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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:47:06 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jean Ziska + +Author: George Sand + +Release Date: April 9, 2005 [EBook #15584] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ZISKA *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + + +</pre> + + +<h3>George Sand</h3> +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> +<br> + + + +<h1>JEAN ZISKA</h1> + +<h3>ÉPISODE DE LA GUERRE DES HUSSITES</h3> +<br><br><br> + + +<h3>NOTICE</h3> +<br> + +<p>J'ai écrit <i>Jean Ziska</i> entre la première et la seconde +partie de <i>Consuelo</i>, c'est-à-dire entre <i>Consuelo</i> et la +<i>Comtesse de Rudolstadt</i>. Ayant eu à consulter des livres +sur l'histoire des derniers siècles de la Bohême, où j'avais +placé la scène de mon roman, je fus frappée de l'intérêt +et de la couleur de cette histoire des Hussites, qui n'existait +en français que dans un ouvrage long, indigeste, +diffus, quasi impossible à lire. Et pourtant ce livre avait +sa valeur et ses côtés saisissants pour qui avait la patience +de les attendre à venir. Je crois en avoir extrait la moelle +en conscience et rétabli la clarté qui s'y noyait sous le +désordre des idées et la dissémination des faits.</p> + +<p>GEORGE SAND.<br> + +Nohant, 17 janvier 1853.</p><br> + + +<p>L'histoire de la Bohême est peu répandue chez nous. +Pour en faire une étude particulière il faudrait savoir le +bohême et le latin. Or, ne sachant pas mieux l'un que +l'autre, je me vois forcé d'extraire d'un gros livre, estimable +autant qu'indigeste, quelques pages sur la guerre +des Hussites, comme explications, comme <i>pièces à l'appui</i> +(c'est ainsi qu'on dit, je crois), enfin comme documents +à consulter entre les deux séries principales d'aventures +que j'ai entrepris de raconter sous le titre de +<i>Consuelo</i>. En parcourant la Bohême à la piste de mon héroïne, +j'avais été frappé du souvenir des antiques prouesses +de Jean Ziska et de ses compagnons. Je pris alors quelques +notes; et ce sont ces notes que je publie maintenant, +avec prière aux lecteurs de ne prendre ceci ni pour +un roman ni pour une histoire, mais pour le simple récit +de faits véritables dont j'ai cherché le sens et la portée, +dans mon sentiment plus que dans les ténèbres de +l'érudition. Les personnes qui s'adonnent à la lecture du +roman ne se piquent pas, en général, d'un plus grand +savoir que celles qui l'écrivent. Il est donc arrivé que +plusieurs dames m'ont demandé ingénument où le comte +Albert de Rudolstadt avait été pêcher Jean Ziska; ce que +Jean Ziska venait faire dans mon roman, sur la scène du dix-huitième +siècle; enfin si Jean Ziska était une fiction ou une +figure historique. Bien loin de dédaigner cette sainte ignorance, +je suis charmé de pouvoir faire part à mes patientes +lectrices du peu que j'ai lu sur cette matière, et de l'enrichir +de quelques contradictions que je me suis permis +de puiser à meilleure source; oserai-je dire quelquefois +sous mon bonnet? Pourquoi non? J'ai toujours eu la persuasion +qu'un savant sec ne valait pas un écolier qui sent +parler dans son coeur la conscience des faits humains.</p> + +<p>Mon récit commence à la fin de ce fameux et scandaleux +concile de Constance, où les bûchers de Jean Huss +et de Jérôme de Prague vinrent apporter un peu de distraction +aux ennuis des vénérables pères et des prélats +qui siégeaient dans la docte assemblée. Ou sait qu'il +s'agissait d'avoir un pape au lieu de deux qui se disputaient +fort scandaleusement l'empire du monde spirituel. +On réussite en avoir trois. La discussion fut longue, +fastidieuse. Les riches abbés et les majestueux évêques +avaient bien là leurs maîtresses; Constance était devenu +le rendez-vous des plus belles et des plus opulentes courtisanes +de l'univers; mais que voulez-vous? On se lasse +de tout. L'Église de ce temps-là n'était pas née pour la +volupté seulement; elle sentait ses appétits de domination +singulièrement méconnus chez les nations remuantes +et troublées: le besoin d'un peu de vengeance se faisait +naturellement sentir. Le grand théologien Jean Gerson +était venu là de la part de l'Université de Paris pour réclamer +la condamnation d'un de ses confrères, le docteur +Jean Petit, lequel avait fait, peu d'années auparavant, +l'apologie de l'assassinat du duc d'Orléans, sous la forme +d'une thèse en faveur du <i>tyrannicide</i>. Jean Petit était +la créature du meurtrier Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne; +Jean Gerson, quoique dévoué aux d'Orléans, +était animé d'un sentiment plus noble en apparence. Il +avait à coeur de défendre l'honneur de l'Université, et de +flétrir les doctrines impies de l'avocat sanguinaire. Il +n'obtint pas justice; et voulant assouvir son indignation +sur quelqu'un, il s'acharna à la condamnation de Jean +Huss, le docteur de l'Université de Prague, le théologien +de la Bohême, le représentant des libertés religieuses +que cette nation revendiquait depuis des siècles.</p> + +<p>A coup sûr, ce fut une étrange manière de prouver +l'horreur du sang répandu, que d'envoyer aux flammes +un homme de bien pour une dissidence d'opinion<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>; mais +telle était la morale de ces temps; et il faut bien, sans +trop d'épouvante, contempler courageusement le spectacle +des terribles maladies au milieu desquelles se développait +la virilité de l'intelligence, retenue encore dans +les liens d'une adolescence fougueuse et aveugle. Sans +cela nous ne comprendrons rien à l'histoire, et dès la +première page nous fermerons ce livre écrit avec du sang. +Ainsi, mes chères lectrices, point de faiblesse, et acceptez +bien ceci avant de regarder la sinistre figure de Jean +Ziska: c'est qu'au quinzième siècle, pour ne parler que de +celui-là, rois, papes, évêques et princes, peuple et soldats, +barons et vilains, tous versaient le sang comme aujourd'hui +nous versons l'encre. Les nations les plus civilisées +de l'Europe offraient un vaste champ de carnage, et la +vie d'un homme pesait si peu dans la main de son semblable, +que ce n était pas la peine d'en parler.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Soit dégoût des affaires, soit remords de conscience, Jen Gerson +alla finir ses jours dans un couvent où il écrivit l'<i>Imitation de Jesus-Christ</i>, +et plus tard la défense de Jeanne d'Arc. Voyez à cet égard l'excellente +<i>Histoire de France</i> de M. Henri Martin.</blockquote> + +<p>Est-ce à dire que le sentiment du vrai, la notion du +juste, fussent inconnus aux hommes de ce temps? Hélas! +quand on regarde l'ensemble, on est prêt à dire que oui; +mais quand on examine mieux les détails, on retrouve +bien dans cette divine création qu'on appelle l'humanité, +l'effort constant de la vérité contre le mensonge, du +juste contre l'injuste. Les crimes, quoique innombrables, +ne passent pas inaperçus. Les contemporains qui nous en +ont transmis le récit lugubre en gémissent avec partialité, +il est vrai, mais avec énergie. Chacun pleure ses partisans +et ses amis, chacun maudit et réprouve les forfaits +d'autrui; mais chacun se venge, et le droit des représailles +semble être un droit sacré chez ces farouches +chrétiens qui ne croient pas au bienfait terrestre de la +miséricorde. On discute ardemment la justice des causes, +on n'examine jamais celle des moyens; cette dernière +notion ne semble pas être éclose. La philosophie que le +dix-huitième siècle a prêchée sous le nom de tolérance, a +été le premier étendard levé sur le monde pour guider, +vers la charité chrétienne les esprits du catholicisme. +Jusque-là le catholicisme prêche avec le bourreau à sa +droite et le confesseur à sa gauche, et alors même que la +tolérance s'efforce de lui faire congédier le tourmenteur, +le catholicisme résiste, menace, anathématise, brûle les +écrits de Jean-Jacques Rousseau, traite Voltaire d'Antéchrist, +et fait une scission éclatante, éternelle peut-être +avec la philosophie.</p> + +<p>Ainsi donc, au quinzième siècle, la guerre, partout la +guerre. La guerre est le développement inévitable de +l'unité sociale et de l'éducation religieuse. Sans la guerre, +point de nationalité, point de lumière intellectuelle, pas +une seule question qui puisse sortir des ténèbres. Pour +échapper à la barbarie, il faut que notre race lutte avec +tous les moyens de la barbarie. Le combat ou la mort, la +lutte sanguinaire ou le néant; c'est ainsi que la question +est invinciblement posée. Acceptez-la, ou vous ne trouvez +dans l'histoire de l'humanité qu'une nuit profonde, +dans l'oeuvre de la Providence que caprice et mensonge.</p> + +<p>Il me fallait insister sur cotte vérité, devenue banale, +avant de vous introduire sur l'arène fumante de la Bohème. +Si je vous y faisais entrer d'emblée, lectrice délicate, +épouvantée de heurter à chaque pas des monceaux +de ruines et de cadavres, vous penseriez peut-être que +la Bohème était alors une nation plus barbare que les +autres; je dois donc, au préalable, vous prier, Madame, +de jeter un coup d'oeil sur notre belle France, et de voir +ce qu'elle était à cette époque, c'est-à-dire durant les dernières +années de l'infortuné Charles VI. D'un côté les +Armagnacs ravageant les campagnes jusqu'aux, portes de +Paris, pillant et massacrant sans merci leurs compatriotes; +un sire de Vauru pendant au chêne de Meaux une +cinquantaine de pièces de gibier humain qu'on y voyait +<i>brandiller</i> tous les matins<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>; un dauphin de France assassinant +son parent en trahison sur le pont de Montereau, +emprisonnant sa mère, abandonnant son père idiot +à tous les maux de sa condition et à tous les dangers de +son ineptie: de l'autre, un duc de Bourgogne, assassin de +son proche parent, faisant justice de ses ennemis dans +Paris, à l'aide du bourreau Capeluche, des bouchers et +des écorcheurs; chaque parti vendant à son tour sa patrie +à l'Angleterre; l'Anglais aux portes de Paris; dans Paris +la famine, la peste, l'anarchie, le découragement, les +vengeances inutiles et féroces, les prisonniers mourant de +faim dans les cachots ou égorgés par centaines au Châtelet; +la Seine encombrée de sacs de cuir remplis de +cadavres; une reine obèse plongée dans la débauche, +chaque membre de la famille royale volant les trésors de +la couronne, dévastant les églises, écrasant le peuple +d'impôts; celui-ci faisant fondre la châsse île Saint-Louis +pour payer une orgie, celui-là arrachant aux misérables +leur dernière obole pour une campagne contre l'ennemi +qu'il n'ose pas seulement songer à entreprendre; les +bandes de soldats mercenaires réclamant en vain leur +paye, et recevant pour dédommagement la permission de +mettre le pays à feu et à sang; et le jour des funérailles +de Charles VI, où il ne restait pas un seul de ces princes +pour accompagner son cercueil, le duc de Bedfort criant +sur cette tombe maudite: «Vive le roi de France et +d'Angleterre, Henri VI!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Voy. Henri Martin.</blockquote> + +<p>Eh bien, pendant cette agonie de la France, la Bohème +présentait un spectacle non moins terrible, mais +héroïque et grandiose. Une poignée de fanatiques invincibles +repoussait les immenses armées de la Germanie; +les massacres et les incendies servaient du moins à tenter +un grand coup, une oeuvre patriotique; et si la Bohème +finit par succomber, ce fut avec autant de gloire que <i>ces +vaillantes gens</i> de Gand, dont l'histoire est quasi contemporaine.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>I.</h3> + + +<p>Wenceslas de Luxembourg régnait en Bohême. La France +avait vu ce monarque grossier lorsqu'il était venu conférer +à Reims avec les princes du saint-empire et les princes +français pour l'exclusion de l'antipape Boniface. «Les +moeurs bassement crapuleuses de Wenceslas choquèrent +fort la cour de France, qui mettait au moins de l'élégance +dans le libertinage: l'empereur était ivre dès le matin +quand on allait le chercher pour les conférences<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.» A +l'époque du concile de Constance et du supplice de Jean +Huss, il y avait quinze ans que Wenceslas n'était plus +empereur. Son frère Sigismond avait réussi à le faire déposer +par les électeurs du saint-empire, dans l'espérance de lui +succéder; mais il fut déçu dans son ambition, et la diète +choisit Rupert, électeur palatin, entre plusieurs concurrents, +dont l'un fut assassiné par les autres. Cette élection +ne fut pas généralement approuvée. Aix-la-Chapelle +refusa de conférer à Rupert le titre de <i>roi des Romains;</i> +plusieurs autres villes du saint-empire reculèrent devant +la violation du serment qu'elles avaient prêté au successeur +légitime de Charles IV<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Une partie des domaines +impériaux paya les subsides à Wenceslas, l'autre à Rupert. +Sigismond brocha sur le tout, inonda la Bohême de +ses garnisons et la désola de ses brigandages, s'arrogeant +la souveraineté effective en attendant mieux, persécutant +son frère dans l'intérieur de son royaume, +soulevant la nation contre lui, et s'efforçant d'user les +derniers ressorts de cette volonté déjà morte. Ainsi rien +ne ressemblait plus à la papauté que l'Empire, puisqu'on +vit vers le même temps trois papes se disputer la tiare, +et trois empereurs s'arracher le sceptre des mains. Et +l'on peut dire aussi que rien ne ressemblait plus à la +France que la Bohême. A l'une un roi fainéant, poltron, +ivrogne, abruti; à l'autre un pauvre aliéné, moins odieux +et aussi impuissant. A la France, les dissensions des Armagnacs +et des Bourgognes, et la fureur du peuple entre +deux. A la Bohême, les ravages de Sigismond, la résistance +à la fois molle et cruelle de la cour, et la voix du +peuple, au nom de Jean Huss, précipitant l'orage. Mais +là fut grande cette voix du peuple, que trop de malheurs +et de divisions étouffaient chez nous sous le bâillon de +L'étranger.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Henri Martin.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Mort en 1378.</blockquote> + +<p>Wenceslas s'était rendu odieux dès le principe par ses +moeurs brutales et son inaction. En 1384, quelques seigneurs +s'étant déclarés ouvertement contre lui, il appela +des consuls allemands, à l'exclusion de ceux du pays, +pour maintenir ses sujets dans l'obéissance, et fit périr +les mécontents sur la place publique. La fière nation +bohème ne put souffrir cet outrage, et ne lui pardonna +jamais d'avoir appelé des étrangers à son aide pour décimer +sa noblesse. Ce fut le principal prétexte allégué +dans le soulèvement qui éclata par la suite, et où Jean +Huss, au nom de l'Université de Prague, eut beaucoup de +part. On lui reprocha encore amèrement le meurtre de +Jean de Népomuck, ce vénérable docteur, qu'il avait fait +jeter dans la Moldaw pour n'avoir pas voulu lui révéler la +confession de sa femme. Enfin la mort de cette pieuse et +douce Jeanne fut imputée à ses mauvais traitements. +Tour à tour spoliateur des biens de son clergé et persécuteur +des hérétiques, accusé par les orthodoxes d'avoir +laissé couver et éclore l'hérésie hussite, par les réformateurs +d'avoir abandonné Jean Huss aux fureurs du concile +et maltraité ses disciples, il ne trouva de sympathie +nulle part, parce qu'il n'avait jamais éprouvé de sympathie +pour personne. Sigismond aida les mécontents à +lui faire un mauvais parti, et un beau matin, en 1393, +l'empereur Wenceslas fut mis aux arrêts dans la maison +de ville, ni plus ni moins qu'un ivrogne ramassé par la +patrouille. Il s'en échappa tout nu dans un bateau, où une +femme du peuple le recueillit, à telles enseignes qu'il en +fit, dit-on, sa femme. Cependant Sigismond, levant le +masque, fondait sur la Bohême. Les Bohémiens relevèrent +leur fantôme de roi pour tenir l'usurpateur en respect +et le repousser. Wenceslas n'en fut pas plus sage, +et se mit en besogne de vendre son royaume pour boire. +Il commença par la Lombardie, qui était un fief de l'Empire +et qu'il donna à Jean Galéas Visconti pour 150,000 +écus d'or. Il avait déjà perdu les villes, forts et châteaux +de la Bavière, que Rupert, l'électeur palatin, lui avait +enlevés; si bien que, traduit au ban de l'Empire, déclaré +relaps, haï des siens, méprisé de tous, déposé le +lendemain de son nouveau mariage avec Sophie de Bavière, +il se trouva, en 1400, réduit à sa petite Bohême. +Pour un prince juste, aimé de son peuple, c'eût été +pourtant une forteresse inexpugnable. La division et le +morcellement des plus grandes puissances spirituelles et +temporelles prouvait bien alors qu'il n'y avait plus de +force que dans le sentiment national de quelques races +chevaleresques. Mais Wenceslas ne savait et ne pouvait +s'appuyer sur rien. En 1401, «revenu à son mauvais +naturel,» il fut pris par les grands et enfermé dans la +tour noire du palais de Prague. Transféré dans diverses +forteresses, il alla passer un an en captivité à Vienne, +d'où il s'échappa encore dans un bateau. La Bohême l'accueillit +encore, parce que Sigismond désolait le pays +avec une armée de Hongrois. «Ils y firent des désordres +inexprimables, tuant et violant partout où ils passaient. +Ils enlevaient, sur leurs selles, de jeunes garçons +et de jeunes filles, et les vendaient <i>comme des +chevreuils</i>. Sigismond ne se montra pas moins cruel +que ses gens; ne pouvant venir à bout de prendre un +fort qu'il avait assiégé, il en tira sous de belles promesses, +le jeune Procope, marquis de Moravie, prince +du sang, et le fit attacher à une machine de guerre +qui était devant la muraille, afin que les assiégés fussent +contraints de tuer leur maître à coups de flèches.» +Cet infortuné ayant survécu à ses blessures, Sigismond le +fit conduire à Brauna et l'y laissa mourir de faim.</p> + +<p>Wenceslas n'eut qu'à se montrer aux intrépides Bohémiens +pour que Sigismond fût repoussé; mais plusieurs +des principales places fortes de la Bohême restèrent +entre ses mains, et l'on peut dire que jusqu'à la guerre +des Hussites, cette nation gouvernée par un fantôme, et +surveillée par un ennemi intérieur, fit l'apprentissage du +gouvernement républicain qu'elle rêvait depuis longtemps +et qu'elle allait essayer de mettre en pratique. Pendant +cette sorte d'interrègne, qui dura encore une quinzaine +d'années, si l'anarchie gagna les institutions et paralysa +les moyens de développement matériel, il se fit en revanche +un grand travail de recomposition dans les idées +religieuses et sociales. L'esprit réformateur, qui, sous +divers noms et sous diverses formes, fermentait en +France, en Hollande, en Angleterre, en Italie et en Allemagne +depuis plusieurs siècles, commença à asseoir son +siège en Bohême, et à préparer ces grandes luttes que +hâtaient l'établissement et l'exercice de l'inquisition. +Quelques souvenirs historiques sont indispensables ici +pour faire comprendre la courte mission de Jean Huss +(de 1407 à 1415), l'influence prodigieuse que dans l'espace +de ces sept années il exerça sur son pays, enfin le +retentissement inouï de son martyre, que les quatorze +sanglantes années de la guerre hussite firent si cruellement +expier au parti catholique.</p> + +<p>La race slave des Tchèques, que nous appelons à tort +les Bohémiens<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, avait conservé ces institutions sorties de +son propre esprit, et n'avait subi aucun joug étranger +depuis le temps de sa reine Libussa, jusqu'après celui de +Wenceslas V, au commencement du quatorzième siècle. +La dynastie des Przemysl ducs de Bohême, avait donc +duré six siècles. Le premier des Przemysl, tige de cette +race illustre, fut, dit-on, un simple laboureur, que la +reine Libussa tira de la charrue (comme Rome en avait tiré +Cincinnatus), pour en faire son époux et le chef de son +peuple. La légende naïve et touchante de l'antique Bohême +rapporte qu'elle lui fit conserver ses gros souliers +de paysan, et qu'il les légua au fils qui lui succédait, +afin qu'il n'oubliât point sa rustique origine et les devoirs +qu'elle lui imposait<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Wladislas II fut le second de ses +descendants qui porta le titre de roi. Ce titre lui fut conféré +par Frédéric Barberousse. Mais il semble que ce fut +pour cette race le signal de la fatalité. L'esprit conquérant +qui s'emparait des souverains de la Bohême devait, +suivant la loi éternelle, détruire la nationalité de leur +domination. Przemysl-Ottokar II posséda, avec la Bohême, +l'Autriche, la Carniole, l'Istrie, la Styrie, une +partie de la Carinthie, et jusqu'à un port de mer, ce qui, +pour le dire en passant, pourrait bien purger la mémoire +de Shakspeare d'une grosse faute de géographie<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Il fit +la guerre aux païens de Prusse, leur dicta des lois, bâtit +Koenigsberg, prit sous sa protection Vérone, Feltre et +Trévise, et refusa par excès d'orgueil, dit-on, plus que +par modestie, la couronne impériale, qui échut à Rodolphe +de Habsbourg, lequel le dépouilla d'une partie de +ses domaines. Après lui, Wenceslas IV fut élu roi de +Pologne. Wenceslas V, qui réunit la Hongrie à ces possessions, +se perdit dans la débauche, fut assassiné à +Olmutz et termina la dynastie nationale. Cinq ans après, +Jean de Luxembourg montait sur le trône de Bohème, +et l'influence allemande commençait à irriter les Bohémiens, +livrés pour la première fois depuis tant de siècles +à une main étrangère. Jean, politique habile et ambitieux, +comprit son rôle, renvoya les fonctionnaires allemands +et promena sa noblesse dans des guerres à +l'étranger. Il finit par se promener lui-même hors de la +contrée, sous prétexte de maladie, mais en effet pour +laisser aux Bohémiens le temps de s'habituer sans trop +d'amertume à sa domination. Il fit plusieurs voyages en +France, fréquenta les papes d'Avignon, et tout en respirant +l'air salubre de ces contrées, revint un beau jour, +rapportant de par un décret de l'autorité pontificale, +la couronne impériale à son fils. Ce fils fut Charles IV, +premier roi de Bohème, empereur. Ses grands travaux +donnèrent à cette contrée un lustre qu'elle n'avait pas +encore eu. Il bâtit la nouvelle ville de Prague, composa +le code des lois, fonda le collège de Carlstein, et tenta de +réunir la Moldaw au Danube. Mais son plus grand oeuvre +fut la fondation de l'Université de Prague à l'instar de +celle de Paris, où il avait étudié. Ce corps savant devint +rapidement illustre et enfanta Jean Huss, Jérôme de +Prague et plusieurs autres hommes supérieurs; c'est-à-dire +qu'il enfanta le hussitisme, un idéal de république +qui devait bientôt faire une rude guerre à la postérité de +son fondateur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> C'est à peu près comme si les étrangers, au lieu de nous confirmer +notre glorieux nom de <i>Francs</i>, s'obstinaient à nous appeler <i>Celtes</i>. Les +Boiens furent expulsés de la contrée à laquelle ils ont laissé le nom de +Bohême 500 ans avant notre ère, et les Tchèques sont une toute autre +race.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Cette tradition du paysan-roi se retrouve chez tous les peuples +slave.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> On sait que dans un de ses drames à époques incertaines il fait aborder +sur un navire un de ses personnages en Bohème. Ce pouvait être +la port de Naon qu'acheta le roi Ottokar, et qui posa fastueusement +la limite de son empire au rivage de l'Adriatique.</blockquote> + +<p>Charles IV chérissait tendrement cependant cette Université, +sa noble fille. Il y prenait tant de plaisir aux discussions +savantes, que lorsqu'on venait l'interrompre +pour l'avertir de manger, il répondait, en montrant ses +docteurs échauffés à la dispute: «C'est ici mon souper; +je n'ai pas d'autre faim.» Malgré cette sollicitude paternelle +pour l'éducation des Bohémiens, ceux-ci ne l'aimèrent +jamais et lui reprochèrent de trop s'occuper des +intérêts de sa famille. Le reproche fut peut-être injuste; +mais cette famille avait le tort impardonnable d'être +étrangère: on le lui fit bien voir.</p> + +<p>Sous Wenceslas l'ivrogne, fils de Charles IV, l'Université +de Prague, forte de sa propre vie, grandit, se développa, +acquit une immense popularité, et produisit Jean +Huss, qu'elle envoya, comme le plus beau fleuron de sa +couronne, au concile de Constance. Les pères du concile +ne lui renvoyèrent même pas ses cendres. L'Université +fit faire à la Bohème, dont elle était devenue la tête et le +coeur, le serment d'Annibal contre Rome.</p> + +<p>Il ne faudrait pas croire cependant que la conversion +de ce peuple guerrier en un peuple raisonneur et théologien +fût l'affaire de quelques années et l'oeuvre entière +de l'Université. Les choses ne se passent pas ainsi dans +la vie des nations. Permis aux pères des conciles de dire, +dans le style du temps, que le royaume de Bohême, jusque-là +fidèlement attaché à la religion, était devenu tout +d'un coup l'<i>égout de toutes les sectes</i>. Il y avait bien +longtemps, au contraire, que la Bohême tournait à l'hérésie, +et que le monde civilisé tout entier, <i>infecté de ce +poison</i>, lui en infiltrait tout doucement le venin.</p> + +<p>Si j'écrivais cette histoire pour les hommes graves +(comme on dit de tant d'hommes en ce temps-ci où il y +a si peu de gravité), je ne pourrais faire moins que de +tracer maintenant l'histoire de l'hérésie. Il me faudrait, +pour remonter à son berceau, remonter à celui de +l'Église; ce serait un plus long et un peu lourd. Rassurez-vous, +Mesdames, c'est pour vous que j'écris, et ce que +j'ai lu de tout cela, je vous le résumerai en peu de mots, +d'autant plus qu'à cet égard l'<i>histoire n'existe pas; l'histoire +n'est pas faite</i>. Rien de plus obscur et de plus +embrouillé que la certitude de certains faits dans le +passé. Peut-être faudrait-il s'occuper un peu de chercher +celle du fait idéal; si l'on songeait bien aux causes +morales des événements, on déterminerait peut-être +d'une manière plus satisfaisante la marche de ces événements; +si l'on mettait un peu plus de sentiment dans +l'étude de l'histoire, je crois qu'on devinerait beaucoup +de choses qu'avec la seule érudition il sera peut-être à +jamais impossible d'affirmer.</p> + +<p><i>Deviner l'histoire</i> de la pensée humaine, voilà en +effet à quoi nous sommes réduits en ce temps de scepticisme, +après tant de siècles d'hypocrisie. Que dis-je? +l'hypocrisie et le scepticisme sont de tous les temps, et +presque toujours l'histoire, surtout l'histoire des religions, +a été écrite sous l'une ou l'autre inspiration. +L'Église a écrit l'histoire, c'est elle qui l'a le plus et le +mieux écrite dans le passé: l'Église a été forcée de +l'écrire selon ses intérêts, ses ressentiments et ses terreurs. +Les souverains ont fait écrire l'histoire, et les +souverains ont fait comme l'Église. Comme le pouvoir +spirituel et le pouvoir temporel ont été aux prises éternellement, +voilà déjà de grandes contradictions entre les +historiens des deux camps. Puis les philosophes et les +hérétiques ont écrit l'histoire: ressentiment et amertume +contre les pouvoirs oppresseurs, crainte et jalousie entre +les diverses sectes et les diverses philosophies, ignorance +et précipitation de jugement, voilà ce qu'on trouve chez +la plupart de ces historiens. Nouvelles contradictions! où +est donc la vérité de l'histoire au milieu de ce conflit? +L'histoire n'existe pas, je vous le jure; que les pédants +en pensent ce qu'ils veulent!</p> + +<p>Mais comme la Providence ne fait rien d'inutile, +l'humanité, sur laquelle et par laquelle agit chez nous la +Providence, ne fait rien d'inutile non plus. Le passé a +entassé devant nous des montagnes de matériaux, l'avenir +en profitera. Le présent s'en effraie et y porte une main +timide. Mais vienne le réveil des grands sentiments, +vienne un siècle des lumières qui ne sera ni celui de +Léon X ni celui de Louis XIV, mais celui de la justice et +de la droiture, l'histoire se fera, et nos petits-enfants en +auront enfin une idée nette et bienfaisante.</p> + +<p>Quoi, me direz-vous, nous n'avons pas d'histoire? Et +qu'avons-nous donc appris dans nos couvents?—Hélas! +Mesdames, vous n'y avez appris que l'Évangile, et encore +ne l'avez-vous pas compris. Vos filles pourraient commencer +à apprendre quelque chose, car on a commencé à +faire pour la jeunesse de bons ouvrages comparativement +à ceux du passé. Quelques esprits élevés ont jeté de +siècle en siècle une certaine clarté progressive sur cet +abîme ténébreux. De nos jours de rares intelligences ont +indiqué la route; la notion d'une nouvelle méthode supérieure +à l'ancienne s'est répandue et tend à se populariser, +en dépit de l'hypocrisie sceptique de l'Église et du +scepticisme hypocrite de l'Université. Mais les seuls beaux +travaux que nous possédions sur l'histoire ne sont encore +que des aperçus de sentiment, des éclairs de divination. +Je vous l'ai dit, nous en sommes à deviner l'histoire, +en attendant qu'on nous la fasse et qu'on nous la +donne tout expliquée et toute dévoilée.</p> + +<p>Je conviens que certains points principaux semblent +être du moins assez bien dépouillés de mensonge et +d'ignorance pour qu'on puisse en juger. Si, sur tous les +points, la besogne était assez bien débrouillée, l'ouvrage +assez dégrossi, pour que la raison et le sentiment n'eussent +plus qu'à se prononcer sur la conséquence et la moralité +des faits, nous serions déjà bien avancés, et il ne +faudrait pas se plaindre: demain nous aurions nos Hérodotes +et nos Tacites. Mais nous n'en sommes pas là, et +les plus instruits de nos maîtres avouent qu'il y a des +côtés (selon moi, ce sont les plus importants) où tout est +plongé dans un épais brouillard. Telle est l'histoire des +hérésies; je ne vous citerai que celle-là, quoique celle +de la religion officielle qu'on vous a enseignée et que +vous enseignez à vos enfants soit tout aussi menteuse, +tout aussi obscure, tout aussi incertaine. Mais mon sujet +m'impose de me borner à la première, et je vous demande +si vous en savez quelque chose? Ne rougissez +pas d'avouer que non. Vos professeurs n'en savent guère +plus.</p> + +<p>Et comment le sauraient-ils? Figurez-vous, Madame, +qu'il y a là toute une moitié de l'histoire intellectuelle et +morale de l'humanité, que l'autre moitié du genre humain +a fait disparaître, parce qu'elle la gênait et la menaçait. +Il faut que j'essaie de vous faire bien comprendre +de quoi il est question, et vous verrez ensuite que cette +sainte mère l'hérésie nous a engendrés tout aussi légitimement, +tout aussi puissamment que notre autre mère +la sainte Église. L'une nous a baptisés, confessés et +dirigés de siècle en siècle à la lumière du jour; l'autre +nous a travaillé le coeur, réchauffé l'esprit; elle nous a +tourmentés, inspirés, poussés en avant de siècle en siècle +par ses voix mystérieuses, toujours étouffées et toujours +éloquentes; <i>de profundis clamavi ad te</i>, c'est le chant +éternel, c'est le cri déchirant de l'hérésie plongée dans +les cachots, ensevelie sous les bûchers, scellée vivante +dans la tombe, comme elle l'est encore sous les ténébreux +arcanes de l'histoire.</p> + +<p>Femmes, quand je me rappelle que c'est pour vous +que j'écris, je me sens le coeur plus à l'aise; car je n'ai +jamais douté que malgré vos vices, vos travers, votre +insigne paresse, votre absurde coquetterie, votre frivolité +puérile, il n'y eût en vous quelque chose de pur, d'enthousiaste, +de candide, de grand et de généreux, que +les hommes ont perdu ou n'ont point encore. Vous êtes +de beaux enfants. Votre tête est faible, votre éducation +misérable, votre prévoyance nulle, votre mémoire vide, +vos facultés de raisonnement inertes. La faute n'en est +point à vous! Dieu a permis que dans l'oisiveté de votre +intelligence votre coeur se développât plus librement que +celui des hommes, et que vous conservassiez le feu sacré +de l'amour, les trésors du dévouement, les charmes attendrissants +de l'incurie romanesque et du désintéressement +aveugle. Voilà pourquoi, pauvres femmes, nobles +êtres qu'il n'a pas été au pouvoir de l'homme de dégrader, +voilà pourquoi l'histoire de l'hérésie doit vous intéresser +et vous toucher particulièrement; car vous êtes les filles +de l'hérésie, vous êtes toutes des hérétiques; toutes vous +protestez dans votre coeur, toutes vous protestez sans +succès. Comme celle de l'Église <i>protestante</i> de tous les +siècles, votre voix est étouffée sous l'arrêt de l'Église <i>sociale</i> +officielle. Vous êtes toutes par nature et par nécessité +les disciples de saint Jean, de saint François, et des +autres grands apôtres de l'idéal. Vous êtes toutes <i>pauvres</i> +à la manière des éternels disciples du paupérisme évangélique; +car, suivant la loi du mariage et de la famille, +vous ne possédez pas; et c'est à cette absence de pouvoir +et d'action dans les intérêts temporels, que vous devez +cette tendance idéaliste, cette puissance de sentiment, +ces élans d'abnégation qui font de vos âmes le dernier +sanctuaire de la vérité, les derniers autels pour le sacrifice.</p> + +<p>J'essaierai donc de vous faire l'histoire de l'hérésie au +point de vue du sentiment, parce que le sentiment est la +porte de votre intelligence.</p> + +<p>Vous n'êtes pas sans savoir qu'il y a aujourd'hui une +grande lutte engagée dans le monde entre les riches et +les pauvres, entre les habiles et les simples, entre le +grand nombre qui est faible encore par ignorance, et le +petit nombre qui l'exploite par ruse et par force. Vous +savez qu'au milieu de cette lutte dont la continuité serait +contraire aux desseins de Dieu, des idées profondes ont +surgi; qu'elles ont pris toutes les formes, même celles de +l'erreur et de la folie: enfin, que mille sectes philosophiques +se partagent l'empire des esprits. Vous avez entendu +parler de celles qui ont fait la révolution française, des +jacobins, des montagnards, des girondins, des dantonistes, +des babouvistes, des hébertistes même, etc. +Depuis quinze ans, vous avez vu d'autres sectes déployer +leurs bannières, d'autres idées, ou plutôt les mêmes +idées au fond, prendre de nouvelles formes, chez les +saint-simoniens, les doctrinaires, les fouriéristes, les communistes +de Lyon, les chartistes d'Angleterre, etc., etc.</p> + +<p>Ce que vous trouvez au fond de toutes ces sectes philosophiques +et de tous ces mouvements populaires, c'est +la lutte de l'égalité qui veut s'établir, contre l'inégalité +qui veut se maintenir; lutte du pauvre contre le riche, +du candide contre le fourbe, de l'opprimé contre l'oppresseur, +de la femme contre l'homme (du fils même contre le +père dans la législation, puisqu'il a fallu reconquérir la +suppression du droit d'aînesse); de l'ouvrier contre le +maître, du travailleur contre l'exploitateur, du libre penseur +contre le prêtre gardien des mystères, etc.; lutte +générale, universelle, portant sur tous les principes, +partant de tous les points, imaginant tous les systèmes, +essayant de tous les moyens. Vous n'êtes pas au bout; +vous en verrez bien d'autres et de pires, si au lieu de +laisser le champ libre à la discussion, le pouvoir s'obstine +à contraindre d'une part, et à corrompre de l'autre.</p> + +<p>Eh bien, au point où nous en sommes, vous ne pouvez +pas supposer que tout cela soit absolument nouveau sous +le soleil, que l'esprit humain ait enfanté toutes ces manifestations +pour la première fois depuis cinquante ans. Il +faudrait, pour cela, supposer que depuis cinquante ans +seulement le genre humain a commencé à vivre et à se +rendre compte de ses droits, de ses besoins de toutes +sortes.</p> + +<p>Et pourtant, si vous cherchez dans les historiens l'histoire +suivie, claire et précise des manifestations progressives +qui ont amené celles du dix-huitième siècle et +celles d'aujourd'hui, vous ne l'y trouverez que confuse, +tronquée et profondément inintelligente. Parmi les modernes<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, +les uns, effrayés de la multiplicité des sectes et +de l'obscurité répandue sur leurs doctrines par les arrêts +mensongers de l'inquisition et l'auto-da-fé des documents, +ont craint de se tromper et de s'égarer; les autres ont +tout simplement méprisé la question, soit qu'ils ne s'intéressassent +point à celle qui agite notre génération, soit +qu'ils n'aperçussent point ses rapports avec l'histoire des +anciennes sectes. Parmi les anciens historiens, c'est bien +autre chose. D'abord il y a plusieurs siècles (et ce ne sont +pas les moins remplis de faits et d'idées) dont il ne reste +rien que des arrêts de mort, de proscription et de flétrissure. +Durant ces siècles, l'Église prononça la sentence de +l'anéantissement des individus et de leur pensée: maîtres +et disciples, hommes et écrits, tout passa par les flammes; +et les monuments les plus curieux, les plus importants +de ces âges de discussion et d'effervescence sont +perdus pour nous sans retour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Depuis quelques années, de louables et heureuses tentatives ont été +faites à cet égard. M. Michelet, M. Lavallée, M. Henri Martin surtout, ont +commencé à jeter un nouveau jour sur ces questions, et à les traiter avec +l'attention qu'elles méritent. Je ne parle pas des beaux travaux fragmentaires +de l'<i>Encyclopédie nouvelle</i>, et de certains autres dont les idées que +j'émets ici ne sont qu'un reflet et une vulgarisation.</blockquote> + + +<p>Ainsi, le rôle de l'Église, dans ces temps-là, ressemble +à l'invasion des barbares. Elle a réussi à plonger dans la +nuit du néant les monuments de la pensée humaine; mais +le sentiment qui enfanta ces idées condamnées et violentées +ne pouvait périr dans le coeur des hommes. L'idée de +l'égalité était indestructible; les bourreaux ne pouvaient +l'atteindre: elle resta profondément enracinée, et ce que +vous voyez aujourd'hui en est la suite ininterrompue et la +conséquence directe.</p> + +<p>Les siècles persécutés, et pour ainsi dire étouffés, +dont je vous parle, embrassent toute l'existence du +christianisme jusqu'à la guerre des hussites. Là l'histoire +devient plus claire, parce que les insurrections religieuses +aboutissent enfin à des guerres sociales. Les +questions se posent plus nettement, non plus tant sous la +forme de propositions mystiques que sous celle d'articles +politiques. Bientôt après arrive la réforme de Luther, les +grandes guerres de religion, la création d'une nouvelle +église, qui échappe aux arrêts de l'ancienne et qui conserve +les monuments de son action historique, grâce à +l'invention de l'imprimerie, qui neutralise celle des +bûchers.</p> + +<p>Il semblerait que cette nouvelle église de Luther, pénétrée +d'amour et de respect pour les longues et courageuses +hérésies qui l'avaient précédée, préparée et mise +au monde, eût dû consacrer d'abord sa ferveur et sa +science à reconstruire l'histoire de son passé, à refaire +sa généalogie, à retrouver ses titres de noblesse. Elle +était encore assez près des événements pour chercher +dans ses traditions le fil de son existence, dont l'Église +romaine avait détruit l'écriture. Elle ne le fit pourtant +pas, occupée qu'elle était à se constituer dans le présent +et à poursuivre une lutte active. Mais il faut bien avouer +aussi que ses docteurs et ses historiens manquèrent +souvent de courage et reculèrent avec effroi devant +l'acceptation du passé. Ce passé était rempli d'excès +et de délires. Nous l'avons dit plus haut, c'était le temps +de la violence; et les hussites le disaient dans leur style +énergique: <i>C'est maintenant le temps du zèle et de la +fureur</i>. Nous dirons, plus tard, comment ils se croyaient +les ministres de la colère divine. Mais ces délires, ces +excès, ce zèle et cette fureur ne dévoraient-ils pas aussi +le sein de l'Eglise romaine? Rome avait-elle le droit de +leur reprocher quelque chose en fait de vengeance et de +cruauté, de meurtre et de sacrilège? Les docteurs protestants +reculèrent pourtant devant les accusations dont +on chargeait la tête de leurs pères. Luther lui-même, +vous le savez, fut le premier à s'épouvanter du torrent +dont il avait rompu la dernière digue. Comment eût-il pu +accepter la tache glorieuse de son origine, lui qui désavouait +déjà l'oeuvre terrible de ses contemporains et l'audace +qu'il supposait à sa postérité?</p> + +<p>Il légua son épouvante à ses pâles continuateurs. Les +uns, reniant leur illustre et sombre origine, s'efforcèrent +de prouver qu'il n'avaient rien de commun avec ceux-ci +ou ceux-là; les autres, plus religieux, mais non moins +timides, s'attachèrent à blanchir la mémoire de leurs +aïeux dans l'hérésie de tous les excès qui leur étaient +imputés. De là résulta une foule d'écrits, qu'il peut être +bon de consulter, parce qu'il s'y trouve, comme dans +tout, des lambeaux de vérité, mais auxquels il est impossible +de se rapporter entièrement, pour connaître la +vérité des sentiments historiques, à la recherche desquels +nous voici lancés<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> M. Lenfant, dans une longue et curieuse histoire du concile de Bâle +dont nous avons extrait ces notes sur la guerre hussitique, abandonne la +cause, sans façon, à la sévérité de son siècle. Il raille et méprise plus souvent +qu'il n'admire. M. de Beausobre, dans ses travaux très-supérieurs +comme intelligence, comme érudition et comme aperçu de sentiment, +s'efforce de nier des faits qui ont cependant un caractère de vérité historique. +Il donne un démenti général et particulier à toutes les assertions des +écrivains catholiques, et poussant la partialité un peu loin, fait l'hérésie +blanche comme neige.</blockquote> + +<p>Il ne s'agit ici de rien moins que de décider tout le +contraire de ce qu'ont décidé des gens très-graves et +très-savants: à savoir que, comme il n'y a qu'une religion, +il n'y a qu'une hérésie. La religion officielle, l'église +constituée a toujours suivi un même système; la religion +secrète, celle qui cherche encore à se constituer, cette +société idéale de l'égalité, qui commence à la prédication +de Jésus, qui traverse les siècles du catholicisme sous le +nom d'hérésie, et qui aboutit chez nous jusqu'à la révolution +française, pour se réformer et se discuter, à défaut +de mieux, dans les clubs chartistes et dans l'exaltation +communiste, cette religion-là est aussi toujours la même, +quelque forme qu'elle ait revêtue, quelque nom dont elle +se soit voilée, quelque persécution qu'elle ait subie. +Femmes, c'est toujours votre lutte du sentiment contre +l'autorité, de l'amour chrétien, qui n'est pas le dieu +aveugle de la luxure païenne, mais le dieu clairvoyant +de l'égalité évangélique, contre l'inégalité païenne des +droits dans la famille, dans l'opinion, dans la fidélité, +dans l'honneur, dans tout ce qui tient à l'amour même. +Pauvres laborieux ou infirmes, c'est toujours votre lutte +contre ceux qui vous disent encore: «Travaillez beaucoup +pour vivre très-mal; et si vous ne pouvez travailler +que peu, vous ne vivrez pas du tout.» Pauvres d'esprit à +qui la société marâtre a refusé la notion et l'exemple de +l'honnêteté, vous qu'elle abandonne aux hasards d'une +éducation sauvage, et qu'elle réprime avec la même rigueur +que si vous connaissiez les subtilités de sa philosophie +officielle, c'est toujours votre lutte. Jeunes intelligences +qui sentez en vous l'inspiration divine de la +vérité, et qui n'échappez au jésuitisme de l'Église que +pour retomber sous celui du gouvernement, c'est toujours +votre lutte. Hommes de sensation qui êtes livrés +aux souffrances et aux privations de la misère, hommes +de sentiment qui êtes déchirés par le spectacle des maux +de l'humanité et qui demandez pour elle le pain du corps +et de l'âme, c'est toujours votre lutte contre les hommes +de la fausse connaissance, de la science impie, du sophisme +mitré ou couronné. L'hérésie du passé, le communisme +d'aujourd'hui, c'est le cri des entrailles affamées +et du coeur désolé qui appelle la vraie connaissance, +la voix de l'esprit, la solution religieuse, philosophique +et sociale du problème monstrueux suspendu +depuis tant de siècles sur nos têtes. Voilà ce que c'est +que l'hérésie, et pas autre chose: une idée essentiellement +chrétienne dans son principe, évangélique dans +ses révélations successives, révolutionnaire dans ses +tentatives et ses réclamations; et non une stérile dispute +de mots, une orgueilleuse interprétation des textes +sacrés, une suggestion de l'esprit satanique, un besoin +de vengeance, d'aventures et de vanité, comme il a plu +à l'Eglise romaine de la définir dans ses réquisitoires et +ses anathèmes.</p> + +<p>Maintenant que vous apercevez ce que c'est que l'hérésie, +vous ne vous imaginerez plus, comme on le persuade +à vous, femmes, et à vos enfants, lorsqu'ils commencent +à lire l'histoire, que ce soit un chapitre insipide, +indigne d'examen ou d'intérêt, bon à reléguer dans les +subtilités ridicules du passé théologique. On a réussi à +embrouiller ce chapitre, il est vrai; mais l'affaire des esprits +sérieux et des coeurs avides de vérité sera désormais +d'y porter la lumière. Prétendre faire l'histoire de la société +chrétienne sans vouloir restituer à notre connaissance +et à notre méditation l'histoire des hérésies, c'est +vouloir connaître et juger le cours d'un fleuve dont on +n'apercevrait jamais qu'une seule rive. On raconte qu'un +Anglais (ce pouvait bien être un bourgeois de Paris), +ayant loué, pour faire le tour du lac de Genève, une de +ces petites voitures suisses dans lesquelles on voyage de +côté, se trouva assis de manière à tourner constamment +le dos au Léman, de sorte qu'il rentra à son auberge sans +l'avoir aperçu. Mais on assure qu'il n'en était pas moins +content de son voyage, parce qu'il avait vu les belles +montagnes qui entourent et regardent le lac. Ceci est une +parabole triviale, applicable à l'histoire. La montagne, +c'est l'Église romaine, qui, dans le passé, domine le +monde de sa hauteur et de sa puissance. Le lac profond, +c'est l'hérésie, dont la source mystérieuse cache des +abîmes et ronge la base du mont. Le voyageur, c'est +vous, si vous imitez l'Anglais, qui ne songea point à regarder +derrière lui.</p> + +<p>Quand vous lisez l'Évangile, les Actes des apôtres, les +Vies des saints, et que vous reportez vos regards sur la +vérité actuelle, comment vous expliquez-vous cette épouvantable +antithèse de la morale chrétienne avec des institutions +païennes?</p> + +<p>Quelques formules de notre code français (ce ne sont +que des formules!) rappellent seules le précepte de Jésus +et la doctrine des apôtres. Si l'empereur Julien revenait +tout à coup parmi nous et qu'on lui montrât seulement +ces formules, il s'écrierait encore une fois: «Tu l'emportes, +Galiléen!» Et si saint Pierre, le chef et le fondateur +dont l'Église romaine se vante, était appelé à la +même épreuve, il ne manquerait pas de dire: «Voilà +l'ouvrage de ma chère fille la sainte Église.» Mais le pape +serait là pour lui répondre: «Que dites-vous là, saint père? +c'est l'abominable ouvrage d'une abominable révolution, +dont les fanatiques ont brisé vos autels, outragé vos lévites +et profané nos temples.» Je suppose que saint Pierre, +étourdi d'une pareille explication, appelât saint Jean pour +le tirer de cet embarras; saint Jean, qui en savait et en +pensait plus long que lui sur l'égalité, lui dirait: «Prenez +garde, frère, j'ai bien peur que le coq n'ait chanté sur le +clocher de votre Église romaine.» Et alors, appelant le +pape à rendre témoignage: «Qu'avez-vous donc fait vous +et les autres, pour que les fanatiques de l'égalité se portassent +à de tels excès contre vous et votre culte?—Nous +avions fait notre devoir, répondrait le pape; nous avions +condamné et persécuté Jean-Jacques Rousseau, Diderot +et tous les fauteurs de l'hérésie.» Alors saint Jean +voudrait savoir qui étaient ces grands saints qui avaient +résisté à l'Église au nom du précepte du Christ, car il +ne les jugerait pas autrement. Il voudrait connaître tous +ceux qui avaient suscité l'hérésie de l'évangile; et, de +siècle eu siècle, remontant par le dix-huitième siècle +à Luther et à Jean Huss, et par Wicklef à Pierre Valdo, et +par Jean de Parme à Joachim de Flore, et par eux à saint +François; et par saint François à une suite ininterrompue +d'apôtres de l'égalité chrétienne, il remonterait ainsi par +le torrent de l'hérésie jusqu'à lui-même, à sa doctrine, à +sa parole. Il laisserait alors saint Pierre s'arranger avec +Grégoire VII et tous ses orthodoxes jusqu'à Grégoire XVI, +et retournerait vers son divin maître Jésus pour lui rendre +compte du cours bizarre des affaires de ce monde.</p> + +<p>Voilà donc tout bonnement l'histoire de ce monde. +D'un côté les hommes d'ordre, de discipline, de conservation, +d'application sociale, d'autorité politique; ces +hommes-là, qui n'ont pas choisi sans motif saint Pierre +pour leur patron, bâtissent et gouvernent l'Église avec +une grande force, avec beaucoup d'habileté, de science +administrative, de courage et de foi dans leur principe +d'unité. Ils font là un grand oeuvre; et plusieurs d'entre +eux, préservant à certaines époques la société chrétienne +des bouleversements de la politique, de l'ambition brutale +des despotes séculiers, et de l'envahissement des +nations aux instincts barbares, sont dignes d'admiration +et de respect. Mais tandis qu'ils soutiennent cette lutte +au nom du pouvoir spirituel contre le pouvoir temporel, +ils prennent les vices du monde temporel et trempent +dans ses crimes. Ils oublient, ils sont forcés d'oublier +leur mission divine, idéale! Ils deviennent conquérants et +despotes à leur tour; ils oppriment les consciences et +tournent leur furie contre leurs propres serviteurs, contre +leurs plus utiles instruments.</p> + +<p>Ces serviteurs ardents, ces instruments précieux d'abord, +mais bientôt funestes à l'Église, ce sont les hommes +de sentiment, d'enthousiasme, de sincérité, de désintéressement +et d'amour; c'est l'autre côté de la nature humaine +qui veut se manifester et faire régner la doctrine +du Christ, la loi de la fraternité sur la terre. Ils n'ont ni +la science organisatrice, ni l'esprit d'intrigue, ni l'ambition +qui fait la force, ni la richesse qui est le nerf de la +guerre. Les papes l'ont toujours parce qu'ils trouvent +moyen de s'associer aux intérêts des souverains, et ils +font mieux que de faire la guerre eux-mêmes; ils la font +faire pour eux, ils la suscitent et la dirigent. Les apôtres +de l'égalité sont pauvres. Ils ont fait voeu de pauvreté; à +une certaine époque, ils sortent principalement des associations +de frères mendiants; ils se répandent sur la terre +en vivant d'aumônes et souvent de mépris. Ils ne peuvent +s'appuyer que sur le pauvre peuple, chez lequel ils trouvent +d'immenses sympathies. En l'éclairant dans la voix +de l'Évangile, ils font sortir de son sein de nouveaux docteurs +qui, sans s'adjoindre à eux officiellement, et souvent +même en s'en détachant tout à fait, continuent leur +oeuvre, entrent en guerre ouverte avec l'Église, sont flétris +du nom d'hérétiques, agitent les masses, se répandent +dans le monde sous divers noms, y prêchent le principe +sous divers aspects, et partout y subissent la persécution. +Mais le destin de l'hérésie n'est pas de triompher brusquement +de l'Église; elle ne peut que la miner sourdement, +l'ébranler quelquefois par l'explosion des menaces +populaires, être ensuite sa dupe, son jouet, sa victime, et +finir par le martyre pour renaître de ses propres cendres, +s'agiter encore, s'engourdir dans la constitution avortée du +luthérianisme, et se fondre enfin dans la philosophie française +du dix-huitième siècle. Vous savez le reste de son histoire, +je vous en ai indiqué la trace. Elle revit aujourd'hui +en partie dans la grande insurrection permanente des Chartistes, +et en partie dans les associations profondes et indestructibles +du communisme. Ces communistes, ce sont les +Vaudois, les pauvres de Lyon ou léonistes qui faisaient +dès le douzième siècle le métier de canuts et l'office de +gardiens du feu sacré de l'Évangile. Les chartistes, ce sont +les wickléfistes qui, au quatorzième siècle remuaient l'Angleterre +et forçaient Henri V à interrompre plusieurs fois +la conquête de la France. Si je cherchais bien, je trouverais +quelque part les Hussites; et quant aux Taborites +et aux Picards, et même aux Adamites, j'ai la main dessus, +mais je ne suis pas obligé de les désigner. Le petit +nombre de ces derniers dans le passé et dans le présent +ne leur laisse que peu d'importance. Ils ne sont point +destinés à en avoir jamais. Leur idée est excessive, délirante, +et comme les convulsions de la démence, elle est +un symptôme de mort plus que de guérison. Ces surexcitations +de l'enthousiasme sont destinées à disparaître. +Je ne les indique ici que parce qu'elles jouent un rôle +dans la guerre des hussites, et qu'il sera bon de faire +leur part quand j'aurai à montrer leur action.</p> + +<p>Maintenant, si le sujet vous intéresse, cherchez dans +les livres d'histoire le récit des grandes insurrections des +pastoureaux, des vaudois, des beggards, des fratricelles, +des lolhards, des wickléfistes, des turlupins, etc. Je ne +me charge de vous raconter que celles des hussites et des +taborites qui n'en font qu'une. L'histoire de toutes ces +sectes et d'une quantité d'autres que je ne vous nomme +pas, n'en forme qu'une non plus, quoi qu'en puissent dire +les érudits qui ont voulu faire de si grandes distinctions +entre elles<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>. C'est l'histoire du <i>Joannisme</i>, c'est-à-dire +l'interprétation et l'application de l'Évangile fraternel et +égalitaire de saint Jean. C'est la doctrine de l'<i>Évangile +éternelle</i> ou <i>de la religion du Saint-Esprit</i>, qui remplit +tout le moyen âge et qui est la clef de toutes ses convulsions, +de tous ses mystères. Trouvez-moi une autre clef +pour ouvrir tous les problèmes du temps présent, sinon +permettez-moi de commencer mon récit; car il ressemble +beaucoup jusqu'ici à celui du caporal Trimm, qui s'appelait +précisément l'Histoire des sept châteaux du roi de +Bohême.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Les rivalités et les inimitiés de ces sectes entre elles ne prouvent +qu'une vérité banale; c'est qu'il est fort difficile de s'entendre sur les +moyens de réaliser une grande entreprise; mais le même but, la même +idée est au fond de toutes.</blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>II.</h3> + + +<p>Nous avons justement laissé le roi de Bohème, Wenceslas +l'ivrogne, dans un de ses châteaux (c'était je crois, +celui de <i>Tocznik</i>), tandis que Jean Huss, le jeune recteur +de l'université de Prague, traduisait en bohémien les +livres de Wicklef, et prêchait le wickléfisme. Le wickléfisme +était une des nombreuses formes qu'avait prises la +doctrine de l'<i>Évangile éternel</i>, la grande hérésie lancée +dans le monde depuis plusieurs siècles, et formulée par +l'abbé Joachim de Flore, en 1250. Wicklef était mort, +mais le wickléfisme survivait à son apôtre, et les adeptes, +sous le nom de <i>Lollards</i>, préparaient une grande insurrection, +se fiant peut-être aux relations, et l'on dit même +aux engagements que, soit curiosité, soit enthousiasme, +Henri V avait contractés avec eux dans les années orageuses +de sa jeunesse. Ils cherchèrent des sympathies +chez les autres peuples, et y répandirent mystérieusement +leur doctrine, s'adressant aux hommes les plus +remarquables, suivant l'usage de ces temps de persécutions. +Ou prétend que Jean Huss repoussa d'abord avec +horreur la pensée de l'hérésie, mais qu'il fut séduit par +deux jeunes gens arrivés d'Angleterre, sous prétexte de +prendre ses leçons. On raconte même à ce sujet une +anecdote qui ressemble fort à une légende. Mais la poésie +des traditions à son importance historique; elle donne, +mieux parfois que l'histoire, l'idée des moeurs et des +sentiments d'une époque: enfin elle ajoute la couleur au +dessin souvent bien sec de l'histoire, et à cause de cela, +elle ne doit pas être méprisée.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> + + +<p>Nos deux écoliers wickléfistes prièrent donc Jean Huss, +leur maître et leur hôte, de leur permettre d'orner de +quelques fresques le vestibule de sa maison. «Ce qu'ayant +obtenu, ils représentèrent, d'un côté, Jésus-Christ entrant +à Jérusalem sur une ânesse, suivi de la populace +à pied; et, de l'autre, le pape monté superbement sur +un beau cheval caparaçonné, précédé de gens de guerre +bien armez, de timbaliers, de tambours, de joueurs +d'instruments, et des cardinaux bien montez et magnifiquement +ornez.» Tout le monde alla voir ces peintures, +les uns admirant, les autres criminalisant les tableaux.»</p> + +<p>Jean Huss aurait donc été frappé de l'antithèse ingénieuse +que cette image lui mettait sous les yeux à toute +heure. Il aurait médité sur la simplicité indigente du divin +maître et de ses disciples, les pauvres de la terre et les +simples de coeur; sur la corruption et le luxe insolent de +l'autocratie catholique, et il se serait décidé à lire Wicklef. +Aussitôt qu'il se fût mis à le répandre et à l'expliquer, +de nombreuses sympathies répondirent à son appel. +La Bohême avait bien des raisons pour abonder dans ce +sens sans se faire prier. D'abord, comme nous l'avons +déjà dit plus haut, la haine du joug étranger, puis celle +du clergé qui la pressurait et la rongeait, affreusement. +Dans le peuple fermentait depuis longtemps un levain de +vengeance contre les richesses des couvents; les récits +qu'on a faits de ces richesses ressemblent, à des contes +de fées. La doctrine des Vaudois avait depuis longtemps +pénétré, dans les montagnes de la Moravie. On dit même +que lors de la persécution que leur fit subir Charles V, +à l'instigation du pape Grégoire XI, Pierre Valdo en personne +était venu finir ses jours en Bohème. Les <i>lolhards</i> +de Bohême dont le nom ressemble bien à celui des lollards +d'Angleterre, étaient originaires d'Autriche. Un de +leurs chefs, brûlé à Vienne en 1322, avait déclaré qu'ils +étaient plus de huit mille en Bohême. Les historiens constatent +aussi des irruptions de béguins ou beggards, +d'adamites, de turlupins, de flagellants et de millénaires +dans les pays slaves et en Bohême surtout, à différentes +époques. Prague avait eu déjà d'illustres docteurs qui +avaient prêché que la fin du monde ancien était proche, +<i>que l'Antéchrist était apparu sur la terre, et qu'il +siégeait sur le trône pontifical</i>. Jean de Miliez<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, un des +plus célèbres, avait été mandé à Rome pour se disculper, +et on dit qu'il avait écrit ces propres paroles sur la porte +de plusieurs cardinaux. On cite aussi Mathias de Janaw, +dit <i>le Parisien</i> parce qu'il avait étudié à Paris, «illustre +par sa merveilleuse dévotion, et qui, par son assiduité +à prêcher, a souffert une grande persécution, et cela à +cause de la vérité évangélique.» Celui-là détestait les +moines, et leur reprochait «d'avoir abandonné l'unique +sauveur Jésus-Christ pour des <i>François</i> et des <i>Dominique</i>». +On ne voit point que l'enthousiasme joannite des +ordres mendiants ait établi un lien sympathique entre +eux et les Bohémiens. Soit que ceux de ces moines qui +habitaient le pays ne partageassent pas cet enthousiasme +à l'époque où il éclata en Italie et en France, soit que la +haine des couvents l'emportât sur toute similitude de doctrine +chez les Bohémiens, il est certain que cette doctrine +changeant de nom et de prédicateurs, leur arriva un peu +tard et leur servit d'arme contre tous les ordres religieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Milicius, suivant la coutume des historiens de cette époque de latiniser +tous les noms. Il ne paraît pas que tous ces docteurs hérétiques +sortis des rangs du peuple aient tenu à leurs noms de famille, mais beaucoup +à leur nom de baptême et à celui de leur village. Jean Huss prit le +sien de Hussinetz, où il était né. Je prierai mes lectrices de faire attention, +en lisant l'histoire de ces siècles, à la prodigieuse quantité de théologiens +célèbres dans l'Eglise ou dans l'hérésie qui portent le prénom de Jean. À +l'époque de la prédication du joannisme et de la dévotion à l'évangile de +saint Jean, ce n'est pas un fait indifférent.</blockquote> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p> + +<p>Ces docteurs bohémiens avaient tenté surtout de rétablir +les coutumes de l'Église grecque, auxquelles la +Bohême, convertie primitivement au christianisme par +des missionnaires orientaux, avait toujours été singulièrement +attachée. La communion sous les deux espèces et +l'office divin récité dans la langue du pays, étaient surtout +les cérémonies qui lui paraissaient constituer sa nationalité, +représenter ses franchises et préserver dans l'esprit +du peuple l'égalité des fidèles devant Dieu et devant +les hommes de la tyrannie orgueilleuse du clergé. Nous +reviendrons sur cet article, qui est le motif de la guerre +hussitique et le symbole de l'idée révolutionnaire de la +Bohême à cette époque, ainsi que l'enveloppe extérieure +de l'oeuvre du Taborisme.</p> + +<p>La noblesse tenait tout autant que le peuple (du moins +la majorité de la pure noblesse bohème) à ces antiques +coutumes. Grégoire VII les avait anéanties. Mais l'autorité +de cet homme énergique n'avait pu décréter l'orthodoxie +d'une nation qui n'avait jamais été ni bien grecque, ni bien +latine, qui portait l'amour de son indépendance principalement +dans son culte, et qui jusque-là avait cru et prié à +sa guise dans la simplicité et la pureté de son coeur. Pendant +deux siècles après Grégoire VII, il y avait eu en +Bohême un culte latin officiel pour la montre, pour l'obédience +extérieure, et un culte grec devenu national, un +culte qu'on pourrait appeler <i>sui generis</i>, pour la vie des +entrailles populaires. On disait les offices en langue +bohème, et on communiait sous les deux espèces dans les +campagnes, et secrètement dans les villes; il y avait +même plusieurs endroits où on l'avait toujours fait ostensiblement, +grâce à des privilèges accordés et maintenus +par les papes. Milicius fut persécuté et mourut dans les +prisons, après avoir restauré l'ancien rite assez généralement. +Mathias de Janaw était confesseur de Charles IV, +qui l'aimait beaucoup et qui ne paraît pas avoir été bien +décidé entre les principes hardis de son université et les +menaces du saint-siège. On osa demander à cet empereur +de travailler à la réformation de l'Église; il eut peur, repoussa +la tentation, éloigna Mathias, cessa de communier +sous les deux espèces, et laissa l'inquisition sévir contre +ses coreligionnaires. On n'administrait donc plus cette +communion sur la fin de son règne, que dans les maisons +particulières, «et à la fin, dans les endroits cachez; mais +ce n'étoit pas sans périls de la vie.» Quand on se saisissait +des communiants, «on les dépouilloit, on les massacroit, +on les noyoit; de sorte qu'ils furent obligez de +s'assembler à main armée, et bien escortez. Cela dura +de part et d'autre jusqu'au temps de Jean Huss.»</p> + +<p>On voit maintenant comment, en peu d'années, Jean +Huss devint le prophète de la Bohème. Il prêcha ouvertement +le mépris de la papauté, la liberté de la communion +et des rites. À la suite d'une querelle de règlement, il +avait fait chasser presque tous les gradués allemands de +l'Université. L'inquisition réprimanda et fit brûler les +livres de Wicklef. Huss n'en prêcha que plus haut et +souleva maintes fois le <i>peuple enclin aux nouveautés</i>. +Son archevêque n'avait pas beaucoup de pouvoir contre +lui; l'abrutissement de Wenceslas livrait l'État à l'anarchie. +Irrité contre le pape qui l'avait déposé de l'empire, +il n'était pas fâché de lui voir susciter un mauvais parti. +Son frère et son ennemi Sigismond, qui par ses intrigues +gouvernait une partie de la noblesse bohème, n'était +guère plus content du saint-siège, parce que celui-ci avait +longtemps soutenu son concurrent Rupert au royaume +de Hongrie; d'ailleurs, les Turcs lui donnaient assez d'occupation +pour le distraire de l'hérésie.</p> + +<p>Jean Huss prêcha en bohémien à la chapelle de Bethléem, +en latin au palais royal de Prague et dans les +synodes et assemblées générales du clergé bohème, contre +le clergé romain et contre toute la discipline ecclésiastique. +Secondé par Jérôme de Prague, Jacques de Mise, +dit Jacobel, Jean de Jessenitz, Pierre de Dresden<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a> et plusieurs +autres, il commença à fanatiser les artisans et les +femmes, qui, de leur côté, commencèrent à dogmatiser +aussi, et même à écrire des livres, déclarant qu'il n'y +avait plus d'Église sur la terre que celle des hussites.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Pierre de Dresden est, dit-on, l'auteur de ces hymnes et de ces chansons +spirituelles entremêlées d'allemand et de latin qui sont encore en +usage dans les églises de la confession d'Augsbourg. Ou lui en attribue +aussi la musique. (<i>M. Lenfant</i>.)</blockquote> + +<p>Tout le monde sait la suite de l'histoire de Jean Huss. +Après avoir subi en Bohème plusieurs persécutions, il fut +cité devant le concile. «Il comparut sur la foi d'un sauf-conduit +de l'empereur Sigismond<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. Il n'en fut pas moins +emprisonné à son arrivée à Constance, pendant qu'une +commission, déléguée par le concile, examinait ses doctrines. +Il fut condamné en même temps que la mémoire +de son maître Wicklef. Jean Huss montra d'abord quelque +hésitation; mais il reprit bientôt toute sa fermeté, +ne voulant point se rétracter à moins qu'on ne lui +prouvât ses erreurs par l'Écriture, appela du concile au +tribunal de Jésus-Christ, et déclara qu'il aimerait mieux +être brûlé mille fois<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> que de scandaliser par son abjuration +ceux auxquels il avait enseigné la vérité. Il fut +dégradé des ordres sacrés, livré au bras séculier par le +concile, et conduit au bûcher d'après l'ordre de ce +même empereur qui lui avait garanti par serment la vie +et la liberté. Jérôme de Prague avait été arrêté et +amené prisonnier à Constance quelque temps auparavant. +Il faiblit, renia Wicklef et Jean Huss, et fut absous. +Quelque temps après, il fit demander au concile une +audience publique, déclara qu'il avait menti à sa conscience, +et qu'il croyait à la vérité des enseignements +de ses maîtres; puis il marcha intrépidement au supplice. +Il y eut quelque chose de plus fatal et de plus +sinistre que cette double catastrophe: ce fut la théorie +qu'inventa le concile pour la justifier. Un décret du +concile défendit à chacun, sous peine d'être réputé fauteur +d'hérésie et criminel de lèse-majesté, de blâmer +l'empereur et le concile touchant la violation du sauf-conduit +de Jean Huss<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Sigismond, arrivé à l'empire en 1410 par la mort de Rupert, voulut +consolider par ce sacrifice son alliance avec Rome.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> On raconte que Jean Huss, pendant qu'il lisait les livres de Wicklef, +se donnait l'étrange plaisir de se brûler le bout des doigts à la flamme de +sa lampe. Interrogé sur cet étrange passe-temps, il répondit en montrant +le livre: «Voila un calice qui me mènera loin.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> M. Henri Martin, <i>Histoire de France</i>.</blockquote> + + +<p>Pendant tout ce procès, les hussites de Bohême s'étaient +tenus, le peuple, dans une attente sombre et douloureuse, +les nobles dans un <i>silence irrité</i>. A la nouvelle de son +supplice, presque toute la Bohème s'émut, depuis <i>ces +gens de la lie du peuple</i>, qu'on lui avait tant reproché +d'avoir pour auditoire, jusqu'à ces vieux seigneurs qui +avaient vu en lui le restaurateur de leurs antiques franchises +et de leurs coutumes nationales. L'Université, saisie +unanimement d'une véhémente indignation, rendit un +témoignage public, adressé à toute la chrétienté, en faveur +du martyr. «0 saint homme! disait ce manifeste, ô +homme d'une vertu inestimable, d'un désintéressement +et d'une charité sans exemple! Il méprisait les richesses +au souverain degré, il ouvrait ses entrailles aux pauvres; +on le voyait à genoux au pied du lit des malades. +Les naturels les plus indomptables, il les gagnait par sa +douceur, et ramenait les impénitents par des torrents +de larmes. Il tirait de l'Écriture sainte, ensevelie dans +l'oubli, des motifs puissants et tout nouveaux pour engager +les ecclésiastiques vicieux à revenir de leurs +égarements et pour réformer les moeurs de tous les +ordres sur le pied de la primitive Église.»..... «Les +opprobres, les calomnies, la famine, l'infamie, mille +tourments inhumains, et enfin la mort, qu'il a soufferte, +tout cela non-seulement avec patience, mais avec un +visage riant: toutes ces choses sont un témoignage authentique +d'une constance, aussi bien que d'une foi et +d'une piété inébranlables chez cet homme juste, etc.»</p> + +<p>Des lettres de sanglants reproches furent adressées au +concile de toutes parts. On lui disait qu'il avait été assemblé, +non par l'esprit de Dieu, mais par l'esprit de malice +et de fureur; qu'il avait condamné un innocent sur la +déposition de personnes infâmes, sans vouloir écouter +celle des évêques, des docteurs et des gens de bien de la +Bohême, qui témoignaient de son orthodoxie et de sa foi; +que c'était une assemblée de satrapes que ce concile, et +le conseil des Pharisiens contre Jésus-Christ; et mille autres +invectives, dont plusieurs sont remplies d'éloquence. +Ces pièces coururent toute l'Allemagne, et irritèrent violemment +le pape et les cardinaux. Jean Dominique, légat +du pape, fut si mal reçu en Bohème, qu'il écrivit au pontife +et à l'empereur: <i>Les Hussites ne peuvent être ramenés +que par le fer et par le feu</i>. Sigismond ne voulut +pas se hâter de ruiner un royaume qu'il regardait comme +sien. Il hésita, et la révolution n'attendit pas qu'il eut +pris son parti.</p> + +<p>Elle commença religieusement par instituer un anniversaire +commémoratif de la mort du martyr Jean Huss +(6 juillet), et par faire célébrer ses louanges dans toutes +les églises; puis elle frappa des médailles en son honneur, +et l'Université, qui était à la tête du mouvement, +publia sa déclaration de foi, la première formule du +hussitisme.</p> + +<p>Cette déclaration, signée de <i>maître Jean Cardinal</i> et +de toute l'Université, ne porte absolument que sur le +droit auquel prétendent les hussites de communier sous +les deux espèces, conformément à l'institution <i>de Christ</i>, +à ses propres paroles, à celles de saint Jean et aux principes +purs de la saine orthodoxie. Ils traitent le retranchement +de la coupe de <i>constitution humaine, nouvellement +inventée et inconnue aux sacrés canons</i>; +pardonnent à ceux qui, <i>par ignorance et simplicité</i>, se +sont soumis jusque-là à cette ordonnance, et finissent par +déclarer que désormais <i>il ne faut avoir égard à ce +dogme d'invention humaine</i>, et s'en tenir à la doctrine +de Jésus, qui doit l'emporter sur <i>toute puissance insidieuse +et redoutable</i>, sur <i>toutes comminations et terreurs</i>.</p> + +<p>Une telle déclaration ne paraissait pas devoir entraîner +de grands orages. Les orthodoxes romains n'y trouvaient +pas beaucoup à redire, sinon que «si ce n'était point une +hérésie en soi de communier sous les deux espèces, c'en +était une de dire que l'Église péchait en n'administrant +ce sacrement que sous une seule.» Jusque-là on n'était +aux prises que sur une subtilité, et le raisonnement de +l'orthodoxie était un sophisme. Mais si la déclaration de +l'Université satisfaisait les classes aristocratiques, la noblesse, +le clergé et même la bourgeoisie de Bohème, il +s'en fallait de beaucoup qu'elle fût l'expression de la +religion des masses, qui se sentaient travaillées par la +doctrine ardente de l'Évangile éternel et par toutes les +idées confuses, mais passionnées, d'égalité évangélique, +que les prêtres du concile appelaient la <i>lèpre vaudoise</i>. +Wicklef et Jean Huss, théologiens consommés dans l'acception +de la philosophie scolastique, érudits recherchés +et honorés, hommes de science et par conséquent hommes +du monde, soit qu'ils n'eussent pas été aussi loin que +leurs adeptes prolétaires dans leur conception d'une nouvelle +société chrétienne, soit qu'ils eussent voilé cette +conception idéale sous des formules de simple discipline +réformatrice, avaient écrit avec cette prudence de raisonnement +que doivent conserver les hommes en vue +pour ne pas compromettre leur doctrine dans la discussion +avec les sophistes et les puissants de ce monde. Les +âmes populaires plus pressées par leur feu intérieur et +par leurs souffrances matérielles, avaient vite songé à +réaliser l'idée cachée au fond de cette question de dogme; +et, tandis que les classes patientes par nature et par position +se contentaient de réclamer la coupe, les pauvres, +conduits et agités par divers types de fanatiques, s'apprêtaient +à réclamer l'égalité et la communauté de biens +et de droits, dont la coupe n'était pour eux que le symbole. +Ainsi, les patriciens, les classes aisées et la plupart +des habitants industriels des grandes villes commençaient +à former la secte des calixtins ou des hussites purs, tandis +que les paysans, les ouvriers avec leurs femmes et +leurs enfants, grondaient sourdement, comme la mer à +l'approche d'une tempête, se préparant aux fureurs du +Taborisme et des autres sectes, sublimes de courage et +féroces d'instinct, qui devaient victorieusement résister +à Rome et à tout l'empire germanique, durant quatorze +ans.</p> + +<p>Déjà, du temps de Jean Huss, ces exaltés avaient émis +l'opinion que le prêtre n'était rien de plus qu'un autre +homme, et que tout chrétien était prêtre de son plein +droit pour interpréter les mystères et administrer les +sacrements. Au concile de Constance, des cordonniers +de Prague avaient été accusés <i>d'entendre les confessions +et d'administrer le sacré corps de Notre-Seigneur</i>. +Les seigneurs bohémiens présents à cette accusation en +avaient défendu, en rougissant, l'honneur de la Bohème, +et le fait parut si énorme, qu'on n'osa persister à le reprocher +à Jean Huss. Mais les cordonniers de Prague n'en +furent peut-être pas très-émus, et l'on vit une femme du +peuple arracher l'hostie des mains du prêtre, en disant +qu'une femme de bonne vie était plus digne qu'un prêtre +infâme de toucher le pain du ciel.</p> + +<p>Comme les émeutes et les violences commençaient, et +que plusieurs gentilshommes de l'intérieur, espèce de +Burgraves qui faisaient depuis longtemps le métier de +bandits pour leur propre compte, se servaient du hussitisme +comme d'un prétexte pour piller les églises, rançonner +les couvents et détrousser les voyageurs, les +grands de Bohème s'assemblèrent pour délibérer sur les +conséquences de la déclaration de l'Université. Ils formèrent +une députation des plus considérables d'entre eux, +pour aller trouver le roi et l'inviter à s'occuper un peu +de son royaume. Il y avait beaucoup d'analogie, nous +l'avons dit, entre la condition de ces deux monarques +contemporains, Wenceslas l'ivrogne et Charles VI l'insensé. +Cachés au fond de leurs châteaux, ils n'étaient +heureux que lorsqu'on les oubliait, et ne reparaissaient +que malgré eux sur la scène, où on les rappelait aux jours +du danger, comme de vieux drapeaux qu'on tire de la +poussière.</p> + +<p>Wenceslas, effrayé des troubles, s'enivrait pour se +donner du coeur, dans sa forteresse de Tocznik au sommet +d'une montagne du district de Podwester. Dès qu'il +aperçut les députés, il eut peur et se barricada. On parvint +cependant à en introduire quelques-uns auprès de lui, +et ils le décidèrent à venir habiter Prague, où il se renferma +dans la forteresse de Wyssobrad. C'était un pauvre +porte-respect, que ce roi fainéant, abruti dans la débauche +et naturellement poltron, bien qu'il eût parfois des velléités +de cruauté et des heures de rage aveugle. Dès +qu'il fut arrivé dans sa capitale, des députés de la ville +vinrent lui demander des églises pour y enseigner le +peuple à leur manière, et y donner la communion des +subutraquistes<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Il leur demanda du temps pour y penser, +et fit dire sous main à Nicolas, seigneur de Hussinetz, +qui était à leur tête, <i>qu'il filait là une corde pour +se faire pendre</i>. Les hussites de Prague insistèrent les +armes à la main. Les conseillers du roi répondirent en +son nom par des menaces. Le sénat fut alarmé de ces +mutuelles dispositions; mais Jean Ziska, chambellan de +Wenceslas, apaisa l'affaire et retarda l'explosion, en +disant au peuple, sur lequel il exerçait déjà une grande +influence, qu'il fallait attendre l'issue du concile, et ses +résolutions pour ou contre le hussitisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Partisans de la communion sous les deux espèces. C'est ainsi qu'on +appelait alors les calixtins ou hussites purs.</blockquote> + +<p>Il est temps de parler du <i>redoutable aveugle Jean +Ziska du calice</i>. Il y a tant d'obscurité sur ses commencements, +qu'on ignore son nom de famille. On sait seulement +qu'il s'appelait <i>Jean</i>, le nom à la mode dans ces +temps-là; le surnom de Ziska signifie borgne: il l'était +depuis son enfance. On assure qu'il était noble. Il naquit +pauvre, et vécut dans la pauvreté au milieu du pillage, +par sobriété naturelle et par austérité de caractère, mais +sans qu'il ait paru regarder le communisme pratiqué par +ses soldats comme autre chose qu'une excellente mesure +de discipline dans ces temps difficiles. Rien ne révèle en +lui des aptitudes philosophiques, ni aucune méditation +religieuse profonde. C'est un fanatique de patriotisme; +mais ce n'est point un fanatique de religion, et si ses +instincts de divination stratégique approchent de la faculté +extatique, il ne parait point s'être embarrassé beaucoup +des questions théologiques de son temps. Il comprenait +la mission qui lui était départie dans <i>les jours du +zèle et de la fureur</i>, et il s'y donna tout entier. Entreprenant, +opiniâtre, vindicatif, cruel, invincible et invaincu, +cet homme était la colère de Dieu incarnée. Aussi, ce +n'est pas un illuminé sublime comme Jeanne d'Arc; il +n'est pas non plus comme elle l'inspiration et le coeur de +la guerre patriotique; mais il en est la tête et le bras, et +comme elle en est le palladium et l'oriflamme, il en est la +torche et le glaive.</p> + +<p>Il naquit à Trocznova, dans le district de Koenigsgratz, +on ignore à quelle époque. On sait seulement qu'il +fut page de Charles IV, et qu'il servit avec éclat en +Pologne dans la guerre contre les chevaliers Teutoniques, +en 1410. Il est probable qu'il n'avait guère moins +de quarante-cinq ans au début de la guerre des hussites. +Il était au service de Wenceslas à l'époque du +supplice de Jean Huss, et on assure qu'il obtint de son +maître la permission de jurer haine et vengeance contre +les meurtriers. I1 fut de ceux qui regardèrent la perfidie +du concile et la raillerie féroce du sauf-conduit de Sigismond +comme une injure faite à la Bohême. Mais quoique +le fait dont je vais parler ne soit pas authentique, il a +paru, à quelques historiens, motiver encore mieux l'espèce +de rage qui transporta Ziska contre les moines; car on +peut dire qu'il ne vécut que de leur sang pendant les sept +années de sa terrible mission. Selon la tradition à laquelle +je me fierais assez dans les pays dont l'histoire a été supprimée +en grande partie ou refaite par les oppresseurs, +un moine avait débauché ou violé sa soeur qui était religieuse, +et Ziska aurait fait serment de venger ce crime +sur tous les ecclésiastiques qui lui tomberaient sous la +main. Il tint horriblement parole, et cette rancune le +peint mieux que beaucoup d'autres motifs. Complètement +désintéressé dans le pillage des couvents, et refusant sa +part du butin avec une rigidité lacédémonienne, dépourvu +de vanité ou d'ambition, nullement enthousiaste +à la façon des fanatiques dont il était le chef, il semble +qu'un motif personnel de vengeance ait pu seul l'entraîner +à des fureurs si soutenues, si implacables, si froides, et +savourées avec une volupté si profonde.</p> + +<p>Cependant, quand on examine attentivement cette +existence à la fois violente et calme de Jean Ziska, on est +frappé de l'habileté politique qui préside à tous ses actes +et on en vient à se demander à quels autres moyens il +pouvait recourir pour procurer à son pays l'indépendance +nationale que seul il se sentait la force de lui donner. +Nous l'examinerons en détail, en le suivant, pour ainsi +dire, pas à pas, et nous verrons à travers le sombre +fanatisme qui lui a été injustement imputé, une volonté +froide, clairvoyante, opiniâtre, beaucoup plus éclairée et +beaucoup plus saine qu'on ne le pense. Ainsi nous regarderions +sa vengeance personnelle comme un de ces +stimulants que la Providence suscite aux grandes missions, +mais non comme la cause et le but unique de la +sienne. Le vulgaire se trompe toujours en ces sortes d'affaires; +il veut résoudre le problème de toute une existence +dans un seul fait, et ne voit pas que ce fait n'est +que la goutte d'eau qui fait déborder le vase.</p> + +<p>A l'instigation de Ziska, Wenceslas accorda donc ou +laissa prendre aux hussites plusieurs églises, et, grâce à +cet accommodement, l'année 1417 s'écoula sans que les +premières conquêtes de la réforme fussent menacées ni +entraînées à de grandes violences. Sigismond répondit aux +reproches qu'on lui avait adressés, par une lettre à la +fois lâche et insolente. Il se défendait d'avoir livré Jean +Huss; prétendait avoir <i>vu son malheur avec une douleur +inexprimable, être sorti plusieurs fois du concile +en fureur;</i> puis il alléguait, non l'autorité infaillible +des décisions de l'Église, mais la puissance politique de +ce concile, <i>composé, non de quelque peu d'ecclésiastiques, +mais des ambassadeurs des rois, et des princes +de toute la chrétienté.</i> Enfin il menaçait les hussites +d'une croisade <i>qui serait suivie de grands scandales +et de périls extrêmes.</i> C'est pourquoi il les priait, +<i>très-affectueusement, de ne pas exposer tout un royaume +à une totale désolation, et de rejeter toute nouveauté.</i> +Quant aux dérèglements qu'on reprochait au clergé, il +prétendait, à l'exemple de ses prédécesseurs, ne point +s'immiscer dans de telles affaires. <i>Qu'ils se corrigent +entre eux,</i> disait il avec une railleuse indifférence, +<i>comme ils savent qu'ils doivent le faire. Ils ont l'Écriture +sainte devant les yeux, et il n'est permis ni possible, +à nous autres gens simples, de l'approfondir.</i></p> + +<p>L'athéisme ironique de cette réponse dut blesser tous +les Bohémiens dans leur loyauté et dans leur enthousiasme +religieux. Bientôt après arriva la décision du concile +à leur égard: elle était rédigée en vingt-quatre articles, +révoltants de tyrannie et de cruauté. Ils rappellent +les plus odieuses proscriptions de Sylla et de Tibère. +C'est une amplification des préceptes les plus honteux de +délation et de férocité. Le premier article intime à Wenceslas +l'ordre de jurer soumission et fidélité à l'Église +romaine. Les vingt-trois autres désignent tous les genres +de rébellion qui doivent être punis par le fer et par le +feu, ou tout au moins par l'exil et la misère. Tous les +fauteurs du hussitisme sont condamnés à mort; <i>qu'on les +brûle,</i> ainsi que tous les livres, tous les traités qui ont +rapport aux doctrines de Wicklef et de Jean Huss, et +<i>toutes les chansons qui ont été faites contre le concile;</i> +que l'université de Prague soit réformée; qu'on en chasse +les wickléfistes et <i>qu'on les punisse;</i> qu'on rétablisse +l'ancienne communion, et que les transgresseurs <i>soient +punis;</i> qu'on fasse comparaître devant le siège apostolique +les principaux coupables, <i>tels que sont Jean Jessenitz, +Jacobel, Simon de Rockizane, Christian de Prachatitz, +Jean Cardinal, Zdenko de Loben,</i> etc., etc.; +que tous ceux qui abjureront <i>approuvent la condamnation</i> +de ceux qui, ne se rétractant pas, seront <i>punis;</i> +que ceux qui défendent et protègent les wickléfistes et +les hussites soient <i>punis,</i> et que ceux qui l'ont fait <i>jurent +de ne plus le faire,</i> et, au contraire, de les <i>poursuivre</i> +afin de les faire <i>punir</i>, c'est-à-dire bannir ou brûler, etc.</p> + +<p>C'était condamner à mort la moitié de la Bohème et +expatrier le reste, à moins que la Bohème ne se dégradât +jusqu'à l'abjuration de sa foi, jusqu'à la ratification du +crime, à moins qu'elle ne consentît, à s'effacer elle-même +ignominieusement du rang des nations. Les Bohémiens +prouvèrent bientôt que ce n'était pas là leur humeur.</p> + +<p>Au mois de mai 1418, le concile étant fini, le cardinal +Jean-Dominique, cet inquisiteur déjà odieux à la Bohème, +vint s'acquitter de sa légation et procéder <i>par les voies +de fait</i> à la conversion des hérétiques. Il débuta par entrer +dans l'église de Slana, au milieu de la communion +hussite, par jeter les calices non consacrés sur le pavé, +et par faire brûler un ecclésiastique et un séculier de cette +communion. C'était briser la dernière digue et déchaîner +la mer.</p> + +<p>Des troubles violents éclatèrent sur tous les points. +Wenceslas épouvanté n'osa rien faire pour les réprimer +et feignit même de les approuver. Néanmoins les hussites +délibérèrent d'élire un autre roi. Mais Coranda, un de leurs +prêtres, éloquent et fin, les harangua fort spirituellement: +<i>Mes frères,</i> leur dit-il, <i>quoique nous ayons un +roi ivrogne et fainéant, cependant si nous jetons +les yeux sur tous les autres, nous n'en trouverons +point qui lui soit préférable: et on peut même le regarder +comme le modèle des princes; car c'est son +indolence qui fait notre force. Il est donc juste de prier +Dieu pour sa conservation.—Nous avons un roi et +nous n'en avons point. Il est roi de nom et il ne l'est +pas d'effet. Ce n'est que comme une peinture sur la +muraille.—Et que peut faire contre nous un roi qui +est mort en vivant?</i></p> + +<p>Ces plaisanteries pleines de sens eurent un succès +égal auprès des révoltés et auprès du souverain. Wenceslas +se souciait de sa vie beaucoup plus que de sa dignité. +Il en prit beaucoup d'amitié pour Coranda. Dominique, +accablé d'insultes et menacé du supplice qu'il +faisait subir aux hérétiques, se réfugia en Hongrie auprès +de Sigismond, afin de l'animer contre les hussites. Mais +il y mourut bientôt, après avoir eu la gloire de faire rétracter +un docteur qui prêchait, dit-on, le pur déisme. Il est +vrai qu'il tint ce malheureux attaché pendant trois jours +à un poteau, où il souffrait tellement qu'il demandait la +mort comme une grâce.</p> + +<p>Au milieu de ces troubles, Jean Ziska, muni d'une +patente que, dans ses jours d'abandon, son maitre Wenceslas +lui avait remise, scellée de sa main, pour l'autoriser +à tenir son serment de venger la mort de Jean +Huss, <i>rassembla beaucoup de monde,</i> et se mit à parcourir +le district de Pilsen où il mit tout à feu et à sang, +s'empara de la capitale, se rendit maître de toute la +province, et en chassa tous les prêtres et tous les moines. +Il y établit la communion sous les deux espèces, et +institua prêtre l'ardent et ingénieux Coranda. Mais craignant +de tomber dans quelque embuscade, il songea à se +camper dans une position forte avec son armée. Il choisit +pour cela le site inexpugnable de Hradistie dans la province +de Béchin; et, en attendant qu'il pût y bâtir une +ville, il ordonna à ses gens de dresser leurs tentes dans +les endroits où ils voulaient avoir leurs maisons. Nicolas +de Hussinetz, celui à qui Wenceslas avait promis une +corde pour le pendre, vint l'y joindre avec sa bande. Au +bout de peu de jours, il se rassembla en ce lieu quarante +mille personnes de tout sexe et de tout âge, qui venaient +de tous les pays environnants et surtout de Prague, +et pour lesquelles trois cents tables furent dressées +afin de fraterniser dans la nouvelle communion. C'est +peut-être alors que la montagne du campement fut inaugurée +sous le nom mystique de Tabor qu'elle a toujours +porté depuis, ainsi que la forteresse de Ziska et celle +qu'on y voit encore aujourd'hui. Cette place forte a joué +un rôle dans toutes les guerres de l'Allemagne, et nos +armées en ont gardé le souvenir mêlé à celui de Napoléon.</p> + +<p>A partir de ce moment, les hussites de Jean Ziska +portèrent le nom de taborites, et peu à peu formèrent +une secte de plus en plus tranchée, et une armée de +plus en plus intrépide et redoutable.</p> + +<p>Un historien contemporain et témoin des événements, +nous a transmis le récit de cette première grande communion +évangélique des hussites. «En 1419, le jour de +la Saint-Michel, il s'attroupa une grande multitude de +peuple dans une vaste campagne appelée <i>les Croix</i> +(<i>Cruces</i>), proche de Tabor. Il en vint beaucoup de +Prague, les uns à pied, les autres en chariot. Ce peuple +avait été invité par maître Jacobel, maître Jean Cardinal, +et maître Tocznicz. Maître Mathieu fit dresser une +table sur des tonneaux vides, et donna l'eucharistie au +peuple sans nul appareil. La table n'était pas couverte, +et les prêtres n'avaient point d'habits sacerdotaux. +Maître Coranda, curé de Pilsen, se rendit dans ce +même endroit avec une grande troupe de l'un et de +l'autre sexe, portant l'eucharistie. Avant que de se +séparer, un gentilhomme ayant exhorté le peuple à +dédommager un pauvre homme dont on avait gâté les +blés, il se fit une si bonne collecte, que cet homme n'y +perdit rien, car il ne se faisait aucune hostilité; les +troupes marchaient avec un bâton seulement comme +des pèlerins. Sur le soir, toute cette multitude partit +pour Prague et arriva, à la clarté des flambeaux, devant +Wisherad. Il est surprenant que dans cette occasion ils +ne s'emparèrent pas de cette forteresse dont la conquête +leur coûta depuis tant de sang.»</p> + +<p>C'est avec cette piété et cette douceur que les taborites +accomplirent en grand pour la première fois les rites de +leur culte. Ils se donnèrent, en partant, rendez-vous pour +la Saint-Martin suivante, mais bientôt ils furent troublés +par les garnisons que Sigismond tenait toujours dans les +villes et châteaux. Ceux de Tacsch, de Klattaw et de Sussicz, +en approchant du lieu convenu pour une nouvelle +communion, furent avertis par Coranda de prendre des +armes parce qu'on leur tendait une embûche. De Knim +et d'Aust, des avis furent échangés également entre les +pèlerins, afin qu'ils eussent à se tenir sur leurs gardes, et +ils s'envoyèrent les uns aux autres des chariots avec des +gens bien armés. Mais avant que ces troupes eurent pu +opérer leur jonction, elles furent attaquées par les Impériaux, +ayant à leur tête Sternberg, seigneur catholique, président +de la monnaie de Cuttemberg. Ceux d'Aust furent taillés +en pièces; mais ceux de Knim repoussèrent Sternberg, +et le forcèrent à la fuite, après quoi ils restèrent tout +le jour sur le lieu du combat, enterrant les morts d'Aust +et faisant dire l'office divin par leurs prêtres. De là ils se +rendirent à Prague en chantant des hymnes de victoire, +et ils y furent joyeusement reçus par leurs frères. +À cette occasion, Ziska écrivit une fort belle lettre +ceux de Tauss<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, dans le district de Pilsen. Nous la rapporterons, +parce que ces pièces précieuses nous font +connaître les caractères historiques mieux que toutes les +déclamations des écrivains. On a retrouvé celle-ci en 1541, +dans la maison de ville de Prague.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Tauss, Taus, Tausch, Tysia ou Tusia, c'est la même ville, ou du +moins le même nom. Il est impossible de trouver dans les historiens anciens +un nom, même des plus importants, sur lesquels ils s'accordent. Il +paraît qu'aujourd'hui encore l'orthographe germanisée des noms bohèmes +n'offre guère plus de certitude. Je ne me pique d'une d'aucune exactitude +pour ces noms sur lesquels rien n'a dû m'éclairer suffisamment. On sait +l'indifférence de nos historiens français des derniers siècles, et le sans-gêne +des corruptions de la basse-latinité du moyen âge pour les noms +étrangers. Je croirais cependant que le véritable nom ancien de Tauss est +Tusia, à cause d'une anecdote consignée dans plusieurs livres à ce sujet. +La tradition rapporte qu'en 974 l'empereur Othon 1er, obligeant Boleslaws, +prince de Bohême, à tenir une chaudière sur le feu pour avoir commis un +fratricide, et ce prince voulant s'asseoir, l'empereur lui cria: <i>Tu sta</i>. La +légende peut être fausse, mais elle est ancienne, et le jeu de mots porte +sur un nom qui était accepté alors. Cette dissertation pédante est la seule +que je me permettrai: on me la pardonnera. J'avais placé le château fantastique +de Riesenburg près de Tauss, dans le roman de Consuelo.</blockquote> + +<p>«<i>Au vaillant capitaine et à toute la ville de Tista.</i>—Mes +très-chers frères, Dieu veuille par sa grâce, que +vous reveniez à votre première charité, et que, faisant +de bonnes oeuvres, comme de vrais enfants de Dieu, +vous persistiez en sa crainte. S'il vous a châtiés et +punis, je vous prie en son nom, de ne vous pas laisser +abattre par l'affliction. Ayez donc égard à ceux qui +travaillent pour la foi et qui souffrent persécution de la +part de nos adversaires, surtout de la part des Allemands, +dont vous avez éprouvé l'extrême méchanceté à +cause du nom de J.-C. Imitez les anciens Bohémiens, vos +ancêtres, qui étaient toujours en état de défendre la cause +de Dieu et la leur propre. Pour nous, mes frères, ayant +toujours devant les yeux la loi de Dieu et le bien de la +république, nous devons être fort vigilants, et il faut +que quiconque est capable de manier un couteau, de +jeter une pierre et de porter un levier (<i>une barre, +une massue</i>), se tienne prêt à marcher. C'est pourquoi, +T. C. F., je vous donne avis que nous assemblons +de tous côtés des troupes pour combattre les +ennemis de la vérité et les destructeurs de notre nation; +et je vous prie instamment d'avertir votre prédicateur +d'exhorter le peuple dans ses sermons à la +guerre contre l'Antéchrist. Et que tout le monde, +jeunes et vieux, s'y dispose. Je souhaite que, quand je +serai chez vous, il ne manque ni pain, ni bière, ni +aliments, ni pâturages, et que vous fassiez provision +de bonnes armes. C'est le temps de s'armer non-seulement +contre ceux du dehors, mais aussi contre les +ennemis domestiques. Souvenez-vous de votre premier +combat, où vous n'étiez que peu contre beaucoup de +monde, et sans armes contre des gens bien armés. La +main de Dieu n'est pas raccourcie; ayez bon courage et +tenez-vous prêts. Dieu vous fortifie.—<i>Ziska du Calice, +par la divine espérance, chef des taborites. </i>»</p> +<br><br><br> + + + +<h3>III.</h3> + + +<p>Ziska ne commandait jusque-là que de pauvres gens du +peuple. Il les exerça au métier des armes dans lequel il +était consommé, et en fit d'excellents soldats. Sa forteresse +de Tabor se construisait rapidement. Protégée par +des rochers escarpés et par deux torrents qui en faisaient +une péninsule, elle fut défendue en outre par des fossés +profonds et des murailles si épaisses, qu'elles pouvaient +braver toutes les machines de guerre, des tours et des +remparts savamment disposés et construits avec une force +cyclopéenne. Il se procura bientôt de la cavalerie, en enlevant +par surprise un poste où Sigismond avait envoyé +mille chevaux. Il apprit à ses gens à les monter et leur fit +faire l'exercice du manège. Puis il se rendit à Prague +avec quatre mille hommes qui suffirent pour y porter +l'épouvante chez les uns et pour enflammer l'ardeur des +autres. Les hussites de Prague leur proposèrent de détruire +les forteresses et de faire serment de ne jamais +recevoir Sigismond. Ziska pensa que le moment n'était +pas venu, et qu'avant tout il fallait se débarrasser du +clergé. D'un côté, sa haine l'y poussait; de l'autre, il +songeait aux dépenses qu'une telle entreprise allait nécessiter, +et il savait bien où il trouverait de quoi payer +les frais de la guerre. L'impatience des taborites était +extrême. Peut-être trouvaient-ils que Ziska n'allait pas +assez vite à leur gré, car ils parlaient encore de déposer +Wenceslas, et d'élire roi un bourgeois nommé Nicolas +Gansz. Pour les occuper, Ziska, qui ne voulait peut-être +pas livrer et abandonner le maître, qu'il avait servi et qui +lui avait été débonnaire, leur livra le pillage des couvents, +tandis que Wenceslas se retirait dans une autre forteresse +à une lieue de Prague. Le monastère de Saint-Ambroise +et le couvent des Carmes furent dévastés et les +moines chassés. Le gage de chaque victoire était l'inauguration +de la communion nouvelle dans les églises. On +y portait la <i>monstrance</i> c'est-à-dire l'eucharistie, dans +un calice de bois, afin de contraster avec les vases d'or et +les ostensoirs chargés de pierreries dont se servaient les +catholiques. Ziska, à leur tête, entra dans la maison du compère +prêtre qui avait abusé de sa soeur, le tua, le dépouilla de +ses habits sacerdotaux et le pendit aux fenêtres.</p> + +<p>De là ils allèrent à la maison de ville où le sénat venait +de s'assembler pour prendre des mesures contre eux. Un +moine prémontré, nommé Jean, nouvellement hussite, +et l'un des hommes les plus terribles de cette révolution, +animait la fureur populaire en promenant un tableau où +était peint le calice hussitique. Le sénat répondait avec +fermeté au peuple qui réclamait l'élargissement de quelques +prisonniers. En ce moment, je ne sais quelle main +insensée lança une pierre sur Jean le prémontré et sur sa +monstrance. A cet outrage, la fureur du peuple se réveilla, +on fit irruption dans le palais. Onze sénateurs +prirent la fuite, et tous les autres, avec le juge et des citoyens +de leur parti, furent jetés par les fenêtres et reçus +en bas sur des broches et sur des fourches; le valet du +juge, sans doute celui qui avait eu la malheureuse folie de +jeter la pierre, fut assommé dans sa cuisine.</p> + +<p>L'affreuse ivresse ne fut qu'exaltée par ce premier sang; +on s'était promis d'abord seulement de marcher sur toutes +les églises et tous les couvents, pour y renverser les +autels catholiques et y instituer le nouveau culte. Si Jean +Ziska avait espéré satisfaire aux exigences de son parti en +leur permettant ces démonstrations, il avait compté sans +ce délire funeste qui s'empare des hommes lorsqu'ils se +réunissent pour faire les actes du pouvoir sans en avoir +médité les droits. D'ailleurs, en assouvissant sa vengeance +personnelle, il avait donné un fatal exemple. Tout +fut bientôt à feu et à sang dans Prague, et Ziska, qui était +cependant un guerrier patriote et un vrai capitaine devant +les ennemis de son pays, se vit entraîné du premier bond +dans les horreurs de la guerre civile. Les habitants hussites +de la <i>vieille ville</i> de Prague avaient donné parole à +ceux de la <i>nouvelle</i> de les seconder. Le massacre du +sénat les effraya et ils se renfermèrent chez eux. Les +égorgeurs vinrent les y assiéger; la nuit seule mit fin au +combat, et depuis ce jour, les citoyens des deux villes +de Prague furent toujours animés les uns contre les autres. +Le lendemain, la sédition recommença. La belle chartreuse, +appelée le <i>Jardin de Marie,</i> fut pillée. Le prieur +s'était enfui. Les chartreux, entraînés, couronnés d'épines +et promenés dans les rues, se virent abreuvés d'outrages. +Quand on fut arrivé sur le pont de Prague, à +l'endroit où Jean de Népomuck avait été noyé par ordre +de Wenceslas, quelques hussites proposèrent de faire +une hécatombe des chartreux; d'autres, ennemis de ces +cruautés, s'y opposèrent; on se querella et on se battit de +nouveau. Enfin, les chartreux furent traînés à la maison +de ville de la vieille cité, d'où les magistrats les firent +évader.</p> + +<p>En apprenant ces désastres, Wenceslas ne sut qu'entrer +en fureur, maltraiter ses gens et mourir d'apoplexie. +Pendant qu'il écoulait les offres d'accommodement de ses +conseillers lesquels étaient, comme tous les ordres du +royaume, divisés d'opinion pour et contre la doctrine, +son grand échanson s'avisa de dire <i>qu'il avait bien +prévu tout cela.</i> Cette parole irrita tellement le roi, qu'il +le prit par les cheveux, le jeta par terre, et allait le +poignarder, lorsque ses gens réussirent à le désarmer. Il +tomba dans leurs bras, frappé de congestion cérébrale; +dix-huit jours après, il mourut <i>en jetant de grands cris +et rugissant comme un lion.</i></p> + +<p>Tous les historiens du temps représentent cet empereur +comme un <i>Sardanapale</i>, un <i>Thersite</i> et un <i>Copronime.</i> +Ils l'accusent d'avoir souillé les fonts baptismaux +et l'autel sur lequel il fut couronné, étant enfant, présage +de l'impureté de sa vie et de l'ignominie de son règne. +«On peut dire de lui ce que Salluste dit de beaucoup de +gens, qu'ils sont adonnés à leur ventre et au sommeil; +dont le corps est esclave de la volupté, <i>à qui l'âme est +à charge</i> et dont on ne peut pas plus estimer la vie +que la mort<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.» On prétend qu'un de ses cuisiniers lui +ayant refusé à manger, sans doute par ordre du médecin, +<i>il le fit embrocher et rôtir</i>; qu'il aimait passionnément +son chien, parce qu'il mordait tout le monde; qu'il avait +toujours un bourreau à ses côtés et qu'il l'appelait son +compère, ayant tenu son enfant sur les fonts du baptême. +<i>Il fit jeter dans la rivière un docteur en théologie, +pour avoir dit qu'il n'y a de vrai roi que celui qui +règne bien.</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Cochlée.</i></blockquote> + +<p>Cette belle parole de Jean de Népomuck (car c'est de +lui certainement qu'il s'agit ici), et plusieurs autres aperçus +de son caractère, m'ont fait croire que, s'il eût vécu +jusqu'à l'époque de la prédication et du procès de Jean +Huss, il eût embrassé sa doctrine et partagé son sort. Sa +canonisation n'eut lieu qu'au dix-septième siècle, et ce +fut sans doute pour l'université du Prague une de ces politesses +que l'Église adresse de temps en temps à certains +ordres ou à certains corps pour leur faire sa cour. On sait +comment fut débattue et octroyée la canonisation de saint +François d'Assises, le grand hérétique du joannisme et le +véritable auteur de toutes les sectes qui se rattachent au +paupérisme de l'<i>Évangile éternel.</i> A quoi tiennent dans +le ciel les entrées de faveur!</p> + +<p>Wenceslas mourut sans enfants. On dit qu'il avait été +frappé de stérilité par les enchantements et le poison. Il +ne fut regretté de personne. Les catholiques l'avaient vu +trembler et faiblir devant les menaces des hussites. Ceux-ci +savaient qu'il avait fait tout dernièrement la liste de ceux +d'entre eux qu'il voulait faire mourir, et qu'en feignant de +les favoriser, il ne cessait d'écrire à son frère Sigismond +pour qu'il vint le tirer de leurs mains. Il était donc, avec sa +peur et sa paresse, le principal brandon de la guerre +civile; car tandis qu'il laissait égorger les magistrats de +Prague et ouvrait les temples catholiques aux sectaires, +il appelait Sigismond et livrait aux Allemands les hussites +des provinces.</p> + +<p>Son cadavre subit l'expiation du supplice de Népomucène, +à laquelle il avait échappé durant sa vie. Inhumé +dans la basilique de la cour royale où était la sépulture +des rois de Bohème, il fut déterré peu de temps après et +jeté dans la Moldaw par les taborites. Mais comme une +singulière destinée lui avait toujours fait trouver son salut +dans l'eau, il fut repêché et reconnu par un marchand de +poisson qui lui avait été attaché comme fournisseur. Le +royal cadavre fut caché dans la maison du pécheur, et +revendu, par la suite, à sa famille pour vingt ducats d'or.</p> + +<p>La mort de Wenceslas fut suivie d'un long interrègne, +durant lequel le terrible et vaillant borgne de Tabor fut +de fait l'unique souverain de la Bohème.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>IV.</h3> + + +<p>Sophie de Bavière, veuve de Wenceslas, s'étant +vainement adressée à Sigismond, qui avait bien assez à +faire de combattre les Turcs sur ses terres de Hongrie, +se renferma du mieux qu'elle put dans le fort de Saint-Wenceslas, +situé dans le <i>Petit-Côté</i> de Prague, sur la +rive gauche de la Moldaw. La vieille et la nouvelle ville +de Prague, ainsi que la forteresse de Wisrhad<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, dont il +sera souvent question dans cette histoire, sont situées +sur la rive droite. On sait déjà que, malgré des dissidences +d'opinion et de fréquents démêlés, ces deux +villes étaient hussites. Le <i>Petit Côté,</i> qui contenait le +château des rois de Bohême, et où la cour, le haut clergé +et les principaux dignitaires faisaient leur résidence, était +resté attaché au parti catholique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Wieserhad</i> ou <i>Wischerad.</i></blockquote> + +<p>Sophie, effrayée de son abandon et de l'agitation croissante +des esprits, résolut de tenter un coup hardi: elle +rassembla quelques troupes, sortit secrètement de la ville +avec un seigneur de Schwamberg, et alla attaquer à +l'improviste le redoutable Ziska, dans le district de Pilsen. +Ziska n'avait avec lui, en cet instant, qu'une petite +troupe de taborites, avec leurs femmes et leurs enfants, +qui les suivaient partout. Réfugié sur une colline où il n'y +avait que <i>pierres et broussailles</i>, et que la cavalerie de la +reine ne pouvait gravir sans mettre pied à terre, il n'attendait +pourtant pas sans inquiétude l'issue d'un combat +où il se voyait entouré de tous côtés. Les femmes des taborites +le sauvèrent par un stratagème singulier: aux +approches de la nuit, elles étendirent leurs robes et +leurs voiles dans les broussailles, où les Impériaux devaient +s'engager tout bottés et éperonnés. Dès qu'ils +eurent laissé leurs chevaux au bas de la colline, et qu'ils +eurent fait quelques pas dans ces filets, ils s'y embarrassèrent +si bien les pieds, qu'ils ne purent avancer ni reculer; +et, tandis qu'ils essayaient de se dépêtrer, Ziska +fondit sur eux, et les tailla en pièces. La reine et son +général prirent la fuite, à la faveur de là nuit.</p> + +<p>En attendant que Sigismond put s'attaquer en personne +à l'audacieuse insurrection des hussites, Ziska, poursuivant +son oeuvre, détruisit ou fit détruire par les nombreuses +bandes de ses adhérents presque toutes les +églises conventuelles et les monastères de la Bohème. On +compte cinq cent cinquante de ces édifices dont il ne +laissa pas pierre sur pierre. Les historiens catholiques +ne tarissent pas en gémissements sur les funestes résultats +de cette dévastation. Les pompeuses descriptions +qu'il nous ont laissées de ces sanctuaires du luxe et de la +paresse expliquent assez la rage d'un peuple laborieux +et pauvre, et qui avait vu prélever sur son travail et sur +ses besoins l'impôt exorbitant du clergé. Le monastère +de la Cour royale, à Prague, avait sept chapelles, dont +chacune était de la grandeur d'une église. Autour du +jardin, on pouvait lire l'Écriture sainte sur les murailles, +<i>en majuscules, sur de belles planches, et les lettres grossissant +toujours, à proportion de la hauteur de la +muraille.</i> Mais rien n'approchait de la magnificence des +Bénédictins d'Opalowitz.</p> + +<p>Leur couvent avait été fondé par Wratislas, premier +roi de Bohème, au onzième siècle, et l'on n'y recevait +que des personnes riches, à la condition qu'elles y apporteraient +tous leurs biens. Il y avait là un certain trésor +qui, depuis longtemps, alléchait ces vieux burgraves de +l'intérieur, dont nous avons déjà parlé, brigands qui, sous +prétexte de guerre ou de religion, avaient toujours flairé, +et maintenant essayaient pour leur compte la conquête +des couvents. Celui-là était le rêve d'un certain pillard, +nommé Jean Miesteczki, qui ne cessait de rôder autour, +attiré par la merveilleuse aventure de Charles IV, dont le +pays avait gardé souvenance. Bien que cette chronique +soit une digression, fidèle à notre amour pour cette +partie de l'histoire que nous appelons le coloris, nous la +raconterons à nos lectrices. Des auteurs plus graves que +nous l'ont consignée en latin.</p> + +<p>Un jour de l'année 1359, l'empereur Charles, étant à +la chasse, disparut avec deux de ses écuyers et ne rejoignit +ses compagnons que le soir à Koemgsgratz. L'empereur +se mit à table, ne répondit que par un sourire à +ceux que son absence avait effrayés, et se contenta de +leur dire qu'un serment épouvantable l'empêchait de +s'expliquer sur sa disparition mystérieuse. Cependant on +remarqua que l'empereur avait au doigt une bague d'une +forme antique, où était enchâssé un diamant tel, que le +trésor impérial n'en avait jamais possédé d'aussi précieux.</p> + +<p>On admira ce joyau, on se perdit en commentaires. +L'empereur mourait d'envie de parler. Enfin, lorsque le +bon vin l'eut rendu plus communicatif, il réfléchit un peu, +déclara qu'il pouvait raconter son aventure avec certaines +restrictions, sans violer son serment, et se décida à rapporter +ce qui suit.</p> + +<p>Il était entré dans un monastère pour s'y reposer, et il +avait été fort bien reçu et régalé à merveille par l'abbé, +qui le prenait pour un seigneur de la cour. Après le +repas, pressé de dire son nom, il avait promis de le faire +dans l'église seulement, en présence des deux plus anciens +moines et de l'abbé. Celui-ci ayant choisi ceux en +qui il avait le plus de confiance, et ayant conduit l'empereur +dans l'église, l'empereur se nomma et leur déclara +que le désir de voir leur trésor l'avait amené chez +eux. Il leur engagea en même temps sa foi d'empereur +des Romains qu'il n'en prendrait rien, et ne souffrirait +jamais qu'on leur en prît la moindre chose. L'abbé, à ces +paroles, fut saisi d'une grande frayeur, se retira à l'écart, +et, après avoir délibéré longuement avec ses deux moines, +il répondit au monarque: «Très-clément souverain, +nous vous dirons que des soixante religieux que nous +sommes ici, il n'y a que nous trois qui ayons connaissance +du trésor. Quand il en meurt un des trois, on +confie le secret à un autre, et nous <i>sommes de serment +de n'ouvrir le trésor à âme vivante</i>. D'ailleurs, l'accès +en est fort dangereux et ne convient point à Votre Majesté.»</p> + +<p>L'empereur demanda qu'ils l'associassent, lui quatrième, +à la prestation du serment et à la connaissance du +trésor. Les moines inquiets délibérèrent encore; et, +n'osant ni refuser, ni consentir, lui proposèrent de deux +choses l'une, <i>ou de voir le trésor sans voir le lieu, ou +de voir le lieu sans voir le trésor.</i></p> + +<p>—<i>Montrez-moi seulement le trésor,</i> dit l'empereur, +<i>et je serai content.</i></p> + +<p>—<i>Il faut donc,</i> dirent les moines, <i>que vous vous +abandonniez à notre conduite.</i></p> + +<p>—<i>Mes chers pères,</i> dit l'empereur, <i>ma vie est entre +vos mains.</i></p> + +<p>Là-dessus, ils prennent l'empereur par la main, le +mènent dans un enclos obscur (conclave), pavé de +briques, allument deux cierges, lui mettent un capuchon +baissé sur la tête, de sorte qu'il ne pouvait voir +que ce qui était à ses pieds; ensuite les moines ayant +levé quelques briques, il aperçut confusément une +caverne très-profonde où il lui fallait descendre. Quand +il fut arrivé en bas, les moines le tournèrent et le retournèrent +jusqu'à ce qu'il en fût étourdi. Alors ils le conduisirent +dans une cave souterraine <i>longue de deux +rues.</i> Enfin ils lui ôtèrent son capuchon et le menèrent +dans une chambre pleine d'argent en lingots, d'or en +barres, de croix, de <i>paix (pacificalia),</i> et d'autres +ornements d'église enrichis de pierreries, et quantité +d'autres joyaux.</p> + +<p>«<i>Sire,</i> dit alors l'abbé, <i>tous ces trésors sont à vous; +nous les gardions pour Votre Majesté. Daignez en +prendre tout ce qu'il vous plaira.</i></p> + +<p>—<i>Dieu me préserve,</i> répondit Charles, <i>de toucher +aux biens ecclésiastiques!</i></p> + +<p>—<i>Il ne sera pas dit,</i> répliqua l'abbé, <i>que Votre +Majesté s'en retourne d'ici les mains vides.</i>»</p> + +<p>Et il lui mit au doigt la bague, qu'en achevant ce récit +l'empereur montrait à ses compagnons de chasse, sans +vouloir leur indiquer ni le nom ni la situation du monastère. +Il s'estimait peut-être heureux d'en être sorti, et on +l'approuva fort, sans doute, d'avoir refusé les offres insidieuses +de l'abbé, lorsque pour l'éprouver celui-ci lui avait +dit: <i>Tout cela est à vous.</i> Parole de moine! Si l'empereur +l'eût pris au mot, il est douteux qu'il eût remonté +l'escalier. Quoi qu'il en soit, ses courtisans eurent bientôt +appris des écuyers qui l'avaient accompagné, qu'il s'agissait +du trésor des Bénédictins d'Opatowitz, et de cette +façon «la mine fut éventée.»</p> + +<p>La suite de l'histoire de ce trésor montre à quel point +les moines tenaient à ces inutiles richesses. Un demi-siècle +après l'aventure de Charles IV, le couvent d'Opatowitz +en éprouva une plus tragique à la même occasion. +Jean Miesteczki, profitant des ravages de Ziska pour +s'enrichir aussi de son côté, arriva sur le soir, à cheval, +avec deux de ses compagnons, sous prétexte de rendre +ses devoirs à l'abbé, qui s'appelait Pierre Laczur. Le brigand +fut bien reçu et bien traité. Mais au milieu du +souper, il en vint comme par hasard deux autres, et puis +trois, et puis enfin toute la bande, qui tomba sur les +moines et en tua un bon nombre. Pendant cette exécution, +Miesteczki s'emparait de l'abbé et lui commandait +le poignard sur la gorge de lui révéler le secret du couvent. +Les vieux moines se laissèrent maltraiter cruellement +et gardèrent le silence. Le malheureux abbé fut mis +à la torture et ne révéla rien. Il en mourut peu de jours +après, emportant son secret dans la tombe. Les historiens +catholiques du temps en font un martyr. Quant à Miesteczki, +il n'emporta de son expédition que les vases sacrés, +la cassette particulière de l'abbé, et autres bribes +dont il acheta le château et la ville d'Opokzno. Puis, pour +racheter son âme de ce sacrilège, il fit une rude guerre +aux hussites, qui pendirent son drapeau à un gibet de +Prague. Plus tard, assiégé par eux dans Chrudim, il se +fit hussite pour avoir la vie sauve, et ravagea encore les +couvents avec eux, le métier étant fort de son goût. Enfin +il rentra en grâce avec Sigismond après toutes ces aventures, +et mourut peut-être en odeur de sainteté. Les +Bénédictins d'Opatowitz furent repris et repillés par les +Taborites. On ne dit pas si ceux-là trouvèrent le trésor. +Peut-être existe-t-il encore sous quelque ruine aux entrailles +de la terre.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p> +<br> + +<p>Puisque nous consacrons ce chapitre aux épisodes ainsi +que notre auteur<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, qui en rapporte bien d'autres plus +hors de saison, nous finirons par celle de Puchnick, +évêque de Prague, mort avant la prédication de Jean +Huss. Wenceslas, qui était fort railleur, le fit appeler un +jour et lui commanda de prendre dans son trésor autant +d'or qu'il en pourrait emporter sur lui. Le prélat, moins +discret et moins prudent que Charles IV ne l'avait été +chez les Bénédictins d'Opatowitz, remplit tellement ses +poches, sa robe et ses bottines, qu'il ne put faire un pas +pour s'en aller, et resta planté comme une statue devant +l'ivrogne couronné, qui riait à faire écrouler les voûtes de +son palais. Quand il eut fini de rire, Puchnick fut déchargé +de son butin jusqu'à la dernière obole, et renvoyé +honteusement aux huées des serviteurs. Telles étaient +les moeurs du temps et les manières de la cour. L'avarice +du clergé de Bohème était devenue proverbiale. Le peuple +comparait les moines à des animaux immondes auxquels +les couvents servaient d'étables. Il en fit justice avec la +brutalité et la férocité qu'on retrouve au moyen âge +chez tous les peuples, dans toutes les classes, et sous +l'inspiration de toutes les idées religieuses. On brisa les +images et les statues des saints; on leur coupa le nez et +les oreilles, et on les jeta dans les rues et sur les chemins +pour qu'elles fussent foulées aux pieds par les passants. +On voit là plus de fanatisme que d'avarice; car bien des +choses d'un grand prix furent perdues, entre autres des +objets d'art et des manuscrits plus regrettables que les +lingots d'or et d'argent des monastères. Ziska s'emparait +de ces dernières dépouilles et les faisait porter à Tabor, +où elles étaient scrupuleusement consacrées à l'édification +de la ville et des fortifications, ainsi qu'à l'entretien des +troupes et de leurs familles. Il ne se réservait que quelques +jambons et viandes fumées, qu'il appelait ses <i>toiles +d'araignées</i> parce qu'on les balayait aux murailles des +réfectoires. Malheureusement, la vengeance ne se bornait +pas là. Les moines et les religieuses étaient traités +comme les statues de leurs saints, et livrés à toutes les +tortures, à toutes les ignominies. Nous passerons rapidement +sur ces détails, qui font frissonner. En l'année 1419, +les Taborites détruisirent, seulement à Prague, quatorze +de ces communautés. Ils n'épargnèrent que celle des Bénédictins +esclavons, qui se déclara pour la doctrine de +Jean Huss, et dont l'abbé alla au-devant d'eux leur offrir +la communion sous les deux espèces. Ils la reçurent chargés +et entourés <i>de leurs arcs, hallebardes, massues, +scorpions et catapultes</i>. Ces Bénédictins étaient de ceux +qui avaient obtenu, sous Charles IV, le privilège de dire +les offices en langue slave, ce qui était un acheminement +vers le schisme; et, comme la fondation de leur maison +était contemporaine de celle de l'Université de Prague, +on peut croire qu'ils avaient toujours penché vers ces +mêmes idées d'indépendance et de réforme. Ils n'avaient +certainement pas trempé dans les accusations que le +clergé de Bohème porta contre Jean Huss et Jérôme au +concile de Constance; car on ne fit grâce à aucun de ceux-là, +et jamais supplice ne fut vengé avec autant d'éclat +que celui de ces deux hommes illustres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> M. Lenfant <i>Histoire du Concile de Bâle</i>.</blockquote> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p> +<br><br><br> + + + +<h3>V.</h3> + + +<p>Les seigneurs de Rosemberg avaient embrassé le hussitisme +avec ferveur, et l'un d'eux s'était montré ardent +à venger le supplice de Jean Huss. Mais ses promesses +échouèrent devant les séductions de Sigismond. Il devint +l'ennemi le plus haï et le plus méprisé des Taborites, et, +dès le commencement de 1420, Ziska tomba du haut de +son Tabor, comme un torrent des montagnes, sur la ville +d'Aust, qui était située presque sous ses pieds, et qui +appartenait à Rosemberg. On était au carnaval, et après +ces soirées de débauche, les habitants dormaient si profondément, +qu'ils furent pris et massacrés <i>en sursaut</i>. +Tous furent passés au fil de l'épée. Leurs maisons rasées +disparurent du sol. Ce nid de papistes offusquait la vue +de Ziska. Il en fit un champ de blé.</p> + +<p>Ulric de Rosemberg, proche parent de celui-là, et que +les historiens du temps appellent de Roses (<i>Rosensis</i>), +resta attaché encore quelque temps au parti de Jean +Ziska. Nous prenons note de lui pour qu'on ne le confonde +pas avec le premier, qui fut assommé à coups de +fléaux par les Taborites, puis coupé par morceaux et jeté +au feu.</p> + +<p>Ziska détruisit et massacra encore, au commencement +de cette année 1420, une douzaine de communautés religieuses. +Coranda l'accompagnait dans ces farouches expéditions. +Hyneck Krussina, <i>homme de tête et de main</i>, +imitant le zèle de Ziska, réunit, sur une montagne de +Cuttemberg qu'il baptisa <i>Oreb</i>, des troupes de paysans +qui prirent le nom d'Orébites. Les Taborites et les Orébites +fraternisèrent dans les combats et communièrent +ensemble sur les champs de bataille. En cas de danger, +ils convinrent de se donner toujours avis et de se secourir +mutuellement. En attendant la guerre du dehors, qui était +imminente, ils se tinrent en haleine en détruisant ces +moines que Ziska appelait les ennemis domestiques.</p> + +<p>Au milieu de ces événements, Ziska devint aveugle. +Comme il assiégeait la forteresse de Raby, il monta sur +un arbre afin de voir et d'encourager ses gens. Une bombarde, +en passant près de lui et en fracassant les branches, +lui fit sauter un petit éclat de bois dans l'oeil, le +seul qui lui restât. La forteresse n'en fut pas moins emportée +d'assaut et réduite en cendres; puis Ziska alla se +faire panser à Prague, et peu de temps après il rentra en +campagne, privé entièrement et à jamais de la vue.</p> + +<p>Il ne faut pas croire que cette guerre aux moines fut +sans fatigues et sans dangers. Presque tous ces monastères +étaient fortifiés; et les abbés, quand ils ne pouvaient +pas compter sur leurs vassaux, appelaient les +corps d'Impériaux pour les défendre. Quelquefois même +on voyait des paysans ou des ouvriers prendre parti +contre les Taborites, à cause de quelque privilège agricole +ou industriel qu'ils voulaient conserver. Les mineurs de +Cuttemberg<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, qui étaient Allemands pour la plupart, +haïssaient tellement les Orébites, qu'ils les guettaient au +passage dans les passes étroites de leurs montagnes, les +chassaient comme des bêtes fauves avec des chiens +dressés à cet usage, et les précipitaient dans les mines +après les avoir forcés à la course. On dit que six mille +Hussites furent entassés dans une de ces cavernes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Dans le Boehmer-Wald, à la frontière bavaroise.</blockquote> + +<p>L'assentiment des masses à l'oeuvre terrible de Ziska +fut donc plus d'une fois traversé par des intérêts particuliers. +Lorsque la bande affamée des sombres Taborites +s'abattait sur quelque terre privilégiée par l'empereur, +ou récemment conquise par le brigandage, ils pouvaient +bien être reçus à coups de fléaux et de fourches par les +nombreux occupants. Le système de Ziska était évidemment +de ruiner le pays, afin d'organiser contre Sigismond +une guerre de partisans implacable et meurtrière; et, +s'il est permis de reconstruire, par conjecture, le plan +d'un homme dont l'existence historique est environnée +d'obscurités et de calomnies, on peut, et on doit attribuer +à ce plan même la destruction systématique de tous +les couvents et de tout le clergé de Bohème par Ziska, +sans recourir à ses motifs de vengeance personnelle. En +effet, Ziska voulait-il autre chose qu'une guerre pour l'indépendance +nationale contre la race allemande? S'il la +voulait, pouvait-il ne pas la considérer comme une entreprise +désespérée à laquelle il fallait se préparer par tous +les moyens et tous les sacrifices? Cette guerre nationale +n'eût jamais été possible avec l'existence de cette population +monacale, ramassis de transfuges et d'enfants perdus +de toutes les nations, qui, après des velléités d'indépendance, +avait fait sa paix avec le concile de Constance, +en lui jurant soumission sur les cendres de Jean Huss. +Ziska trouva dans l'enthousiasme des Taborites l'élément +et la révélation du succès. L'amour de la patrie ne suffisait +pas pour engager, tout d'un coup, le prolétaire +bohème à s'armer, à brûler sa chaumière, à emmener sa +femme et ses enfants à travers un pays désolé, pour aller +se planter avec eux sur la brèche d'un fort, et y mourir +de faim ou percé de coups en défendant son drapeau +national. Le fanatisme avait, pour cette héroïque défense, +pour cet austère détachement des lares domestiques, +pour cette vie dure et errante, enfin pour cette +résolution positive de vaincre ou de mourir, des forces +que l'orgueil national n'avait déjà plus après le règne +brillant et fort de Charles IV. La vie de Ziska n'est pas +celle d'un vaillant capitaine seulement; c'est celle d'un +politique consommé; du moins nous le croyons, et nous +espérons bien le prouver, quoiqu'il n'ait pas laissé de +meilleure réputation que celle d'un vaillant homme de +guerre. Aussi distingua-t-il d'emblée, non le parti auquel +il devait se ranger, mais celui qu'il devait se créer; et, +tandis que les Hussites de Prague péroraient sur leurs +<i>quatre articles</i><a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, sans trouver en eux-mêmes la force +de chasser la reine et les Impériaux, Ziska, appelant à +lui, de tous les points, les plus braves et les plus ardents, +avait organisé d'emblée un corps d'armée formidable, en +même temps qu'un parti audacieux, aveuglément dévoué +à son inspiration militaire, et sans cesse inspiré lui-même +dans son rêve d'indépendance politique par une liberté +d'examen religieux qui ne connaissait pas de limites humaines. +Aussi le rocher de Tabor devint-il, comme par +magie, le centre de la Bohème. C'était l'autel où le feu +sacré ne mourait point; l'antre d'où sortaient, dans le +danger, des légions de sombres archanges ou d'impitoyables +démons; le paradis mystique où, dans les heures de +repos, on allait essayer la réalisation d'une vie de communauté +et d'égalité parfaite. Ziska, en pillant les monastères, +savait donc bien ce qu'il faisait. Il avait une armée +à faire vivre, et cette armée représentait pour lui la +Bohème, puisqu'elle était la gardienne de toute liberté et +de toute unité nationale. Il comptait sur une guerre qui +devait durer, et qui dura effectivement plusieurs années. +Il y avait dans les richesses des couvents de quoi entretenir +cette armée tout le temps nécessaire; et, en même +temps qu'il s'assurait des ressources considérables, il +privait l'ennemi de ces mêmes ressources. La conduite +de Sigismond prouva bientôt que Ziska ne s'était pas +trompé en prévoyant que l'empereur apostolique pillerait +les couvents et les églises pour subvenir à ses dépenses, +avec aussi peu de scrupule que les hérétiques le faisaient +de leur côté. Aussi Ziska ne perdit-il pas de temps pour +lui ôter cet avantage. Les burgraves, en mettant la main +à l'oeuvre avant lui, et en s'enrichissant des dépouilles +du clergé, les uns pour satisfaire leur avarice ou leur +prodigalité, les autres pour les offrir à Sigismond et +acheter par là sa faveur, montrèrent bien à Ziska qu'il +n'y avait pas à hésiter, et que tout acte de pitié ou de +désintéressement tournerait à la perte de la Bohème. Les +Taborites, poussés par une fureur religieuse, ne comprenaient +peut-être pas la pensée politique de leur chef. +Ils avaient réellement soif du sang des moines et des +prêtres qui avaient dénoncé l'hérésie à Rome, et qui, +mourant pour la plupart avec un courage héroïque, les +menaçaient, jusque dans les tortures, des foudres du +pape, du glaive de l'empereur, et des bûchers de l'inquisition. +C'était donc une guerre à mort entre les deux doctrines; +et, en supposant Ziska moins féroce que ses +partisans (ce qui serait, je l'avoue, une supposition bien +hasardée), il eût perdu tout ascendant sur <i>ses anges exterminateurs</i>, +comme il les appelait, s'il se fût opposé à +leurs cruautés. Il ne faut pas oublier que Ziska, absorbé +dans des préoccupations toutes militaires, s'inquiétait +peu, au fond, de la doctrine; qu'il persistait à se dire +calixtin pour conserver son ascendant sur le juste-milieu +hussite, qui était le parti le plus nombreux, sinon le +plus énergique du moment; enfin, qu'il avait à se maintenir +puissant sur toutes les nuances du hussitisme, et +qu'il y parvint en tolérant tous les excès, sans vouloir +précisément accepter la responsabilité de ceux mêmes où +il avait trempé le plus activement. Nous n'alléguons pas +ces motifs pour excuser les crimes qui furent commis par +Ziska contre l'humanité. Mais on ne l'a pas accusé de +ceux-là seulement, et il faut répéter souvent qu'au moyen +âge, ces sortes de crimes, qui, Dieu merci, nous paraissent +injustifiables aujourd'hui, n'avaient pas dans l'esprit +des hommes la même importance. L'Église avait donné +l'exemple. Elle, la gardienne des charitables et miséricordieuses +inspirations du christianisme, la loi suprême, +la justice idéale proclamée souveraine de toutes les justices +matérielles des pouvoirs constitués, elle avait allumé les +bûchers, inventé les tortures, proclamé la croisade contre +les dissidents. Les moralistes de l'Église auraient donc eu +bien mauvaise grâce à reprocher à Ziska le crime de +lèse-humanité. Aussi les historiens catholiques ont-ils +tenté de lui imputer des crimes de lèse-patriotisme, pensant +que le premier ne le rendrait pas assez odieux à la +postérité. Ils ont insisté sur son vandalisme, sur la ruine +des monuments et des bibliothèques, la gloire et la lumière +du pays. Je crois qu'il est des époques où ces actes +de vandalisme sont plus que justifiables, et on les a comparés +souvent à la résolution du capitaine de navire qui +fait jeter à la mer les richesses de sa cargaison pour +sauver son équipage dans la tempête. Je viens de prouver +que, sans cette dévastation, les Bohémiens n'eussent pu +résister six mois à l'ennemi. On verra que, grâce à elle, +ils lui résistèrent pendant quatorze ans avec une énergie +et des ressources incroyables.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> On verra plus tard quelle était cette formule politique et religieuse du +juste-milieu hussite.</blockquote> + +<p>Mais il est une autre accusation grave qui pèse sur +Ziska, et qu'il faut encore examiner. Afin de le peindre +comme le chef infâme d'une poignée de scélérats, afin de +lui ôter son caractère terrible, et pourtant sacré, de chef +du peuple et de représentant de sa patrie, on l'a montré, +surtout dans les premiers temps de son entreprise, portant +l'épouvante et la désolation chez ses propres compatriotes, +chez ses coreligionnaires; on a affecté de peindre +la haine et la terreur de certaines provinces qui résistèrent +d'abord à son impulsion, et qu'il n'entraîna que par +la violence. Ses apologistes ont vainement essayé de nier +ou d'atténuer ses ravages dans les champs de la Bohême: +nous les croyons certains, mais nous les comprenons +ainsi:</p> + +<p>Il ne s'agissait pas seulement pour Ziska de faire la +guerre aux armées de Sigismond; il fallait la faire d'abord +aux partisans de la monarchie, aux courtisans de la domination +étrangère; et des populations entières, celles +qui jouissaient, comme nous l'avons dit plus haut, de +certains bénéfices de conquête on de certains privilèges +agricoles et industriels, faisaient cause commune avec +leurs seigneurs catholiques. Il y a plus: dans les premiers +temps de l'insurrection, les paysans ne comprirent pas la +mission des Taborites, et voulurent rester dans l'inaction. +Quelque pauvre et accablé que soit le mercenaire, +quelque humilié que soit le serf, on ne le surprend pas +toujours dans une velléité de révolte et de courage. L'esclave +s'habitue à sa chaîne, l'indigent aime son toit de +chaume, et la crainte d'être plus mal l'empêche souvent +de désirer mieux. Les prêtres taborites arrivaient dans +les campagnes, prêchant la parole du Christ à ses disciples: +«Levez-vous, <i>quittez vos filets</i>, et suivez-moi.» +Ziska ajouta en vrai condottiere: «Cédez vos huttes, votre +vaisselle de terre, votre maigre repas, et le bétail dont +on vous a confié la garde, et les armes dont on vous a +munis contre nous, à mes soldats, à mes enfants; car ils +sont l'épée flamboyante de l'ange, ils sont la trompette +du jugement dernier. Ils viennent pour punir vos maîtres +et briser votre joug. Vous leur devez secours et assistance, +amour et respect.» Le serf était souvent sourd à ce langage, +et répondait: «Si vous venez de la part de Dieu, +respectez au moins le prochain. Vous nous compromettez +auprès de nos maîtres; vous nous ruinez. Vous êtes trop +nombreux pour vivre de notre pain; vous ne l'êtes pas +assez pour nous défendre quand les prêtres et les seigneurs +viendront nous accabler. Retirez-vous, ou bien +nous nous défendrons, nous vous traiterons comme des +brigands.»</p> + +<p>De là des luttes sanglantes; des villages, des villes +mêmes qui n'avaient pas reçu les troupes impériales et +qui n'avaient pas fait profession de foi catholique, furent +réduites en cendres, horriblement saccagées et les habiants +massacrés, parce qu'ils avaient refusé de marcher à +la défense du pays. Ces terribles exécutions militaires +assurèrent les desseins de Ziska. Tous les récalcitrants +énergiques furent anéantis. Tous ceux qui se rendirent +grossirent l'armée taborite. Ruinés, détachés de tout lien +avec l'ancienne société, réduits à errer en mendiants sur +une terre dévastée, ils n'eurent plus d'autre refuge que +Tabor, celle cité étrange où, après avoir accompli des +oeuvres de sang, une société nouvelle se retirait pour +prier avec enthousiasme, et pour pratiquer avec une +sainte ferveur la loi d'une égalité fraternelle et d'une +communauté idéale. «La maison est brûlée, disait Ziska, +mais le temple est ouvert. La famille est dispersée par le +glaive, qu'elle se reforme sous la parole de Dieu. Ici les +veuves trouveront de nouveaux époux, et les orphelins +des pères plus sages et des appuis plus sûrs que ceux +qu'ils ont perdus.» C'est ainsi que, de gré ou de force, il +entraîna les populations à sa suite. Il commençait par +leur envoyer ses prêtres, et quand leur prédication avait +échoué, il arrivait avec ses implacables sommations et ses +sentences vengeresses. En peu de temps l'agriculture fut +détruite, l'industrie paralysée; les champs devinrent stériles, +les bourgades où l'ennemi eût pu se reposer des +monceaux de ruines, les bois et les montagnes peuplés +d'invisibles défenseurs, chaque buisson du chemin une +lanière pour le partisan aux aguets. Les seigneurs catholiques +n'osaient plus sortir de leurs châteaux. Les garnisons +impériales se tenaient muettes et consternées derrière +leurs remparts. Prague et les villes royales se +demandaient avec effroi ce qu'elles allaient devenir, et se +perdaient, en discussions Idéologiques, ou en propositions +d'accommodement avec la couronne sans oser se défendre. +La Bohême était ruinée. Sigismond riait de sa détresse et +ne se pressait pas d'arriver, pensant que les divers partis +allaient lui aplanir le chemin en s'entre-dévorant. Mais +Tabor était riche, Tabor se fortifiait. L'armée de Tabor +grossissait tous les jours et s'endurcissait au métier des +armes. Et quand le juste-milieu se plaignait à Ziska du +dommage qu'il lui avait causé, Ziska montrait Tabor et +disait: «Le salut est là, faites-vous Taborites. Vous ne +voulez pas souffrir, vous autres? Nous voulons bien combattre +pour vous; mais le moins qu'il en puisse arriver, +c'est que votre repos et votre bien-être en soient un peu +troublés. Faites comme nous, ou laissez-nous faire.»</p> + +<p>Tel fut le rôle de Ziska. Un temps arriva où tous le +comprirent et plièrent sous sa volonté, fanatiques et +tièdes, Taborites et Calixtins. Mais n'anticipons pas sur +les événements, et suivons un peu la marche des premières +luttes.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>VI.</h3> + + +<p>Les habitants des villes de Prague s'intitulaient, pour +la plupart, <i>Calixtins</i>; à Rome on les appelait par dérision +<i>Hussites clochants, parce qu'ils avaient abandonné +Jean Huss en plusieurs choses</i>; à Tabor on les +appelait <i>faux Hussites</i>, parce qu'ils se tenaient à la lettre +de Jean Huss et de Wickieff plus qu'à l'esprit de leur prédication. +Quant à eux, Calixtins, ils s'intitulaient <i>Hussites +purs</i>. En 1420 ils avaient formulé leur doctrine en quatre +articles: 1° <i>la communion sous les deux espèces</i>; 2° <i>la +libre prédication de la parole de Dieu</i>; 3° <i>la punition +des péchés publics; la confiscation des biens du clergé</i> +et l'abrogation de tous ses pouvoirs et privilèges<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Ces quatre articles étaient une profession plus politique que +religieuse. Les trois articles relatifs en apparence à la religion ne sont qu'une +attaque de lui contre le pouvoir temporel et la richesse du clergé. Celui +qui reclame la punition <i>des péchés publics</i> ne tend qu'à remettre les causes +judiciaires et la répression des attaques contre la société nationale aux +mains de magistrats élus par la nation, et non aux délègues en prince de +de l'Eglise.</blockquote> + +<p>Ils envoyèrent une députation à Tabor pour aviser +aux moyens de se débarrasser de la reine qui, avec +quelques troupes, tenait encore le <i>Petit-Côté</i> de Prague. +On a conservé textuellement la réponse des Taborites à +cette députation. «Nous vous plaignons de n'avoir pas la +liberté de communier sous les deux espèces, parce que +vous êtes commandés par deux forteresses. Si vous +voulez sincèrement accepter notre secours, nous irons +les démolir, nous abolirons le gouvernement monarchique, +et nous ferons de la Bohème une république.» +Il me semble qu'il ne faut pas commenter longuement +cette réponse pour voir que le rétablissement de la coupe +n'était pas une vaine subtilité, ni le stupide engouement +d'un fanatisme barbare, comme on le croit communément, +mais le signe et la formule d'une révolution fondamentale +dans la société constituée.</p> + +<p>La proposition fut acceptée. Le fort de Wishrad fut +emporté d'assaut. De là, commandés par Ziska, les Praguois +et les Taborites allèrent assiéger le <i>Petit-Côté</i>. Il y +avait peu de temps qu'on faisait usage en Bohème des +bombardes. Les assiégés portaient, à l'aide de ces machines +de guerre, la terreur dans les rangs des Hussites. +Mais les Taborites avaient appris à compter sur leurs +bras et sur leur audace. Ils forcèrent le pont qui était +défendu par un fort appelé la Maison de Saxe (Saxen +Hausen) et posèrent le siège, au milieu de la nuit, devant +le fort de Saint-Wenceslas. La reine prit la fuite. Un renfort +d'Impériaux, qui était arrivé secrètement, défendit la +forteresse. Le combat fut acharné. Les Hussites étaient +maîtres de toute la ville; encore un peu, et la dernière +force de Sigismond dans Prague, le fort de Saint Wenceslas, +allait lui échapper. Mais les grands du royaume +intervinrent, et, usant de leur ascendant accoutumé sur +les Hussites de Prague, les firent consentir à une trêve +de quatre mois. Il fut convenu que pendant cet armistice +les cultes seraient libres de part et d'autre, le clergé e +les propriétés respectés, enfin que Ziska restituerai +Pilsen et ses autres conquêtes.</p> + +<p>Ziska quitta la ville avec ses Taborites, résolu à ne +point observer ce traité insensé. Le sénat de Prague reprit +ses fonctions; mais les catholiques qui s'étaient +enfuis durant le combat n'osèrent rentrer, <i>craignant la +haine du peuple</i>: Sigismond écrivit des menaces; Ziska +reprit ses courses et ses ravages dans les provinces.</p> + +<p>La reine ayant rejoint son beau-frère Sigismond à +Brunn en Moravie, ils convoquèrent une diète des prélats +et des seigneurs, et écrivirent aux Praguois de venir +traiter. La noblesse morave avait reçu l'empereur avec +acclamations. Les députés hussites arrivèrent et communiérent +ostensiblement sous les deux espèces, dans la +ville, qui fut mise en interdit, c'est-à-dire privée de sacrements +tout le temps qu'ils y demeurèrent, étant considérée +par le clergé papiste comme souillée et empestée. +Puis ils présentèrent leur requête, c'est-à-dire leurs +quatre articles, à Sigismond qui se moqua d'eux. <i>Mes +chers Bohémiens</i>, leur dit-il, <i>laissez cela à part, ce +n'est point ici un concile</i>. Puis il leur donna ses conditions +par écrit: qu'ils eussent à ôter les chaînes et les +barricades des rues de Prague, et à porter les barres et +les colonnes dans la forteresse; qu'ils abattissent tous les +retranchements qu'ils avaient dressés devant Saint-Wenceslas; +qu'ils reçussent ses troupes et ses gouverneurs; +enfin qu'ils fissent une soumission complète, moyennant +quoi il leur accorderait amnistie générale et les gouvernerait +à la façon de l'empereur son père, <i>et non autrement</i>.</p> + +<p>Les députés rentrèrent tristement à Prague et lurent +cette sommation au sénat. Les esprits étaient abattus, +Ziska n'était plus là. Les catholiques s'agitaient et menaçaient. +On exécuta de point en point les ordres de Sigismond. +Les chanoines, curés, moines et prêtres rentrèrent +en triomphe, protégés par les soldats impériaux.</p> + +<p>Ceux des Hussites qui n'avaient pas pris part à ces +làchetés sortirent de Prague, et se rendirent tous à Tabor. +Ils furent attaqués en chemin par quelques seigneurs +royalistes, et sortirent vainqueurs de leurs mains après +un rude combat. Une partie alla trouver Nicolas de Hussinetz +à Sudomirtz, l'autre Ziska à Tabor. Ces chefs les +conduisirent à la guerre, et leur firent détruire plusieurs +places fortes, ravager quelques villes hostiles. +Sigismond écrivit aux Praguois pour les remercier de +leur soumission et pour intimer aux catholiques l'ordre +d'<i>exterminer absolument tous les Wicklefistes, Hussites +et Taborites</i>. Les papistes ne se firent pas prier, +exercèrent d'abominables cruautés, et la Bohême fut un +champ de carnage.</p> + +<p>Cependant <i>nul n'osa attaquer Ziska avant l'arrivée +de l'empereur</i>. Sigismond n'osait pas encore se montrer +en Bohême. Il alla en Silésie punir une ancienne sédition, +faire trancher la tête à douze des révoltés, et tirer à +quatre chevaux dans les rues de Breslaw Jean de Crasa, +prédicateur hussite, que l'on compte parmi les <i>martyrs +de Bohême</i>; car l'hérésie a ses listes de saints et de victimes +comme l'Église primitive, et à d'aussi bons titres.</p> + +<p>L'empereur fit afficher <i>la Croisade de Martin Y</i> contre +les Hussites. Ces folles rigueurs produisirent en Bohême +l'effet qu'on devait en attendre. Le moine prémontré +<i>Jean</i>, que nous avons déjà vu dans les premiers mouvements +de Prague, revint, à la faveur du trouble, y prêcher +le carême. Il déclama vigoureusement contre l'empereur +et le baptisa d'un nom qui lui resta en Bohème, +<i>le cheval roux de l'Apocalypse</i>. «Mes chers Praguois, +disait-il, souvenez-vous de ceux de Breslaw et de Jean de +Crasa.» Le peuple assembla la bourgeoisie et l'université, +et jura entre leurs mains de ne jamais recevoir +Sigismond, et de défendre la nouvelle communion jusqu'à +la dernière goutte de son sang. Les <i>hostilités recommencèrent +à la ville et à la campagne</i>. On écrivit des lettres +circulaires dans tout le royaume. Partout le même serment +fut proféré et monta vers le ciel.</p> + +<p>Sigismond se décida enfin pour la guerre ouverte. Il +leva des troupes en Hongrie, en Silésie, dans la Lusace, +dans tout l'Empire.</p> + +<p>Albert, archiduc d'Autriche, à la tête de quatre mille +chevaux, renforcé par d'autres troupes considérables et +par le <i>capitaine de Moravie</i>, fut le premier des Impériaux +qui affronta le <i>redoutable aveugle</i>. Ziska les battit entre +Prague et Tabor; puis, sans s'attarder à leur poursuite, +il alla détruire un riche monastère que nous mentionnons +dans le nombre à cause d'un épisode. De l'armée de vassaux +qui le défendaient il ne resta que six hommes, <i>lesquels +se battirent jusqu'à la fin comme des lions</i>. Ziska, +émerveillé de leur bravoure, promit la vie à celui des six +qui tuerait les cinq autres. Aussitôt <i>ils se jetèrent comme +des dogues les uns sur les autres. Il n'en resta qu'un +qui, s'étant déclaré Taborite, se retira à Tabor et y +communia sous les deux espèces en témoignage de +fidélité</i>.</p> + +<p>Cependant les Hussites de Prague assiégeaient la forteresse +de Saint-Wenceslas. Le gouverneur feignit de +la leur rendre, pilla et emporta tout ce qu'il put dans le +château, et se retira en laissant la place à son collègue +Plawen; de sorte qu'au moment où les assiégeants s'y +jetaient avec confiance, ils furent battus et repoussés. +Cependant Ziska arrivait. Il s'arrêta le lendemain non +loin de Prague pour regarder quelques Hussites qui détruisaient +un couvent et insultaient les moines. «<i>Frère +Jean</i>, lui dirent-ils, <i>comment te plaît le régal que nous +faisons à ces comédiens sacrés?</i>» Mais Ziska, qui ne +se plaisait à rien d'inutile, leur répondit en leur montrant +la forteresse de Saint-Wenceslas: «<i>Pourquoi avez-vous +épargné cette boutique de chauve (calvitia officina</i>)?—Hélas! +dirent-ils, nous en fûmes honteusement +chassés hier.—Venez donc,» reprit Ziska.</p> + +<p>Ziska n'avait avec lui que trente chevaux. Il entre; et +à peine a-t-on aperçu sa grosse tête rasée, sa longue +moustache polonaise et ses yeux à jamais éteints, qui, +dit-on, le rendaient plus terrible que la mort en personne, +que les Praguois se raniment et se sentent exaltés d'une +rage et d'une force nouvelles. Saint-Wenceslas est emporté, +et Ziska s'en retourne à Tabor en leur recommandant +de l'appeler toujours dans le danger.</p> + +<p>A peine a-t-il disparu, qu'un renfort d'Impériaux arrive +et reprend la forteresse. Ziska avait réellement une puissance +surhumaine. Là où il était avec une poignée de +Taborites, là était la victoire, et quand il partait il semblait +qu'elle le suivit en croupe. C'est que l'âme et le +nerf de cette révolution étaient en lui, ou plutôt à Tabor; +car il semblait qu'il eût toujours besoin, après chaque +action, d'aller s'y retremper; c'est que chez les Calixtins +il n'y avait qu'une foi chancelante, des intentions vagues, +un sentiment d'intérêt personnel toujours prêt à céder à +la peur ou à la séduction, une politique de juste-milieu.</p> + +<p>Un chef taborite, convoqué à la guerre sans quartier +par les circulaires de Ziska, vint attaquer Wisrhad que +les Impériaux, avaient repris. Il fut repoussé et aurait +péri avec tous les siens si Ziska ne se fût montré. Les +Impériaux, qui avaient fait une vigoureuse sortie, rentrèrent +aussitôt. Ziska fut reçu cette fois à bras ouverts +dans la ville. Le clergé, le sénat et la bourgeoisie accouraient +au-devant de lui, et emmenaient les femmes et les +enfants taborites dans leurs maisons pour les <i>héberger et +les régaler</i>. Ses soldats couraient les rues, décoiffant les +dames catholiques et coupant les moustaches à leurs maris. +Plusieurs villes se déclarèrent taborites<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, et envoyèrent +leurs hommes à Prague pour offrir leurs services à +l'<i>aveugle</i>. Un nouveau renfort était arrivé à Wisrhad, et +l'empereur s'avançait à grandes journées. Ziska fit établir +des lignes depuis le couvent de Sainte-Catherine (qu'on +venait d'abattre), jusqu'à la Moldaw, cerner la forteresse +pour empêcher tout secours de troupes et de vivres, +couper tous les arbres de l'archevêché, afin de découvrir +les mouvements de l'ennemi, et les Praguois renouvelèrent +avec transport le serment de ne jamais recevoir +Sigismond.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Laleni, Zatec et Slan, dont il sera parlé depuis et qui furent mises au +rang des villes sacrées de la prédiction.</blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>VII.</h3> + +<p>Les forteresses de Prague qui tenaient pour l'empereur +paraissaient imprenables, et, comptant sur l'approche +de l'armée impériale, se riaient des préparatifs de cette +populace. La garnison de Wisrhad regardait, tranquillement +les femmes et les enfants qui travaillaient jour et +nuit à creuser un large fossé entre le fort et la ville. +«<i>Que vous êtes fous!</i> leur disaient-ils du haut de leurs +murailles; <i>croyez-vous que des fossés vous puissent +séparer de l'empereur? vous feriez mieux d'aller +cultiver la terre.</i>»</p> + +<p>Cependant les Taborites n'étaient plus seulement le +corps d'armée campé à Tabor; c'était une secte nombreuse +et puissante. Plusieurs villes prenaient le nom de +taborites, et la nouvelle doctrine se répandait dans toute +la Bohème. Cette prétendue nouvelle doctrine, que les +Calixtins accusaient de renchérir par trop sur les hardiesses +de Jean Huss, n'était qu'un retour aux prédications +des Vaudois, bien antérieures à celles de Jean +Huss et de Wicklef lui-même. Nous verrons bientôt leurs +<i>articles</i>. En attendant Sigismond, une vive fermentation +des esprits amena beaucoup de ces phénomènes de +l'extase que l'on retrouve dans toutes les insurrections +religieuses. L'enthousiasme patriotique vibra sous cette +pression du véritable magnétisme, de la foi, et des populations +entières se levèrent à l'appel des nouveaux prophètes +pour courir à la guerre sainte. La grande prophétie +taborite qui fanatisa la Bohême à cette époque fui l'annonce +de la prochaine arrivée de Jésus-Christ sur la terre. +Il devait revenir juger les hommes sur les ruines de tous +les royaumes, et, par les armes des Taborites, établir +un nouveau règne, (<i>ce règne de Dieu</i>, cette république +idéale, cette société fraternelle, promis par les évangélistes +et les apôtres, et auxquels les premiers adeptes +du christianisme ont cru dans un sens matériel.) Toutes les +villes de la Bohème seraient alors ensevelies sous la terre, +à la réserve de cinq qui devaient se montrer toujours +pures et fidèles. Ces cinq villes reçurent des noms mystiques. +Pilsen fut appelée <i>le Soleil</i>, Launi <i>la Lune</i>, Slan +<i>l'Étoile</i>, Glato ou Klattaw <i>l'Aurore</i>, Zatek <i>Segor</i>. Les +prêtres exhortaient le peuple à éviter la colère de Dieu +qui allait fondre sur tout l'univers, et à se retirer dans +les cinq <i>villes sacrées</i> ou <i>villes de refuge</i>. Beaucoup de +riches bohémiens et moraves vendirent tous leurs biens +à bas prix, et, à l'exemple des premiers chrétiens, s'en +allèrent avec leurs familles en porter l'argent à la grande +famille taborite.</p> + +<p>Voilà l'impulsion ardente qui devait rendre ces hommes +invincibles tant qu'elle brûlerait dans leurs âmes; et +voilà ce que l'empereur ne prévoyait pas, ce que les soldats +de ses forts ne comprenaient pas: ils riaient, derrière +leurs murs inexpugnables, des fortifications des Taborites, +faites de leurs chariots, dont ils formaient des barricades +pour s'enfermer, et des lignes mobiles pour attaquer +à couvert. Chaque famille taborite arrivait à Prague +avec le sien portant vieillards, femmes et enfants, tous +intrépides et aguerris. Ce chariot devenait le rempart et +l'arsenal de la famille. On combattait derrière; on s'y +retranchait, blessé; on le poussait avec fureur sur les +fuyards: c'était une excellente arme de guerre. Les Impériaux +apprirent bientôt à la redouter.</p> + +<p>Enfin, au mois de juin de cette même année (1420), +Sigismond entra en Bohème, à la tête de cent quarante +mille hommes, commandés par l'électeur de Brandebourg, +les deux marquis de Misnie, l'archiduc d'Autriche +et les princes de Bavière. Il fut bien reçu à +Koenigsgratz, ville catholique et royaliste, apanage des +reines de Bohème, où il avait toujours tenu de fortes +garnisons. Tous les seigneurs catholiques de la Moravie +et de la Silésie venaient derrière lui. Tous ceux de la +Bohème allèrent à sa rencontre. Ulric de Rosemberg, +qui jusqu'alors avait été uni à Ziska, soit que le meurtre +et la ruine de ses parents l'eussent aigri contre les +Taborites, soit que l'empereur eût réussi à le gagner, +comme le fait est assez prouvé, soit enfin que son esprit +fût frappé d'une épouvantable vision qu'il eut à cette +époque, et dans laquelle il vit Jésus-Christ, Jean Huss, +saint Wenceslas et saint Adalbert lui apparaître dans une +fantasmagorie tragique, alla abjurer le hussitisme entre +les mains du légat du pape, et rejoindre l'empereur avec +cinq cents cavaliers. Son premier exploit fut d'enlever +une ville hussite et d'en raser les murailles; mais, +ayant été défier Ziska au pied du mont Tabor, il y fut reçu +et taillé en pièces par Nicolas de Hussinetz. Ainsi, il +rejoignit, l'empereur non en vainqueur mais en fugitif; +et ce premier fait d'armes malheureux fut d'un mauvais +augure pour l'armée impériale.</p> + +<p>Cette formidable armée manquait précisément de l'union +et de l'<i>idée</i> qui faisaient la force des Hussites. Les princes +qui la commandaient s'étaient fait de mortelles injures, +et fraîchement réconciliés pour cette expédition, ne +s'en haïssaient pas moins. L'empereur les méprisait tous +assez volontiers, eux et leurs sujets. Il avait un profond +dédain pour les Moraves, les Silésiens, les Hongrois, +enfin pour tous ceux de la race slave. Quant aux hordes +de mercenaires qui faisaient le gros de l'armée, on +n'avait pas de quoi les payer; et le pillage, sur lequel +ces sortes de troupes comptaient, venant à leur manquer, +grâce aux précautions de Ziska, qui avait ravagé le +pays d'avance, l'armée impériale était déjà mécontente +avant d'avoir tiré l'épée.</p> + +<p>Cependant elle arriva sans encombre sous les murs de +Prague. Les villes lui ouvraient leurs portes, et elle n'y +trouvait que des catholiques, empressés de la recevoir. +Tous les Hussites étaient à Prague, et Sigismond n'en put +saisir que vingt-quatre à Litomeritz, qu'il fit jeter dans +l'Elbe. La ville sacrée de Slan elle-même lui ouvrit ses +portes; mais il n'osa y entrer, craignant une embûche. +Enfin, étant arrivé devant Prague, le 30 juin, il essaya +d'abord une guerre d'escarmouches, dans laquelle il +perdit beaucoup de monde, et le 11 juillet il se décida à +livrer un assaut général. <i>Les Taborites se battirent en +désespérés pour leurs autels et leurs foyers</i>. Les troupes +impériales réussirent à s'emparer du <i>Petit-Côté</i>. Un corps +de Hongrois se porta dans le grand enclos de l'archevêché; +mais les Taboristes, venant renforcer les habitants de +Prague sur tous les points compromis, décidèrent la victoire, +et repoussèrent les Impériaux jusqu'à la Moldaw. +Ziska, qui se gardait assez ordinairement pour les coups +décisifs, se tenait retranché et bien fortifié, avec l'élite de +ses Taborites, sur une haute montagne, à l'orient de la +nouvelle ville, près du gibet de Prague<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>. Les Allemands, +voyant en lui le destin de la bataille, allèrent l'y attaquer +avec la résolution de le forcer. L'infanterie saxonne +coupa les fascines, combla les fossés, et fraya le chemin +à la cavalerie. Ziska se défendait terriblement. Le robuste +et intrépide vigneron Robyck combattit à ses côtés et +repoussa plusieurs fois l'ennemi. Deux femmes et une +jeunes fille taborites firent des prodiges de valeur, et +tombèrent percées de coups, sous les pieds des chevaux, +ayant refusé, à plusieurs reprises, de se rendre. Cependant +le nombre des assiégeants grossissait toujours; et +Ziska était aux abois, lorsque les Taborites de la nouvelle +ville, conduits par Jean le Prémontré, qui portait le calice +en guise d'étendard, s'élancèrent à la défense de +leur chef, et repoussèrent les Impériaux avec perte, +quoiqu'à chaque instant l'empereur leur expédiât de +nouveaux détachements. Il fallut abandonner l'attaque +ce jour-là. Quelques jours après, la main d'une femme +acheva la défaite des Impériaux. Une Praguoise taborite +s'introduisit, la nuit, dans leur camp, par un grand +vent, et mit le feu aux machines de siège. Beaucoup de +richesses et d'effets de grand prix furent consumés; +mais ce qui causa la plus grande perte, en cette circonstance, +fut l'incendie de toutes les échelles. L'armée +impériale fut consternée de ce dernier échec, et l'empereur, +effrayé, leva le siège le 30 juillet. <i>Il avait duré +un mois, durant lequel ceux de Prague, pour montrer +qu'ils n'avaient pas peur, ne fermaient les portes ni +jour ni nuit</i>. Le jour même de son départ, il fit la misérable +bravade de se faire couronner roi de Bohême, dans +la forteresse de Saint-Wenceslas, par l'archevêque Conjad. +Il créa plusieurs chevaliers, et, en s'en allant, il +enleva les trésors que son père et son frère avaient cachés +à Carlstein, et les lames d'or et d'argent dont les tombeaux +des saints étaient couverts, dans la basilique de +Saint-Wenceslas. Il engagea plusieurs villes de Bohême +au duc de Saxe pour payer ses troupes, les joyaux de la +couronne à des banquiers, et les reliques impériales aux +Nurembergeois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Ce lieu porte encore le nom de <i>Montagne de Ziska</i>.</blockquote> + +<p>La retraite de Sigismond fut désastreuse. Harcelé par +les Hussites, de défaite en défaite, il regagna la Hongrie, +licencia ses troupes, et ordonna aux garnisons allemandes +qu'il laissait dans les forteresses de Bohême de ravager +les terres des seigneurs de Podiebrad dont il avait eu à +souffrir particulièrement durant cette malencontreuse +croisade. C'est cette intrépide et persévérante famille des +Podiebrad qui a donné quelques années plus tard un roi +hussite à la Bohême.</p> + +<p>Ziska quitta Prague peu après Sigismond, et alla de +nouveau travailler à affamer l'armée impériale lorsqu'il lui +plairait du revenir; c'est-à-dire qu'il reprit son système +de ravage et d'extermination, ne perdant pas un seul +jour pour cette oeuvre de patriotisme infernal, ne laissant +pas refroidir un instant la sanglante ferveur de ses Taborites.</p> + +<p>Pendant son absence, les Praguois continuèrent à +attaquer les forteresses de Wisrhad et de Saint-Wenceslas +qui, toujours garnies d'Impériaux et munies de machines +de guerre, n'osaient remuer et se bornaient à la +défensive. Une nuit, les Taborites de la nouvelle ville +ayant échoué devant Wisrhad et se retirant en désordre, +trouvèrent les portes de la nouvelle ville fermées derrière +eux, par ordre du sénat. Si la garnison impériale +eût osé se hasarder quelques pas plus loin, cette courageuse +phalange de Taborites eût été anéantie. Elle ne +dut son salut qu'à la timidité des Impériaux, qui rentrèrent +dans leur fort sans se douter que l'ennemi était à +leur merci. Le lendemain, ces Taborites, indignés de la +perfidie du sénat, remplirent la ville de leurs imprécations, +et tous les Taborites de Prague se préparèrent à +abandonner cette lâche cité pour laquelle ils avaient +versé leur sang et qui les immolait aux terreurs de son +juste-milieu. Le Prémontré fit comprendre au peuple que +son salut était dans les Taborites. La bourgeoisie, effrayée, +convoqua les prêtres, les magistrats et les principaux +citoyens. Le moine se chargea de porter la parole +pour cette réconciliation. Amende honorable fut faite aux +Taborites. Le sénat protesta que les portes avaient été +fermées par inadvertance. On conjura les défenseurs de +la liberté de rester dans Prague. Malgré les larmes et les +prières de la peur, un grand nombre de Taborites plièrent +bagage, secouèrent la poussière de leurs pieds, +remontèrent sur leurs chariots, et s'en allèrent, la +<i>monstrance</i> en tête, rejoindre Ziska et le renforcer dans +ses excursions.</p> + +<p>Il leur donna autant d'ouvrage qu'ils en pouvaient +désirer. Arrivé devant Prachatitz, où il avait fait ses +premières études, il offrit sa protection à cette ville, à +condition qu'elle chasserait les catholiques. Mais ces derniers, +qui étaient en nombre, lui firent répondre <i>qu'ils +ne craignaient guère un mince gentilhomme tel que lui</i>. +Le redoutable aveugle leur fit chèrement expier cette +impertinence. Il s'empara de la ville en un tour de main, +fit sortir les femmes et les enfants, égorgea tous les +catholiques, et mit le feu à l'église où s'était réfugié le +juste-milieu; huit cents personnes périrent sous les décombres.</p> + +<p>Le 15 de septembre, les Taborites, les Orébites et <i>ceux +des villes sacrées, ayant à leur tête des chefs d'une +valeur éprouvée</i>, recommencèrent le siège du fort de +Visrhad. La garnison, épuisée et découragée, écrivit à +l'empereur qu'elle ne pouvait tenir plus d'un mois, et +n'en reçut que des promesses. Nicolas de Hussinetz intercepta +les vivres, et les lettres que l'empereur envoya +enfin pour annoncer son arrivée. Réduits à la dernière +extrémité, ceux du Wisrhad ayant tenu encore cinq semaines, +et mangé <i>six-vingts chevaux, des chiens, des +chats et des rats</i> envoyèrent leurs officiers aux Praguois +pour capituler. Il fut convenu qu'on se tiendrait +tranquille de part et d'autre pendant quinze jours, et +que le seizième, si l'empereur n'envoyait point de vivres, +la garnison se rendrait aux Hussites sans coup férir.</p> + +<p>Pendant ce temps, Sigismond ayant assemblé une nouvelle +armée, s'arrêtait à Cuttemberg. Sa Majesté impériale, +plongée dans une profonde mélancolie, tâchait de +divertir son chagrin avec des instruments de musique. +Un autre délassement était d'envoyer ses hussards incendier +et massacrer, sans épargner ni femmes ni enfants, +sur les terres des seigneurs bohêmes qui avaient embrassé +le hussitisme. Il parlementa avec les députés +praguois, essaya de les tromper, et finit par les menacer +avec sa brutalité ordinaire, qui l'emportait encore sur ses +instincts de ruse et de fraude. Enfin, le 31 octobre, il +parut devant de Prague avec une armée qu'il avait fait +venir de Moravie. Il se montra sur une colline voisine de +Wisrhad, l'épée à la main, donnant ainsi à la garnison le +signal du combat. Mais il était trop tard d'un jour; le +terme de la convention était expiré de la veille. Ceux <i>de +Wisrhad, en gens de parole</i>, et touchés de la foi que +les Taborites leur avaient gardée en les laissant tranquilles +durant la trêve, ne répondirent pas au signal de +l'empereur. Un morne silence planait sur la forteresse. +Ces malheureux soldats, épuisés par la faim et les maladies, +restaient comme des spectres autour de leurs créneaux, +immobiles témoins du combat qui s'engageait sous +leurs yeux. L'empereur, stupéfait d'abord, entra bientôt +dans une grande fureur; et comme ses officiers, admirant +avec tristesse les ingénieuses fortifications des Taborites, +l'engageaient à ne pas exposer sa personne et son armée +dans une entreprise impossible: «Non, non, s'écria-t-il, +je veux châtier ces porte-fléaux.—Ces fléaux sont fort +redoutables, reprit un des généraux,—Ah! vous autres +Moraves, s'écria Sigismond hors de lui, je vous savais +bien poltrons, mais pas à ce point!» Aussitôt les cavaliers +descendant de cheval: «Vous allez voir, dirent-ils, +que nous irons où vous n'irez pas.» Ils se jetèrent au-devant +de ces fléaux de fer que l'empereur avait si +fort méprisés, et il n'en revint pas un seul. Les Hongrois, +voulant les venger, eurent à dos ceux des villes sacrées +et prirent la fuite. L'empereur piqua des deux et s'échappa +à grand'peine. Les Praguois les poursuivirent et ne firent +quartier à aucun de ceux qu'ils purent joindre. La plus +grande partie de la noblesse de Moravie y demeura. +Plus de trois cents grands seigneurs bohèmes du parti +de l'empereur restèrent là quatre jours sans sépulture, +abandonnés aux chiens. L'infection fut horrible. Un chef +hussite, touché de compassion du sort de tant de braves +gens, les fit enterrer à ses frais dans le cimetière de +Saint-Pancrace.</p> + +<p>Le jour de cette seconde victoire fut clos par une scène +touchante. La garnison de Wisrhad, fidèle à son serment, +se rendit à ceux de Prague avec toutes les machines de +guerre de la citadelle. Les assiégeants reçurent les assiégés +à bras ouverts. Ils se hâtèrent d'assouvir la faim qui +les dévorait depuis si longtemps, et leur donnèrent des +vêtements, des vivres à emporter, et tout ce qui leur +était nécessaire pour se retirer en bon état et en bon +ordre. Le lendemain, au point du jour, on vit la population +en masse inonder la citadelle, non pour la fortifier, +mais pour la détruire. Il fallait anéantir cette place meurtrière, +arme si sûre et si redoutable aux mains de l'ennemi; +ce fut l'affaire de deux jours. Elle avait duré sept +cents ans, et devint un jardin potager. Le 3 novembre, les +Praguois allèrent en procession sur le champ de bataille, +et rendirent grâces à Dieu dans leurs hymnes bohémiens.</p> + +<p>L'empereur se vengea de sa défaite en ravageant les +terres des Podiebrad. Un seul de ces seigneurs avait refusé +jusque-là d'adhérer au hussitisme. Il courut à Prague +embrasser la doctrine. Tel devait être l'effet des violences +de Sigismond. L'empereur se retira, après avoir fait tout +le mal possible au pays, où il exerça des cruautés pires +que toutes celles de Ziska. Celui-ci épargnait du moins, +autant que possible, les femmes et les enfants, et recevait +à merci tous ceux qui se rendaient sincèrement. +Sigismond n'épargnait rien, et, dans sa rage aveugle, +immolait ensemble amis et ennemis. Les Orébites firent +peser sur les couvents d'horribles représailles. Ceux des +moines qu'ils ne brûlaient pas, ils les laissaient enchaînés +sur la glace, pour les faire périr de froid.</p> + +<p>Après leur victoire, les Praguois, n'ayant plus rien +que de funeste à attendre de la part de Sigismond, +assemblèrent les principaux seigneurs, afin d'élire un +autre roi, et ceux-ci se déclarèrent pour Jagellon, roi de +Pologne, chrétien de fraîche date, qui semblait ne devoir +pas les inquiéter dans leur religion. Mais les Orébites et +les Tabordes repoussèrent vivement cette proposition. <i>A +peine avons-nous chassé un roi étranger</i>, disait Nicolas +de Hussinetz (l'intrépide associé de Ziska)<i> que vous +en demandez un second</i>. Indigné de leur dessein, il fit +sortir de Prague tous ses Taborites, et s'en alla avec eux +assiéger et battre les villes impériales de l'intérieur.</p> + +<p>Cependant il rentra peu après dans la capitale avec des +intentions énergiques. Les Orebites n'étaient pas moins +mécontents que lui du juste milieu hussite. A peine le +danger était-il passé, que les Calixtins, mécontents de la +vie austère qu'entraînait pour eux le système dévastateur +de Jean Ziska, oubliaient qu'ils devaient leur salut à +sa science militaire, à sa bravoure, et à l'élan irrésistible +de ses fougueux disciples. Ils affectaient alors une grande +horreur pour les cruautés commises envers les moines, +et cette compassion, qui eût honoré des âmes sincères, +n'était qu'une hypocrite défection, chez un parti qui se +portait aux mêmes excès quand il croyait à l'impunité. +Les sectes ardentes s'étant rencontrées sous les murs +d'une ville catholique avec des assiégeants calixtins, +ceux-ci affectèrent de communier en grand appareil, et +leurs prêtres portèrent l'Eucharistie, revêtus de riches +ornements. C'était scandaliser ces austères réformateurs, +qui voulaient effacer toute trace des pompes de l'ancien +culte et abolir toute suprématie temporelle du clergé. +Ils se jetèrent sur les prêtres calixtins: <i>A quoi servent</i>, +leur dirent-ils, <i>ces habits de comédiens? Quittez-les, et +communiez avec nous sans ces oripeaux, ou nous vous +les arracherons</i>. Quelques chefs des deux partis apaisèrent +cette querelle; mais Nicolas de Hussinetz marcha +sur Prague, et enjoignit, avec menaces, à la communauté +calixtine de préposer autant de Taborites que de Praguois +à la garde des tours et aux délibérations des conseils. +Ceux de Prague répondirent naïvement que, l'ennemi +étant loin, ils n'avaient que faire d'être si bien gardés et +si bien conseillés. On se querella particulièrement sur les +opinions religieuses, et c'est alors qu'on s'aperçut d'une +dissidence d'opinion alarmante pour les modérés. L'aigreur +en arriva au point qu'il fallut entrer en délibération +sérieuse pour un accommodement. On convoqua les +représentants de tous les partis dans l'église de Saint-Ambroise. +Ceux des deux villes de Prague eurent pour +chacun leur place à part, et les Taborites également; +seulement on défendit qu'il y eût là ni femmes ni prêtres. +Les Taborites avaient de grandes idées d'émancipation +pour leurs femmes, les admettant à une égalité de condition +et de discussion, qu'elles justifiaient bien par leur +conduite héroïque jusque sur les champs de bataille. +En outre, ils avaient pour leurs prêtres une vénération +extrême: les ayant dépouillés de tout caractère temporel, +et de tout privilège social, ils les regardaient comme des +saints et comme des anges, et il fallait que ces prêtres +fussent tels en effet pour dominer par le seul ascendant +moral. Ils furent donc très-irrités de cette exclusion de +leurs prêtres et de leurs femmes d'une conférence décisive, +et voulurent se retirer; mais comme Nicolas de +Hussinetz sortait de la ville un des premiers, son cheval +tomba dans une fosse et lui cassa la jambe. Ou le rapporta +dans Prague, et on le déposa dans la maison abandonnée +ou conquise des seigneurs de Rosemberg. Il y +mourut de la gangrène, ce qui jeta les Taborites dans +une grande consternation. Ils perdaient en lui un grand +appui, et un chef redoutable aux partis contraires. Ziska, +qui avait voulu jusque-là n'être censé que le premier +après lui, fut proclamé général en chef des Taborites.</p> + +<p>Enfin l'assemblée fut fixée et acceptée de part et d'autre. +L'université, qui était toute calixtine, y assista, et +procéda à la lecture des articles proclamés par les Taborites, +pêle-mêle avec celle qu'on leur imputait. Au reste, +la plupart de ces articles méritent d'être rapportés, ne +fût-ce que pour les lectrices qui aiment, avant tout, la +couleur historique. Rien ne montre mieux l'exaltation à +la fois sauvage et sublime des Taborites, et ne résume +mieux les doctrines de L'ÉVANGILE ÉTERNEL que cette +déclaration des droits divins de l'homme au quinzième +siècle. Leur style mystique est plus éloquent pour peindre +la situation à la fois violente et romanesque de la Bohême +à cette époque que le récit des événements même, et +nous prions nos lectrices de ne point sauter ce chapitre.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>VIII</h3> + +<h3>LA PRÉDICTION TABORITE.</h3> + + +<p>1. «Cette année du Seigneur (1420) sera la consommation +du siècle, et la fin de tous les maux. Dans ces +jours de vengeance et de rétribution tous les ennemis de +Dieu et tous les pécheurs du monde périront sans qu'il +en reste un seul. Ils périront par le fer, par le feu, par +les sept dernières plaies, par la famine, par la dent des +bêtes, par les serpents, les scorpions, et par la mort, +comme cela est dit dans l'Ecclésiaste.</p> + +<p>«Dans ce temps de vengeance il ne faut donc avoir +aucune compassion ni imiter la douceur de Jésus-Christ, +parce que c'est le temps du zèle, de la fureur et de la +cruauté. Tout fidèle est maudit s'il ne tire son épée pour +répandre le sang des ennemis de Jésus-Christ et pour y +tremper ses mains, parce que bienheureux est celui qui +rendra à la grande prostituée (l'Église romaine) le mal +qu'elle a fait.</p> + +<p>2. «Dans ce temps de vengeance, et longtemps avant +le jugement dernier, toutes les villes, bourgs et châteaux, +et tous les édifices seront, détruits comme Sodome, et +Dieu n'y entrera point, ni aucun juste.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p> + +<p>3. «Dans ce temps-là, il ne resta que cinq villes (les +villes sacrées désignées plus haut) où les fidèles seront +forcés de se réfugier, aussi bien que dans les cavernes et +les montagnes où sont assemblés aujourd'hui les vrais +fidèles.</p> + +<p>«Ces fidèles assemblés aujourd'hui dans les montagnes +sont le corps mort autour duquel s'assemblent les aigles, +c'est-à-dire les armées du Seigneur pour exécuter ses +jugements.</p> + +<p>4. «Prague sera détruite comme Gomorrhe.</p> + +<p>5. «Tout seigneur, vassal ou paysan qui ne fera point +<i>avancer la loi de Dieu</i> (on ne peut définir plus purement +la doctrine du progrès), un tel homme sera foulé +aux pieds comme Satan et comme le dragon. Dans ces +jours de vengeance les femmes pourront quitter leurs +maris et même leurs enfants (pour fuir le péché) et se +retirer sur les montagnes et dans les villes de refuge.»</p> + +<p>Après ces prédictions sinistres et menaçantes arrive la +formule du monde idéal des Taborites. C'est le même +rêve que celui du <i>règne de Dieu</i> sur la terre, annoncé +par les disciples de Jésus, et attendu immédiatement +après sa mort.</p> + +<p>6. «Dans ce nouvel avènement de Jésus-Christ, l'Église +militante sera réparée jusqu'au dernier fondement, et il +n'y aura plus nul péché, nul scandale, nulle abomination, +nul mensonge. Les fidèles seront sans tache, et brillants +comme le soleil.</p> + +<p>7. «Dans cette réparation, les élus ressusciteront, et +Jésus reviendra du ciel avec eux. Il conversera sur la +terre et tout oeil le verra, et il donnera un grand festin +sur les montagnes. Jusque-là les élus ne mourront pas. +Ils iront dans le ciel et en reviendront avec Jésus-Christ, +et on verra s'accomplir ce qui a été prédit dans +Isaïe et par l'Apocalypse.</p> + +<p>8. «C'est alors qu'il n'y aura plus ni persécution, ni +souffrance, ni oppression, et qu'il ne sera point permis +d'élire un roi, parce que Dieu seul régnera, et que le +royaume sera donné au peuple de la terre.</p> + +<p>9. «C'est alors que personne n'enseignera plus son +frère, mais qu'il sera enseigné de Dieu; qu'il n'y aura +plus de loi écrite, et que la Bible même sera détruite, +parce que la loi étant écrite dans tous les coeurs, il ne +faudra plus de doctrines: car tous les passages où l'Écriture +prédit des persécutions, des erreurs, des scandales, +n'auront plus de sens.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p> + +<p>10. «Dans ce temps-là, les femmes engendreront par +l'amour sans que les sens y aient part, et elles enfanteront +sans douleur.»</p> + +<p>Nous avons essayé de reconstruire la suite de cette +prédiction, dont les articles nous sont transmis dans un +tel désordre qu'elle n'aurait pas de sens. Je soupçonne +quelque malice de l'université calixtine dans cette interversion. +Il y a dans la prédiction et dans les préceptes +qu'elle entraîne deux phases bien distinctes: une <i>de zèle, +de fureur et de cruauté</i>, où tous les excès du fanatisme +sont sanctifiés dans le but d'amener le règne de Dieu +annoncé dans la seconde; et dans cette seconde, toutes +les prescriptions sont d'amour et de fraternité. En entremêlant +les articles consacrés à formuler ces deux phases, +le jugement dernier et le prochain paradis sur la terre, +on a fait du ciel des Taborites un enfer, et de leur idéal +de perfection un coupe-gorge. Mais il suffit du plus simple +bon sens pour rétablir le sens et l'ordre logique de cette +profession de foi.</p> + +<p>Après cette double prédiction vient, dans le <i>Manuscrit +de Breslaw</i>, une série de prescriptions qui ont le plus +grand rapport avec celles des Vaudois et des Lollards. Si +l'on veut se rendre un compte exact des trois ou quatre +cents articles qui furent condamnés par l'Église, chez +toutes les sectes du joannisme et chez celle des Taborites +en particulier, on le peut faire soi-même en prenant le +contre-pied de tous les préceptes de la discipline catholique. +«Point de prélats, c'est-à-dire point de richesses +dans L'Église. Point de distinctions, point d'autorité pour +elle dans la société laïque, point d'intervention dans les +actes de cette société pour les sacrements. Point de temples; +la prière en pleins champs, au sein de la nature, +temple que l'Éternel a consacré pour tous les hommes. +Point de cérémonies somptueuses; des rites simples; la +mission du pasteur apostolique et gratuite. Point de canonisation, +point de purgatoire, point de cimetières, point +d'indulgences, tous moyens honteux de vendre aux simples +les dons de la grâce et les secours de la rédemption, +que le Sauveur a également répartis entre tous les hommes, +sans instituer des spéculateurs pour en profiter +pécuniairement. <i>Point de prières pour les morts</i>; cette +idée-là était profonde, les catholiques la condamnèrent +sans la comprendre, et en conclurent que certaines sectes +ne croyaient pas à l'immortalité de l'âme. Nous verrons +cette idée se développer et s'expliquer plus tard. Point +d'huile consacrée ni de vaines cérémonies; le baptême +dans l'eau des fontaines comme celui que Jésus reçut +lui-même de Jean. Point d'offices latins ni d'heures canoniales; +chacun doit comprendre sa prière et l'offrir à +Dieu du fond de son coeur. Point de pape, l'Église du +Christ n'a qu'un chef, qui est Jésus dans le ciel; c'est +une abomination que de lui donner sur la terre un représentant +chargé de crimes et d'iniquités. Point de confession +auriculaire; Dieu seul peut connaître nos coeurs et +remettre nos péchés. Si quelqu'un veut se confesser à +son frère, que pour toute pénitence son frère lui dise: +<i>Va, et ne pèche plus</i>. Point d'habits sacerdotaux, ni +d'ornements d'autels; point <i>de robes, de corporaux, de +patènes, ni de calices</i>, etc., etc. Enfin, partout le renoncement, +c'est-à-dire l'égalité fraternelle, la doctrine pure +et simple du divin maître; et pour commencer ce grand +oeuvre, la destruction de tous les pouvoirs et de tous les +moyens de la théocratie.»</p> + +<p>Proclamer ainsi l'égalité dans l'ordre spirituel c'était la +proclamer de reste dans l'ordre social. L'Église et les +trônes l'avaient si bien senti qu'ils s'étaient ligués pour +étouffer cette doctrine. Ils n'avaient fait que martyriser +ceux qui la proclamaient; et, quant à ceux-ci, chacun +sait l'histoire de leurs augustes et profondes vicissitudes; +quant à la doctrine, on voit qu'elle revivait plus ardente +que jamais chez les Taborites, car tout ce que nous venons +de mentionner, ils le professaient quasi textuellement. +Mais ce qui distingue les Taborites de plusieurs +autres sectes, c'est leur sentiment sur l'Eucharistie. On +sait que le dogme de la <i>transsubstantiation</i> ne fut introduit +dans l'Église qu'en 1215, au concile de Latran, et que +le <i>retranchement de la coupe</i>, qui en fut regardé comme +la conséquence nécessaire, date de la même époque. +Jusque-là, le dogme idolâtrique de la <i>présence réelle</i> +n'était point un article de foi; et la substance divine +dans le pain consacré avait été expliquée et acceptée +symboliquement par les intelligences les plus élevées du +catholicisme. M'est avis qu'au quinzième siècle et après +la guerre même des Hussites, les esprits les plus forts +de l'Église, Aeneas Sylvius particulièrement (Pie II), +croyaient à cette transsubstantiation beaucoup moins +littéralement que le peuple. J'ai de fortes raisons pour le +croire; mais ce n'est pas ici le lieu de les exposer. Quoi +qu'il en soit, plusieurs sectes très-ennemies de l'Église à +tout autre égard, avaient accepté le dogme de la <i>présence +réelle</i>. Les Lolhards de Bohème, les Picards et +enfin la plupart des Taborites le rejetèrent absolument +dans le sens étroit où l'Eglise avait fini par l'entendre. +Ces derniers disaient que «Jésus-Christ n'est point corporellement +et sacramentellement dans l'Eucharistie, et +qu'il ne faut pas l'y adorer, ni fléchir les genoux devant +ce sacrement, ni donner aucune marque du culte +de latrie.» On ne saurait être plus explicite. Ils ajoutaient +«qu'on prend aussi bien le corps et le sang de +Jésus-Christ dans le repus ordinaire que dans l'Eucharistie, +pourvu qu'on soit en état de grâce.» C'était rétablir +l'idée pure de Jésus-Christ, et rendre à la communion +son sens réel, sans lui ôter son sens mystique et divin.</p> + +<p>Quand le recteur de l'Université eut achevé celle lecture, +les docteurs calixtins incriminèrent tous les articles, +et proposèrent d'en démontrer la fausseté. Les Taborites +n'en acceptèrent pas unanimement toute la responsabilité; +quelques-uns réclamaient, disant: «Au concile de +Constance, on nous a mis sur le corps quarante articles +hérétiques; «ici, c'est bien pis: on nous en impose septante.» +On demanda copie de tous ces articles pour y répondre. +Nicolas Biscupec, principal prêtre des Taborites, +prit la parole pour proscrire le luxe du clergé calixtin, et +pour l'accuser de posséder encore des biens séculiers. Les +questions du dogme furent écartées, sans doute à dessein; +car les prédictions taborites avaient un sens profond +et une application sociale terrible, que leurs docteurs, +suivant la coutume et les nécessités du temps, +avaient résolu, j'imagine, de ne pas divulguer. La discussion +porta donc sur des questions de forme, sur des +pratiques extérieures, et devint toute personnelle entre +les docteurs des deux camps. Au fait, la question imminente +du moment était de régler les attributions et les +pouvoirs du nouveau clergé. Les prêtres du juste-milieu +haïssaient les prêtres catholiques, mais n'étaient pas +fâchés de succéder à leurs richesses, à leurs satisfactions +de vanité, à leur influence politique; ils s'efforçaient de +retenir le plus possible, pour leur compte, des privilèges +et des jouissances attachés au sacerdoce. Les prêtres +taborites, véritables apôtres, tour à tour farouches et vindicatifs +comme saint Matthieu, charitables et ascétiques +comme saint Jean, entraient avec ferveur et sincérité +dans la vie évangélique. Ils subsistaient d'aumônes comme +les moines franciscains; ils étaient pauvrement vêtus, +permettaient à leurs disciples laïques d'administrer la +communion et de se communier eux-mêmes, refusaient +d'entendre la confession auriculaire, niaient le monopole +ecclésiastique de tous les sacrements, n'exerçaient, en un +mot, qu'un ministère d'enseignement et de prédication. +Peut-être l'Église d'aujourd'hui, qui, malgré ses <i>puffs</i> et +ses <i>réclames</i>, marche rapidement à sa ruine au milieu +des fêtes et des mascarades, fera-t-elle bien, dans ses +intérêts, quand le temps fatal sera venu, de se borner à +ces moyens sincères et sublimes des prêtres taborites. Il +est certain que jamais clergé n'eut une autorité morale +plus étendue, et ne rassembla d'aussi fervents adeptes, et +cela dans un temps où le seul nom de prêtre allumait la +rage des populations.</p> + +<p>Il est certain que, de nos jours déjà, des membres du +clergé de France ont eu la généreuse et courageuse pensée +de réhabiliter, par le renoncement et la prédication évangélique, +la mission du prêtre; mais de ce moment ils ont +été taxés d'hérésie. Il a fallu se soumettre à l'Église ou se +séparer d'elle, car qui dit Église dit Charte de certains +pouvoirs immobilisés dans la société contre les progrès de +l'esprit public et les inspirations individuelles.</p> + +<p>On conçoit maintenant pourquoi le dogme de la présence +réelle intéressait si fort l'église calixtine. L'homme +qui s'arroge le pouvoir miraculeux de faire descendre la +Divinité dans sa coupe, et qui est réputé seul assez pur +pour tenir la matière divine dans ses mains, est revêtu, +aux yeux des simples, d'un caractère magique. Il est un +saint, un ange, il est presque Dieu lui-même. Il est peut-être +plus que Dieu, puisqu'il commande à Dieu, et l'incarne +à son gré dans la matière du pain. En imaginant +ce dogme grossièrement idolâtrique, l'église romaine avait +sanctifié la personne du prêtre; elle l'avait élevé au-dessus +de la multitude comme au-dessus des rois; et +toutes les résistances des sectes étaient une protestation +du peuple contre cette révoltante inégalité, conquise, +non par les armes de la vertu, de la sagesse, de la +science, de l'amour, de la véritable sainteté, mais par +un privilège digne des impostures des antiques hiérophantes. +Le nouveau clergé qui surgissait en Bohème +n'avait garde de rejeter de tels moyens. La noblesse et +l'aristocratie, qui faisaient, là comme ailleurs, cause +commune avec lui, ne se souciaient pas d'examiner le +dogme au point de s'en désabuser. Mais le bas peuple, +à qui la suprême droiture de la logique naturelle et la +profonde suprématie du sentiment tiennent lieu de science +dans de telles questions, voyait au fond de ces mystères +mieux que l'Université, mieux que le Sénat, mieux que +l'aristocratie, mieux que Ziska lui-même, son chef politique. +Il est à remarquer, en outre, qu'à cette époque, +grâce aux prédications d'une foule de docteurs hérétiques, +dont les historiens parlent vaguement, mais sur l'action +desquels ils sont unanimes, le peuple de Bohème était +singulièrement instruit en matière de religion. Les envoyés +diplomatiques de l'église de Rome en furent stupéfaits. +Ils rapportèrent que tel paysan, qu'ils avaient +interrogé, savait les Écritures par coeur d'un bout à l'autre, +et qu'il n'était pas besoin de livres chez les Taborites, +parce qu'il s'en trouvait de vivants parmi eux.</p> + +<p>Un dernier mot pour résumer la situation des esprits à +Prague en 1420. Je demande pardon à mes lectrices d'interrompre +le drame des événement» par une dissertation +un peu longue. Les événements sont impossibles à comprendre, +dans cette révolution surtout, si on ne se fait pas +une idée des causes. Je trouve, dans le savant auteur dont +je donne un résumé, cette réflexion bien légère pour un +homme si lourd: «Si le rétablissement de la coupe était d'une +assez grande nécessité, pour mettre en combustion tout +un royaume, ou si le même rétablissement était un +assez grand crime pour attirer une si furieuse tempête +sur les Bohémiens, c'est une question de droit, une +controverse de religion qui n'est pas de mon ressort.» +Permis à l'auteur de trente-deux ouvrages <i>de poids</i>, au +ministre protestant prédicateur de la reine de Prusse, de +donner sa démission d'être pensant, tout en écrivant à +grand renfort de mémoires et de documents l'histoire au +dix-huitième siècle: mais il n'est pas permis aujourd'hui +au plus mince de nos écoliers d'en prendre ainsi son +parti, et de déclarer que nos aïeux étaient tous fous de +se <i>mettre en combustion</i> pour de telles fadaises. Le rétablissement +ou le retranchement de la coupe était la +question vitale de l'Église constituée comme puissance +politique. C'était aussi la question vitale de la nationalité +bohémienne constituée comme société indépendante. +C'était enfin la question vitale des peuples constitués +comme membres de l'humanité, comme êtres pensants +civilisés par le christianisme, comme force ascendante +vers la conquête des vérités sociales que l'Évangile avait +fait entrevoir. Les Taborites, en rejetant le dogme de la +présence réelle, entendu d'une façon objective et idolâtrique, +proclamaient un principe logique. Ils se débarrassaient +du miracle clérical, du joug de l'Église, qui, +depuis Grégoire VII, infidèle à sa mission spirituelle, +s'appesantissait sur le front des enfants de Jésus-Christ. +Les Calixtins, en ne réclamant que leur communion sous +les deux espèces, et en refusant d'aborder le fond de la +question, devaient perdre peu à peu la sympathie et le +concours des masses, et faire avorter enfin une révolution +qu'ils n'avaient entreprise et soutenue qu'au profit +des castes privilégiées.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>IX.</h3> + + +<p>La conférence et le synode que tint ensuite tout le +clergé hussite, pour tâcher d'éclaircir les dogmes, +n'aboutirent à rien. On ne put s'entendre, les uns y portant +trop d'emportement, les autres trop d'hypocrisie. Le +parti calixtin, persistant dans sa résolution d'avoir un +roi, envoya en ambassade deux <i>grands</i>, deux <i>nobles</i>, +deux consuls de la bourgeoisie, et deux ecclésiastiques +de l'Université (Jean Cardinal, et Pierre l'Anglais), à +Wladislas Jagebon, roi de Pologne, pour lui offrir la +couronne de Bohème. Les <i>modérés</i> eurent la mortification +bien méritée d'être éconduits. En vain il exposèrent +leurs griefs contre Sigismond, alléguant que les nations +polonaise et bohème devaient faire cause commune, +Sigismond étant l'ennemi de la <i>langue slave</i>, et ayant déjà +causé de grands dommages à la Pologne; <i>Sa Sérénité</i> le +roi de Pologne, qui craignait à la fois le saint-siège et +l'empereur, les paya de défaites, s'effraya de leurs <i>quatre +articles</i>, et finit, après les avoir promenés de conférences +en conférences, par leur promettre sa protection pour les +réconcilier avec Sigismond et avec le pape. Les mandataires +du juste-milieu bohème subirent en outre la honte +d'être logés en Pologne dans <i>des endroits séquestrés et +inhabités</i>; parce que, comme le pape avait décrété +d'interdiction tous les lieux souillés par leur présence, le +<i>peuple aurait été privé du service divin</i> là où ils auraient +séjourné.</p> + +<p>Pendant ce temps, les Taborites continuaient leur +guerre de partisans, et les troupes impériales entretenaient +leur fureur par des provocations féroces. Les +capitaines des garnisons de Sigismond faisaient des sorties, +entraient à cheval dans les églises calixtines, massacraient +les communiants, et faisaient boire le vin des +calices à leurs chevaux. De leur côté, les Praguois enlevèrent +le château de Conraditz, après que la garnison eut +capitulé et se fut retirée à cheval. La forteresse fut brûlée.</p> + +<p>Dès les premiers jours de l'année 1421, Ziska sortit +de Prague pour aller visiter <i>ses bons amis et ses beaux-frères</i>; +c'est ainsi qu'il appelait les moines. Il faut répéter +ici que cette guerre aux couvents ne manquait pas de +périls, et que Ziska y perdit beaucoup de monde. On ne +les prenait déjà plus à l'improviste; tous s'étaient mis +en état de défense, et soutenaient de véritables sièges. +Les nonnes mêmes, appelant les troupes impériales à +leur secours, faisaient bonne résistance, et subissaient +les horreurs de la guerre. On les noyait dans leurs fossés, +on les pendait aux arbres de leurs jardins. Beaucoup +de ces infortunées, dit-on, moururent de peur avant que +l'implacable main des Taborites se fût appesantie sur +elles, ou de misère et de froid, en fuyant à travers les +bois et les montagnes.</p> + +<p>Ziska passait sans interruption et sans repos d'une +conquête à l'autre. La ville royale de Mise<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> se rendit à +lui volontairement. C'était la patrie de Jacobel, qui l'avait +convertie au hussitisme. La forteresse de Schwamberg +capitula après six jours de siège. Rockisane, patrie du +fameux Jean Rockisane, qui devait bientôt jouer un +grand rôle dans cette révolution, fut conquise. Chotieborz +et Przelaucz eurent le même sort. Cottiburg se défendit; +plus de mille Taborites y périrent. Commotau fut livrée +par une sentinelle allemande, qui tendit son chapeau par +un trou de la muraille, pour qu'on le lui remplit d'argent. +Les Taborites châtièrent sa lâcheté après en avoir +profilé, et l'immolèrent le premier. Ziska avait été aigri +durant le siège de cette ville par les bravades des femmes, +qui s'étaient montrées nues sur les murailles pour +l'insulter. Précédemment, plusieurs Taborites et deux de +leurs prêtres y avaient été brûlés. Il fit passer deux ou +trois mille citoyens au fil de l'épée, et cette fois n'épargna +ni femmes ni enfants. On fit brûler les gentilshommes, +les prêtres, et bon nombre d'ouvriers. Les femmes +taborites se chargèrent de l'exécution des femmes catholiques, +«sans même épargner les femmes grosses.» Cette +ville d'<i>Iduméens</i> et d'<i>Amalécites</i>, comme disaient les +Taborites, fut traitée avec toute la fureur que comportaient +leurs sinistres prophéties. Un historien raconte avoir +vu, plusieurs siècles après, des traces étranges de cette +affreuse tragédie. «Dans le cimetière de cette ville, dit-il, +il y a une si prodigieuse quantité de dents humaines, +que, quand il pleut surtout, on peut amasser dans la +terre amollie des <i>dents toutes pures</i>. Si vous enfoncez +le doigt dans la terre, vous y trouverez des <i>essaims +de dents</i>. Et même dans les fentes des murailles, +où elles sont mêlées au ciment. Cela vient, m'a-t-on +dit, de ce que ceux qui ont été massacrés là n'ont +point été inhumés, etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Ou Mtiti.</blockquote> + +<p>Apres Commotau, les Taborites prirent Beraun, et s'y +conduisirent avec plus de douceur; Ziska commanda +d'épargner le sang. Les prêtres ne furent brûlés qu'après +avoir refusé pendant tout un jour d'embrasser le hussitisme. +Un jour de patience, c'était beaucoup pour les +vainqueurs, à ce qu'il paraît. Les habitants de Melnik +envoyèrent des députés pour faire leur soumission et accepter +les articles du taborisme. Broda fut traitée comme +Commotau, pour avoir été ennemie jurée de Jean Huss. +Kaurschim, Kolin, Chrudim et Raudniiz se rendirent et +firent profession de foi taborite. Les habitants furent les +premiers à brûler leurs églises, à ruiner leurs couvents, à +massacrer leurs moines, et à jeter leurs prêtres dans la +poix ardente.</p> + +<p>De là Ziska marcha vers la montagne de Cuttemberg, +dans le Baehmer-Wald. C'es là que les années précédentes, +et récemment encore, les ouvriers des mines, qui étaient +presque tous Allemands et du parti de l'empereur<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>, avaient +persécuté les Taborites. Ils se les achetaient les uns aux +autres pour avoir le plaisir de les tuer. On donnait cinq +florins pour un prêtre, et un florin pour un séculier. On +en avait jeté dix-sept cents dans la première mine, +treize cents dans la seconde, et autant dans la troisième. +«C'est pourquoi, dit un historien, on a toujours célébré +l'office des martyrs en ce lieu, le 8 avril, sans que personne +ait pu l'empêcher, jusqu'en 1621.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Ils jouissaient des grands privilèges accordés aux ouvriers et aux +paysans de cette frontière depuis l'an 1040, pour l'avoir vaillamment défendue +contre l'empereur Henri III. Ils ne payaient pas d'impôts, avaient +un sénat particulier, etc.</blockquote> + +<p>En apprenant l'approche du vengeur, ceux de Cuttemberg +allèrent au-devant de lui, avec un prêtre qui +portait l'Eucharistie. Ils se mirent tous à genoux pour +demander grâce, et ils l'obtinrent. Quoi qu'on en ait dit, +Ziska était dirigé en tout par les conseils de la politique, +et ne se livrait à ses ressentiments que lorsqu'ils lui paraissaient +nécessaires au succès de son oeuvre. Les mines +d'argent de Cuttemberg étaient le trésor du royaume; et +Ziska, d'accord avec ceux de Prague, résolut de conserver +cette province. Un prêtre taborite reprocha aux +Cuttembergeois leur conduite passée, les exhorta à n'y +plus retomber, et leur signifia les conditions de la paix. +Tous ceux qui voudraient changer de religion seraient +traités en frères; tous ceux qui ne le voudraient pas auraient +trois mois pour vendre leurs biens et se retirer où +bon leur semblerait. Il est triste de dire que la clémence +de Ziska ne lui profita pas, et qu'il fut forcé de l'abjurer +plus tard. Il est évident que, dans la marche politique +qu'il s'était tracée, tout mouvement de pitié devenait une +faute.</p> + +<p>Vers cette époque, Ziska commença à sentir son autorité +débordée par le zèle farouche de ses Taborites. Il les +avait dominés jusque-là avec une grande habileté. Aux +approches du premier siège de Prague, lorsque la nation ne +connaissait pas encore bien ses forces, et voyait arriver, +avec une rage mêlée de terreur, la nombreuse armée de +Sigismond, Ziska, comprenant bien que le zèle religieux +de Tabor pouvait seul donner l'élan nécessaire à une +résistance désespérée, avait favorisé cet élan, et avait +paru le partager entièrement. A cette époque de fièvre +et d'angoisse, on l'avait vu revêtir le caractère de prêtre, +afin d'imprimer plus d'autorité à son commandement. Il +s'était fait taborite en apparence. Il avait administré lui-même +la communion, il avait prêché et prophétisé comme +les apôtres de Tabor et des villes sacrées. Après la défaite +et la fuite de l'empereur, et durant les conférences pour +religion dont nous avons parlé plus haut, Ziska avait vu +son influence dans les affaires et dans les conseils de +Prague, très-ébranlée par son essai de taborisme. Il en +avait été réprimandé par le clergé calixtin; et sans se +prononcer contre les articles taborites incriminés, il avait +adhéré, plutôt sous main qu'ostensiblement, aux quatre +articles dont les Hussites modérés ne voulaient point +sortir. Depuis cette époque, il demeura calixtin, et se fit +toujours dire les offices <i>selon les missels</i> et administrer +la communion par un prêtre calixtin, qui ne le quittait +pas et qui officiait auprès de sa personne en habits sacerdotaux. +Rien n'était plus opposé aux idées et aux +sympathies des Taborites; et cependant, soit qu'il mît un +art infini à leur faire accepter cette conduite, soit qu'ils +sentissent le besoin de ce chef invincible, ils n'avaient +point murmuré. Peut-être aussi étaient-ils trop divisés en +fait de principe pour former une sédition de quelque +importance. Mais, à mesure que l'adhésion des villes et +le progrès de leur propagande leur donnèrent de l'assurance, +un élément de révolte se manifesta dans leurs +rangs. Les historiens ont presque tous donné indifféremment +le nom de Picards à la secte qui s'était introduite au +sein du taborisme, vers l'année 1417. Le moine Prémontré +Jean en était un des plus ardents apôtres, et +nous verrons bientôt qu'il essaya d'ébranler le pouvoir +illimité du redoutable aveugle.</p> + +<p>Ziska, sentant qu'un ferment de discorde s'était introduit +parmi les siens, résolut de le combattre énergiquement. +La capitulation de Cuttemberg n'avait pas été observée +très-fidèlement par les Taborites de Prague; on +avait maltraité plusieurs catholiques, en dépit de la loi +jurée. A Sedlitz, dans le district Czaslaw, Ziska voulut +épargner les bâtiments d'un superbe monastère, et défendit +à ses gens de l'endommager en aucune façon. Cependant +un d'entre eux y mit le feu durant la nuit. Ziska +procéda, dit-on, pour découvrir et châtier cette désobéissance, +avec sa ruse et sa cruauté accoutumées. Il +feignit d'approuver l'incendie et de vouloir récompenser +l'une bonne somme d'argent celui qui viendrait s'en +vanter à lui. Le coupable se nomma. Ziska lui compta +l'argent, et le lui fit avaler fondu; ensuite il décréta de +fortes peines contre ceux qui mettraient désormais le feu +sans son ordre. On peut croire, d'après cette mesure, qu'en +plus d'une occasion ses intentions de vengeance à l'égard +des vaincus avaient été outrepassées, et qu'il n'avait pas +toujours été aussi obéi qu'il avait voulu le paraître. Cependant +il se borna, pour cette fois, à faire périr à Tabor +quelques-uns de ces Picards qui murmuraient contre lui; +et, entraînant ses Taborites dans une nouvelle course, il +leur fit ou leur laissa détruire encore plus de trente monastères. +Enfin, réuni à ceux de Prague, il prit Jaromir +avec beaucoup de peine, et la traita fort durement, parce +que ses habitants avaient déclaré vouloir se rendre aux +Calixtins de Prague, et non à lui.</p> + +<p>Pendant ce temps, Jean le Prémontré détruisait aussi +des monastères: à Prague, il dispersa violemment la +communauté des religieuses de Saint-Georges, qu'on avait +épargnées jusque-là parce qu'elles étaient toutes filles +de qualité. Ailleurs, il brûla les couvents et les moines. +Dans un autre couvent de femmes, à Brux, sept nonnes +ayant été massacrées au pied de l'autel, la légende rapporte +que la statue de la Vierge détourna la tête, et que +l'enfant Jésus, qu'elle portait dans son giron, lui mit le +doigt dans la bouche.</p> + +<p>Enfin la ville de Boleslaw se rendit à ceux de Prague, +et le seigneur catholique Jean de Michalovitz, à qui l'on +enleva dans le même temps une bonne forteresse, fut +repoussé avec perte, après avoir tenté de reprendre +Boleslaw.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>X.</h3> + + +<p>Tant de succès firent ouvrir les yeux au parti catholique +sur l'importance et la force de la révolution. Un +moment vint où, n'espérant plus la conjurer, il résolut +de l'accepter, afin de n'être point brisé par elle. Sigismond +ne pouvait inspirer d'affection à personne: il avait +mécontenté tous ses amis. Les Rosemberg furent des +premiers à l'abandonner, et une diète générale fut assemblée +à Czaslaw, où presque toute la noblesse déclara +qu'elle se détachait du parti de l'empereur. Quant à la +religion, les Hussites, qui voulaient des gages, eurent +bon marché de ces consciences si orthodoxes, et leur +firent accepter leur quatre articles calixtins sans difficulté. +Mais à ces quatre articles ils en ajoutaient un cinquième, +qui portait l'engagement de ne reconnaître pour +roi que l'élu de la diète nationale. Les villes de la Moravie, +à qui on avait écrit d'adhérer à ces cinq articles ou +de s'attendre à la guerre, envoyèrent des députés à cette +diète pour faire savoir qu'elles se rangeraient aisément +aux quatre premiers, mais que le cinquième était grave +et demandait le temps de la réflexion. Ces actes officiels +fout assez voir que la foi catholique était peu brillante à +cette époque; que Rome n'était plus qu'une puissance +temporelle, représentée par l'empereur plus que par le +pape, et que si l'on n'eût craint une lutte politique avec +ces potentats, on se fût volontiers raillé des décisions des +conciles.</p> + +<p>On ne nous dit pas si Ziska fut présent à cette diète, +mais il est certain qu'il y donna les mains, et qu'il ne +rejeta pas l'alliance des seigneurs catholiques contre +Sigismond. Le gros des Taborites se laissait guider par +lui; mais les Picards, et ceux qui avaient été exaltés par +eux et qui s'intitulaient déjà nouveaux Taborites ou Taborites +réformés, l'en blâmèrent ouvertement. Ces Taborites +picards étaient assez nombreux à Prague. Partout ailleurs +ils eussent été sous la main terrible de Ziska. A Prague, +ils pouvaient se glisser encore inaperçus entre les divers +partis. Jean le Prémontré les échauffait de sa parole ardente +et de son zèle fougueux. Il déclamait contre l'alliance +avec les catholiques, signalait les Wartemberg et +les Rosemberg surtout, comme capables de toutes les +lâchetés et de toutes les trahisons, prédisait qu'ils perdraient +la révolution et vendraient la Bohème au premier +souverain qui voudrait acheter leur vote et leurs armes: +la suite des événements prouva bien qu'il ne s'était pas +trompé.</p> + +<p>Malgré ces protestations, les catholiques furent acceptés, +et, à leur tour, ils protestèrent contre Sigismond et +contre l'Église. Conrad, archevêque de Prague, celui qui +avait récemment couronné l'empereur, embrassa solennellement +le Hussitisme et rompit avec Rome. Ulric de +Rosemberg, cet athée superstitieux qui avait des visions, +qui avait déjà abjuré deux fois, la première pour Jean +Huss et la seconde pour Martin V, ce traître qui avait +servi sous Ziska, et ensuite sous Sigismond, présida la +diète avec l'archevêque, et proclama, en son propre nom +et au nom de tous les membres du clergé et de la noblesse, +les quatre articles calixtins et la déchéance de +l'empereur au trône de Bohème. Il y a cependant des +réserves perfides dans cette déclaration. Il y est dit textuellement +qu'on défendra les quatre articles «envers et +contre tous,» <i>à moins que peut-être on ne nous enseigne +mieux par l'Écriture sainte, ce que les docteurs +de l'académie de Prague n'ont encore pu faire</i>. A +propos de la déchéance de Sigismond, il est dit encore: +«Que de notre vie, <i>à moins que Dieu par quelque fatalité +secrète ne semble le vouloir ainsi</i>, nous ne recevrons +Sigismond, parce qu'il nous a trompés, etc.»</p> + +<p>Cette convention fut faite au nom de Prague, des <i>citoyens +de Tabor</i>, de toute la noblesse des villes, etc. +Sans rien statuer pour l'avenir, le parti catholique et le +juste-milieu, qui s'entendaient tacitement pour avoir un +roi étranger, élurent vingt personnes <i>intègres et graves</i> +pour administrer le royaume <i>pendant la vacance</i>; quatre +consuls des villes de Prague représentant la bourgeoisie, +cinq <i>seigneurs</i> représentant la grandesse de Bohème, +sept <i>gentilshommes</i> représentant la petite noblesse, etc. +A la tête des gentilshommes était nommé Jean Ziska, et +le nombre des représentants de cette classe montre +qu'elle était la plus nombreuse et la plus influente. Il +était dit que ces <i>régents</i> auraient plein pouvoir; mais la +foule de réticences et de cas réservés qui suit cet article +montre la mauvaise foi des catholiques; ce sont autant +de portes ouvertes pour s'échapper quand le vent de la +fortune fera flotter les étendards de ces nobles vers un +autre point de l'horizon. En cas de division dans le conseil +des régents, la diète constituait deux prêtres comme +conseils. L'un de ces deux prêtres dictateurs mourut de +la peste en voyage; l'autre, Jean de Przibam, dès qu'il +fut de retour à Prague, eut affaire au terrible moine Jean, +qui l'accusa d'avoir outrepassé son mandat de député, et +le fit condamner et chasser de la ville. Le Prémontré +avait alors beaucoup d'influence à Prague. Peu de temps +après, il accusa de trahison Jean Sadlo, gentilhomme qui +avait livré les Bohémiens aux Allemands dans un combat, +et l'ayant appelé à comparaître sous de bonnes promesses, +il le fit saisir de nuit et décapiter dans la maison +de ville de la vieille Prague. Les catholiques et les Calixtins +qui commençaient à s'inquiéter du Prémontré, espèce +de Montagnard à la tête d'un club de Jacobins, firent de +grandes lamentations sur le meurtre de Jean Sadlo, et le +revendiquèrent dans les deux camps comme un membre +fidèle de leur communion; ce qui ne prouve pas beaucoup +en faveur de la loyauté de ce Jean Sadlo.</p> + +<p>Pendant que ces événements se passaient à Prague, +Sigismond députait des ambassadeurs à la diète de Czaslaw. +Ils eurent beaucoup de peine à s'y faire admettre, +et ayant commencé leur discours par de longues louanges +de l'empereur, ils furent brusquement interrompus par +Ulric de Rosemberg, qui se montrait alors des plus acharnés +contre son maître: «Laissez cela, leur dit-il, et +nous montrez vos lettres de créance.» La lettre de l'empereur +était mêlée de fiel et de miel. Il offrait la paix, son +amitié, presque la liberté des cultes, la réparation des +injures et des dommages commis par son armée: tout +cela aux catholiques et au juste-milieu. Mais il donnait à +entendre qu'il sévirait avec rigueur contre les Taborites, +et menaçait, si on ne les abandonnait à sa colère, d'amener +en Bohème <i>ses voisins et ses amis: quand même</i>, +ajoutait il, <i>nous saurions que cela ne se pourrait faire +sans que vous en souffrissiez des pertes irréparables +pour vous et votre postérité, et sans un déshonneur +qui vous exposerait aux railleries mordantes du +reste du monde</i>. Cette lettre maladroite et dure irrita +tous les esprits. On eût peut-être sacrifié les Taborites, +si on eût pu prendre confiance à la parole de Sigismond; +mais on le connaissait trop: il avait eu le tort de se +montrer. La réponse de la diète fut belle et fière.</p> + +<p>«Très-illustre prince et roi, puisque votre auguste +Majesté nous promet d'écouter nos griefs et nous invite +à les lui faire connaître, les voici:—Vous avez permis, +au grand déshonneur de notre patrie, qu'on brûlât maître +Jean Huss, qui était allé à Constance avec un sauf-conduit +de Votre Majesté. Tous les hérétiques ont eu la liberté +de parler au concile; il n'y a eu que nos excellents +hommes à qui on l'ait refusée. Vous avez fait brûler +maître Jérôme de Prague, homme de bien et de science, +qui y était allé également sous la foi publique. Vous avez +fait proscrire, frapper d'anathème et excommunier la +Bohème, et vous avez fait publier cette bulle d'excommunication +à Breslaw, à la honte et à la ruine de la +Bohème; car vous avez excité et ameuté contre nous tous +les pays circonvoisins, comme contre des hérétiques publics. +Les princes étrangers que vous avez déchaînés +contre nous ont mis la Bohême à feu et à sang, sans +épargner ni âge, ni sexe, ni condition, ni séculier, ni +religieux. Vous avez fait tirer par des chevaux et brûler +à Breslaw Jean de Crasa, notre concitoyen, parce qu'il +approuvait la communion sous les deux espèces. Vous +avez fait trancher la tête à des citoyens de Breslaw pour +une faute qui, à la vérité, avait été commise contre Wenceslas, +mais qui avait été pardonnée. Vous avez aliéné le +duché de Brabant, que Charles IV votre père avait acquis +par de rudes travaux (<i>Herculeis laboribus</i>). Vous avez +engagé la Marche de Brandebourg sans le consentement +de la nation. Vous avez fait transporter hors du royaume +la couronne impériale, comme pour nous exposer aux +railleries et aux mépris de l'univers. Vous avez emporté +les saintes reliques qui nous faisaient honneur, les divers +joyaux amassés par nos ancêtres et légués aux monastères. +Vous avez aliéné, contre nos droits et coutumes, +la <i>mense royale</i><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> et tout l'argent qui y était destiné à +l'entretien des veuves et des orphelins. En un mot, vous +avez violé et enlevé tous nos titres, droits et privilèges, +tant en Bohème qu'en Moravie; et, par cette raison, +vous êtes cause de tous nos désordres publics. C'est +pourquoi nous prions Votre Majesté de nous restituer +toutes ces choses et d'ôter de dessus nous tous ces opprobres; +de rendre à la nation, les trois provinces qui en +ont été détachées à l'insu des trois ordres du royaume; +de rapporter la couronne de Bohême, les choses sacrées +de l'empire, les joyaux, la mense, les lettres publiques, +les diplômes et tout ce qui a été soustrait; d'empêcher +les nations voisines, et surtout celles qui sont comprises +dans la Bohême (la Moravie, la Silésie, le Brabant, la +Lusace et le Brandebourg), de nous troubler et de répandre +notre sang. Nous prions aussi Votre Majesté de +nous faire savoir sa résolution <i>claire et nette</i>, à l'endroit +des quatre articles dont nous sommes absolument résolus +de ne pas nous départir, non plus que de nos droits, +constitutions, privilèges et bonnes coutumes, etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> C'était un trésor public dont le roi ne pouvait disposer qu'en faveur +des pauvres.</blockquote> + +<p>Il paraît que cette pièce a en latin un cachet de grandeur +ou, pour mieux dire, de <i>grandesse</i> imposante qui +montre ce que la haute seigneurie de Bohème avait été +jadis, plutôt que ce qu'elle était désormais. Ces grands +qui invoquaient leurs antiques privilèges, et qui faisaient +consister l'honneur de la patrie dans leurs joyaux et dans +leurs parchemins, ne voyaient pas par où ils étaient +sérieusement menacés; et en disputant à l'empereur les +franchises de la nation, ils ne sentaient pas que la nation, +désabusée de tout prestige, n'était plus là pour les leur +faire reconquérir au prix de son sang. Le peuple voulait +ces franchises pour lui-même, et non plus seulement +pour ces grands et pour ces monastères qu'il écrasait et +dévastait pour son propre compte. Le peuple voulait +faire partie de ce corps respectable qu'on appelait le +royaume; et la haute noblesse, en ne donnant pas sincèrement +les mains à son admission, ne faisait, en bravant +l'empereur, qu'une inutile provocation. Il eût fallu opter. +Elle crut pouvoir se soutenir par elle-même contre l'ennemi +du dehors et contre celui du dedans. Les Taborites +et les Picards protestèrent tout bas; et au jour du danger, +les nobles ne purent recouvrer leurs privilèges qu'en +s'humiliant et en s'avilissant sous les pieds de l'empereur.</p> + +<p>Sigismond répondit encore une fois qu'il était innocent +de la mort de Jean Huss et de Jérôme de Prague, et que +son intercession en faveur de la Bohème lui avait valu +au concile des <i>choses fort dures à digérer;</i> que ce +n'était pas la Bohème en elle-même qui avait été flétrie +et condamnée, mais de <i>mauvaises gens</i> qui avaient pillé, +brûlé, etc.; en d'autres termes, que la noblesse n'avait +pas été compromise dans la proscription et pouvait se +réhabiliter, grâce à lui; mais que ces mauvaises gens, +c'est-à-dire le peuple et ses apôtres, devaient être châtiés +et déshonorés à la face du monde. L'empereur prétendait +n'avoir emporté la couronne, les titres, les joyaux et les +reliques que pour les soustraire aux outrages; que d'ailleurs +ces mêmes grands qui lui reprochaient cette action +comme un vol, l'y avaient autorisé eux-mêmes, de leurs +conseils et de leurs sceaux. Il comptait remettre à l'arbitrage +des princes <i>ses voisins et ses amis</i> les désordres +et les dommages dont on l'accusait en Bohème. Il concluait +en promettant à la grandesse une augmentation de +privilèges, en reprochant avec amertume au peuple la +destruction de Wisrhad, des temples augustes et des +belles églises de Prague, et en le menaçant de la colère +de ses amis, c'est-à-dire de l'invasion étrangère, s'il ne +respectait l'église de Saint-Weit et la forteresse de Saint-Wenceslas.</p> + +<p>Pendant qu'on parlementait ainsi, Sigismond, comptant +toujours sur ses armées, fit entrer en Bohème vingt mille +Silésiens qui massacraient hommes et femmes, coupaient +les pieds, les mains et le nez aux enfants. Aussi lâches +que féroces, ils prirent la fuite sur la seule nouvelle que +Ziska marchait contre eux. Les paysans et les troupes +taborites des villes voisines, s'étant rassemblés à la hâte, +voulurent les poursuivre jusqu'en Silésie. Mais le seigneur +Czinko de Wartemberg, celui que le moine Jean avait +déjà désigné comme un traître, entra en composition +avec les ennemis, et défendit à ses gens d'incommoder +leur retraite. Ambroise, curé calixtin de Graditz, souleva +le peuple contre Czinko; et les paysans l'auraient assommé +avec leurs fléaux ferrés, s'il ne se fût retiré au +plus vite. Ambroise écrivit à Prague pour l'accuser de +trahison, et vraisemblablement le Prémontré se hâta de +prêcher contre lui. Il est probable qu'on eût pu conquérir +la Silésie sans la défection de ce Wartemberg. Mais les +grands justifièrent leur collègue, et le juste-milieu passa +condamnation.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XI</h3> + + +<p>La plupart des historiens placent à l'année 1421, au +milieu de laquelle nous voici arrivés, la persécution principale +de la secte des Picards par Jean Ziska. Voici ce +qu'ils racontent:</p> + +<p>Une fois, Ziska apprit qu'une secte (les uns disent +qu'elle était composée de quarante personnes, les autres +d'une grande multitude) s'était emparée d'une île dans +la rivière de <i>Lusinitz</i> (je ne pense pas qu'aucune rivière +ait d'île assez grande pour être occupée par une grande +multitude). Cette secte était venue de France (de <i>la +Gaule Belgique</i>) avec un prêtre nommé <i>Picard</i>, qui se +disait fils de Dieu, et se faisait appeler Adam. Il faisait des +mariages, ce qui n'empêchait pas que les femmes fussent +communes entre eux; assertion fort contradictoire. Ils +allaient nus, satisfaisaient leurs passions au milieu de +leurs offices religieux, se livraient à mille dérèglements +qu'on ne peut même indiquer, et tout cela au nom de +leur croyance, avec un fanatisme sérieux, se disant les +seuls hommes libres, les seuls enfants de Dieu, les êtres +purs par excellence, qui ne pouvaient pécher, parce qu'ils +étaient arrivés à l'état de perfection et de sainteté qui +n'admet plus la notion du mal. «Il en sortit un jour quarante +de l'île, qui forcèrent les villages voisins et tuèrent +plus de deux cents paysans, les appelant enfants +du diable. Ziska les assiégea dans leur île, s'en rendit +maître, et les passa tous au fil de l'épée, à la réserve +de deux, de qui il voulait apprendre quelle était leur +superstition,» et des femmes dont plusieurs accouchèrent +en prison sans qu'on pût les convertir. Ulric de Rosemberg +se donna le plaisir de les faire brûler. <i>Elles +souffrirent le feu en riant et en chantant</i>. Les historiens +appellent cette secte du nom de Picards, d'Adamites +et de Nicolaïtes, indifféremment, et disent qu'elle +se montra aussi en Moravie, dans une île de rivière; +qu'elle y pratiquait les mêmes délires, et y professait la +même croyance. Elle y fut immolée par les catholiques, +et souffrit les supplices avec le même enthousiasme.</p> + +<p>On raconte que d'autres fois, à différentes époques, +Ziska persécuta les Picards, et enfin qu'il les poursuivit +à outrance en 1421. Deux de leurs prêtres, dont l'un était +surnommé <i>Loquis</i>, à cause de son éloquence, furent arrêtés +d'abord par un gentilhomme calixtin, et relâchés à +la prière des Taborites; puis arrêtés de nouveau à Chrudim, +ils furent attachés à un poteau par le capitaine de +la ville, qui demanda à <i>Loquis</i>, en lui assénant un grand +coup de poing sur la tête, ce qu'il pensait de l'Eucharistie. +Martin Loquis répondit tranquillement que le dogme +de la présence réelle était une profanation et une idolâtrie. +Là-dessus les Calixtins voulurent les brûler. Mais le +curé calixtin de Graditz, ce même Ambroise qui avait +montré tant d'énergie dans l'affaire des Silésiens, intercéda +pour les prisonniers, qui furent remis entre ses +mains. Il les emmena à Graditz, les garda quinze jours, +et tâcha vainement de les amener à ses sentiments. L'archevêque +calixtin Conrad les fit conduire à Raudnitz, et +les garda huit mois dans un cachot, défendant au peuple +de les visiter, de peur de la contagion. Ziska les réclama +afin de les envoyer <i>brûler pour l'exemple</i> à Prague; +mais les consuls de Prague s'y opposèrent, <i>craignant +une sédition dans la ville, parce que Martin Loquis +y avait beaucoup de partisans</i>. Ils préférèrent envoyer +un consul avec un bourreau à Raudnitz, afin que Conrad +punît les prisonniers <i>à son gré</i>. L'archevêque calixtin les +fit torturer, «et ils nommèrent dans les tourments quelques-uns +de ceux qui étaient dans leurs sentiments sur +l'Eucharistie. L'archevêque les exhortant de nouveau à +revenir de leurs erreurs: <i>Ce n'est pas nous qui sommes +séduits, répondirent-ils en souriant, c'est vous qui, +trompés par le clergé, vous mettez à genoux devant +la créature</i>.» Enfin ils furent conduits au supplice; «et +comme on les exhortait à se recommander aux prières +du peuple: <i>Ce n'est pas nous</i>, dirent-ils encore, <i>qui +avons besoin de prières; que ceux qui en ont besoin +en demandent</i>. Ils furent tous deux jetés dans un tonneau +plein de poix ardente.»</p> + +<p>Il résulte bien clairement de ces faits que les Calixtins +avaient tellement pris le dessus en Bohème, qu'on ne +professait plus ouvertement la négation de la présence +réelle, et que ceux qui le faisaient subissaient le martyre. +Il en résulte clairement aussi que le nombre de +ceux qu'on appelait outrageusement Picards (c'était un +terme de mépris que les sectes ennemies se renvoyaient +depuis longtemps l'une à l'autre, sans qu'aucune voulût +l'accepter, si ce n'est peut-être les Adamites de la rivière) +était considérable, puisqu'on craignait la fureur du +peuple en les immolant devant lui. Les suites du martyre +de Loquis le prouveront de reste.</p> + +<p>Il n'y avait de commun, entre les principes de Loquis +ou des nouveaux Taborites, et ceux d'Adam et de ses +adeptes habitants des îles, que la négation de la présence +réelle. Voilà sans doute pourquoi les historiens les confondirent, +soit par erreur, soit par malice. Les Picards, +qui ne différaient guère des Vaudois acceptés depuis +longtemps, étaient chers aux Taborites, et tellement +mêles à eux, que toute l'armée de Tabor montrait assez, +par sa manière de communier sans appareil, sans observer +le jeûne, sans exclure les <i>enfants</i> ni les <i>fous</i>, en un +mot, sans aucune des prescriptions de l'église calixtine, +qu'elle était picarde, c'est-à-dire qu'elle ne croyait pas à +la <i>présence réelle</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. Ce dogme catholique eût donc peut-être +été abjuré à cette époque par toutes les nations, si +la conjuration taborite eût triomphé en Bohême. Mais les +temps n'étaient pas mûrs. Le peuple n'était pas assez +fort pour triompher des hautes classes, et les hautes +classes ne se sentaient pas ou ne se croyaient pas assez +fortes pour triompher des souverains, lesquels, à leur +tour, n'osaient pas lutter contre l'Église. Le dogme populaire +devait donc échouer là, et, après d'héroïques efforts, +périr en laissant après lui une mystérieuse propagande, +impuissante pour quelque temps encore contre les dogmes +Officiels.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Jean Huss croyait à cette <i>présence réelle</i>. Lors de la première grande +communion des Taborites eu pleine campagne, au début de la révolution, +presque tous étaient à peu près Calixtins. Mais la conférence de Prague et +la prophétie taborite qu'en peu de temps on s'était désabuse de +ce dogme. La négation de la <i>présence réelle</i> fit de continuels progrès. +Contenue par Ziska, elle éclata après sa mort, et tout le Taborisme fut +Picard, <i>anti-adorateur</i> de l'Eucharistie. Ziska ne sut jamais ou ne voulut +jamais savoir combien il avait de Picards dans son armée. Les villes +sacrées de la prédiction qui, en tout temps, lui furent d'un si héroïque +secours, étaient d'origine vaudoise. Elles avaient embrassé le Joannisme +dès le douzième siècle, en donnant asile aux Vaudois fugitifs persécutés +en France.</blockquote> + +<p>Nous laisserons à Martin Loquis, à Jean le Prémontré, +et à leurs nombreux adeptes, le surnom de Picards, sans +nous préoccuper des pédantesques dissertations qu'on +pourrait faire sur cette matière. Ce serait le droit d'un +historien de leur inventer un nom qui exprimât leur +véritable croyance; mais je ne puis m'arroger ce droit, +et, pour rester clair, je laisserai ce nom, qui fut si +injurieux et qui ne l'est plus, à ces martyrs de la +vérité.</p> + +<p>«Cependant, que ferons-nous donc, dit M. de Beausobre, +dans son intéressante dissertation, de ces Adamites +de la rivière de Lusinitz?» M. de Beausobre les distingue +complètement des autres Picards immolés aussi par Ziska, +qui ne voulait pas les distinguer; et M. de Beausobre a +raison. Mais peut-être se laisse-t-il égarer par sa généreuse +candeur, lorsqu'il s'efforce de prouver que les Adamites +n'ont jamais existé, ou bien qu'ils ne pratiquaient +ni la promiscuité, ni la nudité, ni les abominations qu'on +leur impute. Sans entrer dans l'ingénieuse mais puérile +discussion des textes, des mots à double sens, des dates +et des rapprochements, il me semble qu'on peut admettre, +avec les historiens de tous les partis qui l'ont attestée, +l'existence de ces Adamites. Pour cela il suffit de se reporter +à la source de toutes les idées élaborées dans le +Taborisme, à la grande prédiction taborite que nous +avons rapportée et <i>rajustée</i>, pour la rendre intelligible. +Cette prédiction impliquait deux époques. L'une de travail, +de souffrance, d'action, de colère, de vengeance et +d'extermination, durant laquelle, de leur autorité privée, +les nouveaux croyants distinguaient ce qui est juste et +injuste, ce qu'il fallait observer et ce qu'il fallait abolir, +enfin, ce qui, selon eux, était bien ou mal. L'autre époque +était un idéal de perfection, de repos, de douceur, de +tolérance, de fraternité et d'innocence, dans lequel, à la +venue de Jésus-Christ sur la terre, on devait entrer immédiatement +après l'extermination de la race impie et +de la vieille société. Dans ce temps-là, il ne devait plus y +avoir ni écritures, ni prêtres, ni préceptes, parce que +les hommes étant arrivés à l'état paradisiaque, le mal +serait banni de la terre, et tout serait <i>bien</i>. Ce rêve de +perfection mal compris, et appliqué sans idéal à la réalité +présente, suffisait pour engendrer la secte des Adamites. +La prédiction des Taborites n'était pas nouvelle. Elle +était renouvelée des Vaudois, qui la leur avaient apportée +sous d'autres formes deux siècles auparavant. La secte +des Adamites n'était pas nouvelle non plus; elle avait +été apportée de France; elle avait traversé plusieurs +époques et plusieurs contrées. Elle était même éternelle, +comme la virtualité de toutes les idées et aussi ancienne +de manifestation que le christianisme. Elle ne devait +pas finir absolument en Bohème; on l'a revue sous d'autres +formes chez les Anabaptistes de Munster; on l'a +revue plus récemment encore dans de malheureux essais +pour l'émancipation des femmes. C'est une de ces sectes +exubérantes, excessives et délirantes, dont j'ai promis, +au commencement de ce récit, de parler un peu, et voici +ce peu que j'ai à en dire.</p> + +<p>Toujours l'homme a rêvé l'idéal, soit au ciel, soit sur +la terre. Chacun a construit cet idéal selon la portée de +son intelligence ou l'ardeur de ses désirs, selon la fièvre +de ses instincts ou la sublimité de ses sentiments. Les +Taborites, en rêvant sur la terre les jouissances célestes, +la fraternité la plus tendre, l'amour le plus chaste (les +sens ne devaient plus avoir de part à la reproduction de +l'espèce), montraient combien de charité, d'austérité, de +dévouement et de justice brûlait au fond de ces âmes +farouches, emportées, dans leur projet sublime, par la +fureur des temps et l'implacabilité du fanatisme. Les Adamites, +au contraire, en voulant réaliser, au milieu des +excès du présent, la liberté absolue de l'avenir, se montraient +insensés. De plus, en rêvant cette liberté grossière +et brutale, ils faisaient bien voir que leur fanatisme était +du dernier ordre, et qu'en voulant arriver à l'innocence +des anges, ils ne savaient arriver qu'à celle des bêtes. Cependant +ils s'aimaient entre eux, ils s'appelaient frères, +et pratiquaient une fraternité absolue; ils souffrirent le +supplice en riant et en chantant. Ils furent martyrs, eux +aussi, de leur foi; car leurs femmes ne pratiquaient pas, +comme celles de la régence, une dévotion et un libertinage +opposés, en principe, l'un à l'autre. Elles croyaient +à la sainteté de leurs bacchanales: elles étaient folles. +Fallait-il les brûler ou les plaindre? Et aujourd'hui qu'on +ne brûle plus, ne faut-il pas plaindre et convertir celles +qui professent le dogme immonde du la promiscuité? +Heureusement le nombre des hypocrites est si grand, que +celui des fous et des folles est très-restreint. Il ne menace +point la société comme on a feint de le croire. Le +dogme de la promiscuité ne laisse que des traces passagères +dans les guerres de religion. Il rentra promptement +dans la nuit chaque fois qu'il voulut reprendre à la vie; +et de nos jours, quoi qu'on en dise, il n'a frappé que de +malheureuses têtes dévouées à l'erreur, préparées à +l'ivresse par quelque défectuosité de l'intelligence. Les +plus belles mains ont eu quelquefois des verrues. Les +chirurgiens les coupent et les brûlent en vain: elles +passent d'elles-mêmes quand l'enfance passe. L'adamisme +disparaîtra de la terre quand la véritable loi du +mariage sera proclamée.</p> + +<p>Pour en revenir à l'histoire du <i>redoutable aveugle</i>, il +est probable que Ziska extermina les insulaires de la +rivière de Lusinitz<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>, par un mouvement spontané d'indignation +contre leurs pratiques, et pour se défaire d'un +voisinage agressif qui s'était annonce par des hostilités. +Quant aux Picards son intention est plus mystérieuse, et +les historiens ne font pas de difficulté de l'attribuer à la +pureté de ses principes calixtins. Cependant quand on se +rappelle que Ziska, en d'autres temps, s'était montré zélé +taborite, qu'il avait donné la communion, qu'il avait prophétisé; +quand on le voit jusque-là vivant en si bonne +intelligence, et se rendant si cher à ces Taborites qui +avaient nié la <i>présence réelle</i> et qui n'y croyaient pas, +on peut présumer que Ziska châtiait dans Loquis et redoutait +dans le Prémontié des hommes d'une politique +plus hardie encore et d'une influence plus immédiate que +les siennes<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Ziska voulait sauver la Bohème selon un +plan conçu avec autant de prudence que de courage. +L'audace ne lui manquait pas plus que la ruse. Il s'alliait +au parti calixtin dans l'occasion, et s'en détachait de +même. A un moment donné, il pensa devoir sacrifier des +hommes qui lui semblaient, par leur fougueuse sincérité, +devoir compromettre la révolution. Il craignit que la négation +du dogme de la <i>présence réelle</i>, négation qui +entraînait de si profondes conséquences, n'effarouchât le +nombreux et puissant juste-milieu, et ne le brouillât lui-même +sans retour avec ces classes dont il croyait que son +oeuvre ne pouvait se passer. Ziska se trompait en espérant +faire marcher de front les résistances de divers ordres de +l'État contre l'empereur. En ce moment, il était enivré +sans doute de l'adhésion du parti catholique, et il concevait +de grandes espérances. Il éprouva bientôt ce qu'il +devait attendre de ces alliances impossibles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Ou <i>Lausnitz</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Il est bien certain que ces Picards blâmaient la conduite de Ziska à +l'égard de la religion. Ils le raillaient de se faire dire la messe <i>selon les +missels</i> par des prêtres calixtins, et appelaient ces prêtres <i>lingers</i> (<i>lintearios</i>) +à cause de leurs surplis de toile. Les Calixtins de Ziska (car il y +avait des Taborites Calixtins, c'est-à-dire des hommes qui, comme lui, +suivaient la religion de Prague et la politique de Tabor) raillaient à leur +tour ces prêtres réformateurs, et les appelaient <i>les cordonniers de Ziska</i>, +parce que, dit-on, ils portaient les mêmes souliers à l'office et en campagne. +Cette explication me semble un peu gratuite. Les cordonniers +avaient joué le rôle le plus énergique à Prague, dans les proclamations +religieuses et dans les émeutes. Ils faisaient pendant aux boucliers des +séditions de Paris à la même époque, et je pense que l'appellation de <i>cordonnier</i> +était devenue synonyme, en Bohême, de celle de <i>sans-culotte</i> dans +notre révolution.</blockquote> +<br> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p> +<br><br><br> + + + +<h3>XII.</h3> + + +<p>La nouvelle de l'exécution de Martin Loquis alluma la +sédition dans Prague. <i>Tous les Picards de la nouvelle +ville</i> coururent trouver le Prémontré. Il s'assemblèrent, +la nuit, dans un cimetière. Là, on se plaignit de la tyrannie +de Ziska et de celle du sénat calixtin. Le Prémontré +après avoir longtemps délibéré avec eux, prit sa résolution +au premier coup de la cloche du matin. Il se met +aussitôt à leur tête, et les conduit à la maison de ville de +la vieille Prague. Là il reproche aux sénateurs leurs +trahisons et leurs lâchetés, leur déclare qu'ils sont cassés +et annulés, et sur-le-champ procède à l'élection d'un +nouveau sénat et de quatre consuls picards. Il décrète +que la vieille et la nouvelle ville n'en feront plus qu'une +et obéiront à des magistrats de son choix. A peine a-t-il +formé ce nouveau gouvernement qu'il assemble la communauté, +et lui déclare qu'il faut chasser un curé qu'il +désigne, parce qu'il <i>retient les momeries</i> du culte romain; +que le temps est venu d'en finir avec les prêtres +calixtins et d'en établir de vraiment évangéliques, «<i>parce +que les séculiers et le clergé ne doivent plus faire +qu'un corps et un même peuple</i>.» Le peuple, la <i>populace</i>, +pour parler comme mon auteur (ce qui ne me +fâche point, parce que je vois bien que c'étaient les pauvres +et les opprimés qui étaient les plus éclairés et les +plus sincères en fait de religion), la populace courut aux +églises, chassa les prêtres calixtins, en institua de nouveaux, +et donna ses lois à toute la ville, sans que les +anciens consuls ni personne osât s'y opposer.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p> + +<p>Pendant ce temps, les Taborites et les Orébites marchaient +à la rencontre de l'Empereur, qui entrait en +Bohème par Cultemberg. Malgré la clémence de Ziska, +les mineurs revenaient à Sigismond, et, commandés par +le brigand Miesteczki, celui qui avait pillé les moines +d'Opatowitz pour son compte et qui ensuite s'était uni à +Ziska, ils reprirent Przelautzi, jetèrent cent-vingt-cinq +Taborites dans les minières, en tuèrent mille à Chutibor, +et firent brûler leur commandant et deux de leurs +prêtres.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'aristocratie négociait avec le roi +de Pologne. Sur son refus d'accepter la couronne, les +seigneurs catholiques devenus calixtins <i>pour voir venir</i>, +et les vrais calixtins, avaient demandé à Wladislas de +leur envoyer son parent Coribut. Wladislas jouait tous les +partis tour à tour. L'année précédente, il avait négocié +avec Sigismond la réconciliation des Bohémiens, en s'engageant +toutefois à marcher contre eux avec lui, dans le +cas où Sigismond consentirait à marcher avec lui contre +les chevaliers teutoniques. La conclusion de ces pourparlers +avait été un accord de mariage entre le roi de +Pologne et la veuve de Wenceslas. L'Empereur avait +offert Sophie ou sa propre fille au choix de ce nouvel +allié; le Polonais avait préféré la plus mûre des deux, +parce qu'elle était la plus riche. Mais les ambassadeurs +de Sigismond, qui portaient son adhésion en Pologne, +avaient été saisis et enlevés par les Hussites; de sorte +que le mariage fut suspendu, et les deux monarques +eurent le temps de se brouiller encore une fois. Alors +Wladislas envoya une ambassade à Prague pour proposer +Coribut, lequel gouvernerait la Bohème au nom du roi de +Pologne. Coribut était déjà aux frontières, et ne demandait +que des troupes pour entrer en Bohême. On ne put +lui en envoyer, parce que l'Empereur débusquait par la +frontière opposée, et qu'on n'avait pas trop de monde +pour lui tenir tête.</p> + +<p>A peine Sigismond fut-il entré en Bohème que les seigneurs +catholiques, qui avaient si bien protesté contre +lui, répondirent à son appel, et allèrent lui prêter foi et +hommage. Le juste-milieu, épouvanté de cette défection, +appela Ziska à son secours. Ziska accourut à Prague pou +la mettre en état de défense. Il y fut reçu comme un +héros, comme le sauveur de la patrie, on sonna toutes +les cloches, les prêtres et la jeunesse allèrent au-devant +de lui, et il <i>n'y eut régal qu'on ne fit à son monde</i>. Les +pâles Taborites, si affreux en temps de paix, étaient +beaux comme des anges quand on avait peur.</p> + +<p>Ziska passa huit jours à mettre Prague en état de siège +et <i>à la munir de tout ce qui était nécessaire</i>. De là, il +courut munir d'autres places importantes, entre autres +Cuttemberg que l'Empereur avait abandonné. Mais ne se +fiant plus à des alliés si perfides, Ziska ne s'y installa pas, +et se fortifia avec son armée sur une haute montagne +voisine, d'où il observait tous les mouvements des Impériaux. +Sigismond reprit aisément Cuttemberg, en effet, +et vint assiéger Ziska sur sa montagne; mais dès la seconde +nuit, le redoutable aveugle et ses Taborites tuèrent +les sentinelles avancées du camp impérial, se frayèrent +un passage au beau milieu de l'armée ennemie, et allèrent +tranquillement s'établir à Kolin. On était au mois de décembre. +Le froid chassa l'Empereur. Pendant qu'il se +reposait en Bavière, l'infatigable aveugle ne perdit pas +de temps pour lever de nouvelles troupes jusque sur les +frontières de la Silésie, et, sentant le froid s'adoucir, il +revint à Noël vers la frontière opposée, pensant que les +Impériaux allaient bientôt reparaître. Il n'y manquèrent +pas. Sigismond arriva sur Cuttemberg, et, pour marquer +sa protection à cette ville, il la fit brûler et passa tous +les habitants au fil de l'épée (<i>sans épargner les enfants +au berceau</i>), afin que Ziska ne trouvât plus là de poste +pour lui fermer la retraite. Sa prévoyance ne le préserva +pas des armes invincibles des Taborites. Ziska l'atteignit +dès le lendemain, tailla son armée en pièces, et le poursuivit +<i>trois lieues durant</i>; on lui enleva cent cinquante +chariots, remplis d'effets précieux, qui furent partagés +également entre les Taborites. Le jour suivant, Ziska alla +assiéger <i>Broda l'allemande</i>, et y perdit trois mille hommes. +Le lendemain il la prit et la brûla si bien que <i>pendant +quatorze ans il n'y habita âme qui vive</i>. Après +cette victoire, Ziska, assis sur les drapeaux impériaux, +créa quelques chevaliers parmi les Taborites. Ou voit en +lui de ces velléités de grandeur extérieure qui furent si +funestes à Napoléon.</p> + +<p>L'Empereur se retira <i>en grande hâte</i> en Hongrie. Le +Florentin Pippo, aventurier intrépide qui le suivait, se +noya sous la glace avec quinze cents de ses mercenaires, +au passage d'une rivière</p> + +<p>Il est temps de faire entrer en scène un nouveau personnage, +un des hommes les plus fortement trempés de +cette époque, et le seul adversaire solide que Sigismond +pût opposer à Ziska. C'était un prêtre qui s'appelait Jean +comme tant d'autres, et qu'on appelait Jean de Prague, +parfois Jean de fer (<i>ferreus</i>), à cause de son caractère +guerrier, ou enfin l'évêque de fer, car il était évêque +d'Olmutz et fervent catholique. Il avait autrefois dénoncé +Jacobel au concile de Constance, et, comme il avait toujours +eu son franc parler avec tout le monde, il avait +irrité violemment l'ivrogne Wenceslas par ses remontrances. +Depuis que Conrad avait embrassé le Hussitisme +le pape avait nommé Jean de fer à l'archevêché de Prague, +à la place de <i>l'apostat</i>; mais c'était un siège <i>in +partibus</i>. A tout prendre, le prélat catholique valait +beaucoup mieux que le politique Conrad. Il n'était ni +moins intolérant, ni moins cruel, mais il était brave et +sincère, et montrait les talents d'un grand capitaine +«Quand il avait dit sa messe, il quittait ses habits sacerdotaux, +montait à cheval, armé de toutes pièces, le +casque en tête, l'épée au poing, et la cuirasse sur le +dos. Il faisait gloire de n'épargner aucun hérétique. Il +en périt plusieurs milliers par ses soins et par ses armes, +et il tua deux cents Hussites de sa propre main. Il mourut +cardinal en 1430.» Il fut secondé en mainte rencontre +par l'abbé de Trebitz, <i>homme de qualité, plus +propre à la guerre qu'au bréviaire</i>.</p> + +<p>La première expédition de l'évêque de fer fut contre +un parti de Taborites, que deux prêtres de labor étaient +venus rallier en Moravie, et qui s'étaient fortifiés si bien +sur une montagne boisée, qu'on ne put les forcer. Ils se +défendaient en jetant sur les assiégeants de gros éclats +de roche; et malgré l'ardeur des troupes de l'évêque +formées de ses vassaux, d'auxiliaires hongrois et de +troupes impériales autrichiennes, ils décampèrent la nuit +et se sauvèrent en Bohème où ils se réunirent aux Orébites. +Plusieurs seigneurs bohémiens du parti calixtin, +et entre autres Victorin de Podiebrad (père du roi +Georges) apprenant cette affaire, songèrent alors à occuper +le belliqueux évêque pour l'empêcher de faire irruption +en Bohème. Il en résulta une guerre assez acharnée +en Moravie, où, parmi plusieurs défaites et plusieurs +victoires, Jean de fer donna de grandes preuves d'activité, +de courage et de talent militaire. Nous n'entrerons +pas dans le détail de ces campagnes, afin de ne pas +perdre de vue la scène principale.</p> + +<p>Jean le Prémontré exerçait toujours sur le peuple de +Prague une influence effrayante pour les Calixtins. Un +nouveau sénat, calixtin sans aucun doute, avait remplacé +le sénat picard institué par le moine. On l'y déféra comme +Picard, titre qui, à lui seul, constituait le crime d'État; +on l'accusa de s'être trop ingéré dans les affaires publiques, +d'avoir banni Jean Przibam et décapité Jean Sadlo; +sans motifs suffisants; et le sénat entra en délibération +pour aviser aux moyens de se défaire d'un homme si +énergique et si populaire. Quoique cette délibération eût +été tenue fort secrète, le Prémontré eu fut bientôt instruit, +et, n'écoutant que son audace accoutumée, il s'a la jeter +dans le danger. Il pénètre dans le sénat, accompagné +seulement de dix de ses partisans, et déclare aux sénateurs +qu'il va appeler de leur sentence aux citoyens. A +peine a-t-il achevé de parler qu'on ferme les portes, et +que le bourreau, qu'on avait mandé en toute hâte, s'empare +de lui, et lui tranche la tête ainsi qu'à ses compagnons. +Mais comme les <i>licteurs</i> s'empressaient de faire +disparaître les traces de cette affreuse exécution, et lavaient +précipitamment la salle, ils laissèrent couler du +sang dans la rue. Le peuple, averti par cet indice, se +précipite dans la maison de ville. Ou enfonce les portes +du conseil, et le premier objet qui se présente aux regards +est la tête du Prémontré séparée de son corps. En +un instant, le juge, les consuls et tous leurs acolytes +sont mis en pièces. Jacobel<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a> ramasse la tête de Jean, la +met sur un plat, et s'élance dans la rue, exhortant le +peuple à venger la mort d'un martyr. Les maisons des +consuls sont aussitôt envahies et dévastées. On court au +collège de Charles IV, que jusqu'alors on avait respecté, +et on emmène prisonniers tous les moines. On brûle la +bibliothèque, et on exécute publiquement sept personnes +qui avaient été ennemies de Jean le Prémontré. Jacobel +fit porter la tête du moine et celles de ses compagnons +pendant quinze jours dans la ville, exposées sur un cercueil, +et le peuple chantait avec lui l'hymne à la mémoire +des martyrs: <i>Isti sunt sancti qui</i>, etc. Enfin, ces têtes +furent ensevelies avec leurs corps en grande solennité +dans une enlise, et un prédicateur fit leur oraison funèbre +sur ce texte tiré des Actes des Apôtres: <i>Des hommes +pieux ensevelirent Etienne</i>. Ensuite il exhorta le peuple +à rester fidèle à la doctrine que le Prémontré lui avait +enseignée, et l'assemblée se sépara, le prédicateur et les +assistants <i>fondant en larmes</i>. Le peuple sentait bien +qu'il perdait un de ses plus vigoureux athlètes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Ou <i>Jacques de Mise</i>, celui qui avait été disciple et ami de Jean Huss +et qui, apparemment, était dans les mêmes sentiments que le Picards.</blockquote> + +<p>Au commencement de l'année 1422, les Taborites +firent la conquête importante de Sobieslaw, d'où dépendaient +dix-huit autres villes ou villages, et un territoire +rempli d'étangs poissonneux. Ensuite Ziska fit une <i>course</i> +en Autriche, porta la terreur chez les habitants, qui +fuyaient à son approche <i>dans les bois et dans les déserts</i>, +et s'empara d'une grande provision de bétail. Un autre +corps de Taborites entra dans la Marche de Brandebourg, +y mit tout à feu et à sang, et alla assiéger Francfort sur +l'Oder, dont il brûla les faubourgs et la chartreuse. Ceux +de Prague prirent et dévastèrent la ville de Luditz.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Sigismond Coribut arriva à Prague +avec cinq mille personnes. Il y fut fort bien reçu par les +Calixtins, qui voulaient absolument un roi. Ziska était +occupé ailleurs avec les Taborites. Les grands, qui étaient +retournés au parti de Sigismond, se tenaient retranchés +le mieux qu'ils pouvaient dans leurs châteaux. Cependant, +ils protestèrent contre l'élection de Caribut, et +s'étant rassemblés avec ceux des gentilshommes qui +étaient de leur parti, il déclarèrent que, bien qu'ils +eussent toléré la première ambassade des Bohémiens en +Pologne, ils n'avaient eu part ni à la seconde, ni à la +troisième; qu'ils ne se croyaient point déliés de leur +serment envers Sigismond, seul souverain légitime; et +enfin que Coribut <i>n'avait point été baptisé au nom de +la sainte Trinité, étant né Russe et ennemi du nom +chrétien</i>. Coribut était Lithuanien et chrétien grec.</p> + +<p>Les Praguois ayant répondu qu'il fallait accepter Coribut +<i>bon gré mal gré</i>, les grands du royaume firent +transporter la couronne royale et les ornements de la +chapelle de Saint-Wenceslas à la forteresse de Carlstein, +qui tenait pour l'empereur Sigismond avec une forte garnison; +et Coribut qui apparemment faisait constituer +toute la validité de son élection dans ces ornements, alla +assiéger Carlstein sans être couronné. On a conservé +beaucoup de détails sur ce formidable siège, qui dura six +mois, et qui échoua. Le parti calixtin, avec son roi, ne +pouvait rien ou presque rien, tandis que les Taborites, +avec leur invincible aveugle, ne connaissaient rien ou +presque rien d'impossible. La place de Carlstein fut pourtant +battue par des catapultes d'une si belle invention, +que jamais depuis, dit l'historien Théobald, aucun ouvrier +n'a pu en faire de semblables: «Les forêts voisines retentissaient +du bruit des coups.» On arracha même les +colonnes d'une église de Prague pour en faire des boulets. +Mais, les fortifications étaient si solides qu'on ne put +les endommager. La garnison avait été choisie parmi des +guerriers d'élite. Elle se défendit opiniâtrement à grands +coups de pierre, en faisant pleuvoir les tuiles des toits. +Avec des nattes et des fascines de branches de chêne, +elle amortissait l'effet des frondes. Les Calixtins imaginèrent +de lancer dans la place, avec leurs machines, +deux mille tonneaux remplis d'ordures et de cadavres +en putréfaction. L'infection causa une terrible épidémie +aux assiégés. Les cheveux leur tombaient, et toutes leurs +dents étaient ébranlées. Ils réussirent pourtant à faire +consumer toutes ces immondices par la chaux vive et +l'arsenic. Un habitant de la vieille Prague ayant été pris +par eux, ils le mirent sur une tour avec une queue de +renard au bout d'un bâton, en lui recommandant, par +dérision, de chasser les mouches. Les assiégeants ne +tinrent compte de la présence de ce malheureux, et n'en +battirent la tour qu'avec plus de fureur. Mais aucun de +leurs coups n'atteignit la victime, et les assiégés, frappés +de superstition en voyant cette rare fortune, la délièrent +et lui rendirent la liberté. En automne on fit une trêve +de quelques jours, et les assiégés, ayant invité quelques-uns +des assiégeants à leur rendre visite, ils les régalèrent +splendidement, pour leur faire croire qu'ils avaient des +vivres en abondance, bien qu'ils fussent au bout de leurs +provisions. Ceux de Prague s'imaginèrent qu'ils en recevaient +par des conduits souterrains. Un jour les assiégés +feignirent de célébrer une noce. «On n'entendait que +flûtes et bruits de gens qui sautaient et dansaient, quoiqu'il +n'y eût ni époux ni épouse, et qu'ils n'eussent pas +même du pain noir à manger.» Enfin il leur arriva de +n'avoir plus qu'un pauvre bouc, qu'on laissait grimper +sur les murailles pour faire croire qu'on avait du bétail. +Il fallut pourtant le tuer, et quand on l'eut mangé, sa +peau fut envoyée en présent au capitaine de ceux de +Prague, qui était tailleur, pour le remercier de sa trêve. +Il faisait très-froid, et les Praguois avaient grand désir de +retourner à leurs foyers. Ils vouèrent les assiégés au +diable, <i>seul capable d'en venir à bout</i>, et abandonnèrent +l'entreprise, ce dont Coribut fut <i>fort mortifié</i>. La +garnison stoïque et facétieuse de Carlstein fit plusieurs +décharges de ses machines, en l'honneur du bouc qui +l'avait sauvée.</p> + +<p>Pendant ce siège, une <i>grosse armée</i> allemande, commandée +par des archevêques, des électeurs et des princes +du saint-empire, avait voulu pénétrer en Bohème pour +délivrer ceux de Carlstein. Il lui fallut d'abord assiéger +Plawen, où on lança quantité de pigeons et de moineaux +enduits de poix embrasée; mais ce stratagème échoua. +Des paysans, qui s'étaient réfugiés dans cette ville contre +les brigandages des Impériaux, firent une vigoureuse +sortie, et, passant à travers l'armée ennemie, tuèrent +cinquante hommes et emmenèrent encore des prisonniers. +Un des moineaux embrasés alla tomber sur une +tente de paille, et mit le feu au camp. L'armée impériale +s'agitant pour éteindre l'incendie, le reste des assiégés +de Plawen sortit, se jeta sur l'ennemi éperdu, et le mit +en déroute. Sur la nouvelle que Ziska s'approchait, les +Allemands abandonnèrent complètement l'entreprise et +quittèrent la province.</p> + +<p>Sigismond désespéré jura d'abandonner la Bohême à +ses propres déchirements; et, voyant que les Moraves +s'étaient joints aux Bohémiens contre lui, il fit don de +leur province à l'archiduc Albert, son gendre, <i>sous la +condition de la réduire</i>. Les Hussites de Moravie écrivirent +aussitôt à Ziska de venir les secourir; mais Ziska +sentait que la royauté de Coribut était le plus pressant +danger, et qu'il fallait le combattre au coeur de la Bohême. +Il envoya aux Moraves celui de ses capitaines qu'il estimait +le plus, Procope <i>le Rasé</i>, qui avait été ordonné +prêtre contre son gré dans sa jeunesse, et qui fut depuis +surnommé <i>le Grand</i>, à cause de ses exploits militaires. +Nous consacrerons une nouvelle série d'épisodes à ce +grand homme, qui fut le successeur de Jean Ziska dans +le commandement des Taborites, et le continuateur de +son oeuvre politique. Nous nous bornerons ici à dire +qu'il se comporta en Moravie avec une science militaire +digne des leçons de Ziska, et une valeur digne de l'élan +des Taborites, dont il partageait les principes les plus +ardents.</p> + +<p>Cependant Ziska marchait vers Prague. Après avoir +veillé à tout et balayé la frontière, il revenait se prendre +corps à corps avec le fantôme de la royauté. Il y fut +devancé par un corps de ses Taborites qui, plus indignés +et plus impatients que lui, pénétrèrent de nuit dans la +<i>vieille ville</i>, s'emparèrent de trois maisons, et commencèrent +la guerre intestine. Mais ils étaient trop peu nombreux +pour avoir le dessus. Ils furent repoussés, tués en +partie, et plusieurs, en se retirant, se noyèrent dans la +Moldaw.</p> + +<p>Ziska, en apprenant cette nouvelle, en fut consterné +un instant. Il avait espéré dominer Prague sans coup férir, +par sa seule présence, et la désabuser par ses conseils de +son rêve de monarchie. Le mauvais accueil fait à ses imprudents +avant-coureurs lui donnait à réfléchir. Entre les +grands de Bohême qui voulaient Sigismond et le juste-milieu +qui voulait Coribut, il se voyait seul avec ses Taborites; +et lui, qui avait conçu que sa mission se bornerait +à défendre la patrie contre l'étranger, il se voyait aux +prises au dedans avec deux partis contraires. Sa situation +devenait terrible, et il approchait lentement de la capitale, +perdu dans ses pensées, frappé peut-être de l'idée que sa +mission était finie, et qu'il n'était plus l'homme de ce +troisième parti qu'il fallait constituer politiquement et +dessiner hardiment au milieu des deux autres. Si Ziska +eut cette angoisse, que les historiens lui attribuent sans +l'expliquer, ce fut une révélation de son destin. Cet +homme, qui devait retremper le courage populaire et +donner un nouvel élan à l'invincible taborisme, cet +homme était debout. Il était déjà à l'oeuvre. De vagues +prophéties taborites portaient que Ziska rendrait la Bohême +glorieuse pendant sept ans, et qu'il mourrait pour +revivre dans un autre héros qui, pendant sept ans encore, +continuerait son oeuvre. Ce héros était Procope le Rasé, +Procope le Grand, Procope le Picard<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>, c'est-à-dire le vrai +Taborite. Ziska le Calixtin, le médiateur impossible entre +ces partis arrivés à l'heure d'explosion, devait jeter quelque +éclat et mourir à temps, car il ne lui restait plus +qu'à choisir entre l'abandon des siens ou celui de sa +propre gloire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Il avait été compromis et arrêté dans l'affaire de Martin Loquis, et il +avait sans doute dû son salut au moine Prémouré.</blockquote> + +<p>Hésitant à jeter la torche au sein du Hussitisme, il +envoya des députés à Prague d'abord, pour désavouer +l'équipée que ses gens venaient d'y faire; ensuite pour +exhorter le parti calixtin à ne point élire Coribut. <i>Il se +faisait fort</i>, disait-il, <i>de défendre la Bohème contre +l'Empereur et contre les grands, sans qu'il fût besoin +qu'un peuple libre s'assujettit à un roi</i>. «Ceux de +Prague répondirent qu'ils étaient bien aises qu'il n'eût +point de part à la dernière irruption des Taborites; +mais qu'ils étaient fort étonnés qu'il leur déconseillât +Coribut, puisqu'il n'ignorait pas que toute république a +besoin d un chef». A cette réponse, Ziska comprit +qu'on ne voulait plus qu'il fût ce chef nécessaire; et, +blessé de voir préféré un étranger au bouclier éprouvé de +la patrie, il s'écria en levant son bâton de commandement: +<i>J'ai par deux Jais délivré ceux de Prague; +mais je suis résolu de les perdre, et je ferai voir que +je puis également et sauver et opprimer ma patrie</i>.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XIII.</h3> + + +<p>Aussitôt Ziska se met en devoir d'exécuter cette terrible +résolution; et, tout en ravageant sur son chemin +les terres des seigneurs catholiques, il marche sur Graditz, +qui était réputée calixtine, avec l'intention de la +surprendre. Cependant les Taborites, qui peut-être eussent +voulu marcher tout de suite sur Prague, commençaient +à murmurer. Une nuit qu'ils cheminaient dans les +ténèbres, fatigués d'une longue course, ils refusèrent +d'aller plus avant. <i>Cet aveugle</i>, disaient-ils, <i>croit que le +jour et la nuit nous sont pareils comme à lui</i>. Ziska +leur demanda s'il n'y avait pas quelque village aux environs; +on lui en nomma un: <i>Allez donc y mettre le feu +pour vous éclairer</i>, reprit-il. Ils lui obéirent, et un peu +plus loin ils rencontrèrent Czinko de Wartemberg et +quelques autres grands seigneurs catholiques, qui leur +livrèrent un rude combat. Ils en sortirent triomphants +comme à l'ordinaire, et plusieurs de ces seigneurs y +périrent, après quoi Ziska conduisit les Taborites à Graditz. +Cette ville, qui avait une <i>secrète inclination</i> pour +lui, le reçut à bras ouverts, au lieu de se défendre. Ceux +de Prague vinrent pour la reprendre, et furent battus. +De là, Ziska courut à Czaslaw, et s'en empara sans peine. +Ceux de Prague vinrent encore l'y inquiéter, et, comme +à Graditz, ils furent défaits et repoussés.</p> + +<p>Ces nouvelles répandirent l'effroi dans Prague, et les +magistrats résolurent d'envoyer à Ziska pour lui proposer +un accommodement; mais les seigneurs calixtins s'y +opposèrent, et se firent fort de vaincre le redoutable +aveugle. Il était plus facile de s'en vanter que de le faire.</p> + +<p>Ziska fit, aussitôt après, une campagne en Moravie, +pour seconder Procope contre <i>l'évêque de fer</i>. La seule +approche de l'armée taborite mit en fuite l'archiduc Albert; +et Sigismond, qui le suivait pour assister à ses +triomphes, partagea la honte de sa retraite. Jean de fer +tint bon; mais il ne put empêcher Jean Ziska de lui +prendre quelques places et d'attirer dans son parti un +grand nombre de seigneurs hussites de la Moravie.</p> + +<p>Ziska ne s'arrêta pas longtemps dans cette contrée: son +système était de dévaster et d'épouvanter, non de conquérir. +Il laissa Procope aux prises avec l'évêque, et +pénétra au coeur de l'Autriche, où il porta l'effroi et la +ruine jusqu'aux rives du Danube. L'archiduc, ayant marché +sur lui, ne le trouva plus. Ziska ne risquait jamais +inutilement une bataille. Ennemi rapide, audacieux et +insaisissable, la promptitude de ses résolutions le conduisait +là où on l'attendait le moins, et le faisait disparaître, +comme par magie, des lieux où on croyait l'atteindre. Il +lui suffisait de marquer sa course par des ruines, et cette +manière d'affaiblir l'ennemi était la plus sûre pour gagner +du temps et ralentir l'effort de l'invasion.</p> + +<p>Tandis qu'on le cherchait vers le Danube, il était déjà +retourné en Moravie, et y prenait des forteresses. A +Cremzir, il fut forcé d'en venir aux mains avec Jean de +fer; c'était un adversaire digne de lai. Attaqué à l'improviste, +au milieu de la nuit, soit que la situation fût grave, +soit que Ziska commençât à douter de son étoile, on rapporte +qu'il fut épouvanté, et que sans Procope il eût été +défait pour la première fois; mais Procope, blessé au +visage, baissa la visière de son casque pour cacher son +sang, et, entouré de la troupe d'élite qu'on appelait la +<i>cohorte fraternelle</i>, fit des prodiges de valeur. Il se jeta +dans la mêlée avec tant de furie, que Ziska, craignant +qu'il ne s'engageât trop avant, fut forcé de réprimer son +ardeur; puis il retrancha son armée derrière les chariots, +et feignit d'attendre le jour pour recommencer le combat. +L'évêque, s'étant retiré à Olmutz, et comptant sur un +renfort d'Autrichiens pour le lendemain, ne s'inquiéta +pas davantage cette nuit-là. Mais, au point du jour, Ziska +avait fait plier bagage: averti par des espions diligents de +l'approche des Autrichiens, il était reparti pour la Bohème, +ravageant, tuant et brûlant tout sur les terres de +l'évêque et dans le pays morave.</p> + +<p>Il trouva Graditz retombée au pouvoir des Calixtins. +A peine sorti victorieux d'une embuscade que des seigneurs +catholiques lui avaient tendue, cet homme infatigable, +qui tenait tête à Sigismond et à l'archiduc au +dehors, aux Catholiques et aux Calixtins au dedans, +reprit Graditz, s'empara de la forteresse de Mlazowitz et +de Libochowitz, qu'il rasa sans miséricorde; passa dans +le district de Pilsen, y détruisit Przestitz, Luditz; et, +partout harcelé et poursuivi par les seigneurs catholiques +et calixtins, mais assisté par les villes de refuge, après +avoir fait une course sur l'Elbe, il revint s'emparer de +Kolin, ville considérable, à douze lieues de Prague.</p> + +<p>Les Praguois passèrent l'Elbe pour le combattre; «mais +Ziska, que <i>Sylvius Aeneas</i> appelle un autre Annibal +pour ses ruses de guerre, au lieu de faire volte-face, +s'enfuit à toute bride, comme s'il eût eu peur, afin de +les attirer en certain lieu qu'il connaissait bien. Quand +il y fut arrivé, il dit à ses gens: <i>Où sommes-nous?—A +Maleschaux, sur les montagnes</i>, lui répondit-on.<i>—L'ennemi +est-il loin?—Non, il nous poursuit +chaudement, il est dans la vallée.—Voici le temps!</i> +dit Ziska; et, ayant tout disposé pour la bataille, il +harangua ainsi ses soldats, monté sur son chariot: +«<i>Mes très-chers frères et mes braves compagnons, +vous voyez que nous sommes attaqués par des gens +que nous avons comblés de bienfaits et sauvés par +deux fois des mains de Sigismond. A présent, par +un esprit de domination, ils sont avides de notre +sang. Courage, donc; c'est aujourd'hui un jour décisif, +où il s'agit, en vérité, de vaincre ou de périr</i>. +Il parlait encore, lorsque, averti qu'on voyait flotter +les drapeaux ennemis au bas de la montagne, il donna +le signal.» Le combat fut acharné; mais la victoire ne +déserta pas l'étendard taborite. Ceux de Prague prirent +la fuite, laissant plusieurs milliers des leurs sur le champ +de bataille, «entre lesquels il y avait un grand nombre +de seigneurs de Bohème. Cette action se passa le 8 +juin 1424.»</p> + +<p>Ziska marche aussitôt à Cuttemberg, que ceux de +Prague avaient relevée après l'incendie ordonné par Sigismond. +Ziska la brûle de nouveau, et se rend à Klattaw +qui l'appelait avec impatience. Une seconde victoire à +peu près semblable, par ses manoeuvres et ses résultats, +à celles des montagnes de Maleschaux, amène enfin Ziska +aux portes de Prague, et cette fois avec la résolution et +la certitude de s'en rendre maître.</p> + +<p>Mais au moment de tourner leurs armes <i>contre la +métropole, contre la mère de la patrie</i>, les gentilshommes +de l'armée taborite se sentirent effrayés, et reculèrent +devant leur entreprise. Les soldats, émus par +leurs discours, hésitèrent. Il y avait comme un vague +soupçon que Ziska n'agissait plus que pour satisfaire son +orgueil, et venger un affront personnel. Pour apaiser le +tumulte, le redoutable aveugle monta sur un tonneau de +bière, et les harangua ainsi: «Pourquoi murmurez-vous +contre moi, ô mes compagnons, contre moi qui vous +défends tous les jours au péril de ma vie? Suis-je votre +chef ou suis-je votre ennemi? Vous ai-je jamais conduits +quelque part d'où vous ne soyez sortis vainqueurs?</p> + +<p>«Qui vous a fait gagner encore vos dernières batailles, +si ce n'est moi? Vous êtes riches, vous avez acquis de +la gloire sous ma conduite; et moi, pour récompense +de tous mes travaux, j'ai perdu la vue, et je ne puis +plus agir que par le secours de vos yeux. Je ne m'en +repens pas, si vous voulez me seconder encore. Je ne +veux point la perte de Prague, et ne pense pas non +plus que ses habitants soient altérés du sang du vieux +Qui vous a fait gagner encore vos dernières batailles, +si ce n'est moi? Vous êtes riches, vous avez acquis de +la gloire sous ma conduite; et moi, pour récompense +de tous mes travaux, j'ai perdu la vue, et je ne puis +plus agir que par le secours de vos yeux. Je ne m'en +repens pas, si vous voulez me seconder encore. Je ne +veux point la perte de Prague, et ne pense pas non +plus que ses habitants soient altérés du sang du vieux +chien aveugle. C'est du vôtre qu'ils ont soif. Ils redoutent +vos mains invincibles et vos coeurs intrépides. +Marchons donc à Prague, puisqu'il n'y a plus de milieu, +puisqu'il faut qu'elle ou vous périssiez. Éteignons une +guerre civile qui finira par amener l'ennemi au coeur +de la Bohême. Nous aurons pris la ville et chassé +les séditieux avant que Sigismond en ait avis. Il nous sera +alors plus aisé de le vaincre avec peu de gens bien +unis, qu'avec une grosse armée divisée en factions. +Cependant, afin que vous ne me reprochiez rien, consultez-vous. +Voulez-vous la paix? J'y consens, mais +craignez de vous en repentir. Voulez-vous la guerre? +m'y voilà tout prêt.» Cette courte harangue enflamma +les Taborites. Ils coururent aux armes, et s'avancèrent +jusque sous les murailles de Prague, résolus de l'attaquer +vigoureusement.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p> + +<p>Le parti calixtin était perdu, et il le sentit. Prague était +affaiblie par les victoires de Ziska, et Ziska y avait plus +de partisans qu'on ne l'avait pensé d'abord. Le sénat et +les citoyens ne pouvaient plus s'entendre. L'armée taborite +était la plus forte et la mieux trempée que Ziska eût +encore présentée à ses adversaires. La consternation se +répandit dans la ville, et, d'un commun accord, tous les +ordres envoyèrent à Ziska maître Jean de Rockizane, +prêtre hussite, homme d'un, grand talent et d'un grand +crédit, dont l'ambition devait causer bien des agitations +et des malheurs à cette patrie qu'il venait sauver. Le +vieux guerrier, vaincu par son éloquence, consentit à +une réconciliation entière, et entra dans la ville avec +tous les honneurs du triomphe. On éleva aussitôt un +grand monceau de pierres dans le champ où cette paix +venait d'être conclue, et on jura sur cette espèce d'autel +druidique de se servir des pierres qui le formaient, contre +le premier qui rallumerait la guerre civile.</p> + +<p>Coribut avait été rappelé par le roi de Pologne, qui +voulait se réconcilier et qui se réconcilia en effet avec +l'empereur. L'évêque de fer s'était si bien comporté en +Moravie, malgré la ténacité des Taborites et les progrès +du Hussitisme, que l'archiduc avait repris courage, et que +Sigismond recouvrait l'espoir de rentrer en Bohème. Le +roi de Pologne avait épousé, non la veuve de Wenceslas +comme il en avait été tenté, mais une autre Sophie, fille +du grand-duc de Moscovie. L'Empereur avait assisté à +ses noces, et Wladislas faisait serment de ne plus envoyer +Coribut aux Bohémiens. Mais le jeune homme, prenant +goût à cet essai de royauté, rentra secrètement en Bohème, +et y fut accueilli comme un bras de plus contre +Sigismond. Cette démarche réveilla les méfiances de l'Empereur, +et l'engagea à traiter directement avec Ziska. Il +lui envoya des ambassadeurs avec des offres magnifiques, +dans l'espoir de le séduire, de le tromper peut-être, et +de recouvrer la couronne de Bohème, sinon par les armes, +du moins par l'intrigue. Il lui offrait le gouvernement du +royaume s'il voulait se ranger à son parti et ramener les +rebelles. <i>«Étrange réduction</i>, dit, à ce sujet, un historien +catholique, <i>qu'un empereur d'une si haute réputation +en Italie, en Allemagne, en France, par toute +l'Europe, fût contraint de s'abaisser pour recouvrer +son royaume, devant un petit gentilhomme, un aveugle, +un profane, un sacrilège et un scélérat!</i>»</p> + +<p>On dit que Ziska fut ébloui et enivré de ces offres, et +qu'il se dirigea aussitôt vers la Moravie avec Coribut et +ceux de Prague, comme pour combattre, mais en effet +pour traiter de plus près avec Sigismond. Ce peut bien +être là une calomnie de plus sur un héros dont les vues +ont été si calomniées d'ailleurs.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il semble que la Providence n'ait +pas voulu le lancer sur la pente dangereuse de l'ambition +personnelle, et qu'elle l'ait soustrait à cette lutte plus +funeste que celle des combats, afin de laisser aux Taborites +un souvenir sacré, et à la Bohème un nom illustre. +Il mourut de la peste qui était dans son armée, aux confins +de la Bohème et de la Moravie, le 11 octobre 1424. +Les uns disent qu'en mourant il ordonna à ses gens de +livrer son corps aux corbeaux, aimant mieux passer dans +les oiseaux du ciel que dans les vers du sépulcre; d'autres, +qu'il leur commanda de l'écorcher, et de faire un tambour +de sa peau, leur prédisant que le son de ce tambour suffirait +pour jeter l'épouvante dans les rangs ennemis; et +que là où serait la peau de Ziska, là aussi serait la victoire<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>. +Notre auteur met cette version au rang des fables, +et j'avais regret à cette circonstance si poétique et si conforme +à l'esprit du temps, lorsque je me suis rappelé que +Frédéric le Grand assurait, en vers et en prose, dans +une lettre à Voltaire, avoir pris ce trésor à Prague, et +l'avoir emporté à Berlin. M. Lenfant est mort lorsque +Frédéric n'était encore que prince royal, c'est-à-dire +longtemps avant ses premières conquêtes en Saxe et en +Bohème. Nous pouvons donc croire que cette relique +conduisit encore les Taborites à la victoire sous le grand +Procope, et qu'elle fut respectée jusqu'au moment où +elle fut reléguée parmi les curiosités d'un musée national. +La massue de Ziska a joué son rôle longtemps après lui. +L'empereur Ferdinand Ier vit cette grande masse de fer +pendue auprès d'un tombeau, et pensant que ce devait +être la sépulture de quelque héros, il ordonna à ses courtisans +de lui lire l'épitaphe. Personne ne fut assez hardi +pour le faire, et il lut lui-même le nom de Ziska. <i>Fi, fi!</i> +dit l'Empereur en reculant, <i>cette mauvaise bête, toute +morte qu'elle est depuis un siècle, fait encore peur +aux vivants!</i> Là-dessus, il sortit de l'église, et fit atteler +pour aller coucher à une lieue de la ville, quoiqu'il eût +résolu d'y passer la nuit. On voyait encore cette massue +redoutable en 1619, lorsque Ferdinand II vainquit Frédéric +V, électeur palatin, que les Bohémiens avaient élu +roi. Mais, en s'en retournant, les Impériaux enlevèrent +la massue, et rayèrent l'épitaphe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> <i>Ses amis</i>, dit Krautzins, <i>firent ce qu'il leur avait ordonné et trouvèrent +ce qu'il leur avait promis</i>.</blockquote> + +<p>Si Ziska fut écorché, du moins son corps ne fut donc +pas privé des honneurs de la sépulture. Les Taborites le +transportèrent dans la cathédrale de Czaslaw, et cette +ville, qui avait toujours été fidèle aux principes purs ne +voulut pas s'en dessaisir. L'épitaphe qu'en 1619, les Impériaux +effacèrent a été conservée par les historiens:</p> + +<p>«Ci-gît Jean Ziska, qui ne le céda à aucun général +dans l'art militaire, vigoureux vainqueur de l'orgueil +et de l'avarice des ecclésiastiques, ardent défenseur de +sa patrie. Ce que fit en faveur de la république romaine +Appius Claudius l'aveugle, par ses conseils, et Marcus +Furius Camillus par sa valeur, je l'ai fait en faveur de +la Bohème. Je n'ai jamais manqué à la fortune, et elle +ne m'a jamais manqué. Tout aveugle que j'étais, j'ai +toujours bien vu les occasions d'agir. J'ai vaincu onze +fois en bataille rangée. J'ai pris en main la cause des +malheureux et des indigents, contre des prêtres gras et +sensuels; et j'ai éprouvé le secours de Dieu dans cette +entreprise. Si leur haine et leur envie ne s'y étaient +opposées, j'aurais été mis au rang des plus illustres +personnages. Cependant malgré le pape, mes os reposent +dans ce lieu sacré.»</p> + +<p>A JEAN ZISKA, Grégoire son oncle.</p> +<br> + +<p>Rien n'est plus profondément vrai que cette épitaphe. +Aeneas Sylvius l'a justifiée en qualifiant Ziska de <i>monstrum +detestabile, crudele, horrendum, importunum</i>, +etc. Et il y a aujourd'hui des personnes qui demandent +si Ziska a jamais existé! C'est, ainsi qu'on écrit +et qu'on connaît par conséquent l'histoire.</p> + +<p>Ziska était représenté en relief sur son tombeau avec +ces mots:</p> + +<p>«<i>L'an 1424, le jeudi, veille de la Saint-Gal, mourut +Jean Ziska du Calice, chef des républiques qui +souffrent pour le nom de Dieu.</i>»</p> + +<p>Chaque secte, chaque nuance de l'esprit hussite inscrivit +son distique dans ce temple en l'honneur de Ziska. +Évidemment celui qu'on vient de lire ne fut pas tracé par +une main calixtine.</p> + +<p>«Non loin du tombeau, dit notre auteur, il y a un autel +où Jean Huss et Ziska sont représentés l'un auprès de +l'autre. Sous l'effigie de Jean Ziska, on lisait ces vers +latins...», que je donnerai en français, et qui me semblent +émanés de la secte picarde qui croyait au retour +des morts sur la terre, ou, pour mieux dire, à la transmission +de la vie<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>:</p> + +<p>«<i>Huss est revenu du ciel. Si Ziska son vengeur en +revient, Rome impie, prends garde à toi!</i>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Cette secte, très-mélangée, avait été influencée par la croyance des +Millénaires. Mais après Ziska on verra que les Taborites ont cru au retour +immédiat des âmes dans de nouveaux corps.</blockquote> + +<p>Jean Ziska était, selon eux, Jean Huss ressuscité, et +Procope fut regardé comme le possesseur de l'âme de +Ziska. Dans la Bible, on voit l'esprit des prophètes passer, +en partie ou en totalité, dans celui de leurs continuateurs +et de leurs adeptes.</p> + +<p>Sous la figure de Jean Huss on lisait:</p> + +<p>«<i>Huss, ton vengeur gît ici. Sigismond lui-même a +plié sous lui; et comme on voit en plusieurs lieux +les bustes des héros, ainsi Czaslaw conservera éternellement +la mémoire de Ziska.</i>»</p> + +<p>Ceci pourrait avoir été inscrit par quelques-uns de ces +seigneurs catholiques avec lesquels, malgré leurs trahisons, +Ziska avait cru devoir jusqu'au bout conserver des +ménagements et une apparence d'amitié. Le misérable +Rosemberg, qui l'aidait dans l'occasion à brûler les <i>vieux +Picards</i>, était de ce nombre; et sans avoir ni foi politique, +ni croyance religieuse, changeant suivant l'occasion, +il fallait bien au moins qu'il rendit justice à la valeur +célèbre de Ziska.</p> + +<p>Plus loin encore une épitaphe bizarre, moitié païenne, +moitié picarde:</p> + +<p>«<i>Ci-gît Ziska, vaillant en guerre, la gloire de sa +patrie, l'honneur de Mars. Il a précipité dans le +Styx, avec sa foudre vengeresse, les moines, cette +peste criminelle.—Il reviendra encore pour punir +les bonnets carrés.</i>»</p> + +<p>Derrière l'autel, il y avait une longue et large pierre +avec ces mots:</p> + +<p>«<i>Cette pierre fut la table de Ziska lorsqu'il prenait +le corps et le sang du Seigneur.</i>» Ceci est du +pur calixtin.</p> + +<p>Enfin sous la massue: «<i>Jean Ziska repose sous ce +«marbre; il fut la terreur des tonsures de Rome. +«Huss! il fut le vengeur de ta mort, en poursuivant +«à outrance les ennemis du calice et en massacrant +«les moines. Cette massue toute teinte de leur sang, +«en sera un témoignage éternel.</i>»</p> + +<p>Ce distique sanguinaire est franchement taborite.</p> + +<p>J'ai transcrit toutes ces épitaphes, parce qu'elles semblent +m'expliquer le respect et l'amour que Ziska le Calixtin +inspirait à des esprits travaillés de tant d'idées +contradictoires. Un hérétique de la fin du quinzième +siècle ajouta son hommage aux précédents:</p> + +<p>«<i>Ci-gît le défenseur du calice et de la vraie foi, le +«fléau des moines et du prélat romain, le raillant +«défenseur de la Bohême, la terreur de l'empire +«d'Allemagne, ce général borgne à qui Trocznova +«donna naissance, et qui en portait les armes.</i>»</p> + +<p>De toutes ces oraisons funèbres je préfère, pour la justesse +de l'appréciation historique et pour la profondeur +du sentiment religieux, celle qui l'appelle tout simplement +le <i>chef des républiques qui souffrent pour le +nom de Dieu</i>, et je l'attribuerais volontiers au plus pur, +au plus fort, au plus brave et au plus instruit des Taborites, +à Procope le Grand.</p> + +<p>Puisque nous examinons les jugements du passé sur +Ziska, nous citerons celui de Cochlée, l'historien le plus +passionné contre lui:</p> + +<blockquote><p> +«Si l'on considère ses exploits, on peut non-seulement +l'égaler, mais même le préférer aux plus grands capitaines. +En est-il aucun qui ait livré plus de combats et +remporté plus de victoires que lui, tout aveugle qu'il +était? Ce fut lui qui enseigna l'art militaire aux Bohémiens. +Il fut l'inventeur de ces remparts qu'ils se faisaient +avec des chariots et dont ils se servirent si heureusement +et pendant sa vie et après sa mort. Comme +les Taborites n'avaient point encore de cavalerie, il +trouva moyen de leur en donner en démontant la cavalerie +ennemie, pour soutenir l'infanterie retranchée +avec des chariots, etc.» +</p></blockquote> + +<p>Cette guerre aux chariots a excité l'admiration de tous +les historiens. Par leur moyen les Taborites, marchant +en un seul corps, soldats, munitions, armes et bagages +étaient toujours prêts à se former en retranchements +mobiles, en fortifications vivantes, pour ainsi dire. Ils +avaient trouvé le secret de se passer de citadelles, en +faisant eux-mêmes de leurs camps instantanément, et +suivant toutes les combinaisons que leur dictait le génie +stratégique de Ziska, leurs places de guerre au premier +endroit venu. Ils avaient, pour s'entendre et pour former +leurs plans d'attaque ou de défense, des moyens ignorés +de l'ennemi et connus d'eux seuls. Ces moyens étaient +des lettres, des signes ou des figures qui aidaient chaque +soldat à reconnaître le chariot auquel il appartenait, et +chaque conducteur de chariot à prendre et à retrouver sa +place dans le combat.</p> + +<p>A la massue et au fléau ferré des paysans, Ziska ajouta +la lance ou <i>framée</i> des anciens Germains, et le boucher. +La lance était longue, légère, et si maniable, qu'on s'en +servait également comme d'une pique ou d'un javelot. Le +bouclier était également léger et portatif, bien qu'il fût +de la hauteur de l'homme. Il était en bois peint, et portait +l'effigie du calice, avec de belles sentences exprimant +la pensée dominante de chaque secte. On le fixait en +terre avec des crocs destinés à cet usage, et l'on combattait +derrière avec l'arc et l'arbalète. Sans doute le bois de +ces légers boucliers était d'une extrême dureté et à +l'épreuve des traits de l'ennemi. Toutes ces manières de +combattre étaient devenues si étrangères aux Allemands, +qu'ils étaient frappés d'épouvanté et ne savaient aucun +moyen d'en triompher.</p> + +<p>Le redoutable aveugle était toujours monté sur son +char auprès du principal drapeau. Il avait des guides +actifs et intelligents qui lui expliquaient l'ordre de bataille +et la situation des lieux; et quoiqu'il ne tirât plus l'épée, +il conduisait toutes choses avec la promptitude, la prudence, +la présence d'esprit, la prévoyance et la pénétration +d'un grand général. Sa mémoire était si fidèle, qu'il +n'avait qu'à entendre le nom du lieu où il se trouvait, +pour s'en retracer l'aspect, tel qu'il l'avait vu en y passant +plusieurs années auparavant, jusqu'au moindre détail, +jusqu'à un ruisseau, jusqu'à un rocher. Sur le plus +simple exposé d'ailleurs, il se représentait si bien la scène, +les vallons, les montagnes et les forêts, qu'il ne fit jamais +une faute, et ne commanda jamais une manoeuvre qui ne +fût facile et prompte à exécuter. La lorgnette de Napoléon, +qui décida du destin de tant de batailles, méritait bien de +devenir célèbre, et de rester l'attribut de ses portraits et +de ses statues; mais la cécité divinatoire de Ziska a quelque +chose de plus fatal, de plus merveilleux et de plus +formidable encore. On représente la Justice avec un bandeau +sur les yeux. Ziska, ce ministre de la justice de +Dieu, selon les Taborites, et de la justice humaine de +son siècle en réalité, devait comme l'antique Némésis, +être aveugle et insensible aux spectacles d'horreur et +aux scènes de désespoir. C'était une sorte d'être abstrait +dont la main n'agissait plus et ne se souillait plus dans le +sang des victimes, mais dont le nom gouvernait tout et +dont l'inspiration faisait, tout agir<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> «Il est mort avec cette gloire d'être sorti vainqueur de plusieurs +batailles et de n'avoir jamais été vaincu.» <i>Fu goxe</i>.</blockquote> + +<p>Il sut toujours se faire aimer des siens, et ses soldats +l'adorèrent pour sa douceur, son désintéressement, son +calme, son affabilité. Ils ne lui parlèrent jamais qu'en +l'appelant frère Jean; et il ne se servit jamais avec eux +que du nom de <i>frères</i>. «Il était de moyenne taille, avait +«le corps robuste et ramassé, la poitrine large, la tête +«grosse, les cheveux ras et châtains, de longues moustaches, +«la bouche grande et le nez aquilin.» <i>Il portait +toujours la moustache et le costume polonais</i>, ce qui +pouvait être une particularité dans un pays où l'on avait +dû prendre les habitudes allemandes, et ce qui n'était +probablement qu'un retour ou un attachement marqué à +l'antique costume slave. On vit longtemps à Tabor un +portrait qui avait été fait d'après lui de son vivant, et qui +pouvait être une belle chose, car le temps d'Albert Durer +approchait. Ziska était représenté tenant d'une main sa +massue, de l'autre la tête d'un moine tonsuré. Un ange, +debout devant lui, lui présentait le calice. Des peintures +analogues étaient répandues dans toute la Bohème. Sur +les portes des villes, sur les murailles, sur les boucliers, +partout on voyait des calices grossiers présentés à la foule +avide pur des anges<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. Je m'imagine que ces ligures, +quelque barbareineut peintes qu'elles lussent, devaient +avoir un grand caractère, et qu'Albert Durer les vit et +en fut frappé. Quelques-unes des gravures sur bois de ce +maître semblent être des symboles hussitiques. On y voit +le calice simple et austère dans la main de l'ange, et le +calice chargé d'ornements, de perles et de pierreries dans +celle de la grande prostituée, symbole de l'église romaine. +Les cieux pleuvent du sang, les ministres ailes +de la colère divine y courent sur les nuages. Dans le fond +on aperçoit d'affreux supplices, des hommes nus entraînés +au sommet d'une montagne et jetés en bas sur les +piques et les fourches des soldat. Albert Durer avait +embrassé le parti de la réforme. Quoique en véritable +artiste de nos jours, et grâce à son talent, il lui bien avec +tous les partis, peut-être dans le secret de son âme, toutes +ses allégories apocalyptiques avaient-elles leur sens dans +des événements plus récents. Peut-être ces victimes +qu'on chasse et qu'on précipite du haut des montagnes +sont-elles des Taborites immolés par les mineurs de Cuttemberg<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>. +Un personnage empanaché et d'une grande +taille se dessine dans le lointain, assistant aux supplices +comme Hérode ou Pilate. C'est peut-être Sigismond ou +Rosemberg. Ailleurs, on voit des prélats et des monarques +qui font torturer, brûler et aveugler des martyrs, peut-être +Jean Huss, Jérôme de Prague, Jean de Crasa, Martin +Loquis et tant d'autres. Je sais qu'on donne à ces planches +célèbres des noms tirés de l'histoire de la primitive Église, +de l'ancien martyrologe et de l'Apocalypse de saint Jean; +mais de saint Jean aux persécutions des hérétiques du +quinzième siècle, il y a plus près dans le cerveau d'un +de ces hérétiques joannites que de l'Apocalypse aux +martyrs de Dioclétien. Il est certain que les hérésies du +moyen âge et de la renaissance ont expliqué admirablement +les mystérieuses prophéties de Jean, et qu'aucune +autre application satisfaisante ne peut se trouver hors de +là: toute l'émotion, toute la poésie de ces révolutions +religieuses roule sur l'Apocalypse; toutes les prédications +en furent inspirées, tous les symboles en furent mis au +jour et célébrés avec enthousiasme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> C'est ce qui donna lieu à un distique latin dont voici le sens: «La +Bohème peint tant de coupes, qu'il semble qu'elle n'ait plus d'autre dieu +que Bacchus.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Ce sont peut-être aussi des Taborites qui se vengent +Catholiques et sacrifient aux mânes de leurs proches. Il n'y a pas jusqu'à +la longue ramée bohémienne qui ne se retrouve dans ces compositions.</blockquote> + +<p>«La mort de Ziska mit une grande désolation dans son +armée. On n'entendait que lamentations et murmures +contre la fortune qui avait condamné à la mort un +homme immortel. Les Taborites, après avoir mis tout +à feu et à sang dans les lieux où il était mort comme +pour sacrifier à ses mânes, et lui avoir rendu les honneurs +funèbres, se partagèrent en trois bandes.» La +première retint le nom de <i>Taborite</i>, et choisit pour chef +Procope le Grand, que Ziska avait institué l'héritier de +ses oeuvres; la deuxième garda le nom d'<i>Orébite</i>, et mit +à sa tête Procope le Petit, surnommé ainsi seulement +pour le distinguer par l'antithèse que présentait sa stature, +car ce fut aussi un grand guerrier; la troisième +bande prit le nom d'<i>Orpheline</i>, pour désigner son deuil, +et nomma plusieurs chefs pour témoigner qu'elle n'en +trouvait pas un seul en particulier qui fût digne de succéder +à Ziska. Ces Orphelins se tinrent toujours dans leurs +chariots, dont ils se faisaient un camp, ou plutôt une +ville portative. Ils s'imposèrent la loi de ne jamais demeurer +ailleurs, et de n'entrer dans les villes que pour +les besoins de la guerre et l'approvisionnement de l'armée. +«Ce partage n'empêcha pas que les trois corps ne +s'unissent étroitement quand il s'agissait de la cause +commune. Ils appelaient la Bohème <i>la terre de promission</i>, +et les Allemands, soit <i>Philistins</i>, soit <i>Iduméens</i>, +soit <i>Moabites</i>, soit <i>Amalécites</i>, distinguant +par ces noms ceux des diverses provinces. Les Orphelins +et les Orébites tirèrent du côté de la Lusace et de la +Silésie, brûlant et massacrant tout. Procope le Rasé, à +la tête des Taborites et de ceux de Prague, marcha +vers l'Autriche par la Moravie.» Nous l'y suivrons; +car c'est sous les Procope que les Taborites firent les plus +grandes choses, et rendirent la Bohème la terreur des +nations environnantes, de tout le corps germanique et de +l'église romaine. C'est sous leur conduite que les Bohémiens +furent regardés, non plus comme des hommes, +mais comme des démons et des fantômes invincibles. +«De sorte qu'il ne s'agissait plus d'anathématiser, mais +d'exorciser cet antre diabolique, cette demeure de Satan.» +Mais avant de nous engager dans cette nouvelle +campagne, nous avons à vous raconter, Mesdames, les +aventures de la comtesse de Rudolstadt.</p> + + +<p>FIN DE JEAN ZISKA.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jean Ziska, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ZISKA *** + +***** This file should be named 15584-h.htm or 15584-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/5/8/15584/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/15584-h/images/01.png b/15584-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3f7fa79 --- /dev/null +++ b/15584-h/images/01.png diff --git a/15584-h/images/02.png b/15584-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..344b90a --- /dev/null +++ b/15584-h/images/02.png diff --git a/15584-h/images/03.png b/15584-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..33d217e --- /dev/null +++ b/15584-h/images/03.png diff --git a/15584-h/images/04.png b/15584-h/images/04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..92742c1 --- /dev/null +++ b/15584-h/images/04.png diff --git a/15584-h/images/05.png b/15584-h/images/05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..28ee17a --- /dev/null +++ b/15584-h/images/05.png diff --git a/15584-h/images/06.png b/15584-h/images/06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4b50d4a --- /dev/null +++ b/15584-h/images/06.png diff --git a/15584-h/images/07.png b/15584-h/images/07.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f5d31e0 --- /dev/null +++ b/15584-h/images/07.png diff --git a/15584-h/images/08.png b/15584-h/images/08.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e78aae0 --- /dev/null +++ b/15584-h/images/08.png diff --git a/15584-h/images/09.png b/15584-h/images/09.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2ae70f4 --- /dev/null +++ b/15584-h/images/09.png diff --git a/15584-h/images/10.png b/15584-h/images/10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..10695f8 --- /dev/null +++ b/15584-h/images/10.png |
