diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:47:19 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:47:19 -0700 |
| commit | 5a151199cb155b57122421e60c3f2284b4d850f6 (patch) | |
| tree | 2e1b1db24fff457bbc5b22e0ff78c17abfc47bda | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 15686-0.txt | 13540 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/15686-8.txt | 13540 | ||||
| -rw-r--r-- | old/15686-8.zip | bin | 0 -> 231999 bytes |
6 files changed, 27096 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/15686-0.txt b/15686-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3387ee3 --- /dev/null +++ b/15686-0.txt @@ -0,0 +1,13540 @@ +The Project Gutenberg eBook, La belle Gabrielle, vol. 3, by Auguste Maquet + + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + + + + +Title: La belle Gabrielle, vol. 3 + + +Author: Auguste Maquet + +Release Date: April 23, 2005 [eBook #15686] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + + +***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BELLE GABRIELLE, VOL. 3*** + + +Produced by Distributed Proofreaders Europe, http://dp.rastko.net +Project by Carlo Traverso and Mireille Harmelin +This file was produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LA BELLE GABRIELLE + +PAR + +AUGUSTE MAQUET + + +III + + +1891 + + + + + +I + +LE ROI TE TOUCHE, DIEU TE GUÉRISSE! + + +Le nouveau roi de France, la Ramée, avait assis son camp près de Reims, +dans une vieille maison de campagne abandonnée, qui lui servait à la fois +de forteresse et de palais. + +C'était là qu'il se repaissait de chimères, là qu'il rêvait à la fortune et +à l'amour. Entouré de soldats qui le gardaient avec soin, et dont le nombre +se grossissait à chaque instant, il s'occupait en homme actif et +intelligent à les armer, à leur donner quelque éducation militaire, en même +temps qu'il s'efforçait de faire croire au peuple que la légitimité, +dernier espoir de la France, était venue en sa personne honorer la ville de +Reims, où se font les rois. + +Bon nombre d'oisifs, crédules comme quiconque n'a rien à faire, le +visitaient et s'en retournaient enchantés. Il avait cette noblesse de +taille et de visage qui répond à l'idée qu'on se fait de la royauté; il +avait le regard clair et superbe, un peu cruel même, des princes Valois, +dont il se disait le successeur. N'était-ce pas assez pour que les badauds +qui, de toute éternité, ont foisonné dans ce beau pays de France, lui +accordassent quelque droit et beaucoup de révérences? + +La Ramée songeait beaucoup plus au solide. Autour de lui on faisait bonne +garde. Dans un rayon d'environ une lieue, ses quinze cents hommes étaient +échelonnés, non sans une certaine habileté stratégique, et les +communications de ces lignes au quartier général où se trouvait le chef, +avaient été établies de manière que, comme dans une toile d'araignée, pas +un fil de la circonférence ne fût touché sans avertir le centre. + +Par une soirée de printemps, fraîche et pure, le château du nouveau prince +offrait un coup d'oeil plus bizarre que royal. On voyait rangés dans la +grande cour, convertie en cour d'honneur, les gardes particuliers de Sa +Majesté la Ramée, c'est-à-dire environ deux cents Espagnols ou ligueurs +enragés, parmi lesquels l'observateur eût reconnu plusieurs des visages que +nous avons vus chez la duchesse de Montpensier, le jour de la proclamation +du dernier Valois. + +Au milieu de la cour, sous un grand marronnier dont les pousses vigoureuses +commençaient à faire jaillir des panaches verts de leurs gaines visqueuses, +s'élevait une sorte de trône, dont l'élévation compensait la mesquinerie. +Pauvre vieux fauteuil magnifique encore dans l'ombre de la grande salle +poudreuse d'où on l'avait exhumé, il semblait s'effrayer de l'honneur que +lui faisait le grand jour, malgré la tapisserie détachée du mur, et drapée +ingénieusement aux branches du marronnier pour servir de dais au-dessus de +ce trône. + +La tapisserie qu'hélas on n'avait pas choisie, car elle était unique au +château, représentait un martyre de saint. Le patient se tordait, une corde +au col, fatal augure, au milieu d'une troupe de bourreaux et de +légionnaires romains ornés de casques incroyables. Çà et là, sur le sol, +l'artiste avait semé des clous, des fers rougis, des haches, des masses, +des coutelas et des flèches, tout l'attirail enfin du martyrologe. Il n'y +avait qu'à se baisser pour en prendre. + +Mais, bien que curieuse à voir, cette tapisserie maussade était négligée +par les spectateurs pour un spectacle encore plus singulier. On voyait +arriver dans la cour, sur des civières ou sur des chariots garnis de +matelas ou de paille, des malades de piteux aspect que suivait une foule de +paysans et de citadins vulgaires. Les officiers du nouveau roi faisaient +ranger ces malades sur une file à la droite du trône, les spectateurs à la +gauche, et tous les regards appelaient le monarque qui d'un simple +attouchement devait guérir ces malheureux, s'il était réellement roi de +France. + +Deux jours avant, la Ramée avait reçu de Paris un billet qui renfermait ce +peu de mots: + +«Il faut guérir les écrouelles.» + +Et comme il ne pouvait méconnaître la main qui avait tracé cette ligne, +comme aussi ce billet était accompagné d'une bonne somme destinée aux frais +de la cérémonie, la Ramée voulut obéir à sa protectrice; c'était le moyen +de frapper un grand coup sur les esprits superstitieux de la province; +c'était l'usurpation du privilège le plus spécialement essentiel d'un roi +de France. La Ramée allait donc guérir les écrouelles devant son peuple. + +On chercha, et l'on rencontra des gens atteints de l'horrible maladie. +Peut-être, à Reims, s'en trouvait-il un dépôt pour les grandes occasions, +Reims étant la ville des cérémonies et de la mise en scène royales. +C'étaient ces malades que nous venons de voir alignés à la droite du trône, +attendant la présence du nouveau roi. + +Celui-ci accomplissait-il l'épreuve en charlatan qui dupe la foule? Non, il +avait pris son rôle au sérieux. La folie amoureuse de ce malheureux +développait en lui les manies de la grandeur et de la représentation. Aux +prises avec une femme orgueilleuse par excellence, il voulait la dominer, +s'en faire admirer, et le seul moyen était de l'asseoir sur un trône, +puisqu'elle convoitait un trône. La Ramée, jouet de la destinée, +ressemblait, depuis son avènement, à ce personnage du conte arabe dont un +calife tout-puissant accomplit, par dérision, chaque souhait ambitieux. Or, +festins, palais, couronne, il lui donne tout pour un jour, et le soir, +quand il retire sa main, la pauvre dupe retombe de ces hauteurs sur un peu +de paille où l'attendent le désespoir et la morne folie. + +La Ramée rêvait ainsi tout éveillé. Il se croyait sincèrement roi, parce +qu'il avait besoin de l'être, et nul ne fut aussi crédule à sa royauté que +lui-même. + +Lorsqu'il parut sous le vestibule de son palais avec le costume rétrograde +de Charles IX; quand les fanfares l'accueillirent, et que les murmures de +la foule, murmures d'étonnement respectueux, frappèrent son oreille, il se +redressa fièrement, et Charles IX n'eût pas renié un pareil successeur. + +Ses gardes contenaient difficilement la multitude. Il leur commanda de la +laisser approcher. Puis, se dirigeant d'un air majestueux vers les malades +qui se prosternaient, il leur toucha le front et le col avec un doigt blanc +et nerveux, en prononçant d'une voix ferme les mots sacramentels: + +--Le roi le touche, Dieu te guérisse. + +En pareille occurrence, le merveilleux est de bonne guerre. Ceux qui +s'exposent à le rencontrer ne demandent pas autre chose. Parmi les malades +de Reims, il s'en trouva d'assez habilement préparés pour que leur guérison +fût immédiate. Ils se redressèrent, et, avec des cris d'enthousiasme, +montrèrent au peuple leur corps guéri, purifié comme par enchantement. Le +miracle était manifeste. Ces cures merveilleuses avaient peut-être coûté +cher à Mme de Montpensier, mais le succès passa la dépense, et les +spectateurs convaincus crièrent: Vive le roi! avec une énergie contagieuse. + +La Ramée ne douta pas un moment de sa vertu royale. Le malheureux! il +aimait tellement Henriette! + +Aussi, après la cérémonie, quand il eut reçu les félicitations de son +armée, de quelques notables et de deux ou trois prêtres fanatisés; quand +certaines dames de la ville de Reims lui eurent fait leur présent, qui +consistait en un manteau royal avec l'habit complet, le jeune homme, avide +de faire part de ses triomphes à son idole, se renferma chez lui, et au +lieu de remercier Dieu ou de lui demander grâce, l'aveugle écrivit à Mlle +d'Entragues une lettre destinée à étendre jusqu'à ce coeur sceptique +l'impression favorable produite par la cérémonie de Reims. + +«Oui, lui disait-il, me voilà roi. À cette heure, j'entends crier partout: +Vive le roi! vive Charles X! Mon coeur en est doucement remué; c'est que +ces cris signifient plus qu'ils ne disent, c'est que, ma belle et tendre +amie, ils veulent dire: Vive la reine Henriette! la perle de beauté, la +noble épouse du nouveau prince. Vous l'aurez donc bientôt cette couronne, +qui seule peut ajouter quelque chose aux grâces de votre front. Je la vais +conquérir en de rudes combats, peut-être, mais tant mieux, puisqu'il doit +en résulter la gloire pour mon nom, et que vous aimez la gloire. + +«Que je suis fier et heureux! Naguère, je doutais. Votre coeur me semblait +fermé à jamais. J'ignorais que vous êtes prudente autant que belle, et que +vos surveillants sont impitoyables et nombreux. Mais dans cette dernière +épreuve, où vous vous êtes révélée à moi, j'ai vu enfin luire votre pensée. +Vous m'avez souri, vous m'avez sauvé, vous m'avez serré la main. Cependant, +je vous avais presque offensée la veille; et si vous ne m'eussiez aimé, la +vengeance vous eût été facile.... Merci! je n'oublierai pas votre +miséricorde et votre douce promesse de bonheur. Je n'oublierai pas non plus +les encouragements que vous avez su me faire parvenir jusqu'ici depuis mon +arrivée. Il fallait tout votre esprit et un peu de votre coeur pour +surmonter tant de difficultés.» + +«Désormais tout m'est facile. Aussitôt que j'aurai fait assez de progrès +pour tenir la campagne, vous pourrez venir me joindre. I1 me tarde de vous +entourer du faste et de la splendeur royale. Mes officiers m'avertissent +des complots qui chaque jour se trament contre la personne de l'usurpateur, +du renégat Henri de Navarre. Hier encore, plusieurs soldats me sont venus +proposer de l'aller frapper à mort au milieu même de son Louvre, dans le +sein des plaisirs de Sardanapale qu'il savoure sans pudeur.» + +«Mais la couronne qu'il a portée un moment me le rend sacré. De roi à roi +ces crimes sont impossibles. Je n'entreprendrai pas contre sa vie ailleurs +que sur les champs de bataille. Là, c'est autre chose, et je brûle de +prouver à ce prétendu héros et à ses gardes, prétendus invincibles, que le +bras d'un Valois sait manier victorieusement une épée.» + +«Vivez cependant sans crainte, ma chère âme; à mesure que le temps marche, +je crois sentir que je me rapproche de vous. Beaucoup de sombres idées, de +sinistres souvenirs s'effacent devant la radieuse lumière qui m'environne. +Cette ténébreuse nuée du passé va se fondre aux éclats de la foudre.» + +«Les combats ne peuvent beaucoup tarder maintenant. J'attends un renfort +prochain. Le roi d'Espagne m'envoie trois de ses meilleurs officiers qui +précèdent un corps de troupes embarqué depuis huit jours. Je me concerterai +avec ces officiers pour lier des intelligences dans Paris même, où, +m'assure-t-on, se remue déjà ostensiblement l'ancienne Ligue, que je veux +régénérer en ma qualité de prince catholique purifié par le baptême de la +Saint-Barthélemy.» + +«Aussitôt que mes affaires ici seront décidées, je me fais sacrer à Reims. +N'y viendrez-vous pas, ma chère âme? Ne me donnerez-vous pas ce jour, pour +effacer celui, de douloureuse mémoire, où le Béarnais fit son abjuration à +Saint-Denis, où vous y allâtes en compagnie de vos parents, où j'étais +obscur, maudit, abandonné, où nous allâmes ensuite au couvent de +Bezons... Cruel souvenir, que tant de gloire devait venger, mais qui brûle +encore le fond de mon coeur?» + + +«0ui, vous viendrez à Reims, n'est-ce pas? Quelque chose me dit que vous +êtes brave comme vous êtes belle, et que vous serez fière de me prouver +votre générosité. D'ailleurs, vous voilà intéressée à mon triomphe, et vous +le pouvez avancer par vos conseils et votre présence.» + +«Si vous avez formé quelque projet pour le voyage, s'il est nécessaire que +vous trompiez la vigilance de vos parents, dites un mot, je vous enverrai +par l'un de mes trois officiers espagnols, de l'argent, des chevaux et des +passe-ports pour arriver jusqu'à moi. J'attends ces officiers d'heure en +heure. La présente lettre vous sera remise demain. Vous pouvez m'avoir +répondu sous trois jours. Faites-le sans crainte, le messager sera sûr.» + +«Adieu, ma chère âme. Conservez-moi votre coeur. Je vous aime avec tant de +force, que si j'emploie seulement une part de cette ardeur à conquérir, +dans un an j'aurai conquis le monde.» + +«Signé: CHARLES, roi.» + +Le pauvre la Ramée venait de mettre toute son âme dans ces pages. Il y +avait peint fidèlement sa vie: remords, honte, effroi, il n'avait rien +oublié du passé; espoir, orgueil, amour sans frein, il n'oubliait rien pour +l'avenir. + +L'image de cette belle Henriette, de ce démon, tourmentait sa solitude; +elle lui apparaissait plus désirable à travers les obstacles. Pour l'avoir +près de lui, il entrait en lutte contre toute la France. Peut-être, pour la +conserver, eût-il foulé aux pieds toutes les couronnes de l'univers. +C'était dans cette âme profonde un combat déchirant entre la raison et la +folie. Logique, implacable, il sentait parfois le néant de son rêve; en +d'autres moments, il s'enivrait de ses désirs comme d'un breuvage qui le +poussait à la frénésie, au délire. A de pareils songes, qui brisent +l'organisme, la sagesse divine ménage presque toujours de prompts réveils. + +La Ramée, lorsqu'il eut lu et relu sa lettre, corrigeant avec soin ce qui +lui semblait trop tiède, ajoutant çà et là un mot capable de piquer +l'émulation ou l'avidité d'Henriette, confia la dépêche à un de ses +affidés, avec ordre de la porter sans retard à son adresse. + +Puis il monta à cheval pour faire une revue de son camp et assurer la +tranquillité de toute la nuit. + +Il y avait dans cet insensé l'étoffe d'un bon capitaine et d'un brave +homme, si le démon n'eût pas soufflé ses feux au fond de cette âme. La +Ramée parcourut à la nuit tombante les postes avancés, visita chaque corps +de garde, donna des instructions précises pour que les lignes ne pussent +être forcées par quelque soudaine attaque. + +D'ailleurs, il avait reçu le rapport de ses éclaireurs. Nul corps d'armée, +nul détachement ne paraissait dans la campagne. Aucune nouvelle ne parlait +d'une formation de troupes dans un rayon d'au moins vingt lieues. + +La Ramée recommanda aux chefs des postes d'avant-garde de laisser pénétrer +jusqu'à lui, s'ils se présentaient, trois officiers espagnols, porteurs de +passe-ports en règle, dont il exhiba le cachet et formula la teneur. Si ces +officiers arrivaient à pied, on leur fournirait des chevaux; s'ils +arrivaient à cheval, on leur ferait escorte avec considération, sans +toutefois apporter de désordre dans la disposition des campements, et +surtout on donnerait avis de leur arrivée au quartier général. + +Pour tout autre que l'un de ces officiers, les lignes étaient closes. Les +courriers, on n'en parlait pas, ils avaient le mot d'ordre. + +La Ramée s'assura du bon effet qu'avait produit sur ses troupes la guérison +des écrouelles. Il recueillit là des renseignements favorables sur l'esprit +de la population, et annonça en s'éloignant l'arrivée prochaine d'un +puissant renfort et de sommes importantes. + +Ainsi tout allait bien; le nouveau roi, acclamé par ses soldats, regagna +son quartier général au petit pas, en savourant à longues gorgées l'orgueil +et l'amour, la double ivresse du coeur et du cerveau. + +Un souper l'attendait, auquel il avait invité ses principaux chefs d'armée. +La chère était bonne, les vins à portée de la main. En Champagne, quiconque +ne veut pas boire est mal regardé du Dieu qui a doré ces splendides +raisins. Un roi Très-Chrétien est forcé de boire en Champagne. + +Mais la Ramée, homme sobre, se contenta de verser à boire à ses convives. + +On but à la gloire du trône, à la conquête de la France, à la santé du roi +Catholique; on parla drapeaux, équipements de troupes; on parla batailles +et sièges, on parla surtout contributions et corvées. La guerre coûte si +cher... la guerre civile surtout! + +Enfin, le repas, malgré la réserve du roi, dura jusqu'à onze heures du soir +et menaçait de se prolonger au delà de minuit, lorsque le pas rapide d'un +cheval retentit dans la cour, et bientôt après un soldat fut introduit qui +annonçait à la Ramée l'arrivée aux premiers postes, des officiers espagnols +qu'il avait signalés lui-même. + +Il se leva de table et congédiant aussitôt ses convives, + +--Messieurs, dit-il, le renfort que je vous avais promis se présente. Je +vais sans doute passer la nuit à entretenir ces officiers, qui sont des +gens de mérite, envoyés à moi par Sa Majesté le roi d'Espagne. Faites bonne +garde au dehors, messieurs, et donnons bonne opinion de notre vigilance et +de notre discipline aux alliés qui nous arrivent. + +L'assistance salua respectueusement, le roi passa dans la salle de +cérémonie, et donna les ordres nécessaires pour que les officiers lui +fussent amenés dès leur entrée au château. + + + + +II + +LA GRIFFE DE PROSERPINE + + +Trois hommes s'étaient présentés le soir aux avant-postes de la Ramée. + +A cheval tous trois, empreints tous trois de ce type de gentilhomme soldat +que la France était accoutumée depuis trop longtemps à reconnaître dans les +Espagnols, ils avaient été conduits an lieutenant qui commandait, et l'un +d'eux, un jeune homme de belle mine, ayant pris la parole en espagnol pour +déclarer que ses compagnons n'entendaient pas un mot de français, avait +exhibé recommandations et passe-ports, selon l'usage. + +A l'inspection de ces pièces, le lieutenant reconnut les trois officiers +étrangers qu'on lui avait signalés. Il donna ordre à quelques cavaliers de +les conduire au quartier général. + +Ces Espagnols, dont la contenance calme et réservée s'accordait bien avec +le caractère de leur nation, traversèrent ainsi les lignes formées par le +régiment de garde. Ils observaient curieusement chaque poste, et, sans +parler, s'entendaient en échangeant des signes ou des pressions de main et +de genou quand leurs yeux avaient rencontré quelque chose qui en valait la +peine. + +Le service se faisait bien. Le mot d'ordre s'échangeait à chaque instant. +Une petite demi-heure suffit aux cavaliers pour arriver au quartier +général. + +Là, l'escorte s'éloigna pour donner quelques renseignements aux sentinelles +curieuses qui veillaient autour du palais. Les Espagnols demeurèrent seuls, +tandis qu'on allait prévenir la Ramée. + +Ils en profitèrent pour se grouper en triangle de façon à surveiller +l'approche de tout espion, et là, pendant quelques secondes au plus, ils +parurent converser vivement, chuchotant tous trois à la fois, et fermant le +dialogue par une énergique poignée de main qu'ils se donnèrent. + +Ces officiers espagnols ayant mis pied à terre, on put mieux juger leur +tournure et leur visage. + +L'un était âgé, le chef sans doute. Il se tenait frileux, dans son manteau +comme tout vrai Espagnol; il était trapu, grisonnant. Les deux autres, plus +jeunes, assuraient, l'un son épée, que la course avait dérangée, l'autre +son éperon: il en avait perdu un en route. + +Tous trois, sans affectation, regardaient le bâtiment appelé palais du roi +par les gens de la Ramée; ils en toisaient, pour ainsi dire, la hauteur et +l'épaisseur en purs Espagnols dont le génie, comme on sait, est frondeur, +algébriste et enclin à estimer au-dessous du cours toute propriété qui +n'est pas la leur. + +D'ailleurs, à ne supposer que de bonnes intentions, comment voulait-on que +ces braves gens passassent le temps, dans cette cour ouverte à tous vents? +L'un d'eux, le frileux, s'était, il est vrai, avancé jusqu'au vestibule; +mais nul ne l'avait engagé à y entrer, la Ramée ne l'ayant pas prescrit, un +peu par défiance de la médiocre apparence du logis. + +On vint enfin les avertir que le roi leur accordait audience. Ils se +regardèrent comme pour savoir qui marcherait le premier. Le plus âgé +s'empara immédiatement de la tête et les deux autres le flanquèrent sans +prononcer une syllabe. + +Ils entendirent du vestibule une voix qui disait: + +--Vous assurez que ces officiers ne savent point un mot de français. Je +l'ai prévu, et sais assez d'espagnol pour me faire entendre d'eux. Allez +donc, et veillez à ce que nul ne nous trouble. Si j'ai besoin de quelqu'un, +j'appellerai. + +Cette voix les fit tressaillir. L'un des jeunes officiers, un petit homme, +carré d'épaules, rougit et poussa le coude de son compagnon, qui répondit +froidement: + +--_El rey!_ + +--Oui, seigneurs, dit le planton, c'est effectivement le roi que vous venez +d'entendre. + +Le sourire qui effleura leurs traits à cette réponse était déjà effacé, +quand le guide vint à eux et dit: + +--Entrez, messieurs. + +La Ramée était assis près de sa table, sur laquelle brûlaient des +flambeaux. Il feuilletait avec attention les papiers des Espagnols; il +trouvait dans le texte même de la recommandation du roi d'Espagne des +signes non équivoques de l'intérêt qu'on lui portait par delà les Pyrénées. + +Préoccupé comme il l'était, et aussi dans le but de se poser plus +dignement, il attendit que le bruit des pas sur le parquet se fût arrêté +pour lever la tête et regarder ses nouveaux hôtes. De cette façon, il +coupait court à tout cérémonial. + +--Soyez les bienvenus, señores, dit-il en espagnol. + +Les officiers s'étaient avancés lentement. Ils s'arrêtèrent; la Ramée leva +les yeux, et comme s'il eût aperçu des spectres, sa bouche s'ouvrit, son +sang se figea dans ses veines. Il avait en face de lui Crillon, à droite +Espérance, à gauche Pontis. Un moins brave se fût évanoui de peur. La Ramée +se pencha en avant comme pour percer un brouillard magique qui se serait +interposé entre lui et de vrais Espagnols, mais comment s'y tromper plus +longtemps? La figure de Crillon était sombre, celle d'Espérance grave, +celle de Pontis railleuse avec une nuance de haine féroce. + +--D'abord, lui dit Crillon, puisque vous nous avez reconnus, ne remuez ni +ne criez, car vous sentez bien ce qui arriverait, et vous avez assez +d'intelligence pour deviner notre dessein. + +En disant ces mots, il avait fait signe à Pontis, qui s'approcha de la +Ramée un long poignard à la main. + +--Parlez-nous, si vous avez quelque chose à nous dire, continua le +chevalier, mais que ce soit à voix basse, et de façon à n'amener personne +ici. Sinon, après vous avoir expédié, nous en ferions autant de cette +personne, et je crois tant de meurtres inutiles. + +La stupeur, l'épouvante de la Ramée ne sauraient se décrire. C'était, +d'ailleurs, beaucoup moins de la frayeur qu'une prostration absolue. +L'audace d'une pareille tentative, d'un coup à ce point insensé, suspendait +en lui jusqu'à l'intelligence. Esprit et corps se soutenaient, il est vrai, +mais paralysés, comme sont ces cadavres que la foudre a calcinés, et qui, +monceaux de cendres, conservent encore l'apparence de la vie. + +Cette stupéfaction fut telle, qu'il laissa Pontis lui détacher le ceinturon +de son épée et le désarmer ainsi, sans rencontrer même l'instinct de la +résistance. + +Enfin, les vapeurs de cette ivresse se dissipèrent; le sang reprit son +cours; le courage inné dans cet homme revint calmer les battements du +coeur. + +--Si vous êtes venus pour me tuer, dit-il à ses ennemis, pourquoi n'est-ce +pas déjà fait? + +--Nous ne sommes pas venus pour cela, répliqua Crillon. C'est une extrémité +devant laquelle nous ne reculerons cependant pas, si vous nous l'imposez. +Mais, jusqu'à présent, je ne la vois pas nécessaire. + +--Il peut arriver qu'elle le soit, dit la Ramée, car je ne suis pas un +mouton pour me taire toujours comme je viens de le faire dans le +premier mouvement de surprise. + +--Surprise naturelle, et que je ne blâme pas, reprit le chevalier. Le plus +brave peut être surpris; je dois même vous dire que vous n'avez pas mal +accepté la chose. + +Pendant qu'il parlait, la Ramée avait recueilli ses idées. Semblable au +lutteur qui terrassé d'un premier choc se relève et prend mieux ses +mesures. + +--J'entrevois, dit-il, messieurs, que vous avez commis une grave erreur, et +que vous êtes perdus. + +Espérance ne bougea pas, Pontis redoubla d'ironique menace, Crillon secoua +doucement la tête. + +--Ne le croyez pas, dit-il. + +--Pardonnez-moi. Il dépend de moi de vivre ou de me faire tuer, avez-vous +dit? + +--Parfaitement. + +--Eh bien! c'est là tout votre calcul. Vous vous êtes dit: il aura peur de +la mort et se taira. + +--Mous nous le sommes dit en effet. + +--De deux choses l'une: ou je me tairai, que ferez-vous de moi? ou je +crierai, et vous me tuerez... Que ferez-vous de vous? + +--Je ne comprends pas bien, dit Crillon. + +--Oui. Si je me tais, vous voudrez me taire signer quelque chose, ma +renonciation, par exemple... J'admets que je la signe. Comment ferez-vous +pour sortir du camp. Et si vous me tuez ce sera bien pis, que diront mes +soldats? Votre sûreté est de tout point bien aventurée. + +--Monsieur, repartit Crillon, vous raisonnez si bien que c'est plaisir de +discuter avec vous. + +--Oui, mais il ne faut pas que la discussion soit longue, dit la Ramée, car +vous allez vous faire surprendre. + +--Merci, restez calme et ne songez pas tant à nous, car nous sommes sûrs de +notre affaire. Oui, nous vous eussions tué si dans le premier mouvement +vous eussiez appelé à l'aide; nous vous tuerions même encore si vous le +faisiez, parce que les soldats sont portés tout d'abord à se jeter comme +des dogues sur ceux que leur maître leur désigne, et que nous ne voulons +pas être massacrés avant explication. Mais faites une chose, appelez +tranquillement par la fenêtre, ou laissez l'un de nous aller appeler vos +principaux officiers, les soldats même si cela vous plaît mieux. Nous +sommes prêts. + +--A vous battre trois contre mille! s'écria la Ramée riant forcément, mais +riant de cette fanfaronnade. + +--Non pas, monsieur; il ne faudrait pas m'en défier cependant. Seulement, +j'y succomberais. Non, nous ne nous battrions pas contre votre armée; nous +lui lirions certains papiers qui sont dans ma poche, et le combat +deviendrait impossible. + +La Ramée, froidement: + +--Que disent ces papiers? demanda-t-il. + +--Appelons vos gens, si vous voulez, et vous l'apprendrez en même temps +qu'eux. Vous hésitez. C'est le bon parti. Je vois que vous êtes un homme +sage. + +--J'ai compris, dit la Ramée, que vous essayeriez de débaucher mes soldats +par quelque promesse du roi ou même par des calomnies. + +--Je leur prouverai tout simplement que vous n'êtes pas plus Valois que je +ne suis la Ramée, et cela les refroidira. + +--Monsieur! s'écria le jeune homme pâle de colère, prouvez! + +--Je veux bien, dit Crillon en s'approchant de la fenêtre en même +temps que Pontis appuyait la pointe de son arme sur la chair +frissonnante de la Ramée, qui s'arrêta. + +On entendit heurter doucement à la porte. Les trois compagnons +s'apprêtèrent. Le front de la Ramée s'éclaircit, il allait pousser un cri +d'alarme. Pontis raidit sa main, la lame mordit. Espérance étendait déjà +les bras pour recevoir un cadavre. + +--J'avais fermé les verrous, dit Crillon; ouvrez-les, Espérance, et laissez +entrer chez monsieur tous ceux qu'il voudra recevoir. Vous, Pontis, +rengainez. + +Le visage de la Ramée devint livide. Par excès de bravoure il n'avait pas +crié, mais cette assurance de ses ennemis l'accabla. Il perdit contenance. + +--Si je voulais, murmura-t-il, nous péririons tous ensemble; mais j'ai ma +destinée, vous ne l'arrêterez pas dans son essor. Il est écrit que je serai +heureux et glorieux malgré vos papiers et vos poignards. + +Crillon sourit et haussa les épaules. + +Un majordome se présenta: + +--Sire, dit-il, le messager qu'avait expédié ce soir Votre Majesté, est +revenu au quartier. + +--Revenu! balbutia la Ramée déconcerté par l'éclair de joie qui brilla dans +les yeux de ses ennemis, et pourquoi revenu? + +--Oh! sire... et dans un état.... + +Crillon s'approcha de la Ramée. + +--Vous ne comprenez pas? lui dit-il à l'oreille. Voulez-vous que je vous +explique pourquoi il n'a pas continué sa route vers Paris? + +La Ramée tremblait. + +--C'est parce que nous l'avons arrêté au passage, continua Crillon, et que +nous lui avons pris son message. + +--Va! murmura la Ramée au majordome, qui attendait un mot du maître, va! + +Les portes se refermèrent. + +--Oui, poursuivit Crillon, cette lettre si tendre et si explicite à la +fois, ce chef-d'oeuvre d'amour et de politique, est entre nos mains; il +n'arrivera pas à son adresse. Voilà pourquoi votre courrier est revenu. + +La Ramée n'en pouvait croire ses oreilles, tout en lui tressaillait; ses +yeux semblaient crier avidement: Parlez! expliquez-vous! instruisez-moi! + +--Nous arrivions vers votre camp avec défiance, dit Crillon, et chaque +figure nous était suspecte, comme vous pensez bien. Soudain, nous +rencontrâmes votre courrier qui galopait. Le pauvre diable! nous barrions +le chemin à nous trois. Il nous compta, et dit, pour nous sonder: «Je parie +que ce sont les Espagnols que nous attendons à Reims.--Oui, répliqua en +espagnol Espérance, qui le sait à merveille.--Et moi, continua votre +homme, je suis attendu à Paris.--Là-dessus, il n'y avait plus à hésiter, +c'était un des vôtres, nous arrêtâmes le drôle, et lui prîmes la lettre +adressée à votre maîtresse. Une jolie fille, ma foi. + +--Quoi! vous la connaissez? articula péniblement la Ramée en essuyant la +sueur qui coulait de son front. + +--Si nous connaissons Mlle d'Entragues! la perle de beauté, comme vous +dites. Demandez à Espérance s'il la connaît, lui, que vous avez assassiné +pour elle! + +--Oh! rugit la Ramée, touché au coeur plus sûrement par la jalousie que par +le poignard. + +--Chevalier, dit tout bas à Crillon le généreux Espérance, ménagez ce +malheureux. + +--Allons donc! s'écrièrent Pontis et le colonel. + +--Par grâce! + +Cette compassion fut le dernier coup pour la Ramée, il tomba presque +inanimé sur un fauteuil. + +--Henriette!... murmura-t-il. + +--Vous l'avez mise dans une jolie situation, continua Crillon. La voilà +votre complice. + +--Ma complice! + +--Sans doute, complice de rébellion, d'attentat contre la sûreté de l'État +et la personne du roi, de faux et d'imposture, de tous vos crimes enfin qui +sont énumérés dans cette bienheureuse lettre. + +--Ah! mon Dieu! s'écria la Ramée. + +--Et le moins qui puisse arriver à cette délicieuse personne, c'est d'être +pendue jusqu'à ce que mort s'en suive; mais je crois bien qu'elle sera +brûlée.... + +--Vive! ajouta Pontis avec un ricanement farouche. + +--C'est vrai! c'est vrai... dit la Ramée en se levant avec agitation; on +pourrait la compromettre. Mais cette lettre, vous l'avez? + +--Pardieu! + +--Eh bien! hurla le jeune homme, nous allons tous mourir ici, car je vais +appeler; je vous ferai tuer ou vous tuerai moi-même. Je ne sais pas ce que +je ferai, mais ce sera terrible. Je ne veux pas que cette femme souffre +seulement un soupçon à cause de moi. + +--Oh! oh! dit Crillon, eh bien, égorgeons-nous, allons.... + +--Je reprendrai cette lettre sur vos cadavres! ajouta la Ramée écumant de +colère. Donnez-la-moi, ce sera mieux. + +--Mais vous nous prenez donc pour des idiots? dit doucement le chevalier. +Aurions-nous commis cette imprudence de vous rapporter une pièce si +intéressante?... Oh! que non pas! + +--Où donc est-elle, et qu'en avez-vous fait? demanda le jeune homme, à qui +ces paroles ne paraissaient que trop vraisemblables. + +--A l'heure qu'il est, un brave homme de notre suite l'a dans ses mains +pour nous la remettre à notre retour. Si nous n'étions pas revenus demain à +midi, comme j'y compte, ce messager, plus sûr que le vôtre, continuera son +chemin, et rendra la lettre du roi de Reims au roi de Paris. C'est alors +que Mlle d'Entragues aura maille à partir avec MM. les présidents de la +Tournelle et autres. + +--Elle est perdue! s'écria la Ramée en proie au plus touchant désespoir. +Messieurs! messieurs! c'est là le coup qui m'abat. Messieurs! épargnez +cette jeune fille innocente. Elle est innocente, je vous jure! + +--Vous êtes aveugle, mon cher monsieur, dit Crillon, c'est une coquine! + +--Messieurs! vous êtes gentilshommes, vous ne ferez pas usage de vos forces +contre une femme. Elle serait punie pour avoir été généreuse. Elle était ma +fiancée, seigneurs! + +--Cela n'empêche pas une femme d'être pendue, dit flegmatiquement Pontis. + +--Oh! seigneur chevalier... Ah! brave Crillon! Voyez si je demande +quelque grâce pour moi. Non, tuez-moi, je tends la gorge... frappez! +mais, épargnez une pauvre femme. + +--Cela n'est plus possible, dit Crillon, nous allons être obligés de faire +ici un scandale enragé. Vous mort, on va débiter des phrases entrecoupées +de moulinets d'épée, le contre-coup s'en fera sentir peut-être bien loin: +nous ne serons pas à midi à l'endroit où nous attend notre compagnon, et ma +foi, demain matin la lettre sera donnée à Henri IV. Ainsi, vous aurez beau +vous faire tuer ici, j'aurai beau dire à tous vos hommes que vous êtes un +faux prince, j'aurai en vain exterminé les Espagnols, car ils ne se +rendront pas ainsi,--ils savent trop bien ce qui les attend,--je me serai +inutilement fait écharper avec mes deux compagnons, votre destinée, comme +vous dites, n'en rejaillira pas moins sur votre complice, et gare le gibet +pour toute cette jolie couvée de reptiles qu'on appelle les Entragues. + +--Eh bien! dit la Ramée avec un geste sublime, pas de scandale, pas de +bruit, pas de combats. Vous serez à midi à l'endroit indiqué. Vous y serez +dans deux heures, s'il n'y a que deux heures de chemin d'ici à cet endroit. + +--Ah! voyons, fit le chevalier, frappé ainsi que ses amis de l'auréole +majestueuse qu'un splendide amour jetait au front du coupable. + +--C'est moi que vous voulez, n'est-ce pas, dit le jeune homme, ce n'est pas +elle. Vous avez besoin de mon déshonneur, et de ma condamnation, non pas du +supplice de la pauvre créature que j'aime. Je vous accorde ce qu'il vous +faut. Je pourrais me faire tuer ici, vous n'auriez qu'une demi-victoire. +Prenez-moi vivant, vous me dégraderez, vous me condamnerez. Je me livre. +Seulement, épargnez-la! + +Les trois hommes se regardèrent saisis d'étonnement. + +--Oh! ne soupçonnez aucun piége, interrompit le jeune homme. Il n'y en a +pas. Franc jeu. Mais d'abord, jurez-moi par le nom de Crillon que vous +n'avez point cette lettre ici, cachée sur l'un de vous. + +--Je le jure! dit Crillon, et ne me parjure jamais. + +--Je le sais, il suffit. Nous allons partir tous quatre. Vous voyez si je +me fie à l'honneur, moi. Nous rejoindrons votre compagnon, il vous rendra +la lettre que vous lui avez confiée, vous me la livrerez, et ensuite je +vous appartiens. Faites. + +--Voilà un homme! ne put s'empêcher de dire Crillon. + +--Qui eût été un brave homme... ajouta Espérance. + +--Si Proserpine ne lui avait appliqué sa griffe, grommela Pontis; mais elle +la lui a appliquée, et à quelle profondeur, sambious! + +--Eh bien, messieurs, acceptez-vous? demanda la Ramée, tremblant d'être +refusé. + +--C'est dit! s'écria le chevalier, et bien vous prendra d'avoir été rond en +affaires. Je vous épargnerai toute souffrance inutile. Mon projet était de +vous dégrader de vos titres usurpés, et de vous en fouetter le visage en +présence de votre armée; j'avais toutes les preuves nécessaires pour vous +infliger cette torture. Je ne le ferai pas. Vous êtes entré roi pour ces +coquins, roi vous sortirez; jouissez de votre reste. Une fois dehors, je ne +réponds plus de rien. + +--Je n'ai demandé qu'une grâce, dit froidement la Ramée. Je l'ai; que +m'importe le reste! + +--Eh bien, partons! reprit Crillon. + +--Partons! répétèrent ses amis. + +La Ramée appela ses gens, et d'une voix calme: + +--Les chevaux de ces messieurs et le mien, dit-il. + +--Veillons toujours! murmura Pontis à l'oreille d'Espérance, le drôle a +déjà échappé à des cordes plus solides que celle-ci. + +--Monsieur de Pontis, répliqua mélancoliquement la Ramée, qui l'avait +entendu, ne veillez pas, c'est inutile; la chaîne par laquelle vous me +tenez cette fois, je n'essayerai pas même de la rompre. + +Puis s'adressant à ses officiers, qui peu à peu apparaissaient dans la +cour: + +--Je vais faire une reconnaissance avec ces messieurs, dit-il. Bonne garde! + +Et comme il était salué de quelques cris de: Vive le roi! qui faisaient +bondir Crillon sur sa selle: + +--Adieu royauté! murmura-t-il avec une expression si touchante qu'Espérance +se sentit remué jusqu'au fond de l'âme. + +Quelques minutes après, la cavalcade traversait silencieusement le camp, +conduite par la Ramée. + + + + +III + +COMMENT LA LIGUE SERVIT À BATTRE L'ESPAGNE ET RÉCIPROQUEMENT + + +La petite troupe arriva ainsi au bourg d'Olizy où devait attendre le +compagnon mystérieux, possesseur de la lettre. La Ramée appelait de ses +voeux les plus ardents le terme du voyage. + +Sans armes, impassible, plongé dans une rêverie profonde, il avait accompli +le trajet conduit par son cheval qui suivait les autres, et n'avait donné +aucun sujet d'inquiétude à ses gardiens. + +A Olizy, on trouva dans une hôtellerie celui que Crillon y attendait. +C'était frère Robert qui, pour se désennuyer, avait pris place à une +fenêtre du premier étage, et contemplait le spectacle toujours animé d'un +marché de petite ville. + +La Ramée ne parut pas surpris quand il se trouva en présence du moine. Il +comprit l'alliance secrète de ces hommes; il sentit que sa destinée se +brisait contre un écueil inévitable. Résigné comme les fanatiques arabes, +il ne manifesta ni amertume ni défiance. + +--Nous avons réussi, dit Crillon au génovéfain, grâce à votre concours, et +je crois la duchesse vaincue. Elle n'a plus rien à faire désormais. + +La Ramée étouffa un soupir, tandis qu'on racontait l'histoire de son +dévouement et de sa défaite. + +Le moine prenant Crillon à part: + +--Vous prendrez garde, dit-il, qu'on ne vous l'enlève en route; si secrète +que nous ayons tenue cette expédition, le bruit peut en être arrivé aux +oreilles de la duchesse, et une embuscade est bientôt tendue. Vous +comprenez facilement l'intérêt des complices à empêcher les révélations du +coupable. Avez-vous été suivi en venant de Reims? + +--Je ne crois pas. Nous avons marché vite. + +Cependant la Ramée, impatient, dit à Espérance: + +--Pourquoi se consulte-t-on ainsi? Nous sommes arrivés. Voilà votre +compagnon. Où est la lettre? + +--C'est juste, répliqua Espérance, qui alla troubler aussitôt l'entretien +de Crillon et du moine. + +Crillon s'empressa de demander la lettre à frère Robert. Celui-ci la tira +d'une poche intérieure de sa robe; mais, au lieu de la donner à la Ramée, +qui étendait une main avide: + +--Quand il aura la lettre, dit-il tout haut, vous ne le dominerez plus. + +--C'est vrai, mon frère, répliqua Crillon; mais j'ai promis. + +--Cette lettre, continua opiniâtrement le moine sans s'inquiéter de la +colère convulsive qui commençait à agiter la Ramée, c'est à la fois la +conviction de son crime et la preuve de ses intelligences avec les plus +cruels ennemis du roi. Il n'est pas le seul qui mérite d'être puni. + +--Je l'ai achetée de ma vie; elle est à moi, s'écria la Ramée. + +--Et je l'ai promise, répéta Crillon. Il faut la rendre. + +--Ce devrait être déjà fait, chevalier de Crillon, dit la Ramée, en se +déchirant les doigts à coups d'ongles. + +--Ne la rendez que lorsqu'il sera mis en sûreté à Paris, messieurs, +interrompit le moine. + +--Ce serait manquer à ma parole, dit Crillon. Donnez, frère Robert, donnez +la lettre à ce jeune homme. + +--Au-dessus de votre parole, il y a le salut de l'État et du roi, s'écria +frère Robert. + +--Au-dessus d'une parole donnée, il n'y a rien, dit Espérance. + +Le génovéfain, s'approchant de ce dernier: + +--Cette lettre, lui dit-il à demi-voix avec un regard pénétrant, c'est la +perte d'une femme ou plutôt d'un monstre qui, si vous ne l'étouffez, perdra +elle-même Gabrielle. + +Espérance tressaillit. Pourquoi frère Robert lui disait-il cela, à lui, +avec ce mystère? Il savait donc tout, il devinait donc tout, cet étrange +personnage? + +Pontis approuva le moine très-haut et très-vivement. + +--Avec les traîtres, disait-il, toute ruse est légitime. + +Mais Crillon rougissait déjà sous le regard dédaigneux de la Ramée. Il prit +la lettre des mains de frère Robert et la donna au vaincu sans condition ni +commentaire. + +La Ramée l'ouvrit précipitamment, la lut et demanda du feu. Espérance se +hâta d'aller lui chercher une lumière dans la pièce voisine. Alors le +prisonnier brûla le fatal papier, et en dispersa au vent les cendres ou +plutôt la fumée, qu'il suivit du regard jusqu'à ce que tout se fût évanoui. + +À partir de ce moment il s'assit et ne donna plus signe d'inquiétude ni +même d'attention à ce qui se passait autour de lui. + +Mais Crillon et le moine avaient délibéré et discuté. Plus d'une fois le +chevalier avait paru en désaccord avec son interlocuteur; cependant +celui-ci finit par céder. Crillon s'approchant de Pontis et d'Espérance, +qu'il prit à part: + +--Vous allez, dit-il, conduire le prisonnier à Paris; frère Robert vous +suivra. Vous hâterez le pas, et à la moindre tentative de rébellion, à la +moindre apparence de secours qui serait offert à la Ramée, pas +d'hésitation, cassez-lui la tête. + +--Soyez tranquille, colonel, dit Pontis. + +--Il ne tentera rien, répliqua Espérance. Désormais c'est un homme mort: +mais pourquoi nous quittez-vous, monsieur; est-ce une indiscrétion de vous +le demander? + +--Nullement. J'ai fait observer au génovéfain que c'était un crève-coeur +pour moi de quitter ce pays en y laissant un millier d'hommes armés contre +notre roi Henri IV. Le frère prétend que sans chef ils se dissiperont tout +seuls. Moi je dis qu'il suffit de la duchesse, ou de l'Espagnol, ou de M. +de Mayenne, pour donner une vie dangereuse à ce corps de mutins. Je les +veux réduire. + +--Vous seul? + +--J'ai mon plan, ne vous mettez pas en peine. Il me reste une +recommandation à vous faire, Espérance, c'est de vous défier de votre +tendre coeur. Songez qu'il faut que ce la Ramée soit roué vif en place de +Grève. Pas de négligence. + +--Le pauvre insensé! + +--Quant à vous, Pontis, on vous a pardonné votre débauche de l'autre soir; +vous l'avez réparée par un bon service à partir du moment où vous nous avez +rejoints. Cependant vous remarquerez que le chien Rustaut s'est le mieux +conduit en cette circonstance. Mais si vous touchez d'ici à Paris un verre +qui sente le vin, je vous fais pendre comme un coquin. + +--Monsieur, monsieur, murmura le garde, épargnez-moi et faites-moi +l'honneur de me corriger autrement que par des menaces. + +Après avoir ainsi tout réglé, Crillon mit la troupe en chemin. La Ramée +marchait entre Espérance et Pontis; frère Robert suivait, armé d'un long +pistolet qu'il cachait sous sa robe. + +Crillon donna une lettre au génovéfain pour le gouverneur de +Château-Thierry, qu'il priait d'accorder une escorte au prisonnier et de +fournir un chariot couvert pour l'enfermer, de peur que sa ressemblance +avec Charles IX n'éveillât quelque soupçon chez les malintentionnés du +pays. + +Au premier embranchement de la route, le chevalier quitta ses gens et +retourna en arrière pour accomplir sa mission à Reims. Le prisonnier, avant +de prendre congé, salua civilement Crillon et lui dit: + +--Si nous ne nous revoyons pas, monsieur, tenez-vous pour remercié. +Pardonnez-moi et oubliez-moi. + + +--Peut-être ferai-je mieux que cela pour vous si vous continuez à être +sage, répliqua Crillon, ému par cette résignation; à tout péché +miséricorde. + +Et il tourna bride. + +--Que veut-il dire? demanda la Ramée; il me répond comme si j'avais +sollicité une grâce. + +--Taisez-vous, pauvre orgueilleux, interrompit Espérance d'une voix douce +et grave. Le chevalier veut dire que jamais un bon chrétien ne doit +désespérer ni des hommes ni de Dieu. Vous êtes jeune; l'horizon vous semble +un peu borné peut-être, en ce moment; mais après celui-là il y en a +d'autres. Marchons, et vous les verrez se dérouler devant vous. + +La Ramée le regarda surpris. Lui qui ne comprenait pas le pardon des +injures, il ne pouvait y croire chez les autres. + +On arriva à Château-Thierry, et le gouverneur ayant fait droit à la requête +de Crillon, le voyage s'acheva plus rapidement, sans événement digne de +remarque. + +Cependant Crillon avait trouvé le camp de la Ramée dans une inquiétude +mortelle. La disparition du chef ne s'expliquait pas. On voyait les +officiers chercher, s'enquérir, causer à voix basse, et les soldats +commençaient à se regarder les uns les autres, en demandant qu'on leur +montrât le roi Charles X. + +Les Espagnols, isolés au milieu des Français, voulaient savoir ce +qu'étaient devenus les trois envoyés de leur nation, dont tout le camp, la +veille, avait célébré l'arrivée, et la garde des postes avancés ne savait +dire autre chose que ce qu'elle avait vu, c'est-à-dire la Ramée partant au +petit jour avec ces officiers, qui l'accompagnaient pour une +reconnaissance. + +L'inquiétude devint de l'effroi. L'effroi se changea en panique. Il fut +décidé qu'on enverrait prendre des nouvelles auprès des chefs secrets de +l'entreprise, chez M. de Mayenne, chez la duchesse de Montpensier. En +attendant, on fouilla les environs, on poussa jusqu'à Olizy, où s'était +faite la première halte de la Ramée et de ses ravisseurs. + +Les nouvelles qu'on apprit là étaient accablantes. Le roi marchait sur +Paris. Le roi semblait plutôt un captif qu'un maître. Le roi avait disparu. +Ces nouvelles apportées au camp y produisirent l'effet d'un coup de pied de +cheval dans une fourmilière. + +Le tambour bat, les hommes prennent les armes, on accuse les Espagnols de +trahison, puisque le roi a disparu avec des Espagnols. + +Ceux-ci se retranchent, après avoir donné des explications d'autant moins +satisfaisantes, qu'ils comprenaient moins encore que les Français ce qui +venait d'arriver. Ils protestent que si les trois Espagnols envoyés par +Philippe II ont emmené le roi, c'est pour quelque dessein important. On +leur répond que l'action d'emmener le chef et de le cacher, sans donner de +ses nouvelles, est une trahison palpable. Des mots on en vient aux injures, +le vocabulaire espagnol en est riche. Des injures on passe aux coups. + +La mêlée commence. Les vieilles dettes se payent. Les Espagnols, moins +nombreux et très-décontenancés, se laissent entamer, par suite d'une +mauvaise disposition de leurs commandants. Le sang coule et aveugle les +combattants. + +C'est le moment où Crillon arrivait sur le lieu de la scène. Un blessé +qu'il rencontre lui explique de quoi il s'agit; cet homme était +intelligent, il raconte au chevalier que, si ces gens-là pouvaient +seulement s'entendre une minute, ils cesseraient aussitôt de se battre. + +Mais le bon chevalier ne partage pas l'opinion du blessé. Il trouve le +spectacle agréable. Il est placé sur un tertre qui domine l'action. Voir +des Espagnols et des ligueurs s'entre-déchirer, c'est une bénédiction du +ciel. Crillon juge les coups, mord de plaisir sa moustache grise, on dirait +un vieux chat se pourléchant à l'odeur des viandes que le boucher dépèce, +et que lui, chat, se propose d'entamer plus tard. + +Mais les Espagnols, bons soldats, exercés par une longue guerre, ne se +laissent pas malmener sans riposte. Ils reprennent du champ et se +renferment dans les maisons du village voisin; ils s'y barricadent tandis +que leurs meilleurs carabiniers tournent et retournent, abattant ça et là +les plus acharnés ligueurs. Crillon, de plus en plus heureux, sait gré aux +Espagnols de décimer si généreusement les gens de la Ligue. + +Ceux-ci plient, le moment de l'explication va avoir lieu, car ils énumèrent +leurs blessés et leurs morts. Mais ce n'est pas là le compte de Crillon. + +--Des Français! s'écrie-t-il, battus pat des Espagnols, harnibieu! + +Et il s'élance au milieu des combattants. + +Ce terrible harnibieu avait grande réputation en France et à l'étranger. +Crillon le poussait d'une façon particulière, avec des poumons si puissants +qu'il dominait partout le bruit du combat. + +Les ligueurs, déjà furieux d'avoir été battus, plus furieux encore de se +l'entendre reprocher, demandent quel est cet homme inconnu qui se met ainsi +tout à travers les mousquetades, quand il n'y a que faire. + +--Eh! mordieu! je suis Crillon, dit le vieux guerrier, ne me +reconnaissez-vous pas? + +--Crillon! répètent les Français surpris et effrayés à la fois. + +--Nous sommes donc attaqués par les troupes du roi? demande un officier +ligueur. + +--Vous allez l'être, répond Crillon, je précède l'avant-garde. + +--Par la trahison des Espagnols! s'écrie l'officier. + +--Vous l'avez dit, mon brave. + +--Sus aux Espagnols! crient cent voix autour du chevalier. + +--En avant! rugit Crillon, dont l'épée de flamme électrise toute la troupe +française. + +A sa voix, sous ses ordres, chacun se précipite. Les maisons sont +enfoncées, déjà elles brûlent; les Espagnols écrasés, égorgés, battent la +chamade; mais Crillon fait la sourde oreille. Le carnage continue, les +morts s'entassent, l'écharpe rouge d'Espagne disparaît sous les flots de +sang. En vain quelques fuyards essayent-ils de gagner la campagne, on les +rattrape, on les assomme sans pitié. Et Crillon se contente de dire à ceux +qui demandent quartier: + +--A votre sortie de Paris, le roi vous avait pardonné, vous avait renvoyés +en vous enjoignant de n'y plus revenir, et vous êtes revenus: c'est votre +faute! + +Quand tout est fini, quand il ne reste plus debout que des Français, +ceux-ci, bien que glorieux de leur victoire, regardent avec inquiétude le +chevalier, qui attend du haut de son cheval que le silence et l'ordre se +soient rétablis. Crillon est satisfait, la journée a été bonne, plus un +Espagnol et trente ligueurs de moins. + +--Eh bien! ligueurs, dit-il, savez-vous ce que vous venez de faire? Vous +avez signé votre paix avec le vrai roi. Vous en aviez un faux hier. C'était +un fantôme envoyé par ces traîtres Espagnols, et vous fûtes assez sots, +assez mauvais Français pour le servir. Vous vous demandez ce qu'il est +devenu. Il s'est rendu au vrai roi de France, et ce matin avant le jour, il +a quitté votre camp; il est sur la route de Paris pour aller faire sa +soumission à notre maître. + +Un silence de désespoir et d'effroi régnait dans la foule qui se sentait à +la merci de cet audacieux vainqueur. Quant à Crillon, tranquille comme s'il +avait eu derrière lui cent mille hommes: + +--Que craignez-vous? ajouta-t-il. Je vous déclare libres. Partez dans vos +foyers si vous en avez le désir; je vous engage ma foi que nulle poursuite +ne sera faite. Mais, direz-vous, que devenir? voilà bien des carrières +finies. Faites mieux: revenez avec moi à Paris. Vous vous êtes comportés en +braves et vous serez traités comme tels. S'il vous faut de l'argent, vous +en aurez; de l'avancement, je vous en promets: cela vaut mieux, je crois, +que la réputation d'assassins, de traîtres et la misère. Votre chef vous a +abandonnés, l'Espagnol vous dupait, un vrai Français vous appelle. Suivez +Crillon harnibieu! vous savez ce que vaut sa parole. + +On vit les têtes s'agiter confusément, se consulter par des regards prompts +et avides. Puis comme si une même pensée eût jailli soudain de ces mille +cerveaux: + +--Plus d'Espagnols! vive la France! s'écrièrent-ils; + +--Et vive le roi! ajouta Crillon, sinon il n'y a rien de fait. + +--Vive le roi! répétèrent les nouveaux convertis. + +Crillon sentit qu'il n'y avait pas un moment à perdre. Il fit plier le camp +à la hâte, réunit les officiers, les caressa, leur promit ce qu'ils +voulurent et les emmena derrière lui, laissant la masse à elle-même, bien +assuré que le corps suit toujours la tête. + +Cette troupe d'officiers fut entraînée avec une telle précipitation; +Crillon, sur la route, leur fit donner tant de soins; il y eut dans cette +marche tant d'ordre et d'adresse à la fois; le rusé guerrier sut si +habilement à chaque ville que traversaient les détachements, les entourer +de troupes fidèles qui achevaient ou maintenaient la conversion, que, dans +un délai invraisemblable, on vit entrer à Paris tout ce qui naguère +s'appelait l'armée du roi Charles X. + +Crillon rangea cette troupe en bataille au faubourg Saint-Martin; il eut +soin de lui donner la plus favorable apparence, et, se mettant à la tête +avec une bonne humeur irrésistible, il conduisit au Louvre ces ligueurs qui +menaçaient, huit jours avant, de mettre à feu et à sang toute la France. + +--Sire, dit-il au roi, qui n'en pouvait croire ses yeux, j'amène à Votre +Majesté un régiment de volontaires qui ont détruit en Champagne les +garnisons Espagnoles. Ils voudraient bien savoir ce qu'est devenu un +certain la Ramée soi-disant Valois, qui fomentait là-bas une sédition et se +faisait appeler Majesté. + +--Il est en prison au Châtelet, dit le roi avec un sourire, et on instruit +son procès en ce moment. + + + + +IV + +PREMIÈRE CHASSE + + +Le roi était parti pour chasser à Saint-Germain. Mais la pluie étant venue, +la chasse ne put avoir lieu. + +On passa la journée assez tristement dans le vieux château, et le roi au +lieu de parcourir la forêt, travailla, joua ou dormit. La cour s'ennuya +plus que lui. + +Le lendemain matin seulement, arrivèrent les dames. Henri alla au-devant de +Gabrielle qu'il trouva mélancolique et froide, malgré les efforts qu'elle +faisait pour se vaincre. Le temps ne disposait pas à la gaieté, il était +gris, aigre; les nuages couraient chargés de neige, qu'ils n'osaient +envoyer sur terre parce qu'on était au printemps, et que c'eût été contre +les lois de la guerre; mais cette neige parcourant l'espace, se vengeait en +promenant partout sur son chemin la rigueur d'un froid de décembre. + +Cependant les arbres poussaient déjà leurs feuilles vertes et l'oiseau +chantait dans les bois. Dans la forêt on voyait s'ouvrir ces longues +perspectives fraîches dont l'oeil est caressé; les tapis d'émeraude +émaillés de fleurs se déroulaient sous les voûtes verdoyantes des chênes. +Il ne manquait au tableau qu'un sourire du soleil. Il eût sans doute tout +ranimé sur la terre, les plantes et les coeurs. + +Henri conduisit Gabrielle dans les parterres où l'armée des jardiniers +essayait de faire fleurir trop tôt ces lilas et ces roses qui, quinze jours +plus tard, se fussent épanouis magnifiquement tout seuls. La marquise était +enveloppée d'une mante fourrée, le roi, en guerrier qui brave les saisons, +se promenait dans une tenue printanière, pourpoint de satin mauve et +haut-de-chausses blanc. C'était d'une fraîcheur à faire trembler. + +--Comme vous voilà sombre, marquise, dit le roi en prenant une des mains de +Gabrielle, vous grelottez et vous boudez. C'est la représentation exacte du +temps qu'il fait. + +--J'avouerai, sire, qu'en effet j'ai froid et aux épaules et à l'esprit. + +--Et au coeur? + +--Je n'ai pas parlé du coeur, sire, dit doucement Gabrielle. + +--C'est toujours cela de sauvé!... Vous m'en voulez de vous avoir fait +quitter Paris, marquise, vous préférez Paris? + +Gabrielle rougit. Peut-être le vent devenait-il plus froid. + +--Je n'ai jamais, répondit-elle, de préférence sans consulter le bon +plaisir du roi. + +--Oh! comme cette parole serait douce et bonne, si la résignation n'en +faisait tous les frais, s'écria Henri. Voyons, marquise, ouvrez-moi ce cher +petit coeur. Depuis quelque temps vous me recevez avec trop de réserve. Que +me reprochez vous? Ai-je changé? Avez-vous conservé quelque levain des +jalousies passées? + +En parlant ainsi, Henri suivait d'un oeil pénétrant chaque nuance de la +physionomie loyale de Gabrielle; et cette curiosité ne dénotait pas chez le +bon roi une parfaite tranquillité de conscience. + +Gabrielle ne manifesta rien qui donnât raison aux suppositions d'Henri. + +--Non, sire, dit-elle avec un accent dégagé qui rassura tout à fait le roi. + +--Cela m'eût étonné, ajouta-t-il: car si jamais conduite fut exemplaire, +c'est la mienne. + +Gabrielle sourit sans amertume. + +--Vrai, dit le roi, j'ai rompu avec tout ce qui peut vous affliger; vrai. +D'ailleurs n'ai-je pas l'âge de me montrer raisonnable? suis-je pas un +grison? et n'ai-je pas près de moi la plus angélique des femmes? + +Les deux mains se pressèrent affectueusement, mais les nuages ne +s'envolèrent pas du front pur de la marquise. + +--Ce n'est pas la faute du roi, murmura-t-elle, si je suis triste. + +--A qui donc la faute? + +--A moi, à moi, qui m'alarme de tout, et qui suis une nature malheureuse. + +--Mais quelle sorte de chagrins pouvez-vous vous faire, marquise? Laissez +cela aux pauvres martyrs couronnés, sur lesquels vingt fois par jour tombe +une souffrance imprévue. Ceux-là ont le droit d'avoir l'esprit sensible. +Mais vous, n'êtes-vous pas entourée de gens qui ôtent les épines de votre +sentier? Ainsi, à moins que vous ne les cherchiez vous-même, selon +l'habitude des femmes.... + +--Je ne crois pas, dit vivement Gabrielle. Non, mes chagrins ne sont point +aussi chimériques que Votre Majesté veut bien le supposer. N'ai-je pas +d'abord cette plaie incurable du mépris de mon père? + +--Oh! votre père!... Voilà un mépris dont je ne m'inquiéterais guère. +Depuis qu'il est nommé grand maître de l'artillerie, par préférence à +Sully, M. d'Estrées ne devrait plus tant vous mépriser, ce me semble. + +--Sire, c'est un grand ressentiment qu'il nourrit au fond du coeur contre +moi, et une fille ne peut voir sans regret changer ainsi le plus tendre +père. + +--Ne me dites donc pas de ces choses-la, marquise; ce tendre père était un +féroce gardien qui vous eût fait damner. Rappelez-vous Bougival et le bossu +Liancourt. Allons, allons, si vous regrettez ce père-là au point de me +bouder, je vous accuserai de n'être plus naturelle, et de me chercher +noise, pour quelque grief caché. + +Gabrielle tressaillit. + +--En vérité, sire, répondit-elle, vous vous obstinez à ne pas comprendre ma +situation. Faut-il que je l'explique à un esprit aussi délié, à un coeur +aussi délicat que le vôtre? Quoi! maîtresse du roi! moi, qui étais une +fille irréprochable et de bonne maison. Maîtresse du roi! Un honneur dont +je dois être fière et qui me déshonore. Si vous saviez comment le peuple +m'appelle! + +--Le peuple vous aime pour votre grâce et votre bonté. + +--Non; le peuple me hait d'occuper une place où il voudrait voir une femme +légitime vous donner des dauphins et des princesses. Le peuple se marie, +sire, et respecte le mariage. + +--Ah! si vous me reprochez cela, dit Henri abattu, si ma douce Gabrielle me +querelle au sujet de choses convenues.... + +--A Dieu ne plaise, sire! Suis-je ambitieuse? suis-je avide? me suis-je +jamais mêlée des affaires de votre État? suis-je âpre à la curée des places +et des largesses? me croyez-vous assez vaine, assez sotte pour oublier mon +humilité? Sire, jugez-moi bien, je n'ai que votre opinion pour me consoler +de celle des autres; rendez-moi du moins justice, et n'attribuez pas à des +calculs le peu d'amertume qui s'exhale de mon coeur. + +--Je sais, je sais, murmura Henri qui croyait au désintéressement de cette +âme généreuse. Mais une plainte prouve que vous souffrez, et vous voir +souffrir c'est la torture pour moi-même. + +--Je n'en demande pas plus, dit vivement Gabrielle, et ce seul mot de mon +roi me suffit. Dès que vous avez compris que je souffre, dès que vous me +plaignez, je me déclare satisfaite, et vais travailler à me consoler, à me +guérir de cette tristesse qui offusque vos regards. + +En disant ces mots, elle redressa la tête et parut secouer dans la bise ses +longs cils humides de quelques larmes. + +--Ma pauvre Gabrielle, articula sourdement le roi, dont l'excellent coeur +s'était pris à cette innocente supercherie, tu souffres, oui, je le sais; +on te fait endurer en ce moment des injustices dont je m'aperçois plus que +je ne le puis dire, à toi, la meilleure, la plus parfaite femme qui ait +jamais approché d'un trône. Les coquins! ils ne savent pas apprécier cette +âme qui, au lieu de se venger, pleure et puis se hâte de cacher ses larmes. +Mais patience! je ne suis pas le maître chez moi, Gabrielle. Tout me presse +et me domine. J'ai le Valois la Ramée, j'ai la duchesse scélérate avec tous +ses Châtel. J'ai Mayenne en campagne. Il faut parer à tout. Ce n'est pas le +temps de songer aux affaires de mon coeur. Patience... un jour viendra, +marquise, où je serai au faîte: ce jour-là, c'est moi qui ferai la loi aux +autres, et je ferai respecter Gabrielle. Je m'entends... je m'entends! + +--Sire! s'écria la marquise, votre bonté va plus loin que ma douleur +elle-même, pardonnez-moi. J'étais folle, j'étais misérable. Devrais-je +ainsi jeter du fiel dans la coupe où Votre Majesté puise l'oubli de ses +importants travaux? Non, sire, je suis heureuse, très-heureuse, j'ai dit +tout cela par caprice, par humeur de femme. Je ne me plains de rien, +pardonnez-moi. Et d'ailleurs, tenez, voilà le soleil qui perce les nues; il +éclaire tout dans la nature; tenez, mon oeil brille; le rayon joyeux +descend jusqu'au fond de mon coeur. + +--Vous êtes une excellente femme, Gabrielle, murmura le roi ému en la +baisant au front, et j'ai dit ce que j'ai dit. + +Il achevait à peine, lorsqu'à l'extrémité de l'allée où ils se promenaient +apparut le petit la Varenne, le digne messager secret d'Henri, dont la +réputation était trop connue à la cour. Ce vertueux personnage tournait le +dos discrètement et regardait des primevères et des giroflées avec une +attention qui témoignait de ses goûts champêtres. + +Le roi l'avait vu, mais s'était bien gardé de paraître l'apercevoir. + + +La marquise l'aperçut, elle, et se mit à rire. + +--Ah! dit-elle, le porte-poulets de Sa Majesté.... + +--Bon! s'écria Henri, où donc? + +--Là-bas, tenez, sire, il se baisse jusqu'à mettre le nez sur des +violettes. Qu'il prenne garde, le pauvre homme. + +--A quoi donc? + +--En se baissant ainsi, il retourne ses poches et les billets doux vont +s'en échapper. + +--Toujours railleuse, ma Gabrielle. + +--Sans malice, sire, je vous jure. Mais appelez-le, il a peut-être quelque +chose à vous dire. + +--De sérieux, c'est possible. Je l'avais chargé de m'apporter des nouvelles +du procès de Paris. + +--Vous gagnez toujours les vôtres, dit en riant Gabrielle, qui entraîna le +roi au-devant du petit la Varenne. + +Celui-ci, tout baissé qu'il était, avait vu ce mouvement par l'angle du V +que formaient ses deux jambes. Il crut prudent d'éviter la rencontre de +Gabrielle, et, sans affectation, s'éloigna en herborisant, pour gagner un +couvert de lilas voisin. + +--Oh! oh! dit Gabrielle, je crois que je lui fais peur. + +--Double brute, grommela le roi dans ses dents, Dirait-on pas qu'il se +cache de vous? Holà, Fouquet! holà, drôle! + +Fouquet était le vrai nom du personnage qui, en s'enrichissant, jadis +maître d'hôtel de Catherine de Navarre, avait orné ce nom du marquisat de +la Varenne, ce qui avait fait dire à Catherine, soeur du roi, que la +Varenne avait plus gagné à porter les poulets du roi qu'à piquer les siens. + +Quand on l'appelait Fouquet, le nouveau marquis comprenait que le temps +était à l'orage. Il dressa l'oreille et accourut près du roi en faisant +mille et mille excuses à Gabrielle, dont l'hilarité allait toujours +croissant. + +Henri, qui avait tant d'esprit, n'eût-il pas dû remarquer qu'une femme +aussi rieuse lorsqu'il s'agit de jalousie, ne peut être une amoureuse bien +brûlante? Mais, hélas! les gens d'esprit ne sont-ils pas les plus aveugles? + +--Çà, dit le roi, tu as l'air de fuir quand on t'appelle. Est-ce un jeu? + + +--Oh! sire, je n'avais pas vu Votre Majesté ni Mme la marquise. Ces touffes +me dérobaient leur auguste présence. Sans cela je ne me fusse pas permis de +respirer l'odeur des fleurs. + +--Il me fera mourir de rire, dit Gabrielle. Sortez-le d'affaire, il se +noie. + +--Mais non, interrompit le roi, il ne saurait être embarrassé, il n'en a +pas sujet. Voyons, m'apportes-tu des nouvelles du procès? + +--Oui-da, sire; mais tout n'est pas fini, les juges délibèrent encore sur +la peine. + +--Que présume-t-on? + +--Une condamnation, sire. + +--Et l'accusé! + +--Ce la Ramée se tient fort bien aux débats. Il pose comme si quelque +peintre était là pour le dessiner, mais il a beau faire, sa tête n'est plus +solide sur ses épaules. Au surplus, sire, quand la délibération sera close, +M. le premier président m'a promis d'envoyer un exprès à Votre Majesté pour +l'instruire avant que l'arrêt soit prononcé. Cela ne peut tarder. + +--Vous voyez, dit le roi à Gabrielle, que le porte-poulets est cette fois +simple huissier du parlement. + +--Bah! bah! répondit la marquise; fouillez bien dans ses petites poches. +Voulez-vous que je vous y aide? + +La Varenne prit un air de componction qui redoubla la belle humeur de +Gabrielle; mais il eût été bien embarrasse de répondre, lorsqu'on entendit +un coup de feu retentir sur la lisière de la forêt, et les échos de la +vallée le répéter jusqu'à l'horizon. La voix des chiens éclata au loin +comme une fanfare et se tut. + +--Oh! oh! dit le roi, on chasse chez moi et l'on tue, à ce qu'il paraît! +Qui donc chasse à Saint-Germain quand mes chiens sont au chenil et mon +arquebuse au croc? + +--Sire, dit la Varenne, c'est M. de Crillon qui, ce matin, avant le dîner +de Votre Majesté, est venu courre un lièvre. + +--Crillon!... tiens, tant mieux, s'écria le roi en s'épanouissant; nous +dînerons ensemble. Est-il seul? + +--Il est avec ce beau jeune seigneur, si riche, à qui Votre Majesté a donné +droit de chasse. + +--Espérance, peut-être, dit le roi sans malice, et par conséquent sans +regarder Gabrielle qui, à ce nom, sentit la flamme monter jusqu'à ses +cheveux. + +--Oui, sire, M. Espérance. + +--Eh bien, montons à cheval pour les aller surprendre, dit le roi. +Voulez-vous, marquise? Il fait beau, et nous gagnerons de l'appétit. + +--Volontiers, répliqua Gabrielle, dont le coeur battait de joie. + +--Je vais prendre un habit de cheval et me botter, dit le roi. Viens, la +Varenne. + +--Moi, je suis tout habillée, dit Gabrielle, et j'attendrai mon cheval en +me promenant à ce bon soleil. + +--Je vous demande quelques minutes, s'écria le roi. Hâtons-nous la Varenne, +hâtons-nous, pour ne pas faire attendre la marquise. + +Gabrielle, ivre d'un doux espoir, s'appuya sur la balustrade de pierre, +inondée de lumière chaude, et remercia Dieu, dont la providence et la riche +bonté n'éclatent nulle part aussi splendidement que dans ce lieu, la plus +merveilleuse de ses oeuvres. + +Tandis qu'elle s'absorbait dans ses rêves passionnés, Henri poursuivait sa +route vers le château, et la Varenne déployait ses petites jambes pour le +suivre. + +Ils ne furent pas plus tôt dans les appartements où les valets de chambre +habillèrent Sa Majesté, que le porte-poulets, profitant de chaque sortie +des gens de service: + +--Sire, dit-il tout bas, Mme la marquise m'a fait bien peur avec sa +plaisanterie de me fouiller. + +--Pourquoi donc, la Varenne? + +--Parce qu'elle eût trouvé quelque chose dans mes poches, sire. + +On tendit les bottes au roi. + +--Quoi donc? demanda Henri dans un intervalle. + +--Votre Majesté sait bien où j'ai été de sa part. + +--Sans doute; mais tu n'as pas dans ta poche les compliments dont je +t'avais chargé, ou même ceux qu'on t'a rendus en échange? + +--Non, mais.... + +On attacha les éperons et le manteau. + +--La Varenne me donnera mon fouet et mon chapeau, allez! dit le roi. +Continue, la Varenne. + +--Mais on m'a remis ceci pour Votre Majesté. + +Et il tendit un billet au roi qui le lut avec empressement: + +«Cher sire, + +»Votre souvenir trouble mes nuits et mes jours. Comment peut-on vivre en +souffrant ainsi? Comment pourrait-on vivre sans ces tortures délicieuses? +Le coeur généreux d'Henri me comprendra, car je ne me comprends plus +moi-même.» + +HENRIETTE.» + +--Quel trouble! dit le roi enchanté. + +--C'est de la passion folle, ajouta tout bas la Varenne. + +--Vraiment? + +--Du délire. Figurez-vous, sire, une bacchante, oh! mais une belle! + +Et les yeux effrontés du petit homme s'écarquillèrent pour imiter le regard +du tigre ou de la chatte. + +Le roi inflammable, comme on sait, frissonna de tout son corps. Il se +rappela sans doute cette jambe de nymphe au bac de Pontoise. + +--Oui, murmura-t-il, elle est bien belle. + +--Que m'ordonne Votre Majesté?... Que répondrai-je? + +--J'y vais rêver. + +--Madame la marquise attend le bon plaisir de Sa Majesté, vint dire un +écuyer. + +Le roi tressaillit, et se hâtant. + +--Cette chère marquise, s'écria-t-il, partons. Retrouve-moi à l'écart, la +Varenne, je te ferai réponse. Ah! le billet. + +Il le jeta au feu, après l'avoir relu encore, et, courant dans sa galerie +comme un jeune homme, gagna les degrés en répétant: Ne faisons jamais +attendre les dames! + +Quelques moments après il était à cheval, après avoir tenu lui-même +l'étrier à la marquise, qu'il combla de prévenances et de délicates +caresses, pour compenser sans doute l'infidélité de son incorrigible +esprit. + +Le roi et Gabrielle n'avaient pris avec eux qu'un seul écuyer et un page. +Henri connaissait tous les carrefours de la forêt et chassait bien. +Lorsqu'il se fut orienté, il piqua droit vers la chasse. + +Rustaut et Cyrus, ces braves chiens, avaient attaqué un chevreuil, et, +suivis de quelques autres, s'en donnaient à coeur joie sur les terres +royales. + +Henri coupa droit au milieu de la voie, et Gabrielle le suivit à quelque +distance. L'écuyer à sa droite écartait les branches avec un épieu. Henri, +courant au passage de l'animal, rencontra bientôt Crillon qui tendait à +pied, l'arquebuse de chasse à la main, et lui cria: + +--Oh! brave Crillon, ne prends pas le roi pour un chevreuil. + +--Harnibieu! sire, la belle rencontre! dit le chevalier en courant les bras +ouverts et l'oeil joyeux vers son maître. + +Henri mit pied à terre aussitôt. A l'arçon du cheval de Crillon pendaient +deux faisans et un lièvre. + +--Ah! compagnon... voilà comme tu secoues mon gibier, dit le roi. + +--Ce n'est pas moi, sire, je n'ai pas encore brûlé une amorce. C'est +Espérance. Voilà un tireur! + +--Il dévastera mes domaines, dit le roi riant. Où est-il, que je lui fasse +mon compliment? + +Un coup d'arquebuse retentit à cent toises. + +--Tenez, dit Crillon en étendant la main de ce côté, ajoutez un chevreuil à +la liste. + +Les chiens se turent. + +On vit bientôt dans le fourré un homme écarter les branches d'une main, +tandis que de l'autre il traînait la victime dans les herbes. C'était +Espérance, que la vue du roi surprit et embarrassa. + +Crillon riait aux éclats. + +--Marquise, dit Henri à Gabrielle qui débouchait en ce moment sur la +clairière, voyez comme on fourrage chez ce pauvre roi. + +Espérance poussa un petit cri à l'aspect de sa belle amie. Celle-ci lui +avait déjà envoyé le sourire promis. Elle était rose de joie, il était +pâle. Toute cette émotion fut mise sur le compte du flagrant délit de +braconnage. + +--Un beau brocart, dit le roi palpant l'animal, et gras malgré la saison. + +--Je l'ai tiré à l'intention de Sa Majesté, répliqua Espérance. A tout +seigneur tout honneur. + +--Voilà qui va bien, s'écria Henri joyeux. Vous en mangerez votre part, +jeune homme. Viens, Crillon, que je te parle. + +Et passant un bras autour du cou de Crillon, il l'emmena à quelques pas, +laissant Espérance et Gabrielle seuls en face l'un de l'autre, au centre de +la clairière éblouissante de lumineuse verdure. Ils furent bientôt réunis, +et, sous les yeux de l'écuyer et du page, qui se tenaient à une +respectueuse distance, ils purent, le coeur palpitant, mais avec toutes les +apparences de la plus cérémonieuse politesse, échanger le dialogue suivant: + +--Bonjour, ami. + +--Bonjour, amie. + +--Vous voilà donc ici? + +--J'espérais vous y rencontrer. + +--Vous avez déjà mon sourire, n'est-ce pas? + +--Il a pénétré mon coeur. + +--Notre seconde condition était de vous parler quand je pourrais; je le +puis, que voulez-vous que je vous dise? + +--Toute parole de vous est une harmonie qui me charme. + +--Parce que toute parole de moi vous dit la même chose, n'est-ce pas +Espérance? + +--Plus ou moins clairement, Gabrielle. + +--Eh bien! soyons claire, puisque vous y tenez. Je... vous... aime.... + +--Oh! murmura Espérance en fermant les yeux sous le feu de ce dévorant +sourire, et en appuyant ses mains sur son coeur, comme s'il eût été frappé +d'une balle. Oh! pitié.... + +On entendit le pas du roi et de Crillon qui se rapprochaient. + +--N'importe, disait le roi, tu t'exposais trop en allant seul ou à peu près +arrêter le faux Valois dans son camp. Ne recommence pas, je te le défends! + +--Oui, répondit Crillon, ce pauvre la Ramée m'eût donné bien du mal s'il +eût fallu le prendre de force au milieu de ses gens. Mais, je vous le +répète, sire, je savais son côté faible, j'en ai abusé, et je l'ai eu ainsi +à bon marché. Ce n'est pas un méchant homme, au fond. + +--Son côté faible? dit Gabrielle, se mêlant à la conversation pour +qu'Espérance eût le temps de se remettre, dites-le-nous, monsieur de +Crillon. + +--Eh! eh! cela étonnerait bien le roi, fit en riant malicieusement le brave +chevalier. + +--Dites, dites, demanda Henri. + +--Monsieur, interrompit Espérance en posant un doigt sur ses lèvres, +laissez-moi vous rappeler que c'est un secret que vous avez juré de +respecter. + +--Oui, harnibieu! oui, et je le respecterai! + +--Que le diable emporte ces gardeurs de secrets, dit Henri. Bah! je finirai +bien par le savoir, celui-là, et je vous le dirai, marquise. + +Gabrielle regarda du coin de l'oeil Espérance comme pour lui dire: + +--Si je voulais bien le savoir.... + +Soudain on entendit trois sons de trompe dans le bois. + +--Voilà quelqu'un qui m'arrive, dit le roi, on me cherche... il faudrait +répondre. + +Espérance sonna trois coups pareils accompagnés chacun d'une phrase de +fanfare. + +Bientôt la Varenne accourut sur un énorme cheval: un courrier +l'accompagnait. + +--Pour le roi! dit la Varenne en poussant le courrier près de Sa Majesté. + +Henri brisa le sceau de l'enveloppe et dit froidement: + +--La Ramée est condamné à mort. + +Espérance baissa la tête avec autant de respect que s'il se fût agi d'un +ennemi digne de pitié. + +--Eh bien, il ne l'a pas volé, dit Crillon. Qu'on le pende! + +--N'est-ce pas au seigneur Espérance que j'ai l'honneur de parler? dit la +Varenne. + +--Oui, monsieur, reprit le jeune homme. + +--Monsieur, le condamné vous fait prier par l'huissier de la Tournelle +d'obtenir la permission de converser un moment avec lui dans sa prison. + +Espérance regarda le roi, qui avait entendu. + +--Tiens, il vous connaît donc? demanda Henri avec une curiosité bien +naturelle. + +--Oui, oui, il le connaît! s'écria le chevalier, éclatant d'un gros rire; +ou plutôt il l'a connu, n'est-ce pas, Espérance? + +Espérance supplia Crillon par un geste. + +--Soit, nous ne dirons rien, ajouta le chevalier. + +Espérance attendait toujours l'autorisation du roi. + +--Allez, allez! dit Henri, je vous permets tout ce que vous voudrez. +Carte blanche! Fais signer cette permission, la Varenne! + +Crillon suivit le roi et la marquise. Espérance remonta à cheval et prit +congé de Sa Majesté. Il salua aussi profondément Gabrielle qui, pour calmer +une petite toux subite, appuyait en le regardant deux de ses doigts sur ses +lèvres. + +--Dieu bon, murmura Espérance, bénissez cette amie fidèle, qui me donne +plus qu'elle n'avait promis. + +Et il retourna à Paris, avec la permission signée, se demandant pour quelle +raison la Ramée le mandait près de lui en une extrémité si cruelle. + + + + +V + +MISÉRICORDE + + +La Ramée, depuis son arrestation, s'était courbé sous la main de Dieu. Il +semblait avoir accompli sa tâche sur la terre. + +Tous ceux qui le virent, magistrats, courtisans, peuple, rendirent justice +à sa tranquillité, à sa noblesse d'attitude et de langage. On ne lui +reprocha que la majesté affectée d'un état qui n'était pas le sien. Il eût +été sublime si le sang des Valois eût réellement coulé dans ses veines. + +Mais en vain se présenta-t-il aux juges avec tant d'assurance, en vain +allégua-t-il les preuves que nous connaissons et que la duchesse lui avait +fournies. De plus amples renseignements eurent beau s'offrir au tribunal +pour établir la substitution mensongère que Catherine de Médicis avait +faite dans le berceau de son petit-fils: tout cet échafaudage, habilement +préparé par une main invisible, celle de la duchesse, et soutenu par ses +partisans, qui de leur influence secrète protégèrent encore la Ramée devant +ses juges, tout ce pénible labeur des ennemis du roi s'écroula, +disons-nous, sous les efforts de l'accusation. + +Alors apparurent des preuves authentiques, d'irréfragables documents qui, +fournis également par une main cachée, établirent toute l'imposture et +dévoilèrent une partie de ses ressorts. Plusieurs des juges s'entretinrent +longtemps, dit-on, avec certain moine génovéfain qui demeura inconnu, mais +non pas muet, et répandit des flots de lumière sur cette intrigue +mystérieuse. + +En présence des charges terribles qui s'élevaient contre les instigateurs +du complot, le parlement s'arrêta effrayé. Le crime remontait à sa source, +et quelle source! Les maisons les plus illustres, une femme dont le nom +avait été populaire et qui avait presque régné à Paris. Le roi fut +consulté, il s'effraya lui-même, et déclara que pour faire un scandale de +cette mise en accusation de Mme de Montpensier, il désirait avoir des +preuves incontestables, éclatantes, comme seraient, par exemple, l'aveu et +la dénonciation de la Ramée lui-même. + +Les juges ne demandaient que cela. La Ramée fut mis à la torture. On ne +connaissait alors rien de plus convaincant que la parole même de l'accusé; +on ne s'inquiétait pas de savoir comment cette parole avait été obtenue. +Mais la Ramée, soumis à la question de l'eau et à celle du feu, n'avoua +rien, et cria plus haut encore qu'il était Valois et prouverait sa +naissance par son courage dans les tortures. + +Le roi fut très-mortifié de cet échec. Il le reprocha durement à ses gens +de la Tournelle. Il résultait de la fermeté stoïque du patient une +confirmation des faits que la discussion logique et modérée des débats +avait suffi à détruire. La Ramée, en soutenant qu'il était Charles de +Valois, absolvait Mme de Montpensier et se rendait intéressant jusque sur +l'échafaud. + +Nous n'avons pas besoin de dire combien la duchesse en triompha. Elle +répandit dans le public que ce n'était pas sa faute si un Valois survivait, +si ce jeune homme avait eu le courage de réclamer ses droits à la +succession de Charles IX. Elle niait effrontément l'avoir aidé. Elle +défiait les preuves, et, sachant la scrupuleuse timidité du roi pour des +débats nouveaux, elle s'étonnait bruyamment qu'on l'accusât, elle, d'une +crédulité qui avait été un moment le crime de tout Paris. + +Quant à servir plus efficacement le malheureux jeune homme, quant à essayer +de le sauver soit de la damnation, suit de la prison, elle n'en fit rien. +Lâche et sans coeur comme tous ceux qui vivent par l'ambition seule, elle +ne voulait pas s'aventurer à une lutte dans laquelle tous ses soutiens +avaient successivement disparu. + +La Ramée, cependant, comptait sur elle. Il devait espérer que, pour prix de +son silence et de sa fidélité, il recevrait quelque avis, quelque secours, +la liberté même. Durant les longs jours de sa captivité, de son +interrogatoire, de ses tortures, il écouta constamment les bruits, +surveilla chaque pierre, interrogea chaque mouvement de son geôlier. Il lui +semblait, à ce malheureux, que tout à coup le cachot allait s'ouvrir, que +tout à coup le geôlier lui allait remettre une arme et une clé; il lui +semblait, enfin, que Mme de Montpensier veillait incessamment, suivait +chacune de ses pensées, et que le retard apporté à sa délivrance venait +uniquement du choix délicat qu'on faisait des voies et moyens. + +Cependant, rien ne paraissait, et le temps avait fui, et les douleurs du +corps, celles plus poignantes de l'âme, augmentaient à chaque instant. + +Au moment où la Ramée fut pris par le doute, l'habileté de ses juges essaya +de l'ébranler et de surprendre un aveu contre la duchesse; mais le +prisonnier fut honnête, il fut généreux, et, malgré les plus brillantes +messes, garda un secret qui le perdait. + +Peut-être la Ramée espérait-il encore en la duchesse. Nous ne le nierons +pas. Mais il y a déjà bien de la noblesse à ne pas désespérer en de +pareilles circonstances. Le jeune homme souffrait, dans sa prison du +Châtelet, de bien violents assauts! Cette liberté qu'on lui offrait par +moments, c'était la possibilité de retrouver Henriette; retrouver Henriette +n'était-ce pas vivre en plein paradis? + +Jamais la Ramée ne se trouva plus malheureux et plus content de lui-même. +Son sacrifice héroïque le réhabilitait à ses yeux. Henriette le saurait +sans doute, elle y trouverait de nouveaux encouragements à aimer son +sauveur. Le noble souvenir de sa belle action et cette image suave de sa +maîtresse entretinrent la joie et le courage au fond d'un coeur que les +bourreaux de la Tournelle cherchaient à amollir. La Ramée éprouva un +bonheur pareil à l'ivresse en s'obstinant à conserver ce titre de Valois +qui le faisait seigneur et maître d'Henriette. Et puisque le destin +s'acharnait à l'empêcher de faire une reine, du moins pour la femme qu'il +aimait resterait-il éternellement prince et roi. + +Mais le jour de la condamnation arriva. C'est une heure solennelle, qui +fait courber les fronts les plus audacieux. Condamnation sans appel +possible, le bourreau suivant de près le juge, et pas de nouvelles de ses +amis, pas de secours, pas même un signe mystérieux! + +Qui pourrait décrire l'effrayant travail d'une cervelle humaine dans le +silence de la prison, quand mille conjectures naissent et meurent comme les +fantômes de fièvre, quand les plus horribles craintes se heurtent contre +les plus folles espérances; alors que les minutes prennent la proportion et +la valeur de longues années, alors que tout le passé sombre comme un navire +brisé et que l'avenir s'éclaire des feux menaçants de la colère céleste. + +La Ramée sentit qu'il était perdu. Un prêtre envoyé vers lui le lui fit +comprendre. La Ramée n'eut pas même la suprême joie d'épancher ses douleurs +dans le sein de la religion; cette religion lui commandait un aveu complet +de ses fautes, et le prisonnier ne voulait rien avouer. Il eût fallu, aux +pieds de Dieu, dépouiller les misérables passions de la vie, et la Ramée +tenait à ses passions plus qu'à la vie, l'orgueil et l'amour étaient sa +chair et son sang. Il se tut quand le prêtre lui offrit le pardon en +échange d'une confession sincère, et comme dans les paroles du ministre de +paix, la Ramée avait cependant remarqué ces mots: «Oubliez ceux que vous +avez aimés et réconciliez-vous avec vos ennemis,» le malheureux voulut au +moins satisfaire à l'une de ces lois divines, il écouta l'un des cris de sa +conscience, et fit demander à entretenir Espérance, son plus mortel ennemi. + +Néanmoins, il comptait peu sur la présence d'un homme qu'il avait si +cruellement traité; il commençait à se connaître; et ce fut avec une +véritable explosion de reconnaissance qu'il accueillit l'entrée du jeune +homme dans son cachot. Espérance, toujours le même, n'avait pas perdu une +minute pour se rendre à l'appel d'un ennemi vaincu qui l'implorait. + +Le gouverneur du Châtelet, ce vieillard que nous avons vu si bon pour +Espérance, reconnut son ancien prisonnier et le conduisit en souriant +auprès de la Ramée. + +Ce fut une scène touchante. + +Le condamné était dans un de ces bouges affreux, semblables à des cercueils +de pierre. L'art des geôliers ne s'y était appliqué qu'à rendre toute +évasion impossible. Partout le génie de l'homme et l'instinct de la +conservation reculaient devant ces masses de granit à soulever, devant ces +portes de fer à briser. Espérance frissonna en entrant et s'avoua qu'il fût +mort plutôt que de passer une seule nuit dans cet enfer. + +La Ramée était libre de ses mouvements; les chaînes, en un pareil endroit, +devenaient superflues. Il alla au-devant du visiteur généreux que le +gouverneur lui amenait. On leur laissa une lampe, les geôliers se +retirèrent. + +Ainsi l'avait commandé la Ramée, ainsi l'avait accepté Espérance, en qui ne +s'éveilla pas même un soupçon d'inquiétude. + +Une froide attente précéda entre eux les premières explications. L'homme +libre et vainqueur regardait son misérable ennemi, il essayait de donner à +son attitude assez d'humilité délicate pour ne pas offenser le malheur. + +Le prisonnier attachait sur Espérance un regard attendri. + +--Merci, murmura-t-il, merci, monsieur. + +--Je vous écoute, monsieur, dit Espérance. + +La Ramée soulevant ses bras amaigris, passa lentement deux mains blanches +sur son pâle visage. Il faisait un effort pour dompter les dernières +convulsions de l'orgueil. + +--Je n'ai pas voulu quitter la vie, dit-il d'une voix sourde, sans obtenir +le pardon d'un homme que j'ai injustement frappé... et j'avouerai plus +librement aujourd'hui que jamais, combien mon crime fut indigne de pardon, +car aujourd'hui je connais la générosité d'un ennemi. + +Il ne put en dire davantage, l'émotion étranglait sa voix, Espérance +d'ailleurs l'arrêta. + +--Vous faites en ce moment, dit-il, une bonne action, qui en rachète +beaucoup d'autres moins bonnes. Depuis longtemps, monsieur, je vous avais +pardonné. Je savais déjà que la plupart de vos crimes sont nés de votre +aveuglement. + +--Mes crimes, murmura la Ramée surpris de cette rude parole. + +--Il faut bien appeler de ce nom le meurtre et la rébellion, dit doucement +Espérance. Mais, je le répète, vous n'êtes pas aussi coupable pour moi que +vous le paraîtriez à d'autres. Je connais, vous dis-je, le démon qui vous a +perdu. + +--Oh! monsieur, s'écria la Ramée d'une voix ferme et presque menaçante, +n'accusez pas Henriette lorsque je ne puis plus la défendre. + +--Et vous, repartit Espérance, ne dépensez pas vos forces en un vain éclat +de fausse générosité. Vous vous êtes perdu pour cette femme, pauvre +insensé; voyez comment elle vous paye. + +--Elle fût venue ici, interrompit la Ramée, si je l'eusse exigé; mais le +devais-je? Eût-il été d'un honnête homme de compromettre par une faiblesse, +à mes derniers moments, la femme que j'ai sauvée aux dépens de ma vie? Elle +se tait, elle se cache, je l'approuve. Elle appartient au monde, à sa +famille; elle ne peut accepter, même le reflet de ma triste célébrité. Ne +l'accusez pas quand je l'absous. + +--Comme il vous plaira, dit Espérance. + +--Vous, d'ailleurs, ajouta la Ramée avec un sombre regard, vous en avez le +droit moins que tout autre. + +Espérance rougit à cette allusion jalouse. Évidemment le souvenir de sa +liaison avec Henriette vivait encore dans le coeur du prisonnier. + +--A Dieu ne plaise, dit-il, que j'accuse Mlle d'Entragues... Mais enfin +je ne puis fermer mes yeux à la lumière. Elle m'a laissé assassiner, elle +vous laisse mourir. Tout cela ne témoigne pas d'un coeur bien tendre; mais +puisque vous vous déclarez satisfait, je n'ajouterai plus un mot. + +--Que vouliez-vous qu'elle fit! s'écria la Ramée avec une vivacité qui +révélait le trouble de son âme. + +--Ce qu'on fait dans les circonstances terribles où son imprudence, sa +coquetterie l'ont trop souvent placée: on rachète alors ses fautes par un +généreux dévouement. Mais non, vous dis-je, elle n'a pas de coeur. + +Et il baissa la voix. + +--Demandez-lui, murmura-t-il, si elle a pleuré Urbain du Jardin... Voyez +si elle a versé autant de larmes que j'ai pour elle perdu de sang. Et quand +vous agonisez, seul, en ce cachot, elle devrait pousser des sanglots +capables de traverser ces murailles. + +--Je ne saurais l'entendre, dit la Ramée, mais je suis sûr qu'elle pleure. + +Et en parlant ainsi, le malheureux sembla remercier Henriette absente par +un regard d'une ineffable douceur. + +--Je n'ai rien vu qui fût plus respectable que la folie de cet homme, pensa +Espérance. + +--Monsieur, ajouta la Ramée, tout le monde m'abandonne, en apparence. +Croyez-vous pourtant que personne ne pense à moi? Mais le Châtelet ne se +prend pas d'assaut facilement: vous êtes venu ici, vous, parce que M. de +Crillon vous fait obtenir du roi tout ce que vous désirez, j'y comptais +bien en vous mandant près de moi. Tout autre, eût-il été aussi généreux que +vous, ne se fût pas introduit comme vous dans ma prison. Je vous ai donc +enfin revu, vous m'avez pardonné, vous me rendrez encore un service. + +--Lequel? + +--Oh! le plus grand de tous: un service qui fera disparaître pour moi les +vulgaires horreurs de la mort et changera mes derniers moments en une douce +extase. Henriette sait-elle que je l'ai sauvée en me livrant à vous? +Sait-elle que si j'eusse agi pour moi seul, je pouvais me faire tuer et +tomber avec une sorte de gloire, et qu'alors je me fusse épargné la honte +d'une captivité, les douleurs de la torture et l'échafaud? Le sait-elle, +monsieur? + +--Je ne pourrais vous l'affirmer. Car trois personnes seulement eussent pu +le lui dire, et pas un de nous trois n'a parlé à Mlle d'Entragues. + +--Eh bien, monsieur, s'écria la Ramée en se soulevant pour saisir la main +d'Espérance, voici le service que je réclame de vous. Instruisez-là... +instruisez-la non pas quand je serai mort, mais maintenant. Non pas pour +qu'elle se décide à manifester une démarche en ma faveur, mais pour qu'elle +fasse un signe et prononce tout bas un mot que vous me rapporterez et qui +me rafraîchira au moment de subir la dernière épreuve. Vous comprenez cela, +n'est-ce pas monsieur, qu'on ne soit pas désintéressé quand on aime aussi +passionnément une femme? Ce que je demande est d'ailleurs bien peu de +chose, un signe, un mot.... Demandez-les-lui pour moi, et veuillez me +les rendre quand je sortirai de cette prison pour aller mourir. Je vous +impose une pénible tâche, n'est-ce pas? ajouta-t-il en pressant +convulsivement les mains de son ennemi. Mais vous êtes un grand coeur, et +peut-être avez-vous sondé toute la profondeur du mien, faites cela pour +moi. Dieu, qui vous a béni déjà, continuera pour vous ce qu'il n'a pas +voulu faire pour moi maudit. Je lis dans vos yeux que vous m'accorderez ma +demande.... Oh! mais ce n'est pas encore tout ce que je réclame du +généreux Espérance, dit-il avec un gémissement qui fit tressaillir le jeune +homme de compassion et de respect. + +--Parlez encore, répliqua-t-il. + +--Il faut me promettre plus que tout cela, poursuivit la Ramée en +s'exaltant par degrés à mesure qu'il sentait croître la sympathie de son +interlocuteur. Oui, vous parlerez à Henriette de mon sacrifice, et vous +reviendrez me dire ce qu'elle vous aura confié pour moi, mais après?... +après, entendez-vous bien ces terribles paroles! je serai mort après; je ne +serai plus là pour veiller sur mon trésor, pour le défendre comme toute ma +vie s'y est employée. Oh! vous êtes beau, elle vous a aimé, dit-il avec un +rugissement farouche, elle vous aimera peut-être encore si elle vous +revoit, et qu'elle compare votre triomphante jeunesse, la splendeur de +votre prospérité, la sève féconde de votre existence avec la froide et +abjecte dépouille de ce criminel mort dans les supplices.... Oh! qu'elle ne +vous aime pas!... que son coeur, que son corps n'appartiennent plus à aucun +sur la terre, que je n'aie pas à subir du fond de ma tombe l'horrible +torture de la jalousie! Les morts ont une âme qui souffre encore, +monsieur... Promettez-moi que vous ne me prendrez pas Henriette. +Demandez-lui pour moi de renoncer au monde, de s'ensevelir dans un cloître, +elle le fera, n'est-ce pas? elle ne peut faire autre chose. Comment +brillerait-elle, soit à la cour, aimée du roi, soit au bras d'un époux, +avec le souvenir de l'homme qui est mort pour lui sauver le repos et +l'honneur? Henriette fera des voeux, promettez-le-moi! elle ne verra plus +après moi le visage d'un homme, c'est le moins qu'elle me doive pour prix +de mon dévouement. Je sais bien que je demande des choses difficiles, mais +je souffre, il faut avoir pitié de moi; vous devez comprendre l'horreur de +ma situation. Cette femme que je laisse si belle, si désirable, si +recherchée, Henriette... fragile créature, qui peut-être m'oubliera +demain!... Ah! la femme lâche qui ne descend pas au tombeau avec moi! + +En disant ces mots, l'infortuné secouait furieusement sa tête meurtrie, et +des larmes de désespoir roulaient avec le sang dans ses yeux. + +Espérance fut remué jusqu'au fond des entrailles par l'égoïsme si +douloureusement sincère de cet inextinguible amour. Quel désordre dans ce +coeur, quelle tempête, quels éclairs effrayants illuminaient ce chaos. +Ainsi, rien pour Dieu, rien pour la vie, pas de remords, pas de regrets; +rien que cet amour! La Ramée, semblable à ces furieux idolâtres, qui, dans +le délire, abattent et brisent les statues muettes de leurs divinités, la +Ramée en était venu à injurier son idole. L'homme qui insulte ainsi ce +qu'il aime est perdu sans ressource; il n'a plus qu'à mourir. + +Espérance s'approcha du prisonnier, il lui prit la main. Une immense pitié +soulevait son coeur. Ce pauvre jeune homme était absous à ses yeux. +Désormais en présence d'une pareille infortune plus de haine, plus de +mépris. Cet homme avait pleuré, s'était accusé, il devenait un ami pour le +généreux Espérance. + +--Écoutez, dit-il, je vous trouve si malheureux que je ferai tout pour +vous. Comment au lieu de penser à mourir ne pensez-vous pas plutôt à vous +sauver? + +La Ramée, honteux de ses larmes, releva la tête à ces étranges paroles. + +--Me sauver! murmura-t-il, que voulez-vous dire? + +--Oui, le roi n'a pas de colère contre vous. J'ai entendu sa voix qui +disait: «Allez voir la Ramée, carte blanche....» Si vous voulez +m'entendre, je vais faire changer d'un mot votre ciel d'enfer en un +firmament radieux. + +La Ramée écoutait avidement. + +--Faites quelque chose pour vous-même, continua Espérance, aidez le roi +dans sa clémence. + +--Que puis-je? + +--Attendez. Vous avez persisté, dans les débats, à soutenir que vous êtes +Valois, et vous ne l'êtes pas. + +La Ramée fronça le sourcil. + +--Vous ne l'êtes pas, vous dis-je. Je sais bien que pour l'affirmer, vous +avez une raison, l'orgueil; vous ne voudriez pas passer pour imposteur aux +yeux d'Henriette. Je comprends tout d'une passion comme la vôtre. + +La Ramée rougit de voir ce clair regard lire ainsi au fond de son coeur. + +Eh bien, poursuivit Espérance, si vous y tenez tant, ne dites pas que vous +reconnaissez avoir menti. Soit, persévérez dans votre mensonge.... + +--Je crois être Valois, dit fièrement la Ramée. + +--Je l'admets. Dites que vous le croyez, mais dites en même temps qui vous +l'a fait croire. + +La Ramée fit un mouvement. + +--Une lâcheté! interrompit-il, une trahison! + +--La duchesse ne vous trahit-elle pas? Où sont les secours qu'elle vous +envoie? + +--Patience! + +--Insensé! attendrez-vous que le bourreau vous incruste cette vérité dans +la gorge?... Vous êtes trahi, vous dis-je. Eh bien! puisque la duchesse +ne songe qu'à ses misérables intérêts, songez aux vôtres. Voulez-vous la +liberté? Voulez-vous ce soir courir au grand air de la route, sur un bon +cheval, au-devant de cinquante années d'existence? + +--Moi!... + +--Je vous offre la liberté, dussé-je sacrifier ma vie à vous la rendre. Car +vous m'avez touché ici, et je suis pour quelque chose dans votre malheur. + +--Vous êtes une belle âme, dit la Ramée attendri. + +--Écrivez que vous avez été de bonne foi, que vous vous êtes cru et vous +croyez encore Valois, parce qu'on vous l'a fait croire. Nommez bravement +l'instigateur de ce complot. En un mot, soyez aussi loyal envers le roi +qu'on a été vil et lâche contre lui. Votre conscience doit appuyer mes +paroles, si vous êtes sincère. En échange de cet écrit je vous donne la +liberté, la vie. J'en jure Dieu qui m'entend. + +--Me donnez-vous Henriette? s'écria la Ramée dont le coeur bondissait à +l'idée de cette résurrection espérée. + +--C'est à elle-même non à moi qu'il faut le demander, répliqua Espérance. +Sais-je ce qu'il y a dans le fond de son coeur? + +--Vous m'aviez promis d'aller la trouver, tout à l'heure. + +--C'est vrai. J'irai. + +--Eh bien! demandez-lui qu'elle m'accompagne, et j'accepte. + +--Et vous écrirez au roi ce que je vous dictais? + +--A l'instant. Fuir avec Henriette! oh! mais pour cela je vendrais mon âme! + +Espérance tendit la main à la Ramée. + +--Jurez-moi ce que vous venez seulement de dire. + +--Je le jure par Henriette d'Entragues, s'écria la Ramée les yeux +étincelants. + +--Mais, murmura Espérance, si elle refusait? + +Un nuage passa funèbrement sur le front du prisonnier. + +--En ce cas, dit-il, je serai trop heureux de mourir. Mais elle m'aime! +elle acceptera! Oh! monsieur, à présent que j'ai recommencé à espérer, je +brûle d'impatience. Ménagez mon temps.... Hâtez-vous. Chaque minute sera +un siècle d'angoisses. Sauvez-moi, rendez-moi Henriette et je vous adorerai +à genoux! + +Espérance serra la main du malheureux. + +--Vous ne m'aurez pas vainement appelé, dit-il. Silence, fiez-vous à moi, +et que mon nom vous porte bonheur! + +--Dans combien de temps reviendrez-vous? murmura la Ramée pâle de joie. + +--Priez Dieu jusqu'à mon retour. + +--Je ne saurais, je ne saurais... le trouble est dans mon âme, je n'ai +plus une idée, ou plutôt je n'en ai plus qu'une seule: répondez-moi quand +je vous reverrai. + +--Comptez lentement jusqu'à dix mille, répliqua Espérance. + +Et ayant frappé à la porte de fer qui lui fut ouverte, il envoya un sourire +à la Ramée qui le suivait d'un avide regard et disparut. + + + + +VI + +L'ILE LOUVIER + + +Espérance n'avait pas fait cent pas hors du Châtelet, que toutes ses +mesures étaient prises. + +L'idée de sauver la Ramée avait fini par dominer chez lui toutes les +autres. Il y emploierait toutes ses ressources, sa fortune, le crédit de +ses amis, celui de Gabrielle même. + +Mais le temps pressait. La condamnation prononcée, la torture subie, il ne +restait au prisonnier que bien peu d'heures à vivre. Espérance songea +d'abord à se procurer avec Henriette l'entretien qu'il avait promis à la +Ramée d'obtenir. Cette démarche révoltait le coeur d'Espérance; mais, nous +l'avons dit, nul moyen n'effraie une somme de dégoûts et de difficultés +supérieure à la grandeur d'âme du jeune homme. + +Ce dernier avait l'esprit fécond comme le coeur. Il se dit que pour obtenir +vivement un entretien de Mlle d'Entragues, sans se compromettre, sans +écrire, sans aller chez elle, c'était à Leonora qu'il lui fallait +s'adresser. + +Il écrivit donc à l'Italienne un billet en langue toscane, qui contenait à +peu près ces mots: + +«J'ai besoin de voir à l'instant la personne que vous m'avez montrée le +jour du bal, sous les lierres du mur de Zamet. Je me fie à votre amitié +pour m'amener cette personne. Vous l'accompagnerez pour qu'elle ne redoute +pas un piège, et vous pouvez lui dire que son intérêt le plus cher sera +engagé dans cet entretien de quelques minutes. Qu'elle choisisse le lieu de +l'entrevue.» + +«Vous rendrez ainsi service à deux personnes, dont l'une, celle qui vous +parle, vous promet toute sa reconnaissance.» + +Il signa Speranza, et ne douta pas du succès. + +--Ainsi, pensa-t-il, ce monstre viendra. Je la persuaderai ou ne la +persuaderai pas, peu importe; mais comme je veux sauver le prisonnier, je +le ferai sortir dans tous les cas de sa prison. + +Pour cela, que faire? + +Aller trouver le brave Crillon, qui peut tout sur le roi. Crillon, le seul +capable d'aborder le roi à toute heure, et d'enlever à la pointe de l'épée +une grâce aussi difficile. + +Espérance réfléchit ensuite qu'il pourrait bien avoir besoin, pour +l'exécution, d'un bras robuste et dévoué; il fit tenir un mot à Pontis pour +le mander près de lui dans la soirée. + +Toutes choses étant ainsi réglées, Espérance s'achemina vers l'Arsenal, où, +ce jour-là, Crillon devait souper en grande cérémonie chez Sully. On +comptait presque sur le roi, et il se faisait de beaux préparatifs. + +Le chevalier causait avec ses amis quand on l'appela de la part +d'Espérance, il descendit, et vit bien, à la mine longue du jeune homme, +qu'il s'agissait de quelque importante affaire. + +Espérance emmena Crillon dans le parterre, et sans préparation, sans +détour, comme il convenait entre gens de cette trempe, il conta sa visite +au Châtelet, la compassion dont il avait été saisi en voyant un homme +souffrir à ce point, et il termina par ces mots: J'ai pensé qu'il y avait +chrétiennement quelque chose à faire pour vous et pour moi. + +--Et quoi donc, mon Dieu? demanda Crillon. + +--Obtenir sa grâce. + +Crillon fit un mouvement qui faillit décourager Espérance. + + +--Ah bien! en voici d'une autre, s'écria le chevalier, détruire la plus +belle occasion qui se présente de renvoyer en enfer ce démon que le diable +nous avait lâché! Vous êtes fou, je pense, de venir me demander cela. + +--Non, monsieur, je vous jure que j'y ai mûrement réfléchi, au contraire, +et que je deviendrais fou de honte et de douleur si je ne réussissais pas +dans mon entreprise. + +Crillon fronça ses noirs sourcils. + +--Vous avez une manie, dit-il, la connaissez-vous? On ne se connaît pas +ordinairement soi-même. Je veux bien vous présenter le miroir. Vous avez la +manie de la générosité. Vous me faites l'effet du pieux Énéas de Virgile. +C'est un héros de votre connaissance, mon ami: chaque fois qu'il donnait un +coup d'épée, il pleurait, et pourtant il en a donné beaucoup. J'ai toujours +trouvé ce héros souverainement ridicule et maussade. L'incendie de Troie et +la joie d'avoir perdu sa femme lui avaient sans doute brouillé la cervelle; +mais vous, Espérance, je ne vous connais pas de semblables motifs. +Guérissez-vous de la générosité. + +Espérance devenait d'autant plus sérieux que le chevalier perdait plus de +minutes en railleries. + +--Monsieur, interrompit-il, je ne vous ai jamais rien demandé, bien que +votre bonté m'ait souvent offert des grâces de toute espèce. Aujourd'hui je +demande, me refuserez-vous? D'ailleurs, il ne s'agit pas de moi seul, vous +êtes engagé à faire ce que je réclame. + +--Engagé! moi! + +--Rappelez-vous à Reims, lorsque touché de la douceur et de la générosité +du malheureux, celui-là aussi a la manie de la générosité, vous lui avez +dit ces mots qui me sont encore présents: _Peut-être ferai-je mieux pour +vous, si vous êtes sage_. Il a été bien sage, l'infortuné. + +--Certes, j'ai dit cela, dit Crillon embarrassé, mais.... + +--Vous l'avez dit, il faut le faire, répliqua Espérance avec une douce +fermeté. + +--Data! jeune homme, tu me donnes des leçons, je crois. + +--Non, monsieur, je vous rafraîchis la mémoire. + +--Eh! pardieu! croyez-vous que je n'y aie point pensé, en voyant ce matin +le roi si bien disposé. Tout le temps qu'a duré notre voyage de retour, +nous avons parlé de ce misérable instrument de la Montpensier, et j'ai +soutenu au roi que la Ramée n'est pas un scélérat endurci, mais, au fond du +coeur, je suis enchanté qu'il disparaisse de ce monde. Nous lui rendons +justice, nous l'absolvons: il a graissé ses bottes pour le grand voyage, +qu'il parte. + +--Je lui ai promis qu'il vivrait, reprit Espérance opiniâtrement, et je +vous supplie d'obtenir du roi la ratification de cette parole. Le roi, +dit-on, soupera ici. + +--Oui, il y soupe. Il soupe même sans moi en ce moment. + +--Eh bien, monsieur, je ne vous retiens pas et vous conjure de me pardonner +mon importunité. Je demeure, vous le savez, à deux pas. Cette grâce, il me +la faut ce soir. + +La voix d'Espérance, de son cher Espérance, alla au coeur de Crillon. + +--Attendez, attendez, dit-il. Non, l'on ne soupe pas encore. Je vois tout +le monde dans la bibliothèque, et l'on couvre seulement la table. Attendez +quelques minutes, je vais trouver le roi, et, oui ou non, vous emporterez +la réponse. + +Espérance s'écarta le coeur palpitant. + +--Non, dit Crillon, asseyez-vous sur ce banc, derrière la charmille. Je +vais amener le roi par ici, vous l'entendrez comme s'il vous parlait à +vous-même. + +En effet, quelques instants après, le roi, vêtu de noir, la tête nue, le +visage sérieux et attentif, descendit le perron avec Crillon et vint se +promener dans l'allée contiguë à la charmille qui cachait Espérance. + +Henri écouta la chaude pétition du chevalier. Celui-ci se peignait tout +entier dans son style. Il bouillait de satisfaire Espérance, et, en même +temps, priait le roi de bien examiner l'intérêt de l'État. + +--Eh! mon brave Crillon, dit Henri, l'État n'est plus pour rien dans cette +affaire. La Ramée est Valois ou la Ramée. S'il se dit Valois et que je le +tue, vois quelle tache! S'il ne l'est pas, et qu'il s'entête à me créer des +embarras, pourquoi ferai-je la sottise de l'épargner? Le seul argument que +j'aie pour prouver qu'il n'est pas Valois, c'est de le faire accrocher à +une potence. + +--C'est vrai, dit Crillon. + +--C'est vrai, pensa Espérance, rendant justice à la sagacité royale. + +--Votre Majesté, continua Crillon, ne peut-elle braver?... + +--Braver quoi?... Est-ce que les rois ne bravent pas toujours quelque +chose. Seulement il s'agit pour eux de choisir. Veux-tu qu'à propos de ce +fétu, de cet atome, je remue des montagnes? Braver! j'en ai assez de +bravades, mon ami. + +--Eh bien! alors, dit Crillon, qu'on le pende et que ce soit fini. + +Espérance frissonna en écoutant l'étrange plaidoyer de son auxiliaire. + +Le roi était devenu pensif et son oeil profond cherchait la terre. + +--Que m'importe à moi, dit-il, que cet homme vive s'il m'est prouvé qu'il +n'est qu'un instrument repentant de la Montpensier! D'ailleurs, je n'ai pas +besoin de lui faire grâce, ce qui serait d'un mauvais exemple. S'il tient +tant à te faire plaisir, qu'il fasse un trou dans un mur et qu'il se sauve. +Je ne suis pas là pour garder les prisonniers. + +Espérance tressaillit de joie. + +--Oui, mais vous pouvez les faire poursuivre et reprendre. + +--Diable emporte si je m'occuperai jamais de ce qu'il sera devenu. Je n'ai +pas l'humeur tracassière, et les gibets me soulèvent le coeur. + +--Mais le gouverneur qui l'aura laissé fuir.... + +--Ce bon vieux du Jardin, un ancien coreligionnaire, un digne homme que +j'aime comme mes petits boyaux.... Non, Crillon, je ne tourmenterai pas +ce pauvre du Jardin, pourvu toutefois qu'à la place du prisonnier envolé, +on me montre une bonne déclaration dudit, portant que c'est bien la Ramée +et non Valois qui a percé mon mur. De cette façon j'y gagne; j'économise +une corde, et la duchesse rira tout jaune quand je lui ferai voir cette +déclaration. + +--Il faut qu'elle en pleure, dit Crillon en jetant un coup d'oeil sur la +charmille. + +--Je répète, ajouta le roi tranquillement, qu'il n'y a pas d'inconvénient à +ce qu'un la Ramée se sauve, je n'en dirais pas autant d'un Valois! + +--J'ai compris, dit Crillon en reconduisant le roi jusqu'au perron, où +l'attendaient déjà plusieurs seigneurs. + +Là, il le quitta et Espérance revint serrer la main du chevalier. + +--Merci, dit-il, merci, j'avais prévu cette nécessité de la déclaration. Je +l'aurai même plus complète que le roi ne la demande. Maintenant, les +moyens? + +--J'irai trouver du Jardin ce soir, dit Crillon. + +--Et l'on mettra la Ramée dans la petite chambre d'en haut, celle où j'ai +été. + +--Soit. + +--De façon qu'avec une corde à noeuds il puisse s'échapper cette nuit sans +soupçon de connivence. + +--Arrangez cela comme vous voudrez. + +--Merci encore! s'écria Espérance dont le coeur débordait de joie. + +--Seulement, vous faites une sottise, murmura Crillon; mais vous m'avez +parlé un langage irrésistible. C'était la première grâce que vous me +demandiez; je ne pouvais vous la refuser. + +En disant ces mots, il prit Espérance dans ses bras et l'étreignit avec une +tendre admiration. + +De fait, jamais le visage de ce jeune homme n'avait été d'une beauté plus +radieuse. Toute bonne action émane d'en haut. Comment la beauté ne +deviendrait-elle pas sublime, éclairée par un rayon divin? + +Il restait à Espérance la partie la plus fâcheuse de sa mission. Il +soupira, mais se décida à l'accomplir. + +Leonora avait déjà répondu. Le seigneur Speranza trouva en rentrant Concino +qui sommeillait sur un fauteuil et lui dit: + +--Ce soir, huit heures et demie, île Louvier. + +Il était huit heures et un quart. La moitié du délai fixé à la Ramée +s'était déjà écoulée. + +Ce ne fut pas sans une émotion poignante qu'à huit heures et demie +précises, Espérance, qui s'était rendu sur-le-champ à l'endroit indiqué, +vit un bateau traverser le petit bras de rivière en face de l'Arsenal et +paraître sous les ormeaux une femme soigneusement enveloppée dans une mante +légère qui s'enroulait comme un voile autour de sa tête. Sous ce tissu +brillaient les yeux noirs d'Henriette. + +A l'entrée de l'île était restée Leonora, moins agitée que sa compagne, +souriante, et qui, après avoir fait un signe au jeune homme, s'assit sur un +tronc d'arbre renversé. + +L'île Louvier était à cette époque une propriété particulière, un jardin, +et souvent elle a porté le nom d'Entragues, car elle fut achetée par cette +famille. + +Espérance s'avança à la rencontre de la jeune fille, dont l'attitude gênée, +la démarche roide n'annonçaient pas de bien favorables dispositions. Elle +avait choisi un lieu de rendez-vous commode pour elle, et rassurant pour +Espérance qui, en cas de piège, se sentait de tous côtés une retraite +facile. Il ne s'agissait que de sauter dans la rivière. + + +--Vous m'avez appelée, dit-elle la première avec un accent froid et +saccadé, me voici. + +Il s'inclina. + +--Vous devez supposer, mademoiselle, que pour vous causer ce dérangement il +m'a fallu de graves motifs. + +--Sans doute. Leonora m'a parlé de mon intérêt personnel, et je me suis +demandé comment, par vous, mon intérêt pouvait être mis en jeu. Je me le +demande encore. + +--Ce n'est point par moi, mademoiselle, répliqua Espérance, décidé à ne pas +perdre les minutes en de vaines précautions oratoires, c'est par M. la +Ramée. + +Henriette pâlit et trembla. Espérance alors la regarda en face et fut +frappé de l'aspect sinistre de cette physionomie si belle pour quiconque ne +savait pas sous les traits voir transparaître l'âme. + +--Je vous épargnerai, dit-il, les questions, je vais les devancer toutes. +Voici en deux mots ce dont il s'agit. M. la Ramée est emprisonné, condamné +à mort, il va être exécuté, vous le savez. + +Henriette d'une voix à peine intelligible: + +--Tout le monde le sait, dit-elle. + +--Ce que tout le monde ignore, mademoiselle, c'est la façon dont ce +malheureux a été pris, au milieu de son camp, et pris sans lutte, lui un +homme brave. + +--Contre le brave Crillon et ceux qui l'accompagnaient, contre de tels +ennemis, dit Henriette avec une froide ironie, quelle lutte ne serait pas +insensée! + +--Ce n'est pas par prudence pour lui, mademoiselle, que la Ramée s'est +rendu à nous. C'est un autre sentiment, bien plus noble, bien plus +touchant, qui l'a guidé. Nous en avons été émus. Vous allez être émue +vous-même. + +--J'écoute l'analyse de ce sentiment, dit Mlle d'Entragues en s'efforçant +de conserver son sang-froid, bien compromis par l'impassible mépris qui +s'exhalait de chaque parole d'Espérance. + +--La Ramée n'a cédé, mademoiselle, qu'à la crainte de vous compromettre, +ajouta-t-il en la regardant fixement. + +--Moi! me compromettre... monsieur la Ramée, qu'est-ce que cela signifie? + +--Attends, serpent, je vais t'empêcher de siffler, pensa le jeune homme. + +--Mademoiselle, il vous avait écrit une longue lettre pleine de son amour, +de sa reconnaissance; il vous remerciait de l'encouragement que vous aviez +donné à ses projets, il vous offrait la moitié de sa couronne, il vous +appelait sa reine, et signait: Charles, roi. + +Henriette, à chaque mot, se dressait plus inquiète et plus troublée. + +--Cette lettre, poursuivit Espérance, vous arrivait en droite ligne, à +Paris, par un courrier de la Ramée, lorsque M. de Crillon et moi nous avons +arrêté le courrier, pris la lettre, et soigneusement approfondi le contenu. + +Henriette devint livide et machinalement chercha un appui autour d'elle. +Espérance eut comme un éclair de compassion, mais l'horreur de toucher +cette femme l'emporta sur le mouvement d'humanité, et il la laissa +froidement s'adosser au tronc d'un arbre. + +--Vous comprenez, continua-t-il, mademoiselle, l'effet que cette lettre, +adressée au roi, comme nous en avions l'intention d'abord, eût produit sur +Sa Majesté; voyez un peu quels dangers on court parfois sans le savoir. + +Il se croisa les bras. Henriette chancelait; la sueur coulait à larges +gouttes de son front. + +--Eh bien! dit-il, la Ramée eut pitié de vous, il supplia ses ennemis de +lui rendre cette lettre, promettant en échange de se livrer sans coup +férir, et de n'attenter pas à ses jours. Il se perdait pour vous sauver. + +--Et... qu'a-t-on répondu? dit la pâle Henriette. + +--On a accepté. + +--De telle sorte que la lettre.... + +--Est brûlée. Vous n'avez plus rien à craindre. + +On eût cru voir cette flamme illuminer les joues et les regards de Mlle +d'Entragues. + +--Oui, dit Espérance, mais le malheureux, victime de son dévouement, est +prisonnier et va mourir. Savez-vous que l'exécution est fixée à demain +matin, huit heures? + +--Que faire à cela? demanda-t-elle, est-il un moyen d'éviter ce malheur? + +--La Ramée l'a trouvé, mademoiselle, et m'envoie près de vous pour vous +l'apprendre. + +Henriette sentit qu'un nouveau choc se préparait, un choc plus terrible +peut-être. Elle avait lu dans le regard assuré d'Espérance que la plus +importante partie de sa mission n'était pas encore accomplie. Elle se +replia sur elle-même pour se préparer au combat. + +--J'écoute le moyen, dit-elle, et contribuerai par toutes les voies +possibles à sauver celui qui m'a sauvée. + +--Voilà de bons sentiments, mademoiselle; ils aplanissent le terrain devant +moi. + +--Que demande M. la Ramée? + +--Il vous aime passionnément.... + +--Ce n'est pas cela que vous vous êtes chargé de venir me dire, je suppose. + +--Ne m'interrompez point, je vous prie. Il vous aime, dis-je, au point de +ne pouvoir vivre sans vous, et il désire que vous vous engagiez à lui +formellement. + +Henriette regarda Espérance avec une surprise qui n'était pas jouée. + +--Quel engagement puis-je prendre, dit-elle, avec un malheureux dont les +instants sont comptés? Vivre sans moi, ce n'est pas la question, hélas! +puisqu'il va mourir. + +--Admettez qu'il vive, dit tranquillement Espérance. + +Elle fit un bond. + +--Qui donc le sauverait?... s'écria-t-elle avec une expression +d'épouvante qui la fit paraître hideuse à Espérance. + +--Moi, mademoiselle. + +--Vous raillez. + +--J'affirme que la Ramée sera sauvé. + +--Mais le roi! + +--Le roi consent. Vous voyez bien que rien ne peut empêcher la Ramée de +vivre; rien au monde, entendez-vous! + +Henriette allait s'écrier; elle sentit qu'en se dévoilant ainsi, dans +l'horreur de son égoïsme, elle empêcherait le jeune homme de continuer sa +confidence. Mais elle s'était déjà trahie; il était trop tard, Espérance +l'avait comprise; il lisait la vérité au fond de cette fange. + +--Je sais bien, dit-il révolté, que vous aimeriez mieux voir mourir +celui-là comme les autres; mais je ne le veux pas. Il vivra, et je vous +apporte son voeu: il demande que vous l'accompagniez dans son exil. + +Cette fois Henriette ne se posséda plus. + +--Mais c'est du délire, s'écria-t-elle, et ce prétendu sauveur ne m'aurait +donc sauvée que pour me perdre plus sûrement! + +--Je n'examine pas ses intentions. J'obéis à sa volonté qui, d'ailleurs, +est devenue la mienne. + +--Plaît-il! rugit la tigresse. + +--C'est ma volonté! répondit le lion. Assez de crimes comme cela! Assez de +sang sur lequel surnage votre ambition lâche comme votre amour! La Ramée, +pardonné par le roi, s'évade cette nuit du Châtelet. Vous l'accompagnerez. +Il appelle cette réunion une récompense de son sacrifice! moi, je sais bien +que ce sera pour vous et pour lui le plus effroyable châtiment, mais, soit! +Quand une fois Dieu a résolu de se venger, il fait bien les choses. Vous +partirez donc avec cet homme ou sinon, m'affranchissant des sottes +délicatesses qui m'ont jusqu'à présent retenu, je vous accuse, j'appelle en +témoignage Crillon et Pontis, je traîne vos crimes devant le tribunal du +roi, et nous verrons si vous ne regretterez pas alors l'exil que vous +propose votre malheureuse victime. + +--Je suis perdue, pensa Henriette, perdue surtout si je fais voir toute ma +pensée. + +Elle cacha son visage dans ses mains comme si ses sanglots l'étouffaient. +Elle sanglotait bien réellement. La situation en valait la peine. + +--Monsieur, dit-elle, je sais bien que je me dois à ce malheureux. Je sais +bien que je suis morte au monde. Mais ne croyez-vous pas que j'aie droit de +pleurer sur un déshonneur qui va éclater avec tant de scandale et rejaillir +sur toute ma famille? Coupable, je l'ai été; mais faut-il que je sois si +atrocement punie? + + +--Je ne vois que ce moyen, dit Espérance, de racheter vos crimes. Tant de +sang versé ne se lave pas en un jour. Vous souffrirez, mais il le faut. + +--Eh bien! dit-elle, si rigoureux que soit mon devoir, j'obéirai. + +--À partir de ce moment, répliqua Espérance, je vous pardonnerai, je vous +estimerai. + +Elle le regarda d'un air étrange. + +--Et le lendemain de votre mariage avec la Ramée, ajouta-t-il, vous +recevrez de moi en quelque endroit que vous soyez, cette lettre que vous +m'avez si opiniâtrement demandée, et qu'alors je ne me reconnaîtrai plus le +droit de retenir. + +L'oeil fauve d'Henriette se ranima. Il faut bien de la haine, bien de la +rage pour produire une pareille étincelle. + +--C'est bien! murmura-t-elle en grinçant des dents. Maintenant que faut-il +que je fasse? Comment cette fuite aura-t-elle lieu? + +--Connaissez-vous le Châtelet? dit-il. + +--Oui. + +--Au-dessus de la porte qui traverse le Petit-Pont, tout en haut, dans les +combles, est une petite chambre, où l'on va mettre le prisonnier cette +nuit. C'est de là qu'il s'enfuira. Je l'attendrai cette nuit avec des +chevaux, ou plutôt nous l'attendrons, mademoiselle, car vous +m'accompagnerez. + +Henriette frémit comme si elle allait se révolter de nouveau. + +--Cette chambre, dit Espérance, pour achever de briser les dernières +indécisions de la lâche fille, elle vous rappellerait encore un souvenir. +La Ramée heureusement ne s'en doute pas, car il n'oserait y pénétrer dans +cette chambre fatale! + +--Qu'est-ce donc? + + +--C'est là que logeait dans sa jeunesse, dans son insouciante et heureuse +jeunesse, le fils du gouverneur du Châtelet, un beau gentilhomme huguenot +qui est mort, Urbain du Jardin; vous rappelez-vous ce nom? + +Henriette poussa un cri qu'Espérance dut prendre pour de l'effroi. + +--Urbain du Jardin, murmura-t-elle, était fils du gouverneur actuel du +Châtelet? + +--Hélas, oui! répliqua Espérance sans remarquer l'horrible expression de +triomphe qui s'alluma et s'éteignit sur le visage livide d'Henriette, oui, +c'était son fils, et j'ai vu couler les larmes du vieillard quand, pendant +ma captivité si courte, il m'a fait asseoir dans le fauteuil où dormait +autrefois son malheureux enfant et où peut-être, sans le savoir, il fera +reposer l'assassin cette nuit! + +--Assez, assez, dit Henriette avec une précipitation fébrile qui fit croire +à Espérance que ce dernier souvenir l'avait persuadée, à demain! +Faites-nous savoir l'heure, et comptez sur moi. + +--D'autant mieux, pensa Espérance, qu'elle ne saurait faire autrement. + +--Adieu, dit-il, je retourne auprès de la Ramée. + +Elle lui montra du geste le bateau qui l'avait amenée. + +Il partit après avoir furtivement serré la main de Leonora. + + + + +VII + +VENGEANCE DU PÈRE + + +Espérance rentra chez lui pour faire préparer armes, chevaux et argent. Il +distribua ses ordres avec une prévoyante rapidité. Il roula autour de son +corps une longue corde de soie, fine et solide, et aussitôt il prit le bras +de Pontis, stupéfait à la vue de ces préparatifs. Pontis, prévenu par le +billet, attendait son ami depuis quelque instants. Tous deux se dirigèrent +à la hâte vers le Châtelet. + +Chemin faisant, Espérance raconta au garde les évènements si importants de +la journée; lorsqu'il en fut arrivé à Henriette et à la démarche qu'il +venait de faire près d'elle pour sauver la Ramée, il vit Pontis lever les +bras au ciel et gesticuler avec furie. + +--Ah ça! mais vous êtes fou, dit-il à Espérance, quoi, vous pensez +sérieusement à sauver ce brigand de la potence? Un scélérat qui a failli me +faire arquebuser, qui a failli vous assassiner, qui.... + +--Tout cela est connu, Pontis, interrompit Espérance; pas de redites. + +--Et tu as été faire des conditions avec cette Entragues! Tu as reparlé à +cette créature! + +--Heureusement, car tout est conclu. + +Pontis se mit à rire avec ironie. + +--Honnête Espérance, dit-il, qui croit qu'on peut conclure quelque chose +avec une pareille femme! Elle s'est jouée de toi! Elle t'échappera! + +--Je te défie de me le prouver. Je te défie de trouver une seule porte par +laquelle Henriette puisse échapper comme tu dis. + +--Quelle nécessité, murmura Pontis, lorsqu'on est heureux, de s'aller mêler +dans les affaires de cette bande de voleurs? + +--Si je raisonnais comme toi, d'après un mesquin égoïsme, j'aurais encore +raison de ton argument. En me mêlant des affaires d'Henriette et de la +Ramée, maître Pontis, je fais les miennes; et je ne sache rien de plus +adroit, de plus utile, que cette combinaison d'un départ qui me débarrasse +pour toujours de la Ramée et de sa digne complice. Oui, Pontis, dit-il avec +une intention profonde, tu ne sauras jamais à quel point il m'est +nécessaire qu'Henriette s'éloigne de France et n'y revienne plus. Mais +cependant Dieu sait que mon intérêt ne m'a pas guidé dans la résolution que +j'ai prise. Ce qui en résultera de bon pour moi, je l'attribuerai +uniquement à Dieu. + +Pontis fut frappé de ces considérations, mais ne répliqua pas moins en +grondant que Mlle d'Entragues n'était pas encore partie, qu'elle avait de +l'imagination, et saurait bien trouver un moyen de ne pas quitter Paris. + +--Tu oublies toujours, répondit Espérance d'un ton ferme, que nous +possédons un talisman qui brisera toutes les volontés d'Henriette. Tant que +cette petite botte d'argent sera suspendue à mon col ou au tien, Pontis, +Mlle d'Entragues nous obéira comme une esclave. + +--Ah! s'il en est ainsi, je me rends, dit Pontis, et tu me fais souvenir +que ton mois est expiré. C'est à mon tour de porter le médaillon, puisque +nous partageons également ce dangereux dépôt. + +--Quand même ton tour n'eût pas été arrivé, Pontis, je te l'eusse rendu +aujourd'hui même, car je vais me trouver cette nuit près d'Henriette, et il +serait imprudent de garder le médaillon sur ma poitrine; un malheur est +sitôt arrivé! une chute de cheval, un coup inattendu, un évanouissement. Tu +sais comme elle dépouille bien les cadavres! + +Pontis prit et cacha autour de son col la botte plate et mince qui +renfermait le billet de Mlle d'Entragues, ce billet dont nos lecteurs n'ont +certainement pas oublié la sanglante origine. + +--Moi, dit-il, je ne m'évanouirai pas, sois tranquille! + +--Exécute scrupuleusement mes ordres, reprit Espérance, ne néglige aucun +détail. L'évasion de la Ramée doit avoir lieu avant le jour, sois prêt +quand j'aurai besoin de toi. Avant une heure je t'aurai rejoint. + +En parlant ainsi, le jeune homme quitta Pontis et entra au Châtelet, se fit +conduire d'abord chez le gouverneur, avec lequel il s'entretint quelques +instants, pour s'assurer que, suivant la promesse de Crillon, tout était +bien convenu: après quoi il retourna au cachot de la Ramée, qui, dans son +impatience, avait mille fois brouillé son compte de minutes, et croyait +toucher au point du jour. + +Le bruit des verrous retentit délicieusement à ses oreilles; il courut à la +porte et serra dans ses bras, avec une tendresse dont lui-même ne se fût +pas cru capable, le libérateur loyal qui revenait lui apporter la vie ou la +mort. + +--Eh bien! demanda la Ramée en tremblant, qu'a-t-elle dit? + +--Elle consent. + +La Ramée, joignit les mains avec ivresse. + +--N'est-ce pas qu'elle m'aime? + +--Du fond du coeur, dit Espérance. + +--Savez-vous que c'est sublime ce qu'elle fait pour moi, monsieur! Quitter +tout, parents, fortune, avenir, pour un malheureux prisonnier! + +--C'est très-beau, répéta Espérance avec un sang-froid imperturbable; mais +vous aurez le temps de témoigner plus tard à Mlle d'Entragues votre +admiration et votre reconnaissance, tandis que nous sommes très-pressés +pour prendre nos arrangements. + +La Ramée fit un geste d'approbation. + +--Je sors de chez le gouverneur, poursuivit Espérance. M. de Crillon lui a +parlé. Le roi veut bien, non pas vous faire grâce, il ne le peut; mais +fermer les yeux sur votre fuite. Vous en serez quitte pour soulager la +conscience du roi par la déclaration dont nous sommes convenus. + +--J'en ai arrêté les termes, dit la Ramée. Faut-il écrire? + +--Attendez... Rien pour rien. On va vous changer de chambre, on vous +conduira aux combles du château. Là est une terrasse fermée de barreaux de +fer. Voici une lime avec laquelle vous en scierez deux. Vous êtes mince, ce +passage vous suffira. Maintenant, voici une corde de soie, on y suspendrait +le Châtelet tout entier... attendez que je m'en débarrasse... c'est +fini; elle a cent pieds, dix de plus que l'édifice; vous l'attacherez +vous-même et vous laisserez glisser, en roulant autour de vos mains, pour +ne les point couper, votre chapeau de feutre. + +La Ramée prit avec une joie convulsive les objets que lui présentait +Espérance. + +--Et Henriette, dit-il, comment la trouverai-je? Ce n'est pas un leurre que +vous m'offrez, n'est-ce pas, elle a bien promis? + +--J'ai prévu cette objection, monsieur. Vous la verrez vous attendre à +l'extrémité du Petit-Pont. Vous avez bonne vue, je crois. + +--Je reconnaîtrais Henriette d'une lieue, la nuit! + +--Ne descendez donc que quand vous l'apercevrez. Elle aura, d'ailleurs, +avec elle des chevaux, dont le mouvement vous aidera à la reconnaître. Je +vous préviens que, pour ne pas exciter de soupçons, nous descendrons au +bord de la rivière à l'ombre du quai. + +--Vous y serez donc, vous, monsieur? + +--Je ne me fierai qu'à moi pour vous sauver. J'y ai engagé ma parole. + +--On dit que parfois les anges du ciel ont pris la forme humaine pour +protéger des malheureux, murmura la Ramée avec une expression de repentir +et de reconnaissance ineffable. Je le crois fermement à partir +d'aujourd'hui. + +--Ainsi, interrompit Espérance, tout est bien convenu; quand les matines +sonneront au cloître de Notre-Dame, à trois heures, vous descendrez. La +sentinelle se promènera de façon à ne pas vous voir. + +--Et j'aurai, d'ici là, scié les barreaux et attaché la corde. + +--Bien entendu. + +--Maintenant, monsieur, quand écrirai-je la déclaration? + +--Vous trouverez dans la chambre là-haut tout ce qu'il faut pour écrire, et +le gouverneur, avant votre départ, sera venu vérifier si les termes de la +déclaration sont convenables. + +--Le gouverneur viendra? + +--Oui, dit Espérance avec un frisson involontaire, car il songeait que ces +deux hommes n'eussent jamais dû se rencontrer et se sourire. Ce gouverneur +est un bon vieillard, doux avec les prisonniers, obéissant à M. de Crillon, +envers lequel il a de la reconnaissance. Vous ne le connaissez pas, ce +vieillard? + +--Non, je ne l'ai jamais vu; j'étais si troublé en entrant dans la prison. +Je crois seulement me rappeler que le geôlier m'a dit une fois qu'il était +huguenot. + +--Huguenot ou catholique, qu'importe, pourvu qu'il vous laisse partir! +s'écria vivement Espérance, dont ces détails brisaient le coeur. + +--Je ne vous en parle, reprit la Ramée, que pour une raison. Un huguenot +pourrait voir d'un mauvais oeil le Valois dont le père a fait la +Saint-Barthélemy. + +--Puisque vous signez que vous n'êtes pas Valois, dit brièvement Espérance; +d'ailleurs, laissons cela. Vous n'avez pas un mot à dire au gouverneur, et +celui-ci ne vous ouvrira pas la bouche. Il prendra la déclaration et s'en +ira. + +--J'eusse pu vous donner tout de suite cette déclaration, dit la Ramée, et +partir à l'instant. + +Espérance fut frappé de cette insistance de la Ramée. Était-ce un +pressentiment sinistre qui poussait ainsi le prisonnier au-devant de +l'heure fixée? + +--J'ai cru bien faire, répliqua-t-il, en vous donnant toutes les garanties +désirables. Vous vouliez être sûr de la présence de Mlle d'Entragues, vous +l'avez; vous ne vouliez donner votre déclaration que contre une liberté +assurée, c'est convenu. Maintenant il faut le temps de vous transporter +dans la chambre d'en haut. Il faut le temps de scier les grilles, il faut +le temps d'écrire, et puis de notre côté, nous ne sommes pas prêts. L'heure +du rendez-vous n'est pas encore envoyée à Mlle d'Entragues, celle-ci a ses +préparatifs à faire, songez donc que trois heures du matin seront bientôt +arrivées! + +--C'est vrai, je dévorerai les instants, s'écria la Ramée; pardonnez-moi de +vous importuner ainsi. Je cherchais, voyez-vous, à éviter les approches +d'un jour qui devait être mon dernier jour, car le geôlier me l'a dit, +c'est pour demain huit heures... et de trois à huit, l'intervalle est si +court! + +--À huit heures vous serez plus loin de la mort que vous ne l'avez jamais +été, répliqua Espérance avec un sourire capable de rendre la vie à un +agonisant. Mais, pour arriver à temps, prenons-nous-y d'avance. Je vous +quitte. + +--Soyez béni! dit la Ramée. + +--Rappelez-vous toutes nos conventions! + +--Elles sont gravées ici, dit le prisonnier en touchant son front, comme +vos bienfaits sont inscrits dans mon coeur. + +La Ramée à ces mots s'agenouilla, prit la main d'Espérance et y appliqua +ses lèvres brûlantes. + +Le bienfaiteur s'éloigna ému, en remerciant le ciel qui lui faisait la +faveur de rendre un homme à ce point heureux. + +A peine Espérance fut-il parti que la Ramée se redressa et rétablit le +calme dans sa tête pour faire face à toutes les éventualités. + +Tout s'accomplit d'ailleurs comme on en était convenu; deux guichetiers +vinrent chercher le prisonnier, le conduisirent à la chambre d'en haut, et +l'y laissèrent avec de la lumière. + +La Ramée scia les barreaux, attacha solidement la corde, prépara le feutre +qui devait ménager ses mains pendant la descente; puis après avoir jeté un +regard brûlant d'impatience sur l'horizon encore sombre et silencieux, il +revint près de la table, et écrivit sa déclaration aussi nette, aussi +loyale que le souhaitait Espérance. Il y joignit ce qu'on ne lui demandait +pas: ses regrets d'avoir été assez orgueilleux et simple pour que +l'intrigue d'une méchante femme, la duchesse, l'eût poussé à la révolte +contre son roi. + +En ce moment suprême, la Ramée sentait son âme se régénérer sous les flots +de joie qui l'inondaient. Il était bon, il était noble: l'amour heureux le +transformait en héros. + +A peine avait-il achevé d'écrire, qu'il entendit résonner des pas pesants +dans l'escalier de sa chambre. La porte s'ouvrit. Un vieillard parut sur le +seuil. + +La Ramée reconnut le gouverneur, au portrait que lui en avait tracé +Espérance. Il se leva et salua respectueusement, résolu, selon l'avis de +son protecteur, à ne point parler si on ne lui parlait pas. + +À cet effet, il se tourna vers la fenêtre, contemplant avec délices cette +première brume si pâle et si subtile qui s'élève sur l'eau à l'approche de +l'aube. Une petite cloche sonna matines dans le quartier Saint-Martin; +celle de Notre-Dame ne pouvait tarder à sonner aussi. + +En même temps, l'oeil perçant du jeune homme découvrit, au bout du +Petit-Pont, au bord de la rivière, dans l'ombre la plus noire, certain +mouvement pareil à celui de chevaux qui descendent une pente. + +Il n'y tint plus, et revenant vers la table, voulut supplier le gouverneur +de se hâter d'emporter la déclaration et de refermer la porte. Mais, à sa +grande surprise, il vit le vieillard debout, un papier à la main, et ce +papier n'était pas la déclaration; il ne l'avait pas même regardée. + +La physionomie du vieux gentilhomme n'annonçait point cette douceur +obligeante dont Espérance avait fait l'éloge. Les traits pâles et +profondément altérés, l'oeil brillant d'une expression sombre, le +tremblement étrange des lèvres trahissaient au contraire un ressentiment +caché, presque une menace. + +--Monsieur, dit la Ramée inquiet, voici la déclaration convenue.... Je +la crois suffisante, et, si elle l'est, je puis partir. + +--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, répondit le vieillard d'une voix +sépulcrale, avant de partir avez-vous interrogé votre conscience? + +--Je me suis accusé devant Dieu. + +--Du crime de rébellion, de lèse-majesté, oui, et le roi vous a pardonné +sans doute, puisqu'il m'a fait prier de vous laisser fuir; mais sont-ce là +les seuls crimes que vous ayez à vous reprocher? + +L'heure convenue sonna à Notre-Dame, la Ramée tressaillit et fit un +mouvement pour courir à la fenêtre; le vieillard l'arrêta par le bras. + +--Répondez-moi d'abord, dit-il. + +--Que voulez-vous que je vous réponde, murmura la Ramée, que cette +inquisition sauvage étonnait, et qui craignit d'avoir affaire à un insensé. + +--Dites-moi simplement si vous vous appelez bien la Ramée? + +--Certes, je l'ai signé sur ce papier. + +--Dites-moi, si vous êtes l'homme qui après la bataille d'Aumale avez +assassiné dans un chemin creux, derrière une haie un cavalier sans +défiance? + +La Ramée devint livide, et recula devant l'oeil étincelant du vieillard. + +--Répondez donc! s'écria celui-ci avec une véhémence terrible. + +--Monsieur... si j'ai été criminel, balbutia la Ramée dans son égarement, +c'est à Dieu et au roi de me le reprocher, de m'en punir. Voilà donc qu'au +dernier moment, mes ennemis me tendent ce nouveau piège. En quoi mes +actions privées regardent-elles d'autres que moi, et de quel droit me +questionnez-vous? + +--Parce que je m'appelle le baron du Jardin, et que vous avez assassiné mon +fils! + +La Ramée poussa un cri déchirant, et, glacé d'horreur, tomba sur un +fauteuil en cachant son visage dans ses mains. + +--L'avis était donc vrai, murmura le vieillard; voilà le meurtrier d'Urbain +à la place où tant de fois j'ai embrassé Urbain.... Monsieur, +continua-t-il avec une majesté sombre, le roi vous avait fait grâce, mais +moi je ne pardonne pas. Vous avez tué mon fils, vous mourrez. Trop heureux +que je vous permette de finir comme un rebelle, quand je pourrais vous +faire condamner comme assassin. + +Le gouverneur frappa du poing sur la porte, et à l'instant parurent +plusieurs archers qui envahirent la chambre. + +--J'avais, par compassion pour le condamné, leur dit le vieillard, changé +son cachot en un meilleur gîte; mais voyez, il a scié les barreaux et +préparé une corde pour fuir. Gardons-le, mes enfants, gardons-le bien +jusqu'à huit heures, pour qu'il n'échappe pas à la justice de Dieu! + +Les archers se placèrent entre le prisonnier et la fenêtre. Le gouverneur +s'assit en travers de la porte et ajouta: + +--Si quelqu'un m'appelle, pas de réponse; je ne bougerai pas d'ici avant +l'arrivée du bourreau! + +À ces mots, un frisson parcourut les veines du criminel. Il releva la tête, +et comme si la menace de mort eût retrempé son courage, rallumé son orgueil +et mis fin à ses terribles angoisses, il dit au vieillard en lui montrant +la déclaration restée sur la table près du flambeau mourant qui coulait en +larges nappes: + +--Le misérable qui m'a dénoncé à vous, prétendrait-il bénéficier de ma +dépouille et me déshonorer après ma mort! Je reste Valois puisque je meurs, +et cet écrit devient inutile, je suppose. + +Le gouverneur lui tendit le papier sans répondre une parole. Alors la Ramée +brûla ce qu'il avait écrit et rapprocha le fauteuil pour s'asseoir. Mais au +souvenir des paroles qui étaient échappées au malheureux père, la Ramée eut +horreur de cette place. Il repoussa le siège et resta debout, la tête +inclinée, les bras croisés sur la poitrine, au milieu des archers qui +surveillaient tous ses mouvements. + +Tel fut le sombre tableau qu'éclairèrent les premiers rayons du jour. + +Cependant Espérance, fidèle à sa promesse, attendit à l'endroit désigné. +Henriette avait obéi; elle avait suivi dans une litière les chevaux +préparés pour la Ramée, et la litière cachée dans la petite rue voisine +était surveillée par Pontis à cheval. + +Au signal convenu, Espérance s'approcha du Châtelet croyant en voir +descendre le prisonnier; mais les moments s'écoulèrent, on sait pourquoi +l'évasion ne put avoir lieu. Espérance attendait toujours. + +Le jour venu, Henriette, dont le visage trahissait une infernale joie, +déclara que rien ne l'obligerait à se donner en spectacle dans un quartier +semblable, qu'Espérance l'avait trompée, qu'une évasion ne se faisait pas à +la lumière du soleil, et ces raisons parurent sans réplique aux deux jeunes +gens. Ils durent laisser la perfide femme retourner à son logis; +d'ailleurs, elle ne pouvait que les gêner puisque la Ramée ne venait pas. +Espérance avait essayé dix fois de pénétrer au Châtelet, on lui en avait +interdit l'entrée avec une rudesse des plus significatives. Il se demanda +si le roi n'avait pas changé d'avis. Il se figura que la Ramée n'avait pas +voulu écrire la déclaration assez explicite. Enfin tout ce qu'un cerveau +prêt à éclater peut entasser de conjectures plus ou moins raisonnables, +Espérance aux abois, les ressassa pendant trois mortelles heures d'attente. + +Il ne pouvait comprendre comment la Ramée, du moins, ne se montrait pas. Il +comprenait encore moins comment, si les obstacles venaient du roi ou de +Crillon, ce dernier n'en avait pas donné avis. + +Pontis, expédié par Espérance chez le chevalier, rapporta que rien, à sa +connaissance, n'avait été changé par le roi. Le chevalier offrait de venir +lui-même au Châtelet, pour en donner l'assurance. + +En attendant, la place de Grève s'emplissait de spectateurs, le gibet se +dressait, réclamant sa proie, et à six heures et demie arrivèrent au +Châtelet l'exécuteur et la nouvelle troupe d'archers. + +Justement le chevalier venait de céder aux messages réitérés d'Espérance. +Il entra dans la prison et fit entrer avec lui Espérance et Pontis. + +Le condamné était déjà placé en bas, dans la geôle, entouré du funèbre +cortège de la mort. À la porte de cette salle se tenait l'implacable +vieillard, décidé à ne pas abandonner sa vengeance. + +Crillon s'étant approché de lui pour lui demander l'explication de cet +étrange malentendu, le gouverneur lui montra une lettre d'une écriture +bizarre, inconnue, qui disait: + +«Baron du Jardin, le prisonnier que vous devez laisser fuir cette nuit est +l'assassin de votre fils Urbain.» + +--Data! mais c'est vrai! murmura Crillon furieux en regardant à la fois le +gouverneur et Espérance qui parcourait la lettre et pâlissait. + +--Il l'a avoué, dit le vieillard. + +--Oh! pourquoi me suis-je mêlé de ce scélérat, s'écria le chevalier. + +--Jamais on n'eût imaginé une pareille infamie, murmura Espérance, qui +devina le véritable auteur de la dénonciation. + +--Jamais plus beau coup de la justice céleste, pensa Pontis. + +--Par grâce, essayons encore... allons au roi, supplia Espérance. + +--Si le roi voulait sauver ce misérable, je me ferai justice moi-même, +interrompit le gouverneur. + +--Tout est dit, répliqua Crillon. Venez, Espérance, nous n'avons plus rien +à faire ici. + +--Vous, peut-être, dit le jeune homme dont les yeux humides trahissaient +l'émotion; mais moi je ne peux partir ainsi sans avoir dit à ce malheureux +tout ce que je souffre. + +Crillon haussa les épaules et sortit. + +Déjà le cortège se mettait en marche. La Ramée portait la tête haute, le +regard ferme, entre une double haie des soldats de garde et des employés de +la prison. + +Lorsqu'il fut en face du gouverneur, il ferma un instant les yeux et +murmura tout bas: Pardon! + +--Je pardonnerai dans une demi-heure, dit du même ton le vieillard. + +Tout à coup la Ramée aperçut Espérance qui fendait la foule pour arriver à +lui. Au lieu de remercier, et d'adorer ce loyal défenseur, dont les nobles +intentions éclataient à ce moment suprême dans le plus affectueux regard: + +-Ah! traître, dit la Ramée, te voila! Ah! délateur misérable, tu viens +après m'avoir abusé lâchement, tu viens insulter à mon agonie. Et puis, tu +te convaincras que je suis bien mort pour me voler tranquillement +Henriette. Je savais bien, ajouta-t-il, avec une colère effrayante, que tu +l'aimais encore et que tu ne me la céderais! Je savais bien que tu ne la +laisserais point partir avec moi! + +Espérance, éperdu, voulut l'interrompre. + +--Lâche!... lâche!... continua la Ramée, mais je serai vengé. Elle +m'aime et te reprochera ma mort! + +Et il fit un mouvement comme pour lever le poing sur Espérance. + +--Quoi! s'écria Pontis en serrant les mains de son ami avec un rugissement +furieux, tu te laisses insulter ainsi toi!... Réponds donc à ce brigand +qui t'accuse! Dis-lui donc la vérité sur cette femme. + +--Silence!... dit Espérance avec une douceur sublime. Ce malheureux n'a +plus qu'un moment à vivre. Si je faisais ce que tu dis, il mourrait +désespéré. Silence! Qu'il conserve sa foi, son dernier bonheur, qu'il se +croie aimé, qu'il me croie lâche et traître... mais qu'il meure en paix! + +La foule s'écoula, suivant, sans l'outrager, le condamné qui marchait avec +courage vers la place de Grève, et cherchait encore, dans cette multitude +muette, soit des partisans apostés pour sa délivrance, soit plutôt le +dernier sourire de sa misérable fiancée. + +Rien. L'heure fatale avait sonné, le jeune homme monta en triomphateur sur +l'échelle, se livra au bourreau et rendit l'âme en murmurant le nom +d'Henriette. + + + + +VIII + +LE SANG POUR LE SANG + + +Le jour même de la mort du malheureux la Ramée, lorsqu'au Louvre chacun en +parlait encore, et que les uns applaudissaient, que les autres +s'apitoyaient, que pour tout le monde il était évident que le bourreau +n'avait puni qu'un instrument des intrigues de la duchesse de Montpensier, +ce jour-là, disons-nous, toute la noblesse se pressait au palais pour +féliciter le roi et pour renouveler les témoignages de son dévouement et de +son respect. + +Deux carrosses s'arrêtèrent devant l'entrée de la maison royale. De l'un, +descendirent M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, offrant la main à Marie +Touchet, plus majestueuse, et à Henriette, plus brillante que jamais. Cette +dernière, depuis huit heures du matin, n'avait plus rien à craindre de son +plus dangereux complice, de celui qui, si longtemps, avait menacé à la fois +sa personne et sa fortune. + +De l'autre carrosse sortit, fière et l'oeil assuré, malgré l'accueil glacé +qui lui fut fait, la duchesse de Montpensier, dont le cortège était +nombreux et magnifique. Celle-ci était moins tranquille. La Ramée, en +mourant, avait laissé surnager trop de secrets. Les deux troupes s'étant +jointes au bas des degrés, Henriette et son père, qui déjà commençaient à +monter, s'arrêtèrent un moment et s'effacèrent pour laisser passer la +terrible Lorraine. Celle-ci attacha son regard perçant sur la jeune fille, +et, comme si elle l'eût devinée digne de poursuivre et d'achever son +oeuvre, elle l'honora d'un sourire et d'un salut. + +A l'agitation qui se produisit au palais, dans les salles de la galerie, à +la mine sombre de Sully, à la fugitive lueur qui voila un moment les traits +du roi, chacun comprit que la scène ne pouvait manquer d'être intéressante. + +Catherine de Lorraine cependant, montait lentement et arrachait des saluts +à tous ceux qui avaient l'imprudence de la regarder en face. Elle parvint +ainsi à la galerie, et tout d'abord, cherchant le roi, remarqua qu'il +parlait bas à son ministre et au capitaine des gardes. + +Après quoi Henri se remit à jouer, et ne donna plus signe d'émotion. + +La duchesse s'avança jusqu'à la table de jeu, et le murmure qui se fit +d'abord, puis le silence qui lui succéda, avertirent le roi qu'il était +temps de détourner sa tête; d'ailleurs la duchesse allait débiter un de ces +compliments comme elle savait les tourner, et dont les premières syllabes +commençaient à sortir de ses lèvres. + +--Sire, dit-elle, j'ai dû venir, malgré mon état de faiblesse, féliciter +Votre Majesté.... + + +Le roi l'interrompit aussitôt. Il avait l'air froid et sec qui chez lui, +visage affable et gracieux, révélait les grandes colères. Car Henri, +lorsqu'il s'irritait, savait encore se contenir assez pour conserver tous +ses avantages. + +--Ma cousine, dit-il, au milieu du profond silence de toute l'assemblée, si +je m'attendais ce soir à une visite, ce n'est pas à la vôtre. + +La Lorraine changea de couleur. Elle avait espéré que la longanimité +d'Henri se contenterait encore cette fois d'une formule de politesse et que +les relations diplomatiques, comme on dit, pourraient subsister. + +--Pourquoi, répliqua-t-elle avec émotion, Votre Majesté ne m'eût-elle pas +dû attendre? + +--Parce que ce soir, ce n'est pas ici la place d'une honnête princesse +comme vous, le Louvre étant habité par un roi qui fait périr ses parents +sur l'échafaud. + +--Sire, que signifient ces paroles de Votre Majesté? + +--Ces paroles sont les vôtres, ma cousine, et non les miennes. Vous avez +toujours considéré la Ramée comme un Valois, vous lui avez fourni titres, +argent, crédit qu'il s'ignorait lui-même, ce malheureux; vous lui avez +révélé son origine. + +--Sire, voilà des accusations.... + +--Que je devrais vous faire adresser, direz-vous, devant mes présidents, +assistés de greffiers, dans une bonne chambre de ma Bastille. Mais vous +êtes femme et je ne fais la guerre qu'aux hommes. Il y a plus, j'épargne +aux femmes, quand je le puis, tout ce que je sais leur être désagréable. Je +vous dispenserai donc, désormais, de vous présenter au Louvre. Vos domaines +sont spacieux, demeurez-y, ma cousine. Vous êtes de ces voiles dangereux +qu'on aime à éloigner de son territoire. + +Aussitôt, Henri se levant, salua la duchesse, éperdue de honte et de rage, +et lui annonçant ainsi qu'il la congédiait, se rassit et reprit ses cartes +au milieu d'un murmure de bruyante satisfaction. + +La Lorraine chancela. Ses traits s'étaient décomposés. La bile montait à +flots de son foie à son visage, et c'était chose horrible à voir que ce +front jaune sous lequel des yeux d'un noir rouge étincelaient hagards comme +des flammes vacillantes. + +Elle partit en suffoquant. Mais aux premiers degrés, la force lui manqua. +Ses gens la relevèrent et la portèrent dans son carrosse. + +A peine eut-elle disparu que toutes les poitrines se dilatèrent. On eût dit +que le roi et la France n'avaient pas d'ennemi, et que rien n'obscurcissait +plus l'avenir. Henri quitta son jeu et vint parcourir les groupes de +courtisans, au sein desquels M. d'Entragues, plus bruyant dans sa joie que +deux douzaines d'enthousiastes ordinaires, essayait d'attirer l'attention +de Sa Majesté. + +Le roi aperçut ce digne seigneur, et lui sourit. Il aperçut aussi +Henriette. Elle était si belle, et, en regardant le prince, son sein se +soulevait avec une si amoureuse agitation, que le roi ne trouva qu'un +remède au trouble qu'il ressentait lui-même; il fit ses compliments à la +raide et majestueuse figure de Marie Touchet, éteignant sur les glaces de +ce demi-siècle les feux excessifs des dix-huit ans qui l'embrasaient. + +Le comte d'Auvergne voltigeait sur les flancs de ce groupe, décochant çà et +là, toujours à propos, sa flèche auxiliaire. + +Cependant, à une des extrémités de la salle, riait et charmait Gabrielle, +dont une cour nombreuse mendiait les regards. La marquise de Monceaux ne +voyait rien, n'entendait rien, malgré son apparente liberté d'esprit. Elle +s'était placée de manière à voir entrer chaque nouveau visage dans la +galerie, et celui qu'elle attendait n'arrivait pas. Plus scrupuleux que +Mlle d'Entragues, il n'avait pas cru devoir aller triompher au Louvre de la +mort d'un ennemi. + + +Quand le roi eut coqueté à loisir auprès des Entragues, s'assurant +furtivement par un coup d'oeil que la marquise ne le surveillait pas, il +retourna près de Gabrielle ravi de n'avoir été ni gêné, ni surpris dans son +petit manège, et la Varenne qui, d'un coin de la salle, observait chaque +mouvement de son maître, augurait favorablement pour l'intrigue nouvelle, +de la réserve et de l'adresse que le roi avait déployées, lui qui +d'ordinaire ne savait pas se modérer quand il s'agissait de satisfaire un +caprice. + +--Il faudra voir, dit le roi bas à Sully, ce qu'est devenue la duchesse, +car elle m'a paru sortir d'ici comme une louve enragée. Elle pourrait +mordre... gare! + +Une demi-heure après, le capitaine des gardes, envoyé pour surveiller le +départ de la Lorraine, revint dire au roi qu'à peine arrivée elle avait été +prise d'une syncope, et qu'en attendant les médecins elle était étendue sur +son lit, sans connaissance. + +--Le fait est que j'ai été rude, dit Henri. Pourvu qu'on ne me reproche pas +de l'avoir voulu tuer. + +--Par réciprocité, répliqua Sully, laissez dire. + +--En supposant qu'elle persiste à demeurer sans connaissance, demanda le +capitaine des gardes, faut-il toujours que Mme de Montpensier quitte Paris? + +--Eh! mon ami, s'écria le roi en riant dans sa barbe grise, que n'a-t-elle +toujours été sans connaissance, je ne la renverrais pas aujourd'hui. + +Et il ajouta, toujours riant, à l'oreille de Gabrielle et de Sully: + +--Qu'elle s'engage à ne plus bouger, à ne plus parler, à ne plus penser, je +la tiens quitte. + +--La méchante bête, grommela Sully, pour laquelle on se croit encore obligé +de faire des façons! qu'elle rende sa vilaine âme à Dieu, s'il en veut, et +que tout cela finisse. + +--Eh! eh! tout cela est loin d'être fini, dit Henri avec un soupir qui +n'échappa point à Gabrielle; après la duchesse, il nous restera Mayenne, et +celui-là bougera, parlera et agira encore longtemps. Quel chiendent que +cette ligue... Plus on lui arrache de têtes, plus il en repousse. + +Gabrielle, au nom de Mayenne, sourit malicieusement, et répondit en +appuyant sa main blanche sur le bras du roi: + +--Il n'est si petite main qui ne puisse arracher une grosse épine. +Holopherne a été vaincu par Judith. + +--Que voulez-vous dire par ces sentencieuses paroles? demanda Henri, fort +curieux de sa nature. + +--Rien, répliqua la marquise, sinon que M. de Mayenne a un trop gros ventre +pour être toujours un méchant homme. Sa soeur est maigre, sire, voilà +pourquoi elle vous donne tant de mal. + +--Dirait-on pas que cette marquise a mis le gros Mayenne dans un sac dont +elle tient les cordons? Voyez un peu cet air de triomphe! + +Henri fut interrompu par l'arrivée du comte d'Auvergne, qui apportait des +nouvelles de la duchesse. + +--Sire, dit-il, les médecins ont déclaré que les jours de la malade étaient +en danger, qu'elle ne saurait être transportée impunément, et, bien qu'en +revenant à elle, Mme de Montpensier ait commandé qu'on l'emportât, ses +officiers envoient chercher les ordres de Votre Majesté. + +Henri ne parut pas entendre. Sully prenant la parole: + +--Le roi n'est pas médecin, répliqua-t-il. Et il tourna le dos. + +Il était vrai pourtant que la duchesse avait été frappée d'un coup mortel. +A peine remise de son émotion, elle sentit la paralysie du corps énergique +et obéissant qui jusque-là s'était plié à tous ses caprices et avait +secondé vaillamment toutes ses volontés. Seule dans l'horreur de sa +situation, immobile et livrée au supplice de vivre seulement par la pensée, +elle passa des heures d'inexprimables angoisses sans avoir trouvé un seul +moyen d'échapper à la main royale qui pour la première fois +s'appesantissait sur elle avec l'intention de l'écraser. + +Plus de ressources. Le passé ne lui offrait que des défaites et l'avenir ne +lui réservait que la mort. Successivement avaient disparu ses instruments +brisés par une fatalité impérieuse. Chicot l'avait bien dit au roi. Elle +n'avait plus que trois moyens dont le dernier venait d'échouer contre le +gibet de la Ramée. + +La duchesse comptait encore sur son frère Mayenne, non pas pour elle, car +ce frère ne l'aimait pas, mais contre Henri, que Mayenne menaçait encore. +Elle lui avait envoyé un ambassadeur à propos du complot de la Ramée et lui +proposait une jonction des troupes qui possédait avec celles de +l'imposteur. Grâce à Crillon, ces dernières avaient été dissipées; mais Mme +de Montpensier espérait encore que Mayenne, par esprit de famille, en +rassemblerait les débris et renouerait plus intimement que jamais avec +l'Espagne. + +Cependant le duc n'avait rien répondu aux communications de sa soeur, et +celle-ci ne pouvait rien comprendre à son silence. Le courrier avait-il été +saisi? Le message intercepté? Mayenne, par prudence, s'était-il abstenu +momentanément? Dans son impatience, et de son lit de douleur, la duchesse +expédia au duc son dernier agent fidèle, avec ordre de rapporter une +réponse à tout prix. + +--Hâtez-vous, lui dit-elle, d'annoncer à mon frère que je m'en vais +mourant, et que je n'ai pas de temps à perdre. + +Le courrier fit diligence; il trouva au retour sa maîtresse luttant plus +encore contre les souffrances de l'esprit que contre la maladie du corps. +Toujours couchée, toujours enveloppée d'ombre et de silence, on eût dit +qu'elle cherchait à se faire oublier comme la panthère blessée qui +s'enfouit sous les feuilles dans un antre et demeure là de longues nuits, +n'ayant rien de vivant que les yeux. + +A la cour, on ne parlait plus d'elle que pour se demander si la duchesse +était enfin morte. Elle, pendant ce temps, se ranimait peu à peu, et +attendait la réponse de Mayenne, réponse favorable, elle n'en doutait pas, +pour s'aller jeter dans son camp, et lui souffler les ardeurs de sa rage et +de son désespoir. + +Enfin le messager reparut. Il avait mis quelques jours à faire un trajet +difficile, parmi les espions et les postes de l'armée d'observation qui +enfermait Mayenne à l'extrémité de la Picardie. + +La duchesse se souleva sur son lit, ouvrit en palpitant de joie la +bienheureuse lettre qu'on lui apportait: elle en eût baisé les caractères, +tant l'écriture de Mayenne lui promettait de nouvelles chances de +recommencer la lutte. + +Mais voici ce que lui écrivait son frère: + +«Ma soeur, chacun pour soi en ce monde. Vous avez mis constamment cette +maxime en pratique. Vous vous affaiblissez, dites-vous, moi je n'ai plus de +force. Vous êtes très-malade, moi je me considère comme enterré.» + +«Dans toutes ces dernières affaires, vous avez sans doute songé à vos +intérêts, je commence à penser aux miens, et me ménage un bon repos en +cette vie, en attendant le repos éternel. Vivez en paix, ma soeur, comme je +vais tâcher de le faire moi-même.» + +Et, au bas de cette foudroyante épître, s'étalait le paraphe obèse de +l'homme au gros ventre, qui rappelait ainsi la prétendue mourante aux +oeuvres de charité chrétienne. + +La duchesse fut frappée au coeur. Elle eut une syncope semblable à celle +qui l'avait saisie au sortir du Louvre, et, cette fois, les ressorts de la +vie se trouvèrent sérieusement atteints. + +Bien plus, le phénomène étrange, effrayant, qui au même mois de mai, en +1574, avait épouvanté le château de Vincennes, se produisit, comme si, pour +les mêmes crimes, le souverain Juge avait résolu d'appliquer les mêmes +châtiments. + +Dans la nuit qui suivit cette crise, la duchesse s'était assoupie, malgré +les aiguillons de la fièvre; elle se réveilla baignée de sueur, elle +appela, elle cria pour que ses femmes vinssent l'arracher à ce bain +brûlant, dans lequel glissaient ses membres amaigris. + +Les femmes accoururent avec des flambeaux, et reculèrent d'épouvante en +voyant dégoutter du front de leur maîtresse une sueur de sang. C'était un +fleuve de sang qui ruisselait dans son lit et jaillissait incessamment de +chacun de ses pores dilatés par la fièvre. Les médecins appelés déclarèrent +que la duchesse était en proie à ce mal mystérieux et terrible, qui, +vingt-deux ans avant, avait couché Charles IX dans le tombeau. + + +Désormais plus d'espérance, plus de remède. La duchesse s'ensevelit dans un +morne et farouche silence. On la voyait, un miroir au pied de son lit, +regarder d'un oeil fixe, avec une sinistre expression de terreur, les +gouttes de sang qui, toujours étanchées, reparaissaient toujours sur ses +joues, ses tempes et le long de ses bras humides. + +A chaque transport de colère, à chaque émotion plus caractérisée, la sueur +grossissait et une nappe rouge s'étendait sur le visage et le corps de la +coupable si cruellement châtiée. + +Les médecins se retirèrent consternés; les serviteurs eux-mêmes craignirent +le contact de la maudite. On envoya chercher des prêtres qui, à l'aspect de +ce cadavre sanglant, s'évanouirent de saisissement ou s'enfuirent d'effroi. + +C'était la nuit, la dernière nuit de souffrance. La duchesse râlait sur son +lit souillé; elle appelait à l'aide, et personne ne s'approchait d'elle. +Soudain elle aperçut un moine de haute taille qui traversait lentement la +chambre voisine et devant lequel se courbaient les serviteurs que +l'épouvante tenait à l'écart. Ce moine arriva jusqu'au lit de la mourante +et contempla silencieusement l'effrayant spectacle de cette agonie. + +En le voyant, son capuchon baissé, la duchesse le remercia du regard, car +elle n'osait plus remuer ses mains de peur d'y sentir l'humide chaleur du +sang. + +--Je veux l'absolution de mes fautes, dit-elle d'une voix lugubre encore +empreinte de cette autorité hautaine qui avait présidé à chaque mouvement +de sa vie. + +--Pour être absoute, dit le moine, confessez-vous! + +--Faites d'abord retirer, dit-elle, tous ces gens qui pourraient +m'entendre. + +Le moine ne répondit pas, et ne fit pas un mouvement. + +Ce que voyant, la duchesse: + +--J'ai péché, dit-elle à voix basse, par avarice, par ambition, par +orgueil. + +--Après? dit le moine. + +Elle le regarda avec surprise. + +--Si j'ai d'autres péchés à me reprocher, mon corps souffre, ma mémoire +faiblit... ma voix expire, n'exigez pas trop en un pareil moment. Le +châtiment passe, je crois, les fautes... Absolution! + +--Vous ne parlez pas des crimes? demanda le moine. + +--Les crimes?... murmura-t-elle avec stupeur. + +--Oui, les crimes? poursuivit le confesseur d'une voix éclatante. La force +vous manque, je le crois, mais je puis vous aider. Vous avez confessé la +vanité et l'orgueil. Mais la luxure!... ce crime hideux qui a rongé +votre jeunesse et jusqu'à votre âge mûr, ce péché mortel que vous avez +arboré comme un étendard pour vous créer des légions d'assassins! + +--Moine! s'écria la duchesse en se soulevant d'une main sur son lit. + +--Confessez! dit solennellement le religieux; confessez, si voulez qu'on +vous absolve! + +Frappée de terreur, la duchesse, au lieu de répondre, cherchait à voir, +sous le capuchon, les traits de l'homme qui osait lui parler ainsi: + +--Passons à l'homicide! continua l'implacable confesseur. Comptons: Henri +III assassiné, Henri IV frappé deux fois, Salcède roué sur un échafaud, la +Ramée mort sur un gibet, et ces milliers de soldats tombés sur les champs +de bataille, et ces victimes expirant dans les ténèbres des prisons, et ces +enfants morts de faim avec leurs mères, et ces familles de spectres qui +pendant le siège de Paris ont rongé des cadavres pour soutenir leur +misérable existence, tandis que vous buviez dans votre palais à +l'usurpation du trône de France! confessez, duchesse, confessez! si vous ne +voulez pas paraître au tribunal de Dieu avec cette épouvantable escorte de +victimes qui vous maudissent. + +La duchesse voyait de ses yeux hagards tous les assistants s'approcher +avidement de l'embrasure des portes et guetter sa réponse à ce terrible +interrogatoire. + +--Qui êtes-vous donc? murmura-t-elle. + +Le moine rabattit lentement son capuchon et se fit voir à la mourante qui, +en le reconnaissant, poussa un cri et joignit les mains. + +--Frère Robert, dit-elle... Oh! je comprends par qui j'ai été vaincue! +pitié! + +--Avouez vos crimes alors.... + +--Pitié! + +--Dites seulement oui chaque fois que j'accuserai; cela suffira aux hommes +et à Dieu. La luxure et vos abominables calculs?... + +--Oui, dit la duchesse d'une voix étouffée. + +--Les affamés de Paris, les soldats tués, les prisonniers étouffés?... + +--Oui. + +--Salcède et la Ramée poussés par vous sur l'échafaud? + +--Oui, murmura-t-elle après un silence entrecoupé de convulsions. + +--Henri IV tant de fois frappé?... Ah!... vous hésitez; prenez garde, +un seul mensonge effacerait le mérite de vingt aveux. Avouez! + +--Oui, dit-elle si bas, que le moine eut peine à l'entendre. + +--Et Henri III, votre roi, votre ancien ami, assassiné par votre amant +Jacques Clément?... + +--Jamais! jamais! s'écria-t-elle en se tordant les mains, d'où le sang +s'exprimait à grosses gouttes. + +--Vous niez? + +--Je nie. + +--Osez donc nier à Dieu lui-même que vous allez voir face à face dans +quelques instants, et dont vous devez déjà entendre gronder la colère! + +--Pitié!... j'avoue, j'avoue, dit la duchesse en se cachant livide et +palpitante sous ses oreillers. + +--Eh bien, alors, reprit le moine d'un ton solennel, je vous absous au nom +de Dieu sur cette terre et je le prie de vous absoudre dans le ciel. Mourez +doucement, mourez en paix! + +Il étendit le bras vers le lit, les yeux de la mourante reflétaient encore +une flamme sinistre, celle de la colère, peut-être... peut-être celle des +châtiments éternels. + +Peu à peu cette lueur s'éteignit, la tête se pencha, les bras se roidirent +pour une dernière menace; mais le souffle de Dieu brisa ce misérable +cadavre. + +La duchesse de Montpensier proféra un cri sourd et rendit l'esprit. + +--Maintenant, murmura le moine, Henri IV n'a plus à craindre d'autre ennemi +que lui-même. Ma tâche est finie. A mon tour de songer à Dieu. + +Et, se couvrant la tête, il traversa lentement la salle au milieu des +assistants agenouillés. + + + + +IX + +AYOUBANI + + +Le temps avait marché. Les huit jours que s'était donnés Leonora pour +surprendre le secret d'Espérance avaient passé, puis d'autres semaines +encore, et rien n'était venu apporter à l'Italienne la preuve désirée. + +Espérance qui savait les projets d'Henriette et devinait la curiosité de +Leonora, s'était tenu sur ses gardes. D'ailleurs, se disait-il, avec toute +l'adresse et l'habileté des meilleurs espions, que pourraient découvrir ces +deux femmes? + +En effet, lorsqu'il allait chez le roi, soit avec Crillon, soit tout seul, +quoi de plus naturel? D'autres n'y allaient-ils pas comme lui? Quand il +chassait dans les forêts royales, soit seul, soit en compagnie du roi, cela +pouvait-il s'appeler un indice? Et en admettant même que Gabrielle vint au +rendez-vous de chasse, ou suivît le cheval le daim et le renard, n'y +avait-il pas des dames avec Gabrielle, et quelqu'un pouvait-il se flatter +d'avoir pris jamais un serrement de main, ou un baiser, ou une parole +suspecte? Espérance vivait donc heureux et tranquille. + +D'ailleurs, ses ennemis ou ses espions ne donnaient pas signe de vie. +Quelquefois, il est vrai, dans les premiers jours de curiosité de Leonora, +Espérance avait pu voir derrière lui, à distance, quand il faisait une +excursion quelconque, la silhouette du paresseux Concino, perché sur un +cheval et galopant; mais Concino paraissait avoir renoncé à un exercice qui +ne rapportait rien et coûtait cher. Des chevaux éclopés, des maux de reins, +et çà et là quelque bonne chute dans des chemins impraticables, telles +avaient été ses aubaines; car Espérance, bien monté, cavalier intrépide, +infatigable, s'amusait à conduire son espion d'un train d'enfer, et à lui +faire sauter des fossés, franchir des barrières et traverser des rivières: +Concino avait dû renoncer. + +Le jeune homme savourait donc le bonheur d'être aimé sans remords et sans +obstacles; mais, pour ne rien omettre de ce que conseille la prudence, il +avait acheté une petite maison dans le faubourg, feignant de s'y rendre +avec un mystère que tout le monde était libre de surprendre, et il n'était +bruit dans ce quartier isolé que des mules, des panaches, des mantes +grises, des jolis pieds furtifs et des aventureuses pèlerines qui +apparaissaient et disparaissaient dans cet ermitage. Le bruit courait, et +Espérance n'en demandait pas davantage. + +Gabrielle apparemment savait à quoi s'en tenir sur ces infidélités, et tout +allait pour le mieux puisque les espions se trouvaient déroutés. + +Nous ne dirons pas que le bonheur d'Espérance fut complet. Les amants +s'engagent toujours au désintéressement, et l'essence même de l'amour est +l'ambition et l'avarice. On ne demande rien, on désire tout, et pour peu +que l'âme ne soit pas aussi parfaitement trempée que celle d'Aristide ou de +Curius, le désir s'exhale et parle un langage qui contredit bientôt +l'engagement qu'on avait pris. + +Espérance recevait chaque matin de Gabrielle un souvenir. L'ingénieuse amie +avait su varier ses envois avec cette délicate subtilité des femmes, qui +jamais ne sont embarrassées en présence de l'impossible. + +La biche et son collier avaient été suivis de fleurs d'Afrique, rapportées +par le célèbre voyageur Jean Mocquet. La collection en était riche et avait +défrayé plusieurs semaines. Puis, dans les intervalles, c'étaient une +dentelle, un chien de race choisie, un bijou dont le travail ou l'antiquité +étaient la seule valeur, une arme rare, une médaille, un marbre, un dessin, +un manuscrit, un livre, quelquefois une étoffe, un jour des poissons bleus +de Chine, une autre fois une carpe de Fontainebleau avec ses anneaux aux +nageoires. Et chaque matin, Espérance attendait l'envoi avec un battement +de coeur, et se demandait quelle idée aurait ce jour-là Gabrielle. L'idée +était-elle plaisante, il riait, affectueuse, il soupirait. Quant aux +messagers, c'étaient des marchands, des valets, des colporteurs, des femmes +qui apportaient l'objet sans même voir Espérance, toutes gens qui, s'ils +eussent été questionnés, n'eussent pu rien répondre, ne sachant rien. + +Mais pour un amant jeune et tendre comme Espérance, le dédommagement de ce +souvenir quotidien devait-il suffire? Aristide ne désirerait-il pas autre +chose? Curius en acceptant les médailles, les biches et les carpes, ne +penserait-il pas que Gabrielle possédait d'autres moyens de séduction plus +séduisants encore? Or, le moment ne devait-il pas arriver où l'homme, +naturellement insatiable, s'éveillerait, demanderait le double, le décuple +de ce qui lui était offert, et changerait sa médiocrité, douce, +inattaquable, heureuse, cette médiocrité dorée, contre une existence de +soupirs, de voeux, de démarches périlleuses, de faux mouvements, qui +trahissent vite l'amant et perdent l'amante? Peut-être ce moment était-il +déjà venu? + +Peut-être les ennemis d'Espérance ne s'endormaient-ils que sur cette +probabilité. + +Un soir d'été que Pontis, compagnon fidèle, suivait dans le jardin son +Oreste impatient, et que tous deux semblaient embarrassés comme il arrive +quand on a tant de choses à se dire qu'on voudrait taire, ou qu'on se gêne +l'un l'autre, Espérance, après plusieurs tours de promenade, au bout +desquels il espérait voir Pontis prendre congé, se jeta sur un gazon +moelleux, et les mains sous la tête, les yeux attachés sur la nappe immense +de l'azur des cieux, il parut oublier l'univers. + +Pontis l'avait imité. Tous deux, côte à côte, se plongeaient dans la vague +volupté de l'extase. + +Le silence qu'ils gardaient n'était interrompu que par les murmures des +oiseaux occupés à retrouver leurs nids. + +--Espérance, dit enfin Pontis, ou je te gêne, ou il me semble que tu me +caches quelque chose. + +--Et quoi donc? demanda Espérance sans trop s'inquiéter d'une question que +son ami lui avait cent fois adressée. + +--Tu t'ennuies? + +--Moi! je n'ai jamais trouvé la vie si douce. + +--Tu es fatigué, sans doute? + +--Frais comme seront demain les oiseaux qui se couchent. + +--Espérance, tu vas trop souvent dans l'ermitage du faubourg! + +--Bah! + +Et le jeune homme détourna la tête pour cacher un malicieux sourire. + +--Tu fais trop parler de toi, Espérance, ajouta Pontis en marquant chaque +parole, et quelque jour tu te trouveras avoir sur les bras une légion de +pères, de maris, et d'amants qui présenteront leur compte. + +--Pontis, tu exagères. + +--Je te parle comme on parle. J'étais de garde là, aux petits appartements. +On racontait tes prouesses chez le roi. + +--Eh bien! le roi aussi n'a-t-il pas ses prouesses? + +--Il en a le droit, personne n'ayant de droits supérieurs aux siens. + +--Ah ça! mais, tu moralises? + +--Je t'apporte la morale de M. de Crillon, qui trouve que tu te caches trop +mal, et qu'avant peu tu seras découvert.... Tu ne couvres pas assez ta +trace. + +--Nomme-t-on quelqu'un? demanda Espérance avec curiosité. Voyons, dis-moi +un nom, un seul? + +--J'en dirais trente si je répétais tout ce qui court sur toutes tes bonnes +fortunes. + +Espérance haussa les épaules. + +--Il faut que jeunesse se passe, dit-il en étouffant un léger soupir, parce +qu'en effet il regrettait un peu sa jeunesse. + +--En sorte, continua Pontis, que j'ai fait un plan. + +--Un plan? A propos de moi? + +--Oui, mon ami, je me suis dit que mon devoir est de veiller à ce que tu +n'éprouves aucune disgrâce. + +--C'est penser sagement. + +--La disgrâce te viendrait d'un abus de visites à un hermitage du faubourg. +Déjà tu parais fatigué, pâli, tu as des inquiétudes: avoue que tu en as. + +--Mais.... + +--Il faut couper le mal dans sa racine. J'ai résolu de m'aller installer +dans la petite maison. De cette façon, je te surveillerai à mon aise, et +tout danger me trouvera sous les armes. + +--Quel gâchis est cela? s'écria Espérance en se relevant pour mieux voir la +figure de Pontis. Quoi! tu parles sérieusement. + +--Sérieux comme le masque de la tragédie. + +--Tu prétends t'installer dans la maison du faubourg? + +--Pour faire fuir les grâces et les disgrâces, c'est l'avis de M. de +Crillon. + +--Mon bon ami, j'aime tendrement M. de Crillon, dit Espérance jouant le +dépit, je l'aime d'une affection très-profonde, mais je vous supplierai +tous deux de ne pas vous mêler de mes affaires. + +--Quand on a des amis, on ne s'appartient pas. + +--Ne rions plus, Pontis. + +--Je ne ris pas! demain je quitte le superbe logement que tu m'as donné +ici, je m'en arrache à regret, parce qu'enfin, vivre auprès de toi est mon +principal bonheur;--mais il le faut, et je plie toujours sous le devoir, +on est soldat, on sait sa discipline. Demain, je m'installe au faubourg. + +Espérance se leva tout à fait, saisit Pontis par les bras et l'enlevant du +gazon où il continuait à se rouler moelleusement, le remit sur ses pieds et +lui dit: + +--Tu me feras le plaisir de ne plus dire de sottises. Tu es logé ici, +restes-y. Quant à M. de Crillon je me charge de redresser ses idées avec +tout le respect et toute l'amitié qui lui sont dus. Cesse donc de penser à +habiter la maison du faubourg. Tu n'y mettras pas le pied. + +Pontis, habitué à faire ses volontés, regarda Espérance avec surprise. Il +ignorait que rien n'est tenace comme une fausse volonté. + +--Ainsi, dit-il, tu me refuses? + +--Je te défends d'y songer. + +La figure de Pontis prit une expression si bizarre de désappointement, +qu'Espérance faillit perdre son sérieux, qui, pourtant, lui était bien +nécessaire. + +--Laisse-moi te dire, ajouta Pontis en prenant le bras de son ami, mon +installation au faubourg n'était pas seulement un devoir que +j'accomplissais envers toi pour ton salut. + +--Ah! qu'était-ce donc? + +--Tout en faisant tes affaires, je travaillais par occasion aux miennes. + +--Bah! + +--Je te sauvais, mais j'avais mon bénéfice. + +--Conte-moi cela, dit Espérance en riant. + +--Je crois que je suis amoureux, murmura Pontis avec un visage déconfit et +présomptueux tout ensemble. + +--Oh! mon pauvre Pontis! De qui? + +--C'est toute une histoire. Je te la raconterai quelque jour. + +--Nous n'aurons jamais une plus belle occasion. Nous sommes seuls, sous les +arbres, en face d'un ciel bleu. L'air est parfumé, les oiseaux se taisent, +l'eau fait son petit murmure railleur, accompagnement charmant. Parle. + +--Mon ami, c'est une Indienne. + +--Hein? s'écria Espérance, comment dis-tu? + +--Une Indienne... Vois-tu, il me semble que je fais un rêve. + +--Il y a donc des Indiennes à Paris? + +--Oh! mon cher ami, celle-là se cache, elle s'est enfuie de là-bas. + + +--De quel là-bas? + +--Des bords du Gange. + +--Pourquoi cela? + +--Je ne sais pas au juste, mais je suppose que c'est parce qu'on voulait la +forcer à se brûler sur le tombeau de son mari. + +--Ah! elle est veuve. + +--Il paraît. + +--De qui? + +--Eh! tu m'en demandes trop. Je ne le sais pas moi-même. On ne fait pas +tant de questions quand on est amoureux. + +--Excuse-moi, je n'ai pas voulu t'offenser. Donc c'est une fugitive qui se +cache. + +--Tu veux dire que c'est une aventurière, n'est-ce pas? Je te vois venir. + +--À Dieu ne plaise. + +--Si tu avais vu ses plumes, ses diamants, ses perles et son costume +indien! + +--Je me figure tout cela. Mais est-elle belle? + +--Elle est un peu jaune... mais ce n'est pas sa faute; elle est un peu +petite, mais je ne suis pas grand. Elle a des yeux noirs... Oh! quels +yeux! et une petite patte d'oiseau avec des ongles!... À quoi penses-tu? + +--Je me demande comment tu as fait pour rencontrer une Indienne dans les +rues de Paris. + +--Quand je te le conterai, tu seras saisi d'admiration! Il n'y a que moi +pour avoir de ces chances-là. + +--Et tu es amoureux? + +--Passionnément; d'autant plus que l'Indienne n'est pas libre et que les +occasions me manquent pour la voir. + +--Cependant tu l'as vue? + +--Oui, mais par hasard. + +--Tu lui as dit que tu l'aimais? + +--Oh! tout de suite. + +--Comment a-t-elle répondu? + +--Voilà la difficulté. En sa qualité d'Indienne, tu conçois qu'elle ne +parle pas français. + +--Et tu ne sais pas l'indien. Quelle langue prenez-vous pour vous entendre? + +--On fait ce qu'on peut. On a des signes, des mines, des petits gestes; on +invente un langage; chacun y met du sien. C'est très-gentil. + +--Ce doit être charmant; mais incomplet. La pantomime est impuissante à +expliquer les détails politiques, les questions litigieuses et les +particularités de famille. Comment s'appelle-t-elle? + +--Oh! un nom délicieux: Ayoubani. + +--Ayoubani est délicieux, en effet. + + +--En sorte que je voulais, reprit naïvement Pontis, t'emprunter la maison +du Faubourg. Je ne puis aller chez Ayoubani, qui est surveillée par ses +femmes, et par je ne sais quel prince mogol, jaloux comme un jaguar. S'il +me voyait chez elle, il la tuerait. + +--Pauvre Ayoubani! Mais, s'il la voit chez toi, est-ce qu'il ne la tuera +pas de même? Explique-moi un peu cela. + +--Tu me demandes des choses incroyables, s'écria Pontis: quand je te dis +que nous ne pouvons presque pas nous entendre elle et moi, comment veux-tu +que j'entame avec elle de pareilles subtilités? Je l'aime, voilà tout. Et +je crois bien qu'elle m'aime aussi. Veux-tu, oui ou non, me servir dans mes +amours? + +--Mon ami, tu te méprends sur mes intentions, dit Espérance, riant de voir +Pontis ainsi courroucé, je brûle de te servir, mais je voudrais savoir +comment. Le devoir d'un ami est de veiller sur son ami, tu me l'as déclaré +tout à l'heure et je suis convaincu. Or, si le prince mogol vient te +demander des comptes, que feras-tu? + +--Dans ta maison, je saurais me défendre et protéger Ayoubani. + +--Prends donc ma maison. + +--À la bonne heure. + +--Et tu me feras voir cette Indienne-là. Je n'en ai jamais vu. + +--Malheureux! elle ne quitte presque jamais son voile. + +--Je suppose que tu le lui feras quitter quelquefois, quand ce ne serait +que pour voir ses yeux noirs. + +--Je connais son caractère; si elle savait que je la montre à quelqu'un, +elle serait capable de ne plus revenir! Attends un peu, laisse-moi +l'apprivoiser. Plus tard, nous te présenterons. + +--Comme tu voudras, dit Espérance. Mais pardonne-moi, il me vient encore +une idée ridicule. + +--Dis-la toujours. + +--Si vous n'usez tous deux que de la pantomime, comment Ayoubani a-t-elle +pu t'expliquer une chose aussi compliquée que celle-ci: «Je suis veuve, et +l'on a voulu me brûler vive; je ne veux pas que personne me voie, et si +vous me faites voir à quelqu'un, je vous quitte à jamais. Du reste, j'irai +si vous voulez, dans une autre maison, à la condition que le prince mogol, +qui est jaloux de moi, ne saura pas ma démarche.» Je t'avoue, Pontis, que +voilà des explications difficiles à donner sans parler, et, pour ma part, +je ne me chargerais ni de les fournir ni de les comprendre. Il y a surtout +le mot: mogol, que je ne saurais rendre par un geste. + +Pontis haussa les épaules à son tour. + +--L'indien n'est pas une langue aussi difficile qu'on le croit, +répliqua-t-il, j'en comprends beaucoup de phrases; je dois même dire que +chaque fois qu'un embarras se présente, Ayoubani trouve un mot qui rend sa +pensée. Elle est fort intelligente et forge des locutions suivant ses +besoins. + +--Il y a miracle, murmura Espérance. + +--D'ailleurs, interrompit Pontis, il ne s'agit pas de tout cela. Nos +difficultés ne regardent que moi, et pourvu que je les lève.... + +--C'est vrai, mon ami. Eh bien, prends donc ma maison du faubourg. + +--Et promets-moi de ne m'y pas compromettre par quelque indiscrétion. Tu es +fort indiscret, Espérance! + +Le jeune homme sourit silencieusement. + +--C'est un défaut, dit-il; mais je m'en corrigerai. + +--Tu ne chercheras pas à voir Ayoubani avant qu'elle n'en ait donné la +permission? + +--Je te le promets. Est-ce que tu la vois demain? + +--Peut-être... je ne sais... rien n'est sûr. + +--Ne te tourmente pas; demain je ne serai pas à Paris. + +--Ah!... tu chasses? + +--Oui, je chasse. + +--Où cela? + +--Je ne sais trop. À Saint-Germain, à Fontainebleau, au bois de Sénart. + +--Et tu pars de grand matin? + +--De très-grand matin. + +--Veux-tu alors me donner les clés de la maison du faubourg? + +--À l'instant. + +--Veux-tu que j'aille dès ce soir faire des préparatifs? + +--Tous ceux que tu voudras. + +Espérance siffla d'une certaine façon. Ses chiens accoururent bientôt en +bondissant de joie, et derrière les chiens un valet, que ce signal appelait +plus particulièrement. + +--Les clés du faubourg à M. de Pontis, dit-il. Va, Pontis, suis ce garçon, +et bonne chance! + +--Tu es le roi des amis! s'écria Pontis en l'embrassant; un peu indiscret, +mais je te pardonne. + +--Merci. + +--Te reverrai-je ce soir? + +--Je serai couché quand tu rentreras. + +--Eh bien! si je couchais là-bas? + +--Où? demanda en souriant Espérance. + +--Au faubourg? + +--Tu es le maître. Désormais, la maison est à toi. + +Pontis enchanté partit comme une flèche. + +Aussitôt qu'Espérance se trouva seul, il rêva quelques moments à tout ce +que venait de lui dire Pontis. Puis, la nuit étant arrivée, il feignit de +se coucher comme à l'ordinaire. + +À deux heures du matin il se releva. Tout dormait dans la maison. Il fit +seller un de ses meilleurs chevaux, se choisit une bonne courte épée, prit +sa carabine de chasse, de l'argent et sortit à petit bruit. + + + + +X + +OÙ LE TONNERRE GRONDE + + +Quelques heures après le départ d'Espérance, deux jeunes femmes se +promenaient dans le jardin de Zamet. C'étaient Henriette et Leonora. + + +Mlle d'Entragues avait deux jours par semaine pour rendre visite à sa +devineresse, que des relations suivies avaient faite son amie. Henriette +choisissait les matins, parce qu'on était dans la belle saison, que le +jardin de Zamet était vaste et beau, que, le matin, tout le monde dort +encore, et que c'est une heure aussi commode que le soir, moins le mystère +qui va toujours mal à une réputation de jeune fille. D'ailleurs, ainsi +l'avait décidé le conseil de la famille d'Entragues, juge souverain de +chacune des actions d'Henriette. Depuis qu'il s'agissait d'une couronne à +gagner, on permettait les sorties du matin à l'innocente jeune personne. + +Mais, chez Henriette, ces deux visites par semaine avaient un double but. +Le roi lui écrivait deux fois tous les huit jours, et la Varenne apportait +ses lettres à huit heures du matin, chez Zamet, pour que, dans le quartier +populeux qu'habitaient les Entragues, le porte-poulets trop connu ne fût +jamais signalé. + +Ainsi, Henriette et Leonora se promenaient dans le jardin de Zamet en +attendant la lettre du roi. Leurs sujets de conversation ne variaient +guère; il s'agissait toujours de Gabrielle, des progrès de la tendresse +royale, des faits et gestes d'Espérance. + +Leonora, pressée par les événements, avait donné à toute l'intrigue une +impulsion rapide. Dans ce cercle d'ennemis acharnés de la favorite, on +prédisait le moment précis où succomberait la marquise. L'esprit pénétrant +d'Henriette venant en aide à la ruse de Leonora, les deux femmes avaient +soupçonné bien vite tout ce que le pauvre Espérance mettait tant de soin à +cacher. Et, bien qu'il n'y eût encore que des présomptions, elles +suffisaient à préparer les éléments d'une surprise complète. + +Ainsi, en remontant à la première démarche significative de Gabrielle, sa +visite au Châtelet pour délivrer Espérance, Henriette, qui d'ailleurs avait +vu Gabrielle près du jeune homme à Bezons, s'était dit, qu'une femme dans +la haute et difficile position de la marquise, ne va en personne délivrer +un prisonnier que si elle porte à ce prisonnier un intérêt plus fort que +toutes les convenances mondaines. + +Et elle avait raison. + +À partir de ce moment, dégagée d'ailleurs de tout nuage depuis la mort de +la Ramée, Henriette avait observé Gabrielle, et dans son sourire, dans son +accent, indices vains pour toute autre qu'une femme jalouse, elle avait lu +ce même intérêt de plus en plus passionné qui liait la marquise de Monceaux +à Espérance. + +Il est vrai que, à part ces sourires, rien ne prouvait leur intelligence; +mais doit-on s'arrêter quand on soupçonne? et néglige-t-on les preuves même +frivoles qui peuvent se grouper autour de ce soupçon quand on est décidé à +forger au besoin toutes les preuves possibles? + +Les chasses d'Espérance, ses visites furent épiées. Leonora joignit ses +observations à celles d'Henriette. fidèle à son plan de politique, sauf +quelques réserves de conscience, l'Italienne apporta dans l'arsenal commun +toutes les armes que son intelligent espionnage lui fournit contre les deux +amants destinés à succomber. + +Espérance avait cru jouer un jeu habile en attirant l'attention sur sa +petite maison du faubourg. Il y avait à grand peine appelé des visites +féminines pour dérouter les espions. Mais un jour ou plutôt un soir +l'audace de Leonora déjoua sa combinaison par une seule manoeuvre. + +L'Italienne ayant cru remarquer dans le rapport de ses agents, comme aussi +par ses propres yeux, que ces femmes se ressemblaient toutes malgré leurs +voiles et malgré leurs équipages différents, malgré la variété de leurs +costumes et l'inégalité des heures de rendez-vous, Leonora, disons-nous, +aposta Concino débraillé comme un homme ivre au coin de la rue du faubourg. +Et l'Italien, en jouant l'ivresse, écarta la mante dans laquelle +s'enveloppait une de ces mystérieuses dames; celle-ci cria, s'enfuit, +appela son laquais à l'aide, mais Concino avait battu en retraite après +avoir reconnu Gratienne, la dévouée Gratienne de Gabrielle. + +Quelle révélation! Il était hors de doute que les hommages d'Espérance ne +pouvaient s'adresser si bas. À lui, le plus beau, le plus riche, le plus +recherché de la cour, une servante quasi meunière! + +Impossible. Gratienne venait donc apporter soit des lettres, soit des +rendez-vous au jeune homme de la part de sa maîtresse. + +Cette supposition, toute vraisemblable qu'elle fût, ne fut pas accueillie +par Leonora qui savait de la bouche d'Espérance lui-même son projet de +rester fidèle à une Vénitienne qu'il aimait. Mais Espérance avait pu +mentir. Il n'était pas assez imprudent pour se laisser apporter des lettres +par une femme, par Gratienne, si facile à surprendre, à dévaliser. Non, +Gratienne n'allait pas à la maison du faubourg comme messagère munie de +billets et autre menue monnaie amoureuse saisissable en cas de surprise, +elle venait chez Espérance pour faire croire que le jeune homme recevait +des femmes et entretenait des intrigues d'amour. Gabrielle, jalouse de son +amant, ne lui avait permis d'autre fantôme que Gratienne. Espérance, pour +bien rassurer sa maîtresse, n'avait rien exigé de plus, et la délicatesse +de ces deux parfaites créatures devenait la plus forte preuve que leurs +ennemis pussent invoquer contre eux. + +Aussitôt que Leonora eut trouvé la clé de cette combinaison, sa tâche +devint plus facile. Vainement, des gens moins habiles eussent-ils soutenu +que Gratienne était assez agréable pour plaire une heure ou deux à un jeune +homme, en vain eût-on allégué que Henri IV, un roi, aimait fort les +meunières, les jardinières et les femmes appétissantes de toute condition: +Leonora connaissait Espérance et ne pouvait se méprendre à ses goûts. +Espérance, lui, aimait les princesses, les duchesses et les reines, au +besoin. Il se fût contenté d'une marquise, peut-être, mais tout au plus. +Gratienne en ses bonnes grâces, était invraisemblable. + +Il ne s'agissait donc plus que de trouver l'heure décisive où les amants +donneraient prise sur eux, cette heure que nul amoureux n'évite, et autour +de laquelle il tourne fatalement comme les papillons autour de la flamme +qui les appelle. + +Tout pressait, disons-nous; les partisans d'un mariage politique du roi +voyaient avec désespoir se développer les racines de son amour pour +Gabrielle. À la tête de ces confédérés, quoique éloigné de toute intrigue +vulgaire, Sully ne cessait de répéter que la marquise était pour Henri la +plus dangereuse de toutes les séductions. En effet, disait le sage +huguenot, jamais le roi ne se laissera prendre que par le coeur. Il a trop +d'esprit, trop de sens, trop d'égoïsme raisonnable pour ne pas deviner des +calculs d'intérêt, plus ou moins déguisés sous l'habileté d'une maîtresse. +Mais contre un désintéressement vrai, contre une douleur sincère, contre +une affection honnête, il est sans force, il subit le charme. Il aime la +paix du ménage, la chaste égalité d'âme d'une bonne femme. Gabrielle, qui +ne veut rien, qui ne demande rien, qui refuse toujours, qui rit toujours et +ne querelle jamais, cette terrible femme parfaite empêchera éternellement +le roi de se marier. Si même, ajoutait-il avec colère, elle ne l'amène, +malgré elle, à la faire reine de France. + +Ces idées, en passant de Sully à Zamet, de Zamet aux Entragues, soulevaient +chez ces derniers des tempêtes furieuses. Leonora y contribuait par un +souffle énergique. Et Henriette, la forte, l'orgueilleuse, l'infaillible, +ne s'apercevait point que sans cesse poussée par ce souffle invisible, elle +était devenue l'esclave de son instrument. + +Leonora contait toujours à Henriette ce qui pouvait exciter la colère de +celle-ci, et la forcer à toute action dont l'Italienne eût craint d'assumer +la responsabilité. Pourvu que son intrigue fit un pas, Henriette ne +reculait jamais; _Avancer_, telle était la devise des Entragues. + +Le rôle de Leonora se dessinait aussi nettement, avec une nuance tout +italienne: _Faire avancer_, voilà quelle était la devise de l'association +florentine. + +Toutes choses ainsi établies, suivons les deux femmes dans le jardin de +Zamet, qu'elles parcouraient en arrachant ça et là quelques fleurs humides +encore de la fraîcheur matinale. + +Le messager du roi, ponctuel comme un rayon de soleil, arriva au moment où +Leonora racontait à sa compagne le départ d'Espérance au milieu de la nuit. +Cette circonstance relatée seulement comme un détail de la surveillance +quotidienne, ce simple rapport de la police des alliés n'émut pas +Henriette, accoutumée à entendre dire que tel jour Espérance était allé +chasser, tel autre jour essayer un cheval, tel autre jour enfin s'ensevelir +dans la maison du faubourg. + +L'arrivée de la Varenne offrait donc un intérêt plus immédiat. Le +porte-poulets était radieux; il exhalait une odeur d'ambre et de rose dont +la combinaison eût fait honneur à l'Europe et à l'Asie réunies pour former +un seul parterre. + +Henriette avait pris la lettre pour la lire à l'écart. Aux premiers mots, +elle poussa un petit cri de joie. Ce cri appelait Leonora près d'elle. Les +deux jeunes femmes entrèrent dans une allée ombreuse qui les déroba un +moment aux yeux de la Varenne. + +--Sais-tu ce que le roi me propose, Leonora? + +--Je m'en doute, dit la malicieuse Florentine; mais dites toujours. + +--Une collation à Saint-Germain, ce soir. + +--Oh! oh! que dirait M. d'Entragues? Collation... soir... +Saint-Germain... Voilà trois terribles mots pour la vertu d'une seule +fille! + +Un sourire étrange d'Henriette prouva bien vite à Leonora que sa vertu +était à l'épreuve de si misérables dangers. + +--Je sais bien, répliqua l'Italienne, qui comprenait même le silence, je +sais bien que vous n'aurez pas la maladresse d'accorder quelque chose avant +la chute de votre rivale. Mais enfin, il y a danger. Et d'ailleurs, si la +marquise vous faisait surprendre avec le roi? + +--La marquise, Leonora, est partie ce matin de bonne heure pour Monceaux. + +--Partie seule? dit l'Italienne. + +--Sans doute, puisque le roi veut profiter de son absence pour m'offrir +cette collation. + +--Partie seule! répéta Leonora pensive. + +--Et je ne vois qu'avantage, continua Henriette, à profiter de cette +absence pour passer une heure avec le roi et lui glisser quelque bonne +vérité. + +--Il est vrai, dit Leonora toujours absorbée. + +--À quoi rêves-tu? + +--À ce départ pour Monceaux. + +--Penses-tu qu'il soit une ruse de Gabrielle pour surprendre le roi? La +marquise est incapable d'une pareille petitesse, c'est bon pour nous autres +pécores, ma chère, la marquise est une grande âme, comme dirait M. +Espérance, qui est une âme énorme. Les grandes âmes n'espionnent pas et ne +surprennent pas, fi donc! + +--En effet, ce n'est pas pour vous surprendre, que Mme la marquise s'en va +seule à Monceaux. + +--En vérité, tu rêves éveillée. Que font tes grands yeux fixes? + +--Ils essayent de suivre Speranza, qui ce matin aussi est parti, madame. + +Henriette, avec dédain: + +--Ces parfaits amants se voudraient rencontrer? jamais! Ce serait contraire +à leur perfection, et ils ne nous donneront pas cette victoire. M. +Speranza, comme tu dis, s'en va amoureusement relever dans des touffes +d'herbes sales, ce qu'on appelle les fumées d'un quadrupède quelconque, +puis il arpentera passionnément cinq à six lieues de forêt en s'égratignant +les mains et le visage aux épines. Enfin, dans un paroxysme de tendresse, +il enverra une balle ou du gros plomb à la bête. Voilà ce que fera +Speranza, l'idéal des amants, voilà ce qu'il fait à l'heure où je te parle. +Puis, poudreux et suant, il s'attablera avec deux soudards, MM. de Crillon +et Pontis. On videra force bouteilles, et les hoquets se mêleront fort +harmonieusement aux soupirs. Tel est son amour. + +Leonora sourit. Henriette, ravie d'avoir exhalé sa haine en quelques mots +âcres, continua d'un ton plus sérieux. + +--Rien n'empêche donc une femme imparfaite comme moi de passer une heure à +Saint-Germain auprès du roi, qui a soif de me voir et dont j'ai l'éducation +à faire. Éducation complète! Mon père ne me quittera pas, sois tranquille. +Il a plus peur encore que moi-même de ma faiblesse. Oh! ma faiblesse! +murmura-t-elle avec un éclair sinistre dans les yeux. Il fut un temps où +mon coeur était faible... Alors, chacun le torturait à sa guise. +Maintenant, à mon tour! Assez de mépris, assez d'insultes, assez de +souffrance! La faiblesse aux autres, la force et le triomphe à moi! + +--Vous parlez comme doit parler une reine, dit Leonora tranquillement avec +cet aplomb qui fait pénétrer la flatterie jusqu'au fond des coeurs les +mieux cuirassés. Qu'allez-vous donc répondre à la Varenne? + +--Qu'à l'heure indiquée je me rendrai à Saint-Germain. + +--Quelle est l'heure? + +--Quatre heures du soir. Je n'ai que le temps de me mettre à ma toilette. +On dit que la marquise a seule du goût en France. Nous verrons si le roi +dit cela ce soir. Allons vite répondre à la Varenne. Mais je vois quelqu'un +près de lui, ce me semble. + +--C'est Concino. + +--Botté, poudré. Est-ce qu'il chasse aussi, ton Concino? + +--Non, madame; mais il a suivi ce matin Speranza et revient me donner des +nouvelles. + +--C'est au mieux. Avant de partir, je les saurai. + +Concino, après avoir serré les mains de la Varenne, s'avançait pour +chercher les dames. Il les joignit au tournant de l'allée. + +--Eh bien? dit Leonora. + +--Eh bien, il a pris la route de Meaux. + +--Il chasse sans doute à Livry, dit Henriette. + +--C'est par Meaux qu'on va à Monceaux, je crois? demanda froidement +Leonora. + +--C'est vrai, dit Henriette en tressaillant. + +--À quatre lieues d'ici, à Vaujours, il s'est arrêté, continua Concino, et +il a attendu. + +Les deux femmes se regardèrent. + +--À sept heures un carrosse est arrivé, venant de Paris, le carrosse de la +marquise. + +Henriette fit un mouvement. + +--Celle-ci, ajouta l'Italien, n'était accompagnée que de deux piqueurs. Le +signor Speranza s'est approché de la portière, tout à cheval, et a causé +dix minutes avec la marquise; puis, s'arrêtant de nouveau, il a laissé +partir le carrosse et a tourné bride. + +--Il revient à Paris? demandèrent à la fois les deux femmes. + +--Non, il a pris à droite, à travers champs. + +--Et tu ne l'as pas suivi! s'écria Leonora. + +--En plaine, il m'eût vu; d'ailleurs, j'étais las, et suivre Speranza quand +il monte son cheval noir, c'est impossible: il montait son cheval noir. Je +vais me coucher. + +Ayant ainsi parlé, Concino tourna flegmatiquement les talons et rentra, en +effet, sans que rien eût pu le retenir. + +Henriette et Leonora demeurèrent un moment stupéfaites. + +--Ils se sont donné rendez-vous à Monceaux, s'écria Henriette la première. + +--C'est probable. + +--C'est sûr. Et pour n'être pas vus ensemble, ils se séparent; l'un prend +le plus long, l'autre va droit: ils se retrouveront sous les ombrages ce +soir. + +--Tandis que vous serez aussi sous les ombrages avec le roi. On appelle +cela quadrille, dans notre pays. + +--Et nous manquerions une occasion pareille, dit Henriette avec véhémence. +Nous n'avertirions pas le roi! + +--Puisque vous allez avec lui à Saint-Germain. Il ne peut être à la fois en +deux endroits. + +--Nos agents, que l'on enverra à Monceaux, feront leur rapport. + +Leonora sourit dédaigneusement. + +--Un rapport d'espions!... Est-ce que cela peut suffire à un roi contre +une femme adorée, contre une femme adorable comme la marquise? + +Henriette bondit sous ce coup d'aiguillon terrible. + +--C'est vrai, dit-elle, il faut faire prendre la femme adorable par celui +qui l'adore. + +--Mais votre rendez-vous, interrompit l'Italienne, dont les yeux brillaient +d'une compassion hypocrite. + +--J'aurai le temps d'avoir des rendez-vous, quand la marquise sera chassée +du Louvre. + +--Très-bien! répondez donc à la Varenne qui attend. + +--Réponds-lui toi-même, moi je voudrais chercher.... + +--Nullement, dit Leonora, ce n'est pas à moi que le roi écrit, lui répondre +serait une inconvenance préjudiciable. + +--Eh bien! je me charge de la Varenne; mais je peux bien faire avertir le +roi du rendez-vous de sa bonne amie? + +--Le moyen? demanda l'Italienne comme si les idées lui manquaient. + +--Une lettre.... + +--Anonyme?... toujours! C'est usé. + +--Tu ne veux cependant pas que j'aille dénoncer moi-même? + +--Et moi donc! quelle qualité aurais-je pour cela? + +--Mais le temps se passe! s'écria la fougueuse Henriette, et nous ne +faisons rien. + +--Est-ce ma faute? Donnez-moi une idée. + + +--J'ai la tête perdue. + +--Remettez-vous, remettez-vous. On ne peut pas écrire, c'est vrai, mais on +peut parler, ou faire parler le roi; ce sera plus sûr. + +--Qui se chargera de parler? + +--Eh! mon Dieu, la Varenne. + +--Ce peureux, qui craint toujours de se compromettre! + +--Tout dépendra de ce qu'il aura à dire. + +--Aide-moi. + +--Vous n'avez besoin de personne. Dites à la Varenne quelque chose comme +ceci... Mais non, ce serait vous découvrir. + +--Cherche, tu as tant d'esprit. + +--C'est difficile. Ah! voyons... Refusez le rendez-vous parce que vous +craignez un piège de la marquise. + +--Oui. + +--Ajoutez que vous savez de science certaine que la marquise a donné +rendez-vous à un de ses fidèles amis pour lui préparer des relais, afin de +revenir ce soir à Saint-Germain. + +--Mais alors le roi restera à Saint-Germain. + +--Cela dépendra du portrait que vous ferez de l'ami de Gabrielle. Si ce +portrait pouvait inspirer quelque jalousie au roi? + +--Je comprends! tu es un démon d'esprit. + +--Allons donc, madame, vous me faites honneur du vôtre. Parlez vite à la +Varenne. + +Henriette s'approcha aussitôt du petit homme. + +--Monsieur, dit-elle, je me vois forcée de refuser le rendez-vous du roi. +La prudence m'empêche même de lui écrire. On nous guette, la marquise est +partie ce matin pour Monceaux, non pas seule comme le roi l'a cru, mais en +compagnie d'une personne avec laquelle, sans doute, elle complote de nous +surprendre à Saint-Germain, ce soir. + +La Varenne ouvrait des yeux effrayés. + +--Ajoutez, continua Henriette, que cette personne est l'activité, la force, +l'adresse mêmes; c'est le surveillant le plus dangereux, c'est Espérance! + +--Espérance? ce charmant seigneur qui chasse toujours. + +--Oui, sur les terres de Sa Majesté! Allez donc prévenir le roi bien vite. + +--La marquise partie avec le seigneur Espérance! dit la Varenne, saisi de +surprise. Le roi va un peu dresser l'oreille. + +--Qu'il en dresse deux! s'écria Henriette. Allez! Allez! + +La Varenne ne se fit pas répéter l'ordre et partit de toute la vitesse de +ses petites jambes. + +--Maintenant, dit Henriette à Leonora, je rentre et je me tiens coi. Que +faut-il faire? + +--Attendre, répondit l'Italienne. + +--Tu crois donc le roi assez jaloux de Gabrielle pour courir ainsi la +surprendre à Monceaux? demanda Henriette avec une amertume visible. + +--Oui, je le crois; mais quand bien même il n'irait pas à Monceaux par +jalousie, il ira par crainte d'être soupçonné de la marquise. Il voudra la +rassurer par sa présence. En un mot, il ira, c'est tout ce que nous +voulons, et il arrivera ce soir, juste au moment favorable. + +Henriette, bouillant d'impatience: + +--Le misérable rôle pour une femme telle que moi, s'écria-t-elle, ramper +comme un ver de terre! + +--Le ver devient papillon. Mais séparons-nous. Ne vous attardez pas dans ce +quartier; adieu, dit l'Italienne en reconduisant Henriette, qu'elle +dominait de plus en plus, jusqu'à lui dicter un pas et un geste. + +Henriette obéit et retourna précipitamment chez elle. + +Alors Zamet, qui attendait l'issue de tous ces pourparlers, sortit de ses +appartements et vint retrouver Leonora. + +--Marchons-nous? dit-il. D'après ce que vient de me dire Concino, nous +devons avoir un résultat aujourd'hui même. + +--Je l'espère, répliqua la Florentine. + +--Un bon éclat suffira. Que le roi arrive à temps et qu'un de ses amis, +zélé comme il nous les faut, donne du pistolet dans la tête de cet +Espérance, le scandale précipite à jamais la marquise. + +--Doucement, dit Leonora en fronçant le sourcil, je vous abandonne la +marquise; mais Speranza m'a défendue; il m'a sauvée, je ne veux pas risquer +un cheveu de sa tête. + +--Ah! si tu fais aussi du sentiment; si tu ménages l'ennemi, parce qu'il +est beau! + +--Pourvu que je réussisse, que vous importe? + +--Réussis vite, alors! + +--J'y arriverai par des moyens adroits plus vite que par la violence. Déjà +je suis parvenue à savoir par Pontis chaque démarche de Speranza. Laissez +faire la florentine Leonora et l'indienne Ayoubani. Nous avançons! +Seulement j'exige que Speranza sorte sain et sauf de l'épreuve, à moins de +nécessité absolue. Je l'exige. Vous entendez. + +--Soit, tu régleras ce compte avec Concino le jour de vos noces. + +--Ce jour-là, dit l'Italienne avec un rire insolent, en faisant le compte +de ma dot, Concino me donnera quittance de l'arriéré! + + + + +XI + +LES TROIS OURS D'OR + + +Gabrielle, qui se plaignait jeune fille, de n'avoir pas de liberté, venait +d'éprouver depuis son élévation toutes les misères de l'esclavage. + +Ce n'était pas que le roi fût un tyran soupçonneux, un inquisiteur gênant; +mais il était assidu près de la femme aimée, il fuyait l'étiquette, la +régularité; il recherchait la vie familière, et Gabrielle le voyait +toujours arriver au moment où elle s'y attendait le moins. + +Mais là n'était pas le supplice. Gabrielle avait de l'amitié pour ce +caractère facile et joyeux; elle aimait les saillies de cette humeur +divertissante, les élans de ce coeur généreux. La société du roi ne pouvait +donc la fatiguer; seulement, après le départ du roi arrivaient les +courtisans, les femmes, la foule. Après cette obsession inévitable, +venaient les surveillants plus humbles, fournisseurs, solliciteurs, et +enfin les valets d'une espèce bien autrement tenace dans sa curiosité. + +Et comme Gabrielle sentait le besoin d'être quelquefois maîtresse de son +temps, comme elle avait à calculer ses démarches, même innocentes, de peur +qu'on ne les rapprochât des démarches faites par Espérance, il arrivait +souvent que, découragée, épuisée, elle regrettait sa chaîne de Bougival et +les longs discours paternels, et l'escapade du moulin. + +Toute contrariété se changeait bien vite en chagrin pour cette âme si douce +et si sensible. Henri n'y pouvait rien. S'il eût connu cette gêne de sa +maîtresse, il eût essayé le premier d'y remédier. Car nul autant que lui +n'aimait l'indépendance. On le voyait chercher tous les moyens de distraire +Gabrielle, beaucoup par tendresse, un peu par égoïsme, car en la faisant +paraître libre, il allongeait sa propre chaîne, et nous savons qu'il avait +de secrets besoins de liberté. + +C'est pourquoi Henri avait accueilli avec plaisir la demande inopinée faite +par la marquise d'aller à Monceaux respirer pendant quelques jours. + +--Vous avez beaucoup de travail, sire, et je vous verrai peu, dit +Gabrielle; nous commençons à nous lasser des environs de Paris. Je voudrais +faire respirer au petit César un air moins vif et aussi pur que celui de +Saint-Germain, qui le fait tousser et l'agite. Monceaux, dans sa plaine +riante, reposera mes yeux éblouis des immenses perspectives de +Saint-Germain. Je voudrais bien aller à Monceaux. + +--Allez, chère belle, répliqua le roi, qui avait ses raisons pour être +seul. J'ai en effet à organiser une armée pour en finir avec M. de Mayenne, +dont les nouvelles menaces ne me laissent dormir ni jour ni nuit. Vous +seriez rebutée par ce flot de soldats mendiants dont je passe chaque jour +une revue, et qu'il me faut toiser, habiller et restaurer, comme un +recruteur que je suis. Allez à Monceaux, et revenez vite avec notre César, +grandi et enluminé à neuf. + +Gabrielle fit ses préparatifs sans ostentation, comme toujours. Elle envoya +ses femmes et son fils en avant par les mules, avec ordre de l'attendre à +moitié chemin. Pour garder son fils, elle demanda au roi quelque escorte; +quant à elle, préférant un peu de solitude, elle commanda son carrosse, +avec deux piqueurs, qui avaient ordre de la suivre le plus irrégulièrement +possible. + +On remarqua que la veille de son départ la marquise avait eu un entretien +fort long avec le prieur des génovéfains, qu'elle était allée voir à +Bezons. On la vit ensuite se promener au jardin côte à côte avec frère +Robert, qui lui offrit les fleurs et les fruits qu'elle aimait. Les yeux +perçants, et il n'en manque jamais autour des grands, observèrent que +l'entretien du génovéfain et de Gabrielle fut sérieux, que la marquise lui +prêta une attention extrême, que le frère semblait répéter avec insistance +ses conseils développés comme s'il traçait un plan de conduite, et que +l'attitude de Gabrielle annonçait la soumission d'une écolière docile. + +Les seuls mots que purent surprendre les espions furent ceux-ci, au départ: + +--Merci encore, mon ami, _pour eux deux_ et pour moi. + +Il ne faut pas demander si ces mots furent commentés. Quelle pouvait être +cette trinité qui devrait devoir reconnaissance au frère Robert? + +Nous allons peut-être le savoir en suivant Gabrielle à Monceaux. + +Donc elle se mit en route, munie dès la veille des adieux du roi et de ses +familiers. Elle voulut partir en soldat, avec l'aube. Aussi le soleil +paraissait-il à peine sur l'horizon, quand les femmes sortirent de l'hôtel +de Doyenné avec le petit César. Une demi-heure après, le lourd carrosse de +Gabrielle traversa Paris encore endormi. Les portes n'en étaient point +ouvertes. Gabrielle put jouir du coup d'oeil incomparable de la ville +immense, pittoresque comme elle était à cette époque, avec ses milliers de +cabanes et de monuments accrochés bizarrement les uns aux autres, sans +qu'on aperçût un seul habitant. + +A peine la fraîcheur du matin avait-elle dissipé les vapeurs de la vie +parisienne tourbillonnant sans cesse en invisibles spirales dans ces +carrefours percés de rues sinueuses, au-dessus de ces ponts, de ces +aqueducs et de ces cloaques; les chiens errants fuyaient en troupes devant +le fouet des écuyers; les chats effarouchés grimpaient comme des écureuils +sur l'entablement des maisons de bois, et, s'accrochant aux saillies des +piliers et des balcons, regardaient ironiquement le cortège avec leurs gros +yeux verts. + +On rencontrait ça et là quelques patrouilles de bourgeois au harnais mal +sonnant, qui frottaient leurs yeux lourds de sommeil et voyaient avec +plaisir approcher l'heure du retour au logis. + +Bientôt Gabrielle arriva aux portes encombrées de paysans et de chariots +chargés d'approvisionner la ville. Elle passa au milieu des ânes et des +paniers dont les parfums potagers la firent sourire, tandis qu'en voyant +cette dame dans son carrosse, en admirant cet incomparable regard d'azur et +cette fraîcheur de beauté qui est demeurée populaire, tout ce peuple +campagnard répétait: La belle Gabrielle! + +Bientôt, quand le carrosse eut dépassé une lieue, et que l'air échauffé de +Paris fit place aux brises fraîches de la plaine, Gabrielle respira +librement et sentit une joie enfantine. Pour la première fois depuis bien +longtemps elle était seule sur une route, elle pouvait descendre de +carrosse, marcher, courir. Ses écuyers, jeunes gens de vingt ans, profitant +de la permission, buissonnaient pour arracher des noisettes. Le cocher +veillait sur ses chevaux, et Gabrielle commença, ouvrant les mantelets, à +regarder partout, comme si elle eût guetté l'arrivée de quelqu'un ou +cherché à découvrir des espions. + +Elle attendait réellement Espérance à qui, la veille, par Gratienne, comme +nous le savons maintenant, elle avait fait fixer un rendez-vous depuis si +longtemps réclamé. + +Ce ne fut pourtant qu'à Vaujours, au milieu des bois, qu'Espérance se +montra tout à coup dans l'équipage d'un chasseur. Il portait sa carabine à +la main droite et menait de la gauche un admirable cheval toujours +frémissant. Depuis l'entrée au bois, les jeunes écuyers avaient disparu +pour reparaître par intervalles, se poursuivant l'un l'autre en leurs jeux; +Espérance put s'approcher du carrosse sans être aperçu que du cocher. + +Mais on sait combien les carrosses d'alors étaient hauts, longs et larges. +Les flancs bombés de cette boîte empêchaient les voix de l'intérieur de +glisser jusqu'aux oreilles du cocher enseveli dans la cavité du siège. +Espérance profita, en habile tacticien, de cette merveilleuse conformation +du carrosse, et se tenant un peu en arrière, se baissant jusque dans +l'intérieur, il étouffait complètement ses paroles comme il déroba sa vue +au cocher, d'ailleurs peu curieux, de Gabrielle. + +D'autres yeux voyaient de loin cette scène, mais de loin, nous l'avons +appris par le rapport de Concino. Ce dernier, prudent et paresseux, eût +payé bien cher le droit d'entendre sans risque les phrases qui +s'échangèrent sous la voûte rembourrée du carrosse. + +--Savez-vous, Gabrielle chérie, que vous êtes bien imprudente! + +--Savez-vous, mon Espérance aimé, que vous êtes bien peureux, ce matin! + +--Il vous a donc fallu de graves motifs pour sortir à pareille heure et me +mander ainsi au grand jour à la barbe des espions! + +--Ils nous verront peut-être, mais ils ne nous entendront pas, j'imagine. +Regardez un peu si vous voyez mes écuyers. + +Espérance sortit sa tête du carrosse et interrogea la route qui tournait +dans le bois. + +--J'en vois un là-bas, dit-il, qui poursuit l'autre de coups de branches +qu'il a cueillies. Je gage qu'ils ont dix minutes d'avance sur nous. + +--Rien ne vous empêche donc de prendre et de serrer ma main. Serrez-la +bien, cette main, car chacune des fibres qui la traversent aboutit à mon +coeur, qui se fond de plaisir quand je vous vois, quand je vous touche. + +Espérance prit la tiède main de Gabrielle et la promena sur ses yeux, sur +sa bouche, en la caressant d'un continuel baiser. + +--On est plus calme, à présent, dit Gabrielle, dont les joues avaient pris +la teinte nacrée des roses blanches. Assez, Espérance, assez! nous avons +besoin de raison, moi pour parler, vous pour m'entendre. + +--Vous allez à Monceaux, reprit le jeune homme docile en replaçant +lentement la main de Gabrielle sur ses genoux. + +--À Monceaux, oui, ce soir, à la nuit tombante. Vous viendrez me rejoindre. + +Il tressaillit, et la flamme qui brilla dans ses yeux fit à la fois plaisir +et peine à Gabrielle, qui devina le sens donné par l'amant à ces +imprudentes paroles. + +--Là! dit-elle avec mélancolie, voici que ces mots si simples, si naturels, +allument le cerveau de mon ami et lui font oublier qu'il ne saurait être +question entre nous ni de ces rougeurs enflammées ni de ces rêves qui +incendient l'imagination. + +--C'est vrai, repartit Espérance du même accent doux et triste, de vous à +moi, le mot: nuit, signifie seulement: ténèbres, et le mot: se rejoindre, +ne veut dire que: causer affaires et sourire. Je l'avais oublié un moment, +pardonnez-moi. Vos yeux sont si éloquents qu'on se croit toujours appelé à +leur répondre! + +Gabrielle baissa la tête, en proie à une émotion que sa noble loyauté ne +cherchait pas à cacher. + +--Oui, murmura-t-elle, j'ai tort de vous regarder ainsi. Mais comment +empêcher les yeux de refléter chaque mouvement du coeur? J'y tâcherai +cependant, si vous l'exigez. + +--Tout ce que vous faites, tout ce que vous dites est bien, Gabrielle, et +je vous en remercie. C'est moi qui suis coupable de désirer plus quand je +devrais me trouver si heureux! mais voilà, ce me semble, les piqueurs qui +m'ont aperçu et se rapprochent. + +--Alors, abrégeons, dit vivement Gabrielle, qui s'arracha à la douce +torpeur de son corps et de son âme. Je vous ai mandé, Espérance, pour +obtenir de vous un service que vous seul pouvez me rendre, dévoué, discret +et brave comme vous l'êtes. + +--Commandez. + +--Je vais à Monceaux, où j'attends quelqu'un. + +--Le roi? + +--Non, quelqu'un dont la présence près de moi pourrait donner lieu à des +suppositions dangereuses, à des incidents graves. + +Espérance la regarda. + +--Vous me comprendrez en voyant la personne dont il s'agit. Connaissez-vous +la Ferté-sous-Jouarre? + +--J'y ai passé. La Marne est à gauche, des bois à droite. + +--À une portée de mousquet de la ville, en deçà, se trouve une hôtellerie +qu'on appelle les _Trois Ours d'or_. Vous entrerez, vous apercevrez dans un +petit jardin au fond des bâtiments, un homme, un paysan, très-gros et blanc +de visage. Vous lui direz seulement votre nom, Espérance, et il vous +suivra. + +--Tout cela est facile. + +--Ce qui peut l'être moins, c'est de l'amener à Monceaux sans que nul vous +voie entrer. Au bout du parc passe un chemin creux, tellement effondré +d'ornières que peu de gens s'y aventurent. En face de l'endroit le plus +profond de ce chemin, vous trouverez, ce soir, une brèche dans mon mur. +Entrez-y avec votre compagnon. Gratienne vous amènera tous deux. + +--Je proteste que tout cela, si mystérieux que je me le figure, n'est pas +difficile à faire, dit Espérance. + +--J'oubliais un détail, mon ami; je l'oubliais parce qu'il blesse mon +coeur. Il se peut qu'en chemin des espions apostés, des gens armés, je ne +sais quelles gens, enfin, veuillent s'emparer de l'homme à qui vous +servirez de guide. En ce cas, mon bien-aimé, vous êtes jeune, courageux, +adroit, il faudrait sauver cet homme au péril de vos jours, et ne pas +souffrir qu'on lui fit la moindre violence, la moindre insulte. + +--Bien, dit simplement Espérance. Voici les piqueurs à vingt pas, la +curiosité les prend, ils vont nous entendre. + +--J'ai fini... Rendez-moi ce service, qui est immense, et conservez-vous +pour moi: je vous en serai reconnaissante. + +--Payez-moi d'avance avec un regard pareil à ceux de tout à l'heure. Merci. +À quelle heure ce soir, à la brèche du mur? + +--Dès qu'il fera nuit. + +Les piqueurs s'étaient remis à leur poste, examinant le nouveau venu avec +étonnement. + +Espérance salua respectueusement Gabrielle, et après s'être orienté avec le +rapide coup d'oeil du chasseur, il tourna son cheval sur la droite et le +lança en plaine. + +De là, bien découvert, mais découvrant tout lui-même, Espérance regarda +souvent si quelque tête d'espion apparaissait derrière lui. Il ne vit rien +qu'un cavalier planté bien loin à l'horizon, et qui marcha bientôt vers +Paris au lieu de le suivre dans sa course téméraire à travers plaine. + +Il y a loin de Vaujours à la Ferté-sous-Jouarre, surtout par la traverse. +Espérance prit par Annet. Il changea son cheval à Précy, en prit un second +à la poste de Villemareuil, et arriva vers trois heures, bien fatigué, en +vue de la petite ville où l'envoyait Gabrielle. + +Là il se reposa, calculant que de la Ferté-sous-Jouarre à Monceaux la +distance est de deux heures au plus, et qu'il lui restait plus que le temps +nécessaire pour bien accomplir sa tâche. + +Rafraîchi, restauré, Espérance se mit à songer plus profondément à la +commission que sa maîtresse lui avait donnée. Quel était cet homme à la +vie, à la liberté duquel on tenait tant? Gabrielle n'avait pas de secrets +de famille qui fussent inconnus à Espérance. Jamais on ne l'avait accusée +de se mêler d'intrigues politiques. Elle n'était pas de ces esprits +brouillons qui nomment et renversent les ministres, et se font buissons +d'épines pour accrocher un lambeau du manteau royal. + +Quel pouvait être cet homme et que résulterait-il de sa visite à Monceaux? + +Mais comme Espérance n'était pas non plus de ces songe-creux qui se brisent +le crâne pour enfanter des chimères; comme, au contraire, il aimait en +toute chose les idées nettes et les chemins éclairés, il se dit que +Gabrielle devait savoir ce qu'elle faisait, et que les deux beaux yeux +limpides de la charmante femme suffisaient à rassurer le plus aveugle des +hommes dans tous les casse-cou possibles. + +Il s'achemina donc gaiement vers la ville en méditant le mot reconnaissance +par lequel Gabrielle avait clos l'entretien, en rapprochant ce mot des mots +_nuit_ et _réunion_ dont il avait fait trop bon marché d'abord; et à partir +de cette hypothèse, il vit se changer le parc de Monceaux en jardins +d'Armide, auxquels rien ne manquerait, ni les enchantements ni +l'enchanteresse. Il rêvait tout éveillé, et fut encore heureux. + +Déjà il apercevait à droite du chemin les ours d'or de l'enseigne se +balançant à la tringle rouillée avec un grincement criard. Il arrêta son +cheval essoufflé, en jeta la bride aux mains des garçons toujours prêts en +ce temps-là à bien recevoir les voyageurs; puis il traversa la cour comme +s'il eût toute sa vie habité cette hôtellerie, il passa sous la voûte d'une +grange et entra dans le jardin indiqué. + +C'était un petit clos où fourmillaient, parmi les carottes et les salades, +des roses, des oeillets et des chèvrefeuilles. De grandes lianes de +haricots à fleurs rouges s'enroulaient autour de longues perches, la vigne +chargée de grappes vertes tapissait un mur en ruine. + +Des chiens jappèrent, un gros hérisson privé se mit en boule sous la botte +d'Espérance, qui, occupé à chercher son paysan, regardait partout ailleurs +qu'à ses pieds. + +Enfin un bruit de feuillages appela l'attention du jeune homme dans un +angle de ce petit fouillis que Gabrielle avait honoré du nom de jardin. + +Sous un paquet confus de houblons et de vignes vierges, à côté d'un tonneau +enterré en guise de citerne, où les grenouilles vertes piquaient des têtes +dans l'eau croupie, Espérance aperçut un homme de vaste corpulence, dont un +chapeau de paysan couvrait la tête et cachait entièrement le visage. + +Ce singulier admirateur des beautés de la nature eût paru inanimé, on l'eût +pu prendre pour un de ces épouvantails protecteurs des cerisiers, sans la +faible oscillation d'une cravache, avec laquelle sa main fine et blanche +sollicitait l'eau du tonneau pour en tourmenter les grenouilles. + +Espérance ayant bien considéré ce personnage, dont le signalement +s'accordait avec la description fournie par Gabrielle, crût pouvoir, +puisque l'inconnu persistait à cacher sa tête, hasarder de prononcer le mot +cabalistique destiné à provoquer la confiance de ce défiant villageois. + +--Espérance, murmura-t-il, en cueillant une double cerise à un arbuste +voisin. + +Aussitôt le gros homme leva la tête et montra un visage résolu et +scrutateur à la vue duquel Espérance ne put s'empêcher de se dire: + +--Je comprends. + +L'examen, que l'inconnu avait prolongé, fut apparemment à l'avantage +d'Espérance, car ce chasseur de grenouilles sourit avec finesse, et se +levant du siège de gazon sur lequel il avait laissé une empreinte de +longtemps ineffaçable, + +--Quand il vous plaira, dit-il, monsieur. + +--À vos ordres, monsieur, répondit Espérance. + +Le gros homme conduisit son guide à une petite porte de ce jardin, lui +montra deux chevaux frais qui attendaient, et le pria courtoisement de +l'aider à se mettre en selle. + +Espérance enleva cette masse avec une puissance de muscles qui arracha un +nouveau sourire de satisfaction à l'inconnu. + +--Je vois, dit-il, qu'on m'a choisi un bon compagnon. + +--Très-honoré de vous rendre service, répliqua Espérance avec respect. + +--Eh bien! partons, ajouta le gros homme. + +Espérance passa devant sans répondre, la main gauche sur sa carabine, +l'épée à portée de sa main droite. + +À la nuit tombante, tous deux entrèrent par la brèche du mur de Monceaux, +et Gratienne, qui attendait à l'intérieur, les ayant guidés jusqu'à une +grotte charmante située au plus épais du parc, dit à l'un: + +--Par ici, monseigneur. + +Et à l'autre: + +--Vous, monsieur Espérance, à cette porte, et bonne garde! + + + + +XII + +LES BAINS DE GABRIELLE + + +Au milieu du parc de Monceaux, dans un vallon couronné par un amphithéâtre +planté de marronniers, de platanes et de chênes, s'élevait une grotte de +roches moussues que Catherine de Médicis avait fait apporter à grands frais +de Fontainebleau, et qui, adossées au poteau dont nous venons de parler, +servaient de retraite à la nymphe de Monceaux. + +Pour parler en prose, les eaux d'un ruisseau voisin, tiédies par un long +parcours au soleil sur le gravier, parmi les roseaux, se précipitaient dans +la grotte où les attendait un bassin plus large et plus profond. C'était là +que sous la voûte festonnée de lierres et de fleurs sauvages, Gabrielle +venait dans les jours brûlants de l'été, se rafraîchir et se reposer. Plus +d'une fois, pareille à Diane sous la garde des nymphes, elle s'y baigna +dans le bassin au sable doux comme du velours, et pour éviter après le +bain, soit de rencontrer dans le parc des hôtes curieux, soit de retrouver +trop tôt la chaleur et le grand jour, elle rentrait au château sans être +vue, au moyen d'une galerie creusée sous l'amphithéâtre, et qui, par une +porte dont le roi seul avait la clé, venait d'une grande allée voisine +aboutir à la grotte des bains. + +Embellie ou gâtée, comme on voudra, par du marbre et des ornements +d'architecture, cette grotte, aujourd'hui ruinée, s'appelle encore les +Bains de Gabrielle. + +Nul séjour n'était plus propre à consoler du bruit et des embarras de la +cour. La solitude l'environnait, l'ombre et le silence y tombaient à flots. +Sous les arbres touffus de la vallée, au fond des massifs rafraîchis par le +ruisseau, les heureux habitants de la grotte voyaient les merles et les +loriots passer en sifflant comme de noirs projectiles. C'étaient partout +des pépitements d'oiseaux fourrageant les branchages, et le craquement des +bois secs tombant dans ce désert sur une mousse qui absorbait tous les +bruits. + +La grotte que la nature eût créée moins complaisamment que l'architecte +pour les usages du monde et pour l'étiquette, formait une grande et haute +salle ovale dans laquelle ouvrait cette porte secrète que nous avons +décrite. La salle était précédée du côté du parc d'une sorte de vestibule +en forme d'S, dont la sinuosité interceptait pour tout indiscret la vue de +l'intérieur et le bruit même des paroles qui s'y prononçaient. + +Il résultait de cette savante combinaison de l'optique et de l'acoustique, +que Diane en son bain ne pouvait être surprise par un Actéon quelconque, ni +même aperçue dans la grotte par le surveillant placé à l'entrée du +vestibule. + +Telle était la situation d'Espérance, lorsqu'il fut mis en sentinelle par +Gratienne dans l'ombre des rochers derrière lesquels l'inconnu avait +pénétré avant lui. + +L'extérieur de la grotte était doucement éclairé par des flambeaux de cire +parfumée, dont pas un souffle n'agitait la flamme. Des sièges, une table, +meublaient la salle. On voyait dans l'eau fraîche du bassin nager des +fioles au long cou grêle destinées à la collation du soir, tandis que les +plus beaux fruits entassés en pyramide par une large corbeille, exhalaient +dans leur coin obscur des parfums enivrants. + +Gratienne ayant, pour faire entrer l'inconnu, soulevé une longue colonne de +lierre qui pendait du haut du rocher comme un rideau frémissant, se retira +et laissa sa maîtresse seule avec le mystérieux personnage. + +Gabrielle, en robe blanche, ses beaux cheveux blonds reluisant comme des +fils d'or au feu des cires, s'avança à la rencontre de son hôte, dont elle +prit la main pour le conduire jusqu'à un siège. + +--Soyez le bienvenu, monsieur le duc, dit-elle, et excusez-moi de vous +recevoir dans un endroit si mythologique; mais j'ai ouï dire que les grands +capitaines aiment les positions découvertes, où leurs mouvements sont +libres, et je n'ai pas eu la prétention d'enfermer le duc de Mayenne pour +le tenir à ma merci. + +Mayenne, car c'était lui, répondit à ce compliment avec une bonne grâce qui +lui était naturelle et que commandait impérieusement l'irrésistible sourire +de Gabrielle. + +--Vous voyez, madame, dit-il ensuite, que je ne crains pas de me mettre à +votre merci, et sous ces roches le plus grand guerroyeur du monde serait +pris aussi facilement qu'un oiseau entré dans une cage, surtout quand la +porte est gardée par un compagnon comme celui que vous m'avez envoyé. +Hercule avec la tête d'Adonis. + +Gabrielle se sentant rougir offrit un siège et s'assit elle-même. + +--Monsieur, dit-elle, vous êtes ici plus en sûreté qu'au milieu de votre +armée. Le roi est à Paris; ma foi vous garantit sauf et libre. Quant au +guide qui vous a amené, s'il eût existé en France un plus loyal et plus +brave gentilhomme, je l'eusse choisi pour vous escorter et vous protéger +dans la démarche que vous avez bien voulu faire, et dont je sais apprécier +la généreuse confiance. + +--Vous m'en aviez donné l'exemple, madame, en me venant trouver, il y a +quinze jours, à la Ferté-sous-Jouarre où je me cachais, et où, pouvant me +faire surprendre, vous vous êtes confiée à ma prud'homie. Vous avez entamé +ainsi les conférences, je me dois de vous payer par la réciprocité. + +--Ah! monsieur! je voudrais au prix de mon sang réconcilier deux princes +qui tiennent dans leurs mains le bonheur de la France. + +--Cela ne dépend pas de moi seul, madame, dit Mayenne. Le roi me hait. + +--Vous vous trompez, s'écria vivement Gabrielle. Le roi vous craint. Voilà +tout. + +Cette flatterie éclaircit le front du duc. + +--S'il était vrai, dit-il, tout serait déjà concilié. Mais votre +délicatesse ne m'empêche pas de voir l'animosité qu'on met à me faire la +guerre. + +--Monsieur, répliqua Gabrielle, si je pouvais, sans vous affliger, citer un +nom de votre famille... un nom encore enveloppé de deuil.... + +--Ma soeur... murmura Mayenne. + +--Oui, monsieur, Mme de Montpensier: elle est la seule personne de votre +maison qui ait mérité l'inimitié du roi. + +Mayenne garda le silence. + +--Nul n'ignore ajouta la charmante diplomate, combien le roi est bon et +prompt à oublier les offenses. + +--Cependant, il arme encore maintenant, et au lieu de laisser tomber peu à +peu la guerre, il se prépare à ruiner mes dernières ressources. + +--Vous n'êtes pas un adversaire qu'on puisse ménager. + +--Si vous saviez, madame, comme je suis fatigué de ces querelles, dit le +duc en s'essuyant le front, d'où ruisselait la sueur, malgré la nuit, +malgré la fraîcheur de la grotte; si vous saviez, depuis la mort de ma +soeur surtout, combien je sens le vide de toutes ces prétentions. Roi! je +n'ai jamais voulu l'être; seulement, duc et prince je suis né, je voudrais +mourir dans mon état. + +Gabrielle se tut à son tour. Elle offrit à Mayenne un canon de vin, des +biscuits et des fruits. + +--Ma démarche vous a prouvé, dit-il en acceptant le verre, que je désire +entrer en arrangement, mais non pas comme un rebelle vaincu. J'ai une armée +encore, et s'il survivait en moi une seule goutte de ce fiel ambitieux qui +animait ma malheureuse soeur, j'arriverais à me faire offrir des conditions +meilleures. Ah! madame, Dieu vous préserve de comprendre jamais ce qu'il en +coûte pour gagner le nom de grand capitaine! Le roi a eu ce bonheur de +s'illustrer en invoquant le bon droit. Moi, je suis un révolté. Je fais +bonne mine aux Espagnols, qui me détestent et que j'exècre. Chaque fois +qu'on se bat, mes alliés me voudraient voir mort et je voudrais les voir +tous tués. Tous mes amis tombent les uns après les autres, ou, fatigués, me +quittent. Je me trouverai bientôt seul. L'âge vient. Je suis gros, lourd, +et il a fallu pour venir ici que votre guide me hissât sur mon cheval. +Quand trouverai-je un bon accord qui me rende le repos, la considération +publique et des amis heureux de m'avouer. Hélas! tout cela, il le faut +conquérir par la guerre, et je ne serai vraiment honoré, vraiment +tranquille que du jour où une balle d'arquebuse m'aura couché sur le champ +de bataille. + +Mayenne, en parlant ainsi, essuyait la sueur de son visage, et Gabrielle +s'étonnait de le trouver si mélancolique et si abattu. + +--Que je voudrais, s'écria-t-elle, que le roi vous entendît; la paix serait +bientôt faite! Un ennemi malheureux est presque un ami pour lui. + +Mayenne se leva, l'oeil enflammé. + +--Si cela arrivait, dit-il, si le roi entendait mes paroles, j'en mourrais, +je crois, de honte et de douleur. Mais le roi ne m'entend pas, n'est-il pas +vrai, madame, continua le duc en promenant autour de lui un regard inquiet +et sombre, vous ne m'auriez point tendu ce piège pour m'exposer humilié aux +sarcasmes de mon ennemi. + +Et il faisait déjà un pas vers l'issue de la grotte. + +--Ah! monsieur, dit Gabrielle en lui prenant la main, vous m'offensez; +n'êtes-vous pas ici sur la foi jurée? suis-je une âme perfide?... +Rassurez-vous, seule j'ai entendu vos paroles, seule je sais votre secret, +et vous pouvez me confier les conditions de la paix que je veux proposer au +roi en votre nom. + +Elle achevait à peine, qu'un pas précipité retentit à trois pas d'elle, une +serrure cria, la porte secrète s'ouvrit et le roi apparut, un flambeau à la +main, le visage altéré, les yeux brillants de colère. + +--Avec qui êtes-vous ici, Gabrielle? demanda-t-il en cherchant à +reconnaître les visages autour de lui. + +--Oh! trahison! murmura Mayenne qui recula pour mettre l'épée à la main. + +--M. de Mayenne! dit Henri, tellement stupéfait à la vue du Lorrain, que sa +main tremblante laissa échapper le flambeau. + +--Monsieur! monsieur! s'écria Gabrielle en étendant les mains vers Mayenne, +ne m'accusez pas; je suis innocente. S'il y a trahison, elle vient du roi! + +--Je comprends, madame, répondit Mayenne avec un dédaigneux sourire. La +scène est jouée à merveille; vous n'attendiez pas le roi. Le roi arrive à +l'improviste. Il vous trouve par hasard avec M. de Mayenne, et comme, par +hasard aussi, Sa Majesté est bien accompagnée sans doute, l'on s'empare du +rebelle, la guerre est terminée. Bien joué, madame. + +--Oh! sire, dit Gabrielle en versant un torrent de larmes, voilà une +offense que je n'oublierai de ma vie! Vous avez raison, monsieur le duc, +tout m'accuse. Vous avez le droit de m'appeler lâche et perfide. Oui, c'est +justice de me traiter avec cette rigueur. + +Mayenne, étonné au milieu même de sa fureur, contemplait en silence la +scène étrange qui s'offrait à ses regards. + +D'un côté, Gabrielle en pleurs, se tordant les mains avec l'expression la +plus sincère d'une douleur loyale; de l'autre, Henri IV, pâle, atterré, le +front courbé, plus semblable à un vaincu qu'à un vainqueur, et sur le +visage duquel on lisait la honte et le regret d'une faiblesse qui le +dégradait à ses propres yeux. + +--Dites donc au moins, sire, s'écria Gabrielle, que je n'ai pas trempé dans +le guet-apens dont M. le duc est victime... Rendez-moi l'honneur, sire, à +moi qui voulais vous donner la paix et l'amitié de ce galant homme. + +Le roi comprit à ces mots toute l'étendue de sa faute. Il venait, par cette +brusque surprise, de renverser l'édifice élevé si péniblement par +Gabrielle. Quelle honte et quel malheur! + +--Ainsi ferai-je, murmura la roi d'une voix entrecoupée... Je suis seul +coupable. Sur un avis qui m'a été donné que Mme la marquise avait +rendez-vous à Monceaux avec un amant, j'ai pris de la jalousie et me suis +mis en route. J'arrive il n'y a qu'un moment; je trouve ou crois trouver +des visages embarrassés, nul ne me veut apprendre où se cache madame. +Personne dans les appartements. Je heurte et j'appelle, rien. L'idée m'est +venue que la marquise cherchait la solitude en ses bains. J'ai la clé de +l'entrée secrète. Je suis accouru, et le bruit de deux voix m'a fait ouvrir +vivement la porte... + +Mayenne gardait son attitude à la fois calme et méprisante; un sourire +forcé contractait ses lèvres; il avait remis son épée au fourreau. + +--Il ne faut pas douter, monsieur, dit le roi avec douceur; voyez mon +trouble, ma peine, et persuadez-vous que je ne sais point mentir. Je dois +d'abord des excuses à la marquise que, par trop d'amitié, j'ai follement et +indignement soupçonnée. Quant à vous, qui jusqu'à un certain point, avez le +droit de suspecter sa franchise et la mienne, je ne vois qu'un seul moyen +de vous prouver l'injustice de vos accusations. La scène a lieu entre nous, +sans témoins; vous étiez venu librement, vous êtes libre de retourner, et +je vous offre non-seulement mes chevaux, mais une escorte avec ma parole de +roi. J'y ajouterai mes excuses, mon cousin, car j'ai tort, et voudrais pour +un royaume, racheter l'opinion que je vous ai laissé prendre un moment de +ma maîtresse et de moi! + +À ces mots que prononça Henri en se redressant peu à peu de toute la +hauteur de son âme, Gabrielle sécha ses larmes et le duc regarda en +tressaillant ce visage ouvert, ces yeux limpides où respirait la loyauté. + +--Ce qui vient d'arriver nous dégage, monsieur, nous n'avons rien dit, +s'écria Gabrielle, en se rapprochant de Mayenne. Reprenez vos paroles, duc, +nul que moi ne les saura jamais. + +Cette candeur et l'élan de cette âme délicate et probe firent sur Mayenne +une impression profonde. Il baissa la tête à son tour et tourna son chapeau +dans ses mains, comme un vrai paysan gêné par les bontés de son seigneur. +Un combat acharné se livrait dans cette âme altière entre l'orgueil et la +reconnaissance. Il demeurait immobile, impuissant pour le bien ou pour le +mal. + +Henri prit cette hésitation pour un reste de défiance. Surmontant le +chagrin qu'il en éprouvait: + +--Il se pourrait, dit-il vivement, que vous craignissiez une embuscade hors +du château. Après ce qui s'est passé, vous avez le droit de tout craindre, +mon cousin. Je vous accompagnerai donc moi-même tant que vous le jugerez à +propos, ma personne vous répondra de la vôtre, et si l'otage vous suffit, +faites un signe, je suis à vos ordres. + +--Vraiment, s'écria Mayenne emporté par la noblesse d'un pareil procédé, +voilà trop de façons avec moi, sire, je suis votre sujet et sens bien qu'il +vous faut servir. D'ailleurs, j'étais plus qu'à moitié gagné par la bonté, +par l'éloquence de madame. Vous venez d'achever l'oeuvre, sire; c'est moi +qui demande pardon à Votre Majesté, et me voilà à vos genoux, seulement je +ne sais pas si je m'en pourrai relever. + +A ces mots, il s'agenouilla tremblant d'émotion. + +--Ventre-saint-gris! je m'en charge, dit Henri les yeux pleins de larmes. +Et il releva en effet Mayenne, en l'embrassant si tendrement, que les +coeurs les plus durs n'eussent pas été à l'épreuve d'une pareille scène. + +--Encore! et encore! s'écria le roi en recommençant, et toujours!... Mon +cousin, voilà une grande joie qui m'arrive. Plus de guerre civile en ce +royaume et un bon ami de plus! + +--Que de grâces à rendre à Dieu! dit Gabrielle, en joignant les mains avec +ivresse. + +--Croyez-vous donc qu'on doive vous oublier vous-même, dit Henri en +quittant Mayenne pour courir à Gabrielle qu'il serra sur son coeur. Voici, +mon cousin, l'ange de miséricorde et de réconciliation! Voici mon ange +gardien, la plus parfaite femme qui soit en France! + +--Ce n'est pas moi qui dirai le contraire! s'écria Mayenne avec chaleur. + +--Et on la calomniait! reprit le roi, et je venais la surprendre, +l'outrager! + +--J'en bénis le Ciel, dit Gabrielle. + +--J'en ai bien souffert, ma chère âme; mais voilà qui est fini. Après cette +épreuve douloureuse, nous sommes trop heureux pour récriminer. + +--Je demanderai une récompense pour mes dénonciateurs, dit Gabrielle en +souriant, car ils sont la cause du succès que je n'eusse jamais obtenu +toute seule. + +Que cherchez-vous donc autour de vous, sire? + +--Je cherche si le duc est venu ainsi.... + +--Seul?... Oui, sire, répondit Mayenne. J'ai confiance, moi, aux anges +que je rencontre. + +--Bien plus, dit Gabrielle, monsieur le duc avait accepté un garde de ma +main. + +Gabrielle conduisit le roi hors de la grotte et lui montra Espérance adossé +à un rocher, son épée à la main. + +--Voilà donc le galant dont on me faisait fête, murmura le roi en +reconnaissant son rival. C'est là celui qui devait vous préparer des relais +pour venir me surprendre à Paris! C'est là celui que vous me préfériez! Ah! +maître la Varenne! Allons, allons, c'est à moi de rougir. + +Il ne vit pas combien de vermillon ces imprudentes paroles faisaient monter +aux joues de Gabrielle. Espérance aussi se détourna pour cacher non pas sa +rougeur, mais une douleur insurmontable que lui causait la présence du roi, +et ce rude réveil après tant de beaux rêves! + +Cependant, comme en passant près de lui, Gabrielle lui prit la main pour le +remercier, il rappela son courage et exhala toute l'amertume de son coeur +dans un inoffensif soupir. + +--Il me reste à vous demander, mon cousin, dit Henri à Mayenne, quelles +sont vos intentions pour ce soir. Vous plaît-il souper avec nous, comme de +bons amis, à la barbe des traîtres et des coquins, qui enrageront de nous +voir réconciliés? aimez-vous mieux retourner chez vous et réfléchir? + +--Réfléchir... s'écria le duc, ah! Dieu m'en garde, sire; assez de +réflexions j'ai faites, assez de nuits j'ai passées sans dormir. Il doit y +avoir ici de bons lits et de bon vin. + +--J'en réponds, dit Gabrielle. + +--Daignez m'offrir l'un et l'autre pour cette nuit, et demain.... + +--Et demain nous causerons affaires, voulez-vous dire, ajouta le roi. +Pardieu, ce sera bientôt fait; comme j'accorde d'avance tout ce que vous me +demanderez.... + +--Tout? dit le Lorrain avec un sourire. + +--Et encore quelque chose avec, dit Henri, pourvu que ce ne soit pas +madame; car en ce cas feriez-vous mieux de me demander ma vie. + +--Je n'aurai garde, sire, et pourvu que madame me veuille honorer de son +amitié, je me déclare satisfait. + +--J'ai trop de reconnaissance pour ne point vous aimer de tout mon coeur, +dit Gabrielle. + +--En vérité, pensa Espérance, qui les suivait à distance, ces gens-là +s'arrachent tellement ma Gabrielle qu'il ne m'en restera plus rien. + +On se dirigea vers le château, que l'arrivée subite du roi avait rempli de +confusion et de tumulte. + +Déjà les commentaires allaient grossissant. On supposait Gabrielle +surprise, chassée: on désignait la prison qui lui serait assignée. Le parti +d'Entragues triomphait avec un commencement d'insolence. Plus d'un +serviteur prévoyant de la marquise faisait ses paquets. + +Henri était parti vite de Paris; mais ses officiers l'avaient rejoint à +Monceaux, et leur arrivée augmentait le désordre, comme l'huile jetée sur +un brasier double la flamme. + +Lorsque cette foule inquiète, émue, curieuse, en tête de laquelle était le +comte d'Auvergne, aperçut le roi débouchant tranquillement de la grotte +dans le parc, appuyé d'un bras sur Gabrielle, de l'autre sur un homme +encore inconnu, tandis qu'Espérance et Gratienne venaient ensemble à leur +suite, personne ne put comprendre ce calme et la présence de ce tiers à +Monceaux. + +Mais Henri, riant dans sa barbe, et méditant le coup qu'il allait frapper: + +--Messieurs, dit-il du plus loin qu'il lui fut possible, commandez vite un +bon souper pour moi et mon cousin de Mayenne, qui veut boire aujourd'hui à +ma santé. + +Le nom de Mayenne retentit dans cette assemblée comme un éclat de tonnerre, +et quand, à la lueur des flambeaux, chacun reconnut le duc au bras du roi, +la stupéfaction s'exhala par un murmure qui caressa doucement le coeur de +Gabrielle. M. d'Auvergne en pâlit de désappointement. + +--Oui, messieurs, dit le roi en pénétrant dans la grande salle du château, +mon cousin de Mayenne me signifie que je n'ai pas de meilleur ami que lui, +et je déclare ici qu'il n'aura pas désormais de meilleur ami que moi. + +--Grâces en soient rendues à Dieu, dit Sully en s'approchant avec un visage +rayonnant de joie. + +--Et grâces surtout à madame, répliqua le roi en désignant Gabrielle, car +c'est elle qui a tout fait par son esprit, par son coeur et son amitié pour +moi. Je lui dois la paix et la fortune de mon royaume. + +Puis, au milieu du silence qui planait sur l'assemblée bouleversée par un +dénoûment si imprévu: + +--Allons, dit le roi, qu'on serve Mme la duchesse! + +--La duchesse! demandèrent quelques gens surpris par ce titre nouveau, car +Monceaux n'était qu'un marquisat. + +--Oui, répéta le roi. Mme la duchesse de Beaufort, marquise de Monceaux et +de Liancourt. C'est le nom que madame doit porter à compter d'aujourd'hui. + +--Oh! sire, dit Gabrielle, où s'arrêteront vos bontés? + +--Plus loin! répondit tout bas le roi. Mais nous sommes servis, donnez-moi +le bras, mon cousin. Ah! Gabrielle, quelle idée vous avez eue là de me +réconcilier avec Mayenne! + +--Elle n'est pas de moi tout à fait, sire, dit modestement la jeune femme. + +--Qui donc vous l'a inspirée? + +--L'âme de toute bonne oeuvre, frère Robert. + +--Frère Robert! s'écria le roi. Lui!... c'est lui qui vous a inspiré de +me réconcilier avec M. de Mayenne?... Oh! ce serait sublime! + +--Qui donc est ce frère Robert? demanda Mayenne, surpris de l'agitation du +roi. + +--Je vous conterai cela quand nous serons seuls, mon cousin; l'histoire en +vaut la peine, et plus que tout autre vous saurez l'apprécier. Oh! frère +Robert!... Et je ne lui payerais point ce service! Ventre-saint-gris! +nous y songerons!... A table, mon cousin, à table! Duchesse, invitez +notre ami Espérance, et buvons frais, car il fait chaud! + +Et comme Gabrielle voyait _leur_ ami s'assombrir involontairement: + +--Je comprends, lui dit-elle tout bas; vous trouvez que j'ai reçu ma +récompense, tandis que vous n'avez rien, comme à l'ordinaire. Eh bien! ce +ne serait pas juste. Venez samedi à ma maison de Bougival, nous y passerons +une belle soirée avec Gratienne. + +--Avec Gratienne! Vous vous défiez donc de moi? + +--Non! c'est de moi que je me défie. A samedi! Quant à ce soir, buvons à la +santé du roi et à la confusion de nos ennemis! + +--Tope! dit Espérance. + + + + +XIII + +CONSEIL DE FAMILLE + + +Le retour du comte d'Auvergne dans sa famille et les nouvelles qu'il y +apporta jetèrent la consternation dans l'intéressante société. + +--Voilà, dit-il, comment vos plans ont tourné, la marquise est duchesse et +a pour allié désormais M. de Mayenne, le héros du jour. Quant au seigneur +Espérance, on se l'arrache, le roi l'a embrassé et lui confierait toutes +les clés de sa maison. Il faut avouer que vous êtes d'adroites princesses, +de m'avoir exposé à recevoir un pareil soufflet en plein visage. + +A ces mots Marie Touchet fit une grimace roturière, Henriette rongea ses +ongles si beaux. Le comte d'Entragues s'en prit au peu de cheveux qui +avaient survécu à tant de déceptions. + +--Alors tout est perdu, dit-il avec désespoir. + +--A peu près. + +--On essayera de s'en consoler, répondit Henriette, pâle de rage. +Cependant, moi qui ne suis pas un homme, je ne perdrai pas courage aussi +vite. + +--Cela vous est aisé à dire, mademoiselle, dit le comte d'Auvergne, qui, +dans les bonnes veines seulement, l'appelait _petite soeur_. Vous n'avez +pas les mortifications, vous. J'eusse voulu vous y voir, hier, quand toute +l'assemblée me riait au nez, et que le roi me regardait par-dessus +l'épaule. + +--Nous vous demandons bien douloureusement pardon, monsieur, interrompit le +père. + +--Votre peine fait la nôtre, mon fils, dit la mère. + +--Attendons la fin, ajouta Henriette, pour qui cet orage n'était qu'une +pluie d'été. Elle en avait vu bien d'autres. + +--Oh! vous n'attendrez pas longtemps, dit le jeune homme avec insolence. + +--Cependant, il y a toujours la prédiction de la devineresse, articula +sourdement Marie Touchet. + +--Une couronne, n'est-ce pas? s'écria le comte d'Auvergne en riant. Oui, +comptez-y, vous en prenez bien le chemin. + +--Si ce chemin n'est pas le bon, répliqua aigrement Henriette, nous en +choisirons un meilleur. + +Les trois conseillers furent frappés de la résolution invincible qui +éclatait dans ces paroles. + +--Tant que vous voudrez, mademoiselle, répliqua le comte. Mais s'il s'agit +des grands chemins, par exemple.... + +--Monsieur!... + +--Eh! nous sommes ici en famille, et nous pouvons nous dire nos vérités. +Moi, j'ai assez de ces échecs perpétuels; à force d'être battu, le dos me +cuit. Je m'étonne que vous y résistiez; c'est de l'héroïsme. + +Après cette déclaration si franche, le silence le plus décourageant régna +dans l'assemblée. + +Soudain on entendit un cheval piétiner dans la cour de l'hôtel, et les +valets annoncèrent M. de la Varenne. + +Jamais le porte-poulets n'était venu chez les Entragues en plein jour. Il +fallait que la circonstance fût solennelle. La frayeur de la famille s'en +augmenta. Ce fut bien pis quand le petit homme entra d'un air froid et le +sourcil froncé. + +Chacun courut à sa rencontre, trois sièges lui furent offerts à la fois. Il +se laissa tomber sur le plus large avec un gémissement arraché par la +lassitude. + +--Ouf! dit-il; votre serviteur, mesdames. Aïe! votre bien dévoué, +messieurs. La présence de M. le comte d'Auvergne m'annonce que vous êtes au +courant. + +--Hélas! murmura le père, tandis que Marie Touchet levait les yeux au ciel. + +--Nous l'avons échappé belle, dit la Varenne. + +--Nous avons donc échappé? s'écria Henriette en secouant le petit homme +avec une vigueur masculine. + +--C'est miracle! + +--Oh! contez, contez-nous cela, demandèrent quatre voix avides. + +La Varenne prit un air imposant. + +--Vous savez la surprise du roi et la fête donnée à M. de Mayenne, et le +duché conféré à la marquise, et... + +--Oui, oui, passez. + +--J'attendais le moment des explications. Le roi en soupant me lançait des +regards farouches... J'en ai été malade, et le suis encore, mesdames. + +Marie Touchet chercha des élixirs dans sa cassette, et en offrit une +collection au porte-poulets. + +--Pouvez-vous continuer? demanda Henriette. + +--Oui, mademoiselle. Ce matin, le moment fatal arriva. Je tournais autour +du grand vestibule, le roi me fit signe et m'emmena au jardin. «Voilà donc, +s'écria Sa Majesté, les rapports qu'on me fait! voila donc les intrigues +de la marquise...--c'est duchesse qu'il faut dire à présent!--voilà +donc...» Ah! mesdames, j'en ai entendu de cruelles pour l'oreille d'un +gentilhomme. + +Les Entragues essayèrent de ne point rire en songeant à cette +gentilhommerie qui piquait des poulets chez la soeur du roi. + +--Qu'avez-vous répondu, monsieur de la Varenne? demanda le père. + +--Ce que j'ai pu. + +--M'auriez-vous accusée? dit Henriette. + +--J'ai eu l'habileté de ne le point faire. «Sire, ai-je répondu, ce n'est +pas ma faute.--C'est la faute de ceux qui vous ont instruit, alors, a +répliqué le roi.... + +--Voyez-vous, qu'on nous accusait! s'écria Marie Touchet. + +--«Sire, ceux qui m'ont instruit croyaient ce qu'ils disaient.--Que +croyaient-ils? dit Sa Majesté avec colère.--Sire, ils savaient le départ +de M. Espérance avec Mme la marquise,--la duchesse,--et vu l'intime +amitié de Mme la duchesse et de ce seigneur...--Vous êtes un bélître, a +dit le roi.» Un bélître! à moi!... «Enfin, sire, ai-je répondu, Mlle +d'Entragues avait bien le droit de craindre que Mme la marquise--la +duchesse--ne cherchât à surprendre Votre Majesté, puisque déjà pareille +chose avait eu lieu chez Zamet.» + +--Bien! bien! bravo! s'écrièrent les Entragues, voilà répondre! + +--J'ai trouvé cela, dit modestement la Varenne et faisant la roue, j'ai eu +cette inspiration miraculeuse. + +--Et le roi, qu'a-t-il dit? + +--Le roi, frappé de ce souvenir, a baissé la tête; et comme c'est un esprit +juste: «Il est vrai, a-t-il ajouté, la chose était à craindre, et l'on ne +pouvait soupçonner les desseins de Mme la duchesse sur ma réconciliation +avec Mayenne.» + +--C'est la précipitation de Votre Majesté qui a fait tout le mal, ai-je cru +devoir ajouter. + +--Tout le bien, animal,» a répliqué le roi en riant, et il m'a donné un +coup de poing dans l'épaule. Jugez de ma joie! Quand le roi m'appelle +animal et me rudoie c'est qu'il est enchanté. Aussitôt j'en ai pris +avantage. + +--«Votre Majesté, ai-je reparti, ne voit pas que la personne la plus +malheureuse de ceci est la pauvre demoiselle d'Entragues. + +--J'aviserai à la consoler,» a répondu le roi. + +Une joie folle éclata dans les yeux du père et de la mère. Un sourire +dédaigneux plissa les lèvres d'Henriette. + +--Consoler... murmura-t-elle, tout cela! + +--En sorte que l'échec n'est pas pour nous, dit le père. + +--Non, Dieu merci! fit la Varenne en s'éventant avec son chapeau; mais +grâce à qui? + +--Nous vous serons reconnaissants, dit Marie Touchet avec intention. + +--C'est du bonheur, interrompit le comte d'Auvergne. + +--Henriette le disait bien, mon fils, il y a dans tout cela prédestination. + +La jeune fille n'était pas aussi satisfaite que ses parents: dans cette +prétendue victoire, il n'y avait rien pour son orgueil. + +--Quoi, monsieur, dit-elle à la Varenne, voilà tout ce que le roi a jugé à +propos de faire pour moi? + +--Ce que j'ai à ajouter, répondit le porte-poulets, ne s'adresse qu'à vous +seule, mademoiselle. + +En parlant ainsi, avec une impudence cynique il prit la main de la jeune +fille et la conduisit près d'une fenêtre, tandis que les parents +s'excusaient de leur lâcheté sur le respect dû à un message du roi. + +Mais le père Entragues ne cessait d'observer le visage d'Henriette; Marie +Touchet elle-même suivait sur les traits de sa fille l'effet de chaque mot +prononcé par la Varenne. + +Henriette rougit et ses yeux rayonnèrent. Le sourire de joie rusée et +voluptueuse qui éclaira son front eût inspiré à un peintre la véritable +expression du démon femelle chargé de tenter un saint. + +Ayant achevé son ambassade, la Varenne partit, non sans avoir reçu un gage +de la reconnaissance de Marie Touchet: c'était une boîte de perles d'or, +présent compact, d'un prix certain, comme il convient au salaire de ces +spéculateurs positifs. + +Henriette semblait rester en extase après le départ du porte-poulets. Son +père et son frère vinrent lui prendre les mains en minaudant. + +--Eh bien! dirent-ils. + +--Eh bien!... dit-elle charmée de les faire languir. + +--Que nous veut le roi? + +--Une misère. + +--Dites cette misère, petite soeur. + +--Un simple rendez-vous, pour explications. + +--Oh! oh!... fit M. d'Entragues en se redressant avec orgueil, il paraît +que Sa Majesté ne peut se passer de nous. Et qu'avez-vous répondu? + +--Bien des choses. + +--Vous n'aurez pas manqué de dire qu'une fille de votre condition n'accepte +point de rendez-vous? + +--Certes... + +--Sans garanties pour son honneur, se hâta d'ajouter Marie Touchet, qui +rentra ainsi dans la conversation. + +--Oui, madame. + +--Et qu'a dit la Varenne? demanda le comte d'Auvergne. Approuve-t-il ces +stipulations? + +--Qu'il approuve ou non, dit M. d'Entragues, c'est à nous de juger. + +Le jeune homme fut surpris de ce ton tranchant du comte, si respectueux +d'ordinaire envers lui. + +--L'opinion du roi est bien pour quelque chose dans tout ceci, dit-il, et +moi qui le connais, je ne le crois pas disposé à se laisser dicter des +conditions d'avance. + +--Le roi est trop léger, mon fils, pour qu'on se fie à sa parole. Tel +n'était pas le roi Charles, votre glorieux père. + +--Il me semble, interrompit M. d'Entragues, qu'un bon douaire, bien +assuré... trente ou quarante mille écus par exemple, donneront de la +consistance à la parole du roi. + +--Il m'en fut assuré cinquante mille en un temps où l'argent était plus +rare qu'aujourd'hui, dit Marie Touchet. + +--Qu'est-ce que l'argent? murmura Henriette avec mépris, un moyen de se +dégager sans scrupule de la parole donnée. + +--Pas d'argent, s'écria Marie Touchet. + +--Mais, mordieu! dit le comte d'Auvergne, que vous faut-il donc, +voulez-vous que le roi l'épouse avant de lui avoir parlé? + +--Pourquoi non, dit Henriette, puisqu'il en faut toujours arriver là? + +--Eh! faites donc rompre d'abord le mariage de la reine Marguerite. Le roi +est bien et dûment marié, ma chère. + +--On rompra ce mariage. + +--Il faut du temps; et cependant ferez-vous que le roi soit un homme de +patience? Vous le dégoûterez au profit de gens moins serrés que vous. + +--Il y a du vrai, dans ce que dit monsieur le comte, murmura d'Entragues. +Je maintiens donc qu'un douaire de quatre-vingt mille écus... + +--Mettez-en cent mille, et concluez quelque chose, s'écria le jeune homme. + +Henriette haussa les épaules avec colère. + +--C'est un encan, dit-elle. + +--Vous êtes une sotte, reprit le père. Aimez-vous mieux rien, comme +Dayelle, Tignonville, Fleurette, Corisande d'Andouins, Antoinette de Pons, +et tant d'autres? + +--J'aime mieux une couronne, monsieur. + +--Eh! mordieu, dit le comte d'Auvergne, si c'est un hochet qu'il vous faut, +achetez un cercle d'or, et amusez-vous à vous le mettre au front quand vous +serez devant un miroir. Vous ressemblez à ces petites filles qui veulent +porter des boucles d'oreilles et ne veulent point avoir l'oreille percée. +Arrangez-vous, et pendant toutes vos façons, le caprice du roi ira +ailleurs. + +--Caprice?... dit Henriette piquée. + +--Monsieur d'Auvergne a cent fois raison, repartit le père. Cent mille écus +forcent un homme à réfléchir, et valent bien les marquisats et les duchés +qui se prodiguent. + +--J'ai une idée qui conciliera tout, dit Marie Touchet avec la majesté d'un +oracle. Grâce à mon moyen, le roi fera voir si c'est par caprice ou par +amour qu'il recherche mademoiselle. Le roi s'engagera pour l'avenir sans +compromettre le présent: le roi garantira l'honneur de cette maison, sans +rien perdre des droits de son amour. + +--Peste! c'est la panacée universelle que votre moyen, madame, dit le comte +d'Auvergne. Veuillez nous le communiquer. + +--C'est une promesse de mariage, faite par le roi à Mlle Henriette de +Balzac d'Entragues. + +--J'accepte! dit Henriette. + +--De cette façon, interrompit Marie Touchet qui jouissait de son triomphe, +le roi est libre de ne se point marier, s'il veut, après la mort de la +reine Marguerite; mais alors il n'épousera personne, et les rivalités ne +seront point à craindre pour Henriette. + +--En effet, dit M. d'Entragues, une promesse serait efficace. + +--Si le roi signait, dit le comte d'Auvergne; mais signera-t-il? Cela me +rappelle l'homme qui eût passé la rivière à sec si son cheval en eût bu +toute l'eau; mais la boira-t-il? + +--Si le roi ne signe pas, c'est qu'il n'y a aucun fonds à faire sur sa +tendresse, et j'y renoncerai, dit Henriette. + +--Vous ferez bien, ma fille, l'honneur avant tout; mais cela n'empêche +point le douaire de cent mille écus, ajouta le père Entragues. + +--Au contraire, dit le comte d'Auvergne. + +Marie Touchet compléta ainsi son discours: + +--En agissant de la sorte, nous sommes à jamais délivrés de nos +perplexités. Un oui ou un non bien articulé, l'affaire est faite ou rompue +à jamais. + +--Vous tenez au roi la bride bien haute, mesdames. + +--Qui nous en empêche désormais, repartit Marie Touchet fière de se +rappeler les dangers passés, et cette mort de la Ramée qui avait rendu +libre à jamais Henriette. Rien ne nous fait plus obstacle, et plus on +demandera au roi, plus il aura bonne opinion du trésor qu'il recherche. + + +--Un vrai trésor, dit le comte d'Auvergne avec un sourire et un salut des +plus galamment outrageants pour sa soeur. + +--Un trésor sans prix! ajouta le digne père en baisant avec componction ce +front virginal éprouvé par tant de honteuses rougeurs. + + +Un valet, grattant à la porte, annonça que la signora Galigaï attendait ces +dames dans leur cabinet. + +--La devineresse! s'écria le comte d'Auvergne, je me sauve! + +--Non, demeurez, dit le père Entragues, pour méditer avec moi l'acte de +donation et la promesse de mariage. + +--Je tiens à en surveiller la rédaction, s'empressa d'ajouter Marie Touchet +en s'asseyant près de son fils et de son mari. + +--Allons vite trouver Leonora, pensa Henriette toute tremblante, sa visite +aujourd'hui m'inquiète. + +Elle passa dans le cabinet où Leonora, un coude sur la table, et son front +dans la main, suivait du doigt sur le tapis les arabesques capricieuses de +la broderie de laine. Elle était soucieuse et oublia de prodiguer ses +baise-mains comme à l'ordinaire. + +--Qu'y a-t-il encore? demanda Henriette, habile à deviner les impressions +de sa confidente. + +--Une grave affaire, dit l'Italienne. M. de Pontis s'est battu hier soir. + +--Que nous importe! Et d'abord comment connais-tu cet homme? + +--Je le connais: c'est notre intérêt à tous. Quant au sujet de ce combat... +faut-il vous le dire! + +--Tu m'effraies avec tes précautions oratoires. Serais-je pour quelque +chose dans la querelle? + +--Jugez-en. Pontis était au cabaret où dînent les gardes de service; on +parlait des amours du roi et de la succession de la marquise de Monceaux, +aujourd'hui duchesse de Beaufort... + +--Eh bien! + +--Plusieurs personnes vous nommèrent: c'est un droit de votre beauté. + +--Quand tu me fais un compliment, Leonora, je frissonne. Passe! passe! + +--«Messieurs, dit Pontis étourdi par le vin, cette personne que vous nommez +ne sera jamais rien au roi.» On lui demanda pourquoi. + +--Oui, pourquoi? murmura Henriette, de plus en plus inquiète. + +--«Parce que JE NE LE VEUX PAS!» a répliqué Pontis. + +Les deux femmes se regardèrent. Leonora continua son récit. + +--«Quoi! dit un des gardes à Pontis, Mlle d'Entragues, belle, noble et +irréprochable, ne mériterait pas l'amour du roi?» + +--«Irréprochable! s'écria Pontis avec un rire amer. Ah! sambious!... +si c'est à sa vertu que le roi s'adresse, je peux lui en donner des +nouvelles.» + +--Le misérable! balbutia Henriette; et que lui as-tu répondu? + +--Les épées sortaient du fourreau, lorsque M. de Crillon appelé à temps a +paru. + +--Il a fait justice de l'insolent, je suppose? + +--Voici ce qu'il a dit aux gardes, ajouta Leonora: «Vous êtes aussi bêtes +les uns que les autres et vous garderez tous les arrêts.» + +--Ceci est une insulte, dit Henriette livide. + +--Plus dangereuse que vous ne croyez, repartit Leonora, car ce bruit peut +aller jusqu'au roi. Il est temps que vous y mettiez ordre par quelque +plainte énergique. + +Mais elle se tut en voyant Henriette, l'oeil fixe, les lèvres serrées, +baisser la tête et méditer profondément sous le double poids de la honte et +de la peur. Leonora comprit que Mlle d'Entragues ne s'humiliait pas à ce +point sans motifs. + +--Après tout, qu'importe l'accusation de ce Pontis, reprit Leonora, s'il ne +peut la prouver. + +En même temps, elle fouillait du regard l'âme troublée d'Henriette toujours +silencieuse. + +--Est-ce qu'il peut la prouver? murmura-t-elle. + +--Peut-être, articula faiblement Mlle d'Entragues. + +--Et comment? demanda Leonora. + +--Il existe une lettre de moi. + +--À qui donc, mon Dieu? + +--À... à l'ami de ce Pontis. + +--À Speranza? s'écria l'Italienne. + +--Oui. + +--Et vous ne me l'aviez pas dit... quel désastre! cette lettre, il faut +la ravoir. + +--Oh! j'ai tout essayé: pleurs, menaces, prières, il n'a pas voulu me la +rendre. Il me tient en échec. Il ne songe qu'à cela nuit et jour; mais où +la trouver? Où l'a-t-il cachée? Que de fois j'ai pensé à faire incendier la +maison, que de fois j'ai voulu le faire poignarder lui-même, ce lâche +Espérance!... Mais la lettre est-elle bien dans sa maison? la porte-t-il +sur lui? n'aurais-je pas commis une violence inutile? que faire?... +Comme je souffre! J'en deviendrai folle! + +--Et qu'a dit votre mère? demanda Leonora. + +--Crois-tu donc que je lui aie avoué cette faute? n'ai-je pas fait assez +d'aveux, n'ai-je pas bu assez ma honte en sa présence?... Tu es la +seule, Leonora, qui sache mon secret; mais sauve-moi! Toi qui découvre +tout, cherche dans tes cartes où est cette lettre... reprends-la, +sauve-moi! + +--Elle est donc bien compromettante, la lettre? + +--Qu'elle tombe entre les mains du roi, je suis perdue. + +--Vraiment? s'écria l'Italienne avec une expression singulière. Eh bien! +calmez-vous, signora, je vous sauverai. + +--Tu la retrouveras? + +--Oui, mais retournez près de votre mère; plus un mot!... laissez-moi +faire! vous aurez bientôt de mes nouvelles. + +Henriette embrassa l'Italienne avec une effusion qui ressemblait au délire. + +--Ce que les cartes ne me diraient pas, pensa Leonora souriante, je le +saurai par Ayoubani. + +--J'ai été trop loin, pensa Henriette, et je suis à la merci de Leonora; +mais je la surveillerai. + +Elle rentra près de sa mère. L'Italienne partit par l'escalier dérobé. + + + + +XIV + +LA RÉPARATION + + +M. de Mayenne passa une nuit moins tranquille à Monceaux, que si sa +conscience eût été parfaitement nette. Il eût dû cependant bien dormir sous +le toit d'une hôtesse loyale comme Gabrielle. Mais le Lorrain savait +l'histoire, et se rappelait bon nombre de vainqueurs qui avaient payé par +la prison les folles équipées du vaincu. + +Il lui tardait que le jour vint, et qu'une assurance nouvelle de Henri IV +confirmât les générosités de la veille. La nuit aurait-elle porté conseil? + +Il trouva le roi aussi calme, aussi affable qu'après la scène de la grotte. +Une troupe nombreuse de courtisans assistait à l'entrevue des nouveaux +amis. Henri prit le bras du prince lorrain, et le promena d'un pas rapide +dans le parc. + +--Causons affaires, comme il était convenu, mon cousin, dit le roi. + +--Votre Majesté m'a dit que ce ne serait pas long, répliqua Mayenne. + +--Cela durera autant que vous voudrez, mon cousin; l'entretien sera court, +si vous demandez peu; long, si vous demandez beaucoup; la chose vous +regarde. + +Le duc s'assura par un regard pénétrant de la bonne foi d'Henri, et fixa +ses conditions avec autant de politesse et de fermeté qu'il le put. + +Il demanda, selon l'usage, des villes de sûreté, non pour lui, disait-il, +mais pour ses gens pendant six ans. + +--Combien vous en faut-il? dit le roi. + +--Trois. Est-ce trop, sire? + +--Trois, soit. Avez-vous des préférences? + +--J'aimerais Châlons, si Votre Majesté n'y a pas de répugnance, puis la +ville de Seurre en Bourgogne, et enfin Soissons. + +--Vous avez bon goût, mon cousin; prenez. Est-ce tout? + +--Sire, il y a eu bien de mes amis engagés dans cette malheureuse guerre. + +--Vous les voudriez voir exempts de toutes réparations, accusations et +reproches pour le passé? + +--C'est cela même, sire, car il me serait cruel de laisser des braves gens +dans l'embarras d'où votre bonté m'a sorti. + +--Accordé, mon cousin; est-ce tout? + +--Je suis honteux de demander tant, mais cette guerre avait été entreprise +pour le bien de la religion catholique, et je ne voudrais pas, pour mon +honneur, qu'il fût dit que, dans un traité de paix fait avec Votre Majesté, +l'ancien chef de la ligue n'a rien stipulé pour... + +--Pour les ligueurs, c'est trop juste; voyons ce qui pourrait vous rendre +agréable à ces messieurs, vous entendez-vous bien, mon cousin? car, pour ce +qui me concerne, je ne tiens pas du tout à leur faire plaisir. + +--Oh! sire, un tout petit article, une ombre d'article contre les +huguenots. + +--Je ne suis plus de la religion réformée, mon cousin, et, par conséquent, +j'ai le droit d'accorder ce que vous voulez, à condition pourtant que ce ne +sera pas une Sainte-Barthélemy. + +Tous deux se mirent à rire. + +--Écoutez, ajouta le roi: vous avez vos trois villes, faites-y ce que bon +vous semblera. + +--Je demande, dit Mayenne, que tous les fonctionnaires et officiers publics +de ces trois villes soient catholiques. + +--Pendant six ans, mon cousin? + +--Oui, sire. + +--Eh bien, si c'est là tout le tort que vous faites aux calvinistes, +accordé. + +--On ne dira pas, ajouta Mayenne en s'éventant, car le roi le faisait +marcher à grands pas au soleil, et il ruisselait de sueur, les malveillants +ne diront pas que j'ai agi en égoïste. + +--Non, mon cousin, dit Henri en regardant malicieusement le gros homme +essoufflé, mais en redoublant de vitesse, la religion catholique +apostolique et romaine sera contente de vous. Sont-ce toutes vos +conditions? + +--Me sera-t-il permis, dit Mayenne, de parler un peu de moi, maintenant que +j'ai assuré le repos et la considération des autres? + +--Parlez, duc, parlez de vous. + +--Sire, voici le point délicat. J'ai bien compromis ma fortune pendant +cette guerre. + +--Je le crois, dit Henri. Mais enfin, les villes que vous occupiez ont bien +contribué un peu, par-ci, par-là... mes villes. + +--Oh! sire, pour si peu de chose, tandis que moi et les miens nous nous +ruinions. + +--Pauvre cousin. + +--Votre Majesté m'a coûté gros, ajouta le Lorrain avec un soupir de +désolation en même temps que de fatigue. + +Le roi allongeait toujours le pas, montant les collines et arpentant les +vallées, en vrai chasseur du Béarn. + +--Combien donc avez-vous pu dépenser à peu près, demanda Henri qui flairait +un total proportionné aux soupirs de Mayenne, et il s'arrêta un moment pour +écouter ce total. + +Le duc au lieu de répondre poussa un ouf bruyant. + +--Si je le laisse réfléchir, pensa Henri, il doublera la somme. + +Et il reprit sa course avant que le duc n'eût repris sa respiration. + +--Sire, Votre Majesté serait épouvantée si j'accusais le chiffre exact, et, +moi-même, je n'oserais jamais prier le roi d'entrer dans mes folies. Il y a +en armes, munitions et solde de troupes seulement, plus d'un million. + +--Oh! oh! fit le roi en fronçant le sourcil. + +--En transactions, pertes sèches et non-valeurs, un autre million. + +--Mon cousin... + +--Et enfin, en sommes enlevées par vos troupes victorieuses, en +contributions levées sur mes domaines, en confiscations et occupations +militaires, un autre million tout au moins. + +--Vous étiez plus riche que moi, mon cousin, si vous avez perdu tout cela, +dit le roi un peu sèchement; car s'il me fallait payer une pareille somme, +je ferais banqueroute. + +Le Lorrain vit qu'il avait été trop loin. + +--Sire, dit-il, à Dieu ne plaise que je veuille faire payer à Votre Majesté +les fautes que j'ai commises. C'est le vaincu qui paye, non le vainqueur. + +--Il n'y a ici ni l'un ni l'autre, répliqua Henri avec douceur; nous sommes +amis. + +Et de courir. + +--Eh bien, si nous sommes amis, sire, dit le duc rouge comme un coquelicot +et pouvant à peine tourner sa langue desséchée, faites-moi la faveur de +vous arrêter un moment, car je vais suffoquer si vous ne me faites +miséricorde! + +--Mon pauvre cousin! s'écria Henri en riant, voilà la seule vengeance que +je veuille tirer de vous. Arrêtons nos jambes et nos comptes. Tenez, voici +un bon siège de gazon, et remarquez que je vous ai ramené à deux pas du +château où, dans les offices de la duchesse, je trouve en abondance ce joli +vin d'Arbois que vous aimez tant. La paix, cousin; et pour en finir, quelle +somme vous faut-il pour vous remettre à flot? + +--Avec trois cent mille écus, sire, je payerai le plus gros; mais s'il y en +avait trois cent cinquante... + +--Nous ajouterons cinquante mille écus, mon cousin. + +--Eh bien, sire, dit le duc joyeux, c'est tout. + +--Donnez-moi la main, Mayenne, c'est fini. + +Le duc s'essuya le visage en homme sauvé de la mort. + +Henri envoya chercher son sommelier pour que le duc fût rafraîchi. En même +temps, les courtisans s'approchèrent, et, avec eux, la duchesse de +Beaufort. + +Mayenne se souleva pour offrir ses compliments à la belle hôtesse. +Gabrielle était éblouissante de beauté, de bonheur. + +--Vous voyez, duchesse, dit le roi, que si mes querelles avec M. de Mayenne +eussent pu se décider à la course, comme aux jeux olympiques, je l'eusse +battu chaque fois. + +--Et mis au tombeau, madame, ajouta le duc; car, sans la bonté du roi, +j'étais tout à l'heure un homme mort. + +--Mais serait-ce que vous voulez courir aussi, duchesse? reprit le roi. +Vous voilà en habit de cheval, ce me semble. + +--Sire, j'avais fait voeu d'une neuvaine, si Dieu m'accordait votre paix +avec M. le duc, et je me prépare à accomplir mon voeu. + +--Ce n'est pas à Saint-Jacques de Compostelle, au moins? dit le roi. + +--C'est à Bezons, sire, et je profiterai du voisinage pour visiter la +maison de mon père à la chaussée de Bougival. + +--Bezons! c'est vrai, j'avais oublié, murmura le roi rêveur. + +--Bezons? est-ce donc une communauté religieuse si célèbre? demanda le duc. + +--De génovéfains, oui, mon cousin, répliqua Henri avec une intention +marquée. C'est la communauté dont fait partie ce religieux, que la duchesse +vous nommait hier. + +--Mon conseiller de paix, monsieur le duc... le premier auteur de notre +tranquillité présente. + +--Frère Robert, je crois. + +--Oui, duc, dit-il. Eh bien, continuez vos préparatifs, duchesse. Il serait +possible que nous fissions route ensemble... de ce côté-là. + +Gabrielle étonnée allait s'enquérir. Le roi lui fit un petit signe qu'elle +comprit et elle passa pour le laisser seul avec Mayenne. + +--Mon cousin, reprit le roi après un court silence, nous croyions tout à +l'heure avoir terminé nos affaires, eh bien! non, ce n'est pas fini encore, +car il me reste, sinon une condition à vous poser, du moins une demande à +vous faire.... Tranquillisez-vous, c'est une délicatesse qui ne coûtera +pas, je l'espère, à un galant homme tel que vous. + +--Je suis tout attention, sire. A quel propos? + +--À propos de frère Robert. + +--Je ne le connais pas, sire. + +--C'est vrai; mais il vous connaît, je crois. D'ailleurs, ce n'est pas +ainsi qu'il convient de traiter avec vous cette affaire, il faut que je +remonte plus haut. Vous m'écoutez, n'est-ce pas, mon cher cousin? + +--Que va-t-il me dire? pensa Mayenne, surpris de l'air sérieux du roi après +tant d'expansion et de familiarité amicale. + +Henri, le front appuyé sur une de ses mains, semblait absorbé dans la +préoccupation de trouver une entrée en matière convenable. Mayenne +attendait les premières paroles, non sans une certaine anxiété. + +--Vous me promettez de m'accorder ce que je vais vous demander, mon cousin, +dit le roi. + +--Si cela dépend de moi, sire, je le promets. + +--Eh bien, c'est aussi facile que d'arracher cette mauvaise herbe, duc. +Oui, vous arracherez ce mauvais souvenir du coeur de quelqu'un... mais je +commence. + +Mayenne était sur les épines. + +--Mon cousin, j'avais près de moi, autrefois, un bon ami, un brave +gentilhomme qui avait aussi servi mon frère, le feu roi Henri III. Bon ami, +digne et excellent gentilhomme gascon... + +--Qui s'appelait? demanda le duc. + +--Je ne me rappelle pas bien son nom en ce moment, dit le roi avec un léger +trouble, il me reviendra plus tard, et à vous aussi peut-être. Ce Gascon +n'était pas heureux; il avait éprouvé au début de sa carrière un terrible +malheur. + +--Ah! fit le duc. + +--Jugez-en, mon cousin. Le pauvre gentilhomme avait quelque part à Paris, à +l'angle de la rue des Noyers, je crois, une maîtresse, jeune et charmante +créature. Une nuit qu'il la venait voir, certain prince jaloux de lui, fit +entourer la maison, saisir l'amant et bâtonner si rudement que le +malheureux passa par la fenêtre et sauta du balcon dans la rue au risque de +se tuer. L'insulte était de celles qu'un brave homme n'oublie pas, et le +prince qui l'avait commise... + +--Sire, interrompit M. de Mayenne, dont les couleurs trop vives avaient +fait place à une extrême pâleur, l'action de ce prince était lâche, et il +en a plus d'une fois demandé pardon à Dieu, d'autant plus humblement que le +pauvre offensé ne pardonna jamais, et qu'il a, dit-on, fini par mourir +misérablement. + +--Vous savez de qui je veux parler, mon cousin; je le vois à votre émotion. + +--Oui, sire, je connais le Gascon, et je connais le prince. Pauvre Chicot, +que ne peux-tu aujourd'hui pardonner à Mayenne! + +--Il s'appelait Chicot; vous avez raison, dit le roi. Venez un peu à +l'écart, mon cousin, car j'ai peur qu'on ne finisse par nous entendre; +venez pour que j'achève mon récit; mais à votre douleur, à votre repentir, +je pressens que nous allons tomber facilement d'accord. + +Les deux interlocuteurs disparurent pendant près d'un quart d'heure sous +les ombrages, et lorsqu'ils revinrent, le visage de M. de Mayenne portait +les traces d'une altération profonde. Celui du roi était radieux, et les +courtisans, toujours aux aguets, ne purent saisir que ces mots de Mayenne: + +--Votre Majesté sera satisfaite. + +Henri lui serra affectueusement la main. + +--Eh! bien, messieurs, dit-il à voix haute, nous allons à Bezons, pour +obéir à Mme la duchesse. Elle a fait un voeu, nous l'aiderons à +l'accomplir; et comme mon cousin de Mayenne est du voyage, nous ferons une +charmante route, par ce beau temps, avec l'aimable compagnie de madame. + +En effet, toute la cour quitta Monceaux et alla coucher à Saint-Denis où +l'on arriva tard. Dès le lendemain, après déjeuner, cette troupe brillante +se remit en marche, grossie par tout ce qu'on avait recruté de +gentilshommes et de dames. + +Le roi avait défendu à Gabrielle de faire prévenir les génovéfains. La cour +fit halte devant le couvent au moment où la cloche appelait les religieux à +vêpres. + +La surprise de la communauté fut grande. Déjà le roi et les courtisans +avaient pénétré dans la chapelle, et Gabrielle cherchait des yeux frère +Robert qu'un des servants était allé appeler dans le jardin; deux autres +avaient roulé dom Modeste sur sa chaise jusqu'à la première place du +choeur. + +Frère Robert arriva sans rien savoir, sinon que le roi venait rendre visite +au couvent, et déjà il se dirigeait vers Gabrielle, plus reconnaissable à +sa robe de soie verte et aux riches dentelles de son corsage, lorsque tout +à coup il s'arrêta comme si ses pieds eussent pris racine dans la dalle de +pierre. + +Ses yeux perçants avaient dû rencontrer quelque obstacle étrange, car une +pâleur effrayante envahit peu à peu son front. Ses narines dilatées +soufflaient une vapeur brûlante, et le capuchon, renversé en arrière par +cette secousse imprévue, laissait à découvert un visage animé d'une +expression menaçante. Toute cette flamme monta tumultueusement de son coeur +à sa tête et jaillit par les prunelles. + +C'était Mayenne que frère Robert regardait ainsi, et qu'il semblait vouloir +exterminer par cette explosion d'une seconde. + +Le duc, étonné lui-même, essaya vainement de soutenir ce regard terrible. +Peut-être y eût-il réussi sans un signe mystérieux que lui fit le roi. +Mayenne détourna la vue et parut contempler avec intérêt l'architecture de +la chapelle. + +Le capuchon du génovéfain retomba sur ses yeux, et ensevelit tout, colère +et flamme. + +Cependant Gabrielle agenouillée priait avec ferveur, le roi priait aussi, +la tête courbée. Autour d'eux, la cour imitait ce recueillement, et l'on +n'entendait que la psalmodie des deux religieux qui alternaient chantant +les versets au choeur. L'office se termina bientôt, et les religieux se +préparèrent à sortir de la chapelle. + +Mais le roi s'était placé à la porte ayant le duc à ses côtés. Celui-ci, +pensif, cherchait timidement et à la dérobée le regard désormais +insaisissable de frère Robert toujours agenouillé près d'un pilier, bien +que tout le monde se fût relevé à la fin de l'office. + +Les assistants comprenaient vaguement l'approche de quelque scène +solennelle. + +--J'ai bien prié, dit le roi d'une voix claire, pour remercier Dieu de la +faveur qu'il vient de faire à ce royaume. Je l'ai prié pour mes sujets, +pour mes amis; et vous, monsieur le duc? + +--Moi, sire, répliqua M. de Mayenne, je l'ai prié pour mes ennemis qui sont +nombreux, et dont je voudrais éteindre l'inimitié. Oui, messieurs, +ajouta-t-il, c'est au moment où la protection du plus grand roi du monde me +rend invulnérable, c'est en ce jour où j'ai été pardonné, que je voudrais +avoir la conscience purifiée par le pardon de tous ceux que j'ai offensés +dans ma longue carrière d'orgueil et de violences. + +Les courtisans s'entre-regardèrent surpris. Le roi se taisait, il baissait +les yeux pour éviter le regard étonné de Gabrielle. Dom Modeste +écarquillait ses yeux dans la direction de l'angle où gisait frère Robert. + +Quant au génovéfain agenouillé, sans doute il n'avait pas entendu ces +paroles, car après un mouvement machinal, il continua, courbé jusqu'à la +dalle, son oraison silencieuse au pied du pilier. + +--Messieurs, reprit Mayenne en faisant un pas de ce côté, beaucoup d'entre +vous comprennent que j'ai fait allusion aux méchantes actions de ma vie. Ma +rébellion contre mon prince en est une; mais qu'il me permette de le lui +dire, tout énorme qu'elle est, ce n'est pas celle que je me reproche le +plus. Le roi était fort et se défendait jusqu'à être vainqueur; alors +j'étais rebelle et non pas lâche. Mais plus d'une fois je me suis trouvé le +plus fort avec des ennemis moins illustres que j'écrasai de ma puissance. +C'est à ceux-là que je veux demander pardon. + +Un silence de plomb comprimait jusqu'au souffle de tous les assistants. Le +moine releva lentement sa face voilée qui touchait la terre. Les yeux du +gros prieur étincelèrent d'un rayon d'intelligence. + +--Parmi ces malheureux que j'opprimai, continua Mayenne, il en est un que +je voudrais retrouver ici, au pied de l'autel, à la face de Dieu, en +présence du roi. C'était un honnête et brave gentilhomme qui méritait toute +mon estime, tout mon respect. Je l'outrageai lâchement. Cependant, il +valait mieux que moi. Il est mort, dit-on, en me maudissant. + +Le moine, redressant sa haute taille, se releva tout à fait, s'adossa au +pilier, son capuchon toujours couvrant sa tête. + +--Oui, il est mort, poursuivit le duc en s'approchant peu à peu du moine; +mais si Dieu voulait le ressusciter, car rien n'est impossible à Dieu, je +viendrais me courber humblement devant ce gentilhomme, comme je le fais +devant le religieux que voici. Je lui demanderais pardon d'une offense +injuste autant que cruelle, et je lui offrirais comme je l'offre à ce +frère, le bâton que je tiens à la main, en disant: «Je vous ai offensé, +Chicot, vengez-vous sur moi, et reprenez votre honneur. Je vous fais +réparation.» + +En disant ces mots, Mayenne étendit une main tremblante et présenta sa +canne à frère Robert. Celui-ci, quand le nom de Chicot frappa son oreille, +se découvrit soudain le visage; ses yeux avides, brillants, regardèrent +avec une joie qui tenait de l'extase, et l'assemblée, et le duc et le roi +et Gabrielle, tous profondément émus de ces paroles auxquelles la qualité +de celui qui les prononçait prêtait tant de solennité. + +Mayenne baissa la tête. Celle de frère Robert le domina quelque temps avec +un inexprimable orgueil. Puis le génovéfain se renversa palpitant sur le +pilier, les mains appuyées sur ses yeux d'où s'échappèrent deux grosses +larmes le long de ses doigts amaigris. + +On vit dom Modeste lever les mains au ciel et retomber dans sa torpeur. + +Mayenne se retira lentement. La cour attendait un pas du roi pour sortir à +son tour, mais le roi fit signe qu'il ne voulait pas qu'on l'attendit, et +demeura dans la chapelle, d'où tout le monde s'écoula peu à peu derrière +Gabrielle et le duc. + +Resté seul avec frère Robert, qui semblait une statue pétrifiée sur la +colonne de pierre, le roi lui prit la main avec une douce violence, et +d'une voix attendrie: + +--Eh bien! dit-il, ai-je retrouvé mon ami? t'appelles-tu toujours pour moi +frère Robert? + +Le moine poussa un sanglot et tomba aux pieds du roi en murmurant avec +effort: + +--Je m'appelle Chicot, et je remercie mon roi. Il m'a payé toutes ses +dettes. + +Henri le releva pour l'embrasser et sortit précipitamment de la chapelle de +peur d'éveiller la curiosité autour d'eux. Alors Chicot courut à dom +Modeste qu'il secoua dans un transport de joie délirante. + +--À présent, dit-il, sois heureux aussi, sois libre!... Parle! + +--Oh!... merci, répondit le prieur en soufflant comme un des phoques de +Protée après un siècle d'immersion. + + + + +XV + +DES DANGERS DE LA JALOUSIE + + +Cependant, au milieu de la joie universelle, quand tous les coeurs français +savouraient pour la première fois depuis tant d'années, les douceurs de la +paix et de l'union, lorsque les gens de guerre envoyaient leurs derniers +coups au parti espagnol expirant en France, et que Sully, à la tête des +organisateurs, rouvrait toutes les sources du crédit et de la richesse, un +homme, en cet heureux pays, était resté malheureux. + +C'était Espérance, à qui cette nouvelle prospérité n'avait rien apporté que +chagrins et craintes. L'élévation de Gabrielle semblait mettre plus de +distance entre eux deux; les dangers croissaient; autour de la favorite +s'aiguisaient des haines plus acérées, une envie mortelle. D'ailleurs, +n'était-il pas assez difficile déjà d'approcher Gabrielle sans le surcroît +d'honneurs qui allait rendre sa maison moins accessible encore? + +Et puis, en y réfléchissant, et il réfléchissait, le pauvre Espérance, quel +profit l'amant avait-il tiré de son laborieux et délicat amour? Ou donne +son coeur, on prodigue sa vie, on s'absorbe, on s'anéantit dans une seule +et unique pensée, on quitte tout, gais amis, folles amours, on perd tout, +repos, gloire et fortune pour se tenir toujours prêt à obéir au signe +imperceptible, à l'invisible caprice de la femme aimée, et qu'en +résulte-t-il? les joies pacifiques de la conscience finissent par s'user. +La jeunesse parle, elle traduit éloquemment ses inspirations fougueuses, +ses besoins dévorants. Elle pare de charmes inexprimables les images d'une +volupté moins éthérée, et la sève brûlante refoulée dans les veines +s'exhale en vapeurs mélancoliques, en poisons qui calcinent le coeur. + +Tel était souvent le désespoir d'Espérance lorsqu'il entendait bruire +autour de lui la jeunesse et circuler la vie. Esprit généreux, âme tendre, +il n'accusait pas sa douce maîtresse, mais il s'en prenait à la destinée +qui ne souffre jamais qu'un homme soit parfaitement heureux. + +C'était surtout pendant ses longues promenades aux champs et dans les bois, +quand le soir tombe et que les fleurs se confondent avec les feuilles dans +la vaste étendue des perspectives, alors que tout est parfum, silence et +mystère, que l'oiseau suit l'oiseau sans chanter, que les bêtes fauves se +réunissent et respirent sous le hallier sombre, et qu'il s'élève dans toute +la nature un souffle harmonieux qui dit aux créatures: reposez-vous et +aimez. + +Espérance alors rentrait abattu, fatigué des mensonges et des divagations +de sa vie. Qu'est-ce alors qu'un festin somptueux où l'on boit seul, qu'une +maison où l'on dort seul? Qu'est-ce que le cheval qui vous porte toujours +seul, quand il serait si doux de courir à deux sous les allées tapissées +d'herbe et de mousse, de boire le vin vermeil dans le même cristal et +d'entendre sur les tapis moelleux craquer le pied léger de la femme qu'on +aime? + +Espérance n'était pas heureux. Il n'avait pas même cette consolation +vulgaire, de pouvoir se plaindre ou se faire plaindre par un confident. +Trop de dangers entouraient Gabrielle pour qu'il fût permis à l'amant de +confier à quelqu'un le secret d'où dépendait l'honneur et la vie de sa +maîtresse. Aussi, toujours épié, jamais soutenu, passait-il de misérables +heures à mentir même à Pontis, que son indolent égoïsme entraînait +ailleurs, même à Crillon plus clairvoyant peut-être, mais aussi plus +sévère. Espérance tombé dans le voisinage de Zamet, sous la surveillance de +Leonora liguée avec les Entragues, n'avait plus un mouvement libre et +sentait le moment approcher où ses ennemis, avec ceux de Gabrielle, ayant +forgé dans l'ombre les armes dont ils avaient besoin, passeraient de +l'expectative à l'offensive sans qu'il pût éviter un seul de leurs coups. + +Certes, c'était une rude épreuve pour ce caractère hardi dans son calme, +pour cette nature droite et inflexible, que Dieu avait créée pour marcher +insoucieusement au but, grâce à la force toute puissante de ses muscles et +à la trempe de son âme. Mais que faire? Seul, Espérance eût tout brisé +autour de lui, et les intrigues et les complots d'Henriette eussent été +pour son bras un ridicule réseau de fils d'araignée, mais on tenait +Espérance par Gabrielle, il le sentait et s'en désespérait, sans pouvoir +l'empêcher. + +--Il n'y avait, pensa-t-il souvent, qu'une femme en France dont l'amour pût +me paralyser à ce point, et c'est cette femme que j'ai choisie. Mais, Dieu +merci, je l'aime avec courage, et la préserverai tant que je pourrai. Que +dis-je de mon courage? Si j'en avais, je serais déjà parti sans rien dire à +Gabrielle, et elle serait libre de tout ce que mon amour lui suscite de +périls et de chagrins. + +Puis, il réfléchissait que, sans lui, Gabrielle eût peut-être été déjà +perdue; que Mlle d'Entragues, soutenue par les envieux, fut parvenue à +détrôner la favorite. + +Il aimait à se répéter que sa présence auprès de Gabrielle était +nécessaire, indispensable; que sans la crainte qu'il inspirait à Henriette, +sans la menace incessante du billet et des révélations qui eussent dégoûté +le roi, ce monstre, cet assassin d'Urbain, d'Espérance et de la Ramée, eût +déjà mordu au coeur la douce Gabrielle. + +--Oui, disait-il avec énergie, je te combattrai jusqu'à la mort, lâche +hypocrite, sirène venimeuse; oui, je défendrai contre toi la meilleure des +femmes. Malheur à toi si tu lèves la tête! malheur si j'entends siffler ta +langue fourchue, car peu à peu la pitié s'est éteinte en mon âme, et je +t'écraserai d'un coup de pied. + +Nous avons dit qu'Espérance avait été créé bon, confiant et fort. Ces trois +vertus ne laissent pas de place en un coeur pour de longues tristesses. La +force exclut la crainte, la bonté exclut la haine, la confiance exclut les +soupçons. Espérance, chaque fois qu'il s'était attristé ainsi, se +rassérénait au seul nom de Gabrielle, au seul souvenir de son sourire, et +recommençait à être heureux en songeant qu'il était utile, et que sans +aucun doute, il était aimé. + +Le roi, après la visite faite à Bezons, était revenu à Paris pour signer +les articles du traité de Mayenne, et aussi pour laisser Gabrielle un peu +libre et seule dans la maison paternelle de la Chaussée. Le rendez-vous +était fixé par la duchesse au samedi soir. + +Samedi arriva enfin. Le jeune homme, en se préparant au départ, espéra +beaucoup plus de cette entrevue que des autres. Il se sentait disposé aussi +à plus d'ambition. Ses droits avaient grandi depuis le service rendu à +Monceaux, et Gabrielle l'avait plaint. Donc elle le croyait lésé. C'est là +un avantage dont tout amant profite. Qu'une femme nous remercie d'avoir été +désintéressé, elle s'expose à un retour d'exigence. + +Avant de partir pour Bougival, ce qu'il comptait faire sans mystère, +attendu que tout homme espionné l'est aussi bien en se cachant qu'en se +montrant, Espérance fit appeler Pontis pour savoir un peu l'état de ses +affaires. Pontis, depuis l'algarade du cabaret, se tenait à l'écart, +craignant d'être grondé. Il n'avait pas été indiscret complètement, pas +ivre absolument, mais il est certain qu'il eût pu se taire tout à fait sur +le compte d'Henriette et ne pas boire du tout, ainsi qu'il l'avait promis. +Cette quasi-infraction en partie double était-elle assez grave pour jeter +du froid entre les deux amis? Espérance ne le pensa pas, et d'ailleurs +Crillon lui avait conté toute l'affaire sans trop charger Pontis, tant il +exécrait les Entragues. Le bon chevalier, faut-il le dire? avait ajouté +bien bas à l'oreille d'Espérance: + +--Le drôle a la langue trop courte, et à son âge, moi, à sa place, j'eusse +bavardé trois jours durant sur ce sujet si riche. Harnibieu! je ne sache +pas d'épée assez affilée pour couper la langue d'un gentilhomme qui veut +parler! Mais vous êtes de pauvres gens aujourd'hui. Une vieille tête paraît +et vous ordonne de vous taire, et vous vous taisez. On vous commande de +rentrer les épées, et vous rengainez. Pauvres gens! + +Cette singulière diatribe contre la jeunesse trop discrète et trop +disciplinée réjouit considérablement Espérance et le disposa mieux pour +Pontis qui arrivait rue de la Cerisaie, l'oeil fanfaron, le coeur timide, +s'attendant à être tancé par son ami. + +--Eh bien! s'écria Espérance, comme nous voilà beau. + +En effet, Pontis reluisait comme une boutique de la foire. Il s'était +enrubanné, ciré, pommadé, comme un galant à cent mille écus de rente. + +Pontis jeta sur sa toilette un regard négligent et satisfait à la fois. + + +--Tu me donnes de l'argent, répliqua-t-il, je le dépense. + +--Dépense, Pontis, dépense; ne sois avare que de deux choses. + +--Ah! je sais, je sais, dit le garde en grondant; avare de vin et de +paroles, voila ce que tu veux dire. + +--Comme tu devines facilement. + +--Eh sambious! je ne suis pas un délicat, moi, c'est à dire un imbécile. + +--Peste! où prenez-vous ces théories sur la délicatesse, maître Pontis? +elles sont au moins légères. + +--Seigneur Espérance, les gens qui rencontrent un loup enragé, et par +délicatesse vont lui offrir leur main à mordre, sont des niais. J'aime +mieux mordre qu'être mordu. Et malgré le reproche que je vois sur vos +lèvres à propos de mon emportement au cabaret, je vous dirai que chaque +fois qu'il s'agira de cette louve, de ce chacal, de ce rat empoisonné qu'on +appelle Entr.... + +--Vous allez me faire le plaisir de vous taire, dit Espérance en +s'approchant de Pontis avec un regard de dompteur. Je ne vous parle pas de +ces gens-là. Quelle mouche vous pique? + +--Mouche est encore une épithète que j'oubliais, grommela Pontis. + +--Parlons d'animaux plus ragoûtants. Tes amours où en sont-ils? + +--Oh! ils vont à merveille. Comment pourrait-il en être autrement? + +--Tu n'es pas mal fat. + +--Ce n'est pas de la fatuité, c'est de l'esprit de conduite. Les femmes +vous emportent quand vous n'êtes pas sur vos gardes; il en est de même des +chevaux. + +--Voilà que tu retombes dans le genre animal, dit en riant Espérance, c'est +ta pente. Ainsi donc, l'Indienne ne l'emportera pas? + +--Sambious! non. + +--Ce doit être cependant sauvage une Indienne. Après cela la tienne est +peut-être fort apprivoisée. + +--Il ne faudrait pas s'y fier, dit Pontis d'un air avantageux. + +--Enfin, tu l'as domptée, et tu es heureux. + +--Je n'en suis encore qu'au caractère. + +--Elle te résiste? + +--C'est la vertu même. + +--Allez donc chercher des Indiennes pour avoir si peu de chance. Mais, mon +pauvre garçon, si une femme qui ne parle pas, qui ne comprend pas, et qui +n'est pas blanche, est vertueuse par-dessus le marché, quelle espèce de +satisfaction te reste-t-il pour compenser tant de disgrâces? + +--Oh! beaucoup. Figure-toi bien qu'une femme avec laquelle on se dispute +n'ennuie jamais. + +--Vous vous disputez? + +--Nous nous battons. + +Espérance éclata de rire. + +--Tu es mon ami, dit-il, conte-moi cela. + +--D'abord elle est jalouse. + +--Les femmes jaunes le sont toutes. Mais tu lui donnes donc des sujets de +jalousie, volage? + +--Elle s'en forge. + +--Est-elle jalouse en indien ou en français? + +--Tu veux rire. Elle l'est à la façon des plus enragées Parisiennes. +Veux-tu que je t'en donne un exemple? + +--Donne, mon ami, donne. + +--Aujourd'hui, tiens, il n'y a qu'une heure.... Mais d'abord regarde mon +pourpoint. + +--C'est du satin vert à huit francs l'aune. + +--A dix. Vois comme il est froissé. + +--En effet. + +--Et les coups d'ongles, compte-les! + +--Je les trouve nombreux. + +--_Fructus belli_, mon ami. Ce sont mes blessures. + +--Comment! l'Indienne se défend de cette façon! + +--C'est moi qui me défends. + +--Ah! Pontis, je ne comprends plus, explique. + +--Je voulais l'embrasser, elle résistait en se débattant. Elle arrête tout +à coup. Qu'avez-vous là, sous votre pourpoint? dit-elle du geste. Tu sais, +Espérance, ce que j'y cache. D'un coup d'ongle elle découvre ma poitrine et +aperçoit la boîte d'or. + +Espérance devint sérieux. + +--Qu'est-ce que cela? demandèrent les yeux avides d'Ayoubani, tandis que je +refermais mon pourpoint en riant. + +Espérance, froidement: + +--Ah, tu riais? dit-il. + +--Si tu avais vu sa colère! Elle me fit signe que c'était le portrait d'une +maîtresse; je riais; que c'était un souvenir d'amour; je riais de plus en +plus fort. Enfin elle se précipita comme une tigresse sur moi pour me +l'arracher. Et il y eut bataille, entremêlée de trêves et de pourparlers. + +--À qui est restée la victoire? demanda Espérance, le sourcil froncé. + +--Est-ce sérieusement que tu me fais cette question? dit Pontis; + +--Mais oui. + +--Je vais donc te répondre sérieusement. Ma chère Ayoubani, lui dis-je, si +vous touchez à cela, moi taper sur les petits doigts à vous, et si vous +persistez, moi brouiller moi avec vous. + +--Elle a compris? + +--Admirablement. Elle a boudé, elle a fait mine de vouloir partir. Mais +c'est ici que je te veux prouver l'avantage de la fermeté en amour. +Ayoubani a senti que ma décision était irrévocable et n'a plus insisté. +Nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. Je lui ai juré +seulement que c'était une relique de saint Laurent. + +--Pontis, dit Espérance, que cette narration burlesque n'avait pas déridé +un instant, rends-moi la botte. + +--Plaît-il? + +--Rends-moi, te dis-je, ce billet. Je ne le trouve plus en sûreté dans tes +mains. + +-Es-tu fou? + +--Je suis sage; rends-le-moi. + +--Ah ça! mais, Espérance, on dirait que tu te défies de moi. + +--Parfaitement. L'homme qui appartient à une femme ne s'appartient plus. +Aujourd'hui tu as résisté à la curiosité d'Ayoubani, demain tu y +succomberas. + +--Tu m'offenses. + +--Pas du tout, je t'avertis. + +--Espérance, ce n'est pas raisonnable. Comment veux-tu que cette Indienne +soupçonne le billet et son importance? elle ne sait peut-être pas seulement +lire l'indien. + +--Je ne crois pas à ton Indienne, je ne crois pas à Ayoubani, je ne crois à +rien. Donne-moi la boîte. + +Il prononça ces paroles avec un ton décidé qui glaça le sang dans les +veines de Pontis. + +--D'ailleurs, ajouta Espérance, ce n'est pas seulement ta maîtresse qui est +à craindre. Tu aimes les soupers et les longues nuits. + +--Le vin, n'est-ce pas? + +--Oui, le vin. + +--Tu m'insultes tout à fait, s'écria Pontis les yeux étincelants. Suis-je +ivre en ce moment? Non, n'est-ce pas! + +--De colère, peut-être. + +--Assurément, de colère, car votre injustice me révolte. Eh bien! puisque +vous voulez reprendre votre confiance à celui qui ne l'a jamais trahie, à +celui qui pour vous eût donné sa vie, soyez satisfait. + +Il arracha son pourpoint et chercha d'une main tremblante la boîte d'or +cachée sous sa chemise. Dans ses efforts irrités il labourait sa poitrine +dont le sang apparut sur la toile fine et blanche. + +--Seulement, murmura-t-il en cherchant à briser le lacet de soie qui +retenait la boîte, à l'avenir restons séparés!... Je vais vous rendre la +clé de votre petite maison. + +Espérance fut touché. Il voyait le sang sortir du coeur, les larmes jaillir +des yeux de son ami. + +--Je ne peux lui expliquer, pensa-t-il, que ce billet garantit Gabrielle +encore plus que moi-même. Il me prendra pour un peureux, pour un égoïste, +et ne comprendra pas. Faut-il donc rompre avec un vieil ami pour un danger +peut-être chimérique? + +--Assez, dit-il à Pontis, assez, n'en parlons plus, j'ai tort, tu es un bon +et brave garçon; à la grâce de Dieu. Va, rattache ton pourpoint, calme tes +nerfs, ne t'irrite plus contre moi. + +Pontis demeurait incertain, encore boudeur; peut-être parce que l'émotion +l'avait brisé. + +Espérance ferma tranquillement le pourpoint sur la boîte, pressa les mains +de Pontis et lui ayant adressé un affectueux sourire, regarda l'horloge qui +avait déjà sonné l'heure du départ. + +--Bonne chance et joyeuses amours, dit-il à Pontis et aussitôt, montant à +cheval il disparut. + +Toutefois, il se disait: + +--Le temps m'a manqué aujourd'hui, mais demain je saurai ce que c'est que +l'Indienne, et à quel point elle est jalouse de Pontis. Aujourd'hui encore +laissons cette prise au malin démon, puisque nous ne pouvons faire +autrement; mais demain, oh! demain, plus d'imprudence. Demain, sans +secousse, sans affectation, je reprendrai la boîte d'or à Pontis pour la +mettre en sûreté chez M. de Crillon. + +Quant à Pontis: + +--Espérance devient quinteux, pensait-il. C'est la trop grande richesse qui +change ainsi les caractères. Un homme à qui tout réussit devient bien vite +un homme insupportable. Se défier d'Ayoubani! On voit bien qu'il est gâté +par les femmes de la cour, toutes scélérates à la peau blanche. Ne me +parlez pas de ces peaux blanches. Fi!... Mais voici bientôt l'heure +d'aller porter mon bouquet à l'Indienne. Puisqu'elle est si docile à mes +volontés, soyons au moins exact. Pauvre chère colombe... jaune! + +Et il s'achemina vers la petite maison. + +Espérance et Pontis avaient disparu chacun de son côté lorsque Leonora, qui +se disposait à sortir, fut saisie à l'improviste par l'arrivée d'Henriette. + +Mlle d'Entragues, introduite avec hésitation par une camériste, força la +porte et pénétra aussi vite que la servante chez Leonora, qui causait tout +bas avec deux femmes inconnues auxquelles, d'après ce que put recueillir le +rapide coup d'oeil d'Henriette, l'Italienne semblait donner des +instructions intéressantes. La vue de Mlle d'Entragues arrêta court +Leonora, qui demeura embarrassée malgré sa présence d'esprit habituelle. + +Une idée traversa l'esprit d'Henriette, dont la surveillance ne quittait +pas l'Italienne depuis quelques jours. + +--Achevez ce que vous avez à dire à ces dames, dit-elle précipitamment. +J'ai oublié d'ordonner à mes gens de mieux cacher mon carrosse. Un mot à +mon laquais et je reviens. + +Elle sortit de l'appartement, appela son laquais, homme de confiance des +Entragues et lui dit: + +--Deux femmes vont sortir de cette maison, vêtues de telle et telle façon, +vous les suivrez pour me dire qui elles sont, ce qu'elles vont faire, et où +elles demeurent. + +Puis, le laquais étant parti, elle rentra calme et l'air dégagé chez +l'Italienne, qui, de son côté, congédiait les deux femmes sans affecter ni +soupçon ni inquiétude. Henriette crut comprendre qu'elle leur fixait un +rendez-vous, mais elle n'en put saisir l'heure. + +--Vous me pardonnerez, dit Leonora; ma qualité de devineresse m'expose à +des visites continuelles: ces deux dames me consultaient et votre présence +au moment des explications... + +--Vous a gênée, peut-être? + +--Non pour moi, mais pour vous, qui n'aimez pas à être vue ici. Je crois, +dit l'Italienne avec adresse, que vous me saurez gré d'avoir abrégé la +consultation. + +--Merci, répliqua Henriette, dont l'avide curiosité, si habilement +dissimulée qu'elle fût, n'échappa point à l'oeil pénétrant de Leonora. + +--Pour que vous arriviez à cette heure et si précipitamment, ajouta-t-elle, +ne faut-il pas qu'il soit survenu quelque nouveauté? + +--Oui. Vous savez que la duchesse est à sa maison de la Chaussée? + +--Je le sais. + +--Savez-vous aussi que _l'autre_ vient de partir? + +Henriette désignait ainsi celui qu'elle n'osait nommer Espérance. + +--Je le sais encore, répliqua froidement Leonora; je l'ai vu sortir de chez +lui. + +Henriette, étonnée de ce calme quand il s'agissait de leurs affaires: + +--Eh bien! vous allez, j'espère, savoir ce qu'il adviendra de cette double +absence? Si je m'étonne d'une chose, c'est que vous ne soyez point partie +vous-même. + +--Je le saurai parfaitement sans cela, dit Leonora du même ton assuré. J'ai +dû hier envoyer Concino à la Chaussée. La duchesse n'y est que d'avant +hier; elle n'aura pas été perdue de vue un moment; c'est moi, ajouta +l'Italienne avec un regard malicieux, qui vous trouve bien tiède et bien +indifférente de n'être point en ce moment à la Chaussée ou dans les +environs. + +--Moi! s'écria Henriette. + +--Sans doute. Que pourrais-je faire, moi, pauvre étrangère, au cas même où +je découvrirais le rendez-vous de Speranza et de la duchesse? De quoi +servirait mon témoignage, à moi, qui ne tiens à rien en ce pays? Vous, au +contraire, vous qui aspirez à convaincre le roi que vous êtes seule digne +de lui; vous qui pourriez amener sur les lieux des témoins imposants par +leur rang et leur autorité, c'est vous, signora, qui devriez être ce soir à +la Chaussée. + +Henriette se pinça les lèvres. + +--Nous nous renvoyons la corvée, dit-elle; et, si je ne me trompe, vous +m'expédiez où je comptais vous prier d'aller ce soir. + +Elle appuya sur ce dernier mot. Leonora comprit l'intention. Elle se sentit +soupçonnée; mais son visage n'accusa aucun mécontentement. + +--Je ne trouve pas la corvée nécessaire, répondit-elle, et ce soir, +d'ailleurs, je ne pourrais l'entreprendre. + +--Ah! vous êtes occupée ce soir? demanda Mlle d'Entragues. + +--Oui, signora, et pour vous. + +--Vraiment!... dit Henriette d'un ton qui trahissait la plus complète +incrédulité. + +--J'ai ce soir une conjuration des plus importantes à faire, au sujet de la +lettre dont vous m'avez parlé l'autre jour. + +Henriette tressaillit. + +--Je vais savoir bientôt où elle se trouve, ajouta Leonora. + +--Par une conjuration? + +--Oui, signora. + +--À laquelle je ne pourrais assister, ma bonne Leonora? demanda Henriette +hypocritement caressante. + +--Oh! non, votre présence romprait le charme. Depuis quand les puissances +consentiraient-elles à parler devant l'objet intéressé à leurs aveux? Le +meilleur moyen de ne rien apprendre serait de vous présenter. Voilà +pourquoi peut-être eussiez-vous fait sagement d'aller à la Chaussée suivre +avec les yeux du corps la partie matérielle de nos affaires, tandis que je +m'entretiendrai avec les esprits. + +Henriette, faisant sur elle-même un effort bien pénible pour son +indomptable orgueil, prit la main de l'Italienne et lui dit amicalement: + +--Je t'obéirai, bonne Leonora. J'irai ce soir à la Chaussée. Concino y est +allé, dis-tu? + +--En maugréant, le paresseux; mais il y est et il a de bons yeux, quand il +consent à ne pas dormir. + +--J'irai aussi. Ce n'est pas bien utile, car peut-être ne surprendrai-je +rien du tout. Tu sais qu'on ne surprend jamais une femme qui se défie. Mais +c'est une agréable promenade; et, pour que tu sois bien seule ce soir, bien +tranquille, pour que ta conjuration réussisse, j'irai. + +Elle mit dans ces dernières paroles un naturel, une affable douceur qui +trompèrent Leonora et lui firent croire qu'elle avait persuadé sa complice. + +--Demain, dit l'Italienne, pour récompenser cette docilité, pour entretenir +cette confiance d'Henriette, demain j'irai vous apprendre le résultat de la +mystérieuse opération. A partir de demain, vous ne tremblerez plus pour ce +billet qui vous a causé tant d'insomnies! + +En disant ces mots, elle baisa la main de Mlle d'Entragues, qui l'embrassa +selon toutes les lois de la reconnaissance et prit congé. + +Quand elle eut regagné son carrosse, sachant bien que Leonora devait la +suivre du regard derrière quelque rideau, elle ne perdit pas une minute, et +ses chevaux détournèrent dans la rue Saint-Antoine. + +Là, son valet l'attendait, et vint causer avec elle à la portière. + +--Eh bien? dit Henriette. + +--Ces deux femmes sont allées chez le célèbre apothicaire du roi, Mocquet, +le grand voyageur, et en ont rapporté des plumes d'autruche, des colliers +de verre, des flèches sauvages et des étoffes orientales. + +--Pourquoi faire? demanda-t-elle étonnée, comme si elle se fût parlé à +elle-même. + +--Je n'en sais vraiment rien, dit le laquais, elles riaient fort, en +sortant, de considérer toutes ces sauvageries. + +--Et elles n'ont rien dit que tu aies pu recueillir? + +--Rien, sinon qu'il fallait qu'elles fussent habillées de bonne heure pour +être de bonne heure à la petite maison. + +--Elles ont dit cela! s'écria Henriette les yeux brillants de joie. + +--Oui, mademoiselle. + +--Bien! bien!... à la petite maison? C'est là que Leonora va conjurer +les esprits. J'en sais un sur lequel elle ne compte pas, et qui sera de la +partie! + + + + +XVI + +LA GRANGE DE LA CHAUSSÉE + + +Si l'on cherche la plus riche expression de la beauté humaine, elle est +assurément sur les traits et dans l'attitude de l'homme de vingt ans qui +marche au combat ou à un rendez-vous d'amour. + +Il est brave: il aime. Son sourire est fier et doux. Pas une pensée qui ne +soit éprouvée par la générosité du coeur, pas un mouvement qui ne participe +de l'action réunie de toutes ses facultés. Il a besoin de prudence, on le +voit à son regard actif et réfléchi; de force, son pas est ferme et son +geste souple; il est heureux, son front rayonne, et quiconque apercevrait +dans la brume du soir ce cavalier rapide, devinerait qu'une pensée +au-dessus des nuages de l'humanité vulgaire transporte ainsi +resplendissants l'homme et le cheval. + +C'est qu'il est doux de songer au bonheur qu'on va recevoir et donner; +c'est que la confiance de l'amant suffirait à lui créer une beauté +ravissante. Espérance a choisi l'étoffe et les couleurs qui plaisent à +Gabrielle, il sait le parfum qu'elle préfère. Elle regardera ces broderies, +cette dentelle, elle touchera ce gant, elle appuiera sa main sur le satin +de cette épaule. Qui sait si, plus hardie, plus éprise, elle ne reposera +pas un moment son coeur sur cette écharpe frémissante à chaque battement du +coeur d'Espérance. + +Car, en courant, le jeune homme emplit son cerveau de doux rêves. Voilà +pourquoi, parti lentement, il a peu à peu pressé son cheval qui finit par +dévorer l'espace pour obéir à l'involontaire ardeur du cavalier. + +Nul doute: le ciel est marbré, les nuages rosés s'éteignent peu à peu dans +l'azur; en haut, tout reluit encore, sur terre, l'ombre noircit et les +masses de feuillage s'arrondissent vaguement, tout présage la liberté, le +silence; c'est un de ces jours comme n'en comptent point toutes les années +de la vie. L'air est chauffé au degré des coeurs, une molle langueur tiédit +les brises, l'eau refoulée se déroule sur les rives sans chocs, sans bruit, +et les roseaux s'y plongent d'eux-mêmes pour ne point faire résistance. Il +n'y a pas d'énergie, il n'y a plus de lutte dans la nature. Des yeux qui se +rencontreraient, n'auraient pas la force de se fuir, des bras qui se +joindraient ne se désuniraient pas, des lèvres qui auraient commencé à +murmurer le mot amour ne sauraient l'achever sans mourir dans un éternel +baiser. + +Telles étaient les flammes qui dévoraient le coeur et brûlaient les veines +d'Espérance, qu'il arriva sans s'en douter à la Chaussée. Il laissa son +cheval caché dans un taillis, à trois cents pas de la maison, à gauche de +la route qui monte à Lucienne par les champs et les allées de châtaigniers. + +Espérance, pour aller à pied jusqu'à la maison de Gabrielle, avait choisi +le côté le plus sombre de la route, et ses yeux ardents cherchaient la +fenêtre de la maison cette fenêtre que Gratienne devait tenir ouverte pour +épier sa venue et l'introduire sans éveiller les chiens et mettre sur pied +les rares serviteurs de la maison d'Estrées. + + +Lorsqu'elle en convint à Monceaux avec Espérance, Gabrielle avait bien +pensé à fixer le rendez-vous au moulin. Là, on eût été libres et seuls; +mais sa délicatesse lui rappela trop de souvenirs. Au moulin, venait Henri +autrefois, quand il soupirait après sa timide conquête; les planches du +bateau avaient craqué sous son pas, et la duchesse de Beaufort ne voulait +pas évoquer un seul des échos familiers à la Gabrielle de cette époque +d'innocence. + +Moins sûr peut-être était le séjour de la maison. Cependant, quoi de plus +sûr? La duchesse se trouvait sans suite dans cette maison modeste, au +milieu de serviteurs dévoués, certaine que le roi respecterait sa retraite. +Elle ne songeait qu'à parcourir une ou deux heures les allées ombragées qui +avaient abrité les jeux de son enfance. Tout bruit du dehors lui +parviendrait à l'instant. Espérance avait à peine besoin de se cacher, il +sortirait de bonne heure. Ceux-là même qui le verraient entrer ne +concevraient aucun soupçon d'une démarche faîte sans mystère, puisque si +l'on eût voulu faire du mal, l'amant pouvait entrer par la porte qui donne +sur les bois. D'ailleurs on verra peut-être que Gabrielle, ce jour-là, +était au-dessus de toute appréhension vulgaire. + +Gratienne attendait donc à la fenêtre et alla ouvrir la porte à Espérance. +Rien n'indiqua aux regards vigilants de celui-ci la présence d'un espion +comme tant de fois il en avait senti sur ses traces. + +Un énorme chariot chargé de foins secs récoltés dans l'île et que les +faneurs n'avaient pas eu le temps de rentrer, barrait la porte en attendant +que le jour permît de joindre cette récolte à la provision entassée déjà +dans la grange. + +Cette grange, on se le rappelle peut-être, fermait sur la route, comme un +mur immense, la propriété de la famille d'Estrées. Elle était adossée, vers +son extrémité, à l'aile du château qui revenait sur la chaussée, en sorte +qu'à l'intérieur, cette grange, l'aile dont nous parlons et le château +formaient, avec le mur de clôture, un quadrilatère qui enclavait les cours, +les communs et toutes les dépendances. + +Gratienne guida Espérance derrière le chariot qui masquait la porte. Elle +le conduisit par la grange aux appartements de l'aile contiguë, où il +trouva rêveuse et moins empressée qu'il ne s'y attendait, Gabrielle, +ensevelie dans un fauteuil, devant la fenêtre ouverte. + +Il espérait la voir se lever, accourir et tendre les bras. Elle tourna vers +lui un visage pâle, allongea lentement sa main tremblante, qu'il saisit +pour la baiser, en s'étonnant de la trouver glacée. + +Gratienne regarda un instant ce groupe silencieux, puis sortit en refermant +la porte derrière elle. + +Espérance s'était agenouillé près du fauteuil, son front avait touché la +poitrine de Gabrielle dont il sentait le coeur battre avec l'irrégularité +de l'effroi ou de la douleur. + +--Gabrielle, dit-il, ce n'est point là une émotion d'amour. Vos yeux sont +humides, je vois des traces de larmes sur vos joues. + +--J'ai pleuré, en effet, répliqua-t-elle. + +--Vous avez souffert... à cause de moi peut-être! + +--Oui, Espérance, à cause de vous. + +Il prit les deux mains qu'il réunit dans les siennes et comme il les +approchait de ses lèvres avec un mouvement passionné, Gabrielle les retira +pour s'en cacher le visage qui, au même instant, fut inondé de larmes. + +--Mon Dieu! mais qu'avez-vous? s'écria le jeune homme; moi qui venais ici +l'âme joyeuse, un chant à la bouche; moi qui, toute la route, remerciais +Dieu du bonheur promis. + +--Pauvre Espérance! murmura Gabrielle. + +Il se releva, la regarda plus attentivement, et s'assit près d'elle en +essayant de se calmer pour mieux voir et mieux comprendre. + +--Si c'est moi seul que vous plaignez, dit-il, tant mieux, je serai trop +heureux encore. Expliquez-moi le sujet de cette compassion que je vous +inspire. + +--En vérité, répliqua-t-elle, en attachant sur lui un regard si tendre +qu'il en frissonna d'amour, je ne mérite pas tant de bonté, moi assez lâche +pour pleurer, pour vous attrister, quand, après tout, je devrais peut-être +me réjouir, et vous demander vos félicitations. + +--Je ne vous comprends pas, ma Gabrielle. + +--D'abord je vais sécher ces misérables larmes. Pardonnez-les à une trop +faible créature. Oui, je veux assurer mon regard, ma voix, je veux réjouir +votre coeur et raffermir le mien, en traduisant dignement la nouvelle que +j'ai à vous apprendre. + +--Une nouvelle... + +--Qui assurément vous comblera de joie, et dont je n'ai moi-même qu'à me +réjouir. J'étais folle, j'étais lâche, je le répète. Oui, Espérance, oui, +ami fidèle, ami aimé, bonne nouvelle! C'est ainsi que j'aurais dû +commencer. Je vais être libre et toute à vous, mon Espérance! + +--Libre!... toute à moi, s'écria-t-il avec un transport de joie si pure +que sa beauté égala la radieuse image des archanges. Dites-vous une chose +vraie, Gabrielle, une chose possible? + +--Oui, fit-elle, avec un sourire chargé de larmes. + +--Insensé que j'étais, dit-il d'une voix sourde, elle pleurait tout à +l'heure, elle avait pleuré, elle va pleurer encore; et je me laisse prendre +à des paroles que dément son invincible douleur! Comment pourriez-vous être +libre, Gabrielle? je ne le vois pas. Libre et heureuse, comprenons-nous +bien! + +Elle garda un moment le silence, comme si elle cherchait à recueillir ses +idées et à chasser les nuages dont s'était voilé son front. La lutte de +cette âme tendre contre une souffrance inconnue fit bondir de colère +Espérance qui ajouta: + +--Vous savez que votre agitation me déchire le coeur!... Parlez, je vous +en supplie, il n'est point de malheur que mon imagination ne se représente +à la place de cette prétendue bonne nouvelle que vous m'annoncez avec des +larmes, avec des soupirs, avec des sanglots. + +La chambre dans laquelle se trouvaient les deux amants n'était éclairée que +par une petite lampe dont le vent de la rivière agitait la pâle clarté. On +voyait, par la fenêtre ouverte, passer et repasser les chauves-souris qui +n'osaient entrer et quelquefois venaient se heurter jusqu'aux vitres, après +avoir, dans leurs longues tournées, rasé les murailles de la grange. + +--Il faut d'abord que vous m'écoutiez avec plus de calme, mon cher +Espérance, dit enfin Gabrielle, car jamais, vous allez l'avouer tout à +l'heure, nous n'avons eu l'un et l'autre plus besoin de toute notre +présence d'esprit; car si je vous ai annoncé que j'allais être libre, cette +liberté bienheureuse coûtera quelques efforts, quelques sacrifices à l'un +de nous, peut-être à tous les deux. Pour bien en juger, soyez patient, +écoutez-moi. + +Il ne répondit pas un mot, mais on put voir à l'altération de ses traits +combien était douloureuse la violence qu'il cherchait à se faire pour +écouter en silence. + +--Hier, reprit Gabrielle, le roi est venu dans la soirée. Je ne l'attendais +pas. Il était à cheval et seul. Je fus troublée d'abord, en songeant qu'il +pouvait soupçonner quelque chose du dessein qui me faisait rester à la +Chaussée. Nous ne manquons ni d'ennemis, ni d'espions qui, plus d'une fois, +ont su nous deviner, sinon nous perdre. Mais le roi avait l'air si +affectueux, si charmé, il était pour moi si bon à la fois et si confiant, +que je fus bientôt rassurée quant à ce que je craignais. Ma sécurité +pourtant fut courte. Cette bienveillance me cachait bien d'autres périls +que j'étais loin d'appréhender. Calmez-vous, Espérance! Le roi me prit par +la main et me conduisit au bord de la rivière, où nous trouvâmes le bateau +du meunier qui se balançait sur le sable. Nous y montâmes tous deux, moi +bien surprise de la gravité mystérieuse de S. M., et, suivant la corde qui +dirige cette barque quand la poulie l'entraîne, nous abordâmes au moulin, +qui se trouvait désert. Le meunier dormait sur l'herbe, au bord de l'île. +Nous nous trouvions absolument seuls, comme si cette scène eût été préparée +à l'avance. + +Ici Gabrielle s'arrêta et prit la main d'Espérance que ce récit inquiétait +et assombrissait. + +--Le roi, dit-elle, conservait parmi tous ces détails de la vie familière +une sorte de solennité qui m'étonnait de plus en plus. Je le suivis à +l'extrémité du moulin jusqu'à un escabeau sur lequel il m'assit doucement, +tandis qu'il s'asseyait lui-même sur la poutre transversale qui relie les +deux bords à la tôle du bateau. Qui eut reconnu le roi et la duchesse dans +ces deux personnages si bizarrement installés sur quelques ais poudreux? + +«C'est ici, Gabrielle, me dit-il, que, voilà déjà longtemps, je vous ai +demandé votre foi et engagé la mienne. Depuis ce temps, ma fortune a +changé, mais non pas mon coeur. Je vous ai causé quelquefois du chagrin. +Vous ne m'avez donné que joie et consolation. Tout récemment encore je dois +à votre esprit et à votre humeur conciliante l'un de mes triomphes les plus +doux, puisqu'il n'a coûté pas une goutte du sang de mes peuples. Il faut +que toute cette bonne conduite se paye. Il faut que toutes vos peines +s'effacent. À chaque temps son oeuvre, le moment est venu de vous prouver +ma reconnaissance. Désormais, Gabrielle, nul ne vous offensera plus en ce +royaume. J'y suis le premier, vous y serez la première, car je l'ai résolu, +après bien des retards qu'il faut me pardonner, et j'ai voulu vous le +déclarer au même lieu où, avec tant de désintéressement quand j'étais +pauvre, vous jurâtes de vous consacrer à moi! Vous allez devenir ma +femme!» + +Gabrielle s'arrêta en voyant la pâleur qui s'étendit comme un voile de mort +sur le visage d'Espérance. Le coup qu'il venait de recevoir fit trembler +ses yeux. Il crispa douloureusement ses mains blanches et demeura immobile, +muet. + +--Oh! vous souffrez, dit Gabrielle avec une tendre générosité. + +--Non, non, j'admire, répliqua-t-il. Seulement, si c'est là cette liberté +que vous m'annonciez tout à l'heure... + +--Mon ami, reprit Gabrielle, vous sentez bien que j'ai repoussé aussitôt un +pareil honneur, moi qui le mérite si peu. + +--Et pourquoi le méritez-vous si peu? demanda Espérance. + +--Parce que je n'ai plus que de l'amitié pour le roi et parce que ses +bienfaits même, n'ont pu réchauffer mon coeur glacé; parce qu'enfin je vous +ai donné tout mon amour. + +À ces mots prononcés avec une simplicité inexprimable, Espérance, bien +qu'il sentît son coeur se fendre, garda l'expression rêveuse et grave qu'il +avait prise au début de l'entretien. Il cherchait encore à se leurrer +lui-même. Il luttait contre cet épouvantable orage qui menaçait d'engloutir +tout son avenir. + +--N'était-ce point une épreuve que le roi voulait vous faire subir? +demanda-t-il. N'essayait-il pas de tenter chez vous un orgueil bien +légitime? + +--Non. Il m'a montré des lettres qu'il envoie à Rome pour décider le +saint-père à rompre son mariage avec la reine Marguerite. La réponse, au +dire de l'ambassadeur, ne saurait être contraire aux volontés du roi. + +--C'était, en effet, le seul obstacle, Gabrielle; et puisque le voilà +détruit, rien ne va plus s'opposer à votre fortune. + +Il prononça ces paroles sans amertume, sans colère, sans affectation d'un +courage qu'il n'avait plus. + +--Rien? dit-elle surprise. + +--Non, rien. + +--Pas même moi? mon Espérance. + +--Pourquoi vous opposeriez-vous aux volontés du roi? Est-ce vraisemblable? +Il est le maître. + +--J'ai un autre maître encore. + +--Qui donc? + +--Vous. Est-ce que si je consentais, vous consentiriez? J'en doute! + +--Votre bonté est grande, et votre délicatesse infinie, répliqua Espérance, +avec un léger tremblement dans la voix. Me consulter ainsi, moi qui suis +une ombre fugitive dans votre existence; m'appeler maître, moi qui me fais +gloire d'être votre esclave, c'est le comble de la générosité. Gabrielle, +je vous en remercie, je n'attendais pas moins de votre coeur inépuisable. +Certes, je vous aimais bien, mais, maintenant, quel nom donnerai-je au +sentiment que vous m'inspirez? + +Gabrielle se méprit à ces protestations. Elle crut qu'il la remerciait de +s'être conservée à lui. + +--Vous comprenez, dit-elle, dans quel embarras cette proposition du roi m'a +jetée. Heureusement, j'ai eu la présence d'esprit de me déclarer incapable +de répondre sur-le-champ. J'ai allégué l'éblouissement de cette fortune, +mon indignité... Bref, j'ai demandé à réfléchir, comme si mes réflexions +n'étaient pas toutes faites. Mais aujourd'hui nous voilà en face de la +difficulté. Allons, cher Espérance, une bonne inspiration! Du courage, et +reprenez vos fraîches couleurs. Car j'aimerais mieux m'ouvrir le coeur que +de vous causer une inquiétude. Oui! que je meure avant de vous chagriner +jamais! + +--Bonne Gabrielle! + +--Comme vous me dites cela froidement. Ne suis-je que bonne pour vous? Et, +pour me témoigner si discrètement votre joie, craignez-vous d'éveiller en +moi un regret des splendeurs que je sacrifie? En ce cas, Espérance, vous ne +connaissez pas mon âme et vous faites bien du mal à ce pauvre coeur qui +avait tant besoin d'expansion et de caresses au moment où il se faisait +fête de vous donner la première preuve d'amour. + +Espérance se leva et prit la main de la jeune femme. + +--Je crois, dit-il avec effort, que nous ne nous sommes pas compris. + +--Comment?... + +--Vous voudriez deux choses, Gabrielle: d'abord l'expression plus vive de +ma reconnaissance... Vous l'avez reçue aussi vive, aussi chaleureuse +que j'ai pu l'arracher de mon sein. Vous voudriez aussi me voir joyeux et +triomphant. Mais pourquoi? A cause du sacrifice que vous me faites, +n'est-ce pas? Or, ce sacrifice je ne veux pas l'accepter. + +--Vous n'acceptez pas; vous voulez que j'épouse le roi! + +--Oui. + +--Mais c'est notre éternelle séparation, Espérance, songez-y donc. + +--Je le sais bien. + +--La maîtresse du roi a pu jeter les yeux sur un homme digne d'être aimé. +Fière de rester innocente et pure, elle a pu abandonner son coeur à cet +amour; elle a voulu lui laisser envahir toute sa pensée, toute sa vie; mais +la femme du roi, Espérance; mais la reine... Oh! la reine ne peut plus +aimer, même dans l'ombre la plus profonde de son coeur. + +--C'est vrai, murmura-t-il d'une voix étouffée. + +--Et vous demandez, s'écria-t-elle, à ne plus être aimé de moi! Vous +pourriez vous passer de mon amour! ajouta-t-elle avec un accent déchirant +qui remua jusqu'aux dernières fibres du malheureux jeune homme. + +--Moi, répliqua-t-il avec la noblesse d'une résolution inébranlable, j'ai +arrêté mes yeux sur la femme que le roi aimait et qui un jour pouvait +devenir libre; j'ai pu vivre uniquement depuis tant de jours de cette +passion, de ce délire. Mais oser adresser ces voeux brûlants, ces folles +invocations, ce criminel espoir à une reine!... Oh! jamais, Gabrielle! +c'est impossible. + +--Voilà bien, dit-elle, en le serrant dans ses bras, pourquoi je ne serai +pas reine de France, et pourquoi tout à l'heure je vous ai annoncé que +j'étais libre! + +En parlant ainsi elle l'étreignit avec l'ardeur de son coeur énergique, et +comme ses lèvres atteignaient au col incliné d'Espérance, celui-ci se +sentit brûler sous la dentelle. + +Ses yeux s'embrasèrent d'un feu sombre; il arracha ces douces mains qui se +croisaient sur son épaule, les serra dans ses doigts frémissants, et d'une +voix véhémente, irrésistible: + +--Il faut être reine! dit-il, votre honneur en dépend! votre fils l'exige! +lui qui un jour sera homme et pourra vous demander compte de ce que votre +fausse générosité lui aurait fait perdre. Car vous avez un fils, Gabrielle, +ne cherchons pas à l'oublier. Le roi l'idolâtre. Oterez-vous son enfant à +ce pauvre prince? Priverez-vous cet enfant d'un si illustre père? Oh! vous +ne savez pas ce que souffrent les enfants qui ne trouvent point l'honneur +dans leur berceau.... Je le sais, moi. Ma mère, du fond de son tombeau, +me jette en vain des trésors, j'aimerais mieux un de ses sourires. Son +baiser ne m'a pas béni, voilà pourquoi rien ne me réussira jamais en ce +monde. Quelle torture sera pour vous la tristesse de cet enfant qui vous +reprochera votre opprobre et le scandale d'une rupture avec le roi quand il +vous était permis de lui conserver un père et de lui conquérir une +couronne. Et moi, je souffrirais cette injustice! moi, je vous condamnerais +à vivre humiliée, obscure, ensevelie, quand Dieu ne vous a faite si belle +et si parfaite que pour vous asseoir sur le premier trône du monde! Moi +aussi, Gabrielle, je me croirais tombé au-dessous de moi-même. L'homme que +vous avez daigné aimer ne serait plus qu'un lâche égoïste, qu'un vulgaire +pleureur, et quand, dans la retraite avilie où j'oserais cacher cette +reine, je songerais à la gloire qui l'attendait sans moi, je mourrais de +honte comme un larron meurt de faim dans sa caverne sur les joyaux volés +d'une couronne royale. Oh! comme il faut que je vous aime, Gabrielle, pour +m'arracher le coeur en vous parlant ainsi. Soyez reine! et continuez de +m'estimer à l'égal de votre illustre époux, car s'il vous a offert son +trône, c'est moi qui vous y aurai conduite par la main, car c'est moi qui +vous aurai conservé votre fils, et chaque fois que vous regarderez cet +enfant, chaque fois qu'il recevra les caresses de son père, vous serez +fière de m'avoir aimé, vous vous sentirez le droit de me regretter et de +m'aimer toujours! + +Elle ne répondit pas, ses bras tombèrent languissants, la force abandonna +cette tête charmante qui pencha comme une fleur blessée. + +--Oui, mon fils est au roi, soupira-t-elle après un douloureux soupir. +Mais, enfin! Espérance, est-ce qu'il va falloir se quitter ainsi! +Espérance, je vous aime comme jamais on n'a aimé. + +--Que je suis heureux! dit d'une voix étranglée l'intrépide jeune homme. + +--Espérance, continua Gabrielle les yeux noyés de larmes, et ses belles +mains tordues comme une suppliante, si j'eusse été meilleure pour vous, si, +plus courageuse, moins égoïste, j'eusse, en me donnant à vous, consacré +entre nous un lien éternel, vous ne me diriez pas aujourd'hui: +séparons-nous! soyez reine! Mais j'ai joué avec cette passion! j'ai tressé +une chaîne qui n'a blessé que vous, retenu que vous.... Et moi, +j'échappe, et moi, qui ai eu tout le bonheur, je deviens libre! C'est +impossible, Espérance, vous m'accuseriez, vous me maudiriez, vous ne +m'aimeriez plus! Oh! par grâce, moins d'estime, moins de respect, moins +d'honneur, s'il le faut!... mais toujours votre amour! + +--Gabrielle, tant que mon coeur battra, tant que mes yeux verront la +lumière, tant que mon esprit fera germer une pensée, je vous aimerai. C'est +la condition de ma vie, comme mon sang, comme mon souffle. Du courage! +Séparons-nous! + +--Jamais! jamais! + +--Nos amours, ma Gabrielle, n'auront pas été comme les autres, composés de +joie et de transports enivrants. Le bonheur est chose trop vulgaire, Dieu +nous réservait des voluptés plus nobles, plus choisies, la volupté des +tourments, celle des larmes et des regrets éternels! Oh! Gabrielle, voilà +seulement que mes souffrances commencent, eh bien! je vous le jure, rien, +pas même la mort, ne me fera déclarer que votre amour n'est pas pour moi la +félicité suprême. Gabrielle, adieu; je t'aime éperdument, adieu! Tu m'as +donné les plus beaux jours de ma vie. + +--Espérance! j'aime mieux mourir. + +--Non, non! gardons cette douce mémoire, mais sauvons l'honneur du roi, le +vôtre, celui de votre fils. Sauvons le mien! Ah! Gabrielle! s'écria-t-il +dans un un transport d'insupportable douleur, pourquoi m'avoir dit l'offre +du roi! Je serais encore à vous, je serais encore libre, mais maintenant +vous voyez bien que notre séparation est faite, puisque vous m'avez ôté le +droit de vous prendre sans nous déshonorer tous les deux! + +Comme elle se préparait à lui répondre, un bruit étrange, un craquement +sinistre perça les murs, et traversa comme un avertissement funèbre les +ombres de la tranquille nuit. + +Tous deux écoutèrent, Gabrielle s'élança vers la fenêtre, des cris +lointains montaient de la plaine pareils à des gémissements. Tout à coup le +ciel rougit à leur gauche, une longue colonne de flamme et de fumée +s'élança par-dessus les toits de la grange, une chaleur épaisse fondit +soudain comme un nuage et fit irruption dans l'appartement. + +Gabrielle saisit Espérance par la main, l'amena au balcon, et lui montra le +ciel livide. + +--Le feu est là, ce me semble, dit le jeune homme en désignant le toit de +la grange, dont l'arête droite se profilait en noir sur un fond de pourpre. + +--Le feu! le feu! cria Gratienne en se précipitant effarée dans +l'appartement. + +--Où donc le feu? + +--Le chariot de foins s'est enflammé, on ne sait comment; la flamme a +glissé par une fenêtre de la grange; tout brûle. Le mur qui borde la route +n'est plus qu'un long cordon de feu. + +--Fuyez! Espérance, dit Gabrielle au jeune homme. + +--La cour est déjà pleine de gens assemblés, répliqua-t-il, ils vont monter +ici, ils frappent en bas à la porte. + +--J'ai fermé cette porte à double tour, interrompit Gratienne. Fuyez! +fuyez! monsieur Espérance, j'emmènerai madame! le feu va gagner! + +--Mais il n'y a qu'un passage pour elle, pour nous, n'est-ce pas Gratienne, +et c'est la cour? + +--Sans doute, monsieur; mais passez d'abord, personne ne vous remarquera. + +--Vois donc tous ces visages inconnus qui guettent.... On me verra +sortir d'ici, puis madame la duchesse; ma présence sera une accusation pour +elle. + +--Mais, Espérance, dit bravement Gabrielle, qu'importe qu'on vous voie, ne +faut-il pas toujours que vous sortiez? + +--C'est quelque piège qu'on nous aura tendu, murmura Espérance. + +--Piège ou non, il faut sortir... Tenez! on m'appelle; mes gens me +cherchent, ils ébranlent la porte du bas. + +--Et voilà ici le mur qui craque derrière nous! s'écria Gratienne pâle de +terreur. Ce mur touche au grenier de la grange, le feu le mine... le feu +tout à l'heure entrera ici. + +Gabrielle enveloppa Espérance de ses bras. + +--Allons! dit-elle, allons! + +--Tenez! s'écria Espérance, en montrant à la duchesse la cour illuminée de +reflets flamboyants, et dans laquelle un grand nombre de figures, +gesticulant avec terreur, traçaient des ombres immenses qui remontaient +jusque sur la prairie. + +--Qu'y a-t-il? + +--Là bas! derrière ce marronnier, près du puits... Attendez un nouveau +jet de lumière. + +--Je vois un homme dans son manteau, un homme qui semble se cacher et +guetter tout à la fois. + +--C'est Concino! un de nos espions! Il me savait ici, il veut m'en voir +sortir. + +Gabrielle frissonna. + +--Avez-vous vu l'éclair de ses jeux qui dévorent cette seule issue qui nous +reste. + +--Monsieur! monsieur! cria Gratienne avec terreur, le mur se fend! le mur +éclate! voyez! + +En effet, une large brèche venait de s'ouvrir dans cette muraille, derrière +laquelle apparaissait la grange pleine de feu et de fumée. Au delà du +bâtiment en flammes, reluisait la rivière, pareille à un lac de plomb +bouillant. + +Gabrielle et Gratienne saisirent Espérance, qui semblait fasciné par ce +spectacle, elles l'entraînèrent vers la porte. Il était temps, l'escalier +s'emplissait déjà des serviteurs, qui cherchaient la duchesse et Gratienne. + +Mais Espérance les poussa dehors l'une et l'autre, colla ses lèvres sur les +lèvres de Gabrielle, qui se retournait pour l'emmener plus vite, et alors, +tirant la porte sur lui, après en avoir ôté la clé, malgré les efforts des +deux femmes que vingt bras dévoués entraînaient dans l'escalier, il regarda +d'un côté l'espion qui attendait en bas, et de l'autre la grange toute +rouge, et la liberté qui resplendissait à trente pieds au delà du feu, dans +une complète solitude. + +--Oui, attendez-moi en bas, lâches coquins! dit-il avec un héroïque +sourire. Ah! vous n'avez pas cru devoir garder la rivière! Vous vous en +êtes fiés au feu. Ce n'est point de ce côté-là que vous m'attendiez! Et +bien! mort ou vif, je ne vous servirai pas de preuve contre Gabrielle car +si j'échappe, vous ne m'aurez pas vu, et si je meurs, cette flamme +ruisselante ne vous laissera pas même un vestige de mon cadavre. + +Il leva les yeux au ciel pour recommander son âme à Dieu, roula son manteau +tout autour de sa tête, mit l'épée à la main comme pour combattre +l'incendie, et rassemblant toutes ses forces, il se jeta d'un bond +formidable au milieu du grenier en feu dans la direction de la fenêtre +béante. + + + + +XVII + +À INDIENNE, INDIENNE ET DEMI + + +Pontis, un énorme bouquet à la main, se promenait dans la petite cour de la +maison du faubourg, maison mystérieuse s'il en fut, située au centre d'un +désert, et dont l'architecture, compliquée à l'intérieur, faisait un +véritable labyrinthe digne de la mythologie amoureuse. + +La nuit était venue, et l'Indienne n'arrivait pas. Accoutumé à ses façons +capricieuses qui, d'ailleurs, sont celles de toute femme qui n'a pas sa +liberté, Pontis continuait son monologue commencé chez Espérance contre les +défiances outrageantes de celui-ci, et les variations incompréhensibles de +son humeur. + +--Il a perdu même la tolérance, qui faisait son caractère un des plus +parfaits que j'aie connus, s'écria le garde en arpentant pour la centième +fois le petit vestibule. Lui qui jamais n'a dit du mal d'une femme, lui qui +m'imposait silence quand je m'exprimais comme il convient sur le compte de +cette Entragues, il se met à médire des femmes les plus honnêtes. Il +soupçonne Ayoubani! + +Pontis haussa les épaules et jeta quelques gouttes d'eau sur le bouquet +dont ses doigts vigoureux serraient trop énergiquement les tiges. + +--Quel sot intérêt veut-il que cette naïve Indienne prenne à +l'incompréhensible billet de la scélérate Henriette? Ayoubani +soupçonne-t-elle seulement qu'il existe une Henriette? Elle s'est montrée +jalouse, soit. Eh bien! c'est son droit. Elle a vu reluire sur moi un +morceau d'or. Il n'en faut pas davantage. Les Indiennes aiment ce qui +brille, cela est connu. Moi, qui ne suis pas Indien, j'en ferais autant si +je voyais sur la poitrine d'Ayoubani un joyau d'or... Oh! la poitrine +d'Ayoubani! s'écria Pontis avec un frémissement ou plutôt avec un +hennissement fort tendre. + +--Mais elle ne vient pas, et l'ombre est déjà épaisse. Espérance +m'aurait-il porté malheur? + +Pontis se mit alors à tourner et retourner dans la petite maison comme un +homme inquiet, désoeuvré, vingt fois il entre-bailla la porte pour regarder +dehors s'il venait quelqu'un dans la rue. + +Le bruit d'une litière sur l'inégal pavé du faubourg retentit au loin. +Cette litière tourne dans l'étroite rue où la maison était située; elle +s'arrête, plus de doute, c'est Ayoubani. + +Pontis ouvrit la porte précipitamment, et selon son usage, se cachant pour +n'être pas aperçu du conducteur de la litière, il attira à lui l'Indienne, +enveloppée dans un grand manteau qui la déguisait de la tête aux pieds. + +Robuste et ardent comme on l'est à son âge, il enlève la délicate créature +dans ses bras et la porte dans la maison, en une salle bien close, où les +cires brûlent depuis longtemps, où les tapis sont épais, les fumées +odorantes, le silence opaque. + +Ayoubani se laisse, avec la gravité d'une reine, déposer respectueusement +sur des carreaux de damas; elle reçoit le bouquet et l'admire; elle sourit, +elle respire le parfum du chaque fleur, elle est satisfaite. Pontis croise +ses jambes comme un Indou et s'assied en face d'elle avec des mines +égrillardes à la fois et mélancoliques, avec des soupirs et des +exclamations qui, chez ces deux amants, privés des ressources oratoires, +composent le fond du dialogue. + +Pontis, nous l'avons vu, est paré comme un prince à ses noces. Il espère +que l'Indienne voudra bien le remarquer. A cet effet, il prend les poses +les plus avantageuses. Ayoubani le laisse faire la roue comme un paon; elle +sourit toujours avec finesse, et il faut que cette pantomime soit pleine de +signification, car, chacun de son côté, les amants s'en contentent pendant +plusieurs minutes. + +Néanmoins tout s'use, même les joies de la mimique. L'homme est une +créature qui se blase vite sur les plus parfaits plaisirs. Pontis, quand il +n'a plus rien à faire admirer à l'Indienne, prétend admirer celle-ci à son +tour. Et nous devons dire qu'Ayoubani, en fille délicate, s'y prête avec +une réciprocité galante. + +Elle est belle, Ayoubani. Ses yeux sont noirs, de ce noir rouge pareil aux +veines de l'ébène. On sent le feu circuler sous ses prunelles. Petite, +mignonne, modelée finement et richement à la fois, comme les femmes +passionnées, elle connaît ses avantages; elle en use avec une réserve +méritoire; elle n'a réellement de sauvage que sa vertu. + +Aussitôt que Pontis voulut exprimer les désirs que lui inspirait cette +beauté parfaite, la jeune Indienne rougit avec grâce, repoussa doucement la +main qui cherchait la sienne et posa un doigt sur ses lèvres. Pontis +s'arrêta. + +Ayoubani commença un long préambule de gestes expressifs. Elle raconta que +son tyran avait resserré ses fers. Le tyran était ce Mogol, que purement et +simplement elle appelait Mogol, mais d'une voix si charmante, si veloutée, +avec un accent guttural si séduisant, qu'il n'y avait qu'une Indienne au +monde pour dire Mogol de cette manière, + +Pontis témoigna combien ce tyran lui déplaisait, il se leva, mit l'épée à +la main, et proposa d'aller tuer le Mogol, ce qui fut parfaitement compris. +On daigna l'arrêter, avec une physionomie effrayée. Mais son courage avait +produit un excellent effet. Il en recueillit les fruits immédiatement: il +baisa la main d'Ayoubani sans recevoir le soufflet qui ordinairement était +la conséquence de ces sortes de libertés. + +Ayoubani posa encore son doigt sur ses lèvres. Pontis écouta de tous ses +yeux. + +Voici ce que l'Indienne lui exprima en langage figuré, avec toutes les +recherches de l'art du mime. + +--Moi, plus jamais sortir seule, le tyran forcer toujours moi à être +accompagnée. + +--Bah! s'écria Pontis. + +--Accompagnée par deux personnes, deux femmes, mima Ayoubani. + +--Cependant vous êtes venue seule, répondit Pontis. Seule! ô bonheur!... + +Pour exprimer ô bonheur! on joint les deux mains en crispant les dix doigts +les uns contre les autres et l'on jette au ciel des regards brûlants. + +--Non, dit Ayoubani avec une petite moue triste. + + +--Vous, pas seule? + +--Non, les deux compagnes à moi sont dans la litière, dehors. + +--Eh bien! mais il faut les y laisser, puisqu'elles y sont! gesticula +Pontis. + +--Impossible! + +Pontis ne songea pas à se demander pourquoi ces surveillantes restaient si +tranquillement dehors, au lieu de venir surveiller là où leur présence eût +été nécessaire. La douleur d'Ayoubani demandait la répercussion d'une +douleur immédiate. Il tâcha d'imiter la petite moue gracieuse de +l'Indienne, et, disons-le, il s'en acquitta convenablement. + +--Il faut les aller chercher, continua Ayoubani. + +--Oh! pourquoi? demanda Pontis. + +--Il le faut!... Mogol commande! + +Mogol fut parlé. + +Pontis baissa tristement la tête; mais alors la divine Ayoubani eut une +idée. + +Elle se leva, étira ses membres souples avec une afféterie délicieuse. +Cambrée comme une nymphe, la tête jetée en arrière, sa jambe fine tendue, +elle prit la pose d'une almée qui va entrer en danse. + +En même temps elle montrait du doigt le dehors et indiqua le nombre deux. + +--C'est-à-dire, devina Pontis, que vous allez faire venir les deux femmes +et que vous danserez. + +--Elles aussi, exprima Ayoubani en imitant les attitudes de deux femmes qui +dansent en face l'une de l'autre. + +--Très-bien! elle va faire danser ses surveillantes, comprit Pontis. Très +bien! + +Ayoubani voyant un sistre pendu à la tapisserie et un tambour de basque +au-dessus, les détacha d'un air de triomphe. + +--Et l'on fera de la musique! je comprends, se dit Pontis. + +Ayoubani courut légèrement au vestibule, siffla d'une certaine façon, et +aussitôt deux femmes, enveloppées comme deux momies égyptiennes, se +présentèrent à la porte que leur ouvrait Pontis d'après l'ordre de la +maîtresse. + +En vain sa curiosité chercha-t-elle à s'exercer sur les deux surveillantes +du Mogol, un bandeau de plumes d'autruche couvrait leurs fronts, une étoffe +rayée tombait de ce bandeau sur leur visage qu'elle couvrait, et par deux +trous comme ceux d'un masque on voyait bien la flamme, mais non la paupière +de leurs yeux. + +Une profusion de verroteries, d'os bizarres, de coquillages et de coraux +s'entre-choquaient plus ou moins harmonieusement à chaque mouvement de ces +deux singulières créatures. Leurs pieds étaient chaussés de sandales +d'écorces, leurs jambes disparaissaient sous les plis d'une lourde étoffe +qu'on eût dit tressée avec des herbes marines, et, pour comble de +sauvagerie, elles avaient l'une et l'autre un arc à la main, et, sur le +dos, un carquois plein de ces terribles flèches bardées dont la pointe +ingénieusement cruelle étonne toujours l'oeil des Européens. + +Pontis vit ces deux figures s'installer l'une à droite, l'autre à gauche de +la porte; elles étaient grandes, vigoureuses, et représentaient assez bien +deux gardes du corps respectables. Le Mogol avait choisi avec intelligence. + +--Voilà qui va effaroucher les amours! pensa Pontis. Mais, bah! j'ai ouï +dire que les femmes sauvages sont impressionnables, qu'elles ne peuvent +résister à l'entraînement de la danse et de la musique, je vais les +charmer. Ce n'est pas de la force qu'il faut ici, c'est de l'adresse, et je +n'en manque pas, Dieu merci. + +Ayoubani qui, elle aussi, avait considéré le costume de ses compagnes, +parut satisfaite de leur tenue, elle leur sourit, et offrit à l'une le +sistre, à l'autre le tambour. Puis elle se mit à danser, après avoir forcé +Pontis à s'asseoir à la place qu'elle occupait auparavant. + +--Si l'on dit jamais devant moi du mal des Indiennes, pensa le jeune homme, +je soutiendrai qu'elles sont les plus honnêtes créatures qui puissent +embellir le monde. A-t-on jamais vu des Françaises donner leurs rendez-vous +avec une escorte, et en passer le temps à danser devant témoins? C'est de +l'innocence ou je ne m'y connais guère. + +Il regardait danser Ayoubani, et il battait la mesure des mains, des pieds +et de la tête, et peu à peu il se laissait fasciner par la grâce +voluptueuse des attitudes et des mouvements de l'infatigable Indienne. Elle +fut si adroite, si légère, si éloquemment belle, que Pontis reconnut toute +la sagesse du Mogol dans la présence des témoins qu'il imposait aux +exercices chorégraphiques d'Ayoubani. + +Enfin, celle-ci s'arrêta au moment où le garde étendait amoureusement les +bras pour la recevoir. Elle évita cette dangereuse guirlande qui déjà +l'enserrait, et repoussant la poitrine du jeune homme qui l'avait pressée +sur son coeur, elle alla s'asseoir essoufflée, riante, sur les coussins. + +Pontis, malgré les duègnes du Mogol, tomba à genoux, les mains jointes, +devant l'Indienne; mais celle-ci toucha d'abord ses lèvres, ce qui invitait +son interlocuteur à prêter attention au dialogue prêt à s'établir. + +--Est-ce joli, dit-elle par signes, ai-je bien dansé? + +--Délicieux! divin! + +--Voulez-vous danser aussi? + +--Merci, répondit Pontis. + +--Essayez. + +--Non, je danserais mal après vous si gracieuse. + +Ayoubani eut la bonté de ne pas insister, mais elle appuya sa petite main +sur sa poitrine haletante. + +--Vous m'aimez? comprit Pontis. + +--Non, fit-elle, ce n'est pas cela que je veux dire. + +Et elle plaça sa main sur le creux même de son estomac. + +--Vous souffrez, vous avez trop chaud? + +--Non, ce n'est pas encore cela. + +Elle porta trois doigts à sa bouche avec le mouvement un peu trivial qui, +chez tous les peuples, mimes ou non, signifie: Moi vouloir manger. + +--Elle a faim, s'écria Pontis, pauvre ange! Elle a tant sauté! + +Il courut au buffet dans lequel plusieurs flacons brillèrent aux feux des +bougies. Pontis, homme de précaution, avait toujours sous la main quelque +victuaille: il trouva des fruits, et servit devant Ayoubani une collation +qui, à défaut de somptuosité, avait au moins le mérite de l'impromptu. + +L'Indienne se versa à boire et but comme un oiseau pourrait le faire. Elle +demanda de l'eau, et tandis que Pontis, le dos tourné, cherchait avec +difficulté ce liquide très-rare dans son buffet, Ayoubani fit tomber dans +le verre quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon de +cristal de roche. + +Pontis apporta la carafe et voulut verser, mais Ayoubani lui tendit le +verre pour qu'il le vidât en son honneur. Il obéit en souriant, elle lui en +offrit un second qu'il refusa, fidèle, malgré son délire amoureux, à la +promesse de tempérance qu'il avait faite à son ami. + +Ayoubani mêla beaucoup d'eau à son vin et but. Puis devenue plus +communicative, elle prit Pontis par les deux mains en essayant de le faire +danser avec elle. + +Tenir Ayoubani dans ses bras, la couvrir de baisers malgré sa résistance, +puis lutter de vitesse et de légèreté avec elle, pour reprendre par +intervalles le combat des étreintes et des baisers, telle fut pendant +quelques rapides minutes l'occupation du jeune homme qui avait oublié +l'univers et voyait au bout de cette fougueuse ivresse de la danse, +l'ivresse plus douce encore de l'amour. + +Il avait oublié, disons-nous, l'univers; par conséquent, il ne songeait +plus aux deux surveillantes qu'il se proposait de congédier ou d'enfermer +quand il en serait temps. Celles-ci, battant le tambour, égratignant le +sistre, imprimaient une sorte de rage aux pas turbulents d'Ayoubani. +L'Indienne s'accrochait à Pontis de ses dix doigts nerveux; elle se +laissait étreindre par l'ardent jeune homme, elle le faisait tournoyer en +même temps qu'elle avec une effrayante rapidité. + +Cependant, son oeil fixe et hardi comme celui des fées orientales +surveillait chaque muscle du visage de Pontis. D'abord ce fut une +exaltation étrange qui empourpra le front du jeune homme; puis une flamme +vacillante qui jaillit de ses yeux, enfin il bondit, ses lèvres s'ouvrirent +pour murmurer des mots sans suite, sans doute des prières d'amour, et une +sorte d'extase illumina ses traits moins colorés. Alors l'Indienne le +saisit plus étroitement, elle l'enleva pour aider au mouvement de ses +jambes devenues lourdes, et le voyant pâlir, détendre le cercle de ses +bras, s'arrêter comme frappé d'un vertige subit, elle le regarda un moment +en face, et le soutint mollement tandis qu'il s'affaissait sur lui-même. Il +tomba renversé parmi les coussins, râlant un soupir qui s'affaiblit peu à +peu et dégénéra bientôt en un souffle imperceptible. + +Ayoubani fit alors un signe à ses deux femmes qui cessèrent leur musique et +s'éloignèrent précipitamment. + +Aussitôt l'Indienne fondit comme un vautour sur le corps inanimé; elle +ouvrit de ses mains vigoureuses le pourpoint gonflé par cette mâle +poitrine, et fouillant les étoffes avec l'avidité d'une hyène affamée, +sentit et saisit la boîte d'or, dont elle coupa les cordons de soie avec +ses dents. + +Elle tenait ce trésor mystérieux, elle était maîtresse du secret qui avait +causé, qui devait causer encore tant de malheurs. + +Haletante, éperdue de curiosité, de joie, elle s'approcha d'une bougie pour +mieux voir cette petite boîte et l'ouvrir. + +Mais la boîte fermait à l'aide d'un secret. En vain les doigts industrieux, +tenaces, en vain les ongles s'acharnèrent-ils aux glissantes parois du +métal, le secret résista; Ayoubani impatiente, irritée de l'obstacle mordit +la boîte sans pouvoir l'entamer. + +Un sourd gémissement la fit tressaillir, Pontis rêvait peut-être; il se +tordit comme un serpent sur les tapis, il étendit son poing vigoureux qui +battit le sol avec un bruit lugubre. + +--Cet homme est fort comme un taureau, dit l'Indienne; il est capable de +s'éveiller, et, s'il s'éveille, je suis morte. Pas d'imprudence. Chez moi, +avec un ciseau, avec un maillet, j'aurai bien vite raison de cette boîte +maudite. Maintenant, ajouta-t-elle avec un sourire de triomphe, Henriette +peut renverser Gabrielle, et Leonora tient Henriette! Partons! + +En parlant ainsi, les yeux toujours attachés sur Pontis, qui s'était calmé, +Ayoubani cherchait l'ouverture de sa robe pour y enfermer le médaillon. + +Tout à coup deux mains saisirent la sienne, lui arrachèrent le trésor; elle +se retourna en poussant un cri sourd. Henriette était devant elle l'oeil +brillant d'une infernale joie. + +--Merci, dit Mlle d'Entragues avec une ironie poignante; merci, ma bonne +Leonora, ta conjuration indienne a parfaitement réussi. + +A ces mots, Henriette poussa un éclat de rire qui retentit comme un cri de +démon, et la fausse Indienne tomba foudroyée sur un siège, ayant à ses +pieds le corps du malheureux Pontis. + +Ce qu'elle passa de temps à essayer de reprendre ses esprits, elle-même ne +s'en rendit pas compte. Elle croyait toujours entendre siffler ce rire +d'enfer à ses oreilles; elle sentait toujours la brûlure de ces mains qui +lui avaient tordu le poignet pour voler le billet. + +Mais chez Leonora, trempée d'acier, l'impuissance de la terreur ne pouvait +régner longtemps; elle se leva, elle secoua ses membres refroidis, elle +commença de penser à la vengeance. + +Qu'étaient devenues ses femmes, ses femmes qui, certainement, l'avaient +trahie? Comment rejoindre Henriette? Comment réparer cette honteuse +défaite, au seul penser de laquelle tout son orgueil se révoltait? + +Avant tout, il fallait sortir de la maison. Elle fit un effort, et se +dirigea vers la porte. + +Au même moment un bruit de pas retentit dans le vestibule. Ce n'étaient +point les pas d'une femme. Ses femmes d'ailleurs ne l'auraient point +attendue après ce qui s'était passé. Non, c'était un pas d'homme, d'homme +agité, pressé. Leonora entendit distinctement le bruit d'un fourreau d'épée +heurtant l'un des barreaux de la rampe. + +Lui avait-on dressé une embûche? Henriette, non contente de lui avoir +arraché le billet, voulait-elle lui faire arracher la vie? L'homme qui +venait armé était-il un assassin chargé d'ensevelir à jamais le secret des +Entragues, selon les traditions de la famille. + +Pâle et glacée au bruit des pas qui se rapprochaient, Leonora souffla les +bougies et se blottit derrière la porte. + +L'homme accourait, elle voyait par la fente de cette porte grossir sa +silhouette noire, qui tâtonnait dans les ténèbres. + +--Pontis! cria cet homme, Pontis! réponds donc!... Où es-tu? + +--Speranza ici! murmura Leonora dont les dents claquaient d'épouvante. Oh! +si c'est lui, je suis perdue. + + + + +XVIII + +LE DOUX ESPÉRANCE + + +Espérance avait pris un si furieux élan, que son premier bond franchit +quinze pieds, son second dix, et qu'il se trouva jeté par la secousse dans +la baie de la fenêtre, sans avoir dévié d'une ligne. Il était temps, la +flamme avait rongé son manteau, roussi ses jambes, une insupportable +chaleur pompait son sang. L'espace à peine appréciable de cette seconde, +pendant laquelle il avait retenu sa respiration, n'eût pas été impunément +doublé, mais trouvant la fenêtre, et par conséquent un air moins brûlant, +il sauta dehors sur les bottes de foin à demi-embrasées, et s'alla plonger +dans la rivière. + +La flamme de l'incendie illuminait cette nappe d'eau; mais à l'endroit où +Espérance s'y enfonça, un gros bouquet d'arbres à gauche et l'île en face +empêchaient l'approche des spectateurs; tous les gens de Bougival étaient +d'ailleurs accourus par la colline n'osant traverser la chaussée rouge de +feu. Le meunier, craignant les flammèches pour son moulin, avait coupé son +câble et laissé le bateau dériver. Nul ne vit donc Espérance sortir de la +fournaise. + +Et le jeune homme, une fois dans le fleuve, coupa obliquement entre deux +eaux, suivit son chemin obscur en nageur émérite, ne respira que deux fois +dans sa traversée, ayant soin de choisir l'ombre, puis, parvenu à l'autre +bord, acheva sous une touffe de nénufars la prière d'actions de grâces que +son inaltérable sang-froid avait commencée sous l'eau. + +Espérance, ayant essuyé son visage et repris haleine, monta sur la berge, +et, sûr de n'être plus aperçu dans l'île absolument déserte où quelques +vaches effrayées regardaient seules l'incendie d'un oeil ébloui: + +--À quoi bon viens-je, dit-il, de remercier la Providence pour ma vie +sauvée, puisque désormais cette vie est finie? N'importe, Dieu est généreux +d'avoir permis que la duchesse n'ait rien à souffrir à cause de moi. Nos +ennemis sont battus cette fois encore; Henriette, Leonora, démons acharnés +qui commandiez au feu de m'engloutir, je vous défie toujours. Il faut +maintenant vous l'aller dire en face. + +Le jeune homme jeta un dernier regard sur la grange enflammée. Malgré +l'intensité de la chaleur et le volume des flammes le vieux bâtiment tenait +bon. Il ressemblait à ces héroïques citadelles qui repoussent un assaut de +l'ennemi. Le foin fut dévoré, mais les murs résistèrent et leur masse +inébranlable finit par étouffer le feu. Espérance voyant décroître la +colonne rouge, se hâta de chercher des yeux dans la prairie tandis que la +lueur l'éclairait encore. Il vit sur le tapis vert une forme blanche +étendue, près de laquelle s'empressaient plusieurs personnes. Ce devait +être Gabrielle, la malheureuse femme qui pouvait croire son ami à jamais +perdu. Elle semblait être inanimée. Espérance reconnut Gratienne +agenouillée devant sa maîtresse. + +Ce spectacle douloureux arrêta Espérance pendant quelques instants, mais +lorsqu'il vit la duchesse se soulever et s'appuyer sur le bras de +Gratienne, quand il eut la certitude que cette vie était sauvée comme la +sienne, rien ne le retint plus, Il courut au bord de l'île parmi les saules +et les baies, jusqu'en face de l'endroit où il avait laissé son cheval dans +les taillis du Vertbois. Là, il se remit à la nage lentement et sans perdre +de vue le rivage afin d'éviter toute rencontre en abordant. Par bonheur la +route était déserte; Espérance gagna le taillis, tordit l'eau de ses +vêtements, et ayant repris possession de son cheval qui hennissait de joie, +il piqua vigoureusement vers Paris, dont une heure après il franchit les +portes. + +Pendant la route, son esprit actif avait arrangé tout un plan. A part +quelques brûlures invisibles et dont la souffrance ne regardait que lui, à +part quelques mèches de cheveux grillées, Espérance comptait qu'un +changement de toilette ferait disparaître toute trace de l'incendie; mais +il importait de ne pas se présenter dans sa maison, aux yeux de ses gens, +avec une tenue compromettante. Espérance se souvint qu'il possédait la +maison du faubourg. + +--Là, dit-il, j'ai des habits, du linge, une toilette complète. Ce serait +un hasard d'y rencontrer Pontis, puisqu'il fait nuit, et que son Indienne +n'a pas obtenu du Mogol la permission de découcher; cependant, tout est +possible en ce monde, même l'indulgence d'un Mogol. Au cas où je trouverais +Pontis et l'Indienne, je saurai être discret. Et d'ailleurs non, pas trop +de discrétion, je veux aussi savoir jusqu'à quel point l'invraisemblable +Ayoubani peut être vraie. + +Ainsi disposé, Espérance alla descendre droit à la maison du faubourg. + +Il entra dans la rue au moment où les deux fausses Indiennes fuyaient, où +Mlle d'Entragues, d'intelligence avec l'une d'elles, pénétrait dans la +maison. La litière d'Ayoubani attendait à dix pas de la porte. Le carrosse +d'Henriette attendait au détour de la rue. + +--Que d'équipages! pensa Espérance, dont le regard pénétrant avait tout +aperçu malgré les ténèbres. Pontis donne-t-il bal et festin ce soir? + +En réfléchissant ainsi, le jeune homme mit pied à terre et s'approcha +lentement, tirant après lui son cheval. + +La porte de la maison était entr'ouverte, Espérance n'eut qu'à la pousser +pour faire entrer l'animal, et il cherchait un anneau pour l'attacher, +quand le frôlement d'une robe attira son attention et le fit regarder sous +le vestibule. + +Une femme fuyait si rapide que ses pieds touchaient + +à peine la terre. Cette femme, enveloppée de sa mante, disparut comme une +vision et courut regagner le carrosse autour duquel Espérance distingua +plusieurs hommes qui aidèrent la dame à monter et l'escortèrent quand elle +partit. + +--Que signifie tout cela? pensa Espérance, quel désordre? Est-ce l'Indienne +qui fuit de la sorte? et la litière restée là, qui attend-elle? + +Absorbé par ces pensées, il avançait toujours. Cependant, pour plus de +précautions, il revint fermer la porte de la rue, et, en se retournant pour +gagner le vestibule, il embarrassa son épée dans les barreaux de +l'escalier. + +--Pontis! cria-t-il, Pontis, où es-tu? + +Partout silence, ténèbres partout. Une odeur de cire récemment éteinte, une +odeur de vin fraîchement versé frappèrent son cerveau à mesure qu'il +approchait en tâtonnant. + +Ses mains rencontrèrent la porte de la salle et la poussèrent: il entra. + +Mais, à peine avait-il fait deux pas, que ses pieds heurtèrent un obstacle, +un meuble sans doute... Non, c'est un corps. + +Il se baisse, il palpe... des habits d'homme, le satin dont Pontis était +si fier. Au même instant, un souffle bruyant lui fait reconnaître son ami; +Dieu merci, le drôle n'est pas mort; il n'est qu'endormi. L'odeur du vin +est significative, le malheureux est ivre, cette fois encore. + +Espérance le relève avec dégoût, pour le placer sur un fauteuil. Mais un +autre bruit lui fait dresser l'oreille, une porte crie. + +Espérance écoute. Une respiration haletante trahit à deux pas de lui la +présence d'une personne cachée, la porte se développe, une étoffe bruit, et +quelque chose de léger, d'aérien fuit et glisse dans la direction du +vestibule. + +C'était Leonora, qui, croyant le moment propice, essayait de se sauver sans +être vue. + +--Oh! oh! pensa Espérance, voilà trop d'oiseaux dans cette cage. Il ne sera +pas dit que je les laisserai tous s'envoler ainsi sans me montrer la +couleur de leur plumage. + +Aussitôt il lâche Pontis, étend la main, et en deux bonds saisit une robe. +Il tient une femme, il va l'interroger. + +--Speranza! grâce! grâce! s'écrie l'Italienne en tombant à genoux. + +--Leonora! une trahison! je m'en doutais, répond Espérance avec un affreux +battement de coeur. + +Et, fermant la porte, repoussant Leonora au milieu de la chambre, il +murmura: + +--Que venez-vous faire ici, et pourquoi Pontis est-il étendu là? + +Comme elle ne répondait rien, il enfonce d'un coup de poing fenêtre et +volets. Une clarté douteuse, celle des étoiles, glisse dans la chambre sur +le corps de Pontis. + +Espérance voit le pourpoint ouvert, la chemise arrachée; il cherche +avidement sous les plis, et poussant un cri farouche, lève son bras +terrible sur Leonora toujours agenouillée: + +--Misérable! tu as volé le médaillon! rends-le-moi, ou tu va mourir! + +--Speranza, répond l'Italienne en se traînant avec angoisses, je ne l'ai +plus! + +--Tu mens! + +--C'est une autre qui me l'a pris. + +--Tu mens! + +--C'est Henriette! + +Espérance bondit de douleur: il se rappelait la fuite de cette femme +voilée, à son arrivée dans la maison. il croyait tout possible de la part +de ces deux démons coalisés. + +--Oui, continue Leonora, je voulais avoir le billet, je te l'avoue. Mais la +traîtresse me guettait, elle a fondu sur moi, elle me l'a pris. Cours, +Speranza! cours! oh! reprends-lui le médaillon! tu peux encore l'atteindre. + +--Leonora, si tu as menti, je te retrouverai! + +--Sur le salut de mon âme, j'ai dit la vérité. + +Espérance repousse l'Italienne qui embrassait ses genoux; il assure le +ceinturon de son épée, rejette en arrière son manteau qui le gênait et +s'élance comme un furieux hors de la maison. + +Cependant Leonora l'avait suivi, tremblante de terreur et de joie; elle +regarda autour d'elle, le jeune homme était déjà loin, il volait comme +l'ange exterminateur. Leonora tirant sur elle la porte de la maison, +remonta dans la litière et disparut. + +Cependant Mlle d'Entragues s'était éloignée de la petite maison avec une +rapidité désespérante pour quiconque se fut efforcé de la suivre. + +Aux deux côtés de son carrosse couraient les gens armés qu'elle avait +requis pour lui prêter main-forte en cette circonstance, et que, prudente +autant que brave, elle n'avait pas jugé à propos d'employer tant que le +besoin ne s'en ferait pas sentir. + +Ces hommes, au nombre de cinq, étaient des soldats favoris de M. +d'Auvergne, vigoureux coquins rompus à toutes les ruses d'un métier qui, à +cette époque, savait perpétuer en pleine paix les aubaines de la guerre. + +Marie Touchet, instruite de tout, parce qu'elle avait pénétré tout, s'était +appliquée à assurer autant de chances que possible à l'expédition de sa +fille, sans se compromettre elle-même, et elle attendait le résultat +impatiemment comme on peut le croire. + +C'était encore un coup de main à entreprendre, mais ce serait le dernier. +Une fois le billet repris à Espérance, plus de nuages à l'horizon. + +Henriette, dans le carrosse, palpait d'une main tremblante de joie la boîte +d'or sur laquelle avait échoué l'adresse de Leonora. Comme l'Indienne, elle +voulut ouvrir le ressort, mais après s'y être brisé les ongles, elle +renonça. Le mouvement du carrosse la gênait; d'ailleurs, il faisait nuit, +et ses efforts se consumaient en pure perte. + +Vingt fois elle eût jeté cette boîte dans un puits, dans un égout, dans la +rivière, sans le désir si naturel de se convaincre que le billet était bien +renfermé dans la boîte, le vrai billet! Les gens fourbes et méchants sont +les plus soupçonneux et les plus méticuleux de tous, car ils savent, par +expérience, qu'en toute chose il y a place pour une ruse ou une trahison. + +Henriette renonça donc à ouvrir le médaillon ailleurs que chez elle; son +impatience s'exerça sur le cocher, sur les chevaux. Mais Paris, en ce +temps-là, n'avait pas de larges rues, de bons pavés; Paris était l'ennemi +mortel des carrosses. Chaque fois qu'on y voulait prendre le trot, +l'équipage affrontait la mort. Il fallut donc se contenter du pas le plus +allongé que le permirent les détours et les inégalités de la route. +Cependant le carrosse arriva sans obstacle, sans accidents; la porte de +l'hôtel était ouverte; Henriette s'y précipita et gravit les degrés avec la +légèreté d'un oiseau. + +Déjà elle avait rejoint Marie Touchet et toutes deux causaient avec +vivacité, se montrant l'une à l'autre la boîte d'or et cherchant des +ciseaux ou une lame de poignard pour crever la plaque de métal si le +ressort continuait à résister, quand un grand bruit retentit en bas, puis +des cris, puis des pas qui pilaient l'escalier comme autant de maillets +rapides. Marie Touchet courut vers la porte pour s'enquérir, et Henriette +n'eut que le temps de cacher dans son sein la boîte à peine entamée par +leurs vaines tentatives. + +Un homme pâle, les cheveux en désordre, entra, ou plutôt tomba dans la +chambre. Il était suivi de deux valets qui gesticulaient furieusement et +criaient: + +--Arrêtez! + +Car on voyait, à leur laide grimace, qu'ils n'avaient pu l'arrêter +eux-mêmes. + +--Espérance! murmura Henriette en reculant jusqu'à un fauteuil comme pour +s'en faire un rempart. + +--A l'aide! dit Marie Touchet instinctivement, parce qu'elle comprit tout +le danger que courait sa fille. + +Espérance courut se jeter entre Henriette et la porte qui communiquait aux +chambres voisines, et d'une voix où dominait une sourde colère: + +--Vous ne m'attendiez pas, dit-il; c'est bien moi, plus vivant que jamais, +et si vous voulez que ces hommes entendent ce que j'ai à vous dire, faites +un signe, je vais le leur crier aux oreilles. + +--Sortez! dit Marie Touchet aux serviteurs, qui reculèrent aussi surpris +que courroucés. + +--Je vous trouve hardi, ajouta-t-elle, de vous introduire chez moi à +pareille heure, de forcer la porte comme un malfaiteur. + +--Pas de phrases, madame, dit Espérance, c'est moi qui interrogerai, s'il +vous plaît! Mademoiselle, où est le médaillon d'or que vous venez de voler +chez moi? + +Henriette, par un mouvement irréfléchi, porta la main à sa poitrine, dont +les dentelles froissées, dont le désordre décelaient d'ailleurs la +complicité. Puis elle chercha autour d'elle une issue et recula encore. + +--Rendez-le-moi, continua Espérance, et ne faites point un pas pour quitter +la place, ou, par le nom du Dieu vivant, moi qui vous ai trop longtemps +épargnée, je vous cloue sur ce fauteuil d'un coup d'épée! + +--A l'aide! au secours! cria Henriette éperdue de rage et de terreur à +l'aspect de ces yeux étincelants, de ces dents serrées, de cette pâleur +qui, chez un homme aussi brave, trahissaient la fureur poussée jusqu'au +délire. + +Marie Touchet avait heurté la cloison voisine; on vit tout à coup arriver +M. d'Entragues, effaré, à peine vêtu, une hache d'armes à la main. À la vue +d'Espérance, il commença par crier: + +--Quel est cet homme? + +Mais la contenance et le regard de cet homme changèrent bientôt le cours de +ses idées, il prit peur et se mit à hurler comme les deux femmes. + +Les valets, que Marie Touchet avait éloignés, remontèrent à ces cris. + +--Au secours! répéta Henriette folle de peur. + +M. d'Entragues, étourdi, s'avança brandissant la hache. + +--Qu'il n'approche pas, s'écria Espérance, ou je le tue! + +Le comte resta immobile. + +--Monsieur!... pitié!... calmez-vous!... dit la mère avec +angoisses au jeune homme... pitié! pas de scandale! + +--Le médaillon d'or, et je pars! + +--On monte!... on vient!... + +--Il y périra, ma mère, ce sont nos soldats! s'écria Henriette en +trépignant avec des convulsions sinistres. + +En effet, on vit au fond des corridors apparaître les têtes de plusieurs +hommes armés qui montaient les dernières marches de l'escalier et se +répandirent dans la chambre voisine, tandis que Marie Touchet, palpitante, +essayait encore de les arrêter. + +Mais à peine Espérance eut-il vu reluire les épées qu'il bondit comme un +lion: ce n'était plus une créature mortelle armée des faibles armes de +l'humanité; jamais plus fulgurante image de la guerre et de la violence +n'avait apparu aux regards des hommes, le feu jaillissait de ses yeux, son +souffle grondait comme une fumée brûlante. Il commença par culbuter M. +d'Entragues, dont il fit voler l'arme au travers des vitres fracassées; +puis, revenant à Henriette: + +--Ah! tu ne veux pas rendre le billet, dit-il écumant, eh bien, je le +prendrai! + +Il se jeta sur son ennemie, qu'il terrassa; lui déchira dentelles et soie +pour découvrir sa poitrine, sépara les deux mains qui l'égratignaient, en +arracha, sur la chair même, le médaillon qu'elles y incrustaient avec +frénésie, et, maître enfin de la boîte d'or, rejeta comme une écorce vide +la misérable femme, qui demeura stupide, l'oeil hagard, le sein nu, +haletant, déshonorée devant son père, sa mère et les soldats que cette +lutte épouvantable, que ce triomphe, plus rapide que la pensée, avait +glacés d'une torpeur vertigineuse. + +Mais Marie Touchet, réveillée enfin, c'est-à-dire rendue à ses instincts +sauvages, cria d'une voix rauque, en vraie amie de Charles IX: + +--Au secours! en avant! tuez-le! tuez donc! + +--Le mot de famille! dit Espérance, mais aujourd'hui j'en ai l'habitude, et +nous allons voir! + +En même temps, il mit l'épée à la main; son bras long et vigoureux imprima +un mouvement circulaire à la grande lame brillante qui, rencontrant deux +soldats des plus avancés, fit deux entailles telles qu'une faux ne les +aurait pu creuser plus larges et plus nettes. + +Les cris des blessés firent réfléchir les autres. Leur hésitation fut mise +à profit par Espérance, qui fondit tête baissée sur le groupe et le divisa +plus facilement que si ces trois corps eussent été trois ombres. Une épée +le toucha, il la brisa d'une parade violente comme un coup de marteau, et +le choc de son pommeau abattit l'adversaire frappé dans l'estomac; les +derniers se barricadèrent derrière la porte ou sur le flanc des meubles. +Espérance en finit avec les valets par plusieurs coups de plat, mêlés de +tailles rapides, et en trois bonds il se jeta en bas de l'escalier. + +Il entendit bien encore des cris, des menaces, des hurlements qui +s'exhalaient par les fenêtres; il sentit qu'on cherchait à le poursuivre, +et put compter les pas de ses timides persécuteurs; mais qu'importe au lion +vainqueur l'inoffensive plainte du pasteur terrassé? Dans la rue, plusieurs +passants, quelques gardes de nuit attirés par le bruit, tentèrent de lui +barrer le passage, mais l'éclair blanc de la terrible épée les dissipa sans +peine, et après certains détours que le jeune homme fit habilement dans le +dédale des rues voisines, il se trouva seul, sauf et triomphant, respirant +avec délices le vent frais de la nuit, et inondé des douces lueurs de la +lune qui lui souriait silencieuse du haut des cieux. + + + + +XIX + +SÉPARATION + + +Le lendemain, Espérance, brisé par la fatigue et le chagrin, car il n'était +qu'un homme, reposait sa tête et son corps dans le silence de son +appartement désert, quand l'intendant vint lui demander s'il voulait +recevoir M. de Pontis, malgré la consigne inflexible que les gens de +l'hôtel avaient reçue de ne laisser pénétrer personne auprès du maître. + +Espérance hésita un moment, puis, fronçant le sourcil: + +--Soit, dit-il, amenez-le. + +L'intendant courut exécuter cet ordre. + +Espérance se souleva, et se mit à marcher dans la vaste salle, en répétant +entre ses dents ce fameux alphabet grec que le philosophe empereur romain +récitait toujours sept fois entre un mouvement de colère et sa première +parole. + +Pontis entra. Espérance était calmé. Il regarda son ami librement, et +s'étonna de voir, au lieu d'un grand trouble qu'il attendait, au lieu d'une +physionomie altérée, certain sourire de belle humeur et certain air dégagé +des plus provoquants. L'alphabet grec s'envola si loin de l'esprit +d'Espérance, qu'un nouveau calmant eût été indispensable. + +--Mon ami, dit Pontis avec aisance, j'ai à te faire une communication qui +d'abord va te contrarier, parce que je connais toute ta susceptibilité à ce +sujet; mais un seul instant de réflexion te remettra l'esprit, et tu +finiras par rire comme moi. + +--Voyons un peu, répondit Espérance, cette communication qui va me faire +rire. + +Pontis s'arrêta un peu troublé. + +--Qu'as-tu, d'abord? demanda-t-il. + +--Moi? rien. J'attends que tu parles. + +C'était la difficulté. Pontis, au moment d'ouvrir l'exorde, se trouva +encore moins assuré. + +--Tu hésites beaucoup, ce me semble, dit Espérance d'un ton qui n'était pas +encourageant. + +--Voici. Il faut que je commence par m'excuser. + +--De quoi? + +--Tu avais raison, mon ami. + +--Quand? + +--Hier. + +--A quel propos? + +--Pour la jalousie si dangereuse des femmes. Ah! oui, tu avais raison. Je +le confesse humblement. + +Espérance ne sourcilla point. + +--J'attends toujours, dit-il. Car tu n'es pas venu, certainement, dans le +seul but de me dire aujourd'hui que j'avais été raisonnable hier. + +--Il y a l'événement qui t'a donné gain de cause, dit Pontis embarrassé. + +--Quel événement? Voyons, Pontis, tâche de parler comme parlent les hommes +et non comme parlent les enfants qui ont peur d'être grondés. + +Pontis se redressa. Le ton l'avait blessé presque autant que le mot. + +--Mon cher, dit-il, j'avais rendez-vous hier avec l'Indienne Ayoubani. Elle +a amené des surveillantes qui lui sont imposées par le Mogol, mais en femme +d'esprit qu'elle est, elle en a jusqu'au bout des ongles, elle a occupé ces +femmes avec des instruments de musique. En sorte que nous avons passé une +soirée enivrante. + +--Enivrante est le mot, murmura Espérance sans se dérider. + +Pontis le regarda de plus en plus troublé et ajouta: + +--Ce fut un délire comme tu peux le concevoir. + +--Eh bien! mais, dit Espérance, tout cela ne me prouve pas que j'aie eu +raison hier. + +--Sans doute, s'il n'y avait que cela... Mais au fort de mon délire, +est-ce fatigue, est-ce excès de bonheur, je le croirais plutôt, je me suis +endormi. + + +--Ah! dit Espérance d'un ton sec qui fit ressembler ce monosyllabe au +claquement du chien d'un mousquet qu'on arme. + +--Et pendant mon sommeil, continua Pontis un peu tremblant, mais affectant +de rire, la drôlesse d'Indienne a voulu voir de près le médaillon. + +--Le médaillon! + +--Notre médaillon... tu sais.... + +--Parfaitement. Elle l'a vu? + +--La coquine l'a emporté pour me tourmenter. C'est une espièglerie de +femme. Oh! mais sois tranquille, elle n'ira pas loin avec, nous allons nous +orienter, le lui reprendre, et je me réserve de la corriger de sa curiosité +avec le peu d'égards que mérite un sexe aussi entêté, aussi vicieux et +aussi dissimulé. + +Espérance avait pris pendant ce dialogue une tige de roses, dont il +arrachait les épines une à une sans le plus léger tremblement de ses doigts +blancs et effilés. Pontis qui, dans ses derniers mots, avait essayé de +glisser toute la persuasion dont il était capable, attendait avec anxiété +le résultat de sa péroraison. + +--Comme cela, dit Espérance froidement, le médaillon est volé. + +--Oh! volé... escamoté, à la bonne heure. + +--Je ne subtilise pas sur les mots; je veux seulement dire que tu ne l'as +plus. + +--Non. Mais je l'aurai quand je voudrai, car.... + +--Tu retrouveras Ayoubani, n'est-ce pas? + +--Pardieu! + +--Où cela? + +--Mais... où j'ai l'habitude de la voir. + +--Et si par hasard elle ne s'appelait pas Ayoubani! + +--L'Indienne? + +--Si elle n'était pas plus Indienne que nous deux! + +--Par exemple! + +--Si par hasard, c'est une supposition que je fais, cette femme était un +instrument de nos ennemis? + +--Allons donc! dit Pontis, moins rassuré encore. + +--Si elle avait tendu le piége le plus grossier, le plus absurde; un vrai +piége à bête, certaine qu'elle était d'y faire tomber la vanité, la +jactance et l'entêtement: trois bêtes stupides. + +--Espérance! + +--Certaine qu'elle était de triompher facilement, avec l'aide de la +sensualité, de la paresse, de l'ivrognerie. + +--Que signifient ces paroles? + +--Que vous êtes un malheureux! que votre Indienne est une intrigante, que +vous avez donné dans le panneau, malgré tous mes avertissements, malgré mes +instances, que vous avez oublié promesses, serments, honneur!... que mon +dépôt, recommandé à l'ami était dans les mains de l'insensé, de +l'orgueilleux, de l'ivrogne! + +--Oh!... + +--Et que vous vous l'êtes laissé voler, non pas dans le sommeil voluptueux +dont vous osez vous vanter; car l'Indienne ne vous a pas même fait ce +triste honneur, mais dans la torpeur de l'ivresse... vice crapuleux qui +chez vous noie un trop petit nombre de bonnes qualités. + +--Espérance, dit Pontis pâlissant, vous m'insultez trop souvent.... + +--Taisez-vous! cria Espérance d'une voix de tonnerre; votre Ayoubani +s'appelle Leonora Galigaï; elle est l'amie, la confidente de Mlle Henriette +d'Entragues; on vous l'a dépêchée, un verre à la main, une bouteille de +l'autre. + +--Je jure Dieu.... + +--Ne jurez pas, n'ajoutez pas un blasphème à votre ignominie, ne jurez pas, +vous dis-je, de peur que je ne vous appelle menteur après vous avoir appelé +ivrogne! J'ai vu votre Ayoubani, je l'ai tenue dans cette main avec ses +oripeaux, ses verroteries. Je vous ai tenu aussi, ivre, lourd, mort, +soufflant le vin. + +--Je n'avais pas bu! + +--Vous mentez! Les verres étaient encore demi pleins exhalant leur odeur +sur la table, aux pieds de laquelle vous étiez gisant, et voilà le sommeil +honteux pendant lequel la fausse Indienne vous a dépouillé, pendant lequel +le médaillon que je vous avais confié passait des doigts de Leonora dans +les mains d'Henriette d'Entragues! + +--Henriette... balbutia Pontis écrasé, elle a le médaillon... Oh! + +Et le malheureux laissa retomber ses bras dans la prostration la plus +douloureuse. + +Tout à coup il se releva et fit un pas vers la porte. + +--Je saurai mourir, dit-il, pour le lui arracher. + +--Calmez-vous, la besogne est faite, répliqua Espérance avec un froid +sourire. Dieu n'a pas voulu que je fusse trahi si lâchement; que tous les +intérêts si précieux, si chers, garantis par la possession de ce billet +fussent à jamais ruinés par un homme sans foi et sans courage. J'ai paru à +temps, et, l'épée à la main, j'ai reconquis mon bien. J'y pouvais +succomber, monsieur. Ce n'est que par miracle que j'ai échappé. Il y avait +cent chances contre une, pour que ce matin, en secouant votre épais +sommeil, vous apprissiez ma mort et le triomphe de mes ennemis. Dieu soit +loué! si je n'ai pas d'amis, j'ai un ange gardien! + +--Espérance! s'écria Pontis agité, tremblant et les mains jointes, je jure +par tout ce qu'il y a de plus sacré que je n'étais pas ivre. + +--Étiez-vous étendu? + +--Je n'étais pas ivre, je n'avais pas bu. + +--Vous l'aurez oublié. + +--Pas un verre!... Je le jure sur l'honneur.... + +--À quoi bon tout cela, monsieur? répliqua Espérance avec une froide et +imposante dignité. Vous ne me devez pas d'excuses. C'est pour vous les +épargner que je viens de vous raconter le succès de mon entreprise. En +reprenant le billet à Mlle d'Entragues, j'ai détruit l'effet de votre +trahison. Trahison est le mot, car si elle est involontaire, si vos sens y +ont seuls participé, le crime est le même, il se dénonce par le résultat. +Ne niez donc pas, ne vous justifiez donc pas. Ce serait inutile. + +--Mais on ne peut se laisser soupçonner ainsi quand on est malheureux au +lieu d'être coupable. + +--Appelez cela du nom que vous voudrez, vous êtes le maître. + +--Jamais! dit Pontis avec égarement, je ne souffrirai que l'on m'accuse +d'avoir, même par erreur des sens, attenté à l'amitié. + +--Qui vous parle d'amitié, monsieur de Pontis, répliqua Espérance en se +redressant, implacable et fier. Ce n'est pas de vous à moi, je suppose, que +vous emploieriez ce mot. Il est devenu aussi inintelligible que la chose +est impossible désormais. Déjà je vous ai averti, déjà je vous ai pardonné. +La rechute brise tout lien entre nous. Je tenterais Dieu qui vient de me +sauver, si je recommençais imprudemment à vous croire. L'homme qui vous a +aimé n'est plus; vous l'avez tué cette nuit, je ne vous haïrai jamais. +Seulement nous n'aurons plus rien de commun ensemble. Hors de l'amitié, de +ses devoirs, de ses droits, vous méritez toute mon estime, car vous avez +les qualités qui la commandent. Voilà tout. Saluons-nous comme il convient +entre honnêtes gens. Mais de la main au chapeau; non plus du coeur à la +main. Adieu! + +Pontis, pendant ces terribles paroles, passait successivement de la glace +au feu, de la sueur au frisson. Sa pâleur, puis ses joues empourprées, +tantôt le tremblement de tout son corps et tantôt son immobilité +cadavérique, eussent ému de pitié quiconque se fût trouvé en face de cette +scène poignante. + +Par moments, on l'eût vu essayer d'assembler deux idées. Ses lèvres +remuaient, sa main s'étendait pour faire un geste. Puis, frappé au coeur +par l'irrésistible logique d'Espérance moins encore que par la voix de sa +conscience, terrifié par le souvenir du danger que son ami avait couru, il +baissait de nouveau la tête et se recueillait encore. + +La colère, cette inspiration du démon, vint à son tour gonfler de poison ce +coeur bourrelé par le repentir et les remords. Pontis voulut se relever, se +défendre, récriminer. Il y avait dans les accusations dont on l'accablait +une part d'injustice que le démon lui conseillait de repousser violemment. +Peu à peu, cette noire vapeur prit de la consistance et finit par éclater +comme le souffre dans une nuée maligne. + +--Monsieur, répliqua Pontis, les poings serrés, la lèvre frémissante, la +voix altérée, certes, je suis coupable; mais d'imprudence seulement, +coupable de sottise, de crédulité, d'opiniâtreté, c'est possible; vous avez +dit que je vous avais trahi étant ivre, c'est faux. Je ne suis pas un +traître, et je n'ai point bu hier. Sur ces deux points au moins je vous +somme de me faire raison. + +En parlant ainsi, le soldat redressait sa tête, et ses reins cambrés +semblaient s'être retrempés au contact du fer qui les pressait. + +Espérance le regarda tranquillement avec compassion. + +--Il ne vous manquait plus, dit-il, que de me provoquer comme un pilier de +taverne ou de coupe-gorges. Mauvaise idée, monsieur de Pontis; car si vous +avez la bravoure et la science nécessaires pour tenir une épée, je vaux +encore mieux que vous sous ce double rapport. Souvent je vous en ai fourni +la preuve éclatante. J'ai de plus mon bon droit, qui suffirait à vous +donner du dessous au cas où vos yeux, pendant le combat, essayeraient de +soutenir le regard des miens. Mais le diable qui vous a soufflé ce mauvais +conseil perdra aujourd'hui sa peine. Je ne croiserai pas le fer avec vous, +et ne rendrai de mes paroles aucune autre raison que celle qui les a +inspirées. Ce que j'ai dit est dit. Tant pis pour vous. Le plus sage parti +à prendre est de méditer mes reproches, de les mettre à profit, et de faire +bénéficier vos amis futurs de l'expérience qui nous aura coûté si cher à +tous deux. Car je vous ai aimé beaucoup, monsieur de Pontis, je vous ai +chéri comme un frère que Dieu m'aurait envoyé; j'ai, selon les inégalités +de ma fortune, hélas! imparfaite, tâché de me rendre ami aimable, et je ne +crois pas qu'en ce long espace de temps qui nous a rapprochés, vous ayez eu +à m'adresser un seul reproche. S'il en était autrement, si je me trompais, +si vous aviez amassé quelque grief contre moi, parlez! je vais vous en +demander pardon avec une douleur sincère, car l'amitié pour moi est un pur +rayon de la bonté divine, que l'homme en le reflétant souille assez déjà de +ses misères, et je ne voudrais pas, au prix de ma vie, le ternir par une +atteinte volontaire. Si jusqu'à ce jour je vous ai offensé ou si je vous ai +nui, parlez! + +Pontis courbé, haletant, hagard, se releva soudain avec un signe de +douloureuse dénégation, il appuya ses deux mains sur son coeur comme pour +en arracher le serpent qui le mordait; puis, un flot amer, brûlant, monta +jusqu'à ses yeux, et voulant cacher ce désespoir, il couvrit son visage de +ses mains tremblantes, et s'enfuit hors de la chambre en étouffant des +sanglots inarticulés. + +Espérance resta seul. + +La douleur de Pontis l'eût certainement touché en d'autres circonstances. +Mais auprès de ce qu'il souffrait lui-même, Espérance jugeait bien légères +les souffrances d'autrui. + +L'homme ne renonce pas, sans un combat terrible, aux plus doux rêves de sa +jeunesse. Il ne veut vieillir ainsi en deux heures, il rappelle à lui tant +qu'il peut ses forces vitales; comment s'habituer à un malheur que l'on a +fait soi-même? Comment ne pas se repentir d'avoir été généreux au dépens de +sa propre vie? + +--Plus d'ami, plus d'amour, pensa Espérance, cela devait arriver. L'un ne +m'a pas aidé à garder l'autre. J'avais deux bonheurs isolés: chose étrange, +deux coups de foudre simultanés me les ont ravis. Plus rien de cette +existence si richement meublée hier encore. De quelque côté que je tourne +les yeux, je ne vois que ruines, écroulements! Oh! Gabrielle! tendre et +noble amie... j'ai du moins la ressource de te pleurer. Perdue pour moi +dans toute la fleur de ta beauté, sans une tache, sans un reproche.... + +Il s'arrêta en proie à la tempête furieuse qui battait sa tête et son +coeur. + +--Soyons homme, comme disent les consolateurs, c'est-à-dire soyons fort; +est-ce donc fort, un homme? est-ce raisonnable, seulement? Avoir du +courage, ne signifie-t-il pas manquer d'âme et de mémoire? J'ai aimé +Gabrielle, j'ai aimé Pontis; l'une était au bout de toutes mes pensées, +elle accompagnait chaque battement de mon coeur. Il ne s'est pas écoulé, +depuis que je la connais, une minute durant laquelle son souvenir ne soit +venu heurter en moi, comme un marteau, la fibre sonore qui me faisait +retentir de la tête aux pieds, ainsi qu'un automate de bronze. Désormais la +fibre est brisée; l'automate vide ne résonnera plus? Pontis, charmant +compagnon aux yeux noirs, brillants et sincères, aux dents blanches +toujours affamées, brave ami qui m'aimait et dont les saillies m'ont tant +de fois fait rire, lui aussi est perdu pour moi; je ne le verrai plus: +c'est la faute de ce fatal amour. Moins intéressé à cacher ma vie, j'eusse +fait de Pontis mon confident; il eût compris alors à quel point m'était +précieux le témoignage d'un billet avec lequel je tiens en respect +Henriette, et ce billet il me l'eût rendu par défiance de lui-même, et +aujourd'hui je croirais encore en Pontis; et je n'eusse pas prononcé ces +amères paroles qui brûlent comme un venin corrosif jusqu'aux derniers +vestiges d'une amitié de dix ans!... Mais non! c'était écrit. Tout +espérer, tout perdre! voilà mon destin. Mon nom est funeste, il porte +malheur à ma vie. Espérance!... toujours Espérance... Pourquoi ne +m'a-t-on pas tout de suite appelé Désespoir! Oh! ma mère, ma mère! pardon. + +En parlant ainsi, le jeune homme tomba agenouillé devant son prie-Dieu, et +sa mère, au sein de la sérénité bien heureuse, dut jeter sur la terre un +regard mélangé d'amertume en voyant ce fils adoré lutter contre l'agonie +d'une incurable douleur. + + + + +XX + +ENTRAGUES ET INTRIGUES + + +Le roi se promenait à Saint-Germain dans le parterre. Il tenait des papiers +à sa main, et paraissait les lire avec grande attention. + +Mais ce prétendu travail n'était qu'un simulacre destiné à tromper l'oeil +de quiconque pouvait observer le roi des fenêtres du château. Henri ne +lisait pas, il n'étudiait pas, il causait avec la Varenne qui, marchant sur +la même ligne que lui à sa gauche, et tenant les yeux modestement baissés, +ne perdait pas une des paroles du roi et lui répondait sans qu'on eût +jamais pu deviner un dialogue entre ces deux têtes ainsi séparées. + +--Et tu dis que cette pauvre Henriette va mieux? dit le roi en tournant un +feuillet. + +--Oui, sire, elle a eu un rude assaut; j'ai bien cru qu'elle en mourrait. + +--C'eût été grand dommage. Il n'y a pas une plus belle nymphe à ma cour. Et +c'est le chagrin qui la mine? + +--Il y a de quoi, sire; une personne qui vous aime follement et qui apprend +votre prochain mariage avec une autre. + +--Que m'avait-on rapporté d'une scène épouvantable qui a réveillé une nuit +tous les habitants de son quartier? + +--Une scène?... demanda la Varenne avec un air de naïveté, car le roi +faisait allusion à la fameuse histoire du billet repris, et il importait au +protecteur des Entragues de détourner complètement les idées ou les +soupçons du roi. + +--Oui, des cris, des menaces, un esclandre enfin. On avait aperçu le père +Entragues en robe de chambre, la hache en main. On a prononcé le mot +billet.... + +--Je sais maintenant ce que Votre Majesté veut dire. Il s'agissait d'un +billet, en effet.... + +--D'un billet pris. + +--Votre Majesté est bien informée, dit la Varenne avec une admiration de +laquais; quelle police! + +--Assez bonne, la Varenne, assez bonne. Qu'était-ce donc ce billet? + +--Voici la vérité, sire: Mlle d'Entragues vous écrivait avec passion, comme +à son ordinaire; le père est survenu et a pris le billet. Il a voulu tuer +sa fille. + +--Ah! mon Dieu! + +--Elle en a failli mourir de bonté et de chagrin. + +--C'est donc un sauvage, cet Entragues? + +--Sire, il défend son honneur. Les pères et les maris ont en vous une +dangereuse partie, vous qui n'avez qu'à vous montrer pour plaire! + +--Et qu'est-il résulté? demanda Henri flatté au fond du coeur, bien qu'il +eût trop d'esprit pour le laisser paraître. + +--Oh! des événements affreux, menace de couvent, de prison. + +--Mais Henriette est brave, elle ne se défend donc point? + +--Tant qu'elle peut; mais le moyen de vaincre son père! + +--J'en connais qui y sont parvenues. + +--Celles-là, sire, vous avaient pour soutien. Si vous tendiez seulement la +main à la pauvre demoiselle, elle aurait la force de remuer le monde. Voilà +d'où vient sa tristesse. Elle se sent abandonnée. + +--Prends garde! dit le roi au détour de l'allée, tu t'approches trop; +marche un peu derrière. Je vois là-bas des rideaux qui remuent, on nous +regarde. + +La Varenne noua les cordons de son soulier. + +--Voilà une femme qui me donne bien du mal! reprit le roi. + +--La conquête en vaut la peine, sire. Ne laissez pas mourir de douleur une +fille de cette beauté. Votre Majesté ne peut savoir à quel point cette +beauté est parfaite. + +--Que faire? + +--Un peu d'aide. + +--Le père est un brutal, et je veux la paix, assez de pères comme cela. + +--Il ne demande qu'à être aveuglé. Aveuglez-le. + +--Que lui faut-il? + +--Oh! peu de chose, des apparences. + +--Je lui en donne assez, je me tue à lui en donner. + +--Avec un tant soit peu de réalité, sire. + +--Voilà l'embarras. + +--Qu'il est douloureux, disait hier encore la pauvre demoiselle, que le roi +ne me juge pas digne de quelques sacrifices, car s'il voulait, j'aurais dès +demain assez de liberté pour obéir au penchant de mon coeur. + +--Eh! j'en ferai des sacrifices, mais lesquels? Il est si avide cet +Entragues. + +--Comme les gens pauvres, sire. + +--S'il ne faut que de l'argent, on en trouvera un peu. Je travaille +beaucoup pour mes peuples, et, en conscience, je crois avoir le droit de me +distraire honnêtement, çà et là... Je regagnerai bientôt la somme. + +--Est-ce que tout, en France, n'est pas à Votre Majesté? dit le plat valet. +Vous vous faites des scrupules de votre bien, sire. + +--Cette pauvre fille doit bien souffrir d'être marchandée, la Varenne? + +--Elle souffre le martyre. Aussi, me disait-elle, que le roi paraisse +seulement vouloir me traiter en demoiselle; qu'il fasse de moi assez de cas +pour me promettre.... + +--Quoi donc? bon Dieu! + +--Une sorte de stabilité dans sa tendresse. + +--C'est aisé. + +--A promettre, voilà qui est vrai, sire. + +--Eh bien! puisqu'elle demande une promesse.... + +La Varenne resta muet. + +--Je ne suppose pas qu'elle attende une promesse de mariage; puisque je +vais me marier avec la duchesse de Beaufort. + +La Varenne se mit à rire silencieusement, et le roi prit au vol ce +singulier sourire. + +--Pourquoi ris-tu? dit-il. + +--Parce que Votre Majesté, par des délicatesses inutiles, fait toujours le +contraire de ce qu'il faudrait pour réussir vite. + +--Je ne comprends pas. + +--Est-ce que mon roi me permet de dire ma pensée? + +--Dis. + +--Ces Entragues sont vains, et, s'il faut l'avouer, avides. + +--Je le crois. + +--Ils tourmentent donc leur pauvre fille parce qu'elle ne donne pas assez +de satisfaction à leur orgueil et à leur avarice. + +--L'avarice, on peut la rassasier sans se ruiner, j'espère. + +--L'orgueil aussi, sire. Un exemple: Mme la duchesse de Beaufort croit bien +que le roi l'épousera, n'est-il pas vrai? + +--Certes, et elle a raison! + +--Elle a raison. Bien. Cependant Votre Majesté est déjà mariée. Il faut +donc que Mme la duchesse ait foi en Votre Majesté pour attendre la rupture +du premier mariage. Pourquoi les Entragues, si Votre Majesté promettait +d'épouser leur fille, n'y croiraient-ils pas aussi bien que Mme la +duchesse! + +--D'abord je ne le leur promettrai pas. Prends-tu un roi de France pour un +maraud comme toi, la Varenne? Promesse est promesse, Fouquet! roi est roi! + +La Varenne plia le dos. + +--Il y a promesse et promesse, murmura-t-il. + +--Oh! s'ils se contentent à si bon compte, dit Henri avec enjouement... +l'affaire est possible. + +--Mais, sire, il ne s'agit pas d'eux, encore une fois. Eux, ce sont des +gens à tromper, ce sont des gens à battre... trompez-les, battez-les, +vous y gagnerez des indulgences, mais la pauvre demoiselle, aidez-la, sire, +ou abandonnez-la tout à fait; laissez-la mourir de sa douleur, elle +souffrira moins que de subir les persécutions de sa famille. + +--À Dieu ne plaise qu'une si parfaite créature meure par mon inhumanité. + +--Un semblant de secours, alors. Qu'elle ait vis-à-vis de ses persécuteurs +une apparence de raison d'agir. Une promesse faite à elle, c'est son salut, +c'est sa liberté, c'est le droit de voler dans les bras de son roi. Quand +il s'agira plus tard de débrouiller le compte avec les parents, elle aidera +Votre Majesté à leur rire au nez et à faire banqueroute. D'autant mieux que +la dette ne se pourra payer, puisque Votre Majesté sera mariée ailleurs. + +--Ce n'est pas absolument sot, dit Henri rêveur. + +--Et ce sera éminemment charitable, sire; sans compter les bénéfices. + +--Fouquet, si tu en parles, tu vas m'ôter le mérite de la charité, répliqua +le roi du ton goguenard qu'il prenait pour toutes ces affaires, qui, au +fond, lui tenaient tant à coeur. + +--Je puis donc aller verser un peu de baume sur les plaies de cette belle +amoureuse. Oh! sire, elle est capable d'en pâmer de joie. + +--Ne m'engage pas trop! + +--C'est elle, sire, qui va s'engager vite et vous verrez avec quelle +ardeur.... + +--Va-t'en, esprit tentateur, et va-t'en promptement, car je vois Rosny qui +entre dans le parterre. Qui donc l'accompagne? ma vue baisse. + +--M. Zamet, sire; et tout là-bas, sur l'esplanade, il y a M. de Crillon qui +parle à un garde. + +--Compagnie austère. Gare à tes oreilles, dit le roi en refeuilletant sa +correspondance avec plus d'action que jamais. + +La Varenne glissa comme une belette parmi les bosquets et les bordures de +troëne. Henri, sans affectation, se laissa approcher par Rosny, qui venait +à pas comptés dans l'allée même que parcourait le roi. + +Le ministre avait naturellement l'air soucieux et sévère. Il était de ceux +qui effarouchent les Grâces, comme disait Platon. Mais, ce jour-là, Rosny, +portait sur son visage une double teinte sombre qui frappa le roi dès le +premier coup d'oeil. + +Henri s'écria gaiement: + +--Vous venez en messager funèbre, notre ami. Quoi de nouveau? L'argent de +mes coffres s'est-il changé en feuilles d'arbres, comme dans le conte +arabe? + +--Non, sire, l'argent de Votre Majesté est de bon aloi et augmente, Dieu +merci, tous les jours. Je me suis permis de venir troubler le roi pour +obtenir une réponse définitive. + +--Sur quoi, Rosny? + +--Mais sur ce grand événement... dit le ministre avec un soupir. + +--Mon mariage! Vous y revenez toujours: vous ne vous y accoutumerez donc +jamais? + +--Jamais, sire, repartit gravement le huguenot. + +--Il le faudra, mon ami, sinon vous ne vous accoutumeriez pas à me voir +heureux. + +Rosny resta immobile. + +--Je rêvais une autre alliance pour Votre Majesté, dit-il enfin, une +alliance riche et grande. + +--Bah! la richesse d'un homme, c'est sa satisfaction. + +--D'un homme, oui, mais d'un roi. + +--Mon ami, je vous ai répété à satiété mes arguments en faveur de ce +mariage. J'ajouterai qu'aujourd'hui il est devenu nécessaire, tout le monde +en parle. + +--S'il n'y a que cette nécessité.... + +--Assez, Rosny, tu me désobliges. Tu ne peux parler contre ce mariage sans +offenser la duchesse de Beaufort. + +--Non, dit vivement Sully, ce n'est pas la mariée, c'est le mariage que +j'attaque. + +--Fais grâce à l'un et à l'autre. Ma résolution est prise. Je n'ignore pas +ce que vous en direz, ce que tout le monde en dira, mais peu importe. Je +sais aussi qu'il y a des princesses nubiles en Europe, et que la politique +me pouvait faire incliner vers celle-ci ou celle-là. Mais il est trop tard. +Je serai heureux sans princesse. + +--Au moins, sire, ne vous mariez pas, n'enchaînez pas votre liberté. + +-Allons donc, je me fais libre en me mariant. Il me faut des enfants, la +duchesse m'en donne de beaux et d'aimables comme elle. Si je ne me mariais +pas, je n'aurais que des bâtards inhabiles à me succéder; si je ne me +mariais pas, toutes les femmes se disputeraient ma personne. Oh! ne souriez +pas, Sully, on m'aime! et si vous ne croyez pas qu'on m'aime, croyez du +moins que l'on convoite une part de ma couronne. Ce sont autour de moi des +intrigues, des débats, des appétits qui affaiblissent mon autorité. Dix +hommes contre ma puissance, dix Mayenne ayant chacun leur armée ne +sauraient faire autant de mal à mon État que deux femmes se querellant à +qui m'aura, moi, barbe grise, qui vous fais sourire. Je sais la force des +femmes et les redoute. Je ne veux pas que leurs ambitions troublent le +repos de mon peuple. Une fois que je serai marié, plus d'ambition possible +autour de moi. Je me connais, il me faut des distractions, des caprices, au +sein de la plus parfaite félicité, je cherche fortune. Aujourd'hui même que +Gabrielle me rend heureux comme jamais je ne l'ai été, je la trompe pour +des coquines. C'est mon défaut. Reine, elle sera du moins à l'abri de mes +escapades. J'aurai le bouclier qu'il me faut pour repousser les flèches de +tous ces escadrons d'amazones qui visent à mon faible coeur. Souvent vous +m'avez entendu développer ma politique de prince, je vous analyse +aujourd'hui en homme ma situation; comprenez-la, respectez-la, donnez-moi +la joie de ne me plus troubler, car votre esprit est sérieux, vos opinions +sont de poids pour moi, et toute opposition de votre part me gêne. + +--Sire, répliqua Sully évidemment désappointé par cette franchise de son +maître, si l'homme seul parlait, je me permettrais, je crois, de répondre, +et j'aurais aussi de bonnes théories à invoquer. Mais je crois comprendre +que c'est principalement le roi qui m'a parlé; je m'abstiendrai donc, +malgré tout mon désir, de veiller aux intérêts de cet État. + +Le roi fronça le sourcil. + +--Hélas! poursuivit Rosny, que le chemin de la vérité est rude! qu'il a +d'épines! qu'il cause d'embarras au loyal serviteur qui voudrait y mener +son maître! Mes opinions, disiez-vous, sire, ont quelque poids pour vous. +Cependant vous ne les consultez pas. + +--Je sais trop ce qu'elles me diraient, Rosny. + +--Peut-être condamnez-vous ainsi les vôtres, répliqua courageusement le +ministre. + +--D'accord, mais je suis résolu; j'aime la duchesse et ne trouverai jamais, +fût-ce sur le premier trône de l'Europe, une femme qui mérite mieux mon +amour par sa douceur, son incomparable beauté, son désintéressement et les +bons offices que j'en ai eus. Écouter ce qu'on me dirait contre elle serait +un manque de foi car elle est inattaquable. Cependant, le monde trouverait +encore moyen de l'accuser si je voulais laisser dire. + +--Assurément, sire. + +--Eh! que ne dirait-on pas aussi d'une princesse! Mais, encore un coup, +brisons là-dessus: croyez, Rosny, que votre zèle se produira plus +gracieusement à moi par le silence que par la discussion. + +--Il y a certains faits qui se montreront moins souples aux volontés de +Votre Majesté. + +--Lesquels, dit Henri en dressant l'oreille. + +--Votre Majesté n'oublie pas sans doute qu'il y a de par le monde une reine +Marguerite. + +--Ma femme, pardieu non, je ne l'oublie pas; j'ai trop de raisons pour m'en +souvenir. + +--Son consentement au divorce est indispensable, sire. + +--Eh bien? + +--La reine Marguerite refuse de donner ce consentement pour un mariage +qui.... + +--Qui? + +--Qui ne ferait point faire au roi un progrès dans sa fortune ou dans la +prospérité du royaume. + +--Qu'est-ce à dire? demanda Henri troublé, et depuis quand madame +Marguerite se mêle-t-elle des affaires d'État? Qu'elle sache, entendez-vous +bien, que je ne le souffrirai pas. Mais toute cette intrigue est dirigée +contre la duchesse, ce sont des obstacles qu'on lui suscite, misérables +obstacles. + +--Que Votre Majesté aurait tort de mépriser, dit froidement Sully, car ils +sont tout-puissants: la force d'inertie gouverne le monde! Si la reine +Marguerite s'obstinait à refuser, Votre Majesté ne pourrait se remarier: le +saint-père ne passerait pas outre. + +--Voilà une méchante femme! murmura le roi. Que lui a donc fait Gabrielle, +à cette.... + +Sully interrompant: + + +--La reine prétend qu'elle ne veut céder sa place qu'à une femme de son +rang pour le moins. + +--Par la mordieu! s'écria le roi, c'est ma faute si j'entends de pareilles +sottises! Son rang! vingt fois j'eusse dû l'en faire descendre, les +occasions ne m'ont pas manqué pour cela! Bah! soyez bon, le loup vous +mange. J'ai fait de la délicatesse avec cette fille de France! je ne l'ai +pas fait condamner au cloître pour ses vilenies, ses déportements; je n'ai +pas éteint dans une oubliette humide ce vieux sang toujours en fermentation +des Valois, et voilà comme on m'en récompense! Ventre-saint-gris! je le +ferai! + +--Il y aura danger peut-être. + +--Vous me faites pitié, répliqua le roi. Je briserai vos dangers comme il +faut, à coups de procès sinon à coups de botte. Et puisqu'on demande du +scandale j'en ferai! La belle Marguerite en veut à la jeune et fraîche +Gabrielle, elle lui envie son printemps en fleurs, sa suave haleine, sa +riante fécondité. Eh! cap de diou! je ferai pourrir avant le temps cette +mauvaise femme dans les quatre murs d'une abbaye de pénitence. + +--D'accord, sire, grommela le huguenot, mais vous ne serez pas libre pour +cela. + +--Mort de ma vie! je serai veuf! répliqua le roi. Allez-vous-en, vous et +vos filles de France à tous les diables!... Et puisque vous marchez avec +mes ennemis, attendez-vous à ce que je me défende vigoureusement contre +vous. Allez, monsieur, allez! Oh! là, Crillon arrive un peu, toi! viens me +remettre le coeur que tous ces gens m'arrachent! + +Sully, mécontent, humilié, baissa la tête, et après une cérémonieuse +salutation, reprit à pas lents le chemin du château. En abordant Zamet, qui +l'attendait plein d'anxiété, et lui demandait des nouvelles d'une démarche +dont assurément il avait reçu la confidence. + +--Plus d'espoir pour votre princesse toscane, répliqua-t-il; la duchesse de +Beaufort sera reine. Oh! faites la grimace tant que vous voudrez: si vous +n'avez que des grimaces pour empêcher ce malheur, baissez la tête, la tuile +tombe! + +En disant ces mots, il faussa compagnie, plus bourru qu'un sanglier. + +Quelque chose d'infernalement sinistre brilla sur le sombre visage de +Zamet, qui, s'éloignant d'un autre côté, murmura: + + +--Nous verrons! + +Cependant Henri s'était accroché au bras de Crillon comme un naufragé après +la planche de salut. Il respirait à longs traits. + +--Ah! dit-il, mon brave, combien je suis tourmenté! + +--Qui ne l'est pas, sire? + +--Est-ce que tu l'es toi? + +--Parbleu! + +--Sais-tu que tous ces mauvais Français refont une ligue contre moi? + +--Bah!... Et pourquoi? demanda l'honnête chevalier. + +--Parce que je veux épouser ma maîtresse. + +--Il est de fait que c'est une sottise, répliqua Crillon. + +--Hein? fit le roi. + +--Mais comme la chose vous regarde, et que vous n'êtes plus en jaquette, +poursuivit Crillon, comme vous vous en trouvez satisfait, épousez, +harnibieu! épousez! + +--A la bonne heure! s'écria Henri en embrassant le chevalier, voilà parler! + +--Eh, mon Dieu, l'une ou l'autre, ajouta Crillon, ce sera toujours une +mauvaise affaire. La peste soit de toutes les femmes. + +--Pourquoi dis-tu cela de cet air fâché? + +--Parce que... parce que je suis enragé, sire. Voyez-vous ce garde, +là-bas? + +--Là-bas, attends donc, dit Henri en se faisant de sa main un garde-vue. + +--Un bon soldat, un coquin qui n'a pas son pareil, un sacripant qui vaut +son pesant d'or. + +--Eh bien? + +--Eh bien, il vient de me donner sa démission. + +--Que veux-tu? + +--Je ne le veux pas! C'est votre meilleur garde! + +--Comment l'appelles-tu? + +--Pontis. + +--Ah! oui, un vaillant. Et pourquoi quitterait-il service? + +--Parce qu'il s'est brouillé avec son ami, pour une femme. Il est tout +séché, tout jauni; il grelotte la fièvre. Pour une femme! Harnibieu! les +damnés oiseaux! Mais je ne veux pas qu'il parte. Faites-moi plaisir de le +mander, sire. + +--Volontiers. + +--Et ordonnez-lui de demeurer aux gardes. + +--Si tu y tiens.... + +--Absolument. + +--Va donc me le chercher, j'en fais mon affaire en deux mois. + +En effet, Crillon fit un signe et le garde récalcitrant fut amené au roi. + +Pontis n'avait plus rien du Pontis d'autrefois. Un demi-siècle de chagrin +avait éteint ses yeux, fané ses couleurs, fondu ses chairs. Il flottait +dans sa casaque comme un squelette. + +Il s'arrêta à trois pas du roi, qui le considéra quelque temps avec +bienveillance. + +--J'entends qu'on demeure à mon service, cadet, dit Henri. Mon service sera +bon pour toi, je m'y engage. Je te trouverai des occasions. + +Pontis voulut répondre. + +--J'ordonne, dit le roi en lui frappant sur l'épaule et en même temps il +lui mit une poignée de pistoles dans la main. + + +A cette époque, un gentilhomme s'honorait de recevoir l'argent du roi. + +Pontis se tut, et n'eût pas songé à refermer ses doigts sur les pièces, si +Henri ne les lui eût fermés lui-même. + +--Il est malade, ce garçon, dit-il en le regardant encore d'un air +d'intérêt. Soigne-toi, cadet! + +Et il partit. Crillon s'approcha de Pontis. + +--Et si tu désertes, mauvaise tête, je te fais hacher en morceaux! ajouta +le chevalier. + +--Cela m'est bien égal, dit Pontis les yeux tout rouges. + +--Allons, ne vas-tu pas pleurer, grand veau! C'est bon. Je me rends à +Paris. Je causerai de tout cela avec Espérance... Harnibieu! c'est +qu'il pleure tout de bon, dit Crillon attendri. Quel âne! + +En achevant cette consolation, il laissa tomber à son tour sa main sur +l'épaule du garde; mais le pauvre squelette n'était plus de force à +supporter une pareille presse; il plia et s'assit hébété sur le gazon. + + + + +XXI + +L'AVEU + + +Crillon tint sa promesse. Le soir même il descendait à Paris dans la cour +du palais d'Espérance. + +Le chevalier ne perdit point son temps à observer ce qui se passait autour +de lui, ni les serviteurs occupés à transporter meubles et bagages, ni ce +mouvement inséparable d'un déplacement prochain, ni l'aspect à la fois +triste et agité de la maison, car la maison vit et porte sur sa physionomie +un reflet fidèle des impressions du maître. + +Crillon, laissant son cheval et ses gens dans la cour, alla droit au jardin +où devait se trouver Espérance. + +La soirée fraîche et nébuleuse promettait une nuit de tempête. Des +tourbillons rapides roulaient dans les allées des bataillons tournoyants de +feuilles mortes, qui couraient comme des soldats au cri de la trompette. + +Ce beau jardin ayant épuisé toutes ses fleurs ne vivait plus que par la +verdure éternelle des arbres résineux. L'eau n'y coulait plus avec le gai +murmure de l'été. Les oiseaux noirs et muets campaient en se hérissant dans +les cimes dépouillées. + +Il n'était pas jusqu'au sable, dont les craquements retentissaient plus +secs et presque sinistres sous le pied du promeneur. + +Espérance foulait rêveur et incliné les feuilles jaunies par l'hiver, quand +le chevalier l'aperçut et l'appela. + +Le jeune homme se retourna empressé au son de cette voix amie. + +--Ah! chevalier, s'écria-t-il, soyez le bienvenu, je me disposais à vous +aller voir. + +Crillon resta immobile de surprise à l'aspect des ravages qu'une absence si +courte avait faits sur la fraîche jeunesse de son favori. Espérance, pâli, +les cheveux divisés par le vent, les joues creuses, les paupières battues, +souriait avec cette grâce douloureuse de l'ombre rappelée un moment sur la +terre. + +--Lui aussi, s'écria le chevalier. C'est donc une épidémie! Pourquoi vous +trouve-t-on fané, abattu comme ce pauvre Pontis? + +Une fugitive rougeur monta au front d'Espérance; mais il ne répondit rien. + +--Est-ce le chagrin de votre brouille? demanda le chevalier. Peut-être? Eh +bien alors, réconciliez-vous vite. + +--Impossible, monsieur. + +--Comment! pour une femme, vous resteriez brouillés, ennemis? C'est cela +qui est impossible, harnibieu! + +La rougeur d'Espérance était devenue une flamme dont ses yeux reflétèrent +la vive lueur. + +--Qui vous a dit, monsieur le chevalier, que la cause de ma rupture avec +Pontis fût une femme? + +--Lui, pardieu! + +--Et... l'a-t-il nommée, ajouta le jeune homme avec une anxiété qui fut +remarquée de Crillon. + +--Non. Pontis est galant homme. Il ne m'a donné aucun détail. Ce n'est pas +que je n'éprouve une vive curiosité de savoir quelle femme en ce monde +mérite que deux amis se séparent à cause d'elle. Pontis se meurt de chagrin +là-bas comme vous ici. Il est temps de mettre un terme à vos douleurs. Vous +maigrissez l'un et l'autre à faire pitié. Allons, vous qui n'êtes pas un +bourru, un entêté, vous qui ne pouvez pas avoir tort, et qui êtes le +supérieur, faites la première démarche. + +Espérance se tut avec l'opiniâtreté d'une décision prise. Crillon ne put +retenir un léger mouvement d'impatience: + +--Je me suis engagé, poursuivit-il, à vous réconcilier tous deux: j'en ai +parlé devant le roi. + +Espérance tressaillit. + +--À quoi bon? murmura-t-il vivement; le roi n'a-t-il pas assez de soucis +pour lui-même sans prendre les nôtres? Pourquoi parler au roi d'une +brouille d'Espérance avec Pontis? Qu'importe au roi! Quelle idée lui +aurez-vous donnée? Que dira la cour? + +Le ton, la véhémence du jeune homme étonnèrent Crillon, tête féconde où les +germes en soupçon trouvaient un aliment facile, une croissance rapide. + +--Comme vous dites cela! répliqua-t-il avec lenteur en épiant d'un oeil +pénétrant le visage d'Espérance, sur lequel le blanc et le vermillon se +succédaient sans relâche, comme les flots de la marée pendant l'orage. Si +j'eusse pu deviner que vous vous cachiez si soigneusement du roi, ma langue +n'est pas à ce point vagabonde que je n'eusse pu la retenir. + +--Je ne me cache pas, monsieur, mais.... + +--J'ai été indiscret, interrompit Crillon, Je le vois; et qui sait si je ne +vais pas être importun. + +--Oh! ne le croyez jamais. + +--Les affaires de la jeunesse ne me regardent plus, et l'intérêt que j'y +prends est une maladresse, n'est-ce pas? Les secrets des jeunes gens +doivent être pour moi aujourd'hui comme ces armes qu'un vieillard ne sait +plus manier sans se blesser ou blesser les autres. En cette circonstance, +du moins, j'aurai fait preuve de bonnes intentions, et c'est là-dessus +qu'il faut m'absoudre. + +En parlant ainsi, le chevalier se détourna, pour ne pas laisser voir à quel +point le reproche d'Espérance l'avait blessé. + +--Vous m'affligez, monsieur, dit tout à coup le jeune homme ému, en me +supposant à votre égard une défiance qui n'existe pas. + +--Voilà un siècle que vous ne m'avez vu, que vous n'avez chassé, paru à la +cour. On en parle, on s'étonne. + +--Je fuyais le genre humain. + +--Pour une querelle avec Pontis! C'est donc bien grave? + +--Très-grave. + +--Pourquoi me l'avoir caché? + +--J'allais vous voir de ce pas et vous le dire, répondit Espérance avec une +voix troublée, dont l'expression fit mal au chevalier. + +Les yeux de Crillon se portèrent avec plus d'attention de ce visage altéré +à tous les objets environnants. Ce fut alors pour la première fois qu'il +aperçut les domestiques travaillant à emballer, à démeubler avec une +précipitation de mauvais augure. + +--Vous alliez me voir, Espérance, où donc? + +--Chez vous, sans doute. + +--On dirait plutôt que vous partez pour la terre sainte, pour l'Amérique, +pour la Lune avec tous ces bagages, s'écria le chevalier en essayant de +rire, dans l'espoir de faire rire le jeune homme. + +Mais celui-ci, sans se dérider; + +--Je pars, en effet, dit-il, et le principal but de ma visite devait être +de vous annoncer mon voyage. + +Crillon fit un mouvement d'inquiétude; trop de symptômes depuis son arrivée +lui décelaient une situation grave. Les soupçons commencèrent à se dessiner +en traits plus prononcés. + +--C'est une plaisanterie, n'est-ce pas? demanda-t-il en prenant les mains +d'Espérance. + +--Non, cher monsieur, non, mon ami, c'est une réalité, je pars. + +--A Venise, encore? + +--Non, dit Espérance avec une mélancolie profonde. J'ai tout épuisé à +Venise, je n'y trouverais plus de chagrins nouveaux; je n'irai pas là. + +--Eh, mon Dieu, où donc? vous me mettez sur les épines. + +--Je ne sais pas où je vais, mon cher protecteur, mais ce sera loin et cela +durera longtemps. + +--Un moment, un moment, répliqua Crillon après un pénible silence pendant +lequel il avait exercé toutes les facultés de son esprit et de son coeur, +pour deviner le motif d'une telle résolution. Si vous eussiez été à la +veille d'un combat douteux, périlleux, je suppose que vous fussiez venu à +moi me demander conseil, sinon assistance. + +--Monsieur!... + +--Car vous n'oubliez pas, vous ne pouvez oublier, ajouta le chevalier d'une +voix légèrement tremblante, que dès votre arrivée à Paris je vous ai +proposé mon amitié, mon soutien; que j'ai été au-devant de vous, moi qui ne +me prodigue guère. + +--Ce souvenir est la seule consolation qui me reste, dit Espérance, troublé +par le changement soudain qui s'était opéré dans l'accent et dans le regard +du chevalier. + +--La seule consolation qui vous reste! mais où en êtes-vous donc? que vous +arrive-t-il donc pour que vous ayez besoin d'être consolé? Oh! toute cette +discrétion cache quelque malheur; déchirons vivement le voile: il y a une +plaie dessous, je veux la voir! j'en ai le droit. + +--Monsieur... je ne sais trop moi-même. + +--Détour, subterfuge. Vous êtes l'esprit le plus net et la volonté la plus +ferme que je connaisse, malgré votre masque d'Apollon. Quand un homme +trempé comme vous pince ses lèvres, c'est pour ne pas faire la grimace. +Quand il fait la grimace, c'est qu'il souffre! Plus un mot qui ne soit une +réponse péremptoire. Je questionne; répondez: Pourquoi êtes-vous changé, +pourquoi êtes-vous caché, pourquoi êtes-vous brouillé avec Pontis? Enfin, +pourquoi partez-vous? Oh! ne vous tourmentez pas ainsi les mains avec vos +ongles, n'essayez pas de détourner vos yeux, de crisper votre bouche! Je +suis là, je vous tiens, je vous veille. J'attends! + +En disant ces mots avec toute l'autorité de son âge, de son rang, de sa +renommée, Crillon arrêta Espérance au coin de l'allée près d'un banc, loin +de tous les yeux, il l'assit non sans une certaine violence et se plaça à +ses côtés. + +--Pourquoi partez-vous? répéta-t-il. + +Espérance fit un effort et dit: + +--Parce que je m'ennuie à Paris, monsieur. + +--C'est impossible. Vous êtes riche comme pas un de nous; en bonne santé, +aimé, recherché de tout le monde, vous ne pouvez vous ennuyer. + +--S'il en était autrement, partirais-je? + +--Je vois que j'ai mal posé la question; vous êtes très-habile et essayez +encore à m'échapper. Cela me prouve combien vous avez peu d'amitié, +d'estime pour moi. + +--Monsieur! je viens de vous dire que je n'ai plus que vous au monde. + +--Eh! mordieu! si vous m'aimez, faites que je le voie! Vous êtes bien +jeune, moi, bien vieux, c'est à moi de donner l'exemple du courage. +Cependant si je me sentais blessé je vous crierais: au secours! + +--Ah! monsieur, l'on n'a pas toujours ce bonheur de pouvoir crier quand on +souffre. + +--Ces mots s'échappèrent avec un soupir douloureux. + +--A d'autres, c'est possible, mais à moi, s'écria le chevalier, on peut +tout dire; je suis Crillon, moi! + +--C'est vrai. Eh bien, pourquoi le cacherais-je? vous le voyez trop bien, +je suis malheureux. + +--Toi, mon enfant, dit le brave guerrier avec un accent plein de tendresse. +Espérance est malheureux, mais depuis quand? reprit-il avec un redoublement +de défiance. + +--Oh! la date ne fait rien, chevalier. + +--Il n'y a pas longtemps encore tu rayonnais. + +--Ce temps est passé; mais n'en parlons plus. Les chagrins sont une part de +la vie. La vie nous est imposée: bonne ou mauvaise, il la faut prendre. +Quand j'étais heureux, je n'ai point poussé des cris de joie, pourquoi +aurais-je aujourd'hui une douleur bruyante? Non. Seulement, les accès +peuvent me trouver faible, et je ne veux me donner en spectacle à personne. +Voilà le motif de mon départ. + +Crillon secoua tristement la tête. + +--Espérance, murmura-t-il, le motif n'est pas celui-là. + +--Que voulez-vous dire? + +--Non, vous dis-je. Enfermé comme vous savez l'être, au besoin, indépendant +comme vous l'êtes, vous ne seriez vu de personne à Paris. D'ailleurs, un +voyage dans quelque terre suffirait. Mais n'oubliez pas ce que vous m'avez +dit en commençant la confidence: Je vais loin et pour longtemps. + +--Pour user la douleur, chevalier. + +--Une douleur d'amour, peut-être, dit Crillon avec intérêt. + +Espérance rougit, mais il sut se contenir et répondit: + +--Je l'avoue, quand vous devriez me railler de cette faiblesse. + +--Ce n'est pas moi qui y essayerai. Je sais compatir à toutes les peines. +J'ai été jeune; j'ai aimé, ajouta-t-il avec un affectueux sourire; +cependant il y a du remède aux peines d'amour. + +--L'absence, n'est-ce pas? + +--Non. L'absence, au contraire, est une des tortures les plus cruelles, la +plus cruelle après la mort. Mais on en guérit en se rapprochant de la femme +aimée; vous, au contraire, vous me paraissez fuir cette femme, puisque vous +partez. + + +--Il est vrai. + +--Je ne peux supposer un moment qu'elle ne vous aime pas, c'est une +hypothèse absurde. Serait-ce donc qu'elle est morte? + +--Ne m'interrogez pas, je vous prie, dit Espérance, déjà vous savez plus +que mon pauvre coeur n'en voulait dire... N'insistez pas. + +Crillon, sans l'écouter, continua de rêver. + +--Je ne connais aucune femme d'une certaine beauté ou d'un certain rang qui +soit morte récemment à Paris, murmura-t-il en se parlant à lui-même. Ah! +nous oublions un genre de supplice... le mariage de celle qu'on aime. +Mais je ne connais pas non plus de femme qui se marie, si ce n'est +toutefois la belle Gabrielle. + +Espérance devint livide et se détourna vivement lorsque Crillon, sans +intention maligne, leva sur lui ses yeux, qu'il avait tenus vagues et +baissés pendant sa rêverie. + +--Ah! mon Dieu! pensa le chevalier, frappé d'une idée subite à la vue de ce +trouble affreux soulevé par ses derniers mots. + +--Seigneur, dit Espérance en se levant avec précipitation, la soirée +s'avance, il fait froid. Vous plaît-il que je commande aux valets de +rentrer les chevaux? + +--Je le veux bien, répliqua distraitement Crillon, dont la main frissonnait +en caressant sa moustache. + +Espérance l'entraîna vers les bâtiments; il le précédait, il le fuyait. +Chacun de ses mouvements était heurté, fébrile; sa voix déchirait ses +lèvres. + +Crillon le laissa donner quelques ordres incohérents et entra dans la +maison, où il le guetta pour le prendre au passage. En effet, quand le +jeune homme reparut, après avoir rafraîchi son front et rétabli la sérénité +sur son visage, il sentit le bras du chevalier se glisser sous son bras. +Crillon se dirigeait vers la grande salle vénitienne, où il emmena et +enferma avec lui le malheureux Espérance, que toutes ces préparations +n'inquiétèrent pas assez. + +Mais on ne se tirait pas à si bon marché des mains du brave Crillon. Ce +dernier avait eu le temps de réfléchir, de confirmer tous ses soupçons, et +il avait pris un parti. + +--Espérance, dit-il brusquement, je sais votre secret, je connais le motif +de votre départ. La femme que vous aimez ne se marie-t-elle pas? + +--En vérité, répliqua le jeune homme d'une voix éteinte, vous doublez +l'horreur de mon supplice. Je pars pour fuir une pensée mortelle et vous +vous obstinez à me l'infliger sans miséricorde. Eh bien oui, j'aime une +femme qui se marie, une femme qui épouse un roi. Devinez-vous! Êtes-vous +satisfait? Aurai-je au moins le bonheur de vous faire avouer que je suis le +plus malheureux des hommes. + +--Pauvre Espérance, reprit Crillon abattu. Vous aviez raison. Le mal est +sans remède. Oh! malheureux, malheureux Espérance, à Dieu ne plaise que +j'ajoute quelque chose à votre infortune. + +--Au moins vous me plaindrez, mon ami, n'est-ce pas? + +--S'il s'agissait d'une femme ordinaire, poursuivit le vieux guerrier, je +ne voudrais pas éteindre en vous l'espoir. Je vous encouragerais à +surmonter tous les obstacles. Vous me verriez ardent comme un jeune homme, +plus ardent que vous à disputer cette femme, fût-ce à son mari. Car je vous +aime, Espérance, et aucune folie ne me coûterait pour vous consoler. Mais +ici, que faire? Cette femme, je ne puis que vous supplier de n'y plus +penser. + +--Oui, murmura vivement Espérance, c'est une image sans corps, un rêve +chimérique, et vous êtes trop sage pour m'encourager dans le délire. N'en +parlons plus, je vous le demande humblement. + +--Cette femme, mon pauvre enfant, est aimée du roi, de mon roi, qui pour +elle sacrifierait tout, même sa vie. Je ne puis vous aider contre le roi. +Je ne puis songer qu'avec horreur au chagrin que lui causerait pareille +tentative. Non... tout à l'heure encore il parlait d'elle, il la défendait, +il m'ouvrait son coeur, et je lui ai conseillé de tout braver pour épouser +la duchesse. Je sais que je vous déchire l'âme, mon cher enfant, mais il le +faut. La route est tracée: c'est un sacrifice douloureux à faire. + +--Je l'avais fait déjà, vous voyez, interrompit Espérance, puisque je vous +annonçais mon départ. + +Crillon se recueillit. Il joignit ses mains. La froide résignation du jeune +homme, son sourire fixe, la contraction de ses lèvres annonçaient un +désespoir violent, combattu par un courage capable de tuer l'homme en +étouffant la douleur. + +--Rien à faire, dit-il encore. Quand même il ne s'agirait pas du bonheur du +roi, quand même il me serait possible de vous aider, le voudrait-elle? +repousserait-elle les conseils d'une ambition qui la porte au trône?... +Et, contre l'ambition, que peut l'amour chez une femme? + +--Oh! que parlez-vous d'amour? s'écria Espérance ramené à son caractère par +l'accusation si injuste que formulait sans s'en douter le brave Crillon, de +l'amour entre la duchesse et moi! Ah! monsieur, la noble femme sait-elle +seulement ma folie? soupçonne-t-elle mon audace? + +--Quoi... vous n'avez point parlé? + +--Jamais, dit le généreux jeune homme, jamais je n'ai parlé ni même pensé +devant elle. Cette passion n'a jamais eu d'écho. Gabrielle aime trop le +roi, et il mérite trop bien d'être aimé. Elle s'est donnée à lui si +loyalement, il l'appelle aujourd'hui si loyalement sa femme! Que ferais-je +entre eux, moi, un inconnu, un inutile, un oisif? J'irais empoisonner leur +bonheur en y versant mes coupables pensées!... Vous dites qu'elle a de +l'ambition. Quoi de plus respectable, seigneur? ne s'agit-il pas de son +honneur à recouvrer, de son fils à doter? Mon Dieu! mais cette passion que +vous avez devinée parce que mon coeur pour vous est transparent, cette +folie deviendrait un crime abominable si la duchesse en pouvait soupçonner +l'existence. Je pars, vous ai-je dit; mais si je pouvais croire que +quelqu'un a pénétré mon secret, je ne partirais pas, je me tuerais. + +Crillon se leva, s'approcha d'Espérance, et l'enveloppa de ses bras. + +--Oui, partez, dit-il, mais ne faites pas le voyage en homme qui se désole, +en homme qui se presse. Tout n'est point perdu pour vos vingt ans, pour +votre brave coeur. Qui sait les trésors que vous garde l'avenir. Enfant! ne +niez pas, ne vous révoltez pas. + +--Oh! faites-moi du moins la grâce, s'écria Espérance éperdu, de croire que +je ne me consolerai jamais. Non, mon ami, jamais. On ne retrouve pas une +pareille femme. Vous voulez bien, n'est-ce pas, que ce misérable coeur +laisse saigner devant vous sa blessure? Joie ineffable! je puis donc parler +à quelqu'un! Me voilà frappé dans ma vie, seigneur, je n'ai plus de force, +plus de courage. Mon devoir accompli, je sens que l'âme m'échappe... Il +y a si longtemps que je vivais par cette fibre qui vient de se rompre. +J'aimais déjà Gabrielle quand je suis parti, vous savez... Eh bien, je +vais partir encore; mais je n'ai plus même de larmes. Ne me consolez pas, +c'est inutile. Comment aurais-je du chagrin? comment souffrirais-je +désormais? Je suis mort! + +Crillon cacha dans ses mains son visage morne. + +--Enfant, dit-il, vous m'écouterez, parce que chez moi c'est un coeur qui +parle. Je comprends que vous n'aimiez plus Paris. Quittez-le. + +--Et j'aurai encore la douleur de vous perdre, s'écria Espérance. + +--Pourquoi? dit le chevalier d'un ton calme. Vous n'aurez jamais été plus +près de moi qu'à compter de ce départ, car je partirai avec vous. + +--Vous, monsieur? + +--Certes. Je vieillis; le roi a fait la paix, il n'a plus besoin de moi +dans le bonheur. Vous m'aurez pour compagnon: voulez-vous? + +--Mais, seigneur, dit le jeune homme en regardant Crillon avec une +admiration mêlée de stupeur, d'où vient que vous me feriez un pareil +sacrifice, vous que les plus illustres destinées attendent, prix des plus +glorieux services; vous qui n'avez parcouru que la moitié de votre carrière +d'honneurs? comment me préférez-vous à la gloire? + +--Croyez-vous que j'aie un coeur de pierre, répondit Crillon? Je vous dis: +souffrez avec courage, mais à la condition que je vous aiderai à souffrir. + +--Enfin, qu'ai-je fait pour que vous m'honoriez d'une si précieuse amitié? +Car vous me proposez de quitter pour moi le plus grand roi du monde, et, +j'en suis sûr, vous ne me quitteriez pas pour un roi. + +--C'est vrai, dit le héros embarrassé par la naïve question du jeune homme. +Ne me demandez-vous pas la cause de mon attachement pour vous? elle est +toute simple. Comment ne vous aimerait-on pas? Connaissez-vous mieux, +Espérance. Vous êtes bon, vous êtes noble et vous êtes beau. Les yeux se +réjouissent de vous voir, les âmes s'épanouissent au contact de votre âme. +Que de rois ne vous valent pas! Ah! je ne vous ai pas aimé comme cela du +premier coup. Non. Malgré la recommandation de votre mère... car c'est +votre mère qui vous a adressé à moi... Rien que pour cette raison, +Espérance, vous devriez m'aimer. Tenez, il faut m'aimer beaucoup, mon +enfant, et vous persuader ce que vous disiez tout à l'heure par +délicatesse, c'est-à-dire que vous n'avez plus que moi au monde. Et si je +croyais ne pas suffire à vous consoler avec le temps... si je doutais de +votre amitié... si je vous voyais ingrat... Non. Embrassez-moi. Mon +coeur se fond quand je vous tiens dans mes bras. + +Espérance obéit. Il appuya sa tête endolorie sur cette vaillante poitrine +et endormit sa douleur aux battements d'un coeur qui n'avait jamais failli. + + + + +XXII + +LA PROPHÉTIE DE CASSANDRE + + +Le temps avait marché. Toutes les forces coalisées contre Gabrielle +grandissaient en silence. Espérance attendait que Crillon fût prêt à +partir. Le chevalier avait fait promettre à son ami la patience et la +résignation jusqu'à une occasion favorable. + +Espérance mettait son point d'honneur à ne rien trahir de ses souffrances. +On ne parlait autour de lui que d'un voyage fort beau, fort long, qu'il +allait entreprendre avec Jean Mocquet pour l'honneur de la science et pour +la gloire d'ajouter quelques colonies au royaume. + +En attendant, le jeune homme concentrait sa douleur: il s'en nourrissait. +Renfermé chez lui ou feignant de s'absenter pour des chasses dans les +forêts éloignées, il disparaissait peu à peu du monde et de la cour. On ne +le vit qu'une ou deux fois figurer dans les joyeuses fêtes du carnaval. + +Il avait évité soigneusement Pontis. Décidé à rompre avec le pauvre garde, +puisque son absence devait être éternelle; il se promettait cependant de +l'aller trouver la veille du départ, de l'embrasser, de lui pardonner; car +cette amitié tendre n'était pas éteinte dans le coeur d'Espérance. Il +savait, par des rapports fidèles, la douleur de Pontis depuis leur +séparation. Rien n'avait pu consoler le garde. Son caractère avait changé +comme son corps. Sombre, irascible, taciturne, Pontis restait couché +pendant tout le temps qu'il n'accordait pas au service, et ces deux jeunes +gens, naguère si brillants, si bruyants, s'étaient éteints comme des +chrysalides. + +À l'intérieur, Espérance menait la même vie. Le carême touchait à sa fin, +et comme le roi, à cette époque, habitait ordinairement Fontainebleau avec +la cour, c'est de là que tous les matins arrivait au jeune homme le présent +quotidien de Gabrielle. Le genre en était changé, ce n'était plus qu'une +fleur morne et desséchée, touchant emblème d'une vie arrêtée dans son +épanouissement. Ces témoignages de constance n'étonnaient point Espérance; +il connaissait l'âme de cette généreuse femme. Mais, plus elle s'attachait +à perpétuer en lui la mémoire de l'amour, plus il se croyait obligé de +répondre par une magnanimité pareille. + +--Le devoir de Gabrielle, se disait-il, est de me tendre incessamment la +main. Le mien est de fuir Gabrielle. Chacun de nous travaille ainsi au +bonheur de l'autre. + +Et il persévérait dans son isolement, et il accélérait les apprêts de son +départ. Le consentement de Gabrielle à cette séparation lui semblait acquis +par un silence que rien n'avait rompu depuis leur dernière entrevue à la +Chaussée. + +Au commencement de la semaine sainte tout était achevé. Le printemps +venait. Les dispenses de Rouen pour le divorce, et par conséquent pour le +nouveau mariage du roi étaient en chemin, dans la valise du courrier royal. +Espérance avait commandé ses chevaux pour le lendemain, et, d'accord avec +Crillon, qui, plus tard, l'eût été rejoindre, il devait seul se mettre en +route. Une dernière fois, le pauvre exilé voulut se promener dans sa maison +et lui faire des adieux éternels. + +Il avait été si heureux dans cette douce retraite; elle était parsemée des +reliques de son amour. Partout un souvenir de Gabrielle s'offrait à ses +yeux, se heurtait à son pied, caressait sa main. L'infatigable amie avait, +jour par jour, fini par emplir de sa pensée la maison tout entière, depuis +le vestibule où s'épanouissaient les orangers donnés par elle, depuis les +dressoirs garnis des mille caprices de sa fantaisie, jusqu'aux murailles +tapissées, jusqu'aux volières peuplées d'un monde babillard, jusqu'aux +herbiers gonflés de plantes, jusqu'aux panoplies hérissées d'armes, +jusqu'aux médailliers riches de merveilles, jusqu'aux casiers gorgés de +volumes dont chacun, fût-ce un livre de science abstraite ou un traité de +théologie, représentait pour Espérance une pensée d'amour. + +La biche suivait partout son maître, frottant son front velu à la main +pendante qu'elle léchait de temps en temps. Et chaque pas d'Espérance, +parmi tous ces monuments du passé, faisait un bruit qui amollissait son +coeur. + +--Hélas! se disait-il, ce départ est bien véritablement l'image de la mort. +Le mourant n'emporte rien de ces richesses tant aimées. Une bague, un +portrait chéri, quelque bijou, voilà tout le bagage qui peut tenir avec moi +dans le sépulcre. Le reste est abandonné aux étrangers. Tout ce que vivant +il aima, ce qu'il soigna de ses mains, ce qu'il adora, éphémères idoles, il +le laisse après lui à des gens qui manieront grossièrement ces reliques et +les profaneraient d'un équivoque sourire s'ils pouvaient deviner le prix +que l'ancien maître y attacha. + +Moi qui possède une telle quantité de ces richesses précieuses pour moi +seul, qu'en vais-je faire? Les garderai-je avec moi sur des chariots, sur +des vaisseaux, emballant tour à tour et déballant, ridicule voyageur, ces +ustensiles de ma vie d'amour? Cependant j'ai appris à vivre au milieu de +ces riens fragiles, j'en ai fait mon horizon, et ma vue souffrirait de s'en +passer! Les laisserai-je en partant, comme le mort dont je parlais tout à +l'heure? Mais alors il se trouvera des gens qui toucheront sans respect ce +qu'a touché Gabrielle. Non; j'imiterai le sage qui porte tout sur lui. Je +choisirai le plus petit joyau, la plus fine dentelle, la fleur le plus +récemment imprégnée de son souffle, je les enfermerai sur mon coeur, et +quand mes chevaux seront sortis, mes valets congédiés, quand je serai seul +à la maison, un pied levé pour en partir, je brûlerai tous mes trésors à +leur place. Les métaux se fondront avec le cristal, les marbres seront +dévorés, les oiseaux libérés s'enfuiront; livres, meubles, étoffes +tomberont en cendres; la maison aussi disparaîtra dans ce gouffre de feu, +et peu de jours après, tout ce que j'ai touché, aimé, usé, sera effacé +comme le maître dans la mémoire des hommes. J'aurai fait de tout cela un +immense tombeau, où quelque peu de moi dormira inséparable d'une partie de +Gabrielle. + +Comme il achevait de formuler cette pensée avec un serrement de coeur et +des soupirs bien permis à une telle infortune, un léger bruit le fit +tressaillir; il se retourna, Gratienne était devant lui, haletante, et +s'écria joyeusement: + +--Dieu merci! le danger est passé! + +Il faudrait n'avoir jamais aimé pour ne pas comprendre l'effet que +produisit sa présence sur le jeune homme encore palpitant d'avoir remué les +plus douloureux souvenirs. Quelle douceur il a pour l'amant, ce visage +souvent trivial de la confidente! Quel ange pourrait espérer un meilleur +accueil, quand même il apparaîtrait dans toute sa beauté, dans toute sa +gloire! + +Gratienne, moins belle qu'un ange, était pourtant une physionomie heureuse +et souriante. Bien des fois le coeur du jeune homme avait tressailli au +bruit de son pas, comme si elle eût été Gabrielle, mais jamais cependant il +ne l'avait trouvée bonne et belle comme en ce moment. Il poussa un cri de +joie et courut à elle les bras étendus. + +Gratienne lui demanda si personne n'écoutait, et sur l'assurance qu'elle en +reçut, elle ajouta: + +--J'apporte une lettre de madame la duchesse, mais pour l'avoir, il +faudrait me laisser seule un moment dans cette chambre. + +Et elle rougit. + +Espérance la regarda sans comprendre. + +--Comme souvent on m'a suivie, arrêtée, volée même, quand j'allais à la +petite maison du faubourg, reprit Gratienne, j'ai caché cette lettre sous +mes habits. Cette fois, pour me la prendre, il eût fallu me tuer, et les +ennemis de madame n'osent pas encore assassiner en plein jour, dans la rue. + +Espérance remercia la courageuse fille et l'enferma. Tout en passant dans +la chambre voisine, il se demandait avec un trouble inexprimable ce que +pouvait renfermer cette lettre, la première que lui eût jamais écrite +Gabrielle. + +--Elle est assez honnête, assez brave, pensa-t-il, pour vouloir me donner +un témoignage palpable de l'amour qu'elle a eu pour moi. Noble imprudente, +qui jamais ne transige avec le devoir de son coeur, elle rougirait de ne +pas se livrer à moi comme je me suis donné à elle! + +Cette idée l'exalta un moment, mais la conséquence en fut triste. + +--C'est donc un adieu qu'elle m'envoie, pensa-t-il, l'adieu éternel. C'est +donc fini!... Elle va donc m'ordonner de l'oublier à jamais! + +Gratienne rouvrit la porte, Espérance avait le front penché, les yeux +troubles. + +--Voici, dit-elle en lui offrant un petit sachet brodé de soie et imprégné +d'un de ces mystérieux parfums de l'Orient, qui font rêver de femmes et de +fleurs. + +Il l'ouvrit et prit le papier qui s'y trouvait enfermé. Gratienne +s'approcha de la fenêtre et tourna le dos discrètement pour le laisser lire +en toute liberté. + +«Ami, disait Gabrielle, je sais que vous voulez partir, je sais qu'on en +parle pour demain, et M. de Crillon l'a dit devant moi avec une sorte de +conviction qui m'épouvante. Ce n'est pas que j'y croie, mais tout m'alarme. +Non, je ne croirai jamais que vous partiez sans m'avoir parlé une dernière +fois. Cependant, vous êtes assez généreux pour avoir ce triste courage. +Vous m'aimez assez pour vous sacrifier ainsi. J'en tremble en écrivant. Ne +faites pas cela, au nom du ciel, car vous me réduiriez à un tel désespoir, +que j'irais chercher au bout de la terre le suprême adieu que vous me +devez.» + +«Il y a demain grande chasse à Fontainebleau; vous y pouvez venir. Nous +serons seuls. Soit que vous arriviez secrètement, soit que vous vous +montriez, je vous attends; Gratienne vous expliquera où et comment. Songez +que je n'accepterai aucune excuse. Une heure après votre refus, vous me +verriez arriver chez vous.» + +Après avoir lu et relu, Espérance tomba dans une profonde perplexité. + +Jamais l'amour loyal ne s'était exprimé plus clairement; jamais ordre plus +net n'avait été donné par un maître plus légitime. Désobéir, c'était +risquer de compromettre une femme dont la bravoure en ses moments +d'exaltation ne connaissait pas de limites; obéir, n'était-ce pas risquer +plus encore? + +Telle fut la thèse que le malheureux Espérance creusa laborieusement +pendant de longues minutes qui semblaient des heures à Gratienne. + +Il se disait que Gabrielle avait le droit d'exiger ce dernier adieu, que le +moyen proposé était facile; quand sans se cacher, on arrivait à une +entrevue sans danger même sous les yeux des plus cruels ennemis de +Gabrielle. D'un autre côté, quelle signification aurait une entrevue +publique. À quoi bon rechercher ces poignantes douleurs qui n'ont pas le +droit de se produire? Dans quel but Gabrielle ordonnait-elle à son amant de +subir la torture sans pousser un soupir, sans verser une larme? Était-elle +à ce point sûre d'elle-même qu'elle voulût affronter une pareille +souffrance? L'héroïsme n'était-il pas suffisant? Refuser la femme qu'on +adore lorsqu'elle s'offre à nous; la supplier d'oublier l'amant pour ne +songer qu'à sa fortune et à son fils, n'est-ce point assez pour satisfaire +au devoir? Fallait-il y ajouter la douleur de contempler cette femme aux +bras d'un autre? Voilà pourtant le spectacle qu'Espérance irait chercher à +Fontainebleau. + +Dans l'autre hypothèse, c'est-à-dire en refusant l'entrevue, +qu'arrivait-il? Gabrielle se compromettrait peut-être. Peut-être +n'attendait-on qu'une fausse démarche d'elle pour l'accabler? Aimante, +vaillante, capable de tout, elle arriverait en effet chez Espérance. Et +surprise en un pareil rendez-vous elle était bien perdue. + +--Non, lui dit la raison, elle ne fera pas cela. D'ailleurs, il dépend de +moi qu'elle ne le fasse pas. J'aime mieux mourir que d'aller froidement à +Fontainebleau et réciter devant témoins des adieux ridicules. Quant à un +entretien secret, la mort est peut-être au bout. Je n'irai pas à +Fontainebleau. L'égoïsme à deux m'en fait un impérieux devoir. + +Mais serai-je assez sot, assez lâche pour lui dire que je n'irai pas? +Provoquerai-je par fanfaronnade une générosité insensée, dont le résultat +ruinerait la noble créature? Non. Ce départ que j'avais fixé à demain, je +l'effectuerai ce soir même. À peine Gratienne sera-t-elle hors d'ici, que +j'en sortirai, derrière elle. Au moment où elle rendra ma réponse à +Gabrielle, j'aurai fait cinquante lieues; au moment où Gabrielle m'attendra +à Fontainebleau, je serai sorti de France; au moment où elle aurait la +magnanimité de me venir chercher chez moi, comme elle dit, la maison sera +un monceau de cendres déjà froides; le maître sera un souffle, une ombre, +une fable. Gabrielle ne trouvera plus même un prétexte pour se faire tort. +Allons! voilà comment peut agir un homme, voilà comment l'on peut sauver +une femme. C'est décidé, c'est fait. Gratienne! dit-il. + +Gratienne s'approcha, le coeur oppressé par cette longue attente qui lui +semblait un mauvais témoignage de l'empressement d'Espérance à satisfaire +sa maîtresse. + +--Ma bonne Gratienne tu disais vrai tout à l'heure. Les périls sont grands +autour de nous; mais nous y sommes habitués. J'irai à Fontainebleau: j'irai +demain. À quelle heure Mme la duchesse préfère-t-elle m'y voir? + +--Si vous venez pour la chasse, ce sera le matin, et l'on saura, au retour, +trouver l'instant de vous faire parler à madame. + +--Le soir, j'aurai gagné plus de temps, pensa Espérance, et il ajouta: + +--J'aime mieux le soir, Gratienne. + +--Madame l'aimera mieux aussi. Après le souper, elle sera souffrante, elle +se retirera, elle sera tout à fait libre. + +--Mais comment pénétrerai-je au château? + +--Cela me regarde. Soyez, une heure après la nuit tombée, au pied de +l'escalier à vis, dans la cour Ovale. L'on soupera, nul ne vous peut +remarquer à ce moment. Je vous conduirai à l'endroit choisi par madame. + +--C'est convenu, dit Espérance. La nuit vient à six heures, je serai à sept +au pied de l'escalier à vis. + +--Bien, monsieur. Je pars joyeuse, plus légère qu'en arrivant. + +--La duchesse, tu ne m'en parles pas, dit Espérance avec mélancolie. +Toujours belle, toujours florissante, n'est-ce pas? + +Gratienne secoua la tête. + +--Si vous l'aviez vue écrire cette lettre, répliqua-t-elle, vous eussiez +mis moins de temps à me rendre la réponse. + +--Oh! ne crois pas que j'aie hésité, dit Espérance remué jusqu'au fond du +coeur. Ne comprends-tu pas toutes mes craintes? Enfant! sache que sa vie +dépend d'une imprudence que je lui laisserais commettre. + +--Je le sais, et c'est pour cela que mon coeur battait si fort en apportant +ce billet. C'est une preuve, ce billet, une preuve mortelle. + +--Rassure-toi, dit Espérance avec une émotion qui brisait sa voix et +faisait trembler sa main, la preuve ne fera mourir personne. + +Il alluma une bougie d'un candélabre, et, après avoir baisé passionnément +la lettre sur tous les endroits qu'avait pu toucher la main de Gabrielle, +il brûla le papier, en broya les cendres dans ses doigts. + +--Tu diras tout ce que tu as vu, Gratienne, reprit-il, et tu répéteras tout +ce que j'aurai dit. + +--Oui, monsieur. + +--J'aime Gabrielle jusqu'à la mort; retiens bien cela Gratienne. + +--Oh! oui, je retiendrai cela, moi qui le pense presque aussi tendrement +que vous le dites. + +--Et, quoi que je fasse, Gabrielle doit se dire: Il l'a fait par amour pour +moi. + +--Mais que ferez-vous donc? s'écria la jeune femme épouvantée de l'accent +avec lequel ces paroles venaient d'être prononcées. + +--Je le dirai demain soir à la duchesse, se hâta d'ajouter Espérance +honteux de s'être laissé entraîner au bonheur d'envoyer un si tendre adieu +à celle qu'il ne voulait plus revoir. + +Gratienne, calmée par cette réponse, sourit et se dirigea vers l'escalier. +On eût dit qu'il ne pouvait se décider à la laisser partir: + +--Tu vas bien souffrir cette nuit pour retourner ainsi à Fontainebleau, dit +Espérance, il fait froid. La litière va lentement. Je gage qu'elle met sept +heures à faire le trajet. + +--Je dormirai en route, trop heureuse de rapporter demain matin une réponse +qui réjouira le coeur de ma maîtresse. + +Elle partait. Espérance la retint et courut au coffre de sa chambre. + +--Que cherchez-vous, dit-elle? + +--C'est aujourd'hui la première fois que tu m'apportes une lettre d'elle, +murmura le jeune homme, j'ai le droit de te payer cette bienvenue. + +Il lui mit dans la main un collier d'émeraudes dont la richesse arracha un +cri d'admiration à Gratienne. + +--Mais, monsieur, je n'oserai jamais porter cela! s'écria-t-elle. + +--Ces émeraudes! ce sont mes couleurs, dit-il en souriant. Je m'appelle +Espérance! souviens-toi de moi. + +En parlant ainsi il l'embrassa. Ce baiser, ce présent, avaient, malgré les +efforts d'Espérance, une solennité qui laissa Gratienne plus défiante que +jamais, et elle se disposait à lui en demander l'explication, quand trois +coups, frappés d'une certaine façon, retentirent à la porte. + +--C'est l'intendant qui m'appelle, dit Espérance, il faut que ce soit +quelque chose d'important. + +Gratienne se blottit derrière un rideau, Espérance entr'ouvrit la porte +pour demander de quoi il s'agissait. + + +--Seigneur, une femme vient d'arriver, dit tout bas l'intendant, elle veut +vous parler. + +--Son nom? + +--Elle a refusé de le dire. + +--Je n'ai affaire à aucune femme, congédiez-la. + +--Elle insiste beaucoup trop, seigneur, et c'est une étrangère qui +s'exprime mal et comprend mal aussi. J'ai pu saisir seulement qu'elle +appelle monseigneur, Speranza. + +Le jeune homme tressaillit. + +--Une femme petite, brune, vive, dit-il. + +--Oui, seigneur, très-vive. + +--Renvoyez, renvoyez vite! s'écria Espérance en poussant dehors +l'intendant. + +Mais celui-ci s'arrêta à moitié chemin dans l'escalier, la femme qu'il +allait congédier lui barrait le passage. Elle avait forcé les deux valets +de garde et montait résolument chez Espérance en dépit des instances et des +efforts de trois personnes. + +--Madame, dit enfin l'intendant furieux, vous avez entendu l'ordre de +monseigneur? + +--Dites-lui qu'il y va de sa vie! répliqua l'étrangère en continuant +d'avancer. + +Et, haussant la voix de façon à être entendue d'Espérance, qu'elle savait +être derrière la porte, elle ajouta en toscan: + +--Et d'une autre bien plus précieuse pour vous, Speranza! + +Ces mots, prononcés avec une intonation funèbre, n'admettaient point de +résistance. Espérance remit Gratienne à l'intendant, avec ordre de la +conduire dehors par l'escalier dérobé. Et, pour accélérer le départ de +celle-ci qui hésitait, faute du comprendre: + +--Va donc, s'écria-t-il d'une voix sourde, sinon tu es perdue! + +Puis, fermant la porte, il s'élança sur le palier à la rencontre de la +femme qui gravissait la dernière marche, et que sa présence arrêta +aussitôt. + +--Voilà une audace étrange! dit-il en italien. Avez-vous perdu le sens, +Leonora, pour oser vous présenter chez moi? + +--Speranza, interrompit l'Italienne, est-ce que vous avez eu l'imprudence +de répondre par écrit à la duchesse? + +Espérance sentit son coeur défaillir à cette terrible question. + +--Si vous avez écrit, ajouta rapidement Leonora, reprenez la lettre; il en +est temps encore. + +--Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, balbutia-t-il fort pâle. + +--Je dis que si Gratienne porte sur elle un écrit de vous, elle, la +duchesse et vous, vous êtes perdus tous trois! Rappelez-la donc, s'il en +est ainsi, et brûlez votre lettre comme vous venez de brûler celle de la +duchesse, dont la fumée plane encore sous cette voûte. + +--Un nouveau piège, n'est-ce pas? murmura Espérance partagé entre la +défiance et la terreur. + +Leonora gravement: + +--Depuis Villejuif j'ai suivi Gratienne, je l'ai vue entrer chez vous; il +ne dépendait que de moi de la saisir, de l'empêcher d'arriver jusqu'à vous +ou d'intercepter son message. Gratienne vient de sortir, nos agents sont au +dehors, elle ne ferait point cent pas sans être arrêtée avec votre lettre! +Voila pourquoi je vous dis: rappelez Gratienne, Speranza. Me +comprenez-vous? Est-ce un piège? + +Espérance ne trouva rien à répondre. L'argument était écrasant; son air +abattu prouva qu'il était persuadé. + +--Allons, tant mieux, continua Leonora, voyant qu'il restait immobile. Vous +n'avez pas écrit, tant mieux. Mais j'ai d'autres choses à vous dire; +recevez-moi chez vous ou dans le jardin, comme il vous plaira; je ne puis +parler ainsi sur l'escalier. + +En achevant ces mots, elle redescendit. Espérance la suivit, dompté, +stupéfait. + +Lorsqu'ils furent dans le jardin et que le jeune homme eut pris le temps de +se remettre en garde contre la nouvelle attaque qu'il prévoyait: + +--J'écoute, dit-il, non sans être étonné de votre équivoque démarche, mais +j'écoute. + +--Jamais, répliqua Leonora, vous n'avez eu plus besoin de votre attention. +Speranza, quoi que soit votre désir de me trouver en défaut, pénétrez-vous +du sens de mes paroles. Figurez-vous que c'est une prophétesse antique qui +vous parle. + +--Je vous savais déjà devineresse, interrompit ironiquement Espérance; +antique, je l'ignorais. + +--Pour l'amour du Christ, ne raillez, pas. Depuis notre dernière entrevue +vos ennemis ont fait des progrès rapides, immenses. Ils sont arrivés au but +de leur ambition et touchent à celui que s'était proposé leur vengeance. Un +avenir trop prochain vous fera comprendre mes paroles forcément obscures +aujourd'hui. Speranza! depuis longtemps j'entends dire que vous allez +partir et vous ne partez pas. De chez moi je surveille chaque jour vos +indécisions, je vois faire et défaire mille fois les apprêts destinés à +tromper des yeux moins clairvoyants que les miens. Aujourd'hui, plus de +délai possible. Tout touche à l'événement. Speranza partez! + +Elle avait parlé avec tant de solennité, d'autorité douce, sa parole était +si vibrante et si affectueuse à la fois, toute sa personne respirait une +émotion si vraie ou si bien jouée, que le jeune homme en fut touché trop +profondément pour le dissimuler. + +--Mais je pars demain, vous le savez bien, vous qui savez tout, +répondit-il. D'ailleurs, ce conseil, quel sentiment vous le dicte? Ce que +j'ai vu de vous me permet de suspecter même vos services. + +--C'est vrai, dit-elle tristement; mais oubliez mes actes et n'observez que +mes paroles. Souvenez-vous que j'ai commencé par vous aimer!... + +--Allons donc! l'hypocrisie est une de vos armes les plus dangereuses. Plus +vous enveloppez de miel vos perfidies, plus je me défie. Henriette aussi +m'a aimé... Quant à Leonora, il me suffit pour l'apprécier d'avoir vu à +l'oeuvre Ayoubani. + +--Oh! murmura l'Italienne avec colère, l'oeuvre d'Ayoubani n'était pas +dirigée contre vous; Ayoubani travaillait pour elle-même... contre... +Mais, à quoi bon trahirais-je mes secrets; vous ne me croyez pas? + +--Non! dit résolument Espérance. + +--Speranza! interrompit Leonora, que cette nouvelle insulte si méritée fit +bondir comme un coup de fouet, je vous ai prouvé tout à l'heure du +dévouement en laissant arriver ici et sortir librement Gratienne.... + +--Vous ne m'avez rien prouvé du tout. Il peut entrer dans vos vues de +paraître généreuse à huit heures du soir pour mieux m'égorger à minuit. + +--Maudite que je suis! s'écria-t-elle en déchirant avec fureur le mouchoir +qu'elle tenait à la main. Eh bien! je t'ai dit tout à l'heure de partir, je +te le répète, je t'en supplie, je t'en conjure. Chaque minute que tu passes +en ce pays t'enlève une année d'existence. Speranza, tu ressembles à ces +oiseaux brillants, téméraires, qui ont suspendu leur nid aux plus beaux +roseaux des fleuves. Un jour l'orage s'allume, les eaux bouillonnent... +le roseau déraciné roule englouti. Pars, Espérance; pars sans regarder en +arrière... je ne puis t'en dire davantage. Dieu m'est témoin que je +donnerais la moitié de mon sang pour te sauver! + +--Je comprends vos allusions, dit froidement Espérance. Ce roseau menacé, +c'est la duchesse, n'est-ce pas? + +--Oui! + +--Qu'ai-je de commun avec la duchesse? + +--Il serait trop grossier de me nier, à moi, l'intérêt que tu portes à +cette femme, à moi qui sais tout! Cette femme est perdue, te dis-je, rien +au monde, rien ne pourrait plus la sauver. Fuis-la, si tu ne veux +t'ensevelir sous ses ruines. + +--Rien ne la sauverait, dites-vous, oh! j'espère que si, répliqua Espérance +avec une sardonique douceur, ce qui la perd, c'est sa malheureuse ambition. +Est-ce qu'on ne la sauverait pas, dites, si elle renonçait au trône? + +--C'est le seul moyen, je l'avoue. + +--Ah! pauvre démon, ta ruse est éventée, s'écria Espérance triomphant, tes +grands mots cachaient de bien pitoyables mystères. Si tu veux m'épouvanter, +trouve autre chose: voici le moment de m'ouvrir ta boîte à secrets! + +--Assez! répliqua Leonora d'une voix sourde en serrant fortement le bras +d'Espérance. J'en ai trop dit peut-être. Peu de mots, grands ou petits, +vont désormais sortir de ma bouche; je prie le Seigneur de les faire +pénétrer jusqu'à ton coeur endurci. Pars! ne revois jamais Gabrielle! Pars +plus rapidement que la flèche. Mais ton oreille est sourde, ton coeur est +fermé, tu continues à rire. Fais donc ce que tu voudras; cours où ta +destinée t'entraîne; seulement, à l'heure fatale rappelle-toi tout ce que +je t'ai dit; tu l'auras voulu! Tombe et ne m'accuse pas. Adieu! + +En parlant ainsi, elle s'enveloppa dans sa mante avec un désespoir sauvage +et s'enfuit à grands pas, laissant Espérance troublé, malgré son incurable +défiance. + +--Qu'il y ait un danger sur Gabrielle, c'est possible, se dit-il après une +longue nuit de réflexions. Mais si ces monstres coalisés m'invitent à +partir, c'est que ma présence pourrait porter secours à la duchesse.--Et, +dans l'autre cas, si Leonora, ce que je n'admets pas, a été sincère, si +réellement Gabrielle est menacée, je serais un lâche de me mettre à l'abri. +L'Italienne dit oui, l'Indienne dit non... Que dit Espérance? + +Espérance sera demain soir à Fontainebleau. + + + + +XXIII + +OÙ PONTIS TROUVE L'OCCASION PROMISE + + +La journée d'attente parut mortelle à Espérance, mais trop d'intérêts +étaient en jeu pour qu'il commît l'imprudence de devancer l'heure fixée par +la duchesse. + +Il partit vers midi de Paris, après avoir fait ses adieux à toute sa maison +et distribué des gratifications à ses meilleurs serviteurs. Il ne laissait +que le concierge et deux jardiniers, bien décidé à revenir vite, aussitôt +après son entretien avec Gabrielle, pour exécuter le projet formé la veille +de ne laisser derrière lui aucune trace de son passage. + +Il devinait bien qu'on devait le suivre; mais qu'y faire? La ruse n'était +pas possible avec des ennemis comme Leonora, comme Henriette. Ne pas ruser +et aller brutalement au but devenait le meilleur système. + +La tactique d'Espérance se composait d'un mélange de ses deux projets. +Demeurer peu de temps à Fontainebleau, s'y bien cacher et avoir déjà +disparu au moment où l'on annoncerait son arrivée. + +Quant à la route à suivre, pas de feinte. Il allait en ville; Fontainebleau +se trouve sur le chemin. + +À sept heures du soir, il faisait nuit, le temps était sombre, chargé, +froid. Tous les habitants de la ville, rentrés chez eux, soupaient et se +chauffaient. On voyait aller des lueurs derrière chaque vitre, tandis que +les portes commençaient à se barricader. + +Espérance connaissait Fontainebleau en détail. Pas un arbre de la forêt, +pas un détour du château ne lui avait échappé. Il avait tant de fois +parcouru, chasseur ou promeneur privilégié, ses bois et ses galeries! Il +savait aussi mieux que personne les heures de jeu, de repas, d'assemblée, +et les habitudes de la maison royale. + +Il se glissa sans être vu par la cour des cuisines; un grand mouvement de +valets s'occupant des offices lui permit d'arriver au pied de l'escalier à +vis dans la cour ovale. Et son regard aperçut dans l'ombre la forme +inquiète de Gratienne à une fenêtre du rez-de-chaussée. + +Elle surveillait depuis quelques moments, et rien ne lui avait paru +suspect. Elle conduisit donc Espérance avec une parfaite sécurité jusqu'à +sa chambre à elle, pour lui donner les dernières instructions. + +Le moment était favorable, une bruine fine et froide couvrait le vague +horizon des cours mal éclairées. En ces temps d'économie, les trois quarts +au moins de l'immense château étaient obscurs ou inhabités, et le roi +avait concentré dans un même quartier tous ses hôtes pour épargner des +frais à sa cassette et de la fatigue à ses gens de service. + +Gratienne annonça donc à Espérance qu'elle allait le mener chez la +duchesse, qui, pour plus de sûreté, l'attendait dans son appartement. Et le +voyant se récrier, elle ajouta que Gabrielle, après avoir tenu conseil, +était persuadée que nulle cachette dans tout le château n'était plus +sacrée, mieux défendue et plus naturellement gardée par elle-même. +D'ailleurs, pour se donner une liberté plus grande, elle allait feindre de +se trouver fatiguée, malade, et par conséquent devait demeurer au logis. +Espérance ne fit pas d'objection, il enfonça son chapeau sur ses yeux et +suivit Gratienne, le coeur moins touché de crainte que palpitant d'émotion +à l'idée qu'il allait revoir Gabrielle. + +Nous l'avons dit, sept heures venaient de sonner. Tout se fermait au +château. Les immenses quartiers de chêne brûlaient dans les cheminées. Le +souper du roi cuisait aux broches, et la table était mise. + +La chasse ayant fini un peu tard, le roi venait seulement de se débotter. +Il se faisait beau pour paraître avec avantage au milieu de ses convives. +Tandis que ses valets de chambre l'habillaient galamment et parfumaient sa +barbe, il s'entretenait avec Zamet, debout, respectueusement, à l'angle de +la cheminée, en face du fauteuil du roi. + +--Oui, disait Henri, ce que j'ai résolu, de concert avec la duchesse, sera +d'un bon exemple pour les Parisiens. Ils verront que ceux de ma cour ne +sont point des impies. Mme la duchesse veut aller passer à Paris les +derniers jours de la semaine sainte; on la verra aux églises, en dévotion. +Il est bon qu'elle prenne déjà les airs de recueillement qui conviennent +aux personnes royales pour édifier le peuple. + +Zamet s'inclina. Ses yeux perçants ne quittaient point le visage du roi, +essayant de lui arracher la suite de sa pensée. + +--Quant à moi, poursuivit Henri, j'ai beaucoup de travaux ici, je les +parferai, et j'irai ensuite retrouver la duchesse, chez toi, à Paris. + +--Chez moi, sire? + +--Oui, loge-la. Ta maison est un paradis sur terre. Tu es mieux meublé que +moi, compère Zamet, fais bonne chère à la duchesse, qui te le rendra, +lorsqu'elle sera reine. + +Soit caprice de la flamme, soit ombre d'émotion voilée, on eût pu voir +voltiger un reflet livide sur le visage du Florentin. + +--Ce m'est un grand honneur, sire, dit-il, et je ferai de mon mieux. +Cependant j'avoue que j'y suis mal préparé en ce moment. + +--Bah! si la chère est mauvaise, on t'excusera vu le crime. Cependant nous +allons dîner aujourd'hui en bas pour la dernière fois de la semaine. J'ai +dispensé le page pour un repas, et mon appétit de chasseur choisit celui +que nous allons faire. Faites entrer chez moi, La Varenne. + +La Varenne obéit. Plusieurs seigneurs attendaient dans la salle voisine, et +furent admis près du roi. + +C'étaient, avec les principaux de la cour, le comte d'Auvergne, qui +présenta au roi M. d'Entragues, son beau-père. Les Entragues avaient enfin +reçu une invitation pour Fontainebleau. M. d'Entragues fut parfaitement +accueilli du roi, malgré le fin sourire qui ne quitta pas les lèvres de ce +dernier pendant la présentation. + +--Mais je ne vois point les dames, dit Henri en recherchant autour de lui. + +--Sire, se hâta de répondre le comte d'Auvergne, ces dames, au retour de la +chasse, ont eu leur carrosse versé et brisé dans le Bas-Bréau; elles +voudraient obtenir de Votre Majesté quelques heures de repos. + +--Elles ne dîneront pas? s'écria Henri. + +--Je crains fort que leur estomac n'ait souffert de la chute comme tout le +reste, répliqua en riant le jeune homme. + +--Fâcheux contre-temps, dit le roi contrarié, les routes de cette forêt +sont mauvaises, on s'y tue; espérons que j'aurai assez d'argent bientôt +pour rendre les forêts habitables aux dames comme des jardins. Eh bien! +j'excuse les dames d'Entragues; nous boirons à leur santé. + +Et voyant que plusieurs des assistants le regardaient et cherchaient à +pénétrer sa pensée, pour en faire des commentaires, peut-être des rapports, + +--Heureusement, ajouta-t-il, la présence de Mme la duchesse nous +dédommagera. + +Il achevait à peine, non sans avoir remarqué le nuage que ces mots avaient +répandu sur le front du père Entragues, lorsque M. de Beringhen, le premier +valet de chambre du roi, entra et parla bas à Sa Majesté, dont les traits +prirent aussitôt une vive expression de contrariété. + +--Voilà qui s'appelle du malheur, s'écria Henri. Au moment même où +j'annonce la duchesse, elle envoie dire que la chasse l'a brisée, qu'elle +souffre et ne peut assister au souper. Mais n'importe, ses désirs sont des +ordres. Allez, Beringhen, lui porter tous mes compliments de condoléance, +et annoncez-lui, qu'après le repas, je passerai savoir de ses nouvelles. + +Chacun s'approcha du messager avec empressement pour le prier de se charger +d'un compliment respectueux pour la duchesse. + +Pendant ce temps-là, Henri se promenait devant la cheminée en se disant: + +--Voilà le martyre qui commence. C'est bien fait pour moi. Henriette ne +veut pas dîner avec Gabrielle, et Gabrielle refuse de s'asseoir à la même +table que Mlle d'Entragues. Celle-ci a tort; je lui en dirai vertement ma +façon de penser, elle prend trop tôt des airs d'exigence. L'autre a raison. +Pauvre chère amie, je la rassurerai, mais comment accommoder tout cela? + +Le maître d'hôtel apparut flanqué de ses officiers. + +--Allons souper, messieurs, s'écria le roi avec d'autant plus +d'empressement qu'il avait besoin d'étouffer un soupir. + +Tous les assistants le suivirent, soit en chuchotant, soit, les plus +habiles, en analysant les causes de cette désertion des deux dames. + +Tandis que toute l'assemblée défilait dans la galerie, derrière les +porte-flambeaux, un garde de service assis sur une banquette, la tête +ensevelie dans ses deux bras que soutenait le mousquet, demeurait là, sourd +et immobile, comme une statue. Le bruit des pas, des voix, la lumière des +flambeaux ne le réveillaient pas. + +--J'espère qu'en voilà un qui dort, s'écria le roi de belle humeur. Ah! +bonsoir, brave Crillon, c'est un de tes gardes. + +--Dieu me pardonne, oui, répliqua le chevalier, en s'apprêtant à réveiller +d'un coup de poing ce furieux dormeur, qui manquait si impertinemment à la +consigne, mais le roi l'arrêta. Il fit approcher le page qui tenait son +flambeau à six bougies, et l'ardente clarté inonda le visage du garde. + +Celui-ci alors se souleva, montrant un visage ébahi, hébété, le pâle et +désolé visage de Pontis qui, comprenant toute sa faute, se dressa comme un +ressort. + +--Je connais cette figure-là, dit le roi en riant. + +Et tout le monde se mit à rire: ce qui produisit une sorte de huée sous le +poids de laquelle le pauvre garçon baissa la tête avec une indicible +expression de morne découragement. + +--C'est le pauvre Pontis, je ne le reconnaissais pas, tant il est maigre, +il faut l'excuser, murmura Crillon. + +--Oui, oui, répondit le roi, continue ton somme, cadet; nous ne sommes pas +en face de l'ennemi. + +--Plût au ciel, murmura le cadet d'un air sombre et résolu qui frappa le +roi, et lui révéla tout ce qu'il y avait encore d'énergie farouche sous +cette torpeur. + +Aussitôt que le cortège eut défilé, Pontis laissa tomber son bras et son +mousquet, la galerie redevint obscure, le garde reprit sa place sur le +banc, sans donner un seul regard aux splendeurs du festin, qui se faisait +sentir par odorantes bouffées jusque dans la galerie. + +Le roi prit place, les convives l'imitèrent; mais en dépliant sa serviette, +Henri trouva dessous un billet. + +--Oh! oh! dit-il en fronçant le sourcil, il est rare qu'un billet ainsi +remis annonce quelque chose d'heureux à un prince. Y a-t-il conspiration +contre mon appétit? Servez toujours. + +--Pas de signature, tant pis, pensa-t-il. + +Il se mit à lire. Un léger frisson passa sur ses épaules et contracta +imperceptiblement ses traits, mais, se sentant observé, il acheva sa +lecture. + +«Sire, disait-on, certaine dame que vous croyez seule ce soir, s'est +arrangée pour avoir de la compagnie. Si Votre Majesté ne trouble pas le +tête-à-tête, c'est qu'elle a trop de patience et trop peu de curiosité.» + +Une demi-minute suffit pour faire éclore un monde entier de pensées dans +l'esprit troublé du roi. + +Ce billet faisait allusion à l'une des dames logées à Fontainebleau, +Gabrielle ou Henriette. Évidemment, pensa le roi, à la table où je le lis +se trouve quelqu'un qui en sait ou en devine le contenu. L'auteur peut-être +me regarde. + +Le roi brûla tranquillement le papier et dit en souriant: + +--Bonne nouvelle. Soupons! + +Il essaya, en effet, de souper; mais son appétit avait disparu. Le bruit du +festin et la volonté de paraître joyeux lui donnèrent une surexcitation à +laquelle plusieurs de ses convives ne durent pas se tromper: rien n'était +ordinairement plus naturel que la gaieté du roi. Cependant Henri parvint à +sauver les apparences. Tout ce travail de sa pensée aboutit à un plan +péniblement élaboré au milieu des rires. + +--On veut, se disait le roi, que je monte jaloux chez la duchesse ou que je +demande à voir si Mlle d'Entragues est seule chez elle. L'une de ces deux +femmes rivales prépare à l'autre une rude attaque. Mais qui sera battu? +Moi! Et je prêterai à rire, quelque parti que je prenne entre l'une ou +contre l'autre. + +Zamet, pendant toute la scène, causait avec ses voisins sans cesser +d'observer le roi. Mais cette surveillance du Florentin était digne d'un +pareil maître; son oeil droit, souple, savait ne rencontrer Henri qu'aux +bons moments. Celui-ci, non moins habile, regardait tout le monde, et, +s'occupant de tout, cherchait sur chaque visage un indice qui vînt +confirmer ses soupçons. + +Le repas dura longtemps pour le pauvre prince ainsi torturé; il ne +découvrit rien, et finit par s'en tenir à sa première idée. Le billet lui +venait de l'une ou de l'autre des deux dames rivales. Peut-être n'avait-il +aucune valeur, peut-être signifiait-il assez de choses pour mériter un +éclaircissement. Mais Henri sentit si bien la gêne de sa position, s'il +faisait une démarche décisive, qu'il se résolut à une complète immobilité. + +Cependant son esprit fécond, irritable quand il s'agissait des obstacles, +ne lui permettait pas de laisser sans résultat un pareil avertissement. Au +moins Henri se devait-il à lui-même d'approfondir la partie essentielle du +mystère. + +Deux moyens s'offraient naturellement. Rendre visite à la duchesse ainsi +qu'il l'avait promis. Nul ne s'en étonnerait. Rendre visite à Henriette, +chacun en parlerait, ce serait un bruit, un scandale, Gabrielle ne le lui +pardonnerait jamais, et encore, quel profit tirer d'une visite? Trouve-t-on +chez une femme celui qu'elle veut cacher, quand la femme se défie, quand +l'investigateur tremble de trahir sa jalousie, quand la bienséance, la +dignité, défendent qu'on interroge, qu'on ouvre les portes? Non, une visite +n'amènerait aucun résultat. + +Et puis, ce billet, lâche dénonciation, ne prouvait rien. Combien de fois +Gabrielle et Henriette elle-même avaient-elles été calomniées? N'y a-t-il +pas toujours dans un palais quelque serpent caché qui siffle quand il ne +peut mordre? Le dénonciateur cette fois, comme tant d'autres, avait menti. + +Si, toutefois, il n'avait pas menti, que faire? On avouera que la +discussion d'un si délicat problème n'était pas facile à conduire au milieu +des propos interrompus d'un souper. Mais le roi n'en était pas à son +apprentissage. Il avait mené souvent à bonne fin des négociations plus +compliquées, et, sous le roi Charles IX, sous la reine Catherine de +Médicis, on était à bonne école. + +Henri trouva son moyen en attaquant le dessert. Il se souvint que le +logement des Entragues avait été marqué par Beringhen à l'extrémité d'un +corridor aboutissant à l'appartement de la duchesse. Cette précaution du +prudent Beringhen permettait au roi, en cas de besoin, d'être rencontré +dans ce corridor sans étonner personne. Le corridor était immense, sombre +et désert, puisque chaque appartement était desservi par son escalier +particulier. Henri, tacticien consommé, songea que de cet endroit la +surveillance serait commode, sûre, et ne compromettrait personne. Il ne +s'agissait plus que de trouver le surveillant. Le choix n'était pas facile. + +En attendant l'inspiration, Henri s'affermit dans la résolution de ne rien +faire d'éclatant, de ne pas même aller voir Gabrielle comme il eût pu le +faire sans se trahir, puisque sa visite était annoncée avant la lecture du +billet et justifiée par l'indisposition de la duchesse. + +Il résolut aussi de ne pas parler de Mlle d'Entragues, de paraître +l'oublier, elle et ses côtes meurtries au Bas-Bréau; cette neutralité +absolue commencerait par bien dérouter les espions, s'il s'en trouvait à +table qui eussent voulu surveiller l'effet du billet. + +Henri, charmé d'avoir ainsi sauvé sa dignité, celle de la femme qu'il +allait épouser, celle même de la maîtresse nouvelle, appliqua toutes ses +facultés au choix du confident. + +On sortait de table, et déjà, s'appuyant au bras de Crillon, le roi allait +raconter ses perplexités et confier l'exécution de son projet à cet ami +fidèle; mais il réfléchit que l'emploi était au-dessous d'un pareil +personnage, et nécessitait plus de souplesse que de chevalerie. Crillon eût +été trop vigoureux et trop peu rusé; ce qu'il fallait en cette +circonstance, c'était un esprit présent, un coeur résolu, un bras solide, +tout cela dans un personnage obscur et inconnu. Les yeux du roi +s'arrêtèrent alors sur Pontis, qui, cette fois, les épaules effacées, le +regard brillant, se tenait à son poste quand passa le roi pour retourner à +sa chambre. + +Au choc de ce regard, Henri devina qu'il tenait son homme, et s'arrêta. Se +tournant alors vers les assistants: + +--Nous allons jouer, messieurs, dit-il. Laissons dormir les dames malades +qui ont besoin de repos. Je dis cela pour vous, comte d'Auvergne. Vous +porterez le bonsoir de ma part à votre mère et à votre soeur. Bonsoir, M. +d'Entragues. Et je le dis aussi pour notre bien-aimée duchesse, qui part +demain de bonne heure pour faire ses dévotions à Paris: n'est-ce pas, +compère Zamet? + +--À quelle heure, demain, sire? + +--Vers le soir, elle sera chez toi. + +--Je pars donc, ce soir même, sire, pour tout préparer, afin que Mme la +duchesse n'ait pas trop à se plaindre de mon humble hospitalité. + +--Va, compère. Préparez vos écus, messieurs, je me sens en veine de gagner +ce soir, ajouta le roi avec un sourire plus mélancolique que railleur, car +malgré lui il songeait au proverbe qui attribue bonne chance au joueur +malheureux en amour. Ah! voici mon garde réveillé! dit alors Henri laissant +passer les assistants, Continuez de marcher, messieurs, j'ai à consoler ce +pauvre garçon de la bévue qu'il a faite. Allez! je vous joins. + +Et il s'approcha de Pontis. + +Tous deux étaient seuls au milieu de la galerie, un page tenait de loin le +flambeau. Nul ne pouvait entendre. Le roi parla bas à l'oreille du garde, +dont les yeux intelligents témoignèrent plus de dévouement que de surprise. + +--Tu as compris? dit le roi. + +--Parfaitement. + +--Crois-tu pouvoir réussir? + +--J'en réponds. + +--Vigilant comme un chat, muet comme un poisson! + +--Oui, sire. + +--Mais, si l'on te résiste, si l'on t'échappe; tu n'es guère fort? + +--Qu'on ne s'y fie pas; je suis de mauvaise humeur. + +--Sois prudent! Voici une clé qui t'est indispensable. Va! je ne me +coucherai pas que tu ne m'aies rendu compte. + +Le roi mit une clé dans la main de Pontis et retourna jouer dans son +cabinet. + + + + +XXIV + +AMOUR + + +Gratienne, dès que le moment fut venu, conduisit Espérance dans un cabinet +tendu de damas de soie violet à larges fleurs. Les meubles étaient d'ébène +ou d'ivoire, quelques-uns d'argent ciselé comme c'était la mode en Italie, +à cette époque où l'art ne croyait pas s'avilir en présidant à toutes les +utilités de la vie. Un feu de braise sans flamme brûlait dans la cheminée +de marbre rouge portée par des cariatides blanches. + +La lampe d'or aux larges flancs frappés de riches sculptures, tombait du +plafond, retenue par trois longues chaînes du même métal. C'était un +présent de Charles-Quint à François Ier. Deux belles toiles de Raphaël et +de Léonard de Vinci, chefs-d'oeuvre qui valaient deux fois l'or de la +lampe, brillaient, dans leurs panneaux, de cette calme et noble fraîcheur +de l'immortalité. + +Espérance jeta un regard distrait sur ces merveilles. Ce qu'il cherchait, +c'était la tapisserie sous laquelle allait apparaître Gabrielle. + +Gratienne fit sonner un timbre et partit précipitamment. Bientôt un bruit +de pas rapides fit trembler l'âme du jeune homme, une lourde étoffe bruit, +et la portière se leva. Gabrielle accourait, les joues pâles de joie, les +yeux, ses doux yeux! noyés d'une larme chatoyante comme une perle. + +Elle ouvrit ses bras en appelant Espérance et le retint longtemps sur son +coeur sans qu'ils eussent, l'un ou l'autre, la force ou l'envie de +prononcer un seul mot. + +Cependant elle prit la main de son ami, et contempla d'un oeil attendri les +ravages que tant de douleurs avaient imprimés sur cette beauté sans rivale. + +Lui, la laissait penser, souriait et s'inondait du bonheur de la voir. Elle +fut la première à rompre ce charmant silence. + +--Avant tout, dit-elle, n'ayez ni inquiétude ni réserve. Cet endroit, le +plus dangereux de tous en apparence, est en réalité le seul qui soit sûr, +car il est le seul où nos espions ne puissent pénétrer. Au-dessus de nous +est la chambre de Gratienne. Mon appartement se trouve absolument +débarrassé des gens de service, qui me croient au lit et soupent. Je +n'aurais à redouter qu'une visite du roi; mais il soupe lui-même et chacun +de ses mouvements me sera annoncé par Gratienne un quart d'heure avant que +personne ait pu arriver ici. Si le roi montait après souper, comme il vient +de le faire dire par Beringhen, vous auriez dix fois le temps de passer +chez Gratienne par l'escalier qui communique à ma ruelle. + +--D'ailleurs, répondit Espérance en lui pressant les mains, le roi soupe +longuement après la chasse, et je ne serai probablement plus chez vous +lorsqu'il aura fini. + +--Cela importe peu, interrompit Gabrielle. J'ai tant de choses à vous dire +que les instants, si longs qu'ils soient, nous paraîtront toujours trop +courts. + +--Rien n'approche pour l'intérêt, de ce que j'ai à vous rapporter, ma +Gabrielle. Votre rendez-vous, ne me fût-il pas arrivé hier, que je vous +eusse, ce matin, fait demander audience. + +--J'avais donc raison de croire que vous ne partiriez pas sans me voir. +C'eût été un crime. + +--Je ne veux point mentir. Peut-être l'eussé-je commis sans la gravité des +avis qui me sont parvenus, Gabrielle; vos ennemis triomphent, ils n'en sont +plus aux menaces. Ils s'apprêtent à frapper le coup décisif. + +--Quels ennemis? quel triomphe? quelles menaces? quels coups? dit Gabrielle +avec un enjouement fébrile qui fit froid au coeur d'Espérance. + +--Pour être vague, ma révélation ne doit pas moins vous éclairer sur les +périls qui vous attendent. J'avoue que je ne pourrais rien préciser, mais +par cela même, j'admets tous les soupçons, toutes les craintes. + +--Écoutez donc, interrompit la duchesse en s'asseyant et en attirant près +d'elle sur les carreaux le jeune homme tout frissonnant de cette caressante +familiarité dont jamais il n'avait vu Gabrielle aussi prodigue, vous ne +savez rien, dites-vous, vous ne pourriez rien préciser; eh bien! il n'en +est pas de même de moi, je sais tout, et vous raconterai en détail tout ce +vague qui vous émeut si fort. Je tremblais que vous ne vinssiez pas, vous +si prudent, vous si délicat, vous qui n'êtes pas roi, pas chevalier, et +qui, sous un seul de vos beaux ongles roses, renfermez plus d'honneur et de +courtoisie que toute la chevalerie couronnée de l'univers! Mais ne nous +égarons pas, ami; la route est longue. Écoutez donc. + +Espérance témoigna qu'il écoutait de toute son âme. + +--L'ennemi qui vous effraye, dit Gabrielle en se tournant vers lui, face à +face, les yeux plongeant dans ses yeux, la main lui imprimant chaque +émotion avec chaque parole, cette ennemie redoutable, c'est Mlle Henriette +d'Entragues; elle menace mon avenir, n'est-ce pas? elle a des vues sur le +roi; elle arrive à grands pas, voilà ce que vous vouliez me dire? + +--Mais oui... et n'en faites pas si bon marché, duchesse! Oui, elle +arrive au but! + +Gabrielle, souriant avec mépris: + +--Elle est arrivée, dit-elle. Il y a trois nuits, le roi l'a honorée d'une +visite, et elle l'a honoré de ses bonnes grâces. Ils se sont honorés tous +deux, je vous assure. Vous frémissez; regardez-moi. Je ris de pitié. Oui, +l'honneur a été réciproque, et vraiment la chose s'est loyalement passée. +L'un a bien acheté, l'autre a bien vendu. Quoi de mieux en affaires? Le roi +a payé cent mille écus et une promesse de mariage la vertu farouche de la +belle Entragues. C'est pour rien. Riez donc, mon ami, riez donc! + +Espérance pâlit de colère et voulut s'écrier. + +--J'ai vu Sully compter l'argent, continua Gabrielle, on m'avait cachée +derrière une fenêtre, en face; je me suis donné ce plaisir. Le ministre +avait réuni la somme en grosses pièces, il l'avait suée cette somme, et le +pauvre financier, pour tâcher d'émouvoir les entrailles du maître, eut +l'idée de couvrir tout un plancher de ces écus. Une immense jonchée! ils +faisaient l'effet d'un million. Le roi vint, mandé par son ministre pour +délivrer la quittance, et celui-ci lui montra ce parquet d'argent. «Voilà +un cher plaisir!» murmura Henri, Oui, il a dit cela... Oh! quelle que +soit la torture réservée à une femme délaissée, elle est trop heureuse de +pouvoir se souvenir en un pareil moment que lorsqu'on l'a prise, elle +n'était pas a vendre! + +--Gabrielle! dit Espérance, l'argent n'est rien, mais cette promesse de +mariage, vous ne m'en parlez pas. C'est le point essentiel, cependant. + +--À quoi bon? Et que nous importe? + +--Mais d'autres droits surgissant à côté des vôtres.... + +--Allons donc! Il s'agit bien de mes droits, à présent. Supposez-vous que +je tienne à ce que Mlle d'Entragues peut prétendre? + +--Mais votre fils? + +--Assez sur ce sujet, Espérance, je vous prie. + +--Gabrielle, il ne sera pas dit, que je me serai sacrifié, moi, qui vous +aime plus que la vie, pour laisser triompher Mlle d'Entragues, quand je +n'ai qu'un mot à dire pour la perdre. Plus de colère contre cette +misérable, ma Gabrielle, vous lui feriez trop d'honneur; elle tombera +honteusement comme le ver impur qui avait osé monter jusqu'à la fleur et +qu'un souffle de vent précipite et qu'on écrase; un seul mot dit au roi, +trois lignes d'une certaine écriture mises sous les yeux de Sa Majesté, et +la royauté de Mlle Henriette meurt avant d'avoir éclos, la démarche est +rude, périlleuse, peut-être; je la ferai demain. + +--On dirait vraiment que vous cherchez à me consoler, Espérance, répliqua +Gabrielle avec un vif accent de dignité blessée. M'estimez-vous assez peu +pour me croire en colère? Parler au roi! contester à Mlle d'Entragues sa +promesse de mariage! l'attaquer pour me maintenir! Oh! voilà tout au plus +ce que ferait une Entragues, mais moi!... Son argent, elle l'a gagné; sa +promesse, elle l'a achetée; laissons-lui tout cela, mon Espérance, et au +lieu de songer à mes honneurs perdus, à ma couronne brisée, au lieu de me +vanter les moyens qui vous restent pour me conserver reine, au lieu, enfin, +de nous souiller l'esprit et les lèvres à parler de toutes ces fangeuses +intrigues, parlons un peu, mon noble coeur, de nous, de nos serments +fidèles, de nos épreuves si bravement subies, reposons-nous de tant +d'infamies en serrant nos mains loyales, en savourant nos sourires les plus +tendres, les plus francs. Faisons plus que de sourire, mon Espérance, rions +de nos scrupules absurdes, de notre délicatesse stupide. Oui, tandis que tu +m'aimais et que tu partais, en pleurant, peut-être, pour me laisser pure et +sans tache à un maître, à un époux, tandis que par respect pour la foi +jurée, par reconnaissance, par amitié, pour tout ce qui est honnête et +noble, en un mot, je te laissais mourir en me mourant d'amour, ces gens à +qui tous deux nous sacrifiions notre coeur et notre sang, complotaient dans +une ombre lâche, le sordide trafic d'un corps avili et d'un serment faussé. +L'une vendait sa personne, l'autre sa signature. Et toi, insensé, tu te +précipitais dans un gouffre de flammes pour épargner un soupçon au roi, tu +acceptais l'exil et la mort pour faire légitimer mon fils, que ce roi, d'un +trait de plume, vient de déclarer à jamais misérable et bâtard. Car enfin, +que je meure aujourd'hui, demain Mlle d'Entragues revendiquera mon +héritage, tu serais forcé de l'appeler ta reine! En vérité, rions, cher +trésor de mon coeur, et que notre mépris brûle jusqu'au souvenir de ces +misères comme ce baiser, exhalé de mon âme, va consumer en nous la duperie +de l'héroïsme, le faux honneur de la générosité. + +Espérance stupéfait regarda Gabrielle. Jamais il ne l'eût soupçonnée si +fière et si véhémente; elle l'avait entouré de ses bras, elle l'embrasait +de son regard, de son souffle, de sa lèvre. + +--Amie, murmura-t-il éperdu de se sentir entraîné par cette force +irrésistible, amie, prenez garde! Si tout ce que vous venez de dire n'est +inspiré que par un juste ressentiment, si ce délire d'amour n'est que de +l'indignation, si ce feu dont vous me dévorez n'est que celui de la colère, +prenez garde! il s'éteindra trop vite, et demain vous me reprocherez ma +faiblesse. Oh! Gabrielle, laissez-moi mourir de vous adorer. Demain +peut-être je mourrais en vous maudissant. + +--Espérance! s'écria-t-elle dans une éblouissante exaltation qui imprima +aussitôt à sa beauté un caractère de majesté surnaturelle, Espérance, je +suis ton ange de bonheur, je suis la récompense de toute ta vie perdue; ne +le vois-tu pas, ne le comprends-tu pas? J'ai lutté avec toi de vertu, de +cruauté, même; j'ai tordu à belles mains ton coeur dans lequel, puisque +Dieu me l'envoyait, j'eusse dû en dépit de tout, fondre le mien. J'ai été +lâche, j'ai abusé de toi, au lieu de me livrer à toi comme esclave! + +Es-tu de marbre, ô mon amant! comme ces dieux antiques de la jeunesse et du +génie, auxquels tu ressembles? Nos larmes, nos soupirs, nos sacrifices, nos +souffrances, les comptes-tu pour si peu que leur prix t'en paraisse +immérité? Eh bien, moi, je te dirai que tu ne m'aimes pas, Espérance, je te +dirai que tu me méconnais, que tu m'outrages. Oui, tant que je t'ai écouté +en silence, m'inclinant bassement devant tes calculs héroïques qui ne +profitaient qu'à moi; oui, jusqu'ici, je n'ai pas été digne de ton amour, +mais aujourd'hui je me relève, aujourd'hui je ne veux plus laisser parler +la reine, aujourd'hui j'impose silence à la mère elle-même, c'est le tour +de l'amante, enfin. Pardonne-moi, oh! pardonne-moi d'avoir cru un seul +moment que mon devoir consistait à fouler aux pieds un dévouement comme le +tien! Et quand je t'ouvre les bras, quand je te dis: Espérance, je t'aime +ardemment! Espérance, je t'adore! Espérance, tu es le feu de mes veines, la +source de ma vie, je ne sens plus rien en moi qui ne t'appartienne, et +puisque tu ne veux pas me consacrer ton existence, puisque tu parles de +mourir, donne-moi du moins le droit de mourir avec toi! + +Il voulut murmurer quelques mots, c'étaient pourtant des actions de grâces +à Dieu, qui a permis qu'un tel bonheur échût en partage à de pauvres +créatures mortelles; mais refus ou prières, elle étouffa tout de ses +baisers, elle éteignit tout de ses larmes. Il sentit un nuage lui dérober +la terre. Et, en effet, pendant de trop courts instants, ces deux âmes +immatérialisées par l'amour étaient remontées au ciel. + +--Sois bénie, dit Espérance, ton coeur vaut le mien; oui, tu es l'ange du +bonheur. + +Hélas! pourquoi n'obtinrent-ils pas leur grâce tout entière? pourquoi tous +deux furent-ils condamnés à redescendre dans la vie? Qu'est-ce que la +grande route poudreuse, pour qui revient du paradis étoilé? + +Espérance le comprit, et cette pensée amère courba son front. Déjà, rêveur, +silencieux, il regrettait. Gabrielle, aussi brillante, aussi joyeuse qu'il +était mélancolique, revint à lui, et l'embrassant avec une souriante +candeur: + +--Oh! maintenant, dit-elle, pourquoi t'affliger seul? pourquoi penser même? +Ce n'est plus la peine. Songerais-tu à la marquise de Liancourt, à la +duchesse de Beaufort? À quoi bon, il n'y a plus ici que Gabrielle, ta +femme. + +--Ma femme! s'écria-t-il, enivré. + +--Tu ne supposes pas, ajouta-t-elle avec un sourire céleste, que je puisse +être désormais autre chose. Tout autre mariage est devenu impossible; je te +défie de me le conseiller! J'ai donc réussi, me voilà donc heureuse, me +voilà donc libre! Espérance est à moi, le monde est à nous! + +On entendit Gratienne heurter un meuble dans la chambre voisine. C'était le +signal convenu si elle avait quelque nouvelle à donner à sa maîtresse. Les +deux amants enlacés prêtèrent l'oreille. L'annonce d'une invasion de leurs +ennemis ne les eût pas fait tressaillir en ce moment. + +--Le roi sort de table, dit Gratienne, mais au lieu de venir ici, il passe +dans son cabinet pour jouer avec ses convives. Tout est tranquille. + +--Dieu soit loué, nous pouvons achever nos confidences, s'écria Gabrielle. +Cette soirée comptera pour nous, n'est-ce pas, ami? Dieu a gardé tous les +nuages dans son firmament. Pour nos coeurs ce n'est que rayons et azur. +Sommes-nous heureux! + +--Plus bas! l'éclat de ta voix semble insulter ces voûtes! Cependant, +j'éprouve en t'écoutant cette joie ineffable qui suit la réalisation d'un +rêve. Je te rêvais tout à l'heure, je te possède maintenant. + +--Et à jamais. Tu ne contesteras plus? + +--J'en mourrais. Te perdre, quand je ne te connaissais pas, c'était déjà +plus que mes forces; te perdre maintenant, impossible! Ne crains rien, tu +ne m'entendras plus parler de devoirs, d'honneur, je ne te sacrifierai +plus. Tu es mon bien, je le défendrais contre les anges! + +--Voilà ce qu'il fallait me dire à la Chaussée, mon Espérance. Que +d'heureux jours nous avons perdus! + +--D'autres nous attendent, plus purs, mieux acquis, incontestables. Le roi +t'a affranchie par sa trahison. Songe, ma Gabrielle, que tu ne peux plus +vivre en cette cour maudite, où mille pièges sont tendus sous tes pieds +adorés. + +--N'est-ce pas? + +--Tout ce que ces démons méditent, tout ce qu'ils ont déjà machiné pour ta +ruine, le savons-nous bien, le pourrions-nous seulement soupçonner? Il +faudrait avoir leur âme pour deviner leur esprit. Je suis venu effrayé +t'avertir, n'est-ce pas? eh bien! me voilà tremblant, effaré, rien ne me +rassure plus. Je ne sais comment j'ai pu vivre avec cette terreur. Un +baiser, ma Gabrielle, un baiser, pour me prouver que ces monstres n'ont pas +déjà fait de toi un fantôme! + + +--Ce serait depuis bien peu de temps, dit-elle avec un enivrant sourire. +Mais, oui, Espérance, moi aussi j'ai peur. Je ne te le cacherai plus: ton +idée me soutenait; j'avais de plus la mienne. Quelque chose me répétait +que, plus tu semblais t'éloigner, plus notre réunion était prochaine. Cela +est si vrai, que j'ai vu sans effroi, presque complaisamment, les apprêts +de ton départ. Je me disais que je te rappellerais à temps; que je te +reprendrais à moi, bien à moi. Tu vois que Dieu m'a donné raison. Mais ce +bonheur il ne faut plus le perdre; et puisque nous voilà ensemble, ne nous +séparons plus. Espérance, ces misérables me tueront si tu ne m'emmènes pas. + +--Dis un mot. Quand? comment? Parle; je suis prêt. + +--J'ai tout préparé de mon côté. L'instinct m'a tenu lieu de politique. Je +suis convenue avec le roi d'aller passer la semaine à Paris, chez Zamet. + +--Chez Zamet! N'en fais rien, s'écria Espérance, pâlissant. C'est le nid +des vipères! n'y vas pas!... + +--Je le sais comme toi; oui, je sais que Zamet s'entend avec les Entragues; +je sais qu'il est profond comme un gouffre. Mais Zamet demeure près de chez +toi; ce voisinage m'a fait passer par-dessus toutes les frayeurs. Te sentir +si près de moi, c'était de quoi me faire traverser un incendie: tu m'as +donné l'exemple! + +--Ne va pas chez Zamet, je t'en supplie, répéta Espérance, songeant avec un +frisson à la prédiction sinistre de l'Italienne. + +--J'avais promis pour demain, et je pars demain matin d'ici. + +--C'est promis? demanda Espérance avec un cri de désespoir. + +--Oh! oui, mais Gabrielle peut défaire ce que la duchesse avait résolu; +as-tu un plan? + +--J'en aurai mille pour que tu n'ailles pas chez Zamet. + +--Tu sais donc quelque chose? dit Gabrielle avec un léger tremblement dans +la voix. + +--Je ne sais rien, mais je suis sûr que si tu y vas, tu y mourras! + +Elle se serra frémissante sur la poitrine du jeune homme. + +--Oh! mourir, murmura-t-elle, maintenant! Non, je ne veux pas mourir! + +--Comment comptes-tu faire ce voyage de Fontainebleau à Paris? avec des +gardes? + +--Non, mais les espions sont là! et le roi peut s'aviser de me faire +accompagner. Il ne faut pas espérer de liberté avant Paris. D'ailleurs, je +dois descendre la Seine en bateau, et trouver ma litière au port de Bercy. + +--Il suffit. Traîne le temps en longueur de manière à n'arriver au port +qu'à la nuit close. + +--C'est facile. + +--Emmène Gratienne. + +--Toujours. + +--Aussitôt que la litière aura fait deux cents pas, fais arrêter sous un +prétexte, et tandis que Gratienne occupera le cocher et les valets, +glisse-toi hors de la litière, je serai là avec de bons chevaux. + +--Fort bien. Gratienne continuera, n'est-ce pas, et arrivera seule chez +Zamet. + +--À qui elle dira que tu es allée faire visite en ville. + +--Chez ma tante de Sourdis, par exemple. + +--Oui, et que tu rentreras un peu tard. Cependant nous aurons gagné au +large. J'ai deux chevaux capables de fournir douze lieues d'une traite. +Mais... votre fils? + +--Oh! j'y ai pensé, dit tristement Gabrielle. Je voulais l'emmener. Mais +ai-je le droit d'en priver son père? Le roi aime cet enfant. + +Tous deux baissèrent la tête, un même soupir s'échappa de leurs poitrines. + +--Assurément, murmura-t-elle, je commets un crime en abandonnant mon fils. + +--Vous aimez mieux mourir assassinée en restant à la cour, Gabrielle; vous +pensez à votre fils et vous m'oubliez déjà! + +--Criminelle s'il le faut, je ne serai pas lâche, dit la duchesse en +serrant la main d'Espérance, je suis à vous; c'était à moi de réfléchir +avant de vous livrer ma destinée! Il est trop tard! Si le roi est juste, il +me rendra bientôt mon enfant. + +--Soyez tranquille, Gabrielle, Mlle d'Entragues se chargera de vous le +faire rendre. Ainsi, plus d'hésitation, tout est bien convenu? + +--Tout. + +--Demain soir nous verra réunis ou séparés à jamais, car je vous préviens +d'une chose: si l'on nous arrête, je me défends! Or, se défendre contre un +roi c'est deux fois provoquer la mort. + +--Nous nous défendrons, Espérance, dit avec calme la duchesse. Mieux vaut +succomber ensemble que de languir séparés dans une prison. + +--Puisqu'il en est ainsi, repartit Espérance touché de cette fermeté, rien +ne nous retient plus, et nous surmonterons tous les obstacles. Les nuits +sont longues encore. Nous arriverons à Dieppe avant que nul n'ait songé à +nous poursuivre. Car il faudrait pour que le roi nous fit rejoindre, qu'il +eût donné des ordres dans les six heures qui suivront notre départ: or, il +ne le connaîtra peut-être que vingt heures après. Nous serons déjà hors de +France. + +--Dieu vous entende! + +--Nous aiderons Dieu, mon amie. Il voit la pureté de mon coeur; il sait les +combats que j'ai livrés à cet amour; il en connaît le dévouement +invincible. + +--Dieu sait, Espérance, que vous êtes ma seule ambition et ma seule +félicité. + +--Il entend le serment que je fais devant lui, s'écria Espérance, de vous +aimer tant que mon coeur battra, tant qu'un souffle effleurera mes lèvres, +tant qu'une goutte de sang restera dans mes veines. + +--A vous aussi toute ma vie, s'écria Gabrielle en passant ses bras au col +d'Espérance, qu'elle regarda si passionnément que les larmes leur vinrent +aux yeux et roulèrent confondues le long de leurs joues dans le solennel +baiser dont ils scellèrent ce serment. + +--Mais nous voilà tout tristes, reprit le jeune homme. Pour des gens sûrs +de leur bonheur, c'est de l'ingratitude. + +--Est-ce bien de tristesse, croyez-vous, que mon coeur est ainsi gonflé? +Quelquefois on pleure de joie; mais il est un moyen assuré de tarir mes +larmes? ne t'éloigne pas, serre-moi dans tes bras. + +--Demain, rien ne nous interrompra plus. Mais aujourd'hui, pardonnez-moi de +le rappeler, Gabrielle, l'heure s'avance. + +--L'heure... Vous partez! s'écria-t-elle avec un accent qui fit +impression sur Espérance. + +--Il le faut. + +--Non! non! restez! Ce n'est qu'ici, ce n'est que près de moi que vous êtes +en sûreté! + +--Le roi peut venir après le jeu; ne m'exposez pas à me cacher, Gabrielle. +Et puis, comment perdrais-je toute cette nuit, que je puis si utilement +employer aux préparatifs de la réunion éternelle? + +--Oh! mon Dieu, dit Gabrielle, rêveuse, abattue, je n'avais pas pensé que +vous dussiez partir. Quelle noire nuit! + +--Elle me cachera mieux. + +--Le vent gronde. + +--Il étouffera le bruit de mon pas. Rappelez vos esprits, ma bien-aimée; +commandez à Gratienne de me faire sortir. + +--Oh! non, s'écria la jeune fille, qui avait entendu. Autant j'ai pu vous +aider à votre arrivée, autant je serais suspecte en vous reconduisant. +Prenez la clé de madame, elle ouvre toutes les portes du château, le roi +seul a la pareille. Avec cette clé vous n'aurez besoin de personne, et +c'est important à une pareille heure, car il se fait tard. + +--Entendez-vous, Gabrielle, il se fait tard. A demain. + + +--Pour toujours! Espérance, interrompit-elle en l'arrêtant, passez cette +nuit dans la chambre de Gratienne, que je garderai près de moi, et demain +au jour.... + +--Madame, laissez-le partir, dit Gratienne; au jour on le reconnaîtrait. + +--Qu'il parte donc... Mais ainsi... oh! ainsi ne le reconnaîtra-t-on +pas malgré les ténèbres, malgré tout? Laissez votre chapeau, Espérance, +votre manteau brodé, et endossez celui de mon intendant. Ceux qui vous +verront passer vous prendront pour un homme à moi. + +--Oh! il est bien à vous, dit en souriant Gratienne, qui fut embrassée pour +cette saillie par les deux amants à la fois. + +Déjà elle avait donné au jeune homme le manteau désigné par Gabrielle; et +ainsi travesti, Espérance était méconnaissable. Plus de prétexte, il +fallait partir! Le coeur de la maîtresse éclata en douloureux sanglots que +les baisers de l'amant ne surent pas étouffer, et dont il se troubla +lui-même sans pouvoir s'en rendre compte. + +--A demain! répétait Gabrielle, à demain! à demain! Quel chemin prend-il, +Gratienne? + +--Tout simplement le corridor, et puis l'escalier, madame: plus il sortira +naturellement, mieux il réussira. + +--D'ailleurs, quel obstacle pourrais-je rencontrer? je n'en vois pas de +vraisemblable. + +--Ni moi, dit Gratienne. + +--Ni moi, dit Gabrielle. + +--Eh bien, adieu! à demain! + +Et ils échangèrent le millième baiser du départ. + +Gratienne, obstinée comme un chien fidèle, le tirait vers la porte par son +manteau. + +Tout à coup, Gabrielle s'élança et le ressaisit encore. + +--Tu m'aimes, n'est-ce pas? dit-elle. + +--Est-ce qu'il faut que je te réponde? + +Elle approcha ses lèvres de l'oreille d'Espérance. + +--Dis-moi que tu pars heureux, ajouta-t-elle. + +--Si heureux, qu'il me semble que je n'ai plus rien à attendre de cette +vie. + +--Moi! moi! mon amour. + +--Par grâce, monsieur, partez! dit Gratienne, en employant la force pour le +séparer de Gabrielle, qui tomba défaillante dans ses bras. + +Le corridor était noir, un silence froid régnait partout. Espérance, muni +de la clé, ouvrit lui-même la porte, et, après avoir écouté, observé, +franchit le seuil d'un pas sûr et s'enfonça rapidement dans les ténèbres. + + + + +XXV + +LA TREILLE DE L'ORANGERIE + + +Déjà Espérance avait dépassé le corridor et commençait à descendre +l'escalier, lorsqu'il crut entendre du bruit derrière lui. + +Il se retourna, et, malgré les ténèbres, vit une forme humaine se détacher +de l'embrasure d'une fenêtre par laquelle filtrait l'insaisissable pâleur, +non pas d'une clarté, cette nuit n'en avait pas, mais d'une obscurité moins +noire. + +Espérance s'étant arrêté pour voir, l'ombre marcha de son côté, puis +s'arrêta aussi. Inquiet alors, il descendit précipitamment, et bientôt des +pas retentirent derrière lui aux premières marches de l'escalier. + +--Me suivrait-on? pensa-t-il un peu ému. + +Mais comme il connaissait parfaitement Fontainebleau et ses inextricables +détours, il se flatta d'avoir bientôt perdu l'espion, si c'en était un. En +conséquence, il doubla le pas et enfila un autre corridor qui aboutissait +an pavillon de l'Orangerie. + +Un pas net, prompt et sonore sur les briques du corridor, lui annonça que +sa piste était bien suivie. + +Espérance réfléchit qu'il fallait couper au plus court, gagner une porte, +et, si on osait le suivre jusqu'au dehors, en finir avec l'ennemi. Il +accéléra sa course en se dirigeant vers la porte qui, de l'Orangerie, mène +à la cour des Princes. Mais là son oeil subtil aperçut la grille fermée, et +derrière, un peloton de soldats assis dans la cour, essayant d'allumer un +feu que la bruine éteignait malgré tous leurs efforts. + +--Pourquoi un poste là? pensa-t-il, ce n'est pas l'habitude. Mais je n'ai +pas besoin de passer absolument par la cour des Princes. Commençons par +sortir d'ici. + +En effet, demeurer là eût été dangereux. Il pouvait se trouver pris entre +la grille et l'espion dont il entendait se rapprocher les pas au-dessus de +lui dans les montées. + +Il se blottit dans un angle, retenant son haleine, pour laisser passer et +examiner un peu son persécuteur. Son attente ne fut pas trompée: l'homme +arriva courant, et passa devant lui à trois pas. Espérance avait envie de +se jeter dessus et de l'étouffer; mais il pouvait pousser un cri, les +soldats pouvaient entendre. Un pareil scandale dans la maison du roi +perdait sans rémission tous les intérêts si précieux qu'Espérance +défendrait mieux par une adroite évasion. + +A la faible lueur des tisons grésillant dans la cour, Espérance entrevit +vaguement la forme de l'espion. C'était une ombre maigre, déhanchée, qui +forçait l'allure de son pas et soufflait déjà comme un chien acharné sur un +cerf. + +Espérance s'élança hors de son coin, et plein d'une idée nouvelle, il +rebroussa chemin, tandis que l'espion, collé aux grilles, se demandait par +où la proie s'était échappée. Remonter l'escalier, tirer la clé que lui +avait donnée Gratienne et ouvrir la porte d'un corridor à gauche, fut pour +le jeune homme l'affaire d'un moment. Il se trouva ainsi dans un passage +embarrassé de charpentes dont plus tard Henri IV devait faire la célèbre +galerie des Cerfs. + +Espérance referma la porte sur lui et se mit à rire silencieusement en +songeant au désappointement de l'espion. Il savait qu'au bout de ce passage +se trouve l'escalier qui conduit à la cour Ovale et rien ne l'inquiéta +plus. Il reprit haleine. + +Tout à coup le frôlement d'une main sur les panneaux le fait tressaillir, +quelque chose ébranle la porte; nul doute, l'espion a découvert la voie, il +voudrait entrer: oui, mais ouvrir! + +La serrure crie, le pêne claque, la porte s'ouvre, Espérance sent une sueur +froide inonder son front, l'espion a une clé aussi. + +Cette clé, qui ouvre toutes les portes de Fontainebleau, Gabrielle l'a dit, +le roi seul la possède; c'est donc le roi qui poursuit Espérance, ou du +moins quelqu'un envoyé par le roi. Il a donc des soupçons; le secret de +Gabrielle est donc en danger. Allons, plus de résistance possible, il faut +fuir, et fuir si vigoureusement que l'ennemi soit distancé avant dix +minutes. + +Espérance reprit sa course, et disparut par l'autre issue. + +Mais dans la cour Ovale, encore des sentinelles. Plus de doute, tout est +gardé; c'est un complot. L'homme détaché sur les traces d'Espérance joue le +rôle du traqueur qui pousse la proie dans des filets ou sous la balle des +chasseurs. Rien n'annonce pourtant que le roi veuille faire tuer Espérance; +un seul homme n'eût pas suffi. Mais évidemment on voudrait l'arrêter, le +reconnaître, le convaincre... Gabrielle serait perdue. À cette seule +pensée, le sang bouillonne dans les veines de son amant. + +Que faire? A force de courir dans les corridors et d'ouvrir des portes que +l'autre sait ouvrir comme lui, Espérance ne risquerait-il pas de rencontrer +face à face un deuxième espion et d'être forcé alors au combat qu'il veut +éviter à tout prix pour ne point aggraver l'affaire? Il sera toujours temps +d'en venir aux coups si la situation est désespérée. + +Il court, cherchant les issues, et déjà il a réussi; l'espion est loin, +plus de bruit. Son pas qui résonnait fatalement ne se fait plus entendre. +Espérance, revenu dans ce passage noir et obstrué, la future galerie des +Cerfs, s'arrête pour respirer, à la place même où, cinquante-huit ans plus +tard, devait tomber Monaldeschi. + +Soudain une respiration bruyante, un râle plutôt qu'une haleine, retentit à +son oreille; nul doute, l'homme est là, tout près d'Espérance, il le +cherche dans l'ombre épaisse. Comment a-t-il pu arriver ainsi sans bruit? +Il avance et on ne l'entend plus marcher et on sent le feu de son souffle. + +--Je comprends, se dit Espérance, l'espion, impatienté de m'avertir +toujours par le bruit de son pas, a marché pieds nus; il m'entendait lui, +et je ne le soupçonnais pas. Voilà un dangereux coquin. Plus de pitié, ou +je suis perdu. + +Une main s'allonge à tâtons vers le jeune homme, frissonnant à ce contact. +Il y répond par un coup de poing si vigoureux, que l'ennemi va mesurer la +terre, et comme les demi-moyens ne sont plus de saison, Espérance ouvre une +fenêtre et saute dans la terre grasse du jardin de l'Orangerie. + +Un bruit sourd, mat, mêlé d'imprécations lui annonce que l'espion a sauté +aussi. Bien plus, Espérance voit briller dans le brouillard une lame +d'épée. Le coup de poing a fait son effet: de la défensive on passe à +l'offensive. La poursuite va se changer en lutte. + +L'inconnu, épuisé, haletant, humilié de sa fatigue et du coup qu'il a reçu, +s'est décidé à en appeler aux armes. Dans ces occasions, malheur à qui se +laisse prévenir. La victoire est presque toujours au premier des deux qui +frappe. + +Sur-le-champ, Espérance conçoit un nouveau plan. A vingt pas de lui s'élève +le mur couvert d'un treillage garni de vigne, dont Gabrielle lui a souvent +envoyé les raisins renommés. Il escaladera ce mur, gagnera, de maille en +maille, comme par échelons, les fenêtres d'un bâtiment qui donne sur la +cour des Fontaines, et, une fois la, il est sauvé. + +Mais il faut d'abord faire cesser la poursuite de l'ennemi; cet étrange +limier s'échauffe de plus en plus. Il gronde d'une manière effrayante, +chaque fois que son pied nu glisse sur les terres détrempées par la pluie. +Le moindre faux pas mettrait Espérance à la merci d'une pointe qui s'agite +altérée de sang. Lui aussi, d'ailleurs, se sent bouillir de colère. Le +moment est venu d'en finir. Tout en courant vers le mur, il détache son +manteau. Puis, au détour d'une allée, il bondit de côté. L'autre, emporté +par son élan, le dépasse: agile comme un tigre, l'amant de Gabrielle fond +tête baissée sur l'espion qui cherche à le retrouver dans les ténèbres; il +le renverse, le coiffe du manteau, l'y roule, l'y entortille dix fois, et +lui brise, sous les plis mêmes de l'étoffe humide, son épée, qu'il n'avait +pas lâchée. Espérance complète sa victoire par quelques rudes bourrades qui +arrachent à l'ennemi étouffé des rugissements sourds, et quand il le croit +empêtré dans les spirales du drap, il reprend sa course dans la direction +du mur, et, crachant aux treillages, commence sa hasardeuse ascension. + +Mais l'autre, écumant de rage et de douleur, fend l'étoffe ou la crève du +tronçon de sa lame, se relève sur les genoux, aveuglé, ivre, entend craquer +le treillage sous le poids d'Espérance, veut s'élancer de ce côté, mais +retombe embarrassé dans les loques fangeuses du manteau. Encore deux +échelons et son ennemi touche au rebord de la fenêtre; il y porte la main, +il va échapper. + +--Arrête, ou je te tue! veut crier le vaincu; mais la voix manque à son +gosier aride, sa rage devient du délire, il arme un pistolet et le décharge +sur le mur illuminé un moment par l'éclair de la poudre. + +Le fugitif s'arrête, ses mains s'ouvrent, son corps s'affaisse. Il tombe la +tête inclinée comme l'oiseau de la branche, et son ennemi se précipite sur +lui en murmurant, avec une joie farouche: + +--Sambious! je finirai par te voir en face. + +Il soulève le corps, approche ses yeux avides du pâle visage du blessé. +Mais tout à coup son oeil devient hagard, ses cheveux se hérissent, ses +mains se glacent dans le sang tiède. + +--Pontis! murmure une voix faible comme un souffle, comment, Pontis, c'est +toi qui m'as tué! + +--Espérance! s'écrie le malheureux garde en reculant avec un accent de +folle épouvante.... + +--Tu m'as tué!... + +--Oh! mon Dieu! oh! mon Dieu!... j'ai tué Espérance; oh! mon Dieu!... +c'est mon ami que j'ai tué... oh! mon Dieu!... + +Et Pontis, à genoux, s'arrachait les cheveux et se tordait les mains en +poussant des cris inarticulés. + +--Tu ne m'avais donc pas reconnu, Pontis? + +--Il le demande! il m'accuse d'avoir voulu le tuer, moi qui l'aimais plus +que ma vie. + +--Mais le roi t'a ordonné.... + +--De suivre et de reconnaître un homme qui sortirait.... + +--De chez la duchesse. + +--Ou de chez Mlle d'Entragues, car il n'était pas sûr. + +--Quoi! il doutait... Tout n'est donc pas perdu, s'écria Espérance en se +soulevant avec joie. On peut donc encore sauver Gabrielle. Rien ne l'accuse +que ma présence, allons, aide-moi. Pontis, il faut que je sorte d'ici, je +ne veux pas qu'on me trouve, tu diras que tu m'as manqué, que j'ai fui, que +tu ne m'as pas reconnu. Aide-moi, j'aurai la force de franchir le mur... +Ah! ne me touche pas... je souffre trop... je ne puis faire un pas. +Pontis, desserre-moi... laisse couler mon sang, j'étouffe!... je +meurs. + +--Ne dis pas cela, ou je m'arrache le coeur à tes pieds. + +--Eh bien! achève-moi; prends-moi sur tes épaules, jette mon corps dans une +citerne... Enterre-moi vivant; mais qu'on ne me trouve pas, qu'on +n'accuse pas Gabrielle. Sauve-la, sauve-la, Pontis! + +--Mon pauvre ami! + +Et Pontis se déchirait la chair en sanglotant. + +--Pourquoi m'a-t-il épargné tout à l'heure, au lieu de me tuer comme un +chien! + +--Ne pleure pas, ne crie pas, on viendrait. Dis-moi plutôt ce qu'il faut +faire pour que la duchesse ne soit pas déshonorée, pour que ce démon +d'Entragues ne triomphe pas. Cherche donc... Elle rit, vois-tu, dans ces +ténèbres. Oh! pourquoi m'as-tu atteint, Pontis? je m'échappais, tout était +sauvé! S'il faut que Gabrielle succombe, sois maudit!... + +Et le malheureux, dévoré par la souffrance, exaspéré par le désespoir, +tendait vers Pontis des mains suppliantes. Celui-ci s'agenouillait, se +relevait, implorait Dieu, se frappait le front des deux poings, puis se +reprenait convulsivement à étancher les flots de ce sang généreux qui +coulait toujours. + +Tout à coup il rencontra sous ses doigts tremblants la boîte d'or, cause +première de leur querelle, de leur séparation, de la blessure d'Espérance. + +--Ah! s'écria-t-il inspiré par un rayon de la divine intelligence, ne me +demandais-tu pas de sauver l'honneur de Gabrielle? + +--Oui, Pontis. + +--Et de nous venger du monstre d'Entragues? + +--Oh! si tu pouvais! + +--J'en réponds, je le jure. + +Espérance joignit les mains avec ivresse. + +--Dans ce médaillon, poursuivit Pontis, il y a une lettre d'Henriette? + +--Oui. + +--Un rendez-vous qu'elle te donnait autrefois, sans date, sans désignation +précise? + +--Oui, oui. + +--Eh bien, ami, cette lettre est d'hier, c'est Mlle d'Entragues qui t'a +appelé à Fontainebleau, c'est de chez elle que tu sortais tout à l'heure, +quand je t'ai surpris. Gabrielle n'a plus rien à craindre; notre ennemie +mortelle est prise à son piège, elle est déshonorée! + +--Ah! je comprends, s'écria Espérance, merci Pontis, mon frère, mon +bienfaiteur. Pontis, je t'aime, Pontis, je te bénis! + +Et saisissant le garde à deux bras, il le couvrait de baisers, de larmes. + +--Entends-tu? dit Pontis en se relevant pour écouter. + +--Oui, des voix, des pas... le bruit du pistolet a réveillé du monde, et +on vient... ouvrons vite la boîte. + +--Fais jouer le ressort. + +--Mes doigts n'ont plus de force. Qu'il faut peu de temps à Dieu pour +briser un homme! Aide moi à appuyer... c'est ouvert, jette +la boîte... bien. Maintenant, je puis mourir. + +--Tu ne mourras pas... au secours! + +--Chut!... je sens ta balle trop près de mon coeur. Dans cinq minutes, +c'est fait de moi, mais Gabrielle est sauvée, Dieu est bon.... + +Il fut interrompu par une voix qui disait au fond du jardin: + +--Est-ce par ici qu'on a tiré? où êtes-vous? + +Un homme approchait, portant un falot et se dirigeant avec hésitation vers +l'endroit de la scène. + +--M. de Sully, murmura Pontis à l'oreille de son ami. Que faut-il faire? + +--Réponds-lui, dit Espérance, car moi, je m'affaiblis. + +--Par ici! répondit Pontis d'une voix étouffée. + +--Sire, par ici, dit Sully en éclairant l'allée noire à une ombre qui +s'avançait derrière. + +--Le roi!... c'est bien, murmura Espérance. Allons, Pontis, le moment +est venu, venge-nous! + +--Que personne n'entre dans le jardin! commanda Henri à son capitaine des +gardes qui l'accompagnait et resta dehors. + +Et il s'approcha vivement du groupe, une épée nue sous son bras. + +Pontis était debout, pâle, les cheveux collés au front par la sueur et la +pluie, taché de boue, taché de sang, sinistre à voir. + +--C'est toi, dit Henri troublé à cet aspect, eh bien? + +--L'homme est là, étendu, sire. + +--Blessé!... tu l'as blessé?... + +--Il allait m'échapper, et Votre Majesté m'avait ordonné de le reconnaître. + +--Qui est-ce? + +--C'est mon ami, mon frère, bégaya le garde dévorant les sanglots qui +déchiraient sa gorge. + +Le roi frémissant se baissa vers la terre, Sully éclairait les traits +livides du mourant. + +--Espérance! s'écria Henri épouvanté, c'était lui! Mais d'où sortait-il? + +--De chez Mlle d'Entragues qui lui avait donné rendez-vous, dit Pontis avec +une voix claire comme un chant de victoire. + +Espérance se souleva, les yeux brillants de joie. + +--Un rendez-vous... d'elle? murmura le roi. + +--Lisez, sire, répliqua Pontis en lui tendant la lettre qu'il prit des +mains d'Espérance. + +Sully leva son flambeau, le roi lut d'une voix sombre: + +«Cher Espérance, tu sais où me trouver, tu n'as oublié ni le jour, ni +l'heure fixés par ton Henriette qui t'aime. Viens, sois prudent.» + +Pendant cette lecture, Espérance, ranimé, suivait chaque mouvement du roi +avec une rayonnante avidité. Henri remit la lettre à Sully, qui ne put +réprimer un dédaigneux sourire. + +--C'est bien d'elle; vous étiez dans votre droit, même chez moi, Espérance, +dit enfin le roi profondément ému. Je vous demande pardon... Mais c'est +du secours qu'il vous faut; nous allons, sans bruit, sans éclat, vous +transporter.... + +--Inutile, sire, dit Espérance, j'aime mieux mourir ici. + +Tout à coup l'on entendit une voix forte qui criait, à l'entrée de +l'Orangerie: + +--Je vous dis qu'on a tiré de ce côté. Où est le roi?... est-ce qu'on a +tiré sur le roi? Je veux passer pour voir le roi, harnibieu! + +--Crillon!... arrête, ce n'est rien, dit Henri rouge de honte en courant +à la rencontre du chevalier, ce n'est rien, mon digne ami. + +Et il cherchait à l'éloigner. + +--Dieu soit loué, vous êtes sauf! dit avec joie le vieux guerrier, un peu +surpris de ce mouvement du roi, qui le poussait en arrière. Mais, sire, on +a tiré! Je vois quelqu'un étendu là-bas... qui est-ce donc? + +--C'est moi, moi Espérance, dit le blessé d'une voix si touchante, que le +roi cacha son visage dans ses mains, et que Crillon, tout pâle, poussa un +cri en s'élançant de ce côté. + +--Toi! toi, blessé!... Oh, mon Dieu! pauvre enfant!... À la poitrine, +si près du coeur... Mais qui est donc son assassin? + +--Moi! dit Pontis, tombant à deux genoux avec un élan de désespoir dont +rien ne saurait peindre la navrante énergie... moi, qui ne l'ai pas +reconnu; moi, qui, pour obéir au roi, ai tué mon frère! + +--N'en crois rien, Crillon, s'écria le roi, déchiré par les regrets et la +honte; je voulais seulement qu'on l'arrêtât; je n'ai pas dit qu'on lui fît +violence. + +Sully montra la lettre d'Henriette au chevalier. + +Crillon comprit tout: l'avis mystérieux lu à table, la jalousie du roi, le +noble dévouement d'Espérance. Et sa généreuse indignation monta comme un +flot amer de son coeur à ses lèvres. + +--Ah! sire, c'est vous, répliqua-t-il en se relevant lentement, c'est vous +qui pour vos querelles de femmes, faites tuer l'ami par l'ami! + +--Crillon!... + +--Comme eût fait le bourreau Charles IX, poursuivit le chevalier, effrayant +de douleur et de colère. + +--Crillon, vous m'offensez au moment où je me justifie. + +Mais rien n'eût pu retenir ce torrent furieux. + +--Je sers donc un roi assassin! reprit le chevalier d'une voix vibrante de +rage. J'ai donc versé tant de fois pour vous mon sang, tant de fois +prodigué ma vie, pour qu'on m'en récompense en égorgeant ceux que j'aime... +Sire, décidément, vous m'en demandez trop. + +--Mais est-ce bien Crillon qui parle... Crillon qui sacrifie son roi à un +étranger? + +--Un étranger, mon Espérance? + +--Qu'est-il donc? + +--C'est mon fils! + +À ces mots arrachés au chevalier par une douleur surhumaine, le roi +chancela et s'appuyant sur l'épaule de Sully ne put retenir ses larmes. +Pontis tomba foudroyé la face contre terre, mais Espérance, souriant comme +les anges, souleva ses bras raidis, en entoura le col du chevalier qui se +penchait vers lui en suffoquant de désespoir. + +--Oh! dit-il, quel malheur de mourir au moment où l'on retrouve un tel +père!... Mais je suis encore trop heureux, j'aurai le temps de vous +embrasser. Père... ajouta-t-il luttant contre la mort qui déjà +l'envahissait de ses ombres violettes, mon père... ce baiser... pour +vous! + +Et il appuya ses lèvres sur le visage du chevalier. Puis, faisant un effort +pour s'approcher de son oreille, il murmura tout bas: + +--Celui-ci, pour Gabrielle.... + +Et il exhala le dernier souffle. Ses lèvres, entr'ouvertes, n'achevèrent +point ce suprême baiser. + +Crillon resta un moment écrasé, sans comprendre. Mais quand il sentit que +ce noble coeur ne battait plus, que ces yeux si doux étaient à jamais +fermés, il se leva haletant, avec un rauque soupir, comme le guerrier qui +arrache un fer mortel de la poitrine. Pontis, sans force et sans voix, +gisait aux pieds de son ami. + +--Soldat du roi, tu as obéi au roi, tu n'es pas coupable, lui dit Crillon. +Je te pardonne au nom d'Espérance et au mien. Aide-moi à emporter d'ici le +corps de mon fils. + +Sully s'approcha, le roi fit un pas; Crillon les écarta tous deux d'un +geste résolu. + +--Pontis et moi nous suffirons, dit-il. + +--Brave Crillon, s'écria Henri d'une voix oppressée, si tu savais ce qui se +passe dans mon coeur.... + +--Je le comprends, sire; votre coeur n'est pas méchant, mais le désordre +mène au crime; votre vie d'intrigues s'écarte sans cesse du droit chemin. +Oui, la mort de ce jeune homme est un crime ineffaçable; je vous devais mon +sang et non celui d'Espérance. J'ai pardonné à Pontis, mais à vous, jamais! +c'est fini entre nous! + +--Chevalier, dit Sully, épargnez notre maître. + +--Votre maître, monsieur, n'est plus le mien. Adieu! + +Crillon chargea dans ses bras le corps inanimé dont la tête languissante +pendait sur son épaule: le front nu, ses cheveux gris épars au vent, l'oeil +fixe, il s'avança d'un pas ferme jusqu'à la porte de l'Orangerie; Pontis le +suivait, priant tout bas, et baisant les cheveux blonds d'Espérance. + +--Voila donc, pauvre mère, comment j'ai veillé sur ton fils, murmura le +héros en regardant le ciel d'un oeil suppliant, comme pour y conjurer une +ombre menaçante. Mais, maintenant, tu l'as près de toi, ton Espérance, et +moi, je suis seul. + +On n'entendit plus qu'un long sanglot dans le silence, on n'aperçut bientôt +plus rien dans la profonde nuit. + + + + +XXVI + +LE DERNIER RENDEZ-VOUS + + +Le lendemain on observa que le roi fut levé avant tout le monde au château. +Lorsque les valets de chambre de service entrèrent chez lui, il était assis +près de la fenêtre, regardant avec mélancolie les premières lueurs de +l'aube qui bleuissaient les murs de l'Orangerie. Il se retourna +précipitamment au bruit des pas. + +Son premier soin fut de demander des nouvelles de Gabrielle, et il +s'informa en même temps si ce matin toutes choses étaient en bon ordre à +Fontainebleau. + +Le valet de chambre répondit étonné que tout se trouvait dans l'ordre le +plus parfait. + +--C'est qu'il m'a semblé entendre du bruit, ajouta le roi, sans laisser +voir son visage qui peut-être eût révélé tout l'intérêt qu'il attachait à +la réponse. + +--Votre Majesté aura peut-être entendu le bruit d'un carrosse, dit le +serviteur. + +--Quand? + +--Tout à l'heure. M. d'Entragues est parti ce matin pour Paris avec ces +dames. + +Le roi tressaillit. La coïncidence était assez significative entre ce +brusque départ et les événements de la nuit. + +--Ah! ils sont partis? dit-il. Bon voyage. + +Et lisant sur les traits du valet de chambre que celui-ci ne savait rien +autre chose de ce qui s'était passé depuis la veille, il se remit un peu et +fit quelques tours de promenade dans son appartement, en proie à une +préoccupation bien suspecte au serviteur curieux. + +Tout à coup le roi sortit et se dirigea vers l'appartement occupé par la +duchesse; il se hâtait. Il ne voulait pas qu'aucune nouvelle du dehors +pénétrât chez Gabrielle avant qu'il fût là pour l'expliquer sinon pour +l'intercepter. + +Mais, à sa grande surprise, la duchesse était levée; ses femmes activaient +les préparatifs du départ. Gratienne multipliait ses pas et ses ordres. Cet +appartement silencieux et plein de mystère une heure avant, bourdonnait +comme une ruche. Henri fit signe de la main pour arrêter des empressés qui +couraient prévenir Gabrielle et s'achemina vers sa chambre, où il savait la +trouver seule. + +Gabrielle, en habit de voyage, les fenêtres ouvertes, était appuyée sur la +rampe de son balcon. Fraîche et belle comme jamais peut-être elle ne +l'avait été, souriant au ciel, aux bois, aux eaux verdissantes, elle +semblait embrasser du regard toutes les splendeurs de la nature, savourer +en pensée toutes les douceurs de la vie, et renvoyait à Dieu autant +d'actions de grâces qu'elle exhalait vers lui de souffles purs. + +Qu'il était beau, ce matin, Fontainebleau! Le magique séjour! Les brumes de +la nuit avaient fui, dispersées devant la brise. Un groupe de petits nuages +vermeils formait une couronne au soleil levant, Au fond de l'horizon +enflammé se développait une large banderole de pourpre sur laquelle, déjà +diaprées de floraisons printanières, s'étageaient les masses onduleuses de +la forêt. + +Plus près, dans le parc, les marronniers arrondissaient leurs dômes verts, +aussi réguliers, aussi doux à l'oeil que s'ils eussent été modelés et +lissés par la main d'un géant. Enfin, sous le balcon, dans le parterre, les +premières fleurs, humides encore, se redressaient triomphantes à la chaleur +des feux naissants du jour. Tout, dans cette nature, riait et rayonnait, +depuis l'édifice altier, jusqu'à l'humble brin d'herbe, comme pour effacer +jusqu'au souvenir d'une si lugubre nuit. + +Gabrielle se retourna en entendant marcher, et lorsqu'elle vit le roi, son +visage s'assombrit aussitôt. + +Cette nuance n'échappa point à Henri, mais il s'y attendait. Trompé sur le +sens de la catastrophe nocturne qu'il avait réussi à cacher à tout le +monde, il croyait fermement qu'Espérance n'était venu à Fontainebleau que +pour Mlle d'Entragues. Il croyait par conséquent que le billet d'avis mis +sous sa serviette était de Gabrielle; il croyait donc à la rancune, à la +colère de celle-ci en présence d'une nouvelle infidélité. + +En effet, le raisonnement était logique. Si Gabrielle avait averti le roi +de faire surveiller Henriette, c'était par jalousie. Elle était donc +instruite de la liaison d'Henri avec cette femme, elle avait donc à lui +faire encore des reproches, à lui qui, un moment avant, l'avait osé +soupçonner. + +Se sentant coupable de ce soupçon, coupable d'infidélité, mortellement +coupable du tragique résultat de cette intrigue, le roi arrivait chez +Gabrielle dans une situation d'esprit facile à comprendre. Il voulait avant +tout, empêcher la duchesse de savoir que Fontainebleau avait été +ensanglanté; il voulait essayer de dissiper chez elle les chagrins d'une +nouvelle déception. Il se sentait bourrelé de remords, navré de douleur, +brûlé d'une recrudescence d'amour. Ce qu'il venait apporter à Gabrielle, +c'était plus que l'expression de cet amour, c'était une tacite réparation. + +Le nuage qui couvrit un moment le front de la duchesse confirma Henri dans +ses idées. Elle boudait, elle souffrait; il approcha d'elle les bras +ouverts, le regard suppliant. + +Mais, combien Gabrielle était loin de le comprendre! Parties du même point, +peut-être, leurs pensées avaient tellement divergé, qu'une immensité les +séparait. Il croyait avoir un pardon à demander. Elle aussi se sentait +coupable et demandait pardon du fond du coeur. + +Sa faute avait effacé toutes celles du roi. Ame loyale elle trouvait le +talion inique. Henri eût été assez puni de perdre un pareil coeur. Quel +surcroît de malheur l'attendait encore! Il allait perdre à jamais celle +qui, sans amour, était pourtant la plus fidèle amie qu'il eût dans tout le +royaume. + +Aussi quand elle le vit arriver, elle baissa un front chargé de repentir. +Quand elle le vit sourire, implorer une caresse, elle se sentit autant de +remords qu'elle avait eu d'indignation la veille. + +Elle que tant de bonheur attendait! elle dont la fraîche jeunesse allait +refleurir encore au soleil d'une passion féconde, et qui, laissant derrière +elle trahison, menaces de mort, ruine et désespoir, allait trouver la +liberté dans l'amour, c'est-à-dire le plus splendide, le plus immense +horizon qu'il soit donné à l'âme d'embrasser, tant qu'elle n'a pas +reconquis le ciel. + +Au contraire, le roi serait abandonné, outragé, puni jusqu'à l'injustice. +Déjà au déclin de l'âge, nulle femme ne l'aimerait plus sans ambition, +nulle ne se souviendrait plus qu'il avait été jeune, que son amour n'avait +pas toujours été ridicule, nulle enfin ne saurait payer dignement les +précieuses qualités de ce grand coeur, foyer d'un soleil obscurci, dont +Gabrielle avait eu les flammes, dont les autres ne verraient plus que les +taches. + +Voilà ce qui rendit tristes ses yeux, voilà ce qui fit palpiter en elle un +reste de tendresse, et quand le roi lui tendait les bras, honteuse, +repentante, elle se détourna, prête à pleurer, si des larmes n'eussent +trahi son secret, et si elle n'eût songé qu'elle se devait désormais à +Espérance. + +Quant à ce dernier, à l'amant adoré devenu une ombre, quant à ce bonheur +qu'elle croyait sentir vivre en elle, et qui déjà s'était envolé pour +jamais, pas un soupçon, pas une inquiétude, pas un pressentiment. Vanité! +la malheureuse femme pleurait le vivant, elle espérait le mort! + +Henri s'assit près d'elle, lui prit les mains, la regarda longtemps avec +des yeux pleins d'amour. + +--Déjà prête à partir, dit-il, ma Gabrielle? + + +_Ma Gabrielle!_ ce mot fit tressaillir la duchesse dans la bouche de celui +à qui elle n'appartenait plus. + +--Vous avez bien hâte de me quitter, ajouta le roi. Voilà pourtant +longtemps que je ne vous ai vue. + +--En effet, murmura Gabrielle qui fut frappée de cette idée, qu'un siècle +tout entier avait passé en si peu d'heures. + +Elle rougit, elle se détourna encore comme pour donner un ordre à +Gratienne. + +--Avez-vous bien reposé? Êtes-vous remise de votre malaise? continua Henri. +J'ai cru devoir vous laisser dormir, car mon premier mouvement hier en me +mettant à table fut de venir vous voir. + +Il la regardait si fixement qu'elle se sentait de plus en plus embarrassée. +L'un et l'autre s'enfonçaient plus avant dans le chemin de leur pensée +secrète. + +--Oui, Gabrielle, du moment où j'ai déplié ma serviette, hier, jusqu'à ce +matin je n'ai cessé de songer à vous. + +La duchesse fit un effort que le roi remarqua bien; mais il l'attribua au +désir qu'elle avait de ne pas laisser soupçonner sa jalousie de la veille. +Heureux lui-même de ne pas donner suite à l'explication, il se tut. + +--J'ai parfaitement reposé toute la nuit, se hâta de dire Gabrielle, et me +voilà prête à faire ce petit voyage. Avançons-nous, Gratienne? + +--Oui, madame, dit Gratienne, qui l'oreille aux aguets allait et venait par +la chambre pour porter secours au besoin à sa maîtresse. + +--Bonjour, Gratienne, ma commère Gratienne! lui cria le roi toujours +empressé d'entretenir des relations amicales avec une auxiliaire de cette +importance. Comme tu es fraîche, toi; il ne faut pas te demander si tu as +bien dormi. + +--Cependant, sire, j'ai été réveillée. On chasse donc la nuit dans votre +parc? + +Le roi frissonna. + +--Qui chasse? demanda Gabrielle sans le moindre soupçon. + +--Je ne sais, mais on a tiré; plusieurs personnes ont entendu comme moi; +c'était du côté.... + +--Un mousquet, s'écria vivement le roi, un mousquet parti par accident au +quartier des gardes. + +Il se sentait pâlir. Gabrielle, heureusement, ne le regarda pas. + +--J'ai voulu, reprit Henri, vous visiter dès le matin pour ne rien perdre +de votre chère présence. Dites-moi, + +Gabrielle, savez-vous que les nouvelles de Rome sont excellentes, et que +l'année ne se passera pas sans qu'on vous appelle la reine? + +--Vraiment... dit-elle avec un sourire contraint; que de bontés pour moi! + +--Ne les méritez-vous pas, et d'autres encore!... Y a-t-il en ce inonde +une dignité que Gabrielle ne sache rehausser par son mérite. + +--Sire.... + +--La plus belle, la meilleure des femmes, et la plus pure que l'on puisse +rencontrer. + +--Sire, par grâce, interrompit-elle en se levant avec un visage empourpré +par l'inquiétude et la confusion. + +--Qu'avez-vous? Modeste par-dessus tout cela. + +--Je ne sais, sire, pourquoi, aujourd'hui, Votre Majesté me comble ainsi. + +--Hélas! c'est que je vais vous perdre, Gabrielle; et l'on ne sait bien le +prix de ce qu'on a, qu'au moment de s'en séparer. + +Ces paroles si naturelles, si simples, avaient un tel rapport à la +situation d'esprit de la duchesse, qu'elle se crut devinée, et de rouge +qu'elle était devint plus pâle qu'un lis tranché. Puis, ne voyant sur le +visage du roi que l'expression innocente d'un regret de circonstance, elle +garda pour elle tout le poids de l'allusion. Elle en fut écrasée, et fondit +en larmes. + +--Vous pleurez, ma chère âme, dit Henri. Est-ce de me quitter?... +aurais-je ce bonheur? + +--Oui, sire, je pleure de vous quitter! s'écria-t-elle, vaincue par sa +douleur trop longtemps comprimée. + +--Ne partez pas alors, répliqua Henri, aussi ému qu'elle. + +--Impossible, sire, impossible. + +--C'est vrai. Soyez plus raisonnable que moi. Votre vue m'inspire trop +d'amour pour que mes devoirs de prince chrétien n'en souffrent pas durant +les saints jours de cette semaine. Allez adorer Dieu à Paris, publiquement. +Montrez au peuple sa reine. Moi, je remercierai la Providence qui vous a +placée près de moi. + +Gabrielle haletait d'impatience et de douleur à chacune de ces paroles +tendres qui cherchaient à la consoler. + +--Mais, continua Henri, nous n'endurerons point longtemps un pareil +supplice, n'est-ce pas? vous à la ville, moi aux champs, à quinze lieues +l'un de l'autre! quelle distance! J'envie le sort de ce drôle de Zamet qui +vous aura chez lui. Mais je plains les pauvres chevaux qui vous vont porter +tant de fois mon souvenir. Et puis, attendez-moi dimanche! + +--Oui, sire, balbutia la duchesse éperdue, car elle sentait la force +l'abandonner, car son coeur allait défaillir. + +--J'aurai pour me consoler de vous, acheva le roi, notre petit César. Vous +me le laissez, n'est-ce pas, ce cher enfant de notre amour? + +Ce fut le dernier coup. Gabrielle chancela. Elle voulut répondre, mais sa +poitrine éclata en sanglots, elle battit l'air de ses mains suppliantes, et +sans Gratienne qui la saisit éplorée, et lui pressa les bras avec des +regards parlants, nul doute qu'elle n'eût laissé échapper tout son secret +dans cette torture au-dessus des forces d'une âme honnête et d'un coeur de +mère. Mais Gratienne se hâta d'avertir que les chevaux étaient prêts! + +Le roi, disposé par tant d'événements à la mélancolie, fut bientôt à +l'unisson de cette tristesse étrange qu'en un autre moment, peut-être, il +eût moins comprise. Il embrassa Gabrielle en lui répétant les plus doux +noms, les plus touchantes promesses. Peu à peu, attirés par ce spectacle +attendrissant, les serviteurs et les courtisans s'étaient approchés de la +chambre et contemplaient, non sans émotion, ces deux époux enlacés, +pleurant, et qui offraient le plus parfait modèle de la tendresse. Bientôt +arriva l'enfant, porté dans les bras de sa nourrice. + +--César... notre fils César... murmura Gabrielle. Oui, sire, je vous +remercie de m'en avoir parlé. Je vous le recommande bien. Oh, sire! +rappelez-vous bien mes paroles, je vous recommande mon enfant. + +Eu parlant ainsi elle couvrait de baisers l'innocente créature qui +souriait. + +--Mais pourquoi, dit Henri le visage inondé de larmes, pourquoi me dire +tout cela? + +--Jurez-moi de vous souvenir de moi, mon cher sire, sans colère, sans +mauvaise pensée, jurez-moi d'aimer nos enfants, quoi qu'il arrive. + +--Gabrielle, vous me percez le coeur! + +--Il se faut quitter... Sire, persuadez-vous que jamais vous n'eûtes plus +sincère amie. + +--Je le crois! je le sais! + +--Pardonnez-moi si je vous ai offensé. + +--C'est à vous, mon âme, de me pardonner! s'écria Henri vaincu et +s'abandonnant à toute l'amertume de ses regrets. + +--Adieu, sire... Ce mot est navrant. + +--Dites au revoir, Gabrielle. + +--Adieu! répéta la duchesse en promenant autour d'elle un regard obscurci +par les larmes; et comme elle vit que chacun pleurait, car à tous elle +avait été bonne maîtresse ou brave amie. + +--Merci, dit-elle avec un de ces sourires irrésistibles qui enivrent et +subjuguent. Emmène mon fils, Gratienne, sinon je n'aurai plus la force de +partir. + +Et pour s'arracher à cette scène, elle se dirigea vers l'escalier. Le +carrosse était prêt. Une foule brillante l'entourait, prête à faire cortège +jusqu'à l'endroit où la duchesse devait s'embarquer. + +Le roi ne quitta pas Gabrielle. Il désigna ses meilleurs amis pour lui +tenir compagnie dans le bateau. C'était une vaste barque plate, tapissée de +riches tentures. La duchesse y prit place avec des dames et l'élite des +courtisans qui se disputaient l'honneur de l'accompagner. Henri avait nommé +un capitaine des gardes à la duchesse, et ordonné qu'on lui rendit à Paris, +durant son séjour, des honneurs royaux. Chacun comprit qu'il n'y avait plus +en ce bateau qu'une reine de France entourée de sa cour. + +Mais Gabrielle s'effrayait déjà de l'esclavage, et cherchait un moyen de se +rendre libre comme elle l'avait promis à Espérance. Au moment de prendre +congé du roi, les pleurs recommencèrent, et la séparation n'eût jamais pu +s'accomplir, si M. de Sully n'eût retenu son maître tandis que la barque +s'éloignait lentement du rivage. + +Ce furent des signaux, des adieux répétés, des bras étendus, des voeux +exhalés de l'âme. Peu à peu, d'Henri à Gabrielle, la distance grandit; les +yeux troublés du roi distinguèrent moins clairement sa maîtresse dans le +groupe, et à la première courbe du rivage tout disparut. Ils s'appelaient +encore et entendaient leurs adieux renvoyés par l'écho, mais ils ne se +voyaient plus, et ne devaient jamais se revoir. + +Le voyage se fit par un temps calme, sous un ciel pommelé qui moirait +capricieusement d'opale la nappe riante du fleuve. Une partie des +courtisans débarqua à Melun. Gabrielle avait eu l'esprit de donner à chacun +de ceux-là des commissions ou des ordres, qui les retinssent loin d'elle. + +Les moins gênants restèrent. Elle était sûre désormais de s'en débarrasser +une fois aux barrières de Paris. + +La conversation roula sur tout ce qui peut récréer une femme frivole, +flatter une âme orgueilleuse. Plus d'une fois, par excès de galanterie, +quelques habiles purent caresser l'oreille de Gabrielle du mot: Majesté. + +Mais, plus sérieuse à mesure qu'elle approchait du but, plus sombre même, +comme si elle fût entrée déjà dans la mortelle atmosphère du malheur qui +l'attendait, Gabrielle écoutait distraitement les rieurs de cour, ou ne les +écoutait pas du tout. Elle songeait à l'immense bruit que ferait le +lendemain sa disparition. Elle frémissait à l'idée du chagrin dont le roi +serait saisi. Elle eût renoncé à son projet, faussé son serment, sans +l'ineffable consolation de tout sacrifier à Espérance. + +Comme le bateau abordait à Villeneuve-Saint-Georges, la duchesse voulut +offrir des rafraîchissements à ses dames, et dans la confusion joyeuse qui +suivit cette collation improvisée, à laquelle Gabrielle ne prit aucune +part, elle fut coudoyée par une étrange figure, une sorte de moine mendiant +encapuchonné, qui lui glissa un papier roulé, en demandant l'aumône, et se +retira si adroitement qu'elle ne le revit plus. + +Gabrielle recevait à chaque sortie bien des placets, bien des requêtes. Le +fait n'était point nouveau pour elle. Elle déroula et lut: + +«N'allez pas chez Zamet, et surtout n'y prenez rien, fût-ce une pêche, si +on vous l'offre.» + +En tout autre moment, ce terrible avis l'eût fait pâlir. Mais que lui +importait Zamet et ses fruits empoisonnés! Gabrielle n'allait pas chez +Zamet puisqu'elle allait dans deux heures retrouver Espérance. + +Ceux qui l'observaient après cette lecture, la virent sourire +tranquillement et déchirer le papier en des milliers de miettes qu'elle +jeta l'une après l'autre au fil de l'eau. + +--C'est égal, pensa-t-elle, il paraît que ce digne Zamet ne me réserve pas +une hospitalité de frère. Ainsi, l'on compte sur une pêche pour valider la +promesse de mariage de Mlle d'Entragues; en avril elles sont rares, et +Zamet s'est mis en frais pour moi. J'en rirai bien demain en goûtant avec +Espérance les belles pommes de Normandie. + +Dès Charenton, Gabrielle se mit à regarder le rivage. Elle pensait qu'un +homme impatient pourrait bien courir en avant pour apercevoir plus vite le +bateau; de ce moment elle oublia tout ce qui était resté derrière: voir +Espérance, le deviner dans l'ombre du soir, tel fut l'unique but de ses +regards, de sa pensée, de toute son âme. + +Comme elle ne le vit pas, elle pensa qu'il était aussi prudent que tendre. +Il avait promis de se trouver à Bercy, c'était la seulement qu'il +attendrait. Encore une demi-heure. + +La nuit vint, Gabrielle fit aborder encore quelques personnes de sa suite +au-dessus de Bercy, et pria les autres de continuer à descendre la Seine +jusqu'au Louvre. Elle voulait, disait-elle, éviter le bruit, la curiosité +populaire. Tandis que la foule suivrait le cours de l'eau, espérant la voir +descendre au quai de l'École, elle irait, seule, inconnue, en litière, +dormir une nuit tranquille chez Zamet. + +Que ne persuade pas une reine à des courtisans? Tous furent persuadés. +Gabrielle mit pied à terre devant Bercy, avec Gratienne, l'inévitable la +Varenne et M. de Bassompierre. La litière attendait. Mais Espérance était +si bien caché avec ses chevaux, qu'elle ne put l'apercevoir. + +Elle détacha en avant les deux hommes, avec ordre à l'un de l'annoncer et +de l'attendre chez Zamet, avec remercîments à l'autre pour sa bonne +compagnie, ce qui valait un congé définitif. Et, les deux cavaliers partis, +elle resta seule dans la litière avec Gratienne. + +C'était l'instant décisif. Ses chevaux suivaient le bord de la Seine sur un +quai sombre et absolument désert. On ne voyait toujours pas Espérance, mais +sans nul doute il guettait derrière quelque muraille les premiers pas que +Gabrielle ferait seule sur le chemin, après avoir renvoyé la litière comme +elle en était convenue. + +Gabrielle ordonna à Gratienne de passer chez Zamet pour lui dire que sa +maîtresse avait voulu rendre visite à Mme de Sourdis et n'arriverait que +plus tard rue de Lesdiguières. Gratienne partit en litière, Gabrielle resta +seule à l'endroit fixé par Espérance. + +Rien autour d'elle, ni maître ni chevaux. Les mille suppositions qui +dévorent le coeur pendant les angoisses de l'attente, surgirent dans +l'esprit de Gabrielle avec la rapidité vertigineuse des rêves de fièvre. + +Dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure s'écoulent, une heure +enfin!... Oh! c'est toute une éternité de tortures. + +Se serait-elle trompée hier? A-t-elle eu cette vision? Espérance a-t-il +vraiment promis ce départ, annoncé des chevaux, nommé ce quai désert?... + +Être seule ainsi, abandonnée, dans les ténèbres, cette reine! dont la vie +s'écoule goutte à goutte pendant l'interminable agonie de trois mille six +cents secondes. + +Elle n'y résiste plus, il faut sortir de ce doute horrible. Si Espérance +s'est trompé d'heure, s'il a tardé... Oh! tarder quand il s'agit d'un +pareil intérêt. Enfin tout est possible, mais Gabrielle au moins le saura. + +Elle court chez Espérance; la rue de la Cerisaie n'est qu'à cent pas. + +Elle arrive. Les portes sont ouvertes. C'est cela, ses chevaux vont sortir. +Non. La cour est sombre, vide. Pas une lumière, pas une créature, pas un +bruit dans le palais. + +Gabrielle sent battre son coeur de la première inquiétude qu'elle ait +encore éprouvée. Raison de plus pour qu'elle avance. Elle avance en effet. + +Au péristyle, rien encore. Toujours des portes ouvertes.--Ah!... une +lumière au fond des vastes corridors. Gabrielle n'écoute que son ardent +courage. Elle marche. + +Devant elle est une chambre fermée de portières, par l'entre-bâillement +desquelles filtre un rayon lumineux: tant mieux, elle pourra voir sans être +vue ce qui se passe dans cette chambre. + +Deux hommes sont là. Que font-ils? L'un, assis, la tête dans ses mains; +l'autre, à genoux; près d'eux, brûlent de grands flambeaux de cire. Mais, +qu'y a-t-il donc de blanc entre les deux hommes? + +Gabrielle entr'ouvre la portière pour mieux voir. À ce léger bruit, l'homme +assis relève la tête, c'est Crillon; l'homme à genoux se lève, c'est +Pontis. Tous deux poussent un cri en apercevant la duchesse. Entre eux est +étendu Espérance vêtu de blanc. Espérance, beau comme l'ange funèbre: +est-ce qu'il dort, si pâle? La biche inquiète le regarde, couchée à ses +pieds. + +Gabrielle appelle: Espérance! du fond de ses entrailles; il ne répond pas à +cette voix. Il est mort! + +Elle ouvre les bras, son âme remonte jusqu'à ses lèvres; elle tombe +inanimée sur le corps de son amant. + +Mais elle revint à elle, le calice n'était pas vidé jusqu'à la lie. Elle +entendit le récit de la douloureuse histoire. Crillon qui la tenait dans +ses bras, la remercia, comme il savait le faire, d'être venue si noblement +dire adieu à celui qui l'avait tant aimée. + +--Son dernier mot, ajouta le chevalier, fut votre nom, madame; le baiser +qu'il vous envoyait est resté sur ses lèvres. + +Gabrielle se souleva vivement. Elle s'approcha d'Espérance aussi blanche, +aussi froide que lui, et attacha sa bouche palpitante à cette bouche +insensible. + +On eût dit qu'elle cherchait à lui donner sa vie ou à lui prendre sa mort. + +Crillon eut peur qu'elle n'expirât ainsi, laissant dans cette maison +l'honneur fatal qu'Espérance n'avait sauvé qu'au prix de tout son sang. + +--Venez, ma fille, dit-il avec douceur; songez à vous, songez au roi, +songez à votre fils. Vous ne pouvez demeurer ici, Espérance ne le veut +pas... Où faut-il vous conduire? + +Gabrielle regarda longtemps son amant sans répondre. En sa sublime folie, +elle croyait toujours qu'il allait se relever et sourire. Elle l'appela +encore une fois, en suppliant Dieu comme jamais personne ne l'a supplié. +Mais Dieu n'aime plus assez les hommes pour leur donner deux fois la vie. + +--Espérance est mort, dit-elle enfin d'une voix calme, conduisez-moi chez +Zamet. + + + + +XXVII + +TÉNÈBRES + + +Il y avait foule chez le financier. Tous les amis du roi, ce qu'on nommait +déjà alors tout Paris, s'était rendu à l'hôtel de Lesdiguières pour faire +la cour à Henri dans la personne de la future reine. + +Un beau soleil de printemps épanouissait la verdure dans les riches jardins +de Zamet, trente convives joyeux parcouraient les allées bordées de +primevères et de violettes, et chacun demandait avec empressement des +nouvelles de la duchesse dont les fenêtres étaient encore fermées. + +Zamet, contraint, inquiet même, répondait de son mieux: aux indifférents il +disait que Mme de Beaufort, fatiguée du voyage de la veille, reposait +encore; aux intimes il avouait que le sommeil de la duchesse lui semblait +un peu prolongé, car midi allait sonner, et depuis la veille au soir +qu'elle s'était couchée en arrivant, Gabrielle n'avait pas encore paru, ni +même appelé pour son service. Seulement un courrier expédié le matin par +Gratienne avait porté une lettre de la duchesse à Bezons, aux Génovéfains. + +Gratienne interrogée répondait toujours la même chose: madame dort. Et elle +gardait l'antichambre de sa maîtresse. + +Zamet, de temps en temps, échangeait avec Leonora des regards furtifs. +Celle-ci parcourait le jardin en compagnie de quelques seigneurs curieux ou +galants qui réclamaient d'elle, les uns des pronostics, les autres des +promesses. + +--Est-on bien sûr que Mme la duchesse ne soit pas indisposée? dit +timidement la Varenne, moitié à Zamet moitié à Bassompierre. + +La Varenne, sans être un aigle, savait souvent lire au travers des nuages, +et depuis qu'il croyait au règne prochain de Gabrielle, il était devenu +tout yeux, tout oreilles en sa faveur. + +--Indisposée! s'écria Zamet fort ému, et pour quelle raison, M. de la +Varenne? Pourquoi indisposée, je vous prie? Faites-moi le plaisir de +m'expliquer le motif de cette supposition? + +--Eh! Zamet, comme tu t'enlèves! dit Bassompierre sans y voir malice. + +En effet, le Florentin était tout rouge. + +--Je comprends que M. Zamet se préoccupe de ce que j'ai dit, ajouta la +Varenne, craignant d'avoir déplu. Il s'agit de son hôtesse... et ce n'est +pas une mince responsabilité. Quant à moi, si l'indisposition se déclarait, +j'écrirais au roi tout de suite. J'ai ordre de tout écrire à Sa Majesté +concernant Mme la duchesse. + +--N'est-elle pas ici dans toutes les conditions possibles de santé? +interrompit Zamet. D'ailleurs, nous ne l'avons pas encore vue. Jugez-en, +M. de Bassompierre: Mme la duchesse est venue hier au soir seule et voilée; +elle n'avait pas voulu que j'allasse à sa rencontre au bateau. Arrivée +ici, elle parlait à peine. Elle s'est retirée chez elle si vivement, que +je ne suis pas bien sûr qu'elle ait salué. + +--Pardieu! elle était lasse, dit Bassompierre. Elle n'a pas voulu de toi au +bateau pour ne pas ameuter la foule. Moi-même, elle m'a envoyé me coucher. + +--Elle m'a dit bonsoir à moi, répliqua la Varenne, mais, sous son voile, je +l'ai cru voir très-pâle. + +--Je vous assure qu'hier elle se portait comme une rose, dit Bassompierre. + +--J'ose espérer, reprit Zamet, que madame la duchesse est, ce matin, ce +qu'elle était hier, et sera demain ce qu'elle est aujourd'hui. Gratienne, +d'ailleurs, n'a rien dit qui fut contraire; elle dort, voilà tout, et nous +l'attendons. + +--Eh mais, notre dîner en souffrira, s'écria Bassompierre. Sais-tu bien, +Zamet qu'il est midi passé, et que tes cuisines fument déjà comme s'il +était temps de se mettre à table? Aurons-nous un bon dîner? + +--Si vous avez les mêmes goûts que madame la duchesse, répondit Zamet, vous +trouverez la chère excellente. Je vous avoue que j'ai composé ce dîner de +toutes choses qui plaisent à notre future dame. + +--C'était ton devoir. + +--Et le roi vous en saura gré, dit la Varenne. D'ailleurs, on peut aimer ce +qu'aime madame la duchesse, elle a si bon goût. + + +--Si je savais faire des vers! s'écria Bassompierre, j'en ferais tout de +suite, je les jetterais dans la chambre de la duchesse gravés sur un oeuf +d'or; l'oeuf rompant une vitre, la dormeuse se réveillerait, et nous +aurions plus de chances de dîner. + +Ces mots furent entendus, saisis au vol par plusieurs estomacs qui +commençaient à trouver long le sommeil de la duchesse. + +--Je propose, dit l'un, qu'on établisse un concert de belle voix et de gais +instruments, chantant des choses amoureuses sous le balcon. + +--Un jeudi saint, des choses amoureuses!... objecta Zamet de plus en +plus décontenancé par le retard de son hôtesse. Et il allait, sur l'avis de +Leonora, expédier un nouveau messager à l'appartement silencieux, lorsque +Gratienne parut annonçant que sa maîtresse se préparait à descendre. + +--Il est temps. J'allais écrire au roi, dit la Varenne en s'éventant avec +son chapeau. + +Le front du Florentin s'éclaircit. Leonora parut moins distraite. Tous les +assistants se pressèrent, hommes et femmes, pour avoir les meilleures +places au bas de l'escalier; les meilleures places étaient celles qui +permettaient d'obtenir le premier salut et le premier sourire de la +duchesse. + +Les femmes se préparaient à bien examiner la toilette de celle qui régnait +déjà en France par son goût exquis, ses magnificences toujours distinguées +et l'imagination qui donnait un grand caractère de poésie et d'art à +chacune de ses parures. + +Les hommes, bien qu'ils n'aimassent pas tous la duchesse, peut-être parce +qu'elle ne le leur permettait pas assez, se rangeaient cependant volontiers +sur son passage pour admirer une des plus parfaites beautés, une des plus +constamment neuves que le créateur eût livrées à l'admiration humaine. + +Gabrielle parut au haut des degrés; elle était vêtue de noir. Des broderies +de jais, scintillant sur le damas sombre, rehaussaient la blancheur +transparente de ses mains et de son col. + +Elle descendit lentement, comme ferait une statue de cire animée par un +secret mécanisme. Tout en elle respirait une majesté tellement imposante, +sa beauté était si sévère, que le bruit de ses habits sur les tapis donna +le frisson à la plupart de ceux qui s'attendaient à réjouir leur vue de sa +présence. Ce n'était pas une femme qui sort du lit, mais une reine +ressuscitée qui se lève du tombeau. + +Son visage était rose, ses yeux brillants; mais il ne fallut qu'un coup +d'oeil à chacun pour remarquer l'éclat de la fièvre dans ses étranges +regards, et le rouge dont Gabrielle, pour la première fois de sa vie, avait +couvert ses joues. D'ordinaire, la fraîcheur du sang, la sève de la +jeunesse distribuaient sur cette peau veloutée un coloris assez vif. À quoi +pouvait servir ce fard? N'était-ce qu'un caprice? Nul ne supposa qu'il pût +couvrir une pâleur livide. + +Pourquoi eût-elle été pâle, cette bienheureuse femme qui bientôt allait +monter au trône? + +Zamet courut à elle et, lui baisant la main, tandis qu'elle saluait +l'assemblée. + +--Oh! madame, dit-il, on commençait ici à s'inquiéter de vous; mais vous +voilà arrivée, chacun retrouvera joie et appétit. Votre santé est bonne, +j'espère? + +--Parfaite! dit Gabrielle d'une voix grave. + +--Quand je vous le disais! s'écria Bassompierre: Madame n'a jamais été plus +belle! + +--Le fait est, dit la Varenne, que jamais je n'ai vu un tel éclat à Sa +Maj.... + +--Achevez, achevez, dit Zamet avec un rire brutal tant il cherchait à +paraître sincère. Ce que vous n'osez pas encore dire aujourd'hui, tout le +monde le dira demain. + +Et chacun, plus ou moins servilement, applaudit aux compliments de l'hôte. + +--Vous plaît-il vous asseoir? on dirait que vous vous fatiguez d'être +debout, madame, ajouta Zamet. + +Gabrielle chancelait, en effet. + +--Non, marchons, répliqua-t-elle, marchons vite. + +--C'est que... le dîner est servi, madame. + +--Ah! dit Gabrielle s'arrêtant tout à coup, le dîner. + +--On n'attendait que vous. + +--Pourquoi m'attendait-on? C'est aujourd'hui jour saint, jour de deuil. Je +jeûne aujourd'hui, Zamet. + +Ces mots ainsi prononcés firent sur les assistants une impression +indescriptible. Chacun regarda la duchesse, dont les sombres vêtements +accompagnaient si bien l'austère langage. Mais le plus stupéfait de tous, +ce fut le Florentin. Ce mot: jeûne, le terrassa. Il s'oublia au point de +chercher des yeux Leonora, qui, debout sur un des degrés, adossée au +pilastre de l'escalier, surveillait avec intérêt ou plutôt avec passion +toute la scène. + +--Est-il donc surprenant qu'on jeûne un jour comme aujourd'hui, reprit +Gabrielle. Le roi désire me voir accomplir pieusement les cérémonies +imposées cette semaine par l'Église à toute la chrétienté. J'obéis au roi. + +--Oh! j'écrirai cette bonne pensée à Sa Majesté, se dit la Varenne. + +--Bon! jeûnerons-nous aussi? murmura Bassompierre. Que ne m'a-t-on prévenu +ce matin, au moins! Le roi aurait dû me dire cela hier en m'envoyant avec +la duchesse. + +--Il va sans dire, continua Gabrielle, faisant sur elle-même un violent +effort, que je ne prétends imposer mon exemple à personne. Je dirai plus: +si vous vous croyiez obligés de m'imiter, vous me feriez un déplaisir +sensible. Je vous prie de dîner, Zamet, et de faire dîner vos convives. + +--Madame, balbutia le Florentin, sans vous que devient la fête? + +--Oh! il n'y a pas de fête possible aujourd'hui, Zamet, pour moi du moins. +C'est un voeu que j'ai fait. Et, s'il faut tout vous dire, pour m'excuser +devant ces dames, qui m'en voudraient de les affamer, j'ai promis cette +petite mortification au pape. + +--En retour des bonnes nouvelles qu'il vous a envoyées de Rome? s'écria +Bassompierre. + +--Précisément. Vous tous qui n'êtes pas en de pareils termes de réciprocité +avec le saint-père, dînez, dînez bien; je le réclame, je l'exige. + +Et Gabrielle scella cet ordre d'un sourire héroïque. + +Zamet sentit derrière lui Leonora qui lui touchait le coude. Sans se +retourner, il lui rendit la pression qui témoignait de leurs mutuelles +angoisses. + +Gabrielle dédaigna de voir ce manège. Elle le devinait. Son âme planait +trop haut pour analyser ce jeu vil de quelques misérables passions. + + +--Eh bien! dit-elle d'un ton de reine, va-t-on dîner? Faut-il que je me +retire, si je gêne tout le monde? + +Zamet s'inclina. C'en était fait. Les assistants, plus que consolés, +offrirent à la duchesse leurs compliments, et se dirigèrent par groupes +vers la salle du festin. + +--Mais, madame, dit Zamet au désespoir d'un incident si simple, qui +renversait tant de plans, quand vous ne nous feriez que l'honneur de vous +asseoir à table. + + +--Si vous le voulez absolument, répliqua Gabrielle, je suis prête. Sinon, +je me promènerai dans les jardins pendant que vous ferez dîner les +convives, et vous viendrez me retrouver... Je vous attends. + +Zamet se connaissait en nuances, il vit bien que ce consentement était un +refus déclaré. + +--Tout est manqué, nous avons été trahis, dit-il bas à Leonora. + +--Pas encore, répliqua l'Italienne. + +--Madame la duchesse a-t-elle besoin de mes services, dit la Varenne +humblement. + +--Non, la Varenne, dînez comme les autres. + +--Madame a l'humeur triste, ce semble, veut-elle que je l'écrive au roi? + +--Au roi! pourquoi? s'écria la duchesse, + +--Pour réjouir le coeur de Sa Majesté par l'assurance que sa reine le +regrette. + +--Ah!... fort bien; écrivez cela au roi si vous voulez, mon ami. + +En parlant ainsi, Gabrielle s'avançait peu à peu dans le jardin, et +s'assit, ou plutôt tomba sur un banc de gazon près des serres, les yeux +tournés vers la maison d'Espérance, dont on voyait le faîte à travers les +feuillages encore clair-semés. + +Aussitôt qu'elle se trouva seule, elle dit à Gratienne d'une voix brève, +saccadée: + +--A-t-on réponse de Bezons? + +--Pas encore, madame. + +--Vois si le courrier arrive.... + +--Oui, madame. + +--Comme il me fait attendre! comme il me fait souffrir! murmura la +duchesse... Ah! frère Robert, je vous croyais plus dévoué... Ayez donc +pitié d'une pauvre femme, frère Robert. Et toi, mon doux ami, mon +Espérance, ajouta-t-elle en contemplant la maison voisine avec une +expression douloureuse, pardonne-moi de tant tarder. Si je ne suis pas déjà +au rendez-vous, ce n'est pas que j'aie peur. Ce n'est pas que mon âme ne +s'élance ardemment vers la tienne. Tu le crois, n'est-ce pas? tu le vois du +ciel où tu m'attends avec confiance. Mais si j'eusse accepté le repas de +Zamet, peut-être serais-je déjà morte, et c'est trop tôt. Avant de partir +pour ce voyage, j'ai quelque chose à demander à frère Robert, à notre ami, +à celui qui le premier, peut-être, a deviné notre amour. Tu sais ce que je +veux de lui, n'est-ce pas, Espérance? on sait tout là-haut! Sois patient. +Aussitôt que j'aurai la réponse du bon frère, les serres de Zamet ne sont +pas loin, je ne tarderai plus, sois tranquille! + +Gratienne s'était rapprochée pendant cette funèbre invocation. Gabrielle ne +l'entendit pas, et dans un transport de douleur, d'impatience: + +--Ah! frère Robert! s'écria-t-elle, abrégez mon agonie! + +--Plaît-il? demanda Gratienne, que ce monologue inintelligible achevait +d'épouvanter, que parlez-vous d'agonie? + +--Ai-je prononcé ce mot, Gratienne? + +--Mais, au nom du ciel, chère maîtresse, pleurez un peu, pleurez donc, vos +yeux secs me font peur. + +--Tais toi... on vient. + +C'était Zamet qui, après avoir installé ses convives, accourait pour +prouver à la duchesse qu'il ne la négligeait pas. + +--Madame, dit-il, on ne jeûne pas plus loin que midi. Il est une heure et +demie, prenez garde de nuire à votre santé; le roi vous le reprocherait et +à moi aussi. + +--Croyez-vous? dit-elle. + +--J'en réponds, s'écria-t-il vivement, croyant qu'elle chancelait dans sa +résolution. Acceptez.... + +--Rien encore, Zamet, plus tard... Oh! je vous demanderai à dîner, n'ayez +pas d'inquiétude. Les préparatifs que vous avez faits pour moi ne seront +pas perdus. + +Il tressaillit, il pâlit, il lui fit pitié. + +--Voulez-vous me montrer vos serres, reprit-elle, on les dit magnifiques +cette année... en fruits, surtout. + +--Les raisins ont manqué, madame. + +--Avez-vous beaucoup de pêches? + +Zamet devint livide. Cet éternel sourire de candeur l'écrasait. + +Gabrielle entra dans la serre, où il la suivit. Elle alla droit aux +pêchers. + +--Tiens! je n'en vois qu'une à l'arbre: avez-vous déjà cueilli les autres? + +--Il n'y en a eu qu'une cette année, madame, balbutia le Florentin. + +--Par exemple, elle est magnifique. Jamais je n'en ai vu d'aussi belle... +Dire que sans le jeûne je pourrais manger cette belle pêche! + +La sueur perlait au front de Zamet. + +--Car vous ne me la refuseriez pas, je gage, poursuivit Gabrielle toujours +souriant, tandis que le coupable, éperdu, commençait à perdre contenance. + +--Le courrier! s'écria Gratienne, qui courut à la rencontre de cet homme et +lui prit des mains la réponse de Bezons, qu'elle savait attendue si +impatiemment par sa maîtresse. + +Gabrielle saisit vivement le papier et lut. Ses yeux charmants rayonnèrent +en regardant le ciel. Ils reflétaient l'aurore de la délivrance. + +--Est-ce encore une bonne nouvelle? demanda Zamet, qui s'était remis en +voyant Leonora guetter derrière une vitre, à l'abri d'un large cactus. + +--Excellente. C'est une partie de plaisir en même temps qu'une oeuvre +pieuse. Un ami me donne rendez vous pendant l'office des Ténèbres à +l'église du Petit-Saint-Antoine. + +--Mais c'est dans une heure au plus, madame. + +--À peu près. + +--Mais c'est un triste rendez-vous. + +--On dit la musique merveilleuse. + +--Il est vrai qu'elle est incomparable; tout Paris s'y précipite, et vous +n'aurez pas de place. + +--Gratienne, envoie retenir pour moi une des petites chapelles latérales et +fais avancer ma litière. + +Zamet regardait et écoutait avec stupéfaction Gabrielle, dont les actions +et les discours depuis son arrivée n'étaient plus intelligibles pour lui. +Tous deux se trouvaient seuls dans la serre, sous le regard fauve de +Leonora invisible. + +--Permettez-moi, dit-il, madame, de trouver votre humeur étrange. + +--Capricieuse, même. Ainsi, je refusais de manger tout à l'heure, n'est-ce +pas? + +--Et maintenant, vous acceptez? + +--Oui. + +--Je vais donner des ordres pour qu'on vous serve. + +Elle l'arrêta. + +--Non... c'est inutile, j'ai ici même ce qu'il me faut. + +Elle étendit la main vers le pêcher. + +--Ce fruit?... bégaya Zamet. + +--Il est unique. Dans toute la France on n'en trouverait pas un pareil. Il +est certain que vous me le destiniez. Pourquoi, puisque vous m'attendiez à +dîner, ne l'aviez-vous pas cueilli pour la table? + +--Madame, les fruits vous plaisent mieux sur l'arbre. + +Gabrielle arracha la pêche qu'un fil caché retenait à la branche. Elle la +considéra quelques instants dans un muet recueillement. + +--Vous me connaissez bien, dit-elle, vous saviez que je ne résisterais pas +au plaisir de la cueillir. Zamet, c'est un piège. Je gage que si je n'eusse +pensé à la prendre, vous me l'eussiez apportée vous-même. + +--Mais pourquoi me dites-vous cela, madame? dit le Florentin plus tremblant +à mesure que la duchesse devenait plus expansive. + +Gabrielle ouvrit la pêche, et froidement, sans hâte, sans frisson, en +mordit et mangea la moitié. Un éclair traversa la vitre. C'était le rayon +échappé des yeux de Leonora. + +--Voulez-vous l'autre moitié, Zamet? dit la duchesse avec une ironie de +glace. + +--En vérité, madame! s'écria Zamet, que sa conscience révoltée changeait en +spectre. On dirait, à vous entendre.... + +--Que dirait-on, Zamet? répliqua fièrement la duchesse. Que ce fruit a été +préparé pour moi, qu'il est empoisonné?... que vous voulez faire une +reine de France et que Gabrielle va mourir?... Eh bien, qu'importe, si +Gabrielle, au lieu de se plaindre, vous pardonne et vous remercie? Voyez, +nul ne m'a suivie; j'ai écarté tous les témoins, jusqu'à Gratienne! j'ai +refusé de m'asseoir à votre table, n'ayez pas peur, on ne vous soupçonnera +pas, et je ne veux pas vous perdre, ni vous ni vos complices. + +Il chancela et faillit tomber à la renverse. + +--Je ne vous demande qu'un service, le dernier, dites-moi seulement si je +souffrirai longtemps, ajouta Gabrielle. + +--Madame... madame... épargnez un malheureux.... + +--Répondez oui ou non, je suis pressée! Répondez, vous dis-je, ayez du +moins ce courage!... Souffrirai-je longtemps sur cette terre? + +Il joignit les mains, tomba agenouillé, et ses lèvres, en cherchant la robe +de cet ange, murmurèrent: + +--Non! + +--Tu entends, mon Espérance. Zamet, je vous remercie et je vous pardonne. + +En disant ces mots, elle sortit laissant cet homme noyé de remords et +criant au milieu de ses sanglots: + +--Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!... + +L'Italienne avait pris la fuite, poursuivie par la voix de Dieu. + +Gabrielle passa outre et regagna sa litière. Les rires et les propos joyeux +des convives provoquaient en vain son oreille, déjà elle n'entendait plus +qu'une voix venant du ciel. + +Tout le reste appartient à l'histoire. La duchesse alla dans une chapelle +réservée entendre l'office des Ténèbres au Petit-Saint-Antoine. Là étaient +rassemblés bien des grands, bien des puissants, bien des impies qui se +disaient chrétiens. Mlle d'Entragues était venue y suivre les progrès du +poison sur le visage de sa rivale. + +Le peuple qui vit Gabrielle agenouillée, pâle et priant avec ferveur, la +bénit et sans doute pria aussi pour elle, douce maîtresse qui jamais +n'avait fait de mal et n'avait d'ennemis que ceux du roi. + +On remarqua près de la duchesse, dans ce coin sombre de l'église, un +religieux génovéfain qui vint lui parler longtemps et, plus d'une fois, +pendant cet entretien, se frappa la poitrine et baisa la terre dans un +morne désespoir. + +Sans doute elle lui avouait comment elle avait voulu mourir, malgré tant +d'avertissements qui eussent sauvé sa vie. Sans doute elle lui confiait ses +fautes et implorait le pardon que Dieu ne refuse jamais aux mourants qui le +supplient d'effacer leurs souillures. + +Quant à la demande qu'elle avait à lui faire, elle fut bien touchante et +bien digne de l'âme généreuse qui allait quitter ce corps parfait. Car en +l'écoutant, le visage austère du moine se mouilla plus d'une fois de +larmes. + +Tandis que la sombre musique résonnait sous les voûtes, que les voix graves +et gémissantes tour à tour des chanteurs semaient dans l'air leurs funèbres +harmonies: + +--Frère, dit Gabrielle au moine agenouillé près d'elle, peut-être Dieu ne +m'aime-t-il plus? ma mort ne suffira peut-être pas à racheter ma vie, bien +que j'aie tâché de ne faire en mourant ni bruit ni scandale. + +Peut-être n'irai-je point au ciel où est déjà mon Espérance, et alors je ne +le reverrais donc plus jamais! Ô mon seul appui, ne permettez pas que je +sois séparée pour toujours de celui que j'aimerai encore au delà de la +mort. Quand le roi m'aura oubliée, quand tout le monde aura désappris le +chemin de ma tombe, et que mon fils lui-même ne saura plus lire mon nom +sous l'herbe épaissie, je serai donc toute seule! Oh! je vous en conjure, +frère Robert, réunissez-moi à Espérance... mêlez la cendre de nos deux +coeurs! + +Elle n'acheva pas. Un frisson la prit. On l'emporta sans connaissance dans +sa litière, et de là chez Mlle de Sourdis. + +--C'est moi qui serai reine, se dit Henriette en la voyant passer presque +cadavre. + +Zamet n'avait pas menti, le lendemain elle ne souffrait plus. La Varenne +annonça au roi dans la même lettre qu'elle était malade et qu'elle était +morte. + +Il faut rendre à Henri cette justice, qu'il la pleura beaucoup d'abord. +Mais l'éloquence de Sully parvint enfin à le consoler. Il avait pleuré +quinze jours. + + + + +XXVIII + +ÉPILOGUE + + +Un an s'était écoulé. La cour de France était joyeuse, animée. Jamais on +n'y avait entendu plus de bruits galants, vu plus de magnificences: jamais +les courtisans ne s'étaient plus divertis. + +Ces notables améliorations, la France les devait à Mlle d'Entragues, reine +des fêtes, des amours, reine du coeur de Henri IV et souveraine maîtresse, +déclarée autant qu'une pareille femme sait faire déclarer ses droits. + +Le roi, comme ces galants entre deux âges qui croient rajeunir parce qu'ils +essayent de recommencer la vie, bondissait, papillonnait de voluptés en +voluptés. Il riait bruyamment et distillait l'esprit. C'était la mode à la +cour depuis que la favorite était la femme la plus spirituelle de France. + +On se querellait, on se raccommodait, on mettait tout le monde dans la +confidence, le temps était passé des discrétions, des mystères, des +chastetés du coeur. Tous ces gens-là, évidemment, cherchaient à étourdir +quelqu'un ou à s'étourdir eux-mêmes. + +Peut-être au milieu de ces turbulents eût-on distingué quelques songeurs. +Peut-être les plus bruyants étaient-ils ceux qui songeaient le plus. + +Toujours est-il qu'au commencement d'avril 1600, un grand carrosse escorté +par des gardes et des cavaliers empanachés partit paisiblement pour Paris +du château de Saint-Germain. + +Dans ce carrosse étaient le roi, Mlle d'Entragues, Marie Touchet et +Bassompierre. + +Bassompierre, jeune, affamé, peu scrupuleux, se mettait volontiers de tous +les écots, pourvu qu'il y eût à rire et à faire du bénéfice. + +Marie Touchet, fardée et luisante, se tenait si roide que son front +atteignait la voûte du carrosse. Elle aimait à se figurer que tous les +passants la prenaient pour sa fille, et ce lui était une sensible joie. + +Le roi, moitié gai, moitié gêné, lui disait cent gaillardises. Évidemment +il cherchait à faire naître une conversation pour en détourner une autre. + +Quant à Henriette, son attitude n'était pas équivoque: elle boudait. + +Si l'on veut savoir pourquoi, peut-être pourrons-nous aider le lecteur. + +Depuis quelque temps, Henriette avait repris sa place dans les habitudes +royales. Beaucoup par son astuce, beaucoup par faiblesse du roi, les choses +s'étaient renouées comme si jamais elles n'eussent eu de raison pour se +dénouer. + +Jamais Henriette n'avait fait allusion aux événements, à la tempête dont sa +rivale avait été victime, jamais le roi, qui pourtant eût eu beaucoup à +dire, beaucoup à questionner, n'avait rien dit, rien demandé à Henriette +sur certain rendez-vous donné par elle à Fontainebleau et sur les +catastrophes qui l'avaient suivi. + +Il résultait de cette réserve réciproque, que Mlle d'Entragues était à cent +lieues de supposer que le roi ne la regardât pas comme la candeur +personnifiée. Il résultait que le roi acceptait ce rôle d'amant crédule +avec tous ses bénéfices, c'est-à-dire qu'il vivait sur l'apparence, +savourait l'extérieur, et gardait sa pensée et son coeur absolument libres. + +Les Entragues étaient persuadés entre eux que jamais Henri n'avait été +aussi étroitement garrotté. Toute la cour le pensait comme eux, et en +riait. Mais la France n'en riait pas. + +Quand on voyait Mlle d'Entragues railler, vexer, châtier même, au besoin, +ce roi révéré par toute l'Europe, on se disait avec effroi qu'un vieillard +courbé sous un pareil joug n'aurait jamais la force de le secouer. Le fait +est que, souvent toute la nichée des Entragues, fière de son intrusion dans +l'aire royale, se demandait malignement: + +--Comment nous chasserait-il, même s'il le voulait? + +Toutefois, c'était peu de régner de fait. Le nom de reine est tout pour une +ambitieuse. Henriette songeait à la promesse signée du roi. «Qui a terme, +ne doit pas,» dit le proverbe. Mais Henri, n'ayant pas fixé de terme dans +son engagement, devait. Chaque jour était pour lui l'échéance. + +Quelquefois les Entragues s'admiraient d'avoir été si délicats. Un an +passé! sans sommations faites au roi d'avoir à exécuter la promesse +souscrite! Un an! les convenances les plus sévères se fussent contentées de +trois mois de deuil. + +Aussi, dans leurs conciliabules fréquents, le père, le frère, la mère et la +fille s'exhortaient-ils mutuellement à stimuler l'insouciance du débiteur. +Certains hommes ne payent que contraints. Henri, il faut bien le dire, +payait peu et narguait les recors. + +Henriette mit toute son adresse à pressentir le roi sur ses dispositions. +L'adresse n'ayant pas réussi, elle employa le canon. + +Un jour, elle raconta que des bruits circulaient en Europe sur certain +mariage royal.... + +Le roi l'interrompit en goguenardant. + +--Laissez circuler, dit-il, et il partit pour la chasse. + +Une autre fois, Henriette se plaignit d'avoir été insultée par des +croquants qui l'avaient appelée la maîtresse du roi. Elle en pleurait de +honte. + +--Vous avez tort de pleurer, ma mie, répliqua Henri, n'est pas mon maître +qui veut, et il partit pour le conseil. + +Enfin, Henriette ayant tenu conseil aussi, dit au roi dans un de ces bons +moments que Virgile appelle les _molles habitus et tempera_ d'Énée: + +--Je crois, cher sire, que nous avons quelque petite affaire de procureur à +régler ensemble. Voudriez-vous que je vous envoyasse mon père? + +Henri accepta, rit beaucoup de la proposition, appela M. d'Entragues cher +beau-père, et partit pour une revue. + +M. d'Entragues fourbit sa chicane tout à neuf, prépara des harangues, +tendit des traquenards et attendit l'audience; mais Henri n'eut jamais le +temps. En vain Henriette rafraîchit-elle cette mémoire ingrate; l'affaire +ne fut pas évoquée. + +Henriette maugréa, se fâcha et bouda. Henri ne parut pas s'en apercevoir +d'abord. Puis, comme ces mines longues le gênaient, l'empêchaient de dîner +heureux et de digérer en paix, il essaya de composer. On lui fit entrevoir +un bout d'ultimatum. Il fit l'aveugle. On bouda plus que jamais. + +C'est là, sur cette case difficile de l'échiquier, que nous venons de +retrouver les adversaires après toute une longue année d'absence. + +Henri, ennuyé, revenait à Paris. Henriette et sa mère y étaient appelées +par un intérêt capital. M. d'Entragues le père voulant contraindre le roi à +une explication, sinon par corps, puisqu'il était insaisissable, du moins +par procuration, avait demandé audience à M. de Sully, et, pour mieux +expliquer la situation au ministre, devait conduire Henriette à l'Arsenal. + +Henriette, tout en boudant, faisait rage pour donner de la jalousie à +Henri. Elle agaçait Bassompierre. Ce pauvre roi souffrait et avait trop +d'esprit pour le laisser voir. Bassompierre aussi avait trop d'esprit pour +faire longtemps souffrir le roi. Cependant, il craignait d'offenser la +vindicative favorite, de sorte que ce voyage en carrosse était +insupportable aux quatre voyageurs. + +Tel est l'exposé de la narration. Nous avons décrit le lieu de la scène, +l'attitude des personnages. A Neuilly, le roi trouva ses chevaux qui +l'attendaient, on ne sait pourquoi. Il sortit du carrosse, emmenant +Bassompierre sans donner aucune raison satisfaisante, ce qui acheva de +porter la colère d'Henriette jusqu'à l'exaspération. Ce nuage creva sitôt +que les deux dames furent seules, tête à tête dans le grand carrosse. + +Marie Touchet compara cette étrange conduite du roi avec les plus mauvais +jours de Charles IX. + +--Au moins, dit-elle, mon roi avait un avantage, il entrait en fureur. +C'est une ressource immense pour les pauvres femmes. Votre roi à vous, ma +fille, n'est pas maniable, il ne se fâche jamais, il rit toujours; c'est +odieux. + +--Odieux! répéta Henriette. + +--Jamais d'explication possible avec lui. + +--Si nous n'en avons pas avec lui, ma mère, nous en allons avoir avec M. de +Sully. Va-t-il être stupéfait, le ministre! va-t-il rentrer sous terre à la +vue de l'engagement qui lie son maître; car je gage que le roi a eu la +poltronnerie de ne l'avouer à personne! Allons-nous en finir avec les +ricanements, les subterfuges et les mystères de Sa Majesté très-rusée! + +--J'espère, dit pesamment Marie Touchet, que vous vous souviendrez de +l'insistance que je mis à exiger cette promesse du roi. Elle nous sauve +aujourd'hui, je l'avais prévu! Prévoir, c'est pouvoir! + +--Vous êtes Minerve en personne, madame, dit Henriette. + +On arriva chez M. d'Entragues. Là, on recorda la leçon. M. de Sully avait +envoyé l'audience requise. Le père tira du plus sûr de ses coffres la +promesse royale. On la lut, on la relut, on en analysa tous les sens. On se +convainquit pour la millième fois que le titre était inattaquable, +invincible, écrasant. Marie Touchet se mit au bain, et la future reine +partit avec son père pour l'Arsenal. + +Sully travaillait dans son grand cabinet dont les fenêtres regardent la +rivière en face l'île d'Entragues. Il faisait ce jour-là grand soleil sur +les papiers du ministre. Ce joyeux rayon lui avait échauffé les idées; il +grognait et chantonnait tout en prenant ses notes, comme c'était sa coutume +dans les jours de belle humeur. + +Il avait dû avertir les huissiers de l'illustre visite qu'il attendait, car +M. d'Entragues et sa fille furent introduits avec empressement dès leur +arrivée. Nul ne jouissait de ce privilège chez Sully, le plus jaloux homme +d'État qui ait jamais pratiqué la science de faire respecter le pouvoir. + +À la vue d'Henriette, il prit un air presque galant et offrit un siège. M. +d'Entragues s'assit près de sa fille. Sully demeura debout. + +--Quel heureux hasard vous amène, dit-il, au milieu de mes gros canons? + +--Un motif des plus sérieux, monsieur, et mon père va vous l'exposer, +répondit Henriette du ton qu'une reine eût pris en son lit de justice. + +--J'écoute, madame, dit Sully impassible. Mais seriez-vous assez bonne pour +me permettre de cacheter cette lettre que le roi m'ordonne d'écrire au +brave Crillon, en Provence. + +--Faites, monsieur, de grâce, dit le père d'Entragues. + +Sully fit fondre la cire, sans regarder personne en face. + +--C'est, dit-il, pour le complimenter, à propos d'un anniversaire bien +triste, la mort d'un charmant jeune homme... Eh! ne l'avez-vous pas +connu?... tout le monde le connaissait... Espérance... un être +parfait. Ce sont ceux là qui nous quittent! + +Tout en parlant, le ministre cachetait la lettre; il ne put voir +l'expression de sombre défiance qui passa, comme un nuage sinistre, sur les +traits d'Henriette. + +--Quoi, il y a déjà un an, s'écria le père Entragues, il y a donc aussi un +an que la duchesse de Beaufort est morte. Comme le temps passe! + +--Me voici tout à vous, dit Sully, qui venait de faire expédier la lettre. +Et il s'assit en face de ses hôtes. + +--Monsieur, dit le plaignant, nous venons à vous, qui êtes la droiture et +la fermeté, pour vous faire part d'une situation difficile où le roi a mis +notre famille. + +--Bah!... comment cela? répliqua Sully. + +--Le roi fait à mademoiselle d'Entragues un honneur bien grand, puisqu'il a +daigné la choisir pour compagne, mais cet honneur souffre quelque atteinte +en ce moment. + +--Je ne saisis pas bien, dit Sully, en approchant son siège. + +--Le sujet est délicat, et je crains de m'expliquer trop clairement. + +--Vous avez tort, mon père, interrompit Henriette avec impatience. Les +demi-explications ressembleraient trop à ce dont nous venons nous plaindre. +C'est des demi-explications que nous voulons sortir, et, pour en sortir, +nous réclamons une main vigoureuse. Monsieur, le roi me traite en +maîtresse, et je ne suis pas sa maîtresse. + +--Bah! s'écria encore Sully avec une candeur qui eût fait la réputation +d'un acteur comique; quoi! vous n'êtes pas la maîtresse du roi? Eh bien, il +faut que vous me le disiez pour que je le croie. + +--Je suis sa femme, monsieur! + +--Oh! oh! dit le ministre, dont la fausse bonhomie ne pouvait réussir à +vaincre un sourire; voilà qui me surprend plus fortement encore. + +--Voici la promesse de mariage, monsieur, dit Entragues, écrite et signée +par le roi. Je la crois en bonne forme; et vous? + +On comptait sur l'effet de ce coup de tonnerre. Mais Sully le supporta +mieux qu'on n'eût cru. + +--Une promesse de mariage! répondit-il, c'est prodigieux! + +--Vous ne supposez pas, dit Henriette avec une hauteur dédaigneuse, que +j'eusse accepté sans cette promesse, la qualité de maîtresse du roi? J'ai +trouvé la honte au vestibule, mais l'honneur viendra! + +--Comment, le roi vous a signé une promesse de mariage! répéta encore +Sully, les yeux fixés sur le papier précieux que M. d'Entragues lui tendait +sans s'en dessaisir. Oui, ma foi! cela ressemble bien à la signature du +roi. + +--Comment! ressemble! s'écria le père; douteriez-vous de l'authenticité? + +--Non pas, non pas... non pas. + +--C'est que vous manifestez un étonnement plus qu'étrange, interrompit +Henriette, et je ne me rends pas bien compte d'un saisissement pareil. Me +jugeriez-vous à ce point indigne? + +--Ah! madame, vous me comprenez mal. Vous réunissez en vous tous les +mérites; vous êtes, comme dit le saint roi-prophète, un vase de +perfections. Mais.... + +--Mais? + +--Mais je m'étonne encore que le roi ait signé cette promesse. C'est mal. + +--Que voulez-vous dire, monsieur? + +Sully se mit à hésiter avec délices. Il jouait avec la proie. + +--Le roi ne devait pas, le roi eût dû réfléchir... le roi a commis là un +véritable manque de foi, dit-il. + +--Envers qui donc, monsieur? demanda Henriette fort intriguée. + +--Mais envers vous, madame. Comment! vous avez dans les mains un pareil +engagement, le roi le sait, et il va.... + +--Il va?... + +--Vous ne me croiriez jamais si je vous le disais sans être appuyé d'un +témoignage. Ah! s'écria-t-il en se frappant le front, j'oubliais que j'ai +justement là, dans l'antichambre, le témoin le meilleur, le témoin +essentiel. + +Sully sonna une clochette. + +--Faites entrer la dame qui attend ici près, dit-il à l'huissier. + +Henriette et M. d'Entragues se regardaient sans rien comprendre à toutes +ces fluctuations d'un homme si net de sa nature. Ils entendirent le +frôlement d'une robe aux panneaux du corridor, et l'Italienne Leonora +apparut dans une parure aussi brillante que fièrement portée. Leonora chez +Sully! Leonora grande dame! Henriette en poussa un cri de surprise, elle en +eut le frisson. + +L'Italienne regarda froidement, et sans paraître la connaître, celle qui, +l'an passé, la protégeait, la payait et la chassait selon son caprice. + +--Que désire monsieur de Sully de sa servante? dit-elle en français avec un +accent toscan des plus marqués. + +--Signora de Galigaï, voudriez-vous avoir l'obligeance de nous dire quel +jour vous avez expédié l'acte à Florence? + +--Le jour même où il a été signé, avant-hier, seigneur, dit Leonora les +yeux fixés sur Henriette, que ce regard provocateur faisait pâlir. + +--De quel acte s'agit-il donc! demanda M. d'Entragues. + +--De l'acte de mariage, seigneur. + +--De qui, s'écria Henriette le coeur défaillant? + +Leonora d'une voix ferme: + +--Du roi, dit-elle, avec ma maîtresse, la princesse Marie de Médicis, fille +du grand-duc de Toscane. + +--Le roi est marié! s'écria M. d'Entragues. + +--Parfaitement, répondit Sully. Grande affaire pour la France! + +Mlle d'Entragues tomba dans les bras de son père. Mais la rage lui rendit +bientôt des forces. Elle se releva tremblante, farouche. Le père, au +contraire, se laissa choir dans un fauteuil, écrasé sous sa montagne de +chimères. + +--C'est une lâche trahison, murmura Henriette, dont je sommerai le roi de +me faire raison devant le monde entier. + +--Raison? dit Sully avec un singulier sourire, voulez-vous que je vous en +donne une, d'abord? + +Et il alla ouvrir, avec une petite clé, son tiroir, d'où il sortit un +papier taché de quelques gouttes de sang. + +C'était la lettre d'Henriette à Espérance; la lettre remise au roi à +Fontainebleau, et que Sully avait réservée pour une occasion suprême. + +La malheureuse Entragues faillit mourir de honte et de terreur en la +reconnaissant. + +--Trouvez-vous la raison valable? dit le ministre, qui ne prenait plus la +peine de dissimuler l'ironie. + +Henriette s'appuya, la sueur au front, sur le marbre de la cheminée. + +--Écoutez, reprit Sully à demi-voix, j'ai une proposition à vous faire. Le +mariage du roi annule votre promesse. C'est un papier qui ne vaut plus +rien. Cependant je vous l'achète. + +Elle leva la tête. + +--Et je la paye avec votre billet... Est-ce accepté? + +Henriette réfléchit un moment. L'horrible surprise avait décomposé ses +traits. On eût dit une statue d'argile. Mais réveillée par le sourire +triomphant de Leonora, qui semblait la défier, fascinée par la vue de ce +sang qui lui rappelait tant d'affreux souvenirs, tant de crimes inutiles. + +--Eh bien! j'accepte! dit-elle. + +Sully prit la promesse et lui donna le billet; il brûla l'une +tranquillement, elle mit l'autre en mille pièces avec une ardeur qui tenait +du délire. + +--Oh! disait-elle en grinçant des dents à chaque fragment que broyaient ses +ongles, je te paye bien cher, lettre infernale! mais enfin tu n'existeras +donc plus! Quant au roi... quant à la vengeance, eh bien! nous verrons +plus tard! + +Elle prit le bras de son père, qui regardait sans voir, d'un oeil hébété. +Elle l'arracha de son fauteuil et partit, n'osant pas regarder Leonora, qui +riait silencieusement, et Sully qui prodiguait les révérences. + +* * * * * + +La reine Marie de Médicis fit, peu de temps après, son entrée à Paris. Elle +venait de Lyon, où, deux mois avant, le roi impatient, était allé la voir +et l'épouser. + +Tout le peuple de la grande ville s'empressait dans la rue Saint-Antoine, +aux environs de la Bastille, sur le chemin que devait parcourir le cortège +de la nouvelle reine. + +Aussitôt que le mariage du roi eut été publié, consommé, et que le bruit se +fut répandu même que déjà cette union promettait des fruits, Crillon, qui +s'était retiré dans ses terres en Provence, avait reçu des génovéfains une +lettre ainsi conçue: + +«Monsieur et cher seigneur, la volonté dernière de madame la duchesse fut +d'être inhumée en notre église de Bezons. Mais, vous le savez, elle +manifesta encore un autre voeu qui devait recevoir son exécution du jour où +ladite dame serait oubliée du monde.» + +«Je crois que ce jour est arrivé; nul déjà ne prononce plus son nom, elle +est bien oubliée; mais moi qui n'oublie pas, je vous rappelle la promesse +faite à cette illustre dame, et vous attends à Paris pour m'aider à la +réaliser. J'ai prévenu M. le chevalier de Pontis, qui a demandé un congé à +cet effet, et attend vos ordres.» + +«Frère ROBERT.» + +Crillon ne se fit pas attendre. Il trouva Pontis au rendez-vous, rue de la +Cerisaie, à l'endroit où s'élevait, l'année précédente, la maison +d'Espérance. + +L'édifice avait disparu. Plus une pierre: rien n'en rappelait le souvenir. +L'homme inconnu qui avait fait bâtir ce palais pour Espérance était venu le +faire raser après sa mort. Quant au jardin, désert et magnifique dans sa +liberté sauvage, il était devenu lieu d'asile pour des milliers d'oiseaux +qui fourrageaient les massifs, jouissaient seuls des fleurs, et nichaient +dans les rosiers changés en buissons touffus. + +Au premier coup d'oeil que le génovéfain jeta sur ces deux hommes, il +s'aperçut bien qu'eux non plus n'étaient pas de ceux qui oublient. + +Pontis, vieilli de dix ans, avait les yeux éteints, les traits ravagés. +Crillon, jusque-là respecté par les fatigues, par les blessures, par la +gloire, s'était voûté tout à coup comme un vieillard. + +Quand le malheureux garde s'approcha du général et courba le genou devant +lui avec une respectueuse douleur, Crillon le releva, lui serra la main, +mais frère Robert remarqua qu'il ne l'embrassait pas. Crillon voyant ce +jardin plein de parfums et d'ombre: + +--En partant d'ici, dit-il, notre Espérance va donc perdre toutes ces +fraîches fleurs? + +--Il en aura de plus belles, dit frère Robert, que depuis un an je cultive +là-bas en l'attendant. + +Sous les sapins, près de la fontaine, reposait le corps d'Espérance. Frère +Robert, Crillon et Pontis l'enlevèrent pendant la nuit, en attendant une +litière qui devait l'emporter le lendemain à Bezons. + +Comme une roue s'était brisée et qu'il fallait y faire travailler +l'ouvrier, la litière ne put partir de Paris que vers deux heures. Elle +traversait la place Saint-Antoine au moment où débouchait du faubourg, aux +acclamations d'un peuple enivré de joie, le carrosse tout doré du roi et de +la reine. + +Dans l'escorte, le comte d'Auvergne grimaçait l'enthousiasme, Leonora et +Concino, splendides tous deux rayonnaient d'orgueil. Le char de triomphe +dut s'arrêter un moment pour laisser passer le char funèbre. + +C'était la joie de la vie rencontrant la joie de la mort. + +Henri menait sa femme coucher au Louvre; Espérance allait dormir à Bezons, +près de sa fiancée. + + +FIN + + + + +TABLE + + +I. Le roi te touche, Dieu te guérisse! + +II. La griffe de Proserpine + +III. Comment la ligue servit à battre l'Espagne et réciproquement + +IV. Première chasse + +V. Miséricorde + +VI. L'île Louvier + +VII. La vengeance du père + +VIII. Le sang pour le sang + +IX. Ayoubani + +X. Où le tonnerre gronde + +XI. Les trois ours d'or + +XII. Les bains de Gabrielle + +XIII. Conseil de famille + +XIV. La réparation + +XV. Des dangers de la jalousie + +XVI. La grange de la Chaussée + +XVII. A Indienne, Indienne et demie + +XVIII. Le doux Espérance + +XIX. Séparation + +XX. Entragues et intrigues + +XXI. L'aveu + +XXII. La prophétie de Cassandre + +XXIII. Où Pontis trouve l'occasion promise + +XXIV. Amour + +XXV. La treille de l'orangerie + +XXVI. Le dernier rendez-vous + +XXVII. Ténèbres + +XXVIII. Épilogue + +FIN + + + +***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BELLE GABRIELLE, VOL. 3*** + + +******* This file should be named 15686-8.txt or 15686-8.zip ******* + + +This and all associated files of various formats will be found in: +https://www.gutenberg.org/dirs/1/5/6/8/15686 + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://www.gutenberg.org/about/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://www.gutenberg.org/fundraising/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: +https://www.gutenberg.org/fundraising/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..2cede15 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #15686 (https://www.gutenberg.org/ebooks/15686) diff --git a/old/15686-8.txt b/old/15686-8.txt new file mode 100644 index 0000000..990f831 --- /dev/null +++ b/old/15686-8.txt @@ -0,0 +1,13540 @@ +The Project Gutenberg eBook, La belle Gabrielle, vol. 3, by Auguste Maquet + + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + + + + +Title: La belle Gabrielle, vol. 3 + + +Author: Auguste Maquet + +Release Date: April 23, 2005 [eBook #15686] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + + +***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BELLE GABRIELLE, VOL. 3*** + + +Produced by Distributed Proofreaders Europe, http://dp.rastko.net +Project by Carlo Traverso and Mireille Harmelin +This file was produced from images generously made available by the +Biblioth�que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +LA BELLE GABRIELLE + +PAR + +AUGUSTE MAQUET + + +III + + +1891 + + + + + +I + +LE ROI TE TOUCHE, DIEU TE GUÉRISSE! + + +Le nouveau roi de France, la Ramée, avait assis son camp près de Reims, +dans une vieille maison de campagne abandonnée, qui lui servait à la fois +de forteresse et de palais. + +C'était là qu'il se repaissait de chimères, là qu'il rêvait à la fortune et +à l'amour. Entouré de soldats qui le gardaient avec soin, et dont le nombre +se grossissait à chaque instant, il s'occupait en homme actif et +intelligent à les armer, à leur donner quelque éducation militaire, en même +temps qu'il s'efforçait de faire croire au peuple que la légitimité, +dernier espoir de la France, était venue en sa personne honorer la ville de +Reims, où se font les rois. + +Bon nombre d'oisifs, crédules comme quiconque n'a rien à faire, le +visitaient et s'en retournaient enchantés. Il avait cette noblesse de +taille et de visage qui répond à l'idée qu'on se fait de la royauté; il +avait le regard clair et superbe, un peu cruel même, des princes Valois, +dont il se disait le successeur. N'était-ce pas assez pour que les badauds +qui, de toute éternité, ont foisonné dans ce beau pays de France, lui +accordassent quelque droit et beaucoup de révérences? + +La Ramée songeait beaucoup plus au solide. Autour de lui on faisait bonne +garde. Dans un rayon d'environ une lieue, ses quinze cents hommes étaient +échelonnés, non sans une certaine habileté stratégique, et les +communications de ces lignes au quartier général où se trouvait le chef, +avaient été établies de manière que, comme dans une toile d'araignée, pas +un fil de la circonférence ne fût touché sans avertir le centre. + +Par une soirée de printemps, fraîche et pure, le château du nouveau prince +offrait un coup d'oeil plus bizarre que royal. On voyait rangés dans la +grande cour, convertie en cour d'honneur, les gardes particuliers de Sa +Majesté la Ramée, c'est-à-dire environ deux cents Espagnols ou ligueurs +enragés, parmi lesquels l'observateur eût reconnu plusieurs des visages que +nous avons vus chez la duchesse de Montpensier, le jour de la proclamation +du dernier Valois. + +Au milieu de la cour, sous un grand marronnier dont les pousses vigoureuses +commençaient à faire jaillir des panaches verts de leurs gaines visqueuses, +s'élevait une sorte de trône, dont l'élévation compensait la mesquinerie. +Pauvre vieux fauteuil magnifique encore dans l'ombre de la grande salle +poudreuse d'où on l'avait exhumé, il semblait s'effrayer de l'honneur que +lui faisait le grand jour, malgré la tapisserie détachée du mur, et drapée +ingénieusement aux branches du marronnier pour servir de dais au-dessus de +ce trône. + +La tapisserie qu'hélas on n'avait pas choisie, car elle était unique au +château, représentait un martyre de saint. Le patient se tordait, une corde +au col, fatal augure, au milieu d'une troupe de bourreaux et de +légionnaires romains ornés de casques incroyables. Çà et là, sur le sol, +l'artiste avait semé des clous, des fers rougis, des haches, des masses, +des coutelas et des flèches, tout l'attirail enfin du martyrologe. Il n'y +avait qu'à se baisser pour en prendre. + +Mais, bien que curieuse à voir, cette tapisserie maussade était négligée +par les spectateurs pour un spectacle encore plus singulier. On voyait +arriver dans la cour, sur des civières ou sur des chariots garnis de +matelas ou de paille, des malades de piteux aspect que suivait une foule de +paysans et de citadins vulgaires. Les officiers du nouveau roi faisaient +ranger ces malades sur une file à la droite du trône, les spectateurs à la +gauche, et tous les regards appelaient le monarque qui d'un simple +attouchement devait guérir ces malheureux, s'il était réellement roi de +France. + +Deux jours avant, la Ramée avait reçu de Paris un billet qui renfermait ce +peu de mots: + +«Il faut guérir les écrouelles.» + +Et comme il ne pouvait méconnaître la main qui avait tracé cette ligne, +comme aussi ce billet était accompagné d'une bonne somme destinée aux frais +de la cérémonie, la Ramée voulut obéir à sa protectrice; c'était le moyen +de frapper un grand coup sur les esprits superstitieux de la province; +c'était l'usurpation du privilège le plus spécialement essentiel d'un roi +de France. La Ramée allait donc guérir les écrouelles devant son peuple. + +On chercha, et l'on rencontra des gens atteints de l'horrible maladie. +Peut-être, à Reims, s'en trouvait-il un dépôt pour les grandes occasions, +Reims étant la ville des cérémonies et de la mise en scène royales. +C'étaient ces malades que nous venons de voir alignés à la droite du trône, +attendant la présence du nouveau roi. + +Celui-ci accomplissait-il l'épreuve en charlatan qui dupe la foule? Non, il +avait pris son rôle au sérieux. La folie amoureuse de ce malheureux +développait en lui les manies de la grandeur et de la représentation. Aux +prises avec une femme orgueilleuse par excellence, il voulait la dominer, +s'en faire admirer, et le seul moyen était de l'asseoir sur un trône, +puisqu'elle convoitait un trône. La Ramée, jouet de la destinée, +ressemblait, depuis son avènement, à ce personnage du conte arabe dont un +calife tout-puissant accomplit, par dérision, chaque souhait ambitieux. Or, +festins, palais, couronne, il lui donne tout pour un jour, et le soir, +quand il retire sa main, la pauvre dupe retombe de ces hauteurs sur un peu +de paille où l'attendent le désespoir et la morne folie. + +La Ramée rêvait ainsi tout éveillé. Il se croyait sincèrement roi, parce +qu'il avait besoin de l'être, et nul ne fut aussi crédule à sa royauté que +lui-même. + +Lorsqu'il parut sous le vestibule de son palais avec le costume rétrograde +de Charles IX; quand les fanfares l'accueillirent, et que les murmures de +la foule, murmures d'étonnement respectueux, frappèrent son oreille, il se +redressa fièrement, et Charles IX n'eût pas renié un pareil successeur. + +Ses gardes contenaient difficilement la multitude. Il leur commanda de la +laisser approcher. Puis, se dirigeant d'un air majestueux vers les malades +qui se prosternaient, il leur toucha le front et le col avec un doigt blanc +et nerveux, en prononçant d'une voix ferme les mots sacramentels: + +--Le roi le touche, Dieu te guérisse. + +En pareille occurrence, le merveilleux est de bonne guerre. Ceux qui +s'exposent à le rencontrer ne demandent pas autre chose. Parmi les malades +de Reims, il s'en trouva d'assez habilement préparés pour que leur guérison +fût immédiate. Ils se redressèrent, et, avec des cris d'enthousiasme, +montrèrent au peuple leur corps guéri, purifié comme par enchantement. Le +miracle était manifeste. Ces cures merveilleuses avaient peut-être coûté +cher à Mme de Montpensier, mais le succès passa la dépense, et les +spectateurs convaincus crièrent: Vive le roi! avec une énergie contagieuse. + +La Ramée ne douta pas un moment de sa vertu royale. Le malheureux! il +aimait tellement Henriette! + +Aussi, après la cérémonie, quand il eut reçu les félicitations de son +armée, de quelques notables et de deux ou trois prêtres fanatisés; quand +certaines dames de la ville de Reims lui eurent fait leur présent, qui +consistait en un manteau royal avec l'habit complet, le jeune homme, avide +de faire part de ses triomphes à son idole, se renferma chez lui, et au +lieu de remercier Dieu ou de lui demander grâce, l'aveugle écrivit à Mlle +d'Entragues une lettre destinée à étendre jusqu'à ce coeur sceptique +l'impression favorable produite par la cérémonie de Reims. + +«Oui, lui disait-il, me voilà roi. À cette heure, j'entends crier partout: +Vive le roi! vive Charles X! Mon coeur en est doucement remué; c'est que +ces cris signifient plus qu'ils ne disent, c'est que, ma belle et tendre +amie, ils veulent dire: Vive la reine Henriette! la perle de beauté, la +noble épouse du nouveau prince. Vous l'aurez donc bientôt cette couronne, +qui seule peut ajouter quelque chose aux grâces de votre front. Je la vais +conquérir en de rudes combats, peut-être, mais tant mieux, puisqu'il doit +en résulter la gloire pour mon nom, et que vous aimez la gloire. + +«Que je suis fier et heureux! Naguère, je doutais. Votre coeur me semblait +fermé à jamais. J'ignorais que vous êtes prudente autant que belle, et que +vos surveillants sont impitoyables et nombreux. Mais dans cette dernière +épreuve, où vous vous êtes révélée à moi, j'ai vu enfin luire votre pensée. +Vous m'avez souri, vous m'avez sauvé, vous m'avez serré la main. Cependant, +je vous avais presque offensée la veille; et si vous ne m'eussiez aimé, la +vengeance vous eût été facile.... Merci! je n'oublierai pas votre +miséricorde et votre douce promesse de bonheur. Je n'oublierai pas non plus +les encouragements que vous avez su me faire parvenir jusqu'ici depuis mon +arrivée. Il fallait tout votre esprit et un peu de votre coeur pour +surmonter tant de difficultés.» + +«Désormais tout m'est facile. Aussitôt que j'aurai fait assez de progrès +pour tenir la campagne, vous pourrez venir me joindre. I1 me tarde de vous +entourer du faste et de la splendeur royale. Mes officiers m'avertissent +des complots qui chaque jour se trament contre la personne de l'usurpateur, +du renégat Henri de Navarre. Hier encore, plusieurs soldats me sont venus +proposer de l'aller frapper à mort au milieu même de son Louvre, dans le +sein des plaisirs de Sardanapale qu'il savoure sans pudeur.» + +«Mais la couronne qu'il a portée un moment me le rend sacré. De roi à roi +ces crimes sont impossibles. Je n'entreprendrai pas contre sa vie ailleurs +que sur les champs de bataille. Là, c'est autre chose, et je brûle de +prouver à ce prétendu héros et à ses gardes, prétendus invincibles, que le +bras d'un Valois sait manier victorieusement une épée.» + +«Vivez cependant sans crainte, ma chère âme; à mesure que le temps marche, +je crois sentir que je me rapproche de vous. Beaucoup de sombres idées, de +sinistres souvenirs s'effacent devant la radieuse lumière qui m'environne. +Cette ténébreuse nuée du passé va se fondre aux éclats de la foudre.» + +«Les combats ne peuvent beaucoup tarder maintenant. J'attends un renfort +prochain. Le roi d'Espagne m'envoie trois de ses meilleurs officiers qui +précèdent un corps de troupes embarqué depuis huit jours. Je me concerterai +avec ces officiers pour lier des intelligences dans Paris même, où, +m'assure-t-on, se remue déjà ostensiblement l'ancienne Ligue, que je veux +régénérer en ma qualité de prince catholique purifié par le baptême de la +Saint-Barthélemy.» + +«Aussitôt que mes affaires ici seront décidées, je me fais sacrer à Reims. +N'y viendrez-vous pas, ma chère âme? Ne me donnerez-vous pas ce jour, pour +effacer celui, de douloureuse mémoire, où le Béarnais fit son abjuration à +Saint-Denis, où vous y allâtes en compagnie de vos parents, où j'étais +obscur, maudit, abandonné, où nous allâmes ensuite au couvent de +Bezons... Cruel souvenir, que tant de gloire devait venger, mais qui brûle +encore le fond de mon coeur?» + + +«0ui, vous viendrez à Reims, n'est-ce pas? Quelque chose me dit que vous +êtes brave comme vous êtes belle, et que vous serez fière de me prouver +votre générosité. D'ailleurs, vous voilà intéressée à mon triomphe, et vous +le pouvez avancer par vos conseils et votre présence.» + +«Si vous avez formé quelque projet pour le voyage, s'il est nécessaire que +vous trompiez la vigilance de vos parents, dites un mot, je vous enverrai +par l'un de mes trois officiers espagnols, de l'argent, des chevaux et des +passe-ports pour arriver jusqu'à moi. J'attends ces officiers d'heure en +heure. La présente lettre vous sera remise demain. Vous pouvez m'avoir +répondu sous trois jours. Faites-le sans crainte, le messager sera sûr.» + +«Adieu, ma chère âme. Conservez-moi votre coeur. Je vous aime avec tant de +force, que si j'emploie seulement une part de cette ardeur à conquérir, +dans un an j'aurai conquis le monde.» + +«Signé: CHARLES, roi.» + +Le pauvre la Ramée venait de mettre toute son âme dans ces pages. Il y +avait peint fidèlement sa vie: remords, honte, effroi, il n'avait rien +oublié du passé; espoir, orgueil, amour sans frein, il n'oubliait rien pour +l'avenir. + +L'image de cette belle Henriette, de ce démon, tourmentait sa solitude; +elle lui apparaissait plus désirable à travers les obstacles. Pour l'avoir +près de lui, il entrait en lutte contre toute la France. Peut-être, pour la +conserver, eût-il foulé aux pieds toutes les couronnes de l'univers. +C'était dans cette âme profonde un combat déchirant entre la raison et la +folie. Logique, implacable, il sentait parfois le néant de son rêve; en +d'autres moments, il s'enivrait de ses désirs comme d'un breuvage qui le +poussait à la frénésie, au délire. A de pareils songes, qui brisent +l'organisme, la sagesse divine ménage presque toujours de prompts réveils. + +La Ramée, lorsqu'il eut lu et relu sa lettre, corrigeant avec soin ce qui +lui semblait trop tiède, ajoutant çà et là un mot capable de piquer +l'émulation ou l'avidité d'Henriette, confia la dépêche à un de ses +affidés, avec ordre de la porter sans retard à son adresse. + +Puis il monta à cheval pour faire une revue de son camp et assurer la +tranquillité de toute la nuit. + +Il y avait dans cet insensé l'étoffe d'un bon capitaine et d'un brave +homme, si le démon n'eût pas soufflé ses feux au fond de cette âme. La +Ramée parcourut à la nuit tombante les postes avancés, visita chaque corps +de garde, donna des instructions précises pour que les lignes ne pussent +être forcées par quelque soudaine attaque. + +D'ailleurs, il avait reçu le rapport de ses éclaireurs. Nul corps d'armée, +nul détachement ne paraissait dans la campagne. Aucune nouvelle ne parlait +d'une formation de troupes dans un rayon d'au moins vingt lieues. + +La Ramée recommanda aux chefs des postes d'avant-garde de laisser pénétrer +jusqu'à lui, s'ils se présentaient, trois officiers espagnols, porteurs de +passe-ports en règle, dont il exhiba le cachet et formula la teneur. Si ces +officiers arrivaient à pied, on leur fournirait des chevaux; s'ils +arrivaient à cheval, on leur ferait escorte avec considération, sans +toutefois apporter de désordre dans la disposition des campements, et +surtout on donnerait avis de leur arrivée au quartier général. + +Pour tout autre que l'un de ces officiers, les lignes étaient closes. Les +courriers, on n'en parlait pas, ils avaient le mot d'ordre. + +La Ramée s'assura du bon effet qu'avait produit sur ses troupes la guérison +des écrouelles. Il recueillit là des renseignements favorables sur l'esprit +de la population, et annonça en s'éloignant l'arrivée prochaine d'un +puissant renfort et de sommes importantes. + +Ainsi tout allait bien; le nouveau roi, acclamé par ses soldats, regagna +son quartier général au petit pas, en savourant à longues gorgées l'orgueil +et l'amour, la double ivresse du coeur et du cerveau. + +Un souper l'attendait, auquel il avait invité ses principaux chefs d'armée. +La chère était bonne, les vins à portée de la main. En Champagne, quiconque +ne veut pas boire est mal regardé du Dieu qui a doré ces splendides +raisins. Un roi Très-Chrétien est forcé de boire en Champagne. + +Mais la Ramée, homme sobre, se contenta de verser à boire à ses convives. + +On but à la gloire du trône, à la conquête de la France, à la santé du roi +Catholique; on parla drapeaux, équipements de troupes; on parla batailles +et sièges, on parla surtout contributions et corvées. La guerre coûte si +cher... la guerre civile surtout! + +Enfin, le repas, malgré la réserve du roi, dura jusqu'à onze heures du soir +et menaçait de se prolonger au delà de minuit, lorsque le pas rapide d'un +cheval retentit dans la cour, et bientôt après un soldat fut introduit qui +annonçait à la Ramée l'arrivée aux premiers postes, des officiers espagnols +qu'il avait signalés lui-même. + +Il se leva de table et congédiant aussitôt ses convives, + +--Messieurs, dit-il, le renfort que je vous avais promis se présente. Je +vais sans doute passer la nuit à entretenir ces officiers, qui sont des +gens de mérite, envoyés à moi par Sa Majesté le roi d'Espagne. Faites bonne +garde au dehors, messieurs, et donnons bonne opinion de notre vigilance et +de notre discipline aux alliés qui nous arrivent. + +L'assistance salua respectueusement, le roi passa dans la salle de +cérémonie, et donna les ordres nécessaires pour que les officiers lui +fussent amenés dès leur entrée au château. + + + + +II + +LA GRIFFE DE PROSERPINE + + +Trois hommes s'étaient présentés le soir aux avant-postes de la Ramée. + +A cheval tous trois, empreints tous trois de ce type de gentilhomme soldat +que la France était accoutumée depuis trop longtemps à reconnaître dans les +Espagnols, ils avaient été conduits an lieutenant qui commandait, et l'un +d'eux, un jeune homme de belle mine, ayant pris la parole en espagnol pour +déclarer que ses compagnons n'entendaient pas un mot de français, avait +exhibé recommandations et passe-ports, selon l'usage. + +A l'inspection de ces pièces, le lieutenant reconnut les trois officiers +étrangers qu'on lui avait signalés. Il donna ordre à quelques cavaliers de +les conduire au quartier général. + +Ces Espagnols, dont la contenance calme et réservée s'accordait bien avec +le caractère de leur nation, traversèrent ainsi les lignes formées par le +régiment de garde. Ils observaient curieusement chaque poste, et, sans +parler, s'entendaient en échangeant des signes ou des pressions de main et +de genou quand leurs yeux avaient rencontré quelque chose qui en valait la +peine. + +Le service se faisait bien. Le mot d'ordre s'échangeait à chaque instant. +Une petite demi-heure suffit aux cavaliers pour arriver au quartier +général. + +Là, l'escorte s'éloigna pour donner quelques renseignements aux sentinelles +curieuses qui veillaient autour du palais. Les Espagnols demeurèrent seuls, +tandis qu'on allait prévenir la Ramée. + +Ils en profitèrent pour se grouper en triangle de façon à surveiller +l'approche de tout espion, et là, pendant quelques secondes au plus, ils +parurent converser vivement, chuchotant tous trois à la fois, et fermant le +dialogue par une énergique poignée de main qu'ils se donnèrent. + +Ces officiers espagnols ayant mis pied à terre, on put mieux juger leur +tournure et leur visage. + +L'un était âgé, le chef sans doute. Il se tenait frileux, dans son manteau +comme tout vrai Espagnol; il était trapu, grisonnant. Les deux autres, plus +jeunes, assuraient, l'un son épée, que la course avait dérangée, l'autre +son éperon: il en avait perdu un en route. + +Tous trois, sans affectation, regardaient le bâtiment appelé palais du roi +par les gens de la Ramée; ils en toisaient, pour ainsi dire, la hauteur et +l'épaisseur en purs Espagnols dont le génie, comme on sait, est frondeur, +algébriste et enclin à estimer au-dessous du cours toute propriété qui +n'est pas la leur. + +D'ailleurs, à ne supposer que de bonnes intentions, comment voulait-on que +ces braves gens passassent le temps, dans cette cour ouverte à tous vents? +L'un d'eux, le frileux, s'était, il est vrai, avancé jusqu'au vestibule; +mais nul ne l'avait engagé à y entrer, la Ramée ne l'ayant pas prescrit, un +peu par défiance de la médiocre apparence du logis. + +On vint enfin les avertir que le roi leur accordait audience. Ils se +regardèrent comme pour savoir qui marcherait le premier. Le plus âgé +s'empara immédiatement de la tête et les deux autres le flanquèrent sans +prononcer une syllabe. + +Ils entendirent du vestibule une voix qui disait: + +--Vous assurez que ces officiers ne savent point un mot de français. Je +l'ai prévu, et sais assez d'espagnol pour me faire entendre d'eux. Allez +donc, et veillez à ce que nul ne nous trouble. Si j'ai besoin de quelqu'un, +j'appellerai. + +Cette voix les fit tressaillir. L'un des jeunes officiers, un petit homme, +carré d'épaules, rougit et poussa le coude de son compagnon, qui répondit +froidement: + +--_El rey!_ + +--Oui, seigneurs, dit le planton, c'est effectivement le roi que vous venez +d'entendre. + +Le sourire qui effleura leurs traits à cette réponse était déjà effacé, +quand le guide vint à eux et dit: + +--Entrez, messieurs. + +La Ramée était assis près de sa table, sur laquelle brûlaient des +flambeaux. Il feuilletait avec attention les papiers des Espagnols; il +trouvait dans le texte même de la recommandation du roi d'Espagne des +signes non équivoques de l'intérêt qu'on lui portait par delà les Pyrénées. + +Préoccupé comme il l'était, et aussi dans le but de se poser plus +dignement, il attendit que le bruit des pas sur le parquet se fût arrêté +pour lever la tête et regarder ses nouveaux hôtes. De cette façon, il +coupait court à tout cérémonial. + +--Soyez les bienvenus, señores, dit-il en espagnol. + +Les officiers s'étaient avancés lentement. Ils s'arrêtèrent; la Ramée leva +les yeux, et comme s'il eût aperçu des spectres, sa bouche s'ouvrit, son +sang se figea dans ses veines. Il avait en face de lui Crillon, à droite +Espérance, à gauche Pontis. Un moins brave se fût évanoui de peur. La Ramée +se pencha en avant comme pour percer un brouillard magique qui se serait +interposé entre lui et de vrais Espagnols, mais comment s'y tromper plus +longtemps? La figure de Crillon était sombre, celle d'Espérance grave, +celle de Pontis railleuse avec une nuance de haine féroce. + +--D'abord, lui dit Crillon, puisque vous nous avez reconnus, ne remuez ni +ne criez, car vous sentez bien ce qui arriverait, et vous avez assez +d'intelligence pour deviner notre dessein. + +En disant ces mots, il avait fait signe à Pontis, qui s'approcha de la +Ramée un long poignard à la main. + +--Parlez-nous, si vous avez quelque chose à nous dire, continua le +chevalier, mais que ce soit à voix basse, et de façon à n'amener personne +ici. Sinon, après vous avoir expédié, nous en ferions autant de cette +personne, et je crois tant de meurtres inutiles. + +La stupeur, l'épouvante de la Ramée ne sauraient se décrire. C'était, +d'ailleurs, beaucoup moins de la frayeur qu'une prostration absolue. +L'audace d'une pareille tentative, d'un coup à ce point insensé, suspendait +en lui jusqu'à l'intelligence. Esprit et corps se soutenaient, il est vrai, +mais paralysés, comme sont ces cadavres que la foudre a calcinés, et qui, +monceaux de cendres, conservent encore l'apparence de la vie. + +Cette stupéfaction fut telle, qu'il laissa Pontis lui détacher le ceinturon +de son épée et le désarmer ainsi, sans rencontrer même l'instinct de la +résistance. + +Enfin, les vapeurs de cette ivresse se dissipèrent; le sang reprit son +cours; le courage inné dans cet homme revint calmer les battements du +coeur. + +--Si vous êtes venus pour me tuer, dit-il à ses ennemis, pourquoi n'est-ce +pas déjà fait? + +--Nous ne sommes pas venus pour cela, répliqua Crillon. C'est une extrémité +devant laquelle nous ne reculerons cependant pas, si vous nous l'imposez. +Mais, jusqu'à présent, je ne la vois pas nécessaire. + +--Il peut arriver qu'elle le soit, dit la Ramée, car je ne suis pas un +mouton pour me taire toujours comme je viens de le faire dans le +premier mouvement de surprise. + +--Surprise naturelle, et que je ne blâme pas, reprit le chevalier. Le plus +brave peut être surpris; je dois même vous dire que vous n'avez pas mal +accepté la chose. + +Pendant qu'il parlait, la Ramée avait recueilli ses idées. Semblable au +lutteur qui terrassé d'un premier choc se relève et prend mieux ses +mesures. + +--J'entrevois, dit-il, messieurs, que vous avez commis une grave erreur, et +que vous êtes perdus. + +Espérance ne bougea pas, Pontis redoubla d'ironique menace, Crillon secoua +doucement la tête. + +--Ne le croyez pas, dit-il. + +--Pardonnez-moi. Il dépend de moi de vivre ou de me faire tuer, avez-vous +dit? + +--Parfaitement. + +--Eh bien! c'est là tout votre calcul. Vous vous êtes dit: il aura peur de +la mort et se taira. + +--Mous nous le sommes dit en effet. + +--De deux choses l'une: ou je me tairai, que ferez-vous de moi? ou je +crierai, et vous me tuerez... Que ferez-vous de vous? + +--Je ne comprends pas bien, dit Crillon. + +--Oui. Si je me tais, vous voudrez me taire signer quelque chose, ma +renonciation, par exemple... J'admets que je la signe. Comment ferez-vous +pour sortir du camp. Et si vous me tuez ce sera bien pis, que diront mes +soldats? Votre sûreté est de tout point bien aventurée. + +--Monsieur, repartit Crillon, vous raisonnez si bien que c'est plaisir de +discuter avec vous. + +--Oui, mais il ne faut pas que la discussion soit longue, dit la Ramée, car +vous allez vous faire surprendre. + +--Merci, restez calme et ne songez pas tant à nous, car nous sommes sûrs de +notre affaire. Oui, nous vous eussions tué si dans le premier mouvement +vous eussiez appelé à l'aide; nous vous tuerions même encore si vous le +faisiez, parce que les soldats sont portés tout d'abord à se jeter comme +des dogues sur ceux que leur maître leur désigne, et que nous ne voulons +pas être massacrés avant explication. Mais faites une chose, appelez +tranquillement par la fenêtre, ou laissez l'un de nous aller appeler vos +principaux officiers, les soldats même si cela vous plaît mieux. Nous +sommes prêts. + +--A vous battre trois contre mille! s'écria la Ramée riant forcément, mais +riant de cette fanfaronnade. + +--Non pas, monsieur; il ne faudrait pas m'en défier cependant. Seulement, +j'y succomberais. Non, nous ne nous battrions pas contre votre armée; nous +lui lirions certains papiers qui sont dans ma poche, et le combat +deviendrait impossible. + +La Ramée, froidement: + +--Que disent ces papiers? demanda-t-il. + +--Appelons vos gens, si vous voulez, et vous l'apprendrez en même temps +qu'eux. Vous hésitez. C'est le bon parti. Je vois que vous êtes un homme +sage. + +--J'ai compris, dit la Ramée, que vous essayeriez de débaucher mes soldats +par quelque promesse du roi ou même par des calomnies. + +--Je leur prouverai tout simplement que vous n'êtes pas plus Valois que je +ne suis la Ramée, et cela les refroidira. + +--Monsieur! s'écria le jeune homme pâle de colère, prouvez! + +--Je veux bien, dit Crillon en s'approchant de la fenêtre en même +temps que Pontis appuyait la pointe de son arme sur la chair +frissonnante de la Ramée, qui s'arrêta. + +On entendit heurter doucement à la porte. Les trois compagnons +s'apprêtèrent. Le front de la Ramée s'éclaircit, il allait pousser un cri +d'alarme. Pontis raidit sa main, la lame mordit. Espérance étendait déjà +les bras pour recevoir un cadavre. + +--J'avais fermé les verrous, dit Crillon; ouvrez-les, Espérance, et laissez +entrer chez monsieur tous ceux qu'il voudra recevoir. Vous, Pontis, +rengainez. + +Le visage de la Ramée devint livide. Par excès de bravoure il n'avait pas +crié, mais cette assurance de ses ennemis l'accabla. Il perdit contenance. + +--Si je voulais, murmura-t-il, nous péririons tous ensemble; mais j'ai ma +destinée, vous ne l'arrêterez pas dans son essor. Il est écrit que je serai +heureux et glorieux malgré vos papiers et vos poignards. + +Crillon sourit et haussa les épaules. + +Un majordome se présenta: + +--Sire, dit-il, le messager qu'avait expédié ce soir Votre Majesté, est +revenu au quartier. + +--Revenu! balbutia la Ramée déconcerté par l'éclair de joie qui brilla dans +les yeux de ses ennemis, et pourquoi revenu? + +--Oh! sire... et dans un état.... + +Crillon s'approcha de la Ramée. + +--Vous ne comprenez pas? lui dit-il à l'oreille. Voulez-vous que je vous +explique pourquoi il n'a pas continué sa route vers Paris? + +La Ramée tremblait. + +--C'est parce que nous l'avons arrêté au passage, continua Crillon, et que +nous lui avons pris son message. + +--Va! murmura la Ramée au majordome, qui attendait un mot du maître, va! + +Les portes se refermèrent. + +--Oui, poursuivit Crillon, cette lettre si tendre et si explicite à la +fois, ce chef-d'oeuvre d'amour et de politique, est entre nos mains; il +n'arrivera pas à son adresse. Voilà pourquoi votre courrier est revenu. + +La Ramée n'en pouvait croire ses oreilles, tout en lui tressaillait; ses +yeux semblaient crier avidement: Parlez! expliquez-vous! instruisez-moi! + +--Nous arrivions vers votre camp avec défiance, dit Crillon, et chaque +figure nous était suspecte, comme vous pensez bien. Soudain, nous +rencontrâmes votre courrier qui galopait. Le pauvre diable! nous barrions +le chemin à nous trois. Il nous compta, et dit, pour nous sonder: «Je parie +que ce sont les Espagnols que nous attendons à Reims.--Oui, répliqua en +espagnol Espérance, qui le sait à merveille.--Et moi, continua votre +homme, je suis attendu à Paris.--Là-dessus, il n'y avait plus à hésiter, +c'était un des vôtres, nous arrêtâmes le drôle, et lui prîmes la lettre +adressée à votre maîtresse. Une jolie fille, ma foi. + +--Quoi! vous la connaissez? articula péniblement la Ramée en essuyant la +sueur qui coulait de son front. + +--Si nous connaissons Mlle d'Entragues! la perle de beauté, comme vous +dites. Demandez à Espérance s'il la connaît, lui, que vous avez assassiné +pour elle! + +--Oh! rugit la Ramée, touché au coeur plus sûrement par la jalousie que par +le poignard. + +--Chevalier, dit tout bas à Crillon le généreux Espérance, ménagez ce +malheureux. + +--Allons donc! s'écrièrent Pontis et le colonel. + +--Par grâce! + +Cette compassion fut le dernier coup pour la Ramée, il tomba presque +inanimé sur un fauteuil. + +--Henriette!... murmura-t-il. + +--Vous l'avez mise dans une jolie situation, continua Crillon. La voilà +votre complice. + +--Ma complice! + +--Sans doute, complice de rébellion, d'attentat contre la sûreté de l'État +et la personne du roi, de faux et d'imposture, de tous vos crimes enfin qui +sont énumérés dans cette bienheureuse lettre. + +--Ah! mon Dieu! s'écria la Ramée. + +--Et le moins qui puisse arriver à cette délicieuse personne, c'est d'être +pendue jusqu'à ce que mort s'en suive; mais je crois bien qu'elle sera +brûlée.... + +--Vive! ajouta Pontis avec un ricanement farouche. + +--C'est vrai! c'est vrai... dit la Ramée en se levant avec agitation; on +pourrait la compromettre. Mais cette lettre, vous l'avez? + +--Pardieu! + +--Eh bien! hurla le jeune homme, nous allons tous mourir ici, car je vais +appeler; je vous ferai tuer ou vous tuerai moi-même. Je ne sais pas ce que +je ferai, mais ce sera terrible. Je ne veux pas que cette femme souffre +seulement un soupçon à cause de moi. + +--Oh! oh! dit Crillon, eh bien, égorgeons-nous, allons.... + +--Je reprendrai cette lettre sur vos cadavres! ajouta la Ramée écumant de +colère. Donnez-la-moi, ce sera mieux. + +--Mais vous nous prenez donc pour des idiots? dit doucement le chevalier. +Aurions-nous commis cette imprudence de vous rapporter une pièce si +intéressante?... Oh! que non pas! + +--Où donc est-elle, et qu'en avez-vous fait? demanda le jeune homme, à qui +ces paroles ne paraissaient que trop vraisemblables. + +--A l'heure qu'il est, un brave homme de notre suite l'a dans ses mains +pour nous la remettre à notre retour. Si nous n'étions pas revenus demain à +midi, comme j'y compte, ce messager, plus sûr que le vôtre, continuera son +chemin, et rendra la lettre du roi de Reims au roi de Paris. C'est alors +que Mlle d'Entragues aura maille à partir avec MM. les présidents de la +Tournelle et autres. + +--Elle est perdue! s'écria la Ramée en proie au plus touchant désespoir. +Messieurs! messieurs! c'est là le coup qui m'abat. Messieurs! épargnez +cette jeune fille innocente. Elle est innocente, je vous jure! + +--Vous êtes aveugle, mon cher monsieur, dit Crillon, c'est une coquine! + +--Messieurs! vous êtes gentilshommes, vous ne ferez pas usage de vos forces +contre une femme. Elle serait punie pour avoir été généreuse. Elle était ma +fiancée, seigneurs! + +--Cela n'empêche pas une femme d'être pendue, dit flegmatiquement Pontis. + +--Oh! seigneur chevalier... Ah! brave Crillon! Voyez si je demande +quelque grâce pour moi. Non, tuez-moi, je tends la gorge... frappez! +mais, épargnez une pauvre femme. + +--Cela n'est plus possible, dit Crillon, nous allons être obligés de faire +ici un scandale enragé. Vous mort, on va débiter des phrases entrecoupées +de moulinets d'épée, le contre-coup s'en fera sentir peut-être bien loin: +nous ne serons pas à midi à l'endroit où nous attend notre compagnon, et ma +foi, demain matin la lettre sera donnée à Henri IV. Ainsi, vous aurez beau +vous faire tuer ici, j'aurai beau dire à tous vos hommes que vous êtes un +faux prince, j'aurai en vain exterminé les Espagnols, car ils ne se +rendront pas ainsi,--ils savent trop bien ce qui les attend,--je me serai +inutilement fait écharper avec mes deux compagnons, votre destinée, comme +vous dites, n'en rejaillira pas moins sur votre complice, et gare le gibet +pour toute cette jolie couvée de reptiles qu'on appelle les Entragues. + +--Eh bien! dit la Ramée avec un geste sublime, pas de scandale, pas de +bruit, pas de combats. Vous serez à midi à l'endroit indiqué. Vous y serez +dans deux heures, s'il n'y a que deux heures de chemin d'ici à cet endroit. + +--Ah! voyons, fit le chevalier, frappé ainsi que ses amis de l'auréole +majestueuse qu'un splendide amour jetait au front du coupable. + +--C'est moi que vous voulez, n'est-ce pas, dit le jeune homme, ce n'est pas +elle. Vous avez besoin de mon déshonneur, et de ma condamnation, non pas du +supplice de la pauvre créature que j'aime. Je vous accorde ce qu'il vous +faut. Je pourrais me faire tuer ici, vous n'auriez qu'une demi-victoire. +Prenez-moi vivant, vous me dégraderez, vous me condamnerez. Je me livre. +Seulement, épargnez-la! + +Les trois hommes se regardèrent saisis d'étonnement. + +--Oh! ne soupçonnez aucun piége, interrompit le jeune homme. Il n'y en a +pas. Franc jeu. Mais d'abord, jurez-moi par le nom de Crillon que vous +n'avez point cette lettre ici, cachée sur l'un de vous. + +--Je le jure! dit Crillon, et ne me parjure jamais. + +--Je le sais, il suffit. Nous allons partir tous quatre. Vous voyez si je +me fie à l'honneur, moi. Nous rejoindrons votre compagnon, il vous rendra +la lettre que vous lui avez confiée, vous me la livrerez, et ensuite je +vous appartiens. Faites. + +--Voilà un homme! ne put s'empêcher de dire Crillon. + +--Qui eût été un brave homme... ajouta Espérance. + +--Si Proserpine ne lui avait appliqué sa griffe, grommela Pontis; mais elle +la lui a appliquée, et à quelle profondeur, sambious! + +--Eh bien, messieurs, acceptez-vous? demanda la Ramée, tremblant d'être +refusé. + +--C'est dit! s'écria le chevalier, et bien vous prendra d'avoir été rond en +affaires. Je vous épargnerai toute souffrance inutile. Mon projet était de +vous dégrader de vos titres usurpés, et de vous en fouetter le visage en +présence de votre armée; j'avais toutes les preuves nécessaires pour vous +infliger cette torture. Je ne le ferai pas. Vous êtes entré roi pour ces +coquins, roi vous sortirez; jouissez de votre reste. Une fois dehors, je ne +réponds plus de rien. + +--Je n'ai demandé qu'une grâce, dit froidement la Ramée. Je l'ai; que +m'importe le reste! + +--Eh bien, partons! reprit Crillon. + +--Partons! répétèrent ses amis. + +La Ramée appela ses gens, et d'une voix calme: + +--Les chevaux de ces messieurs et le mien, dit-il. + +--Veillons toujours! murmura Pontis à l'oreille d'Espérance, le drôle a +déjà échappé à des cordes plus solides que celle-ci. + +--Monsieur de Pontis, répliqua mélancoliquement la Ramée, qui l'avait +entendu, ne veillez pas, c'est inutile; la chaîne par laquelle vous me +tenez cette fois, je n'essayerai pas même de la rompre. + +Puis s'adressant à ses officiers, qui peu à peu apparaissaient dans la +cour: + +--Je vais faire une reconnaissance avec ces messieurs, dit-il. Bonne garde! + +Et comme il était salué de quelques cris de: Vive le roi! qui faisaient +bondir Crillon sur sa selle: + +--Adieu royauté! murmura-t-il avec une expression si touchante qu'Espérance +se sentit remué jusqu'au fond de l'âme. + +Quelques minutes après, la cavalcade traversait silencieusement le camp, +conduite par la Ramée. + + + + +III + +COMMENT LA LIGUE SERVIT À BATTRE L'ESPAGNE ET RÉCIPROQUEMENT + + +La petite troupe arriva ainsi au bourg d'Olizy où devait attendre le +compagnon mystérieux, possesseur de la lettre. La Ramée appelait de ses +voeux les plus ardents le terme du voyage. + +Sans armes, impassible, plongé dans une rêverie profonde, il avait accompli +le trajet conduit par son cheval qui suivait les autres, et n'avait donné +aucun sujet d'inquiétude à ses gardiens. + +A Olizy, on trouva dans une hôtellerie celui que Crillon y attendait. +C'était frère Robert qui, pour se désennuyer, avait pris place à une +fenêtre du premier étage, et contemplait le spectacle toujours animé d'un +marché de petite ville. + +La Ramée ne parut pas surpris quand il se trouva en présence du moine. Il +comprit l'alliance secrète de ces hommes; il sentit que sa destinée se +brisait contre un écueil inévitable. Résigné comme les fanatiques arabes, +il ne manifesta ni amertume ni défiance. + +--Nous avons réussi, dit Crillon au génovéfain, grâce à votre concours, et +je crois la duchesse vaincue. Elle n'a plus rien à faire désormais. + +La Ramée étouffa un soupir, tandis qu'on racontait l'histoire de son +dévouement et de sa défaite. + +Le moine prenant Crillon à part: + +--Vous prendrez garde, dit-il, qu'on ne vous l'enlève en route; si secrète +que nous ayons tenue cette expédition, le bruit peut en être arrivé aux +oreilles de la duchesse, et une embuscade est bientôt tendue. Vous +comprenez facilement l'intérêt des complices à empêcher les révélations du +coupable. Avez-vous été suivi en venant de Reims? + +--Je ne crois pas. Nous avons marché vite. + +Cependant la Ramée, impatient, dit à Espérance: + +--Pourquoi se consulte-t-on ainsi? Nous sommes arrivés. Voilà votre +compagnon. Où est la lettre? + +--C'est juste, répliqua Espérance, qui alla troubler aussitôt l'entretien +de Crillon et du moine. + +Crillon s'empressa de demander la lettre à frère Robert. Celui-ci la tira +d'une poche intérieure de sa robe; mais, au lieu de la donner à la Ramée, +qui étendait une main avide: + +--Quand il aura la lettre, dit-il tout haut, vous ne le dominerez plus. + +--C'est vrai, mon frère, répliqua Crillon; mais j'ai promis. + +--Cette lettre, continua opiniâtrement le moine sans s'inquiéter de la +colère convulsive qui commençait à agiter la Ramée, c'est à la fois la +conviction de son crime et la preuve de ses intelligences avec les plus +cruels ennemis du roi. Il n'est pas le seul qui mérite d'être puni. + +--Je l'ai achetée de ma vie; elle est à moi, s'écria la Ramée. + +--Et je l'ai promise, répéta Crillon. Il faut la rendre. + +--Ce devrait être déjà fait, chevalier de Crillon, dit la Ramée, en se +déchirant les doigts à coups d'ongles. + +--Ne la rendez que lorsqu'il sera mis en sûreté à Paris, messieurs, +interrompit le moine. + +--Ce serait manquer à ma parole, dit Crillon. Donnez, frère Robert, donnez +la lettre à ce jeune homme. + +--Au-dessus de votre parole, il y a le salut de l'État et du roi, s'écria +frère Robert. + +--Au-dessus d'une parole donnée, il n'y a rien, dit Espérance. + +Le génovéfain, s'approchant de ce dernier: + +--Cette lettre, lui dit-il à demi-voix avec un regard pénétrant, c'est la +perte d'une femme ou plutôt d'un monstre qui, si vous ne l'étouffez, perdra +elle-même Gabrielle. + +Espérance tressaillit. Pourquoi frère Robert lui disait-il cela, à lui, +avec ce mystère? Il savait donc tout, il devinait donc tout, cet étrange +personnage? + +Pontis approuva le moine très-haut et très-vivement. + +--Avec les traîtres, disait-il, toute ruse est légitime. + +Mais Crillon rougissait déjà sous le regard dédaigneux de la Ramée. Il prit +la lettre des mains de frère Robert et la donna au vaincu sans condition ni +commentaire. + +La Ramée l'ouvrit précipitamment, la lut et demanda du feu. Espérance se +hâta d'aller lui chercher une lumière dans la pièce voisine. Alors le +prisonnier brûla le fatal papier, et en dispersa au vent les cendres ou +plutôt la fumée, qu'il suivit du regard jusqu'à ce que tout se fût évanoui. + +À partir de ce moment il s'assit et ne donna plus signe d'inquiétude ni +même d'attention à ce qui se passait autour de lui. + +Mais Crillon et le moine avaient délibéré et discuté. Plus d'une fois le +chevalier avait paru en désaccord avec son interlocuteur; cependant +celui-ci finit par céder. Crillon s'approchant de Pontis et d'Espérance, +qu'il prit à part: + +--Vous allez, dit-il, conduire le prisonnier à Paris; frère Robert vous +suivra. Vous hâterez le pas, et à la moindre tentative de rébellion, à la +moindre apparence de secours qui serait offert à la Ramée, pas +d'hésitation, cassez-lui la tête. + +--Soyez tranquille, colonel, dit Pontis. + +--Il ne tentera rien, répliqua Espérance. Désormais c'est un homme mort: +mais pourquoi nous quittez-vous, monsieur; est-ce une indiscrétion de vous +le demander? + +--Nullement. J'ai fait observer au génovéfain que c'était un crève-coeur +pour moi de quitter ce pays en y laissant un millier d'hommes armés contre +notre roi Henri IV. Le frère prétend que sans chef ils se dissiperont tout +seuls. Moi je dis qu'il suffit de la duchesse, ou de l'Espagnol, ou de M. +de Mayenne, pour donner une vie dangereuse à ce corps de mutins. Je les +veux réduire. + +--Vous seul? + +--J'ai mon plan, ne vous mettez pas en peine. Il me reste une +recommandation à vous faire, Espérance, c'est de vous défier de votre +tendre coeur. Songez qu'il faut que ce la Ramée soit roué vif en place de +Grève. Pas de négligence. + +--Le pauvre insensé! + +--Quant à vous, Pontis, on vous a pardonné votre débauche de l'autre soir; +vous l'avez réparée par un bon service à partir du moment où vous nous avez +rejoints. Cependant vous remarquerez que le chien Rustaut s'est le mieux +conduit en cette circonstance. Mais si vous touchez d'ici à Paris un verre +qui sente le vin, je vous fais pendre comme un coquin. + +--Monsieur, monsieur, murmura le garde, épargnez-moi et faites-moi +l'honneur de me corriger autrement que par des menaces. + +Après avoir ainsi tout réglé, Crillon mit la troupe en chemin. La Ramée +marchait entre Espérance et Pontis; frère Robert suivait, armé d'un long +pistolet qu'il cachait sous sa robe. + +Crillon donna une lettre au génovéfain pour le gouverneur de +Château-Thierry, qu'il priait d'accorder une escorte au prisonnier et de +fournir un chariot couvert pour l'enfermer, de peur que sa ressemblance +avec Charles IX n'éveillât quelque soupçon chez les malintentionnés du +pays. + +Au premier embranchement de la route, le chevalier quitta ses gens et +retourna en arrière pour accomplir sa mission à Reims. Le prisonnier, avant +de prendre congé, salua civilement Crillon et lui dit: + +--Si nous ne nous revoyons pas, monsieur, tenez-vous pour remercié. +Pardonnez-moi et oubliez-moi. + + +--Peut-être ferai-je mieux que cela pour vous si vous continuez à être +sage, répliqua Crillon, ému par cette résignation; à tout péché +miséricorde. + +Et il tourna bride. + +--Que veut-il dire? demanda la Ramée; il me répond comme si j'avais +sollicité une grâce. + +--Taisez-vous, pauvre orgueilleux, interrompit Espérance d'une voix douce +et grave. Le chevalier veut dire que jamais un bon chrétien ne doit +désespérer ni des hommes ni de Dieu. Vous êtes jeune; l'horizon vous semble +un peu borné peut-être, en ce moment; mais après celui-là il y en a +d'autres. Marchons, et vous les verrez se dérouler devant vous. + +La Ramée le regarda surpris. Lui qui ne comprenait pas le pardon des +injures, il ne pouvait y croire chez les autres. + +On arriva à Château-Thierry, et le gouverneur ayant fait droit à la requête +de Crillon, le voyage s'acheva plus rapidement, sans événement digne de +remarque. + +Cependant Crillon avait trouvé le camp de la Ramée dans une inquiétude +mortelle. La disparition du chef ne s'expliquait pas. On voyait les +officiers chercher, s'enquérir, causer à voix basse, et les soldats +commençaient à se regarder les uns les autres, en demandant qu'on leur +montrât le roi Charles X. + +Les Espagnols, isolés au milieu des Français, voulaient savoir ce +qu'étaient devenus les trois envoyés de leur nation, dont tout le camp, la +veille, avait célébré l'arrivée, et la garde des postes avancés ne savait +dire autre chose que ce qu'elle avait vu, c'est-à-dire la Ramée partant au +petit jour avec ces officiers, qui l'accompagnaient pour une +reconnaissance. + +L'inquiétude devint de l'effroi. L'effroi se changea en panique. Il fut +décidé qu'on enverrait prendre des nouvelles auprès des chefs secrets de +l'entreprise, chez M. de Mayenne, chez la duchesse de Montpensier. En +attendant, on fouilla les environs, on poussa jusqu'à Olizy, où s'était +faite la première halte de la Ramée et de ses ravisseurs. + +Les nouvelles qu'on apprit là étaient accablantes. Le roi marchait sur +Paris. Le roi semblait plutôt un captif qu'un maître. Le roi avait disparu. +Ces nouvelles apportées au camp y produisirent l'effet d'un coup de pied de +cheval dans une fourmilière. + +Le tambour bat, les hommes prennent les armes, on accuse les Espagnols de +trahison, puisque le roi a disparu avec des Espagnols. + +Ceux-ci se retranchent, après avoir donné des explications d'autant moins +satisfaisantes, qu'ils comprenaient moins encore que les Français ce qui +venait d'arriver. Ils protestent que si les trois Espagnols envoyés par +Philippe II ont emmené le roi, c'est pour quelque dessein important. On +leur répond que l'action d'emmener le chef et de le cacher, sans donner de +ses nouvelles, est une trahison palpable. Des mots on en vient aux injures, +le vocabulaire espagnol en est riche. Des injures on passe aux coups. + +La mêlée commence. Les vieilles dettes se payent. Les Espagnols, moins +nombreux et très-décontenancés, se laissent entamer, par suite d'une +mauvaise disposition de leurs commandants. Le sang coule et aveugle les +combattants. + +C'est le moment où Crillon arrivait sur le lieu de la scène. Un blessé +qu'il rencontre lui explique de quoi il s'agit; cet homme était +intelligent, il raconte au chevalier que, si ces gens-là pouvaient +seulement s'entendre une minute, ils cesseraient aussitôt de se battre. + +Mais le bon chevalier ne partage pas l'opinion du blessé. Il trouve le +spectacle agréable. Il est placé sur un tertre qui domine l'action. Voir +des Espagnols et des ligueurs s'entre-déchirer, c'est une bénédiction du +ciel. Crillon juge les coups, mord de plaisir sa moustache grise, on dirait +un vieux chat se pourléchant à l'odeur des viandes que le boucher dépèce, +et que lui, chat, se propose d'entamer plus tard. + +Mais les Espagnols, bons soldats, exercés par une longue guerre, ne se +laissent pas malmener sans riposte. Ils reprennent du champ et se +renferment dans les maisons du village voisin; ils s'y barricadent tandis +que leurs meilleurs carabiniers tournent et retournent, abattant ça et là +les plus acharnés ligueurs. Crillon, de plus en plus heureux, sait gré aux +Espagnols de décimer si généreusement les gens de la Ligue. + +Ceux-ci plient, le moment de l'explication va avoir lieu, car ils énumèrent +leurs blessés et leurs morts. Mais ce n'est pas là le compte de Crillon. + +--Des Français! s'écrie-t-il, battus pat des Espagnols, harnibieu! + +Et il s'élance au milieu des combattants. + +Ce terrible harnibieu avait grande réputation en France et à l'étranger. +Crillon le poussait d'une façon particulière, avec des poumons si puissants +qu'il dominait partout le bruit du combat. + +Les ligueurs, déjà furieux d'avoir été battus, plus furieux encore de se +l'entendre reprocher, demandent quel est cet homme inconnu qui se met ainsi +tout à travers les mousquetades, quand il n'y a que faire. + +--Eh! mordieu! je suis Crillon, dit le vieux guerrier, ne me +reconnaissez-vous pas? + +--Crillon! répètent les Français surpris et effrayés à la fois. + +--Nous sommes donc attaqués par les troupes du roi? demande un officier +ligueur. + +--Vous allez l'être, répond Crillon, je précède l'avant-garde. + +--Par la trahison des Espagnols! s'écrie l'officier. + +--Vous l'avez dit, mon brave. + +--Sus aux Espagnols! crient cent voix autour du chevalier. + +--En avant! rugit Crillon, dont l'épée de flamme électrise toute la troupe +française. + +A sa voix, sous ses ordres, chacun se précipite. Les maisons sont +enfoncées, déjà elles brûlent; les Espagnols écrasés, égorgés, battent la +chamade; mais Crillon fait la sourde oreille. Le carnage continue, les +morts s'entassent, l'écharpe rouge d'Espagne disparaît sous les flots de +sang. En vain quelques fuyards essayent-ils de gagner la campagne, on les +rattrape, on les assomme sans pitié. Et Crillon se contente de dire à ceux +qui demandent quartier: + +--A votre sortie de Paris, le roi vous avait pardonné, vous avait renvoyés +en vous enjoignant de n'y plus revenir, et vous êtes revenus: c'est votre +faute! + +Quand tout est fini, quand il ne reste plus debout que des Français, +ceux-ci, bien que glorieux de leur victoire, regardent avec inquiétude le +chevalier, qui attend du haut de son cheval que le silence et l'ordre se +soient rétablis. Crillon est satisfait, la journée a été bonne, plus un +Espagnol et trente ligueurs de moins. + +--Eh bien! ligueurs, dit-il, savez-vous ce que vous venez de faire? Vous +avez signé votre paix avec le vrai roi. Vous en aviez un faux hier. C'était +un fantôme envoyé par ces traîtres Espagnols, et vous fûtes assez sots, +assez mauvais Français pour le servir. Vous vous demandez ce qu'il est +devenu. Il s'est rendu au vrai roi de France, et ce matin avant le jour, il +a quitté votre camp; il est sur la route de Paris pour aller faire sa +soumission à notre maître. + +Un silence de désespoir et d'effroi régnait dans la foule qui se sentait à +la merci de cet audacieux vainqueur. Quant à Crillon, tranquille comme s'il +avait eu derrière lui cent mille hommes: + +--Que craignez-vous? ajouta-t-il. Je vous déclare libres. Partez dans vos +foyers si vous en avez le désir; je vous engage ma foi que nulle poursuite +ne sera faite. Mais, direz-vous, que devenir? voilà bien des carrières +finies. Faites mieux: revenez avec moi à Paris. Vous vous êtes comportés en +braves et vous serez traités comme tels. S'il vous faut de l'argent, vous +en aurez; de l'avancement, je vous en promets: cela vaut mieux, je crois, +que la réputation d'assassins, de traîtres et la misère. Votre chef vous a +abandonnés, l'Espagnol vous dupait, un vrai Français vous appelle. Suivez +Crillon harnibieu! vous savez ce que vaut sa parole. + +On vit les têtes s'agiter confusément, se consulter par des regards prompts +et avides. Puis comme si une même pensée eût jailli soudain de ces mille +cerveaux: + +--Plus d'Espagnols! vive la France! s'écrièrent-ils; + +--Et vive le roi! ajouta Crillon, sinon il n'y a rien de fait. + +--Vive le roi! répétèrent les nouveaux convertis. + +Crillon sentit qu'il n'y avait pas un moment à perdre. Il fit plier le camp +à la hâte, réunit les officiers, les caressa, leur promit ce qu'ils +voulurent et les emmena derrière lui, laissant la masse à elle-même, bien +assuré que le corps suit toujours la tête. + +Cette troupe d'officiers fut entraînée avec une telle précipitation; +Crillon, sur la route, leur fit donner tant de soins; il y eut dans cette +marche tant d'ordre et d'adresse à la fois; le rusé guerrier sut si +habilement à chaque ville que traversaient les détachements, les entourer +de troupes fidèles qui achevaient ou maintenaient la conversion, que, dans +un délai invraisemblable, on vit entrer à Paris tout ce qui naguère +s'appelait l'armée du roi Charles X. + +Crillon rangea cette troupe en bataille au faubourg Saint-Martin; il eut +soin de lui donner la plus favorable apparence, et, se mettant à la tête +avec une bonne humeur irrésistible, il conduisit au Louvre ces ligueurs qui +menaçaient, huit jours avant, de mettre à feu et à sang toute la France. + +--Sire, dit-il au roi, qui n'en pouvait croire ses yeux, j'amène à Votre +Majesté un régiment de volontaires qui ont détruit en Champagne les +garnisons Espagnoles. Ils voudraient bien savoir ce qu'est devenu un +certain la Ramée soi-disant Valois, qui fomentait là-bas une sédition et se +faisait appeler Majesté. + +--Il est en prison au Châtelet, dit le roi avec un sourire, et on instruit +son procès en ce moment. + + + + +IV + +PREMIÈRE CHASSE + + +Le roi était parti pour chasser à Saint-Germain. Mais la pluie étant venue, +la chasse ne put avoir lieu. + +On passa la journée assez tristement dans le vieux château, et le roi au +lieu de parcourir la forêt, travailla, joua ou dormit. La cour s'ennuya +plus que lui. + +Le lendemain matin seulement, arrivèrent les dames. Henri alla au-devant de +Gabrielle qu'il trouva mélancolique et froide, malgré les efforts qu'elle +faisait pour se vaincre. Le temps ne disposait pas à la gaieté, il était +gris, aigre; les nuages couraient chargés de neige, qu'ils n'osaient +envoyer sur terre parce qu'on était au printemps, et que c'eût été contre +les lois de la guerre; mais cette neige parcourant l'espace, se vengeait en +promenant partout sur son chemin la rigueur d'un froid de décembre. + +Cependant les arbres poussaient déjà leurs feuilles vertes et l'oiseau +chantait dans les bois. Dans la forêt on voyait s'ouvrir ces longues +perspectives fraîches dont l'oeil est caressé; les tapis d'émeraude +émaillés de fleurs se déroulaient sous les voûtes verdoyantes des chênes. +Il ne manquait au tableau qu'un sourire du soleil. Il eût sans doute tout +ranimé sur la terre, les plantes et les coeurs. + +Henri conduisit Gabrielle dans les parterres où l'armée des jardiniers +essayait de faire fleurir trop tôt ces lilas et ces roses qui, quinze jours +plus tard, se fussent épanouis magnifiquement tout seuls. La marquise était +enveloppée d'une mante fourrée, le roi, en guerrier qui brave les saisons, +se promenait dans une tenue printanière, pourpoint de satin mauve et +haut-de-chausses blanc. C'était d'une fraîcheur à faire trembler. + +--Comme vous voilà sombre, marquise, dit le roi en prenant une des mains de +Gabrielle, vous grelottez et vous boudez. C'est la représentation exacte du +temps qu'il fait. + +--J'avouerai, sire, qu'en effet j'ai froid et aux épaules et à l'esprit. + +--Et au coeur? + +--Je n'ai pas parlé du coeur, sire, dit doucement Gabrielle. + +--C'est toujours cela de sauvé!... Vous m'en voulez de vous avoir fait +quitter Paris, marquise, vous préférez Paris? + +Gabrielle rougit. Peut-être le vent devenait-il plus froid. + +--Je n'ai jamais, répondit-elle, de préférence sans consulter le bon +plaisir du roi. + +--Oh! comme cette parole serait douce et bonne, si la résignation n'en +faisait tous les frais, s'écria Henri. Voyons, marquise, ouvrez-moi ce cher +petit coeur. Depuis quelque temps vous me recevez avec trop de réserve. Que +me reprochez vous? Ai-je changé? Avez-vous conservé quelque levain des +jalousies passées? + +En parlant ainsi, Henri suivait d'un oeil pénétrant chaque nuance de la +physionomie loyale de Gabrielle; et cette curiosité ne dénotait pas chez le +bon roi une parfaite tranquillité de conscience. + +Gabrielle ne manifesta rien qui donnât raison aux suppositions d'Henri. + +--Non, sire, dit-elle avec un accent dégagé qui rassura tout à fait le roi. + +--Cela m'eût étonné, ajouta-t-il: car si jamais conduite fut exemplaire, +c'est la mienne. + +Gabrielle sourit sans amertume. + +--Vrai, dit le roi, j'ai rompu avec tout ce qui peut vous affliger; vrai. +D'ailleurs n'ai-je pas l'âge de me montrer raisonnable? suis-je pas un +grison? et n'ai-je pas près de moi la plus angélique des femmes? + +Les deux mains se pressèrent affectueusement, mais les nuages ne +s'envolèrent pas du front pur de la marquise. + +--Ce n'est pas la faute du roi, murmura-t-elle, si je suis triste. + +--A qui donc la faute? + +--A moi, à moi, qui m'alarme de tout, et qui suis une nature malheureuse. + +--Mais quelle sorte de chagrins pouvez-vous vous faire, marquise? Laissez +cela aux pauvres martyrs couronnés, sur lesquels vingt fois par jour tombe +une souffrance imprévue. Ceux-là ont le droit d'avoir l'esprit sensible. +Mais vous, n'êtes-vous pas entourée de gens qui ôtent les épines de votre +sentier? Ainsi, à moins que vous ne les cherchiez vous-même, selon +l'habitude des femmes.... + +--Je ne crois pas, dit vivement Gabrielle. Non, mes chagrins ne sont point +aussi chimériques que Votre Majesté veut bien le supposer. N'ai-je pas +d'abord cette plaie incurable du mépris de mon père? + +--Oh! votre père!... Voilà un mépris dont je ne m'inquiéterais guère. +Depuis qu'il est nommé grand maître de l'artillerie, par préférence à +Sully, M. d'Estrées ne devrait plus tant vous mépriser, ce me semble. + +--Sire, c'est un grand ressentiment qu'il nourrit au fond du coeur contre +moi, et une fille ne peut voir sans regret changer ainsi le plus tendre +père. + +--Ne me dites donc pas de ces choses-la, marquise; ce tendre père était un +féroce gardien qui vous eût fait damner. Rappelez-vous Bougival et le bossu +Liancourt. Allons, allons, si vous regrettez ce père-là au point de me +bouder, je vous accuserai de n'être plus naturelle, et de me chercher +noise, pour quelque grief caché. + +Gabrielle tressaillit. + +--En vérité, sire, répondit-elle, vous vous obstinez à ne pas comprendre ma +situation. Faut-il que je l'explique à un esprit aussi délié, à un coeur +aussi délicat que le vôtre? Quoi! maîtresse du roi! moi, qui étais une +fille irréprochable et de bonne maison. Maîtresse du roi! Un honneur dont +je dois être fière et qui me déshonore. Si vous saviez comment le peuple +m'appelle! + +--Le peuple vous aime pour votre grâce et votre bonté. + +--Non; le peuple me hait d'occuper une place où il voudrait voir une femme +légitime vous donner des dauphins et des princesses. Le peuple se marie, +sire, et respecte le mariage. + +--Ah! si vous me reprochez cela, dit Henri abattu, si ma douce Gabrielle me +querelle au sujet de choses convenues.... + +--A Dieu ne plaise, sire! Suis-je ambitieuse? suis-je avide? me suis-je +jamais mêlée des affaires de votre État? suis-je âpre à la curée des places +et des largesses? me croyez-vous assez vaine, assez sotte pour oublier mon +humilité? Sire, jugez-moi bien, je n'ai que votre opinion pour me consoler +de celle des autres; rendez-moi du moins justice, et n'attribuez pas à des +calculs le peu d'amertume qui s'exhale de mon coeur. + +--Je sais, je sais, murmura Henri qui croyait au désintéressement de cette +âme généreuse. Mais une plainte prouve que vous souffrez, et vous voir +souffrir c'est la torture pour moi-même. + +--Je n'en demande pas plus, dit vivement Gabrielle, et ce seul mot de mon +roi me suffit. Dès que vous avez compris que je souffre, dès que vous me +plaignez, je me déclare satisfaite, et vais travailler à me consoler, à me +guérir de cette tristesse qui offusque vos regards. + +En disant ces mots, elle redressa la tête et parut secouer dans la bise ses +longs cils humides de quelques larmes. + +--Ma pauvre Gabrielle, articula sourdement le roi, dont l'excellent coeur +s'était pris à cette innocente supercherie, tu souffres, oui, je le sais; +on te fait endurer en ce moment des injustices dont je m'aperçois plus que +je ne le puis dire, à toi, la meilleure, la plus parfaite femme qui ait +jamais approché d'un trône. Les coquins! ils ne savent pas apprécier cette +âme qui, au lieu de se venger, pleure et puis se hâte de cacher ses larmes. +Mais patience! je ne suis pas le maître chez moi, Gabrielle. Tout me presse +et me domine. J'ai le Valois la Ramée, j'ai la duchesse scélérate avec tous +ses Châtel. J'ai Mayenne en campagne. Il faut parer à tout. Ce n'est pas le +temps de songer aux affaires de mon coeur. Patience... un jour viendra, +marquise, où je serai au faîte: ce jour-là, c'est moi qui ferai la loi aux +autres, et je ferai respecter Gabrielle. Je m'entends... je m'entends! + +--Sire! s'écria la marquise, votre bonté va plus loin que ma douleur +elle-même, pardonnez-moi. J'étais folle, j'étais misérable. Devrais-je +ainsi jeter du fiel dans la coupe où Votre Majesté puise l'oubli de ses +importants travaux? Non, sire, je suis heureuse, très-heureuse, j'ai dit +tout cela par caprice, par humeur de femme. Je ne me plains de rien, +pardonnez-moi. Et d'ailleurs, tenez, voilà le soleil qui perce les nues; il +éclaire tout dans la nature; tenez, mon oeil brille; le rayon joyeux +descend jusqu'au fond de mon coeur. + +--Vous êtes une excellente femme, Gabrielle, murmura le roi ému en la +baisant au front, et j'ai dit ce que j'ai dit. + +Il achevait à peine, lorsqu'à l'extrémité de l'allée où ils se promenaient +apparut le petit la Varenne, le digne messager secret d'Henri, dont la +réputation était trop connue à la cour. Ce vertueux personnage tournait le +dos discrètement et regardait des primevères et des giroflées avec une +attention qui témoignait de ses goûts champêtres. + +Le roi l'avait vu, mais s'était bien gardé de paraître l'apercevoir. + + +La marquise l'aperçut, elle, et se mit à rire. + +--Ah! dit-elle, le porte-poulets de Sa Majesté.... + +--Bon! s'écria Henri, où donc? + +--Là-bas, tenez, sire, il se baisse jusqu'à mettre le nez sur des +violettes. Qu'il prenne garde, le pauvre homme. + +--A quoi donc? + +--En se baissant ainsi, il retourne ses poches et les billets doux vont +s'en échapper. + +--Toujours railleuse, ma Gabrielle. + +--Sans malice, sire, je vous jure. Mais appelez-le, il a peut-être quelque +chose à vous dire. + +--De sérieux, c'est possible. Je l'avais chargé de m'apporter des nouvelles +du procès de Paris. + +--Vous gagnez toujours les vôtres, dit en riant Gabrielle, qui entraîna le +roi au-devant du petit la Varenne. + +Celui-ci, tout baissé qu'il était, avait vu ce mouvement par l'angle du V +que formaient ses deux jambes. Il crut prudent d'éviter la rencontre de +Gabrielle, et, sans affectation, s'éloigna en herborisant, pour gagner un +couvert de lilas voisin. + +--Oh! oh! dit Gabrielle, je crois que je lui fais peur. + +--Double brute, grommela le roi dans ses dents, Dirait-on pas qu'il se +cache de vous? Holà, Fouquet! holà, drôle! + +Fouquet était le vrai nom du personnage qui, en s'enrichissant, jadis +maître d'hôtel de Catherine de Navarre, avait orné ce nom du marquisat de +la Varenne, ce qui avait fait dire à Catherine, soeur du roi, que la +Varenne avait plus gagné à porter les poulets du roi qu'à piquer les siens. + +Quand on l'appelait Fouquet, le nouveau marquis comprenait que le temps +était à l'orage. Il dressa l'oreille et accourut près du roi en faisant +mille et mille excuses à Gabrielle, dont l'hilarité allait toujours +croissant. + +Henri, qui avait tant d'esprit, n'eût-il pas dû remarquer qu'une femme +aussi rieuse lorsqu'il s'agit de jalousie, ne peut être une amoureuse bien +brûlante? Mais, hélas! les gens d'esprit ne sont-ils pas les plus aveugles? + +--Çà, dit le roi, tu as l'air de fuir quand on t'appelle. Est-ce un jeu? + + +--Oh! sire, je n'avais pas vu Votre Majesté ni Mme la marquise. Ces touffes +me dérobaient leur auguste présence. Sans cela je ne me fusse pas permis de +respirer l'odeur des fleurs. + +--Il me fera mourir de rire, dit Gabrielle. Sortez-le d'affaire, il se +noie. + +--Mais non, interrompit le roi, il ne saurait être embarrassé, il n'en a +pas sujet. Voyons, m'apportes-tu des nouvelles du procès? + +--Oui-da, sire; mais tout n'est pas fini, les juges délibèrent encore sur +la peine. + +--Que présume-t-on? + +--Une condamnation, sire. + +--Et l'accusé! + +--Ce la Ramée se tient fort bien aux débats. Il pose comme si quelque +peintre était là pour le dessiner, mais il a beau faire, sa tête n'est plus +solide sur ses épaules. Au surplus, sire, quand la délibération sera close, +M. le premier président m'a promis d'envoyer un exprès à Votre Majesté pour +l'instruire avant que l'arrêt soit prononcé. Cela ne peut tarder. + +--Vous voyez, dit le roi à Gabrielle, que le porte-poulets est cette fois +simple huissier du parlement. + +--Bah! bah! répondit la marquise; fouillez bien dans ses petites poches. +Voulez-vous que je vous y aide? + +La Varenne prit un air de componction qui redoubla la belle humeur de +Gabrielle; mais il eût été bien embarrasse de répondre, lorsqu'on entendit +un coup de feu retentir sur la lisière de la forêt, et les échos de la +vallée le répéter jusqu'à l'horizon. La voix des chiens éclata au loin +comme une fanfare et se tut. + +--Oh! oh! dit le roi, on chasse chez moi et l'on tue, à ce qu'il paraît! +Qui donc chasse à Saint-Germain quand mes chiens sont au chenil et mon +arquebuse au croc? + +--Sire, dit la Varenne, c'est M. de Crillon qui, ce matin, avant le dîner +de Votre Majesté, est venu courre un lièvre. + +--Crillon!... tiens, tant mieux, s'écria le roi en s'épanouissant; nous +dînerons ensemble. Est-il seul? + +--Il est avec ce beau jeune seigneur, si riche, à qui Votre Majesté a donné +droit de chasse. + +--Espérance, peut-être, dit le roi sans malice, et par conséquent sans +regarder Gabrielle qui, à ce nom, sentit la flamme monter jusqu'à ses +cheveux. + +--Oui, sire, M. Espérance. + +--Eh bien, montons à cheval pour les aller surprendre, dit le roi. +Voulez-vous, marquise? Il fait beau, et nous gagnerons de l'appétit. + +--Volontiers, répliqua Gabrielle, dont le coeur battait de joie. + +--Je vais prendre un habit de cheval et me botter, dit le roi. Viens, la +Varenne. + +--Moi, je suis tout habillée, dit Gabrielle, et j'attendrai mon cheval en +me promenant à ce bon soleil. + +--Je vous demande quelques minutes, s'écria le roi. Hâtons-nous la Varenne, +hâtons-nous, pour ne pas faire attendre la marquise. + +Gabrielle, ivre d'un doux espoir, s'appuya sur la balustrade de pierre, +inondée de lumière chaude, et remercia Dieu, dont la providence et la riche +bonté n'éclatent nulle part aussi splendidement que dans ce lieu, la plus +merveilleuse de ses oeuvres. + +Tandis qu'elle s'absorbait dans ses rêves passionnés, Henri poursuivait sa +route vers le château, et la Varenne déployait ses petites jambes pour le +suivre. + +Ils ne furent pas plus tôt dans les appartements où les valets de chambre +habillèrent Sa Majesté, que le porte-poulets, profitant de chaque sortie +des gens de service: + +--Sire, dit-il tout bas, Mme la marquise m'a fait bien peur avec sa +plaisanterie de me fouiller. + +--Pourquoi donc, la Varenne? + +--Parce qu'elle eût trouvé quelque chose dans mes poches, sire. + +On tendit les bottes au roi. + +--Quoi donc? demanda Henri dans un intervalle. + +--Votre Majesté sait bien où j'ai été de sa part. + +--Sans doute; mais tu n'as pas dans ta poche les compliments dont je +t'avais chargé, ou même ceux qu'on t'a rendus en échange? + +--Non, mais.... + +On attacha les éperons et le manteau. + +--La Varenne me donnera mon fouet et mon chapeau, allez! dit le roi. +Continue, la Varenne. + +--Mais on m'a remis ceci pour Votre Majesté. + +Et il tendit un billet au roi qui le lut avec empressement: + +«Cher sire, + +»Votre souvenir trouble mes nuits et mes jours. Comment peut-on vivre en +souffrant ainsi? Comment pourrait-on vivre sans ces tortures délicieuses? +Le coeur généreux d'Henri me comprendra, car je ne me comprends plus +moi-même.» + +HENRIETTE.» + +--Quel trouble! dit le roi enchanté. + +--C'est de la passion folle, ajouta tout bas la Varenne. + +--Vraiment? + +--Du délire. Figurez-vous, sire, une bacchante, oh! mais une belle! + +Et les yeux effrontés du petit homme s'écarquillèrent pour imiter le regard +du tigre ou de la chatte. + +Le roi inflammable, comme on sait, frissonna de tout son corps. Il se +rappela sans doute cette jambe de nymphe au bac de Pontoise. + +--Oui, murmura-t-il, elle est bien belle. + +--Que m'ordonne Votre Majesté?... Que répondrai-je? + +--J'y vais rêver. + +--Madame la marquise attend le bon plaisir de Sa Majesté, vint dire un +écuyer. + +Le roi tressaillit, et se hâtant. + +--Cette chère marquise, s'écria-t-il, partons. Retrouve-moi à l'écart, la +Varenne, je te ferai réponse. Ah! le billet. + +Il le jeta au feu, après l'avoir relu encore, et, courant dans sa galerie +comme un jeune homme, gagna les degrés en répétant: Ne faisons jamais +attendre les dames! + +Quelques moments après il était à cheval, après avoir tenu lui-même +l'étrier à la marquise, qu'il combla de prévenances et de délicates +caresses, pour compenser sans doute l'infidélité de son incorrigible +esprit. + +Le roi et Gabrielle n'avaient pris avec eux qu'un seul écuyer et un page. +Henri connaissait tous les carrefours de la forêt et chassait bien. +Lorsqu'il se fut orienté, il piqua droit vers la chasse. + +Rustaut et Cyrus, ces braves chiens, avaient attaqué un chevreuil, et, +suivis de quelques autres, s'en donnaient à coeur joie sur les terres +royales. + +Henri coupa droit au milieu de la voie, et Gabrielle le suivit à quelque +distance. L'écuyer à sa droite écartait les branches avec un épieu. Henri, +courant au passage de l'animal, rencontra bientôt Crillon qui tendait à +pied, l'arquebuse de chasse à la main, et lui cria: + +--Oh! brave Crillon, ne prends pas le roi pour un chevreuil. + +--Harnibieu! sire, la belle rencontre! dit le chevalier en courant les bras +ouverts et l'oeil joyeux vers son maître. + +Henri mit pied à terre aussitôt. A l'arçon du cheval de Crillon pendaient +deux faisans et un lièvre. + +--Ah! compagnon... voilà comme tu secoues mon gibier, dit le roi. + +--Ce n'est pas moi, sire, je n'ai pas encore brûlé une amorce. C'est +Espérance. Voilà un tireur! + +--Il dévastera mes domaines, dit le roi riant. Où est-il, que je lui fasse +mon compliment? + +Un coup d'arquebuse retentit à cent toises. + +--Tenez, dit Crillon en étendant la main de ce côté, ajoutez un chevreuil à +la liste. + +Les chiens se turent. + +On vit bientôt dans le fourré un homme écarter les branches d'une main, +tandis que de l'autre il traînait la victime dans les herbes. C'était +Espérance, que la vue du roi surprit et embarrassa. + +Crillon riait aux éclats. + +--Marquise, dit Henri à Gabrielle qui débouchait en ce moment sur la +clairière, voyez comme on fourrage chez ce pauvre roi. + +Espérance poussa un petit cri à l'aspect de sa belle amie. Celle-ci lui +avait déjà envoyé le sourire promis. Elle était rose de joie, il était +pâle. Toute cette émotion fut mise sur le compte du flagrant délit de +braconnage. + +--Un beau brocart, dit le roi palpant l'animal, et gras malgré la saison. + +--Je l'ai tiré à l'intention de Sa Majesté, répliqua Espérance. A tout +seigneur tout honneur. + +--Voilà qui va bien, s'écria Henri joyeux. Vous en mangerez votre part, +jeune homme. Viens, Crillon, que je te parle. + +Et passant un bras autour du cou de Crillon, il l'emmena à quelques pas, +laissant Espérance et Gabrielle seuls en face l'un de l'autre, au centre de +la clairière éblouissante de lumineuse verdure. Ils furent bientôt réunis, +et, sous les yeux de l'écuyer et du page, qui se tenaient à une +respectueuse distance, ils purent, le coeur palpitant, mais avec toutes les +apparences de la plus cérémonieuse politesse, échanger le dialogue suivant: + +--Bonjour, ami. + +--Bonjour, amie. + +--Vous voilà donc ici? + +--J'espérais vous y rencontrer. + +--Vous avez déjà mon sourire, n'est-ce pas? + +--Il a pénétré mon coeur. + +--Notre seconde condition était de vous parler quand je pourrais; je le +puis, que voulez-vous que je vous dise? + +--Toute parole de vous est une harmonie qui me charme. + +--Parce que toute parole de moi vous dit la même chose, n'est-ce pas +Espérance? + +--Plus ou moins clairement, Gabrielle. + +--Eh bien! soyons claire, puisque vous y tenez. Je... vous... aime.... + +--Oh! murmura Espérance en fermant les yeux sous le feu de ce dévorant +sourire, et en appuyant ses mains sur son coeur, comme s'il eût été frappé +d'une balle. Oh! pitié.... + +On entendit le pas du roi et de Crillon qui se rapprochaient. + +--N'importe, disait le roi, tu t'exposais trop en allant seul ou à peu près +arrêter le faux Valois dans son camp. Ne recommence pas, je te le défends! + +--Oui, répondit Crillon, ce pauvre la Ramée m'eût donné bien du mal s'il +eût fallu le prendre de force au milieu de ses gens. Mais, je vous le +répète, sire, je savais son côté faible, j'en ai abusé, et je l'ai eu ainsi +à bon marché. Ce n'est pas un méchant homme, au fond. + +--Son côté faible? dit Gabrielle, se mêlant à la conversation pour +qu'Espérance eût le temps de se remettre, dites-le-nous, monsieur de +Crillon. + +--Eh! eh! cela étonnerait bien le roi, fit en riant malicieusement le brave +chevalier. + +--Dites, dites, demanda Henri. + +--Monsieur, interrompit Espérance en posant un doigt sur ses lèvres, +laissez-moi vous rappeler que c'est un secret que vous avez juré de +respecter. + +--Oui, harnibieu! oui, et je le respecterai! + +--Que le diable emporte ces gardeurs de secrets, dit Henri. Bah! je finirai +bien par le savoir, celui-là, et je vous le dirai, marquise. + +Gabrielle regarda du coin de l'oeil Espérance comme pour lui dire: + +--Si je voulais bien le savoir.... + +Soudain on entendit trois sons de trompe dans le bois. + +--Voilà quelqu'un qui m'arrive, dit le roi, on me cherche... il faudrait +répondre. + +Espérance sonna trois coups pareils accompagnés chacun d'une phrase de +fanfare. + +Bientôt la Varenne accourut sur un énorme cheval: un courrier +l'accompagnait. + +--Pour le roi! dit la Varenne en poussant le courrier près de Sa Majesté. + +Henri brisa le sceau de l'enveloppe et dit froidement: + +--La Ramée est condamné à mort. + +Espérance baissa la tête avec autant de respect que s'il se fût agi d'un +ennemi digne de pitié. + +--Eh bien, il ne l'a pas volé, dit Crillon. Qu'on le pende! + +--N'est-ce pas au seigneur Espérance que j'ai l'honneur de parler? dit la +Varenne. + +--Oui, monsieur, reprit le jeune homme. + +--Monsieur, le condamné vous fait prier par l'huissier de la Tournelle +d'obtenir la permission de converser un moment avec lui dans sa prison. + +Espérance regarda le roi, qui avait entendu. + +--Tiens, il vous connaît donc? demanda Henri avec une curiosité bien +naturelle. + +--Oui, oui, il le connaît! s'écria le chevalier, éclatant d'un gros rire; +ou plutôt il l'a connu, n'est-ce pas, Espérance? + +Espérance supplia Crillon par un geste. + +--Soit, nous ne dirons rien, ajouta le chevalier. + +Espérance attendait toujours l'autorisation du roi. + +--Allez, allez! dit Henri, je vous permets tout ce que vous voudrez. +Carte blanche! Fais signer cette permission, la Varenne! + +Crillon suivit le roi et la marquise. Espérance remonta à cheval et prit +congé de Sa Majesté. Il salua aussi profondément Gabrielle qui, pour calmer +une petite toux subite, appuyait en le regardant deux de ses doigts sur ses +lèvres. + +--Dieu bon, murmura Espérance, bénissez cette amie fidèle, qui me donne +plus qu'elle n'avait promis. + +Et il retourna à Paris, avec la permission signée, se demandant pour quelle +raison la Ramée le mandait près de lui en une extrémité si cruelle. + + + + +V + +MISÉRICORDE + + +La Ramée, depuis son arrestation, s'était courbé sous la main de Dieu. Il +semblait avoir accompli sa tâche sur la terre. + +Tous ceux qui le virent, magistrats, courtisans, peuple, rendirent justice +à sa tranquillité, à sa noblesse d'attitude et de langage. On ne lui +reprocha que la majesté affectée d'un état qui n'était pas le sien. Il eût +été sublime si le sang des Valois eût réellement coulé dans ses veines. + +Mais en vain se présenta-t-il aux juges avec tant d'assurance, en vain +allégua-t-il les preuves que nous connaissons et que la duchesse lui avait +fournies. De plus amples renseignements eurent beau s'offrir au tribunal +pour établir la substitution mensongère que Catherine de Médicis avait +faite dans le berceau de son petit-fils: tout cet échafaudage, habilement +préparé par une main invisible, celle de la duchesse, et soutenu par ses +partisans, qui de leur influence secrète protégèrent encore la Ramée devant +ses juges, tout ce pénible labeur des ennemis du roi s'écroula, +disons-nous, sous les efforts de l'accusation. + +Alors apparurent des preuves authentiques, d'irréfragables documents qui, +fournis également par une main cachée, établirent toute l'imposture et +dévoilèrent une partie de ses ressorts. Plusieurs des juges s'entretinrent +longtemps, dit-on, avec certain moine génovéfain qui demeura inconnu, mais +non pas muet, et répandit des flots de lumière sur cette intrigue +mystérieuse. + +En présence des charges terribles qui s'élevaient contre les instigateurs +du complot, le parlement s'arrêta effrayé. Le crime remontait à sa source, +et quelle source! Les maisons les plus illustres, une femme dont le nom +avait été populaire et qui avait presque régné à Paris. Le roi fut +consulté, il s'effraya lui-même, et déclara que pour faire un scandale de +cette mise en accusation de Mme de Montpensier, il désirait avoir des +preuves incontestables, éclatantes, comme seraient, par exemple, l'aveu et +la dénonciation de la Ramée lui-même. + +Les juges ne demandaient que cela. La Ramée fut mis à la torture. On ne +connaissait alors rien de plus convaincant que la parole même de l'accusé; +on ne s'inquiétait pas de savoir comment cette parole avait été obtenue. +Mais la Ramée, soumis à la question de l'eau et à celle du feu, n'avoua +rien, et cria plus haut encore qu'il était Valois et prouverait sa +naissance par son courage dans les tortures. + +Le roi fut très-mortifié de cet échec. Il le reprocha durement à ses gens +de la Tournelle. Il résultait de la fermeté stoïque du patient une +confirmation des faits que la discussion logique et modérée des débats +avait suffi à détruire. La Ramée, en soutenant qu'il était Charles de +Valois, absolvait Mme de Montpensier et se rendait intéressant jusque sur +l'échafaud. + +Nous n'avons pas besoin de dire combien la duchesse en triompha. Elle +répandit dans le public que ce n'était pas sa faute si un Valois survivait, +si ce jeune homme avait eu le courage de réclamer ses droits à la +succession de Charles IX. Elle niait effrontément l'avoir aidé. Elle +défiait les preuves, et, sachant la scrupuleuse timidité du roi pour des +débats nouveaux, elle s'étonnait bruyamment qu'on l'accusât, elle, d'une +crédulité qui avait été un moment le crime de tout Paris. + +Quant à servir plus efficacement le malheureux jeune homme, quant à essayer +de le sauver soit de la damnation, suit de la prison, elle n'en fit rien. +Lâche et sans coeur comme tous ceux qui vivent par l'ambition seule, elle +ne voulait pas s'aventurer à une lutte dans laquelle tous ses soutiens +avaient successivement disparu. + +La Ramée, cependant, comptait sur elle. Il devait espérer que, pour prix de +son silence et de sa fidélité, il recevrait quelque avis, quelque secours, +la liberté même. Durant les longs jours de sa captivité, de son +interrogatoire, de ses tortures, il écouta constamment les bruits, +surveilla chaque pierre, interrogea chaque mouvement de son geôlier. Il lui +semblait, à ce malheureux, que tout à coup le cachot allait s'ouvrir, que +tout à coup le geôlier lui allait remettre une arme et une clé; il lui +semblait, enfin, que Mme de Montpensier veillait incessamment, suivait +chacune de ses pensées, et que le retard apporté à sa délivrance venait +uniquement du choix délicat qu'on faisait des voies et moyens. + +Cependant, rien ne paraissait, et le temps avait fui, et les douleurs du +corps, celles plus poignantes de l'âme, augmentaient à chaque instant. + +Au moment où la Ramée fut pris par le doute, l'habileté de ses juges essaya +de l'ébranler et de surprendre un aveu contre la duchesse; mais le +prisonnier fut honnête, il fut généreux, et, malgré les plus brillantes +messes, garda un secret qui le perdait. + +Peut-être la Ramée espérait-il encore en la duchesse. Nous ne le nierons +pas. Mais il y a déjà bien de la noblesse à ne pas désespérer en de +pareilles circonstances. Le jeune homme souffrait, dans sa prison du +Châtelet, de bien violents assauts! Cette liberté qu'on lui offrait par +moments, c'était la possibilité de retrouver Henriette; retrouver Henriette +n'était-ce pas vivre en plein paradis? + +Jamais la Ramée ne se trouva plus malheureux et plus content de lui-même. +Son sacrifice héroïque le réhabilitait à ses yeux. Henriette le saurait +sans doute, elle y trouverait de nouveaux encouragements à aimer son +sauveur. Le noble souvenir de sa belle action et cette image suave de sa +maîtresse entretinrent la joie et le courage au fond d'un coeur que les +bourreaux de la Tournelle cherchaient à amollir. La Ramée éprouva un +bonheur pareil à l'ivresse en s'obstinant à conserver ce titre de Valois +qui le faisait seigneur et maître d'Henriette. Et puisque le destin +s'acharnait à l'empêcher de faire une reine, du moins pour la femme qu'il +aimait resterait-il éternellement prince et roi. + +Mais le jour de la condamnation arriva. C'est une heure solennelle, qui +fait courber les fronts les plus audacieux. Condamnation sans appel +possible, le bourreau suivant de près le juge, et pas de nouvelles de ses +amis, pas de secours, pas même un signe mystérieux! + +Qui pourrait décrire l'effrayant travail d'une cervelle humaine dans le +silence de la prison, quand mille conjectures naissent et meurent comme les +fantômes de fièvre, quand les plus horribles craintes se heurtent contre +les plus folles espérances; alors que les minutes prennent la proportion et +la valeur de longues années, alors que tout le passé sombre comme un navire +brisé et que l'avenir s'éclaire des feux menaçants de la colère céleste. + +La Ramée sentit qu'il était perdu. Un prêtre envoyé vers lui le lui fit +comprendre. La Ramée n'eut pas même la suprême joie d'épancher ses douleurs +dans le sein de la religion; cette religion lui commandait un aveu complet +de ses fautes, et le prisonnier ne voulait rien avouer. Il eût fallu, aux +pieds de Dieu, dépouiller les misérables passions de la vie, et la Ramée +tenait à ses passions plus qu'à la vie, l'orgueil et l'amour étaient sa +chair et son sang. Il se tut quand le prêtre lui offrit le pardon en +échange d'une confession sincère, et comme dans les paroles du ministre de +paix, la Ramée avait cependant remarqué ces mots: «Oubliez ceux que vous +avez aimés et réconciliez-vous avec vos ennemis,» le malheureux voulut au +moins satisfaire à l'une de ces lois divines, il écouta l'un des cris de sa +conscience, et fit demander à entretenir Espérance, son plus mortel ennemi. + +Néanmoins, il comptait peu sur la présence d'un homme qu'il avait si +cruellement traité; il commençait à se connaître; et ce fut avec une +véritable explosion de reconnaissance qu'il accueillit l'entrée du jeune +homme dans son cachot. Espérance, toujours le même, n'avait pas perdu une +minute pour se rendre à l'appel d'un ennemi vaincu qui l'implorait. + +Le gouverneur du Châtelet, ce vieillard que nous avons vu si bon pour +Espérance, reconnut son ancien prisonnier et le conduisit en souriant +auprès de la Ramée. + +Ce fut une scène touchante. + +Le condamné était dans un de ces bouges affreux, semblables à des cercueils +de pierre. L'art des geôliers ne s'y était appliqué qu'à rendre toute +évasion impossible. Partout le génie de l'homme et l'instinct de la +conservation reculaient devant ces masses de granit à soulever, devant ces +portes de fer à briser. Espérance frissonna en entrant et s'avoua qu'il fût +mort plutôt que de passer une seule nuit dans cet enfer. + +La Ramée était libre de ses mouvements; les chaînes, en un pareil endroit, +devenaient superflues. Il alla au-devant du visiteur généreux que le +gouverneur lui amenait. On leur laissa une lampe, les geôliers se +retirèrent. + +Ainsi l'avait commandé la Ramée, ainsi l'avait accepté Espérance, en qui ne +s'éveilla pas même un soupçon d'inquiétude. + +Une froide attente précéda entre eux les premières explications. L'homme +libre et vainqueur regardait son misérable ennemi, il essayait de donner à +son attitude assez d'humilité délicate pour ne pas offenser le malheur. + +Le prisonnier attachait sur Espérance un regard attendri. + +--Merci, murmura-t-il, merci, monsieur. + +--Je vous écoute, monsieur, dit Espérance. + +La Ramée soulevant ses bras amaigris, passa lentement deux mains blanches +sur son pâle visage. Il faisait un effort pour dompter les dernières +convulsions de l'orgueil. + +--Je n'ai pas voulu quitter la vie, dit-il d'une voix sourde, sans obtenir +le pardon d'un homme que j'ai injustement frappé... et j'avouerai plus +librement aujourd'hui que jamais, combien mon crime fut indigne de pardon, +car aujourd'hui je connais la générosité d'un ennemi. + +Il ne put en dire davantage, l'émotion étranglait sa voix, Espérance +d'ailleurs l'arrêta. + +--Vous faites en ce moment, dit-il, une bonne action, qui en rachète +beaucoup d'autres moins bonnes. Depuis longtemps, monsieur, je vous avais +pardonné. Je savais déjà que la plupart de vos crimes sont nés de votre +aveuglement. + +--Mes crimes, murmura la Ramée surpris de cette rude parole. + +--Il faut bien appeler de ce nom le meurtre et la rébellion, dit doucement +Espérance. Mais, je le répète, vous n'êtes pas aussi coupable pour moi que +vous le paraîtriez à d'autres. Je connais, vous dis-je, le démon qui vous a +perdu. + +--Oh! monsieur, s'écria la Ramée d'une voix ferme et presque menaçante, +n'accusez pas Henriette lorsque je ne puis plus la défendre. + +--Et vous, repartit Espérance, ne dépensez pas vos forces en un vain éclat +de fausse générosité. Vous vous êtes perdu pour cette femme, pauvre +insensé; voyez comment elle vous paye. + +--Elle fût venue ici, interrompit la Ramée, si je l'eusse exigé; mais le +devais-je? Eût-il été d'un honnête homme de compromettre par une faiblesse, +à mes derniers moments, la femme que j'ai sauvée aux dépens de ma vie? Elle +se tait, elle se cache, je l'approuve. Elle appartient au monde, à sa +famille; elle ne peut accepter, même le reflet de ma triste célébrité. Ne +l'accusez pas quand je l'absous. + +--Comme il vous plaira, dit Espérance. + +--Vous, d'ailleurs, ajouta la Ramée avec un sombre regard, vous en avez le +droit moins que tout autre. + +Espérance rougit à cette allusion jalouse. Évidemment le souvenir de sa +liaison avec Henriette vivait encore dans le coeur du prisonnier. + +--A Dieu ne plaise, dit-il, que j'accuse Mlle d'Entragues... Mais enfin +je ne puis fermer mes yeux à la lumière. Elle m'a laissé assassiner, elle +vous laisse mourir. Tout cela ne témoigne pas d'un coeur bien tendre; mais +puisque vous vous déclarez satisfait, je n'ajouterai plus un mot. + +--Que vouliez-vous qu'elle fit! s'écria la Ramée avec une vivacité qui +révélait le trouble de son âme. + +--Ce qu'on fait dans les circonstances terribles où son imprudence, sa +coquetterie l'ont trop souvent placée: on rachète alors ses fautes par un +généreux dévouement. Mais non, vous dis-je, elle n'a pas de coeur. + +Et il baissa la voix. + +--Demandez-lui, murmura-t-il, si elle a pleuré Urbain du Jardin... Voyez +si elle a versé autant de larmes que j'ai pour elle perdu de sang. Et quand +vous agonisez, seul, en ce cachot, elle devrait pousser des sanglots +capables de traverser ces murailles. + +--Je ne saurais l'entendre, dit la Ramée, mais je suis sûr qu'elle pleure. + +Et en parlant ainsi, le malheureux sembla remercier Henriette absente par +un regard d'une ineffable douceur. + +--Je n'ai rien vu qui fût plus respectable que la folie de cet homme, pensa +Espérance. + +--Monsieur, ajouta la Ramée, tout le monde m'abandonne, en apparence. +Croyez-vous pourtant que personne ne pense à moi? Mais le Châtelet ne se +prend pas d'assaut facilement: vous êtes venu ici, vous, parce que M. de +Crillon vous fait obtenir du roi tout ce que vous désirez, j'y comptais +bien en vous mandant près de moi. Tout autre, eût-il été aussi généreux que +vous, ne se fût pas introduit comme vous dans ma prison. Je vous ai donc +enfin revu, vous m'avez pardonné, vous me rendrez encore un service. + +--Lequel? + +--Oh! le plus grand de tous: un service qui fera disparaître pour moi les +vulgaires horreurs de la mort et changera mes derniers moments en une douce +extase. Henriette sait-elle que je l'ai sauvée en me livrant à vous? +Sait-elle que si j'eusse agi pour moi seul, je pouvais me faire tuer et +tomber avec une sorte de gloire, et qu'alors je me fusse épargné la honte +d'une captivité, les douleurs de la torture et l'échafaud? Le sait-elle, +monsieur? + +--Je ne pourrais vous l'affirmer. Car trois personnes seulement eussent pu +le lui dire, et pas un de nous trois n'a parlé à Mlle d'Entragues. + +--Eh bien, monsieur, s'écria la Ramée en se soulevant pour saisir la main +d'Espérance, voici le service que je réclame de vous. Instruisez-là... +instruisez-la non pas quand je serai mort, mais maintenant. Non pas pour +qu'elle se décide à manifester une démarche en ma faveur, mais pour qu'elle +fasse un signe et prononce tout bas un mot que vous me rapporterez et qui +me rafraîchira au moment de subir la dernière épreuve. Vous comprenez cela, +n'est-ce pas monsieur, qu'on ne soit pas désintéressé quand on aime aussi +passionnément une femme? Ce que je demande est d'ailleurs bien peu de +chose, un signe, un mot.... Demandez-les-lui pour moi, et veuillez me +les rendre quand je sortirai de cette prison pour aller mourir. Je vous +impose une pénible tâche, n'est-ce pas? ajouta-t-il en pressant +convulsivement les mains de son ennemi. Mais vous êtes un grand coeur, et +peut-être avez-vous sondé toute la profondeur du mien, faites cela pour +moi. Dieu, qui vous a béni déjà, continuera pour vous ce qu'il n'a pas +voulu faire pour moi maudit. Je lis dans vos yeux que vous m'accorderez ma +demande.... Oh! mais ce n'est pas encore tout ce que je réclame du +généreux Espérance, dit-il avec un gémissement qui fit tressaillir le jeune +homme de compassion et de respect. + +--Parlez encore, répliqua-t-il. + +--Il faut me promettre plus que tout cela, poursuivit la Ramée en +s'exaltant par degrés à mesure qu'il sentait croître la sympathie de son +interlocuteur. Oui, vous parlerez à Henriette de mon sacrifice, et vous +reviendrez me dire ce qu'elle vous aura confié pour moi, mais après?... +après, entendez-vous bien ces terribles paroles! je serai mort après; je ne +serai plus là pour veiller sur mon trésor, pour le défendre comme toute ma +vie s'y est employée. Oh! vous êtes beau, elle vous a aimé, dit-il avec un +rugissement farouche, elle vous aimera peut-être encore si elle vous +revoit, et qu'elle compare votre triomphante jeunesse, la splendeur de +votre prospérité, la sève féconde de votre existence avec la froide et +abjecte dépouille de ce criminel mort dans les supplices.... Oh! qu'elle ne +vous aime pas!... que son coeur, que son corps n'appartiennent plus à aucun +sur la terre, que je n'aie pas à subir du fond de ma tombe l'horrible +torture de la jalousie! Les morts ont une âme qui souffre encore, +monsieur... Promettez-moi que vous ne me prendrez pas Henriette. +Demandez-lui pour moi de renoncer au monde, de s'ensevelir dans un cloître, +elle le fera, n'est-ce pas? elle ne peut faire autre chose. Comment +brillerait-elle, soit à la cour, aimée du roi, soit au bras d'un époux, +avec le souvenir de l'homme qui est mort pour lui sauver le repos et +l'honneur? Henriette fera des voeux, promettez-le-moi! elle ne verra plus +après moi le visage d'un homme, c'est le moins qu'elle me doive pour prix +de mon dévouement. Je sais bien que je demande des choses difficiles, mais +je souffre, il faut avoir pitié de moi; vous devez comprendre l'horreur de +ma situation. Cette femme que je laisse si belle, si désirable, si +recherchée, Henriette... fragile créature, qui peut-être m'oubliera +demain!... Ah! la femme lâche qui ne descend pas au tombeau avec moi! + +En disant ces mots, l'infortuné secouait furieusement sa tête meurtrie, et +des larmes de désespoir roulaient avec le sang dans ses yeux. + +Espérance fut remué jusqu'au fond des entrailles par l'égoïsme si +douloureusement sincère de cet inextinguible amour. Quel désordre dans ce +coeur, quelle tempête, quels éclairs effrayants illuminaient ce chaos. +Ainsi, rien pour Dieu, rien pour la vie, pas de remords, pas de regrets; +rien que cet amour! La Ramée, semblable à ces furieux idolâtres, qui, dans +le délire, abattent et brisent les statues muettes de leurs divinités, la +Ramée en était venu à injurier son idole. L'homme qui insulte ainsi ce +qu'il aime est perdu sans ressource; il n'a plus qu'à mourir. + +Espérance s'approcha du prisonnier, il lui prit la main. Une immense pitié +soulevait son coeur. Ce pauvre jeune homme était absous à ses yeux. +Désormais en présence d'une pareille infortune plus de haine, plus de +mépris. Cet homme avait pleuré, s'était accusé, il devenait un ami pour le +généreux Espérance. + +--Écoutez, dit-il, je vous trouve si malheureux que je ferai tout pour +vous. Comment au lieu de penser à mourir ne pensez-vous pas plutôt à vous +sauver? + +La Ramée, honteux de ses larmes, releva la tête à ces étranges paroles. + +--Me sauver! murmura-t-il, que voulez-vous dire? + +--Oui, le roi n'a pas de colère contre vous. J'ai entendu sa voix qui +disait: «Allez voir la Ramée, carte blanche....» Si vous voulez +m'entendre, je vais faire changer d'un mot votre ciel d'enfer en un +firmament radieux. + +La Ramée écoutait avidement. + +--Faites quelque chose pour vous-même, continua Espérance, aidez le roi +dans sa clémence. + +--Que puis-je? + +--Attendez. Vous avez persisté, dans les débats, à soutenir que vous êtes +Valois, et vous ne l'êtes pas. + +La Ramée fronça le sourcil. + +--Vous ne l'êtes pas, vous dis-je. Je sais bien que pour l'affirmer, vous +avez une raison, l'orgueil; vous ne voudriez pas passer pour imposteur aux +yeux d'Henriette. Je comprends tout d'une passion comme la vôtre. + +La Ramée rougit de voir ce clair regard lire ainsi au fond de son coeur. + +Eh bien, poursuivit Espérance, si vous y tenez tant, ne dites pas que vous +reconnaissez avoir menti. Soit, persévérez dans votre mensonge.... + +--Je crois être Valois, dit fièrement la Ramée. + +--Je l'admets. Dites que vous le croyez, mais dites en même temps qui vous +l'a fait croire. + +La Ramée fit un mouvement. + +--Une lâcheté! interrompit-il, une trahison! + +--La duchesse ne vous trahit-elle pas? Où sont les secours qu'elle vous +envoie? + +--Patience! + +--Insensé! attendrez-vous que le bourreau vous incruste cette vérité dans +la gorge?... Vous êtes trahi, vous dis-je. Eh bien! puisque la duchesse +ne songe qu'à ses misérables intérêts, songez aux vôtres. Voulez-vous la +liberté? Voulez-vous ce soir courir au grand air de la route, sur un bon +cheval, au-devant de cinquante années d'existence? + +--Moi!... + +--Je vous offre la liberté, dussé-je sacrifier ma vie à vous la rendre. Car +vous m'avez touché ici, et je suis pour quelque chose dans votre malheur. + +--Vous êtes une belle âme, dit la Ramée attendri. + +--Écrivez que vous avez été de bonne foi, que vous vous êtes cru et vous +croyez encore Valois, parce qu'on vous l'a fait croire. Nommez bravement +l'instigateur de ce complot. En un mot, soyez aussi loyal envers le roi +qu'on a été vil et lâche contre lui. Votre conscience doit appuyer mes +paroles, si vous êtes sincère. En échange de cet écrit je vous donne la +liberté, la vie. J'en jure Dieu qui m'entend. + +--Me donnez-vous Henriette? s'écria la Ramée dont le coeur bondissait à +l'idée de cette résurrection espérée. + +--C'est à elle-même non à moi qu'il faut le demander, répliqua Espérance. +Sais-je ce qu'il y a dans le fond de son coeur? + +--Vous m'aviez promis d'aller la trouver, tout à l'heure. + +--C'est vrai. J'irai. + +--Eh bien! demandez-lui qu'elle m'accompagne, et j'accepte. + +--Et vous écrirez au roi ce que je vous dictais? + +--A l'instant. Fuir avec Henriette! oh! mais pour cela je vendrais mon âme! + +Espérance tendit la main à la Ramée. + +--Jurez-moi ce que vous venez seulement de dire. + +--Je le jure par Henriette d'Entragues, s'écria la Ramée les yeux +étincelants. + +--Mais, murmura Espérance, si elle refusait? + +Un nuage passa funèbrement sur le front du prisonnier. + +--En ce cas, dit-il, je serai trop heureux de mourir. Mais elle m'aime! +elle acceptera! Oh! monsieur, à présent que j'ai recommencé à espérer, je +brûle d'impatience. Ménagez mon temps.... Hâtez-vous. Chaque minute sera +un siècle d'angoisses. Sauvez-moi, rendez-moi Henriette et je vous adorerai +à genoux! + +Espérance serra la main du malheureux. + +--Vous ne m'aurez pas vainement appelé, dit-il. Silence, fiez-vous à moi, +et que mon nom vous porte bonheur! + +--Dans combien de temps reviendrez-vous? murmura la Ramée pâle de joie. + +--Priez Dieu jusqu'à mon retour. + +--Je ne saurais, je ne saurais... le trouble est dans mon âme, je n'ai +plus une idée, ou plutôt je n'en ai plus qu'une seule: répondez-moi quand +je vous reverrai. + +--Comptez lentement jusqu'à dix mille, répliqua Espérance. + +Et ayant frappé à la porte de fer qui lui fut ouverte, il envoya un sourire +à la Ramée qui le suivait d'un avide regard et disparut. + + + + +VI + +L'ILE LOUVIER + + +Espérance n'avait pas fait cent pas hors du Châtelet, que toutes ses +mesures étaient prises. + +L'idée de sauver la Ramée avait fini par dominer chez lui toutes les +autres. Il y emploierait toutes ses ressources, sa fortune, le crédit de +ses amis, celui de Gabrielle même. + +Mais le temps pressait. La condamnation prononcée, la torture subie, il ne +restait au prisonnier que bien peu d'heures à vivre. Espérance songea +d'abord à se procurer avec Henriette l'entretien qu'il avait promis à la +Ramée d'obtenir. Cette démarche révoltait le coeur d'Espérance; mais, nous +l'avons dit, nul moyen n'effraie une somme de dégoûts et de difficultés +supérieure à la grandeur d'âme du jeune homme. + +Ce dernier avait l'esprit fécond comme le coeur. Il se dit que pour obtenir +vivement un entretien de Mlle d'Entragues, sans se compromettre, sans +écrire, sans aller chez elle, c'était à Leonora qu'il lui fallait +s'adresser. + +Il écrivit donc à l'Italienne un billet en langue toscane, qui contenait à +peu près ces mots: + +«J'ai besoin de voir à l'instant la personne que vous m'avez montrée le +jour du bal, sous les lierres du mur de Zamet. Je me fie à votre amitié +pour m'amener cette personne. Vous l'accompagnerez pour qu'elle ne redoute +pas un piège, et vous pouvez lui dire que son intérêt le plus cher sera +engagé dans cet entretien de quelques minutes. Qu'elle choisisse le lieu de +l'entrevue.» + +«Vous rendrez ainsi service à deux personnes, dont l'une, celle qui vous +parle, vous promet toute sa reconnaissance.» + +Il signa Speranza, et ne douta pas du succès. + +--Ainsi, pensa-t-il, ce monstre viendra. Je la persuaderai ou ne la +persuaderai pas, peu importe; mais comme je veux sauver le prisonnier, je +le ferai sortir dans tous les cas de sa prison. + +Pour cela, que faire? + +Aller trouver le brave Crillon, qui peut tout sur le roi. Crillon, le seul +capable d'aborder le roi à toute heure, et d'enlever à la pointe de l'épée +une grâce aussi difficile. + +Espérance réfléchit ensuite qu'il pourrait bien avoir besoin, pour +l'exécution, d'un bras robuste et dévoué; il fit tenir un mot à Pontis pour +le mander près de lui dans la soirée. + +Toutes choses étant ainsi réglées, Espérance s'achemina vers l'Arsenal, où, +ce jour-là, Crillon devait souper en grande cérémonie chez Sully. On +comptait presque sur le roi, et il se faisait de beaux préparatifs. + +Le chevalier causait avec ses amis quand on l'appela de la part +d'Espérance, il descendit, et vit bien, à la mine longue du jeune homme, +qu'il s'agissait de quelque importante affaire. + +Espérance emmena Crillon dans le parterre, et sans préparation, sans +détour, comme il convenait entre gens de cette trempe, il conta sa visite +au Châtelet, la compassion dont il avait été saisi en voyant un homme +souffrir à ce point, et il termina par ces mots: J'ai pensé qu'il y avait +chrétiennement quelque chose à faire pour vous et pour moi. + +--Et quoi donc, mon Dieu? demanda Crillon. + +--Obtenir sa grâce. + +Crillon fit un mouvement qui faillit décourager Espérance. + + +--Ah bien! en voici d'une autre, s'écria le chevalier, détruire la plus +belle occasion qui se présente de renvoyer en enfer ce démon que le diable +nous avait lâché! Vous êtes fou, je pense, de venir me demander cela. + +--Non, monsieur, je vous jure que j'y ai mûrement réfléchi, au contraire, +et que je deviendrais fou de honte et de douleur si je ne réussissais pas +dans mon entreprise. + +Crillon fronça ses noirs sourcils. + +--Vous avez une manie, dit-il, la connaissez-vous? On ne se connaît pas +ordinairement soi-même. Je veux bien vous présenter le miroir. Vous avez la +manie de la générosité. Vous me faites l'effet du pieux Énéas de Virgile. +C'est un héros de votre connaissance, mon ami: chaque fois qu'il donnait un +coup d'épée, il pleurait, et pourtant il en a donné beaucoup. J'ai toujours +trouvé ce héros souverainement ridicule et maussade. L'incendie de Troie et +la joie d'avoir perdu sa femme lui avaient sans doute brouillé la cervelle; +mais vous, Espérance, je ne vous connais pas de semblables motifs. +Guérissez-vous de la générosité. + +Espérance devenait d'autant plus sérieux que le chevalier perdait plus de +minutes en railleries. + +--Monsieur, interrompit-il, je ne vous ai jamais rien demandé, bien que +votre bonté m'ait souvent offert des grâces de toute espèce. Aujourd'hui je +demande, me refuserez-vous? D'ailleurs, il ne s'agit pas de moi seul, vous +êtes engagé à faire ce que je réclame. + +--Engagé! moi! + +--Rappelez-vous à Reims, lorsque touché de la douceur et de la générosité +du malheureux, celui-là aussi a la manie de la générosité, vous lui avez +dit ces mots qui me sont encore présents: _Peut-être ferai-je mieux pour +vous, si vous êtes sage_. Il a été bien sage, l'infortuné. + +--Certes, j'ai dit cela, dit Crillon embarrassé, mais.... + +--Vous l'avez dit, il faut le faire, répliqua Espérance avec une douce +fermeté. + +--Data! jeune homme, tu me donnes des leçons, je crois. + +--Non, monsieur, je vous rafraîchis la mémoire. + +--Eh! pardieu! croyez-vous que je n'y aie point pensé, en voyant ce matin +le roi si bien disposé. Tout le temps qu'a duré notre voyage de retour, +nous avons parlé de ce misérable instrument de la Montpensier, et j'ai +soutenu au roi que la Ramée n'est pas un scélérat endurci, mais, au fond du +coeur, je suis enchanté qu'il disparaisse de ce monde. Nous lui rendons +justice, nous l'absolvons: il a graissé ses bottes pour le grand voyage, +qu'il parte. + +--Je lui ai promis qu'il vivrait, reprit Espérance opiniâtrement, et je +vous supplie d'obtenir du roi la ratification de cette parole. Le roi, +dit-on, soupera ici. + +--Oui, il y soupe. Il soupe même sans moi en ce moment. + +--Eh bien, monsieur, je ne vous retiens pas et vous conjure de me pardonner +mon importunité. Je demeure, vous le savez, à deux pas. Cette grâce, il me +la faut ce soir. + +La voix d'Espérance, de son cher Espérance, alla au coeur de Crillon. + +--Attendez, attendez, dit-il. Non, l'on ne soupe pas encore. Je vois tout +le monde dans la bibliothèque, et l'on couvre seulement la table. Attendez +quelques minutes, je vais trouver le roi, et, oui ou non, vous emporterez +la réponse. + +Espérance s'écarta le coeur palpitant. + +--Non, dit Crillon, asseyez-vous sur ce banc, derrière la charmille. Je +vais amener le roi par ici, vous l'entendrez comme s'il vous parlait à +vous-même. + +En effet, quelques instants après, le roi, vêtu de noir, la tête nue, le +visage sérieux et attentif, descendit le perron avec Crillon et vint se +promener dans l'allée contiguë à la charmille qui cachait Espérance. + +Henri écouta la chaude pétition du chevalier. Celui-ci se peignait tout +entier dans son style. Il bouillait de satisfaire Espérance, et, en même +temps, priait le roi de bien examiner l'intérêt de l'État. + +--Eh! mon brave Crillon, dit Henri, l'État n'est plus pour rien dans cette +affaire. La Ramée est Valois ou la Ramée. S'il se dit Valois et que je le +tue, vois quelle tache! S'il ne l'est pas, et qu'il s'entête à me créer des +embarras, pourquoi ferai-je la sottise de l'épargner? Le seul argument que +j'aie pour prouver qu'il n'est pas Valois, c'est de le faire accrocher à +une potence. + +--C'est vrai, dit Crillon. + +--C'est vrai, pensa Espérance, rendant justice à la sagacité royale. + +--Votre Majesté, continua Crillon, ne peut-elle braver?... + +--Braver quoi?... Est-ce que les rois ne bravent pas toujours quelque +chose. Seulement il s'agit pour eux de choisir. Veux-tu qu'à propos de ce +fétu, de cet atome, je remue des montagnes? Braver! j'en ai assez de +bravades, mon ami. + +--Eh bien! alors, dit Crillon, qu'on le pende et que ce soit fini. + +Espérance frissonna en écoutant l'étrange plaidoyer de son auxiliaire. + +Le roi était devenu pensif et son oeil profond cherchait la terre. + +--Que m'importe à moi, dit-il, que cet homme vive s'il m'est prouvé qu'il +n'est qu'un instrument repentant de la Montpensier! D'ailleurs, je n'ai pas +besoin de lui faire grâce, ce qui serait d'un mauvais exemple. S'il tient +tant à te faire plaisir, qu'il fasse un trou dans un mur et qu'il se sauve. +Je ne suis pas là pour garder les prisonniers. + +Espérance tressaillit de joie. + +--Oui, mais vous pouvez les faire poursuivre et reprendre. + +--Diable emporte si je m'occuperai jamais de ce qu'il sera devenu. Je n'ai +pas l'humeur tracassière, et les gibets me soulèvent le coeur. + +--Mais le gouverneur qui l'aura laissé fuir.... + +--Ce bon vieux du Jardin, un ancien coreligionnaire, un digne homme que +j'aime comme mes petits boyaux.... Non, Crillon, je ne tourmenterai pas +ce pauvre du Jardin, pourvu toutefois qu'à la place du prisonnier envolé, +on me montre une bonne déclaration dudit, portant que c'est bien la Ramée +et non Valois qui a percé mon mur. De cette façon j'y gagne; j'économise +une corde, et la duchesse rira tout jaune quand je lui ferai voir cette +déclaration. + +--Il faut qu'elle en pleure, dit Crillon en jetant un coup d'oeil sur la +charmille. + +--Je répète, ajouta le roi tranquillement, qu'il n'y a pas d'inconvénient à +ce qu'un la Ramée se sauve, je n'en dirais pas autant d'un Valois! + +--J'ai compris, dit Crillon en reconduisant le roi jusqu'au perron, où +l'attendaient déjà plusieurs seigneurs. + +Là, il le quitta et Espérance revint serrer la main du chevalier. + +--Merci, dit-il, merci, j'avais prévu cette nécessité de la déclaration. Je +l'aurai même plus complète que le roi ne la demande. Maintenant, les +moyens? + +--J'irai trouver du Jardin ce soir, dit Crillon. + +--Et l'on mettra la Ramée dans la petite chambre d'en haut, celle où j'ai +été. + +--Soit. + +--De façon qu'avec une corde à noeuds il puisse s'échapper cette nuit sans +soupçon de connivence. + +--Arrangez cela comme vous voudrez. + +--Merci encore! s'écria Espérance dont le coeur débordait de joie. + +--Seulement, vous faites une sottise, murmura Crillon; mais vous m'avez +parlé un langage irrésistible. C'était la première grâce que vous me +demandiez; je ne pouvais vous la refuser. + +En disant ces mots, il prit Espérance dans ses bras et l'étreignit avec une +tendre admiration. + +De fait, jamais le visage de ce jeune homme n'avait été d'une beauté plus +radieuse. Toute bonne action émane d'en haut. Comment la beauté ne +deviendrait-elle pas sublime, éclairée par un rayon divin? + +Il restait à Espérance la partie la plus fâcheuse de sa mission. Il +soupira, mais se décida à l'accomplir. + +Leonora avait déjà répondu. Le seigneur Speranza trouva en rentrant Concino +qui sommeillait sur un fauteuil et lui dit: + +--Ce soir, huit heures et demie, île Louvier. + +Il était huit heures et un quart. La moitié du délai fixé à la Ramée +s'était déjà écoulée. + +Ce ne fut pas sans une émotion poignante qu'à huit heures et demie +précises, Espérance, qui s'était rendu sur-le-champ à l'endroit indiqué, +vit un bateau traverser le petit bras de rivière en face de l'Arsenal et +paraître sous les ormeaux une femme soigneusement enveloppée dans une mante +légère qui s'enroulait comme un voile autour de sa tête. Sous ce tissu +brillaient les yeux noirs d'Henriette. + +A l'entrée de l'île était restée Leonora, moins agitée que sa compagne, +souriante, et qui, après avoir fait un signe au jeune homme, s'assit sur un +tronc d'arbre renversé. + +L'île Louvier était à cette époque une propriété particulière, un jardin, +et souvent elle a porté le nom d'Entragues, car elle fut achetée par cette +famille. + +Espérance s'avança à la rencontre de la jeune fille, dont l'attitude gênée, +la démarche roide n'annonçaient pas de bien favorables dispositions. Elle +avait choisi un lieu de rendez-vous commode pour elle, et rassurant pour +Espérance qui, en cas de piège, se sentait de tous côtés une retraite +facile. Il ne s'agissait que de sauter dans la rivière. + + +--Vous m'avez appelée, dit-elle la première avec un accent froid et +saccadé, me voici. + +Il s'inclina. + +--Vous devez supposer, mademoiselle, que pour vous causer ce dérangement il +m'a fallu de graves motifs. + +--Sans doute. Leonora m'a parlé de mon intérêt personnel, et je me suis +demandé comment, par vous, mon intérêt pouvait être mis en jeu. Je me le +demande encore. + +--Ce n'est point par moi, mademoiselle, répliqua Espérance, décidé à ne pas +perdre les minutes en de vaines précautions oratoires, c'est par M. la +Ramée. + +Henriette pâlit et trembla. Espérance alors la regarda en face et fut +frappé de l'aspect sinistre de cette physionomie si belle pour quiconque ne +savait pas sous les traits voir transparaître l'âme. + +--Je vous épargnerai, dit-il, les questions, je vais les devancer toutes. +Voici en deux mots ce dont il s'agit. M. la Ramée est emprisonné, condamné +à mort, il va être exécuté, vous le savez. + +Henriette d'une voix à peine intelligible: + +--Tout le monde le sait, dit-elle. + +--Ce que tout le monde ignore, mademoiselle, c'est la façon dont ce +malheureux a été pris, au milieu de son camp, et pris sans lutte, lui un +homme brave. + +--Contre le brave Crillon et ceux qui l'accompagnaient, contre de tels +ennemis, dit Henriette avec une froide ironie, quelle lutte ne serait pas +insensée! + +--Ce n'est pas par prudence pour lui, mademoiselle, que la Ramée s'est +rendu à nous. C'est un autre sentiment, bien plus noble, bien plus +touchant, qui l'a guidé. Nous en avons été émus. Vous allez être émue +vous-même. + +--J'écoute l'analyse de ce sentiment, dit Mlle d'Entragues en s'efforçant +de conserver son sang-froid, bien compromis par l'impassible mépris qui +s'exhalait de chaque parole d'Espérance. + +--La Ramée n'a cédé, mademoiselle, qu'à la crainte de vous compromettre, +ajouta-t-il en la regardant fixement. + +--Moi! me compromettre... monsieur la Ramée, qu'est-ce que cela signifie? + +--Attends, serpent, je vais t'empêcher de siffler, pensa le jeune homme. + +--Mademoiselle, il vous avait écrit une longue lettre pleine de son amour, +de sa reconnaissance; il vous remerciait de l'encouragement que vous aviez +donné à ses projets, il vous offrait la moitié de sa couronne, il vous +appelait sa reine, et signait: Charles, roi. + +Henriette, à chaque mot, se dressait plus inquiète et plus troublée. + +--Cette lettre, poursuivit Espérance, vous arrivait en droite ligne, à +Paris, par un courrier de la Ramée, lorsque M. de Crillon et moi nous avons +arrêté le courrier, pris la lettre, et soigneusement approfondi le contenu. + +Henriette devint livide et machinalement chercha un appui autour d'elle. +Espérance eut comme un éclair de compassion, mais l'horreur de toucher +cette femme l'emporta sur le mouvement d'humanité, et il la laissa +froidement s'adosser au tronc d'un arbre. + +--Vous comprenez, continua-t-il, mademoiselle, l'effet que cette lettre, +adressée au roi, comme nous en avions l'intention d'abord, eût produit sur +Sa Majesté; voyez un peu quels dangers on court parfois sans le savoir. + +Il se croisa les bras. Henriette chancelait; la sueur coulait à larges +gouttes de son front. + +--Eh bien! dit-il, la Ramée eut pitié de vous, il supplia ses ennemis de +lui rendre cette lettre, promettant en échange de se livrer sans coup +férir, et de n'attenter pas à ses jours. Il se perdait pour vous sauver. + +--Et... qu'a-t-on répondu? dit la pâle Henriette. + +--On a accepté. + +--De telle sorte que la lettre.... + +--Est brûlée. Vous n'avez plus rien à craindre. + +On eût cru voir cette flamme illuminer les joues et les regards de Mlle +d'Entragues. + +--Oui, dit Espérance, mais le malheureux, victime de son dévouement, est +prisonnier et va mourir. Savez-vous que l'exécution est fixée à demain +matin, huit heures? + +--Que faire à cela? demanda-t-elle, est-il un moyen d'éviter ce malheur? + +--La Ramée l'a trouvé, mademoiselle, et m'envoie près de vous pour vous +l'apprendre. + +Henriette sentit qu'un nouveau choc se préparait, un choc plus terrible +peut-être. Elle avait lu dans le regard assuré d'Espérance que la plus +importante partie de sa mission n'était pas encore accomplie. Elle se +replia sur elle-même pour se préparer au combat. + +--J'écoute le moyen, dit-elle, et contribuerai par toutes les voies +possibles à sauver celui qui m'a sauvée. + +--Voilà de bons sentiments, mademoiselle; ils aplanissent le terrain devant +moi. + +--Que demande M. la Ramée? + +--Il vous aime passionnément.... + +--Ce n'est pas cela que vous vous êtes chargé de venir me dire, je suppose. + +--Ne m'interrompez point, je vous prie. Il vous aime, dis-je, au point de +ne pouvoir vivre sans vous, et il désire que vous vous engagiez à lui +formellement. + +Henriette regarda Espérance avec une surprise qui n'était pas jouée. + +--Quel engagement puis-je prendre, dit-elle, avec un malheureux dont les +instants sont comptés? Vivre sans moi, ce n'est pas la question, hélas! +puisqu'il va mourir. + +--Admettez qu'il vive, dit tranquillement Espérance. + +Elle fit un bond. + +--Qui donc le sauverait?... s'écria-t-elle avec une expression +d'épouvante qui la fit paraître hideuse à Espérance. + +--Moi, mademoiselle. + +--Vous raillez. + +--J'affirme que la Ramée sera sauvé. + +--Mais le roi! + +--Le roi consent. Vous voyez bien que rien ne peut empêcher la Ramée de +vivre; rien au monde, entendez-vous! + +Henriette allait s'écrier; elle sentit qu'en se dévoilant ainsi, dans +l'horreur de son égoïsme, elle empêcherait le jeune homme de continuer sa +confidence. Mais elle s'était déjà trahie; il était trop tard, Espérance +l'avait comprise; il lisait la vérité au fond de cette fange. + +--Je sais bien, dit-il révolté, que vous aimeriez mieux voir mourir +celui-là comme les autres; mais je ne le veux pas. Il vivra, et je vous +apporte son voeu: il demande que vous l'accompagniez dans son exil. + +Cette fois Henriette ne se posséda plus. + +--Mais c'est du délire, s'écria-t-elle, et ce prétendu sauveur ne m'aurait +donc sauvée que pour me perdre plus sûrement! + +--Je n'examine pas ses intentions. J'obéis à sa volonté qui, d'ailleurs, +est devenue la mienne. + +--Plaît-il! rugit la tigresse. + +--C'est ma volonté! répondit le lion. Assez de crimes comme cela! Assez de +sang sur lequel surnage votre ambition lâche comme votre amour! La Ramée, +pardonné par le roi, s'évade cette nuit du Châtelet. Vous l'accompagnerez. +Il appelle cette réunion une récompense de son sacrifice! moi, je sais bien +que ce sera pour vous et pour lui le plus effroyable châtiment, mais, soit! +Quand une fois Dieu a résolu de se venger, il fait bien les choses. Vous +partirez donc avec cet homme ou sinon, m'affranchissant des sottes +délicatesses qui m'ont jusqu'à présent retenu, je vous accuse, j'appelle en +témoignage Crillon et Pontis, je traîne vos crimes devant le tribunal du +roi, et nous verrons si vous ne regretterez pas alors l'exil que vous +propose votre malheureuse victime. + +--Je suis perdue, pensa Henriette, perdue surtout si je fais voir toute ma +pensée. + +Elle cacha son visage dans ses mains comme si ses sanglots l'étouffaient. +Elle sanglotait bien réellement. La situation en valait la peine. + +--Monsieur, dit-elle, je sais bien que je me dois à ce malheureux. Je sais +bien que je suis morte au monde. Mais ne croyez-vous pas que j'aie droit de +pleurer sur un déshonneur qui va éclater avec tant de scandale et rejaillir +sur toute ma famille? Coupable, je l'ai été; mais faut-il que je sois si +atrocement punie? + + +--Je ne vois que ce moyen, dit Espérance, de racheter vos crimes. Tant de +sang versé ne se lave pas en un jour. Vous souffrirez, mais il le faut. + +--Eh bien! dit-elle, si rigoureux que soit mon devoir, j'obéirai. + +--À partir de ce moment, répliqua Espérance, je vous pardonnerai, je vous +estimerai. + +Elle le regarda d'un air étrange. + +--Et le lendemain de votre mariage avec la Ramée, ajouta-t-il, vous +recevrez de moi en quelque endroit que vous soyez, cette lettre que vous +m'avez si opiniâtrement demandée, et qu'alors je ne me reconnaîtrai plus le +droit de retenir. + +L'oeil fauve d'Henriette se ranima. Il faut bien de la haine, bien de la +rage pour produire une pareille étincelle. + +--C'est bien! murmura-t-elle en grinçant des dents. Maintenant que faut-il +que je fasse? Comment cette fuite aura-t-elle lieu? + +--Connaissez-vous le Châtelet? dit-il. + +--Oui. + +--Au-dessus de la porte qui traverse le Petit-Pont, tout en haut, dans les +combles, est une petite chambre, où l'on va mettre le prisonnier cette +nuit. C'est de là qu'il s'enfuira. Je l'attendrai cette nuit avec des +chevaux, ou plutôt nous l'attendrons, mademoiselle, car vous +m'accompagnerez. + +Henriette frémit comme si elle allait se révolter de nouveau. + +--Cette chambre, dit Espérance, pour achever de briser les dernières +indécisions de la lâche fille, elle vous rappellerait encore un souvenir. +La Ramée heureusement ne s'en doute pas, car il n'oserait y pénétrer dans +cette chambre fatale! + +--Qu'est-ce donc? + + +--C'est là que logeait dans sa jeunesse, dans son insouciante et heureuse +jeunesse, le fils du gouverneur du Châtelet, un beau gentilhomme huguenot +qui est mort, Urbain du Jardin; vous rappelez-vous ce nom? + +Henriette poussa un cri qu'Espérance dut prendre pour de l'effroi. + +--Urbain du Jardin, murmura-t-elle, était fils du gouverneur actuel du +Châtelet? + +--Hélas, oui! répliqua Espérance sans remarquer l'horrible expression de +triomphe qui s'alluma et s'éteignit sur le visage livide d'Henriette, oui, +c'était son fils, et j'ai vu couler les larmes du vieillard quand, pendant +ma captivité si courte, il m'a fait asseoir dans le fauteuil où dormait +autrefois son malheureux enfant et où peut-être, sans le savoir, il fera +reposer l'assassin cette nuit! + +--Assez, assez, dit Henriette avec une précipitation fébrile qui fit croire +à Espérance que ce dernier souvenir l'avait persuadée, à demain! +Faites-nous savoir l'heure, et comptez sur moi. + +--D'autant mieux, pensa Espérance, qu'elle ne saurait faire autrement. + +--Adieu, dit-il, je retourne auprès de la Ramée. + +Elle lui montra du geste le bateau qui l'avait amenée. + +Il partit après avoir furtivement serré la main de Leonora. + + + + +VII + +VENGEANCE DU PÈRE + + +Espérance rentra chez lui pour faire préparer armes, chevaux et argent. Il +distribua ses ordres avec une prévoyante rapidité. Il roula autour de son +corps une longue corde de soie, fine et solide, et aussitôt il prit le bras +de Pontis, stupéfait à la vue de ces préparatifs. Pontis, prévenu par le +billet, attendait son ami depuis quelque instants. Tous deux se dirigèrent +à la hâte vers le Châtelet. + +Chemin faisant, Espérance raconta au garde les évènements si importants de +la journée; lorsqu'il en fut arrivé à Henriette et à la démarche qu'il +venait de faire près d'elle pour sauver la Ramée, il vit Pontis lever les +bras au ciel et gesticuler avec furie. + +--Ah ça! mais vous êtes fou, dit-il à Espérance, quoi, vous pensez +sérieusement à sauver ce brigand de la potence? Un scélérat qui a failli me +faire arquebuser, qui a failli vous assassiner, qui.... + +--Tout cela est connu, Pontis, interrompit Espérance; pas de redites. + +--Et tu as été faire des conditions avec cette Entragues! Tu as reparlé à +cette créature! + +--Heureusement, car tout est conclu. + +Pontis se mit à rire avec ironie. + +--Honnête Espérance, dit-il, qui croit qu'on peut conclure quelque chose +avec une pareille femme! Elle s'est jouée de toi! Elle t'échappera! + +--Je te défie de me le prouver. Je te défie de trouver une seule porte par +laquelle Henriette puisse échapper comme tu dis. + +--Quelle nécessité, murmura Pontis, lorsqu'on est heureux, de s'aller mêler +dans les affaires de cette bande de voleurs? + +--Si je raisonnais comme toi, d'après un mesquin égoïsme, j'aurais encore +raison de ton argument. En me mêlant des affaires d'Henriette et de la +Ramée, maître Pontis, je fais les miennes; et je ne sache rien de plus +adroit, de plus utile, que cette combinaison d'un départ qui me débarrasse +pour toujours de la Ramée et de sa digne complice. Oui, Pontis, dit-il avec +une intention profonde, tu ne sauras jamais à quel point il m'est +nécessaire qu'Henriette s'éloigne de France et n'y revienne plus. Mais +cependant Dieu sait que mon intérêt ne m'a pas guidé dans la résolution que +j'ai prise. Ce qui en résultera de bon pour moi, je l'attribuerai +uniquement à Dieu. + +Pontis fut frappé de ces considérations, mais ne répliqua pas moins en +grondant que Mlle d'Entragues n'était pas encore partie, qu'elle avait de +l'imagination, et saurait bien trouver un moyen de ne pas quitter Paris. + +--Tu oublies toujours, répondit Espérance d'un ton ferme, que nous +possédons un talisman qui brisera toutes les volontés d'Henriette. Tant que +cette petite botte d'argent sera suspendue à mon col ou au tien, Pontis, +Mlle d'Entragues nous obéira comme une esclave. + +--Ah! s'il en est ainsi, je me rends, dit Pontis, et tu me fais souvenir +que ton mois est expiré. C'est à mon tour de porter le médaillon, puisque +nous partageons également ce dangereux dépôt. + +--Quand même ton tour n'eût pas été arrivé, Pontis, je te l'eusse rendu +aujourd'hui même, car je vais me trouver cette nuit près d'Henriette, et il +serait imprudent de garder le médaillon sur ma poitrine; un malheur est +sitôt arrivé! une chute de cheval, un coup inattendu, un évanouissement. Tu +sais comme elle dépouille bien les cadavres! + +Pontis prit et cacha autour de son col la botte plate et mince qui +renfermait le billet de Mlle d'Entragues, ce billet dont nos lecteurs n'ont +certainement pas oublié la sanglante origine. + +--Moi, dit-il, je ne m'évanouirai pas, sois tranquille! + +--Exécute scrupuleusement mes ordres, reprit Espérance, ne néglige aucun +détail. L'évasion de la Ramée doit avoir lieu avant le jour, sois prêt +quand j'aurai besoin de toi. Avant une heure je t'aurai rejoint. + +En parlant ainsi, le jeune homme quitta Pontis et entra au Châtelet, se fit +conduire d'abord chez le gouverneur, avec lequel il s'entretint quelques +instants, pour s'assurer que, suivant la promesse de Crillon, tout était +bien convenu: après quoi il retourna au cachot de la Ramée, qui, dans son +impatience, avait mille fois brouillé son compte de minutes, et croyait +toucher au point du jour. + +Le bruit des verrous retentit délicieusement à ses oreilles; il courut à la +porte et serra dans ses bras, avec une tendresse dont lui-même ne se fût +pas cru capable, le libérateur loyal qui revenait lui apporter la vie ou la +mort. + +--Eh bien! demanda la Ramée en tremblant, qu'a-t-elle dit? + +--Elle consent. + +La Ramée, joignit les mains avec ivresse. + +--N'est-ce pas qu'elle m'aime? + +--Du fond du coeur, dit Espérance. + +--Savez-vous que c'est sublime ce qu'elle fait pour moi, monsieur! Quitter +tout, parents, fortune, avenir, pour un malheureux prisonnier! + +--C'est très-beau, répéta Espérance avec un sang-froid imperturbable; mais +vous aurez le temps de témoigner plus tard à Mlle d'Entragues votre +admiration et votre reconnaissance, tandis que nous sommes très-pressés +pour prendre nos arrangements. + +La Ramée fit un geste d'approbation. + +--Je sors de chez le gouverneur, poursuivit Espérance. M. de Crillon lui a +parlé. Le roi veut bien, non pas vous faire grâce, il ne le peut; mais +fermer les yeux sur votre fuite. Vous en serez quitte pour soulager la +conscience du roi par la déclaration dont nous sommes convenus. + +--J'en ai arrêté les termes, dit la Ramée. Faut-il écrire? + +--Attendez... Rien pour rien. On va vous changer de chambre, on vous +conduira aux combles du château. Là est une terrasse fermée de barreaux de +fer. Voici une lime avec laquelle vous en scierez deux. Vous êtes mince, ce +passage vous suffira. Maintenant, voici une corde de soie, on y suspendrait +le Châtelet tout entier... attendez que je m'en débarrasse... c'est +fini; elle a cent pieds, dix de plus que l'édifice; vous l'attacherez +vous-même et vous laisserez glisser, en roulant autour de vos mains, pour +ne les point couper, votre chapeau de feutre. + +La Ramée prit avec une joie convulsive les objets que lui présentait +Espérance. + +--Et Henriette, dit-il, comment la trouverai-je? Ce n'est pas un leurre que +vous m'offrez, n'est-ce pas, elle a bien promis? + +--J'ai prévu cette objection, monsieur. Vous la verrez vous attendre à +l'extrémité du Petit-Pont. Vous avez bonne vue, je crois. + +--Je reconnaîtrais Henriette d'une lieue, la nuit! + +--Ne descendez donc que quand vous l'apercevrez. Elle aura, d'ailleurs, +avec elle des chevaux, dont le mouvement vous aidera à la reconnaître. Je +vous préviens que, pour ne pas exciter de soupçons, nous descendrons au +bord de la rivière à l'ombre du quai. + +--Vous y serez donc, vous, monsieur? + +--Je ne me fierai qu'à moi pour vous sauver. J'y ai engagé ma parole. + +--On dit que parfois les anges du ciel ont pris la forme humaine pour +protéger des malheureux, murmura la Ramée avec une expression de repentir +et de reconnaissance ineffable. Je le crois fermement à partir +d'aujourd'hui. + +--Ainsi, interrompit Espérance, tout est bien convenu; quand les matines +sonneront au cloître de Notre-Dame, à trois heures, vous descendrez. La +sentinelle se promènera de façon à ne pas vous voir. + +--Et j'aurai, d'ici là, scié les barreaux et attaché la corde. + +--Bien entendu. + +--Maintenant, monsieur, quand écrirai-je la déclaration? + +--Vous trouverez dans la chambre là-haut tout ce qu'il faut pour écrire, et +le gouverneur, avant votre départ, sera venu vérifier si les termes de la +déclaration sont convenables. + +--Le gouverneur viendra? + +--Oui, dit Espérance avec un frisson involontaire, car il songeait que ces +deux hommes n'eussent jamais dû se rencontrer et se sourire. Ce gouverneur +est un bon vieillard, doux avec les prisonniers, obéissant à M. de Crillon, +envers lequel il a de la reconnaissance. Vous ne le connaissez pas, ce +vieillard? + +--Non, je ne l'ai jamais vu; j'étais si troublé en entrant dans la prison. +Je crois seulement me rappeler que le geôlier m'a dit une fois qu'il était +huguenot. + +--Huguenot ou catholique, qu'importe, pourvu qu'il vous laisse partir! +s'écria vivement Espérance, dont ces détails brisaient le coeur. + +--Je ne vous en parle, reprit la Ramée, que pour une raison. Un huguenot +pourrait voir d'un mauvais oeil le Valois dont le père a fait la +Saint-Barthélemy. + +--Puisque vous signez que vous n'êtes pas Valois, dit brièvement Espérance; +d'ailleurs, laissons cela. Vous n'avez pas un mot à dire au gouverneur, et +celui-ci ne vous ouvrira pas la bouche. Il prendra la déclaration et s'en +ira. + +--J'eusse pu vous donner tout de suite cette déclaration, dit la Ramée, et +partir à l'instant. + +Espérance fut frappé de cette insistance de la Ramée. Était-ce un +pressentiment sinistre qui poussait ainsi le prisonnier au-devant de +l'heure fixée? + +--J'ai cru bien faire, répliqua-t-il, en vous donnant toutes les garanties +désirables. Vous vouliez être sûr de la présence de Mlle d'Entragues, vous +l'avez; vous ne vouliez donner votre déclaration que contre une liberté +assurée, c'est convenu. Maintenant il faut le temps de vous transporter +dans la chambre d'en haut. Il faut le temps de scier les grilles, il faut +le temps d'écrire, et puis de notre côté, nous ne sommes pas prêts. L'heure +du rendez-vous n'est pas encore envoyée à Mlle d'Entragues, celle-ci a ses +préparatifs à faire, songez donc que trois heures du matin seront bientôt +arrivées! + +--C'est vrai, je dévorerai les instants, s'écria la Ramée; pardonnez-moi de +vous importuner ainsi. Je cherchais, voyez-vous, à éviter les approches +d'un jour qui devait être mon dernier jour, car le geôlier me l'a dit, +c'est pour demain huit heures... et de trois à huit, l'intervalle est si +court! + +--À huit heures vous serez plus loin de la mort que vous ne l'avez jamais +été, répliqua Espérance avec un sourire capable de rendre la vie à un +agonisant. Mais, pour arriver à temps, prenons-nous-y d'avance. Je vous +quitte. + +--Soyez béni! dit la Ramée. + +--Rappelez-vous toutes nos conventions! + +--Elles sont gravées ici, dit le prisonnier en touchant son front, comme +vos bienfaits sont inscrits dans mon coeur. + +La Ramée à ces mots s'agenouilla, prit la main d'Espérance et y appliqua +ses lèvres brûlantes. + +Le bienfaiteur s'éloigna ému, en remerciant le ciel qui lui faisait la +faveur de rendre un homme à ce point heureux. + +A peine Espérance fut-il parti que la Ramée se redressa et rétablit le +calme dans sa tête pour faire face à toutes les éventualités. + +Tout s'accomplit d'ailleurs comme on en était convenu; deux guichetiers +vinrent chercher le prisonnier, le conduisirent à la chambre d'en haut, et +l'y laissèrent avec de la lumière. + +La Ramée scia les barreaux, attacha solidement la corde, prépara le feutre +qui devait ménager ses mains pendant la descente; puis après avoir jeté un +regard brûlant d'impatience sur l'horizon encore sombre et silencieux, il +revint près de la table, et écrivit sa déclaration aussi nette, aussi +loyale que le souhaitait Espérance. Il y joignit ce qu'on ne lui demandait +pas: ses regrets d'avoir été assez orgueilleux et simple pour que +l'intrigue d'une méchante femme, la duchesse, l'eût poussé à la révolte +contre son roi. + +En ce moment suprême, la Ramée sentait son âme se régénérer sous les flots +de joie qui l'inondaient. Il était bon, il était noble: l'amour heureux le +transformait en héros. + +A peine avait-il achevé d'écrire, qu'il entendit résonner des pas pesants +dans l'escalier de sa chambre. La porte s'ouvrit. Un vieillard parut sur le +seuil. + +La Ramée reconnut le gouverneur, au portrait que lui en avait tracé +Espérance. Il se leva et salua respectueusement, résolu, selon l'avis de +son protecteur, à ne point parler si on ne lui parlait pas. + +À cet effet, il se tourna vers la fenêtre, contemplant avec délices cette +première brume si pâle et si subtile qui s'élève sur l'eau à l'approche de +l'aube. Une petite cloche sonna matines dans le quartier Saint-Martin; +celle de Notre-Dame ne pouvait tarder à sonner aussi. + +En même temps, l'oeil perçant du jeune homme découvrit, au bout du +Petit-Pont, au bord de la rivière, dans l'ombre la plus noire, certain +mouvement pareil à celui de chevaux qui descendent une pente. + +Il n'y tint plus, et revenant vers la table, voulut supplier le gouverneur +de se hâter d'emporter la déclaration et de refermer la porte. Mais, à sa +grande surprise, il vit le vieillard debout, un papier à la main, et ce +papier n'était pas la déclaration; il ne l'avait pas même regardée. + +La physionomie du vieux gentilhomme n'annonçait point cette douceur +obligeante dont Espérance avait fait l'éloge. Les traits pâles et +profondément altérés, l'oeil brillant d'une expression sombre, le +tremblement étrange des lèvres trahissaient au contraire un ressentiment +caché, presque une menace. + +--Monsieur, dit la Ramée inquiet, voici la déclaration convenue.... Je +la crois suffisante, et, si elle l'est, je puis partir. + +--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, répondit le vieillard d'une voix +sépulcrale, avant de partir avez-vous interrogé votre conscience? + +--Je me suis accusé devant Dieu. + +--Du crime de rébellion, de lèse-majesté, oui, et le roi vous a pardonné +sans doute, puisqu'il m'a fait prier de vous laisser fuir; mais sont-ce là +les seuls crimes que vous ayez à vous reprocher? + +L'heure convenue sonna à Notre-Dame, la Ramée tressaillit et fit un +mouvement pour courir à la fenêtre; le vieillard l'arrêta par le bras. + +--Répondez-moi d'abord, dit-il. + +--Que voulez-vous que je vous réponde, murmura la Ramée, que cette +inquisition sauvage étonnait, et qui craignit d'avoir affaire à un insensé. + +--Dites-moi simplement si vous vous appelez bien la Ramée? + +--Certes, je l'ai signé sur ce papier. + +--Dites-moi, si vous êtes l'homme qui après la bataille d'Aumale avez +assassiné dans un chemin creux, derrière une haie un cavalier sans +défiance? + +La Ramée devint livide, et recula devant l'oeil étincelant du vieillard. + +--Répondez donc! s'écria celui-ci avec une véhémence terrible. + +--Monsieur... si j'ai été criminel, balbutia la Ramée dans son égarement, +c'est à Dieu et au roi de me le reprocher, de m'en punir. Voilà donc qu'au +dernier moment, mes ennemis me tendent ce nouveau piège. En quoi mes +actions privées regardent-elles d'autres que moi, et de quel droit me +questionnez-vous? + +--Parce que je m'appelle le baron du Jardin, et que vous avez assassiné mon +fils! + +La Ramée poussa un cri déchirant, et, glacé d'horreur, tomba sur un +fauteuil en cachant son visage dans ses mains. + +--L'avis était donc vrai, murmura le vieillard; voilà le meurtrier d'Urbain +à la place où tant de fois j'ai embrassé Urbain.... Monsieur, +continua-t-il avec une majesté sombre, le roi vous avait fait grâce, mais +moi je ne pardonne pas. Vous avez tué mon fils, vous mourrez. Trop heureux +que je vous permette de finir comme un rebelle, quand je pourrais vous +faire condamner comme assassin. + +Le gouverneur frappa du poing sur la porte, et à l'instant parurent +plusieurs archers qui envahirent la chambre. + +--J'avais, par compassion pour le condamné, leur dit le vieillard, changé +son cachot en un meilleur gîte; mais voyez, il a scié les barreaux et +préparé une corde pour fuir. Gardons-le, mes enfants, gardons-le bien +jusqu'à huit heures, pour qu'il n'échappe pas à la justice de Dieu! + +Les archers se placèrent entre le prisonnier et la fenêtre. Le gouverneur +s'assit en travers de la porte et ajouta: + +--Si quelqu'un m'appelle, pas de réponse; je ne bougerai pas d'ici avant +l'arrivée du bourreau! + +À ces mots, un frisson parcourut les veines du criminel. Il releva la tête, +et comme si la menace de mort eût retrempé son courage, rallumé son orgueil +et mis fin à ses terribles angoisses, il dit au vieillard en lui montrant +la déclaration restée sur la table près du flambeau mourant qui coulait en +larges nappes: + +--Le misérable qui m'a dénoncé à vous, prétendrait-il bénéficier de ma +dépouille et me déshonorer après ma mort! Je reste Valois puisque je meurs, +et cet écrit devient inutile, je suppose. + +Le gouverneur lui tendit le papier sans répondre une parole. Alors la Ramée +brûla ce qu'il avait écrit et rapprocha le fauteuil pour s'asseoir. Mais au +souvenir des paroles qui étaient échappées au malheureux père, la Ramée eut +horreur de cette place. Il repoussa le siège et resta debout, la tête +inclinée, les bras croisés sur la poitrine, au milieu des archers qui +surveillaient tous ses mouvements. + +Tel fut le sombre tableau qu'éclairèrent les premiers rayons du jour. + +Cependant Espérance, fidèle à sa promesse, attendit à l'endroit désigné. +Henriette avait obéi; elle avait suivi dans une litière les chevaux +préparés pour la Ramée, et la litière cachée dans la petite rue voisine +était surveillée par Pontis à cheval. + +Au signal convenu, Espérance s'approcha du Châtelet croyant en voir +descendre le prisonnier; mais les moments s'écoulèrent, on sait pourquoi +l'évasion ne put avoir lieu. Espérance attendait toujours. + +Le jour venu, Henriette, dont le visage trahissait une infernale joie, +déclara que rien ne l'obligerait à se donner en spectacle dans un quartier +semblable, qu'Espérance l'avait trompée, qu'une évasion ne se faisait pas à +la lumière du soleil, et ces raisons parurent sans réplique aux deux jeunes +gens. Ils durent laisser la perfide femme retourner à son logis; +d'ailleurs, elle ne pouvait que les gêner puisque la Ramée ne venait pas. +Espérance avait essayé dix fois de pénétrer au Châtelet, on lui en avait +interdit l'entrée avec une rudesse des plus significatives. Il se demanda +si le roi n'avait pas changé d'avis. Il se figura que la Ramée n'avait pas +voulu écrire la déclaration assez explicite. Enfin tout ce qu'un cerveau +prêt à éclater peut entasser de conjectures plus ou moins raisonnables, +Espérance aux abois, les ressassa pendant trois mortelles heures d'attente. + +Il ne pouvait comprendre comment la Ramée, du moins, ne se montrait pas. Il +comprenait encore moins comment, si les obstacles venaient du roi ou de +Crillon, ce dernier n'en avait pas donné avis. + +Pontis, expédié par Espérance chez le chevalier, rapporta que rien, à sa +connaissance, n'avait été changé par le roi. Le chevalier offrait de venir +lui-même au Châtelet, pour en donner l'assurance. + +En attendant, la place de Grève s'emplissait de spectateurs, le gibet se +dressait, réclamant sa proie, et à six heures et demie arrivèrent au +Châtelet l'exécuteur et la nouvelle troupe d'archers. + +Justement le chevalier venait de céder aux messages réitérés d'Espérance. +Il entra dans la prison et fit entrer avec lui Espérance et Pontis. + +Le condamné était déjà placé en bas, dans la geôle, entouré du funèbre +cortège de la mort. À la porte de cette salle se tenait l'implacable +vieillard, décidé à ne pas abandonner sa vengeance. + +Crillon s'étant approché de lui pour lui demander l'explication de cet +étrange malentendu, le gouverneur lui montra une lettre d'une écriture +bizarre, inconnue, qui disait: + +«Baron du Jardin, le prisonnier que vous devez laisser fuir cette nuit est +l'assassin de votre fils Urbain.» + +--Data! mais c'est vrai! murmura Crillon furieux en regardant à la fois le +gouverneur et Espérance qui parcourait la lettre et pâlissait. + +--Il l'a avoué, dit le vieillard. + +--Oh! pourquoi me suis-je mêlé de ce scélérat, s'écria le chevalier. + +--Jamais on n'eût imaginé une pareille infamie, murmura Espérance, qui +devina le véritable auteur de la dénonciation. + +--Jamais plus beau coup de la justice céleste, pensa Pontis. + +--Par grâce, essayons encore... allons au roi, supplia Espérance. + +--Si le roi voulait sauver ce misérable, je me ferai justice moi-même, +interrompit le gouverneur. + +--Tout est dit, répliqua Crillon. Venez, Espérance, nous n'avons plus rien +à faire ici. + +--Vous, peut-être, dit le jeune homme dont les yeux humides trahissaient +l'émotion; mais moi je ne peux partir ainsi sans avoir dit à ce malheureux +tout ce que je souffre. + +Crillon haussa les épaules et sortit. + +Déjà le cortège se mettait en marche. La Ramée portait la tête haute, le +regard ferme, entre une double haie des soldats de garde et des employés de +la prison. + +Lorsqu'il fut en face du gouverneur, il ferma un instant les yeux et +murmura tout bas: Pardon! + +--Je pardonnerai dans une demi-heure, dit du même ton le vieillard. + +Tout à coup la Ramée aperçut Espérance qui fendait la foule pour arriver à +lui. Au lieu de remercier, et d'adorer ce loyal défenseur, dont les nobles +intentions éclataient à ce moment suprême dans le plus affectueux regard: + +-Ah! traître, dit la Ramée, te voila! Ah! délateur misérable, tu viens +après m'avoir abusé lâchement, tu viens insulter à mon agonie. Et puis, tu +te convaincras que je suis bien mort pour me voler tranquillement +Henriette. Je savais bien, ajouta-t-il, avec une colère effrayante, que tu +l'aimais encore et que tu ne me la céderais! Je savais bien que tu ne la +laisserais point partir avec moi! + +Espérance, éperdu, voulut l'interrompre. + +--Lâche!... lâche!... continua la Ramée, mais je serai vengé. Elle +m'aime et te reprochera ma mort! + +Et il fit un mouvement comme pour lever le poing sur Espérance. + +--Quoi! s'écria Pontis en serrant les mains de son ami avec un rugissement +furieux, tu te laisses insulter ainsi toi!... Réponds donc à ce brigand +qui t'accuse! Dis-lui donc la vérité sur cette femme. + +--Silence!... dit Espérance avec une douceur sublime. Ce malheureux n'a +plus qu'un moment à vivre. Si je faisais ce que tu dis, il mourrait +désespéré. Silence! Qu'il conserve sa foi, son dernier bonheur, qu'il se +croie aimé, qu'il me croie lâche et traître... mais qu'il meure en paix! + +La foule s'écoula, suivant, sans l'outrager, le condamné qui marchait avec +courage vers la place de Grève, et cherchait encore, dans cette multitude +muette, soit des partisans apostés pour sa délivrance, soit plutôt le +dernier sourire de sa misérable fiancée. + +Rien. L'heure fatale avait sonné, le jeune homme monta en triomphateur sur +l'échelle, se livra au bourreau et rendit l'âme en murmurant le nom +d'Henriette. + + + + +VIII + +LE SANG POUR LE SANG + + +Le jour même de la mort du malheureux la Ramée, lorsqu'au Louvre chacun en +parlait encore, et que les uns applaudissaient, que les autres +s'apitoyaient, que pour tout le monde il était évident que le bourreau +n'avait puni qu'un instrument des intrigues de la duchesse de Montpensier, +ce jour-là, disons-nous, toute la noblesse se pressait au palais pour +féliciter le roi et pour renouveler les témoignages de son dévouement et de +son respect. + +Deux carrosses s'arrêtèrent devant l'entrée de la maison royale. De l'un, +descendirent M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, offrant la main à Marie +Touchet, plus majestueuse, et à Henriette, plus brillante que jamais. Cette +dernière, depuis huit heures du matin, n'avait plus rien à craindre de son +plus dangereux complice, de celui qui, si longtemps, avait menacé à la fois +sa personne et sa fortune. + +De l'autre carrosse sortit, fière et l'oeil assuré, malgré l'accueil glacé +qui lui fut fait, la duchesse de Montpensier, dont le cortège était +nombreux et magnifique. Celle-ci était moins tranquille. La Ramée, en +mourant, avait laissé surnager trop de secrets. Les deux troupes s'étant +jointes au bas des degrés, Henriette et son père, qui déjà commençaient à +monter, s'arrêtèrent un moment et s'effacèrent pour laisser passer la +terrible Lorraine. Celle-ci attacha son regard perçant sur la jeune fille, +et, comme si elle l'eût devinée digne de poursuivre et d'achever son +oeuvre, elle l'honora d'un sourire et d'un salut. + +A l'agitation qui se produisit au palais, dans les salles de la galerie, à +la mine sombre de Sully, à la fugitive lueur qui voila un moment les traits +du roi, chacun comprit que la scène ne pouvait manquer d'être intéressante. + +Catherine de Lorraine cependant, montait lentement et arrachait des saluts +à tous ceux qui avaient l'imprudence de la regarder en face. Elle parvint +ainsi à la galerie, et tout d'abord, cherchant le roi, remarqua qu'il +parlait bas à son ministre et au capitaine des gardes. + +Après quoi Henri se remit à jouer, et ne donna plus signe d'émotion. + +La duchesse s'avança jusqu'à la table de jeu, et le murmure qui se fit +d'abord, puis le silence qui lui succéda, avertirent le roi qu'il était +temps de détourner sa tête; d'ailleurs la duchesse allait débiter un de ces +compliments comme elle savait les tourner, et dont les premières syllabes +commençaient à sortir de ses lèvres. + +--Sire, dit-elle, j'ai dû venir, malgré mon état de faiblesse, féliciter +Votre Majesté.... + + +Le roi l'interrompit aussitôt. Il avait l'air froid et sec qui chez lui, +visage affable et gracieux, révélait les grandes colères. Car Henri, +lorsqu'il s'irritait, savait encore se contenir assez pour conserver tous +ses avantages. + +--Ma cousine, dit-il, au milieu du profond silence de toute l'assemblée, si +je m'attendais ce soir à une visite, ce n'est pas à la vôtre. + +La Lorraine changea de couleur. Elle avait espéré que la longanimité +d'Henri se contenterait encore cette fois d'une formule de politesse et que +les relations diplomatiques, comme on dit, pourraient subsister. + +--Pourquoi, répliqua-t-elle avec émotion, Votre Majesté ne m'eût-elle pas +dû attendre? + +--Parce que ce soir, ce n'est pas ici la place d'une honnête princesse +comme vous, le Louvre étant habité par un roi qui fait périr ses parents +sur l'échafaud. + +--Sire, que signifient ces paroles de Votre Majesté? + +--Ces paroles sont les vôtres, ma cousine, et non les miennes. Vous avez +toujours considéré la Ramée comme un Valois, vous lui avez fourni titres, +argent, crédit qu'il s'ignorait lui-même, ce malheureux; vous lui avez +révélé son origine. + +--Sire, voilà des accusations.... + +--Que je devrais vous faire adresser, direz-vous, devant mes présidents, +assistés de greffiers, dans une bonne chambre de ma Bastille. Mais vous +êtes femme et je ne fais la guerre qu'aux hommes. Il y a plus, j'épargne +aux femmes, quand je le puis, tout ce que je sais leur être désagréable. Je +vous dispenserai donc, désormais, de vous présenter au Louvre. Vos domaines +sont spacieux, demeurez-y, ma cousine. Vous êtes de ces voiles dangereux +qu'on aime à éloigner de son territoire. + +Aussitôt, Henri se levant, salua la duchesse, éperdue de honte et de rage, +et lui annonçant ainsi qu'il la congédiait, se rassit et reprit ses cartes +au milieu d'un murmure de bruyante satisfaction. + +La Lorraine chancela. Ses traits s'étaient décomposés. La bile montait à +flots de son foie à son visage, et c'était chose horrible à voir que ce +front jaune sous lequel des yeux d'un noir rouge étincelaient hagards comme +des flammes vacillantes. + +Elle partit en suffoquant. Mais aux premiers degrés, la force lui manqua. +Ses gens la relevèrent et la portèrent dans son carrosse. + +A peine eut-elle disparu que toutes les poitrines se dilatèrent. On eût dit +que le roi et la France n'avaient pas d'ennemi, et que rien n'obscurcissait +plus l'avenir. Henri quitta son jeu et vint parcourir les groupes de +courtisans, au sein desquels M. d'Entragues, plus bruyant dans sa joie que +deux douzaines d'enthousiastes ordinaires, essayait d'attirer l'attention +de Sa Majesté. + +Le roi aperçut ce digne seigneur, et lui sourit. Il aperçut aussi +Henriette. Elle était si belle, et, en regardant le prince, son sein se +soulevait avec une si amoureuse agitation, que le roi ne trouva qu'un +remède au trouble qu'il ressentait lui-même; il fit ses compliments à la +raide et majestueuse figure de Marie Touchet, éteignant sur les glaces de +ce demi-siècle les feux excessifs des dix-huit ans qui l'embrasaient. + +Le comte d'Auvergne voltigeait sur les flancs de ce groupe, décochant çà et +là, toujours à propos, sa flèche auxiliaire. + +Cependant, à une des extrémités de la salle, riait et charmait Gabrielle, +dont une cour nombreuse mendiait les regards. La marquise de Monceaux ne +voyait rien, n'entendait rien, malgré son apparente liberté d'esprit. Elle +s'était placée de manière à voir entrer chaque nouveau visage dans la +galerie, et celui qu'elle attendait n'arrivait pas. Plus scrupuleux que +Mlle d'Entragues, il n'avait pas cru devoir aller triompher au Louvre de la +mort d'un ennemi. + + +Quand le roi eut coqueté à loisir auprès des Entragues, s'assurant +furtivement par un coup d'oeil que la marquise ne le surveillait pas, il +retourna près de Gabrielle ravi de n'avoir été ni gêné, ni surpris dans son +petit manège, et la Varenne qui, d'un coin de la salle, observait chaque +mouvement de son maître, augurait favorablement pour l'intrigue nouvelle, +de la réserve et de l'adresse que le roi avait déployées, lui qui +d'ordinaire ne savait pas se modérer quand il s'agissait de satisfaire un +caprice. + +--Il faudra voir, dit le roi bas à Sully, ce qu'est devenue la duchesse, +car elle m'a paru sortir d'ici comme une louve enragée. Elle pourrait +mordre... gare! + +Une demi-heure après, le capitaine des gardes, envoyé pour surveiller le +départ de la Lorraine, revint dire au roi qu'à peine arrivée elle avait été +prise d'une syncope, et qu'en attendant les médecins elle était étendue sur +son lit, sans connaissance. + +--Le fait est que j'ai été rude, dit Henri. Pourvu qu'on ne me reproche pas +de l'avoir voulu tuer. + +--Par réciprocité, répliqua Sully, laissez dire. + +--En supposant qu'elle persiste à demeurer sans connaissance, demanda le +capitaine des gardes, faut-il toujours que Mme de Montpensier quitte Paris? + +--Eh! mon ami, s'écria le roi en riant dans sa barbe grise, que n'a-t-elle +toujours été sans connaissance, je ne la renverrais pas aujourd'hui. + +Et il ajouta, toujours riant, à l'oreille de Gabrielle et de Sully: + +--Qu'elle s'engage à ne plus bouger, à ne plus parler, à ne plus penser, je +la tiens quitte. + +--La méchante bête, grommela Sully, pour laquelle on se croit encore obligé +de faire des façons! qu'elle rende sa vilaine âme à Dieu, s'il en veut, et +que tout cela finisse. + +--Eh! eh! tout cela est loin d'être fini, dit Henri avec un soupir qui +n'échappa point à Gabrielle; après la duchesse, il nous restera Mayenne, et +celui-là bougera, parlera et agira encore longtemps. Quel chiendent que +cette ligue... Plus on lui arrache de têtes, plus il en repousse. + +Gabrielle, au nom de Mayenne, sourit malicieusement, et répondit en +appuyant sa main blanche sur le bras du roi: + +--Il n'est si petite main qui ne puisse arracher une grosse épine. +Holopherne a été vaincu par Judith. + +--Que voulez-vous dire par ces sentencieuses paroles? demanda Henri, fort +curieux de sa nature. + +--Rien, répliqua la marquise, sinon que M. de Mayenne a un trop gros ventre +pour être toujours un méchant homme. Sa soeur est maigre, sire, voilà +pourquoi elle vous donne tant de mal. + +--Dirait-on pas que cette marquise a mis le gros Mayenne dans un sac dont +elle tient les cordons? Voyez un peu cet air de triomphe! + +Henri fut interrompu par l'arrivée du comte d'Auvergne, qui apportait des +nouvelles de la duchesse. + +--Sire, dit-il, les médecins ont déclaré que les jours de la malade étaient +en danger, qu'elle ne saurait être transportée impunément, et, bien qu'en +revenant à elle, Mme de Montpensier ait commandé qu'on l'emportât, ses +officiers envoient chercher les ordres de Votre Majesté. + +Henri ne parut pas entendre. Sully prenant la parole: + +--Le roi n'est pas médecin, répliqua-t-il. Et il tourna le dos. + +Il était vrai pourtant que la duchesse avait été frappée d'un coup mortel. +A peine remise de son émotion, elle sentit la paralysie du corps énergique +et obéissant qui jusque-là s'était plié à tous ses caprices et avait +secondé vaillamment toutes ses volontés. Seule dans l'horreur de sa +situation, immobile et livrée au supplice de vivre seulement par la pensée, +elle passa des heures d'inexprimables angoisses sans avoir trouvé un seul +moyen d'échapper à la main royale qui pour la première fois +s'appesantissait sur elle avec l'intention de l'écraser. + +Plus de ressources. Le passé ne lui offrait que des défaites et l'avenir ne +lui réservait que la mort. Successivement avaient disparu ses instruments +brisés par une fatalité impérieuse. Chicot l'avait bien dit au roi. Elle +n'avait plus que trois moyens dont le dernier venait d'échouer contre le +gibet de la Ramée. + +La duchesse comptait encore sur son frère Mayenne, non pas pour elle, car +ce frère ne l'aimait pas, mais contre Henri, que Mayenne menaçait encore. +Elle lui avait envoyé un ambassadeur à propos du complot de la Ramée et lui +proposait une jonction des troupes qui possédait avec celles de +l'imposteur. Grâce à Crillon, ces dernières avaient été dissipées; mais Mme +de Montpensier espérait encore que Mayenne, par esprit de famille, en +rassemblerait les débris et renouerait plus intimement que jamais avec +l'Espagne. + +Cependant le duc n'avait rien répondu aux communications de sa soeur, et +celle-ci ne pouvait rien comprendre à son silence. Le courrier avait-il été +saisi? Le message intercepté? Mayenne, par prudence, s'était-il abstenu +momentanément? Dans son impatience, et de son lit de douleur, la duchesse +expédia au duc son dernier agent fidèle, avec ordre de rapporter une +réponse à tout prix. + +--Hâtez-vous, lui dit-elle, d'annoncer à mon frère que je m'en vais +mourant, et que je n'ai pas de temps à perdre. + +Le courrier fit diligence; il trouva au retour sa maîtresse luttant plus +encore contre les souffrances de l'esprit que contre la maladie du corps. +Toujours couchée, toujours enveloppée d'ombre et de silence, on eût dit +qu'elle cherchait à se faire oublier comme la panthère blessée qui +s'enfouit sous les feuilles dans un antre et demeure là de longues nuits, +n'ayant rien de vivant que les yeux. + +A la cour, on ne parlait plus d'elle que pour se demander si la duchesse +était enfin morte. Elle, pendant ce temps, se ranimait peu à peu, et +attendait la réponse de Mayenne, réponse favorable, elle n'en doutait pas, +pour s'aller jeter dans son camp, et lui souffler les ardeurs de sa rage et +de son désespoir. + +Enfin le messager reparut. Il avait mis quelques jours à faire un trajet +difficile, parmi les espions et les postes de l'armée d'observation qui +enfermait Mayenne à l'extrémité de la Picardie. + +La duchesse se souleva sur son lit, ouvrit en palpitant de joie la +bienheureuse lettre qu'on lui apportait: elle en eût baisé les caractères, +tant l'écriture de Mayenne lui promettait de nouvelles chances de +recommencer la lutte. + +Mais voici ce que lui écrivait son frère: + +«Ma soeur, chacun pour soi en ce monde. Vous avez mis constamment cette +maxime en pratique. Vous vous affaiblissez, dites-vous, moi je n'ai plus de +force. Vous êtes très-malade, moi je me considère comme enterré.» + +«Dans toutes ces dernières affaires, vous avez sans doute songé à vos +intérêts, je commence à penser aux miens, et me ménage un bon repos en +cette vie, en attendant le repos éternel. Vivez en paix, ma soeur, comme je +vais tâcher de le faire moi-même.» + +Et, au bas de cette foudroyante épître, s'étalait le paraphe obèse de +l'homme au gros ventre, qui rappelait ainsi la prétendue mourante aux +oeuvres de charité chrétienne. + +La duchesse fut frappée au coeur. Elle eut une syncope semblable à celle +qui l'avait saisie au sortir du Louvre, et, cette fois, les ressorts de la +vie se trouvèrent sérieusement atteints. + +Bien plus, le phénomène étrange, effrayant, qui au même mois de mai, en +1574, avait épouvanté le château de Vincennes, se produisit, comme si, pour +les mêmes crimes, le souverain Juge avait résolu d'appliquer les mêmes +châtiments. + +Dans la nuit qui suivit cette crise, la duchesse s'était assoupie, malgré +les aiguillons de la fièvre; elle se réveilla baignée de sueur, elle +appela, elle cria pour que ses femmes vinssent l'arracher à ce bain +brûlant, dans lequel glissaient ses membres amaigris. + +Les femmes accoururent avec des flambeaux, et reculèrent d'épouvante en +voyant dégoutter du front de leur maîtresse une sueur de sang. C'était un +fleuve de sang qui ruisselait dans son lit et jaillissait incessamment de +chacun de ses pores dilatés par la fièvre. Les médecins appelés déclarèrent +que la duchesse était en proie à ce mal mystérieux et terrible, qui, +vingt-deux ans avant, avait couché Charles IX dans le tombeau. + + +Désormais plus d'espérance, plus de remède. La duchesse s'ensevelit dans un +morne et farouche silence. On la voyait, un miroir au pied de son lit, +regarder d'un oeil fixe, avec une sinistre expression de terreur, les +gouttes de sang qui, toujours étanchées, reparaissaient toujours sur ses +joues, ses tempes et le long de ses bras humides. + +A chaque transport de colère, à chaque émotion plus caractérisée, la sueur +grossissait et une nappe rouge s'étendait sur le visage et le corps de la +coupable si cruellement châtiée. + +Les médecins se retirèrent consternés; les serviteurs eux-mêmes craignirent +le contact de la maudite. On envoya chercher des prêtres qui, à l'aspect de +ce cadavre sanglant, s'évanouirent de saisissement ou s'enfuirent d'effroi. + +C'était la nuit, la dernière nuit de souffrance. La duchesse râlait sur son +lit souillé; elle appelait à l'aide, et personne ne s'approchait d'elle. +Soudain elle aperçut un moine de haute taille qui traversait lentement la +chambre voisine et devant lequel se courbaient les serviteurs que +l'épouvante tenait à l'écart. Ce moine arriva jusqu'au lit de la mourante +et contempla silencieusement l'effrayant spectacle de cette agonie. + +En le voyant, son capuchon baissé, la duchesse le remercia du regard, car +elle n'osait plus remuer ses mains de peur d'y sentir l'humide chaleur du +sang. + +--Je veux l'absolution de mes fautes, dit-elle d'une voix lugubre encore +empreinte de cette autorité hautaine qui avait présidé à chaque mouvement +de sa vie. + +--Pour être absoute, dit le moine, confessez-vous! + +--Faites d'abord retirer, dit-elle, tous ces gens qui pourraient +m'entendre. + +Le moine ne répondit pas, et ne fit pas un mouvement. + +Ce que voyant, la duchesse: + +--J'ai péché, dit-elle à voix basse, par avarice, par ambition, par +orgueil. + +--Après? dit le moine. + +Elle le regarda avec surprise. + +--Si j'ai d'autres péchés à me reprocher, mon corps souffre, ma mémoire +faiblit... ma voix expire, n'exigez pas trop en un pareil moment. Le +châtiment passe, je crois, les fautes... Absolution! + +--Vous ne parlez pas des crimes? demanda le moine. + +--Les crimes?... murmura-t-elle avec stupeur. + +--Oui, les crimes? poursuivit le confesseur d'une voix éclatante. La force +vous manque, je le crois, mais je puis vous aider. Vous avez confessé la +vanité et l'orgueil. Mais la luxure!... ce crime hideux qui a rongé +votre jeunesse et jusqu'à votre âge mûr, ce péché mortel que vous avez +arboré comme un étendard pour vous créer des légions d'assassins! + +--Moine! s'écria la duchesse en se soulevant d'une main sur son lit. + +--Confessez! dit solennellement le religieux; confessez, si voulez qu'on +vous absolve! + +Frappée de terreur, la duchesse, au lieu de répondre, cherchait à voir, +sous le capuchon, les traits de l'homme qui osait lui parler ainsi: + +--Passons à l'homicide! continua l'implacable confesseur. Comptons: Henri +III assassiné, Henri IV frappé deux fois, Salcède roué sur un échafaud, la +Ramée mort sur un gibet, et ces milliers de soldats tombés sur les champs +de bataille, et ces victimes expirant dans les ténèbres des prisons, et ces +enfants morts de faim avec leurs mères, et ces familles de spectres qui +pendant le siège de Paris ont rongé des cadavres pour soutenir leur +misérable existence, tandis que vous buviez dans votre palais à +l'usurpation du trône de France! confessez, duchesse, confessez! si vous ne +voulez pas paraître au tribunal de Dieu avec cette épouvantable escorte de +victimes qui vous maudissent. + +La duchesse voyait de ses yeux hagards tous les assistants s'approcher +avidement de l'embrasure des portes et guetter sa réponse à ce terrible +interrogatoire. + +--Qui êtes-vous donc? murmura-t-elle. + +Le moine rabattit lentement son capuchon et se fit voir à la mourante qui, +en le reconnaissant, poussa un cri et joignit les mains. + +--Frère Robert, dit-elle... Oh! je comprends par qui j'ai été vaincue! +pitié! + +--Avouez vos crimes alors.... + +--Pitié! + +--Dites seulement oui chaque fois que j'accuserai; cela suffira aux hommes +et à Dieu. La luxure et vos abominables calculs?... + +--Oui, dit la duchesse d'une voix étouffée. + +--Les affamés de Paris, les soldats tués, les prisonniers étouffés?... + +--Oui. + +--Salcède et la Ramée poussés par vous sur l'échafaud? + +--Oui, murmura-t-elle après un silence entrecoupé de convulsions. + +--Henri IV tant de fois frappé?... Ah!... vous hésitez; prenez garde, +un seul mensonge effacerait le mérite de vingt aveux. Avouez! + +--Oui, dit-elle si bas, que le moine eut peine à l'entendre. + +--Et Henri III, votre roi, votre ancien ami, assassiné par votre amant +Jacques Clément?... + +--Jamais! jamais! s'écria-t-elle en se tordant les mains, d'où le sang +s'exprimait à grosses gouttes. + +--Vous niez? + +--Je nie. + +--Osez donc nier à Dieu lui-même que vous allez voir face à face dans +quelques instants, et dont vous devez déjà entendre gronder la colère! + +--Pitié!... j'avoue, j'avoue, dit la duchesse en se cachant livide et +palpitante sous ses oreillers. + +--Eh bien, alors, reprit le moine d'un ton solennel, je vous absous au nom +de Dieu sur cette terre et je le prie de vous absoudre dans le ciel. Mourez +doucement, mourez en paix! + +Il étendit le bras vers le lit, les yeux de la mourante reflétaient encore +une flamme sinistre, celle de la colère, peut-être... peut-être celle des +châtiments éternels. + +Peu à peu cette lueur s'éteignit, la tête se pencha, les bras se roidirent +pour une dernière menace; mais le souffle de Dieu brisa ce misérable +cadavre. + +La duchesse de Montpensier proféra un cri sourd et rendit l'esprit. + +--Maintenant, murmura le moine, Henri IV n'a plus à craindre d'autre ennemi +que lui-même. Ma tâche est finie. A mon tour de songer à Dieu. + +Et, se couvrant la tête, il traversa lentement la salle au milieu des +assistants agenouillés. + + + + +IX + +AYOUBANI + + +Le temps avait marché. Les huit jours que s'était donnés Leonora pour +surprendre le secret d'Espérance avaient passé, puis d'autres semaines +encore, et rien n'était venu apporter à l'Italienne la preuve désirée. + +Espérance qui savait les projets d'Henriette et devinait la curiosité de +Leonora, s'était tenu sur ses gardes. D'ailleurs, se disait-il, avec toute +l'adresse et l'habileté des meilleurs espions, que pourraient découvrir ces +deux femmes? + +En effet, lorsqu'il allait chez le roi, soit avec Crillon, soit tout seul, +quoi de plus naturel? D'autres n'y allaient-ils pas comme lui? Quand il +chassait dans les forêts royales, soit seul, soit en compagnie du roi, cela +pouvait-il s'appeler un indice? Et en admettant même que Gabrielle vint au +rendez-vous de chasse, ou suivît le cheval le daim et le renard, n'y +avait-il pas des dames avec Gabrielle, et quelqu'un pouvait-il se flatter +d'avoir pris jamais un serrement de main, ou un baiser, ou une parole +suspecte? Espérance vivait donc heureux et tranquille. + +D'ailleurs, ses ennemis ou ses espions ne donnaient pas signe de vie. +Quelquefois, il est vrai, dans les premiers jours de curiosité de Leonora, +Espérance avait pu voir derrière lui, à distance, quand il faisait une +excursion quelconque, la silhouette du paresseux Concino, perché sur un +cheval et galopant; mais Concino paraissait avoir renoncé à un exercice qui +ne rapportait rien et coûtait cher. Des chevaux éclopés, des maux de reins, +et çà et là quelque bonne chute dans des chemins impraticables, telles +avaient été ses aubaines; car Espérance, bien monté, cavalier intrépide, +infatigable, s'amusait à conduire son espion d'un train d'enfer, et à lui +faire sauter des fossés, franchir des barrières et traverser des rivières: +Concino avait dû renoncer. + +Le jeune homme savourait donc le bonheur d'être aimé sans remords et sans +obstacles; mais, pour ne rien omettre de ce que conseille la prudence, il +avait acheté une petite maison dans le faubourg, feignant de s'y rendre +avec un mystère que tout le monde était libre de surprendre, et il n'était +bruit dans ce quartier isolé que des mules, des panaches, des mantes +grises, des jolis pieds furtifs et des aventureuses pèlerines qui +apparaissaient et disparaissaient dans cet ermitage. Le bruit courait, et +Espérance n'en demandait pas davantage. + +Gabrielle apparemment savait à quoi s'en tenir sur ces infidélités, et tout +allait pour le mieux puisque les espions se trouvaient déroutés. + +Nous ne dirons pas que le bonheur d'Espérance fut complet. Les amants +s'engagent toujours au désintéressement, et l'essence même de l'amour est +l'ambition et l'avarice. On ne demande rien, on désire tout, et pour peu +que l'âme ne soit pas aussi parfaitement trempée que celle d'Aristide ou de +Curius, le désir s'exhale et parle un langage qui contredit bientôt +l'engagement qu'on avait pris. + +Espérance recevait chaque matin de Gabrielle un souvenir. L'ingénieuse amie +avait su varier ses envois avec cette délicate subtilité des femmes, qui +jamais ne sont embarrassées en présence de l'impossible. + +La biche et son collier avaient été suivis de fleurs d'Afrique, rapportées +par le célèbre voyageur Jean Mocquet. La collection en était riche et avait +défrayé plusieurs semaines. Puis, dans les intervalles, c'étaient une +dentelle, un chien de race choisie, un bijou dont le travail ou l'antiquité +étaient la seule valeur, une arme rare, une médaille, un marbre, un dessin, +un manuscrit, un livre, quelquefois une étoffe, un jour des poissons bleus +de Chine, une autre fois une carpe de Fontainebleau avec ses anneaux aux +nageoires. Et chaque matin, Espérance attendait l'envoi avec un battement +de coeur, et se demandait quelle idée aurait ce jour-là Gabrielle. L'idée +était-elle plaisante, il riait, affectueuse, il soupirait. Quant aux +messagers, c'étaient des marchands, des valets, des colporteurs, des femmes +qui apportaient l'objet sans même voir Espérance, toutes gens qui, s'ils +eussent été questionnés, n'eussent pu rien répondre, ne sachant rien. + +Mais pour un amant jeune et tendre comme Espérance, le dédommagement de ce +souvenir quotidien devait-il suffire? Aristide ne désirerait-il pas autre +chose? Curius en acceptant les médailles, les biches et les carpes, ne +penserait-il pas que Gabrielle possédait d'autres moyens de séduction plus +séduisants encore? Or, le moment ne devait-il pas arriver où l'homme, +naturellement insatiable, s'éveillerait, demanderait le double, le décuple +de ce qui lui était offert, et changerait sa médiocrité, douce, +inattaquable, heureuse, cette médiocrité dorée, contre une existence de +soupirs, de voeux, de démarches périlleuses, de faux mouvements, qui +trahissent vite l'amant et perdent l'amante? Peut-être ce moment était-il +déjà venu? + +Peut-être les ennemis d'Espérance ne s'endormaient-ils que sur cette +probabilité. + +Un soir d'été que Pontis, compagnon fidèle, suivait dans le jardin son +Oreste impatient, et que tous deux semblaient embarrassés comme il arrive +quand on a tant de choses à se dire qu'on voudrait taire, ou qu'on se gêne +l'un l'autre, Espérance, après plusieurs tours de promenade, au bout +desquels il espérait voir Pontis prendre congé, se jeta sur un gazon +moelleux, et les mains sous la tête, les yeux attachés sur la nappe immense +de l'azur des cieux, il parut oublier l'univers. + +Pontis l'avait imité. Tous deux, côte à côte, se plongeaient dans la vague +volupté de l'extase. + +Le silence qu'ils gardaient n'était interrompu que par les murmures des +oiseaux occupés à retrouver leurs nids. + +--Espérance, dit enfin Pontis, ou je te gêne, ou il me semble que tu me +caches quelque chose. + +--Et quoi donc? demanda Espérance sans trop s'inquiéter d'une question que +son ami lui avait cent fois adressée. + +--Tu t'ennuies? + +--Moi! je n'ai jamais trouvé la vie si douce. + +--Tu es fatigué, sans doute? + +--Frais comme seront demain les oiseaux qui se couchent. + +--Espérance, tu vas trop souvent dans l'ermitage du faubourg! + +--Bah! + +Et le jeune homme détourna la tête pour cacher un malicieux sourire. + +--Tu fais trop parler de toi, Espérance, ajouta Pontis en marquant chaque +parole, et quelque jour tu te trouveras avoir sur les bras une légion de +pères, de maris, et d'amants qui présenteront leur compte. + +--Pontis, tu exagères. + +--Je te parle comme on parle. J'étais de garde là, aux petits appartements. +On racontait tes prouesses chez le roi. + +--Eh bien! le roi aussi n'a-t-il pas ses prouesses? + +--Il en a le droit, personne n'ayant de droits supérieurs aux siens. + +--Ah ça! mais, tu moralises? + +--Je t'apporte la morale de M. de Crillon, qui trouve que tu te caches trop +mal, et qu'avant peu tu seras découvert.... Tu ne couvres pas assez ta +trace. + +--Nomme-t-on quelqu'un? demanda Espérance avec curiosité. Voyons, dis-moi +un nom, un seul? + +--J'en dirais trente si je répétais tout ce qui court sur toutes tes bonnes +fortunes. + +Espérance haussa les épaules. + +--Il faut que jeunesse se passe, dit-il en étouffant un léger soupir, parce +qu'en effet il regrettait un peu sa jeunesse. + +--En sorte, continua Pontis, que j'ai fait un plan. + +--Un plan? A propos de moi? + +--Oui, mon ami, je me suis dit que mon devoir est de veiller à ce que tu +n'éprouves aucune disgrâce. + +--C'est penser sagement. + +--La disgrâce te viendrait d'un abus de visites à un hermitage du faubourg. +Déjà tu parais fatigué, pâli, tu as des inquiétudes: avoue que tu en as. + +--Mais.... + +--Il faut couper le mal dans sa racine. J'ai résolu de m'aller installer +dans la petite maison. De cette façon, je te surveillerai à mon aise, et +tout danger me trouvera sous les armes. + +--Quel gâchis est cela? s'écria Espérance en se relevant pour mieux voir la +figure de Pontis. Quoi! tu parles sérieusement. + +--Sérieux comme le masque de la tragédie. + +--Tu prétends t'installer dans la maison du faubourg? + +--Pour faire fuir les grâces et les disgrâces, c'est l'avis de M. de +Crillon. + +--Mon bon ami, j'aime tendrement M. de Crillon, dit Espérance jouant le +dépit, je l'aime d'une affection très-profonde, mais je vous supplierai +tous deux de ne pas vous mêler de mes affaires. + +--Quand on a des amis, on ne s'appartient pas. + +--Ne rions plus, Pontis. + +--Je ne ris pas! demain je quitte le superbe logement que tu m'as donné +ici, je m'en arrache à regret, parce qu'enfin, vivre auprès de toi est mon +principal bonheur;--mais il le faut, et je plie toujours sous le devoir, +on est soldat, on sait sa discipline. Demain, je m'installe au faubourg. + +Espérance se leva tout à fait, saisit Pontis par les bras et l'enlevant du +gazon où il continuait à se rouler moelleusement, le remit sur ses pieds et +lui dit: + +--Tu me feras le plaisir de ne plus dire de sottises. Tu es logé ici, +restes-y. Quant à M. de Crillon je me charge de redresser ses idées avec +tout le respect et toute l'amitié qui lui sont dus. Cesse donc de penser à +habiter la maison du faubourg. Tu n'y mettras pas le pied. + +Pontis, habitué à faire ses volontés, regarda Espérance avec surprise. Il +ignorait que rien n'est tenace comme une fausse volonté. + +--Ainsi, dit-il, tu me refuses? + +--Je te défends d'y songer. + +La figure de Pontis prit une expression si bizarre de désappointement, +qu'Espérance faillit perdre son sérieux, qui, pourtant, lui était bien +nécessaire. + +--Laisse-moi te dire, ajouta Pontis en prenant le bras de son ami, mon +installation au faubourg n'était pas seulement un devoir que +j'accomplissais envers toi pour ton salut. + +--Ah! qu'était-ce donc? + +--Tout en faisant tes affaires, je travaillais par occasion aux miennes. + +--Bah! + +--Je te sauvais, mais j'avais mon bénéfice. + +--Conte-moi cela, dit Espérance en riant. + +--Je crois que je suis amoureux, murmura Pontis avec un visage déconfit et +présomptueux tout ensemble. + +--Oh! mon pauvre Pontis! De qui? + +--C'est toute une histoire. Je te la raconterai quelque jour. + +--Nous n'aurons jamais une plus belle occasion. Nous sommes seuls, sous les +arbres, en face d'un ciel bleu. L'air est parfumé, les oiseaux se taisent, +l'eau fait son petit murmure railleur, accompagnement charmant. Parle. + +--Mon ami, c'est une Indienne. + +--Hein? s'écria Espérance, comment dis-tu? + +--Une Indienne... Vois-tu, il me semble que je fais un rêve. + +--Il y a donc des Indiennes à Paris? + +--Oh! mon cher ami, celle-là se cache, elle s'est enfuie de là-bas. + + +--De quel là-bas? + +--Des bords du Gange. + +--Pourquoi cela? + +--Je ne sais pas au juste, mais je suppose que c'est parce qu'on voulait la +forcer à se brûler sur le tombeau de son mari. + +--Ah! elle est veuve. + +--Il paraît. + +--De qui? + +--Eh! tu m'en demandes trop. Je ne le sais pas moi-même. On ne fait pas +tant de questions quand on est amoureux. + +--Excuse-moi, je n'ai pas voulu t'offenser. Donc c'est une fugitive qui se +cache. + +--Tu veux dire que c'est une aventurière, n'est-ce pas? Je te vois venir. + +--À Dieu ne plaise. + +--Si tu avais vu ses plumes, ses diamants, ses perles et son costume +indien! + +--Je me figure tout cela. Mais est-elle belle? + +--Elle est un peu jaune... mais ce n'est pas sa faute; elle est un peu +petite, mais je ne suis pas grand. Elle a des yeux noirs... Oh! quels +yeux! et une petite patte d'oiseau avec des ongles!... À quoi penses-tu? + +--Je me demande comment tu as fait pour rencontrer une Indienne dans les +rues de Paris. + +--Quand je te le conterai, tu seras saisi d'admiration! Il n'y a que moi +pour avoir de ces chances-là. + +--Et tu es amoureux? + +--Passionnément; d'autant plus que l'Indienne n'est pas libre et que les +occasions me manquent pour la voir. + +--Cependant tu l'as vue? + +--Oui, mais par hasard. + +--Tu lui as dit que tu l'aimais? + +--Oh! tout de suite. + +--Comment a-t-elle répondu? + +--Voilà la difficulté. En sa qualité d'Indienne, tu conçois qu'elle ne +parle pas français. + +--Et tu ne sais pas l'indien. Quelle langue prenez-vous pour vous entendre? + +--On fait ce qu'on peut. On a des signes, des mines, des petits gestes; on +invente un langage; chacun y met du sien. C'est très-gentil. + +--Ce doit être charmant; mais incomplet. La pantomime est impuissante à +expliquer les détails politiques, les questions litigieuses et les +particularités de famille. Comment s'appelle-t-elle? + +--Oh! un nom délicieux: Ayoubani. + +--Ayoubani est délicieux, en effet. + + +--En sorte que je voulais, reprit naïvement Pontis, t'emprunter la maison +du Faubourg. Je ne puis aller chez Ayoubani, qui est surveillée par ses +femmes, et par je ne sais quel prince mogol, jaloux comme un jaguar. S'il +me voyait chez elle, il la tuerait. + +--Pauvre Ayoubani! Mais, s'il la voit chez toi, est-ce qu'il ne la tuera +pas de même? Explique-moi un peu cela. + +--Tu me demandes des choses incroyables, s'écria Pontis: quand je te dis +que nous ne pouvons presque pas nous entendre elle et moi, comment veux-tu +que j'entame avec elle de pareilles subtilités? Je l'aime, voilà tout. Et +je crois bien qu'elle m'aime aussi. Veux-tu, oui ou non, me servir dans mes +amours? + +--Mon ami, tu te méprends sur mes intentions, dit Espérance, riant de voir +Pontis ainsi courroucé, je brûle de te servir, mais je voudrais savoir +comment. Le devoir d'un ami est de veiller sur son ami, tu me l'as déclaré +tout à l'heure et je suis convaincu. Or, si le prince mogol vient te +demander des comptes, que feras-tu? + +--Dans ta maison, je saurais me défendre et protéger Ayoubani. + +--Prends donc ma maison. + +--À la bonne heure. + +--Et tu me feras voir cette Indienne-là. Je n'en ai jamais vu. + +--Malheureux! elle ne quitte presque jamais son voile. + +--Je suppose que tu le lui feras quitter quelquefois, quand ce ne serait +que pour voir ses yeux noirs. + +--Je connais son caractère; si elle savait que je la montre à quelqu'un, +elle serait capable de ne plus revenir! Attends un peu, laisse-moi +l'apprivoiser. Plus tard, nous te présenterons. + +--Comme tu voudras, dit Espérance. Mais pardonne-moi, il me vient encore +une idée ridicule. + +--Dis-la toujours. + +--Si vous n'usez tous deux que de la pantomime, comment Ayoubani a-t-elle +pu t'expliquer une chose aussi compliquée que celle-ci: «Je suis veuve, et +l'on a voulu me brûler vive; je ne veux pas que personne me voie, et si +vous me faites voir à quelqu'un, je vous quitte à jamais. Du reste, j'irai +si vous voulez, dans une autre maison, à la condition que le prince mogol, +qui est jaloux de moi, ne saura pas ma démarche.» Je t'avoue, Pontis, que +voilà des explications difficiles à donner sans parler, et, pour ma part, +je ne me chargerais ni de les fournir ni de les comprendre. Il y a surtout +le mot: mogol, que je ne saurais rendre par un geste. + +Pontis haussa les épaules à son tour. + +--L'indien n'est pas une langue aussi difficile qu'on le croit, +répliqua-t-il, j'en comprends beaucoup de phrases; je dois même dire que +chaque fois qu'un embarras se présente, Ayoubani trouve un mot qui rend sa +pensée. Elle est fort intelligente et forge des locutions suivant ses +besoins. + +--Il y a miracle, murmura Espérance. + +--D'ailleurs, interrompit Pontis, il ne s'agit pas de tout cela. Nos +difficultés ne regardent que moi, et pourvu que je les lève.... + +--C'est vrai, mon ami. Eh bien, prends donc ma maison du faubourg. + +--Et promets-moi de ne m'y pas compromettre par quelque indiscrétion. Tu es +fort indiscret, Espérance! + +Le jeune homme sourit silencieusement. + +--C'est un défaut, dit-il; mais je m'en corrigerai. + +--Tu ne chercheras pas à voir Ayoubani avant qu'elle n'en ait donné la +permission? + +--Je te le promets. Est-ce que tu la vois demain? + +--Peut-être... je ne sais... rien n'est sûr. + +--Ne te tourmente pas; demain je ne serai pas à Paris. + +--Ah!... tu chasses? + +--Oui, je chasse. + +--Où cela? + +--Je ne sais trop. À Saint-Germain, à Fontainebleau, au bois de Sénart. + +--Et tu pars de grand matin? + +--De très-grand matin. + +--Veux-tu alors me donner les clés de la maison du faubourg? + +--À l'instant. + +--Veux-tu que j'aille dès ce soir faire des préparatifs? + +--Tous ceux que tu voudras. + +Espérance siffla d'une certaine façon. Ses chiens accoururent bientôt en +bondissant de joie, et derrière les chiens un valet, que ce signal appelait +plus particulièrement. + +--Les clés du faubourg à M. de Pontis, dit-il. Va, Pontis, suis ce garçon, +et bonne chance! + +--Tu es le roi des amis! s'écria Pontis en l'embrassant; un peu indiscret, +mais je te pardonne. + +--Merci. + +--Te reverrai-je ce soir? + +--Je serai couché quand tu rentreras. + +--Eh bien! si je couchais là-bas? + +--Où? demanda en souriant Espérance. + +--Au faubourg? + +--Tu es le maître. Désormais, la maison est à toi. + +Pontis enchanté partit comme une flèche. + +Aussitôt qu'Espérance se trouva seul, il rêva quelques moments à tout ce +que venait de lui dire Pontis. Puis, la nuit étant arrivée, il feignit de +se coucher comme à l'ordinaire. + +À deux heures du matin il se releva. Tout dormait dans la maison. Il fit +seller un de ses meilleurs chevaux, se choisit une bonne courte épée, prit +sa carabine de chasse, de l'argent et sortit à petit bruit. + + + + +X + +OÙ LE TONNERRE GRONDE + + +Quelques heures après le départ d'Espérance, deux jeunes femmes se +promenaient dans le jardin de Zamet. C'étaient Henriette et Leonora. + + +Mlle d'Entragues avait deux jours par semaine pour rendre visite à sa +devineresse, que des relations suivies avaient faite son amie. Henriette +choisissait les matins, parce qu'on était dans la belle saison, que le +jardin de Zamet était vaste et beau, que, le matin, tout le monde dort +encore, et que c'est une heure aussi commode que le soir, moins le mystère +qui va toujours mal à une réputation de jeune fille. D'ailleurs, ainsi +l'avait décidé le conseil de la famille d'Entragues, juge souverain de +chacune des actions d'Henriette. Depuis qu'il s'agissait d'une couronne à +gagner, on permettait les sorties du matin à l'innocente jeune personne. + +Mais, chez Henriette, ces deux visites par semaine avaient un double but. +Le roi lui écrivait deux fois tous les huit jours, et la Varenne apportait +ses lettres à huit heures du matin, chez Zamet, pour que, dans le quartier +populeux qu'habitaient les Entragues, le porte-poulets trop connu ne fût +jamais signalé. + +Ainsi, Henriette et Leonora se promenaient dans le jardin de Zamet en +attendant la lettre du roi. Leurs sujets de conversation ne variaient +guère; il s'agissait toujours de Gabrielle, des progrès de la tendresse +royale, des faits et gestes d'Espérance. + +Leonora, pressée par les événements, avait donné à toute l'intrigue une +impulsion rapide. Dans ce cercle d'ennemis acharnés de la favorite, on +prédisait le moment précis où succomberait la marquise. L'esprit pénétrant +d'Henriette venant en aide à la ruse de Leonora, les deux femmes avaient +soupçonné bien vite tout ce que le pauvre Espérance mettait tant de soin à +cacher. Et, bien qu'il n'y eût encore que des présomptions, elles +suffisaient à préparer les éléments d'une surprise complète. + +Ainsi, en remontant à la première démarche significative de Gabrielle, sa +visite au Châtelet pour délivrer Espérance, Henriette, qui d'ailleurs avait +vu Gabrielle près du jeune homme à Bezons, s'était dit, qu'une femme dans +la haute et difficile position de la marquise, ne va en personne délivrer +un prisonnier que si elle porte à ce prisonnier un intérêt plus fort que +toutes les convenances mondaines. + +Et elle avait raison. + +À partir de ce moment, dégagée d'ailleurs de tout nuage depuis la mort de +la Ramée, Henriette avait observé Gabrielle, et dans son sourire, dans son +accent, indices vains pour toute autre qu'une femme jalouse, elle avait lu +ce même intérêt de plus en plus passionné qui liait la marquise de Monceaux +à Espérance. + +Il est vrai que, à part ces sourires, rien ne prouvait leur intelligence; +mais doit-on s'arrêter quand on soupçonne? et néglige-t-on les preuves même +frivoles qui peuvent se grouper autour de ce soupçon quand on est décidé à +forger au besoin toutes les preuves possibles? + +Les chasses d'Espérance, ses visites furent épiées. Leonora joignit ses +observations à celles d'Henriette. fidèle à son plan de politique, sauf +quelques réserves de conscience, l'Italienne apporta dans l'arsenal commun +toutes les armes que son intelligent espionnage lui fournit contre les deux +amants destinés à succomber. + +Espérance avait cru jouer un jeu habile en attirant l'attention sur sa +petite maison du faubourg. Il y avait à grand peine appelé des visites +féminines pour dérouter les espions. Mais un jour ou plutôt un soir +l'audace de Leonora déjoua sa combinaison par une seule manoeuvre. + +L'Italienne ayant cru remarquer dans le rapport de ses agents, comme aussi +par ses propres yeux, que ces femmes se ressemblaient toutes malgré leurs +voiles et malgré leurs équipages différents, malgré la variété de leurs +costumes et l'inégalité des heures de rendez-vous, Leonora, disons-nous, +aposta Concino débraillé comme un homme ivre au coin de la rue du faubourg. +Et l'Italien, en jouant l'ivresse, écarta la mante dans laquelle +s'enveloppait une de ces mystérieuses dames; celle-ci cria, s'enfuit, +appela son laquais à l'aide, mais Concino avait battu en retraite après +avoir reconnu Gratienne, la dévouée Gratienne de Gabrielle. + +Quelle révélation! Il était hors de doute que les hommages d'Espérance ne +pouvaient s'adresser si bas. À lui, le plus beau, le plus riche, le plus +recherché de la cour, une servante quasi meunière! + +Impossible. Gratienne venait donc apporter soit des lettres, soit des +rendez-vous au jeune homme de la part de sa maîtresse. + +Cette supposition, toute vraisemblable qu'elle fût, ne fut pas accueillie +par Leonora qui savait de la bouche d'Espérance lui-même son projet de +rester fidèle à une Vénitienne qu'il aimait. Mais Espérance avait pu +mentir. Il n'était pas assez imprudent pour se laisser apporter des lettres +par une femme, par Gratienne, si facile à surprendre, à dévaliser. Non, +Gratienne n'allait pas à la maison du faubourg comme messagère munie de +billets et autre menue monnaie amoureuse saisissable en cas de surprise, +elle venait chez Espérance pour faire croire que le jeune homme recevait +des femmes et entretenait des intrigues d'amour. Gabrielle, jalouse de son +amant, ne lui avait permis d'autre fantôme que Gratienne. Espérance, pour +bien rassurer sa maîtresse, n'avait rien exigé de plus, et la délicatesse +de ces deux parfaites créatures devenait la plus forte preuve que leurs +ennemis pussent invoquer contre eux. + +Aussitôt que Leonora eut trouvé la clé de cette combinaison, sa tâche +devint plus facile. Vainement, des gens moins habiles eussent-ils soutenu +que Gratienne était assez agréable pour plaire une heure ou deux à un jeune +homme, en vain eût-on allégué que Henri IV, un roi, aimait fort les +meunières, les jardinières et les femmes appétissantes de toute condition: +Leonora connaissait Espérance et ne pouvait se méprendre à ses goûts. +Espérance, lui, aimait les princesses, les duchesses et les reines, au +besoin. Il se fût contenté d'une marquise, peut-être, mais tout au plus. +Gratienne en ses bonnes grâces, était invraisemblable. + +Il ne s'agissait donc plus que de trouver l'heure décisive où les amants +donneraient prise sur eux, cette heure que nul amoureux n'évite, et autour +de laquelle il tourne fatalement comme les papillons autour de la flamme +qui les appelle. + +Tout pressait, disons-nous; les partisans d'un mariage politique du roi +voyaient avec désespoir se développer les racines de son amour pour +Gabrielle. À la tête de ces confédérés, quoique éloigné de toute intrigue +vulgaire, Sully ne cessait de répéter que la marquise était pour Henri la +plus dangereuse de toutes les séductions. En effet, disait le sage +huguenot, jamais le roi ne se laissera prendre que par le coeur. Il a trop +d'esprit, trop de sens, trop d'égoïsme raisonnable pour ne pas deviner des +calculs d'intérêt, plus ou moins déguisés sous l'habileté d'une maîtresse. +Mais contre un désintéressement vrai, contre une douleur sincère, contre +une affection honnête, il est sans force, il subit le charme. Il aime la +paix du ménage, la chaste égalité d'âme d'une bonne femme. Gabrielle, qui +ne veut rien, qui ne demande rien, qui refuse toujours, qui rit toujours et +ne querelle jamais, cette terrible femme parfaite empêchera éternellement +le roi de se marier. Si même, ajoutait-il avec colère, elle ne l'amène, +malgré elle, à la faire reine de France. + +Ces idées, en passant de Sully à Zamet, de Zamet aux Entragues, soulevaient +chez ces derniers des tempêtes furieuses. Leonora y contribuait par un +souffle énergique. Et Henriette, la forte, l'orgueilleuse, l'infaillible, +ne s'apercevait point que sans cesse poussée par ce souffle invisible, elle +était devenue l'esclave de son instrument. + +Leonora contait toujours à Henriette ce qui pouvait exciter la colère de +celle-ci, et la forcer à toute action dont l'Italienne eût craint d'assumer +la responsabilité. Pourvu que son intrigue fit un pas, Henriette ne +reculait jamais; _Avancer_, telle était la devise des Entragues. + +Le rôle de Leonora se dessinait aussi nettement, avec une nuance tout +italienne: _Faire avancer_, voilà quelle était la devise de l'association +florentine. + +Toutes choses ainsi établies, suivons les deux femmes dans le jardin de +Zamet, qu'elles parcouraient en arrachant ça et là quelques fleurs humides +encore de la fraîcheur matinale. + +Le messager du roi, ponctuel comme un rayon de soleil, arriva au moment où +Leonora racontait à sa compagne le départ d'Espérance au milieu de la nuit. +Cette circonstance relatée seulement comme un détail de la surveillance +quotidienne, ce simple rapport de la police des alliés n'émut pas +Henriette, accoutumée à entendre dire que tel jour Espérance était allé +chasser, tel autre jour essayer un cheval, tel autre jour enfin s'ensevelir +dans la maison du faubourg. + +L'arrivée de la Varenne offrait donc un intérêt plus immédiat. Le +porte-poulets était radieux; il exhalait une odeur d'ambre et de rose dont +la combinaison eût fait honneur à l'Europe et à l'Asie réunies pour former +un seul parterre. + +Henriette avait pris la lettre pour la lire à l'écart. Aux premiers mots, +elle poussa un petit cri de joie. Ce cri appelait Leonora près d'elle. Les +deux jeunes femmes entrèrent dans une allée ombreuse qui les déroba un +moment aux yeux de la Varenne. + +--Sais-tu ce que le roi me propose, Leonora? + +--Je m'en doute, dit la malicieuse Florentine; mais dites toujours. + +--Une collation à Saint-Germain, ce soir. + +--Oh! oh! que dirait M. d'Entragues? Collation... soir... +Saint-Germain... Voilà trois terribles mots pour la vertu d'une seule +fille! + +Un sourire étrange d'Henriette prouva bien vite à Leonora que sa vertu +était à l'épreuve de si misérables dangers. + +--Je sais bien, répliqua l'Italienne, qui comprenait même le silence, je +sais bien que vous n'aurez pas la maladresse d'accorder quelque chose avant +la chute de votre rivale. Mais enfin, il y a danger. Et d'ailleurs, si la +marquise vous faisait surprendre avec le roi? + +--La marquise, Leonora, est partie ce matin de bonne heure pour Monceaux. + +--Partie seule? dit l'Italienne. + +--Sans doute, puisque le roi veut profiter de son absence pour m'offrir +cette collation. + +--Partie seule! répéta Leonora pensive. + +--Et je ne vois qu'avantage, continua Henriette, à profiter de cette +absence pour passer une heure avec le roi et lui glisser quelque bonne +vérité. + +--Il est vrai, dit Leonora toujours absorbée. + +--À quoi rêves-tu? + +--À ce départ pour Monceaux. + +--Penses-tu qu'il soit une ruse de Gabrielle pour surprendre le roi? La +marquise est incapable d'une pareille petitesse, c'est bon pour nous autres +pécores, ma chère, la marquise est une grande âme, comme dirait M. +Espérance, qui est une âme énorme. Les grandes âmes n'espionnent pas et ne +surprennent pas, fi donc! + +--En effet, ce n'est pas pour vous surprendre, que Mme la marquise s'en va +seule à Monceaux. + +--En vérité, tu rêves éveillée. Que font tes grands yeux fixes? + +--Ils essayent de suivre Speranza, qui ce matin aussi est parti, madame. + +Henriette, avec dédain: + +--Ces parfaits amants se voudraient rencontrer? jamais! Ce serait contraire +à leur perfection, et ils ne nous donneront pas cette victoire. M. +Speranza, comme tu dis, s'en va amoureusement relever dans des touffes +d'herbes sales, ce qu'on appelle les fumées d'un quadrupède quelconque, +puis il arpentera passionnément cinq à six lieues de forêt en s'égratignant +les mains et le visage aux épines. Enfin, dans un paroxysme de tendresse, +il enverra une balle ou du gros plomb à la bête. Voilà ce que fera +Speranza, l'idéal des amants, voilà ce qu'il fait à l'heure où je te parle. +Puis, poudreux et suant, il s'attablera avec deux soudards, MM. de Crillon +et Pontis. On videra force bouteilles, et les hoquets se mêleront fort +harmonieusement aux soupirs. Tel est son amour. + +Leonora sourit. Henriette, ravie d'avoir exhalé sa haine en quelques mots +âcres, continua d'un ton plus sérieux. + +--Rien n'empêche donc une femme imparfaite comme moi de passer une heure à +Saint-Germain auprès du roi, qui a soif de me voir et dont j'ai l'éducation +à faire. Éducation complète! Mon père ne me quittera pas, sois tranquille. +Il a plus peur encore que moi-même de ma faiblesse. Oh! ma faiblesse! +murmura-t-elle avec un éclair sinistre dans les yeux. Il fut un temps où +mon coeur était faible... Alors, chacun le torturait à sa guise. +Maintenant, à mon tour! Assez de mépris, assez d'insultes, assez de +souffrance! La faiblesse aux autres, la force et le triomphe à moi! + +--Vous parlez comme doit parler une reine, dit Leonora tranquillement avec +cet aplomb qui fait pénétrer la flatterie jusqu'au fond des coeurs les +mieux cuirassés. Qu'allez-vous donc répondre à la Varenne? + +--Qu'à l'heure indiquée je me rendrai à Saint-Germain. + +--Quelle est l'heure? + +--Quatre heures du soir. Je n'ai que le temps de me mettre à ma toilette. +On dit que la marquise a seule du goût en France. Nous verrons si le roi +dit cela ce soir. Allons vite répondre à la Varenne. Mais je vois quelqu'un +près de lui, ce me semble. + +--C'est Concino. + +--Botté, poudré. Est-ce qu'il chasse aussi, ton Concino? + +--Non, madame; mais il a suivi ce matin Speranza et revient me donner des +nouvelles. + +--C'est au mieux. Avant de partir, je les saurai. + +Concino, après avoir serré les mains de la Varenne, s'avançait pour +chercher les dames. Il les joignit au tournant de l'allée. + +--Eh bien? dit Leonora. + +--Eh bien, il a pris la route de Meaux. + +--Il chasse sans doute à Livry, dit Henriette. + +--C'est par Meaux qu'on va à Monceaux, je crois? demanda froidement +Leonora. + +--C'est vrai, dit Henriette en tressaillant. + +--À quatre lieues d'ici, à Vaujours, il s'est arrêté, continua Concino, et +il a attendu. + +Les deux femmes se regardèrent. + +--À sept heures un carrosse est arrivé, venant de Paris, le carrosse de la +marquise. + +Henriette fit un mouvement. + +--Celle-ci, ajouta l'Italien, n'était accompagnée que de deux piqueurs. Le +signor Speranza s'est approché de la portière, tout à cheval, et a causé +dix minutes avec la marquise; puis, s'arrêtant de nouveau, il a laissé +partir le carrosse et a tourné bride. + +--Il revient à Paris? demandèrent à la fois les deux femmes. + +--Non, il a pris à droite, à travers champs. + +--Et tu ne l'as pas suivi! s'écria Leonora. + +--En plaine, il m'eût vu; d'ailleurs, j'étais las, et suivre Speranza quand +il monte son cheval noir, c'est impossible: il montait son cheval noir. Je +vais me coucher. + +Ayant ainsi parlé, Concino tourna flegmatiquement les talons et rentra, en +effet, sans que rien eût pu le retenir. + +Henriette et Leonora demeurèrent un moment stupéfaites. + +--Ils se sont donné rendez-vous à Monceaux, s'écria Henriette la première. + +--C'est probable. + +--C'est sûr. Et pour n'être pas vus ensemble, ils se séparent; l'un prend +le plus long, l'autre va droit: ils se retrouveront sous les ombrages ce +soir. + +--Tandis que vous serez aussi sous les ombrages avec le roi. On appelle +cela quadrille, dans notre pays. + +--Et nous manquerions une occasion pareille, dit Henriette avec véhémence. +Nous n'avertirions pas le roi! + +--Puisque vous allez avec lui à Saint-Germain. Il ne peut être à la fois en +deux endroits. + +--Nos agents, que l'on enverra à Monceaux, feront leur rapport. + +Leonora sourit dédaigneusement. + +--Un rapport d'espions!... Est-ce que cela peut suffire à un roi contre +une femme adorée, contre une femme adorable comme la marquise? + +Henriette bondit sous ce coup d'aiguillon terrible. + +--C'est vrai, dit-elle, il faut faire prendre la femme adorable par celui +qui l'adore. + +--Mais votre rendez-vous, interrompit l'Italienne, dont les yeux brillaient +d'une compassion hypocrite. + +--J'aurai le temps d'avoir des rendez-vous, quand la marquise sera chassée +du Louvre. + +--Très-bien! répondez donc à la Varenne qui attend. + +--Réponds-lui toi-même, moi je voudrais chercher.... + +--Nullement, dit Leonora, ce n'est pas à moi que le roi écrit, lui répondre +serait une inconvenance préjudiciable. + +--Eh bien! je me charge de la Varenne; mais je peux bien faire avertir le +roi du rendez-vous de sa bonne amie? + +--Le moyen? demanda l'Italienne comme si les idées lui manquaient. + +--Une lettre.... + +--Anonyme?... toujours! C'est usé. + +--Tu ne veux cependant pas que j'aille dénoncer moi-même? + +--Et moi donc! quelle qualité aurais-je pour cela? + +--Mais le temps se passe! s'écria la fougueuse Henriette, et nous ne +faisons rien. + +--Est-ce ma faute? Donnez-moi une idée. + + +--J'ai la tête perdue. + +--Remettez-vous, remettez-vous. On ne peut pas écrire, c'est vrai, mais on +peut parler, ou faire parler le roi; ce sera plus sûr. + +--Qui se chargera de parler? + +--Eh! mon Dieu, la Varenne. + +--Ce peureux, qui craint toujours de se compromettre! + +--Tout dépendra de ce qu'il aura à dire. + +--Aide-moi. + +--Vous n'avez besoin de personne. Dites à la Varenne quelque chose comme +ceci... Mais non, ce serait vous découvrir. + +--Cherche, tu as tant d'esprit. + +--C'est difficile. Ah! voyons... Refusez le rendez-vous parce que vous +craignez un piège de la marquise. + +--Oui. + +--Ajoutez que vous savez de science certaine que la marquise a donné +rendez-vous à un de ses fidèles amis pour lui préparer des relais, afin de +revenir ce soir à Saint-Germain. + +--Mais alors le roi restera à Saint-Germain. + +--Cela dépendra du portrait que vous ferez de l'ami de Gabrielle. Si ce +portrait pouvait inspirer quelque jalousie au roi? + +--Je comprends! tu es un démon d'esprit. + +--Allons donc, madame, vous me faites honneur du vôtre. Parlez vite à la +Varenne. + +Henriette s'approcha aussitôt du petit homme. + +--Monsieur, dit-elle, je me vois forcée de refuser le rendez-vous du roi. +La prudence m'empêche même de lui écrire. On nous guette, la marquise est +partie ce matin pour Monceaux, non pas seule comme le roi l'a cru, mais en +compagnie d'une personne avec laquelle, sans doute, elle complote de nous +surprendre à Saint-Germain, ce soir. + +La Varenne ouvrait des yeux effrayés. + +--Ajoutez, continua Henriette, que cette personne est l'activité, la force, +l'adresse mêmes; c'est le surveillant le plus dangereux, c'est Espérance! + +--Espérance? ce charmant seigneur qui chasse toujours. + +--Oui, sur les terres de Sa Majesté! Allez donc prévenir le roi bien vite. + +--La marquise partie avec le seigneur Espérance! dit la Varenne, saisi de +surprise. Le roi va un peu dresser l'oreille. + +--Qu'il en dresse deux! s'écria Henriette. Allez! Allez! + +La Varenne ne se fit pas répéter l'ordre et partit de toute la vitesse de +ses petites jambes. + +--Maintenant, dit Henriette à Leonora, je rentre et je me tiens coi. Que +faut-il faire? + +--Attendre, répondit l'Italienne. + +--Tu crois donc le roi assez jaloux de Gabrielle pour courir ainsi la +surprendre à Monceaux? demanda Henriette avec une amertume visible. + +--Oui, je le crois; mais quand bien même il n'irait pas à Monceaux par +jalousie, il ira par crainte d'être soupçonné de la marquise. Il voudra la +rassurer par sa présence. En un mot, il ira, c'est tout ce que nous +voulons, et il arrivera ce soir, juste au moment favorable. + +Henriette, bouillant d'impatience: + +--Le misérable rôle pour une femme telle que moi, s'écria-t-elle, ramper +comme un ver de terre! + +--Le ver devient papillon. Mais séparons-nous. Ne vous attardez pas dans ce +quartier; adieu, dit l'Italienne en reconduisant Henriette, qu'elle +dominait de plus en plus, jusqu'à lui dicter un pas et un geste. + +Henriette obéit et retourna précipitamment chez elle. + +Alors Zamet, qui attendait l'issue de tous ces pourparlers, sortit de ses +appartements et vint retrouver Leonora. + +--Marchons-nous? dit-il. D'après ce que vient de me dire Concino, nous +devons avoir un résultat aujourd'hui même. + +--Je l'espère, répliqua la Florentine. + +--Un bon éclat suffira. Que le roi arrive à temps et qu'un de ses amis, +zélé comme il nous les faut, donne du pistolet dans la tête de cet +Espérance, le scandale précipite à jamais la marquise. + +--Doucement, dit Leonora en fronçant le sourcil, je vous abandonne la +marquise; mais Speranza m'a défendue; il m'a sauvée, je ne veux pas risquer +un cheveu de sa tête. + +--Ah! si tu fais aussi du sentiment; si tu ménages l'ennemi, parce qu'il +est beau! + +--Pourvu que je réussisse, que vous importe? + +--Réussis vite, alors! + +--J'y arriverai par des moyens adroits plus vite que par la violence. Déjà +je suis parvenue à savoir par Pontis chaque démarche de Speranza. Laissez +faire la florentine Leonora et l'indienne Ayoubani. Nous avançons! +Seulement j'exige que Speranza sorte sain et sauf de l'épreuve, à moins de +nécessité absolue. Je l'exige. Vous entendez. + +--Soit, tu régleras ce compte avec Concino le jour de vos noces. + +--Ce jour-là, dit l'Italienne avec un rire insolent, en faisant le compte +de ma dot, Concino me donnera quittance de l'arriéré! + + + + +XI + +LES TROIS OURS D'OR + + +Gabrielle, qui se plaignait jeune fille, de n'avoir pas de liberté, venait +d'éprouver depuis son élévation toutes les misères de l'esclavage. + +Ce n'était pas que le roi fût un tyran soupçonneux, un inquisiteur gênant; +mais il était assidu près de la femme aimée, il fuyait l'étiquette, la +régularité; il recherchait la vie familière, et Gabrielle le voyait +toujours arriver au moment où elle s'y attendait le moins. + +Mais là n'était pas le supplice. Gabrielle avait de l'amitié pour ce +caractère facile et joyeux; elle aimait les saillies de cette humeur +divertissante, les élans de ce coeur généreux. La société du roi ne pouvait +donc la fatiguer; seulement, après le départ du roi arrivaient les +courtisans, les femmes, la foule. Après cette obsession inévitable, +venaient les surveillants plus humbles, fournisseurs, solliciteurs, et +enfin les valets d'une espèce bien autrement tenace dans sa curiosité. + +Et comme Gabrielle sentait le besoin d'être quelquefois maîtresse de son +temps, comme elle avait à calculer ses démarches, même innocentes, de peur +qu'on ne les rapprochât des démarches faites par Espérance, il arrivait +souvent que, découragée, épuisée, elle regrettait sa chaîne de Bougival et +les longs discours paternels, et l'escapade du moulin. + +Toute contrariété se changeait bien vite en chagrin pour cette âme si douce +et si sensible. Henri n'y pouvait rien. S'il eût connu cette gêne de sa +maîtresse, il eût essayé le premier d'y remédier. Car nul autant que lui +n'aimait l'indépendance. On le voyait chercher tous les moyens de distraire +Gabrielle, beaucoup par tendresse, un peu par égoïsme, car en la faisant +paraître libre, il allongeait sa propre chaîne, et nous savons qu'il avait +de secrets besoins de liberté. + +C'est pourquoi Henri avait accueilli avec plaisir la demande inopinée faite +par la marquise d'aller à Monceaux respirer pendant quelques jours. + +--Vous avez beaucoup de travail, sire, et je vous verrai peu, dit +Gabrielle; nous commençons à nous lasser des environs de Paris. Je voudrais +faire respirer au petit César un air moins vif et aussi pur que celui de +Saint-Germain, qui le fait tousser et l'agite. Monceaux, dans sa plaine +riante, reposera mes yeux éblouis des immenses perspectives de +Saint-Germain. Je voudrais bien aller à Monceaux. + +--Allez, chère belle, répliqua le roi, qui avait ses raisons pour être +seul. J'ai en effet à organiser une armée pour en finir avec M. de Mayenne, +dont les nouvelles menaces ne me laissent dormir ni jour ni nuit. Vous +seriez rebutée par ce flot de soldats mendiants dont je passe chaque jour +une revue, et qu'il me faut toiser, habiller et restaurer, comme un +recruteur que je suis. Allez à Monceaux, et revenez vite avec notre César, +grandi et enluminé à neuf. + +Gabrielle fit ses préparatifs sans ostentation, comme toujours. Elle envoya +ses femmes et son fils en avant par les mules, avec ordre de l'attendre à +moitié chemin. Pour garder son fils, elle demanda au roi quelque escorte; +quant à elle, préférant un peu de solitude, elle commanda son carrosse, +avec deux piqueurs, qui avaient ordre de la suivre le plus irrégulièrement +possible. + +On remarqua que la veille de son départ la marquise avait eu un entretien +fort long avec le prieur des génovéfains, qu'elle était allée voir à +Bezons. On la vit ensuite se promener au jardin côte à côte avec frère +Robert, qui lui offrit les fleurs et les fruits qu'elle aimait. Les yeux +perçants, et il n'en manque jamais autour des grands, observèrent que +l'entretien du génovéfain et de Gabrielle fut sérieux, que la marquise lui +prêta une attention extrême, que le frère semblait répéter avec insistance +ses conseils développés comme s'il traçait un plan de conduite, et que +l'attitude de Gabrielle annonçait la soumission d'une écolière docile. + +Les seuls mots que purent surprendre les espions furent ceux-ci, au départ: + +--Merci encore, mon ami, _pour eux deux_ et pour moi. + +Il ne faut pas demander si ces mots furent commentés. Quelle pouvait être +cette trinité qui devrait devoir reconnaissance au frère Robert? + +Nous allons peut-être le savoir en suivant Gabrielle à Monceaux. + +Donc elle se mit en route, munie dès la veille des adieux du roi et de ses +familiers. Elle voulut partir en soldat, avec l'aube. Aussi le soleil +paraissait-il à peine sur l'horizon, quand les femmes sortirent de l'hôtel +de Doyenné avec le petit César. Une demi-heure après, le lourd carrosse de +Gabrielle traversa Paris encore endormi. Les portes n'en étaient point +ouvertes. Gabrielle put jouir du coup d'oeil incomparable de la ville +immense, pittoresque comme elle était à cette époque, avec ses milliers de +cabanes et de monuments accrochés bizarrement les uns aux autres, sans +qu'on aperçût un seul habitant. + +A peine la fraîcheur du matin avait-elle dissipé les vapeurs de la vie +parisienne tourbillonnant sans cesse en invisibles spirales dans ces +carrefours percés de rues sinueuses, au-dessus de ces ponts, de ces +aqueducs et de ces cloaques; les chiens errants fuyaient en troupes devant +le fouet des écuyers; les chats effarouchés grimpaient comme des écureuils +sur l'entablement des maisons de bois, et, s'accrochant aux saillies des +piliers et des balcons, regardaient ironiquement le cortège avec leurs gros +yeux verts. + +On rencontrait ça et là quelques patrouilles de bourgeois au harnais mal +sonnant, qui frottaient leurs yeux lourds de sommeil et voyaient avec +plaisir approcher l'heure du retour au logis. + +Bientôt Gabrielle arriva aux portes encombrées de paysans et de chariots +chargés d'approvisionner la ville. Elle passa au milieu des ânes et des +paniers dont les parfums potagers la firent sourire, tandis qu'en voyant +cette dame dans son carrosse, en admirant cet incomparable regard d'azur et +cette fraîcheur de beauté qui est demeurée populaire, tout ce peuple +campagnard répétait: La belle Gabrielle! + +Bientôt, quand le carrosse eut dépassé une lieue, et que l'air échauffé de +Paris fit place aux brises fraîches de la plaine, Gabrielle respira +librement et sentit une joie enfantine. Pour la première fois depuis bien +longtemps elle était seule sur une route, elle pouvait descendre de +carrosse, marcher, courir. Ses écuyers, jeunes gens de vingt ans, profitant +de la permission, buissonnaient pour arracher des noisettes. Le cocher +veillait sur ses chevaux, et Gabrielle commença, ouvrant les mantelets, à +regarder partout, comme si elle eût guetté l'arrivée de quelqu'un ou +cherché à découvrir des espions. + +Elle attendait réellement Espérance à qui, la veille, par Gratienne, comme +nous le savons maintenant, elle avait fait fixer un rendez-vous depuis si +longtemps réclamé. + +Ce ne fut pourtant qu'à Vaujours, au milieu des bois, qu'Espérance se +montra tout à coup dans l'équipage d'un chasseur. Il portait sa carabine à +la main droite et menait de la gauche un admirable cheval toujours +frémissant. Depuis l'entrée au bois, les jeunes écuyers avaient disparu +pour reparaître par intervalles, se poursuivant l'un l'autre en leurs jeux; +Espérance put s'approcher du carrosse sans être aperçu que du cocher. + +Mais on sait combien les carrosses d'alors étaient hauts, longs et larges. +Les flancs bombés de cette boîte empêchaient les voix de l'intérieur de +glisser jusqu'aux oreilles du cocher enseveli dans la cavité du siège. +Espérance profita, en habile tacticien, de cette merveilleuse conformation +du carrosse, et se tenant un peu en arrière, se baissant jusque dans +l'intérieur, il étouffait complètement ses paroles comme il déroba sa vue +au cocher, d'ailleurs peu curieux, de Gabrielle. + +D'autres yeux voyaient de loin cette scène, mais de loin, nous l'avons +appris par le rapport de Concino. Ce dernier, prudent et paresseux, eût +payé bien cher le droit d'entendre sans risque les phrases qui +s'échangèrent sous la voûte rembourrée du carrosse. + +--Savez-vous, Gabrielle chérie, que vous êtes bien imprudente! + +--Savez-vous, mon Espérance aimé, que vous êtes bien peureux, ce matin! + +--Il vous a donc fallu de graves motifs pour sortir à pareille heure et me +mander ainsi au grand jour à la barbe des espions! + +--Ils nous verront peut-être, mais ils ne nous entendront pas, j'imagine. +Regardez un peu si vous voyez mes écuyers. + +Espérance sortit sa tête du carrosse et interrogea la route qui tournait +dans le bois. + +--J'en vois un là-bas, dit-il, qui poursuit l'autre de coups de branches +qu'il a cueillies. Je gage qu'ils ont dix minutes d'avance sur nous. + +--Rien ne vous empêche donc de prendre et de serrer ma main. Serrez-la +bien, cette main, car chacune des fibres qui la traversent aboutit à mon +coeur, qui se fond de plaisir quand je vous vois, quand je vous touche. + +Espérance prit la tiède main de Gabrielle et la promena sur ses yeux, sur +sa bouche, en la caressant d'un continuel baiser. + +--On est plus calme, à présent, dit Gabrielle, dont les joues avaient pris +la teinte nacrée des roses blanches. Assez, Espérance, assez! nous avons +besoin de raison, moi pour parler, vous pour m'entendre. + +--Vous allez à Monceaux, reprit le jeune homme docile en replaçant +lentement la main de Gabrielle sur ses genoux. + +--À Monceaux, oui, ce soir, à la nuit tombante. Vous viendrez me rejoindre. + +Il tressaillit, et la flamme qui brilla dans ses yeux fit à la fois plaisir +et peine à Gabrielle, qui devina le sens donné par l'amant à ces +imprudentes paroles. + +--Là! dit-elle avec mélancolie, voici que ces mots si simples, si naturels, +allument le cerveau de mon ami et lui font oublier qu'il ne saurait être +question entre nous ni de ces rougeurs enflammées ni de ces rêves qui +incendient l'imagination. + +--C'est vrai, repartit Espérance du même accent doux et triste, de vous à +moi, le mot: nuit, signifie seulement: ténèbres, et le mot: se rejoindre, +ne veut dire que: causer affaires et sourire. Je l'avais oublié un moment, +pardonnez-moi. Vos yeux sont si éloquents qu'on se croit toujours appelé à +leur répondre! + +Gabrielle baissa la tête, en proie à une émotion que sa noble loyauté ne +cherchait pas à cacher. + +--Oui, murmura-t-elle, j'ai tort de vous regarder ainsi. Mais comment +empêcher les yeux de refléter chaque mouvement du coeur? J'y tâcherai +cependant, si vous l'exigez. + +--Tout ce que vous faites, tout ce que vous dites est bien, Gabrielle, et +je vous en remercie. C'est moi qui suis coupable de désirer plus quand je +devrais me trouver si heureux! mais voilà, ce me semble, les piqueurs qui +m'ont aperçu et se rapprochent. + +--Alors, abrégeons, dit vivement Gabrielle, qui s'arracha à la douce +torpeur de son corps et de son âme. Je vous ai mandé, Espérance, pour +obtenir de vous un service que vous seul pouvez me rendre, dévoué, discret +et brave comme vous l'êtes. + +--Commandez. + +--Je vais à Monceaux, où j'attends quelqu'un. + +--Le roi? + +--Non, quelqu'un dont la présence près de moi pourrait donner lieu à des +suppositions dangereuses, à des incidents graves. + +Espérance la regarda. + +--Vous me comprendrez en voyant la personne dont il s'agit. Connaissez-vous +la Ferté-sous-Jouarre? + +--J'y ai passé. La Marne est à gauche, des bois à droite. + +--À une portée de mousquet de la ville, en deçà, se trouve une hôtellerie +qu'on appelle les _Trois Ours d'or_. Vous entrerez, vous apercevrez dans un +petit jardin au fond des bâtiments, un homme, un paysan, très-gros et blanc +de visage. Vous lui direz seulement votre nom, Espérance, et il vous +suivra. + +--Tout cela est facile. + +--Ce qui peut l'être moins, c'est de l'amener à Monceaux sans que nul vous +voie entrer. Au bout du parc passe un chemin creux, tellement effondré +d'ornières que peu de gens s'y aventurent. En face de l'endroit le plus +profond de ce chemin, vous trouverez, ce soir, une brèche dans mon mur. +Entrez-y avec votre compagnon. Gratienne vous amènera tous deux. + +--Je proteste que tout cela, si mystérieux que je me le figure, n'est pas +difficile à faire, dit Espérance. + +--J'oubliais un détail, mon ami; je l'oubliais parce qu'il blesse mon +coeur. Il se peut qu'en chemin des espions apostés, des gens armés, je ne +sais quelles gens, enfin, veuillent s'emparer de l'homme à qui vous +servirez de guide. En ce cas, mon bien-aimé, vous êtes jeune, courageux, +adroit, il faudrait sauver cet homme au péril de vos jours, et ne pas +souffrir qu'on lui fit la moindre violence, la moindre insulte. + +--Bien, dit simplement Espérance. Voici les piqueurs à vingt pas, la +curiosité les prend, ils vont nous entendre. + +--J'ai fini... Rendez-moi ce service, qui est immense, et conservez-vous +pour moi: je vous en serai reconnaissante. + +--Payez-moi d'avance avec un regard pareil à ceux de tout à l'heure. Merci. +À quelle heure ce soir, à la brèche du mur? + +--Dès qu'il fera nuit. + +Les piqueurs s'étaient remis à leur poste, examinant le nouveau venu avec +étonnement. + +Espérance salua respectueusement Gabrielle, et après s'être orienté avec le +rapide coup d'oeil du chasseur, il tourna son cheval sur la droite et le +lança en plaine. + +De là, bien découvert, mais découvrant tout lui-même, Espérance regarda +souvent si quelque tête d'espion apparaissait derrière lui. Il ne vit rien +qu'un cavalier planté bien loin à l'horizon, et qui marcha bientôt vers +Paris au lieu de le suivre dans sa course téméraire à travers plaine. + +Il y a loin de Vaujours à la Ferté-sous-Jouarre, surtout par la traverse. +Espérance prit par Annet. Il changea son cheval à Précy, en prit un second +à la poste de Villemareuil, et arriva vers trois heures, bien fatigué, en +vue de la petite ville où l'envoyait Gabrielle. + +Là il se reposa, calculant que de la Ferté-sous-Jouarre à Monceaux la +distance est de deux heures au plus, et qu'il lui restait plus que le temps +nécessaire pour bien accomplir sa tâche. + +Rafraîchi, restauré, Espérance se mit à songer plus profondément à la +commission que sa maîtresse lui avait donnée. Quel était cet homme à la +vie, à la liberté duquel on tenait tant? Gabrielle n'avait pas de secrets +de famille qui fussent inconnus à Espérance. Jamais on ne l'avait accusée +de se mêler d'intrigues politiques. Elle n'était pas de ces esprits +brouillons qui nomment et renversent les ministres, et se font buissons +d'épines pour accrocher un lambeau du manteau royal. + +Quel pouvait être cet homme et que résulterait-il de sa visite à Monceaux? + +Mais comme Espérance n'était pas non plus de ces songe-creux qui se brisent +le crâne pour enfanter des chimères; comme, au contraire, il aimait en +toute chose les idées nettes et les chemins éclairés, il se dit que +Gabrielle devait savoir ce qu'elle faisait, et que les deux beaux yeux +limpides de la charmante femme suffisaient à rassurer le plus aveugle des +hommes dans tous les casse-cou possibles. + +Il s'achemina donc gaiement vers la ville en méditant le mot reconnaissance +par lequel Gabrielle avait clos l'entretien, en rapprochant ce mot des mots +_nuit_ et _réunion_ dont il avait fait trop bon marché d'abord; et à partir +de cette hypothèse, il vit se changer le parc de Monceaux en jardins +d'Armide, auxquels rien ne manquerait, ni les enchantements ni +l'enchanteresse. Il rêvait tout éveillé, et fut encore heureux. + +Déjà il apercevait à droite du chemin les ours d'or de l'enseigne se +balançant à la tringle rouillée avec un grincement criard. Il arrêta son +cheval essoufflé, en jeta la bride aux mains des garçons toujours prêts en +ce temps-là à bien recevoir les voyageurs; puis il traversa la cour comme +s'il eût toute sa vie habité cette hôtellerie, il passa sous la voûte d'une +grange et entra dans le jardin indiqué. + +C'était un petit clos où fourmillaient, parmi les carottes et les salades, +des roses, des oeillets et des chèvrefeuilles. De grandes lianes de +haricots à fleurs rouges s'enroulaient autour de longues perches, la vigne +chargée de grappes vertes tapissait un mur en ruine. + +Des chiens jappèrent, un gros hérisson privé se mit en boule sous la botte +d'Espérance, qui, occupé à chercher son paysan, regardait partout ailleurs +qu'à ses pieds. + +Enfin un bruit de feuillages appela l'attention du jeune homme dans un +angle de ce petit fouillis que Gabrielle avait honoré du nom de jardin. + +Sous un paquet confus de houblons et de vignes vierges, à côté d'un tonneau +enterré en guise de citerne, où les grenouilles vertes piquaient des têtes +dans l'eau croupie, Espérance aperçut un homme de vaste corpulence, dont un +chapeau de paysan couvrait la tête et cachait entièrement le visage. + +Ce singulier admirateur des beautés de la nature eût paru inanimé, on l'eût +pu prendre pour un de ces épouvantails protecteurs des cerisiers, sans la +faible oscillation d'une cravache, avec laquelle sa main fine et blanche +sollicitait l'eau du tonneau pour en tourmenter les grenouilles. + +Espérance ayant bien considéré ce personnage, dont le signalement +s'accordait avec la description fournie par Gabrielle, crût pouvoir, +puisque l'inconnu persistait à cacher sa tête, hasarder de prononcer le mot +cabalistique destiné à provoquer la confiance de ce défiant villageois. + +--Espérance, murmura-t-il, en cueillant une double cerise à un arbuste +voisin. + +Aussitôt le gros homme leva la tête et montra un visage résolu et +scrutateur à la vue duquel Espérance ne put s'empêcher de se dire: + +--Je comprends. + +L'examen, que l'inconnu avait prolongé, fut apparemment à l'avantage +d'Espérance, car ce chasseur de grenouilles sourit avec finesse, et se +levant du siège de gazon sur lequel il avait laissé une empreinte de +longtemps ineffaçable, + +--Quand il vous plaira, dit-il, monsieur. + +--À vos ordres, monsieur, répondit Espérance. + +Le gros homme conduisit son guide à une petite porte de ce jardin, lui +montra deux chevaux frais qui attendaient, et le pria courtoisement de +l'aider à se mettre en selle. + +Espérance enleva cette masse avec une puissance de muscles qui arracha un +nouveau sourire de satisfaction à l'inconnu. + +--Je vois, dit-il, qu'on m'a choisi un bon compagnon. + +--Très-honoré de vous rendre service, répliqua Espérance avec respect. + +--Eh bien! partons, ajouta le gros homme. + +Espérance passa devant sans répondre, la main gauche sur sa carabine, +l'épée à portée de sa main droite. + +À la nuit tombante, tous deux entrèrent par la brèche du mur de Monceaux, +et Gratienne, qui attendait à l'intérieur, les ayant guidés jusqu'à une +grotte charmante située au plus épais du parc, dit à l'un: + +--Par ici, monseigneur. + +Et à l'autre: + +--Vous, monsieur Espérance, à cette porte, et bonne garde! + + + + +XII + +LES BAINS DE GABRIELLE + + +Au milieu du parc de Monceaux, dans un vallon couronné par un amphithéâtre +planté de marronniers, de platanes et de chênes, s'élevait une grotte de +roches moussues que Catherine de Médicis avait fait apporter à grands frais +de Fontainebleau, et qui, adossées au poteau dont nous venons de parler, +servaient de retraite à la nymphe de Monceaux. + +Pour parler en prose, les eaux d'un ruisseau voisin, tiédies par un long +parcours au soleil sur le gravier, parmi les roseaux, se précipitaient dans +la grotte où les attendait un bassin plus large et plus profond. C'était là +que sous la voûte festonnée de lierres et de fleurs sauvages, Gabrielle +venait dans les jours brûlants de l'été, se rafraîchir et se reposer. Plus +d'une fois, pareille à Diane sous la garde des nymphes, elle s'y baigna +dans le bassin au sable doux comme du velours, et pour éviter après le +bain, soit de rencontrer dans le parc des hôtes curieux, soit de retrouver +trop tôt la chaleur et le grand jour, elle rentrait au château sans être +vue, au moyen d'une galerie creusée sous l'amphithéâtre, et qui, par une +porte dont le roi seul avait la clé, venait d'une grande allée voisine +aboutir à la grotte des bains. + +Embellie ou gâtée, comme on voudra, par du marbre et des ornements +d'architecture, cette grotte, aujourd'hui ruinée, s'appelle encore les +Bains de Gabrielle. + +Nul séjour n'était plus propre à consoler du bruit et des embarras de la +cour. La solitude l'environnait, l'ombre et le silence y tombaient à flots. +Sous les arbres touffus de la vallée, au fond des massifs rafraîchis par le +ruisseau, les heureux habitants de la grotte voyaient les merles et les +loriots passer en sifflant comme de noirs projectiles. C'étaient partout +des pépitements d'oiseaux fourrageant les branchages, et le craquement des +bois secs tombant dans ce désert sur une mousse qui absorbait tous les +bruits. + +La grotte que la nature eût créée moins complaisamment que l'architecte +pour les usages du monde et pour l'étiquette, formait une grande et haute +salle ovale dans laquelle ouvrait cette porte secrète que nous avons +décrite. La salle était précédée du côté du parc d'une sorte de vestibule +en forme d'S, dont la sinuosité interceptait pour tout indiscret la vue de +l'intérieur et le bruit même des paroles qui s'y prononçaient. + +Il résultait de cette savante combinaison de l'optique et de l'acoustique, +que Diane en son bain ne pouvait être surprise par un Actéon quelconque, ni +même aperçue dans la grotte par le surveillant placé à l'entrée du +vestibule. + +Telle était la situation d'Espérance, lorsqu'il fut mis en sentinelle par +Gratienne dans l'ombre des rochers derrière lesquels l'inconnu avait +pénétré avant lui. + +L'extérieur de la grotte était doucement éclairé par des flambeaux de cire +parfumée, dont pas un souffle n'agitait la flamme. Des sièges, une table, +meublaient la salle. On voyait dans l'eau fraîche du bassin nager des +fioles au long cou grêle destinées à la collation du soir, tandis que les +plus beaux fruits entassés en pyramide par une large corbeille, exhalaient +dans leur coin obscur des parfums enivrants. + +Gratienne ayant, pour faire entrer l'inconnu, soulevé une longue colonne de +lierre qui pendait du haut du rocher comme un rideau frémissant, se retira +et laissa sa maîtresse seule avec le mystérieux personnage. + +Gabrielle, en robe blanche, ses beaux cheveux blonds reluisant comme des +fils d'or au feu des cires, s'avança à la rencontre de son hôte, dont elle +prit la main pour le conduire jusqu'à un siège. + +--Soyez le bienvenu, monsieur le duc, dit-elle, et excusez-moi de vous +recevoir dans un endroit si mythologique; mais j'ai ouï dire que les grands +capitaines aiment les positions découvertes, où leurs mouvements sont +libres, et je n'ai pas eu la prétention d'enfermer le duc de Mayenne pour +le tenir à ma merci. + +Mayenne, car c'était lui, répondit à ce compliment avec une bonne grâce qui +lui était naturelle et que commandait impérieusement l'irrésistible sourire +de Gabrielle. + +--Vous voyez, madame, dit-il ensuite, que je ne crains pas de me mettre à +votre merci, et sous ces roches le plus grand guerroyeur du monde serait +pris aussi facilement qu'un oiseau entré dans une cage, surtout quand la +porte est gardée par un compagnon comme celui que vous m'avez envoyé. +Hercule avec la tête d'Adonis. + +Gabrielle se sentant rougir offrit un siège et s'assit elle-même. + +--Monsieur, dit-elle, vous êtes ici plus en sûreté qu'au milieu de votre +armée. Le roi est à Paris; ma foi vous garantit sauf et libre. Quant au +guide qui vous a amené, s'il eût existé en France un plus loyal et plus +brave gentilhomme, je l'eusse choisi pour vous escorter et vous protéger +dans la démarche que vous avez bien voulu faire, et dont je sais apprécier +la généreuse confiance. + +--Vous m'en aviez donné l'exemple, madame, en me venant trouver, il y a +quinze jours, à la Ferté-sous-Jouarre où je me cachais, et où, pouvant me +faire surprendre, vous vous êtes confiée à ma prud'homie. Vous avez entamé +ainsi les conférences, je me dois de vous payer par la réciprocité. + +--Ah! monsieur! je voudrais au prix de mon sang réconcilier deux princes +qui tiennent dans leurs mains le bonheur de la France. + +--Cela ne dépend pas de moi seul, madame, dit Mayenne. Le roi me hait. + +--Vous vous trompez, s'écria vivement Gabrielle. Le roi vous craint. Voilà +tout. + +Cette flatterie éclaircit le front du duc. + +--S'il était vrai, dit-il, tout serait déjà concilié. Mais votre +délicatesse ne m'empêche pas de voir l'animosité qu'on met à me faire la +guerre. + +--Monsieur, répliqua Gabrielle, si je pouvais, sans vous affliger, citer un +nom de votre famille... un nom encore enveloppé de deuil.... + +--Ma soeur... murmura Mayenne. + +--Oui, monsieur, Mme de Montpensier: elle est la seule personne de votre +maison qui ait mérité l'inimitié du roi. + +Mayenne garda le silence. + +--Nul n'ignore ajouta la charmante diplomate, combien le roi est bon et +prompt à oublier les offenses. + +--Cependant, il arme encore maintenant, et au lieu de laisser tomber peu à +peu la guerre, il se prépare à ruiner mes dernières ressources. + +--Vous n'êtes pas un adversaire qu'on puisse ménager. + +--Si vous saviez, madame, comme je suis fatigué de ces querelles, dit le +duc en s'essuyant le front, d'où ruisselait la sueur, malgré la nuit, +malgré la fraîcheur de la grotte; si vous saviez, depuis la mort de ma +soeur surtout, combien je sens le vide de toutes ces prétentions. Roi! je +n'ai jamais voulu l'être; seulement, duc et prince je suis né, je voudrais +mourir dans mon état. + +Gabrielle se tut à son tour. Elle offrit à Mayenne un canon de vin, des +biscuits et des fruits. + +--Ma démarche vous a prouvé, dit-il en acceptant le verre, que je désire +entrer en arrangement, mais non pas comme un rebelle vaincu. J'ai une armée +encore, et s'il survivait en moi une seule goutte de ce fiel ambitieux qui +animait ma malheureuse soeur, j'arriverais à me faire offrir des conditions +meilleures. Ah! madame, Dieu vous préserve de comprendre jamais ce qu'il en +coûte pour gagner le nom de grand capitaine! Le roi a eu ce bonheur de +s'illustrer en invoquant le bon droit. Moi, je suis un révolté. Je fais +bonne mine aux Espagnols, qui me détestent et que j'exècre. Chaque fois +qu'on se bat, mes alliés me voudraient voir mort et je voudrais les voir +tous tués. Tous mes amis tombent les uns après les autres, ou, fatigués, me +quittent. Je me trouverai bientôt seul. L'âge vient. Je suis gros, lourd, +et il a fallu pour venir ici que votre guide me hissât sur mon cheval. +Quand trouverai-je un bon accord qui me rende le repos, la considération +publique et des amis heureux de m'avouer. Hélas! tout cela, il le faut +conquérir par la guerre, et je ne serai vraiment honoré, vraiment +tranquille que du jour où une balle d'arquebuse m'aura couché sur le champ +de bataille. + +Mayenne, en parlant ainsi, essuyait la sueur de son visage, et Gabrielle +s'étonnait de le trouver si mélancolique et si abattu. + +--Que je voudrais, s'écria-t-elle, que le roi vous entendît; la paix serait +bientôt faite! Un ennemi malheureux est presque un ami pour lui. + +Mayenne se leva, l'oeil enflammé. + +--Si cela arrivait, dit-il, si le roi entendait mes paroles, j'en mourrais, +je crois, de honte et de douleur. Mais le roi ne m'entend pas, n'est-il pas +vrai, madame, continua le duc en promenant autour de lui un regard inquiet +et sombre, vous ne m'auriez point tendu ce piège pour m'exposer humilié aux +sarcasmes de mon ennemi. + +Et il faisait déjà un pas vers l'issue de la grotte. + +--Ah! monsieur, dit Gabrielle en lui prenant la main, vous m'offensez; +n'êtes-vous pas ici sur la foi jurée? suis-je une âme perfide?... +Rassurez-vous, seule j'ai entendu vos paroles, seule je sais votre secret, +et vous pouvez me confier les conditions de la paix que je veux proposer au +roi en votre nom. + +Elle achevait à peine, qu'un pas précipité retentit à trois pas d'elle, une +serrure cria, la porte secrète s'ouvrit et le roi apparut, un flambeau à la +main, le visage altéré, les yeux brillants de colère. + +--Avec qui êtes-vous ici, Gabrielle? demanda-t-il en cherchant à +reconnaître les visages autour de lui. + +--Oh! trahison! murmura Mayenne qui recula pour mettre l'épée à la main. + +--M. de Mayenne! dit Henri, tellement stupéfait à la vue du Lorrain, que sa +main tremblante laissa échapper le flambeau. + +--Monsieur! monsieur! s'écria Gabrielle en étendant les mains vers Mayenne, +ne m'accusez pas; je suis innocente. S'il y a trahison, elle vient du roi! + +--Je comprends, madame, répondit Mayenne avec un dédaigneux sourire. La +scène est jouée à merveille; vous n'attendiez pas le roi. Le roi arrive à +l'improviste. Il vous trouve par hasard avec M. de Mayenne, et comme, par +hasard aussi, Sa Majesté est bien accompagnée sans doute, l'on s'empare du +rebelle, la guerre est terminée. Bien joué, madame. + +--Oh! sire, dit Gabrielle en versant un torrent de larmes, voilà une +offense que je n'oublierai de ma vie! Vous avez raison, monsieur le duc, +tout m'accuse. Vous avez le droit de m'appeler lâche et perfide. Oui, c'est +justice de me traiter avec cette rigueur. + +Mayenne, étonné au milieu même de sa fureur, contemplait en silence la +scène étrange qui s'offrait à ses regards. + +D'un côté, Gabrielle en pleurs, se tordant les mains avec l'expression la +plus sincère d'une douleur loyale; de l'autre, Henri IV, pâle, atterré, le +front courbé, plus semblable à un vaincu qu'à un vainqueur, et sur le +visage duquel on lisait la honte et le regret d'une faiblesse qui le +dégradait à ses propres yeux. + +--Dites donc au moins, sire, s'écria Gabrielle, que je n'ai pas trempé dans +le guet-apens dont M. le duc est victime... Rendez-moi l'honneur, sire, à +moi qui voulais vous donner la paix et l'amitié de ce galant homme. + +Le roi comprit à ces mots toute l'étendue de sa faute. Il venait, par cette +brusque surprise, de renverser l'édifice élevé si péniblement par +Gabrielle. Quelle honte et quel malheur! + +--Ainsi ferai-je, murmura la roi d'une voix entrecoupée... Je suis seul +coupable. Sur un avis qui m'a été donné que Mme la marquise avait +rendez-vous à Monceaux avec un amant, j'ai pris de la jalousie et me suis +mis en route. J'arrive il n'y a qu'un moment; je trouve ou crois trouver +des visages embarrassés, nul ne me veut apprendre où se cache madame. +Personne dans les appartements. Je heurte et j'appelle, rien. L'idée m'est +venue que la marquise cherchait la solitude en ses bains. J'ai la clé de +l'entrée secrète. Je suis accouru, et le bruit de deux voix m'a fait ouvrir +vivement la porte... + +Mayenne gardait son attitude à la fois calme et méprisante; un sourire +forcé contractait ses lèvres; il avait remis son épée au fourreau. + +--Il ne faut pas douter, monsieur, dit le roi avec douceur; voyez mon +trouble, ma peine, et persuadez-vous que je ne sais point mentir. Je dois +d'abord des excuses à la marquise que, par trop d'amitié, j'ai follement et +indignement soupçonnée. Quant à vous, qui jusqu'à un certain point, avez le +droit de suspecter sa franchise et la mienne, je ne vois qu'un seul moyen +de vous prouver l'injustice de vos accusations. La scène a lieu entre nous, +sans témoins; vous étiez venu librement, vous êtes libre de retourner, et +je vous offre non-seulement mes chevaux, mais une escorte avec ma parole de +roi. J'y ajouterai mes excuses, mon cousin, car j'ai tort, et voudrais pour +un royaume, racheter l'opinion que je vous ai laissé prendre un moment de +ma maîtresse et de moi! + +À ces mots que prononça Henri en se redressant peu à peu de toute la +hauteur de son âme, Gabrielle sécha ses larmes et le duc regarda en +tressaillant ce visage ouvert, ces yeux limpides où respirait la loyauté. + +--Ce qui vient d'arriver nous dégage, monsieur, nous n'avons rien dit, +s'écria Gabrielle, en se rapprochant de Mayenne. Reprenez vos paroles, duc, +nul que moi ne les saura jamais. + +Cette candeur et l'élan de cette âme délicate et probe firent sur Mayenne +une impression profonde. Il baissa la tête à son tour et tourna son chapeau +dans ses mains, comme un vrai paysan gêné par les bontés de son seigneur. +Un combat acharné se livrait dans cette âme altière entre l'orgueil et la +reconnaissance. Il demeurait immobile, impuissant pour le bien ou pour le +mal. + +Henri prit cette hésitation pour un reste de défiance. Surmontant le +chagrin qu'il en éprouvait: + +--Il se pourrait, dit-il vivement, que vous craignissiez une embuscade hors +du château. Après ce qui s'est passé, vous avez le droit de tout craindre, +mon cousin. Je vous accompagnerai donc moi-même tant que vous le jugerez à +propos, ma personne vous répondra de la vôtre, et si l'otage vous suffit, +faites un signe, je suis à vos ordres. + +--Vraiment, s'écria Mayenne emporté par la noblesse d'un pareil procédé, +voilà trop de façons avec moi, sire, je suis votre sujet et sens bien qu'il +vous faut servir. D'ailleurs, j'étais plus qu'à moitié gagné par la bonté, +par l'éloquence de madame. Vous venez d'achever l'oeuvre, sire; c'est moi +qui demande pardon à Votre Majesté, et me voilà à vos genoux, seulement je +ne sais pas si je m'en pourrai relever. + +A ces mots, il s'agenouilla tremblant d'émotion. + +--Ventre-saint-gris! je m'en charge, dit Henri les yeux pleins de larmes. +Et il releva en effet Mayenne, en l'embrassant si tendrement, que les +coeurs les plus durs n'eussent pas été à l'épreuve d'une pareille scène. + +--Encore! et encore! s'écria le roi en recommençant, et toujours!... Mon +cousin, voilà une grande joie qui m'arrive. Plus de guerre civile en ce +royaume et un bon ami de plus! + +--Que de grâces à rendre à Dieu! dit Gabrielle, en joignant les mains avec +ivresse. + +--Croyez-vous donc qu'on doive vous oublier vous-même, dit Henri en +quittant Mayenne pour courir à Gabrielle qu'il serra sur son coeur. Voici, +mon cousin, l'ange de miséricorde et de réconciliation! Voici mon ange +gardien, la plus parfaite femme qui soit en France! + +--Ce n'est pas moi qui dirai le contraire! s'écria Mayenne avec chaleur. + +--Et on la calomniait! reprit le roi, et je venais la surprendre, +l'outrager! + +--J'en bénis le Ciel, dit Gabrielle. + +--J'en ai bien souffert, ma chère âme; mais voilà qui est fini. Après cette +épreuve douloureuse, nous sommes trop heureux pour récriminer. + +--Je demanderai une récompense pour mes dénonciateurs, dit Gabrielle en +souriant, car ils sont la cause du succès que je n'eusse jamais obtenu +toute seule. + +Que cherchez-vous donc autour de vous, sire? + +--Je cherche si le duc est venu ainsi.... + +--Seul?... Oui, sire, répondit Mayenne. J'ai confiance, moi, aux anges +que je rencontre. + +--Bien plus, dit Gabrielle, monsieur le duc avait accepté un garde de ma +main. + +Gabrielle conduisit le roi hors de la grotte et lui montra Espérance adossé +à un rocher, son épée à la main. + +--Voilà donc le galant dont on me faisait fête, murmura le roi en +reconnaissant son rival. C'est là celui qui devait vous préparer des relais +pour venir me surprendre à Paris! C'est là celui que vous me préfériez! Ah! +maître la Varenne! Allons, allons, c'est à moi de rougir. + +Il ne vit pas combien de vermillon ces imprudentes paroles faisaient monter +aux joues de Gabrielle. Espérance aussi se détourna pour cacher non pas sa +rougeur, mais une douleur insurmontable que lui causait la présence du roi, +et ce rude réveil après tant de beaux rêves! + +Cependant, comme en passant près de lui, Gabrielle lui prit la main pour le +remercier, il rappela son courage et exhala toute l'amertume de son coeur +dans un inoffensif soupir. + +--Il me reste à vous demander, mon cousin, dit Henri à Mayenne, quelles +sont vos intentions pour ce soir. Vous plaît-il souper avec nous, comme de +bons amis, à la barbe des traîtres et des coquins, qui enrageront de nous +voir réconciliés? aimez-vous mieux retourner chez vous et réfléchir? + +--Réfléchir... s'écria le duc, ah! Dieu m'en garde, sire; assez de +réflexions j'ai faites, assez de nuits j'ai passées sans dormir. Il doit y +avoir ici de bons lits et de bon vin. + +--J'en réponds, dit Gabrielle. + +--Daignez m'offrir l'un et l'autre pour cette nuit, et demain.... + +--Et demain nous causerons affaires, voulez-vous dire, ajouta le roi. +Pardieu, ce sera bientôt fait; comme j'accorde d'avance tout ce que vous me +demanderez.... + +--Tout? dit le Lorrain avec un sourire. + +--Et encore quelque chose avec, dit Henri, pourvu que ce ne soit pas +madame; car en ce cas feriez-vous mieux de me demander ma vie. + +--Je n'aurai garde, sire, et pourvu que madame me veuille honorer de son +amitié, je me déclare satisfait. + +--J'ai trop de reconnaissance pour ne point vous aimer de tout mon coeur, +dit Gabrielle. + +--En vérité, pensa Espérance, qui les suivait à distance, ces gens-là +s'arrachent tellement ma Gabrielle qu'il ne m'en restera plus rien. + +On se dirigea vers le château, que l'arrivée subite du roi avait rempli de +confusion et de tumulte. + +Déjà les commentaires allaient grossissant. On supposait Gabrielle +surprise, chassée: on désignait la prison qui lui serait assignée. Le parti +d'Entragues triomphait avec un commencement d'insolence. Plus d'un +serviteur prévoyant de la marquise faisait ses paquets. + +Henri était parti vite de Paris; mais ses officiers l'avaient rejoint à +Monceaux, et leur arrivée augmentait le désordre, comme l'huile jetée sur +un brasier double la flamme. + +Lorsque cette foule inquiète, émue, curieuse, en tête de laquelle était le +comte d'Auvergne, aperçut le roi débouchant tranquillement de la grotte +dans le parc, appuyé d'un bras sur Gabrielle, de l'autre sur un homme +encore inconnu, tandis qu'Espérance et Gratienne venaient ensemble à leur +suite, personne ne put comprendre ce calme et la présence de ce tiers à +Monceaux. + +Mais Henri, riant dans sa barbe, et méditant le coup qu'il allait frapper: + +--Messieurs, dit-il du plus loin qu'il lui fut possible, commandez vite un +bon souper pour moi et mon cousin de Mayenne, qui veut boire aujourd'hui à +ma santé. + +Le nom de Mayenne retentit dans cette assemblée comme un éclat de tonnerre, +et quand, à la lueur des flambeaux, chacun reconnut le duc au bras du roi, +la stupéfaction s'exhala par un murmure qui caressa doucement le coeur de +Gabrielle. M. d'Auvergne en pâlit de désappointement. + +--Oui, messieurs, dit le roi en pénétrant dans la grande salle du château, +mon cousin de Mayenne me signifie que je n'ai pas de meilleur ami que lui, +et je déclare ici qu'il n'aura pas désormais de meilleur ami que moi. + +--Grâces en soient rendues à Dieu, dit Sully en s'approchant avec un visage +rayonnant de joie. + +--Et grâces surtout à madame, répliqua le roi en désignant Gabrielle, car +c'est elle qui a tout fait par son esprit, par son coeur et son amitié pour +moi. Je lui dois la paix et la fortune de mon royaume. + +Puis, au milieu du silence qui planait sur l'assemblée bouleversée par un +dénoûment si imprévu: + +--Allons, dit le roi, qu'on serve Mme la duchesse! + +--La duchesse! demandèrent quelques gens surpris par ce titre nouveau, car +Monceaux n'était qu'un marquisat. + +--Oui, répéta le roi. Mme la duchesse de Beaufort, marquise de Monceaux et +de Liancourt. C'est le nom que madame doit porter à compter d'aujourd'hui. + +--Oh! sire, dit Gabrielle, où s'arrêteront vos bontés? + +--Plus loin! répondit tout bas le roi. Mais nous sommes servis, donnez-moi +le bras, mon cousin. Ah! Gabrielle, quelle idée vous avez eue là de me +réconcilier avec Mayenne! + +--Elle n'est pas de moi tout à fait, sire, dit modestement la jeune femme. + +--Qui donc vous l'a inspirée? + +--L'âme de toute bonne oeuvre, frère Robert. + +--Frère Robert! s'écria le roi. Lui!... c'est lui qui vous a inspiré de +me réconcilier avec M. de Mayenne?... Oh! ce serait sublime! + +--Qui donc est ce frère Robert? demanda Mayenne, surpris de l'agitation du +roi. + +--Je vous conterai cela quand nous serons seuls, mon cousin; l'histoire en +vaut la peine, et plus que tout autre vous saurez l'apprécier. Oh! frère +Robert!... Et je ne lui payerais point ce service! Ventre-saint-gris! +nous y songerons!... A table, mon cousin, à table! Duchesse, invitez +notre ami Espérance, et buvons frais, car il fait chaud! + +Et comme Gabrielle voyait _leur_ ami s'assombrir involontairement: + +--Je comprends, lui dit-elle tout bas; vous trouvez que j'ai reçu ma +récompense, tandis que vous n'avez rien, comme à l'ordinaire. Eh bien! ce +ne serait pas juste. Venez samedi à ma maison de Bougival, nous y passerons +une belle soirée avec Gratienne. + +--Avec Gratienne! Vous vous défiez donc de moi? + +--Non! c'est de moi que je me défie. A samedi! Quant à ce soir, buvons à la +santé du roi et à la confusion de nos ennemis! + +--Tope! dit Espérance. + + + + +XIII + +CONSEIL DE FAMILLE + + +Le retour du comte d'Auvergne dans sa famille et les nouvelles qu'il y +apporta jetèrent la consternation dans l'intéressante société. + +--Voilà, dit-il, comment vos plans ont tourné, la marquise est duchesse et +a pour allié désormais M. de Mayenne, le héros du jour. Quant au seigneur +Espérance, on se l'arrache, le roi l'a embrassé et lui confierait toutes +les clés de sa maison. Il faut avouer que vous êtes d'adroites princesses, +de m'avoir exposé à recevoir un pareil soufflet en plein visage. + +A ces mots Marie Touchet fit une grimace roturière, Henriette rongea ses +ongles si beaux. Le comte d'Entragues s'en prit au peu de cheveux qui +avaient survécu à tant de déceptions. + +--Alors tout est perdu, dit-il avec désespoir. + +--A peu près. + +--On essayera de s'en consoler, répondit Henriette, pâle de rage. +Cependant, moi qui ne suis pas un homme, je ne perdrai pas courage aussi +vite. + +--Cela vous est aisé à dire, mademoiselle, dit le comte d'Auvergne, qui, +dans les bonnes veines seulement, l'appelait _petite soeur_. Vous n'avez +pas les mortifications, vous. J'eusse voulu vous y voir, hier, quand toute +l'assemblée me riait au nez, et que le roi me regardait par-dessus +l'épaule. + +--Nous vous demandons bien douloureusement pardon, monsieur, interrompit le +père. + +--Votre peine fait la nôtre, mon fils, dit la mère. + +--Attendons la fin, ajouta Henriette, pour qui cet orage n'était qu'une +pluie d'été. Elle en avait vu bien d'autres. + +--Oh! vous n'attendrez pas longtemps, dit le jeune homme avec insolence. + +--Cependant, il y a toujours la prédiction de la devineresse, articula +sourdement Marie Touchet. + +--Une couronne, n'est-ce pas? s'écria le comte d'Auvergne en riant. Oui, +comptez-y, vous en prenez bien le chemin. + +--Si ce chemin n'est pas le bon, répliqua aigrement Henriette, nous en +choisirons un meilleur. + +Les trois conseillers furent frappés de la résolution invincible qui +éclatait dans ces paroles. + +--Tant que vous voudrez, mademoiselle, répliqua le comte. Mais s'il s'agit +des grands chemins, par exemple.... + +--Monsieur!... + +--Eh! nous sommes ici en famille, et nous pouvons nous dire nos vérités. +Moi, j'ai assez de ces échecs perpétuels; à force d'être battu, le dos me +cuit. Je m'étonne que vous y résistiez; c'est de l'héroïsme. + +Après cette déclaration si franche, le silence le plus décourageant régna +dans l'assemblée. + +Soudain on entendit un cheval piétiner dans la cour de l'hôtel, et les +valets annoncèrent M. de la Varenne. + +Jamais le porte-poulets n'était venu chez les Entragues en plein jour. Il +fallait que la circonstance fût solennelle. La frayeur de la famille s'en +augmenta. Ce fut bien pis quand le petit homme entra d'un air froid et le +sourcil froncé. + +Chacun courut à sa rencontre, trois sièges lui furent offerts à la fois. Il +se laissa tomber sur le plus large avec un gémissement arraché par la +lassitude. + +--Ouf! dit-il; votre serviteur, mesdames. Aïe! votre bien dévoué, +messieurs. La présence de M. le comte d'Auvergne m'annonce que vous êtes au +courant. + +--Hélas! murmura le père, tandis que Marie Touchet levait les yeux au ciel. + +--Nous l'avons échappé belle, dit la Varenne. + +--Nous avons donc échappé? s'écria Henriette en secouant le petit homme +avec une vigueur masculine. + +--C'est miracle! + +--Oh! contez, contez-nous cela, demandèrent quatre voix avides. + +La Varenne prit un air imposant. + +--Vous savez la surprise du roi et la fête donnée à M. de Mayenne, et le +duché conféré à la marquise, et... + +--Oui, oui, passez. + +--J'attendais le moment des explications. Le roi en soupant me lançait des +regards farouches... J'en ai été malade, et le suis encore, mesdames. + +Marie Touchet chercha des élixirs dans sa cassette, et en offrit une +collection au porte-poulets. + +--Pouvez-vous continuer? demanda Henriette. + +--Oui, mademoiselle. Ce matin, le moment fatal arriva. Je tournais autour +du grand vestibule, le roi me fit signe et m'emmena au jardin. «Voilà donc, +s'écria Sa Majesté, les rapports qu'on me fait! voila donc les intrigues +de la marquise...--c'est duchesse qu'il faut dire à présent!--voilà +donc...» Ah! mesdames, j'en ai entendu de cruelles pour l'oreille d'un +gentilhomme. + +Les Entragues essayèrent de ne point rire en songeant à cette +gentilhommerie qui piquait des poulets chez la soeur du roi. + +--Qu'avez-vous répondu, monsieur de la Varenne? demanda le père. + +--Ce que j'ai pu. + +--M'auriez-vous accusée? dit Henriette. + +--J'ai eu l'habileté de ne le point faire. «Sire, ai-je répondu, ce n'est +pas ma faute.--C'est la faute de ceux qui vous ont instruit, alors, a +répliqué le roi.... + +--Voyez-vous, qu'on nous accusait! s'écria Marie Touchet. + +--«Sire, ceux qui m'ont instruit croyaient ce qu'ils disaient.--Que +croyaient-ils? dit Sa Majesté avec colère.--Sire, ils savaient le départ +de M. Espérance avec Mme la marquise,--la duchesse,--et vu l'intime +amitié de Mme la duchesse et de ce seigneur...--Vous êtes un bélître, a +dit le roi.» Un bélître! à moi!... «Enfin, sire, ai-je répondu, Mlle +d'Entragues avait bien le droit de craindre que Mme la marquise--la +duchesse--ne cherchât à surprendre Votre Majesté, puisque déjà pareille +chose avait eu lieu chez Zamet.» + +--Bien! bien! bravo! s'écrièrent les Entragues, voilà répondre! + +--J'ai trouvé cela, dit modestement la Varenne et faisant la roue, j'ai eu +cette inspiration miraculeuse. + +--Et le roi, qu'a-t-il dit? + +--Le roi, frappé de ce souvenir, a baissé la tête; et comme c'est un esprit +juste: «Il est vrai, a-t-il ajouté, la chose était à craindre, et l'on ne +pouvait soupçonner les desseins de Mme la duchesse sur ma réconciliation +avec Mayenne.» + +--C'est la précipitation de Votre Majesté qui a fait tout le mal, ai-je cru +devoir ajouter. + +--Tout le bien, animal,» a répliqué le roi en riant, et il m'a donné un +coup de poing dans l'épaule. Jugez de ma joie! Quand le roi m'appelle +animal et me rudoie c'est qu'il est enchanté. Aussitôt j'en ai pris +avantage. + +--«Votre Majesté, ai-je reparti, ne voit pas que la personne la plus +malheureuse de ceci est la pauvre demoiselle d'Entragues. + +--J'aviserai à la consoler,» a répondu le roi. + +Une joie folle éclata dans les yeux du père et de la mère. Un sourire +dédaigneux plissa les lèvres d'Henriette. + +--Consoler... murmura-t-elle, tout cela! + +--En sorte que l'échec n'est pas pour nous, dit le père. + +--Non, Dieu merci! fit la Varenne en s'éventant avec son chapeau; mais +grâce à qui? + +--Nous vous serons reconnaissants, dit Marie Touchet avec intention. + +--C'est du bonheur, interrompit le comte d'Auvergne. + +--Henriette le disait bien, mon fils, il y a dans tout cela prédestination. + +La jeune fille n'était pas aussi satisfaite que ses parents: dans cette +prétendue victoire, il n'y avait rien pour son orgueil. + +--Quoi, monsieur, dit-elle à la Varenne, voilà tout ce que le roi a jugé à +propos de faire pour moi? + +--Ce que j'ai à ajouter, répondit le porte-poulets, ne s'adresse qu'à vous +seule, mademoiselle. + +En parlant ainsi, avec une impudence cynique il prit la main de la jeune +fille et la conduisit près d'une fenêtre, tandis que les parents +s'excusaient de leur lâcheté sur le respect dû à un message du roi. + +Mais le père Entragues ne cessait d'observer le visage d'Henriette; Marie +Touchet elle-même suivait sur les traits de sa fille l'effet de chaque mot +prononcé par la Varenne. + +Henriette rougit et ses yeux rayonnèrent. Le sourire de joie rusée et +voluptueuse qui éclaira son front eût inspiré à un peintre la véritable +expression du démon femelle chargé de tenter un saint. + +Ayant achevé son ambassade, la Varenne partit, non sans avoir reçu un gage +de la reconnaissance de Marie Touchet: c'était une boîte de perles d'or, +présent compact, d'un prix certain, comme il convient au salaire de ces +spéculateurs positifs. + +Henriette semblait rester en extase après le départ du porte-poulets. Son +père et son frère vinrent lui prendre les mains en minaudant. + +--Eh bien! dirent-ils. + +--Eh bien!... dit-elle charmée de les faire languir. + +--Que nous veut le roi? + +--Une misère. + +--Dites cette misère, petite soeur. + +--Un simple rendez-vous, pour explications. + +--Oh! oh!... fit M. d'Entragues en se redressant avec orgueil, il paraît +que Sa Majesté ne peut se passer de nous. Et qu'avez-vous répondu? + +--Bien des choses. + +--Vous n'aurez pas manqué de dire qu'une fille de votre condition n'accepte +point de rendez-vous? + +--Certes... + +--Sans garanties pour son honneur, se hâta d'ajouter Marie Touchet, qui +rentra ainsi dans la conversation. + +--Oui, madame. + +--Et qu'a dit la Varenne? demanda le comte d'Auvergne. Approuve-t-il ces +stipulations? + +--Qu'il approuve ou non, dit M. d'Entragues, c'est à nous de juger. + +Le jeune homme fut surpris de ce ton tranchant du comte, si respectueux +d'ordinaire envers lui. + +--L'opinion du roi est bien pour quelque chose dans tout ceci, dit-il, et +moi qui le connais, je ne le crois pas disposé à se laisser dicter des +conditions d'avance. + +--Le roi est trop léger, mon fils, pour qu'on se fie à sa parole. Tel +n'était pas le roi Charles, votre glorieux père. + +--Il me semble, interrompit M. d'Entragues, qu'un bon douaire, bien +assuré... trente ou quarante mille écus par exemple, donneront de la +consistance à la parole du roi. + +--Il m'en fut assuré cinquante mille en un temps où l'argent était plus +rare qu'aujourd'hui, dit Marie Touchet. + +--Qu'est-ce que l'argent? murmura Henriette avec mépris, un moyen de se +dégager sans scrupule de la parole donnée. + +--Pas d'argent, s'écria Marie Touchet. + +--Mais, mordieu! dit le comte d'Auvergne, que vous faut-il donc, +voulez-vous que le roi l'épouse avant de lui avoir parlé? + +--Pourquoi non, dit Henriette, puisqu'il en faut toujours arriver là? + +--Eh! faites donc rompre d'abord le mariage de la reine Marguerite. Le roi +est bien et dûment marié, ma chère. + +--On rompra ce mariage. + +--Il faut du temps; et cependant ferez-vous que le roi soit un homme de +patience? Vous le dégoûterez au profit de gens moins serrés que vous. + +--Il y a du vrai, dans ce que dit monsieur le comte, murmura d'Entragues. +Je maintiens donc qu'un douaire de quatre-vingt mille écus... + +--Mettez-en cent mille, et concluez quelque chose, s'écria le jeune homme. + +Henriette haussa les épaules avec colère. + +--C'est un encan, dit-elle. + +--Vous êtes une sotte, reprit le père. Aimez-vous mieux rien, comme +Dayelle, Tignonville, Fleurette, Corisande d'Andouins, Antoinette de Pons, +et tant d'autres? + +--J'aime mieux une couronne, monsieur. + +--Eh! mordieu, dit le comte d'Auvergne, si c'est un hochet qu'il vous faut, +achetez un cercle d'or, et amusez-vous à vous le mettre au front quand vous +serez devant un miroir. Vous ressemblez à ces petites filles qui veulent +porter des boucles d'oreilles et ne veulent point avoir l'oreille percée. +Arrangez-vous, et pendant toutes vos façons, le caprice du roi ira +ailleurs. + +--Caprice?... dit Henriette piquée. + +--Monsieur d'Auvergne a cent fois raison, repartit le père. Cent mille écus +forcent un homme à réfléchir, et valent bien les marquisats et les duchés +qui se prodiguent. + +--J'ai une idée qui conciliera tout, dit Marie Touchet avec la majesté d'un +oracle. Grâce à mon moyen, le roi fera voir si c'est par caprice ou par +amour qu'il recherche mademoiselle. Le roi s'engagera pour l'avenir sans +compromettre le présent: le roi garantira l'honneur de cette maison, sans +rien perdre des droits de son amour. + +--Peste! c'est la panacée universelle que votre moyen, madame, dit le comte +d'Auvergne. Veuillez nous le communiquer. + +--C'est une promesse de mariage, faite par le roi à Mlle Henriette de +Balzac d'Entragues. + +--J'accepte! dit Henriette. + +--De cette façon, interrompit Marie Touchet qui jouissait de son triomphe, +le roi est libre de ne se point marier, s'il veut, après la mort de la +reine Marguerite; mais alors il n'épousera personne, et les rivalités ne +seront point à craindre pour Henriette. + +--En effet, dit M. d'Entragues, une promesse serait efficace. + +--Si le roi signait, dit le comte d'Auvergne; mais signera-t-il? Cela me +rappelle l'homme qui eût passé la rivière à sec si son cheval en eût bu +toute l'eau; mais la boira-t-il? + +--Si le roi ne signe pas, c'est qu'il n'y a aucun fonds à faire sur sa +tendresse, et j'y renoncerai, dit Henriette. + +--Vous ferez bien, ma fille, l'honneur avant tout; mais cela n'empêche +point le douaire de cent mille écus, ajouta le père Entragues. + +--Au contraire, dit le comte d'Auvergne. + +Marie Touchet compléta ainsi son discours: + +--En agissant de la sorte, nous sommes à jamais délivrés de nos +perplexités. Un oui ou un non bien articulé, l'affaire est faite ou rompue +à jamais. + +--Vous tenez au roi la bride bien haute, mesdames. + +--Qui nous en empêche désormais, repartit Marie Touchet fière de se +rappeler les dangers passés, et cette mort de la Ramée qui avait rendu +libre à jamais Henriette. Rien ne nous fait plus obstacle, et plus on +demandera au roi, plus il aura bonne opinion du trésor qu'il recherche. + + +--Un vrai trésor, dit le comte d'Auvergne avec un sourire et un salut des +plus galamment outrageants pour sa soeur. + +--Un trésor sans prix! ajouta le digne père en baisant avec componction ce +front virginal éprouvé par tant de honteuses rougeurs. + + +Un valet, grattant à la porte, annonça que la signora Galigaï attendait ces +dames dans leur cabinet. + +--La devineresse! s'écria le comte d'Auvergne, je me sauve! + +--Non, demeurez, dit le père Entragues, pour méditer avec moi l'acte de +donation et la promesse de mariage. + +--Je tiens à en surveiller la rédaction, s'empressa d'ajouter Marie Touchet +en s'asseyant près de son fils et de son mari. + +--Allons vite trouver Leonora, pensa Henriette toute tremblante, sa visite +aujourd'hui m'inquiète. + +Elle passa dans le cabinet où Leonora, un coude sur la table, et son front +dans la main, suivait du doigt sur le tapis les arabesques capricieuses de +la broderie de laine. Elle était soucieuse et oublia de prodiguer ses +baise-mains comme à l'ordinaire. + +--Qu'y a-t-il encore? demanda Henriette, habile à deviner les impressions +de sa confidente. + +--Une grave affaire, dit l'Italienne. M. de Pontis s'est battu hier soir. + +--Que nous importe! Et d'abord comment connais-tu cet homme? + +--Je le connais: c'est notre intérêt à tous. Quant au sujet de ce combat... +faut-il vous le dire! + +--Tu m'effraies avec tes précautions oratoires. Serais-je pour quelque +chose dans la querelle? + +--Jugez-en. Pontis était au cabaret où dînent les gardes de service; on +parlait des amours du roi et de la succession de la marquise de Monceaux, +aujourd'hui duchesse de Beaufort... + +--Eh bien! + +--Plusieurs personnes vous nommèrent: c'est un droit de votre beauté. + +--Quand tu me fais un compliment, Leonora, je frissonne. Passe! passe! + +--«Messieurs, dit Pontis étourdi par le vin, cette personne que vous nommez +ne sera jamais rien au roi.» On lui demanda pourquoi. + +--Oui, pourquoi? murmura Henriette, de plus en plus inquiète. + +--«Parce que JE NE LE VEUX PAS!» a répliqué Pontis. + +Les deux femmes se regardèrent. Leonora continua son récit. + +--«Quoi! dit un des gardes à Pontis, Mlle d'Entragues, belle, noble et +irréprochable, ne mériterait pas l'amour du roi?» + +--«Irréprochable! s'écria Pontis avec un rire amer. Ah! sambious!... +si c'est à sa vertu que le roi s'adresse, je peux lui en donner des +nouvelles.» + +--Le misérable! balbutia Henriette; et que lui as-tu répondu? + +--Les épées sortaient du fourreau, lorsque M. de Crillon appelé à temps a +paru. + +--Il a fait justice de l'insolent, je suppose? + +--Voici ce qu'il a dit aux gardes, ajouta Leonora: «Vous êtes aussi bêtes +les uns que les autres et vous garderez tous les arrêts.» + +--Ceci est une insulte, dit Henriette livide. + +--Plus dangereuse que vous ne croyez, repartit Leonora, car ce bruit peut +aller jusqu'au roi. Il est temps que vous y mettiez ordre par quelque +plainte énergique. + +Mais elle se tut en voyant Henriette, l'oeil fixe, les lèvres serrées, +baisser la tête et méditer profondément sous le double poids de la honte et +de la peur. Leonora comprit que Mlle d'Entragues ne s'humiliait pas à ce +point sans motifs. + +--Après tout, qu'importe l'accusation de ce Pontis, reprit Leonora, s'il ne +peut la prouver. + +En même temps, elle fouillait du regard l'âme troublée d'Henriette toujours +silencieuse. + +--Est-ce qu'il peut la prouver? murmura-t-elle. + +--Peut-être, articula faiblement Mlle d'Entragues. + +--Et comment? demanda Leonora. + +--Il existe une lettre de moi. + +--À qui donc, mon Dieu? + +--À... à l'ami de ce Pontis. + +--À Speranza? s'écria l'Italienne. + +--Oui. + +--Et vous ne me l'aviez pas dit... quel désastre! cette lettre, il faut +la ravoir. + +--Oh! j'ai tout essayé: pleurs, menaces, prières, il n'a pas voulu me la +rendre. Il me tient en échec. Il ne songe qu'à cela nuit et jour; mais où +la trouver? Où l'a-t-il cachée? Que de fois j'ai pensé à faire incendier la +maison, que de fois j'ai voulu le faire poignarder lui-même, ce lâche +Espérance!... Mais la lettre est-elle bien dans sa maison? la porte-t-il +sur lui? n'aurais-je pas commis une violence inutile? que faire?... +Comme je souffre! J'en deviendrai folle! + +--Et qu'a dit votre mère? demanda Leonora. + +--Crois-tu donc que je lui aie avoué cette faute? n'ai-je pas fait assez +d'aveux, n'ai-je pas bu assez ma honte en sa présence?... Tu es la +seule, Leonora, qui sache mon secret; mais sauve-moi! Toi qui découvre +tout, cherche dans tes cartes où est cette lettre... reprends-la, +sauve-moi! + +--Elle est donc bien compromettante, la lettre? + +--Qu'elle tombe entre les mains du roi, je suis perdue. + +--Vraiment? s'écria l'Italienne avec une expression singulière. Eh bien! +calmez-vous, signora, je vous sauverai. + +--Tu la retrouveras? + +--Oui, mais retournez près de votre mère; plus un mot!... laissez-moi +faire! vous aurez bientôt de mes nouvelles. + +Henriette embrassa l'Italienne avec une effusion qui ressemblait au délire. + +--Ce que les cartes ne me diraient pas, pensa Leonora souriante, je le +saurai par Ayoubani. + +--J'ai été trop loin, pensa Henriette, et je suis à la merci de Leonora; +mais je la surveillerai. + +Elle rentra près de sa mère. L'Italienne partit par l'escalier dérobé. + + + + +XIV + +LA RÉPARATION + + +M. de Mayenne passa une nuit moins tranquille à Monceaux, que si sa +conscience eût été parfaitement nette. Il eût dû cependant bien dormir sous +le toit d'une hôtesse loyale comme Gabrielle. Mais le Lorrain savait +l'histoire, et se rappelait bon nombre de vainqueurs qui avaient payé par +la prison les folles équipées du vaincu. + +Il lui tardait que le jour vint, et qu'une assurance nouvelle de Henri IV +confirmât les générosités de la veille. La nuit aurait-elle porté conseil? + +Il trouva le roi aussi calme, aussi affable qu'après la scène de la grotte. +Une troupe nombreuse de courtisans assistait à l'entrevue des nouveaux +amis. Henri prit le bras du prince lorrain, et le promena d'un pas rapide +dans le parc. + +--Causons affaires, comme il était convenu, mon cousin, dit le roi. + +--Votre Majesté m'a dit que ce ne serait pas long, répliqua Mayenne. + +--Cela durera autant que vous voudrez, mon cousin; l'entretien sera court, +si vous demandez peu; long, si vous demandez beaucoup; la chose vous +regarde. + +Le duc s'assura par un regard pénétrant de la bonne foi d'Henri, et fixa +ses conditions avec autant de politesse et de fermeté qu'il le put. + +Il demanda, selon l'usage, des villes de sûreté, non pour lui, disait-il, +mais pour ses gens pendant six ans. + +--Combien vous en faut-il? dit le roi. + +--Trois. Est-ce trop, sire? + +--Trois, soit. Avez-vous des préférences? + +--J'aimerais Châlons, si Votre Majesté n'y a pas de répugnance, puis la +ville de Seurre en Bourgogne, et enfin Soissons. + +--Vous avez bon goût, mon cousin; prenez. Est-ce tout? + +--Sire, il y a eu bien de mes amis engagés dans cette malheureuse guerre. + +--Vous les voudriez voir exempts de toutes réparations, accusations et +reproches pour le passé? + +--C'est cela même, sire, car il me serait cruel de laisser des braves gens +dans l'embarras d'où votre bonté m'a sorti. + +--Accordé, mon cousin; est-ce tout? + +--Je suis honteux de demander tant, mais cette guerre avait été entreprise +pour le bien de la religion catholique, et je ne voudrais pas, pour mon +honneur, qu'il fût dit que, dans un traité de paix fait avec Votre Majesté, +l'ancien chef de la ligue n'a rien stipulé pour... + +--Pour les ligueurs, c'est trop juste; voyons ce qui pourrait vous rendre +agréable à ces messieurs, vous entendez-vous bien, mon cousin? car, pour ce +qui me concerne, je ne tiens pas du tout à leur faire plaisir. + +--Oh! sire, un tout petit article, une ombre d'article contre les +huguenots. + +--Je ne suis plus de la religion réformée, mon cousin, et, par conséquent, +j'ai le droit d'accorder ce que vous voulez, à condition pourtant que ce ne +sera pas une Sainte-Barthélemy. + +Tous deux se mirent à rire. + +--Écoutez, ajouta le roi: vous avez vos trois villes, faites-y ce que bon +vous semblera. + +--Je demande, dit Mayenne, que tous les fonctionnaires et officiers publics +de ces trois villes soient catholiques. + +--Pendant six ans, mon cousin? + +--Oui, sire. + +--Eh bien, si c'est là tout le tort que vous faites aux calvinistes, +accordé. + +--On ne dira pas, ajouta Mayenne en s'éventant, car le roi le faisait +marcher à grands pas au soleil, et il ruisselait de sueur, les malveillants +ne diront pas que j'ai agi en égoïste. + +--Non, mon cousin, dit Henri en regardant malicieusement le gros homme +essoufflé, mais en redoublant de vitesse, la religion catholique +apostolique et romaine sera contente de vous. Sont-ce toutes vos +conditions? + +--Me sera-t-il permis, dit Mayenne, de parler un peu de moi, maintenant que +j'ai assuré le repos et la considération des autres? + +--Parlez, duc, parlez de vous. + +--Sire, voici le point délicat. J'ai bien compromis ma fortune pendant +cette guerre. + +--Je le crois, dit Henri. Mais enfin, les villes que vous occupiez ont bien +contribué un peu, par-ci, par-là... mes villes. + +--Oh! sire, pour si peu de chose, tandis que moi et les miens nous nous +ruinions. + +--Pauvre cousin. + +--Votre Majesté m'a coûté gros, ajouta le Lorrain avec un soupir de +désolation en même temps que de fatigue. + +Le roi allongeait toujours le pas, montant les collines et arpentant les +vallées, en vrai chasseur du Béarn. + +--Combien donc avez-vous pu dépenser à peu près, demanda Henri qui flairait +un total proportionné aux soupirs de Mayenne, et il s'arrêta un moment pour +écouter ce total. + +Le duc au lieu de répondre poussa un ouf bruyant. + +--Si je le laisse réfléchir, pensa Henri, il doublera la somme. + +Et il reprit sa course avant que le duc n'eût repris sa respiration. + +--Sire, Votre Majesté serait épouvantée si j'accusais le chiffre exact, et, +moi-même, je n'oserais jamais prier le roi d'entrer dans mes folies. Il y a +en armes, munitions et solde de troupes seulement, plus d'un million. + +--Oh! oh! fit le roi en fronçant le sourcil. + +--En transactions, pertes sèches et non-valeurs, un autre million. + +--Mon cousin... + +--Et enfin, en sommes enlevées par vos troupes victorieuses, en +contributions levées sur mes domaines, en confiscations et occupations +militaires, un autre million tout au moins. + +--Vous étiez plus riche que moi, mon cousin, si vous avez perdu tout cela, +dit le roi un peu sèchement; car s'il me fallait payer une pareille somme, +je ferais banqueroute. + +Le Lorrain vit qu'il avait été trop loin. + +--Sire, dit-il, à Dieu ne plaise que je veuille faire payer à Votre Majesté +les fautes que j'ai commises. C'est le vaincu qui paye, non le vainqueur. + +--Il n'y a ici ni l'un ni l'autre, répliqua Henri avec douceur; nous sommes +amis. + +Et de courir. + +--Eh bien, si nous sommes amis, sire, dit le duc rouge comme un coquelicot +et pouvant à peine tourner sa langue desséchée, faites-moi la faveur de +vous arrêter un moment, car je vais suffoquer si vous ne me faites +miséricorde! + +--Mon pauvre cousin! s'écria Henri en riant, voilà la seule vengeance que +je veuille tirer de vous. Arrêtons nos jambes et nos comptes. Tenez, voici +un bon siège de gazon, et remarquez que je vous ai ramené à deux pas du +château où, dans les offices de la duchesse, je trouve en abondance ce joli +vin d'Arbois que vous aimez tant. La paix, cousin; et pour en finir, quelle +somme vous faut-il pour vous remettre à flot? + +--Avec trois cent mille écus, sire, je payerai le plus gros; mais s'il y en +avait trois cent cinquante... + +--Nous ajouterons cinquante mille écus, mon cousin. + +--Eh bien, sire, dit le duc joyeux, c'est tout. + +--Donnez-moi la main, Mayenne, c'est fini. + +Le duc s'essuya le visage en homme sauvé de la mort. + +Henri envoya chercher son sommelier pour que le duc fût rafraîchi. En même +temps, les courtisans s'approchèrent, et, avec eux, la duchesse de +Beaufort. + +Mayenne se souleva pour offrir ses compliments à la belle hôtesse. +Gabrielle était éblouissante de beauté, de bonheur. + +--Vous voyez, duchesse, dit le roi, que si mes querelles avec M. de Mayenne +eussent pu se décider à la course, comme aux jeux olympiques, je l'eusse +battu chaque fois. + +--Et mis au tombeau, madame, ajouta le duc; car, sans la bonté du roi, +j'étais tout à l'heure un homme mort. + +--Mais serait-ce que vous voulez courir aussi, duchesse? reprit le roi. +Vous voilà en habit de cheval, ce me semble. + +--Sire, j'avais fait voeu d'une neuvaine, si Dieu m'accordait votre paix +avec M. le duc, et je me prépare à accomplir mon voeu. + +--Ce n'est pas à Saint-Jacques de Compostelle, au moins? dit le roi. + +--C'est à Bezons, sire, et je profiterai du voisinage pour visiter la +maison de mon père à la chaussée de Bougival. + +--Bezons! c'est vrai, j'avais oublié, murmura le roi rêveur. + +--Bezons? est-ce donc une communauté religieuse si célèbre? demanda le duc. + +--De génovéfains, oui, mon cousin, répliqua Henri avec une intention +marquée. C'est la communauté dont fait partie ce religieux, que la duchesse +vous nommait hier. + +--Mon conseiller de paix, monsieur le duc... le premier auteur de notre +tranquillité présente. + +--Frère Robert, je crois. + +--Oui, duc, dit-il. Eh bien, continuez vos préparatifs, duchesse. Il serait +possible que nous fissions route ensemble... de ce côté-là. + +Gabrielle étonnée allait s'enquérir. Le roi lui fit un petit signe qu'elle +comprit et elle passa pour le laisser seul avec Mayenne. + +--Mon cousin, reprit le roi après un court silence, nous croyions tout à +l'heure avoir terminé nos affaires, eh bien! non, ce n'est pas fini encore, +car il me reste, sinon une condition à vous poser, du moins une demande à +vous faire.... Tranquillisez-vous, c'est une délicatesse qui ne coûtera +pas, je l'espère, à un galant homme tel que vous. + +--Je suis tout attention, sire. A quel propos? + +--À propos de frère Robert. + +--Je ne le connais pas, sire. + +--C'est vrai; mais il vous connaît, je crois. D'ailleurs, ce n'est pas +ainsi qu'il convient de traiter avec vous cette affaire, il faut que je +remonte plus haut. Vous m'écoutez, n'est-ce pas, mon cher cousin? + +--Que va-t-il me dire? pensa Mayenne, surpris de l'air sérieux du roi après +tant d'expansion et de familiarité amicale. + +Henri, le front appuyé sur une de ses mains, semblait absorbé dans la +préoccupation de trouver une entrée en matière convenable. Mayenne +attendait les premières paroles, non sans une certaine anxiété. + +--Vous me promettez de m'accorder ce que je vais vous demander, mon cousin, +dit le roi. + +--Si cela dépend de moi, sire, je le promets. + +--Eh bien, c'est aussi facile que d'arracher cette mauvaise herbe, duc. +Oui, vous arracherez ce mauvais souvenir du coeur de quelqu'un... mais je +commence. + +Mayenne était sur les épines. + +--Mon cousin, j'avais près de moi, autrefois, un bon ami, un brave +gentilhomme qui avait aussi servi mon frère, le feu roi Henri III. Bon ami, +digne et excellent gentilhomme gascon... + +--Qui s'appelait? demanda le duc. + +--Je ne me rappelle pas bien son nom en ce moment, dit le roi avec un léger +trouble, il me reviendra plus tard, et à vous aussi peut-être. Ce Gascon +n'était pas heureux; il avait éprouvé au début de sa carrière un terrible +malheur. + +--Ah! fit le duc. + +--Jugez-en, mon cousin. Le pauvre gentilhomme avait quelque part à Paris, à +l'angle de la rue des Noyers, je crois, une maîtresse, jeune et charmante +créature. Une nuit qu'il la venait voir, certain prince jaloux de lui, fit +entourer la maison, saisir l'amant et bâtonner si rudement que le +malheureux passa par la fenêtre et sauta du balcon dans la rue au risque de +se tuer. L'insulte était de celles qu'un brave homme n'oublie pas, et le +prince qui l'avait commise... + +--Sire, interrompit M. de Mayenne, dont les couleurs trop vives avaient +fait place à une extrême pâleur, l'action de ce prince était lâche, et il +en a plus d'une fois demandé pardon à Dieu, d'autant plus humblement que le +pauvre offensé ne pardonna jamais, et qu'il a, dit-on, fini par mourir +misérablement. + +--Vous savez de qui je veux parler, mon cousin; je le vois à votre émotion. + +--Oui, sire, je connais le Gascon, et je connais le prince. Pauvre Chicot, +que ne peux-tu aujourd'hui pardonner à Mayenne! + +--Il s'appelait Chicot; vous avez raison, dit le roi. Venez un peu à +l'écart, mon cousin, car j'ai peur qu'on ne finisse par nous entendre; +venez pour que j'achève mon récit; mais à votre douleur, à votre repentir, +je pressens que nous allons tomber facilement d'accord. + +Les deux interlocuteurs disparurent pendant près d'un quart d'heure sous +les ombrages, et lorsqu'ils revinrent, le visage de M. de Mayenne portait +les traces d'une altération profonde. Celui du roi était radieux, et les +courtisans, toujours aux aguets, ne purent saisir que ces mots de Mayenne: + +--Votre Majesté sera satisfaite. + +Henri lui serra affectueusement la main. + +--Eh! bien, messieurs, dit-il à voix haute, nous allons à Bezons, pour +obéir à Mme la duchesse. Elle a fait un voeu, nous l'aiderons à +l'accomplir; et comme mon cousin de Mayenne est du voyage, nous ferons une +charmante route, par ce beau temps, avec l'aimable compagnie de madame. + +En effet, toute la cour quitta Monceaux et alla coucher à Saint-Denis où +l'on arriva tard. Dès le lendemain, après déjeuner, cette troupe brillante +se remit en marche, grossie par tout ce qu'on avait recruté de +gentilshommes et de dames. + +Le roi avait défendu à Gabrielle de faire prévenir les génovéfains. La cour +fit halte devant le couvent au moment où la cloche appelait les religieux à +vêpres. + +La surprise de la communauté fut grande. Déjà le roi et les courtisans +avaient pénétré dans la chapelle, et Gabrielle cherchait des yeux frère +Robert qu'un des servants était allé appeler dans le jardin; deux autres +avaient roulé dom Modeste sur sa chaise jusqu'à la première place du +choeur. + +Frère Robert arriva sans rien savoir, sinon que le roi venait rendre visite +au couvent, et déjà il se dirigeait vers Gabrielle, plus reconnaissable à +sa robe de soie verte et aux riches dentelles de son corsage, lorsque tout +à coup il s'arrêta comme si ses pieds eussent pris racine dans la dalle de +pierre. + +Ses yeux perçants avaient dû rencontrer quelque obstacle étrange, car une +pâleur effrayante envahit peu à peu son front. Ses narines dilatées +soufflaient une vapeur brûlante, et le capuchon, renversé en arrière par +cette secousse imprévue, laissait à découvert un visage animé d'une +expression menaçante. Toute cette flamme monta tumultueusement de son coeur +à sa tête et jaillit par les prunelles. + +C'était Mayenne que frère Robert regardait ainsi, et qu'il semblait vouloir +exterminer par cette explosion d'une seconde. + +Le duc, étonné lui-même, essaya vainement de soutenir ce regard terrible. +Peut-être y eût-il réussi sans un signe mystérieux que lui fit le roi. +Mayenne détourna la vue et parut contempler avec intérêt l'architecture de +la chapelle. + +Le capuchon du génovéfain retomba sur ses yeux, et ensevelit tout, colère +et flamme. + +Cependant Gabrielle agenouillée priait avec ferveur, le roi priait aussi, +la tête courbée. Autour d'eux, la cour imitait ce recueillement, et l'on +n'entendait que la psalmodie des deux religieux qui alternaient chantant +les versets au choeur. L'office se termina bientôt, et les religieux se +préparèrent à sortir de la chapelle. + +Mais le roi s'était placé à la porte ayant le duc à ses côtés. Celui-ci, +pensif, cherchait timidement et à la dérobée le regard désormais +insaisissable de frère Robert toujours agenouillé près d'un pilier, bien +que tout le monde se fût relevé à la fin de l'office. + +Les assistants comprenaient vaguement l'approche de quelque scène +solennelle. + +--J'ai bien prié, dit le roi d'une voix claire, pour remercier Dieu de la +faveur qu'il vient de faire à ce royaume. Je l'ai prié pour mes sujets, +pour mes amis; et vous, monsieur le duc? + +--Moi, sire, répliqua M. de Mayenne, je l'ai prié pour mes ennemis qui sont +nombreux, et dont je voudrais éteindre l'inimitié. Oui, messieurs, +ajouta-t-il, c'est au moment où la protection du plus grand roi du monde me +rend invulnérable, c'est en ce jour où j'ai été pardonné, que je voudrais +avoir la conscience purifiée par le pardon de tous ceux que j'ai offensés +dans ma longue carrière d'orgueil et de violences. + +Les courtisans s'entre-regardèrent surpris. Le roi se taisait, il baissait +les yeux pour éviter le regard étonné de Gabrielle. Dom Modeste +écarquillait ses yeux dans la direction de l'angle où gisait frère Robert. + +Quant au génovéfain agenouillé, sans doute il n'avait pas entendu ces +paroles, car après un mouvement machinal, il continua, courbé jusqu'à la +dalle, son oraison silencieuse au pied du pilier. + +--Messieurs, reprit Mayenne en faisant un pas de ce côté, beaucoup d'entre +vous comprennent que j'ai fait allusion aux méchantes actions de ma vie. Ma +rébellion contre mon prince en est une; mais qu'il me permette de le lui +dire, tout énorme qu'elle est, ce n'est pas celle que je me reproche le +plus. Le roi était fort et se défendait jusqu'à être vainqueur; alors +j'étais rebelle et non pas lâche. Mais plus d'une fois je me suis trouvé le +plus fort avec des ennemis moins illustres que j'écrasai de ma puissance. +C'est à ceux-là que je veux demander pardon. + +Un silence de plomb comprimait jusqu'au souffle de tous les assistants. Le +moine releva lentement sa face voilée qui touchait la terre. Les yeux du +gros prieur étincelèrent d'un rayon d'intelligence. + +--Parmi ces malheureux que j'opprimai, continua Mayenne, il en est un que +je voudrais retrouver ici, au pied de l'autel, à la face de Dieu, en +présence du roi. C'était un honnête et brave gentilhomme qui méritait toute +mon estime, tout mon respect. Je l'outrageai lâchement. Cependant, il +valait mieux que moi. Il est mort, dit-on, en me maudissant. + +Le moine, redressant sa haute taille, se releva tout à fait, s'adossa au +pilier, son capuchon toujours couvrant sa tête. + +--Oui, il est mort, poursuivit le duc en s'approchant peu à peu du moine; +mais si Dieu voulait le ressusciter, car rien n'est impossible à Dieu, je +viendrais me courber humblement devant ce gentilhomme, comme je le fais +devant le religieux que voici. Je lui demanderais pardon d'une offense +injuste autant que cruelle, et je lui offrirais comme je l'offre à ce +frère, le bâton que je tiens à la main, en disant: «Je vous ai offensé, +Chicot, vengez-vous sur moi, et reprenez votre honneur. Je vous fais +réparation.» + +En disant ces mots, Mayenne étendit une main tremblante et présenta sa +canne à frère Robert. Celui-ci, quand le nom de Chicot frappa son oreille, +se découvrit soudain le visage; ses yeux avides, brillants, regardèrent +avec une joie qui tenait de l'extase, et l'assemblée, et le duc et le roi +et Gabrielle, tous profondément émus de ces paroles auxquelles la qualité +de celui qui les prononçait prêtait tant de solennité. + +Mayenne baissa la tête. Celle de frère Robert le domina quelque temps avec +un inexprimable orgueil. Puis le génovéfain se renversa palpitant sur le +pilier, les mains appuyées sur ses yeux d'où s'échappèrent deux grosses +larmes le long de ses doigts amaigris. + +On vit dom Modeste lever les mains au ciel et retomber dans sa torpeur. + +Mayenne se retira lentement. La cour attendait un pas du roi pour sortir à +son tour, mais le roi fit signe qu'il ne voulait pas qu'on l'attendit, et +demeura dans la chapelle, d'où tout le monde s'écoula peu à peu derrière +Gabrielle et le duc. + +Resté seul avec frère Robert, qui semblait une statue pétrifiée sur la +colonne de pierre, le roi lui prit la main avec une douce violence, et +d'une voix attendrie: + +--Eh bien! dit-il, ai-je retrouvé mon ami? t'appelles-tu toujours pour moi +frère Robert? + +Le moine poussa un sanglot et tomba aux pieds du roi en murmurant avec +effort: + +--Je m'appelle Chicot, et je remercie mon roi. Il m'a payé toutes ses +dettes. + +Henri le releva pour l'embrasser et sortit précipitamment de la chapelle de +peur d'éveiller la curiosité autour d'eux. Alors Chicot courut à dom +Modeste qu'il secoua dans un transport de joie délirante. + +--À présent, dit-il, sois heureux aussi, sois libre!... Parle! + +--Oh!... merci, répondit le prieur en soufflant comme un des phoques de +Protée après un siècle d'immersion. + + + + +XV + +DES DANGERS DE LA JALOUSIE + + +Cependant, au milieu de la joie universelle, quand tous les coeurs français +savouraient pour la première fois depuis tant d'années, les douceurs de la +paix et de l'union, lorsque les gens de guerre envoyaient leurs derniers +coups au parti espagnol expirant en France, et que Sully, à la tête des +organisateurs, rouvrait toutes les sources du crédit et de la richesse, un +homme, en cet heureux pays, était resté malheureux. + +C'était Espérance, à qui cette nouvelle prospérité n'avait rien apporté que +chagrins et craintes. L'élévation de Gabrielle semblait mettre plus de +distance entre eux deux; les dangers croissaient; autour de la favorite +s'aiguisaient des haines plus acérées, une envie mortelle. D'ailleurs, +n'était-il pas assez difficile déjà d'approcher Gabrielle sans le surcroît +d'honneurs qui allait rendre sa maison moins accessible encore? + +Et puis, en y réfléchissant, et il réfléchissait, le pauvre Espérance, quel +profit l'amant avait-il tiré de son laborieux et délicat amour? Ou donne +son coeur, on prodigue sa vie, on s'absorbe, on s'anéantit dans une seule +et unique pensée, on quitte tout, gais amis, folles amours, on perd tout, +repos, gloire et fortune pour se tenir toujours prêt à obéir au signe +imperceptible, à l'invisible caprice de la femme aimée, et qu'en +résulte-t-il? les joies pacifiques de la conscience finissent par s'user. +La jeunesse parle, elle traduit éloquemment ses inspirations fougueuses, +ses besoins dévorants. Elle pare de charmes inexprimables les images d'une +volupté moins éthérée, et la sève brûlante refoulée dans les veines +s'exhale en vapeurs mélancoliques, en poisons qui calcinent le coeur. + +Tel était souvent le désespoir d'Espérance lorsqu'il entendait bruire +autour de lui la jeunesse et circuler la vie. Esprit généreux, âme tendre, +il n'accusait pas sa douce maîtresse, mais il s'en prenait à la destinée +qui ne souffre jamais qu'un homme soit parfaitement heureux. + +C'était surtout pendant ses longues promenades aux champs et dans les bois, +quand le soir tombe et que les fleurs se confondent avec les feuilles dans +la vaste étendue des perspectives, alors que tout est parfum, silence et +mystère, que l'oiseau suit l'oiseau sans chanter, que les bêtes fauves se +réunissent et respirent sous le hallier sombre, et qu'il s'élève dans toute +la nature un souffle harmonieux qui dit aux créatures: reposez-vous et +aimez. + +Espérance alors rentrait abattu, fatigué des mensonges et des divagations +de sa vie. Qu'est-ce alors qu'un festin somptueux où l'on boit seul, qu'une +maison où l'on dort seul? Qu'est-ce que le cheval qui vous porte toujours +seul, quand il serait si doux de courir à deux sous les allées tapissées +d'herbe et de mousse, de boire le vin vermeil dans le même cristal et +d'entendre sur les tapis moelleux craquer le pied léger de la femme qu'on +aime? + +Espérance n'était pas heureux. Il n'avait pas même cette consolation +vulgaire, de pouvoir se plaindre ou se faire plaindre par un confident. +Trop de dangers entouraient Gabrielle pour qu'il fût permis à l'amant de +confier à quelqu'un le secret d'où dépendait l'honneur et la vie de sa +maîtresse. Aussi, toujours épié, jamais soutenu, passait-il de misérables +heures à mentir même à Pontis, que son indolent égoïsme entraînait +ailleurs, même à Crillon plus clairvoyant peut-être, mais aussi plus +sévère. Espérance tombé dans le voisinage de Zamet, sous la surveillance de +Leonora liguée avec les Entragues, n'avait plus un mouvement libre et +sentait le moment approcher où ses ennemis, avec ceux de Gabrielle, ayant +forgé dans l'ombre les armes dont ils avaient besoin, passeraient de +l'expectative à l'offensive sans qu'il pût éviter un seul de leurs coups. + +Certes, c'était une rude épreuve pour ce caractère hardi dans son calme, +pour cette nature droite et inflexible, que Dieu avait créée pour marcher +insoucieusement au but, grâce à la force toute puissante de ses muscles et +à la trempe de son âme. Mais que faire? Seul, Espérance eût tout brisé +autour de lui, et les intrigues et les complots d'Henriette eussent été +pour son bras un ridicule réseau de fils d'araignée, mais on tenait +Espérance par Gabrielle, il le sentait et s'en désespérait, sans pouvoir +l'empêcher. + +--Il n'y avait, pensa-t-il souvent, qu'une femme en France dont l'amour pût +me paralyser à ce point, et c'est cette femme que j'ai choisie. Mais, Dieu +merci, je l'aime avec courage, et la préserverai tant que je pourrai. Que +dis-je de mon courage? Si j'en avais, je serais déjà parti sans rien dire à +Gabrielle, et elle serait libre de tout ce que mon amour lui suscite de +périls et de chagrins. + +Puis, il réfléchissait que, sans lui, Gabrielle eût peut-être été déjà +perdue; que Mlle d'Entragues, soutenue par les envieux, fut parvenue à +détrôner la favorite. + +Il aimait à se répéter que sa présence auprès de Gabrielle était +nécessaire, indispensable; que sans la crainte qu'il inspirait à Henriette, +sans la menace incessante du billet et des révélations qui eussent dégoûté +le roi, ce monstre, cet assassin d'Urbain, d'Espérance et de la Ramée, eût +déjà mordu au coeur la douce Gabrielle. + +--Oui, disait-il avec énergie, je te combattrai jusqu'à la mort, lâche +hypocrite, sirène venimeuse; oui, je défendrai contre toi la meilleure des +femmes. Malheur à toi si tu lèves la tête! malheur si j'entends siffler ta +langue fourchue, car peu à peu la pitié s'est éteinte en mon âme, et je +t'écraserai d'un coup de pied. + +Nous avons dit qu'Espérance avait été créé bon, confiant et fort. Ces trois +vertus ne laissent pas de place en un coeur pour de longues tristesses. La +force exclut la crainte, la bonté exclut la haine, la confiance exclut les +soupçons. Espérance, chaque fois qu'il s'était attristé ainsi, se +rassérénait au seul nom de Gabrielle, au seul souvenir de son sourire, et +recommençait à être heureux en songeant qu'il était utile, et que sans +aucun doute, il était aimé. + +Le roi, après la visite faite à Bezons, était revenu à Paris pour signer +les articles du traité de Mayenne, et aussi pour laisser Gabrielle un peu +libre et seule dans la maison paternelle de la Chaussée. Le rendez-vous +était fixé par la duchesse au samedi soir. + +Samedi arriva enfin. Le jeune homme, en se préparant au départ, espéra +beaucoup plus de cette entrevue que des autres. Il se sentait disposé aussi +à plus d'ambition. Ses droits avaient grandi depuis le service rendu à +Monceaux, et Gabrielle l'avait plaint. Donc elle le croyait lésé. C'est là +un avantage dont tout amant profite. Qu'une femme nous remercie d'avoir été +désintéressé, elle s'expose à un retour d'exigence. + +Avant de partir pour Bougival, ce qu'il comptait faire sans mystère, +attendu que tout homme espionné l'est aussi bien en se cachant qu'en se +montrant, Espérance fit appeler Pontis pour savoir un peu l'état de ses +affaires. Pontis, depuis l'algarade du cabaret, se tenait à l'écart, +craignant d'être grondé. Il n'avait pas été indiscret complètement, pas +ivre absolument, mais il est certain qu'il eût pu se taire tout à fait sur +le compte d'Henriette et ne pas boire du tout, ainsi qu'il l'avait promis. +Cette quasi-infraction en partie double était-elle assez grave pour jeter +du froid entre les deux amis? Espérance ne le pensa pas, et d'ailleurs +Crillon lui avait conté toute l'affaire sans trop charger Pontis, tant il +exécrait les Entragues. Le bon chevalier, faut-il le dire? avait ajouté +bien bas à l'oreille d'Espérance: + +--Le drôle a la langue trop courte, et à son âge, moi, à sa place, j'eusse +bavardé trois jours durant sur ce sujet si riche. Harnibieu! je ne sache +pas d'épée assez affilée pour couper la langue d'un gentilhomme qui veut +parler! Mais vous êtes de pauvres gens aujourd'hui. Une vieille tête paraît +et vous ordonne de vous taire, et vous vous taisez. On vous commande de +rentrer les épées, et vous rengainez. Pauvres gens! + +Cette singulière diatribe contre la jeunesse trop discrète et trop +disciplinée réjouit considérablement Espérance et le disposa mieux pour +Pontis qui arrivait rue de la Cerisaie, l'oeil fanfaron, le coeur timide, +s'attendant à être tancé par son ami. + +--Eh bien! s'écria Espérance, comme nous voilà beau. + +En effet, Pontis reluisait comme une boutique de la foire. Il s'était +enrubanné, ciré, pommadé, comme un galant à cent mille écus de rente. + +Pontis jeta sur sa toilette un regard négligent et satisfait à la fois. + + +--Tu me donnes de l'argent, répliqua-t-il, je le dépense. + +--Dépense, Pontis, dépense; ne sois avare que de deux choses. + +--Ah! je sais, je sais, dit le garde en grondant; avare de vin et de +paroles, voila ce que tu veux dire. + +--Comme tu devines facilement. + +--Eh sambious! je ne suis pas un délicat, moi, c'est à dire un imbécile. + +--Peste! où prenez-vous ces théories sur la délicatesse, maître Pontis? +elles sont au moins légères. + +--Seigneur Espérance, les gens qui rencontrent un loup enragé, et par +délicatesse vont lui offrir leur main à mordre, sont des niais. J'aime +mieux mordre qu'être mordu. Et malgré le reproche que je vois sur vos +lèvres à propos de mon emportement au cabaret, je vous dirai que chaque +fois qu'il s'agira de cette louve, de ce chacal, de ce rat empoisonné qu'on +appelle Entr.... + +--Vous allez me faire le plaisir de vous taire, dit Espérance en +s'approchant de Pontis avec un regard de dompteur. Je ne vous parle pas de +ces gens-là. Quelle mouche vous pique? + +--Mouche est encore une épithète que j'oubliais, grommela Pontis. + +--Parlons d'animaux plus ragoûtants. Tes amours où en sont-ils? + +--Oh! ils vont à merveille. Comment pourrait-il en être autrement? + +--Tu n'es pas mal fat. + +--Ce n'est pas de la fatuité, c'est de l'esprit de conduite. Les femmes +vous emportent quand vous n'êtes pas sur vos gardes; il en est de même des +chevaux. + +--Voilà que tu retombes dans le genre animal, dit en riant Espérance, c'est +ta pente. Ainsi donc, l'Indienne ne l'emportera pas? + +--Sambious! non. + +--Ce doit être cependant sauvage une Indienne. Après cela la tienne est +peut-être fort apprivoisée. + +--Il ne faudrait pas s'y fier, dit Pontis d'un air avantageux. + +--Enfin, tu l'as domptée, et tu es heureux. + +--Je n'en suis encore qu'au caractère. + +--Elle te résiste? + +--C'est la vertu même. + +--Allez donc chercher des Indiennes pour avoir si peu de chance. Mais, mon +pauvre garçon, si une femme qui ne parle pas, qui ne comprend pas, et qui +n'est pas blanche, est vertueuse par-dessus le marché, quelle espèce de +satisfaction te reste-t-il pour compenser tant de disgrâces? + +--Oh! beaucoup. Figure-toi bien qu'une femme avec laquelle on se dispute +n'ennuie jamais. + +--Vous vous disputez? + +--Nous nous battons. + +Espérance éclata de rire. + +--Tu es mon ami, dit-il, conte-moi cela. + +--D'abord elle est jalouse. + +--Les femmes jaunes le sont toutes. Mais tu lui donnes donc des sujets de +jalousie, volage? + +--Elle s'en forge. + +--Est-elle jalouse en indien ou en français? + +--Tu veux rire. Elle l'est à la façon des plus enragées Parisiennes. +Veux-tu que je t'en donne un exemple? + +--Donne, mon ami, donne. + +--Aujourd'hui, tiens, il n'y a qu'une heure.... Mais d'abord regarde mon +pourpoint. + +--C'est du satin vert à huit francs l'aune. + +--A dix. Vois comme il est froissé. + +--En effet. + +--Et les coups d'ongles, compte-les! + +--Je les trouve nombreux. + +--_Fructus belli_, mon ami. Ce sont mes blessures. + +--Comment! l'Indienne se défend de cette façon! + +--C'est moi qui me défends. + +--Ah! Pontis, je ne comprends plus, explique. + +--Je voulais l'embrasser, elle résistait en se débattant. Elle arrête tout +à coup. Qu'avez-vous là, sous votre pourpoint? dit-elle du geste. Tu sais, +Espérance, ce que j'y cache. D'un coup d'ongle elle découvre ma poitrine et +aperçoit la boîte d'or. + +Espérance devint sérieux. + +--Qu'est-ce que cela? demandèrent les yeux avides d'Ayoubani, tandis que je +refermais mon pourpoint en riant. + +Espérance, froidement: + +--Ah, tu riais? dit-il. + +--Si tu avais vu sa colère! Elle me fit signe que c'était le portrait d'une +maîtresse; je riais; que c'était un souvenir d'amour; je riais de plus en +plus fort. Enfin elle se précipita comme une tigresse sur moi pour me +l'arracher. Et il y eut bataille, entremêlée de trêves et de pourparlers. + +--À qui est restée la victoire? demanda Espérance, le sourcil froncé. + +--Est-ce sérieusement que tu me fais cette question? dit Pontis; + +--Mais oui. + +--Je vais donc te répondre sérieusement. Ma chère Ayoubani, lui dis-je, si +vous touchez à cela, moi taper sur les petits doigts à vous, et si vous +persistez, moi brouiller moi avec vous. + +--Elle a compris? + +--Admirablement. Elle a boudé, elle a fait mine de vouloir partir. Mais +c'est ici que je te veux prouver l'avantage de la fermeté en amour. +Ayoubani a senti que ma décision était irrévocable et n'a plus insisté. +Nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. Je lui ai juré +seulement que c'était une relique de saint Laurent. + +--Pontis, dit Espérance, que cette narration burlesque n'avait pas déridé +un instant, rends-moi la botte. + +--Plaît-il? + +--Rends-moi, te dis-je, ce billet. Je ne le trouve plus en sûreté dans tes +mains. + +-Es-tu fou? + +--Je suis sage; rends-le-moi. + +--Ah ça! mais, Espérance, on dirait que tu te défies de moi. + +--Parfaitement. L'homme qui appartient à une femme ne s'appartient plus. +Aujourd'hui tu as résisté à la curiosité d'Ayoubani, demain tu y +succomberas. + +--Tu m'offenses. + +--Pas du tout, je t'avertis. + +--Espérance, ce n'est pas raisonnable. Comment veux-tu que cette Indienne +soupçonne le billet et son importance? elle ne sait peut-être pas seulement +lire l'indien. + +--Je ne crois pas à ton Indienne, je ne crois pas à Ayoubani, je ne crois à +rien. Donne-moi la boîte. + +Il prononça ces paroles avec un ton décidé qui glaça le sang dans les +veines de Pontis. + +--D'ailleurs, ajouta Espérance, ce n'est pas seulement ta maîtresse qui est +à craindre. Tu aimes les soupers et les longues nuits. + +--Le vin, n'est-ce pas? + +--Oui, le vin. + +--Tu m'insultes tout à fait, s'écria Pontis les yeux étincelants. Suis-je +ivre en ce moment? Non, n'est-ce pas! + +--De colère, peut-être. + +--Assurément, de colère, car votre injustice me révolte. Eh bien! puisque +vous voulez reprendre votre confiance à celui qui ne l'a jamais trahie, à +celui qui pour vous eût donné sa vie, soyez satisfait. + +Il arracha son pourpoint et chercha d'une main tremblante la boîte d'or +cachée sous sa chemise. Dans ses efforts irrités il labourait sa poitrine +dont le sang apparut sur la toile fine et blanche. + +--Seulement, murmura-t-il en cherchant à briser le lacet de soie qui +retenait la boîte, à l'avenir restons séparés!... Je vais vous rendre la +clé de votre petite maison. + +Espérance fut touché. Il voyait le sang sortir du coeur, les larmes jaillir +des yeux de son ami. + +--Je ne peux lui expliquer, pensa-t-il, que ce billet garantit Gabrielle +encore plus que moi-même. Il me prendra pour un peureux, pour un égoïste, +et ne comprendra pas. Faut-il donc rompre avec un vieil ami pour un danger +peut-être chimérique? + +--Assez, dit-il à Pontis, assez, n'en parlons plus, j'ai tort, tu es un bon +et brave garçon; à la grâce de Dieu. Va, rattache ton pourpoint, calme tes +nerfs, ne t'irrite plus contre moi. + +Pontis demeurait incertain, encore boudeur; peut-être parce que l'émotion +l'avait brisé. + +Espérance ferma tranquillement le pourpoint sur la boîte, pressa les mains +de Pontis et lui ayant adressé un affectueux sourire, regarda l'horloge qui +avait déjà sonné l'heure du départ. + +--Bonne chance et joyeuses amours, dit-il à Pontis et aussitôt, montant à +cheval il disparut. + +Toutefois, il se disait: + +--Le temps m'a manqué aujourd'hui, mais demain je saurai ce que c'est que +l'Indienne, et à quel point elle est jalouse de Pontis. Aujourd'hui encore +laissons cette prise au malin démon, puisque nous ne pouvons faire +autrement; mais demain, oh! demain, plus d'imprudence. Demain, sans +secousse, sans affectation, je reprendrai la boîte d'or à Pontis pour la +mettre en sûreté chez M. de Crillon. + +Quant à Pontis: + +--Espérance devient quinteux, pensait-il. C'est la trop grande richesse qui +change ainsi les caractères. Un homme à qui tout réussit devient bien vite +un homme insupportable. Se défier d'Ayoubani! On voit bien qu'il est gâté +par les femmes de la cour, toutes scélérates à la peau blanche. Ne me +parlez pas de ces peaux blanches. Fi!... Mais voici bientôt l'heure +d'aller porter mon bouquet à l'Indienne. Puisqu'elle est si docile à mes +volontés, soyons au moins exact. Pauvre chère colombe... jaune! + +Et il s'achemina vers la petite maison. + +Espérance et Pontis avaient disparu chacun de son côté lorsque Leonora, qui +se disposait à sortir, fut saisie à l'improviste par l'arrivée d'Henriette. + +Mlle d'Entragues, introduite avec hésitation par une camériste, força la +porte et pénétra aussi vite que la servante chez Leonora, qui causait tout +bas avec deux femmes inconnues auxquelles, d'après ce que put recueillir le +rapide coup d'oeil d'Henriette, l'Italienne semblait donner des +instructions intéressantes. La vue de Mlle d'Entragues arrêta court +Leonora, qui demeura embarrassée malgré sa présence d'esprit habituelle. + +Une idée traversa l'esprit d'Henriette, dont la surveillance ne quittait +pas l'Italienne depuis quelques jours. + +--Achevez ce que vous avez à dire à ces dames, dit-elle précipitamment. +J'ai oublié d'ordonner à mes gens de mieux cacher mon carrosse. Un mot à +mon laquais et je reviens. + +Elle sortit de l'appartement, appela son laquais, homme de confiance des +Entragues et lui dit: + +--Deux femmes vont sortir de cette maison, vêtues de telle et telle façon, +vous les suivrez pour me dire qui elles sont, ce qu'elles vont faire, et où +elles demeurent. + +Puis, le laquais étant parti, elle rentra calme et l'air dégagé chez +l'Italienne, qui, de son côté, congédiait les deux femmes sans affecter ni +soupçon ni inquiétude. Henriette crut comprendre qu'elle leur fixait un +rendez-vous, mais elle n'en put saisir l'heure. + +--Vous me pardonnerez, dit Leonora; ma qualité de devineresse m'expose à +des visites continuelles: ces deux dames me consultaient et votre présence +au moment des explications... + +--Vous a gênée, peut-être? + +--Non pour moi, mais pour vous, qui n'aimez pas à être vue ici. Je crois, +dit l'Italienne avec adresse, que vous me saurez gré d'avoir abrégé la +consultation. + +--Merci, répliqua Henriette, dont l'avide curiosité, si habilement +dissimulée qu'elle fût, n'échappa point à l'oeil pénétrant de Leonora. + +--Pour que vous arriviez à cette heure et si précipitamment, ajouta-t-elle, +ne faut-il pas qu'il soit survenu quelque nouveauté? + +--Oui. Vous savez que la duchesse est à sa maison de la Chaussée? + +--Je le sais. + +--Savez-vous aussi que _l'autre_ vient de partir? + +Henriette désignait ainsi celui qu'elle n'osait nommer Espérance. + +--Je le sais encore, répliqua froidement Leonora; je l'ai vu sortir de chez +lui. + +Henriette, étonnée de ce calme quand il s'agissait de leurs affaires: + +--Eh bien! vous allez, j'espère, savoir ce qu'il adviendra de cette double +absence? Si je m'étonne d'une chose, c'est que vous ne soyez point partie +vous-même. + +--Je le saurai parfaitement sans cela, dit Leonora du même ton assuré. J'ai +dû hier envoyer Concino à la Chaussée. La duchesse n'y est que d'avant +hier; elle n'aura pas été perdue de vue un moment; c'est moi, ajouta +l'Italienne avec un regard malicieux, qui vous trouve bien tiède et bien +indifférente de n'être point en ce moment à la Chaussée ou dans les +environs. + +--Moi! s'écria Henriette. + +--Sans doute. Que pourrais-je faire, moi, pauvre étrangère, au cas même où +je découvrirais le rendez-vous de Speranza et de la duchesse? De quoi +servirait mon témoignage, à moi, qui ne tiens à rien en ce pays? Vous, au +contraire, vous qui aspirez à convaincre le roi que vous êtes seule digne +de lui; vous qui pourriez amener sur les lieux des témoins imposants par +leur rang et leur autorité, c'est vous, signora, qui devriez être ce soir à +la Chaussée. + +Henriette se pinça les lèvres. + +--Nous nous renvoyons la corvée, dit-elle; et, si je ne me trompe, vous +m'expédiez où je comptais vous prier d'aller ce soir. + +Elle appuya sur ce dernier mot. Leonora comprit l'intention. Elle se sentit +soupçonnée; mais son visage n'accusa aucun mécontentement. + +--Je ne trouve pas la corvée nécessaire, répondit-elle, et ce soir, +d'ailleurs, je ne pourrais l'entreprendre. + +--Ah! vous êtes occupée ce soir? demanda Mlle d'Entragues. + +--Oui, signora, et pour vous. + +--Vraiment!... dit Henriette d'un ton qui trahissait la plus complète +incrédulité. + +--J'ai ce soir une conjuration des plus importantes à faire, au sujet de la +lettre dont vous m'avez parlé l'autre jour. + +Henriette tressaillit. + +--Je vais savoir bientôt où elle se trouve, ajouta Leonora. + +--Par une conjuration? + +--Oui, signora. + +--À laquelle je ne pourrais assister, ma bonne Leonora? demanda Henriette +hypocritement caressante. + +--Oh! non, votre présence romprait le charme. Depuis quand les puissances +consentiraient-elles à parler devant l'objet intéressé à leurs aveux? Le +meilleur moyen de ne rien apprendre serait de vous présenter. Voilà +pourquoi peut-être eussiez-vous fait sagement d'aller à la Chaussée suivre +avec les yeux du corps la partie matérielle de nos affaires, tandis que je +m'entretiendrai avec les esprits. + +Henriette, faisant sur elle-même un effort bien pénible pour son +indomptable orgueil, prit la main de l'Italienne et lui dit amicalement: + +--Je t'obéirai, bonne Leonora. J'irai ce soir à la Chaussée. Concino y est +allé, dis-tu? + +--En maugréant, le paresseux; mais il y est et il a de bons yeux, quand il +consent à ne pas dormir. + +--J'irai aussi. Ce n'est pas bien utile, car peut-être ne surprendrai-je +rien du tout. Tu sais qu'on ne surprend jamais une femme qui se défie. Mais +c'est une agréable promenade; et, pour que tu sois bien seule ce soir, bien +tranquille, pour que ta conjuration réussisse, j'irai. + +Elle mit dans ces dernières paroles un naturel, une affable douceur qui +trompèrent Leonora et lui firent croire qu'elle avait persuadé sa complice. + +--Demain, dit l'Italienne, pour récompenser cette docilité, pour entretenir +cette confiance d'Henriette, demain j'irai vous apprendre le résultat de la +mystérieuse opération. A partir de demain, vous ne tremblerez plus pour ce +billet qui vous a causé tant d'insomnies! + +En disant ces mots, elle baisa la main de Mlle d'Entragues, qui l'embrassa +selon toutes les lois de la reconnaissance et prit congé. + +Quand elle eut regagné son carrosse, sachant bien que Leonora devait la +suivre du regard derrière quelque rideau, elle ne perdit pas une minute, et +ses chevaux détournèrent dans la rue Saint-Antoine. + +Là, son valet l'attendait, et vint causer avec elle à la portière. + +--Eh bien? dit Henriette. + +--Ces deux femmes sont allées chez le célèbre apothicaire du roi, Mocquet, +le grand voyageur, et en ont rapporté des plumes d'autruche, des colliers +de verre, des flèches sauvages et des étoffes orientales. + +--Pourquoi faire? demanda-t-elle étonnée, comme si elle se fût parlé à +elle-même. + +--Je n'en sais vraiment rien, dit le laquais, elles riaient fort, en +sortant, de considérer toutes ces sauvageries. + +--Et elles n'ont rien dit que tu aies pu recueillir? + +--Rien, sinon qu'il fallait qu'elles fussent habillées de bonne heure pour +être de bonne heure à la petite maison. + +--Elles ont dit cela! s'écria Henriette les yeux brillants de joie. + +--Oui, mademoiselle. + +--Bien! bien!... à la petite maison? C'est là que Leonora va conjurer +les esprits. J'en sais un sur lequel elle ne compte pas, et qui sera de la +partie! + + + + +XVI + +LA GRANGE DE LA CHAUSSÉE + + +Si l'on cherche la plus riche expression de la beauté humaine, elle est +assurément sur les traits et dans l'attitude de l'homme de vingt ans qui +marche au combat ou à un rendez-vous d'amour. + +Il est brave: il aime. Son sourire est fier et doux. Pas une pensée qui ne +soit éprouvée par la générosité du coeur, pas un mouvement qui ne participe +de l'action réunie de toutes ses facultés. Il a besoin de prudence, on le +voit à son regard actif et réfléchi; de force, son pas est ferme et son +geste souple; il est heureux, son front rayonne, et quiconque apercevrait +dans la brume du soir ce cavalier rapide, devinerait qu'une pensée +au-dessus des nuages de l'humanité vulgaire transporte ainsi +resplendissants l'homme et le cheval. + +C'est qu'il est doux de songer au bonheur qu'on va recevoir et donner; +c'est que la confiance de l'amant suffirait à lui créer une beauté +ravissante. Espérance a choisi l'étoffe et les couleurs qui plaisent à +Gabrielle, il sait le parfum qu'elle préfère. Elle regardera ces broderies, +cette dentelle, elle touchera ce gant, elle appuiera sa main sur le satin +de cette épaule. Qui sait si, plus hardie, plus éprise, elle ne reposera +pas un moment son coeur sur cette écharpe frémissante à chaque battement du +coeur d'Espérance. + +Car, en courant, le jeune homme emplit son cerveau de doux rêves. Voilà +pourquoi, parti lentement, il a peu à peu pressé son cheval qui finit par +dévorer l'espace pour obéir à l'involontaire ardeur du cavalier. + +Nul doute: le ciel est marbré, les nuages rosés s'éteignent peu à peu dans +l'azur; en haut, tout reluit encore, sur terre, l'ombre noircit et les +masses de feuillage s'arrondissent vaguement, tout présage la liberté, le +silence; c'est un de ces jours comme n'en comptent point toutes les années +de la vie. L'air est chauffé au degré des coeurs, une molle langueur tiédit +les brises, l'eau refoulée se déroule sur les rives sans chocs, sans bruit, +et les roseaux s'y plongent d'eux-mêmes pour ne point faire résistance. Il +n'y a pas d'énergie, il n'y a plus de lutte dans la nature. Des yeux qui se +rencontreraient, n'auraient pas la force de se fuir, des bras qui se +joindraient ne se désuniraient pas, des lèvres qui auraient commencé à +murmurer le mot amour ne sauraient l'achever sans mourir dans un éternel +baiser. + +Telles étaient les flammes qui dévoraient le coeur et brûlaient les veines +d'Espérance, qu'il arriva sans s'en douter à la Chaussée. Il laissa son +cheval caché dans un taillis, à trois cents pas de la maison, à gauche de +la route qui monte à Lucienne par les champs et les allées de châtaigniers. + +Espérance, pour aller à pied jusqu'à la maison de Gabrielle, avait choisi +le côté le plus sombre de la route, et ses yeux ardents cherchaient la +fenêtre de la maison cette fenêtre que Gratienne devait tenir ouverte pour +épier sa venue et l'introduire sans éveiller les chiens et mettre sur pied +les rares serviteurs de la maison d'Estrées. + + +Lorsqu'elle en convint à Monceaux avec Espérance, Gabrielle avait bien +pensé à fixer le rendez-vous au moulin. Là, on eût été libres et seuls; +mais sa délicatesse lui rappela trop de souvenirs. Au moulin, venait Henri +autrefois, quand il soupirait après sa timide conquête; les planches du +bateau avaient craqué sous son pas, et la duchesse de Beaufort ne voulait +pas évoquer un seul des échos familiers à la Gabrielle de cette époque +d'innocence. + +Moins sûr peut-être était le séjour de la maison. Cependant, quoi de plus +sûr? La duchesse se trouvait sans suite dans cette maison modeste, au +milieu de serviteurs dévoués, certaine que le roi respecterait sa retraite. +Elle ne songeait qu'à parcourir une ou deux heures les allées ombragées qui +avaient abrité les jeux de son enfance. Tout bruit du dehors lui +parviendrait à l'instant. Espérance avait à peine besoin de se cacher, il +sortirait de bonne heure. Ceux-là même qui le verraient entrer ne +concevraient aucun soupçon d'une démarche faîte sans mystère, puisque si +l'on eût voulu faire du mal, l'amant pouvait entrer par la porte qui donne +sur les bois. D'ailleurs on verra peut-être que Gabrielle, ce jour-là, +était au-dessus de toute appréhension vulgaire. + +Gratienne attendait donc à la fenêtre et alla ouvrir la porte à Espérance. +Rien n'indiqua aux regards vigilants de celui-ci la présence d'un espion +comme tant de fois il en avait senti sur ses traces. + +Un énorme chariot chargé de foins secs récoltés dans l'île et que les +faneurs n'avaient pas eu le temps de rentrer, barrait la porte en attendant +que le jour permît de joindre cette récolte à la provision entassée déjà +dans la grange. + +Cette grange, on se le rappelle peut-être, fermait sur la route, comme un +mur immense, la propriété de la famille d'Estrées. Elle était adossée, vers +son extrémité, à l'aile du château qui revenait sur la chaussée, en sorte +qu'à l'intérieur, cette grange, l'aile dont nous parlons et le château +formaient, avec le mur de clôture, un quadrilatère qui enclavait les cours, +les communs et toutes les dépendances. + +Gratienne guida Espérance derrière le chariot qui masquait la porte. Elle +le conduisit par la grange aux appartements de l'aile contiguë, où il +trouva rêveuse et moins empressée qu'il ne s'y attendait, Gabrielle, +ensevelie dans un fauteuil, devant la fenêtre ouverte. + +Il espérait la voir se lever, accourir et tendre les bras. Elle tourna vers +lui un visage pâle, allongea lentement sa main tremblante, qu'il saisit +pour la baiser, en s'étonnant de la trouver glacée. + +Gratienne regarda un instant ce groupe silencieux, puis sortit en refermant +la porte derrière elle. + +Espérance s'était agenouillé près du fauteuil, son front avait touché la +poitrine de Gabrielle dont il sentait le coeur battre avec l'irrégularité +de l'effroi ou de la douleur. + +--Gabrielle, dit-il, ce n'est point là une émotion d'amour. Vos yeux sont +humides, je vois des traces de larmes sur vos joues. + +--J'ai pleuré, en effet, répliqua-t-elle. + +--Vous avez souffert... à cause de moi peut-être! + +--Oui, Espérance, à cause de vous. + +Il prit les deux mains qu'il réunit dans les siennes et comme il les +approchait de ses lèvres avec un mouvement passionné, Gabrielle les retira +pour s'en cacher le visage qui, au même instant, fut inondé de larmes. + +--Mon Dieu! mais qu'avez-vous? s'écria le jeune homme; moi qui venais ici +l'âme joyeuse, un chant à la bouche; moi qui, toute la route, remerciais +Dieu du bonheur promis. + +--Pauvre Espérance! murmura Gabrielle. + +Il se releva, la regarda plus attentivement, et s'assit près d'elle en +essayant de se calmer pour mieux voir et mieux comprendre. + +--Si c'est moi seul que vous plaignez, dit-il, tant mieux, je serai trop +heureux encore. Expliquez-moi le sujet de cette compassion que je vous +inspire. + +--En vérité, répliqua-t-elle, en attachant sur lui un regard si tendre +qu'il en frissonna d'amour, je ne mérite pas tant de bonté, moi assez lâche +pour pleurer, pour vous attrister, quand, après tout, je devrais peut-être +me réjouir, et vous demander vos félicitations. + +--Je ne vous comprends pas, ma Gabrielle. + +--D'abord je vais sécher ces misérables larmes. Pardonnez-les à une trop +faible créature. Oui, je veux assurer mon regard, ma voix, je veux réjouir +votre coeur et raffermir le mien, en traduisant dignement la nouvelle que +j'ai à vous apprendre. + +--Une nouvelle... + +--Qui assurément vous comblera de joie, et dont je n'ai moi-même qu'à me +réjouir. J'étais folle, j'étais lâche, je le répète. Oui, Espérance, oui, +ami fidèle, ami aimé, bonne nouvelle! C'est ainsi que j'aurais dû +commencer. Je vais être libre et toute à vous, mon Espérance! + +--Libre!... toute à moi, s'écria-t-il avec un transport de joie si pure +que sa beauté égala la radieuse image des archanges. Dites-vous une chose +vraie, Gabrielle, une chose possible? + +--Oui, fit-elle, avec un sourire chargé de larmes. + +--Insensé que j'étais, dit-il d'une voix sourde, elle pleurait tout à +l'heure, elle avait pleuré, elle va pleurer encore; et je me laisse prendre +à des paroles que dément son invincible douleur! Comment pourriez-vous être +libre, Gabrielle? je ne le vois pas. Libre et heureuse, comprenons-nous +bien! + +Elle garda un moment le silence, comme si elle cherchait à recueillir ses +idées et à chasser les nuages dont s'était voilé son front. La lutte de +cette âme tendre contre une souffrance inconnue fit bondir de colère +Espérance qui ajouta: + +--Vous savez que votre agitation me déchire le coeur!... Parlez, je vous +en supplie, il n'est point de malheur que mon imagination ne se représente +à la place de cette prétendue bonne nouvelle que vous m'annoncez avec des +larmes, avec des soupirs, avec des sanglots. + +La chambre dans laquelle se trouvaient les deux amants n'était éclairée que +par une petite lampe dont le vent de la rivière agitait la pâle clarté. On +voyait, par la fenêtre ouverte, passer et repasser les chauves-souris qui +n'osaient entrer et quelquefois venaient se heurter jusqu'aux vitres, après +avoir, dans leurs longues tournées, rasé les murailles de la grange. + +--Il faut d'abord que vous m'écoutiez avec plus de calme, mon cher +Espérance, dit enfin Gabrielle, car jamais, vous allez l'avouer tout à +l'heure, nous n'avons eu l'un et l'autre plus besoin de toute notre +présence d'esprit; car si je vous ai annoncé que j'allais être libre, cette +liberté bienheureuse coûtera quelques efforts, quelques sacrifices à l'un +de nous, peut-être à tous les deux. Pour bien en juger, soyez patient, +écoutez-moi. + +Il ne répondit pas un mot, mais on put voir à l'altération de ses traits +combien était douloureuse la violence qu'il cherchait à se faire pour +écouter en silence. + +--Hier, reprit Gabrielle, le roi est venu dans la soirée. Je ne l'attendais +pas. Il était à cheval et seul. Je fus troublée d'abord, en songeant qu'il +pouvait soupçonner quelque chose du dessein qui me faisait rester à la +Chaussée. Nous ne manquons ni d'ennemis, ni d'espions qui, plus d'une fois, +ont su nous deviner, sinon nous perdre. Mais le roi avait l'air si +affectueux, si charmé, il était pour moi si bon à la fois et si confiant, +que je fus bientôt rassurée quant à ce que je craignais. Ma sécurité +pourtant fut courte. Cette bienveillance me cachait bien d'autres périls +que j'étais loin d'appréhender. Calmez-vous, Espérance! Le roi me prit par +la main et me conduisit au bord de la rivière, où nous trouvâmes le bateau +du meunier qui se balançait sur le sable. Nous y montâmes tous deux, moi +bien surprise de la gravité mystérieuse de S. M., et, suivant la corde qui +dirige cette barque quand la poulie l'entraîne, nous abordâmes au moulin, +qui se trouvait désert. Le meunier dormait sur l'herbe, au bord de l'île. +Nous nous trouvions absolument seuls, comme si cette scène eût été préparée +à l'avance. + +Ici Gabrielle s'arrêta et prit la main d'Espérance que ce récit inquiétait +et assombrissait. + +--Le roi, dit-elle, conservait parmi tous ces détails de la vie familière +une sorte de solennité qui m'étonnait de plus en plus. Je le suivis à +l'extrémité du moulin jusqu'à un escabeau sur lequel il m'assit doucement, +tandis qu'il s'asseyait lui-même sur la poutre transversale qui relie les +deux bords à la tôle du bateau. Qui eut reconnu le roi et la duchesse dans +ces deux personnages si bizarrement installés sur quelques ais poudreux? + +«C'est ici, Gabrielle, me dit-il, que, voilà déjà longtemps, je vous ai +demandé votre foi et engagé la mienne. Depuis ce temps, ma fortune a +changé, mais non pas mon coeur. Je vous ai causé quelquefois du chagrin. +Vous ne m'avez donné que joie et consolation. Tout récemment encore je dois +à votre esprit et à votre humeur conciliante l'un de mes triomphes les plus +doux, puisqu'il n'a coûté pas une goutte du sang de mes peuples. Il faut +que toute cette bonne conduite se paye. Il faut que toutes vos peines +s'effacent. À chaque temps son oeuvre, le moment est venu de vous prouver +ma reconnaissance. Désormais, Gabrielle, nul ne vous offensera plus en ce +royaume. J'y suis le premier, vous y serez la première, car je l'ai résolu, +après bien des retards qu'il faut me pardonner, et j'ai voulu vous le +déclarer au même lieu où, avec tant de désintéressement quand j'étais +pauvre, vous jurâtes de vous consacrer à moi! Vous allez devenir ma +femme!» + +Gabrielle s'arrêta en voyant la pâleur qui s'étendit comme un voile de mort +sur le visage d'Espérance. Le coup qu'il venait de recevoir fit trembler +ses yeux. Il crispa douloureusement ses mains blanches et demeura immobile, +muet. + +--Oh! vous souffrez, dit Gabrielle avec une tendre générosité. + +--Non, non, j'admire, répliqua-t-il. Seulement, si c'est là cette liberté +que vous m'annonciez tout à l'heure... + +--Mon ami, reprit Gabrielle, vous sentez bien que j'ai repoussé aussitôt un +pareil honneur, moi qui le mérite si peu. + +--Et pourquoi le méritez-vous si peu? demanda Espérance. + +--Parce que je n'ai plus que de l'amitié pour le roi et parce que ses +bienfaits même, n'ont pu réchauffer mon coeur glacé; parce qu'enfin je vous +ai donné tout mon amour. + +À ces mots prononcés avec une simplicité inexprimable, Espérance, bien +qu'il sentît son coeur se fendre, garda l'expression rêveuse et grave qu'il +avait prise au début de l'entretien. Il cherchait encore à se leurrer +lui-même. Il luttait contre cet épouvantable orage qui menaçait d'engloutir +tout son avenir. + +--N'était-ce point une épreuve que le roi voulait vous faire subir? +demanda-t-il. N'essayait-il pas de tenter chez vous un orgueil bien +légitime? + +--Non. Il m'a montré des lettres qu'il envoie à Rome pour décider le +saint-père à rompre son mariage avec la reine Marguerite. La réponse, au +dire de l'ambassadeur, ne saurait être contraire aux volontés du roi. + +--C'était, en effet, le seul obstacle, Gabrielle; et puisque le voilà +détruit, rien ne va plus s'opposer à votre fortune. + +Il prononça ces paroles sans amertume, sans colère, sans affectation d'un +courage qu'il n'avait plus. + +--Rien? dit-elle surprise. + +--Non, rien. + +--Pas même moi? mon Espérance. + +--Pourquoi vous opposeriez-vous aux volontés du roi? Est-ce vraisemblable? +Il est le maître. + +--J'ai un autre maître encore. + +--Qui donc? + +--Vous. Est-ce que si je consentais, vous consentiriez? J'en doute! + +--Votre bonté est grande, et votre délicatesse infinie, répliqua Espérance, +avec un léger tremblement dans la voix. Me consulter ainsi, moi qui suis +une ombre fugitive dans votre existence; m'appeler maître, moi qui me fais +gloire d'être votre esclave, c'est le comble de la générosité. Gabrielle, +je vous en remercie, je n'attendais pas moins de votre coeur inépuisable. +Certes, je vous aimais bien, mais, maintenant, quel nom donnerai-je au +sentiment que vous m'inspirez? + +Gabrielle se méprit à ces protestations. Elle crut qu'il la remerciait de +s'être conservée à lui. + +--Vous comprenez, dit-elle, dans quel embarras cette proposition du roi m'a +jetée. Heureusement, j'ai eu la présence d'esprit de me déclarer incapable +de répondre sur-le-champ. J'ai allégué l'éblouissement de cette fortune, +mon indignité... Bref, j'ai demandé à réfléchir, comme si mes réflexions +n'étaient pas toutes faites. Mais aujourd'hui nous voilà en face de la +difficulté. Allons, cher Espérance, une bonne inspiration! Du courage, et +reprenez vos fraîches couleurs. Car j'aimerais mieux m'ouvrir le coeur que +de vous causer une inquiétude. Oui! que je meure avant de vous chagriner +jamais! + +--Bonne Gabrielle! + +--Comme vous me dites cela froidement. Ne suis-je que bonne pour vous? Et, +pour me témoigner si discrètement votre joie, craignez-vous d'éveiller en +moi un regret des splendeurs que je sacrifie? En ce cas, Espérance, vous ne +connaissez pas mon âme et vous faites bien du mal à ce pauvre coeur qui +avait tant besoin d'expansion et de caresses au moment où il se faisait +fête de vous donner la première preuve d'amour. + +Espérance se leva et prit la main de la jeune femme. + +--Je crois, dit-il avec effort, que nous ne nous sommes pas compris. + +--Comment?... + +--Vous voudriez deux choses, Gabrielle: d'abord l'expression plus vive de +ma reconnaissance... Vous l'avez reçue aussi vive, aussi chaleureuse +que j'ai pu l'arracher de mon sein. Vous voudriez aussi me voir joyeux et +triomphant. Mais pourquoi? A cause du sacrifice que vous me faites, +n'est-ce pas? Or, ce sacrifice je ne veux pas l'accepter. + +--Vous n'acceptez pas; vous voulez que j'épouse le roi! + +--Oui. + +--Mais c'est notre éternelle séparation, Espérance, songez-y donc. + +--Je le sais bien. + +--La maîtresse du roi a pu jeter les yeux sur un homme digne d'être aimé. +Fière de rester innocente et pure, elle a pu abandonner son coeur à cet +amour; elle a voulu lui laisser envahir toute sa pensée, toute sa vie; mais +la femme du roi, Espérance; mais la reine... Oh! la reine ne peut plus +aimer, même dans l'ombre la plus profonde de son coeur. + +--C'est vrai, murmura-t-il d'une voix étouffée. + +--Et vous demandez, s'écria-t-elle, à ne plus être aimé de moi! Vous +pourriez vous passer de mon amour! ajouta-t-elle avec un accent déchirant +qui remua jusqu'aux dernières fibres du malheureux jeune homme. + +--Moi, répliqua-t-il avec la noblesse d'une résolution inébranlable, j'ai +arrêté mes yeux sur la femme que le roi aimait et qui un jour pouvait +devenir libre; j'ai pu vivre uniquement depuis tant de jours de cette +passion, de ce délire. Mais oser adresser ces voeux brûlants, ces folles +invocations, ce criminel espoir à une reine!... Oh! jamais, Gabrielle! +c'est impossible. + +--Voilà bien, dit-elle, en le serrant dans ses bras, pourquoi je ne serai +pas reine de France, et pourquoi tout à l'heure je vous ai annoncé que +j'étais libre! + +En parlant ainsi elle l'étreignit avec l'ardeur de son coeur énergique, et +comme ses lèvres atteignaient au col incliné d'Espérance, celui-ci se +sentit brûler sous la dentelle. + +Ses yeux s'embrasèrent d'un feu sombre; il arracha ces douces mains qui se +croisaient sur son épaule, les serra dans ses doigts frémissants, et d'une +voix véhémente, irrésistible: + +--Il faut être reine! dit-il, votre honneur en dépend! votre fils l'exige! +lui qui un jour sera homme et pourra vous demander compte de ce que votre +fausse générosité lui aurait fait perdre. Car vous avez un fils, Gabrielle, +ne cherchons pas à l'oublier. Le roi l'idolâtre. Oterez-vous son enfant à +ce pauvre prince? Priverez-vous cet enfant d'un si illustre père? Oh! vous +ne savez pas ce que souffrent les enfants qui ne trouvent point l'honneur +dans leur berceau.... Je le sais, moi. Ma mère, du fond de son tombeau, +me jette en vain des trésors, j'aimerais mieux un de ses sourires. Son +baiser ne m'a pas béni, voilà pourquoi rien ne me réussira jamais en ce +monde. Quelle torture sera pour vous la tristesse de cet enfant qui vous +reprochera votre opprobre et le scandale d'une rupture avec le roi quand il +vous était permis de lui conserver un père et de lui conquérir une +couronne. Et moi, je souffrirais cette injustice! moi, je vous condamnerais +à vivre humiliée, obscure, ensevelie, quand Dieu ne vous a faite si belle +et si parfaite que pour vous asseoir sur le premier trône du monde! Moi +aussi, Gabrielle, je me croirais tombé au-dessous de moi-même. L'homme que +vous avez daigné aimer ne serait plus qu'un lâche égoïste, qu'un vulgaire +pleureur, et quand, dans la retraite avilie où j'oserais cacher cette +reine, je songerais à la gloire qui l'attendait sans moi, je mourrais de +honte comme un larron meurt de faim dans sa caverne sur les joyaux volés +d'une couronne royale. Oh! comme il faut que je vous aime, Gabrielle, pour +m'arracher le coeur en vous parlant ainsi. Soyez reine! et continuez de +m'estimer à l'égal de votre illustre époux, car s'il vous a offert son +trône, c'est moi qui vous y aurai conduite par la main, car c'est moi qui +vous aurai conservé votre fils, et chaque fois que vous regarderez cet +enfant, chaque fois qu'il recevra les caresses de son père, vous serez +fière de m'avoir aimé, vous vous sentirez le droit de me regretter et de +m'aimer toujours! + +Elle ne répondit pas, ses bras tombèrent languissants, la force abandonna +cette tête charmante qui pencha comme une fleur blessée. + +--Oui, mon fils est au roi, soupira-t-elle après un douloureux soupir. +Mais, enfin! Espérance, est-ce qu'il va falloir se quitter ainsi! +Espérance, je vous aime comme jamais on n'a aimé. + +--Que je suis heureux! dit d'une voix étranglée l'intrépide jeune homme. + +--Espérance, continua Gabrielle les yeux noyés de larmes, et ses belles +mains tordues comme une suppliante, si j'eusse été meilleure pour vous, si, +plus courageuse, moins égoïste, j'eusse, en me donnant à vous, consacré +entre nous un lien éternel, vous ne me diriez pas aujourd'hui: +séparons-nous! soyez reine! Mais j'ai joué avec cette passion! j'ai tressé +une chaîne qui n'a blessé que vous, retenu que vous.... Et moi, +j'échappe, et moi, qui ai eu tout le bonheur, je deviens libre! C'est +impossible, Espérance, vous m'accuseriez, vous me maudiriez, vous ne +m'aimeriez plus! Oh! par grâce, moins d'estime, moins de respect, moins +d'honneur, s'il le faut!... mais toujours votre amour! + +--Gabrielle, tant que mon coeur battra, tant que mes yeux verront la +lumière, tant que mon esprit fera germer une pensée, je vous aimerai. C'est +la condition de ma vie, comme mon sang, comme mon souffle. Du courage! +Séparons-nous! + +--Jamais! jamais! + +--Nos amours, ma Gabrielle, n'auront pas été comme les autres, composés de +joie et de transports enivrants. Le bonheur est chose trop vulgaire, Dieu +nous réservait des voluptés plus nobles, plus choisies, la volupté des +tourments, celle des larmes et des regrets éternels! Oh! Gabrielle, voilà +seulement que mes souffrances commencent, eh bien! je vous le jure, rien, +pas même la mort, ne me fera déclarer que votre amour n'est pas pour moi la +félicité suprême. Gabrielle, adieu; je t'aime éperdument, adieu! Tu m'as +donné les plus beaux jours de ma vie. + +--Espérance! j'aime mieux mourir. + +--Non, non! gardons cette douce mémoire, mais sauvons l'honneur du roi, le +vôtre, celui de votre fils. Sauvons le mien! Ah! Gabrielle! s'écria-t-il +dans un un transport d'insupportable douleur, pourquoi m'avoir dit l'offre +du roi! Je serais encore à vous, je serais encore libre, mais maintenant +vous voyez bien que notre séparation est faite, puisque vous m'avez ôté le +droit de vous prendre sans nous déshonorer tous les deux! + +Comme elle se préparait à lui répondre, un bruit étrange, un craquement +sinistre perça les murs, et traversa comme un avertissement funèbre les +ombres de la tranquille nuit. + +Tous deux écoutèrent, Gabrielle s'élança vers la fenêtre, des cris +lointains montaient de la plaine pareils à des gémissements. Tout à coup le +ciel rougit à leur gauche, une longue colonne de flamme et de fumée +s'élança par-dessus les toits de la grange, une chaleur épaisse fondit +soudain comme un nuage et fit irruption dans l'appartement. + +Gabrielle saisit Espérance par la main, l'amena au balcon, et lui montra le +ciel livide. + +--Le feu est là, ce me semble, dit le jeune homme en désignant le toit de +la grange, dont l'arête droite se profilait en noir sur un fond de pourpre. + +--Le feu! le feu! cria Gratienne en se précipitant effarée dans +l'appartement. + +--Où donc le feu? + +--Le chariot de foins s'est enflammé, on ne sait comment; la flamme a +glissé par une fenêtre de la grange; tout brûle. Le mur qui borde la route +n'est plus qu'un long cordon de feu. + +--Fuyez! Espérance, dit Gabrielle au jeune homme. + +--La cour est déjà pleine de gens assemblés, répliqua-t-il, ils vont monter +ici, ils frappent en bas à la porte. + +--J'ai fermé cette porte à double tour, interrompit Gratienne. Fuyez! +fuyez! monsieur Espérance, j'emmènerai madame! le feu va gagner! + +--Mais il n'y a qu'un passage pour elle, pour nous, n'est-ce pas Gratienne, +et c'est la cour? + +--Sans doute, monsieur; mais passez d'abord, personne ne vous remarquera. + +--Vois donc tous ces visages inconnus qui guettent.... On me verra +sortir d'ici, puis madame la duchesse; ma présence sera une accusation pour +elle. + +--Mais, Espérance, dit bravement Gabrielle, qu'importe qu'on vous voie, ne +faut-il pas toujours que vous sortiez? + +--C'est quelque piège qu'on nous aura tendu, murmura Espérance. + +--Piège ou non, il faut sortir... Tenez! on m'appelle; mes gens me +cherchent, ils ébranlent la porte du bas. + +--Et voilà ici le mur qui craque derrière nous! s'écria Gratienne pâle de +terreur. Ce mur touche au grenier de la grange, le feu le mine... le feu +tout à l'heure entrera ici. + +Gabrielle enveloppa Espérance de ses bras. + +--Allons! dit-elle, allons! + +--Tenez! s'écria Espérance, en montrant à la duchesse la cour illuminée de +reflets flamboyants, et dans laquelle un grand nombre de figures, +gesticulant avec terreur, traçaient des ombres immenses qui remontaient +jusque sur la prairie. + +--Qu'y a-t-il? + +--Là bas! derrière ce marronnier, près du puits... Attendez un nouveau +jet de lumière. + +--Je vois un homme dans son manteau, un homme qui semble se cacher et +guetter tout à la fois. + +--C'est Concino! un de nos espions! Il me savait ici, il veut m'en voir +sortir. + +Gabrielle frissonna. + +--Avez-vous vu l'éclair de ses jeux qui dévorent cette seule issue qui nous +reste. + +--Monsieur! monsieur! cria Gratienne avec terreur, le mur se fend! le mur +éclate! voyez! + +En effet, une large brèche venait de s'ouvrir dans cette muraille, derrière +laquelle apparaissait la grange pleine de feu et de fumée. Au delà du +bâtiment en flammes, reluisait la rivière, pareille à un lac de plomb +bouillant. + +Gabrielle et Gratienne saisirent Espérance, qui semblait fasciné par ce +spectacle, elles l'entraînèrent vers la porte. Il était temps, l'escalier +s'emplissait déjà des serviteurs, qui cherchaient la duchesse et Gratienne. + +Mais Espérance les poussa dehors l'une et l'autre, colla ses lèvres sur les +lèvres de Gabrielle, qui se retournait pour l'emmener plus vite, et alors, +tirant la porte sur lui, après en avoir ôté la clé, malgré les efforts des +deux femmes que vingt bras dévoués entraînaient dans l'escalier, il regarda +d'un côté l'espion qui attendait en bas, et de l'autre la grange toute +rouge, et la liberté qui resplendissait à trente pieds au delà du feu, dans +une complète solitude. + +--Oui, attendez-moi en bas, lâches coquins! dit-il avec un héroïque +sourire. Ah! vous n'avez pas cru devoir garder la rivière! Vous vous en +êtes fiés au feu. Ce n'est point de ce côté-là que vous m'attendiez! Et +bien! mort ou vif, je ne vous servirai pas de preuve contre Gabrielle car +si j'échappe, vous ne m'aurez pas vu, et si je meurs, cette flamme +ruisselante ne vous laissera pas même un vestige de mon cadavre. + +Il leva les yeux au ciel pour recommander son âme à Dieu, roula son manteau +tout autour de sa tête, mit l'épée à la main comme pour combattre +l'incendie, et rassemblant toutes ses forces, il se jeta d'un bond +formidable au milieu du grenier en feu dans la direction de la fenêtre +béante. + + + + +XVII + +À INDIENNE, INDIENNE ET DEMI + + +Pontis, un énorme bouquet à la main, se promenait dans la petite cour de la +maison du faubourg, maison mystérieuse s'il en fut, située au centre d'un +désert, et dont l'architecture, compliquée à l'intérieur, faisait un +véritable labyrinthe digne de la mythologie amoureuse. + +La nuit était venue, et l'Indienne n'arrivait pas. Accoutumé à ses façons +capricieuses qui, d'ailleurs, sont celles de toute femme qui n'a pas sa +liberté, Pontis continuait son monologue commencé chez Espérance contre les +défiances outrageantes de celui-ci, et les variations incompréhensibles de +son humeur. + +--Il a perdu même la tolérance, qui faisait son caractère un des plus +parfaits que j'aie connus, s'écria le garde en arpentant pour la centième +fois le petit vestibule. Lui qui jamais n'a dit du mal d'une femme, lui qui +m'imposait silence quand je m'exprimais comme il convient sur le compte de +cette Entragues, il se met à médire des femmes les plus honnêtes. Il +soupçonne Ayoubani! + +Pontis haussa les épaules et jeta quelques gouttes d'eau sur le bouquet +dont ses doigts vigoureux serraient trop énergiquement les tiges. + +--Quel sot intérêt veut-il que cette naïve Indienne prenne à +l'incompréhensible billet de la scélérate Henriette? Ayoubani +soupçonne-t-elle seulement qu'il existe une Henriette? Elle s'est montrée +jalouse, soit. Eh bien! c'est son droit. Elle a vu reluire sur moi un +morceau d'or. Il n'en faut pas davantage. Les Indiennes aiment ce qui +brille, cela est connu. Moi, qui ne suis pas Indien, j'en ferais autant si +je voyais sur la poitrine d'Ayoubani un joyau d'or... Oh! la poitrine +d'Ayoubani! s'écria Pontis avec un frémissement ou plutôt avec un +hennissement fort tendre. + +--Mais elle ne vient pas, et l'ombre est déjà épaisse. Espérance +m'aurait-il porté malheur? + +Pontis se mit alors à tourner et retourner dans la petite maison comme un +homme inquiet, désoeuvré, vingt fois il entre-bailla la porte pour regarder +dehors s'il venait quelqu'un dans la rue. + +Le bruit d'une litière sur l'inégal pavé du faubourg retentit au loin. +Cette litière tourne dans l'étroite rue où la maison était située; elle +s'arrête, plus de doute, c'est Ayoubani. + +Pontis ouvrit la porte précipitamment, et selon son usage, se cachant pour +n'être pas aperçu du conducteur de la litière, il attira à lui l'Indienne, +enveloppée dans un grand manteau qui la déguisait de la tête aux pieds. + +Robuste et ardent comme on l'est à son âge, il enlève la délicate créature +dans ses bras et la porte dans la maison, en une salle bien close, où les +cires brûlent depuis longtemps, où les tapis sont épais, les fumées +odorantes, le silence opaque. + +Ayoubani se laisse, avec la gravité d'une reine, déposer respectueusement +sur des carreaux de damas; elle reçoit le bouquet et l'admire; elle sourit, +elle respire le parfum du chaque fleur, elle est satisfaite. Pontis croise +ses jambes comme un Indou et s'assied en face d'elle avec des mines +égrillardes à la fois et mélancoliques, avec des soupirs et des +exclamations qui, chez ces deux amants, privés des ressources oratoires, +composent le fond du dialogue. + +Pontis, nous l'avons vu, est paré comme un prince à ses noces. Il espère +que l'Indienne voudra bien le remarquer. A cet effet, il prend les poses +les plus avantageuses. Ayoubani le laisse faire la roue comme un paon; elle +sourit toujours avec finesse, et il faut que cette pantomime soit pleine de +signification, car, chacun de son côté, les amants s'en contentent pendant +plusieurs minutes. + +Néanmoins tout s'use, même les joies de la mimique. L'homme est une +créature qui se blase vite sur les plus parfaits plaisirs. Pontis, quand il +n'a plus rien à faire admirer à l'Indienne, prétend admirer celle-ci à son +tour. Et nous devons dire qu'Ayoubani, en fille délicate, s'y prête avec +une réciprocité galante. + +Elle est belle, Ayoubani. Ses yeux sont noirs, de ce noir rouge pareil aux +veines de l'ébène. On sent le feu circuler sous ses prunelles. Petite, +mignonne, modelée finement et richement à la fois, comme les femmes +passionnées, elle connaît ses avantages; elle en use avec une réserve +méritoire; elle n'a réellement de sauvage que sa vertu. + +Aussitôt que Pontis voulut exprimer les désirs que lui inspirait cette +beauté parfaite, la jeune Indienne rougit avec grâce, repoussa doucement la +main qui cherchait la sienne et posa un doigt sur ses lèvres. Pontis +s'arrêta. + +Ayoubani commença un long préambule de gestes expressifs. Elle raconta que +son tyran avait resserré ses fers. Le tyran était ce Mogol, que purement et +simplement elle appelait Mogol, mais d'une voix si charmante, si veloutée, +avec un accent guttural si séduisant, qu'il n'y avait qu'une Indienne au +monde pour dire Mogol de cette manière, + +Pontis témoigna combien ce tyran lui déplaisait, il se leva, mit l'épée à +la main, et proposa d'aller tuer le Mogol, ce qui fut parfaitement compris. +On daigna l'arrêter, avec une physionomie effrayée. Mais son courage avait +produit un excellent effet. Il en recueillit les fruits immédiatement: il +baisa la main d'Ayoubani sans recevoir le soufflet qui ordinairement était +la conséquence de ces sortes de libertés. + +Ayoubani posa encore son doigt sur ses lèvres. Pontis écouta de tous ses +yeux. + +Voici ce que l'Indienne lui exprima en langage figuré, avec toutes les +recherches de l'art du mime. + +--Moi, plus jamais sortir seule, le tyran forcer toujours moi à être +accompagnée. + +--Bah! s'écria Pontis. + +--Accompagnée par deux personnes, deux femmes, mima Ayoubani. + +--Cependant vous êtes venue seule, répondit Pontis. Seule! ô bonheur!... + +Pour exprimer ô bonheur! on joint les deux mains en crispant les dix doigts +les uns contre les autres et l'on jette au ciel des regards brûlants. + +--Non, dit Ayoubani avec une petite moue triste. + + +--Vous, pas seule? + +--Non, les deux compagnes à moi sont dans la litière, dehors. + +--Eh bien! mais il faut les y laisser, puisqu'elles y sont! gesticula +Pontis. + +--Impossible! + +Pontis ne songea pas à se demander pourquoi ces surveillantes restaient si +tranquillement dehors, au lieu de venir surveiller là où leur présence eût +été nécessaire. La douleur d'Ayoubani demandait la répercussion d'une +douleur immédiate. Il tâcha d'imiter la petite moue gracieuse de +l'Indienne, et, disons-le, il s'en acquitta convenablement. + +--Il faut les aller chercher, continua Ayoubani. + +--Oh! pourquoi? demanda Pontis. + +--Il le faut!... Mogol commande! + +Mogol fut parlé. + +Pontis baissa tristement la tête; mais alors la divine Ayoubani eut une +idée. + +Elle se leva, étira ses membres souples avec une afféterie délicieuse. +Cambrée comme une nymphe, la tête jetée en arrière, sa jambe fine tendue, +elle prit la pose d'une almée qui va entrer en danse. + +En même temps elle montrait du doigt le dehors et indiqua le nombre deux. + +--C'est-à-dire, devina Pontis, que vous allez faire venir les deux femmes +et que vous danserez. + +--Elles aussi, exprima Ayoubani en imitant les attitudes de deux femmes qui +dansent en face l'une de l'autre. + +--Très-bien! elle va faire danser ses surveillantes, comprit Pontis. Très +bien! + +Ayoubani voyant un sistre pendu à la tapisserie et un tambour de basque +au-dessus, les détacha d'un air de triomphe. + +--Et l'on fera de la musique! je comprends, se dit Pontis. + +Ayoubani courut légèrement au vestibule, siffla d'une certaine façon, et +aussitôt deux femmes, enveloppées comme deux momies égyptiennes, se +présentèrent à la porte que leur ouvrait Pontis d'après l'ordre de la +maîtresse. + +En vain sa curiosité chercha-t-elle à s'exercer sur les deux surveillantes +du Mogol, un bandeau de plumes d'autruche couvrait leurs fronts, une étoffe +rayée tombait de ce bandeau sur leur visage qu'elle couvrait, et par deux +trous comme ceux d'un masque on voyait bien la flamme, mais non la paupière +de leurs yeux. + +Une profusion de verroteries, d'os bizarres, de coquillages et de coraux +s'entre-choquaient plus ou moins harmonieusement à chaque mouvement de ces +deux singulières créatures. Leurs pieds étaient chaussés de sandales +d'écorces, leurs jambes disparaissaient sous les plis d'une lourde étoffe +qu'on eût dit tressée avec des herbes marines, et, pour comble de +sauvagerie, elles avaient l'une et l'autre un arc à la main, et, sur le +dos, un carquois plein de ces terribles flèches bardées dont la pointe +ingénieusement cruelle étonne toujours l'oeil des Européens. + +Pontis vit ces deux figures s'installer l'une à droite, l'autre à gauche de +la porte; elles étaient grandes, vigoureuses, et représentaient assez bien +deux gardes du corps respectables. Le Mogol avait choisi avec intelligence. + +--Voilà qui va effaroucher les amours! pensa Pontis. Mais, bah! j'ai ouï +dire que les femmes sauvages sont impressionnables, qu'elles ne peuvent +résister à l'entraînement de la danse et de la musique, je vais les +charmer. Ce n'est pas de la force qu'il faut ici, c'est de l'adresse, et je +n'en manque pas, Dieu merci. + +Ayoubani qui, elle aussi, avait considéré le costume de ses compagnes, +parut satisfaite de leur tenue, elle leur sourit, et offrit à l'une le +sistre, à l'autre le tambour. Puis elle se mit à danser, après avoir forcé +Pontis à s'asseoir à la place qu'elle occupait auparavant. + +--Si l'on dit jamais devant moi du mal des Indiennes, pensa le jeune homme, +je soutiendrai qu'elles sont les plus honnêtes créatures qui puissent +embellir le monde. A-t-on jamais vu des Françaises donner leurs rendez-vous +avec une escorte, et en passer le temps à danser devant témoins? C'est de +l'innocence ou je ne m'y connais guère. + +Il regardait danser Ayoubani, et il battait la mesure des mains, des pieds +et de la tête, et peu à peu il se laissait fasciner par la grâce +voluptueuse des attitudes et des mouvements de l'infatigable Indienne. Elle +fut si adroite, si légère, si éloquemment belle, que Pontis reconnut toute +la sagesse du Mogol dans la présence des témoins qu'il imposait aux +exercices chorégraphiques d'Ayoubani. + +Enfin, celle-ci s'arrêta au moment où le garde étendait amoureusement les +bras pour la recevoir. Elle évita cette dangereuse guirlande qui déjà +l'enserrait, et repoussant la poitrine du jeune homme qui l'avait pressée +sur son coeur, elle alla s'asseoir essoufflée, riante, sur les coussins. + +Pontis, malgré les duègnes du Mogol, tomba à genoux, les mains jointes, +devant l'Indienne; mais celle-ci toucha d'abord ses lèvres, ce qui invitait +son interlocuteur à prêter attention au dialogue prêt à s'établir. + +--Est-ce joli, dit-elle par signes, ai-je bien dansé? + +--Délicieux! divin! + +--Voulez-vous danser aussi? + +--Merci, répondit Pontis. + +--Essayez. + +--Non, je danserais mal après vous si gracieuse. + +Ayoubani eut la bonté de ne pas insister, mais elle appuya sa petite main +sur sa poitrine haletante. + +--Vous m'aimez? comprit Pontis. + +--Non, fit-elle, ce n'est pas cela que je veux dire. + +Et elle plaça sa main sur le creux même de son estomac. + +--Vous souffrez, vous avez trop chaud? + +--Non, ce n'est pas encore cela. + +Elle porta trois doigts à sa bouche avec le mouvement un peu trivial qui, +chez tous les peuples, mimes ou non, signifie: Moi vouloir manger. + +--Elle a faim, s'écria Pontis, pauvre ange! Elle a tant sauté! + +Il courut au buffet dans lequel plusieurs flacons brillèrent aux feux des +bougies. Pontis, homme de précaution, avait toujours sous la main quelque +victuaille: il trouva des fruits, et servit devant Ayoubani une collation +qui, à défaut de somptuosité, avait au moins le mérite de l'impromptu. + +L'Indienne se versa à boire et but comme un oiseau pourrait le faire. Elle +demanda de l'eau, et tandis que Pontis, le dos tourné, cherchait avec +difficulté ce liquide très-rare dans son buffet, Ayoubani fit tomber dans +le verre quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon de +cristal de roche. + +Pontis apporta la carafe et voulut verser, mais Ayoubani lui tendit le +verre pour qu'il le vidât en son honneur. Il obéit en souriant, elle lui en +offrit un second qu'il refusa, fidèle, malgré son délire amoureux, à la +promesse de tempérance qu'il avait faite à son ami. + +Ayoubani mêla beaucoup d'eau à son vin et but. Puis devenue plus +communicative, elle prit Pontis par les deux mains en essayant de le faire +danser avec elle. + +Tenir Ayoubani dans ses bras, la couvrir de baisers malgré sa résistance, +puis lutter de vitesse et de légèreté avec elle, pour reprendre par +intervalles le combat des étreintes et des baisers, telle fut pendant +quelques rapides minutes l'occupation du jeune homme qui avait oublié +l'univers et voyait au bout de cette fougueuse ivresse de la danse, +l'ivresse plus douce encore de l'amour. + +Il avait oublié, disons-nous, l'univers; par conséquent, il ne songeait +plus aux deux surveillantes qu'il se proposait de congédier ou d'enfermer +quand il en serait temps. Celles-ci, battant le tambour, égratignant le +sistre, imprimaient une sorte de rage aux pas turbulents d'Ayoubani. +L'Indienne s'accrochait à Pontis de ses dix doigts nerveux; elle se +laissait étreindre par l'ardent jeune homme, elle le faisait tournoyer en +même temps qu'elle avec une effrayante rapidité. + +Cependant, son oeil fixe et hardi comme celui des fées orientales +surveillait chaque muscle du visage de Pontis. D'abord ce fut une +exaltation étrange qui empourpra le front du jeune homme; puis une flamme +vacillante qui jaillit de ses yeux, enfin il bondit, ses lèvres s'ouvrirent +pour murmurer des mots sans suite, sans doute des prières d'amour, et une +sorte d'extase illumina ses traits moins colorés. Alors l'Indienne le +saisit plus étroitement, elle l'enleva pour aider au mouvement de ses +jambes devenues lourdes, et le voyant pâlir, détendre le cercle de ses +bras, s'arrêter comme frappé d'un vertige subit, elle le regarda un moment +en face, et le soutint mollement tandis qu'il s'affaissait sur lui-même. Il +tomba renversé parmi les coussins, râlant un soupir qui s'affaiblit peu à +peu et dégénéra bientôt en un souffle imperceptible. + +Ayoubani fit alors un signe à ses deux femmes qui cessèrent leur musique et +s'éloignèrent précipitamment. + +Aussitôt l'Indienne fondit comme un vautour sur le corps inanimé; elle +ouvrit de ses mains vigoureuses le pourpoint gonflé par cette mâle +poitrine, et fouillant les étoffes avec l'avidité d'une hyène affamée, +sentit et saisit la boîte d'or, dont elle coupa les cordons de soie avec +ses dents. + +Elle tenait ce trésor mystérieux, elle était maîtresse du secret qui avait +causé, qui devait causer encore tant de malheurs. + +Haletante, éperdue de curiosité, de joie, elle s'approcha d'une bougie pour +mieux voir cette petite boîte et l'ouvrir. + +Mais la boîte fermait à l'aide d'un secret. En vain les doigts industrieux, +tenaces, en vain les ongles s'acharnèrent-ils aux glissantes parois du +métal, le secret résista; Ayoubani impatiente, irritée de l'obstacle mordit +la boîte sans pouvoir l'entamer. + +Un sourd gémissement la fit tressaillir, Pontis rêvait peut-être; il se +tordit comme un serpent sur les tapis, il étendit son poing vigoureux qui +battit le sol avec un bruit lugubre. + +--Cet homme est fort comme un taureau, dit l'Indienne; il est capable de +s'éveiller, et, s'il s'éveille, je suis morte. Pas d'imprudence. Chez moi, +avec un ciseau, avec un maillet, j'aurai bien vite raison de cette boîte +maudite. Maintenant, ajouta-t-elle avec un sourire de triomphe, Henriette +peut renverser Gabrielle, et Leonora tient Henriette! Partons! + +En parlant ainsi, les yeux toujours attachés sur Pontis, qui s'était calmé, +Ayoubani cherchait l'ouverture de sa robe pour y enfermer le médaillon. + +Tout à coup deux mains saisirent la sienne, lui arrachèrent le trésor; elle +se retourna en poussant un cri sourd. Henriette était devant elle l'oeil +brillant d'une infernale joie. + +--Merci, dit Mlle d'Entragues avec une ironie poignante; merci, ma bonne +Leonora, ta conjuration indienne a parfaitement réussi. + +A ces mots, Henriette poussa un éclat de rire qui retentit comme un cri de +démon, et la fausse Indienne tomba foudroyée sur un siège, ayant à ses +pieds le corps du malheureux Pontis. + +Ce qu'elle passa de temps à essayer de reprendre ses esprits, elle-même ne +s'en rendit pas compte. Elle croyait toujours entendre siffler ce rire +d'enfer à ses oreilles; elle sentait toujours la brûlure de ces mains qui +lui avaient tordu le poignet pour voler le billet. + +Mais chez Leonora, trempée d'acier, l'impuissance de la terreur ne pouvait +régner longtemps; elle se leva, elle secoua ses membres refroidis, elle +commença de penser à la vengeance. + +Qu'étaient devenues ses femmes, ses femmes qui, certainement, l'avaient +trahie? Comment rejoindre Henriette? Comment réparer cette honteuse +défaite, au seul penser de laquelle tout son orgueil se révoltait? + +Avant tout, il fallait sortir de la maison. Elle fit un effort, et se +dirigea vers la porte. + +Au même moment un bruit de pas retentit dans le vestibule. Ce n'étaient +point les pas d'une femme. Ses femmes d'ailleurs ne l'auraient point +attendue après ce qui s'était passé. Non, c'était un pas d'homme, d'homme +agité, pressé. Leonora entendit distinctement le bruit d'un fourreau d'épée +heurtant l'un des barreaux de la rampe. + +Lui avait-on dressé une embûche? Henriette, non contente de lui avoir +arraché le billet, voulait-elle lui faire arracher la vie? L'homme qui +venait armé était-il un assassin chargé d'ensevelir à jamais le secret des +Entragues, selon les traditions de la famille. + +Pâle et glacée au bruit des pas qui se rapprochaient, Leonora souffla les +bougies et se blottit derrière la porte. + +L'homme accourait, elle voyait par la fente de cette porte grossir sa +silhouette noire, qui tâtonnait dans les ténèbres. + +--Pontis! cria cet homme, Pontis! réponds donc!... Où es-tu? + +--Speranza ici! murmura Leonora dont les dents claquaient d'épouvante. Oh! +si c'est lui, je suis perdue. + + + + +XVIII + +LE DOUX ESPÉRANCE + + +Espérance avait pris un si furieux élan, que son premier bond franchit +quinze pieds, son second dix, et qu'il se trouva jeté par la secousse dans +la baie de la fenêtre, sans avoir dévié d'une ligne. Il était temps, la +flamme avait rongé son manteau, roussi ses jambes, une insupportable +chaleur pompait son sang. L'espace à peine appréciable de cette seconde, +pendant laquelle il avait retenu sa respiration, n'eût pas été impunément +doublé, mais trouvant la fenêtre, et par conséquent un air moins brûlant, +il sauta dehors sur les bottes de foin à demi-embrasées, et s'alla plonger +dans la rivière. + +La flamme de l'incendie illuminait cette nappe d'eau; mais à l'endroit où +Espérance s'y enfonça, un gros bouquet d'arbres à gauche et l'île en face +empêchaient l'approche des spectateurs; tous les gens de Bougival étaient +d'ailleurs accourus par la colline n'osant traverser la chaussée rouge de +feu. Le meunier, craignant les flammèches pour son moulin, avait coupé son +câble et laissé le bateau dériver. Nul ne vit donc Espérance sortir de la +fournaise. + +Et le jeune homme, une fois dans le fleuve, coupa obliquement entre deux +eaux, suivit son chemin obscur en nageur émérite, ne respira que deux fois +dans sa traversée, ayant soin de choisir l'ombre, puis, parvenu à l'autre +bord, acheva sous une touffe de nénufars la prière d'actions de grâces que +son inaltérable sang-froid avait commencée sous l'eau. + +Espérance, ayant essuyé son visage et repris haleine, monta sur la berge, +et, sûr de n'être plus aperçu dans l'île absolument déserte où quelques +vaches effrayées regardaient seules l'incendie d'un oeil ébloui: + +--À quoi bon viens-je, dit-il, de remercier la Providence pour ma vie +sauvée, puisque désormais cette vie est finie? N'importe, Dieu est généreux +d'avoir permis que la duchesse n'ait rien à souffrir à cause de moi. Nos +ennemis sont battus cette fois encore; Henriette, Leonora, démons acharnés +qui commandiez au feu de m'engloutir, je vous défie toujours. Il faut +maintenant vous l'aller dire en face. + +Le jeune homme jeta un dernier regard sur la grange enflammée. Malgré +l'intensité de la chaleur et le volume des flammes le vieux bâtiment tenait +bon. Il ressemblait à ces héroïques citadelles qui repoussent un assaut de +l'ennemi. Le foin fut dévoré, mais les murs résistèrent et leur masse +inébranlable finit par étouffer le feu. Espérance voyant décroître la +colonne rouge, se hâta de chercher des yeux dans la prairie tandis que la +lueur l'éclairait encore. Il vit sur le tapis vert une forme blanche +étendue, près de laquelle s'empressaient plusieurs personnes. Ce devait +être Gabrielle, la malheureuse femme qui pouvait croire son ami à jamais +perdu. Elle semblait être inanimée. Espérance reconnut Gratienne +agenouillée devant sa maîtresse. + +Ce spectacle douloureux arrêta Espérance pendant quelques instants, mais +lorsqu'il vit la duchesse se soulever et s'appuyer sur le bras de +Gratienne, quand il eut la certitude que cette vie était sauvée comme la +sienne, rien ne le retint plus, Il courut au bord de l'île parmi les saules +et les baies, jusqu'en face de l'endroit où il avait laissé son cheval dans +les taillis du Vertbois. Là, il se remit à la nage lentement et sans perdre +de vue le rivage afin d'éviter toute rencontre en abordant. Par bonheur la +route était déserte; Espérance gagna le taillis, tordit l'eau de ses +vêtements, et ayant repris possession de son cheval qui hennissait de joie, +il piqua vigoureusement vers Paris, dont une heure après il franchit les +portes. + +Pendant la route, son esprit actif avait arrangé tout un plan. A part +quelques brûlures invisibles et dont la souffrance ne regardait que lui, à +part quelques mèches de cheveux grillées, Espérance comptait qu'un +changement de toilette ferait disparaître toute trace de l'incendie; mais +il importait de ne pas se présenter dans sa maison, aux yeux de ses gens, +avec une tenue compromettante. Espérance se souvint qu'il possédait la +maison du faubourg. + +--Là, dit-il, j'ai des habits, du linge, une toilette complète. Ce serait +un hasard d'y rencontrer Pontis, puisqu'il fait nuit, et que son Indienne +n'a pas obtenu du Mogol la permission de découcher; cependant, tout est +possible en ce monde, même l'indulgence d'un Mogol. Au cas où je trouverais +Pontis et l'Indienne, je saurai être discret. Et d'ailleurs non, pas trop +de discrétion, je veux aussi savoir jusqu'à quel point l'invraisemblable +Ayoubani peut être vraie. + +Ainsi disposé, Espérance alla descendre droit à la maison du faubourg. + +Il entra dans la rue au moment où les deux fausses Indiennes fuyaient, où +Mlle d'Entragues, d'intelligence avec l'une d'elles, pénétrait dans la +maison. La litière d'Ayoubani attendait à dix pas de la porte. Le carrosse +d'Henriette attendait au détour de la rue. + +--Que d'équipages! pensa Espérance, dont le regard pénétrant avait tout +aperçu malgré les ténèbres. Pontis donne-t-il bal et festin ce soir? + +En réfléchissant ainsi, le jeune homme mit pied à terre et s'approcha +lentement, tirant après lui son cheval. + +La porte de la maison était entr'ouverte, Espérance n'eut qu'à la pousser +pour faire entrer l'animal, et il cherchait un anneau pour l'attacher, +quand le frôlement d'une robe attira son attention et le fit regarder sous +le vestibule. + +Une femme fuyait si rapide que ses pieds touchaient + +à peine la terre. Cette femme, enveloppée de sa mante, disparut comme une +vision et courut regagner le carrosse autour duquel Espérance distingua +plusieurs hommes qui aidèrent la dame à monter et l'escortèrent quand elle +partit. + +--Que signifie tout cela? pensa Espérance, quel désordre? Est-ce l'Indienne +qui fuit de la sorte? et la litière restée là, qui attend-elle? + +Absorbé par ces pensées, il avançait toujours. Cependant, pour plus de +précautions, il revint fermer la porte de la rue, et, en se retournant pour +gagner le vestibule, il embarrassa son épée dans les barreaux de +l'escalier. + +--Pontis! cria-t-il, Pontis, où es-tu? + +Partout silence, ténèbres partout. Une odeur de cire récemment éteinte, une +odeur de vin fraîchement versé frappèrent son cerveau à mesure qu'il +approchait en tâtonnant. + +Ses mains rencontrèrent la porte de la salle et la poussèrent: il entra. + +Mais, à peine avait-il fait deux pas, que ses pieds heurtèrent un obstacle, +un meuble sans doute... Non, c'est un corps. + +Il se baisse, il palpe... des habits d'homme, le satin dont Pontis était +si fier. Au même instant, un souffle bruyant lui fait reconnaître son ami; +Dieu merci, le drôle n'est pas mort; il n'est qu'endormi. L'odeur du vin +est significative, le malheureux est ivre, cette fois encore. + +Espérance le relève avec dégoût, pour le placer sur un fauteuil. Mais un +autre bruit lui fait dresser l'oreille, une porte crie. + +Espérance écoute. Une respiration haletante trahit à deux pas de lui la +présence d'une personne cachée, la porte se développe, une étoffe bruit, et +quelque chose de léger, d'aérien fuit et glisse dans la direction du +vestibule. + +C'était Leonora, qui, croyant le moment propice, essayait de se sauver sans +être vue. + +--Oh! oh! pensa Espérance, voilà trop d'oiseaux dans cette cage. Il ne sera +pas dit que je les laisserai tous s'envoler ainsi sans me montrer la +couleur de leur plumage. + +Aussitôt il lâche Pontis, étend la main, et en deux bonds saisit une robe. +Il tient une femme, il va l'interroger. + +--Speranza! grâce! grâce! s'écrie l'Italienne en tombant à genoux. + +--Leonora! une trahison! je m'en doutais, répond Espérance avec un affreux +battement de coeur. + +Et, fermant la porte, repoussant Leonora au milieu de la chambre, il +murmura: + +--Que venez-vous faire ici, et pourquoi Pontis est-il étendu là? + +Comme elle ne répondait rien, il enfonce d'un coup de poing fenêtre et +volets. Une clarté douteuse, celle des étoiles, glisse dans la chambre sur +le corps de Pontis. + +Espérance voit le pourpoint ouvert, la chemise arrachée; il cherche +avidement sous les plis, et poussant un cri farouche, lève son bras +terrible sur Leonora toujours agenouillée: + +--Misérable! tu as volé le médaillon! rends-le-moi, ou tu va mourir! + +--Speranza, répond l'Italienne en se traînant avec angoisses, je ne l'ai +plus! + +--Tu mens! + +--C'est une autre qui me l'a pris. + +--Tu mens! + +--C'est Henriette! + +Espérance bondit de douleur: il se rappelait la fuite de cette femme +voilée, à son arrivée dans la maison. il croyait tout possible de la part +de ces deux démons coalisés. + +--Oui, continue Leonora, je voulais avoir le billet, je te l'avoue. Mais la +traîtresse me guettait, elle a fondu sur moi, elle me l'a pris. Cours, +Speranza! cours! oh! reprends-lui le médaillon! tu peux encore l'atteindre. + +--Leonora, si tu as menti, je te retrouverai! + +--Sur le salut de mon âme, j'ai dit la vérité. + +Espérance repousse l'Italienne qui embrassait ses genoux; il assure le +ceinturon de son épée, rejette en arrière son manteau qui le gênait et +s'élance comme un furieux hors de la maison. + +Cependant Leonora l'avait suivi, tremblante de terreur et de joie; elle +regarda autour d'elle, le jeune homme était déjà loin, il volait comme +l'ange exterminateur. Leonora tirant sur elle la porte de la maison, +remonta dans la litière et disparut. + +Cependant Mlle d'Entragues s'était éloignée de la petite maison avec une +rapidité désespérante pour quiconque se fut efforcé de la suivre. + +Aux deux côtés de son carrosse couraient les gens armés qu'elle avait +requis pour lui prêter main-forte en cette circonstance, et que, prudente +autant que brave, elle n'avait pas jugé à propos d'employer tant que le +besoin ne s'en ferait pas sentir. + +Ces hommes, au nombre de cinq, étaient des soldats favoris de M. +d'Auvergne, vigoureux coquins rompus à toutes les ruses d'un métier qui, à +cette époque, savait perpétuer en pleine paix les aubaines de la guerre. + +Marie Touchet, instruite de tout, parce qu'elle avait pénétré tout, s'était +appliquée à assurer autant de chances que possible à l'expédition de sa +fille, sans se compromettre elle-même, et elle attendait le résultat +impatiemment comme on peut le croire. + +C'était encore un coup de main à entreprendre, mais ce serait le dernier. +Une fois le billet repris à Espérance, plus de nuages à l'horizon. + +Henriette, dans le carrosse, palpait d'une main tremblante de joie la boîte +d'or sur laquelle avait échoué l'adresse de Leonora. Comme l'Indienne, elle +voulut ouvrir le ressort, mais après s'y être brisé les ongles, elle +renonça. Le mouvement du carrosse la gênait; d'ailleurs, il faisait nuit, +et ses efforts se consumaient en pure perte. + +Vingt fois elle eût jeté cette boîte dans un puits, dans un égout, dans la +rivière, sans le désir si naturel de se convaincre que le billet était bien +renfermé dans la boîte, le vrai billet! Les gens fourbes et méchants sont +les plus soupçonneux et les plus méticuleux de tous, car ils savent, par +expérience, qu'en toute chose il y a place pour une ruse ou une trahison. + +Henriette renonça donc à ouvrir le médaillon ailleurs que chez elle; son +impatience s'exerça sur le cocher, sur les chevaux. Mais Paris, en ce +temps-là, n'avait pas de larges rues, de bons pavés; Paris était l'ennemi +mortel des carrosses. Chaque fois qu'on y voulait prendre le trot, +l'équipage affrontait la mort. Il fallut donc se contenter du pas le plus +allongé que le permirent les détours et les inégalités de la route. +Cependant le carrosse arriva sans obstacle, sans accidents; la porte de +l'hôtel était ouverte; Henriette s'y précipita et gravit les degrés avec la +légèreté d'un oiseau. + +Déjà elle avait rejoint Marie Touchet et toutes deux causaient avec +vivacité, se montrant l'une à l'autre la boîte d'or et cherchant des +ciseaux ou une lame de poignard pour crever la plaque de métal si le +ressort continuait à résister, quand un grand bruit retentit en bas, puis +des cris, puis des pas qui pilaient l'escalier comme autant de maillets +rapides. Marie Touchet courut vers la porte pour s'enquérir, et Henriette +n'eut que le temps de cacher dans son sein la boîte à peine entamée par +leurs vaines tentatives. + +Un homme pâle, les cheveux en désordre, entra, ou plutôt tomba dans la +chambre. Il était suivi de deux valets qui gesticulaient furieusement et +criaient: + +--Arrêtez! + +Car on voyait, à leur laide grimace, qu'ils n'avaient pu l'arrêter +eux-mêmes. + +--Espérance! murmura Henriette en reculant jusqu'à un fauteuil comme pour +s'en faire un rempart. + +--A l'aide! dit Marie Touchet instinctivement, parce qu'elle comprit tout +le danger que courait sa fille. + +Espérance courut se jeter entre Henriette et la porte qui communiquait aux +chambres voisines, et d'une voix où dominait une sourde colère: + +--Vous ne m'attendiez pas, dit-il; c'est bien moi, plus vivant que jamais, +et si vous voulez que ces hommes entendent ce que j'ai à vous dire, faites +un signe, je vais le leur crier aux oreilles. + +--Sortez! dit Marie Touchet aux serviteurs, qui reculèrent aussi surpris +que courroucés. + +--Je vous trouve hardi, ajouta-t-elle, de vous introduire chez moi à +pareille heure, de forcer la porte comme un malfaiteur. + +--Pas de phrases, madame, dit Espérance, c'est moi qui interrogerai, s'il +vous plaît! Mademoiselle, où est le médaillon d'or que vous venez de voler +chez moi? + +Henriette, par un mouvement irréfléchi, porta la main à sa poitrine, dont +les dentelles froissées, dont le désordre décelaient d'ailleurs la +complicité. Puis elle chercha autour d'elle une issue et recula encore. + +--Rendez-le-moi, continua Espérance, et ne faites point un pas pour quitter +la place, ou, par le nom du Dieu vivant, moi qui vous ai trop longtemps +épargnée, je vous cloue sur ce fauteuil d'un coup d'épée! + +--A l'aide! au secours! cria Henriette éperdue de rage et de terreur à +l'aspect de ces yeux étincelants, de ces dents serrées, de cette pâleur +qui, chez un homme aussi brave, trahissaient la fureur poussée jusqu'au +délire. + +Marie Touchet avait heurté la cloison voisine; on vit tout à coup arriver +M. d'Entragues, effaré, à peine vêtu, une hache d'armes à la main. À la vue +d'Espérance, il commença par crier: + +--Quel est cet homme? + +Mais la contenance et le regard de cet homme changèrent bientôt le cours de +ses idées, il prit peur et se mit à hurler comme les deux femmes. + +Les valets, que Marie Touchet avait éloignés, remontèrent à ces cris. + +--Au secours! répéta Henriette folle de peur. + +M. d'Entragues, étourdi, s'avança brandissant la hache. + +--Qu'il n'approche pas, s'écria Espérance, ou je le tue! + +Le comte resta immobile. + +--Monsieur!... pitié!... calmez-vous!... dit la mère avec +angoisses au jeune homme... pitié! pas de scandale! + +--Le médaillon d'or, et je pars! + +--On monte!... on vient!... + +--Il y périra, ma mère, ce sont nos soldats! s'écria Henriette en +trépignant avec des convulsions sinistres. + +En effet, on vit au fond des corridors apparaître les têtes de plusieurs +hommes armés qui montaient les dernières marches de l'escalier et se +répandirent dans la chambre voisine, tandis que Marie Touchet, palpitante, +essayait encore de les arrêter. + +Mais à peine Espérance eut-il vu reluire les épées qu'il bondit comme un +lion: ce n'était plus une créature mortelle armée des faibles armes de +l'humanité; jamais plus fulgurante image de la guerre et de la violence +n'avait apparu aux regards des hommes, le feu jaillissait de ses yeux, son +souffle grondait comme une fumée brûlante. Il commença par culbuter M. +d'Entragues, dont il fit voler l'arme au travers des vitres fracassées; +puis, revenant à Henriette: + +--Ah! tu ne veux pas rendre le billet, dit-il écumant, eh bien, je le +prendrai! + +Il se jeta sur son ennemie, qu'il terrassa; lui déchira dentelles et soie +pour découvrir sa poitrine, sépara les deux mains qui l'égratignaient, en +arracha, sur la chair même, le médaillon qu'elles y incrustaient avec +frénésie, et, maître enfin de la boîte d'or, rejeta comme une écorce vide +la misérable femme, qui demeura stupide, l'oeil hagard, le sein nu, +haletant, déshonorée devant son père, sa mère et les soldats que cette +lutte épouvantable, que ce triomphe, plus rapide que la pensée, avait +glacés d'une torpeur vertigineuse. + +Mais Marie Touchet, réveillée enfin, c'est-à-dire rendue à ses instincts +sauvages, cria d'une voix rauque, en vraie amie de Charles IX: + +--Au secours! en avant! tuez-le! tuez donc! + +--Le mot de famille! dit Espérance, mais aujourd'hui j'en ai l'habitude, et +nous allons voir! + +En même temps, il mit l'épée à la main; son bras long et vigoureux imprima +un mouvement circulaire à la grande lame brillante qui, rencontrant deux +soldats des plus avancés, fit deux entailles telles qu'une faux ne les +aurait pu creuser plus larges et plus nettes. + +Les cris des blessés firent réfléchir les autres. Leur hésitation fut mise +à profit par Espérance, qui fondit tête baissée sur le groupe et le divisa +plus facilement que si ces trois corps eussent été trois ombres. Une épée +le toucha, il la brisa d'une parade violente comme un coup de marteau, et +le choc de son pommeau abattit l'adversaire frappé dans l'estomac; les +derniers se barricadèrent derrière la porte ou sur le flanc des meubles. +Espérance en finit avec les valets par plusieurs coups de plat, mêlés de +tailles rapides, et en trois bonds il se jeta en bas de l'escalier. + +Il entendit bien encore des cris, des menaces, des hurlements qui +s'exhalaient par les fenêtres; il sentit qu'on cherchait à le poursuivre, +et put compter les pas de ses timides persécuteurs; mais qu'importe au lion +vainqueur l'inoffensive plainte du pasteur terrassé? Dans la rue, plusieurs +passants, quelques gardes de nuit attirés par le bruit, tentèrent de lui +barrer le passage, mais l'éclair blanc de la terrible épée les dissipa sans +peine, et après certains détours que le jeune homme fit habilement dans le +dédale des rues voisines, il se trouva seul, sauf et triomphant, respirant +avec délices le vent frais de la nuit, et inondé des douces lueurs de la +lune qui lui souriait silencieuse du haut des cieux. + + + + +XIX + +SÉPARATION + + +Le lendemain, Espérance, brisé par la fatigue et le chagrin, car il n'était +qu'un homme, reposait sa tête et son corps dans le silence de son +appartement désert, quand l'intendant vint lui demander s'il voulait +recevoir M. de Pontis, malgré la consigne inflexible que les gens de +l'hôtel avaient reçue de ne laisser pénétrer personne auprès du maître. + +Espérance hésita un moment, puis, fronçant le sourcil: + +--Soit, dit-il, amenez-le. + +L'intendant courut exécuter cet ordre. + +Espérance se souleva, et se mit à marcher dans la vaste salle, en répétant +entre ses dents ce fameux alphabet grec que le philosophe empereur romain +récitait toujours sept fois entre un mouvement de colère et sa première +parole. + +Pontis entra. Espérance était calmé. Il regarda son ami librement, et +s'étonna de voir, au lieu d'un grand trouble qu'il attendait, au lieu d'une +physionomie altérée, certain sourire de belle humeur et certain air dégagé +des plus provoquants. L'alphabet grec s'envola si loin de l'esprit +d'Espérance, qu'un nouveau calmant eût été indispensable. + +--Mon ami, dit Pontis avec aisance, j'ai à te faire une communication qui +d'abord va te contrarier, parce que je connais toute ta susceptibilité à ce +sujet; mais un seul instant de réflexion te remettra l'esprit, et tu +finiras par rire comme moi. + +--Voyons un peu, répondit Espérance, cette communication qui va me faire +rire. + +Pontis s'arrêta un peu troublé. + +--Qu'as-tu, d'abord? demanda-t-il. + +--Moi? rien. J'attends que tu parles. + +C'était la difficulté. Pontis, au moment d'ouvrir l'exorde, se trouva +encore moins assuré. + +--Tu hésites beaucoup, ce me semble, dit Espérance d'un ton qui n'était pas +encourageant. + +--Voici. Il faut que je commence par m'excuser. + +--De quoi? + +--Tu avais raison, mon ami. + +--Quand? + +--Hier. + +--A quel propos? + +--Pour la jalousie si dangereuse des femmes. Ah! oui, tu avais raison. Je +le confesse humblement. + +Espérance ne sourcilla point. + +--J'attends toujours, dit-il. Car tu n'es pas venu, certainement, dans le +seul but de me dire aujourd'hui que j'avais été raisonnable hier. + +--Il y a l'événement qui t'a donné gain de cause, dit Pontis embarrassé. + +--Quel événement? Voyons, Pontis, tâche de parler comme parlent les hommes +et non comme parlent les enfants qui ont peur d'être grondés. + +Pontis se redressa. Le ton l'avait blessé presque autant que le mot. + +--Mon cher, dit-il, j'avais rendez-vous hier avec l'Indienne Ayoubani. Elle +a amené des surveillantes qui lui sont imposées par le Mogol, mais en femme +d'esprit qu'elle est, elle en a jusqu'au bout des ongles, elle a occupé ces +femmes avec des instruments de musique. En sorte que nous avons passé une +soirée enivrante. + +--Enivrante est le mot, murmura Espérance sans se dérider. + +Pontis le regarda de plus en plus troublé et ajouta: + +--Ce fut un délire comme tu peux le concevoir. + +--Eh bien! mais, dit Espérance, tout cela ne me prouve pas que j'aie eu +raison hier. + +--Sans doute, s'il n'y avait que cela... Mais au fort de mon délire, +est-ce fatigue, est-ce excès de bonheur, je le croirais plutôt, je me suis +endormi. + + +--Ah! dit Espérance d'un ton sec qui fit ressembler ce monosyllabe au +claquement du chien d'un mousquet qu'on arme. + +--Et pendant mon sommeil, continua Pontis un peu tremblant, mais affectant +de rire, la drôlesse d'Indienne a voulu voir de près le médaillon. + +--Le médaillon! + +--Notre médaillon... tu sais.... + +--Parfaitement. Elle l'a vu? + +--La coquine l'a emporté pour me tourmenter. C'est une espièglerie de +femme. Oh! mais sois tranquille, elle n'ira pas loin avec, nous allons nous +orienter, le lui reprendre, et je me réserve de la corriger de sa curiosité +avec le peu d'égards que mérite un sexe aussi entêté, aussi vicieux et +aussi dissimulé. + +Espérance avait pris pendant ce dialogue une tige de roses, dont il +arrachait les épines une à une sans le plus léger tremblement de ses doigts +blancs et effilés. Pontis qui, dans ses derniers mots, avait essayé de +glisser toute la persuasion dont il était capable, attendait avec anxiété +le résultat de sa péroraison. + +--Comme cela, dit Espérance froidement, le médaillon est volé. + +--Oh! volé... escamoté, à la bonne heure. + +--Je ne subtilise pas sur les mots; je veux seulement dire que tu ne l'as +plus. + +--Non. Mais je l'aurai quand je voudrai, car.... + +--Tu retrouveras Ayoubani, n'est-ce pas? + +--Pardieu! + +--Où cela? + +--Mais... où j'ai l'habitude de la voir. + +--Et si par hasard elle ne s'appelait pas Ayoubani! + +--L'Indienne? + +--Si elle n'était pas plus Indienne que nous deux! + +--Par exemple! + +--Si par hasard, c'est une supposition que je fais, cette femme était un +instrument de nos ennemis? + +--Allons donc! dit Pontis, moins rassuré encore. + +--Si elle avait tendu le piége le plus grossier, le plus absurde; un vrai +piége à bête, certaine qu'elle était d'y faire tomber la vanité, la +jactance et l'entêtement: trois bêtes stupides. + +--Espérance! + +--Certaine qu'elle était de triompher facilement, avec l'aide de la +sensualité, de la paresse, de l'ivrognerie. + +--Que signifient ces paroles? + +--Que vous êtes un malheureux! que votre Indienne est une intrigante, que +vous avez donné dans le panneau, malgré tous mes avertissements, malgré mes +instances, que vous avez oublié promesses, serments, honneur!... que mon +dépôt, recommandé à l'ami était dans les mains de l'insensé, de +l'orgueilleux, de l'ivrogne! + +--Oh!... + +--Et que vous vous l'êtes laissé voler, non pas dans le sommeil voluptueux +dont vous osez vous vanter; car l'Indienne ne vous a pas même fait ce +triste honneur, mais dans la torpeur de l'ivresse... vice crapuleux qui +chez vous noie un trop petit nombre de bonnes qualités. + +--Espérance, dit Pontis pâlissant, vous m'insultez trop souvent.... + +--Taisez-vous! cria Espérance d'une voix de tonnerre; votre Ayoubani +s'appelle Leonora Galigaï; elle est l'amie, la confidente de Mlle Henriette +d'Entragues; on vous l'a dépêchée, un verre à la main, une bouteille de +l'autre. + +--Je jure Dieu.... + +--Ne jurez pas, n'ajoutez pas un blasphème à votre ignominie, ne jurez pas, +vous dis-je, de peur que je ne vous appelle menteur après vous avoir appelé +ivrogne! J'ai vu votre Ayoubani, je l'ai tenue dans cette main avec ses +oripeaux, ses verroteries. Je vous ai tenu aussi, ivre, lourd, mort, +soufflant le vin. + +--Je n'avais pas bu! + +--Vous mentez! Les verres étaient encore demi pleins exhalant leur odeur +sur la table, aux pieds de laquelle vous étiez gisant, et voilà le sommeil +honteux pendant lequel la fausse Indienne vous a dépouillé, pendant lequel +le médaillon que je vous avais confié passait des doigts de Leonora dans +les mains d'Henriette d'Entragues! + +--Henriette... balbutia Pontis écrasé, elle a le médaillon... Oh! + +Et le malheureux laissa retomber ses bras dans la prostration la plus +douloureuse. + +Tout à coup il se releva et fit un pas vers la porte. + +--Je saurai mourir, dit-il, pour le lui arracher. + +--Calmez-vous, la besogne est faite, répliqua Espérance avec un froid +sourire. Dieu n'a pas voulu que je fusse trahi si lâchement; que tous les +intérêts si précieux, si chers, garantis par la possession de ce billet +fussent à jamais ruinés par un homme sans foi et sans courage. J'ai paru à +temps, et, l'épée à la main, j'ai reconquis mon bien. J'y pouvais +succomber, monsieur. Ce n'est que par miracle que j'ai échappé. Il y avait +cent chances contre une, pour que ce matin, en secouant votre épais +sommeil, vous apprissiez ma mort et le triomphe de mes ennemis. Dieu soit +loué! si je n'ai pas d'amis, j'ai un ange gardien! + +--Espérance! s'écria Pontis agité, tremblant et les mains jointes, je jure +par tout ce qu'il y a de plus sacré que je n'étais pas ivre. + +--Étiez-vous étendu? + +--Je n'étais pas ivre, je n'avais pas bu. + +--Vous l'aurez oublié. + +--Pas un verre!... Je le jure sur l'honneur.... + +--À quoi bon tout cela, monsieur? répliqua Espérance avec une froide et +imposante dignité. Vous ne me devez pas d'excuses. C'est pour vous les +épargner que je viens de vous raconter le succès de mon entreprise. En +reprenant le billet à Mlle d'Entragues, j'ai détruit l'effet de votre +trahison. Trahison est le mot, car si elle est involontaire, si vos sens y +ont seuls participé, le crime est le même, il se dénonce par le résultat. +Ne niez donc pas, ne vous justifiez donc pas. Ce serait inutile. + +--Mais on ne peut se laisser soupçonner ainsi quand on est malheureux au +lieu d'être coupable. + +--Appelez cela du nom que vous voudrez, vous êtes le maître. + +--Jamais! dit Pontis avec égarement, je ne souffrirai que l'on m'accuse +d'avoir, même par erreur des sens, attenté à l'amitié. + +--Qui vous parle d'amitié, monsieur de Pontis, répliqua Espérance en se +redressant, implacable et fier. Ce n'est pas de vous à moi, je suppose, que +vous emploieriez ce mot. Il est devenu aussi inintelligible que la chose +est impossible désormais. Déjà je vous ai averti, déjà je vous ai pardonné. +La rechute brise tout lien entre nous. Je tenterais Dieu qui vient de me +sauver, si je recommençais imprudemment à vous croire. L'homme qui vous a +aimé n'est plus; vous l'avez tué cette nuit, je ne vous haïrai jamais. +Seulement nous n'aurons plus rien de commun ensemble. Hors de l'amitié, de +ses devoirs, de ses droits, vous méritez toute mon estime, car vous avez +les qualités qui la commandent. Voilà tout. Saluons-nous comme il convient +entre honnêtes gens. Mais de la main au chapeau; non plus du coeur à la +main. Adieu! + +Pontis, pendant ces terribles paroles, passait successivement de la glace +au feu, de la sueur au frisson. Sa pâleur, puis ses joues empourprées, +tantôt le tremblement de tout son corps et tantôt son immobilité +cadavérique, eussent ému de pitié quiconque se fût trouvé en face de cette +scène poignante. + +Par moments, on l'eût vu essayer d'assembler deux idées. Ses lèvres +remuaient, sa main s'étendait pour faire un geste. Puis, frappé au coeur +par l'irrésistible logique d'Espérance moins encore que par la voix de sa +conscience, terrifié par le souvenir du danger que son ami avait couru, il +baissait de nouveau la tête et se recueillait encore. + +La colère, cette inspiration du démon, vint à son tour gonfler de poison ce +coeur bourrelé par le repentir et les remords. Pontis voulut se relever, se +défendre, récriminer. Il y avait dans les accusations dont on l'accablait +une part d'injustice que le démon lui conseillait de repousser violemment. +Peu à peu, cette noire vapeur prit de la consistance et finit par éclater +comme le souffre dans une nuée maligne. + +--Monsieur, répliqua Pontis, les poings serrés, la lèvre frémissante, la +voix altérée, certes, je suis coupable; mais d'imprudence seulement, +coupable de sottise, de crédulité, d'opiniâtreté, c'est possible; vous avez +dit que je vous avais trahi étant ivre, c'est faux. Je ne suis pas un +traître, et je n'ai point bu hier. Sur ces deux points au moins je vous +somme de me faire raison. + +En parlant ainsi, le soldat redressait sa tête, et ses reins cambrés +semblaient s'être retrempés au contact du fer qui les pressait. + +Espérance le regarda tranquillement avec compassion. + +--Il ne vous manquait plus, dit-il, que de me provoquer comme un pilier de +taverne ou de coupe-gorges. Mauvaise idée, monsieur de Pontis; car si vous +avez la bravoure et la science nécessaires pour tenir une épée, je vaux +encore mieux que vous sous ce double rapport. Souvent je vous en ai fourni +la preuve éclatante. J'ai de plus mon bon droit, qui suffirait à vous +donner du dessous au cas où vos yeux, pendant le combat, essayeraient de +soutenir le regard des miens. Mais le diable qui vous a soufflé ce mauvais +conseil perdra aujourd'hui sa peine. Je ne croiserai pas le fer avec vous, +et ne rendrai de mes paroles aucune autre raison que celle qui les a +inspirées. Ce que j'ai dit est dit. Tant pis pour vous. Le plus sage parti +à prendre est de méditer mes reproches, de les mettre à profit, et de faire +bénéficier vos amis futurs de l'expérience qui nous aura coûté si cher à +tous deux. Car je vous ai aimé beaucoup, monsieur de Pontis, je vous ai +chéri comme un frère que Dieu m'aurait envoyé; j'ai, selon les inégalités +de ma fortune, hélas! imparfaite, tâché de me rendre ami aimable, et je ne +crois pas qu'en ce long espace de temps qui nous a rapprochés, vous ayez eu +à m'adresser un seul reproche. S'il en était autrement, si je me trompais, +si vous aviez amassé quelque grief contre moi, parlez! je vais vous en +demander pardon avec une douleur sincère, car l'amitié pour moi est un pur +rayon de la bonté divine, que l'homme en le reflétant souille assez déjà de +ses misères, et je ne voudrais pas, au prix de ma vie, le ternir par une +atteinte volontaire. Si jusqu'à ce jour je vous ai offensé ou si je vous ai +nui, parlez! + +Pontis courbé, haletant, hagard, se releva soudain avec un signe de +douloureuse dénégation, il appuya ses deux mains sur son coeur comme pour +en arracher le serpent qui le mordait; puis, un flot amer, brûlant, monta +jusqu'à ses yeux, et voulant cacher ce désespoir, il couvrit son visage de +ses mains tremblantes, et s'enfuit hors de la chambre en étouffant des +sanglots inarticulés. + +Espérance resta seul. + +La douleur de Pontis l'eût certainement touché en d'autres circonstances. +Mais auprès de ce qu'il souffrait lui-même, Espérance jugeait bien légères +les souffrances d'autrui. + +L'homme ne renonce pas, sans un combat terrible, aux plus doux rêves de sa +jeunesse. Il ne veut vieillir ainsi en deux heures, il rappelle à lui tant +qu'il peut ses forces vitales; comment s'habituer à un malheur que l'on a +fait soi-même? Comment ne pas se repentir d'avoir été généreux au dépens de +sa propre vie? + +--Plus d'ami, plus d'amour, pensa Espérance, cela devait arriver. L'un ne +m'a pas aidé à garder l'autre. J'avais deux bonheurs isolés: chose étrange, +deux coups de foudre simultanés me les ont ravis. Plus rien de cette +existence si richement meublée hier encore. De quelque côté que je tourne +les yeux, je ne vois que ruines, écroulements! Oh! Gabrielle! tendre et +noble amie... j'ai du moins la ressource de te pleurer. Perdue pour moi +dans toute la fleur de ta beauté, sans une tache, sans un reproche.... + +Il s'arrêta en proie à la tempête furieuse qui battait sa tête et son +coeur. + +--Soyons homme, comme disent les consolateurs, c'est-à-dire soyons fort; +est-ce donc fort, un homme? est-ce raisonnable, seulement? Avoir du +courage, ne signifie-t-il pas manquer d'âme et de mémoire? J'ai aimé +Gabrielle, j'ai aimé Pontis; l'une était au bout de toutes mes pensées, +elle accompagnait chaque battement de mon coeur. Il ne s'est pas écoulé, +depuis que je la connais, une minute durant laquelle son souvenir ne soit +venu heurter en moi, comme un marteau, la fibre sonore qui me faisait +retentir de la tête aux pieds, ainsi qu'un automate de bronze. Désormais la +fibre est brisée; l'automate vide ne résonnera plus? Pontis, charmant +compagnon aux yeux noirs, brillants et sincères, aux dents blanches +toujours affamées, brave ami qui m'aimait et dont les saillies m'ont tant +de fois fait rire, lui aussi est perdu pour moi; je ne le verrai plus: +c'est la faute de ce fatal amour. Moins intéressé à cacher ma vie, j'eusse +fait de Pontis mon confident; il eût compris alors à quel point m'était +précieux le témoignage d'un billet avec lequel je tiens en respect +Henriette, et ce billet il me l'eût rendu par défiance de lui-même, et +aujourd'hui je croirais encore en Pontis; et je n'eusse pas prononcé ces +amères paroles qui brûlent comme un venin corrosif jusqu'aux derniers +vestiges d'une amitié de dix ans!... Mais non! c'était écrit. Tout +espérer, tout perdre! voilà mon destin. Mon nom est funeste, il porte +malheur à ma vie. Espérance!... toujours Espérance... Pourquoi ne +m'a-t-on pas tout de suite appelé Désespoir! Oh! ma mère, ma mère! pardon. + +En parlant ainsi, le jeune homme tomba agenouillé devant son prie-Dieu, et +sa mère, au sein de la sérénité bien heureuse, dut jeter sur la terre un +regard mélangé d'amertume en voyant ce fils adoré lutter contre l'agonie +d'une incurable douleur. + + + + +XX + +ENTRAGUES ET INTRIGUES + + +Le roi se promenait à Saint-Germain dans le parterre. Il tenait des papiers +à sa main, et paraissait les lire avec grande attention. + +Mais ce prétendu travail n'était qu'un simulacre destiné à tromper l'oeil +de quiconque pouvait observer le roi des fenêtres du château. Henri ne +lisait pas, il n'étudiait pas, il causait avec la Varenne qui, marchant sur +la même ligne que lui à sa gauche, et tenant les yeux modestement baissés, +ne perdait pas une des paroles du roi et lui répondait sans qu'on eût +jamais pu deviner un dialogue entre ces deux têtes ainsi séparées. + +--Et tu dis que cette pauvre Henriette va mieux? dit le roi en tournant un +feuillet. + +--Oui, sire, elle a eu un rude assaut; j'ai bien cru qu'elle en mourrait. + +--C'eût été grand dommage. Il n'y a pas une plus belle nymphe à ma cour. Et +c'est le chagrin qui la mine? + +--Il y a de quoi, sire; une personne qui vous aime follement et qui apprend +votre prochain mariage avec une autre. + +--Que m'avait-on rapporté d'une scène épouvantable qui a réveillé une nuit +tous les habitants de son quartier? + +--Une scène?... demanda la Varenne avec un air de naïveté, car le roi +faisait allusion à la fameuse histoire du billet repris, et il importait au +protecteur des Entragues de détourner complètement les idées ou les +soupçons du roi. + +--Oui, des cris, des menaces, un esclandre enfin. On avait aperçu le père +Entragues en robe de chambre, la hache en main. On a prononcé le mot +billet.... + +--Je sais maintenant ce que Votre Majesté veut dire. Il s'agissait d'un +billet, en effet.... + +--D'un billet pris. + +--Votre Majesté est bien informée, dit la Varenne avec une admiration de +laquais; quelle police! + +--Assez bonne, la Varenne, assez bonne. Qu'était-ce donc ce billet? + +--Voici la vérité, sire: Mlle d'Entragues vous écrivait avec passion, comme +à son ordinaire; le père est survenu et a pris le billet. Il a voulu tuer +sa fille. + +--Ah! mon Dieu! + +--Elle en a failli mourir de bonté et de chagrin. + +--C'est donc un sauvage, cet Entragues? + +--Sire, il défend son honneur. Les pères et les maris ont en vous une +dangereuse partie, vous qui n'avez qu'à vous montrer pour plaire! + +--Et qu'est-il résulté? demanda Henri flatté au fond du coeur, bien qu'il +eût trop d'esprit pour le laisser paraître. + +--Oh! des événements affreux, menace de couvent, de prison. + +--Mais Henriette est brave, elle ne se défend donc point? + +--Tant qu'elle peut; mais le moyen de vaincre son père! + +--J'en connais qui y sont parvenues. + +--Celles-là, sire, vous avaient pour soutien. Si vous tendiez seulement la +main à la pauvre demoiselle, elle aurait la force de remuer le monde. Voilà +d'où vient sa tristesse. Elle se sent abandonnée. + +--Prends garde! dit le roi au détour de l'allée, tu t'approches trop; +marche un peu derrière. Je vois là-bas des rideaux qui remuent, on nous +regarde. + +La Varenne noua les cordons de son soulier. + +--Voilà une femme qui me donne bien du mal! reprit le roi. + +--La conquête en vaut la peine, sire. Ne laissez pas mourir de douleur une +fille de cette beauté. Votre Majesté ne peut savoir à quel point cette +beauté est parfaite. + +--Que faire? + +--Un peu d'aide. + +--Le père est un brutal, et je veux la paix, assez de pères comme cela. + +--Il ne demande qu'à être aveuglé. Aveuglez-le. + +--Que lui faut-il? + +--Oh! peu de chose, des apparences. + +--Je lui en donne assez, je me tue à lui en donner. + +--Avec un tant soit peu de réalité, sire. + +--Voilà l'embarras. + +--Qu'il est douloureux, disait hier encore la pauvre demoiselle, que le roi +ne me juge pas digne de quelques sacrifices, car s'il voulait, j'aurais dès +demain assez de liberté pour obéir au penchant de mon coeur. + +--Eh! j'en ferai des sacrifices, mais lesquels? Il est si avide cet +Entragues. + +--Comme les gens pauvres, sire. + +--S'il ne faut que de l'argent, on en trouvera un peu. Je travaille +beaucoup pour mes peuples, et, en conscience, je crois avoir le droit de me +distraire honnêtement, çà et là... Je regagnerai bientôt la somme. + +--Est-ce que tout, en France, n'est pas à Votre Majesté? dit le plat valet. +Vous vous faites des scrupules de votre bien, sire. + +--Cette pauvre fille doit bien souffrir d'être marchandée, la Varenne? + +--Elle souffre le martyre. Aussi, me disait-elle, que le roi paraisse +seulement vouloir me traiter en demoiselle; qu'il fasse de moi assez de cas +pour me promettre.... + +--Quoi donc? bon Dieu! + +--Une sorte de stabilité dans sa tendresse. + +--C'est aisé. + +--A promettre, voilà qui est vrai, sire. + +--Eh bien! puisqu'elle demande une promesse.... + +La Varenne resta muet. + +--Je ne suppose pas qu'elle attende une promesse de mariage; puisque je +vais me marier avec la duchesse de Beaufort. + +La Varenne se mit à rire silencieusement, et le roi prit au vol ce +singulier sourire. + +--Pourquoi ris-tu? dit-il. + +--Parce que Votre Majesté, par des délicatesses inutiles, fait toujours le +contraire de ce qu'il faudrait pour réussir vite. + +--Je ne comprends pas. + +--Est-ce que mon roi me permet de dire ma pensée? + +--Dis. + +--Ces Entragues sont vains, et, s'il faut l'avouer, avides. + +--Je le crois. + +--Ils tourmentent donc leur pauvre fille parce qu'elle ne donne pas assez +de satisfaction à leur orgueil et à leur avarice. + +--L'avarice, on peut la rassasier sans se ruiner, j'espère. + +--L'orgueil aussi, sire. Un exemple: Mme la duchesse de Beaufort croit bien +que le roi l'épousera, n'est-il pas vrai? + +--Certes, et elle a raison! + +--Elle a raison. Bien. Cependant Votre Majesté est déjà mariée. Il faut +donc que Mme la duchesse ait foi en Votre Majesté pour attendre la rupture +du premier mariage. Pourquoi les Entragues, si Votre Majesté promettait +d'épouser leur fille, n'y croiraient-ils pas aussi bien que Mme la +duchesse! + +--D'abord je ne le leur promettrai pas. Prends-tu un roi de France pour un +maraud comme toi, la Varenne? Promesse est promesse, Fouquet! roi est roi! + +La Varenne plia le dos. + +--Il y a promesse et promesse, murmura-t-il. + +--Oh! s'ils se contentent à si bon compte, dit Henri avec enjouement... +l'affaire est possible. + +--Mais, sire, il ne s'agit pas d'eux, encore une fois. Eux, ce sont des +gens à tromper, ce sont des gens à battre... trompez-les, battez-les, +vous y gagnerez des indulgences, mais la pauvre demoiselle, aidez-la, sire, +ou abandonnez-la tout à fait; laissez-la mourir de sa douleur, elle +souffrira moins que de subir les persécutions de sa famille. + +--À Dieu ne plaise qu'une si parfaite créature meure par mon inhumanité. + +--Un semblant de secours, alors. Qu'elle ait vis-à-vis de ses persécuteurs +une apparence de raison d'agir. Une promesse faite à elle, c'est son salut, +c'est sa liberté, c'est le droit de voler dans les bras de son roi. Quand +il s'agira plus tard de débrouiller le compte avec les parents, elle aidera +Votre Majesté à leur rire au nez et à faire banqueroute. D'autant mieux que +la dette ne se pourra payer, puisque Votre Majesté sera mariée ailleurs. + +--Ce n'est pas absolument sot, dit Henri rêveur. + +--Et ce sera éminemment charitable, sire; sans compter les bénéfices. + +--Fouquet, si tu en parles, tu vas m'ôter le mérite de la charité, répliqua +le roi du ton goguenard qu'il prenait pour toutes ces affaires, qui, au +fond, lui tenaient tant à coeur. + +--Je puis donc aller verser un peu de baume sur les plaies de cette belle +amoureuse. Oh! sire, elle est capable d'en pâmer de joie. + +--Ne m'engage pas trop! + +--C'est elle, sire, qui va s'engager vite et vous verrez avec quelle +ardeur.... + +--Va-t'en, esprit tentateur, et va-t'en promptement, car je vois Rosny qui +entre dans le parterre. Qui donc l'accompagne? ma vue baisse. + +--M. Zamet, sire; et tout là-bas, sur l'esplanade, il y a M. de Crillon qui +parle à un garde. + +--Compagnie austère. Gare à tes oreilles, dit le roi en refeuilletant sa +correspondance avec plus d'action que jamais. + +La Varenne glissa comme une belette parmi les bosquets et les bordures de +troëne. Henri, sans affectation, se laissa approcher par Rosny, qui venait +à pas comptés dans l'allée même que parcourait le roi. + +Le ministre avait naturellement l'air soucieux et sévère. Il était de ceux +qui effarouchent les Grâces, comme disait Platon. Mais, ce jour-là, Rosny, +portait sur son visage une double teinte sombre qui frappa le roi dès le +premier coup d'oeil. + +Henri s'écria gaiement: + +--Vous venez en messager funèbre, notre ami. Quoi de nouveau? L'argent de +mes coffres s'est-il changé en feuilles d'arbres, comme dans le conte +arabe? + +--Non, sire, l'argent de Votre Majesté est de bon aloi et augmente, Dieu +merci, tous les jours. Je me suis permis de venir troubler le roi pour +obtenir une réponse définitive. + +--Sur quoi, Rosny? + +--Mais sur ce grand événement... dit le ministre avec un soupir. + +--Mon mariage! Vous y revenez toujours: vous ne vous y accoutumerez donc +jamais? + +--Jamais, sire, repartit gravement le huguenot. + +--Il le faudra, mon ami, sinon vous ne vous accoutumeriez pas à me voir +heureux. + +Rosny resta immobile. + +--Je rêvais une autre alliance pour Votre Majesté, dit-il enfin, une +alliance riche et grande. + +--Bah! la richesse d'un homme, c'est sa satisfaction. + +--D'un homme, oui, mais d'un roi. + +--Mon ami, je vous ai répété à satiété mes arguments en faveur de ce +mariage. J'ajouterai qu'aujourd'hui il est devenu nécessaire, tout le monde +en parle. + +--S'il n'y a que cette nécessité.... + +--Assez, Rosny, tu me désobliges. Tu ne peux parler contre ce mariage sans +offenser la duchesse de Beaufort. + +--Non, dit vivement Sully, ce n'est pas la mariée, c'est le mariage que +j'attaque. + +--Fais grâce à l'un et à l'autre. Ma résolution est prise. Je n'ignore pas +ce que vous en direz, ce que tout le monde en dira, mais peu importe. Je +sais aussi qu'il y a des princesses nubiles en Europe, et que la politique +me pouvait faire incliner vers celle-ci ou celle-là. Mais il est trop tard. +Je serai heureux sans princesse. + +--Au moins, sire, ne vous mariez pas, n'enchaînez pas votre liberté. + +-Allons donc, je me fais libre en me mariant. Il me faut des enfants, la +duchesse m'en donne de beaux et d'aimables comme elle. Si je ne me mariais +pas, je n'aurais que des bâtards inhabiles à me succéder; si je ne me +mariais pas, toutes les femmes se disputeraient ma personne. Oh! ne souriez +pas, Sully, on m'aime! et si vous ne croyez pas qu'on m'aime, croyez du +moins que l'on convoite une part de ma couronne. Ce sont autour de moi des +intrigues, des débats, des appétits qui affaiblissent mon autorité. Dix +hommes contre ma puissance, dix Mayenne ayant chacun leur armée ne +sauraient faire autant de mal à mon État que deux femmes se querellant à +qui m'aura, moi, barbe grise, qui vous fais sourire. Je sais la force des +femmes et les redoute. Je ne veux pas que leurs ambitions troublent le +repos de mon peuple. Une fois que je serai marié, plus d'ambition possible +autour de moi. Je me connais, il me faut des distractions, des caprices, au +sein de la plus parfaite félicité, je cherche fortune. Aujourd'hui même que +Gabrielle me rend heureux comme jamais je ne l'ai été, je la trompe pour +des coquines. C'est mon défaut. Reine, elle sera du moins à l'abri de mes +escapades. J'aurai le bouclier qu'il me faut pour repousser les flèches de +tous ces escadrons d'amazones qui visent à mon faible coeur. Souvent vous +m'avez entendu développer ma politique de prince, je vous analyse +aujourd'hui en homme ma situation; comprenez-la, respectez-la, donnez-moi +la joie de ne me plus troubler, car votre esprit est sérieux, vos opinions +sont de poids pour moi, et toute opposition de votre part me gêne. + +--Sire, répliqua Sully évidemment désappointé par cette franchise de son +maître, si l'homme seul parlait, je me permettrais, je crois, de répondre, +et j'aurais aussi de bonnes théories à invoquer. Mais je crois comprendre +que c'est principalement le roi qui m'a parlé; je m'abstiendrai donc, +malgré tout mon désir, de veiller aux intérêts de cet État. + +Le roi fronça le sourcil. + +--Hélas! poursuivit Rosny, que le chemin de la vérité est rude! qu'il a +d'épines! qu'il cause d'embarras au loyal serviteur qui voudrait y mener +son maître! Mes opinions, disiez-vous, sire, ont quelque poids pour vous. +Cependant vous ne les consultez pas. + +--Je sais trop ce qu'elles me diraient, Rosny. + +--Peut-être condamnez-vous ainsi les vôtres, répliqua courageusement le +ministre. + +--D'accord, mais je suis résolu; j'aime la duchesse et ne trouverai jamais, +fût-ce sur le premier trône de l'Europe, une femme qui mérite mieux mon +amour par sa douceur, son incomparable beauté, son désintéressement et les +bons offices que j'en ai eus. Écouter ce qu'on me dirait contre elle serait +un manque de foi car elle est inattaquable. Cependant, le monde trouverait +encore moyen de l'accuser si je voulais laisser dire. + +--Assurément, sire. + +--Eh! que ne dirait-on pas aussi d'une princesse! Mais, encore un coup, +brisons là-dessus: croyez, Rosny, que votre zèle se produira plus +gracieusement à moi par le silence que par la discussion. + +--Il y a certains faits qui se montreront moins souples aux volontés de +Votre Majesté. + +--Lesquels, dit Henri en dressant l'oreille. + +--Votre Majesté n'oublie pas sans doute qu'il y a de par le monde une reine +Marguerite. + +--Ma femme, pardieu non, je ne l'oublie pas; j'ai trop de raisons pour m'en +souvenir. + +--Son consentement au divorce est indispensable, sire. + +--Eh bien? + +--La reine Marguerite refuse de donner ce consentement pour un mariage +qui.... + +--Qui? + +--Qui ne ferait point faire au roi un progrès dans sa fortune ou dans la +prospérité du royaume. + +--Qu'est-ce à dire? demanda Henri troublé, et depuis quand madame +Marguerite se mêle-t-elle des affaires d'État? Qu'elle sache, entendez-vous +bien, que je ne le souffrirai pas. Mais toute cette intrigue est dirigée +contre la duchesse, ce sont des obstacles qu'on lui suscite, misérables +obstacles. + +--Que Votre Majesté aurait tort de mépriser, dit froidement Sully, car ils +sont tout-puissants: la force d'inertie gouverne le monde! Si la reine +Marguerite s'obstinait à refuser, Votre Majesté ne pourrait se remarier: le +saint-père ne passerait pas outre. + +--Voilà une méchante femme! murmura le roi. Que lui a donc fait Gabrielle, +à cette.... + +Sully interrompant: + + +--La reine prétend qu'elle ne veut céder sa place qu'à une femme de son +rang pour le moins. + +--Par la mordieu! s'écria le roi, c'est ma faute si j'entends de pareilles +sottises! Son rang! vingt fois j'eusse dû l'en faire descendre, les +occasions ne m'ont pas manqué pour cela! Bah! soyez bon, le loup vous +mange. J'ai fait de la délicatesse avec cette fille de France! je ne l'ai +pas fait condamner au cloître pour ses vilenies, ses déportements; je n'ai +pas éteint dans une oubliette humide ce vieux sang toujours en fermentation +des Valois, et voilà comme on m'en récompense! Ventre-saint-gris! je le +ferai! + +--Il y aura danger peut-être. + +--Vous me faites pitié, répliqua le roi. Je briserai vos dangers comme il +faut, à coups de procès sinon à coups de botte. Et puisqu'on demande du +scandale j'en ferai! La belle Marguerite en veut à la jeune et fraîche +Gabrielle, elle lui envie son printemps en fleurs, sa suave haleine, sa +riante fécondité. Eh! cap de diou! je ferai pourrir avant le temps cette +mauvaise femme dans les quatre murs d'une abbaye de pénitence. + +--D'accord, sire, grommela le huguenot, mais vous ne serez pas libre pour +cela. + +--Mort de ma vie! je serai veuf! répliqua le roi. Allez-vous-en, vous et +vos filles de France à tous les diables!... Et puisque vous marchez avec +mes ennemis, attendez-vous à ce que je me défende vigoureusement contre +vous. Allez, monsieur, allez! Oh! là, Crillon arrive un peu, toi! viens me +remettre le coeur que tous ces gens m'arrachent! + +Sully, mécontent, humilié, baissa la tête, et après une cérémonieuse +salutation, reprit à pas lents le chemin du château. En abordant Zamet, qui +l'attendait plein d'anxiété, et lui demandait des nouvelles d'une démarche +dont assurément il avait reçu la confidence. + +--Plus d'espoir pour votre princesse toscane, répliqua-t-il; la duchesse de +Beaufort sera reine. Oh! faites la grimace tant que vous voudrez: si vous +n'avez que des grimaces pour empêcher ce malheur, baissez la tête, la tuile +tombe! + +En disant ces mots, il faussa compagnie, plus bourru qu'un sanglier. + +Quelque chose d'infernalement sinistre brilla sur le sombre visage de +Zamet, qui, s'éloignant d'un autre côté, murmura: + + +--Nous verrons! + +Cependant Henri s'était accroché au bras de Crillon comme un naufragé après +la planche de salut. Il respirait à longs traits. + +--Ah! dit-il, mon brave, combien je suis tourmenté! + +--Qui ne l'est pas, sire? + +--Est-ce que tu l'es toi? + +--Parbleu! + +--Sais-tu que tous ces mauvais Français refont une ligue contre moi? + +--Bah!... Et pourquoi? demanda l'honnête chevalier. + +--Parce que je veux épouser ma maîtresse. + +--Il est de fait que c'est une sottise, répliqua Crillon. + +--Hein? fit le roi. + +--Mais comme la chose vous regarde, et que vous n'êtes plus en jaquette, +poursuivit Crillon, comme vous vous en trouvez satisfait, épousez, +harnibieu! épousez! + +--A la bonne heure! s'écria Henri en embrassant le chevalier, voilà parler! + +--Eh, mon Dieu, l'une ou l'autre, ajouta Crillon, ce sera toujours une +mauvaise affaire. La peste soit de toutes les femmes. + +--Pourquoi dis-tu cela de cet air fâché? + +--Parce que... parce que je suis enragé, sire. Voyez-vous ce garde, +là-bas? + +--Là-bas, attends donc, dit Henri en se faisant de sa main un garde-vue. + +--Un bon soldat, un coquin qui n'a pas son pareil, un sacripant qui vaut +son pesant d'or. + +--Eh bien? + +--Eh bien, il vient de me donner sa démission. + +--Que veux-tu? + +--Je ne le veux pas! C'est votre meilleur garde! + +--Comment l'appelles-tu? + +--Pontis. + +--Ah! oui, un vaillant. Et pourquoi quitterait-il service? + +--Parce qu'il s'est brouillé avec son ami, pour une femme. Il est tout +séché, tout jauni; il grelotte la fièvre. Pour une femme! Harnibieu! les +damnés oiseaux! Mais je ne veux pas qu'il parte. Faites-moi plaisir de le +mander, sire. + +--Volontiers. + +--Et ordonnez-lui de demeurer aux gardes. + +--Si tu y tiens.... + +--Absolument. + +--Va donc me le chercher, j'en fais mon affaire en deux mois. + +En effet, Crillon fit un signe et le garde récalcitrant fut amené au roi. + +Pontis n'avait plus rien du Pontis d'autrefois. Un demi-siècle de chagrin +avait éteint ses yeux, fané ses couleurs, fondu ses chairs. Il flottait +dans sa casaque comme un squelette. + +Il s'arrêta à trois pas du roi, qui le considéra quelque temps avec +bienveillance. + +--J'entends qu'on demeure à mon service, cadet, dit Henri. Mon service sera +bon pour toi, je m'y engage. Je te trouverai des occasions. + +Pontis voulut répondre. + +--J'ordonne, dit le roi en lui frappant sur l'épaule et en même temps il +lui mit une poignée de pistoles dans la main. + + +A cette époque, un gentilhomme s'honorait de recevoir l'argent du roi. + +Pontis se tut, et n'eût pas songé à refermer ses doigts sur les pièces, si +Henri ne les lui eût fermés lui-même. + +--Il est malade, ce garçon, dit-il en le regardant encore d'un air +d'intérêt. Soigne-toi, cadet! + +Et il partit. Crillon s'approcha de Pontis. + +--Et si tu désertes, mauvaise tête, je te fais hacher en morceaux! ajouta +le chevalier. + +--Cela m'est bien égal, dit Pontis les yeux tout rouges. + +--Allons, ne vas-tu pas pleurer, grand veau! C'est bon. Je me rends à +Paris. Je causerai de tout cela avec Espérance... Harnibieu! c'est +qu'il pleure tout de bon, dit Crillon attendri. Quel âne! + +En achevant cette consolation, il laissa tomber à son tour sa main sur +l'épaule du garde; mais le pauvre squelette n'était plus de force à +supporter une pareille presse; il plia et s'assit hébété sur le gazon. + + + + +XXI + +L'AVEU + + +Crillon tint sa promesse. Le soir même il descendait à Paris dans la cour +du palais d'Espérance. + +Le chevalier ne perdit point son temps à observer ce qui se passait autour +de lui, ni les serviteurs occupés à transporter meubles et bagages, ni ce +mouvement inséparable d'un déplacement prochain, ni l'aspect à la fois +triste et agité de la maison, car la maison vit et porte sur sa physionomie +un reflet fidèle des impressions du maître. + +Crillon, laissant son cheval et ses gens dans la cour, alla droit au jardin +où devait se trouver Espérance. + +La soirée fraîche et nébuleuse promettait une nuit de tempête. Des +tourbillons rapides roulaient dans les allées des bataillons tournoyants de +feuilles mortes, qui couraient comme des soldats au cri de la trompette. + +Ce beau jardin ayant épuisé toutes ses fleurs ne vivait plus que par la +verdure éternelle des arbres résineux. L'eau n'y coulait plus avec le gai +murmure de l'été. Les oiseaux noirs et muets campaient en se hérissant dans +les cimes dépouillées. + +Il n'était pas jusqu'au sable, dont les craquements retentissaient plus +secs et presque sinistres sous le pied du promeneur. + +Espérance foulait rêveur et incliné les feuilles jaunies par l'hiver, quand +le chevalier l'aperçut et l'appela. + +Le jeune homme se retourna empressé au son de cette voix amie. + +--Ah! chevalier, s'écria-t-il, soyez le bienvenu, je me disposais à vous +aller voir. + +Crillon resta immobile de surprise à l'aspect des ravages qu'une absence si +courte avait faits sur la fraîche jeunesse de son favori. Espérance, pâli, +les cheveux divisés par le vent, les joues creuses, les paupières battues, +souriait avec cette grâce douloureuse de l'ombre rappelée un moment sur la +terre. + +--Lui aussi, s'écria le chevalier. C'est donc une épidémie! Pourquoi vous +trouve-t-on fané, abattu comme ce pauvre Pontis? + +Une fugitive rougeur monta au front d'Espérance; mais il ne répondit rien. + +--Est-ce le chagrin de votre brouille? demanda le chevalier. Peut-être? Eh +bien alors, réconciliez-vous vite. + +--Impossible, monsieur. + +--Comment! pour une femme, vous resteriez brouillés, ennemis? C'est cela +qui est impossible, harnibieu! + +La rougeur d'Espérance était devenue une flamme dont ses yeux reflétèrent +la vive lueur. + +--Qui vous a dit, monsieur le chevalier, que la cause de ma rupture avec +Pontis fût une femme? + +--Lui, pardieu! + +--Et... l'a-t-il nommée, ajouta le jeune homme avec une anxiété qui fut +remarquée de Crillon. + +--Non. Pontis est galant homme. Il ne m'a donné aucun détail. Ce n'est pas +que je n'éprouve une vive curiosité de savoir quelle femme en ce monde +mérite que deux amis se séparent à cause d'elle. Pontis se meurt de chagrin +là-bas comme vous ici. Il est temps de mettre un terme à vos douleurs. Vous +maigrissez l'un et l'autre à faire pitié. Allons, vous qui n'êtes pas un +bourru, un entêté, vous qui ne pouvez pas avoir tort, et qui êtes le +supérieur, faites la première démarche. + +Espérance se tut avec l'opiniâtreté d'une décision prise. Crillon ne put +retenir un léger mouvement d'impatience: + +--Je me suis engagé, poursuivit-il, à vous réconcilier tous deux: j'en ai +parlé devant le roi. + +Espérance tressaillit. + +--À quoi bon? murmura-t-il vivement; le roi n'a-t-il pas assez de soucis +pour lui-même sans prendre les nôtres? Pourquoi parler au roi d'une +brouille d'Espérance avec Pontis? Qu'importe au roi! Quelle idée lui +aurez-vous donnée? Que dira la cour? + +Le ton, la véhémence du jeune homme étonnèrent Crillon, tête féconde où les +germes en soupçon trouvaient un aliment facile, une croissance rapide. + +--Comme vous dites cela! répliqua-t-il avec lenteur en épiant d'un oeil +pénétrant le visage d'Espérance, sur lequel le blanc et le vermillon se +succédaient sans relâche, comme les flots de la marée pendant l'orage. Si +j'eusse pu deviner que vous vous cachiez si soigneusement du roi, ma langue +n'est pas à ce point vagabonde que je n'eusse pu la retenir. + +--Je ne me cache pas, monsieur, mais.... + +--J'ai été indiscret, interrompit Crillon, Je le vois; et qui sait si je ne +vais pas être importun. + +--Oh! ne le croyez jamais. + +--Les affaires de la jeunesse ne me regardent plus, et l'intérêt que j'y +prends est une maladresse, n'est-ce pas? Les secrets des jeunes gens +doivent être pour moi aujourd'hui comme ces armes qu'un vieillard ne sait +plus manier sans se blesser ou blesser les autres. En cette circonstance, +du moins, j'aurai fait preuve de bonnes intentions, et c'est là-dessus +qu'il faut m'absoudre. + +En parlant ainsi, le chevalier se détourna, pour ne pas laisser voir à quel +point le reproche d'Espérance l'avait blessé. + +--Vous m'affligez, monsieur, dit tout à coup le jeune homme ému, en me +supposant à votre égard une défiance qui n'existe pas. + +--Voilà un siècle que vous ne m'avez vu, que vous n'avez chassé, paru à la +cour. On en parle, on s'étonne. + +--Je fuyais le genre humain. + +--Pour une querelle avec Pontis! C'est donc bien grave? + +--Très-grave. + +--Pourquoi me l'avoir caché? + +--J'allais vous voir de ce pas et vous le dire, répondit Espérance avec une +voix troublée, dont l'expression fit mal au chevalier. + +Les yeux de Crillon se portèrent avec plus d'attention de ce visage altéré +à tous les objets environnants. Ce fut alors pour la première fois qu'il +aperçut les domestiques travaillant à emballer, à démeubler avec une +précipitation de mauvais augure. + +--Vous alliez me voir, Espérance, où donc? + +--Chez vous, sans doute. + +--On dirait plutôt que vous partez pour la terre sainte, pour l'Amérique, +pour la Lune avec tous ces bagages, s'écria le chevalier en essayant de +rire, dans l'espoir de faire rire le jeune homme. + +Mais celui-ci, sans se dérider; + +--Je pars, en effet, dit-il, et le principal but de ma visite devait être +de vous annoncer mon voyage. + +Crillon fit un mouvement d'inquiétude; trop de symptômes depuis son arrivée +lui décelaient une situation grave. Les soupçons commencèrent à se dessiner +en traits plus prononcés. + +--C'est une plaisanterie, n'est-ce pas? demanda-t-il en prenant les mains +d'Espérance. + +--Non, cher monsieur, non, mon ami, c'est une réalité, je pars. + +--A Venise, encore? + +--Non, dit Espérance avec une mélancolie profonde. J'ai tout épuisé à +Venise, je n'y trouverais plus de chagrins nouveaux; je n'irai pas là. + +--Eh, mon Dieu, où donc? vous me mettez sur les épines. + +--Je ne sais pas où je vais, mon cher protecteur, mais ce sera loin et cela +durera longtemps. + +--Un moment, un moment, répliqua Crillon après un pénible silence pendant +lequel il avait exercé toutes les facultés de son esprit et de son coeur, +pour deviner le motif d'une telle résolution. Si vous eussiez été à la +veille d'un combat douteux, périlleux, je suppose que vous fussiez venu à +moi me demander conseil, sinon assistance. + +--Monsieur!... + +--Car vous n'oubliez pas, vous ne pouvez oublier, ajouta le chevalier d'une +voix légèrement tremblante, que dès votre arrivée à Paris je vous ai +proposé mon amitié, mon soutien; que j'ai été au-devant de vous, moi qui ne +me prodigue guère. + +--Ce souvenir est la seule consolation qui me reste, dit Espérance, troublé +par le changement soudain qui s'était opéré dans l'accent et dans le regard +du chevalier. + +--La seule consolation qui vous reste! mais où en êtes-vous donc? que vous +arrive-t-il donc pour que vous ayez besoin d'être consolé? Oh! toute cette +discrétion cache quelque malheur; déchirons vivement le voile: il y a une +plaie dessous, je veux la voir! j'en ai le droit. + +--Monsieur... je ne sais trop moi-même. + +--Détour, subterfuge. Vous êtes l'esprit le plus net et la volonté la plus +ferme que je connaisse, malgré votre masque d'Apollon. Quand un homme +trempé comme vous pince ses lèvres, c'est pour ne pas faire la grimace. +Quand il fait la grimace, c'est qu'il souffre! Plus un mot qui ne soit une +réponse péremptoire. Je questionne; répondez: Pourquoi êtes-vous changé, +pourquoi êtes-vous caché, pourquoi êtes-vous brouillé avec Pontis? Enfin, +pourquoi partez-vous? Oh! ne vous tourmentez pas ainsi les mains avec vos +ongles, n'essayez pas de détourner vos yeux, de crisper votre bouche! Je +suis là, je vous tiens, je vous veille. J'attends! + +En disant ces mots avec toute l'autorité de son âge, de son rang, de sa +renommée, Crillon arrêta Espérance au coin de l'allée près d'un banc, loin +de tous les yeux, il l'assit non sans une certaine violence et se plaça à +ses côtés. + +--Pourquoi partez-vous? répéta-t-il. + +Espérance fit un effort et dit: + +--Parce que je m'ennuie à Paris, monsieur. + +--C'est impossible. Vous êtes riche comme pas un de nous; en bonne santé, +aimé, recherché de tout le monde, vous ne pouvez vous ennuyer. + +--S'il en était autrement, partirais-je? + +--Je vois que j'ai mal posé la question; vous êtes très-habile et essayez +encore à m'échapper. Cela me prouve combien vous avez peu d'amitié, +d'estime pour moi. + +--Monsieur! je viens de vous dire que je n'ai plus que vous au monde. + +--Eh! mordieu! si vous m'aimez, faites que je le voie! Vous êtes bien +jeune, moi, bien vieux, c'est à moi de donner l'exemple du courage. +Cependant si je me sentais blessé je vous crierais: au secours! + +--Ah! monsieur, l'on n'a pas toujours ce bonheur de pouvoir crier quand on +souffre. + +--Ces mots s'échappèrent avec un soupir douloureux. + +--A d'autres, c'est possible, mais à moi, s'écria le chevalier, on peut +tout dire; je suis Crillon, moi! + +--C'est vrai. Eh bien, pourquoi le cacherais-je? vous le voyez trop bien, +je suis malheureux. + +--Toi, mon enfant, dit le brave guerrier avec un accent plein de tendresse. +Espérance est malheureux, mais depuis quand? reprit-il avec un redoublement +de défiance. + +--Oh! la date ne fait rien, chevalier. + +--Il n'y a pas longtemps encore tu rayonnais. + +--Ce temps est passé; mais n'en parlons plus. Les chagrins sont une part de +la vie. La vie nous est imposée: bonne ou mauvaise, il la faut prendre. +Quand j'étais heureux, je n'ai point poussé des cris de joie, pourquoi +aurais-je aujourd'hui une douleur bruyante? Non. Seulement, les accès +peuvent me trouver faible, et je ne veux me donner en spectacle à personne. +Voilà le motif de mon départ. + +Crillon secoua tristement la tête. + +--Espérance, murmura-t-il, le motif n'est pas celui-là. + +--Que voulez-vous dire? + +--Non, vous dis-je. Enfermé comme vous savez l'être, au besoin, indépendant +comme vous l'êtes, vous ne seriez vu de personne à Paris. D'ailleurs, un +voyage dans quelque terre suffirait. Mais n'oubliez pas ce que vous m'avez +dit en commençant la confidence: Je vais loin et pour longtemps. + +--Pour user la douleur, chevalier. + +--Une douleur d'amour, peut-être, dit Crillon avec intérêt. + +Espérance rougit, mais il sut se contenir et répondit: + +--Je l'avoue, quand vous devriez me railler de cette faiblesse. + +--Ce n'est pas moi qui y essayerai. Je sais compatir à toutes les peines. +J'ai été jeune; j'ai aimé, ajouta-t-il avec un affectueux sourire; +cependant il y a du remède aux peines d'amour. + +--L'absence, n'est-ce pas? + +--Non. L'absence, au contraire, est une des tortures les plus cruelles, la +plus cruelle après la mort. Mais on en guérit en se rapprochant de la femme +aimée; vous, au contraire, vous me paraissez fuir cette femme, puisque vous +partez. + + +--Il est vrai. + +--Je ne peux supposer un moment qu'elle ne vous aime pas, c'est une +hypothèse absurde. Serait-ce donc qu'elle est morte? + +--Ne m'interrogez pas, je vous prie, dit Espérance, déjà vous savez plus +que mon pauvre coeur n'en voulait dire... N'insistez pas. + +Crillon, sans l'écouter, continua de rêver. + +--Je ne connais aucune femme d'une certaine beauté ou d'un certain rang qui +soit morte récemment à Paris, murmura-t-il en se parlant à lui-même. Ah! +nous oublions un genre de supplice... le mariage de celle qu'on aime. +Mais je ne connais pas non plus de femme qui se marie, si ce n'est +toutefois la belle Gabrielle. + +Espérance devint livide et se détourna vivement lorsque Crillon, sans +intention maligne, leva sur lui ses yeux, qu'il avait tenus vagues et +baissés pendant sa rêverie. + +--Ah! mon Dieu! pensa le chevalier, frappé d'une idée subite à la vue de ce +trouble affreux soulevé par ses derniers mots. + +--Seigneur, dit Espérance en se levant avec précipitation, la soirée +s'avance, il fait froid. Vous plaît-il que je commande aux valets de +rentrer les chevaux? + +--Je le veux bien, répliqua distraitement Crillon, dont la main frissonnait +en caressant sa moustache. + +Espérance l'entraîna vers les bâtiments; il le précédait, il le fuyait. +Chacun de ses mouvements était heurté, fébrile; sa voix déchirait ses +lèvres. + +Crillon le laissa donner quelques ordres incohérents et entra dans la +maison, où il le guetta pour le prendre au passage. En effet, quand le +jeune homme reparut, après avoir rafraîchi son front et rétabli la sérénité +sur son visage, il sentit le bras du chevalier se glisser sous son bras. +Crillon se dirigeait vers la grande salle vénitienne, où il emmena et +enferma avec lui le malheureux Espérance, que toutes ces préparations +n'inquiétèrent pas assez. + +Mais on ne se tirait pas à si bon marché des mains du brave Crillon. Ce +dernier avait eu le temps de réfléchir, de confirmer tous ses soupçons, et +il avait pris un parti. + +--Espérance, dit-il brusquement, je sais votre secret, je connais le motif +de votre départ. La femme que vous aimez ne se marie-t-elle pas? + +--En vérité, répliqua le jeune homme d'une voix éteinte, vous doublez +l'horreur de mon supplice. Je pars pour fuir une pensée mortelle et vous +vous obstinez à me l'infliger sans miséricorde. Eh bien oui, j'aime une +femme qui se marie, une femme qui épouse un roi. Devinez-vous! Êtes-vous +satisfait? Aurai-je au moins le bonheur de vous faire avouer que je suis le +plus malheureux des hommes. + +--Pauvre Espérance, reprit Crillon abattu. Vous aviez raison. Le mal est +sans remède. Oh! malheureux, malheureux Espérance, à Dieu ne plaise que +j'ajoute quelque chose à votre infortune. + +--Au moins vous me plaindrez, mon ami, n'est-ce pas? + +--S'il s'agissait d'une femme ordinaire, poursuivit le vieux guerrier, je +ne voudrais pas éteindre en vous l'espoir. Je vous encouragerais à +surmonter tous les obstacles. Vous me verriez ardent comme un jeune homme, +plus ardent que vous à disputer cette femme, fût-ce à son mari. Car je vous +aime, Espérance, et aucune folie ne me coûterait pour vous consoler. Mais +ici, que faire? Cette femme, je ne puis que vous supplier de n'y plus +penser. + +--Oui, murmura vivement Espérance, c'est une image sans corps, un rêve +chimérique, et vous êtes trop sage pour m'encourager dans le délire. N'en +parlons plus, je vous le demande humblement. + +--Cette femme, mon pauvre enfant, est aimée du roi, de mon roi, qui pour +elle sacrifierait tout, même sa vie. Je ne puis vous aider contre le roi. +Je ne puis songer qu'avec horreur au chagrin que lui causerait pareille +tentative. Non... tout à l'heure encore il parlait d'elle, il la défendait, +il m'ouvrait son coeur, et je lui ai conseillé de tout braver pour épouser +la duchesse. Je sais que je vous déchire l'âme, mon cher enfant, mais il le +faut. La route est tracée: c'est un sacrifice douloureux à faire. + +--Je l'avais fait déjà, vous voyez, interrompit Espérance, puisque je vous +annonçais mon départ. + +Crillon se recueillit. Il joignit ses mains. La froide résignation du jeune +homme, son sourire fixe, la contraction de ses lèvres annonçaient un +désespoir violent, combattu par un courage capable de tuer l'homme en +étouffant la douleur. + +--Rien à faire, dit-il encore. Quand même il ne s'agirait pas du bonheur du +roi, quand même il me serait possible de vous aider, le voudrait-elle? +repousserait-elle les conseils d'une ambition qui la porte au trône?... +Et, contre l'ambition, que peut l'amour chez une femme? + +--Oh! que parlez-vous d'amour? s'écria Espérance ramené à son caractère par +l'accusation si injuste que formulait sans s'en douter le brave Crillon, de +l'amour entre la duchesse et moi! Ah! monsieur, la noble femme sait-elle +seulement ma folie? soupçonne-t-elle mon audace? + +--Quoi... vous n'avez point parlé? + +--Jamais, dit le généreux jeune homme, jamais je n'ai parlé ni même pensé +devant elle. Cette passion n'a jamais eu d'écho. Gabrielle aime trop le +roi, et il mérite trop bien d'être aimé. Elle s'est donnée à lui si +loyalement, il l'appelle aujourd'hui si loyalement sa femme! Que ferais-je +entre eux, moi, un inconnu, un inutile, un oisif? J'irais empoisonner leur +bonheur en y versant mes coupables pensées!... Vous dites qu'elle a de +l'ambition. Quoi de plus respectable, seigneur? ne s'agit-il pas de son +honneur à recouvrer, de son fils à doter? Mon Dieu! mais cette passion que +vous avez devinée parce que mon coeur pour vous est transparent, cette +folie deviendrait un crime abominable si la duchesse en pouvait soupçonner +l'existence. Je pars, vous ai-je dit; mais si je pouvais croire que +quelqu'un a pénétré mon secret, je ne partirais pas, je me tuerais. + +Crillon se leva, s'approcha d'Espérance, et l'enveloppa de ses bras. + +--Oui, partez, dit-il, mais ne faites pas le voyage en homme qui se désole, +en homme qui se presse. Tout n'est point perdu pour vos vingt ans, pour +votre brave coeur. Qui sait les trésors que vous garde l'avenir. Enfant! ne +niez pas, ne vous révoltez pas. + +--Oh! faites-moi du moins la grâce, s'écria Espérance éperdu, de croire que +je ne me consolerai jamais. Non, mon ami, jamais. On ne retrouve pas une +pareille femme. Vous voulez bien, n'est-ce pas, que ce misérable coeur +laisse saigner devant vous sa blessure? Joie ineffable! je puis donc parler +à quelqu'un! Me voilà frappé dans ma vie, seigneur, je n'ai plus de force, +plus de courage. Mon devoir accompli, je sens que l'âme m'échappe... Il +y a si longtemps que je vivais par cette fibre qui vient de se rompre. +J'aimais déjà Gabrielle quand je suis parti, vous savez... Eh bien, je +vais partir encore; mais je n'ai plus même de larmes. Ne me consolez pas, +c'est inutile. Comment aurais-je du chagrin? comment souffrirais-je +désormais? Je suis mort! + +Crillon cacha dans ses mains son visage morne. + +--Enfant, dit-il, vous m'écouterez, parce que chez moi c'est un coeur qui +parle. Je comprends que vous n'aimiez plus Paris. Quittez-le. + +--Et j'aurai encore la douleur de vous perdre, s'écria Espérance. + +--Pourquoi? dit le chevalier d'un ton calme. Vous n'aurez jamais été plus +près de moi qu'à compter de ce départ, car je partirai avec vous. + +--Vous, monsieur? + +--Certes. Je vieillis; le roi a fait la paix, il n'a plus besoin de moi +dans le bonheur. Vous m'aurez pour compagnon: voulez-vous? + +--Mais, seigneur, dit le jeune homme en regardant Crillon avec une +admiration mêlée de stupeur, d'où vient que vous me feriez un pareil +sacrifice, vous que les plus illustres destinées attendent, prix des plus +glorieux services; vous qui n'avez parcouru que la moitié de votre carrière +d'honneurs? comment me préférez-vous à la gloire? + +--Croyez-vous que j'aie un coeur de pierre, répondit Crillon? Je vous dis: +souffrez avec courage, mais à la condition que je vous aiderai à souffrir. + +--Enfin, qu'ai-je fait pour que vous m'honoriez d'une si précieuse amitié? +Car vous me proposez de quitter pour moi le plus grand roi du monde, et, +j'en suis sûr, vous ne me quitteriez pas pour un roi. + +--C'est vrai, dit le héros embarrassé par la naïve question du jeune homme. +Ne me demandez-vous pas la cause de mon attachement pour vous? elle est +toute simple. Comment ne vous aimerait-on pas? Connaissez-vous mieux, +Espérance. Vous êtes bon, vous êtes noble et vous êtes beau. Les yeux se +réjouissent de vous voir, les âmes s'épanouissent au contact de votre âme. +Que de rois ne vous valent pas! Ah! je ne vous ai pas aimé comme cela du +premier coup. Non. Malgré la recommandation de votre mère... car c'est +votre mère qui vous a adressé à moi... Rien que pour cette raison, +Espérance, vous devriez m'aimer. Tenez, il faut m'aimer beaucoup, mon +enfant, et vous persuader ce que vous disiez tout à l'heure par +délicatesse, c'est-à-dire que vous n'avez plus que moi au monde. Et si je +croyais ne pas suffire à vous consoler avec le temps... si je doutais de +votre amitié... si je vous voyais ingrat... Non. Embrassez-moi. Mon +coeur se fond quand je vous tiens dans mes bras. + +Espérance obéit. Il appuya sa tête endolorie sur cette vaillante poitrine +et endormit sa douleur aux battements d'un coeur qui n'avait jamais failli. + + + + +XXII + +LA PROPHÉTIE DE CASSANDRE + + +Le temps avait marché. Toutes les forces coalisées contre Gabrielle +grandissaient en silence. Espérance attendait que Crillon fût prêt à +partir. Le chevalier avait fait promettre à son ami la patience et la +résignation jusqu'à une occasion favorable. + +Espérance mettait son point d'honneur à ne rien trahir de ses souffrances. +On ne parlait autour de lui que d'un voyage fort beau, fort long, qu'il +allait entreprendre avec Jean Mocquet pour l'honneur de la science et pour +la gloire d'ajouter quelques colonies au royaume. + +En attendant, le jeune homme concentrait sa douleur: il s'en nourrissait. +Renfermé chez lui ou feignant de s'absenter pour des chasses dans les +forêts éloignées, il disparaissait peu à peu du monde et de la cour. On ne +le vit qu'une ou deux fois figurer dans les joyeuses fêtes du carnaval. + +Il avait évité soigneusement Pontis. Décidé à rompre avec le pauvre garde, +puisque son absence devait être éternelle; il se promettait cependant de +l'aller trouver la veille du départ, de l'embrasser, de lui pardonner; car +cette amitié tendre n'était pas éteinte dans le coeur d'Espérance. Il +savait, par des rapports fidèles, la douleur de Pontis depuis leur +séparation. Rien n'avait pu consoler le garde. Son caractère avait changé +comme son corps. Sombre, irascible, taciturne, Pontis restait couché +pendant tout le temps qu'il n'accordait pas au service, et ces deux jeunes +gens, naguère si brillants, si bruyants, s'étaient éteints comme des +chrysalides. + +À l'intérieur, Espérance menait la même vie. Le carême touchait à sa fin, +et comme le roi, à cette époque, habitait ordinairement Fontainebleau avec +la cour, c'est de là que tous les matins arrivait au jeune homme le présent +quotidien de Gabrielle. Le genre en était changé, ce n'était plus qu'une +fleur morne et desséchée, touchant emblème d'une vie arrêtée dans son +épanouissement. Ces témoignages de constance n'étonnaient point Espérance; +il connaissait l'âme de cette généreuse femme. Mais, plus elle s'attachait +à perpétuer en lui la mémoire de l'amour, plus il se croyait obligé de +répondre par une magnanimité pareille. + +--Le devoir de Gabrielle, se disait-il, est de me tendre incessamment la +main. Le mien est de fuir Gabrielle. Chacun de nous travaille ainsi au +bonheur de l'autre. + +Et il persévérait dans son isolement, et il accélérait les apprêts de son +départ. Le consentement de Gabrielle à cette séparation lui semblait acquis +par un silence que rien n'avait rompu depuis leur dernière entrevue à la +Chaussée. + +Au commencement de la semaine sainte tout était achevé. Le printemps +venait. Les dispenses de Rouen pour le divorce, et par conséquent pour le +nouveau mariage du roi étaient en chemin, dans la valise du courrier royal. +Espérance avait commandé ses chevaux pour le lendemain, et, d'accord avec +Crillon, qui, plus tard, l'eût été rejoindre, il devait seul se mettre en +route. Une dernière fois, le pauvre exilé voulut se promener dans sa maison +et lui faire des adieux éternels. + +Il avait été si heureux dans cette douce retraite; elle était parsemée des +reliques de son amour. Partout un souvenir de Gabrielle s'offrait à ses +yeux, se heurtait à son pied, caressait sa main. L'infatigable amie avait, +jour par jour, fini par emplir de sa pensée la maison tout entière, depuis +le vestibule où s'épanouissaient les orangers donnés par elle, depuis les +dressoirs garnis des mille caprices de sa fantaisie, jusqu'aux murailles +tapissées, jusqu'aux volières peuplées d'un monde babillard, jusqu'aux +herbiers gonflés de plantes, jusqu'aux panoplies hérissées d'armes, +jusqu'aux médailliers riches de merveilles, jusqu'aux casiers gorgés de +volumes dont chacun, fût-ce un livre de science abstraite ou un traité de +théologie, représentait pour Espérance une pensée d'amour. + +La biche suivait partout son maître, frottant son front velu à la main +pendante qu'elle léchait de temps en temps. Et chaque pas d'Espérance, +parmi tous ces monuments du passé, faisait un bruit qui amollissait son +coeur. + +--Hélas! se disait-il, ce départ est bien véritablement l'image de la mort. +Le mourant n'emporte rien de ces richesses tant aimées. Une bague, un +portrait chéri, quelque bijou, voilà tout le bagage qui peut tenir avec moi +dans le sépulcre. Le reste est abandonné aux étrangers. Tout ce que vivant +il aima, ce qu'il soigna de ses mains, ce qu'il adora, éphémères idoles, il +le laisse après lui à des gens qui manieront grossièrement ces reliques et +les profaneraient d'un équivoque sourire s'ils pouvaient deviner le prix +que l'ancien maître y attacha. + +Moi qui possède une telle quantité de ces richesses précieuses pour moi +seul, qu'en vais-je faire? Les garderai-je avec moi sur des chariots, sur +des vaisseaux, emballant tour à tour et déballant, ridicule voyageur, ces +ustensiles de ma vie d'amour? Cependant j'ai appris à vivre au milieu de +ces riens fragiles, j'en ai fait mon horizon, et ma vue souffrirait de s'en +passer! Les laisserai-je en partant, comme le mort dont je parlais tout à +l'heure? Mais alors il se trouvera des gens qui toucheront sans respect ce +qu'a touché Gabrielle. Non; j'imiterai le sage qui porte tout sur lui. Je +choisirai le plus petit joyau, la plus fine dentelle, la fleur le plus +récemment imprégnée de son souffle, je les enfermerai sur mon coeur, et +quand mes chevaux seront sortis, mes valets congédiés, quand je serai seul +à la maison, un pied levé pour en partir, je brûlerai tous mes trésors à +leur place. Les métaux se fondront avec le cristal, les marbres seront +dévorés, les oiseaux libérés s'enfuiront; livres, meubles, étoffes +tomberont en cendres; la maison aussi disparaîtra dans ce gouffre de feu, +et peu de jours après, tout ce que j'ai touché, aimé, usé, sera effacé +comme le maître dans la mémoire des hommes. J'aurai fait de tout cela un +immense tombeau, où quelque peu de moi dormira inséparable d'une partie de +Gabrielle. + +Comme il achevait de formuler cette pensée avec un serrement de coeur et +des soupirs bien permis à une telle infortune, un léger bruit le fit +tressaillir; il se retourna, Gratienne était devant lui, haletante, et +s'écria joyeusement: + +--Dieu merci! le danger est passé! + +Il faudrait n'avoir jamais aimé pour ne pas comprendre l'effet que +produisit sa présence sur le jeune homme encore palpitant d'avoir remué les +plus douloureux souvenirs. Quelle douceur il a pour l'amant, ce visage +souvent trivial de la confidente! Quel ange pourrait espérer un meilleur +accueil, quand même il apparaîtrait dans toute sa beauté, dans toute sa +gloire! + +Gratienne, moins belle qu'un ange, était pourtant une physionomie heureuse +et souriante. Bien des fois le coeur du jeune homme avait tressailli au +bruit de son pas, comme si elle eût été Gabrielle, mais jamais cependant il +ne l'avait trouvée bonne et belle comme en ce moment. Il poussa un cri de +joie et courut à elle les bras étendus. + +Gratienne lui demanda si personne n'écoutait, et sur l'assurance qu'elle en +reçut, elle ajouta: + +--J'apporte une lettre de madame la duchesse, mais pour l'avoir, il +faudrait me laisser seule un moment dans cette chambre. + +Et elle rougit. + +Espérance la regarda sans comprendre. + +--Comme souvent on m'a suivie, arrêtée, volée même, quand j'allais à la +petite maison du faubourg, reprit Gratienne, j'ai caché cette lettre sous +mes habits. Cette fois, pour me la prendre, il eût fallu me tuer, et les +ennemis de madame n'osent pas encore assassiner en plein jour, dans la rue. + +Espérance remercia la courageuse fille et l'enferma. Tout en passant dans +la chambre voisine, il se demandait avec un trouble inexprimable ce que +pouvait renfermer cette lettre, la première que lui eût jamais écrite +Gabrielle. + +--Elle est assez honnête, assez brave, pensa-t-il, pour vouloir me donner +un témoignage palpable de l'amour qu'elle a eu pour moi. Noble imprudente, +qui jamais ne transige avec le devoir de son coeur, elle rougirait de ne +pas se livrer à moi comme je me suis donné à elle! + +Cette idée l'exalta un moment, mais la conséquence en fut triste. + +--C'est donc un adieu qu'elle m'envoie, pensa-t-il, l'adieu éternel. C'est +donc fini!... Elle va donc m'ordonner de l'oublier à jamais! + +Gratienne rouvrit la porte, Espérance avait le front penché, les yeux +troubles. + +--Voici, dit-elle en lui offrant un petit sachet brodé de soie et imprégné +d'un de ces mystérieux parfums de l'Orient, qui font rêver de femmes et de +fleurs. + +Il l'ouvrit et prit le papier qui s'y trouvait enfermé. Gratienne +s'approcha de la fenêtre et tourna le dos discrètement pour le laisser lire +en toute liberté. + +«Ami, disait Gabrielle, je sais que vous voulez partir, je sais qu'on en +parle pour demain, et M. de Crillon l'a dit devant moi avec une sorte de +conviction qui m'épouvante. Ce n'est pas que j'y croie, mais tout m'alarme. +Non, je ne croirai jamais que vous partiez sans m'avoir parlé une dernière +fois. Cependant, vous êtes assez généreux pour avoir ce triste courage. +Vous m'aimez assez pour vous sacrifier ainsi. J'en tremble en écrivant. Ne +faites pas cela, au nom du ciel, car vous me réduiriez à un tel désespoir, +que j'irais chercher au bout de la terre le suprême adieu que vous me +devez.» + +«Il y a demain grande chasse à Fontainebleau; vous y pouvez venir. Nous +serons seuls. Soit que vous arriviez secrètement, soit que vous vous +montriez, je vous attends; Gratienne vous expliquera où et comment. Songez +que je n'accepterai aucune excuse. Une heure après votre refus, vous me +verriez arriver chez vous.» + +Après avoir lu et relu, Espérance tomba dans une profonde perplexité. + +Jamais l'amour loyal ne s'était exprimé plus clairement; jamais ordre plus +net n'avait été donné par un maître plus légitime. Désobéir, c'était +risquer de compromettre une femme dont la bravoure en ses moments +d'exaltation ne connaissait pas de limites; obéir, n'était-ce pas risquer +plus encore? + +Telle fut la thèse que le malheureux Espérance creusa laborieusement +pendant de longues minutes qui semblaient des heures à Gratienne. + +Il se disait que Gabrielle avait le droit d'exiger ce dernier adieu, que le +moyen proposé était facile; quand sans se cacher, on arrivait à une +entrevue sans danger même sous les yeux des plus cruels ennemis de +Gabrielle. D'un autre côté, quelle signification aurait une entrevue +publique. À quoi bon rechercher ces poignantes douleurs qui n'ont pas le +droit de se produire? Dans quel but Gabrielle ordonnait-elle à son amant de +subir la torture sans pousser un soupir, sans verser une larme? Était-elle +à ce point sûre d'elle-même qu'elle voulût affronter une pareille +souffrance? L'héroïsme n'était-il pas suffisant? Refuser la femme qu'on +adore lorsqu'elle s'offre à nous; la supplier d'oublier l'amant pour ne +songer qu'à sa fortune et à son fils, n'est-ce point assez pour satisfaire +au devoir? Fallait-il y ajouter la douleur de contempler cette femme aux +bras d'un autre? Voilà pourtant le spectacle qu'Espérance irait chercher à +Fontainebleau. + +Dans l'autre hypothèse, c'est-à-dire en refusant l'entrevue, +qu'arrivait-il? Gabrielle se compromettrait peut-être. Peut-être +n'attendait-on qu'une fausse démarche d'elle pour l'accabler? Aimante, +vaillante, capable de tout, elle arriverait en effet chez Espérance. Et +surprise en un pareil rendez-vous elle était bien perdue. + +--Non, lui dit la raison, elle ne fera pas cela. D'ailleurs, il dépend de +moi qu'elle ne le fasse pas. J'aime mieux mourir que d'aller froidement à +Fontainebleau et réciter devant témoins des adieux ridicules. Quant à un +entretien secret, la mort est peut-être au bout. Je n'irai pas à +Fontainebleau. L'égoïsme à deux m'en fait un impérieux devoir. + +Mais serai-je assez sot, assez lâche pour lui dire que je n'irai pas? +Provoquerai-je par fanfaronnade une générosité insensée, dont le résultat +ruinerait la noble créature? Non. Ce départ que j'avais fixé à demain, je +l'effectuerai ce soir même. À peine Gratienne sera-t-elle hors d'ici, que +j'en sortirai, derrière elle. Au moment où elle rendra ma réponse à +Gabrielle, j'aurai fait cinquante lieues; au moment où Gabrielle m'attendra +à Fontainebleau, je serai sorti de France; au moment où elle aurait la +magnanimité de me venir chercher chez moi, comme elle dit, la maison sera +un monceau de cendres déjà froides; le maître sera un souffle, une ombre, +une fable. Gabrielle ne trouvera plus même un prétexte pour se faire tort. +Allons! voilà comment peut agir un homme, voilà comment l'on peut sauver +une femme. C'est décidé, c'est fait. Gratienne! dit-il. + +Gratienne s'approcha, le coeur oppressé par cette longue attente qui lui +semblait un mauvais témoignage de l'empressement d'Espérance à satisfaire +sa maîtresse. + +--Ma bonne Gratienne tu disais vrai tout à l'heure. Les périls sont grands +autour de nous; mais nous y sommes habitués. J'irai à Fontainebleau: j'irai +demain. À quelle heure Mme la duchesse préfère-t-elle m'y voir? + +--Si vous venez pour la chasse, ce sera le matin, et l'on saura, au retour, +trouver l'instant de vous faire parler à madame. + +--Le soir, j'aurai gagné plus de temps, pensa Espérance, et il ajouta: + +--J'aime mieux le soir, Gratienne. + +--Madame l'aimera mieux aussi. Après le souper, elle sera souffrante, elle +se retirera, elle sera tout à fait libre. + +--Mais comment pénétrerai-je au château? + +--Cela me regarde. Soyez, une heure après la nuit tombée, au pied de +l'escalier à vis, dans la cour Ovale. L'on soupera, nul ne vous peut +remarquer à ce moment. Je vous conduirai à l'endroit choisi par madame. + +--C'est convenu, dit Espérance. La nuit vient à six heures, je serai à sept +au pied de l'escalier à vis. + +--Bien, monsieur. Je pars joyeuse, plus légère qu'en arrivant. + +--La duchesse, tu ne m'en parles pas, dit Espérance avec mélancolie. +Toujours belle, toujours florissante, n'est-ce pas? + +Gratienne secoua la tête. + +--Si vous l'aviez vue écrire cette lettre, répliqua-t-elle, vous eussiez +mis moins de temps à me rendre la réponse. + +--Oh! ne crois pas que j'aie hésité, dit Espérance remué jusqu'au fond du +coeur. Ne comprends-tu pas toutes mes craintes? Enfant! sache que sa vie +dépend d'une imprudence que je lui laisserais commettre. + +--Je le sais, et c'est pour cela que mon coeur battait si fort en apportant +ce billet. C'est une preuve, ce billet, une preuve mortelle. + +--Rassure-toi, dit Espérance avec une émotion qui brisait sa voix et +faisait trembler sa main, la preuve ne fera mourir personne. + +Il alluma une bougie d'un candélabre, et, après avoir baisé passionnément +la lettre sur tous les endroits qu'avait pu toucher la main de Gabrielle, +il brûla le papier, en broya les cendres dans ses doigts. + +--Tu diras tout ce que tu as vu, Gratienne, reprit-il, et tu répéteras tout +ce que j'aurai dit. + +--Oui, monsieur. + +--J'aime Gabrielle jusqu'à la mort; retiens bien cela Gratienne. + +--Oh! oui, je retiendrai cela, moi qui le pense presque aussi tendrement +que vous le dites. + +--Et, quoi que je fasse, Gabrielle doit se dire: Il l'a fait par amour pour +moi. + +--Mais que ferez-vous donc? s'écria la jeune femme épouvantée de l'accent +avec lequel ces paroles venaient d'être prononcées. + +--Je le dirai demain soir à la duchesse, se hâta d'ajouter Espérance +honteux de s'être laissé entraîner au bonheur d'envoyer un si tendre adieu +à celle qu'il ne voulait plus revoir. + +Gratienne, calmée par cette réponse, sourit et se dirigea vers l'escalier. +On eût dit qu'il ne pouvait se décider à la laisser partir: + +--Tu vas bien souffrir cette nuit pour retourner ainsi à Fontainebleau, dit +Espérance, il fait froid. La litière va lentement. Je gage qu'elle met sept +heures à faire le trajet. + +--Je dormirai en route, trop heureuse de rapporter demain matin une réponse +qui réjouira le coeur de ma maîtresse. + +Elle partait. Espérance la retint et courut au coffre de sa chambre. + +--Que cherchez-vous, dit-elle? + +--C'est aujourd'hui la première fois que tu m'apportes une lettre d'elle, +murmura le jeune homme, j'ai le droit de te payer cette bienvenue. + +Il lui mit dans la main un collier d'émeraudes dont la richesse arracha un +cri d'admiration à Gratienne. + +--Mais, monsieur, je n'oserai jamais porter cela! s'écria-t-elle. + +--Ces émeraudes! ce sont mes couleurs, dit-il en souriant. Je m'appelle +Espérance! souviens-toi de moi. + +En parlant ainsi il l'embrassa. Ce baiser, ce présent, avaient, malgré les +efforts d'Espérance, une solennité qui laissa Gratienne plus défiante que +jamais, et elle se disposait à lui en demander l'explication, quand trois +coups, frappés d'une certaine façon, retentirent à la porte. + +--C'est l'intendant qui m'appelle, dit Espérance, il faut que ce soit +quelque chose d'important. + +Gratienne se blottit derrière un rideau, Espérance entr'ouvrit la porte +pour demander de quoi il s'agissait. + + +--Seigneur, une femme vient d'arriver, dit tout bas l'intendant, elle veut +vous parler. + +--Son nom? + +--Elle a refusé de le dire. + +--Je n'ai affaire à aucune femme, congédiez-la. + +--Elle insiste beaucoup trop, seigneur, et c'est une étrangère qui +s'exprime mal et comprend mal aussi. J'ai pu saisir seulement qu'elle +appelle monseigneur, Speranza. + +Le jeune homme tressaillit. + +--Une femme petite, brune, vive, dit-il. + +--Oui, seigneur, très-vive. + +--Renvoyez, renvoyez vite! s'écria Espérance en poussant dehors +l'intendant. + +Mais celui-ci s'arrêta à moitié chemin dans l'escalier, la femme qu'il +allait congédier lui barrait le passage. Elle avait forcé les deux valets +de garde et montait résolument chez Espérance en dépit des instances et des +efforts de trois personnes. + +--Madame, dit enfin l'intendant furieux, vous avez entendu l'ordre de +monseigneur? + +--Dites-lui qu'il y va de sa vie! répliqua l'étrangère en continuant +d'avancer. + +Et, haussant la voix de façon à être entendue d'Espérance, qu'elle savait +être derrière la porte, elle ajouta en toscan: + +--Et d'une autre bien plus précieuse pour vous, Speranza! + +Ces mots, prononcés avec une intonation funèbre, n'admettaient point de +résistance. Espérance remit Gratienne à l'intendant, avec ordre de la +conduire dehors par l'escalier dérobé. Et, pour accélérer le départ de +celle-ci qui hésitait, faute du comprendre: + +--Va donc, s'écria-t-il d'une voix sourde, sinon tu es perdue! + +Puis, fermant la porte, il s'élança sur le palier à la rencontre de la +femme qui gravissait la dernière marche, et que sa présence arrêta +aussitôt. + +--Voilà une audace étrange! dit-il en italien. Avez-vous perdu le sens, +Leonora, pour oser vous présenter chez moi? + +--Speranza, interrompit l'Italienne, est-ce que vous avez eu l'imprudence +de répondre par écrit à la duchesse? + +Espérance sentit son coeur défaillir à cette terrible question. + +--Si vous avez écrit, ajouta rapidement Leonora, reprenez la lettre; il en +est temps encore. + +--Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, balbutia-t-il fort pâle. + +--Je dis que si Gratienne porte sur elle un écrit de vous, elle, la +duchesse et vous, vous êtes perdus tous trois! Rappelez-la donc, s'il en +est ainsi, et brûlez votre lettre comme vous venez de brûler celle de la +duchesse, dont la fumée plane encore sous cette voûte. + +--Un nouveau piège, n'est-ce pas? murmura Espérance partagé entre la +défiance et la terreur. + +Leonora gravement: + +--Depuis Villejuif j'ai suivi Gratienne, je l'ai vue entrer chez vous; il +ne dépendait que de moi de la saisir, de l'empêcher d'arriver jusqu'à vous +ou d'intercepter son message. Gratienne vient de sortir, nos agents sont au +dehors, elle ne ferait point cent pas sans être arrêtée avec votre lettre! +Voila pourquoi je vous dis: rappelez Gratienne, Speranza. Me +comprenez-vous? Est-ce un piège? + +Espérance ne trouva rien à répondre. L'argument était écrasant; son air +abattu prouva qu'il était persuadé. + +--Allons, tant mieux, continua Leonora, voyant qu'il restait immobile. Vous +n'avez pas écrit, tant mieux. Mais j'ai d'autres choses à vous dire; +recevez-moi chez vous ou dans le jardin, comme il vous plaira; je ne puis +parler ainsi sur l'escalier. + +En achevant ces mots, elle redescendit. Espérance la suivit, dompté, +stupéfait. + +Lorsqu'ils furent dans le jardin et que le jeune homme eut pris le temps de +se remettre en garde contre la nouvelle attaque qu'il prévoyait: + +--J'écoute, dit-il, non sans être étonné de votre équivoque démarche, mais +j'écoute. + +--Jamais, répliqua Leonora, vous n'avez eu plus besoin de votre attention. +Speranza, quoi que soit votre désir de me trouver en défaut, pénétrez-vous +du sens de mes paroles. Figurez-vous que c'est une prophétesse antique qui +vous parle. + +--Je vous savais déjà devineresse, interrompit ironiquement Espérance; +antique, je l'ignorais. + +--Pour l'amour du Christ, ne raillez, pas. Depuis notre dernière entrevue +vos ennemis ont fait des progrès rapides, immenses. Ils sont arrivés au but +de leur ambition et touchent à celui que s'était proposé leur vengeance. Un +avenir trop prochain vous fera comprendre mes paroles forcément obscures +aujourd'hui. Speranza! depuis longtemps j'entends dire que vous allez +partir et vous ne partez pas. De chez moi je surveille chaque jour vos +indécisions, je vois faire et défaire mille fois les apprêts destinés à +tromper des yeux moins clairvoyants que les miens. Aujourd'hui, plus de +délai possible. Tout touche à l'événement. Speranza partez! + +Elle avait parlé avec tant de solennité, d'autorité douce, sa parole était +si vibrante et si affectueuse à la fois, toute sa personne respirait une +émotion si vraie ou si bien jouée, que le jeune homme en fut touché trop +profondément pour le dissimuler. + +--Mais je pars demain, vous le savez bien, vous qui savez tout, +répondit-il. D'ailleurs, ce conseil, quel sentiment vous le dicte? Ce que +j'ai vu de vous me permet de suspecter même vos services. + +--C'est vrai, dit-elle tristement; mais oubliez mes actes et n'observez que +mes paroles. Souvenez-vous que j'ai commencé par vous aimer!... + +--Allons donc! l'hypocrisie est une de vos armes les plus dangereuses. Plus +vous enveloppez de miel vos perfidies, plus je me défie. Henriette aussi +m'a aimé... Quant à Leonora, il me suffit pour l'apprécier d'avoir vu à +l'oeuvre Ayoubani. + +--Oh! murmura l'Italienne avec colère, l'oeuvre d'Ayoubani n'était pas +dirigée contre vous; Ayoubani travaillait pour elle-même... contre... +Mais, à quoi bon trahirais-je mes secrets; vous ne me croyez pas? + +--Non! dit résolument Espérance. + +--Speranza! interrompit Leonora, que cette nouvelle insulte si méritée fit +bondir comme un coup de fouet, je vous ai prouvé tout à l'heure du +dévouement en laissant arriver ici et sortir librement Gratienne.... + +--Vous ne m'avez rien prouvé du tout. Il peut entrer dans vos vues de +paraître généreuse à huit heures du soir pour mieux m'égorger à minuit. + +--Maudite que je suis! s'écria-t-elle en déchirant avec fureur le mouchoir +qu'elle tenait à la main. Eh bien! je t'ai dit tout à l'heure de partir, je +te le répète, je t'en supplie, je t'en conjure. Chaque minute que tu passes +en ce pays t'enlève une année d'existence. Speranza, tu ressembles à ces +oiseaux brillants, téméraires, qui ont suspendu leur nid aux plus beaux +roseaux des fleuves. Un jour l'orage s'allume, les eaux bouillonnent... +le roseau déraciné roule englouti. Pars, Espérance; pars sans regarder en +arrière... je ne puis t'en dire davantage. Dieu m'est témoin que je +donnerais la moitié de mon sang pour te sauver! + +--Je comprends vos allusions, dit froidement Espérance. Ce roseau menacé, +c'est la duchesse, n'est-ce pas? + +--Oui! + +--Qu'ai-je de commun avec la duchesse? + +--Il serait trop grossier de me nier, à moi, l'intérêt que tu portes à +cette femme, à moi qui sais tout! Cette femme est perdue, te dis-je, rien +au monde, rien ne pourrait plus la sauver. Fuis-la, si tu ne veux +t'ensevelir sous ses ruines. + +--Rien ne la sauverait, dites-vous, oh! j'espère que si, répliqua Espérance +avec une sardonique douceur, ce qui la perd, c'est sa malheureuse ambition. +Est-ce qu'on ne la sauverait pas, dites, si elle renonçait au trône? + +--C'est le seul moyen, je l'avoue. + +--Ah! pauvre démon, ta ruse est éventée, s'écria Espérance triomphant, tes +grands mots cachaient de bien pitoyables mystères. Si tu veux m'épouvanter, +trouve autre chose: voici le moment de m'ouvrir ta boîte à secrets! + +--Assez! répliqua Leonora d'une voix sourde en serrant fortement le bras +d'Espérance. J'en ai trop dit peut-être. Peu de mots, grands ou petits, +vont désormais sortir de ma bouche; je prie le Seigneur de les faire +pénétrer jusqu'à ton coeur endurci. Pars! ne revois jamais Gabrielle! Pars +plus rapidement que la flèche. Mais ton oreille est sourde, ton coeur est +fermé, tu continues à rire. Fais donc ce que tu voudras; cours où ta +destinée t'entraîne; seulement, à l'heure fatale rappelle-toi tout ce que +je t'ai dit; tu l'auras voulu! Tombe et ne m'accuse pas. Adieu! + +En parlant ainsi, elle s'enveloppa dans sa mante avec un désespoir sauvage +et s'enfuit à grands pas, laissant Espérance troublé, malgré son incurable +défiance. + +--Qu'il y ait un danger sur Gabrielle, c'est possible, se dit-il après une +longue nuit de réflexions. Mais si ces monstres coalisés m'invitent à +partir, c'est que ma présence pourrait porter secours à la duchesse.--Et, +dans l'autre cas, si Leonora, ce que je n'admets pas, a été sincère, si +réellement Gabrielle est menacée, je serais un lâche de me mettre à l'abri. +L'Italienne dit oui, l'Indienne dit non... Que dit Espérance? + +Espérance sera demain soir à Fontainebleau. + + + + +XXIII + +OÙ PONTIS TROUVE L'OCCASION PROMISE + + +La journée d'attente parut mortelle à Espérance, mais trop d'intérêts +étaient en jeu pour qu'il commît l'imprudence de devancer l'heure fixée par +la duchesse. + +Il partit vers midi de Paris, après avoir fait ses adieux à toute sa maison +et distribué des gratifications à ses meilleurs serviteurs. Il ne laissait +que le concierge et deux jardiniers, bien décidé à revenir vite, aussitôt +après son entretien avec Gabrielle, pour exécuter le projet formé la veille +de ne laisser derrière lui aucune trace de son passage. + +Il devinait bien qu'on devait le suivre; mais qu'y faire? La ruse n'était +pas possible avec des ennemis comme Leonora, comme Henriette. Ne pas ruser +et aller brutalement au but devenait le meilleur système. + +La tactique d'Espérance se composait d'un mélange de ses deux projets. +Demeurer peu de temps à Fontainebleau, s'y bien cacher et avoir déjà +disparu au moment où l'on annoncerait son arrivée. + +Quant à la route à suivre, pas de feinte. Il allait en ville; Fontainebleau +se trouve sur le chemin. + +À sept heures du soir, il faisait nuit, le temps était sombre, chargé, +froid. Tous les habitants de la ville, rentrés chez eux, soupaient et se +chauffaient. On voyait aller des lueurs derrière chaque vitre, tandis que +les portes commençaient à se barricader. + +Espérance connaissait Fontainebleau en détail. Pas un arbre de la forêt, +pas un détour du château ne lui avait échappé. Il avait tant de fois +parcouru, chasseur ou promeneur privilégié, ses bois et ses galeries! Il +savait aussi mieux que personne les heures de jeu, de repas, d'assemblée, +et les habitudes de la maison royale. + +Il se glissa sans être vu par la cour des cuisines; un grand mouvement de +valets s'occupant des offices lui permit d'arriver au pied de l'escalier à +vis dans la cour ovale. Et son regard aperçut dans l'ombre la forme +inquiète de Gratienne à une fenêtre du rez-de-chaussée. + +Elle surveillait depuis quelques moments, et rien ne lui avait paru +suspect. Elle conduisit donc Espérance avec une parfaite sécurité jusqu'à +sa chambre à elle, pour lui donner les dernières instructions. + +Le moment était favorable, une bruine fine et froide couvrait le vague +horizon des cours mal éclairées. En ces temps d'économie, les trois quarts +au moins de l'immense château étaient obscurs ou inhabités, et le roi +avait concentré dans un même quartier tous ses hôtes pour épargner des +frais à sa cassette et de la fatigue à ses gens de service. + +Gratienne annonça donc à Espérance qu'elle allait le mener chez la +duchesse, qui, pour plus de sûreté, l'attendait dans son appartement. Et le +voyant se récrier, elle ajouta que Gabrielle, après avoir tenu conseil, +était persuadée que nulle cachette dans tout le château n'était plus +sacrée, mieux défendue et plus naturellement gardée par elle-même. +D'ailleurs, pour se donner une liberté plus grande, elle allait feindre de +se trouver fatiguée, malade, et par conséquent devait demeurer au logis. +Espérance ne fit pas d'objection, il enfonça son chapeau sur ses yeux et +suivit Gratienne, le coeur moins touché de crainte que palpitant d'émotion +à l'idée qu'il allait revoir Gabrielle. + +Nous l'avons dit, sept heures venaient de sonner. Tout se fermait au +château. Les immenses quartiers de chêne brûlaient dans les cheminées. Le +souper du roi cuisait aux broches, et la table était mise. + +La chasse ayant fini un peu tard, le roi venait seulement de se débotter. +Il se faisait beau pour paraître avec avantage au milieu de ses convives. +Tandis que ses valets de chambre l'habillaient galamment et parfumaient sa +barbe, il s'entretenait avec Zamet, debout, respectueusement, à l'angle de +la cheminée, en face du fauteuil du roi. + +--Oui, disait Henri, ce que j'ai résolu, de concert avec la duchesse, sera +d'un bon exemple pour les Parisiens. Ils verront que ceux de ma cour ne +sont point des impies. Mme la duchesse veut aller passer à Paris les +derniers jours de la semaine sainte; on la verra aux églises, en dévotion. +Il est bon qu'elle prenne déjà les airs de recueillement qui conviennent +aux personnes royales pour édifier le peuple. + +Zamet s'inclina. Ses yeux perçants ne quittaient point le visage du roi, +essayant de lui arracher la suite de sa pensée. + +--Quant à moi, poursuivit Henri, j'ai beaucoup de travaux ici, je les +parferai, et j'irai ensuite retrouver la duchesse, chez toi, à Paris. + +--Chez moi, sire? + +--Oui, loge-la. Ta maison est un paradis sur terre. Tu es mieux meublé que +moi, compère Zamet, fais bonne chère à la duchesse, qui te le rendra, +lorsqu'elle sera reine. + +Soit caprice de la flamme, soit ombre d'émotion voilée, on eût pu voir +voltiger un reflet livide sur le visage du Florentin. + +--Ce m'est un grand honneur, sire, dit-il, et je ferai de mon mieux. +Cependant j'avoue que j'y suis mal préparé en ce moment. + +--Bah! si la chère est mauvaise, on t'excusera vu le crime. Cependant nous +allons dîner aujourd'hui en bas pour la dernière fois de la semaine. J'ai +dispensé le page pour un repas, et mon appétit de chasseur choisit celui +que nous allons faire. Faites entrer chez moi, La Varenne. + +La Varenne obéit. Plusieurs seigneurs attendaient dans la salle voisine, et +furent admis près du roi. + +C'étaient, avec les principaux de la cour, le comte d'Auvergne, qui +présenta au roi M. d'Entragues, son beau-père. Les Entragues avaient enfin +reçu une invitation pour Fontainebleau. M. d'Entragues fut parfaitement +accueilli du roi, malgré le fin sourire qui ne quitta pas les lèvres de ce +dernier pendant la présentation. + +--Mais je ne vois point les dames, dit Henri en recherchant autour de lui. + +--Sire, se hâta de répondre le comte d'Auvergne, ces dames, au retour de la +chasse, ont eu leur carrosse versé et brisé dans le Bas-Bréau; elles +voudraient obtenir de Votre Majesté quelques heures de repos. + +--Elles ne dîneront pas? s'écria Henri. + +--Je crains fort que leur estomac n'ait souffert de la chute comme tout le +reste, répliqua en riant le jeune homme. + +--Fâcheux contre-temps, dit le roi contrarié, les routes de cette forêt +sont mauvaises, on s'y tue; espérons que j'aurai assez d'argent bientôt +pour rendre les forêts habitables aux dames comme des jardins. Eh bien! +j'excuse les dames d'Entragues; nous boirons à leur santé. + +Et voyant que plusieurs des assistants le regardaient et cherchaient à +pénétrer sa pensée, pour en faire des commentaires, peut-être des rapports, + +--Heureusement, ajouta-t-il, la présence de Mme la duchesse nous +dédommagera. + +Il achevait à peine, non sans avoir remarqué le nuage que ces mots avaient +répandu sur le front du père Entragues, lorsque M. de Beringhen, le premier +valet de chambre du roi, entra et parla bas à Sa Majesté, dont les traits +prirent aussitôt une vive expression de contrariété. + +--Voilà qui s'appelle du malheur, s'écria Henri. Au moment même où +j'annonce la duchesse, elle envoie dire que la chasse l'a brisée, qu'elle +souffre et ne peut assister au souper. Mais n'importe, ses désirs sont des +ordres. Allez, Beringhen, lui porter tous mes compliments de condoléance, +et annoncez-lui, qu'après le repas, je passerai savoir de ses nouvelles. + +Chacun s'approcha du messager avec empressement pour le prier de se charger +d'un compliment respectueux pour la duchesse. + +Pendant ce temps-là, Henri se promenait devant la cheminée en se disant: + +--Voilà le martyre qui commence. C'est bien fait pour moi. Henriette ne +veut pas dîner avec Gabrielle, et Gabrielle refuse de s'asseoir à la même +table que Mlle d'Entragues. Celle-ci a tort; je lui en dirai vertement ma +façon de penser, elle prend trop tôt des airs d'exigence. L'autre a raison. +Pauvre chère amie, je la rassurerai, mais comment accommoder tout cela? + +Le maître d'hôtel apparut flanqué de ses officiers. + +--Allons souper, messieurs, s'écria le roi avec d'autant plus +d'empressement qu'il avait besoin d'étouffer un soupir. + +Tous les assistants le suivirent, soit en chuchotant, soit, les plus +habiles, en analysant les causes de cette désertion des deux dames. + +Tandis que toute l'assemblée défilait dans la galerie, derrière les +porte-flambeaux, un garde de service assis sur une banquette, la tête +ensevelie dans ses deux bras que soutenait le mousquet, demeurait là, sourd +et immobile, comme une statue. Le bruit des pas, des voix, la lumière des +flambeaux ne le réveillaient pas. + +--J'espère qu'en voilà un qui dort, s'écria le roi de belle humeur. Ah! +bonsoir, brave Crillon, c'est un de tes gardes. + +--Dieu me pardonne, oui, répliqua le chevalier, en s'apprêtant à réveiller +d'un coup de poing ce furieux dormeur, qui manquait si impertinemment à la +consigne, mais le roi l'arrêta. Il fit approcher le page qui tenait son +flambeau à six bougies, et l'ardente clarté inonda le visage du garde. + +Celui-ci alors se souleva, montrant un visage ébahi, hébété, le pâle et +désolé visage de Pontis qui, comprenant toute sa faute, se dressa comme un +ressort. + +--Je connais cette figure-là, dit le roi en riant. + +Et tout le monde se mit à rire: ce qui produisit une sorte de huée sous le +poids de laquelle le pauvre garçon baissa la tête avec une indicible +expression de morne découragement. + +--C'est le pauvre Pontis, je ne le reconnaissais pas, tant il est maigre, +il faut l'excuser, murmura Crillon. + +--Oui, oui, répondit le roi, continue ton somme, cadet; nous ne sommes pas +en face de l'ennemi. + +--Plût au ciel, murmura le cadet d'un air sombre et résolu qui frappa le +roi, et lui révéla tout ce qu'il y avait encore d'énergie farouche sous +cette torpeur. + +Aussitôt que le cortège eut défilé, Pontis laissa tomber son bras et son +mousquet, la galerie redevint obscure, le garde reprit sa place sur le +banc, sans donner un seul regard aux splendeurs du festin, qui se faisait +sentir par odorantes bouffées jusque dans la galerie. + +Le roi prit place, les convives l'imitèrent; mais en dépliant sa serviette, +Henri trouva dessous un billet. + +--Oh! oh! dit-il en fronçant le sourcil, il est rare qu'un billet ainsi +remis annonce quelque chose d'heureux à un prince. Y a-t-il conspiration +contre mon appétit? Servez toujours. + +--Pas de signature, tant pis, pensa-t-il. + +Il se mit à lire. Un léger frisson passa sur ses épaules et contracta +imperceptiblement ses traits, mais, se sentant observé, il acheva sa +lecture. + +«Sire, disait-on, certaine dame que vous croyez seule ce soir, s'est +arrangée pour avoir de la compagnie. Si Votre Majesté ne trouble pas le +tête-à-tête, c'est qu'elle a trop de patience et trop peu de curiosité.» + +Une demi-minute suffit pour faire éclore un monde entier de pensées dans +l'esprit troublé du roi. + +Ce billet faisait allusion à l'une des dames logées à Fontainebleau, +Gabrielle ou Henriette. Évidemment, pensa le roi, à la table où je le lis +se trouve quelqu'un qui en sait ou en devine le contenu. L'auteur peut-être +me regarde. + +Le roi brûla tranquillement le papier et dit en souriant: + +--Bonne nouvelle. Soupons! + +Il essaya, en effet, de souper; mais son appétit avait disparu. Le bruit du +festin et la volonté de paraître joyeux lui donnèrent une surexcitation à +laquelle plusieurs de ses convives ne durent pas se tromper: rien n'était +ordinairement plus naturel que la gaieté du roi. Cependant Henri parvint à +sauver les apparences. Tout ce travail de sa pensée aboutit à un plan +péniblement élaboré au milieu des rires. + +--On veut, se disait le roi, que je monte jaloux chez la duchesse ou que je +demande à voir si Mlle d'Entragues est seule chez elle. L'une de ces deux +femmes rivales prépare à l'autre une rude attaque. Mais qui sera battu? +Moi! Et je prêterai à rire, quelque parti que je prenne entre l'une ou +contre l'autre. + +Zamet, pendant toute la scène, causait avec ses voisins sans cesser +d'observer le roi. Mais cette surveillance du Florentin était digne d'un +pareil maître; son oeil droit, souple, savait ne rencontrer Henri qu'aux +bons moments. Celui-ci, non moins habile, regardait tout le monde, et, +s'occupant de tout, cherchait sur chaque visage un indice qui vînt +confirmer ses soupçons. + +Le repas dura longtemps pour le pauvre prince ainsi torturé; il ne +découvrit rien, et finit par s'en tenir à sa première idée. Le billet lui +venait de l'une ou de l'autre des deux dames rivales. Peut-être n'avait-il +aucune valeur, peut-être signifiait-il assez de choses pour mériter un +éclaircissement. Mais Henri sentit si bien la gêne de sa position, s'il +faisait une démarche décisive, qu'il se résolut à une complète immobilité. + +Cependant son esprit fécond, irritable quand il s'agissait des obstacles, +ne lui permettait pas de laisser sans résultat un pareil avertissement. Au +moins Henri se devait-il à lui-même d'approfondir la partie essentielle du +mystère. + +Deux moyens s'offraient naturellement. Rendre visite à la duchesse ainsi +qu'il l'avait promis. Nul ne s'en étonnerait. Rendre visite à Henriette, +chacun en parlerait, ce serait un bruit, un scandale, Gabrielle ne le lui +pardonnerait jamais, et encore, quel profit tirer d'une visite? Trouve-t-on +chez une femme celui qu'elle veut cacher, quand la femme se défie, quand +l'investigateur tremble de trahir sa jalousie, quand la bienséance, la +dignité, défendent qu'on interroge, qu'on ouvre les portes? Non, une visite +n'amènerait aucun résultat. + +Et puis, ce billet, lâche dénonciation, ne prouvait rien. Combien de fois +Gabrielle et Henriette elle-même avaient-elles été calomniées? N'y a-t-il +pas toujours dans un palais quelque serpent caché qui siffle quand il ne +peut mordre? Le dénonciateur cette fois, comme tant d'autres, avait menti. + +Si, toutefois, il n'avait pas menti, que faire? On avouera que la +discussion d'un si délicat problème n'était pas facile à conduire au milieu +des propos interrompus d'un souper. Mais le roi n'en était pas à son +apprentissage. Il avait mené souvent à bonne fin des négociations plus +compliquées, et, sous le roi Charles IX, sous la reine Catherine de +Médicis, on était à bonne école. + +Henri trouva son moyen en attaquant le dessert. Il se souvint que le +logement des Entragues avait été marqué par Beringhen à l'extrémité d'un +corridor aboutissant à l'appartement de la duchesse. Cette précaution du +prudent Beringhen permettait au roi, en cas de besoin, d'être rencontré +dans ce corridor sans étonner personne. Le corridor était immense, sombre +et désert, puisque chaque appartement était desservi par son escalier +particulier. Henri, tacticien consommé, songea que de cet endroit la +surveillance serait commode, sûre, et ne compromettrait personne. Il ne +s'agissait plus que de trouver le surveillant. Le choix n'était pas facile. + +En attendant l'inspiration, Henri s'affermit dans la résolution de ne rien +faire d'éclatant, de ne pas même aller voir Gabrielle comme il eût pu le +faire sans se trahir, puisque sa visite était annoncée avant la lecture du +billet et justifiée par l'indisposition de la duchesse. + +Il résolut aussi de ne pas parler de Mlle d'Entragues, de paraître +l'oublier, elle et ses côtes meurtries au Bas-Bréau; cette neutralité +absolue commencerait par bien dérouter les espions, s'il s'en trouvait à +table qui eussent voulu surveiller l'effet du billet. + +Henri, charmé d'avoir ainsi sauvé sa dignité, celle de la femme qu'il +allait épouser, celle même de la maîtresse nouvelle, appliqua toutes ses +facultés au choix du confident. + +On sortait de table, et déjà, s'appuyant au bras de Crillon, le roi allait +raconter ses perplexités et confier l'exécution de son projet à cet ami +fidèle; mais il réfléchit que l'emploi était au-dessous d'un pareil +personnage, et nécessitait plus de souplesse que de chevalerie. Crillon eût +été trop vigoureux et trop peu rusé; ce qu'il fallait en cette +circonstance, c'était un esprit présent, un coeur résolu, un bras solide, +tout cela dans un personnage obscur et inconnu. Les yeux du roi +s'arrêtèrent alors sur Pontis, qui, cette fois, les épaules effacées, le +regard brillant, se tenait à son poste quand passa le roi pour retourner à +sa chambre. + +Au choc de ce regard, Henri devina qu'il tenait son homme, et s'arrêta. Se +tournant alors vers les assistants: + +--Nous allons jouer, messieurs, dit-il. Laissons dormir les dames malades +qui ont besoin de repos. Je dis cela pour vous, comte d'Auvergne. Vous +porterez le bonsoir de ma part à votre mère et à votre soeur. Bonsoir, M. +d'Entragues. Et je le dis aussi pour notre bien-aimée duchesse, qui part +demain de bonne heure pour faire ses dévotions à Paris: n'est-ce pas, +compère Zamet? + +--À quelle heure, demain, sire? + +--Vers le soir, elle sera chez toi. + +--Je pars donc, ce soir même, sire, pour tout préparer, afin que Mme la +duchesse n'ait pas trop à se plaindre de mon humble hospitalité. + +--Va, compère. Préparez vos écus, messieurs, je me sens en veine de gagner +ce soir, ajouta le roi avec un sourire plus mélancolique que railleur, car +malgré lui il songeait au proverbe qui attribue bonne chance au joueur +malheureux en amour. Ah! voici mon garde réveillé! dit alors Henri laissant +passer les assistants, Continuez de marcher, messieurs, j'ai à consoler ce +pauvre garçon de la bévue qu'il a faite. Allez! je vous joins. + +Et il s'approcha de Pontis. + +Tous deux étaient seuls au milieu de la galerie, un page tenait de loin le +flambeau. Nul ne pouvait entendre. Le roi parla bas à l'oreille du garde, +dont les yeux intelligents témoignèrent plus de dévouement que de surprise. + +--Tu as compris? dit le roi. + +--Parfaitement. + +--Crois-tu pouvoir réussir? + +--J'en réponds. + +--Vigilant comme un chat, muet comme un poisson! + +--Oui, sire. + +--Mais, si l'on te résiste, si l'on t'échappe; tu n'es guère fort? + +--Qu'on ne s'y fie pas; je suis de mauvaise humeur. + +--Sois prudent! Voici une clé qui t'est indispensable. Va! je ne me +coucherai pas que tu ne m'aies rendu compte. + +Le roi mit une clé dans la main de Pontis et retourna jouer dans son +cabinet. + + + + +XXIV + +AMOUR + + +Gratienne, dès que le moment fut venu, conduisit Espérance dans un cabinet +tendu de damas de soie violet à larges fleurs. Les meubles étaient d'ébène +ou d'ivoire, quelques-uns d'argent ciselé comme c'était la mode en Italie, +à cette époque où l'art ne croyait pas s'avilir en présidant à toutes les +utilités de la vie. Un feu de braise sans flamme brûlait dans la cheminée +de marbre rouge portée par des cariatides blanches. + +La lampe d'or aux larges flancs frappés de riches sculptures, tombait du +plafond, retenue par trois longues chaînes du même métal. C'était un +présent de Charles-Quint à François Ier. Deux belles toiles de Raphaël et +de Léonard de Vinci, chefs-d'oeuvre qui valaient deux fois l'or de la +lampe, brillaient, dans leurs panneaux, de cette calme et noble fraîcheur +de l'immortalité. + +Espérance jeta un regard distrait sur ces merveilles. Ce qu'il cherchait, +c'était la tapisserie sous laquelle allait apparaître Gabrielle. + +Gratienne fit sonner un timbre et partit précipitamment. Bientôt un bruit +de pas rapides fit trembler l'âme du jeune homme, une lourde étoffe bruit, +et la portière se leva. Gabrielle accourait, les joues pâles de joie, les +yeux, ses doux yeux! noyés d'une larme chatoyante comme une perle. + +Elle ouvrit ses bras en appelant Espérance et le retint longtemps sur son +coeur sans qu'ils eussent, l'un ou l'autre, la force ou l'envie de +prononcer un seul mot. + +Cependant elle prit la main de son ami, et contempla d'un oeil attendri les +ravages que tant de douleurs avaient imprimés sur cette beauté sans rivale. + +Lui, la laissait penser, souriait et s'inondait du bonheur de la voir. Elle +fut la première à rompre ce charmant silence. + +--Avant tout, dit-elle, n'ayez ni inquiétude ni réserve. Cet endroit, le +plus dangereux de tous en apparence, est en réalité le seul qui soit sûr, +car il est le seul où nos espions ne puissent pénétrer. Au-dessus de nous +est la chambre de Gratienne. Mon appartement se trouve absolument +débarrassé des gens de service, qui me croient au lit et soupent. Je +n'aurais à redouter qu'une visite du roi; mais il soupe lui-même et chacun +de ses mouvements me sera annoncé par Gratienne un quart d'heure avant que +personne ait pu arriver ici. Si le roi montait après souper, comme il vient +de le faire dire par Beringhen, vous auriez dix fois le temps de passer +chez Gratienne par l'escalier qui communique à ma ruelle. + +--D'ailleurs, répondit Espérance en lui pressant les mains, le roi soupe +longuement après la chasse, et je ne serai probablement plus chez vous +lorsqu'il aura fini. + +--Cela importe peu, interrompit Gabrielle. J'ai tant de choses à vous dire +que les instants, si longs qu'ils soient, nous paraîtront toujours trop +courts. + +--Rien n'approche pour l'intérêt, de ce que j'ai à vous rapporter, ma +Gabrielle. Votre rendez-vous, ne me fût-il pas arrivé hier, que je vous +eusse, ce matin, fait demander audience. + +--J'avais donc raison de croire que vous ne partiriez pas sans me voir. +C'eût été un crime. + +--Je ne veux point mentir. Peut-être l'eussé-je commis sans la gravité des +avis qui me sont parvenus, Gabrielle; vos ennemis triomphent, ils n'en sont +plus aux menaces. Ils s'apprêtent à frapper le coup décisif. + +--Quels ennemis? quel triomphe? quelles menaces? quels coups? dit Gabrielle +avec un enjouement fébrile qui fit froid au coeur d'Espérance. + +--Pour être vague, ma révélation ne doit pas moins vous éclairer sur les +périls qui vous attendent. J'avoue que je ne pourrais rien préciser, mais +par cela même, j'admets tous les soupçons, toutes les craintes. + +--Écoutez donc, interrompit la duchesse en s'asseyant et en attirant près +d'elle sur les carreaux le jeune homme tout frissonnant de cette caressante +familiarité dont jamais il n'avait vu Gabrielle aussi prodigue, vous ne +savez rien, dites-vous, vous ne pourriez rien préciser; eh bien! il n'en +est pas de même de moi, je sais tout, et vous raconterai en détail tout ce +vague qui vous émeut si fort. Je tremblais que vous ne vinssiez pas, vous +si prudent, vous si délicat, vous qui n'êtes pas roi, pas chevalier, et +qui, sous un seul de vos beaux ongles roses, renfermez plus d'honneur et de +courtoisie que toute la chevalerie couronnée de l'univers! Mais ne nous +égarons pas, ami; la route est longue. Écoutez donc. + +Espérance témoigna qu'il écoutait de toute son âme. + +--L'ennemi qui vous effraye, dit Gabrielle en se tournant vers lui, face à +face, les yeux plongeant dans ses yeux, la main lui imprimant chaque +émotion avec chaque parole, cette ennemie redoutable, c'est Mlle Henriette +d'Entragues; elle menace mon avenir, n'est-ce pas? elle a des vues sur le +roi; elle arrive à grands pas, voilà ce que vous vouliez me dire? + +--Mais oui... et n'en faites pas si bon marché, duchesse! Oui, elle +arrive au but! + +Gabrielle, souriant avec mépris: + +--Elle est arrivée, dit-elle. Il y a trois nuits, le roi l'a honorée d'une +visite, et elle l'a honoré de ses bonnes grâces. Ils se sont honorés tous +deux, je vous assure. Vous frémissez; regardez-moi. Je ris de pitié. Oui, +l'honneur a été réciproque, et vraiment la chose s'est loyalement passée. +L'un a bien acheté, l'autre a bien vendu. Quoi de mieux en affaires? Le roi +a payé cent mille écus et une promesse de mariage la vertu farouche de la +belle Entragues. C'est pour rien. Riez donc, mon ami, riez donc! + +Espérance pâlit de colère et voulut s'écrier. + +--J'ai vu Sully compter l'argent, continua Gabrielle, on m'avait cachée +derrière une fenêtre, en face; je me suis donné ce plaisir. Le ministre +avait réuni la somme en grosses pièces, il l'avait suée cette somme, et le +pauvre financier, pour tâcher d'émouvoir les entrailles du maître, eut +l'idée de couvrir tout un plancher de ces écus. Une immense jonchée! ils +faisaient l'effet d'un million. Le roi vint, mandé par son ministre pour +délivrer la quittance, et celui-ci lui montra ce parquet d'argent. «Voilà +un cher plaisir!» murmura Henri, Oui, il a dit cela... Oh! quelle que +soit la torture réservée à une femme délaissée, elle est trop heureuse de +pouvoir se souvenir en un pareil moment que lorsqu'on l'a prise, elle +n'était pas a vendre! + +--Gabrielle! dit Espérance, l'argent n'est rien, mais cette promesse de +mariage, vous ne m'en parlez pas. C'est le point essentiel, cependant. + +--À quoi bon? Et que nous importe? + +--Mais d'autres droits surgissant à côté des vôtres.... + +--Allons donc! Il s'agit bien de mes droits, à présent. Supposez-vous que +je tienne à ce que Mlle d'Entragues peut prétendre? + +--Mais votre fils? + +--Assez sur ce sujet, Espérance, je vous prie. + +--Gabrielle, il ne sera pas dit, que je me serai sacrifié, moi, qui vous +aime plus que la vie, pour laisser triompher Mlle d'Entragues, quand je +n'ai qu'un mot à dire pour la perdre. Plus de colère contre cette +misérable, ma Gabrielle, vous lui feriez trop d'honneur; elle tombera +honteusement comme le ver impur qui avait osé monter jusqu'à la fleur et +qu'un souffle de vent précipite et qu'on écrase; un seul mot dit au roi, +trois lignes d'une certaine écriture mises sous les yeux de Sa Majesté, et +la royauté de Mlle Henriette meurt avant d'avoir éclos, la démarche est +rude, périlleuse, peut-être; je la ferai demain. + +--On dirait vraiment que vous cherchez à me consoler, Espérance, répliqua +Gabrielle avec un vif accent de dignité blessée. M'estimez-vous assez peu +pour me croire en colère? Parler au roi! contester à Mlle d'Entragues sa +promesse de mariage! l'attaquer pour me maintenir! Oh! voilà tout au plus +ce que ferait une Entragues, mais moi!... Son argent, elle l'a gagné; sa +promesse, elle l'a achetée; laissons-lui tout cela, mon Espérance, et au +lieu de songer à mes honneurs perdus, à ma couronne brisée, au lieu de me +vanter les moyens qui vous restent pour me conserver reine, au lieu, enfin, +de nous souiller l'esprit et les lèvres à parler de toutes ces fangeuses +intrigues, parlons un peu, mon noble coeur, de nous, de nos serments +fidèles, de nos épreuves si bravement subies, reposons-nous de tant +d'infamies en serrant nos mains loyales, en savourant nos sourires les plus +tendres, les plus francs. Faisons plus que de sourire, mon Espérance, rions +de nos scrupules absurdes, de notre délicatesse stupide. Oui, tandis que tu +m'aimais et que tu partais, en pleurant, peut-être, pour me laisser pure et +sans tache à un maître, à un époux, tandis que par respect pour la foi +jurée, par reconnaissance, par amitié, pour tout ce qui est honnête et +noble, en un mot, je te laissais mourir en me mourant d'amour, ces gens à +qui tous deux nous sacrifiions notre coeur et notre sang, complotaient dans +une ombre lâche, le sordide trafic d'un corps avili et d'un serment faussé. +L'une vendait sa personne, l'autre sa signature. Et toi, insensé, tu te +précipitais dans un gouffre de flammes pour épargner un soupçon au roi, tu +acceptais l'exil et la mort pour faire légitimer mon fils, que ce roi, d'un +trait de plume, vient de déclarer à jamais misérable et bâtard. Car enfin, +que je meure aujourd'hui, demain Mlle d'Entragues revendiquera mon +héritage, tu serais forcé de l'appeler ta reine! En vérité, rions, cher +trésor de mon coeur, et que notre mépris brûle jusqu'au souvenir de ces +misères comme ce baiser, exhalé de mon âme, va consumer en nous la duperie +de l'héroïsme, le faux honneur de la générosité. + +Espérance stupéfait regarda Gabrielle. Jamais il ne l'eût soupçonnée si +fière et si véhémente; elle l'avait entouré de ses bras, elle l'embrasait +de son regard, de son souffle, de sa lèvre. + +--Amie, murmura-t-il éperdu de se sentir entraîné par cette force +irrésistible, amie, prenez garde! Si tout ce que vous venez de dire n'est +inspiré que par un juste ressentiment, si ce délire d'amour n'est que de +l'indignation, si ce feu dont vous me dévorez n'est que celui de la colère, +prenez garde! il s'éteindra trop vite, et demain vous me reprocherez ma +faiblesse. Oh! Gabrielle, laissez-moi mourir de vous adorer. Demain +peut-être je mourrais en vous maudissant. + +--Espérance! s'écria-t-elle dans une éblouissante exaltation qui imprima +aussitôt à sa beauté un caractère de majesté surnaturelle, Espérance, je +suis ton ange de bonheur, je suis la récompense de toute ta vie perdue; ne +le vois-tu pas, ne le comprends-tu pas? J'ai lutté avec toi de vertu, de +cruauté, même; j'ai tordu à belles mains ton coeur dans lequel, puisque +Dieu me l'envoyait, j'eusse dû en dépit de tout, fondre le mien. J'ai été +lâche, j'ai abusé de toi, au lieu de me livrer à toi comme esclave! + +Es-tu de marbre, ô mon amant! comme ces dieux antiques de la jeunesse et du +génie, auxquels tu ressembles? Nos larmes, nos soupirs, nos sacrifices, nos +souffrances, les comptes-tu pour si peu que leur prix t'en paraisse +immérité? Eh bien, moi, je te dirai que tu ne m'aimes pas, Espérance, je te +dirai que tu me méconnais, que tu m'outrages. Oui, tant que je t'ai écouté +en silence, m'inclinant bassement devant tes calculs héroïques qui ne +profitaient qu'à moi; oui, jusqu'ici, je n'ai pas été digne de ton amour, +mais aujourd'hui je me relève, aujourd'hui je ne veux plus laisser parler +la reine, aujourd'hui j'impose silence à la mère elle-même, c'est le tour +de l'amante, enfin. Pardonne-moi, oh! pardonne-moi d'avoir cru un seul +moment que mon devoir consistait à fouler aux pieds un dévouement comme le +tien! Et quand je t'ouvre les bras, quand je te dis: Espérance, je t'aime +ardemment! Espérance, je t'adore! Espérance, tu es le feu de mes veines, la +source de ma vie, je ne sens plus rien en moi qui ne t'appartienne, et +puisque tu ne veux pas me consacrer ton existence, puisque tu parles de +mourir, donne-moi du moins le droit de mourir avec toi! + +Il voulut murmurer quelques mots, c'étaient pourtant des actions de grâces +à Dieu, qui a permis qu'un tel bonheur échût en partage à de pauvres +créatures mortelles; mais refus ou prières, elle étouffa tout de ses +baisers, elle éteignit tout de ses larmes. Il sentit un nuage lui dérober +la terre. Et, en effet, pendant de trop courts instants, ces deux âmes +immatérialisées par l'amour étaient remontées au ciel. + +--Sois bénie, dit Espérance, ton coeur vaut le mien; oui, tu es l'ange du +bonheur. + +Hélas! pourquoi n'obtinrent-ils pas leur grâce tout entière? pourquoi tous +deux furent-ils condamnés à redescendre dans la vie? Qu'est-ce que la +grande route poudreuse, pour qui revient du paradis étoilé? + +Espérance le comprit, et cette pensée amère courba son front. Déjà, rêveur, +silencieux, il regrettait. Gabrielle, aussi brillante, aussi joyeuse qu'il +était mélancolique, revint à lui, et l'embrassant avec une souriante +candeur: + +--Oh! maintenant, dit-elle, pourquoi t'affliger seul? pourquoi penser même? +Ce n'est plus la peine. Songerais-tu à la marquise de Liancourt, à la +duchesse de Beaufort? À quoi bon, il n'y a plus ici que Gabrielle, ta +femme. + +--Ma femme! s'écria-t-il, enivré. + +--Tu ne supposes pas, ajouta-t-elle avec un sourire céleste, que je puisse +être désormais autre chose. Tout autre mariage est devenu impossible; je te +défie de me le conseiller! J'ai donc réussi, me voilà donc heureuse, me +voilà donc libre! Espérance est à moi, le monde est à nous! + +On entendit Gratienne heurter un meuble dans la chambre voisine. C'était le +signal convenu si elle avait quelque nouvelle à donner à sa maîtresse. Les +deux amants enlacés prêtèrent l'oreille. L'annonce d'une invasion de leurs +ennemis ne les eût pas fait tressaillir en ce moment. + +--Le roi sort de table, dit Gratienne, mais au lieu de venir ici, il passe +dans son cabinet pour jouer avec ses convives. Tout est tranquille. + +--Dieu soit loué, nous pouvons achever nos confidences, s'écria Gabrielle. +Cette soirée comptera pour nous, n'est-ce pas, ami? Dieu a gardé tous les +nuages dans son firmament. Pour nos coeurs ce n'est que rayons et azur. +Sommes-nous heureux! + +--Plus bas! l'éclat de ta voix semble insulter ces voûtes! Cependant, +j'éprouve en t'écoutant cette joie ineffable qui suit la réalisation d'un +rêve. Je te rêvais tout à l'heure, je te possède maintenant. + +--Et à jamais. Tu ne contesteras plus? + +--J'en mourrais. Te perdre, quand je ne te connaissais pas, c'était déjà +plus que mes forces; te perdre maintenant, impossible! Ne crains rien, tu +ne m'entendras plus parler de devoirs, d'honneur, je ne te sacrifierai +plus. Tu es mon bien, je le défendrais contre les anges! + +--Voilà ce qu'il fallait me dire à la Chaussée, mon Espérance. Que +d'heureux jours nous avons perdus! + +--D'autres nous attendent, plus purs, mieux acquis, incontestables. Le roi +t'a affranchie par sa trahison. Songe, ma Gabrielle, que tu ne peux plus +vivre en cette cour maudite, où mille pièges sont tendus sous tes pieds +adorés. + +--N'est-ce pas? + +--Tout ce que ces démons méditent, tout ce qu'ils ont déjà machiné pour ta +ruine, le savons-nous bien, le pourrions-nous seulement soupçonner? Il +faudrait avoir leur âme pour deviner leur esprit. Je suis venu effrayé +t'avertir, n'est-ce pas? eh bien! me voilà tremblant, effaré, rien ne me +rassure plus. Je ne sais comment j'ai pu vivre avec cette terreur. Un +baiser, ma Gabrielle, un baiser, pour me prouver que ces monstres n'ont pas +déjà fait de toi un fantôme! + + +--Ce serait depuis bien peu de temps, dit-elle avec un enivrant sourire. +Mais, oui, Espérance, moi aussi j'ai peur. Je ne te le cacherai plus: ton +idée me soutenait; j'avais de plus la mienne. Quelque chose me répétait +que, plus tu semblais t'éloigner, plus notre réunion était prochaine. Cela +est si vrai, que j'ai vu sans effroi, presque complaisamment, les apprêts +de ton départ. Je me disais que je te rappellerais à temps; que je te +reprendrais à moi, bien à moi. Tu vois que Dieu m'a donné raison. Mais ce +bonheur il ne faut plus le perdre; et puisque nous voilà ensemble, ne nous +séparons plus. Espérance, ces misérables me tueront si tu ne m'emmènes pas. + +--Dis un mot. Quand? comment? Parle; je suis prêt. + +--J'ai tout préparé de mon côté. L'instinct m'a tenu lieu de politique. Je +suis convenue avec le roi d'aller passer la semaine à Paris, chez Zamet. + +--Chez Zamet! N'en fais rien, s'écria Espérance, pâlissant. C'est le nid +des vipères! n'y vas pas!... + +--Je le sais comme toi; oui, je sais que Zamet s'entend avec les Entragues; +je sais qu'il est profond comme un gouffre. Mais Zamet demeure près de chez +toi; ce voisinage m'a fait passer par-dessus toutes les frayeurs. Te sentir +si près de moi, c'était de quoi me faire traverser un incendie: tu m'as +donné l'exemple! + +--Ne va pas chez Zamet, je t'en supplie, répéta Espérance, songeant avec un +frisson à la prédiction sinistre de l'Italienne. + +--J'avais promis pour demain, et je pars demain matin d'ici. + +--C'est promis? demanda Espérance avec un cri de désespoir. + +--Oh! oui, mais Gabrielle peut défaire ce que la duchesse avait résolu; +as-tu un plan? + +--J'en aurai mille pour que tu n'ailles pas chez Zamet. + +--Tu sais donc quelque chose? dit Gabrielle avec un léger tremblement dans +la voix. + +--Je ne sais rien, mais je suis sûr que si tu y vas, tu y mourras! + +Elle se serra frémissante sur la poitrine du jeune homme. + +--Oh! mourir, murmura-t-elle, maintenant! Non, je ne veux pas mourir! + +--Comment comptes-tu faire ce voyage de Fontainebleau à Paris? avec des +gardes? + +--Non, mais les espions sont là! et le roi peut s'aviser de me faire +accompagner. Il ne faut pas espérer de liberté avant Paris. D'ailleurs, je +dois descendre la Seine en bateau, et trouver ma litière au port de Bercy. + +--Il suffit. Traîne le temps en longueur de manière à n'arriver au port +qu'à la nuit close. + +--C'est facile. + +--Emmène Gratienne. + +--Toujours. + +--Aussitôt que la litière aura fait deux cents pas, fais arrêter sous un +prétexte, et tandis que Gratienne occupera le cocher et les valets, +glisse-toi hors de la litière, je serai là avec de bons chevaux. + +--Fort bien. Gratienne continuera, n'est-ce pas, et arrivera seule chez +Zamet. + +--À qui elle dira que tu es allée faire visite en ville. + +--Chez ma tante de Sourdis, par exemple. + +--Oui, et que tu rentreras un peu tard. Cependant nous aurons gagné au +large. J'ai deux chevaux capables de fournir douze lieues d'une traite. +Mais... votre fils? + +--Oh! j'y ai pensé, dit tristement Gabrielle. Je voulais l'emmener. Mais +ai-je le droit d'en priver son père? Le roi aime cet enfant. + +Tous deux baissèrent la tête, un même soupir s'échappa de leurs poitrines. + +--Assurément, murmura-t-elle, je commets un crime en abandonnant mon fils. + +--Vous aimez mieux mourir assassinée en restant à la cour, Gabrielle; vous +pensez à votre fils et vous m'oubliez déjà! + +--Criminelle s'il le faut, je ne serai pas lâche, dit la duchesse en +serrant la main d'Espérance, je suis à vous; c'était à moi de réfléchir +avant de vous livrer ma destinée! Il est trop tard! Si le roi est juste, il +me rendra bientôt mon enfant. + +--Soyez tranquille, Gabrielle, Mlle d'Entragues se chargera de vous le +faire rendre. Ainsi, plus d'hésitation, tout est bien convenu? + +--Tout. + +--Demain soir nous verra réunis ou séparés à jamais, car je vous préviens +d'une chose: si l'on nous arrête, je me défends! Or, se défendre contre un +roi c'est deux fois provoquer la mort. + +--Nous nous défendrons, Espérance, dit avec calme la duchesse. Mieux vaut +succomber ensemble que de languir séparés dans une prison. + +--Puisqu'il en est ainsi, repartit Espérance touché de cette fermeté, rien +ne nous retient plus, et nous surmonterons tous les obstacles. Les nuits +sont longues encore. Nous arriverons à Dieppe avant que nul n'ait songé à +nous poursuivre. Car il faudrait pour que le roi nous fit rejoindre, qu'il +eût donné des ordres dans les six heures qui suivront notre départ: or, il +ne le connaîtra peut-être que vingt heures après. Nous serons déjà hors de +France. + +--Dieu vous entende! + +--Nous aiderons Dieu, mon amie. Il voit la pureté de mon coeur; il sait les +combats que j'ai livrés à cet amour; il en connaît le dévouement +invincible. + +--Dieu sait, Espérance, que vous êtes ma seule ambition et ma seule +félicité. + +--Il entend le serment que je fais devant lui, s'écria Espérance, de vous +aimer tant que mon coeur battra, tant qu'un souffle effleurera mes lèvres, +tant qu'une goutte de sang restera dans mes veines. + +--A vous aussi toute ma vie, s'écria Gabrielle en passant ses bras au col +d'Espérance, qu'elle regarda si passionnément que les larmes leur vinrent +aux yeux et roulèrent confondues le long de leurs joues dans le solennel +baiser dont ils scellèrent ce serment. + +--Mais nous voilà tout tristes, reprit le jeune homme. Pour des gens sûrs +de leur bonheur, c'est de l'ingratitude. + +--Est-ce bien de tristesse, croyez-vous, que mon coeur est ainsi gonflé? +Quelquefois on pleure de joie; mais il est un moyen assuré de tarir mes +larmes? ne t'éloigne pas, serre-moi dans tes bras. + +--Demain, rien ne nous interrompra plus. Mais aujourd'hui, pardonnez-moi de +le rappeler, Gabrielle, l'heure s'avance. + +--L'heure... Vous partez! s'écria-t-elle avec un accent qui fit +impression sur Espérance. + +--Il le faut. + +--Non! non! restez! Ce n'est qu'ici, ce n'est que près de moi que vous êtes +en sûreté! + +--Le roi peut venir après le jeu; ne m'exposez pas à me cacher, Gabrielle. +Et puis, comment perdrais-je toute cette nuit, que je puis si utilement +employer aux préparatifs de la réunion éternelle? + +--Oh! mon Dieu, dit Gabrielle, rêveuse, abattue, je n'avais pas pensé que +vous dussiez partir. Quelle noire nuit! + +--Elle me cachera mieux. + +--Le vent gronde. + +--Il étouffera le bruit de mon pas. Rappelez vos esprits, ma bien-aimée; +commandez à Gratienne de me faire sortir. + +--Oh! non, s'écria la jeune fille, qui avait entendu. Autant j'ai pu vous +aider à votre arrivée, autant je serais suspecte en vous reconduisant. +Prenez la clé de madame, elle ouvre toutes les portes du château, le roi +seul a la pareille. Avec cette clé vous n'aurez besoin de personne, et +c'est important à une pareille heure, car il se fait tard. + +--Entendez-vous, Gabrielle, il se fait tard. A demain. + + +--Pour toujours! Espérance, interrompit-elle en l'arrêtant, passez cette +nuit dans la chambre de Gratienne, que je garderai près de moi, et demain +au jour.... + +--Madame, laissez-le partir, dit Gratienne; au jour on le reconnaîtrait. + +--Qu'il parte donc... Mais ainsi... oh! ainsi ne le reconnaîtra-t-on +pas malgré les ténèbres, malgré tout? Laissez votre chapeau, Espérance, +votre manteau brodé, et endossez celui de mon intendant. Ceux qui vous +verront passer vous prendront pour un homme à moi. + +--Oh! il est bien à vous, dit en souriant Gratienne, qui fut embrassée pour +cette saillie par les deux amants à la fois. + +Déjà elle avait donné au jeune homme le manteau désigné par Gabrielle; et +ainsi travesti, Espérance était méconnaissable. Plus de prétexte, il +fallait partir! Le coeur de la maîtresse éclata en douloureux sanglots que +les baisers de l'amant ne surent pas étouffer, et dont il se troubla +lui-même sans pouvoir s'en rendre compte. + +--A demain! répétait Gabrielle, à demain! à demain! Quel chemin prend-il, +Gratienne? + +--Tout simplement le corridor, et puis l'escalier, madame: plus il sortira +naturellement, mieux il réussira. + +--D'ailleurs, quel obstacle pourrais-je rencontrer? je n'en vois pas de +vraisemblable. + +--Ni moi, dit Gratienne. + +--Ni moi, dit Gabrielle. + +--Eh bien, adieu! à demain! + +Et ils échangèrent le millième baiser du départ. + +Gratienne, obstinée comme un chien fidèle, le tirait vers la porte par son +manteau. + +Tout à coup, Gabrielle s'élança et le ressaisit encore. + +--Tu m'aimes, n'est-ce pas? dit-elle. + +--Est-ce qu'il faut que je te réponde? + +Elle approcha ses lèvres de l'oreille d'Espérance. + +--Dis-moi que tu pars heureux, ajouta-t-elle. + +--Si heureux, qu'il me semble que je n'ai plus rien à attendre de cette +vie. + +--Moi! moi! mon amour. + +--Par grâce, monsieur, partez! dit Gratienne, en employant la force pour le +séparer de Gabrielle, qui tomba défaillante dans ses bras. + +Le corridor était noir, un silence froid régnait partout. Espérance, muni +de la clé, ouvrit lui-même la porte, et, après avoir écouté, observé, +franchit le seuil d'un pas sûr et s'enfonça rapidement dans les ténèbres. + + + + +XXV + +LA TREILLE DE L'ORANGERIE + + +Déjà Espérance avait dépassé le corridor et commençait à descendre +l'escalier, lorsqu'il crut entendre du bruit derrière lui. + +Il se retourna, et, malgré les ténèbres, vit une forme humaine se détacher +de l'embrasure d'une fenêtre par laquelle filtrait l'insaisissable pâleur, +non pas d'une clarté, cette nuit n'en avait pas, mais d'une obscurité moins +noire. + +Espérance s'étant arrêté pour voir, l'ombre marcha de son côté, puis +s'arrêta aussi. Inquiet alors, il descendit précipitamment, et bientôt des +pas retentirent derrière lui aux premières marches de l'escalier. + +--Me suivrait-on? pensa-t-il un peu ému. + +Mais comme il connaissait parfaitement Fontainebleau et ses inextricables +détours, il se flatta d'avoir bientôt perdu l'espion, si c'en était un. En +conséquence, il doubla le pas et enfila un autre corridor qui aboutissait +an pavillon de l'Orangerie. + +Un pas net, prompt et sonore sur les briques du corridor, lui annonça que +sa piste était bien suivie. + +Espérance réfléchit qu'il fallait couper au plus court, gagner une porte, +et, si on osait le suivre jusqu'au dehors, en finir avec l'ennemi. Il +accéléra sa course en se dirigeant vers la porte qui, de l'Orangerie, mène +à la cour des Princes. Mais là son oeil subtil aperçut la grille fermée, et +derrière, un peloton de soldats assis dans la cour, essayant d'allumer un +feu que la bruine éteignait malgré tous leurs efforts. + +--Pourquoi un poste là? pensa-t-il, ce n'est pas l'habitude. Mais je n'ai +pas besoin de passer absolument par la cour des Princes. Commençons par +sortir d'ici. + +En effet, demeurer là eût été dangereux. Il pouvait se trouver pris entre +la grille et l'espion dont il entendait se rapprocher les pas au-dessus de +lui dans les montées. + +Il se blottit dans un angle, retenant son haleine, pour laisser passer et +examiner un peu son persécuteur. Son attente ne fut pas trompée: l'homme +arriva courant, et passa devant lui à trois pas. Espérance avait envie de +se jeter dessus et de l'étouffer; mais il pouvait pousser un cri, les +soldats pouvaient entendre. Un pareil scandale dans la maison du roi +perdait sans rémission tous les intérêts si précieux qu'Espérance +défendrait mieux par une adroite évasion. + +A la faible lueur des tisons grésillant dans la cour, Espérance entrevit +vaguement la forme de l'espion. C'était une ombre maigre, déhanchée, qui +forçait l'allure de son pas et soufflait déjà comme un chien acharné sur un +cerf. + +Espérance s'élança hors de son coin, et plein d'une idée nouvelle, il +rebroussa chemin, tandis que l'espion, collé aux grilles, se demandait par +où la proie s'était échappée. Remonter l'escalier, tirer la clé que lui +avait donnée Gratienne et ouvrir la porte d'un corridor à gauche, fut pour +le jeune homme l'affaire d'un moment. Il se trouva ainsi dans un passage +embarrassé de charpentes dont plus tard Henri IV devait faire la célèbre +galerie des Cerfs. + +Espérance referma la porte sur lui et se mit à rire silencieusement en +songeant au désappointement de l'espion. Il savait qu'au bout de ce passage +se trouve l'escalier qui conduit à la cour Ovale et rien ne l'inquiéta +plus. Il reprit haleine. + +Tout à coup le frôlement d'une main sur les panneaux le fait tressaillir, +quelque chose ébranle la porte; nul doute, l'espion a découvert la voie, il +voudrait entrer: oui, mais ouvrir! + +La serrure crie, le pêne claque, la porte s'ouvre, Espérance sent une sueur +froide inonder son front, l'espion a une clé aussi. + +Cette clé, qui ouvre toutes les portes de Fontainebleau, Gabrielle l'a dit, +le roi seul la possède; c'est donc le roi qui poursuit Espérance, ou du +moins quelqu'un envoyé par le roi. Il a donc des soupçons; le secret de +Gabrielle est donc en danger. Allons, plus de résistance possible, il faut +fuir, et fuir si vigoureusement que l'ennemi soit distancé avant dix +minutes. + +Espérance reprit sa course, et disparut par l'autre issue. + +Mais dans la cour Ovale, encore des sentinelles. Plus de doute, tout est +gardé; c'est un complot. L'homme détaché sur les traces d'Espérance joue le +rôle du traqueur qui pousse la proie dans des filets ou sous la balle des +chasseurs. Rien n'annonce pourtant que le roi veuille faire tuer Espérance; +un seul homme n'eût pas suffi. Mais évidemment on voudrait l'arrêter, le +reconnaître, le convaincre... Gabrielle serait perdue. À cette seule +pensée, le sang bouillonne dans les veines de son amant. + +Que faire? A force de courir dans les corridors et d'ouvrir des portes que +l'autre sait ouvrir comme lui, Espérance ne risquerait-il pas de rencontrer +face à face un deuxième espion et d'être forcé alors au combat qu'il veut +éviter à tout prix pour ne point aggraver l'affaire? Il sera toujours temps +d'en venir aux coups si la situation est désespérée. + +Il court, cherchant les issues, et déjà il a réussi; l'espion est loin, +plus de bruit. Son pas qui résonnait fatalement ne se fait plus entendre. +Espérance, revenu dans ce passage noir et obstrué, la future galerie des +Cerfs, s'arrête pour respirer, à la place même où, cinquante-huit ans plus +tard, devait tomber Monaldeschi. + +Soudain une respiration bruyante, un râle plutôt qu'une haleine, retentit à +son oreille; nul doute, l'homme est là, tout près d'Espérance, il le +cherche dans l'ombre épaisse. Comment a-t-il pu arriver ainsi sans bruit? +Il avance et on ne l'entend plus marcher et on sent le feu de son souffle. + +--Je comprends, se dit Espérance, l'espion, impatienté de m'avertir +toujours par le bruit de son pas, a marché pieds nus; il m'entendait lui, +et je ne le soupçonnais pas. Voilà un dangereux coquin. Plus de pitié, ou +je suis perdu. + +Une main s'allonge à tâtons vers le jeune homme, frissonnant à ce contact. +Il y répond par un coup de poing si vigoureux, que l'ennemi va mesurer la +terre, et comme les demi-moyens ne sont plus de saison, Espérance ouvre une +fenêtre et saute dans la terre grasse du jardin de l'Orangerie. + +Un bruit sourd, mat, mêlé d'imprécations lui annonce que l'espion a sauté +aussi. Bien plus, Espérance voit briller dans le brouillard une lame +d'épée. Le coup de poing a fait son effet: de la défensive on passe à +l'offensive. La poursuite va se changer en lutte. + +L'inconnu, épuisé, haletant, humilié de sa fatigue et du coup qu'il a reçu, +s'est décidé à en appeler aux armes. Dans ces occasions, malheur à qui se +laisse prévenir. La victoire est presque toujours au premier des deux qui +frappe. + +Sur-le-champ, Espérance conçoit un nouveau plan. A vingt pas de lui s'élève +le mur couvert d'un treillage garni de vigne, dont Gabrielle lui a souvent +envoyé les raisins renommés. Il escaladera ce mur, gagnera, de maille en +maille, comme par échelons, les fenêtres d'un bâtiment qui donne sur la +cour des Fontaines, et, une fois la, il est sauvé. + +Mais il faut d'abord faire cesser la poursuite de l'ennemi; cet étrange +limier s'échauffe de plus en plus. Il gronde d'une manière effrayante, +chaque fois que son pied nu glisse sur les terres détrempées par la pluie. +Le moindre faux pas mettrait Espérance à la merci d'une pointe qui s'agite +altérée de sang. Lui aussi, d'ailleurs, se sent bouillir de colère. Le +moment est venu d'en finir. Tout en courant vers le mur, il détache son +manteau. Puis, au détour d'une allée, il bondit de côté. L'autre, emporté +par son élan, le dépasse: agile comme un tigre, l'amant de Gabrielle fond +tête baissée sur l'espion qui cherche à le retrouver dans les ténèbres; il +le renverse, le coiffe du manteau, l'y roule, l'y entortille dix fois, et +lui brise, sous les plis mêmes de l'étoffe humide, son épée, qu'il n'avait +pas lâchée. Espérance complète sa victoire par quelques rudes bourrades qui +arrachent à l'ennemi étouffé des rugissements sourds, et quand il le croit +empêtré dans les spirales du drap, il reprend sa course dans la direction +du mur, et, crachant aux treillages, commence sa hasardeuse ascension. + +Mais l'autre, écumant de rage et de douleur, fend l'étoffe ou la crève du +tronçon de sa lame, se relève sur les genoux, aveuglé, ivre, entend craquer +le treillage sous le poids d'Espérance, veut s'élancer de ce côté, mais +retombe embarrassé dans les loques fangeuses du manteau. Encore deux +échelons et son ennemi touche au rebord de la fenêtre; il y porte la main, +il va échapper. + +--Arrête, ou je te tue! veut crier le vaincu; mais la voix manque à son +gosier aride, sa rage devient du délire, il arme un pistolet et le décharge +sur le mur illuminé un moment par l'éclair de la poudre. + +Le fugitif s'arrête, ses mains s'ouvrent, son corps s'affaisse. Il tombe la +tête inclinée comme l'oiseau de la branche, et son ennemi se précipite sur +lui en murmurant, avec une joie farouche: + +--Sambious! je finirai par te voir en face. + +Il soulève le corps, approche ses yeux avides du pâle visage du blessé. +Mais tout à coup son oeil devient hagard, ses cheveux se hérissent, ses +mains se glacent dans le sang tiède. + +--Pontis! murmure une voix faible comme un souffle, comment, Pontis, c'est +toi qui m'as tué! + +--Espérance! s'écrie le malheureux garde en reculant avec un accent de +folle épouvante.... + +--Tu m'as tué!... + +--Oh! mon Dieu! oh! mon Dieu!... j'ai tué Espérance; oh! mon Dieu!... +c'est mon ami que j'ai tué... oh! mon Dieu!... + +Et Pontis, à genoux, s'arrachait les cheveux et se tordait les mains en +poussant des cris inarticulés. + +--Tu ne m'avais donc pas reconnu, Pontis? + +--Il le demande! il m'accuse d'avoir voulu le tuer, moi qui l'aimais plus +que ma vie. + +--Mais le roi t'a ordonné.... + +--De suivre et de reconnaître un homme qui sortirait.... + +--De chez la duchesse. + +--Ou de chez Mlle d'Entragues, car il n'était pas sûr. + +--Quoi! il doutait... Tout n'est donc pas perdu, s'écria Espérance en se +soulevant avec joie. On peut donc encore sauver Gabrielle. Rien ne l'accuse +que ma présence, allons, aide-moi. Pontis, il faut que je sorte d'ici, je +ne veux pas qu'on me trouve, tu diras que tu m'as manqué, que j'ai fui, que +tu ne m'as pas reconnu. Aide-moi, j'aurai la force de franchir le mur... +Ah! ne me touche pas... je souffre trop... je ne puis faire un pas. +Pontis, desserre-moi... laisse couler mon sang, j'étouffe!... je +meurs. + +--Ne dis pas cela, ou je m'arrache le coeur à tes pieds. + +--Eh bien! achève-moi; prends-moi sur tes épaules, jette mon corps dans une +citerne... Enterre-moi vivant; mais qu'on ne me trouve pas, qu'on +n'accuse pas Gabrielle. Sauve-la, sauve-la, Pontis! + +--Mon pauvre ami! + +Et Pontis se déchirait la chair en sanglotant. + +--Pourquoi m'a-t-il épargné tout à l'heure, au lieu de me tuer comme un +chien! + +--Ne pleure pas, ne crie pas, on viendrait. Dis-moi plutôt ce qu'il faut +faire pour que la duchesse ne soit pas déshonorée, pour que ce démon +d'Entragues ne triomphe pas. Cherche donc... Elle rit, vois-tu, dans ces +ténèbres. Oh! pourquoi m'as-tu atteint, Pontis? je m'échappais, tout était +sauvé! S'il faut que Gabrielle succombe, sois maudit!... + +Et le malheureux, dévoré par la souffrance, exaspéré par le désespoir, +tendait vers Pontis des mains suppliantes. Celui-ci s'agenouillait, se +relevait, implorait Dieu, se frappait le front des deux poings, puis se +reprenait convulsivement à étancher les flots de ce sang généreux qui +coulait toujours. + +Tout à coup il rencontra sous ses doigts tremblants la boîte d'or, cause +première de leur querelle, de leur séparation, de la blessure d'Espérance. + +--Ah! s'écria-t-il inspiré par un rayon de la divine intelligence, ne me +demandais-tu pas de sauver l'honneur de Gabrielle? + +--Oui, Pontis. + +--Et de nous venger du monstre d'Entragues? + +--Oh! si tu pouvais! + +--J'en réponds, je le jure. + +Espérance joignit les mains avec ivresse. + +--Dans ce médaillon, poursuivit Pontis, il y a une lettre d'Henriette? + +--Oui. + +--Un rendez-vous qu'elle te donnait autrefois, sans date, sans désignation +précise? + +--Oui, oui. + +--Eh bien, ami, cette lettre est d'hier, c'est Mlle d'Entragues qui t'a +appelé à Fontainebleau, c'est de chez elle que tu sortais tout à l'heure, +quand je t'ai surpris. Gabrielle n'a plus rien à craindre; notre ennemie +mortelle est prise à son piège, elle est déshonorée! + +--Ah! je comprends, s'écria Espérance, merci Pontis, mon frère, mon +bienfaiteur. Pontis, je t'aime, Pontis, je te bénis! + +Et saisissant le garde à deux bras, il le couvrait de baisers, de larmes. + +--Entends-tu? dit Pontis en se relevant pour écouter. + +--Oui, des voix, des pas... le bruit du pistolet a réveillé du monde, et +on vient... ouvrons vite la boîte. + +--Fais jouer le ressort. + +--Mes doigts n'ont plus de force. Qu'il faut peu de temps à Dieu pour +briser un homme! Aide moi à appuyer... c'est ouvert, jette +la boîte... bien. Maintenant, je puis mourir. + +--Tu ne mourras pas... au secours! + +--Chut!... je sens ta balle trop près de mon coeur. Dans cinq minutes, +c'est fait de moi, mais Gabrielle est sauvée, Dieu est bon.... + +Il fut interrompu par une voix qui disait au fond du jardin: + +--Est-ce par ici qu'on a tiré? où êtes-vous? + +Un homme approchait, portant un falot et se dirigeant avec hésitation vers +l'endroit de la scène. + +--M. de Sully, murmura Pontis à l'oreille de son ami. Que faut-il faire? + +--Réponds-lui, dit Espérance, car moi, je m'affaiblis. + +--Par ici! répondit Pontis d'une voix étouffée. + +--Sire, par ici, dit Sully en éclairant l'allée noire à une ombre qui +s'avançait derrière. + +--Le roi!... c'est bien, murmura Espérance. Allons, Pontis, le moment +est venu, venge-nous! + +--Que personne n'entre dans le jardin! commanda Henri à son capitaine des +gardes qui l'accompagnait et resta dehors. + +Et il s'approcha vivement du groupe, une épée nue sous son bras. + +Pontis était debout, pâle, les cheveux collés au front par la sueur et la +pluie, taché de boue, taché de sang, sinistre à voir. + +--C'est toi, dit Henri troublé à cet aspect, eh bien? + +--L'homme est là, étendu, sire. + +--Blessé!... tu l'as blessé?... + +--Il allait m'échapper, et Votre Majesté m'avait ordonné de le reconnaître. + +--Qui est-ce? + +--C'est mon ami, mon frère, bégaya le garde dévorant les sanglots qui +déchiraient sa gorge. + +Le roi frémissant se baissa vers la terre, Sully éclairait les traits +livides du mourant. + +--Espérance! s'écria Henri épouvanté, c'était lui! Mais d'où sortait-il? + +--De chez Mlle d'Entragues qui lui avait donné rendez-vous, dit Pontis avec +une voix claire comme un chant de victoire. + +Espérance se souleva, les yeux brillants de joie. + +--Un rendez-vous... d'elle? murmura le roi. + +--Lisez, sire, répliqua Pontis en lui tendant la lettre qu'il prit des +mains d'Espérance. + +Sully leva son flambeau, le roi lut d'une voix sombre: + +«Cher Espérance, tu sais où me trouver, tu n'as oublié ni le jour, ni +l'heure fixés par ton Henriette qui t'aime. Viens, sois prudent.» + +Pendant cette lecture, Espérance, ranimé, suivait chaque mouvement du roi +avec une rayonnante avidité. Henri remit la lettre à Sully, qui ne put +réprimer un dédaigneux sourire. + +--C'est bien d'elle; vous étiez dans votre droit, même chez moi, Espérance, +dit enfin le roi profondément ému. Je vous demande pardon... Mais c'est +du secours qu'il vous faut; nous allons, sans bruit, sans éclat, vous +transporter.... + +--Inutile, sire, dit Espérance, j'aime mieux mourir ici. + +Tout à coup l'on entendit une voix forte qui criait, à l'entrée de +l'Orangerie: + +--Je vous dis qu'on a tiré de ce côté. Où est le roi?... est-ce qu'on a +tiré sur le roi? Je veux passer pour voir le roi, harnibieu! + +--Crillon!... arrête, ce n'est rien, dit Henri rouge de honte en courant +à la rencontre du chevalier, ce n'est rien, mon digne ami. + +Et il cherchait à l'éloigner. + +--Dieu soit loué, vous êtes sauf! dit avec joie le vieux guerrier, un peu +surpris de ce mouvement du roi, qui le poussait en arrière. Mais, sire, on +a tiré! Je vois quelqu'un étendu là-bas... qui est-ce donc? + +--C'est moi, moi Espérance, dit le blessé d'une voix si touchante, que le +roi cacha son visage dans ses mains, et que Crillon, tout pâle, poussa un +cri en s'élançant de ce côté. + +--Toi! toi, blessé!... Oh, mon Dieu! pauvre enfant!... À la poitrine, +si près du coeur... Mais qui est donc son assassin? + +--Moi! dit Pontis, tombant à deux genoux avec un élan de désespoir dont +rien ne saurait peindre la navrante énergie... moi, qui ne l'ai pas +reconnu; moi, qui, pour obéir au roi, ai tué mon frère! + +--N'en crois rien, Crillon, s'écria le roi, déchiré par les regrets et la +honte; je voulais seulement qu'on l'arrêtât; je n'ai pas dit qu'on lui fît +violence. + +Sully montra la lettre d'Henriette au chevalier. + +Crillon comprit tout: l'avis mystérieux lu à table, la jalousie du roi, le +noble dévouement d'Espérance. Et sa généreuse indignation monta comme un +flot amer de son coeur à ses lèvres. + +--Ah! sire, c'est vous, répliqua-t-il en se relevant lentement, c'est vous +qui pour vos querelles de femmes, faites tuer l'ami par l'ami! + +--Crillon!... + +--Comme eût fait le bourreau Charles IX, poursuivit le chevalier, effrayant +de douleur et de colère. + +--Crillon, vous m'offensez au moment où je me justifie. + +Mais rien n'eût pu retenir ce torrent furieux. + +--Je sers donc un roi assassin! reprit le chevalier d'une voix vibrante de +rage. J'ai donc versé tant de fois pour vous mon sang, tant de fois +prodigué ma vie, pour qu'on m'en récompense en égorgeant ceux que j'aime... +Sire, décidément, vous m'en demandez trop. + +--Mais est-ce bien Crillon qui parle... Crillon qui sacrifie son roi à un +étranger? + +--Un étranger, mon Espérance? + +--Qu'est-il donc? + +--C'est mon fils! + +À ces mots arrachés au chevalier par une douleur surhumaine, le roi +chancela et s'appuyant sur l'épaule de Sully ne put retenir ses larmes. +Pontis tomba foudroyé la face contre terre, mais Espérance, souriant comme +les anges, souleva ses bras raidis, en entoura le col du chevalier qui se +penchait vers lui en suffoquant de désespoir. + +--Oh! dit-il, quel malheur de mourir au moment où l'on retrouve un tel +père!... Mais je suis encore trop heureux, j'aurai le temps de vous +embrasser. Père... ajouta-t-il luttant contre la mort qui déjà +l'envahissait de ses ombres violettes, mon père... ce baiser... pour +vous! + +Et il appuya ses lèvres sur le visage du chevalier. Puis, faisant un effort +pour s'approcher de son oreille, il murmura tout bas: + +--Celui-ci, pour Gabrielle.... + +Et il exhala le dernier souffle. Ses lèvres, entr'ouvertes, n'achevèrent +point ce suprême baiser. + +Crillon resta un moment écrasé, sans comprendre. Mais quand il sentit que +ce noble coeur ne battait plus, que ces yeux si doux étaient à jamais +fermés, il se leva haletant, avec un rauque soupir, comme le guerrier qui +arrache un fer mortel de la poitrine. Pontis, sans force et sans voix, +gisait aux pieds de son ami. + +--Soldat du roi, tu as obéi au roi, tu n'es pas coupable, lui dit Crillon. +Je te pardonne au nom d'Espérance et au mien. Aide-moi à emporter d'ici le +corps de mon fils. + +Sully s'approcha, le roi fit un pas; Crillon les écarta tous deux d'un +geste résolu. + +--Pontis et moi nous suffirons, dit-il. + +--Brave Crillon, s'écria Henri d'une voix oppressée, si tu savais ce qui se +passe dans mon coeur.... + +--Je le comprends, sire; votre coeur n'est pas méchant, mais le désordre +mène au crime; votre vie d'intrigues s'écarte sans cesse du droit chemin. +Oui, la mort de ce jeune homme est un crime ineffaçable; je vous devais mon +sang et non celui d'Espérance. J'ai pardonné à Pontis, mais à vous, jamais! +c'est fini entre nous! + +--Chevalier, dit Sully, épargnez notre maître. + +--Votre maître, monsieur, n'est plus le mien. Adieu! + +Crillon chargea dans ses bras le corps inanimé dont la tête languissante +pendait sur son épaule: le front nu, ses cheveux gris épars au vent, l'oeil +fixe, il s'avança d'un pas ferme jusqu'à la porte de l'Orangerie; Pontis le +suivait, priant tout bas, et baisant les cheveux blonds d'Espérance. + +--Voila donc, pauvre mère, comment j'ai veillé sur ton fils, murmura le +héros en regardant le ciel d'un oeil suppliant, comme pour y conjurer une +ombre menaçante. Mais, maintenant, tu l'as près de toi, ton Espérance, et +moi, je suis seul. + +On n'entendit plus qu'un long sanglot dans le silence, on n'aperçut bientôt +plus rien dans la profonde nuit. + + + + +XXVI + +LE DERNIER RENDEZ-VOUS + + +Le lendemain on observa que le roi fut levé avant tout le monde au château. +Lorsque les valets de chambre de service entrèrent chez lui, il était assis +près de la fenêtre, regardant avec mélancolie les premières lueurs de +l'aube qui bleuissaient les murs de l'Orangerie. Il se retourna +précipitamment au bruit des pas. + +Son premier soin fut de demander des nouvelles de Gabrielle, et il +s'informa en même temps si ce matin toutes choses étaient en bon ordre à +Fontainebleau. + +Le valet de chambre répondit étonné que tout se trouvait dans l'ordre le +plus parfait. + +--C'est qu'il m'a semblé entendre du bruit, ajouta le roi, sans laisser +voir son visage qui peut-être eût révélé tout l'intérêt qu'il attachait à +la réponse. + +--Votre Majesté aura peut-être entendu le bruit d'un carrosse, dit le +serviteur. + +--Quand? + +--Tout à l'heure. M. d'Entragues est parti ce matin pour Paris avec ces +dames. + +Le roi tressaillit. La coïncidence était assez significative entre ce +brusque départ et les événements de la nuit. + +--Ah! ils sont partis? dit-il. Bon voyage. + +Et lisant sur les traits du valet de chambre que celui-ci ne savait rien +autre chose de ce qui s'était passé depuis la veille, il se remit un peu et +fit quelques tours de promenade dans son appartement, en proie à une +préoccupation bien suspecte au serviteur curieux. + +Tout à coup le roi sortit et se dirigea vers l'appartement occupé par la +duchesse; il se hâtait. Il ne voulait pas qu'aucune nouvelle du dehors +pénétrât chez Gabrielle avant qu'il fût là pour l'expliquer sinon pour +l'intercepter. + +Mais, à sa grande surprise, la duchesse était levée; ses femmes activaient +les préparatifs du départ. Gratienne multipliait ses pas et ses ordres. Cet +appartement silencieux et plein de mystère une heure avant, bourdonnait +comme une ruche. Henri fit signe de la main pour arrêter des empressés qui +couraient prévenir Gabrielle et s'achemina vers sa chambre, où il savait la +trouver seule. + +Gabrielle, en habit de voyage, les fenêtres ouvertes, était appuyée sur la +rampe de son balcon. Fraîche et belle comme jamais peut-être elle ne +l'avait été, souriant au ciel, aux bois, aux eaux verdissantes, elle +semblait embrasser du regard toutes les splendeurs de la nature, savourer +en pensée toutes les douceurs de la vie, et renvoyait à Dieu autant +d'actions de grâces qu'elle exhalait vers lui de souffles purs. + +Qu'il était beau, ce matin, Fontainebleau! Le magique séjour! Les brumes de +la nuit avaient fui, dispersées devant la brise. Un groupe de petits nuages +vermeils formait une couronne au soleil levant, Au fond de l'horizon +enflammé se développait une large banderole de pourpre sur laquelle, déjà +diaprées de floraisons printanières, s'étageaient les masses onduleuses de +la forêt. + +Plus près, dans le parc, les marronniers arrondissaient leurs dômes verts, +aussi réguliers, aussi doux à l'oeil que s'ils eussent été modelés et +lissés par la main d'un géant. Enfin, sous le balcon, dans le parterre, les +premières fleurs, humides encore, se redressaient triomphantes à la chaleur +des feux naissants du jour. Tout, dans cette nature, riait et rayonnait, +depuis l'édifice altier, jusqu'à l'humble brin d'herbe, comme pour effacer +jusqu'au souvenir d'une si lugubre nuit. + +Gabrielle se retourna en entendant marcher, et lorsqu'elle vit le roi, son +visage s'assombrit aussitôt. + +Cette nuance n'échappa point à Henri, mais il s'y attendait. Trompé sur le +sens de la catastrophe nocturne qu'il avait réussi à cacher à tout le +monde, il croyait fermement qu'Espérance n'était venu à Fontainebleau que +pour Mlle d'Entragues. Il croyait par conséquent que le billet d'avis mis +sous sa serviette était de Gabrielle; il croyait donc à la rancune, à la +colère de celle-ci en présence d'une nouvelle infidélité. + +En effet, le raisonnement était logique. Si Gabrielle avait averti le roi +de faire surveiller Henriette, c'était par jalousie. Elle était donc +instruite de la liaison d'Henri avec cette femme, elle avait donc à lui +faire encore des reproches, à lui qui, un moment avant, l'avait osé +soupçonner. + +Se sentant coupable de ce soupçon, coupable d'infidélité, mortellement +coupable du tragique résultat de cette intrigue, le roi arrivait chez +Gabrielle dans une situation d'esprit facile à comprendre. Il voulait avant +tout, empêcher la duchesse de savoir que Fontainebleau avait été +ensanglanté; il voulait essayer de dissiper chez elle les chagrins d'une +nouvelle déception. Il se sentait bourrelé de remords, navré de douleur, +brûlé d'une recrudescence d'amour. Ce qu'il venait apporter à Gabrielle, +c'était plus que l'expression de cet amour, c'était une tacite réparation. + +Le nuage qui couvrit un moment le front de la duchesse confirma Henri dans +ses idées. Elle boudait, elle souffrait; il approcha d'elle les bras +ouverts, le regard suppliant. + +Mais, combien Gabrielle était loin de le comprendre! Parties du même point, +peut-être, leurs pensées avaient tellement divergé, qu'une immensité les +séparait. Il croyait avoir un pardon à demander. Elle aussi se sentait +coupable et demandait pardon du fond du coeur. + +Sa faute avait effacé toutes celles du roi. Ame loyale elle trouvait le +talion inique. Henri eût été assez puni de perdre un pareil coeur. Quel +surcroît de malheur l'attendait encore! Il allait perdre à jamais celle +qui, sans amour, était pourtant la plus fidèle amie qu'il eût dans tout le +royaume. + +Aussi quand elle le vit arriver, elle baissa un front chargé de repentir. +Quand elle le vit sourire, implorer une caresse, elle se sentit autant de +remords qu'elle avait eu d'indignation la veille. + +Elle que tant de bonheur attendait! elle dont la fraîche jeunesse allait +refleurir encore au soleil d'une passion féconde, et qui, laissant derrière +elle trahison, menaces de mort, ruine et désespoir, allait trouver la +liberté dans l'amour, c'est-à-dire le plus splendide, le plus immense +horizon qu'il soit donné à l'âme d'embrasser, tant qu'elle n'a pas +reconquis le ciel. + +Au contraire, le roi serait abandonné, outragé, puni jusqu'à l'injustice. +Déjà au déclin de l'âge, nulle femme ne l'aimerait plus sans ambition, +nulle ne se souviendrait plus qu'il avait été jeune, que son amour n'avait +pas toujours été ridicule, nulle enfin ne saurait payer dignement les +précieuses qualités de ce grand coeur, foyer d'un soleil obscurci, dont +Gabrielle avait eu les flammes, dont les autres ne verraient plus que les +taches. + +Voilà ce qui rendit tristes ses yeux, voilà ce qui fit palpiter en elle un +reste de tendresse, et quand le roi lui tendait les bras, honteuse, +repentante, elle se détourna, prête à pleurer, si des larmes n'eussent +trahi son secret, et si elle n'eût songé qu'elle se devait désormais à +Espérance. + +Quant à ce dernier, à l'amant adoré devenu une ombre, quant à ce bonheur +qu'elle croyait sentir vivre en elle, et qui déjà s'était envolé pour +jamais, pas un soupçon, pas une inquiétude, pas un pressentiment. Vanité! +la malheureuse femme pleurait le vivant, elle espérait le mort! + +Henri s'assit près d'elle, lui prit les mains, la regarda longtemps avec +des yeux pleins d'amour. + +--Déjà prête à partir, dit-il, ma Gabrielle? + + +_Ma Gabrielle!_ ce mot fit tressaillir la duchesse dans la bouche de celui +à qui elle n'appartenait plus. + +--Vous avez bien hâte de me quitter, ajouta le roi. Voilà pourtant +longtemps que je ne vous ai vue. + +--En effet, murmura Gabrielle qui fut frappée de cette idée, qu'un siècle +tout entier avait passé en si peu d'heures. + +Elle rougit, elle se détourna encore comme pour donner un ordre à +Gratienne. + +--Avez-vous bien reposé? Êtes-vous remise de votre malaise? continua Henri. +J'ai cru devoir vous laisser dormir, car mon premier mouvement hier en me +mettant à table fut de venir vous voir. + +Il la regardait si fixement qu'elle se sentait de plus en plus embarrassée. +L'un et l'autre s'enfonçaient plus avant dans le chemin de leur pensée +secrète. + +--Oui, Gabrielle, du moment où j'ai déplié ma serviette, hier, jusqu'à ce +matin je n'ai cessé de songer à vous. + +La duchesse fit un effort que le roi remarqua bien; mais il l'attribua au +désir qu'elle avait de ne pas laisser soupçonner sa jalousie de la veille. +Heureux lui-même de ne pas donner suite à l'explication, il se tut. + +--J'ai parfaitement reposé toute la nuit, se hâta de dire Gabrielle, et me +voilà prête à faire ce petit voyage. Avançons-nous, Gratienne? + +--Oui, madame, dit Gratienne, qui l'oreille aux aguets allait et venait par +la chambre pour porter secours au besoin à sa maîtresse. + +--Bonjour, Gratienne, ma commère Gratienne! lui cria le roi toujours +empressé d'entretenir des relations amicales avec une auxiliaire de cette +importance. Comme tu es fraîche, toi; il ne faut pas te demander si tu as +bien dormi. + +--Cependant, sire, j'ai été réveillée. On chasse donc la nuit dans votre +parc? + +Le roi frissonna. + +--Qui chasse? demanda Gabrielle sans le moindre soupçon. + +--Je ne sais, mais on a tiré; plusieurs personnes ont entendu comme moi; +c'était du côté.... + +--Un mousquet, s'écria vivement le roi, un mousquet parti par accident au +quartier des gardes. + +Il se sentait pâlir. Gabrielle, heureusement, ne le regarda pas. + +--J'ai voulu, reprit Henri, vous visiter dès le matin pour ne rien perdre +de votre chère présence. Dites-moi, + +Gabrielle, savez-vous que les nouvelles de Rome sont excellentes, et que +l'année ne se passera pas sans qu'on vous appelle la reine? + +--Vraiment... dit-elle avec un sourire contraint; que de bontés pour moi! + +--Ne les méritez-vous pas, et d'autres encore!... Y a-t-il en ce inonde +une dignité que Gabrielle ne sache rehausser par son mérite. + +--Sire.... + +--La plus belle, la meilleure des femmes, et la plus pure que l'on puisse +rencontrer. + +--Sire, par grâce, interrompit-elle en se levant avec un visage empourpré +par l'inquiétude et la confusion. + +--Qu'avez-vous? Modeste par-dessus tout cela. + +--Je ne sais, sire, pourquoi, aujourd'hui, Votre Majesté me comble ainsi. + +--Hélas! c'est que je vais vous perdre, Gabrielle; et l'on ne sait bien le +prix de ce qu'on a, qu'au moment de s'en séparer. + +Ces paroles si naturelles, si simples, avaient un tel rapport à la +situation d'esprit de la duchesse, qu'elle se crut devinée, et de rouge +qu'elle était devint plus pâle qu'un lis tranché. Puis, ne voyant sur le +visage du roi que l'expression innocente d'un regret de circonstance, elle +garda pour elle tout le poids de l'allusion. Elle en fut écrasée, et fondit +en larmes. + +--Vous pleurez, ma chère âme, dit Henri. Est-ce de me quitter?... +aurais-je ce bonheur? + +--Oui, sire, je pleure de vous quitter! s'écria-t-elle, vaincue par sa +douleur trop longtemps comprimée. + +--Ne partez pas alors, répliqua Henri, aussi ému qu'elle. + +--Impossible, sire, impossible. + +--C'est vrai. Soyez plus raisonnable que moi. Votre vue m'inspire trop +d'amour pour que mes devoirs de prince chrétien n'en souffrent pas durant +les saints jours de cette semaine. Allez adorer Dieu à Paris, publiquement. +Montrez au peuple sa reine. Moi, je remercierai la Providence qui vous a +placée près de moi. + +Gabrielle haletait d'impatience et de douleur à chacune de ces paroles +tendres qui cherchaient à la consoler. + +--Mais, continua Henri, nous n'endurerons point longtemps un pareil +supplice, n'est-ce pas? vous à la ville, moi aux champs, à quinze lieues +l'un de l'autre! quelle distance! J'envie le sort de ce drôle de Zamet qui +vous aura chez lui. Mais je plains les pauvres chevaux qui vous vont porter +tant de fois mon souvenir. Et puis, attendez-moi dimanche! + +--Oui, sire, balbutia la duchesse éperdue, car elle sentait la force +l'abandonner, car son coeur allait défaillir. + +--J'aurai pour me consoler de vous, acheva le roi, notre petit César. Vous +me le laissez, n'est-ce pas, ce cher enfant de notre amour? + +Ce fut le dernier coup. Gabrielle chancela. Elle voulut répondre, mais sa +poitrine éclata en sanglots, elle battit l'air de ses mains suppliantes, et +sans Gratienne qui la saisit éplorée, et lui pressa les bras avec des +regards parlants, nul doute qu'elle n'eût laissé échapper tout son secret +dans cette torture au-dessus des forces d'une âme honnête et d'un coeur de +mère. Mais Gratienne se hâta d'avertir que les chevaux étaient prêts! + +Le roi, disposé par tant d'événements à la mélancolie, fut bientôt à +l'unisson de cette tristesse étrange qu'en un autre moment, peut-être, il +eût moins comprise. Il embrassa Gabrielle en lui répétant les plus doux +noms, les plus touchantes promesses. Peu à peu, attirés par ce spectacle +attendrissant, les serviteurs et les courtisans s'étaient approchés de la +chambre et contemplaient, non sans émotion, ces deux époux enlacés, +pleurant, et qui offraient le plus parfait modèle de la tendresse. Bientôt +arriva l'enfant, porté dans les bras de sa nourrice. + +--César... notre fils César... murmura Gabrielle. Oui, sire, je vous +remercie de m'en avoir parlé. Je vous le recommande bien. Oh, sire! +rappelez-vous bien mes paroles, je vous recommande mon enfant. + +Eu parlant ainsi elle couvrait de baisers l'innocente créature qui +souriait. + +--Mais pourquoi, dit Henri le visage inondé de larmes, pourquoi me dire +tout cela? + +--Jurez-moi de vous souvenir de moi, mon cher sire, sans colère, sans +mauvaise pensée, jurez-moi d'aimer nos enfants, quoi qu'il arrive. + +--Gabrielle, vous me percez le coeur! + +--Il se faut quitter... Sire, persuadez-vous que jamais vous n'eûtes plus +sincère amie. + +--Je le crois! je le sais! + +--Pardonnez-moi si je vous ai offensé. + +--C'est à vous, mon âme, de me pardonner! s'écria Henri vaincu et +s'abandonnant à toute l'amertume de ses regrets. + +--Adieu, sire... Ce mot est navrant. + +--Dites au revoir, Gabrielle. + +--Adieu! répéta la duchesse en promenant autour d'elle un regard obscurci +par les larmes; et comme elle vit que chacun pleurait, car à tous elle +avait été bonne maîtresse ou brave amie. + +--Merci, dit-elle avec un de ces sourires irrésistibles qui enivrent et +subjuguent. Emmène mon fils, Gratienne, sinon je n'aurai plus la force de +partir. + +Et pour s'arracher à cette scène, elle se dirigea vers l'escalier. Le +carrosse était prêt. Une foule brillante l'entourait, prête à faire cortège +jusqu'à l'endroit où la duchesse devait s'embarquer. + +Le roi ne quitta pas Gabrielle. Il désigna ses meilleurs amis pour lui +tenir compagnie dans le bateau. C'était une vaste barque plate, tapissée de +riches tentures. La duchesse y prit place avec des dames et l'élite des +courtisans qui se disputaient l'honneur de l'accompagner. Henri avait nommé +un capitaine des gardes à la duchesse, et ordonné qu'on lui rendit à Paris, +durant son séjour, des honneurs royaux. Chacun comprit qu'il n'y avait plus +en ce bateau qu'une reine de France entourée de sa cour. + +Mais Gabrielle s'effrayait déjà de l'esclavage, et cherchait un moyen de se +rendre libre comme elle l'avait promis à Espérance. Au moment de prendre +congé du roi, les pleurs recommencèrent, et la séparation n'eût jamais pu +s'accomplir, si M. de Sully n'eût retenu son maître tandis que la barque +s'éloignait lentement du rivage. + +Ce furent des signaux, des adieux répétés, des bras étendus, des voeux +exhalés de l'âme. Peu à peu, d'Henri à Gabrielle, la distance grandit; les +yeux troublés du roi distinguèrent moins clairement sa maîtresse dans le +groupe, et à la première courbe du rivage tout disparut. Ils s'appelaient +encore et entendaient leurs adieux renvoyés par l'écho, mais ils ne se +voyaient plus, et ne devaient jamais se revoir. + +Le voyage se fit par un temps calme, sous un ciel pommelé qui moirait +capricieusement d'opale la nappe riante du fleuve. Une partie des +courtisans débarqua à Melun. Gabrielle avait eu l'esprit de donner à chacun +de ceux-là des commissions ou des ordres, qui les retinssent loin d'elle. + +Les moins gênants restèrent. Elle était sûre désormais de s'en débarrasser +une fois aux barrières de Paris. + +La conversation roula sur tout ce qui peut récréer une femme frivole, +flatter une âme orgueilleuse. Plus d'une fois, par excès de galanterie, +quelques habiles purent caresser l'oreille de Gabrielle du mot: Majesté. + +Mais, plus sérieuse à mesure qu'elle approchait du but, plus sombre même, +comme si elle fût entrée déjà dans la mortelle atmosphère du malheur qui +l'attendait, Gabrielle écoutait distraitement les rieurs de cour, ou ne les +écoutait pas du tout. Elle songeait à l'immense bruit que ferait le +lendemain sa disparition. Elle frémissait à l'idée du chagrin dont le roi +serait saisi. Elle eût renoncé à son projet, faussé son serment, sans +l'ineffable consolation de tout sacrifier à Espérance. + +Comme le bateau abordait à Villeneuve-Saint-Georges, la duchesse voulut +offrir des rafraîchissements à ses dames, et dans la confusion joyeuse qui +suivit cette collation improvisée, à laquelle Gabrielle ne prit aucune +part, elle fut coudoyée par une étrange figure, une sorte de moine mendiant +encapuchonné, qui lui glissa un papier roulé, en demandant l'aumône, et se +retira si adroitement qu'elle ne le revit plus. + +Gabrielle recevait à chaque sortie bien des placets, bien des requêtes. Le +fait n'était point nouveau pour elle. Elle déroula et lut: + +«N'allez pas chez Zamet, et surtout n'y prenez rien, fût-ce une pêche, si +on vous l'offre.» + +En tout autre moment, ce terrible avis l'eût fait pâlir. Mais que lui +importait Zamet et ses fruits empoisonnés! Gabrielle n'allait pas chez +Zamet puisqu'elle allait dans deux heures retrouver Espérance. + +Ceux qui l'observaient après cette lecture, la virent sourire +tranquillement et déchirer le papier en des milliers de miettes qu'elle +jeta l'une après l'autre au fil de l'eau. + +--C'est égal, pensa-t-elle, il paraît que ce digne Zamet ne me réserve pas +une hospitalité de frère. Ainsi, l'on compte sur une pêche pour valider la +promesse de mariage de Mlle d'Entragues; en avril elles sont rares, et +Zamet s'est mis en frais pour moi. J'en rirai bien demain en goûtant avec +Espérance les belles pommes de Normandie. + +Dès Charenton, Gabrielle se mit à regarder le rivage. Elle pensait qu'un +homme impatient pourrait bien courir en avant pour apercevoir plus vite le +bateau; de ce moment elle oublia tout ce qui était resté derrière: voir +Espérance, le deviner dans l'ombre du soir, tel fut l'unique but de ses +regards, de sa pensée, de toute son âme. + +Comme elle ne le vit pas, elle pensa qu'il était aussi prudent que tendre. +Il avait promis de se trouver à Bercy, c'était la seulement qu'il +attendrait. Encore une demi-heure. + +La nuit vint, Gabrielle fit aborder encore quelques personnes de sa suite +au-dessus de Bercy, et pria les autres de continuer à descendre la Seine +jusqu'au Louvre. Elle voulait, disait-elle, éviter le bruit, la curiosité +populaire. Tandis que la foule suivrait le cours de l'eau, espérant la voir +descendre au quai de l'École, elle irait, seule, inconnue, en litière, +dormir une nuit tranquille chez Zamet. + +Que ne persuade pas une reine à des courtisans? Tous furent persuadés. +Gabrielle mit pied à terre devant Bercy, avec Gratienne, l'inévitable la +Varenne et M. de Bassompierre. La litière attendait. Mais Espérance était +si bien caché avec ses chevaux, qu'elle ne put l'apercevoir. + +Elle détacha en avant les deux hommes, avec ordre à l'un de l'annoncer et +de l'attendre chez Zamet, avec remercîments à l'autre pour sa bonne +compagnie, ce qui valait un congé définitif. Et, les deux cavaliers partis, +elle resta seule dans la litière avec Gratienne. + +C'était l'instant décisif. Ses chevaux suivaient le bord de la Seine sur un +quai sombre et absolument désert. On ne voyait toujours pas Espérance, mais +sans nul doute il guettait derrière quelque muraille les premiers pas que +Gabrielle ferait seule sur le chemin, après avoir renvoyé la litière comme +elle en était convenue. + +Gabrielle ordonna à Gratienne de passer chez Zamet pour lui dire que sa +maîtresse avait voulu rendre visite à Mme de Sourdis et n'arriverait que +plus tard rue de Lesdiguières. Gratienne partit en litière, Gabrielle resta +seule à l'endroit fixé par Espérance. + +Rien autour d'elle, ni maître ni chevaux. Les mille suppositions qui +dévorent le coeur pendant les angoisses de l'attente, surgirent dans +l'esprit de Gabrielle avec la rapidité vertigineuse des rêves de fièvre. + +Dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure s'écoulent, une heure +enfin!... Oh! c'est toute une éternité de tortures. + +Se serait-elle trompée hier? A-t-elle eu cette vision? Espérance a-t-il +vraiment promis ce départ, annoncé des chevaux, nommé ce quai désert?... + +Être seule ainsi, abandonnée, dans les ténèbres, cette reine! dont la vie +s'écoule goutte à goutte pendant l'interminable agonie de trois mille six +cents secondes. + +Elle n'y résiste plus, il faut sortir de ce doute horrible. Si Espérance +s'est trompé d'heure, s'il a tardé... Oh! tarder quand il s'agit d'un +pareil intérêt. Enfin tout est possible, mais Gabrielle au moins le saura. + +Elle court chez Espérance; la rue de la Cerisaie n'est qu'à cent pas. + +Elle arrive. Les portes sont ouvertes. C'est cela, ses chevaux vont sortir. +Non. La cour est sombre, vide. Pas une lumière, pas une créature, pas un +bruit dans le palais. + +Gabrielle sent battre son coeur de la première inquiétude qu'elle ait +encore éprouvée. Raison de plus pour qu'elle avance. Elle avance en effet. + +Au péristyle, rien encore. Toujours des portes ouvertes.--Ah!... une +lumière au fond des vastes corridors. Gabrielle n'écoute que son ardent +courage. Elle marche. + +Devant elle est une chambre fermée de portières, par l'entre-bâillement +desquelles filtre un rayon lumineux: tant mieux, elle pourra voir sans être +vue ce qui se passe dans cette chambre. + +Deux hommes sont là. Que font-ils? L'un, assis, la tête dans ses mains; +l'autre, à genoux; près d'eux, brûlent de grands flambeaux de cire. Mais, +qu'y a-t-il donc de blanc entre les deux hommes? + +Gabrielle entr'ouvre la portière pour mieux voir. À ce léger bruit, l'homme +assis relève la tête, c'est Crillon; l'homme à genoux se lève, c'est +Pontis. Tous deux poussent un cri en apercevant la duchesse. Entre eux est +étendu Espérance vêtu de blanc. Espérance, beau comme l'ange funèbre: +est-ce qu'il dort, si pâle? La biche inquiète le regarde, couchée à ses +pieds. + +Gabrielle appelle: Espérance! du fond de ses entrailles; il ne répond pas à +cette voix. Il est mort! + +Elle ouvre les bras, son âme remonte jusqu'à ses lèvres; elle tombe +inanimée sur le corps de son amant. + +Mais elle revint à elle, le calice n'était pas vidé jusqu'à la lie. Elle +entendit le récit de la douloureuse histoire. Crillon qui la tenait dans +ses bras, la remercia, comme il savait le faire, d'être venue si noblement +dire adieu à celui qui l'avait tant aimée. + +--Son dernier mot, ajouta le chevalier, fut votre nom, madame; le baiser +qu'il vous envoyait est resté sur ses lèvres. + +Gabrielle se souleva vivement. Elle s'approcha d'Espérance aussi blanche, +aussi froide que lui, et attacha sa bouche palpitante à cette bouche +insensible. + +On eût dit qu'elle cherchait à lui donner sa vie ou à lui prendre sa mort. + +Crillon eut peur qu'elle n'expirât ainsi, laissant dans cette maison +l'honneur fatal qu'Espérance n'avait sauvé qu'au prix de tout son sang. + +--Venez, ma fille, dit-il avec douceur; songez à vous, songez au roi, +songez à votre fils. Vous ne pouvez demeurer ici, Espérance ne le veut +pas... Où faut-il vous conduire? + +Gabrielle regarda longtemps son amant sans répondre. En sa sublime folie, +elle croyait toujours qu'il allait se relever et sourire. Elle l'appela +encore une fois, en suppliant Dieu comme jamais personne ne l'a supplié. +Mais Dieu n'aime plus assez les hommes pour leur donner deux fois la vie. + +--Espérance est mort, dit-elle enfin d'une voix calme, conduisez-moi chez +Zamet. + + + + +XXVII + +TÉNÈBRES + + +Il y avait foule chez le financier. Tous les amis du roi, ce qu'on nommait +déjà alors tout Paris, s'était rendu à l'hôtel de Lesdiguières pour faire +la cour à Henri dans la personne de la future reine. + +Un beau soleil de printemps épanouissait la verdure dans les riches jardins +de Zamet, trente convives joyeux parcouraient les allées bordées de +primevères et de violettes, et chacun demandait avec empressement des +nouvelles de la duchesse dont les fenêtres étaient encore fermées. + +Zamet, contraint, inquiet même, répondait de son mieux: aux indifférents il +disait que Mme de Beaufort, fatiguée du voyage de la veille, reposait +encore; aux intimes il avouait que le sommeil de la duchesse lui semblait +un peu prolongé, car midi allait sonner, et depuis la veille au soir +qu'elle s'était couchée en arrivant, Gabrielle n'avait pas encore paru, ni +même appelé pour son service. Seulement un courrier expédié le matin par +Gratienne avait porté une lettre de la duchesse à Bezons, aux Génovéfains. + +Gratienne interrogée répondait toujours la même chose: madame dort. Et elle +gardait l'antichambre de sa maîtresse. + +Zamet, de temps en temps, échangeait avec Leonora des regards furtifs. +Celle-ci parcourait le jardin en compagnie de quelques seigneurs curieux ou +galants qui réclamaient d'elle, les uns des pronostics, les autres des +promesses. + +--Est-on bien sûr que Mme la duchesse ne soit pas indisposée? dit +timidement la Varenne, moitié à Zamet moitié à Bassompierre. + +La Varenne, sans être un aigle, savait souvent lire au travers des nuages, +et depuis qu'il croyait au règne prochain de Gabrielle, il était devenu +tout yeux, tout oreilles en sa faveur. + +--Indisposée! s'écria Zamet fort ému, et pour quelle raison, M. de la +Varenne? Pourquoi indisposée, je vous prie? Faites-moi le plaisir de +m'expliquer le motif de cette supposition? + +--Eh! Zamet, comme tu t'enlèves! dit Bassompierre sans y voir malice. + +En effet, le Florentin était tout rouge. + +--Je comprends que M. Zamet se préoccupe de ce que j'ai dit, ajouta la +Varenne, craignant d'avoir déplu. Il s'agit de son hôtesse... et ce n'est +pas une mince responsabilité. Quant à moi, si l'indisposition se déclarait, +j'écrirais au roi tout de suite. J'ai ordre de tout écrire à Sa Majesté +concernant Mme la duchesse. + +--N'est-elle pas ici dans toutes les conditions possibles de santé? +interrompit Zamet. D'ailleurs, nous ne l'avons pas encore vue. Jugez-en, +M. de Bassompierre: Mme la duchesse est venue hier au soir seule et voilée; +elle n'avait pas voulu que j'allasse à sa rencontre au bateau. Arrivée +ici, elle parlait à peine. Elle s'est retirée chez elle si vivement, que +je ne suis pas bien sûr qu'elle ait salué. + +--Pardieu! elle était lasse, dit Bassompierre. Elle n'a pas voulu de toi au +bateau pour ne pas ameuter la foule. Moi-même, elle m'a envoyé me coucher. + +--Elle m'a dit bonsoir à moi, répliqua la Varenne, mais, sous son voile, je +l'ai cru voir très-pâle. + +--Je vous assure qu'hier elle se portait comme une rose, dit Bassompierre. + +--J'ose espérer, reprit Zamet, que madame la duchesse est, ce matin, ce +qu'elle était hier, et sera demain ce qu'elle est aujourd'hui. Gratienne, +d'ailleurs, n'a rien dit qui fut contraire; elle dort, voilà tout, et nous +l'attendons. + +--Eh mais, notre dîner en souffrira, s'écria Bassompierre. Sais-tu bien, +Zamet qu'il est midi passé, et que tes cuisines fument déjà comme s'il +était temps de se mettre à table? Aurons-nous un bon dîner? + +--Si vous avez les mêmes goûts que madame la duchesse, répondit Zamet, vous +trouverez la chère excellente. Je vous avoue que j'ai composé ce dîner de +toutes choses qui plaisent à notre future dame. + +--C'était ton devoir. + +--Et le roi vous en saura gré, dit la Varenne. D'ailleurs, on peut aimer ce +qu'aime madame la duchesse, elle a si bon goût. + + +--Si je savais faire des vers! s'écria Bassompierre, j'en ferais tout de +suite, je les jetterais dans la chambre de la duchesse gravés sur un oeuf +d'or; l'oeuf rompant une vitre, la dormeuse se réveillerait, et nous +aurions plus de chances de dîner. + +Ces mots furent entendus, saisis au vol par plusieurs estomacs qui +commençaient à trouver long le sommeil de la duchesse. + +--Je propose, dit l'un, qu'on établisse un concert de belle voix et de gais +instruments, chantant des choses amoureuses sous le balcon. + +--Un jeudi saint, des choses amoureuses!... objecta Zamet de plus en +plus décontenancé par le retard de son hôtesse. Et il allait, sur l'avis de +Leonora, expédier un nouveau messager à l'appartement silencieux, lorsque +Gratienne parut annonçant que sa maîtresse se préparait à descendre. + +--Il est temps. J'allais écrire au roi, dit la Varenne en s'éventant avec +son chapeau. + +Le front du Florentin s'éclaircit. Leonora parut moins distraite. Tous les +assistants se pressèrent, hommes et femmes, pour avoir les meilleures +places au bas de l'escalier; les meilleures places étaient celles qui +permettaient d'obtenir le premier salut et le premier sourire de la +duchesse. + +Les femmes se préparaient à bien examiner la toilette de celle qui régnait +déjà en France par son goût exquis, ses magnificences toujours distinguées +et l'imagination qui donnait un grand caractère de poésie et d'art à +chacune de ses parures. + +Les hommes, bien qu'ils n'aimassent pas tous la duchesse, peut-être parce +qu'elle ne le leur permettait pas assez, se rangeaient cependant volontiers +sur son passage pour admirer une des plus parfaites beautés, une des plus +constamment neuves que le créateur eût livrées à l'admiration humaine. + +Gabrielle parut au haut des degrés; elle était vêtue de noir. Des broderies +de jais, scintillant sur le damas sombre, rehaussaient la blancheur +transparente de ses mains et de son col. + +Elle descendit lentement, comme ferait une statue de cire animée par un +secret mécanisme. Tout en elle respirait une majesté tellement imposante, +sa beauté était si sévère, que le bruit de ses habits sur les tapis donna +le frisson à la plupart de ceux qui s'attendaient à réjouir leur vue de sa +présence. Ce n'était pas une femme qui sort du lit, mais une reine +ressuscitée qui se lève du tombeau. + +Son visage était rose, ses yeux brillants; mais il ne fallut qu'un coup +d'oeil à chacun pour remarquer l'éclat de la fièvre dans ses étranges +regards, et le rouge dont Gabrielle, pour la première fois de sa vie, avait +couvert ses joues. D'ordinaire, la fraîcheur du sang, la sève de la +jeunesse distribuaient sur cette peau veloutée un coloris assez vif. À quoi +pouvait servir ce fard? N'était-ce qu'un caprice? Nul ne supposa qu'il pût +couvrir une pâleur livide. + +Pourquoi eût-elle été pâle, cette bienheureuse femme qui bientôt allait +monter au trône? + +Zamet courut à elle et, lui baisant la main, tandis qu'elle saluait +l'assemblée. + +--Oh! madame, dit-il, on commençait ici à s'inquiéter de vous; mais vous +voilà arrivée, chacun retrouvera joie et appétit. Votre santé est bonne, +j'espère? + +--Parfaite! dit Gabrielle d'une voix grave. + +--Quand je vous le disais! s'écria Bassompierre: Madame n'a jamais été plus +belle! + +--Le fait est, dit la Varenne, que jamais je n'ai vu un tel éclat à Sa +Maj.... + +--Achevez, achevez, dit Zamet avec un rire brutal tant il cherchait à +paraître sincère. Ce que vous n'osez pas encore dire aujourd'hui, tout le +monde le dira demain. + +Et chacun, plus ou moins servilement, applaudit aux compliments de l'hôte. + +--Vous plaît-il vous asseoir? on dirait que vous vous fatiguez d'être +debout, madame, ajouta Zamet. + +Gabrielle chancelait, en effet. + +--Non, marchons, répliqua-t-elle, marchons vite. + +--C'est que... le dîner est servi, madame. + +--Ah! dit Gabrielle s'arrêtant tout à coup, le dîner. + +--On n'attendait que vous. + +--Pourquoi m'attendait-on? C'est aujourd'hui jour saint, jour de deuil. Je +jeûne aujourd'hui, Zamet. + +Ces mots ainsi prononcés firent sur les assistants une impression +indescriptible. Chacun regarda la duchesse, dont les sombres vêtements +accompagnaient si bien l'austère langage. Mais le plus stupéfait de tous, +ce fut le Florentin. Ce mot: jeûne, le terrassa. Il s'oublia au point de +chercher des yeux Leonora, qui, debout sur un des degrés, adossée au +pilastre de l'escalier, surveillait avec intérêt ou plutôt avec passion +toute la scène. + +--Est-il donc surprenant qu'on jeûne un jour comme aujourd'hui, reprit +Gabrielle. Le roi désire me voir accomplir pieusement les cérémonies +imposées cette semaine par l'Église à toute la chrétienté. J'obéis au roi. + +--Oh! j'écrirai cette bonne pensée à Sa Majesté, se dit la Varenne. + +--Bon! jeûnerons-nous aussi? murmura Bassompierre. Que ne m'a-t-on prévenu +ce matin, au moins! Le roi aurait dû me dire cela hier en m'envoyant avec +la duchesse. + +--Il va sans dire, continua Gabrielle, faisant sur elle-même un violent +effort, que je ne prétends imposer mon exemple à personne. Je dirai plus: +si vous vous croyiez obligés de m'imiter, vous me feriez un déplaisir +sensible. Je vous prie de dîner, Zamet, et de faire dîner vos convives. + +--Madame, balbutia le Florentin, sans vous que devient la fête? + +--Oh! il n'y a pas de fête possible aujourd'hui, Zamet, pour moi du moins. +C'est un voeu que j'ai fait. Et, s'il faut tout vous dire, pour m'excuser +devant ces dames, qui m'en voudraient de les affamer, j'ai promis cette +petite mortification au pape. + +--En retour des bonnes nouvelles qu'il vous a envoyées de Rome? s'écria +Bassompierre. + +--Précisément. Vous tous qui n'êtes pas en de pareils termes de réciprocité +avec le saint-père, dînez, dînez bien; je le réclame, je l'exige. + +Et Gabrielle scella cet ordre d'un sourire héroïque. + +Zamet sentit derrière lui Leonora qui lui touchait le coude. Sans se +retourner, il lui rendit la pression qui témoignait de leurs mutuelles +angoisses. + +Gabrielle dédaigna de voir ce manège. Elle le devinait. Son âme planait +trop haut pour analyser ce jeu vil de quelques misérables passions. + + +--Eh bien! dit-elle d'un ton de reine, va-t-on dîner? Faut-il que je me +retire, si je gêne tout le monde? + +Zamet s'inclina. C'en était fait. Les assistants, plus que consolés, +offrirent à la duchesse leurs compliments, et se dirigèrent par groupes +vers la salle du festin. + +--Mais, madame, dit Zamet au désespoir d'un incident si simple, qui +renversait tant de plans, quand vous ne nous feriez que l'honneur de vous +asseoir à table. + + +--Si vous le voulez absolument, répliqua Gabrielle, je suis prête. Sinon, +je me promènerai dans les jardins pendant que vous ferez dîner les +convives, et vous viendrez me retrouver... Je vous attends. + +Zamet se connaissait en nuances, il vit bien que ce consentement était un +refus déclaré. + +--Tout est manqué, nous avons été trahis, dit-il bas à Leonora. + +--Pas encore, répliqua l'Italienne. + +--Madame la duchesse a-t-elle besoin de mes services, dit la Varenne +humblement. + +--Non, la Varenne, dînez comme les autres. + +--Madame a l'humeur triste, ce semble, veut-elle que je l'écrive au roi? + +--Au roi! pourquoi? s'écria la duchesse, + +--Pour réjouir le coeur de Sa Majesté par l'assurance que sa reine le +regrette. + +--Ah!... fort bien; écrivez cela au roi si vous voulez, mon ami. + +En parlant ainsi, Gabrielle s'avançait peu à peu dans le jardin, et +s'assit, ou plutôt tomba sur un banc de gazon près des serres, les yeux +tournés vers la maison d'Espérance, dont on voyait le faîte à travers les +feuillages encore clair-semés. + +Aussitôt qu'elle se trouva seule, elle dit à Gratienne d'une voix brève, +saccadée: + +--A-t-on réponse de Bezons? + +--Pas encore, madame. + +--Vois si le courrier arrive.... + +--Oui, madame. + +--Comme il me fait attendre! comme il me fait souffrir! murmura la +duchesse... Ah! frère Robert, je vous croyais plus dévoué... Ayez donc +pitié d'une pauvre femme, frère Robert. Et toi, mon doux ami, mon +Espérance, ajouta-t-elle en contemplant la maison voisine avec une +expression douloureuse, pardonne-moi de tant tarder. Si je ne suis pas déjà +au rendez-vous, ce n'est pas que j'aie peur. Ce n'est pas que mon âme ne +s'élance ardemment vers la tienne. Tu le crois, n'est-ce pas? tu le vois du +ciel où tu m'attends avec confiance. Mais si j'eusse accepté le repas de +Zamet, peut-être serais-je déjà morte, et c'est trop tôt. Avant de partir +pour ce voyage, j'ai quelque chose à demander à frère Robert, à notre ami, +à celui qui le premier, peut-être, a deviné notre amour. Tu sais ce que je +veux de lui, n'est-ce pas, Espérance? on sait tout là-haut! Sois patient. +Aussitôt que j'aurai la réponse du bon frère, les serres de Zamet ne sont +pas loin, je ne tarderai plus, sois tranquille! + +Gratienne s'était rapprochée pendant cette funèbre invocation. Gabrielle ne +l'entendit pas, et dans un transport de douleur, d'impatience: + +--Ah! frère Robert! s'écria-t-elle, abrégez mon agonie! + +--Plaît-il? demanda Gratienne, que ce monologue inintelligible achevait +d'épouvanter, que parlez-vous d'agonie? + +--Ai-je prononcé ce mot, Gratienne? + +--Mais, au nom du ciel, chère maîtresse, pleurez un peu, pleurez donc, vos +yeux secs me font peur. + +--Tais toi... on vient. + +C'était Zamet qui, après avoir installé ses convives, accourait pour +prouver à la duchesse qu'il ne la négligeait pas. + +--Madame, dit-il, on ne jeûne pas plus loin que midi. Il est une heure et +demie, prenez garde de nuire à votre santé; le roi vous le reprocherait et +à moi aussi. + +--Croyez-vous? dit-elle. + +--J'en réponds, s'écria-t-il vivement, croyant qu'elle chancelait dans sa +résolution. Acceptez.... + +--Rien encore, Zamet, plus tard... Oh! je vous demanderai à dîner, n'ayez +pas d'inquiétude. Les préparatifs que vous avez faits pour moi ne seront +pas perdus. + +Il tressaillit, il pâlit, il lui fit pitié. + +--Voulez-vous me montrer vos serres, reprit-elle, on les dit magnifiques +cette année... en fruits, surtout. + +--Les raisins ont manqué, madame. + +--Avez-vous beaucoup de pêches? + +Zamet devint livide. Cet éternel sourire de candeur l'écrasait. + +Gabrielle entra dans la serre, où il la suivit. Elle alla droit aux +pêchers. + +--Tiens! je n'en vois qu'une à l'arbre: avez-vous déjà cueilli les autres? + +--Il n'y en a eu qu'une cette année, madame, balbutia le Florentin. + +--Par exemple, elle est magnifique. Jamais je n'en ai vu d'aussi belle... +Dire que sans le jeûne je pourrais manger cette belle pêche! + +La sueur perlait au front de Zamet. + +--Car vous ne me la refuseriez pas, je gage, poursuivit Gabrielle toujours +souriant, tandis que le coupable, éperdu, commençait à perdre contenance. + +--Le courrier! s'écria Gratienne, qui courut à la rencontre de cet homme et +lui prit des mains la réponse de Bezons, qu'elle savait attendue si +impatiemment par sa maîtresse. + +Gabrielle saisit vivement le papier et lut. Ses yeux charmants rayonnèrent +en regardant le ciel. Ils reflétaient l'aurore de la délivrance. + +--Est-ce encore une bonne nouvelle? demanda Zamet, qui s'était remis en +voyant Leonora guetter derrière une vitre, à l'abri d'un large cactus. + +--Excellente. C'est une partie de plaisir en même temps qu'une oeuvre +pieuse. Un ami me donne rendez vous pendant l'office des Ténèbres à +l'église du Petit-Saint-Antoine. + +--Mais c'est dans une heure au plus, madame. + +--À peu près. + +--Mais c'est un triste rendez-vous. + +--On dit la musique merveilleuse. + +--Il est vrai qu'elle est incomparable; tout Paris s'y précipite, et vous +n'aurez pas de place. + +--Gratienne, envoie retenir pour moi une des petites chapelles latérales et +fais avancer ma litière. + +Zamet regardait et écoutait avec stupéfaction Gabrielle, dont les actions +et les discours depuis son arrivée n'étaient plus intelligibles pour lui. +Tous deux se trouvaient seuls dans la serre, sous le regard fauve de +Leonora invisible. + +--Permettez-moi, dit-il, madame, de trouver votre humeur étrange. + +--Capricieuse, même. Ainsi, je refusais de manger tout à l'heure, n'est-ce +pas? + +--Et maintenant, vous acceptez? + +--Oui. + +--Je vais donner des ordres pour qu'on vous serve. + +Elle l'arrêta. + +--Non... c'est inutile, j'ai ici même ce qu'il me faut. + +Elle étendit la main vers le pêcher. + +--Ce fruit?... bégaya Zamet. + +--Il est unique. Dans toute la France on n'en trouverait pas un pareil. Il +est certain que vous me le destiniez. Pourquoi, puisque vous m'attendiez à +dîner, ne l'aviez-vous pas cueilli pour la table? + +--Madame, les fruits vous plaisent mieux sur l'arbre. + +Gabrielle arracha la pêche qu'un fil caché retenait à la branche. Elle la +considéra quelques instants dans un muet recueillement. + +--Vous me connaissez bien, dit-elle, vous saviez que je ne résisterais pas +au plaisir de la cueillir. Zamet, c'est un piège. Je gage que si je n'eusse +pensé à la prendre, vous me l'eussiez apportée vous-même. + +--Mais pourquoi me dites-vous cela, madame? dit le Florentin plus tremblant +à mesure que la duchesse devenait plus expansive. + +Gabrielle ouvrit la pêche, et froidement, sans hâte, sans frisson, en +mordit et mangea la moitié. Un éclair traversa la vitre. C'était le rayon +échappé des yeux de Leonora. + +--Voulez-vous l'autre moitié, Zamet? dit la duchesse avec une ironie de +glace. + +--En vérité, madame! s'écria Zamet, que sa conscience révoltée changeait en +spectre. On dirait, à vous entendre.... + +--Que dirait-on, Zamet? répliqua fièrement la duchesse. Que ce fruit a été +préparé pour moi, qu'il est empoisonné?... que vous voulez faire une +reine de France et que Gabrielle va mourir?... Eh bien, qu'importe, si +Gabrielle, au lieu de se plaindre, vous pardonne et vous remercie? Voyez, +nul ne m'a suivie; j'ai écarté tous les témoins, jusqu'à Gratienne! j'ai +refusé de m'asseoir à votre table, n'ayez pas peur, on ne vous soupçonnera +pas, et je ne veux pas vous perdre, ni vous ni vos complices. + +Il chancela et faillit tomber à la renverse. + +--Je ne vous demande qu'un service, le dernier, dites-moi seulement si je +souffrirai longtemps, ajouta Gabrielle. + +--Madame... madame... épargnez un malheureux.... + +--Répondez oui ou non, je suis pressée! Répondez, vous dis-je, ayez du +moins ce courage!... Souffrirai-je longtemps sur cette terre? + +Il joignit les mains, tomba agenouillé, et ses lèvres, en cherchant la robe +de cet ange, murmurèrent: + +--Non! + +--Tu entends, mon Espérance. Zamet, je vous remercie et je vous pardonne. + +En disant ces mots, elle sortit laissant cet homme noyé de remords et +criant au milieu de ses sanglots: + +--Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!... + +L'Italienne avait pris la fuite, poursuivie par la voix de Dieu. + +Gabrielle passa outre et regagna sa litière. Les rires et les propos joyeux +des convives provoquaient en vain son oreille, déjà elle n'entendait plus +qu'une voix venant du ciel. + +Tout le reste appartient à l'histoire. La duchesse alla dans une chapelle +réservée entendre l'office des Ténèbres au Petit-Saint-Antoine. Là étaient +rassemblés bien des grands, bien des puissants, bien des impies qui se +disaient chrétiens. Mlle d'Entragues était venue y suivre les progrès du +poison sur le visage de sa rivale. + +Le peuple qui vit Gabrielle agenouillée, pâle et priant avec ferveur, la +bénit et sans doute pria aussi pour elle, douce maîtresse qui jamais +n'avait fait de mal et n'avait d'ennemis que ceux du roi. + +On remarqua près de la duchesse, dans ce coin sombre de l'église, un +religieux génovéfain qui vint lui parler longtemps et, plus d'une fois, +pendant cet entretien, se frappa la poitrine et baisa la terre dans un +morne désespoir. + +Sans doute elle lui avouait comment elle avait voulu mourir, malgré tant +d'avertissements qui eussent sauvé sa vie. Sans doute elle lui confiait ses +fautes et implorait le pardon que Dieu ne refuse jamais aux mourants qui le +supplient d'effacer leurs souillures. + +Quant à la demande qu'elle avait à lui faire, elle fut bien touchante et +bien digne de l'âme généreuse qui allait quitter ce corps parfait. Car en +l'écoutant, le visage austère du moine se mouilla plus d'une fois de +larmes. + +Tandis que la sombre musique résonnait sous les voûtes, que les voix graves +et gémissantes tour à tour des chanteurs semaient dans l'air leurs funèbres +harmonies: + +--Frère, dit Gabrielle au moine agenouillé près d'elle, peut-être Dieu ne +m'aime-t-il plus? ma mort ne suffira peut-être pas à racheter ma vie, bien +que j'aie tâché de ne faire en mourant ni bruit ni scandale. + +Peut-être n'irai-je point au ciel où est déjà mon Espérance, et alors je ne +le reverrais donc plus jamais! Ô mon seul appui, ne permettez pas que je +sois séparée pour toujours de celui que j'aimerai encore au delà de la +mort. Quand le roi m'aura oubliée, quand tout le monde aura désappris le +chemin de ma tombe, et que mon fils lui-même ne saura plus lire mon nom +sous l'herbe épaissie, je serai donc toute seule! Oh! je vous en conjure, +frère Robert, réunissez-moi à Espérance... mêlez la cendre de nos deux +coeurs! + +Elle n'acheva pas. Un frisson la prit. On l'emporta sans connaissance dans +sa litière, et de là chez Mlle de Sourdis. + +--C'est moi qui serai reine, se dit Henriette en la voyant passer presque +cadavre. + +Zamet n'avait pas menti, le lendemain elle ne souffrait plus. La Varenne +annonça au roi dans la même lettre qu'elle était malade et qu'elle était +morte. + +Il faut rendre à Henri cette justice, qu'il la pleura beaucoup d'abord. +Mais l'éloquence de Sully parvint enfin à le consoler. Il avait pleuré +quinze jours. + + + + +XXVIII + +ÉPILOGUE + + +Un an s'était écoulé. La cour de France était joyeuse, animée. Jamais on +n'y avait entendu plus de bruits galants, vu plus de magnificences: jamais +les courtisans ne s'étaient plus divertis. + +Ces notables améliorations, la France les devait à Mlle d'Entragues, reine +des fêtes, des amours, reine du coeur de Henri IV et souveraine maîtresse, +déclarée autant qu'une pareille femme sait faire déclarer ses droits. + +Le roi, comme ces galants entre deux âges qui croient rajeunir parce qu'ils +essayent de recommencer la vie, bondissait, papillonnait de voluptés en +voluptés. Il riait bruyamment et distillait l'esprit. C'était la mode à la +cour depuis que la favorite était la femme la plus spirituelle de France. + +On se querellait, on se raccommodait, on mettait tout le monde dans la +confidence, le temps était passé des discrétions, des mystères, des +chastetés du coeur. Tous ces gens-là, évidemment, cherchaient à étourdir +quelqu'un ou à s'étourdir eux-mêmes. + +Peut-être au milieu de ces turbulents eût-on distingué quelques songeurs. +Peut-être les plus bruyants étaient-ils ceux qui songeaient le plus. + +Toujours est-il qu'au commencement d'avril 1600, un grand carrosse escorté +par des gardes et des cavaliers empanachés partit paisiblement pour Paris +du château de Saint-Germain. + +Dans ce carrosse étaient le roi, Mlle d'Entragues, Marie Touchet et +Bassompierre. + +Bassompierre, jeune, affamé, peu scrupuleux, se mettait volontiers de tous +les écots, pourvu qu'il y eût à rire et à faire du bénéfice. + +Marie Touchet, fardée et luisante, se tenait si roide que son front +atteignait la voûte du carrosse. Elle aimait à se figurer que tous les +passants la prenaient pour sa fille, et ce lui était une sensible joie. + +Le roi, moitié gai, moitié gêné, lui disait cent gaillardises. Évidemment +il cherchait à faire naître une conversation pour en détourner une autre. + +Quant à Henriette, son attitude n'était pas équivoque: elle boudait. + +Si l'on veut savoir pourquoi, peut-être pourrons-nous aider le lecteur. + +Depuis quelque temps, Henriette avait repris sa place dans les habitudes +royales. Beaucoup par son astuce, beaucoup par faiblesse du roi, les choses +s'étaient renouées comme si jamais elles n'eussent eu de raison pour se +dénouer. + +Jamais Henriette n'avait fait allusion aux événements, à la tempête dont sa +rivale avait été victime, jamais le roi, qui pourtant eût eu beaucoup à +dire, beaucoup à questionner, n'avait rien dit, rien demandé à Henriette +sur certain rendez-vous donné par elle à Fontainebleau et sur les +catastrophes qui l'avaient suivi. + +Il résultait de cette réserve réciproque, que Mlle d'Entragues était à cent +lieues de supposer que le roi ne la regardât pas comme la candeur +personnifiée. Il résultait que le roi acceptait ce rôle d'amant crédule +avec tous ses bénéfices, c'est-à-dire qu'il vivait sur l'apparence, +savourait l'extérieur, et gardait sa pensée et son coeur absolument libres. + +Les Entragues étaient persuadés entre eux que jamais Henri n'avait été +aussi étroitement garrotté. Toute la cour le pensait comme eux, et en +riait. Mais la France n'en riait pas. + +Quand on voyait Mlle d'Entragues railler, vexer, châtier même, au besoin, +ce roi révéré par toute l'Europe, on se disait avec effroi qu'un vieillard +courbé sous un pareil joug n'aurait jamais la force de le secouer. Le fait +est que, souvent toute la nichée des Entragues, fière de son intrusion dans +l'aire royale, se demandait malignement: + +--Comment nous chasserait-il, même s'il le voulait? + +Toutefois, c'était peu de régner de fait. Le nom de reine est tout pour une +ambitieuse. Henriette songeait à la promesse signée du roi. «Qui a terme, +ne doit pas,» dit le proverbe. Mais Henri, n'ayant pas fixé de terme dans +son engagement, devait. Chaque jour était pour lui l'échéance. + +Quelquefois les Entragues s'admiraient d'avoir été si délicats. Un an +passé! sans sommations faites au roi d'avoir à exécuter la promesse +souscrite! Un an! les convenances les plus sévères se fussent contentées de +trois mois de deuil. + +Aussi, dans leurs conciliabules fréquents, le père, le frère, la mère et la +fille s'exhortaient-ils mutuellement à stimuler l'insouciance du débiteur. +Certains hommes ne payent que contraints. Henri, il faut bien le dire, +payait peu et narguait les recors. + +Henriette mit toute son adresse à pressentir le roi sur ses dispositions. +L'adresse n'ayant pas réussi, elle employa le canon. + +Un jour, elle raconta que des bruits circulaient en Europe sur certain +mariage royal.... + +Le roi l'interrompit en goguenardant. + +--Laissez circuler, dit-il, et il partit pour la chasse. + +Une autre fois, Henriette se plaignit d'avoir été insultée par des +croquants qui l'avaient appelée la maîtresse du roi. Elle en pleurait de +honte. + +--Vous avez tort de pleurer, ma mie, répliqua Henri, n'est pas mon maître +qui veut, et il partit pour le conseil. + +Enfin, Henriette ayant tenu conseil aussi, dit au roi dans un de ces bons +moments que Virgile appelle les _molles habitus et tempera_ d'Énée: + +--Je crois, cher sire, que nous avons quelque petite affaire de procureur à +régler ensemble. Voudriez-vous que je vous envoyasse mon père? + +Henri accepta, rit beaucoup de la proposition, appela M. d'Entragues cher +beau-père, et partit pour une revue. + +M. d'Entragues fourbit sa chicane tout à neuf, prépara des harangues, +tendit des traquenards et attendit l'audience; mais Henri n'eut jamais le +temps. En vain Henriette rafraîchit-elle cette mémoire ingrate; l'affaire +ne fut pas évoquée. + +Henriette maugréa, se fâcha et bouda. Henri ne parut pas s'en apercevoir +d'abord. Puis, comme ces mines longues le gênaient, l'empêchaient de dîner +heureux et de digérer en paix, il essaya de composer. On lui fit entrevoir +un bout d'ultimatum. Il fit l'aveugle. On bouda plus que jamais. + +C'est là, sur cette case difficile de l'échiquier, que nous venons de +retrouver les adversaires après toute une longue année d'absence. + +Henri, ennuyé, revenait à Paris. Henriette et sa mère y étaient appelées +par un intérêt capital. M. d'Entragues le père voulant contraindre le roi à +une explication, sinon par corps, puisqu'il était insaisissable, du moins +par procuration, avait demandé audience à M. de Sully, et, pour mieux +expliquer la situation au ministre, devait conduire Henriette à l'Arsenal. + +Henriette, tout en boudant, faisait rage pour donner de la jalousie à +Henri. Elle agaçait Bassompierre. Ce pauvre roi souffrait et avait trop +d'esprit pour le laisser voir. Bassompierre aussi avait trop d'esprit pour +faire longtemps souffrir le roi. Cependant, il craignait d'offenser la +vindicative favorite, de sorte que ce voyage en carrosse était +insupportable aux quatre voyageurs. + +Tel est l'exposé de la narration. Nous avons décrit le lieu de la scène, +l'attitude des personnages. A Neuilly, le roi trouva ses chevaux qui +l'attendaient, on ne sait pourquoi. Il sortit du carrosse, emmenant +Bassompierre sans donner aucune raison satisfaisante, ce qui acheva de +porter la colère d'Henriette jusqu'à l'exaspération. Ce nuage creva sitôt +que les deux dames furent seules, tête à tête dans le grand carrosse. + +Marie Touchet compara cette étrange conduite du roi avec les plus mauvais +jours de Charles IX. + +--Au moins, dit-elle, mon roi avait un avantage, il entrait en fureur. +C'est une ressource immense pour les pauvres femmes. Votre roi à vous, ma +fille, n'est pas maniable, il ne se fâche jamais, il rit toujours; c'est +odieux. + +--Odieux! répéta Henriette. + +--Jamais d'explication possible avec lui. + +--Si nous n'en avons pas avec lui, ma mère, nous en allons avoir avec M. de +Sully. Va-t-il être stupéfait, le ministre! va-t-il rentrer sous terre à la +vue de l'engagement qui lie son maître; car je gage que le roi a eu la +poltronnerie de ne l'avouer à personne! Allons-nous en finir avec les +ricanements, les subterfuges et les mystères de Sa Majesté très-rusée! + +--J'espère, dit pesamment Marie Touchet, que vous vous souviendrez de +l'insistance que je mis à exiger cette promesse du roi. Elle nous sauve +aujourd'hui, je l'avais prévu! Prévoir, c'est pouvoir! + +--Vous êtes Minerve en personne, madame, dit Henriette. + +On arriva chez M. d'Entragues. Là, on recorda la leçon. M. de Sully avait +envoyé l'audience requise. Le père tira du plus sûr de ses coffres la +promesse royale. On la lut, on la relut, on en analysa tous les sens. On se +convainquit pour la millième fois que le titre était inattaquable, +invincible, écrasant. Marie Touchet se mit au bain, et la future reine +partit avec son père pour l'Arsenal. + +Sully travaillait dans son grand cabinet dont les fenêtres regardent la +rivière en face l'île d'Entragues. Il faisait ce jour-là grand soleil sur +les papiers du ministre. Ce joyeux rayon lui avait échauffé les idées; il +grognait et chantonnait tout en prenant ses notes, comme c'était sa coutume +dans les jours de belle humeur. + +Il avait dû avertir les huissiers de l'illustre visite qu'il attendait, car +M. d'Entragues et sa fille furent introduits avec empressement dès leur +arrivée. Nul ne jouissait de ce privilège chez Sully, le plus jaloux homme +d'État qui ait jamais pratiqué la science de faire respecter le pouvoir. + +À la vue d'Henriette, il prit un air presque galant et offrit un siège. M. +d'Entragues s'assit près de sa fille. Sully demeura debout. + +--Quel heureux hasard vous amène, dit-il, au milieu de mes gros canons? + +--Un motif des plus sérieux, monsieur, et mon père va vous l'exposer, +répondit Henriette du ton qu'une reine eût pris en son lit de justice. + +--J'écoute, madame, dit Sully impassible. Mais seriez-vous assez bonne pour +me permettre de cacheter cette lettre que le roi m'ordonne d'écrire au +brave Crillon, en Provence. + +--Faites, monsieur, de grâce, dit le père d'Entragues. + +Sully fit fondre la cire, sans regarder personne en face. + +--C'est, dit-il, pour le complimenter, à propos d'un anniversaire bien +triste, la mort d'un charmant jeune homme... Eh! ne l'avez-vous pas +connu?... tout le monde le connaissait... Espérance... un être +parfait. Ce sont ceux là qui nous quittent! + +Tout en parlant, le ministre cachetait la lettre; il ne put voir +l'expression de sombre défiance qui passa, comme un nuage sinistre, sur les +traits d'Henriette. + +--Quoi, il y a déjà un an, s'écria le père Entragues, il y a donc aussi un +an que la duchesse de Beaufort est morte. Comme le temps passe! + +--Me voici tout à vous, dit Sully, qui venait de faire expédier la lettre. +Et il s'assit en face de ses hôtes. + +--Monsieur, dit le plaignant, nous venons à vous, qui êtes la droiture et +la fermeté, pour vous faire part d'une situation difficile où le roi a mis +notre famille. + +--Bah!... comment cela? répliqua Sully. + +--Le roi fait à mademoiselle d'Entragues un honneur bien grand, puisqu'il a +daigné la choisir pour compagne, mais cet honneur souffre quelque atteinte +en ce moment. + +--Je ne saisis pas bien, dit Sully, en approchant son siège. + +--Le sujet est délicat, et je crains de m'expliquer trop clairement. + +--Vous avez tort, mon père, interrompit Henriette avec impatience. Les +demi-explications ressembleraient trop à ce dont nous venons nous plaindre. +C'est des demi-explications que nous voulons sortir, et, pour en sortir, +nous réclamons une main vigoureuse. Monsieur, le roi me traite en +maîtresse, et je ne suis pas sa maîtresse. + +--Bah! s'écria encore Sully avec une candeur qui eût fait la réputation +d'un acteur comique; quoi! vous n'êtes pas la maîtresse du roi? Eh bien, il +faut que vous me le disiez pour que je le croie. + +--Je suis sa femme, monsieur! + +--Oh! oh! dit le ministre, dont la fausse bonhomie ne pouvait réussir à +vaincre un sourire; voilà qui me surprend plus fortement encore. + +--Voici la promesse de mariage, monsieur, dit Entragues, écrite et signée +par le roi. Je la crois en bonne forme; et vous? + +On comptait sur l'effet de ce coup de tonnerre. Mais Sully le supporta +mieux qu'on n'eût cru. + +--Une promesse de mariage! répondit-il, c'est prodigieux! + +--Vous ne supposez pas, dit Henriette avec une hauteur dédaigneuse, que +j'eusse accepté sans cette promesse, la qualité de maîtresse du roi? J'ai +trouvé la honte au vestibule, mais l'honneur viendra! + +--Comment, le roi vous a signé une promesse de mariage! répéta encore +Sully, les yeux fixés sur le papier précieux que M. d'Entragues lui tendait +sans s'en dessaisir. Oui, ma foi! cela ressemble bien à la signature du +roi. + +--Comment! ressemble! s'écria le père; douteriez-vous de l'authenticité? + +--Non pas, non pas... non pas. + +--C'est que vous manifestez un étonnement plus qu'étrange, interrompit +Henriette, et je ne me rends pas bien compte d'un saisissement pareil. Me +jugeriez-vous à ce point indigne? + +--Ah! madame, vous me comprenez mal. Vous réunissez en vous tous les +mérites; vous êtes, comme dit le saint roi-prophète, un vase de +perfections. Mais.... + +--Mais? + +--Mais je m'étonne encore que le roi ait signé cette promesse. C'est mal. + +--Que voulez-vous dire, monsieur? + +Sully se mit à hésiter avec délices. Il jouait avec la proie. + +--Le roi ne devait pas, le roi eût dû réfléchir... le roi a commis là un +véritable manque de foi, dit-il. + +--Envers qui donc, monsieur? demanda Henriette fort intriguée. + +--Mais envers vous, madame. Comment! vous avez dans les mains un pareil +engagement, le roi le sait, et il va.... + +--Il va?... + +--Vous ne me croiriez jamais si je vous le disais sans être appuyé d'un +témoignage. Ah! s'écria-t-il en se frappant le front, j'oubliais que j'ai +justement là, dans l'antichambre, le témoin le meilleur, le témoin +essentiel. + +Sully sonna une clochette. + +--Faites entrer la dame qui attend ici près, dit-il à l'huissier. + +Henriette et M. d'Entragues se regardaient sans rien comprendre à toutes +ces fluctuations d'un homme si net de sa nature. Ils entendirent le +frôlement d'une robe aux panneaux du corridor, et l'Italienne Leonora +apparut dans une parure aussi brillante que fièrement portée. Leonora chez +Sully! Leonora grande dame! Henriette en poussa un cri de surprise, elle en +eut le frisson. + +L'Italienne regarda froidement, et sans paraître la connaître, celle qui, +l'an passé, la protégeait, la payait et la chassait selon son caprice. + +--Que désire monsieur de Sully de sa servante? dit-elle en français avec un +accent toscan des plus marqués. + +--Signora de Galigaï, voudriez-vous avoir l'obligeance de nous dire quel +jour vous avez expédié l'acte à Florence? + +--Le jour même où il a été signé, avant-hier, seigneur, dit Leonora les +yeux fixés sur Henriette, que ce regard provocateur faisait pâlir. + +--De quel acte s'agit-il donc! demanda M. d'Entragues. + +--De l'acte de mariage, seigneur. + +--De qui, s'écria Henriette le coeur défaillant? + +Leonora d'une voix ferme: + +--Du roi, dit-elle, avec ma maîtresse, la princesse Marie de Médicis, fille +du grand-duc de Toscane. + +--Le roi est marié! s'écria M. d'Entragues. + +--Parfaitement, répondit Sully. Grande affaire pour la France! + +Mlle d'Entragues tomba dans les bras de son père. Mais la rage lui rendit +bientôt des forces. Elle se releva tremblante, farouche. Le père, au +contraire, se laissa choir dans un fauteuil, écrasé sous sa montagne de +chimères. + +--C'est une lâche trahison, murmura Henriette, dont je sommerai le roi de +me faire raison devant le monde entier. + +--Raison? dit Sully avec un singulier sourire, voulez-vous que je vous en +donne une, d'abord? + +Et il alla ouvrir, avec une petite clé, son tiroir, d'où il sortit un +papier taché de quelques gouttes de sang. + +C'était la lettre d'Henriette à Espérance; la lettre remise au roi à +Fontainebleau, et que Sully avait réservée pour une occasion suprême. + +La malheureuse Entragues faillit mourir de honte et de terreur en la +reconnaissant. + +--Trouvez-vous la raison valable? dit le ministre, qui ne prenait plus la +peine de dissimuler l'ironie. + +Henriette s'appuya, la sueur au front, sur le marbre de la cheminée. + +--Écoutez, reprit Sully à demi-voix, j'ai une proposition à vous faire. Le +mariage du roi annule votre promesse. C'est un papier qui ne vaut plus +rien. Cependant je vous l'achète. + +Elle leva la tête. + +--Et je la paye avec votre billet... Est-ce accepté? + +Henriette réfléchit un moment. L'horrible surprise avait décomposé ses +traits. On eût dit une statue d'argile. Mais réveillée par le sourire +triomphant de Leonora, qui semblait la défier, fascinée par la vue de ce +sang qui lui rappelait tant d'affreux souvenirs, tant de crimes inutiles. + +--Eh bien! j'accepte! dit-elle. + +Sully prit la promesse et lui donna le billet; il brûla l'une +tranquillement, elle mit l'autre en mille pièces avec une ardeur qui tenait +du délire. + +--Oh! disait-elle en grinçant des dents à chaque fragment que broyaient ses +ongles, je te paye bien cher, lettre infernale! mais enfin tu n'existeras +donc plus! Quant au roi... quant à la vengeance, eh bien! nous verrons +plus tard! + +Elle prit le bras de son père, qui regardait sans voir, d'un oeil hébété. +Elle l'arracha de son fauteuil et partit, n'osant pas regarder Leonora, qui +riait silencieusement, et Sully qui prodiguait les révérences. + +* * * * * + +La reine Marie de Médicis fit, peu de temps après, son entrée à Paris. Elle +venait de Lyon, où, deux mois avant, le roi impatient, était allé la voir +et l'épouser. + +Tout le peuple de la grande ville s'empressait dans la rue Saint-Antoine, +aux environs de la Bastille, sur le chemin que devait parcourir le cortège +de la nouvelle reine. + +Aussitôt que le mariage du roi eut été publié, consommé, et que le bruit se +fut répandu même que déjà cette union promettait des fruits, Crillon, qui +s'était retiré dans ses terres en Provence, avait reçu des génovéfains une +lettre ainsi conçue: + +«Monsieur et cher seigneur, la volonté dernière de madame la duchesse fut +d'être inhumée en notre église de Bezons. Mais, vous le savez, elle +manifesta encore un autre voeu qui devait recevoir son exécution du jour où +ladite dame serait oubliée du monde.» + +«Je crois que ce jour est arrivé; nul déjà ne prononce plus son nom, elle +est bien oubliée; mais moi qui n'oublie pas, je vous rappelle la promesse +faite à cette illustre dame, et vous attends à Paris pour m'aider à la +réaliser. J'ai prévenu M. le chevalier de Pontis, qui a demandé un congé à +cet effet, et attend vos ordres.» + +«Frère ROBERT.» + +Crillon ne se fit pas attendre. Il trouva Pontis au rendez-vous, rue de la +Cerisaie, à l'endroit où s'élevait, l'année précédente, la maison +d'Espérance. + +L'édifice avait disparu. Plus une pierre: rien n'en rappelait le souvenir. +L'homme inconnu qui avait fait bâtir ce palais pour Espérance était venu le +faire raser après sa mort. Quant au jardin, désert et magnifique dans sa +liberté sauvage, il était devenu lieu d'asile pour des milliers d'oiseaux +qui fourrageaient les massifs, jouissaient seuls des fleurs, et nichaient +dans les rosiers changés en buissons touffus. + +Au premier coup d'oeil que le génovéfain jeta sur ces deux hommes, il +s'aperçut bien qu'eux non plus n'étaient pas de ceux qui oublient. + +Pontis, vieilli de dix ans, avait les yeux éteints, les traits ravagés. +Crillon, jusque-là respecté par les fatigues, par les blessures, par la +gloire, s'était voûté tout à coup comme un vieillard. + +Quand le malheureux garde s'approcha du général et courba le genou devant +lui avec une respectueuse douleur, Crillon le releva, lui serra la main, +mais frère Robert remarqua qu'il ne l'embrassait pas. Crillon voyant ce +jardin plein de parfums et d'ombre: + +--En partant d'ici, dit-il, notre Espérance va donc perdre toutes ces +fraîches fleurs? + +--Il en aura de plus belles, dit frère Robert, que depuis un an je cultive +là-bas en l'attendant. + +Sous les sapins, près de la fontaine, reposait le corps d'Espérance. Frère +Robert, Crillon et Pontis l'enlevèrent pendant la nuit, en attendant une +litière qui devait l'emporter le lendemain à Bezons. + +Comme une roue s'était brisée et qu'il fallait y faire travailler +l'ouvrier, la litière ne put partir de Paris que vers deux heures. Elle +traversait la place Saint-Antoine au moment où débouchait du faubourg, aux +acclamations d'un peuple enivré de joie, le carrosse tout doré du roi et de +la reine. + +Dans l'escorte, le comte d'Auvergne grimaçait l'enthousiasme, Leonora et +Concino, splendides tous deux rayonnaient d'orgueil. Le char de triomphe +dut s'arrêter un moment pour laisser passer le char funèbre. + +C'était la joie de la vie rencontrant la joie de la mort. + +Henri menait sa femme coucher au Louvre; Espérance allait dormir à Bezons, +près de sa fiancée. + + +FIN + + + + +TABLE + + +I. Le roi te touche, Dieu te guérisse! + +II. La griffe de Proserpine + +III. Comment la ligue servit à battre l'Espagne et réciproquement + +IV. Première chasse + +V. Miséricorde + +VI. L'île Louvier + +VII. La vengeance du père + +VIII. Le sang pour le sang + +IX. Ayoubani + +X. Où le tonnerre gronde + +XI. Les trois ours d'or + +XII. Les bains de Gabrielle + +XIII. Conseil de famille + +XIV. La réparation + +XV. Des dangers de la jalousie + +XVI. La grange de la Chaussée + +XVII. A Indienne, Indienne et demie + +XVIII. Le doux Espérance + +XIX. Séparation + +XX. Entragues et intrigues + +XXI. L'aveu + +XXII. La prophétie de Cassandre + +XXIII. Où Pontis trouve l'occasion promise + +XXIV. Amour + +XXV. La treille de l'orangerie + +XXVI. Le dernier rendez-vous + +XXVII. Ténèbres + +XXVIII. Épilogue + +FIN + + + +***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BELLE GABRIELLE, VOL. 3*** + + +******* This file should be named 15686-8.txt or 15686-8.zip ******* + + +This and all associated files of various formats will be found in: +https://www.gutenberg.org/dirs/1/5/6/8/15686 + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.gutenberg.org/fundraising/pglaf. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://www.gutenberg.org/about/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://www.gutenberg.org/fundraising/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: +https://www.gutenberg.org/fundraising/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + diff --git a/old/15686-8.zip b/old/15686-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f3ffbba --- /dev/null +++ b/old/15686-8.zip |
