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+ <title>Jean Ziska</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Jean Ziska, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Jean Ziska
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+Author: George Sand
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+Release Date: April 9, 2005 [EBook #15584]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ZISKA ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
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+
+<h3>George Sand</h3>
+<br><br><br>
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+<br>
+
+
+
+<h1>JEAN ZISKA</h1>
+
+<h3>ÉPISODE DE LA GUERRE DES HUSSITES</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>NOTICE</h3>
+<br>
+
+<p>J'ai écrit <i>Jean Ziska</i> entre la première et la seconde
+partie de <i>Consuelo</i>, c'est-à-dire entre <i>Consuelo</i> et la
+<i>Comtesse de Rudolstadt</i>. Ayant eu à consulter des livres
+sur l'histoire des derniers siècles de la Bohême, où j'avais
+placé la scène de mon roman, je fus frappée de l'intérêt
+et de la couleur de cette histoire des Hussites, qui n'existait
+en français que dans un ouvrage long, indigeste,
+diffus, quasi impossible à lire. Et pourtant ce livre avait
+sa valeur et ses côtés saisissants pour qui avait la patience
+de les attendre à venir. Je crois en avoir extrait la moelle
+en conscience et rétabli la clarté qui s'y noyait sous le
+désordre des idées et la dissémination des faits.</p>
+
+<p>GEORGE SAND.<br>
+
+Nohant, 17 janvier 1853.</p><br>
+
+
+<p>L'histoire de la Bohême est peu répandue chez nous.
+Pour en faire une étude particulière il faudrait savoir le
+bohême et le latin. Or, ne sachant pas mieux l'un que
+l'autre, je me vois forcé d'extraire d'un gros livre, estimable
+autant qu'indigeste, quelques pages sur la guerre
+des Hussites, comme explications, comme <i>pièces à l'appui</i>
+(c'est ainsi qu'on dit, je crois), enfin comme documents
+à consulter entre les deux séries principales d'aventures
+que j'ai entrepris de raconter sous le titre de
+<i>Consuelo</i>. En parcourant la Bohême à la piste de mon héroïne,
+j'avais été frappé du souvenir des antiques prouesses
+de Jean Ziska et de ses compagnons. Je pris alors quelques
+notes; et ce sont ces notes que je publie maintenant,
+avec prière aux lecteurs de ne prendre ceci ni pour
+un roman ni pour une histoire, mais pour le simple récit
+de faits véritables dont j'ai cherché le sens et la portée,
+dans mon sentiment plus que dans les ténèbres de
+l'érudition. Les personnes qui s'adonnent à la lecture du
+roman ne se piquent pas, en général, d'un plus grand
+savoir que celles qui l'écrivent. Il est donc arrivé que
+plusieurs dames m'ont demandé ingénument où le comte
+Albert de Rudolstadt avait été pêcher Jean Ziska; ce que
+Jean Ziska venait faire dans mon roman, sur la scène du dix-huitième
+siècle; enfin si Jean Ziska était une fiction ou une
+figure historique. Bien loin de dédaigner cette sainte ignorance,
+je suis charmé de pouvoir faire part à mes patientes
+lectrices du peu que j'ai lu sur cette matière, et de l'enrichir
+de quelques contradictions que je me suis permis
+de puiser à meilleure source; oserai-je dire quelquefois
+sous mon bonnet? Pourquoi non? J'ai toujours eu la persuasion
+qu'un savant sec ne valait pas un écolier qui sent
+parler dans son coeur la conscience des faits humains.</p>
+
+<p>Mon récit commence à la fin de ce fameux et scandaleux
+concile de Constance, où les bûchers de Jean Huss
+et de Jérôme de Prague vinrent apporter un peu de distraction
+aux ennuis des vénérables pères et des prélats
+qui siégeaient dans la docte assemblée. Ou sait qu'il
+s'agissait d'avoir un pape au lieu de deux qui se disputaient
+fort scandaleusement l'empire du monde spirituel.
+On réussite en avoir trois. La discussion fut longue,
+fastidieuse. Les riches abbés et les majestueux évêques
+avaient bien là leurs maîtresses; Constance était devenu
+le rendez-vous des plus belles et des plus opulentes courtisanes
+de l'univers; mais que voulez-vous? On se lasse
+de tout. L'Église de ce temps-là n'était pas née pour la
+volupté seulement; elle sentait ses appétits de domination
+singulièrement méconnus chez les nations remuantes
+et troublées: le besoin d'un peu de vengeance se faisait
+naturellement sentir. Le grand théologien Jean Gerson
+était venu là de la part de l'Université de Paris pour réclamer
+la condamnation d'un de ses confrères, le docteur
+Jean Petit, lequel avait fait, peu d'années auparavant,
+l'apologie de l'assassinat du duc d'Orléans, sous la forme
+d'une thèse en faveur du <i>tyrannicide</i>. Jean Petit était
+la créature du meurtrier Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne;
+Jean Gerson, quoique dévoué aux d'Orléans,
+était animé d'un sentiment plus noble en apparence. Il
+avait à coeur de défendre l'honneur de l'Université, et de
+flétrir les doctrines impies de l'avocat sanguinaire. Il
+n'obtint pas justice; et voulant assouvir son indignation
+sur quelqu'un, il s'acharna à la condamnation de Jean
+Huss, le docteur de l'Université de Prague, le théologien
+de la Bohême, le représentant des libertés religieuses
+que cette nation revendiquait depuis des siècles.</p>
+
+<p>A coup sûr, ce fut une étrange manière de prouver
+l'horreur du sang répandu, que d'envoyer aux flammes
+un homme de bien pour une dissidence d'opinion<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>; mais
+telle était la morale de ces temps; et il faut bien, sans
+trop d'épouvante, contempler courageusement le spectacle
+des terribles maladies au milieu desquelles se développait
+la virilité de l'intelligence, retenue encore dans
+les liens d'une adolescence fougueuse et aveugle. Sans
+cela nous ne comprendrons rien à l'histoire, et dès la
+première page nous fermerons ce livre écrit avec du sang.
+Ainsi, mes chères lectrices, point de faiblesse, et acceptez
+bien ceci avant de regarder la sinistre figure de Jean
+Ziska: c'est qu'au quinzième siècle, pour ne parler que de
+celui-là, rois, papes, évêques et princes, peuple et soldats,
+barons et vilains, tous versaient le sang comme aujourd'hui
+nous versons l'encre. Les nations les plus civilisées
+de l'Europe offraient un vaste champ de carnage, et la
+vie d'un homme pesait si peu dans la main de son semblable,
+que ce n était pas la peine d'en parler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Soit dégoût des affaires, soit remords de conscience, Jen Gerson
+alla finir ses jours dans un couvent où il écrivit l'<i>Imitation de Jesus-Christ</i>,
+et plus tard la défense de Jeanne d'Arc. Voyez à cet égard l'excellente
+<i>Histoire de France</i> de M. Henri Martin.</blockquote>
+
+<p>Est-ce à dire que le sentiment du vrai, la notion du
+juste, fussent inconnus aux hommes de ce temps? Hélas!
+quand on regarde l'ensemble, on est prêt à dire que oui;
+mais quand on examine mieux les détails, on retrouve
+bien dans cette divine création qu'on appelle l'humanité,
+l'effort constant de la vérité contre le mensonge, du
+juste contre l'injuste. Les crimes, quoique innombrables,
+ne passent pas inaperçus. Les contemporains qui nous en
+ont transmis le récit lugubre en gémissent avec partialité,
+il est vrai, mais avec énergie. Chacun pleure ses partisans
+et ses amis, chacun maudit et réprouve les forfaits
+d'autrui; mais chacun se venge, et le droit des représailles
+semble être un droit sacré chez ces farouches
+chrétiens qui ne croient pas au bienfait terrestre de la
+miséricorde. On discute ardemment la justice des causes,
+on n'examine jamais celle des moyens; cette dernière
+notion ne semble pas être éclose. La philosophie que le
+dix-huitième siècle a prêchée sous le nom de tolérance, a
+été le premier étendard levé sur le monde pour guider,
+vers la charité chrétienne les esprits du catholicisme.
+Jusque-là le catholicisme prêche avec le bourreau à sa
+droite et le confesseur à sa gauche, et alors même que la
+tolérance s'efforce de lui faire congédier le tourmenteur,
+le catholicisme résiste, menace, anathématise, brûle les
+écrits de Jean-Jacques Rousseau, traite Voltaire d'Antéchrist,
+et fait une scission éclatante, éternelle peut-être
+avec la philosophie.</p>
+
+<p>Ainsi donc, au quinzième siècle, la guerre, partout la
+guerre. La guerre est le développement inévitable de
+l'unité sociale et de l'éducation religieuse. Sans la guerre,
+point de nationalité, point de lumière intellectuelle, pas
+une seule question qui puisse sortir des ténèbres. Pour
+échapper à la barbarie, il faut que notre race lutte avec
+tous les moyens de la barbarie. Le combat ou la mort, la
+lutte sanguinaire ou le néant; c'est ainsi que la question
+est invinciblement posée. Acceptez-la, ou vous ne trouvez
+dans l'histoire de l'humanité qu'une nuit profonde,
+dans l'oeuvre de la Providence que caprice et mensonge.</p>
+
+<p>Il me fallait insister sur cotte vérité, devenue banale,
+avant de vous introduire sur l'arène fumante de la Bohème.
+Si je vous y faisais entrer d'emblée, lectrice délicate,
+épouvantée de heurter à chaque pas des monceaux
+de ruines et de cadavres, vous penseriez peut-être que
+la Bohème était alors une nation plus barbare que les
+autres; je dois donc, au préalable, vous prier, Madame,
+de jeter un coup d'oeil sur notre belle France, et de voir
+ce qu'elle était à cette époque, c'est-à-dire durant les dernières
+années de l'infortuné Charles VI. D'un côté les
+Armagnacs ravageant les campagnes jusqu'aux, portes de
+Paris, pillant et massacrant sans merci leurs compatriotes;
+un sire de Vauru pendant au chêne de Meaux une
+cinquantaine de pièces de gibier humain qu'on y voyait
+<i>brandiller</i> tous les matins<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>; un dauphin de France assassinant
+son parent en trahison sur le pont de Montereau,
+emprisonnant sa mère, abandonnant son père idiot
+à tous les maux de sa condition et à tous les dangers de
+son ineptie: de l'autre, un duc de Bourgogne, assassin de
+son proche parent, faisant justice de ses ennemis dans
+Paris, à l'aide du bourreau Capeluche, des bouchers et
+des écorcheurs; chaque parti vendant à son tour sa patrie
+à l'Angleterre; l'Anglais aux portes de Paris; dans Paris
+la famine, la peste, l'anarchie, le découragement, les
+vengeances inutiles et féroces, les prisonniers mourant de
+faim dans les cachots ou égorgés par centaines au Châtelet;
+la Seine encombrée de sacs de cuir remplis de
+cadavres; une reine obèse plongée dans la débauche,
+chaque membre de la famille royale volant les trésors de
+la couronne, dévastant les églises, écrasant le peuple
+d'impôts; celui-ci faisant fondre la châsse île Saint-Louis
+pour payer une orgie, celui-là arrachant aux misérables
+leur dernière obole pour une campagne contre l'ennemi
+qu'il n'ose pas seulement songer à entreprendre; les
+bandes de soldats mercenaires réclamant en vain leur
+paye, et recevant pour dédommagement la permission de
+mettre le pays à feu et à sang; et le jour des funérailles
+de Charles VI, où il ne restait pas un seul de ces princes
+pour accompagner son cercueil, le duc de Bedfort criant
+sur cette tombe maudite: «Vive le roi de France et
+d'Angleterre, Henri VI!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Voy. Henri Martin.</blockquote>
+
+<p>Eh bien, pendant cette agonie de la France, la Bohème
+présentait un spectacle non moins terrible, mais
+héroïque et grandiose. Une poignée de fanatiques invincibles
+repoussait les immenses armées de la Germanie;
+les massacres et les incendies servaient du moins à tenter
+un grand coup, une oeuvre patriotique; et si la Bohème
+finit par succomber, ce fut avec autant de gloire que <i>ces
+vaillantes gens</i> de Gand, dont l'histoire est quasi contemporaine.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+
+<p>Wenceslas de Luxembourg régnait en Bohême. La France
+avait vu ce monarque grossier lorsqu'il était venu conférer
+à Reims avec les princes du saint-empire et les princes
+français pour l'exclusion de l'antipape Boniface. «Les
+moeurs bassement crapuleuses de Wenceslas choquèrent
+fort la cour de France, qui mettait au moins de l'élégance
+dans le libertinage: l'empereur était ivre dès le matin
+quand on allait le chercher pour les conférences<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.» A
+l'époque du concile de Constance et du supplice de Jean
+Huss, il y avait quinze ans que Wenceslas n'était plus
+empereur. Son frère Sigismond avait réussi à le faire déposer
+par les électeurs du saint-empire, dans l'espérance de lui
+succéder; mais il fut déçu dans son ambition, et la diète
+choisit Rupert, électeur palatin, entre plusieurs concurrents,
+dont l'un fut assassiné par les autres. Cette élection
+ne fut pas généralement approuvée. Aix-la-Chapelle
+refusa de conférer à Rupert le titre de <i>roi des Romains;</i>
+plusieurs autres villes du saint-empire reculèrent devant
+la violation du serment qu'elles avaient prêté au successeur
+légitime de Charles IV<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Une partie des domaines
+impériaux paya les subsides à Wenceslas, l'autre à Rupert.
+Sigismond brocha sur le tout, inonda la Bohême de
+ses garnisons et la désola de ses brigandages, s'arrogeant
+la souveraineté effective en attendant mieux, persécutant
+son frère dans l'intérieur de son royaume,
+soulevant la nation contre lui, et s'efforçant d'user les
+derniers ressorts de cette volonté déjà morte. Ainsi rien
+ne ressemblait plus à la papauté que l'Empire, puisqu'on
+vit vers le même temps trois papes se disputer la tiare,
+et trois empereurs s'arracher le sceptre des mains. Et
+l'on peut dire aussi que rien ne ressemblait plus à la
+France que la Bohême. A l'une un roi fainéant, poltron,
+ivrogne, abruti; à l'autre un pauvre aliéné, moins odieux
+et aussi impuissant. A la France, les dissensions des Armagnacs
+et des Bourgognes, et la fureur du peuple entre
+deux. A la Bohême, les ravages de Sigismond, la résistance
+à la fois molle et cruelle de la cour, et la voix du
+peuple, au nom de Jean Huss, précipitant l'orage. Mais
+là fut grande cette voix du peuple, que trop de malheurs
+et de divisions étouffaient chez nous sous le bâillon de
+L'étranger.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Henri Martin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Mort en 1378.</blockquote>
+
+<p>Wenceslas s'était rendu odieux dès le principe par ses
+moeurs brutales et son inaction. En 1384, quelques seigneurs
+s'étant déclarés ouvertement contre lui, il appela
+des consuls allemands, à l'exclusion de ceux du pays,
+pour maintenir ses sujets dans l'obéissance, et fit périr
+les mécontents sur la place publique. La fière nation
+bohème ne put souffrir cet outrage, et ne lui pardonna
+jamais d'avoir appelé des étrangers à son aide pour décimer
+sa noblesse. Ce fut le principal prétexte allégué
+dans le soulèvement qui éclata par la suite, et où Jean
+Huss, au nom de l'Université de Prague, eut beaucoup de
+part. On lui reprocha encore amèrement le meurtre de
+Jean de Népomuck, ce vénérable docteur, qu'il avait fait
+jeter dans la Moldaw pour n'avoir pas voulu lui révéler la
+confession de sa femme. Enfin la mort de cette pieuse et
+douce Jeanne fut imputée à ses mauvais traitements.
+Tour à tour spoliateur des biens de son clergé et persécuteur
+des hérétiques, accusé par les orthodoxes d'avoir
+laissé couver et éclore l'hérésie hussite, par les réformateurs
+d'avoir abandonné Jean Huss aux fureurs du concile
+et maltraité ses disciples, il ne trouva de sympathie
+nulle part, parce qu'il n'avait jamais éprouvé de sympathie
+pour personne. Sigismond aida les mécontents à
+lui faire un mauvais parti, et un beau matin, en 1393,
+l'empereur Wenceslas fut mis aux arrêts dans la maison
+de ville, ni plus ni moins qu'un ivrogne ramassé par la
+patrouille. Il s'en échappa tout nu dans un bateau, où une
+femme du peuple le recueillit, à telles enseignes qu'il en
+fit, dit-on, sa femme. Cependant Sigismond, levant le
+masque, fondait sur la Bohême. Les Bohémiens relevèrent
+leur fantôme de roi pour tenir l'usurpateur en respect
+et le repousser. Wenceslas n'en fut pas plus sage,
+et se mit en besogne de vendre son royaume pour boire.
+Il commença par la Lombardie, qui était un fief de l'Empire
+et qu'il donna à Jean Galéas Visconti pour 150,000
+écus d'or. Il avait déjà perdu les villes, forts et châteaux
+de la Bavière, que Rupert, l'électeur palatin, lui avait
+enlevés; si bien que, traduit au ban de l'Empire, déclaré
+relaps, haï des siens, méprisé de tous, déposé le
+lendemain de son nouveau mariage avec Sophie de Bavière,
+il se trouva, en 1400, réduit à sa petite Bohême.
+Pour un prince juste, aimé de son peuple, c'eût été
+pourtant une forteresse inexpugnable. La division et le
+morcellement des plus grandes puissances spirituelles et
+temporelles prouvait bien alors qu'il n'y avait plus de
+force que dans le sentiment national de quelques races
+chevaleresques. Mais Wenceslas ne savait et ne pouvait
+s'appuyer sur rien. En 1401, «revenu à son mauvais
+naturel,» il fut pris par les grands et enfermé dans la
+tour noire du palais de Prague. Transféré dans diverses
+forteresses, il alla passer un an en captivité à Vienne,
+d'où il s'échappa encore dans un bateau. La Bohême l'accueillit
+encore, parce que Sigismond désolait le pays
+avec une armée de Hongrois. «Ils y firent des désordres
+inexprimables, tuant et violant partout où ils passaient.
+Ils enlevaient, sur leurs selles, de jeunes garçons
+et de jeunes filles, et les vendaient <i>comme des
+chevreuils</i>. Sigismond ne se montra pas moins cruel
+que ses gens; ne pouvant venir à bout de prendre un
+fort qu'il avait assiégé, il en tira sous de belles promesses,
+le jeune Procope, marquis de Moravie, prince
+du sang, et le fit attacher à une machine de guerre
+qui était devant la muraille, afin que les assiégés fussent
+contraints de tuer leur maître à coups de flèches.»
+Cet infortuné ayant survécu à ses blessures, Sigismond le
+fit conduire à Brauna et l'y laissa mourir de faim.</p>
+
+<p>Wenceslas n'eut qu'à se montrer aux intrépides Bohémiens
+pour que Sigismond fût repoussé; mais plusieurs
+des principales places fortes de la Bohême restèrent
+entre ses mains, et l'on peut dire que jusqu'à la guerre
+des Hussites, cette nation gouvernée par un fantôme, et
+surveillée par un ennemi intérieur, fit l'apprentissage du
+gouvernement républicain qu'elle rêvait depuis longtemps
+et qu'elle allait essayer de mettre en pratique. Pendant
+cette sorte d'interrègne, qui dura encore une quinzaine
+d'années, si l'anarchie gagna les institutions et paralysa
+les moyens de développement matériel, il se fit en revanche
+un grand travail de recomposition dans les idées
+religieuses et sociales. L'esprit réformateur, qui, sous
+divers noms et sous diverses formes, fermentait en
+France, en Hollande, en Angleterre, en Italie et en Allemagne
+depuis plusieurs siècles, commença à asseoir son
+siège en Bohême, et à préparer ces grandes luttes que
+hâtaient l'établissement et l'exercice de l'inquisition.
+Quelques souvenirs historiques sont indispensables ici
+pour faire comprendre la courte mission de Jean Huss
+(de 1407 à 1415), l'influence prodigieuse que dans l'espace
+de ces sept années il exerça sur son pays, enfin le
+retentissement inouï de son martyre, que les quatorze
+sanglantes années de la guerre hussite firent si cruellement
+expier au parti catholique.</p>
+
+<p>La race slave des Tchèques, que nous appelons à tort
+les Bohémiens<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, avait conservé ces institutions sorties de
+son propre esprit, et n'avait subi aucun joug étranger
+depuis le temps de sa reine Libussa, jusqu'après celui de
+Wenceslas V, au commencement du quatorzième siècle.
+La dynastie des Przemysl ducs de Bohême, avait donc
+duré six siècles. Le premier des Przemysl, tige de cette
+race illustre, fut, dit-on, un simple laboureur, que la
+reine Libussa tira de la charrue (comme Rome en avait tiré
+Cincinnatus), pour en faire son époux et le chef de son
+peuple. La légende naïve et touchante de l'antique Bohême
+rapporte qu'elle lui fit conserver ses gros souliers
+de paysan, et qu'il les légua au fils qui lui succédait,
+afin qu'il n'oubliât point sa rustique origine et les devoirs
+qu'elle lui imposait<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Wladislas II fut le second de ses
+descendants qui porta le titre de roi. Ce titre lui fut conféré
+par Frédéric Barberousse. Mais il semble que ce fut
+pour cette race le signal de la fatalité. L'esprit conquérant
+qui s'emparait des souverains de la Bohême devait,
+suivant la loi éternelle, détruire la nationalité de leur
+domination. Przemysl-Ottokar II posséda, avec la Bohême,
+l'Autriche, la Carniole, l'Istrie, la Styrie, une
+partie de la Carinthie, et jusqu'à un port de mer, ce qui,
+pour le dire en passant, pourrait bien purger la mémoire
+de Shakspeare d'une grosse faute de géographie<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Il fit
+la guerre aux païens de Prusse, leur dicta des lois, bâtit
+Koenigsberg, prit sous sa protection Vérone, Feltre et
+Trévise, et refusa par excès d'orgueil, dit-on, plus que
+par modestie, la couronne impériale, qui échut à Rodolphe
+de Habsbourg, lequel le dépouilla d'une partie de
+ses domaines. Après lui, Wenceslas IV fut élu roi de
+Pologne. Wenceslas V, qui réunit la Hongrie à ces possessions,
+se perdit dans la débauche, fut assassiné à
+Olmutz et termina la dynastie nationale. Cinq ans après,
+Jean de Luxembourg montait sur le trône de Bohème,
+et l'influence allemande commençait à irriter les Bohémiens,
+livrés pour la première fois depuis tant de siècles
+à une main étrangère. Jean, politique habile et ambitieux,
+comprit son rôle, renvoya les fonctionnaires allemands
+et promena sa noblesse dans des guerres à
+l'étranger. Il finit par se promener lui-même hors de la
+contrée, sous prétexte de maladie, mais en effet pour
+laisser aux Bohémiens le temps de s'habituer sans trop
+d'amertume à sa domination. Il fit plusieurs voyages en
+France, fréquenta les papes d'Avignon, et tout en respirant
+l'air salubre de ces contrées, revint un beau jour,
+rapportant de par un décret de l'autorité pontificale,
+la couronne impériale à son fils. Ce fils fut Charles IV,
+premier roi de Bohème, empereur. Ses grands travaux
+donnèrent à cette contrée un lustre qu'elle n'avait pas
+encore eu. Il bâtit la nouvelle ville de Prague, composa
+le code des lois, fonda le collège de Carlstein, et tenta de
+réunir la Moldaw au Danube. Mais son plus grand oeuvre
+fut la fondation de l'Université de Prague à l'instar de
+celle de Paris, où il avait étudié. Ce corps savant devint
+rapidement illustre et enfanta Jean Huss, Jérôme de
+Prague et plusieurs autres hommes supérieurs; c'est-à-dire
+qu'il enfanta le hussitisme, un idéal de république
+qui devait bientôt faire une rude guerre à la postérité de
+son fondateur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> C'est à peu près comme si les étrangers, au lieu de nous confirmer
+notre glorieux nom de <i>Francs</i>, s'obstinaient à nous appeler <i>Celtes</i>. Les
+Boiens furent expulsés de la contrée à laquelle ils ont laissé le nom de
+Bohême 500 ans avant notre ère, et les Tchèques sont une toute autre
+race.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Cette tradition du paysan-roi se retrouve chez tous les peuples
+slave.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> On sait que dans un de ses drames à époques incertaines il fait aborder
+sur un navire un de ses personnages en Bohème. Ce pouvait être
+la port de Naon qu'acheta le roi Ottokar, et qui posa fastueusement
+la limite de son empire au rivage de l'Adriatique.</blockquote>
+
+<p>Charles IV chérissait tendrement cependant cette Université,
+sa noble fille. Il y prenait tant de plaisir aux discussions
+savantes, que lorsqu'on venait l'interrompre
+pour l'avertir de manger, il répondait, en montrant ses
+docteurs échauffés à la dispute: «C'est ici mon souper;
+je n'ai pas d'autre faim.» Malgré cette sollicitude paternelle
+pour l'éducation des Bohémiens, ceux-ci ne l'aimèrent
+jamais et lui reprochèrent de trop s'occuper des
+intérêts de sa famille. Le reproche fut peut-être injuste;
+mais cette famille avait le tort impardonnable d'être
+étrangère: on le lui fit bien voir.</p>
+
+<p>Sous Wenceslas l'ivrogne, fils de Charles IV, l'Université
+de Prague, forte de sa propre vie, grandit, se développa,
+acquit une immense popularité, et produisit Jean
+Huss, qu'elle envoya, comme le plus beau fleuron de sa
+couronne, au concile de Constance. Les pères du concile
+ne lui renvoyèrent même pas ses cendres. L'Université
+fit faire à la Bohème, dont elle était devenue la tête et le
+coeur, le serment d'Annibal contre Rome.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas croire cependant que la conversion
+de ce peuple guerrier en un peuple raisonneur et théologien
+fût l'affaire de quelques années et l'oeuvre entière
+de l'Université. Les choses ne se passent pas ainsi dans
+la vie des nations. Permis aux pères des conciles de dire,
+dans le style du temps, que le royaume de Bohême, jusque-là
+fidèlement attaché à la religion, était devenu tout
+d'un coup l'<i>égout de toutes les sectes</i>. Il y avait bien
+longtemps, au contraire, que la Bohême tournait à l'hérésie,
+et que le monde civilisé tout entier, <i>infecté de ce
+poison</i>, lui en infiltrait tout doucement le venin.</p>
+
+<p>Si j'écrivais cette histoire pour les hommes graves
+(comme on dit de tant d'hommes en ce temps-ci où il y
+a si peu de gravité), je ne pourrais faire moins que de
+tracer maintenant l'histoire de l'hérésie. Il me faudrait,
+pour remonter à son berceau, remonter à celui de
+l'Église; ce serait un plus long et un peu lourd. Rassurez-vous,
+Mesdames, c'est pour vous que j'écris, et ce que
+j'ai lu de tout cela, je vous le résumerai en peu de mots,
+d'autant plus qu'à cet égard l'<i>histoire n'existe pas; l'histoire
+n'est pas faite</i>. Rien de plus obscur et de plus
+embrouillé que la certitude de certains faits dans le
+passé. Peut-être faudrait-il s'occuper un peu de chercher
+celle du fait idéal; si l'on songeait bien aux causes
+morales des événements, on déterminerait peut-être
+d'une manière plus satisfaisante la marche de ces événements;
+si l'on mettait un peu plus de sentiment dans
+l'étude de l'histoire, je crois qu'on devinerait beaucoup
+de choses qu'avec la seule érudition il sera peut-être à
+jamais impossible d'affirmer.</p>
+
+<p><i>Deviner l'histoire</i> de la pensée humaine, voilà en
+effet à quoi nous sommes réduits en ce temps de scepticisme,
+après tant de siècles d'hypocrisie. Que dis-je?
+l'hypocrisie et le scepticisme sont de tous les temps, et
+presque toujours l'histoire, surtout l'histoire des religions,
+a été écrite sous l'une ou l'autre inspiration.
+L'Église a écrit l'histoire, c'est elle qui l'a le plus et le
+mieux écrite dans le passé: l'Église a été forcée de
+l'écrire selon ses intérêts, ses ressentiments et ses terreurs.
+Les souverains ont fait écrire l'histoire, et les
+souverains ont fait comme l'Église. Comme le pouvoir
+spirituel et le pouvoir temporel ont été aux prises éternellement,
+voilà déjà de grandes contradictions entre les
+historiens des deux camps. Puis les philosophes et les
+hérétiques ont écrit l'histoire: ressentiment et amertume
+contre les pouvoirs oppresseurs, crainte et jalousie entre
+les diverses sectes et les diverses philosophies, ignorance
+et précipitation de jugement, voilà ce qu'on trouve chez
+la plupart de ces historiens. Nouvelles contradictions! où
+est donc la vérité de l'histoire au milieu de ce conflit?
+L'histoire n'existe pas, je vous le jure; que les pédants
+en pensent ce qu'ils veulent!</p>
+
+<p>Mais comme la Providence ne fait rien d'inutile,
+l'humanité, sur laquelle et par laquelle agit chez nous la
+Providence, ne fait rien d'inutile non plus. Le passé a
+entassé devant nous des montagnes de matériaux, l'avenir
+en profitera. Le présent s'en effraie et y porte une main
+timide. Mais vienne le réveil des grands sentiments,
+vienne un siècle des lumières qui ne sera ni celui de
+Léon X ni celui de Louis XIV, mais celui de la justice et
+de la droiture, l'histoire se fera, et nos petits-enfants en
+auront enfin une idée nette et bienfaisante.</p>
+
+<p>Quoi, me direz-vous, nous n'avons pas d'histoire? Et
+qu'avons-nous donc appris dans nos couvents?&mdash;Hélas!
+Mesdames, vous n'y avez appris que l'Évangile, et encore
+ne l'avez-vous pas compris. Vos filles pourraient commencer
+à apprendre quelque chose, car on a commencé à
+faire pour la jeunesse de bons ouvrages comparativement
+à ceux du passé. Quelques esprits élevés ont jeté de
+siècle en siècle une certaine clarté progressive sur cet
+abîme ténébreux. De nos jours de rares intelligences ont
+indiqué la route; la notion d'une nouvelle méthode supérieure
+à l'ancienne s'est répandue et tend à se populariser,
+en dépit de l'hypocrisie sceptique de l'Église et du
+scepticisme hypocrite de l'Université. Mais les seuls beaux
+travaux que nous possédions sur l'histoire ne sont encore
+que des aperçus de sentiment, des éclairs de divination.
+Je vous l'ai dit, nous en sommes à deviner l'histoire,
+en attendant qu'on nous la fasse et qu'on nous la
+donne tout expliquée et toute dévoilée.</p>
+
+<p>Je conviens que certains points principaux semblent
+être du moins assez bien dépouillés de mensonge et
+d'ignorance pour qu'on puisse en juger. Si, sur tous les
+points, la besogne était assez bien débrouillée, l'ouvrage
+assez dégrossi, pour que la raison et le sentiment n'eussent
+plus qu'à se prononcer sur la conséquence et la moralité
+des faits, nous serions déjà bien avancés, et il ne
+faudrait pas se plaindre: demain nous aurions nos Hérodotes
+et nos Tacites. Mais nous n'en sommes pas là, et
+les plus instruits de nos maîtres avouent qu'il y a des
+côtés (selon moi, ce sont les plus importants) où tout est
+plongé dans un épais brouillard. Telle est l'histoire des
+hérésies; je ne vous citerai que celle-là, quoique celle
+de la religion officielle qu'on vous a enseignée et que
+vous enseignez à vos enfants soit tout aussi menteuse,
+tout aussi obscure, tout aussi incertaine. Mais mon sujet
+m'impose de me borner à la première, et je vous demande
+si vous en savez quelque chose? Ne rougissez
+pas d'avouer que non. Vos professeurs n'en savent guère
+plus.</p>
+
+<p>Et comment le sauraient-ils? Figurez-vous, Madame,
+qu'il y a là toute une moitié de l'histoire intellectuelle et
+morale de l'humanité, que l'autre moitié du genre humain
+a fait disparaître, parce qu'elle la gênait et la menaçait.
+Il faut que j'essaie de vous faire bien comprendre
+de quoi il est question, et vous verrez ensuite que cette
+sainte mère l'hérésie nous a engendrés tout aussi légitimement,
+tout aussi puissamment que notre autre mère
+la sainte Église. L'une nous a baptisés, confessés et
+dirigés de siècle en siècle à la lumière du jour; l'autre
+nous a travaillé le coeur, réchauffé l'esprit; elle nous a
+tourmentés, inspirés, poussés en avant de siècle en siècle
+par ses voix mystérieuses, toujours étouffées et toujours
+éloquentes; <i>de profundis clamavi ad te</i>, c'est le chant
+éternel, c'est le cri déchirant de l'hérésie plongée dans
+les cachots, ensevelie sous les bûchers, scellée vivante
+dans la tombe, comme elle l'est encore sous les ténébreux
+arcanes de l'histoire.</p>
+
+<p>Femmes, quand je me rappelle que c'est pour vous
+que j'écris, je me sens le coeur plus à l'aise; car je n'ai
+jamais douté que malgré vos vices, vos travers, votre
+insigne paresse, votre absurde coquetterie, votre frivolité
+puérile, il n'y eût en vous quelque chose de pur, d'enthousiaste,
+de candide, de grand et de généreux, que
+les hommes ont perdu ou n'ont point encore. Vous êtes
+de beaux enfants. Votre tête est faible, votre éducation
+misérable, votre prévoyance nulle, votre mémoire vide,
+vos facultés de raisonnement inertes. La faute n'en est
+point à vous! Dieu a permis que dans l'oisiveté de votre
+intelligence votre coeur se développât plus librement que
+celui des hommes, et que vous conservassiez le feu sacré
+de l'amour, les trésors du dévouement, les charmes attendrissants
+de l'incurie romanesque et du désintéressement
+aveugle. Voilà pourquoi, pauvres femmes, nobles
+êtres qu'il n'a pas été au pouvoir de l'homme de dégrader,
+voilà pourquoi l'histoire de l'hérésie doit vous intéresser
+et vous toucher particulièrement; car vous êtes les filles
+de l'hérésie, vous êtes toutes des hérétiques; toutes vous
+protestez dans votre coeur, toutes vous protestez sans
+succès. Comme celle de l'Église <i>protestante</i> de tous les
+siècles, votre voix est étouffée sous l'arrêt de l'Église <i>sociale</i>
+officielle. Vous êtes toutes par nature et par nécessité
+les disciples de saint Jean, de saint François, et des
+autres grands apôtres de l'idéal. Vous êtes toutes <i>pauvres</i>
+à la manière des éternels disciples du paupérisme évangélique;
+car, suivant la loi du mariage et de la famille,
+vous ne possédez pas; et c'est à cette absence de pouvoir
+et d'action dans les intérêts temporels, que vous devez
+cette tendance idéaliste, cette puissance de sentiment,
+ces élans d'abnégation qui font de vos âmes le dernier
+sanctuaire de la vérité, les derniers autels pour le sacrifice.</p>
+
+<p>J'essaierai donc de vous faire l'histoire de l'hérésie au
+point de vue du sentiment, parce que le sentiment est la
+porte de votre intelligence.</p>
+
+<p>Vous n'êtes pas sans savoir qu'il y a aujourd'hui une
+grande lutte engagée dans le monde entre les riches et
+les pauvres, entre les habiles et les simples, entre le
+grand nombre qui est faible encore par ignorance, et le
+petit nombre qui l'exploite par ruse et par force. Vous
+savez qu'au milieu de cette lutte dont la continuité serait
+contraire aux desseins de Dieu, des idées profondes ont
+surgi; qu'elles ont pris toutes les formes, même celles de
+l'erreur et de la folie: enfin, que mille sectes philosophiques
+se partagent l'empire des esprits. Vous avez entendu
+parler de celles qui ont fait la révolution française, des
+jacobins, des montagnards, des girondins, des dantonistes,
+des babouvistes, des hébertistes même, etc.
+Depuis quinze ans, vous avez vu d'autres sectes déployer
+leurs bannières, d'autres idées, ou plutôt les mêmes
+idées au fond, prendre de nouvelles formes, chez les
+saint-simoniens, les doctrinaires, les fouriéristes, les communistes
+de Lyon, les chartistes d'Angleterre, etc., etc.</p>
+
+<p>Ce que vous trouvez au fond de toutes ces sectes philosophiques
+et de tous ces mouvements populaires, c'est
+la lutte de l'égalité qui veut s'établir, contre l'inégalité
+qui veut se maintenir; lutte du pauvre contre le riche,
+du candide contre le fourbe, de l'opprimé contre l'oppresseur,
+de la femme contre l'homme (du fils même contre le
+père dans la législation, puisqu'il a fallu reconquérir la
+suppression du droit d'aînesse); de l'ouvrier contre le
+maître, du travailleur contre l'exploitateur, du libre penseur
+contre le prêtre gardien des mystères, etc.; lutte
+générale, universelle, portant sur tous les principes,
+partant de tous les points, imaginant tous les systèmes,
+essayant de tous les moyens. Vous n'êtes pas au bout;
+vous en verrez bien d'autres et de pires, si au lieu de
+laisser le champ libre à la discussion, le pouvoir s'obstine
+à contraindre d'une part, et à corrompre de l'autre.</p>
+
+<p>Eh bien, au point où nous en sommes, vous ne pouvez
+pas supposer que tout cela soit absolument nouveau sous
+le soleil, que l'esprit humain ait enfanté toutes ces manifestations
+pour la première fois depuis cinquante ans. Il
+faudrait, pour cela, supposer que depuis cinquante ans
+seulement le genre humain a commencé à vivre et à se
+rendre compte de ses droits, de ses besoins de toutes
+sortes.</p>
+
+<p>Et pourtant, si vous cherchez dans les historiens l'histoire
+suivie, claire et précise des manifestations progressives
+qui ont amené celles du dix-huitième siècle et
+celles d'aujourd'hui, vous ne l'y trouverez que confuse,
+tronquée et profondément inintelligente. Parmi les modernes<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>,
+les uns, effrayés de la multiplicité des sectes et
+de l'obscurité répandue sur leurs doctrines par les arrêts
+mensongers de l'inquisition et l'auto-da-fé des documents,
+ont craint de se tromper et de s'égarer; les autres ont
+tout simplement méprisé la question, soit qu'ils ne s'intéressassent
+point à celle qui agite notre génération, soit
+qu'ils n'aperçussent point ses rapports avec l'histoire des
+anciennes sectes. Parmi les anciens historiens, c'est bien
+autre chose. D'abord il y a plusieurs siècles (et ce ne sont
+pas les moins remplis de faits et d'idées) dont il ne reste
+rien que des arrêts de mort, de proscription et de flétrissure.
+Durant ces siècles, l'Église prononça la sentence de
+l'anéantissement des individus et de leur pensée: maîtres
+et disciples, hommes et écrits, tout passa par les flammes;
+et les monuments les plus curieux, les plus importants
+de ces âges de discussion et d'effervescence sont
+perdus pour nous sans retour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Depuis quelques années, de louables et heureuses tentatives ont été
+faites à cet égard. M. Michelet, M. Lavallée, M. Henri Martin surtout, ont
+commencé à jeter un nouveau jour sur ces questions, et à les traiter avec
+l'attention qu'elles méritent. Je ne parle pas des beaux travaux fragmentaires
+de l'<i>Encyclopédie nouvelle</i>, et de certains autres dont les idées que
+j'émets ici ne sont qu'un reflet et une vulgarisation.</blockquote>
+
+
+<p>Ainsi, le rôle de l'Église, dans ces temps-là, ressemble
+à l'invasion des barbares. Elle a réussi à plonger dans la
+nuit du néant les monuments de la pensée humaine; mais
+le sentiment qui enfanta ces idées condamnées et violentées
+ne pouvait périr dans le coeur des hommes. L'idée de
+l'égalité était indestructible; les bourreaux ne pouvaient
+l'atteindre: elle resta profondément enracinée, et ce que
+vous voyez aujourd'hui en est la suite ininterrompue et la
+conséquence directe.</p>
+
+<p>Les siècles persécutés, et pour ainsi dire étouffés,
+dont je vous parle, embrassent toute l'existence du
+christianisme jusqu'à la guerre des hussites. Là l'histoire
+devient plus claire, parce que les insurrections religieuses
+aboutissent enfin à des guerres sociales. Les
+questions se posent plus nettement, non plus tant sous la
+forme de propositions mystiques que sous celle d'articles
+politiques. Bientôt après arrive la réforme de Luther, les
+grandes guerres de religion, la création d'une nouvelle
+église, qui échappe aux arrêts de l'ancienne et qui conserve
+les monuments de son action historique, grâce à
+l'invention de l'imprimerie, qui neutralise celle des
+bûchers.</p>
+
+<p>Il semblerait que cette nouvelle église de Luther, pénétrée
+d'amour et de respect pour les longues et courageuses
+hérésies qui l'avaient précédée, préparée et mise
+au monde, eût dû consacrer d'abord sa ferveur et sa
+science à reconstruire l'histoire de son passé, à refaire
+sa généalogie, à retrouver ses titres de noblesse. Elle
+était encore assez près des événements pour chercher
+dans ses traditions le fil de son existence, dont l'Église
+romaine avait détruit l'écriture. Elle ne le fit pourtant
+pas, occupée qu'elle était à se constituer dans le présent
+et à poursuivre une lutte active. Mais il faut bien avouer
+aussi que ses docteurs et ses historiens manquèrent
+souvent de courage et reculèrent avec effroi devant
+l'acceptation du passé. Ce passé était rempli d'excès
+et de délires. Nous l'avons dit plus haut, c'était le temps
+de la violence; et les hussites le disaient dans leur style
+énergique: <i>C'est maintenant le temps du zèle et de la
+fureur</i>. Nous dirons, plus tard, comment ils se croyaient
+les ministres de la colère divine. Mais ces délires, ces
+excès, ce zèle et cette fureur ne dévoraient-ils pas aussi
+le sein de l'Eglise romaine? Rome avait-elle le droit de
+leur reprocher quelque chose en fait de vengeance et de
+cruauté, de meurtre et de sacrilège? Les docteurs protestants
+reculèrent pourtant devant les accusations dont
+on chargeait la tête de leurs pères. Luther lui-même,
+vous le savez, fut le premier à s'épouvanter du torrent
+dont il avait rompu la dernière digue. Comment eût-il pu
+accepter la tache glorieuse de son origine, lui qui désavouait
+déjà l'oeuvre terrible de ses contemporains et l'audace
+qu'il supposait à sa postérité?</p>
+
+<p>Il légua son épouvante à ses pâles continuateurs. Les
+uns, reniant leur illustre et sombre origine, s'efforcèrent
+de prouver qu'il n'avaient rien de commun avec ceux-ci
+ou ceux-là; les autres, plus religieux, mais non moins
+timides, s'attachèrent à blanchir la mémoire de leurs
+aïeux dans l'hérésie de tous les excès qui leur étaient
+imputés. De là résulta une foule d'écrits, qu'il peut être
+bon de consulter, parce qu'il s'y trouve, comme dans
+tout, des lambeaux de vérité, mais auxquels il est impossible
+de se rapporter entièrement, pour connaître la
+vérité des sentiments historiques, à la recherche desquels
+nous voici lancés<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> M. Lenfant, dans une longue et curieuse histoire du concile de Bâle
+dont nous avons extrait ces notes sur la guerre hussitique, abandonne la
+cause, sans façon, à la sévérité de son siècle. Il raille et méprise plus souvent
+qu'il n'admire. M. de Beausobre, dans ses travaux très-supérieurs
+comme intelligence, comme érudition et comme aperçu de sentiment,
+s'efforce de nier des faits qui ont cependant un caractère de vérité historique.
+Il donne un démenti général et particulier à toutes les assertions des
+écrivains catholiques, et poussant la partialité un peu loin, fait l'hérésie
+blanche comme neige.</blockquote>
+
+<p>Il ne s'agit ici de rien moins que de décider tout le
+contraire de ce qu'ont décidé des gens très-graves et
+très-savants: à savoir que, comme il n'y a qu'une religion,
+il n'y a qu'une hérésie. La religion officielle, l'église
+constituée a toujours suivi un même système; la religion
+secrète, celle qui cherche encore à se constituer, cette
+société idéale de l'égalité, qui commence à la prédication
+de Jésus, qui traverse les siècles du catholicisme sous le
+nom d'hérésie, et qui aboutit chez nous jusqu'à la révolution
+française, pour se réformer et se discuter, à défaut
+de mieux, dans les clubs chartistes et dans l'exaltation
+communiste, cette religion-là est aussi toujours la même,
+quelque forme qu'elle ait revêtue, quelque nom dont elle
+se soit voilée, quelque persécution qu'elle ait subie.
+Femmes, c'est toujours votre lutte du sentiment contre
+l'autorité, de l'amour chrétien, qui n'est pas le dieu
+aveugle de la luxure païenne, mais le dieu clairvoyant
+de l'égalité évangélique, contre l'inégalité païenne des
+droits dans la famille, dans l'opinion, dans la fidélité,
+dans l'honneur, dans tout ce qui tient à l'amour même.
+Pauvres laborieux ou infirmes, c'est toujours votre lutte
+contre ceux qui vous disent encore: «Travaillez beaucoup
+pour vivre très-mal; et si vous ne pouvez travailler
+que peu, vous ne vivrez pas du tout.» Pauvres d'esprit à
+qui la société marâtre a refusé la notion et l'exemple de
+l'honnêteté, vous qu'elle abandonne aux hasards d'une
+éducation sauvage, et qu'elle réprime avec la même rigueur
+que si vous connaissiez les subtilités de sa philosophie
+officielle, c'est toujours votre lutte. Jeunes intelligences
+qui sentez en vous l'inspiration divine de la
+vérité, et qui n'échappez au jésuitisme de l'Église que
+pour retomber sous celui du gouvernement, c'est toujours
+votre lutte. Hommes de sensation qui êtes livrés
+aux souffrances et aux privations de la misère, hommes
+de sentiment qui êtes déchirés par le spectacle des maux
+de l'humanité et qui demandez pour elle le pain du corps
+et de l'âme, c'est toujours votre lutte contre les hommes
+de la fausse connaissance, de la science impie, du sophisme
+mitré ou couronné. L'hérésie du passé, le communisme
+d'aujourd'hui, c'est le cri des entrailles affamées
+et du coeur désolé qui appelle la vraie connaissance,
+la voix de l'esprit, la solution religieuse, philosophique
+et sociale du problème monstrueux suspendu
+depuis tant de siècles sur nos têtes. Voilà ce que c'est
+que l'hérésie, et pas autre chose: une idée essentiellement
+chrétienne dans son principe, évangélique dans
+ses révélations successives, révolutionnaire dans ses
+tentatives et ses réclamations; et non une stérile dispute
+de mots, une orgueilleuse interprétation des textes
+sacrés, une suggestion de l'esprit satanique, un besoin
+de vengeance, d'aventures et de vanité, comme il a plu
+à l'Eglise romaine de la définir dans ses réquisitoires et
+ses anathèmes.</p>
+
+<p>Maintenant que vous apercevez ce que c'est que l'hérésie,
+vous ne vous imaginerez plus, comme on le persuade
+à vous, femmes, et à vos enfants, lorsqu'ils commencent
+à lire l'histoire, que ce soit un chapitre insipide,
+indigne d'examen ou d'intérêt, bon à reléguer dans les
+subtilités ridicules du passé théologique. On a réussi à
+embrouiller ce chapitre, il est vrai; mais l'affaire des esprits
+sérieux et des coeurs avides de vérité sera désormais
+d'y porter la lumière. Prétendre faire l'histoire de la société
+chrétienne sans vouloir restituer à notre connaissance
+et à notre méditation l'histoire des hérésies, c'est
+vouloir connaître et juger le cours d'un fleuve dont on
+n'apercevrait jamais qu'une seule rive. On raconte qu'un
+Anglais (ce pouvait bien être un bourgeois de Paris),
+ayant loué, pour faire le tour du lac de Genève, une de
+ces petites voitures suisses dans lesquelles on voyage de
+côté, se trouva assis de manière à tourner constamment
+le dos au Léman, de sorte qu'il rentra à son auberge sans
+l'avoir aperçu. Mais on assure qu'il n'en était pas moins
+content de son voyage, parce qu'il avait vu les belles
+montagnes qui entourent et regardent le lac. Ceci est une
+parabole triviale, applicable à l'histoire. La montagne,
+c'est l'Église romaine, qui, dans le passé, domine le
+monde de sa hauteur et de sa puissance. Le lac profond,
+c'est l'hérésie, dont la source mystérieuse cache des
+abîmes et ronge la base du mont. Le voyageur, c'est
+vous, si vous imitez l'Anglais, qui ne songea point à regarder
+derrière lui.</p>
+
+<p>Quand vous lisez l'Évangile, les Actes des apôtres, les
+Vies des saints, et que vous reportez vos regards sur la
+vérité actuelle, comment vous expliquez-vous cette épouvantable
+antithèse de la morale chrétienne avec des institutions
+païennes?</p>
+
+<p>Quelques formules de notre code français (ce ne sont
+que des formules!) rappellent seules le précepte de Jésus
+et la doctrine des apôtres. Si l'empereur Julien revenait
+tout à coup parmi nous et qu'on lui montrât seulement
+ces formules, il s'écrierait encore une fois: «Tu l'emportes,
+Galiléen!» Et si saint Pierre, le chef et le fondateur
+dont l'Église romaine se vante, était appelé à la
+même épreuve, il ne manquerait pas de dire: «Voilà
+l'ouvrage de ma chère fille la sainte Église.» Mais le pape
+serait là pour lui répondre: «Que dites-vous là, saint père?
+c'est l'abominable ouvrage d'une abominable révolution,
+dont les fanatiques ont brisé vos autels, outragé vos lévites
+et profané nos temples.» Je suppose que saint Pierre,
+étourdi d'une pareille explication, appelât saint Jean pour
+le tirer de cet embarras; saint Jean, qui en savait et en
+pensait plus long que lui sur l'égalité, lui dirait: «Prenez
+garde, frère, j'ai bien peur que le coq n'ait chanté sur le
+clocher de votre Église romaine.» Et alors, appelant le
+pape à rendre témoignage: «Qu'avez-vous donc fait vous
+et les autres, pour que les fanatiques de l'égalité se portassent
+à de tels excès contre vous et votre culte?&mdash;Nous
+avions fait notre devoir, répondrait le pape; nous avions
+condamné et persécuté Jean-Jacques Rousseau, Diderot
+et tous les fauteurs de l'hérésie.» Alors saint Jean
+voudrait savoir qui étaient ces grands saints qui avaient
+résisté à l'Église au nom du précepte du Christ, car il
+ne les jugerait pas autrement. Il voudrait connaître tous
+ceux qui avaient suscité l'hérésie de l'évangile; et, de
+siècle eu siècle, remontant par le dix-huitième siècle
+à Luther et à Jean Huss, et par Wicklef à Pierre Valdo, et
+par Jean de Parme à Joachim de Flore, et par eux à saint
+François; et par saint François à une suite ininterrompue
+d'apôtres de l'égalité chrétienne, il remonterait ainsi par
+le torrent de l'hérésie jusqu'à lui-même, à sa doctrine, à
+sa parole. Il laisserait alors saint Pierre s'arranger avec
+Grégoire VII et tous ses orthodoxes jusqu'à Grégoire XVI,
+et retournerait vers son divin maître Jésus pour lui rendre
+compte du cours bizarre des affaires de ce monde.</p>
+
+<p>Voilà donc tout bonnement l'histoire de ce monde.
+D'un côté les hommes d'ordre, de discipline, de conservation,
+d'application sociale, d'autorité politique; ces
+hommes-là, qui n'ont pas choisi sans motif saint Pierre
+pour leur patron, bâtissent et gouvernent l'Église avec
+une grande force, avec beaucoup d'habileté, de science
+administrative, de courage et de foi dans leur principe
+d'unité. Ils font là un grand oeuvre; et plusieurs d'entre
+eux, préservant à certaines époques la société chrétienne
+des bouleversements de la politique, de l'ambition brutale
+des despotes séculiers, et de l'envahissement des
+nations aux instincts barbares, sont dignes d'admiration
+et de respect. Mais tandis qu'ils soutiennent cette lutte
+au nom du pouvoir spirituel contre le pouvoir temporel,
+ils prennent les vices du monde temporel et trempent
+dans ses crimes. Ils oublient, ils sont forcés d'oublier
+leur mission divine, idéale! Ils deviennent conquérants et
+despotes à leur tour; ils oppriment les consciences et
+tournent leur furie contre leurs propres serviteurs, contre
+leurs plus utiles instruments.</p>
+
+<p>Ces serviteurs ardents, ces instruments précieux d'abord,
+mais bientôt funestes à l'Église, ce sont les hommes
+de sentiment, d'enthousiasme, de sincérité, de désintéressement
+et d'amour; c'est l'autre côté de la nature humaine
+qui veut se manifester et faire régner la doctrine
+du Christ, la loi de la fraternité sur la terre. Ils n'ont ni
+la science organisatrice, ni l'esprit d'intrigue, ni l'ambition
+qui fait la force, ni la richesse qui est le nerf de la
+guerre. Les papes l'ont toujours parce qu'ils trouvent
+moyen de s'associer aux intérêts des souverains, et ils
+font mieux que de faire la guerre eux-mêmes; ils la font
+faire pour eux, ils la suscitent et la dirigent. Les apôtres
+de l'égalité sont pauvres. Ils ont fait voeu de pauvreté; à
+une certaine époque, ils sortent principalement des associations
+de frères mendiants; ils se répandent sur la terre
+en vivant d'aumônes et souvent de mépris. Ils ne peuvent
+s'appuyer que sur le pauvre peuple, chez lequel ils trouvent
+d'immenses sympathies. En l'éclairant dans la voix
+de l'Évangile, ils font sortir de son sein de nouveaux docteurs
+qui, sans s'adjoindre à eux officiellement, et souvent
+même en s'en détachant tout à fait, continuent leur
+oeuvre, entrent en guerre ouverte avec l'Église, sont flétris
+du nom d'hérétiques, agitent les masses, se répandent
+dans le monde sous divers noms, y prêchent le principe
+sous divers aspects, et partout y subissent la persécution.
+Mais le destin de l'hérésie n'est pas de triompher brusquement
+de l'Église; elle ne peut que la miner sourdement,
+l'ébranler quelquefois par l'explosion des menaces
+populaires, être ensuite sa dupe, son jouet, sa victime, et
+finir par le martyre pour renaître de ses propres cendres,
+s'agiter encore, s'engourdir dans la constitution avortée du
+luthérianisme, et se fondre enfin dans la philosophie française
+du dix-huitième siècle. Vous savez le reste de son histoire,
+je vous en ai indiqué la trace. Elle revit aujourd'hui
+en partie dans la grande insurrection permanente des Chartistes,
+et en partie dans les associations profondes et indestructibles
+du communisme. Ces communistes, ce sont les
+Vaudois, les pauvres de Lyon ou léonistes qui faisaient
+dès le douzième siècle le métier de canuts et l'office de
+gardiens du feu sacré de l'Évangile. Les chartistes, ce sont
+les wickléfistes qui, au quatorzième siècle remuaient l'Angleterre
+et forçaient Henri V à interrompre plusieurs fois
+la conquête de la France. Si je cherchais bien, je trouverais
+quelque part les Hussites; et quant aux Taborites
+et aux Picards, et même aux Adamites, j'ai la main dessus,
+mais je ne suis pas obligé de les désigner. Le petit
+nombre de ces derniers dans le passé et dans le présent
+ne leur laisse que peu d'importance. Ils ne sont point
+destinés à en avoir jamais. Leur idée est excessive, délirante,
+et comme les convulsions de la démence, elle est
+un symptôme de mort plus que de guérison. Ces surexcitations
+de l'enthousiasme sont destinées à disparaître.
+Je ne les indique ici que parce qu'elles jouent un rôle
+dans la guerre des hussites, et qu'il sera bon de faire
+leur part quand j'aurai à montrer leur action.</p>
+
+<p>Maintenant, si le sujet vous intéresse, cherchez dans
+les livres d'histoire le récit des grandes insurrections des
+pastoureaux, des vaudois, des beggards, des fratricelles,
+des lolhards, des wickléfistes, des turlupins, etc. Je ne
+me charge de vous raconter que celles des hussites et des
+taborites qui n'en font qu'une. L'histoire de toutes ces
+sectes et d'une quantité d'autres que je ne vous nomme
+pas, n'en forme qu'une non plus, quoi qu'en puissent dire
+les érudits qui ont voulu faire de si grandes distinctions
+entre elles<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>. C'est l'histoire du <i>Joannisme</i>, c'est-à-dire
+l'interprétation et l'application de l'Évangile fraternel et
+égalitaire de saint Jean. C'est la doctrine de l'<i>Évangile
+éternelle</i> ou <i>de la religion du Saint-Esprit</i>, qui remplit
+tout le moyen âge et qui est la clef de toutes ses convulsions,
+de tous ses mystères. Trouvez-moi une autre clef
+pour ouvrir tous les problèmes du temps présent, sinon
+permettez-moi de commencer mon récit; car il ressemble
+beaucoup jusqu'ici à celui du caporal Trimm, qui s'appelait
+précisément l'Histoire des sept châteaux du roi de
+Bohême.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Les rivalités et les inimitiés de ces sectes entre elles ne prouvent
+qu'une vérité banale; c'est qu'il est fort difficile de s'entendre sur les
+moyens de réaliser une grande entreprise; mais le même but, la même
+idée est au fond de toutes.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+
+<p>Nous avons justement laissé le roi de Bohème, Wenceslas
+l'ivrogne, dans un de ses châteaux (c'était je crois,
+celui de <i>Tocznik</i>), tandis que Jean Huss, le jeune recteur
+de l'université de Prague, traduisait en bohémien les
+livres de Wicklef, et prêchait le wickléfisme. Le wickléfisme
+était une des nombreuses formes qu'avait prises la
+doctrine de l'<i>Évangile éternel</i>, la grande hérésie lancée
+dans le monde depuis plusieurs siècles, et formulée par
+l'abbé Joachim de Flore, en 1250. Wicklef était mort,
+mais le wickléfisme survivait à son apôtre, et les adeptes,
+sous le nom de <i>Lollards</i>, préparaient une grande insurrection,
+se fiant peut-être aux relations, et l'on dit même
+aux engagements que, soit curiosité, soit enthousiasme,
+Henri V avait contractés avec eux dans les années orageuses
+de sa jeunesse. Ils cherchèrent des sympathies
+chez les autres peuples, et y répandirent mystérieusement
+leur doctrine, s'adressant aux hommes les plus
+remarquables, suivant l'usage de ces temps de persécutions.
+Ou prétend que Jean Huss repoussa d'abord avec
+horreur la pensée de l'hérésie, mais qu'il fut séduit par
+deux jeunes gens arrivés d'Angleterre, sous prétexte de
+prendre ses leçons. On raconte même à ce sujet une
+anecdote qui ressemble fort à une légende. Mais la poésie
+des traditions à son importance historique; elle donne,
+mieux parfois que l'histoire, l'idée des moeurs et des
+sentiments d'une époque: enfin elle ajoute la couleur au
+dessin souvent bien sec de l'histoire, et à cause de cela,
+elle ne doit pas être méprisée.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+
+
+<p>Nos deux écoliers wickléfistes prièrent donc Jean Huss,
+leur maître et leur hôte, de leur permettre d'orner de
+quelques fresques le vestibule de sa maison. «Ce qu'ayant
+obtenu, ils représentèrent, d'un côté, Jésus-Christ entrant
+à Jérusalem sur une ânesse, suivi de la populace
+à pied; et, de l'autre, le pape monté superbement sur
+un beau cheval caparaçonné, précédé de gens de guerre
+bien armez, de timbaliers, de tambours, de joueurs
+d'instruments, et des cardinaux bien montez et magnifiquement
+ornez.» Tout le monde alla voir ces peintures,
+les uns admirant, les autres criminalisant les tableaux.»</p>
+
+<p>Jean Huss aurait donc été frappé de l'antithèse ingénieuse
+que cette image lui mettait sous les yeux à toute
+heure. Il aurait médité sur la simplicité indigente du divin
+maître et de ses disciples, les pauvres de la terre et les
+simples de coeur; sur la corruption et le luxe insolent de
+l'autocratie catholique, et il se serait décidé à lire Wicklef.
+Aussitôt qu'il se fût mis à le répandre et à l'expliquer,
+de nombreuses sympathies répondirent à son appel.
+La Bohême avait bien des raisons pour abonder dans ce
+sens sans se faire prier. D'abord, comme nous l'avons
+déjà dit plus haut, la haine du joug étranger, puis celle
+du clergé qui la pressurait et la rongeait, affreusement.
+Dans le peuple fermentait depuis longtemps un levain de
+vengeance contre les richesses des couvents; les récits
+qu'on a faits de ces richesses ressemblent, à des contes
+de fées. La doctrine des Vaudois avait depuis longtemps
+pénétré, dans les montagnes de la Moravie. On dit même
+que lors de la persécution que leur fit subir Charles V,
+à l'instigation du pape Grégoire XI, Pierre Valdo en personne
+était venu finir ses jours en Bohème. Les <i>lolhards</i>
+de Bohême dont le nom ressemble bien à celui des lollards
+d'Angleterre, étaient originaires d'Autriche. Un de
+leurs chefs, brûlé à Vienne en 1322, avait déclaré qu'ils
+étaient plus de huit mille en Bohême. Les historiens constatent
+aussi des irruptions de béguins ou beggards,
+d'adamites, de turlupins, de flagellants et de millénaires
+dans les pays slaves et en Bohême surtout, à différentes
+époques. Prague avait eu déjà d'illustres docteurs qui
+avaient prêché que la fin du monde ancien était proche,
+<i>que l'Antéchrist était apparu sur la terre, et qu'il
+siégeait sur le trône pontifical</i>. Jean de Miliez<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, un des
+plus célèbres, avait été mandé à Rome pour se disculper,
+et on dit qu'il avait écrit ces propres paroles sur la porte
+de plusieurs cardinaux. On cite aussi Mathias de Janaw,
+dit <i>le Parisien</i> parce qu'il avait étudié à Paris, «illustre
+par sa merveilleuse dévotion, et qui, par son assiduité
+à prêcher, a souffert une grande persécution, et cela à
+cause de la vérité évangélique.» Celui-là détestait les
+moines, et leur reprochait «d'avoir abandonné l'unique
+sauveur Jésus-Christ pour des <i>François</i> et des <i>Dominique</i>».
+On ne voit point que l'enthousiasme joannite des
+ordres mendiants ait établi un lien sympathique entre
+eux et les Bohémiens. Soit que ceux de ces moines qui
+habitaient le pays ne partageassent pas cet enthousiasme
+à l'époque où il éclata en Italie et en France, soit que la
+haine des couvents l'emportât sur toute similitude de doctrine
+chez les Bohémiens, il est certain que cette doctrine
+changeant de nom et de prédicateurs, leur arriva un peu
+tard et leur servit d'arme contre tous les ordres religieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Milicius, suivant la coutume des historiens de cette époque de latiniser
+tous les noms. Il ne paraît pas que tous ces docteurs hérétiques
+sortis des rangs du peuple aient tenu à leurs noms de famille, mais beaucoup
+à leur nom de baptême et à celui de leur village. Jean Huss prit le
+sien de Hussinetz, où il était né. Je prierai mes lectrices de faire attention,
+en lisant l'histoire de ces siècles, à la prodigieuse quantité de théologiens
+célèbres dans l'Eglise ou dans l'hérésie qui portent le prénom de Jean. À
+l'époque de la prédication du joannisme et de la dévotion à l'évangile de
+saint Jean, ce n'est pas un fait indifférent.</blockquote>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+
+<p>Ces docteurs bohémiens avaient tenté surtout de rétablir
+les coutumes de l'Église grecque, auxquelles la
+Bohême, convertie primitivement au christianisme par
+des missionnaires orientaux, avait toujours été singulièrement
+attachée. La communion sous les deux espèces et
+l'office divin récité dans la langue du pays, étaient surtout
+les cérémonies qui lui paraissaient constituer sa nationalité,
+représenter ses franchises et préserver dans l'esprit
+du peuple l'égalité des fidèles devant Dieu et devant
+les hommes de la tyrannie orgueilleuse du clergé. Nous
+reviendrons sur cet article, qui est le motif de la guerre
+hussitique et le symbole de l'idée révolutionnaire de la
+Bohême à cette époque, ainsi que l'enveloppe extérieure
+de l'oeuvre du Taborisme.</p>
+
+<p>La noblesse tenait tout autant que le peuple (du moins
+la majorité de la pure noblesse bohème) à ces antiques
+coutumes. Grégoire VII les avait anéanties. Mais l'autorité
+de cet homme énergique n'avait pu décréter l'orthodoxie
+d'une nation qui n'avait jamais été ni bien grecque, ni bien
+latine, qui portait l'amour de son indépendance principalement
+dans son culte, et qui jusque-là avait cru et prié à
+sa guise dans la simplicité et la pureté de son coeur. Pendant
+deux siècles après Grégoire VII, il y avait eu en
+Bohême un culte latin officiel pour la montre, pour l'obédience
+extérieure, et un culte grec devenu national, un
+culte qu'on pourrait appeler <i>sui generis</i>, pour la vie des
+entrailles populaires. On disait les offices en langue
+bohème, et on communiait sous les deux espèces dans les
+campagnes, et secrètement dans les villes; il y avait
+même plusieurs endroits où on l'avait toujours fait ostensiblement,
+grâce à des privilèges accordés et maintenus
+par les papes. Milicius fut persécuté et mourut dans les
+prisons, après avoir restauré l'ancien rite assez généralement.
+Mathias de Janaw était confesseur de Charles IV,
+qui l'aimait beaucoup et qui ne paraît pas avoir été bien
+décidé entre les principes hardis de son université et les
+menaces du saint-siège. On osa demander à cet empereur
+de travailler à la réformation de l'Église; il eut peur, repoussa
+la tentation, éloigna Mathias, cessa de communier
+sous les deux espèces, et laissa l'inquisition sévir contre
+ses coreligionnaires. On n'administrait donc plus cette
+communion sur la fin de son règne, que dans les maisons
+particulières, «et à la fin, dans les endroits cachez; mais
+ce n'étoit pas sans périls de la vie.» Quand on se saisissait
+des communiants, «on les dépouilloit, on les massacroit,
+on les noyoit; de sorte qu'ils furent obligez de
+s'assembler à main armée, et bien escortez. Cela dura
+de part et d'autre jusqu'au temps de Jean Huss.»</p>
+
+<p>On voit maintenant comment, en peu d'années, Jean
+Huss devint le prophète de la Bohème. Il prêcha ouvertement
+le mépris de la papauté, la liberté de la communion
+et des rites. À la suite d'une querelle de règlement, il
+avait fait chasser presque tous les gradués allemands de
+l'Université. L'inquisition réprimanda et fit brûler les
+livres de Wicklef. Huss n'en prêcha que plus haut et
+souleva maintes fois le <i>peuple enclin aux nouveautés</i>.
+Son archevêque n'avait pas beaucoup de pouvoir contre
+lui; l'abrutissement de Wenceslas livrait l'État à l'anarchie.
+Irrité contre le pape qui l'avait déposé de l'empire,
+il n'était pas fâché de lui voir susciter un mauvais parti.
+Son frère et son ennemi Sigismond, qui par ses intrigues
+gouvernait une partie de la noblesse bohème, n'était
+guère plus content du saint-siège, parce que celui-ci avait
+longtemps soutenu son concurrent Rupert au royaume
+de Hongrie; d'ailleurs, les Turcs lui donnaient assez d'occupation
+pour le distraire de l'hérésie.</p>
+
+<p>Jean Huss prêcha en bohémien à la chapelle de Bethléem,
+en latin au palais royal de Prague et dans les
+synodes et assemblées générales du clergé bohème, contre
+le clergé romain et contre toute la discipline ecclésiastique.
+Secondé par Jérôme de Prague, Jacques de Mise,
+dit Jacobel, Jean de Jessenitz, Pierre de Dresden<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a> et plusieurs
+autres, il commença à fanatiser les artisans et les
+femmes, qui, de leur côté, commencèrent à dogmatiser
+aussi, et même à écrire des livres, déclarant qu'il n'y
+avait plus d'Église sur la terre que celle des hussites.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Pierre de Dresden est, dit-on, l'auteur de ces hymnes et de ces chansons
+spirituelles entremêlées d'allemand et de latin qui sont encore en
+usage dans les églises de la confession d'Augsbourg. Ou lui en attribue
+aussi la musique. (<i>M. Lenfant</i>.)</blockquote>
+
+<p>Tout le monde sait la suite de l'histoire de Jean Huss.
+Après avoir subi en Bohème plusieurs persécutions, il fut
+cité devant le concile. «Il comparut sur la foi d'un sauf-conduit
+de l'empereur Sigismond<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. Il n'en fut pas moins
+emprisonné à son arrivée à Constance, pendant qu'une
+commission, déléguée par le concile, examinait ses doctrines.
+Il fut condamné en même temps que la mémoire
+de son maître Wicklef. Jean Huss montra d'abord quelque
+hésitation; mais il reprit bientôt toute sa fermeté,
+ne voulant point se rétracter à moins qu'on ne lui
+prouvât ses erreurs par l'Écriture, appela du concile au
+tribunal de Jésus-Christ, et déclara qu'il aimerait mieux
+être brûlé mille fois<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> que de scandaliser par son abjuration
+ceux auxquels il avait enseigné la vérité. Il fut
+dégradé des ordres sacrés, livré au bras séculier par le
+concile, et conduit au bûcher d'après l'ordre de ce
+même empereur qui lui avait garanti par serment la vie
+et la liberté. Jérôme de Prague avait été arrêté et
+amené prisonnier à Constance quelque temps auparavant.
+Il faiblit, renia Wicklef et Jean Huss, et fut absous.
+Quelque temps après, il fit demander au concile une
+audience publique, déclara qu'il avait menti à sa conscience,
+et qu'il croyait à la vérité des enseignements
+de ses maîtres; puis il marcha intrépidement au supplice.
+Il y eut quelque chose de plus fatal et de plus
+sinistre que cette double catastrophe: ce fut la théorie
+qu'inventa le concile pour la justifier. Un décret du
+concile défendit à chacun, sous peine d'être réputé fauteur
+d'hérésie et criminel de lèse-majesté, de blâmer
+l'empereur et le concile touchant la violation du sauf-conduit
+de Jean Huss<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Sigismond, arrivé à l'empire en 1410 par la mort de Rupert, voulut
+consolider par ce sacrifice son alliance avec Rome.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> On raconte que Jean Huss, pendant qu'il lisait les livres de Wicklef,
+se donnait l'étrange plaisir de se brûler le bout des doigts à la flamme de
+sa lampe. Interrogé sur cet étrange passe-temps, il répondit en montrant
+le livre: «Voila un calice qui me mènera loin.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> M. Henri Martin, <i>Histoire de France</i>.</blockquote>
+
+
+<p>Pendant tout ce procès, les hussites de Bohême s'étaient
+tenus, le peuple, dans une attente sombre et douloureuse,
+les nobles dans un <i>silence irrité</i>. A la nouvelle de son
+supplice, presque toute la Bohème s'émut, depuis <i>ces
+gens de la lie du peuple</i>, qu'on lui avait tant reproché
+d'avoir pour auditoire, jusqu'à ces vieux seigneurs qui
+avaient vu en lui le restaurateur de leurs antiques franchises
+et de leurs coutumes nationales. L'Université, saisie
+unanimement d'une véhémente indignation, rendit un
+témoignage public, adressé à toute la chrétienté, en faveur
+du martyr. «0 saint homme! disait ce manifeste, ô
+homme d'une vertu inestimable, d'un désintéressement
+et d'une charité sans exemple! Il méprisait les richesses
+au souverain degré, il ouvrait ses entrailles aux pauvres;
+on le voyait à genoux au pied du lit des malades.
+Les naturels les plus indomptables, il les gagnait par sa
+douceur, et ramenait les impénitents par des torrents
+de larmes. Il tirait de l'Écriture sainte, ensevelie dans
+l'oubli, des motifs puissants et tout nouveaux pour engager
+les ecclésiastiques vicieux à revenir de leurs
+égarements et pour réformer les moeurs de tous les
+ordres sur le pied de la primitive Église.»..... «Les
+opprobres, les calomnies, la famine, l'infamie, mille
+tourments inhumains, et enfin la mort, qu'il a soufferte,
+tout cela non-seulement avec patience, mais avec un
+visage riant: toutes ces choses sont un témoignage authentique
+d'une constance, aussi bien que d'une foi et
+d'une piété inébranlables chez cet homme juste, etc.»</p>
+
+<p>Des lettres de sanglants reproches furent adressées au
+concile de toutes parts. On lui disait qu'il avait été assemblé,
+non par l'esprit de Dieu, mais par l'esprit de malice
+et de fureur; qu'il avait condamné un innocent sur la
+déposition de personnes infâmes, sans vouloir écouter
+celle des évêques, des docteurs et des gens de bien de la
+Bohême, qui témoignaient de son orthodoxie et de sa foi;
+que c'était une assemblée de satrapes que ce concile, et
+le conseil des Pharisiens contre Jésus-Christ; et mille autres
+invectives, dont plusieurs sont remplies d'éloquence.
+Ces pièces coururent toute l'Allemagne, et irritèrent violemment
+le pape et les cardinaux. Jean Dominique, légat
+du pape, fut si mal reçu en Bohème, qu'il écrivit au pontife
+et à l'empereur: <i>Les Hussites ne peuvent être ramenés
+que par le fer et par le feu</i>. Sigismond ne voulut
+pas se hâter de ruiner un royaume qu'il regardait comme
+sien. Il hésita, et la révolution n'attendit pas qu'il eut
+pris son parti.</p>
+
+<p>Elle commença religieusement par instituer un anniversaire
+commémoratif de la mort du martyr Jean Huss
+(6 juillet), et par faire célébrer ses louanges dans toutes
+les églises; puis elle frappa des médailles en son honneur,
+et l'Université, qui était à la tête du mouvement,
+publia sa déclaration de foi, la première formule du
+hussitisme.</p>
+
+<p>Cette déclaration, signée de <i>maître Jean Cardinal</i> et
+de toute l'Université, ne porte absolument que sur le
+droit auquel prétendent les hussites de communier sous
+les deux espèces, conformément à l'institution <i>de Christ</i>,
+à ses propres paroles, à celles de saint Jean et aux principes
+purs de la saine orthodoxie. Ils traitent le retranchement
+de la coupe de <i>constitution humaine, nouvellement
+inventée et inconnue aux sacrés canons</i>;
+pardonnent à ceux qui, <i>par ignorance et simplicité</i>, se
+sont soumis jusque-là à cette ordonnance, et finissent par
+déclarer que désormais <i>il ne faut avoir égard à ce
+dogme d'invention humaine</i>, et s'en tenir à la doctrine
+de Jésus, qui doit l'emporter sur <i>toute puissance insidieuse
+et redoutable</i>, sur <i>toutes comminations et terreurs</i>.</p>
+
+<p>Une telle déclaration ne paraissait pas devoir entraîner
+de grands orages. Les orthodoxes romains n'y trouvaient
+pas beaucoup à redire, sinon que «si ce n'était point une
+hérésie en soi de communier sous les deux espèces, c'en
+était une de dire que l'Église péchait en n'administrant
+ce sacrement que sous une seule.» Jusque-là on n'était
+aux prises que sur une subtilité, et le raisonnement de
+l'orthodoxie était un sophisme. Mais si la déclaration de
+l'Université satisfaisait les classes aristocratiques, la noblesse,
+le clergé et même la bourgeoisie de Bohème, il
+s'en fallait de beaucoup qu'elle fût l'expression de la
+religion des masses, qui se sentaient travaillées par la
+doctrine ardente de l'Évangile éternel et par toutes les
+idées confuses, mais passionnées, d'égalité évangélique,
+que les prêtres du concile appelaient la <i>lèpre vaudoise</i>.
+Wicklef et Jean Huss, théologiens consommés dans l'acception
+de la philosophie scolastique, érudits recherchés
+et honorés, hommes de science et par conséquent hommes
+du monde, soit qu'ils n'eussent pas été aussi loin que
+leurs adeptes prolétaires dans leur conception d'une nouvelle
+société chrétienne, soit qu'ils eussent voilé cette
+conception idéale sous des formules de simple discipline
+réformatrice, avaient écrit avec cette prudence de raisonnement
+que doivent conserver les hommes en vue
+pour ne pas compromettre leur doctrine dans la discussion
+avec les sophistes et les puissants de ce monde. Les
+âmes populaires plus pressées par leur feu intérieur et
+par leurs souffrances matérielles, avaient vite songé à
+réaliser l'idée cachée au fond de cette question de dogme;
+et, tandis que les classes patientes par nature et par position
+se contentaient de réclamer la coupe, les pauvres,
+conduits et agités par divers types de fanatiques, s'apprêtaient
+à réclamer l'égalité et la communauté de biens
+et de droits, dont la coupe n'était pour eux que le symbole.
+Ainsi, les patriciens, les classes aisées et la plupart
+des habitants industriels des grandes villes commençaient
+à former la secte des calixtins ou des hussites purs, tandis
+que les paysans, les ouvriers avec leurs femmes et
+leurs enfants, grondaient sourdement, comme la mer à
+l'approche d'une tempête, se préparant aux fureurs du
+Taborisme et des autres sectes, sublimes de courage et
+féroces d'instinct, qui devaient victorieusement résister
+à Rome et à tout l'empire germanique, durant quatorze
+ans.</p>
+
+<p>Déjà, du temps de Jean Huss, ces exaltés avaient émis
+l'opinion que le prêtre n'était rien de plus qu'un autre
+homme, et que tout chrétien était prêtre de son plein
+droit pour interpréter les mystères et administrer les
+sacrements. Au concile de Constance, des cordonniers
+de Prague avaient été accusés <i>d'entendre les confessions
+et d'administrer le sacré corps de Notre-Seigneur</i>.
+Les seigneurs bohémiens présents à cette accusation en
+avaient défendu, en rougissant, l'honneur de la Bohème,
+et le fait parut si énorme, qu'on n'osa persister à le reprocher
+à Jean Huss. Mais les cordonniers de Prague n'en
+furent peut-être pas très-émus, et l'on vit une femme du
+peuple arracher l'hostie des mains du prêtre, en disant
+qu'une femme de bonne vie était plus digne qu'un prêtre
+infâme de toucher le pain du ciel.</p>
+
+<p>Comme les émeutes et les violences commençaient, et
+que plusieurs gentilshommes de l'intérieur, espèce de
+Burgraves qui faisaient depuis longtemps le métier de
+bandits pour leur propre compte, se servaient du hussitisme
+comme d'un prétexte pour piller les églises, rançonner
+les couvents et détrousser les voyageurs, les
+grands de Bohème s'assemblèrent pour délibérer sur les
+conséquences de la déclaration de l'Université. Ils formèrent
+une députation des plus considérables d'entre eux,
+pour aller trouver le roi et l'inviter à s'occuper un peu
+de son royaume. Il y avait beaucoup d'analogie, nous
+l'avons dit, entre la condition de ces deux monarques
+contemporains, Wenceslas l'ivrogne et Charles VI l'insensé.
+Cachés au fond de leurs châteaux, ils n'étaient
+heureux que lorsqu'on les oubliait, et ne reparaissaient
+que malgré eux sur la scène, où on les rappelait aux jours
+du danger, comme de vieux drapeaux qu'on tire de la
+poussière.</p>
+
+<p>Wenceslas, effrayé des troubles, s'enivrait pour se
+donner du coeur, dans sa forteresse de Tocznik au sommet
+d'une montagne du district de Podwester. Dès qu'il
+aperçut les députés, il eut peur et se barricada. On parvint
+cependant à en introduire quelques-uns auprès de lui,
+et ils le décidèrent à venir habiter Prague, où il se renferma
+dans la forteresse de Wyssobrad. C'était un pauvre
+porte-respect, que ce roi fainéant, abruti dans la débauche
+et naturellement poltron, bien qu'il eût parfois des velléités
+de cruauté et des heures de rage aveugle. Dès
+qu'il fut arrivé dans sa capitale, des députés de la ville
+vinrent lui demander des églises pour y enseigner le
+peuple à leur manière, et y donner la communion des
+subutraquistes<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Il leur demanda du temps pour y penser,
+et fit dire sous main à Nicolas, seigneur de Hussinetz,
+qui était à leur tête, <i>qu'il filait là une corde pour
+se faire pendre</i>. Les hussites de Prague insistèrent les
+armes à la main. Les conseillers du roi répondirent en
+son nom par des menaces. Le sénat fut alarmé de ces
+mutuelles dispositions; mais Jean Ziska, chambellan de
+Wenceslas, apaisa l'affaire et retarda l'explosion, en
+disant au peuple, sur lequel il exerçait déjà une grande
+influence, qu'il fallait attendre l'issue du concile, et ses
+résolutions pour ou contre le hussitisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Partisans de la communion sous les deux espèces. C'est ainsi qu'on
+appelait alors les calixtins ou hussites purs.</blockquote>
+
+<p>Il est temps de parler du <i>redoutable aveugle Jean
+Ziska du calice</i>. Il y a tant d'obscurité sur ses commencements,
+qu'on ignore son nom de famille. On sait seulement
+qu'il s'appelait <i>Jean</i>, le nom à la mode dans ces
+temps-là; le surnom de Ziska signifie borgne: il l'était
+depuis son enfance. On assure qu'il était noble. Il naquit
+pauvre, et vécut dans la pauvreté au milieu du pillage,
+par sobriété naturelle et par austérité de caractère, mais
+sans qu'il ait paru regarder le communisme pratiqué par
+ses soldats comme autre chose qu'une excellente mesure
+de discipline dans ces temps difficiles. Rien ne révèle en
+lui des aptitudes philosophiques, ni aucune méditation
+religieuse profonde. C'est un fanatique de patriotisme;
+mais ce n'est point un fanatique de religion, et si ses
+instincts de divination stratégique approchent de la faculté
+extatique, il ne parait point s'être embarrassé beaucoup
+des questions théologiques de son temps. Il comprenait
+la mission qui lui était départie dans <i>les jours du
+zèle et de la fureur</i>, et il s'y donna tout entier. Entreprenant,
+opiniâtre, vindicatif, cruel, invincible et invaincu,
+cet homme était la colère de Dieu incarnée. Aussi, ce
+n'est pas un illuminé sublime comme Jeanne d'Arc; il
+n'est pas non plus comme elle l'inspiration et le coeur de
+la guerre patriotique; mais il en est la tête et le bras, et
+comme elle en est le palladium et l'oriflamme, il en est la
+torche et le glaive.</p>
+
+<p>Il naquit à Trocznova, dans le district de Koenigsgratz,
+on ignore à quelle époque. On sait seulement qu'il
+fut page de Charles IV, et qu'il servit avec éclat en
+Pologne dans la guerre contre les chevaliers Teutoniques,
+en 1410. Il est probable qu'il n'avait guère moins
+de quarante-cinq ans au début de la guerre des hussites.
+Il était au service de Wenceslas à l'époque du
+supplice de Jean Huss, et on assure qu'il obtint de son
+maître la permission de jurer haine et vengeance contre
+les meurtriers. I1 fut de ceux qui regardèrent la perfidie
+du concile et la raillerie féroce du sauf-conduit de Sigismond
+comme une injure faite à la Bohême. Mais quoique
+le fait dont je vais parler ne soit pas authentique, il a
+paru, à quelques historiens, motiver encore mieux l'espèce
+de rage qui transporta Ziska contre les moines; car on
+peut dire qu'il ne vécut que de leur sang pendant les sept
+années de sa terrible mission. Selon la tradition à laquelle
+je me fierais assez dans les pays dont l'histoire a été supprimée
+en grande partie ou refaite par les oppresseurs,
+un moine avait débauché ou violé sa soeur qui était religieuse,
+et Ziska aurait fait serment de venger ce crime
+sur tous les ecclésiastiques qui lui tomberaient sous la
+main. Il tint horriblement parole, et cette rancune le
+peint mieux que beaucoup d'autres motifs. Complètement
+désintéressé dans le pillage des couvents, et refusant sa
+part du butin avec une rigidité lacédémonienne, dépourvu
+de vanité ou d'ambition, nullement enthousiaste
+à la façon des fanatiques dont il était le chef, il semble
+qu'un motif personnel de vengeance ait pu seul l'entraîner
+à des fureurs si soutenues, si implacables, si froides, et
+savourées avec une volupté si profonde.</p>
+
+<p>Cependant, quand on examine attentivement cette
+existence à la fois violente et calme de Jean Ziska, on est
+frappé de l'habileté politique qui préside à tous ses actes
+et on en vient à se demander à quels autres moyens il
+pouvait recourir pour procurer à son pays l'indépendance
+nationale que seul il se sentait la force de lui donner.
+Nous l'examinerons en détail, en le suivant, pour ainsi
+dire, pas à pas, et nous verrons à travers le sombre
+fanatisme qui lui a été injustement imputé, une volonté
+froide, clairvoyante, opiniâtre, beaucoup plus éclairée et
+beaucoup plus saine qu'on ne le pense. Ainsi nous regarderions
+sa vengeance personnelle comme un de ces
+stimulants que la Providence suscite aux grandes missions,
+mais non comme la cause et le but unique de la
+sienne. Le vulgaire se trompe toujours en ces sortes d'affaires;
+il veut résoudre le problème de toute une existence
+dans un seul fait, et ne voit pas que ce fait n'est
+que la goutte d'eau qui fait déborder le vase.</p>
+
+<p>A l'instigation de Ziska, Wenceslas accorda donc ou
+laissa prendre aux hussites plusieurs églises, et, grâce à
+cet accommodement, l'année 1417 s'écoula sans que les
+premières conquêtes de la réforme fussent menacées ni
+entraînées à de grandes violences. Sigismond répondit aux
+reproches qu'on lui avait adressés, par une lettre à la
+fois lâche et insolente. Il se défendait d'avoir livré Jean
+Huss; prétendait avoir <i>vu son malheur avec une douleur
+inexprimable, être sorti plusieurs fois du concile
+en fureur;</i> puis il alléguait, non l'autorité infaillible
+des décisions de l'Église, mais la puissance politique de
+ce concile, <i>composé, non de quelque peu d'ecclésiastiques,
+mais des ambassadeurs des rois, et des princes
+de toute la chrétienté.</i> Enfin il menaçait les hussites
+d'une croisade <i>qui serait suivie de grands scandales
+et de périls extrêmes.</i> C'est pourquoi il les priait,
+<i>très-affectueusement, de ne pas exposer tout un royaume
+à une totale désolation, et de rejeter toute nouveauté.</i>
+Quant aux dérèglements qu'on reprochait au clergé, il
+prétendait, à l'exemple de ses prédécesseurs, ne point
+s'immiscer dans de telles affaires. <i>Qu'ils se corrigent
+entre eux,</i> disait il avec une railleuse indifférence,
+<i>comme ils savent qu'ils doivent le faire. Ils ont l'Écriture
+sainte devant les yeux, et il n'est permis ni possible,
+à nous autres gens simples, de l'approfondir.</i></p>
+
+<p>L'athéisme ironique de cette réponse dut blesser tous
+les Bohémiens dans leur loyauté et dans leur enthousiasme
+religieux. Bientôt après arriva la décision du concile
+à leur égard: elle était rédigée en vingt-quatre articles,
+révoltants de tyrannie et de cruauté. Ils rappellent
+les plus odieuses proscriptions de Sylla et de Tibère.
+C'est une amplification des préceptes les plus honteux de
+délation et de férocité. Le premier article intime à Wenceslas
+l'ordre de jurer soumission et fidélité à l'Église
+romaine. Les vingt-trois autres désignent tous les genres
+de rébellion qui doivent être punis par le fer et par le
+feu, ou tout au moins par l'exil et la misère. Tous les
+fauteurs du hussitisme sont condamnés à mort; <i>qu'on les
+brûle,</i> ainsi que tous les livres, tous les traités qui ont
+rapport aux doctrines de Wicklef et de Jean Huss, et
+<i>toutes les chansons qui ont été faites contre le concile;</i>
+que l'université de Prague soit réformée; qu'on en chasse
+les wickléfistes et <i>qu'on les punisse;</i> qu'on rétablisse
+l'ancienne communion, et que les transgresseurs <i>soient
+punis;</i> qu'on fasse comparaître devant le siège apostolique
+les principaux coupables, <i>tels que sont Jean Jessenitz,
+Jacobel, Simon de Rockizane, Christian de Prachatitz,
+Jean Cardinal, Zdenko de Loben,</i> etc., etc.;
+que tous ceux qui abjureront <i>approuvent la condamnation</i>
+de ceux qui, ne se rétractant pas, seront <i>punis;</i>
+que ceux qui défendent et protègent les wickléfistes et
+les hussites soient <i>punis,</i> et que ceux qui l'ont fait <i>jurent
+de ne plus le faire,</i> et, au contraire, de les <i>poursuivre</i>
+afin de les faire <i>punir</i>, c'est-à-dire bannir ou brûler, etc.</p>
+
+<p>C'était condamner à mort la moitié de la Bohème et
+expatrier le reste, à moins que la Bohème ne se dégradât
+jusqu'à l'abjuration de sa foi, jusqu'à la ratification du
+crime, à moins qu'elle ne consentît, à s'effacer elle-même
+ignominieusement du rang des nations. Les Bohémiens
+prouvèrent bientôt que ce n'était pas là leur humeur.</p>
+
+<p>Au mois de mai 1418, le concile étant fini, le cardinal
+Jean-Dominique, cet inquisiteur déjà odieux à la Bohème,
+vint s'acquitter de sa légation et procéder <i>par les voies
+de fait</i> à la conversion des hérétiques. Il débuta par entrer
+dans l'église de Slana, au milieu de la communion
+hussite, par jeter les calices non consacrés sur le pavé,
+et par faire brûler un ecclésiastique et un séculier de cette
+communion. C'était briser la dernière digue et déchaîner
+la mer.</p>
+
+<p>Des troubles violents éclatèrent sur tous les points.
+Wenceslas épouvanté n'osa rien faire pour les réprimer
+et feignit même de les approuver. Néanmoins les hussites
+délibérèrent d'élire un autre roi. Mais Coranda, un de leurs
+prêtres, éloquent et fin, les harangua fort spirituellement:
+<i>Mes frères,</i> leur dit-il, <i>quoique nous ayons un
+roi ivrogne et fainéant, cependant si nous jetons
+les yeux sur tous les autres, nous n'en trouverons
+point qui lui soit préférable: et on peut même le regarder
+comme le modèle des princes; car c'est son
+indolence qui fait notre force. Il est donc juste de prier
+Dieu pour sa conservation.&mdash;Nous avons un roi et
+nous n'en avons point. Il est roi de nom et il ne l'est
+pas d'effet. Ce n'est que comme une peinture sur la
+muraille.&mdash;Et que peut faire contre nous un roi qui
+est mort en vivant?</i></p>
+
+<p>Ces plaisanteries pleines de sens eurent un succès
+égal auprès des révoltés et auprès du souverain. Wenceslas
+se souciait de sa vie beaucoup plus que de sa dignité.
+Il en prit beaucoup d'amitié pour Coranda. Dominique,
+accablé d'insultes et menacé du supplice qu'il
+faisait subir aux hérétiques, se réfugia en Hongrie auprès
+de Sigismond, afin de l'animer contre les hussites. Mais
+il y mourut bientôt, après avoir eu la gloire de faire rétracter
+un docteur qui prêchait, dit-on, le pur déisme. Il est
+vrai qu'il tint ce malheureux attaché pendant trois jours
+à un poteau, où il souffrait tellement qu'il demandait la
+mort comme une grâce.</p>
+
+<p>Au milieu de ces troubles, Jean Ziska, muni d'une
+patente que, dans ses jours d'abandon, son maitre Wenceslas
+lui avait remise, scellée de sa main, pour l'autoriser
+à tenir son serment de venger la mort de Jean
+Huss, <i>rassembla beaucoup de monde,</i> et se mit à parcourir
+le district de Pilsen où il mit tout à feu et à sang,
+s'empara de la capitale, se rendit maître de toute la
+province, et en chassa tous les prêtres et tous les moines.
+Il y établit la communion sous les deux espèces, et
+institua prêtre l'ardent et ingénieux Coranda. Mais craignant
+de tomber dans quelque embuscade, il songea à se
+camper dans une position forte avec son armée. Il choisit
+pour cela le site inexpugnable de Hradistie dans la province
+de Béchin; et, en attendant qu'il pût y bâtir une
+ville, il ordonna à ses gens de dresser leurs tentes dans
+les endroits où ils voulaient avoir leurs maisons. Nicolas
+de Hussinetz, celui à qui Wenceslas avait promis une
+corde pour le pendre, vint l'y joindre avec sa bande. Au
+bout de peu de jours, il se rassembla en ce lieu quarante
+mille personnes de tout sexe et de tout âge, qui venaient
+de tous les pays environnants et surtout de Prague,
+et pour lesquelles trois cents tables furent dressées
+afin de fraterniser dans la nouvelle communion. C'est
+peut-être alors que la montagne du campement fut inaugurée
+sous le nom mystique de Tabor qu'elle a toujours
+porté depuis, ainsi que la forteresse de Ziska et celle
+qu'on y voit encore aujourd'hui. Cette place forte a joué
+un rôle dans toutes les guerres de l'Allemagne, et nos
+armées en ont gardé le souvenir mêlé à celui de Napoléon.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, les hussites de Jean Ziska
+portèrent le nom de taborites, et peu à peu formèrent
+une secte de plus en plus tranchée, et une armée de
+plus en plus intrépide et redoutable.</p>
+
+<p>Un historien contemporain et témoin des événements,
+nous a transmis le récit de cette première grande communion
+évangélique des hussites. «En 1419, le jour de
+la Saint-Michel, il s'attroupa une grande multitude de
+peuple dans une vaste campagne appelée <i>les Croix</i>
+(<i>Cruces</i>), proche de Tabor. Il en vint beaucoup de
+Prague, les uns à pied, les autres en chariot. Ce peuple
+avait été invité par maître Jacobel, maître Jean Cardinal,
+et maître Tocznicz. Maître Mathieu fit dresser une
+table sur des tonneaux vides, et donna l'eucharistie au
+peuple sans nul appareil. La table n'était pas couverte,
+et les prêtres n'avaient point d'habits sacerdotaux.
+Maître Coranda, curé de Pilsen, se rendit dans ce
+même endroit avec une grande troupe de l'un et de
+l'autre sexe, portant l'eucharistie. Avant que de se
+séparer, un gentilhomme ayant exhorté le peuple à
+dédommager un pauvre homme dont on avait gâté les
+blés, il se fit une si bonne collecte, que cet homme n'y
+perdit rien, car il ne se faisait aucune hostilité; les
+troupes marchaient avec un bâton seulement comme
+des pèlerins. Sur le soir, toute cette multitude partit
+pour Prague et arriva, à la clarté des flambeaux, devant
+Wisherad. Il est surprenant que dans cette occasion ils
+ne s'emparèrent pas de cette forteresse dont la conquête
+leur coûta depuis tant de sang.»</p>
+
+<p>C'est avec cette piété et cette douceur que les taborites
+accomplirent en grand pour la première fois les rites de
+leur culte. Ils se donnèrent, en partant, rendez-vous pour
+la Saint-Martin suivante, mais bientôt ils furent troublés
+par les garnisons que Sigismond tenait toujours dans les
+villes et châteaux. Ceux de Tacsch, de Klattaw et de Sussicz,
+en approchant du lieu convenu pour une nouvelle
+communion, furent avertis par Coranda de prendre des
+armes parce qu'on leur tendait une embûche. De Knim
+et d'Aust, des avis furent échangés également entre les
+pèlerins, afin qu'ils eussent à se tenir sur leurs gardes, et
+ils s'envoyèrent les uns aux autres des chariots avec des
+gens bien armés. Mais avant que ces troupes eurent pu
+opérer leur jonction, elles furent attaquées par les Impériaux,
+ayant à leur tête Sternberg, seigneur catholique, président
+de la monnaie de Cuttemberg. Ceux d'Aust furent taillés
+en pièces; mais ceux de Knim repoussèrent Sternberg,
+et le forcèrent à la fuite, après quoi ils restèrent tout
+le jour sur le lieu du combat, enterrant les morts d'Aust
+et faisant dire l'office divin par leurs prêtres. De là ils se
+rendirent à Prague en chantant des hymnes de victoire,
+et ils y furent joyeusement reçus par leurs frères.
+À cette occasion, Ziska écrivit une fort belle lettre
+ceux de Tauss<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, dans le district de Pilsen. Nous la rapporterons,
+parce que ces pièces précieuses nous font
+connaître les caractères historiques mieux que toutes les
+déclamations des écrivains. On a retrouvé celle-ci en 1541,
+dans la maison de ville de Prague.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Tauss, Taus, Tausch, Tysia ou Tusia, c'est la même ville, ou du
+moins le même nom. Il est impossible de trouver dans les historiens anciens
+un nom, même des plus importants, sur lesquels ils s'accordent. Il
+paraît qu'aujourd'hui encore l'orthographe germanisée des noms bohèmes
+n'offre guère plus de certitude. Je ne me pique d'une d'aucune exactitude
+pour ces noms sur lesquels rien n'a dû m'éclairer suffisamment. On sait
+l'indifférence de nos historiens français des derniers siècles, et le sans-gêne
+des corruptions de la basse-latinité du moyen âge pour les noms
+étrangers. Je croirais cependant que le véritable nom ancien de Tauss est
+Tusia, à cause d'une anecdote consignée dans plusieurs livres à ce sujet.
+La tradition rapporte qu'en 974 l'empereur Othon 1er, obligeant Boleslaws,
+prince de Bohême, à tenir une chaudière sur le feu pour avoir commis un
+fratricide, et ce prince voulant s'asseoir, l'empereur lui cria: <i>Tu sta</i>. La
+légende peut être fausse, mais elle est ancienne, et le jeu de mots porte
+sur un nom qui était accepté alors. Cette dissertation pédante est la seule
+que je me permettrai: on me la pardonnera. J'avais placé le château fantastique
+de Riesenburg près de Tauss, dans le roman de Consuelo.</blockquote>
+
+<p>«<i>Au vaillant capitaine et à toute la ville de Tista.</i>&mdash;Mes
+très-chers frères, Dieu veuille par sa grâce, que
+vous reveniez à votre première charité, et que, faisant
+de bonnes oeuvres, comme de vrais enfants de Dieu,
+vous persistiez en sa crainte. S'il vous a châtiés et
+punis, je vous prie en son nom, de ne vous pas laisser
+abattre par l'affliction. Ayez donc égard à ceux qui
+travaillent pour la foi et qui souffrent persécution de la
+part de nos adversaires, surtout de la part des Allemands,
+dont vous avez éprouvé l'extrême méchanceté à
+cause du nom de J.-C. Imitez les anciens Bohémiens, vos
+ancêtres, qui étaient toujours en état de défendre la cause
+de Dieu et la leur propre. Pour nous, mes frères, ayant
+toujours devant les yeux la loi de Dieu et le bien de la
+république, nous devons être fort vigilants, et il faut
+que quiconque est capable de manier un couteau, de
+jeter une pierre et de porter un levier (<i>une barre,
+une massue</i>), se tienne prêt à marcher. C'est pourquoi,
+T. C. F., je vous donne avis que nous assemblons
+de tous côtés des troupes pour combattre les
+ennemis de la vérité et les destructeurs de notre nation;
+et je vous prie instamment d'avertir votre prédicateur
+d'exhorter le peuple dans ses sermons à la
+guerre contre l'Antéchrist. Et que tout le monde,
+jeunes et vieux, s'y dispose. Je souhaite que, quand je
+serai chez vous, il ne manque ni pain, ni bière, ni
+aliments, ni pâturages, et que vous fassiez provision
+de bonnes armes. C'est le temps de s'armer non-seulement
+contre ceux du dehors, mais aussi contre les
+ennemis domestiques. Souvenez-vous de votre premier
+combat, où vous n'étiez que peu contre beaucoup de
+monde, et sans armes contre des gens bien armés. La
+main de Dieu n'est pas raccourcie; ayez bon courage et
+tenez-vous prêts. Dieu vous fortifie.&mdash;<i>Ziska du Calice,
+par la divine espérance, chef des taborites. </i>»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+
+<p>Ziska ne commandait jusque-là que de pauvres gens du
+peuple. Il les exerça au métier des armes dans lequel il
+était consommé, et en fit d'excellents soldats. Sa forteresse
+de Tabor se construisait rapidement. Protégée par
+des rochers escarpés et par deux torrents qui en faisaient
+une péninsule, elle fut défendue en outre par des fossés
+profonds et des murailles si épaisses, qu'elles pouvaient
+braver toutes les machines de guerre, des tours et des
+remparts savamment disposés et construits avec une force
+cyclopéenne. Il se procura bientôt de la cavalerie, en enlevant
+par surprise un poste où Sigismond avait envoyé
+mille chevaux. Il apprit à ses gens à les monter et leur fit
+faire l'exercice du manège. Puis il se rendit à Prague
+avec quatre mille hommes qui suffirent pour y porter
+l'épouvante chez les uns et pour enflammer l'ardeur des
+autres. Les hussites de Prague leur proposèrent de détruire
+les forteresses et de faire serment de ne jamais
+recevoir Sigismond. Ziska pensa que le moment n'était
+pas venu, et qu'avant tout il fallait se débarrasser du
+clergé. D'un côté, sa haine l'y poussait; de l'autre, il
+songeait aux dépenses qu'une telle entreprise allait nécessiter,
+et il savait bien où il trouverait de quoi payer
+les frais de la guerre. L'impatience des taborites était
+extrême. Peut-être trouvaient-ils que Ziska n'allait pas
+assez vite à leur gré, car ils parlaient encore de déposer
+Wenceslas, et d'élire roi un bourgeois nommé Nicolas
+Gansz. Pour les occuper, Ziska, qui ne voulait peut-être
+pas livrer et abandonner le maître, qu'il avait servi et qui
+lui avait été débonnaire, leur livra le pillage des couvents,
+tandis que Wenceslas se retirait dans une autre forteresse
+à une lieue de Prague. Le monastère de Saint-Ambroise
+et le couvent des Carmes furent dévastés et les
+moines chassés. Le gage de chaque victoire était l'inauguration
+de la communion nouvelle dans les églises. On
+y portait la <i>monstrance</i> c'est-à-dire l'eucharistie, dans
+un calice de bois, afin de contraster avec les vases d'or et
+les ostensoirs chargés de pierreries dont se servaient les
+catholiques. Ziska, à leur tête, entra dans la maison du compère
+prêtre qui avait abusé de sa soeur, le tua, le dépouilla de
+ses habits sacerdotaux et le pendit aux fenêtres.</p>
+
+<p>De là ils allèrent à la maison de ville où le sénat venait
+de s'assembler pour prendre des mesures contre eux. Un
+moine prémontré, nommé Jean, nouvellement hussite,
+et l'un des hommes les plus terribles de cette révolution,
+animait la fureur populaire en promenant un tableau où
+était peint le calice hussitique. Le sénat répondait avec
+fermeté au peuple qui réclamait l'élargissement de quelques
+prisonniers. En ce moment, je ne sais quelle main
+insensée lança une pierre sur Jean le prémontré et sur sa
+monstrance. A cet outrage, la fureur du peuple se réveilla,
+on fit irruption dans le palais. Onze sénateurs
+prirent la fuite, et tous les autres, avec le juge et des citoyens
+de leur parti, furent jetés par les fenêtres et reçus
+en bas sur des broches et sur des fourches; le valet du
+juge, sans doute celui qui avait eu la malheureuse folie de
+jeter la pierre, fut assommé dans sa cuisine.</p>
+
+<p>L'affreuse ivresse ne fut qu'exaltée par ce premier sang;
+on s'était promis d'abord seulement de marcher sur toutes
+les églises et tous les couvents, pour y renverser les
+autels catholiques et y instituer le nouveau culte. Si Jean
+Ziska avait espéré satisfaire aux exigences de son parti en
+leur permettant ces démonstrations, il avait compté sans
+ce délire funeste qui s'empare des hommes lorsqu'ils se
+réunissent pour faire les actes du pouvoir sans en avoir
+médité les droits. D'ailleurs, en assouvissant sa vengeance
+personnelle, il avait donné un fatal exemple. Tout
+fut bientôt à feu et à sang dans Prague, et Ziska, qui était
+cependant un guerrier patriote et un vrai capitaine devant
+les ennemis de son pays, se vit entraîné du premier bond
+dans les horreurs de la guerre civile. Les habitants hussites
+de la <i>vieille ville</i> de Prague avaient donné parole à
+ceux de la <i>nouvelle</i> de les seconder. Le massacre du
+sénat les effraya et ils se renfermèrent chez eux. Les
+égorgeurs vinrent les y assiéger; la nuit seule mit fin au
+combat, et depuis ce jour, les citoyens des deux villes
+de Prague furent toujours animés les uns contre les autres.
+Le lendemain, la sédition recommença. La belle chartreuse,
+appelée le <i>Jardin de Marie,</i> fut pillée. Le prieur
+s'était enfui. Les chartreux, entraînés, couronnés d'épines
+et promenés dans les rues, se virent abreuvés d'outrages.
+Quand on fut arrivé sur le pont de Prague, à
+l'endroit où Jean de Népomuck avait été noyé par ordre
+de Wenceslas, quelques hussites proposèrent de faire
+une hécatombe des chartreux; d'autres, ennemis de ces
+cruautés, s'y opposèrent; on se querella et on se battit de
+nouveau. Enfin, les chartreux furent traînés à la maison
+de ville de la vieille cité, d'où les magistrats les firent
+évader.</p>
+
+<p>En apprenant ces désastres, Wenceslas ne sut qu'entrer
+en fureur, maltraiter ses gens et mourir d'apoplexie.
+Pendant qu'il écoulait les offres d'accommodement de ses
+conseillers lesquels étaient, comme tous les ordres du
+royaume, divisés d'opinion pour et contre la doctrine,
+son grand échanson s'avisa de dire <i>qu'il avait bien
+prévu tout cela.</i> Cette parole irrita tellement le roi, qu'il
+le prit par les cheveux, le jeta par terre, et allait le
+poignarder, lorsque ses gens réussirent à le désarmer. Il
+tomba dans leurs bras, frappé de congestion cérébrale;
+dix-huit jours après, il mourut <i>en jetant de grands cris
+et rugissant comme un lion.</i></p>
+
+<p>Tous les historiens du temps représentent cet empereur
+comme un <i>Sardanapale</i>, un <i>Thersite</i> et un <i>Copronime.</i>
+Ils l'accusent d'avoir souillé les fonts baptismaux
+et l'autel sur lequel il fut couronné, étant enfant, présage
+de l'impureté de sa vie et de l'ignominie de son règne.
+«On peut dire de lui ce que Salluste dit de beaucoup de
+gens, qu'ils sont adonnés à leur ventre et au sommeil;
+dont le corps est esclave de la volupté, <i>à qui l'âme est
+à charge</i> et dont on ne peut pas plus estimer la vie
+que la mort<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.» On prétend qu'un de ses cuisiniers lui
+ayant refusé à manger, sans doute par ordre du médecin,
+<i>il le fit embrocher et rôtir</i>; qu'il aimait passionnément
+son chien, parce qu'il mordait tout le monde; qu'il avait
+toujours un bourreau à ses côtés et qu'il l'appelait son
+compère, ayant tenu son enfant sur les fonts du baptême.
+<i>Il fit jeter dans la rivière un docteur en théologie,
+pour avoir dit qu'il n'y a de vrai roi que celui qui
+règne bien.</i></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Cochlée.</i></blockquote>
+
+<p>Cette belle parole de Jean de Népomuck (car c'est de
+lui certainement qu'il s'agit ici), et plusieurs autres aperçus
+de son caractère, m'ont fait croire que, s'il eût vécu
+jusqu'à l'époque de la prédication et du procès de Jean
+Huss, il eût embrassé sa doctrine et partagé son sort. Sa
+canonisation n'eut lieu qu'au dix-septième siècle, et ce
+fut sans doute pour l'université du Prague une de ces politesses
+que l'Église adresse de temps en temps à certains
+ordres ou à certains corps pour leur faire sa cour. On sait
+comment fut débattue et octroyée la canonisation de saint
+François d'Assises, le grand hérétique du joannisme et le
+véritable auteur de toutes les sectes qui se rattachent au
+paupérisme de l'<i>Évangile éternel.</i> A quoi tiennent dans
+le ciel les entrées de faveur!</p>
+
+<p>Wenceslas mourut sans enfants. On dit qu'il avait été
+frappé de stérilité par les enchantements et le poison. Il
+ne fut regretté de personne. Les catholiques l'avaient vu
+trembler et faiblir devant les menaces des hussites. Ceux-ci
+savaient qu'il avait fait tout dernièrement la liste de ceux
+d'entre eux qu'il voulait faire mourir, et qu'en feignant de
+les favoriser, il ne cessait d'écrire à son frère Sigismond
+pour qu'il vint le tirer de leurs mains. Il était donc, avec sa
+peur et sa paresse, le principal brandon de la guerre
+civile; car tandis qu'il laissait égorger les magistrats de
+Prague et ouvrait les temples catholiques aux sectaires,
+il appelait Sigismond et livrait aux Allemands les hussites
+des provinces.</p>
+
+<p>Son cadavre subit l'expiation du supplice de Népomucène,
+à laquelle il avait échappé durant sa vie. Inhumé
+dans la basilique de la cour royale où était la sépulture
+des rois de Bohème, il fut déterré peu de temps après et
+jeté dans la Moldaw par les taborites. Mais comme une
+singulière destinée lui avait toujours fait trouver son salut
+dans l'eau, il fut repêché et reconnu par un marchand de
+poisson qui lui avait été attaché comme fournisseur. Le
+royal cadavre fut caché dans la maison du pécheur, et
+revendu, par la suite, à sa famille pour vingt ducats d'or.</p>
+
+<p>La mort de Wenceslas fut suivie d'un long interrègne,
+durant lequel le terrible et vaillant borgne de Tabor fut
+de fait l'unique souverain de la Bohème.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+
+<p>Sophie de Bavière, veuve de Wenceslas, s'étant
+vainement adressée à Sigismond, qui avait bien assez à
+faire de combattre les Turcs sur ses terres de Hongrie,
+se renferma du mieux qu'elle put dans le fort de Saint-Wenceslas,
+situé dans le <i>Petit-Côté</i> de Prague, sur la
+rive gauche de la Moldaw. La vieille et la nouvelle ville
+de Prague, ainsi que la forteresse de Wisrhad<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, dont il
+sera souvent question dans cette histoire, sont situées
+sur la rive droite. On sait déjà que, malgré des dissidences
+d'opinion et de fréquents démêlés, ces deux
+villes étaient hussites. Le <i>Petit Côté,</i> qui contenait le
+château des rois de Bohême, et où la cour, le haut clergé
+et les principaux dignitaires faisaient leur résidence, était
+resté attaché au parti catholique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Wieserhad</i> ou <i>Wischerad.</i></blockquote>
+
+<p>Sophie, effrayée de son abandon et de l'agitation croissante
+des esprits, résolut de tenter un coup hardi: elle
+rassembla quelques troupes, sortit secrètement de la ville
+avec un seigneur de Schwamberg, et alla attaquer à
+l'improviste le redoutable Ziska, dans le district de Pilsen.
+Ziska n'avait avec lui, en cet instant, qu'une petite
+troupe de taborites, avec leurs femmes et leurs enfants,
+qui les suivaient partout. Réfugié sur une colline où il n'y
+avait que <i>pierres et broussailles</i>, et que la cavalerie de la
+reine ne pouvait gravir sans mettre pied à terre, il n'attendait
+pourtant pas sans inquiétude l'issue d'un combat
+où il se voyait entouré de tous côtés. Les femmes des taborites
+le sauvèrent par un stratagème singulier: aux
+approches de la nuit, elles étendirent leurs robes et
+leurs voiles dans les broussailles, où les Impériaux devaient
+s'engager tout bottés et éperonnés. Dès qu'ils
+eurent laissé leurs chevaux au bas de la colline, et qu'ils
+eurent fait quelques pas dans ces filets, ils s'y embarrassèrent
+si bien les pieds, qu'ils ne purent avancer ni reculer;
+et, tandis qu'ils essayaient de se dépêtrer, Ziska
+fondit sur eux, et les tailla en pièces. La reine et son
+général prirent la fuite, à la faveur de là nuit.</p>
+
+<p>En attendant que Sigismond put s'attaquer en personne
+à l'audacieuse insurrection des hussites, Ziska, poursuivant
+son oeuvre, détruisit ou fit détruire par les nombreuses
+bandes de ses adhérents presque toutes les
+églises conventuelles et les monastères de la Bohème. On
+compte cinq cent cinquante de ces édifices dont il ne
+laissa pas pierre sur pierre. Les historiens catholiques
+ne tarissent pas en gémissements sur les funestes résultats
+de cette dévastation. Les pompeuses descriptions
+qu'il nous ont laissées de ces sanctuaires du luxe et de la
+paresse expliquent assez la rage d'un peuple laborieux
+et pauvre, et qui avait vu prélever sur son travail et sur
+ses besoins l'impôt exorbitant du clergé. Le monastère
+de la Cour royale, à Prague, avait sept chapelles, dont
+chacune était de la grandeur d'une église. Autour du
+jardin, on pouvait lire l'Écriture sainte sur les murailles,
+<i>en majuscules, sur de belles planches, et les lettres grossissant
+toujours, à proportion de la hauteur de la
+muraille.</i> Mais rien n'approchait de la magnificence des
+Bénédictins d'Opalowitz.</p>
+
+<p>Leur couvent avait été fondé par Wratislas, premier
+roi de Bohème, au onzième siècle, et l'on n'y recevait
+que des personnes riches, à la condition qu'elles y apporteraient
+tous leurs biens. Il y avait là un certain trésor
+qui, depuis longtemps, alléchait ces vieux burgraves de
+l'intérieur, dont nous avons déjà parlé, brigands qui, sous
+prétexte de guerre ou de religion, avaient toujours flairé,
+et maintenant essayaient pour leur compte la conquête
+des couvents. Celui-là était le rêve d'un certain pillard,
+nommé Jean Miesteczki, qui ne cessait de rôder autour,
+attiré par la merveilleuse aventure de Charles IV, dont le
+pays avait gardé souvenance. Bien que cette chronique
+soit une digression, fidèle à notre amour pour cette
+partie de l'histoire que nous appelons le coloris, nous la
+raconterons à nos lectrices. Des auteurs plus graves que
+nous l'ont consignée en latin.</p>
+
+<p>Un jour de l'année 1359, l'empereur Charles, étant à
+la chasse, disparut avec deux de ses écuyers et ne rejoignit
+ses compagnons que le soir à Koemgsgratz. L'empereur
+se mit à table, ne répondit que par un sourire à
+ceux que son absence avait effrayés, et se contenta de
+leur dire qu'un serment épouvantable l'empêchait de
+s'expliquer sur sa disparition mystérieuse. Cependant on
+remarqua que l'empereur avait au doigt une bague d'une
+forme antique, où était enchâssé un diamant tel, que le
+trésor impérial n'en avait jamais possédé d'aussi précieux.</p>
+
+<p>On admira ce joyau, on se perdit en commentaires.
+L'empereur mourait d'envie de parler. Enfin, lorsque le
+bon vin l'eut rendu plus communicatif, il réfléchit un peu,
+déclara qu'il pouvait raconter son aventure avec certaines
+restrictions, sans violer son serment, et se décida à rapporter
+ce qui suit.</p>
+
+<p>Il était entré dans un monastère pour s'y reposer, et il
+avait été fort bien reçu et régalé à merveille par l'abbé,
+qui le prenait pour un seigneur de la cour. Après le
+repas, pressé de dire son nom, il avait promis de le faire
+dans l'église seulement, en présence des deux plus anciens
+moines et de l'abbé. Celui-ci ayant choisi ceux en
+qui il avait le plus de confiance, et ayant conduit l'empereur
+dans l'église, l'empereur se nomma et leur déclara
+que le désir de voir leur trésor l'avait amené chez
+eux. Il leur engagea en même temps sa foi d'empereur
+des Romains qu'il n'en prendrait rien, et ne souffrirait
+jamais qu'on leur en prît la moindre chose. L'abbé, à ces
+paroles, fut saisi d'une grande frayeur, se retira à l'écart,
+et, après avoir délibéré longuement avec ses deux moines,
+il répondit au monarque: «Très-clément souverain,
+nous vous dirons que des soixante religieux que nous
+sommes ici, il n'y a que nous trois qui ayons connaissance
+du trésor. Quand il en meurt un des trois, on
+confie le secret à un autre, et nous <i>sommes de serment
+de n'ouvrir le trésor à âme vivante</i>. D'ailleurs, l'accès
+en est fort dangereux et ne convient point à Votre Majesté.»</p>
+
+<p>L'empereur demanda qu'ils l'associassent, lui quatrième,
+à la prestation du serment et à la connaissance du
+trésor. Les moines inquiets délibérèrent encore; et,
+n'osant ni refuser, ni consentir, lui proposèrent de deux
+choses l'une, <i>ou de voir le trésor sans voir le lieu, ou
+de voir le lieu sans voir le trésor.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Montrez-moi seulement le trésor,</i> dit l'empereur,
+<i>et je serai content.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Il faut donc,</i> dirent les moines, <i>que vous vous
+abandonniez à notre conduite.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Mes chers pères,</i> dit l'empereur, <i>ma vie est entre
+vos mains.</i></p>
+
+<p>Là-dessus, ils prennent l'empereur par la main, le
+mènent dans un enclos obscur (conclave), pavé de
+briques, allument deux cierges, lui mettent un capuchon
+baissé sur la tête, de sorte qu'il ne pouvait voir
+que ce qui était à ses pieds; ensuite les moines ayant
+levé quelques briques, il aperçut confusément une
+caverne très-profonde où il lui fallait descendre. Quand
+il fut arrivé en bas, les moines le tournèrent et le retournèrent
+jusqu'à ce qu'il en fût étourdi. Alors ils le conduisirent
+dans une cave souterraine <i>longue de deux
+rues.</i> Enfin ils lui ôtèrent son capuchon et le menèrent
+dans une chambre pleine d'argent en lingots, d'or en
+barres, de croix, de <i>paix (pacificalia),</i> et d'autres
+ornements d'église enrichis de pierreries, et quantité
+d'autres joyaux.</p>
+
+<p>«<i>Sire,</i> dit alors l'abbé, <i>tous ces trésors sont à vous;
+nous les gardions pour Votre Majesté. Daignez en
+prendre tout ce qu'il vous plaira.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Dieu me préserve,</i> répondit Charles, <i>de toucher
+aux biens ecclésiastiques!</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Il ne sera pas dit,</i> répliqua l'abbé, <i>que Votre
+Majesté s'en retourne d'ici les mains vides.</i>»</p>
+
+<p>Et il lui mit au doigt la bague, qu'en achevant ce récit
+l'empereur montrait à ses compagnons de chasse, sans
+vouloir leur indiquer ni le nom ni la situation du monastère.
+Il s'estimait peut-être heureux d'en être sorti, et on
+l'approuva fort, sans doute, d'avoir refusé les offres insidieuses
+de l'abbé, lorsque pour l'éprouver celui-ci lui avait
+dit: <i>Tout cela est à vous.</i> Parole de moine! Si l'empereur
+l'eût pris au mot, il est douteux qu'il eût remonté
+l'escalier. Quoi qu'il en soit, ses courtisans eurent bientôt
+appris des écuyers qui l'avaient accompagné, qu'il s'agissait
+du trésor des Bénédictins d'Opatowitz, et de cette
+façon «la mine fut éventée.»</p>
+
+<p>La suite de l'histoire de ce trésor montre à quel point
+les moines tenaient à ces inutiles richesses. Un demi-siècle
+après l'aventure de Charles IV, le couvent d'Opatowitz
+en éprouva une plus tragique à la même occasion.
+Jean Miesteczki, profitant des ravages de Ziska pour
+s'enrichir aussi de son côté, arriva sur le soir, à cheval,
+avec deux de ses compagnons, sous prétexte de rendre
+ses devoirs à l'abbé, qui s'appelait Pierre Laczur. Le brigand
+fut bien reçu et bien traité. Mais au milieu du
+souper, il en vint comme par hasard deux autres, et puis
+trois, et puis enfin toute la bande, qui tomba sur les
+moines et en tua un bon nombre. Pendant cette exécution,
+Miesteczki s'emparait de l'abbé et lui commandait
+le poignard sur la gorge de lui révéler le secret du couvent.
+Les vieux moines se laissèrent maltraiter cruellement
+et gardèrent le silence. Le malheureux abbé fut mis
+à la torture et ne révéla rien. Il en mourut peu de jours
+après, emportant son secret dans la tombe. Les historiens
+catholiques du temps en font un martyr. Quant à Miesteczki,
+il n'emporta de son expédition que les vases sacrés,
+la cassette particulière de l'abbé, et autres bribes
+dont il acheta le château et la ville d'Opokzno. Puis, pour
+racheter son âme de ce sacrilège, il fit une rude guerre
+aux hussites, qui pendirent son drapeau à un gibet de
+Prague. Plus tard, assiégé par eux dans Chrudim, il se
+fit hussite pour avoir la vie sauve, et ravagea encore les
+couvents avec eux, le métier étant fort de son goût. Enfin
+il rentra en grâce avec Sigismond après toutes ces aventures,
+et mourut peut-être en odeur de sainteté. Les
+Bénédictins d'Opatowitz furent repris et repillés par les
+Taborites. On ne dit pas si ceux-là trouvèrent le trésor.
+Peut-être existe-t-il encore sous quelque ruine aux entrailles
+de la terre.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+<br>
+
+<p>Puisque nous consacrons ce chapitre aux épisodes ainsi
+que notre auteur<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, qui en rapporte bien d'autres plus
+hors de saison, nous finirons par celle de Puchnick,
+évêque de Prague, mort avant la prédication de Jean
+Huss. Wenceslas, qui était fort railleur, le fit appeler un
+jour et lui commanda de prendre dans son trésor autant
+d'or qu'il en pourrait emporter sur lui. Le prélat, moins
+discret et moins prudent que Charles IV ne l'avait été
+chez les Bénédictins d'Opatowitz, remplit tellement ses
+poches, sa robe et ses bottines, qu'il ne put faire un pas
+pour s'en aller, et resta planté comme une statue devant
+l'ivrogne couronné, qui riait à faire écrouler les voûtes de
+son palais. Quand il eut fini de rire, Puchnick fut déchargé
+de son butin jusqu'à la dernière obole, et renvoyé
+honteusement aux huées des serviteurs. Telles étaient
+les moeurs du temps et les manières de la cour. L'avarice
+du clergé de Bohème était devenue proverbiale. Le peuple
+comparait les moines à des animaux immondes auxquels
+les couvents servaient d'étables. Il en fit justice avec la
+brutalité et la férocité qu'on retrouve au moyen âge
+chez tous les peuples, dans toutes les classes, et sous
+l'inspiration de toutes les idées religieuses. On brisa les
+images et les statues des saints; on leur coupa le nez et
+les oreilles, et on les jeta dans les rues et sur les chemins
+pour qu'elles fussent foulées aux pieds par les passants.
+On voit là plus de fanatisme que d'avarice; car bien des
+choses d'un grand prix furent perdues, entre autres des
+objets d'art et des manuscrits plus regrettables que les
+lingots d'or et d'argent des monastères. Ziska s'emparait
+de ces dernières dépouilles et les faisait porter à Tabor,
+où elles étaient scrupuleusement consacrées à l'édification
+de la ville et des fortifications, ainsi qu'à l'entretien des
+troupes et de leurs familles. Il ne se réservait que quelques
+jambons et viandes fumées, qu'il appelait ses <i>toiles
+d'araignées</i> parce qu'on les balayait aux murailles des
+réfectoires. Malheureusement, la vengeance ne se bornait
+pas là. Les moines et les religieuses étaient traités
+comme les statues de leurs saints, et livrés à toutes les
+tortures, à toutes les ignominies. Nous passerons rapidement
+sur ces détails, qui font frissonner. En l'année 1419,
+les Taborites détruisirent, seulement à Prague, quatorze
+de ces communautés. Ils n'épargnèrent que celle des Bénédictins
+esclavons, qui se déclara pour la doctrine de
+Jean Huss, et dont l'abbé alla au-devant d'eux leur offrir
+la communion sous les deux espèces. Ils la reçurent chargés
+et entourés <i>de leurs arcs, hallebardes, massues,
+scorpions et catapultes</i>. Ces Bénédictins étaient de ceux
+qui avaient obtenu, sous Charles IV, le privilège de dire
+les offices en langue slave, ce qui était un acheminement
+vers le schisme; et, comme la fondation de leur maison
+était contemporaine de celle de l'Université de Prague,
+on peut croire qu'ils avaient toujours penché vers ces
+mêmes idées d'indépendance et de réforme. Ils n'avaient
+certainement pas trempé dans les accusations que le
+clergé de Bohème porta contre Jean Huss et Jérôme au
+concile de Constance; car on ne fit grâce à aucun de ceux-là,
+et jamais supplice ne fut vengé avec autant d'éclat
+que celui de ces deux hommes illustres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> M. Lenfant <i>Histoire du Concile de Bâle</i>.</blockquote>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+
+<p>Les seigneurs de Rosemberg avaient embrassé le hussitisme
+avec ferveur, et l'un d'eux s'était montré ardent
+à venger le supplice de Jean Huss. Mais ses promesses
+échouèrent devant les séductions de Sigismond. Il devint
+l'ennemi le plus haï et le plus méprisé des Taborites, et,
+dès le commencement de 1420, Ziska tomba du haut de
+son Tabor, comme un torrent des montagnes, sur la ville
+d'Aust, qui était située presque sous ses pieds, et qui
+appartenait à Rosemberg. On était au carnaval, et après
+ces soirées de débauche, les habitants dormaient si profondément,
+qu'ils furent pris et massacrés <i>en sursaut</i>.
+Tous furent passés au fil de l'épée. Leurs maisons rasées
+disparurent du sol. Ce nid de papistes offusquait la vue
+de Ziska. Il en fit un champ de blé.</p>
+
+<p>Ulric de Rosemberg, proche parent de celui-là, et que
+les historiens du temps appellent de Roses (<i>Rosensis</i>),
+resta attaché encore quelque temps au parti de Jean
+Ziska. Nous prenons note de lui pour qu'on ne le confonde
+pas avec le premier, qui fut assommé à coups de
+fléaux par les Taborites, puis coupé par morceaux et jeté
+au feu.</p>
+
+<p>Ziska détruisit et massacra encore, au commencement
+de cette année 1420, une douzaine de communautés religieuses.
+Coranda l'accompagnait dans ces farouches expéditions.
+Hyneck Krussina, <i>homme de tête et de main</i>,
+imitant le zèle de Ziska, réunit, sur une montagne de
+Cuttemberg qu'il baptisa <i>Oreb</i>, des troupes de paysans
+qui prirent le nom d'Orébites. Les Taborites et les Orébites
+fraternisèrent dans les combats et communièrent
+ensemble sur les champs de bataille. En cas de danger,
+ils convinrent de se donner toujours avis et de se secourir
+mutuellement. En attendant la guerre du dehors, qui était
+imminente, ils se tinrent en haleine en détruisant ces
+moines que Ziska appelait les ennemis domestiques.</p>
+
+<p>Au milieu de ces événements, Ziska devint aveugle.
+Comme il assiégeait la forteresse de Raby, il monta sur
+un arbre afin de voir et d'encourager ses gens. Une bombarde,
+en passant près de lui et en fracassant les branches,
+lui fit sauter un petit éclat de bois dans l'oeil, le
+seul qui lui restât. La forteresse n'en fut pas moins emportée
+d'assaut et réduite en cendres; puis Ziska alla se
+faire panser à Prague, et peu de temps après il rentra en
+campagne, privé entièrement et à jamais de la vue.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire que cette guerre aux moines fut
+sans fatigues et sans dangers. Presque tous ces monastères
+étaient fortifiés; et les abbés, quand ils ne pouvaient
+pas compter sur leurs vassaux, appelaient les
+corps d'Impériaux pour les défendre. Quelquefois même
+on voyait des paysans ou des ouvriers prendre parti
+contre les Taborites, à cause de quelque privilège agricole
+ou industriel qu'ils voulaient conserver. Les mineurs de
+Cuttemberg<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, qui étaient Allemands pour la plupart,
+haïssaient tellement les Orébites, qu'ils les guettaient au
+passage dans les passes étroites de leurs montagnes, les
+chassaient comme des bêtes fauves avec des chiens
+dressés à cet usage, et les précipitaient dans les mines
+après les avoir forcés à la course. On dit que six mille
+Hussites furent entassés dans une de ces cavernes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Dans le Boehmer-Wald, à la frontière bavaroise.</blockquote>
+
+<p>L'assentiment des masses à l'oeuvre terrible de Ziska
+fut donc plus d'une fois traversé par des intérêts particuliers.
+Lorsque la bande affamée des sombres Taborites
+s'abattait sur quelque terre privilégiée par l'empereur,
+ou récemment conquise par le brigandage, ils pouvaient
+bien être reçus à coups de fléaux et de fourches par les
+nombreux occupants. Le système de Ziska était évidemment
+de ruiner le pays, afin d'organiser contre Sigismond
+une guerre de partisans implacable et meurtrière; et,
+s'il est permis de reconstruire, par conjecture, le plan
+d'un homme dont l'existence historique est environnée
+d'obscurités et de calomnies, on peut, et on doit attribuer
+à ce plan même la destruction systématique de tous
+les couvents et de tout le clergé de Bohème par Ziska,
+sans recourir à ses motifs de vengeance personnelle. En
+effet, Ziska voulait-il autre chose qu'une guerre pour l'indépendance
+nationale contre la race allemande? S'il la
+voulait, pouvait-il ne pas la considérer comme une entreprise
+désespérée à laquelle il fallait se préparer par tous
+les moyens et tous les sacrifices? Cette guerre nationale
+n'eût jamais été possible avec l'existence de cette population
+monacale, ramassis de transfuges et d'enfants perdus
+de toutes les nations, qui, après des velléités d'indépendance,
+avait fait sa paix avec le concile de Constance,
+en lui jurant soumission sur les cendres de Jean Huss.
+Ziska trouva dans l'enthousiasme des Taborites l'élément
+et la révélation du succès. L'amour de la patrie ne suffisait
+pas pour engager, tout d'un coup, le prolétaire
+bohème à s'armer, à brûler sa chaumière, à emmener sa
+femme et ses enfants à travers un pays désolé, pour aller
+se planter avec eux sur la brèche d'un fort, et y mourir
+de faim ou percé de coups en défendant son drapeau
+national. Le fanatisme avait, pour cette héroïque défense,
+pour cet austère détachement des lares domestiques,
+pour cette vie dure et errante, enfin pour cette
+résolution positive de vaincre ou de mourir, des forces
+que l'orgueil national n'avait déjà plus après le règne
+brillant et fort de Charles IV. La vie de Ziska n'est pas
+celle d'un vaillant capitaine seulement; c'est celle d'un
+politique consommé; du moins nous le croyons, et nous
+espérons bien le prouver, quoiqu'il n'ait pas laissé de
+meilleure réputation que celle d'un vaillant homme de
+guerre. Aussi distingua-t-il d'emblée, non le parti auquel
+il devait se ranger, mais celui qu'il devait se créer; et,
+tandis que les Hussites de Prague péroraient sur leurs
+<i>quatre articles</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, sans trouver en eux-mêmes la force
+de chasser la reine et les Impériaux, Ziska, appelant à
+lui, de tous les points, les plus braves et les plus ardents,
+avait organisé d'emblée un corps d'armée formidable, en
+même temps qu'un parti audacieux, aveuglément dévoué
+à son inspiration militaire, et sans cesse inspiré lui-même
+dans son rêve d'indépendance politique par une liberté
+d'examen religieux qui ne connaissait pas de limites humaines.
+Aussi le rocher de Tabor devint-il, comme par
+magie, le centre de la Bohème. C'était l'autel où le feu
+sacré ne mourait point; l'antre d'où sortaient, dans le
+danger, des légions de sombres archanges ou d'impitoyables
+démons; le paradis mystique où, dans les heures de
+repos, on allait essayer la réalisation d'une vie de communauté
+et d'égalité parfaite. Ziska, en pillant les monastères,
+savait donc bien ce qu'il faisait. Il avait une armée
+à faire vivre, et cette armée représentait pour lui la
+Bohème, puisqu'elle était la gardienne de toute liberté et
+de toute unité nationale. Il comptait sur une guerre qui
+devait durer, et qui dura effectivement plusieurs années.
+Il y avait dans les richesses des couvents de quoi entretenir
+cette armée tout le temps nécessaire; et, en même
+temps qu'il s'assurait des ressources considérables, il
+privait l'ennemi de ces mêmes ressources. La conduite
+de Sigismond prouva bientôt que Ziska ne s'était pas
+trompé en prévoyant que l'empereur apostolique pillerait
+les couvents et les églises pour subvenir à ses dépenses,
+avec aussi peu de scrupule que les hérétiques le faisaient
+de leur côté. Aussi Ziska ne perdit-il pas de temps pour
+lui ôter cet avantage. Les burgraves, en mettant la main
+à l'oeuvre avant lui, et en s'enrichissant des dépouilles
+du clergé, les uns pour satisfaire leur avarice ou leur
+prodigalité, les autres pour les offrir à Sigismond et
+acheter par là sa faveur, montrèrent bien à Ziska qu'il
+n'y avait pas à hésiter, et que tout acte de pitié ou de
+désintéressement tournerait à la perte de la Bohème. Les
+Taborites, poussés par une fureur religieuse, ne comprenaient
+peut-être pas la pensée politique de leur chef.
+Ils avaient réellement soif du sang des moines et des
+prêtres qui avaient dénoncé l'hérésie à Rome, et qui,
+mourant pour la plupart avec un courage héroïque, les
+menaçaient, jusque dans les tortures, des foudres du
+pape, du glaive de l'empereur, et des bûchers de l'inquisition.
+C'était donc une guerre à mort entre les deux doctrines;
+et, en supposant Ziska moins féroce que ses
+partisans (ce qui serait, je l'avoue, une supposition bien
+hasardée), il eût perdu tout ascendant sur <i>ses anges exterminateurs</i>,
+comme il les appelait, s'il se fût opposé à
+leurs cruautés. Il ne faut pas oublier que Ziska, absorbé
+dans des préoccupations toutes militaires, s'inquiétait
+peu, au fond, de la doctrine; qu'il persistait à se dire
+calixtin pour conserver son ascendant sur le juste-milieu
+hussite, qui était le parti le plus nombreux, sinon le
+plus énergique du moment; enfin, qu'il avait à se maintenir
+puissant sur toutes les nuances du hussitisme, et
+qu'il y parvint en tolérant tous les excès, sans vouloir
+précisément accepter la responsabilité de ceux mêmes où
+il avait trempé le plus activement. Nous n'alléguons pas
+ces motifs pour excuser les crimes qui furent commis par
+Ziska contre l'humanité. Mais on ne l'a pas accusé de
+ceux-là seulement, et il faut répéter souvent qu'au moyen
+âge, ces sortes de crimes, qui, Dieu merci, nous paraissent
+injustifiables aujourd'hui, n'avaient pas dans l'esprit
+des hommes la même importance. L'Église avait donné
+l'exemple. Elle, la gardienne des charitables et miséricordieuses
+inspirations du christianisme, la loi suprême,
+la justice idéale proclamée souveraine de toutes les justices
+matérielles des pouvoirs constitués, elle avait allumé les
+bûchers, inventé les tortures, proclamé la croisade contre
+les dissidents. Les moralistes de l'Église auraient donc eu
+bien mauvaise grâce à reprocher à Ziska le crime de
+lèse-humanité. Aussi les historiens catholiques ont-ils
+tenté de lui imputer des crimes de lèse-patriotisme, pensant
+que le premier ne le rendrait pas assez odieux à la
+postérité. Ils ont insisté sur son vandalisme, sur la ruine
+des monuments et des bibliothèques, la gloire et la lumière
+du pays. Je crois qu'il est des époques où ces actes
+de vandalisme sont plus que justifiables, et on les a comparés
+souvent à la résolution du capitaine de navire qui
+fait jeter à la mer les richesses de sa cargaison pour
+sauver son équipage dans la tempête. Je viens de prouver
+que, sans cette dévastation, les Bohémiens n'eussent pu
+résister six mois à l'ennemi. On verra que, grâce à elle,
+ils lui résistèrent pendant quatorze ans avec une énergie
+et des ressources incroyables.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> On verra plus tard quelle était cette formule politique et religieuse du
+juste-milieu hussite.</blockquote>
+
+<p>Mais il est une autre accusation grave qui pèse sur
+Ziska, et qu'il faut encore examiner. Afin de le peindre
+comme le chef infâme d'une poignée de scélérats, afin de
+lui ôter son caractère terrible, et pourtant sacré, de chef
+du peuple et de représentant de sa patrie, on l'a montré,
+surtout dans les premiers temps de son entreprise, portant
+l'épouvante et la désolation chez ses propres compatriotes,
+chez ses coreligionnaires; on a affecté de peindre
+la haine et la terreur de certaines provinces qui résistèrent
+d'abord à son impulsion, et qu'il n'entraîna que par
+la violence. Ses apologistes ont vainement essayé de nier
+ou d'atténuer ses ravages dans les champs de la Bohême:
+nous les croyons certains, mais nous les comprenons
+ainsi:</p>
+
+<p>Il ne s'agissait pas seulement pour Ziska de faire la
+guerre aux armées de Sigismond; il fallait la faire d'abord
+aux partisans de la monarchie, aux courtisans de la domination
+étrangère; et des populations entières, celles
+qui jouissaient, comme nous l'avons dit plus haut, de
+certains bénéfices de conquête on de certains privilèges
+agricoles et industriels, faisaient cause commune avec
+leurs seigneurs catholiques. Il y a plus: dans les premiers
+temps de l'insurrection, les paysans ne comprirent pas la
+mission des Taborites, et voulurent rester dans l'inaction.
+Quelque pauvre et accablé que soit le mercenaire,
+quelque humilié que soit le serf, on ne le surprend pas
+toujours dans une velléité de révolte et de courage. L'esclave
+s'habitue à sa chaîne, l'indigent aime son toit de
+chaume, et la crainte d'être plus mal l'empêche souvent
+de désirer mieux. Les prêtres taborites arrivaient dans
+les campagnes, prêchant la parole du Christ à ses disciples:
+«Levez-vous, <i>quittez vos filets</i>, et suivez-moi.»
+Ziska ajouta en vrai condottiere: «Cédez vos huttes, votre
+vaisselle de terre, votre maigre repas, et le bétail dont
+on vous a confié la garde, et les armes dont on vous a
+munis contre nous, à mes soldats, à mes enfants; car ils
+sont l'épée flamboyante de l'ange, ils sont la trompette
+du jugement dernier. Ils viennent pour punir vos maîtres
+et briser votre joug. Vous leur devez secours et assistance,
+amour et respect.» Le serf était souvent sourd à ce langage,
+et répondait: «Si vous venez de la part de Dieu,
+respectez au moins le prochain. Vous nous compromettez
+auprès de nos maîtres; vous nous ruinez. Vous êtes trop
+nombreux pour vivre de notre pain; vous ne l'êtes pas
+assez pour nous défendre quand les prêtres et les seigneurs
+viendront nous accabler. Retirez-vous, ou bien
+nous nous défendrons, nous vous traiterons comme des
+brigands.»</p>
+
+<p>De là des luttes sanglantes; des villages, des villes
+mêmes qui n'avaient pas reçu les troupes impériales et
+qui n'avaient pas fait profession de foi catholique, furent
+réduites en cendres, horriblement saccagées et les habiants
+massacrés, parce qu'ils avaient refusé de marcher à
+la défense du pays. Ces terribles exécutions militaires
+assurèrent les desseins de Ziska. Tous les récalcitrants
+énergiques furent anéantis. Tous ceux qui se rendirent
+grossirent l'armée taborite. Ruinés, détachés de tout lien
+avec l'ancienne société, réduits à errer en mendiants sur
+une terre dévastée, ils n'eurent plus d'autre refuge que
+Tabor, celle cité étrange où, après avoir accompli des
+oeuvres de sang, une société nouvelle se retirait pour
+prier avec enthousiasme, et pour pratiquer avec une
+sainte ferveur la loi d'une égalité fraternelle et d'une
+communauté idéale. «La maison est brûlée, disait Ziska,
+mais le temple est ouvert. La famille est dispersée par le
+glaive, qu'elle se reforme sous la parole de Dieu. Ici les
+veuves trouveront de nouveaux époux, et les orphelins
+des pères plus sages et des appuis plus sûrs que ceux
+qu'ils ont perdus.» C'est ainsi que, de gré ou de force, il
+entraîna les populations à sa suite. Il commençait par
+leur envoyer ses prêtres, et quand leur prédication avait
+échoué, il arrivait avec ses implacables sommations et ses
+sentences vengeresses. En peu de temps l'agriculture fut
+détruite, l'industrie paralysée; les champs devinrent stériles,
+les bourgades où l'ennemi eût pu se reposer des
+monceaux de ruines, les bois et les montagnes peuplés
+d'invisibles défenseurs, chaque buisson du chemin une
+lanière pour le partisan aux aguets. Les seigneurs catholiques
+n'osaient plus sortir de leurs châteaux. Les garnisons
+impériales se tenaient muettes et consternées derrière
+leurs remparts. Prague et les villes royales se
+demandaient avec effroi ce qu'elles allaient devenir, et se
+perdaient, en discussions Idéologiques, ou en propositions
+d'accommodement avec la couronne sans oser se défendre.
+La Bohême était ruinée. Sigismond riait de sa détresse et
+ne se pressait pas d'arriver, pensant que les divers partis
+allaient lui aplanir le chemin en s'entre-dévorant. Mais
+Tabor était riche, Tabor se fortifiait. L'armée de Tabor
+grossissait tous les jours et s'endurcissait au métier des
+armes. Et quand le juste-milieu se plaignait à Ziska du
+dommage qu'il lui avait causé, Ziska montrait Tabor et
+disait: «Le salut est là, faites-vous Taborites. Vous ne
+voulez pas souffrir, vous autres? Nous voulons bien combattre
+pour vous; mais le moins qu'il en puisse arriver,
+c'est que votre repos et votre bien-être en soient un peu
+troublés. Faites comme nous, ou laissez-nous faire.»</p>
+
+<p>Tel fut le rôle de Ziska. Un temps arriva où tous le
+comprirent et plièrent sous sa volonté, fanatiques et
+tièdes, Taborites et Calixtins. Mais n'anticipons pas sur
+les événements, et suivons un peu la marche des premières
+luttes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+
+<p>Les habitants des villes de Prague s'intitulaient, pour
+la plupart, <i>Calixtins</i>; à Rome on les appelait par dérision
+<i>Hussites clochants, parce qu'ils avaient abandonné
+Jean Huss en plusieurs choses</i>; à Tabor on les
+appelait <i>faux Hussites</i>, parce qu'ils se tenaient à la lettre
+de Jean Huss et de Wickieff plus qu'à l'esprit de leur prédication.
+Quant à eux, Calixtins, ils s'intitulaient <i>Hussites
+purs</i>. En 1420 ils avaient formulé leur doctrine en quatre
+articles: 1° <i>la communion sous les deux espèces</i>; 2° <i>la
+libre prédication de la parole de Dieu</i>; 3° <i>la punition
+des péchés publics; la confiscation des biens du clergé</i>
+et l'abrogation de tous ses pouvoirs et privilèges<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Ces quatre articles étaient une profession plus politique que
+religieuse. Les trois articles relatifs en apparence à la religion ne sont qu'une
+attaque de lui contre le pouvoir temporel et la richesse du clergé. Celui
+qui reclame la punition <i>des péchés publics</i> ne tend qu'à remettre les causes
+judiciaires et la répression des attaques contre la société nationale aux
+mains de magistrats élus par la nation, et non aux délègues en prince de
+de l'Eglise.</blockquote>
+
+<p>Ils envoyèrent une députation à Tabor pour aviser
+aux moyens de se débarrasser de la reine qui, avec
+quelques troupes, tenait encore le <i>Petit-Côté</i> de Prague.
+On a conservé textuellement la réponse des Taborites à
+cette députation. «Nous vous plaignons de n'avoir pas la
+liberté de communier sous les deux espèces, parce que
+vous êtes commandés par deux forteresses. Si vous
+voulez sincèrement accepter notre secours, nous irons
+les démolir, nous abolirons le gouvernement monarchique,
+et nous ferons de la Bohème une république.»
+Il me semble qu'il ne faut pas commenter longuement
+cette réponse pour voir que le rétablissement de la coupe
+n'était pas une vaine subtilité, ni le stupide engouement
+d'un fanatisme barbare, comme on le croit communément,
+mais le signe et la formule d'une révolution fondamentale
+dans la société constituée.</p>
+
+<p>La proposition fut acceptée. Le fort de Wishrad fut
+emporté d'assaut. De là, commandés par Ziska, les Praguois
+et les Taborites allèrent assiéger le <i>Petit-Côté</i>. Il y
+avait peu de temps qu'on faisait usage en Bohème des
+bombardes. Les assiégés portaient, à l'aide de ces machines
+de guerre, la terreur dans les rangs des Hussites.
+Mais les Taborites avaient appris à compter sur leurs
+bras et sur leur audace. Ils forcèrent le pont qui était
+défendu par un fort appelé la Maison de Saxe (Saxen
+Hausen) et posèrent le siège, au milieu de la nuit, devant
+le fort de Saint-Wenceslas. La reine prit la fuite. Un renfort
+d'Impériaux, qui était arrivé secrètement, défendit la
+forteresse. Le combat fut acharné. Les Hussites étaient
+maîtres de toute la ville; encore un peu, et la dernière
+force de Sigismond dans Prague, le fort de Saint Wenceslas,
+allait lui échapper. Mais les grands du royaume
+intervinrent, et, usant de leur ascendant accoutumé sur
+les Hussites de Prague, les firent consentir à une trêve
+de quatre mois. Il fut convenu que pendant cet armistice
+les cultes seraient libres de part et d'autre, le clergé e
+les propriétés respectés, enfin que Ziska restituerai
+Pilsen et ses autres conquêtes.</p>
+
+<p>Ziska quitta la ville avec ses Taborites, résolu à ne
+point observer ce traité insensé. Le sénat de Prague reprit
+ses fonctions; mais les catholiques qui s'étaient
+enfuis durant le combat n'osèrent rentrer, <i>craignant la
+haine du peuple</i>: Sigismond écrivit des menaces; Ziska
+reprit ses courses et ses ravages dans les provinces.</p>
+
+<p>La reine ayant rejoint son beau-frère Sigismond à
+Brunn en Moravie, ils convoquèrent une diète des prélats
+et des seigneurs, et écrivirent aux Praguois de venir
+traiter. La noblesse morave avait reçu l'empereur avec
+acclamations. Les députés hussites arrivèrent et communiérent
+ostensiblement sous les deux espèces, dans la
+ville, qui fut mise en interdit, c'est-à-dire privée de sacrements
+tout le temps qu'ils y demeurèrent, étant considérée
+par le clergé papiste comme souillée et empestée.
+Puis ils présentèrent leur requête, c'est-à-dire leurs
+quatre articles, à Sigismond qui se moqua d'eux. <i>Mes
+chers Bohémiens</i>, leur dit-il, <i>laissez cela à part, ce
+n'est point ici un concile</i>. Puis il leur donna ses conditions
+par écrit: qu'ils eussent à ôter les chaînes et les
+barricades des rues de Prague, et à porter les barres et
+les colonnes dans la forteresse; qu'ils abattissent tous les
+retranchements qu'ils avaient dressés devant Saint-Wenceslas;
+qu'ils reçussent ses troupes et ses gouverneurs;
+enfin qu'ils fissent une soumission complète, moyennant
+quoi il leur accorderait amnistie générale et les gouvernerait
+à la façon de l'empereur son père, <i>et non autrement</i>.</p>
+
+<p>Les députés rentrèrent tristement à Prague et lurent
+cette sommation au sénat. Les esprits étaient abattus,
+Ziska n'était plus là. Les catholiques s'agitaient et menaçaient.
+On exécuta de point en point les ordres de Sigismond.
+Les chanoines, curés, moines et prêtres rentrèrent
+en triomphe, protégés par les soldats impériaux.</p>
+
+<p>Ceux des Hussites qui n'avaient pas pris part à ces
+làchetés sortirent de Prague, et se rendirent tous à Tabor.
+Ils furent attaqués en chemin par quelques seigneurs
+royalistes, et sortirent vainqueurs de leurs mains après
+un rude combat. Une partie alla trouver Nicolas de Hussinetz
+à Sudomirtz, l'autre Ziska à Tabor. Ces chefs les
+conduisirent à la guerre, et leur firent détruire plusieurs
+places fortes, ravager quelques villes hostiles.
+Sigismond écrivit aux Praguois pour les remercier de
+leur soumission et pour intimer aux catholiques l'ordre
+d'<i>exterminer absolument tous les Wicklefistes, Hussites
+et Taborites</i>. Les papistes ne se firent pas prier,
+exercèrent d'abominables cruautés, et la Bohême fut un
+champ de carnage.</p>
+
+<p>Cependant <i>nul n'osa attaquer Ziska avant l'arrivée
+de l'empereur</i>. Sigismond n'osait pas encore se montrer
+en Bohême. Il alla en Silésie punir une ancienne sédition,
+faire trancher la tête à douze des révoltés, et tirer à
+quatre chevaux dans les rues de Breslaw Jean de Crasa,
+prédicateur hussite, que l'on compte parmi les <i>martyrs
+de Bohême</i>; car l'hérésie a ses listes de saints et de victimes
+comme l'Église primitive, et à d'aussi bons titres.</p>
+
+<p>L'empereur fit afficher <i>la Croisade de Martin Y</i> contre
+les Hussites. Ces folles rigueurs produisirent en Bohême
+l'effet qu'on devait en attendre. Le moine prémontré
+<i>Jean</i>, que nous avons déjà vu dans les premiers mouvements
+de Prague, revint, à la faveur du trouble, y prêcher
+le carême. Il déclama vigoureusement contre l'empereur
+et le baptisa d'un nom qui lui resta en Bohème,
+<i>le cheval roux de l'Apocalypse</i>. «Mes chers Praguois,
+disait-il, souvenez-vous de ceux de Breslaw et de Jean de
+Crasa.» Le peuple assembla la bourgeoisie et l'université,
+et jura entre leurs mains de ne jamais recevoir
+Sigismond, et de défendre la nouvelle communion jusqu'à
+la dernière goutte de son sang. Les <i>hostilités recommencèrent
+à la ville et à la campagne</i>. On écrivit des lettres
+circulaires dans tout le royaume. Partout le même serment
+fut proféré et monta vers le ciel.</p>
+
+<p>Sigismond se décida enfin pour la guerre ouverte. Il
+leva des troupes en Hongrie, en Silésie, dans la Lusace,
+dans tout l'Empire.</p>
+
+<p>Albert, archiduc d'Autriche, à la tête de quatre mille
+chevaux, renforcé par d'autres troupes considérables et
+par le <i>capitaine de Moravie</i>, fut le premier des Impériaux
+qui affronta le <i>redoutable aveugle</i>. Ziska les battit entre
+Prague et Tabor; puis, sans s'attarder à leur poursuite,
+il alla détruire un riche monastère que nous mentionnons
+dans le nombre à cause d'un épisode. De l'armée de vassaux
+qui le défendaient il ne resta que six hommes, <i>lesquels
+se battirent jusqu'à la fin comme des lions</i>. Ziska,
+émerveillé de leur bravoure, promit la vie à celui des six
+qui tuerait les cinq autres. Aussitôt <i>ils se jetèrent comme
+des dogues les uns sur les autres. Il n'en resta qu'un
+qui, s'étant déclaré Taborite, se retira à Tabor et y
+communia sous les deux espèces en témoignage de
+fidélité</i>.</p>
+
+<p>Cependant les Hussites de Prague assiégeaient la forteresse
+de Saint-Wenceslas. Le gouverneur feignit de
+la leur rendre, pilla et emporta tout ce qu'il put dans le
+château, et se retira en laissant la place à son collègue
+Plawen; de sorte qu'au moment où les assiégeants s'y
+jetaient avec confiance, ils furent battus et repoussés.
+Cependant Ziska arrivait. Il s'arrêta le lendemain non
+loin de Prague pour regarder quelques Hussites qui détruisaient
+un couvent et insultaient les moines. «<i>Frère
+Jean</i>, lui dirent-ils, <i>comment te plaît le régal que nous
+faisons à ces comédiens sacrés?</i>» Mais Ziska, qui ne
+se plaisait à rien d'inutile, leur répondit en leur montrant
+la forteresse de Saint-Wenceslas: «<i>Pourquoi avez-vous
+épargné cette boutique de chauve (calvitia officina</i>)?&mdash;Hélas!
+dirent-ils, nous en fûmes honteusement
+chassés hier.&mdash;Venez donc,» reprit Ziska.</p>
+
+<p>Ziska n'avait avec lui que trente chevaux. Il entre; et
+à peine a-t-on aperçu sa grosse tête rasée, sa longue
+moustache polonaise et ses yeux à jamais éteints, qui,
+dit-on, le rendaient plus terrible que la mort en personne,
+que les Praguois se raniment et se sentent exaltés d'une
+rage et d'une force nouvelles. Saint-Wenceslas est emporté,
+et Ziska s'en retourne à Tabor en leur recommandant
+de l'appeler toujours dans le danger.</p>
+
+<p>A peine a-t-il disparu, qu'un renfort d'Impériaux arrive
+et reprend la forteresse. Ziska avait réellement une puissance
+surhumaine. Là où il était avec une poignée de
+Taborites, là était la victoire, et quand il partait il semblait
+qu'elle le suivit en croupe. C'est que l'âme et le
+nerf de cette révolution étaient en lui, ou plutôt à Tabor;
+car il semblait qu'il eût toujours besoin, après chaque
+action, d'aller s'y retremper; c'est que chez les Calixtins
+il n'y avait qu'une foi chancelante, des intentions vagues,
+un sentiment d'intérêt personnel toujours prêt à céder à
+la peur ou à la séduction, une politique de juste-milieu.</p>
+
+<p>Un chef taborite, convoqué à la guerre sans quartier
+par les circulaires de Ziska, vint attaquer Wisrhad que
+les Impériaux, avaient repris. Il fut repoussé et aurait
+péri avec tous les siens si Ziska ne se fût montré. Les
+Impériaux, qui avaient fait une vigoureuse sortie, rentrèrent
+aussitôt. Ziska fut reçu cette fois à bras ouverts
+dans la ville. Le clergé, le sénat et la bourgeoisie accouraient
+au-devant de lui, et emmenaient les femmes et les
+enfants taborites dans leurs maisons pour les <i>héberger et
+les régaler</i>. Ses soldats couraient les rues, décoiffant les
+dames catholiques et coupant les moustaches à leurs maris.
+Plusieurs villes se déclarèrent taborites<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, et envoyèrent
+leurs hommes à Prague pour offrir leurs services à
+l'<i>aveugle</i>. Un nouveau renfort était arrivé à Wisrhad, et
+l'empereur s'avançait à grandes journées. Ziska fit établir
+des lignes depuis le couvent de Sainte-Catherine (qu'on
+venait d'abattre), jusqu'à la Moldaw, cerner la forteresse
+pour empêcher tout secours de troupes et de vivres,
+couper tous les arbres de l'archevêché, afin de découvrir
+les mouvements de l'ennemi, et les Praguois renouvelèrent
+avec transport le serment de ne jamais recevoir
+Sigismond.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Laleni, Zatec et Slan, dont il sera parlé depuis et qui furent mises au
+rang des villes sacrées de la prédiction.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<p>Les forteresses de Prague qui tenaient pour l'empereur
+paraissaient imprenables, et, comptant sur l'approche
+de l'armée impériale, se riaient des préparatifs de cette
+populace. La garnison de Wisrhad regardait, tranquillement
+les femmes et les enfants qui travaillaient jour et
+nuit à creuser un large fossé entre le fort et la ville.
+«<i>Que vous êtes fous!</i> leur disaient-ils du haut de leurs
+murailles; <i>croyez-vous que des fossés vous puissent
+séparer de l'empereur? vous feriez mieux d'aller
+cultiver la terre.</i>»</p>
+
+<p>Cependant les Taborites n'étaient plus seulement le
+corps d'armée campé à Tabor; c'était une secte nombreuse
+et puissante. Plusieurs villes prenaient le nom de
+taborites, et la nouvelle doctrine se répandait dans toute
+la Bohème. Cette prétendue nouvelle doctrine, que les
+Calixtins accusaient de renchérir par trop sur les hardiesses
+de Jean Huss, n'était qu'un retour aux prédications
+des Vaudois, bien antérieures à celles de Jean
+Huss et de Wicklef lui-même. Nous verrons bientôt leurs
+<i>articles</i>. En attendant Sigismond, une vive fermentation
+des esprits amena beaucoup de ces phénomènes de
+l'extase que l'on retrouve dans toutes les insurrections
+religieuses. L'enthousiasme patriotique vibra sous cette
+pression du véritable magnétisme, de la foi, et des populations
+entières se levèrent à l'appel des nouveaux prophètes
+pour courir à la guerre sainte. La grande prophétie
+taborite qui fanatisa la Bohême à cette époque fui l'annonce
+de la prochaine arrivée de Jésus-Christ sur la terre.
+Il devait revenir juger les hommes sur les ruines de tous
+les royaumes, et, par les armes des Taborites, établir
+un nouveau règne, (<i>ce règne de Dieu</i>, cette république
+idéale, cette société fraternelle, promis par les évangélistes
+et les apôtres, et auxquels les premiers adeptes
+du christianisme ont cru dans un sens matériel.) Toutes les
+villes de la Bohème seraient alors ensevelies sous la terre,
+à la réserve de cinq qui devaient se montrer toujours
+pures et fidèles. Ces cinq villes reçurent des noms mystiques.
+Pilsen fut appelée <i>le Soleil</i>, Launi <i>la Lune</i>, Slan
+<i>l'Étoile</i>, Glato ou Klattaw <i>l'Aurore</i>, Zatek <i>Segor</i>. Les
+prêtres exhortaient le peuple à éviter la colère de Dieu
+qui allait fondre sur tout l'univers, et à se retirer dans
+les cinq <i>villes sacrées</i> ou <i>villes de refuge</i>. Beaucoup de
+riches bohémiens et moraves vendirent tous leurs biens
+à bas prix, et, à l'exemple des premiers chrétiens, s'en
+allèrent avec leurs familles en porter l'argent à la grande
+famille taborite.</p>
+
+<p>Voilà l'impulsion ardente qui devait rendre ces hommes
+invincibles tant qu'elle brûlerait dans leurs âmes; et
+voilà ce que l'empereur ne prévoyait pas, ce que les soldats
+de ses forts ne comprenaient pas: ils riaient, derrière
+leurs murs inexpugnables, des fortifications des Taborites,
+faites de leurs chariots, dont ils formaient des barricades
+pour s'enfermer, et des lignes mobiles pour attaquer
+à couvert. Chaque famille taborite arrivait à Prague
+avec le sien portant vieillards, femmes et enfants, tous
+intrépides et aguerris. Ce chariot devenait le rempart et
+l'arsenal de la famille. On combattait derrière; on s'y
+retranchait, blessé; on le poussait avec fureur sur les
+fuyards: c'était une excellente arme de guerre. Les Impériaux
+apprirent bientôt à la redouter.</p>
+
+<p>Enfin, au mois de juin de cette même année (1420),
+Sigismond entra en Bohème, à la tête de cent quarante
+mille hommes, commandés par l'électeur de Brandebourg,
+les deux marquis de Misnie, l'archiduc d'Autriche
+et les princes de Bavière. Il fut bien reçu à
+Koenigsgratz, ville catholique et royaliste, apanage des
+reines de Bohème, où il avait toujours tenu de fortes
+garnisons. Tous les seigneurs catholiques de la Moravie
+et de la Silésie venaient derrière lui. Tous ceux de la
+Bohème allèrent à sa rencontre. Ulric de Rosemberg,
+qui jusqu'alors avait été uni à Ziska, soit que le meurtre
+et la ruine de ses parents l'eussent aigri contre les
+Taborites, soit que l'empereur eût réussi à le gagner,
+comme le fait est assez prouvé, soit enfin que son esprit
+fût frappé d'une épouvantable vision qu'il eut à cette
+époque, et dans laquelle il vit Jésus-Christ, Jean Huss,
+saint Wenceslas et saint Adalbert lui apparaître dans une
+fantasmagorie tragique, alla abjurer le hussitisme entre
+les mains du légat du pape, et rejoindre l'empereur avec
+cinq cents cavaliers. Son premier exploit fut d'enlever
+une ville hussite et d'en raser les murailles; mais,
+ayant été défier Ziska au pied du mont Tabor, il y fut reçu
+et taillé en pièces par Nicolas de Hussinetz. Ainsi, il
+rejoignit, l'empereur non en vainqueur mais en fugitif;
+et ce premier fait d'armes malheureux fut d'un mauvais
+augure pour l'armée impériale.</p>
+
+<p>Cette formidable armée manquait précisément de l'union
+et de l'<i>idée</i> qui faisaient la force des Hussites. Les princes
+qui la commandaient s'étaient fait de mortelles injures,
+et fraîchement réconciliés pour cette expédition, ne
+s'en haïssaient pas moins. L'empereur les méprisait tous
+assez volontiers, eux et leurs sujets. Il avait un profond
+dédain pour les Moraves, les Silésiens, les Hongrois,
+enfin pour tous ceux de la race slave. Quant aux hordes
+de mercenaires qui faisaient le gros de l'armée, on
+n'avait pas de quoi les payer; et le pillage, sur lequel
+ces sortes de troupes comptaient, venant à leur manquer,
+grâce aux précautions de Ziska, qui avait ravagé le
+pays d'avance, l'armée impériale était déjà mécontente
+avant d'avoir tiré l'épée.</p>
+
+<p>Cependant elle arriva sans encombre sous les murs de
+Prague. Les villes lui ouvraient leurs portes, et elle n'y
+trouvait que des catholiques, empressés de la recevoir.
+Tous les Hussites étaient à Prague, et Sigismond n'en put
+saisir que vingt-quatre à Litomeritz, qu'il fit jeter dans
+l'Elbe. La ville sacrée de Slan elle-même lui ouvrit ses
+portes; mais il n'osa y entrer, craignant une embûche.
+Enfin, étant arrivé devant Prague, le 30 juin, il essaya
+d'abord une guerre d'escarmouches, dans laquelle il
+perdit beaucoup de monde, et le 11 juillet il se décida à
+livrer un assaut général. <i>Les Taborites se battirent en
+désespérés pour leurs autels et leurs foyers</i>. Les troupes
+impériales réussirent à s'emparer du <i>Petit-Côté</i>. Un corps
+de Hongrois se porta dans le grand enclos de l'archevêché;
+mais les Taboristes, venant renforcer les habitants de
+Prague sur tous les points compromis, décidèrent la victoire,
+et repoussèrent les Impériaux jusqu'à la Moldaw.
+Ziska, qui se gardait assez ordinairement pour les coups
+décisifs, se tenait retranché et bien fortifié, avec l'élite de
+ses Taborites, sur une haute montagne, à l'orient de la
+nouvelle ville, près du gibet de Prague<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>. Les Allemands,
+voyant en lui le destin de la bataille, allèrent l'y attaquer
+avec la résolution de le forcer. L'infanterie saxonne
+coupa les fascines, combla les fossés, et fraya le chemin
+à la cavalerie. Ziska se défendait terriblement. Le robuste
+et intrépide vigneron Robyck combattit à ses côtés et
+repoussa plusieurs fois l'ennemi. Deux femmes et une
+jeunes fille taborites firent des prodiges de valeur, et
+tombèrent percées de coups, sous les pieds des chevaux,
+ayant refusé, à plusieurs reprises, de se rendre. Cependant
+le nombre des assiégeants grossissait toujours; et
+Ziska était aux abois, lorsque les Taborites de la nouvelle
+ville, conduits par Jean le Prémontré, qui portait le calice
+en guise d'étendard, s'élancèrent à la défense de
+leur chef, et repoussèrent les Impériaux avec perte,
+quoiqu'à chaque instant l'empereur leur expédiât de
+nouveaux détachements. Il fallut abandonner l'attaque
+ce jour-là. Quelques jours après, la main d'une femme
+acheva la défaite des Impériaux. Une Praguoise taborite
+s'introduisit, la nuit, dans leur camp, par un grand
+vent, et mit le feu aux machines de siège. Beaucoup de
+richesses et d'effets de grand prix furent consumés;
+mais ce qui causa la plus grande perte, en cette circonstance,
+fut l'incendie de toutes les échelles. L'armée
+impériale fut consternée de ce dernier échec, et l'empereur,
+effrayé, leva le siège le 30 juillet. <i>Il avait duré
+un mois, durant lequel ceux de Prague, pour montrer
+qu'ils n'avaient pas peur, ne fermaient les portes ni
+jour ni nuit</i>. Le jour même de son départ, il fit la misérable
+bravade de se faire couronner roi de Bohême, dans
+la forteresse de Saint-Wenceslas, par l'archevêque Conjad.
+Il créa plusieurs chevaliers, et, en s'en allant, il
+enleva les trésors que son père et son frère avaient cachés
+à Carlstein, et les lames d'or et d'argent dont les tombeaux
+des saints étaient couverts, dans la basilique de
+Saint-Wenceslas. Il engagea plusieurs villes de Bohême
+au duc de Saxe pour payer ses troupes, les joyaux de la
+couronne à des banquiers, et les reliques impériales aux
+Nurembergeois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Ce lieu porte encore le nom de <i>Montagne de Ziska</i>.</blockquote>
+
+<p>La retraite de Sigismond fut désastreuse. Harcelé par
+les Hussites, de défaite en défaite, il regagna la Hongrie,
+licencia ses troupes, et ordonna aux garnisons allemandes
+qu'il laissait dans les forteresses de Bohême de ravager
+les terres des seigneurs de Podiebrad dont il avait eu à
+souffrir particulièrement durant cette malencontreuse
+croisade. C'est cette intrépide et persévérante famille des
+Podiebrad qui a donné quelques années plus tard un roi
+hussite à la Bohême.</p>
+
+<p>Ziska quitta Prague peu après Sigismond, et alla de
+nouveau travailler à affamer l'armée impériale lorsqu'il lui
+plairait du revenir; c'est-à-dire qu'il reprit son système
+de ravage et d'extermination, ne perdant pas un seul
+jour pour cette oeuvre de patriotisme infernal, ne laissant
+pas refroidir un instant la sanglante ferveur de ses Taborites.</p>
+
+<p>Pendant son absence, les Praguois continuèrent à
+attaquer les forteresses de Wisrhad et de Saint-Wenceslas
+qui, toujours garnies d'Impériaux et munies de machines
+de guerre, n'osaient remuer et se bornaient à la
+défensive. Une nuit, les Taborites de la nouvelle ville
+ayant échoué devant Wisrhad et se retirant en désordre,
+trouvèrent les portes de la nouvelle ville fermées derrière
+eux, par ordre du sénat. Si la garnison impériale
+eût osé se hasarder quelques pas plus loin, cette courageuse
+phalange de Taborites eût été anéantie. Elle ne
+dut son salut qu'à la timidité des Impériaux, qui rentrèrent
+dans leur fort sans se douter que l'ennemi était à
+leur merci. Le lendemain, ces Taborites, indignés de la
+perfidie du sénat, remplirent la ville de leurs imprécations,
+et tous les Taborites de Prague se préparèrent à
+abandonner cette lâche cité pour laquelle ils avaient
+versé leur sang et qui les immolait aux terreurs de son
+juste-milieu. Le Prémontré fit comprendre au peuple que
+son salut était dans les Taborites. La bourgeoisie, effrayée,
+convoqua les prêtres, les magistrats et les principaux
+citoyens. Le moine se chargea de porter la parole
+pour cette réconciliation. Amende honorable fut faite aux
+Taborites. Le sénat protesta que les portes avaient été
+fermées par inadvertance. On conjura les défenseurs de
+la liberté de rester dans Prague. Malgré les larmes et les
+prières de la peur, un grand nombre de Taborites plièrent
+bagage, secouèrent la poussière de leurs pieds,
+remontèrent sur leurs chariots, et s'en allèrent, la
+<i>monstrance</i> en tête, rejoindre Ziska et le renforcer dans
+ses excursions.</p>
+
+<p>Il leur donna autant d'ouvrage qu'ils en pouvaient
+désirer. Arrivé devant Prachatitz, où il avait fait ses
+premières études, il offrit sa protection à cette ville, à
+condition qu'elle chasserait les catholiques. Mais ces derniers,
+qui étaient en nombre, lui firent répondre <i>qu'ils
+ne craignaient guère un mince gentilhomme tel que lui</i>.
+Le redoutable aveugle leur fit chèrement expier cette
+impertinence. Il s'empara de la ville en un tour de main,
+fit sortir les femmes et les enfants, égorgea tous les
+catholiques, et mit le feu à l'église où s'était réfugié le
+juste-milieu; huit cents personnes périrent sous les décombres.</p>
+
+<p>Le 15 de septembre, les Taborites, les Orébites et <i>ceux
+des villes sacrées, ayant à leur tête des chefs d'une
+valeur éprouvée</i>, recommencèrent le siège du fort de
+Visrhad. La garnison, épuisée et découragée, écrivit à
+l'empereur qu'elle ne pouvait tenir plus d'un mois, et
+n'en reçut que des promesses. Nicolas de Hussinetz intercepta
+les vivres, et les lettres que l'empereur envoya
+enfin pour annoncer son arrivée. Réduits à la dernière
+extrémité, ceux du Wisrhad ayant tenu encore cinq semaines,
+et mangé <i>six-vingts chevaux, des chiens, des
+chats et des rats</i> envoyèrent leurs officiers aux Praguois
+pour capituler. Il fut convenu qu'on se tiendrait
+tranquille de part et d'autre pendant quinze jours, et
+que le seizième, si l'empereur n'envoyait point de vivres,
+la garnison se rendrait aux Hussites sans coup férir.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Sigismond ayant assemblé une nouvelle
+armée, s'arrêtait à Cuttemberg. Sa Majesté impériale,
+plongée dans une profonde mélancolie, tâchait de
+divertir son chagrin avec des instruments de musique.
+Un autre délassement était d'envoyer ses hussards incendier
+et massacrer, sans épargner ni femmes ni enfants,
+sur les terres des seigneurs bohêmes qui avaient embrassé
+le hussitisme. Il parlementa avec les députés
+praguois, essaya de les tromper, et finit par les menacer
+avec sa brutalité ordinaire, qui l'emportait encore sur ses
+instincts de ruse et de fraude. Enfin, le 31 octobre, il
+parut devant de Prague avec une armée qu'il avait fait
+venir de Moravie. Il se montra sur une colline voisine de
+Wisrhad, l'épée à la main, donnant ainsi à la garnison le
+signal du combat. Mais il était trop tard d'un jour; le
+terme de la convention était expiré de la veille. Ceux <i>de
+Wisrhad, en gens de parole</i>, et touchés de la foi que
+les Taborites leur avaient gardée en les laissant tranquilles
+durant la trêve, ne répondirent pas au signal de
+l'empereur. Un morne silence planait sur la forteresse.
+Ces malheureux soldats, épuisés par la faim et les maladies,
+restaient comme des spectres autour de leurs créneaux,
+immobiles témoins du combat qui s'engageait sous
+leurs yeux. L'empereur, stupéfait d'abord, entra bientôt
+dans une grande fureur; et comme ses officiers, admirant
+avec tristesse les ingénieuses fortifications des Taborites,
+l'engageaient à ne pas exposer sa personne et son armée
+dans une entreprise impossible: «Non, non, s'écria-t-il,
+je veux châtier ces porte-fléaux.&mdash;Ces fléaux sont fort
+redoutables, reprit un des généraux,&mdash;Ah! vous autres
+Moraves, s'écria Sigismond hors de lui, je vous savais
+bien poltrons, mais pas à ce point!» Aussitôt les cavaliers
+descendant de cheval: «Vous allez voir, dirent-ils,
+que nous irons où vous n'irez pas.» Ils se jetèrent au-devant
+de ces fléaux de fer que l'empereur avait si
+fort méprisés, et il n'en revint pas un seul. Les Hongrois,
+voulant les venger, eurent à dos ceux des villes sacrées
+et prirent la fuite. L'empereur piqua des deux et s'échappa
+à grand'peine. Les Praguois les poursuivirent et ne firent
+quartier à aucun de ceux qu'ils purent joindre. La plus
+grande partie de la noblesse de Moravie y demeura.
+Plus de trois cents grands seigneurs bohèmes du parti
+de l'empereur restèrent là quatre jours sans sépulture,
+abandonnés aux chiens. L'infection fut horrible. Un chef
+hussite, touché de compassion du sort de tant de braves
+gens, les fit enterrer à ses frais dans le cimetière de
+Saint-Pancrace.</p>
+
+<p>Le jour de cette seconde victoire fut clos par une scène
+touchante. La garnison de Wisrhad, fidèle à son serment,
+se rendit à ceux de Prague avec toutes les machines de
+guerre de la citadelle. Les assiégeants reçurent les assiégés
+à bras ouverts. Ils se hâtèrent d'assouvir la faim qui
+les dévorait depuis si longtemps, et leur donnèrent des
+vêtements, des vivres à emporter, et tout ce qui leur
+était nécessaire pour se retirer en bon état et en bon
+ordre. Le lendemain, au point du jour, on vit la population
+en masse inonder la citadelle, non pour la fortifier,
+mais pour la détruire. Il fallait anéantir cette place meurtrière,
+arme si sûre et si redoutable aux mains de l'ennemi;
+ce fut l'affaire de deux jours. Elle avait duré sept
+cents ans, et devint un jardin potager. Le 3 novembre, les
+Praguois allèrent en procession sur le champ de bataille,
+et rendirent grâces à Dieu dans leurs hymnes bohémiens.</p>
+
+<p>L'empereur se vengea de sa défaite en ravageant les
+terres des Podiebrad. Un seul de ces seigneurs avait refusé
+jusque-là d'adhérer au hussitisme. Il courut à Prague
+embrasser la doctrine. Tel devait être l'effet des violences
+de Sigismond. L'empereur se retira, après avoir fait tout
+le mal possible au pays, où il exerça des cruautés pires
+que toutes celles de Ziska. Celui-ci épargnait du moins,
+autant que possible, les femmes et les enfants, et recevait
+à merci tous ceux qui se rendaient sincèrement.
+Sigismond n'épargnait rien, et, dans sa rage aveugle,
+immolait ensemble amis et ennemis. Les Orébites firent
+peser sur les couvents d'horribles représailles. Ceux des
+moines qu'ils ne brûlaient pas, ils les laissaient enchaînés
+sur la glace, pour les faire périr de froid.</p>
+
+<p>Après leur victoire, les Praguois, n'ayant plus rien
+que de funeste à attendre de la part de Sigismond,
+assemblèrent les principaux seigneurs, afin d'élire un
+autre roi, et ceux-ci se déclarèrent pour Jagellon, roi de
+Pologne, chrétien de fraîche date, qui semblait ne devoir
+pas les inquiéter dans leur religion. Mais les Orébites et
+les Tabordes repoussèrent vivement cette proposition. <i>A
+peine avons-nous chassé un roi étranger</i>, disait Nicolas
+de Hussinetz (l'intrépide associé de Ziska)<i> que vous
+en demandez un second</i>. Indigné de leur dessein, il fit
+sortir de Prague tous ses Taborites, et s'en alla avec eux
+assiéger et battre les villes impériales de l'intérieur.</p>
+
+<p>Cependant il rentra peu après dans la capitale avec des
+intentions énergiques. Les Orebites n'étaient pas moins
+mécontents que lui du juste milieu hussite. A peine le
+danger était-il passé, que les Calixtins, mécontents de la
+vie austère qu'entraînait pour eux le système dévastateur
+de Jean Ziska, oubliaient qu'ils devaient leur salut à
+sa science militaire, à sa bravoure, et à l'élan irrésistible
+de ses fougueux disciples. Ils affectaient alors une grande
+horreur pour les cruautés commises envers les moines,
+et cette compassion, qui eût honoré des âmes sincères,
+n'était qu'une hypocrite défection, chez un parti qui se
+portait aux mêmes excès quand il croyait à l'impunité.
+Les sectes ardentes s'étant rencontrées sous les murs
+d'une ville catholique avec des assiégeants calixtins,
+ceux-ci affectèrent de communier en grand appareil, et
+leurs prêtres portèrent l'Eucharistie, revêtus de riches
+ornements. C'était scandaliser ces austères réformateurs,
+qui voulaient effacer toute trace des pompes de l'ancien
+culte et abolir toute suprématie temporelle du clergé.
+Ils se jetèrent sur les prêtres calixtins: <i>A quoi servent</i>,
+leur dirent-ils, <i>ces habits de comédiens? Quittez-les, et
+communiez avec nous sans ces oripeaux, ou nous vous
+les arracherons</i>. Quelques chefs des deux partis apaisèrent
+cette querelle; mais Nicolas de Hussinetz marcha
+sur Prague, et enjoignit, avec menaces, à la communauté
+calixtine de préposer autant de Taborites que de Praguois
+à la garde des tours et aux délibérations des conseils.
+Ceux de Prague répondirent naïvement que, l'ennemi
+étant loin, ils n'avaient que faire d'être si bien gardés et
+si bien conseillés. On se querella particulièrement sur les
+opinions religieuses, et c'est alors qu'on s'aperçut d'une
+dissidence d'opinion alarmante pour les modérés. L'aigreur
+en arriva au point qu'il fallut entrer en délibération
+sérieuse pour un accommodement. On convoqua les
+représentants de tous les partis dans l'église de Saint-Ambroise.
+Ceux des deux villes de Prague eurent pour
+chacun leur place à part, et les Taborites également;
+seulement on défendit qu'il y eût là ni femmes ni prêtres.
+Les Taborites avaient de grandes idées d'émancipation
+pour leurs femmes, les admettant à une égalité de condition
+et de discussion, qu'elles justifiaient bien par leur
+conduite héroïque jusque sur les champs de bataille.
+En outre, ils avaient pour leurs prêtres une vénération
+extrême: les ayant dépouillés de tout caractère temporel,
+et de tout privilège social, ils les regardaient comme des
+saints et comme des anges, et il fallait que ces prêtres
+fussent tels en effet pour dominer par le seul ascendant
+moral. Ils furent donc très-irrités de cette exclusion de
+leurs prêtres et de leurs femmes d'une conférence décisive,
+et voulurent se retirer; mais comme Nicolas de
+Hussinetz sortait de la ville un des premiers, son cheval
+tomba dans une fosse et lui cassa la jambe. Ou le rapporta
+dans Prague, et on le déposa dans la maison abandonnée
+ou conquise des seigneurs de Rosemberg. Il y
+mourut de la gangrène, ce qui jeta les Taborites dans
+une grande consternation. Ils perdaient en lui un grand
+appui, et un chef redoutable aux partis contraires. Ziska,
+qui avait voulu jusque-là n'être censé que le premier
+après lui, fut proclamé général en chef des Taborites.</p>
+
+<p>Enfin l'assemblée fut fixée et acceptée de part et d'autre.
+L'université, qui était toute calixtine, y assista, et
+procéda à la lecture des articles proclamés par les Taborites,
+pêle-mêle avec celle qu'on leur imputait. Au reste,
+la plupart de ces articles méritent d'être rapportés, ne
+fût-ce que pour les lectrices qui aiment, avant tout, la
+couleur historique. Rien ne montre mieux l'exaltation à
+la fois sauvage et sublime des Taborites, et ne résume
+mieux les doctrines de L'ÉVANGILE ÉTERNEL que cette
+déclaration des droits divins de l'homme au quinzième
+siècle. Leur style mystique est plus éloquent pour peindre
+la situation à la fois violente et romanesque de la Bohême
+à cette époque que le récit des événements même, et
+nous prions nos lectrices de ne point sauter ce chapitre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>LA PRÉDICTION TABORITE.</h3>
+
+
+<p>1. «Cette année du Seigneur (1420) sera la consommation
+du siècle, et la fin de tous les maux. Dans ces
+jours de vengeance et de rétribution tous les ennemis de
+Dieu et tous les pécheurs du monde périront sans qu'il
+en reste un seul. Ils périront par le fer, par le feu, par
+les sept dernières plaies, par la famine, par la dent des
+bêtes, par les serpents, les scorpions, et par la mort,
+comme cela est dit dans l'Ecclésiaste.</p>
+
+<p>«Dans ce temps de vengeance il ne faut donc avoir
+aucune compassion ni imiter la douceur de Jésus-Christ,
+parce que c'est le temps du zèle, de la fureur et de la
+cruauté. Tout fidèle est maudit s'il ne tire son épée pour
+répandre le sang des ennemis de Jésus-Christ et pour y
+tremper ses mains, parce que bienheureux est celui qui
+rendra à la grande prostituée (l'Église romaine) le mal
+qu'elle a fait.</p>
+
+<p>2. «Dans ce temps de vengeance, et longtemps avant
+le jugement dernier, toutes les villes, bourgs et châteaux,
+et tous les édifices seront, détruits comme Sodome, et
+Dieu n'y entrera point, ni aucun juste.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+<p>3. «Dans ce temps-là, il ne resta que cinq villes (les
+villes sacrées désignées plus haut) où les fidèles seront
+forcés de se réfugier, aussi bien que dans les cavernes et
+les montagnes où sont assemblés aujourd'hui les vrais
+fidèles.</p>
+
+<p>«Ces fidèles assemblés aujourd'hui dans les montagnes
+sont le corps mort autour duquel s'assemblent les aigles,
+c'est-à-dire les armées du Seigneur pour exécuter ses
+jugements.</p>
+
+<p>4. «Prague sera détruite comme Gomorrhe.</p>
+
+<p>5. «Tout seigneur, vassal ou paysan qui ne fera point
+<i>avancer la loi de Dieu</i> (on ne peut définir plus purement
+la doctrine du progrès), un tel homme sera foulé
+aux pieds comme Satan et comme le dragon. Dans ces
+jours de vengeance les femmes pourront quitter leurs
+maris et même leurs enfants (pour fuir le péché) et se
+retirer sur les montagnes et dans les villes de refuge.»</p>
+
+<p>Après ces prédictions sinistres et menaçantes arrive la
+formule du monde idéal des Taborites. C'est le même
+rêve que celui du <i>règne de Dieu</i> sur la terre, annoncé
+par les disciples de Jésus, et attendu immédiatement
+après sa mort.</p>
+
+<p>6. «Dans ce nouvel avènement de Jésus-Christ, l'Église
+militante sera réparée jusqu'au dernier fondement, et il
+n'y aura plus nul péché, nul scandale, nulle abomination,
+nul mensonge. Les fidèles seront sans tache, et brillants
+comme le soleil.</p>
+
+<p>7. «Dans cette réparation, les élus ressusciteront, et
+Jésus reviendra du ciel avec eux. Il conversera sur la
+terre et tout oeil le verra, et il donnera un grand festin
+sur les montagnes. Jusque-là les élus ne mourront pas.
+Ils iront dans le ciel et en reviendront avec Jésus-Christ,
+et on verra s'accomplir ce qui a été prédit dans
+Isaïe et par l'Apocalypse.</p>
+
+<p>8. «C'est alors qu'il n'y aura plus ni persécution, ni
+souffrance, ni oppression, et qu'il ne sera point permis
+d'élire un roi, parce que Dieu seul régnera, et que le
+royaume sera donné au peuple de la terre.</p>
+
+<p>9. «C'est alors que personne n'enseignera plus son
+frère, mais qu'il sera enseigné de Dieu; qu'il n'y aura
+plus de loi écrite, et que la Bible même sera détruite,
+parce que la loi étant écrite dans tous les coeurs, il ne
+faudra plus de doctrines: car tous les passages où l'Écriture
+prédit des persécutions, des erreurs, des scandales,
+n'auront plus de sens.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+
+<p>10. «Dans ce temps-là, les femmes engendreront par
+l'amour sans que les sens y aient part, et elles enfanteront
+sans douleur.»</p>
+
+<p>Nous avons essayé de reconstruire la suite de cette
+prédiction, dont les articles nous sont transmis dans un
+tel désordre qu'elle n'aurait pas de sens. Je soupçonne
+quelque malice de l'université calixtine dans cette interversion.
+Il y a dans la prédiction et dans les préceptes
+qu'elle entraîne deux phases bien distinctes: une <i>de zèle,
+de fureur et de cruauté</i>, où tous les excès du fanatisme
+sont sanctifiés dans le but d'amener le règne de Dieu
+annoncé dans la seconde; et dans cette seconde, toutes
+les prescriptions sont d'amour et de fraternité. En entremêlant
+les articles consacrés à formuler ces deux phases,
+le jugement dernier et le prochain paradis sur la terre,
+on a fait du ciel des Taborites un enfer, et de leur idéal
+de perfection un coupe-gorge. Mais il suffit du plus simple
+bon sens pour rétablir le sens et l'ordre logique de cette
+profession de foi.</p>
+
+<p>Après cette double prédiction vient, dans le <i>Manuscrit
+de Breslaw</i>, une série de prescriptions qui ont le plus
+grand rapport avec celles des Vaudois et des Lollards. Si
+l'on veut se rendre un compte exact des trois ou quatre
+cents articles qui furent condamnés par l'Église, chez
+toutes les sectes du joannisme et chez celle des Taborites
+en particulier, on le peut faire soi-même en prenant le
+contre-pied de tous les préceptes de la discipline catholique.
+«Point de prélats, c'est-à-dire point de richesses
+dans L'Église. Point de distinctions, point d'autorité pour
+elle dans la société laïque, point d'intervention dans les
+actes de cette société pour les sacrements. Point de temples;
+la prière en pleins champs, au sein de la nature,
+temple que l'Éternel a consacré pour tous les hommes.
+Point de cérémonies somptueuses; des rites simples; la
+mission du pasteur apostolique et gratuite. Point de canonisation,
+point de purgatoire, point de cimetières, point
+d'indulgences, tous moyens honteux de vendre aux simples
+les dons de la grâce et les secours de la rédemption,
+que le Sauveur a également répartis entre tous les hommes,
+sans instituer des spéculateurs pour en profiter
+pécuniairement. <i>Point de prières pour les morts</i>; cette
+idée-là était profonde, les catholiques la condamnèrent
+sans la comprendre, et en conclurent que certaines sectes
+ne croyaient pas à l'immortalité de l'âme. Nous verrons
+cette idée se développer et s'expliquer plus tard. Point
+d'huile consacrée ni de vaines cérémonies; le baptême
+dans l'eau des fontaines comme celui que Jésus reçut
+lui-même de Jean. Point d'offices latins ni d'heures canoniales;
+chacun doit comprendre sa prière et l'offrir à
+Dieu du fond de son coeur. Point de pape, l'Église du
+Christ n'a qu'un chef, qui est Jésus dans le ciel; c'est
+une abomination que de lui donner sur la terre un représentant
+chargé de crimes et d'iniquités. Point de confession
+auriculaire; Dieu seul peut connaître nos coeurs et
+remettre nos péchés. Si quelqu'un veut se confesser à
+son frère, que pour toute pénitence son frère lui dise:
+<i>Va, et ne pèche plus</i>. Point d'habits sacerdotaux, ni
+d'ornements d'autels; point <i>de robes, de corporaux, de
+patènes, ni de calices</i>, etc., etc. Enfin, partout le renoncement,
+c'est-à-dire l'égalité fraternelle, la doctrine pure
+et simple du divin maître; et pour commencer ce grand
+oeuvre, la destruction de tous les pouvoirs et de tous les
+moyens de la théocratie.»</p>
+
+<p>Proclamer ainsi l'égalité dans l'ordre spirituel c'était la
+proclamer de reste dans l'ordre social. L'Église et les
+trônes l'avaient si bien senti qu'ils s'étaient ligués pour
+étouffer cette doctrine. Ils n'avaient fait que martyriser
+ceux qui la proclamaient; et, quant à ceux-ci, chacun
+sait l'histoire de leurs augustes et profondes vicissitudes;
+quant à la doctrine, on voit qu'elle revivait plus ardente
+que jamais chez les Taborites, car tout ce que nous venons
+de mentionner, ils le professaient quasi textuellement.
+Mais ce qui distingue les Taborites de plusieurs
+autres sectes, c'est leur sentiment sur l'Eucharistie. On
+sait que le dogme de la <i>transsubstantiation</i> ne fut introduit
+dans l'Église qu'en 1215, au concile de Latran, et que
+le <i>retranchement de la coupe</i>, qui en fut regardé comme
+la conséquence nécessaire, date de la même époque.
+Jusque-là, le dogme idolâtrique de la <i>présence réelle</i>
+n'était point un article de foi; et la substance divine
+dans le pain consacré avait été expliquée et acceptée
+symboliquement par les intelligences les plus élevées du
+catholicisme. M'est avis qu'au quinzième siècle et après
+la guerre même des Hussites, les esprits les plus forts
+de l'Église, Aeneas Sylvius particulièrement (Pie II),
+croyaient à cette transsubstantiation beaucoup moins
+littéralement que le peuple. J'ai de fortes raisons pour le
+croire; mais ce n'est pas ici le lieu de les exposer. Quoi
+qu'il en soit, plusieurs sectes très-ennemies de l'Église à
+tout autre égard, avaient accepté le dogme de la <i>présence
+réelle</i>. Les Lolhards de Bohème, les Picards et
+enfin la plupart des Taborites le rejetèrent absolument
+dans le sens étroit où l'Eglise avait fini par l'entendre.
+Ces derniers disaient que «Jésus-Christ n'est point corporellement
+et sacramentellement dans l'Eucharistie, et
+qu'il ne faut pas l'y adorer, ni fléchir les genoux devant
+ce sacrement, ni donner aucune marque du culte
+de latrie.» On ne saurait être plus explicite. Ils ajoutaient
+«qu'on prend aussi bien le corps et le sang de
+Jésus-Christ dans le repus ordinaire que dans l'Eucharistie,
+pourvu qu'on soit en état de grâce.» C'était rétablir
+l'idée pure de Jésus-Christ, et rendre à la communion
+son sens réel, sans lui ôter son sens mystique et divin.</p>
+
+<p>Quand le recteur de l'Université eut achevé celle lecture,
+les docteurs calixtins incriminèrent tous les articles,
+et proposèrent d'en démontrer la fausseté. Les Taborites
+n'en acceptèrent pas unanimement toute la responsabilité;
+quelques-uns réclamaient, disant: «Au concile de
+Constance, on nous a mis sur le corps quarante articles
+hérétiques; «ici, c'est bien pis: on nous en impose septante.»
+On demanda copie de tous ces articles pour y répondre.
+Nicolas Biscupec, principal prêtre des Taborites,
+prit la parole pour proscrire le luxe du clergé calixtin, et
+pour l'accuser de posséder encore des biens séculiers. Les
+questions du dogme furent écartées, sans doute à dessein;
+car les prédictions taborites avaient un sens profond
+et une application sociale terrible, que leurs docteurs,
+suivant la coutume et les nécessités du temps,
+avaient résolu, j'imagine, de ne pas divulguer. La discussion
+porta donc sur des questions de forme, sur des
+pratiques extérieures, et devint toute personnelle entre
+les docteurs des deux camps. Au fait, la question imminente
+du moment était de régler les attributions et les
+pouvoirs du nouveau clergé. Les prêtres du juste-milieu
+haïssaient les prêtres catholiques, mais n'étaient pas
+fâchés de succéder à leurs richesses, à leurs satisfactions
+de vanité, à leur influence politique; ils s'efforçaient de
+retenir le plus possible, pour leur compte, des privilèges
+et des jouissances attachés au sacerdoce. Les prêtres
+taborites, véritables apôtres, tour à tour farouches et vindicatifs
+comme saint Matthieu, charitables et ascétiques
+comme saint Jean, entraient avec ferveur et sincérité
+dans la vie évangélique. Ils subsistaient d'aumônes comme
+les moines franciscains; ils étaient pauvrement vêtus,
+permettaient à leurs disciples laïques d'administrer la
+communion et de se communier eux-mêmes, refusaient
+d'entendre la confession auriculaire, niaient le monopole
+ecclésiastique de tous les sacrements, n'exerçaient, en un
+mot, qu'un ministère d'enseignement et de prédication.
+Peut-être l'Église d'aujourd'hui, qui, malgré ses <i>puffs</i> et
+ses <i>réclames</i>, marche rapidement à sa ruine au milieu
+des fêtes et des mascarades, fera-t-elle bien, dans ses
+intérêts, quand le temps fatal sera venu, de se borner à
+ces moyens sincères et sublimes des prêtres taborites. Il
+est certain que jamais clergé n'eut une autorité morale
+plus étendue, et ne rassembla d'aussi fervents adeptes, et
+cela dans un temps où le seul nom de prêtre allumait la
+rage des populations.</p>
+
+<p>Il est certain que, de nos jours déjà, des membres du
+clergé de France ont eu la généreuse et courageuse pensée
+de réhabiliter, par le renoncement et la prédication évangélique,
+la mission du prêtre; mais de ce moment ils ont
+été taxés d'hérésie. Il a fallu se soumettre à l'Église ou se
+séparer d'elle, car qui dit Église dit Charte de certains
+pouvoirs immobilisés dans la société contre les progrès de
+l'esprit public et les inspirations individuelles.</p>
+
+<p>On conçoit maintenant pourquoi le dogme de la présence
+réelle intéressait si fort l'église calixtine. L'homme
+qui s'arroge le pouvoir miraculeux de faire descendre la
+Divinité dans sa coupe, et qui est réputé seul assez pur
+pour tenir la matière divine dans ses mains, est revêtu,
+aux yeux des simples, d'un caractère magique. Il est un
+saint, un ange, il est presque Dieu lui-même. Il est peut-être
+plus que Dieu, puisqu'il commande à Dieu, et l'incarne
+à son gré dans la matière du pain. En imaginant
+ce dogme grossièrement idolâtrique, l'église romaine avait
+sanctifié la personne du prêtre; elle l'avait élevé au-dessus
+de la multitude comme au-dessus des rois; et
+toutes les résistances des sectes étaient une protestation
+du peuple contre cette révoltante inégalité, conquise,
+non par les armes de la vertu, de la sagesse, de la
+science, de l'amour, de la véritable sainteté, mais par
+un privilège digne des impostures des antiques hiérophantes.
+Le nouveau clergé qui surgissait en Bohème
+n'avait garde de rejeter de tels moyens. La noblesse et
+l'aristocratie, qui faisaient, là comme ailleurs, cause
+commune avec lui, ne se souciaient pas d'examiner le
+dogme au point de s'en désabuser. Mais le bas peuple,
+à qui la suprême droiture de la logique naturelle et la
+profonde suprématie du sentiment tiennent lieu de science
+dans de telles questions, voyait au fond de ces mystères
+mieux que l'Université, mieux que le Sénat, mieux que
+l'aristocratie, mieux que Ziska lui-même, son chef politique.
+Il est à remarquer, en outre, qu'à cette époque,
+grâce aux prédications d'une foule de docteurs hérétiques,
+dont les historiens parlent vaguement, mais sur l'action
+desquels ils sont unanimes, le peuple de Bohème était
+singulièrement instruit en matière de religion. Les envoyés
+diplomatiques de l'église de Rome en furent stupéfaits.
+Ils rapportèrent que tel paysan, qu'ils avaient
+interrogé, savait les Écritures par coeur d'un bout à l'autre,
+et qu'il n'était pas besoin de livres chez les Taborites,
+parce qu'il s'en trouvait de vivants parmi eux.</p>
+
+<p>Un dernier mot pour résumer la situation des esprits à
+Prague en 1420. Je demande pardon à mes lectrices d'interrompre
+le drame des événement» par une dissertation
+un peu longue. Les événements sont impossibles à comprendre,
+dans cette révolution surtout, si on ne se fait pas
+une idée des causes. Je trouve, dans le savant auteur dont
+je donne un résumé, cette réflexion bien légère pour un
+homme si lourd: «Si le rétablissement de la coupe était d'une
+assez grande nécessité, pour mettre en combustion tout
+un royaume, ou si le même rétablissement était un
+assez grand crime pour attirer une si furieuse tempête
+sur les Bohémiens, c'est une question de droit, une
+controverse de religion qui n'est pas de mon ressort.»
+Permis à l'auteur de trente-deux ouvrages <i>de poids</i>, au
+ministre protestant prédicateur de la reine de Prusse, de
+donner sa démission d'être pensant, tout en écrivant à
+grand renfort de mémoires et de documents l'histoire au
+dix-huitième siècle: mais il n'est pas permis aujourd'hui
+au plus mince de nos écoliers d'en prendre ainsi son
+parti, et de déclarer que nos aïeux étaient tous fous de
+se <i>mettre en combustion</i> pour de telles fadaises. Le rétablissement
+ou le retranchement de la coupe était la
+question vitale de l'Église constituée comme puissance
+politique. C'était aussi la question vitale de la nationalité
+bohémienne constituée comme société indépendante.
+C'était enfin la question vitale des peuples constitués
+comme membres de l'humanité, comme êtres pensants
+civilisés par le christianisme, comme force ascendante
+vers la conquête des vérités sociales que l'Évangile avait
+fait entrevoir. Les Taborites, en rejetant le dogme de la
+présence réelle, entendu d'une façon objective et idolâtrique,
+proclamaient un principe logique. Ils se débarrassaient
+du miracle clérical, du joug de l'Église, qui,
+depuis Grégoire VII, infidèle à sa mission spirituelle,
+s'appesantissait sur le front des enfants de Jésus-Christ.
+Les Calixtins, en ne réclamant que leur communion sous
+les deux espèces, et en refusant d'aborder le fond de la
+question, devaient perdre peu à peu la sympathie et le
+concours des masses, et faire avorter enfin une révolution
+qu'ils n'avaient entreprise et soutenue qu'au profit
+des castes privilégiées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>IX.</h3>
+
+
+<p>La conférence et le synode que tint ensuite tout le
+clergé hussite, pour tâcher d'éclaircir les dogmes,
+n'aboutirent à rien. On ne put s'entendre, les uns y portant
+trop d'emportement, les autres trop d'hypocrisie. Le
+parti calixtin, persistant dans sa résolution d'avoir un
+roi, envoya en ambassade deux <i>grands</i>, deux <i>nobles</i>,
+deux consuls de la bourgeoisie, et deux ecclésiastiques
+de l'Université (Jean Cardinal, et Pierre l'Anglais), à
+Wladislas Jagebon, roi de Pologne, pour lui offrir la
+couronne de Bohème. Les <i>modérés</i> eurent la mortification
+bien méritée d'être éconduits. En vain il exposèrent
+leurs griefs contre Sigismond, alléguant que les nations
+polonaise et bohème devaient faire cause commune,
+Sigismond étant l'ennemi de la <i>langue slave</i>, et ayant déjà
+causé de grands dommages à la Pologne; <i>Sa Sérénité</i> le
+roi de Pologne, qui craignait à la fois le saint-siège et
+l'empereur, les paya de défaites, s'effraya de leurs <i>quatre
+articles</i>, et finit, après les avoir promenés de conférences
+en conférences, par leur promettre sa protection pour les
+réconcilier avec Sigismond et avec le pape. Les mandataires
+du juste-milieu bohème subirent en outre la honte
+d'être logés en Pologne dans <i>des endroits séquestrés et
+inhabités</i>; parce que, comme le pape avait décrété
+d'interdiction tous les lieux souillés par leur présence, le
+<i>peuple aurait été privé du service divin</i> là où ils auraient
+séjourné.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les Taborites continuaient leur
+guerre de partisans, et les troupes impériales entretenaient
+leur fureur par des provocations féroces. Les
+capitaines des garnisons de Sigismond faisaient des sorties,
+entraient à cheval dans les églises calixtines, massacraient
+les communiants, et faisaient boire le vin des
+calices à leurs chevaux. De leur côté, les Praguois enlevèrent
+le château de Conraditz, après que la garnison eut
+capitulé et se fut retirée à cheval. La forteresse fut brûlée.</p>
+
+<p>Dès les premiers jours de l'année 1421, Ziska sortit
+de Prague pour aller visiter <i>ses bons amis et ses beaux-frères</i>;
+c'est ainsi qu'il appelait les moines. Il faut répéter
+ici que cette guerre aux couvents ne manquait pas de
+périls, et que Ziska y perdit beaucoup de monde. On ne
+les prenait déjà plus à l'improviste; tous s'étaient mis
+en état de défense, et soutenaient de véritables sièges.
+Les nonnes mêmes, appelant les troupes impériales à
+leur secours, faisaient bonne résistance, et subissaient
+les horreurs de la guerre. On les noyait dans leurs fossés,
+on les pendait aux arbres de leurs jardins. Beaucoup
+de ces infortunées, dit-on, moururent de peur avant que
+l'implacable main des Taborites se fût appesantie sur
+elles, ou de misère et de froid, en fuyant à travers les
+bois et les montagnes.</p>
+
+<p>Ziska passait sans interruption et sans repos d'une
+conquête à l'autre. La ville royale de Mise<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> se rendit à
+lui volontairement. C'était la patrie de Jacobel, qui l'avait
+convertie au hussitisme. La forteresse de Schwamberg
+capitula après six jours de siège. Rockisane, patrie du
+fameux Jean Rockisane, qui devait bientôt jouer un
+grand rôle dans cette révolution, fut conquise. Chotieborz
+et Przelaucz eurent le même sort. Cottiburg se défendit;
+plus de mille Taborites y périrent. Commotau fut livrée
+par une sentinelle allemande, qui tendit son chapeau par
+un trou de la muraille, pour qu'on le lui remplit d'argent.
+Les Taborites châtièrent sa lâcheté après en avoir
+profilé, et l'immolèrent le premier. Ziska avait été aigri
+durant le siège de cette ville par les bravades des femmes,
+qui s'étaient montrées nues sur les murailles pour
+l'insulter. Précédemment, plusieurs Taborites et deux de
+leurs prêtres y avaient été brûlés. Il fit passer deux ou
+trois mille citoyens au fil de l'épée, et cette fois n'épargna
+ni femmes ni enfants. On fit brûler les gentilshommes,
+les prêtres, et bon nombre d'ouvriers. Les femmes
+taborites se chargèrent de l'exécution des femmes catholiques,
+«sans même épargner les femmes grosses.» Cette
+ville d'<i>Iduméens</i> et d'<i>Amalécites</i>, comme disaient les
+Taborites, fut traitée avec toute la fureur que comportaient
+leurs sinistres prophéties. Un historien raconte avoir
+vu, plusieurs siècles après, des traces étranges de cette
+affreuse tragédie. «Dans le cimetière de cette ville, dit-il,
+il y a une si prodigieuse quantité de dents humaines,
+que, quand il pleut surtout, on peut amasser dans la
+terre amollie des <i>dents toutes pures</i>. Si vous enfoncez
+le doigt dans la terre, vous y trouverez des <i>essaims
+de dents</i>. Et même dans les fentes des murailles,
+où elles sont mêlées au ciment. Cela vient, m'a-t-on
+dit, de ce que ceux qui ont été massacrés là n'ont
+point été inhumés, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Ou Mtiti.</blockquote>
+
+<p>Apres Commotau, les Taborites prirent Beraun, et s'y
+conduisirent avec plus de douceur; Ziska commanda
+d'épargner le sang. Les prêtres ne furent brûlés qu'après
+avoir refusé pendant tout un jour d'embrasser le hussitisme.
+Un jour de patience, c'était beaucoup pour les
+vainqueurs, à ce qu'il paraît. Les habitants de Melnik
+envoyèrent des députés pour faire leur soumission et accepter
+les articles du taborisme. Broda fut traitée comme
+Commotau, pour avoir été ennemie jurée de Jean Huss.
+Kaurschim, Kolin, Chrudim et Raudniiz se rendirent et
+firent profession de foi taborite. Les habitants furent les
+premiers à brûler leurs églises, à ruiner leurs couvents, à
+massacrer leurs moines, et à jeter leurs prêtres dans la
+poix ardente.</p>
+
+<p>De là Ziska marcha vers la montagne de Cuttemberg,
+dans le Baehmer-Wald. C'es là que les années précédentes,
+et récemment encore, les ouvriers des mines, qui étaient
+presque tous Allemands et du parti de l'empereur<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>, avaient
+persécuté les Taborites. Ils se les achetaient les uns aux
+autres pour avoir le plaisir de les tuer. On donnait cinq
+florins pour un prêtre, et un florin pour un séculier. On
+en avait jeté dix-sept cents dans la première mine,
+treize cents dans la seconde, et autant dans la troisième.
+«C'est pourquoi, dit un historien, on a toujours célébré
+l'office des martyrs en ce lieu, le 8 avril, sans que personne
+ait pu l'empêcher, jusqu'en 1621.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Ils jouissaient des grands privilèges accordés aux ouvriers et aux
+paysans de cette frontière depuis l'an 1040, pour l'avoir vaillamment défendue
+contre l'empereur Henri III. Ils ne payaient pas d'impôts, avaient
+un sénat particulier, etc.</blockquote>
+
+<p>En apprenant l'approche du vengeur, ceux de Cuttemberg
+allèrent au-devant de lui, avec un prêtre qui
+portait l'Eucharistie. Ils se mirent tous à genoux pour
+demander grâce, et ils l'obtinrent. Quoi qu'on en ait dit,
+Ziska était dirigé en tout par les conseils de la politique,
+et ne se livrait à ses ressentiments que lorsqu'ils lui paraissaient
+nécessaires au succès de son oeuvre. Les mines
+d'argent de Cuttemberg étaient le trésor du royaume; et
+Ziska, d'accord avec ceux de Prague, résolut de conserver
+cette province. Un prêtre taborite reprocha aux
+Cuttembergeois leur conduite passée, les exhorta à n'y
+plus retomber, et leur signifia les conditions de la paix.
+Tous ceux qui voudraient changer de religion seraient
+traités en frères; tous ceux qui ne le voudraient pas auraient
+trois mois pour vendre leurs biens et se retirer où
+bon leur semblerait. Il est triste de dire que la clémence
+de Ziska ne lui profita pas, et qu'il fut forcé de l'abjurer
+plus tard. Il est évident que, dans la marche politique
+qu'il s'était tracée, tout mouvement de pitié devenait une
+faute.</p>
+
+<p>Vers cette époque, Ziska commença à sentir son autorité
+débordée par le zèle farouche de ses Taborites. Il les
+avait dominés jusque-là avec une grande habileté. Aux
+approches du premier siège de Prague, lorsque la nation ne
+connaissait pas encore bien ses forces, et voyait arriver,
+avec une rage mêlée de terreur, la nombreuse armée de
+Sigismond, Ziska, comprenant bien que le zèle religieux
+de Tabor pouvait seul donner l'élan nécessaire à une
+résistance désespérée, avait favorisé cet élan, et avait
+paru le partager entièrement. A cette époque de fièvre
+et d'angoisse, on l'avait vu revêtir le caractère de prêtre,
+afin d'imprimer plus d'autorité à son commandement. Il
+s'était fait taborite en apparence. Il avait administré lui-même
+la communion, il avait prêché et prophétisé comme
+les apôtres de Tabor et des villes sacrées. Après la défaite
+et la fuite de l'empereur, et durant les conférences pour
+religion dont nous avons parlé plus haut, Ziska avait vu
+son influence dans les affaires et dans les conseils de
+Prague, très-ébranlée par son essai de taborisme. Il en
+avait été réprimandé par le clergé calixtin; et sans se
+prononcer contre les articles taborites incriminés, il avait
+adhéré, plutôt sous main qu'ostensiblement, aux quatre
+articles dont les Hussites modérés ne voulaient point
+sortir. Depuis cette époque, il demeura calixtin, et se fit
+toujours dire les offices <i>selon les missels</i> et administrer
+la communion par un prêtre calixtin, qui ne le quittait
+pas et qui officiait auprès de sa personne en habits sacerdotaux.
+Rien n'était plus opposé aux idées et aux
+sympathies des Taborites; et cependant, soit qu'il mît un
+art infini à leur faire accepter cette conduite, soit qu'ils
+sentissent le besoin de ce chef invincible, ils n'avaient
+point murmuré. Peut-être aussi étaient-ils trop divisés en
+fait de principe pour former une sédition de quelque
+importance. Mais, à mesure que l'adhésion des villes et
+le progrès de leur propagande leur donnèrent de l'assurance,
+un élément de révolte se manifesta dans leurs
+rangs. Les historiens ont presque tous donné indifféremment
+le nom de Picards à la secte qui s'était introduite au
+sein du taborisme, vers l'année 1417. Le moine Prémontré
+Jean en était un des plus ardents apôtres, et
+nous verrons bientôt qu'il essaya d'ébranler le pouvoir
+illimité du redoutable aveugle.</p>
+
+<p>Ziska, sentant qu'un ferment de discorde s'était introduit
+parmi les siens, résolut de le combattre énergiquement.
+La capitulation de Cuttemberg n'avait pas été observée
+très-fidèlement par les Taborites de Prague; on
+avait maltraité plusieurs catholiques, en dépit de la loi
+jurée. A Sedlitz, dans le district Czaslaw, Ziska voulut
+épargner les bâtiments d'un superbe monastère, et défendit
+à ses gens de l'endommager en aucune façon. Cependant
+un d'entre eux y mit le feu durant la nuit. Ziska
+procéda, dit-on, pour découvrir et châtier cette désobéissance,
+avec sa ruse et sa cruauté accoutumées. Il
+feignit d'approuver l'incendie et de vouloir récompenser
+l'une bonne somme d'argent celui qui viendrait s'en
+vanter à lui. Le coupable se nomma. Ziska lui compta
+l'argent, et le lui fit avaler fondu; ensuite il décréta de
+fortes peines contre ceux qui mettraient désormais le feu
+sans son ordre. On peut croire, d'après cette mesure, qu'en
+plus d'une occasion ses intentions de vengeance à l'égard
+des vaincus avaient été outrepassées, et qu'il n'avait pas
+toujours été aussi obéi qu'il avait voulu le paraître. Cependant
+il se borna, pour cette fois, à faire périr à Tabor
+quelques-uns de ces Picards qui murmuraient contre lui;
+et, entraînant ses Taborites dans une nouvelle course, il
+leur fit ou leur laissa détruire encore plus de trente monastères.
+Enfin, réuni à ceux de Prague, il prit Jaromir
+avec beaucoup de peine, et la traita fort durement, parce
+que ses habitants avaient déclaré vouloir se rendre aux
+Calixtins de Prague, et non à lui.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Jean le Prémontré détruisait aussi
+des monastères: à Prague, il dispersa violemment la
+communauté des religieuses de Saint-Georges, qu'on avait
+épargnées jusque-là parce qu'elles étaient toutes filles
+de qualité. Ailleurs, il brûla les couvents et les moines.
+Dans un autre couvent de femmes, à Brux, sept nonnes
+ayant été massacrées au pied de l'autel, la légende rapporte
+que la statue de la Vierge détourna la tête, et que
+l'enfant Jésus, qu'elle portait dans son giron, lui mit le
+doigt dans la bouche.</p>
+
+<p>Enfin la ville de Boleslaw se rendit à ceux de Prague,
+et le seigneur catholique Jean de Michalovitz, à qui l'on
+enleva dans le même temps une bonne forteresse, fut
+repoussé avec perte, après avoir tenté de reprendre
+Boleslaw.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>X.</h3>
+
+
+<p>Tant de succès firent ouvrir les yeux au parti catholique
+sur l'importance et la force de la révolution. Un
+moment vint où, n'espérant plus la conjurer, il résolut
+de l'accepter, afin de n'être point brisé par elle. Sigismond
+ne pouvait inspirer d'affection à personne: il avait
+mécontenté tous ses amis. Les Rosemberg furent des
+premiers à l'abandonner, et une diète générale fut assemblée
+à Czaslaw, où presque toute la noblesse déclara
+qu'elle se détachait du parti de l'empereur. Quant à la
+religion, les Hussites, qui voulaient des gages, eurent
+bon marché de ces consciences si orthodoxes, et leur
+firent accepter leur quatre articles calixtins sans difficulté.
+Mais à ces quatre articles ils en ajoutaient un cinquième,
+qui portait l'engagement de ne reconnaître pour
+roi que l'élu de la diète nationale. Les villes de la Moravie,
+à qui on avait écrit d'adhérer à ces cinq articles ou
+de s'attendre à la guerre, envoyèrent des députés à cette
+diète pour faire savoir qu'elles se rangeraient aisément
+aux quatre premiers, mais que le cinquième était grave
+et demandait le temps de la réflexion. Ces actes officiels
+fout assez voir que la foi catholique était peu brillante à
+cette époque; que Rome n'était plus qu'une puissance
+temporelle, représentée par l'empereur plus que par le
+pape, et que si l'on n'eût craint une lutte politique avec
+ces potentats, on se fût volontiers raillé des décisions des
+conciles.</p>
+
+<p>On ne nous dit pas si Ziska fut présent à cette diète,
+mais il est certain qu'il y donna les mains, et qu'il ne
+rejeta pas l'alliance des seigneurs catholiques contre
+Sigismond. Le gros des Taborites se laissait guider par
+lui; mais les Picards, et ceux qui avaient été exaltés par
+eux et qui s'intitulaient déjà nouveaux Taborites ou Taborites
+réformés, l'en blâmèrent ouvertement. Ces Taborites
+picards étaient assez nombreux à Prague. Partout ailleurs
+ils eussent été sous la main terrible de Ziska. A Prague,
+ils pouvaient se glisser encore inaperçus entre les divers
+partis. Jean le Prémontré les échauffait de sa parole ardente
+et de son zèle fougueux. Il déclamait contre l'alliance
+avec les catholiques, signalait les Wartemberg et
+les Rosemberg surtout, comme capables de toutes les
+lâchetés et de toutes les trahisons, prédisait qu'ils perdraient
+la révolution et vendraient la Bohème au premier
+souverain qui voudrait acheter leur vote et leurs armes:
+la suite des événements prouva bien qu'il ne s'était pas
+trompé.</p>
+
+<p>Malgré ces protestations, les catholiques furent acceptés,
+et, à leur tour, ils protestèrent contre Sigismond et
+contre l'Église. Conrad, archevêque de Prague, celui qui
+avait récemment couronné l'empereur, embrassa solennellement
+le Hussitisme et rompit avec Rome. Ulric de
+Rosemberg, cet athée superstitieux qui avait des visions,
+qui avait déjà abjuré deux fois, la première pour Jean
+Huss et la seconde pour Martin V, ce traître qui avait
+servi sous Ziska, et ensuite sous Sigismond, présida la
+diète avec l'archevêque, et proclama, en son propre nom
+et au nom de tous les membres du clergé et de la noblesse,
+les quatre articles calixtins et la déchéance de
+l'empereur au trône de Bohème. Il y a cependant des
+réserves perfides dans cette déclaration. Il y est dit textuellement
+qu'on défendra les quatre articles «envers et
+contre tous,» <i>à moins que peut-être on ne nous enseigne
+mieux par l'Écriture sainte, ce que les docteurs
+de l'académie de Prague n'ont encore pu faire</i>. A
+propos de la déchéance de Sigismond, il est dit encore:
+«Que de notre vie, <i>à moins que Dieu par quelque fatalité
+secrète ne semble le vouloir ainsi</i>, nous ne recevrons
+Sigismond, parce qu'il nous a trompés, etc.»</p>
+
+<p>Cette convention fut faite au nom de Prague, des <i>citoyens
+de Tabor</i>, de toute la noblesse des villes, etc.
+Sans rien statuer pour l'avenir, le parti catholique et le
+juste-milieu, qui s'entendaient tacitement pour avoir un
+roi étranger, élurent vingt personnes <i>intègres et graves</i>
+pour administrer le royaume <i>pendant la vacance</i>; quatre
+consuls des villes de Prague représentant la bourgeoisie,
+cinq <i>seigneurs</i> représentant la grandesse de Bohème,
+sept <i>gentilshommes</i> représentant la petite noblesse, etc.
+A la tête des gentilshommes était nommé Jean Ziska, et
+le nombre des représentants de cette classe montre
+qu'elle était la plus nombreuse et la plus influente. Il
+était dit que ces <i>régents</i> auraient plein pouvoir; mais la
+foule de réticences et de cas réservés qui suit cet article
+montre la mauvaise foi des catholiques; ce sont autant
+de portes ouvertes pour s'échapper quand le vent de la
+fortune fera flotter les étendards de ces nobles vers un
+autre point de l'horizon. En cas de division dans le conseil
+des régents, la diète constituait deux prêtres comme
+conseils. L'un de ces deux prêtres dictateurs mourut de
+la peste en voyage; l'autre, Jean de Przibam, dès qu'il
+fut de retour à Prague, eut affaire au terrible moine Jean,
+qui l'accusa d'avoir outrepassé son mandat de député, et
+le fit condamner et chasser de la ville. Le Prémontré
+avait alors beaucoup d'influence à Prague. Peu de temps
+après, il accusa de trahison Jean Sadlo, gentilhomme qui
+avait livré les Bohémiens aux Allemands dans un combat,
+et l'ayant appelé à comparaître sous de bonnes promesses,
+il le fit saisir de nuit et décapiter dans la maison
+de ville de la vieille Prague. Les catholiques et les Calixtins
+qui commençaient à s'inquiéter du Prémontré, espèce
+de Montagnard à la tête d'un club de Jacobins, firent de
+grandes lamentations sur le meurtre de Jean Sadlo, et le
+revendiquèrent dans les deux camps comme un membre
+fidèle de leur communion; ce qui ne prouve pas beaucoup
+en faveur de la loyauté de ce Jean Sadlo.</p>
+
+<p>Pendant que ces événements se passaient à Prague,
+Sigismond députait des ambassadeurs à la diète de Czaslaw.
+Ils eurent beaucoup de peine à s'y faire admettre,
+et ayant commencé leur discours par de longues louanges
+de l'empereur, ils furent brusquement interrompus par
+Ulric de Rosemberg, qui se montrait alors des plus acharnés
+contre son maître: «Laissez cela, leur dit-il, et
+nous montrez vos lettres de créance.» La lettre de l'empereur
+était mêlée de fiel et de miel. Il offrait la paix, son
+amitié, presque la liberté des cultes, la réparation des
+injures et des dommages commis par son armée: tout
+cela aux catholiques et au juste-milieu. Mais il donnait à
+entendre qu'il sévirait avec rigueur contre les Taborites,
+et menaçait, si on ne les abandonnait à sa colère, d'amener
+en Bohème <i>ses voisins et ses amis: quand même</i>,
+ajoutait il, <i>nous saurions que cela ne se pourrait faire
+sans que vous en souffrissiez des pertes irréparables
+pour vous et votre postérité, et sans un déshonneur
+qui vous exposerait aux railleries mordantes du
+reste du monde</i>. Cette lettre maladroite et dure irrita
+tous les esprits. On eût peut-être sacrifié les Taborites,
+si on eût pu prendre confiance à la parole de Sigismond;
+mais on le connaissait trop: il avait eu le tort de se
+montrer. La réponse de la diète fut belle et fière.</p>
+
+<p>«Très-illustre prince et roi, puisque votre auguste
+Majesté nous promet d'écouter nos griefs et nous invite
+à les lui faire connaître, les voici:&mdash;Vous avez permis,
+au grand déshonneur de notre patrie, qu'on brûlât maître
+Jean Huss, qui était allé à Constance avec un sauf-conduit
+de Votre Majesté. Tous les hérétiques ont eu la liberté
+de parler au concile; il n'y a eu que nos excellents
+hommes à qui on l'ait refusée. Vous avez fait brûler
+maître Jérôme de Prague, homme de bien et de science,
+qui y était allé également sous la foi publique. Vous avez
+fait proscrire, frapper d'anathème et excommunier la
+Bohème, et vous avez fait publier cette bulle d'excommunication
+à Breslaw, à la honte et à la ruine de la
+Bohème; car vous avez excité et ameuté contre nous tous
+les pays circonvoisins, comme contre des hérétiques publics.
+Les princes étrangers que vous avez déchaînés
+contre nous ont mis la Bohême à feu et à sang, sans
+épargner ni âge, ni sexe, ni condition, ni séculier, ni
+religieux. Vous avez fait tirer par des chevaux et brûler
+à Breslaw Jean de Crasa, notre concitoyen, parce qu'il
+approuvait la communion sous les deux espèces. Vous
+avez fait trancher la tête à des citoyens de Breslaw pour
+une faute qui, à la vérité, avait été commise contre Wenceslas,
+mais qui avait été pardonnée. Vous avez aliéné le
+duché de Brabant, que Charles IV votre père avait acquis
+par de rudes travaux (<i>Herculeis laboribus</i>). Vous avez
+engagé la Marche de Brandebourg sans le consentement
+de la nation. Vous avez fait transporter hors du royaume
+la couronne impériale, comme pour nous exposer aux
+railleries et aux mépris de l'univers. Vous avez emporté
+les saintes reliques qui nous faisaient honneur, les divers
+joyaux amassés par nos ancêtres et légués aux monastères.
+Vous avez aliéné, contre nos droits et coutumes,
+la <i>mense royale</i><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> et tout l'argent qui y était destiné à
+l'entretien des veuves et des orphelins. En un mot, vous
+avez violé et enlevé tous nos titres, droits et privilèges,
+tant en Bohème qu'en Moravie; et, par cette raison,
+vous êtes cause de tous nos désordres publics. C'est
+pourquoi nous prions Votre Majesté de nous restituer
+toutes ces choses et d'ôter de dessus nous tous ces opprobres;
+de rendre à la nation, les trois provinces qui en
+ont été détachées à l'insu des trois ordres du royaume;
+de rapporter la couronne de Bohême, les choses sacrées
+de l'empire, les joyaux, la mense, les lettres publiques,
+les diplômes et tout ce qui a été soustrait; d'empêcher
+les nations voisines, et surtout celles qui sont comprises
+dans la Bohême (la Moravie, la Silésie, le Brabant, la
+Lusace et le Brandebourg), de nous troubler et de répandre
+notre sang. Nous prions aussi Votre Majesté de
+nous faire savoir sa résolution <i>claire et nette</i>, à l'endroit
+des quatre articles dont nous sommes absolument résolus
+de ne pas nous départir, non plus que de nos droits,
+constitutions, privilèges et bonnes coutumes, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> C'était un trésor public dont le roi ne pouvait disposer qu'en faveur
+des pauvres.</blockquote>
+
+<p>Il paraît que cette pièce a en latin un cachet de grandeur
+ou, pour mieux dire, de <i>grandesse</i> imposante qui
+montre ce que la haute seigneurie de Bohème avait été
+jadis, plutôt que ce qu'elle était désormais. Ces grands
+qui invoquaient leurs antiques privilèges, et qui faisaient
+consister l'honneur de la patrie dans leurs joyaux et dans
+leurs parchemins, ne voyaient pas par où ils étaient
+sérieusement menacés; et en disputant à l'empereur les
+franchises de la nation, ils ne sentaient pas que la nation,
+désabusée de tout prestige, n'était plus là pour les leur
+faire reconquérir au prix de son sang. Le peuple voulait
+ces franchises pour lui-même, et non plus seulement
+pour ces grands et pour ces monastères qu'il écrasait et
+dévastait pour son propre compte. Le peuple voulait
+faire partie de ce corps respectable qu'on appelait le
+royaume; et la haute noblesse, en ne donnant pas sincèrement
+les mains à son admission, ne faisait, en bravant
+l'empereur, qu'une inutile provocation. Il eût fallu opter.
+Elle crut pouvoir se soutenir par elle-même contre l'ennemi
+du dehors et contre celui du dedans. Les Taborites
+et les Picards protestèrent tout bas; et au jour du danger,
+les nobles ne purent recouvrer leurs privilèges qu'en
+s'humiliant et en s'avilissant sous les pieds de l'empereur.</p>
+
+<p>Sigismond répondit encore une fois qu'il était innocent
+de la mort de Jean Huss et de Jérôme de Prague, et que
+son intercession en faveur de la Bohème lui avait valu
+au concile des <i>choses fort dures à digérer;</i> que ce
+n'était pas la Bohème en elle-même qui avait été flétrie
+et condamnée, mais de <i>mauvaises gens</i> qui avaient pillé,
+brûlé, etc.; en d'autres termes, que la noblesse n'avait
+pas été compromise dans la proscription et pouvait se
+réhabiliter, grâce à lui; mais que ces mauvaises gens,
+c'est-à-dire le peuple et ses apôtres, devaient être châtiés
+et déshonorés à la face du monde. L'empereur prétendait
+n'avoir emporté la couronne, les titres, les joyaux et les
+reliques que pour les soustraire aux outrages; que d'ailleurs
+ces mêmes grands qui lui reprochaient cette action
+comme un vol, l'y avaient autorisé eux-mêmes, de leurs
+conseils et de leurs sceaux. Il comptait remettre à l'arbitrage
+des princes <i>ses voisins et ses amis</i> les désordres
+et les dommages dont on l'accusait en Bohème. Il concluait
+en promettant à la grandesse une augmentation de
+privilèges, en reprochant avec amertume au peuple la
+destruction de Wisrhad, des temples augustes et des
+belles églises de Prague, et en le menaçant de la colère
+de ses amis, c'est-à-dire de l'invasion étrangère, s'il ne
+respectait l'église de Saint-Weit et la forteresse de Saint-Wenceslas.</p>
+
+<p>Pendant qu'on parlementait ainsi, Sigismond, comptant
+toujours sur ses armées, fit entrer en Bohème vingt mille
+Silésiens qui massacraient hommes et femmes, coupaient
+les pieds, les mains et le nez aux enfants. Aussi lâches
+que féroces, ils prirent la fuite sur la seule nouvelle que
+Ziska marchait contre eux. Les paysans et les troupes
+taborites des villes voisines, s'étant rassemblés à la hâte,
+voulurent les poursuivre jusqu'en Silésie. Mais le seigneur
+Czinko de Wartemberg, celui que le moine Jean avait
+déjà désigné comme un traître, entra en composition
+avec les ennemis, et défendit à ses gens d'incommoder
+leur retraite. Ambroise, curé calixtin de Graditz, souleva
+le peuple contre Czinko; et les paysans l'auraient assommé
+avec leurs fléaux ferrés, s'il ne se fût retiré au
+plus vite. Ambroise écrivit à Prague pour l'accuser de
+trahison, et vraisemblablement le Prémontré se hâta de
+prêcher contre lui. Il est probable qu'on eût pu conquérir
+la Silésie sans la défection de ce Wartemberg. Mais les
+grands justifièrent leur collègue, et le juste-milieu passa
+condamnation.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>La plupart des historiens placent à l'année 1421, au
+milieu de laquelle nous voici arrivés, la persécution principale
+de la secte des Picards par Jean Ziska. Voici ce
+qu'ils racontent:</p>
+
+<p>Une fois, Ziska apprit qu'une secte (les uns disent
+qu'elle était composée de quarante personnes, les autres
+d'une grande multitude) s'était emparée d'une île dans
+la rivière de <i>Lusinitz</i> (je ne pense pas qu'aucune rivière
+ait d'île assez grande pour être occupée par une grande
+multitude). Cette secte était venue de France (de <i>la
+Gaule Belgique</i>) avec un prêtre nommé <i>Picard</i>, qui se
+disait fils de Dieu, et se faisait appeler Adam. Il faisait des
+mariages, ce qui n'empêchait pas que les femmes fussent
+communes entre eux; assertion fort contradictoire. Ils
+allaient nus, satisfaisaient leurs passions au milieu de
+leurs offices religieux, se livraient à mille dérèglements
+qu'on ne peut même indiquer, et tout cela au nom de
+leur croyance, avec un fanatisme sérieux, se disant les
+seuls hommes libres, les seuls enfants de Dieu, les êtres
+purs par excellence, qui ne pouvaient pécher, parce qu'ils
+étaient arrivés à l'état de perfection et de sainteté qui
+n'admet plus la notion du mal. «Il en sortit un jour quarante
+de l'île, qui forcèrent les villages voisins et tuèrent
+plus de deux cents paysans, les appelant enfants
+du diable. Ziska les assiégea dans leur île, s'en rendit
+maître, et les passa tous au fil de l'épée, à la réserve
+de deux, de qui il voulait apprendre quelle était leur
+superstition,» et des femmes dont plusieurs accouchèrent
+en prison sans qu'on pût les convertir. Ulric de Rosemberg
+se donna le plaisir de les faire brûler. <i>Elles
+souffrirent le feu en riant et en chantant</i>. Les historiens
+appellent cette secte du nom de Picards, d'Adamites
+et de Nicolaïtes, indifféremment, et disent qu'elle
+se montra aussi en Moravie, dans une île de rivière;
+qu'elle y pratiquait les mêmes délires, et y professait la
+même croyance. Elle y fut immolée par les catholiques,
+et souffrit les supplices avec le même enthousiasme.</p>
+
+<p>On raconte que d'autres fois, à différentes époques,
+Ziska persécuta les Picards, et enfin qu'il les poursuivit
+à outrance en 1421. Deux de leurs prêtres, dont l'un était
+surnommé <i>Loquis</i>, à cause de son éloquence, furent arrêtés
+d'abord par un gentilhomme calixtin, et relâchés à
+la prière des Taborites; puis arrêtés de nouveau à Chrudim,
+ils furent attachés à un poteau par le capitaine de
+la ville, qui demanda à <i>Loquis</i>, en lui assénant un grand
+coup de poing sur la tête, ce qu'il pensait de l'Eucharistie.
+Martin Loquis répondit tranquillement que le dogme
+de la présence réelle était une profanation et une idolâtrie.
+Là-dessus les Calixtins voulurent les brûler. Mais le
+curé calixtin de Graditz, ce même Ambroise qui avait
+montré tant d'énergie dans l'affaire des Silésiens, intercéda
+pour les prisonniers, qui furent remis entre ses
+mains. Il les emmena à Graditz, les garda quinze jours,
+et tâcha vainement de les amener à ses sentiments. L'archevêque
+calixtin Conrad les fit conduire à Raudnitz, et
+les garda huit mois dans un cachot, défendant au peuple
+de les visiter, de peur de la contagion. Ziska les réclama
+afin de les envoyer <i>brûler pour l'exemple</i> à Prague;
+mais les consuls de Prague s'y opposèrent, <i>craignant
+une sédition dans la ville, parce que Martin Loquis
+y avait beaucoup de partisans</i>. Ils préférèrent envoyer
+un consul avec un bourreau à Raudnitz, afin que Conrad
+punît les prisonniers <i>à son gré</i>. L'archevêque calixtin les
+fit torturer, «et ils nommèrent dans les tourments quelques-uns
+de ceux qui étaient dans leurs sentiments sur
+l'Eucharistie. L'archevêque les exhortant de nouveau à
+revenir de leurs erreurs: <i>Ce n'est pas nous qui sommes
+séduits, répondirent-ils en souriant, c'est vous qui,
+trompés par le clergé, vous mettez à genoux devant
+la créature</i>.» Enfin ils furent conduits au supplice; «et
+comme on les exhortait à se recommander aux prières
+du peuple: <i>Ce n'est pas nous</i>, dirent-ils encore, <i>qui
+avons besoin de prières; que ceux qui en ont besoin
+en demandent</i>. Ils furent tous deux jetés dans un tonneau
+plein de poix ardente.»</p>
+
+<p>Il résulte bien clairement de ces faits que les Calixtins
+avaient tellement pris le dessus en Bohème, qu'on ne
+professait plus ouvertement la négation de la présence
+réelle, et que ceux qui le faisaient subissaient le martyre.
+Il en résulte clairement aussi que le nombre de
+ceux qu'on appelait outrageusement Picards (c'était un
+terme de mépris que les sectes ennemies se renvoyaient
+depuis longtemps l'une à l'autre, sans qu'aucune voulût
+l'accepter, si ce n'est peut-être les Adamites de la rivière)
+était considérable, puisqu'on craignait la fureur du
+peuple en les immolant devant lui. Les suites du martyre
+de Loquis le prouveront de reste.</p>
+
+<p>Il n'y avait de commun, entre les principes de Loquis
+ou des nouveaux Taborites, et ceux d'Adam et de ses
+adeptes habitants des îles, que la négation de la présence
+réelle. Voilà sans doute pourquoi les historiens les confondirent,
+soit par erreur, soit par malice. Les Picards,
+qui ne différaient guère des Vaudois acceptés depuis
+longtemps, étaient chers aux Taborites, et tellement
+mêles à eux, que toute l'armée de Tabor montrait assez,
+par sa manière de communier sans appareil, sans observer
+le jeûne, sans exclure les <i>enfants</i> ni les <i>fous</i>, en un
+mot, sans aucune des prescriptions de l'église calixtine,
+qu'elle était picarde, c'est-à-dire qu'elle ne croyait pas à
+la <i>présence réelle</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. Ce dogme catholique eût donc peut-être
+été abjuré à cette époque par toutes les nations, si
+la conjuration taborite eût triomphé en Bohême. Mais les
+temps n'étaient pas mûrs. Le peuple n'était pas assez
+fort pour triompher des hautes classes, et les hautes
+classes ne se sentaient pas ou ne se croyaient pas assez
+fortes pour triompher des souverains, lesquels, à leur
+tour, n'osaient pas lutter contre l'Église. Le dogme populaire
+devait donc échouer là, et, après d'héroïques efforts,
+périr en laissant après lui une mystérieuse propagande,
+impuissante pour quelque temps encore contre les dogmes
+Officiels.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Jean Huss croyait à cette <i>présence réelle</i>. Lors de la première grande
+communion des Taborites eu pleine campagne, au début de la révolution,
+presque tous étaient à peu près Calixtins. Mais la conférence de Prague et
+la prophétie taborite qu'en peu de temps on s'était désabuse de
+ce dogme. La négation de la <i>présence réelle</i> fit de continuels progrès.
+Contenue par Ziska, elle éclata après sa mort, et tout le Taborisme fut
+Picard, <i>anti-adorateur</i> de l'Eucharistie. Ziska ne sut jamais ou ne voulut
+jamais savoir combien il avait de Picards dans son armée. Les villes
+sacrées de la prédiction qui, en tout temps, lui furent d'un si héroïque
+secours, étaient d'origine vaudoise. Elles avaient embrassé le Joannisme
+dès le douzième siècle, en donnant asile aux Vaudois fugitifs persécutés
+en France.</blockquote>
+
+<p>Nous laisserons à Martin Loquis, à Jean le Prémontré,
+et à leurs nombreux adeptes, le surnom de Picards, sans
+nous préoccuper des pédantesques dissertations qu'on
+pourrait faire sur cette matière. Ce serait le droit d'un
+historien de leur inventer un nom qui exprimât leur
+véritable croyance; mais je ne puis m'arroger ce droit,
+et, pour rester clair, je laisserai ce nom, qui fut si
+injurieux et qui ne l'est plus, à ces martyrs de la
+vérité.</p>
+
+<p>«Cependant, que ferons-nous donc, dit M. de Beausobre,
+dans son intéressante dissertation, de ces Adamites
+de la rivière de Lusinitz?» M. de Beausobre les distingue
+complètement des autres Picards immolés aussi par Ziska,
+qui ne voulait pas les distinguer; et M. de Beausobre a
+raison. Mais peut-être se laisse-t-il égarer par sa généreuse
+candeur, lorsqu'il s'efforce de prouver que les Adamites
+n'ont jamais existé, ou bien qu'ils ne pratiquaient
+ni la promiscuité, ni la nudité, ni les abominations qu'on
+leur impute. Sans entrer dans l'ingénieuse mais puérile
+discussion des textes, des mots à double sens, des dates
+et des rapprochements, il me semble qu'on peut admettre,
+avec les historiens de tous les partis qui l'ont attestée,
+l'existence de ces Adamites. Pour cela il suffit de se reporter
+à la source de toutes les idées élaborées dans le
+Taborisme, à la grande prédiction taborite que nous
+avons rapportée et <i>rajustée</i>, pour la rendre intelligible.
+Cette prédiction impliquait deux époques. L'une de travail,
+de souffrance, d'action, de colère, de vengeance et
+d'extermination, durant laquelle, de leur autorité privée,
+les nouveaux croyants distinguaient ce qui est juste et
+injuste, ce qu'il fallait observer et ce qu'il fallait abolir,
+enfin, ce qui, selon eux, était bien ou mal. L'autre époque
+était un idéal de perfection, de repos, de douceur, de
+tolérance, de fraternité et d'innocence, dans lequel, à la
+venue de Jésus-Christ sur la terre, on devait entrer immédiatement
+après l'extermination de la race impie et
+de la vieille société. Dans ce temps-là, il ne devait plus y
+avoir ni écritures, ni prêtres, ni préceptes, parce que
+les hommes étant arrivés à l'état paradisiaque, le mal
+serait banni de la terre, et tout serait <i>bien</i>. Ce rêve de
+perfection mal compris, et appliqué sans idéal à la réalité
+présente, suffisait pour engendrer la secte des Adamites.
+La prédiction des Taborites n'était pas nouvelle. Elle
+était renouvelée des Vaudois, qui la leur avaient apportée
+sous d'autres formes deux siècles auparavant. La secte
+des Adamites n'était pas nouvelle non plus; elle avait
+été apportée de France; elle avait traversé plusieurs
+époques et plusieurs contrées. Elle était même éternelle,
+comme la virtualité de toutes les idées et aussi ancienne
+de manifestation que le christianisme. Elle ne devait
+pas finir absolument en Bohème; on l'a revue sous d'autres
+formes chez les Anabaptistes de Munster; on l'a
+revue plus récemment encore dans de malheureux essais
+pour l'émancipation des femmes. C'est une de ces sectes
+exubérantes, excessives et délirantes, dont j'ai promis,
+au commencement de ce récit, de parler un peu, et voici
+ce peu que j'ai à en dire.</p>
+
+<p>Toujours l'homme a rêvé l'idéal, soit au ciel, soit sur
+la terre. Chacun a construit cet idéal selon la portée de
+son intelligence ou l'ardeur de ses désirs, selon la fièvre
+de ses instincts ou la sublimité de ses sentiments. Les
+Taborites, en rêvant sur la terre les jouissances célestes,
+la fraternité la plus tendre, l'amour le plus chaste (les
+sens ne devaient plus avoir de part à la reproduction de
+l'espèce), montraient combien de charité, d'austérité, de
+dévouement et de justice brûlait au fond de ces âmes
+farouches, emportées, dans leur projet sublime, par la
+fureur des temps et l'implacabilité du fanatisme. Les Adamites,
+au contraire, en voulant réaliser, au milieu des
+excès du présent, la liberté absolue de l'avenir, se montraient
+insensés. De plus, en rêvant cette liberté grossière
+et brutale, ils faisaient bien voir que leur fanatisme était
+du dernier ordre, et qu'en voulant arriver à l'innocence
+des anges, ils ne savaient arriver qu'à celle des bêtes. Cependant
+ils s'aimaient entre eux, ils s'appelaient frères,
+et pratiquaient une fraternité absolue; ils souffrirent le
+supplice en riant et en chantant. Ils furent martyrs, eux
+aussi, de leur foi; car leurs femmes ne pratiquaient pas,
+comme celles de la régence, une dévotion et un libertinage
+opposés, en principe, l'un à l'autre. Elles croyaient
+à la sainteté de leurs bacchanales: elles étaient folles.
+Fallait-il les brûler ou les plaindre? Et aujourd'hui qu'on
+ne brûle plus, ne faut-il pas plaindre et convertir celles
+qui professent le dogme immonde du la promiscuité?
+Heureusement le nombre des hypocrites est si grand, que
+celui des fous et des folles est très-restreint. Il ne menace
+point la société comme on a feint de le croire. Le
+dogme de la promiscuité ne laisse que des traces passagères
+dans les guerres de religion. Il rentra promptement
+dans la nuit chaque fois qu'il voulut reprendre à la vie;
+et de nos jours, quoi qu'on en dise, il n'a frappé que de
+malheureuses têtes dévouées à l'erreur, préparées à
+l'ivresse par quelque défectuosité de l'intelligence. Les
+plus belles mains ont eu quelquefois des verrues. Les
+chirurgiens les coupent et les brûlent en vain: elles
+passent d'elles-mêmes quand l'enfance passe. L'adamisme
+disparaîtra de la terre quand la véritable loi du
+mariage sera proclamée.</p>
+
+<p>Pour en revenir à l'histoire du <i>redoutable aveugle</i>, il
+est probable que Ziska extermina les insulaires de la
+rivière de Lusinitz<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>, par un mouvement spontané d'indignation
+contre leurs pratiques, et pour se défaire d'un
+voisinage agressif qui s'était annonce par des hostilités.
+Quant aux Picards son intention est plus mystérieuse, et
+les historiens ne font pas de difficulté de l'attribuer à la
+pureté de ses principes calixtins. Cependant quand on se
+rappelle que Ziska, en d'autres temps, s'était montré zélé
+taborite, qu'il avait donné la communion, qu'il avait prophétisé;
+quand on le voit jusque-là vivant en si bonne
+intelligence, et se rendant si cher à ces Taborites qui
+avaient nié la <i>présence réelle</i> et qui n'y croyaient pas,
+on peut présumer que Ziska châtiait dans Loquis et redoutait
+dans le Prémontié des hommes d'une politique
+plus hardie encore et d'une influence plus immédiate que
+les siennes<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Ziska voulait sauver la Bohème selon un
+plan conçu avec autant de prudence que de courage.
+L'audace ne lui manquait pas plus que la ruse. Il s'alliait
+au parti calixtin dans l'occasion, et s'en détachait de
+même. A un moment donné, il pensa devoir sacrifier des
+hommes qui lui semblaient, par leur fougueuse sincérité,
+devoir compromettre la révolution. Il craignit que la négation
+du dogme de la <i>présence réelle</i>, négation qui
+entraînait de si profondes conséquences, n'effarouchât le
+nombreux et puissant juste-milieu, et ne le brouillât lui-même
+sans retour avec ces classes dont il croyait que son
+oeuvre ne pouvait se passer. Ziska se trompait en espérant
+faire marcher de front les résistances de divers ordres de
+l'État contre l'empereur. En ce moment, il était enivré
+sans doute de l'adhésion du parti catholique, et il concevait
+de grandes espérances. Il éprouva bientôt ce qu'il
+devait attendre de ces alliances impossibles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Ou <i>Lausnitz</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Il est bien certain que ces Picards blâmaient la conduite de Ziska à
+l'égard de la religion. Ils le raillaient de se faire dire la messe <i>selon les
+missels</i> par des prêtres calixtins, et appelaient ces prêtres <i>lingers</i> (<i>lintearios</i>)
+à cause de leurs surplis de toile. Les Calixtins de Ziska (car il y
+avait des Taborites Calixtins, c'est-à-dire des hommes qui, comme lui,
+suivaient la religion de Prague et la politique de Tabor) raillaient à leur
+tour ces prêtres réformateurs, et les appelaient <i>les cordonniers de Ziska</i>,
+parce que, dit-on, ils portaient les mêmes souliers à l'office et en campagne.
+Cette explication me semble un peu gratuite. Les cordonniers
+avaient joué le rôle le plus énergique à Prague, dans les proclamations
+religieuses et dans les émeutes. Ils faisaient pendant aux boucliers des
+séditions de Paris à la même époque, et je pense que l'appellation de <i>cordonnier</i>
+était devenue synonyme, en Bohême, de celle de <i>sans-culotte</i> dans
+notre révolution.</blockquote>
+<br>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XII.</h3>
+
+
+<p>La nouvelle de l'exécution de Martin Loquis alluma la
+sédition dans Prague. <i>Tous les Picards de la nouvelle
+ville</i> coururent trouver le Prémontré. Il s'assemblèrent,
+la nuit, dans un cimetière. Là, on se plaignit de la tyrannie
+de Ziska et de celle du sénat calixtin. Le Prémontré
+après avoir longtemps délibéré avec eux, prit sa résolution
+au premier coup de la cloche du matin. Il se met
+aussitôt à leur tête, et les conduit à la maison de ville de
+la vieille Prague. Là il reproche aux sénateurs leurs
+trahisons et leurs lâchetés, leur déclare qu'ils sont cassés
+et annulés, et sur-le-champ procède à l'élection d'un
+nouveau sénat et de quatre consuls picards. Il décrète
+que la vieille et la nouvelle ville n'en feront plus qu'une
+et obéiront à des magistrats de son choix. A peine a-t-il
+formé ce nouveau gouvernement qu'il assemble la communauté,
+et lui déclare qu'il faut chasser un curé qu'il
+désigne, parce qu'il <i>retient les momeries</i> du culte romain;
+que le temps est venu d'en finir avec les prêtres
+calixtins et d'en établir de vraiment évangéliques, «<i>parce
+que les séculiers et le clergé ne doivent plus faire
+qu'un corps et un même peuple</i>.» Le peuple, la <i>populace</i>,
+pour parler comme mon auteur (ce qui ne me
+fâche point, parce que je vois bien que c'étaient les pauvres
+et les opprimés qui étaient les plus éclairés et les
+plus sincères en fait de religion), la populace courut aux
+églises, chassa les prêtres calixtins, en institua de nouveaux,
+et donna ses lois à toute la ville, sans que les
+anciens consuls ni personne osât s'y opposer.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+
+<p>Pendant ce temps, les Taborites et les Orébites marchaient
+à la rencontre de l'Empereur, qui entrait en
+Bohème par Cultemberg. Malgré la clémence de Ziska,
+les mineurs revenaient à Sigismond, et, commandés par
+le brigand Miesteczki, celui qui avait pillé les moines
+d'Opatowitz pour son compte et qui ensuite s'était uni à
+Ziska, ils reprirent Przelautzi, jetèrent cent-vingt-cinq
+Taborites dans les minières, en tuèrent mille à Chutibor,
+et firent brûler leur commandant et deux de leurs
+prêtres.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'aristocratie négociait avec le roi
+de Pologne. Sur son refus d'accepter la couronne, les
+seigneurs catholiques devenus calixtins <i>pour voir venir</i>,
+et les vrais calixtins, avaient demandé à Wladislas de
+leur envoyer son parent Coribut. Wladislas jouait tous les
+partis tour à tour. L'année précédente, il avait négocié
+avec Sigismond la réconciliation des Bohémiens, en s'engageant
+toutefois à marcher contre eux avec lui, dans le
+cas où Sigismond consentirait à marcher avec lui contre
+les chevaliers teutoniques. La conclusion de ces pourparlers
+avait été un accord de mariage entre le roi de
+Pologne et la veuve de Wenceslas. L'Empereur avait
+offert Sophie ou sa propre fille au choix de ce nouvel
+allié; le Polonais avait préféré la plus mûre des deux,
+parce qu'elle était la plus riche. Mais les ambassadeurs
+de Sigismond, qui portaient son adhésion en Pologne,
+avaient été saisis et enlevés par les Hussites; de sorte
+que le mariage fut suspendu, et les deux monarques
+eurent le temps de se brouiller encore une fois. Alors
+Wladislas envoya une ambassade à Prague pour proposer
+Coribut, lequel gouvernerait la Bohème au nom du roi de
+Pologne. Coribut était déjà aux frontières, et ne demandait
+que des troupes pour entrer en Bohême. On ne put
+lui en envoyer, parce que l'Empereur débusquait par la
+frontière opposée, et qu'on n'avait pas trop de monde
+pour lui tenir tête.</p>
+
+<p>A peine Sigismond fut-il entré en Bohème que les seigneurs
+catholiques, qui avaient si bien protesté contre
+lui, répondirent à son appel, et allèrent lui prêter foi et
+hommage. Le juste-milieu, épouvanté de cette défection,
+appela Ziska à son secours. Ziska accourut à Prague pou
+la mettre en état de défense. Il y fut reçu comme un
+héros, comme le sauveur de la patrie, on sonna toutes
+les cloches, les prêtres et la jeunesse allèrent au-devant
+de lui, et il <i>n'y eut régal qu'on ne fit à son monde</i>. Les
+pâles Taborites, si affreux en temps de paix, étaient
+beaux comme des anges quand on avait peur.</p>
+
+<p>Ziska passa huit jours à mettre Prague en état de siège
+et <i>à la munir de tout ce qui était nécessaire</i>. De là, il
+courut munir d'autres places importantes, entre autres
+Cuttemberg que l'Empereur avait abandonné. Mais ne se
+fiant plus à des alliés si perfides, Ziska ne s'y installa pas,
+et se fortifia avec son armée sur une haute montagne
+voisine, d'où il observait tous les mouvements des Impériaux.
+Sigismond reprit aisément Cuttemberg, en effet,
+et vint assiéger Ziska sur sa montagne; mais dès la seconde
+nuit, le redoutable aveugle et ses Taborites tuèrent
+les sentinelles avancées du camp impérial, se frayèrent
+un passage au beau milieu de l'armée ennemie, et allèrent
+tranquillement s'établir à Kolin. On était au mois de décembre.
+Le froid chassa l'Empereur. Pendant qu'il se
+reposait en Bavière, l'infatigable aveugle ne perdit pas
+de temps pour lever de nouvelles troupes jusque sur les
+frontières de la Silésie, et, sentant le froid s'adoucir, il
+revint à Noël vers la frontière opposée, pensant que les
+Impériaux allaient bientôt reparaître. Il n'y manquèrent
+pas. Sigismond arriva sur Cuttemberg, et, pour marquer
+sa protection à cette ville, il la fit brûler et passa tous
+les habitants au fil de l'épée (<i>sans épargner les enfants
+au berceau</i>), afin que Ziska ne trouvât plus là de poste
+pour lui fermer la retraite. Sa prévoyance ne le préserva
+pas des armes invincibles des Taborites. Ziska l'atteignit
+dès le lendemain, tailla son armée en pièces, et le poursuivit
+<i>trois lieues durant</i>; on lui enleva cent cinquante
+chariots, remplis d'effets précieux, qui furent partagés
+également entre les Taborites. Le jour suivant, Ziska alla
+assiéger <i>Broda l'allemande</i>, et y perdit trois mille hommes.
+Le lendemain il la prit et la brûla si bien que <i>pendant
+quatorze ans il n'y habita âme qui vive</i>. Après
+cette victoire, Ziska, assis sur les drapeaux impériaux,
+créa quelques chevaliers parmi les Taborites. Ou voit en
+lui de ces velléités de grandeur extérieure qui furent si
+funestes à Napoléon.</p>
+
+<p>L'Empereur se retira <i>en grande hâte</i> en Hongrie. Le
+Florentin Pippo, aventurier intrépide qui le suivait, se
+noya sous la glace avec quinze cents de ses mercenaires,
+au passage d'une rivière</p>
+
+<p>Il est temps de faire entrer en scène un nouveau personnage,
+un des hommes les plus fortement trempés de
+cette époque, et le seul adversaire solide que Sigismond
+pût opposer à Ziska. C'était un prêtre qui s'appelait Jean
+comme tant d'autres, et qu'on appelait Jean de Prague,
+parfois Jean de fer (<i>ferreus</i>), à cause de son caractère
+guerrier, ou enfin l'évêque de fer, car il était évêque
+d'Olmutz et fervent catholique. Il avait autrefois dénoncé
+Jacobel au concile de Constance, et, comme il avait toujours
+eu son franc parler avec tout le monde, il avait
+irrité violemment l'ivrogne Wenceslas par ses remontrances.
+Depuis que Conrad avait embrassé le Hussitisme
+le pape avait nommé Jean de fer à l'archevêché de Prague,
+à la place de <i>l'apostat</i>; mais c'était un siège <i>in
+partibus</i>. A tout prendre, le prélat catholique valait
+beaucoup mieux que le politique Conrad. Il n'était ni
+moins intolérant, ni moins cruel, mais il était brave et
+sincère, et montrait les talents d'un grand capitaine
+«Quand il avait dit sa messe, il quittait ses habits sacerdotaux,
+montait à cheval, armé de toutes pièces, le
+casque en tête, l'épée au poing, et la cuirasse sur le
+dos. Il faisait gloire de n'épargner aucun hérétique. Il
+en périt plusieurs milliers par ses soins et par ses armes,
+et il tua deux cents Hussites de sa propre main. Il mourut
+cardinal en 1430.» Il fut secondé en mainte rencontre
+par l'abbé de Trebitz, <i>homme de qualité, plus
+propre à la guerre qu'au bréviaire</i>.</p>
+
+<p>La première expédition de l'évêque de fer fut contre
+un parti de Taborites, que deux prêtres de labor étaient
+venus rallier en Moravie, et qui s'étaient fortifiés si bien
+sur une montagne boisée, qu'on ne put les forcer. Ils se
+défendaient en jetant sur les assiégeants de gros éclats
+de roche; et malgré l'ardeur des troupes de l'évêque
+formées de ses vassaux, d'auxiliaires hongrois et de
+troupes impériales autrichiennes, ils décampèrent la nuit
+et se sauvèrent en Bohème où ils se réunirent aux Orébites.
+Plusieurs seigneurs bohémiens du parti calixtin,
+et entre autres Victorin de Podiebrad (père du roi
+Georges) apprenant cette affaire, songèrent alors à occuper
+le belliqueux évêque pour l'empêcher de faire irruption
+en Bohème. Il en résulta une guerre assez acharnée
+en Moravie, où, parmi plusieurs défaites et plusieurs
+victoires, Jean de fer donna de grandes preuves d'activité,
+de courage et de talent militaire. Nous n'entrerons
+pas dans le détail de ces campagnes, afin de ne pas
+perdre de vue la scène principale.</p>
+
+<p>Jean le Prémontré exerçait toujours sur le peuple de
+Prague une influence effrayante pour les Calixtins. Un
+nouveau sénat, calixtin sans aucun doute, avait remplacé
+le sénat picard institué par le moine. On l'y déféra comme
+Picard, titre qui, à lui seul, constituait le crime d'État;
+on l'accusa de s'être trop ingéré dans les affaires publiques,
+d'avoir banni Jean Przibam et décapité Jean Sadlo;
+sans motifs suffisants; et le sénat entra en délibération
+pour aviser aux moyens de se défaire d'un homme si
+énergique et si populaire. Quoique cette délibération eût
+été tenue fort secrète, le Prémontré eu fut bientôt instruit,
+et, n'écoutant que son audace accoutumée, il s'a la jeter
+dans le danger. Il pénètre dans le sénat, accompagné
+seulement de dix de ses partisans, et déclare aux sénateurs
+qu'il va appeler de leur sentence aux citoyens. A
+peine a-t-il achevé de parler qu'on ferme les portes, et
+que le bourreau, qu'on avait mandé en toute hâte, s'empare
+de lui, et lui tranche la tête ainsi qu'à ses compagnons.
+Mais comme les <i>licteurs</i> s'empressaient de faire
+disparaître les traces de cette affreuse exécution, et lavaient
+précipitamment la salle, ils laissèrent couler du
+sang dans la rue. Le peuple, averti par cet indice, se
+précipite dans la maison de ville. Ou enfonce les portes
+du conseil, et le premier objet qui se présente aux regards
+est la tête du Prémontré séparée de son corps. En
+un instant, le juge, les consuls et tous leurs acolytes
+sont mis en pièces. Jacobel<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a> ramasse la tête de Jean, la
+met sur un plat, et s'élance dans la rue, exhortant le
+peuple à venger la mort d'un martyr. Les maisons des
+consuls sont aussitôt envahies et dévastées. On court au
+collège de Charles IV, que jusqu'alors on avait respecté,
+et on emmène prisonniers tous les moines. On brûle la
+bibliothèque, et on exécute publiquement sept personnes
+qui avaient été ennemies de Jean le Prémontré. Jacobel
+fit porter la tête du moine et celles de ses compagnons
+pendant quinze jours dans la ville, exposées sur un cercueil,
+et le peuple chantait avec lui l'hymne à la mémoire
+des martyrs: <i>Isti sunt sancti qui</i>, etc. Enfin, ces têtes
+furent ensevelies avec leurs corps en grande solennité
+dans une enlise, et un prédicateur fit leur oraison funèbre
+sur ce texte tiré des Actes des Apôtres: <i>Des hommes
+pieux ensevelirent Etienne</i>. Ensuite il exhorta le peuple
+à rester fidèle à la doctrine que le Prémontré lui avait
+enseignée, et l'assemblée se sépara, le prédicateur et les
+assistants <i>fondant en larmes</i>. Le peuple sentait bien
+qu'il perdait un de ses plus vigoureux athlètes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Ou <i>Jacques de Mise</i>, celui qui avait été disciple et ami de Jean Huss
+et qui, apparemment, était dans les mêmes sentiments que le Picards.</blockquote>
+
+<p>Au commencement de l'année 1422, les Taborites
+firent la conquête importante de Sobieslaw, d'où dépendaient
+dix-huit autres villes ou villages, et un territoire
+rempli d'étangs poissonneux. Ensuite Ziska fit une <i>course</i>
+en Autriche, porta la terreur chez les habitants, qui
+fuyaient à son approche <i>dans les bois et dans les déserts</i>,
+et s'empara d'une grande provision de bétail. Un autre
+corps de Taborites entra dans la Marche de Brandebourg,
+y mit tout à feu et à sang, et alla assiéger Francfort sur
+l'Oder, dont il brûla les faubourgs et la chartreuse. Ceux
+de Prague prirent et dévastèrent la ville de Luditz.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Sigismond Coribut arriva à Prague
+avec cinq mille personnes. Il y fut fort bien reçu par les
+Calixtins, qui voulaient absolument un roi. Ziska était
+occupé ailleurs avec les Taborites. Les grands, qui étaient
+retournés au parti de Sigismond, se tenaient retranchés
+le mieux qu'ils pouvaient dans leurs châteaux. Cependant,
+ils protestèrent contre l'élection de Caribut, et
+s'étant rassemblés avec ceux des gentilshommes qui
+étaient de leur parti, il déclarèrent que, bien qu'ils
+eussent toléré la première ambassade des Bohémiens en
+Pologne, ils n'avaient eu part ni à la seconde, ni à la
+troisième; qu'ils ne se croyaient point déliés de leur
+serment envers Sigismond, seul souverain légitime; et
+enfin que Coribut <i>n'avait point été baptisé au nom de
+la sainte Trinité, étant né Russe et ennemi du nom
+chrétien</i>. Coribut était Lithuanien et chrétien grec.</p>
+
+<p>Les Praguois ayant répondu qu'il fallait accepter Coribut
+<i>bon gré mal gré</i>, les grands du royaume firent
+transporter la couronne royale et les ornements de la
+chapelle de Saint-Wenceslas à la forteresse de Carlstein,
+qui tenait pour l'empereur Sigismond avec une forte garnison;
+et Coribut qui apparemment faisait constituer
+toute la validité de son élection dans ces ornements, alla
+assiéger Carlstein sans être couronné. On a conservé
+beaucoup de détails sur ce formidable siège, qui dura six
+mois, et qui échoua. Le parti calixtin, avec son roi, ne
+pouvait rien ou presque rien, tandis que les Taborites,
+avec leur invincible aveugle, ne connaissaient rien ou
+presque rien d'impossible. La place de Carlstein fut pourtant
+battue par des catapultes d'une si belle invention,
+que jamais depuis, dit l'historien Théobald, aucun ouvrier
+n'a pu en faire de semblables: «Les forêts voisines retentissaient
+du bruit des coups.» On arracha même les
+colonnes d'une église de Prague pour en faire des boulets.
+Mais, les fortifications étaient si solides qu'on ne put
+les endommager. La garnison avait été choisie parmi des
+guerriers d'élite. Elle se défendit opiniâtrement à grands
+coups de pierre, en faisant pleuvoir les tuiles des toits.
+Avec des nattes et des fascines de branches de chêne,
+elle amortissait l'effet des frondes. Les Calixtins imaginèrent
+de lancer dans la place, avec leurs machines,
+deux mille tonneaux remplis d'ordures et de cadavres
+en putréfaction. L'infection causa une terrible épidémie
+aux assiégés. Les cheveux leur tombaient, et toutes leurs
+dents étaient ébranlées. Ils réussirent pourtant à faire
+consumer toutes ces immondices par la chaux vive et
+l'arsenic. Un habitant de la vieille Prague ayant été pris
+par eux, ils le mirent sur une tour avec une queue de
+renard au bout d'un bâton, en lui recommandant, par
+dérision, de chasser les mouches. Les assiégeants ne
+tinrent compte de la présence de ce malheureux, et n'en
+battirent la tour qu'avec plus de fureur. Mais aucun de
+leurs coups n'atteignit la victime, et les assiégés, frappés
+de superstition en voyant cette rare fortune, la délièrent
+et lui rendirent la liberté. En automne on fit une trêve
+de quelques jours, et les assiégés, ayant invité quelques-uns
+des assiégeants à leur rendre visite, ils les régalèrent
+splendidement, pour leur faire croire qu'ils avaient des
+vivres en abondance, bien qu'ils fussent au bout de leurs
+provisions. Ceux de Prague s'imaginèrent qu'ils en recevaient
+par des conduits souterrains. Un jour les assiégés
+feignirent de célébrer une noce. «On n'entendait que
+flûtes et bruits de gens qui sautaient et dansaient, quoiqu'il
+n'y eût ni époux ni épouse, et qu'ils n'eussent pas
+même du pain noir à manger.» Enfin il leur arriva de
+n'avoir plus qu'un pauvre bouc, qu'on laissait grimper
+sur les murailles pour faire croire qu'on avait du bétail.
+Il fallut pourtant le tuer, et quand on l'eut mangé, sa
+peau fut envoyée en présent au capitaine de ceux de
+Prague, qui était tailleur, pour le remercier de sa trêve.
+Il faisait très-froid, et les Praguois avaient grand désir de
+retourner à leurs foyers. Ils vouèrent les assiégés au
+diable, <i>seul capable d'en venir à bout</i>, et abandonnèrent
+l'entreprise, ce dont Coribut fut <i>fort mortifié</i>. La
+garnison stoïque et facétieuse de Carlstein fit plusieurs
+décharges de ses machines, en l'honneur du bouc qui
+l'avait sauvée.</p>
+
+<p>Pendant ce siège, une <i>grosse armée</i> allemande, commandée
+par des archevêques, des électeurs et des princes
+du saint-empire, avait voulu pénétrer en Bohème pour
+délivrer ceux de Carlstein. Il lui fallut d'abord assiéger
+Plawen, où on lança quantité de pigeons et de moineaux
+enduits de poix embrasée; mais ce stratagème échoua.
+Des paysans, qui s'étaient réfugiés dans cette ville contre
+les brigandages des Impériaux, firent une vigoureuse
+sortie, et, passant à travers l'armée ennemie, tuèrent
+cinquante hommes et emmenèrent encore des prisonniers.
+Un des moineaux embrasés alla tomber sur une
+tente de paille, et mit le feu au camp. L'armée impériale
+s'agitant pour éteindre l'incendie, le reste des assiégés
+de Plawen sortit, se jeta sur l'ennemi éperdu, et le mit
+en déroute. Sur la nouvelle que Ziska s'approchait, les
+Allemands abandonnèrent complètement l'entreprise et
+quittèrent la province.</p>
+
+<p>Sigismond désespéré jura d'abandonner la Bohême à
+ses propres déchirements; et, voyant que les Moraves
+s'étaient joints aux Bohémiens contre lui, il fit don de
+leur province à l'archiduc Albert, son gendre, <i>sous la
+condition de la réduire</i>. Les Hussites de Moravie écrivirent
+aussitôt à Ziska de venir les secourir; mais Ziska
+sentait que la royauté de Coribut était le plus pressant
+danger, et qu'il fallait le combattre au coeur de la Bohême.
+Il envoya aux Moraves celui de ses capitaines qu'il estimait
+le plus, Procope <i>le Rasé</i>, qui avait été ordonné
+prêtre contre son gré dans sa jeunesse, et qui fut depuis
+surnommé <i>le Grand</i>, à cause de ses exploits militaires.
+Nous consacrerons une nouvelle série d'épisodes à ce
+grand homme, qui fut le successeur de Jean Ziska dans
+le commandement des Taborites, et le continuateur de
+son oeuvre politique. Nous nous bornerons ici à dire
+qu'il se comporta en Moravie avec une science militaire
+digne des leçons de Ziska, et une valeur digne de l'élan
+des Taborites, dont il partageait les principes les plus
+ardents.</p>
+
+<p>Cependant Ziska marchait vers Prague. Après avoir
+veillé à tout et balayé la frontière, il revenait se prendre
+corps à corps avec le fantôme de la royauté. Il y fut
+devancé par un corps de ses Taborites qui, plus indignés
+et plus impatients que lui, pénétrèrent de nuit dans la
+<i>vieille ville</i>, s'emparèrent de trois maisons, et commencèrent
+la guerre intestine. Mais ils étaient trop peu nombreux
+pour avoir le dessus. Ils furent repoussés, tués en
+partie, et plusieurs, en se retirant, se noyèrent dans la
+Moldaw.</p>
+
+<p>Ziska, en apprenant cette nouvelle, en fut consterné
+un instant. Il avait espéré dominer Prague sans coup férir,
+par sa seule présence, et la désabuser par ses conseils de
+son rêve de monarchie. Le mauvais accueil fait à ses imprudents
+avant-coureurs lui donnait à réfléchir. Entre les
+grands de Bohême qui voulaient Sigismond et le juste-milieu
+qui voulait Coribut, il se voyait seul avec ses Taborites;
+et lui, qui avait conçu que sa mission se bornerait
+à défendre la patrie contre l'étranger, il se voyait aux
+prises au dedans avec deux partis contraires. Sa situation
+devenait terrible, et il approchait lentement de la capitale,
+perdu dans ses pensées, frappé peut-être de l'idée que sa
+mission était finie, et qu'il n'était plus l'homme de ce
+troisième parti qu'il fallait constituer politiquement et
+dessiner hardiment au milieu des deux autres. Si Ziska
+eut cette angoisse, que les historiens lui attribuent sans
+l'expliquer, ce fut une révélation de son destin. Cet
+homme, qui devait retremper le courage populaire et
+donner un nouvel élan à l'invincible taborisme, cet
+homme était debout. Il était déjà à l'oeuvre. De vagues
+prophéties taborites portaient que Ziska rendrait la Bohême
+glorieuse pendant sept ans, et qu'il mourrait pour
+revivre dans un autre héros qui, pendant sept ans encore,
+continuerait son oeuvre. Ce héros était Procope le Rasé,
+Procope le Grand, Procope le Picard<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>, c'est-à-dire le vrai
+Taborite. Ziska le Calixtin, le médiateur impossible entre
+ces partis arrivés à l'heure d'explosion, devait jeter quelque
+éclat et mourir à temps, car il ne lui restait plus
+qu'à choisir entre l'abandon des siens ou celui de sa
+propre gloire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Il avait été compromis et arrêté dans l'affaire de Martin Loquis, et il
+avait sans doute dû son salut au moine Prémouré.</blockquote>
+
+<p>Hésitant à jeter la torche au sein du Hussitisme, il
+envoya des députés à Prague d'abord, pour désavouer
+l'équipée que ses gens venaient d'y faire; ensuite pour
+exhorter le parti calixtin à ne point élire Coribut. <i>Il se
+faisait fort</i>, disait-il, <i>de défendre la Bohème contre
+l'Empereur et contre les grands, sans qu'il fût besoin
+qu'un peuple libre s'assujettit à un roi</i>. «Ceux de
+Prague répondirent qu'ils étaient bien aises qu'il n'eût
+point de part à la dernière irruption des Taborites;
+mais qu'ils étaient fort étonnés qu'il leur déconseillât
+Coribut, puisqu'il n'ignorait pas que toute république a
+besoin d un chef». A cette réponse, Ziska comprit
+qu'on ne voulait plus qu'il fût ce chef nécessaire; et,
+blessé de voir préféré un étranger au bouclier éprouvé de
+la patrie, il s'écria en levant son bâton de commandement:
+<i>J'ai par deux Jais délivré ceux de Prague;
+mais je suis résolu de les perdre, et je ferai voir que
+je puis également et sauver et opprimer ma patrie</i>.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XIII.</h3>
+
+
+<p>Aussitôt Ziska se met en devoir d'exécuter cette terrible
+résolution; et, tout en ravageant sur son chemin
+les terres des seigneurs catholiques, il marche sur Graditz,
+qui était réputée calixtine, avec l'intention de la
+surprendre. Cependant les Taborites, qui peut-être eussent
+voulu marcher tout de suite sur Prague, commençaient
+à murmurer. Une nuit qu'ils cheminaient dans les
+ténèbres, fatigués d'une longue course, ils refusèrent
+d'aller plus avant. <i>Cet aveugle</i>, disaient-ils, <i>croit que le
+jour et la nuit nous sont pareils comme à lui</i>. Ziska
+leur demanda s'il n'y avait pas quelque village aux environs;
+on lui en nomma un: <i>Allez donc y mettre le feu
+pour vous éclairer</i>, reprit-il. Ils lui obéirent, et un peu
+plus loin ils rencontrèrent Czinko de Wartemberg et
+quelques autres grands seigneurs catholiques, qui leur
+livrèrent un rude combat. Ils en sortirent triomphants
+comme à l'ordinaire, et plusieurs de ces seigneurs y
+périrent, après quoi Ziska conduisit les Taborites à Graditz.
+Cette ville, qui avait une <i>secrète inclination</i> pour
+lui, le reçut à bras ouverts, au lieu de se défendre. Ceux
+de Prague vinrent pour la reprendre, et furent battus.
+De là, Ziska courut à Czaslaw, et s'en empara sans peine.
+Ceux de Prague vinrent encore l'y inquiéter, et, comme
+à Graditz, ils furent défaits et repoussés.</p>
+
+<p>Ces nouvelles répandirent l'effroi dans Prague, et les
+magistrats résolurent d'envoyer à Ziska pour lui proposer
+un accommodement; mais les seigneurs calixtins s'y
+opposèrent, et se firent fort de vaincre le redoutable
+aveugle. Il était plus facile de s'en vanter que de le faire.</p>
+
+<p>Ziska fit, aussitôt après, une campagne en Moravie,
+pour seconder Procope contre <i>l'évêque de fer</i>. La seule
+approche de l'armée taborite mit en fuite l'archiduc Albert;
+et Sigismond, qui le suivait pour assister à ses
+triomphes, partagea la honte de sa retraite. Jean de fer
+tint bon; mais il ne put empêcher Jean Ziska de lui
+prendre quelques places et d'attirer dans son parti un
+grand nombre de seigneurs hussites de la Moravie.</p>
+
+<p>Ziska ne s'arrêta pas longtemps dans cette contrée: son
+système était de dévaster et d'épouvanter, non de conquérir.
+Il laissa Procope aux prises avec l'évêque, et
+pénétra au coeur de l'Autriche, où il porta l'effroi et la
+ruine jusqu'aux rives du Danube. L'archiduc, ayant marché
+sur lui, ne le trouva plus. Ziska ne risquait jamais
+inutilement une bataille. Ennemi rapide, audacieux et
+insaisissable, la promptitude de ses résolutions le conduisait
+là où on l'attendait le moins, et le faisait disparaître,
+comme par magie, des lieux où on croyait l'atteindre. Il
+lui suffisait de marquer sa course par des ruines, et cette
+manière d'affaiblir l'ennemi était la plus sûre pour gagner
+du temps et ralentir l'effort de l'invasion.</p>
+
+<p>Tandis qu'on le cherchait vers le Danube, il était déjà
+retourné en Moravie, et y prenait des forteresses. A
+Cremzir, il fut forcé d'en venir aux mains avec Jean de
+fer; c'était un adversaire digne de lai. Attaqué à l'improviste,
+au milieu de la nuit, soit que la situation fût grave,
+soit que Ziska commençât à douter de son étoile, on rapporte
+qu'il fut épouvanté, et que sans Procope il eût été
+défait pour la première fois; mais Procope, blessé au
+visage, baissa la visière de son casque pour cacher son
+sang, et, entouré de la troupe d'élite qu'on appelait la
+<i>cohorte fraternelle</i>, fit des prodiges de valeur. Il se jeta
+dans la mêlée avec tant de furie, que Ziska, craignant
+qu'il ne s'engageât trop avant, fut forcé de réprimer son
+ardeur; puis il retrancha son armée derrière les chariots,
+et feignit d'attendre le jour pour recommencer le combat.
+L'évêque, s'étant retiré à Olmutz, et comptant sur un
+renfort d'Autrichiens pour le lendemain, ne s'inquiéta
+pas davantage cette nuit-là. Mais, au point du jour, Ziska
+avait fait plier bagage: averti par des espions diligents de
+l'approche des Autrichiens, il était reparti pour la Bohème,
+ravageant, tuant et brûlant tout sur les terres de
+l'évêque et dans le pays morave.</p>
+
+<p>Il trouva Graditz retombée au pouvoir des Calixtins.
+A peine sorti victorieux d'une embuscade que des seigneurs
+catholiques lui avaient tendue, cet homme infatigable,
+qui tenait tête à Sigismond et à l'archiduc au
+dehors, aux Catholiques et aux Calixtins au dedans,
+reprit Graditz, s'empara de la forteresse de Mlazowitz et
+de Libochowitz, qu'il rasa sans miséricorde; passa dans
+le district de Pilsen, y détruisit Przestitz, Luditz; et,
+partout harcelé et poursuivi par les seigneurs catholiques
+et calixtins, mais assisté par les villes de refuge, après
+avoir fait une course sur l'Elbe, il revint s'emparer de
+Kolin, ville considérable, à douze lieues de Prague.</p>
+
+<p>Les Praguois passèrent l'Elbe pour le combattre; «mais
+Ziska, que <i>Sylvius Aeneas</i> appelle un autre Annibal
+pour ses ruses de guerre, au lieu de faire volte-face,
+s'enfuit à toute bride, comme s'il eût eu peur, afin de
+les attirer en certain lieu qu'il connaissait bien. Quand
+il y fut arrivé, il dit à ses gens: <i>Où sommes-nous?&mdash;A
+Maleschaux, sur les montagnes</i>, lui répondit-on.<i>&mdash;L'ennemi
+est-il loin?&mdash;Non, il nous poursuit
+chaudement, il est dans la vallée.&mdash;Voici le temps!</i>
+dit Ziska; et, ayant tout disposé pour la bataille, il
+harangua ainsi ses soldats, monté sur son chariot:
+«<i>Mes très-chers frères et mes braves compagnons,
+vous voyez que nous sommes attaqués par des gens
+que nous avons comblés de bienfaits et sauvés par
+deux fois des mains de Sigismond. A présent, par
+un esprit de domination, ils sont avides de notre
+sang. Courage, donc; c'est aujourd'hui un jour décisif,
+où il s'agit, en vérité, de vaincre ou de périr</i>.
+Il parlait encore, lorsque, averti qu'on voyait flotter
+les drapeaux ennemis au bas de la montagne, il donna
+le signal.» Le combat fut acharné; mais la victoire ne
+déserta pas l'étendard taborite. Ceux de Prague prirent
+la fuite, laissant plusieurs milliers des leurs sur le champ
+de bataille, «entre lesquels il y avait un grand nombre
+de seigneurs de Bohème. Cette action se passa le 8
+juin 1424.»</p>
+
+<p>Ziska marche aussitôt à Cuttemberg, que ceux de
+Prague avaient relevée après l'incendie ordonné par Sigismond.
+Ziska la brûle de nouveau, et se rend à Klattaw
+qui l'appelait avec impatience. Une seconde victoire à
+peu près semblable, par ses manoeuvres et ses résultats,
+à celles des montagnes de Maleschaux, amène enfin Ziska
+aux portes de Prague, et cette fois avec la résolution et
+la certitude de s'en rendre maître.</p>
+
+<p>Mais au moment de tourner leurs armes <i>contre la
+métropole, contre la mère de la patrie</i>, les gentilshommes
+de l'armée taborite se sentirent effrayés, et reculèrent
+devant leur entreprise. Les soldats, émus par
+leurs discours, hésitèrent. Il y avait comme un vague
+soupçon que Ziska n'agissait plus que pour satisfaire son
+orgueil, et venger un affront personnel. Pour apaiser le
+tumulte, le redoutable aveugle monta sur un tonneau de
+bière, et les harangua ainsi: «Pourquoi murmurez-vous
+contre moi, ô mes compagnons, contre moi qui vous
+défends tous les jours au péril de ma vie? Suis-je votre
+chef ou suis-je votre ennemi? Vous ai-je jamais conduits
+quelque part d'où vous ne soyez sortis vainqueurs?</p>
+
+<p>«Qui vous a fait gagner encore vos dernières batailles,
+si ce n'est moi? Vous êtes riches, vous avez acquis de
+la gloire sous ma conduite; et moi, pour récompense
+de tous mes travaux, j'ai perdu la vue, et je ne puis
+plus agir que par le secours de vos yeux. Je ne m'en
+repens pas, si vous voulez me seconder encore. Je ne
+veux point la perte de Prague, et ne pense pas non
+plus que ses habitants soient altérés du sang du vieux
+Qui vous a fait gagner encore vos dernières batailles,
+si ce n'est moi? Vous êtes riches, vous avez acquis de
+la gloire sous ma conduite; et moi, pour récompense
+de tous mes travaux, j'ai perdu la vue, et je ne puis
+plus agir que par le secours de vos yeux. Je ne m'en
+repens pas, si vous voulez me seconder encore. Je ne
+veux point la perte de Prague, et ne pense pas non
+plus que ses habitants soient altérés du sang du vieux
+chien aveugle. C'est du vôtre qu'ils ont soif. Ils redoutent
+vos mains invincibles et vos coeurs intrépides.
+Marchons donc à Prague, puisqu'il n'y a plus de milieu,
+puisqu'il faut qu'elle ou vous périssiez. Éteignons une
+guerre civile qui finira par amener l'ennemi au coeur
+de la Bohême. Nous aurons pris la ville et chassé
+les séditieux avant que Sigismond en ait avis. Il nous sera
+alors plus aisé de le vaincre avec peu de gens bien
+unis, qu'avec une grosse armée divisée en factions.
+Cependant, afin que vous ne me reprochiez rien, consultez-vous.
+Voulez-vous la paix? J'y consens, mais
+craignez de vous en repentir. Voulez-vous la guerre?
+m'y voilà tout prêt.» Cette courte harangue enflamma
+les Taborites. Ils coururent aux armes, et s'avancèrent
+jusque sous les murailles de Prague, résolus de l'attaquer
+vigoureusement.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+
+<p>Le parti calixtin était perdu, et il le sentit. Prague était
+affaiblie par les victoires de Ziska, et Ziska y avait plus
+de partisans qu'on ne l'avait pensé d'abord. Le sénat et
+les citoyens ne pouvaient plus s'entendre. L'armée taborite
+était la plus forte et la mieux trempée que Ziska eût
+encore présentée à ses adversaires. La consternation se
+répandit dans la ville, et, d'un commun accord, tous les
+ordres envoyèrent à Ziska maître Jean de Rockizane,
+prêtre hussite, homme d'un, grand talent et d'un grand
+crédit, dont l'ambition devait causer bien des agitations
+et des malheurs à cette patrie qu'il venait sauver. Le
+vieux guerrier, vaincu par son éloquence, consentit à
+une réconciliation entière, et entra dans la ville avec
+tous les honneurs du triomphe. On éleva aussitôt un
+grand monceau de pierres dans le champ où cette paix
+venait d'être conclue, et on jura sur cette espèce d'autel
+druidique de se servir des pierres qui le formaient, contre
+le premier qui rallumerait la guerre civile.</p>
+
+<p>Coribut avait été rappelé par le roi de Pologne, qui
+voulait se réconcilier et qui se réconcilia en effet avec
+l'empereur. L'évêque de fer s'était si bien comporté en
+Moravie, malgré la ténacité des Taborites et les progrès
+du Hussitisme, que l'archiduc avait repris courage, et que
+Sigismond recouvrait l'espoir de rentrer en Bohème. Le
+roi de Pologne avait épousé, non la veuve de Wenceslas
+comme il en avait été tenté, mais une autre Sophie, fille
+du grand-duc de Moscovie. L'Empereur avait assisté à
+ses noces, et Wladislas faisait serment de ne plus envoyer
+Coribut aux Bohémiens. Mais le jeune homme, prenant
+goût à cet essai de royauté, rentra secrètement en Bohème,
+et y fut accueilli comme un bras de plus contre
+Sigismond. Cette démarche réveilla les méfiances de l'Empereur,
+et l'engagea à traiter directement avec Ziska. Il
+lui envoya des ambassadeurs avec des offres magnifiques,
+dans l'espoir de le séduire, de le tromper peut-être, et
+de recouvrer la couronne de Bohème, sinon par les armes,
+du moins par l'intrigue. Il lui offrait le gouvernement du
+royaume s'il voulait se ranger à son parti et ramener les
+rebelles. <i>«Étrange réduction</i>, dit, à ce sujet, un historien
+catholique, <i>qu'un empereur d'une si haute réputation
+en Italie, en Allemagne, en France, par toute
+l'Europe, fût contraint de s'abaisser pour recouvrer
+son royaume, devant un petit gentilhomme, un aveugle,
+un profane, un sacrilège et un scélérat!</i>»</p>
+
+<p>On dit que Ziska fut ébloui et enivré de ces offres, et
+qu'il se dirigea aussitôt vers la Moravie avec Coribut et
+ceux de Prague, comme pour combattre, mais en effet
+pour traiter de plus près avec Sigismond. Ce peut bien
+être là une calomnie de plus sur un héros dont les vues
+ont été si calomniées d'ailleurs.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il semble que la Providence n'ait
+pas voulu le lancer sur la pente dangereuse de l'ambition
+personnelle, et qu'elle l'ait soustrait à cette lutte plus
+funeste que celle des combats, afin de laisser aux Taborites
+un souvenir sacré, et à la Bohème un nom illustre.
+Il mourut de la peste qui était dans son armée, aux confins
+de la Bohème et de la Moravie, le 11 octobre 1424.
+Les uns disent qu'en mourant il ordonna à ses gens de
+livrer son corps aux corbeaux, aimant mieux passer dans
+les oiseaux du ciel que dans les vers du sépulcre; d'autres,
+qu'il leur commanda de l'écorcher, et de faire un tambour
+de sa peau, leur prédisant que le son de ce tambour suffirait
+pour jeter l'épouvante dans les rangs ennemis; et
+que là où serait la peau de Ziska, là aussi serait la victoire<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.
+Notre auteur met cette version au rang des fables,
+et j'avais regret à cette circonstance si poétique et si conforme
+à l'esprit du temps, lorsque je me suis rappelé que
+Frédéric le Grand assurait, en vers et en prose, dans
+une lettre à Voltaire, avoir pris ce trésor à Prague, et
+l'avoir emporté à Berlin. M. Lenfant est mort lorsque
+Frédéric n'était encore que prince royal, c'est-à-dire
+longtemps avant ses premières conquêtes en Saxe et en
+Bohème. Nous pouvons donc croire que cette relique
+conduisit encore les Taborites à la victoire sous le grand
+Procope, et qu'elle fut respectée jusqu'au moment où
+elle fut reléguée parmi les curiosités d'un musée national.
+La massue de Ziska a joué son rôle longtemps après lui.
+L'empereur Ferdinand Ier vit cette grande masse de fer
+pendue auprès d'un tombeau, et pensant que ce devait
+être la sépulture de quelque héros, il ordonna à ses courtisans
+de lui lire l'épitaphe. Personne ne fut assez hardi
+pour le faire, et il lut lui-même le nom de Ziska. <i>Fi, fi!</i>
+dit l'Empereur en reculant, <i>cette mauvaise bête, toute
+morte qu'elle est depuis un siècle, fait encore peur
+aux vivants!</i> Là-dessus, il sortit de l'église, et fit atteler
+pour aller coucher à une lieue de la ville, quoiqu'il eût
+résolu d'y passer la nuit. On voyait encore cette massue
+redoutable en 1619, lorsque Ferdinand II vainquit Frédéric
+V, électeur palatin, que les Bohémiens avaient élu
+roi. Mais, en s'en retournant, les Impériaux enlevèrent
+la massue, et rayèrent l'épitaphe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> <i>Ses amis</i>, dit Krautzins, <i>firent ce qu'il leur avait ordonné et trouvèrent
+ce qu'il leur avait promis</i>.</blockquote>
+
+<p>Si Ziska fut écorché, du moins son corps ne fut donc
+pas privé des honneurs de la sépulture. Les Taborites le
+transportèrent dans la cathédrale de Czaslaw, et cette
+ville, qui avait toujours été fidèle aux principes purs ne
+voulut pas s'en dessaisir. L'épitaphe qu'en 1619, les Impériaux
+effacèrent a été conservée par les historiens:</p>
+
+<p>«Ci-gît Jean Ziska, qui ne le céda à aucun général
+dans l'art militaire, vigoureux vainqueur de l'orgueil
+et de l'avarice des ecclésiastiques, ardent défenseur de
+sa patrie. Ce que fit en faveur de la république romaine
+Appius Claudius l'aveugle, par ses conseils, et Marcus
+Furius Camillus par sa valeur, je l'ai fait en faveur de
+la Bohème. Je n'ai jamais manqué à la fortune, et elle
+ne m'a jamais manqué. Tout aveugle que j'étais, j'ai
+toujours bien vu les occasions d'agir. J'ai vaincu onze
+fois en bataille rangée. J'ai pris en main la cause des
+malheureux et des indigents, contre des prêtres gras et
+sensuels; et j'ai éprouvé le secours de Dieu dans cette
+entreprise. Si leur haine et leur envie ne s'y étaient
+opposées, j'aurais été mis au rang des plus illustres
+personnages. Cependant malgré le pape, mes os reposent
+dans ce lieu sacré.»</p>
+
+<p>A JEAN ZISKA, Grégoire son oncle.</p>
+<br>
+
+<p>Rien n'est plus profondément vrai que cette épitaphe.
+Aeneas Sylvius l'a justifiée en qualifiant Ziska de <i>monstrum
+detestabile, crudele, horrendum, importunum</i>,
+etc. Et il y a aujourd'hui des personnes qui demandent
+si Ziska a jamais existé! C'est, ainsi qu'on écrit
+et qu'on connaît par conséquent l'histoire.</p>
+
+<p>Ziska était représenté en relief sur son tombeau avec
+ces mots:</p>
+
+<p>«<i>L'an 1424, le jeudi, veille de la Saint-Gal, mourut
+Jean Ziska du Calice, chef des républiques qui
+souffrent pour le nom de Dieu.</i>»</p>
+
+<p>Chaque secte, chaque nuance de l'esprit hussite inscrivit
+son distique dans ce temple en l'honneur de Ziska.
+Évidemment celui qu'on vient de lire ne fut pas tracé par
+une main calixtine.</p>
+
+<p>«Non loin du tombeau, dit notre auteur, il y a un autel
+où Jean Huss et Ziska sont représentés l'un auprès de
+l'autre. Sous l'effigie de Jean Ziska, on lisait ces vers
+latins...», que je donnerai en français, et qui me semblent
+émanés de la secte picarde qui croyait au retour
+des morts sur la terre, ou, pour mieux dire, à la transmission
+de la vie<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>:</p>
+
+<p>«<i>Huss est revenu du ciel. Si Ziska son vengeur en
+revient, Rome impie, prends garde à toi!</i>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Cette secte, très-mélangée, avait été influencée par la croyance des
+Millénaires. Mais après Ziska on verra que les Taborites ont cru au retour
+immédiat des âmes dans de nouveaux corps.</blockquote>
+
+<p>Jean Ziska était, selon eux, Jean Huss ressuscité, et
+Procope fut regardé comme le possesseur de l'âme de
+Ziska. Dans la Bible, on voit l'esprit des prophètes passer,
+en partie ou en totalité, dans celui de leurs continuateurs
+et de leurs adeptes.</p>
+
+<p>Sous la figure de Jean Huss on lisait:</p>
+
+<p>«<i>Huss, ton vengeur gît ici. Sigismond lui-même a
+plié sous lui; et comme on voit en plusieurs lieux
+les bustes des héros, ainsi Czaslaw conservera éternellement
+la mémoire de Ziska.</i>»</p>
+
+<p>Ceci pourrait avoir été inscrit par quelques-uns de ces
+seigneurs catholiques avec lesquels, malgré leurs trahisons,
+Ziska avait cru devoir jusqu'au bout conserver des
+ménagements et une apparence d'amitié. Le misérable
+Rosemberg, qui l'aidait dans l'occasion à brûler les <i>vieux
+Picards</i>, était de ce nombre; et sans avoir ni foi politique,
+ni croyance religieuse, changeant suivant l'occasion,
+il fallait bien au moins qu'il rendit justice à la valeur
+célèbre de Ziska.</p>
+
+<p>Plus loin encore une épitaphe bizarre, moitié païenne,
+moitié picarde:</p>
+
+<p>«<i>Ci-gît Ziska, vaillant en guerre, la gloire de sa
+patrie, l'honneur de Mars. Il a précipité dans le
+Styx, avec sa foudre vengeresse, les moines, cette
+peste criminelle.&mdash;Il reviendra encore pour punir
+les bonnets carrés.</i>»</p>
+
+<p>Derrière l'autel, il y avait une longue et large pierre
+avec ces mots:</p>
+
+<p>«<i>Cette pierre fut la table de Ziska lorsqu'il prenait
+le corps et le sang du Seigneur.</i>» Ceci est du
+pur calixtin.</p>
+
+<p>Enfin sous la massue: «<i>Jean Ziska repose sous ce
+«marbre; il fut la terreur des tonsures de Rome.
+«Huss! il fut le vengeur de ta mort, en poursuivant
+«à outrance les ennemis du calice et en massacrant
+«les moines. Cette massue toute teinte de leur sang,
+«en sera un témoignage éternel.</i>»</p>
+
+<p>Ce distique sanguinaire est franchement taborite.</p>
+
+<p>J'ai transcrit toutes ces épitaphes, parce qu'elles semblent
+m'expliquer le respect et l'amour que Ziska le Calixtin
+inspirait à des esprits travaillés de tant d'idées
+contradictoires. Un hérétique de la fin du quinzième
+siècle ajouta son hommage aux précédents:</p>
+
+<p>«<i>Ci-gît le défenseur du calice et de la vraie foi, le
+«fléau des moines et du prélat romain, le raillant
+«défenseur de la Bohême, la terreur de l'empire
+«d'Allemagne, ce général borgne à qui Trocznova
+«donna naissance, et qui en portait les armes.</i>»</p>
+
+<p>De toutes ces oraisons funèbres je préfère, pour la justesse
+de l'appréciation historique et pour la profondeur
+du sentiment religieux, celle qui l'appelle tout simplement
+le <i>chef des républiques qui souffrent pour le
+nom de Dieu</i>, et je l'attribuerais volontiers au plus pur,
+au plus fort, au plus brave et au plus instruit des Taborites,
+à Procope le Grand.</p>
+
+<p>Puisque nous examinons les jugements du passé sur
+Ziska, nous citerons celui de Cochlée, l'historien le plus
+passionné contre lui:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Si l'on considère ses exploits, on peut non-seulement
+l'égaler, mais même le préférer aux plus grands capitaines.
+En est-il aucun qui ait livré plus de combats et
+remporté plus de victoires que lui, tout aveugle qu'il
+était? Ce fut lui qui enseigna l'art militaire aux Bohémiens.
+Il fut l'inventeur de ces remparts qu'ils se faisaient
+avec des chariots et dont ils se servirent si heureusement
+et pendant sa vie et après sa mort. Comme
+les Taborites n'avaient point encore de cavalerie, il
+trouva moyen de leur en donner en démontant la cavalerie
+ennemie, pour soutenir l'infanterie retranchée
+avec des chariots, etc.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Cette guerre aux chariots a excité l'admiration de tous
+les historiens. Par leur moyen les Taborites, marchant
+en un seul corps, soldats, munitions, armes et bagages
+étaient toujours prêts à se former en retranchements
+mobiles, en fortifications vivantes, pour ainsi dire. Ils
+avaient trouvé le secret de se passer de citadelles, en
+faisant eux-mêmes de leurs camps instantanément, et
+suivant toutes les combinaisons que leur dictait le génie
+stratégique de Ziska, leurs places de guerre au premier
+endroit venu. Ils avaient, pour s'entendre et pour former
+leurs plans d'attaque ou de défense, des moyens ignorés
+de l'ennemi et connus d'eux seuls. Ces moyens étaient
+des lettres, des signes ou des figures qui aidaient chaque
+soldat à reconnaître le chariot auquel il appartenait, et
+chaque conducteur de chariot à prendre et à retrouver sa
+place dans le combat.</p>
+
+<p>A la massue et au fléau ferré des paysans, Ziska ajouta
+la lance ou <i>framée</i> des anciens Germains, et le boucher.
+La lance était longue, légère, et si maniable, qu'on s'en
+servait également comme d'une pique ou d'un javelot. Le
+bouclier était également léger et portatif, bien qu'il fût
+de la hauteur de l'homme. Il était en bois peint, et portait
+l'effigie du calice, avec de belles sentences exprimant
+la pensée dominante de chaque secte. On le fixait en
+terre avec des crocs destinés à cet usage, et l'on combattait
+derrière avec l'arc et l'arbalète. Sans doute le bois de
+ces légers boucliers était d'une extrême dureté et à
+l'épreuve des traits de l'ennemi. Toutes ces manières de
+combattre étaient devenues si étrangères aux Allemands,
+qu'ils étaient frappés d'épouvanté et ne savaient aucun
+moyen d'en triompher.</p>
+
+<p>Le redoutable aveugle était toujours monté sur son
+char auprès du principal drapeau. Il avait des guides
+actifs et intelligents qui lui expliquaient l'ordre de bataille
+et la situation des lieux; et quoiqu'il ne tirât plus l'épée,
+il conduisait toutes choses avec la promptitude, la prudence,
+la présence d'esprit, la prévoyance et la pénétration
+d'un grand général. Sa mémoire était si fidèle, qu'il
+n'avait qu'à entendre le nom du lieu où il se trouvait,
+pour s'en retracer l'aspect, tel qu'il l'avait vu en y passant
+plusieurs années auparavant, jusqu'au moindre détail,
+jusqu'à un ruisseau, jusqu'à un rocher. Sur le plus
+simple exposé d'ailleurs, il se représentait si bien la scène,
+les vallons, les montagnes et les forêts, qu'il ne fit jamais
+une faute, et ne commanda jamais une manoeuvre qui ne
+fût facile et prompte à exécuter. La lorgnette de Napoléon,
+qui décida du destin de tant de batailles, méritait bien de
+devenir célèbre, et de rester l'attribut de ses portraits et
+de ses statues; mais la cécité divinatoire de Ziska a quelque
+chose de plus fatal, de plus merveilleux et de plus
+formidable encore. On représente la Justice avec un bandeau
+sur les yeux. Ziska, ce ministre de la justice de
+Dieu, selon les Taborites, et de la justice humaine de
+son siècle en réalité, devait comme l'antique Némésis,
+être aveugle et insensible aux spectacles d'horreur et
+aux scènes de désespoir. C'était une sorte d'être abstrait
+dont la main n'agissait plus et ne se souillait plus dans le
+sang des victimes, mais dont le nom gouvernait tout et
+dont l'inspiration faisait, tout agir<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> «Il est mort avec cette gloire d'être sorti vainqueur de plusieurs
+batailles et de n'avoir jamais été vaincu.» <i>Fu goxe</i>.</blockquote>
+
+<p>Il sut toujours se faire aimer des siens, et ses soldats
+l'adorèrent pour sa douceur, son désintéressement, son
+calme, son affabilité. Ils ne lui parlèrent jamais qu'en
+l'appelant frère Jean; et il ne se servit jamais avec eux
+que du nom de <i>frères</i>. «Il était de moyenne taille, avait
+«le corps robuste et ramassé, la poitrine large, la tête
+«grosse, les cheveux ras et châtains, de longues moustaches,
+«la bouche grande et le nez aquilin.» <i>Il portait
+toujours la moustache et le costume polonais</i>, ce qui
+pouvait être une particularité dans un pays où l'on avait
+dû prendre les habitudes allemandes, et ce qui n'était
+probablement qu'un retour ou un attachement marqué à
+l'antique costume slave. On vit longtemps à Tabor un
+portrait qui avait été fait d'après lui de son vivant, et qui
+pouvait être une belle chose, car le temps d'Albert Durer
+approchait. Ziska était représenté tenant d'une main sa
+massue, de l'autre la tête d'un moine tonsuré. Un ange,
+debout devant lui, lui présentait le calice. Des peintures
+analogues étaient répandues dans toute la Bohème. Sur
+les portes des villes, sur les murailles, sur les boucliers,
+partout on voyait des calices grossiers présentés à la foule
+avide pur des anges<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. Je m'imagine que ces ligures,
+quelque barbareineut peintes qu'elles lussent, devaient
+avoir un grand caractère, et qu'Albert Durer les vit et
+en fut frappé. Quelques-unes des gravures sur bois de ce
+maître semblent être des symboles hussitiques. On y voit
+le calice simple et austère dans la main de l'ange, et le
+calice chargé d'ornements, de perles et de pierreries dans
+celle de la grande prostituée, symbole de l'église romaine.
+Les cieux pleuvent du sang, les ministres ailes
+de la colère divine y courent sur les nuages. Dans le fond
+on aperçoit d'affreux supplices, des hommes nus entraînés
+au sommet d'une montagne et jetés en bas sur les
+piques et les fourches des soldat. Albert Durer avait
+embrassé le parti de la réforme. Quoique en véritable
+artiste de nos jours, et grâce à son talent, il lui bien avec
+tous les partis, peut-être dans le secret de son âme, toutes
+ses allégories apocalyptiques avaient-elles leur sens dans
+des événements plus récents. Peut-être ces victimes
+qu'on chasse et qu'on précipite du haut des montagnes
+sont-elles des Taborites immolés par les mineurs de Cuttemberg<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>.
+Un personnage empanaché et d'une grande
+taille se dessine dans le lointain, assistant aux supplices
+comme Hérode ou Pilate. C'est peut-être Sigismond ou
+Rosemberg. Ailleurs, on voit des prélats et des monarques
+qui font torturer, brûler et aveugler des martyrs, peut-être
+Jean Huss, Jérôme de Prague, Jean de Crasa, Martin
+Loquis et tant d'autres. Je sais qu'on donne à ces planches
+célèbres des noms tirés de l'histoire de la primitive Église,
+de l'ancien martyrologe et de l'Apocalypse de saint Jean;
+mais de saint Jean aux persécutions des hérétiques du
+quinzième siècle, il y a plus près dans le cerveau d'un
+de ces hérétiques joannites que de l'Apocalypse aux
+martyrs de Dioclétien. Il est certain que les hérésies du
+moyen âge et de la renaissance ont expliqué admirablement
+les mystérieuses prophéties de Jean, et qu'aucune
+autre application satisfaisante ne peut se trouver hors de
+là: toute l'émotion, toute la poésie de ces révolutions
+religieuses roule sur l'Apocalypse; toutes les prédications
+en furent inspirées, tous les symboles en furent mis au
+jour et célébrés avec enthousiasme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> C'est ce qui donna lieu à un distique latin dont voici le sens: «La
+Bohème peint tant de coupes, qu'il semble qu'elle n'ait plus d'autre dieu
+que Bacchus.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Ce sont peut-être aussi des Taborites qui se vengent
+Catholiques et sacrifient aux mânes de leurs proches. Il n'y a pas jusqu'à
+la longue ramée bohémienne qui ne se retrouve dans ces compositions.</blockquote>
+
+<p>«La mort de Ziska mit une grande désolation dans son
+armée. On n'entendait que lamentations et murmures
+contre la fortune qui avait condamné à la mort un
+homme immortel. Les Taborites, après avoir mis tout
+à feu et à sang dans les lieux où il était mort comme
+pour sacrifier à ses mânes, et lui avoir rendu les honneurs
+funèbres, se partagèrent en trois bandes.» La
+première retint le nom de <i>Taborite</i>, et choisit pour chef
+Procope le Grand, que Ziska avait institué l'héritier de
+ses oeuvres; la deuxième garda le nom d'<i>Orébite</i>, et mit
+à sa tête Procope le Petit, surnommé ainsi seulement
+pour le distinguer par l'antithèse que présentait sa stature,
+car ce fut aussi un grand guerrier; la troisième
+bande prit le nom d'<i>Orpheline</i>, pour désigner son deuil,
+et nomma plusieurs chefs pour témoigner qu'elle n'en
+trouvait pas un seul en particulier qui fût digne de succéder
+à Ziska. Ces Orphelins se tinrent toujours dans leurs
+chariots, dont ils se faisaient un camp, ou plutôt une
+ville portative. Ils s'imposèrent la loi de ne jamais demeurer
+ailleurs, et de n'entrer dans les villes que pour
+les besoins de la guerre et l'approvisionnement de l'armée.
+«Ce partage n'empêcha pas que les trois corps ne
+s'unissent étroitement quand il s'agissait de la cause
+commune. Ils appelaient la Bohème <i>la terre de promission</i>,
+et les Allemands, soit <i>Philistins</i>, soit <i>Iduméens</i>,
+soit <i>Moabites</i>, soit <i>Amalécites</i>, distinguant
+par ces noms ceux des diverses provinces. Les Orphelins
+et les Orébites tirèrent du côté de la Lusace et de la
+Silésie, brûlant et massacrant tout. Procope le Rasé, à
+la tête des Taborites et de ceux de Prague, marcha
+vers l'Autriche par la Moravie.» Nous l'y suivrons;
+car c'est sous les Procope que les Taborites firent les plus
+grandes choses, et rendirent la Bohème la terreur des
+nations environnantes, de tout le corps germanique et de
+l'église romaine. C'est sous leur conduite que les Bohémiens
+furent regardés, non plus comme des hommes,
+mais comme des démons et des fantômes invincibles.
+«De sorte qu'il ne s'agissait plus d'anathématiser, mais
+d'exorciser cet antre diabolique, cette demeure de Satan.»
+Mais avant de nous engager dans cette nouvelle
+campagne, nous avons à vous raconter, Mesdames, les
+aventures de la comtesse de Rudolstadt.</p>
+
+
+<p>FIN DE JEAN ZISKA.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jean Ziska, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ZISKA ***
+
+***** This file should be named 15584-h.htm or 15584-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
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+will be renamed.
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+works. See paragraph 1.E below.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
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