui criait; elle est jalouse de la perruque et +elle se venge. + +--Mes crêpés! hurlait la grosse dame, mes boucles! mes frisons! Elle +m'arrache tout, cette horreur de bête! Gusman, mon pauvre mari, au +secours! sauve ton Isménie... + +Le gros monsieur qui s'appelait Gusman tâche de faire partir la guenon. +Elle se rebiffe et v'lan! elle lui allonge une calotte épouvantable. +Gusman se fâche, réplique; les voilà à se donner des taloches pour de +bon! L'arrivée du maître avec son grand fouet a tout apaisé; il avait +réussi à se faire un passage parmi les spectateurs qui entouraient la +grosse dame et les combattants. A sa voix la guenon s'est calmée, a +lâché Gusman et la perruque; tout le monde s'est en allé, riant encore +de toutes ces bonnes farces! + +Me voilà à bout de papier et de force épistolaire. Je vous r'écrirai de +Blidah, cher Monsieur et Vicomte, pour vous narrer mes impressions de +voyage. + +[Illustration 18.png] + +En attendant, je vous prie, avec toute espèce de civilité puérile et +honnête, de faire agréer à votre aimable et digne famille mes respects +les plus respectueusement respectueux. Je vous réitère, à vous, Monsieur +ami et Vicomte, que je suis avec une émotion profonde et serai pour la +vie!... + +PHILÉAS SAINDOUX. + + + + +CHAPITRE VII + +BON VOYAGE, CHER DUMOLLET! + +Phout!... Phout!... Phout! Phou... ou... ou... ou... t!... + +--Bravo, la locomotive! s'écria gaîment Philéas; elle file comme un +charme! Allons, nous voilà partis pour Blidah, illustre Polyphème... Un +temps de chemin de fer et nous y serons! + +POLYPHÈME, _souriant_.--Pas tout à fait, mon cher; il y a la mer à +traverser, en outre. + +PHILÉAS, _dédaigneusement_.--Oh! oh! cette mer-là, ce n'est pas +grand'chose. + +POLYPHÈME.--Comment, pas grand'chose; mais deux jours de bateau sont +déjà gentils! + +PHILÉAS, _incrédule_.--Laissez donc! c'est les marins feignants qui +veulent faire accroire qu'il faut tout ce temps-là; mais ils ne +m'attraperont pas comme ça! et je vous les ferai marcher si rondement +qu'en deux heures nous serons rendus à Alger. + +POLYPHÈME, _riant_.--Tiens! au fait! vous me donnez une idée excellente, +délicieuse!... Oui, mon ami, vous irez en deux heures (il lui serre la +main), c'est moi qui vous le promets! Ce cher Philéas, quel trésor j'ai +là, mon Dieu! + +PHILÉAS, _modestement_.--Vous êtes bien bon; je suis trop poli pour vous +démentir, d'ailleurs! il est certain que fifi-mimi et moi... (il bâille) +nous valons quelque chose... (il bâille) nous ne manquons pas... (il +bâille). + +POLYPHÈME.--D'envie de dormir, hein? + +PHILÉAS.--C'est... aaaaah!... c'est vrai... ce chemin de fer me fait +somnoler un peu. + +POLYPHÈME.--Ne vous gênez pas, mon cher; dormez. + +PHILÉAS, _scandalisé_.--Devant vous, illustre ami? Ce ne serait pas +respectueux! + +POLYPHÈME.--Je le veux; je vais en faire autant de mon côté. + +PHILÉAS.--S'il en est ainsi, j'accepte. Ouf! qu'on est mal pour appuyer +sa tête! Tiens, au fait! nous sommes seuls. Je vais m'étendre par terre; +je ne vous gênerai pas et je dormirai comme un bienheureux. + +Un silence complet régna bientôt dans le wagon; trois heures +s'écoulèrent; la nuit était avancée quand Charles N... (que nous +continuerons d'appeler Polyphème, avec Philéas) se réveilla. On était +arrivé à une station et les voyageurs profitaient de dix minutes d'arrêt +pour manger à la hâte quelque chose. Polyphème, sentant son appétit +s'éveiller, descendit sans réveiller Philéas qui dormait de tout son +coeur, et alla rejoindre les dîneurs. + +[Illustration 19.png] + +Pendant son absence, deux employés chargés d'examiner les voitures +s'aperçurent que le wagon où dormait Philéas était sérieusement abîmé. +Comme cette voiture était la dernière du train, ils se hâtèrent de la +décrocher, de la mettre sous une remise, et de la remplacer par un autre +wagon en bon état, ayant soin d'y transporter les quelques objets (y +compris le fifi-mimi) laissés sur les banquettes, par Polyphème et +Philéas; aucun des employés ne s'aperçut de la présence du dormeur +sous la banquette et l'infortuné continua son somme sans se douter du +changement dont il était victime. Polyphème remonta en voiture et reprit +tranquillement sa place et son sommeil, convaincu que Philéas était là. + +Réveillé au petit jour, le jeune homme appela Saindoux; il fut +stupéfait, puis très effrayé de constater sa disparition et ne se +tranquillisa qu'à la station suivante, où les employés lui expliquèrent +ce qui avait motivé le changement de wagon. + +Remis de son émotion, Polyphème rit beaucoup de la figure qu'avait +dû faire Philéas et resta à la station pour attendre son compagnon, +persuadé qu'il l'y rejoindrait bientôt. + +Pendant ce temps, le gros Saindoux dormait comme un plomb sous sa +banquette; il ne se réveilla que tard et se frotta les yeux en bâillant, +puis il tressaillit, car il venait de s'apercevoir qu'il était dans une +obscurité complète. + +PHILÉAS, _inquiet_.--Est-ce qu'il fait toujours nuit, cher Tueur?... +hein! pas de réponse! (Criant.) Mon illustre ami, réveillez-vous... +Comment! il ne dit rien? (Il tâte les banquettes.) Personne, pas même +fifi-mimi! (Avec terreur.) Le wagon ne marche plus! Ah! je crois +deviner... (Il s'agite avec crainte.) Des malfaiteurs auront décroché la +voiture. Polyphème se sera sauvé et fifi-mimi est leur victime... pauvre +bête! Oh! (il saute) on vient par ici, et je n'ai pas d'armes... quelle +position, grand Dieu! + +[Illustration 20.png] + +Des pas se dirigeaient effectivement de son côté. Deux hommes parurent +avec une lanterne sourde. + +PREMIER EMPLOYÉ.--Diable de remise! dire qu'il faut de la lumière pour +s'y conduire en plein jour! + +PHILÉAS, _à part, épouvanté_.--Je suis dans leur caverne, Seigneur! +c'est la _Suzanne_[8] des quarante voleurs! + +[Note 8: Sésame.] + +DEUXIÈME EMPLOYÉ.--Est-_il_ là? + +PREMIER EMPLOYÉ.--Oui, et _il_ a fameusement besoin de mes clous et de +mon marteau. + +PHILÉAS, _anéanti_.--Miséricorde! ils veulent me torturer avec des +clous, les misérables! ah mais! j'invoque _Suzanne_ s'ils approchent... +tant pis, il arrivera ce qu'il pourra! + +PREMIER EMPLOYÉ.--Allons! dépêche-toi; il faut lui faire son affaire et +lestement encore! + +A peine avait-il dit ces mots que Saindoux se précipita hors du wagon +sur eux, en vociférant: «Suzanne, ouvre-toi! misérables, tremblez!» + +Les employés, effrayés de ces cris, le prenant pour un malfaiteur, +rendirent avec usure au gros Philéas coups de poings et coups de pieds +en appelant leurs camarades. + +On accourut de toutes parts et l'on parvint à s'expliquer. Ce fut +long et difficile, Saindoux soutenant avec obstination qu'il était, +prisonnier dans une caverne de bandits. On ne put le détromper qu'en le +conduisant à la gare et en lui montrant la voie du chemin de fer. + +Il se rendit enfin à l'évidence, se tranquillisa et demanda à rejoindre +Polyphème à la station suivante, pensant avec raison que son ami devait +l'y attendre. + +Il avait fait grand tapage et le chef de gare, lui gardant rancune de +cette scène ridicule, imagina de lui jouer un tour; il s'approcha donc +de Saindoux qui attendait en maugréant et lui dit avec un grand sérieux: + +--Si Monsieur le désire, je puis lui faire rejoindre son ami, non dans +une heure, mais dans un quart d'heure. + +--A la bonne heure! s'écria Philéas tout joyeux; vous êtes un brave +homme, vous! menez-moi tout de suite au train, s'il vous plaît. + +--Voilà, Monsieur, dit le chef de gare en montrant à Saindoux une +locomotive prête à partir. + +PHILÉAS.--Mais ce n'est pas un train, ça! + +LE CHEF DE GARE.--C'est le wagon de voyage de S. M. l'Empereur de +Tartarie, Monsieur; avant de le lui expédier, on le fait servir à +quelques hauts personnages... (saluant) et je vous l'offre. + +PHILÉAS, _flatté_.--Monsieur, vous êtes bien bon; je dirai même que vous +êtes un homme charmant! j'accepte avec joie. + +Saindoux s'installa majestueusement sur la plate-forme au milieu de +rires étouffés et la locomotive partit avec la rapidité de l'éclair. +Elle allait, en réalité, rejoindre un train de marchandises pour +remplacer une machine déraillée et le mécanicien, riant sous cape, +s'amusait à exciter la terreur de Philéas par des récits lugubres +d'accidents horribles, à l'endroit même où le gros voyageur s'était +placé. + +Philéas avait beau changer de place, le lieu où il était se trouvait +rappeler des souvenirs plus terribles encore. Le pauvre Saindoux, qui +recommandait son âme à Dieu, respira librement en voyant Polyphème sur +le quai de la station. + +PHILÉAS.--Ah!... Enfin! c'est ici que je m'arrête, mon ami, laissez-moi +descendre, s'il vous plaît... Eh bien... arrêtez, conducteur... satané +conducteur!... Polyphème, courez après nous! à la garde! à la garde!... + +... Car la locomotive, plus rapide que jamais, avait passé comme le +vent, laissant derrière elle Polyphème qui ne pouvait s'empêcher de rire +de cette nouvelle mésaventure, tandis que Saindoux, rouge comme un coq, +les cheveux ébouriffés, gesticulait comme un furieux sur la machine. + +Le mécanicien eut bientôt pitié de Philéas et lui offrit de l'installer +dans une autre locomotive qui allait à la station de Polyphème. + +Philéas y consentit avec bonheur et s'y précipita, pendant que le malin +conducteur s'éloignait, à la grande satisfaction de Saindoux qui se +croyait au bout de ses peines. + +Il arriva en effet à bon port à la station où l'attendait son ami, mais +en voulant sauter sur le trottoir qui bordait la voie, il calcula mal la +distance et, au lieu de tomber dans les bras de Polyphème, il disparut +dans un énorme panier placé près de son ami. + +Philéas poussait de grands cris, en tâchant de se dépêtrer de sa prison. +Les voyageurs riaient comme des fous, tout en l'aidant. Saindoux se +redressa bientôt au milieu de la bourriche... il était inondé de jaune +d'oeuf! + +PHILÉAS, _furieux_.--Sac à papier! j'ai du guignon... quelle omelette, +mes amis! J'ai au moins deux cents jaunes d'oeufs sur le corps... +Prelotte! comme ça colle! Vite! de l'eau, que je me lave... je n'y +vois plus clair... holà! ça coule dans mes oreilles, j'en ai plein la +bouche... Pouah! (Il crache.) Prelotte! prelotte!! c'est mauvais... + +Tout le monde se tordait de rire en l'écoutant, si bien que le bon gros +Saindoux finit par en faire autant de bon coeur. + +[Illustration 21.png] + +Il alla se débarbouiller et se changer de la tête aux pieds, retrouva +avec bonheur son fifi-mimi qu'il avait cru mort et reprit avec Polyphème +un autre train qui les mena sans accident à Marseille. + + + + +CHAPITRE VIII + +VOYAGE SUR MER A VOL DE... POLYPHÈME! + +Arrivé-à Marseille, Philéas oublia tous ses malheurs. Escorté par +Polyphème, il parcourait avec bonheur cette belle et grande ville, +si animée, si riche, et que les intelligents habitants savent rendre +attrayante et gaie. Il alla prier aux pieds de Notre Dame de la Garde, +que la touchante piété marseillaise a placée sur un rocher pour planer +sur la ville et être vue de tous; il visita la Cannebière, ce port que +Paris, la reine du monde, admire et envie, au dire des habitants. Arrivé +là, il ne tarissait pas en éloges! Au milieu d'un discours enthousiaste +sur la mer, Polyphème remarqua avec surprise que la voix de Philéas +baissait peu à peu, puis... elle s'éteignit tout à fait. Ses yeux +suivirent la direction que prenaient les regards interdits de Saindoux. +Il vit alors un homme à cheveux gris, fort maigre et fort grand, dont la +figure spirituelle était contractée par la colère. Les bras croisés, +les yeux flamboyants, cet inconnu s'approcha lentement de Philéas qui +semblait fasciné. + +L'inconnu.--Pourquoi me regardes-tu comme ça, étranzer? Sais-tu que tu +m'insultes... et dans mon pays, encore! + +PHILÉAS, _interdit_.--Mais, Monsieur le Marseillais, je vous regardais +comme tout le monde; ce n'est pas une offense, il me semble. + +L'INCONNU, _avec violence_.--Tu mens, étranzer imbécile! Ze ne suis _pas +tout le monde_, insolent! _Tout le monde_ ne me regarde pas comme +une bête curieuse, impertinent! et il y a offense, troun de l'air! +bagasse!!! + +POLYPHÈME.--Allons, Monsieur, ne vous emportez pas ainsi contre mon ami: +calmez-vous, je vous en prie, en songeant... + +L'INCONNU, _rageant_.--Ze ne suis que trop calme, Monsieur, c'est mon +défaut! mais il ne faut pas m'insulter impunément; savez-vous que +c'est moi qui, l'autre zour, ai soutenu l'honneur de la Canne-bière en +flanquant un coup de pied (oh! un coup de pied admirable!) à un Parisien +qui passait auprès de moi; cet homme me dit avec surprise: + +--Qu'est-ce que je vous ai fait? + +--Ze lui réponds: «rien!» + +--Eh bien, alors, pourquoi me maltraitez-vous? + +--Zuge un peu si tu m'avais fait quelque soze! que ze lui réplique. + +POLYPHÈME, _riant_.--C'est magnifique! où voulez-vous en venir, +Monsieur? à un duel? mon ami est prêt, il adore les affaires de ce +genre! + +PHILÉAS, _bas_.--Eh! dites donc, mon cher Tueur, ce n'est pas vrai, ça! + +POLYPHÈME, _bas_.--Taisez-vous donc, j'arrange l'affaire. + +[Illustration 22.png] + +L'INCONNU, _plus calme._--Z'accepterais avec bonheur cette offre si ze +ne partais pas ce soir pour Blidah, Monsieur. + +POLYPHÈME.--Tiens! et nous aussi; comme ça se trouve bien! vous vous +battrez sur le bateau. + +L'INCONNU, _vivement_.--Le capitaine ne voudra pas, z'en suis sûr! + +POLYPHÈME, _bas_.--Philéas, mon ami, c'est un poltron! il caponne... +Hardi, mon cher, du toupet! Soutenez l'honneur-normand! + +PHILÉAS, _bas_.--Ah! il caponne, il ose caponner, le lâche! et moi qui +avais peur! Attendez un peu voir, Tueur! (Haut, avec arrogance.) Nous +nous battrons dans une cabine, Marseillais, et nous choisirons mon arme +ordinaire, vu que je me regarde comme énormément insulté, entendez-vous, +bouillabaisse? + +L'INCONNU, _avec douceur_.--Ne vaudrait-il pas mieux nous serrer la +main, Monsieur? + +POLYPHÈME, _bas_.--Ça va, Saindoux, ça va très bien! confondez ce faux +brave. + +PHILÉAS, _bas_.--Attendez un peu voir! (Haut.) Nous nous battrons, +bouillabaisse, à mort, à mort effrrrroyable!... + +L'INCONNU, _effrayé_.--Oh! Monsieur... et avec quelles armes? + +PHILÉAS, _sombre et solennel_.--Avec des bombes, Marseillais; c'est mon +arme ordinaire. Nous aurons une bombe pleine de poudre dentifrice et une +vraie bombe bourrée de poudre à canon. Nous choisirons au hasard et nous +nous lancerons à la mer sur des planches, en allumant nos machines. +Celui qui aura la bonne bombe sera repêché par les matelots, l'autre +sautera. Ça vous va-t-il? + +Polyphème approuva gaiement la proposition, mais l'inconnu s'en montra +terrifié. + +--Ze ne consens pas à cela, s'écria-t-il. Zamais ze ne voudrais mourir +par explosion; ce doit être affreux et ze me dois à ma famille. + +PHILÉAS, _majestueusement_.--Vous êtes père de famille? je vous fais +grâce, alors. + +[Illustration 23.png] + +L'INCONNU, _balbutiant_.--Pas précisément... ze ne suis pas marié. + +PHILÉAS, _avec colère_.--Qu'est-ce que vous chantez, alors? + +L'INCONNU, _piteusement_.--Ze ne sante pas! ze soutiens que z'ai une +famille en la personne d'un cousin normand, le duc de Philéas Saindoux, +grand seigneur, qui m'aime tendrement et qui mourrait de sagrin si ze +périssais. + +PHILÉAS.--En voilà une farce et une blague, mon cher; je suis Philéas +Saindoux et je ne mourrai jamais de chagrin que de ma propre mort, je +vous en avertis. + +L'INCONNU, _très émotionné_.--Phi... Phi... Philéas? Oh! mon cousin, +mon ser cousin, reconnaissez en moi le docteur Crakmort, fils de votre +tante, Alménie Saindoux. + +PHILÉAS, étonné.--Ah bah!... c'est vrai, au fait! j'ai entendu parler +de vous et de votre maman par papa. Bonjour, cousin, et sans rancune! + +La querelle était finie; les deux adversaires se serrèrent la main et +allèrent avec Polyphème s'embarquer sur le _Zéphyr_, qui devait les +conduire en Algérie. + +A peine installé sur le bateau, Saindoux rappela à son ami sa promesse +de faire marcher _rondement_ le navire. + +POLYPHÈME, _gaiement_.--Je n'ai qu'une parole, mon cher, et je la tiens; +laissez-moi faire. Couchez-vous pour éviter le mal de mer pendant ces +deux heures de route; avalez cette pastille, puis faites un petit somme. +Je vous réveillerai à notre arrivée; à quatre heures, je vous appelle. + +PHILÉAS.--C'est merveilleux, cher Tueur! Merci, grand homme! votre +pastille est diablement mauvaise... c'est égal! je vais dormir avec +enthousiasme. Ah! ah! ces fainéants de marins, ils ont trouvé leur +maître avec vous. Tiens, c'est singulier comme j'ai sommeil... vite +aujourd'hui... bon... soir... (Il s'endort.) + +POLYPHÈME, _le regardant_.--Bravo! ma pilule d'opium fait son effet; ce +pauvre garçon n'aura pas le mal de mer et, par dessus le marché, il +va encore me faire rire avec sa naïveté de voyage en deux heures. +Après-demain, je le réveillerai; jusque là, bonsoir, Saindoux, rêvez à +des lions non féroces et à des bombes en poudre dentifrice. + +Le surlendemain à quatre heures, Polyphème, qui avait eu soin +de prolonger le sommeil de Philéas avec ses pastilles, secoua +vigoureusement le gros dormeur. + +--Allons, Philéas, debout! dit-il avec emphase; il est quatre heures +moins cinq et nous allons arriver comme je vous l'ai promis. + +--Hein! quoi? s'écria Saindoux en se frottant les yeux; déjà? c'est +merveilleux, mon bon Tueur, ce que vous faites! et qu'avez-vous donc dit +aux matelots pour nous faire aller de ce train-là? + +--Je leur ai fait adroitement avaler de la poudre électrique dans +du rhum, mon ami, répliqua Polyphème très gravement. Ça les a fait +travailler ferme, vous devez le comprendre. + +L'équipage et les passagers, qui étaient dans le secret, reçurent le +dormeur de façon à compléter son illusion. Tout à coup, Saindoux se +frappa le front. + +--Polyphème, s'écria-t-il, quel jour sommes-nous? J'entends dire à +Crakmort que c'est aujourd'hui jeudi. + +POLYPHÈME, _tranquillement_.--Certainement. Qu'est-ce qui vous étonne? + +PHILÉAS.--Mais... mais nous sommes partis de Marseille avant-hier, +alors?... Comment... + +POLYPHÈME.--Non, ce matin; il y a deux heures, parbleu! + +PHILÉAS.--Mais nous sommes partis de Paris le huit? + +POLYPHÈME.--Non, le dix. + +PHILÉAS, _insistant_.--Pourtant, Polyphème... + +POLYPHÈME, _feignant de se fâcher_.--Ah! mon cher, vous êtes terrible +avec vos _mais_, vos _pourtant_. Saprelotte! puisque tous ces messieurs +vous disent la même chose que moi, vous devriez nous croire, à la fin! + +Le pauvre Philéas, assailli de protestations, de discours de toute +espèce que lui prodiguaient passagers et équipage, se soumit avec un +désespoir burlesque. Ce fut ainsi qu'il arriva à terre; nos voyageurs se +firent mener directement à Blidah et nous allons les y suivre, pour ne +rien perdre de leurs aventures dans ces parages. + + + + +CHAPITRE IX + +LA CHASSE AU LION + +--Eh bien! mon cher, dit Polyphème à son gros compagnon, le lendemain de +son arrivée. Comment trouvez-vous l'Algérie et les Arabes? + +PHILÉAS.--L'Algérie me semble très superbe, Tueur, complètement +magnifique, excepté ses diables de puces qui troublent ma joie. (Il se +gratte avec fureur.) J'en ai tué soixante-quinze en vingt minutes hier, +et puis j'y ai renoncé; rien que sur le mollet droit, j'avais quatre +cent quatre-vingt-neuf piqûres; ça me cuit partout... il me semble que +je suis dans un bain de moutarde. + +POLYPHÈME.--On se fait à cela bien vite, allez! Courage! n'y pensez +plus. Et les Arabes, qu'en dites-vous? + +PHILÉAS.--Ah! quels beaux hommes! mais... est-il convenable à eux de se +montrer publiquement en chemise avec une serviette sur la tête? + +POLYPHÈME.--Comment, «en chemise»! Ce sont des manteaux appelés burnous +et leurs turbans ne sont nullement des serviettes. Tout cela, c'est leur +costume. + +PHILÉAS.--Ma foi! je n'aimerais pas me fourrer un burnous sur la tête +et m'envelopper d'un turban, moi! (Polyphème rit.) Mais dites donc, mon +cher ami, pourquoi ne profiterais-je pas du beau temps pour aller voir +les environs, aujourd'hui? + +POLYPHÈME.--Volontiers; je vais rassembler une escorte et nous nous +mettrons en route dès que nos chevaux seront prêts. + +Polyphème alla effectivement surveiller les préparatifs de la promenade. +Resté seul, Philéas s'ennuya promptement, agacé qu'il était par les +puces qui continuaient à le dévorer, et prenant son fusil, attachant sur +son dos la cage de fifi-mimi, il sortit pour flâner dans les environs en +attendant son ami. + +Au détour d'une rue, Saindoux se trouva face à face avec un petit nègre, +noir comme du charbon et dont la figure était remarquablement drôle, +intelligente et maligne, malgré une affreuse laideur. + +Ce petit nègre était entièrement vêtu de blanc, ce qui le rendait +d'autant plus extraordinaire. + +PHILÉAS.--Ah! le drôle de petit bonhomme! Bonjour, moricaud, sais-tu le +français? + +LE PETIT NÈGRE.--Moi, le savoir un peu, beau blanc. + +PHILÉAS.--Comment te nommes-tu, petit? + +LE PETIT NÈGRE.--Pauvre négrillon s'appeler: Sagababa. + +PHILÉAS, _éclatant de rire_.--En voilà un nom cocasse! Eh bien, +Sagababa, veux-tu me mener jusqu'à un arbre à fruit quelconque? je +grille de manger des produits africains; ils doivent être excellents, +surtout cueillis tout frais! + +[Illustration 24.png] + +SAGABABA.--Moi, vouloir bien, beau blanc. + +PHILÉAS, _flatté_.--Il est très poli, ce moricaud! Faisons vite cette +course, mon ami; je veux revenir promptement pour ne pas faire attendre +mon illustre compagnon. + +Saindoux et Sagababa partirent d'un pas rapide. Philéas oubliait ses +puces et, chemin faisant, questionna Sagababa sur sa position. + +--Moi suis seul, dit le petit nègre avec émotion. Pauvre Sagababa +s'enfuir de chez maître méchant, loin d'ici; marcher beaucoup, souffrir +faim, soif; venu ici travailler, apprendre un peu français. Moi aime +bien hommes français. Bons, grands, généreux; voudrais servir toi! +serais si content! t'aimerais tant! + +PHILÉAS, _avec bonté_.--C'est bien difficile, mon pauvre garçon; en +attendant, cherchons des fruits; nous voilà à l'entrée d'un joli bois +qui doit avoir... + +Un épouvantable rugissement, un véritable tonnerre éclatant à cent pas +des promeneurs interrompit Philéas. Au cri du fauve, Sagababa terrifié, +mais toujours leste comme un chat, bondit dans un arbre. + +Philéas ne pouvait suivre le petit nègre; il se précipita vers un rocher +voisin au moment où un lion énorme, l'oeil en feu, la crinière hérissée, +se battant les flancs avec sa queue, paraissait à la lisière du bois, +rugissant avec fureur!... A cette vue, Saindoux, excité par la peur, +devint leste comme Sagababa et grimpa sur un énorme rocher avec une +telle rapidité que le fauve, malgré quelques immenses bonds, n'arriva +pas à temps pour le saisir... + +--Vous mort, beau blanc? cria Sagababa d'une voix lamentable. + +--Pas encore, répondit Saindoux d'une voix entrecoupée, mais je crois... +que... ça ne tardera... + +Il s'interrompit en poussant un nouveau cri de frayeur; le lion venait +de bondir contre le rocher et ses énormes griffes avaient presque touché +Saindoux. + +Philéas, épouvanté, voulut charger son fusil et tirer sur son ennemi; +quelle ne fut pas sa consternation en voyant qu'il avait oublié ses +cartouches! Il se lamentait tout haut lorsqu'il s'interrompit en se +frappant la tête avec joie. + +--Vous fou, beau blanc? cria Sagababa effrayé, du haut de son arbre. + +--Moi homme de génie, petit bêtat, répondit Philéas avec orgueil. Tu +ne veux pas te taire, toi, le rugisseur? Braille, va, scélérat! tu ne +t'attends pas à mon invention... + +En disant ces mots, il détacha de son dos la cage où se trouvait +fifi-mimi. + +--Brave armurier! reprit-il en examinant avec satisfaction les barreaux +d'acier; il a fait la chose en conscience! Allons, fifi-mimi, sors de +là, mon cher. Viens! (Il le pose sur sa tête.) Tiens-toi bien et ne +dégringole pas, ou tu es perdu! + +Le lion rugit... + +PHILÉAS.--Je suis prêt, mon brave. Allons, saute par ici. (Il met la +cage au bout de son fusil et l'y fixe.) Y es-tu? Xi... Xi... au chat!... +au chat!... pschit.... + +[Illustration 25.png] + +Le fauve, exaspéré par les cris de Saindoux, s'élança de plus belle +contre le rocher. Philéas se tenait sur ses gardes, et au moment où +la bête féroce atteignait presque le gros chasseur, il lui plongea +habilement la cage au fond de la gueule et retira prestement son fusil. + +--Bravo, beau blanc! hurla Sagababa. + +--Ah! la bonne farce! criait Saindoux en gambadant sur son rocher! +Est-ce amusant! bon, il s'étrangle... Ah! ah! il veut mâcher les +barreaux... Oh! oh! il tousse, il crache, il se roule en se grattant la +gueule avec ses pattes! Je ris trop, j'en ai un point de côté! en +voilà, une comédie... Va-t-il être content, M. le Vicomte, quand je +lui raconterai cette histoire-là! N'y a pas à dire, je suis un grand +homme... Enfoncé, Jules Gérard! Il n'aurait jamais inventé cette façon +de tuerie. Il ne bouge plus, mon lion? Non, le voilà qui fait dodo pour +toujours. Hé!... Sagababa, descendons, mon cher, allons avertir... + + + + +CHAPITRE X + +CHASSE A LA LIONNE + +--Pas bouger, beau blanc! cria Sagababa. Lionne arrive venger mari. + +Philéas, furieux.--Hein? encore? sac à papier! quel fichu pays... et +moi qui l'admirais! j'aime mieux les puces, décidément; elles ont beau +dévorer, on vit tout de même... brrrou! (Il frissonne.) Comme elle +rugit, cette sale bête! quels poumons! Dieu! qu'elle est grosse... Holà! +elle me voit, elle va sauter contre le rocher. Que faire, grand Dieu? Si +je r'avais ma cage, ma bonne cage! un couteau, au moins! un cou... Oh! +sauvé, je suis sauvé! + +L'ingénieux Saindoux tira alors avec bonheur de sa carnassière une +énorme bouteille pleine d'alcali volatil. + +--C'était contre les serpents, continua-t-il en examinant sa bouteille, +mais ça fera très bien contre les lions, évidemment... + +Sagababa, _criant_.--Quoi tu vas faire, beau blanc? + +Philéas.--Tu vas voir ça, moricaud! (La lionne rugit.) Tu veux du +bonbon, gourmande? patience! Pour ça, il faut sauter et ouvrir la +gueule. Plus fort donc! Gomme ça, très bien! saute, à présent... houp +là! vlan! ça y est! + +La bête féroce venait en effet de recevoir dans la gueule et d'avaler à +moitié la bouteille, adroitement et fortement lancée par Philéas. + +--Grand blanc, que toi est admirable! cria Sagababa stupéfait. + +Philéas, _se rengorgeant_.--On ne manque pas d'esprit, négrillon. Vivat! +c'est encore plus drôle que pour le lion... Elle suffoque! il y a de +quoi; un demi-litre d'alcali, ça doit griser... Bon! la bouteille +se-casse! elle mâche le verre... comme elle danse! Ah! ah! en voilà une +polka soignée! C'est déjà fini? quel dommage! Sagababa, nous sommes +sauvés... viens me rendre grâces, mon enfant; je nous ai sauvés! + +--Me voilà, beau blanc, s'écria le petit nègre en se précipitant à +terre; victoire! toi être le roi des génies! Moi veux te servir partout, +toujours! toi être maître à moi. Vouloir bien? + +Philéas.--Nous verrons ça, petit; peut-être t'attacherai-je à moi, +Philéas Saindoux! à mon illustre personne. A présent, allons avertir +Polyphème et nous reviendrons chercher nos victimes. Es-tu toujours +là, fifi-mimi?(Il tâte sa tête.) Brave petit oiseau, il n'a pas bougé! +Est-il bien apprivoisé! En avant, Sagababa! + +Sagababa, chantant et dansant. + + Maître à moi est grand homme! + Faut que moi chante maître à moi! + Vais dire comment il est, + Comment est sa grosse personne! + Beaux petits yeux bien brillants + Comme ceux de fier sanglier des bois. + Il est beau, il est si beau, + Maître à moi, Philéas Saindoux! + + (Philéas se rengorge.) + + Gros nez dodu, potelé, tout rond, + Comme belle pomme de terre, + Grande belle bouche avec grandes dents + Comme celle de requin terrible! + Belle peau rose comme radis, + Douce comme celle de jolie baleine. + Il est beau, il est si beau, + Maître à moi, Philéas Saindoux! + +PHILÉAS, _attendri_.--Il est gentil, cet enfant! il me touche! il fait +mon éloge avec une originalité charmante. Nous approchons enfin... Je +vois Polyphème, il me cherche... (Criant.) Tueur, cher Tueur, me voici. +J'arrive sain et sauf avec mon négrillon. + +POLYPHÈME, _vivement_.--Comme j'étais inquiet, mon cher Philéas! C'est +vraiment imprudent à vous d'aller si loin sans moi! On a vu ces jours-ci +deux lions énormes rôder dans les environs et... + +PHILÉAS, _négligemment_.--J'en sais quelque chose; je viens de les tuer. + +POLYPHÈME, _incrédule_.--Pas possible! vous? deux en un jour? + +PHILÉAS.--Demandez à Sagababa! + +SAGABABA, _très vite_.--Bien vrai, Massa Tueur! Maître à moi promener +avec pauvre Sagababa, causer; tout à coup... rrrrrrrroum! C'était lion! +moi grimper sur arbre; maître à moi sur rocher. Lion sauter. Maître à +moi lui fourrer cage dans gueule. Lion faire «couic!» et crève... + +POLYPHÈME, _riant_.--Bravo! admirable, cela! Philéas. + +PHILÉAS, _avec modestie_.--C'est assez bien. Poursuis, Sagababa. Tu +racontes très bien et pas longuement. + +SAGABABA.--Après, lionne arrive: maître à moi faire: «Xi... xi...» et +lance dans gueule... + +POLYPHÈME, _intrigué_.--Encore la cage? + +SAGABABA.--Grosse bouteille sentant fort, fort! + +POLYPHÈME, _étonné_.--Qu'est-ce que c'était, Philéas? + +PHILÉAS.--Mon alcali volatil, parbleu! je n'avais pas d'autre arme. + +POLYPHÈME, _éclatant de rire_.--Délicieux! continue, petit. + +SAGABABA.--Lionne danser, avaler alcali, mâcher verre et faire «couic!» +comme lion, voilà. + +POLYPHÈME.--Mais c'est magnifique, ça, Saindoux, vous valez votre pesant +d'or, mon ami! Voilà une manière tout à fait à part de tuer les lions! +Gérard n'y avait pas encore pensé. + +PHILÉAS.--Pour du mérite j'en ai, mais je vous avoue, mon bon Tueur, +que je suis impatient d'organiser avec vous le transport de mes lions à +Blidah. Faisons ça vite! il me tarde d'envoyer leurs dépouilles à M. le +Vicomte. + +On partit promptement avec des mulets qui devaient porter les corps des +bêtes féroces; une multitude d'Arabes escortaient Polyphème et Philéas, +se faisant raconter par ce dernier ce qui venait d'arriver; Saindoux +rayonnait! ses grosses joues se gonflaient avec bonheur, sa démarche +était majestueuse et cet air de dignité ravissait Polyphème. + +Quand on arriva près des fauves morts, les coups de fusils éclatèrent; +des centaines de voix faisaient l'éloge de Philéas. On mesura le lion +avant de le hisser péniblement sur deux mulets. Il était grand comme un +poulain; ses dents étaient plus longues que le doigt le plus grand de +Philéas, et sa tête énorme était si lourde qu'un homme ne pouvait la +soulever; un collier de cheval était trop étroit pour son poitrail. +C'était une magnifique bête. La lionne était grosse à proportion. + +[Illustration 26.png] + +On chargea chaque bête féroce sur deux mulets attachés côte à côte et le +retour à Blidah s'organisa au milieu des vivats et des coups de feu. + + + + +CHAPITRE XI + +«MAÎTRE A MOI!» + +Le lendemain, Philéas, en sortant de sa chambre, trébucha sur un corps +noir étendu en travers de sa porte. Il examina ce que c'était, secoua le +dormeur et reconnut Sagababa. + +--Oui, c'est pauvre négrillon, maître à moi, dit Sagababa en se frottant +les yeux; moi attendais tes ordres. + +--Joliment! observa Philéas avec humeur; tu te fourres comme un paquet +sur mon seuil pour me faire dégringoler; c'est bête comme tout, ça! + +SAGABABA.--Mais, maître à moi... + +PHILÉAS, _impatienté_.--Il n'y a pas de «maître à moi» qui tienne; va +te promener et laisse-moi tranquille! Je n'ai besoin de personne à mon +service; je ne veux décidément pas de domestique, entends-tu? + +SAGABABA, _se rebiffant_.--Moi, pas domestique! moi, esclave de maître à +moi. + +PHILÉAS, _agacé_.--Prelotte! qu'il est entêté! Ah! voilà Polyphème. Cher +ami, aidez-moi donc à me débarrasser de ce négrillon; il m'a accompagné +hier, par hasard, dans mon expédition et voilà qu'il ne veut plus me +quitter. + +POLYPHÈME, _gravement._--Ça ne m'étonne pas, Saindoux; vous fascinez, en +homme supérieur que vous êtes... + +PHILÉAS.--Tueur... + +POLYPHÈME.--Vous attirez... + +PHILÉAS.--Cher Tueur... + +POLYPHÈME.--Vous ravissez les coeurs... + +PHILÉAS.--Oh! très cher Tueur, vrai! vous me comblez... n'importe! je +dis que je ne veux pas de négrillon; faites-moi donc le plaisir de faire +entendre raison à celui-là. + +POLYPHÈME.--Très volontiers; écoute, petit, tu nous assommes! on n'a +pas besoin de toi ici, nous partons pour la France, ainsi va-t'en. +Nous n'avons pas trop de temps pour faire nos paquets. Venez, Philéas, +m'aider à fermer ma malle. (Il entre dans sa chambre.) + +Philéas.--C'est très bien dit! File, petit; je t'ai payé hier soir, ne +m'ennuie plus; bonsoir. (Il entre chez Polyphème.) + +Sagababa, resté seul, se gratta la tête avec colère. + +--Et moi te dis que serai ton négrillon, gros blanc, marmotta-t-il à +voix basse; tu plais à Sagababa et il dit: «maître à moi est à moi.» +Quoi faire? Oh! une idée!... + +Le petit nègre se glissa dans la chambre de Philéas, et l'on n'entendit +plus rien... + +Au bout de dix minutes, Philéas parut à la porte de Polyphème, regardant +à gauche et à droite avec inquiétude. La disparition de Sagababa le +ravit et il rentra chez lui en chantant pour continuer à faire ses +malles commencées. + +--Tiens! se dit-il, c'est singulier... j'aurais juré que cette caisse +n'était faite qu'à moitié et la voilà déjà finie... bonne avance! (Il +fait ses paquets.) Là, là et là... Eh bien! voilà les malles pleines et +il reste encore ces effets à emballer! tout tenait bien, pourtant, à mon +arrivée et je n'y ai rien ajouté. + +[Illustration 27.png] + +(A Polyphème qui entre.) Dites donc, Tueur, en voilà une drôle de chose! +mes malles sont trop petites et cependant je n'ai pas plus d'affaires +qu'en arrivant! + +POLYPHÈME, _gravement_.--Ça arrive quelquefois, mon ami; les malles +rétrécissent et se tassent, tandis que les effets se gonflent à être +ballotés sans cesse. Comprenez-vous? + +PHILÉAS, _hésitant_.--Oui... un peu... pas beaucoup... POLYPHÈME..--Ça +ne fait rien; allons, cher ami, il est temps de partir, et comme je +n'ai plus de poudre électrique, nous serons deux jours en route, cette +fois-ci. Vite, ficelons votre ballot d'habits restés en trop et partons. + +Les voyageurs firent à la hâte les derniers préparatifs et les +commissionnaires de l'hôtel chargèrent les bagages sur leurs épaules. + +UN COMMISSIONNAIRE (_grognant_).--Voilà une malle bien lourde! je vais +avoir de la peine à l'emporter. + +PHILÉAS.--Vous ne devez pas être fort, mon ami, car je la soulevais très +facilement, tout à l'heure. (Il veut la remuer.) C'est singulier! elle +est très pesante, à présent; pourquoi? + +POLYPHÈME, _impatienté_.--Sac à papier! Saindoux, ne bavardons plus et +partons; il en est plus que temps. + +Le cortège s'achemina vers le bateau, Philéas marmottant sans cesse: +«Elle n'était pas lourde ce matin et elle pèse ce soir... ce n'est pas +naturel.» + +On déchargea précipitamment les bagages, le bateau partit et l'on rangea +les colis. Saindoux demanda en grâce qu'on lui laissât ouvrir sa grosse +malle. Polyphème se moqua de lui; Philéas insista. Au milieu de cette +discussion qui amusait les passagers et l'équipage, on entendit +grignoter très fort... Chacun, fort surpris, fit silence. + +PHILÉAS, _effaré_.--Là! vous voyez, ça part de la malle... + +POLYPHÈME, _étonné_.--Le fait est que c'est singulier! allons, Saindoux, +je me rends; ouvrez votre caisse, mon cher. + +[Illustration 56.png] + +UN PASSAGER.--C'est probablement un rat. + +PHILÉAS, _agité_.--Prelotte! et mes biscuits de Reims qui sont +là-dedans, ils vont être dans un joli état! (Ouvrant la malle.) Attends, +gredin! que je t'écrase, que je t'étrangle, que je te broie, que... + +UNE VOIX, _de la malle_.--Grâce! maître à moi, n'en ai mangé que six +paquets... + +PHILÉAS, _les bras au ciel_.--Oh! c'est Sagababa!... + +POLYPHÈME.--Pas possible! (Donnant un coup de pied à la malle.) Sors de +là, gourmand, que nous nous expliquions ta présence. + +Au milieu des rires et des exclamations de tous, Sagababa en personne se +dressa d'un air piteux, en faisant pleuvoir autour de lui un déluge de +vêtements et de biscuits amoncelés sur sa tête. Ses cheveux laineux +étaient pleins de miettes; il regardait Philéas d'un air de supplication +si tendre et si comique que les rires devinrent convulsifs. Polyphème, +en particulier, s'en donnait à coeur joie. + +PHILÉAS, _abasourdi_.--Mais c'est que c'est lui... polisson! garnement! +comment as-tu osé devenir mon bagage? Et dire que j'ai payé un excédent +pour ce gamin-là! (On rit.) Je me disais aussi: tout ça n'est pas +naturel! ma malle devenue pleine, devenue lourde... Animal! + +SAGABADA.--Oui, maître à moi! (Rires.) + +PHILÉAS, _crispé_.--Tu mériterais... + +SAGABADA.--Oui, maître à moi! + +PHILÉAS, _tapant du pied_.--Laisse-moi parler! tu mériterais d'être... + +SAGABADA.--Oui, maître à moi!... + +PHILÉAS, _trépignant_.--Mais laisse-moi donc parler, saprelotte! tu +mériterais d'être assommé... + +SAGABABA--Par vous, maître à moi? + +PHILÉAS--Certes! + +SAGABABA, _humblement._--Moi, prêt alors. Sagababa est à maître. Maître +faire sa volonté avec pauvre négrillon. + +[Illustration 57.png] + +PHILÉAS, _touché._--Petit drôle! il m'attendrit... Que dois-je faire, +Polyphème? + +POLYPHÈME--Le garder, mon ami; ce pauvre enfant vous a dit être seul et +abandonné. Permettez-moi de me charger de son entretien et de le laisser +à votre service. + +Philéas, _lui serrant la main_.--Merci, cher Tueur; je vous aime et +j'accepte. (Solennellement.) Sagababa, tu es à moi; remercie le ciel de +ce bonheur... que je ne crains pas d'appeler immense! (On rit.) + +SAGABABA.--Vrai, bien vrai? maître à moi pardonne à Sagababa? le garde? + +PHILÉAS, _avec dignité_.--Oui, mon enfant. + +En entendant ces mots, la joie du petit nègre ne connut plus de bornes; +il dansa, rit, pleura, baisant les mains de Philéas et de Polyphème et +finit par exécuter une série de cabrioles plus extravagantes les unes +que les autres. + +On remit en ordre tous les bagages et la fin du voyage sur mer se passa +tranquillement, égayée par les conversations de Philéas et de Polyphème +et par les lazzis de Sagababa; ce dernier ne perdait pas une occasion +de dire avec une emphase et une joie profonde: «Enfin, maître à moi est +bien à moi!» + + + + +CHAPITRE XII + +CHARGEZ... ARMES!... + +--Nous voici donc en route pour nos grands voyages, cher Tueur, dit +Philéas avec joie pendant que le chemin de fer les emportait vers l'est. +Quelle joie d'aller chasser les chamois. + +POLYPHÈME.--C'est-à-dire, les chameaux! + +PHILÉAS.--Je croyais que c'était des chamois? + +POLYPHÈME.--Non, non; demandez plutôt à Sagababa. + +SAGABABA.--Très vrai, maître à moi. + +PHILÉAS.--Dis donc, petit, toi qui connais l'Algérie mieux que moi, +sais-tu pourquoi les Arabes ne vivent pas dans leur patrie? + +POLYPHÈME, _étonné_.--Comment? qu'est-ce que vous voulez donc dire? + +PHILÉAS.--Mais certainement, cher grand homme; leur pays est l'Arabie, +évidemment. + +SAGABABA.--Très vrai, maître à moi; mais vous savoir qu'on dit: Arabie +_pétrée_; là, sale pays; vilain, laid; Arabes manger cailloux, pour +pain! + +PHILÉAS, _attendri_.--Pauvres gens! (Polyphème rit à la dérobée.) + +SAGABABA.--Alors, voilà! Arabes quitter et venir en Algérie; manger +gibier très bon, fruits délicieux et pain excellent. Juste ça, maître à +moi? + +PHILÉAS.--Oui, Sagababa. Drôle de négrillon! il cause très bien, et +toujours avec un air malin qui est cocasse tout à fait. + +Le voyage se passa à merveille. On visita Strasbourg, son admirable +cathédrale, on prit ensuite le chemin de la Suisse et Philéas, fatigué, +demanda à Polyphème de passer la nuit dans une auberge de la petite +ville de X... + +On s'arrêta donc là et les amis se rendirent dans la chambre qui leur +était destinée. Tout en déballant ses effets, Saindoux paraissait +visiblement préoccupé et soucieux. + +Si je demandais à Sagababa? marmottait-il; il est intelligent, il +comprendrait, et vrai, j'en ai besoin... Ces coquins de voyages, ça +échauffe le tempérament! bah! je vais essayer moi-même. Dites donc, +Mademoiselle, ajouta-t-il à haute voix en s'adressant à la servante qui +entrait en ce moment, je voudrais parler à l'hôte; envoyez-le-moi, s'il +vous plaît. + +LA SERVANTE.--Wollen Sie mit Sagababa sprechen, mein Herr?[9] + +[Note 9: Voulez-vous parler à Sagababa, Monsieur?] + +PHILÉAS.--Ce n'est pas dans votre baragouin que je veux parler, +ennuyeuse fille! l'hôte... (Gesticulant.) Moi...voir... hôte. Tout de +suite... ici... Ah!!! comprenez-vous, à l'heure qu'il est? + +LA SERVANTE.--Ich kann nicht verstehen...[10] + +[Note 10: Je ne comprends pas.] + +PHILÉAS.--Qu'est-ce qu'elle dit? qu'est-ce qu'elle ragote là? + +POLYPHÈME, _riant_.--Elle dit: «Je ne comprends pas.» + +PHILÉAS, _indigné_.--Ah! elle dit ça! après mes explications, elle ose +dire ça! Elle est idiote, évidemment! + +[Illustration 58.png] + +LA SERVANTE.--Wollen Sie...[11] + +PHILÉAS, _d'une voix tonnante_.--Califourchon!... + +LA SERVANTE, _surprise_.--Wass?[12] + +[Note 11: Voulez-vous...] + +[Note 12: Quoi?] + +POLYPHÈME, _abasourdi_.--Qu'est-ce que c'est que ça? + +PHILÉAS.--Califourchon[13]! je lui rends la monnaie de sa pièce, +parbleu!... je lui réponds dans sa langue que je ne comprends pas. + +[Note 13: Philéas estropie ici la phrase: «Ich kann nicht verstehen.» +Je ne comprends pas.] + +POLYPHÈME, _éclatant de rire_.--Ah! c'est délicieux! Philéas, vous êtes +un grand homme! Quelle facilité pour parler les langues! + +PHILÉAS, _flatté_.--Oui, je ne suis pas bête! En attendant (il reprend +son air soucieux) je n'ai pas ce que je voulais demander à l'hôte. + +POLYPHÈME.--Qu'est-ce que c'est? je vais vous le procurer, moi. + +PHILÉAS, _hésitant_.--C'est que c'est très difficile à... je vais vous +le dire tout bas; ça me gênera moins. (Il lui parle à l'oreille.) + +POLYPHÈME, _gaîment_.--Oh! oh! c'est difficile à trouver ici, en effet! +n'importe; restez ici, cher Saindoux, je vais mettre Sagababa en +campagne. + +Resté seul, Philéas attendit avec anxiété l'objet mystérieux qui lui +tenait si fort au coeur. Son front s'éclaircit en entendant un bruit +de pas dans le corridor; presque au même instant Polyphème reparut. Il +précédait d'un air solennel Sagababa qui portait, comme un fusil, un de +ces énormes et antiques instruments illustrés par M. de Pourceaugnac. + +PHILÉAS, _reculant_.--Ah, Tueur! qu'est-ce que c'est que cette +machine-là? c'est formidable! + +POLYPHÈME, _tranquillement_.--Elle est un peu gênante, mon ami, mais +vous pourrez vous en servir tout de même. + +[Illustration 59.png] + +PHILÉAS, _piteusement_.--Croyez-vous? + +POLYPHÈME, _souriant_.--Dame! il n'en coûte rien d'essayer. + +PHILÉAS.--Je vais la remplir d'eau tiède, d'abord, pour voir si elle +marche bien. + +POLYPHÈME.--Remplissons! tous ces préparatifs m'intéressent beaucoup. + +SAGABABA, _avec empressement_.--Voilà eau, maître à moi; moi verser? + +PHILÉAS.--C'est ça, bon! assez; maintenant, je vais faire manoeuvrer +cette... machine... (Il la soulève.) Prelotte! c'est presque comme un +canon. Je suis curieux de voir si elle va bien avant de m'en servir pour +tout de bon. (Il la prend sous son bras.) + +POLYPHÈME, _intrigué_.--Qu'est-ce que vous faites donc? + +PHILÉAS.--Je la prends à bras le corps pour mieux la faire aller. (Il +s'appuie contre une porte.) En m'arc-boutant comme ça... + +POLYPHÈME, _gaîment_.--Et si la porte s'ouvrait? si vous pénétriez +ainsi... armé chez nos voisins? + +PHILÉAS, _avec assurance_.--Il n'y a pas de danger, c'est une porte +condamnée; voyez plutôt, il n'y a pas de serrure. (Il pousse la +machine.) Marche, toi! Est-elle dure, la coquine! Oh! mais je suis +fort... et entêté donc! hue... marche!... victoire! elle mar... Ah! +miséricorde!... + +La porte soi-disant condamnée venait de céder aux efforts de Philéas. +Elle s'était ouverte avec violence et le gros jeune homme, armé de son +instrument, était venu à reculons tomber assis entre deux anglaises qui +déjeunaient. + +La plus jeune s'évanouit; la plus vieille poussa des cris d'horreur! +Ses «shocking» se succédaient avec la rapidité de l'éclair pendant que +Polyphème et Sagababa se roulaient à force de rire. Ce spectacle était +complété par l'immobilité du pauvre Saindoux, qui restait toujours assis +d'un air hébété, avec son arme au bras. + +Enfin Polyphème retrouvant son sang-froid fit lever son ami, l'emmena +dans sa chambre et barricada l'odieuse porte, cause de tout le malheur. + +--Quelle honte pour moi! dit alors Philéas, sortant de sa stupéfaction. +Sauvons-nous, pour l'amour de Dieu! + +POLYPHÈME.--Eh non! ces dames ne vous reconnaîtront pas. + +--Vous croyez? demanda le pauvre Saindoux d'un air piteux. + +--Très certainement, reprit Polyphème avec assurance; vous leur avez +tourné le dos constamment. + +--C'est vrai, observa Philéas rassuré. + +--Et puis elles ne savent pas l'allemand, à ce qu'il paraît, continua +Polyphème, et enfin elles ne se vanteront pas de ce qui vient d'arriver, +soyez-en sûr. Allons! je vous laisse manoeuvrer votre canon _pour de +bon_ comme vous dites. Je vais vous attendre en bas pour dîner. + +Philéas rejoignit bientôt Polyphème, et le lendemain, les amis, escortés +de Sagababa, continuèrent leur voyage, se dirigeant vers la Suisse pour +chasser les... chameaux. + + + + +CHAPITRE XIII + +CHASSE AUX... CHAMEAUX! + +Absorbé par l'idée de sa grande chasse, préoccupé de voir bientôt les +_chameaux_ suisses, Philéas ne prêtait aucune attention aux taquineries +de Polyphème et aux agaceries de Sagababa. Il restait sourd au gai +ramage de son cher fifi-mimi; cela favorisait les projets de Polyphème +qui tenait à le mystifier aussi longtemps que possible et qui était +charmé en voyant Saindoux ne se renseigner près de personne. Aussi +s'ingénia-t-il à isoler son ami et à prévenir tout entretien pouvant +amener une explication. C'est grâce à ces préoccupations qu'il put, +quelques jours après leur installation dans un des sites les plus +sauvages de la Suisse, armer Philéas de pied en cap. Ce dernier, en vrai +frileux, se munit, avant départir, d'un énorme manteau. Polyphème se +récria, Philéas s'entêta; Sagababa intervint pour soutenir son maître; +le manteau fut donc gardé et emporté triomphalement par Saindoux. + +Polyphème posta Saindoux dans une position qui aurait donné des vertiges +à un chamois, mais le gros chasseur était surexcité par l'espoir de voir +bondir des _chameaux_, de les tuer au vol, pour ainsi dire, et il grimpa +courageusement pour se rendre à son poste, c'est-à-dire au sommet d'un +pic énorme, plein de crevasses et d'aspérités. Il y était à peine depuis +un quart d'heure, s'impatientant de ne pas voir les fameux _chameaux_. +(Il ne daignait pas faire attention à quelques animaux sveltes, rapides +et charmants, que Polyphème, lui, ne méprisa nullement et dont il +abattit le plus beau.) Le gros Saindoux ouvrit tout à coup de grands +yeux, fit des signes à son ami, puis disparut dans une crevasse en +poussant des cris de triomphe. Polyphème fut très intrigué. Aller +rejoindre Philéas était difficile. Il lui fallait redescendre du poste +qu'il s'était choisi, pour grimper ensuite près de Saindoux, et +il balançait sur ce qu'il devait faire, lorsque des cris furieux +l'alarmèrent sérieusement et lui firent comprendre la terrible +imprudence que venait de faire son ami. + +Deux immenses aigles fendant les airs arrivaient à tire d'ailes, prêts +à fondre sur Philéas, qui réapparaissait tenant dans ses bras un jeune +aiglon; l'animal se débattait et ses cris plaintifs avaient attiré les +parents. + +--Garde à vous, Philéas, garde à vous! s'écria Polyphème, justement +effrayé. + +[Illustration 28.png] + +Avec la rapidité que donne la terreur, le pauvre Saindoux rejeta +l'aiglon dans l'aire, et avant que Polyphème eût pu deviner ses projets +de défense, Philéas avait enflammé quelques allumettes et brandissait +une torche faite en un clin d'oeil, avec l'intérieur de l'aire. L'aigle +femelle, qui s'était jetée sur Saindoux, ne put échapper à l'action +dévorante de la flamme; elle alla s'abattre, mourante, sur un rocher, où +elle expira après quelques courtes convulsions. A peine Philéas put-il +constater ce premier succès. L'aigle mâle, un moment repoussé par la +flamme, se jetait sur lui avec une rage nouvelle, lorsque Saindoux, +arrachant son manteau accroché dans une crevasse, l'en enveloppa +brusquement. Malgré les serres puissantes et le bec formidable de +l'oiseau, l'épais tissu résista et fut maintenu par Philéas qui +trépignait frénétiquement sur son dernier ennemi. + +Les cris de l'aigle n'étaient rien auprès de ceux de Sagababa; à demi +grimpé sur le rocher où se passait cette scène, il s'égosillait à +hurler: «Ils dévorent maître à moi! ils dévorent maître à moi!...» + +Pendant ce temps, Polyphème avait dégringolé de son poste et s'était +lancé à la suite de Sagababa. Mais, arrêté par ce dernier qui restait +immobile de terreur, il lui tirait vainement les oreilles pour se faire +livrer passage et courir au secours de Philéas. + +Il respira en voyant ce dernier ramasser l'aiglon et descendre du +rocher. + +PHILÉAS.--Victoire! mes amis, j'ai encore vaincu; j'arrache cet innocent +à ses féroces et hideux parents et j'en enrichis une collection +naissante. Tiens, Sagababa, voilà le fruit de mon triomphe; voilà une +dépouille _apime_[14], comme disaient les illustres Romains. Eh bien! à +qui est-ce que je parle ici? prends donc cet animal, imbécile... + +[Note 14: Opime.] + +Encore mal remis de sa terreur, le négrillon considérait avec dégoût +l'aiglon que lui présentait son maître. Ce corps à peine couvert de +plumes, ces yeux énormes, ce bec ouvert, tout cela lui faisait horreur. + +--Maître à moi pas laisser gros monstre là haut? demanda-t-il d'un ton +insinuant. + +PHILÉAS, _avec sensibilité_.--En voilà une idée! puisqu'il est orphelin, +il lui faut un père, un protecteur et un ami; ce sera moi. Toi, tu seras +sa bonne, sa maman nourrice. + +[Illustration 29.png] + +SAGABABA, _scandalisé_.--Oh! moi nourrice! et d'un monstre, encore! pas +ça, maître à moi; pas demander ça à pauvre Sagababa... + +POLYPHÈME, _riant_.--Ta t'y feras, mon brave! Allons, Philéas, votre +main et que je vous félicite de votre manière de vous tirer d'affaire... +fichtre! il faut avoir un fier toupet pour se défaire de ses ennemis +d'une façon aussi originale. + +PHILÉAS, se _rengorgeant_.--Vous êtes trop bon, mon illustre ami; je +n'inaugure pas mal mes voyages, en effet, mais il s'agit d'en finir avec +ce Sagababa... + +En disant cela, il posa brusquement l'aiglon dans les bras du petit +nègre. L'animal, jeté ainsi sur Sagababa, cria de plus belle et +se débattit. Au dégoût de Sagababa se joignirent la colère et +l'humiliation. Il suivit «maître à moi» en secouant avec rage l'aiglon +et en lui serrant le cou pour le faire taire. Cette manoeuvre eut un +trop beau résultat. L'oiseau cessa tout à coup de s'agiter et de crier. +Sa tête retomba sur l'épaule de Sagababa, qui ne fut pas peu alarmé +en voyant la conséquence de son emportement. Il se mit à dorloter son +oiseau, mais sans succès. L'aiglon ne bougeait plus, ayant été bel et +bien étouffé par la main déjà vigoureuse de sa «mère nourrice». + +Inquiet et désolé, Sagababa ralentit le pas, afin que Saindoux pût +ignorer encore le trépas de son «fils adoptif». + +Le gros Philéas tournait de temps en temps la tête, tout en revenant à +l'auberge avec Polyphème. Il vit avec satisfaction les soins minutieux +que Sagababa prodiguait à l'aiglon. Une bonne expérimentée ne s'y fût +pas mieux prise. + +--Cela va-t-il bien? lui cria-t-il; avarice donc! tu marches comme une +tortue. + +--Le petit dort, répondit Sagababa avec onction. Moi aller doucement +pour pas réveiller lui. + +Cette réponse suffit à Philéas, qui ne s'inquiéta plus d'un «petit» si +bien soigné, et Sagababa respira en le voyant entrer dans l'auberge sans +faire attention à lui. Se glissant alors sans bruit dans la cuisine, il +saisit le moment où tout était en mouvement pour donner l'aiglon qu'il +venait de plumer à la fille de l'auberge, grosse dondon à demi idiote. +Il lui dît rapidement qu'il fallait cuire ce _dindon_ pour ses maîtres. +La fille prépara machinalement l'oiseau, sans faire d'observation, et +Sagababa devint radieux en voyant son imprudence cachée et réparée, lui +semblait-il. + +Mais il n'était pas à la fin de ses terreurs. A peine le dîner avait-il +été servi que deux exclamations firent sortir Sagababa de sa cachette et +le firent arriver dans la salle à manger comme mû par un ressort. + +... Il se trouva en face de Polyphème qui, toujours goguenard, avait +pris le _dindon_ et l'examinait avec une lunette d'approche, tandis que +Philéas se frottait l'estomac tout en repoussant son assiette pleine. +Derrière lui, l'hôte, effaré, regardait tour à tour les dîneurs et la +malheureuse volaille, cause de tout ce tumulte. Devant ce spectacle, le +coupable Sagababa défaillit... + +Polyphème, _gravement_.--Et vous dites que cette bête est un simple +dindon, mon hôte? Convenez que c'est quelqu'hippogriffe et n'en parlons +plus. + +PHILÉAS.--Êtes-vous sûr, cher Tueur, que ce ne soit pas quelque animal +dangereux à manger? J'ai l'estomac tout retourné... il me semble que +j'ai avalé de la gomme élastique! + +L'HÔTE, _exaspéré_.--Monsieur, frappez-moi, mais n'insultez pas mes +volailles. Ma réputation est faite. Rien n'est comparable à ce qu'on +mange ici... + +POLYPHÈME, _railleusement.--Ça, c'est vrai!... + +L'HÔTE, _avec énergie_.--...Comme délicatesse, parfum, saveur... + +POLYPHÈME, _riant_.--Ça, ce n'est plus vrai! + +L'HÔTE, _éclatant_.--Et qu'y a-t-il donc d'étrange dans cet animal, +Monsieur? + +PHILÉAS, _indigné_.--Mais il y a tout, malheureux! Ah! vous osez +douter... Eh bien! mettez-vous ici... (Il le prend violemment par le +bras et le fait asseoir à sa place.) Prenez ça (il lui met son assiette +devant lui) et mangez-moi ça, si vous l'osez! + +Ce fut un vrai coup de théâtre. Polyphonie éclata de rire. L'hôte fut +subjugué. Sagababa s'épouvanta. + +--Oh! non, maître à moi, s'écria-t-il d'une voix suppliante, pas faire +ça! + +PHILÉAS.--Ne pas faire quoi, bêtat? tu vois bien que notre hôte va être +convaincu par lui-même. Allons! mon hôte, qu'en dites-vous? Ah! ah! vous +vous déconcertez? je le crois, parbleu, bien! il s'agit d'avaler, à +présent... + +En effet, l'hôte, après avoir pris à la hâte une bouchée de l'aile de +volaille placée devant lui, avait paru stupéfait et faisait de vains +efforts pour déguster le _dindon_. + +Devant ce lamentable spectacle, le cour naturellement bon de Sagababa +n'y tint plus. Se jetant à genoux près de Philéas, il commença, d'une +voix basse et entrecoupée, sa terrible confession, baissant les yeux +pour ne pas rencontrer les regards du formidable Saindoux. + +Polyphonie riait aux larmes; l'hôte avait les yeux écarquillés; Philéas +levait les bras au ciel. + +--Mais a-t-on jamais vu! s'écria-t-il, drôle, polisson! tu tournes à +l'assassin, à présent? Tu nous faisais manger un orphelin... détestable, +pour un simple dindon! tu mériterais... + +POLYPHÈME, _s'interposant_.--Allons, allons, Saindoux; tenez-lui compte +de son bon mouvement, de son repentir... + +PHILÉAS, _grognant_.--Il est joli, son bon mouvement! M'étrangler mon +adoptif au moment où je m'y attachais. + +POLYPHÈME.--Il était bien mauvais, pourtant! Et notre hôte n'est pas +fâché de cette explication qui pend l'honneur à ses volailles. + +L'hôte, rassuré, répondit majestueusement qu'il n'en voulait à personne. +Philéas pardonna au petit nègre, qui faillit le faire tomber, dans les +effusions de sa joie reconnaissante, et chacun se retira pour réparer +les fatigues de la journée et rêver aux voyages encore à faire. + + + + +CHAPITRE XIV + +LA TYROLIENNE + +Le lendemain, le temps s'annonça si engageant et si beau que les +voyageurs résolurent de faire une longue excursion. Ne songeant +nullement à la chasse ce jour-là, ils ne se munirent que d'énormes +ombrelles pour se préserver du soleil, devenu brûlant. Polyphème s'en +servit sur-le-champ. Philéas plaça la sienne sur son dos et l'attacha en +travers de son havre-sac. + +La promenade fut longue et pittoresque; les sentiers que parcouraient +les deux voyageurs, escortés de Sagababa, conduisaient à des sites plus +beaux les uns que les autres. Tantôt ils dominaient un village charmant; +tantôt ils côtoyaient un lac superbe, puis ils longeaient la lisière +d'un bois sombre et touffu. Philéas était ravi; il ne tarissait pas +en éloges, en exclamations. Sagababa, quoique chargé des provisions, +bondissait «comme un chameau», disait Philéas au grand amusement de +Polyphème. Ce dernier s'épanouissait devant la verve grotesque de son +gros ami. Arrivés sur un plateau, célèbre par la vue d'un vallon boisé +qui s'étendait à perte de vue, il y eut une contestation. Philéas, +fatigué, voulait aller par les bois et descendre directement vers le +point de réunion déjà fixé. + +[Illustration 30.png] + +Sagababa, altéré, était allé s'y installer d'avance, précédant «maître à +moi» pour préparer force rafraîchissements. Polyphème préférait suivre +la route battue, qui lui offrait l'attrait d'un bon chemin et de +superbes points de vue, chers à son oeil d'artiste. Impatienté des +objections de Philéas, il crut le détourner de son projet en lui +désignant un sentier qui aboutissait (il le savait, pour l'avoir +parcouru quelques jours auparavant) à une prairie entourée par de fortes +palissades et par une haie gigantesque. Il suivit alors avec un intérêt +malicieux la course pittoresque du gros Saindoux. + +Chargé de son havre-sac, essoufflé, rouge, trébuchant et grognant, +Philéas descendit la colline à travers les grands arbres qui +raccrochaient sans cesse dans sa route. Tantôt c'était une branche qui +retenait sa casquette; tantôt c'était une racine où s'empêtraient ses +pieds. Il n'avait plus qu'une pensée: arriver; qu'une idée fixe, se +désaltérer bien à son aise; aussi dégringolait-il avec une opiniâtreté +qui se mélangeait de colère à chaque nouvel obstacle entravant sa +marche. Il finit par être fiévreux, surexité et donna tête baissée dans +tout ce qui lui semblait devoir s'opposer à sa descente furieuse. + +Quant à Polyphème, il avait rejoint Sagababa. Ce dernier s'était +installé dans un renfoncement de la vallée; la prairie clôturée le +séparait de Philéas et dominait le campement choisi. + +Le petit nègre avait tout préparé pour le lunch. La gourmandise aidant, +il goûtait à tout, sous prétexte de constater si tout était digne de +«maître à moi». Polyphème ne prêtait qu'une médiocre attention aux +manoeuvres de Sagababa; il était vivement intéressé par les tribulations +de Saindoux qu'il apercevait franchissant obstacles et haies. Une brèche +habilement faite avait permis à Philéas de se glisser dans la prairie. +Mais le gros touriste reconnut alors avec dépit qu'il était enfermé +comme dans une souricière. Aucune issue ne se présentait à ses regards +désespérés. La prairie seule touchait à la vallée. A gauche et à droite +les escarpements étaient gigantesques. Pour comble de malheur, il +entendait rire Polyphème et apercevait la tête de Sagababa qui savourait +de temps en temps le café de «maître à moi». + +--Tueur, s'écria le pauvre Saindoux, avec un accent de détresse, comment +pourrai-je me tirer de là? + +POLYPHÈME, _d'un ton compatissant_.--Retournez sur vos pas, mon bon; +une petite demi-lieue pour regrimper, une petite demi-lieue pour me +rejoindre, ce n'est pas grand'chose pour vous. + +PHILÉAS.--Merci! j'en ai assez des petites demi-lieues, surtout dans le +genre de celle que je viens de faire. Tant pis! je vais escalader par +ici. + +Et Saindoux se mit à grimper sur un énorme chêne dont les branches lui +faisaient espérer une descente possible. Mais il avait oublié qu'il +avait sa grande ombrelle, toujours attachée au havre-sac. Il glissa tout +à coup et se trouva suspendu dans le vide, gigottant et ahuri. Dans sa +détresse, il poussa trois cris formidables sur trois tons différents. +Polyphème s'en amusait de tout coeur. + +Sagababa tournait le dos à la haie; il ne voyait rien de ce qui se +passait et, sachant que Polyphème riait sans cesse, il ne s'étonnait +pas de sa gaieté. Cependant les trois cris extraordinaires de Philéas +charmèrent son oreille, paraît-il, car il dit naïvement à Polyphème: + +--Quoi moi entends? belle tyrolienne chantée par maître à moi? + +[Illustration 31.png] + +Pour le coup, Polyphème pensa étouffer. + +--Ah! ah! ah! mon très cher, s'écria-t-il en se tenant les côtes. Il y +a en vous l'étoffe d'un ténor. Recommencez donc, je vous prie. Sagababa +est dans l'admiration. Vous dépassez Absalon; il ne chantait pas, lui, +sur son arbre... + +Philéas était exaspéré! il donna une si vigoureuse secousse à la +misérable ombrelle, cause de sa honte, que tout cassa avec un fracas +horrible et Saindoux, se détachant de l'arbre comme un énorme fruit, +roula sur l'herbe et arriva sur Sagababa avec la rapidité d'une trombe. +Il saisit la tête laineuse du petit nègre au moment où celui-ci tenait +une bouteille de sirop et la dégustait. + +Sagababa, épouvanté, poussa des cris affreux! le sirop inonda +Saindoux, qui entraînait Sagababa à sa remorque; ce fut une scène +indescriptible... Enfin Philéas se releva, rouge, tremblant, furieux, +gluant et plein de feuilles, le sirop dont il était couvert ayant collé +sur ses vêtements force débris. Sagababa terrifié prit la fuite et +courut tout d'une traite se réfugier dans le bois. + +--Allons, mon cher ami, dit Polyphème reprenant son sérieux; voilà +encore une de ces aventures comme vous les aimez. + +PHILÉAS, _les dents serrées_.--Pas celle-là, Tueur! elle n'est pas à mon +avantage... + +POLYPHÈME, _d'un air naïf_.--Mais si!... la gymnastique audacieuse est +toujours admirée, et vous venez d'en faire d'une façon remarquable, ne +le niez pas! + +PHILÉAS, _s'adoucissant_.--C'est un fait que je suis agile. + +POLYPHÈME, _insistant_.--... Et intrépide! il faut être hardi pour +s'élancer ainsi et trouver le temps de chanter une tyrolienne. + +PHILÉAS, _calmé_.--Croyez-vous que c'était vraiment une tyrolienne? + +POLYPHÈME.--Oh! charmante! Sagababa l'a tout de suite admirée. + +PHILÉAS, _ravi_.--Il a du goût, cet enfant! Tiens, où est-il? + +POLYPHÈME, _avec aplomb_.--Il s'est sauvé, parbleu! vous lui avez? tiré +les oreilles en arrivant, parce qu'il touchait au sirop; ça lui a fait +peur. Goûtons. Nous allons ensuite le rassurer et lui dire de venir +remporter son attirail. + +Les deux amis s'assirent et virent bientôt apparaître entre les branches +la tête grimaçante du petit nègre. + +Sagababa n'avançait qu'en tremblant, très inquiet de savoir comment il +serait reçu. Il fut ravi de voir que Philéas était de fort bonne humeur; +il se hâta de servir les chasseurs et de les accompagner à l'auberge où +le gros Saindoux se nettoya de fond en comble, tout en se félicitant +naïvement de se trouver encore avec une aventure illustre à enregistrer +dans ses hauts faits de touriste. + + + + +CHAPITRE XV + +EXCURSION CHAMPÊTRE + +--Tueur, s'écria peu de jour sa près le gros Saindoux en entrant +brusquement dans la chambre de Polyphème un beau matin, ne voulez-vous +pas faire aujourd'hui notre grande ascension sur le mont Jolly? + +Polyphème, à peine réveillé, se frottait les yeux et bâillait au nez de +Philéas. + +--Ah! peste! marmotta-t-il enfin; j'avais oublié notre partie. N'est-il +pas trop tard pour l'entreprendre? Nous avons, vous le savez, sept +lieues à faire pour arriver au pied de la montagne. Or, marcher pendant +sept lieues à la chaleur! plus l'ascension, plus la descente, plus le +retour!!! comment ferons-nous, d'ailleurs, si nous ne trouvons pas +d'auberge au pied de la montagne? Il faudra coucher en plein air, en ce +cas! + +Philéas souriait imperturbablement pendant cette série d'objections, +faites d'une voix endormie et plaintive. + +--Tout cela est fort possible à combiner, cher ami, répondit-il. D'abord +vous n'avez que cinq lieues à faire pour arriver à la montagne. Au bas +du mont Jolly se trouve un petit village; notre hôte l'a dit à Sagababa. +Il sera très aisé de nous y caser cette nuit; donc, si vous aimez mieux +ne faire l'ascension que demain, ce sera facile. Partons vite, Tueur; +tenez, je vais vous aider. + +Et en parlant ainsi, le bouillant Philéas arrachait les couvertures de +son compagnon, lui passait dans les jambes les manches de son habit et +l'enveloppait dans son pantalon. + +Ainsi secoué, tiré, houspillé, Polyphème sortit vite de sa torpeur +paresseuse et s'habilla en réparant gaîment les méprises de Saindoux, +puis, escortés de l'inévitable Sagababa, les deux amis prirent le chemin +que leur indiquait l'hôte. + +Mais, pour plaire à son maître, Sagababa l'avait trompé sur la distance +qu'ils avaient à franchir pour arriver à leur but. Après avoir fait +cinq lieues, les voyageurs se félicitaient d'être au terme de leurs +fatigues... Ils apprirent alors d'un passant qu'ils avaient encore une +longue course «de deux lieues,» dit le paysan en hochant la tête. + +--Fichu menteur! s'écria Philéas en s'élançant vers Sagababa dans +l'intention évidente de lui tirer vigoureusement les oreilles... + +Mais le petit nègre était très perspicace et avait déjà prévu +l'indignation de «maître à moi». Aussi d'un bond se trouva-t-il hors de +portée de la main vengeresse de Saindoux. Il grimpa avec une agilité +de singe jusque sur les plus hautes branches d'un énorme prunier qui +bordait la route, et là, rassuré sur le sort de ses oreilles, il se +mit à manger les prunes sauvages dont l'arbre était chargé. Polyphème, +harassé, se coucha paresseusement sur le talus de la route à l'ombre du +prunier. + +[Illustration 32.png] + +--Ma foi! dit-il, une halte est nécessaire; reposez-vous avec moi, +Philéas. Je vais reprendre mon somme de ce matin. Ne m'éveillez pas +avant deux heures, au moins. Je n'en puis plus! + +Saindoux, malgré sa fatigue, ne voulut pas imiter Polyphème qui dormait +comme un bienheureux deux minutes après s'être étendu sur l'herbe. Le +gros Philéas, plein de rancune contre Sagababa, voulait le malmener à +son aise et grommelait en considérant la mine insolemment satisfaite de +Sagababa sur son arbre. + +Tout à coup il prit son courage à deux mains et se hissa sur le prunier, +à la grande terreur du négrillon qui n'avait pas compté là dessus. + +La mine du petit noir était si piteuse, si comique que le bon coeur de +Philéas en fut désarmé. Il éclata de rire au nez de Sagababa un peu +rassuré. Le négrillon offrit humblement à son maître quelques belles +prunes que Saindoux accepta avec une dignité affable. + +Les fruits plurent au gros Philéas. Tout en jetant un regard d'envie sur +la pelouse où Polyphème dormait de tout son coeur, il aida Sagababa à +dépouiller le prunier de sa récolte, tant et si bien que Polyphème eut +tout le loisir de se réveiller et de contempler avec une admiration +goguenarde les exploits de son gros ami. + +--Bon appétit, mon cher! s'écria-t-il. Ah çà! vous avez donc un estomac +de fer-blanc pour résister à cette masse de fruits aigres que vous +avalez avec tant d'entrain? + +A la voix moqueuse de son compagnon, Saindoux avait dégringolé de +l'arbre; il n'était pas satisfait d'être pris en flagrant délit de +gourmandise enfantine et sentait sa dignité compromise. + +Aussi fut-ce avec une négligence affectée qu'il répondit: + +--Oh! c'est un simple passe-temps; je tenais d'ailleurs à aller +retrouver mon drôle là haut pour... + +--... lui tenir compagnie, répondit en riant Polyphème, je vois ça, +mon cher! Mais, ajouta-t-il en regardant le soleil qui descendait à +l'horizon, savez-vous qu'il se fait tard? Hâtons notre marche. Ou je +me trompe fort, ou nous arriverons après le coucher du soleil dans le +village qui nous a été indiqué tout à l'heure. + +Philéas hêla Sagababa, suivit Polyphème qui s'était déjà remis en marche +et les trois compagnons reprirent leur course interrompue. + +Polyphème avait dit vrai; leur halte avait été trop longue et la +dernière demi-lieue fut faite presque à tâtons. Ils arrivèrent enfin +dans le village; le silence qui y régnait indiqua combien l'heure était +avancée. Ce fut en vain qu'ils parcoururent l'unique rue de l'endroit; +ils ne virent aucune auberge. + +Philéas était consterné! Polyphème prenait la chose en riant, suivant +son habitude. Sagababa était désolé... Son estomac criait famine et il +entrevoyait la possibilité navrante de se coucher à jeun! + +--Que nous sommes bêtes! s'écria tout à coup Philéas, inspiré par une +idée subite. + +[Illustration 33.png] + +--Merci, mon bon! riposta Polyphème. + +--Voici un village, continua Philéas très animé et sans faire attention +aux répliques de son ami. + +POLYPHÈME.--Ça, c'est un fait. + +PHILÉAS.--Dans ce village, il y a une église... + +POLYPHÈME.--C'est positif; nous sommes devant. + +PHILÉAS, _avec volubilité_.--Pour une église, il faut un curé; pour +le curé, il faut un presbytère; donc nous allons y demander +l'hospitalité... + +SAGABABA, _avec élan_.--Et y manger, maître à moi? + +PHILÉAS, _avec majesté_.--Et y manger, mon enfant. Certes oui! (Il se +frotte l'estomac.) J'ai une faim canine, justement. Allons! il faut +frapper ici; cette maison à droite me paraît être celle du curé. Avance, +Sagababa, et introduis-nous convenablement. + +Sagababa avait la fringale. Ravi de la perspective de manger et de se +reposer, il se précipita vers la porte et tira le cordon de sonnette +avec une telle violence, qu'il lui resta dans la main. Au moment où les +amis allaient lui reprocher son impétuosité, la porte s'ouvrit et une +vieille servante parut. A la vue de Sagababa qui s'élançait vers elle en +criant: «Voilà maître à moi qui veut à boire et à manger!» elle poussa +un cri d'effroi, referma violemment la porte et on l'entendit barricader +la porte en faisant des exclamations de toutes sortes. + +Philéas et Polyphème se regardèrent avec consternation. Sagababa était +pétrifié de son _succès_. + +POLYPHÈME.--Elle nous a pris pour des voleurs! + +PHILÉAS, _irrité_.--La vieille gueuse! je lui en fournirai des voleurs +comme nous. (Il crie par le trou de la serrure.) Hé! Madame, nous sommes +d'honnêtes gens, entendez-vous? des gens haut placés, même! + +POLYPHÈME, _riant_.--Mais dans une fichue position pour le quart +d'heure. Voyons, ne désespérons pas encore. Suivez-moi. J'ai remarqué +en arrivant ici, dans l'enfoncement près de la montagne, une maison sur +laquelle j'ai distingué vaguement une enseigne. C'est peut-être une +auberge; allons-y. + +Et Polyphème, prenant le bras de Saindoux, l'entraîna sans écouter les +malédictions lancées par ce dernier contre Sagababa. + +C'était une auberge! Les voyageurs purent enfin se rassasier et se +reposer. Une bonne nuit les consola de leurs mésaventures et le +lendemain, munis d'un guide, ils entreprenaient courageusement +l'ascension du mont Jolly, entreprise qui va être racontée dans le +chapitre suivant. + + + + +CHAPITRE XVI + +L'ASCENSION + +--Je suis encore plus éreinté qu'hier! s'écriait après quatre lieues de +marche ascendante le gros Philéas tout haletant; et vous, cher Tueur? + +POLYPHÈME.--Je le suis raisonnablement. Un être à part, c'est ce +polisson de Sagababa; regardez-le grimper! il est fait pour cela. + +Et en disant ces mots, le jeune homme contemplait avec envie le petit +nègre qui bondissait comme une balle élastique devant la caravane. + +L'éloge de Polyphème redoubla son ardeur. Il voulut faire une culbute; +mais cet exploit ne s'accomplit pas sans émotion. Il retomba sur le +côté et roula sur Philéas... Celui-ci trébucha sur Polyphème, lequel se +raccrocha au guide... Si ce dernier n'avait pas eu la présence d'esprit +de s'arcbouter sur son bâton ferré, il y aurait eu des malheurs à +déplorer. Grâce à lui, tout se réduisit à quelques bosses et à plusieurs +bleus. Philéas ne perdit pas cette occasion de tancer vertement +Sagababa. + +--Quelle est cette façon de rouler sur votre maître? s'écria-t-il; au +lieu de m'approcher avec une précaution respectueuse, vous meurtrissez +l'objet de votre vénération, petit drôle! + +A cela, Sagababa ne répondit qu'en se grattant l'oreille d'un air +penaud. + +Enfin, après de nombreux efforts, les touristes arrivèrent au sommet de +la célèbre montagne. Mais là, leur désappointement fut complet; ils ne +voyaient rien... D'épais brouillards les enveloppaient et dérobaient à +leurs yeux toute apparence de vue! + +--Sac à papier! s'écria Philéas, avons-nous du guignon... Si nous +avancions encore un peu, nous aurions, sans doute, à défaut de mieux une +bonne installation pour déjeuner. + +Il avait à peine fait vingt pas, en achevant ces mots, quand le guide +s'élança vers lui et le ramena vers ses compagnons. + +--Où courez-vous, Monsieur? dit-il avec force. Par ici, la montagne +descend à pic à quatre mille pieds!... + +Polyphème saisit le bras de son ami qui pâlissait à l'idée de son +imprudence, tandis que Sagababa effrayé s'accrochait aux basques de son +téméraire «maître à moi». + +--Tenez, Saindoux, il faut faire notre deuil de toute vue, s'écria +Polyphème. Consolons-nous en déjeunant ici tranquillement. Guide, +avez-vous... Oh! regardez, regardez donc, Philéas, le splendide et +féerique tableau! + +En effet, un coup de vent faisait mollement onduler les épais +brouillards blancs qui s'ouvrirent tout à coup, montrant aux voyageurs +ravis un spectacle vraiment sublime. A leurs pieds s'étendaient +de vertes et ravissantes vallées; çà et là des bois, des villages +pittoresquement groupés dans les plaines, et au loin, les blanches cimes +des glaciers qui étincelaient aux rayons du soleil levant... A trois +reprises, les nuées voilèrent et montrèrent aux touristes extasiés la +vue merveilleuse qui les enchantait. + +[Illustration 34.png] + +Le soleil régna enfin en maître sur cette montagne splendide et Philéas, +revenant à la réalité, demanda au guide s'il n'avait pas oublié les +provisions. Son ravissement changea de nature, sans être pour cela moins +intense, lorsqu'il vit s'étaler devant lui le déjeuner... + +A ses yeux de gourmand émérite s'offraient un grand bol de crème glacée, +un pain bis des plus appétissants, un immense fromage de gruyère et deux +larges flacons, l'un de vieux Bordeaux, l'autre de Madère. + +--C'est sublime! s'écria-t-il un instant après, la bouche pleine, tandis +que Polyphème éclatait de rire devant cet enthousiasme prosaïque. + +Mais il n'est si bonne occupation qui ne doive finir. Le repas achevé, +Philéas, cédant à la fatigue, s'endormit après avoir (pour se mettre à +l'aise, disait-il) ôté ses guêtres, ses souliers et ses bas; il resta +jambes nues, malgré les observations du guide et les plaisanteries de +Polyphème. Ce dernier fut bientôt absorbé par une esquisse de la vue +superbe qui s'offrait à lui; le guide et Sagababa causaient entre eux. + +Au bout d'une heure de sieste Saindoux se réveilla brusquement en +poussant une exclamation douloureuse. Polyphème se retourna. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il. + +Philéas geignait en se frottant le mollet gauche extrêmement enflé. + +--En voilà une catastrophe! soupirait-il. On dit que le bien vient en +dormant... Regardez un peu si c'est vrai pour moi? Ce n'est plus une +jambe que j'ai là, c'est une colonne! un pied d'éléphant... et ça me +cuit partout! + +Polyphème examina le mollet malade. + +--Vous avez attrapé là un fameux coup de soleil, répondit-il au dolent +Philéas. La difficulté à présent, c'est de descendre la montagne. Guide, +donnez-moi donc le restant de la crême. Beurrez-vous la partie malade +avec cela, Saindoux; cela ne peut manquer de vous faire grand bien. + +[Illustration 35.png] + +--Quel dommage! observait Philéas tout en se frictionnant la jambe, de +gaspiller comme cela cette admirable crème! J'en aurais encore mangé +avec tant de plaisir! + +POLYPHÈME, _riant_.--Votre jambe l'absorbe pour vous. + +PHILÉAS, _soupirant_.--Ce n'est pas la même chose, Tueur! + +L'application de la crème fit grand bien à Saindoux; il put marcher sans +trop de peine. Il lui fut impossible, toutefois, de remettre ses bas et +ses guêtres, l'enflure étant trop considérable pour cela. + +Le gros touriste fut très vexé de rester ainsi nu-jambes. Son +humiliation augmenta lorsqu'il aperçut au bas de la montagne un groupe +au milieu duquel s'agitait une vieille femme. Les gens composant ce +rassemblement semblaient à la fois curieux et inquiets. Ils paraissaient +attendre les touristes. Ceux-ci, arrivés à une certaine distance, +entendirent des fragments de phrases qui les étonnèrent et les +intriguèrent même beaucoup. + +--Vous croyez que ce sont eux? disait une voix. + +--Certainement, s'écria la vieille; je reconnais leur... (ici sa +voix baissa et quelques mots échappèrent aux voyageurs); et puis, +ajouta-t-elle, v'là leur singe avec eux. + +PHILÉAS, _interloqué_.--Qu'est-ce qu'ils disent, ces gens-là? qui +reconnaissent-ils? de quel singe parle-t-on? + +POLYPHÈME, _se frappant le front_.--Parbleu! je crois comprendre... +Philéas, c'est la vieille poltronne d'hier soir, qui a eu l'idée de nous +prendre, vous et moi pour des voleurs et Sagababa pour un singe... Elle +nous attend après avoir charitablement ameuté le voisinage pour nous +fourrer en prison. En entendant cette explication rapide. Saindoux +poussa un cri d'indignation et Sagababa un hurlement de colère. Ce +dernier, hors de lui, courut vers la servante occupée à pérorer et lui +arracha son bonnet en criant: + +--Vilaine guenon! moi pas singe, entends-tu? + +[Illustration 36.png] + +La vieille poussa des cris de détresse! Ceux qui l'entouraient se +jetèrent sur Sagababa. Philéas et Polyphème s'élancèrent au secours du +petit nègre et la mêlée fut complète! + +Heureusement pour les voyageurs, le guide mit en peu de mots les +principaux habitants au courant de ce qui s'était passé, et après avoir +séparé les combattants, les explications commencèrent. Elles furent +longues et laborieuses, l'impétueux Philéas interrompant à tort et à +travers; la servante était de son côté bavarde comme une pie et entêtée +comme une mule. + +Le curé, qui était arrivé pour tout pacifier, avait beau vouloir la +faire taire, il ne pouvait y réussir et la persuader de son erreur. + +--Non, non, Monsieur le curé, répondait-elle avec obstination. Vous êtes +la dupe de ces deux brigands. Ils ont un singe qui parle; ça prouve +qu'il est plus pervers que les autres... Et regardez ce gros qui traîne +la jambe! C'est un galérien échappé qui avait encore les fers aux pieds +hier soir, soyez-en sûr! Ils ont voulu m'assassiner, moi qui vous parle! +je dois savoir la chose mieux que vous! Croyez-moi, Monsieur le curé, +faites arrêter ces bandits et leur animal. Si vous les laissez aller, il +nous arrivera malheur à tous, c'est certain! + +Sagababa trépignait en entendant la vieille parler de lui en ces termes; +s'il n'avait été maintenu par Polyphème, il se fût jeté de nouveau sur +sa calomniatrice; sa petite figure grimaçante de fureur ajoutait à la +frayeur de la servante et la faisait crier de plus belle. + +Philéas jugea à propos d'en finir par un coup de théâtre. + +[Illustration 37.png] + +--Monsieur le curé et vous, Messieurs, dit-il avec majesté, les vaines +paroles d'une personne que je m'abstiens de qualifier puisqu'elle +appartient, quoiqu'à tort, au beau sexe... (On rit; la vieille se +rebiffe.) Ces vaines paroles, dis-je, ne portent point atteinte à des +personnes telles que nous! Par notre richesse et notre position sociale +élevée, je me plais à le dire, nous sommes au-dessus de propos stupides +pour ne pas dire imprudents. Voulant convaincre cette pauvre insensée +de son erreur et arrêter sa langue, incommensurablement longue et +envenimée, voici cent francs que je vous offre pour les pauvres de votre +village. Cette offrande convaincra tout le monde, j'espère, et l'on +verra ce que nous sommes, c'est-à-dire, d'illustres voyageurs munis d'un +nègre et voyageant pour satisfaire leur passion de chasse et d'aventures +glorieuses! + +A ce discours, les habitants crièrent bravo! et merci! Le curé remercia +poliment. Polyphème, ne voulant pas être en reste de générosité, glissa +un louis dans la main de la servante pour la dédommager de son bonnet +perdu. Celle-ci se dérida, fit une grande révérence et, ne voulant pas +manquer de bons procédés, tira une poignée de noix de sa poche et les +offrit à Sagababa qui faillit s'irriter... mais qui, après réflexion, se +mit à les manger à belles dents. + +Chacun se sépara bons amis. Les voyageurs allèrent se reposer dans leur +auberge et y soigner le mollet de Philéas; ce dernier jugea prudent de +se coucher en arrivant et de commander à Sagababa un énorme cataplasme +de farine de lin, pour en envelopper sa jambe enflée. + + + + +CHAPITRE XVII + +LE CATAPLASME + +Le premier soin de Sagababa, le lendemain matin, fut d'apporter à +Philéas un nouveau cataplasme. Cela semblait d'autant plus indispensable +à Saindoux que de nombreux clous avaient surgi pendant la nuit et le +faisaient vivement souffrir. Sagababa posa adroitement le cataplasme et +allait se retirer lorsqu'un cri de Philéas le fit bondir. + +Saindoux, effaré, regardait tour à tour le petit nègre, la jambe +enveloppée et Polyphème, accouru à l'exclamation de son ami. + +--Mais c'est de la moutarde, petit imbécile! s'écria-t-il enfin en +revenant de sa stupeur. De la moutarde qui me brûle atrocement!... +Ote-moi ça, tout de suite. + +SAGABABA, _inquiet_.--Oh! maître à moi, faut pas toucher à cataplasme; +ça calme! + +PHILÉAS, _se trémoussant_.--Comment, ça calme! drôlement, par exemple! +Diable! cela cuit, au contraire... Ôte-moi vite cette moutarde. + +SAGABABA, _désolé_.--Maître à moi, pas vouloir guérir avec cataplasme? + +PHILÉAS, _gigottant._--Pas à la farine de moutarde, garnement. Donne-moi +de la farine de lin à la place de ce fer rouge. + +POLYPHÈME, _impatienté._--Allons donc! Sagababa, obéis à ton maître et +ne raisonne pas. + +SAGABABA, _pleurant._--Moi vouloir guérir maître à moi; pas ôter graine +de lin. + +Polyphème, agacé, prit là jambe de Philéas et aida ce dernier à se +débarrasser du cataplasme posé par le petit nègre dans son dévouement +maladroit. + +En voyant cela, les pleurs de Sagababa redoublèrent. Philéas allait +lui ordonner de se taire ou de partir lorsque Sagababa, interrompant +subitement ses sanglots, se précipita vers le cataplasme, le saisit et +sortit en toute hâte. + +Restés seuls, les deux amis se regardèrent avec surprise. + +--Pourquoi ce changement subit? demanda Polyphème. + +--Il comprend enfin sa sottise, dit Philéas en mettant sur sa jambe +rougie une compresse d'huile de millepertuis. Fichu gamin, est-il +entêté? hein! l'est-il? + +Il achevait à peine ces mots que Sagababa reparut avec une mine +triomphante, le fameux cataplasme à la main. + +--C'être graine de lin, maître à moi! s'écria-t-il en entrant. Sagababa +est sûr, à présent! lui en avoir mangé. + +PHILÉAS, _ahuri._--Mangé quoi? de quoi as-tu mangé? du cataplasme? de la +moutarde? + +SAGABABA, _avec force._--Mangé cataplasme graine de lin, maître à moi; à +présent, sûr; maître à moi mettre ça? + +Polyphème partit d'un fou rire en voyant la figure radieuse de Sagababa +et la mine pétrifiée de Saindoux. + +--Sale garçon! grommela enfin ce dernier: goûter d'une chose qui vient +de toucher à un tas de clous! je n'en veux pas de ta farine de moutarde, +entends-tu, entêté mulet! + +[Illustration 38.png] + +SAGABABA, _avec énergie._--Maître à moi goûter cataplasme pour savoir si +c'est graine de lin! + +PHILÉAS.--Fi l'horreur! Certes non, je n'y goûterai pas. Emporte ça tout +de suite. Je me soignerai sans toi. + +Le petit nègre ne répliqua rien. Il se retira en marmottant: «C'est +graine de lin; maître à moi verra!» + +L'appétit de Philéas n'avait pas disparu malgré sa jambe malade. Son +déjeuner fut copieux et il se mit à table le soir, pour dîner, avec un +entrain égal à celui du matin. + +--Qu'est-ce qu'il y a à manger? demanda-t-il en dépliant sa serviette. +Du boeuf? Ah! très bien; j'aime le bouilli, surtout avec de +l'assaisonnement. Sagababa, donne-moi la moutarde, mon garçon... merci. + +Quelques instants s'écoulèrent pendant lesquels Saindoux, absorbé, +mangeait lentement. Tout à coup, il se retourna vers le négrillon... + +--En voilà un idiot! s'écria-t-il; il me donne ce matin de la moutarde +pour de la graine de lin, et ce soir, de la graine de lin pour de la +moutarde! + +Chose bizarre... en entendant ces mots, Sagababa, rayonnait... + +--Moi avoir raison; maître à moi, voir ça enfin! s'écria-t-il. C'être +graine de lin de ce matin! + +PHILÉAS, _abasourdi._--Ça, c'est le cataplasme de ce matin? + +SAGABABA, _avec joie._--Oui, maître à moi. + +PHILÉAS, _suffoqué._--Ce que tu as mis sur ma jambe?... + +SAGABABA, _de même._--Oui, maître à moi; pas farine de moutarde, hein? + +La parole expirait sur les lèvres de Philéas... Il se tourna +machinalement vers Polyphème. Ce dernier qui, heureusement pour lui, +n'avait pas encore dégusté la fameuse graine de lin, riait aux larmes et +du dialogue et de la figure des interlocuteurs. + +Enfin Philéas, recouvrant ses esprits, empoigna la graine de lin et la +lança à la tête de Sagababa en criant de toutes ses forces: + +--Sale polisson! + +Le petit nègre, la figure inondée de cette pâte gluante, disparut en un +clin d'oeil et courut se réfugier dans la cuisine. + +Mais le dîner était fini pour Philéas, écoeuré par ce que venait de lui +faire avaler Sagababa. + +Il assista tristement au repas de Polyphème et se retira chez lui le +soir, en se promettant bien de ne plus laisser Sagababa le soigner si +despotiquement. + +--Avant de partir pour la Pologne, mon très cher, dit Polyphème au +gros Saindoux, lorsque ce dernier fut rétabli; allons donc faire une +promenade dans les environs; pour nous éviter toute fatigue, je suis +d'avis de prendre simplement une voiture; ce sera plus commode et plus +rapide. + +--Je ne demande pas mieux, s'écria Philéas; il y a longtemps que je n'ai +conduit et je ne veux pas perdre mon talent de cocher. Je vais vous +mener un peu lestement, Tueur, vous allez voir. Hé! Sagababa, fais-nous +venir l'hôte afin de lui louer ce qu'il nous faut pour une excursion. + +Sagababa se précipita pour obéir et revint bientôt, escorté de l'hôte +qui venait d'être mis au courant par lui de ce dont il s'agissait. + +L'HÔTE, _affairé_.--Ces Messieurs veulent une voiture et un cheval? +J'ai leur affaire. Un charmant petit tilbury presque neuf et un cheval +excellent qu'un enfant conduirait. Ces Messieurs veulent-ils qu'on +attelle immédiatement? + +--Certainement, répondit Philéas enchanté. Sagababa, va l'aider et +reviens nous avertir quand tout sera prêt... N'est-ce pas, cher Tueur? + +POLYPHÈME.--Un instant! vous êtes trop confiant, Saindoux; allons voir +ce qu'on nous propose, d'abord. Il ne nous faut ni une charrette, ni une +rosse; la voiture et le cheval doivent être convenables. + +PHILÉAS.--Au fait, vous avez raison; examinons notre équipage, avant de +nous y installer. Peste! je me rappelle encore un certain accident... + +L'HÔTE, _vexé._--Ces Messieurs vont voir par eux-mêmes qu'ils peuvent +avoir toute confiance en moi! + +Et il suivit en grommelant les deux amis. Les jeunes gens, escortés de +Sagababa, s'étaient dirigés vers la remise. + +L'hôte leur exhiba alors triomphalement un horrible véhicule ressemblant +beaucoup à une gigantesque araignée. Un petit siège, avec une boîte +mobile destinée à mettre des chiens, tout par sa disposition semblait +désagréable et ridicule. Les touristes se regardèrent avec indécision. + +--Qu'en dites-vous? demanda enfin Philéas. + +POLYPHÈME, _haussant les épaules._--Dame! pour laid, c'est laid! il n'y +a pas à dire. Mais enfin, c'est transportable et nous n'avons que cela +sous la main. + +[Illustration 39.png] + +SAGABABA, _se récriant._--Maître à moi peut pas aller là dedans. C'est +impossible... pas assez de place pour trois. + +PHILÉAS.--Est-ce que je songe à t'emmener aujourd'hui, petit imbécile! +Je n'ai pas besoin de toi; nous ne faisons qu'une promenade en voiture. + +SAGABABA, _vivement_.--Maître à moi prend pas Sagababa? + +PHILÉAS.--Ma foi non! + +SAGABABA, _insistant_.--Sagababa pas vouloir quitter maître à moi! Lui +aller sur genoux de maître à moi. Bien, comme ça? + +PHILÉAS.--Idée saugrenue! Tu crois que je vais t'empiler sur nous et +m'écraser de ton poids? dans une promenade d'agrément! va te promener à +pied où tu voudras; je te donne congé jusqu'à ce soir. Allons voir le +cheval à présent, Polyphème. + +Et les jeunes gens sortirent de la remise avec l'hôte, laissant Sagababa +humilié et désappointé... + +Mais, nous le savons, le petit noir était entêté. Il ne se tint pas +pour battu. Il referma soigneusement les portes de la remise et, à part +quelques froissements de paille, on n'entendit plus rien. + +Les deux amis avaient examiné le cheval. Il paraissait vigoureux, mais +il avait une jambe de derrière enveloppée de linges et soigneusement +ficelée, ce qui éveilla la méfiance de Philéas; les plaisantes remarques +de Polyphème excitèrent l'indignation de l'hôte. + +PHILÉAS, _avec fermeté_.--Je n'attelle pas cet animal si je ne vois pas +ce qu'il y a sous cette toile. C'est peut-être un invalide! + +POLYPHÈME, _riant_.--Au fait! s'il avait une jambe de bois, ce +vétéran... A-t-il servi dans la cavalerie ou dans l'artillerie, mon +hôte? + +L'HOTE, _suffoqué._--Monsieur!... Messieurs!... mon cheval est intact, +sachez-le. Il a une écorchure, voilà tout. Cela arrive à tout le monde, +Monsieur en est la preuve. + +PHILÉAS, _mécontent._--Eh! dites donc, l'aubergiste, ne me comparez +pas à une bête, entendez-vous! Modérez vos idées biscornues et +développez-nous cette toile. Je suis comme saint Nicolas[15], moi; il +faut que je voie pour croire. + +[Note 15: Philéas veut dire saint Thomas.] + +POLYPHÈME.--Vous dites, mon ami? + +PHILÉAS, _avec une fausse modestie._--Oh! je fais une simple citation +historique pour confondre notre hôte. + +La gaieté de Polyphème flatta Philéas qui, persuadé que son ami riait de +la colère de l'aubergiste, fit chorus avec entrain. + +L'hôte, ayant développé avec humeur les bandages qui cachaient la jambe +malade, fit voir qu'à part des écorchures en voie de guérison, l'animal +n'avait, en effet, rien de sérieux et qu'il pouvait très bien marcher. + +On reficela le tout et l'hôte, radouci par la perspective d'un bon +paiement, attela le cheval et amena le tilbury devant les deux +touristes. + + + + +CHAPITRE XVIII + +PROMENADE EN VOITURE + +Au moment de monter dans le tilbury, Philéas regarda autour de lui. + +--Que cherchez-vous, Philéas? demanda Polyphème. + +--Je regarde où est passé ce drôle de Sagababa, répondit Saindoux; je +voulais lui recommander... + +--Bah! repartit Polyphème avec impatience; il a déjà profité de votre +permission, allez! il est à courir de côté et d'autre. Montez donc, mon +cher, et laissez ce gamin tranquille. + +Les touristes s'installèrent dans la voiture. + +--Pristi! que c'est étroit! s'écria Philéas. + +--Et dur! gémit Polyphème. + +--Il me semble être dans un collier de force! continua Saindoux en +faisant des contorsions. + +--Je suis convaincu que le siège est rembourré de clous et d'instruments +malfaisants, ajouta son ami. + +L'hôte se serait de nouveau fâché tout rouge, si les jeunes gens +n'avaient ri, tout en se plaignant de la sorte. Il se promit de leur +faire payer leurs plaisanteries en chargeant sa note d'autant plus. Il +ouvrit à deux battants la porte de la cour et, comme la voiture sortait, +la paille qui remplissait la boîte s'agita et l'hôte vit apparaître la +tête laineuse de Sagababa. + +--Messieurs, s'écria-t-il, Messieurs, arrêtez! vous chargez trop la +voiture... la caisse n'est pas... + +Le bruit des roues empêcha les jeunes gens d'entendre les réclamations +de l'aubergiste et le négrillon, se doutant que l'hôte voulait dénoncer +sa présence, lui fit de son trou une grimace hideuse. + +... Mais la joie du petit nègre parvenu à ses fins fut de courte durée. +La voiture allant au grand trot le secouait horriblement; il commençait +à regretter son escapade. Le cheval, vigoureusement fouetté par Philéas, +allait comme le vent et Sagababa, de plus en plus mal à l'aise, +entendait avec dépit les jeunes gens rire, causer et exciter gaiement le +cheval. + +--Quoi faire? se dit-il. Si moi appelle maître à moi, furieux! tirer les +oreilles! donner calottes! renvoyer Sagababa à l'auberge... Et l'hôte, +rire de Sagababa. Si moi pouvais arrêter diable de cheval... Ah! lui +avoir ficelle qui pend à jambe malade. Bon, ça! moi tirer dessus et lui +aller au pas. + +Enchanté de son idée, Sagababa attrapa adroitement un bout de la corde +mal rattachée qui traînait et il l'attira à lui... L'effet fut magique; +le cheval s'arrêta tout court. + +PHILÉAS, _étonné_.--Tiens! qu'est-ce qu'il a donc, ce cheval? Allons! +hue! + +Il donna un coup de fouet, mais sans aucun succès. + +[Illustration 40.png] + +POLYPHÈME.--C'était trop beau pour durer, ces allures. Allons, animal, +va donc! + +Polyphème piqua la croupe avec son bâton ferré. Le cheval, excité d'un +côté, de l'autre retenu solidement par Sagababa, prit le parti de +marcher sur trois pieds, laissant en l'air la jambe faite prisonnière +par le rusé négrillon. Il alla ainsi en trottinant; il sautait d'une +façon si bizarre que Polyphème fut pris d'un fou rire. + +PHILÉAS, _rageant._--Il n'y a pas de quoi rire, allez! Ah! quelle misère +de se trouver ainsi avec une bête éclopée... Elle est jolie, notre +promenade! que faire, Tueur? Ne riez donc pas si fort, mon ami, cela +m'agace! Quand je vous dis qu'il n'y a pas de quoi! Tiens, j'ai une +idée... Voilà une rivière, faisons baigner le cheval; l'eau fera du bien +à sa jambe et il remarchera. + +En disant ces mots, Philéas dirigea le cheval sur la berge... avant que +Sagababa ait pu se rendre compte de ce qui se passait, il avait de l'eau +jusqu'aux oreilles. Aveuglé, effrayé, il tira convulsivement sa ficelle +avec une telle force que le cheval recula violemment contre un rocher et +fit verser la voiture; promeneurs et équipage, tout culbuta sur la rive. + +En se remettant sur ses pieds, encore tout étourdi de la chute, Philéas +regarda machinalement autour de lui. + +Quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant le petit nègre à ses +côtés?... + +POLYPHÈME, _se relevant._--Ah! tout se découvre enfin! Ou je me trompe +fort, ou ce garnement est pour beaucoup dans notre accident. Voyons! où +étais-tu, polisson? et qu'as-tu fait? + +Bouleversé de son bain et de sa chute, Sagababa n'eut pas l'idée de +mentir et raconta, les mains jointes, les yeux baissés et la voix +tremblante, ce qu'il avait imaginé pour empêcher le cheval de trotter. + +Philéas écoutait, bouche béante... Quand le coupable eut fini, il se +tourna vers Polyphème. + +--Et vous croyez, Tueur, s'écria-t-il, que ça se passera tranquillement +comme ça! que faire à ce gradin? Si je l'emballais et si je l'expédiais +dans son pays natal, il ne l'aurait pas volé et nous serions +tranquilles; qu'en dites-vous? + +A ces mots, le négrillon éclata en sanglots bruyants. + +--Sagababa, jamais quitter maître à moi, cria-t-il; moi, me cramponner à +lui et jamais lâcher... + +Et il se précipita sur Saindoux qu'il étreignit avec désespoir. + +Philéas tenta vainement de se dépêtrer; il le pouvait d'autant moins +qu'il n'était nullement aidé par Polyphème, celui-ci ne perdant pas +une si belle occasion de rire. Enfin il parlementa; il fut convenu que +Sagababa lâcherait prise, retournerait à l'auberge et y attendrait +patiemment les voyageurs. + +Ceux-ci, enfin délivrés du petit nègre, relevèrent la voiture, +rafistolèrent les harnais du cheval et purent reprendre paisiblement le +cours de leur promenade. + +Entraînés par la beauté des sites, les jeunes gens n'avaient pas +remarqué le changement de l'atmosphère et les signes menaçants d'un +orage prochain. + +Lorsqu'ils s'en aperçurent, ils changèrent de direction et voulurent +revenir rapidement à l'auberge. + +Mais le cheval, fatigué, refusa d'aller autrement qu'au pas et les +voyageurs essayèrent vainement de le faire trotter. Leurs cris et leurs +coups furent inutiles. Pendant une heure ils durent se résigner à +marcher comme un enterrement, dans une obscurité croissante. Les nuages +assombrissaient le ciel de plus en plus. Un éclair flamboyant fit sortir +tout à coup le cheval de sa torpeur; il se mit au trot d'abord, au galop +ensuite, au grand contentement de Polyphème qui se fiait à son instinct, +mais à la grande terreur de Philéas que cette course folle épouvantait. + +--Arrête!... holà... ho!... ho là! criait-il en tirant sur les guides. +Tu vas nous fracasser. Tirez avec moi, Tueur; nous sommes en danger de +mort, c'est sûr! cette bête devient infernale... + +--Et les morts vont vite! remarqua Polyphème d'un ton lugubre. + +--Saprelotte! s'écria Philéas en frissonnant, vous avez de fichues +idées, mon ami. Ah! s'il m'arrive malheur, je veux vous dire mes +dernières volontés... + +Un éclat de rire de Polyphème interrompit Saindoux. + +PHILÉAS, _scandalisé_.--Vous riez, vous osez rire... Eh bien! si c'est +vous qui mourez et moi qui vous survis, vous ne prévoyez donc rien à +demander? rien à... aïe!... + +Sans s'en douter, les promeneurs étaient arrivés à l'auberge et le +cheval, en entrant au grand galop dans la cour, avait accroché le +tilbury à la borne. + +Philéas fut lancé dans les bras de l'aubergiste, et Polyphème sur le +dos de Sagababa, en train de dévorer une tartine. Après le pêle-mêle de +cette brusque arrivée, chacun reconnut avec plaisir qu'il était sain et +sauf et alla se refaire et se reposer, grâce à un bon souper et à un bon +lit. + + + + +CHAPITRE XIX + +LES LOUPS + +--En route pour la Pologne! dit joyeusement Philéas à son ami, deux +jours après leur promenade. Vous savez que nous allons y préluder à nos +grandes chasses. Nous essayerons là si les loups ont la peau dure. + +Polyphème souriait de l'ardeur de Saindoux; il adopta volontiers la +proposition de partir et les jeunes gens, suivis de Sagababa, se +dirigèrent vers la Lithuanie, où ils comptaient se donner les émotions +de chasses aux loups. + +Le voyage fut heureux, à part les doléances de Philéas sur le froid et +les gémissements de Sagababa, qui claquait des dents pour renchérir sur +son maître. + +Les touristes arrivèrent sans encombre à l'endroit le meilleur pour +s'installer et y attendre le moment favorable des chasses. + +Les préparatifs de Polyphème furent sérieux; il s'agissait de courir de +vrais dangers et le jeune homme força Saindoux à se munir de tout ce qui +lui sembla nécessaire. Philéas avait néanmoins fait en cachette quelques +préparatifs bizarres, aidé par Sagababa qui se montrait tout fier de la +confiance que lui témoignait son maître. + +Polyphème, intrigué, chercha vainement à savoir en quoi consistaient les +arrangements de chasse de Saindoux. Ce dernier ne voulut répondre que +fort évasivement et Polyphème ne put tirer du négrillon qu'un éloge +emphatique de «maître à moi». + +Les jeunes gens, tout en s'occupant de la sorte, mettaient pourtant le +temps à profit; ils visitaient les environs, s'initiaient aux coutumes +des habitants et s'entendaient avec eux pour leurs excursions et leurs +chasses. L'hiver si impatiemment attendu par eux arriva enfin. Tout se +revêtit dans les campagnes d'une épaisse enveloppe de neige. Les sapins +seuls conservaient leur sombre verdure, quoiqu'à demi cachés sous leur +parure blanche. + +Les eaux glacées offrirent alors aux chasseurs des passages sûrs et +solides. + +Les jeunes gens, enchantés, se concertèrent avec quelques propriétaires +secondés par leurs paysans, et un beau matin ils montèrent en traîneau +et se dirigèrent vers une des sombres et vastes forêts dont regorge la +Lithuanie. + +La chasse devait se faire sans descendre de traîneau et Polyphème +croyait que Philéas avait adopté comme lui cette manière de chasser, la +plus sûre pour des étrangers inexpérimentés. Mais il avait compté sans +l'entêtement de son gros compagnon. Lorsqu'il vit au loin le féroce +gibier qu'il cherchait, il se retourna pour appeler Philéas, et sa +stupeur fut grande en n'apercevant pas le traîneau de Saindoux dans +lequel se trouvait aussi Sagababa. Il s'informa d'eux à ses compagnons. +Ceux-ci n'avaient pas plus remarqué que Polyphème la disparition de +Philéas... + +On s'arrêta, on appela, mais en vain. Personne ne répondit, l'on ne vit +rien... En revanche quelques hurlements, rares d'abord, puis nombreux +ensuite, montrèrent à tous qu'il leur fallait rebrousser chemin et +battre en retraite au lieu d'attaquer. Bientôt le danger augmenta... Une +bande de loups gagna de vitesse les traîneaux, et les chasseurs durent +se défendre à coups de feu d'abord, puis à coups de crosse. Des +hennissements parlant non loin de là firent dresser l'oreille aux loups. +Ils se précipitèrent en grand nombre vers l'endroit d'où venaient ces +clameurs, et les combattants purent s'arrêter et venir à bout du reste +de la bande. + +Polyphème était dévoré d'inquiétude! Il avait cru entendre, non +seulement les hennissements qui avaient attiré les loups, mais des +exclamations poussées par Philéas... Il en fit part à ses compagnons. +Ceux-ci furent d'avis d'aller chercher du renfort avant de s'aventurer +vers l'endroit indiqué par Polyphème. Le jeune homme dut se résigner à +les accompagner et céder à leurs raisonnements. + +--Si votre ami a pu trouver un abri sur un arbre, il ne court pas de +danger immédiat, lui dirent-ils. Dans le cas contraire, il est déjà la +proie des loups qui l'auront dévoré en même temps que les chevaux. + +Pendant qu'ils s'éloignaient pour revenir en nombre suffisant, voyons ce +qu'étaient devenus Philéas et Sagababa. + +Lorsqu'on était entré dans la forêt, le gros Saindoux avait peu à peu +ralenti l'allure de ses chevaux et, lorsqu'il eut perdu de vue ses +compagnons, il se retourna en riant vers Sagababa. + +--Hein! petit, est-ce bien manoeuvré? s'écria-t-il. Allons par cette +route maintenant, et nous aurons notre paire de loups en moins d'une +heure; tu verras. + +--Et puis revenir à la maison après, pas vrai, maître à moi? demanda +Sagababa dont les dents claquaient de peur. + +PHILÉAS.--C'est évident, nigaud. Dès que j'aurai mon affaire, je ne +resterai pas ici où il fait un froid... de loup, c'est le cas de le +dire. Tiens, voilà un beau sapin, nous y serons à l'abri de la neige. +Arrêtons-nous ici; nous nous y mettrons facilement en embuscade. Attache +les chevaux à l'arbre... solidement, donc! il ne faut pas qu'ils nous +échappent en entendant tirer; là, c'est bon. Eh! bien! qu'est-ce que tu +fais, à présent? + +En effet le petit nègre, après avoir obéi à son maître, grimpait +lestement sur le sapin au pied duquel se tenait Saindoux. Ce dernier, +tout en ne croyant voir qu'un ou deux loups dans cette partie de la +forêt qu'il supposait peu visitée par les bêtes fauves, était néanmoins +mal à son aise, au fond du coeur. Aussi s'agitait-il pour donner le +change à Sagababa et pérorait-il en conséquence. + +--Poltron! continua Saindoux, n'as-tu pas honte? aller grimper là-haut +comme un lézard! Regarde-moi, imite-moi. Suis-je assez calme! assez +brave!! J'attends de pied ferme, moi, je ne reculerais pas pour un... +Miséricorde! qu'est-ce que je vois? un troupeau de loups! Comme ils +accourent, les bandits... et ces gredins de chevaux, qui hennissent! +Voulez-vous vous taire, sales bêtes... Comment les détacher? Les loups +arrivent... Aide-moi à grimper, Sagababa, ou je suis perdu!... + +[Illustration 41.png] + +Il fut heureux pour Philéas que l'excès de la terreur l'eut rendu agile, +au lieu de le paralyser, car il était à peine sur l'arbre lorsque les +loups arrivèrent. Ils se jetèrent avec la frénésie de la faim sur les +chevaux; malgré les ruades désespérées de ces pauvres bêtes, ils eurent +bientôt mis en pièces l'attelage de Philéas. Du haut de son arbre +Saindoux, les cheveux dressés sur la tête, les regardait faire tandis +que le négrillon, au comble de l'épouvante, poussait des cris aigus et +se cramponnait aux jambes de son maître. + +--Tais-toi, Sagababa! disait Philéas d'une voix entrecoupée; ça ne sert +à rien... de crier... D'ailleurs, les loups vont s'en aller maintenant +qu'il n'y a plus rien à manger. + +--Et nous? gémit Sagababa en claquant des dents. Philéas bondit. + +--Tu crois qu'ils voudraient aussi nous manger? s'écria-t-il. Eh bien, +merci! nous serions dans de beaux draps... Et Polyphème qui ne sait pas +où nous sommes... Pristi! quelle position... et mon fusil qui est dans +le traîneau!... j'aime mieux les lions... Tiens! j'ai une idée... Ta +carnassière, Sagababa, vite! bien... Nous allons utiliser mon essai de +piqûre empoisonnée; c'est le moment, pour sûr. Ton couteau, à présent; à +merveille! Coupe-moi une bonne gaule. C'est cela. Tiens-la afin que j'y +attache le couteau. Fais tremper le bout de la lame dans cette petite +bouteille... C'est ça. Gredins! vous ne vous doutez pas de ce que je +vous prépare... + +[Illustration 42.png] + +Tenant à deux mains son arme bizarre, Saindoux attendit le moment où +la masse hurlante des loups vint entourer l'arbre sur lequel il se +trouvait. Il piqua alors avec adresse le museau d'un des loups; celui-ci +chancela et tomba comme une masse... Ses, compagnons se mirent à le +dévorer. Pendant quelques minutes, Philéas frappa sans relâche... Peu +à peu la bande s'éclaircit. De nombreux vides se firent et le moment +arriva où il ne resta plus que quelques loups effrayés qui s'enfuirent +en entendant des cris, des appels et des coups de fusil non loin de là. + +Sagababa était dans le délire de la joie en voyant les bêtes fauves +diminuer de nombre sous les coups meurtriers de l'infatigable Philéas. +Il se mit à caracoler sur le sapin, grimpant en tous sens comme une +couleuvre, et poussant des hourras sauvages et incessants. Ses clameurs +guidèrent les chasseurs dans leurs recherches et ils arrivèrent bientôt +dans une clairière où ils virent un spectacle qui les stupéfia... + +Au milieu de nombreux cadavres de loups, les uns encore intacts, les +autres à demi dévorés, se tenait le gros Saindoux, debout, appuyé sur +sa gaule et frisant sa moustache d'un air belliqueux. Sur le sapin, +Sagababa se livrait à une voltige effrénée et, dans le lointain, +quelques loups disparaissaient en hurlant. + +--Ah ça! voyons! s'écria Polyphonie sortant enfin de sa stupeur; est-ce +que je rève tout éveillé? C'est vous! c'est bien vous, mon pauvre +Philéas? vivant, malgré ces innombrables ennemis? Comment êtes-vous venu +à bout de les détruire en telle quantité? Peste! c'est prodigieux... + +--Mon cher, répondit Saindoux en mettant les pouces dans les entournures +de son gilet, ma recette est simple comme bonjour; allez en Lithuanie, +armez-vous d'une lance empoisonnée et pique/ dans le tas. Voilà! + +SAGABABA, _criant_.--Monter dans gros arbre. Être à l'abri de grandes +dents et faire manger chevaux sans faire manger négrillon, voilà! + +Les rires des chasseurs saluèrent la fin de cette explication faite +d'une voix perçante. Elle diminuait singulièrement les mérites guerriers +de Philéas. Ce dernier, tout en se mordant les lèvres, ordonna à son +petit nègre de venir le rejoindre et l'on procéda à l'enlèvement et au +chargement des nombreux cadavres qui jonchaient le sol. + +Ce fut en vrai triomphateur que Saindoux revint avec ses amis. Chacun +s'empressa de venir admirer les trophées du gros Normand et lui faire +raconter ses exploits. + +On riait de son idée originale. On regrettait de n'en avoir pas fait +autant. Enfin, après un banquet suivi d'un punch général, chacun alla +se reposer des émotions de la chasse en félicitant le héros de ce jour. +Celui-ci ne voulut pas se coucher avant d'avoir écrit à ses amis de +France son nouvel et intéressant exploit. + + + + +CHAPITRE XX + +LES CHEVEUX DE PHILÉAS + +A son réveil, Philéas tressaillit en entendant Sagababa, qui lui +apportait son déjeuner, pousser un grand cri et laisser tomber +bruyamment le plateau. + +--Animal! s'écria-t-il, réveillé en sursaut d'une façon aussi +désagréable. Qu'est-ce que tu as? + +Pour toute réponse, Sagababa appela Polyphème d'une voix glapissante; ce +dernier arriva à moitié habillé, effaré des clameurs du petit nègre. + +--Mais qu'est-ce qu'il a, ce polisson? répétait Philéas interloqué. +Il est fou, c'est sûr! mettez-le donc à la porte, Tueur. Il est +assourdissant, ma parole! + +SAGABABA, _sanglottant_.--Malheureux Sagababa! maître à moi, plein de +sang sur tête. Cheveux cramoisis... oh! oh! mordu hier par vilains +loups, bien sûr. + +--POLYPHÈME, _regardant_.--C'est, ma foi! vrai, ce qu'il dit là, +Philéas. Qu'est-ce que vous avez, mon ami? seriez-vous blessé? + +PHILÉAS, _ébahi_.--Mais je n'ai rien du tout, je n'ai aucun mal, je ne +sais pas ce que vous voulez dire... + +Et en achevant ces mots, Saindoux effaré se tâtait les cheveux. Il +poussa un grand cri à son tour en regardant ses mains... elles étaient +pleines de sang! + +Les sanglots de Sagababa redoublaient. Polyphème, effrayé, saisit une +serviette et il épongea soigneusement la tête de son ami. Philéas +consterné le laissa faire et six cuvettes furent tour à tour +ensanglantées! six serviettes furent tour à tour imbibées de sang. Le +médecin, mandé en toute hâte, déclara que ce phénomène arrivait de +loin en loin; il avait été, pour sa part, déjà témoin d'un fait de ce +genre... + +Saindoux conmença dès lors à passer à l'état de phénomène! + +A peine levé, il se vit l'objet de la curiosité générale. Chacun se +poussait, se pressait pour voir «la tête de sang du Frantzousse». + +Sagababa ne quittait plus son maître d'une semelle. Il le suivait +d'un air lugubre, les yeux invariablement attachés sur la chevelure +excentrique de Saindoux et poussant de temps à autre des soupirs à +fendre des rochers. Polyphème, quoiqu'encore inquiet, était pourtant +plus rassuré par les affirmations réitérées du médecin; ce dernier +protestait que le cas, tout extraordinaire qu'il fût, n'était nullement +dangereux. Cela arrivait à la suite d'une forte émotion et la teinte +sanglante de la chevelure devait disparaître peu à peu. Philéas, déjà +très ennuyé de son aventure, le fut encore plus par l'arrivée imprévue +de son cousin, le docteur Crakmort. + +[Illustration 43.png] + +Le docteur allait en Russie pour affaires et s'arrêta soi-disant pour +voir son parent, en réalité par «curiosité scientifique». Cette tête +rouge le transporta d'admiration et il demanda, séance tenante, une +consultation. Le médecin de Philéas accepta poliment la proposition, +mais Saindoux fit la grimace, étant déjà fort agacé de sa position. + +Polyphème, pressentant quelque chose de drôle, se hâta de venir. Quant à +Sagababa, convié de sortir, il se cramponna en hurlant au siège de son +maître. On le laissa donc là, afin d'avoir la paix. + +Le docteur Crakmort commença par faire un long discours sur les cas +curieux que la science aime à constater. L'autre médecin avait beau le +rappeler à la question, le bavard Marseillais faisait la sourde oreille; +voyant son auditoire sur le point de perdre patience, il s'écria enfin: + +--En somme, Messieurs, que devons-nous ressemer ici, aujourd'hui? +la constatation d'un fait qui a une valeur scientifique énorme, +zigantesque!.. Ce que ze veux dire, maintenant, c'est ceci. Z'adzure, ze +conzure, z'implore mon parent que ce phénomène rend illustre à zamais, +de ne pas perdre sa tête! (Étonnement général.) Oui, la science, dans ma +personne de parent et de médecin, réclame cette étonnante sevelure. Mon +cousin la doit à la médecine: elle l'aura... + +PHILÉAS, _bondissant_.--En voilà une toquade! il veut me guillotiner, à +présent!... + +Polyphème riait comme un bossu. L'autre docteur était abasourdi; +Sagababa ouvrait de grands yeux effarés et paraissait ne pouvoir y rien +comprendre. + +CRAKMORT, _d'un ton insinuant_.--Ze ne dis pas cela, ser cousin; vous +prenez trop violemment la soze. Ze ne réclame que votre sevelure. + +POLYPHÈME, _d'un air goguenard_.--Ah! vous vous contentez de le scalper, +alors? c'est gentil! + +PHILÉAS, _criant_.--Mais encore moins, par exemple! Saprelotte! qu'il y +vienne donc!... + +CRAKMORT, _se récriant_.--Eh! ser cousin, pour qui me prenez-vous? Ze ne +veux rien de ce zenre; mais seulement (reprenant son ton insinuant) de +me faire une donation en bonne forme de votre tête, afin qu'après votre +mort ze puisse analyser scientifiquement... + +Ici Sagababa, dont les regards devenaient féroces, intervint inopinément +dans la discussion. Il se précipita avec furie sur Crakmort, se jetant +sur sa figure qu'il égratigna de belle sorte; arraché de là par les +jeunes gens, il se cramponna aux mollets du Marseillais et les mordit de +telle façon que le docteur, déjà ahuri de l'attaque, abandonna la partie +et s'enfuit, laissant les deux amis, moitié riant moitié grondant, +empêcher Sagababa de se lancer à sa poursuite. + +Le second médecin haussait les épaules et traitait crûment le +Marseillais de véritable fou. + +Ainsi se termina la consultation. + +Philéas, pour éviter toute moquerie, se fit raser la tête. Ce ne fut pas +sans peine. Le barbier frémissait, tout en préparant ses rasoirs, et ne +procédait à cette besogne qu'en tremblant. Il ne fallut rien moins +que l'ordre du médecin pour le décider à manier cette crinière +sanguinolente. + +A la grande joie de Philéas, cette importune chevelure tomba enfin, sous +la main agile du barbier. + +Sagababa gambada avec frénésie, lorsque son maître mit solennellement un +bonnet de coton destiné à le préserver du froid: le barbier dit en se +retirant quelques mots qui intriguèrent Polyphème. + +[Illustration 44.png] + +--Qu'est-ce qu'il a donc à se réjouir de gagner une bonne somme? +demanda-t-il à Philéas. + +--Est-ce que je sais! répondit Saindoux non moins étonné. Je lui ai +donné ce que le médecin m'a dit de lui remettre. Ce n'est pas une grosse +affaire, pourtant! + +On eut le soir la clef de ce mystère. Pendant le dîner, Sagababa remit à +son maître une lettre que Saindoux ouvrit avec indifférence. A peine en +eut-il lu les premiers mots qu'il sauta sur sa chaise, poussa un cri +sauvage et regarda tout le monde d'un air égaré. + +--Qu'y a-t-il, mon cher? s'écria Polyphème avec inquiétude. + +--Tenez, lisez cela, dit Philéas d'un air lugubre, et dites-moi si ce +qui m'arrive n'est pas épouvantable? Être condamné à savoir ma chevelure +dans un musée de gredins, quelle destinée! + +Sans rien comprendre à ces lamentations, Polyphème ouvrit la lettre et +lut ce qui suit: + +«Touzours ser cousin, + +«Votre essélente idée de vous faire raser la tête m'a donné gain de +cause. L'estimable barbier vient de m'apporter, sur ma demande formelle +et sur ma promesse d'une risse récompense, les magnifiques seveux que +vous auriez pu me fournir gratis (sans reproce), mais enfin ze les ai et +ze vais les préparer scientifiquement afin de faire zouir de cette vue +remarquable et instructive le zenre humain tout entier. Pour commencer, +ze vais les exhiber sez Mme Tussaud, au musée de curiosité de Londres. +Quoiqu'elle montre surtout les figures de cire des malfaiteurs célèbres, +ce sera néanmoins une bonne occasion, pour cette bonne dame, de gagner +de l'arzent, et pour moi ze ferai ainsi connaître scientifiquement ce +cas admirable; mais comme il n'est pas zuste de vous voler votre gloire, +cette belle sevelure sera ornée de l'inscription suivante: + + «Seveux de l'illustre Philéas Saindoux, + Trop effrayé d'avoir vu un loup.» + A revoir, ser cousin; quand vos seveux repousseront, + envoyez-m'en encore, ze vous prie. + Votre cousin dévoué. + + «Docteur Crakmort. + +«P. S. Z'ai payé vos seveux vingt francs; c'est une somme, mais ze ne la +regrette pas, ze me rattraperai sez Mme Tussaud.» + +--Peste! c'est contrariant, observa Polyphème en finissant la lettre. +Mais il n'y a rien à faire. + +--Contrariant, gronda Philéas, les dents serrées; dites épouvantable, +infâme, hideux! Rien à faire? oh! si... A moi, Sagababa! viens, mon +garçon; allons nous informer chez cet atroce barbier où se trouve le +docteur. Je vais aller lui arracher ma chevelure... en l'indemnisant de +son argent, bien entendu. + +--Tiens! c'est une bonne idée que vous avez là, dit Polyphème en se +levant en sursaut. J'en suis, moi! + +--Moi aussi! moi aussi! s'écrièrent quelques jeunes Polonais des +environs qui avaient fait connaissance avec les deux amis et qui +déjeunaient avec eux ce jour-là. + +Sagababa, sans rien attendre, s'était précipité à la recherche du +barbier. Il revint bientôt, la tête basse, retrouver les jeunes gens qui +discutaient encore sur les moyens à prendre. + +--Maître à moi, dit-il d'une voix dolente, voleur de cheveux être parti. + +--Quoi? comment? ce n'est pas possible! s'écria Philéas en pâlissant. + +Le négrillon hocha la tête d'un air attristé. + +--Ah! le gredin! soupira Saindoux avec accablement. + +Et il se laissa tomber sur une chaise... pour se relever bientôt avec +impétuosité. + +Polyphème crut à une attaque de folie et lui saisit le bras, mais +l'explication de Philéas le détrompa vite. + +--J'ai mon affaire! s'écria ce dernier en éclatant de rire. En chasse, +mes amis! allons à l'affût du docteur. Les routes sont mauvaises; je +sais où il va; par la traverse nous le rejoindrons facilement et je +r'aurai mes cheveux ou je mourrai à la peine! Hein? ça y est-il? + +Un hourra général accueillit sa demande. + +--Et quelles armes prendrons-nous, mon général? demanda Polyphème, très +amusé de l'idée de Philéas. + +--Des lassos et quelque chose dont je me chargerai spécialement, +répondit Saindoux avec majesté. + +On prépara à la hâte les traîneaux; on prit quelques provisions, chacun +s'enveloppa chaudement et bientôt l'expédition partit au grand galop de +chevaux vigoureux. + +On alla se reposer dans un petit village à quelque distance de l'endroit +où voulait se poster Philéas, puis on repartit avec une ardeur nouvelle +et on arriva enfin dans une grande plaine au milieu de laquelle passait +le chemin que devait suivre le docteur. Un bouquet de bois qui longeait +la route permit aux chasseurs de se cacher sûrement; ils s'installèrent +dans ce campement, tandis que Sagababa, dont la vue perçante était +connue de tous, se chargeait de faire sentinelle. Une vieille hutte +délabrée fut arrangée en un clin d'oeil de façon à devenir un abri +suffisant On y fit même du feu, quoiqu'avec précaution, pour ne pas +exciter les soupçons de Crakmort. Mais Philéas ayant spécialement +demandé de faire et de maintenir ce feu, on accéda à son désir. + +Le soleil allait se coucher et jetait quelques pâles rayons sur la +plaine neigeuse, lorsqu'un traîneau apparut au loin dans la route. +Sagababa en avertit les conspirateurs; chacun se posta, l'oeil au guet, +le sourire sur les lèvres et très intrigué de ce que voulait faire +Saindoux pour se venger. + + + + +CHAPITRE XXI + +CHASSE AU... DOCTEUR! + +Le docteur, n'ayant pas la conscience tranquille, se sentait fort mal à +l'aise. Il était naturellement méfiant; son escapade à l'occasion de +la chevelure rouge le rendait d'autant plus agité. L'oeil au guet, +l'oreille tendue, il étonnait son domestique, flegmatique Auvergnat s'il +en fût, qui supportait imperturbablement les excentricités continuelles +de son maître. Le conducteur du traîneau enrageait, lui. Jamais il +n'avait vu de voyageur si capricieux. Tantôt il fallait aller comme le +vent, le docteur ayant le pressentiment qu'il était poursuivi; tantôt +il lui fallait s'arrêter et écouter. Parfois même, Crakmort avait exigé +qu'on se cachât dans des ravins, pour laisser passer d'autres traîneaux +qui lui paraissaient suspects. + +Au fur et à mesure que l'heure s'avançait, le Marseillais se rassurait +un peu, cependant; il commença même à se parler à demi-voix en +gesticulant violemment, ce qui lui était habituel; particularité qui +fit ouvrir de grands yeux au conducteur, peu accoutumé à ces manières +bizarres. + +--Ze respire! disait-il. Z'étais sot de me croire poursuivi. Il est +évident que mon cousin a bien pris la soze. Pourquoi aussi ne m'a-t-il +pas donné ces malheureux seveux? Aller gaspiller cela dans les mains +ignorantes d'un vil barbier, au lieu de les déposer dans les mains +scientifiques de son parent, de son ami.... Son ami! Ze ne dois plus +l'être à présent! Z'ai eu tort de lui parler de Mme Tussaud et de +l'inscription destinée à sa sevelure. Ça a dû le fâsser. La plaisanterie +(car c'était une plaisanterie) était trop forte!... mais... ze voulais +le faire enrazer, le punir de sa mauvaise volonté. Ze voudrais savoir +quelle figure il fait à l'heure qu'il est.... + +Narcisse, le domestique auvergnat, avait écouté paisiblement son maître, +tout en se servant d'une longue-vue dont le docteur était toujours muni. +A la fin de ce soliloque, il dit d'un ton tranquille, sans quitter de +l'oeil l'objet qu'il fixait: + +--Monchieur Chaindoux a la mine d'un homme joliment en colère, allez! + +--Hein! s'écria le docteur en bondissant; où vois-tu ça, toi? + +--Là bas, dans che petit bois, répliqua paisiblement Narcisse. Il vient +de che pochter près de chon nègre, Chagababa, comme on l'appelle. +Ch'est-il un nom chrétien, cha, Monchieur? + +Mais le docteur effaré ne songeait pas à lui répondre. Il avait regardé +à son tour et il apercevait distinctement la tête de Sagababa. C'en fut +assez pour tout deviner... Il se vit déjà pris, traqué, traité Dieu sait +comment! par Philéas exaspéré. Il se souvenait de la colère de Saindoux +à Marseille, colère dont le docteur frémissait encore. Dans son effroi, +il se jeta sur le conducteur qui ne se doutait de rien, et le renversa +presque, à force de tirer sur lui. + +--Arrête, malheureux! cria-t-il; pas un pas de plus... Il y a une +embuscade là-bas, préparée contre moi! Rebroussons semin sur-le-samp... +Allons par la traverse, par des ravins, par tout, excepté par là... + +Le conducteur se dégagea avec colère. + +--Mais il est fou, fou à lier, votre maître, s'écria-t-il en s'adressant +à Narcisse. Je m'en étais déjà douté. Il faut le faire soigner à la +ville voisine. Aidez-moi à le maintenir jusque là.... + +Et il fouetta ses chevaux qui partirent ventre à terre. + +Le docteur s'arrachait les cheveux! + +--Mon ami, mon ser ami, gémit-il en se jetant à genoux devant le +conducteur; quand ze vous dis qu'il y a dans ce bois, là-bas, des +ennemis qui veulent me prendre! Ze les ai vus! Ze cours les plus grands +danzers!... + +Le conducteur ouvrit des yeux énormes et mit ses chevaux au pas. +Crakmort commença à respirer... Il lui expliqua rapidement quel était +son plan. Il voulait abandonner le traîneau et faire monter chacun sur +un cheval pour fuir facilement par la traverse. Mais quand il dit que +c'était pour des cheveux qu'il avait emportés, le conducteur retomba +dans son incrédulité et ne voulut rien écouter de plus. + +Il remettait ses chevaux au galop lorsque le Marseillais lui glissa de +l'or dans la main. Cette manière de le persuader le rendit docile et +charmant. Tout en continuant à prendre le docteur pour un fou, il se +prêta complaisamment à ses idées... à ses bizarreries, pensait-il. + +Les allures singulières du traîneau avaient inspiré de la défiance aux +conspirateurs. Ceux-ci firent monter trois des leurs à cheval et les +envoyèrent se poster aux endroits par où il était possible de passer. +Ils constatèrent bientôt l'excellent effet de cette manoeuvre. De grands +cris retentirent et l'on vit réapparaître sur la route trois cavaliers, +poursuivis par trois autres cavaliers, le tout allant à fond de train. +Le cheval du docteur s'était emporté; son domestique le suivait +aveuglément et le conducteur les accompagnait en se demandant comment +tout cela allait se terminer.... + +Dans cette course folle, Crakmort perdit tour à tour chapeau, pelisse et +lunettes. Cramponné à la selle, il se croyait absolument perdu! + +Arrivé près du petit bois, un lasso habilement lancé fit rouler son +cheval sur la route et, avant qu'il ait pu se rendre compte de ce qui se +passait, le Marseillais se voyait relevé, saisi, entraîné dans la hutte +et attaché sur un tronc d'arbre. + +Le docteur tressaillit en voyant en face de lui son cousin, son terrible +cousin! Debout, les bras croisés, les sourcils froncés, son bonnet de +coton enfoncé crânement sur le front, Saindoux paraissait, aux yeux +terrifiés du docteur, l'image de la vengeance. + +[Illustration 45.png] + +Polyphème se tenait près de lui d'un air sinistre, avec un revolver +dans chaque main et un poignard entre les dents. Les autres jeunes gens +l'avaient scrupuleusement imité. + +--Mon ser cousin... balbutia le coupable, d'une voix tremblante. + +--Il n'y a pas de cher cousin ici, répondit Philéas de sa voix la plus +creuse. Il y a un ennemi mortellement offensé qui veut r'avoir son +bien, menacé d'une exhibition scandaleuse et d'une inscription plus +scandaleuse encore! + +Le docteur maudissait son idée. + +--Très ser cousin, c'était une plaisanterie, gémit-il en joignant +les mains. Ze n'ai zamais voulu faire sérieusement cela. Ze voulais +seulement faire voir scientifiquement... + +Un cri d'indignation de Philéas le fit s'arrêter court en palissant. + +--Et vous osez plaisanter ainsi, Monsieur? déclama Saindoux (qui était, +au fond, ravi de cette scène et du rôle qu'il y jouait), plaisanter +avec... moi! J'ai tué des loups, Monsieur! j'ai tué des lions, Monsieur! +un docteur ne me ferait pas peur, Monsieur... + +Et en disant ces mots, il tira un rasoir de sa poche, le brandit et +s'approcha de Crakmort. Le docteur, au comble de la terreur, poussa des +cris désespérés. + +--On m'assassine, hurlait-il! à moi, à l'aide, au secours! au feu!... + +Philéas saisit à pleines mains l'épaisse chevelure du docteur et lui +cria: + +--Tais-toi, malheureux! Oeil pour oeil, dent pour dent... j'ajoute: +cheveux pour cheveux. Tu m'as pris ma chevelure. Je vais prendre la +tienne, mettre vingt francs dans ta poche, te donner gracieusement un +bonnet de coton, un coup de pied quelque part... et nous serons quittes. +Pourtant, je te ferais grâce si tu me rendais mes cheveux; le veux-tu? + +--Non, hurla Crakmort, tout plutôt que de m'en séparer!.. + +--N'y a pas begeoin de tant crier pour une mauvaige tignache, dit alors +la voix tranquille de Narcisse qui était entré sans qu'on s'en aperçût. +Vlà vot' perruque, Monchieur Chaindoux! et v'là l'cas que nouj en +faigeons. + +Et ce disant, l'Auvergnat jeta dans le feu les cheveux rouges de +Saindoux, trésor que le docteur lui avait imprudemment confié. + +Un cri de joie et une exclamation désolée accueillirent ce coup de +théâtre. Philéas se réjouissait; le docteur se lamentait tout haut. + +--Abominable Narcisse! disait-il, il fallait garder à tout prix ce +trésor scientifique. Ze t'avais investi de ma confiance et tu vas +anéantir cet admirable essantillon des bizarreries de la nature... + +--Puisqu'il en est ainsi, déclara majestueusement Philéas, je vous lâche +et je vous restitue ma parenté, cousin. Plus vingt francs que je vous +dois et que je donne à Narcisse. + +Celui-ci se confondit en remerciements. On alla chercher les effets +épars du triste docteur. On causa, on s'expliqua. Philéas, rasséréné, +promit au docteur une mèche de ses cheveux, dès qu'ils repousseraient +(s'ils avaient encore une teinte scientifique), à la condition expresse +que lesdits cheveux ne seraient jamais montrés en public et ne +sortiraient pas de la collection particulière de Crakmort. On campa +joyeusement pendant quelques heures, mangeant, buvant et riant. On se +dédommageait amplement de la contrainte passée. Le docteur, rassuré, +se montra des plus aimables et des plus gais. Sagababa et Narcisse +fraternisèrent et l'on se sépara en se disant cordialement au revoir. +Crakmort poursuivit paisiblement son voyage et les jeunes gens revinrent +à l'auberge, où ils devaient se reposer un peu avant de repartir. Leur +intention était de s'enfoncer dans le coeur de la Russie, afin d'y +chercher des chasses glorieuses, des aventures amusantes et d'y admirer +les nombreuses merveilles que renferme ce grand pays, trop peu connu et +trop peu visité. + + + + +CHAPITRE XXII + +LES CHENILLES + +Ce fut le midi de la Russie que voulurent d'abord parcourir nos deux +amis. Ils visitèrent villes et villages et allèrent jusqu'en Crimée, où +ils admirèrent la superbe végétation et la délicieuse température dont +on y jouit. + +Ils passèrent ainsi l'hiver tout entier, puis le printemps. Ils ne se +lassaient pas d'étudier moeurs et habitants, de regarder, d'interroger +et de profiter. + +La chaleur les surprit et les obligea de séjourner quelque temps dans +le gouvernement de Saratoff. Philéas commença alors à se désoler et +grognait tout haut. La cause de ce mécontentement provenait d'un vrai +fléau, qui s'était abattu sur cette partie du pays. Une invasion de +chenilles changeait la campagne en lui donnant, cette année-là, un +aspect morne et désolé. Pas de verdure, pas de fleurs, pas de feuilles! +Les arbres ressemblaient à des spectres décharnés, à des images +personnifiées de l'hiver. Les sapins seuls bravaient les bêtes +malfaisantes et offraient un abri aux touristes lorsqu'ils +s'aventuraient, à faire quelques promenades. + +Un matin, Saindoux entra tout joyeux chez son ami qui était en train de +s'habiller. + +--J'ai trouvé un agréable emploi de ma journée, Tueur, dit-il d'un air +rayonnant, et je vous invite à partager avec moi un délicieux bain +froid. + +--Où donc allez-vous pour cela? demanda Polyphème avec indifférence. + +PHILÉAS.--Dans une rivière, non loin d'ici. C'est charmant, paraît-il. +Sagababa m'accompagne. J'ai loué une barque et je m'y promènerai quand +je serai las de nager et de me baigner. Ce sera délicieux! Allons, +venez-vous? + +POLYPHÈME.--Volontiers, mais sans prendre de bain comme vous, j'ai mes +raisons pour cela. Je n'en aurai pas moins grand plaisir à vous voir +patauger, mon très cher. + +PHILÉAS, _vexé_.--Dites nager, mon illustre ami. + +POLYPHÈME, _riant_.--Non, non! je dis patauger et je le répète; je tiens +à mon mot, vous me donnerez raison vous-même ce soir. Mais partons; +profitons du moment où la chaleur n'est pas accablante. + +Philéas appela le négrillon, se munit d'un vêtement de bain et les +voyageurs se dirigèrent vers l'endroit où devait se baigner le gros +Saindoux. + +C'était un frais et joli enfoncement. Les chenilles semblaient avoir +épargné les arbres qui bordaient la rive et il y faisait obscur et +frais. Tout ébloui du passage de la lumière à une demi-obscurité, pressé +par Polyphème qui semblait avoir une hâte singulière de voir son ami +dans l'eau, Philéas plongea sans réflexion. Il reparut promptement et +se cramponna au bateau en poussant des cris rauques, des exclamations +entrecoupées... + +Il était couvert de chenilles de la tête aux pieds! Ces bêtes +malfaisantes s'étaient logées en masse sur les arbres. Le vent les avait +fait tomber et elles surnageaient, couvrant la rivière d'une croûte +épaisse, masse odieuse qui s'attachait à Philéas crispé et saisi +d'horreur... + +[Illustration 46.png] + +Sur la rive, Polyphème riait à se tordre; il avait prévu ce qui +arrivait. Le dévoûment maladroit de Sagababa qui avait sauté dans +le bateau et qui écrasait les chenilles sur le corps de son maître +contribuait à augmenter son hilarité. + +Philéas était hors de lui! Il aurait voulu pouvoir à la fois gourmander +Polyphème, faire lâcher prise à Sagababa, se nettoyer, se r'habiller et +fuir cet odieux endroit! + +... Ses paroles se ressentaient du désordre de ses idées. + +--Bien! donnez-vous-en à votre aise, Tueur! disait-il d'une voix +concentrée. Riez tout votre content[16], je suis beau, allez! c'est du +propre!... Ne me touche plus, toi! tu m'arranges là un joli emplâtre. +Ah! les horreurs de bêtes! est-ce assez ignoble... pouah! j'en ai dans +les oreilles et sur le front... Aïe! je sens qu'il m'en court dans les +cheveux... Allez à la rive, batelier, à la rive! il ne comprend pas, +l'imbécile, et il rit, par-dessus le marché! c'est à en devenir fou!... + +[Note 16: Expression normande pour dire «riez bien à votre aise».] + +Il se prit les cheveux à poignées, y écrasa une vingtaine de chenilles, +retira avec horreur ses mains gluantes et sauta dans la rivière. Il +nagea entre deux eaux, aborda, passa fiévreusement devant Polyphème qui +éclatait de plus belle et commença une course effrénée vers son auberge, +suivi de Sagababa. + +La vue de cet être ruisselant, tout couvert de chenilles, pétrifia la +population. L'aubergiste ne reconnut pas Philéas et lui barra le chemin. +Celui-ci s'indigna, lança une poignée de chenilles au nez de l'hôte qui +se recula en criant... Saindoux, profitant de ce mouvement de retraite, +s'élança dans sa chambre et s'y enferma à double tour. + +[Illustration 47.png] + +Persuadé qu'il avait affaire à un malfaiteur, l'hôte appela à grands +cris et commençait à ameuter la population lorsque Polyphème, arrivant à +son tour, apaisa le désordre. Il expliqua à l'hôte ce qui venait de se +passer. L'aubergiste se tranquillisa et, sur la demande de Polyphème, +alla préparer un dîner particulièrement bon dont il donna un menu +appétissant. + +Le jeune artiste connaissait à fond le caractère de son compagnon, aussi +ne parut-il faire aucune attention lorsque la porte s'ouvrit et que +Philéas entra dans la salle à manger, sombre, les traits contractés et +gardant un silence farouche. Polyphème continua un croquis en disant +négligemment: + +--Ah! c'est vous enfin, mon bon? tant mieux! j'ai un appétit féroce. +Aussi ai-je veillé au menu, qui vous plaira, j'espère. Tenez, le voilà. +Donnez-moi votre avis là-dessus; vous êtes connaisseur et je ne me +consolerais pas d'être désapprouvé par vous. + +Les traits de Philéas commencèrent à s'éclaircir; il prit le menu et lut +en silence, mais bientôt une exclamation lui échappa. + +--Tout cela est bien choisi; ce sera délicieux, Tueur; j'en serais +enchanté, si... + +POLYPHÈME.--Si quoi? parlez, voyons; vous avez quelque chose sur le +coeur. + +PHILÉAS, _reprenant son air soucieux_.--Eh bien, si vous ne vous étiez +pas moqué de moi ce matin. Je ne peux pas digérer ça, Tueur! non, je ne +le peux pas. + +POLYPHÈME.--Vous vous choquez de mes rires, mon cher? quelle idée! vous +auriez dû faire chorus, au contraire. + +PHILÉAS, _vexé_.--Voilà qui est bon, par exemple! + +POLYPHÈME, _naïvement_.--Mais certainement. Ce Sagababa était tellement +drôle... + +PHILÉAS, _se déridant_.--Ah! c'est de Sagababa dont... au fait! il m'a +semblé cocasse, ce petit. + +POLYPHÈME, _renchérissant_.--Dites donc renversant, mon bon; il avait +une mine effarée qui était impayable! Vous n'avez donc pas remarqué la +chenille qui se balançait au bout de son nez? Ça l'a fait éternuer! Ah! +ah! ah! + +PHILÉAS, _riant aussi_.--Hi! hi! hi! je m'en suis bien aperçu! + +POLYPHÈME.--Oh! cela ne m'étonne pas; rien ne vous échappe! + +PHILÉAS, _flatté_.--Oui, j'observe assez bien, en général. + +La paix étant faite, les jeunes gens dînèrent gaîment et organisèrent le +départ. + +Ils allèrent donc gagner le chemin de fer, qui était à quelques lieues +et ils y montèrent joyeusement, débarrassés, à ce que croyait Saindoux, +de ces hideuses chenilles dont il ne pouvait se rappeler sans un +frisson. + +Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Au bout d'un quart d'heure de +marche, le train se ralentit, puis s'arrêta tout à coup... + +Les voyageurs se regardèrent, étonnés. + +--Qu'est-ce qui nous arrive? demanda Polyphème. + +--Nous sommes probablement à la station, observa Philéas. Quelle drôle +de station! ajouta-t-il; on ne voit pas de gare... + +--Ce n'est pas cela, Messieurs, dit poliment un jeune Russe qui se +trouvait dans le même compartiment que les Français. Il y a un arrêt +forcé, car j'entends les employés s'exclamer comme s'il était arrivé +quelque chose d'étrange. Je vais m'informer. + +Le jeune homme se pencha, fit quelques questions et reçut une réponse +qui lui fit ouvrir de grands yeux; il se retourna alors vers ses +compagnons intrigués et leur dit: + +--Messieurs, notre train est arrêté par les chenilles. + +--Par?... demanda Polyphème abasourdi. + +--Par les chenilles, Monsieur; elles entravent notre marche. + +--Oh! les infâmes bêtes! s'écria Philéas, sortant de la stupéfaction où +l'avaient plongé les paroles du Russe. Et comment s'y sont-elles prises +pour cela, Monsieur, sans vous commander? + +--Nous avons affaire à une véritable légion, Monsieur, répliqua le jeune +homme en souriant. Les chenilles se sont accumulées de telle façon sur +la voie et sur les rails que les roues de la locomotive, puis celles +de nos wagons en sont pleines. Devenues gluantes, elles glissent sans +pouvoir avancer[17]; regardez plutôt. Il est facile de vous en rendre +compte. + +[Note 17: Historique. Arrivé en 1875 dans le gouvernement de +Saratoff. Ce fait a été transmis à l'auteur par une de ses parentes +russes.] + +En effet, les voyageurs, pour charmer les loisirs d'une attente forcée, +descendaient de wagon et allaient voir par eux-mêmes ce qu'il en était. +Nos deux amis en firent autant et constatèrent l'effet bizarre produit +par une masse innombrable de chenilles; il y en avait une épaisseur +énorme! + +Les secours arrivèrent bientôt; on nettoya les roues; on déblaya la voie +avec des pelles et le train se remit en marche, lentement d'abord, puis +avec sa vitesse accoutumée. Les jeunes gens ne s'arrêtèrent qu'à Moscou. +Ils y séjournèrent quelque temps, afin de voir longuement cette ville +célèbre qui eut l'honneur d'arrêter la marche de Napoléon et dont +l'incendie sauva la Russie entière. + + + + +CHAPITRE XXIII + +EFFETS DE GELÉE + +Philéas jubilait! il avait peu à peu, à force de persévérance, appris +quelques mots russes qu'il prodiguait à tort et à travers en les +estropiant, ce qui amusait énormément Polyphème, car tantôt les +Russes riaient franchement au nez de Saindoux, tantôt ils feignaient +malicieusement de le comprendre; ils entamaient alors avec Philéas de +longues conversations qui semblaient les intéresser beaucoup. Cela +ravissait Saindoux, qui se rengorgeait et recevait majestueusement les +éloges de Polyphème, sur son admirable facilité de se tirer d'affaire et +de montrer un don rare pour les langues. Il arriva bientôt que Philéas +prit l'habitude de mêler à tout propos dans sa conversation quelques +mots de la langue qu'il avait soi-disant apprise, et ce charme nouveau +ne fut pas perdu pour le malin Polyphème. + +--Cher Tueur, quel sont nos projets? demanda Philéas, un mois après leur +arrivée à Moscou. + +--Quels projets, mon bon? dit Polyphème paresseusement étendu sur un +canapé. + +--Eh bien! nos projets de voyage, donc! Voilà l'été qui s'avance. +Allons-nous partir tout de suite pour Pétersbourg et, de là, filer en +Sibérie; puis redescendre en Asie, faire une pointe en Océanie et finir +par l'Amérique? Et puis _vidons_[18]... + +[Note 18: Pour _vidiom_, nous verrons.] + +--Comme vous y allez! observa Polyphème en bâillant. Certes oui, nous +allons nous lancer prochainement dans ces directions; mais je ne suis +d'avis de partir qu'après avoir fait quelques chasses à l'ours et après +nous être encore aguerris contre le froid. + +--Vous avez besoin d'être aguerri, vous? demanda Philéas d'un ton +dédaigneux. + +--Certes oui, répondit Polyphème; êtes-vous donc plus avancé que moi? + +Un sourire sardonique répondit pour Saindoux. + +--Ne vous y fiez pas, mon très cher, reprit Polyphème; savez-vous que +nous étions seulement dans le midi de la Russie, l'hiver dernier? Vous +ne pouvez vous faire une idée de la température de Pétersbourg et du +nord de ce pays, dans la mauvaise saison. + +--_Aié hi_[19], mon ami, tout cela c'est une affaire de bottes et de +manteaux, répliqua Philéas d'un air capable; mais enfin nous ferons +comme vous l'entendrez. Notre vie actuelle me plaît beaucoup: je +m'instruis, je me perfectionne même dans la langue russe et je ne tiens +pas à brusquer notre départ. + +[Note 19: Pour _ai ti_, holà!] + +Le temps s'écoulait agréablement pour les deux amis, en effet. Courses, +excursions de toutes espèces, tout leur faisait trouver charmante leur +vie actuelle. + +Lorsque l'automne arriva, Philéas comprit ce qu'avait voulu dire +Polyphème. Mais, trop vaniteux et trop entêté pour suivre les conseils +de son ami, craignant en outre le ridicule s'il ne se mettait pas à la +dernière mode, il ne voulut pas, pendant les premiers froids, sortir +vêtu comme l'était Polyphème. Il préféra rester chez lui; mais l'ennui +le prit au bout de huit jours de réclusion... Polyphème se moquait de +Saindoux, demandant s'il tournait à la marmotte et lui conseillant de +vivre de sa graisse, comme les ours. + +Philéas se rebiffa! + +--C'est du propre, ce qu'ils font! s'écria-t-il; se lécher les pattes +et se nourrir de ça... Tenez, je vais faire un petit tour, décidément. +_Tac_[20], pour vous faire plaisir, je mettrai mon cache-nez et des gants +fourrés, mais voilà tout, par exemple. + +[Note 20: Pour Tax, c'est ainsi.] + +POLYPHÈME, _secouant la tête_.--Vous ne tarderez pas à vous repentir de +votre imprudence, mon ami. Je parle sérieusement, la chose en vaut la +peine; mais enfin, je vous accompagne, et je veille sur vous. + +PHILÉAS, _d'un air capable_.--Allez! allez! je suis plus robuste que +vous ne le pensez, Tueur! + +Les jeunes gens sortirent, suivis de Sagababa; ce dernier, emmitouflé +de la tête aux pieds, trébuchait sans cesse; il s'accrochait tantôt à +Philéas, tantôt à Polyphème et finit par accaparer l'attention des deux +amis qui tournaient sans cesse la tête de son côté, pour voir s'il était +encore debout. + +Tout à coup, un passant se précipita sur Philéas et se mit à lui frotter +vigoureusement les oreilles avec de la neige. + +--Ah çà! qu'est-ce qui vous prend donc, Monsieur? demanda Saindoux en se +débattant. Voulez-vous bien finir cette mauvaise plaisanterie?... + +... Mais le monsieur continuait toujours sa besogne avec ardeur, tout en +disant quelques mots en russe. + +--A moi! Tueur, criait Philéas en se débattant de plus belle; +délivrez-moi, de ce crampon qui me farcit les oreilles avec de la neige. +Vous m'en rendrez raison, Monsieur; me lâcherez-vous; à la fin? + +Un café était près de là. Polyphème y poussa son ami, y entraîna le +passant; Sagababa, ne pouvant plus marcher, les suivit à quatre pattes +et l'on s'expliqua à loisir. + +Les oreilles de Philéas étaient en train de geler! Un passant +charitable, voyant cela, avait rendu à Saindoux le service, très usité +en Russie, de le guérir séance tenante, grâce à des frictions de neige +sur les membres en danger. + +[Illustrationb 48.png] + +Philéas, rasséréné, se fit longuement expliquer la nécessité d'agir +avec promptitude et énergie. Il comprit alors qu'il y avait une vraie +imprudence de sa part à ne pas se couvrir comme on doit le faire en +pareille saison, avec un rude climat. Il remercia chaleureusement le +«Sauveur de ses oreilles», comme il se plut à l'appeler, puis il entra +promptement dans un magasin, s'y munit d'une pelisse, d'une casquette et +de grandes bottes, le tout des mieux fourrés, et revint chez lui arec +Polyphème. Ils avaient mis Sagababa entre eux deux, le petit nègre ayant +eu la malencontreuse idée de mettre des bottes deux fois trop grandes et +un manteau beaucoup trop long. + +Au moment de rentrer, Philéas lâcha tout à coup Sagababa, se jeta sur +une dame qui passait et lui frotta les joues à tour de bras avec de la +neige... + +--Ne bougez pas, ne bougez pas, _c'est trista!_[21] lui criait-il en même +temps. + +[Note 21: Pour _sectritsa_, ma petite soeur.] + +--Qu'est-ce que vous faites, mal appris! glapissait la dame en français, +êtes-vous ivre? + +Philéas lâcha prise tout à coup et regarda la poignée de neige qu'il +tenait... Son visage exprimait une stupéfaction profonde! + +--Ah! mon Dieu, elle est rouge! dit-il enfin, tandis que Polyphème, +poussant Sagababa dans la maison, revenait vers son ami et ne pouvait +s'empêcher de rire de sa stupeur et de la ligure de la dame. + +Elle était étrange, en effet! la pauvre femme avait la déplorable +habitude de se peindre le visage; elle se mettait du rouge sur les +lèvres, du noir sur les cils et sur les sourcils, du blanc partout. +Cette dernière teinte avait trompé Philéas, tout imbu de l'idée de +sauver ceux qui lui tomberaient sous la main, comme il venait de l'être +lui-même. + +Saindoux avait donc fort malencontreusement frotté la figure de la dame +et avait causé par là le plus affreux gâchis qu'on puisse voir. Il y +avait des raies rouges, des taches noires et un bariolage blanc sur +cette malheureuse figure, rendue plus grotesque encore par les grimaces +de colère qui la contractaient. + +En voyant ce désastre, Philéas perdit la tête et se précipita chez lui; +Polyphème voulait le suivre lorsque la dame lui prit le bras et commença +à l'injurier. Le jeune homme s'impatienta promptement et, saisissant +Sagababa qui était revenu, poussé par; la curiosité, voir ce qui se +passait, il le jeta entre lui et la dame et, se dégageant par cette +brusque intervention, il suivit lestement Philéas. + +Le petit nègre ouvrait la bouche pour appeler son maître lorsque la +dame, de plus en plus exaspérée, lui donna deux soufflets et empoigna +ses cheveux crépus. Elle vociférait en déclamant contre les polissons +dont elle tirerait vengeance, mais elle avait affaire à forte partie. +Sagababa lui enfonça son chapeau sur la tête, lui entortilla la figure +dans le cache-nez de Philéas tombé sur le champ de bataille, et avant +que la dame ait pu se dégager, il avait rejoint son maître et Polyphème. + + + + +CHAPITRE XXIV + +LE CHAPEAU CHINOIS + +Cette aventure, tout en faisant rire nos deux amis, dégoûta Philéas +de la ville; il n'eut pas de repos qu'il n'eut obtenu de Polyphème un +changement de résidence. Ils allèrent donc se fixer dans une petite +habitation qu'ils louèrent près d'une forêt immense. + +Cet endroit convenait à leurs goûts aventureux, et ils avaient +l'intention de parcourir souvent ces grands bois, le propriétaire leur +ayant gracieusement accordé l'autorisation d'y chasser tant qu'ils le +voudraient. + +Les premiers jours se passèrent à n'installer. Polyphème y apportait +une habileté particulière, aussi ne fit-il guère attention au départ de +Philéas qui s'esquiva un beau matin, seul, en traîneau, dans le but de +reconnaître un peu l'endroit où devait se trouver le gibier. + +Saindoux était tout joyeux de son escapade. Il allait bon train, faisant +galoper son cheval, lorsque l'animal butta tout à coup et s'abattit en +brisant ses traits. Philéas, contrarié, sauta à bas du traîneau pour +rattacher le harnais, lorsque le cheval ne releva d'un bond et se mit à +fuir en hennissant, du côté de la maison. + +Saindoux fut fort embarrassé; il commençait même à avoir peur... Sa +crainte se changea en épouvante lorsqu'il vit sortir du bois et venir à +lui un ours brun de grande taille! + +Perdant la tête, le pauvre garçon se jeta dans le traîneau et y fouilla +avec désespoir pour, saisir une arme... mais, ô désolation!... il avait +oublié son fusil... + +Il n'y trouva qu'un instrument bizarre; c'était une espèce de chapeau +chinois en cuivre, avec force sonnettes. Sagababa, amateur de tout ce +qui était bruyant, avait acheté cet instrument à Moscou et l'avait +oublié là. En désespoir de cause, Philéas s'en saisit. Quand l'ours +approcha, il fit en le brandissant un tel vacarme, que l'animal se +recula tout effrayé! Il s'empêtra même de telle sorte dans les traits +brisés qu'il lui fut impossible de s'en dégager malgré tous ses +efforts... + +--Ah! ah! dit alors Philéas, retrouvant sa voix; tu n'aimes pas la +musique, _bât ou ça_[22]; elle me plaît, à moi, et je vais la continuer +pour te faire marcher! + +[Note 22: Pour _batiouchka_, petit père.] + +Saindoux avait repris courage, en voyant l'ours devenu captif; il sauta +dans le traîneau et fît de nouveau résonner aux oreilles de l'ours son +terrible instrument. + +[Illustration 49.png] + +Le vacarme fit partir au grand trot l'animal effaré; il allait dans la +direction de la demeure de Philéas, à la grande joie de ce dernier. +Saindoux le maintint habilement dans le bon chemin, grâce à quelques +explosions de chapeau chinois. Il vit bientôt de loin Polyphème, armé +d'un fusil, qui venait à sa recherche. + +Sauter à terre et laisser à son compagnon le loisir d'abattre l'ours fut +pour Philéas l'affaire d'un instant. Il remit à Sagababa, accouru au +bruit, son précieux chapeau chinois, en le félicitant d'avoir eu l'idée +de faire cette acquisition, puis il rendit compte à son ami émerveillé +de la façon brillante dont il s'était tiré d'affaire. + +On mit le corps de l'ours dans le traîneau et on l'emmena à la maison où +on le dépouilla de son épaisse fourrure. Philéas se fit un plaisir de +l'envoyer à M. de Marsy avec une lettre où il lui racontait à sa façon +son nouvel exploit. + +Quelque temps après cette chasse bizarre, Polyphème entra un matin chez +Philéas encore endormi. Celui-ci se frotta les yeux et se détira en +bâillant. + +POLYPHÈME.--N'est-ce pas aujourd'hui le grand jour, mon cher? Je suis +impatient de savoir où en sont vos cheveux. Vous avez retardé jusqu'à +ce matin le moment de regarder de quelle nuance ils sont; j'ai hâte de +jouir de ce spectacle. + +PHILÉAS.--C'est bien aimable à vous d'y avoir pensé, mon ami. C'est +vrai, j'ai courageusement gardé mon bonnet de soie noire jusqu'à +présent. Je suis aussi curieux que vous de constater l'état satisfaisant +de leur nuance. Ce côté capillaire de ma personne est important à +observer. Hé! Sagababa! Apporte-moi mon miroir, mon garçon, plus un +peigne, plus une brosse; j'ai besoin de donner à mes jeunes cheveux les +ondulations gracieuses qu'avaient les anciens. + +Polyphème riait sous cape, tout en aidant le petit nègre à munir son +maître de ce qu'il voulait avoir. + + + + +CHAPITRE XXV + +ENCORE LES CHEVEUX DE PHILÉAS + +Installé devant une glace, un sourire confiant sur les lèvres, Philéas +ôta vivement son bonnet... Il poussa un cri d'horreur!.. Polyphème et +Sagababa firent entendre des exclamations d'étonnement... + +Les cheveux de Saindoux étaient d'une belle nuance lilas. + +Le pauvre garçon ne pouvait en revenir! Il restait la bouche béante, les +yeux écarquillés, regardant tour à tour sa malencontreuse chevelure, +Polyphème qui se pinçait les lèvres pour ne pas rire et Sagababa qui +tournait autour de lui comme autour d'une bête curieuse. + +--Quelle catastrophe! gémit-il enfin d'un air piteux; c'est aussi laid +qu'avant! Hein! Tueur, qu'en dites-vous? Que faire? vais-je me reraser +et porter jusqu'à extinction ce misérable bonnet? + +Polyphème se leva, alla examiner gravement la tête du pauvre Saindoux; +puis, toujours sans parler, il prit une brosse et arrangea savamment la +chevelure. Quand il eut terminé, il dit d'un air solennel: + +--Cela ne peut pas rester ainsi! + +Sagababa se frappa le front d'un air ravi au moment où Philéas allait +recommencer ses doléances. + +--Maître à moi se peindre avec du cirage! s'écria-t-il. + +--Tiens, au fait! avec force cosmétique noir, je serais sauvé, dit +Philéas avec joie; qu'en dites-vous, Tueur? + +POLYPHÈME.--Il faut essayer, mon ami! essayer de tout, car cette nuance +est impossible. + +PHILÉAS.--Parbleu! oui, je le vois bien. Quelle horreur! Sagababa, monte +dans la trique[23], mon garçon, cours à Moscou (nous n'en sommes pas +bien éloignés, heureusement) et ramène-moi un coiffeur avec beaucoup de +pommades, de cosmétiques et des poudres de toutes les couleurs. + +[Note 23: Pour _troïque_ (traîneau).] + +Courir était toujours un bonheur pour le négrillon, mais aller faire +cette course de confiance était un surcroît de félicité, aussi +disparut-il comme un éclair. + +Après son départ, le triste Philéas remit avec résignation son bonnet +de soie noire et alla tâcher de se distraire par une excursion avec +Polyphème. Ils allaient un peu au hasard et virent au loin après une +assez longue marche un campement bizarre. + +Au bord du chemin était une lourde charrette couverte; près de +l'équipage se tenait un homme encore jeune, bizarrement vêtu, et dont la +figure basanée était aussi rusée que spirituelle. Il salua poliment les +jeunes gens qui causaient entre eux et leur dit: + +[Illustration 50.png] + +--Sandis, Messieurs, né direz-vous pas quelqués mots bienveillants à un +compatrioté? Bagasse! on aime à parler la langué dé sa patrie quand on +voyage au loin. + +--Ah! vous êtes Français, mon brave? s'écria Philéas, en s'approchant de +lui. + +--Certes! Monssu, et jé m'en fais gloiré, sandis! C'est uné grandé +nation, cellé qui possédé Bordeaux, cetté vraie capitalé dé la Francé. + +--Et qu'avez-vous là? demanda Polyphème en s'approchant de la charrette. + +--En général, un peu dé tout, mais pas grand' chosé pour lé moment, +Moussu, répondit le Bordelais. Quelqués singés dé bellé espècé, un ours +dé premièré beauté, dé la parfumérie... + +--Tiens! interrompit Philéas en dressant l'oreille, vous avez de la +parfumerie, vous? vendez-m'en donc? + +--Volontiers, Moussu, répliqua joyeusement le Bordelais, mais il est +difficilé dé défairé ma pacotille en plein air. Où dois-jé vous porter +céla à ésaminer? + +PHILÉAS.--Au bout de cette grande allée droite se trouve mon habitation, +allez-y. Je vous y précède et je vais y faire mon choix. + +Polyphème haussait les épaules, tout en accompagnant son ami. + +--Vous êtes fou, mon bon, disait-il; aller acheter à un saltimbanque, à +un coureur d'aventures quelques drogues qu'il vous fera payer follement +cher... Vous allez en avoir tant et plus par Sagababa, tout à l'heure. + +Mais Polyphème gourmandait en vain le gros Saindoux. Celui-ci continuait +à se frotter les mains avec jubilation. + +--Tueur, s'écria-t-il, Sagababa ne peut pas me procurer une chose +précieuse que va me vendre ce brave homme. + +--Et quoi donc? demanda Polyphème étonné. + +PHILÉAS, _avec explosion_.--De la graisse d'ours, mon ami! De la pure +graisse d'ours. Je n'ai pas eu la précaution de m'en faire garder, +lorsque vous avez tué celui que je vous amenais, il y a une quinzaine, +de jours. Dieu sait quand nous en trouverons un autre! Celui-là, est +sous ma main, je l'achète et j'en fourre le plus possible sur ma +malheureuse tête. Il n'y a rien de bon comme la graisse d'ours, +continua-t-il en s'échauffant pour répondre à un geste désapprobateur de +Polyphème. Cela rend la force et la vie aux cheveux. Les miens ne sont +décolorés que parce qu'ils manquent de vigueur. Vous verrez! je ne vous +dis que ça... + +--Faites comme vous l'entendrez, répondit Polyphème. Rappelez-vous +seulement de ne pas vous laisser empaumer par ce maître filou. Il a une +physionomie d'un rusé! + +PHILÉAS, _d'un air capable_.--Personne ne m'en remontrera, soyez donc +tranquille! vous allez voir comme je vais mener mon affaire. + +Les jeunes gens retrouvèrent à la maison Sagababa avec le coiffeur et +une grande caisse de marchandises de toutes espèces. Ils examinèrent +tour à tour ce que proposait le coiffeur, mais rien ne plut à Philéas. +Il essaya vainement sur ses cheveux huiles, essences et cosmétiques. +Tout lui sembla horrible. De guerre lasse il s'écria: + +--C'est encore la graisse d'ours qui serait la meilleure, tenez! +N'est-ce pas, Monsieur, que ce serait excellent pour tonifier mes +cheveux et leur faire reprendre une teinte possible? + +--Certes, Monsieur! répondit avec empressement le coiffeur, espérant +faire une bonne affaire par ce moyen. Il est difficile d'en avoir de +bonne, mais je puis vous en procurer vite, cependant. + +--Pas besoin, mon cher Monsieur, interrompit joyeusement Philéas; j'ai +mon affaire. + +--Petit homme avec grande charrette, être dans cour et demander voir +maître à moi, dit alors Sagababa en entrant. + +PHILÉAS.--Justement, c'est ce que j'attendais. Écoutez, Monsieur le +coiffeur. L'homme à qui je vais parler possède un ours, je vais le lui +acheter. Vous en prendrez la graisse et vous m'en ferez, séance tenante, +de bonne pommade. Il va sans dire que je vous paierai bien. + +LE COIFFEUR.--Très bien, Monsieur, je suis à vos ordres. + +Et tous descendirent pour aller trouver le Bordelais. Ce dernier avait +déjà étalé ses petites marchandises et se préparait à les vanter. Grand +fut son étonnement lorsque Saindoux l'arrêta et lui dit: + +--C'est inutile, mon ami, je ne veux pas de tout cela, c'est autre chose +qu'il me faut. + +LE BORDELAIS.--Mossu désiré fairé l'acquisition d'un singé, peut-être! +J'ai son affairé. Uné bêté charmanté. Il né lui manqué que la parolé! +Céla féra la paire avec cé jeune hommé... + +SAGABABA, _grognant_.--Moi, pas singe, entends-tu, toi? Moi taper toi, +si maître à moi permet... + +PHILÉAS, _avec autorité_.--Silence, Sagababa! méprise ce vain propos, +garde ton calme... C'est votre ours que je veux, mon brave; allez me le +chercher, je vous le paierai un bon prix. + +LE BORDELAIS, _tressaillant_.--Mon ours! c'est mon ours qué vous voulez? + +PHILÉAS.--Oui. Combien en voulez-vous? + +LE BORDELAIS, _balbutiant_.--Jé né sais pas au justé... j'y tiens. C'est +mon gagné-pain. Un si bel animal dont jé né mé déférais pas pour trois +cents francs, sandis! + +PHILÉAS, _majestueusement_.--Je vous en donne quatre cents! +amenez-le-moi. + +LE BORDELAIS, _agité_.--C'est uné bellé sommé, mais... jé né peux pas! + +PHILÉAS.--Cinq cents francs, dépêchez-vous! + +POLYPHÈME.--C'est insensé, Philéas! envoyez-le donc promener et ne +pensez plus à votre fantaisie. + +PHILÉAS, _avec obstination_.--Si, je n'en aurai pas le démenti! Voyons, +l'homme, voulez-vous me donner votre bête pour six cents francs? C'est +une somme, ça, hein? + +Le Bordelais ne tenait plus en place. Sur sa figure expressive, on +lisait un singulier mélange d'envie, de chagrin, de dépit et d'embarras. + +--C'est impossiblé, finit-il par dire. J'y tiens trop... Jé n'aurais pas +lé coeur dé m'en séparer. Jé vous lé férai voir cé soir, si vous voulez. +Vous jugérez si c'est un bel animal. Mé permettez-vous dé passer la nuit +sous lé hangar? il se fait tard... + +Au grand déplaisir de Polyphème, Philéas accorda cette permission au +Bordelais. Le coiffeur, désappointé, demanda à retourner à Moscou, mais +Philéas l'entraîna dans un coin, lui parla bas avec feu et le coiffeur +s'inclina en disant: + +--Je ferai tout ce que Monsieur voudra. + +Saindoux alla ensuite retrouver Polyphème et il écouta tranquillement +les gronderies de ce dernier. Elles duraient encore lorsque Sagababa +entra et dit: + +--Si maître à moi veut regarder ours? moi le montrer à maître à moi. + +--Tiens! s'écria Philéas, enchanté de se soustraire aux blâmes de +Polyphème; allons donc voir cette fameuse bête, Tueur, voulez-vous? + +--Non, répondit Polyphème avec impatience. Je ne suis pas curieux de ce +spectacle. Allez-y seul, si vous voulez. + +Philéas ne se le fit pas dire deux fois. Il suivit Sagababa et monta +avec lui dans la charrette. Il y vit dans le fond, attaché par une +chaîne, un bel ours brun qui était couché et qui étendit une patte d'un +air féroce. + +--Oh! là! là! marmotta Philéas en descendant précipitamment, il n'a pas +l'air commode! ce sera ennuyeux, ce soir, si... + +Il s'arrêta en hochant la tête. + +--Bah! ajouta-t-il, je ferai son affaire en un clin d'oeil... + +Sagababa l'écoutait parler avec étonnement. Philéas s'en aperçut et se +mordit les lèvres. + +--Sot que je suis! marmotta-t-il, ce gamin va peut-être jaser... Tant +pis! Où est donc le maître de l'ours? demanda-t-il tout haut à Sagababa, +afin de détourner les idées de celui-ci. + +SAGABABA.--Lui s'être éloigné exprès. Avoir dit: Dans un quart d'heure, +toi pouvoir montrer ours à maître. + +PHILÉAS.--Ce monsieur se trouve probablement trop grand seigneur pour +me faire voir son ours lui-même, à ce qu'il parait. Allons! viens, +Sagababa, fais-nous servir à dîner. Il se fait tard et j'ai fort à faire +ce soir. + +Après le repas, Philéas, visiblement préoccupé, prit un prétexte pour se +retirer chez lui. Polyphème, fatigué, ne fit nul effort pour le retenir +et il allait se mettre au lit lorsque la tête laineuse de Sagababa +apparut dans ta porte entrebâillée... + + + + +CHAPITRE XXVI + +UN OURS DE NOUVELLE ESPÈCE + +--Qu'y a-t-il, Sagababa? demanda nonchalamment Polyphème, tout en +commençant à se déshabiller. + +--Maître à moi veut faire affaire à ours! repartit mystérieusement le +petit nègre, en entrant dans la chambre sur la pointe des pieds. + +--Hein! qu'est-ce que tu chantes? s'écria Polyphème en se retournant. + +Sagababa répéta sa phrase en l'accentuant solennellement. + + +--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria le jeune homme. A quel propos +a-t-il dit cela? + +Le petit nègre raconta alors à sa manière leur visite à l'ours. + +--Ah! peste! grommela Polyphème, soupçonnant quelque nouvelle +excentricité de Philéas. Il ne s'agit plus de dormir, mais de veiller. +Écoute, mon brave, où est ton maître, à présent? + +SAGABABA.--Dans chambre à coiffeur, à causer. + +POLYPHÈME--A merveille! fais le guet; je vais chez lui... mais il ne +faut pas qu'il s'en doute, entends-tu? + +Sagababa fit un signe affirmatif et Polyphème entra chez Saindoux. Il +alla droit au revolver, le désarma et en remplaça les cartouches par +d'autres, qui n'étaient chargées qu'à poudre. + +Rassuré après cela, il regagna sa chambre, s'y arma et y attendit les +événements, avec un mélange d'impatience et de curiosité. + +Quand minuit sonna, il entendit Philéas se lever, aller avec précaution +à la porte, l'ouvrir et se diriger vers la charrette du Bordelais... + +Le silence était profond; le temps, calme et relativement doux. Philéas +était pourtant fort mal à l'aise et tremblait légèrement. + +--Bah! se disait-il, tout en allant avec précaution vers la charrette; +je ne vois pas quel mal je fais, après tout. D'après ce que m'a dit +Sagababa, cet homme s'est absenté pour la nuit. Je lui tue son ours, je +l'apaise... (l'homme, pas l'ours), je lui donne six cents francs en +lui déclarant que l'ours était méchant comme la gale, et voulait nous +dévorer tous. Il sera enchanté... (l'homme, pas l'ours), et j'aurai ma +graisse! C'est parfait; m'y voilà! ai-je mon revolver? bien. Et mon +couteau? bien. Peste! s'il allait se rebiffer comme tantôt... Il est +encore dans son coin, le bon animal! Il n'a pas bougé depuis tantôt... +Visons à l'oreille! + +Grâce à la sage précaution de Polyphème, les deux coups de feu de +Philéas étaient inoffensifs. En revanche, ils étaient bruyants, car la +charge de poudre avait été mesurée par une main libérale. En entendant +la détonation, l'ours se leva brusquement, à la grande terreur de +Philéas!... + +[Illustration 51.png] + +--Bagasse! cria-t-il... + +... Saindoux, affolé, jeta sa lanterne, s'élança hors de la charrette et +s'en alla tomber dans les bras de Polyphème qui le suivait de près, sans +qu'il s'en fût douté. + +Les cheveux hérissés, les yeux hors de la tête, il balbutia: + +--L'ours parle! + +Polyphème, non moins stupéfait que le pauvre Saindoux, s'élançait vers +la charrette, un poignard à la main, lorsque l'ours apparut et dit: + +--Qué d'excusés à vous fairé, Messieurs! + +--Mais c'est le Bordelais! s'écria Polyphème en éclatant de rire. + +--L'ours serait un homme? demanda Philéas en se redressant tout à coup. + +L'animal ôta piteusement sa tête et montra aux jeunes gens la figure +pâle et déconcertée du saltimbanque. + +--Hélas! oui, c'est moi, dit-il humblement, j'avais légèrément... +ésagéré tantôt en mé disant propriétairé d'un ours dont jé n'avais plus +qué la peau! Jé n'ai pas voulu avouer cé qu'il en était... J'ai gardé +imprudemment cetté peau pour dormir et j'ai failli lé payer cher! + +--Au fait! comment ne vous ai-je pas tué? observa Philéas en +tressaillant. Je tire bien, cependant... + +--Oui, mais vous ne pouvez faire aucun mal avec des cartouches chargées +à poudre, répondit Polyphème en souriant; et les vôtres avaient été +arrangées par moi, ce soir. + +PHILÉAS, _lui serrant, la main_.--Merci, Tueur! mais comment vous +êtes-vous douté de quelque chose? + +POLYPHÈME.--Votre fidèle Sagababa m'a donné l'éveil sur vos projets. +L'en blâmez-vous? + +--Non certes! répliqua Philéas en faisant un signe de tête amical au +petit nègre qui se redressa, tout fier. + +Le reste de la huit se passa fort paisiblement. + +Le lendemain, le Bordelais partit après avoir reçu des jeunes gens une +bonne somme pour l'aider à regagner la France. + +Le coiffeur, ayant délibéré avec Philéas, lui conseilla enfin un onguent +qui adoucit la teinte étrange des cheveux malades et qui lui permit de +se montrer sans attirer l'attention générale. + + + + +CHAPITRE XXVII + +LE BAIN RUSSE + +--Tueur, dit le gros Philéas au moment où les voyageurs approchaient +de Pétersbourg, la température est assez douce aujourd'hui pour me +permettre de songer à prendre un de ces fameux bains russes dont j'ai si +souvent entendu parler. Voulez-vous que nous y allions ensemble? + +--Volontiers, répondit Polyphème; à condition de prendre de bonnes +précautions après, pour éviter tout refroidissement. + +--Bien entendu! riposta Philéas, je n'ai pas envie d'attraper du mal, +certainement. Nous y voilà donc, dans cette fameuse ville, cette +capitale célèbre, bâtie par Louis le Grand! + +POLYPHÈME, _se récriant_.--Comment, Louis? c'est Pierre, que vous voulez +dire. + +PHILÉAS, _avec onction_.--C'est vrai! cet illustre Pierre le Cruel... + +POLYPHÈME, _riant_.--Bon! c'est Pierre le Cruel, à présent! + +PHILÉAS, _avec autorité_.--Mon ami, on ne peut pas nier qu'il l'ait été, +cruel! + +POLYPHÈME, _insistant_.--Pierre le Cruel, oui. Mais Pierre le Grand +n'est pas Pierre le Cruel. + +PHILÉAS.--Si. Je vous le ferai voir dans un livre que Pierrot a rédigé +pour moi. Oh! c'est qu'il est très aimable quand il veut s'en donner la +peine. + +Polyphème se mit à rire sans répondre et l'on arriva à Pétersbourg. +On se casa dans un des bons hôtels que le jeune artiste s'était fait +indiquer par avance et Philéas rappela à son ami son idée de bain russe. + +Polyphème consentit de bonne grâce à suivre Saindoux. Sagababa supplia +son maître de lui permettre de venir et tous trois se dirigèrent vers un +établissement recommandé par l'hôte. + +Arrivés là, Philéas demanda s'il y avait des employés français dans +l'établissement. On répondit que oui et Saindoux, désirant être servi +par un compatriote, on lui envoya un homme qui jeta un cri de surprise +en voyant le gros jeune homme. + +--Sandis! Monsieur, vous ici? s'écria-t-il. + +PHILÉAS, _surpris_.--Tiens! c'est l'ours... c'est-à-dire le Bordelais. +Bonjour, mon brave. Comment vous-trouvez-vous ici? + +Le Bordelais secoua la tête avec un gros soupir et commença +silencieusement à servir Philéas. + +Ce dernier ne connaissait nullement les bains russes; il s'imaginait que +c'était très simple et fort agréable. Il fut aussi ennuyé que surpris de +recevoir tout à coup, à peine déshabillé, une douche d'eau glacée. + +--Heu! heu! brrr! gémit-il en grelottant. Quelle fichue idée de geler +les gens sans les avertir...! + +Il avait à peine eu le temps de dire ces mots, qu'un jet d'eau chaude +l'inondait. + +--Nom d'un petit... sac à... sabre de... Pristi! Prelotte! mais vous +me mettez au court bouillon! hurla Philéas, tournant à l'exaspération. +Quels stupides bains... Assez, je vous dis! cela s'arrête... c'est bien +heureux!.. Allons, bon!... + +... La douche d'eau glacée venait encore de l'inonder subitement. + +--Mais c'est à en devenir enragé! balbutiait Philéas, claquant des +dents. Je veux sortir de cette caverne, de cet... Oh là! là!... + +La vapeur chaude le suffoquait de nouveau. + +Le Bordelais, sans lui laisser le temps de se plaindre encore, le +saisit, l'enveloppa dans un peignoir et se mit à le frictionner. +Saindoux se laissa faire d'abord, mais le méridional ne tarda pas à +mettre sa patience à l'épreuve. + +--Mossu, déclara-t-il d'un air lugubre, il est temps dé vous mettré au +courant dé ma déplorablé situation. J'étais hureux en vous quittant; +grâcé à vos dons généreux, jé pouvais régagner Bordeaux! Hélas! jé suis +victimé d'un Doctur qué j'ai eu lé malhur dé rencontrer en routé. Il +m'a persuadé qu'un dé mes singés avait un cas scientifiqué très raré à +étudier, qu'on mé lé paierait cher ici... jé l'ai cru et... + +... Tout en disant cela, il frottait Saindoux de plus en plus +rageusement. + +--Aïe! aïe! cria Philéas en le repoussant. Vous m'étrillez, mon garçon! +prenez donc garde... Eh bien! combien vous l'a-t-on payé, votre singe? + +--Trois francs cinquanté! répliqua le Bordelais s'exaltant et frappant +sur le dos de Philéas à coups redoublés. Oui, on n'a pas eu honté dé mé +donner céla!... + +--A la garde! interrompit Philéas, cet homme est fou furieux... je cours +des dangers! à moi! + +Les cris du pauvre Saindoux, tout meurtri, attirèrent Polyphème et +Sagababa. Ils entrèrent, suivis d'un homme qui s'élança vers Philéas en +s'écriant: + +--Violets, ils sont devenus violets! c'est encore plus scientifique. Ah! +mon ser cousin, quelle zoie de vous revoir ainsi!... + +Les douches avaient effectivement rendu aux cheveux de Philéas leur +teinte étrange, dissimulée naguère par des cosmétiques. + +Le Bordelais fit un brusque mouvement et dit d'une voix étouffée: + +--Lé voilà, cé méchant homme, causé dé mes malhurs... + +--Tiens! c'est vous, mon ami? demanda Crakmort (car c'était bien lui); +et votre sinze, qu'en avez-vous tiré? + +Le Bordelais le toisa de la tête aux pieds, fit un rire ironique, et se +croisant les bras, dit avec emphase: + +--Trois francs et cinquanté centimés!... + +--Pauvre garçon! s'écria le docteur, ze suis cause d'un déranzement +ruineux dans vos prozets. Ze vous dois des dédommazements... + +[Illustration 52.png] + +--A la bonne huré! marmotta le Bordelais en s'adoucissant. C'est qué +cé n'est pas gai d'être garçon dé sallé à l'étranger, quand jé pouvais +retourner promptément en Francé! + +Le Marseillais tira majestueusement trois billets de cent francs de sa +poche et les mit dans la main du Bordelais ébahi... + +--Ze n'aurai pas le démenti de mon affirmation médicale! lui dit-il. +Voilà ce que valait votre sinze scientifique. Avec cela, vous +retournerez facilement sez vous. + +--Bravé hommé dé médécin! soupira le Bordelais ravi. Et moi qui en +disais du mal! + +--Oui! j'en sais quelque chose, gémit Philéas en se frottant les côtes. +Pristi! Je suis en compote! quels poings il a, ce méridional! + +Le Bordelais se confondit en excuses, tandis que Polyphème se faisait +expliquer ce qui venait de se passer. Il riait tout bas, tout en aidant +Sagababa à mettre de l'huile adoucissante sur le dos de Philéas. Pendant +ce temps, Crakmort contemplait Saindoux avec extase... + +--C'est magnifique! murmurait-il, quelle teinte scientifique... comme +c'est nuancé! voilà un cas à étudier, à suivre de près... Ser cousin, +quel malheur de n'avoir pas gardé les premiers! Ah! ce Narcisse, quelle +perte il a fait faire à la science! + +--Voyons, ne vous désolez pas, dit Polyphème que l'enthousiasme du +Marseillais amusait beaucoup. J'en avais gardé une mèche, moi, de ces +fameux cheveux. Les voulez-vous? + +Le docteur faillit sauter au cou de Polyphème; il lui serra la main avec +un vrai transport de joie. + +--Si ze les veux! répondit-il. Ah! ser zeune homme! zénéreux, sarmant +zeune homme... Z'accepte avec attendrissement! Quel cas pour la +médecine! ser cousin, z'implore une nouvelle messe de ces beaux +essantillons capillaires... Quel violet! c'est à en perdre la tête... Ze +vous demande même la permission de vous suivre, zusqu'à la fin de cette +transformation bizarre. Z'étudierai votre précieuse tête. Ze le dois à +la science. + +Philéas fit une grimace, mais Polyphème trouva l'idée excellente. Il +avait déjà pu apprécier l'esprit et les ressources du docteur qui avait, +sous des dehors excentriques, une vraie science et beaucoup de talent. +Il pensa donc que ce serait une bonne fortune pour eux de l'attirer à +leur suite et de le décider à entreprendre aussi les longs voyages que +les jeunes gens méditaient de faire. + +--Vous avez une excellente idée, cher docteur! s'écria-t-il. Je vous +approuve chaleureusement. Venez avec nous. Vous aurez des découvertes +merveilleuses à faire, là où nous comptons aller. Vous êtes des nôtres, +c'est convenu! + +--Et Narchiche, le pauvre Narchiche? murmura une voix triste derrière +eux. + +--Narchiche auchi, répondit Polyphème en riant, et en se retournant pour +faire un cordial signe de tête à l'Auvergnat, qui se tenait timidement à +la porte. + +--En voilà, une collection! remarqua Philéas moitié riant, moitié +grognant. + +--Ce sera comme dans l'arche de Noé, répliqua Polyphème en éclatant de +rire. + +Philéas se fâcha en disant qu'il ne voulait pas être traité de bête. +Polyphème protesta qu'il le classait parmi les fils du patriarche et +tout s'apaisa. + +Le bain fini, chacun se rhabilla et retourna à l'hôtel. Crakmort alla +s'installer près des jeunes gens. On fournit au Bordelais l'occasion +de partir vite et l'on s'occupa ensuite de s'approvisionner et de se +renseigner pour les longs voyages projetés. Crakmort devint dès +lors très utile. Il suggéra plusieurs précautions hygiéniques qui +réconcilièrent avec lui Philéas, encore un peu rancuneux jusque-là. + + + + +CHAPITRE XXVIII + +UN BAL MASQUÉ + +Avant le départ, il fallait voir Tsarkoé-Sélo. Cette délicieuse +résidence impériale, le Versailles de Pétersbourg, devait être visitée +par les voyageurs auxquels avait été signalé cet endroit remarquable. + +Les jeunes gens, le docteur, Sagababa et l'Auvergnat qu'on n'appelait +plus que _Narchiche_, partirent donc et allèrent admirer toutes les +beautés dont est plein le célèbre Tsarkoé-Sélo. Les jardins publics, la +villa impériale, les belles habitations environnantes, tout y excita +l'admiration des voyageurs. Dans leurs courses, Philéas entendit +parler de bal pour le soir; il s'informa et il apprit qu'un marchand +colossalement riche avait là d'immenses serres chaudes; elles avaient +trois kilomètres de long et l'on pouvait s'y promener en voiture[24]. Au +milieu de cette merveille, se trouvait un grand et admirable salon de +réception à pans mobiles. On devait donner là un bal de charité et les +serres allaient être allumées _ad giorno_. Philéas écoutait raconter +tout cela bouche béante; il s'écria tout à coup: + +--Je veux y aller, moi. + +[Note 24: Historique.] + +--Au fait! dit Polyphème, cela vaut la peine d'être vu. Qu'en +dites-vous, Crakmort? + +--Ze suis de votre avis, très ser; répondit le Marseillais. La +difficulté, malheureusement, est d'être invités. + +--Mais il n'y a qu'à payer! reprit vivement Philéas, puisqu'on dit que +c'est un bal de souscription. + +--A combien le billet? demanda Crakmort. + +--Cent francs, répliqua Philéas en se grattant l'oreille; déplus, il +faut être costumé. + +--Peste! observa Polyphème, c'est une affaire... Bah! c'est pour les +pauvres. Allons-y gaîment! En ce cas, où trouver des costumes? + +--Ici, dit Philéas en indiquant avec empressement un élégant magasin où +étaient étalés plusieurs frais costumes de fantaisie. + +--Entrons-y alors, s'écria joyeusement Polyphème, et prenons ce qui nous +conviendra le mieux. + +Ils n'avaient que l'embarras du choix. Crakmort prit un costume +demi-magicien, demi-nécromancien. Polyphème préféra être en Figaro. +Philéas voulut se mettre en ramoneur. Ce dernier costume fit rire +Polyphème. Saindoux persista dans son choix, ajoutant qu'il avait son +projet et qu'il comptait se rendre populaire. De chez le costumier, on +se rendit à l'hôtel; là, on se procura des billets pour le bal; on dîna, +on s'habilla, puis, à l'heure indiquée, les trois touristes se rendirent +au bal en traîneaux, chaudement enveloppés, tandis que Sagababa +pleurnichait près de «Narchiche» en voyant qu'il ne pouvait suivre son +maître. + +[Illustration 53.png] + +Ce bal était féerique! Philéas se rengorgea en recevant les remercîments +de ses amis pour sa bonne idée d'y venir. Ils visitèrent avec +enchantement ces merveilleuses et interminables serres; elles +regorgeaient de plantes rares, d'arbres exotiques, de fleurs +magnifiques, de fruits admirables et étaient éclairées par des torrents +de lumière électrique. + +Philéas voulut revenir au grand salon, lorsque la foule y fut attirée +par un orchestre excellent. Dans un intervalle de repos, au moment +du souper, il tira une écuelle de sa poche et, imitant l'accent de +«Narchiche», il dit à haute voix: + +--Un bal de charité chans quête, cha n'est pas complet! Le pauvre +ramoneur Franchais va demander un petit chou pour les pauvres de che +pays, ch'il vous plaît. + +Ce peu de mots eut un succès fou. On applaudit et mille mains finement +gantées prodiguèrent l'or dans la sébile de Philéas... Elle fut bientôt +pleine. Sans se déconcerter, Saindoux versa l'or dans son bonnet et +tendit de nouveau l'écuelle au milieu de rires mêlés d'applaudissements. + +Crakmort voulut profiter de l'idée de son cousin. Une fois la quête +faite, il réclama audacieusement la parole et offrit de dire la bonne +aventure au profit des malheureux, pour augmenter encore la quête. Ce +fut une somme nouvelle pour les pauvres, car le spirituel Marseillais +émaillait ses prédictions de plaisanteries si amusantes que tous +voulurent l'entendra et payer pour cela. + +Lorsque Crakmort eut fini, Polyphème salua la foule et de son ton le +plus comique: + +--Mesdames et Messieurs, dit-il, Figaro trouvera-t-il quelques bourses +qu'il puisse raser pour ne pas aller près de vos pauvres les mains +vides, tandis que ses amis ont le bonheur de leur porter une ample +moisson? Il veut donner l'exemple, du reste! + +Et en disant ces mots, il jeta sa bourse dans un plat à barbe qu'il +tenait à la main. + +Lui aussi eut un succès énorme. + +Quand il eut fini sa recette, qu'il égayait de lazzis dignes de son +costume, il alla avec ses amis s'incliner devant la princesse de K... +présidente de l'oeuvre charitable au profit de laquelle se donnait ce +beau bal. Les trois Français lui remirent respectueusement, au milieu +des bravos de la foule, le produit considérable de leur ingénieuse +charité. + +Au milieu du tumulte causé par les réflexions des uns, les félicitations +des autres, quelques éclats de rire attirèrent l'attention générale sur +une petite figure noire et grimaçante, qui se montrait entre deux larges +cactus. + +--Sagababa! s'écria Philéas ébahi. + +C'était le négrillon, costumé en singe, qui s'était faufilé jusque-là +afin de rejoindre Saindoux, et qui restait pétrifié devant les +merveilles offertes à ses yeux. + +On rit de l'idée amusante de Sagababa. On lui permit de rester là et +le ravissement enfantin du jeune nègre, son langage comique, son +attachement pour son maître divertirent beaucoup de monde. + +Le bal finit enfin et nos amis en sortirent les derniers. Ils +regagnèrent l'hôtel, non sans se féliciter de leur délicieuse soirée et +de l'excellente idée de Philéas. Grâce à son originalité, cette fête +différait des autres en ce qu'elle était devenue réellement productive +pour les malheureux. + + + + +CHAPITRE XXIX + +VOL DE SAGABABA + +Ce fut avec des impressions agréables et riantes que nos voyageurs +revinrent à Saint-Pétersbourg. Au moment où ils rentraient à l'hôtel, +un homme qui passait dans la rue alla vivement vers eux, et s'écria en +anglais: + +--Voilà mon affaire! + +Polyphème, qui parlait cette langue à merveille, se tourna vers lui avec +étonnement. + +--Qu'y a-t-il? lui demanda Philéas. + +Au lieu de lui répondre, Polyphème écoutait l'Anglais qui s'était +approché en le saluant et qui lui parlait avec animation. L'artiste +répondit en haussant les épaules, et comme l'Anglais insistait beaucoup, +le jeune homme entraîna ses compagnons dans l'hôtel en refermant +brusquement la porte au nez de son interlocuteur. + +--Mais qu'y a-t-il donc? répétait Philéas très intrigué. + +POLYPHÈME, _avec impatience_.--C'est un Barnum[25] quelconque qui +essayait de nous chiper Sagababa. Je l'ai envoyé promener. + +[Note 25: Célèbre entrepreneur d'_exhibitions_ curieuses.] + +PHILÉAS, _mécontent_.--Comment? nous chipper Sagababa? En voilà, une +idée! Qu'il y vienne, ce saltimbanque... Tu ne veux pas nous quitter, +hein! mon garçon? + +Sagababa, sans répondre, fit une hideuse grimace dans la direction de +l'Anglais. + +POLYPHÈME, _riant_.--Pas mal! à présent, il s'agit de nous préparer à +partir demain, Messieurs. A l'oeuvre! Que tout soit prêt... Songez que +nous allons droit en Sibérie! c'est un rude et sérieux voyage, celui-là. + +CRAKMORT.--Ne craignez rien, je serai ésact, moi. Avant d'entrer sez +vous, cousin, venez donc un instant dans ma sambre afin que z'examine +un peu votre sère tête au microscope, pendant une petite heure. Ze ne +demande que cela. + +Philéas le suivit en rechignant, poussé par Polyphème qui riait de sa +mine renfrognée, et les deux domestiques, restés seuls, se mirent à +faire leurs préparatifs de voyage. + +Ils s'en occupaient depuis quelques minutes lorsqu'on frappa à la porte. +Narcisse alla ouvrir... A peine avait-il tiré le battant qu'un homme +s'élança dans la chambre, le renversa d'un coup de poing, jeta un +manteau sur le petit nègre, l'en enveloppa de la tête aux pieds, le +saisit entre ses bras et disparut en un clin d'oeil. + +Narcisse, étendu par terre, criait de toute la force de ses poumons. + +[Illustration 54.png] + +--Veux-tu te taire, imbécile! dit le docteur en entr'ouvrant sa porte. +Tu déranzes mon travail. Si tu veux crier, crie en silence. + +Narcisse se mit sur son séant, le regarda d'un air effaré et répondit +d'un air piteux: + +--Chi je crie, ch'est parche qu'on vient de voler Chagababa! + +--Que lui a-t-on volé? cria Philéas, resté chez le docteur. + +--Cha perchonne, répartit l'Auvergnat d'un ton lamentable. + +D'un bond, les jeunes gens furent près de Narcisse... Le docteur les +suivait, tout effaré! + +--On l'a enlevé? s'écria Polyphème. Qui l'a enlevé? par où a-t-on passé? +combien était-on? + +--Réponds donc, imbécile, dit à son tour Philéas en secouant Narcisse, +qui restait devant eux, bouche béante; dis-nous comment cela s'est +fait? Pauvre petit Sagababa, je n'aurai pas de repos avant de l'a voir +retrouvé... + +Narcisse raconta ce qui venait de se passer. Le docteur écouta +attentivement et dit: + +--Il faut avertir la police. + +POLYPHÈME, _secouant la tête_.--Je crains que ce ne soit inutile. Ce +n'est pas pour montrer Sagababa en spectacle que l'Anglais l'a volé. +Il voulait l'avoir, m'a-t-il dit, pour le donner comme esclave à +un original qui en voulait un à tout prix ces jours-ci, je ne sais +pourquoi. + +PHILÉAS, _vivement_.--N'importe! difficile ou non, il faut nous mettre à +sa recherche. Courez à la police, cousin. Polyphème et moi nous allons +aller aux informations. + +Sans perdre une minute, chacun s'élança de côté et d'autre. Au moment où +Philéas ouvrait la porte de l'hôtel, l'hôte vint à lui. + +--Monsieur a-t-il vu Sam? demanda-t-il. Je le cherche depuis une +demi-heure. + +PHILÉAS, _effaré_.--J'ai bien autre chose à faire qu'à m'occuper de +votre bouledogue, mon cher! + +NARCISSE, _tristement_.--Il est perdu auchi, allez! il est avec le +pauvre Chagababa... + +POLYPHÈME, _se retournant_.--Que voulez-vous dire, Narcisse? + +NARCISSE.--Je dis, Monchieur, que Cham, qui a pris Chagababa en amitié, +était là quand l'Anglais l'a volé. Comme il était mugelé (parche qu'il +venait de rentrer de cha promenade avec l'hôte), il n'a pas pu défendre +chon ami, mais la brave bète ch'est élanchée à cha chuite et bien chûr, +elle ne l'a pas quitté! + +POLYPHÈME, _avec joie_.--C'est parfait. Alerte, Narcisse! ayez l'oeil au +guet, avertissez-nous lorsque le chien reviendra; nous ne tarderons pas, +grâce à lui, à retrouver Sagababa. + +Au bout d'une heure, passée par Philéas à trépigner d'impatience, on +vit le bouledogue revenir lentement. Il avait du sang sur ses poils et +semblait souffrir. + +On s'empressa autour de lui et l'on s'aperçut qu'il était blessé. Il +avait reçu un coup de couteau qui n'avait pas pénétré profondément, +grâce à son épaisse fourrure. On le pansa et Sam léchait la main de +Crakmort qui, venant de rentrer, lui rendait ce service, tout en +attachant sur lui son oeil doux et intelligent. + +--Tout va bien! dit le Marseillais en soignant Sam; la police va venir, +nous allons avoir trois hommes à notre disposition dans une heure. + +--Nous n'en aurons peut-être pas besoin, remarqua Polyphème. Regardez ce +que rapporte Sam. Il a réussi à se débarrasser à demi de sa muselière, +le brave chien, et il a voulu lutter contre l'Anglais, car il tient dans +sa gueule un pan du manteau qui emprisonnait Sagababa. + +En ce moment un drochki[26] passait devant l'hôtel; il s'arrêta devant la +porte ouverte et le cocher s'écria dans sa langue: + +--Tiens! voilà le chien qui a si furieusement attaqué la personne que je +conduisais tout à l'heure... + +[Note 26: Fiacre russe.] + +--Que voulez-vous dire? demanda vivement l'hôte en s'approchant de +l'Isvochnik[27]. + +[Note 27: Cocher.] + +Le cocher lui répondit qu'il avait amené devant l'hôtel un homme qui en +était ressorti peu de temps après, portant un gros paquet dans ses bras. +Il était suivi d'un chien... + +--Et c'était celui-là, affirma l'Isvochnik. Quoique muselé, il sautait +après l'inconnu et semblait vouloir l'attaquer... Celui-ci était +rapidement monté en voiture et s'était fait reconduire à son logis, +suivi par le chien qui voulait toujours lutter avec l'homme; ce dernier +l'avait frappé et était entré chez lui. + +Les jeunes gens coururent à l'adresse qui leur fut indiquée. Ils +entrèrent dans la maison, précédés par Sam qui s'était animé et qui +aboyait avec force. + +Arrivé devant une porte, Sam gratta le bois avec fureur! + +--Sagababa, es-tu là? cria Saindoux. + +--A moi, Sam! à moi, maître! gémit le négrillon prisonnier. Méchant +homme avait volé moi; enfermé moi et être parti... Lui dire qu'il va +chercher un autre maître à pauvre Sagababa! Moi vouloir pas; moi être à +maître Saindoux! + +Narcisse arrivait alors avec Crakmort et les hommes de police; d'un coup +de sa large épaule, il fit voler la porte en éclats et Sagababa, moitié +riant moitié pleurant, vint tomber aux pieds de Philéas. Celui-ci, fort +ému, le releva et l'embrassa avec effusion. + +On entendit alors un juron étouffé, mêlé de grondements féroces. +L'Anglais revenait chez lui. Sam s'était élancé sur lui au moment où, +voyant ce qui se passait, il se disposait à s'enfuir. Le bouledogue +s'était, jeté à la gorge du voleur de Sagababa et l'étranglait bel et +bien. + +On eut grand peine à lui faire lâcher prise! Le voleur fit une mine +piteuse lorsqu'au sortir des crocs aigus de Sam, il passa dans les mains +des agents de police. Il partit, la tête basse, tandis que nos amis +revenaient triomphalement à l'hôtel avec l'heureux Sagababa. Sam +bondissait autour d'eux et faisait mille folies. Philéas, à peine +arrivé, eut un long entretien avec l'hôte, à la suite duquel il dit +joyeusement à ses amis que Sam leur appartenait. Il avait décidé l'hôte +à lui céder le bouledogue, et ce compagnon fidèle et dévoué allait +entreprendre avec eux leurs longs et difficiles voyages. + +Tous applaudirent à cette idée. Sagababa sauta de joie en voyant son +cher Sam venir avec eux et ils partirent le surlendemain, munis de tout +ce qui leur était nécessaire. + +Philéas était radieux! il embrassait tous les gens de l'hôtel, à tort et +à travers. + +--Enfin! dit-il en montant en traîneau; nous voilà lancés dans un vrai +voyage. Nous en avons fini avec l'Europe. Au tour de l'Asie maintenant! +_Pas chaud_[28] Hurrah! + +[Note 28: Pour _Pachol_ (en avant).] + +[Illustration 55.png] + + + +TABLE DES MATIÈRES + + Lettre à monsieur X. + CHAPITRE + --I.--Lutte musicale de deux chantres. + --II.--La correspondance de Philéas. + --III.--Une lettre de Philéas. + --IV.--Une visite de Philéas. + --V.--La chasse de Philéas. + --VI.--Les lettres de Polyphème et de Philéas. + --VII.--Bon voyage, cher Dumollet! + --VIII.--Voyage sur mer, à vol de... Polyphème. + --IX.--La chasse au lion. + --X.--Chasse à la lionne. + --XI.--«Maître à moi!» + --XII.--Chargez... armes! + --XIII.--Chasse aux... chameaux. + --XIV.--La Tyrolienne. + --XV.--Excursion champêtre. + --XVI.--L'ascension. + --XVII.--Le cataplasme. + --XVIII.--Promenade en voiture. + --XIX.--Les loups. + --XX.--Les cheveux de Philéas. + --XXI.--Chasse au... docteur. + --XXII.--Les chenilles. + --XXIII.--Effets de gelée. + --XXIV.--Le chapeau chinois. + --XXV.--Encore les cheveux de Philéas. + --XXVI.--Un ours de nouvelle espèce. + --XXVII.--Le bain russe. + --XXVIII.--Un bal masqué. + --XXIX.--Vol de Sagababa. + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Voyages abracadabrants du gros Philéas +by Olga de Pitray + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ABRACADABRANTS DU *** + +***** This file should be named 15823-8.txt or 15823-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/2/15823/ + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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