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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Voyages abracadabrants du gros Philéas + +Author: Olga de Pitray + +Release Date: May 12, 2005 [EBook #15823] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ABRACADABRANTS DU *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + +<h2>VOYAGES ABRACADABRANTS<br> +DU<br> +GROS PHILÉAS</h2> + +<h5>PAR</h5> + +<h4>La Vtesse de PITRAY<br> + +NÉE de SÉGUR</h4> + + +<h4>DESSINS DE Mme DE LA FARGUE</h4> + +<h4>GRAVURE DE PEREZ</h4> + +<h4>1890</h4> + + + +<h6>PARIS<br> +GAUME ET Cie ÉDITEURS<br> +3, RUE DE L'ABBAYE, 3</h6> + + + + + +<p>A<br> +MADEMOISELLE MARGUERITE PASCAL</p> + + +<p><i>Voici votre Dédicace, chère enfant, elle est bien +due à l'héritière d'un nom qui fait rayonner une +splendide auréole sur votre front gracieux! vous +accueillerez avec plaisir, je l'espère, le récit naïf d'un +brave garçon que je me plais à placer sous votre +protection afin de lui porter bonheur!</i></p> + +<p class="rig">OLGA DE SÉGUR<br> +Vicomtesse de Simard de Pitray.<br> +Paris, le 19 décembre 1889.</p> +<br><br><br><br><br> + + +<p><i>Lettre à Monsieur X...</i></p> + +<p>MONSIEUR,</p> + +<p>Madame de Pitray, qui veut bien rédiger mes nombreuses +aventures de voyage, me dit que vous froncez +le sourcil à la lecture de ces récits extraordinaires. +Vous les accusez d'invraisemblance? Mais, Monsieur, +j'en suis ravi! C'est par là qu'ils brillent! C'est par là +qu'ils intéressent mes nombreux amis. C'est par là, +enfin, que je suis digne de mon illustre parenté. Mon +arrière-grand-oncle, M. le baron de Crac, a laissé des +mémoires à sa famille. Mon arrière-cousin, M. le baron +de Munckausen, non moins soucieux de sa propre +gloire, a publié ses illustres aventures. (Elles ont acquis +un nouvel éclat en se faisant graver par notre +grand artiste, Gustave Doré.) Mais mon oncle de Crac, +par son silence prolongé, avait longtemps laissé la +France dans une infériorité littéraire dont je me suis +montré mécontent.</p> + +<p>J'ai fait violence à ma modestie bien connue et j'ai +prié Mme de Pitray de retracer tous mes hauts faits. +Je n'ai pas la prétention d'instruire. Munckausen ne +l'avait pas non plus; mais, comme lui, je veux intéresser, +je veux dire du nouveau et surtout je veux amuser, +sachant bien que lorsque la critique à ri, elle est +désarmée.</p> + +<p>Laissez-moi donc, Monsieur, raconter à la bonne +franquette mes nombreux et lointains voyages et si, +pour satisfaire les scrupules de votre conscience, il me +faut faire un acte de franchise, il ne me sera pas impossible +de vous avouer tout bas que je vous autorise +à ne pas les croire véritables. Intitulez-les si vous voulez: +<i>Voyages... abracadabrants du gros Philéas</i> et, par +cette gracieuse concession, redevenons bons amis, ce à +quoi vous savez que Mme de Pitray tient essentiellement.</p> + +<p>C'est dans cette espérance que je me déclare, Monsieur, +avec le respect le plus profond,</p> + +<p>Votre tout dévoué serviteur,</p> + +<p class="rig">PHILÉAS SAINDOUX.</p><br><br><br> + +<p class="mid">De mon château de Castel-Saindoux.</p> + +<br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<h3>LUTTE MUSICALE DE DEUX CHANTRES</h3> + + +<p>Peu de temps après être revenu de son voyage +aux bains de mer, M. de Marsy reçut la visite de +Philéas Saindoux<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> qui le pria de venir honorer +de sa présence une réunion musicale et lui raconta +ce qui suit:</p> + +<p>Deux chantres renommés, demeurant dans des +villages différents, s'étaient donné rendez-vous à +Beaugé pour savoir lequel des deux avait le plus de +talent. Canonet, chantre de Saint-Symphorien, possédait +une magnifique et formidable voix de basse +profonde. Il était presque sans rival à dix lieues à +la ronde. Un seul homme, dans les environs, osait +lui tenir tête dans les roulades qui plongeaient en +extase les Normands, grands et petits.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voir <i>Les Débuts du gros Philéas</i>, du même auteur (chez +Hachette).</blockquote> + + +<p>Rossignol, chantre de Saint-Eutrope, charmait +les oreilles par une voix de ténor des plus aiguës. +Il allait à une hauteur étonnante. Grâce à ces artistes, +les deux villages étaient en rivalité déclarée.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> + +<p>Jusqu'alors, la grande distance qui séparait les +chantres et leurs fanatiques avait empêché toute +lutte.</p> + +<p>Le grand jour arriva bientôt.</p> + +<p>Sur la place du village s'agitaient tumultueusement +les partisans des rivaux. Les admirateurs de +Canonet entouraient leur chantre bien-aimé, tandis +que ceux de Rossignol faisaient au ténor un cortège +non moins pompeux.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p> + + +<p>Les amis de Canonet paraissaient fort inquiets, +car depuis le matin il était impossible à leur concitoyen +de donner une seule de ces notes formidables +qui les ravissaient. L'extinction de voix de Canonet +continuant, ils tinrent conseil.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p> + +<p>Philéas, un de ses fanatiques, s'approcha de lui +avec une joie contenue; il portait à la main un +panier couvert.</p> + +<p>—Illustre Canonet, dit-il avec émotion, votre belle +voix va nous émerveiller plus que jamais tout à +l'heure, grâce à ce petit remède; avalez-le, et vous +verrez que cela vous fera du bien, les grands +chanteurs de Paris ne vivent que de ça, m'a-t-on +assuré.</p> + +<p>CANONET.—Merci, mon cher, merci! c'est-y du +sucre, de la limonade, de...</p> + +<p>PHILÉAS.—Oh! c'est tout simplement des oeufs +de mes poules, mon cher Canonet; il n'y a rien de +si bon pour la voix!</p> + +<p>Canonet fit une grimace.</p> + +<p>—Pouah! s'écria-t-il avec dégoût, je ne les avalerai +jamais; s'ils étaient cuits encore, je ne dis +pas; mais crus, j'y répugne!</p> + +<p>Les amis du chantre, désolés, se pressèrent autour +de lui.</p> + +<p>—Allons! du courage, Canonet, disaient-ils au +malheureux. Songe que tu as l'honneur du village à +soutenir! Si tu recules, nous sommes déshonorés!</p> + +<p>PHILÉAS.—C'est sûr! suivez mon raisonnement. +Si ça le dégoûte, ça lui répugne; si ça lui répugne, +ça lui fait horreur; si ça lui fait horreur, il n'avale +rien! Par conséquent, pas de voix, et réduit à <i>cagner</i> +devant ce piailleur de Rossignol.</p> + +<p>Canonet, harcelé par vingt personnes à la fois, se +décida à prendre le remède de l'inexorable Philéas.</p> + +<p>—Vous le voulez tous? dit-il avec résignation, +allons! je me dévoue pour l'honneur du village. +Faites casser ces sales oeufs et...</p> + +<p>PHILÉAS, <i>vivement</i>.—Du tout, saperlotte, du +tout! on avale la coquille avec, mon ami! Allons! +une demi-douzaine seulement, et vous m'en direz +des nouvelles!</p> + +<p>CANONET, <i>avec effroi</i>.—Comment! les coquilles +aussi?</p> + +<p>PHILÉAS, <i>tranquillement</i>.—Bah! il n'y a que la +première qui coûte! les autres iront toutes seules. +CANONET.—Vous en parlez bien à votre aise, +vous! goûtez-y donc un peu, pour voir.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec aplomb</i>.—Moi, c'est autre chose! +je n'en ai pas besoin; tandis que vous, Canonet, +vous, l'objet de notre orgueil, de nos espérances, +vous n'êtes plus à vous! vous appartenez à vos +concitoyens, Canonet! Vous ne devez pas reculer, +Canonet!! Vous écouterez nos voix aimantes, +Canonet!!! Vous avalerez les oeufs, Canonet!!!!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p> + +<p>CANONET, <i>ému</i>.—Assez! je cède aux instances de +mes compatriotes! (On le félicite et on le remercie.) +Donnez-moi ces oeufs, et (avec douleur) finissons-en! +Puisse ce remède... ce fichu remède me ramener +ma voix <i>hégarée</i>.</p> + +<p>En achevant ces paroles, l'infortuné chantre avala +avec des efforts et des contorsions terribles un des +oeufs que lui présentait Philéas.</p> + +<p>CANONET.—Hou! heu! heu! satanée coquille! +avec ça qu'elle est d'un dur! (Il mâche.) Là! ça +va mieux comme ça. (Il respire.)</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec empressement</i>.—En voilà un autre, +mon ami.</p> + +<p>CANONET.—Assez de coquilles, dites donc! J'avale +l'intérieur, voilà tout. Ça suffira.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>contrarié</i>.—Il fera moins d'effet, aussi.</p> + +<p>CANONET.—Nous allons voir. (Il avale un oeuf.) +À la bonne heure, comme ça. (Il en avale un autre.) +Ça va tout seul. (Quatrième oeuf.) Comme une lettre +à la poste... (Cinquième oeuf.) et voilà le sixième qui +passe... qui... pouah! heu! pouah! ah! l'horreur!... +(Il crache.)</p> + +<p>PHILÉAS, <i>ahuri</i>.—Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce +qu'il y a?</p> + +<p>CANONET.—Mais il a cinq ou six ans, cet oeuf-là! +oh! là! là! que j'ai mal au coeur!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>vivement</i>.—Retiens-toi, retiens-toi, Canonet! +Garde tes cinq oeufs. Il t'en faut un sixième, +d'ailleurs. Le dernier ne compte pas, puisqu'il est +mauvais.</p> + +<p>CANONET, <i>avec terreur</i>.—Je n'en veux plus. J'en +ai assez.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>affairé, sans l'écouter</i>.—Vite, Gadinet, +Rustaud, Brisemiche, un oeuf frais, très frais ou +nous sommes perdus!</p> + +<p>Les amis de Canonet se précipitèrent pour apporter +l'oeuf demandé; on cherchait en vain dans la +maison voisine, quand on entendit chanter une +poule dans le poulailler. Philéas, enchanté, courut +vers la niche et fit triomphalement avaler l'oeuf +tout chaud au pauvre Canonet; puis on fit cercle +autour de lui, pour savoir si le remède avait +réussi.</p> + +<p>La joie de ses amis fut complète quand Canonet +fila un son formidable, qui fit pâlir Rossignol et +ses adversaires, groupés à l'autre bout de la place. +Les applaudissements éclatèrent et Canonet, se rengorgeant, +déclara que ses moyens étant au grand +complet, la lutte pouvait commencer.</p> + +<p>Pendant que Canonet avalait oeuf sur oeuf avec +un courage admirable, Rossignol, inquiet des <i>préparatifs</i> +de son adversaire, buvait force tisanes de +toutes espèces. Son ami Larigot, nigaud de première +force, hochait la tête en le voyant faire. Rossignol, +ennuyé de ses gestes désapprobateurs, l'interpella +brusquement.</p> + +<p>ROSSIGNOL.—Ah! ça, pourquoi que tu as l'air de +me blâmer, toi! N'est-ce pas prudent de m'éclaircir +la voix comme mon rival?</p> + +<p>LARIGOT.—Oui, mais pas de cette manière-là. +Je crois avoir entendu dire que le lait de poule est +ce qu'il y a de mieux pour la poitrine. Ça vaudrait +mieux que les drogues que tu ingurgites.</p> + +<p>ROSSIGNOL, <i>frappé</i>.—Tiens, tu as raison! Je me +rappelle aussi qu'on me l'a dit. Mais où avoir cette +boisson?</p> + +<p>LARIGOT.—Il faut demander à Philéas. Saindoux +n'est pas du village de Canonet, ça doit lui être +égal de te voir triompher de ce fifi-là!</p> + +<p>Larigot alla donc aborder Philéas qui se pavanait, +tout fier de voir, le succès du remède indiqué par +lui.</p> + +<p>En entendant la requête de Larigot, Saindoux +hocha la tête et clignant de l'oeil d'un air malin:</p> + +<p>—Mon cher, répondit-il avec un grand sérieux, je +suis partisan de Canonet, mais avant tout, je suis +grand, juste et généreux. Je veux bien vous aider à +chercher votre lait de poule, quoique ce soit difficile +à trouver. Je vous avoue que je ne connais dans +le pays aucune poule à lait.</p> + +<p>LARIGOT, <i>naïvement</i>.—Rien qu'un demi-verre +suffirait, cependant. Sur cent poules, on en trouvera +bien quelques-unes de laitières, je pense!</p> + +<p>Et les deux hommes se mirent en quête de <i>poules +à lait</i>. Ils étaient allés dans quelques maisons sans +rien trouver quand Philéas, se frappant le front, +s'écria en se pinçant les lèvres:</p> + +<p>—Que nous sommes bêtes! allons nous informer +près de M. de Marsy. Il connaît ces choses-là; il +nous renseignera tout de suite.</p> + +<p>—C'est ça, dit Larigot enchanté; c'est une bonne +idée. Allons lui demander des renseignements.</p> + +<p>La surprise et les rires de M. de Marsy et de sa +famille montrèrent au pauvre Larigot son erreur +grotesque.</p> + +<p>M. de Marsy lui expliqua alors ce qu'était un lait +de poule et Larigot, très vexé de sa bêtise, retourna +fabriquer la fameuse boisson, tandis que le malin +Philéas, se frottant les mains, allait raconter à son +ami Canonet l'erreur de Larigot et ses recherches +ridicules.</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p> + + +<p>Enfin les deux chantres se déclarèrent prêts et, +montant chacun sur un tonneau, se placèrent l'un +en face de l'autre.</p> + +<p>Entre eux était Saindoux qui, chargé de diriger +la lutte, se tenait debout d'un air fier et majestueux.</p> + +<p>PHILÉAS.—Mesdames et Messieurs, nous voilà +tous ici pour juger ces deux talents; ils désirent +savoir lequel chante le mieux. Écoutez bien et +pensez qu'il ne faut rien décider précipitamment. +Canonet, commencez; donnez-nous un échantillon +de votre belle voix!</p> + +<p>Un silence profond s'établit et Canonet entonna +un psaume avec des variations composées par lui. +Sa voix formidable retentissait avec l'éclat du tonnerre.</p> + +<p>Le public extasié applaudit avec frénésie.</p> + +<p>Canonet salua et regarda son ennemi d'un air +triomphant.</p> + +<p>Mais Rossignol commença à son tour un motet +à roulades et fit de tels prodiges dans un autre +genre, grâce à des sons aigus, suraigus, à des roulades +prodigieuses, et à des trilles de toutes sortes, +que l'enthousiasme fut porté à son comble. Rossignol +rassuré contempla d'un air de pitié la terrible +basse.</p> + +<p>Canonet était jaloux et furieux; aussi, au signal +de Philéas, sa voix partit-elle comme un ouragan +déchaîné. Il hurla un <i>Magnificat</i> de sa composition +avec un luxe de poumons tel que les vitres des maisons +en tremblaient.</p> + +<p>Rossignol répondit au <i>Magnificat</i> par un cantique +où il épuisa tous les trésors de sa vocalise; il lança +des sons tellement aigus, que Canonet, hors de lui +en voyant le triomphe lui échapper de nouveau, +entonna pour couvrir la voix de son adversaire un +<i>O Filii et Filiae</i>...</p> + +<p>La scène devint alors impossible à décrire. Canonet +mugissait; Rossignol glapissait; leurs amis +communs se disaient des sottises et se battaient pour +leur champion. La foule criait, en applaudissant à +tout hasard!...</p> + +<p>Tout à coup, on entendit Rossignol faire un formidable +<i>couic</i>, puis s'arrêter tout court en gesticulant...</p> + +<p>Canonet étonné se tut et tout le monde contempla +avec stupéfaction le ténor furieux qui, la bouche +grande ouverte, faisait des grimaces abominables et +tirait la langue, sans pouvoir ni chanter, ni parler.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>effaré</i>.—Qu'est-ce que tu as, Rossignol? +tu es effrayant à voir, mon pauvre garçon!</p> + +<p>ROSSIGNOL, <i>désolé</i>.—Couic!... couic!... coui... +i... ik!!</p> + +<p>—Là! j'étais bien sûr qu'il arriverait quelqu'accident, +s'écria le docteur Boutié, en sortant de la +foule et courant à Rossignol; vous vous êtes brisé +le larynx, imprudent, avec vos folies de chant +forcé!</p> + +<p>ROSSIGNOL, <i>effrayé</i>.—Couic! couic!... i... ik!...</p> + +<p>LE DOCTEUR.—Venez, je vais vous donner un +traitement à suivre, car votre état est fâcheux et réclame +des soins immédiats.</p> + +<p>ROSSIGNOL, <i>tristement</i>.—Couic!...</p> + +<p>Et le docteur emmena Rossignol, consterné et +repentant.</p> + +<p>Canonet, qui avait bon coeur, était atterré de la +fin malheureuse de la lutte; son chagrin réuni aux +oeufs crus lui tourna le coeur...</p> + +<p>—Le malheureux! disait ensuite Philéas désolé. +Il n'a rien voulu garder!</p> + +<p>Chacun retourna chez soi en causant de cette +scène émouvante; on plaignait le pauvre Rossignol; +on louait la voix mugissante de Canonet.</p> + +<p>Les enfants et leurs parents revinrent à Vély; tout +en s'apitoyant sur la voix cassée du ténor, on ne +pouvait s'empêcher de rire de la figure qu'il avait +faite.</p> + +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h3>LA CORRESPONDANCE DE PHILÉAS</h3> + + +<p>Mme de Marsy, son mari, ses enfants et M. Noa, +précepteur, étaient établis un jour au bosquet, +quand le facteur arriva. Mme de Marsy se mit à lire +la <i>Mode illustrée</i>, charmant et utile journal dirigé +par une femme du premier mérite. Jeanne +s'empara de sa «Gazette de la poupée»; Paul, de +son journal «Polichinel» et Françoise du «Thé +dans le monde des chats».</p> + +<p>Pendant ce temps, M. de Marsy lisait attentivement +une longue liste qui lui était arrivée sous +enveloppe: il paraissait étonné et poussa enfin une +exclamation de surprise qui fit lever les têtes des +lecteurs.</p> + +<p>Mme DE MARSY.—Qu'est-ce que c'est, mon ami? +qu'y a-t-il de nouveau?</p> + +<p>PAUL, <i>riant</i>.—Il doit y avoir du Philéas, là-dessous.</p> + +<p>M. DE MARSY.—Je crois que tu dis vrai, Paul; je +vais lui faire dire de venir voir cette nouvelle et +singulière liste que l'on m'adresse encore, je ne sais +pourquoi.</p> + +<p>Mme DE MARSY.—Pouvons-nous savoir ce qu'elle +renferme?</p> + +<p>M. DE MARSY.—Sans doute, car elle ne contient +aucune lettre confidentielle, mais simplement ce qui +suit:</p> + +<p>Pour remettre à l'ami de M. le Vicomte de Marsy.</p> + +<p>Devis de ce qu'il désire avoir:</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" summary="" + style="text-align: left; width: 100%;"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 20%;"><br> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%;"> +6 fusils<br> +12 pistolets<br> +100 bombes<br> +6 poignards<br> +6 baïonnettes<br> +2 cottes de mailles acier<br> +3 chapeaux casques doublés d'acier<br> +2 lances<br> +2 casse-têtes<br> +3 haches<br> +3 sabres<br> +3 épées<br> +3 piques<br> +3 carnassières<br> +2 épieux<br> +2 cages à forts barreaux d'acier<br><br> + +Total + + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 10%; text-align: right;"> +1.200<br> +1.200<br> +500<br> +120<br> +120<br> +400<br> +300<br> +100<br> +100<br> +75<br> +60<br> +60<br> +60<br> +40<br> +40<br> +60<br><br> + +4.435 + + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 20%;"><br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Tout le monde avait écouté avec étonnement la +lecture de cette singulière note. Les enfants faisaient +des réflexions de toutes espèces, quand +Philéas parut dans l'allée d'arrivée. Un hourra l'accueillit. +Saindoux en paraissait tout fier et ses +grosses joues se gonflaient comme des voiles trop +tendues.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p> + + + + + +<p>M. DE MARSY.—Je suis bien aise de vous voir, +Philéas; j'allais vous faire prier de passer à Vély, +pour vous demander si cette note d'armes de toutes +espèces vous est destinée?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p> + +<p>PHILÉAS, <i>l'examinant</i>.—Oui, Monsieur le Vicomte, +elle me l'est. Il est temps de vous déclarer, en effet, +que je veux parcourir le monde avec l'illustre <i>Jules +Gérard</i>, le <i>Tueur de lions</i>, qui veut bien m'honorer +de son affection. Il m'emmène comme son collègue +et son ami, chasser partout, en commençant par +l'Europe.</p> + +<p>M. DE MARSY, <i>étonné</i>.—Oh! oh! c'est un grand +projet que vous avez là, mon cher Saindoux; et +vous êtes sur que Gérard consent à vous emmener?</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec assurance</i>.—Sûr et certain, Monsieur +le Vicomte. Il me l'a proposé par lettre; alors, +j'ai écrit au premier armurier de Paris, pour lui +demander de m'envoyer par vous (saluant), que +j'ose appeler mon ami, le devis de ce qu'il me +faut d'armes offensives et défensives. Voilà l'explication +de cet envoi.</p> + +<p>M. de Marsy, les enfants et M. Noa se regardaient +en souriant.</p> + +<p>M. DE MARSY, <i>incrédule</i>.—Serait-il indiscret, +Philéas, de demander à voir la lettre de Gérard?</p> + +<p>PHILÉAS.—Certainement non, Monsieur le Vicomte; +je vous l'apportais même aujourd'hui +pour que vous voyiez comme il m'écrit des choses +flatteuses.</p> + +<p>Mme DE MARSY.—C'est donc à ce grand voyage +que l'on doit attribuer vos préparatifs formidables, +Philéas? M. de Marsy était fort surpris, il y a six +semaines, de recevoir, pour vous les remettre, des +notes de malles, fourrures, vêtements de voyage et +d'une quantité de choses dont nous ne pouvions +nous expliquer jusqu'à présent l'utilité.</p> + +<p>PHILÉAS.—Oui, Madame; je me suis décidé à +demander tout ce qu'il me faudra pour courir le +monde; j'ai déjà dix-huit malles, sept sacs de nuit, +neuf valises, une tente, deux bissacs et tout un +attirail de peinture (car il faut vous dire que j'étudie +la peinture maintenant, pour rapporter des vues +coloriées de mes voyages)... Mais je me laisse aller +à parler, et j'oublie ma lettre. La voici, Monsieur +le Vicomte; vous pouvez la lire à madame votre +épouse, ainsi qu'à ces demoiselles et à monsieur +Paul; ça les intéressera, pour sûr!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p> + +<p>M. DE MARSY, <i>lisant</i>.—«Monsieur et cher collègue, +je me prépare à parcourir les cinq parties du monde; +il me faut un compagnon, un seul! C'est vous dire +que je vous choisis sans hésiter, car je connais de +vous, grâce à notre ami commun, monsieur Pierrot, +des prouesses qui vous ont gagné mon amitié +enthousiaste! Le voyage se fera à mes frais. Je vous +attends à Paris, rue des <i>Mauvais-Garçons</i>, hôtel du +<i>Paon magnifique</i>; soyez-y dans quinze jours, au +plus tard.</p> + + +<p>«Salut cordial et amitié fraternelle.</p> + +<p>«Gérard, tueur.»</p> + + +<p>M. de Marsy hochait la tête en faisant cette lecture.</p> + +<p>—Mon cher Saindoux, observa-t-il en rendant +la lettre à l'<i>ami, de Gérard</i>, qui se frottait les +mains; à votre place, je me méfierais de l'affection +soudaine de ce Gérard. Soyez convaincu d'abord +que ce n'est pas Jules Gérard, le célèbre tueur de +lions; vous voyez, à l'appui de ce que je vous dis, +que la lettre est signée «Gérard», tout simplement. +De plus, il n'y a pas: «Tueur de lions», mais +seulement «tueur». Tueur de quoi? on peut supposer +que c'est tueur de lièvres et de perdrix. +Enfin, comme dernière observation, c'est par +M. Pierrot que vous avez fait connaissance avec +ce prétendu Jules Gérard; or, cet homme qui vous +en voulait depuis le feu d'artifice a été plus irrité +encore contre vous par votre seconde plaisanterie, +digne du premier avril.</p> + +<p>PAUL, <i>vivement</i>.—Laquelle donc, papa? Je n'en +avais pas entendu parler.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>riant</i>.—Ce n'est pourtant pas grand'chose, +Monsieur le Vicomte; il n'y avait pas de +quoi se fâcher et Pierrot n'y pense plus à l'heure +qu'il est, je vous assure. Voici la farce que je lui +ai faite, monsieur Paul. Je lui dis un jour: «Je fais +des plantations importantes et je suis trop occupé +pour aller à la ville; vous qui y allez, Pierrot, +achetez-moi donc la nouvelle <i>corde électrique à détourner +le vent</i>; c'est très important pour moi d'avoir +ça pour protéger mes petits sapins.»</p> + +<p>Tout le monde rit.</p> + +<p>M. DE MARSY.—Eh bien! c'est pour cela qu'il +veut sa revanche. Je vous le répète, à votre place je +me méfierais.</p> + +<p>JEANNE.—Et quelles bêtes allez-vous chasser, +Philéas?</p> + +<p>PHILÉAS.—En Europe, les chamois, les aigles +et tout ce que nous trouverons. En Afrique, le +lion...</p> + +<p>M. DE MARSY.—Diantre! comme vous y allez, +mon brave!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec orgueil</i>.—Ce n'est pas tout! le +boa, l'éléphant, la panthère, le rhinocéros, les +anthropophages et les orangs-outangs!...</p> + +<p>M. DE MARSY.—Mais, malheureux! vous serez +en morceaux à votre première chasse! Vous voulez +affronter ces bêtes terribles, ces hommes féroces et +surtout ces orangs, redoutés de tout le monde.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>se récriant</i>.—Oh! les orangs, c'est +pour nous amuser que nous les chasserons, Monsieur +le Vicomte; Gérard m'a écrit que c'étaient de +charmants petits singes, très doux, très familiers +et que c'est apprivoisé en un clin d'oeil. J'en rapporterai +un à ces demoiselles.</p> + +<p>JEANNE, <i>avec frayeur</i>.—Merci bien, par exemple! +d'horribles et méchants singes, grands deux fois +comme vous!</p> + +<p>PAUL.—... Et qui tuent les lions à coups de +bâtons, et même à coups du poings!</p> + +<p>PHILÉAS.—Mais non, mais non! je vous assure +que c'est des bêtises, tout ça; je vous dis que +Gérard en a vu!</p> + +<p>M. DE MARSY, <i>impatienté</i>.—Eh! il se moque de +vous, je vous le répète!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec assurance</i>.—Il n'oserait pas s'y +frotter. Allez, Monsieur le Vicomte, quand vous me +verrez revenir avec ces charmants petits animaux, +vous serez enchanté! du reste... (avec solennité) je +demanderai à monsieur le vicomte la permission +de lui écrire et de lui faire connaître mes impressions +de voyage.</p> + +<p>M. DE MARSY, <i>souriant</i>.—Volontiers, mon ami; +mais croyez-moi, ne vous fiez pas aux <i>petits +orangs</i>.</p> + +<p>PAUL, <i>avec curiosité</i>.—Et dans les autres pays, +que chasserez-vous, Philéas?</p> + +<p>PHILÉAS.—En Amérique, des pumas (lions sans +crinière), des buffalos, des jaguars et de gentils petits +ours gris.</p> + +<p>M. DE MARSY, <i>haussant les épaules</i>.—Allons, +bien! ils sont «petits» et «gentils» maintenant, +les ours gris! Est-ce encore Gérard qui vous a persuadé +cela, Saindoux?</p> + +<p>PHILÉAS.—Mais certainement, Monsieur le Vicomte; +il paraît que ce sont de charmants petits +oursons; ça fait même de la peine à tuer, tant ils +sont caressants.</p> + +<p>M. DE MARSY.—Je ne vous conseille pas de vous +y frotter, à ces <i>oursons charmants!</i> vous m'en diriez +des nouvelles.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>continuant</i>.—En Océanie, nous chasserons... +Je ne me rappelle plus quoi! et en Asie, +nous nous attaquerons aux tigres et aux Taugs<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Étrangleurs indiens.</blockquote> + +<p>M. DE MARSY, <i>fronçant les sourcils</i>.—Encore une +terrible chasse que celle de ces Taugs! Ils valent les +orangs-outangs, dans leur genre. Décidément, Philéas, +ces voyages seraient une suite de folies. Je +vous donne très sérieusement le conseil de ne pas +vous exposer à cette série de dangers, que les chasseurs +les plus braves affrontent sans les rechercher. +(Insistant.) Songez que votre santé ne pourra peut-être +pas supporter le climat des pays chauds, les +froids horribles de l'Amérique du Nord! songez +enfin que vous partez avec...</p> + +<p>PHILÉAS.—J'ai songé à tout, Monsieur le Vicomte +(avec dignité), et à bien d'autres choses encore! +(Rires étouffés.) La soif des voyages, des dangers, +des aventures m'empêche de jouir de la vie! +Je pars heureux. Une seule chose m'ennuie; c'est +le satané bouvreuil de ma cousine. Il va falloir que +je le trimballe dans les déserts, dans les savanes, et +toujours sur mon dos; ça ne sera pas commode.</p> + +<p>Mme DE MARSY, <i>étonnée</i>.—Comment! vous ne +pouvez pas le confier à quelqu'un ici, pendant vos +voyages?</p> + +<p>PAUL, <i>malignement</i>.—A Gelsomina, par exemple! +elle serait enchantée de vous rendre ce petit service.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec horreur</i>.—Oh!... non! le testament +de ma cousine dit que je ne dois pas me séparer +de <i>fifi-mimi</i>, que je dois le soigner tous les +jours. (Il étend le bras.) J'ai promis de le faire. Un +honnête homme n'a que sa parole, j'emmène partout +le fifi-mimi!</p> + +<p>Après cette déclaration solennelle, le gros Saindoux +prit congé de M. de Marsy et de sa famille +malgré les représentations amicales de chacun.</p> + +<p>Nous allons voir bientôt ce qui lui arriva. Espérons +qu'il reviendra chargé de lauriers, de <i>gentils</i> +ours gris et de <i>petits</i> orangs.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h3>UNE LETTRE DE PHILÉAS</h3> + + +<p>Quelque temps après le départ de Philéas, Paul +apporta un matin à son père les lettres que le facteur +venait de lui donner. M. de Marsy parcourut +les adresses; l'une d'elles attira son attention.</p> + +<p>M. DE MARSY.—Oh! oh! qu'est-ce que cette +adresse si compliquée? A Monsieur, Monsieur le +Vicomte de Marsy, en son château. En cas d'absence, +à Madame de Marsy; en cas d'absence, à Mademoiselle +Jeanne; en cas d'absence, à Monsieur Paul; +en cas d'absence, à Mademoiselle Françoise; <i>Personnelle, +pressée, importante, confidentielle, officielle</i>. +(Riant.) Diantre! il y a du Philéas dans ce +luxe de rédaction! Appelle donc ta mère et tes +soeurs, mon bon Paul; cela les intéressera d'entendre +la lecture de cette lettre.</p> + +<p>PAUL.—Tout de suite, papa. Certainement, ça +va nous amuser.</p> + +<p>Mme de Marsy et les enfants se hâtèrent de venir +en apprenant ce dont il s'agissait.</p> + +<p>M. de Marsy déploya solennellement l'énorme +lettre de Philéas.</p> + +<p>M. DE MARSY.—Peste! une, deux, trois, quatre +feuilles doubles! c'est un vrai journal que cette +missive.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p> + +<p>PAUL, <i>se frottant les mains</i>.—Nous allons en +entendre de belles. Allons, papa, commencez vite.</p> + +<p>JEANNE.—Tais-toi d'abord, toi, bavard!</p> + +<p>PAUL.—Ce n'est pas toi qui commandes ici, +mamzelle Marie J'ordonne!</p> + +<p>JEANNE, <i>avec ironie</i>.—Que tu es gracieux et poli, +très cher frère!</p> + +<p>PAUL, <i>de même</i>.—Je t'imite, très chère soeur!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p> + +<p>Mme DE MARSY, <i>avec reproche</i>.—Sont-ce des enfants +bien élevés que j'entends parler avec tant +d'aigreur?</p> + +<p>JEANNE, <i>se jetant au cou de Paul</i>.—J'ai tort, +maman. Pardonne-moi, Paul; c'est que j'aime à te +taquiner, vois-tu!</p> + +<p>PAUL, <i>l'embrassant</i>.—Je t'en dirai autant.</p> + +<p>M. DE MARSY.—Maintenant que l'on a eu le vilain +plaisir de se dire des choses désagréables et la bonne +pensée de s'en repentir, je commence à lire. Écoutez +bien. (Il lit.)</p> + + +<p>Monsieur et cher Vicomte,</p> + +<p>M'y voilà arrivé, dans ce fameux Paris! m'y +voilà même installé pour quelque temps, à cause +des immenses préparatifs qu'il me faut faire, tout +aidé que je suis par mon illustre ami <i>Gérard</i>.</p> + +<p>Mon voyage de Castel-Saindoux à Paris a été très +heureux, à part quelques guignons. D'abord, j'ai eu +une horrible colique (sauf respect) en wagon; heureusement +j'ai pu attendre et atteindre Mantes, la +station où l'on déjeune pendant dix minutes; je n'y +ai pas déjeuné, mais je m'y suis abreuvé de tisanes +et élixirs aussi calmants que chers, lesquels m'ont +raffermi le corps.</p> + +<p>En me réinstallant, j'ai voyagé dans le même +wagon qu'un sourd-muet très intéressant. Il était +même bavard dans ses gestes et m'a appris à <i>pantomimer</i> +comme lui.</p> + +<p>Les enfants éclatent de rire.</p> + +<p>PAUL.—Mon Dieu! que j'aurais voulu voir Philéas +<i>pantomimer</i>!</p> + +<p>JEANNE.—Ça devait être joliment drôle, leur +conversation!</p> + +<p>M. DE MARSY, <i>continuant</i>.—J'ose même dire +que je suis devenu en quelques heures d'une force +remarquable sur les gestes!</p> + +<p>Comme nous approchions de Paris, un voyageur +qui paraissait fort obligeant me dit à voix basse: +Nous allons arriver à l'instant, Monsieur; voulez-vous +me confier votre montre et votre chaîne, pour +que je fasse votre déclaration avec la mienne au +commissaire de police?</p> + +<p>—Quelle déclaration? que je m'exclame tout +étonné.</p> + +<p>—La déclaration de votre montre et de votre +chaîne d'or, me répondit-il. Ces bijoux sont maintenant +soumis à une certaine taxe, et si on ne le constatait +pas immédiatement, il y aurait une forte amende à +payer. Je vois que vous êtes de province, et je veux +vous épargner l'ennui de remplir cette formalité. En +me donnant dix francs, je paierai la taxe et vous +n'aurez aucun désagrément à subir.</p> + +<p>—Mais quel drôle d'impôt, Monsieur! lui dis-je; +pourquoi qu'il est établi?</p> + +<p>—Parce que les gens comme il faut portent seuls +des bijoux en or, me répond le monsieur; on sait, +grâce à cela, quels sont les étrangers de distinction +qui arrivent à Paris...</p> + +<p>(Je ne vous cacherai pas, Monsieur et bon Vicomte, +que cette explication me flatta un peu.)</p> + +<p>—Vous êtes trop honnête, Monsieur dont je ne +sais pas le nom, m'écriai-je, et j'accepte avec plaisir!</p> + +<p>—Je m'appelle le comte de Blagueville, répondit +le monsieur obligeant.</p> + +<p>Tout en lui donnant ma montre, ma chaîne et dix +francs pour payer la taxe, je lui laissai mon adresse +et mon nom; puis il descendit et sortit de la gare +en me disant de l'attendre au <i>bureau des passe-ports +perdus</i>.</p> + +<p>Après avoir réclamé et pris mes effets, je m'informe +du <i>bureau des passe-ports perdus</i>. On me rit +au nez; j'insiste, je raconte mon histoire; on m'explique +que le prétendu comte de Blagueville est un +coquin et moi un... je ne veux pas répéter le mot, +ni souiller ma plume de l'épithète de <i>Jocrisse</i> qu'on +m'a flanquée à brûle-pourpoint. Que ces <i>chemindefériers</i> +sont malhonnêtes! pas vrai, Monsieur le +Vicomte?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/12.png"></p> + +<p>Après ces pénibles épreuves de montre et de +chaîne volées d'une manière dégoûtamment infâme +(et encore, en disant cela, je suis trop modéré!) je +monte dans un fiacre et je dis au cocher de me conduire +chez Jules Gérard.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/13.png"></p> + +<p>—Tiens! vous avez de la chance, qu'il remarque; +je viens justement de le ramener chez lui; sans ça, +j'ignorais parfaitement son adresse et il vous aurait +fallu la demander au Ministère de la guerre.</p> + +<p>Il me semble que tout le monde devrait connaître +l'hôtel de ce grand homme! que je me dis en moi-même.</p> + +<p>Nous arrivons; on m'introduit chez un grand bel +homme, à barbe noire comme du charbon.</p> + +<p>Je me précipite dans ses bras en criant:</p> + +<p>—Ah! mon cher tueur de lions! voilà votre Saindoux +prêt à partager vos dangers et vos voyages.</p> + +<p>Le bel homme fronce ses sourcils d'un air menaçant +et me repousse en disant:</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça veut dire? Qu'est-ce que vous +voulez?</p> + +<p>—Vous êtes Jules Gérard, pas vrai? que je demande, +interloqué de cet accueil pas gracieux du tout.</p> + +<p>—Oui; après?</p> + +<p>—Moi, je suis Saindoux!</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça me fait?</p> + +<p>—Vous ne comprenez donc pas? Moi, Saindoux, +Philéas Saindoux; moi, votre ami, j'ai accepté votre +offre d'amitié, de voyage en commun... et me voilà...</p> + +<p>Je lui explique alors que ses lettres m'ont décidé +à voyager avec lui.</p> + +<p>Le monsieur se met à rire.</p> + +<p>—Mon pauvre garçon, dit-il, vous êtes la dupe +d'un farceur; je retourne en Algérie ces jours-ci, c'est +vrai; mais je compte y aller seul, ne voulant nullement +emmener de compagnon de chasse.</p> + +<p>Furieux, j'enfonce mon chapeau sur ma tête et +je cours comme un fou à mon fiacre, en ordonnant +au cocher de me conduire à l'adresse que +m'avait donnée le prétendu Jules Gérard, <i>hôtel +du Paon magnifique</i>, rue des <i>Mauvais-Garçons</i>. +Là, je trouve un excellent jeune homme, aux cheveux +rouge carotte, qui me reçoit à bras ouverts et +qui s'écrie:</p> + +<p>—Enfin! vous voilà, mon brave Saindoux; avec +quelle impatience je vous attendais! je vous reconnais, +rien qu'à votre noble et martiale tournure. +Venez vite dîner, mon cher.</p> + +<p>Je lui réponds avec dignité:</p> + +<p>—Monsieur, nous avons un compte à régler auparavant! +Je viens de chez le vrai Jules Gérard qui +m'a ri au nez, en me déclarant qu'il ne m'avait jamais +écrit pour m'engager à l'accompagner dans ses +voyages. Vous êtes un faux Gérard, vous, alors? +Pourquoi me tromper?...</p> + +<p>Le jeune homme rit très fort (j'étais furieux de +ça), puis il me dit en joignant les mains:</p> + +<p>—Est-il possible, mon pauvre Saindoux, que vous +ne connaissiez pas encore le nom célèbre de <i>Polyphème +Gérard?</i> Malgré ma modestie bien connue, +je ne puis m'empêcher de vous dire que je me suis +illustré dans les cinq parties du monde. Jules Gérard +n'est rien à côté de moi! Il tue des lions? +Qu'est-ce que c'est que ça? pouh!... j'en tue aussi, +mais seulement pour m'amuser et me distraire, +moi, <i>le Tueur</i> par excellence!</p> + +<p>Le jeune homme rouge parlait avec tant de solennité +que j'en étais tout saisi et que je dis timidement:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous tuez donc, Monsieur Polyphème, +de si terrible et dangereux?</p> + +<p>—Je suis <i>le Tueur de colibris féroces</i>, qu'il répond +avec majesté. Ces animaux horribles ravagent +l'Afrique et l'Amérique. Rien n'est à l'abri de leurs +becs formidables et de leurs serres terribles! Ces +énormes oiseaux ont six mètres de hauteur; leur +bec est long comme mon bras, et déchire un lion +d'un seul coup! <i>Moi seul</i> ai le courage de chasser +et de détruire ces redoutables colibris! Vous jugez, +Saindoux, de la reconnaissance et de l'admiration +qu'ont pour moi des populations tout entières?</p> + +<p>Ces paroles si modestes m'apprenaient les hauts +faits du héros qui daignait m'admettre dans sa société +intime; elles me transportèrent d'admiration +et de joie.</p> + +<p>—Homme illustre! m'écriai-je en me jetant dans +ses bras, je suis confus d'avoir douté de vous un +seul instant! Je suis à vous, à la vie et à la mort!</p> + +<p>Celui que je me plais à appeler «mon ami le +Tueur de colibris féroces» éclata de rire. (Il est +gai comme un pinson, ce grand homme; il ne peut +jamais me regarder sans rire, ça me fait plaisir.)</p> + +<p>—Allons dîner, dit-il; nous parlerons de notre +voyage et de nos préparatifs... mais que diantre +faites-vous de cette cage sur votre dos?</p> + +<p>—Ça, répliquai-je, c'est le fifi-mimi, notre compagnon +d'aventures.</p> + +<p>Je lui racontai alors comment le testament de ma +cousine m'ordonnait de ne jamais m'en séparer.</p> + +<p>Polyphème se pâma de rire et daigna se charger +de la cage, puis nous allâmes dîner. Il me recommanda +de ne pas parler de ses «colibris féroces» +aux autres: d'abord parce que sa modestie en souffrirait +trop, et puis parce qu'il voulait se soustraire +aux ovations de la foule, idolâtre de lui. Je le lui +promis avec respect, car je ne crains rien tant que +de déplaire à mon ami le grand homme!</p> + +<p>Adieu, mon cher Monsieur le Vicomte; j'aurais +bien d'autres choses à vous raconter, mais le temps +me manque et je finis en présentant mes très profonds, +humbles, dévoués et enthousiastes hommages +à Madame votre épouse, ainsi qu'à vos charmantes +jeunes demoiselles. Je vous prie de me +rappeler au bon, aimable, affectueux, cordial et +gracieux souvenir de Monsieur votre jeune fils. A +vous, Monsieur, bon et cher Vicomte, j'offre le +dévouement extraordinaire, illimité, de celui qui +croit pouvoir dire, sans exagération, qu'il sera pour +la vie.</p> + +<p>Philéas Saindoux.</p> + +<p>P. S. Je vous confirme avec joie que les ours +gris sont doux, gentils et même timides; que les +orangs sont petits, caressants et complètement inoffensifs. +Je vous dirai, de plus, que les serpents boas +sont moins gros que nos couleuvres et voient seulement +la nuit, le jour ils dorment comme les marmottes. +J'ai vu au Jardin des Plantes des échantillons +de toutes ces pauvres petites bêtes, grâce à +l'illustre Polyphème, qui me mène partout et m'explique +tout avec une bonté admirable.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h3>UNE VISITE DE PHILÉAS</h3> + + +<p>Une après-midi les enfants jouaient sur la pelouse +lorsque Françoise, s'arrêtant tout à coup, +s'écria: «Qui vient donc nous voir?»</p> + +<p>JEANNE.—Tu vois venir une visite?</p> + +<p>PAUL, <i>déclamant</i>.—Anne, ma soeur Anne, je +ne vois que le soleil qui poudroie et l'herbe qui...</p> + +<p>FRANÇOISE, <i>lui prenant la tête dans ses mains</i>.—Tiens! +regarde, gros bêtat, au lieu de te moquer de +moi.</p> + +<p>Paul allait se fâcher du geste et des paroles de sa +soeur quand la vue d'une voiture et de celui qui la +conduisait lui fit pousser un cri de surprise.</p> + +<p>PAUL.—Philéas! c'est Philéas! Bonjour, Philéas!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>descendant de voiture</i>.—Bonjour, Monsieur +Paul; bonjour, Monsieur le Vicomte; bonjour, +Madame!</p> + +<p>Et il saluait à droite et à gauche, tout en continuant +ses bonjours à chacun.</p> + +<p>Petits et grands firent à Saindoux l'accueil le +plus amical, malgré leur étonnement de cette visite +subite. On offrit à Saindoux des rafraîchissements +qu'il accepta et l'on s'installa au bosquet pour que +Philéas pût y bavarder à son aise.</p> + +<p>PHILÉAS.—Vous devez être surpris, Messieurs +et Dames, de mon arrivée étonnante pour ne pas +dire inattendue. Je suis rappelé au pays, ces jours-ci, +afin d'installer quelqu'un à Castel-Saindoux pour +s'occuper de mon établissement pendant mon absence. +Je viens d'arrêter une femme d'affaires.</p> + +<p>Tout le monde se regarda avec stupéfaction, +croyant avoir mal entendu. M. de Marsy, revenu le +premier de sa surprise, s'écria:</p> + +<p>—Un homme d'affaires, voulez-vous dire, Philéas?</p> + + +<p>PHILÉAS, <i>avec aplomb</i>.—Non, non, Monsieur le +Vicomte; j'ai bien dit et je répète, «une femme +d'affaires». C'est moins cher qu'un homme, aussi +regardant et plus profitant, par conséquent.</p> + +<p>Un rire étouffé répondit à Saindoux, qui continua +en se frottant les mains:</p> + +<p>—Je me dispose à installer Gelsomina dans ce +poste important. Elle est, économe et surveillera ma +propriété. Mais pour parler d'autre chose, je viens +inviter la compagnie (que je m'honore de fréquenter) +à une fête organisée par moi. J'ai rapporté de +Paris un feu d'artifice magnifique de 150 francs +75 centimes. Je le ferai tirer demain soir à Castel-Saindoux, +avec accompagnement de repas, jeux, +orchestre choisi et danses variées. J'ai convié tout +le pays à ces réjouissances. Je serais heureux et fier +d'y voir aussi ces Messieurs et ces Dames!</p> + +<p>Les exclamations de joie des enfants répondirent +à Philéas. Les parents remercièrent le bon gros +Saindoux, qui paraissait radieux.</p> + +<p>Philéas alla préparer «ses réjouissances publiques +» à Castel-Saindoux, et les enfants ravis +attendirent avec impatience le moment d'aller admirer +les prodigalités du fastueux Philéas.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/14.png"></p> + +<p>Le lendemain tant désiré arriva enfin. Dès quatre +heures du soir, les enfants assuraient que la nuit +était venue et qu'il était temps de partir; mais les +parents ne voulant pas, avec raison, arriver trop +tôt et fatiguer inutilement les petits, ne consentirent +pas au départ avant le dîner.</p> + +<p>Arrivés à Castel-Saindoux, Paul et ses soeurs +furent dans le ravissement.</p> + +<p>Sur la pelouse était une grande table chargée de +viandes, de pâtisseries, de cidre en bouteilles et +même de Champagne; de vrai Champagne, cette +fois!<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> Philéas, entouré de ses musiciens et de nombreux +amis, faisait honneur au repas, tandis que les +gamins du village préparaient le feu d'artifice pour +le soir. Un violon faisait danser les jeunes gens et +de temps en temps des pétards et des coups de fusil +complétaient les splendeurs de la fête.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Voir <i>Les Débuts du gros Philéas</i>.</blockquote> + +<p>Quand Philéas vit arriver M. et Mme de Marsy et +leurs enfants, il se précipita au-devant d'eux, en +culbutant tous les convives.</p> + +<p>—Soyez les bienvenus, Mesdames et Messieurs, +s'écria-t-il; ne voudriez-vous pas accepter quelque +chose?</p> + +<p>M. DE MARSY.—Merci, Philéas, nous venons de +dîner.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>insistant</i>.—Un verre de n'importe quoi, +Monsieur le Vicomte; tenez, choisissez entre du +<i>Pomone</i>, du <i>Saturne</i> et du <i>Balzac</i>.</p> + +<p>M. DE MARSY, <i>étonné</i>.—Oh! oh! quels sont ces +vins-là? Je n'en avais jamais entendu parler!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec empressement</i>.—Voilà les bouteilles, +Monsieur le Vicomte. Goûtez-en, vous m'en +direz des nouvelles!</p> + +<p>Et il mit devant M. de Marsy trois flacons étiquetés +«Pomard, Sauterne, Barsac».</p> + +<p>M. de Marsy refusa en souriant de faire honneur +aux vins inventés par Saindoux, qui s'écria, pour +se consoler:</p> + +<p>—Allons, puisque voici ces Dames et ces Messieurs +arrivés, nous allons commencer le jeu du +cochon et le feu d'artifice. Finissez donc de manger +et de boire, vous autres! Voilà assez longtemps que +vous y êtes, d'ailleurs. A vos instruments, la musique, +et jouez-nous des morceaux soignés!</p> + +<p>Les musiciens obéirent tant bien que mal. La +grosse caisse se dirigea en trébuchant vers son siège. +La flûte alla en zig-zag vers le sien et chacun des +autres exécutants parvint à s'installer, après plus +ou moins d'efforts pour retrouver des jambes et des +idées.</p> + +<p>Quand il fut réuni, l'orchestre partit alors comme +un furieux, chacun jouant à tort et à travers. La +grosse caisse et la flûte surtout ne prenaient pas le +temps de respirer. L'un, tapant sur sa caisse avec +une vitesse et une vigueur toujours croissantes, +l'autre jouant de plus en plus faux des variations +de plus en plus criardes.</p> + +<p>Sans s'inquiéter de ce tapage assourdissant, Philéas +donna le signal pour commencer le jeu du +cochon<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, et l'on vit arriver une troupe de gamins +en caleçon, amenant de force un petit cochon +noir et jaune. Ils le poussèrent dans une mare près +de la maison. A peine ce cochon fut-il à l'eau que +les petits paysans se précipitèrent aussi dans la mare +et chacun d'eux, tout en nageant, s'efforça de saisir +la queue de l'animal.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Jeu très aimé eu Normandie.</blockquote> + +<p>Pour être vainqueur dans ce jeu, on devait maintenir +le cochon pendant une minute sans le lâcher; +on en devenait alors propriétaire.</p> + +<p>Les gamins riaient de toutes leurs forces tout en +pataugeant près de l'animal, qui grognait d'une +façon désespérée chaque fois qu'on le touchait.</p> + +<p>Il était d'autant plus difficile de l'attraper que sa +queue, déjà courte et glissante, avait été soigneusement +graissée.</p> + +<p>Les rires des spectateurs répondaient à ceux des +<i>combattants</i>, et les enfants radieux de ce spectacle +disaient qu'ils ne s'étaient jamais tant amusés.</p> + +<p>—Ohé! criait un gamin, attrape la queue, Médéric, +l'eau commence à la détremper; elle a manqué +me rester dans la main!</p> + +<p>—Viens, mon petit chéri, disait un autre nageur, +en montrant une pomme au cochon; je vais faire +ton affaire pendant que tu mangeras.</p> + +<p>—Je l'ai!</p> + +<p>—Non, c'est moi!</p> + +<p>—Ah! la voilà!</p> + +<p>—Ouiche! comptes-y, à cette heure!</p> + +<p>—Bravo, le cochon! criaient les spectateurs enchantés.</p> + +<p>Un des lutteurs, souriant d'un air malicieux, se +glissa enfin derrière l'animal et, profitant d'un instant +où la pauvre bête fatiguée ne nageait pas, +l'adroit petit Léon tourna trois fois son doigt autour +de la queue et ferma brusquement la main en serrant +ces bagues d'un nouveau genre.</p> + +<p>Le cochon eut beau se débattre, le vainqueur +resta ferme et le maintint vigoureusement pendant +la minute voulue.</p> + +<p>La lutte était terminée; on fit sortir les combattants +de la mare et tandis que les gamins, rentrés à +la maison, se rhabillaient à la hâte, le cochon tenu +en laisse par des rubans de toutes couleurs fut +emmené chez Léon, heureux et fier de son +triomphe.</p> + +<p>L'orchestre redoubla de vigueur pour solenniser +ce moment!</p> + +<p>Philéas rayonnait de tout ce tapage; les enfants +n'y faisaient pas attention, le feu d'artifice commençant +alors et les intéressant beaucoup. Les parents +riaient tout bas de la musique et tâchaient de +préserver leurs oreilles du vacarme.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/15.png"></p> + +<p>Quand le bouquet eut été tiré, lorsque les derniers +feux de Bengale se furent éteints, les enfants +et leurs parents entrèrent chez Philéas pour y +attendre leur voiture.</p> + +<p>Philéas congédia ses autres invités, mais il ne +put parvenir à faire entendre raison à son orchestre; +les musiciens, avec la ténacité des ivrognes, +soutenaient que la fête n'était pas finie et, malgré les +protestations de Philéas ahuri, ils commencèrent un +morceau plus burlesque que les autres.</p> + +<p>Philéas, désespérant de les faire partir, se sauva, +rejoignant M. de Marsy qui riait aux larmes, avec +sa famille, de cette discussion comique.</p> + +<p>... Mais au milieu du morceau, la grosse caisse +s'arrêta.</p> + +<p>POUSSARD.—Ah! ma foi! je suis fatigué de tout +ce tapage-là! Je file; bonsoir, la compagnie.</p> + +<p>Et en disant cela, il se dirigea vers le bois.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>de sa fenêtre</i>.—Pas par là, pas par là! +vous allez vous égarer dans la forêt, si vous prenez +ce chemin-là, Poussard!</p> + +<p>—Pas de danger, M'sieu... heu! m'sieu Saindoux! +Ça me connaît, les bois. Je m'en tirerai très bien, +vous... vous verrez. (Il disparaît.)</p> + +<p>La flûte avait écouté cette conversation d'un air +pensif.</p> + +<p>—Je fais comme Poussard, se mit à dire Crapotin. +J'ai assez de musique, à cette heure!</p> + +<p>Et il se dirigea aussi vers le bois, mais du côté +opposé à celui que Poussard avait pris.</p> + +<p>PHILÉAS.—Allons, bon! encore un qui perd la +boule! Ohé! Crapotin, vous vous en allez du mauvais +côté. Vous aurez du désagrément d'aller par là!</p> + +<p>CRAPOTIN.—Mon cher Saindoux... (Il trébuche.)</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/16.png"></p> + + +<p>Je sais ce que je fais... (Il se cogne la tête à un +arbre.) N'humiliez pas un honnête homme! (Il s'éloigne +dans le bois.) Personne ne pourra jamais +prouver... (dans le lointain) que je ne suis pas un +honnête homme!... (Il disparaît.)</p> + +<p>Les rires des spectateurs répondirent à cette déclaration +solennelle. Le reste des musiciens se +débanda; les uns consentirent à prendre le bon chemin, +celui de la grande route, pour retourner chez +eux; les autres s'établirent dans des fossés, protestant +qu'ils étaient arrivés à leur logis et qu'ils n'en +bougeraient pas pour un empire.</p> + +<p>Pendant ce temps, on entendait dans les bois une +note lointaine de la flûte égarée; un coup formidable +de la grosse caisse, qui errait non loin de là, +répondait immédiatement à cette tentative musicale. +Saindoux, resté seul, s'écriait alors, moitié riant +moitié fâché:</p> + +<p>—Allons bon! voilà mon orchestre qui fait des +siennes!</p> + +<p>M. et Mme de Marsy venaient de partir avec leurs +enfants; mais ces notes lointaines semblaient à tous si +comiques, que pendant quelque temps on fit aller les +chevaux au pas pour entendre ce concert improvisé.</p> + +<p>A force de marcher au hasard dans la forêt, la +grosse caisse et la flûte se rejoignirent: le premier +s'assit alors sur un tronc d'arbre, le second dans +une rigole heureusement à sec et le dialogue suivant +s'engagea, entremêlé de coups de grosse caisse et de +notes aiguës lancées capricieusement par la flûte.</p> + +<p>LA GROSSE CAISSE.—Es-tu... boum!... boum!... +mon ami?</p> + +<p>LA FLUTE.—Je suis... ton ami, tu!... tu!...</p> + +<p>LA GROSSE CAISSE.—Nous sommes dans un +endroit... boum!... dangereux! Je crains que l'eau +ne nous gagne... (La lune sort d'un nuage et +commence à éclairer le gazon où se trouvent nos +ivrognes.)</p> + +<p>LA FLUTE.—Comment... tu!... comment ça?</p> + +<p>LA GROSSE CAISSE.—Je vas monter sur... mon +tronc d'arbre pour... boum!... boum!... pour ne pas +me noyer. (Il monte sur l'arbre, la lune l'éclaire.) +Ah!... je suis... submergé... jetons-nous à... l'eau, +ou nous... boum!... sommes perdus!</p> + +<p>LA FLUTE, <i>pleurant</i>.—Je ne veux pas être perdu... +tu!... tu!.... ni noyé! Sauve-moi, tu!... tu!... tu!... +ou... tu n'es pas mon ami.</p> + +<p>LA GROSSE CAISSE.—Si!... je suis... ton ami! +Allons! plonge et n'aie pas... boum!... pas peur... +je suis là!</p> + +<p>En disant ces mots les deux hommes se jetèrent +à plat ventre, soi disant dans l'eau, mais en réalité +sur le gazon qui, tout en adoucissant leur chute, +ne leur sembla pourtant pas des plus agréables.</p> + +<p>Leurs cris et leurs plaintes attirèrent quelques +invités attardés, et l'on remmena chez eux les ivrognes, +la grosse caisse tapant de son instrument +avec obstination et la flûte régalant ses amis de couacs +criards.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h3>LA CHASSE DE PHILÉAS</h3> + + +<p>—Mais arrivez donc, mon cher Crapotin, s'écriait +Philéas, quelques jours après <i>ses fêtes publiques</i>. +Voilà, Dieu merci, une belle matinée pour la chasse. +Grenadier et moi, nous vous attendons depuis une +demi-heure, au moins.</p> + +<p>—Ne me grondez pas, répondit le chasseur à qui +Philéas adressait ces reproches (celui-là même dont +la flûte avait si singulièrement égayé la fête). J'avais +quelques affaires qu'il m'a fallu bâcler tant bien que +mal, au moment de partir. J'étais furieux! aussi ai-je +fini par tout planter là pour partir quand même.</p> + +<p>PHILÉAS.—Oh! et vos affaires?</p> + +<p>CRAPOTIN, <i>négligemment</i>.—Elles attendront.</p> + +<p>PHILÉAS.—Et vos clients? et votre boutique?</p> + +<p>CRAPOTIN.—Serinet, mon domestique, leur fera +prendre patience; car il faut vous dire, mon ami +(il se rengorge), que j'ai un <i>grô ome</i>, un vrai <i>grô ome</i> +pour soigner mon nouveau cheval.</p> + +<p>PHILÉAS.—Pourquoi n'êtes-vous pas venu en +voiture, alors?</p> + +<p>CRAPOTIN.—Mon cheval est si vif qu'il a cassé +mon équipage avant-hier; j'ai essayé de le monter, +mais il m'a jeté par terre trois fois en cinq minutes. +A la dernière fois (c'était dans une flaque d'eau) +j'y ai renoncé provisoirement et j'ai dû arriver +modestement à pied.</p> + +<p>GRENADIER, <i>arrivant</i>.—Avez-vous fini votre causette, +Messieurs? En chasse! en chasse! le temps +est splendide. (Chantant d'une voix de tonnerre.)</p> + +<p>«Amis, la matinée est belle!...»</p> + +<p>PHILÉAS, <i>tressaillant</i>.—Ah! Grenadier, que c'est +bête de crier comme ça, sans avertir les gens! Voyons, +en route et attention au gibier!</p> + +<p>Crapotin.—Je regrette de ne pas avoir amené +Serinet: il m'est pénible de porter ma carnassière +et mon gibier; puisque j'ai un <i>grô ome</i>, je dois et +désire...</p> + +<p>PHILÉAS.—Silence donc, et avançons plus vite +que cela, Crapotin!</p> + +<p>GRENADIER, <i>chantant d'une voix formidable</i>.—«Prenez +garde! prenez garde! la Dame blanche +vous regarde.»</p> + +<p>PHILÉAS, <i>se récriant</i>.—Mais, sac à papier! Grenadier, +vous allez faire sauver tout notre gibier, +avec votre tromblon.</p> + +<p>GRENADIER, <i>avec humeur</i>.—On se tait, mon +Dieu! on se tait.</p> + +<p>La chasse allait fort mal. Le pauvre Philéas, +entre ses deux compagnons, suait sang et eau pour +empêcher l'un de bavarder, l'autre de brailler.</p> + +<p>A chaque instant, le gibier effrayé partait hors de +portée, sans que pour cela les deux chasseurs +fussent corrigés de leurs manies; enfin, dans un +herbage plein de bruyères, un râle de genêts s'envola +près des chasseurs.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/17.png"></p> + + + + + +<p>GRENADIER, <i>chantant très fort</i>—«Chasseurs diligents, +quelle ardeur vous dévore!...» pan, pan! +(Il tire et manque le râle.)</p> + +<p>CRAPOTIN.—Ne doutant pas de mon adresse, je +regrette Serinet qui ramasserait... pan, pan! (Il +tire et manque le râle.)</p> + +<p>PHILÉAS.—Attends un peu, je vais faire ton +affaire, mon petit... pan, pan! (Il tire et manque +le râle.)</p> + +<p>Les trois chasseurs désappointés et honteux regardaient +tristement l'oiseau, lorsque Philéas poussa +un cri de joie, en le voyant se cacher dans une +touffe de bruyères. Il s'élança, son chapeau à la +main, pour le prendre comme un papillon; ses +amis en firent autant. Le pauvre râle ahuri, effaré, +se sauvait de bruyère en bruyère, tandis que les +trois braves se précipitaient à genoux de gauche, +de droite, écrasant leurs chapeaux, se heurtant, +comme de véritables forcenés.</p> + +<p>PHILÉAS.—Pris, pris... ah le coquin! il vient de +m'échapper.</p> + +<p>CRAPOTIN.—Je le tiens... non, c'est une souche!</p> + +<p>GRENADIER.—Je l'ai... oh là là! il m'a piqué! (Il +le lâche.)</p> + +<p>PHILÉAS.—Ah! pour le coup... (Il saisit le râle.) +Victoire! La bête est forcée! scélérat, m'a-t-il donné +de mal.... (Il l'examine.) Tiens! il est mort.</p> + +<p>GRENADIER.—Comment, il est mort? ça doit être +mon plomb qui l'a touché, alors!</p> + +<p>CRAPOTIN, <i>vexé</i>.—Eh bien! et moi, j'ai tiré aussi, +dites donc!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>sans les écouter</i>.—C'est mon coup de +feu, évidemment! C'est singulier, pourtant!... (Il +examine le râle.) Je ne vois pas de blessure, pas +de sang...</p> + +<p>CRAPOTIN, <i>hésitant</i>.—Je ne crois pas qu'il soit... +tout à fait mort!</p> + +<p>GRENADIER.—Si vous le lâchiez, Philéas, nous +retirerions dessus!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>vivement</i>.—Ah non! Ah non! et si nous +ne l'attrapions... (se reprenant) si vous ne l'attrapiez +pas?</p> + +<p>CRAPOTIN, <i>avec assurance</i>.—Impossible! je ne +manque jamais.</p> + +<p>GRENADIER.—Bah! ça nous amusera tout de +même; lâchez-le, allez! (Chantant.) «Volez, volez, +petits oiseaux!...»</p> + +<p>PHILÉAS, <i>crispé</i>.—Grenadier, parlez sérieusement +de choses sérieuses au lieu de vociférer comme +ça... Non! (Il met le râle dans son carnier.) Je le condamne +à la broche, tel qu'il est. Allons, Messieurs, +continuons notre chasse... et du feu, de l'entrain!</p> + +<p>Le trio se remit bravement en marche; les aboiements +des chiens, les chants de Grenadier, les discours +de Crapotin et les colères de Philéas recommencèrent.</p> + +<p>Tout à coup, Crapotin cessa de parler et resta +immobile, les yeux fixés sur un chêne; étonné, +Grenadier s'approcha de son compagnon. Celui-ci, +le voyant venir, se hâta de tirer et un oiseau tomba +pesamment de l'arbre.</p> + +<p>CRAPOTIN, <i>au comble de la joie</i>.—Je l'ai! Il est +tué... Elle est tombée! (Il gambade.) Hein, mes +amis, quelle adresse... à 126 pieds de distance au +moins, bien sûr! Que je regrette Serinet pour...</p> + +<p>GRENADIER, <i>vexé</i>.—Une belle affaire que vous +avez faite là... pour une méchante poule assassinée!</p> + +<p>CRAPOTIN, <i>se récriant</i>.—Comment, une poule! +comment, une poule! ajoutez <i>faisane</i>, mon cher, +s'il vous plaît!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>jaloux</i>.—J'en doute, mon ami, que ce +soit une poule faisane!</p> + +<p>GRENADIER, <i>triomphant</i>.—Ah! vous voyez, Crapotin, +je ne le lui fais pas dire.</p> + +<p>(Crapotin contemple son gibier avec bonheur et +ne répond pas.)</p> + +<p>RAPINOT, <i>accourant</i>.—Bons Saints du Paradis! +avez-vous tiré sur une poule de ma femme, qu'était +dans le chêne?</p> + +<p>CRAPOTIN, <i>terrifié</i>.—Ciel! ce n'est donc pas une +faisane?</p> + +<p>RAPINOT.—Voyons?... Oh! là, là! que malheur! +justement qu'il faut que ça soit c'te pauvre bête-là +qui reçoive la charge. Elle qu'était si actionnée à +pondre, tous les jours que Dieu fait.</p> + +<p>CRAPOTIN, <i>consterné</i>.—Mais... pourtant, elle ressemble +à une faisane, cette bête! Voyez plutôt cette +huppe, ces plumes grises, fines et soyeuses. Êtes-vous +sûr, Rapinot, que...</p> + +<p>RAPINOT, <i>avec amertume</i>.—Quiens! si j'en suis +sûr! Comme si je ne connaissais pas mes pondeuses? +Ah! c'est un beau coup que vous avez fait +là, M'sieur Crapotin, allez! si vous accommodez +les affaires de vos clients aussi adroitement que les +miennes, vous pouvez fermer tout de suite votre +boutique.</p> + +<p>Tout en grommelant, le triste Rapinot s'éloigna +avec la <i>faisane</i> morte, sans vouloir accepter les +offres d'argent que lui faisait Crapotin, ni ses excuses +embarrassées.</p> + +<p>Philéas avait écouté la discussion avec une joie +déguisée, mais voulant consoler son ami tout penaud, +il le prit par le bras.</p> + +<p>—Allons! mon cher, s'écria-t-il, un peu de philosophie, +saperlotte! il nous reste mon râle; ainsi, +de la joie!</p> + +<p>Au même instant, la carnassière de Saindoux +s'agita. Le gros chasseur tourna la tête pour se +rendre compte de ce mouvement inattendu; avant +qu'il ait pu faire un geste, le râle de genêts, vivant +et des plus alertes, s'était élancé hors de la +carnassière en poussant un cri de triomphe.</p> + +<p>PHILÉAS.—Dieu! mon râle... il était vivant!</p> + +<p>GRENADIER.—Courons après!</p> + +<p>CRAPOTIN, <i>riant</i>.—Ah! ah! Saindoux, vos victimes +se portent bien, dites donc!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>exaspéré</i>.—Le scélérat! après m'avoir +déjà tant tourmenté!... Il ose vivre encore! Mais je +l'aurai ou j'y perdrai mon renom de chasseur...</p> + +<p>Les trois amis s'élancèrent à la poursuite de +l'oiseau; le râle, sentant le danger, ne se contenta +plus de courir et, se voyant poursuivi si chaudement, +il s'envola, laissant les chasseurs furieux.</p> + +<p>Philéas perdant tout espoir, éreinté d'ailleurs de +sa course furibonde, se laissa tomber avec découragement +sur une touffe de gazon. A peine avait-il +touché la terre qu'il se releva soudain en bondissant +comme une balle élastique et en poussant un +hurlement sauvage.</p> + +<p>CRAPOTIN, <i>effrayé</i>.—Eh bien! il devient enragé! +Qu'est-ce qu'il y a, Philéas?</p> + +<p>PHILÉAS, <i>criant</i>.—Ah! ah! quelle blessure! quels +élancements... du secours, mes amis!</p> + +<p>GRENADIER, <i>surpris</i>.—Où donc, une blessure? +qui est-ce qui vous a touché, Philéas? je ne vois pas +de bête par terre, pourtant!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>gémissant</i>.—Si, oh! si, je suis transpercé...</p> + +<p>CRAPOTIN.—C'est peut-être dans la touffe de +gazon! (Il regarde.) Ah! Saindoux, mon ami, une +bécasse! vous avez tué une bécasse!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>stupéfait</i>.—Comment, j'ai tué une... +mais je n'ai rien tiré.</p> + +<p>GRENADIER.—Crapotin a, ma foi, raison. Regardez! +(Il ôte de la touffe d'herbe une bécasse.) La +voilà, le bec brisé et plate comme une feuille de +papier, la pauvre bête!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>aigrement</i>.—Eh bien! plaignez-la, je +vous le conseille, quand son bec vient de me poignarder! +(Il fait des contorsions.) Je trouvais qu'une +épingle faisait mal, mais il faut avoir six centimètres +de bécasse dans le corps pour savoir ce que +c'est qu'une vraie piqûre!</p> + +<p>CRAPOTIN.—Mais ça ne doit pas être profond, +mon cher!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>geignant</i>.—Ah! ça doit avoir pénétré +jusque bien près du coeur, mon pauvre ami!</p> + +<p>GRENADIER, <i>incrédule</i>.—Voyons! sac à papier!... +c'est impossible ce que vous dites là, Saindoux. +Pensez donc à tout le chemin à faire, avant d'arriver +de l'endroit blessé jusqu'au coeur! (Riant.) A moins +que la bécasse ne vous ait lancé son bec comme +une flèche!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>grinchu</i>.—Riez, mon cher; ne vous +gênez pas, je vous en prie, pendant que je souffre à +petit feu!</p> + +<p>CRAPOTIN.—Allons, mon pauvre ami, ne plaisantons +plus. Voulez-vous que nous vous ôtions de +la plaie ces fragments de bec, qui doivent vous faire +mal?</p> + +<p>PHILÉAS.—Je veux bien, mais allez doucement!</p> + +<p>GRENADIER.—Soyez tranquille. Attendez, Crapotin, +je vais vous aider.</p> + +<p>CRAPOTIN.—C'est ça; voyez-vous les morceaux?</p> + +<p>GRENADIER.—Oui; y êtes-vous?</p> + +<p>CRAPOTIN.—J'y suis; tirez de votre côté.</p> + +<p>GRENADIER, <i>affairé</i>.—Bon... houp là, Crapotin!</p> + +<p>Le pauvre Saindoux, à quatre pattes, gémissait +terriblement. Ses amis lui arrachèrent, malgré ses +cris et ses lamentations, les deux côtés du bec de +la bécasse si malencontreusement logés dans sa +grosse personne.</p> + +<p>Quand l'opération fut terminée, les chasseurs organisèrent +un brancard, aidé de Rapinot qui était +accouru aux cris de la <i>victime</i> et ils transportèrent +Philéas dans son logis.</p> + +<p>Saindoux, couché à plat ventre sur le brancard, +se désolait de sa triste chasse. Arrivé chez lui, il fit +remplir une immense cuvette d'huile de millepertuis +et s'y assit, déclarant qu'il ne bougerait pas de +là tant que sa blessure ne serait pas cicatrisée. Il +adoucit du reste son triste sort en se faisant servir +abondamment à manger et ses amis se consolèrent +ainsi avec lui de leurs aventures dramatiques.</p> + +<p>Quelques jours après, Philéas repartait pour +Paris, rejoindre «le Tueur de colibris féroces» +pour commencer avec lui ses longs et terribles +voyages.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h3>LES LETTRES DE POLYPHÈME ET DE PHILÉAS</h3> + + +<p>—Tout est-il prêt?</p> + +<p>—Oui, mon illustre ami! mes malles sont fermées, +mes valises aussi; mes sacs sont bourrés +comme des canons; fifi-mimi est dans sa cage +d'acier. Nous partirons quand vous voudrez!</p> + +<p>En achevant ces mots, le gros Philéas se frotta +les mains d'un air radieux.</p> + +<p>—A merveille! dit Polyphème; alors je vais +écrire à notre ami, M. Pierrot, que nous partons +demain pour Blidah.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>effaré</i>.—Hein! quoi! plaît-il? déjà en +Afrique? Et notre tournée en Europe? et celle en +Asie? nous les supprimons donc, comme ça?</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.—Eh! non, mon cher, ne +vous effrayez donc pas de cette petite visite en +Afrique. J'ai une affaire pressante à arranger, là-bas; +elle ne me retiendra que cinq ou six jours; +cela ne dérange en rien nos projets.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>rassuré</i>.—A la bonne heure, mon cher +Tueur, écrivez à Pierrot que nous partons; moi, je +vais annoncer cela à mon ami, le vicomte de Marsy; +je tiens à le mettre au courant de mes faits et +gestes, car je me vois destiné à une vie illustre autant +que glorieuse, grâce à mes voyages, et je veux +que mon pays sache ce que je deviens, par l'entremise +de cet homme estimable.</p> + +<p>Les voyageurs s'établirent chacun devant un bureau +et comme ils ne doivent pas avoir de secrets +pour nous, lisons sans façon par dessus leur épaule +ce qu'ils sont en train d'écrire:</p><br> + +<p><i>Polyphème à Pierrot.</i></p> + +<p>Mon cher ami, quelle trouvaille! quel trésor que +ce Saindoux! merci mille fois! Grâce à vous, je +vais entreprendre mon tour du monde avec la meilleure +pâte d'imbécile!... Il m'amuse déjà tellement +que je compte payer toute sa dépense: sa petite +fortune n'y suffirait pas et la mienne me permet +largement de faire cette générosité. Riche et désoeuvré +comme je le suis, ces voyages sont ma seule +ressource contre l'ennui; mon précieux Philéas est +pour moi, j'en suis sûr, une source de distractions +vraiment inépuisable; bien entendu que, pour ne +pas l'humilier, je ferai semblant de ne presque rien +dépenser pour lui en route. Je suis ami des plaisanteries, +mais je suis avant tout bon enfant et j'aime +comme je taquine, franchement. Nous partons demain +pour Blidah. Sous prétexte d'affaires, je vais +mettre mon gros camarade en face d'un lion; nous +verrons comment il s'en tirera. J'en ris d'avance. +Ah! la bonne tête! qu'il sera amusant, mon Dieu, +qu'il sera amusant! je vous tiendrai au courant, +cela va sans dire.</p> + +<p>Bien à vous,</p> + +<p>Pour Philéas, Polyphème Gérard, le Tueur de +colibris féroces.</p> + +<p>Pour vous et nos amis, Charles N.</p><br> + +<p><i>Lettre de Philéas à M. de Marsy</i>.</p> + +<p>Monsieur et Vicomte, c'est avec un tremblement +universel de tout mon être que je vous écris ces +mots solennels: <i>Je pars demain</i>. Je m'en vais à +Blidah avec mon célèbre ami, le Tueur (de colibris +féroces), il y va pour affaires; je profiterai de ses +occupations pour chasser un peu et faire connaissance +avec les bêtes féroces et non féroces d'Afrique.</p> + +<p>Depuis mon départ de Castel-Saindoux (ou j'ai été +si heureux de vous recevoir) il m'est arrivé différentes +choses qui ont accidenté mon existence. Je +veux vous mettre au courant de ces détails de ma +vie. J'ai d'abord reçu une lettre de Gelsomina; elle +m'envoie sa photographie que je lui avais rendue et +qu'elle me renvoie comme souvenir pendant mon +voyage. Je la lui ai renvoyée... elle me l'a <i>re</i>renvoyée; +je la lui ai <i>rere</i>renvoyée... elle me l'a <i>rerere</i>renvoyée! +alors... la voilà! Je vous prie de la lui +rendre eu lui ordonnant avec douceur (et avec violence, +s'il le faut) de la garder à jamais! Voilà une +affaire bâclée, pas vrai, Monsieur le Vicomte?</p> + +<p>Dieu! que c'est beau, Paris! les rues sont plus +larges que les grandes routes et les spectacles sont +très superbes! J'ai vu à l'Opéra des bonnes gens +qui se trémoussaient terriblement; je les ai crus +enragés. Polyphème m'a dit que non, que c'étaient +des malheureux qu'on appelle <i>crampistes</i>; ils sont +pleins de crampes dans les mollets et alors, il faut +qu'ils gigottent ferme pour se soulager un peu; en +voilà une terrible maladie! Il paraît que ça se gagne; +aussi, quand un des <i>crampistes</i> s'est approché de +moi (j'étais allé avec Polyphème dans les coulisses +du théâtre) je me suis sauvé en criant comme un +perdu: «Gare les crampistes!» Quand Polyphème +m'a rejoint, tous les malades qui causaient avec lui +riaient comme des fous, je ne sais pas pourquoi.</p> + +<p>Après ça, nous sommes allés au Cirque pour voir +le dompteur Batty et ses lions! Sac à papier, quelles +terribles bêtes! Je vous avoue, Monsieur et cher Vicomte, +que je suis déjà dégoûté de cette chasse-là +rien que d'avoir vu les lions de Batty. J'ai +demandé à Polyphème à quoi ça servait de risquer +sa vie à entrer dans une cage à lions.</p> + +<p>—A rien, m'a-t-il dit.</p> + +<p>—Alors pourquoi le fait-il?</p> + +<p>—Pour amuser le public.</p> + +<p>—Eh bien! moi, je trouve ça bête et mal de risquer +sa vie pour la donner en spectacle, au lieu de +travailler comme un honnête ouvrier; c'est stupide. +Ça n'amuse pas, d'ailleurs, de voir un chrétien exposé +aux bêtes féroces comme du temps des empereurs +païens. C'est pas un spectacle catholique et je l'ai +dit à Polyphème, qui m'a donné raison d'un air +ému et grave qu'il n'a pas souvent.</p> + +<p>Pour en revenir au Cirque, la fin a été très gentille. +Après ces sales coquins de lions, voilà-t-il pas +une cavalcade de singes qui arrive. C'était comme +aux <i>sept p'tites chaises</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, ainsi que disent les +<i>poreman</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>; vous savez, ceux qui s'occupent des +chevaux élégants. Il y avait un jockey bleu, un jockey +jaune, et un jockey vert pomme; ce n'est pas tout, il y +avait aussi une guenon en amazone rouge; oh! mais, +un amour de guenon! avec une belle toque à plumes +blanches, des gants à manchettes et un toupet magnifique +de faux cheveux, rouge carotte. Tous ces singes +montaient des petits chevaux, noirs comme de la suie +et méchants comme des diablotins. A un signal des +écuyers, clic, clac! les chevaux bondissent, les +singes se cramponnent à la crinière et broum! les +voilà partis! Tout le monde riait, car vrai, c'était cocasse! +les pauvres singes avaient une peur de chien! +A chaque barrière sautée, ils glapissaient en désespérés. +Chaque fois qu'ils passaient près des écuyers, +armés de leurs grands fouets, ils les regardaient en +faisant des grimaces de frayeur qui nous faisaient +pâmer! Tout d'un coup, on entend un couic!... +C'était le pauvre jockey jaune qui avait tourné avec +sa selle sous le ventre de son cheval. Ça vexait le +poney, qui voulait s'en débarrasser parce que le +singe le chatouillait en se cramponnant à lui; mais +il avait beau ruer, ça n'y faisait rien. Le jockey jaune +était plus mort que vif et pinçait le cheval. Pour +lors, voilà-t-il pas que le poney, furieux, se met à +marcher sur ses pieds de derrière! En voyant cela, +le singe se rassure et s'élance par terre. En sautant, +il tombe sur le nez du cheval que la guenon conduisait. +Ce poney-là a peur; il se cabre et l'amazone +effrayée se jette sur la tête d'une grosse dame +qui avait une forêt de cheveux crêpés, frisés, tire-bouchonnés, +enfin un tas d'histoires sur la tête, +quoi! La dame se débat; la guenon fourgotte<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> les +cheveux et, comme elle était en colère, elle arrache +toute la perruque de la grosse, pièce à pièce! Il y +avait des faux cheveux, fallait voir! peut-être plus +de deux livres pesant! tout le monde se tenait les +côtes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Steeple-chase, course de chevaux.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Sportmen.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Pour «fourrage» (c'est un mot Normand).</blockquote> + +<p>Bravo! l'amazone! qu'on lui criait; elle est jalouse +de la perruque et elle se venge.</p> + +<p>—Mes crêpés! hurlait la grosse dame, mes boucles! +mes frisons! Elle m'arrache tout, cette horreur de +bête! Gusman, mon pauvre mari, au secours! sauve +ton Isménie...</p> + +<p>Le gros monsieur qui s'appelait Gusman tâche +de faire partir la guenon. Elle se rebiffe et v'lan! +elle lui allonge une calotte épouvantable. Gusman +se fâche, réplique; les voilà à se donner des taloches +pour de bon! L'arrivée du maître avec son grand +fouet a tout apaisé; il avait réussi à se faire un passage +parmi les spectateurs qui entouraient la grosse +dame et les combattants. A sa voix la guenon s'est +calmée, a lâché Gusman et la perruque; tout le +monde s'est en allé, riant encore de toutes ces +bonnes farces!</p> + +<p>Me voilà à bout de papier et de force épistolaire. +Je vous r'écrirai de Blidah, cher Monsieur et Vicomte, +pour vous narrer mes impressions de voyage.</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/18.png"></p> + + + +<p>En attendant, je vous prie, avec toute espèce de +civilité puérile et honnête, de faire agréer à votre aimable +et digne famille mes respects les plus respectueusement +respectueux. Je vous réitère, à vous, +Monsieur ami et Vicomte, que je suis avec une émotion +profonde et serai pour la vie!...</p> + +<p>PHILÉAS SAINDOUX.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h3>BON VOYAGE, CHER DUMOLLET!</h3> + + +<p>Phout!... Phout!... Phout! Phou... ou... ou... +ou... t!...</p> + +<p>—Bravo, la locomotive! s'écria gaîment Philéas; +elle file comme un charme! Allons, nous voilà partis +pour Blidah, illustre Polyphème... Un temps +de chemin de fer et nous y serons!</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>souriant</i>.—Pas tout à fait, mon +cher; il y a la mer à traverser, en outre.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>dédaigneusement</i>.—Oh! oh! cette mer-là, +ce n'est pas grand'chose.</p> + +<p>POLYPHÈME.—Comment, pas grand'chose; mais +deux jours de bateau sont déjà gentils!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>incrédule</i>.—Laissez donc! c'est les marins +feignants qui veulent faire accroire qu'il faut +tout ce temps-là; mais ils ne m'attraperont pas +comme ça! et je vous les ferai marcher si rondement +qu'en deux heures nous serons rendus à +Alger.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.—Tiens! au fait! vous me +donnez une idée excellente, délicieuse!... Oui, mon +ami, vous irez en deux heures (il lui serre la main), +c'est moi qui vous le promets! Ce cher Philéas, +quel trésor j'ai là, mon Dieu!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>modestement</i>.—Vous êtes bien bon; je +suis trop poli pour vous démentir, d'ailleurs! il +est certain que fifi-mimi et moi... (il bâille) nous +valons quelque chose... (il bâille) nous ne manquons +pas... (il bâille).</p> + +<p>POLYPHÈME.—D'envie de dormir, hein?</p> + +<p>PHILÉAS.—C'est... aaaaah!... c'est vrai... ce chemin +de fer me fait somnoler un peu.</p> + +<p>POLYPHÈME.—Ne vous gênez pas, mon cher; +dormez.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>scandalisé</i>.—Devant vous, illustre ami? +Ce ne serait pas respectueux!</p> + +<p>POLYPHÈME.—Je le veux; je vais en faire autant +de mon côté.</p> + +<p>PHILÉAS.—S'il en est ainsi, j'accepte. Ouf! qu'on +est mal pour appuyer sa tête! Tiens, au fait! nous +sommes seuls. Je vais m'étendre par terre; je ne +vous gênerai pas et je dormirai comme un bienheureux.</p> + +<p>Un silence complet régna bientôt dans le wagon; +trois heures s'écoulèrent; la nuit était avancée quand +Charles N... (que nous continuerons d'appeler Polyphème, +avec Philéas) se réveilla. On était arrivé +à une station et les voyageurs profitaient de dix minutes +d'arrêt pour manger à la hâte quelque chose. +Polyphème, sentant son appétit s'éveiller, descendit +sans réveiller Philéas qui dormait de tout son coeur, +et alla rejoindre les dîneurs.</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/19.png"></p> + +<p>Pendant son absence, deux employés chargés +d'examiner les voitures s'aperçurent que le wagon +où dormait Philéas était sérieusement abîmé. +Comme cette voiture était la dernière du train, ils +se hâtèrent de la décrocher, de la mettre sous une +remise, et de la remplacer par un autre wagon en +bon état, ayant soin d'y transporter les quelques +objets (y compris le fifi-mimi) laissés sur les banquettes, +par Polyphème et Philéas; aucun des employés +ne s'aperçut de la présence du dormeur sous +la banquette et l'infortuné continua son somme sans +se douter du changement dont il était victime. Polyphème +remonta en voiture et reprit tranquillement +sa place et son sommeil, convaincu que Philéas +était là.</p> + +<p>Réveillé au petit jour, le jeune homme appela +Saindoux; il fut stupéfait, puis très effrayé de constater +sa disparition et ne se tranquillisa qu'à la +station suivante, où les employés lui expliquèrent ce +qui avait motivé le changement de wagon.</p> + +<p>Remis de son émotion, Polyphème rit beaucoup +de la figure qu'avait dû faire Philéas et resta à la +station pour attendre son compagnon, persuadé +qu'il l'y rejoindrait bientôt.</p> + +<p>Pendant ce temps, le gros Saindoux dormait +comme un plomb sous sa banquette; il ne se réveilla +que tard et se frotta les yeux en bâillant, puis il +tressaillit, car il venait de s'apercevoir qu'il était +dans une obscurité complète.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>inquiet</i>.—Est-ce qu'il fait toujours nuit, +cher Tueur?... hein! pas de réponse! (Criant.) Mon +illustre ami, réveillez-vous... Comment! il ne dit +rien? (Il tâte les banquettes.) Personne, pas même +fifi-mimi! (Avec terreur.) Le wagon ne marche plus! +Ah! je crois deviner... (Il s'agite avec crainte.) +Des malfaiteurs auront décroché la voiture. Polyphème +se sera sauvé et fifi-mimi est leur victime... +pauvre bête! Oh! (il saute) on vient par ici, et je +n'ai pas d'armes... quelle position, grand Dieu!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/20.png"></p> + +<p>Des pas se dirigeaient effectivement de son côté. +Deux hommes parurent avec une lanterne sourde.</p> + +<p>PREMIER EMPLOYÉ.—Diable de remise! dire qu'il +faut de la lumière pour s'y conduire en plein jour!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>à part, épouvanté</i>.—Je suis dans leur +caverne, Seigneur! c'est la <i>Suzanne</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> des quarante +voleurs!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Sésame.</blockquote> + +<p>DEUXIÈME EMPLOYÉ.—Est-<i>il</i> là?</p> + +<p>PREMIER EMPLOYÉ.—Oui, et <i>il</i> a fameusement +besoin de mes clous et de mon marteau.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>anéanti</i>.—Miséricorde! ils veulent me +torturer avec des clous, les misérables! ah mais! +j'invoque <i>Suzanne</i> s'ils approchent... tant pis, il +arrivera ce qu'il pourra!</p> + +<p>PREMIER EMPLOYÉ.—Allons! dépêche-toi; il faut +lui faire son affaire et lestement encore!</p> + +<p>A peine avait-il dit ces mots que Saindoux se +précipita hors du wagon sur eux, en vociférant: +«Suzanne, ouvre-toi! misérables, tremblez!»</p> + +<p>Les employés, effrayés de ces cris, le prenant +pour un malfaiteur, rendirent avec usure au gros +Philéas coups de poings et coups de pieds en appelant +leurs camarades.</p> + +<p>On accourut de toutes parts et l'on parvint à +s'expliquer. Ce fut long et difficile, Saindoux soutenant +avec obstination qu'il était, prisonnier dans +une caverne de bandits. On ne put le détromper +qu'en le conduisant à la gare et en lui montrant la +voie du chemin de fer.</p> + +<p>Il se rendit enfin à l'évidence, se tranquillisa et +demanda à rejoindre Polyphème à la station suivante, +pensant avec raison que son ami devait l'y +attendre.</p> + +<p>Il avait fait grand tapage et le chef de gare, lui +gardant rancune de cette scène ridicule, imagina de +lui jouer un tour; il s'approcha donc de Saindoux +qui attendait en maugréant et lui dit avec un grand +sérieux:</p> + +<p>—Si Monsieur le désire, je puis lui faire rejoindre +son ami, non dans une heure, mais dans un quart +d'heure.</p> + +<p>—A la bonne heure! s'écria Philéas tout joyeux; +vous êtes un brave homme, vous! menez-moi tout +de suite au train, s'il vous plaît.</p> + +<p>—Voilà, Monsieur, dit le chef de gare en montrant +à Saindoux une locomotive prête à partir.</p> + +<p>PHILÉAS.—Mais ce n'est pas un train, ça!</p> + +<p>LE CHEF DE GARE.—C'est le wagon de voyage de +S. M. l'Empereur de Tartarie, Monsieur; avant de +le lui expédier, on le fait servir à quelques hauts +personnages... (saluant) et je vous l'offre.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>flatté</i>.—Monsieur, vous êtes bien bon; +je dirai même que vous êtes un homme charmant! +j'accepte avec joie.</p> + +<p>Saindoux s'installa majestueusement sur la plate-forme +au milieu de rires étouffés et la locomotive +partit avec la rapidité de l'éclair. Elle allait, en +réalité, rejoindre un train de marchandises pour +remplacer une machine déraillée et le mécanicien, +riant sous cape, s'amusait à exciter la terreur de +Philéas par des récits lugubres d'accidents horribles, +à l'endroit même où le gros voyageur s'était placé.</p> + +<p>Philéas avait beau changer de place, le lieu où il +était se trouvait rappeler des souvenirs plus terribles +encore. Le pauvre Saindoux, qui recommandait +son âme à Dieu, respira librement en voyant +Polyphème sur le quai de la station.</p> + +<p>PHILÉAS.—Ah!... Enfin! c'est ici que je m'arrête, +mon ami, laissez-moi descendre, s'il vous +plaît... Eh bien... arrêtez, conducteur... satané conducteur!... +Polyphème, courez après nous! à la +garde! à la garde!...</p> + +<p>... Car la locomotive, plus rapide que jamais, +avait passé comme le vent, laissant derrière elle +Polyphème qui ne pouvait s'empêcher de rire de +cette nouvelle mésaventure, tandis que Saindoux, +rouge comme un coq, les cheveux ébouriffés, gesticulait +comme un furieux sur la machine.</p> + +<p>Le mécanicien eut bientôt pitié de Philéas et lui +offrit de l'installer dans une autre locomotive qui +allait à la station de Polyphème.</p> + +<p>Philéas y consentit avec bonheur et s'y précipita, +pendant que le malin conducteur s'éloignait, à la +grande satisfaction de Saindoux qui se croyait au +bout de ses peines.</p> + +<p>Il arriva en effet à bon port à la station où l'attendait +son ami, mais en voulant sauter sur le trottoir +qui bordait la voie, il calcula mal la distance et, au +lieu de tomber dans les bras de Polyphème, il disparut +dans un énorme panier placé près de son ami.</p> + +<p>Philéas poussait de grands cris, en tâchant de se +dépêtrer de sa prison. Les voyageurs riaient comme +des fous, tout en l'aidant. Saindoux se redressa +bientôt au milieu de la bourriche... il était inondé +de jaune d'oeuf!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>furieux</i>.—Sac à papier! j'ai du guignon... +quelle omelette, mes amis! J'ai au moins +deux cents jaunes d'oeufs sur le corps... Prelotte! +comme ça colle! Vite! de l'eau, que je me lave... +je n'y vois plus clair... holà! ça coule dans mes +oreilles, j'en ai plein la bouche... Pouah! (Il crache.) +Prelotte! prelotte!! c'est mauvais...</p> + +<p>Tout le monde se tordait de rire en l'écoutant, si +bien que le bon gros Saindoux finit par en faire autant +de bon coeur.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/21.png"></p> + +<p>Il alla se débarbouiller et se changer de la tête +aux pieds, retrouva avec bonheur son fifi-mimi +qu'il avait cru mort et reprit avec Polyphème un +autre train qui les mena sans accident à Marseille.</p> +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h3>VOYAGE SUR MER A VOL DE... POLYPHÈME!</h3> + +<p>Arrivé-à Marseille, Philéas oublia tous ses malheurs. +Escorté par Polyphème, il parcourait avec +bonheur cette belle et grande ville, si animée, si +riche, et que les intelligents habitants savent rendre +attrayante et gaie. Il alla prier aux pieds de Notre +Dame de la Garde, que la touchante piété marseillaise +a placée sur un rocher pour planer sur la ville +et être vue de tous; il visita la Cannebière, ce port +que Paris, la reine du monde, admire et envie, au +dire des habitants. Arrivé là, il ne tarissait pas en +éloges! Au milieu d'un discours enthousiaste sur la +mer, Polyphème remarqua avec surprise que la voix +de Philéas baissait peu à peu, puis... elle s'éteignit +tout à fait. Ses yeux suivirent la direction que prenaient +les regards interdits de Saindoux. Il vit alors +un homme à cheveux gris, fort maigre et fort grand, +dont la figure spirituelle était contractée par la colère. +Les bras croisés, les yeux flamboyants, cet inconnu +s'approcha lentement de Philéas qui semblait +fasciné.</p> + +<p>L'INCONNU.—Pourquoi me regardes-tu comme ça, +étranzer? Sais-tu que tu m'insultes... et dans mon +pays, encore!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>interdit</i>.—Mais, Monsieur le Marseillais, +je vous regardais comme tout le monde; ce n'est +pas une offense, il me semble.</p> + +<p>L'INCONNU, <i>avec violence</i>.—Tu mens, étranzer imbécile! +Ze ne suis <i>pas tout le monde</i>, insolent! +<i>Tout le monde</i> ne me regarde pas comme une +bête curieuse, impertinent! et il y a offense, troun de +l'air! bagasse!!!</p> + +<p>POLYPHÈME.—Allons, Monsieur, ne vous emportez +pas ainsi contre mon ami: calmez-vous, je vous +en prie, en songeant...</p> + +<p>L'INCONNU, <i>rageant</i>.—Ze ne suis que trop calme, +Monsieur, c'est mon défaut! mais il ne faut pas +m'insulter impunément; savez-vous que c'est moi +qui, l'autre zour, ai soutenu l'honneur de la Canne-bière +en flanquant un coup de pied (oh! un coup de +pied admirable!) à un Parisien qui passait auprès +de moi; cet homme me dit avec surprise:</p> + +<p>—Qu'est-ce que je vous ai fait?</p> + +<p>—Ze lui réponds: «rien!»</p> + +<p>—Eh bien, alors, pourquoi me maltraitez-vous?</p> + +<p>—Zuge un peu si tu m'avais fait quelque soze! +que ze lui réplique.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.—C'est magnifique! où voulez-vous +en venir, Monsieur? à un duel? mon ami est +prêt, il adore les affaires de ce genre!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>bas</i>.—Eh! dites donc, mon cher Tueur, +ce n'est pas vrai, ça!</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>bas</i>.—Taisez-vous donc, j'arrange +l'affaire.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/22.png"></p> + + + +<p>L'INCONNU, <i>plus calme.</i>—Z'accepterais avec +bonheur cette offre si ze ne partais pas ce soir pour +Blidah, Monsieur.</p> + +<p>POLYPHÈME.—Tiens! et nous aussi; comme ça +se trouve bien! vous vous battrez sur le bateau.</p> + +<p>L'INCONNU, <i>vivement</i>.—Le capitaine ne voudra +pas, z'en suis sûr!</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>bas</i>.—Philéas, mon ami, c'est un poltron! +il caponne... Hardi, mon cher, du toupet! +Soutenez l'honneur-normand!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>bas</i>.—Ah! il caponne, il ose caponner, +le lâche! et moi qui avais peur! Attendez un peu +voir, Tueur! (Haut, avec arrogance.) Nous nous +battrons dans une cabine, Marseillais, et nous choisirons +mon arme ordinaire, vu que je me regarde +comme énormément insulté, entendez-vous, bouillabaisse?</p> + +<p>L'INCONNU, <i>avec douceur</i>.—Ne vaudrait-il pas +mieux nous serrer la main, Monsieur?</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>bas</i>.—Ça va, Saindoux, ça va très +bien! confondez ce faux brave.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>bas</i>.—Attendez un peu voir! (Haut.) +Nous nous battrons, bouillabaisse, à mort, à mort +effrrrroyable!...</p> + +<p>L'INCONNU, <i>effrayé</i>.—Oh! Monsieur... et avec +quelles armes?</p> + +<p>PHILÉAS, <i>sombre et solennel</i>.—Avec des bombes, +Marseillais; c'est mon arme ordinaire. Nous aurons +une bombe pleine de poudre dentifrice et une vraie +bombe bourrée de poudre à canon. Nous choisirons +au hasard et nous nous lancerons à la mer sur des +planches, en allumant nos machines. Celui qui +aura la bonne bombe sera repêché par les matelots, +l'autre sautera. Ça vous va-t-il?</p> + +<p>Polyphème approuva gaiement la proposition, +mais l'inconnu s'en montra terrifié.</p> + +<p>—Ze ne consens pas à cela, s'écria-t-il. Zamais ze +ne voudrais mourir par explosion; ce doit être +affreux et ze me dois à ma famille.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>majestueusement</i>.—Vous êtes père de +famille? je vous fais grâce, alors.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/23.png"></p> + +<p>L'INCONNU, <i>balbutiant</i>.—Pas précisément... ze ne +suis pas marié.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec colère</i>.—Qu'est-ce que vous chantez, +alors?</p> + +<p>L'INCONNU, <i>piteusement</i>.—Ze ne sante pas! ze +soutiens que z'ai une famille en la personne d'un +cousin normand, le duc de Philéas Saindoux, +grand seigneur, qui m'aime tendrement et qui mourrait +de sagrin si ze périssais.</p> + +<p>PHILÉAS.—En voilà une farce et une blague, +mon cher; je suis Philéas Saindoux et je ne mourrai +jamais de chagrin que de ma propre mort, je vous +en avertis.</p> + +<p>L'INCONNU, <i>très émotionné</i>.—Phi... Phi... Philéas? +Oh! mon cousin, mon ser cousin, reconnaissez en +moi le docteur Crakmort, fils de votre tante, Alménie +Saindoux.</p> + +<p>PHILÉAS, étonné.—Ah bah!... c'est vrai, au fait! +j'ai entendu parler de vous et de votre maman par +papa. Bonjour, cousin, et sans rancune!</p> + +<p>La querelle était finie; les deux adversaires se +serrèrent la main et allèrent avec Polyphème s'embarquer +sur le <i>Zéphyr</i>, qui devait les conduire en +Algérie.</p> + +<p>A peine installé sur le bateau, Saindoux rappela +à son ami sa promesse de faire marcher <i>rondement</i> +le navire.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>gaiement</i>.—Je n'ai qu'une parole, +mon cher, et je la tiens; laissez-moi faire. Couchez-vous +pour éviter le mal de mer pendant ces deux +heures de route; avalez cette pastille, puis faites +un petit somme. Je vous réveillerai à notre arrivée; +à quatre heures, je vous appelle.</p> + +<p>PHILÉAS.—C'est merveilleux, cher Tueur! Merci, +grand homme! votre pastille est diablement mauvaise... +c'est égal! je vais dormir avec enthousiasme. +Ah! ah! ces fainéants de marins, ils ont trouvé leur +maître avec vous. Tiens, c'est singulier comme j'ai +sommeil... vite aujourd'hui... bon... soir... (Il +s'endort.)</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>le regardant</i>.—Bravo! ma pilule +d'opium fait son effet; ce pauvre garçon n'aura pas +le mal de mer et, par dessus le marché, il va encore +me faire rire avec sa naïveté de voyage en deux +heures. Après-demain, je le réveillerai; jusque là, +bonsoir, Saindoux, rêvez à des lions non féroces et +à des bombes en poudre dentifrice.</p> + +<p>Le surlendemain à quatre heures, Polyphème, qui +avait eu soin de prolonger le sommeil de Philéas +avec ses pastilles, secoua vigoureusement le gros +dormeur.</p> + +<p>—Allons, Philéas, debout! dit-il avec emphase; il +est quatre heures moins cinq et nous allons arriver +comme je vous l'ai promis.</p> + +<p>—Hein! quoi? s'écria Saindoux en se frottant +les yeux; déjà? c'est merveilleux, mon bon Tueur, +ce que vous faites! et qu'avez-vous donc dit aux +matelots pour nous faire aller de ce train-là?</p> + +<p>—Je leur ai fait adroitement avaler de la poudre +électrique dans du rhum, mon ami, répliqua Polyphème +très gravement. Ça les a fait travailler ferme, +vous devez le comprendre.</p> + +<p>L'équipage et les passagers, qui étaient dans le +secret, reçurent le dormeur de façon à compléter +son illusion. Tout à coup, Saindoux se frappa le +front.</p> + +<p>—Polyphème, s'écria-t-il, quel jour sommes-nous? +J'entends dire à Crakmort que c'est aujourd'hui +jeudi.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>tranquillement</i>.—Certainement. +Qu'est-ce qui vous étonne?</p> + +<p>PHILÉAS.—Mais... mais nous sommes partis de +Marseille avant-hier, alors?... Comment...</p> + +<p>POLYPHÈME.—Non, ce matin; il y a deux heures, +parbleu!</p> + +<p>PHILÉAS.—Mais nous sommes partis de Paris le +huit?</p> + +<p>POLYPHÈME.—Non, le dix.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>insistant</i>.—Pourtant, Polyphème...</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>feignant de se fâcher</i>.—Ah! mon +cher, vous êtes terrible avec vos <i>mais</i>, vos <i>pourtant</i>. +Saprelotte! puisque tous ces messieurs vous disent +la même chose que moi, vous devriez nous croire, +à la fin!</p> + +<p>Le pauvre Philéas, assailli de protestations, de +discours de toute espèce que lui prodiguaient passagers +et équipage, se soumit avec un désespoir +burlesque. Ce fut ainsi qu'il arriva à terre; nos voyageurs +se firent mener directement à Blidah et nous +allons les y suivre, pour ne rien perdre de leurs +aventures dans ces parages.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<h3>LA CHASSE AU LION</h3> + + +<p>—Eh bien! mon cher, dit Polyphème à son +gros compagnon, le lendemain de son arrivée. +Comment trouvez-vous l'Algérie et les Arabes?</p> + +<p>PHILÉAS.—L'Algérie me semble très superbe, +Tueur, complètement magnifique, excepté ses +diables de puces qui troublent ma joie. (Il se gratte +avec fureur.) J'en ai tué soixante-quinze en vingt +minutes hier, et puis j'y ai renoncé; rien que sur +le mollet droit, j'avais quatre cent quatre-vingt-neuf +piqûres; ça me cuit partout... il me semble que je +suis dans un bain de moutarde.</p> + +<p>POLYPHÈME.—On se fait à cela bien vite, allez! +Courage! n'y pensez plus. Et les Arabes, qu'en dites-vous?</p> + +<p>PHILÉAS.—Ah! quels beaux hommes! mais... est-il +convenable à eux de se montrer publiquement en +chemise avec une serviette sur la tête?</p> + +<p>POLYPHÈME.—Comment, «en chemise»! Ce +sont des manteaux appelés burnous et leurs turbans +ne sont nullement des serviettes. Tout cela, +c'est leur costume.</p> + +<p>PHILÉAS.—Ma foi! je n'aimerais pas me fourrer +un burnous sur la tête et m'envelopper d'un turban, +moi! (Polyphème rit.) Mais dites donc, mon cher +ami, pourquoi ne profiterais-je pas du beau temps +pour aller voir les environs, aujourd'hui?</p> + +<p>POLYPHÈME.—Volontiers; je vais rassembler une +escorte et nous nous mettrons en route dès que nos +chevaux seront prêts.</p> + +<p>Polyphème alla effectivement surveiller les préparatifs +de la promenade. Resté seul, Philéas s'ennuya +promptement, agacé qu'il était par les puces +qui continuaient à le dévorer, et prenant son fusil, +attachant sur son dos la cage de fifi-mimi, il sortit +pour flâner dans les environs en attendant son ami.</p> + +<p>Au détour d'une rue, Saindoux se trouva face à +face avec un petit nègre, noir comme du charbon +et dont la figure était remarquablement drôle, intelligente +et maligne, malgré une affreuse laideur.</p> + +<p>Ce petit nègre était entièrement vêtu de blanc, +ce qui le rendait d'autant plus extraordinaire.</p> + +<p>PHILÉAS.—Ah! le drôle de petit bonhomme! +Bonjour, moricaud, sais-tu le français?</p> + +<p>LE PETIT NÈGRE.—Moi, le savoir un peu, beau +blanc.</p> + +<p>PHILÉAS.—Comment te nommes-tu, petit?</p> + +<p>LE PETIT NÈGRE.—Pauvre négrillon s'appeler: +Sagababa.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>éclatant de rire</i>.—En voilà un nom +cocasse! Eh bien, Sagababa, veux-tu me mener jusqu'à +un arbre à fruit quelconque? je grille de manger +des produits africains; ils doivent être excellents, +surtout cueillis tout frais!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/24.png"></p> + + + +<p>SAGABABA.—Moi, vouloir bien, beau blanc.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>flatté</i>.—Il est très poli, ce moricaud! +Faisons vite cette course, mon ami; je veux revenir +promptement pour ne pas faire attendre mon illustre +compagnon.</p> + +<p>Saindoux et Sagababa partirent d'un pas rapide. +Philéas oubliait ses puces et, chemin faisant, questionna +Sagababa sur sa position.</p> + +<p>—Moi suis seul, dit le petit nègre avec émotion. +Pauvre Sagababa s'enfuir de chez maître méchant, +loin d'ici; marcher beaucoup, souffrir faim, soif; +venu ici travailler, apprendre un peu français. Moi +aime bien hommes français. Bons, grands, généreux; +voudrais servir toi! serais si content! t'aimerais +tant!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec bonté</i>.—C'est bien difficile, mon +pauvre garçon; en attendant, cherchons des fruits; +nous voilà à l'entrée d'un joli bois qui doit avoir...</p> + +<p>Un épouvantable rugissement, un véritable +tonnerre éclatant à cent pas des promeneurs interrompit +Philéas. Au cri du fauve, Sagababa terrifié, +mais toujours leste comme un chat, bondit dans un +arbre.</p> + +<p>Philéas ne pouvait suivre le petit nègre; il se +précipita vers un rocher voisin au moment où un +lion énorme, l'oeil en feu, la crinière hérissée, se +battant les flancs avec sa queue, paraissait à la lisière +du bois, rugissant avec fureur!... A cette vue, +Saindoux, excité par la peur, devint leste comme +Sagababa et grimpa sur un énorme rocher avec une +telle rapidité que le fauve, malgré quelques immenses +bonds, n'arriva pas à temps pour le saisir...</p> + +<p>—Vous mort, beau blanc? cria Sagababa d'une +voix lamentable.</p> + +<p>—Pas encore, répondit Saindoux d'une voix +entrecoupée, mais je crois... que... ça ne tardera...</p> + +<p>Il s'interrompit en poussant un nouveau cri de +frayeur; le lion venait de bondir contre le rocher +et ses énormes griffes avaient presque touché Saindoux.</p> + +<p>Philéas, épouvanté, voulut charger son fusil et +tirer sur son ennemi; quelle ne fut pas sa consternation +en voyant qu'il avait oublié ses cartouches! +Il se lamentait tout haut lorsqu'il s'interrompit en +se frappant la tête avec joie.</p> + +<p>—Vous fou, beau blanc? cria Sagababa effrayé, +du haut de son arbre.</p> + +<p>—Moi homme de génie, petit bêtat, répondit +Philéas avec orgueil. Tu ne veux pas te taire, toi, le +rugisseur? Braille, va, scélérat! tu ne t'attends pas +à mon invention...</p> + +<p>En disant ces mots, il détacha de son dos la cage +où se trouvait fifi-mimi.</p> + +<p>—Brave armurier! reprit-il en examinant avec satisfaction +les barreaux d'acier; il a fait la chose en +conscience! Allons, fifi-mimi, sors de là, mon cher. +Viens! (Il le pose sur sa tête.) Tiens-toi bien et ne +dégringole pas, ou tu es perdu!</p> + +<p>Le lion rugit...</p> + +<p>PHILÉAS.—Je suis prêt, mon brave. Allons, saute +par ici. (Il met la cage au bout de son fusil et l'y +fixe.) Y es-tu? Xi... Xi... au chat!... au chat!... +pschit....</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/25.png"></p> + + +<p>Le fauve, exaspéré par les cris de Saindoux, +s'élança de plus belle contre le rocher. Philéas se +tenait sur ses gardes, et au moment où la bête féroce +atteignait presque le gros chasseur, il lui plongea +habilement la cage au fond de la gueule et retira +prestement son fusil.</p> + +<p>—Bravo, beau blanc! hurla Sagababa.</p> + +<p>—Ah! la bonne farce! criait Saindoux en gambadant +sur son rocher! Est-ce amusant! bon, il +s'étrangle... Ah! ah! il veut mâcher les barreaux... +Oh! oh! il tousse, il crache, il se roule en se grattant +la gueule avec ses pattes! Je ris trop, j'en ai un +point de côté! en voilà, une comédie... Va-t-il être +content, M. le Vicomte, quand je lui raconterai +cette histoire-là! N'y a pas à dire, je suis un grand +homme... Enfoncé, Jules Gérard! Il n'aurait jamais +inventé cette façon de tuerie. Il ne bouge plus, mon +lion? Non, le voilà qui fait dodo pour toujours. Hé!... +Sagababa, descendons, mon cher, allons avertir...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE X</h3> + +<h3>CHASSE A LA LIONNE</h3> + + +<p>—Pas bouger, beau blanc! cria Sagababa. Lionne +arrive venger mari.</p> + +<p>Philéas, furieux.—Hein? encore? sac à papier! +quel fichu pays... et moi qui l'admirais! j'aime +mieux les puces, décidément; elles ont beau dévorer, +on vit tout de même... brrrou! (Il frissonne.) +Comme elle rugit, cette sale bête! quels poumons! +Dieu! qu'elle est grosse... Holà! elle me voit, elle +va sauter contre le rocher. Que faire, grand Dieu? +Si je r'avais ma cage, ma bonne cage! un couteau, +au moins! un cou... Oh! sauvé, je suis sauvé!</p> + +<p>L'ingénieux Saindoux tira alors avec bonheur de +sa carnassière une énorme bouteille pleine d'alcali +volatil.</p> + +<p>—C'était contre les serpents, continua-t-il en examinant +sa bouteille, mais ça fera très bien contre +les lions, évidemment...</p> + +<p>Sagababa, <i>criant</i>.—Quoi tu vas faire, beau blanc?</p> + +<p>Philéas.—Tu vas voir ça, moricaud! (La lionne +rugit.) Tu veux du bonbon, gourmande? patience! +Pour ça, il faut sauter et ouvrir la gueule. Plus fort +donc! Gomme ça, très bien! saute, à présent... houp +là! vlan! ça y est!</p> + +<p>La bête féroce venait en effet de recevoir dans la +gueule et d'avaler à moitié la bouteille, adroitement +et fortement lancée par Philéas.</p> + +<p>—Grand blanc, que toi est admirable! cria Sagababa +stupéfait.</p> + +<p>Philéas, <i>se rengorgeant</i>.—On ne manque pas d'esprit, +négrillon. Vivat! c'est encore plus drôle que +pour le lion... Elle suffoque! il y a de quoi; un +demi-litre d'alcali, ça doit griser... Bon! la bouteille +se-casse! elle mâche le verre... comme elle +danse! Ah! ah! en voilà une polka soignée! C'est +déjà fini? quel dommage! Sagababa, nous sommes +sauvés... viens me rendre grâces, mon enfant; je +nous ai sauvés!</p> + +<p>—Me voilà, beau blanc, s'écria le petit nègre en se +précipitant à terre; victoire! toi être le roi des génies! +Moi veux te servir partout, toujours! toi être +maître à moi. Vouloir bien?</p> + +<p>Philéas.—Nous verrons ça, petit; peut-être t'attacherai-je +à moi, Philéas Saindoux! à mon illustre +personne. A présent, allons avertir Polyphème +et nous reviendrons chercher nos victimes. +Es-tu toujours là, fifi-mimi?(Il tâte sa tête.) Brave +petit oiseau, il n'a pas bougé! Est-il bien apprivoisé! +En avant, Sagababa!</p> + +<p>Sagababa, chantant et dansant.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Maître à moi est grand homme!</p> +<p>Faut que moi chante maître à moi!</p> +<p>Vais dire comment il est,</p> +<p>Comment est sa grosse personne!</p> +<p>Beaux petits yeux bien brillants</p> +<p>Comme ceux de fier sanglier des bois.</p> +<p>Il est beau, il est si beau,</p> +<p>Maître à moi, Philéas Saindoux!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>(Philéas se rengorge.)</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Gros nez dodu, potelé, tout rond,</p> +<p>Comme belle pomme de terre,</p> +<p>Grande belle bouche avec grandes dents</p> +<p>Comme celle de requin terrible!</p> +<p>Belle peau rose comme radis,</p> +<p>Douce comme celle de jolie baleine.</p> +<p>Il est beau, il est si beau,</p> +<p>Maître à moi, Philéas Saindoux!</p> + </div> </div> + +<p>PHILÉAS, <i>attendri</i>.—Il est gentil, cet enfant! il me +touche! il fait mon éloge avec une originalité charmante. +Nous approchons enfin... Je vois Polyphème, +il me cherche... (Criant.) Tueur, cher Tueur, me +voici. J'arrive sain et sauf avec mon négrillon.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>vivement</i>.—Comme j'étais inquiet, +mon cher Philéas! C'est vraiment imprudent à vous +d'aller si loin sans moi! On a vu ces jours-ci deux +lions énormes rôder dans les environs et...</p> + +<p>PHILÉAS, <i>négligemment</i>.—J'en sais quelque +chose; je viens de les tuer.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>incrédule</i>.—Pas possible! vous? +deux en un jour?</p> + +<p>PHILÉAS.—Demandez à Sagababa!</p> + +<p>SAGABABA, <i>très vite</i>.—Bien vrai, Massa Tueur! +Maître à moi promener avec pauvre Sagababa, causer; +tout à coup... rrrrrrrroum! C'était lion! moi +grimper sur arbre; maître à moi sur rocher. +Lion sauter. Maître à moi lui fourrer cage dans +gueule. Lion faire «couic!» et crève...</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.—Bravo! admirable, cela! +Philéas.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec modestie</i>.—C'est assez bien. Poursuis, +Sagababa. Tu racontes très bien et pas longuement.</p> + +<p>SAGABABA.—Après, lionne arrive: maître à moi +faire: «Xi... xi...» et lance dans gueule...</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>intrigué</i>.—Encore la cage?</p> + +<p>SAGABABA.—Grosse bouteille sentant fort, fort!</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>étonné</i>.—Qu'est-ce que c'était, Philéas?</p> + +<p>PHILÉAS.—Mon alcali volatil, parbleu! je n'avais +pas d'autre arme.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>éclatant de rire</i>.—Délicieux! continue, +petit.</p> + +<p>SAGABABA.—Lionne danser, avaler alcali, mâcher +verre et faire «couic!» comme lion, voilà.</p> + +<p>POLYPHÈME.—Mais c'est magnifique, ça, Saindoux, +vous valez votre pesant d'or, mon ami! Voilà +une manière tout à fait à part de tuer les lions! +Gérard n'y avait pas encore pensé.</p> + +<p>PHILÉAS.—Pour du mérite j'en ai, mais je vous +avoue, mon bon Tueur, que je suis impatient d'organiser +avec vous le transport de mes lions à Blidah. +Faisons ça vite! il me tarde d'envoyer leurs dépouilles +à M. le Vicomte.</p> + +<p>On partit promptement avec des mulets qui devaient +porter les corps des bêtes féroces; une multitude +d'Arabes escortaient Polyphème et Philéas, +se faisant raconter par ce dernier ce qui venait +d'arriver; Saindoux rayonnait! ses grosses joues se +gonflaient avec bonheur, sa démarche était majestueuse +et cet air de dignité ravissait Polyphème.</p> + +<p>Quand on arriva près des fauves morts, les coups +de fusils éclatèrent; des centaines de voix faisaient +l'éloge de Philéas. On mesura le lion avant de le +hisser péniblement sur deux mulets. Il était grand +comme un poulain; ses dents étaient plus longues +que le doigt le plus grand de Philéas, et sa tête +énorme était si lourde qu'un homme ne pouvait la +soulever; un collier de cheval était trop étroit pour +son poitrail. C'était une magnifique bête. La lionne +était grosse à proportion.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/26.png"></p> + +<p>On chargea chaque bête féroce sur deux mulets +attachés côte à côte et le retour à Blidah s'organisa +au milieu des vivats et des coups de feu.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XI</h3> + +<h3>«MAÎTRE A MOI!»</h3> + + +<p>Le lendemain, Philéas, en sortant de sa chambre, +trébucha sur un corps noir étendu en travers de sa +porte. Il examina ce que c'était, secoua le dormeur +et reconnut Sagababa.</p> + +<p>—Oui, c'est pauvre négrillon, maître à moi, dit +Sagababa en se frottant les yeux; moi attendais tes +ordres.</p> + +<p>—Joliment! observa Philéas avec humeur; tu te +fourres comme un paquet sur mon seuil pour me +faire dégringoler; c'est bête comme tout, ça!</p> + +<p>SAGABABA.—Mais, maître à moi...</p> + +<p>PHILÉAS, <i>impatienté</i>.—Il n'y a pas de «maître +à moi» qui tienne; va te promener et laisse-moi +tranquille! Je n'ai besoin de personne à mon service; +je ne veux décidément pas de domestique, +entends-tu?</p> + +<p>SAGABABA, <i>se rebiffant</i>.—Moi, pas domestique! +moi, esclave de maître à moi.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>agacé</i>.—Prelotte! qu'il est entêté! Ah! +voilà Polyphème. Cher ami, aidez-moi donc à me +débarrasser de ce négrillon; il m'a accompagné hier, +par hasard, dans mon expédition et voilà qu'il ne +veut plus me quitter.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>gravement.</i>—Ça ne m'étonne pas, +Saindoux; vous fascinez, en homme supérieur que +vous êtes...</p> + +<p>PHILÉAS.—Tueur...</p> + +<p>POLYPHÈME.—Vous attirez...</p> + +<p>PHILÉAS.—Cher Tueur...</p> + +<p>POLYPHÈME.—Vous ravissez les coeurs...</p> + +<p>PHILÉAS.—Oh! très cher Tueur, vrai! vous me +comblez... n'importe! je dis que je ne veux pas de +négrillon; faites-moi donc le plaisir de faire entendre +raison à celui-là.</p> + +<p>POLYPHÈME.—Très volontiers; écoute, petit, tu +nous assommes! on n'a pas besoin de toi ici, nous +partons pour la France, ainsi va-t'en. Nous +n'avons pas trop de temps pour faire nos paquets. +Venez, Philéas, m'aider à fermer ma malle. (Il +entre dans sa chambre.)</p> + +<p>Philéas.—C'est très bien dit! File, petit; je t'ai +payé hier soir, ne m'ennuie plus; bonsoir. (Il entre +chez Polyphème.)</p> + +<p>Sagababa, resté seul, se gratta la tête avec colère.</p> + +<p>—Et moi te dis que serai ton négrillon, gros +blanc, marmotta-t-il à voix basse; tu plais à Sagababa +et il dit: «maître à moi est à moi.» Quoi faire? +Oh! une idée!...</p> + +<p>Le petit nègre se glissa dans la chambre de Philéas, +et l'on n'entendit plus rien...</p> + +<p>Au bout de dix minutes, Philéas parut à la porte +de Polyphème, regardant à gauche et à droite avec +inquiétude. La disparition de Sagababa le ravit et +il rentra chez lui en chantant pour continuer à faire +ses malles commencées.</p> + +<p>—Tiens! se dit-il, c'est singulier... j'aurais juré +que cette caisse n'était faite qu'à moitié et la voilà +déjà finie... bonne avance! (Il fait ses paquets.) Là, +là et là... Eh bien! voilà les malles pleines et il +reste encore ces effets à emballer! tout tenait bien, +pourtant, à mon arrivée et je n'y ai rien ajouté.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/27.png"></p> + +<p>(A Polyphème qui entre.) Dites donc, Tueur, en voilà +une drôle de chose! mes malles sont trop petites et +cependant je n'ai pas plus d'affaires qu'en arrivant!</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>gravement</i>.—Ça arrive quelquefois, +mon ami; les malles rétrécissent et se tassent, tandis +que les effets se gonflent à être ballotés sans +cesse. Comprenez-vous?</p> + +<p>PHILÉAS, <i>hésitant</i>.—Oui... un peu... pas beaucoup... +POLYPHÈME..—Ça ne fait rien; allons, cher ami, +il est temps de partir, et comme je n'ai plus de poudre +électrique, nous serons deux jours en route, +cette fois-ci. Vite, ficelons votre ballot d'habits +restés en trop et partons.</p> + +<p>Les voyageurs firent à la hâte les derniers préparatifs +et les commissionnaires de l'hôtel chargèrent +les bagages sur leurs épaules.</p> + +<p>UN COMMISSIONNAIRE (<i>grognant</i>).—Voilà une malle +bien lourde! je vais avoir de la peine à l'emporter.</p> + +<p>PHILÉAS.—Vous ne devez pas être fort, mon ami, +car je la soulevais très facilement, tout à l'heure. +(Il veut la remuer.) C'est singulier! elle est très pesante, +à présent; pourquoi?</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>impatienté</i>.—Sac à papier! Saindoux, +ne bavardons plus et partons; il en est plus que +temps.</p> + +<p>Le cortège s'achemina vers le bateau, Philéas +marmottant sans cesse: «Elle n'était pas lourde ce +matin et elle pèse ce soir... ce n'est pas naturel.»</p> + +<p>On déchargea précipitamment les bagages, le +bateau partit et l'on rangea les colis. Saindoux demanda +en grâce qu'on lui laissât ouvrir sa grosse +malle. Polyphème se moqua de lui; Philéas insista. +Au milieu de cette discussion qui amusait les passagers +et l'équipage, on entendit grignoter très fort... +Chacun, fort surpris, fit silence.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>effaré</i>.—Là! vous voyez, ça part de la +malle...</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>étonné</i>.—Le fait est que c'est singulier! +allons, Saindoux, je me rends; ouvrez votre +caisse, mon cher.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/56.png"></p> + + + +<p>UN PASSAGER.—C'est probablement un rat.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>agité</i>.—Prelotte! et mes biscuits de +Reims qui sont là-dedans, ils vont être dans un +joli état! (Ouvrant la malle.) Attends, gredin! que +je t'écrase, que je t'étrangle, que je te broie, que...</p> + +<p>UNE VOIX, <i>de la malle</i>.—Grâce! maître à moi, +n'en ai mangé que six paquets...</p> + +<p>PHILÉAS, <i>les bras au ciel</i>.—Oh! c'est Sagababa!...</p> + +<p>POLYPHÈME.—Pas possible! (Donnant un coup +de pied à la malle.) Sors de là, gourmand, que nous +nous expliquions ta présence.</p> + +<p>Au milieu des rires et des exclamations de tous, +Sagababa en personne se dressa d'un air piteux, en +faisant pleuvoir autour de lui un déluge de vêtements +et de biscuits amoncelés sur sa tête. Ses cheveux +laineux étaient pleins de miettes; il regardait +Philéas d'un air de supplication si tendre et si comique +que les rires devinrent convulsifs. Polyphème, +en particulier, s'en donnait à coeur joie.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>abasourdi</i>.—Mais c'est que c'est lui... +polisson! garnement! comment as-tu osé devenir +mon bagage? Et dire que j'ai payé un excédent pour +ce gamin-là! (On rit.) Je me disais aussi: tout ça +n'est pas naturel! ma malle devenue pleine, devenue +lourde... Animal!</p> + +<p>SAGABADA.—Oui, maître à moi! (Rires.)</p> + +<p>PHILÉAS, <i>crispé</i>.—Tu mériterais...</p> + +<p>SAGABADA.—Oui, maître à moi!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>tapant du pied</i>.—Laisse-moi parler! tu +mériterais d'être...</p> + +<p>SAGABADA.—Oui, maître à moi!...</p> + +<p>PHILÉAS, <i>trépignant</i>.—Mais laisse-moi donc parler, +saprelotte! tu mériterais d'être assommé...</p> + +<p>SAGABABA—Par vous, maître à moi?</p> + +<p>PHILÉAS—Certes!</p> + +<p>SAGABABA, <i>humblement.</i>—Moi, prêt alors. Sagababa +est à maître. Maître faire sa volonté avec pauvre négrillon.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/57.png"></p> + +<p>PHILÉAS, <i>touché.</i>—Petit drôle! il m'attendrit... +Que dois-je faire, Polyphème?</p> + +<p>POLYPHÈME—Le garder, mon ami; ce pauvre +enfant vous a dit être seul et abandonné. Permettez-moi +de me charger de son entretien et de le laisser à +votre service.</p> + +<p>Philéas, <i>lui serrant la main</i>.—Merci, cher Tueur; +je vous aime et j'accepte. (Solennellement.) Sagababa, +tu es à moi; remercie le ciel de ce bonheur... que +je ne crains pas d'appeler immense! (On rit.)</p> + +<p>SAGABABA.—Vrai, bien vrai? maître à moi pardonne +à Sagababa? le garde?</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec dignité</i>.—Oui, mon enfant.</p> + +<p>En entendant ces mots, la joie du petit nègre ne +connut plus de bornes; il dansa, rit, pleura, baisant +les mains de Philéas et de Polyphème et finit par +exécuter une série de cabrioles plus extravagantes +les unes que les autres.</p> + +<p>On remit en ordre tous les bagages et la fin du +voyage sur mer se passa tranquillement, égayée par +les conversations de Philéas et de Polyphème et par +les lazzis de Sagababa; ce dernier ne perdait pas une +occasion de dire avec une emphase et une joie profonde: +«Enfin, maître à moi est bien à moi!»</p> + +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XII</h3> + +<h3>CHARGEZ... ARMES!...</h3> + + +<p>—Nous voici donc en route pour nos grands +voyages, cher Tueur, dit Philéas avec joie pendant +que le chemin de fer les emportait vers l'est. Quelle +joie d'aller chasser les chamois.</p> + +<p>POLYPHÈME.—C'est-à-dire, les chameaux!</p> + +<p>PHILÉAS.—Je croyais que c'était des chamois?</p> + +<p>POLYPHÈME.—Non, non; demandez plutôt à +Sagababa.</p> + +<p>SAGABABA.—Très vrai, maître à moi.</p> + +<p>PHILÉAS.—Dis donc, petit, toi qui connais l'Algérie +mieux que moi, sais-tu pourquoi les Arabes +ne vivent pas dans leur patrie?</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>étonné</i>.—Comment? qu'est-ce que +vous voulez donc dire?</p> + +<p>PHILÉAS.—Mais certainement, cher grand homme; +leur pays est l'Arabie, évidemment.</p> + +<p>SAGABABA.—Très vrai, maître à moi; mais vous +savoir qu'on dit: Arabie <i>pétrée</i>; là, sale pays; vilain, +laid; Arabes manger cailloux, pour pain!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>attendri</i>.—Pauvres gens! (Polyphème +rit à la dérobée.)</p> + +<p>SAGABABA.—Alors, voilà! Arabes quitter et venir +en Algérie; manger gibier très bon, fruits délicieux +et pain excellent. Juste ça, maître à moi?</p> + +<p>PHILÉAS.—Oui, Sagababa. Drôle de négrillon! +il cause très bien, et toujours avec un air malin +qui est cocasse tout à fait.</p> + +<p>Le voyage se passa à merveille. On visita Strasbourg, +son admirable cathédrale, on prit ensuite le +chemin de la Suisse et Philéas, fatigué, demanda à +Polyphème de passer la nuit dans une auberge de +la petite ville de X...</p> + +<p>On s'arrêta donc là et les amis se rendirent dans +la chambre qui leur était destinée. Tout en déballant +ses effets, Saindoux paraissait visiblement +préoccupé et soucieux.</p> + +<p>Si je demandais à Sagababa? marmottait-il; il est +intelligent, il comprendrait, et vrai, j'en ai besoin... +Ces coquins de voyages, ça échauffe le tempérament! +bah! je vais essayer moi-même. Dites donc, +Mademoiselle, ajouta-t-il à haute voix en s'adressant +à la servante qui entrait en ce moment, je voudrais +parler à l'hôte; envoyez-le-moi, s'il vous plaît.</p> + +<p>LA SERVANTE.—Wollen Sie mit Sagababa sprechen, +mein Herr?<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Voulez-vous parler à Sagababa, Monsieur?</blockquote> + +<p>PHILÉAS.—Ce n'est pas dans votre baragouin que +je veux parler, ennuyeuse fille! l'hôte... (Gesticulant.) +Moi...voir... hôte. Tout de suite... ici... Ah!!! +comprenez-vous, à l'heure qu'il est?</p> + +<p>LA SERVANTE.—Ich kann nicht verstehen...<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Je ne comprends pas.</blockquote> + +<p>PHILÉAS.—Qu'est-ce qu'elle dit? qu'est-ce qu'elle +ragote là?</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.—Elle dit: «Je ne comprends +pas.»</p> + +<p>PHILÉAS, <i>indigné</i>.—Ah! elle dit ça! après mes +explications, elle ose dire ça! Elle est idiote, évidemment!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/58.png"></p> + +<p>LA SERVANTE.—Wollen Sie...<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a></p> + +<p>PHILÉAS, <i>d'une voix tonnante</i>.—Califourchon!...</p> + +<p>LA SERVANTE, <i>surprise</i>.—Wass?<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Voulez-vous...</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Quoi?</blockquote> + +<p>POLYPHÈME, <i>abasourdi</i>.—Qu'est-ce que c'est +que ça?</p> + +<p>PHILÉAS.—Califourchon<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>! je lui rends la monnaie +de sa pièce, parbleu!... je lui réponds dans sa +langue que je ne comprends pas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Philéas estropie ici la phrase: «Ich kann nicht verstehen.» +Je ne comprends pas.</blockquote> + +<p>POLYPHÈME, <i>éclatant de rire</i>.—Ah! c'est délicieux! +Philéas, vous êtes un grand homme! Quelle +facilité pour parler les langues!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>flatté</i>.—Oui, je ne suis pas bête! En +attendant (il reprend son air soucieux) je n'ai pas +ce que je voulais demander à l'hôte.</p> + +<p>POLYPHÈME.—Qu'est-ce que c'est? je vais vous +le procurer, moi.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>hésitant</i>.—C'est que c'est très difficile +à... je vais vous le dire tout bas; ça me gênera +moins. (Il lui parle à l'oreille.)</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>gaîment</i>.—Oh! oh! c'est difficile à +trouver ici, en effet! n'importe; restez ici, cher +Saindoux, je vais mettre Sagababa en campagne.</p> + +<p>Resté seul, Philéas attendit avec anxiété l'objet +mystérieux qui lui tenait si fort au coeur. Son front +s'éclaircit en entendant un bruit de pas dans le corridor; +presque au même instant Polyphème reparut. +Il précédait d'un air solennel Sagababa qui portait, +comme un fusil, un de ces énormes et antiques instruments +illustrés par M. de Pourceaugnac.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>reculant</i>.—Ah, Tueur! qu'est-ce que +c'est que cette machine-là? c'est formidable!</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>tranquillement</i>.—Elle est un peu +gênante, mon ami, mais vous pourrez vous en servir +tout de même.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/59.png"></p> + + + + + +<p>PHILÉAS, <i>piteusement</i>.—Croyez-vous?</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>souriant</i>.—Dame! il n'en coûte rien +d'essayer.</p> + +<p>PHILÉAS.—Je vais la remplir d'eau tiède, d'abord, +pour voir si elle marche bien.</p> + +<p>POLYPHÈME.—Remplissons! tous ces préparatifs +m'intéressent beaucoup.</p> + +<p>SAGABABA, <i>avec empressement</i>.—Voilà eau, +maître à moi; moi verser?</p> + +<p>PHILÉAS.—C'est ça, bon! assez; maintenant, je +vais faire manoeuvrer cette... machine... (Il la soulève.) +Prelotte! c'est presque comme un canon. Je +suis curieux de voir si elle va bien avant de m'en +servir pour tout de bon. (Il la prend sous son bras.)</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>intrigué</i>.—Qu'est-ce que vous faites +donc?</p> + +<p>PHILÉAS.—Je la prends à bras le corps pour +mieux la faire aller. (Il s'appuie contre une porte.) +En m'arc-boutant comme ça...</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>gaîment</i>.—Et si la porte s'ouvrait? +si vous pénétriez ainsi... armé chez nos voisins?</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec assurance</i>.—Il n'y a pas de danger, +c'est une porte condamnée; voyez plutôt, il n'y a +pas de serrure. (Il pousse la machine.) Marche, toi! +Est-elle dure, la coquine! Oh! mais je suis fort... +et entêté donc! hue... marche!... victoire! elle mar... +Ah! miséricorde!...</p> + +<p>La porte soi-disant condamnée venait de céder +aux efforts de Philéas. Elle s'était ouverte avec violence +et le gros jeune homme, armé de son instrument, +était venu à reculons tomber assis entre deux +anglaises qui déjeunaient.</p> + +<p>La plus jeune s'évanouit; la plus vieille poussa +des cris d'horreur! Ses «shocking» se succédaient +avec la rapidité de l'éclair pendant que Polyphème +et Sagababa se roulaient à force de rire. Ce spectacle +était complété par l'immobilité du pauvre Saindoux, +qui restait toujours assis d'un air hébété, +avec son arme au bras.</p> + +<p>Enfin Polyphème retrouvant son sang-froid fit +lever son ami, l'emmena dans sa chambre et barricada +l'odieuse porte, cause de tout le malheur.</p> + +<p>—Quelle honte pour moi! dit alors Philéas, sortant +de sa stupéfaction. Sauvons-nous, pour l'amour +de Dieu!</p> + +<p>POLYPHÈME.—Eh non! ces dames ne vous reconnaîtront +pas.</p> + +<p>—Vous croyez? demanda le pauvre Saindoux +d'un air piteux.</p> + +<p>—Très certainement, reprit Polyphème avec assurance; +vous leur avez tourné le dos constamment.</p> + +<p>—C'est vrai, observa Philéas rassuré.</p> + +<p>—Et puis elles ne savent pas l'allemand, à ce +qu'il paraît, continua Polyphème, et enfin elles ne +se vanteront pas de ce qui vient d'arriver, soyez-en +sûr. Allons! je vous laisse manoeuvrer votre canon +<i>pour de bon</i> comme vous dites. Je vais vous attendre +en bas pour dîner.</p> + +<p>Philéas rejoignit bientôt Polyphème, et le lendemain, +les amis, escortés de Sagababa, continuèrent +leur voyage, se dirigeant vers la Suisse pour chasser +les... chameaux.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XIII</h3> + +<h3>CHASSE AUX... CHAMEAUX!</h3> + + +<p>Absorbé par l'idée de sa grande chasse, préoccupé +de voir bientôt les <i>chameaux</i> suisses, Philéas ne +prêtait aucune attention aux taquineries de Polyphème +et aux agaceries de Sagababa. Il restait sourd +au gai ramage de son cher fifi-mimi; cela favorisait +les projets de Polyphème qui tenait à le mystifier +aussi longtemps que possible et qui était charmé en +voyant Saindoux ne se renseigner près de personne. +Aussi s'ingénia-t-il à isoler son ami et à prévenir +tout entretien pouvant amener une explication. +C'est grâce à ces préoccupations qu'il put, quelques +jours après leur installation dans un des sites les +plus sauvages de la Suisse, armer Philéas de pied +en cap. Ce dernier, en vrai frileux, se munit, avant +départir, d'un énorme manteau. Polyphème se récria, +Philéas s'entêta; Sagababa intervint pour soutenir +son maître; le manteau fut donc gardé et emporté +triomphalement par Saindoux.</p> + +<p>Polyphème posta Saindoux dans une position qui +aurait donné des vertiges à un chamois, mais le gros +chasseur était surexcité par l'espoir de voir bondir +des <i>chameaux</i>, de les tuer au vol, pour ainsi dire, et +il grimpa courageusement pour se rendre à son +poste, c'est-à-dire au sommet d'un pic énorme, plein +de crevasses et d'aspérités. Il y était à peine depuis +un quart d'heure, s'impatientant de ne pas voir les +fameux <i>chameaux</i>. (Il ne daignait pas faire attention +à quelques animaux sveltes, rapides et charmants, +que Polyphème, lui, ne méprisa nullement et dont +il abattit le plus beau.) Le gros Saindoux ouvrit tout +à coup de grands yeux, fit des signes à son ami, +puis disparut dans une crevasse en poussant des cris +de triomphe. Polyphème fut très intrigué. Aller +rejoindre Philéas était difficile. Il lui fallait redescendre +du poste qu'il s'était choisi, pour grimper +ensuite près de Saindoux, et il balançait sur ce qu'il +devait faire, lorsque des cris furieux l'alarmèrent +sérieusement et lui firent comprendre la terrible imprudence +que venait de faire son ami.</p> + +<p>Deux immenses aigles fendant les airs arrivaient +à tire d'ailes, prêts à fondre sur Philéas, qui réapparaissait +tenant dans ses bras un jeune aiglon; +l'animal se débattait et ses cris plaintifs avaient +attiré les parents.</p> + +<p>—Garde à vous, Philéas, garde à vous! s'écria +Polyphème, justement effrayé.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/28.png"></p> + +<p>Avec la rapidité que donne la terreur, le pauvre +Saindoux rejeta l'aiglon dans l'aire, et avant que +Polyphème eût pu deviner ses projets de défense, +Philéas avait enflammé quelques allumettes et brandissait +une torche faite en un clin d'oeil, avec l'intérieur +de l'aire. L'aigle femelle, qui s'était jetée +sur Saindoux, ne put échapper à l'action dévorante +de la flamme; elle alla s'abattre, mourante, sur +un rocher, où elle expira après quelques courtes +convulsions. A peine Philéas put-il constater ce +premier succès. L'aigle mâle, un moment repoussé +par la flamme, se jetait sur lui avec une rage nouvelle, +lorsque Saindoux, arrachant son manteau +accroché dans une crevasse, l'en enveloppa brusquement. +Malgré les serres puissantes et le bec formidable +de l'oiseau, l'épais tissu résista et fut maintenu +par Philéas qui trépignait frénétiquement sur +son dernier ennemi.</p> + +<p>Les cris de l'aigle n'étaient rien auprès de ceux +de Sagababa; à demi grimpé sur le rocher où se +passait cette scène, il s'égosillait à hurler: «Ils dévorent +maître à moi! ils dévorent maître à moi!...»</p> + +<p>Pendant ce temps, Polyphème avait dégringolé de +son poste et s'était lancé à la suite de Sagababa. +Mais, arrêté par ce dernier qui restait immobile de +terreur, il lui tirait vainement les oreilles pour se +faire livrer passage et courir au secours de Philéas.</p> + +<p>Il respira en voyant ce dernier ramasser l'aiglon +et descendre du rocher.</p> + +<p>PHILÉAS.—Victoire! mes amis, j'ai encore +vaincu; j'arrache cet innocent à ses féroces et hideux +parents et j'en enrichis une collection naissante. +Tiens, Sagababa, voilà le fruit de mon +triomphe; voilà une dépouille <i>apime</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, comme disaient +les illustres Romains. Eh bien! à qui est-ce +que je parle ici? prends donc cet animal, imbécile...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Opime.</blockquote> + +<p>Encore mal remis de sa terreur, le négrillon +considérait avec dégoût l'aiglon que lui présentait +son maître. Ce corps à peine couvert de plumes, +ces yeux énormes, ce bec ouvert, tout cela lui +faisait horreur.</p> + +<p>—Maître à moi pas laisser gros monstre là haut? +demanda-t-il d'un ton insinuant.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec sensibilité</i>.—En voilà une idée! +puisqu'il est orphelin, il lui faut un père, un protecteur +et un ami; ce sera moi. Toi, tu seras sa bonne, +sa maman nourrice.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/29.png"></p> + +<p>SAGABABA, <i>scandalisé</i>.—Oh! moi nourrice! et +d'un monstre, encore! pas ça, maître à moi; pas demander +ça à pauvre Sagababa...</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.—Ta t'y feras, mon brave! +Allons, Philéas, votre main et que je vous félicite +de votre manière de vous tirer d'affaire... fichtre! +il faut avoir un fier toupet pour se défaire de ses +ennemis d'une façon aussi originale.</p> + +<p>PHILÉAS, se <i>rengorgeant</i>.—Vous êtes trop bon, +mon illustre ami; je n'inaugure pas mal mes +voyages, en effet, mais il s'agit d'en finir avec ce +Sagababa...</p> + +<p>En disant cela, il posa brusquement l'aiglon dans +les bras du petit nègre. L'animal, jeté ainsi sur +Sagababa, cria de plus belle et se débattit. Au dégoût +de Sagababa se joignirent la colère et l'humiliation. +Il suivit «maître à moi» en secouant avec rage l'aiglon +et en lui serrant le cou pour le faire taire. Cette +manoeuvre eut un trop beau résultat. L'oiseau cessa +tout à coup de s'agiter et de crier. Sa tête retomba +sur l'épaule de Sagababa, qui ne fut pas peu alarmé +en voyant la conséquence de son emportement. +Il se mit à dorloter son oiseau, mais sans succès. +L'aiglon ne bougeait plus, ayant été bel et bien +étouffé par la main déjà vigoureuse de sa «mère +nourrice».</p> + +<p>Inquiet et désolé, Sagababa ralentit le pas, afin +que Saindoux pût ignorer encore le trépas de son +«fils adoptif».</p> + +<p>Le gros Philéas tournait de temps en temps la +tête, tout en revenant à l'auberge avec Polyphème. +Il vit avec satisfaction les soins minutieux que Sagababa +prodiguait à l'aiglon. Une bonne expérimentée +ne s'y fût pas mieux prise.</p> + +<p>—Cela va-t-il bien? lui cria-t-il; avarice donc! +tu marches comme une tortue.</p> + +<p>—Le petit dort, répondit Sagababa avec onction. +Moi aller doucement pour pas réveiller lui.</p> + +<p>Cette réponse suffit à Philéas, qui ne s'inquiéta +plus d'un «petit» si bien soigné, et Sagababa respira +en le voyant entrer dans l'auberge sans faire +attention à lui. Se glissant alors sans bruit dans la +cuisine, il saisit le moment où tout était en mouvement +pour donner l'aiglon qu'il venait de plumer +à la fille de l'auberge, grosse dondon à demi idiote. +Il lui dît rapidement qu'il fallait cuire ce <i>dindon</i> +pour ses maîtres. La fille prépara machinalement +l'oiseau, sans faire d'observation, et Sagababa devint +radieux en voyant son imprudence cachée et réparée, +lui semblait-il.</p> + +<p>Mais il n'était pas à la fin de ses terreurs. A +peine le dîner avait-il été servi que deux exclamations +firent sortir Sagababa de sa cachette et le +firent arriver dans la salle à manger comme mû +par un ressort.</p> + +<p>... Il se trouva en face de Polyphème qui, toujours +goguenard, avait pris le <i>dindon</i> et l'examinait +avec une lunette d'approche, tandis que Philéas +se frottait l'estomac tout en repoussant son assiette +pleine. Derrière lui, l'hôte, effaré, regardait tour +à tour les dîneurs et la malheureuse volaille, cause +de tout ce tumulte. Devant ce spectacle, le coupable +Sagababa défaillit...</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>gravement</i>.—Et vous dites que cette +bête est un simple dindon, mon hôte? Convenez que +c'est quelqu'hippogriffe et n'en parlons plus.</p> + +<p>PHILÉAS.—Êtes-vous sûr, cher Tueur, que ce +ne soit pas quelque animal dangereux à manger? +J'ai l'estomac tout retourné... il me semble que j'ai +avalé de la gomme élastique!</p> + +<p>L'HÔTE, <i>exaspéré</i>.—Monsieur, frappez-moi, mais +n'insultez pas mes volailles. Ma réputation est faite. +Rien n'est comparable à ce qu'on mange ici...</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>railleusement</I>.—Ça, c'est vrai!...</p> + +<p>L'HÔTE, <i>avec énergie</i>.—...Comme délicatesse, +parfum, saveur...</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.—Ça, ce n'est plus vrai!</p> + +<p>L'HÔTE, <i>éclatant</i>.—Et qu'y a-t-il donc d'étrange +dans cet animal, Monsieur?</p> + +<p>PHILÉAS, <i>indigné</i>.—Mais il y a tout, malheureux! +Ah! vous osez douter... Eh bien! mettez-vous ici... +(Il le prend violemment par le bras et le fait asseoir +à sa place.) Prenez ça (il lui met son assiette devant +lui) et mangez-moi ça, si vous l'osez!</p> + +<p>Ce fut un vrai coup de théâtre. Polyphonie éclata +de rire. L'hôte fut subjugué. Sagababa s'épouvanta.</p> + +<p>—Oh! non, maître à moi, s'écria-t-il d'une voix +suppliante, pas faire ça!</p> + +<p>PHILÉAS.—Ne pas faire quoi, bêtat? tu vois bien +que notre hôte va être convaincu par lui-même. +Allons! mon hôte, qu'en dites-vous? Ah! ah! vous +vous déconcertez? je le crois, parbleu, bien! il s'agit +d'avaler, à présent...</p> + +<p>En effet, l'hôte, après avoir pris à la hâte une +bouchée de l'aile de volaille placée devant lui, avait +paru stupéfait et faisait de vains efforts pour déguster +le <i>dindon</i>.</p> + +<p>Devant ce lamentable spectacle, le cour naturellement +bon de Sagababa n'y tint plus. Se jetant à +genoux près de Philéas, il commença, d'une voix +basse et entrecoupée, sa terrible confession, baissant +les yeux pour ne pas rencontrer les regards du formidable +Saindoux.</p> + +<p>Polyphonie riait aux larmes; l'hôte avait les yeux +écarquillés; Philéas levait les bras au ciel.</p> + +<p>—Mais a-t-on jamais vu! s'écria-t-il, drôle, polisson! +tu tournes à l'assassin, à présent? Tu nous +faisais manger un orphelin... détestable, pour un +simple dindon! tu mériterais...</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>s'interposant</i>.—Allons, allons, Saindoux; +tenez-lui compte de son bon mouvement, +de son repentir...</p> + +<p>PHILÉAS, <i>grognant</i>.—Il est joli, son bon mouvement! +M'étrangler mon adoptif au moment où je +m'y attachais.</p> + +<p>POLYPHÈME.—Il était bien mauvais, pourtant! Et +notre hôte n'est pas fâché de cette explication qui +pend l'honneur à ses volailles.</p> + +<p>L'hôte, rassuré, répondit majestueusement qu'il +n'en voulait à personne. Philéas pardonna au petit +nègre, qui faillit le faire tomber, dans les effusions +de sa joie reconnaissante, et chacun se retira pour +réparer les fatigues de la journée et rêver aux +voyages encore à faire.</p> +<br><br><br> + + + +<H3>CHAPITRE XIV</H3> + +<H3>LA TYROLIENNE</H3> + + +<p>Le lendemain, le temps s'annonça si engageant +et si beau que les voyageurs résolurent de faire +une longue excursion. Ne songeant nullement à la +chasse ce jour-là, ils ne se munirent que d'énormes +ombrelles pour se préserver du soleil, devenu brûlant. +Polyphème s'en servit sur-le-champ. Philéas +plaça la sienne sur son dos et l'attacha en travers de +son havre-sac.</p> + +<p>La promenade fut longue et pittoresque; les sentiers +que parcouraient les deux voyageurs, escortés +de Sagababa, conduisaient à des sites plus beaux +les uns que les autres. Tantôt ils dominaient un +village charmant; tantôt ils côtoyaient un lac superbe, +puis ils longeaient la lisière d'un bois sombre +et touffu. Philéas était ravi; il ne tarissait pas en +éloges, en exclamations. Sagababa, quoique chargé +des provisions, bondissait «comme un chameau», +disait Philéas au grand amusement de Polyphème. +Ce dernier s'épanouissait devant la verve grotesque +de son gros ami. Arrivés sur un plateau, célèbre par +la vue d'un vallon boisé qui s'étendait à perte de vue, +il y eut une contestation. Philéas, fatigué, voulait +aller par les bois et descendre directement vers le +point de réunion déjà fixé.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/30.png"></p> + +<p>Sagababa, altéré, était allé s'y installer d'avance, +précédant «maître à moi» pour préparer force +rafraîchissements. Polyphème préférait suivre la +route battue, qui lui offrait l'attrait d'un bon chemin +et de superbes points de vue, chers à son oeil +d'artiste. Impatienté des objections de Philéas, il +crut le détourner de son projet en lui désignant un +sentier qui aboutissait (il le savait, pour l'avoir parcouru +quelques jours auparavant) à une prairie +entourée par de fortes palissades et par une haie gigantesque. +Il suivit alors avec un intérêt malicieux +la course pittoresque du gros Saindoux.</p> + +<p>Chargé de son havre-sac, essoufflé, rouge, trébuchant +et grognant, Philéas descendit la colline à +travers les grands arbres qui raccrochaient sans +cesse dans sa route. Tantôt c'était une branche qui +retenait sa casquette; tantôt c'était une racine où +s'empêtraient ses pieds. Il n'avait plus qu'une pensée: +arriver; qu'une idée fixe, se désaltérer bien à son +aise; aussi dégringolait-il avec une opiniâtreté qui +se mélangeait de colère à chaque nouvel obstacle +entravant sa marche. Il finit par être fiévreux, surexité +et donna tête baissée dans tout ce qui lui +semblait devoir s'opposer à sa descente furieuse.</p> + +<p>Quant à Polyphème, il avait rejoint Sagababa. Ce +dernier s'était installé dans un renfoncement de la +vallée; la prairie clôturée le séparait de Philéas et +dominait le campement choisi.</p> + +<p>Le petit nègre avait tout préparé pour le lunch. +La gourmandise aidant, il goûtait à tout, sous prétexte +de constater si tout était digne de «maître à +moi». Polyphème ne prêtait qu'une médiocre attention +aux manoeuvres de Sagababa; il était vivement +intéressé par les tribulations de Saindoux qu'il apercevait +franchissant obstacles et haies. Une brèche +habilement faite avait permis à Philéas de se glisser +dans la prairie. Mais le gros touriste reconnut alors +avec dépit qu'il était enfermé comme dans une souricière. +Aucune issue ne se présentait à ses regards +désespérés. La prairie seule touchait à la vallée. A +gauche et à droite les escarpements étaient gigantesques. +Pour comble de malheur, il entendait rire +Polyphème et apercevait la tête de Sagababa qui savourait +de temps en temps le café de «maître à moi».</p> + +<p>—Tueur, s'écria le pauvre Saindoux, avec un +accent de détresse, comment pourrai-je me tirer +de là?</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>d'un ton compatissant</i>.—Retournez +sur vos pas, mon bon; une petite demi-lieue pour +regrimper, une petite demi-lieue pour me rejoindre, +ce n'est pas grand'chose pour vous.</p> + +<p>PHILÉAS.—Merci! j'en ai assez des petites demi-lieues, +surtout dans le genre de celle que je viens +de faire. Tant pis! je vais escalader par ici.</p> + +<p>Et Saindoux se mit à grimper sur un énorme +chêne dont les branches lui faisaient espérer une +descente possible. Mais il avait oublié qu'il avait sa +grande ombrelle, toujours attachée au havre-sac. Il +glissa tout à coup et se trouva suspendu dans le +vide, gigottant et ahuri. Dans sa détresse, il poussa +trois cris formidables sur trois tons différents. Polyphème +s'en amusait de tout coeur.</p> + +<p>Sagababa tournait le dos à la haie; il ne voyait +rien de ce qui se passait et, sachant que Polyphème +riait sans cesse, il ne s'étonnait pas de sa gaieté. +Cependant les trois cris extraordinaires de Philéas +charmèrent son oreille, paraît-il, car il dit naïvement +à Polyphème:</p> + +<p>—Quoi moi entends? belle tyrolienne chantée par +maître à moi?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/31.png"></p> + + + +<p>Pour le coup, Polyphème pensa étouffer.</p> + +<p>—Ah! ah! ah! mon très cher, s'écria-t-il en se +tenant les côtes. Il y a en vous l'étoffe d'un ténor. +Recommencez donc, je vous prie. Sagababa est dans +l'admiration. Vous dépassez Absalon; il ne chantait +pas, lui, sur son arbre...</p> + +<p>Philéas était exaspéré! il donna une si vigoureuse +secousse à la misérable ombrelle, cause de sa honte, +que tout cassa avec un fracas horrible et Saindoux, +se détachant de l'arbre comme un énorme fruit, +roula sur l'herbe et arriva sur Sagababa avec la rapidité +d'une trombe. Il saisit la tête laineuse du +petit nègre au moment où celui-ci tenait une bouteille +de sirop et la dégustait.</p> + +<p>Sagababa, épouvanté, poussa des cris affreux! +le sirop inonda Saindoux, qui entraînait Sagababa à +sa remorque; ce fut une scène indescriptible... Enfin +Philéas se releva, rouge, tremblant, furieux, gluant +et plein de feuilles, le sirop dont il était couvert ayant +collé sur ses vêtements force débris. Sagababa terrifié +prit la fuite et courut tout d'une traite se réfugier +dans le bois.</p> + +<p>—Allons, mon cher ami, dit Polyphème reprenant +son sérieux; voilà encore une de ces aventures +comme vous les aimez.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>les dents serrées</i>.—Pas celle-là, Tueur! +elle n'est pas à mon avantage...</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>d'un air naïf</i>.—Mais si!... la gymnastique +audacieuse est toujours admirée, et vous venez +d'en faire d'une façon remarquable, ne le niez pas!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>s'adoucissant</i>.—C'est un fait que je suis +agile.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>insistant</i>.—... Et intrépide! il faut être +hardi pour s'élancer ainsi et trouver le temps de +chanter une tyrolienne.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>calmé</i>.—Croyez-vous que c'était vraiment +une tyrolienne?</p> + +<p>POLYPHÈME.—Oh! charmante! Sagababa l'a tout +de suite admirée.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>ravi</i>.—Il a du goût, cet enfant! Tiens, +où est-il?</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>avec aplomb</i>.—Il s'est sauvé, parbleu! +vous lui avez? tiré les oreilles en arrivant, +parce qu'il touchait au sirop; ça lui a fait peur. +Goûtons. Nous allons ensuite le rassurer et lui dire +de venir remporter son attirail.</p> + +<p>Les deux amis s'assirent et virent bientôt apparaître +entre les branches la tête grimaçante du petit +nègre.</p> + +<p>Sagababa n'avançait qu'en tremblant, très inquiet +de savoir comment il serait reçu. Il fut ravi de +voir que Philéas était de fort bonne humeur; il se +hâta de servir les chasseurs et de les accompagner à +l'auberge où le gros Saindoux se nettoya de fond en +comble, tout en se félicitant naïvement de se trouver +encore avec une aventure illustre à enregistrer +dans ses hauts faits de touriste.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XV</h3> + +<h3>EXCURSION CHAMPÊTRE</h3> + + +<p>—Tueur, s'écria peu de jour sa près le gros Saindoux +en entrant brusquement dans la chambre de +Polyphème un beau matin, ne voulez-vous pas +faire aujourd'hui notre grande ascension sur le +mont Jolly?</p> + +<p>Polyphème, à peine réveillé, se frottait les yeux +et bâillait au nez de Philéas.</p> + +<p>—Ah! peste! marmotta-t-il enfin; j'avais oublié +notre partie. N'est-il pas trop tard pour l'entreprendre? +Nous avons, vous le savez, sept lieues à +faire pour arriver au pied de la montagne. Or, marcher +pendant sept lieues à la chaleur! plus l'ascension, +plus la descente, plus le retour!!! comment +ferons-nous, d'ailleurs, si nous ne trouvons pas +d'auberge au pied de la montagne? Il faudra coucher +en plein air, en ce cas!</p> + +<p>Philéas souriait imperturbablement pendant cette +série d'objections, faites d'une voix endormie et +plaintive.</p> + +<p>—Tout cela est fort possible à combiner, cher +ami, répondit-il. D'abord vous n'avez que cinq +lieues à faire pour arriver à la montagne. Au bas +du mont Jolly se trouve un petit village; notre hôte +l'a dit à Sagababa. Il sera très aisé de nous y +caser cette nuit; donc, si vous aimez mieux ne +faire l'ascension que demain, ce sera facile. Partons +vite, Tueur; tenez, je vais vous aider.</p> + +<p>Et en parlant ainsi, le bouillant Philéas arrachait +les couvertures de son compagnon, lui passait dans +les jambes les manches de son habit et l'enveloppait +dans son pantalon.</p> + +<p>Ainsi secoué, tiré, houspillé, Polyphème sortit +vite de sa torpeur paresseuse et s'habilla en réparant +gaîment les méprises de Saindoux, puis, escortés +de l'inévitable Sagababa, les deux amis prirent +le chemin que leur indiquait l'hôte.</p> + +<p>Mais, pour plaire à son maître, Sagababa l'avait +trompé sur la distance qu'ils avaient à franchir +pour arriver à leur but. Après avoir fait cinq lieues, +les voyageurs se félicitaient d'être au terme de +leurs fatigues... Ils apprirent alors d'un passant +qu'ils avaient encore une longue course «de deux +lieues,» dit le paysan en hochant la tête.</p> + +<p>—Fichu menteur! s'écria Philéas en s'élançant +vers Sagababa dans l'intention évidente de lui tirer +vigoureusement les oreilles...</p> + +<p>Mais le petit nègre était très perspicace et avait +déjà prévu l'indignation de «maître à moi». +Aussi d'un bond se trouva-t-il hors de portée de la +main vengeresse de Saindoux. Il grimpa avec une +agilité de singe jusque sur les plus hautes branches +d'un énorme prunier qui bordait la route, et là, rassuré +sur le sort de ses oreilles, il se mit à manger +les prunes sauvages dont l'arbre était chargé. Polyphème, +harassé, se coucha paresseusement sur le talus +de la route à l'ombre du prunier.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/32.png"></p> + + + + + +<p>—Ma foi! dit-il, une halte est nécessaire; reposez-vous +avec moi, Philéas. Je vais reprendre mon +somme de ce matin. Ne m'éveillez pas avant deux +heures, au moins. Je n'en puis plus!</p> + +<p>Saindoux, malgré sa fatigue, ne voulut pas imiter +Polyphème qui dormait comme un bienheureux +deux minutes après s'être étendu sur l'herbe. Le +gros Philéas, plein de rancune contre Sagababa, +voulait le malmener à son aise et grommelait en +considérant la mine insolemment satisfaite de Sagababa +sur son arbre.</p> + +<p>Tout à coup il prit son courage à deux mains et +se hissa sur le prunier, à la grande terreur du négrillon +qui n'avait pas compté là dessus.</p> + +<p>La mine du petit noir était si piteuse, si comique +que le bon coeur de Philéas en fut désarmé. Il +éclata de rire au nez de Sagababa un peu rassuré. +Le négrillon offrit humblement à son maître +quelques belles prunes que Saindoux accepta avec +une dignité affable.</p> + +<p>Les fruits plurent au gros Philéas. Tout en jetant +un regard d'envie sur la pelouse où Polyphème +dormait de tout son coeur, il aida Sagababa à dépouiller +le prunier de sa récolte, tant et si bien +que Polyphème eut tout le loisir de se réveiller et +de contempler avec une admiration goguenarde les +exploits de son gros ami.</p> + +<p>—Bon appétit, mon cher! s'écria-t-il. Ah çà! vous +avez donc un estomac de fer-blanc pour résister à +cette masse de fruits aigres que vous avalez avec +tant d'entrain?</p> + +<p>A la voix moqueuse de son compagnon, Saindoux +avait dégringolé de l'arbre; il n'était pas satisfait +d'être pris en flagrant délit de gourmandise +enfantine et sentait sa dignité compromise.</p> + +<p>Aussi fut-ce avec une négligence affectée qu'il répondit:</p> + +<p>—Oh! c'est un simple passe-temps; je tenais +d'ailleurs à aller retrouver mon drôle là haut pour...</p> + +<p>—... lui tenir compagnie, répondit en riant Polyphème, +je vois ça, mon cher! Mais, ajouta-t-il en +regardant le soleil qui descendait à l'horizon, savez-vous +qu'il se fait tard? Hâtons notre marche. Ou je +me trompe fort, ou nous arriverons après le coucher +du soleil dans le village qui nous a été indiqué +tout à l'heure.</p> + +<p>Philéas hêla Sagababa, suivit Polyphème qui +s'était déjà remis en marche et les trois compagnons +reprirent leur course interrompue.</p> + +<p>Polyphème avait dit vrai; leur halte avait été trop +longue et la dernière demi-lieue fut faite presque à +tâtons. Ils arrivèrent enfin dans le village; le silence +qui y régnait indiqua combien l'heure était avancée. +Ce fut en vain qu'ils parcoururent l'unique rue de +l'endroit; ils ne virent aucune auberge.</p> + +<p>Philéas était consterné! Polyphème prenait la +chose en riant, suivant son habitude. Sagababa était +désolé... Son estomac criait famine et il entrevoyait +la possibilité navrante de se coucher à jeun!</p> + +<p>—Que nous sommes bêtes! s'écria tout à coup +Philéas, inspiré par une idée subite.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/33.png"></p> + + + +<p>—Merci, mon bon! riposta Polyphème.</p> + +<p>—Voici un village, continua Philéas très animé +et sans faire attention aux répliques de son ami.</p> + +<p>POLYPHÈME.—Ça, c'est un fait.</p> + +<p>PHILÉAS.—Dans ce village, il y a une église...</p> + +<p>POLYPHÈME.—C'est positif; nous sommes devant.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec volubilité</i>.—Pour une église, il faut +un curé; pour le curé, il faut un presbytère; donc +nous allons y demander l'hospitalité...</p> + +<p>SAGABABA, <i>avec élan</i>.—Et y manger, maître à +moi?</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec majesté</i>.—Et y manger, mon enfant. +Certes oui! (Il se frotte l'estomac.) J'ai une faim +canine, justement. Allons! il faut frapper ici; cette +maison à droite me paraît être celle du curé. Avance, +Sagababa, et introduis-nous convenablement.</p> + +<p>Sagababa avait la fringale. Ravi de la perspective +de manger et de se reposer, il se précipita vers la +porte et tira le cordon de sonnette avec une telle +violence, qu'il lui resta dans la main. Au moment +où les amis allaient lui reprocher son impétuosité, +la porte s'ouvrit et une vieille servante parut. A la +vue de Sagababa qui s'élançait vers elle en criant: +«Voilà maître à moi qui veut à boire et à manger!» +elle poussa un cri d'effroi, referma violemment la +porte et on l'entendit barricader la porte en faisant +des exclamations de toutes sortes.</p> + +<p>Philéas et Polyphème se regardèrent avec consternation. +Sagababa était pétrifié de son <i>succès</i>.</p> + +<p>POLYPHÈME.—Elle nous a pris pour des voleurs!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>irrité</i>.—La vieille gueuse! je lui en +fournirai des voleurs comme nous. (Il crie par le +trou de la serrure.) Hé! Madame, nous sommes +d'honnêtes gens, entendez-vous? des gens haut placés, +même!</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.—Mais dans une fichue position +pour le quart d'heure. Voyons, ne désespérons +pas encore. Suivez-moi. J'ai remarqué en arrivant +ici, dans l'enfoncement près de la montagne, une +maison sur laquelle j'ai distingué vaguement une +enseigne. C'est peut-être une auberge; allons-y.</p> + +<p>Et Polyphème, prenant le bras de Saindoux, l'entraîna +sans écouter les malédictions lancées par ce +dernier contre Sagababa.</p> + +<p>C'était une auberge! Les voyageurs purent enfin +se rassasier et se reposer. Une bonne nuit les +consola de leurs mésaventures et le lendemain, munis +d'un guide, ils entreprenaient courageusement +l'ascension du mont Jolly, entreprise qui va être +racontée dans le chapitre suivant.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XVI</h3> + +<h3>L'ASCENSION</h3> + + +<p>—Je suis encore plus éreinté qu'hier! s'écriait +après quatre lieues de marche ascendante le gros +Philéas tout haletant; et vous, cher Tueur?</p> + +<p>POLYPHÈME.—Je le suis raisonnablement. Un être +à part, c'est ce polisson de Sagababa; regardez-le +grimper! il est fait pour cela.</p> + +<p>Et en disant ces mots, le jeune homme contemplait +avec envie le petit nègre qui bondissait comme +une balle élastique devant la caravane.</p> + +<p>L'éloge de Polyphème redoubla son ardeur. Il +voulut faire une culbute; mais cet exploit ne s'accomplit +pas sans émotion. Il retomba sur le côté et +roula sur Philéas... Celui-ci trébucha sur Polyphème, +lequel se raccrocha au guide... Si ce dernier +n'avait pas eu la présence d'esprit de s'arcbouter +sur son bâton ferré, il y aurait eu des malheurs à +déplorer. Grâce à lui, tout se réduisit à quelques +bosses et à plusieurs bleus. Philéas ne perdit pas +cette occasion de tancer vertement Sagababa.</p> + +<p>—Quelle est cette façon de rouler sur votre maître? +s'écria-t-il; au lieu de m'approcher avec une précaution +respectueuse, vous meurtrissez l'objet de +votre vénération, petit drôle!</p> + +<p>A cela, Sagababa ne répondit qu'en se grattant +l'oreille d'un air penaud.</p> + +<p>Enfin, après de nombreux efforts, les touristes +arrivèrent au sommet de la célèbre montagne. Mais +là, leur désappointement fut complet; ils ne voyaient +rien... D'épais brouillards les enveloppaient et dérobaient +à leurs yeux toute apparence de vue!</p> + +<p>—Sac à papier! s'écria Philéas, avons-nous du +guignon... Si nous avancions encore un peu, nous +aurions, sans doute, à défaut de mieux une bonne +installation pour déjeuner.</p> + +<p>Il avait à peine fait vingt pas, en achevant ces +mots, quand le guide s'élança vers lui et le ramena +vers ses compagnons.</p> + +<p>—Où courez-vous, Monsieur? dit-il avec force. +Par ici, la montagne descend à pic à quatre mille +pieds!...</p> + +<p>Polyphème saisit le bras de son ami qui pâlissait +à l'idée de son imprudence, tandis que Sagababa +effrayé s'accrochait aux basques de son téméraire +«maître à moi».</p> + +<p>—Tenez, Saindoux, il faut faire notre deuil de +toute vue, s'écria Polyphème. Consolons-nous en +déjeunant ici tranquillement. Guide, avez-vous... +Oh! regardez, regardez donc, Philéas, le splendide +et féerique tableau!</p> + +<p>En effet, un coup de vent faisait mollement onduler +les épais brouillards blancs qui s'ouvrirent +tout à coup, montrant aux voyageurs ravis un spectacle +vraiment sublime. A leurs pieds s'étendaient +de vertes et ravissantes vallées; çà et là des bois, +des villages pittoresquement groupés dans les plaines, +et au loin, les blanches cimes des glaciers qui étincelaient +aux rayons du soleil levant... A trois reprises, +les nuées voilèrent et montrèrent aux touristes +extasiés la vue merveilleuse qui les enchantait.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/34.png"></p> + + + +<p>Le soleil régna enfin en maître sur cette montagne +splendide et Philéas, revenant à la réalité, demanda +au guide s'il n'avait pas oublié les provisions. Son +ravissement changea de nature, sans être pour cela +moins intense, lorsqu'il vit s'étaler devant lui le +déjeuner...</p> + +<p>A ses yeux de gourmand émérite s'offraient un +grand bol de crème glacée, un pain bis des plus appétissants, +un immense fromage de gruyère et deux +larges flacons, l'un de vieux Bordeaux, l'autre de +Madère.</p> + +<p>—C'est sublime! s'écria-t-il un instant après, la +bouche pleine, tandis que Polyphème éclatait de +rire devant cet enthousiasme prosaïque.</p> + +<p>Mais il n'est si bonne occupation qui ne doive +finir. Le repas achevé, Philéas, cédant à la fatigue, +s'endormit après avoir (pour se mettre à l'aise, +disait-il) ôté ses guêtres, ses souliers et ses bas; il +resta jambes nues, malgré les observations du guide +et les plaisanteries de Polyphème. Ce dernier fut +bientôt absorbé par une esquisse de la vue superbe +qui s'offrait à lui; le guide et Sagababa causaient +entre eux.</p> + +<p>Au bout d'une heure de sieste Saindoux se réveilla +brusquement en poussant une exclamation +douloureuse. Polyphème se retourna.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.</p> + +<p>Philéas geignait en se frottant le mollet gauche +extrêmement enflé.</p> + +<p>—En voilà une catastrophe! soupirait-il. On dit +que le bien vient en dormant... Regardez un peu si +c'est vrai pour moi? Ce n'est plus une jambe que +j'ai là, c'est une colonne! un pied d'éléphant... et +ça me cuit partout!</p> + +<p>Polyphème examina le mollet malade.</p> + +<p>—Vous avez attrapé là un fameux coup de soleil, +répondit-il au dolent Philéas. La difficulté à +présent, c'est de descendre la montagne. Guide, +donnez-moi donc le restant de la crême. Beurrez-vous +la partie malade avec cela, Saindoux; cela ne +peut manquer de vous faire grand bien.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/35.png"></p> + +<p>—Quel dommage! observait Philéas tout en se +frictionnant la jambe, de gaspiller comme cela cette +admirable crème! J'en aurais encore mangé avec +tant de plaisir!</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.—Votre jambe l'absorbe pour +vous.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>soupirant</i>.—Ce n'est pas la même chose, +Tueur!</p> + +<p>L'application de la crème fit grand bien à Saindoux; +il put marcher sans trop de peine. Il lui fut +impossible, toutefois, de remettre ses bas et ses +guêtres, l'enflure étant trop considérable pour cela.</p> + +<p>Le gros touriste fut très vexé de rester ainsi nu-jambes. +Son humiliation augmenta lorsqu'il aperçut +au bas de la montagne un groupe au milieu duquel +s'agitait une vieille femme. Les gens composant ce +rassemblement semblaient à la fois curieux et inquiets. +Ils paraissaient attendre les touristes. Ceux-ci, +arrivés à une certaine distance, entendirent des +fragments de phrases qui les étonnèrent et les intriguèrent +même beaucoup.</p> + +<p>—Vous croyez que ce sont eux? disait une voix.</p> + +<p>—Certainement, s'écria la vieille; je reconnais +leur... (ici sa voix baissa et quelques mots échappèrent +aux voyageurs); et puis, ajouta-t-elle, v'là +leur singe avec eux.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>interloqué</i>.—Qu'est-ce qu'ils disent, +ces gens-là? qui reconnaissent-ils? de quel singe +parle-t-on?</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>se frappant le front</i>.—Parbleu! je +crois comprendre... Philéas, c'est la vieille poltronne +d'hier soir, qui a eu l'idée de nous prendre, +vous et moi pour des voleurs et Sagababa pour un +singe... Elle nous attend après avoir charitablement +ameuté le voisinage pour nous fourrer en prison. +En entendant cette explication rapide. Saindoux +poussa un cri d'indignation et Sagababa un hurlement +de colère. Ce dernier, hors de lui, courut +vers la servante occupée à pérorer et lui arracha +son bonnet en criant:</p> + +<p>—Vilaine guenon! moi pas singe, entends-tu?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/36.png"></p> + +<p>La vieille poussa des cris de détresse! Ceux qui +l'entouraient se jetèrent sur Sagababa. Philéas et +Polyphème s'élancèrent au secours du petit nègre +et la mêlée fut complète!</p> + +<p>Heureusement pour les voyageurs, le guide mit +en peu de mots les principaux habitants au courant +de ce qui s'était passé, et après avoir séparé les combattants, +les explications commencèrent. Elles furent +longues et laborieuses, l'impétueux Philéas +interrompant à tort et à travers; la servante était +de son côté bavarde comme une pie et entêtée +comme une mule.</p> + +<p>Le curé, qui était arrivé pour tout pacifier, avait +beau vouloir la faire taire, il ne pouvait y réussir et +la persuader de son erreur.</p> + +<p>—Non, non, Monsieur le curé, répondait-elle avec +obstination. Vous êtes la dupe de ces deux brigands. +Ils ont un singe qui parle; ça prouve qu'il est plus +pervers que les autres... Et regardez ce gros qui +traîne la jambe! C'est un galérien échappé qui avait +encore les fers aux pieds hier soir, soyez-en sûr! Ils +ont voulu m'assassiner, moi qui vous parle! je dois +savoir la chose mieux que vous! Croyez-moi, Monsieur +le curé, faites arrêter ces bandits et leur animal. +Si vous les laissez aller, il nous arrivera +malheur à tous, c'est certain!</p> + +<p>Sagababa trépignait en entendant la vieille parler +de lui en ces termes; s'il n'avait été maintenu par +Polyphème, il se fût jeté de nouveau sur sa calomniatrice; +sa petite figure grimaçante de fureur ajoutait +à la frayeur de la servante et la faisait crier de +plus belle.</p> + +<p>Philéas jugea à propos d'en finir par un coup de +théâtre.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/37.png"></p> + +<p>—Monsieur le curé et vous, Messieurs, dit-il +avec majesté, les vaines paroles d'une personne que +je m'abstiens de qualifier puisqu'elle appartient, +quoiqu'à tort, au beau sexe... (On rit; la vieille se +rebiffe.) Ces vaines paroles, dis-je, ne portent point +atteinte à des personnes telles que nous! Par notre +richesse et notre position sociale élevée, je me plais +à le dire, nous sommes au-dessus de propos stupides +pour ne pas dire imprudents. Voulant convaincre +cette pauvre insensée de son erreur et arrêter +sa langue, incommensurablement longue et +envenimée, voici cent francs que je vous offre pour +les pauvres de votre village. Cette offrande convaincra +tout le monde, j'espère, et l'on verra ce +que nous sommes, c'est-à-dire, d'illustres voyageurs +munis d'un nègre et voyageant pour satisfaire leur +passion de chasse et d'aventures glorieuses!</p> + +<p>A ce discours, les habitants crièrent bravo! et +merci! Le curé remercia poliment. Polyphème, ne +voulant pas être en reste de générosité, glissa un +louis dans la main de la servante pour la dédommager +de son bonnet perdu. Celle-ci se dérida, fit +une grande révérence et, ne voulant pas manquer de +bons procédés, tira une poignée de noix de sa poche +et les offrit à Sagababa qui faillit s'irriter... mais +qui, après réflexion, se mit à les manger à belles +dents.</p> + +<p>Chacun se sépara bons amis. Les voyageurs allèrent +se reposer dans leur auberge et y soigner le +mollet de Philéas; ce dernier jugea prudent de se +coucher en arrivant et de commander à Sagababa +un énorme cataplasme de farine de lin, pour en envelopper +sa jambe enflée.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XVII</h3> + +<h3>LE CATAPLASME</h3> + + +<p>Le premier soin de Sagababa, le lendemain matin, +fut d'apporter à Philéas un nouveau cataplasme. +Cela semblait d'autant plus indispensable à Saindoux +que de nombreux clous avaient surgi pendant la +nuit et le faisaient vivement souffrir. Sagababa posa +adroitement le cataplasme et allait se retirer lorsqu'un +cri de Philéas le fit bondir.</p> + +<p>Saindoux, effaré, regardait tour à tour le petit +nègre, la jambe enveloppée et Polyphème, accouru +à l'exclamation de son ami.</p> + +<p>—Mais c'est de la moutarde, petit imbécile! s'écria-t-il +enfin en revenant de sa stupeur. De la moutarde +qui me brûle atrocement!... Ote-moi ça, tout de +suite.</p> + +<p>SAGABABA, <i>inquiet</i>.—Oh! maître à moi, faut pas +toucher à cataplasme; ça calme!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>se trémoussant</i>.—Comment, ça calme! +drôlement, par exemple! Diable! cela cuit, au contraire... +Ôte-moi vite cette moutarde.</p> + +<p>SAGABABA, <i>désolé</i>.—Maître à moi, pas vouloir +guérir avec cataplasme?</p> + +<p>PHILÉAS, <i>gigottant.</i>—Pas à la farine de moutarde, +garnement. Donne-moi de la farine de lin à la +place de ce fer rouge.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>impatienté.</i>—Allons donc! Sagababa, +obéis à ton maître et ne raisonne pas.</p> + +<p>SAGABABA, <i>pleurant.</i>—Moi vouloir guérir maître +à moi; pas ôter graine de lin.</p> + +<p>Polyphème, agacé, prit là jambe de Philéas et +aida ce dernier à se débarrasser du cataplasme posé +par le petit nègre dans son dévouement maladroit.</p> + +<p>En voyant cela, les pleurs de Sagababa redoublèrent. +Philéas allait lui ordonner de se taire ou de +partir lorsque Sagababa, interrompant subitement +ses sanglots, se précipita vers le cataplasme, le saisit +et sortit en toute hâte.</p> + +<p>Restés seuls, les deux amis se regardèrent avec +surprise.</p> + +<p>—Pourquoi ce changement subit? demanda Polyphème.</p> + +<p>—Il comprend enfin sa sottise, dit Philéas en +mettant sur sa jambe rougie une compresse d'huile +de millepertuis. Fichu gamin, est-il entêté? hein! +l'est-il?</p> + +<p>Il achevait à peine ces mots que Sagababa reparut +avec une mine triomphante, le fameux cataplasme +à la main.</p> + +<p>—C'être graine de lin, maître à moi! s'écria-t-il +en entrant. Sagababa est sûr, à présent! lui en avoir +mangé.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>ahuri.</i>—Mangé quoi? de quoi as-tu +mangé? du cataplasme? de la moutarde?</p> + +<p>SAGABABA, <i>avec force.</i>—Mangé cataplasme graine +de lin, maître à moi; à présent, sûr; maître à moi +mettre ça?</p> + +<p>Polyphème partit d'un fou rire en voyant la figure +radieuse de Sagababa et la mine pétrifiée de Saindoux.</p> + +<p>—Sale garçon! grommela enfin ce dernier: +goûter d'une chose qui vient de toucher à un tas de +clous! je n'en veux pas de ta farine de moutarde, +entends-tu, entêté mulet!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/38.png"></p> + +<p>SAGABABA, <i>avec énergie.</i>—Maître à moi goûter +cataplasme pour savoir si c'est graine de lin!</p> + +<p>PHILÉAS.—Fi l'horreur! Certes non, je n'y goûterai +pas. Emporte ça tout de suite. Je me soignerai +sans toi.</p> + +<p>Le petit nègre ne répliqua rien. Il se retira en +marmottant: «C'est graine de lin; maître à moi +verra!»</p> + +<p>L'appétit de Philéas n'avait pas disparu malgré +sa jambe malade. Son déjeuner fut copieux et il se +mit à table le soir, pour dîner, avec un entrain égal +à celui du matin.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a à manger? demanda-t-il en +dépliant sa serviette. Du boeuf? Ah! très bien; +j'aime le bouilli, surtout avec de l'assaisonnement. +Sagababa, donne-moi la moutarde, mon garçon... +merci.</p> + +<p>Quelques instants s'écoulèrent pendant lesquels +Saindoux, absorbé, mangeait lentement. Tout à coup, +il se retourna vers le négrillon...</p> + +<p>—En voilà un idiot! s'écria-t-il; il me donne ce +matin de la moutarde pour de la graine de lin, et ce +soir, de la graine de lin pour de la moutarde!</p> + +<p>Chose bizarre... en entendant ces mots, Sagababa, +rayonnait...</p> + +<p>—Moi avoir raison; maître à moi, voir ça enfin! +s'écria-t-il. C'être graine de lin de ce matin!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>abasourdi.</i>—Ça, c'est le cataplasme de +ce matin?</p> + +<p>SAGABABA, <i>avec joie.</i>—Oui, maître à moi.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>suffoqué.</i>—Ce que tu as mis sur ma +jambe?...</p> + +<p>SAGABABA, <i>de même.</i>—Oui, maître à moi; pas +farine de moutarde, hein?</p> + +<p>La parole expirait sur les lèvres de Philéas... Il +se tourna machinalement vers Polyphème. Ce dernier +qui, heureusement pour lui, n'avait pas encore +dégusté la fameuse graine de lin, riait aux larmes +et du dialogue et de la figure des interlocuteurs.</p> + +<p>Enfin Philéas, recouvrant ses esprits, empoigna +la graine de lin et la lança à la tête de Sagababa en +criant de toutes ses forces:</p> + +<p>—Sale polisson!</p> + +<p>Le petit nègre, la figure inondée de cette pâte +gluante, disparut en un clin d'oeil et courut se réfugier +dans la cuisine.</p> + +<p>Mais le dîner était fini pour Philéas, écoeuré par +ce que venait de lui faire avaler Sagababa.</p> + +<p>Il assista tristement au repas de Polyphème et se +retira chez lui le soir, en se promettant bien de ne +plus laisser Sagababa le soigner si despotiquement.</p> + + + +<p>—Avant de partir pour la Pologne, mon très cher, +dit Polyphème au gros Saindoux, lorsque ce dernier +fut rétabli; allons donc faire une promenade dans +les environs; pour nous éviter toute fatigue, je suis +d'avis de prendre simplement une voiture; ce sera +plus commode et plus rapide.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux, s'écria Philéas; il y +a longtemps que je n'ai conduit et je ne veux pas +perdre mon talent de cocher. Je vais vous mener un +peu lestement, Tueur, vous allez voir. Hé! Sagababa, +fais-nous venir l'hôte afin de lui louer ce qu'il +nous faut pour une excursion.</p> + +<p>Sagababa se précipita pour obéir et revint bientôt, +escorté de l'hôte qui venait d'être mis au courant +par lui de ce dont il s'agissait.</p> + +<p>L'HÔTE, <i>affairé</i>.—Ces Messieurs veulent une voiture +et un cheval? J'ai leur affaire. Un charmant +petit tilbury presque neuf et un cheval excellent +qu'un enfant conduirait. Ces Messieurs veulent-ils +qu'on attelle immédiatement?</p> + +<p>—Certainement, répondit Philéas enchanté. +Sagababa, va l'aider et reviens nous avertir quand +tout sera prêt... N'est-ce pas, cher Tueur?</p> + +<p>POLYPHÈME.—Un instant! vous êtes trop confiant, +Saindoux; allons voir ce qu'on nous propose, +d'abord. Il ne nous faut ni une charrette, ni une +rosse; la voiture et le cheval doivent être convenables.</p> + +<p>PHILÉAS.—Au fait, vous avez raison; examinons +notre équipage, avant de nous y installer. Peste! je +me rappelle encore un certain accident...</p> + +<p>L'HÔTE, <i>vexé.</i>—Ces Messieurs vont voir par +eux-mêmes qu'ils peuvent avoir toute confiance en +moi!</p> + +<p>Et il suivit en grommelant les deux amis. Les +jeunes gens, escortés de Sagababa, s'étaient dirigés +vers la remise.</p> + +<p>L'hôte leur exhiba alors triomphalement un horrible +véhicule ressemblant beaucoup à une gigantesque +araignée. Un petit siège, avec une boîte +mobile destinée à mettre des chiens, tout par sa +disposition semblait désagréable et ridicule. Les +touristes se regardèrent avec indécision.</p> + +<p>—Qu'en dites-vous? demanda enfin Philéas.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>haussant les épaules.</i>—Dame! pour +laid, c'est laid! il n'y a pas à dire. Mais enfin, c'est +transportable et nous n'avons que cela sous la +main.</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/39.png"></p> + + + +<p>SAGABABA, <i>se récriant.</i>—Maître à moi peut pas +aller là dedans. C'est impossible... pas assez de place +pour trois.</p> + +<p>PHILÉAS.—Est-ce que je songe à t'emmener aujourd'hui, +petit imbécile! Je n'ai pas besoin de toi; +nous ne faisons qu'une promenade en voiture.</p> + +<p>SAGABABA, <i>vivement</i>.—Maître à moi prend pas +Sagababa?</p> + +<p>PHILÉAS.—Ma foi non!</p> + +<p>SAGABABA, <i>insistant</i>.—Sagababa pas vouloir quitter +maître à moi! Lui aller sur genoux de maître à +moi. Bien, comme ça?</p> + +<p>PHILÉAS.—Idée saugrenue! Tu crois que je vais +t'empiler sur nous et m'écraser de ton poids? dans +une promenade d'agrément! va te promener à pied +où tu voudras; je te donne congé jusqu'à ce soir. +Allons voir le cheval à présent, Polyphème.</p> + +<p>Et les jeunes gens sortirent de la remise avec +l'hôte, laissant Sagababa humilié et désappointé...</p> + +<p>Mais, nous le savons, le petit noir était entêté. Il +ne se tint pas pour battu. Il referma soigneusement +les portes de la remise et, à part quelques froissements +de paille, on n'entendit plus rien.</p> + +<p>Les deux amis avaient examiné le cheval. Il paraissait +vigoureux, mais il avait une jambe de derrière +enveloppée de linges et soigneusement ficelée, +ce qui éveilla la méfiance de Philéas; les plaisantes +remarques de Polyphème excitèrent l'indignation de +l'hôte.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec fermeté</i>.—Je n'attelle pas cet animal +si je ne vois pas ce qu'il y a sous cette toile. +C'est peut-être un invalide!</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.—Au fait! s'il avait une jambe +de bois, ce vétéran... A-t-il servi dans la cavalerie +ou dans l'artillerie, mon hôte?</p> + +<p>L'HOTE, <i>suffoqué.</i>—Monsieur!... Messieurs!... +mon cheval est intact, sachez-le. Il a une écorchure, +voilà tout. Cela arrive à tout le monde, Monsieur +en est la preuve.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>mécontent.</i>—Eh! dites donc, l'aubergiste, +ne me comparez pas à une bête, entendez-vous! +Modérez vos idées biscornues et développez-nous +cette toile. Je suis comme saint Nicolas<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, +moi; il faut que je voie pour croire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Philéas veut dire saint Thomas.</blockquote> + +<p>POLYPHÈME.—Vous dites, mon ami?</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec une fausse modestie.</i>—Oh! je fais +une simple citation historique pour confondre notre +hôte.</p> + +<p>La gaieté de Polyphème flatta Philéas qui, persuadé +que son ami riait de la colère de l'aubergiste, +fit chorus avec entrain.</p> + +<p>L'hôte, ayant développé avec humeur les bandages +qui cachaient la jambe malade, fit voir qu'à part des +écorchures en voie de guérison, l'animal n'avait, en +effet, rien de sérieux et qu'il pouvait très bien marcher.</p> + +<p>On reficela le tout et l'hôte, radouci par la perspective +d'un bon paiement, attela le cheval et amena +le tilbury devant les deux touristes.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XVIII</h3> + +<h3>PROMENADE EN VOITURE</h3> + + +<p>Au moment de monter dans le tilbury, Philéas +regarda autour de lui.</p> + +<p>—Que cherchez-vous, Philéas? demanda Polyphème.</p> + +<p>—Je regarde où est passé ce drôle de Sagababa, +répondit Saindoux; je voulais lui recommander...</p> + +<p>—Bah! repartit Polyphème avec impatience; il a +déjà profité de votre permission, allez! il est à courir +de côté et d'autre. Montez donc, mon cher, et laissez +ce gamin tranquille.</p> + +<p>Les touristes s'installèrent dans la voiture.</p> + +<p>—Pristi! que c'est étroit! s'écria Philéas.</p> + +<p>—Et dur! gémit Polyphème.</p> + +<p>—Il me semble être dans un collier de force! continua +Saindoux en faisant des contorsions.</p> + +<p>—Je suis convaincu que le siège est rembourré +de clous et d'instruments malfaisants, ajouta son +ami.</p> + +<p>L'hôte se serait de nouveau fâché tout rouge, si +les jeunes gens n'avaient ri, tout en se plaignant +de la sorte. Il se promit de leur faire payer leurs +plaisanteries en chargeant sa note d'autant plus. Il +ouvrit à deux battants la porte de la cour et, comme +la voiture sortait, la paille qui remplissait la boîte +s'agita et l'hôte vit apparaître la tête laineuse de Sagababa.</p> + +<p>—Messieurs, s'écria-t-il, Messieurs, arrêtez! vous +chargez trop la voiture... la caisse n'est pas...</p> + +<p>Le bruit des roues empêcha les jeunes gens d'entendre +les réclamations de l'aubergiste et le négrillon, +se doutant que l'hôte voulait dénoncer sa présence, +lui fit de son trou une grimace hideuse.</p> + +<p>... Mais la joie du petit nègre parvenu à ses fins fut +de courte durée. La voiture allant au grand trot le +secouait horriblement; il commençait à regretter +son escapade. Le cheval, vigoureusement fouetté par +Philéas, allait comme le vent et Sagababa, de plus +en plus mal à l'aise, entendait avec dépit les jeunes +gens rire, causer et exciter gaiement le cheval.</p> + +<p>—Quoi faire? se dit-il. Si moi appelle maître à +moi, furieux! tirer les oreilles! donner calottes! +renvoyer Sagababa à l'auberge... Et l'hôte, rire de +Sagababa. Si moi pouvais arrêter diable de cheval... +Ah! lui avoir ficelle qui pend à jambe malade. Bon, +ça! moi tirer dessus et lui aller au pas.</p> + +<p>Enchanté de son idée, Sagababa attrapa adroitement +un bout de la corde mal rattachée qui traînait +et il l'attira à lui... L'effet fut magique; le cheval +s'arrêta tout court.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>étonné</i>.—Tiens! qu'est-ce qu'il a donc, +ce cheval? Allons! hue!</p> + +<p>Il donna un coup de fouet, mais sans aucun succès.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/40.png"></p> + + + +<p>POLYPHÈME.—C'était trop beau pour durer, ces +allures. Allons, animal, va donc!</p> + +<p>Polyphème piqua la croupe avec son bâton ferré. +Le cheval, excité d'un côté, de l'autre retenu solidement +par Sagababa, prit le parti de marcher sur trois +pieds, laissant en l'air la jambe faite prisonnière par +le rusé négrillon. Il alla ainsi en trottinant; il sautait +d'une façon si bizarre que Polyphème fut pris d'un +fou rire.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>rageant.</i>—Il n'y a pas de quoi rire, +allez! Ah! quelle misère de se trouver ainsi avec +une bête éclopée... Elle est jolie, notre promenade! +que faire, Tueur? Ne riez donc pas si fort, mon ami, +cela m'agace! Quand je vous dis qu'il n'y a pas de +quoi! Tiens, j'ai une idée... Voilà une rivière, +faisons baigner le cheval; l'eau fera du bien à sa +jambe et il remarchera.</p> + +<p>En disant ces mots, Philéas dirigea le cheval sur +la berge... avant que Sagababa ait pu se rendre +compte de ce qui se passait, il avait de l'eau jusqu'aux +oreilles. Aveuglé, effrayé, il tira convulsivement +sa ficelle avec une telle force que le cheval +recula violemment contre un rocher et fit verser la +voiture; promeneurs et équipage, tout culbuta sur +la rive.</p> + +<p>En se remettant sur ses pieds, encore tout étourdi +de la chute, Philéas regarda machinalement autour +de lui.</p> + +<p>Quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant le +petit nègre à ses côtés?...</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>se relevant.</i>—Ah! tout se découvre +enfin! Ou je me trompe fort, ou ce garnement est +pour beaucoup dans notre accident. Voyons! où +étais-tu, polisson? et qu'as-tu fait?</p> + +<p>Bouleversé de son bain et de sa chute, Sagababa +n'eut pas l'idée de mentir et raconta, les mains +jointes, les yeux baissés et la voix tremblante, ce +qu'il avait imaginé pour empêcher le cheval de trotter.</p> + +<p>Philéas écoutait, bouche béante... Quand le coupable +eut fini, il se tourna vers Polyphème.</p> + +<p>—Et vous croyez, Tueur, s'écria-t-il, que ça se +passera tranquillement comme ça! que faire à ce +gradin? Si je l'emballais et si je l'expédiais dans +son pays natal, il ne l'aurait pas volé et nous serions +tranquilles; qu'en dites-vous?</p> + +<p>A ces mots, le négrillon éclata en sanglots +bruyants.</p> + +<p>—Sagababa, jamais quitter maître à moi, cria-t-il; +moi, me cramponner à lui et jamais lâcher...</p> + +<p>Et il se précipita sur Saindoux qu'il étreignit +avec désespoir.</p> + +<p>Philéas tenta vainement de se dépêtrer; il le pouvait +d'autant moins qu'il n'était nullement aidé par +Polyphème, celui-ci ne perdant pas une si belle occasion +de rire. Enfin il parlementa; il fut convenu +que Sagababa lâcherait prise, retournerait à l'auberge +et y attendrait patiemment les voyageurs.</p> + +<p>Ceux-ci, enfin délivrés du petit nègre, relevèrent la +voiture, rafistolèrent les harnais du cheval et purent +reprendre paisiblement le cours de leur promenade.</p> + +<p>Entraînés par la beauté des sites, les jeunes gens +n'avaient pas remarqué le changement de l'atmosphère +et les signes menaçants d'un orage prochain.</p> + +<p>Lorsqu'ils s'en aperçurent, ils changèrent de direction +et voulurent revenir rapidement à l'auberge.</p> + +<p>Mais le cheval, fatigué, refusa d'aller autrement +qu'au pas et les voyageurs essayèrent vainement de +le faire trotter. Leurs cris et leurs coups furent +inutiles. Pendant une heure ils durent se résigner +à marcher comme un enterrement, dans une obscurité +croissante. Les nuages assombrissaient le ciel +de plus en plus. Un éclair flamboyant fit sortir +tout à coup le cheval de sa torpeur; il se mit au +trot d'abord, au galop ensuite, au grand contentement +de Polyphème qui se fiait à son instinct, mais +à la grande terreur de Philéas que cette course folle +épouvantait.</p> + +<p>—Arrête!... holà... ho!... ho là! criait-il en tirant +sur les guides. Tu vas nous fracasser. Tirez avec +moi, Tueur; nous sommes en danger de mort, c'est +sûr! cette bête devient infernale...</p> + +<p>—Et les morts vont vite! remarqua Polyphème +d'un ton lugubre.</p> + +<p>—Saprelotte! s'écria Philéas en frissonnant, +vous avez de fichues idées, mon ami. Ah! s'il m'arrive +malheur, je veux vous dire mes dernières volontés...</p> + +<p>Un éclat de rire de Polyphème interrompit Saindoux.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>scandalisé</i>.—Vous riez, vous osez +rire... Eh bien! si c'est vous qui mourez et moi +qui vous survis, vous ne prévoyez donc rien à demander? +rien à... aïe!...</p> + +<p>Sans s'en douter, les promeneurs étaient arrivés +à l'auberge et le cheval, en entrant au grand galop +dans la cour, avait accroché le tilbury à la borne.</p> + +<p>Philéas fut lancé dans les bras de l'aubergiste, +et Polyphème sur le dos de Sagababa, en train de +dévorer une tartine. Après le pêle-mêle de cette +brusque arrivée, chacun reconnut avec plaisir qu'il +était sain et sauf et alla se refaire et se reposer, +grâce à un bon souper et à un bon lit.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XIX</h3> + +<h3>LES LOUPS</h3> + + +<p>—En route pour la Pologne! dit joyeusement +Philéas à son ami, deux jours après leur promenade. +Vous savez que nous allons y préluder à nos +grandes chasses. Nous essayerons là si les loups +ont la peau dure.</p> + +<p>Polyphème souriait de l'ardeur de Saindoux; il +adopta volontiers la proposition de partir et les +jeunes gens, suivis de Sagababa, se dirigèrent vers +la Lithuanie, où ils comptaient se donner les émotions +de chasses aux loups.</p> + +<p>Le voyage fut heureux, à part les doléances de +Philéas sur le froid et les gémissements de Sagababa, +qui claquait des dents pour renchérir sur +son maître.</p> + +<p>Les touristes arrivèrent sans encombre à l'endroit +le meilleur pour s'installer et y attendre le moment +favorable des chasses.</p> + +<p>Les préparatifs de Polyphème furent sérieux; il +s'agissait de courir de vrais dangers et le jeune +homme força Saindoux à se munir de tout ce qui +lui sembla nécessaire. Philéas avait néanmoins fait +en cachette quelques préparatifs bizarres, aidé par +Sagababa qui se montrait tout fier de la confiance +que lui témoignait son maître.</p> + +<p>Polyphème, intrigué, chercha vainement à savoir +en quoi consistaient les arrangements de chasse de +Saindoux. Ce dernier ne voulut répondre que fort +évasivement et Polyphème ne put tirer du négrillon +qu'un éloge emphatique de «maître à moi».</p> + +<p>Les jeunes gens, tout en s'occupant de la sorte, +mettaient pourtant le temps à profit; ils visitaient +les environs, s'initiaient aux coutumes des habitants +et s'entendaient avec eux pour leurs excursions +et leurs chasses. L'hiver si impatiemment attendu +par eux arriva enfin. Tout se revêtit dans les +campagnes d'une épaisse enveloppe de neige. Les +sapins seuls conservaient leur sombre verdure, +quoiqu'à demi cachés sous leur parure blanche.</p> + +<p>Les eaux glacées offrirent alors aux chasseurs des +passages sûrs et solides.</p> + +<p>Les jeunes gens, enchantés, se concertèrent avec +quelques propriétaires secondés par leurs paysans, +et un beau matin ils montèrent en traîneau et +se dirigèrent vers une des sombres et vastes forêts +dont regorge la Lithuanie.</p> + +<p>La chasse devait se faire sans descendre de traîneau +et Polyphème croyait que Philéas avait adopté +comme lui cette manière de chasser, la plus sûre +pour des étrangers inexpérimentés. Mais il avait +compté sans l'entêtement de son gros compagnon. +Lorsqu'il vit au loin le féroce gibier qu'il cherchait, +il se retourna pour appeler Philéas, et sa stupeur +fut grande en n'apercevant pas le traîneau de Saindoux +dans lequel se trouvait aussi Sagababa. Il +s'informa d'eux à ses compagnons. Ceux-ci n'avaient +pas plus remarqué que Polyphème la disparition de +Philéas...</p> + +<p>On s'arrêta, on appela, mais en vain. Personne +ne répondit, l'on ne vit rien... En revanche quelques +hurlements, rares d'abord, puis nombreux ensuite, +montrèrent à tous qu'il leur fallait rebrousser chemin +et battre en retraite au lieu d'attaquer. Bientôt +le danger augmenta... Une bande de loups gagna +de vitesse les traîneaux, et les chasseurs durent se +défendre à coups de feu d'abord, puis à coups de +crosse. Des hennissements parlant non loin de là +firent dresser l'oreille aux loups. Ils se précipitèrent +en grand nombre vers l'endroit d'où venaient ces clameurs, +et les combattants purent s'arrêter et venir +à bout du reste de la bande.</p> + +<p>Polyphème était dévoré d'inquiétude! Il avait +cru entendre, non seulement les hennissements qui +avaient attiré les loups, mais des exclamations +poussées par Philéas... Il en fit part à ses compagnons. +Ceux-ci furent d'avis d'aller chercher du +renfort avant de s'aventurer vers l'endroit indiqué +par Polyphème. Le jeune homme dut se résigner +à les accompagner et céder à leurs raisonnements.</p> + +<p>—Si votre ami a pu trouver un abri sur un arbre, +il ne court pas de danger immédiat, lui dirent-ils. +Dans le cas contraire, il est déjà la proie des loups +qui l'auront dévoré en même temps que les chevaux.</p> + +<p>Pendant qu'ils s'éloignaient pour revenir en +nombre suffisant, voyons ce qu'étaient devenus Philéas +et Sagababa.</p> + +<p>Lorsqu'on était entré dans la forêt, le gros Saindoux +avait peu à peu ralenti l'allure de ses chevaux +et, lorsqu'il eut perdu de vue ses compagnons, il se +retourna en riant vers Sagababa.</p> + +<p>—Hein! petit, est-ce bien manoeuvré? s'écria-t-il. +Allons par cette route maintenant, et nous aurons +notre paire de loups en moins d'une heure; tu +verras.</p> + +<p>—Et puis revenir à la maison après, pas vrai, +maître à moi? demanda Sagababa dont les dents +claquaient de peur.</p> + +<p>PHILÉAS.—C'est évident, nigaud. Dès que j'aurai +mon affaire, je ne resterai pas ici où il fait un froid... +de loup, c'est le cas de le dire. Tiens, voilà un beau +sapin, nous y serons à l'abri de la neige. Arrêtons-nous +ici; nous nous y mettrons facilement en embuscade. +Attache les chevaux à l'arbre... solidement, +donc! il ne faut pas qu'ils nous échappent en entendant +tirer; là, c'est bon. Eh! bien! qu'est-ce que tu +fais, à présent?</p> + +<p>En effet le petit nègre, après avoir obéi à son +maître, grimpait lestement sur le sapin au pied duquel +se tenait Saindoux. Ce dernier, tout en ne +croyant voir qu'un ou deux loups dans cette partie +de la forêt qu'il supposait peu visitée par les bêtes +fauves, était néanmoins mal à son aise, au fond du +coeur. Aussi s'agitait-il pour donner le change à Sagababa +et pérorait-il en conséquence.</p> + +<p>—Poltron! continua Saindoux, n'as-tu pas honte? +aller grimper là-haut comme un lézard! Regarde-moi, +imite-moi. Suis-je assez calme! assez brave!! +J'attends de pied ferme, moi, je ne reculerais pas pour +un... Miséricorde! qu'est-ce que je vois? un troupeau +de loups! Comme ils accourent, les bandits... +et ces gredins de chevaux, qui hennissent! Voulez-vous +vous taire, sales bêtes... Comment les détacher? +Les loups arrivent... Aide-moi à grimper, Sagababa, +ou je suis perdu!...</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/41.png"></p> + +<p>Il fut heureux pour Philéas que l'excès de la terreur +l'eut rendu agile, au lieu de le paralyser, car il +était à peine sur l'arbre lorsque les loups arrivèrent. +Ils se jetèrent avec la frénésie de la faim sur les +chevaux; malgré les ruades désespérées de ces +pauvres bêtes, ils eurent bientôt mis en pièces l'attelage +de Philéas. Du haut de son arbre Saindoux, +les cheveux dressés sur la tête, les regardait faire +tandis que le négrillon, au comble de l'épouvante, +poussait des cris aigus et se cramponnait aux +jambes de son maître.</p> + +<p>—Tais-toi, Sagababa! disait Philéas d'une voix +entrecoupée; ça ne sert à rien... de crier... D'ailleurs, +les loups vont s'en aller maintenant qu'il n'y +a plus rien à manger.</p> + +<p>—Et nous? gémit Sagababa en claquant des dents. +Philéas bondit.</p> + +<p>—Tu crois qu'ils voudraient aussi nous manger? +s'écria-t-il. Eh bien, merci! nous serions dans de +beaux draps... Et Polyphème qui ne sait pas où +nous sommes... Pristi! quelle position... et mon +fusil qui est dans le traîneau!... j'aime mieux les +lions... Tiens! j'ai une idée... Ta carnassière, Sagababa, +vite! bien... Nous allons utiliser mon essai +de piqûre empoisonnée; c'est le moment, pour sûr. +Ton couteau, à présent; à merveille! Coupe-moi +une bonne gaule. C'est cela. Tiens-la afin que j'y +attache le couteau. Fais tremper le bout de la lame +dans cette petite bouteille... C'est ça. Gredins! +vous ne vous doutez pas de ce que je vous prépare...</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/42.png"></p> + +<p>Tenant à deux mains son arme bizarre, Saindoux +attendit le moment où la masse hurlante des loups +vint entourer l'arbre sur lequel il se trouvait. Il +piqua alors avec adresse le museau d'un des loups; +celui-ci chancela et tomba comme une masse... Ses, +compagnons se mirent à le dévorer. Pendant +quelques minutes, Philéas frappa sans relâche... +Peu à peu la bande s'éclaircit. De nombreux vides +se firent et le moment arriva où il ne resta plus +que quelques loups effrayés qui s'enfuirent en entendant +des cris, des appels et des coups de fusil +non loin de là.</p> + +<p>Sagababa était dans le délire de la joie en voyant +les bêtes fauves diminuer de nombre sous les coups +meurtriers de l'infatigable Philéas. Il se mit à caracoler +sur le sapin, grimpant en tous sens comme +une couleuvre, et poussant des hourras sauvages et +incessants. Ses clameurs guidèrent les chasseurs +dans leurs recherches et ils arrivèrent bientôt dans +une clairière où ils virent un spectacle qui les stupéfia...</p> + +<p>Au milieu de nombreux cadavres de loups, les +uns encore intacts, les autres à demi dévorés, se tenait +le gros Saindoux, debout, appuyé sur sa gaule +et frisant sa moustache d'un air belliqueux. Sur le +sapin, Sagababa se livrait à une voltige effrénée et, +dans le lointain, quelques loups disparaissaient en +hurlant.</p> + +<p>—Ah ça! voyons! s'écria Polyphonie sortant +enfin de sa stupeur; est-ce que je rève tout éveillé? +C'est vous! c'est bien vous, mon pauvre Philéas? +vivant, malgré ces innombrables ennemis? Comment +êtes-vous venu à bout de les détruire en telle +quantité? Peste! c'est prodigieux...</p> + +<p>—Mon cher, répondit Saindoux en mettant les +pouces dans les entournures de son gilet, ma recette +est simple comme bonjour; allez en Lithuanie, armez-vous +d'une lance empoisonnée et pique/ dans +le tas. Voilà!</p> + +<p>SAGABABA, <i>criant</i>.—Monter dans gros arbre. +Être à l'abri de grandes dents et faire manger chevaux +sans faire manger négrillon, voilà!</p> + +<p>Les rires des chasseurs saluèrent la fin de cette explication +faite d'une voix perçante. Elle diminuait +singulièrement les mérites guerriers de Philéas. +Ce dernier, tout en se mordant les lèvres, ordonna +à son petit nègre de venir le rejoindre et l'on procéda +à l'enlèvement et au chargement des nombreux +cadavres qui jonchaient le sol.</p> + +<p>Ce fut en vrai triomphateur que Saindoux revint +avec ses amis. Chacun s'empressa de venir admirer +les trophées du gros Normand et lui faire raconter +ses exploits.</p> + +<p>On riait de son idée originale. On regrettait de +n'en avoir pas fait autant. Enfin, après un banquet +suivi d'un punch général, chacun alla se reposer +des émotions de la chasse en félicitant le héros de +ce jour. Celui-ci ne voulut pas se coucher avant +d'avoir écrit à ses amis de France son nouvel et intéressant +exploit.</p> + +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XX</h3> + +<h3>LES CHEVEUX DE PHILÉAS</h3> + + +<p>A son réveil, Philéas tressaillit en entendant Sagababa, +qui lui apportait son déjeuner, pousser un +grand cri et laisser tomber bruyamment le plateau.</p> + +<p>—Animal! s'écria-t-il, réveillé en sursaut d'une +façon aussi désagréable. Qu'est-ce que tu as?</p> + +<p>Pour toute réponse, Sagababa appela Polyphème +d'une voix glapissante; ce dernier arriva à moitié +habillé, effaré des clameurs du petit nègre.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce qu'il a, ce polisson? répétait Philéas +interloqué. Il est fou, c'est sûr! mettez-le donc +à la porte, Tueur. Il est assourdissant, ma parole!</p> + +<p>SAGABABA, <i>sanglottant</i>.—Malheureux Sagababa! +maître à moi, plein de sang sur tête. Cheveux cramoisis... +oh! oh! mordu hier par vilains loups, +bien sûr.</p> + +<p>—POLYPHÈME, <i>regardant</i>.—C'est, ma foi! vrai, +ce qu'il dit là, Philéas. Qu'est-ce que vous avez, +mon ami? seriez-vous blessé?</p> + +<p>PHILÉAS, <i>ébahi</i>.—Mais je n'ai rien du tout, je +n'ai aucun mal, je ne sais pas ce que vous voulez +dire...</p> + +<p>Et en achevant ces mots, Saindoux effaré se tâtait +les cheveux. Il poussa un grand cri à son tour +en regardant ses mains... elles étaient pleines de +sang!</p> + +<p>Les sanglots de Sagababa redoublaient. Polyphème, +effrayé, saisit une serviette et il épongea +soigneusement la tête de son ami. Philéas consterné +le laissa faire et six cuvettes furent tour à tour ensanglantées! +six serviettes furent tour à tour imbibées +de sang. Le médecin, mandé en toute hâte, +déclara que ce phénomène arrivait de loin en loin; +il avait été, pour sa part, déjà témoin d'un fait de +ce genre...</p> + +<p>Saindoux conmença dès lors à passer à l'état de +phénomène!</p> + +<p>A peine levé, il se vit l'objet de la curiosité générale. +Chacun se poussait, se pressait pour voir «la +tête de sang du Frantzousse».</p> + +<p>Sagababa ne quittait plus son maître d'une semelle. +Il le suivait d'un air lugubre, les yeux invariablement +attachés sur la chevelure excentrique de +Saindoux et poussant de temps à autre des soupirs +à fendre des rochers. Polyphème, quoiqu'encore inquiet, +était pourtant plus rassuré par les affirmations +réitérées du médecin; ce dernier protestait que le +cas, tout extraordinaire qu'il fût, n'était nullement +dangereux. Cela arrivait à la suite d'une forte émotion +et la teinte sanglante de la chevelure devait +disparaître peu à peu. Philéas, déjà très ennuyé de +son aventure, le fut encore plus par l'arrivée imprévue +de son cousin, le docteur Crakmort.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/43.png"></p> + +<p>Le docteur allait en Russie pour affaires et s'arrêta +soi-disant pour voir son parent, en réalité +par «curiosité scientifique». Cette tête rouge le +transporta d'admiration et il demanda, séance tenante, +une consultation. Le médecin de Philéas +accepta poliment la proposition, mais Saindoux fit +la grimace, étant déjà fort agacé de sa position.</p> + +<p>Polyphème, pressentant quelque chose de drôle, +se hâta de venir. Quant à Sagababa, convié de sortir, +il se cramponna en hurlant au siège de son maître. +On le laissa donc là, afin d'avoir la paix.</p> + +<p>Le docteur Crakmort commença par faire un +long discours sur les cas curieux que la science +aime à constater. L'autre médecin avait beau le +rappeler à la question, le bavard Marseillais faisait +la sourde oreille; voyant son auditoire sur le +point de perdre patience, il s'écria enfin:</p> + +<p>—En somme, Messieurs, que devons-nous ressemer +ici, aujourd'hui? la constatation d'un fait +qui a une valeur scientifique énorme, zigantesque!.. +Ce que ze veux dire, maintenant, c'est ceci. Z'adzure, +ze conzure, z'implore mon parent que ce phénomène +rend illustre à zamais, de ne pas perdre sa +tête! (Étonnement général.) Oui, la science, dans ma +personne de parent et de médecin, réclame cette +étonnante sevelure. Mon cousin la doit à la médecine: +elle l'aura...</p> + +<p>PHILÉAS, <i>bondissant</i>.—En voilà une toquade! +il veut me guillotiner, à présent!...</p> + +<p>Polyphème riait comme un bossu. L'autre docteur +était abasourdi; Sagababa ouvrait de grands yeux +effarés et paraissait ne pouvoir y rien comprendre.</p> + +<p>CRAKMORT, <i>d'un ton insinuant</i>.—Ze ne dis pas +cela, ser cousin; vous prenez trop violemment la +soze. Ze ne réclame que votre sevelure.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>d'un air goguenard</i>.—Ah! vous +vous contentez de le scalper, alors? c'est gentil!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>criant</i>.—Mais encore moins, par +exemple! Saprelotte! qu'il y vienne donc!...</p> + +<p>CRAKMORT, <i>se récriant</i>.—Eh! ser cousin, pour +qui me prenez-vous? Ze ne veux rien de ce zenre; +mais seulement (reprenant son ton insinuant) de me +faire une donation en bonne forme de votre tête, +afin qu'après votre mort ze puisse analyser scientifiquement...</p> + +<p>Ici Sagababa, dont les regards devenaient féroces, +intervint inopinément dans la discussion. Il se précipita +avec furie sur Crakmort, se jetant sur sa +figure qu'il égratigna de belle sorte; arraché de là +par les jeunes gens, il se cramponna aux mollets +du Marseillais et les mordit de telle façon que le +docteur, déjà ahuri de l'attaque, abandonna la partie +et s'enfuit, laissant les deux amis, moitié riant +moitié grondant, empêcher Sagababa de se lancer +à sa poursuite.</p> + +<p>Le second médecin haussait les épaules et traitait +crûment le Marseillais de véritable fou.</p> + +<p>Ainsi se termina la consultation.</p> + +<p>Philéas, pour éviter toute moquerie, se fit raser +la tête. Ce ne fut pas sans peine. Le barbier frémissait, +tout en préparant ses rasoirs, et ne procédait à +cette besogne qu'en tremblant. Il ne fallut rien +moins que l'ordre du médecin pour le décider à manier +cette crinière sanguinolente.</p> + +<p>A la grande joie de Philéas, cette importune chevelure +tomba enfin, sous la main agile du barbier.</p> + +<p>Sagababa gambada avec frénésie, lorsque son +maître mit solennellement un bonnet de coton destiné +à le préserver du froid: le barbier dit en se retirant +quelques mots qui intriguèrent Polyphème.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/44.png"></p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il a donc à se réjouir de gagner +une bonne somme? demanda-t-il à Philéas.</p> + +<p>—Est-ce que je sais! répondit Saindoux non +moins étonné. Je lui ai donné ce que le médecin +m'a dit de lui remettre. Ce n'est pas une grosse +affaire, pourtant!</p> + +<p>On eut le soir la clef de ce mystère. Pendant le +dîner, Sagababa remit à son maître une lettre que +Saindoux ouvrit avec indifférence. A peine en eut-il +lu les premiers mots qu'il sauta sur sa chaise, +poussa un cri sauvage et regarda tout le monde +d'un air égaré.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il, mon cher? s'écria Polyphème avec +inquiétude.</p> + +<p>—Tenez, lisez cela, dit Philéas d'un air lugubre, +et dites-moi si ce qui m'arrive n'est pas +épouvantable? Être condamné à savoir ma chevelure +dans un musée de gredins, quelle destinée!</p> + +<p>Sans rien comprendre à ces lamentations, Polyphème +ouvrit la lettre et lut ce qui suit:</p> + +<p>«Touzours ser cousin,</p> + +<p>«Votre essélente idée de vous faire raser la tête +m'a donné gain de cause. L'estimable barbier vient +de m'apporter, sur ma demande formelle et sur ma +promesse d'une risse récompense, les magnifiques +seveux que vous auriez pu me fournir gratis (sans +reproce), mais enfin ze les ai et ze vais les préparer +scientifiquement afin de faire zouir de cette vue remarquable +et instructive le zenre humain tout entier. +Pour commencer, ze vais les exhiber sez Mme Tussaud, +au musée de curiosité de Londres. Quoiqu'elle +montre surtout les figures de cire des malfaiteurs +célèbres, ce sera néanmoins une bonne occasion, +pour cette bonne dame, de gagner de l'arzent, et +pour moi ze ferai ainsi connaître scientifiquement +ce cas admirable; mais comme il n'est pas zuste de +vous voler votre gloire, cette belle sevelure sera +ornée de l'inscription suivante:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Seveux de l'illustre Philéas Saindoux,</p> +<p>Trop effrayé d'avoir vu un loup.»</p> +<p>A revoir, ser cousin; quand vos seveux repousseront,</p> +<p>envoyez-m'en encore, ze vous prie.</p> +<p>Votre cousin dévoué.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Docteur Crakmort.</p> + </div> </div> + +<p>«P. S. Z'ai payé vos seveux vingt francs; c'est une +somme, mais ze ne la regrette pas, ze me rattraperai +sez Mme Tussaud.»</p> + +<p>—Peste! c'est contrariant, observa Polyphème +en finissant la lettre. Mais il n'y a rien à faire.</p> + +<p>—Contrariant, gronda Philéas, les dents serrées; +dites épouvantable, infâme, hideux! Rien à faire? +oh! si... A moi, Sagababa! viens, mon garçon; +allons nous informer chez cet atroce barbier où se +trouve le docteur. Je vais aller lui arracher ma +chevelure... en l'indemnisant de son argent, bien +entendu.</p> + +<p>—Tiens! c'est une bonne idée que vous avez là, +dit Polyphème en se levant en sursaut. J'en suis, +moi!</p> + +<p>—Moi aussi! moi aussi! s'écrièrent quelques +jeunes Polonais des environs qui avaient fait connaissance +avec les deux amis et qui déjeunaient +avec eux ce jour-là.</p> + +<p>Sagababa, sans rien attendre, s'était précipité à la +recherche du barbier. Il revint bientôt, la tête basse, +retrouver les jeunes gens qui discutaient encore +sur les moyens à prendre.</p> + +<p>—Maître à moi, dit-il d'une voix dolente, voleur +de cheveux être parti.</p> + +<p>—Quoi? comment? ce n'est pas possible! s'écria +Philéas en pâlissant.</p> + +<p>Le négrillon hocha la tête d'un air attristé.</p> + +<p>—Ah! le gredin! soupira Saindoux avec accablement.</p> + +<p>Et il se laissa tomber sur une chaise... pour se +relever bientôt avec impétuosité.</p> + +<p>Polyphème crut à une attaque de folie et lui +saisit le bras, mais l'explication de Philéas le +détrompa vite.</p> + +<p>—J'ai mon affaire! s'écria ce dernier en éclatant +de rire. En chasse, mes amis! allons à l'affût du +docteur. Les routes sont mauvaises; je sais où il +va; par la traverse nous le rejoindrons facilement +et je r'aurai mes cheveux ou je mourrai à la peine! +Hein? ça y est-il?</p> + +<p>Un hourra général accueillit sa demande.</p> + +<p>—Et quelles armes prendrons-nous, mon général? +demanda Polyphème, très amusé de l'idée de Philéas.</p> + +<p>—Des lassos et quelque chose dont je me chargerai +spécialement, répondit Saindoux avec majesté.</p> + +<p>On prépara à la hâte les traîneaux; on prit +quelques provisions, chacun s'enveloppa chaudement +et bientôt l'expédition partit au grand galop +de chevaux vigoureux.</p> + +<p>On alla se reposer dans un petit village à quelque +distance de l'endroit où voulait se poster Philéas, +puis on repartit avec une ardeur nouvelle et on arriva +enfin dans une grande plaine au milieu de laquelle +passait le chemin que devait suivre le docteur. +Un bouquet de bois qui longeait la route permit +aux chasseurs de se cacher sûrement; ils +s'installèrent dans ce campement, tandis que Sagababa, +dont la vue perçante était connue de tous, se +chargeait de faire sentinelle. Une vieille hutte délabrée +fut arrangée en un clin d'oeil de façon à +devenir un abri suffisant On y fit même du feu, +quoiqu'avec précaution, pour ne pas exciter les +soupçons de Crakmort. Mais Philéas ayant spécialement +demandé de faire et de maintenir ce feu, on +accéda à son désir.</p> + +<p>Le soleil allait se coucher et jetait quelques pâles +rayons sur la plaine neigeuse, lorsqu'un traîneau +apparut au loin dans la route. Sagababa en avertit +les conspirateurs; chacun se posta, l'oeil au guet, le +sourire sur les lèvres et très intrigué de ce que voulait +faire Saindoux pour se venger.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XXI</h3> + +<h3>CHASSE AU... DOCTEUR!</h3> + + +<p>Le docteur, n'ayant pas la conscience tranquille, +se sentait fort mal à l'aise. Il était naturellement +méfiant; son escapade à l'occasion de la chevelure +rouge le rendait d'autant plus agité. L'oeil au guet, +l'oreille tendue, il étonnait son domestique, flegmatique +Auvergnat s'il en fût, qui supportait imperturbablement +les excentricités continuelles de son +maître. Le conducteur du traîneau enrageait, lui. +Jamais il n'avait vu de voyageur si capricieux. Tantôt +il fallait aller comme le vent, le docteur ayant +le pressentiment qu'il était poursuivi; tantôt il lui +fallait s'arrêter et écouter. Parfois même, Crakmort +avait exigé qu'on se cachât dans des ravins, pour +laisser passer d'autres traîneaux qui lui paraissaient +suspects.</p> + +<p>Au fur et à mesure que l'heure s'avançait, le Marseillais +se rassurait un peu, cependant; il commença +même à se parler à demi-voix en gesticulant violemment, +ce qui lui était habituel; particularité qui +fit ouvrir de grands yeux au conducteur, peu accoutumé +à ces manières bizarres.</p> + +<p>—Ze respire! disait-il. Z'étais sot de me croire +poursuivi. Il est évident que mon cousin a bien pris +la soze. Pourquoi aussi ne m'a-t-il pas donné ces +malheureux seveux? Aller gaspiller cela dans les +mains ignorantes d'un vil barbier, au lieu de les +déposer dans les mains scientifiques de son parent, +de son ami.... Son ami! Ze ne dois plus l'être à présent! +Z'ai eu tort de lui parler de Mme Tussaud et +de l'inscription destinée à sa sevelure. Ça a dû le +fâsser. La plaisanterie (car c'était une plaisanterie) +était trop forte!... mais... ze voulais le faire enrazer, +le punir de sa mauvaise volonté. Ze voudrais savoir +quelle figure il fait à l'heure qu'il est....</p> + +<p>Narcisse, le domestique auvergnat, avait écouté +paisiblement son maître, tout en se servant d'une +longue-vue dont le docteur était toujours muni. +A la fin de ce soliloque, il dit d'un ton tranquille, +sans quitter de l'oeil l'objet qu'il fixait:</p> + +<p>—Monchieur Chaindoux a la mine d'un homme +joliment en colère, allez!</p> + +<p>—Hein! s'écria le docteur en bondissant; où +vois-tu ça, toi?</p> + +<p>—Là bas, dans che petit bois, répliqua paisiblement +Narcisse. Il vient de che pochter près de chon +nègre, Chagababa, comme on l'appelle. Ch'est-il +un nom chrétien, cha, Monchieur?</p> + +<p>Mais le docteur effaré ne songeait pas à lui répondre. +Il avait regardé à son tour et il apercevait +distinctement la tête de Sagababa. C'en fut assez +pour tout deviner... Il se vit déjà pris, traqué, traité +Dieu sait comment! par Philéas exaspéré. Il se +souvenait de la colère de Saindoux à Marseille, colère +dont le docteur frémissait encore. Dans son +effroi, il se jeta sur le conducteur qui ne se doutait +de rien, et le renversa presque, à force de tirer +sur lui.</p> + +<p>—Arrête, malheureux! cria-t-il; pas un pas de +plus... Il y a une embuscade là-bas, préparée contre +moi! Rebroussons semin sur-le-samp... Allons par +la traverse, par des ravins, par tout, excepté par là...</p> + +<p>Le conducteur se dégagea avec colère.</p> + +<p>—Mais il est fou, fou à lier, votre maître, s'écria-t-il +en s'adressant à Narcisse. Je m'en étais +déjà douté. Il faut le faire soigner à la ville voisine. +Aidez-moi à le maintenir jusque là....</p> + +<p>Et il fouetta ses chevaux qui partirent ventre à +terre.</p> + +<p>Le docteur s'arrachait les cheveux!</p> + +<p>—Mon ami, mon ser ami, gémit-il en se jetant +à genoux devant le conducteur; quand ze vous dis +qu'il y a dans ce bois, là-bas, des ennemis qui veulent +me prendre! Ze les ai vus! Ze cours les plus +grands danzers!...</p> + +<p>Le conducteur ouvrit des yeux énormes et mit +ses chevaux au pas. Crakmort commença à respirer... +Il lui expliqua rapidement quel était son plan. +Il voulait abandonner le traîneau et faire monter +chacun sur un cheval pour fuir facilement par la +traverse. Mais quand il dit que c'était pour des cheveux +qu'il avait emportés, le conducteur retomba +dans son incrédulité et ne voulut rien écouter de +plus.</p> + +<p>Il remettait ses chevaux au galop lorsque le Marseillais +lui glissa de l'or dans la main. Cette manière +de le persuader le rendit docile et charmant. +Tout en continuant à prendre le docteur pour un +fou, il se prêta complaisamment à ses idées... à ses +bizarreries, pensait-il.</p> + +<p>Les allures singulières du traîneau avaient inspiré +de la défiance aux conspirateurs. Ceux-ci firent +monter trois des leurs à cheval et les envoyèrent +se poster aux endroits par où il était possible de +passer. Ils constatèrent bientôt l'excellent effet de +cette manoeuvre. De grands cris retentirent et l'on +vit réapparaître sur la route trois cavaliers, poursuivis +par trois autres cavaliers, le tout allant à +fond de train. Le cheval du docteur s'était emporté; +son domestique le suivait aveuglément et le conducteur +les accompagnait en se demandant comment +tout cela allait se terminer....</p> + +<p>Dans cette course folle, Crakmort perdit tour à +tour chapeau, pelisse et lunettes. Cramponné à la +selle, il se croyait absolument perdu!</p> + +<p>Arrivé près du petit bois, un lasso habilement +lancé fit rouler son cheval sur la route et, avant +qu'il ait pu se rendre compte de ce qui se passait, +le Marseillais se voyait relevé, saisi, entraîné dans +la hutte et attaché sur un tronc d'arbre.</p> + +<p>Le docteur tressaillit en voyant en face de lui +son cousin, son terrible cousin! Debout, les bras +croisés, les sourcils froncés, son bonnet de coton +enfoncé crânement sur le front, Saindoux paraissait, +aux yeux terrifiés du docteur, l'image de la vengeance.</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/45.png"></p> + + +<p>Polyphème se tenait près de lui d'un air sinistre, +avec un revolver dans chaque main et un poignard +entre les dents. Les autres jeunes gens l'avaient +scrupuleusement imité.</p> + +<p>—Mon ser cousin... balbutia le coupable, d'une +voix tremblante.</p> + +<p>—Il n'y a pas de cher cousin ici, répondit Philéas +de sa voix la plus creuse. Il y a un ennemi +mortellement offensé qui veut r'avoir son bien, +menacé d'une exhibition scandaleuse et d'une inscription +plus scandaleuse encore!</p> + +<p>Le docteur maudissait son idée.</p> + +<p>—Très ser cousin, c'était une plaisanterie, gémit-il +en joignant les mains. Ze n'ai zamais voulu +faire sérieusement cela. Ze voulais seulement faire +voir scientifiquement...</p> + +<p>Un cri d'indignation de Philéas le fit s'arrêter +court en palissant.</p> + +<p>—Et vous osez plaisanter ainsi, Monsieur? déclama +Saindoux (qui était, au fond, ravi de cette +scène et du rôle qu'il y jouait), plaisanter avec... +moi! J'ai tué des loups, Monsieur! j'ai tué des lions, +Monsieur! un docteur ne me ferait pas peur, Monsieur...</p> + +<p>Et en disant ces mots, il tira un rasoir de sa +poche, le brandit et s'approcha de Crakmort. Le +docteur, au comble de la terreur, poussa des cris +désespérés.</p> + +<p>—On m'assassine, hurlait-il! à moi, à l'aide, au +secours! au feu!...</p> + +<p>Philéas saisit à pleines mains l'épaisse chevelure +du docteur et lui cria:</p> + +<p>—Tais-toi, malheureux! Oeil pour oeil, dent +pour dent... j'ajoute: cheveux pour cheveux. Tu +m'as pris ma chevelure. Je vais prendre la tienne, +mettre vingt francs dans ta poche, te donner gracieusement +un bonnet de coton, un coup de pied +quelque part... et nous serons quittes. Pourtant, je +te ferais grâce si tu me rendais mes cheveux; le +veux-tu?</p> + +<p>—Non, hurla Crakmort, tout plutôt que de +m'en séparer!..</p> + +<p>—N'y a pas begeoin de tant crier pour une mauvaige +tignache, dit alors la voix tranquille de Narcisse +qui était entré sans qu'on s'en aperçût. Vlà +vot' perruque, Monchieur Chaindoux! et v'là l'cas +que nouj en faigeons.</p> + +<p>Et ce disant, l'Auvergnat jeta dans le feu les cheveux +rouges de Saindoux, trésor que le docteur lui +avait imprudemment confié.</p> + +<p>Un cri de joie et une exclamation désolée accueillirent +ce coup de théâtre. Philéas se réjouissait; le +docteur se lamentait tout haut.</p> + +<p>—Abominable Narcisse! disait-il, il fallait garder +à tout prix ce trésor scientifique. Ze t'avais +investi de ma confiance et tu vas anéantir cet admirable +essantillon des bizarreries de la nature...</p> + +<p>—Puisqu'il en est ainsi, déclara majestueusement +Philéas, je vous lâche et je vous restitue ma parenté, +cousin. Plus vingt francs que je vous dois et que +je donne à Narcisse.</p> + +<p>Celui-ci se confondit en remerciements. On alla +chercher les effets épars du triste docteur. On causa, +on s'expliqua. Philéas, rasséréné, promit au docteur +une mèche de ses cheveux, dès qu'ils repousseraient +(s'ils avaient encore une teinte scientifique), +à la condition expresse que lesdits cheveux ne +seraient jamais montrés en public et ne sortiraient +pas de la collection particulière de Crakmort. On +campa joyeusement pendant quelques heures, mangeant, +buvant et riant. On se dédommageait amplement +de la contrainte passée. Le docteur, rassuré, +se montra des plus aimables et des plus gais. Sagababa +et Narcisse fraternisèrent et l'on se sépara en +se disant cordialement au revoir. Crakmort poursuivit +paisiblement son voyage et les jeunes gens +revinrent à l'auberge, où ils devaient se reposer un +peu avant de repartir. Leur intention était de s'enfoncer +dans le coeur de la Russie, afin d'y chercher +des chasses glorieuses, des aventures amusantes et +d'y admirer les nombreuses merveilles que renferme +ce grand pays, trop peu connu et trop peu visité.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XXII</h3> + +<h3>LES CHENILLES</h3> + + +<p>Ce fut le midi de la Russie que voulurent d'abord +parcourir nos deux amis. Ils visitèrent villes et villages +et allèrent jusqu'en Crimée, où ils admirèrent +la superbe végétation et la délicieuse température +dont on y jouit.</p> + +<p>Ils passèrent ainsi l'hiver tout entier, puis le printemps. +Ils ne se lassaient pas d'étudier moeurs et +habitants, de regarder, d'interroger et de profiter.</p> + +<p>La chaleur les surprit et les obligea de séjourner +quelque temps dans le gouvernement de Saratoff. +Philéas commença alors à se désoler et grognait +tout haut. La cause de ce mécontentement provenait +d'un vrai fléau, qui s'était abattu sur cette partie du +pays. Une invasion de chenilles changeait la campagne +en lui donnant, cette année-là, un aspect morne +et désolé. Pas de verdure, pas de fleurs, pas de +feuilles! Les arbres ressemblaient à des spectres décharnés, +à des images personnifiées de l'hiver. Les +sapins seuls bravaient les bêtes malfaisantes et +offraient un abri aux touristes lorsqu'ils s'aventuraient, +à faire quelques promenades.</p> + +<p>Un matin, Saindoux entra tout joyeux chez son +ami qui était en train de s'habiller.</p> + +<p>—J'ai trouvé un agréable emploi de ma journée, +Tueur, dit-il d'un air rayonnant, et je vous invite à +partager avec moi un délicieux bain froid.</p> + +<p>—Où donc allez-vous pour cela? demanda Polyphème +avec indifférence.</p> + +<p>PHILÉAS.—Dans une rivière, non loin d'ici. C'est +charmant, paraît-il. Sagababa m'accompagne. J'ai +loué une barque et je m'y promènerai quand je serai +las de nager et de me baigner. Ce sera délicieux! +Allons, venez-vous?</p> + +<p>POLYPHÈME.—Volontiers, mais sans prendre de +bain comme vous, j'ai mes raisons pour cela. Je +n'en aurai pas moins grand plaisir à vous voir patauger, +mon très cher.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>vexé</i>.—Dites nager, mon illustre ami.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.—Non, non! je dis patauger +et je le répète; je tiens à mon mot, vous me +donnerez raison vous-même ce soir. Mais partons; +profitons du moment où la chaleur n'est pas accablante.</p> + +<p>Philéas appela le négrillon, se munit d'un vêtement +de bain et les voyageurs se dirigèrent vers +l'endroit où devait se baigner le gros Saindoux.</p> + +<p>C'était un frais et joli enfoncement. Les chenilles +semblaient avoir épargné les arbres qui bordaient la +rive et il y faisait obscur et frais. Tout ébloui du +passage de la lumière à une demi-obscurité, pressé +par Polyphème qui semblait avoir une hâte singulière +de voir son ami dans l'eau, Philéas plongea +sans réflexion. Il reparut promptement et se cramponna +au bateau en poussant des cris rauques, des +exclamations entrecoupées...</p> + +<p>Il était couvert de chenilles de la tête aux pieds! +Ces bêtes malfaisantes s'étaient logées en masse sur +les arbres. Le vent les avait fait tomber et elles surnageaient, +couvrant la rivière d'une croûte épaisse, +masse odieuse qui s'attachait à Philéas crispé et saisi +d'horreur...</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/46.png"></p> + +<p>Sur la rive, Polyphème riait à se tordre; il avait +prévu ce qui arrivait. Le dévoûment maladroit de +Sagababa qui avait sauté dans le bateau et qui écrasait +les chenilles sur le corps de son maître contribuait +à augmenter son hilarité.</p> + +<p>Philéas était hors de lui! Il aurait voulu pouvoir +à la fois gourmander Polyphème, faire lâcher prise +à Sagababa, se nettoyer, se r'habiller et fuir cet +odieux endroit!</p> + +<p>... Ses paroles se ressentaient du désordre de ses +idées.</p> + +<p>—Bien! donnez-vous-en à votre aise, Tueur! disait-il +d'une voix concentrée. Riez tout votre content<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, +je suis beau, allez! c'est du propre!... Ne me +touche plus, toi! tu m'arranges là un joli emplâtre. +Ah! les horreurs de bêtes! est-ce assez ignoble... +pouah! j'en ai dans les oreilles et sur le front... Aïe! +je sens qu'il m'en court dans les cheveux... Allez à +la rive, batelier, à la rive! il ne comprend pas, +l'imbécile, et il rit, par-dessus le marché! c'est à +en devenir fou!...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Expression normande pour dire «riez bien à votre aise».</blockquote> + +<p>Il se prit les cheveux à poignées, y écrasa une +vingtaine de chenilles, retira avec horreur ses mains +gluantes et sauta dans la rivière. Il nagea entre deux +eaux, aborda, passa fiévreusement devant Polyphème +qui éclatait de plus belle et commença une +course effrénée vers son auberge, suivi de Sagababa.</p> + +<p>La vue de cet être ruisselant, tout couvert de chenilles, +pétrifia la population. L'aubergiste ne reconnut +pas Philéas et lui barra le chemin. Celui-ci s'indigna, +lança une poignée de chenilles au nez de l'hôte +qui se recula en criant... Saindoux, profitant de ce +mouvement de retraite, s'élança dans sa chambre et +s'y enferma à double tour.</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/47.png"></p> + + +<p>Persuadé qu'il avait affaire à un malfaiteur, l'hôte +appela à grands cris et commençait à ameuter la +population lorsque Polyphème, arrivant à son tour, +apaisa le désordre. Il expliqua à l'hôte ce qui venait +de se passer. L'aubergiste se tranquillisa et, sur la +demande de Polyphème, alla préparer un dîner particulièrement +bon dont il donna un menu appétissant.</p> + +<p>Le jeune artiste connaissait à fond le caractère de +son compagnon, aussi ne parut-il faire aucune attention +lorsque la porte s'ouvrit et que Philéas entra +dans la salle à manger, sombre, les traits contractés +et gardant un silence farouche. Polyphème continua +un croquis en disant négligemment:</p> + +<p>—Ah! c'est vous enfin, mon bon? tant mieux! j'ai +un appétit féroce. Aussi ai-je veillé au menu, qui +vous plaira, j'espère. Tenez, le voilà. Donnez-moi +votre avis là-dessus; vous êtes connaisseur et je ne +me consolerais pas d'être désapprouvé par vous.</p> + +<p>Les traits de Philéas commencèrent à s'éclaircir; +il prit le menu et lut en silence, mais bientôt une +exclamation lui échappa.</p> + +<p>—Tout cela est bien choisi; ce sera délicieux, +Tueur; j'en serais enchanté, si...</p> + +<p>POLYPHÈME.—Si quoi? parlez, voyons; vous avez +quelque chose sur le coeur.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>reprenant son air soucieux</i>.—Eh bien, +si vous ne vous étiez pas moqué de moi ce matin. +Je ne peux pas digérer ça, Tueur! non, je ne le +peux pas.</p> + +<p>POLYPHÈME.—Vous vous choquez de mes rires, +mon cher? quelle idée! vous auriez dû faire chorus, +au contraire.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>vexé</i>.—Voilà qui est bon, par exemple!</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>naïvement</i>.—Mais certainement. Ce +Sagababa était tellement drôle...</p> + +<p>PHILÉAS, <i>se déridant</i>.—Ah! c'est de Sagababa +dont... au fait! il m'a semblé cocasse, ce petit.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>renchérissant</i>.—Dites donc renversant, +mon bon; il avait une mine effarée qui était +impayable! Vous n'avez donc pas remarqué la chenille +qui se balançait au bout de son nez? Ça l'a +fait éternuer! Ah! ah! ah!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>riant aussi</i>.—Hi! hi! hi! je m'en suis +bien aperçu!</p> + +<p>POLYPHÈME.—Oh! cela ne m'étonne pas; rien ne +vous échappe!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>flatté</i>.—Oui, j'observe assez bien, en +général.</p> + +<p>La paix étant faite, les jeunes gens dînèrent gaîment +et organisèrent le départ.</p> + +<p>Ils allèrent donc gagner le chemin de fer, qui +était à quelques lieues et ils y montèrent joyeusement, +débarrassés, à ce que croyait Saindoux, de ces +hideuses chenilles dont il ne pouvait se rappeler +sans un frisson.</p> + +<p>Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Au bout +d'un quart d'heure de marche, le train se ralentit, +puis s'arrêta tout à coup...</p> + +<p>Les voyageurs se regardèrent, étonnés.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui nous arrive? demanda Polyphème.</p> + +<p>—Nous sommes probablement à la station, observa +Philéas. Quelle drôle de station! ajouta-t-il; on ne +voit pas de gare...</p> + +<p>—Ce n'est pas cela, Messieurs, dit poliment un +jeune Russe qui se trouvait dans le même compartiment +que les Français. Il y a un arrêt forcé, car j'entends +les employés s'exclamer comme s'il était arrivé +quelque chose d'étrange. Je vais m'informer.</p> + +<p>Le jeune homme se pencha, fit quelques questions +et reçut une réponse qui lui fit ouvrir de +grands yeux; il se retourna alors vers ses compagnons +intrigués et leur dit:</p> + +<p>—Messieurs, notre train est arrêté par les chenilles.</p> + +<p>—Par?... demanda Polyphème abasourdi.</p> + +<p>—Par les chenilles, Monsieur; elles entravent +notre marche.</p> + +<p>—Oh! les infâmes bêtes! s'écria Philéas, sortant +de la stupéfaction où l'avaient plongé les paroles du +Russe. Et comment s'y sont-elles prises pour cela, +Monsieur, sans vous commander?</p> + +<p>—Nous avons affaire à une véritable légion, Monsieur, +répliqua le jeune homme en souriant. Les +chenilles se sont accumulées de telle façon sur la +voie et sur les rails que les roues de la locomotive, +puis celles de nos wagons en sont pleines. Devenues +gluantes, elles glissent sans pouvoir avancer<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>; regardez +plutôt. Il est facile de vous en rendre compte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Historique. Arrivé en 1875 dans le gouvernement de Saratoff. +Ce fait a été transmis à l'auteur par une de ses parentes russes.</blockquote> + +<p>En effet, les voyageurs, pour charmer les loisirs +d'une attente forcée, descendaient de wagon et +allaient voir par eux-mêmes ce qu'il en était. Nos +deux amis en firent autant et constatèrent l'effet +bizarre produit par une masse innombrable de chenilles; +il y en avait une épaisseur énorme!</p> + + + +<p>Les secours arrivèrent bientôt; on nettoya les +roues; on déblaya la voie avec des pelles et le train +se remit en marche, lentement d'abord, puis avec +sa vitesse accoutumée. Les jeunes gens ne s'arrêtèrent +qu'à Moscou. Ils y séjournèrent quelque +temps, afin de voir longuement cette ville célèbre +qui eut l'honneur d'arrêter la marche de Napoléon +et dont l'incendie sauva la Russie entière.</p> + +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXIII</h3> + +<h3>EFFETS DE GELÉE</h3> + + +<p>Philéas jubilait! il avait peu à peu, à force de persévérance, +appris quelques mots russes qu'il prodiguait +à tort et à travers en les estropiant, ce qui +amusait énormément Polyphème, car tantôt les +Russes riaient franchement au nez de Saindoux, +tantôt ils feignaient malicieusement de le comprendre; +ils entamaient alors avec Philéas de longues +conversations qui semblaient les intéresser +beaucoup. Cela ravissait Saindoux, qui se rengorgeait +et recevait majestueusement les éloges de +Polyphème, sur son admirable facilité de se tirer +d'affaire et de montrer un don rare pour les langues. +Il arriva bientôt que Philéas prit l'habitude de mêler +à tout propos dans sa conversation quelques mots +de la langue qu'il avait soi-disant apprise, et ce +charme nouveau ne fut pas perdu pour le malin +Polyphème.</p> + +<p>—Cher Tueur, quel sont nos projets? demanda +Philéas, un mois après leur arrivée à Moscou.</p> + +<p>—Quels projets, mon bon? dit Polyphème paresseusement +étendu sur un canapé.</p> + +<p>—Eh bien! nos projets de voyage, donc! Voilà l'été +qui s'avance. Allons-nous partir tout de suite pour +Pétersbourg et, de là, filer en Sibérie; puis redescendre +en Asie, faire une pointe en Océanie et finir +par l'Amérique? Et puis <i>vidons</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Pour <i>vidiom</i>, nous verrons.</blockquote> + +<p>—Comme vous y allez! observa Polyphème en +bâillant. Certes oui, nous allons nous lancer prochainement +dans ces directions; mais je ne suis d'avis +de partir qu'après avoir fait quelques chasses à +l'ours et après nous être encore aguerris contre le +froid.</p> + +<p>—Vous avez besoin d'être aguerri, vous? demanda +Philéas d'un ton dédaigneux.</p> + +<p>—Certes oui, répondit Polyphème; êtes-vous +donc plus avancé que moi?</p> + +<p>Un sourire sardonique répondit pour Saindoux.</p> + +<p>—Ne vous y fiez pas, mon très cher, reprit Polyphème; +savez-vous que nous étions seulement dans +le midi de la Russie, l'hiver dernier? Vous ne pouvez +vous faire une idée de la température de Pétersbourg +et du nord de ce pays, dans la mauvaise saison.</p> + +<p>—<i>Aié hi</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, mon ami, tout cela c'est une +affaire de bottes et de manteaux, répliqua Philéas +d'un air capable; mais enfin nous ferons comme vous +l'entendrez. Notre vie actuelle me plaît beaucoup: +je m'instruis, je me perfectionne même dans la +langue russe et je ne tiens pas à brusquer notre départ.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Pour <i>ai ti</i>, holà!</blockquote> + +<p>Le temps s'écoulait agréablement pour les deux +amis, en effet. Courses, excursions de toutes espèces, +tout leur faisait trouver charmante leur vie actuelle.</p> + +<p>Lorsque l'automne arriva, Philéas comprit ce +qu'avait voulu dire Polyphème. Mais, trop vaniteux +et trop entêté pour suivre les conseils de son ami, +craignant en outre le ridicule s'il ne se mettait pas à +la dernière mode, il ne voulut pas, pendant les premiers +froids, sortir vêtu comme l'était Polyphème. +Il préféra rester chez lui; mais l'ennui le prit au +bout de huit jours de réclusion... Polyphème se +moquait de Saindoux, demandant s'il tournait à la +marmotte et lui conseillant de vivre de sa graisse, +comme les ours.</p> + +<p>Philéas se rebiffa!</p> + +<p>—C'est du propre, ce qu'ils font! s'écria-t-il; se +lécher les pattes et se nourrir de ça... Tenez, je +vais faire un petit tour, décidément. <i>Tac</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, +pour vous faire plaisir, je mettrai mon cache-nez +et des gants fourrés, mais voilà tout, par exemple.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Pour Tax, c'est ainsi.</blockquote> + +<p>POLYPHÈME, <i>secouant la tête</i>.—Vous ne tarderez +pas à vous repentir de votre imprudence, mon ami. +Je parle sérieusement, la chose en vaut la peine; +mais enfin, je vous accompagne, et je veille sur +vous.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>d'un air capable</i>.—Allez! allez! je suis +plus robuste que vous ne le pensez, Tueur!</p> + +<p>Les jeunes gens sortirent, suivis de Sagababa; ce +dernier, emmitouflé de la tête aux pieds, trébuchait +sans cesse; il s'accrochait tantôt à Philéas, tantôt à +Polyphème et finit par accaparer l'attention des +deux amis qui tournaient sans cesse la tête de son +côté, pour voir s'il était encore debout.</p> + +<p>Tout à coup, un passant se précipita sur Philéas +et se mit à lui frotter vigoureusement les oreilles +avec de la neige.</p> + +<p>—Ah çà! qu'est-ce qui vous prend donc, Monsieur? +demanda Saindoux en se débattant. Voulez-vous +bien finir cette mauvaise plaisanterie?...</p> + +<p>... Mais le monsieur continuait toujours sa besogne +avec ardeur, tout en disant quelques mots en +russe.</p> + +<p>—A moi! Tueur, criait Philéas en se débattant +de plus belle; délivrez-moi, de ce crampon qui me +farcit les oreilles avec de la neige. Vous m'en rendrez +raison, Monsieur; me lâcherez-vous; à la fin?</p> + +<p>Un café était près de là. Polyphème y poussa son +ami, y entraîna le passant; Sagababa, ne pouvant +plus marcher, les suivit à quatre pattes et l'on s'expliqua +à loisir.</p> + +<p>Les oreilles de Philéas étaient en train de geler! +Un passant charitable, voyant cela, avait rendu à +Saindoux le service, très usité en Russie, de le guérir +séance tenante, grâce à des frictions de neige +sur les membres en danger.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/48.png"></p> + +<p>Philéas, rasséréné, se fit longuement expliquer la +nécessité d'agir avec promptitude et énergie. Il +comprit alors qu'il y avait une vraie imprudence +de sa part à ne pas se couvrir comme on doit le +faire en pareille saison, avec un rude climat. Il remercia +chaleureusement le «Sauveur de ses oreilles», +comme il se plut à l'appeler, puis il entra +promptement dans un magasin, s'y munit d'une +pelisse, d'une casquette et de grandes bottes, le tout +des mieux fourrés, et revint chez lui arec Polyphème. +Ils avaient mis Sagababa entre eux deux, le +petit nègre ayant eu la malencontreuse idée de +mettre des bottes deux fois trop grandes et un manteau +beaucoup trop long.</p> + +<p>Au moment de rentrer, Philéas lâcha tout à coup +Sagababa, se jeta sur une dame qui passait et lui +frotta les joues à tour de bras avec de la neige...</p> + +<p>—Ne bougez pas, ne bougez pas, <i>c'est trista!</i><a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a> +lui criait-il en même temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Pour <i>sectritsa</i>, ma petite soeur.</blockquote> + +<p>—Qu'est-ce que vous faites, mal appris! glapissait +la dame en français, êtes-vous ivre?</p> + +<p>Philéas lâcha prise tout à coup et regarda la poignée +de neige qu'il tenait... Son visage exprimait +une stupéfaction profonde!</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, elle est rouge! dit-il enfin, +tandis que Polyphème, poussant Sagababa dans la +maison, revenait vers son ami et ne pouvait s'empêcher +de rire de sa stupeur et de la ligure de la +dame.</p> + +<p>Elle était étrange, en effet! la pauvre femme avait +la déplorable habitude de se peindre le visage; elle +se mettait du rouge sur les lèvres, du noir sur les +cils et sur les sourcils, du blanc partout. Cette dernière +teinte avait trompé Philéas, tout imbu de l'idée +de sauver ceux qui lui tomberaient sous la +main, comme il venait de l'être lui-même.</p> + +<p>Saindoux avait donc fort malencontreusement +frotté la figure de la dame et avait causé par là le +plus affreux gâchis qu'on puisse voir. Il y avait des +raies rouges, des taches noires et un bariolage blanc +sur cette malheureuse figure, rendue plus grotesque +encore par les grimaces de colère qui la contractaient.</p> + +<p>En voyant ce désastre, Philéas perdit la tête et +se précipita chez lui; Polyphème voulait le suivre +lorsque la dame lui prit le bras et commença à l'injurier. +Le jeune homme s'impatienta promptement +et, saisissant Sagababa qui était revenu, poussé par; +la curiosité, voir ce qui se passait, il le jeta entre +lui et la dame et, se dégageant par cette brusque +intervention, il suivit lestement Philéas.</p> + +<p>Le petit nègre ouvrait la bouche pour appeler +son maître lorsque la dame, de plus en plus exaspérée, +lui donna deux soufflets et empoigna ses +cheveux crépus. Elle vociférait en déclamant contre +les polissons dont elle tirerait vengeance, mais elle +avait affaire à forte partie. Sagababa lui enfonça +son chapeau sur la tête, lui entortilla la figure dans +le cache-nez de Philéas tombé sur le champ de bataille, +et avant que la dame ait pu se dégager, il +avait rejoint son maître et Polyphème.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XXIV</h3> + +<h3>LE CHAPEAU CHINOIS</h3> + + +<p>Cette aventure, tout en faisant rire nos deux amis, +dégoûta Philéas de la ville; il n'eut pas de repos +qu'il n'eut obtenu de Polyphème un changement de +résidence. Ils allèrent donc se fixer dans une petite +habitation qu'ils louèrent près d'une forêt immense.</p> + +<p>Cet endroit convenait à leurs goûts aventureux, +et ils avaient l'intention de parcourir souvent ces +grands bois, le propriétaire leur ayant gracieusement +accordé l'autorisation d'y chasser tant qu'ils le +voudraient.</p> + +<p>Les premiers jours se passèrent à n'installer. Polyphème +y apportait une habileté particulière, aussi +ne fit-il guère attention au départ de Philéas qui +s'esquiva un beau matin, seul, en traîneau, dans le +but de reconnaître un peu l'endroit où devait se +trouver le gibier.</p> + +<p>Saindoux était tout joyeux de son escapade. Il +allait bon train, faisant galoper son cheval, lorsque +l'animal butta tout à coup et s'abattit en brisant +ses traits. Philéas, contrarié, sauta à bas du traîneau +pour rattacher le harnais, lorsque le cheval ne +releva d'un bond et se mit à fuir en hennissant, du +côté de la maison.</p> + +<p>Saindoux fut fort embarrassé; il commençait +même à avoir peur... Sa crainte se changea en épouvante +lorsqu'il vit sortir du bois et venir à lui un +ours brun de grande taille!</p> + +<p>Perdant la tête, le pauvre garçon se jeta dans le +traîneau et y fouilla avec désespoir pour, saisir une +arme... mais, ô désolation!... il avait oublié son +fusil...</p> + +<p>Il n'y trouva qu'un instrument bizarre; c'était une +espèce de chapeau chinois en cuivre, avec force +sonnettes. Sagababa, amateur de tout ce qui était +bruyant, avait acheté cet instrument à Moscou et +l'avait oublié là. En désespoir de cause, Philéas +s'en saisit. Quand l'ours approcha, il fit en le brandissant +un tel vacarme, que l'animal se recula tout +effrayé! Il s'empêtra même de telle sorte dans les +traits brisés qu'il lui fut impossible de s'en dégager +malgré tous ses efforts...</p> + +<p>—Ah! ah! dit alors Philéas, retrouvant sa voix; +tu n'aimes pas la musique, <i>bât ou ça</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>; elle me +plaît, à moi, et je vais la continuer pour te faire +marcher!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Pour <i>batiouchka</i>, petit père.</blockquote> + +<p>Saindoux avait repris courage, en voyant l'ours +devenu captif; il sauta dans le traîneau et fît de +nouveau résonner aux oreilles de l'ours son terrible +instrument.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/49.png"></p> + +<p>Le vacarme fit partir au grand trot l'animal effaré; +il allait dans la direction de la demeure de Philéas, +à la grande joie de ce dernier. Saindoux le maintint +habilement dans le bon chemin, grâce à quelques +explosions de chapeau chinois. Il vit bientôt de +loin Polyphème, armé d'un fusil, qui venait à sa recherche.</p> + +<p>Sauter à terre et laisser à son compagnon le loisir +d'abattre l'ours fut pour Philéas l'affaire d'un +instant. Il remit à Sagababa, accouru au bruit, son +précieux chapeau chinois, en le félicitant d'avoir eu +l'idée de faire cette acquisition, puis il rendit compte +à son ami émerveillé de la façon brillante dont il +s'était tiré d'affaire.</p> + +<p>On mit le corps de l'ours dans le traîneau et on +l'emmena à la maison où on le dépouilla de son +épaisse fourrure. Philéas se fit un plaisir de l'envoyer +à M. de Marsy avec une lettre où il lui racontait à +sa façon son nouvel exploit.</p> + +<p>Quelque temps après cette chasse bizarre, Polyphème +entra un matin chez Philéas encore endormi. +Celui-ci se frotta les yeux et se détira en +bâillant.</p> + +<p>POLYPHÈME.—N'est-ce pas aujourd'hui le grand +jour, mon cher? Je suis impatient de savoir où en +sont vos cheveux. Vous avez retardé jusqu'à ce matin +le moment de regarder de quelle nuance ils sont; +j'ai hâte de jouir de ce spectacle.</p> + +<p>PHILÉAS.—C'est bien aimable à vous d'y avoir +pensé, mon ami. C'est vrai, j'ai courageusement +gardé mon bonnet de soie noire jusqu'à présent. Je +suis aussi curieux que vous de constater l'état satisfaisant +de leur nuance. Ce côté capillaire de ma +personne est important à observer. Hé! Sagababa! +Apporte-moi mon miroir, mon garçon, plus un +peigne, plus une brosse; j'ai besoin de donner à +mes jeunes cheveux les ondulations gracieuses +qu'avaient les anciens.</p> + +<p>Polyphème riait sous cape, tout en aidant le petit +nègre à munir son maître de ce qu'il voulait +avoir.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XXV</h3> + +<h3>ENCORE LES CHEVEUX DE PHILÉAS</h3> + + +<p>Installé devant une glace, un sourire confiant +sur les lèvres, Philéas ôta vivement son bonnet... Il +poussa un cri d'horreur!.. Polyphème et Sagababa +firent entendre des exclamations d'étonnement...</p> + +<p>Les cheveux de Saindoux étaient d'une belle +nuance lilas.</p> + +<p>Le pauvre garçon ne pouvait en revenir! Il restait +la bouche béante, les yeux écarquillés, regardant +tour à tour sa malencontreuse chevelure, Polyphème +qui se pinçait les lèvres pour ne pas rire et Sagababa +qui tournait autour de lui comme autour d'une +bête curieuse.</p> + +<p>—Quelle catastrophe! gémit-il enfin d'un air piteux; +c'est aussi laid qu'avant! Hein! Tueur, qu'en +dites-vous? Que faire? vais-je me reraser et porter +jusqu'à extinction ce misérable bonnet?</p> + +<p>Polyphème se leva, alla examiner gravement +la tête du pauvre Saindoux; puis, toujours sans +parler, il prit une brosse et arrangea savamment +la chevelure. Quand il eut terminé, il dit d'un air +solennel:</p> + +<p>—Cela ne peut pas rester ainsi!</p> + +<p>Sagababa se frappa le front d'un air ravi au moment +où Philéas allait recommencer ses doléances.</p> + +<p>—Maître à moi se peindre avec du cirage! +s'écria-t-il.</p> + +<p>—Tiens, au fait! avec force cosmétique noir, +je serais sauvé, dit Philéas avec joie; qu'en dites-vous, +Tueur?</p> + +<p>POLYPHÈME.—Il faut essayer, mon ami! essayer +de tout, car cette nuance est impossible.</p> + +<p>PHILÉAS.—Parbleu! oui, je le vois bien. Quelle +horreur! Sagababa, monte dans la trique<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>, +mon garçon, cours à Moscou (nous n'en sommes +pas bien éloignés, heureusement) et ramène-moi +un coiffeur avec beaucoup de pommades, de cosmétiques +et des poudres de toutes les couleurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Pour <i>troïque</i> (traîneau).</blockquote> + +<p>Courir était toujours un bonheur pour le négrillon, +mais aller faire cette course de confiance était +un surcroît de félicité, aussi disparut-il comme un +éclair.</p> + +<p>Après son départ, le triste Philéas remit avec +résignation son bonnet de soie noire et alla tâcher +de se distraire par une excursion avec Polyphème. +Ils allaient un peu au hasard et virent au loin +après une assez longue marche un campement +bizarre.</p> + +<p>Au bord du chemin était une lourde charrette +couverte; près de l'équipage se tenait un homme +encore jeune, bizarrement vêtu, et dont la figure +basanée était aussi rusée que spirituelle. Il salua +poliment les jeunes gens qui causaient entre eux +et leur dit:</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/50.png"></p> + + +<p>—Sandis, Messieurs, né direz-vous pas quelqués +mots bienveillants à un compatrioté? Bagasse! on +aime à parler la langué dé sa patrie quand on +voyage au loin.</p> + +<p>—Ah! vous êtes Français, mon brave? s'écria +Philéas, en s'approchant de lui.</p> + +<p>—Certes! Monssu, et jé m'en fais gloiré, sandis! +C'est uné grandé nation, cellé qui possédé Bordeaux, +cetté vraie capitalé dé la Francé.</p> + +<p>—Et qu'avez-vous là? demanda Polyphème en +s'approchant de la charrette.</p> + +<p>—En général, un peu dé tout, mais pas grand' +chosé pour lé moment, Moussu, répondit le Bordelais. +Quelqués singés dé bellé espècé, un ours dé +premièré beauté, dé la parfumérie...</p> + +<p>—Tiens! interrompit Philéas en dressant l'oreille, +vous avez de la parfumerie, vous? vendez-m'en +donc?</p> + +<p>—Volontiers, Moussu, répliqua joyeusement le +Bordelais, mais il est difficilé dé défairé ma pacotille +en plein air. Où dois-jé vous porter céla à +ésaminer?</p> + +<p>PHILÉAS.—Au bout de cette grande allée droite +se trouve mon habitation, allez-y. Je vous y précède +et je vais y faire mon choix.</p> + +<p>Polyphème haussait les épaules, tout en accompagnant +son ami.</p> + +<p>—Vous êtes fou, mon bon, disait-il; aller acheter +à un saltimbanque, à un coureur d'aventures +quelques drogues qu'il vous fera payer follement +cher... Vous allez en avoir tant et plus par Sagababa, +tout à l'heure.</p> + +<p>Mais Polyphème gourmandait en vain le gros +Saindoux. Celui-ci continuait à se frotter les mains +avec jubilation.</p> + +<p>—Tueur, s'écria-t-il, Sagababa ne peut pas me +procurer une chose précieuse que va me vendre ce +brave homme.</p> + +<p>—Et quoi donc? demanda Polyphème étonné.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec explosion</i>.—De la graisse d'ours, +mon ami! De la pure graisse d'ours. Je n'ai pas eu +la précaution de m'en faire garder, lorsque vous +avez tué celui que je vous amenais, il y a une quinzaine, +de jours. Dieu sait quand nous en trouverons +un autre! Celui-là, est sous ma main, je l'achète et +j'en fourre le plus possible sur ma malheureuse +tête. Il n'y a rien de bon comme la graisse d'ours, +continua-t-il en s'échauffant pour répondre à un +geste désapprobateur de Polyphème. Cela rend la +force et la vie aux cheveux. Les miens ne sont décolorés +que parce qu'ils manquent de vigueur. +Vous verrez! je ne vous dis que ça...</p> + +<p>—Faites comme vous l'entendrez, répondit Polyphème. +Rappelez-vous seulement de ne pas vous +laisser empaumer par ce maître filou. Il a une physionomie +d'un rusé!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>d'un air capable</i>.—Personne ne m'en +remontrera, soyez donc tranquille! vous allez voir +comme je vais mener mon affaire.</p> + +<p>Les jeunes gens retrouvèrent à la maison Sagababa +avec le coiffeur et une grande caisse de marchandises +de toutes espèces. Ils examinèrent tour à +tour ce que proposait le coiffeur, mais rien ne plut +à Philéas. Il essaya vainement sur ses cheveux +huiles, essences et cosmétiques. Tout lui sembla +horrible. De guerre lasse il s'écria:</p> + +<p>—C'est encore la graisse d'ours qui serait la +meilleure, tenez! N'est-ce pas, Monsieur, que ce +serait excellent pour tonifier mes cheveux et leur +faire reprendre une teinte possible?</p> + +<p>—Certes, Monsieur! répondit avec empressement +le coiffeur, espérant faire une bonne affaire +par ce moyen. Il est difficile d'en avoir de bonne, +mais je puis vous en procurer vite, cependant.</p> + +<p>—Pas besoin, mon cher Monsieur, interrompit +joyeusement Philéas; j'ai mon affaire.</p> + +<p>—Petit homme avec grande charrette, être dans +cour et demander voir maître à moi, dit alors +Sagababa en entrant.</p> + +<p>PHILÉAS.—Justement, c'est ce que j'attendais. +Écoutez, Monsieur le coiffeur. L'homme à qui je +vais parler possède un ours, je vais le lui acheter. +Vous en prendrez la graisse et vous m'en ferez, +séance tenante, de bonne pommade. Il va sans dire +que je vous paierai bien.</p> + +<p>LE COIFFEUR.—Très bien, Monsieur, je suis à vos +ordres.</p> + +<p>Et tous descendirent pour aller trouver le Bordelais. +Ce dernier avait déjà étalé ses petites marchandises +et se préparait à les vanter. Grand fut +son étonnement lorsque Saindoux l'arrêta et lui dit:</p> + +<p>—C'est inutile, mon ami, je ne veux pas de tout +cela, c'est autre chose qu'il me faut.</p> + +<p>LE BORDELAIS.—Mossu désiré fairé l'acquisition +d'un singé, peut-être! J'ai son affairé. Uné bêté +charmanté. Il né lui manqué que la parolé! Céla +féra la paire avec cé jeune hommé...</p> + +<p>SAGABABA, <i>grognant</i>.—Moi, pas singe, entends-tu, +toi? Moi taper toi, si maître à moi permet...</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec autorité</i>.—Silence, Sagababa! +méprise ce vain propos, garde ton calme... C'est +votre ours que je veux, mon brave; allez me le +chercher, je vous le paierai un bon prix.</p> + +<p>LE BORDELAIS, <i>tressaillant</i>.—Mon ours! c'est mon +ours qué vous voulez?</p> + +<p>PHILÉAS.—Oui. Combien en voulez-vous?</p> + +<p>LE BORDELAIS, <i>balbutiant</i>.—Jé né sais pas au +justé... j'y tiens. C'est mon gagné-pain. Un si bel +animal dont jé né mé déférais pas pour trois cents +francs, sandis!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>majestueusement</i>.—Je vous en donne +quatre cents! amenez-le-moi.</p> + +<p>LE BORDELAIS, <i>agité</i>.—C'est uné bellé sommé, +mais... jé né peux pas!</p> + +<p>PHILÉAS.—Cinq cents francs, dépêchez-vous!</p> + +<p>POLYPHÈME.—C'est insensé, Philéas! envoyez-le +donc promener et ne pensez plus à votre fantaisie.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec obstination</i>.—Si, je n'en aurai pas +le démenti! Voyons, l'homme, voulez-vous me +donner votre bête pour six cents francs? C'est une +somme, ça, hein?</p> + +<p>Le Bordelais ne tenait plus en place. Sur sa figure +expressive, on lisait un singulier mélange d'envie, +de chagrin, de dépit et d'embarras.</p> + +<p>—C'est impossiblé, finit-il par dire. J'y tiens +trop... Jé n'aurais pas lé coeur dé m'en séparer. Jé +vous lé férai voir cé soir, si vous voulez. Vous jugérez +si c'est un bel animal. Mé permettez-vous dé +passer la nuit sous lé hangar? il se fait tard...</p> + +<p>Au grand déplaisir de Polyphème, Philéas accorda +cette permission au Bordelais. Le coiffeur, désappointé, +demanda à retourner à Moscou, mais Philéas +l'entraîna dans un coin, lui parla bas avec feu +et le coiffeur s'inclina en disant:</p> + +<p>—Je ferai tout ce que Monsieur voudra.</p> + +<p>Saindoux alla ensuite retrouver Polyphème et il +écouta tranquillement les gronderies de ce dernier. +Elles duraient encore lorsque Sagababa entra et +dit:</p> + +<p>—Si maître à moi veut regarder ours? moi le +montrer à maître à moi.</p> + +<p>—Tiens! s'écria Philéas, enchanté de se soustraire +aux blâmes de Polyphème; allons donc voir +cette fameuse bête, Tueur, voulez-vous?</p> + +<p>—Non, répondit Polyphème avec impatience. +Je ne suis pas curieux de ce spectacle. Allez-y seul, +si vous voulez.</p> + +<p>Philéas ne se le fit pas dire deux fois. Il suivit +Sagababa et monta avec lui dans la charrette. Il y +vit dans le fond, attaché par une chaîne, un bel +ours brun qui était couché et qui étendit une patte +d'un air féroce.</p> + +<p>—Oh! là! là! marmotta Philéas en descendant +précipitamment, il n'a pas l'air commode! ce sera +ennuyeux, ce soir, si...</p> + +<p>Il s'arrêta en hochant la tête.</p> + +<p>—Bah! ajouta-t-il, je ferai son affaire en un clin +d'oeil...</p> + +<p>Sagababa l'écoutait parler avec étonnement. +Philéas s'en aperçut et se mordit les lèvres.</p> + +<p>—Sot que je suis! marmotta-t-il, ce gamin va +peut-être jaser... Tant pis! Où est donc le maître +de l'ours? demanda-t-il tout haut à Sagababa, afin +de détourner les idées de celui-ci.</p> + +<p>SAGABABA.—Lui s'être éloigné exprès. Avoir dit: +Dans un quart d'heure, toi pouvoir montrer ours à +maître.</p> + +<p>PHILÉAS.—Ce monsieur se trouve probablement +trop grand seigneur pour me faire voir son ours +lui-même, à ce qu'il parait. Allons! viens, Sagababa, +fais-nous servir à dîner. Il se fait tard et j'ai +fort à faire ce soir.</p> + +<p>Après le repas, Philéas, visiblement préoccupé, +prit un prétexte pour se retirer chez lui. Polyphème, +fatigué, ne fit nul effort pour le retenir et +il allait se mettre au lit lorsque la tête laineuse de +Sagababa apparut dans ta porte entrebâillée...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XXVI</h3> + +<h3>UN OURS DE NOUVELLE ESPÈCE</h3> + + +<p>—Qu'y a-t-il, Sagababa? demanda nonchalamment +Polyphème, tout en commençant à se déshabiller.</p> + +<p>—Maître à moi veut faire affaire à ours! repartit +mystérieusement le petit nègre, en entrant dans +la chambre sur la pointe des pieds.</p> + +<p>—Hein! qu'est-ce que tu chantes? s'écria Polyphème +en se retournant.</p> + +<p>Sagababa répéta sa phrase en l'accentuant solennellement.</p> + + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria le jeune +homme. A quel propos a-t-il dit cela?</p> + +<p>Le petit nègre raconta alors à sa manière leur +visite à l'ours.</p> + +<p>—Ah! peste! grommela Polyphème, soupçonnant +quelque nouvelle excentricité de Philéas. Il ne s'agit +plus de dormir, mais de veiller. Écoute, mon brave, +où est ton maître, à présent?</p> + +<p>SAGABABA.—Dans chambre à coiffeur, à causer.</p> + +<p>POLYPHÈME—A merveille! fais le guet; je vais +chez lui... mais il ne faut pas qu'il s'en doute, +entends-tu?</p> + +<p>Sagababa fit un signe affirmatif et Polyphème +entra chez Saindoux. Il alla droit au revolver, le +désarma et en remplaça les cartouches par d'autres, +qui n'étaient chargées qu'à poudre.</p> + +<p>Rassuré après cela, il regagna sa chambre, s'y +arma et y attendit les événements, avec un mélange +d'impatience et de curiosité.</p> + +<p>Quand minuit sonna, il entendit Philéas se lever, +aller avec précaution à la porte, l'ouvrir et se diriger +vers la charrette du Bordelais...</p> + +<p>Le silence était profond; le temps, calme et relativement +doux. Philéas était pourtant fort mal à +l'aise et tremblait légèrement.</p> + +<p>—Bah! se disait-il, tout en allant avec précaution +vers la charrette; je ne vois pas quel mal je +fais, après tout. D'après ce que m'a dit Sagababa, +cet homme s'est absenté pour la nuit. Je lui tue +son ours, je l'apaise... (l'homme, pas l'ours), je lui +donne six cents francs en lui déclarant que l'ours +était méchant comme la gale, et voulait nous dévorer +tous. Il sera enchanté... (l'homme, pas l'ours), +et j'aurai ma graisse! C'est parfait; m'y voilà! ai-je +mon revolver? bien. Et mon couteau? bien. Peste! +s'il allait se rebiffer comme tantôt... Il est encore +dans son coin, le bon animal! Il n'a pas bougé +depuis tantôt... Visons à l'oreille!</p> + +<p>Grâce à la sage précaution de Polyphème, les +deux coups de feu de Philéas étaient inoffensifs. +En revanche, ils étaient bruyants, car la charge de +poudre avait été mesurée par une main libérale. En +entendant la détonation, l'ours se leva brusquement, +à la grande terreur de Philéas!...</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/51.png"></p> + +<p>—Bagasse! cria-t-il...</p> + +<p>... Saindoux, affolé, jeta sa lanterne, s'élança hors +de la charrette et s'en alla tomber dans les bras de +Polyphème qui le suivait de près, sans qu'il s'en +fût douté.</p> + +<p>Les cheveux hérissés, les yeux hors de la tête, il +balbutia:</p> + +<p>—L'ours parle!</p> + +<p>Polyphème, non moins stupéfait que le pauvre +Saindoux, s'élançait vers la charrette, un poignard +à la main, lorsque l'ours apparut et dit:</p> + +<p>—Qué d'excusés à vous fairé, Messieurs!</p> + +<p>—Mais c'est le Bordelais! s'écria Polyphème en +éclatant de rire.</p> + +<p>—L'ours serait un homme? demanda Philéas en +se redressant tout à coup.</p> + +<p>L'animal ôta piteusement sa tête et montra aux +jeunes gens la figure pâle et déconcertée du saltimbanque.</p> + +<p>—Hélas! oui, c'est moi, dit-il humblement, +j'avais légèrément... ésagéré tantôt en mé disant +propriétairé d'un ours dont jé n'avais plus qué la +peau! Jé n'ai pas voulu avouer cé qu'il en était... +J'ai gardé imprudemment cetté peau pour dormir +et j'ai failli lé payer cher!</p> + +<p>—Au fait! comment ne vous ai-je pas tué? +observa Philéas en tressaillant. Je tire bien, cependant...</p> + +<p>—Oui, mais vous ne pouvez faire aucun mal +avec des cartouches chargées à poudre, répondit +Polyphème en souriant; et les vôtres avaient été +arrangées par moi, ce soir.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>lui serrant, la main</i>.—Merci, Tueur! +mais comment vous êtes-vous douté de quelque +chose?</p> + +<p>POLYPHÈME.—Votre fidèle Sagababa m'a donné +l'éveil sur vos projets. L'en blâmez-vous?</p> + +<p>—Non certes! répliqua Philéas en faisant un +signe de tête amical au petit nègre qui se redressa, +tout fier.</p> + +<p>Le reste de la huit se passa fort paisiblement.</p> + +<p>Le lendemain, le Bordelais partit après avoir +reçu des jeunes gens une bonne somme pour l'aider +à regagner la France.</p> + +<p>Le coiffeur, ayant délibéré avec Philéas, lui conseilla +enfin un onguent qui adoucit la teinte étrange +des cheveux malades et qui lui permit de se montrer +sans attirer l'attention générale.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XXVII</h3> + +<h3>LE BAIN RUSSE</h3> + + +<p>—Tueur, dit le gros Philéas au moment où les +voyageurs approchaient de Pétersbourg, la température +est assez douce aujourd'hui pour me permettre +de songer à prendre un de ces fameux bains +russes dont j'ai si souvent entendu parler. Voulez-vous +que nous y allions ensemble?</p> + +<p>—Volontiers, répondit Polyphème; à condition +de prendre de bonnes précautions après, pour éviter +tout refroidissement.</p> + +<p>—Bien entendu! riposta Philéas, je n'ai pas envie +d'attraper du mal, certainement. Nous y voilà donc, +dans cette fameuse ville, cette capitale célèbre, +bâtie par Louis le Grand!</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>se récriant</i>.—Comment, Louis? c'est +Pierre, que vous voulez dire.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec onction</i>.—C'est vrai! cet illustre +Pierre le Cruel...</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.—Bon! c'est Pierre le Cruel, +à présent!</p> + +<p>PHILÉAS, <i>avec autorité</i>.—Mon ami, on ne peut pas +nier qu'il l'ait été, cruel!</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>insistant</i>.—Pierre le Cruel, oui. +Mais Pierre le Grand n'est pas Pierre le Cruel.</p> + +<p>PHILÉAS.—Si. Je vous le ferai voir dans un +livre que Pierrot a rédigé pour moi. Oh! c'est qu'il +est très aimable quand il veut s'en donner la peine.</p> + +<p>Polyphème se mit à rire sans répondre et l'on +arriva à Pétersbourg. On se casa dans un des bons +hôtels que le jeune artiste s'était fait indiquer par +avance et Philéas rappela à son ami son idée de +bain russe.</p> + +<p>Polyphème consentit de bonne grâce à suivre +Saindoux. Sagababa supplia son maître de lui permettre +de venir et tous trois se dirigèrent vers un +établissement recommandé par l'hôte.</p> + +<p>Arrivés là, Philéas demanda s'il y avait des employés +français dans l'établissement. On répondit +que oui et Saindoux, désirant être servi par un +compatriote, on lui envoya un homme qui jeta un +cri de surprise en voyant le gros jeune homme.</p> + +<p>—Sandis! Monsieur, vous ici? s'écria-t-il.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>surpris</i>.—Tiens! c'est l'ours... c'est-à-dire +le Bordelais. Bonjour, mon brave. Comment +vous-trouvez-vous ici?</p> + +<p>Le Bordelais secoua la tête avec un gros soupir +et commença silencieusement à servir Philéas.</p> + +<p>Ce dernier ne connaissait nullement les bains +russes; il s'imaginait que c'était très simple et fort +agréable. Il fut aussi ennuyé que surpris de recevoir +tout à coup, à peine déshabillé, une douche +d'eau glacée.</p> + +<p>—Heu! heu! brrr! gémit-il en grelottant. Quelle +fichue idée de geler les gens sans les avertir...!</p> + +<p>Il avait à peine eu le temps de dire ces mots, +qu'un jet d'eau chaude l'inondait.</p> + +<p>—Nom d'un petit... sac à... sabre de... Pristi! +Prelotte! mais vous me mettez au court bouillon! +hurla Philéas, tournant à l'exaspération. Quels stupides +bains... Assez, je vous dis! cela s'arrête... +c'est bien heureux!.. Allons, bon!...</p> + +<p>... La douche d'eau glacée venait encore de +l'inonder subitement.</p> + +<p>—Mais c'est à en devenir enragé! balbutiait Philéas, +claquant des dents. Je veux sortir de cette caverne, +de cet... Oh là! là!...</p> + +<p>La vapeur chaude le suffoquait de nouveau.</p> + +<p>Le Bordelais, sans lui laisser le temps de se +plaindre encore, le saisit, l'enveloppa dans un peignoir +et se mit à le frictionner. Saindoux se +laissa faire d'abord, mais le méridional ne tarda +pas à mettre sa patience à l'épreuve.</p> + +<p>—Mossu, déclara-t-il d'un air lugubre, il est temps +dé vous mettré au courant dé ma déplorablé situation. +J'étais hureux en vous quittant; grâcé à vos +dons généreux, jé pouvais régagner Bordeaux! +Hélas! jé suis victimé d'un Doctur qué j'ai eu lé +malhur dé rencontrer en routé. Il m'a persuadé +qu'un dé mes singés avait un cas scientifiqué très +raré à étudier, qu'on mé lé paierait cher ici... jé l'ai +cru et...</p> + +<p>... Tout en disant cela, il frottait Saindoux de +plus en plus rageusement.</p> + +<p>—Aïe! aïe! cria Philéas en le repoussant. Vous +m'étrillez, mon garçon! prenez donc garde... Eh +bien! combien vous l'a-t-on payé, votre singe?</p> + +<p>—Trois francs cinquanté! répliqua le Bordelais +s'exaltant et frappant sur le dos de Philéas à coups +redoublés. Oui, on n'a pas eu honté dé mé donner +céla!...</p> + +<p>—A la garde! interrompit Philéas, cet homme est +fou furieux... je cours des dangers! à moi!</p> + +<p>Les cris du pauvre Saindoux, tout meurtri, attirèrent +Polyphème et Sagababa. Ils entrèrent, suivis +d'un homme qui s'élança vers Philéas en +s'écriant:</p> + +<p>—Violets, ils sont devenus violets! c'est encore +plus scientifique. Ah! mon ser cousin, quelle zoie +de vous revoir ainsi!...</p> + +<p>Les douches avaient effectivement rendu aux cheveux +de Philéas leur teinte étrange, dissimulée naguère +par des cosmétiques.</p> + +<p>Le Bordelais fit un brusque mouvement et dit +d'une voix étouffée:</p> + +<p>—Lé voilà, cé méchant homme, causé dé mes +malhurs...</p> + +<p>—Tiens! c'est vous, mon ami? demanda Crakmort +(car c'était bien lui); et votre sinze, qu'en +avez-vous tiré?</p> + +<p>Le Bordelais le toisa de la tête aux pieds, fit un +rire ironique, et se croisant les bras, dit avec emphase:</p> + +<p>—Trois francs et cinquanté centimés!...</p> + +<p>—Pauvre garçon! s'écria le docteur, ze suis +cause d'un déranzement ruineux dans vos prozets. +Ze vous dois des dédommazements...</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/52.png"></p> + + + +<p>—A la bonne huré! marmotta le Bordelais en +s'adoucissant. C'est qué cé n'est pas gai d'être garçon +dé sallé à l'étranger, quand jé pouvais retourner +promptément en Francé!</p> + +<p>Le Marseillais tira majestueusement trois billets +de cent francs de sa poche et les mit dans la main +du Bordelais ébahi...</p> + +<p>—Ze n'aurai pas le démenti de mon affirmation +médicale! lui dit-il. Voilà ce que valait votre sinze +scientifique. Avec cela, vous retournerez facilement +sez vous.</p> + +<p>—Bravé hommé dé médécin! soupira le Bordelais +ravi. Et moi qui en disais du mal!</p> + +<p>—Oui! j'en sais quelque chose, gémit Philéas en +se frottant les côtes. Pristi! Je suis en compote! +quels poings il a, ce méridional!</p> + +<p>Le Bordelais se confondit en excuses, tandis que +Polyphème se faisait expliquer ce qui venait de se +passer. Il riait tout bas, tout en aidant Sagababa à +mettre de l'huile adoucissante sur le dos de Philéas. +Pendant ce temps, Crakmort contemplait Saindoux +avec extase...</p> + +<p>—C'est magnifique! murmurait-il, quelle teinte +scientifique... comme c'est nuancé! voilà un cas à +étudier, à suivre de près... Ser cousin, quel malheur +de n'avoir pas gardé les premiers! Ah! ce Narcisse, +quelle perte il a fait faire à la science!</p> + +<p>—Voyons, ne vous désolez pas, dit Polyphème +que l'enthousiasme du Marseillais amusait beaucoup. +J'en avais gardé une mèche, moi, de ces fameux +cheveux. Les voulez-vous?</p> + +<p>Le docteur faillit sauter au cou de Polyphème; il +lui serra la main avec un vrai transport de joie.</p> + +<p>—Si ze les veux! répondit-il. Ah! ser zeune +homme! zénéreux, sarmant zeune homme... Z'accepte +avec attendrissement! Quel cas pour la médecine! +ser cousin, z'implore une nouvelle messe de +ces beaux essantillons capillaires... Quel violet! +c'est à en perdre la tête... Ze vous demande même +la permission de vous suivre, zusqu'à la fin de cette +transformation bizarre. Z'étudierai votre précieuse +tête. Ze le dois à la science.</p> + +<p>Philéas fit une grimace, mais Polyphème trouva +l'idée excellente. Il avait déjà pu apprécier l'esprit +et les ressources du docteur qui avait, sous des +dehors excentriques, une vraie science et beaucoup +de talent. Il pensa donc que ce serait une bonne fortune +pour eux de l'attirer à leur suite et de le décider +à entreprendre aussi les longs voyages que les +jeunes gens méditaient de faire.</p> + +<p>—Vous avez une excellente idée, cher docteur! +s'écria-t-il. Je vous approuve chaleureusement. Venez +avec nous. Vous aurez des découvertes merveilleuses +à faire, là où nous comptons aller. Vous êtes +des nôtres, c'est convenu!</p> + +<p>—Et Narchiche, le pauvre Narchiche? murmura +une voix triste derrière eux.</p> + +<p>—Narchiche auchi, répondit Polyphème en riant, +et en se retournant pour faire un cordial signe de +tête à l'Auvergnat, qui se tenait timidement à la +porte.</p> + +<p>—En voilà, une collection! remarqua Philéas +moitié riant, moitié grognant.</p> + +<p>—Ce sera comme dans l'arche de Noé, répliqua +Polyphème en éclatant de rire.</p> + +<p>Philéas se fâcha en disant qu'il ne voulait pas +être traité de bête. Polyphème protesta qu'il le +classait parmi les fils du patriarche et tout s'apaisa.</p> + +<p>Le bain fini, chacun se rhabilla et retourna à +l'hôtel. Crakmort alla s'installer près des jeunes +gens. On fournit au Bordelais l'occasion de partir +vite et l'on s'occupa ensuite de s'approvisionner et +de se renseigner pour les longs voyages projetés. +Crakmort devint dès lors très utile. Il suggéra plusieurs +précautions hygiéniques qui réconcilièrent +avec lui Philéas, encore un peu rancuneux jusque-là.</p> + +<br><br><br> + + +<h3>CHAPITRE XXVIII</h3> + +<h3>UN BAL MASQUÉ</h3> + + +<p>Avant le départ, il fallait voir Tsarkoé-Sélo. Cette +délicieuse résidence impériale, le Versailles de +Pétersbourg, devait être visitée par les voyageurs +auxquels avait été signalé cet endroit remarquable.</p> + +<p>Les jeunes gens, le docteur, Sagababa et l'Auvergnat +qu'on n'appelait plus que <i>Narchiche</i>, partirent +donc et allèrent admirer toutes les beautés dont +est plein le célèbre Tsarkoé-Sélo. Les jardins publics, +la villa impériale, les belles habitations environnantes, +tout y excita l'admiration des voyageurs. +Dans leurs courses, Philéas entendit parler de bal +pour le soir; il s'informa et il apprit qu'un marchand +colossalement riche avait là d'immenses serres +chaudes; elles avaient trois kilomètres de long +et l'on pouvait s'y promener en voiture<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. Au milieu +de cette merveille, se trouvait un grand et admirable +salon de réception à pans mobiles. On devait +donner là un bal de charité et les serres allaient +être allumées <i>ad giorno</i>. Philéas écoutait raconter +tout cela bouche béante; il s'écria tout à coup:</p> + +<p>—Je veux y aller, moi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Historique.</blockquote> + + + +<p>—Au fait! dit Polyphème, cela vaut la peine +d'être vu. Qu'en dites-vous, Crakmort?</p> + +<p>—Ze suis de votre avis, très ser; répondit le +Marseillais. La difficulté, malheureusement, est +d'être invités.</p> + +<p>—Mais il n'y a qu'à payer! reprit vivement +Philéas, puisqu'on dit que c'est un bal de souscription.</p> + +<p>—A combien le billet? demanda Crakmort.</p> + +<p>—Cent francs, répliqua Philéas en se grattant +l'oreille; déplus, il faut être costumé.</p> + +<p>—Peste! observa Polyphème, c'est une affaire... +Bah! c'est pour les pauvres. Allons-y gaîment! En +ce cas, où trouver des costumes?</p> + +<p>—Ici, dit Philéas en indiquant avec empressement +un élégant magasin où étaient étalés plusieurs +frais costumes de fantaisie.</p> + +<p>—Entrons-y alors, s'écria joyeusement Polyphème, +et prenons ce qui nous conviendra le mieux.</p> + +<p>Ils n'avaient que l'embarras du choix. Crakmort +prit un costume demi-magicien, demi-nécromancien. +Polyphème préféra être en Figaro. Philéas +voulut se mettre en ramoneur. Ce dernier costume +fit rire Polyphème. Saindoux persista dans son choix, +ajoutant qu'il avait son projet et qu'il comptait se +rendre populaire. De chez le costumier, on se rendit +à l'hôtel; là, on se procura des billets pour le bal; +on dîna, on s'habilla, puis, à l'heure indiquée, les +trois touristes se rendirent au bal en traîneaux, +chaudement enveloppés, tandis que Sagababa pleurnichait +près de «Narchiche» en voyant qu'il ne +pouvait suivre son maître.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/53.png"></p> + + +<p>Ce bal était féerique! Philéas se rengorgea en +recevant les remercîments de ses amis pour sa bonne +idée d'y venir. Ils visitèrent avec enchantement ces +merveilleuses et interminables serres; elles regorgeaient +de plantes rares, d'arbres exotiques, de +fleurs magnifiques, de fruits admirables et étaient +éclairées par des torrents de lumière électrique.</p> + +<p>Philéas voulut revenir au grand salon, lorsque la +foule y fut attirée par un orchestre excellent. Dans +un intervalle de repos, au moment du souper, il tira +une écuelle de sa poche et, imitant l'accent de «Narchiche», +il dit à haute voix:</p> + +<p>—Un bal de charité chans quête, cha n'est pas +complet! Le pauvre ramoneur Franchais va demander +un petit chou pour les pauvres de che pays, +ch'il vous plaît.</p> + +<p>Ce peu de mots eut un succès fou. On applaudit +et mille mains finement gantées prodiguèrent l'or +dans la sébile de Philéas... Elle fut bientôt pleine. +Sans se déconcerter, Saindoux versa l'or dans son +bonnet et tendit de nouveau l'écuelle au milieu de +rires mêlés d'applaudissements.</p> + +<p>Crakmort voulut profiter de l'idée de son cousin. +Une fois la quête faite, il réclama audacieusement +la parole et offrit de dire la bonne aventure au +profit des malheureux, pour augmenter encore la +quête. Ce fut une somme nouvelle pour les pauvres, +car le spirituel Marseillais émaillait ses prédictions +de plaisanteries si amusantes que tous voulurent +l'entendra et payer pour cela.</p> + +<p>Lorsque Crakmort eut fini, Polyphème salua la +foule et de son ton le plus comique:</p> + +<p>—Mesdames et Messieurs, dit-il, Figaro trouvera-t-il +quelques bourses qu'il puisse raser pour ne +pas aller près de vos pauvres les mains vides, tandis +que ses amis ont le bonheur de leur porter une +ample moisson? Il veut donner l'exemple, du reste!</p> + +<p>Et en disant ces mots, il jeta sa bourse dans un +plat à barbe qu'il tenait à la main.</p> + +<p>Lui aussi eut un succès énorme.</p> + +<p>Quand il eut fini sa recette, qu'il égayait de lazzis +dignes de son costume, il alla avec ses amis s'incliner +devant la princesse de K... présidente de l'oeuvre +charitable au profit de laquelle se donnait ce beau +bal. Les trois Français lui remirent respectueusement, +au milieu des bravos de la foule, le produit +considérable de leur ingénieuse charité.</p> + +<p>Au milieu du tumulte causé par les réflexions +des uns, les félicitations des autres, quelques éclats +de rire attirèrent l'attention générale sur une petite +figure noire et grimaçante, qui se montrait entre +deux larges cactus.</p> + +<p>—Sagababa! s'écria Philéas ébahi.</p> + +<p>C'était le négrillon, costumé en singe, qui s'était +faufilé jusque-là afin de rejoindre Saindoux, et qui +restait pétrifié devant les merveilles offertes à ses +yeux.</p> + +<p>On rit de l'idée amusante de Sagababa. On lui +permit de rester là et le ravissement enfantin du +jeune nègre, son langage comique, son attachement +pour son maître divertirent beaucoup de +monde.</p> + +<p>Le bal finit enfin et nos amis en sortirent les +derniers. Ils regagnèrent l'hôtel, non sans se féliciter +de leur délicieuse soirée et de l'excellente +idée de Philéas. Grâce à son originalité, cette fête +différait des autres en ce qu'elle était devenue réellement +productive pour les malheureux.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>CHAPITRE XXIX</h3> + +<h3>VOL DE SAGABABA</h3> + + +<p>Ce fut avec des impressions agréables et riantes +que nos voyageurs revinrent à Saint-Pétersbourg. +Au moment où ils rentraient à l'hôtel, un homme +qui passait dans la rue alla vivement vers eux, et +s'écria en anglais:</p> + +<p>—Voilà mon affaire!</p> + +<p>Polyphème, qui parlait cette langue à merveille, +se tourna vers lui avec étonnement.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? lui demanda Philéas.</p> + +<p>Au lieu de lui répondre, Polyphème écoutait +l'Anglais qui s'était approché en le saluant et qui +lui parlait avec animation. L'artiste répondit en +haussant les épaules, et comme l'Anglais insistait +beaucoup, le jeune homme entraîna ses compagnons +dans l'hôtel en refermant brusquement la porte au +nez de son interlocuteur.</p> + +<p>—Mais qu'y a-t-il donc? répétait Philéas très +intrigué.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>avec impatience</i>.—C'est un Barnum<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> +quelconque qui essayait de nous chiper Sagababa. +Je l'ai envoyé promener.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Célèbre entrepreneur d'<i>exhibitions</i> curieuses.</blockquote> + + + +<p>PHILÉAS, <i>mécontent</i>.—Comment? nous chipper +Sagababa? En voilà, une idée! Qu'il y vienne, ce +saltimbanque... Tu ne veux pas nous quitter, hein! +mon garçon?</p> + +<p>Sagababa, sans répondre, fit une hideuse grimace +dans la direction de l'Anglais.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>riant</i>.—Pas mal! à présent, il s'agit +de nous préparer à partir demain, Messieurs. A +l'oeuvre! Que tout soit prêt... Songez que nous +allons droit en Sibérie! c'est un rude et sérieux +voyage, celui-là.</p> + +<p>CRAKMORT.—Ne craignez rien, je serai ésact, moi. +Avant d'entrer sez vous, cousin, venez donc un +instant dans ma sambre afin que z'examine un peu +votre sère tête au microscope, pendant une petite +heure. Ze ne demande que cela.</p> + +<p>Philéas le suivit en rechignant, poussé par Polyphème +qui riait de sa mine renfrognée, et les deux +domestiques, restés seuls, se mirent à faire leurs +préparatifs de voyage.</p> + +<p>Ils s'en occupaient depuis quelques minutes lorsqu'on +frappa à la porte. Narcisse alla ouvrir... A +peine avait-il tiré le battant qu'un homme s'élança +dans la chambre, le renversa d'un coup de poing, +jeta un manteau sur le petit nègre, l'en enveloppa +de la tête aux pieds, le saisit entre ses bras et disparut +en un clin d'oeil.</p> + +<p>Narcisse, étendu par terre, criait de toute la force +de ses poumons.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/54.png"></p> + + + +<p>—Veux-tu te taire, imbécile! dit le docteur en +entr'ouvrant sa porte. Tu déranzes mon travail. Si +tu veux crier, crie en silence.</p> + +<p>Narcisse se mit sur son séant, le regarda d'un air +effaré et répondit d'un air piteux:</p> + +<p>—Chi je crie, ch'est parche qu'on vient de voler +Chagababa!</p> + +<p>—Que lui a-t-on volé? cria Philéas, resté chez +le docteur.</p> + +<p>—Cha perchonne, répartit l'Auvergnat d'un ton +lamentable.</p> + +<p>D'un bond, les jeunes gens furent près de Narcisse... +Le docteur les suivait, tout effaré!</p> + +<p>—On l'a enlevé? s'écria Polyphème. Qui l'a enlevé? +par où a-t-on passé? combien était-on?</p> + +<p>—Réponds donc, imbécile, dit à son tour Philéas +en secouant Narcisse, qui restait devant eux, bouche +béante; dis-nous comment cela s'est fait? Pauvre +petit Sagababa, je n'aurai pas de repos avant de +l'a voir retrouvé...</p> + +<p>Narcisse raconta ce qui venait de se passer. Le +docteur écouta attentivement et dit:</p> + +<p>—Il faut avertir la police.</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>secouant la tête</i>.—Je crains que ce +ne soit inutile. Ce n'est pas pour montrer Sagababa +en spectacle que l'Anglais l'a volé. Il voulait l'avoir, +m'a-t-il dit, pour le donner comme esclave à un +original qui en voulait un à tout prix ces jours-ci, +je ne sais pourquoi.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>vivement</i>.—N'importe! difficile ou non, +il faut nous mettre à sa recherche. Courez à la police, +cousin. Polyphème et moi nous allons aller +aux informations.</p> + +<p>Sans perdre une minute, chacun s'élança de côté +et d'autre. Au moment où Philéas ouvrait la porte +de l'hôtel, l'hôte vint à lui.</p> + +<p>—Monsieur a-t-il vu Sam? demanda-t-il. Je le +cherche depuis une demi-heure.</p> + +<p>PHILÉAS, <i>effaré</i>.—J'ai bien autre chose à faire +qu'à m'occuper de votre bouledogue, mon cher!</p> + +<p>NARCISSE, <i>tristement</i>.—Il est perdu auchi, allez! +il est avec le pauvre Chagababa...</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>se retournant</i>.—Que voulez-vous +dire, Narcisse?</p> + +<p>NARCISSE.—Je dis, Monchieur, que Cham, qui a +pris Chagababa en amitié, était là quand l'Anglais +l'a volé. Comme il était mugelé (parche qu'il venait +de rentrer de cha promenade avec l'hôte), il n'a pas pu +défendre chon ami, mais la brave bète ch'est élanchée +à cha chuite et bien chûr, elle ne l'a pas quitté!</p> + +<p>POLYPHÈME, <i>avec joie</i>.—C'est parfait. Alerte, +Narcisse! ayez l'oeil au guet, avertissez-nous lorsque +le chien reviendra; nous ne tarderons pas, grâce à +lui, à retrouver Sagababa.</p> + +<p>Au bout d'une heure, passée par Philéas à trépigner +d'impatience, on vit le bouledogue revenir lentement. +Il avait du sang sur ses poils et semblait +souffrir.</p> + +<p>On s'empressa autour de lui et l'on s'aperçut qu'il +était blessé. Il avait reçu un coup de couteau qui +n'avait pas pénétré profondément, grâce à son +épaisse fourrure. On le pansa et Sam léchait la +main de Crakmort qui, venant de rentrer, lui rendait +ce service, tout en attachant sur lui son oeil doux +et intelligent.</p> + +<p>—Tout va bien! dit le Marseillais en soignant +Sam; la police va venir, nous allons avoir trois +hommes à notre disposition dans une heure.</p> + +<p>—Nous n'en aurons peut-être pas besoin, remarqua +Polyphème. Regardez ce que rapporte Sam. Il +a réussi à se débarrasser à demi de sa muselière, le +brave chien, et il a voulu lutter contre l'Anglais, +car il tient dans sa gueule un pan du manteau qui +emprisonnait Sagababa.</p> + +<p>En ce moment un drochki<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> passait devant l'hôtel; +il s'arrêta devant la porte ouverte et le cocher +s'écria dans sa langue:</p> + +<p>—Tiens! voilà le chien qui a si furieusement attaqué +la personne que je conduisais tout à l'heure...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Fiacre russe.</blockquote> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda vivement +l'hôte en s'approchant de l'Isvochnik<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Cocher.</blockquote> + +<p>Le cocher lui répondit qu'il avait amené devant +l'hôtel un homme qui en était ressorti peu de temps +après, portant un gros paquet dans ses bras. Il +était suivi d'un chien...</p> + +<p>—Et c'était celui-là, affirma l'Isvochnik. Quoique +muselé, il sautait après l'inconnu et semblait vouloir +l'attaquer... Celui-ci était rapidement monté en +voiture et s'était fait reconduire à son logis, suivi +par le chien qui voulait toujours lutter avec +l'homme; ce dernier l'avait frappé et était entré +chez lui.</p> + +<p>Les jeunes gens coururent à l'adresse qui leur +fut indiquée. Ils entrèrent dans la maison, précédés +par Sam qui s'était animé et qui aboyait avec force.</p> + +<p>Arrivé devant une porte, Sam gratta le bois avec +fureur!</p> + +<p>—Sagababa, es-tu là? cria Saindoux.</p> + +<p>—A moi, Sam! à moi, maître! gémit le négrillon +prisonnier. Méchant homme avait volé moi; enfermé +moi et être parti... Lui dire qu'il va chercher +un autre maître à pauvre Sagababa! Moi vouloir +pas; moi être à maître Saindoux!</p> + +<p>Narcisse arrivait alors avec Crakmort et les +hommes de police; d'un coup de sa large épaule, +il fit voler la porte en éclats et Sagababa, moitié +riant moitié pleurant, vint tomber aux pieds de +Philéas. Celui-ci, fort ému, le releva et l'embrassa +avec effusion.</p> + +<p>On entendit alors un juron étouffé, mêlé de +grondements féroces. L'Anglais revenait chez lui. +Sam s'était élancé sur lui au moment où, voyant ce +qui se passait, il se disposait à s'enfuir. Le bouledogue +s'était, jeté à la gorge du voleur de Sagababa +et l'étranglait bel et bien.</p> + +<p>On eut grand peine à lui faire lâcher prise! Le +voleur fit une mine piteuse lorsqu'au sortir des crocs +aigus de Sam, il passa dans les mains des agents +de police. Il partit, la tête basse, tandis que nos +amis revenaient triomphalement à l'hôtel avec +l'heureux Sagababa. Sam bondissait autour d'eux et +faisait mille folies. Philéas, à peine arrivé, eut un +long entretien avec l'hôte, à la suite duquel il dit +joyeusement à ses amis que Sam leur appartenait. +Il avait décidé l'hôte à lui céder le bouledogue, +et ce compagnon fidèle et dévoué allait entreprendre +avec eux leurs longs et difficiles voyages.</p> + +<p>Tous applaudirent à cette idée. Sagababa sauta +de joie en voyant son cher Sam venir avec eux et +ils partirent le surlendemain, munis de tout ce qui +leur était nécessaire.</p> + +<p>Philéas était radieux! il embrassait tous les gens +de l'hôtel, à tort et à travers.</p> + +<p>—Enfin! dit-il en montant en traîneau; nous voilà +lancés dans un vrai voyage. Nous en avons fini +avec l'Europe. Au tour de l'Asie maintenant! <i>Pas +chaud</i><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> Hurrah!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Pour <i>Pachol</i> (en avant).</blockquote> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/55.png"></p> + +<p>TABLE DES MATIÈRES</p> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Lettre à monsieur X.</p> +<p>CHAPITRE</p> +<p class="i2">—I.—Lutte musicale de deux chantres.</p> +<p class="i2">—II.—La correspondance de Philéas.</p> +<p class="i2">—III.—Une lettre de Philéas.</p> +<p class="i2">—IV.—Une visite de Philéas.</p> +<p class="i2">—V.—La chasse de Philéas.</p> +<p class="i2">—VI.—Les lettres de Polyphème et de Philéas.</p> +<p class="i2">—VII.—Bon voyage, cher Dumollet!</p> +<p class="i2">—VIII.—Voyage sur mer, à vol de... Polyphème.</p> +<p class="i2">—IX.—La chasse au lion.</p> +<p class="i2">—X.—Chasse à la lionne.</p> +<p class="i2">—XI.—«Maître à moi!»</p> +<p class="i2">—XII.—Chargez... armes!</p> +<p class="i2">—XIII.—Chasse aux... chameaux.</p> +<p class="i2">—XIV.—La Tyrolienne.</p> +<p class="i2">—XV.—Excursion champêtre.</p> +<p class="i2">—XVI.—L'ascension.</p> +<p class="i2">—XVII.—Le cataplasme.</p> +<p class="i2">—XVIII.—Promenade en voiture.</p> +<p class="i2">—XIX.—Les loups.</p> +<p class="i2">—XX.—Les cheveux de Philéas.</p> +<p class="i2">—XXI.—Chasse au... docteur.</p> +<p class="i2">—XXII.—Les chenilles.</p> +<p class="i2">—XXIII.—Effets de gelée.</p> +<p class="i2">—XXIV.—Le chapeau chinois.</p> +<p class="i2">—XXV.—Encore les cheveux de Philéas.</p> +<p class="i2">—XXVI.—Un ours de nouvelle espèce.</p> +<p class="i2">—XXVII.—Le bain russe.</p> +<p class="i2">—XXVIII.—Un bal masqué.</p> +<p class="i2">—XXIX.—Vol de Sagababa.</p> + </div> </div> + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Voyages abracadabrants du gros Philéas +by Olga de Pitray + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES ABRACADABRANTS DU *** + +***** This file should be named 15823-h.htm or 15823-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/2/15823/ + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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