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+The Project Gutenberg eBook, La belle Gabrielle, vol. 3, by Auguste Maquet
+
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La belle Gabrielle, vol. 3
+
+
+Author: Auguste Maquet
+
+Release Date: April 23, 2005 [eBook #15686]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+
+***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BELLE GABRIELLE, VOL. 3***
+
+
+Produced by Distributed Proofreaders Europe, http://dp.rastko.net
+Project by Carlo Traverso and Mireille Harmelin
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LA BELLE GABRIELLE
+
+PAR
+
+AUGUSTE MAQUET
+
+
+III
+
+
+1891
+
+
+
+
+
+I
+
+LE ROI TE TOUCHE, DIEU TE GUÉRISSE!
+
+
+Le nouveau roi de France, la Ramée, avait assis son camp près de Reims,
+dans une vieille maison de campagne abandonnée, qui lui servait à la fois
+de forteresse et de palais.
+
+C'était là qu'il se repaissait de chimères, là qu'il rêvait à la fortune et
+à l'amour. Entouré de soldats qui le gardaient avec soin, et dont le nombre
+se grossissait à chaque instant, il s'occupait en homme actif et
+intelligent à les armer, à leur donner quelque éducation militaire, en même
+temps qu'il s'efforçait de faire croire au peuple que la légitimité,
+dernier espoir de la France, était venue en sa personne honorer la ville de
+Reims, où se font les rois.
+
+Bon nombre d'oisifs, crédules comme quiconque n'a rien à faire, le
+visitaient et s'en retournaient enchantés. Il avait cette noblesse de
+taille et de visage qui répond à l'idée qu'on se fait de la royauté; il
+avait le regard clair et superbe, un peu cruel même, des princes Valois,
+dont il se disait le successeur. N'était-ce pas assez pour que les badauds
+qui, de toute éternité, ont foisonné dans ce beau pays de France, lui
+accordassent quelque droit et beaucoup de révérences?
+
+La Ramée songeait beaucoup plus au solide. Autour de lui on faisait bonne
+garde. Dans un rayon d'environ une lieue, ses quinze cents hommes étaient
+échelonnés, non sans une certaine habileté stratégique, et les
+communications de ces lignes au quartier général où se trouvait le chef,
+avaient été établies de manière que, comme dans une toile d'araignée, pas
+un fil de la circonférence ne fût touché sans avertir le centre.
+
+Par une soirée de printemps, fraîche et pure, le château du nouveau prince
+offrait un coup d'oeil plus bizarre que royal. On voyait rangés dans la
+grande cour, convertie en cour d'honneur, les gardes particuliers de Sa
+Majesté la Ramée, c'est-à-dire environ deux cents Espagnols ou ligueurs
+enragés, parmi lesquels l'observateur eût reconnu plusieurs des visages que
+nous avons vus chez la duchesse de Montpensier, le jour de la proclamation
+du dernier Valois.
+
+Au milieu de la cour, sous un grand marronnier dont les pousses vigoureuses
+commençaient à faire jaillir des panaches verts de leurs gaines visqueuses,
+s'élevait une sorte de trône, dont l'élévation compensait la mesquinerie.
+Pauvre vieux fauteuil magnifique encore dans l'ombre de la grande salle
+poudreuse d'où on l'avait exhumé, il semblait s'effrayer de l'honneur que
+lui faisait le grand jour, malgré la tapisserie détachée du mur, et drapée
+ingénieusement aux branches du marronnier pour servir de dais au-dessus de
+ce trône.
+
+La tapisserie qu'hélas on n'avait pas choisie, car elle était unique au
+château, représentait un martyre de saint. Le patient se tordait, une corde
+au col, fatal augure, au milieu d'une troupe de bourreaux et de
+légionnaires romains ornés de casques incroyables. Çà et là, sur le sol,
+l'artiste avait semé des clous, des fers rougis, des haches, des masses,
+des coutelas et des flèches, tout l'attirail enfin du martyrologe. Il n'y
+avait qu'à se baisser pour en prendre.
+
+Mais, bien que curieuse à voir, cette tapisserie maussade était négligée
+par les spectateurs pour un spectacle encore plus singulier. On voyait
+arriver dans la cour, sur des civières ou sur des chariots garnis de
+matelas ou de paille, des malades de piteux aspect que suivait une foule de
+paysans et de citadins vulgaires. Les officiers du nouveau roi faisaient
+ranger ces malades sur une file à la droite du trône, les spectateurs à la
+gauche, et tous les regards appelaient le monarque qui d'un simple
+attouchement devait guérir ces malheureux, s'il était réellement roi de
+France.
+
+Deux jours avant, la Ramée avait reçu de Paris un billet qui renfermait ce
+peu de mots:
+
+«Il faut guérir les écrouelles.»
+
+Et comme il ne pouvait méconnaître la main qui avait tracé cette ligne,
+comme aussi ce billet était accompagné d'une bonne somme destinée aux frais
+de la cérémonie, la Ramée voulut obéir à sa protectrice; c'était le moyen
+de frapper un grand coup sur les esprits superstitieux de la province;
+c'était l'usurpation du privilège le plus spécialement essentiel d'un roi
+de France. La Ramée allait donc guérir les écrouelles devant son peuple.
+
+On chercha, et l'on rencontra des gens atteints de l'horrible maladie.
+Peut-être, à Reims, s'en trouvait-il un dépôt pour les grandes occasions,
+Reims étant la ville des cérémonies et de la mise en scène royales.
+C'étaient ces malades que nous venons de voir alignés à la droite du trône,
+attendant la présence du nouveau roi.
+
+Celui-ci accomplissait-il l'épreuve en charlatan qui dupe la foule? Non, il
+avait pris son rôle au sérieux. La folie amoureuse de ce malheureux
+développait en lui les manies de la grandeur et de la représentation. Aux
+prises avec une femme orgueilleuse par excellence, il voulait la dominer,
+s'en faire admirer, et le seul moyen était de l'asseoir sur un trône,
+puisqu'elle convoitait un trône. La Ramée, jouet de la destinée,
+ressemblait, depuis son avènement, à ce personnage du conte arabe dont un
+calife tout-puissant accomplit, par dérision, chaque souhait ambitieux. Or,
+festins, palais, couronne, il lui donne tout pour un jour, et le soir,
+quand il retire sa main, la pauvre dupe retombe de ces hauteurs sur un peu
+de paille où l'attendent le désespoir et la morne folie.
+
+La Ramée rêvait ainsi tout éveillé. Il se croyait sincèrement roi, parce
+qu'il avait besoin de l'être, et nul ne fut aussi crédule à sa royauté que
+lui-même.
+
+Lorsqu'il parut sous le vestibule de son palais avec le costume rétrograde
+de Charles IX; quand les fanfares l'accueillirent, et que les murmures de
+la foule, murmures d'étonnement respectueux, frappèrent son oreille, il se
+redressa fièrement, et Charles IX n'eût pas renié un pareil successeur.
+
+Ses gardes contenaient difficilement la multitude. Il leur commanda de la
+laisser approcher. Puis, se dirigeant d'un air majestueux vers les malades
+qui se prosternaient, il leur toucha le front et le col avec un doigt blanc
+et nerveux, en prononçant d'une voix ferme les mots sacramentels:
+
+--Le roi le touche, Dieu te guérisse.
+
+En pareille occurrence, le merveilleux est de bonne guerre. Ceux qui
+s'exposent à le rencontrer ne demandent pas autre chose. Parmi les malades
+de Reims, il s'en trouva d'assez habilement préparés pour que leur guérison
+fût immédiate. Ils se redressèrent, et, avec des cris d'enthousiasme,
+montrèrent au peuple leur corps guéri, purifié comme par enchantement. Le
+miracle était manifeste. Ces cures merveilleuses avaient peut-être coûté
+cher à Mme de Montpensier, mais le succès passa la dépense, et les
+spectateurs convaincus crièrent: Vive le roi! avec une énergie contagieuse.
+
+La Ramée ne douta pas un moment de sa vertu royale. Le malheureux! il
+aimait tellement Henriette!
+
+Aussi, après la cérémonie, quand il eut reçu les félicitations de son
+armée, de quelques notables et de deux ou trois prêtres fanatisés; quand
+certaines dames de la ville de Reims lui eurent fait leur présent, qui
+consistait en un manteau royal avec l'habit complet, le jeune homme, avide
+de faire part de ses triomphes à son idole, se renferma chez lui, et au
+lieu de remercier Dieu ou de lui demander grâce, l'aveugle écrivit à Mlle
+d'Entragues une lettre destinée à étendre jusqu'à ce coeur sceptique
+l'impression favorable produite par la cérémonie de Reims.
+
+«Oui, lui disait-il, me voilà roi. À cette heure, j'entends crier partout:
+Vive le roi! vive Charles X! Mon coeur en est doucement remué; c'est que
+ces cris signifient plus qu'ils ne disent, c'est que, ma belle et tendre
+amie, ils veulent dire: Vive la reine Henriette! la perle de beauté, la
+noble épouse du nouveau prince. Vous l'aurez donc bientôt cette couronne,
+qui seule peut ajouter quelque chose aux grâces de votre front. Je la vais
+conquérir en de rudes combats, peut-être, mais tant mieux, puisqu'il doit
+en résulter la gloire pour mon nom, et que vous aimez la gloire.
+
+«Que je suis fier et heureux! Naguère, je doutais. Votre coeur me semblait
+fermé à jamais. J'ignorais que vous êtes prudente autant que belle, et que
+vos surveillants sont impitoyables et nombreux. Mais dans cette dernière
+épreuve, où vous vous êtes révélée à moi, j'ai vu enfin luire votre pensée.
+Vous m'avez souri, vous m'avez sauvé, vous m'avez serré la main. Cependant,
+je vous avais presque offensée la veille; et si vous ne m'eussiez aimé, la
+vengeance vous eût été facile.... Merci! je n'oublierai pas votre
+miséricorde et votre douce promesse de bonheur. Je n'oublierai pas non plus
+les encouragements que vous avez su me faire parvenir jusqu'ici depuis mon
+arrivée. Il fallait tout votre esprit et un peu de votre coeur pour
+surmonter tant de difficultés.»
+
+«Désormais tout m'est facile. Aussitôt que j'aurai fait assez de progrès
+pour tenir la campagne, vous pourrez venir me joindre. I1 me tarde de vous
+entourer du faste et de la splendeur royale. Mes officiers m'avertissent
+des complots qui chaque jour se trament contre la personne de l'usurpateur,
+du renégat Henri de Navarre. Hier encore, plusieurs soldats me sont venus
+proposer de l'aller frapper à mort au milieu même de son Louvre, dans le
+sein des plaisirs de Sardanapale qu'il savoure sans pudeur.»
+
+«Mais la couronne qu'il a portée un moment me le rend sacré. De roi à roi
+ces crimes sont impossibles. Je n'entreprendrai pas contre sa vie ailleurs
+que sur les champs de bataille. Là, c'est autre chose, et je brûle de
+prouver à ce prétendu héros et à ses gardes, prétendus invincibles, que le
+bras d'un Valois sait manier victorieusement une épée.»
+
+«Vivez cependant sans crainte, ma chère âme; à mesure que le temps marche,
+je crois sentir que je me rapproche de vous. Beaucoup de sombres idées, de
+sinistres souvenirs s'effacent devant la radieuse lumière qui m'environne.
+Cette ténébreuse nuée du passé va se fondre aux éclats de la foudre.»
+
+«Les combats ne peuvent beaucoup tarder maintenant. J'attends un renfort
+prochain. Le roi d'Espagne m'envoie trois de ses meilleurs officiers qui
+précèdent un corps de troupes embarqué depuis huit jours. Je me concerterai
+avec ces officiers pour lier des intelligences dans Paris même, où,
+m'assure-t-on, se remue déjà ostensiblement l'ancienne Ligue, que je veux
+régénérer en ma qualité de prince catholique purifié par le baptême de la
+Saint-Barthélemy.»
+
+«Aussitôt que mes affaires ici seront décidées, je me fais sacrer à Reims.
+N'y viendrez-vous pas, ma chère âme? Ne me donnerez-vous pas ce jour, pour
+effacer celui, de douloureuse mémoire, où le Béarnais fit son abjuration à
+Saint-Denis, où vous y allâtes en compagnie de vos parents, où j'étais
+obscur, maudit, abandonné, où nous allâmes ensuite au couvent de
+Bezons... Cruel souvenir, que tant de gloire devait venger, mais qui brûle
+encore le fond de mon coeur?»
+
+
+«0ui, vous viendrez à Reims, n'est-ce pas? Quelque chose me dit que vous
+êtes brave comme vous êtes belle, et que vous serez fière de me prouver
+votre générosité. D'ailleurs, vous voilà intéressée à mon triomphe, et vous
+le pouvez avancer par vos conseils et votre présence.»
+
+«Si vous avez formé quelque projet pour le voyage, s'il est nécessaire que
+vous trompiez la vigilance de vos parents, dites un mot, je vous enverrai
+par l'un de mes trois officiers espagnols, de l'argent, des chevaux et des
+passe-ports pour arriver jusqu'à moi. J'attends ces officiers d'heure en
+heure. La présente lettre vous sera remise demain. Vous pouvez m'avoir
+répondu sous trois jours. Faites-le sans crainte, le messager sera sûr.»
+
+«Adieu, ma chère âme. Conservez-moi votre coeur. Je vous aime avec tant de
+force, que si j'emploie seulement une part de cette ardeur à conquérir,
+dans un an j'aurai conquis le monde.»
+
+«Signé: CHARLES, roi.»
+
+Le pauvre la Ramée venait de mettre toute son âme dans ces pages. Il y
+avait peint fidèlement sa vie: remords, honte, effroi, il n'avait rien
+oublié du passé; espoir, orgueil, amour sans frein, il n'oubliait rien pour
+l'avenir.
+
+L'image de cette belle Henriette, de ce démon, tourmentait sa solitude;
+elle lui apparaissait plus désirable à travers les obstacles. Pour l'avoir
+près de lui, il entrait en lutte contre toute la France. Peut-être, pour la
+conserver, eût-il foulé aux pieds toutes les couronnes de l'univers.
+C'était dans cette âme profonde un combat déchirant entre la raison et la
+folie. Logique, implacable, il sentait parfois le néant de son rêve; en
+d'autres moments, il s'enivrait de ses désirs comme d'un breuvage qui le
+poussait à la frénésie, au délire. A de pareils songes, qui brisent
+l'organisme, la sagesse divine ménage presque toujours de prompts réveils.
+
+La Ramée, lorsqu'il eut lu et relu sa lettre, corrigeant avec soin ce qui
+lui semblait trop tiède, ajoutant çà et là un mot capable de piquer
+l'émulation ou l'avidité d'Henriette, confia la dépêche à un de ses
+affidés, avec ordre de la porter sans retard à son adresse.
+
+Puis il monta à cheval pour faire une revue de son camp et assurer la
+tranquillité de toute la nuit.
+
+Il y avait dans cet insensé l'étoffe d'un bon capitaine et d'un brave
+homme, si le démon n'eût pas soufflé ses feux au fond de cette âme. La
+Ramée parcourut à la nuit tombante les postes avancés, visita chaque corps
+de garde, donna des instructions précises pour que les lignes ne pussent
+être forcées par quelque soudaine attaque.
+
+D'ailleurs, il avait reçu le rapport de ses éclaireurs. Nul corps d'armée,
+nul détachement ne paraissait dans la campagne. Aucune nouvelle ne parlait
+d'une formation de troupes dans un rayon d'au moins vingt lieues.
+
+La Ramée recommanda aux chefs des postes d'avant-garde de laisser pénétrer
+jusqu'à lui, s'ils se présentaient, trois officiers espagnols, porteurs de
+passe-ports en règle, dont il exhiba le cachet et formula la teneur. Si ces
+officiers arrivaient à pied, on leur fournirait des chevaux; s'ils
+arrivaient à cheval, on leur ferait escorte avec considération, sans
+toutefois apporter de désordre dans la disposition des campements, et
+surtout on donnerait avis de leur arrivée au quartier général.
+
+Pour tout autre que l'un de ces officiers, les lignes étaient closes. Les
+courriers, on n'en parlait pas, ils avaient le mot d'ordre.
+
+La Ramée s'assura du bon effet qu'avait produit sur ses troupes la guérison
+des écrouelles. Il recueillit là des renseignements favorables sur l'esprit
+de la population, et annonça en s'éloignant l'arrivée prochaine d'un
+puissant renfort et de sommes importantes.
+
+Ainsi tout allait bien; le nouveau roi, acclamé par ses soldats, regagna
+son quartier général au petit pas, en savourant à longues gorgées l'orgueil
+et l'amour, la double ivresse du coeur et du cerveau.
+
+Un souper l'attendait, auquel il avait invité ses principaux chefs d'armée.
+La chère était bonne, les vins à portée de la main. En Champagne, quiconque
+ne veut pas boire est mal regardé du Dieu qui a doré ces splendides
+raisins. Un roi Très-Chrétien est forcé de boire en Champagne.
+
+Mais la Ramée, homme sobre, se contenta de verser à boire à ses convives.
+
+On but à la gloire du trône, à la conquête de la France, à la santé du roi
+Catholique; on parla drapeaux, équipements de troupes; on parla batailles
+et sièges, on parla surtout contributions et corvées. La guerre coûte si
+cher... la guerre civile surtout!
+
+Enfin, le repas, malgré la réserve du roi, dura jusqu'à onze heures du soir
+et menaçait de se prolonger au delà de minuit, lorsque le pas rapide d'un
+cheval retentit dans la cour, et bientôt après un soldat fut introduit qui
+annonçait à la Ramée l'arrivée aux premiers postes, des officiers espagnols
+qu'il avait signalés lui-même.
+
+Il se leva de table et congédiant aussitôt ses convives,
+
+--Messieurs, dit-il, le renfort que je vous avais promis se présente. Je
+vais sans doute passer la nuit à entretenir ces officiers, qui sont des
+gens de mérite, envoyés à moi par Sa Majesté le roi d'Espagne. Faites bonne
+garde au dehors, messieurs, et donnons bonne opinion de notre vigilance et
+de notre discipline aux alliés qui nous arrivent.
+
+L'assistance salua respectueusement, le roi passa dans la salle de
+cérémonie, et donna les ordres nécessaires pour que les officiers lui
+fussent amenés dès leur entrée au château.
+
+
+
+
+II
+
+LA GRIFFE DE PROSERPINE
+
+
+Trois hommes s'étaient présentés le soir aux avant-postes de la Ramée.
+
+A cheval tous trois, empreints tous trois de ce type de gentilhomme soldat
+que la France était accoutumée depuis trop longtemps à reconnaître dans les
+Espagnols, ils avaient été conduits an lieutenant qui commandait, et l'un
+d'eux, un jeune homme de belle mine, ayant pris la parole en espagnol pour
+déclarer que ses compagnons n'entendaient pas un mot de français, avait
+exhibé recommandations et passe-ports, selon l'usage.
+
+A l'inspection de ces pièces, le lieutenant reconnut les trois officiers
+étrangers qu'on lui avait signalés. Il donna ordre à quelques cavaliers de
+les conduire au quartier général.
+
+Ces Espagnols, dont la contenance calme et réservée s'accordait bien avec
+le caractère de leur nation, traversèrent ainsi les lignes formées par le
+régiment de garde. Ils observaient curieusement chaque poste, et, sans
+parler, s'entendaient en échangeant des signes ou des pressions de main et
+de genou quand leurs yeux avaient rencontré quelque chose qui en valait la
+peine.
+
+Le service se faisait bien. Le mot d'ordre s'échangeait à chaque instant.
+Une petite demi-heure suffit aux cavaliers pour arriver au quartier
+général.
+
+Là, l'escorte s'éloigna pour donner quelques renseignements aux sentinelles
+curieuses qui veillaient autour du palais. Les Espagnols demeurèrent seuls,
+tandis qu'on allait prévenir la Ramée.
+
+Ils en profitèrent pour se grouper en triangle de façon à surveiller
+l'approche de tout espion, et là, pendant quelques secondes au plus, ils
+parurent converser vivement, chuchotant tous trois à la fois, et fermant le
+dialogue par une énergique poignée de main qu'ils se donnèrent.
+
+Ces officiers espagnols ayant mis pied à terre, on put mieux juger leur
+tournure et leur visage.
+
+L'un était âgé, le chef sans doute. Il se tenait frileux, dans son manteau
+comme tout vrai Espagnol; il était trapu, grisonnant. Les deux autres, plus
+jeunes, assuraient, l'un son épée, que la course avait dérangée, l'autre
+son éperon: il en avait perdu un en route.
+
+Tous trois, sans affectation, regardaient le bâtiment appelé palais du roi
+par les gens de la Ramée; ils en toisaient, pour ainsi dire, la hauteur et
+l'épaisseur en purs Espagnols dont le génie, comme on sait, est frondeur,
+algébriste et enclin à estimer au-dessous du cours toute propriété qui
+n'est pas la leur.
+
+D'ailleurs, à ne supposer que de bonnes intentions, comment voulait-on que
+ces braves gens passassent le temps, dans cette cour ouverte à tous vents?
+L'un d'eux, le frileux, s'était, il est vrai, avancé jusqu'au vestibule;
+mais nul ne l'avait engagé à y entrer, la Ramée ne l'ayant pas prescrit, un
+peu par défiance de la médiocre apparence du logis.
+
+On vint enfin les avertir que le roi leur accordait audience. Ils se
+regardèrent comme pour savoir qui marcherait le premier. Le plus âgé
+s'empara immédiatement de la tête et les deux autres le flanquèrent sans
+prononcer une syllabe.
+
+Ils entendirent du vestibule une voix qui disait:
+
+--Vous assurez que ces officiers ne savent point un mot de français. Je
+l'ai prévu, et sais assez d'espagnol pour me faire entendre d'eux. Allez
+donc, et veillez à ce que nul ne nous trouble. Si j'ai besoin de quelqu'un,
+j'appellerai.
+
+Cette voix les fit tressaillir. L'un des jeunes officiers, un petit homme,
+carré d'épaules, rougit et poussa le coude de son compagnon, qui répondit
+froidement:
+
+--_El rey!_
+
+--Oui, seigneurs, dit le planton, c'est effectivement le roi que vous venez
+d'entendre.
+
+Le sourire qui effleura leurs traits à cette réponse était déjà effacé,
+quand le guide vint à eux et dit:
+
+--Entrez, messieurs.
+
+La Ramée était assis près de sa table, sur laquelle brûlaient des
+flambeaux. Il feuilletait avec attention les papiers des Espagnols; il
+trouvait dans le texte même de la recommandation du roi d'Espagne des
+signes non équivoques de l'intérêt qu'on lui portait par delà les Pyrénées.
+
+Préoccupé comme il l'était, et aussi dans le but de se poser plus
+dignement, il attendit que le bruit des pas sur le parquet se fût arrêté
+pour lever la tête et regarder ses nouveaux hôtes. De cette façon, il
+coupait court à tout cérémonial.
+
+--Soyez les bienvenus, señores, dit-il en espagnol.
+
+Les officiers s'étaient avancés lentement. Ils s'arrêtèrent; la Ramée leva
+les yeux, et comme s'il eût aperçu des spectres, sa bouche s'ouvrit, son
+sang se figea dans ses veines. Il avait en face de lui Crillon, à droite
+Espérance, à gauche Pontis. Un moins brave se fût évanoui de peur. La Ramée
+se pencha en avant comme pour percer un brouillard magique qui se serait
+interposé entre lui et de vrais Espagnols, mais comment s'y tromper plus
+longtemps? La figure de Crillon était sombre, celle d'Espérance grave,
+celle de Pontis railleuse avec une nuance de haine féroce.
+
+--D'abord, lui dit Crillon, puisque vous nous avez reconnus, ne remuez ni
+ne criez, car vous sentez bien ce qui arriverait, et vous avez assez
+d'intelligence pour deviner notre dessein.
+
+En disant ces mots, il avait fait signe à Pontis, qui s'approcha de la
+Ramée un long poignard à la main.
+
+--Parlez-nous, si vous avez quelque chose à nous dire, continua le
+chevalier, mais que ce soit à voix basse, et de façon à n'amener personne
+ici. Sinon, après vous avoir expédié, nous en ferions autant de cette
+personne, et je crois tant de meurtres inutiles.
+
+La stupeur, l'épouvante de la Ramée ne sauraient se décrire. C'était,
+d'ailleurs, beaucoup moins de la frayeur qu'une prostration absolue.
+L'audace d'une pareille tentative, d'un coup à ce point insensé, suspendait
+en lui jusqu'à l'intelligence. Esprit et corps se soutenaient, il est vrai,
+mais paralysés, comme sont ces cadavres que la foudre a calcinés, et qui,
+monceaux de cendres, conservent encore l'apparence de la vie.
+
+Cette stupéfaction fut telle, qu'il laissa Pontis lui détacher le ceinturon
+de son épée et le désarmer ainsi, sans rencontrer même l'instinct de la
+résistance.
+
+Enfin, les vapeurs de cette ivresse se dissipèrent; le sang reprit son
+cours; le courage inné dans cet homme revint calmer les battements du
+coeur.
+
+--Si vous êtes venus pour me tuer, dit-il à ses ennemis, pourquoi n'est-ce
+pas déjà fait?
+
+--Nous ne sommes pas venus pour cela, répliqua Crillon. C'est une extrémité
+devant laquelle nous ne reculerons cependant pas, si vous nous l'imposez.
+Mais, jusqu'à présent, je ne la vois pas nécessaire.
+
+--Il peut arriver qu'elle le soit, dit la Ramée, car je ne suis pas un
+mouton pour me taire toujours comme je viens de le faire dans le
+premier mouvement de surprise.
+
+--Surprise naturelle, et que je ne blâme pas, reprit le chevalier. Le plus
+brave peut être surpris; je dois même vous dire que vous n'avez pas mal
+accepté la chose.
+
+Pendant qu'il parlait, la Ramée avait recueilli ses idées. Semblable au
+lutteur qui terrassé d'un premier choc se relève et prend mieux ses
+mesures.
+
+--J'entrevois, dit-il, messieurs, que vous avez commis une grave erreur, et
+que vous êtes perdus.
+
+Espérance ne bougea pas, Pontis redoubla d'ironique menace, Crillon secoua
+doucement la tête.
+
+--Ne le croyez pas, dit-il.
+
+--Pardonnez-moi. Il dépend de moi de vivre ou de me faire tuer, avez-vous
+dit?
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien! c'est là tout votre calcul. Vous vous êtes dit: il aura peur de
+la mort et se taira.
+
+--Mous nous le sommes dit en effet.
+
+--De deux choses l'une: ou je me tairai, que ferez-vous de moi? ou je
+crierai, et vous me tuerez... Que ferez-vous de vous?
+
+--Je ne comprends pas bien, dit Crillon.
+
+--Oui. Si je me tais, vous voudrez me taire signer quelque chose, ma
+renonciation, par exemple... J'admets que je la signe. Comment ferez-vous
+pour sortir du camp. Et si vous me tuez ce sera bien pis, que diront mes
+soldats? Votre sûreté est de tout point bien aventurée.
+
+--Monsieur, repartit Crillon, vous raisonnez si bien que c'est plaisir de
+discuter avec vous.
+
+--Oui, mais il ne faut pas que la discussion soit longue, dit la Ramée, car
+vous allez vous faire surprendre.
+
+--Merci, restez calme et ne songez pas tant à nous, car nous sommes sûrs de
+notre affaire. Oui, nous vous eussions tué si dans le premier mouvement
+vous eussiez appelé à l'aide; nous vous tuerions même encore si vous le
+faisiez, parce que les soldats sont portés tout d'abord à se jeter comme
+des dogues sur ceux que leur maître leur désigne, et que nous ne voulons
+pas être massacrés avant explication. Mais faites une chose, appelez
+tranquillement par la fenêtre, ou laissez l'un de nous aller appeler vos
+principaux officiers, les soldats même si cela vous plaît mieux. Nous
+sommes prêts.
+
+--A vous battre trois contre mille! s'écria la Ramée riant forcément, mais
+riant de cette fanfaronnade.
+
+--Non pas, monsieur; il ne faudrait pas m'en défier cependant. Seulement,
+j'y succomberais. Non, nous ne nous battrions pas contre votre armée; nous
+lui lirions certains papiers qui sont dans ma poche, et le combat
+deviendrait impossible.
+
+La Ramée, froidement:
+
+--Que disent ces papiers? demanda-t-il.
+
+--Appelons vos gens, si vous voulez, et vous l'apprendrez en même temps
+qu'eux. Vous hésitez. C'est le bon parti. Je vois que vous êtes un homme
+sage.
+
+--J'ai compris, dit la Ramée, que vous essayeriez de débaucher mes soldats
+par quelque promesse du roi ou même par des calomnies.
+
+--Je leur prouverai tout simplement que vous n'êtes pas plus Valois que je
+ne suis la Ramée, et cela les refroidira.
+
+--Monsieur! s'écria le jeune homme pâle de colère, prouvez!
+
+--Je veux bien, dit Crillon en s'approchant de la fenêtre en même
+temps que Pontis appuyait la pointe de son arme sur la chair
+frissonnante de la Ramée, qui s'arrêta.
+
+On entendit heurter doucement à la porte. Les trois compagnons
+s'apprêtèrent. Le front de la Ramée s'éclaircit, il allait pousser un cri
+d'alarme. Pontis raidit sa main, la lame mordit. Espérance étendait déjà
+les bras pour recevoir un cadavre.
+
+--J'avais fermé les verrous, dit Crillon; ouvrez-les, Espérance, et laissez
+entrer chez monsieur tous ceux qu'il voudra recevoir. Vous, Pontis,
+rengainez.
+
+Le visage de la Ramée devint livide. Par excès de bravoure il n'avait pas
+crié, mais cette assurance de ses ennemis l'accabla. Il perdit contenance.
+
+--Si je voulais, murmura-t-il, nous péririons tous ensemble; mais j'ai ma
+destinée, vous ne l'arrêterez pas dans son essor. Il est écrit que je serai
+heureux et glorieux malgré vos papiers et vos poignards.
+
+Crillon sourit et haussa les épaules.
+
+Un majordome se présenta:
+
+--Sire, dit-il, le messager qu'avait expédié ce soir Votre Majesté, est
+revenu au quartier.
+
+--Revenu! balbutia la Ramée déconcerté par l'éclair de joie qui brilla dans
+les yeux de ses ennemis, et pourquoi revenu?
+
+--Oh! sire... et dans un état....
+
+Crillon s'approcha de la Ramée.
+
+--Vous ne comprenez pas? lui dit-il à l'oreille. Voulez-vous que je vous
+explique pourquoi il n'a pas continué sa route vers Paris?
+
+La Ramée tremblait.
+
+--C'est parce que nous l'avons arrêté au passage, continua Crillon, et que
+nous lui avons pris son message.
+
+--Va! murmura la Ramée au majordome, qui attendait un mot du maître, va!
+
+Les portes se refermèrent.
+
+--Oui, poursuivit Crillon, cette lettre si tendre et si explicite à la
+fois, ce chef-d'oeuvre d'amour et de politique, est entre nos mains; il
+n'arrivera pas à son adresse. Voilà pourquoi votre courrier est revenu.
+
+La Ramée n'en pouvait croire ses oreilles, tout en lui tressaillait; ses
+yeux semblaient crier avidement: Parlez! expliquez-vous! instruisez-moi!
+
+--Nous arrivions vers votre camp avec défiance, dit Crillon, et chaque
+figure nous était suspecte, comme vous pensez bien. Soudain, nous
+rencontrâmes votre courrier qui galopait. Le pauvre diable! nous barrions
+le chemin à nous trois. Il nous compta, et dit, pour nous sonder: «Je parie
+que ce sont les Espagnols que nous attendons à Reims.--Oui, répliqua en
+espagnol Espérance, qui le sait à merveille.--Et moi, continua votre
+homme, je suis attendu à Paris.--Là-dessus, il n'y avait plus à hésiter,
+c'était un des vôtres, nous arrêtâmes le drôle, et lui prîmes la lettre
+adressée à votre maîtresse. Une jolie fille, ma foi.
+
+--Quoi! vous la connaissez? articula péniblement la Ramée en essuyant la
+sueur qui coulait de son front.
+
+--Si nous connaissons Mlle d'Entragues! la perle de beauté, comme vous
+dites. Demandez à Espérance s'il la connaît, lui, que vous avez assassiné
+pour elle!
+
+--Oh! rugit la Ramée, touché au coeur plus sûrement par la jalousie que par
+le poignard.
+
+--Chevalier, dit tout bas à Crillon le généreux Espérance, ménagez ce
+malheureux.
+
+--Allons donc! s'écrièrent Pontis et le colonel.
+
+--Par grâce!
+
+Cette compassion fut le dernier coup pour la Ramée, il tomba presque
+inanimé sur un fauteuil.
+
+--Henriette!... murmura-t-il.
+
+--Vous l'avez mise dans une jolie situation, continua Crillon. La voilà
+votre complice.
+
+--Ma complice!
+
+--Sans doute, complice de rébellion, d'attentat contre la sûreté de l'État
+et la personne du roi, de faux et d'imposture, de tous vos crimes enfin qui
+sont énumérés dans cette bienheureuse lettre.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria la Ramée.
+
+--Et le moins qui puisse arriver à cette délicieuse personne, c'est d'être
+pendue jusqu'à ce que mort s'en suive; mais je crois bien qu'elle sera
+brûlée....
+
+--Vive! ajouta Pontis avec un ricanement farouche.
+
+--C'est vrai! c'est vrai... dit la Ramée en se levant avec agitation; on
+pourrait la compromettre. Mais cette lettre, vous l'avez?
+
+--Pardieu!
+
+--Eh bien! hurla le jeune homme, nous allons tous mourir ici, car je vais
+appeler; je vous ferai tuer ou vous tuerai moi-même. Je ne sais pas ce que
+je ferai, mais ce sera terrible. Je ne veux pas que cette femme souffre
+seulement un soupçon à cause de moi.
+
+--Oh! oh! dit Crillon, eh bien, égorgeons-nous, allons....
+
+--Je reprendrai cette lettre sur vos cadavres! ajouta la Ramée écumant de
+colère. Donnez-la-moi, ce sera mieux.
+
+--Mais vous nous prenez donc pour des idiots? dit doucement le chevalier.
+Aurions-nous commis cette imprudence de vous rapporter une pièce si
+intéressante?... Oh! que non pas!
+
+--Où donc est-elle, et qu'en avez-vous fait? demanda le jeune homme, à qui
+ces paroles ne paraissaient que trop vraisemblables.
+
+--A l'heure qu'il est, un brave homme de notre suite l'a dans ses mains
+pour nous la remettre à notre retour. Si nous n'étions pas revenus demain à
+midi, comme j'y compte, ce messager, plus sûr que le vôtre, continuera son
+chemin, et rendra la lettre du roi de Reims au roi de Paris. C'est alors
+que Mlle d'Entragues aura maille à partir avec MM. les présidents de la
+Tournelle et autres.
+
+--Elle est perdue! s'écria la Ramée en proie au plus touchant désespoir.
+Messieurs! messieurs! c'est là le coup qui m'abat. Messieurs! épargnez
+cette jeune fille innocente. Elle est innocente, je vous jure!
+
+--Vous êtes aveugle, mon cher monsieur, dit Crillon, c'est une coquine!
+
+--Messieurs! vous êtes gentilshommes, vous ne ferez pas usage de vos forces
+contre une femme. Elle serait punie pour avoir été généreuse. Elle était ma
+fiancée, seigneurs!
+
+--Cela n'empêche pas une femme d'être pendue, dit flegmatiquement Pontis.
+
+--Oh! seigneur chevalier... Ah! brave Crillon! Voyez si je demande
+quelque grâce pour moi. Non, tuez-moi, je tends la gorge... frappez!
+mais, épargnez une pauvre femme.
+
+--Cela n'est plus possible, dit Crillon, nous allons être obligés de faire
+ici un scandale enragé. Vous mort, on va débiter des phrases entrecoupées
+de moulinets d'épée, le contre-coup s'en fera sentir peut-être bien loin:
+nous ne serons pas à midi à l'endroit où nous attend notre compagnon, et ma
+foi, demain matin la lettre sera donnée à Henri IV. Ainsi, vous aurez beau
+vous faire tuer ici, j'aurai beau dire à tous vos hommes que vous êtes un
+faux prince, j'aurai en vain exterminé les Espagnols, car ils ne se
+rendront pas ainsi,--ils savent trop bien ce qui les attend,--je me serai
+inutilement fait écharper avec mes deux compagnons, votre destinée, comme
+vous dites, n'en rejaillira pas moins sur votre complice, et gare le gibet
+pour toute cette jolie couvée de reptiles qu'on appelle les Entragues.
+
+--Eh bien! dit la Ramée avec un geste sublime, pas de scandale, pas de
+bruit, pas de combats. Vous serez à midi à l'endroit indiqué. Vous y serez
+dans deux heures, s'il n'y a que deux heures de chemin d'ici à cet endroit.
+
+--Ah! voyons, fit le chevalier, frappé ainsi que ses amis de l'auréole
+majestueuse qu'un splendide amour jetait au front du coupable.
+
+--C'est moi que vous voulez, n'est-ce pas, dit le jeune homme, ce n'est pas
+elle. Vous avez besoin de mon déshonneur, et de ma condamnation, non pas du
+supplice de la pauvre créature que j'aime. Je vous accorde ce qu'il vous
+faut. Je pourrais me faire tuer ici, vous n'auriez qu'une demi-victoire.
+Prenez-moi vivant, vous me dégraderez, vous me condamnerez. Je me livre.
+Seulement, épargnez-la!
+
+Les trois hommes se regardèrent saisis d'étonnement.
+
+--Oh! ne soupçonnez aucun piége, interrompit le jeune homme. Il n'y en a
+pas. Franc jeu. Mais d'abord, jurez-moi par le nom de Crillon que vous
+n'avez point cette lettre ici, cachée sur l'un de vous.
+
+--Je le jure! dit Crillon, et ne me parjure jamais.
+
+--Je le sais, il suffit. Nous allons partir tous quatre. Vous voyez si je
+me fie à l'honneur, moi. Nous rejoindrons votre compagnon, il vous rendra
+la lettre que vous lui avez confiée, vous me la livrerez, et ensuite je
+vous appartiens. Faites.
+
+--Voilà un homme! ne put s'empêcher de dire Crillon.
+
+--Qui eût été un brave homme... ajouta Espérance.
+
+--Si Proserpine ne lui avait appliqué sa griffe, grommela Pontis; mais elle
+la lui a appliquée, et à quelle profondeur, sambious!
+
+--Eh bien, messieurs, acceptez-vous? demanda la Ramée, tremblant d'être
+refusé.
+
+--C'est dit! s'écria le chevalier, et bien vous prendra d'avoir été rond en
+affaires. Je vous épargnerai toute souffrance inutile. Mon projet était de
+vous dégrader de vos titres usurpés, et de vous en fouetter le visage en
+présence de votre armée; j'avais toutes les preuves nécessaires pour vous
+infliger cette torture. Je ne le ferai pas. Vous êtes entré roi pour ces
+coquins, roi vous sortirez; jouissez de votre reste. Une fois dehors, je ne
+réponds plus de rien.
+
+--Je n'ai demandé qu'une grâce, dit froidement la Ramée. Je l'ai; que
+m'importe le reste!
+
+--Eh bien, partons! reprit Crillon.
+
+--Partons! répétèrent ses amis.
+
+La Ramée appela ses gens, et d'une voix calme:
+
+--Les chevaux de ces messieurs et le mien, dit-il.
+
+--Veillons toujours! murmura Pontis à l'oreille d'Espérance, le drôle a
+déjà échappé à des cordes plus solides que celle-ci.
+
+--Monsieur de Pontis, répliqua mélancoliquement la Ramée, qui l'avait
+entendu, ne veillez pas, c'est inutile; la chaîne par laquelle vous me
+tenez cette fois, je n'essayerai pas même de la rompre.
+
+Puis s'adressant à ses officiers, qui peu à peu apparaissaient dans la
+cour:
+
+--Je vais faire une reconnaissance avec ces messieurs, dit-il. Bonne garde!
+
+Et comme il était salué de quelques cris de: Vive le roi! qui faisaient
+bondir Crillon sur sa selle:
+
+--Adieu royauté! murmura-t-il avec une expression si touchante qu'Espérance
+se sentit remué jusqu'au fond de l'âme.
+
+Quelques minutes après, la cavalcade traversait silencieusement le camp,
+conduite par la Ramée.
+
+
+
+
+III
+
+COMMENT LA LIGUE SERVIT À BATTRE L'ESPAGNE ET RÉCIPROQUEMENT
+
+
+La petite troupe arriva ainsi au bourg d'Olizy où devait attendre le
+compagnon mystérieux, possesseur de la lettre. La Ramée appelait de ses
+voeux les plus ardents le terme du voyage.
+
+Sans armes, impassible, plongé dans une rêverie profonde, il avait accompli
+le trajet conduit par son cheval qui suivait les autres, et n'avait donné
+aucun sujet d'inquiétude à ses gardiens.
+
+A Olizy, on trouva dans une hôtellerie celui que Crillon y attendait.
+C'était frère Robert qui, pour se désennuyer, avait pris place à une
+fenêtre du premier étage, et contemplait le spectacle toujours animé d'un
+marché de petite ville.
+
+La Ramée ne parut pas surpris quand il se trouva en présence du moine. Il
+comprit l'alliance secrète de ces hommes; il sentit que sa destinée se
+brisait contre un écueil inévitable. Résigné comme les fanatiques arabes,
+il ne manifesta ni amertume ni défiance.
+
+--Nous avons réussi, dit Crillon au génovéfain, grâce à votre concours, et
+je crois la duchesse vaincue. Elle n'a plus rien à faire désormais.
+
+La Ramée étouffa un soupir, tandis qu'on racontait l'histoire de son
+dévouement et de sa défaite.
+
+Le moine prenant Crillon à part:
+
+--Vous prendrez garde, dit-il, qu'on ne vous l'enlève en route; si secrète
+que nous ayons tenue cette expédition, le bruit peut en être arrivé aux
+oreilles de la duchesse, et une embuscade est bientôt tendue. Vous
+comprenez facilement l'intérêt des complices à empêcher les révélations du
+coupable. Avez-vous été suivi en venant de Reims?
+
+--Je ne crois pas. Nous avons marché vite.
+
+Cependant la Ramée, impatient, dit à Espérance:
+
+--Pourquoi se consulte-t-on ainsi? Nous sommes arrivés. Voilà votre
+compagnon. Où est la lettre?
+
+--C'est juste, répliqua Espérance, qui alla troubler aussitôt l'entretien
+de Crillon et du moine.
+
+Crillon s'empressa de demander la lettre à frère Robert. Celui-ci la tira
+d'une poche intérieure de sa robe; mais, au lieu de la donner à la Ramée,
+qui étendait une main avide:
+
+--Quand il aura la lettre, dit-il tout haut, vous ne le dominerez plus.
+
+--C'est vrai, mon frère, répliqua Crillon; mais j'ai promis.
+
+--Cette lettre, continua opiniâtrement le moine sans s'inquiéter de la
+colère convulsive qui commençait à agiter la Ramée, c'est à la fois la
+conviction de son crime et la preuve de ses intelligences avec les plus
+cruels ennemis du roi. Il n'est pas le seul qui mérite d'être puni.
+
+--Je l'ai achetée de ma vie; elle est à moi, s'écria la Ramée.
+
+--Et je l'ai promise, répéta Crillon. Il faut la rendre.
+
+--Ce devrait être déjà fait, chevalier de Crillon, dit la Ramée, en se
+déchirant les doigts à coups d'ongles.
+
+--Ne la rendez que lorsqu'il sera mis en sûreté à Paris, messieurs,
+interrompit le moine.
+
+--Ce serait manquer à ma parole, dit Crillon. Donnez, frère Robert, donnez
+la lettre à ce jeune homme.
+
+--Au-dessus de votre parole, il y a le salut de l'État et du roi, s'écria
+frère Robert.
+
+--Au-dessus d'une parole donnée, il n'y a rien, dit Espérance.
+
+Le génovéfain, s'approchant de ce dernier:
+
+--Cette lettre, lui dit-il à demi-voix avec un regard pénétrant, c'est la
+perte d'une femme ou plutôt d'un monstre qui, si vous ne l'étouffez, perdra
+elle-même Gabrielle.
+
+Espérance tressaillit. Pourquoi frère Robert lui disait-il cela, à lui,
+avec ce mystère? Il savait donc tout, il devinait donc tout, cet étrange
+personnage?
+
+Pontis approuva le moine très-haut et très-vivement.
+
+--Avec les traîtres, disait-il, toute ruse est légitime.
+
+Mais Crillon rougissait déjà sous le regard dédaigneux de la Ramée. Il prit
+la lettre des mains de frère Robert et la donna au vaincu sans condition ni
+commentaire.
+
+La Ramée l'ouvrit précipitamment, la lut et demanda du feu. Espérance se
+hâta d'aller lui chercher une lumière dans la pièce voisine. Alors le
+prisonnier brûla le fatal papier, et en dispersa au vent les cendres ou
+plutôt la fumée, qu'il suivit du regard jusqu'à ce que tout se fût évanoui.
+
+À partir de ce moment il s'assit et ne donna plus signe d'inquiétude ni
+même d'attention à ce qui se passait autour de lui.
+
+Mais Crillon et le moine avaient délibéré et discuté. Plus d'une fois le
+chevalier avait paru en désaccord avec son interlocuteur; cependant
+celui-ci finit par céder. Crillon s'approchant de Pontis et d'Espérance,
+qu'il prit à part:
+
+--Vous allez, dit-il, conduire le prisonnier à Paris; frère Robert vous
+suivra. Vous hâterez le pas, et à la moindre tentative de rébellion, à la
+moindre apparence de secours qui serait offert à la Ramée, pas
+d'hésitation, cassez-lui la tête.
+
+--Soyez tranquille, colonel, dit Pontis.
+
+--Il ne tentera rien, répliqua Espérance. Désormais c'est un homme mort:
+mais pourquoi nous quittez-vous, monsieur; est-ce une indiscrétion de vous
+le demander?
+
+--Nullement. J'ai fait observer au génovéfain que c'était un crève-coeur
+pour moi de quitter ce pays en y laissant un millier d'hommes armés contre
+notre roi Henri IV. Le frère prétend que sans chef ils se dissiperont tout
+seuls. Moi je dis qu'il suffit de la duchesse, ou de l'Espagnol, ou de M.
+de Mayenne, pour donner une vie dangereuse à ce corps de mutins. Je les
+veux réduire.
+
+--Vous seul?
+
+--J'ai mon plan, ne vous mettez pas en peine. Il me reste une
+recommandation à vous faire, Espérance, c'est de vous défier de votre
+tendre coeur. Songez qu'il faut que ce la Ramée soit roué vif en place de
+Grève. Pas de négligence.
+
+--Le pauvre insensé!
+
+--Quant à vous, Pontis, on vous a pardonné votre débauche de l'autre soir;
+vous l'avez réparée par un bon service à partir du moment où vous nous avez
+rejoints. Cependant vous remarquerez que le chien Rustaut s'est le mieux
+conduit en cette circonstance. Mais si vous touchez d'ici à Paris un verre
+qui sente le vin, je vous fais pendre comme un coquin.
+
+--Monsieur, monsieur, murmura le garde, épargnez-moi et faites-moi
+l'honneur de me corriger autrement que par des menaces.
+
+Après avoir ainsi tout réglé, Crillon mit la troupe en chemin. La Ramée
+marchait entre Espérance et Pontis; frère Robert suivait, armé d'un long
+pistolet qu'il cachait sous sa robe.
+
+Crillon donna une lettre au génovéfain pour le gouverneur de
+Château-Thierry, qu'il priait d'accorder une escorte au prisonnier et de
+fournir un chariot couvert pour l'enfermer, de peur que sa ressemblance
+avec Charles IX n'éveillât quelque soupçon chez les malintentionnés du
+pays.
+
+Au premier embranchement de la route, le chevalier quitta ses gens et
+retourna en arrière pour accomplir sa mission à Reims. Le prisonnier, avant
+de prendre congé, salua civilement Crillon et lui dit:
+
+--Si nous ne nous revoyons pas, monsieur, tenez-vous pour remercié.
+Pardonnez-moi et oubliez-moi.
+
+
+--Peut-être ferai-je mieux que cela pour vous si vous continuez à être
+sage, répliqua Crillon, ému par cette résignation; à tout péché
+miséricorde.
+
+Et il tourna bride.
+
+--Que veut-il dire? demanda la Ramée; il me répond comme si j'avais
+sollicité une grâce.
+
+--Taisez-vous, pauvre orgueilleux, interrompit Espérance d'une voix douce
+et grave. Le chevalier veut dire que jamais un bon chrétien ne doit
+désespérer ni des hommes ni de Dieu. Vous êtes jeune; l'horizon vous semble
+un peu borné peut-être, en ce moment; mais après celui-là il y en a
+d'autres. Marchons, et vous les verrez se dérouler devant vous.
+
+La Ramée le regarda surpris. Lui qui ne comprenait pas le pardon des
+injures, il ne pouvait y croire chez les autres.
+
+On arriva à Château-Thierry, et le gouverneur ayant fait droit à la requête
+de Crillon, le voyage s'acheva plus rapidement, sans événement digne de
+remarque.
+
+Cependant Crillon avait trouvé le camp de la Ramée dans une inquiétude
+mortelle. La disparition du chef ne s'expliquait pas. On voyait les
+officiers chercher, s'enquérir, causer à voix basse, et les soldats
+commençaient à se regarder les uns les autres, en demandant qu'on leur
+montrât le roi Charles X.
+
+Les Espagnols, isolés au milieu des Français, voulaient savoir ce
+qu'étaient devenus les trois envoyés de leur nation, dont tout le camp, la
+veille, avait célébré l'arrivée, et la garde des postes avancés ne savait
+dire autre chose que ce qu'elle avait vu, c'est-à-dire la Ramée partant au
+petit jour avec ces officiers, qui l'accompagnaient pour une
+reconnaissance.
+
+L'inquiétude devint de l'effroi. L'effroi se changea en panique. Il fut
+décidé qu'on enverrait prendre des nouvelles auprès des chefs secrets de
+l'entreprise, chez M. de Mayenne, chez la duchesse de Montpensier. En
+attendant, on fouilla les environs, on poussa jusqu'à Olizy, où s'était
+faite la première halte de la Ramée et de ses ravisseurs.
+
+Les nouvelles qu'on apprit là étaient accablantes. Le roi marchait sur
+Paris. Le roi semblait plutôt un captif qu'un maître. Le roi avait disparu.
+Ces nouvelles apportées au camp y produisirent l'effet d'un coup de pied de
+cheval dans une fourmilière.
+
+Le tambour bat, les hommes prennent les armes, on accuse les Espagnols de
+trahison, puisque le roi a disparu avec des Espagnols.
+
+Ceux-ci se retranchent, après avoir donné des explications d'autant moins
+satisfaisantes, qu'ils comprenaient moins encore que les Français ce qui
+venait d'arriver. Ils protestent que si les trois Espagnols envoyés par
+Philippe II ont emmené le roi, c'est pour quelque dessein important. On
+leur répond que l'action d'emmener le chef et de le cacher, sans donner de
+ses nouvelles, est une trahison palpable. Des mots on en vient aux injures,
+le vocabulaire espagnol en est riche. Des injures on passe aux coups.
+
+La mêlée commence. Les vieilles dettes se payent. Les Espagnols, moins
+nombreux et très-décontenancés, se laissent entamer, par suite d'une
+mauvaise disposition de leurs commandants. Le sang coule et aveugle les
+combattants.
+
+C'est le moment où Crillon arrivait sur le lieu de la scène. Un blessé
+qu'il rencontre lui explique de quoi il s'agit; cet homme était
+intelligent, il raconte au chevalier que, si ces gens-là pouvaient
+seulement s'entendre une minute, ils cesseraient aussitôt de se battre.
+
+Mais le bon chevalier ne partage pas l'opinion du blessé. Il trouve le
+spectacle agréable. Il est placé sur un tertre qui domine l'action. Voir
+des Espagnols et des ligueurs s'entre-déchirer, c'est une bénédiction du
+ciel. Crillon juge les coups, mord de plaisir sa moustache grise, on dirait
+un vieux chat se pourléchant à l'odeur des viandes que le boucher dépèce,
+et que lui, chat, se propose d'entamer plus tard.
+
+Mais les Espagnols, bons soldats, exercés par une longue guerre, ne se
+laissent pas malmener sans riposte. Ils reprennent du champ et se
+renferment dans les maisons du village voisin; ils s'y barricadent tandis
+que leurs meilleurs carabiniers tournent et retournent, abattant ça et là
+les plus acharnés ligueurs. Crillon, de plus en plus heureux, sait gré aux
+Espagnols de décimer si généreusement les gens de la Ligue.
+
+Ceux-ci plient, le moment de l'explication va avoir lieu, car ils énumèrent
+leurs blessés et leurs morts. Mais ce n'est pas là le compte de Crillon.
+
+--Des Français! s'écrie-t-il, battus pat des Espagnols, harnibieu!
+
+Et il s'élance au milieu des combattants.
+
+Ce terrible harnibieu avait grande réputation en France et à l'étranger.
+Crillon le poussait d'une façon particulière, avec des poumons si puissants
+qu'il dominait partout le bruit du combat.
+
+Les ligueurs, déjà furieux d'avoir été battus, plus furieux encore de se
+l'entendre reprocher, demandent quel est cet homme inconnu qui se met ainsi
+tout à travers les mousquetades, quand il n'y a que faire.
+
+--Eh! mordieu! je suis Crillon, dit le vieux guerrier, ne me
+reconnaissez-vous pas?
+
+--Crillon! répètent les Français surpris et effrayés à la fois.
+
+--Nous sommes donc attaqués par les troupes du roi? demande un officier
+ligueur.
+
+--Vous allez l'être, répond Crillon, je précède l'avant-garde.
+
+--Par la trahison des Espagnols! s'écrie l'officier.
+
+--Vous l'avez dit, mon brave.
+
+--Sus aux Espagnols! crient cent voix autour du chevalier.
+
+--En avant! rugit Crillon, dont l'épée de flamme électrise toute la troupe
+française.
+
+A sa voix, sous ses ordres, chacun se précipite. Les maisons sont
+enfoncées, déjà elles brûlent; les Espagnols écrasés, égorgés, battent la
+chamade; mais Crillon fait la sourde oreille. Le carnage continue, les
+morts s'entassent, l'écharpe rouge d'Espagne disparaît sous les flots de
+sang. En vain quelques fuyards essayent-ils de gagner la campagne, on les
+rattrape, on les assomme sans pitié. Et Crillon se contente de dire à ceux
+qui demandent quartier:
+
+--A votre sortie de Paris, le roi vous avait pardonné, vous avait renvoyés
+en vous enjoignant de n'y plus revenir, et vous êtes revenus: c'est votre
+faute!
+
+Quand tout est fini, quand il ne reste plus debout que des Français,
+ceux-ci, bien que glorieux de leur victoire, regardent avec inquiétude le
+chevalier, qui attend du haut de son cheval que le silence et l'ordre se
+soient rétablis. Crillon est satisfait, la journée a été bonne, plus un
+Espagnol et trente ligueurs de moins.
+
+--Eh bien! ligueurs, dit-il, savez-vous ce que vous venez de faire? Vous
+avez signé votre paix avec le vrai roi. Vous en aviez un faux hier. C'était
+un fantôme envoyé par ces traîtres Espagnols, et vous fûtes assez sots,
+assez mauvais Français pour le servir. Vous vous demandez ce qu'il est
+devenu. Il s'est rendu au vrai roi de France, et ce matin avant le jour, il
+a quitté votre camp; il est sur la route de Paris pour aller faire sa
+soumission à notre maître.
+
+Un silence de désespoir et d'effroi régnait dans la foule qui se sentait à
+la merci de cet audacieux vainqueur. Quant à Crillon, tranquille comme s'il
+avait eu derrière lui cent mille hommes:
+
+--Que craignez-vous? ajouta-t-il. Je vous déclare libres. Partez dans vos
+foyers si vous en avez le désir; je vous engage ma foi que nulle poursuite
+ne sera faite. Mais, direz-vous, que devenir? voilà bien des carrières
+finies. Faites mieux: revenez avec moi à Paris. Vous vous êtes comportés en
+braves et vous serez traités comme tels. S'il vous faut de l'argent, vous
+en aurez; de l'avancement, je vous en promets: cela vaut mieux, je crois,
+que la réputation d'assassins, de traîtres et la misère. Votre chef vous a
+abandonnés, l'Espagnol vous dupait, un vrai Français vous appelle. Suivez
+Crillon harnibieu! vous savez ce que vaut sa parole.
+
+On vit les têtes s'agiter confusément, se consulter par des regards prompts
+et avides. Puis comme si une même pensée eût jailli soudain de ces mille
+cerveaux:
+
+--Plus d'Espagnols! vive la France! s'écrièrent-ils;
+
+--Et vive le roi! ajouta Crillon, sinon il n'y a rien de fait.
+
+--Vive le roi! répétèrent les nouveaux convertis.
+
+Crillon sentit qu'il n'y avait pas un moment à perdre. Il fit plier le camp
+à la hâte, réunit les officiers, les caressa, leur promit ce qu'ils
+voulurent et les emmena derrière lui, laissant la masse à elle-même, bien
+assuré que le corps suit toujours la tête.
+
+Cette troupe d'officiers fut entraînée avec une telle précipitation;
+Crillon, sur la route, leur fit donner tant de soins; il y eut dans cette
+marche tant d'ordre et d'adresse à la fois; le rusé guerrier sut si
+habilement à chaque ville que traversaient les détachements, les entourer
+de troupes fidèles qui achevaient ou maintenaient la conversion, que, dans
+un délai invraisemblable, on vit entrer à Paris tout ce qui naguère
+s'appelait l'armée du roi Charles X.
+
+Crillon rangea cette troupe en bataille au faubourg Saint-Martin; il eut
+soin de lui donner la plus favorable apparence, et, se mettant à la tête
+avec une bonne humeur irrésistible, il conduisit au Louvre ces ligueurs qui
+menaçaient, huit jours avant, de mettre à feu et à sang toute la France.
+
+--Sire, dit-il au roi, qui n'en pouvait croire ses yeux, j'amène à Votre
+Majesté un régiment de volontaires qui ont détruit en Champagne les
+garnisons Espagnoles. Ils voudraient bien savoir ce qu'est devenu un
+certain la Ramée soi-disant Valois, qui fomentait là-bas une sédition et se
+faisait appeler Majesté.
+
+--Il est en prison au Châtelet, dit le roi avec un sourire, et on instruit
+son procès en ce moment.
+
+
+
+
+IV
+
+PREMIÈRE CHASSE
+
+
+Le roi était parti pour chasser à Saint-Germain. Mais la pluie étant venue,
+la chasse ne put avoir lieu.
+
+On passa la journée assez tristement dans le vieux château, et le roi au
+lieu de parcourir la forêt, travailla, joua ou dormit. La cour s'ennuya
+plus que lui.
+
+Le lendemain matin seulement, arrivèrent les dames. Henri alla au-devant de
+Gabrielle qu'il trouva mélancolique et froide, malgré les efforts qu'elle
+faisait pour se vaincre. Le temps ne disposait pas à la gaieté, il était
+gris, aigre; les nuages couraient chargés de neige, qu'ils n'osaient
+envoyer sur terre parce qu'on était au printemps, et que c'eût été contre
+les lois de la guerre; mais cette neige parcourant l'espace, se vengeait en
+promenant partout sur son chemin la rigueur d'un froid de décembre.
+
+Cependant les arbres poussaient déjà leurs feuilles vertes et l'oiseau
+chantait dans les bois. Dans la forêt on voyait s'ouvrir ces longues
+perspectives fraîches dont l'oeil est caressé; les tapis d'émeraude
+émaillés de fleurs se déroulaient sous les voûtes verdoyantes des chênes.
+Il ne manquait au tableau qu'un sourire du soleil. Il eût sans doute tout
+ranimé sur la terre, les plantes et les coeurs.
+
+Henri conduisit Gabrielle dans les parterres où l'armée des jardiniers
+essayait de faire fleurir trop tôt ces lilas et ces roses qui, quinze jours
+plus tard, se fussent épanouis magnifiquement tout seuls. La marquise était
+enveloppée d'une mante fourrée, le roi, en guerrier qui brave les saisons,
+se promenait dans une tenue printanière, pourpoint de satin mauve et
+haut-de-chausses blanc. C'était d'une fraîcheur à faire trembler.
+
+--Comme vous voilà sombre, marquise, dit le roi en prenant une des mains de
+Gabrielle, vous grelottez et vous boudez. C'est la représentation exacte du
+temps qu'il fait.
+
+--J'avouerai, sire, qu'en effet j'ai froid et aux épaules et à l'esprit.
+
+--Et au coeur?
+
+--Je n'ai pas parlé du coeur, sire, dit doucement Gabrielle.
+
+--C'est toujours cela de sauvé!... Vous m'en voulez de vous avoir fait
+quitter Paris, marquise, vous préférez Paris?
+
+Gabrielle rougit. Peut-être le vent devenait-il plus froid.
+
+--Je n'ai jamais, répondit-elle, de préférence sans consulter le bon
+plaisir du roi.
+
+--Oh! comme cette parole serait douce et bonne, si la résignation n'en
+faisait tous les frais, s'écria Henri. Voyons, marquise, ouvrez-moi ce cher
+petit coeur. Depuis quelque temps vous me recevez avec trop de réserve. Que
+me reprochez vous? Ai-je changé? Avez-vous conservé quelque levain des
+jalousies passées?
+
+En parlant ainsi, Henri suivait d'un oeil pénétrant chaque nuance de la
+physionomie loyale de Gabrielle; et cette curiosité ne dénotait pas chez le
+bon roi une parfaite tranquillité de conscience.
+
+Gabrielle ne manifesta rien qui donnât raison aux suppositions d'Henri.
+
+--Non, sire, dit-elle avec un accent dégagé qui rassura tout à fait le roi.
+
+--Cela m'eût étonné, ajouta-t-il: car si jamais conduite fut exemplaire,
+c'est la mienne.
+
+Gabrielle sourit sans amertume.
+
+--Vrai, dit le roi, j'ai rompu avec tout ce qui peut vous affliger; vrai.
+D'ailleurs n'ai-je pas l'âge de me montrer raisonnable? suis-je pas un
+grison? et n'ai-je pas près de moi la plus angélique des femmes?
+
+Les deux mains se pressèrent affectueusement, mais les nuages ne
+s'envolèrent pas du front pur de la marquise.
+
+--Ce n'est pas la faute du roi, murmura-t-elle, si je suis triste.
+
+--A qui donc la faute?
+
+--A moi, à moi, qui m'alarme de tout, et qui suis une nature malheureuse.
+
+--Mais quelle sorte de chagrins pouvez-vous vous faire, marquise? Laissez
+cela aux pauvres martyrs couronnés, sur lesquels vingt fois par jour tombe
+une souffrance imprévue. Ceux-là ont le droit d'avoir l'esprit sensible.
+Mais vous, n'êtes-vous pas entourée de gens qui ôtent les épines de votre
+sentier? Ainsi, à moins que vous ne les cherchiez vous-même, selon
+l'habitude des femmes....
+
+--Je ne crois pas, dit vivement Gabrielle. Non, mes chagrins ne sont point
+aussi chimériques que Votre Majesté veut bien le supposer. N'ai-je pas
+d'abord cette plaie incurable du mépris de mon père?
+
+--Oh! votre père!... Voilà un mépris dont je ne m'inquiéterais guère.
+Depuis qu'il est nommé grand maître de l'artillerie, par préférence à
+Sully, M. d'Estrées ne devrait plus tant vous mépriser, ce me semble.
+
+--Sire, c'est un grand ressentiment qu'il nourrit au fond du coeur contre
+moi, et une fille ne peut voir sans regret changer ainsi le plus tendre
+père.
+
+--Ne me dites donc pas de ces choses-la, marquise; ce tendre père était un
+féroce gardien qui vous eût fait damner. Rappelez-vous Bougival et le bossu
+Liancourt. Allons, allons, si vous regrettez ce père-là au point de me
+bouder, je vous accuserai de n'être plus naturelle, et de me chercher
+noise, pour quelque grief caché.
+
+Gabrielle tressaillit.
+
+--En vérité, sire, répondit-elle, vous vous obstinez à ne pas comprendre ma
+situation. Faut-il que je l'explique à un esprit aussi délié, à un coeur
+aussi délicat que le vôtre? Quoi! maîtresse du roi! moi, qui étais une
+fille irréprochable et de bonne maison. Maîtresse du roi! Un honneur dont
+je dois être fière et qui me déshonore. Si vous saviez comment le peuple
+m'appelle!
+
+--Le peuple vous aime pour votre grâce et votre bonté.
+
+--Non; le peuple me hait d'occuper une place où il voudrait voir une femme
+légitime vous donner des dauphins et des princesses. Le peuple se marie,
+sire, et respecte le mariage.
+
+--Ah! si vous me reprochez cela, dit Henri abattu, si ma douce Gabrielle me
+querelle au sujet de choses convenues....
+
+--A Dieu ne plaise, sire! Suis-je ambitieuse? suis-je avide? me suis-je
+jamais mêlée des affaires de votre État? suis-je âpre à la curée des places
+et des largesses? me croyez-vous assez vaine, assez sotte pour oublier mon
+humilité? Sire, jugez-moi bien, je n'ai que votre opinion pour me consoler
+de celle des autres; rendez-moi du moins justice, et n'attribuez pas à des
+calculs le peu d'amertume qui s'exhale de mon coeur.
+
+--Je sais, je sais, murmura Henri qui croyait au désintéressement de cette
+âme généreuse. Mais une plainte prouve que vous souffrez, et vous voir
+souffrir c'est la torture pour moi-même.
+
+--Je n'en demande pas plus, dit vivement Gabrielle, et ce seul mot de mon
+roi me suffit. Dès que vous avez compris que je souffre, dès que vous me
+plaignez, je me déclare satisfaite, et vais travailler à me consoler, à me
+guérir de cette tristesse qui offusque vos regards.
+
+En disant ces mots, elle redressa la tête et parut secouer dans la bise ses
+longs cils humides de quelques larmes.
+
+--Ma pauvre Gabrielle, articula sourdement le roi, dont l'excellent coeur
+s'était pris à cette innocente supercherie, tu souffres, oui, je le sais;
+on te fait endurer en ce moment des injustices dont je m'aperçois plus que
+je ne le puis dire, à toi, la meilleure, la plus parfaite femme qui ait
+jamais approché d'un trône. Les coquins! ils ne savent pas apprécier cette
+âme qui, au lieu de se venger, pleure et puis se hâte de cacher ses larmes.
+Mais patience! je ne suis pas le maître chez moi, Gabrielle. Tout me presse
+et me domine. J'ai le Valois la Ramée, j'ai la duchesse scélérate avec tous
+ses Châtel. J'ai Mayenne en campagne. Il faut parer à tout. Ce n'est pas le
+temps de songer aux affaires de mon coeur. Patience... un jour viendra,
+marquise, où je serai au faîte: ce jour-là, c'est moi qui ferai la loi aux
+autres, et je ferai respecter Gabrielle. Je m'entends... je m'entends!
+
+--Sire! s'écria la marquise, votre bonté va plus loin que ma douleur
+elle-même, pardonnez-moi. J'étais folle, j'étais misérable. Devrais-je
+ainsi jeter du fiel dans la coupe où Votre Majesté puise l'oubli de ses
+importants travaux? Non, sire, je suis heureuse, très-heureuse, j'ai dit
+tout cela par caprice, par humeur de femme. Je ne me plains de rien,
+pardonnez-moi. Et d'ailleurs, tenez, voilà le soleil qui perce les nues; il
+éclaire tout dans la nature; tenez, mon oeil brille; le rayon joyeux
+descend jusqu'au fond de mon coeur.
+
+--Vous êtes une excellente femme, Gabrielle, murmura le roi ému en la
+baisant au front, et j'ai dit ce que j'ai dit.
+
+Il achevait à peine, lorsqu'à l'extrémité de l'allée où ils se promenaient
+apparut le petit la Varenne, le digne messager secret d'Henri, dont la
+réputation était trop connue à la cour. Ce vertueux personnage tournait le
+dos discrètement et regardait des primevères et des giroflées avec une
+attention qui témoignait de ses goûts champêtres.
+
+Le roi l'avait vu, mais s'était bien gardé de paraître l'apercevoir.
+
+
+La marquise l'aperçut, elle, et se mit à rire.
+
+--Ah! dit-elle, le porte-poulets de Sa Majesté....
+
+--Bon! s'écria Henri, où donc?
+
+--Là-bas, tenez, sire, il se baisse jusqu'à mettre le nez sur des
+violettes. Qu'il prenne garde, le pauvre homme.
+
+--A quoi donc?
+
+--En se baissant ainsi, il retourne ses poches et les billets doux vont
+s'en échapper.
+
+--Toujours railleuse, ma Gabrielle.
+
+--Sans malice, sire, je vous jure. Mais appelez-le, il a peut-être quelque
+chose à vous dire.
+
+--De sérieux, c'est possible. Je l'avais chargé de m'apporter des nouvelles
+du procès de Paris.
+
+--Vous gagnez toujours les vôtres, dit en riant Gabrielle, qui entraîna le
+roi au-devant du petit la Varenne.
+
+Celui-ci, tout baissé qu'il était, avait vu ce mouvement par l'angle du V
+que formaient ses deux jambes. Il crut prudent d'éviter la rencontre de
+Gabrielle, et, sans affectation, s'éloigna en herborisant, pour gagner un
+couvert de lilas voisin.
+
+--Oh! oh! dit Gabrielle, je crois que je lui fais peur.
+
+--Double brute, grommela le roi dans ses dents, Dirait-on pas qu'il se
+cache de vous? Holà, Fouquet! holà, drôle!
+
+Fouquet était le vrai nom du personnage qui, en s'enrichissant, jadis
+maître d'hôtel de Catherine de Navarre, avait orné ce nom du marquisat de
+la Varenne, ce qui avait fait dire à Catherine, soeur du roi, que la
+Varenne avait plus gagné à porter les poulets du roi qu'à piquer les siens.
+
+Quand on l'appelait Fouquet, le nouveau marquis comprenait que le temps
+était à l'orage. Il dressa l'oreille et accourut près du roi en faisant
+mille et mille excuses à Gabrielle, dont l'hilarité allait toujours
+croissant.
+
+Henri, qui avait tant d'esprit, n'eût-il pas dû remarquer qu'une femme
+aussi rieuse lorsqu'il s'agit de jalousie, ne peut être une amoureuse bien
+brûlante? Mais, hélas! les gens d'esprit ne sont-ils pas les plus aveugles?
+
+--Çà, dit le roi, tu as l'air de fuir quand on t'appelle. Est-ce un jeu?
+
+
+--Oh! sire, je n'avais pas vu Votre Majesté ni Mme la marquise. Ces touffes
+me dérobaient leur auguste présence. Sans cela je ne me fusse pas permis de
+respirer l'odeur des fleurs.
+
+--Il me fera mourir de rire, dit Gabrielle. Sortez-le d'affaire, il se
+noie.
+
+--Mais non, interrompit le roi, il ne saurait être embarrassé, il n'en a
+pas sujet. Voyons, m'apportes-tu des nouvelles du procès?
+
+--Oui-da, sire; mais tout n'est pas fini, les juges délibèrent encore sur
+la peine.
+
+--Que présume-t-on?
+
+--Une condamnation, sire.
+
+--Et l'accusé!
+
+--Ce la Ramée se tient fort bien aux débats. Il pose comme si quelque
+peintre était là pour le dessiner, mais il a beau faire, sa tête n'est plus
+solide sur ses épaules. Au surplus, sire, quand la délibération sera close,
+M. le premier président m'a promis d'envoyer un exprès à Votre Majesté pour
+l'instruire avant que l'arrêt soit prononcé. Cela ne peut tarder.
+
+--Vous voyez, dit le roi à Gabrielle, que le porte-poulets est cette fois
+simple huissier du parlement.
+
+--Bah! bah! répondit la marquise; fouillez bien dans ses petites poches.
+Voulez-vous que je vous y aide?
+
+La Varenne prit un air de componction qui redoubla la belle humeur de
+Gabrielle; mais il eût été bien embarrasse de répondre, lorsqu'on entendit
+un coup de feu retentir sur la lisière de la forêt, et les échos de la
+vallée le répéter jusqu'à l'horizon. La voix des chiens éclata au loin
+comme une fanfare et se tut.
+
+--Oh! oh! dit le roi, on chasse chez moi et l'on tue, à ce qu'il paraît!
+Qui donc chasse à Saint-Germain quand mes chiens sont au chenil et mon
+arquebuse au croc?
+
+--Sire, dit la Varenne, c'est M. de Crillon qui, ce matin, avant le dîner
+de Votre Majesté, est venu courre un lièvre.
+
+--Crillon!... tiens, tant mieux, s'écria le roi en s'épanouissant; nous
+dînerons ensemble. Est-il seul?
+
+--Il est avec ce beau jeune seigneur, si riche, à qui Votre Majesté a donné
+droit de chasse.
+
+--Espérance, peut-être, dit le roi sans malice, et par conséquent sans
+regarder Gabrielle qui, à ce nom, sentit la flamme monter jusqu'à ses
+cheveux.
+
+--Oui, sire, M. Espérance.
+
+--Eh bien, montons à cheval pour les aller surprendre, dit le roi.
+Voulez-vous, marquise? Il fait beau, et nous gagnerons de l'appétit.
+
+--Volontiers, répliqua Gabrielle, dont le coeur battait de joie.
+
+--Je vais prendre un habit de cheval et me botter, dit le roi. Viens, la
+Varenne.
+
+--Moi, je suis tout habillée, dit Gabrielle, et j'attendrai mon cheval en
+me promenant à ce bon soleil.
+
+--Je vous demande quelques minutes, s'écria le roi. Hâtons-nous la Varenne,
+hâtons-nous, pour ne pas faire attendre la marquise.
+
+Gabrielle, ivre d'un doux espoir, s'appuya sur la balustrade de pierre,
+inondée de lumière chaude, et remercia Dieu, dont la providence et la riche
+bonté n'éclatent nulle part aussi splendidement que dans ce lieu, la plus
+merveilleuse de ses oeuvres.
+
+Tandis qu'elle s'absorbait dans ses rêves passionnés, Henri poursuivait sa
+route vers le château, et la Varenne déployait ses petites jambes pour le
+suivre.
+
+Ils ne furent pas plus tôt dans les appartements où les valets de chambre
+habillèrent Sa Majesté, que le porte-poulets, profitant de chaque sortie
+des gens de service:
+
+--Sire, dit-il tout bas, Mme la marquise m'a fait bien peur avec sa
+plaisanterie de me fouiller.
+
+--Pourquoi donc, la Varenne?
+
+--Parce qu'elle eût trouvé quelque chose dans mes poches, sire.
+
+On tendit les bottes au roi.
+
+--Quoi donc? demanda Henri dans un intervalle.
+
+--Votre Majesté sait bien où j'ai été de sa part.
+
+--Sans doute; mais tu n'as pas dans ta poche les compliments dont je
+t'avais chargé, ou même ceux qu'on t'a rendus en échange?
+
+--Non, mais....
+
+On attacha les éperons et le manteau.
+
+--La Varenne me donnera mon fouet et mon chapeau, allez! dit le roi.
+Continue, la Varenne.
+
+--Mais on m'a remis ceci pour Votre Majesté.
+
+Et il tendit un billet au roi qui le lut avec empressement:
+
+«Cher sire,
+
+»Votre souvenir trouble mes nuits et mes jours. Comment peut-on vivre en
+souffrant ainsi? Comment pourrait-on vivre sans ces tortures délicieuses?
+Le coeur généreux d'Henri me comprendra, car je ne me comprends plus
+moi-même.»
+
+HENRIETTE.»
+
+--Quel trouble! dit le roi enchanté.
+
+--C'est de la passion folle, ajouta tout bas la Varenne.
+
+--Vraiment?
+
+--Du délire. Figurez-vous, sire, une bacchante, oh! mais une belle!
+
+Et les yeux effrontés du petit homme s'écarquillèrent pour imiter le regard
+du tigre ou de la chatte.
+
+Le roi inflammable, comme on sait, frissonna de tout son corps. Il se
+rappela sans doute cette jambe de nymphe au bac de Pontoise.
+
+--Oui, murmura-t-il, elle est bien belle.
+
+--Que m'ordonne Votre Majesté?... Que répondrai-je?
+
+--J'y vais rêver.
+
+--Madame la marquise attend le bon plaisir de Sa Majesté, vint dire un
+écuyer.
+
+Le roi tressaillit, et se hâtant.
+
+--Cette chère marquise, s'écria-t-il, partons. Retrouve-moi à l'écart, la
+Varenne, je te ferai réponse. Ah! le billet.
+
+Il le jeta au feu, après l'avoir relu encore, et, courant dans sa galerie
+comme un jeune homme, gagna les degrés en répétant: Ne faisons jamais
+attendre les dames!
+
+Quelques moments après il était à cheval, après avoir tenu lui-même
+l'étrier à la marquise, qu'il combla de prévenances et de délicates
+caresses, pour compenser sans doute l'infidélité de son incorrigible
+esprit.
+
+Le roi et Gabrielle n'avaient pris avec eux qu'un seul écuyer et un page.
+Henri connaissait tous les carrefours de la forêt et chassait bien.
+Lorsqu'il se fut orienté, il piqua droit vers la chasse.
+
+Rustaut et Cyrus, ces braves chiens, avaient attaqué un chevreuil, et,
+suivis de quelques autres, s'en donnaient à coeur joie sur les terres
+royales.
+
+Henri coupa droit au milieu de la voie, et Gabrielle le suivit à quelque
+distance. L'écuyer à sa droite écartait les branches avec un épieu. Henri,
+courant au passage de l'animal, rencontra bientôt Crillon qui tendait à
+pied, l'arquebuse de chasse à la main, et lui cria:
+
+--Oh! brave Crillon, ne prends pas le roi pour un chevreuil.
+
+--Harnibieu! sire, la belle rencontre! dit le chevalier en courant les bras
+ouverts et l'oeil joyeux vers son maître.
+
+Henri mit pied à terre aussitôt. A l'arçon du cheval de Crillon pendaient
+deux faisans et un lièvre.
+
+--Ah! compagnon... voilà comme tu secoues mon gibier, dit le roi.
+
+--Ce n'est pas moi, sire, je n'ai pas encore brûlé une amorce. C'est
+Espérance. Voilà un tireur!
+
+--Il dévastera mes domaines, dit le roi riant. Où est-il, que je lui fasse
+mon compliment?
+
+Un coup d'arquebuse retentit à cent toises.
+
+--Tenez, dit Crillon en étendant la main de ce côté, ajoutez un chevreuil à
+la liste.
+
+Les chiens se turent.
+
+On vit bientôt dans le fourré un homme écarter les branches d'une main,
+tandis que de l'autre il traînait la victime dans les herbes. C'était
+Espérance, que la vue du roi surprit et embarrassa.
+
+Crillon riait aux éclats.
+
+--Marquise, dit Henri à Gabrielle qui débouchait en ce moment sur la
+clairière, voyez comme on fourrage chez ce pauvre roi.
+
+Espérance poussa un petit cri à l'aspect de sa belle amie. Celle-ci lui
+avait déjà envoyé le sourire promis. Elle était rose de joie, il était
+pâle. Toute cette émotion fut mise sur le compte du flagrant délit de
+braconnage.
+
+--Un beau brocart, dit le roi palpant l'animal, et gras malgré la saison.
+
+--Je l'ai tiré à l'intention de Sa Majesté, répliqua Espérance. A tout
+seigneur tout honneur.
+
+--Voilà qui va bien, s'écria Henri joyeux. Vous en mangerez votre part,
+jeune homme. Viens, Crillon, que je te parle.
+
+Et passant un bras autour du cou de Crillon, il l'emmena à quelques pas,
+laissant Espérance et Gabrielle seuls en face l'un de l'autre, au centre de
+la clairière éblouissante de lumineuse verdure. Ils furent bientôt réunis,
+et, sous les yeux de l'écuyer et du page, qui se tenaient à une
+respectueuse distance, ils purent, le coeur palpitant, mais avec toutes les
+apparences de la plus cérémonieuse politesse, échanger le dialogue suivant:
+
+--Bonjour, ami.
+
+--Bonjour, amie.
+
+--Vous voilà donc ici?
+
+--J'espérais vous y rencontrer.
+
+--Vous avez déjà mon sourire, n'est-ce pas?
+
+--Il a pénétré mon coeur.
+
+--Notre seconde condition était de vous parler quand je pourrais; je le
+puis, que voulez-vous que je vous dise?
+
+--Toute parole de vous est une harmonie qui me charme.
+
+--Parce que toute parole de moi vous dit la même chose, n'est-ce pas
+Espérance?
+
+--Plus ou moins clairement, Gabrielle.
+
+--Eh bien! soyons claire, puisque vous y tenez. Je... vous... aime....
+
+--Oh! murmura Espérance en fermant les yeux sous le feu de ce dévorant
+sourire, et en appuyant ses mains sur son coeur, comme s'il eût été frappé
+d'une balle. Oh! pitié....
+
+On entendit le pas du roi et de Crillon qui se rapprochaient.
+
+--N'importe, disait le roi, tu t'exposais trop en allant seul ou à peu près
+arrêter le faux Valois dans son camp. Ne recommence pas, je te le défends!
+
+--Oui, répondit Crillon, ce pauvre la Ramée m'eût donné bien du mal s'il
+eût fallu le prendre de force au milieu de ses gens. Mais, je vous le
+répète, sire, je savais son côté faible, j'en ai abusé, et je l'ai eu ainsi
+à bon marché. Ce n'est pas un méchant homme, au fond.
+
+--Son côté faible? dit Gabrielle, se mêlant à la conversation pour
+qu'Espérance eût le temps de se remettre, dites-le-nous, monsieur de
+Crillon.
+
+--Eh! eh! cela étonnerait bien le roi, fit en riant malicieusement le brave
+chevalier.
+
+--Dites, dites, demanda Henri.
+
+--Monsieur, interrompit Espérance en posant un doigt sur ses lèvres,
+laissez-moi vous rappeler que c'est un secret que vous avez juré de
+respecter.
+
+--Oui, harnibieu! oui, et je le respecterai!
+
+--Que le diable emporte ces gardeurs de secrets, dit Henri. Bah! je finirai
+bien par le savoir, celui-là, et je vous le dirai, marquise.
+
+Gabrielle regarda du coin de l'oeil Espérance comme pour lui dire:
+
+--Si je voulais bien le savoir....
+
+Soudain on entendit trois sons de trompe dans le bois.
+
+--Voilà quelqu'un qui m'arrive, dit le roi, on me cherche... il faudrait
+répondre.
+
+Espérance sonna trois coups pareils accompagnés chacun d'une phrase de
+fanfare.
+
+Bientôt la Varenne accourut sur un énorme cheval: un courrier
+l'accompagnait.
+
+--Pour le roi! dit la Varenne en poussant le courrier près de Sa Majesté.
+
+Henri brisa le sceau de l'enveloppe et dit froidement:
+
+--La Ramée est condamné à mort.
+
+Espérance baissa la tête avec autant de respect que s'il se fût agi d'un
+ennemi digne de pitié.
+
+--Eh bien, il ne l'a pas volé, dit Crillon. Qu'on le pende!
+
+--N'est-ce pas au seigneur Espérance que j'ai l'honneur de parler? dit la
+Varenne.
+
+--Oui, monsieur, reprit le jeune homme.
+
+--Monsieur, le condamné vous fait prier par l'huissier de la Tournelle
+d'obtenir la permission de converser un moment avec lui dans sa prison.
+
+Espérance regarda le roi, qui avait entendu.
+
+--Tiens, il vous connaît donc? demanda Henri avec une curiosité bien
+naturelle.
+
+--Oui, oui, il le connaît! s'écria le chevalier, éclatant d'un gros rire;
+ou plutôt il l'a connu, n'est-ce pas, Espérance?
+
+Espérance supplia Crillon par un geste.
+
+--Soit, nous ne dirons rien, ajouta le chevalier.
+
+Espérance attendait toujours l'autorisation du roi.
+
+--Allez, allez! dit Henri, je vous permets tout ce que vous voudrez.
+Carte blanche! Fais signer cette permission, la Varenne!
+
+Crillon suivit le roi et la marquise. Espérance remonta à cheval et prit
+congé de Sa Majesté. Il salua aussi profondément Gabrielle qui, pour calmer
+une petite toux subite, appuyait en le regardant deux de ses doigts sur ses
+lèvres.
+
+--Dieu bon, murmura Espérance, bénissez cette amie fidèle, qui me donne
+plus qu'elle n'avait promis.
+
+Et il retourna à Paris, avec la permission signée, se demandant pour quelle
+raison la Ramée le mandait près de lui en une extrémité si cruelle.
+
+
+
+
+V
+
+MISÉRICORDE
+
+
+La Ramée, depuis son arrestation, s'était courbé sous la main de Dieu. Il
+semblait avoir accompli sa tâche sur la terre.
+
+Tous ceux qui le virent, magistrats, courtisans, peuple, rendirent justice
+à sa tranquillité, à sa noblesse d'attitude et de langage. On ne lui
+reprocha que la majesté affectée d'un état qui n'était pas le sien. Il eût
+été sublime si le sang des Valois eût réellement coulé dans ses veines.
+
+Mais en vain se présenta-t-il aux juges avec tant d'assurance, en vain
+allégua-t-il les preuves que nous connaissons et que la duchesse lui avait
+fournies. De plus amples renseignements eurent beau s'offrir au tribunal
+pour établir la substitution mensongère que Catherine de Médicis avait
+faite dans le berceau de son petit-fils: tout cet échafaudage, habilement
+préparé par une main invisible, celle de la duchesse, et soutenu par ses
+partisans, qui de leur influence secrète protégèrent encore la Ramée devant
+ses juges, tout ce pénible labeur des ennemis du roi s'écroula,
+disons-nous, sous les efforts de l'accusation.
+
+Alors apparurent des preuves authentiques, d'irréfragables documents qui,
+fournis également par une main cachée, établirent toute l'imposture et
+dévoilèrent une partie de ses ressorts. Plusieurs des juges s'entretinrent
+longtemps, dit-on, avec certain moine génovéfain qui demeura inconnu, mais
+non pas muet, et répandit des flots de lumière sur cette intrigue
+mystérieuse.
+
+En présence des charges terribles qui s'élevaient contre les instigateurs
+du complot, le parlement s'arrêta effrayé. Le crime remontait à sa source,
+et quelle source! Les maisons les plus illustres, une femme dont le nom
+avait été populaire et qui avait presque régné à Paris. Le roi fut
+consulté, il s'effraya lui-même, et déclara que pour faire un scandale de
+cette mise en accusation de Mme de Montpensier, il désirait avoir des
+preuves incontestables, éclatantes, comme seraient, par exemple, l'aveu et
+la dénonciation de la Ramée lui-même.
+
+Les juges ne demandaient que cela. La Ramée fut mis à la torture. On ne
+connaissait alors rien de plus convaincant que la parole même de l'accusé;
+on ne s'inquiétait pas de savoir comment cette parole avait été obtenue.
+Mais la Ramée, soumis à la question de l'eau et à celle du feu, n'avoua
+rien, et cria plus haut encore qu'il était Valois et prouverait sa
+naissance par son courage dans les tortures.
+
+Le roi fut très-mortifié de cet échec. Il le reprocha durement à ses gens
+de la Tournelle. Il résultait de la fermeté stoïque du patient une
+confirmation des faits que la discussion logique et modérée des débats
+avait suffi à détruire. La Ramée, en soutenant qu'il était Charles de
+Valois, absolvait Mme de Montpensier et se rendait intéressant jusque sur
+l'échafaud.
+
+Nous n'avons pas besoin de dire combien la duchesse en triompha. Elle
+répandit dans le public que ce n'était pas sa faute si un Valois survivait,
+si ce jeune homme avait eu le courage de réclamer ses droits à la
+succession de Charles IX. Elle niait effrontément l'avoir aidé. Elle
+défiait les preuves, et, sachant la scrupuleuse timidité du roi pour des
+débats nouveaux, elle s'étonnait bruyamment qu'on l'accusât, elle, d'une
+crédulité qui avait été un moment le crime de tout Paris.
+
+Quant à servir plus efficacement le malheureux jeune homme, quant à essayer
+de le sauver soit de la damnation, suit de la prison, elle n'en fit rien.
+Lâche et sans coeur comme tous ceux qui vivent par l'ambition seule, elle
+ne voulait pas s'aventurer à une lutte dans laquelle tous ses soutiens
+avaient successivement disparu.
+
+La Ramée, cependant, comptait sur elle. Il devait espérer que, pour prix de
+son silence et de sa fidélité, il recevrait quelque avis, quelque secours,
+la liberté même. Durant les longs jours de sa captivité, de son
+interrogatoire, de ses tortures, il écouta constamment les bruits,
+surveilla chaque pierre, interrogea chaque mouvement de son geôlier. Il lui
+semblait, à ce malheureux, que tout à coup le cachot allait s'ouvrir, que
+tout à coup le geôlier lui allait remettre une arme et une clé; il lui
+semblait, enfin, que Mme de Montpensier veillait incessamment, suivait
+chacune de ses pensées, et que le retard apporté à sa délivrance venait
+uniquement du choix délicat qu'on faisait des voies et moyens.
+
+Cependant, rien ne paraissait, et le temps avait fui, et les douleurs du
+corps, celles plus poignantes de l'âme, augmentaient à chaque instant.
+
+Au moment où la Ramée fut pris par le doute, l'habileté de ses juges essaya
+de l'ébranler et de surprendre un aveu contre la duchesse; mais le
+prisonnier fut honnête, il fut généreux, et, malgré les plus brillantes
+messes, garda un secret qui le perdait.
+
+Peut-être la Ramée espérait-il encore en la duchesse. Nous ne le nierons
+pas. Mais il y a déjà bien de la noblesse à ne pas désespérer en de
+pareilles circonstances. Le jeune homme souffrait, dans sa prison du
+Châtelet, de bien violents assauts! Cette liberté qu'on lui offrait par
+moments, c'était la possibilité de retrouver Henriette; retrouver Henriette
+n'était-ce pas vivre en plein paradis?
+
+Jamais la Ramée ne se trouva plus malheureux et plus content de lui-même.
+Son sacrifice héroïque le réhabilitait à ses yeux. Henriette le saurait
+sans doute, elle y trouverait de nouveaux encouragements à aimer son
+sauveur. Le noble souvenir de sa belle action et cette image suave de sa
+maîtresse entretinrent la joie et le courage au fond d'un coeur que les
+bourreaux de la Tournelle cherchaient à amollir. La Ramée éprouva un
+bonheur pareil à l'ivresse en s'obstinant à conserver ce titre de Valois
+qui le faisait seigneur et maître d'Henriette. Et puisque le destin
+s'acharnait à l'empêcher de faire une reine, du moins pour la femme qu'il
+aimait resterait-il éternellement prince et roi.
+
+Mais le jour de la condamnation arriva. C'est une heure solennelle, qui
+fait courber les fronts les plus audacieux. Condamnation sans appel
+possible, le bourreau suivant de près le juge, et pas de nouvelles de ses
+amis, pas de secours, pas même un signe mystérieux!
+
+Qui pourrait décrire l'effrayant travail d'une cervelle humaine dans le
+silence de la prison, quand mille conjectures naissent et meurent comme les
+fantômes de fièvre, quand les plus horribles craintes se heurtent contre
+les plus folles espérances; alors que les minutes prennent la proportion et
+la valeur de longues années, alors que tout le passé sombre comme un navire
+brisé et que l'avenir s'éclaire des feux menaçants de la colère céleste.
+
+La Ramée sentit qu'il était perdu. Un prêtre envoyé vers lui le lui fit
+comprendre. La Ramée n'eut pas même la suprême joie d'épancher ses douleurs
+dans le sein de la religion; cette religion lui commandait un aveu complet
+de ses fautes, et le prisonnier ne voulait rien avouer. Il eût fallu, aux
+pieds de Dieu, dépouiller les misérables passions de la vie, et la Ramée
+tenait à ses passions plus qu'à la vie, l'orgueil et l'amour étaient sa
+chair et son sang. Il se tut quand le prêtre lui offrit le pardon en
+échange d'une confession sincère, et comme dans les paroles du ministre de
+paix, la Ramée avait cependant remarqué ces mots: «Oubliez ceux que vous
+avez aimés et réconciliez-vous avec vos ennemis,» le malheureux voulut au
+moins satisfaire à l'une de ces lois divines, il écouta l'un des cris de sa
+conscience, et fit demander à entretenir Espérance, son plus mortel ennemi.
+
+Néanmoins, il comptait peu sur la présence d'un homme qu'il avait si
+cruellement traité; il commençait à se connaître; et ce fut avec une
+véritable explosion de reconnaissance qu'il accueillit l'entrée du jeune
+homme dans son cachot. Espérance, toujours le même, n'avait pas perdu une
+minute pour se rendre à l'appel d'un ennemi vaincu qui l'implorait.
+
+Le gouverneur du Châtelet, ce vieillard que nous avons vu si bon pour
+Espérance, reconnut son ancien prisonnier et le conduisit en souriant
+auprès de la Ramée.
+
+Ce fut une scène touchante.
+
+Le condamné était dans un de ces bouges affreux, semblables à des cercueils
+de pierre. L'art des geôliers ne s'y était appliqué qu'à rendre toute
+évasion impossible. Partout le génie de l'homme et l'instinct de la
+conservation reculaient devant ces masses de granit à soulever, devant ces
+portes de fer à briser. Espérance frissonna en entrant et s'avoua qu'il fût
+mort plutôt que de passer une seule nuit dans cet enfer.
+
+La Ramée était libre de ses mouvements; les chaînes, en un pareil endroit,
+devenaient superflues. Il alla au-devant du visiteur généreux que le
+gouverneur lui amenait. On leur laissa une lampe, les geôliers se
+retirèrent.
+
+Ainsi l'avait commandé la Ramée, ainsi l'avait accepté Espérance, en qui ne
+s'éveilla pas même un soupçon d'inquiétude.
+
+Une froide attente précéda entre eux les premières explications. L'homme
+libre et vainqueur regardait son misérable ennemi, il essayait de donner à
+son attitude assez d'humilité délicate pour ne pas offenser le malheur.
+
+Le prisonnier attachait sur Espérance un regard attendri.
+
+--Merci, murmura-t-il, merci, monsieur.
+
+--Je vous écoute, monsieur, dit Espérance.
+
+La Ramée soulevant ses bras amaigris, passa lentement deux mains blanches
+sur son pâle visage. Il faisait un effort pour dompter les dernières
+convulsions de l'orgueil.
+
+--Je n'ai pas voulu quitter la vie, dit-il d'une voix sourde, sans obtenir
+le pardon d'un homme que j'ai injustement frappé... et j'avouerai plus
+librement aujourd'hui que jamais, combien mon crime fut indigne de pardon,
+car aujourd'hui je connais la générosité d'un ennemi.
+
+Il ne put en dire davantage, l'émotion étranglait sa voix, Espérance
+d'ailleurs l'arrêta.
+
+--Vous faites en ce moment, dit-il, une bonne action, qui en rachète
+beaucoup d'autres moins bonnes. Depuis longtemps, monsieur, je vous avais
+pardonné. Je savais déjà que la plupart de vos crimes sont nés de votre
+aveuglement.
+
+--Mes crimes, murmura la Ramée surpris de cette rude parole.
+
+--Il faut bien appeler de ce nom le meurtre et la rébellion, dit doucement
+Espérance. Mais, je le répète, vous n'êtes pas aussi coupable pour moi que
+vous le paraîtriez à d'autres. Je connais, vous dis-je, le démon qui vous a
+perdu.
+
+--Oh! monsieur, s'écria la Ramée d'une voix ferme et presque menaçante,
+n'accusez pas Henriette lorsque je ne puis plus la défendre.
+
+--Et vous, repartit Espérance, ne dépensez pas vos forces en un vain éclat
+de fausse générosité. Vous vous êtes perdu pour cette femme, pauvre
+insensé; voyez comment elle vous paye.
+
+--Elle fût venue ici, interrompit la Ramée, si je l'eusse exigé; mais le
+devais-je? Eût-il été d'un honnête homme de compromettre par une faiblesse,
+à mes derniers moments, la femme que j'ai sauvée aux dépens de ma vie? Elle
+se tait, elle se cache, je l'approuve. Elle appartient au monde, à sa
+famille; elle ne peut accepter, même le reflet de ma triste célébrité. Ne
+l'accusez pas quand je l'absous.
+
+--Comme il vous plaira, dit Espérance.
+
+--Vous, d'ailleurs, ajouta la Ramée avec un sombre regard, vous en avez le
+droit moins que tout autre.
+
+Espérance rougit à cette allusion jalouse. Évidemment le souvenir de sa
+liaison avec Henriette vivait encore dans le coeur du prisonnier.
+
+--A Dieu ne plaise, dit-il, que j'accuse Mlle d'Entragues... Mais enfin
+je ne puis fermer mes yeux à la lumière. Elle m'a laissé assassiner, elle
+vous laisse mourir. Tout cela ne témoigne pas d'un coeur bien tendre; mais
+puisque vous vous déclarez satisfait, je n'ajouterai plus un mot.
+
+--Que vouliez-vous qu'elle fit! s'écria la Ramée avec une vivacité qui
+révélait le trouble de son âme.
+
+--Ce qu'on fait dans les circonstances terribles où son imprudence, sa
+coquetterie l'ont trop souvent placée: on rachète alors ses fautes par un
+généreux dévouement. Mais non, vous dis-je, elle n'a pas de coeur.
+
+Et il baissa la voix.
+
+--Demandez-lui, murmura-t-il, si elle a pleuré Urbain du Jardin... Voyez
+si elle a versé autant de larmes que j'ai pour elle perdu de sang. Et quand
+vous agonisez, seul, en ce cachot, elle devrait pousser des sanglots
+capables de traverser ces murailles.
+
+--Je ne saurais l'entendre, dit la Ramée, mais je suis sûr qu'elle pleure.
+
+Et en parlant ainsi, le malheureux sembla remercier Henriette absente par
+un regard d'une ineffable douceur.
+
+--Je n'ai rien vu qui fût plus respectable que la folie de cet homme, pensa
+Espérance.
+
+--Monsieur, ajouta la Ramée, tout le monde m'abandonne, en apparence.
+Croyez-vous pourtant que personne ne pense à moi? Mais le Châtelet ne se
+prend pas d'assaut facilement: vous êtes venu ici, vous, parce que M. de
+Crillon vous fait obtenir du roi tout ce que vous désirez, j'y comptais
+bien en vous mandant près de moi. Tout autre, eût-il été aussi généreux que
+vous, ne se fût pas introduit comme vous dans ma prison. Je vous ai donc
+enfin revu, vous m'avez pardonné, vous me rendrez encore un service.
+
+--Lequel?
+
+--Oh! le plus grand de tous: un service qui fera disparaître pour moi les
+vulgaires horreurs de la mort et changera mes derniers moments en une douce
+extase. Henriette sait-elle que je l'ai sauvée en me livrant à vous?
+Sait-elle que si j'eusse agi pour moi seul, je pouvais me faire tuer et
+tomber avec une sorte de gloire, et qu'alors je me fusse épargné la honte
+d'une captivité, les douleurs de la torture et l'échafaud? Le sait-elle,
+monsieur?
+
+--Je ne pourrais vous l'affirmer. Car trois personnes seulement eussent pu
+le lui dire, et pas un de nous trois n'a parlé à Mlle d'Entragues.
+
+--Eh bien, monsieur, s'écria la Ramée en se soulevant pour saisir la main
+d'Espérance, voici le service que je réclame de vous. Instruisez-là...
+instruisez-la non pas quand je serai mort, mais maintenant. Non pas pour
+qu'elle se décide à manifester une démarche en ma faveur, mais pour qu'elle
+fasse un signe et prononce tout bas un mot que vous me rapporterez et qui
+me rafraîchira au moment de subir la dernière épreuve. Vous comprenez cela,
+n'est-ce pas monsieur, qu'on ne soit pas désintéressé quand on aime aussi
+passionnément une femme? Ce que je demande est d'ailleurs bien peu de
+chose, un signe, un mot.... Demandez-les-lui pour moi, et veuillez me
+les rendre quand je sortirai de cette prison pour aller mourir. Je vous
+impose une pénible tâche, n'est-ce pas? ajouta-t-il en pressant
+convulsivement les mains de son ennemi. Mais vous êtes un grand coeur, et
+peut-être avez-vous sondé toute la profondeur du mien, faites cela pour
+moi. Dieu, qui vous a béni déjà, continuera pour vous ce qu'il n'a pas
+voulu faire pour moi maudit. Je lis dans vos yeux que vous m'accorderez ma
+demande.... Oh! mais ce n'est pas encore tout ce que je réclame du
+généreux Espérance, dit-il avec un gémissement qui fit tressaillir le jeune
+homme de compassion et de respect.
+
+--Parlez encore, répliqua-t-il.
+
+--Il faut me promettre plus que tout cela, poursuivit la Ramée en
+s'exaltant par degrés à mesure qu'il sentait croître la sympathie de son
+interlocuteur. Oui, vous parlerez à Henriette de mon sacrifice, et vous
+reviendrez me dire ce qu'elle vous aura confié pour moi, mais après?...
+après, entendez-vous bien ces terribles paroles! je serai mort après; je ne
+serai plus là pour veiller sur mon trésor, pour le défendre comme toute ma
+vie s'y est employée. Oh! vous êtes beau, elle vous a aimé, dit-il avec un
+rugissement farouche, elle vous aimera peut-être encore si elle vous
+revoit, et qu'elle compare votre triomphante jeunesse, la splendeur de
+votre prospérité, la sève féconde de votre existence avec la froide et
+abjecte dépouille de ce criminel mort dans les supplices.... Oh! qu'elle ne
+vous aime pas!... que son coeur, que son corps n'appartiennent plus à aucun
+sur la terre, que je n'aie pas à subir du fond de ma tombe l'horrible
+torture de la jalousie! Les morts ont une âme qui souffre encore,
+monsieur... Promettez-moi que vous ne me prendrez pas Henriette.
+Demandez-lui pour moi de renoncer au monde, de s'ensevelir dans un cloître,
+elle le fera, n'est-ce pas? elle ne peut faire autre chose. Comment
+brillerait-elle, soit à la cour, aimée du roi, soit au bras d'un époux,
+avec le souvenir de l'homme qui est mort pour lui sauver le repos et
+l'honneur? Henriette fera des voeux, promettez-le-moi! elle ne verra plus
+après moi le visage d'un homme, c'est le moins qu'elle me doive pour prix
+de mon dévouement. Je sais bien que je demande des choses difficiles, mais
+je souffre, il faut avoir pitié de moi; vous devez comprendre l'horreur de
+ma situation. Cette femme que je laisse si belle, si désirable, si
+recherchée, Henriette... fragile créature, qui peut-être m'oubliera
+demain!... Ah! la femme lâche qui ne descend pas au tombeau avec moi!
+
+En disant ces mots, l'infortuné secouait furieusement sa tête meurtrie, et
+des larmes de désespoir roulaient avec le sang dans ses yeux.
+
+Espérance fut remué jusqu'au fond des entrailles par l'égoïsme si
+douloureusement sincère de cet inextinguible amour. Quel désordre dans ce
+coeur, quelle tempête, quels éclairs effrayants illuminaient ce chaos.
+Ainsi, rien pour Dieu, rien pour la vie, pas de remords, pas de regrets;
+rien que cet amour! La Ramée, semblable à ces furieux idolâtres, qui, dans
+le délire, abattent et brisent les statues muettes de leurs divinités, la
+Ramée en était venu à injurier son idole. L'homme qui insulte ainsi ce
+qu'il aime est perdu sans ressource; il n'a plus qu'à mourir.
+
+Espérance s'approcha du prisonnier, il lui prit la main. Une immense pitié
+soulevait son coeur. Ce pauvre jeune homme était absous à ses yeux.
+Désormais en présence d'une pareille infortune plus de haine, plus de
+mépris. Cet homme avait pleuré, s'était accusé, il devenait un ami pour le
+généreux Espérance.
+
+--Écoutez, dit-il, je vous trouve si malheureux que je ferai tout pour
+vous. Comment au lieu de penser à mourir ne pensez-vous pas plutôt à vous
+sauver?
+
+La Ramée, honteux de ses larmes, releva la tête à ces étranges paroles.
+
+--Me sauver! murmura-t-il, que voulez-vous dire?
+
+--Oui, le roi n'a pas de colère contre vous. J'ai entendu sa voix qui
+disait: «Allez voir la Ramée, carte blanche....» Si vous voulez
+m'entendre, je vais faire changer d'un mot votre ciel d'enfer en un
+firmament radieux.
+
+La Ramée écoutait avidement.
+
+--Faites quelque chose pour vous-même, continua Espérance, aidez le roi
+dans sa clémence.
+
+--Que puis-je?
+
+--Attendez. Vous avez persisté, dans les débats, à soutenir que vous êtes
+Valois, et vous ne l'êtes pas.
+
+La Ramée fronça le sourcil.
+
+--Vous ne l'êtes pas, vous dis-je. Je sais bien que pour l'affirmer, vous
+avez une raison, l'orgueil; vous ne voudriez pas passer pour imposteur aux
+yeux d'Henriette. Je comprends tout d'une passion comme la vôtre.
+
+La Ramée rougit de voir ce clair regard lire ainsi au fond de son coeur.
+
+Eh bien, poursuivit Espérance, si vous y tenez tant, ne dites pas que vous
+reconnaissez avoir menti. Soit, persévérez dans votre mensonge....
+
+--Je crois être Valois, dit fièrement la Ramée.
+
+--Je l'admets. Dites que vous le croyez, mais dites en même temps qui vous
+l'a fait croire.
+
+La Ramée fit un mouvement.
+
+--Une lâcheté! interrompit-il, une trahison!
+
+--La duchesse ne vous trahit-elle pas? Où sont les secours qu'elle vous
+envoie?
+
+--Patience!
+
+--Insensé! attendrez-vous que le bourreau vous incruste cette vérité dans
+la gorge?... Vous êtes trahi, vous dis-je. Eh bien! puisque la duchesse
+ne songe qu'à ses misérables intérêts, songez aux vôtres. Voulez-vous la
+liberté? Voulez-vous ce soir courir au grand air de la route, sur un bon
+cheval, au-devant de cinquante années d'existence?
+
+--Moi!...
+
+--Je vous offre la liberté, dussé-je sacrifier ma vie à vous la rendre. Car
+vous m'avez touché ici, et je suis pour quelque chose dans votre malheur.
+
+--Vous êtes une belle âme, dit la Ramée attendri.
+
+--Écrivez que vous avez été de bonne foi, que vous vous êtes cru et vous
+croyez encore Valois, parce qu'on vous l'a fait croire. Nommez bravement
+l'instigateur de ce complot. En un mot, soyez aussi loyal envers le roi
+qu'on a été vil et lâche contre lui. Votre conscience doit appuyer mes
+paroles, si vous êtes sincère. En échange de cet écrit je vous donne la
+liberté, la vie. J'en jure Dieu qui m'entend.
+
+--Me donnez-vous Henriette? s'écria la Ramée dont le coeur bondissait à
+l'idée de cette résurrection espérée.
+
+--C'est à elle-même non à moi qu'il faut le demander, répliqua Espérance.
+Sais-je ce qu'il y a dans le fond de son coeur?
+
+--Vous m'aviez promis d'aller la trouver, tout à l'heure.
+
+--C'est vrai. J'irai.
+
+--Eh bien! demandez-lui qu'elle m'accompagne, et j'accepte.
+
+--Et vous écrirez au roi ce que je vous dictais?
+
+--A l'instant. Fuir avec Henriette! oh! mais pour cela je vendrais mon âme!
+
+Espérance tendit la main à la Ramée.
+
+--Jurez-moi ce que vous venez seulement de dire.
+
+--Je le jure par Henriette d'Entragues, s'écria la Ramée les yeux
+étincelants.
+
+--Mais, murmura Espérance, si elle refusait?
+
+Un nuage passa funèbrement sur le front du prisonnier.
+
+--En ce cas, dit-il, je serai trop heureux de mourir. Mais elle m'aime!
+elle acceptera! Oh! monsieur, à présent que j'ai recommencé à espérer, je
+brûle d'impatience. Ménagez mon temps.... Hâtez-vous. Chaque minute sera
+un siècle d'angoisses. Sauvez-moi, rendez-moi Henriette et je vous adorerai
+à genoux!
+
+Espérance serra la main du malheureux.
+
+--Vous ne m'aurez pas vainement appelé, dit-il. Silence, fiez-vous à moi,
+et que mon nom vous porte bonheur!
+
+--Dans combien de temps reviendrez-vous? murmura la Ramée pâle de joie.
+
+--Priez Dieu jusqu'à mon retour.
+
+--Je ne saurais, je ne saurais... le trouble est dans mon âme, je n'ai
+plus une idée, ou plutôt je n'en ai plus qu'une seule: répondez-moi quand
+je vous reverrai.
+
+--Comptez lentement jusqu'à dix mille, répliqua Espérance.
+
+Et ayant frappé à la porte de fer qui lui fut ouverte, il envoya un sourire
+à la Ramée qui le suivait d'un avide regard et disparut.
+
+
+
+
+VI
+
+L'ILE LOUVIER
+
+
+Espérance n'avait pas fait cent pas hors du Châtelet, que toutes ses
+mesures étaient prises.
+
+L'idée de sauver la Ramée avait fini par dominer chez lui toutes les
+autres. Il y emploierait toutes ses ressources, sa fortune, le crédit de
+ses amis, celui de Gabrielle même.
+
+Mais le temps pressait. La condamnation prononcée, la torture subie, il ne
+restait au prisonnier que bien peu d'heures à vivre. Espérance songea
+d'abord à se procurer avec Henriette l'entretien qu'il avait promis à la
+Ramée d'obtenir. Cette démarche révoltait le coeur d'Espérance; mais, nous
+l'avons dit, nul moyen n'effraie une somme de dégoûts et de difficultés
+supérieure à la grandeur d'âme du jeune homme.
+
+Ce dernier avait l'esprit fécond comme le coeur. Il se dit que pour obtenir
+vivement un entretien de Mlle d'Entragues, sans se compromettre, sans
+écrire, sans aller chez elle, c'était à Leonora qu'il lui fallait
+s'adresser.
+
+Il écrivit donc à l'Italienne un billet en langue toscane, qui contenait à
+peu près ces mots:
+
+«J'ai besoin de voir à l'instant la personne que vous m'avez montrée le
+jour du bal, sous les lierres du mur de Zamet. Je me fie à votre amitié
+pour m'amener cette personne. Vous l'accompagnerez pour qu'elle ne redoute
+pas un piège, et vous pouvez lui dire que son intérêt le plus cher sera
+engagé dans cet entretien de quelques minutes. Qu'elle choisisse le lieu de
+l'entrevue.»
+
+«Vous rendrez ainsi service à deux personnes, dont l'une, celle qui vous
+parle, vous promet toute sa reconnaissance.»
+
+Il signa Speranza, et ne douta pas du succès.
+
+--Ainsi, pensa-t-il, ce monstre viendra. Je la persuaderai ou ne la
+persuaderai pas, peu importe; mais comme je veux sauver le prisonnier, je
+le ferai sortir dans tous les cas de sa prison.
+
+Pour cela, que faire?
+
+Aller trouver le brave Crillon, qui peut tout sur le roi. Crillon, le seul
+capable d'aborder le roi à toute heure, et d'enlever à la pointe de l'épée
+une grâce aussi difficile.
+
+Espérance réfléchit ensuite qu'il pourrait bien avoir besoin, pour
+l'exécution, d'un bras robuste et dévoué; il fit tenir un mot à Pontis pour
+le mander près de lui dans la soirée.
+
+Toutes choses étant ainsi réglées, Espérance s'achemina vers l'Arsenal, où,
+ce jour-là, Crillon devait souper en grande cérémonie chez Sully. On
+comptait presque sur le roi, et il se faisait de beaux préparatifs.
+
+Le chevalier causait avec ses amis quand on l'appela de la part
+d'Espérance, il descendit, et vit bien, à la mine longue du jeune homme,
+qu'il s'agissait de quelque importante affaire.
+
+Espérance emmena Crillon dans le parterre, et sans préparation, sans
+détour, comme il convenait entre gens de cette trempe, il conta sa visite
+au Châtelet, la compassion dont il avait été saisi en voyant un homme
+souffrir à ce point, et il termina par ces mots: J'ai pensé qu'il y avait
+chrétiennement quelque chose à faire pour vous et pour moi.
+
+--Et quoi donc, mon Dieu? demanda Crillon.
+
+--Obtenir sa grâce.
+
+Crillon fit un mouvement qui faillit décourager Espérance.
+
+
+--Ah bien! en voici d'une autre, s'écria le chevalier, détruire la plus
+belle occasion qui se présente de renvoyer en enfer ce démon que le diable
+nous avait lâché! Vous êtes fou, je pense, de venir me demander cela.
+
+--Non, monsieur, je vous jure que j'y ai mûrement réfléchi, au contraire,
+et que je deviendrais fou de honte et de douleur si je ne réussissais pas
+dans mon entreprise.
+
+Crillon fronça ses noirs sourcils.
+
+--Vous avez une manie, dit-il, la connaissez-vous? On ne se connaît pas
+ordinairement soi-même. Je veux bien vous présenter le miroir. Vous avez la
+manie de la générosité. Vous me faites l'effet du pieux Énéas de Virgile.
+C'est un héros de votre connaissance, mon ami: chaque fois qu'il donnait un
+coup d'épée, il pleurait, et pourtant il en a donné beaucoup. J'ai toujours
+trouvé ce héros souverainement ridicule et maussade. L'incendie de Troie et
+la joie d'avoir perdu sa femme lui avaient sans doute brouillé la cervelle;
+mais vous, Espérance, je ne vous connais pas de semblables motifs.
+Guérissez-vous de la générosité.
+
+Espérance devenait d'autant plus sérieux que le chevalier perdait plus de
+minutes en railleries.
+
+--Monsieur, interrompit-il, je ne vous ai jamais rien demandé, bien que
+votre bonté m'ait souvent offert des grâces de toute espèce. Aujourd'hui je
+demande, me refuserez-vous? D'ailleurs, il ne s'agit pas de moi seul, vous
+êtes engagé à faire ce que je réclame.
+
+--Engagé! moi!
+
+--Rappelez-vous à Reims, lorsque touché de la douceur et de la générosité
+du malheureux, celui-là aussi a la manie de la générosité, vous lui avez
+dit ces mots qui me sont encore présents: _Peut-être ferai-je mieux pour
+vous, si vous êtes sage_. Il a été bien sage, l'infortuné.
+
+--Certes, j'ai dit cela, dit Crillon embarrassé, mais....
+
+--Vous l'avez dit, il faut le faire, répliqua Espérance avec une douce
+fermeté.
+
+--Data! jeune homme, tu me donnes des leçons, je crois.
+
+--Non, monsieur, je vous rafraîchis la mémoire.
+
+--Eh! pardieu! croyez-vous que je n'y aie point pensé, en voyant ce matin
+le roi si bien disposé. Tout le temps qu'a duré notre voyage de retour,
+nous avons parlé de ce misérable instrument de la Montpensier, et j'ai
+soutenu au roi que la Ramée n'est pas un scélérat endurci, mais, au fond du
+coeur, je suis enchanté qu'il disparaisse de ce monde. Nous lui rendons
+justice, nous l'absolvons: il a graissé ses bottes pour le grand voyage,
+qu'il parte.
+
+--Je lui ai promis qu'il vivrait, reprit Espérance opiniâtrement, et je
+vous supplie d'obtenir du roi la ratification de cette parole. Le roi,
+dit-on, soupera ici.
+
+--Oui, il y soupe. Il soupe même sans moi en ce moment.
+
+--Eh bien, monsieur, je ne vous retiens pas et vous conjure de me pardonner
+mon importunité. Je demeure, vous le savez, à deux pas. Cette grâce, il me
+la faut ce soir.
+
+La voix d'Espérance, de son cher Espérance, alla au coeur de Crillon.
+
+--Attendez, attendez, dit-il. Non, l'on ne soupe pas encore. Je vois tout
+le monde dans la bibliothèque, et l'on couvre seulement la table. Attendez
+quelques minutes, je vais trouver le roi, et, oui ou non, vous emporterez
+la réponse.
+
+Espérance s'écarta le coeur palpitant.
+
+--Non, dit Crillon, asseyez-vous sur ce banc, derrière la charmille. Je
+vais amener le roi par ici, vous l'entendrez comme s'il vous parlait à
+vous-même.
+
+En effet, quelques instants après, le roi, vêtu de noir, la tête nue, le
+visage sérieux et attentif, descendit le perron avec Crillon et vint se
+promener dans l'allée contiguë à la charmille qui cachait Espérance.
+
+Henri écouta la chaude pétition du chevalier. Celui-ci se peignait tout
+entier dans son style. Il bouillait de satisfaire Espérance, et, en même
+temps, priait le roi de bien examiner l'intérêt de l'État.
+
+--Eh! mon brave Crillon, dit Henri, l'État n'est plus pour rien dans cette
+affaire. La Ramée est Valois ou la Ramée. S'il se dit Valois et que je le
+tue, vois quelle tache! S'il ne l'est pas, et qu'il s'entête à me créer des
+embarras, pourquoi ferai-je la sottise de l'épargner? Le seul argument que
+j'aie pour prouver qu'il n'est pas Valois, c'est de le faire accrocher à
+une potence.
+
+--C'est vrai, dit Crillon.
+
+--C'est vrai, pensa Espérance, rendant justice à la sagacité royale.
+
+--Votre Majesté, continua Crillon, ne peut-elle braver?...
+
+--Braver quoi?... Est-ce que les rois ne bravent pas toujours quelque
+chose. Seulement il s'agit pour eux de choisir. Veux-tu qu'à propos de ce
+fétu, de cet atome, je remue des montagnes? Braver! j'en ai assez de
+bravades, mon ami.
+
+--Eh bien! alors, dit Crillon, qu'on le pende et que ce soit fini.
+
+Espérance frissonna en écoutant l'étrange plaidoyer de son auxiliaire.
+
+Le roi était devenu pensif et son oeil profond cherchait la terre.
+
+--Que m'importe à moi, dit-il, que cet homme vive s'il m'est prouvé qu'il
+n'est qu'un instrument repentant de la Montpensier! D'ailleurs, je n'ai pas
+besoin de lui faire grâce, ce qui serait d'un mauvais exemple. S'il tient
+tant à te faire plaisir, qu'il fasse un trou dans un mur et qu'il se sauve.
+Je ne suis pas là pour garder les prisonniers.
+
+Espérance tressaillit de joie.
+
+--Oui, mais vous pouvez les faire poursuivre et reprendre.
+
+--Diable emporte si je m'occuperai jamais de ce qu'il sera devenu. Je n'ai
+pas l'humeur tracassière, et les gibets me soulèvent le coeur.
+
+--Mais le gouverneur qui l'aura laissé fuir....
+
+--Ce bon vieux du Jardin, un ancien coreligionnaire, un digne homme que
+j'aime comme mes petits boyaux.... Non, Crillon, je ne tourmenterai pas
+ce pauvre du Jardin, pourvu toutefois qu'à la place du prisonnier envolé,
+on me montre une bonne déclaration dudit, portant que c'est bien la Ramée
+et non Valois qui a percé mon mur. De cette façon j'y gagne; j'économise
+une corde, et la duchesse rira tout jaune quand je lui ferai voir cette
+déclaration.
+
+--Il faut qu'elle en pleure, dit Crillon en jetant un coup d'oeil sur la
+charmille.
+
+--Je répète, ajouta le roi tranquillement, qu'il n'y a pas d'inconvénient à
+ce qu'un la Ramée se sauve, je n'en dirais pas autant d'un Valois!
+
+--J'ai compris, dit Crillon en reconduisant le roi jusqu'au perron, où
+l'attendaient déjà plusieurs seigneurs.
+
+Là, il le quitta et Espérance revint serrer la main du chevalier.
+
+--Merci, dit-il, merci, j'avais prévu cette nécessité de la déclaration. Je
+l'aurai même plus complète que le roi ne la demande. Maintenant, les
+moyens?
+
+--J'irai trouver du Jardin ce soir, dit Crillon.
+
+--Et l'on mettra la Ramée dans la petite chambre d'en haut, celle où j'ai
+été.
+
+--Soit.
+
+--De façon qu'avec une corde à noeuds il puisse s'échapper cette nuit sans
+soupçon de connivence.
+
+--Arrangez cela comme vous voudrez.
+
+--Merci encore! s'écria Espérance dont le coeur débordait de joie.
+
+--Seulement, vous faites une sottise, murmura Crillon; mais vous m'avez
+parlé un langage irrésistible. C'était la première grâce que vous me
+demandiez; je ne pouvais vous la refuser.
+
+En disant ces mots, il prit Espérance dans ses bras et l'étreignit avec une
+tendre admiration.
+
+De fait, jamais le visage de ce jeune homme n'avait été d'une beauté plus
+radieuse. Toute bonne action émane d'en haut. Comment la beauté ne
+deviendrait-elle pas sublime, éclairée par un rayon divin?
+
+Il restait à Espérance la partie la plus fâcheuse de sa mission. Il
+soupira, mais se décida à l'accomplir.
+
+Leonora avait déjà répondu. Le seigneur Speranza trouva en rentrant Concino
+qui sommeillait sur un fauteuil et lui dit:
+
+--Ce soir, huit heures et demie, île Louvier.
+
+Il était huit heures et un quart. La moitié du délai fixé à la Ramée
+s'était déjà écoulée.
+
+Ce ne fut pas sans une émotion poignante qu'à huit heures et demie
+précises, Espérance, qui s'était rendu sur-le-champ à l'endroit indiqué,
+vit un bateau traverser le petit bras de rivière en face de l'Arsenal et
+paraître sous les ormeaux une femme soigneusement enveloppée dans une mante
+légère qui s'enroulait comme un voile autour de sa tête. Sous ce tissu
+brillaient les yeux noirs d'Henriette.
+
+A l'entrée de l'île était restée Leonora, moins agitée que sa compagne,
+souriante, et qui, après avoir fait un signe au jeune homme, s'assit sur un
+tronc d'arbre renversé.
+
+L'île Louvier était à cette époque une propriété particulière, un jardin,
+et souvent elle a porté le nom d'Entragues, car elle fut achetée par cette
+famille.
+
+Espérance s'avança à la rencontre de la jeune fille, dont l'attitude gênée,
+la démarche roide n'annonçaient pas de bien favorables dispositions. Elle
+avait choisi un lieu de rendez-vous commode pour elle, et rassurant pour
+Espérance qui, en cas de piège, se sentait de tous côtés une retraite
+facile. Il ne s'agissait que de sauter dans la rivière.
+
+
+--Vous m'avez appelée, dit-elle la première avec un accent froid et
+saccadé, me voici.
+
+Il s'inclina.
+
+--Vous devez supposer, mademoiselle, que pour vous causer ce dérangement il
+m'a fallu de graves motifs.
+
+--Sans doute. Leonora m'a parlé de mon intérêt personnel, et je me suis
+demandé comment, par vous, mon intérêt pouvait être mis en jeu. Je me le
+demande encore.
+
+--Ce n'est point par moi, mademoiselle, répliqua Espérance, décidé à ne pas
+perdre les minutes en de vaines précautions oratoires, c'est par M. la
+Ramée.
+
+Henriette pâlit et trembla. Espérance alors la regarda en face et fut
+frappé de l'aspect sinistre de cette physionomie si belle pour quiconque ne
+savait pas sous les traits voir transparaître l'âme.
+
+--Je vous épargnerai, dit-il, les questions, je vais les devancer toutes.
+Voici en deux mots ce dont il s'agit. M. la Ramée est emprisonné, condamné
+à mort, il va être exécuté, vous le savez.
+
+Henriette d'une voix à peine intelligible:
+
+--Tout le monde le sait, dit-elle.
+
+--Ce que tout le monde ignore, mademoiselle, c'est la façon dont ce
+malheureux a été pris, au milieu de son camp, et pris sans lutte, lui un
+homme brave.
+
+--Contre le brave Crillon et ceux qui l'accompagnaient, contre de tels
+ennemis, dit Henriette avec une froide ironie, quelle lutte ne serait pas
+insensée!
+
+--Ce n'est pas par prudence pour lui, mademoiselle, que la Ramée s'est
+rendu à nous. C'est un autre sentiment, bien plus noble, bien plus
+touchant, qui l'a guidé. Nous en avons été émus. Vous allez être émue
+vous-même.
+
+--J'écoute l'analyse de ce sentiment, dit Mlle d'Entragues en s'efforçant
+de conserver son sang-froid, bien compromis par l'impassible mépris qui
+s'exhalait de chaque parole d'Espérance.
+
+--La Ramée n'a cédé, mademoiselle, qu'à la crainte de vous compromettre,
+ajouta-t-il en la regardant fixement.
+
+--Moi! me compromettre... monsieur la Ramée, qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Attends, serpent, je vais t'empêcher de siffler, pensa le jeune homme.
+
+--Mademoiselle, il vous avait écrit une longue lettre pleine de son amour,
+de sa reconnaissance; il vous remerciait de l'encouragement que vous aviez
+donné à ses projets, il vous offrait la moitié de sa couronne, il vous
+appelait sa reine, et signait: Charles, roi.
+
+Henriette, à chaque mot, se dressait plus inquiète et plus troublée.
+
+--Cette lettre, poursuivit Espérance, vous arrivait en droite ligne, à
+Paris, par un courrier de la Ramée, lorsque M. de Crillon et moi nous avons
+arrêté le courrier, pris la lettre, et soigneusement approfondi le contenu.
+
+Henriette devint livide et machinalement chercha un appui autour d'elle.
+Espérance eut comme un éclair de compassion, mais l'horreur de toucher
+cette femme l'emporta sur le mouvement d'humanité, et il la laissa
+froidement s'adosser au tronc d'un arbre.
+
+--Vous comprenez, continua-t-il, mademoiselle, l'effet que cette lettre,
+adressée au roi, comme nous en avions l'intention d'abord, eût produit sur
+Sa Majesté; voyez un peu quels dangers on court parfois sans le savoir.
+
+Il se croisa les bras. Henriette chancelait; la sueur coulait à larges
+gouttes de son front.
+
+--Eh bien! dit-il, la Ramée eut pitié de vous, il supplia ses ennemis de
+lui rendre cette lettre, promettant en échange de se livrer sans coup
+férir, et de n'attenter pas à ses jours. Il se perdait pour vous sauver.
+
+--Et... qu'a-t-on répondu? dit la pâle Henriette.
+
+--On a accepté.
+
+--De telle sorte que la lettre....
+
+--Est brûlée. Vous n'avez plus rien à craindre.
+
+On eût cru voir cette flamme illuminer les joues et les regards de Mlle
+d'Entragues.
+
+--Oui, dit Espérance, mais le malheureux, victime de son dévouement, est
+prisonnier et va mourir. Savez-vous que l'exécution est fixée à demain
+matin, huit heures?
+
+--Que faire à cela? demanda-t-elle, est-il un moyen d'éviter ce malheur?
+
+--La Ramée l'a trouvé, mademoiselle, et m'envoie près de vous pour vous
+l'apprendre.
+
+Henriette sentit qu'un nouveau choc se préparait, un choc plus terrible
+peut-être. Elle avait lu dans le regard assuré d'Espérance que la plus
+importante partie de sa mission n'était pas encore accomplie. Elle se
+replia sur elle-même pour se préparer au combat.
+
+--J'écoute le moyen, dit-elle, et contribuerai par toutes les voies
+possibles à sauver celui qui m'a sauvée.
+
+--Voilà de bons sentiments, mademoiselle; ils aplanissent le terrain devant
+moi.
+
+--Que demande M. la Ramée?
+
+--Il vous aime passionnément....
+
+--Ce n'est pas cela que vous vous êtes chargé de venir me dire, je suppose.
+
+--Ne m'interrompez point, je vous prie. Il vous aime, dis-je, au point de
+ne pouvoir vivre sans vous, et il désire que vous vous engagiez à lui
+formellement.
+
+Henriette regarda Espérance avec une surprise qui n'était pas jouée.
+
+--Quel engagement puis-je prendre, dit-elle, avec un malheureux dont les
+instants sont comptés? Vivre sans moi, ce n'est pas la question, hélas!
+puisqu'il va mourir.
+
+--Admettez qu'il vive, dit tranquillement Espérance.
+
+Elle fit un bond.
+
+--Qui donc le sauverait?... s'écria-t-elle avec une expression
+d'épouvante qui la fit paraître hideuse à Espérance.
+
+--Moi, mademoiselle.
+
+--Vous raillez.
+
+--J'affirme que la Ramée sera sauvé.
+
+--Mais le roi!
+
+--Le roi consent. Vous voyez bien que rien ne peut empêcher la Ramée de
+vivre; rien au monde, entendez-vous!
+
+Henriette allait s'écrier; elle sentit qu'en se dévoilant ainsi, dans
+l'horreur de son égoïsme, elle empêcherait le jeune homme de continuer sa
+confidence. Mais elle s'était déjà trahie; il était trop tard, Espérance
+l'avait comprise; il lisait la vérité au fond de cette fange.
+
+--Je sais bien, dit-il révolté, que vous aimeriez mieux voir mourir
+celui-là comme les autres; mais je ne le veux pas. Il vivra, et je vous
+apporte son voeu: il demande que vous l'accompagniez dans son exil.
+
+Cette fois Henriette ne se posséda plus.
+
+--Mais c'est du délire, s'écria-t-elle, et ce prétendu sauveur ne m'aurait
+donc sauvée que pour me perdre plus sûrement!
+
+--Je n'examine pas ses intentions. J'obéis à sa volonté qui, d'ailleurs,
+est devenue la mienne.
+
+--Plaît-il! rugit la tigresse.
+
+--C'est ma volonté! répondit le lion. Assez de crimes comme cela! Assez de
+sang sur lequel surnage votre ambition lâche comme votre amour! La Ramée,
+pardonné par le roi, s'évade cette nuit du Châtelet. Vous l'accompagnerez.
+Il appelle cette réunion une récompense de son sacrifice! moi, je sais bien
+que ce sera pour vous et pour lui le plus effroyable châtiment, mais, soit!
+Quand une fois Dieu a résolu de se venger, il fait bien les choses. Vous
+partirez donc avec cet homme ou sinon, m'affranchissant des sottes
+délicatesses qui m'ont jusqu'à présent retenu, je vous accuse, j'appelle en
+témoignage Crillon et Pontis, je traîne vos crimes devant le tribunal du
+roi, et nous verrons si vous ne regretterez pas alors l'exil que vous
+propose votre malheureuse victime.
+
+--Je suis perdue, pensa Henriette, perdue surtout si je fais voir toute ma
+pensée.
+
+Elle cacha son visage dans ses mains comme si ses sanglots l'étouffaient.
+Elle sanglotait bien réellement. La situation en valait la peine.
+
+--Monsieur, dit-elle, je sais bien que je me dois à ce malheureux. Je sais
+bien que je suis morte au monde. Mais ne croyez-vous pas que j'aie droit de
+pleurer sur un déshonneur qui va éclater avec tant de scandale et rejaillir
+sur toute ma famille? Coupable, je l'ai été; mais faut-il que je sois si
+atrocement punie?
+
+
+--Je ne vois que ce moyen, dit Espérance, de racheter vos crimes. Tant de
+sang versé ne se lave pas en un jour. Vous souffrirez, mais il le faut.
+
+--Eh bien! dit-elle, si rigoureux que soit mon devoir, j'obéirai.
+
+--À partir de ce moment, répliqua Espérance, je vous pardonnerai, je vous
+estimerai.
+
+Elle le regarda d'un air étrange.
+
+--Et le lendemain de votre mariage avec la Ramée, ajouta-t-il, vous
+recevrez de moi en quelque endroit que vous soyez, cette lettre que vous
+m'avez si opiniâtrement demandée, et qu'alors je ne me reconnaîtrai plus le
+droit de retenir.
+
+L'oeil fauve d'Henriette se ranima. Il faut bien de la haine, bien de la
+rage pour produire une pareille étincelle.
+
+--C'est bien! murmura-t-elle en grinçant des dents. Maintenant que faut-il
+que je fasse? Comment cette fuite aura-t-elle lieu?
+
+--Connaissez-vous le Châtelet? dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Au-dessus de la porte qui traverse le Petit-Pont, tout en haut, dans les
+combles, est une petite chambre, où l'on va mettre le prisonnier cette
+nuit. C'est de là qu'il s'enfuira. Je l'attendrai cette nuit avec des
+chevaux, ou plutôt nous l'attendrons, mademoiselle, car vous
+m'accompagnerez.
+
+Henriette frémit comme si elle allait se révolter de nouveau.
+
+--Cette chambre, dit Espérance, pour achever de briser les dernières
+indécisions de la lâche fille, elle vous rappellerait encore un souvenir.
+La Ramée heureusement ne s'en doute pas, car il n'oserait y pénétrer dans
+cette chambre fatale!
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+
+--C'est là que logeait dans sa jeunesse, dans son insouciante et heureuse
+jeunesse, le fils du gouverneur du Châtelet, un beau gentilhomme huguenot
+qui est mort, Urbain du Jardin; vous rappelez-vous ce nom?
+
+Henriette poussa un cri qu'Espérance dut prendre pour de l'effroi.
+
+--Urbain du Jardin, murmura-t-elle, était fils du gouverneur actuel du
+Châtelet?
+
+--Hélas, oui! répliqua Espérance sans remarquer l'horrible expression de
+triomphe qui s'alluma et s'éteignit sur le visage livide d'Henriette, oui,
+c'était son fils, et j'ai vu couler les larmes du vieillard quand, pendant
+ma captivité si courte, il m'a fait asseoir dans le fauteuil où dormait
+autrefois son malheureux enfant et où peut-être, sans le savoir, il fera
+reposer l'assassin cette nuit!
+
+--Assez, assez, dit Henriette avec une précipitation fébrile qui fit croire
+à Espérance que ce dernier souvenir l'avait persuadée, à demain!
+Faites-nous savoir l'heure, et comptez sur moi.
+
+--D'autant mieux, pensa Espérance, qu'elle ne saurait faire autrement.
+
+--Adieu, dit-il, je retourne auprès de la Ramée.
+
+Elle lui montra du geste le bateau qui l'avait amenée.
+
+Il partit après avoir furtivement serré la main de Leonora.
+
+
+
+
+VII
+
+VENGEANCE DU PÈRE
+
+
+Espérance rentra chez lui pour faire préparer armes, chevaux et argent. Il
+distribua ses ordres avec une prévoyante rapidité. Il roula autour de son
+corps une longue corde de soie, fine et solide, et aussitôt il prit le bras
+de Pontis, stupéfait à la vue de ces préparatifs. Pontis, prévenu par le
+billet, attendait son ami depuis quelque instants. Tous deux se dirigèrent
+à la hâte vers le Châtelet.
+
+Chemin faisant, Espérance raconta au garde les évènements si importants de
+la journée; lorsqu'il en fut arrivé à Henriette et à la démarche qu'il
+venait de faire près d'elle pour sauver la Ramée, il vit Pontis lever les
+bras au ciel et gesticuler avec furie.
+
+--Ah ça! mais vous êtes fou, dit-il à Espérance, quoi, vous pensez
+sérieusement à sauver ce brigand de la potence? Un scélérat qui a failli me
+faire arquebuser, qui a failli vous assassiner, qui....
+
+--Tout cela est connu, Pontis, interrompit Espérance; pas de redites.
+
+--Et tu as été faire des conditions avec cette Entragues! Tu as reparlé à
+cette créature!
+
+--Heureusement, car tout est conclu.
+
+Pontis se mit à rire avec ironie.
+
+--Honnête Espérance, dit-il, qui croit qu'on peut conclure quelque chose
+avec une pareille femme! Elle s'est jouée de toi! Elle t'échappera!
+
+--Je te défie de me le prouver. Je te défie de trouver une seule porte par
+laquelle Henriette puisse échapper comme tu dis.
+
+--Quelle nécessité, murmura Pontis, lorsqu'on est heureux, de s'aller mêler
+dans les affaires de cette bande de voleurs?
+
+--Si je raisonnais comme toi, d'après un mesquin égoïsme, j'aurais encore
+raison de ton argument. En me mêlant des affaires d'Henriette et de la
+Ramée, maître Pontis, je fais les miennes; et je ne sache rien de plus
+adroit, de plus utile, que cette combinaison d'un départ qui me débarrasse
+pour toujours de la Ramée et de sa digne complice. Oui, Pontis, dit-il avec
+une intention profonde, tu ne sauras jamais à quel point il m'est
+nécessaire qu'Henriette s'éloigne de France et n'y revienne plus. Mais
+cependant Dieu sait que mon intérêt ne m'a pas guidé dans la résolution que
+j'ai prise. Ce qui en résultera de bon pour moi, je l'attribuerai
+uniquement à Dieu.
+
+Pontis fut frappé de ces considérations, mais ne répliqua pas moins en
+grondant que Mlle d'Entragues n'était pas encore partie, qu'elle avait de
+l'imagination, et saurait bien trouver un moyen de ne pas quitter Paris.
+
+--Tu oublies toujours, répondit Espérance d'un ton ferme, que nous
+possédons un talisman qui brisera toutes les volontés d'Henriette. Tant que
+cette petite botte d'argent sera suspendue à mon col ou au tien, Pontis,
+Mlle d'Entragues nous obéira comme une esclave.
+
+--Ah! s'il en est ainsi, je me rends, dit Pontis, et tu me fais souvenir
+que ton mois est expiré. C'est à mon tour de porter le médaillon, puisque
+nous partageons également ce dangereux dépôt.
+
+--Quand même ton tour n'eût pas été arrivé, Pontis, je te l'eusse rendu
+aujourd'hui même, car je vais me trouver cette nuit près d'Henriette, et il
+serait imprudent de garder le médaillon sur ma poitrine; un malheur est
+sitôt arrivé! une chute de cheval, un coup inattendu, un évanouissement. Tu
+sais comme elle dépouille bien les cadavres!
+
+Pontis prit et cacha autour de son col la botte plate et mince qui
+renfermait le billet de Mlle d'Entragues, ce billet dont nos lecteurs n'ont
+certainement pas oublié la sanglante origine.
+
+--Moi, dit-il, je ne m'évanouirai pas, sois tranquille!
+
+--Exécute scrupuleusement mes ordres, reprit Espérance, ne néglige aucun
+détail. L'évasion de la Ramée doit avoir lieu avant le jour, sois prêt
+quand j'aurai besoin de toi. Avant une heure je t'aurai rejoint.
+
+En parlant ainsi, le jeune homme quitta Pontis et entra au Châtelet, se fit
+conduire d'abord chez le gouverneur, avec lequel il s'entretint quelques
+instants, pour s'assurer que, suivant la promesse de Crillon, tout était
+bien convenu: après quoi il retourna au cachot de la Ramée, qui, dans son
+impatience, avait mille fois brouillé son compte de minutes, et croyait
+toucher au point du jour.
+
+Le bruit des verrous retentit délicieusement à ses oreilles; il courut à la
+porte et serra dans ses bras, avec une tendresse dont lui-même ne se fût
+pas cru capable, le libérateur loyal qui revenait lui apporter la vie ou la
+mort.
+
+--Eh bien! demanda la Ramée en tremblant, qu'a-t-elle dit?
+
+--Elle consent.
+
+La Ramée, joignit les mains avec ivresse.
+
+--N'est-ce pas qu'elle m'aime?
+
+--Du fond du coeur, dit Espérance.
+
+--Savez-vous que c'est sublime ce qu'elle fait pour moi, monsieur! Quitter
+tout, parents, fortune, avenir, pour un malheureux prisonnier!
+
+--C'est très-beau, répéta Espérance avec un sang-froid imperturbable; mais
+vous aurez le temps de témoigner plus tard à Mlle d'Entragues votre
+admiration et votre reconnaissance, tandis que nous sommes très-pressés
+pour prendre nos arrangements.
+
+La Ramée fit un geste d'approbation.
+
+--Je sors de chez le gouverneur, poursuivit Espérance. M. de Crillon lui a
+parlé. Le roi veut bien, non pas vous faire grâce, il ne le peut; mais
+fermer les yeux sur votre fuite. Vous en serez quitte pour soulager la
+conscience du roi par la déclaration dont nous sommes convenus.
+
+--J'en ai arrêté les termes, dit la Ramée. Faut-il écrire?
+
+--Attendez... Rien pour rien. On va vous changer de chambre, on vous
+conduira aux combles du château. Là est une terrasse fermée de barreaux de
+fer. Voici une lime avec laquelle vous en scierez deux. Vous êtes mince, ce
+passage vous suffira. Maintenant, voici une corde de soie, on y suspendrait
+le Châtelet tout entier... attendez que je m'en débarrasse... c'est
+fini; elle a cent pieds, dix de plus que l'édifice; vous l'attacherez
+vous-même et vous laisserez glisser, en roulant autour de vos mains, pour
+ne les point couper, votre chapeau de feutre.
+
+La Ramée prit avec une joie convulsive les objets que lui présentait
+Espérance.
+
+--Et Henriette, dit-il, comment la trouverai-je? Ce n'est pas un leurre que
+vous m'offrez, n'est-ce pas, elle a bien promis?
+
+--J'ai prévu cette objection, monsieur. Vous la verrez vous attendre à
+l'extrémité du Petit-Pont. Vous avez bonne vue, je crois.
+
+--Je reconnaîtrais Henriette d'une lieue, la nuit!
+
+--Ne descendez donc que quand vous l'apercevrez. Elle aura, d'ailleurs,
+avec elle des chevaux, dont le mouvement vous aidera à la reconnaître. Je
+vous préviens que, pour ne pas exciter de soupçons, nous descendrons au
+bord de la rivière à l'ombre du quai.
+
+--Vous y serez donc, vous, monsieur?
+
+--Je ne me fierai qu'à moi pour vous sauver. J'y ai engagé ma parole.
+
+--On dit que parfois les anges du ciel ont pris la forme humaine pour
+protéger des malheureux, murmura la Ramée avec une expression de repentir
+et de reconnaissance ineffable. Je le crois fermement à partir
+d'aujourd'hui.
+
+--Ainsi, interrompit Espérance, tout est bien convenu; quand les matines
+sonneront au cloître de Notre-Dame, à trois heures, vous descendrez. La
+sentinelle se promènera de façon à ne pas vous voir.
+
+--Et j'aurai, d'ici là, scié les barreaux et attaché la corde.
+
+--Bien entendu.
+
+--Maintenant, monsieur, quand écrirai-je la déclaration?
+
+--Vous trouverez dans la chambre là-haut tout ce qu'il faut pour écrire, et
+le gouverneur, avant votre départ, sera venu vérifier si les termes de la
+déclaration sont convenables.
+
+--Le gouverneur viendra?
+
+--Oui, dit Espérance avec un frisson involontaire, car il songeait que ces
+deux hommes n'eussent jamais dû se rencontrer et se sourire. Ce gouverneur
+est un bon vieillard, doux avec les prisonniers, obéissant à M. de Crillon,
+envers lequel il a de la reconnaissance. Vous ne le connaissez pas, ce
+vieillard?
+
+--Non, je ne l'ai jamais vu; j'étais si troublé en entrant dans la prison.
+Je crois seulement me rappeler que le geôlier m'a dit une fois qu'il était
+huguenot.
+
+--Huguenot ou catholique, qu'importe, pourvu qu'il vous laisse partir!
+s'écria vivement Espérance, dont ces détails brisaient le coeur.
+
+--Je ne vous en parle, reprit la Ramée, que pour une raison. Un huguenot
+pourrait voir d'un mauvais oeil le Valois dont le père a fait la
+Saint-Barthélemy.
+
+--Puisque vous signez que vous n'êtes pas Valois, dit brièvement Espérance;
+d'ailleurs, laissons cela. Vous n'avez pas un mot à dire au gouverneur, et
+celui-ci ne vous ouvrira pas la bouche. Il prendra la déclaration et s'en
+ira.
+
+--J'eusse pu vous donner tout de suite cette déclaration, dit la Ramée, et
+partir à l'instant.
+
+Espérance fut frappé de cette insistance de la Ramée. Était-ce un
+pressentiment sinistre qui poussait ainsi le prisonnier au-devant de
+l'heure fixée?
+
+--J'ai cru bien faire, répliqua-t-il, en vous donnant toutes les garanties
+désirables. Vous vouliez être sûr de la présence de Mlle d'Entragues, vous
+l'avez; vous ne vouliez donner votre déclaration que contre une liberté
+assurée, c'est convenu. Maintenant il faut le temps de vous transporter
+dans la chambre d'en haut. Il faut le temps de scier les grilles, il faut
+le temps d'écrire, et puis de notre côté, nous ne sommes pas prêts. L'heure
+du rendez-vous n'est pas encore envoyée à Mlle d'Entragues, celle-ci a ses
+préparatifs à faire, songez donc que trois heures du matin seront bientôt
+arrivées!
+
+--C'est vrai, je dévorerai les instants, s'écria la Ramée; pardonnez-moi de
+vous importuner ainsi. Je cherchais, voyez-vous, à éviter les approches
+d'un jour qui devait être mon dernier jour, car le geôlier me l'a dit,
+c'est pour demain huit heures... et de trois à huit, l'intervalle est si
+court!
+
+--À huit heures vous serez plus loin de la mort que vous ne l'avez jamais
+été, répliqua Espérance avec un sourire capable de rendre la vie à un
+agonisant. Mais, pour arriver à temps, prenons-nous-y d'avance. Je vous
+quitte.
+
+--Soyez béni! dit la Ramée.
+
+--Rappelez-vous toutes nos conventions!
+
+--Elles sont gravées ici, dit le prisonnier en touchant son front, comme
+vos bienfaits sont inscrits dans mon coeur.
+
+La Ramée à ces mots s'agenouilla, prit la main d'Espérance et y appliqua
+ses lèvres brûlantes.
+
+Le bienfaiteur s'éloigna ému, en remerciant le ciel qui lui faisait la
+faveur de rendre un homme à ce point heureux.
+
+A peine Espérance fut-il parti que la Ramée se redressa et rétablit le
+calme dans sa tête pour faire face à toutes les éventualités.
+
+Tout s'accomplit d'ailleurs comme on en était convenu; deux guichetiers
+vinrent chercher le prisonnier, le conduisirent à la chambre d'en haut, et
+l'y laissèrent avec de la lumière.
+
+La Ramée scia les barreaux, attacha solidement la corde, prépara le feutre
+qui devait ménager ses mains pendant la descente; puis après avoir jeté un
+regard brûlant d'impatience sur l'horizon encore sombre et silencieux, il
+revint près de la table, et écrivit sa déclaration aussi nette, aussi
+loyale que le souhaitait Espérance. Il y joignit ce qu'on ne lui demandait
+pas: ses regrets d'avoir été assez orgueilleux et simple pour que
+l'intrigue d'une méchante femme, la duchesse, l'eût poussé à la révolte
+contre son roi.
+
+En ce moment suprême, la Ramée sentait son âme se régénérer sous les flots
+de joie qui l'inondaient. Il était bon, il était noble: l'amour heureux le
+transformait en héros.
+
+A peine avait-il achevé d'écrire, qu'il entendit résonner des pas pesants
+dans l'escalier de sa chambre. La porte s'ouvrit. Un vieillard parut sur le
+seuil.
+
+La Ramée reconnut le gouverneur, au portrait que lui en avait tracé
+Espérance. Il se leva et salua respectueusement, résolu, selon l'avis de
+son protecteur, à ne point parler si on ne lui parlait pas.
+
+À cet effet, il se tourna vers la fenêtre, contemplant avec délices cette
+première brume si pâle et si subtile qui s'élève sur l'eau à l'approche de
+l'aube. Une petite cloche sonna matines dans le quartier Saint-Martin;
+celle de Notre-Dame ne pouvait tarder à sonner aussi.
+
+En même temps, l'oeil perçant du jeune homme découvrit, au bout du
+Petit-Pont, au bord de la rivière, dans l'ombre la plus noire, certain
+mouvement pareil à celui de chevaux qui descendent une pente.
+
+Il n'y tint plus, et revenant vers la table, voulut supplier le gouverneur
+de se hâter d'emporter la déclaration et de refermer la porte. Mais, à sa
+grande surprise, il vit le vieillard debout, un papier à la main, et ce
+papier n'était pas la déclaration; il ne l'avait pas même regardée.
+
+La physionomie du vieux gentilhomme n'annonçait point cette douceur
+obligeante dont Espérance avait fait l'éloge. Les traits pâles et
+profondément altérés, l'oeil brillant d'une expression sombre, le
+tremblement étrange des lèvres trahissaient au contraire un ressentiment
+caché, presque une menace.
+
+--Monsieur, dit la Ramée inquiet, voici la déclaration convenue.... Je
+la crois suffisante, et, si elle l'est, je puis partir.
+
+--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, répondit le vieillard d'une voix
+sépulcrale, avant de partir avez-vous interrogé votre conscience?
+
+--Je me suis accusé devant Dieu.
+
+--Du crime de rébellion, de lèse-majesté, oui, et le roi vous a pardonné
+sans doute, puisqu'il m'a fait prier de vous laisser fuir; mais sont-ce là
+les seuls crimes que vous ayez à vous reprocher?
+
+L'heure convenue sonna à Notre-Dame, la Ramée tressaillit et fit un
+mouvement pour courir à la fenêtre; le vieillard l'arrêta par le bras.
+
+--Répondez-moi d'abord, dit-il.
+
+--Que voulez-vous que je vous réponde, murmura la Ramée, que cette
+inquisition sauvage étonnait, et qui craignit d'avoir affaire à un insensé.
+
+--Dites-moi simplement si vous vous appelez bien la Ramée?
+
+--Certes, je l'ai signé sur ce papier.
+
+--Dites-moi, si vous êtes l'homme qui après la bataille d'Aumale avez
+assassiné dans un chemin creux, derrière une haie un cavalier sans
+défiance?
+
+La Ramée devint livide, et recula devant l'oeil étincelant du vieillard.
+
+--Répondez donc! s'écria celui-ci avec une véhémence terrible.
+
+--Monsieur... si j'ai été criminel, balbutia la Ramée dans son égarement,
+c'est à Dieu et au roi de me le reprocher, de m'en punir. Voilà donc qu'au
+dernier moment, mes ennemis me tendent ce nouveau piège. En quoi mes
+actions privées regardent-elles d'autres que moi, et de quel droit me
+questionnez-vous?
+
+--Parce que je m'appelle le baron du Jardin, et que vous avez assassiné mon
+fils!
+
+La Ramée poussa un cri déchirant, et, glacé d'horreur, tomba sur un
+fauteuil en cachant son visage dans ses mains.
+
+--L'avis était donc vrai, murmura le vieillard; voilà le meurtrier d'Urbain
+à la place où tant de fois j'ai embrassé Urbain.... Monsieur,
+continua-t-il avec une majesté sombre, le roi vous avait fait grâce, mais
+moi je ne pardonne pas. Vous avez tué mon fils, vous mourrez. Trop heureux
+que je vous permette de finir comme un rebelle, quand je pourrais vous
+faire condamner comme assassin.
+
+Le gouverneur frappa du poing sur la porte, et à l'instant parurent
+plusieurs archers qui envahirent la chambre.
+
+--J'avais, par compassion pour le condamné, leur dit le vieillard, changé
+son cachot en un meilleur gîte; mais voyez, il a scié les barreaux et
+préparé une corde pour fuir. Gardons-le, mes enfants, gardons-le bien
+jusqu'à huit heures, pour qu'il n'échappe pas à la justice de Dieu!
+
+Les archers se placèrent entre le prisonnier et la fenêtre. Le gouverneur
+s'assit en travers de la porte et ajouta:
+
+--Si quelqu'un m'appelle, pas de réponse; je ne bougerai pas d'ici avant
+l'arrivée du bourreau!
+
+À ces mots, un frisson parcourut les veines du criminel. Il releva la tête,
+et comme si la menace de mort eût retrempé son courage, rallumé son orgueil
+et mis fin à ses terribles angoisses, il dit au vieillard en lui montrant
+la déclaration restée sur la table près du flambeau mourant qui coulait en
+larges nappes:
+
+--Le misérable qui m'a dénoncé à vous, prétendrait-il bénéficier de ma
+dépouille et me déshonorer après ma mort! Je reste Valois puisque je meurs,
+et cet écrit devient inutile, je suppose.
+
+Le gouverneur lui tendit le papier sans répondre une parole. Alors la Ramée
+brûla ce qu'il avait écrit et rapprocha le fauteuil pour s'asseoir. Mais au
+souvenir des paroles qui étaient échappées au malheureux père, la Ramée eut
+horreur de cette place. Il repoussa le siège et resta debout, la tête
+inclinée, les bras croisés sur la poitrine, au milieu des archers qui
+surveillaient tous ses mouvements.
+
+Tel fut le sombre tableau qu'éclairèrent les premiers rayons du jour.
+
+Cependant Espérance, fidèle à sa promesse, attendit à l'endroit désigné.
+Henriette avait obéi; elle avait suivi dans une litière les chevaux
+préparés pour la Ramée, et la litière cachée dans la petite rue voisine
+était surveillée par Pontis à cheval.
+
+Au signal convenu, Espérance s'approcha du Châtelet croyant en voir
+descendre le prisonnier; mais les moments s'écoulèrent, on sait pourquoi
+l'évasion ne put avoir lieu. Espérance attendait toujours.
+
+Le jour venu, Henriette, dont le visage trahissait une infernale joie,
+déclara que rien ne l'obligerait à se donner en spectacle dans un quartier
+semblable, qu'Espérance l'avait trompée, qu'une évasion ne se faisait pas à
+la lumière du soleil, et ces raisons parurent sans réplique aux deux jeunes
+gens. Ils durent laisser la perfide femme retourner à son logis;
+d'ailleurs, elle ne pouvait que les gêner puisque la Ramée ne venait pas.
+Espérance avait essayé dix fois de pénétrer au Châtelet, on lui en avait
+interdit l'entrée avec une rudesse des plus significatives. Il se demanda
+si le roi n'avait pas changé d'avis. Il se figura que la Ramée n'avait pas
+voulu écrire la déclaration assez explicite. Enfin tout ce qu'un cerveau
+prêt à éclater peut entasser de conjectures plus ou moins raisonnables,
+Espérance aux abois, les ressassa pendant trois mortelles heures d'attente.
+
+Il ne pouvait comprendre comment la Ramée, du moins, ne se montrait pas. Il
+comprenait encore moins comment, si les obstacles venaient du roi ou de
+Crillon, ce dernier n'en avait pas donné avis.
+
+Pontis, expédié par Espérance chez le chevalier, rapporta que rien, à sa
+connaissance, n'avait été changé par le roi. Le chevalier offrait de venir
+lui-même au Châtelet, pour en donner l'assurance.
+
+En attendant, la place de Grève s'emplissait de spectateurs, le gibet se
+dressait, réclamant sa proie, et à six heures et demie arrivèrent au
+Châtelet l'exécuteur et la nouvelle troupe d'archers.
+
+Justement le chevalier venait de céder aux messages réitérés d'Espérance.
+Il entra dans la prison et fit entrer avec lui Espérance et Pontis.
+
+Le condamné était déjà placé en bas, dans la geôle, entouré du funèbre
+cortège de la mort. À la porte de cette salle se tenait l'implacable
+vieillard, décidé à ne pas abandonner sa vengeance.
+
+Crillon s'étant approché de lui pour lui demander l'explication de cet
+étrange malentendu, le gouverneur lui montra une lettre d'une écriture
+bizarre, inconnue, qui disait:
+
+«Baron du Jardin, le prisonnier que vous devez laisser fuir cette nuit est
+l'assassin de votre fils Urbain.»
+
+--Data! mais c'est vrai! murmura Crillon furieux en regardant à la fois le
+gouverneur et Espérance qui parcourait la lettre et pâlissait.
+
+--Il l'a avoué, dit le vieillard.
+
+--Oh! pourquoi me suis-je mêlé de ce scélérat, s'écria le chevalier.
+
+--Jamais on n'eût imaginé une pareille infamie, murmura Espérance, qui
+devina le véritable auteur de la dénonciation.
+
+--Jamais plus beau coup de la justice céleste, pensa Pontis.
+
+--Par grâce, essayons encore... allons au roi, supplia Espérance.
+
+--Si le roi voulait sauver ce misérable, je me ferai justice moi-même,
+interrompit le gouverneur.
+
+--Tout est dit, répliqua Crillon. Venez, Espérance, nous n'avons plus rien
+à faire ici.
+
+--Vous, peut-être, dit le jeune homme dont les yeux humides trahissaient
+l'émotion; mais moi je ne peux partir ainsi sans avoir dit à ce malheureux
+tout ce que je souffre.
+
+Crillon haussa les épaules et sortit.
+
+Déjà le cortège se mettait en marche. La Ramée portait la tête haute, le
+regard ferme, entre une double haie des soldats de garde et des employés de
+la prison.
+
+Lorsqu'il fut en face du gouverneur, il ferma un instant les yeux et
+murmura tout bas: Pardon!
+
+--Je pardonnerai dans une demi-heure, dit du même ton le vieillard.
+
+Tout à coup la Ramée aperçut Espérance qui fendait la foule pour arriver à
+lui. Au lieu de remercier, et d'adorer ce loyal défenseur, dont les nobles
+intentions éclataient à ce moment suprême dans le plus affectueux regard:
+
+-Ah! traître, dit la Ramée, te voila! Ah! délateur misérable, tu viens
+après m'avoir abusé lâchement, tu viens insulter à mon agonie. Et puis, tu
+te convaincras que je suis bien mort pour me voler tranquillement
+Henriette. Je savais bien, ajouta-t-il, avec une colère effrayante, que tu
+l'aimais encore et que tu ne me la céderais! Je savais bien que tu ne la
+laisserais point partir avec moi!
+
+Espérance, éperdu, voulut l'interrompre.
+
+--Lâche!... lâche!... continua la Ramée, mais je serai vengé. Elle
+m'aime et te reprochera ma mort!
+
+Et il fit un mouvement comme pour lever le poing sur Espérance.
+
+--Quoi! s'écria Pontis en serrant les mains de son ami avec un rugissement
+furieux, tu te laisses insulter ainsi toi!... Réponds donc à ce brigand
+qui t'accuse! Dis-lui donc la vérité sur cette femme.
+
+--Silence!... dit Espérance avec une douceur sublime. Ce malheureux n'a
+plus qu'un moment à vivre. Si je faisais ce que tu dis, il mourrait
+désespéré. Silence! Qu'il conserve sa foi, son dernier bonheur, qu'il se
+croie aimé, qu'il me croie lâche et traître... mais qu'il meure en paix!
+
+La foule s'écoula, suivant, sans l'outrager, le condamné qui marchait avec
+courage vers la place de Grève, et cherchait encore, dans cette multitude
+muette, soit des partisans apostés pour sa délivrance, soit plutôt le
+dernier sourire de sa misérable fiancée.
+
+Rien. L'heure fatale avait sonné, le jeune homme monta en triomphateur sur
+l'échelle, se livra au bourreau et rendit l'âme en murmurant le nom
+d'Henriette.
+
+
+
+
+VIII
+
+LE SANG POUR LE SANG
+
+
+Le jour même de la mort du malheureux la Ramée, lorsqu'au Louvre chacun en
+parlait encore, et que les uns applaudissaient, que les autres
+s'apitoyaient, que pour tout le monde il était évident que le bourreau
+n'avait puni qu'un instrument des intrigues de la duchesse de Montpensier,
+ce jour-là, disons-nous, toute la noblesse se pressait au palais pour
+féliciter le roi et pour renouveler les témoignages de son dévouement et de
+son respect.
+
+Deux carrosses s'arrêtèrent devant l'entrée de la maison royale. De l'un,
+descendirent M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, offrant la main à Marie
+Touchet, plus majestueuse, et à Henriette, plus brillante que jamais. Cette
+dernière, depuis huit heures du matin, n'avait plus rien à craindre de son
+plus dangereux complice, de celui qui, si longtemps, avait menacé à la fois
+sa personne et sa fortune.
+
+De l'autre carrosse sortit, fière et l'oeil assuré, malgré l'accueil glacé
+qui lui fut fait, la duchesse de Montpensier, dont le cortège était
+nombreux et magnifique. Celle-ci était moins tranquille. La Ramée, en
+mourant, avait laissé surnager trop de secrets. Les deux troupes s'étant
+jointes au bas des degrés, Henriette et son père, qui déjà commençaient à
+monter, s'arrêtèrent un moment et s'effacèrent pour laisser passer la
+terrible Lorraine. Celle-ci attacha son regard perçant sur la jeune fille,
+et, comme si elle l'eût devinée digne de poursuivre et d'achever son
+oeuvre, elle l'honora d'un sourire et d'un salut.
+
+A l'agitation qui se produisit au palais, dans les salles de la galerie, à
+la mine sombre de Sully, à la fugitive lueur qui voila un moment les traits
+du roi, chacun comprit que la scène ne pouvait manquer d'être intéressante.
+
+Catherine de Lorraine cependant, montait lentement et arrachait des saluts
+à tous ceux qui avaient l'imprudence de la regarder en face. Elle parvint
+ainsi à la galerie, et tout d'abord, cherchant le roi, remarqua qu'il
+parlait bas à son ministre et au capitaine des gardes.
+
+Après quoi Henri se remit à jouer, et ne donna plus signe d'émotion.
+
+La duchesse s'avança jusqu'à la table de jeu, et le murmure qui se fit
+d'abord, puis le silence qui lui succéda, avertirent le roi qu'il était
+temps de détourner sa tête; d'ailleurs la duchesse allait débiter un de ces
+compliments comme elle savait les tourner, et dont les premières syllabes
+commençaient à sortir de ses lèvres.
+
+--Sire, dit-elle, j'ai dû venir, malgré mon état de faiblesse, féliciter
+Votre Majesté....
+
+
+Le roi l'interrompit aussitôt. Il avait l'air froid et sec qui chez lui,
+visage affable et gracieux, révélait les grandes colères. Car Henri,
+lorsqu'il s'irritait, savait encore se contenir assez pour conserver tous
+ses avantages.
+
+--Ma cousine, dit-il, au milieu du profond silence de toute l'assemblée, si
+je m'attendais ce soir à une visite, ce n'est pas à la vôtre.
+
+La Lorraine changea de couleur. Elle avait espéré que la longanimité
+d'Henri se contenterait encore cette fois d'une formule de politesse et que
+les relations diplomatiques, comme on dit, pourraient subsister.
+
+--Pourquoi, répliqua-t-elle avec émotion, Votre Majesté ne m'eût-elle pas
+dû attendre?
+
+--Parce que ce soir, ce n'est pas ici la place d'une honnête princesse
+comme vous, le Louvre étant habité par un roi qui fait périr ses parents
+sur l'échafaud.
+
+--Sire, que signifient ces paroles de Votre Majesté?
+
+--Ces paroles sont les vôtres, ma cousine, et non les miennes. Vous avez
+toujours considéré la Ramée comme un Valois, vous lui avez fourni titres,
+argent, crédit qu'il s'ignorait lui-même, ce malheureux; vous lui avez
+révélé son origine.
+
+--Sire, voilà des accusations....
+
+--Que je devrais vous faire adresser, direz-vous, devant mes présidents,
+assistés de greffiers, dans une bonne chambre de ma Bastille. Mais vous
+êtes femme et je ne fais la guerre qu'aux hommes. Il y a plus, j'épargne
+aux femmes, quand je le puis, tout ce que je sais leur être désagréable. Je
+vous dispenserai donc, désormais, de vous présenter au Louvre. Vos domaines
+sont spacieux, demeurez-y, ma cousine. Vous êtes de ces voiles dangereux
+qu'on aime à éloigner de son territoire.
+
+Aussitôt, Henri se levant, salua la duchesse, éperdue de honte et de rage,
+et lui annonçant ainsi qu'il la congédiait, se rassit et reprit ses cartes
+au milieu d'un murmure de bruyante satisfaction.
+
+La Lorraine chancela. Ses traits s'étaient décomposés. La bile montait à
+flots de son foie à son visage, et c'était chose horrible à voir que ce
+front jaune sous lequel des yeux d'un noir rouge étincelaient hagards comme
+des flammes vacillantes.
+
+Elle partit en suffoquant. Mais aux premiers degrés, la force lui manqua.
+Ses gens la relevèrent et la portèrent dans son carrosse.
+
+A peine eut-elle disparu que toutes les poitrines se dilatèrent. On eût dit
+que le roi et la France n'avaient pas d'ennemi, et que rien n'obscurcissait
+plus l'avenir. Henri quitta son jeu et vint parcourir les groupes de
+courtisans, au sein desquels M. d'Entragues, plus bruyant dans sa joie que
+deux douzaines d'enthousiastes ordinaires, essayait d'attirer l'attention
+de Sa Majesté.
+
+Le roi aperçut ce digne seigneur, et lui sourit. Il aperçut aussi
+Henriette. Elle était si belle, et, en regardant le prince, son sein se
+soulevait avec une si amoureuse agitation, que le roi ne trouva qu'un
+remède au trouble qu'il ressentait lui-même; il fit ses compliments à la
+raide et majestueuse figure de Marie Touchet, éteignant sur les glaces de
+ce demi-siècle les feux excessifs des dix-huit ans qui l'embrasaient.
+
+Le comte d'Auvergne voltigeait sur les flancs de ce groupe, décochant çà et
+là, toujours à propos, sa flèche auxiliaire.
+
+Cependant, à une des extrémités de la salle, riait et charmait Gabrielle,
+dont une cour nombreuse mendiait les regards. La marquise de Monceaux ne
+voyait rien, n'entendait rien, malgré son apparente liberté d'esprit. Elle
+s'était placée de manière à voir entrer chaque nouveau visage dans la
+galerie, et celui qu'elle attendait n'arrivait pas. Plus scrupuleux que
+Mlle d'Entragues, il n'avait pas cru devoir aller triompher au Louvre de la
+mort d'un ennemi.
+
+
+Quand le roi eut coqueté à loisir auprès des Entragues, s'assurant
+furtivement par un coup d'oeil que la marquise ne le surveillait pas, il
+retourna près de Gabrielle ravi de n'avoir été ni gêné, ni surpris dans son
+petit manège, et la Varenne qui, d'un coin de la salle, observait chaque
+mouvement de son maître, augurait favorablement pour l'intrigue nouvelle,
+de la réserve et de l'adresse que le roi avait déployées, lui qui
+d'ordinaire ne savait pas se modérer quand il s'agissait de satisfaire un
+caprice.
+
+--Il faudra voir, dit le roi bas à Sully, ce qu'est devenue la duchesse,
+car elle m'a paru sortir d'ici comme une louve enragée. Elle pourrait
+mordre... gare!
+
+Une demi-heure après, le capitaine des gardes, envoyé pour surveiller le
+départ de la Lorraine, revint dire au roi qu'à peine arrivée elle avait été
+prise d'une syncope, et qu'en attendant les médecins elle était étendue sur
+son lit, sans connaissance.
+
+--Le fait est que j'ai été rude, dit Henri. Pourvu qu'on ne me reproche pas
+de l'avoir voulu tuer.
+
+--Par réciprocité, répliqua Sully, laissez dire.
+
+--En supposant qu'elle persiste à demeurer sans connaissance, demanda le
+capitaine des gardes, faut-il toujours que Mme de Montpensier quitte Paris?
+
+--Eh! mon ami, s'écria le roi en riant dans sa barbe grise, que n'a-t-elle
+toujours été sans connaissance, je ne la renverrais pas aujourd'hui.
+
+Et il ajouta, toujours riant, à l'oreille de Gabrielle et de Sully:
+
+--Qu'elle s'engage à ne plus bouger, à ne plus parler, à ne plus penser, je
+la tiens quitte.
+
+--La méchante bête, grommela Sully, pour laquelle on se croit encore obligé
+de faire des façons! qu'elle rende sa vilaine âme à Dieu, s'il en veut, et
+que tout cela finisse.
+
+--Eh! eh! tout cela est loin d'être fini, dit Henri avec un soupir qui
+n'échappa point à Gabrielle; après la duchesse, il nous restera Mayenne, et
+celui-là bougera, parlera et agira encore longtemps. Quel chiendent que
+cette ligue... Plus on lui arrache de têtes, plus il en repousse.
+
+Gabrielle, au nom de Mayenne, sourit malicieusement, et répondit en
+appuyant sa main blanche sur le bras du roi:
+
+--Il n'est si petite main qui ne puisse arracher une grosse épine.
+Holopherne a été vaincu par Judith.
+
+--Que voulez-vous dire par ces sentencieuses paroles? demanda Henri, fort
+curieux de sa nature.
+
+--Rien, répliqua la marquise, sinon que M. de Mayenne a un trop gros ventre
+pour être toujours un méchant homme. Sa soeur est maigre, sire, voilà
+pourquoi elle vous donne tant de mal.
+
+--Dirait-on pas que cette marquise a mis le gros Mayenne dans un sac dont
+elle tient les cordons? Voyez un peu cet air de triomphe!
+
+Henri fut interrompu par l'arrivée du comte d'Auvergne, qui apportait des
+nouvelles de la duchesse.
+
+--Sire, dit-il, les médecins ont déclaré que les jours de la malade étaient
+en danger, qu'elle ne saurait être transportée impunément, et, bien qu'en
+revenant à elle, Mme de Montpensier ait commandé qu'on l'emportât, ses
+officiers envoient chercher les ordres de Votre Majesté.
+
+Henri ne parut pas entendre. Sully prenant la parole:
+
+--Le roi n'est pas médecin, répliqua-t-il. Et il tourna le dos.
+
+Il était vrai pourtant que la duchesse avait été frappée d'un coup mortel.
+A peine remise de son émotion, elle sentit la paralysie du corps énergique
+et obéissant qui jusque-là s'était plié à tous ses caprices et avait
+secondé vaillamment toutes ses volontés. Seule dans l'horreur de sa
+situation, immobile et livrée au supplice de vivre seulement par la pensée,
+elle passa des heures d'inexprimables angoisses sans avoir trouvé un seul
+moyen d'échapper à la main royale qui pour la première fois
+s'appesantissait sur elle avec l'intention de l'écraser.
+
+Plus de ressources. Le passé ne lui offrait que des défaites et l'avenir ne
+lui réservait que la mort. Successivement avaient disparu ses instruments
+brisés par une fatalité impérieuse. Chicot l'avait bien dit au roi. Elle
+n'avait plus que trois moyens dont le dernier venait d'échouer contre le
+gibet de la Ramée.
+
+La duchesse comptait encore sur son frère Mayenne, non pas pour elle, car
+ce frère ne l'aimait pas, mais contre Henri, que Mayenne menaçait encore.
+Elle lui avait envoyé un ambassadeur à propos du complot de la Ramée et lui
+proposait une jonction des troupes qui possédait avec celles de
+l'imposteur. Grâce à Crillon, ces dernières avaient été dissipées; mais Mme
+de Montpensier espérait encore que Mayenne, par esprit de famille, en
+rassemblerait les débris et renouerait plus intimement que jamais avec
+l'Espagne.
+
+Cependant le duc n'avait rien répondu aux communications de sa soeur, et
+celle-ci ne pouvait rien comprendre à son silence. Le courrier avait-il été
+saisi? Le message intercepté? Mayenne, par prudence, s'était-il abstenu
+momentanément? Dans son impatience, et de son lit de douleur, la duchesse
+expédia au duc son dernier agent fidèle, avec ordre de rapporter une
+réponse à tout prix.
+
+--Hâtez-vous, lui dit-elle, d'annoncer à mon frère que je m'en vais
+mourant, et que je n'ai pas de temps à perdre.
+
+Le courrier fit diligence; il trouva au retour sa maîtresse luttant plus
+encore contre les souffrances de l'esprit que contre la maladie du corps.
+Toujours couchée, toujours enveloppée d'ombre et de silence, on eût dit
+qu'elle cherchait à se faire oublier comme la panthère blessée qui
+s'enfouit sous les feuilles dans un antre et demeure là de longues nuits,
+n'ayant rien de vivant que les yeux.
+
+A la cour, on ne parlait plus d'elle que pour se demander si la duchesse
+était enfin morte. Elle, pendant ce temps, se ranimait peu à peu, et
+attendait la réponse de Mayenne, réponse favorable, elle n'en doutait pas,
+pour s'aller jeter dans son camp, et lui souffler les ardeurs de sa rage et
+de son désespoir.
+
+Enfin le messager reparut. Il avait mis quelques jours à faire un trajet
+difficile, parmi les espions et les postes de l'armée d'observation qui
+enfermait Mayenne à l'extrémité de la Picardie.
+
+La duchesse se souleva sur son lit, ouvrit en palpitant de joie la
+bienheureuse lettre qu'on lui apportait: elle en eût baisé les caractères,
+tant l'écriture de Mayenne lui promettait de nouvelles chances de
+recommencer la lutte.
+
+Mais voici ce que lui écrivait son frère:
+
+«Ma soeur, chacun pour soi en ce monde. Vous avez mis constamment cette
+maxime en pratique. Vous vous affaiblissez, dites-vous, moi je n'ai plus de
+force. Vous êtes très-malade, moi je me considère comme enterré.»
+
+«Dans toutes ces dernières affaires, vous avez sans doute songé à vos
+intérêts, je commence à penser aux miens, et me ménage un bon repos en
+cette vie, en attendant le repos éternel. Vivez en paix, ma soeur, comme je
+vais tâcher de le faire moi-même.»
+
+Et, au bas de cette foudroyante épître, s'étalait le paraphe obèse de
+l'homme au gros ventre, qui rappelait ainsi la prétendue mourante aux
+oeuvres de charité chrétienne.
+
+La duchesse fut frappée au coeur. Elle eut une syncope semblable à celle
+qui l'avait saisie au sortir du Louvre, et, cette fois, les ressorts de la
+vie se trouvèrent sérieusement atteints.
+
+Bien plus, le phénomène étrange, effrayant, qui au même mois de mai, en
+1574, avait épouvanté le château de Vincennes, se produisit, comme si, pour
+les mêmes crimes, le souverain Juge avait résolu d'appliquer les mêmes
+châtiments.
+
+Dans la nuit qui suivit cette crise, la duchesse s'était assoupie, malgré
+les aiguillons de la fièvre; elle se réveilla baignée de sueur, elle
+appela, elle cria pour que ses femmes vinssent l'arracher à ce bain
+brûlant, dans lequel glissaient ses membres amaigris.
+
+Les femmes accoururent avec des flambeaux, et reculèrent d'épouvante en
+voyant dégoutter du front de leur maîtresse une sueur de sang. C'était un
+fleuve de sang qui ruisselait dans son lit et jaillissait incessamment de
+chacun de ses pores dilatés par la fièvre. Les médecins appelés déclarèrent
+que la duchesse était en proie à ce mal mystérieux et terrible, qui,
+vingt-deux ans avant, avait couché Charles IX dans le tombeau.
+
+
+Désormais plus d'espérance, plus de remède. La duchesse s'ensevelit dans un
+morne et farouche silence. On la voyait, un miroir au pied de son lit,
+regarder d'un oeil fixe, avec une sinistre expression de terreur, les
+gouttes de sang qui, toujours étanchées, reparaissaient toujours sur ses
+joues, ses tempes et le long de ses bras humides.
+
+A chaque transport de colère, à chaque émotion plus caractérisée, la sueur
+grossissait et une nappe rouge s'étendait sur le visage et le corps de la
+coupable si cruellement châtiée.
+
+Les médecins se retirèrent consternés; les serviteurs eux-mêmes craignirent
+le contact de la maudite. On envoya chercher des prêtres qui, à l'aspect de
+ce cadavre sanglant, s'évanouirent de saisissement ou s'enfuirent d'effroi.
+
+C'était la nuit, la dernière nuit de souffrance. La duchesse râlait sur son
+lit souillé; elle appelait à l'aide, et personne ne s'approchait d'elle.
+Soudain elle aperçut un moine de haute taille qui traversait lentement la
+chambre voisine et devant lequel se courbaient les serviteurs que
+l'épouvante tenait à l'écart. Ce moine arriva jusqu'au lit de la mourante
+et contempla silencieusement l'effrayant spectacle de cette agonie.
+
+En le voyant, son capuchon baissé, la duchesse le remercia du regard, car
+elle n'osait plus remuer ses mains de peur d'y sentir l'humide chaleur du
+sang.
+
+--Je veux l'absolution de mes fautes, dit-elle d'une voix lugubre encore
+empreinte de cette autorité hautaine qui avait présidé à chaque mouvement
+de sa vie.
+
+--Pour être absoute, dit le moine, confessez-vous!
+
+--Faites d'abord retirer, dit-elle, tous ces gens qui pourraient
+m'entendre.
+
+Le moine ne répondit pas, et ne fit pas un mouvement.
+
+Ce que voyant, la duchesse:
+
+--J'ai péché, dit-elle à voix basse, par avarice, par ambition, par
+orgueil.
+
+--Après? dit le moine.
+
+Elle le regarda avec surprise.
+
+--Si j'ai d'autres péchés à me reprocher, mon corps souffre, ma mémoire
+faiblit... ma voix expire, n'exigez pas trop en un pareil moment. Le
+châtiment passe, je crois, les fautes... Absolution!
+
+--Vous ne parlez pas des crimes? demanda le moine.
+
+--Les crimes?... murmura-t-elle avec stupeur.
+
+--Oui, les crimes? poursuivit le confesseur d'une voix éclatante. La force
+vous manque, je le crois, mais je puis vous aider. Vous avez confessé la
+vanité et l'orgueil. Mais la luxure!... ce crime hideux qui a rongé
+votre jeunesse et jusqu'à votre âge mûr, ce péché mortel que vous avez
+arboré comme un étendard pour vous créer des légions d'assassins!
+
+--Moine! s'écria la duchesse en se soulevant d'une main sur son lit.
+
+--Confessez! dit solennellement le religieux; confessez, si voulez qu'on
+vous absolve!
+
+Frappée de terreur, la duchesse, au lieu de répondre, cherchait à voir,
+sous le capuchon, les traits de l'homme qui osait lui parler ainsi:
+
+--Passons à l'homicide! continua l'implacable confesseur. Comptons: Henri
+III assassiné, Henri IV frappé deux fois, Salcède roué sur un échafaud, la
+Ramée mort sur un gibet, et ces milliers de soldats tombés sur les champs
+de bataille, et ces victimes expirant dans les ténèbres des prisons, et ces
+enfants morts de faim avec leurs mères, et ces familles de spectres qui
+pendant le siège de Paris ont rongé des cadavres pour soutenir leur
+misérable existence, tandis que vous buviez dans votre palais à
+l'usurpation du trône de France! confessez, duchesse, confessez! si vous ne
+voulez pas paraître au tribunal de Dieu avec cette épouvantable escorte de
+victimes qui vous maudissent.
+
+La duchesse voyait de ses yeux hagards tous les assistants s'approcher
+avidement de l'embrasure des portes et guetter sa réponse à ce terrible
+interrogatoire.
+
+--Qui êtes-vous donc? murmura-t-elle.
+
+Le moine rabattit lentement son capuchon et se fit voir à la mourante qui,
+en le reconnaissant, poussa un cri et joignit les mains.
+
+--Frère Robert, dit-elle... Oh! je comprends par qui j'ai été vaincue!
+pitié!
+
+--Avouez vos crimes alors....
+
+--Pitié!
+
+--Dites seulement oui chaque fois que j'accuserai; cela suffira aux hommes
+et à Dieu. La luxure et vos abominables calculs?...
+
+--Oui, dit la duchesse d'une voix étouffée.
+
+--Les affamés de Paris, les soldats tués, les prisonniers étouffés?...
+
+--Oui.
+
+--Salcède et la Ramée poussés par vous sur l'échafaud?
+
+--Oui, murmura-t-elle après un silence entrecoupé de convulsions.
+
+--Henri IV tant de fois frappé?... Ah!... vous hésitez; prenez garde,
+un seul mensonge effacerait le mérite de vingt aveux. Avouez!
+
+--Oui, dit-elle si bas, que le moine eut peine à l'entendre.
+
+--Et Henri III, votre roi, votre ancien ami, assassiné par votre amant
+Jacques Clément?...
+
+--Jamais! jamais! s'écria-t-elle en se tordant les mains, d'où le sang
+s'exprimait à grosses gouttes.
+
+--Vous niez?
+
+--Je nie.
+
+--Osez donc nier à Dieu lui-même que vous allez voir face à face dans
+quelques instants, et dont vous devez déjà entendre gronder la colère!
+
+--Pitié!... j'avoue, j'avoue, dit la duchesse en se cachant livide et
+palpitante sous ses oreillers.
+
+--Eh bien, alors, reprit le moine d'un ton solennel, je vous absous au nom
+de Dieu sur cette terre et je le prie de vous absoudre dans le ciel. Mourez
+doucement, mourez en paix!
+
+Il étendit le bras vers le lit, les yeux de la mourante reflétaient encore
+une flamme sinistre, celle de la colère, peut-être... peut-être celle des
+châtiments éternels.
+
+Peu à peu cette lueur s'éteignit, la tête se pencha, les bras se roidirent
+pour une dernière menace; mais le souffle de Dieu brisa ce misérable
+cadavre.
+
+La duchesse de Montpensier proféra un cri sourd et rendit l'esprit.
+
+--Maintenant, murmura le moine, Henri IV n'a plus à craindre d'autre ennemi
+que lui-même. Ma tâche est finie. A mon tour de songer à Dieu.
+
+Et, se couvrant la tête, il traversa lentement la salle au milieu des
+assistants agenouillés.
+
+
+
+
+IX
+
+AYOUBANI
+
+
+Le temps avait marché. Les huit jours que s'était donnés Leonora pour
+surprendre le secret d'Espérance avaient passé, puis d'autres semaines
+encore, et rien n'était venu apporter à l'Italienne la preuve désirée.
+
+Espérance qui savait les projets d'Henriette et devinait la curiosité de
+Leonora, s'était tenu sur ses gardes. D'ailleurs, se disait-il, avec toute
+l'adresse et l'habileté des meilleurs espions, que pourraient découvrir ces
+deux femmes?
+
+En effet, lorsqu'il allait chez le roi, soit avec Crillon, soit tout seul,
+quoi de plus naturel? D'autres n'y allaient-ils pas comme lui? Quand il
+chassait dans les forêts royales, soit seul, soit en compagnie du roi, cela
+pouvait-il s'appeler un indice? Et en admettant même que Gabrielle vint au
+rendez-vous de chasse, ou suivît le cheval le daim et le renard, n'y
+avait-il pas des dames avec Gabrielle, et quelqu'un pouvait-il se flatter
+d'avoir pris jamais un serrement de main, ou un baiser, ou une parole
+suspecte? Espérance vivait donc heureux et tranquille.
+
+D'ailleurs, ses ennemis ou ses espions ne donnaient pas signe de vie.
+Quelquefois, il est vrai, dans les premiers jours de curiosité de Leonora,
+Espérance avait pu voir derrière lui, à distance, quand il faisait une
+excursion quelconque, la silhouette du paresseux Concino, perché sur un
+cheval et galopant; mais Concino paraissait avoir renoncé à un exercice qui
+ne rapportait rien et coûtait cher. Des chevaux éclopés, des maux de reins,
+et çà et là quelque bonne chute dans des chemins impraticables, telles
+avaient été ses aubaines; car Espérance, bien monté, cavalier intrépide,
+infatigable, s'amusait à conduire son espion d'un train d'enfer, et à lui
+faire sauter des fossés, franchir des barrières et traverser des rivières:
+Concino avait dû renoncer.
+
+Le jeune homme savourait donc le bonheur d'être aimé sans remords et sans
+obstacles; mais, pour ne rien omettre de ce que conseille la prudence, il
+avait acheté une petite maison dans le faubourg, feignant de s'y rendre
+avec un mystère que tout le monde était libre de surprendre, et il n'était
+bruit dans ce quartier isolé que des mules, des panaches, des mantes
+grises, des jolis pieds furtifs et des aventureuses pèlerines qui
+apparaissaient et disparaissaient dans cet ermitage. Le bruit courait, et
+Espérance n'en demandait pas davantage.
+
+Gabrielle apparemment savait à quoi s'en tenir sur ces infidélités, et tout
+allait pour le mieux puisque les espions se trouvaient déroutés.
+
+Nous ne dirons pas que le bonheur d'Espérance fut complet. Les amants
+s'engagent toujours au désintéressement, et l'essence même de l'amour est
+l'ambition et l'avarice. On ne demande rien, on désire tout, et pour peu
+que l'âme ne soit pas aussi parfaitement trempée que celle d'Aristide ou de
+Curius, le désir s'exhale et parle un langage qui contredit bientôt
+l'engagement qu'on avait pris.
+
+Espérance recevait chaque matin de Gabrielle un souvenir. L'ingénieuse amie
+avait su varier ses envois avec cette délicate subtilité des femmes, qui
+jamais ne sont embarrassées en présence de l'impossible.
+
+La biche et son collier avaient été suivis de fleurs d'Afrique, rapportées
+par le célèbre voyageur Jean Mocquet. La collection en était riche et avait
+défrayé plusieurs semaines. Puis, dans les intervalles, c'étaient une
+dentelle, un chien de race choisie, un bijou dont le travail ou l'antiquité
+étaient la seule valeur, une arme rare, une médaille, un marbre, un dessin,
+un manuscrit, un livre, quelquefois une étoffe, un jour des poissons bleus
+de Chine, une autre fois une carpe de Fontainebleau avec ses anneaux aux
+nageoires. Et chaque matin, Espérance attendait l'envoi avec un battement
+de coeur, et se demandait quelle idée aurait ce jour-là Gabrielle. L'idée
+était-elle plaisante, il riait, affectueuse, il soupirait. Quant aux
+messagers, c'étaient des marchands, des valets, des colporteurs, des femmes
+qui apportaient l'objet sans même voir Espérance, toutes gens qui, s'ils
+eussent été questionnés, n'eussent pu rien répondre, ne sachant rien.
+
+Mais pour un amant jeune et tendre comme Espérance, le dédommagement de ce
+souvenir quotidien devait-il suffire? Aristide ne désirerait-il pas autre
+chose? Curius en acceptant les médailles, les biches et les carpes, ne
+penserait-il pas que Gabrielle possédait d'autres moyens de séduction plus
+séduisants encore? Or, le moment ne devait-il pas arriver où l'homme,
+naturellement insatiable, s'éveillerait, demanderait le double, le décuple
+de ce qui lui était offert, et changerait sa médiocrité, douce,
+inattaquable, heureuse, cette médiocrité dorée, contre une existence de
+soupirs, de voeux, de démarches périlleuses, de faux mouvements, qui
+trahissent vite l'amant et perdent l'amante? Peut-être ce moment était-il
+déjà venu?
+
+Peut-être les ennemis d'Espérance ne s'endormaient-ils que sur cette
+probabilité.
+
+Un soir d'été que Pontis, compagnon fidèle, suivait dans le jardin son
+Oreste impatient, et que tous deux semblaient embarrassés comme il arrive
+quand on a tant de choses à se dire qu'on voudrait taire, ou qu'on se gêne
+l'un l'autre, Espérance, après plusieurs tours de promenade, au bout
+desquels il espérait voir Pontis prendre congé, se jeta sur un gazon
+moelleux, et les mains sous la tête, les yeux attachés sur la nappe immense
+de l'azur des cieux, il parut oublier l'univers.
+
+Pontis l'avait imité. Tous deux, côte à côte, se plongeaient dans la vague
+volupté de l'extase.
+
+Le silence qu'ils gardaient n'était interrompu que par les murmures des
+oiseaux occupés à retrouver leurs nids.
+
+--Espérance, dit enfin Pontis, ou je te gêne, ou il me semble que tu me
+caches quelque chose.
+
+--Et quoi donc? demanda Espérance sans trop s'inquiéter d'une question que
+son ami lui avait cent fois adressée.
+
+--Tu t'ennuies?
+
+--Moi! je n'ai jamais trouvé la vie si douce.
+
+--Tu es fatigué, sans doute?
+
+--Frais comme seront demain les oiseaux qui se couchent.
+
+--Espérance, tu vas trop souvent dans l'ermitage du faubourg!
+
+--Bah!
+
+Et le jeune homme détourna la tête pour cacher un malicieux sourire.
+
+--Tu fais trop parler de toi, Espérance, ajouta Pontis en marquant chaque
+parole, et quelque jour tu te trouveras avoir sur les bras une légion de
+pères, de maris, et d'amants qui présenteront leur compte.
+
+--Pontis, tu exagères.
+
+--Je te parle comme on parle. J'étais de garde là, aux petits appartements.
+On racontait tes prouesses chez le roi.
+
+--Eh bien! le roi aussi n'a-t-il pas ses prouesses?
+
+--Il en a le droit, personne n'ayant de droits supérieurs aux siens.
+
+--Ah ça! mais, tu moralises?
+
+--Je t'apporte la morale de M. de Crillon, qui trouve que tu te caches trop
+mal, et qu'avant peu tu seras découvert.... Tu ne couvres pas assez ta
+trace.
+
+--Nomme-t-on quelqu'un? demanda Espérance avec curiosité. Voyons, dis-moi
+un nom, un seul?
+
+--J'en dirais trente si je répétais tout ce qui court sur toutes tes bonnes
+fortunes.
+
+Espérance haussa les épaules.
+
+--Il faut que jeunesse se passe, dit-il en étouffant un léger soupir, parce
+qu'en effet il regrettait un peu sa jeunesse.
+
+--En sorte, continua Pontis, que j'ai fait un plan.
+
+--Un plan? A propos de moi?
+
+--Oui, mon ami, je me suis dit que mon devoir est de veiller à ce que tu
+n'éprouves aucune disgrâce.
+
+--C'est penser sagement.
+
+--La disgrâce te viendrait d'un abus de visites à un hermitage du faubourg.
+Déjà tu parais fatigué, pâli, tu as des inquiétudes: avoue que tu en as.
+
+--Mais....
+
+--Il faut couper le mal dans sa racine. J'ai résolu de m'aller installer
+dans la petite maison. De cette façon, je te surveillerai à mon aise, et
+tout danger me trouvera sous les armes.
+
+--Quel gâchis est cela? s'écria Espérance en se relevant pour mieux voir la
+figure de Pontis. Quoi! tu parles sérieusement.
+
+--Sérieux comme le masque de la tragédie.
+
+--Tu prétends t'installer dans la maison du faubourg?
+
+--Pour faire fuir les grâces et les disgrâces, c'est l'avis de M. de
+Crillon.
+
+--Mon bon ami, j'aime tendrement M. de Crillon, dit Espérance jouant le
+dépit, je l'aime d'une affection très-profonde, mais je vous supplierai
+tous deux de ne pas vous mêler de mes affaires.
+
+--Quand on a des amis, on ne s'appartient pas.
+
+--Ne rions plus, Pontis.
+
+--Je ne ris pas! demain je quitte le superbe logement que tu m'as donné
+ici, je m'en arrache à regret, parce qu'enfin, vivre auprès de toi est mon
+principal bonheur;--mais il le faut, et je plie toujours sous le devoir,
+on est soldat, on sait sa discipline. Demain, je m'installe au faubourg.
+
+Espérance se leva tout à fait, saisit Pontis par les bras et l'enlevant du
+gazon où il continuait à se rouler moelleusement, le remit sur ses pieds et
+lui dit:
+
+--Tu me feras le plaisir de ne plus dire de sottises. Tu es logé ici,
+restes-y. Quant à M. de Crillon je me charge de redresser ses idées avec
+tout le respect et toute l'amitié qui lui sont dus. Cesse donc de penser à
+habiter la maison du faubourg. Tu n'y mettras pas le pied.
+
+Pontis, habitué à faire ses volontés, regarda Espérance avec surprise. Il
+ignorait que rien n'est tenace comme une fausse volonté.
+
+--Ainsi, dit-il, tu me refuses?
+
+--Je te défends d'y songer.
+
+La figure de Pontis prit une expression si bizarre de désappointement,
+qu'Espérance faillit perdre son sérieux, qui, pourtant, lui était bien
+nécessaire.
+
+--Laisse-moi te dire, ajouta Pontis en prenant le bras de son ami, mon
+installation au faubourg n'était pas seulement un devoir que
+j'accomplissais envers toi pour ton salut.
+
+--Ah! qu'était-ce donc?
+
+--Tout en faisant tes affaires, je travaillais par occasion aux miennes.
+
+--Bah!
+
+--Je te sauvais, mais j'avais mon bénéfice.
+
+--Conte-moi cela, dit Espérance en riant.
+
+--Je crois que je suis amoureux, murmura Pontis avec un visage déconfit et
+présomptueux tout ensemble.
+
+--Oh! mon pauvre Pontis! De qui?
+
+--C'est toute une histoire. Je te la raconterai quelque jour.
+
+--Nous n'aurons jamais une plus belle occasion. Nous sommes seuls, sous les
+arbres, en face d'un ciel bleu. L'air est parfumé, les oiseaux se taisent,
+l'eau fait son petit murmure railleur, accompagnement charmant. Parle.
+
+--Mon ami, c'est une Indienne.
+
+--Hein? s'écria Espérance, comment dis-tu?
+
+--Une Indienne... Vois-tu, il me semble que je fais un rêve.
+
+--Il y a donc des Indiennes à Paris?
+
+--Oh! mon cher ami, celle-là se cache, elle s'est enfuie de là-bas.
+
+
+--De quel là-bas?
+
+--Des bords du Gange.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Je ne sais pas au juste, mais je suppose que c'est parce qu'on voulait la
+forcer à se brûler sur le tombeau de son mari.
+
+--Ah! elle est veuve.
+
+--Il paraît.
+
+--De qui?
+
+--Eh! tu m'en demandes trop. Je ne le sais pas moi-même. On ne fait pas
+tant de questions quand on est amoureux.
+
+--Excuse-moi, je n'ai pas voulu t'offenser. Donc c'est une fugitive qui se
+cache.
+
+--Tu veux dire que c'est une aventurière, n'est-ce pas? Je te vois venir.
+
+--À Dieu ne plaise.
+
+--Si tu avais vu ses plumes, ses diamants, ses perles et son costume
+indien!
+
+--Je me figure tout cela. Mais est-elle belle?
+
+--Elle est un peu jaune... mais ce n'est pas sa faute; elle est un peu
+petite, mais je ne suis pas grand. Elle a des yeux noirs... Oh! quels
+yeux! et une petite patte d'oiseau avec des ongles!... À quoi penses-tu?
+
+--Je me demande comment tu as fait pour rencontrer une Indienne dans les
+rues de Paris.
+
+--Quand je te le conterai, tu seras saisi d'admiration! Il n'y a que moi
+pour avoir de ces chances-là.
+
+--Et tu es amoureux?
+
+--Passionnément; d'autant plus que l'Indienne n'est pas libre et que les
+occasions me manquent pour la voir.
+
+--Cependant tu l'as vue?
+
+--Oui, mais par hasard.
+
+--Tu lui as dit que tu l'aimais?
+
+--Oh! tout de suite.
+
+--Comment a-t-elle répondu?
+
+--Voilà la difficulté. En sa qualité d'Indienne, tu conçois qu'elle ne
+parle pas français.
+
+--Et tu ne sais pas l'indien. Quelle langue prenez-vous pour vous entendre?
+
+--On fait ce qu'on peut. On a des signes, des mines, des petits gestes; on
+invente un langage; chacun y met du sien. C'est très-gentil.
+
+--Ce doit être charmant; mais incomplet. La pantomime est impuissante à
+expliquer les détails politiques, les questions litigieuses et les
+particularités de famille. Comment s'appelle-t-elle?
+
+--Oh! un nom délicieux: Ayoubani.
+
+--Ayoubani est délicieux, en effet.
+
+
+--En sorte que je voulais, reprit naïvement Pontis, t'emprunter la maison
+du Faubourg. Je ne puis aller chez Ayoubani, qui est surveillée par ses
+femmes, et par je ne sais quel prince mogol, jaloux comme un jaguar. S'il
+me voyait chez elle, il la tuerait.
+
+--Pauvre Ayoubani! Mais, s'il la voit chez toi, est-ce qu'il ne la tuera
+pas de même? Explique-moi un peu cela.
+
+--Tu me demandes des choses incroyables, s'écria Pontis: quand je te dis
+que nous ne pouvons presque pas nous entendre elle et moi, comment veux-tu
+que j'entame avec elle de pareilles subtilités? Je l'aime, voilà tout. Et
+je crois bien qu'elle m'aime aussi. Veux-tu, oui ou non, me servir dans mes
+amours?
+
+--Mon ami, tu te méprends sur mes intentions, dit Espérance, riant de voir
+Pontis ainsi courroucé, je brûle de te servir, mais je voudrais savoir
+comment. Le devoir d'un ami est de veiller sur son ami, tu me l'as déclaré
+tout à l'heure et je suis convaincu. Or, si le prince mogol vient te
+demander des comptes, que feras-tu?
+
+--Dans ta maison, je saurais me défendre et protéger Ayoubani.
+
+--Prends donc ma maison.
+
+--À la bonne heure.
+
+--Et tu me feras voir cette Indienne-là. Je n'en ai jamais vu.
+
+--Malheureux! elle ne quitte presque jamais son voile.
+
+--Je suppose que tu le lui feras quitter quelquefois, quand ce ne serait
+que pour voir ses yeux noirs.
+
+--Je connais son caractère; si elle savait que je la montre à quelqu'un,
+elle serait capable de ne plus revenir! Attends un peu, laisse-moi
+l'apprivoiser. Plus tard, nous te présenterons.
+
+--Comme tu voudras, dit Espérance. Mais pardonne-moi, il me vient encore
+une idée ridicule.
+
+--Dis-la toujours.
+
+--Si vous n'usez tous deux que de la pantomime, comment Ayoubani a-t-elle
+pu t'expliquer une chose aussi compliquée que celle-ci: «Je suis veuve, et
+l'on a voulu me brûler vive; je ne veux pas que personne me voie, et si
+vous me faites voir à quelqu'un, je vous quitte à jamais. Du reste, j'irai
+si vous voulez, dans une autre maison, à la condition que le prince mogol,
+qui est jaloux de moi, ne saura pas ma démarche.» Je t'avoue, Pontis, que
+voilà des explications difficiles à donner sans parler, et, pour ma part,
+je ne me chargerais ni de les fournir ni de les comprendre. Il y a surtout
+le mot: mogol, que je ne saurais rendre par un geste.
+
+Pontis haussa les épaules à son tour.
+
+--L'indien n'est pas une langue aussi difficile qu'on le croit,
+répliqua-t-il, j'en comprends beaucoup de phrases; je dois même dire que
+chaque fois qu'un embarras se présente, Ayoubani trouve un mot qui rend sa
+pensée. Elle est fort intelligente et forge des locutions suivant ses
+besoins.
+
+--Il y a miracle, murmura Espérance.
+
+--D'ailleurs, interrompit Pontis, il ne s'agit pas de tout cela. Nos
+difficultés ne regardent que moi, et pourvu que je les lève....
+
+--C'est vrai, mon ami. Eh bien, prends donc ma maison du faubourg.
+
+--Et promets-moi de ne m'y pas compromettre par quelque indiscrétion. Tu es
+fort indiscret, Espérance!
+
+Le jeune homme sourit silencieusement.
+
+--C'est un défaut, dit-il; mais je m'en corrigerai.
+
+--Tu ne chercheras pas à voir Ayoubani avant qu'elle n'en ait donné la
+permission?
+
+--Je te le promets. Est-ce que tu la vois demain?
+
+--Peut-être... je ne sais... rien n'est sûr.
+
+--Ne te tourmente pas; demain je ne serai pas à Paris.
+
+--Ah!... tu chasses?
+
+--Oui, je chasse.
+
+--Où cela?
+
+--Je ne sais trop. À Saint-Germain, à Fontainebleau, au bois de Sénart.
+
+--Et tu pars de grand matin?
+
+--De très-grand matin.
+
+--Veux-tu alors me donner les clés de la maison du faubourg?
+
+--À l'instant.
+
+--Veux-tu que j'aille dès ce soir faire des préparatifs?
+
+--Tous ceux que tu voudras.
+
+Espérance siffla d'une certaine façon. Ses chiens accoururent bientôt en
+bondissant de joie, et derrière les chiens un valet, que ce signal appelait
+plus particulièrement.
+
+--Les clés du faubourg à M. de Pontis, dit-il. Va, Pontis, suis ce garçon,
+et bonne chance!
+
+--Tu es le roi des amis! s'écria Pontis en l'embrassant; un peu indiscret,
+mais je te pardonne.
+
+--Merci.
+
+--Te reverrai-je ce soir?
+
+--Je serai couché quand tu rentreras.
+
+--Eh bien! si je couchais là-bas?
+
+--Où? demanda en souriant Espérance.
+
+--Au faubourg?
+
+--Tu es le maître. Désormais, la maison est à toi.
+
+Pontis enchanté partit comme une flèche.
+
+Aussitôt qu'Espérance se trouva seul, il rêva quelques moments à tout ce
+que venait de lui dire Pontis. Puis, la nuit étant arrivée, il feignit de
+se coucher comme à l'ordinaire.
+
+À deux heures du matin il se releva. Tout dormait dans la maison. Il fit
+seller un de ses meilleurs chevaux, se choisit une bonne courte épée, prit
+sa carabine de chasse, de l'argent et sortit à petit bruit.
+
+
+
+
+X
+
+OÙ LE TONNERRE GRONDE
+
+
+Quelques heures après le départ d'Espérance, deux jeunes femmes se
+promenaient dans le jardin de Zamet. C'étaient Henriette et Leonora.
+
+
+Mlle d'Entragues avait deux jours par semaine pour rendre visite à sa
+devineresse, que des relations suivies avaient faite son amie. Henriette
+choisissait les matins, parce qu'on était dans la belle saison, que le
+jardin de Zamet était vaste et beau, que, le matin, tout le monde dort
+encore, et que c'est une heure aussi commode que le soir, moins le mystère
+qui va toujours mal à une réputation de jeune fille. D'ailleurs, ainsi
+l'avait décidé le conseil de la famille d'Entragues, juge souverain de
+chacune des actions d'Henriette. Depuis qu'il s'agissait d'une couronne à
+gagner, on permettait les sorties du matin à l'innocente jeune personne.
+
+Mais, chez Henriette, ces deux visites par semaine avaient un double but.
+Le roi lui écrivait deux fois tous les huit jours, et la Varenne apportait
+ses lettres à huit heures du matin, chez Zamet, pour que, dans le quartier
+populeux qu'habitaient les Entragues, le porte-poulets trop connu ne fût
+jamais signalé.
+
+Ainsi, Henriette et Leonora se promenaient dans le jardin de Zamet en
+attendant la lettre du roi. Leurs sujets de conversation ne variaient
+guère; il s'agissait toujours de Gabrielle, des progrès de la tendresse
+royale, des faits et gestes d'Espérance.
+
+Leonora, pressée par les événements, avait donné à toute l'intrigue une
+impulsion rapide. Dans ce cercle d'ennemis acharnés de la favorite, on
+prédisait le moment précis où succomberait la marquise. L'esprit pénétrant
+d'Henriette venant en aide à la ruse de Leonora, les deux femmes avaient
+soupçonné bien vite tout ce que le pauvre Espérance mettait tant de soin à
+cacher. Et, bien qu'il n'y eût encore que des présomptions, elles
+suffisaient à préparer les éléments d'une surprise complète.
+
+Ainsi, en remontant à la première démarche significative de Gabrielle, sa
+visite au Châtelet pour délivrer Espérance, Henriette, qui d'ailleurs avait
+vu Gabrielle près du jeune homme à Bezons, s'était dit, qu'une femme dans
+la haute et difficile position de la marquise, ne va en personne délivrer
+un prisonnier que si elle porte à ce prisonnier un intérêt plus fort que
+toutes les convenances mondaines.
+
+Et elle avait raison.
+
+À partir de ce moment, dégagée d'ailleurs de tout nuage depuis la mort de
+la Ramée, Henriette avait observé Gabrielle, et dans son sourire, dans son
+accent, indices vains pour toute autre qu'une femme jalouse, elle avait lu
+ce même intérêt de plus en plus passionné qui liait la marquise de Monceaux
+à Espérance.
+
+Il est vrai que, à part ces sourires, rien ne prouvait leur intelligence;
+mais doit-on s'arrêter quand on soupçonne? et néglige-t-on les preuves même
+frivoles qui peuvent se grouper autour de ce soupçon quand on est décidé à
+forger au besoin toutes les preuves possibles?
+
+Les chasses d'Espérance, ses visites furent épiées. Leonora joignit ses
+observations à celles d'Henriette. fidèle à son plan de politique, sauf
+quelques réserves de conscience, l'Italienne apporta dans l'arsenal commun
+toutes les armes que son intelligent espionnage lui fournit contre les deux
+amants destinés à succomber.
+
+Espérance avait cru jouer un jeu habile en attirant l'attention sur sa
+petite maison du faubourg. Il y avait à grand peine appelé des visites
+féminines pour dérouter les espions. Mais un jour ou plutôt un soir
+l'audace de Leonora déjoua sa combinaison par une seule manoeuvre.
+
+L'Italienne ayant cru remarquer dans le rapport de ses agents, comme aussi
+par ses propres yeux, que ces femmes se ressemblaient toutes malgré leurs
+voiles et malgré leurs équipages différents, malgré la variété de leurs
+costumes et l'inégalité des heures de rendez-vous, Leonora, disons-nous,
+aposta Concino débraillé comme un homme ivre au coin de la rue du faubourg.
+Et l'Italien, en jouant l'ivresse, écarta la mante dans laquelle
+s'enveloppait une de ces mystérieuses dames; celle-ci cria, s'enfuit,
+appela son laquais à l'aide, mais Concino avait battu en retraite après
+avoir reconnu Gratienne, la dévouée Gratienne de Gabrielle.
+
+Quelle révélation! Il était hors de doute que les hommages d'Espérance ne
+pouvaient s'adresser si bas. À lui, le plus beau, le plus riche, le plus
+recherché de la cour, une servante quasi meunière!
+
+Impossible. Gratienne venait donc apporter soit des lettres, soit des
+rendez-vous au jeune homme de la part de sa maîtresse.
+
+Cette supposition, toute vraisemblable qu'elle fût, ne fut pas accueillie
+par Leonora qui savait de la bouche d'Espérance lui-même son projet de
+rester fidèle à une Vénitienne qu'il aimait. Mais Espérance avait pu
+mentir. Il n'était pas assez imprudent pour se laisser apporter des lettres
+par une femme, par Gratienne, si facile à surprendre, à dévaliser. Non,
+Gratienne n'allait pas à la maison du faubourg comme messagère munie de
+billets et autre menue monnaie amoureuse saisissable en cas de surprise,
+elle venait chez Espérance pour faire croire que le jeune homme recevait
+des femmes et entretenait des intrigues d'amour. Gabrielle, jalouse de son
+amant, ne lui avait permis d'autre fantôme que Gratienne. Espérance, pour
+bien rassurer sa maîtresse, n'avait rien exigé de plus, et la délicatesse
+de ces deux parfaites créatures devenait la plus forte preuve que leurs
+ennemis pussent invoquer contre eux.
+
+Aussitôt que Leonora eut trouvé la clé de cette combinaison, sa tâche
+devint plus facile. Vainement, des gens moins habiles eussent-ils soutenu
+que Gratienne était assez agréable pour plaire une heure ou deux à un jeune
+homme, en vain eût-on allégué que Henri IV, un roi, aimait fort les
+meunières, les jardinières et les femmes appétissantes de toute condition:
+Leonora connaissait Espérance et ne pouvait se méprendre à ses goûts.
+Espérance, lui, aimait les princesses, les duchesses et les reines, au
+besoin. Il se fût contenté d'une marquise, peut-être, mais tout au plus.
+Gratienne en ses bonnes grâces, était invraisemblable.
+
+Il ne s'agissait donc plus que de trouver l'heure décisive où les amants
+donneraient prise sur eux, cette heure que nul amoureux n'évite, et autour
+de laquelle il tourne fatalement comme les papillons autour de la flamme
+qui les appelle.
+
+Tout pressait, disons-nous; les partisans d'un mariage politique du roi
+voyaient avec désespoir se développer les racines de son amour pour
+Gabrielle. À la tête de ces confédérés, quoique éloigné de toute intrigue
+vulgaire, Sully ne cessait de répéter que la marquise était pour Henri la
+plus dangereuse de toutes les séductions. En effet, disait le sage
+huguenot, jamais le roi ne se laissera prendre que par le coeur. Il a trop
+d'esprit, trop de sens, trop d'égoïsme raisonnable pour ne pas deviner des
+calculs d'intérêt, plus ou moins déguisés sous l'habileté d'une maîtresse.
+Mais contre un désintéressement vrai, contre une douleur sincère, contre
+une affection honnête, il est sans force, il subit le charme. Il aime la
+paix du ménage, la chaste égalité d'âme d'une bonne femme. Gabrielle, qui
+ne veut rien, qui ne demande rien, qui refuse toujours, qui rit toujours et
+ne querelle jamais, cette terrible femme parfaite empêchera éternellement
+le roi de se marier. Si même, ajoutait-il avec colère, elle ne l'amène,
+malgré elle, à la faire reine de France.
+
+Ces idées, en passant de Sully à Zamet, de Zamet aux Entragues, soulevaient
+chez ces derniers des tempêtes furieuses. Leonora y contribuait par un
+souffle énergique. Et Henriette, la forte, l'orgueilleuse, l'infaillible,
+ne s'apercevait point que sans cesse poussée par ce souffle invisible, elle
+était devenue l'esclave de son instrument.
+
+Leonora contait toujours à Henriette ce qui pouvait exciter la colère de
+celle-ci, et la forcer à toute action dont l'Italienne eût craint d'assumer
+la responsabilité. Pourvu que son intrigue fit un pas, Henriette ne
+reculait jamais; _Avancer_, telle était la devise des Entragues.
+
+Le rôle de Leonora se dessinait aussi nettement, avec une nuance tout
+italienne: _Faire avancer_, voilà quelle était la devise de l'association
+florentine.
+
+Toutes choses ainsi établies, suivons les deux femmes dans le jardin de
+Zamet, qu'elles parcouraient en arrachant ça et là quelques fleurs humides
+encore de la fraîcheur matinale.
+
+Le messager du roi, ponctuel comme un rayon de soleil, arriva au moment où
+Leonora racontait à sa compagne le départ d'Espérance au milieu de la nuit.
+Cette circonstance relatée seulement comme un détail de la surveillance
+quotidienne, ce simple rapport de la police des alliés n'émut pas
+Henriette, accoutumée à entendre dire que tel jour Espérance était allé
+chasser, tel autre jour essayer un cheval, tel autre jour enfin s'ensevelir
+dans la maison du faubourg.
+
+L'arrivée de la Varenne offrait donc un intérêt plus immédiat. Le
+porte-poulets était radieux; il exhalait une odeur d'ambre et de rose dont
+la combinaison eût fait honneur à l'Europe et à l'Asie réunies pour former
+un seul parterre.
+
+Henriette avait pris la lettre pour la lire à l'écart. Aux premiers mots,
+elle poussa un petit cri de joie. Ce cri appelait Leonora près d'elle. Les
+deux jeunes femmes entrèrent dans une allée ombreuse qui les déroba un
+moment aux yeux de la Varenne.
+
+--Sais-tu ce que le roi me propose, Leonora?
+
+--Je m'en doute, dit la malicieuse Florentine; mais dites toujours.
+
+--Une collation à Saint-Germain, ce soir.
+
+--Oh! oh! que dirait M. d'Entragues? Collation... soir...
+Saint-Germain... Voilà trois terribles mots pour la vertu d'une seule
+fille!
+
+Un sourire étrange d'Henriette prouva bien vite à Leonora que sa vertu
+était à l'épreuve de si misérables dangers.
+
+--Je sais bien, répliqua l'Italienne, qui comprenait même le silence, je
+sais bien que vous n'aurez pas la maladresse d'accorder quelque chose avant
+la chute de votre rivale. Mais enfin, il y a danger. Et d'ailleurs, si la
+marquise vous faisait surprendre avec le roi?
+
+--La marquise, Leonora, est partie ce matin de bonne heure pour Monceaux.
+
+--Partie seule? dit l'Italienne.
+
+--Sans doute, puisque le roi veut profiter de son absence pour m'offrir
+cette collation.
+
+--Partie seule! répéta Leonora pensive.
+
+--Et je ne vois qu'avantage, continua Henriette, à profiter de cette
+absence pour passer une heure avec le roi et lui glisser quelque bonne
+vérité.
+
+--Il est vrai, dit Leonora toujours absorbée.
+
+--À quoi rêves-tu?
+
+--À ce départ pour Monceaux.
+
+--Penses-tu qu'il soit une ruse de Gabrielle pour surprendre le roi? La
+marquise est incapable d'une pareille petitesse, c'est bon pour nous autres
+pécores, ma chère, la marquise est une grande âme, comme dirait M.
+Espérance, qui est une âme énorme. Les grandes âmes n'espionnent pas et ne
+surprennent pas, fi donc!
+
+--En effet, ce n'est pas pour vous surprendre, que Mme la marquise s'en va
+seule à Monceaux.
+
+--En vérité, tu rêves éveillée. Que font tes grands yeux fixes?
+
+--Ils essayent de suivre Speranza, qui ce matin aussi est parti, madame.
+
+Henriette, avec dédain:
+
+--Ces parfaits amants se voudraient rencontrer? jamais! Ce serait contraire
+à leur perfection, et ils ne nous donneront pas cette victoire. M.
+Speranza, comme tu dis, s'en va amoureusement relever dans des touffes
+d'herbes sales, ce qu'on appelle les fumées d'un quadrupède quelconque,
+puis il arpentera passionnément cinq à six lieues de forêt en s'égratignant
+les mains et le visage aux épines. Enfin, dans un paroxysme de tendresse,
+il enverra une balle ou du gros plomb à la bête. Voilà ce que fera
+Speranza, l'idéal des amants, voilà ce qu'il fait à l'heure où je te parle.
+Puis, poudreux et suant, il s'attablera avec deux soudards, MM. de Crillon
+et Pontis. On videra force bouteilles, et les hoquets se mêleront fort
+harmonieusement aux soupirs. Tel est son amour.
+
+Leonora sourit. Henriette, ravie d'avoir exhalé sa haine en quelques mots
+âcres, continua d'un ton plus sérieux.
+
+--Rien n'empêche donc une femme imparfaite comme moi de passer une heure à
+Saint-Germain auprès du roi, qui a soif de me voir et dont j'ai l'éducation
+à faire. Éducation complète! Mon père ne me quittera pas, sois tranquille.
+Il a plus peur encore que moi-même de ma faiblesse. Oh! ma faiblesse!
+murmura-t-elle avec un éclair sinistre dans les yeux. Il fut un temps où
+mon coeur était faible... Alors, chacun le torturait à sa guise.
+Maintenant, à mon tour! Assez de mépris, assez d'insultes, assez de
+souffrance! La faiblesse aux autres, la force et le triomphe à moi!
+
+--Vous parlez comme doit parler une reine, dit Leonora tranquillement avec
+cet aplomb qui fait pénétrer la flatterie jusqu'au fond des coeurs les
+mieux cuirassés. Qu'allez-vous donc répondre à la Varenne?
+
+--Qu'à l'heure indiquée je me rendrai à Saint-Germain.
+
+--Quelle est l'heure?
+
+--Quatre heures du soir. Je n'ai que le temps de me mettre à ma toilette.
+On dit que la marquise a seule du goût en France. Nous verrons si le roi
+dit cela ce soir. Allons vite répondre à la Varenne. Mais je vois quelqu'un
+près de lui, ce me semble.
+
+--C'est Concino.
+
+--Botté, poudré. Est-ce qu'il chasse aussi, ton Concino?
+
+--Non, madame; mais il a suivi ce matin Speranza et revient me donner des
+nouvelles.
+
+--C'est au mieux. Avant de partir, je les saurai.
+
+Concino, après avoir serré les mains de la Varenne, s'avançait pour
+chercher les dames. Il les joignit au tournant de l'allée.
+
+--Eh bien? dit Leonora.
+
+--Eh bien, il a pris la route de Meaux.
+
+--Il chasse sans doute à Livry, dit Henriette.
+
+--C'est par Meaux qu'on va à Monceaux, je crois? demanda froidement
+Leonora.
+
+--C'est vrai, dit Henriette en tressaillant.
+
+--À quatre lieues d'ici, à Vaujours, il s'est arrêté, continua Concino, et
+il a attendu.
+
+Les deux femmes se regardèrent.
+
+--À sept heures un carrosse est arrivé, venant de Paris, le carrosse de la
+marquise.
+
+Henriette fit un mouvement.
+
+--Celle-ci, ajouta l'Italien, n'était accompagnée que de deux piqueurs. Le
+signor Speranza s'est approché de la portière, tout à cheval, et a causé
+dix minutes avec la marquise; puis, s'arrêtant de nouveau, il a laissé
+partir le carrosse et a tourné bride.
+
+--Il revient à Paris? demandèrent à la fois les deux femmes.
+
+--Non, il a pris à droite, à travers champs.
+
+--Et tu ne l'as pas suivi! s'écria Leonora.
+
+--En plaine, il m'eût vu; d'ailleurs, j'étais las, et suivre Speranza quand
+il monte son cheval noir, c'est impossible: il montait son cheval noir. Je
+vais me coucher.
+
+Ayant ainsi parlé, Concino tourna flegmatiquement les talons et rentra, en
+effet, sans que rien eût pu le retenir.
+
+Henriette et Leonora demeurèrent un moment stupéfaites.
+
+--Ils se sont donné rendez-vous à Monceaux, s'écria Henriette la première.
+
+--C'est probable.
+
+--C'est sûr. Et pour n'être pas vus ensemble, ils se séparent; l'un prend
+le plus long, l'autre va droit: ils se retrouveront sous les ombrages ce
+soir.
+
+--Tandis que vous serez aussi sous les ombrages avec le roi. On appelle
+cela quadrille, dans notre pays.
+
+--Et nous manquerions une occasion pareille, dit Henriette avec véhémence.
+Nous n'avertirions pas le roi!
+
+--Puisque vous allez avec lui à Saint-Germain. Il ne peut être à la fois en
+deux endroits.
+
+--Nos agents, que l'on enverra à Monceaux, feront leur rapport.
+
+Leonora sourit dédaigneusement.
+
+--Un rapport d'espions!... Est-ce que cela peut suffire à un roi contre
+une femme adorée, contre une femme adorable comme la marquise?
+
+Henriette bondit sous ce coup d'aiguillon terrible.
+
+--C'est vrai, dit-elle, il faut faire prendre la femme adorable par celui
+qui l'adore.
+
+--Mais votre rendez-vous, interrompit l'Italienne, dont les yeux brillaient
+d'une compassion hypocrite.
+
+--J'aurai le temps d'avoir des rendez-vous, quand la marquise sera chassée
+du Louvre.
+
+--Très-bien! répondez donc à la Varenne qui attend.
+
+--Réponds-lui toi-même, moi je voudrais chercher....
+
+--Nullement, dit Leonora, ce n'est pas à moi que le roi écrit, lui répondre
+serait une inconvenance préjudiciable.
+
+--Eh bien! je me charge de la Varenne; mais je peux bien faire avertir le
+roi du rendez-vous de sa bonne amie?
+
+--Le moyen? demanda l'Italienne comme si les idées lui manquaient.
+
+--Une lettre....
+
+--Anonyme?... toujours! C'est usé.
+
+--Tu ne veux cependant pas que j'aille dénoncer moi-même?
+
+--Et moi donc! quelle qualité aurais-je pour cela?
+
+--Mais le temps se passe! s'écria la fougueuse Henriette, et nous ne
+faisons rien.
+
+--Est-ce ma faute? Donnez-moi une idée.
+
+
+--J'ai la tête perdue.
+
+--Remettez-vous, remettez-vous. On ne peut pas écrire, c'est vrai, mais on
+peut parler, ou faire parler le roi; ce sera plus sûr.
+
+--Qui se chargera de parler?
+
+--Eh! mon Dieu, la Varenne.
+
+--Ce peureux, qui craint toujours de se compromettre!
+
+--Tout dépendra de ce qu'il aura à dire.
+
+--Aide-moi.
+
+--Vous n'avez besoin de personne. Dites à la Varenne quelque chose comme
+ceci... Mais non, ce serait vous découvrir.
+
+--Cherche, tu as tant d'esprit.
+
+--C'est difficile. Ah! voyons... Refusez le rendez-vous parce que vous
+craignez un piège de la marquise.
+
+--Oui.
+
+--Ajoutez que vous savez de science certaine que la marquise a donné
+rendez-vous à un de ses fidèles amis pour lui préparer des relais, afin de
+revenir ce soir à Saint-Germain.
+
+--Mais alors le roi restera à Saint-Germain.
+
+--Cela dépendra du portrait que vous ferez de l'ami de Gabrielle. Si ce
+portrait pouvait inspirer quelque jalousie au roi?
+
+--Je comprends! tu es un démon d'esprit.
+
+--Allons donc, madame, vous me faites honneur du vôtre. Parlez vite à la
+Varenne.
+
+Henriette s'approcha aussitôt du petit homme.
+
+--Monsieur, dit-elle, je me vois forcée de refuser le rendez-vous du roi.
+La prudence m'empêche même de lui écrire. On nous guette, la marquise est
+partie ce matin pour Monceaux, non pas seule comme le roi l'a cru, mais en
+compagnie d'une personne avec laquelle, sans doute, elle complote de nous
+surprendre à Saint-Germain, ce soir.
+
+La Varenne ouvrait des yeux effrayés.
+
+--Ajoutez, continua Henriette, que cette personne est l'activité, la force,
+l'adresse mêmes; c'est le surveillant le plus dangereux, c'est Espérance!
+
+--Espérance? ce charmant seigneur qui chasse toujours.
+
+--Oui, sur les terres de Sa Majesté! Allez donc prévenir le roi bien vite.
+
+--La marquise partie avec le seigneur Espérance! dit la Varenne, saisi de
+surprise. Le roi va un peu dresser l'oreille.
+
+--Qu'il en dresse deux! s'écria Henriette. Allez! Allez!
+
+La Varenne ne se fit pas répéter l'ordre et partit de toute la vitesse de
+ses petites jambes.
+
+--Maintenant, dit Henriette à Leonora, je rentre et je me tiens coi. Que
+faut-il faire?
+
+--Attendre, répondit l'Italienne.
+
+--Tu crois donc le roi assez jaloux de Gabrielle pour courir ainsi la
+surprendre à Monceaux? demanda Henriette avec une amertume visible.
+
+--Oui, je le crois; mais quand bien même il n'irait pas à Monceaux par
+jalousie, il ira par crainte d'être soupçonné de la marquise. Il voudra la
+rassurer par sa présence. En un mot, il ira, c'est tout ce que nous
+voulons, et il arrivera ce soir, juste au moment favorable.
+
+Henriette, bouillant d'impatience:
+
+--Le misérable rôle pour une femme telle que moi, s'écria-t-elle, ramper
+comme un ver de terre!
+
+--Le ver devient papillon. Mais séparons-nous. Ne vous attardez pas dans ce
+quartier; adieu, dit l'Italienne en reconduisant Henriette, qu'elle
+dominait de plus en plus, jusqu'à lui dicter un pas et un geste.
+
+Henriette obéit et retourna précipitamment chez elle.
+
+Alors Zamet, qui attendait l'issue de tous ces pourparlers, sortit de ses
+appartements et vint retrouver Leonora.
+
+--Marchons-nous? dit-il. D'après ce que vient de me dire Concino, nous
+devons avoir un résultat aujourd'hui même.
+
+--Je l'espère, répliqua la Florentine.
+
+--Un bon éclat suffira. Que le roi arrive à temps et qu'un de ses amis,
+zélé comme il nous les faut, donne du pistolet dans la tête de cet
+Espérance, le scandale précipite à jamais la marquise.
+
+--Doucement, dit Leonora en fronçant le sourcil, je vous abandonne la
+marquise; mais Speranza m'a défendue; il m'a sauvée, je ne veux pas risquer
+un cheveu de sa tête.
+
+--Ah! si tu fais aussi du sentiment; si tu ménages l'ennemi, parce qu'il
+est beau!
+
+--Pourvu que je réussisse, que vous importe?
+
+--Réussis vite, alors!
+
+--J'y arriverai par des moyens adroits plus vite que par la violence. Déjà
+je suis parvenue à savoir par Pontis chaque démarche de Speranza. Laissez
+faire la florentine Leonora et l'indienne Ayoubani. Nous avançons!
+Seulement j'exige que Speranza sorte sain et sauf de l'épreuve, à moins de
+nécessité absolue. Je l'exige. Vous entendez.
+
+--Soit, tu régleras ce compte avec Concino le jour de vos noces.
+
+--Ce jour-là, dit l'Italienne avec un rire insolent, en faisant le compte
+de ma dot, Concino me donnera quittance de l'arriéré!
+
+
+
+
+XI
+
+LES TROIS OURS D'OR
+
+
+Gabrielle, qui se plaignait jeune fille, de n'avoir pas de liberté, venait
+d'éprouver depuis son élévation toutes les misères de l'esclavage.
+
+Ce n'était pas que le roi fût un tyran soupçonneux, un inquisiteur gênant;
+mais il était assidu près de la femme aimée, il fuyait l'étiquette, la
+régularité; il recherchait la vie familière, et Gabrielle le voyait
+toujours arriver au moment où elle s'y attendait le moins.
+
+Mais là n'était pas le supplice. Gabrielle avait de l'amitié pour ce
+caractère facile et joyeux; elle aimait les saillies de cette humeur
+divertissante, les élans de ce coeur généreux. La société du roi ne pouvait
+donc la fatiguer; seulement, après le départ du roi arrivaient les
+courtisans, les femmes, la foule. Après cette obsession inévitable,
+venaient les surveillants plus humbles, fournisseurs, solliciteurs, et
+enfin les valets d'une espèce bien autrement tenace dans sa curiosité.
+
+Et comme Gabrielle sentait le besoin d'être quelquefois maîtresse de son
+temps, comme elle avait à calculer ses démarches, même innocentes, de peur
+qu'on ne les rapprochât des démarches faites par Espérance, il arrivait
+souvent que, découragée, épuisée, elle regrettait sa chaîne de Bougival et
+les longs discours paternels, et l'escapade du moulin.
+
+Toute contrariété se changeait bien vite en chagrin pour cette âme si douce
+et si sensible. Henri n'y pouvait rien. S'il eût connu cette gêne de sa
+maîtresse, il eût essayé le premier d'y remédier. Car nul autant que lui
+n'aimait l'indépendance. On le voyait chercher tous les moyens de distraire
+Gabrielle, beaucoup par tendresse, un peu par égoïsme, car en la faisant
+paraître libre, il allongeait sa propre chaîne, et nous savons qu'il avait
+de secrets besoins de liberté.
+
+C'est pourquoi Henri avait accueilli avec plaisir la demande inopinée faite
+par la marquise d'aller à Monceaux respirer pendant quelques jours.
+
+--Vous avez beaucoup de travail, sire, et je vous verrai peu, dit
+Gabrielle; nous commençons à nous lasser des environs de Paris. Je voudrais
+faire respirer au petit César un air moins vif et aussi pur que celui de
+Saint-Germain, qui le fait tousser et l'agite. Monceaux, dans sa plaine
+riante, reposera mes yeux éblouis des immenses perspectives de
+Saint-Germain. Je voudrais bien aller à Monceaux.
+
+--Allez, chère belle, répliqua le roi, qui avait ses raisons pour être
+seul. J'ai en effet à organiser une armée pour en finir avec M. de Mayenne,
+dont les nouvelles menaces ne me laissent dormir ni jour ni nuit. Vous
+seriez rebutée par ce flot de soldats mendiants dont je passe chaque jour
+une revue, et qu'il me faut toiser, habiller et restaurer, comme un
+recruteur que je suis. Allez à Monceaux, et revenez vite avec notre César,
+grandi et enluminé à neuf.
+
+Gabrielle fit ses préparatifs sans ostentation, comme toujours. Elle envoya
+ses femmes et son fils en avant par les mules, avec ordre de l'attendre à
+moitié chemin. Pour garder son fils, elle demanda au roi quelque escorte;
+quant à elle, préférant un peu de solitude, elle commanda son carrosse,
+avec deux piqueurs, qui avaient ordre de la suivre le plus irrégulièrement
+possible.
+
+On remarqua que la veille de son départ la marquise avait eu un entretien
+fort long avec le prieur des génovéfains, qu'elle était allée voir à
+Bezons. On la vit ensuite se promener au jardin côte à côte avec frère
+Robert, qui lui offrit les fleurs et les fruits qu'elle aimait. Les yeux
+perçants, et il n'en manque jamais autour des grands, observèrent que
+l'entretien du génovéfain et de Gabrielle fut sérieux, que la marquise lui
+prêta une attention extrême, que le frère semblait répéter avec insistance
+ses conseils développés comme s'il traçait un plan de conduite, et que
+l'attitude de Gabrielle annonçait la soumission d'une écolière docile.
+
+Les seuls mots que purent surprendre les espions furent ceux-ci, au départ:
+
+--Merci encore, mon ami, _pour eux deux_ et pour moi.
+
+Il ne faut pas demander si ces mots furent commentés. Quelle pouvait être
+cette trinité qui devrait devoir reconnaissance au frère Robert?
+
+Nous allons peut-être le savoir en suivant Gabrielle à Monceaux.
+
+Donc elle se mit en route, munie dès la veille des adieux du roi et de ses
+familiers. Elle voulut partir en soldat, avec l'aube. Aussi le soleil
+paraissait-il à peine sur l'horizon, quand les femmes sortirent de l'hôtel
+de Doyenné avec le petit César. Une demi-heure après, le lourd carrosse de
+Gabrielle traversa Paris encore endormi. Les portes n'en étaient point
+ouvertes. Gabrielle put jouir du coup d'oeil incomparable de la ville
+immense, pittoresque comme elle était à cette époque, avec ses milliers de
+cabanes et de monuments accrochés bizarrement les uns aux autres, sans
+qu'on aperçût un seul habitant.
+
+A peine la fraîcheur du matin avait-elle dissipé les vapeurs de la vie
+parisienne tourbillonnant sans cesse en invisibles spirales dans ces
+carrefours percés de rues sinueuses, au-dessus de ces ponts, de ces
+aqueducs et de ces cloaques; les chiens errants fuyaient en troupes devant
+le fouet des écuyers; les chats effarouchés grimpaient comme des écureuils
+sur l'entablement des maisons de bois, et, s'accrochant aux saillies des
+piliers et des balcons, regardaient ironiquement le cortège avec leurs gros
+yeux verts.
+
+On rencontrait ça et là quelques patrouilles de bourgeois au harnais mal
+sonnant, qui frottaient leurs yeux lourds de sommeil et voyaient avec
+plaisir approcher l'heure du retour au logis.
+
+Bientôt Gabrielle arriva aux portes encombrées de paysans et de chariots
+chargés d'approvisionner la ville. Elle passa au milieu des ânes et des
+paniers dont les parfums potagers la firent sourire, tandis qu'en voyant
+cette dame dans son carrosse, en admirant cet incomparable regard d'azur et
+cette fraîcheur de beauté qui est demeurée populaire, tout ce peuple
+campagnard répétait: La belle Gabrielle!
+
+Bientôt, quand le carrosse eut dépassé une lieue, et que l'air échauffé de
+Paris fit place aux brises fraîches de la plaine, Gabrielle respira
+librement et sentit une joie enfantine. Pour la première fois depuis bien
+longtemps elle était seule sur une route, elle pouvait descendre de
+carrosse, marcher, courir. Ses écuyers, jeunes gens de vingt ans, profitant
+de la permission, buissonnaient pour arracher des noisettes. Le cocher
+veillait sur ses chevaux, et Gabrielle commença, ouvrant les mantelets, à
+regarder partout, comme si elle eût guetté l'arrivée de quelqu'un ou
+cherché à découvrir des espions.
+
+Elle attendait réellement Espérance à qui, la veille, par Gratienne, comme
+nous le savons maintenant, elle avait fait fixer un rendez-vous depuis si
+longtemps réclamé.
+
+Ce ne fut pourtant qu'à Vaujours, au milieu des bois, qu'Espérance se
+montra tout à coup dans l'équipage d'un chasseur. Il portait sa carabine à
+la main droite et menait de la gauche un admirable cheval toujours
+frémissant. Depuis l'entrée au bois, les jeunes écuyers avaient disparu
+pour reparaître par intervalles, se poursuivant l'un l'autre en leurs jeux;
+Espérance put s'approcher du carrosse sans être aperçu que du cocher.
+
+Mais on sait combien les carrosses d'alors étaient hauts, longs et larges.
+Les flancs bombés de cette boîte empêchaient les voix de l'intérieur de
+glisser jusqu'aux oreilles du cocher enseveli dans la cavité du siège.
+Espérance profita, en habile tacticien, de cette merveilleuse conformation
+du carrosse, et se tenant un peu en arrière, se baissant jusque dans
+l'intérieur, il étouffait complètement ses paroles comme il déroba sa vue
+au cocher, d'ailleurs peu curieux, de Gabrielle.
+
+D'autres yeux voyaient de loin cette scène, mais de loin, nous l'avons
+appris par le rapport de Concino. Ce dernier, prudent et paresseux, eût
+payé bien cher le droit d'entendre sans risque les phrases qui
+s'échangèrent sous la voûte rembourrée du carrosse.
+
+--Savez-vous, Gabrielle chérie, que vous êtes bien imprudente!
+
+--Savez-vous, mon Espérance aimé, que vous êtes bien peureux, ce matin!
+
+--Il vous a donc fallu de graves motifs pour sortir à pareille heure et me
+mander ainsi au grand jour à la barbe des espions!
+
+--Ils nous verront peut-être, mais ils ne nous entendront pas, j'imagine.
+Regardez un peu si vous voyez mes écuyers.
+
+Espérance sortit sa tête du carrosse et interrogea la route qui tournait
+dans le bois.
+
+--J'en vois un là-bas, dit-il, qui poursuit l'autre de coups de branches
+qu'il a cueillies. Je gage qu'ils ont dix minutes d'avance sur nous.
+
+--Rien ne vous empêche donc de prendre et de serrer ma main. Serrez-la
+bien, cette main, car chacune des fibres qui la traversent aboutit à mon
+coeur, qui se fond de plaisir quand je vous vois, quand je vous touche.
+
+Espérance prit la tiède main de Gabrielle et la promena sur ses yeux, sur
+sa bouche, en la caressant d'un continuel baiser.
+
+--On est plus calme, à présent, dit Gabrielle, dont les joues avaient pris
+la teinte nacrée des roses blanches. Assez, Espérance, assez! nous avons
+besoin de raison, moi pour parler, vous pour m'entendre.
+
+--Vous allez à Monceaux, reprit le jeune homme docile en replaçant
+lentement la main de Gabrielle sur ses genoux.
+
+--À Monceaux, oui, ce soir, à la nuit tombante. Vous viendrez me rejoindre.
+
+Il tressaillit, et la flamme qui brilla dans ses yeux fit à la fois plaisir
+et peine à Gabrielle, qui devina le sens donné par l'amant à ces
+imprudentes paroles.
+
+--Là! dit-elle avec mélancolie, voici que ces mots si simples, si naturels,
+allument le cerveau de mon ami et lui font oublier qu'il ne saurait être
+question entre nous ni de ces rougeurs enflammées ni de ces rêves qui
+incendient l'imagination.
+
+--C'est vrai, repartit Espérance du même accent doux et triste, de vous à
+moi, le mot: nuit, signifie seulement: ténèbres, et le mot: se rejoindre,
+ne veut dire que: causer affaires et sourire. Je l'avais oublié un moment,
+pardonnez-moi. Vos yeux sont si éloquents qu'on se croit toujours appelé à
+leur répondre!
+
+Gabrielle baissa la tête, en proie à une émotion que sa noble loyauté ne
+cherchait pas à cacher.
+
+--Oui, murmura-t-elle, j'ai tort de vous regarder ainsi. Mais comment
+empêcher les yeux de refléter chaque mouvement du coeur? J'y tâcherai
+cependant, si vous l'exigez.
+
+--Tout ce que vous faites, tout ce que vous dites est bien, Gabrielle, et
+je vous en remercie. C'est moi qui suis coupable de désirer plus quand je
+devrais me trouver si heureux! mais voilà, ce me semble, les piqueurs qui
+m'ont aperçu et se rapprochent.
+
+--Alors, abrégeons, dit vivement Gabrielle, qui s'arracha à la douce
+torpeur de son corps et de son âme. Je vous ai mandé, Espérance, pour
+obtenir de vous un service que vous seul pouvez me rendre, dévoué, discret
+et brave comme vous l'êtes.
+
+--Commandez.
+
+--Je vais à Monceaux, où j'attends quelqu'un.
+
+--Le roi?
+
+--Non, quelqu'un dont la présence près de moi pourrait donner lieu à des
+suppositions dangereuses, à des incidents graves.
+
+Espérance la regarda.
+
+--Vous me comprendrez en voyant la personne dont il s'agit. Connaissez-vous
+la Ferté-sous-Jouarre?
+
+--J'y ai passé. La Marne est à gauche, des bois à droite.
+
+--À une portée de mousquet de la ville, en deçà, se trouve une hôtellerie
+qu'on appelle les _Trois Ours d'or_. Vous entrerez, vous apercevrez dans un
+petit jardin au fond des bâtiments, un homme, un paysan, très-gros et blanc
+de visage. Vous lui direz seulement votre nom, Espérance, et il vous
+suivra.
+
+--Tout cela est facile.
+
+--Ce qui peut l'être moins, c'est de l'amener à Monceaux sans que nul vous
+voie entrer. Au bout du parc passe un chemin creux, tellement effondré
+d'ornières que peu de gens s'y aventurent. En face de l'endroit le plus
+profond de ce chemin, vous trouverez, ce soir, une brèche dans mon mur.
+Entrez-y avec votre compagnon. Gratienne vous amènera tous deux.
+
+--Je proteste que tout cela, si mystérieux que je me le figure, n'est pas
+difficile à faire, dit Espérance.
+
+--J'oubliais un détail, mon ami; je l'oubliais parce qu'il blesse mon
+coeur. Il se peut qu'en chemin des espions apostés, des gens armés, je ne
+sais quelles gens, enfin, veuillent s'emparer de l'homme à qui vous
+servirez de guide. En ce cas, mon bien-aimé, vous êtes jeune, courageux,
+adroit, il faudrait sauver cet homme au péril de vos jours, et ne pas
+souffrir qu'on lui fit la moindre violence, la moindre insulte.
+
+--Bien, dit simplement Espérance. Voici les piqueurs à vingt pas, la
+curiosité les prend, ils vont nous entendre.
+
+--J'ai fini... Rendez-moi ce service, qui est immense, et conservez-vous
+pour moi: je vous en serai reconnaissante.
+
+--Payez-moi d'avance avec un regard pareil à ceux de tout à l'heure. Merci.
+À quelle heure ce soir, à la brèche du mur?
+
+--Dès qu'il fera nuit.
+
+Les piqueurs s'étaient remis à leur poste, examinant le nouveau venu avec
+étonnement.
+
+Espérance salua respectueusement Gabrielle, et après s'être orienté avec le
+rapide coup d'oeil du chasseur, il tourna son cheval sur la droite et le
+lança en plaine.
+
+De là, bien découvert, mais découvrant tout lui-même, Espérance regarda
+souvent si quelque tête d'espion apparaissait derrière lui. Il ne vit rien
+qu'un cavalier planté bien loin à l'horizon, et qui marcha bientôt vers
+Paris au lieu de le suivre dans sa course téméraire à travers plaine.
+
+Il y a loin de Vaujours à la Ferté-sous-Jouarre, surtout par la traverse.
+Espérance prit par Annet. Il changea son cheval à Précy, en prit un second
+à la poste de Villemareuil, et arriva vers trois heures, bien fatigué, en
+vue de la petite ville où l'envoyait Gabrielle.
+
+Là il se reposa, calculant que de la Ferté-sous-Jouarre à Monceaux la
+distance est de deux heures au plus, et qu'il lui restait plus que le temps
+nécessaire pour bien accomplir sa tâche.
+
+Rafraîchi, restauré, Espérance se mit à songer plus profondément à la
+commission que sa maîtresse lui avait donnée. Quel était cet homme à la
+vie, à la liberté duquel on tenait tant? Gabrielle n'avait pas de secrets
+de famille qui fussent inconnus à Espérance. Jamais on ne l'avait accusée
+de se mêler d'intrigues politiques. Elle n'était pas de ces esprits
+brouillons qui nomment et renversent les ministres, et se font buissons
+d'épines pour accrocher un lambeau du manteau royal.
+
+Quel pouvait être cet homme et que résulterait-il de sa visite à Monceaux?
+
+Mais comme Espérance n'était pas non plus de ces songe-creux qui se brisent
+le crâne pour enfanter des chimères; comme, au contraire, il aimait en
+toute chose les idées nettes et les chemins éclairés, il se dit que
+Gabrielle devait savoir ce qu'elle faisait, et que les deux beaux yeux
+limpides de la charmante femme suffisaient à rassurer le plus aveugle des
+hommes dans tous les casse-cou possibles.
+
+Il s'achemina donc gaiement vers la ville en méditant le mot reconnaissance
+par lequel Gabrielle avait clos l'entretien, en rapprochant ce mot des mots
+_nuit_ et _réunion_ dont il avait fait trop bon marché d'abord; et à partir
+de cette hypothèse, il vit se changer le parc de Monceaux en jardins
+d'Armide, auxquels rien ne manquerait, ni les enchantements ni
+l'enchanteresse. Il rêvait tout éveillé, et fut encore heureux.
+
+Déjà il apercevait à droite du chemin les ours d'or de l'enseigne se
+balançant à la tringle rouillée avec un grincement criard. Il arrêta son
+cheval essoufflé, en jeta la bride aux mains des garçons toujours prêts en
+ce temps-là à bien recevoir les voyageurs; puis il traversa la cour comme
+s'il eût toute sa vie habité cette hôtellerie, il passa sous la voûte d'une
+grange et entra dans le jardin indiqué.
+
+C'était un petit clos où fourmillaient, parmi les carottes et les salades,
+des roses, des oeillets et des chèvrefeuilles. De grandes lianes de
+haricots à fleurs rouges s'enroulaient autour de longues perches, la vigne
+chargée de grappes vertes tapissait un mur en ruine.
+
+Des chiens jappèrent, un gros hérisson privé se mit en boule sous la botte
+d'Espérance, qui, occupé à chercher son paysan, regardait partout ailleurs
+qu'à ses pieds.
+
+Enfin un bruit de feuillages appela l'attention du jeune homme dans un
+angle de ce petit fouillis que Gabrielle avait honoré du nom de jardin.
+
+Sous un paquet confus de houblons et de vignes vierges, à côté d'un tonneau
+enterré en guise de citerne, où les grenouilles vertes piquaient des têtes
+dans l'eau croupie, Espérance aperçut un homme de vaste corpulence, dont un
+chapeau de paysan couvrait la tête et cachait entièrement le visage.
+
+Ce singulier admirateur des beautés de la nature eût paru inanimé, on l'eût
+pu prendre pour un de ces épouvantails protecteurs des cerisiers, sans la
+faible oscillation d'une cravache, avec laquelle sa main fine et blanche
+sollicitait l'eau du tonneau pour en tourmenter les grenouilles.
+
+Espérance ayant bien considéré ce personnage, dont le signalement
+s'accordait avec la description fournie par Gabrielle, crût pouvoir,
+puisque l'inconnu persistait à cacher sa tête, hasarder de prononcer le mot
+cabalistique destiné à provoquer la confiance de ce défiant villageois.
+
+--Espérance, murmura-t-il, en cueillant une double cerise à un arbuste
+voisin.
+
+Aussitôt le gros homme leva la tête et montra un visage résolu et
+scrutateur à la vue duquel Espérance ne put s'empêcher de se dire:
+
+--Je comprends.
+
+L'examen, que l'inconnu avait prolongé, fut apparemment à l'avantage
+d'Espérance, car ce chasseur de grenouilles sourit avec finesse, et se
+levant du siège de gazon sur lequel il avait laissé une empreinte de
+longtemps ineffaçable,
+
+--Quand il vous plaira, dit-il, monsieur.
+
+--À vos ordres, monsieur, répondit Espérance.
+
+Le gros homme conduisit son guide à une petite porte de ce jardin, lui
+montra deux chevaux frais qui attendaient, et le pria courtoisement de
+l'aider à se mettre en selle.
+
+Espérance enleva cette masse avec une puissance de muscles qui arracha un
+nouveau sourire de satisfaction à l'inconnu.
+
+--Je vois, dit-il, qu'on m'a choisi un bon compagnon.
+
+--Très-honoré de vous rendre service, répliqua Espérance avec respect.
+
+--Eh bien! partons, ajouta le gros homme.
+
+Espérance passa devant sans répondre, la main gauche sur sa carabine,
+l'épée à portée de sa main droite.
+
+À la nuit tombante, tous deux entrèrent par la brèche du mur de Monceaux,
+et Gratienne, qui attendait à l'intérieur, les ayant guidés jusqu'à une
+grotte charmante située au plus épais du parc, dit à l'un:
+
+--Par ici, monseigneur.
+
+Et à l'autre:
+
+--Vous, monsieur Espérance, à cette porte, et bonne garde!
+
+
+
+
+XII
+
+LES BAINS DE GABRIELLE
+
+
+Au milieu du parc de Monceaux, dans un vallon couronné par un amphithéâtre
+planté de marronniers, de platanes et de chênes, s'élevait une grotte de
+roches moussues que Catherine de Médicis avait fait apporter à grands frais
+de Fontainebleau, et qui, adossées au poteau dont nous venons de parler,
+servaient de retraite à la nymphe de Monceaux.
+
+Pour parler en prose, les eaux d'un ruisseau voisin, tiédies par un long
+parcours au soleil sur le gravier, parmi les roseaux, se précipitaient dans
+la grotte où les attendait un bassin plus large et plus profond. C'était là
+que sous la voûte festonnée de lierres et de fleurs sauvages, Gabrielle
+venait dans les jours brûlants de l'été, se rafraîchir et se reposer. Plus
+d'une fois, pareille à Diane sous la garde des nymphes, elle s'y baigna
+dans le bassin au sable doux comme du velours, et pour éviter après le
+bain, soit de rencontrer dans le parc des hôtes curieux, soit de retrouver
+trop tôt la chaleur et le grand jour, elle rentrait au château sans être
+vue, au moyen d'une galerie creusée sous l'amphithéâtre, et qui, par une
+porte dont le roi seul avait la clé, venait d'une grande allée voisine
+aboutir à la grotte des bains.
+
+Embellie ou gâtée, comme on voudra, par du marbre et des ornements
+d'architecture, cette grotte, aujourd'hui ruinée, s'appelle encore les
+Bains de Gabrielle.
+
+Nul séjour n'était plus propre à consoler du bruit et des embarras de la
+cour. La solitude l'environnait, l'ombre et le silence y tombaient à flots.
+Sous les arbres touffus de la vallée, au fond des massifs rafraîchis par le
+ruisseau, les heureux habitants de la grotte voyaient les merles et les
+loriots passer en sifflant comme de noirs projectiles. C'étaient partout
+des pépitements d'oiseaux fourrageant les branchages, et le craquement des
+bois secs tombant dans ce désert sur une mousse qui absorbait tous les
+bruits.
+
+La grotte que la nature eût créée moins complaisamment que l'architecte
+pour les usages du monde et pour l'étiquette, formait une grande et haute
+salle ovale dans laquelle ouvrait cette porte secrète que nous avons
+décrite. La salle était précédée du côté du parc d'une sorte de vestibule
+en forme d'S, dont la sinuosité interceptait pour tout indiscret la vue de
+l'intérieur et le bruit même des paroles qui s'y prononçaient.
+
+Il résultait de cette savante combinaison de l'optique et de l'acoustique,
+que Diane en son bain ne pouvait être surprise par un Actéon quelconque, ni
+même aperçue dans la grotte par le surveillant placé à l'entrée du
+vestibule.
+
+Telle était la situation d'Espérance, lorsqu'il fut mis en sentinelle par
+Gratienne dans l'ombre des rochers derrière lesquels l'inconnu avait
+pénétré avant lui.
+
+L'extérieur de la grotte était doucement éclairé par des flambeaux de cire
+parfumée, dont pas un souffle n'agitait la flamme. Des sièges, une table,
+meublaient la salle. On voyait dans l'eau fraîche du bassin nager des
+fioles au long cou grêle destinées à la collation du soir, tandis que les
+plus beaux fruits entassés en pyramide par une large corbeille, exhalaient
+dans leur coin obscur des parfums enivrants.
+
+Gratienne ayant, pour faire entrer l'inconnu, soulevé une longue colonne de
+lierre qui pendait du haut du rocher comme un rideau frémissant, se retira
+et laissa sa maîtresse seule avec le mystérieux personnage.
+
+Gabrielle, en robe blanche, ses beaux cheveux blonds reluisant comme des
+fils d'or au feu des cires, s'avança à la rencontre de son hôte, dont elle
+prit la main pour le conduire jusqu'à un siège.
+
+--Soyez le bienvenu, monsieur le duc, dit-elle, et excusez-moi de vous
+recevoir dans un endroit si mythologique; mais j'ai ouï dire que les grands
+capitaines aiment les positions découvertes, où leurs mouvements sont
+libres, et je n'ai pas eu la prétention d'enfermer le duc de Mayenne pour
+le tenir à ma merci.
+
+Mayenne, car c'était lui, répondit à ce compliment avec une bonne grâce qui
+lui était naturelle et que commandait impérieusement l'irrésistible sourire
+de Gabrielle.
+
+--Vous voyez, madame, dit-il ensuite, que je ne crains pas de me mettre à
+votre merci, et sous ces roches le plus grand guerroyeur du monde serait
+pris aussi facilement qu'un oiseau entré dans une cage, surtout quand la
+porte est gardée par un compagnon comme celui que vous m'avez envoyé.
+Hercule avec la tête d'Adonis.
+
+Gabrielle se sentant rougir offrit un siège et s'assit elle-même.
+
+--Monsieur, dit-elle, vous êtes ici plus en sûreté qu'au milieu de votre
+armée. Le roi est à Paris; ma foi vous garantit sauf et libre. Quant au
+guide qui vous a amené, s'il eût existé en France un plus loyal et plus
+brave gentilhomme, je l'eusse choisi pour vous escorter et vous protéger
+dans la démarche que vous avez bien voulu faire, et dont je sais apprécier
+la généreuse confiance.
+
+--Vous m'en aviez donné l'exemple, madame, en me venant trouver, il y a
+quinze jours, à la Ferté-sous-Jouarre où je me cachais, et où, pouvant me
+faire surprendre, vous vous êtes confiée à ma prud'homie. Vous avez entamé
+ainsi les conférences, je me dois de vous payer par la réciprocité.
+
+--Ah! monsieur! je voudrais au prix de mon sang réconcilier deux princes
+qui tiennent dans leurs mains le bonheur de la France.
+
+--Cela ne dépend pas de moi seul, madame, dit Mayenne. Le roi me hait.
+
+--Vous vous trompez, s'écria vivement Gabrielle. Le roi vous craint. Voilà
+tout.
+
+Cette flatterie éclaircit le front du duc.
+
+--S'il était vrai, dit-il, tout serait déjà concilié. Mais votre
+délicatesse ne m'empêche pas de voir l'animosité qu'on met à me faire la
+guerre.
+
+--Monsieur, répliqua Gabrielle, si je pouvais, sans vous affliger, citer un
+nom de votre famille... un nom encore enveloppé de deuil....
+
+--Ma soeur... murmura Mayenne.
+
+--Oui, monsieur, Mme de Montpensier: elle est la seule personne de votre
+maison qui ait mérité l'inimitié du roi.
+
+Mayenne garda le silence.
+
+--Nul n'ignore ajouta la charmante diplomate, combien le roi est bon et
+prompt à oublier les offenses.
+
+--Cependant, il arme encore maintenant, et au lieu de laisser tomber peu à
+peu la guerre, il se prépare à ruiner mes dernières ressources.
+
+--Vous n'êtes pas un adversaire qu'on puisse ménager.
+
+--Si vous saviez, madame, comme je suis fatigué de ces querelles, dit le
+duc en s'essuyant le front, d'où ruisselait la sueur, malgré la nuit,
+malgré la fraîcheur de la grotte; si vous saviez, depuis la mort de ma
+soeur surtout, combien je sens le vide de toutes ces prétentions. Roi! je
+n'ai jamais voulu l'être; seulement, duc et prince je suis né, je voudrais
+mourir dans mon état.
+
+Gabrielle se tut à son tour. Elle offrit à Mayenne un canon de vin, des
+biscuits et des fruits.
+
+--Ma démarche vous a prouvé, dit-il en acceptant le verre, que je désire
+entrer en arrangement, mais non pas comme un rebelle vaincu. J'ai une armée
+encore, et s'il survivait en moi une seule goutte de ce fiel ambitieux qui
+animait ma malheureuse soeur, j'arriverais à me faire offrir des conditions
+meilleures. Ah! madame, Dieu vous préserve de comprendre jamais ce qu'il en
+coûte pour gagner le nom de grand capitaine! Le roi a eu ce bonheur de
+s'illustrer en invoquant le bon droit. Moi, je suis un révolté. Je fais
+bonne mine aux Espagnols, qui me détestent et que j'exècre. Chaque fois
+qu'on se bat, mes alliés me voudraient voir mort et je voudrais les voir
+tous tués. Tous mes amis tombent les uns après les autres, ou, fatigués, me
+quittent. Je me trouverai bientôt seul. L'âge vient. Je suis gros, lourd,
+et il a fallu pour venir ici que votre guide me hissât sur mon cheval.
+Quand trouverai-je un bon accord qui me rende le repos, la considération
+publique et des amis heureux de m'avouer. Hélas! tout cela, il le faut
+conquérir par la guerre, et je ne serai vraiment honoré, vraiment
+tranquille que du jour où une balle d'arquebuse m'aura couché sur le champ
+de bataille.
+
+Mayenne, en parlant ainsi, essuyait la sueur de son visage, et Gabrielle
+s'étonnait de le trouver si mélancolique et si abattu.
+
+--Que je voudrais, s'écria-t-elle, que le roi vous entendît; la paix serait
+bientôt faite! Un ennemi malheureux est presque un ami pour lui.
+
+Mayenne se leva, l'oeil enflammé.
+
+--Si cela arrivait, dit-il, si le roi entendait mes paroles, j'en mourrais,
+je crois, de honte et de douleur. Mais le roi ne m'entend pas, n'est-il pas
+vrai, madame, continua le duc en promenant autour de lui un regard inquiet
+et sombre, vous ne m'auriez point tendu ce piège pour m'exposer humilié aux
+sarcasmes de mon ennemi.
+
+Et il faisait déjà un pas vers l'issue de la grotte.
+
+--Ah! monsieur, dit Gabrielle en lui prenant la main, vous m'offensez;
+n'êtes-vous pas ici sur la foi jurée? suis-je une âme perfide?...
+Rassurez-vous, seule j'ai entendu vos paroles, seule je sais votre secret,
+et vous pouvez me confier les conditions de la paix que je veux proposer au
+roi en votre nom.
+
+Elle achevait à peine, qu'un pas précipité retentit à trois pas d'elle, une
+serrure cria, la porte secrète s'ouvrit et le roi apparut, un flambeau à la
+main, le visage altéré, les yeux brillants de colère.
+
+--Avec qui êtes-vous ici, Gabrielle? demanda-t-il en cherchant à
+reconnaître les visages autour de lui.
+
+--Oh! trahison! murmura Mayenne qui recula pour mettre l'épée à la main.
+
+--M. de Mayenne! dit Henri, tellement stupéfait à la vue du Lorrain, que sa
+main tremblante laissa échapper le flambeau.
+
+--Monsieur! monsieur! s'écria Gabrielle en étendant les mains vers Mayenne,
+ne m'accusez pas; je suis innocente. S'il y a trahison, elle vient du roi!
+
+--Je comprends, madame, répondit Mayenne avec un dédaigneux sourire. La
+scène est jouée à merveille; vous n'attendiez pas le roi. Le roi arrive à
+l'improviste. Il vous trouve par hasard avec M. de Mayenne, et comme, par
+hasard aussi, Sa Majesté est bien accompagnée sans doute, l'on s'empare du
+rebelle, la guerre est terminée. Bien joué, madame.
+
+--Oh! sire, dit Gabrielle en versant un torrent de larmes, voilà une
+offense que je n'oublierai de ma vie! Vous avez raison, monsieur le duc,
+tout m'accuse. Vous avez le droit de m'appeler lâche et perfide. Oui, c'est
+justice de me traiter avec cette rigueur.
+
+Mayenne, étonné au milieu même de sa fureur, contemplait en silence la
+scène étrange qui s'offrait à ses regards.
+
+D'un côté, Gabrielle en pleurs, se tordant les mains avec l'expression la
+plus sincère d'une douleur loyale; de l'autre, Henri IV, pâle, atterré, le
+front courbé, plus semblable à un vaincu qu'à un vainqueur, et sur le
+visage duquel on lisait la honte et le regret d'une faiblesse qui le
+dégradait à ses propres yeux.
+
+--Dites donc au moins, sire, s'écria Gabrielle, que je n'ai pas trempé dans
+le guet-apens dont M. le duc est victime... Rendez-moi l'honneur, sire, à
+moi qui voulais vous donner la paix et l'amitié de ce galant homme.
+
+Le roi comprit à ces mots toute l'étendue de sa faute. Il venait, par cette
+brusque surprise, de renverser l'édifice élevé si péniblement par
+Gabrielle. Quelle honte et quel malheur!
+
+--Ainsi ferai-je, murmura la roi d'une voix entrecoupée... Je suis seul
+coupable. Sur un avis qui m'a été donné que Mme la marquise avait
+rendez-vous à Monceaux avec un amant, j'ai pris de la jalousie et me suis
+mis en route. J'arrive il n'y a qu'un moment; je trouve ou crois trouver
+des visages embarrassés, nul ne me veut apprendre où se cache madame.
+Personne dans les appartements. Je heurte et j'appelle, rien. L'idée m'est
+venue que la marquise cherchait la solitude en ses bains. J'ai la clé de
+l'entrée secrète. Je suis accouru, et le bruit de deux voix m'a fait ouvrir
+vivement la porte...
+
+Mayenne gardait son attitude à la fois calme et méprisante; un sourire
+forcé contractait ses lèvres; il avait remis son épée au fourreau.
+
+--Il ne faut pas douter, monsieur, dit le roi avec douceur; voyez mon
+trouble, ma peine, et persuadez-vous que je ne sais point mentir. Je dois
+d'abord des excuses à la marquise que, par trop d'amitié, j'ai follement et
+indignement soupçonnée. Quant à vous, qui jusqu'à un certain point, avez le
+droit de suspecter sa franchise et la mienne, je ne vois qu'un seul moyen
+de vous prouver l'injustice de vos accusations. La scène a lieu entre nous,
+sans témoins; vous étiez venu librement, vous êtes libre de retourner, et
+je vous offre non-seulement mes chevaux, mais une escorte avec ma parole de
+roi. J'y ajouterai mes excuses, mon cousin, car j'ai tort, et voudrais pour
+un royaume, racheter l'opinion que je vous ai laissé prendre un moment de
+ma maîtresse et de moi!
+
+À ces mots que prononça Henri en se redressant peu à peu de toute la
+hauteur de son âme, Gabrielle sécha ses larmes et le duc regarda en
+tressaillant ce visage ouvert, ces yeux limpides où respirait la loyauté.
+
+--Ce qui vient d'arriver nous dégage, monsieur, nous n'avons rien dit,
+s'écria Gabrielle, en se rapprochant de Mayenne. Reprenez vos paroles, duc,
+nul que moi ne les saura jamais.
+
+Cette candeur et l'élan de cette âme délicate et probe firent sur Mayenne
+une impression profonde. Il baissa la tête à son tour et tourna son chapeau
+dans ses mains, comme un vrai paysan gêné par les bontés de son seigneur.
+Un combat acharné se livrait dans cette âme altière entre l'orgueil et la
+reconnaissance. Il demeurait immobile, impuissant pour le bien ou pour le
+mal.
+
+Henri prit cette hésitation pour un reste de défiance. Surmontant le
+chagrin qu'il en éprouvait:
+
+--Il se pourrait, dit-il vivement, que vous craignissiez une embuscade hors
+du château. Après ce qui s'est passé, vous avez le droit de tout craindre,
+mon cousin. Je vous accompagnerai donc moi-même tant que vous le jugerez à
+propos, ma personne vous répondra de la vôtre, et si l'otage vous suffit,
+faites un signe, je suis à vos ordres.
+
+--Vraiment, s'écria Mayenne emporté par la noblesse d'un pareil procédé,
+voilà trop de façons avec moi, sire, je suis votre sujet et sens bien qu'il
+vous faut servir. D'ailleurs, j'étais plus qu'à moitié gagné par la bonté,
+par l'éloquence de madame. Vous venez d'achever l'oeuvre, sire; c'est moi
+qui demande pardon à Votre Majesté, et me voilà à vos genoux, seulement je
+ne sais pas si je m'en pourrai relever.
+
+A ces mots, il s'agenouilla tremblant d'émotion.
+
+--Ventre-saint-gris! je m'en charge, dit Henri les yeux pleins de larmes.
+Et il releva en effet Mayenne, en l'embrassant si tendrement, que les
+coeurs les plus durs n'eussent pas été à l'épreuve d'une pareille scène.
+
+--Encore! et encore! s'écria le roi en recommençant, et toujours!... Mon
+cousin, voilà une grande joie qui m'arrive. Plus de guerre civile en ce
+royaume et un bon ami de plus!
+
+--Que de grâces à rendre à Dieu! dit Gabrielle, en joignant les mains avec
+ivresse.
+
+--Croyez-vous donc qu'on doive vous oublier vous-même, dit Henri en
+quittant Mayenne pour courir à Gabrielle qu'il serra sur son coeur. Voici,
+mon cousin, l'ange de miséricorde et de réconciliation! Voici mon ange
+gardien, la plus parfaite femme qui soit en France!
+
+--Ce n'est pas moi qui dirai le contraire! s'écria Mayenne avec chaleur.
+
+--Et on la calomniait! reprit le roi, et je venais la surprendre,
+l'outrager!
+
+--J'en bénis le Ciel, dit Gabrielle.
+
+--J'en ai bien souffert, ma chère âme; mais voilà qui est fini. Après cette
+épreuve douloureuse, nous sommes trop heureux pour récriminer.
+
+--Je demanderai une récompense pour mes dénonciateurs, dit Gabrielle en
+souriant, car ils sont la cause du succès que je n'eusse jamais obtenu
+toute seule.
+
+Que cherchez-vous donc autour de vous, sire?
+
+--Je cherche si le duc est venu ainsi....
+
+--Seul?... Oui, sire, répondit Mayenne. J'ai confiance, moi, aux anges
+que je rencontre.
+
+--Bien plus, dit Gabrielle, monsieur le duc avait accepté un garde de ma
+main.
+
+Gabrielle conduisit le roi hors de la grotte et lui montra Espérance adossé
+à un rocher, son épée à la main.
+
+--Voilà donc le galant dont on me faisait fête, murmura le roi en
+reconnaissant son rival. C'est là celui qui devait vous préparer des relais
+pour venir me surprendre à Paris! C'est là celui que vous me préfériez! Ah!
+maître la Varenne! Allons, allons, c'est à moi de rougir.
+
+Il ne vit pas combien de vermillon ces imprudentes paroles faisaient monter
+aux joues de Gabrielle. Espérance aussi se détourna pour cacher non pas sa
+rougeur, mais une douleur insurmontable que lui causait la présence du roi,
+et ce rude réveil après tant de beaux rêves!
+
+Cependant, comme en passant près de lui, Gabrielle lui prit la main pour le
+remercier, il rappela son courage et exhala toute l'amertume de son coeur
+dans un inoffensif soupir.
+
+--Il me reste à vous demander, mon cousin, dit Henri à Mayenne, quelles
+sont vos intentions pour ce soir. Vous plaît-il souper avec nous, comme de
+bons amis, à la barbe des traîtres et des coquins, qui enrageront de nous
+voir réconciliés? aimez-vous mieux retourner chez vous et réfléchir?
+
+--Réfléchir... s'écria le duc, ah! Dieu m'en garde, sire; assez de
+réflexions j'ai faites, assez de nuits j'ai passées sans dormir. Il doit y
+avoir ici de bons lits et de bon vin.
+
+--J'en réponds, dit Gabrielle.
+
+--Daignez m'offrir l'un et l'autre pour cette nuit, et demain....
+
+--Et demain nous causerons affaires, voulez-vous dire, ajouta le roi.
+Pardieu, ce sera bientôt fait; comme j'accorde d'avance tout ce que vous me
+demanderez....
+
+--Tout? dit le Lorrain avec un sourire.
+
+--Et encore quelque chose avec, dit Henri, pourvu que ce ne soit pas
+madame; car en ce cas feriez-vous mieux de me demander ma vie.
+
+--Je n'aurai garde, sire, et pourvu que madame me veuille honorer de son
+amitié, je me déclare satisfait.
+
+--J'ai trop de reconnaissance pour ne point vous aimer de tout mon coeur,
+dit Gabrielle.
+
+--En vérité, pensa Espérance, qui les suivait à distance, ces gens-là
+s'arrachent tellement ma Gabrielle qu'il ne m'en restera plus rien.
+
+On se dirigea vers le château, que l'arrivée subite du roi avait rempli de
+confusion et de tumulte.
+
+Déjà les commentaires allaient grossissant. On supposait Gabrielle
+surprise, chassée: on désignait la prison qui lui serait assignée. Le parti
+d'Entragues triomphait avec un commencement d'insolence. Plus d'un
+serviteur prévoyant de la marquise faisait ses paquets.
+
+Henri était parti vite de Paris; mais ses officiers l'avaient rejoint à
+Monceaux, et leur arrivée augmentait le désordre, comme l'huile jetée sur
+un brasier double la flamme.
+
+Lorsque cette foule inquiète, émue, curieuse, en tête de laquelle était le
+comte d'Auvergne, aperçut le roi débouchant tranquillement de la grotte
+dans le parc, appuyé d'un bras sur Gabrielle, de l'autre sur un homme
+encore inconnu, tandis qu'Espérance et Gratienne venaient ensemble à leur
+suite, personne ne put comprendre ce calme et la présence de ce tiers à
+Monceaux.
+
+Mais Henri, riant dans sa barbe, et méditant le coup qu'il allait frapper:
+
+--Messieurs, dit-il du plus loin qu'il lui fut possible, commandez vite un
+bon souper pour moi et mon cousin de Mayenne, qui veut boire aujourd'hui à
+ma santé.
+
+Le nom de Mayenne retentit dans cette assemblée comme un éclat de tonnerre,
+et quand, à la lueur des flambeaux, chacun reconnut le duc au bras du roi,
+la stupéfaction s'exhala par un murmure qui caressa doucement le coeur de
+Gabrielle. M. d'Auvergne en pâlit de désappointement.
+
+--Oui, messieurs, dit le roi en pénétrant dans la grande salle du château,
+mon cousin de Mayenne me signifie que je n'ai pas de meilleur ami que lui,
+et je déclare ici qu'il n'aura pas désormais de meilleur ami que moi.
+
+--Grâces en soient rendues à Dieu, dit Sully en s'approchant avec un visage
+rayonnant de joie.
+
+--Et grâces surtout à madame, répliqua le roi en désignant Gabrielle, car
+c'est elle qui a tout fait par son esprit, par son coeur et son amitié pour
+moi. Je lui dois la paix et la fortune de mon royaume.
+
+Puis, au milieu du silence qui planait sur l'assemblée bouleversée par un
+dénoûment si imprévu:
+
+--Allons, dit le roi, qu'on serve Mme la duchesse!
+
+--La duchesse! demandèrent quelques gens surpris par ce titre nouveau, car
+Monceaux n'était qu'un marquisat.
+
+--Oui, répéta le roi. Mme la duchesse de Beaufort, marquise de Monceaux et
+de Liancourt. C'est le nom que madame doit porter à compter d'aujourd'hui.
+
+--Oh! sire, dit Gabrielle, où s'arrêteront vos bontés?
+
+--Plus loin! répondit tout bas le roi. Mais nous sommes servis, donnez-moi
+le bras, mon cousin. Ah! Gabrielle, quelle idée vous avez eue là de me
+réconcilier avec Mayenne!
+
+--Elle n'est pas de moi tout à fait, sire, dit modestement la jeune femme.
+
+--Qui donc vous l'a inspirée?
+
+--L'âme de toute bonne oeuvre, frère Robert.
+
+--Frère Robert! s'écria le roi. Lui!... c'est lui qui vous a inspiré de
+me réconcilier avec M. de Mayenne?... Oh! ce serait sublime!
+
+--Qui donc est ce frère Robert? demanda Mayenne, surpris de l'agitation du
+roi.
+
+--Je vous conterai cela quand nous serons seuls, mon cousin; l'histoire en
+vaut la peine, et plus que tout autre vous saurez l'apprécier. Oh! frère
+Robert!... Et je ne lui payerais point ce service! Ventre-saint-gris!
+nous y songerons!... A table, mon cousin, à table! Duchesse, invitez
+notre ami Espérance, et buvons frais, car il fait chaud!
+
+Et comme Gabrielle voyait _leur_ ami s'assombrir involontairement:
+
+--Je comprends, lui dit-elle tout bas; vous trouvez que j'ai reçu ma
+récompense, tandis que vous n'avez rien, comme à l'ordinaire. Eh bien! ce
+ne serait pas juste. Venez samedi à ma maison de Bougival, nous y passerons
+une belle soirée avec Gratienne.
+
+--Avec Gratienne! Vous vous défiez donc de moi?
+
+--Non! c'est de moi que je me défie. A samedi! Quant à ce soir, buvons à la
+santé du roi et à la confusion de nos ennemis!
+
+--Tope! dit Espérance.
+
+
+
+
+XIII
+
+CONSEIL DE FAMILLE
+
+
+Le retour du comte d'Auvergne dans sa famille et les nouvelles qu'il y
+apporta jetèrent la consternation dans l'intéressante société.
+
+--Voilà, dit-il, comment vos plans ont tourné, la marquise est duchesse et
+a pour allié désormais M. de Mayenne, le héros du jour. Quant au seigneur
+Espérance, on se l'arrache, le roi l'a embrassé et lui confierait toutes
+les clés de sa maison. Il faut avouer que vous êtes d'adroites princesses,
+de m'avoir exposé à recevoir un pareil soufflet en plein visage.
+
+A ces mots Marie Touchet fit une grimace roturière, Henriette rongea ses
+ongles si beaux. Le comte d'Entragues s'en prit au peu de cheveux qui
+avaient survécu à tant de déceptions.
+
+--Alors tout est perdu, dit-il avec désespoir.
+
+--A peu près.
+
+--On essayera de s'en consoler, répondit Henriette, pâle de rage.
+Cependant, moi qui ne suis pas un homme, je ne perdrai pas courage aussi
+vite.
+
+--Cela vous est aisé à dire, mademoiselle, dit le comte d'Auvergne, qui,
+dans les bonnes veines seulement, l'appelait _petite soeur_. Vous n'avez
+pas les mortifications, vous. J'eusse voulu vous y voir, hier, quand toute
+l'assemblée me riait au nez, et que le roi me regardait par-dessus
+l'épaule.
+
+--Nous vous demandons bien douloureusement pardon, monsieur, interrompit le
+père.
+
+--Votre peine fait la nôtre, mon fils, dit la mère.
+
+--Attendons la fin, ajouta Henriette, pour qui cet orage n'était qu'une
+pluie d'été. Elle en avait vu bien d'autres.
+
+--Oh! vous n'attendrez pas longtemps, dit le jeune homme avec insolence.
+
+--Cependant, il y a toujours la prédiction de la devineresse, articula
+sourdement Marie Touchet.
+
+--Une couronne, n'est-ce pas? s'écria le comte d'Auvergne en riant. Oui,
+comptez-y, vous en prenez bien le chemin.
+
+--Si ce chemin n'est pas le bon, répliqua aigrement Henriette, nous en
+choisirons un meilleur.
+
+Les trois conseillers furent frappés de la résolution invincible qui
+éclatait dans ces paroles.
+
+--Tant que vous voudrez, mademoiselle, répliqua le comte. Mais s'il s'agit
+des grands chemins, par exemple....
+
+--Monsieur!...
+
+--Eh! nous sommes ici en famille, et nous pouvons nous dire nos vérités.
+Moi, j'ai assez de ces échecs perpétuels; à force d'être battu, le dos me
+cuit. Je m'étonne que vous y résistiez; c'est de l'héroïsme.
+
+Après cette déclaration si franche, le silence le plus décourageant régna
+dans l'assemblée.
+
+Soudain on entendit un cheval piétiner dans la cour de l'hôtel, et les
+valets annoncèrent M. de la Varenne.
+
+Jamais le porte-poulets n'était venu chez les Entragues en plein jour. Il
+fallait que la circonstance fût solennelle. La frayeur de la famille s'en
+augmenta. Ce fut bien pis quand le petit homme entra d'un air froid et le
+sourcil froncé.
+
+Chacun courut à sa rencontre, trois sièges lui furent offerts à la fois. Il
+se laissa tomber sur le plus large avec un gémissement arraché par la
+lassitude.
+
+--Ouf! dit-il; votre serviteur, mesdames. Aïe! votre bien dévoué,
+messieurs. La présence de M. le comte d'Auvergne m'annonce que vous êtes au
+courant.
+
+--Hélas! murmura le père, tandis que Marie Touchet levait les yeux au ciel.
+
+--Nous l'avons échappé belle, dit la Varenne.
+
+--Nous avons donc échappé? s'écria Henriette en secouant le petit homme
+avec une vigueur masculine.
+
+--C'est miracle!
+
+--Oh! contez, contez-nous cela, demandèrent quatre voix avides.
+
+La Varenne prit un air imposant.
+
+--Vous savez la surprise du roi et la fête donnée à M. de Mayenne, et le
+duché conféré à la marquise, et...
+
+--Oui, oui, passez.
+
+--J'attendais le moment des explications. Le roi en soupant me lançait des
+regards farouches... J'en ai été malade, et le suis encore, mesdames.
+
+Marie Touchet chercha des élixirs dans sa cassette, et en offrit une
+collection au porte-poulets.
+
+--Pouvez-vous continuer? demanda Henriette.
+
+--Oui, mademoiselle. Ce matin, le moment fatal arriva. Je tournais autour
+du grand vestibule, le roi me fit signe et m'emmena au jardin. «Voilà donc,
+s'écria Sa Majesté, les rapports qu'on me fait! voila donc les intrigues
+de la marquise...--c'est duchesse qu'il faut dire à présent!--voilà
+donc...» Ah! mesdames, j'en ai entendu de cruelles pour l'oreille d'un
+gentilhomme.
+
+Les Entragues essayèrent de ne point rire en songeant à cette
+gentilhommerie qui piquait des poulets chez la soeur du roi.
+
+--Qu'avez-vous répondu, monsieur de la Varenne? demanda le père.
+
+--Ce que j'ai pu.
+
+--M'auriez-vous accusée? dit Henriette.
+
+--J'ai eu l'habileté de ne le point faire. «Sire, ai-je répondu, ce n'est
+pas ma faute.--C'est la faute de ceux qui vous ont instruit, alors, a
+répliqué le roi....
+
+--Voyez-vous, qu'on nous accusait! s'écria Marie Touchet.
+
+--«Sire, ceux qui m'ont instruit croyaient ce qu'ils disaient.--Que
+croyaient-ils? dit Sa Majesté avec colère.--Sire, ils savaient le départ
+de M. Espérance avec Mme la marquise,--la duchesse,--et vu l'intime
+amitié de Mme la duchesse et de ce seigneur...--Vous êtes un bélître, a
+dit le roi.» Un bélître! à moi!... «Enfin, sire, ai-je répondu, Mlle
+d'Entragues avait bien le droit de craindre que Mme la marquise--la
+duchesse--ne cherchât à surprendre Votre Majesté, puisque déjà pareille
+chose avait eu lieu chez Zamet.»
+
+--Bien! bien! bravo! s'écrièrent les Entragues, voilà répondre!
+
+--J'ai trouvé cela, dit modestement la Varenne et faisant la roue, j'ai eu
+cette inspiration miraculeuse.
+
+--Et le roi, qu'a-t-il dit?
+
+--Le roi, frappé de ce souvenir, a baissé la tête; et comme c'est un esprit
+juste: «Il est vrai, a-t-il ajouté, la chose était à craindre, et l'on ne
+pouvait soupçonner les desseins de Mme la duchesse sur ma réconciliation
+avec Mayenne.»
+
+--C'est la précipitation de Votre Majesté qui a fait tout le mal, ai-je cru
+devoir ajouter.
+
+--Tout le bien, animal,» a répliqué le roi en riant, et il m'a donné un
+coup de poing dans l'épaule. Jugez de ma joie! Quand le roi m'appelle
+animal et me rudoie c'est qu'il est enchanté. Aussitôt j'en ai pris
+avantage.
+
+--«Votre Majesté, ai-je reparti, ne voit pas que la personne la plus
+malheureuse de ceci est la pauvre demoiselle d'Entragues.
+
+--J'aviserai à la consoler,» a répondu le roi.
+
+Une joie folle éclata dans les yeux du père et de la mère. Un sourire
+dédaigneux plissa les lèvres d'Henriette.
+
+--Consoler... murmura-t-elle, tout cela!
+
+--En sorte que l'échec n'est pas pour nous, dit le père.
+
+--Non, Dieu merci! fit la Varenne en s'éventant avec son chapeau; mais
+grâce à qui?
+
+--Nous vous serons reconnaissants, dit Marie Touchet avec intention.
+
+--C'est du bonheur, interrompit le comte d'Auvergne.
+
+--Henriette le disait bien, mon fils, il y a dans tout cela prédestination.
+
+La jeune fille n'était pas aussi satisfaite que ses parents: dans cette
+prétendue victoire, il n'y avait rien pour son orgueil.
+
+--Quoi, monsieur, dit-elle à la Varenne, voilà tout ce que le roi a jugé à
+propos de faire pour moi?
+
+--Ce que j'ai à ajouter, répondit le porte-poulets, ne s'adresse qu'à vous
+seule, mademoiselle.
+
+En parlant ainsi, avec une impudence cynique il prit la main de la jeune
+fille et la conduisit près d'une fenêtre, tandis que les parents
+s'excusaient de leur lâcheté sur le respect dû à un message du roi.
+
+Mais le père Entragues ne cessait d'observer le visage d'Henriette; Marie
+Touchet elle-même suivait sur les traits de sa fille l'effet de chaque mot
+prononcé par la Varenne.
+
+Henriette rougit et ses yeux rayonnèrent. Le sourire de joie rusée et
+voluptueuse qui éclaira son front eût inspiré à un peintre la véritable
+expression du démon femelle chargé de tenter un saint.
+
+Ayant achevé son ambassade, la Varenne partit, non sans avoir reçu un gage
+de la reconnaissance de Marie Touchet: c'était une boîte de perles d'or,
+présent compact, d'un prix certain, comme il convient au salaire de ces
+spéculateurs positifs.
+
+Henriette semblait rester en extase après le départ du porte-poulets. Son
+père et son frère vinrent lui prendre les mains en minaudant.
+
+--Eh bien! dirent-ils.
+
+--Eh bien!... dit-elle charmée de les faire languir.
+
+--Que nous veut le roi?
+
+--Une misère.
+
+--Dites cette misère, petite soeur.
+
+--Un simple rendez-vous, pour explications.
+
+--Oh! oh!... fit M. d'Entragues en se redressant avec orgueil, il paraît
+que Sa Majesté ne peut se passer de nous. Et qu'avez-vous répondu?
+
+--Bien des choses.
+
+--Vous n'aurez pas manqué de dire qu'une fille de votre condition n'accepte
+point de rendez-vous?
+
+--Certes...
+
+--Sans garanties pour son honneur, se hâta d'ajouter Marie Touchet, qui
+rentra ainsi dans la conversation.
+
+--Oui, madame.
+
+--Et qu'a dit la Varenne? demanda le comte d'Auvergne. Approuve-t-il ces
+stipulations?
+
+--Qu'il approuve ou non, dit M. d'Entragues, c'est à nous de juger.
+
+Le jeune homme fut surpris de ce ton tranchant du comte, si respectueux
+d'ordinaire envers lui.
+
+--L'opinion du roi est bien pour quelque chose dans tout ceci, dit-il, et
+moi qui le connais, je ne le crois pas disposé à se laisser dicter des
+conditions d'avance.
+
+--Le roi est trop léger, mon fils, pour qu'on se fie à sa parole. Tel
+n'était pas le roi Charles, votre glorieux père.
+
+--Il me semble, interrompit M. d'Entragues, qu'un bon douaire, bien
+assuré... trente ou quarante mille écus par exemple, donneront de la
+consistance à la parole du roi.
+
+--Il m'en fut assuré cinquante mille en un temps où l'argent était plus
+rare qu'aujourd'hui, dit Marie Touchet.
+
+--Qu'est-ce que l'argent? murmura Henriette avec mépris, un moyen de se
+dégager sans scrupule de la parole donnée.
+
+--Pas d'argent, s'écria Marie Touchet.
+
+--Mais, mordieu! dit le comte d'Auvergne, que vous faut-il donc,
+voulez-vous que le roi l'épouse avant de lui avoir parlé?
+
+--Pourquoi non, dit Henriette, puisqu'il en faut toujours arriver là?
+
+--Eh! faites donc rompre d'abord le mariage de la reine Marguerite. Le roi
+est bien et dûment marié, ma chère.
+
+--On rompra ce mariage.
+
+--Il faut du temps; et cependant ferez-vous que le roi soit un homme de
+patience? Vous le dégoûterez au profit de gens moins serrés que vous.
+
+--Il y a du vrai, dans ce que dit monsieur le comte, murmura d'Entragues.
+Je maintiens donc qu'un douaire de quatre-vingt mille écus...
+
+--Mettez-en cent mille, et concluez quelque chose, s'écria le jeune homme.
+
+Henriette haussa les épaules avec colère.
+
+--C'est un encan, dit-elle.
+
+--Vous êtes une sotte, reprit le père. Aimez-vous mieux rien, comme
+Dayelle, Tignonville, Fleurette, Corisande d'Andouins, Antoinette de Pons,
+et tant d'autres?
+
+--J'aime mieux une couronne, monsieur.
+
+--Eh! mordieu, dit le comte d'Auvergne, si c'est un hochet qu'il vous faut,
+achetez un cercle d'or, et amusez-vous à vous le mettre au front quand vous
+serez devant un miroir. Vous ressemblez à ces petites filles qui veulent
+porter des boucles d'oreilles et ne veulent point avoir l'oreille percée.
+Arrangez-vous, et pendant toutes vos façons, le caprice du roi ira
+ailleurs.
+
+--Caprice?... dit Henriette piquée.
+
+--Monsieur d'Auvergne a cent fois raison, repartit le père. Cent mille écus
+forcent un homme à réfléchir, et valent bien les marquisats et les duchés
+qui se prodiguent.
+
+--J'ai une idée qui conciliera tout, dit Marie Touchet avec la majesté d'un
+oracle. Grâce à mon moyen, le roi fera voir si c'est par caprice ou par
+amour qu'il recherche mademoiselle. Le roi s'engagera pour l'avenir sans
+compromettre le présent: le roi garantira l'honneur de cette maison, sans
+rien perdre des droits de son amour.
+
+--Peste! c'est la panacée universelle que votre moyen, madame, dit le comte
+d'Auvergne. Veuillez nous le communiquer.
+
+--C'est une promesse de mariage, faite par le roi à Mlle Henriette de
+Balzac d'Entragues.
+
+--J'accepte! dit Henriette.
+
+--De cette façon, interrompit Marie Touchet qui jouissait de son triomphe,
+le roi est libre de ne se point marier, s'il veut, après la mort de la
+reine Marguerite; mais alors il n'épousera personne, et les rivalités ne
+seront point à craindre pour Henriette.
+
+--En effet, dit M. d'Entragues, une promesse serait efficace.
+
+--Si le roi signait, dit le comte d'Auvergne; mais signera-t-il? Cela me
+rappelle l'homme qui eût passé la rivière à sec si son cheval en eût bu
+toute l'eau; mais la boira-t-il?
+
+--Si le roi ne signe pas, c'est qu'il n'y a aucun fonds à faire sur sa
+tendresse, et j'y renoncerai, dit Henriette.
+
+--Vous ferez bien, ma fille, l'honneur avant tout; mais cela n'empêche
+point le douaire de cent mille écus, ajouta le père Entragues.
+
+--Au contraire, dit le comte d'Auvergne.
+
+Marie Touchet compléta ainsi son discours:
+
+--En agissant de la sorte, nous sommes à jamais délivrés de nos
+perplexités. Un oui ou un non bien articulé, l'affaire est faite ou rompue
+à jamais.
+
+--Vous tenez au roi la bride bien haute, mesdames.
+
+--Qui nous en empêche désormais, repartit Marie Touchet fière de se
+rappeler les dangers passés, et cette mort de la Ramée qui avait rendu
+libre à jamais Henriette. Rien ne nous fait plus obstacle, et plus on
+demandera au roi, plus il aura bonne opinion du trésor qu'il recherche.
+
+
+--Un vrai trésor, dit le comte d'Auvergne avec un sourire et un salut des
+plus galamment outrageants pour sa soeur.
+
+--Un trésor sans prix! ajouta le digne père en baisant avec componction ce
+front virginal éprouvé par tant de honteuses rougeurs.
+
+
+Un valet, grattant à la porte, annonça que la signora Galigaï attendait ces
+dames dans leur cabinet.
+
+--La devineresse! s'écria le comte d'Auvergne, je me sauve!
+
+--Non, demeurez, dit le père Entragues, pour méditer avec moi l'acte de
+donation et la promesse de mariage.
+
+--Je tiens à en surveiller la rédaction, s'empressa d'ajouter Marie Touchet
+en s'asseyant près de son fils et de son mari.
+
+--Allons vite trouver Leonora, pensa Henriette toute tremblante, sa visite
+aujourd'hui m'inquiète.
+
+Elle passa dans le cabinet où Leonora, un coude sur la table, et son front
+dans la main, suivait du doigt sur le tapis les arabesques capricieuses de
+la broderie de laine. Elle était soucieuse et oublia de prodiguer ses
+baise-mains comme à l'ordinaire.
+
+--Qu'y a-t-il encore? demanda Henriette, habile à deviner les impressions
+de sa confidente.
+
+--Une grave affaire, dit l'Italienne. M. de Pontis s'est battu hier soir.
+
+--Que nous importe! Et d'abord comment connais-tu cet homme?
+
+--Je le connais: c'est notre intérêt à tous. Quant au sujet de ce combat...
+faut-il vous le dire!
+
+--Tu m'effraies avec tes précautions oratoires. Serais-je pour quelque
+chose dans la querelle?
+
+--Jugez-en. Pontis était au cabaret où dînent les gardes de service; on
+parlait des amours du roi et de la succession de la marquise de Monceaux,
+aujourd'hui duchesse de Beaufort...
+
+--Eh bien!
+
+--Plusieurs personnes vous nommèrent: c'est un droit de votre beauté.
+
+--Quand tu me fais un compliment, Leonora, je frissonne. Passe! passe!
+
+--«Messieurs, dit Pontis étourdi par le vin, cette personne que vous nommez
+ne sera jamais rien au roi.» On lui demanda pourquoi.
+
+--Oui, pourquoi? murmura Henriette, de plus en plus inquiète.
+
+--«Parce que JE NE LE VEUX PAS!» a répliqué Pontis.
+
+Les deux femmes se regardèrent. Leonora continua son récit.
+
+--«Quoi! dit un des gardes à Pontis, Mlle d'Entragues, belle, noble et
+irréprochable, ne mériterait pas l'amour du roi?»
+
+--«Irréprochable! s'écria Pontis avec un rire amer. Ah! sambious!...
+si c'est à sa vertu que le roi s'adresse, je peux lui en donner des
+nouvelles.»
+
+--Le misérable! balbutia Henriette; et que lui as-tu répondu?
+
+--Les épées sortaient du fourreau, lorsque M. de Crillon appelé à temps a
+paru.
+
+--Il a fait justice de l'insolent, je suppose?
+
+--Voici ce qu'il a dit aux gardes, ajouta Leonora: «Vous êtes aussi bêtes
+les uns que les autres et vous garderez tous les arrêts.»
+
+--Ceci est une insulte, dit Henriette livide.
+
+--Plus dangereuse que vous ne croyez, repartit Leonora, car ce bruit peut
+aller jusqu'au roi. Il est temps que vous y mettiez ordre par quelque
+plainte énergique.
+
+Mais elle se tut en voyant Henriette, l'oeil fixe, les lèvres serrées,
+baisser la tête et méditer profondément sous le double poids de la honte et
+de la peur. Leonora comprit que Mlle d'Entragues ne s'humiliait pas à ce
+point sans motifs.
+
+--Après tout, qu'importe l'accusation de ce Pontis, reprit Leonora, s'il ne
+peut la prouver.
+
+En même temps, elle fouillait du regard l'âme troublée d'Henriette toujours
+silencieuse.
+
+--Est-ce qu'il peut la prouver? murmura-t-elle.
+
+--Peut-être, articula faiblement Mlle d'Entragues.
+
+--Et comment? demanda Leonora.
+
+--Il existe une lettre de moi.
+
+--À qui donc, mon Dieu?
+
+--À... à l'ami de ce Pontis.
+
+--À Speranza? s'écria l'Italienne.
+
+--Oui.
+
+--Et vous ne me l'aviez pas dit... quel désastre! cette lettre, il faut
+la ravoir.
+
+--Oh! j'ai tout essayé: pleurs, menaces, prières, il n'a pas voulu me la
+rendre. Il me tient en échec. Il ne songe qu'à cela nuit et jour; mais où
+la trouver? Où l'a-t-il cachée? Que de fois j'ai pensé à faire incendier la
+maison, que de fois j'ai voulu le faire poignarder lui-même, ce lâche
+Espérance!... Mais la lettre est-elle bien dans sa maison? la porte-t-il
+sur lui? n'aurais-je pas commis une violence inutile? que faire?...
+Comme je souffre! J'en deviendrai folle!
+
+--Et qu'a dit votre mère? demanda Leonora.
+
+--Crois-tu donc que je lui aie avoué cette faute? n'ai-je pas fait assez
+d'aveux, n'ai-je pas bu assez ma honte en sa présence?... Tu es la
+seule, Leonora, qui sache mon secret; mais sauve-moi! Toi qui découvre
+tout, cherche dans tes cartes où est cette lettre... reprends-la,
+sauve-moi!
+
+--Elle est donc bien compromettante, la lettre?
+
+--Qu'elle tombe entre les mains du roi, je suis perdue.
+
+--Vraiment? s'écria l'Italienne avec une expression singulière. Eh bien!
+calmez-vous, signora, je vous sauverai.
+
+--Tu la retrouveras?
+
+--Oui, mais retournez près de votre mère; plus un mot!... laissez-moi
+faire! vous aurez bientôt de mes nouvelles.
+
+Henriette embrassa l'Italienne avec une effusion qui ressemblait au délire.
+
+--Ce que les cartes ne me diraient pas, pensa Leonora souriante, je le
+saurai par Ayoubani.
+
+--J'ai été trop loin, pensa Henriette, et je suis à la merci de Leonora;
+mais je la surveillerai.
+
+Elle rentra près de sa mère. L'Italienne partit par l'escalier dérobé.
+
+
+
+
+XIV
+
+LA RÉPARATION
+
+
+M. de Mayenne passa une nuit moins tranquille à Monceaux, que si sa
+conscience eût été parfaitement nette. Il eût dû cependant bien dormir sous
+le toit d'une hôtesse loyale comme Gabrielle. Mais le Lorrain savait
+l'histoire, et se rappelait bon nombre de vainqueurs qui avaient payé par
+la prison les folles équipées du vaincu.
+
+Il lui tardait que le jour vint, et qu'une assurance nouvelle de Henri IV
+confirmât les générosités de la veille. La nuit aurait-elle porté conseil?
+
+Il trouva le roi aussi calme, aussi affable qu'après la scène de la grotte.
+Une troupe nombreuse de courtisans assistait à l'entrevue des nouveaux
+amis. Henri prit le bras du prince lorrain, et le promena d'un pas rapide
+dans le parc.
+
+--Causons affaires, comme il était convenu, mon cousin, dit le roi.
+
+--Votre Majesté m'a dit que ce ne serait pas long, répliqua Mayenne.
+
+--Cela durera autant que vous voudrez, mon cousin; l'entretien sera court,
+si vous demandez peu; long, si vous demandez beaucoup; la chose vous
+regarde.
+
+Le duc s'assura par un regard pénétrant de la bonne foi d'Henri, et fixa
+ses conditions avec autant de politesse et de fermeté qu'il le put.
+
+Il demanda, selon l'usage, des villes de sûreté, non pour lui, disait-il,
+mais pour ses gens pendant six ans.
+
+--Combien vous en faut-il? dit le roi.
+
+--Trois. Est-ce trop, sire?
+
+--Trois, soit. Avez-vous des préférences?
+
+--J'aimerais Châlons, si Votre Majesté n'y a pas de répugnance, puis la
+ville de Seurre en Bourgogne, et enfin Soissons.
+
+--Vous avez bon goût, mon cousin; prenez. Est-ce tout?
+
+--Sire, il y a eu bien de mes amis engagés dans cette malheureuse guerre.
+
+--Vous les voudriez voir exempts de toutes réparations, accusations et
+reproches pour le passé?
+
+--C'est cela même, sire, car il me serait cruel de laisser des braves gens
+dans l'embarras d'où votre bonté m'a sorti.
+
+--Accordé, mon cousin; est-ce tout?
+
+--Je suis honteux de demander tant, mais cette guerre avait été entreprise
+pour le bien de la religion catholique, et je ne voudrais pas, pour mon
+honneur, qu'il fût dit que, dans un traité de paix fait avec Votre Majesté,
+l'ancien chef de la ligue n'a rien stipulé pour...
+
+--Pour les ligueurs, c'est trop juste; voyons ce qui pourrait vous rendre
+agréable à ces messieurs, vous entendez-vous bien, mon cousin? car, pour ce
+qui me concerne, je ne tiens pas du tout à leur faire plaisir.
+
+--Oh! sire, un tout petit article, une ombre d'article contre les
+huguenots.
+
+--Je ne suis plus de la religion réformée, mon cousin, et, par conséquent,
+j'ai le droit d'accorder ce que vous voulez, à condition pourtant que ce ne
+sera pas une Sainte-Barthélemy.
+
+Tous deux se mirent à rire.
+
+--Écoutez, ajouta le roi: vous avez vos trois villes, faites-y ce que bon
+vous semblera.
+
+--Je demande, dit Mayenne, que tous les fonctionnaires et officiers publics
+de ces trois villes soient catholiques.
+
+--Pendant six ans, mon cousin?
+
+--Oui, sire.
+
+--Eh bien, si c'est là tout le tort que vous faites aux calvinistes,
+accordé.
+
+--On ne dira pas, ajouta Mayenne en s'éventant, car le roi le faisait
+marcher à grands pas au soleil, et il ruisselait de sueur, les malveillants
+ne diront pas que j'ai agi en égoïste.
+
+--Non, mon cousin, dit Henri en regardant malicieusement le gros homme
+essoufflé, mais en redoublant de vitesse, la religion catholique
+apostolique et romaine sera contente de vous. Sont-ce toutes vos
+conditions?
+
+--Me sera-t-il permis, dit Mayenne, de parler un peu de moi, maintenant que
+j'ai assuré le repos et la considération des autres?
+
+--Parlez, duc, parlez de vous.
+
+--Sire, voici le point délicat. J'ai bien compromis ma fortune pendant
+cette guerre.
+
+--Je le crois, dit Henri. Mais enfin, les villes que vous occupiez ont bien
+contribué un peu, par-ci, par-là... mes villes.
+
+--Oh! sire, pour si peu de chose, tandis que moi et les miens nous nous
+ruinions.
+
+--Pauvre cousin.
+
+--Votre Majesté m'a coûté gros, ajouta le Lorrain avec un soupir de
+désolation en même temps que de fatigue.
+
+Le roi allongeait toujours le pas, montant les collines et arpentant les
+vallées, en vrai chasseur du Béarn.
+
+--Combien donc avez-vous pu dépenser à peu près, demanda Henri qui flairait
+un total proportionné aux soupirs de Mayenne, et il s'arrêta un moment pour
+écouter ce total.
+
+Le duc au lieu de répondre poussa un ouf bruyant.
+
+--Si je le laisse réfléchir, pensa Henri, il doublera la somme.
+
+Et il reprit sa course avant que le duc n'eût repris sa respiration.
+
+--Sire, Votre Majesté serait épouvantée si j'accusais le chiffre exact, et,
+moi-même, je n'oserais jamais prier le roi d'entrer dans mes folies. Il y a
+en armes, munitions et solde de troupes seulement, plus d'un million.
+
+--Oh! oh! fit le roi en fronçant le sourcil.
+
+--En transactions, pertes sèches et non-valeurs, un autre million.
+
+--Mon cousin...
+
+--Et enfin, en sommes enlevées par vos troupes victorieuses, en
+contributions levées sur mes domaines, en confiscations et occupations
+militaires, un autre million tout au moins.
+
+--Vous étiez plus riche que moi, mon cousin, si vous avez perdu tout cela,
+dit le roi un peu sèchement; car s'il me fallait payer une pareille somme,
+je ferais banqueroute.
+
+Le Lorrain vit qu'il avait été trop loin.
+
+--Sire, dit-il, à Dieu ne plaise que je veuille faire payer à Votre Majesté
+les fautes que j'ai commises. C'est le vaincu qui paye, non le vainqueur.
+
+--Il n'y a ici ni l'un ni l'autre, répliqua Henri avec douceur; nous sommes
+amis.
+
+Et de courir.
+
+--Eh bien, si nous sommes amis, sire, dit le duc rouge comme un coquelicot
+et pouvant à peine tourner sa langue desséchée, faites-moi la faveur de
+vous arrêter un moment, car je vais suffoquer si vous ne me faites
+miséricorde!
+
+--Mon pauvre cousin! s'écria Henri en riant, voilà la seule vengeance que
+je veuille tirer de vous. Arrêtons nos jambes et nos comptes. Tenez, voici
+un bon siège de gazon, et remarquez que je vous ai ramené à deux pas du
+château où, dans les offices de la duchesse, je trouve en abondance ce joli
+vin d'Arbois que vous aimez tant. La paix, cousin; et pour en finir, quelle
+somme vous faut-il pour vous remettre à flot?
+
+--Avec trois cent mille écus, sire, je payerai le plus gros; mais s'il y en
+avait trois cent cinquante...
+
+--Nous ajouterons cinquante mille écus, mon cousin.
+
+--Eh bien, sire, dit le duc joyeux, c'est tout.
+
+--Donnez-moi la main, Mayenne, c'est fini.
+
+Le duc s'essuya le visage en homme sauvé de la mort.
+
+Henri envoya chercher son sommelier pour que le duc fût rafraîchi. En même
+temps, les courtisans s'approchèrent, et, avec eux, la duchesse de
+Beaufort.
+
+Mayenne se souleva pour offrir ses compliments à la belle hôtesse.
+Gabrielle était éblouissante de beauté, de bonheur.
+
+--Vous voyez, duchesse, dit le roi, que si mes querelles avec M. de Mayenne
+eussent pu se décider à la course, comme aux jeux olympiques, je l'eusse
+battu chaque fois.
+
+--Et mis au tombeau, madame, ajouta le duc; car, sans la bonté du roi,
+j'étais tout à l'heure un homme mort.
+
+--Mais serait-ce que vous voulez courir aussi, duchesse? reprit le roi.
+Vous voilà en habit de cheval, ce me semble.
+
+--Sire, j'avais fait voeu d'une neuvaine, si Dieu m'accordait votre paix
+avec M. le duc, et je me prépare à accomplir mon voeu.
+
+--Ce n'est pas à Saint-Jacques de Compostelle, au moins? dit le roi.
+
+--C'est à Bezons, sire, et je profiterai du voisinage pour visiter la
+maison de mon père à la chaussée de Bougival.
+
+--Bezons! c'est vrai, j'avais oublié, murmura le roi rêveur.
+
+--Bezons? est-ce donc une communauté religieuse si célèbre? demanda le duc.
+
+--De génovéfains, oui, mon cousin, répliqua Henri avec une intention
+marquée. C'est la communauté dont fait partie ce religieux, que la duchesse
+vous nommait hier.
+
+--Mon conseiller de paix, monsieur le duc... le premier auteur de notre
+tranquillité présente.
+
+--Frère Robert, je crois.
+
+--Oui, duc, dit-il. Eh bien, continuez vos préparatifs, duchesse. Il serait
+possible que nous fissions route ensemble... de ce côté-là.
+
+Gabrielle étonnée allait s'enquérir. Le roi lui fit un petit signe qu'elle
+comprit et elle passa pour le laisser seul avec Mayenne.
+
+--Mon cousin, reprit le roi après un court silence, nous croyions tout à
+l'heure avoir terminé nos affaires, eh bien! non, ce n'est pas fini encore,
+car il me reste, sinon une condition à vous poser, du moins une demande à
+vous faire.... Tranquillisez-vous, c'est une délicatesse qui ne coûtera
+pas, je l'espère, à un galant homme tel que vous.
+
+--Je suis tout attention, sire. A quel propos?
+
+--À propos de frère Robert.
+
+--Je ne le connais pas, sire.
+
+--C'est vrai; mais il vous connaît, je crois. D'ailleurs, ce n'est pas
+ainsi qu'il convient de traiter avec vous cette affaire, il faut que je
+remonte plus haut. Vous m'écoutez, n'est-ce pas, mon cher cousin?
+
+--Que va-t-il me dire? pensa Mayenne, surpris de l'air sérieux du roi après
+tant d'expansion et de familiarité amicale.
+
+Henri, le front appuyé sur une de ses mains, semblait absorbé dans la
+préoccupation de trouver une entrée en matière convenable. Mayenne
+attendait les premières paroles, non sans une certaine anxiété.
+
+--Vous me promettez de m'accorder ce que je vais vous demander, mon cousin,
+dit le roi.
+
+--Si cela dépend de moi, sire, je le promets.
+
+--Eh bien, c'est aussi facile que d'arracher cette mauvaise herbe, duc.
+Oui, vous arracherez ce mauvais souvenir du coeur de quelqu'un... mais je
+commence.
+
+Mayenne était sur les épines.
+
+--Mon cousin, j'avais près de moi, autrefois, un bon ami, un brave
+gentilhomme qui avait aussi servi mon frère, le feu roi Henri III. Bon ami,
+digne et excellent gentilhomme gascon...
+
+--Qui s'appelait? demanda le duc.
+
+--Je ne me rappelle pas bien son nom en ce moment, dit le roi avec un léger
+trouble, il me reviendra plus tard, et à vous aussi peut-être. Ce Gascon
+n'était pas heureux; il avait éprouvé au début de sa carrière un terrible
+malheur.
+
+--Ah! fit le duc.
+
+--Jugez-en, mon cousin. Le pauvre gentilhomme avait quelque part à Paris, à
+l'angle de la rue des Noyers, je crois, une maîtresse, jeune et charmante
+créature. Une nuit qu'il la venait voir, certain prince jaloux de lui, fit
+entourer la maison, saisir l'amant et bâtonner si rudement que le
+malheureux passa par la fenêtre et sauta du balcon dans la rue au risque de
+se tuer. L'insulte était de celles qu'un brave homme n'oublie pas, et le
+prince qui l'avait commise...
+
+--Sire, interrompit M. de Mayenne, dont les couleurs trop vives avaient
+fait place à une extrême pâleur, l'action de ce prince était lâche, et il
+en a plus d'une fois demandé pardon à Dieu, d'autant plus humblement que le
+pauvre offensé ne pardonna jamais, et qu'il a, dit-on, fini par mourir
+misérablement.
+
+--Vous savez de qui je veux parler, mon cousin; je le vois à votre émotion.
+
+--Oui, sire, je connais le Gascon, et je connais le prince. Pauvre Chicot,
+que ne peux-tu aujourd'hui pardonner à Mayenne!
+
+--Il s'appelait Chicot; vous avez raison, dit le roi. Venez un peu à
+l'écart, mon cousin, car j'ai peur qu'on ne finisse par nous entendre;
+venez pour que j'achève mon récit; mais à votre douleur, à votre repentir,
+je pressens que nous allons tomber facilement d'accord.
+
+Les deux interlocuteurs disparurent pendant près d'un quart d'heure sous
+les ombrages, et lorsqu'ils revinrent, le visage de M. de Mayenne portait
+les traces d'une altération profonde. Celui du roi était radieux, et les
+courtisans, toujours aux aguets, ne purent saisir que ces mots de Mayenne:
+
+--Votre Majesté sera satisfaite.
+
+Henri lui serra affectueusement la main.
+
+--Eh! bien, messieurs, dit-il à voix haute, nous allons à Bezons, pour
+obéir à Mme la duchesse. Elle a fait un voeu, nous l'aiderons à
+l'accomplir; et comme mon cousin de Mayenne est du voyage, nous ferons une
+charmante route, par ce beau temps, avec l'aimable compagnie de madame.
+
+En effet, toute la cour quitta Monceaux et alla coucher à Saint-Denis où
+l'on arriva tard. Dès le lendemain, après déjeuner, cette troupe brillante
+se remit en marche, grossie par tout ce qu'on avait recruté de
+gentilshommes et de dames.
+
+Le roi avait défendu à Gabrielle de faire prévenir les génovéfains. La cour
+fit halte devant le couvent au moment où la cloche appelait les religieux à
+vêpres.
+
+La surprise de la communauté fut grande. Déjà le roi et les courtisans
+avaient pénétré dans la chapelle, et Gabrielle cherchait des yeux frère
+Robert qu'un des servants était allé appeler dans le jardin; deux autres
+avaient roulé dom Modeste sur sa chaise jusqu'à la première place du
+choeur.
+
+Frère Robert arriva sans rien savoir, sinon que le roi venait rendre visite
+au couvent, et déjà il se dirigeait vers Gabrielle, plus reconnaissable à
+sa robe de soie verte et aux riches dentelles de son corsage, lorsque tout
+à coup il s'arrêta comme si ses pieds eussent pris racine dans la dalle de
+pierre.
+
+Ses yeux perçants avaient dû rencontrer quelque obstacle étrange, car une
+pâleur effrayante envahit peu à peu son front. Ses narines dilatées
+soufflaient une vapeur brûlante, et le capuchon, renversé en arrière par
+cette secousse imprévue, laissait à découvert un visage animé d'une
+expression menaçante. Toute cette flamme monta tumultueusement de son coeur
+à sa tête et jaillit par les prunelles.
+
+C'était Mayenne que frère Robert regardait ainsi, et qu'il semblait vouloir
+exterminer par cette explosion d'une seconde.
+
+Le duc, étonné lui-même, essaya vainement de soutenir ce regard terrible.
+Peut-être y eût-il réussi sans un signe mystérieux que lui fit le roi.
+Mayenne détourna la vue et parut contempler avec intérêt l'architecture de
+la chapelle.
+
+Le capuchon du génovéfain retomba sur ses yeux, et ensevelit tout, colère
+et flamme.
+
+Cependant Gabrielle agenouillée priait avec ferveur, le roi priait aussi,
+la tête courbée. Autour d'eux, la cour imitait ce recueillement, et l'on
+n'entendait que la psalmodie des deux religieux qui alternaient chantant
+les versets au choeur. L'office se termina bientôt, et les religieux se
+préparèrent à sortir de la chapelle.
+
+Mais le roi s'était placé à la porte ayant le duc à ses côtés. Celui-ci,
+pensif, cherchait timidement et à la dérobée le regard désormais
+insaisissable de frère Robert toujours agenouillé près d'un pilier, bien
+que tout le monde se fût relevé à la fin de l'office.
+
+Les assistants comprenaient vaguement l'approche de quelque scène
+solennelle.
+
+--J'ai bien prié, dit le roi d'une voix claire, pour remercier Dieu de la
+faveur qu'il vient de faire à ce royaume. Je l'ai prié pour mes sujets,
+pour mes amis; et vous, monsieur le duc?
+
+--Moi, sire, répliqua M. de Mayenne, je l'ai prié pour mes ennemis qui sont
+nombreux, et dont je voudrais éteindre l'inimitié. Oui, messieurs,
+ajouta-t-il, c'est au moment où la protection du plus grand roi du monde me
+rend invulnérable, c'est en ce jour où j'ai été pardonné, que je voudrais
+avoir la conscience purifiée par le pardon de tous ceux que j'ai offensés
+dans ma longue carrière d'orgueil et de violences.
+
+Les courtisans s'entre-regardèrent surpris. Le roi se taisait, il baissait
+les yeux pour éviter le regard étonné de Gabrielle. Dom Modeste
+écarquillait ses yeux dans la direction de l'angle où gisait frère Robert.
+
+Quant au génovéfain agenouillé, sans doute il n'avait pas entendu ces
+paroles, car après un mouvement machinal, il continua, courbé jusqu'à la
+dalle, son oraison silencieuse au pied du pilier.
+
+--Messieurs, reprit Mayenne en faisant un pas de ce côté, beaucoup d'entre
+vous comprennent que j'ai fait allusion aux méchantes actions de ma vie. Ma
+rébellion contre mon prince en est une; mais qu'il me permette de le lui
+dire, tout énorme qu'elle est, ce n'est pas celle que je me reproche le
+plus. Le roi était fort et se défendait jusqu'à être vainqueur; alors
+j'étais rebelle et non pas lâche. Mais plus d'une fois je me suis trouvé le
+plus fort avec des ennemis moins illustres que j'écrasai de ma puissance.
+C'est à ceux-là que je veux demander pardon.
+
+Un silence de plomb comprimait jusqu'au souffle de tous les assistants. Le
+moine releva lentement sa face voilée qui touchait la terre. Les yeux du
+gros prieur étincelèrent d'un rayon d'intelligence.
+
+--Parmi ces malheureux que j'opprimai, continua Mayenne, il en est un que
+je voudrais retrouver ici, au pied de l'autel, à la face de Dieu, en
+présence du roi. C'était un honnête et brave gentilhomme qui méritait toute
+mon estime, tout mon respect. Je l'outrageai lâchement. Cependant, il
+valait mieux que moi. Il est mort, dit-on, en me maudissant.
+
+Le moine, redressant sa haute taille, se releva tout à fait, s'adossa au
+pilier, son capuchon toujours couvrant sa tête.
+
+--Oui, il est mort, poursuivit le duc en s'approchant peu à peu du moine;
+mais si Dieu voulait le ressusciter, car rien n'est impossible à Dieu, je
+viendrais me courber humblement devant ce gentilhomme, comme je le fais
+devant le religieux que voici. Je lui demanderais pardon d'une offense
+injuste autant que cruelle, et je lui offrirais comme je l'offre à ce
+frère, le bâton que je tiens à la main, en disant: «Je vous ai offensé,
+Chicot, vengez-vous sur moi, et reprenez votre honneur. Je vous fais
+réparation.»
+
+En disant ces mots, Mayenne étendit une main tremblante et présenta sa
+canne à frère Robert. Celui-ci, quand le nom de Chicot frappa son oreille,
+se découvrit soudain le visage; ses yeux avides, brillants, regardèrent
+avec une joie qui tenait de l'extase, et l'assemblée, et le duc et le roi
+et Gabrielle, tous profondément émus de ces paroles auxquelles la qualité
+de celui qui les prononçait prêtait tant de solennité.
+
+Mayenne baissa la tête. Celle de frère Robert le domina quelque temps avec
+un inexprimable orgueil. Puis le génovéfain se renversa palpitant sur le
+pilier, les mains appuyées sur ses yeux d'où s'échappèrent deux grosses
+larmes le long de ses doigts amaigris.
+
+On vit dom Modeste lever les mains au ciel et retomber dans sa torpeur.
+
+Mayenne se retira lentement. La cour attendait un pas du roi pour sortir à
+son tour, mais le roi fit signe qu'il ne voulait pas qu'on l'attendit, et
+demeura dans la chapelle, d'où tout le monde s'écoula peu à peu derrière
+Gabrielle et le duc.
+
+Resté seul avec frère Robert, qui semblait une statue pétrifiée sur la
+colonne de pierre, le roi lui prit la main avec une douce violence, et
+d'une voix attendrie:
+
+--Eh bien! dit-il, ai-je retrouvé mon ami? t'appelles-tu toujours pour moi
+frère Robert?
+
+Le moine poussa un sanglot et tomba aux pieds du roi en murmurant avec
+effort:
+
+--Je m'appelle Chicot, et je remercie mon roi. Il m'a payé toutes ses
+dettes.
+
+Henri le releva pour l'embrasser et sortit précipitamment de la chapelle de
+peur d'éveiller la curiosité autour d'eux. Alors Chicot courut à dom
+Modeste qu'il secoua dans un transport de joie délirante.
+
+--À présent, dit-il, sois heureux aussi, sois libre!... Parle!
+
+--Oh!... merci, répondit le prieur en soufflant comme un des phoques de
+Protée après un siècle d'immersion.
+
+
+
+
+XV
+
+DES DANGERS DE LA JALOUSIE
+
+
+Cependant, au milieu de la joie universelle, quand tous les coeurs français
+savouraient pour la première fois depuis tant d'années, les douceurs de la
+paix et de l'union, lorsque les gens de guerre envoyaient leurs derniers
+coups au parti espagnol expirant en France, et que Sully, à la tête des
+organisateurs, rouvrait toutes les sources du crédit et de la richesse, un
+homme, en cet heureux pays, était resté malheureux.
+
+C'était Espérance, à qui cette nouvelle prospérité n'avait rien apporté que
+chagrins et craintes. L'élévation de Gabrielle semblait mettre plus de
+distance entre eux deux; les dangers croissaient; autour de la favorite
+s'aiguisaient des haines plus acérées, une envie mortelle. D'ailleurs,
+n'était-il pas assez difficile déjà d'approcher Gabrielle sans le surcroît
+d'honneurs qui allait rendre sa maison moins accessible encore?
+
+Et puis, en y réfléchissant, et il réfléchissait, le pauvre Espérance, quel
+profit l'amant avait-il tiré de son laborieux et délicat amour? Ou donne
+son coeur, on prodigue sa vie, on s'absorbe, on s'anéantit dans une seule
+et unique pensée, on quitte tout, gais amis, folles amours, on perd tout,
+repos, gloire et fortune pour se tenir toujours prêt à obéir au signe
+imperceptible, à l'invisible caprice de la femme aimée, et qu'en
+résulte-t-il? les joies pacifiques de la conscience finissent par s'user.
+La jeunesse parle, elle traduit éloquemment ses inspirations fougueuses,
+ses besoins dévorants. Elle pare de charmes inexprimables les images d'une
+volupté moins éthérée, et la sève brûlante refoulée dans les veines
+s'exhale en vapeurs mélancoliques, en poisons qui calcinent le coeur.
+
+Tel était souvent le désespoir d'Espérance lorsqu'il entendait bruire
+autour de lui la jeunesse et circuler la vie. Esprit généreux, âme tendre,
+il n'accusait pas sa douce maîtresse, mais il s'en prenait à la destinée
+qui ne souffre jamais qu'un homme soit parfaitement heureux.
+
+C'était surtout pendant ses longues promenades aux champs et dans les bois,
+quand le soir tombe et que les fleurs se confondent avec les feuilles dans
+la vaste étendue des perspectives, alors que tout est parfum, silence et
+mystère, que l'oiseau suit l'oiseau sans chanter, que les bêtes fauves se
+réunissent et respirent sous le hallier sombre, et qu'il s'élève dans toute
+la nature un souffle harmonieux qui dit aux créatures: reposez-vous et
+aimez.
+
+Espérance alors rentrait abattu, fatigué des mensonges et des divagations
+de sa vie. Qu'est-ce alors qu'un festin somptueux où l'on boit seul, qu'une
+maison où l'on dort seul? Qu'est-ce que le cheval qui vous porte toujours
+seul, quand il serait si doux de courir à deux sous les allées tapissées
+d'herbe et de mousse, de boire le vin vermeil dans le même cristal et
+d'entendre sur les tapis moelleux craquer le pied léger de la femme qu'on
+aime?
+
+Espérance n'était pas heureux. Il n'avait pas même cette consolation
+vulgaire, de pouvoir se plaindre ou se faire plaindre par un confident.
+Trop de dangers entouraient Gabrielle pour qu'il fût permis à l'amant de
+confier à quelqu'un le secret d'où dépendait l'honneur et la vie de sa
+maîtresse. Aussi, toujours épié, jamais soutenu, passait-il de misérables
+heures à mentir même à Pontis, que son indolent égoïsme entraînait
+ailleurs, même à Crillon plus clairvoyant peut-être, mais aussi plus
+sévère. Espérance tombé dans le voisinage de Zamet, sous la surveillance de
+Leonora liguée avec les Entragues, n'avait plus un mouvement libre et
+sentait le moment approcher où ses ennemis, avec ceux de Gabrielle, ayant
+forgé dans l'ombre les armes dont ils avaient besoin, passeraient de
+l'expectative à l'offensive sans qu'il pût éviter un seul de leurs coups.
+
+Certes, c'était une rude épreuve pour ce caractère hardi dans son calme,
+pour cette nature droite et inflexible, que Dieu avait créée pour marcher
+insoucieusement au but, grâce à la force toute puissante de ses muscles et
+à la trempe de son âme. Mais que faire? Seul, Espérance eût tout brisé
+autour de lui, et les intrigues et les complots d'Henriette eussent été
+pour son bras un ridicule réseau de fils d'araignée, mais on tenait
+Espérance par Gabrielle, il le sentait et s'en désespérait, sans pouvoir
+l'empêcher.
+
+--Il n'y avait, pensa-t-il souvent, qu'une femme en France dont l'amour pût
+me paralyser à ce point, et c'est cette femme que j'ai choisie. Mais, Dieu
+merci, je l'aime avec courage, et la préserverai tant que je pourrai. Que
+dis-je de mon courage? Si j'en avais, je serais déjà parti sans rien dire à
+Gabrielle, et elle serait libre de tout ce que mon amour lui suscite de
+périls et de chagrins.
+
+Puis, il réfléchissait que, sans lui, Gabrielle eût peut-être été déjà
+perdue; que Mlle d'Entragues, soutenue par les envieux, fut parvenue à
+détrôner la favorite.
+
+Il aimait à se répéter que sa présence auprès de Gabrielle était
+nécessaire, indispensable; que sans la crainte qu'il inspirait à Henriette,
+sans la menace incessante du billet et des révélations qui eussent dégoûté
+le roi, ce monstre, cet assassin d'Urbain, d'Espérance et de la Ramée, eût
+déjà mordu au coeur la douce Gabrielle.
+
+--Oui, disait-il avec énergie, je te combattrai jusqu'à la mort, lâche
+hypocrite, sirène venimeuse; oui, je défendrai contre toi la meilleure des
+femmes. Malheur à toi si tu lèves la tête! malheur si j'entends siffler ta
+langue fourchue, car peu à peu la pitié s'est éteinte en mon âme, et je
+t'écraserai d'un coup de pied.
+
+Nous avons dit qu'Espérance avait été créé bon, confiant et fort. Ces trois
+vertus ne laissent pas de place en un coeur pour de longues tristesses. La
+force exclut la crainte, la bonté exclut la haine, la confiance exclut les
+soupçons. Espérance, chaque fois qu'il s'était attristé ainsi, se
+rassérénait au seul nom de Gabrielle, au seul souvenir de son sourire, et
+recommençait à être heureux en songeant qu'il était utile, et que sans
+aucun doute, il était aimé.
+
+Le roi, après la visite faite à Bezons, était revenu à Paris pour signer
+les articles du traité de Mayenne, et aussi pour laisser Gabrielle un peu
+libre et seule dans la maison paternelle de la Chaussée. Le rendez-vous
+était fixé par la duchesse au samedi soir.
+
+Samedi arriva enfin. Le jeune homme, en se préparant au départ, espéra
+beaucoup plus de cette entrevue que des autres. Il se sentait disposé aussi
+à plus d'ambition. Ses droits avaient grandi depuis le service rendu à
+Monceaux, et Gabrielle l'avait plaint. Donc elle le croyait lésé. C'est là
+un avantage dont tout amant profite. Qu'une femme nous remercie d'avoir été
+désintéressé, elle s'expose à un retour d'exigence.
+
+Avant de partir pour Bougival, ce qu'il comptait faire sans mystère,
+attendu que tout homme espionné l'est aussi bien en se cachant qu'en se
+montrant, Espérance fit appeler Pontis pour savoir un peu l'état de ses
+affaires. Pontis, depuis l'algarade du cabaret, se tenait à l'écart,
+craignant d'être grondé. Il n'avait pas été indiscret complètement, pas
+ivre absolument, mais il est certain qu'il eût pu se taire tout à fait sur
+le compte d'Henriette et ne pas boire du tout, ainsi qu'il l'avait promis.
+Cette quasi-infraction en partie double était-elle assez grave pour jeter
+du froid entre les deux amis? Espérance ne le pensa pas, et d'ailleurs
+Crillon lui avait conté toute l'affaire sans trop charger Pontis, tant il
+exécrait les Entragues. Le bon chevalier, faut-il le dire? avait ajouté
+bien bas à l'oreille d'Espérance:
+
+--Le drôle a la langue trop courte, et à son âge, moi, à sa place, j'eusse
+bavardé trois jours durant sur ce sujet si riche. Harnibieu! je ne sache
+pas d'épée assez affilée pour couper la langue d'un gentilhomme qui veut
+parler! Mais vous êtes de pauvres gens aujourd'hui. Une vieille tête paraît
+et vous ordonne de vous taire, et vous vous taisez. On vous commande de
+rentrer les épées, et vous rengainez. Pauvres gens!
+
+Cette singulière diatribe contre la jeunesse trop discrète et trop
+disciplinée réjouit considérablement Espérance et le disposa mieux pour
+Pontis qui arrivait rue de la Cerisaie, l'oeil fanfaron, le coeur timide,
+s'attendant à être tancé par son ami.
+
+--Eh bien! s'écria Espérance, comme nous voilà beau.
+
+En effet, Pontis reluisait comme une boutique de la foire. Il s'était
+enrubanné, ciré, pommadé, comme un galant à cent mille écus de rente.
+
+Pontis jeta sur sa toilette un regard négligent et satisfait à la fois.
+
+
+--Tu me donnes de l'argent, répliqua-t-il, je le dépense.
+
+--Dépense, Pontis, dépense; ne sois avare que de deux choses.
+
+--Ah! je sais, je sais, dit le garde en grondant; avare de vin et de
+paroles, voila ce que tu veux dire.
+
+--Comme tu devines facilement.
+
+--Eh sambious! je ne suis pas un délicat, moi, c'est à dire un imbécile.
+
+--Peste! où prenez-vous ces théories sur la délicatesse, maître Pontis?
+elles sont au moins légères.
+
+--Seigneur Espérance, les gens qui rencontrent un loup enragé, et par
+délicatesse vont lui offrir leur main à mordre, sont des niais. J'aime
+mieux mordre qu'être mordu. Et malgré le reproche que je vois sur vos
+lèvres à propos de mon emportement au cabaret, je vous dirai que chaque
+fois qu'il s'agira de cette louve, de ce chacal, de ce rat empoisonné qu'on
+appelle Entr....
+
+--Vous allez me faire le plaisir de vous taire, dit Espérance en
+s'approchant de Pontis avec un regard de dompteur. Je ne vous parle pas de
+ces gens-là. Quelle mouche vous pique?
+
+--Mouche est encore une épithète que j'oubliais, grommela Pontis.
+
+--Parlons d'animaux plus ragoûtants. Tes amours où en sont-ils?
+
+--Oh! ils vont à merveille. Comment pourrait-il en être autrement?
+
+--Tu n'es pas mal fat.
+
+--Ce n'est pas de la fatuité, c'est de l'esprit de conduite. Les femmes
+vous emportent quand vous n'êtes pas sur vos gardes; il en est de même des
+chevaux.
+
+--Voilà que tu retombes dans le genre animal, dit en riant Espérance, c'est
+ta pente. Ainsi donc, l'Indienne ne l'emportera pas?
+
+--Sambious! non.
+
+--Ce doit être cependant sauvage une Indienne. Après cela la tienne est
+peut-être fort apprivoisée.
+
+--Il ne faudrait pas s'y fier, dit Pontis d'un air avantageux.
+
+--Enfin, tu l'as domptée, et tu es heureux.
+
+--Je n'en suis encore qu'au caractère.
+
+--Elle te résiste?
+
+--C'est la vertu même.
+
+--Allez donc chercher des Indiennes pour avoir si peu de chance. Mais, mon
+pauvre garçon, si une femme qui ne parle pas, qui ne comprend pas, et qui
+n'est pas blanche, est vertueuse par-dessus le marché, quelle espèce de
+satisfaction te reste-t-il pour compenser tant de disgrâces?
+
+--Oh! beaucoup. Figure-toi bien qu'une femme avec laquelle on se dispute
+n'ennuie jamais.
+
+--Vous vous disputez?
+
+--Nous nous battons.
+
+Espérance éclata de rire.
+
+--Tu es mon ami, dit-il, conte-moi cela.
+
+--D'abord elle est jalouse.
+
+--Les femmes jaunes le sont toutes. Mais tu lui donnes donc des sujets de
+jalousie, volage?
+
+--Elle s'en forge.
+
+--Est-elle jalouse en indien ou en français?
+
+--Tu veux rire. Elle l'est à la façon des plus enragées Parisiennes.
+Veux-tu que je t'en donne un exemple?
+
+--Donne, mon ami, donne.
+
+--Aujourd'hui, tiens, il n'y a qu'une heure.... Mais d'abord regarde mon
+pourpoint.
+
+--C'est du satin vert à huit francs l'aune.
+
+--A dix. Vois comme il est froissé.
+
+--En effet.
+
+--Et les coups d'ongles, compte-les!
+
+--Je les trouve nombreux.
+
+--_Fructus belli_, mon ami. Ce sont mes blessures.
+
+--Comment! l'Indienne se défend de cette façon!
+
+--C'est moi qui me défends.
+
+--Ah! Pontis, je ne comprends plus, explique.
+
+--Je voulais l'embrasser, elle résistait en se débattant. Elle arrête tout
+à coup. Qu'avez-vous là, sous votre pourpoint? dit-elle du geste. Tu sais,
+Espérance, ce que j'y cache. D'un coup d'ongle elle découvre ma poitrine et
+aperçoit la boîte d'or.
+
+Espérance devint sérieux.
+
+--Qu'est-ce que cela? demandèrent les yeux avides d'Ayoubani, tandis que je
+refermais mon pourpoint en riant.
+
+Espérance, froidement:
+
+--Ah, tu riais? dit-il.
+
+--Si tu avais vu sa colère! Elle me fit signe que c'était le portrait d'une
+maîtresse; je riais; que c'était un souvenir d'amour; je riais de plus en
+plus fort. Enfin elle se précipita comme une tigresse sur moi pour me
+l'arracher. Et il y eut bataille, entremêlée de trêves et de pourparlers.
+
+--À qui est restée la victoire? demanda Espérance, le sourcil froncé.
+
+--Est-ce sérieusement que tu me fais cette question? dit Pontis;
+
+--Mais oui.
+
+--Je vais donc te répondre sérieusement. Ma chère Ayoubani, lui dis-je, si
+vous touchez à cela, moi taper sur les petits doigts à vous, et si vous
+persistez, moi brouiller moi avec vous.
+
+--Elle a compris?
+
+--Admirablement. Elle a boudé, elle a fait mine de vouloir partir. Mais
+c'est ici que je te veux prouver l'avantage de la fermeté en amour.
+Ayoubani a senti que ma décision était irrévocable et n'a plus insisté.
+Nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. Je lui ai juré
+seulement que c'était une relique de saint Laurent.
+
+--Pontis, dit Espérance, que cette narration burlesque n'avait pas déridé
+un instant, rends-moi la botte.
+
+--Plaît-il?
+
+--Rends-moi, te dis-je, ce billet. Je ne le trouve plus en sûreté dans tes
+mains.
+
+-Es-tu fou?
+
+--Je suis sage; rends-le-moi.
+
+--Ah ça! mais, Espérance, on dirait que tu te défies de moi.
+
+--Parfaitement. L'homme qui appartient à une femme ne s'appartient plus.
+Aujourd'hui tu as résisté à la curiosité d'Ayoubani, demain tu y
+succomberas.
+
+--Tu m'offenses.
+
+--Pas du tout, je t'avertis.
+
+--Espérance, ce n'est pas raisonnable. Comment veux-tu que cette Indienne
+soupçonne le billet et son importance? elle ne sait peut-être pas seulement
+lire l'indien.
+
+--Je ne crois pas à ton Indienne, je ne crois pas à Ayoubani, je ne crois à
+rien. Donne-moi la boîte.
+
+Il prononça ces paroles avec un ton décidé qui glaça le sang dans les
+veines de Pontis.
+
+--D'ailleurs, ajouta Espérance, ce n'est pas seulement ta maîtresse qui est
+à craindre. Tu aimes les soupers et les longues nuits.
+
+--Le vin, n'est-ce pas?
+
+--Oui, le vin.
+
+--Tu m'insultes tout à fait, s'écria Pontis les yeux étincelants. Suis-je
+ivre en ce moment? Non, n'est-ce pas!
+
+--De colère, peut-être.
+
+--Assurément, de colère, car votre injustice me révolte. Eh bien! puisque
+vous voulez reprendre votre confiance à celui qui ne l'a jamais trahie, à
+celui qui pour vous eût donné sa vie, soyez satisfait.
+
+Il arracha son pourpoint et chercha d'une main tremblante la boîte d'or
+cachée sous sa chemise. Dans ses efforts irrités il labourait sa poitrine
+dont le sang apparut sur la toile fine et blanche.
+
+--Seulement, murmura-t-il en cherchant à briser le lacet de soie qui
+retenait la boîte, à l'avenir restons séparés!... Je vais vous rendre la
+clé de votre petite maison.
+
+Espérance fut touché. Il voyait le sang sortir du coeur, les larmes jaillir
+des yeux de son ami.
+
+--Je ne peux lui expliquer, pensa-t-il, que ce billet garantit Gabrielle
+encore plus que moi-même. Il me prendra pour un peureux, pour un égoïste,
+et ne comprendra pas. Faut-il donc rompre avec un vieil ami pour un danger
+peut-être chimérique?
+
+--Assez, dit-il à Pontis, assez, n'en parlons plus, j'ai tort, tu es un bon
+et brave garçon; à la grâce de Dieu. Va, rattache ton pourpoint, calme tes
+nerfs, ne t'irrite plus contre moi.
+
+Pontis demeurait incertain, encore boudeur; peut-être parce que l'émotion
+l'avait brisé.
+
+Espérance ferma tranquillement le pourpoint sur la boîte, pressa les mains
+de Pontis et lui ayant adressé un affectueux sourire, regarda l'horloge qui
+avait déjà sonné l'heure du départ.
+
+--Bonne chance et joyeuses amours, dit-il à Pontis et aussitôt, montant à
+cheval il disparut.
+
+Toutefois, il se disait:
+
+--Le temps m'a manqué aujourd'hui, mais demain je saurai ce que c'est que
+l'Indienne, et à quel point elle est jalouse de Pontis. Aujourd'hui encore
+laissons cette prise au malin démon, puisque nous ne pouvons faire
+autrement; mais demain, oh! demain, plus d'imprudence. Demain, sans
+secousse, sans affectation, je reprendrai la boîte d'or à Pontis pour la
+mettre en sûreté chez M. de Crillon.
+
+Quant à Pontis:
+
+--Espérance devient quinteux, pensait-il. C'est la trop grande richesse qui
+change ainsi les caractères. Un homme à qui tout réussit devient bien vite
+un homme insupportable. Se défier d'Ayoubani! On voit bien qu'il est gâté
+par les femmes de la cour, toutes scélérates à la peau blanche. Ne me
+parlez pas de ces peaux blanches. Fi!... Mais voici bientôt l'heure
+d'aller porter mon bouquet à l'Indienne. Puisqu'elle est si docile à mes
+volontés, soyons au moins exact. Pauvre chère colombe... jaune!
+
+Et il s'achemina vers la petite maison.
+
+Espérance et Pontis avaient disparu chacun de son côté lorsque Leonora, qui
+se disposait à sortir, fut saisie à l'improviste par l'arrivée d'Henriette.
+
+Mlle d'Entragues, introduite avec hésitation par une camériste, força la
+porte et pénétra aussi vite que la servante chez Leonora, qui causait tout
+bas avec deux femmes inconnues auxquelles, d'après ce que put recueillir le
+rapide coup d'oeil d'Henriette, l'Italienne semblait donner des
+instructions intéressantes. La vue de Mlle d'Entragues arrêta court
+Leonora, qui demeura embarrassée malgré sa présence d'esprit habituelle.
+
+Une idée traversa l'esprit d'Henriette, dont la surveillance ne quittait
+pas l'Italienne depuis quelques jours.
+
+--Achevez ce que vous avez à dire à ces dames, dit-elle précipitamment.
+J'ai oublié d'ordonner à mes gens de mieux cacher mon carrosse. Un mot à
+mon laquais et je reviens.
+
+Elle sortit de l'appartement, appela son laquais, homme de confiance des
+Entragues et lui dit:
+
+--Deux femmes vont sortir de cette maison, vêtues de telle et telle façon,
+vous les suivrez pour me dire qui elles sont, ce qu'elles vont faire, et où
+elles demeurent.
+
+Puis, le laquais étant parti, elle rentra calme et l'air dégagé chez
+l'Italienne, qui, de son côté, congédiait les deux femmes sans affecter ni
+soupçon ni inquiétude. Henriette crut comprendre qu'elle leur fixait un
+rendez-vous, mais elle n'en put saisir l'heure.
+
+--Vous me pardonnerez, dit Leonora; ma qualité de devineresse m'expose à
+des visites continuelles: ces deux dames me consultaient et votre présence
+au moment des explications...
+
+--Vous a gênée, peut-être?
+
+--Non pour moi, mais pour vous, qui n'aimez pas à être vue ici. Je crois,
+dit l'Italienne avec adresse, que vous me saurez gré d'avoir abrégé la
+consultation.
+
+--Merci, répliqua Henriette, dont l'avide curiosité, si habilement
+dissimulée qu'elle fût, n'échappa point à l'oeil pénétrant de Leonora.
+
+--Pour que vous arriviez à cette heure et si précipitamment, ajouta-t-elle,
+ne faut-il pas qu'il soit survenu quelque nouveauté?
+
+--Oui. Vous savez que la duchesse est à sa maison de la Chaussée?
+
+--Je le sais.
+
+--Savez-vous aussi que _l'autre_ vient de partir?
+
+Henriette désignait ainsi celui qu'elle n'osait nommer Espérance.
+
+--Je le sais encore, répliqua froidement Leonora; je l'ai vu sortir de chez
+lui.
+
+Henriette, étonnée de ce calme quand il s'agissait de leurs affaires:
+
+--Eh bien! vous allez, j'espère, savoir ce qu'il adviendra de cette double
+absence? Si je m'étonne d'une chose, c'est que vous ne soyez point partie
+vous-même.
+
+--Je le saurai parfaitement sans cela, dit Leonora du même ton assuré. J'ai
+dû hier envoyer Concino à la Chaussée. La duchesse n'y est que d'avant
+hier; elle n'aura pas été perdue de vue un moment; c'est moi, ajouta
+l'Italienne avec un regard malicieux, qui vous trouve bien tiède et bien
+indifférente de n'être point en ce moment à la Chaussée ou dans les
+environs.
+
+--Moi! s'écria Henriette.
+
+--Sans doute. Que pourrais-je faire, moi, pauvre étrangère, au cas même où
+je découvrirais le rendez-vous de Speranza et de la duchesse? De quoi
+servirait mon témoignage, à moi, qui ne tiens à rien en ce pays? Vous, au
+contraire, vous qui aspirez à convaincre le roi que vous êtes seule digne
+de lui; vous qui pourriez amener sur les lieux des témoins imposants par
+leur rang et leur autorité, c'est vous, signora, qui devriez être ce soir à
+la Chaussée.
+
+Henriette se pinça les lèvres.
+
+--Nous nous renvoyons la corvée, dit-elle; et, si je ne me trompe, vous
+m'expédiez où je comptais vous prier d'aller ce soir.
+
+Elle appuya sur ce dernier mot. Leonora comprit l'intention. Elle se sentit
+soupçonnée; mais son visage n'accusa aucun mécontentement.
+
+--Je ne trouve pas la corvée nécessaire, répondit-elle, et ce soir,
+d'ailleurs, je ne pourrais l'entreprendre.
+
+--Ah! vous êtes occupée ce soir? demanda Mlle d'Entragues.
+
+--Oui, signora, et pour vous.
+
+--Vraiment!... dit Henriette d'un ton qui trahissait la plus complète
+incrédulité.
+
+--J'ai ce soir une conjuration des plus importantes à faire, au sujet de la
+lettre dont vous m'avez parlé l'autre jour.
+
+Henriette tressaillit.
+
+--Je vais savoir bientôt où elle se trouve, ajouta Leonora.
+
+--Par une conjuration?
+
+--Oui, signora.
+
+--À laquelle je ne pourrais assister, ma bonne Leonora? demanda Henriette
+hypocritement caressante.
+
+--Oh! non, votre présence romprait le charme. Depuis quand les puissances
+consentiraient-elles à parler devant l'objet intéressé à leurs aveux? Le
+meilleur moyen de ne rien apprendre serait de vous présenter. Voilà
+pourquoi peut-être eussiez-vous fait sagement d'aller à la Chaussée suivre
+avec les yeux du corps la partie matérielle de nos affaires, tandis que je
+m'entretiendrai avec les esprits.
+
+Henriette, faisant sur elle-même un effort bien pénible pour son
+indomptable orgueil, prit la main de l'Italienne et lui dit amicalement:
+
+--Je t'obéirai, bonne Leonora. J'irai ce soir à la Chaussée. Concino y est
+allé, dis-tu?
+
+--En maugréant, le paresseux; mais il y est et il a de bons yeux, quand il
+consent à ne pas dormir.
+
+--J'irai aussi. Ce n'est pas bien utile, car peut-être ne surprendrai-je
+rien du tout. Tu sais qu'on ne surprend jamais une femme qui se défie. Mais
+c'est une agréable promenade; et, pour que tu sois bien seule ce soir, bien
+tranquille, pour que ta conjuration réussisse, j'irai.
+
+Elle mit dans ces dernières paroles un naturel, une affable douceur qui
+trompèrent Leonora et lui firent croire qu'elle avait persuadé sa complice.
+
+--Demain, dit l'Italienne, pour récompenser cette docilité, pour entretenir
+cette confiance d'Henriette, demain j'irai vous apprendre le résultat de la
+mystérieuse opération. A partir de demain, vous ne tremblerez plus pour ce
+billet qui vous a causé tant d'insomnies!
+
+En disant ces mots, elle baisa la main de Mlle d'Entragues, qui l'embrassa
+selon toutes les lois de la reconnaissance et prit congé.
+
+Quand elle eut regagné son carrosse, sachant bien que Leonora devait la
+suivre du regard derrière quelque rideau, elle ne perdit pas une minute, et
+ses chevaux détournèrent dans la rue Saint-Antoine.
+
+Là, son valet l'attendait, et vint causer avec elle à la portière.
+
+--Eh bien? dit Henriette.
+
+--Ces deux femmes sont allées chez le célèbre apothicaire du roi, Mocquet,
+le grand voyageur, et en ont rapporté des plumes d'autruche, des colliers
+de verre, des flèches sauvages et des étoffes orientales.
+
+--Pourquoi faire? demanda-t-elle étonnée, comme si elle se fût parlé à
+elle-même.
+
+--Je n'en sais vraiment rien, dit le laquais, elles riaient fort, en
+sortant, de considérer toutes ces sauvageries.
+
+--Et elles n'ont rien dit que tu aies pu recueillir?
+
+--Rien, sinon qu'il fallait qu'elles fussent habillées de bonne heure pour
+être de bonne heure à la petite maison.
+
+--Elles ont dit cela! s'écria Henriette les yeux brillants de joie.
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+--Bien! bien!... à la petite maison? C'est là que Leonora va conjurer
+les esprits. J'en sais un sur lequel elle ne compte pas, et qui sera de la
+partie!
+
+
+
+
+XVI
+
+LA GRANGE DE LA CHAUSSÉE
+
+
+Si l'on cherche la plus riche expression de la beauté humaine, elle est
+assurément sur les traits et dans l'attitude de l'homme de vingt ans qui
+marche au combat ou à un rendez-vous d'amour.
+
+Il est brave: il aime. Son sourire est fier et doux. Pas une pensée qui ne
+soit éprouvée par la générosité du coeur, pas un mouvement qui ne participe
+de l'action réunie de toutes ses facultés. Il a besoin de prudence, on le
+voit à son regard actif et réfléchi; de force, son pas est ferme et son
+geste souple; il est heureux, son front rayonne, et quiconque apercevrait
+dans la brume du soir ce cavalier rapide, devinerait qu'une pensée
+au-dessus des nuages de l'humanité vulgaire transporte ainsi
+resplendissants l'homme et le cheval.
+
+C'est qu'il est doux de songer au bonheur qu'on va recevoir et donner;
+c'est que la confiance de l'amant suffirait à lui créer une beauté
+ravissante. Espérance a choisi l'étoffe et les couleurs qui plaisent à
+Gabrielle, il sait le parfum qu'elle préfère. Elle regardera ces broderies,
+cette dentelle, elle touchera ce gant, elle appuiera sa main sur le satin
+de cette épaule. Qui sait si, plus hardie, plus éprise, elle ne reposera
+pas un moment son coeur sur cette écharpe frémissante à chaque battement du
+coeur d'Espérance.
+
+Car, en courant, le jeune homme emplit son cerveau de doux rêves. Voilà
+pourquoi, parti lentement, il a peu à peu pressé son cheval qui finit par
+dévorer l'espace pour obéir à l'involontaire ardeur du cavalier.
+
+Nul doute: le ciel est marbré, les nuages rosés s'éteignent peu à peu dans
+l'azur; en haut, tout reluit encore, sur terre, l'ombre noircit et les
+masses de feuillage s'arrondissent vaguement, tout présage la liberté, le
+silence; c'est un de ces jours comme n'en comptent point toutes les années
+de la vie. L'air est chauffé au degré des coeurs, une molle langueur tiédit
+les brises, l'eau refoulée se déroule sur les rives sans chocs, sans bruit,
+et les roseaux s'y plongent d'eux-mêmes pour ne point faire résistance. Il
+n'y a pas d'énergie, il n'y a plus de lutte dans la nature. Des yeux qui se
+rencontreraient, n'auraient pas la force de se fuir, des bras qui se
+joindraient ne se désuniraient pas, des lèvres qui auraient commencé à
+murmurer le mot amour ne sauraient l'achever sans mourir dans un éternel
+baiser.
+
+Telles étaient les flammes qui dévoraient le coeur et brûlaient les veines
+d'Espérance, qu'il arriva sans s'en douter à la Chaussée. Il laissa son
+cheval caché dans un taillis, à trois cents pas de la maison, à gauche de
+la route qui monte à Lucienne par les champs et les allées de châtaigniers.
+
+Espérance, pour aller à pied jusqu'à la maison de Gabrielle, avait choisi
+le côté le plus sombre de la route, et ses yeux ardents cherchaient la
+fenêtre de la maison cette fenêtre que Gratienne devait tenir ouverte pour
+épier sa venue et l'introduire sans éveiller les chiens et mettre sur pied
+les rares serviteurs de la maison d'Estrées.
+
+
+Lorsqu'elle en convint à Monceaux avec Espérance, Gabrielle avait bien
+pensé à fixer le rendez-vous au moulin. Là, on eût été libres et seuls;
+mais sa délicatesse lui rappela trop de souvenirs. Au moulin, venait Henri
+autrefois, quand il soupirait après sa timide conquête; les planches du
+bateau avaient craqué sous son pas, et la duchesse de Beaufort ne voulait
+pas évoquer un seul des échos familiers à la Gabrielle de cette époque
+d'innocence.
+
+Moins sûr peut-être était le séjour de la maison. Cependant, quoi de plus
+sûr? La duchesse se trouvait sans suite dans cette maison modeste, au
+milieu de serviteurs dévoués, certaine que le roi respecterait sa retraite.
+Elle ne songeait qu'à parcourir une ou deux heures les allées ombragées qui
+avaient abrité les jeux de son enfance. Tout bruit du dehors lui
+parviendrait à l'instant. Espérance avait à peine besoin de se cacher, il
+sortirait de bonne heure. Ceux-là même qui le verraient entrer ne
+concevraient aucun soupçon d'une démarche faîte sans mystère, puisque si
+l'on eût voulu faire du mal, l'amant pouvait entrer par la porte qui donne
+sur les bois. D'ailleurs on verra peut-être que Gabrielle, ce jour-là,
+était au-dessus de toute appréhension vulgaire.
+
+Gratienne attendait donc à la fenêtre et alla ouvrir la porte à Espérance.
+Rien n'indiqua aux regards vigilants de celui-ci la présence d'un espion
+comme tant de fois il en avait senti sur ses traces.
+
+Un énorme chariot chargé de foins secs récoltés dans l'île et que les
+faneurs n'avaient pas eu le temps de rentrer, barrait la porte en attendant
+que le jour permît de joindre cette récolte à la provision entassée déjà
+dans la grange.
+
+Cette grange, on se le rappelle peut-être, fermait sur la route, comme un
+mur immense, la propriété de la famille d'Estrées. Elle était adossée, vers
+son extrémité, à l'aile du château qui revenait sur la chaussée, en sorte
+qu'à l'intérieur, cette grange, l'aile dont nous parlons et le château
+formaient, avec le mur de clôture, un quadrilatère qui enclavait les cours,
+les communs et toutes les dépendances.
+
+Gratienne guida Espérance derrière le chariot qui masquait la porte. Elle
+le conduisit par la grange aux appartements de l'aile contiguë, où il
+trouva rêveuse et moins empressée qu'il ne s'y attendait, Gabrielle,
+ensevelie dans un fauteuil, devant la fenêtre ouverte.
+
+Il espérait la voir se lever, accourir et tendre les bras. Elle tourna vers
+lui un visage pâle, allongea lentement sa main tremblante, qu'il saisit
+pour la baiser, en s'étonnant de la trouver glacée.
+
+Gratienne regarda un instant ce groupe silencieux, puis sortit en refermant
+la porte derrière elle.
+
+Espérance s'était agenouillé près du fauteuil, son front avait touché la
+poitrine de Gabrielle dont il sentait le coeur battre avec l'irrégularité
+de l'effroi ou de la douleur.
+
+--Gabrielle, dit-il, ce n'est point là une émotion d'amour. Vos yeux sont
+humides, je vois des traces de larmes sur vos joues.
+
+--J'ai pleuré, en effet, répliqua-t-elle.
+
+--Vous avez souffert... à cause de moi peut-être!
+
+--Oui, Espérance, à cause de vous.
+
+Il prit les deux mains qu'il réunit dans les siennes et comme il les
+approchait de ses lèvres avec un mouvement passionné, Gabrielle les retira
+pour s'en cacher le visage qui, au même instant, fut inondé de larmes.
+
+--Mon Dieu! mais qu'avez-vous? s'écria le jeune homme; moi qui venais ici
+l'âme joyeuse, un chant à la bouche; moi qui, toute la route, remerciais
+Dieu du bonheur promis.
+
+--Pauvre Espérance! murmura Gabrielle.
+
+Il se releva, la regarda plus attentivement, et s'assit près d'elle en
+essayant de se calmer pour mieux voir et mieux comprendre.
+
+--Si c'est moi seul que vous plaignez, dit-il, tant mieux, je serai trop
+heureux encore. Expliquez-moi le sujet de cette compassion que je vous
+inspire.
+
+--En vérité, répliqua-t-elle, en attachant sur lui un regard si tendre
+qu'il en frissonna d'amour, je ne mérite pas tant de bonté, moi assez lâche
+pour pleurer, pour vous attrister, quand, après tout, je devrais peut-être
+me réjouir, et vous demander vos félicitations.
+
+--Je ne vous comprends pas, ma Gabrielle.
+
+--D'abord je vais sécher ces misérables larmes. Pardonnez-les à une trop
+faible créature. Oui, je veux assurer mon regard, ma voix, je veux réjouir
+votre coeur et raffermir le mien, en traduisant dignement la nouvelle que
+j'ai à vous apprendre.
+
+--Une nouvelle...
+
+--Qui assurément vous comblera de joie, et dont je n'ai moi-même qu'à me
+réjouir. J'étais folle, j'étais lâche, je le répète. Oui, Espérance, oui,
+ami fidèle, ami aimé, bonne nouvelle! C'est ainsi que j'aurais dû
+commencer. Je vais être libre et toute à vous, mon Espérance!
+
+--Libre!... toute à moi, s'écria-t-il avec un transport de joie si pure
+que sa beauté égala la radieuse image des archanges. Dites-vous une chose
+vraie, Gabrielle, une chose possible?
+
+--Oui, fit-elle, avec un sourire chargé de larmes.
+
+--Insensé que j'étais, dit-il d'une voix sourde, elle pleurait tout à
+l'heure, elle avait pleuré, elle va pleurer encore; et je me laisse prendre
+à des paroles que dément son invincible douleur! Comment pourriez-vous être
+libre, Gabrielle? je ne le vois pas. Libre et heureuse, comprenons-nous
+bien!
+
+Elle garda un moment le silence, comme si elle cherchait à recueillir ses
+idées et à chasser les nuages dont s'était voilé son front. La lutte de
+cette âme tendre contre une souffrance inconnue fit bondir de colère
+Espérance qui ajouta:
+
+--Vous savez que votre agitation me déchire le coeur!... Parlez, je vous
+en supplie, il n'est point de malheur que mon imagination ne se représente
+à la place de cette prétendue bonne nouvelle que vous m'annoncez avec des
+larmes, avec des soupirs, avec des sanglots.
+
+La chambre dans laquelle se trouvaient les deux amants n'était éclairée que
+par une petite lampe dont le vent de la rivière agitait la pâle clarté. On
+voyait, par la fenêtre ouverte, passer et repasser les chauves-souris qui
+n'osaient entrer et quelquefois venaient se heurter jusqu'aux vitres, après
+avoir, dans leurs longues tournées, rasé les murailles de la grange.
+
+--Il faut d'abord que vous m'écoutiez avec plus de calme, mon cher
+Espérance, dit enfin Gabrielle, car jamais, vous allez l'avouer tout à
+l'heure, nous n'avons eu l'un et l'autre plus besoin de toute notre
+présence d'esprit; car si je vous ai annoncé que j'allais être libre, cette
+liberté bienheureuse coûtera quelques efforts, quelques sacrifices à l'un
+de nous, peut-être à tous les deux. Pour bien en juger, soyez patient,
+écoutez-moi.
+
+Il ne répondit pas un mot, mais on put voir à l'altération de ses traits
+combien était douloureuse la violence qu'il cherchait à se faire pour
+écouter en silence.
+
+--Hier, reprit Gabrielle, le roi est venu dans la soirée. Je ne l'attendais
+pas. Il était à cheval et seul. Je fus troublée d'abord, en songeant qu'il
+pouvait soupçonner quelque chose du dessein qui me faisait rester à la
+Chaussée. Nous ne manquons ni d'ennemis, ni d'espions qui, plus d'une fois,
+ont su nous deviner, sinon nous perdre. Mais le roi avait l'air si
+affectueux, si charmé, il était pour moi si bon à la fois et si confiant,
+que je fus bientôt rassurée quant à ce que je craignais. Ma sécurité
+pourtant fut courte. Cette bienveillance me cachait bien d'autres périls
+que j'étais loin d'appréhender. Calmez-vous, Espérance! Le roi me prit par
+la main et me conduisit au bord de la rivière, où nous trouvâmes le bateau
+du meunier qui se balançait sur le sable. Nous y montâmes tous deux, moi
+bien surprise de la gravité mystérieuse de S. M., et, suivant la corde qui
+dirige cette barque quand la poulie l'entraîne, nous abordâmes au moulin,
+qui se trouvait désert. Le meunier dormait sur l'herbe, au bord de l'île.
+Nous nous trouvions absolument seuls, comme si cette scène eût été préparée
+à l'avance.
+
+Ici Gabrielle s'arrêta et prit la main d'Espérance que ce récit inquiétait
+et assombrissait.
+
+--Le roi, dit-elle, conservait parmi tous ces détails de la vie familière
+une sorte de solennité qui m'étonnait de plus en plus. Je le suivis à
+l'extrémité du moulin jusqu'à un escabeau sur lequel il m'assit doucement,
+tandis qu'il s'asseyait lui-même sur la poutre transversale qui relie les
+deux bords à la tôle du bateau. Qui eut reconnu le roi et la duchesse dans
+ces deux personnages si bizarrement installés sur quelques ais poudreux?
+
+«C'est ici, Gabrielle, me dit-il, que, voilà déjà longtemps, je vous ai
+demandé votre foi et engagé la mienne. Depuis ce temps, ma fortune a
+changé, mais non pas mon coeur. Je vous ai causé quelquefois du chagrin.
+Vous ne m'avez donné que joie et consolation. Tout récemment encore je dois
+à votre esprit et à votre humeur conciliante l'un de mes triomphes les plus
+doux, puisqu'il n'a coûté pas une goutte du sang de mes peuples. Il faut
+que toute cette bonne conduite se paye. Il faut que toutes vos peines
+s'effacent. À chaque temps son oeuvre, le moment est venu de vous prouver
+ma reconnaissance. Désormais, Gabrielle, nul ne vous offensera plus en ce
+royaume. J'y suis le premier, vous y serez la première, car je l'ai résolu,
+après bien des retards qu'il faut me pardonner, et j'ai voulu vous le
+déclarer au même lieu où, avec tant de désintéressement quand j'étais
+pauvre, vous jurâtes de vous consacrer à moi! Vous allez devenir ma
+femme!»
+
+Gabrielle s'arrêta en voyant la pâleur qui s'étendit comme un voile de mort
+sur le visage d'Espérance. Le coup qu'il venait de recevoir fit trembler
+ses yeux. Il crispa douloureusement ses mains blanches et demeura immobile,
+muet.
+
+--Oh! vous souffrez, dit Gabrielle avec une tendre générosité.
+
+--Non, non, j'admire, répliqua-t-il. Seulement, si c'est là cette liberté
+que vous m'annonciez tout à l'heure...
+
+--Mon ami, reprit Gabrielle, vous sentez bien que j'ai repoussé aussitôt un
+pareil honneur, moi qui le mérite si peu.
+
+--Et pourquoi le méritez-vous si peu? demanda Espérance.
+
+--Parce que je n'ai plus que de l'amitié pour le roi et parce que ses
+bienfaits même, n'ont pu réchauffer mon coeur glacé; parce qu'enfin je vous
+ai donné tout mon amour.
+
+À ces mots prononcés avec une simplicité inexprimable, Espérance, bien
+qu'il sentît son coeur se fendre, garda l'expression rêveuse et grave qu'il
+avait prise au début de l'entretien. Il cherchait encore à se leurrer
+lui-même. Il luttait contre cet épouvantable orage qui menaçait d'engloutir
+tout son avenir.
+
+--N'était-ce point une épreuve que le roi voulait vous faire subir?
+demanda-t-il. N'essayait-il pas de tenter chez vous un orgueil bien
+légitime?
+
+--Non. Il m'a montré des lettres qu'il envoie à Rome pour décider le
+saint-père à rompre son mariage avec la reine Marguerite. La réponse, au
+dire de l'ambassadeur, ne saurait être contraire aux volontés du roi.
+
+--C'était, en effet, le seul obstacle, Gabrielle; et puisque le voilà
+détruit, rien ne va plus s'opposer à votre fortune.
+
+Il prononça ces paroles sans amertume, sans colère, sans affectation d'un
+courage qu'il n'avait plus.
+
+--Rien? dit-elle surprise.
+
+--Non, rien.
+
+--Pas même moi? mon Espérance.
+
+--Pourquoi vous opposeriez-vous aux volontés du roi? Est-ce vraisemblable?
+Il est le maître.
+
+--J'ai un autre maître encore.
+
+--Qui donc?
+
+--Vous. Est-ce que si je consentais, vous consentiriez? J'en doute!
+
+--Votre bonté est grande, et votre délicatesse infinie, répliqua Espérance,
+avec un léger tremblement dans la voix. Me consulter ainsi, moi qui suis
+une ombre fugitive dans votre existence; m'appeler maître, moi qui me fais
+gloire d'être votre esclave, c'est le comble de la générosité. Gabrielle,
+je vous en remercie, je n'attendais pas moins de votre coeur inépuisable.
+Certes, je vous aimais bien, mais, maintenant, quel nom donnerai-je au
+sentiment que vous m'inspirez?
+
+Gabrielle se méprit à ces protestations. Elle crut qu'il la remerciait de
+s'être conservée à lui.
+
+--Vous comprenez, dit-elle, dans quel embarras cette proposition du roi m'a
+jetée. Heureusement, j'ai eu la présence d'esprit de me déclarer incapable
+de répondre sur-le-champ. J'ai allégué l'éblouissement de cette fortune,
+mon indignité... Bref, j'ai demandé à réfléchir, comme si mes réflexions
+n'étaient pas toutes faites. Mais aujourd'hui nous voilà en face de la
+difficulté. Allons, cher Espérance, une bonne inspiration! Du courage, et
+reprenez vos fraîches couleurs. Car j'aimerais mieux m'ouvrir le coeur que
+de vous causer une inquiétude. Oui! que je meure avant de vous chagriner
+jamais!
+
+--Bonne Gabrielle!
+
+--Comme vous me dites cela froidement. Ne suis-je que bonne pour vous? Et,
+pour me témoigner si discrètement votre joie, craignez-vous d'éveiller en
+moi un regret des splendeurs que je sacrifie? En ce cas, Espérance, vous ne
+connaissez pas mon âme et vous faites bien du mal à ce pauvre coeur qui
+avait tant besoin d'expansion et de caresses au moment où il se faisait
+fête de vous donner la première preuve d'amour.
+
+Espérance se leva et prit la main de la jeune femme.
+
+--Je crois, dit-il avec effort, que nous ne nous sommes pas compris.
+
+--Comment?...
+
+--Vous voudriez deux choses, Gabrielle: d'abord l'expression plus vive de
+ma reconnaissance... Vous l'avez reçue aussi vive, aussi chaleureuse
+que j'ai pu l'arracher de mon sein. Vous voudriez aussi me voir joyeux et
+triomphant. Mais pourquoi? A cause du sacrifice que vous me faites,
+n'est-ce pas? Or, ce sacrifice je ne veux pas l'accepter.
+
+--Vous n'acceptez pas; vous voulez que j'épouse le roi!
+
+--Oui.
+
+--Mais c'est notre éternelle séparation, Espérance, songez-y donc.
+
+--Je le sais bien.
+
+--La maîtresse du roi a pu jeter les yeux sur un homme digne d'être aimé.
+Fière de rester innocente et pure, elle a pu abandonner son coeur à cet
+amour; elle a voulu lui laisser envahir toute sa pensée, toute sa vie; mais
+la femme du roi, Espérance; mais la reine... Oh! la reine ne peut plus
+aimer, même dans l'ombre la plus profonde de son coeur.
+
+--C'est vrai, murmura-t-il d'une voix étouffée.
+
+--Et vous demandez, s'écria-t-elle, à ne plus être aimé de moi! Vous
+pourriez vous passer de mon amour! ajouta-t-elle avec un accent déchirant
+qui remua jusqu'aux dernières fibres du malheureux jeune homme.
+
+--Moi, répliqua-t-il avec la noblesse d'une résolution inébranlable, j'ai
+arrêté mes yeux sur la femme que le roi aimait et qui un jour pouvait
+devenir libre; j'ai pu vivre uniquement depuis tant de jours de cette
+passion, de ce délire. Mais oser adresser ces voeux brûlants, ces folles
+invocations, ce criminel espoir à une reine!... Oh! jamais, Gabrielle!
+c'est impossible.
+
+--Voilà bien, dit-elle, en le serrant dans ses bras, pourquoi je ne serai
+pas reine de France, et pourquoi tout à l'heure je vous ai annoncé que
+j'étais libre!
+
+En parlant ainsi elle l'étreignit avec l'ardeur de son coeur énergique, et
+comme ses lèvres atteignaient au col incliné d'Espérance, celui-ci se
+sentit brûler sous la dentelle.
+
+Ses yeux s'embrasèrent d'un feu sombre; il arracha ces douces mains qui se
+croisaient sur son épaule, les serra dans ses doigts frémissants, et d'une
+voix véhémente, irrésistible:
+
+--Il faut être reine! dit-il, votre honneur en dépend! votre fils l'exige!
+lui qui un jour sera homme et pourra vous demander compte de ce que votre
+fausse générosité lui aurait fait perdre. Car vous avez un fils, Gabrielle,
+ne cherchons pas à l'oublier. Le roi l'idolâtre. Oterez-vous son enfant à
+ce pauvre prince? Priverez-vous cet enfant d'un si illustre père? Oh! vous
+ne savez pas ce que souffrent les enfants qui ne trouvent point l'honneur
+dans leur berceau.... Je le sais, moi. Ma mère, du fond de son tombeau,
+me jette en vain des trésors, j'aimerais mieux un de ses sourires. Son
+baiser ne m'a pas béni, voilà pourquoi rien ne me réussira jamais en ce
+monde. Quelle torture sera pour vous la tristesse de cet enfant qui vous
+reprochera votre opprobre et le scandale d'une rupture avec le roi quand il
+vous était permis de lui conserver un père et de lui conquérir une
+couronne. Et moi, je souffrirais cette injustice! moi, je vous condamnerais
+à vivre humiliée, obscure, ensevelie, quand Dieu ne vous a faite si belle
+et si parfaite que pour vous asseoir sur le premier trône du monde! Moi
+aussi, Gabrielle, je me croirais tombé au-dessous de moi-même. L'homme que
+vous avez daigné aimer ne serait plus qu'un lâche égoïste, qu'un vulgaire
+pleureur, et quand, dans la retraite avilie où j'oserais cacher cette
+reine, je songerais à la gloire qui l'attendait sans moi, je mourrais de
+honte comme un larron meurt de faim dans sa caverne sur les joyaux volés
+d'une couronne royale. Oh! comme il faut que je vous aime, Gabrielle, pour
+m'arracher le coeur en vous parlant ainsi. Soyez reine! et continuez de
+m'estimer à l'égal de votre illustre époux, car s'il vous a offert son
+trône, c'est moi qui vous y aurai conduite par la main, car c'est moi qui
+vous aurai conservé votre fils, et chaque fois que vous regarderez cet
+enfant, chaque fois qu'il recevra les caresses de son père, vous serez
+fière de m'avoir aimé, vous vous sentirez le droit de me regretter et de
+m'aimer toujours!
+
+Elle ne répondit pas, ses bras tombèrent languissants, la force abandonna
+cette tête charmante qui pencha comme une fleur blessée.
+
+--Oui, mon fils est au roi, soupira-t-elle après un douloureux soupir.
+Mais, enfin! Espérance, est-ce qu'il va falloir se quitter ainsi!
+Espérance, je vous aime comme jamais on n'a aimé.
+
+--Que je suis heureux! dit d'une voix étranglée l'intrépide jeune homme.
+
+--Espérance, continua Gabrielle les yeux noyés de larmes, et ses belles
+mains tordues comme une suppliante, si j'eusse été meilleure pour vous, si,
+plus courageuse, moins égoïste, j'eusse, en me donnant à vous, consacré
+entre nous un lien éternel, vous ne me diriez pas aujourd'hui:
+séparons-nous! soyez reine! Mais j'ai joué avec cette passion! j'ai tressé
+une chaîne qui n'a blessé que vous, retenu que vous.... Et moi,
+j'échappe, et moi, qui ai eu tout le bonheur, je deviens libre! C'est
+impossible, Espérance, vous m'accuseriez, vous me maudiriez, vous ne
+m'aimeriez plus! Oh! par grâce, moins d'estime, moins de respect, moins
+d'honneur, s'il le faut!... mais toujours votre amour!
+
+--Gabrielle, tant que mon coeur battra, tant que mes yeux verront la
+lumière, tant que mon esprit fera germer une pensée, je vous aimerai. C'est
+la condition de ma vie, comme mon sang, comme mon souffle. Du courage!
+Séparons-nous!
+
+--Jamais! jamais!
+
+--Nos amours, ma Gabrielle, n'auront pas été comme les autres, composés de
+joie et de transports enivrants. Le bonheur est chose trop vulgaire, Dieu
+nous réservait des voluptés plus nobles, plus choisies, la volupté des
+tourments, celle des larmes et des regrets éternels! Oh! Gabrielle, voilà
+seulement que mes souffrances commencent, eh bien! je vous le jure, rien,
+pas même la mort, ne me fera déclarer que votre amour n'est pas pour moi la
+félicité suprême. Gabrielle, adieu; je t'aime éperdument, adieu! Tu m'as
+donné les plus beaux jours de ma vie.
+
+--Espérance! j'aime mieux mourir.
+
+--Non, non! gardons cette douce mémoire, mais sauvons l'honneur du roi, le
+vôtre, celui de votre fils. Sauvons le mien! Ah! Gabrielle! s'écria-t-il
+dans un un transport d'insupportable douleur, pourquoi m'avoir dit l'offre
+du roi! Je serais encore à vous, je serais encore libre, mais maintenant
+vous voyez bien que notre séparation est faite, puisque vous m'avez ôté le
+droit de vous prendre sans nous déshonorer tous les deux!
+
+Comme elle se préparait à lui répondre, un bruit étrange, un craquement
+sinistre perça les murs, et traversa comme un avertissement funèbre les
+ombres de la tranquille nuit.
+
+Tous deux écoutèrent, Gabrielle s'élança vers la fenêtre, des cris
+lointains montaient de la plaine pareils à des gémissements. Tout à coup le
+ciel rougit à leur gauche, une longue colonne de flamme et de fumée
+s'élança par-dessus les toits de la grange, une chaleur épaisse fondit
+soudain comme un nuage et fit irruption dans l'appartement.
+
+Gabrielle saisit Espérance par la main, l'amena au balcon, et lui montra le
+ciel livide.
+
+--Le feu est là, ce me semble, dit le jeune homme en désignant le toit de
+la grange, dont l'arête droite se profilait en noir sur un fond de pourpre.
+
+--Le feu! le feu! cria Gratienne en se précipitant effarée dans
+l'appartement.
+
+--Où donc le feu?
+
+--Le chariot de foins s'est enflammé, on ne sait comment; la flamme a
+glissé par une fenêtre de la grange; tout brûle. Le mur qui borde la route
+n'est plus qu'un long cordon de feu.
+
+--Fuyez! Espérance, dit Gabrielle au jeune homme.
+
+--La cour est déjà pleine de gens assemblés, répliqua-t-il, ils vont monter
+ici, ils frappent en bas à la porte.
+
+--J'ai fermé cette porte à double tour, interrompit Gratienne. Fuyez!
+fuyez! monsieur Espérance, j'emmènerai madame! le feu va gagner!
+
+--Mais il n'y a qu'un passage pour elle, pour nous, n'est-ce pas Gratienne,
+et c'est la cour?
+
+--Sans doute, monsieur; mais passez d'abord, personne ne vous remarquera.
+
+--Vois donc tous ces visages inconnus qui guettent.... On me verra
+sortir d'ici, puis madame la duchesse; ma présence sera une accusation pour
+elle.
+
+--Mais, Espérance, dit bravement Gabrielle, qu'importe qu'on vous voie, ne
+faut-il pas toujours que vous sortiez?
+
+--C'est quelque piège qu'on nous aura tendu, murmura Espérance.
+
+--Piège ou non, il faut sortir... Tenez! on m'appelle; mes gens me
+cherchent, ils ébranlent la porte du bas.
+
+--Et voilà ici le mur qui craque derrière nous! s'écria Gratienne pâle de
+terreur. Ce mur touche au grenier de la grange, le feu le mine... le feu
+tout à l'heure entrera ici.
+
+Gabrielle enveloppa Espérance de ses bras.
+
+--Allons! dit-elle, allons!
+
+--Tenez! s'écria Espérance, en montrant à la duchesse la cour illuminée de
+reflets flamboyants, et dans laquelle un grand nombre de figures,
+gesticulant avec terreur, traçaient des ombres immenses qui remontaient
+jusque sur la prairie.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Là bas! derrière ce marronnier, près du puits... Attendez un nouveau
+jet de lumière.
+
+--Je vois un homme dans son manteau, un homme qui semble se cacher et
+guetter tout à la fois.
+
+--C'est Concino! un de nos espions! Il me savait ici, il veut m'en voir
+sortir.
+
+Gabrielle frissonna.
+
+--Avez-vous vu l'éclair de ses jeux qui dévorent cette seule issue qui nous
+reste.
+
+--Monsieur! monsieur! cria Gratienne avec terreur, le mur se fend! le mur
+éclate! voyez!
+
+En effet, une large brèche venait de s'ouvrir dans cette muraille, derrière
+laquelle apparaissait la grange pleine de feu et de fumée. Au delà du
+bâtiment en flammes, reluisait la rivière, pareille à un lac de plomb
+bouillant.
+
+Gabrielle et Gratienne saisirent Espérance, qui semblait fasciné par ce
+spectacle, elles l'entraînèrent vers la porte. Il était temps, l'escalier
+s'emplissait déjà des serviteurs, qui cherchaient la duchesse et Gratienne.
+
+Mais Espérance les poussa dehors l'une et l'autre, colla ses lèvres sur les
+lèvres de Gabrielle, qui se retournait pour l'emmener plus vite, et alors,
+tirant la porte sur lui, après en avoir ôté la clé, malgré les efforts des
+deux femmes que vingt bras dévoués entraînaient dans l'escalier, il regarda
+d'un côté l'espion qui attendait en bas, et de l'autre la grange toute
+rouge, et la liberté qui resplendissait à trente pieds au delà du feu, dans
+une complète solitude.
+
+--Oui, attendez-moi en bas, lâches coquins! dit-il avec un héroïque
+sourire. Ah! vous n'avez pas cru devoir garder la rivière! Vous vous en
+êtes fiés au feu. Ce n'est point de ce côté-là que vous m'attendiez! Et
+bien! mort ou vif, je ne vous servirai pas de preuve contre Gabrielle car
+si j'échappe, vous ne m'aurez pas vu, et si je meurs, cette flamme
+ruisselante ne vous laissera pas même un vestige de mon cadavre.
+
+Il leva les yeux au ciel pour recommander son âme à Dieu, roula son manteau
+tout autour de sa tête, mit l'épée à la main comme pour combattre
+l'incendie, et rassemblant toutes ses forces, il se jeta d'un bond
+formidable au milieu du grenier en feu dans la direction de la fenêtre
+béante.
+
+
+
+
+XVII
+
+À INDIENNE, INDIENNE ET DEMI
+
+
+Pontis, un énorme bouquet à la main, se promenait dans la petite cour de la
+maison du faubourg, maison mystérieuse s'il en fut, située au centre d'un
+désert, et dont l'architecture, compliquée à l'intérieur, faisait un
+véritable labyrinthe digne de la mythologie amoureuse.
+
+La nuit était venue, et l'Indienne n'arrivait pas. Accoutumé à ses façons
+capricieuses qui, d'ailleurs, sont celles de toute femme qui n'a pas sa
+liberté, Pontis continuait son monologue commencé chez Espérance contre les
+défiances outrageantes de celui-ci, et les variations incompréhensibles de
+son humeur.
+
+--Il a perdu même la tolérance, qui faisait son caractère un des plus
+parfaits que j'aie connus, s'écria le garde en arpentant pour la centième
+fois le petit vestibule. Lui qui jamais n'a dit du mal d'une femme, lui qui
+m'imposait silence quand je m'exprimais comme il convient sur le compte de
+cette Entragues, il se met à médire des femmes les plus honnêtes. Il
+soupçonne Ayoubani!
+
+Pontis haussa les épaules et jeta quelques gouttes d'eau sur le bouquet
+dont ses doigts vigoureux serraient trop énergiquement les tiges.
+
+--Quel sot intérêt veut-il que cette naïve Indienne prenne à
+l'incompréhensible billet de la scélérate Henriette? Ayoubani
+soupçonne-t-elle seulement qu'il existe une Henriette? Elle s'est montrée
+jalouse, soit. Eh bien! c'est son droit. Elle a vu reluire sur moi un
+morceau d'or. Il n'en faut pas davantage. Les Indiennes aiment ce qui
+brille, cela est connu. Moi, qui ne suis pas Indien, j'en ferais autant si
+je voyais sur la poitrine d'Ayoubani un joyau d'or... Oh! la poitrine
+d'Ayoubani! s'écria Pontis avec un frémissement ou plutôt avec un
+hennissement fort tendre.
+
+--Mais elle ne vient pas, et l'ombre est déjà épaisse. Espérance
+m'aurait-il porté malheur?
+
+Pontis se mit alors à tourner et retourner dans la petite maison comme un
+homme inquiet, désoeuvré, vingt fois il entre-bailla la porte pour regarder
+dehors s'il venait quelqu'un dans la rue.
+
+Le bruit d'une litière sur l'inégal pavé du faubourg retentit au loin.
+Cette litière tourne dans l'étroite rue où la maison était située; elle
+s'arrête, plus de doute, c'est Ayoubani.
+
+Pontis ouvrit la porte précipitamment, et selon son usage, se cachant pour
+n'être pas aperçu du conducteur de la litière, il attira à lui l'Indienne,
+enveloppée dans un grand manteau qui la déguisait de la tête aux pieds.
+
+Robuste et ardent comme on l'est à son âge, il enlève la délicate créature
+dans ses bras et la porte dans la maison, en une salle bien close, où les
+cires brûlent depuis longtemps, où les tapis sont épais, les fumées
+odorantes, le silence opaque.
+
+Ayoubani se laisse, avec la gravité d'une reine, déposer respectueusement
+sur des carreaux de damas; elle reçoit le bouquet et l'admire; elle sourit,
+elle respire le parfum du chaque fleur, elle est satisfaite. Pontis croise
+ses jambes comme un Indou et s'assied en face d'elle avec des mines
+égrillardes à la fois et mélancoliques, avec des soupirs et des
+exclamations qui, chez ces deux amants, privés des ressources oratoires,
+composent le fond du dialogue.
+
+Pontis, nous l'avons vu, est paré comme un prince à ses noces. Il espère
+que l'Indienne voudra bien le remarquer. A cet effet, il prend les poses
+les plus avantageuses. Ayoubani le laisse faire la roue comme un paon; elle
+sourit toujours avec finesse, et il faut que cette pantomime soit pleine de
+signification, car, chacun de son côté, les amants s'en contentent pendant
+plusieurs minutes.
+
+Néanmoins tout s'use, même les joies de la mimique. L'homme est une
+créature qui se blase vite sur les plus parfaits plaisirs. Pontis, quand il
+n'a plus rien à faire admirer à l'Indienne, prétend admirer celle-ci à son
+tour. Et nous devons dire qu'Ayoubani, en fille délicate, s'y prête avec
+une réciprocité galante.
+
+Elle est belle, Ayoubani. Ses yeux sont noirs, de ce noir rouge pareil aux
+veines de l'ébène. On sent le feu circuler sous ses prunelles. Petite,
+mignonne, modelée finement et richement à la fois, comme les femmes
+passionnées, elle connaît ses avantages; elle en use avec une réserve
+méritoire; elle n'a réellement de sauvage que sa vertu.
+
+Aussitôt que Pontis voulut exprimer les désirs que lui inspirait cette
+beauté parfaite, la jeune Indienne rougit avec grâce, repoussa doucement la
+main qui cherchait la sienne et posa un doigt sur ses lèvres. Pontis
+s'arrêta.
+
+Ayoubani commença un long préambule de gestes expressifs. Elle raconta que
+son tyran avait resserré ses fers. Le tyran était ce Mogol, que purement et
+simplement elle appelait Mogol, mais d'une voix si charmante, si veloutée,
+avec un accent guttural si séduisant, qu'il n'y avait qu'une Indienne au
+monde pour dire Mogol de cette manière,
+
+Pontis témoigna combien ce tyran lui déplaisait, il se leva, mit l'épée à
+la main, et proposa d'aller tuer le Mogol, ce qui fut parfaitement compris.
+On daigna l'arrêter, avec une physionomie effrayée. Mais son courage avait
+produit un excellent effet. Il en recueillit les fruits immédiatement: il
+baisa la main d'Ayoubani sans recevoir le soufflet qui ordinairement était
+la conséquence de ces sortes de libertés.
+
+Ayoubani posa encore son doigt sur ses lèvres. Pontis écouta de tous ses
+yeux.
+
+Voici ce que l'Indienne lui exprima en langage figuré, avec toutes les
+recherches de l'art du mime.
+
+--Moi, plus jamais sortir seule, le tyran forcer toujours moi à être
+accompagnée.
+
+--Bah! s'écria Pontis.
+
+--Accompagnée par deux personnes, deux femmes, mima Ayoubani.
+
+--Cependant vous êtes venue seule, répondit Pontis. Seule! ô bonheur!...
+
+Pour exprimer ô bonheur! on joint les deux mains en crispant les dix doigts
+les uns contre les autres et l'on jette au ciel des regards brûlants.
+
+--Non, dit Ayoubani avec une petite moue triste.
+
+
+--Vous, pas seule?
+
+--Non, les deux compagnes à moi sont dans la litière, dehors.
+
+--Eh bien! mais il faut les y laisser, puisqu'elles y sont! gesticula
+Pontis.
+
+--Impossible!
+
+Pontis ne songea pas à se demander pourquoi ces surveillantes restaient si
+tranquillement dehors, au lieu de venir surveiller là où leur présence eût
+été nécessaire. La douleur d'Ayoubani demandait la répercussion d'une
+douleur immédiate. Il tâcha d'imiter la petite moue gracieuse de
+l'Indienne, et, disons-le, il s'en acquitta convenablement.
+
+--Il faut les aller chercher, continua Ayoubani.
+
+--Oh! pourquoi? demanda Pontis.
+
+--Il le faut!... Mogol commande!
+
+Mogol fut parlé.
+
+Pontis baissa tristement la tête; mais alors la divine Ayoubani eut une
+idée.
+
+Elle se leva, étira ses membres souples avec une afféterie délicieuse.
+Cambrée comme une nymphe, la tête jetée en arrière, sa jambe fine tendue,
+elle prit la pose d'une almée qui va entrer en danse.
+
+En même temps elle montrait du doigt le dehors et indiqua le nombre deux.
+
+--C'est-à-dire, devina Pontis, que vous allez faire venir les deux femmes
+et que vous danserez.
+
+--Elles aussi, exprima Ayoubani en imitant les attitudes de deux femmes qui
+dansent en face l'une de l'autre.
+
+--Très-bien! elle va faire danser ses surveillantes, comprit Pontis. Très
+bien!
+
+Ayoubani voyant un sistre pendu à la tapisserie et un tambour de basque
+au-dessus, les détacha d'un air de triomphe.
+
+--Et l'on fera de la musique! je comprends, se dit Pontis.
+
+Ayoubani courut légèrement au vestibule, siffla d'une certaine façon, et
+aussitôt deux femmes, enveloppées comme deux momies égyptiennes, se
+présentèrent à la porte que leur ouvrait Pontis d'après l'ordre de la
+maîtresse.
+
+En vain sa curiosité chercha-t-elle à s'exercer sur les deux surveillantes
+du Mogol, un bandeau de plumes d'autruche couvrait leurs fronts, une étoffe
+rayée tombait de ce bandeau sur leur visage qu'elle couvrait, et par deux
+trous comme ceux d'un masque on voyait bien la flamme, mais non la paupière
+de leurs yeux.
+
+Une profusion de verroteries, d'os bizarres, de coquillages et de coraux
+s'entre-choquaient plus ou moins harmonieusement à chaque mouvement de ces
+deux singulières créatures. Leurs pieds étaient chaussés de sandales
+d'écorces, leurs jambes disparaissaient sous les plis d'une lourde étoffe
+qu'on eût dit tressée avec des herbes marines, et, pour comble de
+sauvagerie, elles avaient l'une et l'autre un arc à la main, et, sur le
+dos, un carquois plein de ces terribles flèches bardées dont la pointe
+ingénieusement cruelle étonne toujours l'oeil des Européens.
+
+Pontis vit ces deux figures s'installer l'une à droite, l'autre à gauche de
+la porte; elles étaient grandes, vigoureuses, et représentaient assez bien
+deux gardes du corps respectables. Le Mogol avait choisi avec intelligence.
+
+--Voilà qui va effaroucher les amours! pensa Pontis. Mais, bah! j'ai ouï
+dire que les femmes sauvages sont impressionnables, qu'elles ne peuvent
+résister à l'entraînement de la danse et de la musique, je vais les
+charmer. Ce n'est pas de la force qu'il faut ici, c'est de l'adresse, et je
+n'en manque pas, Dieu merci.
+
+Ayoubani qui, elle aussi, avait considéré le costume de ses compagnes,
+parut satisfaite de leur tenue, elle leur sourit, et offrit à l'une le
+sistre, à l'autre le tambour. Puis elle se mit à danser, après avoir forcé
+Pontis à s'asseoir à la place qu'elle occupait auparavant.
+
+--Si l'on dit jamais devant moi du mal des Indiennes, pensa le jeune homme,
+je soutiendrai qu'elles sont les plus honnêtes créatures qui puissent
+embellir le monde. A-t-on jamais vu des Françaises donner leurs rendez-vous
+avec une escorte, et en passer le temps à danser devant témoins? C'est de
+l'innocence ou je ne m'y connais guère.
+
+Il regardait danser Ayoubani, et il battait la mesure des mains, des pieds
+et de la tête, et peu à peu il se laissait fasciner par la grâce
+voluptueuse des attitudes et des mouvements de l'infatigable Indienne. Elle
+fut si adroite, si légère, si éloquemment belle, que Pontis reconnut toute
+la sagesse du Mogol dans la présence des témoins qu'il imposait aux
+exercices chorégraphiques d'Ayoubani.
+
+Enfin, celle-ci s'arrêta au moment où le garde étendait amoureusement les
+bras pour la recevoir. Elle évita cette dangereuse guirlande qui déjà
+l'enserrait, et repoussant la poitrine du jeune homme qui l'avait pressée
+sur son coeur, elle alla s'asseoir essoufflée, riante, sur les coussins.
+
+Pontis, malgré les duègnes du Mogol, tomba à genoux, les mains jointes,
+devant l'Indienne; mais celle-ci toucha d'abord ses lèvres, ce qui invitait
+son interlocuteur à prêter attention au dialogue prêt à s'établir.
+
+--Est-ce joli, dit-elle par signes, ai-je bien dansé?
+
+--Délicieux! divin!
+
+--Voulez-vous danser aussi?
+
+--Merci, répondit Pontis.
+
+--Essayez.
+
+--Non, je danserais mal après vous si gracieuse.
+
+Ayoubani eut la bonté de ne pas insister, mais elle appuya sa petite main
+sur sa poitrine haletante.
+
+--Vous m'aimez? comprit Pontis.
+
+--Non, fit-elle, ce n'est pas cela que je veux dire.
+
+Et elle plaça sa main sur le creux même de son estomac.
+
+--Vous souffrez, vous avez trop chaud?
+
+--Non, ce n'est pas encore cela.
+
+Elle porta trois doigts à sa bouche avec le mouvement un peu trivial qui,
+chez tous les peuples, mimes ou non, signifie: Moi vouloir manger.
+
+--Elle a faim, s'écria Pontis, pauvre ange! Elle a tant sauté!
+
+Il courut au buffet dans lequel plusieurs flacons brillèrent aux feux des
+bougies. Pontis, homme de précaution, avait toujours sous la main quelque
+victuaille: il trouva des fruits, et servit devant Ayoubani une collation
+qui, à défaut de somptuosité, avait au moins le mérite de l'impromptu.
+
+L'Indienne se versa à boire et but comme un oiseau pourrait le faire. Elle
+demanda de l'eau, et tandis que Pontis, le dos tourné, cherchait avec
+difficulté ce liquide très-rare dans son buffet, Ayoubani fit tomber dans
+le verre quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon de
+cristal de roche.
+
+Pontis apporta la carafe et voulut verser, mais Ayoubani lui tendit le
+verre pour qu'il le vidât en son honneur. Il obéit en souriant, elle lui en
+offrit un second qu'il refusa, fidèle, malgré son délire amoureux, à la
+promesse de tempérance qu'il avait faite à son ami.
+
+Ayoubani mêla beaucoup d'eau à son vin et but. Puis devenue plus
+communicative, elle prit Pontis par les deux mains en essayant de le faire
+danser avec elle.
+
+Tenir Ayoubani dans ses bras, la couvrir de baisers malgré sa résistance,
+puis lutter de vitesse et de légèreté avec elle, pour reprendre par
+intervalles le combat des étreintes et des baisers, telle fut pendant
+quelques rapides minutes l'occupation du jeune homme qui avait oublié
+l'univers et voyait au bout de cette fougueuse ivresse de la danse,
+l'ivresse plus douce encore de l'amour.
+
+Il avait oublié, disons-nous, l'univers; par conséquent, il ne songeait
+plus aux deux surveillantes qu'il se proposait de congédier ou d'enfermer
+quand il en serait temps. Celles-ci, battant le tambour, égratignant le
+sistre, imprimaient une sorte de rage aux pas turbulents d'Ayoubani.
+L'Indienne s'accrochait à Pontis de ses dix doigts nerveux; elle se
+laissait étreindre par l'ardent jeune homme, elle le faisait tournoyer en
+même temps qu'elle avec une effrayante rapidité.
+
+Cependant, son oeil fixe et hardi comme celui des fées orientales
+surveillait chaque muscle du visage de Pontis. D'abord ce fut une
+exaltation étrange qui empourpra le front du jeune homme; puis une flamme
+vacillante qui jaillit de ses yeux, enfin il bondit, ses lèvres s'ouvrirent
+pour murmurer des mots sans suite, sans doute des prières d'amour, et une
+sorte d'extase illumina ses traits moins colorés. Alors l'Indienne le
+saisit plus étroitement, elle l'enleva pour aider au mouvement de ses
+jambes devenues lourdes, et le voyant pâlir, détendre le cercle de ses
+bras, s'arrêter comme frappé d'un vertige subit, elle le regarda un moment
+en face, et le soutint mollement tandis qu'il s'affaissait sur lui-même. Il
+tomba renversé parmi les coussins, râlant un soupir qui s'affaiblit peu à
+peu et dégénéra bientôt en un souffle imperceptible.
+
+Ayoubani fit alors un signe à ses deux femmes qui cessèrent leur musique et
+s'éloignèrent précipitamment.
+
+Aussitôt l'Indienne fondit comme un vautour sur le corps inanimé; elle
+ouvrit de ses mains vigoureuses le pourpoint gonflé par cette mâle
+poitrine, et fouillant les étoffes avec l'avidité d'une hyène affamée,
+sentit et saisit la boîte d'or, dont elle coupa les cordons de soie avec
+ses dents.
+
+Elle tenait ce trésor mystérieux, elle était maîtresse du secret qui avait
+causé, qui devait causer encore tant de malheurs.
+
+Haletante, éperdue de curiosité, de joie, elle s'approcha d'une bougie pour
+mieux voir cette petite boîte et l'ouvrir.
+
+Mais la boîte fermait à l'aide d'un secret. En vain les doigts industrieux,
+tenaces, en vain les ongles s'acharnèrent-ils aux glissantes parois du
+métal, le secret résista; Ayoubani impatiente, irritée de l'obstacle mordit
+la boîte sans pouvoir l'entamer.
+
+Un sourd gémissement la fit tressaillir, Pontis rêvait peut-être; il se
+tordit comme un serpent sur les tapis, il étendit son poing vigoureux qui
+battit le sol avec un bruit lugubre.
+
+--Cet homme est fort comme un taureau, dit l'Indienne; il est capable de
+s'éveiller, et, s'il s'éveille, je suis morte. Pas d'imprudence. Chez moi,
+avec un ciseau, avec un maillet, j'aurai bien vite raison de cette boîte
+maudite. Maintenant, ajouta-t-elle avec un sourire de triomphe, Henriette
+peut renverser Gabrielle, et Leonora tient Henriette! Partons!
+
+En parlant ainsi, les yeux toujours attachés sur Pontis, qui s'était calmé,
+Ayoubani cherchait l'ouverture de sa robe pour y enfermer le médaillon.
+
+Tout à coup deux mains saisirent la sienne, lui arrachèrent le trésor; elle
+se retourna en poussant un cri sourd. Henriette était devant elle l'oeil
+brillant d'une infernale joie.
+
+--Merci, dit Mlle d'Entragues avec une ironie poignante; merci, ma bonne
+Leonora, ta conjuration indienne a parfaitement réussi.
+
+A ces mots, Henriette poussa un éclat de rire qui retentit comme un cri de
+démon, et la fausse Indienne tomba foudroyée sur un siège, ayant à ses
+pieds le corps du malheureux Pontis.
+
+Ce qu'elle passa de temps à essayer de reprendre ses esprits, elle-même ne
+s'en rendit pas compte. Elle croyait toujours entendre siffler ce rire
+d'enfer à ses oreilles; elle sentait toujours la brûlure de ces mains qui
+lui avaient tordu le poignet pour voler le billet.
+
+Mais chez Leonora, trempée d'acier, l'impuissance de la terreur ne pouvait
+régner longtemps; elle se leva, elle secoua ses membres refroidis, elle
+commença de penser à la vengeance.
+
+Qu'étaient devenues ses femmes, ses femmes qui, certainement, l'avaient
+trahie? Comment rejoindre Henriette? Comment réparer cette honteuse
+défaite, au seul penser de laquelle tout son orgueil se révoltait?
+
+Avant tout, il fallait sortir de la maison. Elle fit un effort, et se
+dirigea vers la porte.
+
+Au même moment un bruit de pas retentit dans le vestibule. Ce n'étaient
+point les pas d'une femme. Ses femmes d'ailleurs ne l'auraient point
+attendue après ce qui s'était passé. Non, c'était un pas d'homme, d'homme
+agité, pressé. Leonora entendit distinctement le bruit d'un fourreau d'épée
+heurtant l'un des barreaux de la rampe.
+
+Lui avait-on dressé une embûche? Henriette, non contente de lui avoir
+arraché le billet, voulait-elle lui faire arracher la vie? L'homme qui
+venait armé était-il un assassin chargé d'ensevelir à jamais le secret des
+Entragues, selon les traditions de la famille.
+
+Pâle et glacée au bruit des pas qui se rapprochaient, Leonora souffla les
+bougies et se blottit derrière la porte.
+
+L'homme accourait, elle voyait par la fente de cette porte grossir sa
+silhouette noire, qui tâtonnait dans les ténèbres.
+
+--Pontis! cria cet homme, Pontis! réponds donc!... Où es-tu?
+
+--Speranza ici! murmura Leonora dont les dents claquaient d'épouvante. Oh!
+si c'est lui, je suis perdue.
+
+
+
+
+XVIII
+
+LE DOUX ESPÉRANCE
+
+
+Espérance avait pris un si furieux élan, que son premier bond franchit
+quinze pieds, son second dix, et qu'il se trouva jeté par la secousse dans
+la baie de la fenêtre, sans avoir dévié d'une ligne. Il était temps, la
+flamme avait rongé son manteau, roussi ses jambes, une insupportable
+chaleur pompait son sang. L'espace à peine appréciable de cette seconde,
+pendant laquelle il avait retenu sa respiration, n'eût pas été impunément
+doublé, mais trouvant la fenêtre, et par conséquent un air moins brûlant,
+il sauta dehors sur les bottes de foin à demi-embrasées, et s'alla plonger
+dans la rivière.
+
+La flamme de l'incendie illuminait cette nappe d'eau; mais à l'endroit où
+Espérance s'y enfonça, un gros bouquet d'arbres à gauche et l'île en face
+empêchaient l'approche des spectateurs; tous les gens de Bougival étaient
+d'ailleurs accourus par la colline n'osant traverser la chaussée rouge de
+feu. Le meunier, craignant les flammèches pour son moulin, avait coupé son
+câble et laissé le bateau dériver. Nul ne vit donc Espérance sortir de la
+fournaise.
+
+Et le jeune homme, une fois dans le fleuve, coupa obliquement entre deux
+eaux, suivit son chemin obscur en nageur émérite, ne respira que deux fois
+dans sa traversée, ayant soin de choisir l'ombre, puis, parvenu à l'autre
+bord, acheva sous une touffe de nénufars la prière d'actions de grâces que
+son inaltérable sang-froid avait commencée sous l'eau.
+
+Espérance, ayant essuyé son visage et repris haleine, monta sur la berge,
+et, sûr de n'être plus aperçu dans l'île absolument déserte où quelques
+vaches effrayées regardaient seules l'incendie d'un oeil ébloui:
+
+--À quoi bon viens-je, dit-il, de remercier la Providence pour ma vie
+sauvée, puisque désormais cette vie est finie? N'importe, Dieu est généreux
+d'avoir permis que la duchesse n'ait rien à souffrir à cause de moi. Nos
+ennemis sont battus cette fois encore; Henriette, Leonora, démons acharnés
+qui commandiez au feu de m'engloutir, je vous défie toujours. Il faut
+maintenant vous l'aller dire en face.
+
+Le jeune homme jeta un dernier regard sur la grange enflammée. Malgré
+l'intensité de la chaleur et le volume des flammes le vieux bâtiment tenait
+bon. Il ressemblait à ces héroïques citadelles qui repoussent un assaut de
+l'ennemi. Le foin fut dévoré, mais les murs résistèrent et leur masse
+inébranlable finit par étouffer le feu. Espérance voyant décroître la
+colonne rouge, se hâta de chercher des yeux dans la prairie tandis que la
+lueur l'éclairait encore. Il vit sur le tapis vert une forme blanche
+étendue, près de laquelle s'empressaient plusieurs personnes. Ce devait
+être Gabrielle, la malheureuse femme qui pouvait croire son ami à jamais
+perdu. Elle semblait être inanimée. Espérance reconnut Gratienne
+agenouillée devant sa maîtresse.
+
+Ce spectacle douloureux arrêta Espérance pendant quelques instants, mais
+lorsqu'il vit la duchesse se soulever et s'appuyer sur le bras de
+Gratienne, quand il eut la certitude que cette vie était sauvée comme la
+sienne, rien ne le retint plus, Il courut au bord de l'île parmi les saules
+et les baies, jusqu'en face de l'endroit où il avait laissé son cheval dans
+les taillis du Vertbois. Là, il se remit à la nage lentement et sans perdre
+de vue le rivage afin d'éviter toute rencontre en abordant. Par bonheur la
+route était déserte; Espérance gagna le taillis, tordit l'eau de ses
+vêtements, et ayant repris possession de son cheval qui hennissait de joie,
+il piqua vigoureusement vers Paris, dont une heure après il franchit les
+portes.
+
+Pendant la route, son esprit actif avait arrangé tout un plan. A part
+quelques brûlures invisibles et dont la souffrance ne regardait que lui, à
+part quelques mèches de cheveux grillées, Espérance comptait qu'un
+changement de toilette ferait disparaître toute trace de l'incendie; mais
+il importait de ne pas se présenter dans sa maison, aux yeux de ses gens,
+avec une tenue compromettante. Espérance se souvint qu'il possédait la
+maison du faubourg.
+
+--Là, dit-il, j'ai des habits, du linge, une toilette complète. Ce serait
+un hasard d'y rencontrer Pontis, puisqu'il fait nuit, et que son Indienne
+n'a pas obtenu du Mogol la permission de découcher; cependant, tout est
+possible en ce monde, même l'indulgence d'un Mogol. Au cas où je trouverais
+Pontis et l'Indienne, je saurai être discret. Et d'ailleurs non, pas trop
+de discrétion, je veux aussi savoir jusqu'à quel point l'invraisemblable
+Ayoubani peut être vraie.
+
+Ainsi disposé, Espérance alla descendre droit à la maison du faubourg.
+
+Il entra dans la rue au moment où les deux fausses Indiennes fuyaient, où
+Mlle d'Entragues, d'intelligence avec l'une d'elles, pénétrait dans la
+maison. La litière d'Ayoubani attendait à dix pas de la porte. Le carrosse
+d'Henriette attendait au détour de la rue.
+
+--Que d'équipages! pensa Espérance, dont le regard pénétrant avait tout
+aperçu malgré les ténèbres. Pontis donne-t-il bal et festin ce soir?
+
+En réfléchissant ainsi, le jeune homme mit pied à terre et s'approcha
+lentement, tirant après lui son cheval.
+
+La porte de la maison était entr'ouverte, Espérance n'eut qu'à la pousser
+pour faire entrer l'animal, et il cherchait un anneau pour l'attacher,
+quand le frôlement d'une robe attira son attention et le fit regarder sous
+le vestibule.
+
+Une femme fuyait si rapide que ses pieds touchaient
+
+à peine la terre. Cette femme, enveloppée de sa mante, disparut comme une
+vision et courut regagner le carrosse autour duquel Espérance distingua
+plusieurs hommes qui aidèrent la dame à monter et l'escortèrent quand elle
+partit.
+
+--Que signifie tout cela? pensa Espérance, quel désordre? Est-ce l'Indienne
+qui fuit de la sorte? et la litière restée là, qui attend-elle?
+
+Absorbé par ces pensées, il avançait toujours. Cependant, pour plus de
+précautions, il revint fermer la porte de la rue, et, en se retournant pour
+gagner le vestibule, il embarrassa son épée dans les barreaux de
+l'escalier.
+
+--Pontis! cria-t-il, Pontis, où es-tu?
+
+Partout silence, ténèbres partout. Une odeur de cire récemment éteinte, une
+odeur de vin fraîchement versé frappèrent son cerveau à mesure qu'il
+approchait en tâtonnant.
+
+Ses mains rencontrèrent la porte de la salle et la poussèrent: il entra.
+
+Mais, à peine avait-il fait deux pas, que ses pieds heurtèrent un obstacle,
+un meuble sans doute... Non, c'est un corps.
+
+Il se baisse, il palpe... des habits d'homme, le satin dont Pontis était
+si fier. Au même instant, un souffle bruyant lui fait reconnaître son ami;
+Dieu merci, le drôle n'est pas mort; il n'est qu'endormi. L'odeur du vin
+est significative, le malheureux est ivre, cette fois encore.
+
+Espérance le relève avec dégoût, pour le placer sur un fauteuil. Mais un
+autre bruit lui fait dresser l'oreille, une porte crie.
+
+Espérance écoute. Une respiration haletante trahit à deux pas de lui la
+présence d'une personne cachée, la porte se développe, une étoffe bruit, et
+quelque chose de léger, d'aérien fuit et glisse dans la direction du
+vestibule.
+
+C'était Leonora, qui, croyant le moment propice, essayait de se sauver sans
+être vue.
+
+--Oh! oh! pensa Espérance, voilà trop d'oiseaux dans cette cage. Il ne sera
+pas dit que je les laisserai tous s'envoler ainsi sans me montrer la
+couleur de leur plumage.
+
+Aussitôt il lâche Pontis, étend la main, et en deux bonds saisit une robe.
+Il tient une femme, il va l'interroger.
+
+--Speranza! grâce! grâce! s'écrie l'Italienne en tombant à genoux.
+
+--Leonora! une trahison! je m'en doutais, répond Espérance avec un affreux
+battement de coeur.
+
+Et, fermant la porte, repoussant Leonora au milieu de la chambre, il
+murmura:
+
+--Que venez-vous faire ici, et pourquoi Pontis est-il étendu là?
+
+Comme elle ne répondait rien, il enfonce d'un coup de poing fenêtre et
+volets. Une clarté douteuse, celle des étoiles, glisse dans la chambre sur
+le corps de Pontis.
+
+Espérance voit le pourpoint ouvert, la chemise arrachée; il cherche
+avidement sous les plis, et poussant un cri farouche, lève son bras
+terrible sur Leonora toujours agenouillée:
+
+--Misérable! tu as volé le médaillon! rends-le-moi, ou tu va mourir!
+
+--Speranza, répond l'Italienne en se traînant avec angoisses, je ne l'ai
+plus!
+
+--Tu mens!
+
+--C'est une autre qui me l'a pris.
+
+--Tu mens!
+
+--C'est Henriette!
+
+Espérance bondit de douleur: il se rappelait la fuite de cette femme
+voilée, à son arrivée dans la maison. il croyait tout possible de la part
+de ces deux démons coalisés.
+
+--Oui, continue Leonora, je voulais avoir le billet, je te l'avoue. Mais la
+traîtresse me guettait, elle a fondu sur moi, elle me l'a pris. Cours,
+Speranza! cours! oh! reprends-lui le médaillon! tu peux encore l'atteindre.
+
+--Leonora, si tu as menti, je te retrouverai!
+
+--Sur le salut de mon âme, j'ai dit la vérité.
+
+Espérance repousse l'Italienne qui embrassait ses genoux; il assure le
+ceinturon de son épée, rejette en arrière son manteau qui le gênait et
+s'élance comme un furieux hors de la maison.
+
+Cependant Leonora l'avait suivi, tremblante de terreur et de joie; elle
+regarda autour d'elle, le jeune homme était déjà loin, il volait comme
+l'ange exterminateur. Leonora tirant sur elle la porte de la maison,
+remonta dans la litière et disparut.
+
+Cependant Mlle d'Entragues s'était éloignée de la petite maison avec une
+rapidité désespérante pour quiconque se fut efforcé de la suivre.
+
+Aux deux côtés de son carrosse couraient les gens armés qu'elle avait
+requis pour lui prêter main-forte en cette circonstance, et que, prudente
+autant que brave, elle n'avait pas jugé à propos d'employer tant que le
+besoin ne s'en ferait pas sentir.
+
+Ces hommes, au nombre de cinq, étaient des soldats favoris de M.
+d'Auvergne, vigoureux coquins rompus à toutes les ruses d'un métier qui, à
+cette époque, savait perpétuer en pleine paix les aubaines de la guerre.
+
+Marie Touchet, instruite de tout, parce qu'elle avait pénétré tout, s'était
+appliquée à assurer autant de chances que possible à l'expédition de sa
+fille, sans se compromettre elle-même, et elle attendait le résultat
+impatiemment comme on peut le croire.
+
+C'était encore un coup de main à entreprendre, mais ce serait le dernier.
+Une fois le billet repris à Espérance, plus de nuages à l'horizon.
+
+Henriette, dans le carrosse, palpait d'une main tremblante de joie la boîte
+d'or sur laquelle avait échoué l'adresse de Leonora. Comme l'Indienne, elle
+voulut ouvrir le ressort, mais après s'y être brisé les ongles, elle
+renonça. Le mouvement du carrosse la gênait; d'ailleurs, il faisait nuit,
+et ses efforts se consumaient en pure perte.
+
+Vingt fois elle eût jeté cette boîte dans un puits, dans un égout, dans la
+rivière, sans le désir si naturel de se convaincre que le billet était bien
+renfermé dans la boîte, le vrai billet! Les gens fourbes et méchants sont
+les plus soupçonneux et les plus méticuleux de tous, car ils savent, par
+expérience, qu'en toute chose il y a place pour une ruse ou une trahison.
+
+Henriette renonça donc à ouvrir le médaillon ailleurs que chez elle; son
+impatience s'exerça sur le cocher, sur les chevaux. Mais Paris, en ce
+temps-là, n'avait pas de larges rues, de bons pavés; Paris était l'ennemi
+mortel des carrosses. Chaque fois qu'on y voulait prendre le trot,
+l'équipage affrontait la mort. Il fallut donc se contenter du pas le plus
+allongé que le permirent les détours et les inégalités de la route.
+Cependant le carrosse arriva sans obstacle, sans accidents; la porte de
+l'hôtel était ouverte; Henriette s'y précipita et gravit les degrés avec la
+légèreté d'un oiseau.
+
+Déjà elle avait rejoint Marie Touchet et toutes deux causaient avec
+vivacité, se montrant l'une à l'autre la boîte d'or et cherchant des
+ciseaux ou une lame de poignard pour crever la plaque de métal si le
+ressort continuait à résister, quand un grand bruit retentit en bas, puis
+des cris, puis des pas qui pilaient l'escalier comme autant de maillets
+rapides. Marie Touchet courut vers la porte pour s'enquérir, et Henriette
+n'eut que le temps de cacher dans son sein la boîte à peine entamée par
+leurs vaines tentatives.
+
+Un homme pâle, les cheveux en désordre, entra, ou plutôt tomba dans la
+chambre. Il était suivi de deux valets qui gesticulaient furieusement et
+criaient:
+
+--Arrêtez!
+
+Car on voyait, à leur laide grimace, qu'ils n'avaient pu l'arrêter
+eux-mêmes.
+
+--Espérance! murmura Henriette en reculant jusqu'à un fauteuil comme pour
+s'en faire un rempart.
+
+--A l'aide! dit Marie Touchet instinctivement, parce qu'elle comprit tout
+le danger que courait sa fille.
+
+Espérance courut se jeter entre Henriette et la porte qui communiquait aux
+chambres voisines, et d'une voix où dominait une sourde colère:
+
+--Vous ne m'attendiez pas, dit-il; c'est bien moi, plus vivant que jamais,
+et si vous voulez que ces hommes entendent ce que j'ai à vous dire, faites
+un signe, je vais le leur crier aux oreilles.
+
+--Sortez! dit Marie Touchet aux serviteurs, qui reculèrent aussi surpris
+que courroucés.
+
+--Je vous trouve hardi, ajouta-t-elle, de vous introduire chez moi à
+pareille heure, de forcer la porte comme un malfaiteur.
+
+--Pas de phrases, madame, dit Espérance, c'est moi qui interrogerai, s'il
+vous plaît! Mademoiselle, où est le médaillon d'or que vous venez de voler
+chez moi?
+
+Henriette, par un mouvement irréfléchi, porta la main à sa poitrine, dont
+les dentelles froissées, dont le désordre décelaient d'ailleurs la
+complicité. Puis elle chercha autour d'elle une issue et recula encore.
+
+--Rendez-le-moi, continua Espérance, et ne faites point un pas pour quitter
+la place, ou, par le nom du Dieu vivant, moi qui vous ai trop longtemps
+épargnée, je vous cloue sur ce fauteuil d'un coup d'épée!
+
+--A l'aide! au secours! cria Henriette éperdue de rage et de terreur à
+l'aspect de ces yeux étincelants, de ces dents serrées, de cette pâleur
+qui, chez un homme aussi brave, trahissaient la fureur poussée jusqu'au
+délire.
+
+Marie Touchet avait heurté la cloison voisine; on vit tout à coup arriver
+M. d'Entragues, effaré, à peine vêtu, une hache d'armes à la main. À la vue
+d'Espérance, il commença par crier:
+
+--Quel est cet homme?
+
+Mais la contenance et le regard de cet homme changèrent bientôt le cours de
+ses idées, il prit peur et se mit à hurler comme les deux femmes.
+
+Les valets, que Marie Touchet avait éloignés, remontèrent à ces cris.
+
+--Au secours! répéta Henriette folle de peur.
+
+M. d'Entragues, étourdi, s'avança brandissant la hache.
+
+--Qu'il n'approche pas, s'écria Espérance, ou je le tue!
+
+Le comte resta immobile.
+
+--Monsieur!... pitié!... calmez-vous!... dit la mère avec
+angoisses au jeune homme... pitié! pas de scandale!
+
+--Le médaillon d'or, et je pars!
+
+--On monte!... on vient!...
+
+--Il y périra, ma mère, ce sont nos soldats! s'écria Henriette en
+trépignant avec des convulsions sinistres.
+
+En effet, on vit au fond des corridors apparaître les têtes de plusieurs
+hommes armés qui montaient les dernières marches de l'escalier et se
+répandirent dans la chambre voisine, tandis que Marie Touchet, palpitante,
+essayait encore de les arrêter.
+
+Mais à peine Espérance eut-il vu reluire les épées qu'il bondit comme un
+lion: ce n'était plus une créature mortelle armée des faibles armes de
+l'humanité; jamais plus fulgurante image de la guerre et de la violence
+n'avait apparu aux regards des hommes, le feu jaillissait de ses yeux, son
+souffle grondait comme une fumée brûlante. Il commença par culbuter M.
+d'Entragues, dont il fit voler l'arme au travers des vitres fracassées;
+puis, revenant à Henriette:
+
+--Ah! tu ne veux pas rendre le billet, dit-il écumant, eh bien, je le
+prendrai!
+
+Il se jeta sur son ennemie, qu'il terrassa; lui déchira dentelles et soie
+pour découvrir sa poitrine, sépara les deux mains qui l'égratignaient, en
+arracha, sur la chair même, le médaillon qu'elles y incrustaient avec
+frénésie, et, maître enfin de la boîte d'or, rejeta comme une écorce vide
+la misérable femme, qui demeura stupide, l'oeil hagard, le sein nu,
+haletant, déshonorée devant son père, sa mère et les soldats que cette
+lutte épouvantable, que ce triomphe, plus rapide que la pensée, avait
+glacés d'une torpeur vertigineuse.
+
+Mais Marie Touchet, réveillée enfin, c'est-à-dire rendue à ses instincts
+sauvages, cria d'une voix rauque, en vraie amie de Charles IX:
+
+--Au secours! en avant! tuez-le! tuez donc!
+
+--Le mot de famille! dit Espérance, mais aujourd'hui j'en ai l'habitude, et
+nous allons voir!
+
+En même temps, il mit l'épée à la main; son bras long et vigoureux imprima
+un mouvement circulaire à la grande lame brillante qui, rencontrant deux
+soldats des plus avancés, fit deux entailles telles qu'une faux ne les
+aurait pu creuser plus larges et plus nettes.
+
+Les cris des blessés firent réfléchir les autres. Leur hésitation fut mise
+à profit par Espérance, qui fondit tête baissée sur le groupe et le divisa
+plus facilement que si ces trois corps eussent été trois ombres. Une épée
+le toucha, il la brisa d'une parade violente comme un coup de marteau, et
+le choc de son pommeau abattit l'adversaire frappé dans l'estomac; les
+derniers se barricadèrent derrière la porte ou sur le flanc des meubles.
+Espérance en finit avec les valets par plusieurs coups de plat, mêlés de
+tailles rapides, et en trois bonds il se jeta en bas de l'escalier.
+
+Il entendit bien encore des cris, des menaces, des hurlements qui
+s'exhalaient par les fenêtres; il sentit qu'on cherchait à le poursuivre,
+et put compter les pas de ses timides persécuteurs; mais qu'importe au lion
+vainqueur l'inoffensive plainte du pasteur terrassé? Dans la rue, plusieurs
+passants, quelques gardes de nuit attirés par le bruit, tentèrent de lui
+barrer le passage, mais l'éclair blanc de la terrible épée les dissipa sans
+peine, et après certains détours que le jeune homme fit habilement dans le
+dédale des rues voisines, il se trouva seul, sauf et triomphant, respirant
+avec délices le vent frais de la nuit, et inondé des douces lueurs de la
+lune qui lui souriait silencieuse du haut des cieux.
+
+
+
+
+XIX
+
+SÉPARATION
+
+
+Le lendemain, Espérance, brisé par la fatigue et le chagrin, car il n'était
+qu'un homme, reposait sa tête et son corps dans le silence de son
+appartement désert, quand l'intendant vint lui demander s'il voulait
+recevoir M. de Pontis, malgré la consigne inflexible que les gens de
+l'hôtel avaient reçue de ne laisser pénétrer personne auprès du maître.
+
+Espérance hésita un moment, puis, fronçant le sourcil:
+
+--Soit, dit-il, amenez-le.
+
+L'intendant courut exécuter cet ordre.
+
+Espérance se souleva, et se mit à marcher dans la vaste salle, en répétant
+entre ses dents ce fameux alphabet grec que le philosophe empereur romain
+récitait toujours sept fois entre un mouvement de colère et sa première
+parole.
+
+Pontis entra. Espérance était calmé. Il regarda son ami librement, et
+s'étonna de voir, au lieu d'un grand trouble qu'il attendait, au lieu d'une
+physionomie altérée, certain sourire de belle humeur et certain air dégagé
+des plus provoquants. L'alphabet grec s'envola si loin de l'esprit
+d'Espérance, qu'un nouveau calmant eût été indispensable.
+
+--Mon ami, dit Pontis avec aisance, j'ai à te faire une communication qui
+d'abord va te contrarier, parce que je connais toute ta susceptibilité à ce
+sujet; mais un seul instant de réflexion te remettra l'esprit, et tu
+finiras par rire comme moi.
+
+--Voyons un peu, répondit Espérance, cette communication qui va me faire
+rire.
+
+Pontis s'arrêta un peu troublé.
+
+--Qu'as-tu, d'abord? demanda-t-il.
+
+--Moi? rien. J'attends que tu parles.
+
+C'était la difficulté. Pontis, au moment d'ouvrir l'exorde, se trouva
+encore moins assuré.
+
+--Tu hésites beaucoup, ce me semble, dit Espérance d'un ton qui n'était pas
+encourageant.
+
+--Voici. Il faut que je commence par m'excuser.
+
+--De quoi?
+
+--Tu avais raison, mon ami.
+
+--Quand?
+
+--Hier.
+
+--A quel propos?
+
+--Pour la jalousie si dangereuse des femmes. Ah! oui, tu avais raison. Je
+le confesse humblement.
+
+Espérance ne sourcilla point.
+
+--J'attends toujours, dit-il. Car tu n'es pas venu, certainement, dans le
+seul but de me dire aujourd'hui que j'avais été raisonnable hier.
+
+--Il y a l'événement qui t'a donné gain de cause, dit Pontis embarrassé.
+
+--Quel événement? Voyons, Pontis, tâche de parler comme parlent les hommes
+et non comme parlent les enfants qui ont peur d'être grondés.
+
+Pontis se redressa. Le ton l'avait blessé presque autant que le mot.
+
+--Mon cher, dit-il, j'avais rendez-vous hier avec l'Indienne Ayoubani. Elle
+a amené des surveillantes qui lui sont imposées par le Mogol, mais en femme
+d'esprit qu'elle est, elle en a jusqu'au bout des ongles, elle a occupé ces
+femmes avec des instruments de musique. En sorte que nous avons passé une
+soirée enivrante.
+
+--Enivrante est le mot, murmura Espérance sans se dérider.
+
+Pontis le regarda de plus en plus troublé et ajouta:
+
+--Ce fut un délire comme tu peux le concevoir.
+
+--Eh bien! mais, dit Espérance, tout cela ne me prouve pas que j'aie eu
+raison hier.
+
+--Sans doute, s'il n'y avait que cela... Mais au fort de mon délire,
+est-ce fatigue, est-ce excès de bonheur, je le croirais plutôt, je me suis
+endormi.
+
+
+--Ah! dit Espérance d'un ton sec qui fit ressembler ce monosyllabe au
+claquement du chien d'un mousquet qu'on arme.
+
+--Et pendant mon sommeil, continua Pontis un peu tremblant, mais affectant
+de rire, la drôlesse d'Indienne a voulu voir de près le médaillon.
+
+--Le médaillon!
+
+--Notre médaillon... tu sais....
+
+--Parfaitement. Elle l'a vu?
+
+--La coquine l'a emporté pour me tourmenter. C'est une espièglerie de
+femme. Oh! mais sois tranquille, elle n'ira pas loin avec, nous allons nous
+orienter, le lui reprendre, et je me réserve de la corriger de sa curiosité
+avec le peu d'égards que mérite un sexe aussi entêté, aussi vicieux et
+aussi dissimulé.
+
+Espérance avait pris pendant ce dialogue une tige de roses, dont il
+arrachait les épines une à une sans le plus léger tremblement de ses doigts
+blancs et effilés. Pontis qui, dans ses derniers mots, avait essayé de
+glisser toute la persuasion dont il était capable, attendait avec anxiété
+le résultat de sa péroraison.
+
+--Comme cela, dit Espérance froidement, le médaillon est volé.
+
+--Oh! volé... escamoté, à la bonne heure.
+
+--Je ne subtilise pas sur les mots; je veux seulement dire que tu ne l'as
+plus.
+
+--Non. Mais je l'aurai quand je voudrai, car....
+
+--Tu retrouveras Ayoubani, n'est-ce pas?
+
+--Pardieu!
+
+--Où cela?
+
+--Mais... où j'ai l'habitude de la voir.
+
+--Et si par hasard elle ne s'appelait pas Ayoubani!
+
+--L'Indienne?
+
+--Si elle n'était pas plus Indienne que nous deux!
+
+--Par exemple!
+
+--Si par hasard, c'est une supposition que je fais, cette femme était un
+instrument de nos ennemis?
+
+--Allons donc! dit Pontis, moins rassuré encore.
+
+--Si elle avait tendu le piége le plus grossier, le plus absurde; un vrai
+piége à bête, certaine qu'elle était d'y faire tomber la vanité, la
+jactance et l'entêtement: trois bêtes stupides.
+
+--Espérance!
+
+--Certaine qu'elle était de triompher facilement, avec l'aide de la
+sensualité, de la paresse, de l'ivrognerie.
+
+--Que signifient ces paroles?
+
+--Que vous êtes un malheureux! que votre Indienne est une intrigante, que
+vous avez donné dans le panneau, malgré tous mes avertissements, malgré mes
+instances, que vous avez oublié promesses, serments, honneur!... que mon
+dépôt, recommandé à l'ami était dans les mains de l'insensé, de
+l'orgueilleux, de l'ivrogne!
+
+--Oh!...
+
+--Et que vous vous l'êtes laissé voler, non pas dans le sommeil voluptueux
+dont vous osez vous vanter; car l'Indienne ne vous a pas même fait ce
+triste honneur, mais dans la torpeur de l'ivresse... vice crapuleux qui
+chez vous noie un trop petit nombre de bonnes qualités.
+
+--Espérance, dit Pontis pâlissant, vous m'insultez trop souvent....
+
+--Taisez-vous! cria Espérance d'une voix de tonnerre; votre Ayoubani
+s'appelle Leonora Galigaï; elle est l'amie, la confidente de Mlle Henriette
+d'Entragues; on vous l'a dépêchée, un verre à la main, une bouteille de
+l'autre.
+
+--Je jure Dieu....
+
+--Ne jurez pas, n'ajoutez pas un blasphème à votre ignominie, ne jurez pas,
+vous dis-je, de peur que je ne vous appelle menteur après vous avoir appelé
+ivrogne! J'ai vu votre Ayoubani, je l'ai tenue dans cette main avec ses
+oripeaux, ses verroteries. Je vous ai tenu aussi, ivre, lourd, mort,
+soufflant le vin.
+
+--Je n'avais pas bu!
+
+--Vous mentez! Les verres étaient encore demi pleins exhalant leur odeur
+sur la table, aux pieds de laquelle vous étiez gisant, et voilà le sommeil
+honteux pendant lequel la fausse Indienne vous a dépouillé, pendant lequel
+le médaillon que je vous avais confié passait des doigts de Leonora dans
+les mains d'Henriette d'Entragues!
+
+--Henriette... balbutia Pontis écrasé, elle a le médaillon... Oh!
+
+Et le malheureux laissa retomber ses bras dans la prostration la plus
+douloureuse.
+
+Tout à coup il se releva et fit un pas vers la porte.
+
+--Je saurai mourir, dit-il, pour le lui arracher.
+
+--Calmez-vous, la besogne est faite, répliqua Espérance avec un froid
+sourire. Dieu n'a pas voulu que je fusse trahi si lâchement; que tous les
+intérêts si précieux, si chers, garantis par la possession de ce billet
+fussent à jamais ruinés par un homme sans foi et sans courage. J'ai paru à
+temps, et, l'épée à la main, j'ai reconquis mon bien. J'y pouvais
+succomber, monsieur. Ce n'est que par miracle que j'ai échappé. Il y avait
+cent chances contre une, pour que ce matin, en secouant votre épais
+sommeil, vous apprissiez ma mort et le triomphe de mes ennemis. Dieu soit
+loué! si je n'ai pas d'amis, j'ai un ange gardien!
+
+--Espérance! s'écria Pontis agité, tremblant et les mains jointes, je jure
+par tout ce qu'il y a de plus sacré que je n'étais pas ivre.
+
+--Étiez-vous étendu?
+
+--Je n'étais pas ivre, je n'avais pas bu.
+
+--Vous l'aurez oublié.
+
+--Pas un verre!... Je le jure sur l'honneur....
+
+--À quoi bon tout cela, monsieur? répliqua Espérance avec une froide et
+imposante dignité. Vous ne me devez pas d'excuses. C'est pour vous les
+épargner que je viens de vous raconter le succès de mon entreprise. En
+reprenant le billet à Mlle d'Entragues, j'ai détruit l'effet de votre
+trahison. Trahison est le mot, car si elle est involontaire, si vos sens y
+ont seuls participé, le crime est le même, il se dénonce par le résultat.
+Ne niez donc pas, ne vous justifiez donc pas. Ce serait inutile.
+
+--Mais on ne peut se laisser soupçonner ainsi quand on est malheureux au
+lieu d'être coupable.
+
+--Appelez cela du nom que vous voudrez, vous êtes le maître.
+
+--Jamais! dit Pontis avec égarement, je ne souffrirai que l'on m'accuse
+d'avoir, même par erreur des sens, attenté à l'amitié.
+
+--Qui vous parle d'amitié, monsieur de Pontis, répliqua Espérance en se
+redressant, implacable et fier. Ce n'est pas de vous à moi, je suppose, que
+vous emploieriez ce mot. Il est devenu aussi inintelligible que la chose
+est impossible désormais. Déjà je vous ai averti, déjà je vous ai pardonné.
+La rechute brise tout lien entre nous. Je tenterais Dieu qui vient de me
+sauver, si je recommençais imprudemment à vous croire. L'homme qui vous a
+aimé n'est plus; vous l'avez tué cette nuit, je ne vous haïrai jamais.
+Seulement nous n'aurons plus rien de commun ensemble. Hors de l'amitié, de
+ses devoirs, de ses droits, vous méritez toute mon estime, car vous avez
+les qualités qui la commandent. Voilà tout. Saluons-nous comme il convient
+entre honnêtes gens. Mais de la main au chapeau; non plus du coeur à la
+main. Adieu!
+
+Pontis, pendant ces terribles paroles, passait successivement de la glace
+au feu, de la sueur au frisson. Sa pâleur, puis ses joues empourprées,
+tantôt le tremblement de tout son corps et tantôt son immobilité
+cadavérique, eussent ému de pitié quiconque se fût trouvé en face de cette
+scène poignante.
+
+Par moments, on l'eût vu essayer d'assembler deux idées. Ses lèvres
+remuaient, sa main s'étendait pour faire un geste. Puis, frappé au coeur
+par l'irrésistible logique d'Espérance moins encore que par la voix de sa
+conscience, terrifié par le souvenir du danger que son ami avait couru, il
+baissait de nouveau la tête et se recueillait encore.
+
+La colère, cette inspiration du démon, vint à son tour gonfler de poison ce
+coeur bourrelé par le repentir et les remords. Pontis voulut se relever, se
+défendre, récriminer. Il y avait dans les accusations dont on l'accablait
+une part d'injustice que le démon lui conseillait de repousser violemment.
+Peu à peu, cette noire vapeur prit de la consistance et finit par éclater
+comme le souffre dans une nuée maligne.
+
+--Monsieur, répliqua Pontis, les poings serrés, la lèvre frémissante, la
+voix altérée, certes, je suis coupable; mais d'imprudence seulement,
+coupable de sottise, de crédulité, d'opiniâtreté, c'est possible; vous avez
+dit que je vous avais trahi étant ivre, c'est faux. Je ne suis pas un
+traître, et je n'ai point bu hier. Sur ces deux points au moins je vous
+somme de me faire raison.
+
+En parlant ainsi, le soldat redressait sa tête, et ses reins cambrés
+semblaient s'être retrempés au contact du fer qui les pressait.
+
+Espérance le regarda tranquillement avec compassion.
+
+--Il ne vous manquait plus, dit-il, que de me provoquer comme un pilier de
+taverne ou de coupe-gorges. Mauvaise idée, monsieur de Pontis; car si vous
+avez la bravoure et la science nécessaires pour tenir une épée, je vaux
+encore mieux que vous sous ce double rapport. Souvent je vous en ai fourni
+la preuve éclatante. J'ai de plus mon bon droit, qui suffirait à vous
+donner du dessous au cas où vos yeux, pendant le combat, essayeraient de
+soutenir le regard des miens. Mais le diable qui vous a soufflé ce mauvais
+conseil perdra aujourd'hui sa peine. Je ne croiserai pas le fer avec vous,
+et ne rendrai de mes paroles aucune autre raison que celle qui les a
+inspirées. Ce que j'ai dit est dit. Tant pis pour vous. Le plus sage parti
+à prendre est de méditer mes reproches, de les mettre à profit, et de faire
+bénéficier vos amis futurs de l'expérience qui nous aura coûté si cher à
+tous deux. Car je vous ai aimé beaucoup, monsieur de Pontis, je vous ai
+chéri comme un frère que Dieu m'aurait envoyé; j'ai, selon les inégalités
+de ma fortune, hélas! imparfaite, tâché de me rendre ami aimable, et je ne
+crois pas qu'en ce long espace de temps qui nous a rapprochés, vous ayez eu
+à m'adresser un seul reproche. S'il en était autrement, si je me trompais,
+si vous aviez amassé quelque grief contre moi, parlez! je vais vous en
+demander pardon avec une douleur sincère, car l'amitié pour moi est un pur
+rayon de la bonté divine, que l'homme en le reflétant souille assez déjà de
+ses misères, et je ne voudrais pas, au prix de ma vie, le ternir par une
+atteinte volontaire. Si jusqu'à ce jour je vous ai offensé ou si je vous ai
+nui, parlez!
+
+Pontis courbé, haletant, hagard, se releva soudain avec un signe de
+douloureuse dénégation, il appuya ses deux mains sur son coeur comme pour
+en arracher le serpent qui le mordait; puis, un flot amer, brûlant, monta
+jusqu'à ses yeux, et voulant cacher ce désespoir, il couvrit son visage de
+ses mains tremblantes, et s'enfuit hors de la chambre en étouffant des
+sanglots inarticulés.
+
+Espérance resta seul.
+
+La douleur de Pontis l'eût certainement touché en d'autres circonstances.
+Mais auprès de ce qu'il souffrait lui-même, Espérance jugeait bien légères
+les souffrances d'autrui.
+
+L'homme ne renonce pas, sans un combat terrible, aux plus doux rêves de sa
+jeunesse. Il ne veut vieillir ainsi en deux heures, il rappelle à lui tant
+qu'il peut ses forces vitales; comment s'habituer à un malheur que l'on a
+fait soi-même? Comment ne pas se repentir d'avoir été généreux au dépens de
+sa propre vie?
+
+--Plus d'ami, plus d'amour, pensa Espérance, cela devait arriver. L'un ne
+m'a pas aidé à garder l'autre. J'avais deux bonheurs isolés: chose étrange,
+deux coups de foudre simultanés me les ont ravis. Plus rien de cette
+existence si richement meublée hier encore. De quelque côté que je tourne
+les yeux, je ne vois que ruines, écroulements! Oh! Gabrielle! tendre et
+noble amie... j'ai du moins la ressource de te pleurer. Perdue pour moi
+dans toute la fleur de ta beauté, sans une tache, sans un reproche....
+
+Il s'arrêta en proie à la tempête furieuse qui battait sa tête et son
+coeur.
+
+--Soyons homme, comme disent les consolateurs, c'est-à-dire soyons fort;
+est-ce donc fort, un homme? est-ce raisonnable, seulement? Avoir du
+courage, ne signifie-t-il pas manquer d'âme et de mémoire? J'ai aimé
+Gabrielle, j'ai aimé Pontis; l'une était au bout de toutes mes pensées,
+elle accompagnait chaque battement de mon coeur. Il ne s'est pas écoulé,
+depuis que je la connais, une minute durant laquelle son souvenir ne soit
+venu heurter en moi, comme un marteau, la fibre sonore qui me faisait
+retentir de la tête aux pieds, ainsi qu'un automate de bronze. Désormais la
+fibre est brisée; l'automate vide ne résonnera plus? Pontis, charmant
+compagnon aux yeux noirs, brillants et sincères, aux dents blanches
+toujours affamées, brave ami qui m'aimait et dont les saillies m'ont tant
+de fois fait rire, lui aussi est perdu pour moi; je ne le verrai plus:
+c'est la faute de ce fatal amour. Moins intéressé à cacher ma vie, j'eusse
+fait de Pontis mon confident; il eût compris alors à quel point m'était
+précieux le témoignage d'un billet avec lequel je tiens en respect
+Henriette, et ce billet il me l'eût rendu par défiance de lui-même, et
+aujourd'hui je croirais encore en Pontis; et je n'eusse pas prononcé ces
+amères paroles qui brûlent comme un venin corrosif jusqu'aux derniers
+vestiges d'une amitié de dix ans!... Mais non! c'était écrit. Tout
+espérer, tout perdre! voilà mon destin. Mon nom est funeste, il porte
+malheur à ma vie. Espérance!... toujours Espérance... Pourquoi ne
+m'a-t-on pas tout de suite appelé Désespoir! Oh! ma mère, ma mère! pardon.
+
+En parlant ainsi, le jeune homme tomba agenouillé devant son prie-Dieu, et
+sa mère, au sein de la sérénité bien heureuse, dut jeter sur la terre un
+regard mélangé d'amertume en voyant ce fils adoré lutter contre l'agonie
+d'une incurable douleur.
+
+
+
+
+XX
+
+ENTRAGUES ET INTRIGUES
+
+
+Le roi se promenait à Saint-Germain dans le parterre. Il tenait des papiers
+à sa main, et paraissait les lire avec grande attention.
+
+Mais ce prétendu travail n'était qu'un simulacre destiné à tromper l'oeil
+de quiconque pouvait observer le roi des fenêtres du château. Henri ne
+lisait pas, il n'étudiait pas, il causait avec la Varenne qui, marchant sur
+la même ligne que lui à sa gauche, et tenant les yeux modestement baissés,
+ne perdait pas une des paroles du roi et lui répondait sans qu'on eût
+jamais pu deviner un dialogue entre ces deux têtes ainsi séparées.
+
+--Et tu dis que cette pauvre Henriette va mieux? dit le roi en tournant un
+feuillet.
+
+--Oui, sire, elle a eu un rude assaut; j'ai bien cru qu'elle en mourrait.
+
+--C'eût été grand dommage. Il n'y a pas une plus belle nymphe à ma cour. Et
+c'est le chagrin qui la mine?
+
+--Il y a de quoi, sire; une personne qui vous aime follement et qui apprend
+votre prochain mariage avec une autre.
+
+--Que m'avait-on rapporté d'une scène épouvantable qui a réveillé une nuit
+tous les habitants de son quartier?
+
+--Une scène?... demanda la Varenne avec un air de naïveté, car le roi
+faisait allusion à la fameuse histoire du billet repris, et il importait au
+protecteur des Entragues de détourner complètement les idées ou les
+soupçons du roi.
+
+--Oui, des cris, des menaces, un esclandre enfin. On avait aperçu le père
+Entragues en robe de chambre, la hache en main. On a prononcé le mot
+billet....
+
+--Je sais maintenant ce que Votre Majesté veut dire. Il s'agissait d'un
+billet, en effet....
+
+--D'un billet pris.
+
+--Votre Majesté est bien informée, dit la Varenne avec une admiration de
+laquais; quelle police!
+
+--Assez bonne, la Varenne, assez bonne. Qu'était-ce donc ce billet?
+
+--Voici la vérité, sire: Mlle d'Entragues vous écrivait avec passion, comme
+à son ordinaire; le père est survenu et a pris le billet. Il a voulu tuer
+sa fille.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Elle en a failli mourir de bonté et de chagrin.
+
+--C'est donc un sauvage, cet Entragues?
+
+--Sire, il défend son honneur. Les pères et les maris ont en vous une
+dangereuse partie, vous qui n'avez qu'à vous montrer pour plaire!
+
+--Et qu'est-il résulté? demanda Henri flatté au fond du coeur, bien qu'il
+eût trop d'esprit pour le laisser paraître.
+
+--Oh! des événements affreux, menace de couvent, de prison.
+
+--Mais Henriette est brave, elle ne se défend donc point?
+
+--Tant qu'elle peut; mais le moyen de vaincre son père!
+
+--J'en connais qui y sont parvenues.
+
+--Celles-là, sire, vous avaient pour soutien. Si vous tendiez seulement la
+main à la pauvre demoiselle, elle aurait la force de remuer le monde. Voilà
+d'où vient sa tristesse. Elle se sent abandonnée.
+
+--Prends garde! dit le roi au détour de l'allée, tu t'approches trop;
+marche un peu derrière. Je vois là-bas des rideaux qui remuent, on nous
+regarde.
+
+La Varenne noua les cordons de son soulier.
+
+--Voilà une femme qui me donne bien du mal! reprit le roi.
+
+--La conquête en vaut la peine, sire. Ne laissez pas mourir de douleur une
+fille de cette beauté. Votre Majesté ne peut savoir à quel point cette
+beauté est parfaite.
+
+--Que faire?
+
+--Un peu d'aide.
+
+--Le père est un brutal, et je veux la paix, assez de pères comme cela.
+
+--Il ne demande qu'à être aveuglé. Aveuglez-le.
+
+--Que lui faut-il?
+
+--Oh! peu de chose, des apparences.
+
+--Je lui en donne assez, je me tue à lui en donner.
+
+--Avec un tant soit peu de réalité, sire.
+
+--Voilà l'embarras.
+
+--Qu'il est douloureux, disait hier encore la pauvre demoiselle, que le roi
+ne me juge pas digne de quelques sacrifices, car s'il voulait, j'aurais dès
+demain assez de liberté pour obéir au penchant de mon coeur.
+
+--Eh! j'en ferai des sacrifices, mais lesquels? Il est si avide cet
+Entragues.
+
+--Comme les gens pauvres, sire.
+
+--S'il ne faut que de l'argent, on en trouvera un peu. Je travaille
+beaucoup pour mes peuples, et, en conscience, je crois avoir le droit de me
+distraire honnêtement, çà et là... Je regagnerai bientôt la somme.
+
+--Est-ce que tout, en France, n'est pas à Votre Majesté? dit le plat valet.
+Vous vous faites des scrupules de votre bien, sire.
+
+--Cette pauvre fille doit bien souffrir d'être marchandée, la Varenne?
+
+--Elle souffre le martyre. Aussi, me disait-elle, que le roi paraisse
+seulement vouloir me traiter en demoiselle; qu'il fasse de moi assez de cas
+pour me promettre....
+
+--Quoi donc? bon Dieu!
+
+--Une sorte de stabilité dans sa tendresse.
+
+--C'est aisé.
+
+--A promettre, voilà qui est vrai, sire.
+
+--Eh bien! puisqu'elle demande une promesse....
+
+La Varenne resta muet.
+
+--Je ne suppose pas qu'elle attende une promesse de mariage; puisque je
+vais me marier avec la duchesse de Beaufort.
+
+La Varenne se mit à rire silencieusement, et le roi prit au vol ce
+singulier sourire.
+
+--Pourquoi ris-tu? dit-il.
+
+--Parce que Votre Majesté, par des délicatesses inutiles, fait toujours le
+contraire de ce qu'il faudrait pour réussir vite.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Est-ce que mon roi me permet de dire ma pensée?
+
+--Dis.
+
+--Ces Entragues sont vains, et, s'il faut l'avouer, avides.
+
+--Je le crois.
+
+--Ils tourmentent donc leur pauvre fille parce qu'elle ne donne pas assez
+de satisfaction à leur orgueil et à leur avarice.
+
+--L'avarice, on peut la rassasier sans se ruiner, j'espère.
+
+--L'orgueil aussi, sire. Un exemple: Mme la duchesse de Beaufort croit bien
+que le roi l'épousera, n'est-il pas vrai?
+
+--Certes, et elle a raison!
+
+--Elle a raison. Bien. Cependant Votre Majesté est déjà mariée. Il faut
+donc que Mme la duchesse ait foi en Votre Majesté pour attendre la rupture
+du premier mariage. Pourquoi les Entragues, si Votre Majesté promettait
+d'épouser leur fille, n'y croiraient-ils pas aussi bien que Mme la
+duchesse!
+
+--D'abord je ne le leur promettrai pas. Prends-tu un roi de France pour un
+maraud comme toi, la Varenne? Promesse est promesse, Fouquet! roi est roi!
+
+La Varenne plia le dos.
+
+--Il y a promesse et promesse, murmura-t-il.
+
+--Oh! s'ils se contentent à si bon compte, dit Henri avec enjouement...
+l'affaire est possible.
+
+--Mais, sire, il ne s'agit pas d'eux, encore une fois. Eux, ce sont des
+gens à tromper, ce sont des gens à battre... trompez-les, battez-les,
+vous y gagnerez des indulgences, mais la pauvre demoiselle, aidez-la, sire,
+ou abandonnez-la tout à fait; laissez-la mourir de sa douleur, elle
+souffrira moins que de subir les persécutions de sa famille.
+
+--À Dieu ne plaise qu'une si parfaite créature meure par mon inhumanité.
+
+--Un semblant de secours, alors. Qu'elle ait vis-à-vis de ses persécuteurs
+une apparence de raison d'agir. Une promesse faite à elle, c'est son salut,
+c'est sa liberté, c'est le droit de voler dans les bras de son roi. Quand
+il s'agira plus tard de débrouiller le compte avec les parents, elle aidera
+Votre Majesté à leur rire au nez et à faire banqueroute. D'autant mieux que
+la dette ne se pourra payer, puisque Votre Majesté sera mariée ailleurs.
+
+--Ce n'est pas absolument sot, dit Henri rêveur.
+
+--Et ce sera éminemment charitable, sire; sans compter les bénéfices.
+
+--Fouquet, si tu en parles, tu vas m'ôter le mérite de la charité, répliqua
+le roi du ton goguenard qu'il prenait pour toutes ces affaires, qui, au
+fond, lui tenaient tant à coeur.
+
+--Je puis donc aller verser un peu de baume sur les plaies de cette belle
+amoureuse. Oh! sire, elle est capable d'en pâmer de joie.
+
+--Ne m'engage pas trop!
+
+--C'est elle, sire, qui va s'engager vite et vous verrez avec quelle
+ardeur....
+
+--Va-t'en, esprit tentateur, et va-t'en promptement, car je vois Rosny qui
+entre dans le parterre. Qui donc l'accompagne? ma vue baisse.
+
+--M. Zamet, sire; et tout là-bas, sur l'esplanade, il y a M. de Crillon qui
+parle à un garde.
+
+--Compagnie austère. Gare à tes oreilles, dit le roi en refeuilletant sa
+correspondance avec plus d'action que jamais.
+
+La Varenne glissa comme une belette parmi les bosquets et les bordures de
+troëne. Henri, sans affectation, se laissa approcher par Rosny, qui venait
+à pas comptés dans l'allée même que parcourait le roi.
+
+Le ministre avait naturellement l'air soucieux et sévère. Il était de ceux
+qui effarouchent les Grâces, comme disait Platon. Mais, ce jour-là, Rosny,
+portait sur son visage une double teinte sombre qui frappa le roi dès le
+premier coup d'oeil.
+
+Henri s'écria gaiement:
+
+--Vous venez en messager funèbre, notre ami. Quoi de nouveau? L'argent de
+mes coffres s'est-il changé en feuilles d'arbres, comme dans le conte
+arabe?
+
+--Non, sire, l'argent de Votre Majesté est de bon aloi et augmente, Dieu
+merci, tous les jours. Je me suis permis de venir troubler le roi pour
+obtenir une réponse définitive.
+
+--Sur quoi, Rosny?
+
+--Mais sur ce grand événement... dit le ministre avec un soupir.
+
+--Mon mariage! Vous y revenez toujours: vous ne vous y accoutumerez donc
+jamais?
+
+--Jamais, sire, repartit gravement le huguenot.
+
+--Il le faudra, mon ami, sinon vous ne vous accoutumeriez pas à me voir
+heureux.
+
+Rosny resta immobile.
+
+--Je rêvais une autre alliance pour Votre Majesté, dit-il enfin, une
+alliance riche et grande.
+
+--Bah! la richesse d'un homme, c'est sa satisfaction.
+
+--D'un homme, oui, mais d'un roi.
+
+--Mon ami, je vous ai répété à satiété mes arguments en faveur de ce
+mariage. J'ajouterai qu'aujourd'hui il est devenu nécessaire, tout le monde
+en parle.
+
+--S'il n'y a que cette nécessité....
+
+--Assez, Rosny, tu me désobliges. Tu ne peux parler contre ce mariage sans
+offenser la duchesse de Beaufort.
+
+--Non, dit vivement Sully, ce n'est pas la mariée, c'est le mariage que
+j'attaque.
+
+--Fais grâce à l'un et à l'autre. Ma résolution est prise. Je n'ignore pas
+ce que vous en direz, ce que tout le monde en dira, mais peu importe. Je
+sais aussi qu'il y a des princesses nubiles en Europe, et que la politique
+me pouvait faire incliner vers celle-ci ou celle-là. Mais il est trop tard.
+Je serai heureux sans princesse.
+
+--Au moins, sire, ne vous mariez pas, n'enchaînez pas votre liberté.
+
+-Allons donc, je me fais libre en me mariant. Il me faut des enfants, la
+duchesse m'en donne de beaux et d'aimables comme elle. Si je ne me mariais
+pas, je n'aurais que des bâtards inhabiles à me succéder; si je ne me
+mariais pas, toutes les femmes se disputeraient ma personne. Oh! ne souriez
+pas, Sully, on m'aime! et si vous ne croyez pas qu'on m'aime, croyez du
+moins que l'on convoite une part de ma couronne. Ce sont autour de moi des
+intrigues, des débats, des appétits qui affaiblissent mon autorité. Dix
+hommes contre ma puissance, dix Mayenne ayant chacun leur armée ne
+sauraient faire autant de mal à mon État que deux femmes se querellant à
+qui m'aura, moi, barbe grise, qui vous fais sourire. Je sais la force des
+femmes et les redoute. Je ne veux pas que leurs ambitions troublent le
+repos de mon peuple. Une fois que je serai marié, plus d'ambition possible
+autour de moi. Je me connais, il me faut des distractions, des caprices, au
+sein de la plus parfaite félicité, je cherche fortune. Aujourd'hui même que
+Gabrielle me rend heureux comme jamais je ne l'ai été, je la trompe pour
+des coquines. C'est mon défaut. Reine, elle sera du moins à l'abri de mes
+escapades. J'aurai le bouclier qu'il me faut pour repousser les flèches de
+tous ces escadrons d'amazones qui visent à mon faible coeur. Souvent vous
+m'avez entendu développer ma politique de prince, je vous analyse
+aujourd'hui en homme ma situation; comprenez-la, respectez-la, donnez-moi
+la joie de ne me plus troubler, car votre esprit est sérieux, vos opinions
+sont de poids pour moi, et toute opposition de votre part me gêne.
+
+--Sire, répliqua Sully évidemment désappointé par cette franchise de son
+maître, si l'homme seul parlait, je me permettrais, je crois, de répondre,
+et j'aurais aussi de bonnes théories à invoquer. Mais je crois comprendre
+que c'est principalement le roi qui m'a parlé; je m'abstiendrai donc,
+malgré tout mon désir, de veiller aux intérêts de cet État.
+
+Le roi fronça le sourcil.
+
+--Hélas! poursuivit Rosny, que le chemin de la vérité est rude! qu'il a
+d'épines! qu'il cause d'embarras au loyal serviteur qui voudrait y mener
+son maître! Mes opinions, disiez-vous, sire, ont quelque poids pour vous.
+Cependant vous ne les consultez pas.
+
+--Je sais trop ce qu'elles me diraient, Rosny.
+
+--Peut-être condamnez-vous ainsi les vôtres, répliqua courageusement le
+ministre.
+
+--D'accord, mais je suis résolu; j'aime la duchesse et ne trouverai jamais,
+fût-ce sur le premier trône de l'Europe, une femme qui mérite mieux mon
+amour par sa douceur, son incomparable beauté, son désintéressement et les
+bons offices que j'en ai eus. Écouter ce qu'on me dirait contre elle serait
+un manque de foi car elle est inattaquable. Cependant, le monde trouverait
+encore moyen de l'accuser si je voulais laisser dire.
+
+--Assurément, sire.
+
+--Eh! que ne dirait-on pas aussi d'une princesse! Mais, encore un coup,
+brisons là-dessus: croyez, Rosny, que votre zèle se produira plus
+gracieusement à moi par le silence que par la discussion.
+
+--Il y a certains faits qui se montreront moins souples aux volontés de
+Votre Majesté.
+
+--Lesquels, dit Henri en dressant l'oreille.
+
+--Votre Majesté n'oublie pas sans doute qu'il y a de par le monde une reine
+Marguerite.
+
+--Ma femme, pardieu non, je ne l'oublie pas; j'ai trop de raisons pour m'en
+souvenir.
+
+--Son consentement au divorce est indispensable, sire.
+
+--Eh bien?
+
+--La reine Marguerite refuse de donner ce consentement pour un mariage
+qui....
+
+--Qui?
+
+--Qui ne ferait point faire au roi un progrès dans sa fortune ou dans la
+prospérité du royaume.
+
+--Qu'est-ce à dire? demanda Henri troublé, et depuis quand madame
+Marguerite se mêle-t-elle des affaires d'État? Qu'elle sache, entendez-vous
+bien, que je ne le souffrirai pas. Mais toute cette intrigue est dirigée
+contre la duchesse, ce sont des obstacles qu'on lui suscite, misérables
+obstacles.
+
+--Que Votre Majesté aurait tort de mépriser, dit froidement Sully, car ils
+sont tout-puissants: la force d'inertie gouverne le monde! Si la reine
+Marguerite s'obstinait à refuser, Votre Majesté ne pourrait se remarier: le
+saint-père ne passerait pas outre.
+
+--Voilà une méchante femme! murmura le roi. Que lui a donc fait Gabrielle,
+à cette....
+
+Sully interrompant:
+
+
+--La reine prétend qu'elle ne veut céder sa place qu'à une femme de son
+rang pour le moins.
+
+--Par la mordieu! s'écria le roi, c'est ma faute si j'entends de pareilles
+sottises! Son rang! vingt fois j'eusse dû l'en faire descendre, les
+occasions ne m'ont pas manqué pour cela! Bah! soyez bon, le loup vous
+mange. J'ai fait de la délicatesse avec cette fille de France! je ne l'ai
+pas fait condamner au cloître pour ses vilenies, ses déportements; je n'ai
+pas éteint dans une oubliette humide ce vieux sang toujours en fermentation
+des Valois, et voilà comme on m'en récompense! Ventre-saint-gris! je le
+ferai!
+
+--Il y aura danger peut-être.
+
+--Vous me faites pitié, répliqua le roi. Je briserai vos dangers comme il
+faut, à coups de procès sinon à coups de botte. Et puisqu'on demande du
+scandale j'en ferai! La belle Marguerite en veut à la jeune et fraîche
+Gabrielle, elle lui envie son printemps en fleurs, sa suave haleine, sa
+riante fécondité. Eh! cap de diou! je ferai pourrir avant le temps cette
+mauvaise femme dans les quatre murs d'une abbaye de pénitence.
+
+--D'accord, sire, grommela le huguenot, mais vous ne serez pas libre pour
+cela.
+
+--Mort de ma vie! je serai veuf! répliqua le roi. Allez-vous-en, vous et
+vos filles de France à tous les diables!... Et puisque vous marchez avec
+mes ennemis, attendez-vous à ce que je me défende vigoureusement contre
+vous. Allez, monsieur, allez! Oh! là, Crillon arrive un peu, toi! viens me
+remettre le coeur que tous ces gens m'arrachent!
+
+Sully, mécontent, humilié, baissa la tête, et après une cérémonieuse
+salutation, reprit à pas lents le chemin du château. En abordant Zamet, qui
+l'attendait plein d'anxiété, et lui demandait des nouvelles d'une démarche
+dont assurément il avait reçu la confidence.
+
+--Plus d'espoir pour votre princesse toscane, répliqua-t-il; la duchesse de
+Beaufort sera reine. Oh! faites la grimace tant que vous voudrez: si vous
+n'avez que des grimaces pour empêcher ce malheur, baissez la tête, la tuile
+tombe!
+
+En disant ces mots, il faussa compagnie, plus bourru qu'un sanglier.
+
+Quelque chose d'infernalement sinistre brilla sur le sombre visage de
+Zamet, qui, s'éloignant d'un autre côté, murmura:
+
+
+--Nous verrons!
+
+Cependant Henri s'était accroché au bras de Crillon comme un naufragé après
+la planche de salut. Il respirait à longs traits.
+
+--Ah! dit-il, mon brave, combien je suis tourmenté!
+
+--Qui ne l'est pas, sire?
+
+--Est-ce que tu l'es toi?
+
+--Parbleu!
+
+--Sais-tu que tous ces mauvais Français refont une ligue contre moi?
+
+--Bah!... Et pourquoi? demanda l'honnête chevalier.
+
+--Parce que je veux épouser ma maîtresse.
+
+--Il est de fait que c'est une sottise, répliqua Crillon.
+
+--Hein? fit le roi.
+
+--Mais comme la chose vous regarde, et que vous n'êtes plus en jaquette,
+poursuivit Crillon, comme vous vous en trouvez satisfait, épousez,
+harnibieu! épousez!
+
+--A la bonne heure! s'écria Henri en embrassant le chevalier, voilà parler!
+
+--Eh, mon Dieu, l'une ou l'autre, ajouta Crillon, ce sera toujours une
+mauvaise affaire. La peste soit de toutes les femmes.
+
+--Pourquoi dis-tu cela de cet air fâché?
+
+--Parce que... parce que je suis enragé, sire. Voyez-vous ce garde,
+là-bas?
+
+--Là-bas, attends donc, dit Henri en se faisant de sa main un garde-vue.
+
+--Un bon soldat, un coquin qui n'a pas son pareil, un sacripant qui vaut
+son pesant d'or.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il vient de me donner sa démission.
+
+--Que veux-tu?
+
+--Je ne le veux pas! C'est votre meilleur garde!
+
+--Comment l'appelles-tu?
+
+--Pontis.
+
+--Ah! oui, un vaillant. Et pourquoi quitterait-il service?
+
+--Parce qu'il s'est brouillé avec son ami, pour une femme. Il est tout
+séché, tout jauni; il grelotte la fièvre. Pour une femme! Harnibieu! les
+damnés oiseaux! Mais je ne veux pas qu'il parte. Faites-moi plaisir de le
+mander, sire.
+
+--Volontiers.
+
+--Et ordonnez-lui de demeurer aux gardes.
+
+--Si tu y tiens....
+
+--Absolument.
+
+--Va donc me le chercher, j'en fais mon affaire en deux mois.
+
+En effet, Crillon fit un signe et le garde récalcitrant fut amené au roi.
+
+Pontis n'avait plus rien du Pontis d'autrefois. Un demi-siècle de chagrin
+avait éteint ses yeux, fané ses couleurs, fondu ses chairs. Il flottait
+dans sa casaque comme un squelette.
+
+Il s'arrêta à trois pas du roi, qui le considéra quelque temps avec
+bienveillance.
+
+--J'entends qu'on demeure à mon service, cadet, dit Henri. Mon service sera
+bon pour toi, je m'y engage. Je te trouverai des occasions.
+
+Pontis voulut répondre.
+
+--J'ordonne, dit le roi en lui frappant sur l'épaule et en même temps il
+lui mit une poignée de pistoles dans la main.
+
+
+A cette époque, un gentilhomme s'honorait de recevoir l'argent du roi.
+
+Pontis se tut, et n'eût pas songé à refermer ses doigts sur les pièces, si
+Henri ne les lui eût fermés lui-même.
+
+--Il est malade, ce garçon, dit-il en le regardant encore d'un air
+d'intérêt. Soigne-toi, cadet!
+
+Et il partit. Crillon s'approcha de Pontis.
+
+--Et si tu désertes, mauvaise tête, je te fais hacher en morceaux! ajouta
+le chevalier.
+
+--Cela m'est bien égal, dit Pontis les yeux tout rouges.
+
+--Allons, ne vas-tu pas pleurer, grand veau! C'est bon. Je me rends à
+Paris. Je causerai de tout cela avec Espérance... Harnibieu! c'est
+qu'il pleure tout de bon, dit Crillon attendri. Quel âne!
+
+En achevant cette consolation, il laissa tomber à son tour sa main sur
+l'épaule du garde; mais le pauvre squelette n'était plus de force à
+supporter une pareille presse; il plia et s'assit hébété sur le gazon.
+
+
+
+
+XXI
+
+L'AVEU
+
+
+Crillon tint sa promesse. Le soir même il descendait à Paris dans la cour
+du palais d'Espérance.
+
+Le chevalier ne perdit point son temps à observer ce qui se passait autour
+de lui, ni les serviteurs occupés à transporter meubles et bagages, ni ce
+mouvement inséparable d'un déplacement prochain, ni l'aspect à la fois
+triste et agité de la maison, car la maison vit et porte sur sa physionomie
+un reflet fidèle des impressions du maître.
+
+Crillon, laissant son cheval et ses gens dans la cour, alla droit au jardin
+où devait se trouver Espérance.
+
+La soirée fraîche et nébuleuse promettait une nuit de tempête. Des
+tourbillons rapides roulaient dans les allées des bataillons tournoyants de
+feuilles mortes, qui couraient comme des soldats au cri de la trompette.
+
+Ce beau jardin ayant épuisé toutes ses fleurs ne vivait plus que par la
+verdure éternelle des arbres résineux. L'eau n'y coulait plus avec le gai
+murmure de l'été. Les oiseaux noirs et muets campaient en se hérissant dans
+les cimes dépouillées.
+
+Il n'était pas jusqu'au sable, dont les craquements retentissaient plus
+secs et presque sinistres sous le pied du promeneur.
+
+Espérance foulait rêveur et incliné les feuilles jaunies par l'hiver, quand
+le chevalier l'aperçut et l'appela.
+
+Le jeune homme se retourna empressé au son de cette voix amie.
+
+--Ah! chevalier, s'écria-t-il, soyez le bienvenu, je me disposais à vous
+aller voir.
+
+Crillon resta immobile de surprise à l'aspect des ravages qu'une absence si
+courte avait faits sur la fraîche jeunesse de son favori. Espérance, pâli,
+les cheveux divisés par le vent, les joues creuses, les paupières battues,
+souriait avec cette grâce douloureuse de l'ombre rappelée un moment sur la
+terre.
+
+--Lui aussi, s'écria le chevalier. C'est donc une épidémie! Pourquoi vous
+trouve-t-on fané, abattu comme ce pauvre Pontis?
+
+Une fugitive rougeur monta au front d'Espérance; mais il ne répondit rien.
+
+--Est-ce le chagrin de votre brouille? demanda le chevalier. Peut-être? Eh
+bien alors, réconciliez-vous vite.
+
+--Impossible, monsieur.
+
+--Comment! pour une femme, vous resteriez brouillés, ennemis? C'est cela
+qui est impossible, harnibieu!
+
+La rougeur d'Espérance était devenue une flamme dont ses yeux reflétèrent
+la vive lueur.
+
+--Qui vous a dit, monsieur le chevalier, que la cause de ma rupture avec
+Pontis fût une femme?
+
+--Lui, pardieu!
+
+--Et... l'a-t-il nommée, ajouta le jeune homme avec une anxiété qui fut
+remarquée de Crillon.
+
+--Non. Pontis est galant homme. Il ne m'a donné aucun détail. Ce n'est pas
+que je n'éprouve une vive curiosité de savoir quelle femme en ce monde
+mérite que deux amis se séparent à cause d'elle. Pontis se meurt de chagrin
+là-bas comme vous ici. Il est temps de mettre un terme à vos douleurs. Vous
+maigrissez l'un et l'autre à faire pitié. Allons, vous qui n'êtes pas un
+bourru, un entêté, vous qui ne pouvez pas avoir tort, et qui êtes le
+supérieur, faites la première démarche.
+
+Espérance se tut avec l'opiniâtreté d'une décision prise. Crillon ne put
+retenir un léger mouvement d'impatience:
+
+--Je me suis engagé, poursuivit-il, à vous réconcilier tous deux: j'en ai
+parlé devant le roi.
+
+Espérance tressaillit.
+
+--À quoi bon? murmura-t-il vivement; le roi n'a-t-il pas assez de soucis
+pour lui-même sans prendre les nôtres? Pourquoi parler au roi d'une
+brouille d'Espérance avec Pontis? Qu'importe au roi! Quelle idée lui
+aurez-vous donnée? Que dira la cour?
+
+Le ton, la véhémence du jeune homme étonnèrent Crillon, tête féconde où les
+germes en soupçon trouvaient un aliment facile, une croissance rapide.
+
+--Comme vous dites cela! répliqua-t-il avec lenteur en épiant d'un oeil
+pénétrant le visage d'Espérance, sur lequel le blanc et le vermillon se
+succédaient sans relâche, comme les flots de la marée pendant l'orage. Si
+j'eusse pu deviner que vous vous cachiez si soigneusement du roi, ma langue
+n'est pas à ce point vagabonde que je n'eusse pu la retenir.
+
+--Je ne me cache pas, monsieur, mais....
+
+--J'ai été indiscret, interrompit Crillon, Je le vois; et qui sait si je ne
+vais pas être importun.
+
+--Oh! ne le croyez jamais.
+
+--Les affaires de la jeunesse ne me regardent plus, et l'intérêt que j'y
+prends est une maladresse, n'est-ce pas? Les secrets des jeunes gens
+doivent être pour moi aujourd'hui comme ces armes qu'un vieillard ne sait
+plus manier sans se blesser ou blesser les autres. En cette circonstance,
+du moins, j'aurai fait preuve de bonnes intentions, et c'est là-dessus
+qu'il faut m'absoudre.
+
+En parlant ainsi, le chevalier se détourna, pour ne pas laisser voir à quel
+point le reproche d'Espérance l'avait blessé.
+
+--Vous m'affligez, monsieur, dit tout à coup le jeune homme ému, en me
+supposant à votre égard une défiance qui n'existe pas.
+
+--Voilà un siècle que vous ne m'avez vu, que vous n'avez chassé, paru à la
+cour. On en parle, on s'étonne.
+
+--Je fuyais le genre humain.
+
+--Pour une querelle avec Pontis! C'est donc bien grave?
+
+--Très-grave.
+
+--Pourquoi me l'avoir caché?
+
+--J'allais vous voir de ce pas et vous le dire, répondit Espérance avec une
+voix troublée, dont l'expression fit mal au chevalier.
+
+Les yeux de Crillon se portèrent avec plus d'attention de ce visage altéré
+à tous les objets environnants. Ce fut alors pour la première fois qu'il
+aperçut les domestiques travaillant à emballer, à démeubler avec une
+précipitation de mauvais augure.
+
+--Vous alliez me voir, Espérance, où donc?
+
+--Chez vous, sans doute.
+
+--On dirait plutôt que vous partez pour la terre sainte, pour l'Amérique,
+pour la Lune avec tous ces bagages, s'écria le chevalier en essayant de
+rire, dans l'espoir de faire rire le jeune homme.
+
+Mais celui-ci, sans se dérider;
+
+--Je pars, en effet, dit-il, et le principal but de ma visite devait être
+de vous annoncer mon voyage.
+
+Crillon fit un mouvement d'inquiétude; trop de symptômes depuis son arrivée
+lui décelaient une situation grave. Les soupçons commencèrent à se dessiner
+en traits plus prononcés.
+
+--C'est une plaisanterie, n'est-ce pas? demanda-t-il en prenant les mains
+d'Espérance.
+
+--Non, cher monsieur, non, mon ami, c'est une réalité, je pars.
+
+--A Venise, encore?
+
+--Non, dit Espérance avec une mélancolie profonde. J'ai tout épuisé à
+Venise, je n'y trouverais plus de chagrins nouveaux; je n'irai pas là.
+
+--Eh, mon Dieu, où donc? vous me mettez sur les épines.
+
+--Je ne sais pas où je vais, mon cher protecteur, mais ce sera loin et cela
+durera longtemps.
+
+--Un moment, un moment, répliqua Crillon après un pénible silence pendant
+lequel il avait exercé toutes les facultés de son esprit et de son coeur,
+pour deviner le motif d'une telle résolution. Si vous eussiez été à la
+veille d'un combat douteux, périlleux, je suppose que vous fussiez venu à
+moi me demander conseil, sinon assistance.
+
+--Monsieur!...
+
+--Car vous n'oubliez pas, vous ne pouvez oublier, ajouta le chevalier d'une
+voix légèrement tremblante, que dès votre arrivée à Paris je vous ai
+proposé mon amitié, mon soutien; que j'ai été au-devant de vous, moi qui ne
+me prodigue guère.
+
+--Ce souvenir est la seule consolation qui me reste, dit Espérance, troublé
+par le changement soudain qui s'était opéré dans l'accent et dans le regard
+du chevalier.
+
+--La seule consolation qui vous reste! mais où en êtes-vous donc? que vous
+arrive-t-il donc pour que vous ayez besoin d'être consolé? Oh! toute cette
+discrétion cache quelque malheur; déchirons vivement le voile: il y a une
+plaie dessous, je veux la voir! j'en ai le droit.
+
+--Monsieur... je ne sais trop moi-même.
+
+--Détour, subterfuge. Vous êtes l'esprit le plus net et la volonté la plus
+ferme que je connaisse, malgré votre masque d'Apollon. Quand un homme
+trempé comme vous pince ses lèvres, c'est pour ne pas faire la grimace.
+Quand il fait la grimace, c'est qu'il souffre! Plus un mot qui ne soit une
+réponse péremptoire. Je questionne; répondez: Pourquoi êtes-vous changé,
+pourquoi êtes-vous caché, pourquoi êtes-vous brouillé avec Pontis? Enfin,
+pourquoi partez-vous? Oh! ne vous tourmentez pas ainsi les mains avec vos
+ongles, n'essayez pas de détourner vos yeux, de crisper votre bouche! Je
+suis là, je vous tiens, je vous veille. J'attends!
+
+En disant ces mots avec toute l'autorité de son âge, de son rang, de sa
+renommée, Crillon arrêta Espérance au coin de l'allée près d'un banc, loin
+de tous les yeux, il l'assit non sans une certaine violence et se plaça à
+ses côtés.
+
+--Pourquoi partez-vous? répéta-t-il.
+
+Espérance fit un effort et dit:
+
+--Parce que je m'ennuie à Paris, monsieur.
+
+--C'est impossible. Vous êtes riche comme pas un de nous; en bonne santé,
+aimé, recherché de tout le monde, vous ne pouvez vous ennuyer.
+
+--S'il en était autrement, partirais-je?
+
+--Je vois que j'ai mal posé la question; vous êtes très-habile et essayez
+encore à m'échapper. Cela me prouve combien vous avez peu d'amitié,
+d'estime pour moi.
+
+--Monsieur! je viens de vous dire que je n'ai plus que vous au monde.
+
+--Eh! mordieu! si vous m'aimez, faites que je le voie! Vous êtes bien
+jeune, moi, bien vieux, c'est à moi de donner l'exemple du courage.
+Cependant si je me sentais blessé je vous crierais: au secours!
+
+--Ah! monsieur, l'on n'a pas toujours ce bonheur de pouvoir crier quand on
+souffre.
+
+--Ces mots s'échappèrent avec un soupir douloureux.
+
+--A d'autres, c'est possible, mais à moi, s'écria le chevalier, on peut
+tout dire; je suis Crillon, moi!
+
+--C'est vrai. Eh bien, pourquoi le cacherais-je? vous le voyez trop bien,
+je suis malheureux.
+
+--Toi, mon enfant, dit le brave guerrier avec un accent plein de tendresse.
+Espérance est malheureux, mais depuis quand? reprit-il avec un redoublement
+de défiance.
+
+--Oh! la date ne fait rien, chevalier.
+
+--Il n'y a pas longtemps encore tu rayonnais.
+
+--Ce temps est passé; mais n'en parlons plus. Les chagrins sont une part de
+la vie. La vie nous est imposée: bonne ou mauvaise, il la faut prendre.
+Quand j'étais heureux, je n'ai point poussé des cris de joie, pourquoi
+aurais-je aujourd'hui une douleur bruyante? Non. Seulement, les accès
+peuvent me trouver faible, et je ne veux me donner en spectacle à personne.
+Voilà le motif de mon départ.
+
+Crillon secoua tristement la tête.
+
+--Espérance, murmura-t-il, le motif n'est pas celui-là.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Non, vous dis-je. Enfermé comme vous savez l'être, au besoin, indépendant
+comme vous l'êtes, vous ne seriez vu de personne à Paris. D'ailleurs, un
+voyage dans quelque terre suffirait. Mais n'oubliez pas ce que vous m'avez
+dit en commençant la confidence: Je vais loin et pour longtemps.
+
+--Pour user la douleur, chevalier.
+
+--Une douleur d'amour, peut-être, dit Crillon avec intérêt.
+
+Espérance rougit, mais il sut se contenir et répondit:
+
+--Je l'avoue, quand vous devriez me railler de cette faiblesse.
+
+--Ce n'est pas moi qui y essayerai. Je sais compatir à toutes les peines.
+J'ai été jeune; j'ai aimé, ajouta-t-il avec un affectueux sourire;
+cependant il y a du remède aux peines d'amour.
+
+--L'absence, n'est-ce pas?
+
+--Non. L'absence, au contraire, est une des tortures les plus cruelles, la
+plus cruelle après la mort. Mais on en guérit en se rapprochant de la femme
+aimée; vous, au contraire, vous me paraissez fuir cette femme, puisque vous
+partez.
+
+
+--Il est vrai.
+
+--Je ne peux supposer un moment qu'elle ne vous aime pas, c'est une
+hypothèse absurde. Serait-ce donc qu'elle est morte?
+
+--Ne m'interrogez pas, je vous prie, dit Espérance, déjà vous savez plus
+que mon pauvre coeur n'en voulait dire... N'insistez pas.
+
+Crillon, sans l'écouter, continua de rêver.
+
+--Je ne connais aucune femme d'une certaine beauté ou d'un certain rang qui
+soit morte récemment à Paris, murmura-t-il en se parlant à lui-même. Ah!
+nous oublions un genre de supplice... le mariage de celle qu'on aime.
+Mais je ne connais pas non plus de femme qui se marie, si ce n'est
+toutefois la belle Gabrielle.
+
+Espérance devint livide et se détourna vivement lorsque Crillon, sans
+intention maligne, leva sur lui ses yeux, qu'il avait tenus vagues et
+baissés pendant sa rêverie.
+
+--Ah! mon Dieu! pensa le chevalier, frappé d'une idée subite à la vue de ce
+trouble affreux soulevé par ses derniers mots.
+
+--Seigneur, dit Espérance en se levant avec précipitation, la soirée
+s'avance, il fait froid. Vous plaît-il que je commande aux valets de
+rentrer les chevaux?
+
+--Je le veux bien, répliqua distraitement Crillon, dont la main frissonnait
+en caressant sa moustache.
+
+Espérance l'entraîna vers les bâtiments; il le précédait, il le fuyait.
+Chacun de ses mouvements était heurté, fébrile; sa voix déchirait ses
+lèvres.
+
+Crillon le laissa donner quelques ordres incohérents et entra dans la
+maison, où il le guetta pour le prendre au passage. En effet, quand le
+jeune homme reparut, après avoir rafraîchi son front et rétabli la sérénité
+sur son visage, il sentit le bras du chevalier se glisser sous son bras.
+Crillon se dirigeait vers la grande salle vénitienne, où il emmena et
+enferma avec lui le malheureux Espérance, que toutes ces préparations
+n'inquiétèrent pas assez.
+
+Mais on ne se tirait pas à si bon marché des mains du brave Crillon. Ce
+dernier avait eu le temps de réfléchir, de confirmer tous ses soupçons, et
+il avait pris un parti.
+
+--Espérance, dit-il brusquement, je sais votre secret, je connais le motif
+de votre départ. La femme que vous aimez ne se marie-t-elle pas?
+
+--En vérité, répliqua le jeune homme d'une voix éteinte, vous doublez
+l'horreur de mon supplice. Je pars pour fuir une pensée mortelle et vous
+vous obstinez à me l'infliger sans miséricorde. Eh bien oui, j'aime une
+femme qui se marie, une femme qui épouse un roi. Devinez-vous! Êtes-vous
+satisfait? Aurai-je au moins le bonheur de vous faire avouer que je suis le
+plus malheureux des hommes.
+
+--Pauvre Espérance, reprit Crillon abattu. Vous aviez raison. Le mal est
+sans remède. Oh! malheureux, malheureux Espérance, à Dieu ne plaise que
+j'ajoute quelque chose à votre infortune.
+
+--Au moins vous me plaindrez, mon ami, n'est-ce pas?
+
+--S'il s'agissait d'une femme ordinaire, poursuivit le vieux guerrier, je
+ne voudrais pas éteindre en vous l'espoir. Je vous encouragerais à
+surmonter tous les obstacles. Vous me verriez ardent comme un jeune homme,
+plus ardent que vous à disputer cette femme, fût-ce à son mari. Car je vous
+aime, Espérance, et aucune folie ne me coûterait pour vous consoler. Mais
+ici, que faire? Cette femme, je ne puis que vous supplier de n'y plus
+penser.
+
+--Oui, murmura vivement Espérance, c'est une image sans corps, un rêve
+chimérique, et vous êtes trop sage pour m'encourager dans le délire. N'en
+parlons plus, je vous le demande humblement.
+
+--Cette femme, mon pauvre enfant, est aimée du roi, de mon roi, qui pour
+elle sacrifierait tout, même sa vie. Je ne puis vous aider contre le roi.
+Je ne puis songer qu'avec horreur au chagrin que lui causerait pareille
+tentative. Non... tout à l'heure encore il parlait d'elle, il la défendait,
+il m'ouvrait son coeur, et je lui ai conseillé de tout braver pour épouser
+la duchesse. Je sais que je vous déchire l'âme, mon cher enfant, mais il le
+faut. La route est tracée: c'est un sacrifice douloureux à faire.
+
+--Je l'avais fait déjà, vous voyez, interrompit Espérance, puisque je vous
+annonçais mon départ.
+
+Crillon se recueillit. Il joignit ses mains. La froide résignation du jeune
+homme, son sourire fixe, la contraction de ses lèvres annonçaient un
+désespoir violent, combattu par un courage capable de tuer l'homme en
+étouffant la douleur.
+
+--Rien à faire, dit-il encore. Quand même il ne s'agirait pas du bonheur du
+roi, quand même il me serait possible de vous aider, le voudrait-elle?
+repousserait-elle les conseils d'une ambition qui la porte au trône?...
+Et, contre l'ambition, que peut l'amour chez une femme?
+
+--Oh! que parlez-vous d'amour? s'écria Espérance ramené à son caractère par
+l'accusation si injuste que formulait sans s'en douter le brave Crillon, de
+l'amour entre la duchesse et moi! Ah! monsieur, la noble femme sait-elle
+seulement ma folie? soupçonne-t-elle mon audace?
+
+--Quoi... vous n'avez point parlé?
+
+--Jamais, dit le généreux jeune homme, jamais je n'ai parlé ni même pensé
+devant elle. Cette passion n'a jamais eu d'écho. Gabrielle aime trop le
+roi, et il mérite trop bien d'être aimé. Elle s'est donnée à lui si
+loyalement, il l'appelle aujourd'hui si loyalement sa femme! Que ferais-je
+entre eux, moi, un inconnu, un inutile, un oisif? J'irais empoisonner leur
+bonheur en y versant mes coupables pensées!... Vous dites qu'elle a de
+l'ambition. Quoi de plus respectable, seigneur? ne s'agit-il pas de son
+honneur à recouvrer, de son fils à doter? Mon Dieu! mais cette passion que
+vous avez devinée parce que mon coeur pour vous est transparent, cette
+folie deviendrait un crime abominable si la duchesse en pouvait soupçonner
+l'existence. Je pars, vous ai-je dit; mais si je pouvais croire que
+quelqu'un a pénétré mon secret, je ne partirais pas, je me tuerais.
+
+Crillon se leva, s'approcha d'Espérance, et l'enveloppa de ses bras.
+
+--Oui, partez, dit-il, mais ne faites pas le voyage en homme qui se désole,
+en homme qui se presse. Tout n'est point perdu pour vos vingt ans, pour
+votre brave coeur. Qui sait les trésors que vous garde l'avenir. Enfant! ne
+niez pas, ne vous révoltez pas.
+
+--Oh! faites-moi du moins la grâce, s'écria Espérance éperdu, de croire que
+je ne me consolerai jamais. Non, mon ami, jamais. On ne retrouve pas une
+pareille femme. Vous voulez bien, n'est-ce pas, que ce misérable coeur
+laisse saigner devant vous sa blessure? Joie ineffable! je puis donc parler
+à quelqu'un! Me voilà frappé dans ma vie, seigneur, je n'ai plus de force,
+plus de courage. Mon devoir accompli, je sens que l'âme m'échappe... Il
+y a si longtemps que je vivais par cette fibre qui vient de se rompre.
+J'aimais déjà Gabrielle quand je suis parti, vous savez... Eh bien, je
+vais partir encore; mais je n'ai plus même de larmes. Ne me consolez pas,
+c'est inutile. Comment aurais-je du chagrin? comment souffrirais-je
+désormais? Je suis mort!
+
+Crillon cacha dans ses mains son visage morne.
+
+--Enfant, dit-il, vous m'écouterez, parce que chez moi c'est un coeur qui
+parle. Je comprends que vous n'aimiez plus Paris. Quittez-le.
+
+--Et j'aurai encore la douleur de vous perdre, s'écria Espérance.
+
+--Pourquoi? dit le chevalier d'un ton calme. Vous n'aurez jamais été plus
+près de moi qu'à compter de ce départ, car je partirai avec vous.
+
+--Vous, monsieur?
+
+--Certes. Je vieillis; le roi a fait la paix, il n'a plus besoin de moi
+dans le bonheur. Vous m'aurez pour compagnon: voulez-vous?
+
+--Mais, seigneur, dit le jeune homme en regardant Crillon avec une
+admiration mêlée de stupeur, d'où vient que vous me feriez un pareil
+sacrifice, vous que les plus illustres destinées attendent, prix des plus
+glorieux services; vous qui n'avez parcouru que la moitié de votre carrière
+d'honneurs? comment me préférez-vous à la gloire?
+
+--Croyez-vous que j'aie un coeur de pierre, répondit Crillon? Je vous dis:
+souffrez avec courage, mais à la condition que je vous aiderai à souffrir.
+
+--Enfin, qu'ai-je fait pour que vous m'honoriez d'une si précieuse amitié?
+Car vous me proposez de quitter pour moi le plus grand roi du monde, et,
+j'en suis sûr, vous ne me quitteriez pas pour un roi.
+
+--C'est vrai, dit le héros embarrassé par la naïve question du jeune homme.
+Ne me demandez-vous pas la cause de mon attachement pour vous? elle est
+toute simple. Comment ne vous aimerait-on pas? Connaissez-vous mieux,
+Espérance. Vous êtes bon, vous êtes noble et vous êtes beau. Les yeux se
+réjouissent de vous voir, les âmes s'épanouissent au contact de votre âme.
+Que de rois ne vous valent pas! Ah! je ne vous ai pas aimé comme cela du
+premier coup. Non. Malgré la recommandation de votre mère... car c'est
+votre mère qui vous a adressé à moi... Rien que pour cette raison,
+Espérance, vous devriez m'aimer. Tenez, il faut m'aimer beaucoup, mon
+enfant, et vous persuader ce que vous disiez tout à l'heure par
+délicatesse, c'est-à-dire que vous n'avez plus que moi au monde. Et si je
+croyais ne pas suffire à vous consoler avec le temps... si je doutais de
+votre amitié... si je vous voyais ingrat... Non. Embrassez-moi. Mon
+coeur se fond quand je vous tiens dans mes bras.
+
+Espérance obéit. Il appuya sa tête endolorie sur cette vaillante poitrine
+et endormit sa douleur aux battements d'un coeur qui n'avait jamais failli.
+
+
+
+
+XXII
+
+LA PROPHÉTIE DE CASSANDRE
+
+
+Le temps avait marché. Toutes les forces coalisées contre Gabrielle
+grandissaient en silence. Espérance attendait que Crillon fût prêt à
+partir. Le chevalier avait fait promettre à son ami la patience et la
+résignation jusqu'à une occasion favorable.
+
+Espérance mettait son point d'honneur à ne rien trahir de ses souffrances.
+On ne parlait autour de lui que d'un voyage fort beau, fort long, qu'il
+allait entreprendre avec Jean Mocquet pour l'honneur de la science et pour
+la gloire d'ajouter quelques colonies au royaume.
+
+En attendant, le jeune homme concentrait sa douleur: il s'en nourrissait.
+Renfermé chez lui ou feignant de s'absenter pour des chasses dans les
+forêts éloignées, il disparaissait peu à peu du monde et de la cour. On ne
+le vit qu'une ou deux fois figurer dans les joyeuses fêtes du carnaval.
+
+Il avait évité soigneusement Pontis. Décidé à rompre avec le pauvre garde,
+puisque son absence devait être éternelle; il se promettait cependant de
+l'aller trouver la veille du départ, de l'embrasser, de lui pardonner; car
+cette amitié tendre n'était pas éteinte dans le coeur d'Espérance. Il
+savait, par des rapports fidèles, la douleur de Pontis depuis leur
+séparation. Rien n'avait pu consoler le garde. Son caractère avait changé
+comme son corps. Sombre, irascible, taciturne, Pontis restait couché
+pendant tout le temps qu'il n'accordait pas au service, et ces deux jeunes
+gens, naguère si brillants, si bruyants, s'étaient éteints comme des
+chrysalides.
+
+À l'intérieur, Espérance menait la même vie. Le carême touchait à sa fin,
+et comme le roi, à cette époque, habitait ordinairement Fontainebleau avec
+la cour, c'est de là que tous les matins arrivait au jeune homme le présent
+quotidien de Gabrielle. Le genre en était changé, ce n'était plus qu'une
+fleur morne et desséchée, touchant emblème d'une vie arrêtée dans son
+épanouissement. Ces témoignages de constance n'étonnaient point Espérance;
+il connaissait l'âme de cette généreuse femme. Mais, plus elle s'attachait
+à perpétuer en lui la mémoire de l'amour, plus il se croyait obligé de
+répondre par une magnanimité pareille.
+
+--Le devoir de Gabrielle, se disait-il, est de me tendre incessamment la
+main. Le mien est de fuir Gabrielle. Chacun de nous travaille ainsi au
+bonheur de l'autre.
+
+Et il persévérait dans son isolement, et il accélérait les apprêts de son
+départ. Le consentement de Gabrielle à cette séparation lui semblait acquis
+par un silence que rien n'avait rompu depuis leur dernière entrevue à la
+Chaussée.
+
+Au commencement de la semaine sainte tout était achevé. Le printemps
+venait. Les dispenses de Rouen pour le divorce, et par conséquent pour le
+nouveau mariage du roi étaient en chemin, dans la valise du courrier royal.
+Espérance avait commandé ses chevaux pour le lendemain, et, d'accord avec
+Crillon, qui, plus tard, l'eût été rejoindre, il devait seul se mettre en
+route. Une dernière fois, le pauvre exilé voulut se promener dans sa maison
+et lui faire des adieux éternels.
+
+Il avait été si heureux dans cette douce retraite; elle était parsemée des
+reliques de son amour. Partout un souvenir de Gabrielle s'offrait à ses
+yeux, se heurtait à son pied, caressait sa main. L'infatigable amie avait,
+jour par jour, fini par emplir de sa pensée la maison tout entière, depuis
+le vestibule où s'épanouissaient les orangers donnés par elle, depuis les
+dressoirs garnis des mille caprices de sa fantaisie, jusqu'aux murailles
+tapissées, jusqu'aux volières peuplées d'un monde babillard, jusqu'aux
+herbiers gonflés de plantes, jusqu'aux panoplies hérissées d'armes,
+jusqu'aux médailliers riches de merveilles, jusqu'aux casiers gorgés de
+volumes dont chacun, fût-ce un livre de science abstraite ou un traité de
+théologie, représentait pour Espérance une pensée d'amour.
+
+La biche suivait partout son maître, frottant son front velu à la main
+pendante qu'elle léchait de temps en temps. Et chaque pas d'Espérance,
+parmi tous ces monuments du passé, faisait un bruit qui amollissait son
+coeur.
+
+--Hélas! se disait-il, ce départ est bien véritablement l'image de la mort.
+Le mourant n'emporte rien de ces richesses tant aimées. Une bague, un
+portrait chéri, quelque bijou, voilà tout le bagage qui peut tenir avec moi
+dans le sépulcre. Le reste est abandonné aux étrangers. Tout ce que vivant
+il aima, ce qu'il soigna de ses mains, ce qu'il adora, éphémères idoles, il
+le laisse après lui à des gens qui manieront grossièrement ces reliques et
+les profaneraient d'un équivoque sourire s'ils pouvaient deviner le prix
+que l'ancien maître y attacha.
+
+Moi qui possède une telle quantité de ces richesses précieuses pour moi
+seul, qu'en vais-je faire? Les garderai-je avec moi sur des chariots, sur
+des vaisseaux, emballant tour à tour et déballant, ridicule voyageur, ces
+ustensiles de ma vie d'amour? Cependant j'ai appris à vivre au milieu de
+ces riens fragiles, j'en ai fait mon horizon, et ma vue souffrirait de s'en
+passer! Les laisserai-je en partant, comme le mort dont je parlais tout à
+l'heure? Mais alors il se trouvera des gens qui toucheront sans respect ce
+qu'a touché Gabrielle. Non; j'imiterai le sage qui porte tout sur lui. Je
+choisirai le plus petit joyau, la plus fine dentelle, la fleur le plus
+récemment imprégnée de son souffle, je les enfermerai sur mon coeur, et
+quand mes chevaux seront sortis, mes valets congédiés, quand je serai seul
+à la maison, un pied levé pour en partir, je brûlerai tous mes trésors à
+leur place. Les métaux se fondront avec le cristal, les marbres seront
+dévorés, les oiseaux libérés s'enfuiront; livres, meubles, étoffes
+tomberont en cendres; la maison aussi disparaîtra dans ce gouffre de feu,
+et peu de jours après, tout ce que j'ai touché, aimé, usé, sera effacé
+comme le maître dans la mémoire des hommes. J'aurai fait de tout cela un
+immense tombeau, où quelque peu de moi dormira inséparable d'une partie de
+Gabrielle.
+
+Comme il achevait de formuler cette pensée avec un serrement de coeur et
+des soupirs bien permis à une telle infortune, un léger bruit le fit
+tressaillir; il se retourna, Gratienne était devant lui, haletante, et
+s'écria joyeusement:
+
+--Dieu merci! le danger est passé!
+
+Il faudrait n'avoir jamais aimé pour ne pas comprendre l'effet que
+produisit sa présence sur le jeune homme encore palpitant d'avoir remué les
+plus douloureux souvenirs. Quelle douceur il a pour l'amant, ce visage
+souvent trivial de la confidente! Quel ange pourrait espérer un meilleur
+accueil, quand même il apparaîtrait dans toute sa beauté, dans toute sa
+gloire!
+
+Gratienne, moins belle qu'un ange, était pourtant une physionomie heureuse
+et souriante. Bien des fois le coeur du jeune homme avait tressailli au
+bruit de son pas, comme si elle eût été Gabrielle, mais jamais cependant il
+ne l'avait trouvée bonne et belle comme en ce moment. Il poussa un cri de
+joie et courut à elle les bras étendus.
+
+Gratienne lui demanda si personne n'écoutait, et sur l'assurance qu'elle en
+reçut, elle ajouta:
+
+--J'apporte une lettre de madame la duchesse, mais pour l'avoir, il
+faudrait me laisser seule un moment dans cette chambre.
+
+Et elle rougit.
+
+Espérance la regarda sans comprendre.
+
+--Comme souvent on m'a suivie, arrêtée, volée même, quand j'allais à la
+petite maison du faubourg, reprit Gratienne, j'ai caché cette lettre sous
+mes habits. Cette fois, pour me la prendre, il eût fallu me tuer, et les
+ennemis de madame n'osent pas encore assassiner en plein jour, dans la rue.
+
+Espérance remercia la courageuse fille et l'enferma. Tout en passant dans
+la chambre voisine, il se demandait avec un trouble inexprimable ce que
+pouvait renfermer cette lettre, la première que lui eût jamais écrite
+Gabrielle.
+
+--Elle est assez honnête, assez brave, pensa-t-il, pour vouloir me donner
+un témoignage palpable de l'amour qu'elle a eu pour moi. Noble imprudente,
+qui jamais ne transige avec le devoir de son coeur, elle rougirait de ne
+pas se livrer à moi comme je me suis donné à elle!
+
+Cette idée l'exalta un moment, mais la conséquence en fut triste.
+
+--C'est donc un adieu qu'elle m'envoie, pensa-t-il, l'adieu éternel. C'est
+donc fini!... Elle va donc m'ordonner de l'oublier à jamais!
+
+Gratienne rouvrit la porte, Espérance avait le front penché, les yeux
+troubles.
+
+--Voici, dit-elle en lui offrant un petit sachet brodé de soie et imprégné
+d'un de ces mystérieux parfums de l'Orient, qui font rêver de femmes et de
+fleurs.
+
+Il l'ouvrit et prit le papier qui s'y trouvait enfermé. Gratienne
+s'approcha de la fenêtre et tourna le dos discrètement pour le laisser lire
+en toute liberté.
+
+«Ami, disait Gabrielle, je sais que vous voulez partir, je sais qu'on en
+parle pour demain, et M. de Crillon l'a dit devant moi avec une sorte de
+conviction qui m'épouvante. Ce n'est pas que j'y croie, mais tout m'alarme.
+Non, je ne croirai jamais que vous partiez sans m'avoir parlé une dernière
+fois. Cependant, vous êtes assez généreux pour avoir ce triste courage.
+Vous m'aimez assez pour vous sacrifier ainsi. J'en tremble en écrivant. Ne
+faites pas cela, au nom du ciel, car vous me réduiriez à un tel désespoir,
+que j'irais chercher au bout de la terre le suprême adieu que vous me
+devez.»
+
+«Il y a demain grande chasse à Fontainebleau; vous y pouvez venir. Nous
+serons seuls. Soit que vous arriviez secrètement, soit que vous vous
+montriez, je vous attends; Gratienne vous expliquera où et comment. Songez
+que je n'accepterai aucune excuse. Une heure après votre refus, vous me
+verriez arriver chez vous.»
+
+Après avoir lu et relu, Espérance tomba dans une profonde perplexité.
+
+Jamais l'amour loyal ne s'était exprimé plus clairement; jamais ordre plus
+net n'avait été donné par un maître plus légitime. Désobéir, c'était
+risquer de compromettre une femme dont la bravoure en ses moments
+d'exaltation ne connaissait pas de limites; obéir, n'était-ce pas risquer
+plus encore?
+
+Telle fut la thèse que le malheureux Espérance creusa laborieusement
+pendant de longues minutes qui semblaient des heures à Gratienne.
+
+Il se disait que Gabrielle avait le droit d'exiger ce dernier adieu, que le
+moyen proposé était facile; quand sans se cacher, on arrivait à une
+entrevue sans danger même sous les yeux des plus cruels ennemis de
+Gabrielle. D'un autre côté, quelle signification aurait une entrevue
+publique. À quoi bon rechercher ces poignantes douleurs qui n'ont pas le
+droit de se produire? Dans quel but Gabrielle ordonnait-elle à son amant de
+subir la torture sans pousser un soupir, sans verser une larme? Était-elle
+à ce point sûre d'elle-même qu'elle voulût affronter une pareille
+souffrance? L'héroïsme n'était-il pas suffisant? Refuser la femme qu'on
+adore lorsqu'elle s'offre à nous; la supplier d'oublier l'amant pour ne
+songer qu'à sa fortune et à son fils, n'est-ce point assez pour satisfaire
+au devoir? Fallait-il y ajouter la douleur de contempler cette femme aux
+bras d'un autre? Voilà pourtant le spectacle qu'Espérance irait chercher à
+Fontainebleau.
+
+Dans l'autre hypothèse, c'est-à-dire en refusant l'entrevue,
+qu'arrivait-il? Gabrielle se compromettrait peut-être. Peut-être
+n'attendait-on qu'une fausse démarche d'elle pour l'accabler? Aimante,
+vaillante, capable de tout, elle arriverait en effet chez Espérance. Et
+surprise en un pareil rendez-vous elle était bien perdue.
+
+--Non, lui dit la raison, elle ne fera pas cela. D'ailleurs, il dépend de
+moi qu'elle ne le fasse pas. J'aime mieux mourir que d'aller froidement à
+Fontainebleau et réciter devant témoins des adieux ridicules. Quant à un
+entretien secret, la mort est peut-être au bout. Je n'irai pas à
+Fontainebleau. L'égoïsme à deux m'en fait un impérieux devoir.
+
+Mais serai-je assez sot, assez lâche pour lui dire que je n'irai pas?
+Provoquerai-je par fanfaronnade une générosité insensée, dont le résultat
+ruinerait la noble créature? Non. Ce départ que j'avais fixé à demain, je
+l'effectuerai ce soir même. À peine Gratienne sera-t-elle hors d'ici, que
+j'en sortirai, derrière elle. Au moment où elle rendra ma réponse à
+Gabrielle, j'aurai fait cinquante lieues; au moment où Gabrielle m'attendra
+à Fontainebleau, je serai sorti de France; au moment où elle aurait la
+magnanimité de me venir chercher chez moi, comme elle dit, la maison sera
+un monceau de cendres déjà froides; le maître sera un souffle, une ombre,
+une fable. Gabrielle ne trouvera plus même un prétexte pour se faire tort.
+Allons! voilà comment peut agir un homme, voilà comment l'on peut sauver
+une femme. C'est décidé, c'est fait. Gratienne! dit-il.
+
+Gratienne s'approcha, le coeur oppressé par cette longue attente qui lui
+semblait un mauvais témoignage de l'empressement d'Espérance à satisfaire
+sa maîtresse.
+
+--Ma bonne Gratienne tu disais vrai tout à l'heure. Les périls sont grands
+autour de nous; mais nous y sommes habitués. J'irai à Fontainebleau: j'irai
+demain. À quelle heure Mme la duchesse préfère-t-elle m'y voir?
+
+--Si vous venez pour la chasse, ce sera le matin, et l'on saura, au retour,
+trouver l'instant de vous faire parler à madame.
+
+--Le soir, j'aurai gagné plus de temps, pensa Espérance, et il ajouta:
+
+--J'aime mieux le soir, Gratienne.
+
+--Madame l'aimera mieux aussi. Après le souper, elle sera souffrante, elle
+se retirera, elle sera tout à fait libre.
+
+--Mais comment pénétrerai-je au château?
+
+--Cela me regarde. Soyez, une heure après la nuit tombée, au pied de
+l'escalier à vis, dans la cour Ovale. L'on soupera, nul ne vous peut
+remarquer à ce moment. Je vous conduirai à l'endroit choisi par madame.
+
+--C'est convenu, dit Espérance. La nuit vient à six heures, je serai à sept
+au pied de l'escalier à vis.
+
+--Bien, monsieur. Je pars joyeuse, plus légère qu'en arrivant.
+
+--La duchesse, tu ne m'en parles pas, dit Espérance avec mélancolie.
+Toujours belle, toujours florissante, n'est-ce pas?
+
+Gratienne secoua la tête.
+
+--Si vous l'aviez vue écrire cette lettre, répliqua-t-elle, vous eussiez
+mis moins de temps à me rendre la réponse.
+
+--Oh! ne crois pas que j'aie hésité, dit Espérance remué jusqu'au fond du
+coeur. Ne comprends-tu pas toutes mes craintes? Enfant! sache que sa vie
+dépend d'une imprudence que je lui laisserais commettre.
+
+--Je le sais, et c'est pour cela que mon coeur battait si fort en apportant
+ce billet. C'est une preuve, ce billet, une preuve mortelle.
+
+--Rassure-toi, dit Espérance avec une émotion qui brisait sa voix et
+faisait trembler sa main, la preuve ne fera mourir personne.
+
+Il alluma une bougie d'un candélabre, et, après avoir baisé passionnément
+la lettre sur tous les endroits qu'avait pu toucher la main de Gabrielle,
+il brûla le papier, en broya les cendres dans ses doigts.
+
+--Tu diras tout ce que tu as vu, Gratienne, reprit-il, et tu répéteras tout
+ce que j'aurai dit.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--J'aime Gabrielle jusqu'à la mort; retiens bien cela Gratienne.
+
+--Oh! oui, je retiendrai cela, moi qui le pense presque aussi tendrement
+que vous le dites.
+
+--Et, quoi que je fasse, Gabrielle doit se dire: Il l'a fait par amour pour
+moi.
+
+--Mais que ferez-vous donc? s'écria la jeune femme épouvantée de l'accent
+avec lequel ces paroles venaient d'être prononcées.
+
+--Je le dirai demain soir à la duchesse, se hâta d'ajouter Espérance
+honteux de s'être laissé entraîner au bonheur d'envoyer un si tendre adieu
+à celle qu'il ne voulait plus revoir.
+
+Gratienne, calmée par cette réponse, sourit et se dirigea vers l'escalier.
+On eût dit qu'il ne pouvait se décider à la laisser partir:
+
+--Tu vas bien souffrir cette nuit pour retourner ainsi à Fontainebleau, dit
+Espérance, il fait froid. La litière va lentement. Je gage qu'elle met sept
+heures à faire le trajet.
+
+--Je dormirai en route, trop heureuse de rapporter demain matin une réponse
+qui réjouira le coeur de ma maîtresse.
+
+Elle partait. Espérance la retint et courut au coffre de sa chambre.
+
+--Que cherchez-vous, dit-elle?
+
+--C'est aujourd'hui la première fois que tu m'apportes une lettre d'elle,
+murmura le jeune homme, j'ai le droit de te payer cette bienvenue.
+
+Il lui mit dans la main un collier d'émeraudes dont la richesse arracha un
+cri d'admiration à Gratienne.
+
+--Mais, monsieur, je n'oserai jamais porter cela! s'écria-t-elle.
+
+--Ces émeraudes! ce sont mes couleurs, dit-il en souriant. Je m'appelle
+Espérance! souviens-toi de moi.
+
+En parlant ainsi il l'embrassa. Ce baiser, ce présent, avaient, malgré les
+efforts d'Espérance, une solennité qui laissa Gratienne plus défiante que
+jamais, et elle se disposait à lui en demander l'explication, quand trois
+coups, frappés d'une certaine façon, retentirent à la porte.
+
+--C'est l'intendant qui m'appelle, dit Espérance, il faut que ce soit
+quelque chose d'important.
+
+Gratienne se blottit derrière un rideau, Espérance entr'ouvrit la porte
+pour demander de quoi il s'agissait.
+
+
+--Seigneur, une femme vient d'arriver, dit tout bas l'intendant, elle veut
+vous parler.
+
+--Son nom?
+
+--Elle a refusé de le dire.
+
+--Je n'ai affaire à aucune femme, congédiez-la.
+
+--Elle insiste beaucoup trop, seigneur, et c'est une étrangère qui
+s'exprime mal et comprend mal aussi. J'ai pu saisir seulement qu'elle
+appelle monseigneur, Speranza.
+
+Le jeune homme tressaillit.
+
+--Une femme petite, brune, vive, dit-il.
+
+--Oui, seigneur, très-vive.
+
+--Renvoyez, renvoyez vite! s'écria Espérance en poussant dehors
+l'intendant.
+
+Mais celui-ci s'arrêta à moitié chemin dans l'escalier, la femme qu'il
+allait congédier lui barrait le passage. Elle avait forcé les deux valets
+de garde et montait résolument chez Espérance en dépit des instances et des
+efforts de trois personnes.
+
+--Madame, dit enfin l'intendant furieux, vous avez entendu l'ordre de
+monseigneur?
+
+--Dites-lui qu'il y va de sa vie! répliqua l'étrangère en continuant
+d'avancer.
+
+Et, haussant la voix de façon à être entendue d'Espérance, qu'elle savait
+être derrière la porte, elle ajouta en toscan:
+
+--Et d'une autre bien plus précieuse pour vous, Speranza!
+
+Ces mots, prononcés avec une intonation funèbre, n'admettaient point de
+résistance. Espérance remit Gratienne à l'intendant, avec ordre de la
+conduire dehors par l'escalier dérobé. Et, pour accélérer le départ de
+celle-ci qui hésitait, faute du comprendre:
+
+--Va donc, s'écria-t-il d'une voix sourde, sinon tu es perdue!
+
+Puis, fermant la porte, il s'élança sur le palier à la rencontre de la
+femme qui gravissait la dernière marche, et que sa présence arrêta
+aussitôt.
+
+--Voilà une audace étrange! dit-il en italien. Avez-vous perdu le sens,
+Leonora, pour oser vous présenter chez moi?
+
+--Speranza, interrompit l'Italienne, est-ce que vous avez eu l'imprudence
+de répondre par écrit à la duchesse?
+
+Espérance sentit son coeur défaillir à cette terrible question.
+
+--Si vous avez écrit, ajouta rapidement Leonora, reprenez la lettre; il en
+est temps encore.
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, balbutia-t-il fort pâle.
+
+--Je dis que si Gratienne porte sur elle un écrit de vous, elle, la
+duchesse et vous, vous êtes perdus tous trois! Rappelez-la donc, s'il en
+est ainsi, et brûlez votre lettre comme vous venez de brûler celle de la
+duchesse, dont la fumée plane encore sous cette voûte.
+
+--Un nouveau piège, n'est-ce pas? murmura Espérance partagé entre la
+défiance et la terreur.
+
+Leonora gravement:
+
+--Depuis Villejuif j'ai suivi Gratienne, je l'ai vue entrer chez vous; il
+ne dépendait que de moi de la saisir, de l'empêcher d'arriver jusqu'à vous
+ou d'intercepter son message. Gratienne vient de sortir, nos agents sont au
+dehors, elle ne ferait point cent pas sans être arrêtée avec votre lettre!
+Voila pourquoi je vous dis: rappelez Gratienne, Speranza. Me
+comprenez-vous? Est-ce un piège?
+
+Espérance ne trouva rien à répondre. L'argument était écrasant; son air
+abattu prouva qu'il était persuadé.
+
+--Allons, tant mieux, continua Leonora, voyant qu'il restait immobile. Vous
+n'avez pas écrit, tant mieux. Mais j'ai d'autres choses à vous dire;
+recevez-moi chez vous ou dans le jardin, comme il vous plaira; je ne puis
+parler ainsi sur l'escalier.
+
+En achevant ces mots, elle redescendit. Espérance la suivit, dompté,
+stupéfait.
+
+Lorsqu'ils furent dans le jardin et que le jeune homme eut pris le temps de
+se remettre en garde contre la nouvelle attaque qu'il prévoyait:
+
+--J'écoute, dit-il, non sans être étonné de votre équivoque démarche, mais
+j'écoute.
+
+--Jamais, répliqua Leonora, vous n'avez eu plus besoin de votre attention.
+Speranza, quoi que soit votre désir de me trouver en défaut, pénétrez-vous
+du sens de mes paroles. Figurez-vous que c'est une prophétesse antique qui
+vous parle.
+
+--Je vous savais déjà devineresse, interrompit ironiquement Espérance;
+antique, je l'ignorais.
+
+--Pour l'amour du Christ, ne raillez, pas. Depuis notre dernière entrevue
+vos ennemis ont fait des progrès rapides, immenses. Ils sont arrivés au but
+de leur ambition et touchent à celui que s'était proposé leur vengeance. Un
+avenir trop prochain vous fera comprendre mes paroles forcément obscures
+aujourd'hui. Speranza! depuis longtemps j'entends dire que vous allez
+partir et vous ne partez pas. De chez moi je surveille chaque jour vos
+indécisions, je vois faire et défaire mille fois les apprêts destinés à
+tromper des yeux moins clairvoyants que les miens. Aujourd'hui, plus de
+délai possible. Tout touche à l'événement. Speranza partez!
+
+Elle avait parlé avec tant de solennité, d'autorité douce, sa parole était
+si vibrante et si affectueuse à la fois, toute sa personne respirait une
+émotion si vraie ou si bien jouée, que le jeune homme en fut touché trop
+profondément pour le dissimuler.
+
+--Mais je pars demain, vous le savez bien, vous qui savez tout,
+répondit-il. D'ailleurs, ce conseil, quel sentiment vous le dicte? Ce que
+j'ai vu de vous me permet de suspecter même vos services.
+
+--C'est vrai, dit-elle tristement; mais oubliez mes actes et n'observez que
+mes paroles. Souvenez-vous que j'ai commencé par vous aimer!...
+
+--Allons donc! l'hypocrisie est une de vos armes les plus dangereuses. Plus
+vous enveloppez de miel vos perfidies, plus je me défie. Henriette aussi
+m'a aimé... Quant à Leonora, il me suffit pour l'apprécier d'avoir vu à
+l'oeuvre Ayoubani.
+
+--Oh! murmura l'Italienne avec colère, l'oeuvre d'Ayoubani n'était pas
+dirigée contre vous; Ayoubani travaillait pour elle-même... contre...
+Mais, à quoi bon trahirais-je mes secrets; vous ne me croyez pas?
+
+--Non! dit résolument Espérance.
+
+--Speranza! interrompit Leonora, que cette nouvelle insulte si méritée fit
+bondir comme un coup de fouet, je vous ai prouvé tout à l'heure du
+dévouement en laissant arriver ici et sortir librement Gratienne....
+
+--Vous ne m'avez rien prouvé du tout. Il peut entrer dans vos vues de
+paraître généreuse à huit heures du soir pour mieux m'égorger à minuit.
+
+--Maudite que je suis! s'écria-t-elle en déchirant avec fureur le mouchoir
+qu'elle tenait à la main. Eh bien! je t'ai dit tout à l'heure de partir, je
+te le répète, je t'en supplie, je t'en conjure. Chaque minute que tu passes
+en ce pays t'enlève une année d'existence. Speranza, tu ressembles à ces
+oiseaux brillants, téméraires, qui ont suspendu leur nid aux plus beaux
+roseaux des fleuves. Un jour l'orage s'allume, les eaux bouillonnent...
+le roseau déraciné roule englouti. Pars, Espérance; pars sans regarder en
+arrière... je ne puis t'en dire davantage. Dieu m'est témoin que je
+donnerais la moitié de mon sang pour te sauver!
+
+--Je comprends vos allusions, dit froidement Espérance. Ce roseau menacé,
+c'est la duchesse, n'est-ce pas?
+
+--Oui!
+
+--Qu'ai-je de commun avec la duchesse?
+
+--Il serait trop grossier de me nier, à moi, l'intérêt que tu portes à
+cette femme, à moi qui sais tout! Cette femme est perdue, te dis-je, rien
+au monde, rien ne pourrait plus la sauver. Fuis-la, si tu ne veux
+t'ensevelir sous ses ruines.
+
+--Rien ne la sauverait, dites-vous, oh! j'espère que si, répliqua Espérance
+avec une sardonique douceur, ce qui la perd, c'est sa malheureuse ambition.
+Est-ce qu'on ne la sauverait pas, dites, si elle renonçait au trône?
+
+--C'est le seul moyen, je l'avoue.
+
+--Ah! pauvre démon, ta ruse est éventée, s'écria Espérance triomphant, tes
+grands mots cachaient de bien pitoyables mystères. Si tu veux m'épouvanter,
+trouve autre chose: voici le moment de m'ouvrir ta boîte à secrets!
+
+--Assez! répliqua Leonora d'une voix sourde en serrant fortement le bras
+d'Espérance. J'en ai trop dit peut-être. Peu de mots, grands ou petits,
+vont désormais sortir de ma bouche; je prie le Seigneur de les faire
+pénétrer jusqu'à ton coeur endurci. Pars! ne revois jamais Gabrielle! Pars
+plus rapidement que la flèche. Mais ton oreille est sourde, ton coeur est
+fermé, tu continues à rire. Fais donc ce que tu voudras; cours où ta
+destinée t'entraîne; seulement, à l'heure fatale rappelle-toi tout ce que
+je t'ai dit; tu l'auras voulu! Tombe et ne m'accuse pas. Adieu!
+
+En parlant ainsi, elle s'enveloppa dans sa mante avec un désespoir sauvage
+et s'enfuit à grands pas, laissant Espérance troublé, malgré son incurable
+défiance.
+
+--Qu'il y ait un danger sur Gabrielle, c'est possible, se dit-il après une
+longue nuit de réflexions. Mais si ces monstres coalisés m'invitent à
+partir, c'est que ma présence pourrait porter secours à la duchesse.--Et,
+dans l'autre cas, si Leonora, ce que je n'admets pas, a été sincère, si
+réellement Gabrielle est menacée, je serais un lâche de me mettre à l'abri.
+L'Italienne dit oui, l'Indienne dit non... Que dit Espérance?
+
+Espérance sera demain soir à Fontainebleau.
+
+
+
+
+XXIII
+
+OÙ PONTIS TROUVE L'OCCASION PROMISE
+
+
+La journée d'attente parut mortelle à Espérance, mais trop d'intérêts
+étaient en jeu pour qu'il commît l'imprudence de devancer l'heure fixée par
+la duchesse.
+
+Il partit vers midi de Paris, après avoir fait ses adieux à toute sa maison
+et distribué des gratifications à ses meilleurs serviteurs. Il ne laissait
+que le concierge et deux jardiniers, bien décidé à revenir vite, aussitôt
+après son entretien avec Gabrielle, pour exécuter le projet formé la veille
+de ne laisser derrière lui aucune trace de son passage.
+
+Il devinait bien qu'on devait le suivre; mais qu'y faire? La ruse n'était
+pas possible avec des ennemis comme Leonora, comme Henriette. Ne pas ruser
+et aller brutalement au but devenait le meilleur système.
+
+La tactique d'Espérance se composait d'un mélange de ses deux projets.
+Demeurer peu de temps à Fontainebleau, s'y bien cacher et avoir déjà
+disparu au moment où l'on annoncerait son arrivée.
+
+Quant à la route à suivre, pas de feinte. Il allait en ville; Fontainebleau
+se trouve sur le chemin.
+
+À sept heures du soir, il faisait nuit, le temps était sombre, chargé,
+froid. Tous les habitants de la ville, rentrés chez eux, soupaient et se
+chauffaient. On voyait aller des lueurs derrière chaque vitre, tandis que
+les portes commençaient à se barricader.
+
+Espérance connaissait Fontainebleau en détail. Pas un arbre de la forêt,
+pas un détour du château ne lui avait échappé. Il avait tant de fois
+parcouru, chasseur ou promeneur privilégié, ses bois et ses galeries! Il
+savait aussi mieux que personne les heures de jeu, de repas, d'assemblée,
+et les habitudes de la maison royale.
+
+Il se glissa sans être vu par la cour des cuisines; un grand mouvement de
+valets s'occupant des offices lui permit d'arriver au pied de l'escalier à
+vis dans la cour ovale. Et son regard aperçut dans l'ombre la forme
+inquiète de Gratienne à une fenêtre du rez-de-chaussée.
+
+Elle surveillait depuis quelques moments, et rien ne lui avait paru
+suspect. Elle conduisit donc Espérance avec une parfaite sécurité jusqu'à
+sa chambre à elle, pour lui donner les dernières instructions.
+
+Le moment était favorable, une bruine fine et froide couvrait le vague
+horizon des cours mal éclairées. En ces temps d'économie, les trois quarts
+au moins de l'immense château étaient obscurs ou inhabités, et le roi
+avait concentré dans un même quartier tous ses hôtes pour épargner des
+frais à sa cassette et de la fatigue à ses gens de service.
+
+Gratienne annonça donc à Espérance qu'elle allait le mener chez la
+duchesse, qui, pour plus de sûreté, l'attendait dans son appartement. Et le
+voyant se récrier, elle ajouta que Gabrielle, après avoir tenu conseil,
+était persuadée que nulle cachette dans tout le château n'était plus
+sacrée, mieux défendue et plus naturellement gardée par elle-même.
+D'ailleurs, pour se donner une liberté plus grande, elle allait feindre de
+se trouver fatiguée, malade, et par conséquent devait demeurer au logis.
+Espérance ne fit pas d'objection, il enfonça son chapeau sur ses yeux et
+suivit Gratienne, le coeur moins touché de crainte que palpitant d'émotion
+à l'idée qu'il allait revoir Gabrielle.
+
+Nous l'avons dit, sept heures venaient de sonner. Tout se fermait au
+château. Les immenses quartiers de chêne brûlaient dans les cheminées. Le
+souper du roi cuisait aux broches, et la table était mise.
+
+La chasse ayant fini un peu tard, le roi venait seulement de se débotter.
+Il se faisait beau pour paraître avec avantage au milieu de ses convives.
+Tandis que ses valets de chambre l'habillaient galamment et parfumaient sa
+barbe, il s'entretenait avec Zamet, debout, respectueusement, à l'angle de
+la cheminée, en face du fauteuil du roi.
+
+--Oui, disait Henri, ce que j'ai résolu, de concert avec la duchesse, sera
+d'un bon exemple pour les Parisiens. Ils verront que ceux de ma cour ne
+sont point des impies. Mme la duchesse veut aller passer à Paris les
+derniers jours de la semaine sainte; on la verra aux églises, en dévotion.
+Il est bon qu'elle prenne déjà les airs de recueillement qui conviennent
+aux personnes royales pour édifier le peuple.
+
+Zamet s'inclina. Ses yeux perçants ne quittaient point le visage du roi,
+essayant de lui arracher la suite de sa pensée.
+
+--Quant à moi, poursuivit Henri, j'ai beaucoup de travaux ici, je les
+parferai, et j'irai ensuite retrouver la duchesse, chez toi, à Paris.
+
+--Chez moi, sire?
+
+--Oui, loge-la. Ta maison est un paradis sur terre. Tu es mieux meublé que
+moi, compère Zamet, fais bonne chère à la duchesse, qui te le rendra,
+lorsqu'elle sera reine.
+
+Soit caprice de la flamme, soit ombre d'émotion voilée, on eût pu voir
+voltiger un reflet livide sur le visage du Florentin.
+
+--Ce m'est un grand honneur, sire, dit-il, et je ferai de mon mieux.
+Cependant j'avoue que j'y suis mal préparé en ce moment.
+
+--Bah! si la chère est mauvaise, on t'excusera vu le crime. Cependant nous
+allons dîner aujourd'hui en bas pour la dernière fois de la semaine. J'ai
+dispensé le page pour un repas, et mon appétit de chasseur choisit celui
+que nous allons faire. Faites entrer chez moi, La Varenne.
+
+La Varenne obéit. Plusieurs seigneurs attendaient dans la salle voisine, et
+furent admis près du roi.
+
+C'étaient, avec les principaux de la cour, le comte d'Auvergne, qui
+présenta au roi M. d'Entragues, son beau-père. Les Entragues avaient enfin
+reçu une invitation pour Fontainebleau. M. d'Entragues fut parfaitement
+accueilli du roi, malgré le fin sourire qui ne quitta pas les lèvres de ce
+dernier pendant la présentation.
+
+--Mais je ne vois point les dames, dit Henri en recherchant autour de lui.
+
+--Sire, se hâta de répondre le comte d'Auvergne, ces dames, au retour de la
+chasse, ont eu leur carrosse versé et brisé dans le Bas-Bréau; elles
+voudraient obtenir de Votre Majesté quelques heures de repos.
+
+--Elles ne dîneront pas? s'écria Henri.
+
+--Je crains fort que leur estomac n'ait souffert de la chute comme tout le
+reste, répliqua en riant le jeune homme.
+
+--Fâcheux contre-temps, dit le roi contrarié, les routes de cette forêt
+sont mauvaises, on s'y tue; espérons que j'aurai assez d'argent bientôt
+pour rendre les forêts habitables aux dames comme des jardins. Eh bien!
+j'excuse les dames d'Entragues; nous boirons à leur santé.
+
+Et voyant que plusieurs des assistants le regardaient et cherchaient à
+pénétrer sa pensée, pour en faire des commentaires, peut-être des rapports,
+
+--Heureusement, ajouta-t-il, la présence de Mme la duchesse nous
+dédommagera.
+
+Il achevait à peine, non sans avoir remarqué le nuage que ces mots avaient
+répandu sur le front du père Entragues, lorsque M. de Beringhen, le premier
+valet de chambre du roi, entra et parla bas à Sa Majesté, dont les traits
+prirent aussitôt une vive expression de contrariété.
+
+--Voilà qui s'appelle du malheur, s'écria Henri. Au moment même où
+j'annonce la duchesse, elle envoie dire que la chasse l'a brisée, qu'elle
+souffre et ne peut assister au souper. Mais n'importe, ses désirs sont des
+ordres. Allez, Beringhen, lui porter tous mes compliments de condoléance,
+et annoncez-lui, qu'après le repas, je passerai savoir de ses nouvelles.
+
+Chacun s'approcha du messager avec empressement pour le prier de se charger
+d'un compliment respectueux pour la duchesse.
+
+Pendant ce temps-là, Henri se promenait devant la cheminée en se disant:
+
+--Voilà le martyre qui commence. C'est bien fait pour moi. Henriette ne
+veut pas dîner avec Gabrielle, et Gabrielle refuse de s'asseoir à la même
+table que Mlle d'Entragues. Celle-ci a tort; je lui en dirai vertement ma
+façon de penser, elle prend trop tôt des airs d'exigence. L'autre a raison.
+Pauvre chère amie, je la rassurerai, mais comment accommoder tout cela?
+
+Le maître d'hôtel apparut flanqué de ses officiers.
+
+--Allons souper, messieurs, s'écria le roi avec d'autant plus
+d'empressement qu'il avait besoin d'étouffer un soupir.
+
+Tous les assistants le suivirent, soit en chuchotant, soit, les plus
+habiles, en analysant les causes de cette désertion des deux dames.
+
+Tandis que toute l'assemblée défilait dans la galerie, derrière les
+porte-flambeaux, un garde de service assis sur une banquette, la tête
+ensevelie dans ses deux bras que soutenait le mousquet, demeurait là, sourd
+et immobile, comme une statue. Le bruit des pas, des voix, la lumière des
+flambeaux ne le réveillaient pas.
+
+--J'espère qu'en voilà un qui dort, s'écria le roi de belle humeur. Ah!
+bonsoir, brave Crillon, c'est un de tes gardes.
+
+--Dieu me pardonne, oui, répliqua le chevalier, en s'apprêtant à réveiller
+d'un coup de poing ce furieux dormeur, qui manquait si impertinemment à la
+consigne, mais le roi l'arrêta. Il fit approcher le page qui tenait son
+flambeau à six bougies, et l'ardente clarté inonda le visage du garde.
+
+Celui-ci alors se souleva, montrant un visage ébahi, hébété, le pâle et
+désolé visage de Pontis qui, comprenant toute sa faute, se dressa comme un
+ressort.
+
+--Je connais cette figure-là, dit le roi en riant.
+
+Et tout le monde se mit à rire: ce qui produisit une sorte de huée sous le
+poids de laquelle le pauvre garçon baissa la tête avec une indicible
+expression de morne découragement.
+
+--C'est le pauvre Pontis, je ne le reconnaissais pas, tant il est maigre,
+il faut l'excuser, murmura Crillon.
+
+--Oui, oui, répondit le roi, continue ton somme, cadet; nous ne sommes pas
+en face de l'ennemi.
+
+--Plût au ciel, murmura le cadet d'un air sombre et résolu qui frappa le
+roi, et lui révéla tout ce qu'il y avait encore d'énergie farouche sous
+cette torpeur.
+
+Aussitôt que le cortège eut défilé, Pontis laissa tomber son bras et son
+mousquet, la galerie redevint obscure, le garde reprit sa place sur le
+banc, sans donner un seul regard aux splendeurs du festin, qui se faisait
+sentir par odorantes bouffées jusque dans la galerie.
+
+Le roi prit place, les convives l'imitèrent; mais en dépliant sa serviette,
+Henri trouva dessous un billet.
+
+--Oh! oh! dit-il en fronçant le sourcil, il est rare qu'un billet ainsi
+remis annonce quelque chose d'heureux à un prince. Y a-t-il conspiration
+contre mon appétit? Servez toujours.
+
+--Pas de signature, tant pis, pensa-t-il.
+
+Il se mit à lire. Un léger frisson passa sur ses épaules et contracta
+imperceptiblement ses traits, mais, se sentant observé, il acheva sa
+lecture.
+
+«Sire, disait-on, certaine dame que vous croyez seule ce soir, s'est
+arrangée pour avoir de la compagnie. Si Votre Majesté ne trouble pas le
+tête-à-tête, c'est qu'elle a trop de patience et trop peu de curiosité.»
+
+Une demi-minute suffit pour faire éclore un monde entier de pensées dans
+l'esprit troublé du roi.
+
+Ce billet faisait allusion à l'une des dames logées à Fontainebleau,
+Gabrielle ou Henriette. Évidemment, pensa le roi, à la table où je le lis
+se trouve quelqu'un qui en sait ou en devine le contenu. L'auteur peut-être
+me regarde.
+
+Le roi brûla tranquillement le papier et dit en souriant:
+
+--Bonne nouvelle. Soupons!
+
+Il essaya, en effet, de souper; mais son appétit avait disparu. Le bruit du
+festin et la volonté de paraître joyeux lui donnèrent une surexcitation à
+laquelle plusieurs de ses convives ne durent pas se tromper: rien n'était
+ordinairement plus naturel que la gaieté du roi. Cependant Henri parvint à
+sauver les apparences. Tout ce travail de sa pensée aboutit à un plan
+péniblement élaboré au milieu des rires.
+
+--On veut, se disait le roi, que je monte jaloux chez la duchesse ou que je
+demande à voir si Mlle d'Entragues est seule chez elle. L'une de ces deux
+femmes rivales prépare à l'autre une rude attaque. Mais qui sera battu?
+Moi! Et je prêterai à rire, quelque parti que je prenne entre l'une ou
+contre l'autre.
+
+Zamet, pendant toute la scène, causait avec ses voisins sans cesser
+d'observer le roi. Mais cette surveillance du Florentin était digne d'un
+pareil maître; son oeil droit, souple, savait ne rencontrer Henri qu'aux
+bons moments. Celui-ci, non moins habile, regardait tout le monde, et,
+s'occupant de tout, cherchait sur chaque visage un indice qui vînt
+confirmer ses soupçons.
+
+Le repas dura longtemps pour le pauvre prince ainsi torturé; il ne
+découvrit rien, et finit par s'en tenir à sa première idée. Le billet lui
+venait de l'une ou de l'autre des deux dames rivales. Peut-être n'avait-il
+aucune valeur, peut-être signifiait-il assez de choses pour mériter un
+éclaircissement. Mais Henri sentit si bien la gêne de sa position, s'il
+faisait une démarche décisive, qu'il se résolut à une complète immobilité.
+
+Cependant son esprit fécond, irritable quand il s'agissait des obstacles,
+ne lui permettait pas de laisser sans résultat un pareil avertissement. Au
+moins Henri se devait-il à lui-même d'approfondir la partie essentielle du
+mystère.
+
+Deux moyens s'offraient naturellement. Rendre visite à la duchesse ainsi
+qu'il l'avait promis. Nul ne s'en étonnerait. Rendre visite à Henriette,
+chacun en parlerait, ce serait un bruit, un scandale, Gabrielle ne le lui
+pardonnerait jamais, et encore, quel profit tirer d'une visite? Trouve-t-on
+chez une femme celui qu'elle veut cacher, quand la femme se défie, quand
+l'investigateur tremble de trahir sa jalousie, quand la bienséance, la
+dignité, défendent qu'on interroge, qu'on ouvre les portes? Non, une visite
+n'amènerait aucun résultat.
+
+Et puis, ce billet, lâche dénonciation, ne prouvait rien. Combien de fois
+Gabrielle et Henriette elle-même avaient-elles été calomniées? N'y a-t-il
+pas toujours dans un palais quelque serpent caché qui siffle quand il ne
+peut mordre? Le dénonciateur cette fois, comme tant d'autres, avait menti.
+
+Si, toutefois, il n'avait pas menti, que faire? On avouera que la
+discussion d'un si délicat problème n'était pas facile à conduire au milieu
+des propos interrompus d'un souper. Mais le roi n'en était pas à son
+apprentissage. Il avait mené souvent à bonne fin des négociations plus
+compliquées, et, sous le roi Charles IX, sous la reine Catherine de
+Médicis, on était à bonne école.
+
+Henri trouva son moyen en attaquant le dessert. Il se souvint que le
+logement des Entragues avait été marqué par Beringhen à l'extrémité d'un
+corridor aboutissant à l'appartement de la duchesse. Cette précaution du
+prudent Beringhen permettait au roi, en cas de besoin, d'être rencontré
+dans ce corridor sans étonner personne. Le corridor était immense, sombre
+et désert, puisque chaque appartement était desservi par son escalier
+particulier. Henri, tacticien consommé, songea que de cet endroit la
+surveillance serait commode, sûre, et ne compromettrait personne. Il ne
+s'agissait plus que de trouver le surveillant. Le choix n'était pas facile.
+
+En attendant l'inspiration, Henri s'affermit dans la résolution de ne rien
+faire d'éclatant, de ne pas même aller voir Gabrielle comme il eût pu le
+faire sans se trahir, puisque sa visite était annoncée avant la lecture du
+billet et justifiée par l'indisposition de la duchesse.
+
+Il résolut aussi de ne pas parler de Mlle d'Entragues, de paraître
+l'oublier, elle et ses côtes meurtries au Bas-Bréau; cette neutralité
+absolue commencerait par bien dérouter les espions, s'il s'en trouvait à
+table qui eussent voulu surveiller l'effet du billet.
+
+Henri, charmé d'avoir ainsi sauvé sa dignité, celle de la femme qu'il
+allait épouser, celle même de la maîtresse nouvelle, appliqua toutes ses
+facultés au choix du confident.
+
+On sortait de table, et déjà, s'appuyant au bras de Crillon, le roi allait
+raconter ses perplexités et confier l'exécution de son projet à cet ami
+fidèle; mais il réfléchit que l'emploi était au-dessous d'un pareil
+personnage, et nécessitait plus de souplesse que de chevalerie. Crillon eût
+été trop vigoureux et trop peu rusé; ce qu'il fallait en cette
+circonstance, c'était un esprit présent, un coeur résolu, un bras solide,
+tout cela dans un personnage obscur et inconnu. Les yeux du roi
+s'arrêtèrent alors sur Pontis, qui, cette fois, les épaules effacées, le
+regard brillant, se tenait à son poste quand passa le roi pour retourner à
+sa chambre.
+
+Au choc de ce regard, Henri devina qu'il tenait son homme, et s'arrêta. Se
+tournant alors vers les assistants:
+
+--Nous allons jouer, messieurs, dit-il. Laissons dormir les dames malades
+qui ont besoin de repos. Je dis cela pour vous, comte d'Auvergne. Vous
+porterez le bonsoir de ma part à votre mère et à votre soeur. Bonsoir, M.
+d'Entragues. Et je le dis aussi pour notre bien-aimée duchesse, qui part
+demain de bonne heure pour faire ses dévotions à Paris: n'est-ce pas,
+compère Zamet?
+
+--À quelle heure, demain, sire?
+
+--Vers le soir, elle sera chez toi.
+
+--Je pars donc, ce soir même, sire, pour tout préparer, afin que Mme la
+duchesse n'ait pas trop à se plaindre de mon humble hospitalité.
+
+--Va, compère. Préparez vos écus, messieurs, je me sens en veine de gagner
+ce soir, ajouta le roi avec un sourire plus mélancolique que railleur, car
+malgré lui il songeait au proverbe qui attribue bonne chance au joueur
+malheureux en amour. Ah! voici mon garde réveillé! dit alors Henri laissant
+passer les assistants, Continuez de marcher, messieurs, j'ai à consoler ce
+pauvre garçon de la bévue qu'il a faite. Allez! je vous joins.
+
+Et il s'approcha de Pontis.
+
+Tous deux étaient seuls au milieu de la galerie, un page tenait de loin le
+flambeau. Nul ne pouvait entendre. Le roi parla bas à l'oreille du garde,
+dont les yeux intelligents témoignèrent plus de dévouement que de surprise.
+
+--Tu as compris? dit le roi.
+
+--Parfaitement.
+
+--Crois-tu pouvoir réussir?
+
+--J'en réponds.
+
+--Vigilant comme un chat, muet comme un poisson!
+
+--Oui, sire.
+
+--Mais, si l'on te résiste, si l'on t'échappe; tu n'es guère fort?
+
+--Qu'on ne s'y fie pas; je suis de mauvaise humeur.
+
+--Sois prudent! Voici une clé qui t'est indispensable. Va! je ne me
+coucherai pas que tu ne m'aies rendu compte.
+
+Le roi mit une clé dans la main de Pontis et retourna jouer dans son
+cabinet.
+
+
+
+
+XXIV
+
+AMOUR
+
+
+Gratienne, dès que le moment fut venu, conduisit Espérance dans un cabinet
+tendu de damas de soie violet à larges fleurs. Les meubles étaient d'ébène
+ou d'ivoire, quelques-uns d'argent ciselé comme c'était la mode en Italie,
+à cette époque où l'art ne croyait pas s'avilir en présidant à toutes les
+utilités de la vie. Un feu de braise sans flamme brûlait dans la cheminée
+de marbre rouge portée par des cariatides blanches.
+
+La lampe d'or aux larges flancs frappés de riches sculptures, tombait du
+plafond, retenue par trois longues chaînes du même métal. C'était un
+présent de Charles-Quint à François Ier. Deux belles toiles de Raphaël et
+de Léonard de Vinci, chefs-d'oeuvre qui valaient deux fois l'or de la
+lampe, brillaient, dans leurs panneaux, de cette calme et noble fraîcheur
+de l'immortalité.
+
+Espérance jeta un regard distrait sur ces merveilles. Ce qu'il cherchait,
+c'était la tapisserie sous laquelle allait apparaître Gabrielle.
+
+Gratienne fit sonner un timbre et partit précipitamment. Bientôt un bruit
+de pas rapides fit trembler l'âme du jeune homme, une lourde étoffe bruit,
+et la portière se leva. Gabrielle accourait, les joues pâles de joie, les
+yeux, ses doux yeux! noyés d'une larme chatoyante comme une perle.
+
+Elle ouvrit ses bras en appelant Espérance et le retint longtemps sur son
+coeur sans qu'ils eussent, l'un ou l'autre, la force ou l'envie de
+prononcer un seul mot.
+
+Cependant elle prit la main de son ami, et contempla d'un oeil attendri les
+ravages que tant de douleurs avaient imprimés sur cette beauté sans rivale.
+
+Lui, la laissait penser, souriait et s'inondait du bonheur de la voir. Elle
+fut la première à rompre ce charmant silence.
+
+--Avant tout, dit-elle, n'ayez ni inquiétude ni réserve. Cet endroit, le
+plus dangereux de tous en apparence, est en réalité le seul qui soit sûr,
+car il est le seul où nos espions ne puissent pénétrer. Au-dessus de nous
+est la chambre de Gratienne. Mon appartement se trouve absolument
+débarrassé des gens de service, qui me croient au lit et soupent. Je
+n'aurais à redouter qu'une visite du roi; mais il soupe lui-même et chacun
+de ses mouvements me sera annoncé par Gratienne un quart d'heure avant que
+personne ait pu arriver ici. Si le roi montait après souper, comme il vient
+de le faire dire par Beringhen, vous auriez dix fois le temps de passer
+chez Gratienne par l'escalier qui communique à ma ruelle.
+
+--D'ailleurs, répondit Espérance en lui pressant les mains, le roi soupe
+longuement après la chasse, et je ne serai probablement plus chez vous
+lorsqu'il aura fini.
+
+--Cela importe peu, interrompit Gabrielle. J'ai tant de choses à vous dire
+que les instants, si longs qu'ils soient, nous paraîtront toujours trop
+courts.
+
+--Rien n'approche pour l'intérêt, de ce que j'ai à vous rapporter, ma
+Gabrielle. Votre rendez-vous, ne me fût-il pas arrivé hier, que je vous
+eusse, ce matin, fait demander audience.
+
+--J'avais donc raison de croire que vous ne partiriez pas sans me voir.
+C'eût été un crime.
+
+--Je ne veux point mentir. Peut-être l'eussé-je commis sans la gravité des
+avis qui me sont parvenus, Gabrielle; vos ennemis triomphent, ils n'en sont
+plus aux menaces. Ils s'apprêtent à frapper le coup décisif.
+
+--Quels ennemis? quel triomphe? quelles menaces? quels coups? dit Gabrielle
+avec un enjouement fébrile qui fit froid au coeur d'Espérance.
+
+--Pour être vague, ma révélation ne doit pas moins vous éclairer sur les
+périls qui vous attendent. J'avoue que je ne pourrais rien préciser, mais
+par cela même, j'admets tous les soupçons, toutes les craintes.
+
+--Écoutez donc, interrompit la duchesse en s'asseyant et en attirant près
+d'elle sur les carreaux le jeune homme tout frissonnant de cette caressante
+familiarité dont jamais il n'avait vu Gabrielle aussi prodigue, vous ne
+savez rien, dites-vous, vous ne pourriez rien préciser; eh bien! il n'en
+est pas de même de moi, je sais tout, et vous raconterai en détail tout ce
+vague qui vous émeut si fort. Je tremblais que vous ne vinssiez pas, vous
+si prudent, vous si délicat, vous qui n'êtes pas roi, pas chevalier, et
+qui, sous un seul de vos beaux ongles roses, renfermez plus d'honneur et de
+courtoisie que toute la chevalerie couronnée de l'univers! Mais ne nous
+égarons pas, ami; la route est longue. Écoutez donc.
+
+Espérance témoigna qu'il écoutait de toute son âme.
+
+--L'ennemi qui vous effraye, dit Gabrielle en se tournant vers lui, face à
+face, les yeux plongeant dans ses yeux, la main lui imprimant chaque
+émotion avec chaque parole, cette ennemie redoutable, c'est Mlle Henriette
+d'Entragues; elle menace mon avenir, n'est-ce pas? elle a des vues sur le
+roi; elle arrive à grands pas, voilà ce que vous vouliez me dire?
+
+--Mais oui... et n'en faites pas si bon marché, duchesse! Oui, elle
+arrive au but!
+
+Gabrielle, souriant avec mépris:
+
+--Elle est arrivée, dit-elle. Il y a trois nuits, le roi l'a honorée d'une
+visite, et elle l'a honoré de ses bonnes grâces. Ils se sont honorés tous
+deux, je vous assure. Vous frémissez; regardez-moi. Je ris de pitié. Oui,
+l'honneur a été réciproque, et vraiment la chose s'est loyalement passée.
+L'un a bien acheté, l'autre a bien vendu. Quoi de mieux en affaires? Le roi
+a payé cent mille écus et une promesse de mariage la vertu farouche de la
+belle Entragues. C'est pour rien. Riez donc, mon ami, riez donc!
+
+Espérance pâlit de colère et voulut s'écrier.
+
+--J'ai vu Sully compter l'argent, continua Gabrielle, on m'avait cachée
+derrière une fenêtre, en face; je me suis donné ce plaisir. Le ministre
+avait réuni la somme en grosses pièces, il l'avait suée cette somme, et le
+pauvre financier, pour tâcher d'émouvoir les entrailles du maître, eut
+l'idée de couvrir tout un plancher de ces écus. Une immense jonchée! ils
+faisaient l'effet d'un million. Le roi vint, mandé par son ministre pour
+délivrer la quittance, et celui-ci lui montra ce parquet d'argent. «Voilà
+un cher plaisir!» murmura Henri, Oui, il a dit cela... Oh! quelle que
+soit la torture réservée à une femme délaissée, elle est trop heureuse de
+pouvoir se souvenir en un pareil moment que lorsqu'on l'a prise, elle
+n'était pas a vendre!
+
+--Gabrielle! dit Espérance, l'argent n'est rien, mais cette promesse de
+mariage, vous ne m'en parlez pas. C'est le point essentiel, cependant.
+
+--À quoi bon? Et que nous importe?
+
+--Mais d'autres droits surgissant à côté des vôtres....
+
+--Allons donc! Il s'agit bien de mes droits, à présent. Supposez-vous que
+je tienne à ce que Mlle d'Entragues peut prétendre?
+
+--Mais votre fils?
+
+--Assez sur ce sujet, Espérance, je vous prie.
+
+--Gabrielle, il ne sera pas dit, que je me serai sacrifié, moi, qui vous
+aime plus que la vie, pour laisser triompher Mlle d'Entragues, quand je
+n'ai qu'un mot à dire pour la perdre. Plus de colère contre cette
+misérable, ma Gabrielle, vous lui feriez trop d'honneur; elle tombera
+honteusement comme le ver impur qui avait osé monter jusqu'à la fleur et
+qu'un souffle de vent précipite et qu'on écrase; un seul mot dit au roi,
+trois lignes d'une certaine écriture mises sous les yeux de Sa Majesté, et
+la royauté de Mlle Henriette meurt avant d'avoir éclos, la démarche est
+rude, périlleuse, peut-être; je la ferai demain.
+
+--On dirait vraiment que vous cherchez à me consoler, Espérance, répliqua
+Gabrielle avec un vif accent de dignité blessée. M'estimez-vous assez peu
+pour me croire en colère? Parler au roi! contester à Mlle d'Entragues sa
+promesse de mariage! l'attaquer pour me maintenir! Oh! voilà tout au plus
+ce que ferait une Entragues, mais moi!... Son argent, elle l'a gagné; sa
+promesse, elle l'a achetée; laissons-lui tout cela, mon Espérance, et au
+lieu de songer à mes honneurs perdus, à ma couronne brisée, au lieu de me
+vanter les moyens qui vous restent pour me conserver reine, au lieu, enfin,
+de nous souiller l'esprit et les lèvres à parler de toutes ces fangeuses
+intrigues, parlons un peu, mon noble coeur, de nous, de nos serments
+fidèles, de nos épreuves si bravement subies, reposons-nous de tant
+d'infamies en serrant nos mains loyales, en savourant nos sourires les plus
+tendres, les plus francs. Faisons plus que de sourire, mon Espérance, rions
+de nos scrupules absurdes, de notre délicatesse stupide. Oui, tandis que tu
+m'aimais et que tu partais, en pleurant, peut-être, pour me laisser pure et
+sans tache à un maître, à un époux, tandis que par respect pour la foi
+jurée, par reconnaissance, par amitié, pour tout ce qui est honnête et
+noble, en un mot, je te laissais mourir en me mourant d'amour, ces gens à
+qui tous deux nous sacrifiions notre coeur et notre sang, complotaient dans
+une ombre lâche, le sordide trafic d'un corps avili et d'un serment faussé.
+L'une vendait sa personne, l'autre sa signature. Et toi, insensé, tu te
+précipitais dans un gouffre de flammes pour épargner un soupçon au roi, tu
+acceptais l'exil et la mort pour faire légitimer mon fils, que ce roi, d'un
+trait de plume, vient de déclarer à jamais misérable et bâtard. Car enfin,
+que je meure aujourd'hui, demain Mlle d'Entragues revendiquera mon
+héritage, tu serais forcé de l'appeler ta reine! En vérité, rions, cher
+trésor de mon coeur, et que notre mépris brûle jusqu'au souvenir de ces
+misères comme ce baiser, exhalé de mon âme, va consumer en nous la duperie
+de l'héroïsme, le faux honneur de la générosité.
+
+Espérance stupéfait regarda Gabrielle. Jamais il ne l'eût soupçonnée si
+fière et si véhémente; elle l'avait entouré de ses bras, elle l'embrasait
+de son regard, de son souffle, de sa lèvre.
+
+--Amie, murmura-t-il éperdu de se sentir entraîné par cette force
+irrésistible, amie, prenez garde! Si tout ce que vous venez de dire n'est
+inspiré que par un juste ressentiment, si ce délire d'amour n'est que de
+l'indignation, si ce feu dont vous me dévorez n'est que celui de la colère,
+prenez garde! il s'éteindra trop vite, et demain vous me reprocherez ma
+faiblesse. Oh! Gabrielle, laissez-moi mourir de vous adorer. Demain
+peut-être je mourrais en vous maudissant.
+
+--Espérance! s'écria-t-elle dans une éblouissante exaltation qui imprima
+aussitôt à sa beauté un caractère de majesté surnaturelle, Espérance, je
+suis ton ange de bonheur, je suis la récompense de toute ta vie perdue; ne
+le vois-tu pas, ne le comprends-tu pas? J'ai lutté avec toi de vertu, de
+cruauté, même; j'ai tordu à belles mains ton coeur dans lequel, puisque
+Dieu me l'envoyait, j'eusse dû en dépit de tout, fondre le mien. J'ai été
+lâche, j'ai abusé de toi, au lieu de me livrer à toi comme esclave!
+
+Es-tu de marbre, ô mon amant! comme ces dieux antiques de la jeunesse et du
+génie, auxquels tu ressembles? Nos larmes, nos soupirs, nos sacrifices, nos
+souffrances, les comptes-tu pour si peu que leur prix t'en paraisse
+immérité? Eh bien, moi, je te dirai que tu ne m'aimes pas, Espérance, je te
+dirai que tu me méconnais, que tu m'outrages. Oui, tant que je t'ai écouté
+en silence, m'inclinant bassement devant tes calculs héroïques qui ne
+profitaient qu'à moi; oui, jusqu'ici, je n'ai pas été digne de ton amour,
+mais aujourd'hui je me relève, aujourd'hui je ne veux plus laisser parler
+la reine, aujourd'hui j'impose silence à la mère elle-même, c'est le tour
+de l'amante, enfin. Pardonne-moi, oh! pardonne-moi d'avoir cru un seul
+moment que mon devoir consistait à fouler aux pieds un dévouement comme le
+tien! Et quand je t'ouvre les bras, quand je te dis: Espérance, je t'aime
+ardemment! Espérance, je t'adore! Espérance, tu es le feu de mes veines, la
+source de ma vie, je ne sens plus rien en moi qui ne t'appartienne, et
+puisque tu ne veux pas me consacrer ton existence, puisque tu parles de
+mourir, donne-moi du moins le droit de mourir avec toi!
+
+Il voulut murmurer quelques mots, c'étaient pourtant des actions de grâces
+à Dieu, qui a permis qu'un tel bonheur échût en partage à de pauvres
+créatures mortelles; mais refus ou prières, elle étouffa tout de ses
+baisers, elle éteignit tout de ses larmes. Il sentit un nuage lui dérober
+la terre. Et, en effet, pendant de trop courts instants, ces deux âmes
+immatérialisées par l'amour étaient remontées au ciel.
+
+--Sois bénie, dit Espérance, ton coeur vaut le mien; oui, tu es l'ange du
+bonheur.
+
+Hélas! pourquoi n'obtinrent-ils pas leur grâce tout entière? pourquoi tous
+deux furent-ils condamnés à redescendre dans la vie? Qu'est-ce que la
+grande route poudreuse, pour qui revient du paradis étoilé?
+
+Espérance le comprit, et cette pensée amère courba son front. Déjà, rêveur,
+silencieux, il regrettait. Gabrielle, aussi brillante, aussi joyeuse qu'il
+était mélancolique, revint à lui, et l'embrassant avec une souriante
+candeur:
+
+--Oh! maintenant, dit-elle, pourquoi t'affliger seul? pourquoi penser même?
+Ce n'est plus la peine. Songerais-tu à la marquise de Liancourt, à la
+duchesse de Beaufort? À quoi bon, il n'y a plus ici que Gabrielle, ta
+femme.
+
+--Ma femme! s'écria-t-il, enivré.
+
+--Tu ne supposes pas, ajouta-t-elle avec un sourire céleste, que je puisse
+être désormais autre chose. Tout autre mariage est devenu impossible; je te
+défie de me le conseiller! J'ai donc réussi, me voilà donc heureuse, me
+voilà donc libre! Espérance est à moi, le monde est à nous!
+
+On entendit Gratienne heurter un meuble dans la chambre voisine. C'était le
+signal convenu si elle avait quelque nouvelle à donner à sa maîtresse. Les
+deux amants enlacés prêtèrent l'oreille. L'annonce d'une invasion de leurs
+ennemis ne les eût pas fait tressaillir en ce moment.
+
+--Le roi sort de table, dit Gratienne, mais au lieu de venir ici, il passe
+dans son cabinet pour jouer avec ses convives. Tout est tranquille.
+
+--Dieu soit loué, nous pouvons achever nos confidences, s'écria Gabrielle.
+Cette soirée comptera pour nous, n'est-ce pas, ami? Dieu a gardé tous les
+nuages dans son firmament. Pour nos coeurs ce n'est que rayons et azur.
+Sommes-nous heureux!
+
+--Plus bas! l'éclat de ta voix semble insulter ces voûtes! Cependant,
+j'éprouve en t'écoutant cette joie ineffable qui suit la réalisation d'un
+rêve. Je te rêvais tout à l'heure, je te possède maintenant.
+
+--Et à jamais. Tu ne contesteras plus?
+
+--J'en mourrais. Te perdre, quand je ne te connaissais pas, c'était déjà
+plus que mes forces; te perdre maintenant, impossible! Ne crains rien, tu
+ne m'entendras plus parler de devoirs, d'honneur, je ne te sacrifierai
+plus. Tu es mon bien, je le défendrais contre les anges!
+
+--Voilà ce qu'il fallait me dire à la Chaussée, mon Espérance. Que
+d'heureux jours nous avons perdus!
+
+--D'autres nous attendent, plus purs, mieux acquis, incontestables. Le roi
+t'a affranchie par sa trahison. Songe, ma Gabrielle, que tu ne peux plus
+vivre en cette cour maudite, où mille pièges sont tendus sous tes pieds
+adorés.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Tout ce que ces démons méditent, tout ce qu'ils ont déjà machiné pour ta
+ruine, le savons-nous bien, le pourrions-nous seulement soupçonner? Il
+faudrait avoir leur âme pour deviner leur esprit. Je suis venu effrayé
+t'avertir, n'est-ce pas? eh bien! me voilà tremblant, effaré, rien ne me
+rassure plus. Je ne sais comment j'ai pu vivre avec cette terreur. Un
+baiser, ma Gabrielle, un baiser, pour me prouver que ces monstres n'ont pas
+déjà fait de toi un fantôme!
+
+
+--Ce serait depuis bien peu de temps, dit-elle avec un enivrant sourire.
+Mais, oui, Espérance, moi aussi j'ai peur. Je ne te le cacherai plus: ton
+idée me soutenait; j'avais de plus la mienne. Quelque chose me répétait
+que, plus tu semblais t'éloigner, plus notre réunion était prochaine. Cela
+est si vrai, que j'ai vu sans effroi, presque complaisamment, les apprêts
+de ton départ. Je me disais que je te rappellerais à temps; que je te
+reprendrais à moi, bien à moi. Tu vois que Dieu m'a donné raison. Mais ce
+bonheur il ne faut plus le perdre; et puisque nous voilà ensemble, ne nous
+séparons plus. Espérance, ces misérables me tueront si tu ne m'emmènes pas.
+
+--Dis un mot. Quand? comment? Parle; je suis prêt.
+
+--J'ai tout préparé de mon côté. L'instinct m'a tenu lieu de politique. Je
+suis convenue avec le roi d'aller passer la semaine à Paris, chez Zamet.
+
+--Chez Zamet! N'en fais rien, s'écria Espérance, pâlissant. C'est le nid
+des vipères! n'y vas pas!...
+
+--Je le sais comme toi; oui, je sais que Zamet s'entend avec les Entragues;
+je sais qu'il est profond comme un gouffre. Mais Zamet demeure près de chez
+toi; ce voisinage m'a fait passer par-dessus toutes les frayeurs. Te sentir
+si près de moi, c'était de quoi me faire traverser un incendie: tu m'as
+donné l'exemple!
+
+--Ne va pas chez Zamet, je t'en supplie, répéta Espérance, songeant avec un
+frisson à la prédiction sinistre de l'Italienne.
+
+--J'avais promis pour demain, et je pars demain matin d'ici.
+
+--C'est promis? demanda Espérance avec un cri de désespoir.
+
+--Oh! oui, mais Gabrielle peut défaire ce que la duchesse avait résolu;
+as-tu un plan?
+
+--J'en aurai mille pour que tu n'ailles pas chez Zamet.
+
+--Tu sais donc quelque chose? dit Gabrielle avec un léger tremblement dans
+la voix.
+
+--Je ne sais rien, mais je suis sûr que si tu y vas, tu y mourras!
+
+Elle se serra frémissante sur la poitrine du jeune homme.
+
+--Oh! mourir, murmura-t-elle, maintenant! Non, je ne veux pas mourir!
+
+--Comment comptes-tu faire ce voyage de Fontainebleau à Paris? avec des
+gardes?
+
+--Non, mais les espions sont là! et le roi peut s'aviser de me faire
+accompagner. Il ne faut pas espérer de liberté avant Paris. D'ailleurs, je
+dois descendre la Seine en bateau, et trouver ma litière au port de Bercy.
+
+--Il suffit. Traîne le temps en longueur de manière à n'arriver au port
+qu'à la nuit close.
+
+--C'est facile.
+
+--Emmène Gratienne.
+
+--Toujours.
+
+--Aussitôt que la litière aura fait deux cents pas, fais arrêter sous un
+prétexte, et tandis que Gratienne occupera le cocher et les valets,
+glisse-toi hors de la litière, je serai là avec de bons chevaux.
+
+--Fort bien. Gratienne continuera, n'est-ce pas, et arrivera seule chez
+Zamet.
+
+--À qui elle dira que tu es allée faire visite en ville.
+
+--Chez ma tante de Sourdis, par exemple.
+
+--Oui, et que tu rentreras un peu tard. Cependant nous aurons gagné au
+large. J'ai deux chevaux capables de fournir douze lieues d'une traite.
+Mais... votre fils?
+
+--Oh! j'y ai pensé, dit tristement Gabrielle. Je voulais l'emmener. Mais
+ai-je le droit d'en priver son père? Le roi aime cet enfant.
+
+Tous deux baissèrent la tête, un même soupir s'échappa de leurs poitrines.
+
+--Assurément, murmura-t-elle, je commets un crime en abandonnant mon fils.
+
+--Vous aimez mieux mourir assassinée en restant à la cour, Gabrielle; vous
+pensez à votre fils et vous m'oubliez déjà!
+
+--Criminelle s'il le faut, je ne serai pas lâche, dit la duchesse en
+serrant la main d'Espérance, je suis à vous; c'était à moi de réfléchir
+avant de vous livrer ma destinée! Il est trop tard! Si le roi est juste, il
+me rendra bientôt mon enfant.
+
+--Soyez tranquille, Gabrielle, Mlle d'Entragues se chargera de vous le
+faire rendre. Ainsi, plus d'hésitation, tout est bien convenu?
+
+--Tout.
+
+--Demain soir nous verra réunis ou séparés à jamais, car je vous préviens
+d'une chose: si l'on nous arrête, je me défends! Or, se défendre contre un
+roi c'est deux fois provoquer la mort.
+
+--Nous nous défendrons, Espérance, dit avec calme la duchesse. Mieux vaut
+succomber ensemble que de languir séparés dans une prison.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, repartit Espérance touché de cette fermeté, rien
+ne nous retient plus, et nous surmonterons tous les obstacles. Les nuits
+sont longues encore. Nous arriverons à Dieppe avant que nul n'ait songé à
+nous poursuivre. Car il faudrait pour que le roi nous fit rejoindre, qu'il
+eût donné des ordres dans les six heures qui suivront notre départ: or, il
+ne le connaîtra peut-être que vingt heures après. Nous serons déjà hors de
+France.
+
+--Dieu vous entende!
+
+--Nous aiderons Dieu, mon amie. Il voit la pureté de mon coeur; il sait les
+combats que j'ai livrés à cet amour; il en connaît le dévouement
+invincible.
+
+--Dieu sait, Espérance, que vous êtes ma seule ambition et ma seule
+félicité.
+
+--Il entend le serment que je fais devant lui, s'écria Espérance, de vous
+aimer tant que mon coeur battra, tant qu'un souffle effleurera mes lèvres,
+tant qu'une goutte de sang restera dans mes veines.
+
+--A vous aussi toute ma vie, s'écria Gabrielle en passant ses bras au col
+d'Espérance, qu'elle regarda si passionnément que les larmes leur vinrent
+aux yeux et roulèrent confondues le long de leurs joues dans le solennel
+baiser dont ils scellèrent ce serment.
+
+--Mais nous voilà tout tristes, reprit le jeune homme. Pour des gens sûrs
+de leur bonheur, c'est de l'ingratitude.
+
+--Est-ce bien de tristesse, croyez-vous, que mon coeur est ainsi gonflé?
+Quelquefois on pleure de joie; mais il est un moyen assuré de tarir mes
+larmes? ne t'éloigne pas, serre-moi dans tes bras.
+
+--Demain, rien ne nous interrompra plus. Mais aujourd'hui, pardonnez-moi de
+le rappeler, Gabrielle, l'heure s'avance.
+
+--L'heure... Vous partez! s'écria-t-elle avec un accent qui fit
+impression sur Espérance.
+
+--Il le faut.
+
+--Non! non! restez! Ce n'est qu'ici, ce n'est que près de moi que vous êtes
+en sûreté!
+
+--Le roi peut venir après le jeu; ne m'exposez pas à me cacher, Gabrielle.
+Et puis, comment perdrais-je toute cette nuit, que je puis si utilement
+employer aux préparatifs de la réunion éternelle?
+
+--Oh! mon Dieu, dit Gabrielle, rêveuse, abattue, je n'avais pas pensé que
+vous dussiez partir. Quelle noire nuit!
+
+--Elle me cachera mieux.
+
+--Le vent gronde.
+
+--Il étouffera le bruit de mon pas. Rappelez vos esprits, ma bien-aimée;
+commandez à Gratienne de me faire sortir.
+
+--Oh! non, s'écria la jeune fille, qui avait entendu. Autant j'ai pu vous
+aider à votre arrivée, autant je serais suspecte en vous reconduisant.
+Prenez la clé de madame, elle ouvre toutes les portes du château, le roi
+seul a la pareille. Avec cette clé vous n'aurez besoin de personne, et
+c'est important à une pareille heure, car il se fait tard.
+
+--Entendez-vous, Gabrielle, il se fait tard. A demain.
+
+
+--Pour toujours! Espérance, interrompit-elle en l'arrêtant, passez cette
+nuit dans la chambre de Gratienne, que je garderai près de moi, et demain
+au jour....
+
+--Madame, laissez-le partir, dit Gratienne; au jour on le reconnaîtrait.
+
+--Qu'il parte donc... Mais ainsi... oh! ainsi ne le reconnaîtra-t-on
+pas malgré les ténèbres, malgré tout? Laissez votre chapeau, Espérance,
+votre manteau brodé, et endossez celui de mon intendant. Ceux qui vous
+verront passer vous prendront pour un homme à moi.
+
+--Oh! il est bien à vous, dit en souriant Gratienne, qui fut embrassée pour
+cette saillie par les deux amants à la fois.
+
+Déjà elle avait donné au jeune homme le manteau désigné par Gabrielle; et
+ainsi travesti, Espérance était méconnaissable. Plus de prétexte, il
+fallait partir! Le coeur de la maîtresse éclata en douloureux sanglots que
+les baisers de l'amant ne surent pas étouffer, et dont il se troubla
+lui-même sans pouvoir s'en rendre compte.
+
+--A demain! répétait Gabrielle, à demain! à demain! Quel chemin prend-il,
+Gratienne?
+
+--Tout simplement le corridor, et puis l'escalier, madame: plus il sortira
+naturellement, mieux il réussira.
+
+--D'ailleurs, quel obstacle pourrais-je rencontrer? je n'en vois pas de
+vraisemblable.
+
+--Ni moi, dit Gratienne.
+
+--Ni moi, dit Gabrielle.
+
+--Eh bien, adieu! à demain!
+
+Et ils échangèrent le millième baiser du départ.
+
+Gratienne, obstinée comme un chien fidèle, le tirait vers la porte par son
+manteau.
+
+Tout à coup, Gabrielle s'élança et le ressaisit encore.
+
+--Tu m'aimes, n'est-ce pas? dit-elle.
+
+--Est-ce qu'il faut que je te réponde?
+
+Elle approcha ses lèvres de l'oreille d'Espérance.
+
+--Dis-moi que tu pars heureux, ajouta-t-elle.
+
+--Si heureux, qu'il me semble que je n'ai plus rien à attendre de cette
+vie.
+
+--Moi! moi! mon amour.
+
+--Par grâce, monsieur, partez! dit Gratienne, en employant la force pour le
+séparer de Gabrielle, qui tomba défaillante dans ses bras.
+
+Le corridor était noir, un silence froid régnait partout. Espérance, muni
+de la clé, ouvrit lui-même la porte, et, après avoir écouté, observé,
+franchit le seuil d'un pas sûr et s'enfonça rapidement dans les ténèbres.
+
+
+
+
+XXV
+
+LA TREILLE DE L'ORANGERIE
+
+
+Déjà Espérance avait dépassé le corridor et commençait à descendre
+l'escalier, lorsqu'il crut entendre du bruit derrière lui.
+
+Il se retourna, et, malgré les ténèbres, vit une forme humaine se détacher
+de l'embrasure d'une fenêtre par laquelle filtrait l'insaisissable pâleur,
+non pas d'une clarté, cette nuit n'en avait pas, mais d'une obscurité moins
+noire.
+
+Espérance s'étant arrêté pour voir, l'ombre marcha de son côté, puis
+s'arrêta aussi. Inquiet alors, il descendit précipitamment, et bientôt des
+pas retentirent derrière lui aux premières marches de l'escalier.
+
+--Me suivrait-on? pensa-t-il un peu ému.
+
+Mais comme il connaissait parfaitement Fontainebleau et ses inextricables
+détours, il se flatta d'avoir bientôt perdu l'espion, si c'en était un. En
+conséquence, il doubla le pas et enfila un autre corridor qui aboutissait
+an pavillon de l'Orangerie.
+
+Un pas net, prompt et sonore sur les briques du corridor, lui annonça que
+sa piste était bien suivie.
+
+Espérance réfléchit qu'il fallait couper au plus court, gagner une porte,
+et, si on osait le suivre jusqu'au dehors, en finir avec l'ennemi. Il
+accéléra sa course en se dirigeant vers la porte qui, de l'Orangerie, mène
+à la cour des Princes. Mais là son oeil subtil aperçut la grille fermée, et
+derrière, un peloton de soldats assis dans la cour, essayant d'allumer un
+feu que la bruine éteignait malgré tous leurs efforts.
+
+--Pourquoi un poste là? pensa-t-il, ce n'est pas l'habitude. Mais je n'ai
+pas besoin de passer absolument par la cour des Princes. Commençons par
+sortir d'ici.
+
+En effet, demeurer là eût été dangereux. Il pouvait se trouver pris entre
+la grille et l'espion dont il entendait se rapprocher les pas au-dessus de
+lui dans les montées.
+
+Il se blottit dans un angle, retenant son haleine, pour laisser passer et
+examiner un peu son persécuteur. Son attente ne fut pas trompée: l'homme
+arriva courant, et passa devant lui à trois pas. Espérance avait envie de
+se jeter dessus et de l'étouffer; mais il pouvait pousser un cri, les
+soldats pouvaient entendre. Un pareil scandale dans la maison du roi
+perdait sans rémission tous les intérêts si précieux qu'Espérance
+défendrait mieux par une adroite évasion.
+
+A la faible lueur des tisons grésillant dans la cour, Espérance entrevit
+vaguement la forme de l'espion. C'était une ombre maigre, déhanchée, qui
+forçait l'allure de son pas et soufflait déjà comme un chien acharné sur un
+cerf.
+
+Espérance s'élança hors de son coin, et plein d'une idée nouvelle, il
+rebroussa chemin, tandis que l'espion, collé aux grilles, se demandait par
+où la proie s'était échappée. Remonter l'escalier, tirer la clé que lui
+avait donnée Gratienne et ouvrir la porte d'un corridor à gauche, fut pour
+le jeune homme l'affaire d'un moment. Il se trouva ainsi dans un passage
+embarrassé de charpentes dont plus tard Henri IV devait faire la célèbre
+galerie des Cerfs.
+
+Espérance referma la porte sur lui et se mit à rire silencieusement en
+songeant au désappointement de l'espion. Il savait qu'au bout de ce passage
+se trouve l'escalier qui conduit à la cour Ovale et rien ne l'inquiéta
+plus. Il reprit haleine.
+
+Tout à coup le frôlement d'une main sur les panneaux le fait tressaillir,
+quelque chose ébranle la porte; nul doute, l'espion a découvert la voie, il
+voudrait entrer: oui, mais ouvrir!
+
+La serrure crie, le pêne claque, la porte s'ouvre, Espérance sent une sueur
+froide inonder son front, l'espion a une clé aussi.
+
+Cette clé, qui ouvre toutes les portes de Fontainebleau, Gabrielle l'a dit,
+le roi seul la possède; c'est donc le roi qui poursuit Espérance, ou du
+moins quelqu'un envoyé par le roi. Il a donc des soupçons; le secret de
+Gabrielle est donc en danger. Allons, plus de résistance possible, il faut
+fuir, et fuir si vigoureusement que l'ennemi soit distancé avant dix
+minutes.
+
+Espérance reprit sa course, et disparut par l'autre issue.
+
+Mais dans la cour Ovale, encore des sentinelles. Plus de doute, tout est
+gardé; c'est un complot. L'homme détaché sur les traces d'Espérance joue le
+rôle du traqueur qui pousse la proie dans des filets ou sous la balle des
+chasseurs. Rien n'annonce pourtant que le roi veuille faire tuer Espérance;
+un seul homme n'eût pas suffi. Mais évidemment on voudrait l'arrêter, le
+reconnaître, le convaincre... Gabrielle serait perdue. À cette seule
+pensée, le sang bouillonne dans les veines de son amant.
+
+Que faire? A force de courir dans les corridors et d'ouvrir des portes que
+l'autre sait ouvrir comme lui, Espérance ne risquerait-il pas de rencontrer
+face à face un deuxième espion et d'être forcé alors au combat qu'il veut
+éviter à tout prix pour ne point aggraver l'affaire? Il sera toujours temps
+d'en venir aux coups si la situation est désespérée.
+
+Il court, cherchant les issues, et déjà il a réussi; l'espion est loin,
+plus de bruit. Son pas qui résonnait fatalement ne se fait plus entendre.
+Espérance, revenu dans ce passage noir et obstrué, la future galerie des
+Cerfs, s'arrête pour respirer, à la place même où, cinquante-huit ans plus
+tard, devait tomber Monaldeschi.
+
+Soudain une respiration bruyante, un râle plutôt qu'une haleine, retentit à
+son oreille; nul doute, l'homme est là, tout près d'Espérance, il le
+cherche dans l'ombre épaisse. Comment a-t-il pu arriver ainsi sans bruit?
+Il avance et on ne l'entend plus marcher et on sent le feu de son souffle.
+
+--Je comprends, se dit Espérance, l'espion, impatienté de m'avertir
+toujours par le bruit de son pas, a marché pieds nus; il m'entendait lui,
+et je ne le soupçonnais pas. Voilà un dangereux coquin. Plus de pitié, ou
+je suis perdu.
+
+Une main s'allonge à tâtons vers le jeune homme, frissonnant à ce contact.
+Il y répond par un coup de poing si vigoureux, que l'ennemi va mesurer la
+terre, et comme les demi-moyens ne sont plus de saison, Espérance ouvre une
+fenêtre et saute dans la terre grasse du jardin de l'Orangerie.
+
+Un bruit sourd, mat, mêlé d'imprécations lui annonce que l'espion a sauté
+aussi. Bien plus, Espérance voit briller dans le brouillard une lame
+d'épée. Le coup de poing a fait son effet: de la défensive on passe à
+l'offensive. La poursuite va se changer en lutte.
+
+L'inconnu, épuisé, haletant, humilié de sa fatigue et du coup qu'il a reçu,
+s'est décidé à en appeler aux armes. Dans ces occasions, malheur à qui se
+laisse prévenir. La victoire est presque toujours au premier des deux qui
+frappe.
+
+Sur-le-champ, Espérance conçoit un nouveau plan. A vingt pas de lui s'élève
+le mur couvert d'un treillage garni de vigne, dont Gabrielle lui a souvent
+envoyé les raisins renommés. Il escaladera ce mur, gagnera, de maille en
+maille, comme par échelons, les fenêtres d'un bâtiment qui donne sur la
+cour des Fontaines, et, une fois la, il est sauvé.
+
+Mais il faut d'abord faire cesser la poursuite de l'ennemi; cet étrange
+limier s'échauffe de plus en plus. Il gronde d'une manière effrayante,
+chaque fois que son pied nu glisse sur les terres détrempées par la pluie.
+Le moindre faux pas mettrait Espérance à la merci d'une pointe qui s'agite
+altérée de sang. Lui aussi, d'ailleurs, se sent bouillir de colère. Le
+moment est venu d'en finir. Tout en courant vers le mur, il détache son
+manteau. Puis, au détour d'une allée, il bondit de côté. L'autre, emporté
+par son élan, le dépasse: agile comme un tigre, l'amant de Gabrielle fond
+tête baissée sur l'espion qui cherche à le retrouver dans les ténèbres; il
+le renverse, le coiffe du manteau, l'y roule, l'y entortille dix fois, et
+lui brise, sous les plis mêmes de l'étoffe humide, son épée, qu'il n'avait
+pas lâchée. Espérance complète sa victoire par quelques rudes bourrades qui
+arrachent à l'ennemi étouffé des rugissements sourds, et quand il le croit
+empêtré dans les spirales du drap, il reprend sa course dans la direction
+du mur, et, crachant aux treillages, commence sa hasardeuse ascension.
+
+Mais l'autre, écumant de rage et de douleur, fend l'étoffe ou la crève du
+tronçon de sa lame, se relève sur les genoux, aveuglé, ivre, entend craquer
+le treillage sous le poids d'Espérance, veut s'élancer de ce côté, mais
+retombe embarrassé dans les loques fangeuses du manteau. Encore deux
+échelons et son ennemi touche au rebord de la fenêtre; il y porte la main,
+il va échapper.
+
+--Arrête, ou je te tue! veut crier le vaincu; mais la voix manque à son
+gosier aride, sa rage devient du délire, il arme un pistolet et le décharge
+sur le mur illuminé un moment par l'éclair de la poudre.
+
+Le fugitif s'arrête, ses mains s'ouvrent, son corps s'affaisse. Il tombe la
+tête inclinée comme l'oiseau de la branche, et son ennemi se précipite sur
+lui en murmurant, avec une joie farouche:
+
+--Sambious! je finirai par te voir en face.
+
+Il soulève le corps, approche ses yeux avides du pâle visage du blessé.
+Mais tout à coup son oeil devient hagard, ses cheveux se hérissent, ses
+mains se glacent dans le sang tiède.
+
+--Pontis! murmure une voix faible comme un souffle, comment, Pontis, c'est
+toi qui m'as tué!
+
+--Espérance! s'écrie le malheureux garde en reculant avec un accent de
+folle épouvante....
+
+--Tu m'as tué!...
+
+--Oh! mon Dieu! oh! mon Dieu!... j'ai tué Espérance; oh! mon Dieu!...
+c'est mon ami que j'ai tué... oh! mon Dieu!...
+
+Et Pontis, à genoux, s'arrachait les cheveux et se tordait les mains en
+poussant des cris inarticulés.
+
+--Tu ne m'avais donc pas reconnu, Pontis?
+
+--Il le demande! il m'accuse d'avoir voulu le tuer, moi qui l'aimais plus
+que ma vie.
+
+--Mais le roi t'a ordonné....
+
+--De suivre et de reconnaître un homme qui sortirait....
+
+--De chez la duchesse.
+
+--Ou de chez Mlle d'Entragues, car il n'était pas sûr.
+
+--Quoi! il doutait... Tout n'est donc pas perdu, s'écria Espérance en se
+soulevant avec joie. On peut donc encore sauver Gabrielle. Rien ne l'accuse
+que ma présence, allons, aide-moi. Pontis, il faut que je sorte d'ici, je
+ne veux pas qu'on me trouve, tu diras que tu m'as manqué, que j'ai fui, que
+tu ne m'as pas reconnu. Aide-moi, j'aurai la force de franchir le mur...
+Ah! ne me touche pas... je souffre trop... je ne puis faire un pas.
+Pontis, desserre-moi... laisse couler mon sang, j'étouffe!... je
+meurs.
+
+--Ne dis pas cela, ou je m'arrache le coeur à tes pieds.
+
+--Eh bien! achève-moi; prends-moi sur tes épaules, jette mon corps dans une
+citerne... Enterre-moi vivant; mais qu'on ne me trouve pas, qu'on
+n'accuse pas Gabrielle. Sauve-la, sauve-la, Pontis!
+
+--Mon pauvre ami!
+
+Et Pontis se déchirait la chair en sanglotant.
+
+--Pourquoi m'a-t-il épargné tout à l'heure, au lieu de me tuer comme un
+chien!
+
+--Ne pleure pas, ne crie pas, on viendrait. Dis-moi plutôt ce qu'il faut
+faire pour que la duchesse ne soit pas déshonorée, pour que ce démon
+d'Entragues ne triomphe pas. Cherche donc... Elle rit, vois-tu, dans ces
+ténèbres. Oh! pourquoi m'as-tu atteint, Pontis? je m'échappais, tout était
+sauvé! S'il faut que Gabrielle succombe, sois maudit!...
+
+Et le malheureux, dévoré par la souffrance, exaspéré par le désespoir,
+tendait vers Pontis des mains suppliantes. Celui-ci s'agenouillait, se
+relevait, implorait Dieu, se frappait le front des deux poings, puis se
+reprenait convulsivement à étancher les flots de ce sang généreux qui
+coulait toujours.
+
+Tout à coup il rencontra sous ses doigts tremblants la boîte d'or, cause
+première de leur querelle, de leur séparation, de la blessure d'Espérance.
+
+--Ah! s'écria-t-il inspiré par un rayon de la divine intelligence, ne me
+demandais-tu pas de sauver l'honneur de Gabrielle?
+
+--Oui, Pontis.
+
+--Et de nous venger du monstre d'Entragues?
+
+--Oh! si tu pouvais!
+
+--J'en réponds, je le jure.
+
+Espérance joignit les mains avec ivresse.
+
+--Dans ce médaillon, poursuivit Pontis, il y a une lettre d'Henriette?
+
+--Oui.
+
+--Un rendez-vous qu'elle te donnait autrefois, sans date, sans désignation
+précise?
+
+--Oui, oui.
+
+--Eh bien, ami, cette lettre est d'hier, c'est Mlle d'Entragues qui t'a
+appelé à Fontainebleau, c'est de chez elle que tu sortais tout à l'heure,
+quand je t'ai surpris. Gabrielle n'a plus rien à craindre; notre ennemie
+mortelle est prise à son piège, elle est déshonorée!
+
+--Ah! je comprends, s'écria Espérance, merci Pontis, mon frère, mon
+bienfaiteur. Pontis, je t'aime, Pontis, je te bénis!
+
+Et saisissant le garde à deux bras, il le couvrait de baisers, de larmes.
+
+--Entends-tu? dit Pontis en se relevant pour écouter.
+
+--Oui, des voix, des pas... le bruit du pistolet a réveillé du monde, et
+on vient... ouvrons vite la boîte.
+
+--Fais jouer le ressort.
+
+--Mes doigts n'ont plus de force. Qu'il faut peu de temps à Dieu pour
+briser un homme! Aide moi à appuyer... c'est ouvert, jette
+la boîte... bien. Maintenant, je puis mourir.
+
+--Tu ne mourras pas... au secours!
+
+--Chut!... je sens ta balle trop près de mon coeur. Dans cinq minutes,
+c'est fait de moi, mais Gabrielle est sauvée, Dieu est bon....
+
+Il fut interrompu par une voix qui disait au fond du jardin:
+
+--Est-ce par ici qu'on a tiré? où êtes-vous?
+
+Un homme approchait, portant un falot et se dirigeant avec hésitation vers
+l'endroit de la scène.
+
+--M. de Sully, murmura Pontis à l'oreille de son ami. Que faut-il faire?
+
+--Réponds-lui, dit Espérance, car moi, je m'affaiblis.
+
+--Par ici! répondit Pontis d'une voix étouffée.
+
+--Sire, par ici, dit Sully en éclairant l'allée noire à une ombre qui
+s'avançait derrière.
+
+--Le roi!... c'est bien, murmura Espérance. Allons, Pontis, le moment
+est venu, venge-nous!
+
+--Que personne n'entre dans le jardin! commanda Henri à son capitaine des
+gardes qui l'accompagnait et resta dehors.
+
+Et il s'approcha vivement du groupe, une épée nue sous son bras.
+
+Pontis était debout, pâle, les cheveux collés au front par la sueur et la
+pluie, taché de boue, taché de sang, sinistre à voir.
+
+--C'est toi, dit Henri troublé à cet aspect, eh bien?
+
+--L'homme est là, étendu, sire.
+
+--Blessé!... tu l'as blessé?...
+
+--Il allait m'échapper, et Votre Majesté m'avait ordonné de le reconnaître.
+
+--Qui est-ce?
+
+--C'est mon ami, mon frère, bégaya le garde dévorant les sanglots qui
+déchiraient sa gorge.
+
+Le roi frémissant se baissa vers la terre, Sully éclairait les traits
+livides du mourant.
+
+--Espérance! s'écria Henri épouvanté, c'était lui! Mais d'où sortait-il?
+
+--De chez Mlle d'Entragues qui lui avait donné rendez-vous, dit Pontis avec
+une voix claire comme un chant de victoire.
+
+Espérance se souleva, les yeux brillants de joie.
+
+--Un rendez-vous... d'elle? murmura le roi.
+
+--Lisez, sire, répliqua Pontis en lui tendant la lettre qu'il prit des
+mains d'Espérance.
+
+Sully leva son flambeau, le roi lut d'une voix sombre:
+
+«Cher Espérance, tu sais où me trouver, tu n'as oublié ni le jour, ni
+l'heure fixés par ton Henriette qui t'aime. Viens, sois prudent.»
+
+Pendant cette lecture, Espérance, ranimé, suivait chaque mouvement du roi
+avec une rayonnante avidité. Henri remit la lettre à Sully, qui ne put
+réprimer un dédaigneux sourire.
+
+--C'est bien d'elle; vous étiez dans votre droit, même chez moi, Espérance,
+dit enfin le roi profondément ému. Je vous demande pardon... Mais c'est
+du secours qu'il vous faut; nous allons, sans bruit, sans éclat, vous
+transporter....
+
+--Inutile, sire, dit Espérance, j'aime mieux mourir ici.
+
+Tout à coup l'on entendit une voix forte qui criait, à l'entrée de
+l'Orangerie:
+
+--Je vous dis qu'on a tiré de ce côté. Où est le roi?... est-ce qu'on a
+tiré sur le roi? Je veux passer pour voir le roi, harnibieu!
+
+--Crillon!... arrête, ce n'est rien, dit Henri rouge de honte en courant
+à la rencontre du chevalier, ce n'est rien, mon digne ami.
+
+Et il cherchait à l'éloigner.
+
+--Dieu soit loué, vous êtes sauf! dit avec joie le vieux guerrier, un peu
+surpris de ce mouvement du roi, qui le poussait en arrière. Mais, sire, on
+a tiré! Je vois quelqu'un étendu là-bas... qui est-ce donc?
+
+--C'est moi, moi Espérance, dit le blessé d'une voix si touchante, que le
+roi cacha son visage dans ses mains, et que Crillon, tout pâle, poussa un
+cri en s'élançant de ce côté.
+
+--Toi! toi, blessé!... Oh, mon Dieu! pauvre enfant!... À la poitrine,
+si près du coeur... Mais qui est donc son assassin?
+
+--Moi! dit Pontis, tombant à deux genoux avec un élan de désespoir dont
+rien ne saurait peindre la navrante énergie... moi, qui ne l'ai pas
+reconnu; moi, qui, pour obéir au roi, ai tué mon frère!
+
+--N'en crois rien, Crillon, s'écria le roi, déchiré par les regrets et la
+honte; je voulais seulement qu'on l'arrêtât; je n'ai pas dit qu'on lui fît
+violence.
+
+Sully montra la lettre d'Henriette au chevalier.
+
+Crillon comprit tout: l'avis mystérieux lu à table, la jalousie du roi, le
+noble dévouement d'Espérance. Et sa généreuse indignation monta comme un
+flot amer de son coeur à ses lèvres.
+
+--Ah! sire, c'est vous, répliqua-t-il en se relevant lentement, c'est vous
+qui pour vos querelles de femmes, faites tuer l'ami par l'ami!
+
+--Crillon!...
+
+--Comme eût fait le bourreau Charles IX, poursuivit le chevalier, effrayant
+de douleur et de colère.
+
+--Crillon, vous m'offensez au moment où je me justifie.
+
+Mais rien n'eût pu retenir ce torrent furieux.
+
+--Je sers donc un roi assassin! reprit le chevalier d'une voix vibrante de
+rage. J'ai donc versé tant de fois pour vous mon sang, tant de fois
+prodigué ma vie, pour qu'on m'en récompense en égorgeant ceux que j'aime...
+Sire, décidément, vous m'en demandez trop.
+
+--Mais est-ce bien Crillon qui parle... Crillon qui sacrifie son roi à un
+étranger?
+
+--Un étranger, mon Espérance?
+
+--Qu'est-il donc?
+
+--C'est mon fils!
+
+À ces mots arrachés au chevalier par une douleur surhumaine, le roi
+chancela et s'appuyant sur l'épaule de Sully ne put retenir ses larmes.
+Pontis tomba foudroyé la face contre terre, mais Espérance, souriant comme
+les anges, souleva ses bras raidis, en entoura le col du chevalier qui se
+penchait vers lui en suffoquant de désespoir.
+
+--Oh! dit-il, quel malheur de mourir au moment où l'on retrouve un tel
+père!... Mais je suis encore trop heureux, j'aurai le temps de vous
+embrasser. Père... ajouta-t-il luttant contre la mort qui déjà
+l'envahissait de ses ombres violettes, mon père... ce baiser... pour
+vous!
+
+Et il appuya ses lèvres sur le visage du chevalier. Puis, faisant un effort
+pour s'approcher de son oreille, il murmura tout bas:
+
+--Celui-ci, pour Gabrielle....
+
+Et il exhala le dernier souffle. Ses lèvres, entr'ouvertes, n'achevèrent
+point ce suprême baiser.
+
+Crillon resta un moment écrasé, sans comprendre. Mais quand il sentit que
+ce noble coeur ne battait plus, que ces yeux si doux étaient à jamais
+fermés, il se leva haletant, avec un rauque soupir, comme le guerrier qui
+arrache un fer mortel de la poitrine. Pontis, sans force et sans voix,
+gisait aux pieds de son ami.
+
+--Soldat du roi, tu as obéi au roi, tu n'es pas coupable, lui dit Crillon.
+Je te pardonne au nom d'Espérance et au mien. Aide-moi à emporter d'ici le
+corps de mon fils.
+
+Sully s'approcha, le roi fit un pas; Crillon les écarta tous deux d'un
+geste résolu.
+
+--Pontis et moi nous suffirons, dit-il.
+
+--Brave Crillon, s'écria Henri d'une voix oppressée, si tu savais ce qui se
+passe dans mon coeur....
+
+--Je le comprends, sire; votre coeur n'est pas méchant, mais le désordre
+mène au crime; votre vie d'intrigues s'écarte sans cesse du droit chemin.
+Oui, la mort de ce jeune homme est un crime ineffaçable; je vous devais mon
+sang et non celui d'Espérance. J'ai pardonné à Pontis, mais à vous, jamais!
+c'est fini entre nous!
+
+--Chevalier, dit Sully, épargnez notre maître.
+
+--Votre maître, monsieur, n'est plus le mien. Adieu!
+
+Crillon chargea dans ses bras le corps inanimé dont la tête languissante
+pendait sur son épaule: le front nu, ses cheveux gris épars au vent, l'oeil
+fixe, il s'avança d'un pas ferme jusqu'à la porte de l'Orangerie; Pontis le
+suivait, priant tout bas, et baisant les cheveux blonds d'Espérance.
+
+--Voila donc, pauvre mère, comment j'ai veillé sur ton fils, murmura le
+héros en regardant le ciel d'un oeil suppliant, comme pour y conjurer une
+ombre menaçante. Mais, maintenant, tu l'as près de toi, ton Espérance, et
+moi, je suis seul.
+
+On n'entendit plus qu'un long sanglot dans le silence, on n'aperçut bientôt
+plus rien dans la profonde nuit.
+
+
+
+
+XXVI
+
+LE DERNIER RENDEZ-VOUS
+
+
+Le lendemain on observa que le roi fut levé avant tout le monde au château.
+Lorsque les valets de chambre de service entrèrent chez lui, il était assis
+près de la fenêtre, regardant avec mélancolie les premières lueurs de
+l'aube qui bleuissaient les murs de l'Orangerie. Il se retourna
+précipitamment au bruit des pas.
+
+Son premier soin fut de demander des nouvelles de Gabrielle, et il
+s'informa en même temps si ce matin toutes choses étaient en bon ordre à
+Fontainebleau.
+
+Le valet de chambre répondit étonné que tout se trouvait dans l'ordre le
+plus parfait.
+
+--C'est qu'il m'a semblé entendre du bruit, ajouta le roi, sans laisser
+voir son visage qui peut-être eût révélé tout l'intérêt qu'il attachait à
+la réponse.
+
+--Votre Majesté aura peut-être entendu le bruit d'un carrosse, dit le
+serviteur.
+
+--Quand?
+
+--Tout à l'heure. M. d'Entragues est parti ce matin pour Paris avec ces
+dames.
+
+Le roi tressaillit. La coïncidence était assez significative entre ce
+brusque départ et les événements de la nuit.
+
+--Ah! ils sont partis? dit-il. Bon voyage.
+
+Et lisant sur les traits du valet de chambre que celui-ci ne savait rien
+autre chose de ce qui s'était passé depuis la veille, il se remit un peu et
+fit quelques tours de promenade dans son appartement, en proie à une
+préoccupation bien suspecte au serviteur curieux.
+
+Tout à coup le roi sortit et se dirigea vers l'appartement occupé par la
+duchesse; il se hâtait. Il ne voulait pas qu'aucune nouvelle du dehors
+pénétrât chez Gabrielle avant qu'il fût là pour l'expliquer sinon pour
+l'intercepter.
+
+Mais, à sa grande surprise, la duchesse était levée; ses femmes activaient
+les préparatifs du départ. Gratienne multipliait ses pas et ses ordres. Cet
+appartement silencieux et plein de mystère une heure avant, bourdonnait
+comme une ruche. Henri fit signe de la main pour arrêter des empressés qui
+couraient prévenir Gabrielle et s'achemina vers sa chambre, où il savait la
+trouver seule.
+
+Gabrielle, en habit de voyage, les fenêtres ouvertes, était appuyée sur la
+rampe de son balcon. Fraîche et belle comme jamais peut-être elle ne
+l'avait été, souriant au ciel, aux bois, aux eaux verdissantes, elle
+semblait embrasser du regard toutes les splendeurs de la nature, savourer
+en pensée toutes les douceurs de la vie, et renvoyait à Dieu autant
+d'actions de grâces qu'elle exhalait vers lui de souffles purs.
+
+Qu'il était beau, ce matin, Fontainebleau! Le magique séjour! Les brumes de
+la nuit avaient fui, dispersées devant la brise. Un groupe de petits nuages
+vermeils formait une couronne au soleil levant, Au fond de l'horizon
+enflammé se développait une large banderole de pourpre sur laquelle, déjà
+diaprées de floraisons printanières, s'étageaient les masses onduleuses de
+la forêt.
+
+Plus près, dans le parc, les marronniers arrondissaient leurs dômes verts,
+aussi réguliers, aussi doux à l'oeil que s'ils eussent été modelés et
+lissés par la main d'un géant. Enfin, sous le balcon, dans le parterre, les
+premières fleurs, humides encore, se redressaient triomphantes à la chaleur
+des feux naissants du jour. Tout, dans cette nature, riait et rayonnait,
+depuis l'édifice altier, jusqu'à l'humble brin d'herbe, comme pour effacer
+jusqu'au souvenir d'une si lugubre nuit.
+
+Gabrielle se retourna en entendant marcher, et lorsqu'elle vit le roi, son
+visage s'assombrit aussitôt.
+
+Cette nuance n'échappa point à Henri, mais il s'y attendait. Trompé sur le
+sens de la catastrophe nocturne qu'il avait réussi à cacher à tout le
+monde, il croyait fermement qu'Espérance n'était venu à Fontainebleau que
+pour Mlle d'Entragues. Il croyait par conséquent que le billet d'avis mis
+sous sa serviette était de Gabrielle; il croyait donc à la rancune, à la
+colère de celle-ci en présence d'une nouvelle infidélité.
+
+En effet, le raisonnement était logique. Si Gabrielle avait averti le roi
+de faire surveiller Henriette, c'était par jalousie. Elle était donc
+instruite de la liaison d'Henri avec cette femme, elle avait donc à lui
+faire encore des reproches, à lui qui, un moment avant, l'avait osé
+soupçonner.
+
+Se sentant coupable de ce soupçon, coupable d'infidélité, mortellement
+coupable du tragique résultat de cette intrigue, le roi arrivait chez
+Gabrielle dans une situation d'esprit facile à comprendre. Il voulait avant
+tout, empêcher la duchesse de savoir que Fontainebleau avait été
+ensanglanté; il voulait essayer de dissiper chez elle les chagrins d'une
+nouvelle déception. Il se sentait bourrelé de remords, navré de douleur,
+brûlé d'une recrudescence d'amour. Ce qu'il venait apporter à Gabrielle,
+c'était plus que l'expression de cet amour, c'était une tacite réparation.
+
+Le nuage qui couvrit un moment le front de la duchesse confirma Henri dans
+ses idées. Elle boudait, elle souffrait; il approcha d'elle les bras
+ouverts, le regard suppliant.
+
+Mais, combien Gabrielle était loin de le comprendre! Parties du même point,
+peut-être, leurs pensées avaient tellement divergé, qu'une immensité les
+séparait. Il croyait avoir un pardon à demander. Elle aussi se sentait
+coupable et demandait pardon du fond du coeur.
+
+Sa faute avait effacé toutes celles du roi. Ame loyale elle trouvait le
+talion inique. Henri eût été assez puni de perdre un pareil coeur. Quel
+surcroît de malheur l'attendait encore! Il allait perdre à jamais celle
+qui, sans amour, était pourtant la plus fidèle amie qu'il eût dans tout le
+royaume.
+
+Aussi quand elle le vit arriver, elle baissa un front chargé de repentir.
+Quand elle le vit sourire, implorer une caresse, elle se sentit autant de
+remords qu'elle avait eu d'indignation la veille.
+
+Elle que tant de bonheur attendait! elle dont la fraîche jeunesse allait
+refleurir encore au soleil d'une passion féconde, et qui, laissant derrière
+elle trahison, menaces de mort, ruine et désespoir, allait trouver la
+liberté dans l'amour, c'est-à-dire le plus splendide, le plus immense
+horizon qu'il soit donné à l'âme d'embrasser, tant qu'elle n'a pas
+reconquis le ciel.
+
+Au contraire, le roi serait abandonné, outragé, puni jusqu'à l'injustice.
+Déjà au déclin de l'âge, nulle femme ne l'aimerait plus sans ambition,
+nulle ne se souviendrait plus qu'il avait été jeune, que son amour n'avait
+pas toujours été ridicule, nulle enfin ne saurait payer dignement les
+précieuses qualités de ce grand coeur, foyer d'un soleil obscurci, dont
+Gabrielle avait eu les flammes, dont les autres ne verraient plus que les
+taches.
+
+Voilà ce qui rendit tristes ses yeux, voilà ce qui fit palpiter en elle un
+reste de tendresse, et quand le roi lui tendait les bras, honteuse,
+repentante, elle se détourna, prête à pleurer, si des larmes n'eussent
+trahi son secret, et si elle n'eût songé qu'elle se devait désormais à
+Espérance.
+
+Quant à ce dernier, à l'amant adoré devenu une ombre, quant à ce bonheur
+qu'elle croyait sentir vivre en elle, et qui déjà s'était envolé pour
+jamais, pas un soupçon, pas une inquiétude, pas un pressentiment. Vanité!
+la malheureuse femme pleurait le vivant, elle espérait le mort!
+
+Henri s'assit près d'elle, lui prit les mains, la regarda longtemps avec
+des yeux pleins d'amour.
+
+--Déjà prête à partir, dit-il, ma Gabrielle?
+
+
+_Ma Gabrielle!_ ce mot fit tressaillir la duchesse dans la bouche de celui
+à qui elle n'appartenait plus.
+
+--Vous avez bien hâte de me quitter, ajouta le roi. Voilà pourtant
+longtemps que je ne vous ai vue.
+
+--En effet, murmura Gabrielle qui fut frappée de cette idée, qu'un siècle
+tout entier avait passé en si peu d'heures.
+
+Elle rougit, elle se détourna encore comme pour donner un ordre à
+Gratienne.
+
+--Avez-vous bien reposé? Êtes-vous remise de votre malaise? continua Henri.
+J'ai cru devoir vous laisser dormir, car mon premier mouvement hier en me
+mettant à table fut de venir vous voir.
+
+Il la regardait si fixement qu'elle se sentait de plus en plus embarrassée.
+L'un et l'autre s'enfonçaient plus avant dans le chemin de leur pensée
+secrète.
+
+--Oui, Gabrielle, du moment où j'ai déplié ma serviette, hier, jusqu'à ce
+matin je n'ai cessé de songer à vous.
+
+La duchesse fit un effort que le roi remarqua bien; mais il l'attribua au
+désir qu'elle avait de ne pas laisser soupçonner sa jalousie de la veille.
+Heureux lui-même de ne pas donner suite à l'explication, il se tut.
+
+--J'ai parfaitement reposé toute la nuit, se hâta de dire Gabrielle, et me
+voilà prête à faire ce petit voyage. Avançons-nous, Gratienne?
+
+--Oui, madame, dit Gratienne, qui l'oreille aux aguets allait et venait par
+la chambre pour porter secours au besoin à sa maîtresse.
+
+--Bonjour, Gratienne, ma commère Gratienne! lui cria le roi toujours
+empressé d'entretenir des relations amicales avec une auxiliaire de cette
+importance. Comme tu es fraîche, toi; il ne faut pas te demander si tu as
+bien dormi.
+
+--Cependant, sire, j'ai été réveillée. On chasse donc la nuit dans votre
+parc?
+
+Le roi frissonna.
+
+--Qui chasse? demanda Gabrielle sans le moindre soupçon.
+
+--Je ne sais, mais on a tiré; plusieurs personnes ont entendu comme moi;
+c'était du côté....
+
+--Un mousquet, s'écria vivement le roi, un mousquet parti par accident au
+quartier des gardes.
+
+Il se sentait pâlir. Gabrielle, heureusement, ne le regarda pas.
+
+--J'ai voulu, reprit Henri, vous visiter dès le matin pour ne rien perdre
+de votre chère présence. Dites-moi,
+
+Gabrielle, savez-vous que les nouvelles de Rome sont excellentes, et que
+l'année ne se passera pas sans qu'on vous appelle la reine?
+
+--Vraiment... dit-elle avec un sourire contraint; que de bontés pour moi!
+
+--Ne les méritez-vous pas, et d'autres encore!... Y a-t-il en ce inonde
+une dignité que Gabrielle ne sache rehausser par son mérite.
+
+--Sire....
+
+--La plus belle, la meilleure des femmes, et la plus pure que l'on puisse
+rencontrer.
+
+--Sire, par grâce, interrompit-elle en se levant avec un visage empourpré
+par l'inquiétude et la confusion.
+
+--Qu'avez-vous? Modeste par-dessus tout cela.
+
+--Je ne sais, sire, pourquoi, aujourd'hui, Votre Majesté me comble ainsi.
+
+--Hélas! c'est que je vais vous perdre, Gabrielle; et l'on ne sait bien le
+prix de ce qu'on a, qu'au moment de s'en séparer.
+
+Ces paroles si naturelles, si simples, avaient un tel rapport à la
+situation d'esprit de la duchesse, qu'elle se crut devinée, et de rouge
+qu'elle était devint plus pâle qu'un lis tranché. Puis, ne voyant sur le
+visage du roi que l'expression innocente d'un regret de circonstance, elle
+garda pour elle tout le poids de l'allusion. Elle en fut écrasée, et fondit
+en larmes.
+
+--Vous pleurez, ma chère âme, dit Henri. Est-ce de me quitter?...
+aurais-je ce bonheur?
+
+--Oui, sire, je pleure de vous quitter! s'écria-t-elle, vaincue par sa
+douleur trop longtemps comprimée.
+
+--Ne partez pas alors, répliqua Henri, aussi ému qu'elle.
+
+--Impossible, sire, impossible.
+
+--C'est vrai. Soyez plus raisonnable que moi. Votre vue m'inspire trop
+d'amour pour que mes devoirs de prince chrétien n'en souffrent pas durant
+les saints jours de cette semaine. Allez adorer Dieu à Paris, publiquement.
+Montrez au peuple sa reine. Moi, je remercierai la Providence qui vous a
+placée près de moi.
+
+Gabrielle haletait d'impatience et de douleur à chacune de ces paroles
+tendres qui cherchaient à la consoler.
+
+--Mais, continua Henri, nous n'endurerons point longtemps un pareil
+supplice, n'est-ce pas? vous à la ville, moi aux champs, à quinze lieues
+l'un de l'autre! quelle distance! J'envie le sort de ce drôle de Zamet qui
+vous aura chez lui. Mais je plains les pauvres chevaux qui vous vont porter
+tant de fois mon souvenir. Et puis, attendez-moi dimanche!
+
+--Oui, sire, balbutia la duchesse éperdue, car elle sentait la force
+l'abandonner, car son coeur allait défaillir.
+
+--J'aurai pour me consoler de vous, acheva le roi, notre petit César. Vous
+me le laissez, n'est-ce pas, ce cher enfant de notre amour?
+
+Ce fut le dernier coup. Gabrielle chancela. Elle voulut répondre, mais sa
+poitrine éclata en sanglots, elle battit l'air de ses mains suppliantes, et
+sans Gratienne qui la saisit éplorée, et lui pressa les bras avec des
+regards parlants, nul doute qu'elle n'eût laissé échapper tout son secret
+dans cette torture au-dessus des forces d'une âme honnête et d'un coeur de
+mère. Mais Gratienne se hâta d'avertir que les chevaux étaient prêts!
+
+Le roi, disposé par tant d'événements à la mélancolie, fut bientôt à
+l'unisson de cette tristesse étrange qu'en un autre moment, peut-être, il
+eût moins comprise. Il embrassa Gabrielle en lui répétant les plus doux
+noms, les plus touchantes promesses. Peu à peu, attirés par ce spectacle
+attendrissant, les serviteurs et les courtisans s'étaient approchés de la
+chambre et contemplaient, non sans émotion, ces deux époux enlacés,
+pleurant, et qui offraient le plus parfait modèle de la tendresse. Bientôt
+arriva l'enfant, porté dans les bras de sa nourrice.
+
+--César... notre fils César... murmura Gabrielle. Oui, sire, je vous
+remercie de m'en avoir parlé. Je vous le recommande bien. Oh, sire!
+rappelez-vous bien mes paroles, je vous recommande mon enfant.
+
+Eu parlant ainsi elle couvrait de baisers l'innocente créature qui
+souriait.
+
+--Mais pourquoi, dit Henri le visage inondé de larmes, pourquoi me dire
+tout cela?
+
+--Jurez-moi de vous souvenir de moi, mon cher sire, sans colère, sans
+mauvaise pensée, jurez-moi d'aimer nos enfants, quoi qu'il arrive.
+
+--Gabrielle, vous me percez le coeur!
+
+--Il se faut quitter... Sire, persuadez-vous que jamais vous n'eûtes plus
+sincère amie.
+
+--Je le crois! je le sais!
+
+--Pardonnez-moi si je vous ai offensé.
+
+--C'est à vous, mon âme, de me pardonner! s'écria Henri vaincu et
+s'abandonnant à toute l'amertume de ses regrets.
+
+--Adieu, sire... Ce mot est navrant.
+
+--Dites au revoir, Gabrielle.
+
+--Adieu! répéta la duchesse en promenant autour d'elle un regard obscurci
+par les larmes; et comme elle vit que chacun pleurait, car à tous elle
+avait été bonne maîtresse ou brave amie.
+
+--Merci, dit-elle avec un de ces sourires irrésistibles qui enivrent et
+subjuguent. Emmène mon fils, Gratienne, sinon je n'aurai plus la force de
+partir.
+
+Et pour s'arracher à cette scène, elle se dirigea vers l'escalier. Le
+carrosse était prêt. Une foule brillante l'entourait, prête à faire cortège
+jusqu'à l'endroit où la duchesse devait s'embarquer.
+
+Le roi ne quitta pas Gabrielle. Il désigna ses meilleurs amis pour lui
+tenir compagnie dans le bateau. C'était une vaste barque plate, tapissée de
+riches tentures. La duchesse y prit place avec des dames et l'élite des
+courtisans qui se disputaient l'honneur de l'accompagner. Henri avait nommé
+un capitaine des gardes à la duchesse, et ordonné qu'on lui rendit à Paris,
+durant son séjour, des honneurs royaux. Chacun comprit qu'il n'y avait plus
+en ce bateau qu'une reine de France entourée de sa cour.
+
+Mais Gabrielle s'effrayait déjà de l'esclavage, et cherchait un moyen de se
+rendre libre comme elle l'avait promis à Espérance. Au moment de prendre
+congé du roi, les pleurs recommencèrent, et la séparation n'eût jamais pu
+s'accomplir, si M. de Sully n'eût retenu son maître tandis que la barque
+s'éloignait lentement du rivage.
+
+Ce furent des signaux, des adieux répétés, des bras étendus, des voeux
+exhalés de l'âme. Peu à peu, d'Henri à Gabrielle, la distance grandit; les
+yeux troublés du roi distinguèrent moins clairement sa maîtresse dans le
+groupe, et à la première courbe du rivage tout disparut. Ils s'appelaient
+encore et entendaient leurs adieux renvoyés par l'écho, mais ils ne se
+voyaient plus, et ne devaient jamais se revoir.
+
+Le voyage se fit par un temps calme, sous un ciel pommelé qui moirait
+capricieusement d'opale la nappe riante du fleuve. Une partie des
+courtisans débarqua à Melun. Gabrielle avait eu l'esprit de donner à chacun
+de ceux-là des commissions ou des ordres, qui les retinssent loin d'elle.
+
+Les moins gênants restèrent. Elle était sûre désormais de s'en débarrasser
+une fois aux barrières de Paris.
+
+La conversation roula sur tout ce qui peut récréer une femme frivole,
+flatter une âme orgueilleuse. Plus d'une fois, par excès de galanterie,
+quelques habiles purent caresser l'oreille de Gabrielle du mot: Majesté.
+
+Mais, plus sérieuse à mesure qu'elle approchait du but, plus sombre même,
+comme si elle fût entrée déjà dans la mortelle atmosphère du malheur qui
+l'attendait, Gabrielle écoutait distraitement les rieurs de cour, ou ne les
+écoutait pas du tout. Elle songeait à l'immense bruit que ferait le
+lendemain sa disparition. Elle frémissait à l'idée du chagrin dont le roi
+serait saisi. Elle eût renoncé à son projet, faussé son serment, sans
+l'ineffable consolation de tout sacrifier à Espérance.
+
+Comme le bateau abordait à Villeneuve-Saint-Georges, la duchesse voulut
+offrir des rafraîchissements à ses dames, et dans la confusion joyeuse qui
+suivit cette collation improvisée, à laquelle Gabrielle ne prit aucune
+part, elle fut coudoyée par une étrange figure, une sorte de moine mendiant
+encapuchonné, qui lui glissa un papier roulé, en demandant l'aumône, et se
+retira si adroitement qu'elle ne le revit plus.
+
+Gabrielle recevait à chaque sortie bien des placets, bien des requêtes. Le
+fait n'était point nouveau pour elle. Elle déroula et lut:
+
+«N'allez pas chez Zamet, et surtout n'y prenez rien, fût-ce une pêche, si
+on vous l'offre.»
+
+En tout autre moment, ce terrible avis l'eût fait pâlir. Mais que lui
+importait Zamet et ses fruits empoisonnés! Gabrielle n'allait pas chez
+Zamet puisqu'elle allait dans deux heures retrouver Espérance.
+
+Ceux qui l'observaient après cette lecture, la virent sourire
+tranquillement et déchirer le papier en des milliers de miettes qu'elle
+jeta l'une après l'autre au fil de l'eau.
+
+--C'est égal, pensa-t-elle, il paraît que ce digne Zamet ne me réserve pas
+une hospitalité de frère. Ainsi, l'on compte sur une pêche pour valider la
+promesse de mariage de Mlle d'Entragues; en avril elles sont rares, et
+Zamet s'est mis en frais pour moi. J'en rirai bien demain en goûtant avec
+Espérance les belles pommes de Normandie.
+
+Dès Charenton, Gabrielle se mit à regarder le rivage. Elle pensait qu'un
+homme impatient pourrait bien courir en avant pour apercevoir plus vite le
+bateau; de ce moment elle oublia tout ce qui était resté derrière: voir
+Espérance, le deviner dans l'ombre du soir, tel fut l'unique but de ses
+regards, de sa pensée, de toute son âme.
+
+Comme elle ne le vit pas, elle pensa qu'il était aussi prudent que tendre.
+Il avait promis de se trouver à Bercy, c'était la seulement qu'il
+attendrait. Encore une demi-heure.
+
+La nuit vint, Gabrielle fit aborder encore quelques personnes de sa suite
+au-dessus de Bercy, et pria les autres de continuer à descendre la Seine
+jusqu'au Louvre. Elle voulait, disait-elle, éviter le bruit, la curiosité
+populaire. Tandis que la foule suivrait le cours de l'eau, espérant la voir
+descendre au quai de l'École, elle irait, seule, inconnue, en litière,
+dormir une nuit tranquille chez Zamet.
+
+Que ne persuade pas une reine à des courtisans? Tous furent persuadés.
+Gabrielle mit pied à terre devant Bercy, avec Gratienne, l'inévitable la
+Varenne et M. de Bassompierre. La litière attendait. Mais Espérance était
+si bien caché avec ses chevaux, qu'elle ne put l'apercevoir.
+
+Elle détacha en avant les deux hommes, avec ordre à l'un de l'annoncer et
+de l'attendre chez Zamet, avec remercîments à l'autre pour sa bonne
+compagnie, ce qui valait un congé définitif. Et, les deux cavaliers partis,
+elle resta seule dans la litière avec Gratienne.
+
+C'était l'instant décisif. Ses chevaux suivaient le bord de la Seine sur un
+quai sombre et absolument désert. On ne voyait toujours pas Espérance, mais
+sans nul doute il guettait derrière quelque muraille les premiers pas que
+Gabrielle ferait seule sur le chemin, après avoir renvoyé la litière comme
+elle en était convenue.
+
+Gabrielle ordonna à Gratienne de passer chez Zamet pour lui dire que sa
+maîtresse avait voulu rendre visite à Mme de Sourdis et n'arriverait que
+plus tard rue de Lesdiguières. Gratienne partit en litière, Gabrielle resta
+seule à l'endroit fixé par Espérance.
+
+Rien autour d'elle, ni maître ni chevaux. Les mille suppositions qui
+dévorent le coeur pendant les angoisses de l'attente, surgirent dans
+l'esprit de Gabrielle avec la rapidité vertigineuse des rêves de fièvre.
+
+Dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure s'écoulent, une heure
+enfin!... Oh! c'est toute une éternité de tortures.
+
+Se serait-elle trompée hier? A-t-elle eu cette vision? Espérance a-t-il
+vraiment promis ce départ, annoncé des chevaux, nommé ce quai désert?...
+
+Être seule ainsi, abandonnée, dans les ténèbres, cette reine! dont la vie
+s'écoule goutte à goutte pendant l'interminable agonie de trois mille six
+cents secondes.
+
+Elle n'y résiste plus, il faut sortir de ce doute horrible. Si Espérance
+s'est trompé d'heure, s'il a tardé... Oh! tarder quand il s'agit d'un
+pareil intérêt. Enfin tout est possible, mais Gabrielle au moins le saura.
+
+Elle court chez Espérance; la rue de la Cerisaie n'est qu'à cent pas.
+
+Elle arrive. Les portes sont ouvertes. C'est cela, ses chevaux vont sortir.
+Non. La cour est sombre, vide. Pas une lumière, pas une créature, pas un
+bruit dans le palais.
+
+Gabrielle sent battre son coeur de la première inquiétude qu'elle ait
+encore éprouvée. Raison de plus pour qu'elle avance. Elle avance en effet.
+
+Au péristyle, rien encore. Toujours des portes ouvertes.--Ah!... une
+lumière au fond des vastes corridors. Gabrielle n'écoute que son ardent
+courage. Elle marche.
+
+Devant elle est une chambre fermée de portières, par l'entre-bâillement
+desquelles filtre un rayon lumineux: tant mieux, elle pourra voir sans être
+vue ce qui se passe dans cette chambre.
+
+Deux hommes sont là. Que font-ils? L'un, assis, la tête dans ses mains;
+l'autre, à genoux; près d'eux, brûlent de grands flambeaux de cire. Mais,
+qu'y a-t-il donc de blanc entre les deux hommes?
+
+Gabrielle entr'ouvre la portière pour mieux voir. À ce léger bruit, l'homme
+assis relève la tête, c'est Crillon; l'homme à genoux se lève, c'est
+Pontis. Tous deux poussent un cri en apercevant la duchesse. Entre eux est
+étendu Espérance vêtu de blanc. Espérance, beau comme l'ange funèbre:
+est-ce qu'il dort, si pâle? La biche inquiète le regarde, couchée à ses
+pieds.
+
+Gabrielle appelle: Espérance! du fond de ses entrailles; il ne répond pas à
+cette voix. Il est mort!
+
+Elle ouvre les bras, son âme remonte jusqu'à ses lèvres; elle tombe
+inanimée sur le corps de son amant.
+
+Mais elle revint à elle, le calice n'était pas vidé jusqu'à la lie. Elle
+entendit le récit de la douloureuse histoire. Crillon qui la tenait dans
+ses bras, la remercia, comme il savait le faire, d'être venue si noblement
+dire adieu à celui qui l'avait tant aimée.
+
+--Son dernier mot, ajouta le chevalier, fut votre nom, madame; le baiser
+qu'il vous envoyait est resté sur ses lèvres.
+
+Gabrielle se souleva vivement. Elle s'approcha d'Espérance aussi blanche,
+aussi froide que lui, et attacha sa bouche palpitante à cette bouche
+insensible.
+
+On eût dit qu'elle cherchait à lui donner sa vie ou à lui prendre sa mort.
+
+Crillon eut peur qu'elle n'expirât ainsi, laissant dans cette maison
+l'honneur fatal qu'Espérance n'avait sauvé qu'au prix de tout son sang.
+
+--Venez, ma fille, dit-il avec douceur; songez à vous, songez au roi,
+songez à votre fils. Vous ne pouvez demeurer ici, Espérance ne le veut
+pas... Où faut-il vous conduire?
+
+Gabrielle regarda longtemps son amant sans répondre. En sa sublime folie,
+elle croyait toujours qu'il allait se relever et sourire. Elle l'appela
+encore une fois, en suppliant Dieu comme jamais personne ne l'a supplié.
+Mais Dieu n'aime plus assez les hommes pour leur donner deux fois la vie.
+
+--Espérance est mort, dit-elle enfin d'une voix calme, conduisez-moi chez
+Zamet.
+
+
+
+
+XXVII
+
+TÉNÈBRES
+
+
+Il y avait foule chez le financier. Tous les amis du roi, ce qu'on nommait
+déjà alors tout Paris, s'était rendu à l'hôtel de Lesdiguières pour faire
+la cour à Henri dans la personne de la future reine.
+
+Un beau soleil de printemps épanouissait la verdure dans les riches jardins
+de Zamet, trente convives joyeux parcouraient les allées bordées de
+primevères et de violettes, et chacun demandait avec empressement des
+nouvelles de la duchesse dont les fenêtres étaient encore fermées.
+
+Zamet, contraint, inquiet même, répondait de son mieux: aux indifférents il
+disait que Mme de Beaufort, fatiguée du voyage de la veille, reposait
+encore; aux intimes il avouait que le sommeil de la duchesse lui semblait
+un peu prolongé, car midi allait sonner, et depuis la veille au soir
+qu'elle s'était couchée en arrivant, Gabrielle n'avait pas encore paru, ni
+même appelé pour son service. Seulement un courrier expédié le matin par
+Gratienne avait porté une lettre de la duchesse à Bezons, aux Génovéfains.
+
+Gratienne interrogée répondait toujours la même chose: madame dort. Et elle
+gardait l'antichambre de sa maîtresse.
+
+Zamet, de temps en temps, échangeait avec Leonora des regards furtifs.
+Celle-ci parcourait le jardin en compagnie de quelques seigneurs curieux ou
+galants qui réclamaient d'elle, les uns des pronostics, les autres des
+promesses.
+
+--Est-on bien sûr que Mme la duchesse ne soit pas indisposée? dit
+timidement la Varenne, moitié à Zamet moitié à Bassompierre.
+
+La Varenne, sans être un aigle, savait souvent lire au travers des nuages,
+et depuis qu'il croyait au règne prochain de Gabrielle, il était devenu
+tout yeux, tout oreilles en sa faveur.
+
+--Indisposée! s'écria Zamet fort ému, et pour quelle raison, M. de la
+Varenne? Pourquoi indisposée, je vous prie? Faites-moi le plaisir de
+m'expliquer le motif de cette supposition?
+
+--Eh! Zamet, comme tu t'enlèves! dit Bassompierre sans y voir malice.
+
+En effet, le Florentin était tout rouge.
+
+--Je comprends que M. Zamet se préoccupe de ce que j'ai dit, ajouta la
+Varenne, craignant d'avoir déplu. Il s'agit de son hôtesse... et ce n'est
+pas une mince responsabilité. Quant à moi, si l'indisposition se déclarait,
+j'écrirais au roi tout de suite. J'ai ordre de tout écrire à Sa Majesté
+concernant Mme la duchesse.
+
+--N'est-elle pas ici dans toutes les conditions possibles de santé?
+interrompit Zamet. D'ailleurs, nous ne l'avons pas encore vue. Jugez-en,
+M. de Bassompierre: Mme la duchesse est venue hier au soir seule et voilée;
+elle n'avait pas voulu que j'allasse à sa rencontre au bateau. Arrivée
+ici, elle parlait à peine. Elle s'est retirée chez elle si vivement, que
+je ne suis pas bien sûr qu'elle ait salué.
+
+--Pardieu! elle était lasse, dit Bassompierre. Elle n'a pas voulu de toi au
+bateau pour ne pas ameuter la foule. Moi-même, elle m'a envoyé me coucher.
+
+--Elle m'a dit bonsoir à moi, répliqua la Varenne, mais, sous son voile, je
+l'ai cru voir très-pâle.
+
+--Je vous assure qu'hier elle se portait comme une rose, dit Bassompierre.
+
+--J'ose espérer, reprit Zamet, que madame la duchesse est, ce matin, ce
+qu'elle était hier, et sera demain ce qu'elle est aujourd'hui. Gratienne,
+d'ailleurs, n'a rien dit qui fut contraire; elle dort, voilà tout, et nous
+l'attendons.
+
+--Eh mais, notre dîner en souffrira, s'écria Bassompierre. Sais-tu bien,
+Zamet qu'il est midi passé, et que tes cuisines fument déjà comme s'il
+était temps de se mettre à table? Aurons-nous un bon dîner?
+
+--Si vous avez les mêmes goûts que madame la duchesse, répondit Zamet, vous
+trouverez la chère excellente. Je vous avoue que j'ai composé ce dîner de
+toutes choses qui plaisent à notre future dame.
+
+--C'était ton devoir.
+
+--Et le roi vous en saura gré, dit la Varenne. D'ailleurs, on peut aimer ce
+qu'aime madame la duchesse, elle a si bon goût.
+
+
+--Si je savais faire des vers! s'écria Bassompierre, j'en ferais tout de
+suite, je les jetterais dans la chambre de la duchesse gravés sur un oeuf
+d'or; l'oeuf rompant une vitre, la dormeuse se réveillerait, et nous
+aurions plus de chances de dîner.
+
+Ces mots furent entendus, saisis au vol par plusieurs estomacs qui
+commençaient à trouver long le sommeil de la duchesse.
+
+--Je propose, dit l'un, qu'on établisse un concert de belle voix et de gais
+instruments, chantant des choses amoureuses sous le balcon.
+
+--Un jeudi saint, des choses amoureuses!... objecta Zamet de plus en
+plus décontenancé par le retard de son hôtesse. Et il allait, sur l'avis de
+Leonora, expédier un nouveau messager à l'appartement silencieux, lorsque
+Gratienne parut annonçant que sa maîtresse se préparait à descendre.
+
+--Il est temps. J'allais écrire au roi, dit la Varenne en s'éventant avec
+son chapeau.
+
+Le front du Florentin s'éclaircit. Leonora parut moins distraite. Tous les
+assistants se pressèrent, hommes et femmes, pour avoir les meilleures
+places au bas de l'escalier; les meilleures places étaient celles qui
+permettaient d'obtenir le premier salut et le premier sourire de la
+duchesse.
+
+Les femmes se préparaient à bien examiner la toilette de celle qui régnait
+déjà en France par son goût exquis, ses magnificences toujours distinguées
+et l'imagination qui donnait un grand caractère de poésie et d'art à
+chacune de ses parures.
+
+Les hommes, bien qu'ils n'aimassent pas tous la duchesse, peut-être parce
+qu'elle ne le leur permettait pas assez, se rangeaient cependant volontiers
+sur son passage pour admirer une des plus parfaites beautés, une des plus
+constamment neuves que le créateur eût livrées à l'admiration humaine.
+
+Gabrielle parut au haut des degrés; elle était vêtue de noir. Des broderies
+de jais, scintillant sur le damas sombre, rehaussaient la blancheur
+transparente de ses mains et de son col.
+
+Elle descendit lentement, comme ferait une statue de cire animée par un
+secret mécanisme. Tout en elle respirait une majesté tellement imposante,
+sa beauté était si sévère, que le bruit de ses habits sur les tapis donna
+le frisson à la plupart de ceux qui s'attendaient à réjouir leur vue de sa
+présence. Ce n'était pas une femme qui sort du lit, mais une reine
+ressuscitée qui se lève du tombeau.
+
+Son visage était rose, ses yeux brillants; mais il ne fallut qu'un coup
+d'oeil à chacun pour remarquer l'éclat de la fièvre dans ses étranges
+regards, et le rouge dont Gabrielle, pour la première fois de sa vie, avait
+couvert ses joues. D'ordinaire, la fraîcheur du sang, la sève de la
+jeunesse distribuaient sur cette peau veloutée un coloris assez vif. À quoi
+pouvait servir ce fard? N'était-ce qu'un caprice? Nul ne supposa qu'il pût
+couvrir une pâleur livide.
+
+Pourquoi eût-elle été pâle, cette bienheureuse femme qui bientôt allait
+monter au trône?
+
+Zamet courut à elle et, lui baisant la main, tandis qu'elle saluait
+l'assemblée.
+
+--Oh! madame, dit-il, on commençait ici à s'inquiéter de vous; mais vous
+voilà arrivée, chacun retrouvera joie et appétit. Votre santé est bonne,
+j'espère?
+
+--Parfaite! dit Gabrielle d'une voix grave.
+
+--Quand je vous le disais! s'écria Bassompierre: Madame n'a jamais été plus
+belle!
+
+--Le fait est, dit la Varenne, que jamais je n'ai vu un tel éclat à Sa
+Maj....
+
+--Achevez, achevez, dit Zamet avec un rire brutal tant il cherchait à
+paraître sincère. Ce que vous n'osez pas encore dire aujourd'hui, tout le
+monde le dira demain.
+
+Et chacun, plus ou moins servilement, applaudit aux compliments de l'hôte.
+
+--Vous plaît-il vous asseoir? on dirait que vous vous fatiguez d'être
+debout, madame, ajouta Zamet.
+
+Gabrielle chancelait, en effet.
+
+--Non, marchons, répliqua-t-elle, marchons vite.
+
+--C'est que... le dîner est servi, madame.
+
+--Ah! dit Gabrielle s'arrêtant tout à coup, le dîner.
+
+--On n'attendait que vous.
+
+--Pourquoi m'attendait-on? C'est aujourd'hui jour saint, jour de deuil. Je
+jeûne aujourd'hui, Zamet.
+
+Ces mots ainsi prononcés firent sur les assistants une impression
+indescriptible. Chacun regarda la duchesse, dont les sombres vêtements
+accompagnaient si bien l'austère langage. Mais le plus stupéfait de tous,
+ce fut le Florentin. Ce mot: jeûne, le terrassa. Il s'oublia au point de
+chercher des yeux Leonora, qui, debout sur un des degrés, adossée au
+pilastre de l'escalier, surveillait avec intérêt ou plutôt avec passion
+toute la scène.
+
+--Est-il donc surprenant qu'on jeûne un jour comme aujourd'hui, reprit
+Gabrielle. Le roi désire me voir accomplir pieusement les cérémonies
+imposées cette semaine par l'Église à toute la chrétienté. J'obéis au roi.
+
+--Oh! j'écrirai cette bonne pensée à Sa Majesté, se dit la Varenne.
+
+--Bon! jeûnerons-nous aussi? murmura Bassompierre. Que ne m'a-t-on prévenu
+ce matin, au moins! Le roi aurait dû me dire cela hier en m'envoyant avec
+la duchesse.
+
+--Il va sans dire, continua Gabrielle, faisant sur elle-même un violent
+effort, que je ne prétends imposer mon exemple à personne. Je dirai plus:
+si vous vous croyiez obligés de m'imiter, vous me feriez un déplaisir
+sensible. Je vous prie de dîner, Zamet, et de faire dîner vos convives.
+
+--Madame, balbutia le Florentin, sans vous que devient la fête?
+
+--Oh! il n'y a pas de fête possible aujourd'hui, Zamet, pour moi du moins.
+C'est un voeu que j'ai fait. Et, s'il faut tout vous dire, pour m'excuser
+devant ces dames, qui m'en voudraient de les affamer, j'ai promis cette
+petite mortification au pape.
+
+--En retour des bonnes nouvelles qu'il vous a envoyées de Rome? s'écria
+Bassompierre.
+
+--Précisément. Vous tous qui n'êtes pas en de pareils termes de réciprocité
+avec le saint-père, dînez, dînez bien; je le réclame, je l'exige.
+
+Et Gabrielle scella cet ordre d'un sourire héroïque.
+
+Zamet sentit derrière lui Leonora qui lui touchait le coude. Sans se
+retourner, il lui rendit la pression qui témoignait de leurs mutuelles
+angoisses.
+
+Gabrielle dédaigna de voir ce manège. Elle le devinait. Son âme planait
+trop haut pour analyser ce jeu vil de quelques misérables passions.
+
+
+--Eh bien! dit-elle d'un ton de reine, va-t-on dîner? Faut-il que je me
+retire, si je gêne tout le monde?
+
+Zamet s'inclina. C'en était fait. Les assistants, plus que consolés,
+offrirent à la duchesse leurs compliments, et se dirigèrent par groupes
+vers la salle du festin.
+
+--Mais, madame, dit Zamet au désespoir d'un incident si simple, qui
+renversait tant de plans, quand vous ne nous feriez que l'honneur de vous
+asseoir à table.
+
+
+--Si vous le voulez absolument, répliqua Gabrielle, je suis prête. Sinon,
+je me promènerai dans les jardins pendant que vous ferez dîner les
+convives, et vous viendrez me retrouver... Je vous attends.
+
+Zamet se connaissait en nuances, il vit bien que ce consentement était un
+refus déclaré.
+
+--Tout est manqué, nous avons été trahis, dit-il bas à Leonora.
+
+--Pas encore, répliqua l'Italienne.
+
+--Madame la duchesse a-t-elle besoin de mes services, dit la Varenne
+humblement.
+
+--Non, la Varenne, dînez comme les autres.
+
+--Madame a l'humeur triste, ce semble, veut-elle que je l'écrive au roi?
+
+--Au roi! pourquoi? s'écria la duchesse,
+
+--Pour réjouir le coeur de Sa Majesté par l'assurance que sa reine le
+regrette.
+
+--Ah!... fort bien; écrivez cela au roi si vous voulez, mon ami.
+
+En parlant ainsi, Gabrielle s'avançait peu à peu dans le jardin, et
+s'assit, ou plutôt tomba sur un banc de gazon près des serres, les yeux
+tournés vers la maison d'Espérance, dont on voyait le faîte à travers les
+feuillages encore clair-semés.
+
+Aussitôt qu'elle se trouva seule, elle dit à Gratienne d'une voix brève,
+saccadée:
+
+--A-t-on réponse de Bezons?
+
+--Pas encore, madame.
+
+--Vois si le courrier arrive....
+
+--Oui, madame.
+
+--Comme il me fait attendre! comme il me fait souffrir! murmura la
+duchesse... Ah! frère Robert, je vous croyais plus dévoué... Ayez donc
+pitié d'une pauvre femme, frère Robert. Et toi, mon doux ami, mon
+Espérance, ajouta-t-elle en contemplant la maison voisine avec une
+expression douloureuse, pardonne-moi de tant tarder. Si je ne suis pas déjà
+au rendez-vous, ce n'est pas que j'aie peur. Ce n'est pas que mon âme ne
+s'élance ardemment vers la tienne. Tu le crois, n'est-ce pas? tu le vois du
+ciel où tu m'attends avec confiance. Mais si j'eusse accepté le repas de
+Zamet, peut-être serais-je déjà morte, et c'est trop tôt. Avant de partir
+pour ce voyage, j'ai quelque chose à demander à frère Robert, à notre ami,
+à celui qui le premier, peut-être, a deviné notre amour. Tu sais ce que je
+veux de lui, n'est-ce pas, Espérance? on sait tout là-haut! Sois patient.
+Aussitôt que j'aurai la réponse du bon frère, les serres de Zamet ne sont
+pas loin, je ne tarderai plus, sois tranquille!
+
+Gratienne s'était rapprochée pendant cette funèbre invocation. Gabrielle ne
+l'entendit pas, et dans un transport de douleur, d'impatience:
+
+--Ah! frère Robert! s'écria-t-elle, abrégez mon agonie!
+
+--Plaît-il? demanda Gratienne, que ce monologue inintelligible achevait
+d'épouvanter, que parlez-vous d'agonie?
+
+--Ai-je prononcé ce mot, Gratienne?
+
+--Mais, au nom du ciel, chère maîtresse, pleurez un peu, pleurez donc, vos
+yeux secs me font peur.
+
+--Tais toi... on vient.
+
+C'était Zamet qui, après avoir installé ses convives, accourait pour
+prouver à la duchesse qu'il ne la négligeait pas.
+
+--Madame, dit-il, on ne jeûne pas plus loin que midi. Il est une heure et
+demie, prenez garde de nuire à votre santé; le roi vous le reprocherait et
+à moi aussi.
+
+--Croyez-vous? dit-elle.
+
+--J'en réponds, s'écria-t-il vivement, croyant qu'elle chancelait dans sa
+résolution. Acceptez....
+
+--Rien encore, Zamet, plus tard... Oh! je vous demanderai à dîner, n'ayez
+pas d'inquiétude. Les préparatifs que vous avez faits pour moi ne seront
+pas perdus.
+
+Il tressaillit, il pâlit, il lui fit pitié.
+
+--Voulez-vous me montrer vos serres, reprit-elle, on les dit magnifiques
+cette année... en fruits, surtout.
+
+--Les raisins ont manqué, madame.
+
+--Avez-vous beaucoup de pêches?
+
+Zamet devint livide. Cet éternel sourire de candeur l'écrasait.
+
+Gabrielle entra dans la serre, où il la suivit. Elle alla droit aux
+pêchers.
+
+--Tiens! je n'en vois qu'une à l'arbre: avez-vous déjà cueilli les autres?
+
+--Il n'y en a eu qu'une cette année, madame, balbutia le Florentin.
+
+--Par exemple, elle est magnifique. Jamais je n'en ai vu d'aussi belle...
+Dire que sans le jeûne je pourrais manger cette belle pêche!
+
+La sueur perlait au front de Zamet.
+
+--Car vous ne me la refuseriez pas, je gage, poursuivit Gabrielle toujours
+souriant, tandis que le coupable, éperdu, commençait à perdre contenance.
+
+--Le courrier! s'écria Gratienne, qui courut à la rencontre de cet homme et
+lui prit des mains la réponse de Bezons, qu'elle savait attendue si
+impatiemment par sa maîtresse.
+
+Gabrielle saisit vivement le papier et lut. Ses yeux charmants rayonnèrent
+en regardant le ciel. Ils reflétaient l'aurore de la délivrance.
+
+--Est-ce encore une bonne nouvelle? demanda Zamet, qui s'était remis en
+voyant Leonora guetter derrière une vitre, à l'abri d'un large cactus.
+
+--Excellente. C'est une partie de plaisir en même temps qu'une oeuvre
+pieuse. Un ami me donne rendez vous pendant l'office des Ténèbres à
+l'église du Petit-Saint-Antoine.
+
+--Mais c'est dans une heure au plus, madame.
+
+--À peu près.
+
+--Mais c'est un triste rendez-vous.
+
+--On dit la musique merveilleuse.
+
+--Il est vrai qu'elle est incomparable; tout Paris s'y précipite, et vous
+n'aurez pas de place.
+
+--Gratienne, envoie retenir pour moi une des petites chapelles latérales et
+fais avancer ma litière.
+
+Zamet regardait et écoutait avec stupéfaction Gabrielle, dont les actions
+et les discours depuis son arrivée n'étaient plus intelligibles pour lui.
+Tous deux se trouvaient seuls dans la serre, sous le regard fauve de
+Leonora invisible.
+
+--Permettez-moi, dit-il, madame, de trouver votre humeur étrange.
+
+--Capricieuse, même. Ainsi, je refusais de manger tout à l'heure, n'est-ce
+pas?
+
+--Et maintenant, vous acceptez?
+
+--Oui.
+
+--Je vais donner des ordres pour qu'on vous serve.
+
+Elle l'arrêta.
+
+--Non... c'est inutile, j'ai ici même ce qu'il me faut.
+
+Elle étendit la main vers le pêcher.
+
+--Ce fruit?... bégaya Zamet.
+
+--Il est unique. Dans toute la France on n'en trouverait pas un pareil. Il
+est certain que vous me le destiniez. Pourquoi, puisque vous m'attendiez à
+dîner, ne l'aviez-vous pas cueilli pour la table?
+
+--Madame, les fruits vous plaisent mieux sur l'arbre.
+
+Gabrielle arracha la pêche qu'un fil caché retenait à la branche. Elle la
+considéra quelques instants dans un muet recueillement.
+
+--Vous me connaissez bien, dit-elle, vous saviez que je ne résisterais pas
+au plaisir de la cueillir. Zamet, c'est un piège. Je gage que si je n'eusse
+pensé à la prendre, vous me l'eussiez apportée vous-même.
+
+--Mais pourquoi me dites-vous cela, madame? dit le Florentin plus tremblant
+à mesure que la duchesse devenait plus expansive.
+
+Gabrielle ouvrit la pêche, et froidement, sans hâte, sans frisson, en
+mordit et mangea la moitié. Un éclair traversa la vitre. C'était le rayon
+échappé des yeux de Leonora.
+
+--Voulez-vous l'autre moitié, Zamet? dit la duchesse avec une ironie de
+glace.
+
+--En vérité, madame! s'écria Zamet, que sa conscience révoltée changeait en
+spectre. On dirait, à vous entendre....
+
+--Que dirait-on, Zamet? répliqua fièrement la duchesse. Que ce fruit a été
+préparé pour moi, qu'il est empoisonné?... que vous voulez faire une
+reine de France et que Gabrielle va mourir?... Eh bien, qu'importe, si
+Gabrielle, au lieu de se plaindre, vous pardonne et vous remercie? Voyez,
+nul ne m'a suivie; j'ai écarté tous les témoins, jusqu'à Gratienne! j'ai
+refusé de m'asseoir à votre table, n'ayez pas peur, on ne vous soupçonnera
+pas, et je ne veux pas vous perdre, ni vous ni vos complices.
+
+Il chancela et faillit tomber à la renverse.
+
+--Je ne vous demande qu'un service, le dernier, dites-moi seulement si je
+souffrirai longtemps, ajouta Gabrielle.
+
+--Madame... madame... épargnez un malheureux....
+
+--Répondez oui ou non, je suis pressée! Répondez, vous dis-je, ayez du
+moins ce courage!... Souffrirai-je longtemps sur cette terre?
+
+Il joignit les mains, tomba agenouillé, et ses lèvres, en cherchant la robe
+de cet ange, murmurèrent:
+
+--Non!
+
+--Tu entends, mon Espérance. Zamet, je vous remercie et je vous pardonne.
+
+En disant ces mots, elle sortit laissant cet homme noyé de remords et
+criant au milieu de ses sanglots:
+
+--Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!...
+
+L'Italienne avait pris la fuite, poursuivie par la voix de Dieu.
+
+Gabrielle passa outre et regagna sa litière. Les rires et les propos joyeux
+des convives provoquaient en vain son oreille, déjà elle n'entendait plus
+qu'une voix venant du ciel.
+
+Tout le reste appartient à l'histoire. La duchesse alla dans une chapelle
+réservée entendre l'office des Ténèbres au Petit-Saint-Antoine. Là étaient
+rassemblés bien des grands, bien des puissants, bien des impies qui se
+disaient chrétiens. Mlle d'Entragues était venue y suivre les progrès du
+poison sur le visage de sa rivale.
+
+Le peuple qui vit Gabrielle agenouillée, pâle et priant avec ferveur, la
+bénit et sans doute pria aussi pour elle, douce maîtresse qui jamais
+n'avait fait de mal et n'avait d'ennemis que ceux du roi.
+
+On remarqua près de la duchesse, dans ce coin sombre de l'église, un
+religieux génovéfain qui vint lui parler longtemps et, plus d'une fois,
+pendant cet entretien, se frappa la poitrine et baisa la terre dans un
+morne désespoir.
+
+Sans doute elle lui avouait comment elle avait voulu mourir, malgré tant
+d'avertissements qui eussent sauvé sa vie. Sans doute elle lui confiait ses
+fautes et implorait le pardon que Dieu ne refuse jamais aux mourants qui le
+supplient d'effacer leurs souillures.
+
+Quant à la demande qu'elle avait à lui faire, elle fut bien touchante et
+bien digne de l'âme généreuse qui allait quitter ce corps parfait. Car en
+l'écoutant, le visage austère du moine se mouilla plus d'une fois de
+larmes.
+
+Tandis que la sombre musique résonnait sous les voûtes, que les voix graves
+et gémissantes tour à tour des chanteurs semaient dans l'air leurs funèbres
+harmonies:
+
+--Frère, dit Gabrielle au moine agenouillé près d'elle, peut-être Dieu ne
+m'aime-t-il plus? ma mort ne suffira peut-être pas à racheter ma vie, bien
+que j'aie tâché de ne faire en mourant ni bruit ni scandale.
+
+Peut-être n'irai-je point au ciel où est déjà mon Espérance, et alors je ne
+le reverrais donc plus jamais! Ô mon seul appui, ne permettez pas que je
+sois séparée pour toujours de celui que j'aimerai encore au delà de la
+mort. Quand le roi m'aura oubliée, quand tout le monde aura désappris le
+chemin de ma tombe, et que mon fils lui-même ne saura plus lire mon nom
+sous l'herbe épaissie, je serai donc toute seule! Oh! je vous en conjure,
+frère Robert, réunissez-moi à Espérance... mêlez la cendre de nos deux
+coeurs!
+
+Elle n'acheva pas. Un frisson la prit. On l'emporta sans connaissance dans
+sa litière, et de là chez Mlle de Sourdis.
+
+--C'est moi qui serai reine, se dit Henriette en la voyant passer presque
+cadavre.
+
+Zamet n'avait pas menti, le lendemain elle ne souffrait plus. La Varenne
+annonça au roi dans la même lettre qu'elle était malade et qu'elle était
+morte.
+
+Il faut rendre à Henri cette justice, qu'il la pleura beaucoup d'abord.
+Mais l'éloquence de Sully parvint enfin à le consoler. Il avait pleuré
+quinze jours.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Un an s'était écoulé. La cour de France était joyeuse, animée. Jamais on
+n'y avait entendu plus de bruits galants, vu plus de magnificences: jamais
+les courtisans ne s'étaient plus divertis.
+
+Ces notables améliorations, la France les devait à Mlle d'Entragues, reine
+des fêtes, des amours, reine du coeur de Henri IV et souveraine maîtresse,
+déclarée autant qu'une pareille femme sait faire déclarer ses droits.
+
+Le roi, comme ces galants entre deux âges qui croient rajeunir parce qu'ils
+essayent de recommencer la vie, bondissait, papillonnait de voluptés en
+voluptés. Il riait bruyamment et distillait l'esprit. C'était la mode à la
+cour depuis que la favorite était la femme la plus spirituelle de France.
+
+On se querellait, on se raccommodait, on mettait tout le monde dans la
+confidence, le temps était passé des discrétions, des mystères, des
+chastetés du coeur. Tous ces gens-là, évidemment, cherchaient à étourdir
+quelqu'un ou à s'étourdir eux-mêmes.
+
+Peut-être au milieu de ces turbulents eût-on distingué quelques songeurs.
+Peut-être les plus bruyants étaient-ils ceux qui songeaient le plus.
+
+Toujours est-il qu'au commencement d'avril 1600, un grand carrosse escorté
+par des gardes et des cavaliers empanachés partit paisiblement pour Paris
+du château de Saint-Germain.
+
+Dans ce carrosse étaient le roi, Mlle d'Entragues, Marie Touchet et
+Bassompierre.
+
+Bassompierre, jeune, affamé, peu scrupuleux, se mettait volontiers de tous
+les écots, pourvu qu'il y eût à rire et à faire du bénéfice.
+
+Marie Touchet, fardée et luisante, se tenait si roide que son front
+atteignait la voûte du carrosse. Elle aimait à se figurer que tous les
+passants la prenaient pour sa fille, et ce lui était une sensible joie.
+
+Le roi, moitié gai, moitié gêné, lui disait cent gaillardises. Évidemment
+il cherchait à faire naître une conversation pour en détourner une autre.
+
+Quant à Henriette, son attitude n'était pas équivoque: elle boudait.
+
+Si l'on veut savoir pourquoi, peut-être pourrons-nous aider le lecteur.
+
+Depuis quelque temps, Henriette avait repris sa place dans les habitudes
+royales. Beaucoup par son astuce, beaucoup par faiblesse du roi, les choses
+s'étaient renouées comme si jamais elles n'eussent eu de raison pour se
+dénouer.
+
+Jamais Henriette n'avait fait allusion aux événements, à la tempête dont sa
+rivale avait été victime, jamais le roi, qui pourtant eût eu beaucoup à
+dire, beaucoup à questionner, n'avait rien dit, rien demandé à Henriette
+sur certain rendez-vous donné par elle à Fontainebleau et sur les
+catastrophes qui l'avaient suivi.
+
+Il résultait de cette réserve réciproque, que Mlle d'Entragues était à cent
+lieues de supposer que le roi ne la regardât pas comme la candeur
+personnifiée. Il résultait que le roi acceptait ce rôle d'amant crédule
+avec tous ses bénéfices, c'est-à-dire qu'il vivait sur l'apparence,
+savourait l'extérieur, et gardait sa pensée et son coeur absolument libres.
+
+Les Entragues étaient persuadés entre eux que jamais Henri n'avait été
+aussi étroitement garrotté. Toute la cour le pensait comme eux, et en
+riait. Mais la France n'en riait pas.
+
+Quand on voyait Mlle d'Entragues railler, vexer, châtier même, au besoin,
+ce roi révéré par toute l'Europe, on se disait avec effroi qu'un vieillard
+courbé sous un pareil joug n'aurait jamais la force de le secouer. Le fait
+est que, souvent toute la nichée des Entragues, fière de son intrusion dans
+l'aire royale, se demandait malignement:
+
+--Comment nous chasserait-il, même s'il le voulait?
+
+Toutefois, c'était peu de régner de fait. Le nom de reine est tout pour une
+ambitieuse. Henriette songeait à la promesse signée du roi. «Qui a terme,
+ne doit pas,» dit le proverbe. Mais Henri, n'ayant pas fixé de terme dans
+son engagement, devait. Chaque jour était pour lui l'échéance.
+
+Quelquefois les Entragues s'admiraient d'avoir été si délicats. Un an
+passé! sans sommations faites au roi d'avoir à exécuter la promesse
+souscrite! Un an! les convenances les plus sévères se fussent contentées de
+trois mois de deuil.
+
+Aussi, dans leurs conciliabules fréquents, le père, le frère, la mère et la
+fille s'exhortaient-ils mutuellement à stimuler l'insouciance du débiteur.
+Certains hommes ne payent que contraints. Henri, il faut bien le dire,
+payait peu et narguait les recors.
+
+Henriette mit toute son adresse à pressentir le roi sur ses dispositions.
+L'adresse n'ayant pas réussi, elle employa le canon.
+
+Un jour, elle raconta que des bruits circulaient en Europe sur certain
+mariage royal....
+
+Le roi l'interrompit en goguenardant.
+
+--Laissez circuler, dit-il, et il partit pour la chasse.
+
+Une autre fois, Henriette se plaignit d'avoir été insultée par des
+croquants qui l'avaient appelée la maîtresse du roi. Elle en pleurait de
+honte.
+
+--Vous avez tort de pleurer, ma mie, répliqua Henri, n'est pas mon maître
+qui veut, et il partit pour le conseil.
+
+Enfin, Henriette ayant tenu conseil aussi, dit au roi dans un de ces bons
+moments que Virgile appelle les _molles habitus et tempera_ d'Énée:
+
+--Je crois, cher sire, que nous avons quelque petite affaire de procureur à
+régler ensemble. Voudriez-vous que je vous envoyasse mon père?
+
+Henri accepta, rit beaucoup de la proposition, appela M. d'Entragues cher
+beau-père, et partit pour une revue.
+
+M. d'Entragues fourbit sa chicane tout à neuf, prépara des harangues,
+tendit des traquenards et attendit l'audience; mais Henri n'eut jamais le
+temps. En vain Henriette rafraîchit-elle cette mémoire ingrate; l'affaire
+ne fut pas évoquée.
+
+Henriette maugréa, se fâcha et bouda. Henri ne parut pas s'en apercevoir
+d'abord. Puis, comme ces mines longues le gênaient, l'empêchaient de dîner
+heureux et de digérer en paix, il essaya de composer. On lui fit entrevoir
+un bout d'ultimatum. Il fit l'aveugle. On bouda plus que jamais.
+
+C'est là, sur cette case difficile de l'échiquier, que nous venons de
+retrouver les adversaires après toute une longue année d'absence.
+
+Henri, ennuyé, revenait à Paris. Henriette et sa mère y étaient appelées
+par un intérêt capital. M. d'Entragues le père voulant contraindre le roi à
+une explication, sinon par corps, puisqu'il était insaisissable, du moins
+par procuration, avait demandé audience à M. de Sully, et, pour mieux
+expliquer la situation au ministre, devait conduire Henriette à l'Arsenal.
+
+Henriette, tout en boudant, faisait rage pour donner de la jalousie à
+Henri. Elle agaçait Bassompierre. Ce pauvre roi souffrait et avait trop
+d'esprit pour le laisser voir. Bassompierre aussi avait trop d'esprit pour
+faire longtemps souffrir le roi. Cependant, il craignait d'offenser la
+vindicative favorite, de sorte que ce voyage en carrosse était
+insupportable aux quatre voyageurs.
+
+Tel est l'exposé de la narration. Nous avons décrit le lieu de la scène,
+l'attitude des personnages. A Neuilly, le roi trouva ses chevaux qui
+l'attendaient, on ne sait pourquoi. Il sortit du carrosse, emmenant
+Bassompierre sans donner aucune raison satisfaisante, ce qui acheva de
+porter la colère d'Henriette jusqu'à l'exaspération. Ce nuage creva sitôt
+que les deux dames furent seules, tête à tête dans le grand carrosse.
+
+Marie Touchet compara cette étrange conduite du roi avec les plus mauvais
+jours de Charles IX.
+
+--Au moins, dit-elle, mon roi avait un avantage, il entrait en fureur.
+C'est une ressource immense pour les pauvres femmes. Votre roi à vous, ma
+fille, n'est pas maniable, il ne se fâche jamais, il rit toujours; c'est
+odieux.
+
+--Odieux! répéta Henriette.
+
+--Jamais d'explication possible avec lui.
+
+--Si nous n'en avons pas avec lui, ma mère, nous en allons avoir avec M. de
+Sully. Va-t-il être stupéfait, le ministre! va-t-il rentrer sous terre à la
+vue de l'engagement qui lie son maître; car je gage que le roi a eu la
+poltronnerie de ne l'avouer à personne! Allons-nous en finir avec les
+ricanements, les subterfuges et les mystères de Sa Majesté très-rusée!
+
+--J'espère, dit pesamment Marie Touchet, que vous vous souviendrez de
+l'insistance que je mis à exiger cette promesse du roi. Elle nous sauve
+aujourd'hui, je l'avais prévu! Prévoir, c'est pouvoir!
+
+--Vous êtes Minerve en personne, madame, dit Henriette.
+
+On arriva chez M. d'Entragues. Là, on recorda la leçon. M. de Sully avait
+envoyé l'audience requise. Le père tira du plus sûr de ses coffres la
+promesse royale. On la lut, on la relut, on en analysa tous les sens. On se
+convainquit pour la millième fois que le titre était inattaquable,
+invincible, écrasant. Marie Touchet se mit au bain, et la future reine
+partit avec son père pour l'Arsenal.
+
+Sully travaillait dans son grand cabinet dont les fenêtres regardent la
+rivière en face l'île d'Entragues. Il faisait ce jour-là grand soleil sur
+les papiers du ministre. Ce joyeux rayon lui avait échauffé les idées; il
+grognait et chantonnait tout en prenant ses notes, comme c'était sa coutume
+dans les jours de belle humeur.
+
+Il avait dû avertir les huissiers de l'illustre visite qu'il attendait, car
+M. d'Entragues et sa fille furent introduits avec empressement dès leur
+arrivée. Nul ne jouissait de ce privilège chez Sully, le plus jaloux homme
+d'État qui ait jamais pratiqué la science de faire respecter le pouvoir.
+
+À la vue d'Henriette, il prit un air presque galant et offrit un siège. M.
+d'Entragues s'assit près de sa fille. Sully demeura debout.
+
+--Quel heureux hasard vous amène, dit-il, au milieu de mes gros canons?
+
+--Un motif des plus sérieux, monsieur, et mon père va vous l'exposer,
+répondit Henriette du ton qu'une reine eût pris en son lit de justice.
+
+--J'écoute, madame, dit Sully impassible. Mais seriez-vous assez bonne pour
+me permettre de cacheter cette lettre que le roi m'ordonne d'écrire au
+brave Crillon, en Provence.
+
+--Faites, monsieur, de grâce, dit le père d'Entragues.
+
+Sully fit fondre la cire, sans regarder personne en face.
+
+--C'est, dit-il, pour le complimenter, à propos d'un anniversaire bien
+triste, la mort d'un charmant jeune homme... Eh! ne l'avez-vous pas
+connu?... tout le monde le connaissait... Espérance... un être
+parfait. Ce sont ceux là qui nous quittent!
+
+Tout en parlant, le ministre cachetait la lettre; il ne put voir
+l'expression de sombre défiance qui passa, comme un nuage sinistre, sur les
+traits d'Henriette.
+
+--Quoi, il y a déjà un an, s'écria le père Entragues, il y a donc aussi un
+an que la duchesse de Beaufort est morte. Comme le temps passe!
+
+--Me voici tout à vous, dit Sully, qui venait de faire expédier la lettre.
+Et il s'assit en face de ses hôtes.
+
+--Monsieur, dit le plaignant, nous venons à vous, qui êtes la droiture et
+la fermeté, pour vous faire part d'une situation difficile où le roi a mis
+notre famille.
+
+--Bah!... comment cela? répliqua Sully.
+
+--Le roi fait à mademoiselle d'Entragues un honneur bien grand, puisqu'il a
+daigné la choisir pour compagne, mais cet honneur souffre quelque atteinte
+en ce moment.
+
+--Je ne saisis pas bien, dit Sully, en approchant son siège.
+
+--Le sujet est délicat, et je crains de m'expliquer trop clairement.
+
+--Vous avez tort, mon père, interrompit Henriette avec impatience. Les
+demi-explications ressembleraient trop à ce dont nous venons nous plaindre.
+C'est des demi-explications que nous voulons sortir, et, pour en sortir,
+nous réclamons une main vigoureuse. Monsieur, le roi me traite en
+maîtresse, et je ne suis pas sa maîtresse.
+
+--Bah! s'écria encore Sully avec une candeur qui eût fait la réputation
+d'un acteur comique; quoi! vous n'êtes pas la maîtresse du roi? Eh bien, il
+faut que vous me le disiez pour que je le croie.
+
+--Je suis sa femme, monsieur!
+
+--Oh! oh! dit le ministre, dont la fausse bonhomie ne pouvait réussir à
+vaincre un sourire; voilà qui me surprend plus fortement encore.
+
+--Voici la promesse de mariage, monsieur, dit Entragues, écrite et signée
+par le roi. Je la crois en bonne forme; et vous?
+
+On comptait sur l'effet de ce coup de tonnerre. Mais Sully le supporta
+mieux qu'on n'eût cru.
+
+--Une promesse de mariage! répondit-il, c'est prodigieux!
+
+--Vous ne supposez pas, dit Henriette avec une hauteur dédaigneuse, que
+j'eusse accepté sans cette promesse, la qualité de maîtresse du roi? J'ai
+trouvé la honte au vestibule, mais l'honneur viendra!
+
+--Comment, le roi vous a signé une promesse de mariage! répéta encore
+Sully, les yeux fixés sur le papier précieux que M. d'Entragues lui tendait
+sans s'en dessaisir. Oui, ma foi! cela ressemble bien à la signature du
+roi.
+
+--Comment! ressemble! s'écria le père; douteriez-vous de l'authenticité?
+
+--Non pas, non pas... non pas.
+
+--C'est que vous manifestez un étonnement plus qu'étrange, interrompit
+Henriette, et je ne me rends pas bien compte d'un saisissement pareil. Me
+jugeriez-vous à ce point indigne?
+
+--Ah! madame, vous me comprenez mal. Vous réunissez en vous tous les
+mérites; vous êtes, comme dit le saint roi-prophète, un vase de
+perfections. Mais....
+
+--Mais?
+
+--Mais je m'étonne encore que le roi ait signé cette promesse. C'est mal.
+
+--Que voulez-vous dire, monsieur?
+
+Sully se mit à hésiter avec délices. Il jouait avec la proie.
+
+--Le roi ne devait pas, le roi eût dû réfléchir... le roi a commis là un
+véritable manque de foi, dit-il.
+
+--Envers qui donc, monsieur? demanda Henriette fort intriguée.
+
+--Mais envers vous, madame. Comment! vous avez dans les mains un pareil
+engagement, le roi le sait, et il va....
+
+--Il va?...
+
+--Vous ne me croiriez jamais si je vous le disais sans être appuyé d'un
+témoignage. Ah! s'écria-t-il en se frappant le front, j'oubliais que j'ai
+justement là, dans l'antichambre, le témoin le meilleur, le témoin
+essentiel.
+
+Sully sonna une clochette.
+
+--Faites entrer la dame qui attend ici près, dit-il à l'huissier.
+
+Henriette et M. d'Entragues se regardaient sans rien comprendre à toutes
+ces fluctuations d'un homme si net de sa nature. Ils entendirent le
+frôlement d'une robe aux panneaux du corridor, et l'Italienne Leonora
+apparut dans une parure aussi brillante que fièrement portée. Leonora chez
+Sully! Leonora grande dame! Henriette en poussa un cri de surprise, elle en
+eut le frisson.
+
+L'Italienne regarda froidement, et sans paraître la connaître, celle qui,
+l'an passé, la protégeait, la payait et la chassait selon son caprice.
+
+--Que désire monsieur de Sully de sa servante? dit-elle en français avec un
+accent toscan des plus marqués.
+
+--Signora de Galigaï, voudriez-vous avoir l'obligeance de nous dire quel
+jour vous avez expédié l'acte à Florence?
+
+--Le jour même où il a été signé, avant-hier, seigneur, dit Leonora les
+yeux fixés sur Henriette, que ce regard provocateur faisait pâlir.
+
+--De quel acte s'agit-il donc! demanda M. d'Entragues.
+
+--De l'acte de mariage, seigneur.
+
+--De qui, s'écria Henriette le coeur défaillant?
+
+Leonora d'une voix ferme:
+
+--Du roi, dit-elle, avec ma maîtresse, la princesse Marie de Médicis, fille
+du grand-duc de Toscane.
+
+--Le roi est marié! s'écria M. d'Entragues.
+
+--Parfaitement, répondit Sully. Grande affaire pour la France!
+
+Mlle d'Entragues tomba dans les bras de son père. Mais la rage lui rendit
+bientôt des forces. Elle se releva tremblante, farouche. Le père, au
+contraire, se laissa choir dans un fauteuil, écrasé sous sa montagne de
+chimères.
+
+--C'est une lâche trahison, murmura Henriette, dont je sommerai le roi de
+me faire raison devant le monde entier.
+
+--Raison? dit Sully avec un singulier sourire, voulez-vous que je vous en
+donne une, d'abord?
+
+Et il alla ouvrir, avec une petite clé, son tiroir, d'où il sortit un
+papier taché de quelques gouttes de sang.
+
+C'était la lettre d'Henriette à Espérance; la lettre remise au roi à
+Fontainebleau, et que Sully avait réservée pour une occasion suprême.
+
+La malheureuse Entragues faillit mourir de honte et de terreur en la
+reconnaissant.
+
+--Trouvez-vous la raison valable? dit le ministre, qui ne prenait plus la
+peine de dissimuler l'ironie.
+
+Henriette s'appuya, la sueur au front, sur le marbre de la cheminée.
+
+--Écoutez, reprit Sully à demi-voix, j'ai une proposition à vous faire. Le
+mariage du roi annule votre promesse. C'est un papier qui ne vaut plus
+rien. Cependant je vous l'achète.
+
+Elle leva la tête.
+
+--Et je la paye avec votre billet... Est-ce accepté?
+
+Henriette réfléchit un moment. L'horrible surprise avait décomposé ses
+traits. On eût dit une statue d'argile. Mais réveillée par le sourire
+triomphant de Leonora, qui semblait la défier, fascinée par la vue de ce
+sang qui lui rappelait tant d'affreux souvenirs, tant de crimes inutiles.
+
+--Eh bien! j'accepte! dit-elle.
+
+Sully prit la promesse et lui donna le billet; il brûla l'une
+tranquillement, elle mit l'autre en mille pièces avec une ardeur qui tenait
+du délire.
+
+--Oh! disait-elle en grinçant des dents à chaque fragment que broyaient ses
+ongles, je te paye bien cher, lettre infernale! mais enfin tu n'existeras
+donc plus! Quant au roi... quant à la vengeance, eh bien! nous verrons
+plus tard!
+
+Elle prit le bras de son père, qui regardait sans voir, d'un oeil hébété.
+Elle l'arracha de son fauteuil et partit, n'osant pas regarder Leonora, qui
+riait silencieusement, et Sully qui prodiguait les révérences.
+
+* * * * *
+
+La reine Marie de Médicis fit, peu de temps après, son entrée à Paris. Elle
+venait de Lyon, où, deux mois avant, le roi impatient, était allé la voir
+et l'épouser.
+
+Tout le peuple de la grande ville s'empressait dans la rue Saint-Antoine,
+aux environs de la Bastille, sur le chemin que devait parcourir le cortège
+de la nouvelle reine.
+
+Aussitôt que le mariage du roi eut été publié, consommé, et que le bruit se
+fut répandu même que déjà cette union promettait des fruits, Crillon, qui
+s'était retiré dans ses terres en Provence, avait reçu des génovéfains une
+lettre ainsi conçue:
+
+«Monsieur et cher seigneur, la volonté dernière de madame la duchesse fut
+d'être inhumée en notre église de Bezons. Mais, vous le savez, elle
+manifesta encore un autre voeu qui devait recevoir son exécution du jour où
+ladite dame serait oubliée du monde.»
+
+«Je crois que ce jour est arrivé; nul déjà ne prononce plus son nom, elle
+est bien oubliée; mais moi qui n'oublie pas, je vous rappelle la promesse
+faite à cette illustre dame, et vous attends à Paris pour m'aider à la
+réaliser. J'ai prévenu M. le chevalier de Pontis, qui a demandé un congé à
+cet effet, et attend vos ordres.»
+
+«Frère ROBERT.»
+
+Crillon ne se fit pas attendre. Il trouva Pontis au rendez-vous, rue de la
+Cerisaie, à l'endroit où s'élevait, l'année précédente, la maison
+d'Espérance.
+
+L'édifice avait disparu. Plus une pierre: rien n'en rappelait le souvenir.
+L'homme inconnu qui avait fait bâtir ce palais pour Espérance était venu le
+faire raser après sa mort. Quant au jardin, désert et magnifique dans sa
+liberté sauvage, il était devenu lieu d'asile pour des milliers d'oiseaux
+qui fourrageaient les massifs, jouissaient seuls des fleurs, et nichaient
+dans les rosiers changés en buissons touffus.
+
+Au premier coup d'oeil que le génovéfain jeta sur ces deux hommes, il
+s'aperçut bien qu'eux non plus n'étaient pas de ceux qui oublient.
+
+Pontis, vieilli de dix ans, avait les yeux éteints, les traits ravagés.
+Crillon, jusque-là respecté par les fatigues, par les blessures, par la
+gloire, s'était voûté tout à coup comme un vieillard.
+
+Quand le malheureux garde s'approcha du général et courba le genou devant
+lui avec une respectueuse douleur, Crillon le releva, lui serra la main,
+mais frère Robert remarqua qu'il ne l'embrassait pas. Crillon voyant ce
+jardin plein de parfums et d'ombre:
+
+--En partant d'ici, dit-il, notre Espérance va donc perdre toutes ces
+fraîches fleurs?
+
+--Il en aura de plus belles, dit frère Robert, que depuis un an je cultive
+là-bas en l'attendant.
+
+Sous les sapins, près de la fontaine, reposait le corps d'Espérance. Frère
+Robert, Crillon et Pontis l'enlevèrent pendant la nuit, en attendant une
+litière qui devait l'emporter le lendemain à Bezons.
+
+Comme une roue s'était brisée et qu'il fallait y faire travailler
+l'ouvrier, la litière ne put partir de Paris que vers deux heures. Elle
+traversait la place Saint-Antoine au moment où débouchait du faubourg, aux
+acclamations d'un peuple enivré de joie, le carrosse tout doré du roi et de
+la reine.
+
+Dans l'escorte, le comte d'Auvergne grimaçait l'enthousiasme, Leonora et
+Concino, splendides tous deux rayonnaient d'orgueil. Le char de triomphe
+dut s'arrêter un moment pour laisser passer le char funèbre.
+
+C'était la joie de la vie rencontrant la joie de la mort.
+
+Henri menait sa femme coucher au Louvre; Espérance allait dormir à Bezons,
+près de sa fiancée.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+I. Le roi te touche, Dieu te guérisse!
+
+II. La griffe de Proserpine
+
+III. Comment la ligue servit à battre l'Espagne et réciproquement
+
+IV. Première chasse
+
+V. Miséricorde
+
+VI. L'île Louvier
+
+VII. La vengeance du père
+
+VIII. Le sang pour le sang
+
+IX. Ayoubani
+
+X. Où le tonnerre gronde
+
+XI. Les trois ours d'or
+
+XII. Les bains de Gabrielle
+
+XIII. Conseil de famille
+
+XIV. La réparation
+
+XV. Des dangers de la jalousie
+
+XVI. La grange de la Chaussée
+
+XVII. A Indienne, Indienne et demie
+
+XVIII. Le doux Espérance
+
+XIX. Séparation
+
+XX. Entragues et intrigues
+
+XXI. L'aveu
+
+XXII. La prophétie de Cassandre
+
+XXIII. Où Pontis trouve l'occasion promise
+
+XXIV. Amour
+
+XXV. La treille de l'orangerie
+
+XXVI. Le dernier rendez-vous
+
+XXVII. Ténèbres
+
+XXVIII. Épilogue
+
+FIN
+
+
+
+***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BELLE GABRIELLE, VOL. 3***
+
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+The Project Gutenberg eBook, La belle Gabrielle, vol. 3, by Auguste Maquet
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+
+Title: La belle Gabrielle, vol. 3
+
+
+Author: Auguste Maquet
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+Release Date: April 23, 2005 [eBook #15686]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BELLE GABRIELLE, VOL. 3***
+
+
+Produced by Distributed Proofreaders Europe, http://dp.rastko.net
+Project by Carlo Traverso and Mireille Harmelin
+This file was produced from images generously made available by the
+Biblioth�que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+LA BELLE GABRIELLE
+
+PAR
+
+AUGUSTE MAQUET
+
+
+III
+
+
+1891
+
+
+
+
+
+I
+
+LE ROI TE TOUCHE, DIEU TE GUÉRISSE!
+
+
+Le nouveau roi de France, la Ramée, avait assis son camp près de Reims,
+dans une vieille maison de campagne abandonnée, qui lui servait à la fois
+de forteresse et de palais.
+
+C'était là qu'il se repaissait de chimères, là qu'il rêvait à la fortune et
+à l'amour. Entouré de soldats qui le gardaient avec soin, et dont le nombre
+se grossissait à chaque instant, il s'occupait en homme actif et
+intelligent à les armer, à leur donner quelque éducation militaire, en même
+temps qu'il s'efforçait de faire croire au peuple que la légitimité,
+dernier espoir de la France, était venue en sa personne honorer la ville de
+Reims, où se font les rois.
+
+Bon nombre d'oisifs, crédules comme quiconque n'a rien à faire, le
+visitaient et s'en retournaient enchantés. Il avait cette noblesse de
+taille et de visage qui répond à l'idée qu'on se fait de la royauté; il
+avait le regard clair et superbe, un peu cruel même, des princes Valois,
+dont il se disait le successeur. N'était-ce pas assez pour que les badauds
+qui, de toute éternité, ont foisonné dans ce beau pays de France, lui
+accordassent quelque droit et beaucoup de révérences?
+
+La Ramée songeait beaucoup plus au solide. Autour de lui on faisait bonne
+garde. Dans un rayon d'environ une lieue, ses quinze cents hommes étaient
+échelonnés, non sans une certaine habileté stratégique, et les
+communications de ces lignes au quartier général où se trouvait le chef,
+avaient été établies de manière que, comme dans une toile d'araignée, pas
+un fil de la circonférence ne fût touché sans avertir le centre.
+
+Par une soirée de printemps, fraîche et pure, le château du nouveau prince
+offrait un coup d'oeil plus bizarre que royal. On voyait rangés dans la
+grande cour, convertie en cour d'honneur, les gardes particuliers de Sa
+Majesté la Ramée, c'est-à-dire environ deux cents Espagnols ou ligueurs
+enragés, parmi lesquels l'observateur eût reconnu plusieurs des visages que
+nous avons vus chez la duchesse de Montpensier, le jour de la proclamation
+du dernier Valois.
+
+Au milieu de la cour, sous un grand marronnier dont les pousses vigoureuses
+commençaient à faire jaillir des panaches verts de leurs gaines visqueuses,
+s'élevait une sorte de trône, dont l'élévation compensait la mesquinerie.
+Pauvre vieux fauteuil magnifique encore dans l'ombre de la grande salle
+poudreuse d'où on l'avait exhumé, il semblait s'effrayer de l'honneur que
+lui faisait le grand jour, malgré la tapisserie détachée du mur, et drapée
+ingénieusement aux branches du marronnier pour servir de dais au-dessus de
+ce trône.
+
+La tapisserie qu'hélas on n'avait pas choisie, car elle était unique au
+château, représentait un martyre de saint. Le patient se tordait, une corde
+au col, fatal augure, au milieu d'une troupe de bourreaux et de
+légionnaires romains ornés de casques incroyables. Çà et là, sur le sol,
+l'artiste avait semé des clous, des fers rougis, des haches, des masses,
+des coutelas et des flèches, tout l'attirail enfin du martyrologe. Il n'y
+avait qu'à se baisser pour en prendre.
+
+Mais, bien que curieuse à voir, cette tapisserie maussade était négligée
+par les spectateurs pour un spectacle encore plus singulier. On voyait
+arriver dans la cour, sur des civières ou sur des chariots garnis de
+matelas ou de paille, des malades de piteux aspect que suivait une foule de
+paysans et de citadins vulgaires. Les officiers du nouveau roi faisaient
+ranger ces malades sur une file à la droite du trône, les spectateurs à la
+gauche, et tous les regards appelaient le monarque qui d'un simple
+attouchement devait guérir ces malheureux, s'il était réellement roi de
+France.
+
+Deux jours avant, la Ramée avait reçu de Paris un billet qui renfermait ce
+peu de mots:
+
+«Il faut guérir les écrouelles.»
+
+Et comme il ne pouvait méconnaître la main qui avait tracé cette ligne,
+comme aussi ce billet était accompagné d'une bonne somme destinée aux frais
+de la cérémonie, la Ramée voulut obéir à sa protectrice; c'était le moyen
+de frapper un grand coup sur les esprits superstitieux de la province;
+c'était l'usurpation du privilège le plus spécialement essentiel d'un roi
+de France. La Ramée allait donc guérir les écrouelles devant son peuple.
+
+On chercha, et l'on rencontra des gens atteints de l'horrible maladie.
+Peut-être, à Reims, s'en trouvait-il un dépôt pour les grandes occasions,
+Reims étant la ville des cérémonies et de la mise en scène royales.
+C'étaient ces malades que nous venons de voir alignés à la droite du trône,
+attendant la présence du nouveau roi.
+
+Celui-ci accomplissait-il l'épreuve en charlatan qui dupe la foule? Non, il
+avait pris son rôle au sérieux. La folie amoureuse de ce malheureux
+développait en lui les manies de la grandeur et de la représentation. Aux
+prises avec une femme orgueilleuse par excellence, il voulait la dominer,
+s'en faire admirer, et le seul moyen était de l'asseoir sur un trône,
+puisqu'elle convoitait un trône. La Ramée, jouet de la destinée,
+ressemblait, depuis son avènement, à ce personnage du conte arabe dont un
+calife tout-puissant accomplit, par dérision, chaque souhait ambitieux. Or,
+festins, palais, couronne, il lui donne tout pour un jour, et le soir,
+quand il retire sa main, la pauvre dupe retombe de ces hauteurs sur un peu
+de paille où l'attendent le désespoir et la morne folie.
+
+La Ramée rêvait ainsi tout éveillé. Il se croyait sincèrement roi, parce
+qu'il avait besoin de l'être, et nul ne fut aussi crédule à sa royauté que
+lui-même.
+
+Lorsqu'il parut sous le vestibule de son palais avec le costume rétrograde
+de Charles IX; quand les fanfares l'accueillirent, et que les murmures de
+la foule, murmures d'étonnement respectueux, frappèrent son oreille, il se
+redressa fièrement, et Charles IX n'eût pas renié un pareil successeur.
+
+Ses gardes contenaient difficilement la multitude. Il leur commanda de la
+laisser approcher. Puis, se dirigeant d'un air majestueux vers les malades
+qui se prosternaient, il leur toucha le front et le col avec un doigt blanc
+et nerveux, en prononçant d'une voix ferme les mots sacramentels:
+
+--Le roi le touche, Dieu te guérisse.
+
+En pareille occurrence, le merveilleux est de bonne guerre. Ceux qui
+s'exposent à le rencontrer ne demandent pas autre chose. Parmi les malades
+de Reims, il s'en trouva d'assez habilement préparés pour que leur guérison
+fût immédiate. Ils se redressèrent, et, avec des cris d'enthousiasme,
+montrèrent au peuple leur corps guéri, purifié comme par enchantement. Le
+miracle était manifeste. Ces cures merveilleuses avaient peut-être coûté
+cher à Mme de Montpensier, mais le succès passa la dépense, et les
+spectateurs convaincus crièrent: Vive le roi! avec une énergie contagieuse.
+
+La Ramée ne douta pas un moment de sa vertu royale. Le malheureux! il
+aimait tellement Henriette!
+
+Aussi, après la cérémonie, quand il eut reçu les félicitations de son
+armée, de quelques notables et de deux ou trois prêtres fanatisés; quand
+certaines dames de la ville de Reims lui eurent fait leur présent, qui
+consistait en un manteau royal avec l'habit complet, le jeune homme, avide
+de faire part de ses triomphes à son idole, se renferma chez lui, et au
+lieu de remercier Dieu ou de lui demander grâce, l'aveugle écrivit à Mlle
+d'Entragues une lettre destinée à étendre jusqu'à ce coeur sceptique
+l'impression favorable produite par la cérémonie de Reims.
+
+«Oui, lui disait-il, me voilà roi. À cette heure, j'entends crier partout:
+Vive le roi! vive Charles X! Mon coeur en est doucement remué; c'est que
+ces cris signifient plus qu'ils ne disent, c'est que, ma belle et tendre
+amie, ils veulent dire: Vive la reine Henriette! la perle de beauté, la
+noble épouse du nouveau prince. Vous l'aurez donc bientôt cette couronne,
+qui seule peut ajouter quelque chose aux grâces de votre front. Je la vais
+conquérir en de rudes combats, peut-être, mais tant mieux, puisqu'il doit
+en résulter la gloire pour mon nom, et que vous aimez la gloire.
+
+«Que je suis fier et heureux! Naguère, je doutais. Votre coeur me semblait
+fermé à jamais. J'ignorais que vous êtes prudente autant que belle, et que
+vos surveillants sont impitoyables et nombreux. Mais dans cette dernière
+épreuve, où vous vous êtes révélée à moi, j'ai vu enfin luire votre pensée.
+Vous m'avez souri, vous m'avez sauvé, vous m'avez serré la main. Cependant,
+je vous avais presque offensée la veille; et si vous ne m'eussiez aimé, la
+vengeance vous eût été facile.... Merci! je n'oublierai pas votre
+miséricorde et votre douce promesse de bonheur. Je n'oublierai pas non plus
+les encouragements que vous avez su me faire parvenir jusqu'ici depuis mon
+arrivée. Il fallait tout votre esprit et un peu de votre coeur pour
+surmonter tant de difficultés.»
+
+«Désormais tout m'est facile. Aussitôt que j'aurai fait assez de progrès
+pour tenir la campagne, vous pourrez venir me joindre. I1 me tarde de vous
+entourer du faste et de la splendeur royale. Mes officiers m'avertissent
+des complots qui chaque jour se trament contre la personne de l'usurpateur,
+du renégat Henri de Navarre. Hier encore, plusieurs soldats me sont venus
+proposer de l'aller frapper à mort au milieu même de son Louvre, dans le
+sein des plaisirs de Sardanapale qu'il savoure sans pudeur.»
+
+«Mais la couronne qu'il a portée un moment me le rend sacré. De roi à roi
+ces crimes sont impossibles. Je n'entreprendrai pas contre sa vie ailleurs
+que sur les champs de bataille. Là, c'est autre chose, et je brûle de
+prouver à ce prétendu héros et à ses gardes, prétendus invincibles, que le
+bras d'un Valois sait manier victorieusement une épée.»
+
+«Vivez cependant sans crainte, ma chère âme; à mesure que le temps marche,
+je crois sentir que je me rapproche de vous. Beaucoup de sombres idées, de
+sinistres souvenirs s'effacent devant la radieuse lumière qui m'environne.
+Cette ténébreuse nuée du passé va se fondre aux éclats de la foudre.»
+
+«Les combats ne peuvent beaucoup tarder maintenant. J'attends un renfort
+prochain. Le roi d'Espagne m'envoie trois de ses meilleurs officiers qui
+précèdent un corps de troupes embarqué depuis huit jours. Je me concerterai
+avec ces officiers pour lier des intelligences dans Paris même, où,
+m'assure-t-on, se remue déjà ostensiblement l'ancienne Ligue, que je veux
+régénérer en ma qualité de prince catholique purifié par le baptême de la
+Saint-Barthélemy.»
+
+«Aussitôt que mes affaires ici seront décidées, je me fais sacrer à Reims.
+N'y viendrez-vous pas, ma chère âme? Ne me donnerez-vous pas ce jour, pour
+effacer celui, de douloureuse mémoire, où le Béarnais fit son abjuration à
+Saint-Denis, où vous y allâtes en compagnie de vos parents, où j'étais
+obscur, maudit, abandonné, où nous allâmes ensuite au couvent de
+Bezons... Cruel souvenir, que tant de gloire devait venger, mais qui brûle
+encore le fond de mon coeur?»
+
+
+«0ui, vous viendrez à Reims, n'est-ce pas? Quelque chose me dit que vous
+êtes brave comme vous êtes belle, et que vous serez fière de me prouver
+votre générosité. D'ailleurs, vous voilà intéressée à mon triomphe, et vous
+le pouvez avancer par vos conseils et votre présence.»
+
+«Si vous avez formé quelque projet pour le voyage, s'il est nécessaire que
+vous trompiez la vigilance de vos parents, dites un mot, je vous enverrai
+par l'un de mes trois officiers espagnols, de l'argent, des chevaux et des
+passe-ports pour arriver jusqu'à moi. J'attends ces officiers d'heure en
+heure. La présente lettre vous sera remise demain. Vous pouvez m'avoir
+répondu sous trois jours. Faites-le sans crainte, le messager sera sûr.»
+
+«Adieu, ma chère âme. Conservez-moi votre coeur. Je vous aime avec tant de
+force, que si j'emploie seulement une part de cette ardeur à conquérir,
+dans un an j'aurai conquis le monde.»
+
+«Signé: CHARLES, roi.»
+
+Le pauvre la Ramée venait de mettre toute son âme dans ces pages. Il y
+avait peint fidèlement sa vie: remords, honte, effroi, il n'avait rien
+oublié du passé; espoir, orgueil, amour sans frein, il n'oubliait rien pour
+l'avenir.
+
+L'image de cette belle Henriette, de ce démon, tourmentait sa solitude;
+elle lui apparaissait plus désirable à travers les obstacles. Pour l'avoir
+près de lui, il entrait en lutte contre toute la France. Peut-être, pour la
+conserver, eût-il foulé aux pieds toutes les couronnes de l'univers.
+C'était dans cette âme profonde un combat déchirant entre la raison et la
+folie. Logique, implacable, il sentait parfois le néant de son rêve; en
+d'autres moments, il s'enivrait de ses désirs comme d'un breuvage qui le
+poussait à la frénésie, au délire. A de pareils songes, qui brisent
+l'organisme, la sagesse divine ménage presque toujours de prompts réveils.
+
+La Ramée, lorsqu'il eut lu et relu sa lettre, corrigeant avec soin ce qui
+lui semblait trop tiède, ajoutant çà et là un mot capable de piquer
+l'émulation ou l'avidité d'Henriette, confia la dépêche à un de ses
+affidés, avec ordre de la porter sans retard à son adresse.
+
+Puis il monta à cheval pour faire une revue de son camp et assurer la
+tranquillité de toute la nuit.
+
+Il y avait dans cet insensé l'étoffe d'un bon capitaine et d'un brave
+homme, si le démon n'eût pas soufflé ses feux au fond de cette âme. La
+Ramée parcourut à la nuit tombante les postes avancés, visita chaque corps
+de garde, donna des instructions précises pour que les lignes ne pussent
+être forcées par quelque soudaine attaque.
+
+D'ailleurs, il avait reçu le rapport de ses éclaireurs. Nul corps d'armée,
+nul détachement ne paraissait dans la campagne. Aucune nouvelle ne parlait
+d'une formation de troupes dans un rayon d'au moins vingt lieues.
+
+La Ramée recommanda aux chefs des postes d'avant-garde de laisser pénétrer
+jusqu'à lui, s'ils se présentaient, trois officiers espagnols, porteurs de
+passe-ports en règle, dont il exhiba le cachet et formula la teneur. Si ces
+officiers arrivaient à pied, on leur fournirait des chevaux; s'ils
+arrivaient à cheval, on leur ferait escorte avec considération, sans
+toutefois apporter de désordre dans la disposition des campements, et
+surtout on donnerait avis de leur arrivée au quartier général.
+
+Pour tout autre que l'un de ces officiers, les lignes étaient closes. Les
+courriers, on n'en parlait pas, ils avaient le mot d'ordre.
+
+La Ramée s'assura du bon effet qu'avait produit sur ses troupes la guérison
+des écrouelles. Il recueillit là des renseignements favorables sur l'esprit
+de la population, et annonça en s'éloignant l'arrivée prochaine d'un
+puissant renfort et de sommes importantes.
+
+Ainsi tout allait bien; le nouveau roi, acclamé par ses soldats, regagna
+son quartier général au petit pas, en savourant à longues gorgées l'orgueil
+et l'amour, la double ivresse du coeur et du cerveau.
+
+Un souper l'attendait, auquel il avait invité ses principaux chefs d'armée.
+La chère était bonne, les vins à portée de la main. En Champagne, quiconque
+ne veut pas boire est mal regardé du Dieu qui a doré ces splendides
+raisins. Un roi Très-Chrétien est forcé de boire en Champagne.
+
+Mais la Ramée, homme sobre, se contenta de verser à boire à ses convives.
+
+On but à la gloire du trône, à la conquête de la France, à la santé du roi
+Catholique; on parla drapeaux, équipements de troupes; on parla batailles
+et sièges, on parla surtout contributions et corvées. La guerre coûte si
+cher... la guerre civile surtout!
+
+Enfin, le repas, malgré la réserve du roi, dura jusqu'à onze heures du soir
+et menaçait de se prolonger au delà de minuit, lorsque le pas rapide d'un
+cheval retentit dans la cour, et bientôt après un soldat fut introduit qui
+annonçait à la Ramée l'arrivée aux premiers postes, des officiers espagnols
+qu'il avait signalés lui-même.
+
+Il se leva de table et congédiant aussitôt ses convives,
+
+--Messieurs, dit-il, le renfort que je vous avais promis se présente. Je
+vais sans doute passer la nuit à entretenir ces officiers, qui sont des
+gens de mérite, envoyés à moi par Sa Majesté le roi d'Espagne. Faites bonne
+garde au dehors, messieurs, et donnons bonne opinion de notre vigilance et
+de notre discipline aux alliés qui nous arrivent.
+
+L'assistance salua respectueusement, le roi passa dans la salle de
+cérémonie, et donna les ordres nécessaires pour que les officiers lui
+fussent amenés dès leur entrée au château.
+
+
+
+
+II
+
+LA GRIFFE DE PROSERPINE
+
+
+Trois hommes s'étaient présentés le soir aux avant-postes de la Ramée.
+
+A cheval tous trois, empreints tous trois de ce type de gentilhomme soldat
+que la France était accoutumée depuis trop longtemps à reconnaître dans les
+Espagnols, ils avaient été conduits an lieutenant qui commandait, et l'un
+d'eux, un jeune homme de belle mine, ayant pris la parole en espagnol pour
+déclarer que ses compagnons n'entendaient pas un mot de français, avait
+exhibé recommandations et passe-ports, selon l'usage.
+
+A l'inspection de ces pièces, le lieutenant reconnut les trois officiers
+étrangers qu'on lui avait signalés. Il donna ordre à quelques cavaliers de
+les conduire au quartier général.
+
+Ces Espagnols, dont la contenance calme et réservée s'accordait bien avec
+le caractère de leur nation, traversèrent ainsi les lignes formées par le
+régiment de garde. Ils observaient curieusement chaque poste, et, sans
+parler, s'entendaient en échangeant des signes ou des pressions de main et
+de genou quand leurs yeux avaient rencontré quelque chose qui en valait la
+peine.
+
+Le service se faisait bien. Le mot d'ordre s'échangeait à chaque instant.
+Une petite demi-heure suffit aux cavaliers pour arriver au quartier
+général.
+
+Là, l'escorte s'éloigna pour donner quelques renseignements aux sentinelles
+curieuses qui veillaient autour du palais. Les Espagnols demeurèrent seuls,
+tandis qu'on allait prévenir la Ramée.
+
+Ils en profitèrent pour se grouper en triangle de façon à surveiller
+l'approche de tout espion, et là, pendant quelques secondes au plus, ils
+parurent converser vivement, chuchotant tous trois à la fois, et fermant le
+dialogue par une énergique poignée de main qu'ils se donnèrent.
+
+Ces officiers espagnols ayant mis pied à terre, on put mieux juger leur
+tournure et leur visage.
+
+L'un était âgé, le chef sans doute. Il se tenait frileux, dans son manteau
+comme tout vrai Espagnol; il était trapu, grisonnant. Les deux autres, plus
+jeunes, assuraient, l'un son épée, que la course avait dérangée, l'autre
+son éperon: il en avait perdu un en route.
+
+Tous trois, sans affectation, regardaient le bâtiment appelé palais du roi
+par les gens de la Ramée; ils en toisaient, pour ainsi dire, la hauteur et
+l'épaisseur en purs Espagnols dont le génie, comme on sait, est frondeur,
+algébriste et enclin à estimer au-dessous du cours toute propriété qui
+n'est pas la leur.
+
+D'ailleurs, à ne supposer que de bonnes intentions, comment voulait-on que
+ces braves gens passassent le temps, dans cette cour ouverte à tous vents?
+L'un d'eux, le frileux, s'était, il est vrai, avancé jusqu'au vestibule;
+mais nul ne l'avait engagé à y entrer, la Ramée ne l'ayant pas prescrit, un
+peu par défiance de la médiocre apparence du logis.
+
+On vint enfin les avertir que le roi leur accordait audience. Ils se
+regardèrent comme pour savoir qui marcherait le premier. Le plus âgé
+s'empara immédiatement de la tête et les deux autres le flanquèrent sans
+prononcer une syllabe.
+
+Ils entendirent du vestibule une voix qui disait:
+
+--Vous assurez que ces officiers ne savent point un mot de français. Je
+l'ai prévu, et sais assez d'espagnol pour me faire entendre d'eux. Allez
+donc, et veillez à ce que nul ne nous trouble. Si j'ai besoin de quelqu'un,
+j'appellerai.
+
+Cette voix les fit tressaillir. L'un des jeunes officiers, un petit homme,
+carré d'épaules, rougit et poussa le coude de son compagnon, qui répondit
+froidement:
+
+--_El rey!_
+
+--Oui, seigneurs, dit le planton, c'est effectivement le roi que vous venez
+d'entendre.
+
+Le sourire qui effleura leurs traits à cette réponse était déjà effacé,
+quand le guide vint à eux et dit:
+
+--Entrez, messieurs.
+
+La Ramée était assis près de sa table, sur laquelle brûlaient des
+flambeaux. Il feuilletait avec attention les papiers des Espagnols; il
+trouvait dans le texte même de la recommandation du roi d'Espagne des
+signes non équivoques de l'intérêt qu'on lui portait par delà les Pyrénées.
+
+Préoccupé comme il l'était, et aussi dans le but de se poser plus
+dignement, il attendit que le bruit des pas sur le parquet se fût arrêté
+pour lever la tête et regarder ses nouveaux hôtes. De cette façon, il
+coupait court à tout cérémonial.
+
+--Soyez les bienvenus, señores, dit-il en espagnol.
+
+Les officiers s'étaient avancés lentement. Ils s'arrêtèrent; la Ramée leva
+les yeux, et comme s'il eût aperçu des spectres, sa bouche s'ouvrit, son
+sang se figea dans ses veines. Il avait en face de lui Crillon, à droite
+Espérance, à gauche Pontis. Un moins brave se fût évanoui de peur. La Ramée
+se pencha en avant comme pour percer un brouillard magique qui se serait
+interposé entre lui et de vrais Espagnols, mais comment s'y tromper plus
+longtemps? La figure de Crillon était sombre, celle d'Espérance grave,
+celle de Pontis railleuse avec une nuance de haine féroce.
+
+--D'abord, lui dit Crillon, puisque vous nous avez reconnus, ne remuez ni
+ne criez, car vous sentez bien ce qui arriverait, et vous avez assez
+d'intelligence pour deviner notre dessein.
+
+En disant ces mots, il avait fait signe à Pontis, qui s'approcha de la
+Ramée un long poignard à la main.
+
+--Parlez-nous, si vous avez quelque chose à nous dire, continua le
+chevalier, mais que ce soit à voix basse, et de façon à n'amener personne
+ici. Sinon, après vous avoir expédié, nous en ferions autant de cette
+personne, et je crois tant de meurtres inutiles.
+
+La stupeur, l'épouvante de la Ramée ne sauraient se décrire. C'était,
+d'ailleurs, beaucoup moins de la frayeur qu'une prostration absolue.
+L'audace d'une pareille tentative, d'un coup à ce point insensé, suspendait
+en lui jusqu'à l'intelligence. Esprit et corps se soutenaient, il est vrai,
+mais paralysés, comme sont ces cadavres que la foudre a calcinés, et qui,
+monceaux de cendres, conservent encore l'apparence de la vie.
+
+Cette stupéfaction fut telle, qu'il laissa Pontis lui détacher le ceinturon
+de son épée et le désarmer ainsi, sans rencontrer même l'instinct de la
+résistance.
+
+Enfin, les vapeurs de cette ivresse se dissipèrent; le sang reprit son
+cours; le courage inné dans cet homme revint calmer les battements du
+coeur.
+
+--Si vous êtes venus pour me tuer, dit-il à ses ennemis, pourquoi n'est-ce
+pas déjà fait?
+
+--Nous ne sommes pas venus pour cela, répliqua Crillon. C'est une extrémité
+devant laquelle nous ne reculerons cependant pas, si vous nous l'imposez.
+Mais, jusqu'à présent, je ne la vois pas nécessaire.
+
+--Il peut arriver qu'elle le soit, dit la Ramée, car je ne suis pas un
+mouton pour me taire toujours comme je viens de le faire dans le
+premier mouvement de surprise.
+
+--Surprise naturelle, et que je ne blâme pas, reprit le chevalier. Le plus
+brave peut être surpris; je dois même vous dire que vous n'avez pas mal
+accepté la chose.
+
+Pendant qu'il parlait, la Ramée avait recueilli ses idées. Semblable au
+lutteur qui terrassé d'un premier choc se relève et prend mieux ses
+mesures.
+
+--J'entrevois, dit-il, messieurs, que vous avez commis une grave erreur, et
+que vous êtes perdus.
+
+Espérance ne bougea pas, Pontis redoubla d'ironique menace, Crillon secoua
+doucement la tête.
+
+--Ne le croyez pas, dit-il.
+
+--Pardonnez-moi. Il dépend de moi de vivre ou de me faire tuer, avez-vous
+dit?
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien! c'est là tout votre calcul. Vous vous êtes dit: il aura peur de
+la mort et se taira.
+
+--Mous nous le sommes dit en effet.
+
+--De deux choses l'une: ou je me tairai, que ferez-vous de moi? ou je
+crierai, et vous me tuerez... Que ferez-vous de vous?
+
+--Je ne comprends pas bien, dit Crillon.
+
+--Oui. Si je me tais, vous voudrez me taire signer quelque chose, ma
+renonciation, par exemple... J'admets que je la signe. Comment ferez-vous
+pour sortir du camp. Et si vous me tuez ce sera bien pis, que diront mes
+soldats? Votre sûreté est de tout point bien aventurée.
+
+--Monsieur, repartit Crillon, vous raisonnez si bien que c'est plaisir de
+discuter avec vous.
+
+--Oui, mais il ne faut pas que la discussion soit longue, dit la Ramée, car
+vous allez vous faire surprendre.
+
+--Merci, restez calme et ne songez pas tant à nous, car nous sommes sûrs de
+notre affaire. Oui, nous vous eussions tué si dans le premier mouvement
+vous eussiez appelé à l'aide; nous vous tuerions même encore si vous le
+faisiez, parce que les soldats sont portés tout d'abord à se jeter comme
+des dogues sur ceux que leur maître leur désigne, et que nous ne voulons
+pas être massacrés avant explication. Mais faites une chose, appelez
+tranquillement par la fenêtre, ou laissez l'un de nous aller appeler vos
+principaux officiers, les soldats même si cela vous plaît mieux. Nous
+sommes prêts.
+
+--A vous battre trois contre mille! s'écria la Ramée riant forcément, mais
+riant de cette fanfaronnade.
+
+--Non pas, monsieur; il ne faudrait pas m'en défier cependant. Seulement,
+j'y succomberais. Non, nous ne nous battrions pas contre votre armée; nous
+lui lirions certains papiers qui sont dans ma poche, et le combat
+deviendrait impossible.
+
+La Ramée, froidement:
+
+--Que disent ces papiers? demanda-t-il.
+
+--Appelons vos gens, si vous voulez, et vous l'apprendrez en même temps
+qu'eux. Vous hésitez. C'est le bon parti. Je vois que vous êtes un homme
+sage.
+
+--J'ai compris, dit la Ramée, que vous essayeriez de débaucher mes soldats
+par quelque promesse du roi ou même par des calomnies.
+
+--Je leur prouverai tout simplement que vous n'êtes pas plus Valois que je
+ne suis la Ramée, et cela les refroidira.
+
+--Monsieur! s'écria le jeune homme pâle de colère, prouvez!
+
+--Je veux bien, dit Crillon en s'approchant de la fenêtre en même
+temps que Pontis appuyait la pointe de son arme sur la chair
+frissonnante de la Ramée, qui s'arrêta.
+
+On entendit heurter doucement à la porte. Les trois compagnons
+s'apprêtèrent. Le front de la Ramée s'éclaircit, il allait pousser un cri
+d'alarme. Pontis raidit sa main, la lame mordit. Espérance étendait déjà
+les bras pour recevoir un cadavre.
+
+--J'avais fermé les verrous, dit Crillon; ouvrez-les, Espérance, et laissez
+entrer chez monsieur tous ceux qu'il voudra recevoir. Vous, Pontis,
+rengainez.
+
+Le visage de la Ramée devint livide. Par excès de bravoure il n'avait pas
+crié, mais cette assurance de ses ennemis l'accabla. Il perdit contenance.
+
+--Si je voulais, murmura-t-il, nous péririons tous ensemble; mais j'ai ma
+destinée, vous ne l'arrêterez pas dans son essor. Il est écrit que je serai
+heureux et glorieux malgré vos papiers et vos poignards.
+
+Crillon sourit et haussa les épaules.
+
+Un majordome se présenta:
+
+--Sire, dit-il, le messager qu'avait expédié ce soir Votre Majesté, est
+revenu au quartier.
+
+--Revenu! balbutia la Ramée déconcerté par l'éclair de joie qui brilla dans
+les yeux de ses ennemis, et pourquoi revenu?
+
+--Oh! sire... et dans un état....
+
+Crillon s'approcha de la Ramée.
+
+--Vous ne comprenez pas? lui dit-il à l'oreille. Voulez-vous que je vous
+explique pourquoi il n'a pas continué sa route vers Paris?
+
+La Ramée tremblait.
+
+--C'est parce que nous l'avons arrêté au passage, continua Crillon, et que
+nous lui avons pris son message.
+
+--Va! murmura la Ramée au majordome, qui attendait un mot du maître, va!
+
+Les portes se refermèrent.
+
+--Oui, poursuivit Crillon, cette lettre si tendre et si explicite à la
+fois, ce chef-d'oeuvre d'amour et de politique, est entre nos mains; il
+n'arrivera pas à son adresse. Voilà pourquoi votre courrier est revenu.
+
+La Ramée n'en pouvait croire ses oreilles, tout en lui tressaillait; ses
+yeux semblaient crier avidement: Parlez! expliquez-vous! instruisez-moi!
+
+--Nous arrivions vers votre camp avec défiance, dit Crillon, et chaque
+figure nous était suspecte, comme vous pensez bien. Soudain, nous
+rencontrâmes votre courrier qui galopait. Le pauvre diable! nous barrions
+le chemin à nous trois. Il nous compta, et dit, pour nous sonder: «Je parie
+que ce sont les Espagnols que nous attendons à Reims.--Oui, répliqua en
+espagnol Espérance, qui le sait à merveille.--Et moi, continua votre
+homme, je suis attendu à Paris.--Là-dessus, il n'y avait plus à hésiter,
+c'était un des vôtres, nous arrêtâmes le drôle, et lui prîmes la lettre
+adressée à votre maîtresse. Une jolie fille, ma foi.
+
+--Quoi! vous la connaissez? articula péniblement la Ramée en essuyant la
+sueur qui coulait de son front.
+
+--Si nous connaissons Mlle d'Entragues! la perle de beauté, comme vous
+dites. Demandez à Espérance s'il la connaît, lui, que vous avez assassiné
+pour elle!
+
+--Oh! rugit la Ramée, touché au coeur plus sûrement par la jalousie que par
+le poignard.
+
+--Chevalier, dit tout bas à Crillon le généreux Espérance, ménagez ce
+malheureux.
+
+--Allons donc! s'écrièrent Pontis et le colonel.
+
+--Par grâce!
+
+Cette compassion fut le dernier coup pour la Ramée, il tomba presque
+inanimé sur un fauteuil.
+
+--Henriette!... murmura-t-il.
+
+--Vous l'avez mise dans une jolie situation, continua Crillon. La voilà
+votre complice.
+
+--Ma complice!
+
+--Sans doute, complice de rébellion, d'attentat contre la sûreté de l'État
+et la personne du roi, de faux et d'imposture, de tous vos crimes enfin qui
+sont énumérés dans cette bienheureuse lettre.
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria la Ramée.
+
+--Et le moins qui puisse arriver à cette délicieuse personne, c'est d'être
+pendue jusqu'à ce que mort s'en suive; mais je crois bien qu'elle sera
+brûlée....
+
+--Vive! ajouta Pontis avec un ricanement farouche.
+
+--C'est vrai! c'est vrai... dit la Ramée en se levant avec agitation; on
+pourrait la compromettre. Mais cette lettre, vous l'avez?
+
+--Pardieu!
+
+--Eh bien! hurla le jeune homme, nous allons tous mourir ici, car je vais
+appeler; je vous ferai tuer ou vous tuerai moi-même. Je ne sais pas ce que
+je ferai, mais ce sera terrible. Je ne veux pas que cette femme souffre
+seulement un soupçon à cause de moi.
+
+--Oh! oh! dit Crillon, eh bien, égorgeons-nous, allons....
+
+--Je reprendrai cette lettre sur vos cadavres! ajouta la Ramée écumant de
+colère. Donnez-la-moi, ce sera mieux.
+
+--Mais vous nous prenez donc pour des idiots? dit doucement le chevalier.
+Aurions-nous commis cette imprudence de vous rapporter une pièce si
+intéressante?... Oh! que non pas!
+
+--Où donc est-elle, et qu'en avez-vous fait? demanda le jeune homme, à qui
+ces paroles ne paraissaient que trop vraisemblables.
+
+--A l'heure qu'il est, un brave homme de notre suite l'a dans ses mains
+pour nous la remettre à notre retour. Si nous n'étions pas revenus demain à
+midi, comme j'y compte, ce messager, plus sûr que le vôtre, continuera son
+chemin, et rendra la lettre du roi de Reims au roi de Paris. C'est alors
+que Mlle d'Entragues aura maille à partir avec MM. les présidents de la
+Tournelle et autres.
+
+--Elle est perdue! s'écria la Ramée en proie au plus touchant désespoir.
+Messieurs! messieurs! c'est là le coup qui m'abat. Messieurs! épargnez
+cette jeune fille innocente. Elle est innocente, je vous jure!
+
+--Vous êtes aveugle, mon cher monsieur, dit Crillon, c'est une coquine!
+
+--Messieurs! vous êtes gentilshommes, vous ne ferez pas usage de vos forces
+contre une femme. Elle serait punie pour avoir été généreuse. Elle était ma
+fiancée, seigneurs!
+
+--Cela n'empêche pas une femme d'être pendue, dit flegmatiquement Pontis.
+
+--Oh! seigneur chevalier... Ah! brave Crillon! Voyez si je demande
+quelque grâce pour moi. Non, tuez-moi, je tends la gorge... frappez!
+mais, épargnez une pauvre femme.
+
+--Cela n'est plus possible, dit Crillon, nous allons être obligés de faire
+ici un scandale enragé. Vous mort, on va débiter des phrases entrecoupées
+de moulinets d'épée, le contre-coup s'en fera sentir peut-être bien loin:
+nous ne serons pas à midi à l'endroit où nous attend notre compagnon, et ma
+foi, demain matin la lettre sera donnée à Henri IV. Ainsi, vous aurez beau
+vous faire tuer ici, j'aurai beau dire à tous vos hommes que vous êtes un
+faux prince, j'aurai en vain exterminé les Espagnols, car ils ne se
+rendront pas ainsi,--ils savent trop bien ce qui les attend,--je me serai
+inutilement fait écharper avec mes deux compagnons, votre destinée, comme
+vous dites, n'en rejaillira pas moins sur votre complice, et gare le gibet
+pour toute cette jolie couvée de reptiles qu'on appelle les Entragues.
+
+--Eh bien! dit la Ramée avec un geste sublime, pas de scandale, pas de
+bruit, pas de combats. Vous serez à midi à l'endroit indiqué. Vous y serez
+dans deux heures, s'il n'y a que deux heures de chemin d'ici à cet endroit.
+
+--Ah! voyons, fit le chevalier, frappé ainsi que ses amis de l'auréole
+majestueuse qu'un splendide amour jetait au front du coupable.
+
+--C'est moi que vous voulez, n'est-ce pas, dit le jeune homme, ce n'est pas
+elle. Vous avez besoin de mon déshonneur, et de ma condamnation, non pas du
+supplice de la pauvre créature que j'aime. Je vous accorde ce qu'il vous
+faut. Je pourrais me faire tuer ici, vous n'auriez qu'une demi-victoire.
+Prenez-moi vivant, vous me dégraderez, vous me condamnerez. Je me livre.
+Seulement, épargnez-la!
+
+Les trois hommes se regardèrent saisis d'étonnement.
+
+--Oh! ne soupçonnez aucun piége, interrompit le jeune homme. Il n'y en a
+pas. Franc jeu. Mais d'abord, jurez-moi par le nom de Crillon que vous
+n'avez point cette lettre ici, cachée sur l'un de vous.
+
+--Je le jure! dit Crillon, et ne me parjure jamais.
+
+--Je le sais, il suffit. Nous allons partir tous quatre. Vous voyez si je
+me fie à l'honneur, moi. Nous rejoindrons votre compagnon, il vous rendra
+la lettre que vous lui avez confiée, vous me la livrerez, et ensuite je
+vous appartiens. Faites.
+
+--Voilà un homme! ne put s'empêcher de dire Crillon.
+
+--Qui eût été un brave homme... ajouta Espérance.
+
+--Si Proserpine ne lui avait appliqué sa griffe, grommela Pontis; mais elle
+la lui a appliquée, et à quelle profondeur, sambious!
+
+--Eh bien, messieurs, acceptez-vous? demanda la Ramée, tremblant d'être
+refusé.
+
+--C'est dit! s'écria le chevalier, et bien vous prendra d'avoir été rond en
+affaires. Je vous épargnerai toute souffrance inutile. Mon projet était de
+vous dégrader de vos titres usurpés, et de vous en fouetter le visage en
+présence de votre armée; j'avais toutes les preuves nécessaires pour vous
+infliger cette torture. Je ne le ferai pas. Vous êtes entré roi pour ces
+coquins, roi vous sortirez; jouissez de votre reste. Une fois dehors, je ne
+réponds plus de rien.
+
+--Je n'ai demandé qu'une grâce, dit froidement la Ramée. Je l'ai; que
+m'importe le reste!
+
+--Eh bien, partons! reprit Crillon.
+
+--Partons! répétèrent ses amis.
+
+La Ramée appela ses gens, et d'une voix calme:
+
+--Les chevaux de ces messieurs et le mien, dit-il.
+
+--Veillons toujours! murmura Pontis à l'oreille d'Espérance, le drôle a
+déjà échappé à des cordes plus solides que celle-ci.
+
+--Monsieur de Pontis, répliqua mélancoliquement la Ramée, qui l'avait
+entendu, ne veillez pas, c'est inutile; la chaîne par laquelle vous me
+tenez cette fois, je n'essayerai pas même de la rompre.
+
+Puis s'adressant à ses officiers, qui peu à peu apparaissaient dans la
+cour:
+
+--Je vais faire une reconnaissance avec ces messieurs, dit-il. Bonne garde!
+
+Et comme il était salué de quelques cris de: Vive le roi! qui faisaient
+bondir Crillon sur sa selle:
+
+--Adieu royauté! murmura-t-il avec une expression si touchante qu'Espérance
+se sentit remué jusqu'au fond de l'âme.
+
+Quelques minutes après, la cavalcade traversait silencieusement le camp,
+conduite par la Ramée.
+
+
+
+
+III
+
+COMMENT LA LIGUE SERVIT À BATTRE L'ESPAGNE ET RÉCIPROQUEMENT
+
+
+La petite troupe arriva ainsi au bourg d'Olizy où devait attendre le
+compagnon mystérieux, possesseur de la lettre. La Ramée appelait de ses
+voeux les plus ardents le terme du voyage.
+
+Sans armes, impassible, plongé dans une rêverie profonde, il avait accompli
+le trajet conduit par son cheval qui suivait les autres, et n'avait donné
+aucun sujet d'inquiétude à ses gardiens.
+
+A Olizy, on trouva dans une hôtellerie celui que Crillon y attendait.
+C'était frère Robert qui, pour se désennuyer, avait pris place à une
+fenêtre du premier étage, et contemplait le spectacle toujours animé d'un
+marché de petite ville.
+
+La Ramée ne parut pas surpris quand il se trouva en présence du moine. Il
+comprit l'alliance secrète de ces hommes; il sentit que sa destinée se
+brisait contre un écueil inévitable. Résigné comme les fanatiques arabes,
+il ne manifesta ni amertume ni défiance.
+
+--Nous avons réussi, dit Crillon au génovéfain, grâce à votre concours, et
+je crois la duchesse vaincue. Elle n'a plus rien à faire désormais.
+
+La Ramée étouffa un soupir, tandis qu'on racontait l'histoire de son
+dévouement et de sa défaite.
+
+Le moine prenant Crillon à part:
+
+--Vous prendrez garde, dit-il, qu'on ne vous l'enlève en route; si secrète
+que nous ayons tenue cette expédition, le bruit peut en être arrivé aux
+oreilles de la duchesse, et une embuscade est bientôt tendue. Vous
+comprenez facilement l'intérêt des complices à empêcher les révélations du
+coupable. Avez-vous été suivi en venant de Reims?
+
+--Je ne crois pas. Nous avons marché vite.
+
+Cependant la Ramée, impatient, dit à Espérance:
+
+--Pourquoi se consulte-t-on ainsi? Nous sommes arrivés. Voilà votre
+compagnon. Où est la lettre?
+
+--C'est juste, répliqua Espérance, qui alla troubler aussitôt l'entretien
+de Crillon et du moine.
+
+Crillon s'empressa de demander la lettre à frère Robert. Celui-ci la tira
+d'une poche intérieure de sa robe; mais, au lieu de la donner à la Ramée,
+qui étendait une main avide:
+
+--Quand il aura la lettre, dit-il tout haut, vous ne le dominerez plus.
+
+--C'est vrai, mon frère, répliqua Crillon; mais j'ai promis.
+
+--Cette lettre, continua opiniâtrement le moine sans s'inquiéter de la
+colère convulsive qui commençait à agiter la Ramée, c'est à la fois la
+conviction de son crime et la preuve de ses intelligences avec les plus
+cruels ennemis du roi. Il n'est pas le seul qui mérite d'être puni.
+
+--Je l'ai achetée de ma vie; elle est à moi, s'écria la Ramée.
+
+--Et je l'ai promise, répéta Crillon. Il faut la rendre.
+
+--Ce devrait être déjà fait, chevalier de Crillon, dit la Ramée, en se
+déchirant les doigts à coups d'ongles.
+
+--Ne la rendez que lorsqu'il sera mis en sûreté à Paris, messieurs,
+interrompit le moine.
+
+--Ce serait manquer à ma parole, dit Crillon. Donnez, frère Robert, donnez
+la lettre à ce jeune homme.
+
+--Au-dessus de votre parole, il y a le salut de l'État et du roi, s'écria
+frère Robert.
+
+--Au-dessus d'une parole donnée, il n'y a rien, dit Espérance.
+
+Le génovéfain, s'approchant de ce dernier:
+
+--Cette lettre, lui dit-il à demi-voix avec un regard pénétrant, c'est la
+perte d'une femme ou plutôt d'un monstre qui, si vous ne l'étouffez, perdra
+elle-même Gabrielle.
+
+Espérance tressaillit. Pourquoi frère Robert lui disait-il cela, à lui,
+avec ce mystère? Il savait donc tout, il devinait donc tout, cet étrange
+personnage?
+
+Pontis approuva le moine très-haut et très-vivement.
+
+--Avec les traîtres, disait-il, toute ruse est légitime.
+
+Mais Crillon rougissait déjà sous le regard dédaigneux de la Ramée. Il prit
+la lettre des mains de frère Robert et la donna au vaincu sans condition ni
+commentaire.
+
+La Ramée l'ouvrit précipitamment, la lut et demanda du feu. Espérance se
+hâta d'aller lui chercher une lumière dans la pièce voisine. Alors le
+prisonnier brûla le fatal papier, et en dispersa au vent les cendres ou
+plutôt la fumée, qu'il suivit du regard jusqu'à ce que tout se fût évanoui.
+
+À partir de ce moment il s'assit et ne donna plus signe d'inquiétude ni
+même d'attention à ce qui se passait autour de lui.
+
+Mais Crillon et le moine avaient délibéré et discuté. Plus d'une fois le
+chevalier avait paru en désaccord avec son interlocuteur; cependant
+celui-ci finit par céder. Crillon s'approchant de Pontis et d'Espérance,
+qu'il prit à part:
+
+--Vous allez, dit-il, conduire le prisonnier à Paris; frère Robert vous
+suivra. Vous hâterez le pas, et à la moindre tentative de rébellion, à la
+moindre apparence de secours qui serait offert à la Ramée, pas
+d'hésitation, cassez-lui la tête.
+
+--Soyez tranquille, colonel, dit Pontis.
+
+--Il ne tentera rien, répliqua Espérance. Désormais c'est un homme mort:
+mais pourquoi nous quittez-vous, monsieur; est-ce une indiscrétion de vous
+le demander?
+
+--Nullement. J'ai fait observer au génovéfain que c'était un crève-coeur
+pour moi de quitter ce pays en y laissant un millier d'hommes armés contre
+notre roi Henri IV. Le frère prétend que sans chef ils se dissiperont tout
+seuls. Moi je dis qu'il suffit de la duchesse, ou de l'Espagnol, ou de M.
+de Mayenne, pour donner une vie dangereuse à ce corps de mutins. Je les
+veux réduire.
+
+--Vous seul?
+
+--J'ai mon plan, ne vous mettez pas en peine. Il me reste une
+recommandation à vous faire, Espérance, c'est de vous défier de votre
+tendre coeur. Songez qu'il faut que ce la Ramée soit roué vif en place de
+Grève. Pas de négligence.
+
+--Le pauvre insensé!
+
+--Quant à vous, Pontis, on vous a pardonné votre débauche de l'autre soir;
+vous l'avez réparée par un bon service à partir du moment où vous nous avez
+rejoints. Cependant vous remarquerez que le chien Rustaut s'est le mieux
+conduit en cette circonstance. Mais si vous touchez d'ici à Paris un verre
+qui sente le vin, je vous fais pendre comme un coquin.
+
+--Monsieur, monsieur, murmura le garde, épargnez-moi et faites-moi
+l'honneur de me corriger autrement que par des menaces.
+
+Après avoir ainsi tout réglé, Crillon mit la troupe en chemin. La Ramée
+marchait entre Espérance et Pontis; frère Robert suivait, armé d'un long
+pistolet qu'il cachait sous sa robe.
+
+Crillon donna une lettre au génovéfain pour le gouverneur de
+Château-Thierry, qu'il priait d'accorder une escorte au prisonnier et de
+fournir un chariot couvert pour l'enfermer, de peur que sa ressemblance
+avec Charles IX n'éveillât quelque soupçon chez les malintentionnés du
+pays.
+
+Au premier embranchement de la route, le chevalier quitta ses gens et
+retourna en arrière pour accomplir sa mission à Reims. Le prisonnier, avant
+de prendre congé, salua civilement Crillon et lui dit:
+
+--Si nous ne nous revoyons pas, monsieur, tenez-vous pour remercié.
+Pardonnez-moi et oubliez-moi.
+
+
+--Peut-être ferai-je mieux que cela pour vous si vous continuez à être
+sage, répliqua Crillon, ému par cette résignation; à tout péché
+miséricorde.
+
+Et il tourna bride.
+
+--Que veut-il dire? demanda la Ramée; il me répond comme si j'avais
+sollicité une grâce.
+
+--Taisez-vous, pauvre orgueilleux, interrompit Espérance d'une voix douce
+et grave. Le chevalier veut dire que jamais un bon chrétien ne doit
+désespérer ni des hommes ni de Dieu. Vous êtes jeune; l'horizon vous semble
+un peu borné peut-être, en ce moment; mais après celui-là il y en a
+d'autres. Marchons, et vous les verrez se dérouler devant vous.
+
+La Ramée le regarda surpris. Lui qui ne comprenait pas le pardon des
+injures, il ne pouvait y croire chez les autres.
+
+On arriva à Château-Thierry, et le gouverneur ayant fait droit à la requête
+de Crillon, le voyage s'acheva plus rapidement, sans événement digne de
+remarque.
+
+Cependant Crillon avait trouvé le camp de la Ramée dans une inquiétude
+mortelle. La disparition du chef ne s'expliquait pas. On voyait les
+officiers chercher, s'enquérir, causer à voix basse, et les soldats
+commençaient à se regarder les uns les autres, en demandant qu'on leur
+montrât le roi Charles X.
+
+Les Espagnols, isolés au milieu des Français, voulaient savoir ce
+qu'étaient devenus les trois envoyés de leur nation, dont tout le camp, la
+veille, avait célébré l'arrivée, et la garde des postes avancés ne savait
+dire autre chose que ce qu'elle avait vu, c'est-à-dire la Ramée partant au
+petit jour avec ces officiers, qui l'accompagnaient pour une
+reconnaissance.
+
+L'inquiétude devint de l'effroi. L'effroi se changea en panique. Il fut
+décidé qu'on enverrait prendre des nouvelles auprès des chefs secrets de
+l'entreprise, chez M. de Mayenne, chez la duchesse de Montpensier. En
+attendant, on fouilla les environs, on poussa jusqu'à Olizy, où s'était
+faite la première halte de la Ramée et de ses ravisseurs.
+
+Les nouvelles qu'on apprit là étaient accablantes. Le roi marchait sur
+Paris. Le roi semblait plutôt un captif qu'un maître. Le roi avait disparu.
+Ces nouvelles apportées au camp y produisirent l'effet d'un coup de pied de
+cheval dans une fourmilière.
+
+Le tambour bat, les hommes prennent les armes, on accuse les Espagnols de
+trahison, puisque le roi a disparu avec des Espagnols.
+
+Ceux-ci se retranchent, après avoir donné des explications d'autant moins
+satisfaisantes, qu'ils comprenaient moins encore que les Français ce qui
+venait d'arriver. Ils protestent que si les trois Espagnols envoyés par
+Philippe II ont emmené le roi, c'est pour quelque dessein important. On
+leur répond que l'action d'emmener le chef et de le cacher, sans donner de
+ses nouvelles, est une trahison palpable. Des mots on en vient aux injures,
+le vocabulaire espagnol en est riche. Des injures on passe aux coups.
+
+La mêlée commence. Les vieilles dettes se payent. Les Espagnols, moins
+nombreux et très-décontenancés, se laissent entamer, par suite d'une
+mauvaise disposition de leurs commandants. Le sang coule et aveugle les
+combattants.
+
+C'est le moment où Crillon arrivait sur le lieu de la scène. Un blessé
+qu'il rencontre lui explique de quoi il s'agit; cet homme était
+intelligent, il raconte au chevalier que, si ces gens-là pouvaient
+seulement s'entendre une minute, ils cesseraient aussitôt de se battre.
+
+Mais le bon chevalier ne partage pas l'opinion du blessé. Il trouve le
+spectacle agréable. Il est placé sur un tertre qui domine l'action. Voir
+des Espagnols et des ligueurs s'entre-déchirer, c'est une bénédiction du
+ciel. Crillon juge les coups, mord de plaisir sa moustache grise, on dirait
+un vieux chat se pourléchant à l'odeur des viandes que le boucher dépèce,
+et que lui, chat, se propose d'entamer plus tard.
+
+Mais les Espagnols, bons soldats, exercés par une longue guerre, ne se
+laissent pas malmener sans riposte. Ils reprennent du champ et se
+renferment dans les maisons du village voisin; ils s'y barricadent tandis
+que leurs meilleurs carabiniers tournent et retournent, abattant ça et là
+les plus acharnés ligueurs. Crillon, de plus en plus heureux, sait gré aux
+Espagnols de décimer si généreusement les gens de la Ligue.
+
+Ceux-ci plient, le moment de l'explication va avoir lieu, car ils énumèrent
+leurs blessés et leurs morts. Mais ce n'est pas là le compte de Crillon.
+
+--Des Français! s'écrie-t-il, battus pat des Espagnols, harnibieu!
+
+Et il s'élance au milieu des combattants.
+
+Ce terrible harnibieu avait grande réputation en France et à l'étranger.
+Crillon le poussait d'une façon particulière, avec des poumons si puissants
+qu'il dominait partout le bruit du combat.
+
+Les ligueurs, déjà furieux d'avoir été battus, plus furieux encore de se
+l'entendre reprocher, demandent quel est cet homme inconnu qui se met ainsi
+tout à travers les mousquetades, quand il n'y a que faire.
+
+--Eh! mordieu! je suis Crillon, dit le vieux guerrier, ne me
+reconnaissez-vous pas?
+
+--Crillon! répètent les Français surpris et effrayés à la fois.
+
+--Nous sommes donc attaqués par les troupes du roi? demande un officier
+ligueur.
+
+--Vous allez l'être, répond Crillon, je précède l'avant-garde.
+
+--Par la trahison des Espagnols! s'écrie l'officier.
+
+--Vous l'avez dit, mon brave.
+
+--Sus aux Espagnols! crient cent voix autour du chevalier.
+
+--En avant! rugit Crillon, dont l'épée de flamme électrise toute la troupe
+française.
+
+A sa voix, sous ses ordres, chacun se précipite. Les maisons sont
+enfoncées, déjà elles brûlent; les Espagnols écrasés, égorgés, battent la
+chamade; mais Crillon fait la sourde oreille. Le carnage continue, les
+morts s'entassent, l'écharpe rouge d'Espagne disparaît sous les flots de
+sang. En vain quelques fuyards essayent-ils de gagner la campagne, on les
+rattrape, on les assomme sans pitié. Et Crillon se contente de dire à ceux
+qui demandent quartier:
+
+--A votre sortie de Paris, le roi vous avait pardonné, vous avait renvoyés
+en vous enjoignant de n'y plus revenir, et vous êtes revenus: c'est votre
+faute!
+
+Quand tout est fini, quand il ne reste plus debout que des Français,
+ceux-ci, bien que glorieux de leur victoire, regardent avec inquiétude le
+chevalier, qui attend du haut de son cheval que le silence et l'ordre se
+soient rétablis. Crillon est satisfait, la journée a été bonne, plus un
+Espagnol et trente ligueurs de moins.
+
+--Eh bien! ligueurs, dit-il, savez-vous ce que vous venez de faire? Vous
+avez signé votre paix avec le vrai roi. Vous en aviez un faux hier. C'était
+un fantôme envoyé par ces traîtres Espagnols, et vous fûtes assez sots,
+assez mauvais Français pour le servir. Vous vous demandez ce qu'il est
+devenu. Il s'est rendu au vrai roi de France, et ce matin avant le jour, il
+a quitté votre camp; il est sur la route de Paris pour aller faire sa
+soumission à notre maître.
+
+Un silence de désespoir et d'effroi régnait dans la foule qui se sentait à
+la merci de cet audacieux vainqueur. Quant à Crillon, tranquille comme s'il
+avait eu derrière lui cent mille hommes:
+
+--Que craignez-vous? ajouta-t-il. Je vous déclare libres. Partez dans vos
+foyers si vous en avez le désir; je vous engage ma foi que nulle poursuite
+ne sera faite. Mais, direz-vous, que devenir? voilà bien des carrières
+finies. Faites mieux: revenez avec moi à Paris. Vous vous êtes comportés en
+braves et vous serez traités comme tels. S'il vous faut de l'argent, vous
+en aurez; de l'avancement, je vous en promets: cela vaut mieux, je crois,
+que la réputation d'assassins, de traîtres et la misère. Votre chef vous a
+abandonnés, l'Espagnol vous dupait, un vrai Français vous appelle. Suivez
+Crillon harnibieu! vous savez ce que vaut sa parole.
+
+On vit les têtes s'agiter confusément, se consulter par des regards prompts
+et avides. Puis comme si une même pensée eût jailli soudain de ces mille
+cerveaux:
+
+--Plus d'Espagnols! vive la France! s'écrièrent-ils;
+
+--Et vive le roi! ajouta Crillon, sinon il n'y a rien de fait.
+
+--Vive le roi! répétèrent les nouveaux convertis.
+
+Crillon sentit qu'il n'y avait pas un moment à perdre. Il fit plier le camp
+à la hâte, réunit les officiers, les caressa, leur promit ce qu'ils
+voulurent et les emmena derrière lui, laissant la masse à elle-même, bien
+assuré que le corps suit toujours la tête.
+
+Cette troupe d'officiers fut entraînée avec une telle précipitation;
+Crillon, sur la route, leur fit donner tant de soins; il y eut dans cette
+marche tant d'ordre et d'adresse à la fois; le rusé guerrier sut si
+habilement à chaque ville que traversaient les détachements, les entourer
+de troupes fidèles qui achevaient ou maintenaient la conversion, que, dans
+un délai invraisemblable, on vit entrer à Paris tout ce qui naguère
+s'appelait l'armée du roi Charles X.
+
+Crillon rangea cette troupe en bataille au faubourg Saint-Martin; il eut
+soin de lui donner la plus favorable apparence, et, se mettant à la tête
+avec une bonne humeur irrésistible, il conduisit au Louvre ces ligueurs qui
+menaçaient, huit jours avant, de mettre à feu et à sang toute la France.
+
+--Sire, dit-il au roi, qui n'en pouvait croire ses yeux, j'amène à Votre
+Majesté un régiment de volontaires qui ont détruit en Champagne les
+garnisons Espagnoles. Ils voudraient bien savoir ce qu'est devenu un
+certain la Ramée soi-disant Valois, qui fomentait là-bas une sédition et se
+faisait appeler Majesté.
+
+--Il est en prison au Châtelet, dit le roi avec un sourire, et on instruit
+son procès en ce moment.
+
+
+
+
+IV
+
+PREMIÈRE CHASSE
+
+
+Le roi était parti pour chasser à Saint-Germain. Mais la pluie étant venue,
+la chasse ne put avoir lieu.
+
+On passa la journée assez tristement dans le vieux château, et le roi au
+lieu de parcourir la forêt, travailla, joua ou dormit. La cour s'ennuya
+plus que lui.
+
+Le lendemain matin seulement, arrivèrent les dames. Henri alla au-devant de
+Gabrielle qu'il trouva mélancolique et froide, malgré les efforts qu'elle
+faisait pour se vaincre. Le temps ne disposait pas à la gaieté, il était
+gris, aigre; les nuages couraient chargés de neige, qu'ils n'osaient
+envoyer sur terre parce qu'on était au printemps, et que c'eût été contre
+les lois de la guerre; mais cette neige parcourant l'espace, se vengeait en
+promenant partout sur son chemin la rigueur d'un froid de décembre.
+
+Cependant les arbres poussaient déjà leurs feuilles vertes et l'oiseau
+chantait dans les bois. Dans la forêt on voyait s'ouvrir ces longues
+perspectives fraîches dont l'oeil est caressé; les tapis d'émeraude
+émaillés de fleurs se déroulaient sous les voûtes verdoyantes des chênes.
+Il ne manquait au tableau qu'un sourire du soleil. Il eût sans doute tout
+ranimé sur la terre, les plantes et les coeurs.
+
+Henri conduisit Gabrielle dans les parterres où l'armée des jardiniers
+essayait de faire fleurir trop tôt ces lilas et ces roses qui, quinze jours
+plus tard, se fussent épanouis magnifiquement tout seuls. La marquise était
+enveloppée d'une mante fourrée, le roi, en guerrier qui brave les saisons,
+se promenait dans une tenue printanière, pourpoint de satin mauve et
+haut-de-chausses blanc. C'était d'une fraîcheur à faire trembler.
+
+--Comme vous voilà sombre, marquise, dit le roi en prenant une des mains de
+Gabrielle, vous grelottez et vous boudez. C'est la représentation exacte du
+temps qu'il fait.
+
+--J'avouerai, sire, qu'en effet j'ai froid et aux épaules et à l'esprit.
+
+--Et au coeur?
+
+--Je n'ai pas parlé du coeur, sire, dit doucement Gabrielle.
+
+--C'est toujours cela de sauvé!... Vous m'en voulez de vous avoir fait
+quitter Paris, marquise, vous préférez Paris?
+
+Gabrielle rougit. Peut-être le vent devenait-il plus froid.
+
+--Je n'ai jamais, répondit-elle, de préférence sans consulter le bon
+plaisir du roi.
+
+--Oh! comme cette parole serait douce et bonne, si la résignation n'en
+faisait tous les frais, s'écria Henri. Voyons, marquise, ouvrez-moi ce cher
+petit coeur. Depuis quelque temps vous me recevez avec trop de réserve. Que
+me reprochez vous? Ai-je changé? Avez-vous conservé quelque levain des
+jalousies passées?
+
+En parlant ainsi, Henri suivait d'un oeil pénétrant chaque nuance de la
+physionomie loyale de Gabrielle; et cette curiosité ne dénotait pas chez le
+bon roi une parfaite tranquillité de conscience.
+
+Gabrielle ne manifesta rien qui donnât raison aux suppositions d'Henri.
+
+--Non, sire, dit-elle avec un accent dégagé qui rassura tout à fait le roi.
+
+--Cela m'eût étonné, ajouta-t-il: car si jamais conduite fut exemplaire,
+c'est la mienne.
+
+Gabrielle sourit sans amertume.
+
+--Vrai, dit le roi, j'ai rompu avec tout ce qui peut vous affliger; vrai.
+D'ailleurs n'ai-je pas l'âge de me montrer raisonnable? suis-je pas un
+grison? et n'ai-je pas près de moi la plus angélique des femmes?
+
+Les deux mains se pressèrent affectueusement, mais les nuages ne
+s'envolèrent pas du front pur de la marquise.
+
+--Ce n'est pas la faute du roi, murmura-t-elle, si je suis triste.
+
+--A qui donc la faute?
+
+--A moi, à moi, qui m'alarme de tout, et qui suis une nature malheureuse.
+
+--Mais quelle sorte de chagrins pouvez-vous vous faire, marquise? Laissez
+cela aux pauvres martyrs couronnés, sur lesquels vingt fois par jour tombe
+une souffrance imprévue. Ceux-là ont le droit d'avoir l'esprit sensible.
+Mais vous, n'êtes-vous pas entourée de gens qui ôtent les épines de votre
+sentier? Ainsi, à moins que vous ne les cherchiez vous-même, selon
+l'habitude des femmes....
+
+--Je ne crois pas, dit vivement Gabrielle. Non, mes chagrins ne sont point
+aussi chimériques que Votre Majesté veut bien le supposer. N'ai-je pas
+d'abord cette plaie incurable du mépris de mon père?
+
+--Oh! votre père!... Voilà un mépris dont je ne m'inquiéterais guère.
+Depuis qu'il est nommé grand maître de l'artillerie, par préférence à
+Sully, M. d'Estrées ne devrait plus tant vous mépriser, ce me semble.
+
+--Sire, c'est un grand ressentiment qu'il nourrit au fond du coeur contre
+moi, et une fille ne peut voir sans regret changer ainsi le plus tendre
+père.
+
+--Ne me dites donc pas de ces choses-la, marquise; ce tendre père était un
+féroce gardien qui vous eût fait damner. Rappelez-vous Bougival et le bossu
+Liancourt. Allons, allons, si vous regrettez ce père-là au point de me
+bouder, je vous accuserai de n'être plus naturelle, et de me chercher
+noise, pour quelque grief caché.
+
+Gabrielle tressaillit.
+
+--En vérité, sire, répondit-elle, vous vous obstinez à ne pas comprendre ma
+situation. Faut-il que je l'explique à un esprit aussi délié, à un coeur
+aussi délicat que le vôtre? Quoi! maîtresse du roi! moi, qui étais une
+fille irréprochable et de bonne maison. Maîtresse du roi! Un honneur dont
+je dois être fière et qui me déshonore. Si vous saviez comment le peuple
+m'appelle!
+
+--Le peuple vous aime pour votre grâce et votre bonté.
+
+--Non; le peuple me hait d'occuper une place où il voudrait voir une femme
+légitime vous donner des dauphins et des princesses. Le peuple se marie,
+sire, et respecte le mariage.
+
+--Ah! si vous me reprochez cela, dit Henri abattu, si ma douce Gabrielle me
+querelle au sujet de choses convenues....
+
+--A Dieu ne plaise, sire! Suis-je ambitieuse? suis-je avide? me suis-je
+jamais mêlée des affaires de votre État? suis-je âpre à la curée des places
+et des largesses? me croyez-vous assez vaine, assez sotte pour oublier mon
+humilité? Sire, jugez-moi bien, je n'ai que votre opinion pour me consoler
+de celle des autres; rendez-moi du moins justice, et n'attribuez pas à des
+calculs le peu d'amertume qui s'exhale de mon coeur.
+
+--Je sais, je sais, murmura Henri qui croyait au désintéressement de cette
+âme généreuse. Mais une plainte prouve que vous souffrez, et vous voir
+souffrir c'est la torture pour moi-même.
+
+--Je n'en demande pas plus, dit vivement Gabrielle, et ce seul mot de mon
+roi me suffit. Dès que vous avez compris que je souffre, dès que vous me
+plaignez, je me déclare satisfaite, et vais travailler à me consoler, à me
+guérir de cette tristesse qui offusque vos regards.
+
+En disant ces mots, elle redressa la tête et parut secouer dans la bise ses
+longs cils humides de quelques larmes.
+
+--Ma pauvre Gabrielle, articula sourdement le roi, dont l'excellent coeur
+s'était pris à cette innocente supercherie, tu souffres, oui, je le sais;
+on te fait endurer en ce moment des injustices dont je m'aperçois plus que
+je ne le puis dire, à toi, la meilleure, la plus parfaite femme qui ait
+jamais approché d'un trône. Les coquins! ils ne savent pas apprécier cette
+âme qui, au lieu de se venger, pleure et puis se hâte de cacher ses larmes.
+Mais patience! je ne suis pas le maître chez moi, Gabrielle. Tout me presse
+et me domine. J'ai le Valois la Ramée, j'ai la duchesse scélérate avec tous
+ses Châtel. J'ai Mayenne en campagne. Il faut parer à tout. Ce n'est pas le
+temps de songer aux affaires de mon coeur. Patience... un jour viendra,
+marquise, où je serai au faîte: ce jour-là, c'est moi qui ferai la loi aux
+autres, et je ferai respecter Gabrielle. Je m'entends... je m'entends!
+
+--Sire! s'écria la marquise, votre bonté va plus loin que ma douleur
+elle-même, pardonnez-moi. J'étais folle, j'étais misérable. Devrais-je
+ainsi jeter du fiel dans la coupe où Votre Majesté puise l'oubli de ses
+importants travaux? Non, sire, je suis heureuse, très-heureuse, j'ai dit
+tout cela par caprice, par humeur de femme. Je ne me plains de rien,
+pardonnez-moi. Et d'ailleurs, tenez, voilà le soleil qui perce les nues; il
+éclaire tout dans la nature; tenez, mon oeil brille; le rayon joyeux
+descend jusqu'au fond de mon coeur.
+
+--Vous êtes une excellente femme, Gabrielle, murmura le roi ému en la
+baisant au front, et j'ai dit ce que j'ai dit.
+
+Il achevait à peine, lorsqu'à l'extrémité de l'allée où ils se promenaient
+apparut le petit la Varenne, le digne messager secret d'Henri, dont la
+réputation était trop connue à la cour. Ce vertueux personnage tournait le
+dos discrètement et regardait des primevères et des giroflées avec une
+attention qui témoignait de ses goûts champêtres.
+
+Le roi l'avait vu, mais s'était bien gardé de paraître l'apercevoir.
+
+
+La marquise l'aperçut, elle, et se mit à rire.
+
+--Ah! dit-elle, le porte-poulets de Sa Majesté....
+
+--Bon! s'écria Henri, où donc?
+
+--Là-bas, tenez, sire, il se baisse jusqu'à mettre le nez sur des
+violettes. Qu'il prenne garde, le pauvre homme.
+
+--A quoi donc?
+
+--En se baissant ainsi, il retourne ses poches et les billets doux vont
+s'en échapper.
+
+--Toujours railleuse, ma Gabrielle.
+
+--Sans malice, sire, je vous jure. Mais appelez-le, il a peut-être quelque
+chose à vous dire.
+
+--De sérieux, c'est possible. Je l'avais chargé de m'apporter des nouvelles
+du procès de Paris.
+
+--Vous gagnez toujours les vôtres, dit en riant Gabrielle, qui entraîna le
+roi au-devant du petit la Varenne.
+
+Celui-ci, tout baissé qu'il était, avait vu ce mouvement par l'angle du V
+que formaient ses deux jambes. Il crut prudent d'éviter la rencontre de
+Gabrielle, et, sans affectation, s'éloigna en herborisant, pour gagner un
+couvert de lilas voisin.
+
+--Oh! oh! dit Gabrielle, je crois que je lui fais peur.
+
+--Double brute, grommela le roi dans ses dents, Dirait-on pas qu'il se
+cache de vous? Holà, Fouquet! holà, drôle!
+
+Fouquet était le vrai nom du personnage qui, en s'enrichissant, jadis
+maître d'hôtel de Catherine de Navarre, avait orné ce nom du marquisat de
+la Varenne, ce qui avait fait dire à Catherine, soeur du roi, que la
+Varenne avait plus gagné à porter les poulets du roi qu'à piquer les siens.
+
+Quand on l'appelait Fouquet, le nouveau marquis comprenait que le temps
+était à l'orage. Il dressa l'oreille et accourut près du roi en faisant
+mille et mille excuses à Gabrielle, dont l'hilarité allait toujours
+croissant.
+
+Henri, qui avait tant d'esprit, n'eût-il pas dû remarquer qu'une femme
+aussi rieuse lorsqu'il s'agit de jalousie, ne peut être une amoureuse bien
+brûlante? Mais, hélas! les gens d'esprit ne sont-ils pas les plus aveugles?
+
+--Çà, dit le roi, tu as l'air de fuir quand on t'appelle. Est-ce un jeu?
+
+
+--Oh! sire, je n'avais pas vu Votre Majesté ni Mme la marquise. Ces touffes
+me dérobaient leur auguste présence. Sans cela je ne me fusse pas permis de
+respirer l'odeur des fleurs.
+
+--Il me fera mourir de rire, dit Gabrielle. Sortez-le d'affaire, il se
+noie.
+
+--Mais non, interrompit le roi, il ne saurait être embarrassé, il n'en a
+pas sujet. Voyons, m'apportes-tu des nouvelles du procès?
+
+--Oui-da, sire; mais tout n'est pas fini, les juges délibèrent encore sur
+la peine.
+
+--Que présume-t-on?
+
+--Une condamnation, sire.
+
+--Et l'accusé!
+
+--Ce la Ramée se tient fort bien aux débats. Il pose comme si quelque
+peintre était là pour le dessiner, mais il a beau faire, sa tête n'est plus
+solide sur ses épaules. Au surplus, sire, quand la délibération sera close,
+M. le premier président m'a promis d'envoyer un exprès à Votre Majesté pour
+l'instruire avant que l'arrêt soit prononcé. Cela ne peut tarder.
+
+--Vous voyez, dit le roi à Gabrielle, que le porte-poulets est cette fois
+simple huissier du parlement.
+
+--Bah! bah! répondit la marquise; fouillez bien dans ses petites poches.
+Voulez-vous que je vous y aide?
+
+La Varenne prit un air de componction qui redoubla la belle humeur de
+Gabrielle; mais il eût été bien embarrasse de répondre, lorsqu'on entendit
+un coup de feu retentir sur la lisière de la forêt, et les échos de la
+vallée le répéter jusqu'à l'horizon. La voix des chiens éclata au loin
+comme une fanfare et se tut.
+
+--Oh! oh! dit le roi, on chasse chez moi et l'on tue, à ce qu'il paraît!
+Qui donc chasse à Saint-Germain quand mes chiens sont au chenil et mon
+arquebuse au croc?
+
+--Sire, dit la Varenne, c'est M. de Crillon qui, ce matin, avant le dîner
+de Votre Majesté, est venu courre un lièvre.
+
+--Crillon!... tiens, tant mieux, s'écria le roi en s'épanouissant; nous
+dînerons ensemble. Est-il seul?
+
+--Il est avec ce beau jeune seigneur, si riche, à qui Votre Majesté a donné
+droit de chasse.
+
+--Espérance, peut-être, dit le roi sans malice, et par conséquent sans
+regarder Gabrielle qui, à ce nom, sentit la flamme monter jusqu'à ses
+cheveux.
+
+--Oui, sire, M. Espérance.
+
+--Eh bien, montons à cheval pour les aller surprendre, dit le roi.
+Voulez-vous, marquise? Il fait beau, et nous gagnerons de l'appétit.
+
+--Volontiers, répliqua Gabrielle, dont le coeur battait de joie.
+
+--Je vais prendre un habit de cheval et me botter, dit le roi. Viens, la
+Varenne.
+
+--Moi, je suis tout habillée, dit Gabrielle, et j'attendrai mon cheval en
+me promenant à ce bon soleil.
+
+--Je vous demande quelques minutes, s'écria le roi. Hâtons-nous la Varenne,
+hâtons-nous, pour ne pas faire attendre la marquise.
+
+Gabrielle, ivre d'un doux espoir, s'appuya sur la balustrade de pierre,
+inondée de lumière chaude, et remercia Dieu, dont la providence et la riche
+bonté n'éclatent nulle part aussi splendidement que dans ce lieu, la plus
+merveilleuse de ses oeuvres.
+
+Tandis qu'elle s'absorbait dans ses rêves passionnés, Henri poursuivait sa
+route vers le château, et la Varenne déployait ses petites jambes pour le
+suivre.
+
+Ils ne furent pas plus tôt dans les appartements où les valets de chambre
+habillèrent Sa Majesté, que le porte-poulets, profitant de chaque sortie
+des gens de service:
+
+--Sire, dit-il tout bas, Mme la marquise m'a fait bien peur avec sa
+plaisanterie de me fouiller.
+
+--Pourquoi donc, la Varenne?
+
+--Parce qu'elle eût trouvé quelque chose dans mes poches, sire.
+
+On tendit les bottes au roi.
+
+--Quoi donc? demanda Henri dans un intervalle.
+
+--Votre Majesté sait bien où j'ai été de sa part.
+
+--Sans doute; mais tu n'as pas dans ta poche les compliments dont je
+t'avais chargé, ou même ceux qu'on t'a rendus en échange?
+
+--Non, mais....
+
+On attacha les éperons et le manteau.
+
+--La Varenne me donnera mon fouet et mon chapeau, allez! dit le roi.
+Continue, la Varenne.
+
+--Mais on m'a remis ceci pour Votre Majesté.
+
+Et il tendit un billet au roi qui le lut avec empressement:
+
+«Cher sire,
+
+»Votre souvenir trouble mes nuits et mes jours. Comment peut-on vivre en
+souffrant ainsi? Comment pourrait-on vivre sans ces tortures délicieuses?
+Le coeur généreux d'Henri me comprendra, car je ne me comprends plus
+moi-même.»
+
+HENRIETTE.»
+
+--Quel trouble! dit le roi enchanté.
+
+--C'est de la passion folle, ajouta tout bas la Varenne.
+
+--Vraiment?
+
+--Du délire. Figurez-vous, sire, une bacchante, oh! mais une belle!
+
+Et les yeux effrontés du petit homme s'écarquillèrent pour imiter le regard
+du tigre ou de la chatte.
+
+Le roi inflammable, comme on sait, frissonna de tout son corps. Il se
+rappela sans doute cette jambe de nymphe au bac de Pontoise.
+
+--Oui, murmura-t-il, elle est bien belle.
+
+--Que m'ordonne Votre Majesté?... Que répondrai-je?
+
+--J'y vais rêver.
+
+--Madame la marquise attend le bon plaisir de Sa Majesté, vint dire un
+écuyer.
+
+Le roi tressaillit, et se hâtant.
+
+--Cette chère marquise, s'écria-t-il, partons. Retrouve-moi à l'écart, la
+Varenne, je te ferai réponse. Ah! le billet.
+
+Il le jeta au feu, après l'avoir relu encore, et, courant dans sa galerie
+comme un jeune homme, gagna les degrés en répétant: Ne faisons jamais
+attendre les dames!
+
+Quelques moments après il était à cheval, après avoir tenu lui-même
+l'étrier à la marquise, qu'il combla de prévenances et de délicates
+caresses, pour compenser sans doute l'infidélité de son incorrigible
+esprit.
+
+Le roi et Gabrielle n'avaient pris avec eux qu'un seul écuyer et un page.
+Henri connaissait tous les carrefours de la forêt et chassait bien.
+Lorsqu'il se fut orienté, il piqua droit vers la chasse.
+
+Rustaut et Cyrus, ces braves chiens, avaient attaqué un chevreuil, et,
+suivis de quelques autres, s'en donnaient à coeur joie sur les terres
+royales.
+
+Henri coupa droit au milieu de la voie, et Gabrielle le suivit à quelque
+distance. L'écuyer à sa droite écartait les branches avec un épieu. Henri,
+courant au passage de l'animal, rencontra bientôt Crillon qui tendait à
+pied, l'arquebuse de chasse à la main, et lui cria:
+
+--Oh! brave Crillon, ne prends pas le roi pour un chevreuil.
+
+--Harnibieu! sire, la belle rencontre! dit le chevalier en courant les bras
+ouverts et l'oeil joyeux vers son maître.
+
+Henri mit pied à terre aussitôt. A l'arçon du cheval de Crillon pendaient
+deux faisans et un lièvre.
+
+--Ah! compagnon... voilà comme tu secoues mon gibier, dit le roi.
+
+--Ce n'est pas moi, sire, je n'ai pas encore brûlé une amorce. C'est
+Espérance. Voilà un tireur!
+
+--Il dévastera mes domaines, dit le roi riant. Où est-il, que je lui fasse
+mon compliment?
+
+Un coup d'arquebuse retentit à cent toises.
+
+--Tenez, dit Crillon en étendant la main de ce côté, ajoutez un chevreuil à
+la liste.
+
+Les chiens se turent.
+
+On vit bientôt dans le fourré un homme écarter les branches d'une main,
+tandis que de l'autre il traînait la victime dans les herbes. C'était
+Espérance, que la vue du roi surprit et embarrassa.
+
+Crillon riait aux éclats.
+
+--Marquise, dit Henri à Gabrielle qui débouchait en ce moment sur la
+clairière, voyez comme on fourrage chez ce pauvre roi.
+
+Espérance poussa un petit cri à l'aspect de sa belle amie. Celle-ci lui
+avait déjà envoyé le sourire promis. Elle était rose de joie, il était
+pâle. Toute cette émotion fut mise sur le compte du flagrant délit de
+braconnage.
+
+--Un beau brocart, dit le roi palpant l'animal, et gras malgré la saison.
+
+--Je l'ai tiré à l'intention de Sa Majesté, répliqua Espérance. A tout
+seigneur tout honneur.
+
+--Voilà qui va bien, s'écria Henri joyeux. Vous en mangerez votre part,
+jeune homme. Viens, Crillon, que je te parle.
+
+Et passant un bras autour du cou de Crillon, il l'emmena à quelques pas,
+laissant Espérance et Gabrielle seuls en face l'un de l'autre, au centre de
+la clairière éblouissante de lumineuse verdure. Ils furent bientôt réunis,
+et, sous les yeux de l'écuyer et du page, qui se tenaient à une
+respectueuse distance, ils purent, le coeur palpitant, mais avec toutes les
+apparences de la plus cérémonieuse politesse, échanger le dialogue suivant:
+
+--Bonjour, ami.
+
+--Bonjour, amie.
+
+--Vous voilà donc ici?
+
+--J'espérais vous y rencontrer.
+
+--Vous avez déjà mon sourire, n'est-ce pas?
+
+--Il a pénétré mon coeur.
+
+--Notre seconde condition était de vous parler quand je pourrais; je le
+puis, que voulez-vous que je vous dise?
+
+--Toute parole de vous est une harmonie qui me charme.
+
+--Parce que toute parole de moi vous dit la même chose, n'est-ce pas
+Espérance?
+
+--Plus ou moins clairement, Gabrielle.
+
+--Eh bien! soyons claire, puisque vous y tenez. Je... vous... aime....
+
+--Oh! murmura Espérance en fermant les yeux sous le feu de ce dévorant
+sourire, et en appuyant ses mains sur son coeur, comme s'il eût été frappé
+d'une balle. Oh! pitié....
+
+On entendit le pas du roi et de Crillon qui se rapprochaient.
+
+--N'importe, disait le roi, tu t'exposais trop en allant seul ou à peu près
+arrêter le faux Valois dans son camp. Ne recommence pas, je te le défends!
+
+--Oui, répondit Crillon, ce pauvre la Ramée m'eût donné bien du mal s'il
+eût fallu le prendre de force au milieu de ses gens. Mais, je vous le
+répète, sire, je savais son côté faible, j'en ai abusé, et je l'ai eu ainsi
+à bon marché. Ce n'est pas un méchant homme, au fond.
+
+--Son côté faible? dit Gabrielle, se mêlant à la conversation pour
+qu'Espérance eût le temps de se remettre, dites-le-nous, monsieur de
+Crillon.
+
+--Eh! eh! cela étonnerait bien le roi, fit en riant malicieusement le brave
+chevalier.
+
+--Dites, dites, demanda Henri.
+
+--Monsieur, interrompit Espérance en posant un doigt sur ses lèvres,
+laissez-moi vous rappeler que c'est un secret que vous avez juré de
+respecter.
+
+--Oui, harnibieu! oui, et je le respecterai!
+
+--Que le diable emporte ces gardeurs de secrets, dit Henri. Bah! je finirai
+bien par le savoir, celui-là, et je vous le dirai, marquise.
+
+Gabrielle regarda du coin de l'oeil Espérance comme pour lui dire:
+
+--Si je voulais bien le savoir....
+
+Soudain on entendit trois sons de trompe dans le bois.
+
+--Voilà quelqu'un qui m'arrive, dit le roi, on me cherche... il faudrait
+répondre.
+
+Espérance sonna trois coups pareils accompagnés chacun d'une phrase de
+fanfare.
+
+Bientôt la Varenne accourut sur un énorme cheval: un courrier
+l'accompagnait.
+
+--Pour le roi! dit la Varenne en poussant le courrier près de Sa Majesté.
+
+Henri brisa le sceau de l'enveloppe et dit froidement:
+
+--La Ramée est condamné à mort.
+
+Espérance baissa la tête avec autant de respect que s'il se fût agi d'un
+ennemi digne de pitié.
+
+--Eh bien, il ne l'a pas volé, dit Crillon. Qu'on le pende!
+
+--N'est-ce pas au seigneur Espérance que j'ai l'honneur de parler? dit la
+Varenne.
+
+--Oui, monsieur, reprit le jeune homme.
+
+--Monsieur, le condamné vous fait prier par l'huissier de la Tournelle
+d'obtenir la permission de converser un moment avec lui dans sa prison.
+
+Espérance regarda le roi, qui avait entendu.
+
+--Tiens, il vous connaît donc? demanda Henri avec une curiosité bien
+naturelle.
+
+--Oui, oui, il le connaît! s'écria le chevalier, éclatant d'un gros rire;
+ou plutôt il l'a connu, n'est-ce pas, Espérance?
+
+Espérance supplia Crillon par un geste.
+
+--Soit, nous ne dirons rien, ajouta le chevalier.
+
+Espérance attendait toujours l'autorisation du roi.
+
+--Allez, allez! dit Henri, je vous permets tout ce que vous voudrez.
+Carte blanche! Fais signer cette permission, la Varenne!
+
+Crillon suivit le roi et la marquise. Espérance remonta à cheval et prit
+congé de Sa Majesté. Il salua aussi profondément Gabrielle qui, pour calmer
+une petite toux subite, appuyait en le regardant deux de ses doigts sur ses
+lèvres.
+
+--Dieu bon, murmura Espérance, bénissez cette amie fidèle, qui me donne
+plus qu'elle n'avait promis.
+
+Et il retourna à Paris, avec la permission signée, se demandant pour quelle
+raison la Ramée le mandait près de lui en une extrémité si cruelle.
+
+
+
+
+V
+
+MISÉRICORDE
+
+
+La Ramée, depuis son arrestation, s'était courbé sous la main de Dieu. Il
+semblait avoir accompli sa tâche sur la terre.
+
+Tous ceux qui le virent, magistrats, courtisans, peuple, rendirent justice
+à sa tranquillité, à sa noblesse d'attitude et de langage. On ne lui
+reprocha que la majesté affectée d'un état qui n'était pas le sien. Il eût
+été sublime si le sang des Valois eût réellement coulé dans ses veines.
+
+Mais en vain se présenta-t-il aux juges avec tant d'assurance, en vain
+allégua-t-il les preuves que nous connaissons et que la duchesse lui avait
+fournies. De plus amples renseignements eurent beau s'offrir au tribunal
+pour établir la substitution mensongère que Catherine de Médicis avait
+faite dans le berceau de son petit-fils: tout cet échafaudage, habilement
+préparé par une main invisible, celle de la duchesse, et soutenu par ses
+partisans, qui de leur influence secrète protégèrent encore la Ramée devant
+ses juges, tout ce pénible labeur des ennemis du roi s'écroula,
+disons-nous, sous les efforts de l'accusation.
+
+Alors apparurent des preuves authentiques, d'irréfragables documents qui,
+fournis également par une main cachée, établirent toute l'imposture et
+dévoilèrent une partie de ses ressorts. Plusieurs des juges s'entretinrent
+longtemps, dit-on, avec certain moine génovéfain qui demeura inconnu, mais
+non pas muet, et répandit des flots de lumière sur cette intrigue
+mystérieuse.
+
+En présence des charges terribles qui s'élevaient contre les instigateurs
+du complot, le parlement s'arrêta effrayé. Le crime remontait à sa source,
+et quelle source! Les maisons les plus illustres, une femme dont le nom
+avait été populaire et qui avait presque régné à Paris. Le roi fut
+consulté, il s'effraya lui-même, et déclara que pour faire un scandale de
+cette mise en accusation de Mme de Montpensier, il désirait avoir des
+preuves incontestables, éclatantes, comme seraient, par exemple, l'aveu et
+la dénonciation de la Ramée lui-même.
+
+Les juges ne demandaient que cela. La Ramée fut mis à la torture. On ne
+connaissait alors rien de plus convaincant que la parole même de l'accusé;
+on ne s'inquiétait pas de savoir comment cette parole avait été obtenue.
+Mais la Ramée, soumis à la question de l'eau et à celle du feu, n'avoua
+rien, et cria plus haut encore qu'il était Valois et prouverait sa
+naissance par son courage dans les tortures.
+
+Le roi fut très-mortifié de cet échec. Il le reprocha durement à ses gens
+de la Tournelle. Il résultait de la fermeté stoïque du patient une
+confirmation des faits que la discussion logique et modérée des débats
+avait suffi à détruire. La Ramée, en soutenant qu'il était Charles de
+Valois, absolvait Mme de Montpensier et se rendait intéressant jusque sur
+l'échafaud.
+
+Nous n'avons pas besoin de dire combien la duchesse en triompha. Elle
+répandit dans le public que ce n'était pas sa faute si un Valois survivait,
+si ce jeune homme avait eu le courage de réclamer ses droits à la
+succession de Charles IX. Elle niait effrontément l'avoir aidé. Elle
+défiait les preuves, et, sachant la scrupuleuse timidité du roi pour des
+débats nouveaux, elle s'étonnait bruyamment qu'on l'accusât, elle, d'une
+crédulité qui avait été un moment le crime de tout Paris.
+
+Quant à servir plus efficacement le malheureux jeune homme, quant à essayer
+de le sauver soit de la damnation, suit de la prison, elle n'en fit rien.
+Lâche et sans coeur comme tous ceux qui vivent par l'ambition seule, elle
+ne voulait pas s'aventurer à une lutte dans laquelle tous ses soutiens
+avaient successivement disparu.
+
+La Ramée, cependant, comptait sur elle. Il devait espérer que, pour prix de
+son silence et de sa fidélité, il recevrait quelque avis, quelque secours,
+la liberté même. Durant les longs jours de sa captivité, de son
+interrogatoire, de ses tortures, il écouta constamment les bruits,
+surveilla chaque pierre, interrogea chaque mouvement de son geôlier. Il lui
+semblait, à ce malheureux, que tout à coup le cachot allait s'ouvrir, que
+tout à coup le geôlier lui allait remettre une arme et une clé; il lui
+semblait, enfin, que Mme de Montpensier veillait incessamment, suivait
+chacune de ses pensées, et que le retard apporté à sa délivrance venait
+uniquement du choix délicat qu'on faisait des voies et moyens.
+
+Cependant, rien ne paraissait, et le temps avait fui, et les douleurs du
+corps, celles plus poignantes de l'âme, augmentaient à chaque instant.
+
+Au moment où la Ramée fut pris par le doute, l'habileté de ses juges essaya
+de l'ébranler et de surprendre un aveu contre la duchesse; mais le
+prisonnier fut honnête, il fut généreux, et, malgré les plus brillantes
+messes, garda un secret qui le perdait.
+
+Peut-être la Ramée espérait-il encore en la duchesse. Nous ne le nierons
+pas. Mais il y a déjà bien de la noblesse à ne pas désespérer en de
+pareilles circonstances. Le jeune homme souffrait, dans sa prison du
+Châtelet, de bien violents assauts! Cette liberté qu'on lui offrait par
+moments, c'était la possibilité de retrouver Henriette; retrouver Henriette
+n'était-ce pas vivre en plein paradis?
+
+Jamais la Ramée ne se trouva plus malheureux et plus content de lui-même.
+Son sacrifice héroïque le réhabilitait à ses yeux. Henriette le saurait
+sans doute, elle y trouverait de nouveaux encouragements à aimer son
+sauveur. Le noble souvenir de sa belle action et cette image suave de sa
+maîtresse entretinrent la joie et le courage au fond d'un coeur que les
+bourreaux de la Tournelle cherchaient à amollir. La Ramée éprouva un
+bonheur pareil à l'ivresse en s'obstinant à conserver ce titre de Valois
+qui le faisait seigneur et maître d'Henriette. Et puisque le destin
+s'acharnait à l'empêcher de faire une reine, du moins pour la femme qu'il
+aimait resterait-il éternellement prince et roi.
+
+Mais le jour de la condamnation arriva. C'est une heure solennelle, qui
+fait courber les fronts les plus audacieux. Condamnation sans appel
+possible, le bourreau suivant de près le juge, et pas de nouvelles de ses
+amis, pas de secours, pas même un signe mystérieux!
+
+Qui pourrait décrire l'effrayant travail d'une cervelle humaine dans le
+silence de la prison, quand mille conjectures naissent et meurent comme les
+fantômes de fièvre, quand les plus horribles craintes se heurtent contre
+les plus folles espérances; alors que les minutes prennent la proportion et
+la valeur de longues années, alors que tout le passé sombre comme un navire
+brisé et que l'avenir s'éclaire des feux menaçants de la colère céleste.
+
+La Ramée sentit qu'il était perdu. Un prêtre envoyé vers lui le lui fit
+comprendre. La Ramée n'eut pas même la suprême joie d'épancher ses douleurs
+dans le sein de la religion; cette religion lui commandait un aveu complet
+de ses fautes, et le prisonnier ne voulait rien avouer. Il eût fallu, aux
+pieds de Dieu, dépouiller les misérables passions de la vie, et la Ramée
+tenait à ses passions plus qu'à la vie, l'orgueil et l'amour étaient sa
+chair et son sang. Il se tut quand le prêtre lui offrit le pardon en
+échange d'une confession sincère, et comme dans les paroles du ministre de
+paix, la Ramée avait cependant remarqué ces mots: «Oubliez ceux que vous
+avez aimés et réconciliez-vous avec vos ennemis,» le malheureux voulut au
+moins satisfaire à l'une de ces lois divines, il écouta l'un des cris de sa
+conscience, et fit demander à entretenir Espérance, son plus mortel ennemi.
+
+Néanmoins, il comptait peu sur la présence d'un homme qu'il avait si
+cruellement traité; il commençait à se connaître; et ce fut avec une
+véritable explosion de reconnaissance qu'il accueillit l'entrée du jeune
+homme dans son cachot. Espérance, toujours le même, n'avait pas perdu une
+minute pour se rendre à l'appel d'un ennemi vaincu qui l'implorait.
+
+Le gouverneur du Châtelet, ce vieillard que nous avons vu si bon pour
+Espérance, reconnut son ancien prisonnier et le conduisit en souriant
+auprès de la Ramée.
+
+Ce fut une scène touchante.
+
+Le condamné était dans un de ces bouges affreux, semblables à des cercueils
+de pierre. L'art des geôliers ne s'y était appliqué qu'à rendre toute
+évasion impossible. Partout le génie de l'homme et l'instinct de la
+conservation reculaient devant ces masses de granit à soulever, devant ces
+portes de fer à briser. Espérance frissonna en entrant et s'avoua qu'il fût
+mort plutôt que de passer une seule nuit dans cet enfer.
+
+La Ramée était libre de ses mouvements; les chaînes, en un pareil endroit,
+devenaient superflues. Il alla au-devant du visiteur généreux que le
+gouverneur lui amenait. On leur laissa une lampe, les geôliers se
+retirèrent.
+
+Ainsi l'avait commandé la Ramée, ainsi l'avait accepté Espérance, en qui ne
+s'éveilla pas même un soupçon d'inquiétude.
+
+Une froide attente précéda entre eux les premières explications. L'homme
+libre et vainqueur regardait son misérable ennemi, il essayait de donner à
+son attitude assez d'humilité délicate pour ne pas offenser le malheur.
+
+Le prisonnier attachait sur Espérance un regard attendri.
+
+--Merci, murmura-t-il, merci, monsieur.
+
+--Je vous écoute, monsieur, dit Espérance.
+
+La Ramée soulevant ses bras amaigris, passa lentement deux mains blanches
+sur son pâle visage. Il faisait un effort pour dompter les dernières
+convulsions de l'orgueil.
+
+--Je n'ai pas voulu quitter la vie, dit-il d'une voix sourde, sans obtenir
+le pardon d'un homme que j'ai injustement frappé... et j'avouerai plus
+librement aujourd'hui que jamais, combien mon crime fut indigne de pardon,
+car aujourd'hui je connais la générosité d'un ennemi.
+
+Il ne put en dire davantage, l'émotion étranglait sa voix, Espérance
+d'ailleurs l'arrêta.
+
+--Vous faites en ce moment, dit-il, une bonne action, qui en rachète
+beaucoup d'autres moins bonnes. Depuis longtemps, monsieur, je vous avais
+pardonné. Je savais déjà que la plupart de vos crimes sont nés de votre
+aveuglement.
+
+--Mes crimes, murmura la Ramée surpris de cette rude parole.
+
+--Il faut bien appeler de ce nom le meurtre et la rébellion, dit doucement
+Espérance. Mais, je le répète, vous n'êtes pas aussi coupable pour moi que
+vous le paraîtriez à d'autres. Je connais, vous dis-je, le démon qui vous a
+perdu.
+
+--Oh! monsieur, s'écria la Ramée d'une voix ferme et presque menaçante,
+n'accusez pas Henriette lorsque je ne puis plus la défendre.
+
+--Et vous, repartit Espérance, ne dépensez pas vos forces en un vain éclat
+de fausse générosité. Vous vous êtes perdu pour cette femme, pauvre
+insensé; voyez comment elle vous paye.
+
+--Elle fût venue ici, interrompit la Ramée, si je l'eusse exigé; mais le
+devais-je? Eût-il été d'un honnête homme de compromettre par une faiblesse,
+à mes derniers moments, la femme que j'ai sauvée aux dépens de ma vie? Elle
+se tait, elle se cache, je l'approuve. Elle appartient au monde, à sa
+famille; elle ne peut accepter, même le reflet de ma triste célébrité. Ne
+l'accusez pas quand je l'absous.
+
+--Comme il vous plaira, dit Espérance.
+
+--Vous, d'ailleurs, ajouta la Ramée avec un sombre regard, vous en avez le
+droit moins que tout autre.
+
+Espérance rougit à cette allusion jalouse. Évidemment le souvenir de sa
+liaison avec Henriette vivait encore dans le coeur du prisonnier.
+
+--A Dieu ne plaise, dit-il, que j'accuse Mlle d'Entragues... Mais enfin
+je ne puis fermer mes yeux à la lumière. Elle m'a laissé assassiner, elle
+vous laisse mourir. Tout cela ne témoigne pas d'un coeur bien tendre; mais
+puisque vous vous déclarez satisfait, je n'ajouterai plus un mot.
+
+--Que vouliez-vous qu'elle fit! s'écria la Ramée avec une vivacité qui
+révélait le trouble de son âme.
+
+--Ce qu'on fait dans les circonstances terribles où son imprudence, sa
+coquetterie l'ont trop souvent placée: on rachète alors ses fautes par un
+généreux dévouement. Mais non, vous dis-je, elle n'a pas de coeur.
+
+Et il baissa la voix.
+
+--Demandez-lui, murmura-t-il, si elle a pleuré Urbain du Jardin... Voyez
+si elle a versé autant de larmes que j'ai pour elle perdu de sang. Et quand
+vous agonisez, seul, en ce cachot, elle devrait pousser des sanglots
+capables de traverser ces murailles.
+
+--Je ne saurais l'entendre, dit la Ramée, mais je suis sûr qu'elle pleure.
+
+Et en parlant ainsi, le malheureux sembla remercier Henriette absente par
+un regard d'une ineffable douceur.
+
+--Je n'ai rien vu qui fût plus respectable que la folie de cet homme, pensa
+Espérance.
+
+--Monsieur, ajouta la Ramée, tout le monde m'abandonne, en apparence.
+Croyez-vous pourtant que personne ne pense à moi? Mais le Châtelet ne se
+prend pas d'assaut facilement: vous êtes venu ici, vous, parce que M. de
+Crillon vous fait obtenir du roi tout ce que vous désirez, j'y comptais
+bien en vous mandant près de moi. Tout autre, eût-il été aussi généreux que
+vous, ne se fût pas introduit comme vous dans ma prison. Je vous ai donc
+enfin revu, vous m'avez pardonné, vous me rendrez encore un service.
+
+--Lequel?
+
+--Oh! le plus grand de tous: un service qui fera disparaître pour moi les
+vulgaires horreurs de la mort et changera mes derniers moments en une douce
+extase. Henriette sait-elle que je l'ai sauvée en me livrant à vous?
+Sait-elle que si j'eusse agi pour moi seul, je pouvais me faire tuer et
+tomber avec une sorte de gloire, et qu'alors je me fusse épargné la honte
+d'une captivité, les douleurs de la torture et l'échafaud? Le sait-elle,
+monsieur?
+
+--Je ne pourrais vous l'affirmer. Car trois personnes seulement eussent pu
+le lui dire, et pas un de nous trois n'a parlé à Mlle d'Entragues.
+
+--Eh bien, monsieur, s'écria la Ramée en se soulevant pour saisir la main
+d'Espérance, voici le service que je réclame de vous. Instruisez-là...
+instruisez-la non pas quand je serai mort, mais maintenant. Non pas pour
+qu'elle se décide à manifester une démarche en ma faveur, mais pour qu'elle
+fasse un signe et prononce tout bas un mot que vous me rapporterez et qui
+me rafraîchira au moment de subir la dernière épreuve. Vous comprenez cela,
+n'est-ce pas monsieur, qu'on ne soit pas désintéressé quand on aime aussi
+passionnément une femme? Ce que je demande est d'ailleurs bien peu de
+chose, un signe, un mot.... Demandez-les-lui pour moi, et veuillez me
+les rendre quand je sortirai de cette prison pour aller mourir. Je vous
+impose une pénible tâche, n'est-ce pas? ajouta-t-il en pressant
+convulsivement les mains de son ennemi. Mais vous êtes un grand coeur, et
+peut-être avez-vous sondé toute la profondeur du mien, faites cela pour
+moi. Dieu, qui vous a béni déjà, continuera pour vous ce qu'il n'a pas
+voulu faire pour moi maudit. Je lis dans vos yeux que vous m'accorderez ma
+demande.... Oh! mais ce n'est pas encore tout ce que je réclame du
+généreux Espérance, dit-il avec un gémissement qui fit tressaillir le jeune
+homme de compassion et de respect.
+
+--Parlez encore, répliqua-t-il.
+
+--Il faut me promettre plus que tout cela, poursuivit la Ramée en
+s'exaltant par degrés à mesure qu'il sentait croître la sympathie de son
+interlocuteur. Oui, vous parlerez à Henriette de mon sacrifice, et vous
+reviendrez me dire ce qu'elle vous aura confié pour moi, mais après?...
+après, entendez-vous bien ces terribles paroles! je serai mort après; je ne
+serai plus là pour veiller sur mon trésor, pour le défendre comme toute ma
+vie s'y est employée. Oh! vous êtes beau, elle vous a aimé, dit-il avec un
+rugissement farouche, elle vous aimera peut-être encore si elle vous
+revoit, et qu'elle compare votre triomphante jeunesse, la splendeur de
+votre prospérité, la sève féconde de votre existence avec la froide et
+abjecte dépouille de ce criminel mort dans les supplices.... Oh! qu'elle ne
+vous aime pas!... que son coeur, que son corps n'appartiennent plus à aucun
+sur la terre, que je n'aie pas à subir du fond de ma tombe l'horrible
+torture de la jalousie! Les morts ont une âme qui souffre encore,
+monsieur... Promettez-moi que vous ne me prendrez pas Henriette.
+Demandez-lui pour moi de renoncer au monde, de s'ensevelir dans un cloître,
+elle le fera, n'est-ce pas? elle ne peut faire autre chose. Comment
+brillerait-elle, soit à la cour, aimée du roi, soit au bras d'un époux,
+avec le souvenir de l'homme qui est mort pour lui sauver le repos et
+l'honneur? Henriette fera des voeux, promettez-le-moi! elle ne verra plus
+après moi le visage d'un homme, c'est le moins qu'elle me doive pour prix
+de mon dévouement. Je sais bien que je demande des choses difficiles, mais
+je souffre, il faut avoir pitié de moi; vous devez comprendre l'horreur de
+ma situation. Cette femme que je laisse si belle, si désirable, si
+recherchée, Henriette... fragile créature, qui peut-être m'oubliera
+demain!... Ah! la femme lâche qui ne descend pas au tombeau avec moi!
+
+En disant ces mots, l'infortuné secouait furieusement sa tête meurtrie, et
+des larmes de désespoir roulaient avec le sang dans ses yeux.
+
+Espérance fut remué jusqu'au fond des entrailles par l'égoïsme si
+douloureusement sincère de cet inextinguible amour. Quel désordre dans ce
+coeur, quelle tempête, quels éclairs effrayants illuminaient ce chaos.
+Ainsi, rien pour Dieu, rien pour la vie, pas de remords, pas de regrets;
+rien que cet amour! La Ramée, semblable à ces furieux idolâtres, qui, dans
+le délire, abattent et brisent les statues muettes de leurs divinités, la
+Ramée en était venu à injurier son idole. L'homme qui insulte ainsi ce
+qu'il aime est perdu sans ressource; il n'a plus qu'à mourir.
+
+Espérance s'approcha du prisonnier, il lui prit la main. Une immense pitié
+soulevait son coeur. Ce pauvre jeune homme était absous à ses yeux.
+Désormais en présence d'une pareille infortune plus de haine, plus de
+mépris. Cet homme avait pleuré, s'était accusé, il devenait un ami pour le
+généreux Espérance.
+
+--Écoutez, dit-il, je vous trouve si malheureux que je ferai tout pour
+vous. Comment au lieu de penser à mourir ne pensez-vous pas plutôt à vous
+sauver?
+
+La Ramée, honteux de ses larmes, releva la tête à ces étranges paroles.
+
+--Me sauver! murmura-t-il, que voulez-vous dire?
+
+--Oui, le roi n'a pas de colère contre vous. J'ai entendu sa voix qui
+disait: «Allez voir la Ramée, carte blanche....» Si vous voulez
+m'entendre, je vais faire changer d'un mot votre ciel d'enfer en un
+firmament radieux.
+
+La Ramée écoutait avidement.
+
+--Faites quelque chose pour vous-même, continua Espérance, aidez le roi
+dans sa clémence.
+
+--Que puis-je?
+
+--Attendez. Vous avez persisté, dans les débats, à soutenir que vous êtes
+Valois, et vous ne l'êtes pas.
+
+La Ramée fronça le sourcil.
+
+--Vous ne l'êtes pas, vous dis-je. Je sais bien que pour l'affirmer, vous
+avez une raison, l'orgueil; vous ne voudriez pas passer pour imposteur aux
+yeux d'Henriette. Je comprends tout d'une passion comme la vôtre.
+
+La Ramée rougit de voir ce clair regard lire ainsi au fond de son coeur.
+
+Eh bien, poursuivit Espérance, si vous y tenez tant, ne dites pas que vous
+reconnaissez avoir menti. Soit, persévérez dans votre mensonge....
+
+--Je crois être Valois, dit fièrement la Ramée.
+
+--Je l'admets. Dites que vous le croyez, mais dites en même temps qui vous
+l'a fait croire.
+
+La Ramée fit un mouvement.
+
+--Une lâcheté! interrompit-il, une trahison!
+
+--La duchesse ne vous trahit-elle pas? Où sont les secours qu'elle vous
+envoie?
+
+--Patience!
+
+--Insensé! attendrez-vous que le bourreau vous incruste cette vérité dans
+la gorge?... Vous êtes trahi, vous dis-je. Eh bien! puisque la duchesse
+ne songe qu'à ses misérables intérêts, songez aux vôtres. Voulez-vous la
+liberté? Voulez-vous ce soir courir au grand air de la route, sur un bon
+cheval, au-devant de cinquante années d'existence?
+
+--Moi!...
+
+--Je vous offre la liberté, dussé-je sacrifier ma vie à vous la rendre. Car
+vous m'avez touché ici, et je suis pour quelque chose dans votre malheur.
+
+--Vous êtes une belle âme, dit la Ramée attendri.
+
+--Écrivez que vous avez été de bonne foi, que vous vous êtes cru et vous
+croyez encore Valois, parce qu'on vous l'a fait croire. Nommez bravement
+l'instigateur de ce complot. En un mot, soyez aussi loyal envers le roi
+qu'on a été vil et lâche contre lui. Votre conscience doit appuyer mes
+paroles, si vous êtes sincère. En échange de cet écrit je vous donne la
+liberté, la vie. J'en jure Dieu qui m'entend.
+
+--Me donnez-vous Henriette? s'écria la Ramée dont le coeur bondissait à
+l'idée de cette résurrection espérée.
+
+--C'est à elle-même non à moi qu'il faut le demander, répliqua Espérance.
+Sais-je ce qu'il y a dans le fond de son coeur?
+
+--Vous m'aviez promis d'aller la trouver, tout à l'heure.
+
+--C'est vrai. J'irai.
+
+--Eh bien! demandez-lui qu'elle m'accompagne, et j'accepte.
+
+--Et vous écrirez au roi ce que je vous dictais?
+
+--A l'instant. Fuir avec Henriette! oh! mais pour cela je vendrais mon âme!
+
+Espérance tendit la main à la Ramée.
+
+--Jurez-moi ce que vous venez seulement de dire.
+
+--Je le jure par Henriette d'Entragues, s'écria la Ramée les yeux
+étincelants.
+
+--Mais, murmura Espérance, si elle refusait?
+
+Un nuage passa funèbrement sur le front du prisonnier.
+
+--En ce cas, dit-il, je serai trop heureux de mourir. Mais elle m'aime!
+elle acceptera! Oh! monsieur, à présent que j'ai recommencé à espérer, je
+brûle d'impatience. Ménagez mon temps.... Hâtez-vous. Chaque minute sera
+un siècle d'angoisses. Sauvez-moi, rendez-moi Henriette et je vous adorerai
+à genoux!
+
+Espérance serra la main du malheureux.
+
+--Vous ne m'aurez pas vainement appelé, dit-il. Silence, fiez-vous à moi,
+et que mon nom vous porte bonheur!
+
+--Dans combien de temps reviendrez-vous? murmura la Ramée pâle de joie.
+
+--Priez Dieu jusqu'à mon retour.
+
+--Je ne saurais, je ne saurais... le trouble est dans mon âme, je n'ai
+plus une idée, ou plutôt je n'en ai plus qu'une seule: répondez-moi quand
+je vous reverrai.
+
+--Comptez lentement jusqu'à dix mille, répliqua Espérance.
+
+Et ayant frappé à la porte de fer qui lui fut ouverte, il envoya un sourire
+à la Ramée qui le suivait d'un avide regard et disparut.
+
+
+
+
+VI
+
+L'ILE LOUVIER
+
+
+Espérance n'avait pas fait cent pas hors du Châtelet, que toutes ses
+mesures étaient prises.
+
+L'idée de sauver la Ramée avait fini par dominer chez lui toutes les
+autres. Il y emploierait toutes ses ressources, sa fortune, le crédit de
+ses amis, celui de Gabrielle même.
+
+Mais le temps pressait. La condamnation prononcée, la torture subie, il ne
+restait au prisonnier que bien peu d'heures à vivre. Espérance songea
+d'abord à se procurer avec Henriette l'entretien qu'il avait promis à la
+Ramée d'obtenir. Cette démarche révoltait le coeur d'Espérance; mais, nous
+l'avons dit, nul moyen n'effraie une somme de dégoûts et de difficultés
+supérieure à la grandeur d'âme du jeune homme.
+
+Ce dernier avait l'esprit fécond comme le coeur. Il se dit que pour obtenir
+vivement un entretien de Mlle d'Entragues, sans se compromettre, sans
+écrire, sans aller chez elle, c'était à Leonora qu'il lui fallait
+s'adresser.
+
+Il écrivit donc à l'Italienne un billet en langue toscane, qui contenait à
+peu près ces mots:
+
+«J'ai besoin de voir à l'instant la personne que vous m'avez montrée le
+jour du bal, sous les lierres du mur de Zamet. Je me fie à votre amitié
+pour m'amener cette personne. Vous l'accompagnerez pour qu'elle ne redoute
+pas un piège, et vous pouvez lui dire que son intérêt le plus cher sera
+engagé dans cet entretien de quelques minutes. Qu'elle choisisse le lieu de
+l'entrevue.»
+
+«Vous rendrez ainsi service à deux personnes, dont l'une, celle qui vous
+parle, vous promet toute sa reconnaissance.»
+
+Il signa Speranza, et ne douta pas du succès.
+
+--Ainsi, pensa-t-il, ce monstre viendra. Je la persuaderai ou ne la
+persuaderai pas, peu importe; mais comme je veux sauver le prisonnier, je
+le ferai sortir dans tous les cas de sa prison.
+
+Pour cela, que faire?
+
+Aller trouver le brave Crillon, qui peut tout sur le roi. Crillon, le seul
+capable d'aborder le roi à toute heure, et d'enlever à la pointe de l'épée
+une grâce aussi difficile.
+
+Espérance réfléchit ensuite qu'il pourrait bien avoir besoin, pour
+l'exécution, d'un bras robuste et dévoué; il fit tenir un mot à Pontis pour
+le mander près de lui dans la soirée.
+
+Toutes choses étant ainsi réglées, Espérance s'achemina vers l'Arsenal, où,
+ce jour-là, Crillon devait souper en grande cérémonie chez Sully. On
+comptait presque sur le roi, et il se faisait de beaux préparatifs.
+
+Le chevalier causait avec ses amis quand on l'appela de la part
+d'Espérance, il descendit, et vit bien, à la mine longue du jeune homme,
+qu'il s'agissait de quelque importante affaire.
+
+Espérance emmena Crillon dans le parterre, et sans préparation, sans
+détour, comme il convenait entre gens de cette trempe, il conta sa visite
+au Châtelet, la compassion dont il avait été saisi en voyant un homme
+souffrir à ce point, et il termina par ces mots: J'ai pensé qu'il y avait
+chrétiennement quelque chose à faire pour vous et pour moi.
+
+--Et quoi donc, mon Dieu? demanda Crillon.
+
+--Obtenir sa grâce.
+
+Crillon fit un mouvement qui faillit décourager Espérance.
+
+
+--Ah bien! en voici d'une autre, s'écria le chevalier, détruire la plus
+belle occasion qui se présente de renvoyer en enfer ce démon que le diable
+nous avait lâché! Vous êtes fou, je pense, de venir me demander cela.
+
+--Non, monsieur, je vous jure que j'y ai mûrement réfléchi, au contraire,
+et que je deviendrais fou de honte et de douleur si je ne réussissais pas
+dans mon entreprise.
+
+Crillon fronça ses noirs sourcils.
+
+--Vous avez une manie, dit-il, la connaissez-vous? On ne se connaît pas
+ordinairement soi-même. Je veux bien vous présenter le miroir. Vous avez la
+manie de la générosité. Vous me faites l'effet du pieux Énéas de Virgile.
+C'est un héros de votre connaissance, mon ami: chaque fois qu'il donnait un
+coup d'épée, il pleurait, et pourtant il en a donné beaucoup. J'ai toujours
+trouvé ce héros souverainement ridicule et maussade. L'incendie de Troie et
+la joie d'avoir perdu sa femme lui avaient sans doute brouillé la cervelle;
+mais vous, Espérance, je ne vous connais pas de semblables motifs.
+Guérissez-vous de la générosité.
+
+Espérance devenait d'autant plus sérieux que le chevalier perdait plus de
+minutes en railleries.
+
+--Monsieur, interrompit-il, je ne vous ai jamais rien demandé, bien que
+votre bonté m'ait souvent offert des grâces de toute espèce. Aujourd'hui je
+demande, me refuserez-vous? D'ailleurs, il ne s'agit pas de moi seul, vous
+êtes engagé à faire ce que je réclame.
+
+--Engagé! moi!
+
+--Rappelez-vous à Reims, lorsque touché de la douceur et de la générosité
+du malheureux, celui-là aussi a la manie de la générosité, vous lui avez
+dit ces mots qui me sont encore présents: _Peut-être ferai-je mieux pour
+vous, si vous êtes sage_. Il a été bien sage, l'infortuné.
+
+--Certes, j'ai dit cela, dit Crillon embarrassé, mais....
+
+--Vous l'avez dit, il faut le faire, répliqua Espérance avec une douce
+fermeté.
+
+--Data! jeune homme, tu me donnes des leçons, je crois.
+
+--Non, monsieur, je vous rafraîchis la mémoire.
+
+--Eh! pardieu! croyez-vous que je n'y aie point pensé, en voyant ce matin
+le roi si bien disposé. Tout le temps qu'a duré notre voyage de retour,
+nous avons parlé de ce misérable instrument de la Montpensier, et j'ai
+soutenu au roi que la Ramée n'est pas un scélérat endurci, mais, au fond du
+coeur, je suis enchanté qu'il disparaisse de ce monde. Nous lui rendons
+justice, nous l'absolvons: il a graissé ses bottes pour le grand voyage,
+qu'il parte.
+
+--Je lui ai promis qu'il vivrait, reprit Espérance opiniâtrement, et je
+vous supplie d'obtenir du roi la ratification de cette parole. Le roi,
+dit-on, soupera ici.
+
+--Oui, il y soupe. Il soupe même sans moi en ce moment.
+
+--Eh bien, monsieur, je ne vous retiens pas et vous conjure de me pardonner
+mon importunité. Je demeure, vous le savez, à deux pas. Cette grâce, il me
+la faut ce soir.
+
+La voix d'Espérance, de son cher Espérance, alla au coeur de Crillon.
+
+--Attendez, attendez, dit-il. Non, l'on ne soupe pas encore. Je vois tout
+le monde dans la bibliothèque, et l'on couvre seulement la table. Attendez
+quelques minutes, je vais trouver le roi, et, oui ou non, vous emporterez
+la réponse.
+
+Espérance s'écarta le coeur palpitant.
+
+--Non, dit Crillon, asseyez-vous sur ce banc, derrière la charmille. Je
+vais amener le roi par ici, vous l'entendrez comme s'il vous parlait à
+vous-même.
+
+En effet, quelques instants après, le roi, vêtu de noir, la tête nue, le
+visage sérieux et attentif, descendit le perron avec Crillon et vint se
+promener dans l'allée contiguë à la charmille qui cachait Espérance.
+
+Henri écouta la chaude pétition du chevalier. Celui-ci se peignait tout
+entier dans son style. Il bouillait de satisfaire Espérance, et, en même
+temps, priait le roi de bien examiner l'intérêt de l'État.
+
+--Eh! mon brave Crillon, dit Henri, l'État n'est plus pour rien dans cette
+affaire. La Ramée est Valois ou la Ramée. S'il se dit Valois et que je le
+tue, vois quelle tache! S'il ne l'est pas, et qu'il s'entête à me créer des
+embarras, pourquoi ferai-je la sottise de l'épargner? Le seul argument que
+j'aie pour prouver qu'il n'est pas Valois, c'est de le faire accrocher à
+une potence.
+
+--C'est vrai, dit Crillon.
+
+--C'est vrai, pensa Espérance, rendant justice à la sagacité royale.
+
+--Votre Majesté, continua Crillon, ne peut-elle braver?...
+
+--Braver quoi?... Est-ce que les rois ne bravent pas toujours quelque
+chose. Seulement il s'agit pour eux de choisir. Veux-tu qu'à propos de ce
+fétu, de cet atome, je remue des montagnes? Braver! j'en ai assez de
+bravades, mon ami.
+
+--Eh bien! alors, dit Crillon, qu'on le pende et que ce soit fini.
+
+Espérance frissonna en écoutant l'étrange plaidoyer de son auxiliaire.
+
+Le roi était devenu pensif et son oeil profond cherchait la terre.
+
+--Que m'importe à moi, dit-il, que cet homme vive s'il m'est prouvé qu'il
+n'est qu'un instrument repentant de la Montpensier! D'ailleurs, je n'ai pas
+besoin de lui faire grâce, ce qui serait d'un mauvais exemple. S'il tient
+tant à te faire plaisir, qu'il fasse un trou dans un mur et qu'il se sauve.
+Je ne suis pas là pour garder les prisonniers.
+
+Espérance tressaillit de joie.
+
+--Oui, mais vous pouvez les faire poursuivre et reprendre.
+
+--Diable emporte si je m'occuperai jamais de ce qu'il sera devenu. Je n'ai
+pas l'humeur tracassière, et les gibets me soulèvent le coeur.
+
+--Mais le gouverneur qui l'aura laissé fuir....
+
+--Ce bon vieux du Jardin, un ancien coreligionnaire, un digne homme que
+j'aime comme mes petits boyaux.... Non, Crillon, je ne tourmenterai pas
+ce pauvre du Jardin, pourvu toutefois qu'à la place du prisonnier envolé,
+on me montre une bonne déclaration dudit, portant que c'est bien la Ramée
+et non Valois qui a percé mon mur. De cette façon j'y gagne; j'économise
+une corde, et la duchesse rira tout jaune quand je lui ferai voir cette
+déclaration.
+
+--Il faut qu'elle en pleure, dit Crillon en jetant un coup d'oeil sur la
+charmille.
+
+--Je répète, ajouta le roi tranquillement, qu'il n'y a pas d'inconvénient à
+ce qu'un la Ramée se sauve, je n'en dirais pas autant d'un Valois!
+
+--J'ai compris, dit Crillon en reconduisant le roi jusqu'au perron, où
+l'attendaient déjà plusieurs seigneurs.
+
+Là, il le quitta et Espérance revint serrer la main du chevalier.
+
+--Merci, dit-il, merci, j'avais prévu cette nécessité de la déclaration. Je
+l'aurai même plus complète que le roi ne la demande. Maintenant, les
+moyens?
+
+--J'irai trouver du Jardin ce soir, dit Crillon.
+
+--Et l'on mettra la Ramée dans la petite chambre d'en haut, celle où j'ai
+été.
+
+--Soit.
+
+--De façon qu'avec une corde à noeuds il puisse s'échapper cette nuit sans
+soupçon de connivence.
+
+--Arrangez cela comme vous voudrez.
+
+--Merci encore! s'écria Espérance dont le coeur débordait de joie.
+
+--Seulement, vous faites une sottise, murmura Crillon; mais vous m'avez
+parlé un langage irrésistible. C'était la première grâce que vous me
+demandiez; je ne pouvais vous la refuser.
+
+En disant ces mots, il prit Espérance dans ses bras et l'étreignit avec une
+tendre admiration.
+
+De fait, jamais le visage de ce jeune homme n'avait été d'une beauté plus
+radieuse. Toute bonne action émane d'en haut. Comment la beauté ne
+deviendrait-elle pas sublime, éclairée par un rayon divin?
+
+Il restait à Espérance la partie la plus fâcheuse de sa mission. Il
+soupira, mais se décida à l'accomplir.
+
+Leonora avait déjà répondu. Le seigneur Speranza trouva en rentrant Concino
+qui sommeillait sur un fauteuil et lui dit:
+
+--Ce soir, huit heures et demie, île Louvier.
+
+Il était huit heures et un quart. La moitié du délai fixé à la Ramée
+s'était déjà écoulée.
+
+Ce ne fut pas sans une émotion poignante qu'à huit heures et demie
+précises, Espérance, qui s'était rendu sur-le-champ à l'endroit indiqué,
+vit un bateau traverser le petit bras de rivière en face de l'Arsenal et
+paraître sous les ormeaux une femme soigneusement enveloppée dans une mante
+légère qui s'enroulait comme un voile autour de sa tête. Sous ce tissu
+brillaient les yeux noirs d'Henriette.
+
+A l'entrée de l'île était restée Leonora, moins agitée que sa compagne,
+souriante, et qui, après avoir fait un signe au jeune homme, s'assit sur un
+tronc d'arbre renversé.
+
+L'île Louvier était à cette époque une propriété particulière, un jardin,
+et souvent elle a porté le nom d'Entragues, car elle fut achetée par cette
+famille.
+
+Espérance s'avança à la rencontre de la jeune fille, dont l'attitude gênée,
+la démarche roide n'annonçaient pas de bien favorables dispositions. Elle
+avait choisi un lieu de rendez-vous commode pour elle, et rassurant pour
+Espérance qui, en cas de piège, se sentait de tous côtés une retraite
+facile. Il ne s'agissait que de sauter dans la rivière.
+
+
+--Vous m'avez appelée, dit-elle la première avec un accent froid et
+saccadé, me voici.
+
+Il s'inclina.
+
+--Vous devez supposer, mademoiselle, que pour vous causer ce dérangement il
+m'a fallu de graves motifs.
+
+--Sans doute. Leonora m'a parlé de mon intérêt personnel, et je me suis
+demandé comment, par vous, mon intérêt pouvait être mis en jeu. Je me le
+demande encore.
+
+--Ce n'est point par moi, mademoiselle, répliqua Espérance, décidé à ne pas
+perdre les minutes en de vaines précautions oratoires, c'est par M. la
+Ramée.
+
+Henriette pâlit et trembla. Espérance alors la regarda en face et fut
+frappé de l'aspect sinistre de cette physionomie si belle pour quiconque ne
+savait pas sous les traits voir transparaître l'âme.
+
+--Je vous épargnerai, dit-il, les questions, je vais les devancer toutes.
+Voici en deux mots ce dont il s'agit. M. la Ramée est emprisonné, condamné
+à mort, il va être exécuté, vous le savez.
+
+Henriette d'une voix à peine intelligible:
+
+--Tout le monde le sait, dit-elle.
+
+--Ce que tout le monde ignore, mademoiselle, c'est la façon dont ce
+malheureux a été pris, au milieu de son camp, et pris sans lutte, lui un
+homme brave.
+
+--Contre le brave Crillon et ceux qui l'accompagnaient, contre de tels
+ennemis, dit Henriette avec une froide ironie, quelle lutte ne serait pas
+insensée!
+
+--Ce n'est pas par prudence pour lui, mademoiselle, que la Ramée s'est
+rendu à nous. C'est un autre sentiment, bien plus noble, bien plus
+touchant, qui l'a guidé. Nous en avons été émus. Vous allez être émue
+vous-même.
+
+--J'écoute l'analyse de ce sentiment, dit Mlle d'Entragues en s'efforçant
+de conserver son sang-froid, bien compromis par l'impassible mépris qui
+s'exhalait de chaque parole d'Espérance.
+
+--La Ramée n'a cédé, mademoiselle, qu'à la crainte de vous compromettre,
+ajouta-t-il en la regardant fixement.
+
+--Moi! me compromettre... monsieur la Ramée, qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Attends, serpent, je vais t'empêcher de siffler, pensa le jeune homme.
+
+--Mademoiselle, il vous avait écrit une longue lettre pleine de son amour,
+de sa reconnaissance; il vous remerciait de l'encouragement que vous aviez
+donné à ses projets, il vous offrait la moitié de sa couronne, il vous
+appelait sa reine, et signait: Charles, roi.
+
+Henriette, à chaque mot, se dressait plus inquiète et plus troublée.
+
+--Cette lettre, poursuivit Espérance, vous arrivait en droite ligne, à
+Paris, par un courrier de la Ramée, lorsque M. de Crillon et moi nous avons
+arrêté le courrier, pris la lettre, et soigneusement approfondi le contenu.
+
+Henriette devint livide et machinalement chercha un appui autour d'elle.
+Espérance eut comme un éclair de compassion, mais l'horreur de toucher
+cette femme l'emporta sur le mouvement d'humanité, et il la laissa
+froidement s'adosser au tronc d'un arbre.
+
+--Vous comprenez, continua-t-il, mademoiselle, l'effet que cette lettre,
+adressée au roi, comme nous en avions l'intention d'abord, eût produit sur
+Sa Majesté; voyez un peu quels dangers on court parfois sans le savoir.
+
+Il se croisa les bras. Henriette chancelait; la sueur coulait à larges
+gouttes de son front.
+
+--Eh bien! dit-il, la Ramée eut pitié de vous, il supplia ses ennemis de
+lui rendre cette lettre, promettant en échange de se livrer sans coup
+férir, et de n'attenter pas à ses jours. Il se perdait pour vous sauver.
+
+--Et... qu'a-t-on répondu? dit la pâle Henriette.
+
+--On a accepté.
+
+--De telle sorte que la lettre....
+
+--Est brûlée. Vous n'avez plus rien à craindre.
+
+On eût cru voir cette flamme illuminer les joues et les regards de Mlle
+d'Entragues.
+
+--Oui, dit Espérance, mais le malheureux, victime de son dévouement, est
+prisonnier et va mourir. Savez-vous que l'exécution est fixée à demain
+matin, huit heures?
+
+--Que faire à cela? demanda-t-elle, est-il un moyen d'éviter ce malheur?
+
+--La Ramée l'a trouvé, mademoiselle, et m'envoie près de vous pour vous
+l'apprendre.
+
+Henriette sentit qu'un nouveau choc se préparait, un choc plus terrible
+peut-être. Elle avait lu dans le regard assuré d'Espérance que la plus
+importante partie de sa mission n'était pas encore accomplie. Elle se
+replia sur elle-même pour se préparer au combat.
+
+--J'écoute le moyen, dit-elle, et contribuerai par toutes les voies
+possibles à sauver celui qui m'a sauvée.
+
+--Voilà de bons sentiments, mademoiselle; ils aplanissent le terrain devant
+moi.
+
+--Que demande M. la Ramée?
+
+--Il vous aime passionnément....
+
+--Ce n'est pas cela que vous vous êtes chargé de venir me dire, je suppose.
+
+--Ne m'interrompez point, je vous prie. Il vous aime, dis-je, au point de
+ne pouvoir vivre sans vous, et il désire que vous vous engagiez à lui
+formellement.
+
+Henriette regarda Espérance avec une surprise qui n'était pas jouée.
+
+--Quel engagement puis-je prendre, dit-elle, avec un malheureux dont les
+instants sont comptés? Vivre sans moi, ce n'est pas la question, hélas!
+puisqu'il va mourir.
+
+--Admettez qu'il vive, dit tranquillement Espérance.
+
+Elle fit un bond.
+
+--Qui donc le sauverait?... s'écria-t-elle avec une expression
+d'épouvante qui la fit paraître hideuse à Espérance.
+
+--Moi, mademoiselle.
+
+--Vous raillez.
+
+--J'affirme que la Ramée sera sauvé.
+
+--Mais le roi!
+
+--Le roi consent. Vous voyez bien que rien ne peut empêcher la Ramée de
+vivre; rien au monde, entendez-vous!
+
+Henriette allait s'écrier; elle sentit qu'en se dévoilant ainsi, dans
+l'horreur de son égoïsme, elle empêcherait le jeune homme de continuer sa
+confidence. Mais elle s'était déjà trahie; il était trop tard, Espérance
+l'avait comprise; il lisait la vérité au fond de cette fange.
+
+--Je sais bien, dit-il révolté, que vous aimeriez mieux voir mourir
+celui-là comme les autres; mais je ne le veux pas. Il vivra, et je vous
+apporte son voeu: il demande que vous l'accompagniez dans son exil.
+
+Cette fois Henriette ne se posséda plus.
+
+--Mais c'est du délire, s'écria-t-elle, et ce prétendu sauveur ne m'aurait
+donc sauvée que pour me perdre plus sûrement!
+
+--Je n'examine pas ses intentions. J'obéis à sa volonté qui, d'ailleurs,
+est devenue la mienne.
+
+--Plaît-il! rugit la tigresse.
+
+--C'est ma volonté! répondit le lion. Assez de crimes comme cela! Assez de
+sang sur lequel surnage votre ambition lâche comme votre amour! La Ramée,
+pardonné par le roi, s'évade cette nuit du Châtelet. Vous l'accompagnerez.
+Il appelle cette réunion une récompense de son sacrifice! moi, je sais bien
+que ce sera pour vous et pour lui le plus effroyable châtiment, mais, soit!
+Quand une fois Dieu a résolu de se venger, il fait bien les choses. Vous
+partirez donc avec cet homme ou sinon, m'affranchissant des sottes
+délicatesses qui m'ont jusqu'à présent retenu, je vous accuse, j'appelle en
+témoignage Crillon et Pontis, je traîne vos crimes devant le tribunal du
+roi, et nous verrons si vous ne regretterez pas alors l'exil que vous
+propose votre malheureuse victime.
+
+--Je suis perdue, pensa Henriette, perdue surtout si je fais voir toute ma
+pensée.
+
+Elle cacha son visage dans ses mains comme si ses sanglots l'étouffaient.
+Elle sanglotait bien réellement. La situation en valait la peine.
+
+--Monsieur, dit-elle, je sais bien que je me dois à ce malheureux. Je sais
+bien que je suis morte au monde. Mais ne croyez-vous pas que j'aie droit de
+pleurer sur un déshonneur qui va éclater avec tant de scandale et rejaillir
+sur toute ma famille? Coupable, je l'ai été; mais faut-il que je sois si
+atrocement punie?
+
+
+--Je ne vois que ce moyen, dit Espérance, de racheter vos crimes. Tant de
+sang versé ne se lave pas en un jour. Vous souffrirez, mais il le faut.
+
+--Eh bien! dit-elle, si rigoureux que soit mon devoir, j'obéirai.
+
+--À partir de ce moment, répliqua Espérance, je vous pardonnerai, je vous
+estimerai.
+
+Elle le regarda d'un air étrange.
+
+--Et le lendemain de votre mariage avec la Ramée, ajouta-t-il, vous
+recevrez de moi en quelque endroit que vous soyez, cette lettre que vous
+m'avez si opiniâtrement demandée, et qu'alors je ne me reconnaîtrai plus le
+droit de retenir.
+
+L'oeil fauve d'Henriette se ranima. Il faut bien de la haine, bien de la
+rage pour produire une pareille étincelle.
+
+--C'est bien! murmura-t-elle en grinçant des dents. Maintenant que faut-il
+que je fasse? Comment cette fuite aura-t-elle lieu?
+
+--Connaissez-vous le Châtelet? dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Au-dessus de la porte qui traverse le Petit-Pont, tout en haut, dans les
+combles, est une petite chambre, où l'on va mettre le prisonnier cette
+nuit. C'est de là qu'il s'enfuira. Je l'attendrai cette nuit avec des
+chevaux, ou plutôt nous l'attendrons, mademoiselle, car vous
+m'accompagnerez.
+
+Henriette frémit comme si elle allait se révolter de nouveau.
+
+--Cette chambre, dit Espérance, pour achever de briser les dernières
+indécisions de la lâche fille, elle vous rappellerait encore un souvenir.
+La Ramée heureusement ne s'en doute pas, car il n'oserait y pénétrer dans
+cette chambre fatale!
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+
+--C'est là que logeait dans sa jeunesse, dans son insouciante et heureuse
+jeunesse, le fils du gouverneur du Châtelet, un beau gentilhomme huguenot
+qui est mort, Urbain du Jardin; vous rappelez-vous ce nom?
+
+Henriette poussa un cri qu'Espérance dut prendre pour de l'effroi.
+
+--Urbain du Jardin, murmura-t-elle, était fils du gouverneur actuel du
+Châtelet?
+
+--Hélas, oui! répliqua Espérance sans remarquer l'horrible expression de
+triomphe qui s'alluma et s'éteignit sur le visage livide d'Henriette, oui,
+c'était son fils, et j'ai vu couler les larmes du vieillard quand, pendant
+ma captivité si courte, il m'a fait asseoir dans le fauteuil où dormait
+autrefois son malheureux enfant et où peut-être, sans le savoir, il fera
+reposer l'assassin cette nuit!
+
+--Assez, assez, dit Henriette avec une précipitation fébrile qui fit croire
+à Espérance que ce dernier souvenir l'avait persuadée, à demain!
+Faites-nous savoir l'heure, et comptez sur moi.
+
+--D'autant mieux, pensa Espérance, qu'elle ne saurait faire autrement.
+
+--Adieu, dit-il, je retourne auprès de la Ramée.
+
+Elle lui montra du geste le bateau qui l'avait amenée.
+
+Il partit après avoir furtivement serré la main de Leonora.
+
+
+
+
+VII
+
+VENGEANCE DU PÈRE
+
+
+Espérance rentra chez lui pour faire préparer armes, chevaux et argent. Il
+distribua ses ordres avec une prévoyante rapidité. Il roula autour de son
+corps une longue corde de soie, fine et solide, et aussitôt il prit le bras
+de Pontis, stupéfait à la vue de ces préparatifs. Pontis, prévenu par le
+billet, attendait son ami depuis quelque instants. Tous deux se dirigèrent
+à la hâte vers le Châtelet.
+
+Chemin faisant, Espérance raconta au garde les évènements si importants de
+la journée; lorsqu'il en fut arrivé à Henriette et à la démarche qu'il
+venait de faire près d'elle pour sauver la Ramée, il vit Pontis lever les
+bras au ciel et gesticuler avec furie.
+
+--Ah ça! mais vous êtes fou, dit-il à Espérance, quoi, vous pensez
+sérieusement à sauver ce brigand de la potence? Un scélérat qui a failli me
+faire arquebuser, qui a failli vous assassiner, qui....
+
+--Tout cela est connu, Pontis, interrompit Espérance; pas de redites.
+
+--Et tu as été faire des conditions avec cette Entragues! Tu as reparlé à
+cette créature!
+
+--Heureusement, car tout est conclu.
+
+Pontis se mit à rire avec ironie.
+
+--Honnête Espérance, dit-il, qui croit qu'on peut conclure quelque chose
+avec une pareille femme! Elle s'est jouée de toi! Elle t'échappera!
+
+--Je te défie de me le prouver. Je te défie de trouver une seule porte par
+laquelle Henriette puisse échapper comme tu dis.
+
+--Quelle nécessité, murmura Pontis, lorsqu'on est heureux, de s'aller mêler
+dans les affaires de cette bande de voleurs?
+
+--Si je raisonnais comme toi, d'après un mesquin égoïsme, j'aurais encore
+raison de ton argument. En me mêlant des affaires d'Henriette et de la
+Ramée, maître Pontis, je fais les miennes; et je ne sache rien de plus
+adroit, de plus utile, que cette combinaison d'un départ qui me débarrasse
+pour toujours de la Ramée et de sa digne complice. Oui, Pontis, dit-il avec
+une intention profonde, tu ne sauras jamais à quel point il m'est
+nécessaire qu'Henriette s'éloigne de France et n'y revienne plus. Mais
+cependant Dieu sait que mon intérêt ne m'a pas guidé dans la résolution que
+j'ai prise. Ce qui en résultera de bon pour moi, je l'attribuerai
+uniquement à Dieu.
+
+Pontis fut frappé de ces considérations, mais ne répliqua pas moins en
+grondant que Mlle d'Entragues n'était pas encore partie, qu'elle avait de
+l'imagination, et saurait bien trouver un moyen de ne pas quitter Paris.
+
+--Tu oublies toujours, répondit Espérance d'un ton ferme, que nous
+possédons un talisman qui brisera toutes les volontés d'Henriette. Tant que
+cette petite botte d'argent sera suspendue à mon col ou au tien, Pontis,
+Mlle d'Entragues nous obéira comme une esclave.
+
+--Ah! s'il en est ainsi, je me rends, dit Pontis, et tu me fais souvenir
+que ton mois est expiré. C'est à mon tour de porter le médaillon, puisque
+nous partageons également ce dangereux dépôt.
+
+--Quand même ton tour n'eût pas été arrivé, Pontis, je te l'eusse rendu
+aujourd'hui même, car je vais me trouver cette nuit près d'Henriette, et il
+serait imprudent de garder le médaillon sur ma poitrine; un malheur est
+sitôt arrivé! une chute de cheval, un coup inattendu, un évanouissement. Tu
+sais comme elle dépouille bien les cadavres!
+
+Pontis prit et cacha autour de son col la botte plate et mince qui
+renfermait le billet de Mlle d'Entragues, ce billet dont nos lecteurs n'ont
+certainement pas oublié la sanglante origine.
+
+--Moi, dit-il, je ne m'évanouirai pas, sois tranquille!
+
+--Exécute scrupuleusement mes ordres, reprit Espérance, ne néglige aucun
+détail. L'évasion de la Ramée doit avoir lieu avant le jour, sois prêt
+quand j'aurai besoin de toi. Avant une heure je t'aurai rejoint.
+
+En parlant ainsi, le jeune homme quitta Pontis et entra au Châtelet, se fit
+conduire d'abord chez le gouverneur, avec lequel il s'entretint quelques
+instants, pour s'assurer que, suivant la promesse de Crillon, tout était
+bien convenu: après quoi il retourna au cachot de la Ramée, qui, dans son
+impatience, avait mille fois brouillé son compte de minutes, et croyait
+toucher au point du jour.
+
+Le bruit des verrous retentit délicieusement à ses oreilles; il courut à la
+porte et serra dans ses bras, avec une tendresse dont lui-même ne se fût
+pas cru capable, le libérateur loyal qui revenait lui apporter la vie ou la
+mort.
+
+--Eh bien! demanda la Ramée en tremblant, qu'a-t-elle dit?
+
+--Elle consent.
+
+La Ramée, joignit les mains avec ivresse.
+
+--N'est-ce pas qu'elle m'aime?
+
+--Du fond du coeur, dit Espérance.
+
+--Savez-vous que c'est sublime ce qu'elle fait pour moi, monsieur! Quitter
+tout, parents, fortune, avenir, pour un malheureux prisonnier!
+
+--C'est très-beau, répéta Espérance avec un sang-froid imperturbable; mais
+vous aurez le temps de témoigner plus tard à Mlle d'Entragues votre
+admiration et votre reconnaissance, tandis que nous sommes très-pressés
+pour prendre nos arrangements.
+
+La Ramée fit un geste d'approbation.
+
+--Je sors de chez le gouverneur, poursuivit Espérance. M. de Crillon lui a
+parlé. Le roi veut bien, non pas vous faire grâce, il ne le peut; mais
+fermer les yeux sur votre fuite. Vous en serez quitte pour soulager la
+conscience du roi par la déclaration dont nous sommes convenus.
+
+--J'en ai arrêté les termes, dit la Ramée. Faut-il écrire?
+
+--Attendez... Rien pour rien. On va vous changer de chambre, on vous
+conduira aux combles du château. Là est une terrasse fermée de barreaux de
+fer. Voici une lime avec laquelle vous en scierez deux. Vous êtes mince, ce
+passage vous suffira. Maintenant, voici une corde de soie, on y suspendrait
+le Châtelet tout entier... attendez que je m'en débarrasse... c'est
+fini; elle a cent pieds, dix de plus que l'édifice; vous l'attacherez
+vous-même et vous laisserez glisser, en roulant autour de vos mains, pour
+ne les point couper, votre chapeau de feutre.
+
+La Ramée prit avec une joie convulsive les objets que lui présentait
+Espérance.
+
+--Et Henriette, dit-il, comment la trouverai-je? Ce n'est pas un leurre que
+vous m'offrez, n'est-ce pas, elle a bien promis?
+
+--J'ai prévu cette objection, monsieur. Vous la verrez vous attendre à
+l'extrémité du Petit-Pont. Vous avez bonne vue, je crois.
+
+--Je reconnaîtrais Henriette d'une lieue, la nuit!
+
+--Ne descendez donc que quand vous l'apercevrez. Elle aura, d'ailleurs,
+avec elle des chevaux, dont le mouvement vous aidera à la reconnaître. Je
+vous préviens que, pour ne pas exciter de soupçons, nous descendrons au
+bord de la rivière à l'ombre du quai.
+
+--Vous y serez donc, vous, monsieur?
+
+--Je ne me fierai qu'à moi pour vous sauver. J'y ai engagé ma parole.
+
+--On dit que parfois les anges du ciel ont pris la forme humaine pour
+protéger des malheureux, murmura la Ramée avec une expression de repentir
+et de reconnaissance ineffable. Je le crois fermement à partir
+d'aujourd'hui.
+
+--Ainsi, interrompit Espérance, tout est bien convenu; quand les matines
+sonneront au cloître de Notre-Dame, à trois heures, vous descendrez. La
+sentinelle se promènera de façon à ne pas vous voir.
+
+--Et j'aurai, d'ici là, scié les barreaux et attaché la corde.
+
+--Bien entendu.
+
+--Maintenant, monsieur, quand écrirai-je la déclaration?
+
+--Vous trouverez dans la chambre là-haut tout ce qu'il faut pour écrire, et
+le gouverneur, avant votre départ, sera venu vérifier si les termes de la
+déclaration sont convenables.
+
+--Le gouverneur viendra?
+
+--Oui, dit Espérance avec un frisson involontaire, car il songeait que ces
+deux hommes n'eussent jamais dû se rencontrer et se sourire. Ce gouverneur
+est un bon vieillard, doux avec les prisonniers, obéissant à M. de Crillon,
+envers lequel il a de la reconnaissance. Vous ne le connaissez pas, ce
+vieillard?
+
+--Non, je ne l'ai jamais vu; j'étais si troublé en entrant dans la prison.
+Je crois seulement me rappeler que le geôlier m'a dit une fois qu'il était
+huguenot.
+
+--Huguenot ou catholique, qu'importe, pourvu qu'il vous laisse partir!
+s'écria vivement Espérance, dont ces détails brisaient le coeur.
+
+--Je ne vous en parle, reprit la Ramée, que pour une raison. Un huguenot
+pourrait voir d'un mauvais oeil le Valois dont le père a fait la
+Saint-Barthélemy.
+
+--Puisque vous signez que vous n'êtes pas Valois, dit brièvement Espérance;
+d'ailleurs, laissons cela. Vous n'avez pas un mot à dire au gouverneur, et
+celui-ci ne vous ouvrira pas la bouche. Il prendra la déclaration et s'en
+ira.
+
+--J'eusse pu vous donner tout de suite cette déclaration, dit la Ramée, et
+partir à l'instant.
+
+Espérance fut frappé de cette insistance de la Ramée. Était-ce un
+pressentiment sinistre qui poussait ainsi le prisonnier au-devant de
+l'heure fixée?
+
+--J'ai cru bien faire, répliqua-t-il, en vous donnant toutes les garanties
+désirables. Vous vouliez être sûr de la présence de Mlle d'Entragues, vous
+l'avez; vous ne vouliez donner votre déclaration que contre une liberté
+assurée, c'est convenu. Maintenant il faut le temps de vous transporter
+dans la chambre d'en haut. Il faut le temps de scier les grilles, il faut
+le temps d'écrire, et puis de notre côté, nous ne sommes pas prêts. L'heure
+du rendez-vous n'est pas encore envoyée à Mlle d'Entragues, celle-ci a ses
+préparatifs à faire, songez donc que trois heures du matin seront bientôt
+arrivées!
+
+--C'est vrai, je dévorerai les instants, s'écria la Ramée; pardonnez-moi de
+vous importuner ainsi. Je cherchais, voyez-vous, à éviter les approches
+d'un jour qui devait être mon dernier jour, car le geôlier me l'a dit,
+c'est pour demain huit heures... et de trois à huit, l'intervalle est si
+court!
+
+--À huit heures vous serez plus loin de la mort que vous ne l'avez jamais
+été, répliqua Espérance avec un sourire capable de rendre la vie à un
+agonisant. Mais, pour arriver à temps, prenons-nous-y d'avance. Je vous
+quitte.
+
+--Soyez béni! dit la Ramée.
+
+--Rappelez-vous toutes nos conventions!
+
+--Elles sont gravées ici, dit le prisonnier en touchant son front, comme
+vos bienfaits sont inscrits dans mon coeur.
+
+La Ramée à ces mots s'agenouilla, prit la main d'Espérance et y appliqua
+ses lèvres brûlantes.
+
+Le bienfaiteur s'éloigna ému, en remerciant le ciel qui lui faisait la
+faveur de rendre un homme à ce point heureux.
+
+A peine Espérance fut-il parti que la Ramée se redressa et rétablit le
+calme dans sa tête pour faire face à toutes les éventualités.
+
+Tout s'accomplit d'ailleurs comme on en était convenu; deux guichetiers
+vinrent chercher le prisonnier, le conduisirent à la chambre d'en haut, et
+l'y laissèrent avec de la lumière.
+
+La Ramée scia les barreaux, attacha solidement la corde, prépara le feutre
+qui devait ménager ses mains pendant la descente; puis après avoir jeté un
+regard brûlant d'impatience sur l'horizon encore sombre et silencieux, il
+revint près de la table, et écrivit sa déclaration aussi nette, aussi
+loyale que le souhaitait Espérance. Il y joignit ce qu'on ne lui demandait
+pas: ses regrets d'avoir été assez orgueilleux et simple pour que
+l'intrigue d'une méchante femme, la duchesse, l'eût poussé à la révolte
+contre son roi.
+
+En ce moment suprême, la Ramée sentait son âme se régénérer sous les flots
+de joie qui l'inondaient. Il était bon, il était noble: l'amour heureux le
+transformait en héros.
+
+A peine avait-il achevé d'écrire, qu'il entendit résonner des pas pesants
+dans l'escalier de sa chambre. La porte s'ouvrit. Un vieillard parut sur le
+seuil.
+
+La Ramée reconnut le gouverneur, au portrait que lui en avait tracé
+Espérance. Il se leva et salua respectueusement, résolu, selon l'avis de
+son protecteur, à ne point parler si on ne lui parlait pas.
+
+À cet effet, il se tourna vers la fenêtre, contemplant avec délices cette
+première brume si pâle et si subtile qui s'élève sur l'eau à l'approche de
+l'aube. Une petite cloche sonna matines dans le quartier Saint-Martin;
+celle de Notre-Dame ne pouvait tarder à sonner aussi.
+
+En même temps, l'oeil perçant du jeune homme découvrit, au bout du
+Petit-Pont, au bord de la rivière, dans l'ombre la plus noire, certain
+mouvement pareil à celui de chevaux qui descendent une pente.
+
+Il n'y tint plus, et revenant vers la table, voulut supplier le gouverneur
+de se hâter d'emporter la déclaration et de refermer la porte. Mais, à sa
+grande surprise, il vit le vieillard debout, un papier à la main, et ce
+papier n'était pas la déclaration; il ne l'avait pas même regardée.
+
+La physionomie du vieux gentilhomme n'annonçait point cette douceur
+obligeante dont Espérance avait fait l'éloge. Les traits pâles et
+profondément altérés, l'oeil brillant d'une expression sombre, le
+tremblement étrange des lèvres trahissaient au contraire un ressentiment
+caché, presque une menace.
+
+--Monsieur, dit la Ramée inquiet, voici la déclaration convenue.... Je
+la crois suffisante, et, si elle l'est, je puis partir.
+
+--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, répondit le vieillard d'une voix
+sépulcrale, avant de partir avez-vous interrogé votre conscience?
+
+--Je me suis accusé devant Dieu.
+
+--Du crime de rébellion, de lèse-majesté, oui, et le roi vous a pardonné
+sans doute, puisqu'il m'a fait prier de vous laisser fuir; mais sont-ce là
+les seuls crimes que vous ayez à vous reprocher?
+
+L'heure convenue sonna à Notre-Dame, la Ramée tressaillit et fit un
+mouvement pour courir à la fenêtre; le vieillard l'arrêta par le bras.
+
+--Répondez-moi d'abord, dit-il.
+
+--Que voulez-vous que je vous réponde, murmura la Ramée, que cette
+inquisition sauvage étonnait, et qui craignit d'avoir affaire à un insensé.
+
+--Dites-moi simplement si vous vous appelez bien la Ramée?
+
+--Certes, je l'ai signé sur ce papier.
+
+--Dites-moi, si vous êtes l'homme qui après la bataille d'Aumale avez
+assassiné dans un chemin creux, derrière une haie un cavalier sans
+défiance?
+
+La Ramée devint livide, et recula devant l'oeil étincelant du vieillard.
+
+--Répondez donc! s'écria celui-ci avec une véhémence terrible.
+
+--Monsieur... si j'ai été criminel, balbutia la Ramée dans son égarement,
+c'est à Dieu et au roi de me le reprocher, de m'en punir. Voilà donc qu'au
+dernier moment, mes ennemis me tendent ce nouveau piège. En quoi mes
+actions privées regardent-elles d'autres que moi, et de quel droit me
+questionnez-vous?
+
+--Parce que je m'appelle le baron du Jardin, et que vous avez assassiné mon
+fils!
+
+La Ramée poussa un cri déchirant, et, glacé d'horreur, tomba sur un
+fauteuil en cachant son visage dans ses mains.
+
+--L'avis était donc vrai, murmura le vieillard; voilà le meurtrier d'Urbain
+à la place où tant de fois j'ai embrassé Urbain.... Monsieur,
+continua-t-il avec une majesté sombre, le roi vous avait fait grâce, mais
+moi je ne pardonne pas. Vous avez tué mon fils, vous mourrez. Trop heureux
+que je vous permette de finir comme un rebelle, quand je pourrais vous
+faire condamner comme assassin.
+
+Le gouverneur frappa du poing sur la porte, et à l'instant parurent
+plusieurs archers qui envahirent la chambre.
+
+--J'avais, par compassion pour le condamné, leur dit le vieillard, changé
+son cachot en un meilleur gîte; mais voyez, il a scié les barreaux et
+préparé une corde pour fuir. Gardons-le, mes enfants, gardons-le bien
+jusqu'à huit heures, pour qu'il n'échappe pas à la justice de Dieu!
+
+Les archers se placèrent entre le prisonnier et la fenêtre. Le gouverneur
+s'assit en travers de la porte et ajouta:
+
+--Si quelqu'un m'appelle, pas de réponse; je ne bougerai pas d'ici avant
+l'arrivée du bourreau!
+
+À ces mots, un frisson parcourut les veines du criminel. Il releva la tête,
+et comme si la menace de mort eût retrempé son courage, rallumé son orgueil
+et mis fin à ses terribles angoisses, il dit au vieillard en lui montrant
+la déclaration restée sur la table près du flambeau mourant qui coulait en
+larges nappes:
+
+--Le misérable qui m'a dénoncé à vous, prétendrait-il bénéficier de ma
+dépouille et me déshonorer après ma mort! Je reste Valois puisque je meurs,
+et cet écrit devient inutile, je suppose.
+
+Le gouverneur lui tendit le papier sans répondre une parole. Alors la Ramée
+brûla ce qu'il avait écrit et rapprocha le fauteuil pour s'asseoir. Mais au
+souvenir des paroles qui étaient échappées au malheureux père, la Ramée eut
+horreur de cette place. Il repoussa le siège et resta debout, la tête
+inclinée, les bras croisés sur la poitrine, au milieu des archers qui
+surveillaient tous ses mouvements.
+
+Tel fut le sombre tableau qu'éclairèrent les premiers rayons du jour.
+
+Cependant Espérance, fidèle à sa promesse, attendit à l'endroit désigné.
+Henriette avait obéi; elle avait suivi dans une litière les chevaux
+préparés pour la Ramée, et la litière cachée dans la petite rue voisine
+était surveillée par Pontis à cheval.
+
+Au signal convenu, Espérance s'approcha du Châtelet croyant en voir
+descendre le prisonnier; mais les moments s'écoulèrent, on sait pourquoi
+l'évasion ne put avoir lieu. Espérance attendait toujours.
+
+Le jour venu, Henriette, dont le visage trahissait une infernale joie,
+déclara que rien ne l'obligerait à se donner en spectacle dans un quartier
+semblable, qu'Espérance l'avait trompée, qu'une évasion ne se faisait pas à
+la lumière du soleil, et ces raisons parurent sans réplique aux deux jeunes
+gens. Ils durent laisser la perfide femme retourner à son logis;
+d'ailleurs, elle ne pouvait que les gêner puisque la Ramée ne venait pas.
+Espérance avait essayé dix fois de pénétrer au Châtelet, on lui en avait
+interdit l'entrée avec une rudesse des plus significatives. Il se demanda
+si le roi n'avait pas changé d'avis. Il se figura que la Ramée n'avait pas
+voulu écrire la déclaration assez explicite. Enfin tout ce qu'un cerveau
+prêt à éclater peut entasser de conjectures plus ou moins raisonnables,
+Espérance aux abois, les ressassa pendant trois mortelles heures d'attente.
+
+Il ne pouvait comprendre comment la Ramée, du moins, ne se montrait pas. Il
+comprenait encore moins comment, si les obstacles venaient du roi ou de
+Crillon, ce dernier n'en avait pas donné avis.
+
+Pontis, expédié par Espérance chez le chevalier, rapporta que rien, à sa
+connaissance, n'avait été changé par le roi. Le chevalier offrait de venir
+lui-même au Châtelet, pour en donner l'assurance.
+
+En attendant, la place de Grève s'emplissait de spectateurs, le gibet se
+dressait, réclamant sa proie, et à six heures et demie arrivèrent au
+Châtelet l'exécuteur et la nouvelle troupe d'archers.
+
+Justement le chevalier venait de céder aux messages réitérés d'Espérance.
+Il entra dans la prison et fit entrer avec lui Espérance et Pontis.
+
+Le condamné était déjà placé en bas, dans la geôle, entouré du funèbre
+cortège de la mort. À la porte de cette salle se tenait l'implacable
+vieillard, décidé à ne pas abandonner sa vengeance.
+
+Crillon s'étant approché de lui pour lui demander l'explication de cet
+étrange malentendu, le gouverneur lui montra une lettre d'une écriture
+bizarre, inconnue, qui disait:
+
+«Baron du Jardin, le prisonnier que vous devez laisser fuir cette nuit est
+l'assassin de votre fils Urbain.»
+
+--Data! mais c'est vrai! murmura Crillon furieux en regardant à la fois le
+gouverneur et Espérance qui parcourait la lettre et pâlissait.
+
+--Il l'a avoué, dit le vieillard.
+
+--Oh! pourquoi me suis-je mêlé de ce scélérat, s'écria le chevalier.
+
+--Jamais on n'eût imaginé une pareille infamie, murmura Espérance, qui
+devina le véritable auteur de la dénonciation.
+
+--Jamais plus beau coup de la justice céleste, pensa Pontis.
+
+--Par grâce, essayons encore... allons au roi, supplia Espérance.
+
+--Si le roi voulait sauver ce misérable, je me ferai justice moi-même,
+interrompit le gouverneur.
+
+--Tout est dit, répliqua Crillon. Venez, Espérance, nous n'avons plus rien
+à faire ici.
+
+--Vous, peut-être, dit le jeune homme dont les yeux humides trahissaient
+l'émotion; mais moi je ne peux partir ainsi sans avoir dit à ce malheureux
+tout ce que je souffre.
+
+Crillon haussa les épaules et sortit.
+
+Déjà le cortège se mettait en marche. La Ramée portait la tête haute, le
+regard ferme, entre une double haie des soldats de garde et des employés de
+la prison.
+
+Lorsqu'il fut en face du gouverneur, il ferma un instant les yeux et
+murmura tout bas: Pardon!
+
+--Je pardonnerai dans une demi-heure, dit du même ton le vieillard.
+
+Tout à coup la Ramée aperçut Espérance qui fendait la foule pour arriver à
+lui. Au lieu de remercier, et d'adorer ce loyal défenseur, dont les nobles
+intentions éclataient à ce moment suprême dans le plus affectueux regard:
+
+-Ah! traître, dit la Ramée, te voila! Ah! délateur misérable, tu viens
+après m'avoir abusé lâchement, tu viens insulter à mon agonie. Et puis, tu
+te convaincras que je suis bien mort pour me voler tranquillement
+Henriette. Je savais bien, ajouta-t-il, avec une colère effrayante, que tu
+l'aimais encore et que tu ne me la céderais! Je savais bien que tu ne la
+laisserais point partir avec moi!
+
+Espérance, éperdu, voulut l'interrompre.
+
+--Lâche!... lâche!... continua la Ramée, mais je serai vengé. Elle
+m'aime et te reprochera ma mort!
+
+Et il fit un mouvement comme pour lever le poing sur Espérance.
+
+--Quoi! s'écria Pontis en serrant les mains de son ami avec un rugissement
+furieux, tu te laisses insulter ainsi toi!... Réponds donc à ce brigand
+qui t'accuse! Dis-lui donc la vérité sur cette femme.
+
+--Silence!... dit Espérance avec une douceur sublime. Ce malheureux n'a
+plus qu'un moment à vivre. Si je faisais ce que tu dis, il mourrait
+désespéré. Silence! Qu'il conserve sa foi, son dernier bonheur, qu'il se
+croie aimé, qu'il me croie lâche et traître... mais qu'il meure en paix!
+
+La foule s'écoula, suivant, sans l'outrager, le condamné qui marchait avec
+courage vers la place de Grève, et cherchait encore, dans cette multitude
+muette, soit des partisans apostés pour sa délivrance, soit plutôt le
+dernier sourire de sa misérable fiancée.
+
+Rien. L'heure fatale avait sonné, le jeune homme monta en triomphateur sur
+l'échelle, se livra au bourreau et rendit l'âme en murmurant le nom
+d'Henriette.
+
+
+
+
+VIII
+
+LE SANG POUR LE SANG
+
+
+Le jour même de la mort du malheureux la Ramée, lorsqu'au Louvre chacun en
+parlait encore, et que les uns applaudissaient, que les autres
+s'apitoyaient, que pour tout le monde il était évident que le bourreau
+n'avait puni qu'un instrument des intrigues de la duchesse de Montpensier,
+ce jour-là, disons-nous, toute la noblesse se pressait au palais pour
+féliciter le roi et pour renouveler les témoignages de son dévouement et de
+son respect.
+
+Deux carrosses s'arrêtèrent devant l'entrée de la maison royale. De l'un,
+descendirent M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, offrant la main à Marie
+Touchet, plus majestueuse, et à Henriette, plus brillante que jamais. Cette
+dernière, depuis huit heures du matin, n'avait plus rien à craindre de son
+plus dangereux complice, de celui qui, si longtemps, avait menacé à la fois
+sa personne et sa fortune.
+
+De l'autre carrosse sortit, fière et l'oeil assuré, malgré l'accueil glacé
+qui lui fut fait, la duchesse de Montpensier, dont le cortège était
+nombreux et magnifique. Celle-ci était moins tranquille. La Ramée, en
+mourant, avait laissé surnager trop de secrets. Les deux troupes s'étant
+jointes au bas des degrés, Henriette et son père, qui déjà commençaient à
+monter, s'arrêtèrent un moment et s'effacèrent pour laisser passer la
+terrible Lorraine. Celle-ci attacha son regard perçant sur la jeune fille,
+et, comme si elle l'eût devinée digne de poursuivre et d'achever son
+oeuvre, elle l'honora d'un sourire et d'un salut.
+
+A l'agitation qui se produisit au palais, dans les salles de la galerie, à
+la mine sombre de Sully, à la fugitive lueur qui voila un moment les traits
+du roi, chacun comprit que la scène ne pouvait manquer d'être intéressante.
+
+Catherine de Lorraine cependant, montait lentement et arrachait des saluts
+à tous ceux qui avaient l'imprudence de la regarder en face. Elle parvint
+ainsi à la galerie, et tout d'abord, cherchant le roi, remarqua qu'il
+parlait bas à son ministre et au capitaine des gardes.
+
+Après quoi Henri se remit à jouer, et ne donna plus signe d'émotion.
+
+La duchesse s'avança jusqu'à la table de jeu, et le murmure qui se fit
+d'abord, puis le silence qui lui succéda, avertirent le roi qu'il était
+temps de détourner sa tête; d'ailleurs la duchesse allait débiter un de ces
+compliments comme elle savait les tourner, et dont les premières syllabes
+commençaient à sortir de ses lèvres.
+
+--Sire, dit-elle, j'ai dû venir, malgré mon état de faiblesse, féliciter
+Votre Majesté....
+
+
+Le roi l'interrompit aussitôt. Il avait l'air froid et sec qui chez lui,
+visage affable et gracieux, révélait les grandes colères. Car Henri,
+lorsqu'il s'irritait, savait encore se contenir assez pour conserver tous
+ses avantages.
+
+--Ma cousine, dit-il, au milieu du profond silence de toute l'assemblée, si
+je m'attendais ce soir à une visite, ce n'est pas à la vôtre.
+
+La Lorraine changea de couleur. Elle avait espéré que la longanimité
+d'Henri se contenterait encore cette fois d'une formule de politesse et que
+les relations diplomatiques, comme on dit, pourraient subsister.
+
+--Pourquoi, répliqua-t-elle avec émotion, Votre Majesté ne m'eût-elle pas
+dû attendre?
+
+--Parce que ce soir, ce n'est pas ici la place d'une honnête princesse
+comme vous, le Louvre étant habité par un roi qui fait périr ses parents
+sur l'échafaud.
+
+--Sire, que signifient ces paroles de Votre Majesté?
+
+--Ces paroles sont les vôtres, ma cousine, et non les miennes. Vous avez
+toujours considéré la Ramée comme un Valois, vous lui avez fourni titres,
+argent, crédit qu'il s'ignorait lui-même, ce malheureux; vous lui avez
+révélé son origine.
+
+--Sire, voilà des accusations....
+
+--Que je devrais vous faire adresser, direz-vous, devant mes présidents,
+assistés de greffiers, dans une bonne chambre de ma Bastille. Mais vous
+êtes femme et je ne fais la guerre qu'aux hommes. Il y a plus, j'épargne
+aux femmes, quand je le puis, tout ce que je sais leur être désagréable. Je
+vous dispenserai donc, désormais, de vous présenter au Louvre. Vos domaines
+sont spacieux, demeurez-y, ma cousine. Vous êtes de ces voiles dangereux
+qu'on aime à éloigner de son territoire.
+
+Aussitôt, Henri se levant, salua la duchesse, éperdue de honte et de rage,
+et lui annonçant ainsi qu'il la congédiait, se rassit et reprit ses cartes
+au milieu d'un murmure de bruyante satisfaction.
+
+La Lorraine chancela. Ses traits s'étaient décomposés. La bile montait à
+flots de son foie à son visage, et c'était chose horrible à voir que ce
+front jaune sous lequel des yeux d'un noir rouge étincelaient hagards comme
+des flammes vacillantes.
+
+Elle partit en suffoquant. Mais aux premiers degrés, la force lui manqua.
+Ses gens la relevèrent et la portèrent dans son carrosse.
+
+A peine eut-elle disparu que toutes les poitrines se dilatèrent. On eût dit
+que le roi et la France n'avaient pas d'ennemi, et que rien n'obscurcissait
+plus l'avenir. Henri quitta son jeu et vint parcourir les groupes de
+courtisans, au sein desquels M. d'Entragues, plus bruyant dans sa joie que
+deux douzaines d'enthousiastes ordinaires, essayait d'attirer l'attention
+de Sa Majesté.
+
+Le roi aperçut ce digne seigneur, et lui sourit. Il aperçut aussi
+Henriette. Elle était si belle, et, en regardant le prince, son sein se
+soulevait avec une si amoureuse agitation, que le roi ne trouva qu'un
+remède au trouble qu'il ressentait lui-même; il fit ses compliments à la
+raide et majestueuse figure de Marie Touchet, éteignant sur les glaces de
+ce demi-siècle les feux excessifs des dix-huit ans qui l'embrasaient.
+
+Le comte d'Auvergne voltigeait sur les flancs de ce groupe, décochant çà et
+là, toujours à propos, sa flèche auxiliaire.
+
+Cependant, à une des extrémités de la salle, riait et charmait Gabrielle,
+dont une cour nombreuse mendiait les regards. La marquise de Monceaux ne
+voyait rien, n'entendait rien, malgré son apparente liberté d'esprit. Elle
+s'était placée de manière à voir entrer chaque nouveau visage dans la
+galerie, et celui qu'elle attendait n'arrivait pas. Plus scrupuleux que
+Mlle d'Entragues, il n'avait pas cru devoir aller triompher au Louvre de la
+mort d'un ennemi.
+
+
+Quand le roi eut coqueté à loisir auprès des Entragues, s'assurant
+furtivement par un coup d'oeil que la marquise ne le surveillait pas, il
+retourna près de Gabrielle ravi de n'avoir été ni gêné, ni surpris dans son
+petit manège, et la Varenne qui, d'un coin de la salle, observait chaque
+mouvement de son maître, augurait favorablement pour l'intrigue nouvelle,
+de la réserve et de l'adresse que le roi avait déployées, lui qui
+d'ordinaire ne savait pas se modérer quand il s'agissait de satisfaire un
+caprice.
+
+--Il faudra voir, dit le roi bas à Sully, ce qu'est devenue la duchesse,
+car elle m'a paru sortir d'ici comme une louve enragée. Elle pourrait
+mordre... gare!
+
+Une demi-heure après, le capitaine des gardes, envoyé pour surveiller le
+départ de la Lorraine, revint dire au roi qu'à peine arrivée elle avait été
+prise d'une syncope, et qu'en attendant les médecins elle était étendue sur
+son lit, sans connaissance.
+
+--Le fait est que j'ai été rude, dit Henri. Pourvu qu'on ne me reproche pas
+de l'avoir voulu tuer.
+
+--Par réciprocité, répliqua Sully, laissez dire.
+
+--En supposant qu'elle persiste à demeurer sans connaissance, demanda le
+capitaine des gardes, faut-il toujours que Mme de Montpensier quitte Paris?
+
+--Eh! mon ami, s'écria le roi en riant dans sa barbe grise, que n'a-t-elle
+toujours été sans connaissance, je ne la renverrais pas aujourd'hui.
+
+Et il ajouta, toujours riant, à l'oreille de Gabrielle et de Sully:
+
+--Qu'elle s'engage à ne plus bouger, à ne plus parler, à ne plus penser, je
+la tiens quitte.
+
+--La méchante bête, grommela Sully, pour laquelle on se croit encore obligé
+de faire des façons! qu'elle rende sa vilaine âme à Dieu, s'il en veut, et
+que tout cela finisse.
+
+--Eh! eh! tout cela est loin d'être fini, dit Henri avec un soupir qui
+n'échappa point à Gabrielle; après la duchesse, il nous restera Mayenne, et
+celui-là bougera, parlera et agira encore longtemps. Quel chiendent que
+cette ligue... Plus on lui arrache de têtes, plus il en repousse.
+
+Gabrielle, au nom de Mayenne, sourit malicieusement, et répondit en
+appuyant sa main blanche sur le bras du roi:
+
+--Il n'est si petite main qui ne puisse arracher une grosse épine.
+Holopherne a été vaincu par Judith.
+
+--Que voulez-vous dire par ces sentencieuses paroles? demanda Henri, fort
+curieux de sa nature.
+
+--Rien, répliqua la marquise, sinon que M. de Mayenne a un trop gros ventre
+pour être toujours un méchant homme. Sa soeur est maigre, sire, voilà
+pourquoi elle vous donne tant de mal.
+
+--Dirait-on pas que cette marquise a mis le gros Mayenne dans un sac dont
+elle tient les cordons? Voyez un peu cet air de triomphe!
+
+Henri fut interrompu par l'arrivée du comte d'Auvergne, qui apportait des
+nouvelles de la duchesse.
+
+--Sire, dit-il, les médecins ont déclaré que les jours de la malade étaient
+en danger, qu'elle ne saurait être transportée impunément, et, bien qu'en
+revenant à elle, Mme de Montpensier ait commandé qu'on l'emportât, ses
+officiers envoient chercher les ordres de Votre Majesté.
+
+Henri ne parut pas entendre. Sully prenant la parole:
+
+--Le roi n'est pas médecin, répliqua-t-il. Et il tourna le dos.
+
+Il était vrai pourtant que la duchesse avait été frappée d'un coup mortel.
+A peine remise de son émotion, elle sentit la paralysie du corps énergique
+et obéissant qui jusque-là s'était plié à tous ses caprices et avait
+secondé vaillamment toutes ses volontés. Seule dans l'horreur de sa
+situation, immobile et livrée au supplice de vivre seulement par la pensée,
+elle passa des heures d'inexprimables angoisses sans avoir trouvé un seul
+moyen d'échapper à la main royale qui pour la première fois
+s'appesantissait sur elle avec l'intention de l'écraser.
+
+Plus de ressources. Le passé ne lui offrait que des défaites et l'avenir ne
+lui réservait que la mort. Successivement avaient disparu ses instruments
+brisés par une fatalité impérieuse. Chicot l'avait bien dit au roi. Elle
+n'avait plus que trois moyens dont le dernier venait d'échouer contre le
+gibet de la Ramée.
+
+La duchesse comptait encore sur son frère Mayenne, non pas pour elle, car
+ce frère ne l'aimait pas, mais contre Henri, que Mayenne menaçait encore.
+Elle lui avait envoyé un ambassadeur à propos du complot de la Ramée et lui
+proposait une jonction des troupes qui possédait avec celles de
+l'imposteur. Grâce à Crillon, ces dernières avaient été dissipées; mais Mme
+de Montpensier espérait encore que Mayenne, par esprit de famille, en
+rassemblerait les débris et renouerait plus intimement que jamais avec
+l'Espagne.
+
+Cependant le duc n'avait rien répondu aux communications de sa soeur, et
+celle-ci ne pouvait rien comprendre à son silence. Le courrier avait-il été
+saisi? Le message intercepté? Mayenne, par prudence, s'était-il abstenu
+momentanément? Dans son impatience, et de son lit de douleur, la duchesse
+expédia au duc son dernier agent fidèle, avec ordre de rapporter une
+réponse à tout prix.
+
+--Hâtez-vous, lui dit-elle, d'annoncer à mon frère que je m'en vais
+mourant, et que je n'ai pas de temps à perdre.
+
+Le courrier fit diligence; il trouva au retour sa maîtresse luttant plus
+encore contre les souffrances de l'esprit que contre la maladie du corps.
+Toujours couchée, toujours enveloppée d'ombre et de silence, on eût dit
+qu'elle cherchait à se faire oublier comme la panthère blessée qui
+s'enfouit sous les feuilles dans un antre et demeure là de longues nuits,
+n'ayant rien de vivant que les yeux.
+
+A la cour, on ne parlait plus d'elle que pour se demander si la duchesse
+était enfin morte. Elle, pendant ce temps, se ranimait peu à peu, et
+attendait la réponse de Mayenne, réponse favorable, elle n'en doutait pas,
+pour s'aller jeter dans son camp, et lui souffler les ardeurs de sa rage et
+de son désespoir.
+
+Enfin le messager reparut. Il avait mis quelques jours à faire un trajet
+difficile, parmi les espions et les postes de l'armée d'observation qui
+enfermait Mayenne à l'extrémité de la Picardie.
+
+La duchesse se souleva sur son lit, ouvrit en palpitant de joie la
+bienheureuse lettre qu'on lui apportait: elle en eût baisé les caractères,
+tant l'écriture de Mayenne lui promettait de nouvelles chances de
+recommencer la lutte.
+
+Mais voici ce que lui écrivait son frère:
+
+«Ma soeur, chacun pour soi en ce monde. Vous avez mis constamment cette
+maxime en pratique. Vous vous affaiblissez, dites-vous, moi je n'ai plus de
+force. Vous êtes très-malade, moi je me considère comme enterré.»
+
+«Dans toutes ces dernières affaires, vous avez sans doute songé à vos
+intérêts, je commence à penser aux miens, et me ménage un bon repos en
+cette vie, en attendant le repos éternel. Vivez en paix, ma soeur, comme je
+vais tâcher de le faire moi-même.»
+
+Et, au bas de cette foudroyante épître, s'étalait le paraphe obèse de
+l'homme au gros ventre, qui rappelait ainsi la prétendue mourante aux
+oeuvres de charité chrétienne.
+
+La duchesse fut frappée au coeur. Elle eut une syncope semblable à celle
+qui l'avait saisie au sortir du Louvre, et, cette fois, les ressorts de la
+vie se trouvèrent sérieusement atteints.
+
+Bien plus, le phénomène étrange, effrayant, qui au même mois de mai, en
+1574, avait épouvanté le château de Vincennes, se produisit, comme si, pour
+les mêmes crimes, le souverain Juge avait résolu d'appliquer les mêmes
+châtiments.
+
+Dans la nuit qui suivit cette crise, la duchesse s'était assoupie, malgré
+les aiguillons de la fièvre; elle se réveilla baignée de sueur, elle
+appela, elle cria pour que ses femmes vinssent l'arracher à ce bain
+brûlant, dans lequel glissaient ses membres amaigris.
+
+Les femmes accoururent avec des flambeaux, et reculèrent d'épouvante en
+voyant dégoutter du front de leur maîtresse une sueur de sang. C'était un
+fleuve de sang qui ruisselait dans son lit et jaillissait incessamment de
+chacun de ses pores dilatés par la fièvre. Les médecins appelés déclarèrent
+que la duchesse était en proie à ce mal mystérieux et terrible, qui,
+vingt-deux ans avant, avait couché Charles IX dans le tombeau.
+
+
+Désormais plus d'espérance, plus de remède. La duchesse s'ensevelit dans un
+morne et farouche silence. On la voyait, un miroir au pied de son lit,
+regarder d'un oeil fixe, avec une sinistre expression de terreur, les
+gouttes de sang qui, toujours étanchées, reparaissaient toujours sur ses
+joues, ses tempes et le long de ses bras humides.
+
+A chaque transport de colère, à chaque émotion plus caractérisée, la sueur
+grossissait et une nappe rouge s'étendait sur le visage et le corps de la
+coupable si cruellement châtiée.
+
+Les médecins se retirèrent consternés; les serviteurs eux-mêmes craignirent
+le contact de la maudite. On envoya chercher des prêtres qui, à l'aspect de
+ce cadavre sanglant, s'évanouirent de saisissement ou s'enfuirent d'effroi.
+
+C'était la nuit, la dernière nuit de souffrance. La duchesse râlait sur son
+lit souillé; elle appelait à l'aide, et personne ne s'approchait d'elle.
+Soudain elle aperçut un moine de haute taille qui traversait lentement la
+chambre voisine et devant lequel se courbaient les serviteurs que
+l'épouvante tenait à l'écart. Ce moine arriva jusqu'au lit de la mourante
+et contempla silencieusement l'effrayant spectacle de cette agonie.
+
+En le voyant, son capuchon baissé, la duchesse le remercia du regard, car
+elle n'osait plus remuer ses mains de peur d'y sentir l'humide chaleur du
+sang.
+
+--Je veux l'absolution de mes fautes, dit-elle d'une voix lugubre encore
+empreinte de cette autorité hautaine qui avait présidé à chaque mouvement
+de sa vie.
+
+--Pour être absoute, dit le moine, confessez-vous!
+
+--Faites d'abord retirer, dit-elle, tous ces gens qui pourraient
+m'entendre.
+
+Le moine ne répondit pas, et ne fit pas un mouvement.
+
+Ce que voyant, la duchesse:
+
+--J'ai péché, dit-elle à voix basse, par avarice, par ambition, par
+orgueil.
+
+--Après? dit le moine.
+
+Elle le regarda avec surprise.
+
+--Si j'ai d'autres péchés à me reprocher, mon corps souffre, ma mémoire
+faiblit... ma voix expire, n'exigez pas trop en un pareil moment. Le
+châtiment passe, je crois, les fautes... Absolution!
+
+--Vous ne parlez pas des crimes? demanda le moine.
+
+--Les crimes?... murmura-t-elle avec stupeur.
+
+--Oui, les crimes? poursuivit le confesseur d'une voix éclatante. La force
+vous manque, je le crois, mais je puis vous aider. Vous avez confessé la
+vanité et l'orgueil. Mais la luxure!... ce crime hideux qui a rongé
+votre jeunesse et jusqu'à votre âge mûr, ce péché mortel que vous avez
+arboré comme un étendard pour vous créer des légions d'assassins!
+
+--Moine! s'écria la duchesse en se soulevant d'une main sur son lit.
+
+--Confessez! dit solennellement le religieux; confessez, si voulez qu'on
+vous absolve!
+
+Frappée de terreur, la duchesse, au lieu de répondre, cherchait à voir,
+sous le capuchon, les traits de l'homme qui osait lui parler ainsi:
+
+--Passons à l'homicide! continua l'implacable confesseur. Comptons: Henri
+III assassiné, Henri IV frappé deux fois, Salcède roué sur un échafaud, la
+Ramée mort sur un gibet, et ces milliers de soldats tombés sur les champs
+de bataille, et ces victimes expirant dans les ténèbres des prisons, et ces
+enfants morts de faim avec leurs mères, et ces familles de spectres qui
+pendant le siège de Paris ont rongé des cadavres pour soutenir leur
+misérable existence, tandis que vous buviez dans votre palais à
+l'usurpation du trône de France! confessez, duchesse, confessez! si vous ne
+voulez pas paraître au tribunal de Dieu avec cette épouvantable escorte de
+victimes qui vous maudissent.
+
+La duchesse voyait de ses yeux hagards tous les assistants s'approcher
+avidement de l'embrasure des portes et guetter sa réponse à ce terrible
+interrogatoire.
+
+--Qui êtes-vous donc? murmura-t-elle.
+
+Le moine rabattit lentement son capuchon et se fit voir à la mourante qui,
+en le reconnaissant, poussa un cri et joignit les mains.
+
+--Frère Robert, dit-elle... Oh! je comprends par qui j'ai été vaincue!
+pitié!
+
+--Avouez vos crimes alors....
+
+--Pitié!
+
+--Dites seulement oui chaque fois que j'accuserai; cela suffira aux hommes
+et à Dieu. La luxure et vos abominables calculs?...
+
+--Oui, dit la duchesse d'une voix étouffée.
+
+--Les affamés de Paris, les soldats tués, les prisonniers étouffés?...
+
+--Oui.
+
+--Salcède et la Ramée poussés par vous sur l'échafaud?
+
+--Oui, murmura-t-elle après un silence entrecoupé de convulsions.
+
+--Henri IV tant de fois frappé?... Ah!... vous hésitez; prenez garde,
+un seul mensonge effacerait le mérite de vingt aveux. Avouez!
+
+--Oui, dit-elle si bas, que le moine eut peine à l'entendre.
+
+--Et Henri III, votre roi, votre ancien ami, assassiné par votre amant
+Jacques Clément?...
+
+--Jamais! jamais! s'écria-t-elle en se tordant les mains, d'où le sang
+s'exprimait à grosses gouttes.
+
+--Vous niez?
+
+--Je nie.
+
+--Osez donc nier à Dieu lui-même que vous allez voir face à face dans
+quelques instants, et dont vous devez déjà entendre gronder la colère!
+
+--Pitié!... j'avoue, j'avoue, dit la duchesse en se cachant livide et
+palpitante sous ses oreillers.
+
+--Eh bien, alors, reprit le moine d'un ton solennel, je vous absous au nom
+de Dieu sur cette terre et je le prie de vous absoudre dans le ciel. Mourez
+doucement, mourez en paix!
+
+Il étendit le bras vers le lit, les yeux de la mourante reflétaient encore
+une flamme sinistre, celle de la colère, peut-être... peut-être celle des
+châtiments éternels.
+
+Peu à peu cette lueur s'éteignit, la tête se pencha, les bras se roidirent
+pour une dernière menace; mais le souffle de Dieu brisa ce misérable
+cadavre.
+
+La duchesse de Montpensier proféra un cri sourd et rendit l'esprit.
+
+--Maintenant, murmura le moine, Henri IV n'a plus à craindre d'autre ennemi
+que lui-même. Ma tâche est finie. A mon tour de songer à Dieu.
+
+Et, se couvrant la tête, il traversa lentement la salle au milieu des
+assistants agenouillés.
+
+
+
+
+IX
+
+AYOUBANI
+
+
+Le temps avait marché. Les huit jours que s'était donnés Leonora pour
+surprendre le secret d'Espérance avaient passé, puis d'autres semaines
+encore, et rien n'était venu apporter à l'Italienne la preuve désirée.
+
+Espérance qui savait les projets d'Henriette et devinait la curiosité de
+Leonora, s'était tenu sur ses gardes. D'ailleurs, se disait-il, avec toute
+l'adresse et l'habileté des meilleurs espions, que pourraient découvrir ces
+deux femmes?
+
+En effet, lorsqu'il allait chez le roi, soit avec Crillon, soit tout seul,
+quoi de plus naturel? D'autres n'y allaient-ils pas comme lui? Quand il
+chassait dans les forêts royales, soit seul, soit en compagnie du roi, cela
+pouvait-il s'appeler un indice? Et en admettant même que Gabrielle vint au
+rendez-vous de chasse, ou suivît le cheval le daim et le renard, n'y
+avait-il pas des dames avec Gabrielle, et quelqu'un pouvait-il se flatter
+d'avoir pris jamais un serrement de main, ou un baiser, ou une parole
+suspecte? Espérance vivait donc heureux et tranquille.
+
+D'ailleurs, ses ennemis ou ses espions ne donnaient pas signe de vie.
+Quelquefois, il est vrai, dans les premiers jours de curiosité de Leonora,
+Espérance avait pu voir derrière lui, à distance, quand il faisait une
+excursion quelconque, la silhouette du paresseux Concino, perché sur un
+cheval et galopant; mais Concino paraissait avoir renoncé à un exercice qui
+ne rapportait rien et coûtait cher. Des chevaux éclopés, des maux de reins,
+et çà et là quelque bonne chute dans des chemins impraticables, telles
+avaient été ses aubaines; car Espérance, bien monté, cavalier intrépide,
+infatigable, s'amusait à conduire son espion d'un train d'enfer, et à lui
+faire sauter des fossés, franchir des barrières et traverser des rivières:
+Concino avait dû renoncer.
+
+Le jeune homme savourait donc le bonheur d'être aimé sans remords et sans
+obstacles; mais, pour ne rien omettre de ce que conseille la prudence, il
+avait acheté une petite maison dans le faubourg, feignant de s'y rendre
+avec un mystère que tout le monde était libre de surprendre, et il n'était
+bruit dans ce quartier isolé que des mules, des panaches, des mantes
+grises, des jolis pieds furtifs et des aventureuses pèlerines qui
+apparaissaient et disparaissaient dans cet ermitage. Le bruit courait, et
+Espérance n'en demandait pas davantage.
+
+Gabrielle apparemment savait à quoi s'en tenir sur ces infidélités, et tout
+allait pour le mieux puisque les espions se trouvaient déroutés.
+
+Nous ne dirons pas que le bonheur d'Espérance fut complet. Les amants
+s'engagent toujours au désintéressement, et l'essence même de l'amour est
+l'ambition et l'avarice. On ne demande rien, on désire tout, et pour peu
+que l'âme ne soit pas aussi parfaitement trempée que celle d'Aristide ou de
+Curius, le désir s'exhale et parle un langage qui contredit bientôt
+l'engagement qu'on avait pris.
+
+Espérance recevait chaque matin de Gabrielle un souvenir. L'ingénieuse amie
+avait su varier ses envois avec cette délicate subtilité des femmes, qui
+jamais ne sont embarrassées en présence de l'impossible.
+
+La biche et son collier avaient été suivis de fleurs d'Afrique, rapportées
+par le célèbre voyageur Jean Mocquet. La collection en était riche et avait
+défrayé plusieurs semaines. Puis, dans les intervalles, c'étaient une
+dentelle, un chien de race choisie, un bijou dont le travail ou l'antiquité
+étaient la seule valeur, une arme rare, une médaille, un marbre, un dessin,
+un manuscrit, un livre, quelquefois une étoffe, un jour des poissons bleus
+de Chine, une autre fois une carpe de Fontainebleau avec ses anneaux aux
+nageoires. Et chaque matin, Espérance attendait l'envoi avec un battement
+de coeur, et se demandait quelle idée aurait ce jour-là Gabrielle. L'idée
+était-elle plaisante, il riait, affectueuse, il soupirait. Quant aux
+messagers, c'étaient des marchands, des valets, des colporteurs, des femmes
+qui apportaient l'objet sans même voir Espérance, toutes gens qui, s'ils
+eussent été questionnés, n'eussent pu rien répondre, ne sachant rien.
+
+Mais pour un amant jeune et tendre comme Espérance, le dédommagement de ce
+souvenir quotidien devait-il suffire? Aristide ne désirerait-il pas autre
+chose? Curius en acceptant les médailles, les biches et les carpes, ne
+penserait-il pas que Gabrielle possédait d'autres moyens de séduction plus
+séduisants encore? Or, le moment ne devait-il pas arriver où l'homme,
+naturellement insatiable, s'éveillerait, demanderait le double, le décuple
+de ce qui lui était offert, et changerait sa médiocrité, douce,
+inattaquable, heureuse, cette médiocrité dorée, contre une existence de
+soupirs, de voeux, de démarches périlleuses, de faux mouvements, qui
+trahissent vite l'amant et perdent l'amante? Peut-être ce moment était-il
+déjà venu?
+
+Peut-être les ennemis d'Espérance ne s'endormaient-ils que sur cette
+probabilité.
+
+Un soir d'été que Pontis, compagnon fidèle, suivait dans le jardin son
+Oreste impatient, et que tous deux semblaient embarrassés comme il arrive
+quand on a tant de choses à se dire qu'on voudrait taire, ou qu'on se gêne
+l'un l'autre, Espérance, après plusieurs tours de promenade, au bout
+desquels il espérait voir Pontis prendre congé, se jeta sur un gazon
+moelleux, et les mains sous la tête, les yeux attachés sur la nappe immense
+de l'azur des cieux, il parut oublier l'univers.
+
+Pontis l'avait imité. Tous deux, côte à côte, se plongeaient dans la vague
+volupté de l'extase.
+
+Le silence qu'ils gardaient n'était interrompu que par les murmures des
+oiseaux occupés à retrouver leurs nids.
+
+--Espérance, dit enfin Pontis, ou je te gêne, ou il me semble que tu me
+caches quelque chose.
+
+--Et quoi donc? demanda Espérance sans trop s'inquiéter d'une question que
+son ami lui avait cent fois adressée.
+
+--Tu t'ennuies?
+
+--Moi! je n'ai jamais trouvé la vie si douce.
+
+--Tu es fatigué, sans doute?
+
+--Frais comme seront demain les oiseaux qui se couchent.
+
+--Espérance, tu vas trop souvent dans l'ermitage du faubourg!
+
+--Bah!
+
+Et le jeune homme détourna la tête pour cacher un malicieux sourire.
+
+--Tu fais trop parler de toi, Espérance, ajouta Pontis en marquant chaque
+parole, et quelque jour tu te trouveras avoir sur les bras une légion de
+pères, de maris, et d'amants qui présenteront leur compte.
+
+--Pontis, tu exagères.
+
+--Je te parle comme on parle. J'étais de garde là, aux petits appartements.
+On racontait tes prouesses chez le roi.
+
+--Eh bien! le roi aussi n'a-t-il pas ses prouesses?
+
+--Il en a le droit, personne n'ayant de droits supérieurs aux siens.
+
+--Ah ça! mais, tu moralises?
+
+--Je t'apporte la morale de M. de Crillon, qui trouve que tu te caches trop
+mal, et qu'avant peu tu seras découvert.... Tu ne couvres pas assez ta
+trace.
+
+--Nomme-t-on quelqu'un? demanda Espérance avec curiosité. Voyons, dis-moi
+un nom, un seul?
+
+--J'en dirais trente si je répétais tout ce qui court sur toutes tes bonnes
+fortunes.
+
+Espérance haussa les épaules.
+
+--Il faut que jeunesse se passe, dit-il en étouffant un léger soupir, parce
+qu'en effet il regrettait un peu sa jeunesse.
+
+--En sorte, continua Pontis, que j'ai fait un plan.
+
+--Un plan? A propos de moi?
+
+--Oui, mon ami, je me suis dit que mon devoir est de veiller à ce que tu
+n'éprouves aucune disgrâce.
+
+--C'est penser sagement.
+
+--La disgrâce te viendrait d'un abus de visites à un hermitage du faubourg.
+Déjà tu parais fatigué, pâli, tu as des inquiétudes: avoue que tu en as.
+
+--Mais....
+
+--Il faut couper le mal dans sa racine. J'ai résolu de m'aller installer
+dans la petite maison. De cette façon, je te surveillerai à mon aise, et
+tout danger me trouvera sous les armes.
+
+--Quel gâchis est cela? s'écria Espérance en se relevant pour mieux voir la
+figure de Pontis. Quoi! tu parles sérieusement.
+
+--Sérieux comme le masque de la tragédie.
+
+--Tu prétends t'installer dans la maison du faubourg?
+
+--Pour faire fuir les grâces et les disgrâces, c'est l'avis de M. de
+Crillon.
+
+--Mon bon ami, j'aime tendrement M. de Crillon, dit Espérance jouant le
+dépit, je l'aime d'une affection très-profonde, mais je vous supplierai
+tous deux de ne pas vous mêler de mes affaires.
+
+--Quand on a des amis, on ne s'appartient pas.
+
+--Ne rions plus, Pontis.
+
+--Je ne ris pas! demain je quitte le superbe logement que tu m'as donné
+ici, je m'en arrache à regret, parce qu'enfin, vivre auprès de toi est mon
+principal bonheur;--mais il le faut, et je plie toujours sous le devoir,
+on est soldat, on sait sa discipline. Demain, je m'installe au faubourg.
+
+Espérance se leva tout à fait, saisit Pontis par les bras et l'enlevant du
+gazon où il continuait à se rouler moelleusement, le remit sur ses pieds et
+lui dit:
+
+--Tu me feras le plaisir de ne plus dire de sottises. Tu es logé ici,
+restes-y. Quant à M. de Crillon je me charge de redresser ses idées avec
+tout le respect et toute l'amitié qui lui sont dus. Cesse donc de penser à
+habiter la maison du faubourg. Tu n'y mettras pas le pied.
+
+Pontis, habitué à faire ses volontés, regarda Espérance avec surprise. Il
+ignorait que rien n'est tenace comme une fausse volonté.
+
+--Ainsi, dit-il, tu me refuses?
+
+--Je te défends d'y songer.
+
+La figure de Pontis prit une expression si bizarre de désappointement,
+qu'Espérance faillit perdre son sérieux, qui, pourtant, lui était bien
+nécessaire.
+
+--Laisse-moi te dire, ajouta Pontis en prenant le bras de son ami, mon
+installation au faubourg n'était pas seulement un devoir que
+j'accomplissais envers toi pour ton salut.
+
+--Ah! qu'était-ce donc?
+
+--Tout en faisant tes affaires, je travaillais par occasion aux miennes.
+
+--Bah!
+
+--Je te sauvais, mais j'avais mon bénéfice.
+
+--Conte-moi cela, dit Espérance en riant.
+
+--Je crois que je suis amoureux, murmura Pontis avec un visage déconfit et
+présomptueux tout ensemble.
+
+--Oh! mon pauvre Pontis! De qui?
+
+--C'est toute une histoire. Je te la raconterai quelque jour.
+
+--Nous n'aurons jamais une plus belle occasion. Nous sommes seuls, sous les
+arbres, en face d'un ciel bleu. L'air est parfumé, les oiseaux se taisent,
+l'eau fait son petit murmure railleur, accompagnement charmant. Parle.
+
+--Mon ami, c'est une Indienne.
+
+--Hein? s'écria Espérance, comment dis-tu?
+
+--Une Indienne... Vois-tu, il me semble que je fais un rêve.
+
+--Il y a donc des Indiennes à Paris?
+
+--Oh! mon cher ami, celle-là se cache, elle s'est enfuie de là-bas.
+
+
+--De quel là-bas?
+
+--Des bords du Gange.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Je ne sais pas au juste, mais je suppose que c'est parce qu'on voulait la
+forcer à se brûler sur le tombeau de son mari.
+
+--Ah! elle est veuve.
+
+--Il paraît.
+
+--De qui?
+
+--Eh! tu m'en demandes trop. Je ne le sais pas moi-même. On ne fait pas
+tant de questions quand on est amoureux.
+
+--Excuse-moi, je n'ai pas voulu t'offenser. Donc c'est une fugitive qui se
+cache.
+
+--Tu veux dire que c'est une aventurière, n'est-ce pas? Je te vois venir.
+
+--À Dieu ne plaise.
+
+--Si tu avais vu ses plumes, ses diamants, ses perles et son costume
+indien!
+
+--Je me figure tout cela. Mais est-elle belle?
+
+--Elle est un peu jaune... mais ce n'est pas sa faute; elle est un peu
+petite, mais je ne suis pas grand. Elle a des yeux noirs... Oh! quels
+yeux! et une petite patte d'oiseau avec des ongles!... À quoi penses-tu?
+
+--Je me demande comment tu as fait pour rencontrer une Indienne dans les
+rues de Paris.
+
+--Quand je te le conterai, tu seras saisi d'admiration! Il n'y a que moi
+pour avoir de ces chances-là.
+
+--Et tu es amoureux?
+
+--Passionnément; d'autant plus que l'Indienne n'est pas libre et que les
+occasions me manquent pour la voir.
+
+--Cependant tu l'as vue?
+
+--Oui, mais par hasard.
+
+--Tu lui as dit que tu l'aimais?
+
+--Oh! tout de suite.
+
+--Comment a-t-elle répondu?
+
+--Voilà la difficulté. En sa qualité d'Indienne, tu conçois qu'elle ne
+parle pas français.
+
+--Et tu ne sais pas l'indien. Quelle langue prenez-vous pour vous entendre?
+
+--On fait ce qu'on peut. On a des signes, des mines, des petits gestes; on
+invente un langage; chacun y met du sien. C'est très-gentil.
+
+--Ce doit être charmant; mais incomplet. La pantomime est impuissante à
+expliquer les détails politiques, les questions litigieuses et les
+particularités de famille. Comment s'appelle-t-elle?
+
+--Oh! un nom délicieux: Ayoubani.
+
+--Ayoubani est délicieux, en effet.
+
+
+--En sorte que je voulais, reprit naïvement Pontis, t'emprunter la maison
+du Faubourg. Je ne puis aller chez Ayoubani, qui est surveillée par ses
+femmes, et par je ne sais quel prince mogol, jaloux comme un jaguar. S'il
+me voyait chez elle, il la tuerait.
+
+--Pauvre Ayoubani! Mais, s'il la voit chez toi, est-ce qu'il ne la tuera
+pas de même? Explique-moi un peu cela.
+
+--Tu me demandes des choses incroyables, s'écria Pontis: quand je te dis
+que nous ne pouvons presque pas nous entendre elle et moi, comment veux-tu
+que j'entame avec elle de pareilles subtilités? Je l'aime, voilà tout. Et
+je crois bien qu'elle m'aime aussi. Veux-tu, oui ou non, me servir dans mes
+amours?
+
+--Mon ami, tu te méprends sur mes intentions, dit Espérance, riant de voir
+Pontis ainsi courroucé, je brûle de te servir, mais je voudrais savoir
+comment. Le devoir d'un ami est de veiller sur son ami, tu me l'as déclaré
+tout à l'heure et je suis convaincu. Or, si le prince mogol vient te
+demander des comptes, que feras-tu?
+
+--Dans ta maison, je saurais me défendre et protéger Ayoubani.
+
+--Prends donc ma maison.
+
+--À la bonne heure.
+
+--Et tu me feras voir cette Indienne-là. Je n'en ai jamais vu.
+
+--Malheureux! elle ne quitte presque jamais son voile.
+
+--Je suppose que tu le lui feras quitter quelquefois, quand ce ne serait
+que pour voir ses yeux noirs.
+
+--Je connais son caractère; si elle savait que je la montre à quelqu'un,
+elle serait capable de ne plus revenir! Attends un peu, laisse-moi
+l'apprivoiser. Plus tard, nous te présenterons.
+
+--Comme tu voudras, dit Espérance. Mais pardonne-moi, il me vient encore
+une idée ridicule.
+
+--Dis-la toujours.
+
+--Si vous n'usez tous deux que de la pantomime, comment Ayoubani a-t-elle
+pu t'expliquer une chose aussi compliquée que celle-ci: «Je suis veuve, et
+l'on a voulu me brûler vive; je ne veux pas que personne me voie, et si
+vous me faites voir à quelqu'un, je vous quitte à jamais. Du reste, j'irai
+si vous voulez, dans une autre maison, à la condition que le prince mogol,
+qui est jaloux de moi, ne saura pas ma démarche.» Je t'avoue, Pontis, que
+voilà des explications difficiles à donner sans parler, et, pour ma part,
+je ne me chargerais ni de les fournir ni de les comprendre. Il y a surtout
+le mot: mogol, que je ne saurais rendre par un geste.
+
+Pontis haussa les épaules à son tour.
+
+--L'indien n'est pas une langue aussi difficile qu'on le croit,
+répliqua-t-il, j'en comprends beaucoup de phrases; je dois même dire que
+chaque fois qu'un embarras se présente, Ayoubani trouve un mot qui rend sa
+pensée. Elle est fort intelligente et forge des locutions suivant ses
+besoins.
+
+--Il y a miracle, murmura Espérance.
+
+--D'ailleurs, interrompit Pontis, il ne s'agit pas de tout cela. Nos
+difficultés ne regardent que moi, et pourvu que je les lève....
+
+--C'est vrai, mon ami. Eh bien, prends donc ma maison du faubourg.
+
+--Et promets-moi de ne m'y pas compromettre par quelque indiscrétion. Tu es
+fort indiscret, Espérance!
+
+Le jeune homme sourit silencieusement.
+
+--C'est un défaut, dit-il; mais je m'en corrigerai.
+
+--Tu ne chercheras pas à voir Ayoubani avant qu'elle n'en ait donné la
+permission?
+
+--Je te le promets. Est-ce que tu la vois demain?
+
+--Peut-être... je ne sais... rien n'est sûr.
+
+--Ne te tourmente pas; demain je ne serai pas à Paris.
+
+--Ah!... tu chasses?
+
+--Oui, je chasse.
+
+--Où cela?
+
+--Je ne sais trop. À Saint-Germain, à Fontainebleau, au bois de Sénart.
+
+--Et tu pars de grand matin?
+
+--De très-grand matin.
+
+--Veux-tu alors me donner les clés de la maison du faubourg?
+
+--À l'instant.
+
+--Veux-tu que j'aille dès ce soir faire des préparatifs?
+
+--Tous ceux que tu voudras.
+
+Espérance siffla d'une certaine façon. Ses chiens accoururent bientôt en
+bondissant de joie, et derrière les chiens un valet, que ce signal appelait
+plus particulièrement.
+
+--Les clés du faubourg à M. de Pontis, dit-il. Va, Pontis, suis ce garçon,
+et bonne chance!
+
+--Tu es le roi des amis! s'écria Pontis en l'embrassant; un peu indiscret,
+mais je te pardonne.
+
+--Merci.
+
+--Te reverrai-je ce soir?
+
+--Je serai couché quand tu rentreras.
+
+--Eh bien! si je couchais là-bas?
+
+--Où? demanda en souriant Espérance.
+
+--Au faubourg?
+
+--Tu es le maître. Désormais, la maison est à toi.
+
+Pontis enchanté partit comme une flèche.
+
+Aussitôt qu'Espérance se trouva seul, il rêva quelques moments à tout ce
+que venait de lui dire Pontis. Puis, la nuit étant arrivée, il feignit de
+se coucher comme à l'ordinaire.
+
+À deux heures du matin il se releva. Tout dormait dans la maison. Il fit
+seller un de ses meilleurs chevaux, se choisit une bonne courte épée, prit
+sa carabine de chasse, de l'argent et sortit à petit bruit.
+
+
+
+
+X
+
+OÙ LE TONNERRE GRONDE
+
+
+Quelques heures après le départ d'Espérance, deux jeunes femmes se
+promenaient dans le jardin de Zamet. C'étaient Henriette et Leonora.
+
+
+Mlle d'Entragues avait deux jours par semaine pour rendre visite à sa
+devineresse, que des relations suivies avaient faite son amie. Henriette
+choisissait les matins, parce qu'on était dans la belle saison, que le
+jardin de Zamet était vaste et beau, que, le matin, tout le monde dort
+encore, et que c'est une heure aussi commode que le soir, moins le mystère
+qui va toujours mal à une réputation de jeune fille. D'ailleurs, ainsi
+l'avait décidé le conseil de la famille d'Entragues, juge souverain de
+chacune des actions d'Henriette. Depuis qu'il s'agissait d'une couronne à
+gagner, on permettait les sorties du matin à l'innocente jeune personne.
+
+Mais, chez Henriette, ces deux visites par semaine avaient un double but.
+Le roi lui écrivait deux fois tous les huit jours, et la Varenne apportait
+ses lettres à huit heures du matin, chez Zamet, pour que, dans le quartier
+populeux qu'habitaient les Entragues, le porte-poulets trop connu ne fût
+jamais signalé.
+
+Ainsi, Henriette et Leonora se promenaient dans le jardin de Zamet en
+attendant la lettre du roi. Leurs sujets de conversation ne variaient
+guère; il s'agissait toujours de Gabrielle, des progrès de la tendresse
+royale, des faits et gestes d'Espérance.
+
+Leonora, pressée par les événements, avait donné à toute l'intrigue une
+impulsion rapide. Dans ce cercle d'ennemis acharnés de la favorite, on
+prédisait le moment précis où succomberait la marquise. L'esprit pénétrant
+d'Henriette venant en aide à la ruse de Leonora, les deux femmes avaient
+soupçonné bien vite tout ce que le pauvre Espérance mettait tant de soin à
+cacher. Et, bien qu'il n'y eût encore que des présomptions, elles
+suffisaient à préparer les éléments d'une surprise complète.
+
+Ainsi, en remontant à la première démarche significative de Gabrielle, sa
+visite au Châtelet pour délivrer Espérance, Henriette, qui d'ailleurs avait
+vu Gabrielle près du jeune homme à Bezons, s'était dit, qu'une femme dans
+la haute et difficile position de la marquise, ne va en personne délivrer
+un prisonnier que si elle porte à ce prisonnier un intérêt plus fort que
+toutes les convenances mondaines.
+
+Et elle avait raison.
+
+À partir de ce moment, dégagée d'ailleurs de tout nuage depuis la mort de
+la Ramée, Henriette avait observé Gabrielle, et dans son sourire, dans son
+accent, indices vains pour toute autre qu'une femme jalouse, elle avait lu
+ce même intérêt de plus en plus passionné qui liait la marquise de Monceaux
+à Espérance.
+
+Il est vrai que, à part ces sourires, rien ne prouvait leur intelligence;
+mais doit-on s'arrêter quand on soupçonne? et néglige-t-on les preuves même
+frivoles qui peuvent se grouper autour de ce soupçon quand on est décidé à
+forger au besoin toutes les preuves possibles?
+
+Les chasses d'Espérance, ses visites furent épiées. Leonora joignit ses
+observations à celles d'Henriette. fidèle à son plan de politique, sauf
+quelques réserves de conscience, l'Italienne apporta dans l'arsenal commun
+toutes les armes que son intelligent espionnage lui fournit contre les deux
+amants destinés à succomber.
+
+Espérance avait cru jouer un jeu habile en attirant l'attention sur sa
+petite maison du faubourg. Il y avait à grand peine appelé des visites
+féminines pour dérouter les espions. Mais un jour ou plutôt un soir
+l'audace de Leonora déjoua sa combinaison par une seule manoeuvre.
+
+L'Italienne ayant cru remarquer dans le rapport de ses agents, comme aussi
+par ses propres yeux, que ces femmes se ressemblaient toutes malgré leurs
+voiles et malgré leurs équipages différents, malgré la variété de leurs
+costumes et l'inégalité des heures de rendez-vous, Leonora, disons-nous,
+aposta Concino débraillé comme un homme ivre au coin de la rue du faubourg.
+Et l'Italien, en jouant l'ivresse, écarta la mante dans laquelle
+s'enveloppait une de ces mystérieuses dames; celle-ci cria, s'enfuit,
+appela son laquais à l'aide, mais Concino avait battu en retraite après
+avoir reconnu Gratienne, la dévouée Gratienne de Gabrielle.
+
+Quelle révélation! Il était hors de doute que les hommages d'Espérance ne
+pouvaient s'adresser si bas. À lui, le plus beau, le plus riche, le plus
+recherché de la cour, une servante quasi meunière!
+
+Impossible. Gratienne venait donc apporter soit des lettres, soit des
+rendez-vous au jeune homme de la part de sa maîtresse.
+
+Cette supposition, toute vraisemblable qu'elle fût, ne fut pas accueillie
+par Leonora qui savait de la bouche d'Espérance lui-même son projet de
+rester fidèle à une Vénitienne qu'il aimait. Mais Espérance avait pu
+mentir. Il n'était pas assez imprudent pour se laisser apporter des lettres
+par une femme, par Gratienne, si facile à surprendre, à dévaliser. Non,
+Gratienne n'allait pas à la maison du faubourg comme messagère munie de
+billets et autre menue monnaie amoureuse saisissable en cas de surprise,
+elle venait chez Espérance pour faire croire que le jeune homme recevait
+des femmes et entretenait des intrigues d'amour. Gabrielle, jalouse de son
+amant, ne lui avait permis d'autre fantôme que Gratienne. Espérance, pour
+bien rassurer sa maîtresse, n'avait rien exigé de plus, et la délicatesse
+de ces deux parfaites créatures devenait la plus forte preuve que leurs
+ennemis pussent invoquer contre eux.
+
+Aussitôt que Leonora eut trouvé la clé de cette combinaison, sa tâche
+devint plus facile. Vainement, des gens moins habiles eussent-ils soutenu
+que Gratienne était assez agréable pour plaire une heure ou deux à un jeune
+homme, en vain eût-on allégué que Henri IV, un roi, aimait fort les
+meunières, les jardinières et les femmes appétissantes de toute condition:
+Leonora connaissait Espérance et ne pouvait se méprendre à ses goûts.
+Espérance, lui, aimait les princesses, les duchesses et les reines, au
+besoin. Il se fût contenté d'une marquise, peut-être, mais tout au plus.
+Gratienne en ses bonnes grâces, était invraisemblable.
+
+Il ne s'agissait donc plus que de trouver l'heure décisive où les amants
+donneraient prise sur eux, cette heure que nul amoureux n'évite, et autour
+de laquelle il tourne fatalement comme les papillons autour de la flamme
+qui les appelle.
+
+Tout pressait, disons-nous; les partisans d'un mariage politique du roi
+voyaient avec désespoir se développer les racines de son amour pour
+Gabrielle. À la tête de ces confédérés, quoique éloigné de toute intrigue
+vulgaire, Sully ne cessait de répéter que la marquise était pour Henri la
+plus dangereuse de toutes les séductions. En effet, disait le sage
+huguenot, jamais le roi ne se laissera prendre que par le coeur. Il a trop
+d'esprit, trop de sens, trop d'égoïsme raisonnable pour ne pas deviner des
+calculs d'intérêt, plus ou moins déguisés sous l'habileté d'une maîtresse.
+Mais contre un désintéressement vrai, contre une douleur sincère, contre
+une affection honnête, il est sans force, il subit le charme. Il aime la
+paix du ménage, la chaste égalité d'âme d'une bonne femme. Gabrielle, qui
+ne veut rien, qui ne demande rien, qui refuse toujours, qui rit toujours et
+ne querelle jamais, cette terrible femme parfaite empêchera éternellement
+le roi de se marier. Si même, ajoutait-il avec colère, elle ne l'amène,
+malgré elle, à la faire reine de France.
+
+Ces idées, en passant de Sully à Zamet, de Zamet aux Entragues, soulevaient
+chez ces derniers des tempêtes furieuses. Leonora y contribuait par un
+souffle énergique. Et Henriette, la forte, l'orgueilleuse, l'infaillible,
+ne s'apercevait point que sans cesse poussée par ce souffle invisible, elle
+était devenue l'esclave de son instrument.
+
+Leonora contait toujours à Henriette ce qui pouvait exciter la colère de
+celle-ci, et la forcer à toute action dont l'Italienne eût craint d'assumer
+la responsabilité. Pourvu que son intrigue fit un pas, Henriette ne
+reculait jamais; _Avancer_, telle était la devise des Entragues.
+
+Le rôle de Leonora se dessinait aussi nettement, avec une nuance tout
+italienne: _Faire avancer_, voilà quelle était la devise de l'association
+florentine.
+
+Toutes choses ainsi établies, suivons les deux femmes dans le jardin de
+Zamet, qu'elles parcouraient en arrachant ça et là quelques fleurs humides
+encore de la fraîcheur matinale.
+
+Le messager du roi, ponctuel comme un rayon de soleil, arriva au moment où
+Leonora racontait à sa compagne le départ d'Espérance au milieu de la nuit.
+Cette circonstance relatée seulement comme un détail de la surveillance
+quotidienne, ce simple rapport de la police des alliés n'émut pas
+Henriette, accoutumée à entendre dire que tel jour Espérance était allé
+chasser, tel autre jour essayer un cheval, tel autre jour enfin s'ensevelir
+dans la maison du faubourg.
+
+L'arrivée de la Varenne offrait donc un intérêt plus immédiat. Le
+porte-poulets était radieux; il exhalait une odeur d'ambre et de rose dont
+la combinaison eût fait honneur à l'Europe et à l'Asie réunies pour former
+un seul parterre.
+
+Henriette avait pris la lettre pour la lire à l'écart. Aux premiers mots,
+elle poussa un petit cri de joie. Ce cri appelait Leonora près d'elle. Les
+deux jeunes femmes entrèrent dans une allée ombreuse qui les déroba un
+moment aux yeux de la Varenne.
+
+--Sais-tu ce que le roi me propose, Leonora?
+
+--Je m'en doute, dit la malicieuse Florentine; mais dites toujours.
+
+--Une collation à Saint-Germain, ce soir.
+
+--Oh! oh! que dirait M. d'Entragues? Collation... soir...
+Saint-Germain... Voilà trois terribles mots pour la vertu d'une seule
+fille!
+
+Un sourire étrange d'Henriette prouva bien vite à Leonora que sa vertu
+était à l'épreuve de si misérables dangers.
+
+--Je sais bien, répliqua l'Italienne, qui comprenait même le silence, je
+sais bien que vous n'aurez pas la maladresse d'accorder quelque chose avant
+la chute de votre rivale. Mais enfin, il y a danger. Et d'ailleurs, si la
+marquise vous faisait surprendre avec le roi?
+
+--La marquise, Leonora, est partie ce matin de bonne heure pour Monceaux.
+
+--Partie seule? dit l'Italienne.
+
+--Sans doute, puisque le roi veut profiter de son absence pour m'offrir
+cette collation.
+
+--Partie seule! répéta Leonora pensive.
+
+--Et je ne vois qu'avantage, continua Henriette, à profiter de cette
+absence pour passer une heure avec le roi et lui glisser quelque bonne
+vérité.
+
+--Il est vrai, dit Leonora toujours absorbée.
+
+--À quoi rêves-tu?
+
+--À ce départ pour Monceaux.
+
+--Penses-tu qu'il soit une ruse de Gabrielle pour surprendre le roi? La
+marquise est incapable d'une pareille petitesse, c'est bon pour nous autres
+pécores, ma chère, la marquise est une grande âme, comme dirait M.
+Espérance, qui est une âme énorme. Les grandes âmes n'espionnent pas et ne
+surprennent pas, fi donc!
+
+--En effet, ce n'est pas pour vous surprendre, que Mme la marquise s'en va
+seule à Monceaux.
+
+--En vérité, tu rêves éveillée. Que font tes grands yeux fixes?
+
+--Ils essayent de suivre Speranza, qui ce matin aussi est parti, madame.
+
+Henriette, avec dédain:
+
+--Ces parfaits amants se voudraient rencontrer? jamais! Ce serait contraire
+à leur perfection, et ils ne nous donneront pas cette victoire. M.
+Speranza, comme tu dis, s'en va amoureusement relever dans des touffes
+d'herbes sales, ce qu'on appelle les fumées d'un quadrupède quelconque,
+puis il arpentera passionnément cinq à six lieues de forêt en s'égratignant
+les mains et le visage aux épines. Enfin, dans un paroxysme de tendresse,
+il enverra une balle ou du gros plomb à la bête. Voilà ce que fera
+Speranza, l'idéal des amants, voilà ce qu'il fait à l'heure où je te parle.
+Puis, poudreux et suant, il s'attablera avec deux soudards, MM. de Crillon
+et Pontis. On videra force bouteilles, et les hoquets se mêleront fort
+harmonieusement aux soupirs. Tel est son amour.
+
+Leonora sourit. Henriette, ravie d'avoir exhalé sa haine en quelques mots
+âcres, continua d'un ton plus sérieux.
+
+--Rien n'empêche donc une femme imparfaite comme moi de passer une heure à
+Saint-Germain auprès du roi, qui a soif de me voir et dont j'ai l'éducation
+à faire. Éducation complète! Mon père ne me quittera pas, sois tranquille.
+Il a plus peur encore que moi-même de ma faiblesse. Oh! ma faiblesse!
+murmura-t-elle avec un éclair sinistre dans les yeux. Il fut un temps où
+mon coeur était faible... Alors, chacun le torturait à sa guise.
+Maintenant, à mon tour! Assez de mépris, assez d'insultes, assez de
+souffrance! La faiblesse aux autres, la force et le triomphe à moi!
+
+--Vous parlez comme doit parler une reine, dit Leonora tranquillement avec
+cet aplomb qui fait pénétrer la flatterie jusqu'au fond des coeurs les
+mieux cuirassés. Qu'allez-vous donc répondre à la Varenne?
+
+--Qu'à l'heure indiquée je me rendrai à Saint-Germain.
+
+--Quelle est l'heure?
+
+--Quatre heures du soir. Je n'ai que le temps de me mettre à ma toilette.
+On dit que la marquise a seule du goût en France. Nous verrons si le roi
+dit cela ce soir. Allons vite répondre à la Varenne. Mais je vois quelqu'un
+près de lui, ce me semble.
+
+--C'est Concino.
+
+--Botté, poudré. Est-ce qu'il chasse aussi, ton Concino?
+
+--Non, madame; mais il a suivi ce matin Speranza et revient me donner des
+nouvelles.
+
+--C'est au mieux. Avant de partir, je les saurai.
+
+Concino, après avoir serré les mains de la Varenne, s'avançait pour
+chercher les dames. Il les joignit au tournant de l'allée.
+
+--Eh bien? dit Leonora.
+
+--Eh bien, il a pris la route de Meaux.
+
+--Il chasse sans doute à Livry, dit Henriette.
+
+--C'est par Meaux qu'on va à Monceaux, je crois? demanda froidement
+Leonora.
+
+--C'est vrai, dit Henriette en tressaillant.
+
+--À quatre lieues d'ici, à Vaujours, il s'est arrêté, continua Concino, et
+il a attendu.
+
+Les deux femmes se regardèrent.
+
+--À sept heures un carrosse est arrivé, venant de Paris, le carrosse de la
+marquise.
+
+Henriette fit un mouvement.
+
+--Celle-ci, ajouta l'Italien, n'était accompagnée que de deux piqueurs. Le
+signor Speranza s'est approché de la portière, tout à cheval, et a causé
+dix minutes avec la marquise; puis, s'arrêtant de nouveau, il a laissé
+partir le carrosse et a tourné bride.
+
+--Il revient à Paris? demandèrent à la fois les deux femmes.
+
+--Non, il a pris à droite, à travers champs.
+
+--Et tu ne l'as pas suivi! s'écria Leonora.
+
+--En plaine, il m'eût vu; d'ailleurs, j'étais las, et suivre Speranza quand
+il monte son cheval noir, c'est impossible: il montait son cheval noir. Je
+vais me coucher.
+
+Ayant ainsi parlé, Concino tourna flegmatiquement les talons et rentra, en
+effet, sans que rien eût pu le retenir.
+
+Henriette et Leonora demeurèrent un moment stupéfaites.
+
+--Ils se sont donné rendez-vous à Monceaux, s'écria Henriette la première.
+
+--C'est probable.
+
+--C'est sûr. Et pour n'être pas vus ensemble, ils se séparent; l'un prend
+le plus long, l'autre va droit: ils se retrouveront sous les ombrages ce
+soir.
+
+--Tandis que vous serez aussi sous les ombrages avec le roi. On appelle
+cela quadrille, dans notre pays.
+
+--Et nous manquerions une occasion pareille, dit Henriette avec véhémence.
+Nous n'avertirions pas le roi!
+
+--Puisque vous allez avec lui à Saint-Germain. Il ne peut être à la fois en
+deux endroits.
+
+--Nos agents, que l'on enverra à Monceaux, feront leur rapport.
+
+Leonora sourit dédaigneusement.
+
+--Un rapport d'espions!... Est-ce que cela peut suffire à un roi contre
+une femme adorée, contre une femme adorable comme la marquise?
+
+Henriette bondit sous ce coup d'aiguillon terrible.
+
+--C'est vrai, dit-elle, il faut faire prendre la femme adorable par celui
+qui l'adore.
+
+--Mais votre rendez-vous, interrompit l'Italienne, dont les yeux brillaient
+d'une compassion hypocrite.
+
+--J'aurai le temps d'avoir des rendez-vous, quand la marquise sera chassée
+du Louvre.
+
+--Très-bien! répondez donc à la Varenne qui attend.
+
+--Réponds-lui toi-même, moi je voudrais chercher....
+
+--Nullement, dit Leonora, ce n'est pas à moi que le roi écrit, lui répondre
+serait une inconvenance préjudiciable.
+
+--Eh bien! je me charge de la Varenne; mais je peux bien faire avertir le
+roi du rendez-vous de sa bonne amie?
+
+--Le moyen? demanda l'Italienne comme si les idées lui manquaient.
+
+--Une lettre....
+
+--Anonyme?... toujours! C'est usé.
+
+--Tu ne veux cependant pas que j'aille dénoncer moi-même?
+
+--Et moi donc! quelle qualité aurais-je pour cela?
+
+--Mais le temps se passe! s'écria la fougueuse Henriette, et nous ne
+faisons rien.
+
+--Est-ce ma faute? Donnez-moi une idée.
+
+
+--J'ai la tête perdue.
+
+--Remettez-vous, remettez-vous. On ne peut pas écrire, c'est vrai, mais on
+peut parler, ou faire parler le roi; ce sera plus sûr.
+
+--Qui se chargera de parler?
+
+--Eh! mon Dieu, la Varenne.
+
+--Ce peureux, qui craint toujours de se compromettre!
+
+--Tout dépendra de ce qu'il aura à dire.
+
+--Aide-moi.
+
+--Vous n'avez besoin de personne. Dites à la Varenne quelque chose comme
+ceci... Mais non, ce serait vous découvrir.
+
+--Cherche, tu as tant d'esprit.
+
+--C'est difficile. Ah! voyons... Refusez le rendez-vous parce que vous
+craignez un piège de la marquise.
+
+--Oui.
+
+--Ajoutez que vous savez de science certaine que la marquise a donné
+rendez-vous à un de ses fidèles amis pour lui préparer des relais, afin de
+revenir ce soir à Saint-Germain.
+
+--Mais alors le roi restera à Saint-Germain.
+
+--Cela dépendra du portrait que vous ferez de l'ami de Gabrielle. Si ce
+portrait pouvait inspirer quelque jalousie au roi?
+
+--Je comprends! tu es un démon d'esprit.
+
+--Allons donc, madame, vous me faites honneur du vôtre. Parlez vite à la
+Varenne.
+
+Henriette s'approcha aussitôt du petit homme.
+
+--Monsieur, dit-elle, je me vois forcée de refuser le rendez-vous du roi.
+La prudence m'empêche même de lui écrire. On nous guette, la marquise est
+partie ce matin pour Monceaux, non pas seule comme le roi l'a cru, mais en
+compagnie d'une personne avec laquelle, sans doute, elle complote de nous
+surprendre à Saint-Germain, ce soir.
+
+La Varenne ouvrait des yeux effrayés.
+
+--Ajoutez, continua Henriette, que cette personne est l'activité, la force,
+l'adresse mêmes; c'est le surveillant le plus dangereux, c'est Espérance!
+
+--Espérance? ce charmant seigneur qui chasse toujours.
+
+--Oui, sur les terres de Sa Majesté! Allez donc prévenir le roi bien vite.
+
+--La marquise partie avec le seigneur Espérance! dit la Varenne, saisi de
+surprise. Le roi va un peu dresser l'oreille.
+
+--Qu'il en dresse deux! s'écria Henriette. Allez! Allez!
+
+La Varenne ne se fit pas répéter l'ordre et partit de toute la vitesse de
+ses petites jambes.
+
+--Maintenant, dit Henriette à Leonora, je rentre et je me tiens coi. Que
+faut-il faire?
+
+--Attendre, répondit l'Italienne.
+
+--Tu crois donc le roi assez jaloux de Gabrielle pour courir ainsi la
+surprendre à Monceaux? demanda Henriette avec une amertume visible.
+
+--Oui, je le crois; mais quand bien même il n'irait pas à Monceaux par
+jalousie, il ira par crainte d'être soupçonné de la marquise. Il voudra la
+rassurer par sa présence. En un mot, il ira, c'est tout ce que nous
+voulons, et il arrivera ce soir, juste au moment favorable.
+
+Henriette, bouillant d'impatience:
+
+--Le misérable rôle pour une femme telle que moi, s'écria-t-elle, ramper
+comme un ver de terre!
+
+--Le ver devient papillon. Mais séparons-nous. Ne vous attardez pas dans ce
+quartier; adieu, dit l'Italienne en reconduisant Henriette, qu'elle
+dominait de plus en plus, jusqu'à lui dicter un pas et un geste.
+
+Henriette obéit et retourna précipitamment chez elle.
+
+Alors Zamet, qui attendait l'issue de tous ces pourparlers, sortit de ses
+appartements et vint retrouver Leonora.
+
+--Marchons-nous? dit-il. D'après ce que vient de me dire Concino, nous
+devons avoir un résultat aujourd'hui même.
+
+--Je l'espère, répliqua la Florentine.
+
+--Un bon éclat suffira. Que le roi arrive à temps et qu'un de ses amis,
+zélé comme il nous les faut, donne du pistolet dans la tête de cet
+Espérance, le scandale précipite à jamais la marquise.
+
+--Doucement, dit Leonora en fronçant le sourcil, je vous abandonne la
+marquise; mais Speranza m'a défendue; il m'a sauvée, je ne veux pas risquer
+un cheveu de sa tête.
+
+--Ah! si tu fais aussi du sentiment; si tu ménages l'ennemi, parce qu'il
+est beau!
+
+--Pourvu que je réussisse, que vous importe?
+
+--Réussis vite, alors!
+
+--J'y arriverai par des moyens adroits plus vite que par la violence. Déjà
+je suis parvenue à savoir par Pontis chaque démarche de Speranza. Laissez
+faire la florentine Leonora et l'indienne Ayoubani. Nous avançons!
+Seulement j'exige que Speranza sorte sain et sauf de l'épreuve, à moins de
+nécessité absolue. Je l'exige. Vous entendez.
+
+--Soit, tu régleras ce compte avec Concino le jour de vos noces.
+
+--Ce jour-là, dit l'Italienne avec un rire insolent, en faisant le compte
+de ma dot, Concino me donnera quittance de l'arriéré!
+
+
+
+
+XI
+
+LES TROIS OURS D'OR
+
+
+Gabrielle, qui se plaignait jeune fille, de n'avoir pas de liberté, venait
+d'éprouver depuis son élévation toutes les misères de l'esclavage.
+
+Ce n'était pas que le roi fût un tyran soupçonneux, un inquisiteur gênant;
+mais il était assidu près de la femme aimée, il fuyait l'étiquette, la
+régularité; il recherchait la vie familière, et Gabrielle le voyait
+toujours arriver au moment où elle s'y attendait le moins.
+
+Mais là n'était pas le supplice. Gabrielle avait de l'amitié pour ce
+caractère facile et joyeux; elle aimait les saillies de cette humeur
+divertissante, les élans de ce coeur généreux. La société du roi ne pouvait
+donc la fatiguer; seulement, après le départ du roi arrivaient les
+courtisans, les femmes, la foule. Après cette obsession inévitable,
+venaient les surveillants plus humbles, fournisseurs, solliciteurs, et
+enfin les valets d'une espèce bien autrement tenace dans sa curiosité.
+
+Et comme Gabrielle sentait le besoin d'être quelquefois maîtresse de son
+temps, comme elle avait à calculer ses démarches, même innocentes, de peur
+qu'on ne les rapprochât des démarches faites par Espérance, il arrivait
+souvent que, découragée, épuisée, elle regrettait sa chaîne de Bougival et
+les longs discours paternels, et l'escapade du moulin.
+
+Toute contrariété se changeait bien vite en chagrin pour cette âme si douce
+et si sensible. Henri n'y pouvait rien. S'il eût connu cette gêne de sa
+maîtresse, il eût essayé le premier d'y remédier. Car nul autant que lui
+n'aimait l'indépendance. On le voyait chercher tous les moyens de distraire
+Gabrielle, beaucoup par tendresse, un peu par égoïsme, car en la faisant
+paraître libre, il allongeait sa propre chaîne, et nous savons qu'il avait
+de secrets besoins de liberté.
+
+C'est pourquoi Henri avait accueilli avec plaisir la demande inopinée faite
+par la marquise d'aller à Monceaux respirer pendant quelques jours.
+
+--Vous avez beaucoup de travail, sire, et je vous verrai peu, dit
+Gabrielle; nous commençons à nous lasser des environs de Paris. Je voudrais
+faire respirer au petit César un air moins vif et aussi pur que celui de
+Saint-Germain, qui le fait tousser et l'agite. Monceaux, dans sa plaine
+riante, reposera mes yeux éblouis des immenses perspectives de
+Saint-Germain. Je voudrais bien aller à Monceaux.
+
+--Allez, chère belle, répliqua le roi, qui avait ses raisons pour être
+seul. J'ai en effet à organiser une armée pour en finir avec M. de Mayenne,
+dont les nouvelles menaces ne me laissent dormir ni jour ni nuit. Vous
+seriez rebutée par ce flot de soldats mendiants dont je passe chaque jour
+une revue, et qu'il me faut toiser, habiller et restaurer, comme un
+recruteur que je suis. Allez à Monceaux, et revenez vite avec notre César,
+grandi et enluminé à neuf.
+
+Gabrielle fit ses préparatifs sans ostentation, comme toujours. Elle envoya
+ses femmes et son fils en avant par les mules, avec ordre de l'attendre à
+moitié chemin. Pour garder son fils, elle demanda au roi quelque escorte;
+quant à elle, préférant un peu de solitude, elle commanda son carrosse,
+avec deux piqueurs, qui avaient ordre de la suivre le plus irrégulièrement
+possible.
+
+On remarqua que la veille de son départ la marquise avait eu un entretien
+fort long avec le prieur des génovéfains, qu'elle était allée voir à
+Bezons. On la vit ensuite se promener au jardin côte à côte avec frère
+Robert, qui lui offrit les fleurs et les fruits qu'elle aimait. Les yeux
+perçants, et il n'en manque jamais autour des grands, observèrent que
+l'entretien du génovéfain et de Gabrielle fut sérieux, que la marquise lui
+prêta une attention extrême, que le frère semblait répéter avec insistance
+ses conseils développés comme s'il traçait un plan de conduite, et que
+l'attitude de Gabrielle annonçait la soumission d'une écolière docile.
+
+Les seuls mots que purent surprendre les espions furent ceux-ci, au départ:
+
+--Merci encore, mon ami, _pour eux deux_ et pour moi.
+
+Il ne faut pas demander si ces mots furent commentés. Quelle pouvait être
+cette trinité qui devrait devoir reconnaissance au frère Robert?
+
+Nous allons peut-être le savoir en suivant Gabrielle à Monceaux.
+
+Donc elle se mit en route, munie dès la veille des adieux du roi et de ses
+familiers. Elle voulut partir en soldat, avec l'aube. Aussi le soleil
+paraissait-il à peine sur l'horizon, quand les femmes sortirent de l'hôtel
+de Doyenné avec le petit César. Une demi-heure après, le lourd carrosse de
+Gabrielle traversa Paris encore endormi. Les portes n'en étaient point
+ouvertes. Gabrielle put jouir du coup d'oeil incomparable de la ville
+immense, pittoresque comme elle était à cette époque, avec ses milliers de
+cabanes et de monuments accrochés bizarrement les uns aux autres, sans
+qu'on aperçût un seul habitant.
+
+A peine la fraîcheur du matin avait-elle dissipé les vapeurs de la vie
+parisienne tourbillonnant sans cesse en invisibles spirales dans ces
+carrefours percés de rues sinueuses, au-dessus de ces ponts, de ces
+aqueducs et de ces cloaques; les chiens errants fuyaient en troupes devant
+le fouet des écuyers; les chats effarouchés grimpaient comme des écureuils
+sur l'entablement des maisons de bois, et, s'accrochant aux saillies des
+piliers et des balcons, regardaient ironiquement le cortège avec leurs gros
+yeux verts.
+
+On rencontrait ça et là quelques patrouilles de bourgeois au harnais mal
+sonnant, qui frottaient leurs yeux lourds de sommeil et voyaient avec
+plaisir approcher l'heure du retour au logis.
+
+Bientôt Gabrielle arriva aux portes encombrées de paysans et de chariots
+chargés d'approvisionner la ville. Elle passa au milieu des ânes et des
+paniers dont les parfums potagers la firent sourire, tandis qu'en voyant
+cette dame dans son carrosse, en admirant cet incomparable regard d'azur et
+cette fraîcheur de beauté qui est demeurée populaire, tout ce peuple
+campagnard répétait: La belle Gabrielle!
+
+Bientôt, quand le carrosse eut dépassé une lieue, et que l'air échauffé de
+Paris fit place aux brises fraîches de la plaine, Gabrielle respira
+librement et sentit une joie enfantine. Pour la première fois depuis bien
+longtemps elle était seule sur une route, elle pouvait descendre de
+carrosse, marcher, courir. Ses écuyers, jeunes gens de vingt ans, profitant
+de la permission, buissonnaient pour arracher des noisettes. Le cocher
+veillait sur ses chevaux, et Gabrielle commença, ouvrant les mantelets, à
+regarder partout, comme si elle eût guetté l'arrivée de quelqu'un ou
+cherché à découvrir des espions.
+
+Elle attendait réellement Espérance à qui, la veille, par Gratienne, comme
+nous le savons maintenant, elle avait fait fixer un rendez-vous depuis si
+longtemps réclamé.
+
+Ce ne fut pourtant qu'à Vaujours, au milieu des bois, qu'Espérance se
+montra tout à coup dans l'équipage d'un chasseur. Il portait sa carabine à
+la main droite et menait de la gauche un admirable cheval toujours
+frémissant. Depuis l'entrée au bois, les jeunes écuyers avaient disparu
+pour reparaître par intervalles, se poursuivant l'un l'autre en leurs jeux;
+Espérance put s'approcher du carrosse sans être aperçu que du cocher.
+
+Mais on sait combien les carrosses d'alors étaient hauts, longs et larges.
+Les flancs bombés de cette boîte empêchaient les voix de l'intérieur de
+glisser jusqu'aux oreilles du cocher enseveli dans la cavité du siège.
+Espérance profita, en habile tacticien, de cette merveilleuse conformation
+du carrosse, et se tenant un peu en arrière, se baissant jusque dans
+l'intérieur, il étouffait complètement ses paroles comme il déroba sa vue
+au cocher, d'ailleurs peu curieux, de Gabrielle.
+
+D'autres yeux voyaient de loin cette scène, mais de loin, nous l'avons
+appris par le rapport de Concino. Ce dernier, prudent et paresseux, eût
+payé bien cher le droit d'entendre sans risque les phrases qui
+s'échangèrent sous la voûte rembourrée du carrosse.
+
+--Savez-vous, Gabrielle chérie, que vous êtes bien imprudente!
+
+--Savez-vous, mon Espérance aimé, que vous êtes bien peureux, ce matin!
+
+--Il vous a donc fallu de graves motifs pour sortir à pareille heure et me
+mander ainsi au grand jour à la barbe des espions!
+
+--Ils nous verront peut-être, mais ils ne nous entendront pas, j'imagine.
+Regardez un peu si vous voyez mes écuyers.
+
+Espérance sortit sa tête du carrosse et interrogea la route qui tournait
+dans le bois.
+
+--J'en vois un là-bas, dit-il, qui poursuit l'autre de coups de branches
+qu'il a cueillies. Je gage qu'ils ont dix minutes d'avance sur nous.
+
+--Rien ne vous empêche donc de prendre et de serrer ma main. Serrez-la
+bien, cette main, car chacune des fibres qui la traversent aboutit à mon
+coeur, qui se fond de plaisir quand je vous vois, quand je vous touche.
+
+Espérance prit la tiède main de Gabrielle et la promena sur ses yeux, sur
+sa bouche, en la caressant d'un continuel baiser.
+
+--On est plus calme, à présent, dit Gabrielle, dont les joues avaient pris
+la teinte nacrée des roses blanches. Assez, Espérance, assez! nous avons
+besoin de raison, moi pour parler, vous pour m'entendre.
+
+--Vous allez à Monceaux, reprit le jeune homme docile en replaçant
+lentement la main de Gabrielle sur ses genoux.
+
+--À Monceaux, oui, ce soir, à la nuit tombante. Vous viendrez me rejoindre.
+
+Il tressaillit, et la flamme qui brilla dans ses yeux fit à la fois plaisir
+et peine à Gabrielle, qui devina le sens donné par l'amant à ces
+imprudentes paroles.
+
+--Là! dit-elle avec mélancolie, voici que ces mots si simples, si naturels,
+allument le cerveau de mon ami et lui font oublier qu'il ne saurait être
+question entre nous ni de ces rougeurs enflammées ni de ces rêves qui
+incendient l'imagination.
+
+--C'est vrai, repartit Espérance du même accent doux et triste, de vous à
+moi, le mot: nuit, signifie seulement: ténèbres, et le mot: se rejoindre,
+ne veut dire que: causer affaires et sourire. Je l'avais oublié un moment,
+pardonnez-moi. Vos yeux sont si éloquents qu'on se croit toujours appelé à
+leur répondre!
+
+Gabrielle baissa la tête, en proie à une émotion que sa noble loyauté ne
+cherchait pas à cacher.
+
+--Oui, murmura-t-elle, j'ai tort de vous regarder ainsi. Mais comment
+empêcher les yeux de refléter chaque mouvement du coeur? J'y tâcherai
+cependant, si vous l'exigez.
+
+--Tout ce que vous faites, tout ce que vous dites est bien, Gabrielle, et
+je vous en remercie. C'est moi qui suis coupable de désirer plus quand je
+devrais me trouver si heureux! mais voilà, ce me semble, les piqueurs qui
+m'ont aperçu et se rapprochent.
+
+--Alors, abrégeons, dit vivement Gabrielle, qui s'arracha à la douce
+torpeur de son corps et de son âme. Je vous ai mandé, Espérance, pour
+obtenir de vous un service que vous seul pouvez me rendre, dévoué, discret
+et brave comme vous l'êtes.
+
+--Commandez.
+
+--Je vais à Monceaux, où j'attends quelqu'un.
+
+--Le roi?
+
+--Non, quelqu'un dont la présence près de moi pourrait donner lieu à des
+suppositions dangereuses, à des incidents graves.
+
+Espérance la regarda.
+
+--Vous me comprendrez en voyant la personne dont il s'agit. Connaissez-vous
+la Ferté-sous-Jouarre?
+
+--J'y ai passé. La Marne est à gauche, des bois à droite.
+
+--À une portée de mousquet de la ville, en deçà, se trouve une hôtellerie
+qu'on appelle les _Trois Ours d'or_. Vous entrerez, vous apercevrez dans un
+petit jardin au fond des bâtiments, un homme, un paysan, très-gros et blanc
+de visage. Vous lui direz seulement votre nom, Espérance, et il vous
+suivra.
+
+--Tout cela est facile.
+
+--Ce qui peut l'être moins, c'est de l'amener à Monceaux sans que nul vous
+voie entrer. Au bout du parc passe un chemin creux, tellement effondré
+d'ornières que peu de gens s'y aventurent. En face de l'endroit le plus
+profond de ce chemin, vous trouverez, ce soir, une brèche dans mon mur.
+Entrez-y avec votre compagnon. Gratienne vous amènera tous deux.
+
+--Je proteste que tout cela, si mystérieux que je me le figure, n'est pas
+difficile à faire, dit Espérance.
+
+--J'oubliais un détail, mon ami; je l'oubliais parce qu'il blesse mon
+coeur. Il se peut qu'en chemin des espions apostés, des gens armés, je ne
+sais quelles gens, enfin, veuillent s'emparer de l'homme à qui vous
+servirez de guide. En ce cas, mon bien-aimé, vous êtes jeune, courageux,
+adroit, il faudrait sauver cet homme au péril de vos jours, et ne pas
+souffrir qu'on lui fit la moindre violence, la moindre insulte.
+
+--Bien, dit simplement Espérance. Voici les piqueurs à vingt pas, la
+curiosité les prend, ils vont nous entendre.
+
+--J'ai fini... Rendez-moi ce service, qui est immense, et conservez-vous
+pour moi: je vous en serai reconnaissante.
+
+--Payez-moi d'avance avec un regard pareil à ceux de tout à l'heure. Merci.
+À quelle heure ce soir, à la brèche du mur?
+
+--Dès qu'il fera nuit.
+
+Les piqueurs s'étaient remis à leur poste, examinant le nouveau venu avec
+étonnement.
+
+Espérance salua respectueusement Gabrielle, et après s'être orienté avec le
+rapide coup d'oeil du chasseur, il tourna son cheval sur la droite et le
+lança en plaine.
+
+De là, bien découvert, mais découvrant tout lui-même, Espérance regarda
+souvent si quelque tête d'espion apparaissait derrière lui. Il ne vit rien
+qu'un cavalier planté bien loin à l'horizon, et qui marcha bientôt vers
+Paris au lieu de le suivre dans sa course téméraire à travers plaine.
+
+Il y a loin de Vaujours à la Ferté-sous-Jouarre, surtout par la traverse.
+Espérance prit par Annet. Il changea son cheval à Précy, en prit un second
+à la poste de Villemareuil, et arriva vers trois heures, bien fatigué, en
+vue de la petite ville où l'envoyait Gabrielle.
+
+Là il se reposa, calculant que de la Ferté-sous-Jouarre à Monceaux la
+distance est de deux heures au plus, et qu'il lui restait plus que le temps
+nécessaire pour bien accomplir sa tâche.
+
+Rafraîchi, restauré, Espérance se mit à songer plus profondément à la
+commission que sa maîtresse lui avait donnée. Quel était cet homme à la
+vie, à la liberté duquel on tenait tant? Gabrielle n'avait pas de secrets
+de famille qui fussent inconnus à Espérance. Jamais on ne l'avait accusée
+de se mêler d'intrigues politiques. Elle n'était pas de ces esprits
+brouillons qui nomment et renversent les ministres, et se font buissons
+d'épines pour accrocher un lambeau du manteau royal.
+
+Quel pouvait être cet homme et que résulterait-il de sa visite à Monceaux?
+
+Mais comme Espérance n'était pas non plus de ces songe-creux qui se brisent
+le crâne pour enfanter des chimères; comme, au contraire, il aimait en
+toute chose les idées nettes et les chemins éclairés, il se dit que
+Gabrielle devait savoir ce qu'elle faisait, et que les deux beaux yeux
+limpides de la charmante femme suffisaient à rassurer le plus aveugle des
+hommes dans tous les casse-cou possibles.
+
+Il s'achemina donc gaiement vers la ville en méditant le mot reconnaissance
+par lequel Gabrielle avait clos l'entretien, en rapprochant ce mot des mots
+_nuit_ et _réunion_ dont il avait fait trop bon marché d'abord; et à partir
+de cette hypothèse, il vit se changer le parc de Monceaux en jardins
+d'Armide, auxquels rien ne manquerait, ni les enchantements ni
+l'enchanteresse. Il rêvait tout éveillé, et fut encore heureux.
+
+Déjà il apercevait à droite du chemin les ours d'or de l'enseigne se
+balançant à la tringle rouillée avec un grincement criard. Il arrêta son
+cheval essoufflé, en jeta la bride aux mains des garçons toujours prêts en
+ce temps-là à bien recevoir les voyageurs; puis il traversa la cour comme
+s'il eût toute sa vie habité cette hôtellerie, il passa sous la voûte d'une
+grange et entra dans le jardin indiqué.
+
+C'était un petit clos où fourmillaient, parmi les carottes et les salades,
+des roses, des oeillets et des chèvrefeuilles. De grandes lianes de
+haricots à fleurs rouges s'enroulaient autour de longues perches, la vigne
+chargée de grappes vertes tapissait un mur en ruine.
+
+Des chiens jappèrent, un gros hérisson privé se mit en boule sous la botte
+d'Espérance, qui, occupé à chercher son paysan, regardait partout ailleurs
+qu'à ses pieds.
+
+Enfin un bruit de feuillages appela l'attention du jeune homme dans un
+angle de ce petit fouillis que Gabrielle avait honoré du nom de jardin.
+
+Sous un paquet confus de houblons et de vignes vierges, à côté d'un tonneau
+enterré en guise de citerne, où les grenouilles vertes piquaient des têtes
+dans l'eau croupie, Espérance aperçut un homme de vaste corpulence, dont un
+chapeau de paysan couvrait la tête et cachait entièrement le visage.
+
+Ce singulier admirateur des beautés de la nature eût paru inanimé, on l'eût
+pu prendre pour un de ces épouvantails protecteurs des cerisiers, sans la
+faible oscillation d'une cravache, avec laquelle sa main fine et blanche
+sollicitait l'eau du tonneau pour en tourmenter les grenouilles.
+
+Espérance ayant bien considéré ce personnage, dont le signalement
+s'accordait avec la description fournie par Gabrielle, crût pouvoir,
+puisque l'inconnu persistait à cacher sa tête, hasarder de prononcer le mot
+cabalistique destiné à provoquer la confiance de ce défiant villageois.
+
+--Espérance, murmura-t-il, en cueillant une double cerise à un arbuste
+voisin.
+
+Aussitôt le gros homme leva la tête et montra un visage résolu et
+scrutateur à la vue duquel Espérance ne put s'empêcher de se dire:
+
+--Je comprends.
+
+L'examen, que l'inconnu avait prolongé, fut apparemment à l'avantage
+d'Espérance, car ce chasseur de grenouilles sourit avec finesse, et se
+levant du siège de gazon sur lequel il avait laissé une empreinte de
+longtemps ineffaçable,
+
+--Quand il vous plaira, dit-il, monsieur.
+
+--À vos ordres, monsieur, répondit Espérance.
+
+Le gros homme conduisit son guide à une petite porte de ce jardin, lui
+montra deux chevaux frais qui attendaient, et le pria courtoisement de
+l'aider à se mettre en selle.
+
+Espérance enleva cette masse avec une puissance de muscles qui arracha un
+nouveau sourire de satisfaction à l'inconnu.
+
+--Je vois, dit-il, qu'on m'a choisi un bon compagnon.
+
+--Très-honoré de vous rendre service, répliqua Espérance avec respect.
+
+--Eh bien! partons, ajouta le gros homme.
+
+Espérance passa devant sans répondre, la main gauche sur sa carabine,
+l'épée à portée de sa main droite.
+
+À la nuit tombante, tous deux entrèrent par la brèche du mur de Monceaux,
+et Gratienne, qui attendait à l'intérieur, les ayant guidés jusqu'à une
+grotte charmante située au plus épais du parc, dit à l'un:
+
+--Par ici, monseigneur.
+
+Et à l'autre:
+
+--Vous, monsieur Espérance, à cette porte, et bonne garde!
+
+
+
+
+XII
+
+LES BAINS DE GABRIELLE
+
+
+Au milieu du parc de Monceaux, dans un vallon couronné par un amphithéâtre
+planté de marronniers, de platanes et de chênes, s'élevait une grotte de
+roches moussues que Catherine de Médicis avait fait apporter à grands frais
+de Fontainebleau, et qui, adossées au poteau dont nous venons de parler,
+servaient de retraite à la nymphe de Monceaux.
+
+Pour parler en prose, les eaux d'un ruisseau voisin, tiédies par un long
+parcours au soleil sur le gravier, parmi les roseaux, se précipitaient dans
+la grotte où les attendait un bassin plus large et plus profond. C'était là
+que sous la voûte festonnée de lierres et de fleurs sauvages, Gabrielle
+venait dans les jours brûlants de l'été, se rafraîchir et se reposer. Plus
+d'une fois, pareille à Diane sous la garde des nymphes, elle s'y baigna
+dans le bassin au sable doux comme du velours, et pour éviter après le
+bain, soit de rencontrer dans le parc des hôtes curieux, soit de retrouver
+trop tôt la chaleur et le grand jour, elle rentrait au château sans être
+vue, au moyen d'une galerie creusée sous l'amphithéâtre, et qui, par une
+porte dont le roi seul avait la clé, venait d'une grande allée voisine
+aboutir à la grotte des bains.
+
+Embellie ou gâtée, comme on voudra, par du marbre et des ornements
+d'architecture, cette grotte, aujourd'hui ruinée, s'appelle encore les
+Bains de Gabrielle.
+
+Nul séjour n'était plus propre à consoler du bruit et des embarras de la
+cour. La solitude l'environnait, l'ombre et le silence y tombaient à flots.
+Sous les arbres touffus de la vallée, au fond des massifs rafraîchis par le
+ruisseau, les heureux habitants de la grotte voyaient les merles et les
+loriots passer en sifflant comme de noirs projectiles. C'étaient partout
+des pépitements d'oiseaux fourrageant les branchages, et le craquement des
+bois secs tombant dans ce désert sur une mousse qui absorbait tous les
+bruits.
+
+La grotte que la nature eût créée moins complaisamment que l'architecte
+pour les usages du monde et pour l'étiquette, formait une grande et haute
+salle ovale dans laquelle ouvrait cette porte secrète que nous avons
+décrite. La salle était précédée du côté du parc d'une sorte de vestibule
+en forme d'S, dont la sinuosité interceptait pour tout indiscret la vue de
+l'intérieur et le bruit même des paroles qui s'y prononçaient.
+
+Il résultait de cette savante combinaison de l'optique et de l'acoustique,
+que Diane en son bain ne pouvait être surprise par un Actéon quelconque, ni
+même aperçue dans la grotte par le surveillant placé à l'entrée du
+vestibule.
+
+Telle était la situation d'Espérance, lorsqu'il fut mis en sentinelle par
+Gratienne dans l'ombre des rochers derrière lesquels l'inconnu avait
+pénétré avant lui.
+
+L'extérieur de la grotte était doucement éclairé par des flambeaux de cire
+parfumée, dont pas un souffle n'agitait la flamme. Des sièges, une table,
+meublaient la salle. On voyait dans l'eau fraîche du bassin nager des
+fioles au long cou grêle destinées à la collation du soir, tandis que les
+plus beaux fruits entassés en pyramide par une large corbeille, exhalaient
+dans leur coin obscur des parfums enivrants.
+
+Gratienne ayant, pour faire entrer l'inconnu, soulevé une longue colonne de
+lierre qui pendait du haut du rocher comme un rideau frémissant, se retira
+et laissa sa maîtresse seule avec le mystérieux personnage.
+
+Gabrielle, en robe blanche, ses beaux cheveux blonds reluisant comme des
+fils d'or au feu des cires, s'avança à la rencontre de son hôte, dont elle
+prit la main pour le conduire jusqu'à un siège.
+
+--Soyez le bienvenu, monsieur le duc, dit-elle, et excusez-moi de vous
+recevoir dans un endroit si mythologique; mais j'ai ouï dire que les grands
+capitaines aiment les positions découvertes, où leurs mouvements sont
+libres, et je n'ai pas eu la prétention d'enfermer le duc de Mayenne pour
+le tenir à ma merci.
+
+Mayenne, car c'était lui, répondit à ce compliment avec une bonne grâce qui
+lui était naturelle et que commandait impérieusement l'irrésistible sourire
+de Gabrielle.
+
+--Vous voyez, madame, dit-il ensuite, que je ne crains pas de me mettre à
+votre merci, et sous ces roches le plus grand guerroyeur du monde serait
+pris aussi facilement qu'un oiseau entré dans une cage, surtout quand la
+porte est gardée par un compagnon comme celui que vous m'avez envoyé.
+Hercule avec la tête d'Adonis.
+
+Gabrielle se sentant rougir offrit un siège et s'assit elle-même.
+
+--Monsieur, dit-elle, vous êtes ici plus en sûreté qu'au milieu de votre
+armée. Le roi est à Paris; ma foi vous garantit sauf et libre. Quant au
+guide qui vous a amené, s'il eût existé en France un plus loyal et plus
+brave gentilhomme, je l'eusse choisi pour vous escorter et vous protéger
+dans la démarche que vous avez bien voulu faire, et dont je sais apprécier
+la généreuse confiance.
+
+--Vous m'en aviez donné l'exemple, madame, en me venant trouver, il y a
+quinze jours, à la Ferté-sous-Jouarre où je me cachais, et où, pouvant me
+faire surprendre, vous vous êtes confiée à ma prud'homie. Vous avez entamé
+ainsi les conférences, je me dois de vous payer par la réciprocité.
+
+--Ah! monsieur! je voudrais au prix de mon sang réconcilier deux princes
+qui tiennent dans leurs mains le bonheur de la France.
+
+--Cela ne dépend pas de moi seul, madame, dit Mayenne. Le roi me hait.
+
+--Vous vous trompez, s'écria vivement Gabrielle. Le roi vous craint. Voilà
+tout.
+
+Cette flatterie éclaircit le front du duc.
+
+--S'il était vrai, dit-il, tout serait déjà concilié. Mais votre
+délicatesse ne m'empêche pas de voir l'animosité qu'on met à me faire la
+guerre.
+
+--Monsieur, répliqua Gabrielle, si je pouvais, sans vous affliger, citer un
+nom de votre famille... un nom encore enveloppé de deuil....
+
+--Ma soeur... murmura Mayenne.
+
+--Oui, monsieur, Mme de Montpensier: elle est la seule personne de votre
+maison qui ait mérité l'inimitié du roi.
+
+Mayenne garda le silence.
+
+--Nul n'ignore ajouta la charmante diplomate, combien le roi est bon et
+prompt à oublier les offenses.
+
+--Cependant, il arme encore maintenant, et au lieu de laisser tomber peu à
+peu la guerre, il se prépare à ruiner mes dernières ressources.
+
+--Vous n'êtes pas un adversaire qu'on puisse ménager.
+
+--Si vous saviez, madame, comme je suis fatigué de ces querelles, dit le
+duc en s'essuyant le front, d'où ruisselait la sueur, malgré la nuit,
+malgré la fraîcheur de la grotte; si vous saviez, depuis la mort de ma
+soeur surtout, combien je sens le vide de toutes ces prétentions. Roi! je
+n'ai jamais voulu l'être; seulement, duc et prince je suis né, je voudrais
+mourir dans mon état.
+
+Gabrielle se tut à son tour. Elle offrit à Mayenne un canon de vin, des
+biscuits et des fruits.
+
+--Ma démarche vous a prouvé, dit-il en acceptant le verre, que je désire
+entrer en arrangement, mais non pas comme un rebelle vaincu. J'ai une armée
+encore, et s'il survivait en moi une seule goutte de ce fiel ambitieux qui
+animait ma malheureuse soeur, j'arriverais à me faire offrir des conditions
+meilleures. Ah! madame, Dieu vous préserve de comprendre jamais ce qu'il en
+coûte pour gagner le nom de grand capitaine! Le roi a eu ce bonheur de
+s'illustrer en invoquant le bon droit. Moi, je suis un révolté. Je fais
+bonne mine aux Espagnols, qui me détestent et que j'exècre. Chaque fois
+qu'on se bat, mes alliés me voudraient voir mort et je voudrais les voir
+tous tués. Tous mes amis tombent les uns après les autres, ou, fatigués, me
+quittent. Je me trouverai bientôt seul. L'âge vient. Je suis gros, lourd,
+et il a fallu pour venir ici que votre guide me hissât sur mon cheval.
+Quand trouverai-je un bon accord qui me rende le repos, la considération
+publique et des amis heureux de m'avouer. Hélas! tout cela, il le faut
+conquérir par la guerre, et je ne serai vraiment honoré, vraiment
+tranquille que du jour où une balle d'arquebuse m'aura couché sur le champ
+de bataille.
+
+Mayenne, en parlant ainsi, essuyait la sueur de son visage, et Gabrielle
+s'étonnait de le trouver si mélancolique et si abattu.
+
+--Que je voudrais, s'écria-t-elle, que le roi vous entendît; la paix serait
+bientôt faite! Un ennemi malheureux est presque un ami pour lui.
+
+Mayenne se leva, l'oeil enflammé.
+
+--Si cela arrivait, dit-il, si le roi entendait mes paroles, j'en mourrais,
+je crois, de honte et de douleur. Mais le roi ne m'entend pas, n'est-il pas
+vrai, madame, continua le duc en promenant autour de lui un regard inquiet
+et sombre, vous ne m'auriez point tendu ce piège pour m'exposer humilié aux
+sarcasmes de mon ennemi.
+
+Et il faisait déjà un pas vers l'issue de la grotte.
+
+--Ah! monsieur, dit Gabrielle en lui prenant la main, vous m'offensez;
+n'êtes-vous pas ici sur la foi jurée? suis-je une âme perfide?...
+Rassurez-vous, seule j'ai entendu vos paroles, seule je sais votre secret,
+et vous pouvez me confier les conditions de la paix que je veux proposer au
+roi en votre nom.
+
+Elle achevait à peine, qu'un pas précipité retentit à trois pas d'elle, une
+serrure cria, la porte secrète s'ouvrit et le roi apparut, un flambeau à la
+main, le visage altéré, les yeux brillants de colère.
+
+--Avec qui êtes-vous ici, Gabrielle? demanda-t-il en cherchant à
+reconnaître les visages autour de lui.
+
+--Oh! trahison! murmura Mayenne qui recula pour mettre l'épée à la main.
+
+--M. de Mayenne! dit Henri, tellement stupéfait à la vue du Lorrain, que sa
+main tremblante laissa échapper le flambeau.
+
+--Monsieur! monsieur! s'écria Gabrielle en étendant les mains vers Mayenne,
+ne m'accusez pas; je suis innocente. S'il y a trahison, elle vient du roi!
+
+--Je comprends, madame, répondit Mayenne avec un dédaigneux sourire. La
+scène est jouée à merveille; vous n'attendiez pas le roi. Le roi arrive à
+l'improviste. Il vous trouve par hasard avec M. de Mayenne, et comme, par
+hasard aussi, Sa Majesté est bien accompagnée sans doute, l'on s'empare du
+rebelle, la guerre est terminée. Bien joué, madame.
+
+--Oh! sire, dit Gabrielle en versant un torrent de larmes, voilà une
+offense que je n'oublierai de ma vie! Vous avez raison, monsieur le duc,
+tout m'accuse. Vous avez le droit de m'appeler lâche et perfide. Oui, c'est
+justice de me traiter avec cette rigueur.
+
+Mayenne, étonné au milieu même de sa fureur, contemplait en silence la
+scène étrange qui s'offrait à ses regards.
+
+D'un côté, Gabrielle en pleurs, se tordant les mains avec l'expression la
+plus sincère d'une douleur loyale; de l'autre, Henri IV, pâle, atterré, le
+front courbé, plus semblable à un vaincu qu'à un vainqueur, et sur le
+visage duquel on lisait la honte et le regret d'une faiblesse qui le
+dégradait à ses propres yeux.
+
+--Dites donc au moins, sire, s'écria Gabrielle, que je n'ai pas trempé dans
+le guet-apens dont M. le duc est victime... Rendez-moi l'honneur, sire, à
+moi qui voulais vous donner la paix et l'amitié de ce galant homme.
+
+Le roi comprit à ces mots toute l'étendue de sa faute. Il venait, par cette
+brusque surprise, de renverser l'édifice élevé si péniblement par
+Gabrielle. Quelle honte et quel malheur!
+
+--Ainsi ferai-je, murmura la roi d'une voix entrecoupée... Je suis seul
+coupable. Sur un avis qui m'a été donné que Mme la marquise avait
+rendez-vous à Monceaux avec un amant, j'ai pris de la jalousie et me suis
+mis en route. J'arrive il n'y a qu'un moment; je trouve ou crois trouver
+des visages embarrassés, nul ne me veut apprendre où se cache madame.
+Personne dans les appartements. Je heurte et j'appelle, rien. L'idée m'est
+venue que la marquise cherchait la solitude en ses bains. J'ai la clé de
+l'entrée secrète. Je suis accouru, et le bruit de deux voix m'a fait ouvrir
+vivement la porte...
+
+Mayenne gardait son attitude à la fois calme et méprisante; un sourire
+forcé contractait ses lèvres; il avait remis son épée au fourreau.
+
+--Il ne faut pas douter, monsieur, dit le roi avec douceur; voyez mon
+trouble, ma peine, et persuadez-vous que je ne sais point mentir. Je dois
+d'abord des excuses à la marquise que, par trop d'amitié, j'ai follement et
+indignement soupçonnée. Quant à vous, qui jusqu'à un certain point, avez le
+droit de suspecter sa franchise et la mienne, je ne vois qu'un seul moyen
+de vous prouver l'injustice de vos accusations. La scène a lieu entre nous,
+sans témoins; vous étiez venu librement, vous êtes libre de retourner, et
+je vous offre non-seulement mes chevaux, mais une escorte avec ma parole de
+roi. J'y ajouterai mes excuses, mon cousin, car j'ai tort, et voudrais pour
+un royaume, racheter l'opinion que je vous ai laissé prendre un moment de
+ma maîtresse et de moi!
+
+À ces mots que prononça Henri en se redressant peu à peu de toute la
+hauteur de son âme, Gabrielle sécha ses larmes et le duc regarda en
+tressaillant ce visage ouvert, ces yeux limpides où respirait la loyauté.
+
+--Ce qui vient d'arriver nous dégage, monsieur, nous n'avons rien dit,
+s'écria Gabrielle, en se rapprochant de Mayenne. Reprenez vos paroles, duc,
+nul que moi ne les saura jamais.
+
+Cette candeur et l'élan de cette âme délicate et probe firent sur Mayenne
+une impression profonde. Il baissa la tête à son tour et tourna son chapeau
+dans ses mains, comme un vrai paysan gêné par les bontés de son seigneur.
+Un combat acharné se livrait dans cette âme altière entre l'orgueil et la
+reconnaissance. Il demeurait immobile, impuissant pour le bien ou pour le
+mal.
+
+Henri prit cette hésitation pour un reste de défiance. Surmontant le
+chagrin qu'il en éprouvait:
+
+--Il se pourrait, dit-il vivement, que vous craignissiez une embuscade hors
+du château. Après ce qui s'est passé, vous avez le droit de tout craindre,
+mon cousin. Je vous accompagnerai donc moi-même tant que vous le jugerez à
+propos, ma personne vous répondra de la vôtre, et si l'otage vous suffit,
+faites un signe, je suis à vos ordres.
+
+--Vraiment, s'écria Mayenne emporté par la noblesse d'un pareil procédé,
+voilà trop de façons avec moi, sire, je suis votre sujet et sens bien qu'il
+vous faut servir. D'ailleurs, j'étais plus qu'à moitié gagné par la bonté,
+par l'éloquence de madame. Vous venez d'achever l'oeuvre, sire; c'est moi
+qui demande pardon à Votre Majesté, et me voilà à vos genoux, seulement je
+ne sais pas si je m'en pourrai relever.
+
+A ces mots, il s'agenouilla tremblant d'émotion.
+
+--Ventre-saint-gris! je m'en charge, dit Henri les yeux pleins de larmes.
+Et il releva en effet Mayenne, en l'embrassant si tendrement, que les
+coeurs les plus durs n'eussent pas été à l'épreuve d'une pareille scène.
+
+--Encore! et encore! s'écria le roi en recommençant, et toujours!... Mon
+cousin, voilà une grande joie qui m'arrive. Plus de guerre civile en ce
+royaume et un bon ami de plus!
+
+--Que de grâces à rendre à Dieu! dit Gabrielle, en joignant les mains avec
+ivresse.
+
+--Croyez-vous donc qu'on doive vous oublier vous-même, dit Henri en
+quittant Mayenne pour courir à Gabrielle qu'il serra sur son coeur. Voici,
+mon cousin, l'ange de miséricorde et de réconciliation! Voici mon ange
+gardien, la plus parfaite femme qui soit en France!
+
+--Ce n'est pas moi qui dirai le contraire! s'écria Mayenne avec chaleur.
+
+--Et on la calomniait! reprit le roi, et je venais la surprendre,
+l'outrager!
+
+--J'en bénis le Ciel, dit Gabrielle.
+
+--J'en ai bien souffert, ma chère âme; mais voilà qui est fini. Après cette
+épreuve douloureuse, nous sommes trop heureux pour récriminer.
+
+--Je demanderai une récompense pour mes dénonciateurs, dit Gabrielle en
+souriant, car ils sont la cause du succès que je n'eusse jamais obtenu
+toute seule.
+
+Que cherchez-vous donc autour de vous, sire?
+
+--Je cherche si le duc est venu ainsi....
+
+--Seul?... Oui, sire, répondit Mayenne. J'ai confiance, moi, aux anges
+que je rencontre.
+
+--Bien plus, dit Gabrielle, monsieur le duc avait accepté un garde de ma
+main.
+
+Gabrielle conduisit le roi hors de la grotte et lui montra Espérance adossé
+à un rocher, son épée à la main.
+
+--Voilà donc le galant dont on me faisait fête, murmura le roi en
+reconnaissant son rival. C'est là celui qui devait vous préparer des relais
+pour venir me surprendre à Paris! C'est là celui que vous me préfériez! Ah!
+maître la Varenne! Allons, allons, c'est à moi de rougir.
+
+Il ne vit pas combien de vermillon ces imprudentes paroles faisaient monter
+aux joues de Gabrielle. Espérance aussi se détourna pour cacher non pas sa
+rougeur, mais une douleur insurmontable que lui causait la présence du roi,
+et ce rude réveil après tant de beaux rêves!
+
+Cependant, comme en passant près de lui, Gabrielle lui prit la main pour le
+remercier, il rappela son courage et exhala toute l'amertume de son coeur
+dans un inoffensif soupir.
+
+--Il me reste à vous demander, mon cousin, dit Henri à Mayenne, quelles
+sont vos intentions pour ce soir. Vous plaît-il souper avec nous, comme de
+bons amis, à la barbe des traîtres et des coquins, qui enrageront de nous
+voir réconciliés? aimez-vous mieux retourner chez vous et réfléchir?
+
+--Réfléchir... s'écria le duc, ah! Dieu m'en garde, sire; assez de
+réflexions j'ai faites, assez de nuits j'ai passées sans dormir. Il doit y
+avoir ici de bons lits et de bon vin.
+
+--J'en réponds, dit Gabrielle.
+
+--Daignez m'offrir l'un et l'autre pour cette nuit, et demain....
+
+--Et demain nous causerons affaires, voulez-vous dire, ajouta le roi.
+Pardieu, ce sera bientôt fait; comme j'accorde d'avance tout ce que vous me
+demanderez....
+
+--Tout? dit le Lorrain avec un sourire.
+
+--Et encore quelque chose avec, dit Henri, pourvu que ce ne soit pas
+madame; car en ce cas feriez-vous mieux de me demander ma vie.
+
+--Je n'aurai garde, sire, et pourvu que madame me veuille honorer de son
+amitié, je me déclare satisfait.
+
+--J'ai trop de reconnaissance pour ne point vous aimer de tout mon coeur,
+dit Gabrielle.
+
+--En vérité, pensa Espérance, qui les suivait à distance, ces gens-là
+s'arrachent tellement ma Gabrielle qu'il ne m'en restera plus rien.
+
+On se dirigea vers le château, que l'arrivée subite du roi avait rempli de
+confusion et de tumulte.
+
+Déjà les commentaires allaient grossissant. On supposait Gabrielle
+surprise, chassée: on désignait la prison qui lui serait assignée. Le parti
+d'Entragues triomphait avec un commencement d'insolence. Plus d'un
+serviteur prévoyant de la marquise faisait ses paquets.
+
+Henri était parti vite de Paris; mais ses officiers l'avaient rejoint à
+Monceaux, et leur arrivée augmentait le désordre, comme l'huile jetée sur
+un brasier double la flamme.
+
+Lorsque cette foule inquiète, émue, curieuse, en tête de laquelle était le
+comte d'Auvergne, aperçut le roi débouchant tranquillement de la grotte
+dans le parc, appuyé d'un bras sur Gabrielle, de l'autre sur un homme
+encore inconnu, tandis qu'Espérance et Gratienne venaient ensemble à leur
+suite, personne ne put comprendre ce calme et la présence de ce tiers à
+Monceaux.
+
+Mais Henri, riant dans sa barbe, et méditant le coup qu'il allait frapper:
+
+--Messieurs, dit-il du plus loin qu'il lui fut possible, commandez vite un
+bon souper pour moi et mon cousin de Mayenne, qui veut boire aujourd'hui à
+ma santé.
+
+Le nom de Mayenne retentit dans cette assemblée comme un éclat de tonnerre,
+et quand, à la lueur des flambeaux, chacun reconnut le duc au bras du roi,
+la stupéfaction s'exhala par un murmure qui caressa doucement le coeur de
+Gabrielle. M. d'Auvergne en pâlit de désappointement.
+
+--Oui, messieurs, dit le roi en pénétrant dans la grande salle du château,
+mon cousin de Mayenne me signifie que je n'ai pas de meilleur ami que lui,
+et je déclare ici qu'il n'aura pas désormais de meilleur ami que moi.
+
+--Grâces en soient rendues à Dieu, dit Sully en s'approchant avec un visage
+rayonnant de joie.
+
+--Et grâces surtout à madame, répliqua le roi en désignant Gabrielle, car
+c'est elle qui a tout fait par son esprit, par son coeur et son amitié pour
+moi. Je lui dois la paix et la fortune de mon royaume.
+
+Puis, au milieu du silence qui planait sur l'assemblée bouleversée par un
+dénoûment si imprévu:
+
+--Allons, dit le roi, qu'on serve Mme la duchesse!
+
+--La duchesse! demandèrent quelques gens surpris par ce titre nouveau, car
+Monceaux n'était qu'un marquisat.
+
+--Oui, répéta le roi. Mme la duchesse de Beaufort, marquise de Monceaux et
+de Liancourt. C'est le nom que madame doit porter à compter d'aujourd'hui.
+
+--Oh! sire, dit Gabrielle, où s'arrêteront vos bontés?
+
+--Plus loin! répondit tout bas le roi. Mais nous sommes servis, donnez-moi
+le bras, mon cousin. Ah! Gabrielle, quelle idée vous avez eue là de me
+réconcilier avec Mayenne!
+
+--Elle n'est pas de moi tout à fait, sire, dit modestement la jeune femme.
+
+--Qui donc vous l'a inspirée?
+
+--L'âme de toute bonne oeuvre, frère Robert.
+
+--Frère Robert! s'écria le roi. Lui!... c'est lui qui vous a inspiré de
+me réconcilier avec M. de Mayenne?... Oh! ce serait sublime!
+
+--Qui donc est ce frère Robert? demanda Mayenne, surpris de l'agitation du
+roi.
+
+--Je vous conterai cela quand nous serons seuls, mon cousin; l'histoire en
+vaut la peine, et plus que tout autre vous saurez l'apprécier. Oh! frère
+Robert!... Et je ne lui payerais point ce service! Ventre-saint-gris!
+nous y songerons!... A table, mon cousin, à table! Duchesse, invitez
+notre ami Espérance, et buvons frais, car il fait chaud!
+
+Et comme Gabrielle voyait _leur_ ami s'assombrir involontairement:
+
+--Je comprends, lui dit-elle tout bas; vous trouvez que j'ai reçu ma
+récompense, tandis que vous n'avez rien, comme à l'ordinaire. Eh bien! ce
+ne serait pas juste. Venez samedi à ma maison de Bougival, nous y passerons
+une belle soirée avec Gratienne.
+
+--Avec Gratienne! Vous vous défiez donc de moi?
+
+--Non! c'est de moi que je me défie. A samedi! Quant à ce soir, buvons à la
+santé du roi et à la confusion de nos ennemis!
+
+--Tope! dit Espérance.
+
+
+
+
+XIII
+
+CONSEIL DE FAMILLE
+
+
+Le retour du comte d'Auvergne dans sa famille et les nouvelles qu'il y
+apporta jetèrent la consternation dans l'intéressante société.
+
+--Voilà, dit-il, comment vos plans ont tourné, la marquise est duchesse et
+a pour allié désormais M. de Mayenne, le héros du jour. Quant au seigneur
+Espérance, on se l'arrache, le roi l'a embrassé et lui confierait toutes
+les clés de sa maison. Il faut avouer que vous êtes d'adroites princesses,
+de m'avoir exposé à recevoir un pareil soufflet en plein visage.
+
+A ces mots Marie Touchet fit une grimace roturière, Henriette rongea ses
+ongles si beaux. Le comte d'Entragues s'en prit au peu de cheveux qui
+avaient survécu à tant de déceptions.
+
+--Alors tout est perdu, dit-il avec désespoir.
+
+--A peu près.
+
+--On essayera de s'en consoler, répondit Henriette, pâle de rage.
+Cependant, moi qui ne suis pas un homme, je ne perdrai pas courage aussi
+vite.
+
+--Cela vous est aisé à dire, mademoiselle, dit le comte d'Auvergne, qui,
+dans les bonnes veines seulement, l'appelait _petite soeur_. Vous n'avez
+pas les mortifications, vous. J'eusse voulu vous y voir, hier, quand toute
+l'assemblée me riait au nez, et que le roi me regardait par-dessus
+l'épaule.
+
+--Nous vous demandons bien douloureusement pardon, monsieur, interrompit le
+père.
+
+--Votre peine fait la nôtre, mon fils, dit la mère.
+
+--Attendons la fin, ajouta Henriette, pour qui cet orage n'était qu'une
+pluie d'été. Elle en avait vu bien d'autres.
+
+--Oh! vous n'attendrez pas longtemps, dit le jeune homme avec insolence.
+
+--Cependant, il y a toujours la prédiction de la devineresse, articula
+sourdement Marie Touchet.
+
+--Une couronne, n'est-ce pas? s'écria le comte d'Auvergne en riant. Oui,
+comptez-y, vous en prenez bien le chemin.
+
+--Si ce chemin n'est pas le bon, répliqua aigrement Henriette, nous en
+choisirons un meilleur.
+
+Les trois conseillers furent frappés de la résolution invincible qui
+éclatait dans ces paroles.
+
+--Tant que vous voudrez, mademoiselle, répliqua le comte. Mais s'il s'agit
+des grands chemins, par exemple....
+
+--Monsieur!...
+
+--Eh! nous sommes ici en famille, et nous pouvons nous dire nos vérités.
+Moi, j'ai assez de ces échecs perpétuels; à force d'être battu, le dos me
+cuit. Je m'étonne que vous y résistiez; c'est de l'héroïsme.
+
+Après cette déclaration si franche, le silence le plus décourageant régna
+dans l'assemblée.
+
+Soudain on entendit un cheval piétiner dans la cour de l'hôtel, et les
+valets annoncèrent M. de la Varenne.
+
+Jamais le porte-poulets n'était venu chez les Entragues en plein jour. Il
+fallait que la circonstance fût solennelle. La frayeur de la famille s'en
+augmenta. Ce fut bien pis quand le petit homme entra d'un air froid et le
+sourcil froncé.
+
+Chacun courut à sa rencontre, trois sièges lui furent offerts à la fois. Il
+se laissa tomber sur le plus large avec un gémissement arraché par la
+lassitude.
+
+--Ouf! dit-il; votre serviteur, mesdames. Aïe! votre bien dévoué,
+messieurs. La présence de M. le comte d'Auvergne m'annonce que vous êtes au
+courant.
+
+--Hélas! murmura le père, tandis que Marie Touchet levait les yeux au ciel.
+
+--Nous l'avons échappé belle, dit la Varenne.
+
+--Nous avons donc échappé? s'écria Henriette en secouant le petit homme
+avec une vigueur masculine.
+
+--C'est miracle!
+
+--Oh! contez, contez-nous cela, demandèrent quatre voix avides.
+
+La Varenne prit un air imposant.
+
+--Vous savez la surprise du roi et la fête donnée à M. de Mayenne, et le
+duché conféré à la marquise, et...
+
+--Oui, oui, passez.
+
+--J'attendais le moment des explications. Le roi en soupant me lançait des
+regards farouches... J'en ai été malade, et le suis encore, mesdames.
+
+Marie Touchet chercha des élixirs dans sa cassette, et en offrit une
+collection au porte-poulets.
+
+--Pouvez-vous continuer? demanda Henriette.
+
+--Oui, mademoiselle. Ce matin, le moment fatal arriva. Je tournais autour
+du grand vestibule, le roi me fit signe et m'emmena au jardin. «Voilà donc,
+s'écria Sa Majesté, les rapports qu'on me fait! voila donc les intrigues
+de la marquise...--c'est duchesse qu'il faut dire à présent!--voilà
+donc...» Ah! mesdames, j'en ai entendu de cruelles pour l'oreille d'un
+gentilhomme.
+
+Les Entragues essayèrent de ne point rire en songeant à cette
+gentilhommerie qui piquait des poulets chez la soeur du roi.
+
+--Qu'avez-vous répondu, monsieur de la Varenne? demanda le père.
+
+--Ce que j'ai pu.
+
+--M'auriez-vous accusée? dit Henriette.
+
+--J'ai eu l'habileté de ne le point faire. «Sire, ai-je répondu, ce n'est
+pas ma faute.--C'est la faute de ceux qui vous ont instruit, alors, a
+répliqué le roi....
+
+--Voyez-vous, qu'on nous accusait! s'écria Marie Touchet.
+
+--«Sire, ceux qui m'ont instruit croyaient ce qu'ils disaient.--Que
+croyaient-ils? dit Sa Majesté avec colère.--Sire, ils savaient le départ
+de M. Espérance avec Mme la marquise,--la duchesse,--et vu l'intime
+amitié de Mme la duchesse et de ce seigneur...--Vous êtes un bélître, a
+dit le roi.» Un bélître! à moi!... «Enfin, sire, ai-je répondu, Mlle
+d'Entragues avait bien le droit de craindre que Mme la marquise--la
+duchesse--ne cherchât à surprendre Votre Majesté, puisque déjà pareille
+chose avait eu lieu chez Zamet.»
+
+--Bien! bien! bravo! s'écrièrent les Entragues, voilà répondre!
+
+--J'ai trouvé cela, dit modestement la Varenne et faisant la roue, j'ai eu
+cette inspiration miraculeuse.
+
+--Et le roi, qu'a-t-il dit?
+
+--Le roi, frappé de ce souvenir, a baissé la tête; et comme c'est un esprit
+juste: «Il est vrai, a-t-il ajouté, la chose était à craindre, et l'on ne
+pouvait soupçonner les desseins de Mme la duchesse sur ma réconciliation
+avec Mayenne.»
+
+--C'est la précipitation de Votre Majesté qui a fait tout le mal, ai-je cru
+devoir ajouter.
+
+--Tout le bien, animal,» a répliqué le roi en riant, et il m'a donné un
+coup de poing dans l'épaule. Jugez de ma joie! Quand le roi m'appelle
+animal et me rudoie c'est qu'il est enchanté. Aussitôt j'en ai pris
+avantage.
+
+--«Votre Majesté, ai-je reparti, ne voit pas que la personne la plus
+malheureuse de ceci est la pauvre demoiselle d'Entragues.
+
+--J'aviserai à la consoler,» a répondu le roi.
+
+Une joie folle éclata dans les yeux du père et de la mère. Un sourire
+dédaigneux plissa les lèvres d'Henriette.
+
+--Consoler... murmura-t-elle, tout cela!
+
+--En sorte que l'échec n'est pas pour nous, dit le père.
+
+--Non, Dieu merci! fit la Varenne en s'éventant avec son chapeau; mais
+grâce à qui?
+
+--Nous vous serons reconnaissants, dit Marie Touchet avec intention.
+
+--C'est du bonheur, interrompit le comte d'Auvergne.
+
+--Henriette le disait bien, mon fils, il y a dans tout cela prédestination.
+
+La jeune fille n'était pas aussi satisfaite que ses parents: dans cette
+prétendue victoire, il n'y avait rien pour son orgueil.
+
+--Quoi, monsieur, dit-elle à la Varenne, voilà tout ce que le roi a jugé à
+propos de faire pour moi?
+
+--Ce que j'ai à ajouter, répondit le porte-poulets, ne s'adresse qu'à vous
+seule, mademoiselle.
+
+En parlant ainsi, avec une impudence cynique il prit la main de la jeune
+fille et la conduisit près d'une fenêtre, tandis que les parents
+s'excusaient de leur lâcheté sur le respect dû à un message du roi.
+
+Mais le père Entragues ne cessait d'observer le visage d'Henriette; Marie
+Touchet elle-même suivait sur les traits de sa fille l'effet de chaque mot
+prononcé par la Varenne.
+
+Henriette rougit et ses yeux rayonnèrent. Le sourire de joie rusée et
+voluptueuse qui éclaira son front eût inspiré à un peintre la véritable
+expression du démon femelle chargé de tenter un saint.
+
+Ayant achevé son ambassade, la Varenne partit, non sans avoir reçu un gage
+de la reconnaissance de Marie Touchet: c'était une boîte de perles d'or,
+présent compact, d'un prix certain, comme il convient au salaire de ces
+spéculateurs positifs.
+
+Henriette semblait rester en extase après le départ du porte-poulets. Son
+père et son frère vinrent lui prendre les mains en minaudant.
+
+--Eh bien! dirent-ils.
+
+--Eh bien!... dit-elle charmée de les faire languir.
+
+--Que nous veut le roi?
+
+--Une misère.
+
+--Dites cette misère, petite soeur.
+
+--Un simple rendez-vous, pour explications.
+
+--Oh! oh!... fit M. d'Entragues en se redressant avec orgueil, il paraît
+que Sa Majesté ne peut se passer de nous. Et qu'avez-vous répondu?
+
+--Bien des choses.
+
+--Vous n'aurez pas manqué de dire qu'une fille de votre condition n'accepte
+point de rendez-vous?
+
+--Certes...
+
+--Sans garanties pour son honneur, se hâta d'ajouter Marie Touchet, qui
+rentra ainsi dans la conversation.
+
+--Oui, madame.
+
+--Et qu'a dit la Varenne? demanda le comte d'Auvergne. Approuve-t-il ces
+stipulations?
+
+--Qu'il approuve ou non, dit M. d'Entragues, c'est à nous de juger.
+
+Le jeune homme fut surpris de ce ton tranchant du comte, si respectueux
+d'ordinaire envers lui.
+
+--L'opinion du roi est bien pour quelque chose dans tout ceci, dit-il, et
+moi qui le connais, je ne le crois pas disposé à se laisser dicter des
+conditions d'avance.
+
+--Le roi est trop léger, mon fils, pour qu'on se fie à sa parole. Tel
+n'était pas le roi Charles, votre glorieux père.
+
+--Il me semble, interrompit M. d'Entragues, qu'un bon douaire, bien
+assuré... trente ou quarante mille écus par exemple, donneront de la
+consistance à la parole du roi.
+
+--Il m'en fut assuré cinquante mille en un temps où l'argent était plus
+rare qu'aujourd'hui, dit Marie Touchet.
+
+--Qu'est-ce que l'argent? murmura Henriette avec mépris, un moyen de se
+dégager sans scrupule de la parole donnée.
+
+--Pas d'argent, s'écria Marie Touchet.
+
+--Mais, mordieu! dit le comte d'Auvergne, que vous faut-il donc,
+voulez-vous que le roi l'épouse avant de lui avoir parlé?
+
+--Pourquoi non, dit Henriette, puisqu'il en faut toujours arriver là?
+
+--Eh! faites donc rompre d'abord le mariage de la reine Marguerite. Le roi
+est bien et dûment marié, ma chère.
+
+--On rompra ce mariage.
+
+--Il faut du temps; et cependant ferez-vous que le roi soit un homme de
+patience? Vous le dégoûterez au profit de gens moins serrés que vous.
+
+--Il y a du vrai, dans ce que dit monsieur le comte, murmura d'Entragues.
+Je maintiens donc qu'un douaire de quatre-vingt mille écus...
+
+--Mettez-en cent mille, et concluez quelque chose, s'écria le jeune homme.
+
+Henriette haussa les épaules avec colère.
+
+--C'est un encan, dit-elle.
+
+--Vous êtes une sotte, reprit le père. Aimez-vous mieux rien, comme
+Dayelle, Tignonville, Fleurette, Corisande d'Andouins, Antoinette de Pons,
+et tant d'autres?
+
+--J'aime mieux une couronne, monsieur.
+
+--Eh! mordieu, dit le comte d'Auvergne, si c'est un hochet qu'il vous faut,
+achetez un cercle d'or, et amusez-vous à vous le mettre au front quand vous
+serez devant un miroir. Vous ressemblez à ces petites filles qui veulent
+porter des boucles d'oreilles et ne veulent point avoir l'oreille percée.
+Arrangez-vous, et pendant toutes vos façons, le caprice du roi ira
+ailleurs.
+
+--Caprice?... dit Henriette piquée.
+
+--Monsieur d'Auvergne a cent fois raison, repartit le père. Cent mille écus
+forcent un homme à réfléchir, et valent bien les marquisats et les duchés
+qui se prodiguent.
+
+--J'ai une idée qui conciliera tout, dit Marie Touchet avec la majesté d'un
+oracle. Grâce à mon moyen, le roi fera voir si c'est par caprice ou par
+amour qu'il recherche mademoiselle. Le roi s'engagera pour l'avenir sans
+compromettre le présent: le roi garantira l'honneur de cette maison, sans
+rien perdre des droits de son amour.
+
+--Peste! c'est la panacée universelle que votre moyen, madame, dit le comte
+d'Auvergne. Veuillez nous le communiquer.
+
+--C'est une promesse de mariage, faite par le roi à Mlle Henriette de
+Balzac d'Entragues.
+
+--J'accepte! dit Henriette.
+
+--De cette façon, interrompit Marie Touchet qui jouissait de son triomphe,
+le roi est libre de ne se point marier, s'il veut, après la mort de la
+reine Marguerite; mais alors il n'épousera personne, et les rivalités ne
+seront point à craindre pour Henriette.
+
+--En effet, dit M. d'Entragues, une promesse serait efficace.
+
+--Si le roi signait, dit le comte d'Auvergne; mais signera-t-il? Cela me
+rappelle l'homme qui eût passé la rivière à sec si son cheval en eût bu
+toute l'eau; mais la boira-t-il?
+
+--Si le roi ne signe pas, c'est qu'il n'y a aucun fonds à faire sur sa
+tendresse, et j'y renoncerai, dit Henriette.
+
+--Vous ferez bien, ma fille, l'honneur avant tout; mais cela n'empêche
+point le douaire de cent mille écus, ajouta le père Entragues.
+
+--Au contraire, dit le comte d'Auvergne.
+
+Marie Touchet compléta ainsi son discours:
+
+--En agissant de la sorte, nous sommes à jamais délivrés de nos
+perplexités. Un oui ou un non bien articulé, l'affaire est faite ou rompue
+à jamais.
+
+--Vous tenez au roi la bride bien haute, mesdames.
+
+--Qui nous en empêche désormais, repartit Marie Touchet fière de se
+rappeler les dangers passés, et cette mort de la Ramée qui avait rendu
+libre à jamais Henriette. Rien ne nous fait plus obstacle, et plus on
+demandera au roi, plus il aura bonne opinion du trésor qu'il recherche.
+
+
+--Un vrai trésor, dit le comte d'Auvergne avec un sourire et un salut des
+plus galamment outrageants pour sa soeur.
+
+--Un trésor sans prix! ajouta le digne père en baisant avec componction ce
+front virginal éprouvé par tant de honteuses rougeurs.
+
+
+Un valet, grattant à la porte, annonça que la signora Galigaï attendait ces
+dames dans leur cabinet.
+
+--La devineresse! s'écria le comte d'Auvergne, je me sauve!
+
+--Non, demeurez, dit le père Entragues, pour méditer avec moi l'acte de
+donation et la promesse de mariage.
+
+--Je tiens à en surveiller la rédaction, s'empressa d'ajouter Marie Touchet
+en s'asseyant près de son fils et de son mari.
+
+--Allons vite trouver Leonora, pensa Henriette toute tremblante, sa visite
+aujourd'hui m'inquiète.
+
+Elle passa dans le cabinet où Leonora, un coude sur la table, et son front
+dans la main, suivait du doigt sur le tapis les arabesques capricieuses de
+la broderie de laine. Elle était soucieuse et oublia de prodiguer ses
+baise-mains comme à l'ordinaire.
+
+--Qu'y a-t-il encore? demanda Henriette, habile à deviner les impressions
+de sa confidente.
+
+--Une grave affaire, dit l'Italienne. M. de Pontis s'est battu hier soir.
+
+--Que nous importe! Et d'abord comment connais-tu cet homme?
+
+--Je le connais: c'est notre intérêt à tous. Quant au sujet de ce combat...
+faut-il vous le dire!
+
+--Tu m'effraies avec tes précautions oratoires. Serais-je pour quelque
+chose dans la querelle?
+
+--Jugez-en. Pontis était au cabaret où dînent les gardes de service; on
+parlait des amours du roi et de la succession de la marquise de Monceaux,
+aujourd'hui duchesse de Beaufort...
+
+--Eh bien!
+
+--Plusieurs personnes vous nommèrent: c'est un droit de votre beauté.
+
+--Quand tu me fais un compliment, Leonora, je frissonne. Passe! passe!
+
+--«Messieurs, dit Pontis étourdi par le vin, cette personne que vous nommez
+ne sera jamais rien au roi.» On lui demanda pourquoi.
+
+--Oui, pourquoi? murmura Henriette, de plus en plus inquiète.
+
+--«Parce que JE NE LE VEUX PAS!» a répliqué Pontis.
+
+Les deux femmes se regardèrent. Leonora continua son récit.
+
+--«Quoi! dit un des gardes à Pontis, Mlle d'Entragues, belle, noble et
+irréprochable, ne mériterait pas l'amour du roi?»
+
+--«Irréprochable! s'écria Pontis avec un rire amer. Ah! sambious!...
+si c'est à sa vertu que le roi s'adresse, je peux lui en donner des
+nouvelles.»
+
+--Le misérable! balbutia Henriette; et que lui as-tu répondu?
+
+--Les épées sortaient du fourreau, lorsque M. de Crillon appelé à temps a
+paru.
+
+--Il a fait justice de l'insolent, je suppose?
+
+--Voici ce qu'il a dit aux gardes, ajouta Leonora: «Vous êtes aussi bêtes
+les uns que les autres et vous garderez tous les arrêts.»
+
+--Ceci est une insulte, dit Henriette livide.
+
+--Plus dangereuse que vous ne croyez, repartit Leonora, car ce bruit peut
+aller jusqu'au roi. Il est temps que vous y mettiez ordre par quelque
+plainte énergique.
+
+Mais elle se tut en voyant Henriette, l'oeil fixe, les lèvres serrées,
+baisser la tête et méditer profondément sous le double poids de la honte et
+de la peur. Leonora comprit que Mlle d'Entragues ne s'humiliait pas à ce
+point sans motifs.
+
+--Après tout, qu'importe l'accusation de ce Pontis, reprit Leonora, s'il ne
+peut la prouver.
+
+En même temps, elle fouillait du regard l'âme troublée d'Henriette toujours
+silencieuse.
+
+--Est-ce qu'il peut la prouver? murmura-t-elle.
+
+--Peut-être, articula faiblement Mlle d'Entragues.
+
+--Et comment? demanda Leonora.
+
+--Il existe une lettre de moi.
+
+--À qui donc, mon Dieu?
+
+--À... à l'ami de ce Pontis.
+
+--À Speranza? s'écria l'Italienne.
+
+--Oui.
+
+--Et vous ne me l'aviez pas dit... quel désastre! cette lettre, il faut
+la ravoir.
+
+--Oh! j'ai tout essayé: pleurs, menaces, prières, il n'a pas voulu me la
+rendre. Il me tient en échec. Il ne songe qu'à cela nuit et jour; mais où
+la trouver? Où l'a-t-il cachée? Que de fois j'ai pensé à faire incendier la
+maison, que de fois j'ai voulu le faire poignarder lui-même, ce lâche
+Espérance!... Mais la lettre est-elle bien dans sa maison? la porte-t-il
+sur lui? n'aurais-je pas commis une violence inutile? que faire?...
+Comme je souffre! J'en deviendrai folle!
+
+--Et qu'a dit votre mère? demanda Leonora.
+
+--Crois-tu donc que je lui aie avoué cette faute? n'ai-je pas fait assez
+d'aveux, n'ai-je pas bu assez ma honte en sa présence?... Tu es la
+seule, Leonora, qui sache mon secret; mais sauve-moi! Toi qui découvre
+tout, cherche dans tes cartes où est cette lettre... reprends-la,
+sauve-moi!
+
+--Elle est donc bien compromettante, la lettre?
+
+--Qu'elle tombe entre les mains du roi, je suis perdue.
+
+--Vraiment? s'écria l'Italienne avec une expression singulière. Eh bien!
+calmez-vous, signora, je vous sauverai.
+
+--Tu la retrouveras?
+
+--Oui, mais retournez près de votre mère; plus un mot!... laissez-moi
+faire! vous aurez bientôt de mes nouvelles.
+
+Henriette embrassa l'Italienne avec une effusion qui ressemblait au délire.
+
+--Ce que les cartes ne me diraient pas, pensa Leonora souriante, je le
+saurai par Ayoubani.
+
+--J'ai été trop loin, pensa Henriette, et je suis à la merci de Leonora;
+mais je la surveillerai.
+
+Elle rentra près de sa mère. L'Italienne partit par l'escalier dérobé.
+
+
+
+
+XIV
+
+LA RÉPARATION
+
+
+M. de Mayenne passa une nuit moins tranquille à Monceaux, que si sa
+conscience eût été parfaitement nette. Il eût dû cependant bien dormir sous
+le toit d'une hôtesse loyale comme Gabrielle. Mais le Lorrain savait
+l'histoire, et se rappelait bon nombre de vainqueurs qui avaient payé par
+la prison les folles équipées du vaincu.
+
+Il lui tardait que le jour vint, et qu'une assurance nouvelle de Henri IV
+confirmât les générosités de la veille. La nuit aurait-elle porté conseil?
+
+Il trouva le roi aussi calme, aussi affable qu'après la scène de la grotte.
+Une troupe nombreuse de courtisans assistait à l'entrevue des nouveaux
+amis. Henri prit le bras du prince lorrain, et le promena d'un pas rapide
+dans le parc.
+
+--Causons affaires, comme il était convenu, mon cousin, dit le roi.
+
+--Votre Majesté m'a dit que ce ne serait pas long, répliqua Mayenne.
+
+--Cela durera autant que vous voudrez, mon cousin; l'entretien sera court,
+si vous demandez peu; long, si vous demandez beaucoup; la chose vous
+regarde.
+
+Le duc s'assura par un regard pénétrant de la bonne foi d'Henri, et fixa
+ses conditions avec autant de politesse et de fermeté qu'il le put.
+
+Il demanda, selon l'usage, des villes de sûreté, non pour lui, disait-il,
+mais pour ses gens pendant six ans.
+
+--Combien vous en faut-il? dit le roi.
+
+--Trois. Est-ce trop, sire?
+
+--Trois, soit. Avez-vous des préférences?
+
+--J'aimerais Châlons, si Votre Majesté n'y a pas de répugnance, puis la
+ville de Seurre en Bourgogne, et enfin Soissons.
+
+--Vous avez bon goût, mon cousin; prenez. Est-ce tout?
+
+--Sire, il y a eu bien de mes amis engagés dans cette malheureuse guerre.
+
+--Vous les voudriez voir exempts de toutes réparations, accusations et
+reproches pour le passé?
+
+--C'est cela même, sire, car il me serait cruel de laisser des braves gens
+dans l'embarras d'où votre bonté m'a sorti.
+
+--Accordé, mon cousin; est-ce tout?
+
+--Je suis honteux de demander tant, mais cette guerre avait été entreprise
+pour le bien de la religion catholique, et je ne voudrais pas, pour mon
+honneur, qu'il fût dit que, dans un traité de paix fait avec Votre Majesté,
+l'ancien chef de la ligue n'a rien stipulé pour...
+
+--Pour les ligueurs, c'est trop juste; voyons ce qui pourrait vous rendre
+agréable à ces messieurs, vous entendez-vous bien, mon cousin? car, pour ce
+qui me concerne, je ne tiens pas du tout à leur faire plaisir.
+
+--Oh! sire, un tout petit article, une ombre d'article contre les
+huguenots.
+
+--Je ne suis plus de la religion réformée, mon cousin, et, par conséquent,
+j'ai le droit d'accorder ce que vous voulez, à condition pourtant que ce ne
+sera pas une Sainte-Barthélemy.
+
+Tous deux se mirent à rire.
+
+--Écoutez, ajouta le roi: vous avez vos trois villes, faites-y ce que bon
+vous semblera.
+
+--Je demande, dit Mayenne, que tous les fonctionnaires et officiers publics
+de ces trois villes soient catholiques.
+
+--Pendant six ans, mon cousin?
+
+--Oui, sire.
+
+--Eh bien, si c'est là tout le tort que vous faites aux calvinistes,
+accordé.
+
+--On ne dira pas, ajouta Mayenne en s'éventant, car le roi le faisait
+marcher à grands pas au soleil, et il ruisselait de sueur, les malveillants
+ne diront pas que j'ai agi en égoïste.
+
+--Non, mon cousin, dit Henri en regardant malicieusement le gros homme
+essoufflé, mais en redoublant de vitesse, la religion catholique
+apostolique et romaine sera contente de vous. Sont-ce toutes vos
+conditions?
+
+--Me sera-t-il permis, dit Mayenne, de parler un peu de moi, maintenant que
+j'ai assuré le repos et la considération des autres?
+
+--Parlez, duc, parlez de vous.
+
+--Sire, voici le point délicat. J'ai bien compromis ma fortune pendant
+cette guerre.
+
+--Je le crois, dit Henri. Mais enfin, les villes que vous occupiez ont bien
+contribué un peu, par-ci, par-là... mes villes.
+
+--Oh! sire, pour si peu de chose, tandis que moi et les miens nous nous
+ruinions.
+
+--Pauvre cousin.
+
+--Votre Majesté m'a coûté gros, ajouta le Lorrain avec un soupir de
+désolation en même temps que de fatigue.
+
+Le roi allongeait toujours le pas, montant les collines et arpentant les
+vallées, en vrai chasseur du Béarn.
+
+--Combien donc avez-vous pu dépenser à peu près, demanda Henri qui flairait
+un total proportionné aux soupirs de Mayenne, et il s'arrêta un moment pour
+écouter ce total.
+
+Le duc au lieu de répondre poussa un ouf bruyant.
+
+--Si je le laisse réfléchir, pensa Henri, il doublera la somme.
+
+Et il reprit sa course avant que le duc n'eût repris sa respiration.
+
+--Sire, Votre Majesté serait épouvantée si j'accusais le chiffre exact, et,
+moi-même, je n'oserais jamais prier le roi d'entrer dans mes folies. Il y a
+en armes, munitions et solde de troupes seulement, plus d'un million.
+
+--Oh! oh! fit le roi en fronçant le sourcil.
+
+--En transactions, pertes sèches et non-valeurs, un autre million.
+
+--Mon cousin...
+
+--Et enfin, en sommes enlevées par vos troupes victorieuses, en
+contributions levées sur mes domaines, en confiscations et occupations
+militaires, un autre million tout au moins.
+
+--Vous étiez plus riche que moi, mon cousin, si vous avez perdu tout cela,
+dit le roi un peu sèchement; car s'il me fallait payer une pareille somme,
+je ferais banqueroute.
+
+Le Lorrain vit qu'il avait été trop loin.
+
+--Sire, dit-il, à Dieu ne plaise que je veuille faire payer à Votre Majesté
+les fautes que j'ai commises. C'est le vaincu qui paye, non le vainqueur.
+
+--Il n'y a ici ni l'un ni l'autre, répliqua Henri avec douceur; nous sommes
+amis.
+
+Et de courir.
+
+--Eh bien, si nous sommes amis, sire, dit le duc rouge comme un coquelicot
+et pouvant à peine tourner sa langue desséchée, faites-moi la faveur de
+vous arrêter un moment, car je vais suffoquer si vous ne me faites
+miséricorde!
+
+--Mon pauvre cousin! s'écria Henri en riant, voilà la seule vengeance que
+je veuille tirer de vous. Arrêtons nos jambes et nos comptes. Tenez, voici
+un bon siège de gazon, et remarquez que je vous ai ramené à deux pas du
+château où, dans les offices de la duchesse, je trouve en abondance ce joli
+vin d'Arbois que vous aimez tant. La paix, cousin; et pour en finir, quelle
+somme vous faut-il pour vous remettre à flot?
+
+--Avec trois cent mille écus, sire, je payerai le plus gros; mais s'il y en
+avait trois cent cinquante...
+
+--Nous ajouterons cinquante mille écus, mon cousin.
+
+--Eh bien, sire, dit le duc joyeux, c'est tout.
+
+--Donnez-moi la main, Mayenne, c'est fini.
+
+Le duc s'essuya le visage en homme sauvé de la mort.
+
+Henri envoya chercher son sommelier pour que le duc fût rafraîchi. En même
+temps, les courtisans s'approchèrent, et, avec eux, la duchesse de
+Beaufort.
+
+Mayenne se souleva pour offrir ses compliments à la belle hôtesse.
+Gabrielle était éblouissante de beauté, de bonheur.
+
+--Vous voyez, duchesse, dit le roi, que si mes querelles avec M. de Mayenne
+eussent pu se décider à la course, comme aux jeux olympiques, je l'eusse
+battu chaque fois.
+
+--Et mis au tombeau, madame, ajouta le duc; car, sans la bonté du roi,
+j'étais tout à l'heure un homme mort.
+
+--Mais serait-ce que vous voulez courir aussi, duchesse? reprit le roi.
+Vous voilà en habit de cheval, ce me semble.
+
+--Sire, j'avais fait voeu d'une neuvaine, si Dieu m'accordait votre paix
+avec M. le duc, et je me prépare à accomplir mon voeu.
+
+--Ce n'est pas à Saint-Jacques de Compostelle, au moins? dit le roi.
+
+--C'est à Bezons, sire, et je profiterai du voisinage pour visiter la
+maison de mon père à la chaussée de Bougival.
+
+--Bezons! c'est vrai, j'avais oublié, murmura le roi rêveur.
+
+--Bezons? est-ce donc une communauté religieuse si célèbre? demanda le duc.
+
+--De génovéfains, oui, mon cousin, répliqua Henri avec une intention
+marquée. C'est la communauté dont fait partie ce religieux, que la duchesse
+vous nommait hier.
+
+--Mon conseiller de paix, monsieur le duc... le premier auteur de notre
+tranquillité présente.
+
+--Frère Robert, je crois.
+
+--Oui, duc, dit-il. Eh bien, continuez vos préparatifs, duchesse. Il serait
+possible que nous fissions route ensemble... de ce côté-là.
+
+Gabrielle étonnée allait s'enquérir. Le roi lui fit un petit signe qu'elle
+comprit et elle passa pour le laisser seul avec Mayenne.
+
+--Mon cousin, reprit le roi après un court silence, nous croyions tout à
+l'heure avoir terminé nos affaires, eh bien! non, ce n'est pas fini encore,
+car il me reste, sinon une condition à vous poser, du moins une demande à
+vous faire.... Tranquillisez-vous, c'est une délicatesse qui ne coûtera
+pas, je l'espère, à un galant homme tel que vous.
+
+--Je suis tout attention, sire. A quel propos?
+
+--À propos de frère Robert.
+
+--Je ne le connais pas, sire.
+
+--C'est vrai; mais il vous connaît, je crois. D'ailleurs, ce n'est pas
+ainsi qu'il convient de traiter avec vous cette affaire, il faut que je
+remonte plus haut. Vous m'écoutez, n'est-ce pas, mon cher cousin?
+
+--Que va-t-il me dire? pensa Mayenne, surpris de l'air sérieux du roi après
+tant d'expansion et de familiarité amicale.
+
+Henri, le front appuyé sur une de ses mains, semblait absorbé dans la
+préoccupation de trouver une entrée en matière convenable. Mayenne
+attendait les premières paroles, non sans une certaine anxiété.
+
+--Vous me promettez de m'accorder ce que je vais vous demander, mon cousin,
+dit le roi.
+
+--Si cela dépend de moi, sire, je le promets.
+
+--Eh bien, c'est aussi facile que d'arracher cette mauvaise herbe, duc.
+Oui, vous arracherez ce mauvais souvenir du coeur de quelqu'un... mais je
+commence.
+
+Mayenne était sur les épines.
+
+--Mon cousin, j'avais près de moi, autrefois, un bon ami, un brave
+gentilhomme qui avait aussi servi mon frère, le feu roi Henri III. Bon ami,
+digne et excellent gentilhomme gascon...
+
+--Qui s'appelait? demanda le duc.
+
+--Je ne me rappelle pas bien son nom en ce moment, dit le roi avec un léger
+trouble, il me reviendra plus tard, et à vous aussi peut-être. Ce Gascon
+n'était pas heureux; il avait éprouvé au début de sa carrière un terrible
+malheur.
+
+--Ah! fit le duc.
+
+--Jugez-en, mon cousin. Le pauvre gentilhomme avait quelque part à Paris, à
+l'angle de la rue des Noyers, je crois, une maîtresse, jeune et charmante
+créature. Une nuit qu'il la venait voir, certain prince jaloux de lui, fit
+entourer la maison, saisir l'amant et bâtonner si rudement que le
+malheureux passa par la fenêtre et sauta du balcon dans la rue au risque de
+se tuer. L'insulte était de celles qu'un brave homme n'oublie pas, et le
+prince qui l'avait commise...
+
+--Sire, interrompit M. de Mayenne, dont les couleurs trop vives avaient
+fait place à une extrême pâleur, l'action de ce prince était lâche, et il
+en a plus d'une fois demandé pardon à Dieu, d'autant plus humblement que le
+pauvre offensé ne pardonna jamais, et qu'il a, dit-on, fini par mourir
+misérablement.
+
+--Vous savez de qui je veux parler, mon cousin; je le vois à votre émotion.
+
+--Oui, sire, je connais le Gascon, et je connais le prince. Pauvre Chicot,
+que ne peux-tu aujourd'hui pardonner à Mayenne!
+
+--Il s'appelait Chicot; vous avez raison, dit le roi. Venez un peu à
+l'écart, mon cousin, car j'ai peur qu'on ne finisse par nous entendre;
+venez pour que j'achève mon récit; mais à votre douleur, à votre repentir,
+je pressens que nous allons tomber facilement d'accord.
+
+Les deux interlocuteurs disparurent pendant près d'un quart d'heure sous
+les ombrages, et lorsqu'ils revinrent, le visage de M. de Mayenne portait
+les traces d'une altération profonde. Celui du roi était radieux, et les
+courtisans, toujours aux aguets, ne purent saisir que ces mots de Mayenne:
+
+--Votre Majesté sera satisfaite.
+
+Henri lui serra affectueusement la main.
+
+--Eh! bien, messieurs, dit-il à voix haute, nous allons à Bezons, pour
+obéir à Mme la duchesse. Elle a fait un voeu, nous l'aiderons à
+l'accomplir; et comme mon cousin de Mayenne est du voyage, nous ferons une
+charmante route, par ce beau temps, avec l'aimable compagnie de madame.
+
+En effet, toute la cour quitta Monceaux et alla coucher à Saint-Denis où
+l'on arriva tard. Dès le lendemain, après déjeuner, cette troupe brillante
+se remit en marche, grossie par tout ce qu'on avait recruté de
+gentilshommes et de dames.
+
+Le roi avait défendu à Gabrielle de faire prévenir les génovéfains. La cour
+fit halte devant le couvent au moment où la cloche appelait les religieux à
+vêpres.
+
+La surprise de la communauté fut grande. Déjà le roi et les courtisans
+avaient pénétré dans la chapelle, et Gabrielle cherchait des yeux frère
+Robert qu'un des servants était allé appeler dans le jardin; deux autres
+avaient roulé dom Modeste sur sa chaise jusqu'à la première place du
+choeur.
+
+Frère Robert arriva sans rien savoir, sinon que le roi venait rendre visite
+au couvent, et déjà il se dirigeait vers Gabrielle, plus reconnaissable à
+sa robe de soie verte et aux riches dentelles de son corsage, lorsque tout
+à coup il s'arrêta comme si ses pieds eussent pris racine dans la dalle de
+pierre.
+
+Ses yeux perçants avaient dû rencontrer quelque obstacle étrange, car une
+pâleur effrayante envahit peu à peu son front. Ses narines dilatées
+soufflaient une vapeur brûlante, et le capuchon, renversé en arrière par
+cette secousse imprévue, laissait à découvert un visage animé d'une
+expression menaçante. Toute cette flamme monta tumultueusement de son coeur
+à sa tête et jaillit par les prunelles.
+
+C'était Mayenne que frère Robert regardait ainsi, et qu'il semblait vouloir
+exterminer par cette explosion d'une seconde.
+
+Le duc, étonné lui-même, essaya vainement de soutenir ce regard terrible.
+Peut-être y eût-il réussi sans un signe mystérieux que lui fit le roi.
+Mayenne détourna la vue et parut contempler avec intérêt l'architecture de
+la chapelle.
+
+Le capuchon du génovéfain retomba sur ses yeux, et ensevelit tout, colère
+et flamme.
+
+Cependant Gabrielle agenouillée priait avec ferveur, le roi priait aussi,
+la tête courbée. Autour d'eux, la cour imitait ce recueillement, et l'on
+n'entendait que la psalmodie des deux religieux qui alternaient chantant
+les versets au choeur. L'office se termina bientôt, et les religieux se
+préparèrent à sortir de la chapelle.
+
+Mais le roi s'était placé à la porte ayant le duc à ses côtés. Celui-ci,
+pensif, cherchait timidement et à la dérobée le regard désormais
+insaisissable de frère Robert toujours agenouillé près d'un pilier, bien
+que tout le monde se fût relevé à la fin de l'office.
+
+Les assistants comprenaient vaguement l'approche de quelque scène
+solennelle.
+
+--J'ai bien prié, dit le roi d'une voix claire, pour remercier Dieu de la
+faveur qu'il vient de faire à ce royaume. Je l'ai prié pour mes sujets,
+pour mes amis; et vous, monsieur le duc?
+
+--Moi, sire, répliqua M. de Mayenne, je l'ai prié pour mes ennemis qui sont
+nombreux, et dont je voudrais éteindre l'inimitié. Oui, messieurs,
+ajouta-t-il, c'est au moment où la protection du plus grand roi du monde me
+rend invulnérable, c'est en ce jour où j'ai été pardonné, que je voudrais
+avoir la conscience purifiée par le pardon de tous ceux que j'ai offensés
+dans ma longue carrière d'orgueil et de violences.
+
+Les courtisans s'entre-regardèrent surpris. Le roi se taisait, il baissait
+les yeux pour éviter le regard étonné de Gabrielle. Dom Modeste
+écarquillait ses yeux dans la direction de l'angle où gisait frère Robert.
+
+Quant au génovéfain agenouillé, sans doute il n'avait pas entendu ces
+paroles, car après un mouvement machinal, il continua, courbé jusqu'à la
+dalle, son oraison silencieuse au pied du pilier.
+
+--Messieurs, reprit Mayenne en faisant un pas de ce côté, beaucoup d'entre
+vous comprennent que j'ai fait allusion aux méchantes actions de ma vie. Ma
+rébellion contre mon prince en est une; mais qu'il me permette de le lui
+dire, tout énorme qu'elle est, ce n'est pas celle que je me reproche le
+plus. Le roi était fort et se défendait jusqu'à être vainqueur; alors
+j'étais rebelle et non pas lâche. Mais plus d'une fois je me suis trouvé le
+plus fort avec des ennemis moins illustres que j'écrasai de ma puissance.
+C'est à ceux-là que je veux demander pardon.
+
+Un silence de plomb comprimait jusqu'au souffle de tous les assistants. Le
+moine releva lentement sa face voilée qui touchait la terre. Les yeux du
+gros prieur étincelèrent d'un rayon d'intelligence.
+
+--Parmi ces malheureux que j'opprimai, continua Mayenne, il en est un que
+je voudrais retrouver ici, au pied de l'autel, à la face de Dieu, en
+présence du roi. C'était un honnête et brave gentilhomme qui méritait toute
+mon estime, tout mon respect. Je l'outrageai lâchement. Cependant, il
+valait mieux que moi. Il est mort, dit-on, en me maudissant.
+
+Le moine, redressant sa haute taille, se releva tout à fait, s'adossa au
+pilier, son capuchon toujours couvrant sa tête.
+
+--Oui, il est mort, poursuivit le duc en s'approchant peu à peu du moine;
+mais si Dieu voulait le ressusciter, car rien n'est impossible à Dieu, je
+viendrais me courber humblement devant ce gentilhomme, comme je le fais
+devant le religieux que voici. Je lui demanderais pardon d'une offense
+injuste autant que cruelle, et je lui offrirais comme je l'offre à ce
+frère, le bâton que je tiens à la main, en disant: «Je vous ai offensé,
+Chicot, vengez-vous sur moi, et reprenez votre honneur. Je vous fais
+réparation.»
+
+En disant ces mots, Mayenne étendit une main tremblante et présenta sa
+canne à frère Robert. Celui-ci, quand le nom de Chicot frappa son oreille,
+se découvrit soudain le visage; ses yeux avides, brillants, regardèrent
+avec une joie qui tenait de l'extase, et l'assemblée, et le duc et le roi
+et Gabrielle, tous profondément émus de ces paroles auxquelles la qualité
+de celui qui les prononçait prêtait tant de solennité.
+
+Mayenne baissa la tête. Celle de frère Robert le domina quelque temps avec
+un inexprimable orgueil. Puis le génovéfain se renversa palpitant sur le
+pilier, les mains appuyées sur ses yeux d'où s'échappèrent deux grosses
+larmes le long de ses doigts amaigris.
+
+On vit dom Modeste lever les mains au ciel et retomber dans sa torpeur.
+
+Mayenne se retira lentement. La cour attendait un pas du roi pour sortir à
+son tour, mais le roi fit signe qu'il ne voulait pas qu'on l'attendit, et
+demeura dans la chapelle, d'où tout le monde s'écoula peu à peu derrière
+Gabrielle et le duc.
+
+Resté seul avec frère Robert, qui semblait une statue pétrifiée sur la
+colonne de pierre, le roi lui prit la main avec une douce violence, et
+d'une voix attendrie:
+
+--Eh bien! dit-il, ai-je retrouvé mon ami? t'appelles-tu toujours pour moi
+frère Robert?
+
+Le moine poussa un sanglot et tomba aux pieds du roi en murmurant avec
+effort:
+
+--Je m'appelle Chicot, et je remercie mon roi. Il m'a payé toutes ses
+dettes.
+
+Henri le releva pour l'embrasser et sortit précipitamment de la chapelle de
+peur d'éveiller la curiosité autour d'eux. Alors Chicot courut à dom
+Modeste qu'il secoua dans un transport de joie délirante.
+
+--À présent, dit-il, sois heureux aussi, sois libre!... Parle!
+
+--Oh!... merci, répondit le prieur en soufflant comme un des phoques de
+Protée après un siècle d'immersion.
+
+
+
+
+XV
+
+DES DANGERS DE LA JALOUSIE
+
+
+Cependant, au milieu de la joie universelle, quand tous les coeurs français
+savouraient pour la première fois depuis tant d'années, les douceurs de la
+paix et de l'union, lorsque les gens de guerre envoyaient leurs derniers
+coups au parti espagnol expirant en France, et que Sully, à la tête des
+organisateurs, rouvrait toutes les sources du crédit et de la richesse, un
+homme, en cet heureux pays, était resté malheureux.
+
+C'était Espérance, à qui cette nouvelle prospérité n'avait rien apporté que
+chagrins et craintes. L'élévation de Gabrielle semblait mettre plus de
+distance entre eux deux; les dangers croissaient; autour de la favorite
+s'aiguisaient des haines plus acérées, une envie mortelle. D'ailleurs,
+n'était-il pas assez difficile déjà d'approcher Gabrielle sans le surcroît
+d'honneurs qui allait rendre sa maison moins accessible encore?
+
+Et puis, en y réfléchissant, et il réfléchissait, le pauvre Espérance, quel
+profit l'amant avait-il tiré de son laborieux et délicat amour? Ou donne
+son coeur, on prodigue sa vie, on s'absorbe, on s'anéantit dans une seule
+et unique pensée, on quitte tout, gais amis, folles amours, on perd tout,
+repos, gloire et fortune pour se tenir toujours prêt à obéir au signe
+imperceptible, à l'invisible caprice de la femme aimée, et qu'en
+résulte-t-il? les joies pacifiques de la conscience finissent par s'user.
+La jeunesse parle, elle traduit éloquemment ses inspirations fougueuses,
+ses besoins dévorants. Elle pare de charmes inexprimables les images d'une
+volupté moins éthérée, et la sève brûlante refoulée dans les veines
+s'exhale en vapeurs mélancoliques, en poisons qui calcinent le coeur.
+
+Tel était souvent le désespoir d'Espérance lorsqu'il entendait bruire
+autour de lui la jeunesse et circuler la vie. Esprit généreux, âme tendre,
+il n'accusait pas sa douce maîtresse, mais il s'en prenait à la destinée
+qui ne souffre jamais qu'un homme soit parfaitement heureux.
+
+C'était surtout pendant ses longues promenades aux champs et dans les bois,
+quand le soir tombe et que les fleurs se confondent avec les feuilles dans
+la vaste étendue des perspectives, alors que tout est parfum, silence et
+mystère, que l'oiseau suit l'oiseau sans chanter, que les bêtes fauves se
+réunissent et respirent sous le hallier sombre, et qu'il s'élève dans toute
+la nature un souffle harmonieux qui dit aux créatures: reposez-vous et
+aimez.
+
+Espérance alors rentrait abattu, fatigué des mensonges et des divagations
+de sa vie. Qu'est-ce alors qu'un festin somptueux où l'on boit seul, qu'une
+maison où l'on dort seul? Qu'est-ce que le cheval qui vous porte toujours
+seul, quand il serait si doux de courir à deux sous les allées tapissées
+d'herbe et de mousse, de boire le vin vermeil dans le même cristal et
+d'entendre sur les tapis moelleux craquer le pied léger de la femme qu'on
+aime?
+
+Espérance n'était pas heureux. Il n'avait pas même cette consolation
+vulgaire, de pouvoir se plaindre ou se faire plaindre par un confident.
+Trop de dangers entouraient Gabrielle pour qu'il fût permis à l'amant de
+confier à quelqu'un le secret d'où dépendait l'honneur et la vie de sa
+maîtresse. Aussi, toujours épié, jamais soutenu, passait-il de misérables
+heures à mentir même à Pontis, que son indolent égoïsme entraînait
+ailleurs, même à Crillon plus clairvoyant peut-être, mais aussi plus
+sévère. Espérance tombé dans le voisinage de Zamet, sous la surveillance de
+Leonora liguée avec les Entragues, n'avait plus un mouvement libre et
+sentait le moment approcher où ses ennemis, avec ceux de Gabrielle, ayant
+forgé dans l'ombre les armes dont ils avaient besoin, passeraient de
+l'expectative à l'offensive sans qu'il pût éviter un seul de leurs coups.
+
+Certes, c'était une rude épreuve pour ce caractère hardi dans son calme,
+pour cette nature droite et inflexible, que Dieu avait créée pour marcher
+insoucieusement au but, grâce à la force toute puissante de ses muscles et
+à la trempe de son âme. Mais que faire? Seul, Espérance eût tout brisé
+autour de lui, et les intrigues et les complots d'Henriette eussent été
+pour son bras un ridicule réseau de fils d'araignée, mais on tenait
+Espérance par Gabrielle, il le sentait et s'en désespérait, sans pouvoir
+l'empêcher.
+
+--Il n'y avait, pensa-t-il souvent, qu'une femme en France dont l'amour pût
+me paralyser à ce point, et c'est cette femme que j'ai choisie. Mais, Dieu
+merci, je l'aime avec courage, et la préserverai tant que je pourrai. Que
+dis-je de mon courage? Si j'en avais, je serais déjà parti sans rien dire à
+Gabrielle, et elle serait libre de tout ce que mon amour lui suscite de
+périls et de chagrins.
+
+Puis, il réfléchissait que, sans lui, Gabrielle eût peut-être été déjà
+perdue; que Mlle d'Entragues, soutenue par les envieux, fut parvenue à
+détrôner la favorite.
+
+Il aimait à se répéter que sa présence auprès de Gabrielle était
+nécessaire, indispensable; que sans la crainte qu'il inspirait à Henriette,
+sans la menace incessante du billet et des révélations qui eussent dégoûté
+le roi, ce monstre, cet assassin d'Urbain, d'Espérance et de la Ramée, eût
+déjà mordu au coeur la douce Gabrielle.
+
+--Oui, disait-il avec énergie, je te combattrai jusqu'à la mort, lâche
+hypocrite, sirène venimeuse; oui, je défendrai contre toi la meilleure des
+femmes. Malheur à toi si tu lèves la tête! malheur si j'entends siffler ta
+langue fourchue, car peu à peu la pitié s'est éteinte en mon âme, et je
+t'écraserai d'un coup de pied.
+
+Nous avons dit qu'Espérance avait été créé bon, confiant et fort. Ces trois
+vertus ne laissent pas de place en un coeur pour de longues tristesses. La
+force exclut la crainte, la bonté exclut la haine, la confiance exclut les
+soupçons. Espérance, chaque fois qu'il s'était attristé ainsi, se
+rassérénait au seul nom de Gabrielle, au seul souvenir de son sourire, et
+recommençait à être heureux en songeant qu'il était utile, et que sans
+aucun doute, il était aimé.
+
+Le roi, après la visite faite à Bezons, était revenu à Paris pour signer
+les articles du traité de Mayenne, et aussi pour laisser Gabrielle un peu
+libre et seule dans la maison paternelle de la Chaussée. Le rendez-vous
+était fixé par la duchesse au samedi soir.
+
+Samedi arriva enfin. Le jeune homme, en se préparant au départ, espéra
+beaucoup plus de cette entrevue que des autres. Il se sentait disposé aussi
+à plus d'ambition. Ses droits avaient grandi depuis le service rendu à
+Monceaux, et Gabrielle l'avait plaint. Donc elle le croyait lésé. C'est là
+un avantage dont tout amant profite. Qu'une femme nous remercie d'avoir été
+désintéressé, elle s'expose à un retour d'exigence.
+
+Avant de partir pour Bougival, ce qu'il comptait faire sans mystère,
+attendu que tout homme espionné l'est aussi bien en se cachant qu'en se
+montrant, Espérance fit appeler Pontis pour savoir un peu l'état de ses
+affaires. Pontis, depuis l'algarade du cabaret, se tenait à l'écart,
+craignant d'être grondé. Il n'avait pas été indiscret complètement, pas
+ivre absolument, mais il est certain qu'il eût pu se taire tout à fait sur
+le compte d'Henriette et ne pas boire du tout, ainsi qu'il l'avait promis.
+Cette quasi-infraction en partie double était-elle assez grave pour jeter
+du froid entre les deux amis? Espérance ne le pensa pas, et d'ailleurs
+Crillon lui avait conté toute l'affaire sans trop charger Pontis, tant il
+exécrait les Entragues. Le bon chevalier, faut-il le dire? avait ajouté
+bien bas à l'oreille d'Espérance:
+
+--Le drôle a la langue trop courte, et à son âge, moi, à sa place, j'eusse
+bavardé trois jours durant sur ce sujet si riche. Harnibieu! je ne sache
+pas d'épée assez affilée pour couper la langue d'un gentilhomme qui veut
+parler! Mais vous êtes de pauvres gens aujourd'hui. Une vieille tête paraît
+et vous ordonne de vous taire, et vous vous taisez. On vous commande de
+rentrer les épées, et vous rengainez. Pauvres gens!
+
+Cette singulière diatribe contre la jeunesse trop discrète et trop
+disciplinée réjouit considérablement Espérance et le disposa mieux pour
+Pontis qui arrivait rue de la Cerisaie, l'oeil fanfaron, le coeur timide,
+s'attendant à être tancé par son ami.
+
+--Eh bien! s'écria Espérance, comme nous voilà beau.
+
+En effet, Pontis reluisait comme une boutique de la foire. Il s'était
+enrubanné, ciré, pommadé, comme un galant à cent mille écus de rente.
+
+Pontis jeta sur sa toilette un regard négligent et satisfait à la fois.
+
+
+--Tu me donnes de l'argent, répliqua-t-il, je le dépense.
+
+--Dépense, Pontis, dépense; ne sois avare que de deux choses.
+
+--Ah! je sais, je sais, dit le garde en grondant; avare de vin et de
+paroles, voila ce que tu veux dire.
+
+--Comme tu devines facilement.
+
+--Eh sambious! je ne suis pas un délicat, moi, c'est à dire un imbécile.
+
+--Peste! où prenez-vous ces théories sur la délicatesse, maître Pontis?
+elles sont au moins légères.
+
+--Seigneur Espérance, les gens qui rencontrent un loup enragé, et par
+délicatesse vont lui offrir leur main à mordre, sont des niais. J'aime
+mieux mordre qu'être mordu. Et malgré le reproche que je vois sur vos
+lèvres à propos de mon emportement au cabaret, je vous dirai que chaque
+fois qu'il s'agira de cette louve, de ce chacal, de ce rat empoisonné qu'on
+appelle Entr....
+
+--Vous allez me faire le plaisir de vous taire, dit Espérance en
+s'approchant de Pontis avec un regard de dompteur. Je ne vous parle pas de
+ces gens-là. Quelle mouche vous pique?
+
+--Mouche est encore une épithète que j'oubliais, grommela Pontis.
+
+--Parlons d'animaux plus ragoûtants. Tes amours où en sont-ils?
+
+--Oh! ils vont à merveille. Comment pourrait-il en être autrement?
+
+--Tu n'es pas mal fat.
+
+--Ce n'est pas de la fatuité, c'est de l'esprit de conduite. Les femmes
+vous emportent quand vous n'êtes pas sur vos gardes; il en est de même des
+chevaux.
+
+--Voilà que tu retombes dans le genre animal, dit en riant Espérance, c'est
+ta pente. Ainsi donc, l'Indienne ne l'emportera pas?
+
+--Sambious! non.
+
+--Ce doit être cependant sauvage une Indienne. Après cela la tienne est
+peut-être fort apprivoisée.
+
+--Il ne faudrait pas s'y fier, dit Pontis d'un air avantageux.
+
+--Enfin, tu l'as domptée, et tu es heureux.
+
+--Je n'en suis encore qu'au caractère.
+
+--Elle te résiste?
+
+--C'est la vertu même.
+
+--Allez donc chercher des Indiennes pour avoir si peu de chance. Mais, mon
+pauvre garçon, si une femme qui ne parle pas, qui ne comprend pas, et qui
+n'est pas blanche, est vertueuse par-dessus le marché, quelle espèce de
+satisfaction te reste-t-il pour compenser tant de disgrâces?
+
+--Oh! beaucoup. Figure-toi bien qu'une femme avec laquelle on se dispute
+n'ennuie jamais.
+
+--Vous vous disputez?
+
+--Nous nous battons.
+
+Espérance éclata de rire.
+
+--Tu es mon ami, dit-il, conte-moi cela.
+
+--D'abord elle est jalouse.
+
+--Les femmes jaunes le sont toutes. Mais tu lui donnes donc des sujets de
+jalousie, volage?
+
+--Elle s'en forge.
+
+--Est-elle jalouse en indien ou en français?
+
+--Tu veux rire. Elle l'est à la façon des plus enragées Parisiennes.
+Veux-tu que je t'en donne un exemple?
+
+--Donne, mon ami, donne.
+
+--Aujourd'hui, tiens, il n'y a qu'une heure.... Mais d'abord regarde mon
+pourpoint.
+
+--C'est du satin vert à huit francs l'aune.
+
+--A dix. Vois comme il est froissé.
+
+--En effet.
+
+--Et les coups d'ongles, compte-les!
+
+--Je les trouve nombreux.
+
+--_Fructus belli_, mon ami. Ce sont mes blessures.
+
+--Comment! l'Indienne se défend de cette façon!
+
+--C'est moi qui me défends.
+
+--Ah! Pontis, je ne comprends plus, explique.
+
+--Je voulais l'embrasser, elle résistait en se débattant. Elle arrête tout
+à coup. Qu'avez-vous là, sous votre pourpoint? dit-elle du geste. Tu sais,
+Espérance, ce que j'y cache. D'un coup d'ongle elle découvre ma poitrine et
+aperçoit la boîte d'or.
+
+Espérance devint sérieux.
+
+--Qu'est-ce que cela? demandèrent les yeux avides d'Ayoubani, tandis que je
+refermais mon pourpoint en riant.
+
+Espérance, froidement:
+
+--Ah, tu riais? dit-il.
+
+--Si tu avais vu sa colère! Elle me fit signe que c'était le portrait d'une
+maîtresse; je riais; que c'était un souvenir d'amour; je riais de plus en
+plus fort. Enfin elle se précipita comme une tigresse sur moi pour me
+l'arracher. Et il y eut bataille, entremêlée de trêves et de pourparlers.
+
+--À qui est restée la victoire? demanda Espérance, le sourcil froncé.
+
+--Est-ce sérieusement que tu me fais cette question? dit Pontis;
+
+--Mais oui.
+
+--Je vais donc te répondre sérieusement. Ma chère Ayoubani, lui dis-je, si
+vous touchez à cela, moi taper sur les petits doigts à vous, et si vous
+persistez, moi brouiller moi avec vous.
+
+--Elle a compris?
+
+--Admirablement. Elle a boudé, elle a fait mine de vouloir partir. Mais
+c'est ici que je te veux prouver l'avantage de la fermeté en amour.
+Ayoubani a senti que ma décision était irrévocable et n'a plus insisté.
+Nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. Je lui ai juré
+seulement que c'était une relique de saint Laurent.
+
+--Pontis, dit Espérance, que cette narration burlesque n'avait pas déridé
+un instant, rends-moi la botte.
+
+--Plaît-il?
+
+--Rends-moi, te dis-je, ce billet. Je ne le trouve plus en sûreté dans tes
+mains.
+
+-Es-tu fou?
+
+--Je suis sage; rends-le-moi.
+
+--Ah ça! mais, Espérance, on dirait que tu te défies de moi.
+
+--Parfaitement. L'homme qui appartient à une femme ne s'appartient plus.
+Aujourd'hui tu as résisté à la curiosité d'Ayoubani, demain tu y
+succomberas.
+
+--Tu m'offenses.
+
+--Pas du tout, je t'avertis.
+
+--Espérance, ce n'est pas raisonnable. Comment veux-tu que cette Indienne
+soupçonne le billet et son importance? elle ne sait peut-être pas seulement
+lire l'indien.
+
+--Je ne crois pas à ton Indienne, je ne crois pas à Ayoubani, je ne crois à
+rien. Donne-moi la boîte.
+
+Il prononça ces paroles avec un ton décidé qui glaça le sang dans les
+veines de Pontis.
+
+--D'ailleurs, ajouta Espérance, ce n'est pas seulement ta maîtresse qui est
+à craindre. Tu aimes les soupers et les longues nuits.
+
+--Le vin, n'est-ce pas?
+
+--Oui, le vin.
+
+--Tu m'insultes tout à fait, s'écria Pontis les yeux étincelants. Suis-je
+ivre en ce moment? Non, n'est-ce pas!
+
+--De colère, peut-être.
+
+--Assurément, de colère, car votre injustice me révolte. Eh bien! puisque
+vous voulez reprendre votre confiance à celui qui ne l'a jamais trahie, à
+celui qui pour vous eût donné sa vie, soyez satisfait.
+
+Il arracha son pourpoint et chercha d'une main tremblante la boîte d'or
+cachée sous sa chemise. Dans ses efforts irrités il labourait sa poitrine
+dont le sang apparut sur la toile fine et blanche.
+
+--Seulement, murmura-t-il en cherchant à briser le lacet de soie qui
+retenait la boîte, à l'avenir restons séparés!... Je vais vous rendre la
+clé de votre petite maison.
+
+Espérance fut touché. Il voyait le sang sortir du coeur, les larmes jaillir
+des yeux de son ami.
+
+--Je ne peux lui expliquer, pensa-t-il, que ce billet garantit Gabrielle
+encore plus que moi-même. Il me prendra pour un peureux, pour un égoïste,
+et ne comprendra pas. Faut-il donc rompre avec un vieil ami pour un danger
+peut-être chimérique?
+
+--Assez, dit-il à Pontis, assez, n'en parlons plus, j'ai tort, tu es un bon
+et brave garçon; à la grâce de Dieu. Va, rattache ton pourpoint, calme tes
+nerfs, ne t'irrite plus contre moi.
+
+Pontis demeurait incertain, encore boudeur; peut-être parce que l'émotion
+l'avait brisé.
+
+Espérance ferma tranquillement le pourpoint sur la boîte, pressa les mains
+de Pontis et lui ayant adressé un affectueux sourire, regarda l'horloge qui
+avait déjà sonné l'heure du départ.
+
+--Bonne chance et joyeuses amours, dit-il à Pontis et aussitôt, montant à
+cheval il disparut.
+
+Toutefois, il se disait:
+
+--Le temps m'a manqué aujourd'hui, mais demain je saurai ce que c'est que
+l'Indienne, et à quel point elle est jalouse de Pontis. Aujourd'hui encore
+laissons cette prise au malin démon, puisque nous ne pouvons faire
+autrement; mais demain, oh! demain, plus d'imprudence. Demain, sans
+secousse, sans affectation, je reprendrai la boîte d'or à Pontis pour la
+mettre en sûreté chez M. de Crillon.
+
+Quant à Pontis:
+
+--Espérance devient quinteux, pensait-il. C'est la trop grande richesse qui
+change ainsi les caractères. Un homme à qui tout réussit devient bien vite
+un homme insupportable. Se défier d'Ayoubani! On voit bien qu'il est gâté
+par les femmes de la cour, toutes scélérates à la peau blanche. Ne me
+parlez pas de ces peaux blanches. Fi!... Mais voici bientôt l'heure
+d'aller porter mon bouquet à l'Indienne. Puisqu'elle est si docile à mes
+volontés, soyons au moins exact. Pauvre chère colombe... jaune!
+
+Et il s'achemina vers la petite maison.
+
+Espérance et Pontis avaient disparu chacun de son côté lorsque Leonora, qui
+se disposait à sortir, fut saisie à l'improviste par l'arrivée d'Henriette.
+
+Mlle d'Entragues, introduite avec hésitation par une camériste, força la
+porte et pénétra aussi vite que la servante chez Leonora, qui causait tout
+bas avec deux femmes inconnues auxquelles, d'après ce que put recueillir le
+rapide coup d'oeil d'Henriette, l'Italienne semblait donner des
+instructions intéressantes. La vue de Mlle d'Entragues arrêta court
+Leonora, qui demeura embarrassée malgré sa présence d'esprit habituelle.
+
+Une idée traversa l'esprit d'Henriette, dont la surveillance ne quittait
+pas l'Italienne depuis quelques jours.
+
+--Achevez ce que vous avez à dire à ces dames, dit-elle précipitamment.
+J'ai oublié d'ordonner à mes gens de mieux cacher mon carrosse. Un mot à
+mon laquais et je reviens.
+
+Elle sortit de l'appartement, appela son laquais, homme de confiance des
+Entragues et lui dit:
+
+--Deux femmes vont sortir de cette maison, vêtues de telle et telle façon,
+vous les suivrez pour me dire qui elles sont, ce qu'elles vont faire, et où
+elles demeurent.
+
+Puis, le laquais étant parti, elle rentra calme et l'air dégagé chez
+l'Italienne, qui, de son côté, congédiait les deux femmes sans affecter ni
+soupçon ni inquiétude. Henriette crut comprendre qu'elle leur fixait un
+rendez-vous, mais elle n'en put saisir l'heure.
+
+--Vous me pardonnerez, dit Leonora; ma qualité de devineresse m'expose à
+des visites continuelles: ces deux dames me consultaient et votre présence
+au moment des explications...
+
+--Vous a gênée, peut-être?
+
+--Non pour moi, mais pour vous, qui n'aimez pas à être vue ici. Je crois,
+dit l'Italienne avec adresse, que vous me saurez gré d'avoir abrégé la
+consultation.
+
+--Merci, répliqua Henriette, dont l'avide curiosité, si habilement
+dissimulée qu'elle fût, n'échappa point à l'oeil pénétrant de Leonora.
+
+--Pour que vous arriviez à cette heure et si précipitamment, ajouta-t-elle,
+ne faut-il pas qu'il soit survenu quelque nouveauté?
+
+--Oui. Vous savez que la duchesse est à sa maison de la Chaussée?
+
+--Je le sais.
+
+--Savez-vous aussi que _l'autre_ vient de partir?
+
+Henriette désignait ainsi celui qu'elle n'osait nommer Espérance.
+
+--Je le sais encore, répliqua froidement Leonora; je l'ai vu sortir de chez
+lui.
+
+Henriette, étonnée de ce calme quand il s'agissait de leurs affaires:
+
+--Eh bien! vous allez, j'espère, savoir ce qu'il adviendra de cette double
+absence? Si je m'étonne d'une chose, c'est que vous ne soyez point partie
+vous-même.
+
+--Je le saurai parfaitement sans cela, dit Leonora du même ton assuré. J'ai
+dû hier envoyer Concino à la Chaussée. La duchesse n'y est que d'avant
+hier; elle n'aura pas été perdue de vue un moment; c'est moi, ajouta
+l'Italienne avec un regard malicieux, qui vous trouve bien tiède et bien
+indifférente de n'être point en ce moment à la Chaussée ou dans les
+environs.
+
+--Moi! s'écria Henriette.
+
+--Sans doute. Que pourrais-je faire, moi, pauvre étrangère, au cas même où
+je découvrirais le rendez-vous de Speranza et de la duchesse? De quoi
+servirait mon témoignage, à moi, qui ne tiens à rien en ce pays? Vous, au
+contraire, vous qui aspirez à convaincre le roi que vous êtes seule digne
+de lui; vous qui pourriez amener sur les lieux des témoins imposants par
+leur rang et leur autorité, c'est vous, signora, qui devriez être ce soir à
+la Chaussée.
+
+Henriette se pinça les lèvres.
+
+--Nous nous renvoyons la corvée, dit-elle; et, si je ne me trompe, vous
+m'expédiez où je comptais vous prier d'aller ce soir.
+
+Elle appuya sur ce dernier mot. Leonora comprit l'intention. Elle se sentit
+soupçonnée; mais son visage n'accusa aucun mécontentement.
+
+--Je ne trouve pas la corvée nécessaire, répondit-elle, et ce soir,
+d'ailleurs, je ne pourrais l'entreprendre.
+
+--Ah! vous êtes occupée ce soir? demanda Mlle d'Entragues.
+
+--Oui, signora, et pour vous.
+
+--Vraiment!... dit Henriette d'un ton qui trahissait la plus complète
+incrédulité.
+
+--J'ai ce soir une conjuration des plus importantes à faire, au sujet de la
+lettre dont vous m'avez parlé l'autre jour.
+
+Henriette tressaillit.
+
+--Je vais savoir bientôt où elle se trouve, ajouta Leonora.
+
+--Par une conjuration?
+
+--Oui, signora.
+
+--À laquelle je ne pourrais assister, ma bonne Leonora? demanda Henriette
+hypocritement caressante.
+
+--Oh! non, votre présence romprait le charme. Depuis quand les puissances
+consentiraient-elles à parler devant l'objet intéressé à leurs aveux? Le
+meilleur moyen de ne rien apprendre serait de vous présenter. Voilà
+pourquoi peut-être eussiez-vous fait sagement d'aller à la Chaussée suivre
+avec les yeux du corps la partie matérielle de nos affaires, tandis que je
+m'entretiendrai avec les esprits.
+
+Henriette, faisant sur elle-même un effort bien pénible pour son
+indomptable orgueil, prit la main de l'Italienne et lui dit amicalement:
+
+--Je t'obéirai, bonne Leonora. J'irai ce soir à la Chaussée. Concino y est
+allé, dis-tu?
+
+--En maugréant, le paresseux; mais il y est et il a de bons yeux, quand il
+consent à ne pas dormir.
+
+--J'irai aussi. Ce n'est pas bien utile, car peut-être ne surprendrai-je
+rien du tout. Tu sais qu'on ne surprend jamais une femme qui se défie. Mais
+c'est une agréable promenade; et, pour que tu sois bien seule ce soir, bien
+tranquille, pour que ta conjuration réussisse, j'irai.
+
+Elle mit dans ces dernières paroles un naturel, une affable douceur qui
+trompèrent Leonora et lui firent croire qu'elle avait persuadé sa complice.
+
+--Demain, dit l'Italienne, pour récompenser cette docilité, pour entretenir
+cette confiance d'Henriette, demain j'irai vous apprendre le résultat de la
+mystérieuse opération. A partir de demain, vous ne tremblerez plus pour ce
+billet qui vous a causé tant d'insomnies!
+
+En disant ces mots, elle baisa la main de Mlle d'Entragues, qui l'embrassa
+selon toutes les lois de la reconnaissance et prit congé.
+
+Quand elle eut regagné son carrosse, sachant bien que Leonora devait la
+suivre du regard derrière quelque rideau, elle ne perdit pas une minute, et
+ses chevaux détournèrent dans la rue Saint-Antoine.
+
+Là, son valet l'attendait, et vint causer avec elle à la portière.
+
+--Eh bien? dit Henriette.
+
+--Ces deux femmes sont allées chez le célèbre apothicaire du roi, Mocquet,
+le grand voyageur, et en ont rapporté des plumes d'autruche, des colliers
+de verre, des flèches sauvages et des étoffes orientales.
+
+--Pourquoi faire? demanda-t-elle étonnée, comme si elle se fût parlé à
+elle-même.
+
+--Je n'en sais vraiment rien, dit le laquais, elles riaient fort, en
+sortant, de considérer toutes ces sauvageries.
+
+--Et elles n'ont rien dit que tu aies pu recueillir?
+
+--Rien, sinon qu'il fallait qu'elles fussent habillées de bonne heure pour
+être de bonne heure à la petite maison.
+
+--Elles ont dit cela! s'écria Henriette les yeux brillants de joie.
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+--Bien! bien!... à la petite maison? C'est là que Leonora va conjurer
+les esprits. J'en sais un sur lequel elle ne compte pas, et qui sera de la
+partie!
+
+
+
+
+XVI
+
+LA GRANGE DE LA CHAUSSÉE
+
+
+Si l'on cherche la plus riche expression de la beauté humaine, elle est
+assurément sur les traits et dans l'attitude de l'homme de vingt ans qui
+marche au combat ou à un rendez-vous d'amour.
+
+Il est brave: il aime. Son sourire est fier et doux. Pas une pensée qui ne
+soit éprouvée par la générosité du coeur, pas un mouvement qui ne participe
+de l'action réunie de toutes ses facultés. Il a besoin de prudence, on le
+voit à son regard actif et réfléchi; de force, son pas est ferme et son
+geste souple; il est heureux, son front rayonne, et quiconque apercevrait
+dans la brume du soir ce cavalier rapide, devinerait qu'une pensée
+au-dessus des nuages de l'humanité vulgaire transporte ainsi
+resplendissants l'homme et le cheval.
+
+C'est qu'il est doux de songer au bonheur qu'on va recevoir et donner;
+c'est que la confiance de l'amant suffirait à lui créer une beauté
+ravissante. Espérance a choisi l'étoffe et les couleurs qui plaisent à
+Gabrielle, il sait le parfum qu'elle préfère. Elle regardera ces broderies,
+cette dentelle, elle touchera ce gant, elle appuiera sa main sur le satin
+de cette épaule. Qui sait si, plus hardie, plus éprise, elle ne reposera
+pas un moment son coeur sur cette écharpe frémissante à chaque battement du
+coeur d'Espérance.
+
+Car, en courant, le jeune homme emplit son cerveau de doux rêves. Voilà
+pourquoi, parti lentement, il a peu à peu pressé son cheval qui finit par
+dévorer l'espace pour obéir à l'involontaire ardeur du cavalier.
+
+Nul doute: le ciel est marbré, les nuages rosés s'éteignent peu à peu dans
+l'azur; en haut, tout reluit encore, sur terre, l'ombre noircit et les
+masses de feuillage s'arrondissent vaguement, tout présage la liberté, le
+silence; c'est un de ces jours comme n'en comptent point toutes les années
+de la vie. L'air est chauffé au degré des coeurs, une molle langueur tiédit
+les brises, l'eau refoulée se déroule sur les rives sans chocs, sans bruit,
+et les roseaux s'y plongent d'eux-mêmes pour ne point faire résistance. Il
+n'y a pas d'énergie, il n'y a plus de lutte dans la nature. Des yeux qui se
+rencontreraient, n'auraient pas la force de se fuir, des bras qui se
+joindraient ne se désuniraient pas, des lèvres qui auraient commencé à
+murmurer le mot amour ne sauraient l'achever sans mourir dans un éternel
+baiser.
+
+Telles étaient les flammes qui dévoraient le coeur et brûlaient les veines
+d'Espérance, qu'il arriva sans s'en douter à la Chaussée. Il laissa son
+cheval caché dans un taillis, à trois cents pas de la maison, à gauche de
+la route qui monte à Lucienne par les champs et les allées de châtaigniers.
+
+Espérance, pour aller à pied jusqu'à la maison de Gabrielle, avait choisi
+le côté le plus sombre de la route, et ses yeux ardents cherchaient la
+fenêtre de la maison cette fenêtre que Gratienne devait tenir ouverte pour
+épier sa venue et l'introduire sans éveiller les chiens et mettre sur pied
+les rares serviteurs de la maison d'Estrées.
+
+
+Lorsqu'elle en convint à Monceaux avec Espérance, Gabrielle avait bien
+pensé à fixer le rendez-vous au moulin. Là, on eût été libres et seuls;
+mais sa délicatesse lui rappela trop de souvenirs. Au moulin, venait Henri
+autrefois, quand il soupirait après sa timide conquête; les planches du
+bateau avaient craqué sous son pas, et la duchesse de Beaufort ne voulait
+pas évoquer un seul des échos familiers à la Gabrielle de cette époque
+d'innocence.
+
+Moins sûr peut-être était le séjour de la maison. Cependant, quoi de plus
+sûr? La duchesse se trouvait sans suite dans cette maison modeste, au
+milieu de serviteurs dévoués, certaine que le roi respecterait sa retraite.
+Elle ne songeait qu'à parcourir une ou deux heures les allées ombragées qui
+avaient abrité les jeux de son enfance. Tout bruit du dehors lui
+parviendrait à l'instant. Espérance avait à peine besoin de se cacher, il
+sortirait de bonne heure. Ceux-là même qui le verraient entrer ne
+concevraient aucun soupçon d'une démarche faîte sans mystère, puisque si
+l'on eût voulu faire du mal, l'amant pouvait entrer par la porte qui donne
+sur les bois. D'ailleurs on verra peut-être que Gabrielle, ce jour-là,
+était au-dessus de toute appréhension vulgaire.
+
+Gratienne attendait donc à la fenêtre et alla ouvrir la porte à Espérance.
+Rien n'indiqua aux regards vigilants de celui-ci la présence d'un espion
+comme tant de fois il en avait senti sur ses traces.
+
+Un énorme chariot chargé de foins secs récoltés dans l'île et que les
+faneurs n'avaient pas eu le temps de rentrer, barrait la porte en attendant
+que le jour permît de joindre cette récolte à la provision entassée déjà
+dans la grange.
+
+Cette grange, on se le rappelle peut-être, fermait sur la route, comme un
+mur immense, la propriété de la famille d'Estrées. Elle était adossée, vers
+son extrémité, à l'aile du château qui revenait sur la chaussée, en sorte
+qu'à l'intérieur, cette grange, l'aile dont nous parlons et le château
+formaient, avec le mur de clôture, un quadrilatère qui enclavait les cours,
+les communs et toutes les dépendances.
+
+Gratienne guida Espérance derrière le chariot qui masquait la porte. Elle
+le conduisit par la grange aux appartements de l'aile contiguë, où il
+trouva rêveuse et moins empressée qu'il ne s'y attendait, Gabrielle,
+ensevelie dans un fauteuil, devant la fenêtre ouverte.
+
+Il espérait la voir se lever, accourir et tendre les bras. Elle tourna vers
+lui un visage pâle, allongea lentement sa main tremblante, qu'il saisit
+pour la baiser, en s'étonnant de la trouver glacée.
+
+Gratienne regarda un instant ce groupe silencieux, puis sortit en refermant
+la porte derrière elle.
+
+Espérance s'était agenouillé près du fauteuil, son front avait touché la
+poitrine de Gabrielle dont il sentait le coeur battre avec l'irrégularité
+de l'effroi ou de la douleur.
+
+--Gabrielle, dit-il, ce n'est point là une émotion d'amour. Vos yeux sont
+humides, je vois des traces de larmes sur vos joues.
+
+--J'ai pleuré, en effet, répliqua-t-elle.
+
+--Vous avez souffert... à cause de moi peut-être!
+
+--Oui, Espérance, à cause de vous.
+
+Il prit les deux mains qu'il réunit dans les siennes et comme il les
+approchait de ses lèvres avec un mouvement passionné, Gabrielle les retira
+pour s'en cacher le visage qui, au même instant, fut inondé de larmes.
+
+--Mon Dieu! mais qu'avez-vous? s'écria le jeune homme; moi qui venais ici
+l'âme joyeuse, un chant à la bouche; moi qui, toute la route, remerciais
+Dieu du bonheur promis.
+
+--Pauvre Espérance! murmura Gabrielle.
+
+Il se releva, la regarda plus attentivement, et s'assit près d'elle en
+essayant de se calmer pour mieux voir et mieux comprendre.
+
+--Si c'est moi seul que vous plaignez, dit-il, tant mieux, je serai trop
+heureux encore. Expliquez-moi le sujet de cette compassion que je vous
+inspire.
+
+--En vérité, répliqua-t-elle, en attachant sur lui un regard si tendre
+qu'il en frissonna d'amour, je ne mérite pas tant de bonté, moi assez lâche
+pour pleurer, pour vous attrister, quand, après tout, je devrais peut-être
+me réjouir, et vous demander vos félicitations.
+
+--Je ne vous comprends pas, ma Gabrielle.
+
+--D'abord je vais sécher ces misérables larmes. Pardonnez-les à une trop
+faible créature. Oui, je veux assurer mon regard, ma voix, je veux réjouir
+votre coeur et raffermir le mien, en traduisant dignement la nouvelle que
+j'ai à vous apprendre.
+
+--Une nouvelle...
+
+--Qui assurément vous comblera de joie, et dont je n'ai moi-même qu'à me
+réjouir. J'étais folle, j'étais lâche, je le répète. Oui, Espérance, oui,
+ami fidèle, ami aimé, bonne nouvelle! C'est ainsi que j'aurais dû
+commencer. Je vais être libre et toute à vous, mon Espérance!
+
+--Libre!... toute à moi, s'écria-t-il avec un transport de joie si pure
+que sa beauté égala la radieuse image des archanges. Dites-vous une chose
+vraie, Gabrielle, une chose possible?
+
+--Oui, fit-elle, avec un sourire chargé de larmes.
+
+--Insensé que j'étais, dit-il d'une voix sourde, elle pleurait tout à
+l'heure, elle avait pleuré, elle va pleurer encore; et je me laisse prendre
+à des paroles que dément son invincible douleur! Comment pourriez-vous être
+libre, Gabrielle? je ne le vois pas. Libre et heureuse, comprenons-nous
+bien!
+
+Elle garda un moment le silence, comme si elle cherchait à recueillir ses
+idées et à chasser les nuages dont s'était voilé son front. La lutte de
+cette âme tendre contre une souffrance inconnue fit bondir de colère
+Espérance qui ajouta:
+
+--Vous savez que votre agitation me déchire le coeur!... Parlez, je vous
+en supplie, il n'est point de malheur que mon imagination ne se représente
+à la place de cette prétendue bonne nouvelle que vous m'annoncez avec des
+larmes, avec des soupirs, avec des sanglots.
+
+La chambre dans laquelle se trouvaient les deux amants n'était éclairée que
+par une petite lampe dont le vent de la rivière agitait la pâle clarté. On
+voyait, par la fenêtre ouverte, passer et repasser les chauves-souris qui
+n'osaient entrer et quelquefois venaient se heurter jusqu'aux vitres, après
+avoir, dans leurs longues tournées, rasé les murailles de la grange.
+
+--Il faut d'abord que vous m'écoutiez avec plus de calme, mon cher
+Espérance, dit enfin Gabrielle, car jamais, vous allez l'avouer tout à
+l'heure, nous n'avons eu l'un et l'autre plus besoin de toute notre
+présence d'esprit; car si je vous ai annoncé que j'allais être libre, cette
+liberté bienheureuse coûtera quelques efforts, quelques sacrifices à l'un
+de nous, peut-être à tous les deux. Pour bien en juger, soyez patient,
+écoutez-moi.
+
+Il ne répondit pas un mot, mais on put voir à l'altération de ses traits
+combien était douloureuse la violence qu'il cherchait à se faire pour
+écouter en silence.
+
+--Hier, reprit Gabrielle, le roi est venu dans la soirée. Je ne l'attendais
+pas. Il était à cheval et seul. Je fus troublée d'abord, en songeant qu'il
+pouvait soupçonner quelque chose du dessein qui me faisait rester à la
+Chaussée. Nous ne manquons ni d'ennemis, ni d'espions qui, plus d'une fois,
+ont su nous deviner, sinon nous perdre. Mais le roi avait l'air si
+affectueux, si charmé, il était pour moi si bon à la fois et si confiant,
+que je fus bientôt rassurée quant à ce que je craignais. Ma sécurité
+pourtant fut courte. Cette bienveillance me cachait bien d'autres périls
+que j'étais loin d'appréhender. Calmez-vous, Espérance! Le roi me prit par
+la main et me conduisit au bord de la rivière, où nous trouvâmes le bateau
+du meunier qui se balançait sur le sable. Nous y montâmes tous deux, moi
+bien surprise de la gravité mystérieuse de S. M., et, suivant la corde qui
+dirige cette barque quand la poulie l'entraîne, nous abordâmes au moulin,
+qui se trouvait désert. Le meunier dormait sur l'herbe, au bord de l'île.
+Nous nous trouvions absolument seuls, comme si cette scène eût été préparée
+à l'avance.
+
+Ici Gabrielle s'arrêta et prit la main d'Espérance que ce récit inquiétait
+et assombrissait.
+
+--Le roi, dit-elle, conservait parmi tous ces détails de la vie familière
+une sorte de solennité qui m'étonnait de plus en plus. Je le suivis à
+l'extrémité du moulin jusqu'à un escabeau sur lequel il m'assit doucement,
+tandis qu'il s'asseyait lui-même sur la poutre transversale qui relie les
+deux bords à la tôle du bateau. Qui eut reconnu le roi et la duchesse dans
+ces deux personnages si bizarrement installés sur quelques ais poudreux?
+
+«C'est ici, Gabrielle, me dit-il, que, voilà déjà longtemps, je vous ai
+demandé votre foi et engagé la mienne. Depuis ce temps, ma fortune a
+changé, mais non pas mon coeur. Je vous ai causé quelquefois du chagrin.
+Vous ne m'avez donné que joie et consolation. Tout récemment encore je dois
+à votre esprit et à votre humeur conciliante l'un de mes triomphes les plus
+doux, puisqu'il n'a coûté pas une goutte du sang de mes peuples. Il faut
+que toute cette bonne conduite se paye. Il faut que toutes vos peines
+s'effacent. À chaque temps son oeuvre, le moment est venu de vous prouver
+ma reconnaissance. Désormais, Gabrielle, nul ne vous offensera plus en ce
+royaume. J'y suis le premier, vous y serez la première, car je l'ai résolu,
+après bien des retards qu'il faut me pardonner, et j'ai voulu vous le
+déclarer au même lieu où, avec tant de désintéressement quand j'étais
+pauvre, vous jurâtes de vous consacrer à moi! Vous allez devenir ma
+femme!»
+
+Gabrielle s'arrêta en voyant la pâleur qui s'étendit comme un voile de mort
+sur le visage d'Espérance. Le coup qu'il venait de recevoir fit trembler
+ses yeux. Il crispa douloureusement ses mains blanches et demeura immobile,
+muet.
+
+--Oh! vous souffrez, dit Gabrielle avec une tendre générosité.
+
+--Non, non, j'admire, répliqua-t-il. Seulement, si c'est là cette liberté
+que vous m'annonciez tout à l'heure...
+
+--Mon ami, reprit Gabrielle, vous sentez bien que j'ai repoussé aussitôt un
+pareil honneur, moi qui le mérite si peu.
+
+--Et pourquoi le méritez-vous si peu? demanda Espérance.
+
+--Parce que je n'ai plus que de l'amitié pour le roi et parce que ses
+bienfaits même, n'ont pu réchauffer mon coeur glacé; parce qu'enfin je vous
+ai donné tout mon amour.
+
+À ces mots prononcés avec une simplicité inexprimable, Espérance, bien
+qu'il sentît son coeur se fendre, garda l'expression rêveuse et grave qu'il
+avait prise au début de l'entretien. Il cherchait encore à se leurrer
+lui-même. Il luttait contre cet épouvantable orage qui menaçait d'engloutir
+tout son avenir.
+
+--N'était-ce point une épreuve que le roi voulait vous faire subir?
+demanda-t-il. N'essayait-il pas de tenter chez vous un orgueil bien
+légitime?
+
+--Non. Il m'a montré des lettres qu'il envoie à Rome pour décider le
+saint-père à rompre son mariage avec la reine Marguerite. La réponse, au
+dire de l'ambassadeur, ne saurait être contraire aux volontés du roi.
+
+--C'était, en effet, le seul obstacle, Gabrielle; et puisque le voilà
+détruit, rien ne va plus s'opposer à votre fortune.
+
+Il prononça ces paroles sans amertume, sans colère, sans affectation d'un
+courage qu'il n'avait plus.
+
+--Rien? dit-elle surprise.
+
+--Non, rien.
+
+--Pas même moi? mon Espérance.
+
+--Pourquoi vous opposeriez-vous aux volontés du roi? Est-ce vraisemblable?
+Il est le maître.
+
+--J'ai un autre maître encore.
+
+--Qui donc?
+
+--Vous. Est-ce que si je consentais, vous consentiriez? J'en doute!
+
+--Votre bonté est grande, et votre délicatesse infinie, répliqua Espérance,
+avec un léger tremblement dans la voix. Me consulter ainsi, moi qui suis
+une ombre fugitive dans votre existence; m'appeler maître, moi qui me fais
+gloire d'être votre esclave, c'est le comble de la générosité. Gabrielle,
+je vous en remercie, je n'attendais pas moins de votre coeur inépuisable.
+Certes, je vous aimais bien, mais, maintenant, quel nom donnerai-je au
+sentiment que vous m'inspirez?
+
+Gabrielle se méprit à ces protestations. Elle crut qu'il la remerciait de
+s'être conservée à lui.
+
+--Vous comprenez, dit-elle, dans quel embarras cette proposition du roi m'a
+jetée. Heureusement, j'ai eu la présence d'esprit de me déclarer incapable
+de répondre sur-le-champ. J'ai allégué l'éblouissement de cette fortune,
+mon indignité... Bref, j'ai demandé à réfléchir, comme si mes réflexions
+n'étaient pas toutes faites. Mais aujourd'hui nous voilà en face de la
+difficulté. Allons, cher Espérance, une bonne inspiration! Du courage, et
+reprenez vos fraîches couleurs. Car j'aimerais mieux m'ouvrir le coeur que
+de vous causer une inquiétude. Oui! que je meure avant de vous chagriner
+jamais!
+
+--Bonne Gabrielle!
+
+--Comme vous me dites cela froidement. Ne suis-je que bonne pour vous? Et,
+pour me témoigner si discrètement votre joie, craignez-vous d'éveiller en
+moi un regret des splendeurs que je sacrifie? En ce cas, Espérance, vous ne
+connaissez pas mon âme et vous faites bien du mal à ce pauvre coeur qui
+avait tant besoin d'expansion et de caresses au moment où il se faisait
+fête de vous donner la première preuve d'amour.
+
+Espérance se leva et prit la main de la jeune femme.
+
+--Je crois, dit-il avec effort, que nous ne nous sommes pas compris.
+
+--Comment?...
+
+--Vous voudriez deux choses, Gabrielle: d'abord l'expression plus vive de
+ma reconnaissance... Vous l'avez reçue aussi vive, aussi chaleureuse
+que j'ai pu l'arracher de mon sein. Vous voudriez aussi me voir joyeux et
+triomphant. Mais pourquoi? A cause du sacrifice que vous me faites,
+n'est-ce pas? Or, ce sacrifice je ne veux pas l'accepter.
+
+--Vous n'acceptez pas; vous voulez que j'épouse le roi!
+
+--Oui.
+
+--Mais c'est notre éternelle séparation, Espérance, songez-y donc.
+
+--Je le sais bien.
+
+--La maîtresse du roi a pu jeter les yeux sur un homme digne d'être aimé.
+Fière de rester innocente et pure, elle a pu abandonner son coeur à cet
+amour; elle a voulu lui laisser envahir toute sa pensée, toute sa vie; mais
+la femme du roi, Espérance; mais la reine... Oh! la reine ne peut plus
+aimer, même dans l'ombre la plus profonde de son coeur.
+
+--C'est vrai, murmura-t-il d'une voix étouffée.
+
+--Et vous demandez, s'écria-t-elle, à ne plus être aimé de moi! Vous
+pourriez vous passer de mon amour! ajouta-t-elle avec un accent déchirant
+qui remua jusqu'aux dernières fibres du malheureux jeune homme.
+
+--Moi, répliqua-t-il avec la noblesse d'une résolution inébranlable, j'ai
+arrêté mes yeux sur la femme que le roi aimait et qui un jour pouvait
+devenir libre; j'ai pu vivre uniquement depuis tant de jours de cette
+passion, de ce délire. Mais oser adresser ces voeux brûlants, ces folles
+invocations, ce criminel espoir à une reine!... Oh! jamais, Gabrielle!
+c'est impossible.
+
+--Voilà bien, dit-elle, en le serrant dans ses bras, pourquoi je ne serai
+pas reine de France, et pourquoi tout à l'heure je vous ai annoncé que
+j'étais libre!
+
+En parlant ainsi elle l'étreignit avec l'ardeur de son coeur énergique, et
+comme ses lèvres atteignaient au col incliné d'Espérance, celui-ci se
+sentit brûler sous la dentelle.
+
+Ses yeux s'embrasèrent d'un feu sombre; il arracha ces douces mains qui se
+croisaient sur son épaule, les serra dans ses doigts frémissants, et d'une
+voix véhémente, irrésistible:
+
+--Il faut être reine! dit-il, votre honneur en dépend! votre fils l'exige!
+lui qui un jour sera homme et pourra vous demander compte de ce que votre
+fausse générosité lui aurait fait perdre. Car vous avez un fils, Gabrielle,
+ne cherchons pas à l'oublier. Le roi l'idolâtre. Oterez-vous son enfant à
+ce pauvre prince? Priverez-vous cet enfant d'un si illustre père? Oh! vous
+ne savez pas ce que souffrent les enfants qui ne trouvent point l'honneur
+dans leur berceau.... Je le sais, moi. Ma mère, du fond de son tombeau,
+me jette en vain des trésors, j'aimerais mieux un de ses sourires. Son
+baiser ne m'a pas béni, voilà pourquoi rien ne me réussira jamais en ce
+monde. Quelle torture sera pour vous la tristesse de cet enfant qui vous
+reprochera votre opprobre et le scandale d'une rupture avec le roi quand il
+vous était permis de lui conserver un père et de lui conquérir une
+couronne. Et moi, je souffrirais cette injustice! moi, je vous condamnerais
+à vivre humiliée, obscure, ensevelie, quand Dieu ne vous a faite si belle
+et si parfaite que pour vous asseoir sur le premier trône du monde! Moi
+aussi, Gabrielle, je me croirais tombé au-dessous de moi-même. L'homme que
+vous avez daigné aimer ne serait plus qu'un lâche égoïste, qu'un vulgaire
+pleureur, et quand, dans la retraite avilie où j'oserais cacher cette
+reine, je songerais à la gloire qui l'attendait sans moi, je mourrais de
+honte comme un larron meurt de faim dans sa caverne sur les joyaux volés
+d'une couronne royale. Oh! comme il faut que je vous aime, Gabrielle, pour
+m'arracher le coeur en vous parlant ainsi. Soyez reine! et continuez de
+m'estimer à l'égal de votre illustre époux, car s'il vous a offert son
+trône, c'est moi qui vous y aurai conduite par la main, car c'est moi qui
+vous aurai conservé votre fils, et chaque fois que vous regarderez cet
+enfant, chaque fois qu'il recevra les caresses de son père, vous serez
+fière de m'avoir aimé, vous vous sentirez le droit de me regretter et de
+m'aimer toujours!
+
+Elle ne répondit pas, ses bras tombèrent languissants, la force abandonna
+cette tête charmante qui pencha comme une fleur blessée.
+
+--Oui, mon fils est au roi, soupira-t-elle après un douloureux soupir.
+Mais, enfin! Espérance, est-ce qu'il va falloir se quitter ainsi!
+Espérance, je vous aime comme jamais on n'a aimé.
+
+--Que je suis heureux! dit d'une voix étranglée l'intrépide jeune homme.
+
+--Espérance, continua Gabrielle les yeux noyés de larmes, et ses belles
+mains tordues comme une suppliante, si j'eusse été meilleure pour vous, si,
+plus courageuse, moins égoïste, j'eusse, en me donnant à vous, consacré
+entre nous un lien éternel, vous ne me diriez pas aujourd'hui:
+séparons-nous! soyez reine! Mais j'ai joué avec cette passion! j'ai tressé
+une chaîne qui n'a blessé que vous, retenu que vous.... Et moi,
+j'échappe, et moi, qui ai eu tout le bonheur, je deviens libre! C'est
+impossible, Espérance, vous m'accuseriez, vous me maudiriez, vous ne
+m'aimeriez plus! Oh! par grâce, moins d'estime, moins de respect, moins
+d'honneur, s'il le faut!... mais toujours votre amour!
+
+--Gabrielle, tant que mon coeur battra, tant que mes yeux verront la
+lumière, tant que mon esprit fera germer une pensée, je vous aimerai. C'est
+la condition de ma vie, comme mon sang, comme mon souffle. Du courage!
+Séparons-nous!
+
+--Jamais! jamais!
+
+--Nos amours, ma Gabrielle, n'auront pas été comme les autres, composés de
+joie et de transports enivrants. Le bonheur est chose trop vulgaire, Dieu
+nous réservait des voluptés plus nobles, plus choisies, la volupté des
+tourments, celle des larmes et des regrets éternels! Oh! Gabrielle, voilà
+seulement que mes souffrances commencent, eh bien! je vous le jure, rien,
+pas même la mort, ne me fera déclarer que votre amour n'est pas pour moi la
+félicité suprême. Gabrielle, adieu; je t'aime éperdument, adieu! Tu m'as
+donné les plus beaux jours de ma vie.
+
+--Espérance! j'aime mieux mourir.
+
+--Non, non! gardons cette douce mémoire, mais sauvons l'honneur du roi, le
+vôtre, celui de votre fils. Sauvons le mien! Ah! Gabrielle! s'écria-t-il
+dans un un transport d'insupportable douleur, pourquoi m'avoir dit l'offre
+du roi! Je serais encore à vous, je serais encore libre, mais maintenant
+vous voyez bien que notre séparation est faite, puisque vous m'avez ôté le
+droit de vous prendre sans nous déshonorer tous les deux!
+
+Comme elle se préparait à lui répondre, un bruit étrange, un craquement
+sinistre perça les murs, et traversa comme un avertissement funèbre les
+ombres de la tranquille nuit.
+
+Tous deux écoutèrent, Gabrielle s'élança vers la fenêtre, des cris
+lointains montaient de la plaine pareils à des gémissements. Tout à coup le
+ciel rougit à leur gauche, une longue colonne de flamme et de fumée
+s'élança par-dessus les toits de la grange, une chaleur épaisse fondit
+soudain comme un nuage et fit irruption dans l'appartement.
+
+Gabrielle saisit Espérance par la main, l'amena au balcon, et lui montra le
+ciel livide.
+
+--Le feu est là, ce me semble, dit le jeune homme en désignant le toit de
+la grange, dont l'arête droite se profilait en noir sur un fond de pourpre.
+
+--Le feu! le feu! cria Gratienne en se précipitant effarée dans
+l'appartement.
+
+--Où donc le feu?
+
+--Le chariot de foins s'est enflammé, on ne sait comment; la flamme a
+glissé par une fenêtre de la grange; tout brûle. Le mur qui borde la route
+n'est plus qu'un long cordon de feu.
+
+--Fuyez! Espérance, dit Gabrielle au jeune homme.
+
+--La cour est déjà pleine de gens assemblés, répliqua-t-il, ils vont monter
+ici, ils frappent en bas à la porte.
+
+--J'ai fermé cette porte à double tour, interrompit Gratienne. Fuyez!
+fuyez! monsieur Espérance, j'emmènerai madame! le feu va gagner!
+
+--Mais il n'y a qu'un passage pour elle, pour nous, n'est-ce pas Gratienne,
+et c'est la cour?
+
+--Sans doute, monsieur; mais passez d'abord, personne ne vous remarquera.
+
+--Vois donc tous ces visages inconnus qui guettent.... On me verra
+sortir d'ici, puis madame la duchesse; ma présence sera une accusation pour
+elle.
+
+--Mais, Espérance, dit bravement Gabrielle, qu'importe qu'on vous voie, ne
+faut-il pas toujours que vous sortiez?
+
+--C'est quelque piège qu'on nous aura tendu, murmura Espérance.
+
+--Piège ou non, il faut sortir... Tenez! on m'appelle; mes gens me
+cherchent, ils ébranlent la porte du bas.
+
+--Et voilà ici le mur qui craque derrière nous! s'écria Gratienne pâle de
+terreur. Ce mur touche au grenier de la grange, le feu le mine... le feu
+tout à l'heure entrera ici.
+
+Gabrielle enveloppa Espérance de ses bras.
+
+--Allons! dit-elle, allons!
+
+--Tenez! s'écria Espérance, en montrant à la duchesse la cour illuminée de
+reflets flamboyants, et dans laquelle un grand nombre de figures,
+gesticulant avec terreur, traçaient des ombres immenses qui remontaient
+jusque sur la prairie.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Là bas! derrière ce marronnier, près du puits... Attendez un nouveau
+jet de lumière.
+
+--Je vois un homme dans son manteau, un homme qui semble se cacher et
+guetter tout à la fois.
+
+--C'est Concino! un de nos espions! Il me savait ici, il veut m'en voir
+sortir.
+
+Gabrielle frissonna.
+
+--Avez-vous vu l'éclair de ses jeux qui dévorent cette seule issue qui nous
+reste.
+
+--Monsieur! monsieur! cria Gratienne avec terreur, le mur se fend! le mur
+éclate! voyez!
+
+En effet, une large brèche venait de s'ouvrir dans cette muraille, derrière
+laquelle apparaissait la grange pleine de feu et de fumée. Au delà du
+bâtiment en flammes, reluisait la rivière, pareille à un lac de plomb
+bouillant.
+
+Gabrielle et Gratienne saisirent Espérance, qui semblait fasciné par ce
+spectacle, elles l'entraînèrent vers la porte. Il était temps, l'escalier
+s'emplissait déjà des serviteurs, qui cherchaient la duchesse et Gratienne.
+
+Mais Espérance les poussa dehors l'une et l'autre, colla ses lèvres sur les
+lèvres de Gabrielle, qui se retournait pour l'emmener plus vite, et alors,
+tirant la porte sur lui, après en avoir ôté la clé, malgré les efforts des
+deux femmes que vingt bras dévoués entraînaient dans l'escalier, il regarda
+d'un côté l'espion qui attendait en bas, et de l'autre la grange toute
+rouge, et la liberté qui resplendissait à trente pieds au delà du feu, dans
+une complète solitude.
+
+--Oui, attendez-moi en bas, lâches coquins! dit-il avec un héroïque
+sourire. Ah! vous n'avez pas cru devoir garder la rivière! Vous vous en
+êtes fiés au feu. Ce n'est point de ce côté-là que vous m'attendiez! Et
+bien! mort ou vif, je ne vous servirai pas de preuve contre Gabrielle car
+si j'échappe, vous ne m'aurez pas vu, et si je meurs, cette flamme
+ruisselante ne vous laissera pas même un vestige de mon cadavre.
+
+Il leva les yeux au ciel pour recommander son âme à Dieu, roula son manteau
+tout autour de sa tête, mit l'épée à la main comme pour combattre
+l'incendie, et rassemblant toutes ses forces, il se jeta d'un bond
+formidable au milieu du grenier en feu dans la direction de la fenêtre
+béante.
+
+
+
+
+XVII
+
+À INDIENNE, INDIENNE ET DEMI
+
+
+Pontis, un énorme bouquet à la main, se promenait dans la petite cour de la
+maison du faubourg, maison mystérieuse s'il en fut, située au centre d'un
+désert, et dont l'architecture, compliquée à l'intérieur, faisait un
+véritable labyrinthe digne de la mythologie amoureuse.
+
+La nuit était venue, et l'Indienne n'arrivait pas. Accoutumé à ses façons
+capricieuses qui, d'ailleurs, sont celles de toute femme qui n'a pas sa
+liberté, Pontis continuait son monologue commencé chez Espérance contre les
+défiances outrageantes de celui-ci, et les variations incompréhensibles de
+son humeur.
+
+--Il a perdu même la tolérance, qui faisait son caractère un des plus
+parfaits que j'aie connus, s'écria le garde en arpentant pour la centième
+fois le petit vestibule. Lui qui jamais n'a dit du mal d'une femme, lui qui
+m'imposait silence quand je m'exprimais comme il convient sur le compte de
+cette Entragues, il se met à médire des femmes les plus honnêtes. Il
+soupçonne Ayoubani!
+
+Pontis haussa les épaules et jeta quelques gouttes d'eau sur le bouquet
+dont ses doigts vigoureux serraient trop énergiquement les tiges.
+
+--Quel sot intérêt veut-il que cette naïve Indienne prenne à
+l'incompréhensible billet de la scélérate Henriette? Ayoubani
+soupçonne-t-elle seulement qu'il existe une Henriette? Elle s'est montrée
+jalouse, soit. Eh bien! c'est son droit. Elle a vu reluire sur moi un
+morceau d'or. Il n'en faut pas davantage. Les Indiennes aiment ce qui
+brille, cela est connu. Moi, qui ne suis pas Indien, j'en ferais autant si
+je voyais sur la poitrine d'Ayoubani un joyau d'or... Oh! la poitrine
+d'Ayoubani! s'écria Pontis avec un frémissement ou plutôt avec un
+hennissement fort tendre.
+
+--Mais elle ne vient pas, et l'ombre est déjà épaisse. Espérance
+m'aurait-il porté malheur?
+
+Pontis se mit alors à tourner et retourner dans la petite maison comme un
+homme inquiet, désoeuvré, vingt fois il entre-bailla la porte pour regarder
+dehors s'il venait quelqu'un dans la rue.
+
+Le bruit d'une litière sur l'inégal pavé du faubourg retentit au loin.
+Cette litière tourne dans l'étroite rue où la maison était située; elle
+s'arrête, plus de doute, c'est Ayoubani.
+
+Pontis ouvrit la porte précipitamment, et selon son usage, se cachant pour
+n'être pas aperçu du conducteur de la litière, il attira à lui l'Indienne,
+enveloppée dans un grand manteau qui la déguisait de la tête aux pieds.
+
+Robuste et ardent comme on l'est à son âge, il enlève la délicate créature
+dans ses bras et la porte dans la maison, en une salle bien close, où les
+cires brûlent depuis longtemps, où les tapis sont épais, les fumées
+odorantes, le silence opaque.
+
+Ayoubani se laisse, avec la gravité d'une reine, déposer respectueusement
+sur des carreaux de damas; elle reçoit le bouquet et l'admire; elle sourit,
+elle respire le parfum du chaque fleur, elle est satisfaite. Pontis croise
+ses jambes comme un Indou et s'assied en face d'elle avec des mines
+égrillardes à la fois et mélancoliques, avec des soupirs et des
+exclamations qui, chez ces deux amants, privés des ressources oratoires,
+composent le fond du dialogue.
+
+Pontis, nous l'avons vu, est paré comme un prince à ses noces. Il espère
+que l'Indienne voudra bien le remarquer. A cet effet, il prend les poses
+les plus avantageuses. Ayoubani le laisse faire la roue comme un paon; elle
+sourit toujours avec finesse, et il faut que cette pantomime soit pleine de
+signification, car, chacun de son côté, les amants s'en contentent pendant
+plusieurs minutes.
+
+Néanmoins tout s'use, même les joies de la mimique. L'homme est une
+créature qui se blase vite sur les plus parfaits plaisirs. Pontis, quand il
+n'a plus rien à faire admirer à l'Indienne, prétend admirer celle-ci à son
+tour. Et nous devons dire qu'Ayoubani, en fille délicate, s'y prête avec
+une réciprocité galante.
+
+Elle est belle, Ayoubani. Ses yeux sont noirs, de ce noir rouge pareil aux
+veines de l'ébène. On sent le feu circuler sous ses prunelles. Petite,
+mignonne, modelée finement et richement à la fois, comme les femmes
+passionnées, elle connaît ses avantages; elle en use avec une réserve
+méritoire; elle n'a réellement de sauvage que sa vertu.
+
+Aussitôt que Pontis voulut exprimer les désirs que lui inspirait cette
+beauté parfaite, la jeune Indienne rougit avec grâce, repoussa doucement la
+main qui cherchait la sienne et posa un doigt sur ses lèvres. Pontis
+s'arrêta.
+
+Ayoubani commença un long préambule de gestes expressifs. Elle raconta que
+son tyran avait resserré ses fers. Le tyran était ce Mogol, que purement et
+simplement elle appelait Mogol, mais d'une voix si charmante, si veloutée,
+avec un accent guttural si séduisant, qu'il n'y avait qu'une Indienne au
+monde pour dire Mogol de cette manière,
+
+Pontis témoigna combien ce tyran lui déplaisait, il se leva, mit l'épée à
+la main, et proposa d'aller tuer le Mogol, ce qui fut parfaitement compris.
+On daigna l'arrêter, avec une physionomie effrayée. Mais son courage avait
+produit un excellent effet. Il en recueillit les fruits immédiatement: il
+baisa la main d'Ayoubani sans recevoir le soufflet qui ordinairement était
+la conséquence de ces sortes de libertés.
+
+Ayoubani posa encore son doigt sur ses lèvres. Pontis écouta de tous ses
+yeux.
+
+Voici ce que l'Indienne lui exprima en langage figuré, avec toutes les
+recherches de l'art du mime.
+
+--Moi, plus jamais sortir seule, le tyran forcer toujours moi à être
+accompagnée.
+
+--Bah! s'écria Pontis.
+
+--Accompagnée par deux personnes, deux femmes, mima Ayoubani.
+
+--Cependant vous êtes venue seule, répondit Pontis. Seule! ô bonheur!...
+
+Pour exprimer ô bonheur! on joint les deux mains en crispant les dix doigts
+les uns contre les autres et l'on jette au ciel des regards brûlants.
+
+--Non, dit Ayoubani avec une petite moue triste.
+
+
+--Vous, pas seule?
+
+--Non, les deux compagnes à moi sont dans la litière, dehors.
+
+--Eh bien! mais il faut les y laisser, puisqu'elles y sont! gesticula
+Pontis.
+
+--Impossible!
+
+Pontis ne songea pas à se demander pourquoi ces surveillantes restaient si
+tranquillement dehors, au lieu de venir surveiller là où leur présence eût
+été nécessaire. La douleur d'Ayoubani demandait la répercussion d'une
+douleur immédiate. Il tâcha d'imiter la petite moue gracieuse de
+l'Indienne, et, disons-le, il s'en acquitta convenablement.
+
+--Il faut les aller chercher, continua Ayoubani.
+
+--Oh! pourquoi? demanda Pontis.
+
+--Il le faut!... Mogol commande!
+
+Mogol fut parlé.
+
+Pontis baissa tristement la tête; mais alors la divine Ayoubani eut une
+idée.
+
+Elle se leva, étira ses membres souples avec une afféterie délicieuse.
+Cambrée comme une nymphe, la tête jetée en arrière, sa jambe fine tendue,
+elle prit la pose d'une almée qui va entrer en danse.
+
+En même temps elle montrait du doigt le dehors et indiqua le nombre deux.
+
+--C'est-à-dire, devina Pontis, que vous allez faire venir les deux femmes
+et que vous danserez.
+
+--Elles aussi, exprima Ayoubani en imitant les attitudes de deux femmes qui
+dansent en face l'une de l'autre.
+
+--Très-bien! elle va faire danser ses surveillantes, comprit Pontis. Très
+bien!
+
+Ayoubani voyant un sistre pendu à la tapisserie et un tambour de basque
+au-dessus, les détacha d'un air de triomphe.
+
+--Et l'on fera de la musique! je comprends, se dit Pontis.
+
+Ayoubani courut légèrement au vestibule, siffla d'une certaine façon, et
+aussitôt deux femmes, enveloppées comme deux momies égyptiennes, se
+présentèrent à la porte que leur ouvrait Pontis d'après l'ordre de la
+maîtresse.
+
+En vain sa curiosité chercha-t-elle à s'exercer sur les deux surveillantes
+du Mogol, un bandeau de plumes d'autruche couvrait leurs fronts, une étoffe
+rayée tombait de ce bandeau sur leur visage qu'elle couvrait, et par deux
+trous comme ceux d'un masque on voyait bien la flamme, mais non la paupière
+de leurs yeux.
+
+Une profusion de verroteries, d'os bizarres, de coquillages et de coraux
+s'entre-choquaient plus ou moins harmonieusement à chaque mouvement de ces
+deux singulières créatures. Leurs pieds étaient chaussés de sandales
+d'écorces, leurs jambes disparaissaient sous les plis d'une lourde étoffe
+qu'on eût dit tressée avec des herbes marines, et, pour comble de
+sauvagerie, elles avaient l'une et l'autre un arc à la main, et, sur le
+dos, un carquois plein de ces terribles flèches bardées dont la pointe
+ingénieusement cruelle étonne toujours l'oeil des Européens.
+
+Pontis vit ces deux figures s'installer l'une à droite, l'autre à gauche de
+la porte; elles étaient grandes, vigoureuses, et représentaient assez bien
+deux gardes du corps respectables. Le Mogol avait choisi avec intelligence.
+
+--Voilà qui va effaroucher les amours! pensa Pontis. Mais, bah! j'ai ouï
+dire que les femmes sauvages sont impressionnables, qu'elles ne peuvent
+résister à l'entraînement de la danse et de la musique, je vais les
+charmer. Ce n'est pas de la force qu'il faut ici, c'est de l'adresse, et je
+n'en manque pas, Dieu merci.
+
+Ayoubani qui, elle aussi, avait considéré le costume de ses compagnes,
+parut satisfaite de leur tenue, elle leur sourit, et offrit à l'une le
+sistre, à l'autre le tambour. Puis elle se mit à danser, après avoir forcé
+Pontis à s'asseoir à la place qu'elle occupait auparavant.
+
+--Si l'on dit jamais devant moi du mal des Indiennes, pensa le jeune homme,
+je soutiendrai qu'elles sont les plus honnêtes créatures qui puissent
+embellir le monde. A-t-on jamais vu des Françaises donner leurs rendez-vous
+avec une escorte, et en passer le temps à danser devant témoins? C'est de
+l'innocence ou je ne m'y connais guère.
+
+Il regardait danser Ayoubani, et il battait la mesure des mains, des pieds
+et de la tête, et peu à peu il se laissait fasciner par la grâce
+voluptueuse des attitudes et des mouvements de l'infatigable Indienne. Elle
+fut si adroite, si légère, si éloquemment belle, que Pontis reconnut toute
+la sagesse du Mogol dans la présence des témoins qu'il imposait aux
+exercices chorégraphiques d'Ayoubani.
+
+Enfin, celle-ci s'arrêta au moment où le garde étendait amoureusement les
+bras pour la recevoir. Elle évita cette dangereuse guirlande qui déjà
+l'enserrait, et repoussant la poitrine du jeune homme qui l'avait pressée
+sur son coeur, elle alla s'asseoir essoufflée, riante, sur les coussins.
+
+Pontis, malgré les duègnes du Mogol, tomba à genoux, les mains jointes,
+devant l'Indienne; mais celle-ci toucha d'abord ses lèvres, ce qui invitait
+son interlocuteur à prêter attention au dialogue prêt à s'établir.
+
+--Est-ce joli, dit-elle par signes, ai-je bien dansé?
+
+--Délicieux! divin!
+
+--Voulez-vous danser aussi?
+
+--Merci, répondit Pontis.
+
+--Essayez.
+
+--Non, je danserais mal après vous si gracieuse.
+
+Ayoubani eut la bonté de ne pas insister, mais elle appuya sa petite main
+sur sa poitrine haletante.
+
+--Vous m'aimez? comprit Pontis.
+
+--Non, fit-elle, ce n'est pas cela que je veux dire.
+
+Et elle plaça sa main sur le creux même de son estomac.
+
+--Vous souffrez, vous avez trop chaud?
+
+--Non, ce n'est pas encore cela.
+
+Elle porta trois doigts à sa bouche avec le mouvement un peu trivial qui,
+chez tous les peuples, mimes ou non, signifie: Moi vouloir manger.
+
+--Elle a faim, s'écria Pontis, pauvre ange! Elle a tant sauté!
+
+Il courut au buffet dans lequel plusieurs flacons brillèrent aux feux des
+bougies. Pontis, homme de précaution, avait toujours sous la main quelque
+victuaille: il trouva des fruits, et servit devant Ayoubani une collation
+qui, à défaut de somptuosité, avait au moins le mérite de l'impromptu.
+
+L'Indienne se versa à boire et but comme un oiseau pourrait le faire. Elle
+demanda de l'eau, et tandis que Pontis, le dos tourné, cherchait avec
+difficulté ce liquide très-rare dans son buffet, Ayoubani fit tomber dans
+le verre quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon de
+cristal de roche.
+
+Pontis apporta la carafe et voulut verser, mais Ayoubani lui tendit le
+verre pour qu'il le vidât en son honneur. Il obéit en souriant, elle lui en
+offrit un second qu'il refusa, fidèle, malgré son délire amoureux, à la
+promesse de tempérance qu'il avait faite à son ami.
+
+Ayoubani mêla beaucoup d'eau à son vin et but. Puis devenue plus
+communicative, elle prit Pontis par les deux mains en essayant de le faire
+danser avec elle.
+
+Tenir Ayoubani dans ses bras, la couvrir de baisers malgré sa résistance,
+puis lutter de vitesse et de légèreté avec elle, pour reprendre par
+intervalles le combat des étreintes et des baisers, telle fut pendant
+quelques rapides minutes l'occupation du jeune homme qui avait oublié
+l'univers et voyait au bout de cette fougueuse ivresse de la danse,
+l'ivresse plus douce encore de l'amour.
+
+Il avait oublié, disons-nous, l'univers; par conséquent, il ne songeait
+plus aux deux surveillantes qu'il se proposait de congédier ou d'enfermer
+quand il en serait temps. Celles-ci, battant le tambour, égratignant le
+sistre, imprimaient une sorte de rage aux pas turbulents d'Ayoubani.
+L'Indienne s'accrochait à Pontis de ses dix doigts nerveux; elle se
+laissait étreindre par l'ardent jeune homme, elle le faisait tournoyer en
+même temps qu'elle avec une effrayante rapidité.
+
+Cependant, son oeil fixe et hardi comme celui des fées orientales
+surveillait chaque muscle du visage de Pontis. D'abord ce fut une
+exaltation étrange qui empourpra le front du jeune homme; puis une flamme
+vacillante qui jaillit de ses yeux, enfin il bondit, ses lèvres s'ouvrirent
+pour murmurer des mots sans suite, sans doute des prières d'amour, et une
+sorte d'extase illumina ses traits moins colorés. Alors l'Indienne le
+saisit plus étroitement, elle l'enleva pour aider au mouvement de ses
+jambes devenues lourdes, et le voyant pâlir, détendre le cercle de ses
+bras, s'arrêter comme frappé d'un vertige subit, elle le regarda un moment
+en face, et le soutint mollement tandis qu'il s'affaissait sur lui-même. Il
+tomba renversé parmi les coussins, râlant un soupir qui s'affaiblit peu à
+peu et dégénéra bientôt en un souffle imperceptible.
+
+Ayoubani fit alors un signe à ses deux femmes qui cessèrent leur musique et
+s'éloignèrent précipitamment.
+
+Aussitôt l'Indienne fondit comme un vautour sur le corps inanimé; elle
+ouvrit de ses mains vigoureuses le pourpoint gonflé par cette mâle
+poitrine, et fouillant les étoffes avec l'avidité d'une hyène affamée,
+sentit et saisit la boîte d'or, dont elle coupa les cordons de soie avec
+ses dents.
+
+Elle tenait ce trésor mystérieux, elle était maîtresse du secret qui avait
+causé, qui devait causer encore tant de malheurs.
+
+Haletante, éperdue de curiosité, de joie, elle s'approcha d'une bougie pour
+mieux voir cette petite boîte et l'ouvrir.
+
+Mais la boîte fermait à l'aide d'un secret. En vain les doigts industrieux,
+tenaces, en vain les ongles s'acharnèrent-ils aux glissantes parois du
+métal, le secret résista; Ayoubani impatiente, irritée de l'obstacle mordit
+la boîte sans pouvoir l'entamer.
+
+Un sourd gémissement la fit tressaillir, Pontis rêvait peut-être; il se
+tordit comme un serpent sur les tapis, il étendit son poing vigoureux qui
+battit le sol avec un bruit lugubre.
+
+--Cet homme est fort comme un taureau, dit l'Indienne; il est capable de
+s'éveiller, et, s'il s'éveille, je suis morte. Pas d'imprudence. Chez moi,
+avec un ciseau, avec un maillet, j'aurai bien vite raison de cette boîte
+maudite. Maintenant, ajouta-t-elle avec un sourire de triomphe, Henriette
+peut renverser Gabrielle, et Leonora tient Henriette! Partons!
+
+En parlant ainsi, les yeux toujours attachés sur Pontis, qui s'était calmé,
+Ayoubani cherchait l'ouverture de sa robe pour y enfermer le médaillon.
+
+Tout à coup deux mains saisirent la sienne, lui arrachèrent le trésor; elle
+se retourna en poussant un cri sourd. Henriette était devant elle l'oeil
+brillant d'une infernale joie.
+
+--Merci, dit Mlle d'Entragues avec une ironie poignante; merci, ma bonne
+Leonora, ta conjuration indienne a parfaitement réussi.
+
+A ces mots, Henriette poussa un éclat de rire qui retentit comme un cri de
+démon, et la fausse Indienne tomba foudroyée sur un siège, ayant à ses
+pieds le corps du malheureux Pontis.
+
+Ce qu'elle passa de temps à essayer de reprendre ses esprits, elle-même ne
+s'en rendit pas compte. Elle croyait toujours entendre siffler ce rire
+d'enfer à ses oreilles; elle sentait toujours la brûlure de ces mains qui
+lui avaient tordu le poignet pour voler le billet.
+
+Mais chez Leonora, trempée d'acier, l'impuissance de la terreur ne pouvait
+régner longtemps; elle se leva, elle secoua ses membres refroidis, elle
+commença de penser à la vengeance.
+
+Qu'étaient devenues ses femmes, ses femmes qui, certainement, l'avaient
+trahie? Comment rejoindre Henriette? Comment réparer cette honteuse
+défaite, au seul penser de laquelle tout son orgueil se révoltait?
+
+Avant tout, il fallait sortir de la maison. Elle fit un effort, et se
+dirigea vers la porte.
+
+Au même moment un bruit de pas retentit dans le vestibule. Ce n'étaient
+point les pas d'une femme. Ses femmes d'ailleurs ne l'auraient point
+attendue après ce qui s'était passé. Non, c'était un pas d'homme, d'homme
+agité, pressé. Leonora entendit distinctement le bruit d'un fourreau d'épée
+heurtant l'un des barreaux de la rampe.
+
+Lui avait-on dressé une embûche? Henriette, non contente de lui avoir
+arraché le billet, voulait-elle lui faire arracher la vie? L'homme qui
+venait armé était-il un assassin chargé d'ensevelir à jamais le secret des
+Entragues, selon les traditions de la famille.
+
+Pâle et glacée au bruit des pas qui se rapprochaient, Leonora souffla les
+bougies et se blottit derrière la porte.
+
+L'homme accourait, elle voyait par la fente de cette porte grossir sa
+silhouette noire, qui tâtonnait dans les ténèbres.
+
+--Pontis! cria cet homme, Pontis! réponds donc!... Où es-tu?
+
+--Speranza ici! murmura Leonora dont les dents claquaient d'épouvante. Oh!
+si c'est lui, je suis perdue.
+
+
+
+
+XVIII
+
+LE DOUX ESPÉRANCE
+
+
+Espérance avait pris un si furieux élan, que son premier bond franchit
+quinze pieds, son second dix, et qu'il se trouva jeté par la secousse dans
+la baie de la fenêtre, sans avoir dévié d'une ligne. Il était temps, la
+flamme avait rongé son manteau, roussi ses jambes, une insupportable
+chaleur pompait son sang. L'espace à peine appréciable de cette seconde,
+pendant laquelle il avait retenu sa respiration, n'eût pas été impunément
+doublé, mais trouvant la fenêtre, et par conséquent un air moins brûlant,
+il sauta dehors sur les bottes de foin à demi-embrasées, et s'alla plonger
+dans la rivière.
+
+La flamme de l'incendie illuminait cette nappe d'eau; mais à l'endroit où
+Espérance s'y enfonça, un gros bouquet d'arbres à gauche et l'île en face
+empêchaient l'approche des spectateurs; tous les gens de Bougival étaient
+d'ailleurs accourus par la colline n'osant traverser la chaussée rouge de
+feu. Le meunier, craignant les flammèches pour son moulin, avait coupé son
+câble et laissé le bateau dériver. Nul ne vit donc Espérance sortir de la
+fournaise.
+
+Et le jeune homme, une fois dans le fleuve, coupa obliquement entre deux
+eaux, suivit son chemin obscur en nageur émérite, ne respira que deux fois
+dans sa traversée, ayant soin de choisir l'ombre, puis, parvenu à l'autre
+bord, acheva sous une touffe de nénufars la prière d'actions de grâces que
+son inaltérable sang-froid avait commencée sous l'eau.
+
+Espérance, ayant essuyé son visage et repris haleine, monta sur la berge,
+et, sûr de n'être plus aperçu dans l'île absolument déserte où quelques
+vaches effrayées regardaient seules l'incendie d'un oeil ébloui:
+
+--À quoi bon viens-je, dit-il, de remercier la Providence pour ma vie
+sauvée, puisque désormais cette vie est finie? N'importe, Dieu est généreux
+d'avoir permis que la duchesse n'ait rien à souffrir à cause de moi. Nos
+ennemis sont battus cette fois encore; Henriette, Leonora, démons acharnés
+qui commandiez au feu de m'engloutir, je vous défie toujours. Il faut
+maintenant vous l'aller dire en face.
+
+Le jeune homme jeta un dernier regard sur la grange enflammée. Malgré
+l'intensité de la chaleur et le volume des flammes le vieux bâtiment tenait
+bon. Il ressemblait à ces héroïques citadelles qui repoussent un assaut de
+l'ennemi. Le foin fut dévoré, mais les murs résistèrent et leur masse
+inébranlable finit par étouffer le feu. Espérance voyant décroître la
+colonne rouge, se hâta de chercher des yeux dans la prairie tandis que la
+lueur l'éclairait encore. Il vit sur le tapis vert une forme blanche
+étendue, près de laquelle s'empressaient plusieurs personnes. Ce devait
+être Gabrielle, la malheureuse femme qui pouvait croire son ami à jamais
+perdu. Elle semblait être inanimée. Espérance reconnut Gratienne
+agenouillée devant sa maîtresse.
+
+Ce spectacle douloureux arrêta Espérance pendant quelques instants, mais
+lorsqu'il vit la duchesse se soulever et s'appuyer sur le bras de
+Gratienne, quand il eut la certitude que cette vie était sauvée comme la
+sienne, rien ne le retint plus, Il courut au bord de l'île parmi les saules
+et les baies, jusqu'en face de l'endroit où il avait laissé son cheval dans
+les taillis du Vertbois. Là, il se remit à la nage lentement et sans perdre
+de vue le rivage afin d'éviter toute rencontre en abordant. Par bonheur la
+route était déserte; Espérance gagna le taillis, tordit l'eau de ses
+vêtements, et ayant repris possession de son cheval qui hennissait de joie,
+il piqua vigoureusement vers Paris, dont une heure après il franchit les
+portes.
+
+Pendant la route, son esprit actif avait arrangé tout un plan. A part
+quelques brûlures invisibles et dont la souffrance ne regardait que lui, à
+part quelques mèches de cheveux grillées, Espérance comptait qu'un
+changement de toilette ferait disparaître toute trace de l'incendie; mais
+il importait de ne pas se présenter dans sa maison, aux yeux de ses gens,
+avec une tenue compromettante. Espérance se souvint qu'il possédait la
+maison du faubourg.
+
+--Là, dit-il, j'ai des habits, du linge, une toilette complète. Ce serait
+un hasard d'y rencontrer Pontis, puisqu'il fait nuit, et que son Indienne
+n'a pas obtenu du Mogol la permission de découcher; cependant, tout est
+possible en ce monde, même l'indulgence d'un Mogol. Au cas où je trouverais
+Pontis et l'Indienne, je saurai être discret. Et d'ailleurs non, pas trop
+de discrétion, je veux aussi savoir jusqu'à quel point l'invraisemblable
+Ayoubani peut être vraie.
+
+Ainsi disposé, Espérance alla descendre droit à la maison du faubourg.
+
+Il entra dans la rue au moment où les deux fausses Indiennes fuyaient, où
+Mlle d'Entragues, d'intelligence avec l'une d'elles, pénétrait dans la
+maison. La litière d'Ayoubani attendait à dix pas de la porte. Le carrosse
+d'Henriette attendait au détour de la rue.
+
+--Que d'équipages! pensa Espérance, dont le regard pénétrant avait tout
+aperçu malgré les ténèbres. Pontis donne-t-il bal et festin ce soir?
+
+En réfléchissant ainsi, le jeune homme mit pied à terre et s'approcha
+lentement, tirant après lui son cheval.
+
+La porte de la maison était entr'ouverte, Espérance n'eut qu'à la pousser
+pour faire entrer l'animal, et il cherchait un anneau pour l'attacher,
+quand le frôlement d'une robe attira son attention et le fit regarder sous
+le vestibule.
+
+Une femme fuyait si rapide que ses pieds touchaient
+
+à peine la terre. Cette femme, enveloppée de sa mante, disparut comme une
+vision et courut regagner le carrosse autour duquel Espérance distingua
+plusieurs hommes qui aidèrent la dame à monter et l'escortèrent quand elle
+partit.
+
+--Que signifie tout cela? pensa Espérance, quel désordre? Est-ce l'Indienne
+qui fuit de la sorte? et la litière restée là, qui attend-elle?
+
+Absorbé par ces pensées, il avançait toujours. Cependant, pour plus de
+précautions, il revint fermer la porte de la rue, et, en se retournant pour
+gagner le vestibule, il embarrassa son épée dans les barreaux de
+l'escalier.
+
+--Pontis! cria-t-il, Pontis, où es-tu?
+
+Partout silence, ténèbres partout. Une odeur de cire récemment éteinte, une
+odeur de vin fraîchement versé frappèrent son cerveau à mesure qu'il
+approchait en tâtonnant.
+
+Ses mains rencontrèrent la porte de la salle et la poussèrent: il entra.
+
+Mais, à peine avait-il fait deux pas, que ses pieds heurtèrent un obstacle,
+un meuble sans doute... Non, c'est un corps.
+
+Il se baisse, il palpe... des habits d'homme, le satin dont Pontis était
+si fier. Au même instant, un souffle bruyant lui fait reconnaître son ami;
+Dieu merci, le drôle n'est pas mort; il n'est qu'endormi. L'odeur du vin
+est significative, le malheureux est ivre, cette fois encore.
+
+Espérance le relève avec dégoût, pour le placer sur un fauteuil. Mais un
+autre bruit lui fait dresser l'oreille, une porte crie.
+
+Espérance écoute. Une respiration haletante trahit à deux pas de lui la
+présence d'une personne cachée, la porte se développe, une étoffe bruit, et
+quelque chose de léger, d'aérien fuit et glisse dans la direction du
+vestibule.
+
+C'était Leonora, qui, croyant le moment propice, essayait de se sauver sans
+être vue.
+
+--Oh! oh! pensa Espérance, voilà trop d'oiseaux dans cette cage. Il ne sera
+pas dit que je les laisserai tous s'envoler ainsi sans me montrer la
+couleur de leur plumage.
+
+Aussitôt il lâche Pontis, étend la main, et en deux bonds saisit une robe.
+Il tient une femme, il va l'interroger.
+
+--Speranza! grâce! grâce! s'écrie l'Italienne en tombant à genoux.
+
+--Leonora! une trahison! je m'en doutais, répond Espérance avec un affreux
+battement de coeur.
+
+Et, fermant la porte, repoussant Leonora au milieu de la chambre, il
+murmura:
+
+--Que venez-vous faire ici, et pourquoi Pontis est-il étendu là?
+
+Comme elle ne répondait rien, il enfonce d'un coup de poing fenêtre et
+volets. Une clarté douteuse, celle des étoiles, glisse dans la chambre sur
+le corps de Pontis.
+
+Espérance voit le pourpoint ouvert, la chemise arrachée; il cherche
+avidement sous les plis, et poussant un cri farouche, lève son bras
+terrible sur Leonora toujours agenouillée:
+
+--Misérable! tu as volé le médaillon! rends-le-moi, ou tu va mourir!
+
+--Speranza, répond l'Italienne en se traînant avec angoisses, je ne l'ai
+plus!
+
+--Tu mens!
+
+--C'est une autre qui me l'a pris.
+
+--Tu mens!
+
+--C'est Henriette!
+
+Espérance bondit de douleur: il se rappelait la fuite de cette femme
+voilée, à son arrivée dans la maison. il croyait tout possible de la part
+de ces deux démons coalisés.
+
+--Oui, continue Leonora, je voulais avoir le billet, je te l'avoue. Mais la
+traîtresse me guettait, elle a fondu sur moi, elle me l'a pris. Cours,
+Speranza! cours! oh! reprends-lui le médaillon! tu peux encore l'atteindre.
+
+--Leonora, si tu as menti, je te retrouverai!
+
+--Sur le salut de mon âme, j'ai dit la vérité.
+
+Espérance repousse l'Italienne qui embrassait ses genoux; il assure le
+ceinturon de son épée, rejette en arrière son manteau qui le gênait et
+s'élance comme un furieux hors de la maison.
+
+Cependant Leonora l'avait suivi, tremblante de terreur et de joie; elle
+regarda autour d'elle, le jeune homme était déjà loin, il volait comme
+l'ange exterminateur. Leonora tirant sur elle la porte de la maison,
+remonta dans la litière et disparut.
+
+Cependant Mlle d'Entragues s'était éloignée de la petite maison avec une
+rapidité désespérante pour quiconque se fut efforcé de la suivre.
+
+Aux deux côtés de son carrosse couraient les gens armés qu'elle avait
+requis pour lui prêter main-forte en cette circonstance, et que, prudente
+autant que brave, elle n'avait pas jugé à propos d'employer tant que le
+besoin ne s'en ferait pas sentir.
+
+Ces hommes, au nombre de cinq, étaient des soldats favoris de M.
+d'Auvergne, vigoureux coquins rompus à toutes les ruses d'un métier qui, à
+cette époque, savait perpétuer en pleine paix les aubaines de la guerre.
+
+Marie Touchet, instruite de tout, parce qu'elle avait pénétré tout, s'était
+appliquée à assurer autant de chances que possible à l'expédition de sa
+fille, sans se compromettre elle-même, et elle attendait le résultat
+impatiemment comme on peut le croire.
+
+C'était encore un coup de main à entreprendre, mais ce serait le dernier.
+Une fois le billet repris à Espérance, plus de nuages à l'horizon.
+
+Henriette, dans le carrosse, palpait d'une main tremblante de joie la boîte
+d'or sur laquelle avait échoué l'adresse de Leonora. Comme l'Indienne, elle
+voulut ouvrir le ressort, mais après s'y être brisé les ongles, elle
+renonça. Le mouvement du carrosse la gênait; d'ailleurs, il faisait nuit,
+et ses efforts se consumaient en pure perte.
+
+Vingt fois elle eût jeté cette boîte dans un puits, dans un égout, dans la
+rivière, sans le désir si naturel de se convaincre que le billet était bien
+renfermé dans la boîte, le vrai billet! Les gens fourbes et méchants sont
+les plus soupçonneux et les plus méticuleux de tous, car ils savent, par
+expérience, qu'en toute chose il y a place pour une ruse ou une trahison.
+
+Henriette renonça donc à ouvrir le médaillon ailleurs que chez elle; son
+impatience s'exerça sur le cocher, sur les chevaux. Mais Paris, en ce
+temps-là, n'avait pas de larges rues, de bons pavés; Paris était l'ennemi
+mortel des carrosses. Chaque fois qu'on y voulait prendre le trot,
+l'équipage affrontait la mort. Il fallut donc se contenter du pas le plus
+allongé que le permirent les détours et les inégalités de la route.
+Cependant le carrosse arriva sans obstacle, sans accidents; la porte de
+l'hôtel était ouverte; Henriette s'y précipita et gravit les degrés avec la
+légèreté d'un oiseau.
+
+Déjà elle avait rejoint Marie Touchet et toutes deux causaient avec
+vivacité, se montrant l'une à l'autre la boîte d'or et cherchant des
+ciseaux ou une lame de poignard pour crever la plaque de métal si le
+ressort continuait à résister, quand un grand bruit retentit en bas, puis
+des cris, puis des pas qui pilaient l'escalier comme autant de maillets
+rapides. Marie Touchet courut vers la porte pour s'enquérir, et Henriette
+n'eut que le temps de cacher dans son sein la boîte à peine entamée par
+leurs vaines tentatives.
+
+Un homme pâle, les cheveux en désordre, entra, ou plutôt tomba dans la
+chambre. Il était suivi de deux valets qui gesticulaient furieusement et
+criaient:
+
+--Arrêtez!
+
+Car on voyait, à leur laide grimace, qu'ils n'avaient pu l'arrêter
+eux-mêmes.
+
+--Espérance! murmura Henriette en reculant jusqu'à un fauteuil comme pour
+s'en faire un rempart.
+
+--A l'aide! dit Marie Touchet instinctivement, parce qu'elle comprit tout
+le danger que courait sa fille.
+
+Espérance courut se jeter entre Henriette et la porte qui communiquait aux
+chambres voisines, et d'une voix où dominait une sourde colère:
+
+--Vous ne m'attendiez pas, dit-il; c'est bien moi, plus vivant que jamais,
+et si vous voulez que ces hommes entendent ce que j'ai à vous dire, faites
+un signe, je vais le leur crier aux oreilles.
+
+--Sortez! dit Marie Touchet aux serviteurs, qui reculèrent aussi surpris
+que courroucés.
+
+--Je vous trouve hardi, ajouta-t-elle, de vous introduire chez moi à
+pareille heure, de forcer la porte comme un malfaiteur.
+
+--Pas de phrases, madame, dit Espérance, c'est moi qui interrogerai, s'il
+vous plaît! Mademoiselle, où est le médaillon d'or que vous venez de voler
+chez moi?
+
+Henriette, par un mouvement irréfléchi, porta la main à sa poitrine, dont
+les dentelles froissées, dont le désordre décelaient d'ailleurs la
+complicité. Puis elle chercha autour d'elle une issue et recula encore.
+
+--Rendez-le-moi, continua Espérance, et ne faites point un pas pour quitter
+la place, ou, par le nom du Dieu vivant, moi qui vous ai trop longtemps
+épargnée, je vous cloue sur ce fauteuil d'un coup d'épée!
+
+--A l'aide! au secours! cria Henriette éperdue de rage et de terreur à
+l'aspect de ces yeux étincelants, de ces dents serrées, de cette pâleur
+qui, chez un homme aussi brave, trahissaient la fureur poussée jusqu'au
+délire.
+
+Marie Touchet avait heurté la cloison voisine; on vit tout à coup arriver
+M. d'Entragues, effaré, à peine vêtu, une hache d'armes à la main. À la vue
+d'Espérance, il commença par crier:
+
+--Quel est cet homme?
+
+Mais la contenance et le regard de cet homme changèrent bientôt le cours de
+ses idées, il prit peur et se mit à hurler comme les deux femmes.
+
+Les valets, que Marie Touchet avait éloignés, remontèrent à ces cris.
+
+--Au secours! répéta Henriette folle de peur.
+
+M. d'Entragues, étourdi, s'avança brandissant la hache.
+
+--Qu'il n'approche pas, s'écria Espérance, ou je le tue!
+
+Le comte resta immobile.
+
+--Monsieur!... pitié!... calmez-vous!... dit la mère avec
+angoisses au jeune homme... pitié! pas de scandale!
+
+--Le médaillon d'or, et je pars!
+
+--On monte!... on vient!...
+
+--Il y périra, ma mère, ce sont nos soldats! s'écria Henriette en
+trépignant avec des convulsions sinistres.
+
+En effet, on vit au fond des corridors apparaître les têtes de plusieurs
+hommes armés qui montaient les dernières marches de l'escalier et se
+répandirent dans la chambre voisine, tandis que Marie Touchet, palpitante,
+essayait encore de les arrêter.
+
+Mais à peine Espérance eut-il vu reluire les épées qu'il bondit comme un
+lion: ce n'était plus une créature mortelle armée des faibles armes de
+l'humanité; jamais plus fulgurante image de la guerre et de la violence
+n'avait apparu aux regards des hommes, le feu jaillissait de ses yeux, son
+souffle grondait comme une fumée brûlante. Il commença par culbuter M.
+d'Entragues, dont il fit voler l'arme au travers des vitres fracassées;
+puis, revenant à Henriette:
+
+--Ah! tu ne veux pas rendre le billet, dit-il écumant, eh bien, je le
+prendrai!
+
+Il se jeta sur son ennemie, qu'il terrassa; lui déchira dentelles et soie
+pour découvrir sa poitrine, sépara les deux mains qui l'égratignaient, en
+arracha, sur la chair même, le médaillon qu'elles y incrustaient avec
+frénésie, et, maître enfin de la boîte d'or, rejeta comme une écorce vide
+la misérable femme, qui demeura stupide, l'oeil hagard, le sein nu,
+haletant, déshonorée devant son père, sa mère et les soldats que cette
+lutte épouvantable, que ce triomphe, plus rapide que la pensée, avait
+glacés d'une torpeur vertigineuse.
+
+Mais Marie Touchet, réveillée enfin, c'est-à-dire rendue à ses instincts
+sauvages, cria d'une voix rauque, en vraie amie de Charles IX:
+
+--Au secours! en avant! tuez-le! tuez donc!
+
+--Le mot de famille! dit Espérance, mais aujourd'hui j'en ai l'habitude, et
+nous allons voir!
+
+En même temps, il mit l'épée à la main; son bras long et vigoureux imprima
+un mouvement circulaire à la grande lame brillante qui, rencontrant deux
+soldats des plus avancés, fit deux entailles telles qu'une faux ne les
+aurait pu creuser plus larges et plus nettes.
+
+Les cris des blessés firent réfléchir les autres. Leur hésitation fut mise
+à profit par Espérance, qui fondit tête baissée sur le groupe et le divisa
+plus facilement que si ces trois corps eussent été trois ombres. Une épée
+le toucha, il la brisa d'une parade violente comme un coup de marteau, et
+le choc de son pommeau abattit l'adversaire frappé dans l'estomac; les
+derniers se barricadèrent derrière la porte ou sur le flanc des meubles.
+Espérance en finit avec les valets par plusieurs coups de plat, mêlés de
+tailles rapides, et en trois bonds il se jeta en bas de l'escalier.
+
+Il entendit bien encore des cris, des menaces, des hurlements qui
+s'exhalaient par les fenêtres; il sentit qu'on cherchait à le poursuivre,
+et put compter les pas de ses timides persécuteurs; mais qu'importe au lion
+vainqueur l'inoffensive plainte du pasteur terrassé? Dans la rue, plusieurs
+passants, quelques gardes de nuit attirés par le bruit, tentèrent de lui
+barrer le passage, mais l'éclair blanc de la terrible épée les dissipa sans
+peine, et après certains détours que le jeune homme fit habilement dans le
+dédale des rues voisines, il se trouva seul, sauf et triomphant, respirant
+avec délices le vent frais de la nuit, et inondé des douces lueurs de la
+lune qui lui souriait silencieuse du haut des cieux.
+
+
+
+
+XIX
+
+SÉPARATION
+
+
+Le lendemain, Espérance, brisé par la fatigue et le chagrin, car il n'était
+qu'un homme, reposait sa tête et son corps dans le silence de son
+appartement désert, quand l'intendant vint lui demander s'il voulait
+recevoir M. de Pontis, malgré la consigne inflexible que les gens de
+l'hôtel avaient reçue de ne laisser pénétrer personne auprès du maître.
+
+Espérance hésita un moment, puis, fronçant le sourcil:
+
+--Soit, dit-il, amenez-le.
+
+L'intendant courut exécuter cet ordre.
+
+Espérance se souleva, et se mit à marcher dans la vaste salle, en répétant
+entre ses dents ce fameux alphabet grec que le philosophe empereur romain
+récitait toujours sept fois entre un mouvement de colère et sa première
+parole.
+
+Pontis entra. Espérance était calmé. Il regarda son ami librement, et
+s'étonna de voir, au lieu d'un grand trouble qu'il attendait, au lieu d'une
+physionomie altérée, certain sourire de belle humeur et certain air dégagé
+des plus provoquants. L'alphabet grec s'envola si loin de l'esprit
+d'Espérance, qu'un nouveau calmant eût été indispensable.
+
+--Mon ami, dit Pontis avec aisance, j'ai à te faire une communication qui
+d'abord va te contrarier, parce que je connais toute ta susceptibilité à ce
+sujet; mais un seul instant de réflexion te remettra l'esprit, et tu
+finiras par rire comme moi.
+
+--Voyons un peu, répondit Espérance, cette communication qui va me faire
+rire.
+
+Pontis s'arrêta un peu troublé.
+
+--Qu'as-tu, d'abord? demanda-t-il.
+
+--Moi? rien. J'attends que tu parles.
+
+C'était la difficulté. Pontis, au moment d'ouvrir l'exorde, se trouva
+encore moins assuré.
+
+--Tu hésites beaucoup, ce me semble, dit Espérance d'un ton qui n'était pas
+encourageant.
+
+--Voici. Il faut que je commence par m'excuser.
+
+--De quoi?
+
+--Tu avais raison, mon ami.
+
+--Quand?
+
+--Hier.
+
+--A quel propos?
+
+--Pour la jalousie si dangereuse des femmes. Ah! oui, tu avais raison. Je
+le confesse humblement.
+
+Espérance ne sourcilla point.
+
+--J'attends toujours, dit-il. Car tu n'es pas venu, certainement, dans le
+seul but de me dire aujourd'hui que j'avais été raisonnable hier.
+
+--Il y a l'événement qui t'a donné gain de cause, dit Pontis embarrassé.
+
+--Quel événement? Voyons, Pontis, tâche de parler comme parlent les hommes
+et non comme parlent les enfants qui ont peur d'être grondés.
+
+Pontis se redressa. Le ton l'avait blessé presque autant que le mot.
+
+--Mon cher, dit-il, j'avais rendez-vous hier avec l'Indienne Ayoubani. Elle
+a amené des surveillantes qui lui sont imposées par le Mogol, mais en femme
+d'esprit qu'elle est, elle en a jusqu'au bout des ongles, elle a occupé ces
+femmes avec des instruments de musique. En sorte que nous avons passé une
+soirée enivrante.
+
+--Enivrante est le mot, murmura Espérance sans se dérider.
+
+Pontis le regarda de plus en plus troublé et ajouta:
+
+--Ce fut un délire comme tu peux le concevoir.
+
+--Eh bien! mais, dit Espérance, tout cela ne me prouve pas que j'aie eu
+raison hier.
+
+--Sans doute, s'il n'y avait que cela... Mais au fort de mon délire,
+est-ce fatigue, est-ce excès de bonheur, je le croirais plutôt, je me suis
+endormi.
+
+
+--Ah! dit Espérance d'un ton sec qui fit ressembler ce monosyllabe au
+claquement du chien d'un mousquet qu'on arme.
+
+--Et pendant mon sommeil, continua Pontis un peu tremblant, mais affectant
+de rire, la drôlesse d'Indienne a voulu voir de près le médaillon.
+
+--Le médaillon!
+
+--Notre médaillon... tu sais....
+
+--Parfaitement. Elle l'a vu?
+
+--La coquine l'a emporté pour me tourmenter. C'est une espièglerie de
+femme. Oh! mais sois tranquille, elle n'ira pas loin avec, nous allons nous
+orienter, le lui reprendre, et je me réserve de la corriger de sa curiosité
+avec le peu d'égards que mérite un sexe aussi entêté, aussi vicieux et
+aussi dissimulé.
+
+Espérance avait pris pendant ce dialogue une tige de roses, dont il
+arrachait les épines une à une sans le plus léger tremblement de ses doigts
+blancs et effilés. Pontis qui, dans ses derniers mots, avait essayé de
+glisser toute la persuasion dont il était capable, attendait avec anxiété
+le résultat de sa péroraison.
+
+--Comme cela, dit Espérance froidement, le médaillon est volé.
+
+--Oh! volé... escamoté, à la bonne heure.
+
+--Je ne subtilise pas sur les mots; je veux seulement dire que tu ne l'as
+plus.
+
+--Non. Mais je l'aurai quand je voudrai, car....
+
+--Tu retrouveras Ayoubani, n'est-ce pas?
+
+--Pardieu!
+
+--Où cela?
+
+--Mais... où j'ai l'habitude de la voir.
+
+--Et si par hasard elle ne s'appelait pas Ayoubani!
+
+--L'Indienne?
+
+--Si elle n'était pas plus Indienne que nous deux!
+
+--Par exemple!
+
+--Si par hasard, c'est une supposition que je fais, cette femme était un
+instrument de nos ennemis?
+
+--Allons donc! dit Pontis, moins rassuré encore.
+
+--Si elle avait tendu le piége le plus grossier, le plus absurde; un vrai
+piége à bête, certaine qu'elle était d'y faire tomber la vanité, la
+jactance et l'entêtement: trois bêtes stupides.
+
+--Espérance!
+
+--Certaine qu'elle était de triompher facilement, avec l'aide de la
+sensualité, de la paresse, de l'ivrognerie.
+
+--Que signifient ces paroles?
+
+--Que vous êtes un malheureux! que votre Indienne est une intrigante, que
+vous avez donné dans le panneau, malgré tous mes avertissements, malgré mes
+instances, que vous avez oublié promesses, serments, honneur!... que mon
+dépôt, recommandé à l'ami était dans les mains de l'insensé, de
+l'orgueilleux, de l'ivrogne!
+
+--Oh!...
+
+--Et que vous vous l'êtes laissé voler, non pas dans le sommeil voluptueux
+dont vous osez vous vanter; car l'Indienne ne vous a pas même fait ce
+triste honneur, mais dans la torpeur de l'ivresse... vice crapuleux qui
+chez vous noie un trop petit nombre de bonnes qualités.
+
+--Espérance, dit Pontis pâlissant, vous m'insultez trop souvent....
+
+--Taisez-vous! cria Espérance d'une voix de tonnerre; votre Ayoubani
+s'appelle Leonora Galigaï; elle est l'amie, la confidente de Mlle Henriette
+d'Entragues; on vous l'a dépêchée, un verre à la main, une bouteille de
+l'autre.
+
+--Je jure Dieu....
+
+--Ne jurez pas, n'ajoutez pas un blasphème à votre ignominie, ne jurez pas,
+vous dis-je, de peur que je ne vous appelle menteur après vous avoir appelé
+ivrogne! J'ai vu votre Ayoubani, je l'ai tenue dans cette main avec ses
+oripeaux, ses verroteries. Je vous ai tenu aussi, ivre, lourd, mort,
+soufflant le vin.
+
+--Je n'avais pas bu!
+
+--Vous mentez! Les verres étaient encore demi pleins exhalant leur odeur
+sur la table, aux pieds de laquelle vous étiez gisant, et voilà le sommeil
+honteux pendant lequel la fausse Indienne vous a dépouillé, pendant lequel
+le médaillon que je vous avais confié passait des doigts de Leonora dans
+les mains d'Henriette d'Entragues!
+
+--Henriette... balbutia Pontis écrasé, elle a le médaillon... Oh!
+
+Et le malheureux laissa retomber ses bras dans la prostration la plus
+douloureuse.
+
+Tout à coup il se releva et fit un pas vers la porte.
+
+--Je saurai mourir, dit-il, pour le lui arracher.
+
+--Calmez-vous, la besogne est faite, répliqua Espérance avec un froid
+sourire. Dieu n'a pas voulu que je fusse trahi si lâchement; que tous les
+intérêts si précieux, si chers, garantis par la possession de ce billet
+fussent à jamais ruinés par un homme sans foi et sans courage. J'ai paru à
+temps, et, l'épée à la main, j'ai reconquis mon bien. J'y pouvais
+succomber, monsieur. Ce n'est que par miracle que j'ai échappé. Il y avait
+cent chances contre une, pour que ce matin, en secouant votre épais
+sommeil, vous apprissiez ma mort et le triomphe de mes ennemis. Dieu soit
+loué! si je n'ai pas d'amis, j'ai un ange gardien!
+
+--Espérance! s'écria Pontis agité, tremblant et les mains jointes, je jure
+par tout ce qu'il y a de plus sacré que je n'étais pas ivre.
+
+--Étiez-vous étendu?
+
+--Je n'étais pas ivre, je n'avais pas bu.
+
+--Vous l'aurez oublié.
+
+--Pas un verre!... Je le jure sur l'honneur....
+
+--À quoi bon tout cela, monsieur? répliqua Espérance avec une froide et
+imposante dignité. Vous ne me devez pas d'excuses. C'est pour vous les
+épargner que je viens de vous raconter le succès de mon entreprise. En
+reprenant le billet à Mlle d'Entragues, j'ai détruit l'effet de votre
+trahison. Trahison est le mot, car si elle est involontaire, si vos sens y
+ont seuls participé, le crime est le même, il se dénonce par le résultat.
+Ne niez donc pas, ne vous justifiez donc pas. Ce serait inutile.
+
+--Mais on ne peut se laisser soupçonner ainsi quand on est malheureux au
+lieu d'être coupable.
+
+--Appelez cela du nom que vous voudrez, vous êtes le maître.
+
+--Jamais! dit Pontis avec égarement, je ne souffrirai que l'on m'accuse
+d'avoir, même par erreur des sens, attenté à l'amitié.
+
+--Qui vous parle d'amitié, monsieur de Pontis, répliqua Espérance en se
+redressant, implacable et fier. Ce n'est pas de vous à moi, je suppose, que
+vous emploieriez ce mot. Il est devenu aussi inintelligible que la chose
+est impossible désormais. Déjà je vous ai averti, déjà je vous ai pardonné.
+La rechute brise tout lien entre nous. Je tenterais Dieu qui vient de me
+sauver, si je recommençais imprudemment à vous croire. L'homme qui vous a
+aimé n'est plus; vous l'avez tué cette nuit, je ne vous haïrai jamais.
+Seulement nous n'aurons plus rien de commun ensemble. Hors de l'amitié, de
+ses devoirs, de ses droits, vous méritez toute mon estime, car vous avez
+les qualités qui la commandent. Voilà tout. Saluons-nous comme il convient
+entre honnêtes gens. Mais de la main au chapeau; non plus du coeur à la
+main. Adieu!
+
+Pontis, pendant ces terribles paroles, passait successivement de la glace
+au feu, de la sueur au frisson. Sa pâleur, puis ses joues empourprées,
+tantôt le tremblement de tout son corps et tantôt son immobilité
+cadavérique, eussent ému de pitié quiconque se fût trouvé en face de cette
+scène poignante.
+
+Par moments, on l'eût vu essayer d'assembler deux idées. Ses lèvres
+remuaient, sa main s'étendait pour faire un geste. Puis, frappé au coeur
+par l'irrésistible logique d'Espérance moins encore que par la voix de sa
+conscience, terrifié par le souvenir du danger que son ami avait couru, il
+baissait de nouveau la tête et se recueillait encore.
+
+La colère, cette inspiration du démon, vint à son tour gonfler de poison ce
+coeur bourrelé par le repentir et les remords. Pontis voulut se relever, se
+défendre, récriminer. Il y avait dans les accusations dont on l'accablait
+une part d'injustice que le démon lui conseillait de repousser violemment.
+Peu à peu, cette noire vapeur prit de la consistance et finit par éclater
+comme le souffre dans une nuée maligne.
+
+--Monsieur, répliqua Pontis, les poings serrés, la lèvre frémissante, la
+voix altérée, certes, je suis coupable; mais d'imprudence seulement,
+coupable de sottise, de crédulité, d'opiniâtreté, c'est possible; vous avez
+dit que je vous avais trahi étant ivre, c'est faux. Je ne suis pas un
+traître, et je n'ai point bu hier. Sur ces deux points au moins je vous
+somme de me faire raison.
+
+En parlant ainsi, le soldat redressait sa tête, et ses reins cambrés
+semblaient s'être retrempés au contact du fer qui les pressait.
+
+Espérance le regarda tranquillement avec compassion.
+
+--Il ne vous manquait plus, dit-il, que de me provoquer comme un pilier de
+taverne ou de coupe-gorges. Mauvaise idée, monsieur de Pontis; car si vous
+avez la bravoure et la science nécessaires pour tenir une épée, je vaux
+encore mieux que vous sous ce double rapport. Souvent je vous en ai fourni
+la preuve éclatante. J'ai de plus mon bon droit, qui suffirait à vous
+donner du dessous au cas où vos yeux, pendant le combat, essayeraient de
+soutenir le regard des miens. Mais le diable qui vous a soufflé ce mauvais
+conseil perdra aujourd'hui sa peine. Je ne croiserai pas le fer avec vous,
+et ne rendrai de mes paroles aucune autre raison que celle qui les a
+inspirées. Ce que j'ai dit est dit. Tant pis pour vous. Le plus sage parti
+à prendre est de méditer mes reproches, de les mettre à profit, et de faire
+bénéficier vos amis futurs de l'expérience qui nous aura coûté si cher à
+tous deux. Car je vous ai aimé beaucoup, monsieur de Pontis, je vous ai
+chéri comme un frère que Dieu m'aurait envoyé; j'ai, selon les inégalités
+de ma fortune, hélas! imparfaite, tâché de me rendre ami aimable, et je ne
+crois pas qu'en ce long espace de temps qui nous a rapprochés, vous ayez eu
+à m'adresser un seul reproche. S'il en était autrement, si je me trompais,
+si vous aviez amassé quelque grief contre moi, parlez! je vais vous en
+demander pardon avec une douleur sincère, car l'amitié pour moi est un pur
+rayon de la bonté divine, que l'homme en le reflétant souille assez déjà de
+ses misères, et je ne voudrais pas, au prix de ma vie, le ternir par une
+atteinte volontaire. Si jusqu'à ce jour je vous ai offensé ou si je vous ai
+nui, parlez!
+
+Pontis courbé, haletant, hagard, se releva soudain avec un signe de
+douloureuse dénégation, il appuya ses deux mains sur son coeur comme pour
+en arracher le serpent qui le mordait; puis, un flot amer, brûlant, monta
+jusqu'à ses yeux, et voulant cacher ce désespoir, il couvrit son visage de
+ses mains tremblantes, et s'enfuit hors de la chambre en étouffant des
+sanglots inarticulés.
+
+Espérance resta seul.
+
+La douleur de Pontis l'eût certainement touché en d'autres circonstances.
+Mais auprès de ce qu'il souffrait lui-même, Espérance jugeait bien légères
+les souffrances d'autrui.
+
+L'homme ne renonce pas, sans un combat terrible, aux plus doux rêves de sa
+jeunesse. Il ne veut vieillir ainsi en deux heures, il rappelle à lui tant
+qu'il peut ses forces vitales; comment s'habituer à un malheur que l'on a
+fait soi-même? Comment ne pas se repentir d'avoir été généreux au dépens de
+sa propre vie?
+
+--Plus d'ami, plus d'amour, pensa Espérance, cela devait arriver. L'un ne
+m'a pas aidé à garder l'autre. J'avais deux bonheurs isolés: chose étrange,
+deux coups de foudre simultanés me les ont ravis. Plus rien de cette
+existence si richement meublée hier encore. De quelque côté que je tourne
+les yeux, je ne vois que ruines, écroulements! Oh! Gabrielle! tendre et
+noble amie... j'ai du moins la ressource de te pleurer. Perdue pour moi
+dans toute la fleur de ta beauté, sans une tache, sans un reproche....
+
+Il s'arrêta en proie à la tempête furieuse qui battait sa tête et son
+coeur.
+
+--Soyons homme, comme disent les consolateurs, c'est-à-dire soyons fort;
+est-ce donc fort, un homme? est-ce raisonnable, seulement? Avoir du
+courage, ne signifie-t-il pas manquer d'âme et de mémoire? J'ai aimé
+Gabrielle, j'ai aimé Pontis; l'une était au bout de toutes mes pensées,
+elle accompagnait chaque battement de mon coeur. Il ne s'est pas écoulé,
+depuis que je la connais, une minute durant laquelle son souvenir ne soit
+venu heurter en moi, comme un marteau, la fibre sonore qui me faisait
+retentir de la tête aux pieds, ainsi qu'un automate de bronze. Désormais la
+fibre est brisée; l'automate vide ne résonnera plus? Pontis, charmant
+compagnon aux yeux noirs, brillants et sincères, aux dents blanches
+toujours affamées, brave ami qui m'aimait et dont les saillies m'ont tant
+de fois fait rire, lui aussi est perdu pour moi; je ne le verrai plus:
+c'est la faute de ce fatal amour. Moins intéressé à cacher ma vie, j'eusse
+fait de Pontis mon confident; il eût compris alors à quel point m'était
+précieux le témoignage d'un billet avec lequel je tiens en respect
+Henriette, et ce billet il me l'eût rendu par défiance de lui-même, et
+aujourd'hui je croirais encore en Pontis; et je n'eusse pas prononcé ces
+amères paroles qui brûlent comme un venin corrosif jusqu'aux derniers
+vestiges d'une amitié de dix ans!... Mais non! c'était écrit. Tout
+espérer, tout perdre! voilà mon destin. Mon nom est funeste, il porte
+malheur à ma vie. Espérance!... toujours Espérance... Pourquoi ne
+m'a-t-on pas tout de suite appelé Désespoir! Oh! ma mère, ma mère! pardon.
+
+En parlant ainsi, le jeune homme tomba agenouillé devant son prie-Dieu, et
+sa mère, au sein de la sérénité bien heureuse, dut jeter sur la terre un
+regard mélangé d'amertume en voyant ce fils adoré lutter contre l'agonie
+d'une incurable douleur.
+
+
+
+
+XX
+
+ENTRAGUES ET INTRIGUES
+
+
+Le roi se promenait à Saint-Germain dans le parterre. Il tenait des papiers
+à sa main, et paraissait les lire avec grande attention.
+
+Mais ce prétendu travail n'était qu'un simulacre destiné à tromper l'oeil
+de quiconque pouvait observer le roi des fenêtres du château. Henri ne
+lisait pas, il n'étudiait pas, il causait avec la Varenne qui, marchant sur
+la même ligne que lui à sa gauche, et tenant les yeux modestement baissés,
+ne perdait pas une des paroles du roi et lui répondait sans qu'on eût
+jamais pu deviner un dialogue entre ces deux têtes ainsi séparées.
+
+--Et tu dis que cette pauvre Henriette va mieux? dit le roi en tournant un
+feuillet.
+
+--Oui, sire, elle a eu un rude assaut; j'ai bien cru qu'elle en mourrait.
+
+--C'eût été grand dommage. Il n'y a pas une plus belle nymphe à ma cour. Et
+c'est le chagrin qui la mine?
+
+--Il y a de quoi, sire; une personne qui vous aime follement et qui apprend
+votre prochain mariage avec une autre.
+
+--Que m'avait-on rapporté d'une scène épouvantable qui a réveillé une nuit
+tous les habitants de son quartier?
+
+--Une scène?... demanda la Varenne avec un air de naïveté, car le roi
+faisait allusion à la fameuse histoire du billet repris, et il importait au
+protecteur des Entragues de détourner complètement les idées ou les
+soupçons du roi.
+
+--Oui, des cris, des menaces, un esclandre enfin. On avait aperçu le père
+Entragues en robe de chambre, la hache en main. On a prononcé le mot
+billet....
+
+--Je sais maintenant ce que Votre Majesté veut dire. Il s'agissait d'un
+billet, en effet....
+
+--D'un billet pris.
+
+--Votre Majesté est bien informée, dit la Varenne avec une admiration de
+laquais; quelle police!
+
+--Assez bonne, la Varenne, assez bonne. Qu'était-ce donc ce billet?
+
+--Voici la vérité, sire: Mlle d'Entragues vous écrivait avec passion, comme
+à son ordinaire; le père est survenu et a pris le billet. Il a voulu tuer
+sa fille.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Elle en a failli mourir de bonté et de chagrin.
+
+--C'est donc un sauvage, cet Entragues?
+
+--Sire, il défend son honneur. Les pères et les maris ont en vous une
+dangereuse partie, vous qui n'avez qu'à vous montrer pour plaire!
+
+--Et qu'est-il résulté? demanda Henri flatté au fond du coeur, bien qu'il
+eût trop d'esprit pour le laisser paraître.
+
+--Oh! des événements affreux, menace de couvent, de prison.
+
+--Mais Henriette est brave, elle ne se défend donc point?
+
+--Tant qu'elle peut; mais le moyen de vaincre son père!
+
+--J'en connais qui y sont parvenues.
+
+--Celles-là, sire, vous avaient pour soutien. Si vous tendiez seulement la
+main à la pauvre demoiselle, elle aurait la force de remuer le monde. Voilà
+d'où vient sa tristesse. Elle se sent abandonnée.
+
+--Prends garde! dit le roi au détour de l'allée, tu t'approches trop;
+marche un peu derrière. Je vois là-bas des rideaux qui remuent, on nous
+regarde.
+
+La Varenne noua les cordons de son soulier.
+
+--Voilà une femme qui me donne bien du mal! reprit le roi.
+
+--La conquête en vaut la peine, sire. Ne laissez pas mourir de douleur une
+fille de cette beauté. Votre Majesté ne peut savoir à quel point cette
+beauté est parfaite.
+
+--Que faire?
+
+--Un peu d'aide.
+
+--Le père est un brutal, et je veux la paix, assez de pères comme cela.
+
+--Il ne demande qu'à être aveuglé. Aveuglez-le.
+
+--Que lui faut-il?
+
+--Oh! peu de chose, des apparences.
+
+--Je lui en donne assez, je me tue à lui en donner.
+
+--Avec un tant soit peu de réalité, sire.
+
+--Voilà l'embarras.
+
+--Qu'il est douloureux, disait hier encore la pauvre demoiselle, que le roi
+ne me juge pas digne de quelques sacrifices, car s'il voulait, j'aurais dès
+demain assez de liberté pour obéir au penchant de mon coeur.
+
+--Eh! j'en ferai des sacrifices, mais lesquels? Il est si avide cet
+Entragues.
+
+--Comme les gens pauvres, sire.
+
+--S'il ne faut que de l'argent, on en trouvera un peu. Je travaille
+beaucoup pour mes peuples, et, en conscience, je crois avoir le droit de me
+distraire honnêtement, çà et là... Je regagnerai bientôt la somme.
+
+--Est-ce que tout, en France, n'est pas à Votre Majesté? dit le plat valet.
+Vous vous faites des scrupules de votre bien, sire.
+
+--Cette pauvre fille doit bien souffrir d'être marchandée, la Varenne?
+
+--Elle souffre le martyre. Aussi, me disait-elle, que le roi paraisse
+seulement vouloir me traiter en demoiselle; qu'il fasse de moi assez de cas
+pour me promettre....
+
+--Quoi donc? bon Dieu!
+
+--Une sorte de stabilité dans sa tendresse.
+
+--C'est aisé.
+
+--A promettre, voilà qui est vrai, sire.
+
+--Eh bien! puisqu'elle demande une promesse....
+
+La Varenne resta muet.
+
+--Je ne suppose pas qu'elle attende une promesse de mariage; puisque je
+vais me marier avec la duchesse de Beaufort.
+
+La Varenne se mit à rire silencieusement, et le roi prit au vol ce
+singulier sourire.
+
+--Pourquoi ris-tu? dit-il.
+
+--Parce que Votre Majesté, par des délicatesses inutiles, fait toujours le
+contraire de ce qu'il faudrait pour réussir vite.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Est-ce que mon roi me permet de dire ma pensée?
+
+--Dis.
+
+--Ces Entragues sont vains, et, s'il faut l'avouer, avides.
+
+--Je le crois.
+
+--Ils tourmentent donc leur pauvre fille parce qu'elle ne donne pas assez
+de satisfaction à leur orgueil et à leur avarice.
+
+--L'avarice, on peut la rassasier sans se ruiner, j'espère.
+
+--L'orgueil aussi, sire. Un exemple: Mme la duchesse de Beaufort croit bien
+que le roi l'épousera, n'est-il pas vrai?
+
+--Certes, et elle a raison!
+
+--Elle a raison. Bien. Cependant Votre Majesté est déjà mariée. Il faut
+donc que Mme la duchesse ait foi en Votre Majesté pour attendre la rupture
+du premier mariage. Pourquoi les Entragues, si Votre Majesté promettait
+d'épouser leur fille, n'y croiraient-ils pas aussi bien que Mme la
+duchesse!
+
+--D'abord je ne le leur promettrai pas. Prends-tu un roi de France pour un
+maraud comme toi, la Varenne? Promesse est promesse, Fouquet! roi est roi!
+
+La Varenne plia le dos.
+
+--Il y a promesse et promesse, murmura-t-il.
+
+--Oh! s'ils se contentent à si bon compte, dit Henri avec enjouement...
+l'affaire est possible.
+
+--Mais, sire, il ne s'agit pas d'eux, encore une fois. Eux, ce sont des
+gens à tromper, ce sont des gens à battre... trompez-les, battez-les,
+vous y gagnerez des indulgences, mais la pauvre demoiselle, aidez-la, sire,
+ou abandonnez-la tout à fait; laissez-la mourir de sa douleur, elle
+souffrira moins que de subir les persécutions de sa famille.
+
+--À Dieu ne plaise qu'une si parfaite créature meure par mon inhumanité.
+
+--Un semblant de secours, alors. Qu'elle ait vis-à-vis de ses persécuteurs
+une apparence de raison d'agir. Une promesse faite à elle, c'est son salut,
+c'est sa liberté, c'est le droit de voler dans les bras de son roi. Quand
+il s'agira plus tard de débrouiller le compte avec les parents, elle aidera
+Votre Majesté à leur rire au nez et à faire banqueroute. D'autant mieux que
+la dette ne se pourra payer, puisque Votre Majesté sera mariée ailleurs.
+
+--Ce n'est pas absolument sot, dit Henri rêveur.
+
+--Et ce sera éminemment charitable, sire; sans compter les bénéfices.
+
+--Fouquet, si tu en parles, tu vas m'ôter le mérite de la charité, répliqua
+le roi du ton goguenard qu'il prenait pour toutes ces affaires, qui, au
+fond, lui tenaient tant à coeur.
+
+--Je puis donc aller verser un peu de baume sur les plaies de cette belle
+amoureuse. Oh! sire, elle est capable d'en pâmer de joie.
+
+--Ne m'engage pas trop!
+
+--C'est elle, sire, qui va s'engager vite et vous verrez avec quelle
+ardeur....
+
+--Va-t'en, esprit tentateur, et va-t'en promptement, car je vois Rosny qui
+entre dans le parterre. Qui donc l'accompagne? ma vue baisse.
+
+--M. Zamet, sire; et tout là-bas, sur l'esplanade, il y a M. de Crillon qui
+parle à un garde.
+
+--Compagnie austère. Gare à tes oreilles, dit le roi en refeuilletant sa
+correspondance avec plus d'action que jamais.
+
+La Varenne glissa comme une belette parmi les bosquets et les bordures de
+troëne. Henri, sans affectation, se laissa approcher par Rosny, qui venait
+à pas comptés dans l'allée même que parcourait le roi.
+
+Le ministre avait naturellement l'air soucieux et sévère. Il était de ceux
+qui effarouchent les Grâces, comme disait Platon. Mais, ce jour-là, Rosny,
+portait sur son visage une double teinte sombre qui frappa le roi dès le
+premier coup d'oeil.
+
+Henri s'écria gaiement:
+
+--Vous venez en messager funèbre, notre ami. Quoi de nouveau? L'argent de
+mes coffres s'est-il changé en feuilles d'arbres, comme dans le conte
+arabe?
+
+--Non, sire, l'argent de Votre Majesté est de bon aloi et augmente, Dieu
+merci, tous les jours. Je me suis permis de venir troubler le roi pour
+obtenir une réponse définitive.
+
+--Sur quoi, Rosny?
+
+--Mais sur ce grand événement... dit le ministre avec un soupir.
+
+--Mon mariage! Vous y revenez toujours: vous ne vous y accoutumerez donc
+jamais?
+
+--Jamais, sire, repartit gravement le huguenot.
+
+--Il le faudra, mon ami, sinon vous ne vous accoutumeriez pas à me voir
+heureux.
+
+Rosny resta immobile.
+
+--Je rêvais une autre alliance pour Votre Majesté, dit-il enfin, une
+alliance riche et grande.
+
+--Bah! la richesse d'un homme, c'est sa satisfaction.
+
+--D'un homme, oui, mais d'un roi.
+
+--Mon ami, je vous ai répété à satiété mes arguments en faveur de ce
+mariage. J'ajouterai qu'aujourd'hui il est devenu nécessaire, tout le monde
+en parle.
+
+--S'il n'y a que cette nécessité....
+
+--Assez, Rosny, tu me désobliges. Tu ne peux parler contre ce mariage sans
+offenser la duchesse de Beaufort.
+
+--Non, dit vivement Sully, ce n'est pas la mariée, c'est le mariage que
+j'attaque.
+
+--Fais grâce à l'un et à l'autre. Ma résolution est prise. Je n'ignore pas
+ce que vous en direz, ce que tout le monde en dira, mais peu importe. Je
+sais aussi qu'il y a des princesses nubiles en Europe, et que la politique
+me pouvait faire incliner vers celle-ci ou celle-là. Mais il est trop tard.
+Je serai heureux sans princesse.
+
+--Au moins, sire, ne vous mariez pas, n'enchaînez pas votre liberté.
+
+-Allons donc, je me fais libre en me mariant. Il me faut des enfants, la
+duchesse m'en donne de beaux et d'aimables comme elle. Si je ne me mariais
+pas, je n'aurais que des bâtards inhabiles à me succéder; si je ne me
+mariais pas, toutes les femmes se disputeraient ma personne. Oh! ne souriez
+pas, Sully, on m'aime! et si vous ne croyez pas qu'on m'aime, croyez du
+moins que l'on convoite une part de ma couronne. Ce sont autour de moi des
+intrigues, des débats, des appétits qui affaiblissent mon autorité. Dix
+hommes contre ma puissance, dix Mayenne ayant chacun leur armée ne
+sauraient faire autant de mal à mon État que deux femmes se querellant à
+qui m'aura, moi, barbe grise, qui vous fais sourire. Je sais la force des
+femmes et les redoute. Je ne veux pas que leurs ambitions troublent le
+repos de mon peuple. Une fois que je serai marié, plus d'ambition possible
+autour de moi. Je me connais, il me faut des distractions, des caprices, au
+sein de la plus parfaite félicité, je cherche fortune. Aujourd'hui même que
+Gabrielle me rend heureux comme jamais je ne l'ai été, je la trompe pour
+des coquines. C'est mon défaut. Reine, elle sera du moins à l'abri de mes
+escapades. J'aurai le bouclier qu'il me faut pour repousser les flèches de
+tous ces escadrons d'amazones qui visent à mon faible coeur. Souvent vous
+m'avez entendu développer ma politique de prince, je vous analyse
+aujourd'hui en homme ma situation; comprenez-la, respectez-la, donnez-moi
+la joie de ne me plus troubler, car votre esprit est sérieux, vos opinions
+sont de poids pour moi, et toute opposition de votre part me gêne.
+
+--Sire, répliqua Sully évidemment désappointé par cette franchise de son
+maître, si l'homme seul parlait, je me permettrais, je crois, de répondre,
+et j'aurais aussi de bonnes théories à invoquer. Mais je crois comprendre
+que c'est principalement le roi qui m'a parlé; je m'abstiendrai donc,
+malgré tout mon désir, de veiller aux intérêts de cet État.
+
+Le roi fronça le sourcil.
+
+--Hélas! poursuivit Rosny, que le chemin de la vérité est rude! qu'il a
+d'épines! qu'il cause d'embarras au loyal serviteur qui voudrait y mener
+son maître! Mes opinions, disiez-vous, sire, ont quelque poids pour vous.
+Cependant vous ne les consultez pas.
+
+--Je sais trop ce qu'elles me diraient, Rosny.
+
+--Peut-être condamnez-vous ainsi les vôtres, répliqua courageusement le
+ministre.
+
+--D'accord, mais je suis résolu; j'aime la duchesse et ne trouverai jamais,
+fût-ce sur le premier trône de l'Europe, une femme qui mérite mieux mon
+amour par sa douceur, son incomparable beauté, son désintéressement et les
+bons offices que j'en ai eus. Écouter ce qu'on me dirait contre elle serait
+un manque de foi car elle est inattaquable. Cependant, le monde trouverait
+encore moyen de l'accuser si je voulais laisser dire.
+
+--Assurément, sire.
+
+--Eh! que ne dirait-on pas aussi d'une princesse! Mais, encore un coup,
+brisons là-dessus: croyez, Rosny, que votre zèle se produira plus
+gracieusement à moi par le silence que par la discussion.
+
+--Il y a certains faits qui se montreront moins souples aux volontés de
+Votre Majesté.
+
+--Lesquels, dit Henri en dressant l'oreille.
+
+--Votre Majesté n'oublie pas sans doute qu'il y a de par le monde une reine
+Marguerite.
+
+--Ma femme, pardieu non, je ne l'oublie pas; j'ai trop de raisons pour m'en
+souvenir.
+
+--Son consentement au divorce est indispensable, sire.
+
+--Eh bien?
+
+--La reine Marguerite refuse de donner ce consentement pour un mariage
+qui....
+
+--Qui?
+
+--Qui ne ferait point faire au roi un progrès dans sa fortune ou dans la
+prospérité du royaume.
+
+--Qu'est-ce à dire? demanda Henri troublé, et depuis quand madame
+Marguerite se mêle-t-elle des affaires d'État? Qu'elle sache, entendez-vous
+bien, que je ne le souffrirai pas. Mais toute cette intrigue est dirigée
+contre la duchesse, ce sont des obstacles qu'on lui suscite, misérables
+obstacles.
+
+--Que Votre Majesté aurait tort de mépriser, dit froidement Sully, car ils
+sont tout-puissants: la force d'inertie gouverne le monde! Si la reine
+Marguerite s'obstinait à refuser, Votre Majesté ne pourrait se remarier: le
+saint-père ne passerait pas outre.
+
+--Voilà une méchante femme! murmura le roi. Que lui a donc fait Gabrielle,
+à cette....
+
+Sully interrompant:
+
+
+--La reine prétend qu'elle ne veut céder sa place qu'à une femme de son
+rang pour le moins.
+
+--Par la mordieu! s'écria le roi, c'est ma faute si j'entends de pareilles
+sottises! Son rang! vingt fois j'eusse dû l'en faire descendre, les
+occasions ne m'ont pas manqué pour cela! Bah! soyez bon, le loup vous
+mange. J'ai fait de la délicatesse avec cette fille de France! je ne l'ai
+pas fait condamner au cloître pour ses vilenies, ses déportements; je n'ai
+pas éteint dans une oubliette humide ce vieux sang toujours en fermentation
+des Valois, et voilà comme on m'en récompense! Ventre-saint-gris! je le
+ferai!
+
+--Il y aura danger peut-être.
+
+--Vous me faites pitié, répliqua le roi. Je briserai vos dangers comme il
+faut, à coups de procès sinon à coups de botte. Et puisqu'on demande du
+scandale j'en ferai! La belle Marguerite en veut à la jeune et fraîche
+Gabrielle, elle lui envie son printemps en fleurs, sa suave haleine, sa
+riante fécondité. Eh! cap de diou! je ferai pourrir avant le temps cette
+mauvaise femme dans les quatre murs d'une abbaye de pénitence.
+
+--D'accord, sire, grommela le huguenot, mais vous ne serez pas libre pour
+cela.
+
+--Mort de ma vie! je serai veuf! répliqua le roi. Allez-vous-en, vous et
+vos filles de France à tous les diables!... Et puisque vous marchez avec
+mes ennemis, attendez-vous à ce que je me défende vigoureusement contre
+vous. Allez, monsieur, allez! Oh! là, Crillon arrive un peu, toi! viens me
+remettre le coeur que tous ces gens m'arrachent!
+
+Sully, mécontent, humilié, baissa la tête, et après une cérémonieuse
+salutation, reprit à pas lents le chemin du château. En abordant Zamet, qui
+l'attendait plein d'anxiété, et lui demandait des nouvelles d'une démarche
+dont assurément il avait reçu la confidence.
+
+--Plus d'espoir pour votre princesse toscane, répliqua-t-il; la duchesse de
+Beaufort sera reine. Oh! faites la grimace tant que vous voudrez: si vous
+n'avez que des grimaces pour empêcher ce malheur, baissez la tête, la tuile
+tombe!
+
+En disant ces mots, il faussa compagnie, plus bourru qu'un sanglier.
+
+Quelque chose d'infernalement sinistre brilla sur le sombre visage de
+Zamet, qui, s'éloignant d'un autre côté, murmura:
+
+
+--Nous verrons!
+
+Cependant Henri s'était accroché au bras de Crillon comme un naufragé après
+la planche de salut. Il respirait à longs traits.
+
+--Ah! dit-il, mon brave, combien je suis tourmenté!
+
+--Qui ne l'est pas, sire?
+
+--Est-ce que tu l'es toi?
+
+--Parbleu!
+
+--Sais-tu que tous ces mauvais Français refont une ligue contre moi?
+
+--Bah!... Et pourquoi? demanda l'honnête chevalier.
+
+--Parce que je veux épouser ma maîtresse.
+
+--Il est de fait que c'est une sottise, répliqua Crillon.
+
+--Hein? fit le roi.
+
+--Mais comme la chose vous regarde, et que vous n'êtes plus en jaquette,
+poursuivit Crillon, comme vous vous en trouvez satisfait, épousez,
+harnibieu! épousez!
+
+--A la bonne heure! s'écria Henri en embrassant le chevalier, voilà parler!
+
+--Eh, mon Dieu, l'une ou l'autre, ajouta Crillon, ce sera toujours une
+mauvaise affaire. La peste soit de toutes les femmes.
+
+--Pourquoi dis-tu cela de cet air fâché?
+
+--Parce que... parce que je suis enragé, sire. Voyez-vous ce garde,
+là-bas?
+
+--Là-bas, attends donc, dit Henri en se faisant de sa main un garde-vue.
+
+--Un bon soldat, un coquin qui n'a pas son pareil, un sacripant qui vaut
+son pesant d'or.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il vient de me donner sa démission.
+
+--Que veux-tu?
+
+--Je ne le veux pas! C'est votre meilleur garde!
+
+--Comment l'appelles-tu?
+
+--Pontis.
+
+--Ah! oui, un vaillant. Et pourquoi quitterait-il service?
+
+--Parce qu'il s'est brouillé avec son ami, pour une femme. Il est tout
+séché, tout jauni; il grelotte la fièvre. Pour une femme! Harnibieu! les
+damnés oiseaux! Mais je ne veux pas qu'il parte. Faites-moi plaisir de le
+mander, sire.
+
+--Volontiers.
+
+--Et ordonnez-lui de demeurer aux gardes.
+
+--Si tu y tiens....
+
+--Absolument.
+
+--Va donc me le chercher, j'en fais mon affaire en deux mois.
+
+En effet, Crillon fit un signe et le garde récalcitrant fut amené au roi.
+
+Pontis n'avait plus rien du Pontis d'autrefois. Un demi-siècle de chagrin
+avait éteint ses yeux, fané ses couleurs, fondu ses chairs. Il flottait
+dans sa casaque comme un squelette.
+
+Il s'arrêta à trois pas du roi, qui le considéra quelque temps avec
+bienveillance.
+
+--J'entends qu'on demeure à mon service, cadet, dit Henri. Mon service sera
+bon pour toi, je m'y engage. Je te trouverai des occasions.
+
+Pontis voulut répondre.
+
+--J'ordonne, dit le roi en lui frappant sur l'épaule et en même temps il
+lui mit une poignée de pistoles dans la main.
+
+
+A cette époque, un gentilhomme s'honorait de recevoir l'argent du roi.
+
+Pontis se tut, et n'eût pas songé à refermer ses doigts sur les pièces, si
+Henri ne les lui eût fermés lui-même.
+
+--Il est malade, ce garçon, dit-il en le regardant encore d'un air
+d'intérêt. Soigne-toi, cadet!
+
+Et il partit. Crillon s'approcha de Pontis.
+
+--Et si tu désertes, mauvaise tête, je te fais hacher en morceaux! ajouta
+le chevalier.
+
+--Cela m'est bien égal, dit Pontis les yeux tout rouges.
+
+--Allons, ne vas-tu pas pleurer, grand veau! C'est bon. Je me rends à
+Paris. Je causerai de tout cela avec Espérance... Harnibieu! c'est
+qu'il pleure tout de bon, dit Crillon attendri. Quel âne!
+
+En achevant cette consolation, il laissa tomber à son tour sa main sur
+l'épaule du garde; mais le pauvre squelette n'était plus de force à
+supporter une pareille presse; il plia et s'assit hébété sur le gazon.
+
+
+
+
+XXI
+
+L'AVEU
+
+
+Crillon tint sa promesse. Le soir même il descendait à Paris dans la cour
+du palais d'Espérance.
+
+Le chevalier ne perdit point son temps à observer ce qui se passait autour
+de lui, ni les serviteurs occupés à transporter meubles et bagages, ni ce
+mouvement inséparable d'un déplacement prochain, ni l'aspect à la fois
+triste et agité de la maison, car la maison vit et porte sur sa physionomie
+un reflet fidèle des impressions du maître.
+
+Crillon, laissant son cheval et ses gens dans la cour, alla droit au jardin
+où devait se trouver Espérance.
+
+La soirée fraîche et nébuleuse promettait une nuit de tempête. Des
+tourbillons rapides roulaient dans les allées des bataillons tournoyants de
+feuilles mortes, qui couraient comme des soldats au cri de la trompette.
+
+Ce beau jardin ayant épuisé toutes ses fleurs ne vivait plus que par la
+verdure éternelle des arbres résineux. L'eau n'y coulait plus avec le gai
+murmure de l'été. Les oiseaux noirs et muets campaient en se hérissant dans
+les cimes dépouillées.
+
+Il n'était pas jusqu'au sable, dont les craquements retentissaient plus
+secs et presque sinistres sous le pied du promeneur.
+
+Espérance foulait rêveur et incliné les feuilles jaunies par l'hiver, quand
+le chevalier l'aperçut et l'appela.
+
+Le jeune homme se retourna empressé au son de cette voix amie.
+
+--Ah! chevalier, s'écria-t-il, soyez le bienvenu, je me disposais à vous
+aller voir.
+
+Crillon resta immobile de surprise à l'aspect des ravages qu'une absence si
+courte avait faits sur la fraîche jeunesse de son favori. Espérance, pâli,
+les cheveux divisés par le vent, les joues creuses, les paupières battues,
+souriait avec cette grâce douloureuse de l'ombre rappelée un moment sur la
+terre.
+
+--Lui aussi, s'écria le chevalier. C'est donc une épidémie! Pourquoi vous
+trouve-t-on fané, abattu comme ce pauvre Pontis?
+
+Une fugitive rougeur monta au front d'Espérance; mais il ne répondit rien.
+
+--Est-ce le chagrin de votre brouille? demanda le chevalier. Peut-être? Eh
+bien alors, réconciliez-vous vite.
+
+--Impossible, monsieur.
+
+--Comment! pour une femme, vous resteriez brouillés, ennemis? C'est cela
+qui est impossible, harnibieu!
+
+La rougeur d'Espérance était devenue une flamme dont ses yeux reflétèrent
+la vive lueur.
+
+--Qui vous a dit, monsieur le chevalier, que la cause de ma rupture avec
+Pontis fût une femme?
+
+--Lui, pardieu!
+
+--Et... l'a-t-il nommée, ajouta le jeune homme avec une anxiété qui fut
+remarquée de Crillon.
+
+--Non. Pontis est galant homme. Il ne m'a donné aucun détail. Ce n'est pas
+que je n'éprouve une vive curiosité de savoir quelle femme en ce monde
+mérite que deux amis se séparent à cause d'elle. Pontis se meurt de chagrin
+là-bas comme vous ici. Il est temps de mettre un terme à vos douleurs. Vous
+maigrissez l'un et l'autre à faire pitié. Allons, vous qui n'êtes pas un
+bourru, un entêté, vous qui ne pouvez pas avoir tort, et qui êtes le
+supérieur, faites la première démarche.
+
+Espérance se tut avec l'opiniâtreté d'une décision prise. Crillon ne put
+retenir un léger mouvement d'impatience:
+
+--Je me suis engagé, poursuivit-il, à vous réconcilier tous deux: j'en ai
+parlé devant le roi.
+
+Espérance tressaillit.
+
+--À quoi bon? murmura-t-il vivement; le roi n'a-t-il pas assez de soucis
+pour lui-même sans prendre les nôtres? Pourquoi parler au roi d'une
+brouille d'Espérance avec Pontis? Qu'importe au roi! Quelle idée lui
+aurez-vous donnée? Que dira la cour?
+
+Le ton, la véhémence du jeune homme étonnèrent Crillon, tête féconde où les
+germes en soupçon trouvaient un aliment facile, une croissance rapide.
+
+--Comme vous dites cela! répliqua-t-il avec lenteur en épiant d'un oeil
+pénétrant le visage d'Espérance, sur lequel le blanc et le vermillon se
+succédaient sans relâche, comme les flots de la marée pendant l'orage. Si
+j'eusse pu deviner que vous vous cachiez si soigneusement du roi, ma langue
+n'est pas à ce point vagabonde que je n'eusse pu la retenir.
+
+--Je ne me cache pas, monsieur, mais....
+
+--J'ai été indiscret, interrompit Crillon, Je le vois; et qui sait si je ne
+vais pas être importun.
+
+--Oh! ne le croyez jamais.
+
+--Les affaires de la jeunesse ne me regardent plus, et l'intérêt que j'y
+prends est une maladresse, n'est-ce pas? Les secrets des jeunes gens
+doivent être pour moi aujourd'hui comme ces armes qu'un vieillard ne sait
+plus manier sans se blesser ou blesser les autres. En cette circonstance,
+du moins, j'aurai fait preuve de bonnes intentions, et c'est là-dessus
+qu'il faut m'absoudre.
+
+En parlant ainsi, le chevalier se détourna, pour ne pas laisser voir à quel
+point le reproche d'Espérance l'avait blessé.
+
+--Vous m'affligez, monsieur, dit tout à coup le jeune homme ému, en me
+supposant à votre égard une défiance qui n'existe pas.
+
+--Voilà un siècle que vous ne m'avez vu, que vous n'avez chassé, paru à la
+cour. On en parle, on s'étonne.
+
+--Je fuyais le genre humain.
+
+--Pour une querelle avec Pontis! C'est donc bien grave?
+
+--Très-grave.
+
+--Pourquoi me l'avoir caché?
+
+--J'allais vous voir de ce pas et vous le dire, répondit Espérance avec une
+voix troublée, dont l'expression fit mal au chevalier.
+
+Les yeux de Crillon se portèrent avec plus d'attention de ce visage altéré
+à tous les objets environnants. Ce fut alors pour la première fois qu'il
+aperçut les domestiques travaillant à emballer, à démeubler avec une
+précipitation de mauvais augure.
+
+--Vous alliez me voir, Espérance, où donc?
+
+--Chez vous, sans doute.
+
+--On dirait plutôt que vous partez pour la terre sainte, pour l'Amérique,
+pour la Lune avec tous ces bagages, s'écria le chevalier en essayant de
+rire, dans l'espoir de faire rire le jeune homme.
+
+Mais celui-ci, sans se dérider;
+
+--Je pars, en effet, dit-il, et le principal but de ma visite devait être
+de vous annoncer mon voyage.
+
+Crillon fit un mouvement d'inquiétude; trop de symptômes depuis son arrivée
+lui décelaient une situation grave. Les soupçons commencèrent à se dessiner
+en traits plus prononcés.
+
+--C'est une plaisanterie, n'est-ce pas? demanda-t-il en prenant les mains
+d'Espérance.
+
+--Non, cher monsieur, non, mon ami, c'est une réalité, je pars.
+
+--A Venise, encore?
+
+--Non, dit Espérance avec une mélancolie profonde. J'ai tout épuisé à
+Venise, je n'y trouverais plus de chagrins nouveaux; je n'irai pas là.
+
+--Eh, mon Dieu, où donc? vous me mettez sur les épines.
+
+--Je ne sais pas où je vais, mon cher protecteur, mais ce sera loin et cela
+durera longtemps.
+
+--Un moment, un moment, répliqua Crillon après un pénible silence pendant
+lequel il avait exercé toutes les facultés de son esprit et de son coeur,
+pour deviner le motif d'une telle résolution. Si vous eussiez été à la
+veille d'un combat douteux, périlleux, je suppose que vous fussiez venu à
+moi me demander conseil, sinon assistance.
+
+--Monsieur!...
+
+--Car vous n'oubliez pas, vous ne pouvez oublier, ajouta le chevalier d'une
+voix légèrement tremblante, que dès votre arrivée à Paris je vous ai
+proposé mon amitié, mon soutien; que j'ai été au-devant de vous, moi qui ne
+me prodigue guère.
+
+--Ce souvenir est la seule consolation qui me reste, dit Espérance, troublé
+par le changement soudain qui s'était opéré dans l'accent et dans le regard
+du chevalier.
+
+--La seule consolation qui vous reste! mais où en êtes-vous donc? que vous
+arrive-t-il donc pour que vous ayez besoin d'être consolé? Oh! toute cette
+discrétion cache quelque malheur; déchirons vivement le voile: il y a une
+plaie dessous, je veux la voir! j'en ai le droit.
+
+--Monsieur... je ne sais trop moi-même.
+
+--Détour, subterfuge. Vous êtes l'esprit le plus net et la volonté la plus
+ferme que je connaisse, malgré votre masque d'Apollon. Quand un homme
+trempé comme vous pince ses lèvres, c'est pour ne pas faire la grimace.
+Quand il fait la grimace, c'est qu'il souffre! Plus un mot qui ne soit une
+réponse péremptoire. Je questionne; répondez: Pourquoi êtes-vous changé,
+pourquoi êtes-vous caché, pourquoi êtes-vous brouillé avec Pontis? Enfin,
+pourquoi partez-vous? Oh! ne vous tourmentez pas ainsi les mains avec vos
+ongles, n'essayez pas de détourner vos yeux, de crisper votre bouche! Je
+suis là, je vous tiens, je vous veille. J'attends!
+
+En disant ces mots avec toute l'autorité de son âge, de son rang, de sa
+renommée, Crillon arrêta Espérance au coin de l'allée près d'un banc, loin
+de tous les yeux, il l'assit non sans une certaine violence et se plaça à
+ses côtés.
+
+--Pourquoi partez-vous? répéta-t-il.
+
+Espérance fit un effort et dit:
+
+--Parce que je m'ennuie à Paris, monsieur.
+
+--C'est impossible. Vous êtes riche comme pas un de nous; en bonne santé,
+aimé, recherché de tout le monde, vous ne pouvez vous ennuyer.
+
+--S'il en était autrement, partirais-je?
+
+--Je vois que j'ai mal posé la question; vous êtes très-habile et essayez
+encore à m'échapper. Cela me prouve combien vous avez peu d'amitié,
+d'estime pour moi.
+
+--Monsieur! je viens de vous dire que je n'ai plus que vous au monde.
+
+--Eh! mordieu! si vous m'aimez, faites que je le voie! Vous êtes bien
+jeune, moi, bien vieux, c'est à moi de donner l'exemple du courage.
+Cependant si je me sentais blessé je vous crierais: au secours!
+
+--Ah! monsieur, l'on n'a pas toujours ce bonheur de pouvoir crier quand on
+souffre.
+
+--Ces mots s'échappèrent avec un soupir douloureux.
+
+--A d'autres, c'est possible, mais à moi, s'écria le chevalier, on peut
+tout dire; je suis Crillon, moi!
+
+--C'est vrai. Eh bien, pourquoi le cacherais-je? vous le voyez trop bien,
+je suis malheureux.
+
+--Toi, mon enfant, dit le brave guerrier avec un accent plein de tendresse.
+Espérance est malheureux, mais depuis quand? reprit-il avec un redoublement
+de défiance.
+
+--Oh! la date ne fait rien, chevalier.
+
+--Il n'y a pas longtemps encore tu rayonnais.
+
+--Ce temps est passé; mais n'en parlons plus. Les chagrins sont une part de
+la vie. La vie nous est imposée: bonne ou mauvaise, il la faut prendre.
+Quand j'étais heureux, je n'ai point poussé des cris de joie, pourquoi
+aurais-je aujourd'hui une douleur bruyante? Non. Seulement, les accès
+peuvent me trouver faible, et je ne veux me donner en spectacle à personne.
+Voilà le motif de mon départ.
+
+Crillon secoua tristement la tête.
+
+--Espérance, murmura-t-il, le motif n'est pas celui-là.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Non, vous dis-je. Enfermé comme vous savez l'être, au besoin, indépendant
+comme vous l'êtes, vous ne seriez vu de personne à Paris. D'ailleurs, un
+voyage dans quelque terre suffirait. Mais n'oubliez pas ce que vous m'avez
+dit en commençant la confidence: Je vais loin et pour longtemps.
+
+--Pour user la douleur, chevalier.
+
+--Une douleur d'amour, peut-être, dit Crillon avec intérêt.
+
+Espérance rougit, mais il sut se contenir et répondit:
+
+--Je l'avoue, quand vous devriez me railler de cette faiblesse.
+
+--Ce n'est pas moi qui y essayerai. Je sais compatir à toutes les peines.
+J'ai été jeune; j'ai aimé, ajouta-t-il avec un affectueux sourire;
+cependant il y a du remède aux peines d'amour.
+
+--L'absence, n'est-ce pas?
+
+--Non. L'absence, au contraire, est une des tortures les plus cruelles, la
+plus cruelle après la mort. Mais on en guérit en se rapprochant de la femme
+aimée; vous, au contraire, vous me paraissez fuir cette femme, puisque vous
+partez.
+
+
+--Il est vrai.
+
+--Je ne peux supposer un moment qu'elle ne vous aime pas, c'est une
+hypothèse absurde. Serait-ce donc qu'elle est morte?
+
+--Ne m'interrogez pas, je vous prie, dit Espérance, déjà vous savez plus
+que mon pauvre coeur n'en voulait dire... N'insistez pas.
+
+Crillon, sans l'écouter, continua de rêver.
+
+--Je ne connais aucune femme d'une certaine beauté ou d'un certain rang qui
+soit morte récemment à Paris, murmura-t-il en se parlant à lui-même. Ah!
+nous oublions un genre de supplice... le mariage de celle qu'on aime.
+Mais je ne connais pas non plus de femme qui se marie, si ce n'est
+toutefois la belle Gabrielle.
+
+Espérance devint livide et se détourna vivement lorsque Crillon, sans
+intention maligne, leva sur lui ses yeux, qu'il avait tenus vagues et
+baissés pendant sa rêverie.
+
+--Ah! mon Dieu! pensa le chevalier, frappé d'une idée subite à la vue de ce
+trouble affreux soulevé par ses derniers mots.
+
+--Seigneur, dit Espérance en se levant avec précipitation, la soirée
+s'avance, il fait froid. Vous plaît-il que je commande aux valets de
+rentrer les chevaux?
+
+--Je le veux bien, répliqua distraitement Crillon, dont la main frissonnait
+en caressant sa moustache.
+
+Espérance l'entraîna vers les bâtiments; il le précédait, il le fuyait.
+Chacun de ses mouvements était heurté, fébrile; sa voix déchirait ses
+lèvres.
+
+Crillon le laissa donner quelques ordres incohérents et entra dans la
+maison, où il le guetta pour le prendre au passage. En effet, quand le
+jeune homme reparut, après avoir rafraîchi son front et rétabli la sérénité
+sur son visage, il sentit le bras du chevalier se glisser sous son bras.
+Crillon se dirigeait vers la grande salle vénitienne, où il emmena et
+enferma avec lui le malheureux Espérance, que toutes ces préparations
+n'inquiétèrent pas assez.
+
+Mais on ne se tirait pas à si bon marché des mains du brave Crillon. Ce
+dernier avait eu le temps de réfléchir, de confirmer tous ses soupçons, et
+il avait pris un parti.
+
+--Espérance, dit-il brusquement, je sais votre secret, je connais le motif
+de votre départ. La femme que vous aimez ne se marie-t-elle pas?
+
+--En vérité, répliqua le jeune homme d'une voix éteinte, vous doublez
+l'horreur de mon supplice. Je pars pour fuir une pensée mortelle et vous
+vous obstinez à me l'infliger sans miséricorde. Eh bien oui, j'aime une
+femme qui se marie, une femme qui épouse un roi. Devinez-vous! Êtes-vous
+satisfait? Aurai-je au moins le bonheur de vous faire avouer que je suis le
+plus malheureux des hommes.
+
+--Pauvre Espérance, reprit Crillon abattu. Vous aviez raison. Le mal est
+sans remède. Oh! malheureux, malheureux Espérance, à Dieu ne plaise que
+j'ajoute quelque chose à votre infortune.
+
+--Au moins vous me plaindrez, mon ami, n'est-ce pas?
+
+--S'il s'agissait d'une femme ordinaire, poursuivit le vieux guerrier, je
+ne voudrais pas éteindre en vous l'espoir. Je vous encouragerais à
+surmonter tous les obstacles. Vous me verriez ardent comme un jeune homme,
+plus ardent que vous à disputer cette femme, fût-ce à son mari. Car je vous
+aime, Espérance, et aucune folie ne me coûterait pour vous consoler. Mais
+ici, que faire? Cette femme, je ne puis que vous supplier de n'y plus
+penser.
+
+--Oui, murmura vivement Espérance, c'est une image sans corps, un rêve
+chimérique, et vous êtes trop sage pour m'encourager dans le délire. N'en
+parlons plus, je vous le demande humblement.
+
+--Cette femme, mon pauvre enfant, est aimée du roi, de mon roi, qui pour
+elle sacrifierait tout, même sa vie. Je ne puis vous aider contre le roi.
+Je ne puis songer qu'avec horreur au chagrin que lui causerait pareille
+tentative. Non... tout à l'heure encore il parlait d'elle, il la défendait,
+il m'ouvrait son coeur, et je lui ai conseillé de tout braver pour épouser
+la duchesse. Je sais que je vous déchire l'âme, mon cher enfant, mais il le
+faut. La route est tracée: c'est un sacrifice douloureux à faire.
+
+--Je l'avais fait déjà, vous voyez, interrompit Espérance, puisque je vous
+annonçais mon départ.
+
+Crillon se recueillit. Il joignit ses mains. La froide résignation du jeune
+homme, son sourire fixe, la contraction de ses lèvres annonçaient un
+désespoir violent, combattu par un courage capable de tuer l'homme en
+étouffant la douleur.
+
+--Rien à faire, dit-il encore. Quand même il ne s'agirait pas du bonheur du
+roi, quand même il me serait possible de vous aider, le voudrait-elle?
+repousserait-elle les conseils d'une ambition qui la porte au trône?...
+Et, contre l'ambition, que peut l'amour chez une femme?
+
+--Oh! que parlez-vous d'amour? s'écria Espérance ramené à son caractère par
+l'accusation si injuste que formulait sans s'en douter le brave Crillon, de
+l'amour entre la duchesse et moi! Ah! monsieur, la noble femme sait-elle
+seulement ma folie? soupçonne-t-elle mon audace?
+
+--Quoi... vous n'avez point parlé?
+
+--Jamais, dit le généreux jeune homme, jamais je n'ai parlé ni même pensé
+devant elle. Cette passion n'a jamais eu d'écho. Gabrielle aime trop le
+roi, et il mérite trop bien d'être aimé. Elle s'est donnée à lui si
+loyalement, il l'appelle aujourd'hui si loyalement sa femme! Que ferais-je
+entre eux, moi, un inconnu, un inutile, un oisif? J'irais empoisonner leur
+bonheur en y versant mes coupables pensées!... Vous dites qu'elle a de
+l'ambition. Quoi de plus respectable, seigneur? ne s'agit-il pas de son
+honneur à recouvrer, de son fils à doter? Mon Dieu! mais cette passion que
+vous avez devinée parce que mon coeur pour vous est transparent, cette
+folie deviendrait un crime abominable si la duchesse en pouvait soupçonner
+l'existence. Je pars, vous ai-je dit; mais si je pouvais croire que
+quelqu'un a pénétré mon secret, je ne partirais pas, je me tuerais.
+
+Crillon se leva, s'approcha d'Espérance, et l'enveloppa de ses bras.
+
+--Oui, partez, dit-il, mais ne faites pas le voyage en homme qui se désole,
+en homme qui se presse. Tout n'est point perdu pour vos vingt ans, pour
+votre brave coeur. Qui sait les trésors que vous garde l'avenir. Enfant! ne
+niez pas, ne vous révoltez pas.
+
+--Oh! faites-moi du moins la grâce, s'écria Espérance éperdu, de croire que
+je ne me consolerai jamais. Non, mon ami, jamais. On ne retrouve pas une
+pareille femme. Vous voulez bien, n'est-ce pas, que ce misérable coeur
+laisse saigner devant vous sa blessure? Joie ineffable! je puis donc parler
+à quelqu'un! Me voilà frappé dans ma vie, seigneur, je n'ai plus de force,
+plus de courage. Mon devoir accompli, je sens que l'âme m'échappe... Il
+y a si longtemps que je vivais par cette fibre qui vient de se rompre.
+J'aimais déjà Gabrielle quand je suis parti, vous savez... Eh bien, je
+vais partir encore; mais je n'ai plus même de larmes. Ne me consolez pas,
+c'est inutile. Comment aurais-je du chagrin? comment souffrirais-je
+désormais? Je suis mort!
+
+Crillon cacha dans ses mains son visage morne.
+
+--Enfant, dit-il, vous m'écouterez, parce que chez moi c'est un coeur qui
+parle. Je comprends que vous n'aimiez plus Paris. Quittez-le.
+
+--Et j'aurai encore la douleur de vous perdre, s'écria Espérance.
+
+--Pourquoi? dit le chevalier d'un ton calme. Vous n'aurez jamais été plus
+près de moi qu'à compter de ce départ, car je partirai avec vous.
+
+--Vous, monsieur?
+
+--Certes. Je vieillis; le roi a fait la paix, il n'a plus besoin de moi
+dans le bonheur. Vous m'aurez pour compagnon: voulez-vous?
+
+--Mais, seigneur, dit le jeune homme en regardant Crillon avec une
+admiration mêlée de stupeur, d'où vient que vous me feriez un pareil
+sacrifice, vous que les plus illustres destinées attendent, prix des plus
+glorieux services; vous qui n'avez parcouru que la moitié de votre carrière
+d'honneurs? comment me préférez-vous à la gloire?
+
+--Croyez-vous que j'aie un coeur de pierre, répondit Crillon? Je vous dis:
+souffrez avec courage, mais à la condition que je vous aiderai à souffrir.
+
+--Enfin, qu'ai-je fait pour que vous m'honoriez d'une si précieuse amitié?
+Car vous me proposez de quitter pour moi le plus grand roi du monde, et,
+j'en suis sûr, vous ne me quitteriez pas pour un roi.
+
+--C'est vrai, dit le héros embarrassé par la naïve question du jeune homme.
+Ne me demandez-vous pas la cause de mon attachement pour vous? elle est
+toute simple. Comment ne vous aimerait-on pas? Connaissez-vous mieux,
+Espérance. Vous êtes bon, vous êtes noble et vous êtes beau. Les yeux se
+réjouissent de vous voir, les âmes s'épanouissent au contact de votre âme.
+Que de rois ne vous valent pas! Ah! je ne vous ai pas aimé comme cela du
+premier coup. Non. Malgré la recommandation de votre mère... car c'est
+votre mère qui vous a adressé à moi... Rien que pour cette raison,
+Espérance, vous devriez m'aimer. Tenez, il faut m'aimer beaucoup, mon
+enfant, et vous persuader ce que vous disiez tout à l'heure par
+délicatesse, c'est-à-dire que vous n'avez plus que moi au monde. Et si je
+croyais ne pas suffire à vous consoler avec le temps... si je doutais de
+votre amitié... si je vous voyais ingrat... Non. Embrassez-moi. Mon
+coeur se fond quand je vous tiens dans mes bras.
+
+Espérance obéit. Il appuya sa tête endolorie sur cette vaillante poitrine
+et endormit sa douleur aux battements d'un coeur qui n'avait jamais failli.
+
+
+
+
+XXII
+
+LA PROPHÉTIE DE CASSANDRE
+
+
+Le temps avait marché. Toutes les forces coalisées contre Gabrielle
+grandissaient en silence. Espérance attendait que Crillon fût prêt à
+partir. Le chevalier avait fait promettre à son ami la patience et la
+résignation jusqu'à une occasion favorable.
+
+Espérance mettait son point d'honneur à ne rien trahir de ses souffrances.
+On ne parlait autour de lui que d'un voyage fort beau, fort long, qu'il
+allait entreprendre avec Jean Mocquet pour l'honneur de la science et pour
+la gloire d'ajouter quelques colonies au royaume.
+
+En attendant, le jeune homme concentrait sa douleur: il s'en nourrissait.
+Renfermé chez lui ou feignant de s'absenter pour des chasses dans les
+forêts éloignées, il disparaissait peu à peu du monde et de la cour. On ne
+le vit qu'une ou deux fois figurer dans les joyeuses fêtes du carnaval.
+
+Il avait évité soigneusement Pontis. Décidé à rompre avec le pauvre garde,
+puisque son absence devait être éternelle; il se promettait cependant de
+l'aller trouver la veille du départ, de l'embrasser, de lui pardonner; car
+cette amitié tendre n'était pas éteinte dans le coeur d'Espérance. Il
+savait, par des rapports fidèles, la douleur de Pontis depuis leur
+séparation. Rien n'avait pu consoler le garde. Son caractère avait changé
+comme son corps. Sombre, irascible, taciturne, Pontis restait couché
+pendant tout le temps qu'il n'accordait pas au service, et ces deux jeunes
+gens, naguère si brillants, si bruyants, s'étaient éteints comme des
+chrysalides.
+
+À l'intérieur, Espérance menait la même vie. Le carême touchait à sa fin,
+et comme le roi, à cette époque, habitait ordinairement Fontainebleau avec
+la cour, c'est de là que tous les matins arrivait au jeune homme le présent
+quotidien de Gabrielle. Le genre en était changé, ce n'était plus qu'une
+fleur morne et desséchée, touchant emblème d'une vie arrêtée dans son
+épanouissement. Ces témoignages de constance n'étonnaient point Espérance;
+il connaissait l'âme de cette généreuse femme. Mais, plus elle s'attachait
+à perpétuer en lui la mémoire de l'amour, plus il se croyait obligé de
+répondre par une magnanimité pareille.
+
+--Le devoir de Gabrielle, se disait-il, est de me tendre incessamment la
+main. Le mien est de fuir Gabrielle. Chacun de nous travaille ainsi au
+bonheur de l'autre.
+
+Et il persévérait dans son isolement, et il accélérait les apprêts de son
+départ. Le consentement de Gabrielle à cette séparation lui semblait acquis
+par un silence que rien n'avait rompu depuis leur dernière entrevue à la
+Chaussée.
+
+Au commencement de la semaine sainte tout était achevé. Le printemps
+venait. Les dispenses de Rouen pour le divorce, et par conséquent pour le
+nouveau mariage du roi étaient en chemin, dans la valise du courrier royal.
+Espérance avait commandé ses chevaux pour le lendemain, et, d'accord avec
+Crillon, qui, plus tard, l'eût été rejoindre, il devait seul se mettre en
+route. Une dernière fois, le pauvre exilé voulut se promener dans sa maison
+et lui faire des adieux éternels.
+
+Il avait été si heureux dans cette douce retraite; elle était parsemée des
+reliques de son amour. Partout un souvenir de Gabrielle s'offrait à ses
+yeux, se heurtait à son pied, caressait sa main. L'infatigable amie avait,
+jour par jour, fini par emplir de sa pensée la maison tout entière, depuis
+le vestibule où s'épanouissaient les orangers donnés par elle, depuis les
+dressoirs garnis des mille caprices de sa fantaisie, jusqu'aux murailles
+tapissées, jusqu'aux volières peuplées d'un monde babillard, jusqu'aux
+herbiers gonflés de plantes, jusqu'aux panoplies hérissées d'armes,
+jusqu'aux médailliers riches de merveilles, jusqu'aux casiers gorgés de
+volumes dont chacun, fût-ce un livre de science abstraite ou un traité de
+théologie, représentait pour Espérance une pensée d'amour.
+
+La biche suivait partout son maître, frottant son front velu à la main
+pendante qu'elle léchait de temps en temps. Et chaque pas d'Espérance,
+parmi tous ces monuments du passé, faisait un bruit qui amollissait son
+coeur.
+
+--Hélas! se disait-il, ce départ est bien véritablement l'image de la mort.
+Le mourant n'emporte rien de ces richesses tant aimées. Une bague, un
+portrait chéri, quelque bijou, voilà tout le bagage qui peut tenir avec moi
+dans le sépulcre. Le reste est abandonné aux étrangers. Tout ce que vivant
+il aima, ce qu'il soigna de ses mains, ce qu'il adora, éphémères idoles, il
+le laisse après lui à des gens qui manieront grossièrement ces reliques et
+les profaneraient d'un équivoque sourire s'ils pouvaient deviner le prix
+que l'ancien maître y attacha.
+
+Moi qui possède une telle quantité de ces richesses précieuses pour moi
+seul, qu'en vais-je faire? Les garderai-je avec moi sur des chariots, sur
+des vaisseaux, emballant tour à tour et déballant, ridicule voyageur, ces
+ustensiles de ma vie d'amour? Cependant j'ai appris à vivre au milieu de
+ces riens fragiles, j'en ai fait mon horizon, et ma vue souffrirait de s'en
+passer! Les laisserai-je en partant, comme le mort dont je parlais tout à
+l'heure? Mais alors il se trouvera des gens qui toucheront sans respect ce
+qu'a touché Gabrielle. Non; j'imiterai le sage qui porte tout sur lui. Je
+choisirai le plus petit joyau, la plus fine dentelle, la fleur le plus
+récemment imprégnée de son souffle, je les enfermerai sur mon coeur, et
+quand mes chevaux seront sortis, mes valets congédiés, quand je serai seul
+à la maison, un pied levé pour en partir, je brûlerai tous mes trésors à
+leur place. Les métaux se fondront avec le cristal, les marbres seront
+dévorés, les oiseaux libérés s'enfuiront; livres, meubles, étoffes
+tomberont en cendres; la maison aussi disparaîtra dans ce gouffre de feu,
+et peu de jours après, tout ce que j'ai touché, aimé, usé, sera effacé
+comme le maître dans la mémoire des hommes. J'aurai fait de tout cela un
+immense tombeau, où quelque peu de moi dormira inséparable d'une partie de
+Gabrielle.
+
+Comme il achevait de formuler cette pensée avec un serrement de coeur et
+des soupirs bien permis à une telle infortune, un léger bruit le fit
+tressaillir; il se retourna, Gratienne était devant lui, haletante, et
+s'écria joyeusement:
+
+--Dieu merci! le danger est passé!
+
+Il faudrait n'avoir jamais aimé pour ne pas comprendre l'effet que
+produisit sa présence sur le jeune homme encore palpitant d'avoir remué les
+plus douloureux souvenirs. Quelle douceur il a pour l'amant, ce visage
+souvent trivial de la confidente! Quel ange pourrait espérer un meilleur
+accueil, quand même il apparaîtrait dans toute sa beauté, dans toute sa
+gloire!
+
+Gratienne, moins belle qu'un ange, était pourtant une physionomie heureuse
+et souriante. Bien des fois le coeur du jeune homme avait tressailli au
+bruit de son pas, comme si elle eût été Gabrielle, mais jamais cependant il
+ne l'avait trouvée bonne et belle comme en ce moment. Il poussa un cri de
+joie et courut à elle les bras étendus.
+
+Gratienne lui demanda si personne n'écoutait, et sur l'assurance qu'elle en
+reçut, elle ajouta:
+
+--J'apporte une lettre de madame la duchesse, mais pour l'avoir, il
+faudrait me laisser seule un moment dans cette chambre.
+
+Et elle rougit.
+
+Espérance la regarda sans comprendre.
+
+--Comme souvent on m'a suivie, arrêtée, volée même, quand j'allais à la
+petite maison du faubourg, reprit Gratienne, j'ai caché cette lettre sous
+mes habits. Cette fois, pour me la prendre, il eût fallu me tuer, et les
+ennemis de madame n'osent pas encore assassiner en plein jour, dans la rue.
+
+Espérance remercia la courageuse fille et l'enferma. Tout en passant dans
+la chambre voisine, il se demandait avec un trouble inexprimable ce que
+pouvait renfermer cette lettre, la première que lui eût jamais écrite
+Gabrielle.
+
+--Elle est assez honnête, assez brave, pensa-t-il, pour vouloir me donner
+un témoignage palpable de l'amour qu'elle a eu pour moi. Noble imprudente,
+qui jamais ne transige avec le devoir de son coeur, elle rougirait de ne
+pas se livrer à moi comme je me suis donné à elle!
+
+Cette idée l'exalta un moment, mais la conséquence en fut triste.
+
+--C'est donc un adieu qu'elle m'envoie, pensa-t-il, l'adieu éternel. C'est
+donc fini!... Elle va donc m'ordonner de l'oublier à jamais!
+
+Gratienne rouvrit la porte, Espérance avait le front penché, les yeux
+troubles.
+
+--Voici, dit-elle en lui offrant un petit sachet brodé de soie et imprégné
+d'un de ces mystérieux parfums de l'Orient, qui font rêver de femmes et de
+fleurs.
+
+Il l'ouvrit et prit le papier qui s'y trouvait enfermé. Gratienne
+s'approcha de la fenêtre et tourna le dos discrètement pour le laisser lire
+en toute liberté.
+
+«Ami, disait Gabrielle, je sais que vous voulez partir, je sais qu'on en
+parle pour demain, et M. de Crillon l'a dit devant moi avec une sorte de
+conviction qui m'épouvante. Ce n'est pas que j'y croie, mais tout m'alarme.
+Non, je ne croirai jamais que vous partiez sans m'avoir parlé une dernière
+fois. Cependant, vous êtes assez généreux pour avoir ce triste courage.
+Vous m'aimez assez pour vous sacrifier ainsi. J'en tremble en écrivant. Ne
+faites pas cela, au nom du ciel, car vous me réduiriez à un tel désespoir,
+que j'irais chercher au bout de la terre le suprême adieu que vous me
+devez.»
+
+«Il y a demain grande chasse à Fontainebleau; vous y pouvez venir. Nous
+serons seuls. Soit que vous arriviez secrètement, soit que vous vous
+montriez, je vous attends; Gratienne vous expliquera où et comment. Songez
+que je n'accepterai aucune excuse. Une heure après votre refus, vous me
+verriez arriver chez vous.»
+
+Après avoir lu et relu, Espérance tomba dans une profonde perplexité.
+
+Jamais l'amour loyal ne s'était exprimé plus clairement; jamais ordre plus
+net n'avait été donné par un maître plus légitime. Désobéir, c'était
+risquer de compromettre une femme dont la bravoure en ses moments
+d'exaltation ne connaissait pas de limites; obéir, n'était-ce pas risquer
+plus encore?
+
+Telle fut la thèse que le malheureux Espérance creusa laborieusement
+pendant de longues minutes qui semblaient des heures à Gratienne.
+
+Il se disait que Gabrielle avait le droit d'exiger ce dernier adieu, que le
+moyen proposé était facile; quand sans se cacher, on arrivait à une
+entrevue sans danger même sous les yeux des plus cruels ennemis de
+Gabrielle. D'un autre côté, quelle signification aurait une entrevue
+publique. À quoi bon rechercher ces poignantes douleurs qui n'ont pas le
+droit de se produire? Dans quel but Gabrielle ordonnait-elle à son amant de
+subir la torture sans pousser un soupir, sans verser une larme? Était-elle
+à ce point sûre d'elle-même qu'elle voulût affronter une pareille
+souffrance? L'héroïsme n'était-il pas suffisant? Refuser la femme qu'on
+adore lorsqu'elle s'offre à nous; la supplier d'oublier l'amant pour ne
+songer qu'à sa fortune et à son fils, n'est-ce point assez pour satisfaire
+au devoir? Fallait-il y ajouter la douleur de contempler cette femme aux
+bras d'un autre? Voilà pourtant le spectacle qu'Espérance irait chercher à
+Fontainebleau.
+
+Dans l'autre hypothèse, c'est-à-dire en refusant l'entrevue,
+qu'arrivait-il? Gabrielle se compromettrait peut-être. Peut-être
+n'attendait-on qu'une fausse démarche d'elle pour l'accabler? Aimante,
+vaillante, capable de tout, elle arriverait en effet chez Espérance. Et
+surprise en un pareil rendez-vous elle était bien perdue.
+
+--Non, lui dit la raison, elle ne fera pas cela. D'ailleurs, il dépend de
+moi qu'elle ne le fasse pas. J'aime mieux mourir que d'aller froidement à
+Fontainebleau et réciter devant témoins des adieux ridicules. Quant à un
+entretien secret, la mort est peut-être au bout. Je n'irai pas à
+Fontainebleau. L'égoïsme à deux m'en fait un impérieux devoir.
+
+Mais serai-je assez sot, assez lâche pour lui dire que je n'irai pas?
+Provoquerai-je par fanfaronnade une générosité insensée, dont le résultat
+ruinerait la noble créature? Non. Ce départ que j'avais fixé à demain, je
+l'effectuerai ce soir même. À peine Gratienne sera-t-elle hors d'ici, que
+j'en sortirai, derrière elle. Au moment où elle rendra ma réponse à
+Gabrielle, j'aurai fait cinquante lieues; au moment où Gabrielle m'attendra
+à Fontainebleau, je serai sorti de France; au moment où elle aurait la
+magnanimité de me venir chercher chez moi, comme elle dit, la maison sera
+un monceau de cendres déjà froides; le maître sera un souffle, une ombre,
+une fable. Gabrielle ne trouvera plus même un prétexte pour se faire tort.
+Allons! voilà comment peut agir un homme, voilà comment l'on peut sauver
+une femme. C'est décidé, c'est fait. Gratienne! dit-il.
+
+Gratienne s'approcha, le coeur oppressé par cette longue attente qui lui
+semblait un mauvais témoignage de l'empressement d'Espérance à satisfaire
+sa maîtresse.
+
+--Ma bonne Gratienne tu disais vrai tout à l'heure. Les périls sont grands
+autour de nous; mais nous y sommes habitués. J'irai à Fontainebleau: j'irai
+demain. À quelle heure Mme la duchesse préfère-t-elle m'y voir?
+
+--Si vous venez pour la chasse, ce sera le matin, et l'on saura, au retour,
+trouver l'instant de vous faire parler à madame.
+
+--Le soir, j'aurai gagné plus de temps, pensa Espérance, et il ajouta:
+
+--J'aime mieux le soir, Gratienne.
+
+--Madame l'aimera mieux aussi. Après le souper, elle sera souffrante, elle
+se retirera, elle sera tout à fait libre.
+
+--Mais comment pénétrerai-je au château?
+
+--Cela me regarde. Soyez, une heure après la nuit tombée, au pied de
+l'escalier à vis, dans la cour Ovale. L'on soupera, nul ne vous peut
+remarquer à ce moment. Je vous conduirai à l'endroit choisi par madame.
+
+--C'est convenu, dit Espérance. La nuit vient à six heures, je serai à sept
+au pied de l'escalier à vis.
+
+--Bien, monsieur. Je pars joyeuse, plus légère qu'en arrivant.
+
+--La duchesse, tu ne m'en parles pas, dit Espérance avec mélancolie.
+Toujours belle, toujours florissante, n'est-ce pas?
+
+Gratienne secoua la tête.
+
+--Si vous l'aviez vue écrire cette lettre, répliqua-t-elle, vous eussiez
+mis moins de temps à me rendre la réponse.
+
+--Oh! ne crois pas que j'aie hésité, dit Espérance remué jusqu'au fond du
+coeur. Ne comprends-tu pas toutes mes craintes? Enfant! sache que sa vie
+dépend d'une imprudence que je lui laisserais commettre.
+
+--Je le sais, et c'est pour cela que mon coeur battait si fort en apportant
+ce billet. C'est une preuve, ce billet, une preuve mortelle.
+
+--Rassure-toi, dit Espérance avec une émotion qui brisait sa voix et
+faisait trembler sa main, la preuve ne fera mourir personne.
+
+Il alluma une bougie d'un candélabre, et, après avoir baisé passionnément
+la lettre sur tous les endroits qu'avait pu toucher la main de Gabrielle,
+il brûla le papier, en broya les cendres dans ses doigts.
+
+--Tu diras tout ce que tu as vu, Gratienne, reprit-il, et tu répéteras tout
+ce que j'aurai dit.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--J'aime Gabrielle jusqu'à la mort; retiens bien cela Gratienne.
+
+--Oh! oui, je retiendrai cela, moi qui le pense presque aussi tendrement
+que vous le dites.
+
+--Et, quoi que je fasse, Gabrielle doit se dire: Il l'a fait par amour pour
+moi.
+
+--Mais que ferez-vous donc? s'écria la jeune femme épouvantée de l'accent
+avec lequel ces paroles venaient d'être prononcées.
+
+--Je le dirai demain soir à la duchesse, se hâta d'ajouter Espérance
+honteux de s'être laissé entraîner au bonheur d'envoyer un si tendre adieu
+à celle qu'il ne voulait plus revoir.
+
+Gratienne, calmée par cette réponse, sourit et se dirigea vers l'escalier.
+On eût dit qu'il ne pouvait se décider à la laisser partir:
+
+--Tu vas bien souffrir cette nuit pour retourner ainsi à Fontainebleau, dit
+Espérance, il fait froid. La litière va lentement. Je gage qu'elle met sept
+heures à faire le trajet.
+
+--Je dormirai en route, trop heureuse de rapporter demain matin une réponse
+qui réjouira le coeur de ma maîtresse.
+
+Elle partait. Espérance la retint et courut au coffre de sa chambre.
+
+--Que cherchez-vous, dit-elle?
+
+--C'est aujourd'hui la première fois que tu m'apportes une lettre d'elle,
+murmura le jeune homme, j'ai le droit de te payer cette bienvenue.
+
+Il lui mit dans la main un collier d'émeraudes dont la richesse arracha un
+cri d'admiration à Gratienne.
+
+--Mais, monsieur, je n'oserai jamais porter cela! s'écria-t-elle.
+
+--Ces émeraudes! ce sont mes couleurs, dit-il en souriant. Je m'appelle
+Espérance! souviens-toi de moi.
+
+En parlant ainsi il l'embrassa. Ce baiser, ce présent, avaient, malgré les
+efforts d'Espérance, une solennité qui laissa Gratienne plus défiante que
+jamais, et elle se disposait à lui en demander l'explication, quand trois
+coups, frappés d'une certaine façon, retentirent à la porte.
+
+--C'est l'intendant qui m'appelle, dit Espérance, il faut que ce soit
+quelque chose d'important.
+
+Gratienne se blottit derrière un rideau, Espérance entr'ouvrit la porte
+pour demander de quoi il s'agissait.
+
+
+--Seigneur, une femme vient d'arriver, dit tout bas l'intendant, elle veut
+vous parler.
+
+--Son nom?
+
+--Elle a refusé de le dire.
+
+--Je n'ai affaire à aucune femme, congédiez-la.
+
+--Elle insiste beaucoup trop, seigneur, et c'est une étrangère qui
+s'exprime mal et comprend mal aussi. J'ai pu saisir seulement qu'elle
+appelle monseigneur, Speranza.
+
+Le jeune homme tressaillit.
+
+--Une femme petite, brune, vive, dit-il.
+
+--Oui, seigneur, très-vive.
+
+--Renvoyez, renvoyez vite! s'écria Espérance en poussant dehors
+l'intendant.
+
+Mais celui-ci s'arrêta à moitié chemin dans l'escalier, la femme qu'il
+allait congédier lui barrait le passage. Elle avait forcé les deux valets
+de garde et montait résolument chez Espérance en dépit des instances et des
+efforts de trois personnes.
+
+--Madame, dit enfin l'intendant furieux, vous avez entendu l'ordre de
+monseigneur?
+
+--Dites-lui qu'il y va de sa vie! répliqua l'étrangère en continuant
+d'avancer.
+
+Et, haussant la voix de façon à être entendue d'Espérance, qu'elle savait
+être derrière la porte, elle ajouta en toscan:
+
+--Et d'une autre bien plus précieuse pour vous, Speranza!
+
+Ces mots, prononcés avec une intonation funèbre, n'admettaient point de
+résistance. Espérance remit Gratienne à l'intendant, avec ordre de la
+conduire dehors par l'escalier dérobé. Et, pour accélérer le départ de
+celle-ci qui hésitait, faute du comprendre:
+
+--Va donc, s'écria-t-il d'une voix sourde, sinon tu es perdue!
+
+Puis, fermant la porte, il s'élança sur le palier à la rencontre de la
+femme qui gravissait la dernière marche, et que sa présence arrêta
+aussitôt.
+
+--Voilà une audace étrange! dit-il en italien. Avez-vous perdu le sens,
+Leonora, pour oser vous présenter chez moi?
+
+--Speranza, interrompit l'Italienne, est-ce que vous avez eu l'imprudence
+de répondre par écrit à la duchesse?
+
+Espérance sentit son coeur défaillir à cette terrible question.
+
+--Si vous avez écrit, ajouta rapidement Leonora, reprenez la lettre; il en
+est temps encore.
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, balbutia-t-il fort pâle.
+
+--Je dis que si Gratienne porte sur elle un écrit de vous, elle, la
+duchesse et vous, vous êtes perdus tous trois! Rappelez-la donc, s'il en
+est ainsi, et brûlez votre lettre comme vous venez de brûler celle de la
+duchesse, dont la fumée plane encore sous cette voûte.
+
+--Un nouveau piège, n'est-ce pas? murmura Espérance partagé entre la
+défiance et la terreur.
+
+Leonora gravement:
+
+--Depuis Villejuif j'ai suivi Gratienne, je l'ai vue entrer chez vous; il
+ne dépendait que de moi de la saisir, de l'empêcher d'arriver jusqu'à vous
+ou d'intercepter son message. Gratienne vient de sortir, nos agents sont au
+dehors, elle ne ferait point cent pas sans être arrêtée avec votre lettre!
+Voila pourquoi je vous dis: rappelez Gratienne, Speranza. Me
+comprenez-vous? Est-ce un piège?
+
+Espérance ne trouva rien à répondre. L'argument était écrasant; son air
+abattu prouva qu'il était persuadé.
+
+--Allons, tant mieux, continua Leonora, voyant qu'il restait immobile. Vous
+n'avez pas écrit, tant mieux. Mais j'ai d'autres choses à vous dire;
+recevez-moi chez vous ou dans le jardin, comme il vous plaira; je ne puis
+parler ainsi sur l'escalier.
+
+En achevant ces mots, elle redescendit. Espérance la suivit, dompté,
+stupéfait.
+
+Lorsqu'ils furent dans le jardin et que le jeune homme eut pris le temps de
+se remettre en garde contre la nouvelle attaque qu'il prévoyait:
+
+--J'écoute, dit-il, non sans être étonné de votre équivoque démarche, mais
+j'écoute.
+
+--Jamais, répliqua Leonora, vous n'avez eu plus besoin de votre attention.
+Speranza, quoi que soit votre désir de me trouver en défaut, pénétrez-vous
+du sens de mes paroles. Figurez-vous que c'est une prophétesse antique qui
+vous parle.
+
+--Je vous savais déjà devineresse, interrompit ironiquement Espérance;
+antique, je l'ignorais.
+
+--Pour l'amour du Christ, ne raillez, pas. Depuis notre dernière entrevue
+vos ennemis ont fait des progrès rapides, immenses. Ils sont arrivés au but
+de leur ambition et touchent à celui que s'était proposé leur vengeance. Un
+avenir trop prochain vous fera comprendre mes paroles forcément obscures
+aujourd'hui. Speranza! depuis longtemps j'entends dire que vous allez
+partir et vous ne partez pas. De chez moi je surveille chaque jour vos
+indécisions, je vois faire et défaire mille fois les apprêts destinés à
+tromper des yeux moins clairvoyants que les miens. Aujourd'hui, plus de
+délai possible. Tout touche à l'événement. Speranza partez!
+
+Elle avait parlé avec tant de solennité, d'autorité douce, sa parole était
+si vibrante et si affectueuse à la fois, toute sa personne respirait une
+émotion si vraie ou si bien jouée, que le jeune homme en fut touché trop
+profondément pour le dissimuler.
+
+--Mais je pars demain, vous le savez bien, vous qui savez tout,
+répondit-il. D'ailleurs, ce conseil, quel sentiment vous le dicte? Ce que
+j'ai vu de vous me permet de suspecter même vos services.
+
+--C'est vrai, dit-elle tristement; mais oubliez mes actes et n'observez que
+mes paroles. Souvenez-vous que j'ai commencé par vous aimer!...
+
+--Allons donc! l'hypocrisie est une de vos armes les plus dangereuses. Plus
+vous enveloppez de miel vos perfidies, plus je me défie. Henriette aussi
+m'a aimé... Quant à Leonora, il me suffit pour l'apprécier d'avoir vu à
+l'oeuvre Ayoubani.
+
+--Oh! murmura l'Italienne avec colère, l'oeuvre d'Ayoubani n'était pas
+dirigée contre vous; Ayoubani travaillait pour elle-même... contre...
+Mais, à quoi bon trahirais-je mes secrets; vous ne me croyez pas?
+
+--Non! dit résolument Espérance.
+
+--Speranza! interrompit Leonora, que cette nouvelle insulte si méritée fit
+bondir comme un coup de fouet, je vous ai prouvé tout à l'heure du
+dévouement en laissant arriver ici et sortir librement Gratienne....
+
+--Vous ne m'avez rien prouvé du tout. Il peut entrer dans vos vues de
+paraître généreuse à huit heures du soir pour mieux m'égorger à minuit.
+
+--Maudite que je suis! s'écria-t-elle en déchirant avec fureur le mouchoir
+qu'elle tenait à la main. Eh bien! je t'ai dit tout à l'heure de partir, je
+te le répète, je t'en supplie, je t'en conjure. Chaque minute que tu passes
+en ce pays t'enlève une année d'existence. Speranza, tu ressembles à ces
+oiseaux brillants, téméraires, qui ont suspendu leur nid aux plus beaux
+roseaux des fleuves. Un jour l'orage s'allume, les eaux bouillonnent...
+le roseau déraciné roule englouti. Pars, Espérance; pars sans regarder en
+arrière... je ne puis t'en dire davantage. Dieu m'est témoin que je
+donnerais la moitié de mon sang pour te sauver!
+
+--Je comprends vos allusions, dit froidement Espérance. Ce roseau menacé,
+c'est la duchesse, n'est-ce pas?
+
+--Oui!
+
+--Qu'ai-je de commun avec la duchesse?
+
+--Il serait trop grossier de me nier, à moi, l'intérêt que tu portes à
+cette femme, à moi qui sais tout! Cette femme est perdue, te dis-je, rien
+au monde, rien ne pourrait plus la sauver. Fuis-la, si tu ne veux
+t'ensevelir sous ses ruines.
+
+--Rien ne la sauverait, dites-vous, oh! j'espère que si, répliqua Espérance
+avec une sardonique douceur, ce qui la perd, c'est sa malheureuse ambition.
+Est-ce qu'on ne la sauverait pas, dites, si elle renonçait au trône?
+
+--C'est le seul moyen, je l'avoue.
+
+--Ah! pauvre démon, ta ruse est éventée, s'écria Espérance triomphant, tes
+grands mots cachaient de bien pitoyables mystères. Si tu veux m'épouvanter,
+trouve autre chose: voici le moment de m'ouvrir ta boîte à secrets!
+
+--Assez! répliqua Leonora d'une voix sourde en serrant fortement le bras
+d'Espérance. J'en ai trop dit peut-être. Peu de mots, grands ou petits,
+vont désormais sortir de ma bouche; je prie le Seigneur de les faire
+pénétrer jusqu'à ton coeur endurci. Pars! ne revois jamais Gabrielle! Pars
+plus rapidement que la flèche. Mais ton oreille est sourde, ton coeur est
+fermé, tu continues à rire. Fais donc ce que tu voudras; cours où ta
+destinée t'entraîne; seulement, à l'heure fatale rappelle-toi tout ce que
+je t'ai dit; tu l'auras voulu! Tombe et ne m'accuse pas. Adieu!
+
+En parlant ainsi, elle s'enveloppa dans sa mante avec un désespoir sauvage
+et s'enfuit à grands pas, laissant Espérance troublé, malgré son incurable
+défiance.
+
+--Qu'il y ait un danger sur Gabrielle, c'est possible, se dit-il après une
+longue nuit de réflexions. Mais si ces monstres coalisés m'invitent à
+partir, c'est que ma présence pourrait porter secours à la duchesse.--Et,
+dans l'autre cas, si Leonora, ce que je n'admets pas, a été sincère, si
+réellement Gabrielle est menacée, je serais un lâche de me mettre à l'abri.
+L'Italienne dit oui, l'Indienne dit non... Que dit Espérance?
+
+Espérance sera demain soir à Fontainebleau.
+
+
+
+
+XXIII
+
+OÙ PONTIS TROUVE L'OCCASION PROMISE
+
+
+La journée d'attente parut mortelle à Espérance, mais trop d'intérêts
+étaient en jeu pour qu'il commît l'imprudence de devancer l'heure fixée par
+la duchesse.
+
+Il partit vers midi de Paris, après avoir fait ses adieux à toute sa maison
+et distribué des gratifications à ses meilleurs serviteurs. Il ne laissait
+que le concierge et deux jardiniers, bien décidé à revenir vite, aussitôt
+après son entretien avec Gabrielle, pour exécuter le projet formé la veille
+de ne laisser derrière lui aucune trace de son passage.
+
+Il devinait bien qu'on devait le suivre; mais qu'y faire? La ruse n'était
+pas possible avec des ennemis comme Leonora, comme Henriette. Ne pas ruser
+et aller brutalement au but devenait le meilleur système.
+
+La tactique d'Espérance se composait d'un mélange de ses deux projets.
+Demeurer peu de temps à Fontainebleau, s'y bien cacher et avoir déjà
+disparu au moment où l'on annoncerait son arrivée.
+
+Quant à la route à suivre, pas de feinte. Il allait en ville; Fontainebleau
+se trouve sur le chemin.
+
+À sept heures du soir, il faisait nuit, le temps était sombre, chargé,
+froid. Tous les habitants de la ville, rentrés chez eux, soupaient et se
+chauffaient. On voyait aller des lueurs derrière chaque vitre, tandis que
+les portes commençaient à se barricader.
+
+Espérance connaissait Fontainebleau en détail. Pas un arbre de la forêt,
+pas un détour du château ne lui avait échappé. Il avait tant de fois
+parcouru, chasseur ou promeneur privilégié, ses bois et ses galeries! Il
+savait aussi mieux que personne les heures de jeu, de repas, d'assemblée,
+et les habitudes de la maison royale.
+
+Il se glissa sans être vu par la cour des cuisines; un grand mouvement de
+valets s'occupant des offices lui permit d'arriver au pied de l'escalier à
+vis dans la cour ovale. Et son regard aperçut dans l'ombre la forme
+inquiète de Gratienne à une fenêtre du rez-de-chaussée.
+
+Elle surveillait depuis quelques moments, et rien ne lui avait paru
+suspect. Elle conduisit donc Espérance avec une parfaite sécurité jusqu'à
+sa chambre à elle, pour lui donner les dernières instructions.
+
+Le moment était favorable, une bruine fine et froide couvrait le vague
+horizon des cours mal éclairées. En ces temps d'économie, les trois quarts
+au moins de l'immense château étaient obscurs ou inhabités, et le roi
+avait concentré dans un même quartier tous ses hôtes pour épargner des
+frais à sa cassette et de la fatigue à ses gens de service.
+
+Gratienne annonça donc à Espérance qu'elle allait le mener chez la
+duchesse, qui, pour plus de sûreté, l'attendait dans son appartement. Et le
+voyant se récrier, elle ajouta que Gabrielle, après avoir tenu conseil,
+était persuadée que nulle cachette dans tout le château n'était plus
+sacrée, mieux défendue et plus naturellement gardée par elle-même.
+D'ailleurs, pour se donner une liberté plus grande, elle allait feindre de
+se trouver fatiguée, malade, et par conséquent devait demeurer au logis.
+Espérance ne fit pas d'objection, il enfonça son chapeau sur ses yeux et
+suivit Gratienne, le coeur moins touché de crainte que palpitant d'émotion
+à l'idée qu'il allait revoir Gabrielle.
+
+Nous l'avons dit, sept heures venaient de sonner. Tout se fermait au
+château. Les immenses quartiers de chêne brûlaient dans les cheminées. Le
+souper du roi cuisait aux broches, et la table était mise.
+
+La chasse ayant fini un peu tard, le roi venait seulement de se débotter.
+Il se faisait beau pour paraître avec avantage au milieu de ses convives.
+Tandis que ses valets de chambre l'habillaient galamment et parfumaient sa
+barbe, il s'entretenait avec Zamet, debout, respectueusement, à l'angle de
+la cheminée, en face du fauteuil du roi.
+
+--Oui, disait Henri, ce que j'ai résolu, de concert avec la duchesse, sera
+d'un bon exemple pour les Parisiens. Ils verront que ceux de ma cour ne
+sont point des impies. Mme la duchesse veut aller passer à Paris les
+derniers jours de la semaine sainte; on la verra aux églises, en dévotion.
+Il est bon qu'elle prenne déjà les airs de recueillement qui conviennent
+aux personnes royales pour édifier le peuple.
+
+Zamet s'inclina. Ses yeux perçants ne quittaient point le visage du roi,
+essayant de lui arracher la suite de sa pensée.
+
+--Quant à moi, poursuivit Henri, j'ai beaucoup de travaux ici, je les
+parferai, et j'irai ensuite retrouver la duchesse, chez toi, à Paris.
+
+--Chez moi, sire?
+
+--Oui, loge-la. Ta maison est un paradis sur terre. Tu es mieux meublé que
+moi, compère Zamet, fais bonne chère à la duchesse, qui te le rendra,
+lorsqu'elle sera reine.
+
+Soit caprice de la flamme, soit ombre d'émotion voilée, on eût pu voir
+voltiger un reflet livide sur le visage du Florentin.
+
+--Ce m'est un grand honneur, sire, dit-il, et je ferai de mon mieux.
+Cependant j'avoue que j'y suis mal préparé en ce moment.
+
+--Bah! si la chère est mauvaise, on t'excusera vu le crime. Cependant nous
+allons dîner aujourd'hui en bas pour la dernière fois de la semaine. J'ai
+dispensé le page pour un repas, et mon appétit de chasseur choisit celui
+que nous allons faire. Faites entrer chez moi, La Varenne.
+
+La Varenne obéit. Plusieurs seigneurs attendaient dans la salle voisine, et
+furent admis près du roi.
+
+C'étaient, avec les principaux de la cour, le comte d'Auvergne, qui
+présenta au roi M. d'Entragues, son beau-père. Les Entragues avaient enfin
+reçu une invitation pour Fontainebleau. M. d'Entragues fut parfaitement
+accueilli du roi, malgré le fin sourire qui ne quitta pas les lèvres de ce
+dernier pendant la présentation.
+
+--Mais je ne vois point les dames, dit Henri en recherchant autour de lui.
+
+--Sire, se hâta de répondre le comte d'Auvergne, ces dames, au retour de la
+chasse, ont eu leur carrosse versé et brisé dans le Bas-Bréau; elles
+voudraient obtenir de Votre Majesté quelques heures de repos.
+
+--Elles ne dîneront pas? s'écria Henri.
+
+--Je crains fort que leur estomac n'ait souffert de la chute comme tout le
+reste, répliqua en riant le jeune homme.
+
+--Fâcheux contre-temps, dit le roi contrarié, les routes de cette forêt
+sont mauvaises, on s'y tue; espérons que j'aurai assez d'argent bientôt
+pour rendre les forêts habitables aux dames comme des jardins. Eh bien!
+j'excuse les dames d'Entragues; nous boirons à leur santé.
+
+Et voyant que plusieurs des assistants le regardaient et cherchaient à
+pénétrer sa pensée, pour en faire des commentaires, peut-être des rapports,
+
+--Heureusement, ajouta-t-il, la présence de Mme la duchesse nous
+dédommagera.
+
+Il achevait à peine, non sans avoir remarqué le nuage que ces mots avaient
+répandu sur le front du père Entragues, lorsque M. de Beringhen, le premier
+valet de chambre du roi, entra et parla bas à Sa Majesté, dont les traits
+prirent aussitôt une vive expression de contrariété.
+
+--Voilà qui s'appelle du malheur, s'écria Henri. Au moment même où
+j'annonce la duchesse, elle envoie dire que la chasse l'a brisée, qu'elle
+souffre et ne peut assister au souper. Mais n'importe, ses désirs sont des
+ordres. Allez, Beringhen, lui porter tous mes compliments de condoléance,
+et annoncez-lui, qu'après le repas, je passerai savoir de ses nouvelles.
+
+Chacun s'approcha du messager avec empressement pour le prier de se charger
+d'un compliment respectueux pour la duchesse.
+
+Pendant ce temps-là, Henri se promenait devant la cheminée en se disant:
+
+--Voilà le martyre qui commence. C'est bien fait pour moi. Henriette ne
+veut pas dîner avec Gabrielle, et Gabrielle refuse de s'asseoir à la même
+table que Mlle d'Entragues. Celle-ci a tort; je lui en dirai vertement ma
+façon de penser, elle prend trop tôt des airs d'exigence. L'autre a raison.
+Pauvre chère amie, je la rassurerai, mais comment accommoder tout cela?
+
+Le maître d'hôtel apparut flanqué de ses officiers.
+
+--Allons souper, messieurs, s'écria le roi avec d'autant plus
+d'empressement qu'il avait besoin d'étouffer un soupir.
+
+Tous les assistants le suivirent, soit en chuchotant, soit, les plus
+habiles, en analysant les causes de cette désertion des deux dames.
+
+Tandis que toute l'assemblée défilait dans la galerie, derrière les
+porte-flambeaux, un garde de service assis sur une banquette, la tête
+ensevelie dans ses deux bras que soutenait le mousquet, demeurait là, sourd
+et immobile, comme une statue. Le bruit des pas, des voix, la lumière des
+flambeaux ne le réveillaient pas.
+
+--J'espère qu'en voilà un qui dort, s'écria le roi de belle humeur. Ah!
+bonsoir, brave Crillon, c'est un de tes gardes.
+
+--Dieu me pardonne, oui, répliqua le chevalier, en s'apprêtant à réveiller
+d'un coup de poing ce furieux dormeur, qui manquait si impertinemment à la
+consigne, mais le roi l'arrêta. Il fit approcher le page qui tenait son
+flambeau à six bougies, et l'ardente clarté inonda le visage du garde.
+
+Celui-ci alors se souleva, montrant un visage ébahi, hébété, le pâle et
+désolé visage de Pontis qui, comprenant toute sa faute, se dressa comme un
+ressort.
+
+--Je connais cette figure-là, dit le roi en riant.
+
+Et tout le monde se mit à rire: ce qui produisit une sorte de huée sous le
+poids de laquelle le pauvre garçon baissa la tête avec une indicible
+expression de morne découragement.
+
+--C'est le pauvre Pontis, je ne le reconnaissais pas, tant il est maigre,
+il faut l'excuser, murmura Crillon.
+
+--Oui, oui, répondit le roi, continue ton somme, cadet; nous ne sommes pas
+en face de l'ennemi.
+
+--Plût au ciel, murmura le cadet d'un air sombre et résolu qui frappa le
+roi, et lui révéla tout ce qu'il y avait encore d'énergie farouche sous
+cette torpeur.
+
+Aussitôt que le cortège eut défilé, Pontis laissa tomber son bras et son
+mousquet, la galerie redevint obscure, le garde reprit sa place sur le
+banc, sans donner un seul regard aux splendeurs du festin, qui se faisait
+sentir par odorantes bouffées jusque dans la galerie.
+
+Le roi prit place, les convives l'imitèrent; mais en dépliant sa serviette,
+Henri trouva dessous un billet.
+
+--Oh! oh! dit-il en fronçant le sourcil, il est rare qu'un billet ainsi
+remis annonce quelque chose d'heureux à un prince. Y a-t-il conspiration
+contre mon appétit? Servez toujours.
+
+--Pas de signature, tant pis, pensa-t-il.
+
+Il se mit à lire. Un léger frisson passa sur ses épaules et contracta
+imperceptiblement ses traits, mais, se sentant observé, il acheva sa
+lecture.
+
+«Sire, disait-on, certaine dame que vous croyez seule ce soir, s'est
+arrangée pour avoir de la compagnie. Si Votre Majesté ne trouble pas le
+tête-à-tête, c'est qu'elle a trop de patience et trop peu de curiosité.»
+
+Une demi-minute suffit pour faire éclore un monde entier de pensées dans
+l'esprit troublé du roi.
+
+Ce billet faisait allusion à l'une des dames logées à Fontainebleau,
+Gabrielle ou Henriette. Évidemment, pensa le roi, à la table où je le lis
+se trouve quelqu'un qui en sait ou en devine le contenu. L'auteur peut-être
+me regarde.
+
+Le roi brûla tranquillement le papier et dit en souriant:
+
+--Bonne nouvelle. Soupons!
+
+Il essaya, en effet, de souper; mais son appétit avait disparu. Le bruit du
+festin et la volonté de paraître joyeux lui donnèrent une surexcitation à
+laquelle plusieurs de ses convives ne durent pas se tromper: rien n'était
+ordinairement plus naturel que la gaieté du roi. Cependant Henri parvint à
+sauver les apparences. Tout ce travail de sa pensée aboutit à un plan
+péniblement élaboré au milieu des rires.
+
+--On veut, se disait le roi, que je monte jaloux chez la duchesse ou que je
+demande à voir si Mlle d'Entragues est seule chez elle. L'une de ces deux
+femmes rivales prépare à l'autre une rude attaque. Mais qui sera battu?
+Moi! Et je prêterai à rire, quelque parti que je prenne entre l'une ou
+contre l'autre.
+
+Zamet, pendant toute la scène, causait avec ses voisins sans cesser
+d'observer le roi. Mais cette surveillance du Florentin était digne d'un
+pareil maître; son oeil droit, souple, savait ne rencontrer Henri qu'aux
+bons moments. Celui-ci, non moins habile, regardait tout le monde, et,
+s'occupant de tout, cherchait sur chaque visage un indice qui vînt
+confirmer ses soupçons.
+
+Le repas dura longtemps pour le pauvre prince ainsi torturé; il ne
+découvrit rien, et finit par s'en tenir à sa première idée. Le billet lui
+venait de l'une ou de l'autre des deux dames rivales. Peut-être n'avait-il
+aucune valeur, peut-être signifiait-il assez de choses pour mériter un
+éclaircissement. Mais Henri sentit si bien la gêne de sa position, s'il
+faisait une démarche décisive, qu'il se résolut à une complète immobilité.
+
+Cependant son esprit fécond, irritable quand il s'agissait des obstacles,
+ne lui permettait pas de laisser sans résultat un pareil avertissement. Au
+moins Henri se devait-il à lui-même d'approfondir la partie essentielle du
+mystère.
+
+Deux moyens s'offraient naturellement. Rendre visite à la duchesse ainsi
+qu'il l'avait promis. Nul ne s'en étonnerait. Rendre visite à Henriette,
+chacun en parlerait, ce serait un bruit, un scandale, Gabrielle ne le lui
+pardonnerait jamais, et encore, quel profit tirer d'une visite? Trouve-t-on
+chez une femme celui qu'elle veut cacher, quand la femme se défie, quand
+l'investigateur tremble de trahir sa jalousie, quand la bienséance, la
+dignité, défendent qu'on interroge, qu'on ouvre les portes? Non, une visite
+n'amènerait aucun résultat.
+
+Et puis, ce billet, lâche dénonciation, ne prouvait rien. Combien de fois
+Gabrielle et Henriette elle-même avaient-elles été calomniées? N'y a-t-il
+pas toujours dans un palais quelque serpent caché qui siffle quand il ne
+peut mordre? Le dénonciateur cette fois, comme tant d'autres, avait menti.
+
+Si, toutefois, il n'avait pas menti, que faire? On avouera que la
+discussion d'un si délicat problème n'était pas facile à conduire au milieu
+des propos interrompus d'un souper. Mais le roi n'en était pas à son
+apprentissage. Il avait mené souvent à bonne fin des négociations plus
+compliquées, et, sous le roi Charles IX, sous la reine Catherine de
+Médicis, on était à bonne école.
+
+Henri trouva son moyen en attaquant le dessert. Il se souvint que le
+logement des Entragues avait été marqué par Beringhen à l'extrémité d'un
+corridor aboutissant à l'appartement de la duchesse. Cette précaution du
+prudent Beringhen permettait au roi, en cas de besoin, d'être rencontré
+dans ce corridor sans étonner personne. Le corridor était immense, sombre
+et désert, puisque chaque appartement était desservi par son escalier
+particulier. Henri, tacticien consommé, songea que de cet endroit la
+surveillance serait commode, sûre, et ne compromettrait personne. Il ne
+s'agissait plus que de trouver le surveillant. Le choix n'était pas facile.
+
+En attendant l'inspiration, Henri s'affermit dans la résolution de ne rien
+faire d'éclatant, de ne pas même aller voir Gabrielle comme il eût pu le
+faire sans se trahir, puisque sa visite était annoncée avant la lecture du
+billet et justifiée par l'indisposition de la duchesse.
+
+Il résolut aussi de ne pas parler de Mlle d'Entragues, de paraître
+l'oublier, elle et ses côtes meurtries au Bas-Bréau; cette neutralité
+absolue commencerait par bien dérouter les espions, s'il s'en trouvait à
+table qui eussent voulu surveiller l'effet du billet.
+
+Henri, charmé d'avoir ainsi sauvé sa dignité, celle de la femme qu'il
+allait épouser, celle même de la maîtresse nouvelle, appliqua toutes ses
+facultés au choix du confident.
+
+On sortait de table, et déjà, s'appuyant au bras de Crillon, le roi allait
+raconter ses perplexités et confier l'exécution de son projet à cet ami
+fidèle; mais il réfléchit que l'emploi était au-dessous d'un pareil
+personnage, et nécessitait plus de souplesse que de chevalerie. Crillon eût
+été trop vigoureux et trop peu rusé; ce qu'il fallait en cette
+circonstance, c'était un esprit présent, un coeur résolu, un bras solide,
+tout cela dans un personnage obscur et inconnu. Les yeux du roi
+s'arrêtèrent alors sur Pontis, qui, cette fois, les épaules effacées, le
+regard brillant, se tenait à son poste quand passa le roi pour retourner à
+sa chambre.
+
+Au choc de ce regard, Henri devina qu'il tenait son homme, et s'arrêta. Se
+tournant alors vers les assistants:
+
+--Nous allons jouer, messieurs, dit-il. Laissons dormir les dames malades
+qui ont besoin de repos. Je dis cela pour vous, comte d'Auvergne. Vous
+porterez le bonsoir de ma part à votre mère et à votre soeur. Bonsoir, M.
+d'Entragues. Et je le dis aussi pour notre bien-aimée duchesse, qui part
+demain de bonne heure pour faire ses dévotions à Paris: n'est-ce pas,
+compère Zamet?
+
+--À quelle heure, demain, sire?
+
+--Vers le soir, elle sera chez toi.
+
+--Je pars donc, ce soir même, sire, pour tout préparer, afin que Mme la
+duchesse n'ait pas trop à se plaindre de mon humble hospitalité.
+
+--Va, compère. Préparez vos écus, messieurs, je me sens en veine de gagner
+ce soir, ajouta le roi avec un sourire plus mélancolique que railleur, car
+malgré lui il songeait au proverbe qui attribue bonne chance au joueur
+malheureux en amour. Ah! voici mon garde réveillé! dit alors Henri laissant
+passer les assistants, Continuez de marcher, messieurs, j'ai à consoler ce
+pauvre garçon de la bévue qu'il a faite. Allez! je vous joins.
+
+Et il s'approcha de Pontis.
+
+Tous deux étaient seuls au milieu de la galerie, un page tenait de loin le
+flambeau. Nul ne pouvait entendre. Le roi parla bas à l'oreille du garde,
+dont les yeux intelligents témoignèrent plus de dévouement que de surprise.
+
+--Tu as compris? dit le roi.
+
+--Parfaitement.
+
+--Crois-tu pouvoir réussir?
+
+--J'en réponds.
+
+--Vigilant comme un chat, muet comme un poisson!
+
+--Oui, sire.
+
+--Mais, si l'on te résiste, si l'on t'échappe; tu n'es guère fort?
+
+--Qu'on ne s'y fie pas; je suis de mauvaise humeur.
+
+--Sois prudent! Voici une clé qui t'est indispensable. Va! je ne me
+coucherai pas que tu ne m'aies rendu compte.
+
+Le roi mit une clé dans la main de Pontis et retourna jouer dans son
+cabinet.
+
+
+
+
+XXIV
+
+AMOUR
+
+
+Gratienne, dès que le moment fut venu, conduisit Espérance dans un cabinet
+tendu de damas de soie violet à larges fleurs. Les meubles étaient d'ébène
+ou d'ivoire, quelques-uns d'argent ciselé comme c'était la mode en Italie,
+à cette époque où l'art ne croyait pas s'avilir en présidant à toutes les
+utilités de la vie. Un feu de braise sans flamme brûlait dans la cheminée
+de marbre rouge portée par des cariatides blanches.
+
+La lampe d'or aux larges flancs frappés de riches sculptures, tombait du
+plafond, retenue par trois longues chaînes du même métal. C'était un
+présent de Charles-Quint à François Ier. Deux belles toiles de Raphaël et
+de Léonard de Vinci, chefs-d'oeuvre qui valaient deux fois l'or de la
+lampe, brillaient, dans leurs panneaux, de cette calme et noble fraîcheur
+de l'immortalité.
+
+Espérance jeta un regard distrait sur ces merveilles. Ce qu'il cherchait,
+c'était la tapisserie sous laquelle allait apparaître Gabrielle.
+
+Gratienne fit sonner un timbre et partit précipitamment. Bientôt un bruit
+de pas rapides fit trembler l'âme du jeune homme, une lourde étoffe bruit,
+et la portière se leva. Gabrielle accourait, les joues pâles de joie, les
+yeux, ses doux yeux! noyés d'une larme chatoyante comme une perle.
+
+Elle ouvrit ses bras en appelant Espérance et le retint longtemps sur son
+coeur sans qu'ils eussent, l'un ou l'autre, la force ou l'envie de
+prononcer un seul mot.
+
+Cependant elle prit la main de son ami, et contempla d'un oeil attendri les
+ravages que tant de douleurs avaient imprimés sur cette beauté sans rivale.
+
+Lui, la laissait penser, souriait et s'inondait du bonheur de la voir. Elle
+fut la première à rompre ce charmant silence.
+
+--Avant tout, dit-elle, n'ayez ni inquiétude ni réserve. Cet endroit, le
+plus dangereux de tous en apparence, est en réalité le seul qui soit sûr,
+car il est le seul où nos espions ne puissent pénétrer. Au-dessus de nous
+est la chambre de Gratienne. Mon appartement se trouve absolument
+débarrassé des gens de service, qui me croient au lit et soupent. Je
+n'aurais à redouter qu'une visite du roi; mais il soupe lui-même et chacun
+de ses mouvements me sera annoncé par Gratienne un quart d'heure avant que
+personne ait pu arriver ici. Si le roi montait après souper, comme il vient
+de le faire dire par Beringhen, vous auriez dix fois le temps de passer
+chez Gratienne par l'escalier qui communique à ma ruelle.
+
+--D'ailleurs, répondit Espérance en lui pressant les mains, le roi soupe
+longuement après la chasse, et je ne serai probablement plus chez vous
+lorsqu'il aura fini.
+
+--Cela importe peu, interrompit Gabrielle. J'ai tant de choses à vous dire
+que les instants, si longs qu'ils soient, nous paraîtront toujours trop
+courts.
+
+--Rien n'approche pour l'intérêt, de ce que j'ai à vous rapporter, ma
+Gabrielle. Votre rendez-vous, ne me fût-il pas arrivé hier, que je vous
+eusse, ce matin, fait demander audience.
+
+--J'avais donc raison de croire que vous ne partiriez pas sans me voir.
+C'eût été un crime.
+
+--Je ne veux point mentir. Peut-être l'eussé-je commis sans la gravité des
+avis qui me sont parvenus, Gabrielle; vos ennemis triomphent, ils n'en sont
+plus aux menaces. Ils s'apprêtent à frapper le coup décisif.
+
+--Quels ennemis? quel triomphe? quelles menaces? quels coups? dit Gabrielle
+avec un enjouement fébrile qui fit froid au coeur d'Espérance.
+
+--Pour être vague, ma révélation ne doit pas moins vous éclairer sur les
+périls qui vous attendent. J'avoue que je ne pourrais rien préciser, mais
+par cela même, j'admets tous les soupçons, toutes les craintes.
+
+--Écoutez donc, interrompit la duchesse en s'asseyant et en attirant près
+d'elle sur les carreaux le jeune homme tout frissonnant de cette caressante
+familiarité dont jamais il n'avait vu Gabrielle aussi prodigue, vous ne
+savez rien, dites-vous, vous ne pourriez rien préciser; eh bien! il n'en
+est pas de même de moi, je sais tout, et vous raconterai en détail tout ce
+vague qui vous émeut si fort. Je tremblais que vous ne vinssiez pas, vous
+si prudent, vous si délicat, vous qui n'êtes pas roi, pas chevalier, et
+qui, sous un seul de vos beaux ongles roses, renfermez plus d'honneur et de
+courtoisie que toute la chevalerie couronnée de l'univers! Mais ne nous
+égarons pas, ami; la route est longue. Écoutez donc.
+
+Espérance témoigna qu'il écoutait de toute son âme.
+
+--L'ennemi qui vous effraye, dit Gabrielle en se tournant vers lui, face à
+face, les yeux plongeant dans ses yeux, la main lui imprimant chaque
+émotion avec chaque parole, cette ennemie redoutable, c'est Mlle Henriette
+d'Entragues; elle menace mon avenir, n'est-ce pas? elle a des vues sur le
+roi; elle arrive à grands pas, voilà ce que vous vouliez me dire?
+
+--Mais oui... et n'en faites pas si bon marché, duchesse! Oui, elle
+arrive au but!
+
+Gabrielle, souriant avec mépris:
+
+--Elle est arrivée, dit-elle. Il y a trois nuits, le roi l'a honorée d'une
+visite, et elle l'a honoré de ses bonnes grâces. Ils se sont honorés tous
+deux, je vous assure. Vous frémissez; regardez-moi. Je ris de pitié. Oui,
+l'honneur a été réciproque, et vraiment la chose s'est loyalement passée.
+L'un a bien acheté, l'autre a bien vendu. Quoi de mieux en affaires? Le roi
+a payé cent mille écus et une promesse de mariage la vertu farouche de la
+belle Entragues. C'est pour rien. Riez donc, mon ami, riez donc!
+
+Espérance pâlit de colère et voulut s'écrier.
+
+--J'ai vu Sully compter l'argent, continua Gabrielle, on m'avait cachée
+derrière une fenêtre, en face; je me suis donné ce plaisir. Le ministre
+avait réuni la somme en grosses pièces, il l'avait suée cette somme, et le
+pauvre financier, pour tâcher d'émouvoir les entrailles du maître, eut
+l'idée de couvrir tout un plancher de ces écus. Une immense jonchée! ils
+faisaient l'effet d'un million. Le roi vint, mandé par son ministre pour
+délivrer la quittance, et celui-ci lui montra ce parquet d'argent. «Voilà
+un cher plaisir!» murmura Henri, Oui, il a dit cela... Oh! quelle que
+soit la torture réservée à une femme délaissée, elle est trop heureuse de
+pouvoir se souvenir en un pareil moment que lorsqu'on l'a prise, elle
+n'était pas a vendre!
+
+--Gabrielle! dit Espérance, l'argent n'est rien, mais cette promesse de
+mariage, vous ne m'en parlez pas. C'est le point essentiel, cependant.
+
+--À quoi bon? Et que nous importe?
+
+--Mais d'autres droits surgissant à côté des vôtres....
+
+--Allons donc! Il s'agit bien de mes droits, à présent. Supposez-vous que
+je tienne à ce que Mlle d'Entragues peut prétendre?
+
+--Mais votre fils?
+
+--Assez sur ce sujet, Espérance, je vous prie.
+
+--Gabrielle, il ne sera pas dit, que je me serai sacrifié, moi, qui vous
+aime plus que la vie, pour laisser triompher Mlle d'Entragues, quand je
+n'ai qu'un mot à dire pour la perdre. Plus de colère contre cette
+misérable, ma Gabrielle, vous lui feriez trop d'honneur; elle tombera
+honteusement comme le ver impur qui avait osé monter jusqu'à la fleur et
+qu'un souffle de vent précipite et qu'on écrase; un seul mot dit au roi,
+trois lignes d'une certaine écriture mises sous les yeux de Sa Majesté, et
+la royauté de Mlle Henriette meurt avant d'avoir éclos, la démarche est
+rude, périlleuse, peut-être; je la ferai demain.
+
+--On dirait vraiment que vous cherchez à me consoler, Espérance, répliqua
+Gabrielle avec un vif accent de dignité blessée. M'estimez-vous assez peu
+pour me croire en colère? Parler au roi! contester à Mlle d'Entragues sa
+promesse de mariage! l'attaquer pour me maintenir! Oh! voilà tout au plus
+ce que ferait une Entragues, mais moi!... Son argent, elle l'a gagné; sa
+promesse, elle l'a achetée; laissons-lui tout cela, mon Espérance, et au
+lieu de songer à mes honneurs perdus, à ma couronne brisée, au lieu de me
+vanter les moyens qui vous restent pour me conserver reine, au lieu, enfin,
+de nous souiller l'esprit et les lèvres à parler de toutes ces fangeuses
+intrigues, parlons un peu, mon noble coeur, de nous, de nos serments
+fidèles, de nos épreuves si bravement subies, reposons-nous de tant
+d'infamies en serrant nos mains loyales, en savourant nos sourires les plus
+tendres, les plus francs. Faisons plus que de sourire, mon Espérance, rions
+de nos scrupules absurdes, de notre délicatesse stupide. Oui, tandis que tu
+m'aimais et que tu partais, en pleurant, peut-être, pour me laisser pure et
+sans tache à un maître, à un époux, tandis que par respect pour la foi
+jurée, par reconnaissance, par amitié, pour tout ce qui est honnête et
+noble, en un mot, je te laissais mourir en me mourant d'amour, ces gens à
+qui tous deux nous sacrifiions notre coeur et notre sang, complotaient dans
+une ombre lâche, le sordide trafic d'un corps avili et d'un serment faussé.
+L'une vendait sa personne, l'autre sa signature. Et toi, insensé, tu te
+précipitais dans un gouffre de flammes pour épargner un soupçon au roi, tu
+acceptais l'exil et la mort pour faire légitimer mon fils, que ce roi, d'un
+trait de plume, vient de déclarer à jamais misérable et bâtard. Car enfin,
+que je meure aujourd'hui, demain Mlle d'Entragues revendiquera mon
+héritage, tu serais forcé de l'appeler ta reine! En vérité, rions, cher
+trésor de mon coeur, et que notre mépris brûle jusqu'au souvenir de ces
+misères comme ce baiser, exhalé de mon âme, va consumer en nous la duperie
+de l'héroïsme, le faux honneur de la générosité.
+
+Espérance stupéfait regarda Gabrielle. Jamais il ne l'eût soupçonnée si
+fière et si véhémente; elle l'avait entouré de ses bras, elle l'embrasait
+de son regard, de son souffle, de sa lèvre.
+
+--Amie, murmura-t-il éperdu de se sentir entraîné par cette force
+irrésistible, amie, prenez garde! Si tout ce que vous venez de dire n'est
+inspiré que par un juste ressentiment, si ce délire d'amour n'est que de
+l'indignation, si ce feu dont vous me dévorez n'est que celui de la colère,
+prenez garde! il s'éteindra trop vite, et demain vous me reprocherez ma
+faiblesse. Oh! Gabrielle, laissez-moi mourir de vous adorer. Demain
+peut-être je mourrais en vous maudissant.
+
+--Espérance! s'écria-t-elle dans une éblouissante exaltation qui imprima
+aussitôt à sa beauté un caractère de majesté surnaturelle, Espérance, je
+suis ton ange de bonheur, je suis la récompense de toute ta vie perdue; ne
+le vois-tu pas, ne le comprends-tu pas? J'ai lutté avec toi de vertu, de
+cruauté, même; j'ai tordu à belles mains ton coeur dans lequel, puisque
+Dieu me l'envoyait, j'eusse dû en dépit de tout, fondre le mien. J'ai été
+lâche, j'ai abusé de toi, au lieu de me livrer à toi comme esclave!
+
+Es-tu de marbre, ô mon amant! comme ces dieux antiques de la jeunesse et du
+génie, auxquels tu ressembles? Nos larmes, nos soupirs, nos sacrifices, nos
+souffrances, les comptes-tu pour si peu que leur prix t'en paraisse
+immérité? Eh bien, moi, je te dirai que tu ne m'aimes pas, Espérance, je te
+dirai que tu me méconnais, que tu m'outrages. Oui, tant que je t'ai écouté
+en silence, m'inclinant bassement devant tes calculs héroïques qui ne
+profitaient qu'à moi; oui, jusqu'ici, je n'ai pas été digne de ton amour,
+mais aujourd'hui je me relève, aujourd'hui je ne veux plus laisser parler
+la reine, aujourd'hui j'impose silence à la mère elle-même, c'est le tour
+de l'amante, enfin. Pardonne-moi, oh! pardonne-moi d'avoir cru un seul
+moment que mon devoir consistait à fouler aux pieds un dévouement comme le
+tien! Et quand je t'ouvre les bras, quand je te dis: Espérance, je t'aime
+ardemment! Espérance, je t'adore! Espérance, tu es le feu de mes veines, la
+source de ma vie, je ne sens plus rien en moi qui ne t'appartienne, et
+puisque tu ne veux pas me consacrer ton existence, puisque tu parles de
+mourir, donne-moi du moins le droit de mourir avec toi!
+
+Il voulut murmurer quelques mots, c'étaient pourtant des actions de grâces
+à Dieu, qui a permis qu'un tel bonheur échût en partage à de pauvres
+créatures mortelles; mais refus ou prières, elle étouffa tout de ses
+baisers, elle éteignit tout de ses larmes. Il sentit un nuage lui dérober
+la terre. Et, en effet, pendant de trop courts instants, ces deux âmes
+immatérialisées par l'amour étaient remontées au ciel.
+
+--Sois bénie, dit Espérance, ton coeur vaut le mien; oui, tu es l'ange du
+bonheur.
+
+Hélas! pourquoi n'obtinrent-ils pas leur grâce tout entière? pourquoi tous
+deux furent-ils condamnés à redescendre dans la vie? Qu'est-ce que la
+grande route poudreuse, pour qui revient du paradis étoilé?
+
+Espérance le comprit, et cette pensée amère courba son front. Déjà, rêveur,
+silencieux, il regrettait. Gabrielle, aussi brillante, aussi joyeuse qu'il
+était mélancolique, revint à lui, et l'embrassant avec une souriante
+candeur:
+
+--Oh! maintenant, dit-elle, pourquoi t'affliger seul? pourquoi penser même?
+Ce n'est plus la peine. Songerais-tu à la marquise de Liancourt, à la
+duchesse de Beaufort? À quoi bon, il n'y a plus ici que Gabrielle, ta
+femme.
+
+--Ma femme! s'écria-t-il, enivré.
+
+--Tu ne supposes pas, ajouta-t-elle avec un sourire céleste, que je puisse
+être désormais autre chose. Tout autre mariage est devenu impossible; je te
+défie de me le conseiller! J'ai donc réussi, me voilà donc heureuse, me
+voilà donc libre! Espérance est à moi, le monde est à nous!
+
+On entendit Gratienne heurter un meuble dans la chambre voisine. C'était le
+signal convenu si elle avait quelque nouvelle à donner à sa maîtresse. Les
+deux amants enlacés prêtèrent l'oreille. L'annonce d'une invasion de leurs
+ennemis ne les eût pas fait tressaillir en ce moment.
+
+--Le roi sort de table, dit Gratienne, mais au lieu de venir ici, il passe
+dans son cabinet pour jouer avec ses convives. Tout est tranquille.
+
+--Dieu soit loué, nous pouvons achever nos confidences, s'écria Gabrielle.
+Cette soirée comptera pour nous, n'est-ce pas, ami? Dieu a gardé tous les
+nuages dans son firmament. Pour nos coeurs ce n'est que rayons et azur.
+Sommes-nous heureux!
+
+--Plus bas! l'éclat de ta voix semble insulter ces voûtes! Cependant,
+j'éprouve en t'écoutant cette joie ineffable qui suit la réalisation d'un
+rêve. Je te rêvais tout à l'heure, je te possède maintenant.
+
+--Et à jamais. Tu ne contesteras plus?
+
+--J'en mourrais. Te perdre, quand je ne te connaissais pas, c'était déjà
+plus que mes forces; te perdre maintenant, impossible! Ne crains rien, tu
+ne m'entendras plus parler de devoirs, d'honneur, je ne te sacrifierai
+plus. Tu es mon bien, je le défendrais contre les anges!
+
+--Voilà ce qu'il fallait me dire à la Chaussée, mon Espérance. Que
+d'heureux jours nous avons perdus!
+
+--D'autres nous attendent, plus purs, mieux acquis, incontestables. Le roi
+t'a affranchie par sa trahison. Songe, ma Gabrielle, que tu ne peux plus
+vivre en cette cour maudite, où mille pièges sont tendus sous tes pieds
+adorés.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Tout ce que ces démons méditent, tout ce qu'ils ont déjà machiné pour ta
+ruine, le savons-nous bien, le pourrions-nous seulement soupçonner? Il
+faudrait avoir leur âme pour deviner leur esprit. Je suis venu effrayé
+t'avertir, n'est-ce pas? eh bien! me voilà tremblant, effaré, rien ne me
+rassure plus. Je ne sais comment j'ai pu vivre avec cette terreur. Un
+baiser, ma Gabrielle, un baiser, pour me prouver que ces monstres n'ont pas
+déjà fait de toi un fantôme!
+
+
+--Ce serait depuis bien peu de temps, dit-elle avec un enivrant sourire.
+Mais, oui, Espérance, moi aussi j'ai peur. Je ne te le cacherai plus: ton
+idée me soutenait; j'avais de plus la mienne. Quelque chose me répétait
+que, plus tu semblais t'éloigner, plus notre réunion était prochaine. Cela
+est si vrai, que j'ai vu sans effroi, presque complaisamment, les apprêts
+de ton départ. Je me disais que je te rappellerais à temps; que je te
+reprendrais à moi, bien à moi. Tu vois que Dieu m'a donné raison. Mais ce
+bonheur il ne faut plus le perdre; et puisque nous voilà ensemble, ne nous
+séparons plus. Espérance, ces misérables me tueront si tu ne m'emmènes pas.
+
+--Dis un mot. Quand? comment? Parle; je suis prêt.
+
+--J'ai tout préparé de mon côté. L'instinct m'a tenu lieu de politique. Je
+suis convenue avec le roi d'aller passer la semaine à Paris, chez Zamet.
+
+--Chez Zamet! N'en fais rien, s'écria Espérance, pâlissant. C'est le nid
+des vipères! n'y vas pas!...
+
+--Je le sais comme toi; oui, je sais que Zamet s'entend avec les Entragues;
+je sais qu'il est profond comme un gouffre. Mais Zamet demeure près de chez
+toi; ce voisinage m'a fait passer par-dessus toutes les frayeurs. Te sentir
+si près de moi, c'était de quoi me faire traverser un incendie: tu m'as
+donné l'exemple!
+
+--Ne va pas chez Zamet, je t'en supplie, répéta Espérance, songeant avec un
+frisson à la prédiction sinistre de l'Italienne.
+
+--J'avais promis pour demain, et je pars demain matin d'ici.
+
+--C'est promis? demanda Espérance avec un cri de désespoir.
+
+--Oh! oui, mais Gabrielle peut défaire ce que la duchesse avait résolu;
+as-tu un plan?
+
+--J'en aurai mille pour que tu n'ailles pas chez Zamet.
+
+--Tu sais donc quelque chose? dit Gabrielle avec un léger tremblement dans
+la voix.
+
+--Je ne sais rien, mais je suis sûr que si tu y vas, tu y mourras!
+
+Elle se serra frémissante sur la poitrine du jeune homme.
+
+--Oh! mourir, murmura-t-elle, maintenant! Non, je ne veux pas mourir!
+
+--Comment comptes-tu faire ce voyage de Fontainebleau à Paris? avec des
+gardes?
+
+--Non, mais les espions sont là! et le roi peut s'aviser de me faire
+accompagner. Il ne faut pas espérer de liberté avant Paris. D'ailleurs, je
+dois descendre la Seine en bateau, et trouver ma litière au port de Bercy.
+
+--Il suffit. Traîne le temps en longueur de manière à n'arriver au port
+qu'à la nuit close.
+
+--C'est facile.
+
+--Emmène Gratienne.
+
+--Toujours.
+
+--Aussitôt que la litière aura fait deux cents pas, fais arrêter sous un
+prétexte, et tandis que Gratienne occupera le cocher et les valets,
+glisse-toi hors de la litière, je serai là avec de bons chevaux.
+
+--Fort bien. Gratienne continuera, n'est-ce pas, et arrivera seule chez
+Zamet.
+
+--À qui elle dira que tu es allée faire visite en ville.
+
+--Chez ma tante de Sourdis, par exemple.
+
+--Oui, et que tu rentreras un peu tard. Cependant nous aurons gagné au
+large. J'ai deux chevaux capables de fournir douze lieues d'une traite.
+Mais... votre fils?
+
+--Oh! j'y ai pensé, dit tristement Gabrielle. Je voulais l'emmener. Mais
+ai-je le droit d'en priver son père? Le roi aime cet enfant.
+
+Tous deux baissèrent la tête, un même soupir s'échappa de leurs poitrines.
+
+--Assurément, murmura-t-elle, je commets un crime en abandonnant mon fils.
+
+--Vous aimez mieux mourir assassinée en restant à la cour, Gabrielle; vous
+pensez à votre fils et vous m'oubliez déjà!
+
+--Criminelle s'il le faut, je ne serai pas lâche, dit la duchesse en
+serrant la main d'Espérance, je suis à vous; c'était à moi de réfléchir
+avant de vous livrer ma destinée! Il est trop tard! Si le roi est juste, il
+me rendra bientôt mon enfant.
+
+--Soyez tranquille, Gabrielle, Mlle d'Entragues se chargera de vous le
+faire rendre. Ainsi, plus d'hésitation, tout est bien convenu?
+
+--Tout.
+
+--Demain soir nous verra réunis ou séparés à jamais, car je vous préviens
+d'une chose: si l'on nous arrête, je me défends! Or, se défendre contre un
+roi c'est deux fois provoquer la mort.
+
+--Nous nous défendrons, Espérance, dit avec calme la duchesse. Mieux vaut
+succomber ensemble que de languir séparés dans une prison.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, repartit Espérance touché de cette fermeté, rien
+ne nous retient plus, et nous surmonterons tous les obstacles. Les nuits
+sont longues encore. Nous arriverons à Dieppe avant que nul n'ait songé à
+nous poursuivre. Car il faudrait pour que le roi nous fit rejoindre, qu'il
+eût donné des ordres dans les six heures qui suivront notre départ: or, il
+ne le connaîtra peut-être que vingt heures après. Nous serons déjà hors de
+France.
+
+--Dieu vous entende!
+
+--Nous aiderons Dieu, mon amie. Il voit la pureté de mon coeur; il sait les
+combats que j'ai livrés à cet amour; il en connaît le dévouement
+invincible.
+
+--Dieu sait, Espérance, que vous êtes ma seule ambition et ma seule
+félicité.
+
+--Il entend le serment que je fais devant lui, s'écria Espérance, de vous
+aimer tant que mon coeur battra, tant qu'un souffle effleurera mes lèvres,
+tant qu'une goutte de sang restera dans mes veines.
+
+--A vous aussi toute ma vie, s'écria Gabrielle en passant ses bras au col
+d'Espérance, qu'elle regarda si passionnément que les larmes leur vinrent
+aux yeux et roulèrent confondues le long de leurs joues dans le solennel
+baiser dont ils scellèrent ce serment.
+
+--Mais nous voilà tout tristes, reprit le jeune homme. Pour des gens sûrs
+de leur bonheur, c'est de l'ingratitude.
+
+--Est-ce bien de tristesse, croyez-vous, que mon coeur est ainsi gonflé?
+Quelquefois on pleure de joie; mais il est un moyen assuré de tarir mes
+larmes? ne t'éloigne pas, serre-moi dans tes bras.
+
+--Demain, rien ne nous interrompra plus. Mais aujourd'hui, pardonnez-moi de
+le rappeler, Gabrielle, l'heure s'avance.
+
+--L'heure... Vous partez! s'écria-t-elle avec un accent qui fit
+impression sur Espérance.
+
+--Il le faut.
+
+--Non! non! restez! Ce n'est qu'ici, ce n'est que près de moi que vous êtes
+en sûreté!
+
+--Le roi peut venir après le jeu; ne m'exposez pas à me cacher, Gabrielle.
+Et puis, comment perdrais-je toute cette nuit, que je puis si utilement
+employer aux préparatifs de la réunion éternelle?
+
+--Oh! mon Dieu, dit Gabrielle, rêveuse, abattue, je n'avais pas pensé que
+vous dussiez partir. Quelle noire nuit!
+
+--Elle me cachera mieux.
+
+--Le vent gronde.
+
+--Il étouffera le bruit de mon pas. Rappelez vos esprits, ma bien-aimée;
+commandez à Gratienne de me faire sortir.
+
+--Oh! non, s'écria la jeune fille, qui avait entendu. Autant j'ai pu vous
+aider à votre arrivée, autant je serais suspecte en vous reconduisant.
+Prenez la clé de madame, elle ouvre toutes les portes du château, le roi
+seul a la pareille. Avec cette clé vous n'aurez besoin de personne, et
+c'est important à une pareille heure, car il se fait tard.
+
+--Entendez-vous, Gabrielle, il se fait tard. A demain.
+
+
+--Pour toujours! Espérance, interrompit-elle en l'arrêtant, passez cette
+nuit dans la chambre de Gratienne, que je garderai près de moi, et demain
+au jour....
+
+--Madame, laissez-le partir, dit Gratienne; au jour on le reconnaîtrait.
+
+--Qu'il parte donc... Mais ainsi... oh! ainsi ne le reconnaîtra-t-on
+pas malgré les ténèbres, malgré tout? Laissez votre chapeau, Espérance,
+votre manteau brodé, et endossez celui de mon intendant. Ceux qui vous
+verront passer vous prendront pour un homme à moi.
+
+--Oh! il est bien à vous, dit en souriant Gratienne, qui fut embrassée pour
+cette saillie par les deux amants à la fois.
+
+Déjà elle avait donné au jeune homme le manteau désigné par Gabrielle; et
+ainsi travesti, Espérance était méconnaissable. Plus de prétexte, il
+fallait partir! Le coeur de la maîtresse éclata en douloureux sanglots que
+les baisers de l'amant ne surent pas étouffer, et dont il se troubla
+lui-même sans pouvoir s'en rendre compte.
+
+--A demain! répétait Gabrielle, à demain! à demain! Quel chemin prend-il,
+Gratienne?
+
+--Tout simplement le corridor, et puis l'escalier, madame: plus il sortira
+naturellement, mieux il réussira.
+
+--D'ailleurs, quel obstacle pourrais-je rencontrer? je n'en vois pas de
+vraisemblable.
+
+--Ni moi, dit Gratienne.
+
+--Ni moi, dit Gabrielle.
+
+--Eh bien, adieu! à demain!
+
+Et ils échangèrent le millième baiser du départ.
+
+Gratienne, obstinée comme un chien fidèle, le tirait vers la porte par son
+manteau.
+
+Tout à coup, Gabrielle s'élança et le ressaisit encore.
+
+--Tu m'aimes, n'est-ce pas? dit-elle.
+
+--Est-ce qu'il faut que je te réponde?
+
+Elle approcha ses lèvres de l'oreille d'Espérance.
+
+--Dis-moi que tu pars heureux, ajouta-t-elle.
+
+--Si heureux, qu'il me semble que je n'ai plus rien à attendre de cette
+vie.
+
+--Moi! moi! mon amour.
+
+--Par grâce, monsieur, partez! dit Gratienne, en employant la force pour le
+séparer de Gabrielle, qui tomba défaillante dans ses bras.
+
+Le corridor était noir, un silence froid régnait partout. Espérance, muni
+de la clé, ouvrit lui-même la porte, et, après avoir écouté, observé,
+franchit le seuil d'un pas sûr et s'enfonça rapidement dans les ténèbres.
+
+
+
+
+XXV
+
+LA TREILLE DE L'ORANGERIE
+
+
+Déjà Espérance avait dépassé le corridor et commençait à descendre
+l'escalier, lorsqu'il crut entendre du bruit derrière lui.
+
+Il se retourna, et, malgré les ténèbres, vit une forme humaine se détacher
+de l'embrasure d'une fenêtre par laquelle filtrait l'insaisissable pâleur,
+non pas d'une clarté, cette nuit n'en avait pas, mais d'une obscurité moins
+noire.
+
+Espérance s'étant arrêté pour voir, l'ombre marcha de son côté, puis
+s'arrêta aussi. Inquiet alors, il descendit précipitamment, et bientôt des
+pas retentirent derrière lui aux premières marches de l'escalier.
+
+--Me suivrait-on? pensa-t-il un peu ému.
+
+Mais comme il connaissait parfaitement Fontainebleau et ses inextricables
+détours, il se flatta d'avoir bientôt perdu l'espion, si c'en était un. En
+conséquence, il doubla le pas et enfila un autre corridor qui aboutissait
+an pavillon de l'Orangerie.
+
+Un pas net, prompt et sonore sur les briques du corridor, lui annonça que
+sa piste était bien suivie.
+
+Espérance réfléchit qu'il fallait couper au plus court, gagner une porte,
+et, si on osait le suivre jusqu'au dehors, en finir avec l'ennemi. Il
+accéléra sa course en se dirigeant vers la porte qui, de l'Orangerie, mène
+à la cour des Princes. Mais là son oeil subtil aperçut la grille fermée, et
+derrière, un peloton de soldats assis dans la cour, essayant d'allumer un
+feu que la bruine éteignait malgré tous leurs efforts.
+
+--Pourquoi un poste là? pensa-t-il, ce n'est pas l'habitude. Mais je n'ai
+pas besoin de passer absolument par la cour des Princes. Commençons par
+sortir d'ici.
+
+En effet, demeurer là eût été dangereux. Il pouvait se trouver pris entre
+la grille et l'espion dont il entendait se rapprocher les pas au-dessus de
+lui dans les montées.
+
+Il se blottit dans un angle, retenant son haleine, pour laisser passer et
+examiner un peu son persécuteur. Son attente ne fut pas trompée: l'homme
+arriva courant, et passa devant lui à trois pas. Espérance avait envie de
+se jeter dessus et de l'étouffer; mais il pouvait pousser un cri, les
+soldats pouvaient entendre. Un pareil scandale dans la maison du roi
+perdait sans rémission tous les intérêts si précieux qu'Espérance
+défendrait mieux par une adroite évasion.
+
+A la faible lueur des tisons grésillant dans la cour, Espérance entrevit
+vaguement la forme de l'espion. C'était une ombre maigre, déhanchée, qui
+forçait l'allure de son pas et soufflait déjà comme un chien acharné sur un
+cerf.
+
+Espérance s'élança hors de son coin, et plein d'une idée nouvelle, il
+rebroussa chemin, tandis que l'espion, collé aux grilles, se demandait par
+où la proie s'était échappée. Remonter l'escalier, tirer la clé que lui
+avait donnée Gratienne et ouvrir la porte d'un corridor à gauche, fut pour
+le jeune homme l'affaire d'un moment. Il se trouva ainsi dans un passage
+embarrassé de charpentes dont plus tard Henri IV devait faire la célèbre
+galerie des Cerfs.
+
+Espérance referma la porte sur lui et se mit à rire silencieusement en
+songeant au désappointement de l'espion. Il savait qu'au bout de ce passage
+se trouve l'escalier qui conduit à la cour Ovale et rien ne l'inquiéta
+plus. Il reprit haleine.
+
+Tout à coup le frôlement d'une main sur les panneaux le fait tressaillir,
+quelque chose ébranle la porte; nul doute, l'espion a découvert la voie, il
+voudrait entrer: oui, mais ouvrir!
+
+La serrure crie, le pêne claque, la porte s'ouvre, Espérance sent une sueur
+froide inonder son front, l'espion a une clé aussi.
+
+Cette clé, qui ouvre toutes les portes de Fontainebleau, Gabrielle l'a dit,
+le roi seul la possède; c'est donc le roi qui poursuit Espérance, ou du
+moins quelqu'un envoyé par le roi. Il a donc des soupçons; le secret de
+Gabrielle est donc en danger. Allons, plus de résistance possible, il faut
+fuir, et fuir si vigoureusement que l'ennemi soit distancé avant dix
+minutes.
+
+Espérance reprit sa course, et disparut par l'autre issue.
+
+Mais dans la cour Ovale, encore des sentinelles. Plus de doute, tout est
+gardé; c'est un complot. L'homme détaché sur les traces d'Espérance joue le
+rôle du traqueur qui pousse la proie dans des filets ou sous la balle des
+chasseurs. Rien n'annonce pourtant que le roi veuille faire tuer Espérance;
+un seul homme n'eût pas suffi. Mais évidemment on voudrait l'arrêter, le
+reconnaître, le convaincre... Gabrielle serait perdue. À cette seule
+pensée, le sang bouillonne dans les veines de son amant.
+
+Que faire? A force de courir dans les corridors et d'ouvrir des portes que
+l'autre sait ouvrir comme lui, Espérance ne risquerait-il pas de rencontrer
+face à face un deuxième espion et d'être forcé alors au combat qu'il veut
+éviter à tout prix pour ne point aggraver l'affaire? Il sera toujours temps
+d'en venir aux coups si la situation est désespérée.
+
+Il court, cherchant les issues, et déjà il a réussi; l'espion est loin,
+plus de bruit. Son pas qui résonnait fatalement ne se fait plus entendre.
+Espérance, revenu dans ce passage noir et obstrué, la future galerie des
+Cerfs, s'arrête pour respirer, à la place même où, cinquante-huit ans plus
+tard, devait tomber Monaldeschi.
+
+Soudain une respiration bruyante, un râle plutôt qu'une haleine, retentit à
+son oreille; nul doute, l'homme est là, tout près d'Espérance, il le
+cherche dans l'ombre épaisse. Comment a-t-il pu arriver ainsi sans bruit?
+Il avance et on ne l'entend plus marcher et on sent le feu de son souffle.
+
+--Je comprends, se dit Espérance, l'espion, impatienté de m'avertir
+toujours par le bruit de son pas, a marché pieds nus; il m'entendait lui,
+et je ne le soupçonnais pas. Voilà un dangereux coquin. Plus de pitié, ou
+je suis perdu.
+
+Une main s'allonge à tâtons vers le jeune homme, frissonnant à ce contact.
+Il y répond par un coup de poing si vigoureux, que l'ennemi va mesurer la
+terre, et comme les demi-moyens ne sont plus de saison, Espérance ouvre une
+fenêtre et saute dans la terre grasse du jardin de l'Orangerie.
+
+Un bruit sourd, mat, mêlé d'imprécations lui annonce que l'espion a sauté
+aussi. Bien plus, Espérance voit briller dans le brouillard une lame
+d'épée. Le coup de poing a fait son effet: de la défensive on passe à
+l'offensive. La poursuite va se changer en lutte.
+
+L'inconnu, épuisé, haletant, humilié de sa fatigue et du coup qu'il a reçu,
+s'est décidé à en appeler aux armes. Dans ces occasions, malheur à qui se
+laisse prévenir. La victoire est presque toujours au premier des deux qui
+frappe.
+
+Sur-le-champ, Espérance conçoit un nouveau plan. A vingt pas de lui s'élève
+le mur couvert d'un treillage garni de vigne, dont Gabrielle lui a souvent
+envoyé les raisins renommés. Il escaladera ce mur, gagnera, de maille en
+maille, comme par échelons, les fenêtres d'un bâtiment qui donne sur la
+cour des Fontaines, et, une fois la, il est sauvé.
+
+Mais il faut d'abord faire cesser la poursuite de l'ennemi; cet étrange
+limier s'échauffe de plus en plus. Il gronde d'une manière effrayante,
+chaque fois que son pied nu glisse sur les terres détrempées par la pluie.
+Le moindre faux pas mettrait Espérance à la merci d'une pointe qui s'agite
+altérée de sang. Lui aussi, d'ailleurs, se sent bouillir de colère. Le
+moment est venu d'en finir. Tout en courant vers le mur, il détache son
+manteau. Puis, au détour d'une allée, il bondit de côté. L'autre, emporté
+par son élan, le dépasse: agile comme un tigre, l'amant de Gabrielle fond
+tête baissée sur l'espion qui cherche à le retrouver dans les ténèbres; il
+le renverse, le coiffe du manteau, l'y roule, l'y entortille dix fois, et
+lui brise, sous les plis mêmes de l'étoffe humide, son épée, qu'il n'avait
+pas lâchée. Espérance complète sa victoire par quelques rudes bourrades qui
+arrachent à l'ennemi étouffé des rugissements sourds, et quand il le croit
+empêtré dans les spirales du drap, il reprend sa course dans la direction
+du mur, et, crachant aux treillages, commence sa hasardeuse ascension.
+
+Mais l'autre, écumant de rage et de douleur, fend l'étoffe ou la crève du
+tronçon de sa lame, se relève sur les genoux, aveuglé, ivre, entend craquer
+le treillage sous le poids d'Espérance, veut s'élancer de ce côté, mais
+retombe embarrassé dans les loques fangeuses du manteau. Encore deux
+échelons et son ennemi touche au rebord de la fenêtre; il y porte la main,
+il va échapper.
+
+--Arrête, ou je te tue! veut crier le vaincu; mais la voix manque à son
+gosier aride, sa rage devient du délire, il arme un pistolet et le décharge
+sur le mur illuminé un moment par l'éclair de la poudre.
+
+Le fugitif s'arrête, ses mains s'ouvrent, son corps s'affaisse. Il tombe la
+tête inclinée comme l'oiseau de la branche, et son ennemi se précipite sur
+lui en murmurant, avec une joie farouche:
+
+--Sambious! je finirai par te voir en face.
+
+Il soulève le corps, approche ses yeux avides du pâle visage du blessé.
+Mais tout à coup son oeil devient hagard, ses cheveux se hérissent, ses
+mains se glacent dans le sang tiède.
+
+--Pontis! murmure une voix faible comme un souffle, comment, Pontis, c'est
+toi qui m'as tué!
+
+--Espérance! s'écrie le malheureux garde en reculant avec un accent de
+folle épouvante....
+
+--Tu m'as tué!...
+
+--Oh! mon Dieu! oh! mon Dieu!... j'ai tué Espérance; oh! mon Dieu!...
+c'est mon ami que j'ai tué... oh! mon Dieu!...
+
+Et Pontis, à genoux, s'arrachait les cheveux et se tordait les mains en
+poussant des cris inarticulés.
+
+--Tu ne m'avais donc pas reconnu, Pontis?
+
+--Il le demande! il m'accuse d'avoir voulu le tuer, moi qui l'aimais plus
+que ma vie.
+
+--Mais le roi t'a ordonné....
+
+--De suivre et de reconnaître un homme qui sortirait....
+
+--De chez la duchesse.
+
+--Ou de chez Mlle d'Entragues, car il n'était pas sûr.
+
+--Quoi! il doutait... Tout n'est donc pas perdu, s'écria Espérance en se
+soulevant avec joie. On peut donc encore sauver Gabrielle. Rien ne l'accuse
+que ma présence, allons, aide-moi. Pontis, il faut que je sorte d'ici, je
+ne veux pas qu'on me trouve, tu diras que tu m'as manqué, que j'ai fui, que
+tu ne m'as pas reconnu. Aide-moi, j'aurai la force de franchir le mur...
+Ah! ne me touche pas... je souffre trop... je ne puis faire un pas.
+Pontis, desserre-moi... laisse couler mon sang, j'étouffe!... je
+meurs.
+
+--Ne dis pas cela, ou je m'arrache le coeur à tes pieds.
+
+--Eh bien! achève-moi; prends-moi sur tes épaules, jette mon corps dans une
+citerne... Enterre-moi vivant; mais qu'on ne me trouve pas, qu'on
+n'accuse pas Gabrielle. Sauve-la, sauve-la, Pontis!
+
+--Mon pauvre ami!
+
+Et Pontis se déchirait la chair en sanglotant.
+
+--Pourquoi m'a-t-il épargné tout à l'heure, au lieu de me tuer comme un
+chien!
+
+--Ne pleure pas, ne crie pas, on viendrait. Dis-moi plutôt ce qu'il faut
+faire pour que la duchesse ne soit pas déshonorée, pour que ce démon
+d'Entragues ne triomphe pas. Cherche donc... Elle rit, vois-tu, dans ces
+ténèbres. Oh! pourquoi m'as-tu atteint, Pontis? je m'échappais, tout était
+sauvé! S'il faut que Gabrielle succombe, sois maudit!...
+
+Et le malheureux, dévoré par la souffrance, exaspéré par le désespoir,
+tendait vers Pontis des mains suppliantes. Celui-ci s'agenouillait, se
+relevait, implorait Dieu, se frappait le front des deux poings, puis se
+reprenait convulsivement à étancher les flots de ce sang généreux qui
+coulait toujours.
+
+Tout à coup il rencontra sous ses doigts tremblants la boîte d'or, cause
+première de leur querelle, de leur séparation, de la blessure d'Espérance.
+
+--Ah! s'écria-t-il inspiré par un rayon de la divine intelligence, ne me
+demandais-tu pas de sauver l'honneur de Gabrielle?
+
+--Oui, Pontis.
+
+--Et de nous venger du monstre d'Entragues?
+
+--Oh! si tu pouvais!
+
+--J'en réponds, je le jure.
+
+Espérance joignit les mains avec ivresse.
+
+--Dans ce médaillon, poursuivit Pontis, il y a une lettre d'Henriette?
+
+--Oui.
+
+--Un rendez-vous qu'elle te donnait autrefois, sans date, sans désignation
+précise?
+
+--Oui, oui.
+
+--Eh bien, ami, cette lettre est d'hier, c'est Mlle d'Entragues qui t'a
+appelé à Fontainebleau, c'est de chez elle que tu sortais tout à l'heure,
+quand je t'ai surpris. Gabrielle n'a plus rien à craindre; notre ennemie
+mortelle est prise à son piège, elle est déshonorée!
+
+--Ah! je comprends, s'écria Espérance, merci Pontis, mon frère, mon
+bienfaiteur. Pontis, je t'aime, Pontis, je te bénis!
+
+Et saisissant le garde à deux bras, il le couvrait de baisers, de larmes.
+
+--Entends-tu? dit Pontis en se relevant pour écouter.
+
+--Oui, des voix, des pas... le bruit du pistolet a réveillé du monde, et
+on vient... ouvrons vite la boîte.
+
+--Fais jouer le ressort.
+
+--Mes doigts n'ont plus de force. Qu'il faut peu de temps à Dieu pour
+briser un homme! Aide moi à appuyer... c'est ouvert, jette
+la boîte... bien. Maintenant, je puis mourir.
+
+--Tu ne mourras pas... au secours!
+
+--Chut!... je sens ta balle trop près de mon coeur. Dans cinq minutes,
+c'est fait de moi, mais Gabrielle est sauvée, Dieu est bon....
+
+Il fut interrompu par une voix qui disait au fond du jardin:
+
+--Est-ce par ici qu'on a tiré? où êtes-vous?
+
+Un homme approchait, portant un falot et se dirigeant avec hésitation vers
+l'endroit de la scène.
+
+--M. de Sully, murmura Pontis à l'oreille de son ami. Que faut-il faire?
+
+--Réponds-lui, dit Espérance, car moi, je m'affaiblis.
+
+--Par ici! répondit Pontis d'une voix étouffée.
+
+--Sire, par ici, dit Sully en éclairant l'allée noire à une ombre qui
+s'avançait derrière.
+
+--Le roi!... c'est bien, murmura Espérance. Allons, Pontis, le moment
+est venu, venge-nous!
+
+--Que personne n'entre dans le jardin! commanda Henri à son capitaine des
+gardes qui l'accompagnait et resta dehors.
+
+Et il s'approcha vivement du groupe, une épée nue sous son bras.
+
+Pontis était debout, pâle, les cheveux collés au front par la sueur et la
+pluie, taché de boue, taché de sang, sinistre à voir.
+
+--C'est toi, dit Henri troublé à cet aspect, eh bien?
+
+--L'homme est là, étendu, sire.
+
+--Blessé!... tu l'as blessé?...
+
+--Il allait m'échapper, et Votre Majesté m'avait ordonné de le reconnaître.
+
+--Qui est-ce?
+
+--C'est mon ami, mon frère, bégaya le garde dévorant les sanglots qui
+déchiraient sa gorge.
+
+Le roi frémissant se baissa vers la terre, Sully éclairait les traits
+livides du mourant.
+
+--Espérance! s'écria Henri épouvanté, c'était lui! Mais d'où sortait-il?
+
+--De chez Mlle d'Entragues qui lui avait donné rendez-vous, dit Pontis avec
+une voix claire comme un chant de victoire.
+
+Espérance se souleva, les yeux brillants de joie.
+
+--Un rendez-vous... d'elle? murmura le roi.
+
+--Lisez, sire, répliqua Pontis en lui tendant la lettre qu'il prit des
+mains d'Espérance.
+
+Sully leva son flambeau, le roi lut d'une voix sombre:
+
+«Cher Espérance, tu sais où me trouver, tu n'as oublié ni le jour, ni
+l'heure fixés par ton Henriette qui t'aime. Viens, sois prudent.»
+
+Pendant cette lecture, Espérance, ranimé, suivait chaque mouvement du roi
+avec une rayonnante avidité. Henri remit la lettre à Sully, qui ne put
+réprimer un dédaigneux sourire.
+
+--C'est bien d'elle; vous étiez dans votre droit, même chez moi, Espérance,
+dit enfin le roi profondément ému. Je vous demande pardon... Mais c'est
+du secours qu'il vous faut; nous allons, sans bruit, sans éclat, vous
+transporter....
+
+--Inutile, sire, dit Espérance, j'aime mieux mourir ici.
+
+Tout à coup l'on entendit une voix forte qui criait, à l'entrée de
+l'Orangerie:
+
+--Je vous dis qu'on a tiré de ce côté. Où est le roi?... est-ce qu'on a
+tiré sur le roi? Je veux passer pour voir le roi, harnibieu!
+
+--Crillon!... arrête, ce n'est rien, dit Henri rouge de honte en courant
+à la rencontre du chevalier, ce n'est rien, mon digne ami.
+
+Et il cherchait à l'éloigner.
+
+--Dieu soit loué, vous êtes sauf! dit avec joie le vieux guerrier, un peu
+surpris de ce mouvement du roi, qui le poussait en arrière. Mais, sire, on
+a tiré! Je vois quelqu'un étendu là-bas... qui est-ce donc?
+
+--C'est moi, moi Espérance, dit le blessé d'une voix si touchante, que le
+roi cacha son visage dans ses mains, et que Crillon, tout pâle, poussa un
+cri en s'élançant de ce côté.
+
+--Toi! toi, blessé!... Oh, mon Dieu! pauvre enfant!... À la poitrine,
+si près du coeur... Mais qui est donc son assassin?
+
+--Moi! dit Pontis, tombant à deux genoux avec un élan de désespoir dont
+rien ne saurait peindre la navrante énergie... moi, qui ne l'ai pas
+reconnu; moi, qui, pour obéir au roi, ai tué mon frère!
+
+--N'en crois rien, Crillon, s'écria le roi, déchiré par les regrets et la
+honte; je voulais seulement qu'on l'arrêtât; je n'ai pas dit qu'on lui fît
+violence.
+
+Sully montra la lettre d'Henriette au chevalier.
+
+Crillon comprit tout: l'avis mystérieux lu à table, la jalousie du roi, le
+noble dévouement d'Espérance. Et sa généreuse indignation monta comme un
+flot amer de son coeur à ses lèvres.
+
+--Ah! sire, c'est vous, répliqua-t-il en se relevant lentement, c'est vous
+qui pour vos querelles de femmes, faites tuer l'ami par l'ami!
+
+--Crillon!...
+
+--Comme eût fait le bourreau Charles IX, poursuivit le chevalier, effrayant
+de douleur et de colère.
+
+--Crillon, vous m'offensez au moment où je me justifie.
+
+Mais rien n'eût pu retenir ce torrent furieux.
+
+--Je sers donc un roi assassin! reprit le chevalier d'une voix vibrante de
+rage. J'ai donc versé tant de fois pour vous mon sang, tant de fois
+prodigué ma vie, pour qu'on m'en récompense en égorgeant ceux que j'aime...
+Sire, décidément, vous m'en demandez trop.
+
+--Mais est-ce bien Crillon qui parle... Crillon qui sacrifie son roi à un
+étranger?
+
+--Un étranger, mon Espérance?
+
+--Qu'est-il donc?
+
+--C'est mon fils!
+
+À ces mots arrachés au chevalier par une douleur surhumaine, le roi
+chancela et s'appuyant sur l'épaule de Sully ne put retenir ses larmes.
+Pontis tomba foudroyé la face contre terre, mais Espérance, souriant comme
+les anges, souleva ses bras raidis, en entoura le col du chevalier qui se
+penchait vers lui en suffoquant de désespoir.
+
+--Oh! dit-il, quel malheur de mourir au moment où l'on retrouve un tel
+père!... Mais je suis encore trop heureux, j'aurai le temps de vous
+embrasser. Père... ajouta-t-il luttant contre la mort qui déjà
+l'envahissait de ses ombres violettes, mon père... ce baiser... pour
+vous!
+
+Et il appuya ses lèvres sur le visage du chevalier. Puis, faisant un effort
+pour s'approcher de son oreille, il murmura tout bas:
+
+--Celui-ci, pour Gabrielle....
+
+Et il exhala le dernier souffle. Ses lèvres, entr'ouvertes, n'achevèrent
+point ce suprême baiser.
+
+Crillon resta un moment écrasé, sans comprendre. Mais quand il sentit que
+ce noble coeur ne battait plus, que ces yeux si doux étaient à jamais
+fermés, il se leva haletant, avec un rauque soupir, comme le guerrier qui
+arrache un fer mortel de la poitrine. Pontis, sans force et sans voix,
+gisait aux pieds de son ami.
+
+--Soldat du roi, tu as obéi au roi, tu n'es pas coupable, lui dit Crillon.
+Je te pardonne au nom d'Espérance et au mien. Aide-moi à emporter d'ici le
+corps de mon fils.
+
+Sully s'approcha, le roi fit un pas; Crillon les écarta tous deux d'un
+geste résolu.
+
+--Pontis et moi nous suffirons, dit-il.
+
+--Brave Crillon, s'écria Henri d'une voix oppressée, si tu savais ce qui se
+passe dans mon coeur....
+
+--Je le comprends, sire; votre coeur n'est pas méchant, mais le désordre
+mène au crime; votre vie d'intrigues s'écarte sans cesse du droit chemin.
+Oui, la mort de ce jeune homme est un crime ineffaçable; je vous devais mon
+sang et non celui d'Espérance. J'ai pardonné à Pontis, mais à vous, jamais!
+c'est fini entre nous!
+
+--Chevalier, dit Sully, épargnez notre maître.
+
+--Votre maître, monsieur, n'est plus le mien. Adieu!
+
+Crillon chargea dans ses bras le corps inanimé dont la tête languissante
+pendait sur son épaule: le front nu, ses cheveux gris épars au vent, l'oeil
+fixe, il s'avança d'un pas ferme jusqu'à la porte de l'Orangerie; Pontis le
+suivait, priant tout bas, et baisant les cheveux blonds d'Espérance.
+
+--Voila donc, pauvre mère, comment j'ai veillé sur ton fils, murmura le
+héros en regardant le ciel d'un oeil suppliant, comme pour y conjurer une
+ombre menaçante. Mais, maintenant, tu l'as près de toi, ton Espérance, et
+moi, je suis seul.
+
+On n'entendit plus qu'un long sanglot dans le silence, on n'aperçut bientôt
+plus rien dans la profonde nuit.
+
+
+
+
+XXVI
+
+LE DERNIER RENDEZ-VOUS
+
+
+Le lendemain on observa que le roi fut levé avant tout le monde au château.
+Lorsque les valets de chambre de service entrèrent chez lui, il était assis
+près de la fenêtre, regardant avec mélancolie les premières lueurs de
+l'aube qui bleuissaient les murs de l'Orangerie. Il se retourna
+précipitamment au bruit des pas.
+
+Son premier soin fut de demander des nouvelles de Gabrielle, et il
+s'informa en même temps si ce matin toutes choses étaient en bon ordre à
+Fontainebleau.
+
+Le valet de chambre répondit étonné que tout se trouvait dans l'ordre le
+plus parfait.
+
+--C'est qu'il m'a semblé entendre du bruit, ajouta le roi, sans laisser
+voir son visage qui peut-être eût révélé tout l'intérêt qu'il attachait à
+la réponse.
+
+--Votre Majesté aura peut-être entendu le bruit d'un carrosse, dit le
+serviteur.
+
+--Quand?
+
+--Tout à l'heure. M. d'Entragues est parti ce matin pour Paris avec ces
+dames.
+
+Le roi tressaillit. La coïncidence était assez significative entre ce
+brusque départ et les événements de la nuit.
+
+--Ah! ils sont partis? dit-il. Bon voyage.
+
+Et lisant sur les traits du valet de chambre que celui-ci ne savait rien
+autre chose de ce qui s'était passé depuis la veille, il se remit un peu et
+fit quelques tours de promenade dans son appartement, en proie à une
+préoccupation bien suspecte au serviteur curieux.
+
+Tout à coup le roi sortit et se dirigea vers l'appartement occupé par la
+duchesse; il se hâtait. Il ne voulait pas qu'aucune nouvelle du dehors
+pénétrât chez Gabrielle avant qu'il fût là pour l'expliquer sinon pour
+l'intercepter.
+
+Mais, à sa grande surprise, la duchesse était levée; ses femmes activaient
+les préparatifs du départ. Gratienne multipliait ses pas et ses ordres. Cet
+appartement silencieux et plein de mystère une heure avant, bourdonnait
+comme une ruche. Henri fit signe de la main pour arrêter des empressés qui
+couraient prévenir Gabrielle et s'achemina vers sa chambre, où il savait la
+trouver seule.
+
+Gabrielle, en habit de voyage, les fenêtres ouvertes, était appuyée sur la
+rampe de son balcon. Fraîche et belle comme jamais peut-être elle ne
+l'avait été, souriant au ciel, aux bois, aux eaux verdissantes, elle
+semblait embrasser du regard toutes les splendeurs de la nature, savourer
+en pensée toutes les douceurs de la vie, et renvoyait à Dieu autant
+d'actions de grâces qu'elle exhalait vers lui de souffles purs.
+
+Qu'il était beau, ce matin, Fontainebleau! Le magique séjour! Les brumes de
+la nuit avaient fui, dispersées devant la brise. Un groupe de petits nuages
+vermeils formait une couronne au soleil levant, Au fond de l'horizon
+enflammé se développait une large banderole de pourpre sur laquelle, déjà
+diaprées de floraisons printanières, s'étageaient les masses onduleuses de
+la forêt.
+
+Plus près, dans le parc, les marronniers arrondissaient leurs dômes verts,
+aussi réguliers, aussi doux à l'oeil que s'ils eussent été modelés et
+lissés par la main d'un géant. Enfin, sous le balcon, dans le parterre, les
+premières fleurs, humides encore, se redressaient triomphantes à la chaleur
+des feux naissants du jour. Tout, dans cette nature, riait et rayonnait,
+depuis l'édifice altier, jusqu'à l'humble brin d'herbe, comme pour effacer
+jusqu'au souvenir d'une si lugubre nuit.
+
+Gabrielle se retourna en entendant marcher, et lorsqu'elle vit le roi, son
+visage s'assombrit aussitôt.
+
+Cette nuance n'échappa point à Henri, mais il s'y attendait. Trompé sur le
+sens de la catastrophe nocturne qu'il avait réussi à cacher à tout le
+monde, il croyait fermement qu'Espérance n'était venu à Fontainebleau que
+pour Mlle d'Entragues. Il croyait par conséquent que le billet d'avis mis
+sous sa serviette était de Gabrielle; il croyait donc à la rancune, à la
+colère de celle-ci en présence d'une nouvelle infidélité.
+
+En effet, le raisonnement était logique. Si Gabrielle avait averti le roi
+de faire surveiller Henriette, c'était par jalousie. Elle était donc
+instruite de la liaison d'Henri avec cette femme, elle avait donc à lui
+faire encore des reproches, à lui qui, un moment avant, l'avait osé
+soupçonner.
+
+Se sentant coupable de ce soupçon, coupable d'infidélité, mortellement
+coupable du tragique résultat de cette intrigue, le roi arrivait chez
+Gabrielle dans une situation d'esprit facile à comprendre. Il voulait avant
+tout, empêcher la duchesse de savoir que Fontainebleau avait été
+ensanglanté; il voulait essayer de dissiper chez elle les chagrins d'une
+nouvelle déception. Il se sentait bourrelé de remords, navré de douleur,
+brûlé d'une recrudescence d'amour. Ce qu'il venait apporter à Gabrielle,
+c'était plus que l'expression de cet amour, c'était une tacite réparation.
+
+Le nuage qui couvrit un moment le front de la duchesse confirma Henri dans
+ses idées. Elle boudait, elle souffrait; il approcha d'elle les bras
+ouverts, le regard suppliant.
+
+Mais, combien Gabrielle était loin de le comprendre! Parties du même point,
+peut-être, leurs pensées avaient tellement divergé, qu'une immensité les
+séparait. Il croyait avoir un pardon à demander. Elle aussi se sentait
+coupable et demandait pardon du fond du coeur.
+
+Sa faute avait effacé toutes celles du roi. Ame loyale elle trouvait le
+talion inique. Henri eût été assez puni de perdre un pareil coeur. Quel
+surcroît de malheur l'attendait encore! Il allait perdre à jamais celle
+qui, sans amour, était pourtant la plus fidèle amie qu'il eût dans tout le
+royaume.
+
+Aussi quand elle le vit arriver, elle baissa un front chargé de repentir.
+Quand elle le vit sourire, implorer une caresse, elle se sentit autant de
+remords qu'elle avait eu d'indignation la veille.
+
+Elle que tant de bonheur attendait! elle dont la fraîche jeunesse allait
+refleurir encore au soleil d'une passion féconde, et qui, laissant derrière
+elle trahison, menaces de mort, ruine et désespoir, allait trouver la
+liberté dans l'amour, c'est-à-dire le plus splendide, le plus immense
+horizon qu'il soit donné à l'âme d'embrasser, tant qu'elle n'a pas
+reconquis le ciel.
+
+Au contraire, le roi serait abandonné, outragé, puni jusqu'à l'injustice.
+Déjà au déclin de l'âge, nulle femme ne l'aimerait plus sans ambition,
+nulle ne se souviendrait plus qu'il avait été jeune, que son amour n'avait
+pas toujours été ridicule, nulle enfin ne saurait payer dignement les
+précieuses qualités de ce grand coeur, foyer d'un soleil obscurci, dont
+Gabrielle avait eu les flammes, dont les autres ne verraient plus que les
+taches.
+
+Voilà ce qui rendit tristes ses yeux, voilà ce qui fit palpiter en elle un
+reste de tendresse, et quand le roi lui tendait les bras, honteuse,
+repentante, elle se détourna, prête à pleurer, si des larmes n'eussent
+trahi son secret, et si elle n'eût songé qu'elle se devait désormais à
+Espérance.
+
+Quant à ce dernier, à l'amant adoré devenu une ombre, quant à ce bonheur
+qu'elle croyait sentir vivre en elle, et qui déjà s'était envolé pour
+jamais, pas un soupçon, pas une inquiétude, pas un pressentiment. Vanité!
+la malheureuse femme pleurait le vivant, elle espérait le mort!
+
+Henri s'assit près d'elle, lui prit les mains, la regarda longtemps avec
+des yeux pleins d'amour.
+
+--Déjà prête à partir, dit-il, ma Gabrielle?
+
+
+_Ma Gabrielle!_ ce mot fit tressaillir la duchesse dans la bouche de celui
+à qui elle n'appartenait plus.
+
+--Vous avez bien hâte de me quitter, ajouta le roi. Voilà pourtant
+longtemps que je ne vous ai vue.
+
+--En effet, murmura Gabrielle qui fut frappée de cette idée, qu'un siècle
+tout entier avait passé en si peu d'heures.
+
+Elle rougit, elle se détourna encore comme pour donner un ordre à
+Gratienne.
+
+--Avez-vous bien reposé? Êtes-vous remise de votre malaise? continua Henri.
+J'ai cru devoir vous laisser dormir, car mon premier mouvement hier en me
+mettant à table fut de venir vous voir.
+
+Il la regardait si fixement qu'elle se sentait de plus en plus embarrassée.
+L'un et l'autre s'enfonçaient plus avant dans le chemin de leur pensée
+secrète.
+
+--Oui, Gabrielle, du moment où j'ai déplié ma serviette, hier, jusqu'à ce
+matin je n'ai cessé de songer à vous.
+
+La duchesse fit un effort que le roi remarqua bien; mais il l'attribua au
+désir qu'elle avait de ne pas laisser soupçonner sa jalousie de la veille.
+Heureux lui-même de ne pas donner suite à l'explication, il se tut.
+
+--J'ai parfaitement reposé toute la nuit, se hâta de dire Gabrielle, et me
+voilà prête à faire ce petit voyage. Avançons-nous, Gratienne?
+
+--Oui, madame, dit Gratienne, qui l'oreille aux aguets allait et venait par
+la chambre pour porter secours au besoin à sa maîtresse.
+
+--Bonjour, Gratienne, ma commère Gratienne! lui cria le roi toujours
+empressé d'entretenir des relations amicales avec une auxiliaire de cette
+importance. Comme tu es fraîche, toi; il ne faut pas te demander si tu as
+bien dormi.
+
+--Cependant, sire, j'ai été réveillée. On chasse donc la nuit dans votre
+parc?
+
+Le roi frissonna.
+
+--Qui chasse? demanda Gabrielle sans le moindre soupçon.
+
+--Je ne sais, mais on a tiré; plusieurs personnes ont entendu comme moi;
+c'était du côté....
+
+--Un mousquet, s'écria vivement le roi, un mousquet parti par accident au
+quartier des gardes.
+
+Il se sentait pâlir. Gabrielle, heureusement, ne le regarda pas.
+
+--J'ai voulu, reprit Henri, vous visiter dès le matin pour ne rien perdre
+de votre chère présence. Dites-moi,
+
+Gabrielle, savez-vous que les nouvelles de Rome sont excellentes, et que
+l'année ne se passera pas sans qu'on vous appelle la reine?
+
+--Vraiment... dit-elle avec un sourire contraint; que de bontés pour moi!
+
+--Ne les méritez-vous pas, et d'autres encore!... Y a-t-il en ce inonde
+une dignité que Gabrielle ne sache rehausser par son mérite.
+
+--Sire....
+
+--La plus belle, la meilleure des femmes, et la plus pure que l'on puisse
+rencontrer.
+
+--Sire, par grâce, interrompit-elle en se levant avec un visage empourpré
+par l'inquiétude et la confusion.
+
+--Qu'avez-vous? Modeste par-dessus tout cela.
+
+--Je ne sais, sire, pourquoi, aujourd'hui, Votre Majesté me comble ainsi.
+
+--Hélas! c'est que je vais vous perdre, Gabrielle; et l'on ne sait bien le
+prix de ce qu'on a, qu'au moment de s'en séparer.
+
+Ces paroles si naturelles, si simples, avaient un tel rapport à la
+situation d'esprit de la duchesse, qu'elle se crut devinée, et de rouge
+qu'elle était devint plus pâle qu'un lis tranché. Puis, ne voyant sur le
+visage du roi que l'expression innocente d'un regret de circonstance, elle
+garda pour elle tout le poids de l'allusion. Elle en fut écrasée, et fondit
+en larmes.
+
+--Vous pleurez, ma chère âme, dit Henri. Est-ce de me quitter?...
+aurais-je ce bonheur?
+
+--Oui, sire, je pleure de vous quitter! s'écria-t-elle, vaincue par sa
+douleur trop longtemps comprimée.
+
+--Ne partez pas alors, répliqua Henri, aussi ému qu'elle.
+
+--Impossible, sire, impossible.
+
+--C'est vrai. Soyez plus raisonnable que moi. Votre vue m'inspire trop
+d'amour pour que mes devoirs de prince chrétien n'en souffrent pas durant
+les saints jours de cette semaine. Allez adorer Dieu à Paris, publiquement.
+Montrez au peuple sa reine. Moi, je remercierai la Providence qui vous a
+placée près de moi.
+
+Gabrielle haletait d'impatience et de douleur à chacune de ces paroles
+tendres qui cherchaient à la consoler.
+
+--Mais, continua Henri, nous n'endurerons point longtemps un pareil
+supplice, n'est-ce pas? vous à la ville, moi aux champs, à quinze lieues
+l'un de l'autre! quelle distance! J'envie le sort de ce drôle de Zamet qui
+vous aura chez lui. Mais je plains les pauvres chevaux qui vous vont porter
+tant de fois mon souvenir. Et puis, attendez-moi dimanche!
+
+--Oui, sire, balbutia la duchesse éperdue, car elle sentait la force
+l'abandonner, car son coeur allait défaillir.
+
+--J'aurai pour me consoler de vous, acheva le roi, notre petit César. Vous
+me le laissez, n'est-ce pas, ce cher enfant de notre amour?
+
+Ce fut le dernier coup. Gabrielle chancela. Elle voulut répondre, mais sa
+poitrine éclata en sanglots, elle battit l'air de ses mains suppliantes, et
+sans Gratienne qui la saisit éplorée, et lui pressa les bras avec des
+regards parlants, nul doute qu'elle n'eût laissé échapper tout son secret
+dans cette torture au-dessus des forces d'une âme honnête et d'un coeur de
+mère. Mais Gratienne se hâta d'avertir que les chevaux étaient prêts!
+
+Le roi, disposé par tant d'événements à la mélancolie, fut bientôt à
+l'unisson de cette tristesse étrange qu'en un autre moment, peut-être, il
+eût moins comprise. Il embrassa Gabrielle en lui répétant les plus doux
+noms, les plus touchantes promesses. Peu à peu, attirés par ce spectacle
+attendrissant, les serviteurs et les courtisans s'étaient approchés de la
+chambre et contemplaient, non sans émotion, ces deux époux enlacés,
+pleurant, et qui offraient le plus parfait modèle de la tendresse. Bientôt
+arriva l'enfant, porté dans les bras de sa nourrice.
+
+--César... notre fils César... murmura Gabrielle. Oui, sire, je vous
+remercie de m'en avoir parlé. Je vous le recommande bien. Oh, sire!
+rappelez-vous bien mes paroles, je vous recommande mon enfant.
+
+Eu parlant ainsi elle couvrait de baisers l'innocente créature qui
+souriait.
+
+--Mais pourquoi, dit Henri le visage inondé de larmes, pourquoi me dire
+tout cela?
+
+--Jurez-moi de vous souvenir de moi, mon cher sire, sans colère, sans
+mauvaise pensée, jurez-moi d'aimer nos enfants, quoi qu'il arrive.
+
+--Gabrielle, vous me percez le coeur!
+
+--Il se faut quitter... Sire, persuadez-vous que jamais vous n'eûtes plus
+sincère amie.
+
+--Je le crois! je le sais!
+
+--Pardonnez-moi si je vous ai offensé.
+
+--C'est à vous, mon âme, de me pardonner! s'écria Henri vaincu et
+s'abandonnant à toute l'amertume de ses regrets.
+
+--Adieu, sire... Ce mot est navrant.
+
+--Dites au revoir, Gabrielle.
+
+--Adieu! répéta la duchesse en promenant autour d'elle un regard obscurci
+par les larmes; et comme elle vit que chacun pleurait, car à tous elle
+avait été bonne maîtresse ou brave amie.
+
+--Merci, dit-elle avec un de ces sourires irrésistibles qui enivrent et
+subjuguent. Emmène mon fils, Gratienne, sinon je n'aurai plus la force de
+partir.
+
+Et pour s'arracher à cette scène, elle se dirigea vers l'escalier. Le
+carrosse était prêt. Une foule brillante l'entourait, prête à faire cortège
+jusqu'à l'endroit où la duchesse devait s'embarquer.
+
+Le roi ne quitta pas Gabrielle. Il désigna ses meilleurs amis pour lui
+tenir compagnie dans le bateau. C'était une vaste barque plate, tapissée de
+riches tentures. La duchesse y prit place avec des dames et l'élite des
+courtisans qui se disputaient l'honneur de l'accompagner. Henri avait nommé
+un capitaine des gardes à la duchesse, et ordonné qu'on lui rendit à Paris,
+durant son séjour, des honneurs royaux. Chacun comprit qu'il n'y avait plus
+en ce bateau qu'une reine de France entourée de sa cour.
+
+Mais Gabrielle s'effrayait déjà de l'esclavage, et cherchait un moyen de se
+rendre libre comme elle l'avait promis à Espérance. Au moment de prendre
+congé du roi, les pleurs recommencèrent, et la séparation n'eût jamais pu
+s'accomplir, si M. de Sully n'eût retenu son maître tandis que la barque
+s'éloignait lentement du rivage.
+
+Ce furent des signaux, des adieux répétés, des bras étendus, des voeux
+exhalés de l'âme. Peu à peu, d'Henri à Gabrielle, la distance grandit; les
+yeux troublés du roi distinguèrent moins clairement sa maîtresse dans le
+groupe, et à la première courbe du rivage tout disparut. Ils s'appelaient
+encore et entendaient leurs adieux renvoyés par l'écho, mais ils ne se
+voyaient plus, et ne devaient jamais se revoir.
+
+Le voyage se fit par un temps calme, sous un ciel pommelé qui moirait
+capricieusement d'opale la nappe riante du fleuve. Une partie des
+courtisans débarqua à Melun. Gabrielle avait eu l'esprit de donner à chacun
+de ceux-là des commissions ou des ordres, qui les retinssent loin d'elle.
+
+Les moins gênants restèrent. Elle était sûre désormais de s'en débarrasser
+une fois aux barrières de Paris.
+
+La conversation roula sur tout ce qui peut récréer une femme frivole,
+flatter une âme orgueilleuse. Plus d'une fois, par excès de galanterie,
+quelques habiles purent caresser l'oreille de Gabrielle du mot: Majesté.
+
+Mais, plus sérieuse à mesure qu'elle approchait du but, plus sombre même,
+comme si elle fût entrée déjà dans la mortelle atmosphère du malheur qui
+l'attendait, Gabrielle écoutait distraitement les rieurs de cour, ou ne les
+écoutait pas du tout. Elle songeait à l'immense bruit que ferait le
+lendemain sa disparition. Elle frémissait à l'idée du chagrin dont le roi
+serait saisi. Elle eût renoncé à son projet, faussé son serment, sans
+l'ineffable consolation de tout sacrifier à Espérance.
+
+Comme le bateau abordait à Villeneuve-Saint-Georges, la duchesse voulut
+offrir des rafraîchissements à ses dames, et dans la confusion joyeuse qui
+suivit cette collation improvisée, à laquelle Gabrielle ne prit aucune
+part, elle fut coudoyée par une étrange figure, une sorte de moine mendiant
+encapuchonné, qui lui glissa un papier roulé, en demandant l'aumône, et se
+retira si adroitement qu'elle ne le revit plus.
+
+Gabrielle recevait à chaque sortie bien des placets, bien des requêtes. Le
+fait n'était point nouveau pour elle. Elle déroula et lut:
+
+«N'allez pas chez Zamet, et surtout n'y prenez rien, fût-ce une pêche, si
+on vous l'offre.»
+
+En tout autre moment, ce terrible avis l'eût fait pâlir. Mais que lui
+importait Zamet et ses fruits empoisonnés! Gabrielle n'allait pas chez
+Zamet puisqu'elle allait dans deux heures retrouver Espérance.
+
+Ceux qui l'observaient après cette lecture, la virent sourire
+tranquillement et déchirer le papier en des milliers de miettes qu'elle
+jeta l'une après l'autre au fil de l'eau.
+
+--C'est égal, pensa-t-elle, il paraît que ce digne Zamet ne me réserve pas
+une hospitalité de frère. Ainsi, l'on compte sur une pêche pour valider la
+promesse de mariage de Mlle d'Entragues; en avril elles sont rares, et
+Zamet s'est mis en frais pour moi. J'en rirai bien demain en goûtant avec
+Espérance les belles pommes de Normandie.
+
+Dès Charenton, Gabrielle se mit à regarder le rivage. Elle pensait qu'un
+homme impatient pourrait bien courir en avant pour apercevoir plus vite le
+bateau; de ce moment elle oublia tout ce qui était resté derrière: voir
+Espérance, le deviner dans l'ombre du soir, tel fut l'unique but de ses
+regards, de sa pensée, de toute son âme.
+
+Comme elle ne le vit pas, elle pensa qu'il était aussi prudent que tendre.
+Il avait promis de se trouver à Bercy, c'était la seulement qu'il
+attendrait. Encore une demi-heure.
+
+La nuit vint, Gabrielle fit aborder encore quelques personnes de sa suite
+au-dessus de Bercy, et pria les autres de continuer à descendre la Seine
+jusqu'au Louvre. Elle voulait, disait-elle, éviter le bruit, la curiosité
+populaire. Tandis que la foule suivrait le cours de l'eau, espérant la voir
+descendre au quai de l'École, elle irait, seule, inconnue, en litière,
+dormir une nuit tranquille chez Zamet.
+
+Que ne persuade pas une reine à des courtisans? Tous furent persuadés.
+Gabrielle mit pied à terre devant Bercy, avec Gratienne, l'inévitable la
+Varenne et M. de Bassompierre. La litière attendait. Mais Espérance était
+si bien caché avec ses chevaux, qu'elle ne put l'apercevoir.
+
+Elle détacha en avant les deux hommes, avec ordre à l'un de l'annoncer et
+de l'attendre chez Zamet, avec remercîments à l'autre pour sa bonne
+compagnie, ce qui valait un congé définitif. Et, les deux cavaliers partis,
+elle resta seule dans la litière avec Gratienne.
+
+C'était l'instant décisif. Ses chevaux suivaient le bord de la Seine sur un
+quai sombre et absolument désert. On ne voyait toujours pas Espérance, mais
+sans nul doute il guettait derrière quelque muraille les premiers pas que
+Gabrielle ferait seule sur le chemin, après avoir renvoyé la litière comme
+elle en était convenue.
+
+Gabrielle ordonna à Gratienne de passer chez Zamet pour lui dire que sa
+maîtresse avait voulu rendre visite à Mme de Sourdis et n'arriverait que
+plus tard rue de Lesdiguières. Gratienne partit en litière, Gabrielle resta
+seule à l'endroit fixé par Espérance.
+
+Rien autour d'elle, ni maître ni chevaux. Les mille suppositions qui
+dévorent le coeur pendant les angoisses de l'attente, surgirent dans
+l'esprit de Gabrielle avec la rapidité vertigineuse des rêves de fièvre.
+
+Dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure s'écoulent, une heure
+enfin!... Oh! c'est toute une éternité de tortures.
+
+Se serait-elle trompée hier? A-t-elle eu cette vision? Espérance a-t-il
+vraiment promis ce départ, annoncé des chevaux, nommé ce quai désert?...
+
+Être seule ainsi, abandonnée, dans les ténèbres, cette reine! dont la vie
+s'écoule goutte à goutte pendant l'interminable agonie de trois mille six
+cents secondes.
+
+Elle n'y résiste plus, il faut sortir de ce doute horrible. Si Espérance
+s'est trompé d'heure, s'il a tardé... Oh! tarder quand il s'agit d'un
+pareil intérêt. Enfin tout est possible, mais Gabrielle au moins le saura.
+
+Elle court chez Espérance; la rue de la Cerisaie n'est qu'à cent pas.
+
+Elle arrive. Les portes sont ouvertes. C'est cela, ses chevaux vont sortir.
+Non. La cour est sombre, vide. Pas une lumière, pas une créature, pas un
+bruit dans le palais.
+
+Gabrielle sent battre son coeur de la première inquiétude qu'elle ait
+encore éprouvée. Raison de plus pour qu'elle avance. Elle avance en effet.
+
+Au péristyle, rien encore. Toujours des portes ouvertes.--Ah!... une
+lumière au fond des vastes corridors. Gabrielle n'écoute que son ardent
+courage. Elle marche.
+
+Devant elle est une chambre fermée de portières, par l'entre-bâillement
+desquelles filtre un rayon lumineux: tant mieux, elle pourra voir sans être
+vue ce qui se passe dans cette chambre.
+
+Deux hommes sont là. Que font-ils? L'un, assis, la tête dans ses mains;
+l'autre, à genoux; près d'eux, brûlent de grands flambeaux de cire. Mais,
+qu'y a-t-il donc de blanc entre les deux hommes?
+
+Gabrielle entr'ouvre la portière pour mieux voir. À ce léger bruit, l'homme
+assis relève la tête, c'est Crillon; l'homme à genoux se lève, c'est
+Pontis. Tous deux poussent un cri en apercevant la duchesse. Entre eux est
+étendu Espérance vêtu de blanc. Espérance, beau comme l'ange funèbre:
+est-ce qu'il dort, si pâle? La biche inquiète le regarde, couchée à ses
+pieds.
+
+Gabrielle appelle: Espérance! du fond de ses entrailles; il ne répond pas à
+cette voix. Il est mort!
+
+Elle ouvre les bras, son âme remonte jusqu'à ses lèvres; elle tombe
+inanimée sur le corps de son amant.
+
+Mais elle revint à elle, le calice n'était pas vidé jusqu'à la lie. Elle
+entendit le récit de la douloureuse histoire. Crillon qui la tenait dans
+ses bras, la remercia, comme il savait le faire, d'être venue si noblement
+dire adieu à celui qui l'avait tant aimée.
+
+--Son dernier mot, ajouta le chevalier, fut votre nom, madame; le baiser
+qu'il vous envoyait est resté sur ses lèvres.
+
+Gabrielle se souleva vivement. Elle s'approcha d'Espérance aussi blanche,
+aussi froide que lui, et attacha sa bouche palpitante à cette bouche
+insensible.
+
+On eût dit qu'elle cherchait à lui donner sa vie ou à lui prendre sa mort.
+
+Crillon eut peur qu'elle n'expirât ainsi, laissant dans cette maison
+l'honneur fatal qu'Espérance n'avait sauvé qu'au prix de tout son sang.
+
+--Venez, ma fille, dit-il avec douceur; songez à vous, songez au roi,
+songez à votre fils. Vous ne pouvez demeurer ici, Espérance ne le veut
+pas... Où faut-il vous conduire?
+
+Gabrielle regarda longtemps son amant sans répondre. En sa sublime folie,
+elle croyait toujours qu'il allait se relever et sourire. Elle l'appela
+encore une fois, en suppliant Dieu comme jamais personne ne l'a supplié.
+Mais Dieu n'aime plus assez les hommes pour leur donner deux fois la vie.
+
+--Espérance est mort, dit-elle enfin d'une voix calme, conduisez-moi chez
+Zamet.
+
+
+
+
+XXVII
+
+TÉNÈBRES
+
+
+Il y avait foule chez le financier. Tous les amis du roi, ce qu'on nommait
+déjà alors tout Paris, s'était rendu à l'hôtel de Lesdiguières pour faire
+la cour à Henri dans la personne de la future reine.
+
+Un beau soleil de printemps épanouissait la verdure dans les riches jardins
+de Zamet, trente convives joyeux parcouraient les allées bordées de
+primevères et de violettes, et chacun demandait avec empressement des
+nouvelles de la duchesse dont les fenêtres étaient encore fermées.
+
+Zamet, contraint, inquiet même, répondait de son mieux: aux indifférents il
+disait que Mme de Beaufort, fatiguée du voyage de la veille, reposait
+encore; aux intimes il avouait que le sommeil de la duchesse lui semblait
+un peu prolongé, car midi allait sonner, et depuis la veille au soir
+qu'elle s'était couchée en arrivant, Gabrielle n'avait pas encore paru, ni
+même appelé pour son service. Seulement un courrier expédié le matin par
+Gratienne avait porté une lettre de la duchesse à Bezons, aux Génovéfains.
+
+Gratienne interrogée répondait toujours la même chose: madame dort. Et elle
+gardait l'antichambre de sa maîtresse.
+
+Zamet, de temps en temps, échangeait avec Leonora des regards furtifs.
+Celle-ci parcourait le jardin en compagnie de quelques seigneurs curieux ou
+galants qui réclamaient d'elle, les uns des pronostics, les autres des
+promesses.
+
+--Est-on bien sûr que Mme la duchesse ne soit pas indisposée? dit
+timidement la Varenne, moitié à Zamet moitié à Bassompierre.
+
+La Varenne, sans être un aigle, savait souvent lire au travers des nuages,
+et depuis qu'il croyait au règne prochain de Gabrielle, il était devenu
+tout yeux, tout oreilles en sa faveur.
+
+--Indisposée! s'écria Zamet fort ému, et pour quelle raison, M. de la
+Varenne? Pourquoi indisposée, je vous prie? Faites-moi le plaisir de
+m'expliquer le motif de cette supposition?
+
+--Eh! Zamet, comme tu t'enlèves! dit Bassompierre sans y voir malice.
+
+En effet, le Florentin était tout rouge.
+
+--Je comprends que M. Zamet se préoccupe de ce que j'ai dit, ajouta la
+Varenne, craignant d'avoir déplu. Il s'agit de son hôtesse... et ce n'est
+pas une mince responsabilité. Quant à moi, si l'indisposition se déclarait,
+j'écrirais au roi tout de suite. J'ai ordre de tout écrire à Sa Majesté
+concernant Mme la duchesse.
+
+--N'est-elle pas ici dans toutes les conditions possibles de santé?
+interrompit Zamet. D'ailleurs, nous ne l'avons pas encore vue. Jugez-en,
+M. de Bassompierre: Mme la duchesse est venue hier au soir seule et voilée;
+elle n'avait pas voulu que j'allasse à sa rencontre au bateau. Arrivée
+ici, elle parlait à peine. Elle s'est retirée chez elle si vivement, que
+je ne suis pas bien sûr qu'elle ait salué.
+
+--Pardieu! elle était lasse, dit Bassompierre. Elle n'a pas voulu de toi au
+bateau pour ne pas ameuter la foule. Moi-même, elle m'a envoyé me coucher.
+
+--Elle m'a dit bonsoir à moi, répliqua la Varenne, mais, sous son voile, je
+l'ai cru voir très-pâle.
+
+--Je vous assure qu'hier elle se portait comme une rose, dit Bassompierre.
+
+--J'ose espérer, reprit Zamet, que madame la duchesse est, ce matin, ce
+qu'elle était hier, et sera demain ce qu'elle est aujourd'hui. Gratienne,
+d'ailleurs, n'a rien dit qui fut contraire; elle dort, voilà tout, et nous
+l'attendons.
+
+--Eh mais, notre dîner en souffrira, s'écria Bassompierre. Sais-tu bien,
+Zamet qu'il est midi passé, et que tes cuisines fument déjà comme s'il
+était temps de se mettre à table? Aurons-nous un bon dîner?
+
+--Si vous avez les mêmes goûts que madame la duchesse, répondit Zamet, vous
+trouverez la chère excellente. Je vous avoue que j'ai composé ce dîner de
+toutes choses qui plaisent à notre future dame.
+
+--C'était ton devoir.
+
+--Et le roi vous en saura gré, dit la Varenne. D'ailleurs, on peut aimer ce
+qu'aime madame la duchesse, elle a si bon goût.
+
+
+--Si je savais faire des vers! s'écria Bassompierre, j'en ferais tout de
+suite, je les jetterais dans la chambre de la duchesse gravés sur un oeuf
+d'or; l'oeuf rompant une vitre, la dormeuse se réveillerait, et nous
+aurions plus de chances de dîner.
+
+Ces mots furent entendus, saisis au vol par plusieurs estomacs qui
+commençaient à trouver long le sommeil de la duchesse.
+
+--Je propose, dit l'un, qu'on établisse un concert de belle voix et de gais
+instruments, chantant des choses amoureuses sous le balcon.
+
+--Un jeudi saint, des choses amoureuses!... objecta Zamet de plus en
+plus décontenancé par le retard de son hôtesse. Et il allait, sur l'avis de
+Leonora, expédier un nouveau messager à l'appartement silencieux, lorsque
+Gratienne parut annonçant que sa maîtresse se préparait à descendre.
+
+--Il est temps. J'allais écrire au roi, dit la Varenne en s'éventant avec
+son chapeau.
+
+Le front du Florentin s'éclaircit. Leonora parut moins distraite. Tous les
+assistants se pressèrent, hommes et femmes, pour avoir les meilleures
+places au bas de l'escalier; les meilleures places étaient celles qui
+permettaient d'obtenir le premier salut et le premier sourire de la
+duchesse.
+
+Les femmes se préparaient à bien examiner la toilette de celle qui régnait
+déjà en France par son goût exquis, ses magnificences toujours distinguées
+et l'imagination qui donnait un grand caractère de poésie et d'art à
+chacune de ses parures.
+
+Les hommes, bien qu'ils n'aimassent pas tous la duchesse, peut-être parce
+qu'elle ne le leur permettait pas assez, se rangeaient cependant volontiers
+sur son passage pour admirer une des plus parfaites beautés, une des plus
+constamment neuves que le créateur eût livrées à l'admiration humaine.
+
+Gabrielle parut au haut des degrés; elle était vêtue de noir. Des broderies
+de jais, scintillant sur le damas sombre, rehaussaient la blancheur
+transparente de ses mains et de son col.
+
+Elle descendit lentement, comme ferait une statue de cire animée par un
+secret mécanisme. Tout en elle respirait une majesté tellement imposante,
+sa beauté était si sévère, que le bruit de ses habits sur les tapis donna
+le frisson à la plupart de ceux qui s'attendaient à réjouir leur vue de sa
+présence. Ce n'était pas une femme qui sort du lit, mais une reine
+ressuscitée qui se lève du tombeau.
+
+Son visage était rose, ses yeux brillants; mais il ne fallut qu'un coup
+d'oeil à chacun pour remarquer l'éclat de la fièvre dans ses étranges
+regards, et le rouge dont Gabrielle, pour la première fois de sa vie, avait
+couvert ses joues. D'ordinaire, la fraîcheur du sang, la sève de la
+jeunesse distribuaient sur cette peau veloutée un coloris assez vif. À quoi
+pouvait servir ce fard? N'était-ce qu'un caprice? Nul ne supposa qu'il pût
+couvrir une pâleur livide.
+
+Pourquoi eût-elle été pâle, cette bienheureuse femme qui bientôt allait
+monter au trône?
+
+Zamet courut à elle et, lui baisant la main, tandis qu'elle saluait
+l'assemblée.
+
+--Oh! madame, dit-il, on commençait ici à s'inquiéter de vous; mais vous
+voilà arrivée, chacun retrouvera joie et appétit. Votre santé est bonne,
+j'espère?
+
+--Parfaite! dit Gabrielle d'une voix grave.
+
+--Quand je vous le disais! s'écria Bassompierre: Madame n'a jamais été plus
+belle!
+
+--Le fait est, dit la Varenne, que jamais je n'ai vu un tel éclat à Sa
+Maj....
+
+--Achevez, achevez, dit Zamet avec un rire brutal tant il cherchait à
+paraître sincère. Ce que vous n'osez pas encore dire aujourd'hui, tout le
+monde le dira demain.
+
+Et chacun, plus ou moins servilement, applaudit aux compliments de l'hôte.
+
+--Vous plaît-il vous asseoir? on dirait que vous vous fatiguez d'être
+debout, madame, ajouta Zamet.
+
+Gabrielle chancelait, en effet.
+
+--Non, marchons, répliqua-t-elle, marchons vite.
+
+--C'est que... le dîner est servi, madame.
+
+--Ah! dit Gabrielle s'arrêtant tout à coup, le dîner.
+
+--On n'attendait que vous.
+
+--Pourquoi m'attendait-on? C'est aujourd'hui jour saint, jour de deuil. Je
+jeûne aujourd'hui, Zamet.
+
+Ces mots ainsi prononcés firent sur les assistants une impression
+indescriptible. Chacun regarda la duchesse, dont les sombres vêtements
+accompagnaient si bien l'austère langage. Mais le plus stupéfait de tous,
+ce fut le Florentin. Ce mot: jeûne, le terrassa. Il s'oublia au point de
+chercher des yeux Leonora, qui, debout sur un des degrés, adossée au
+pilastre de l'escalier, surveillait avec intérêt ou plutôt avec passion
+toute la scène.
+
+--Est-il donc surprenant qu'on jeûne un jour comme aujourd'hui, reprit
+Gabrielle. Le roi désire me voir accomplir pieusement les cérémonies
+imposées cette semaine par l'Église à toute la chrétienté. J'obéis au roi.
+
+--Oh! j'écrirai cette bonne pensée à Sa Majesté, se dit la Varenne.
+
+--Bon! jeûnerons-nous aussi? murmura Bassompierre. Que ne m'a-t-on prévenu
+ce matin, au moins! Le roi aurait dû me dire cela hier en m'envoyant avec
+la duchesse.
+
+--Il va sans dire, continua Gabrielle, faisant sur elle-même un violent
+effort, que je ne prétends imposer mon exemple à personne. Je dirai plus:
+si vous vous croyiez obligés de m'imiter, vous me feriez un déplaisir
+sensible. Je vous prie de dîner, Zamet, et de faire dîner vos convives.
+
+--Madame, balbutia le Florentin, sans vous que devient la fête?
+
+--Oh! il n'y a pas de fête possible aujourd'hui, Zamet, pour moi du moins.
+C'est un voeu que j'ai fait. Et, s'il faut tout vous dire, pour m'excuser
+devant ces dames, qui m'en voudraient de les affamer, j'ai promis cette
+petite mortification au pape.
+
+--En retour des bonnes nouvelles qu'il vous a envoyées de Rome? s'écria
+Bassompierre.
+
+--Précisément. Vous tous qui n'êtes pas en de pareils termes de réciprocité
+avec le saint-père, dînez, dînez bien; je le réclame, je l'exige.
+
+Et Gabrielle scella cet ordre d'un sourire héroïque.
+
+Zamet sentit derrière lui Leonora qui lui touchait le coude. Sans se
+retourner, il lui rendit la pression qui témoignait de leurs mutuelles
+angoisses.
+
+Gabrielle dédaigna de voir ce manège. Elle le devinait. Son âme planait
+trop haut pour analyser ce jeu vil de quelques misérables passions.
+
+
+--Eh bien! dit-elle d'un ton de reine, va-t-on dîner? Faut-il que je me
+retire, si je gêne tout le monde?
+
+Zamet s'inclina. C'en était fait. Les assistants, plus que consolés,
+offrirent à la duchesse leurs compliments, et se dirigèrent par groupes
+vers la salle du festin.
+
+--Mais, madame, dit Zamet au désespoir d'un incident si simple, qui
+renversait tant de plans, quand vous ne nous feriez que l'honneur de vous
+asseoir à table.
+
+
+--Si vous le voulez absolument, répliqua Gabrielle, je suis prête. Sinon,
+je me promènerai dans les jardins pendant que vous ferez dîner les
+convives, et vous viendrez me retrouver... Je vous attends.
+
+Zamet se connaissait en nuances, il vit bien que ce consentement était un
+refus déclaré.
+
+--Tout est manqué, nous avons été trahis, dit-il bas à Leonora.
+
+--Pas encore, répliqua l'Italienne.
+
+--Madame la duchesse a-t-elle besoin de mes services, dit la Varenne
+humblement.
+
+--Non, la Varenne, dînez comme les autres.
+
+--Madame a l'humeur triste, ce semble, veut-elle que je l'écrive au roi?
+
+--Au roi! pourquoi? s'écria la duchesse,
+
+--Pour réjouir le coeur de Sa Majesté par l'assurance que sa reine le
+regrette.
+
+--Ah!... fort bien; écrivez cela au roi si vous voulez, mon ami.
+
+En parlant ainsi, Gabrielle s'avançait peu à peu dans le jardin, et
+s'assit, ou plutôt tomba sur un banc de gazon près des serres, les yeux
+tournés vers la maison d'Espérance, dont on voyait le faîte à travers les
+feuillages encore clair-semés.
+
+Aussitôt qu'elle se trouva seule, elle dit à Gratienne d'une voix brève,
+saccadée:
+
+--A-t-on réponse de Bezons?
+
+--Pas encore, madame.
+
+--Vois si le courrier arrive....
+
+--Oui, madame.
+
+--Comme il me fait attendre! comme il me fait souffrir! murmura la
+duchesse... Ah! frère Robert, je vous croyais plus dévoué... Ayez donc
+pitié d'une pauvre femme, frère Robert. Et toi, mon doux ami, mon
+Espérance, ajouta-t-elle en contemplant la maison voisine avec une
+expression douloureuse, pardonne-moi de tant tarder. Si je ne suis pas déjà
+au rendez-vous, ce n'est pas que j'aie peur. Ce n'est pas que mon âme ne
+s'élance ardemment vers la tienne. Tu le crois, n'est-ce pas? tu le vois du
+ciel où tu m'attends avec confiance. Mais si j'eusse accepté le repas de
+Zamet, peut-être serais-je déjà morte, et c'est trop tôt. Avant de partir
+pour ce voyage, j'ai quelque chose à demander à frère Robert, à notre ami,
+à celui qui le premier, peut-être, a deviné notre amour. Tu sais ce que je
+veux de lui, n'est-ce pas, Espérance? on sait tout là-haut! Sois patient.
+Aussitôt que j'aurai la réponse du bon frère, les serres de Zamet ne sont
+pas loin, je ne tarderai plus, sois tranquille!
+
+Gratienne s'était rapprochée pendant cette funèbre invocation. Gabrielle ne
+l'entendit pas, et dans un transport de douleur, d'impatience:
+
+--Ah! frère Robert! s'écria-t-elle, abrégez mon agonie!
+
+--Plaît-il? demanda Gratienne, que ce monologue inintelligible achevait
+d'épouvanter, que parlez-vous d'agonie?
+
+--Ai-je prononcé ce mot, Gratienne?
+
+--Mais, au nom du ciel, chère maîtresse, pleurez un peu, pleurez donc, vos
+yeux secs me font peur.
+
+--Tais toi... on vient.
+
+C'était Zamet qui, après avoir installé ses convives, accourait pour
+prouver à la duchesse qu'il ne la négligeait pas.
+
+--Madame, dit-il, on ne jeûne pas plus loin que midi. Il est une heure et
+demie, prenez garde de nuire à votre santé; le roi vous le reprocherait et
+à moi aussi.
+
+--Croyez-vous? dit-elle.
+
+--J'en réponds, s'écria-t-il vivement, croyant qu'elle chancelait dans sa
+résolution. Acceptez....
+
+--Rien encore, Zamet, plus tard... Oh! je vous demanderai à dîner, n'ayez
+pas d'inquiétude. Les préparatifs que vous avez faits pour moi ne seront
+pas perdus.
+
+Il tressaillit, il pâlit, il lui fit pitié.
+
+--Voulez-vous me montrer vos serres, reprit-elle, on les dit magnifiques
+cette année... en fruits, surtout.
+
+--Les raisins ont manqué, madame.
+
+--Avez-vous beaucoup de pêches?
+
+Zamet devint livide. Cet éternel sourire de candeur l'écrasait.
+
+Gabrielle entra dans la serre, où il la suivit. Elle alla droit aux
+pêchers.
+
+--Tiens! je n'en vois qu'une à l'arbre: avez-vous déjà cueilli les autres?
+
+--Il n'y en a eu qu'une cette année, madame, balbutia le Florentin.
+
+--Par exemple, elle est magnifique. Jamais je n'en ai vu d'aussi belle...
+Dire que sans le jeûne je pourrais manger cette belle pêche!
+
+La sueur perlait au front de Zamet.
+
+--Car vous ne me la refuseriez pas, je gage, poursuivit Gabrielle toujours
+souriant, tandis que le coupable, éperdu, commençait à perdre contenance.
+
+--Le courrier! s'écria Gratienne, qui courut à la rencontre de cet homme et
+lui prit des mains la réponse de Bezons, qu'elle savait attendue si
+impatiemment par sa maîtresse.
+
+Gabrielle saisit vivement le papier et lut. Ses yeux charmants rayonnèrent
+en regardant le ciel. Ils reflétaient l'aurore de la délivrance.
+
+--Est-ce encore une bonne nouvelle? demanda Zamet, qui s'était remis en
+voyant Leonora guetter derrière une vitre, à l'abri d'un large cactus.
+
+--Excellente. C'est une partie de plaisir en même temps qu'une oeuvre
+pieuse. Un ami me donne rendez vous pendant l'office des Ténèbres à
+l'église du Petit-Saint-Antoine.
+
+--Mais c'est dans une heure au plus, madame.
+
+--À peu près.
+
+--Mais c'est un triste rendez-vous.
+
+--On dit la musique merveilleuse.
+
+--Il est vrai qu'elle est incomparable; tout Paris s'y précipite, et vous
+n'aurez pas de place.
+
+--Gratienne, envoie retenir pour moi une des petites chapelles latérales et
+fais avancer ma litière.
+
+Zamet regardait et écoutait avec stupéfaction Gabrielle, dont les actions
+et les discours depuis son arrivée n'étaient plus intelligibles pour lui.
+Tous deux se trouvaient seuls dans la serre, sous le regard fauve de
+Leonora invisible.
+
+--Permettez-moi, dit-il, madame, de trouver votre humeur étrange.
+
+--Capricieuse, même. Ainsi, je refusais de manger tout à l'heure, n'est-ce
+pas?
+
+--Et maintenant, vous acceptez?
+
+--Oui.
+
+--Je vais donner des ordres pour qu'on vous serve.
+
+Elle l'arrêta.
+
+--Non... c'est inutile, j'ai ici même ce qu'il me faut.
+
+Elle étendit la main vers le pêcher.
+
+--Ce fruit?... bégaya Zamet.
+
+--Il est unique. Dans toute la France on n'en trouverait pas un pareil. Il
+est certain que vous me le destiniez. Pourquoi, puisque vous m'attendiez à
+dîner, ne l'aviez-vous pas cueilli pour la table?
+
+--Madame, les fruits vous plaisent mieux sur l'arbre.
+
+Gabrielle arracha la pêche qu'un fil caché retenait à la branche. Elle la
+considéra quelques instants dans un muet recueillement.
+
+--Vous me connaissez bien, dit-elle, vous saviez que je ne résisterais pas
+au plaisir de la cueillir. Zamet, c'est un piège. Je gage que si je n'eusse
+pensé à la prendre, vous me l'eussiez apportée vous-même.
+
+--Mais pourquoi me dites-vous cela, madame? dit le Florentin plus tremblant
+à mesure que la duchesse devenait plus expansive.
+
+Gabrielle ouvrit la pêche, et froidement, sans hâte, sans frisson, en
+mordit et mangea la moitié. Un éclair traversa la vitre. C'était le rayon
+échappé des yeux de Leonora.
+
+--Voulez-vous l'autre moitié, Zamet? dit la duchesse avec une ironie de
+glace.
+
+--En vérité, madame! s'écria Zamet, que sa conscience révoltée changeait en
+spectre. On dirait, à vous entendre....
+
+--Que dirait-on, Zamet? répliqua fièrement la duchesse. Que ce fruit a été
+préparé pour moi, qu'il est empoisonné?... que vous voulez faire une
+reine de France et que Gabrielle va mourir?... Eh bien, qu'importe, si
+Gabrielle, au lieu de se plaindre, vous pardonne et vous remercie? Voyez,
+nul ne m'a suivie; j'ai écarté tous les témoins, jusqu'à Gratienne! j'ai
+refusé de m'asseoir à votre table, n'ayez pas peur, on ne vous soupçonnera
+pas, et je ne veux pas vous perdre, ni vous ni vos complices.
+
+Il chancela et faillit tomber à la renverse.
+
+--Je ne vous demande qu'un service, le dernier, dites-moi seulement si je
+souffrirai longtemps, ajouta Gabrielle.
+
+--Madame... madame... épargnez un malheureux....
+
+--Répondez oui ou non, je suis pressée! Répondez, vous dis-je, ayez du
+moins ce courage!... Souffrirai-je longtemps sur cette terre?
+
+Il joignit les mains, tomba agenouillé, et ses lèvres, en cherchant la robe
+de cet ange, murmurèrent:
+
+--Non!
+
+--Tu entends, mon Espérance. Zamet, je vous remercie et je vous pardonne.
+
+En disant ces mots, elle sortit laissant cet homme noyé de remords et
+criant au milieu de ses sanglots:
+
+--Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!...
+
+L'Italienne avait pris la fuite, poursuivie par la voix de Dieu.
+
+Gabrielle passa outre et regagna sa litière. Les rires et les propos joyeux
+des convives provoquaient en vain son oreille, déjà elle n'entendait plus
+qu'une voix venant du ciel.
+
+Tout le reste appartient à l'histoire. La duchesse alla dans une chapelle
+réservée entendre l'office des Ténèbres au Petit-Saint-Antoine. Là étaient
+rassemblés bien des grands, bien des puissants, bien des impies qui se
+disaient chrétiens. Mlle d'Entragues était venue y suivre les progrès du
+poison sur le visage de sa rivale.
+
+Le peuple qui vit Gabrielle agenouillée, pâle et priant avec ferveur, la
+bénit et sans doute pria aussi pour elle, douce maîtresse qui jamais
+n'avait fait de mal et n'avait d'ennemis que ceux du roi.
+
+On remarqua près de la duchesse, dans ce coin sombre de l'église, un
+religieux génovéfain qui vint lui parler longtemps et, plus d'une fois,
+pendant cet entretien, se frappa la poitrine et baisa la terre dans un
+morne désespoir.
+
+Sans doute elle lui avouait comment elle avait voulu mourir, malgré tant
+d'avertissements qui eussent sauvé sa vie. Sans doute elle lui confiait ses
+fautes et implorait le pardon que Dieu ne refuse jamais aux mourants qui le
+supplient d'effacer leurs souillures.
+
+Quant à la demande qu'elle avait à lui faire, elle fut bien touchante et
+bien digne de l'âme généreuse qui allait quitter ce corps parfait. Car en
+l'écoutant, le visage austère du moine se mouilla plus d'une fois de
+larmes.
+
+Tandis que la sombre musique résonnait sous les voûtes, que les voix graves
+et gémissantes tour à tour des chanteurs semaient dans l'air leurs funèbres
+harmonies:
+
+--Frère, dit Gabrielle au moine agenouillé près d'elle, peut-être Dieu ne
+m'aime-t-il plus? ma mort ne suffira peut-être pas à racheter ma vie, bien
+que j'aie tâché de ne faire en mourant ni bruit ni scandale.
+
+Peut-être n'irai-je point au ciel où est déjà mon Espérance, et alors je ne
+le reverrais donc plus jamais! Ô mon seul appui, ne permettez pas que je
+sois séparée pour toujours de celui que j'aimerai encore au delà de la
+mort. Quand le roi m'aura oubliée, quand tout le monde aura désappris le
+chemin de ma tombe, et que mon fils lui-même ne saura plus lire mon nom
+sous l'herbe épaissie, je serai donc toute seule! Oh! je vous en conjure,
+frère Robert, réunissez-moi à Espérance... mêlez la cendre de nos deux
+coeurs!
+
+Elle n'acheva pas. Un frisson la prit. On l'emporta sans connaissance dans
+sa litière, et de là chez Mlle de Sourdis.
+
+--C'est moi qui serai reine, se dit Henriette en la voyant passer presque
+cadavre.
+
+Zamet n'avait pas menti, le lendemain elle ne souffrait plus. La Varenne
+annonça au roi dans la même lettre qu'elle était malade et qu'elle était
+morte.
+
+Il faut rendre à Henri cette justice, qu'il la pleura beaucoup d'abord.
+Mais l'éloquence de Sully parvint enfin à le consoler. Il avait pleuré
+quinze jours.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Un an s'était écoulé. La cour de France était joyeuse, animée. Jamais on
+n'y avait entendu plus de bruits galants, vu plus de magnificences: jamais
+les courtisans ne s'étaient plus divertis.
+
+Ces notables améliorations, la France les devait à Mlle d'Entragues, reine
+des fêtes, des amours, reine du coeur de Henri IV et souveraine maîtresse,
+déclarée autant qu'une pareille femme sait faire déclarer ses droits.
+
+Le roi, comme ces galants entre deux âges qui croient rajeunir parce qu'ils
+essayent de recommencer la vie, bondissait, papillonnait de voluptés en
+voluptés. Il riait bruyamment et distillait l'esprit. C'était la mode à la
+cour depuis que la favorite était la femme la plus spirituelle de France.
+
+On se querellait, on se raccommodait, on mettait tout le monde dans la
+confidence, le temps était passé des discrétions, des mystères, des
+chastetés du coeur. Tous ces gens-là, évidemment, cherchaient à étourdir
+quelqu'un ou à s'étourdir eux-mêmes.
+
+Peut-être au milieu de ces turbulents eût-on distingué quelques songeurs.
+Peut-être les plus bruyants étaient-ils ceux qui songeaient le plus.
+
+Toujours est-il qu'au commencement d'avril 1600, un grand carrosse escorté
+par des gardes et des cavaliers empanachés partit paisiblement pour Paris
+du château de Saint-Germain.
+
+Dans ce carrosse étaient le roi, Mlle d'Entragues, Marie Touchet et
+Bassompierre.
+
+Bassompierre, jeune, affamé, peu scrupuleux, se mettait volontiers de tous
+les écots, pourvu qu'il y eût à rire et à faire du bénéfice.
+
+Marie Touchet, fardée et luisante, se tenait si roide que son front
+atteignait la voûte du carrosse. Elle aimait à se figurer que tous les
+passants la prenaient pour sa fille, et ce lui était une sensible joie.
+
+Le roi, moitié gai, moitié gêné, lui disait cent gaillardises. Évidemment
+il cherchait à faire naître une conversation pour en détourner une autre.
+
+Quant à Henriette, son attitude n'était pas équivoque: elle boudait.
+
+Si l'on veut savoir pourquoi, peut-être pourrons-nous aider le lecteur.
+
+Depuis quelque temps, Henriette avait repris sa place dans les habitudes
+royales. Beaucoup par son astuce, beaucoup par faiblesse du roi, les choses
+s'étaient renouées comme si jamais elles n'eussent eu de raison pour se
+dénouer.
+
+Jamais Henriette n'avait fait allusion aux événements, à la tempête dont sa
+rivale avait été victime, jamais le roi, qui pourtant eût eu beaucoup à
+dire, beaucoup à questionner, n'avait rien dit, rien demandé à Henriette
+sur certain rendez-vous donné par elle à Fontainebleau et sur les
+catastrophes qui l'avaient suivi.
+
+Il résultait de cette réserve réciproque, que Mlle d'Entragues était à cent
+lieues de supposer que le roi ne la regardât pas comme la candeur
+personnifiée. Il résultait que le roi acceptait ce rôle d'amant crédule
+avec tous ses bénéfices, c'est-à-dire qu'il vivait sur l'apparence,
+savourait l'extérieur, et gardait sa pensée et son coeur absolument libres.
+
+Les Entragues étaient persuadés entre eux que jamais Henri n'avait été
+aussi étroitement garrotté. Toute la cour le pensait comme eux, et en
+riait. Mais la France n'en riait pas.
+
+Quand on voyait Mlle d'Entragues railler, vexer, châtier même, au besoin,
+ce roi révéré par toute l'Europe, on se disait avec effroi qu'un vieillard
+courbé sous un pareil joug n'aurait jamais la force de le secouer. Le fait
+est que, souvent toute la nichée des Entragues, fière de son intrusion dans
+l'aire royale, se demandait malignement:
+
+--Comment nous chasserait-il, même s'il le voulait?
+
+Toutefois, c'était peu de régner de fait. Le nom de reine est tout pour une
+ambitieuse. Henriette songeait à la promesse signée du roi. «Qui a terme,
+ne doit pas,» dit le proverbe. Mais Henri, n'ayant pas fixé de terme dans
+son engagement, devait. Chaque jour était pour lui l'échéance.
+
+Quelquefois les Entragues s'admiraient d'avoir été si délicats. Un an
+passé! sans sommations faites au roi d'avoir à exécuter la promesse
+souscrite! Un an! les convenances les plus sévères se fussent contentées de
+trois mois de deuil.
+
+Aussi, dans leurs conciliabules fréquents, le père, le frère, la mère et la
+fille s'exhortaient-ils mutuellement à stimuler l'insouciance du débiteur.
+Certains hommes ne payent que contraints. Henri, il faut bien le dire,
+payait peu et narguait les recors.
+
+Henriette mit toute son adresse à pressentir le roi sur ses dispositions.
+L'adresse n'ayant pas réussi, elle employa le canon.
+
+Un jour, elle raconta que des bruits circulaient en Europe sur certain
+mariage royal....
+
+Le roi l'interrompit en goguenardant.
+
+--Laissez circuler, dit-il, et il partit pour la chasse.
+
+Une autre fois, Henriette se plaignit d'avoir été insultée par des
+croquants qui l'avaient appelée la maîtresse du roi. Elle en pleurait de
+honte.
+
+--Vous avez tort de pleurer, ma mie, répliqua Henri, n'est pas mon maître
+qui veut, et il partit pour le conseil.
+
+Enfin, Henriette ayant tenu conseil aussi, dit au roi dans un de ces bons
+moments que Virgile appelle les _molles habitus et tempera_ d'Énée:
+
+--Je crois, cher sire, que nous avons quelque petite affaire de procureur à
+régler ensemble. Voudriez-vous que je vous envoyasse mon père?
+
+Henri accepta, rit beaucoup de la proposition, appela M. d'Entragues cher
+beau-père, et partit pour une revue.
+
+M. d'Entragues fourbit sa chicane tout à neuf, prépara des harangues,
+tendit des traquenards et attendit l'audience; mais Henri n'eut jamais le
+temps. En vain Henriette rafraîchit-elle cette mémoire ingrate; l'affaire
+ne fut pas évoquée.
+
+Henriette maugréa, se fâcha et bouda. Henri ne parut pas s'en apercevoir
+d'abord. Puis, comme ces mines longues le gênaient, l'empêchaient de dîner
+heureux et de digérer en paix, il essaya de composer. On lui fit entrevoir
+un bout d'ultimatum. Il fit l'aveugle. On bouda plus que jamais.
+
+C'est là, sur cette case difficile de l'échiquier, que nous venons de
+retrouver les adversaires après toute une longue année d'absence.
+
+Henri, ennuyé, revenait à Paris. Henriette et sa mère y étaient appelées
+par un intérêt capital. M. d'Entragues le père voulant contraindre le roi à
+une explication, sinon par corps, puisqu'il était insaisissable, du moins
+par procuration, avait demandé audience à M. de Sully, et, pour mieux
+expliquer la situation au ministre, devait conduire Henriette à l'Arsenal.
+
+Henriette, tout en boudant, faisait rage pour donner de la jalousie à
+Henri. Elle agaçait Bassompierre. Ce pauvre roi souffrait et avait trop
+d'esprit pour le laisser voir. Bassompierre aussi avait trop d'esprit pour
+faire longtemps souffrir le roi. Cependant, il craignait d'offenser la
+vindicative favorite, de sorte que ce voyage en carrosse était
+insupportable aux quatre voyageurs.
+
+Tel est l'exposé de la narration. Nous avons décrit le lieu de la scène,
+l'attitude des personnages. A Neuilly, le roi trouva ses chevaux qui
+l'attendaient, on ne sait pourquoi. Il sortit du carrosse, emmenant
+Bassompierre sans donner aucune raison satisfaisante, ce qui acheva de
+porter la colère d'Henriette jusqu'à l'exaspération. Ce nuage creva sitôt
+que les deux dames furent seules, tête à tête dans le grand carrosse.
+
+Marie Touchet compara cette étrange conduite du roi avec les plus mauvais
+jours de Charles IX.
+
+--Au moins, dit-elle, mon roi avait un avantage, il entrait en fureur.
+C'est une ressource immense pour les pauvres femmes. Votre roi à vous, ma
+fille, n'est pas maniable, il ne se fâche jamais, il rit toujours; c'est
+odieux.
+
+--Odieux! répéta Henriette.
+
+--Jamais d'explication possible avec lui.
+
+--Si nous n'en avons pas avec lui, ma mère, nous en allons avoir avec M. de
+Sully. Va-t-il être stupéfait, le ministre! va-t-il rentrer sous terre à la
+vue de l'engagement qui lie son maître; car je gage que le roi a eu la
+poltronnerie de ne l'avouer à personne! Allons-nous en finir avec les
+ricanements, les subterfuges et les mystères de Sa Majesté très-rusée!
+
+--J'espère, dit pesamment Marie Touchet, que vous vous souviendrez de
+l'insistance que je mis à exiger cette promesse du roi. Elle nous sauve
+aujourd'hui, je l'avais prévu! Prévoir, c'est pouvoir!
+
+--Vous êtes Minerve en personne, madame, dit Henriette.
+
+On arriva chez M. d'Entragues. Là, on recorda la leçon. M. de Sully avait
+envoyé l'audience requise. Le père tira du plus sûr de ses coffres la
+promesse royale. On la lut, on la relut, on en analysa tous les sens. On se
+convainquit pour la millième fois que le titre était inattaquable,
+invincible, écrasant. Marie Touchet se mit au bain, et la future reine
+partit avec son père pour l'Arsenal.
+
+Sully travaillait dans son grand cabinet dont les fenêtres regardent la
+rivière en face l'île d'Entragues. Il faisait ce jour-là grand soleil sur
+les papiers du ministre. Ce joyeux rayon lui avait échauffé les idées; il
+grognait et chantonnait tout en prenant ses notes, comme c'était sa coutume
+dans les jours de belle humeur.
+
+Il avait dû avertir les huissiers de l'illustre visite qu'il attendait, car
+M. d'Entragues et sa fille furent introduits avec empressement dès leur
+arrivée. Nul ne jouissait de ce privilège chez Sully, le plus jaloux homme
+d'État qui ait jamais pratiqué la science de faire respecter le pouvoir.
+
+À la vue d'Henriette, il prit un air presque galant et offrit un siège. M.
+d'Entragues s'assit près de sa fille. Sully demeura debout.
+
+--Quel heureux hasard vous amène, dit-il, au milieu de mes gros canons?
+
+--Un motif des plus sérieux, monsieur, et mon père va vous l'exposer,
+répondit Henriette du ton qu'une reine eût pris en son lit de justice.
+
+--J'écoute, madame, dit Sully impassible. Mais seriez-vous assez bonne pour
+me permettre de cacheter cette lettre que le roi m'ordonne d'écrire au
+brave Crillon, en Provence.
+
+--Faites, monsieur, de grâce, dit le père d'Entragues.
+
+Sully fit fondre la cire, sans regarder personne en face.
+
+--C'est, dit-il, pour le complimenter, à propos d'un anniversaire bien
+triste, la mort d'un charmant jeune homme... Eh! ne l'avez-vous pas
+connu?... tout le monde le connaissait... Espérance... un être
+parfait. Ce sont ceux là qui nous quittent!
+
+Tout en parlant, le ministre cachetait la lettre; il ne put voir
+l'expression de sombre défiance qui passa, comme un nuage sinistre, sur les
+traits d'Henriette.
+
+--Quoi, il y a déjà un an, s'écria le père Entragues, il y a donc aussi un
+an que la duchesse de Beaufort est morte. Comme le temps passe!
+
+--Me voici tout à vous, dit Sully, qui venait de faire expédier la lettre.
+Et il s'assit en face de ses hôtes.
+
+--Monsieur, dit le plaignant, nous venons à vous, qui êtes la droiture et
+la fermeté, pour vous faire part d'une situation difficile où le roi a mis
+notre famille.
+
+--Bah!... comment cela? répliqua Sully.
+
+--Le roi fait à mademoiselle d'Entragues un honneur bien grand, puisqu'il a
+daigné la choisir pour compagne, mais cet honneur souffre quelque atteinte
+en ce moment.
+
+--Je ne saisis pas bien, dit Sully, en approchant son siège.
+
+--Le sujet est délicat, et je crains de m'expliquer trop clairement.
+
+--Vous avez tort, mon père, interrompit Henriette avec impatience. Les
+demi-explications ressembleraient trop à ce dont nous venons nous plaindre.
+C'est des demi-explications que nous voulons sortir, et, pour en sortir,
+nous réclamons une main vigoureuse. Monsieur, le roi me traite en
+maîtresse, et je ne suis pas sa maîtresse.
+
+--Bah! s'écria encore Sully avec une candeur qui eût fait la réputation
+d'un acteur comique; quoi! vous n'êtes pas la maîtresse du roi? Eh bien, il
+faut que vous me le disiez pour que je le croie.
+
+--Je suis sa femme, monsieur!
+
+--Oh! oh! dit le ministre, dont la fausse bonhomie ne pouvait réussir à
+vaincre un sourire; voilà qui me surprend plus fortement encore.
+
+--Voici la promesse de mariage, monsieur, dit Entragues, écrite et signée
+par le roi. Je la crois en bonne forme; et vous?
+
+On comptait sur l'effet de ce coup de tonnerre. Mais Sully le supporta
+mieux qu'on n'eût cru.
+
+--Une promesse de mariage! répondit-il, c'est prodigieux!
+
+--Vous ne supposez pas, dit Henriette avec une hauteur dédaigneuse, que
+j'eusse accepté sans cette promesse, la qualité de maîtresse du roi? J'ai
+trouvé la honte au vestibule, mais l'honneur viendra!
+
+--Comment, le roi vous a signé une promesse de mariage! répéta encore
+Sully, les yeux fixés sur le papier précieux que M. d'Entragues lui tendait
+sans s'en dessaisir. Oui, ma foi! cela ressemble bien à la signature du
+roi.
+
+--Comment! ressemble! s'écria le père; douteriez-vous de l'authenticité?
+
+--Non pas, non pas... non pas.
+
+--C'est que vous manifestez un étonnement plus qu'étrange, interrompit
+Henriette, et je ne me rends pas bien compte d'un saisissement pareil. Me
+jugeriez-vous à ce point indigne?
+
+--Ah! madame, vous me comprenez mal. Vous réunissez en vous tous les
+mérites; vous êtes, comme dit le saint roi-prophète, un vase de
+perfections. Mais....
+
+--Mais?
+
+--Mais je m'étonne encore que le roi ait signé cette promesse. C'est mal.
+
+--Que voulez-vous dire, monsieur?
+
+Sully se mit à hésiter avec délices. Il jouait avec la proie.
+
+--Le roi ne devait pas, le roi eût dû réfléchir... le roi a commis là un
+véritable manque de foi, dit-il.
+
+--Envers qui donc, monsieur? demanda Henriette fort intriguée.
+
+--Mais envers vous, madame. Comment! vous avez dans les mains un pareil
+engagement, le roi le sait, et il va....
+
+--Il va?...
+
+--Vous ne me croiriez jamais si je vous le disais sans être appuyé d'un
+témoignage. Ah! s'écria-t-il en se frappant le front, j'oubliais que j'ai
+justement là, dans l'antichambre, le témoin le meilleur, le témoin
+essentiel.
+
+Sully sonna une clochette.
+
+--Faites entrer la dame qui attend ici près, dit-il à l'huissier.
+
+Henriette et M. d'Entragues se regardaient sans rien comprendre à toutes
+ces fluctuations d'un homme si net de sa nature. Ils entendirent le
+frôlement d'une robe aux panneaux du corridor, et l'Italienne Leonora
+apparut dans une parure aussi brillante que fièrement portée. Leonora chez
+Sully! Leonora grande dame! Henriette en poussa un cri de surprise, elle en
+eut le frisson.
+
+L'Italienne regarda froidement, et sans paraître la connaître, celle qui,
+l'an passé, la protégeait, la payait et la chassait selon son caprice.
+
+--Que désire monsieur de Sully de sa servante? dit-elle en français avec un
+accent toscan des plus marqués.
+
+--Signora de Galigaï, voudriez-vous avoir l'obligeance de nous dire quel
+jour vous avez expédié l'acte à Florence?
+
+--Le jour même où il a été signé, avant-hier, seigneur, dit Leonora les
+yeux fixés sur Henriette, que ce regard provocateur faisait pâlir.
+
+--De quel acte s'agit-il donc! demanda M. d'Entragues.
+
+--De l'acte de mariage, seigneur.
+
+--De qui, s'écria Henriette le coeur défaillant?
+
+Leonora d'une voix ferme:
+
+--Du roi, dit-elle, avec ma maîtresse, la princesse Marie de Médicis, fille
+du grand-duc de Toscane.
+
+--Le roi est marié! s'écria M. d'Entragues.
+
+--Parfaitement, répondit Sully. Grande affaire pour la France!
+
+Mlle d'Entragues tomba dans les bras de son père. Mais la rage lui rendit
+bientôt des forces. Elle se releva tremblante, farouche. Le père, au
+contraire, se laissa choir dans un fauteuil, écrasé sous sa montagne de
+chimères.
+
+--C'est une lâche trahison, murmura Henriette, dont je sommerai le roi de
+me faire raison devant le monde entier.
+
+--Raison? dit Sully avec un singulier sourire, voulez-vous que je vous en
+donne une, d'abord?
+
+Et il alla ouvrir, avec une petite clé, son tiroir, d'où il sortit un
+papier taché de quelques gouttes de sang.
+
+C'était la lettre d'Henriette à Espérance; la lettre remise au roi à
+Fontainebleau, et que Sully avait réservée pour une occasion suprême.
+
+La malheureuse Entragues faillit mourir de honte et de terreur en la
+reconnaissant.
+
+--Trouvez-vous la raison valable? dit le ministre, qui ne prenait plus la
+peine de dissimuler l'ironie.
+
+Henriette s'appuya, la sueur au front, sur le marbre de la cheminée.
+
+--Écoutez, reprit Sully à demi-voix, j'ai une proposition à vous faire. Le
+mariage du roi annule votre promesse. C'est un papier qui ne vaut plus
+rien. Cependant je vous l'achète.
+
+Elle leva la tête.
+
+--Et je la paye avec votre billet... Est-ce accepté?
+
+Henriette réfléchit un moment. L'horrible surprise avait décomposé ses
+traits. On eût dit une statue d'argile. Mais réveillée par le sourire
+triomphant de Leonora, qui semblait la défier, fascinée par la vue de ce
+sang qui lui rappelait tant d'affreux souvenirs, tant de crimes inutiles.
+
+--Eh bien! j'accepte! dit-elle.
+
+Sully prit la promesse et lui donna le billet; il brûla l'une
+tranquillement, elle mit l'autre en mille pièces avec une ardeur qui tenait
+du délire.
+
+--Oh! disait-elle en grinçant des dents à chaque fragment que broyaient ses
+ongles, je te paye bien cher, lettre infernale! mais enfin tu n'existeras
+donc plus! Quant au roi... quant à la vengeance, eh bien! nous verrons
+plus tard!
+
+Elle prit le bras de son père, qui regardait sans voir, d'un oeil hébété.
+Elle l'arracha de son fauteuil et partit, n'osant pas regarder Leonora, qui
+riait silencieusement, et Sully qui prodiguait les révérences.
+
+* * * * *
+
+La reine Marie de Médicis fit, peu de temps après, son entrée à Paris. Elle
+venait de Lyon, où, deux mois avant, le roi impatient, était allé la voir
+et l'épouser.
+
+Tout le peuple de la grande ville s'empressait dans la rue Saint-Antoine,
+aux environs de la Bastille, sur le chemin que devait parcourir le cortège
+de la nouvelle reine.
+
+Aussitôt que le mariage du roi eut été publié, consommé, et que le bruit se
+fut répandu même que déjà cette union promettait des fruits, Crillon, qui
+s'était retiré dans ses terres en Provence, avait reçu des génovéfains une
+lettre ainsi conçue:
+
+«Monsieur et cher seigneur, la volonté dernière de madame la duchesse fut
+d'être inhumée en notre église de Bezons. Mais, vous le savez, elle
+manifesta encore un autre voeu qui devait recevoir son exécution du jour où
+ladite dame serait oubliée du monde.»
+
+«Je crois que ce jour est arrivé; nul déjà ne prononce plus son nom, elle
+est bien oubliée; mais moi qui n'oublie pas, je vous rappelle la promesse
+faite à cette illustre dame, et vous attends à Paris pour m'aider à la
+réaliser. J'ai prévenu M. le chevalier de Pontis, qui a demandé un congé à
+cet effet, et attend vos ordres.»
+
+«Frère ROBERT.»
+
+Crillon ne se fit pas attendre. Il trouva Pontis au rendez-vous, rue de la
+Cerisaie, à l'endroit où s'élevait, l'année précédente, la maison
+d'Espérance.
+
+L'édifice avait disparu. Plus une pierre: rien n'en rappelait le souvenir.
+L'homme inconnu qui avait fait bâtir ce palais pour Espérance était venu le
+faire raser après sa mort. Quant au jardin, désert et magnifique dans sa
+liberté sauvage, il était devenu lieu d'asile pour des milliers d'oiseaux
+qui fourrageaient les massifs, jouissaient seuls des fleurs, et nichaient
+dans les rosiers changés en buissons touffus.
+
+Au premier coup d'oeil que le génovéfain jeta sur ces deux hommes, il
+s'aperçut bien qu'eux non plus n'étaient pas de ceux qui oublient.
+
+Pontis, vieilli de dix ans, avait les yeux éteints, les traits ravagés.
+Crillon, jusque-là respecté par les fatigues, par les blessures, par la
+gloire, s'était voûté tout à coup comme un vieillard.
+
+Quand le malheureux garde s'approcha du général et courba le genou devant
+lui avec une respectueuse douleur, Crillon le releva, lui serra la main,
+mais frère Robert remarqua qu'il ne l'embrassait pas. Crillon voyant ce
+jardin plein de parfums et d'ombre:
+
+--En partant d'ici, dit-il, notre Espérance va donc perdre toutes ces
+fraîches fleurs?
+
+--Il en aura de plus belles, dit frère Robert, que depuis un an je cultive
+là-bas en l'attendant.
+
+Sous les sapins, près de la fontaine, reposait le corps d'Espérance. Frère
+Robert, Crillon et Pontis l'enlevèrent pendant la nuit, en attendant une
+litière qui devait l'emporter le lendemain à Bezons.
+
+Comme une roue s'était brisée et qu'il fallait y faire travailler
+l'ouvrier, la litière ne put partir de Paris que vers deux heures. Elle
+traversait la place Saint-Antoine au moment où débouchait du faubourg, aux
+acclamations d'un peuple enivré de joie, le carrosse tout doré du roi et de
+la reine.
+
+Dans l'escorte, le comte d'Auvergne grimaçait l'enthousiasme, Leonora et
+Concino, splendides tous deux rayonnaient d'orgueil. Le char de triomphe
+dut s'arrêter un moment pour laisser passer le char funèbre.
+
+C'était la joie de la vie rencontrant la joie de la mort.
+
+Henri menait sa femme coucher au Louvre; Espérance allait dormir à Bezons,
+près de sa fiancée.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+I. Le roi te touche, Dieu te guérisse!
+
+II. La griffe de Proserpine
+
+III. Comment la ligue servit à battre l'Espagne et réciproquement
+
+IV. Première chasse
+
+V. Miséricorde
+
+VI. L'île Louvier
+
+VII. La vengeance du père
+
+VIII. Le sang pour le sang
+
+IX. Ayoubani
+
+X. Où le tonnerre gronde
+
+XI. Les trois ours d'or
+
+XII. Les bains de Gabrielle
+
+XIII. Conseil de famille
+
+XIV. La réparation
+
+XV. Des dangers de la jalousie
+
+XVI. La grange de la Chaussée
+
+XVII. A Indienne, Indienne et demie
+
+XVIII. Le doux Espérance
+
+XIX. Séparation
+
+XX. Entragues et intrigues
+
+XXI. L'aveu
+
+XXII. La prophétie de Cassandre
+
+XXIII. Où Pontis trouve l'occasion promise
+
+XXIV. Amour
+
+XXV. La treille de l'orangerie
+
+XXVI. Le dernier rendez-vous
+
+XXVII. Ténèbres
+
+XXVIII. Épilogue
+
+FIN
+
+
+
+***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BELLE GABRIELLE, VOL. 3***
+
+
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