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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:47:02 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Carnet d'un inconnu + (Stépantchikovo) + +Author: Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski + +Release Date: April 5, 2005 [EBook #15557] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARNET D'UN INCONNU *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski + + + +CARNET D'UN INCONNU + +(STÉPANTCHIKOVO) + + + +traduit du russe par +J.-W. Bienstock et Charles Torquet -- 1906 + + + +Table des matières + +PREMIÈRE PARTIE +I INTRODUCTION +II MONSIEUR BAKHTCHEIEV +III MON ONCLE +IV LE THÉ +V ÉJÉVIKINE +VI LE BOEUF BLANC ET KAMARINSKI LE PAYSAN +VII FOMA FOMITCH +VIII DÉCLARATION D'AMOUR +IX VOTRE EXCELLENCE +X MIZINTCHIKOV +XI UN GRAND ÉTONNEMENT +XII LA CATASTROPHE +SECONDE PARTIE +I LA POURSUITE +II NOUVELLES +III LA FÊTE D'ILUCHA +IV L'EXIL +V FOMA FOMITCH ARRANGE LE BONHEUR GÉNÉRAL +VI CONCLUSION + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + +I +INTRODUCTION + +Sa retraite prise, mon oncle, le colonel Yégor Ilitch Rostaniev, +se retira dans le village de Stépantchikovo où il vécut en parfait +hobereau. Contents de tout, certains caractères se font à tout; +tel était le colonel. On s'imaginerait difficilement homme plus +paisible, plus conciliant et, si quelqu'un se fût avisé de voyager +sur son dos l'espace de deux verstes, sans doute l'eût-il obtenu. +Il était bon à donner jusqu'à sa dernière chemise sur première +réquisition. + +Il était bâti en athlète, de haute taille et bien découplé, avec +des joues roses, des dents blanches comme l'ivoire, une longue +moustache d'un blond foncé, le rire bruyant, sonore et franc, et +s'exprimait très vite, par phrases hachées. Marié jeune, il avait +aimé sa femme à la folie, mais elle était morte, laissant en son +coeur un noble et ineffaçable souvenir. Enfin, ayant hérité du +village de Stépantchikovo, ce qui haussait sa fortune à six cents +âmes, il quitta le service et s'en fut vivre à la campagne avec +son fils de huit ans, Hucha, dont la naissance avait coûté la vie +de sa mère, et sa fillette Sachenka, âgée de quinze ans, qui +sortait d'un pensionnat de Moscou où on l'avait mise après ce +malheur. Mais la maison de mon oncle ne tarda pas à devenir une +vraie arche de Noé. Voici comment. + +Au moment où il prenait sa retraite après son héritage, sa mère, +la générale Krakhotkine, perdit son second mari, épousé quelque +seize ans plus tôt, alors que mon oncle, encore simple cornette, +pensait déjà à se marier. + +Longtemps elle refusait son consentement à ce mariage, versant +d'abondantes larmes, accusant mon oncle d'égoïsme, d'ingratitude, +d'irrespect. Elle arguait que la propriété du jeune homme +suffisait à peine aux besoins de la famille, c'est-à-dire à ceux +de sa mère avec son cortège de domestiques, de chiens, de chats, +etc. Et puis, au beau milieu de ces récriminations et de ces +larmes, ne s'était-elle pas mariée tout à coup avant son fils? +Elle avait alors quarante-deux ans. L'occasion lui avait paru +excellente de charger encore mon pauvre oncle, en affirmant +qu'elle ne se mariait que pour assurer à sa vieillesse l'asile +refusé par l'égoïste impiété de son fils et cette impardonnable +insolence de prétendre se créer un foyer. + +Je n'ai jamais pu savoir les motifs capables d'avoir déterminé un +homme aussi raisonnable que le semblait être feu le général +Krakhotkine à épouser une veuve de quarante-deux ans. Il faut +admettre qu'il la croyait riche. D'aucuns estimaient que, sentant +l'approche des innombrables maladies qui assaillirent son déclin, +il s'assurait une infirmière. On sait seulement que le général +méprisait profondément sa femme et la poursuivait à toute occasion +d'impitoyables moqueries. + +C'était un homme hautain. D'instruction moyenne, mais intelligent, +il ne s'embarrassait pas de principes, ne croyant rien devoir aux +hommes ni aux choses que son dédain et ses railleries et, dans sa +vieillesse, les maladies, conséquences d'une vie peu exemplaire, +l'avaient rendu méchant, emporté et cruel. + +Sa carrière, assez brillante, s'était trouvée brusquement +interrompue par une démission forcée à la suite d'un «fâcheux +accident». Il avait tout juste évité le jugement et, privé de sa +pension, en fut définitivement aigri. Bien que sans ressources et +ne possédant qu'une centaine d'âmes misérables, il se croisait les +bras et se laissait entretenir pendant les douze longues années +qu'il vécut encore. Il n'en exigeait pas moins un train de vie +confortable, ne regardait pas à la dépense et ne pouvait se passer +de voiture. Il perdit bientôt l'usage de ses deux jambes et passa +ses dix dernières années dans un confortable fauteuil où le +promenaient deux grands laquais qui n'entendirent jamais sortir de +sa bouche que les plus grossières injures. + +Voitures, laquais et fauteuil étaient aux frais du fils impie. Il +envoyait à sa mère ses ultimes deniers, grevant sa propriété +d'hypothèques, se privant de tout, contractant des dettes hors de +proportion avec sa fortune d'alors, sans échapper pour cela aux +reproches d'égoïsme et d'ingratitude, si bien que mon oncle avait +fini par se regarder lui-même comme un affreux égoïste et, pour +s'en punir, pour s'en corriger, il multipliait les sacrifices et +les envois d'argent. + +La générale était restée en adoration devant son mari. Ce qui +l'avait particulièrement charmée en lui, c'est qu'il était +général, faisant d'elle une générale. Elle avait dans la maison +son appartement particulier où elle vivait avec ses domestiques, +ses commères et ses chiens. Dans la ville, on la traitait en +personne d'importance et elle se consolait de son infériorité +domestique par tous les potins qu'on lui relatait, par les +invitations aux baptêmes, aux mariages et aux parties de cartes. +Les mauvaises langues lui apportaient des nouvelles et la première +place lui était toujours réservée où qu'elle fût. En un mot, elle +jouissait de tous les avantages inhérents à sa situation de +générale. + +Quant au général, il ne se mêlait de rien, mais il se plaisait à +railler cruellement sa femme devant les étrangers, se posant des +questions dans le genre de celle-ci: «Comment ai-je bien pu me +marier avec cette faiseuse de brioches?» Et personne n'osait lui +tenir tête. Mais, peu à peu, toutes ses connaissances l'avaient +abandonné. Or, la compagnie lui était indispensable, car il aimait +à bavarder, à discuter, à tenir un auditeur. C'était un libre +penseur, un athée à l'ancienne mode; il n'hésitait pas à traiter +les questions les plus ardues. + +Mais les auditeurs de la ville ne goûtaient point ce genre de +conversation et se faisaient de plus en plus rares. On avait bien +tenté d'organiser chez lui un whist préférence, mais les parties +se terminaient ordinairement par de telles fureurs du général que +Madame et ses amis brûlaient des cierges, disaient des prières, +faisaient des réussites, distribuaient des pains dans les prisons +pour écarter d'eux ce redoutable whist de l'après-midi qui ne leur +valait que des injures, et parfois même des coups au sujet de la +moindre erreur. Le général ne se gênait devant personne et, pour +un rien qui le contrariait, il braillait comme une femme, jurait +comme un charretier, jetait sur le plancher les cartes déchirées +et mettait ses partenaires à la porte. Resté seul, il pleurait de +rage et de dépit, tout cela parce qu'on avait joué un valet au +lieu d'un neuf. Sur la fin, sa vue s'étant affaiblie, il lui +fallut un lecteur et l'on vit apparaître Foma Fomitch Opiskine. + +J'avoue annoncer ce personnage avec solennité, car il est sans +conteste le héros de mon récit. Je n'expliquerai pas les raisons +qui lui méritent l'intérêt, trouvant plus décent de laisser au +lecteur lui-même le soin de résoudre cette question. + +Foma Fomitch, en s'offrant au général Krakhotkine, ne demanda +d'autre salaire que sa nourriture! D'où sortait-il? Personne ne le +savait. Je me suis renseigné et j'ai pu recueillir certaines +particularités sur le passé de cet homme remarquable. On disait +qu'il avait servi quelque part et qu'il avait souffert «pour la +vérité». On racontait aussi qu'il avait jadis fait de la +littérature à Moscou. Rien d'étonnant à cela et son ignorance +crasse n'était pas pour entraver une carrière d'écrivain. Ce qui +est certain, c'est que rien ne lui avait réussi et, qu'en fin de +compte, il s'était vu contraint d'entrer au service du général en +qualité de lecteur-victime. Aucune humiliation ne lui fut épargnée +pour le pain qu'il mangeait. + +Il est vrai qu'à la mort du général, quant Foma Fomitch passa tout +à coup au rang de personnage, il nous assurait que sa +condescendance à l'emploi de bouffon n'avait été qu'un sacrifice à +l'amitié. Le général était son bienfaiteur; à lui seul, Foma, cet +incompris avait confié les grands secrets de son âme et si lui, +Foma, avait consenti, sur l'ordre de son maître, à présenter des +imitations de toutes sortes d'animaux et autres tableaux vivants, +c'était uniquement pour distraire et égayer ce martyr, cet ami +perclus de douleurs. Mais ces assertions de Foma Fomitch sont +sujettes à caution. + +En même temps et du vivant même du général, Foma Fomitch jouait un +rôle tout différent dans les appartements de Madame. Comment en +était-il venu là? C'est une question assez délicate à résoudre +pour un profane quand il s'agit de pareils mystères. Toujours est- +il que la générale professait pour lui une sorte d'affection +pieuse et de cause inconnue. Graduellement, il avait acquis une +extraordinaire influence sur la partie féminine de la maison du +général, influence analogue à celle exercée sur quelques dames par +certains sages et prédicateurs de maisons d'aliénés. + +Il donnait des lectures salutaires à l'âme, parlait avec une +éloquence larmoyante des diverses vertus chrétiennes, racontait sa +vie et ses exploits. Il allait à la messe et même à matines, +prophétisait dans une certaine mesure, mais il était surtout passé +maître en l'art d'expliquer les rêves et dans celui de médire du +prochain. Le général, qui devinait ce qui se passait chez sa +femme, s'en autorisait pour tyranniser encore mieux son souffre- +douleur, mais cela ne servait qu'à rehausser son prestige de héros +aux yeux de la générale et de toute sa domesticité. + +Tout changea du jour où le général passa de vie à trépas, non sans +quelque originalité. Ce libre penseur, cet athée avait été pris +d'une peur terrible, priant, se repentant, s'accrochant aux +icônes, appelant les prêtres. Et l'on disait des messes et on lui +administrait les sacrements, tandis que le malheureux criait qu'il +ne voulait pas mourir et implorait avec des larmes le pardon de +Foma Fomitch. Et voici comment l'âme du général quitta sa +dépouille mortelle. + +La fille du premier lit de la générale, ma tante Prascovia +Ilinichna, vieille fille et victime préférée du général -- qui +n'avait pu s'en passer pendant ses dix ans de maladie, car elle +seule savait le contenter par sa complaisance bonasse, -- +s'approcha du lit et, versant un torrent de larmes, voulut +arranger un oreiller sous la tête du martyr. Mais le martyr la +saisit, comme l'occasion, par les cheveux et les lui tira trois +fois en écumant de rage. + +Dix minutes plus tard, il était mort. On en fit part au colonel +malgré que la générale eût déclaré qu'elle aimait mieux mourir que +de le voir en un pareil moment, et l'enterrement somptueux fut +naturellement payé par ce fils impie que l'on ne voulait pas voir. + +Un mausolée de marbre blanc fut élevé à Kniazevka, village +totalement ruiné et divisé entre plusieurs propriétaires, où le +général possédait ses cent âmes et le marbre en fut zébré +d'inscriptions célébrant l'intelligence, les talents, la grandeur +d'âme du général avec mention de son grade et de ses décorations. +La majeure partie de ce travail épigraphique était due à Foma +Fomitch. + +Pendant longtemps, la générale refusa le pardon à son fils +révolté. Entourée de ses familiers et de ses chiens, elle criait à +travers ses sanglots qu'elle mangerait du pain sec, qu'elle +boirait ses larmes, qu'elle irait mendier sous les fenêtres plutôt +que de vivre à Stépantchikovo avec «l'insoumis» et que jamais, +jamais elle ne mettrait les pieds dans cette maison. Les dames +prononcent d'ordinaire ces mots: les pieds avec une grande +véhémence, mais l'accent qu'y savait mettre la générale était de +l'art. Elle donnait à son éloquence un cours +intarissable...cependant qu'on préparait activement les malles +pour le départ. + +Le colonel avait fourbu ses chevaux à faire quotidiennement les +quarante verstes qui séparaient Stépantchikovo de la ville, mais +ce fut seulement quinze jours après l'inhumation qu'il obtint la +permission de paraître sous les regards courroucés de sa mère. + +Foma Fomitch menait les négociations. Quinze jours durant, il +reprochait à l'insoumis sa conduite «inhumaine», le faisait +pleurer de repentir, le poussait presque au désespoir, et ce fut +le début de l'influence despotique prise depuis par Foma sur mon +pauvre oncle. Il avait compris à quel homme il avait affaire et +que son rôle de bouffon était fini, qu'il allait pouvoir devenir à +l'occasion un gentilhomme et il prenait une sérieuse revanche. + +-- Pensez à ce que vous ressentirez, disait-il, si votre propre +mère, appuyant sur un bâton sa main tremblante et desséchée par la +faim, s'en allait demander l'aumône! Quelle chose monstrueuse, si +l'on considère et sa situation de générale et ses vertus. Et +quelle émotion n'éprouveriez-vous pas le jour où (par erreur, +naturellement, mais cela peut arriver) où elle viendrait tendre la +main à votre porte pendant que vous, son fils, seriez baigné dans +l'opulence! Ce serait terrible, terrible! Mais ce qui est encore +plus terrible, colonel, permettez-moi de vous le dire, c'est de +vous voir rester ainsi devant moi plus insensible qu'une solive, +la bouche bée, les yeux clignotants... C'est véritablement +indécent, alors que vous devriez vous arracher les cheveux et +répandre un déluge de larmes... + +Dans l'excès de son zèle, Foma avait même été un peu loin, mais +c'était l'habituel aboutissement de son éloquence. Comme on le +pense bien, la générale avait fini par honorer Stépantchikovo de +son arrivée en compagnie de toute sa domesticité, de ses chiens, +de Foma Fomitch et de la demoiselle Pérépélitzina, sa confidente. +Elle allait essayer -- disait-elle -- de vivre avec son fils et +éprouver la valeur de son respect. On imagine la situation du +colonel au cours de cette épreuve. Au début, en raison de son +deuil récent, elle croyait devoir donner carrière à sa douleur +deux ou trois fois par semaine, au souvenir de ce cher général à +jamais perdu et à chaque fois, sans motif apparent, le colonel +recevait une semonce. + +De temps en temps, et surtout en présence des visiteurs, elle +appelait son petit-fils Ilucha ou sa petite-fille Sachenka et, les +faisant asseoir auprès d'elle, elle couvrait d'un regard long et +triste ces malheureux petits êtres à l'avenir tant compromis par +un tel père, poussait de profonds soupirs et pleurait bien une +bonne heure. Malheur au colonel s'il ne savait comprendre ces +larmes! Et le pauvre homme, qui ne le savait presque jamais, +venait comme à plaisir se jeter dans la gueule du loup et devait +essuyer de rudes assauts. Mais son respect n'en était pas altéré; +il en arrivait même au paroxysme. La générale et Foma sentirent +tous deux que la terreur suspendue sur leurs têtes pendant de si +longues années était chassée à jamais. + +De temps à autre, la générale tombait en syncope, et, dans le +remue-ménage qui s'ensuivait, le colonel s'effarait, tremblant +comme la feuille. + +-- Fils cruel! criait-elle en retrouvant ses sens, tu me déchires +les entrailles!... mes entrailles! mes entrailles! + +-- Mais, ma mère, qu'ai-je fait? demandait timidement le colonel. + +-- Tu me déchires les entrailles! il tente de se justifier! Quelle +audace! Quelle insolence! Ah! fils cruel!... Je me meurs! + +Le colonel restait anéanti. Cependant, la générale finissait +toujours par se reprendre à la vie et une demi-heure plus tard, le +colonel, attrapant le premier venu par le bouton de sa jaquette, +lui disait: + +-- Vois-tu, mon cher, c'est une grande dame, une générale! La +meilleure vieille du monde, seulement, tu sais, elle est +accoutumée à fréquenter des gens distingués et moi, je suis un +rustre. Si elle est fâchée, c'est que je suis fautif. Je ne +saurais te dire en quoi, mais je suis dans mon tort. + +Dans des cas pareils, la demoiselle Pérépélitzina, créature plus +que mûre, parsemée de postiches, aux petits yeux voraces, aux +lèvres plus minces qu'un fil et qui haïssait tout le monde, +croyait se devoir de sermonner le colonel. + +-- Tout cela n'arriverait pas si vous étiez plus respectueux, +moins égoïste, si vous n'offensiez pas votre mère. Elle n'est pas +accoutumée à de pareilles manières. Elle est générale, tandis que +vous n'êtes qu'un simple colonel. + +-- C'est Mademoiselle Pérépélitzina, expliquait le colonel à son +auditeur, une bien brave demoiselle qui prend toujours la défense +de ma mère... une personne exceptionnelle et la fille d'un +lieutenant-colonel. Rien que cela! + +Mais, bien entendu, cela n'était qu'un prélude. Cette même +générale, si terrible avec le colonel, tremblait à son tour devant +Foma Fomitch qui l'avait complètement ensorcelée. Elle en était +folle, n'entendait que par ses oreilles, ne voyait que par ses +yeux. Un de mes petits cousins, hussard en retraite, jeune encore +mais criblé de dettes, ayant passé quelque temps chez mon oncle, +me déclara tout net sa profonde conviction que des rapports +intimes existaient entre la générale et Foma. Je n'hésitai pas à +repousser une pareille hypothèse comme grotesque et par trop +naïve. Non, il y avait autre chose que je ne pourrai faire saisir +au lecteur qu'en lui expliquant le caractère de Foma Fomitch, tel +que je le compris plus tard moi-même. + +Imaginez-vous un être parfaitement insignifiant, nul, niais, un +avorton de la société, sans utilisation possible, mais rempli d'un +immense et maladif amour-propre que ne justifiait aucune qualité. +Je tiens à prévenir mes lecteurs: Foma Fomitch est la +personnification même de cette vanité illimitée qu'on rencontre +surtout chez certains zéros, envenimés par les humiliations et les +outrages, suant la jalousie par tous les pores au moindre succès +d'autrui. Il n'est pas besoin d'ajouter que tout cela s'assaisonne +de la plus extravagante susceptibilité. + +On va se demander d'où peut provenir une pareille infatuation. +Comment peut-elle germer chez d'aussi pitoyables êtres de néant +que leur condition même devrait renseigner sur la place qu'ils +méritent? Que répondre à cela? Qui sait? Il est peut-être parmi +eux des exceptions au nombre desquelles figurerait mon héros. Et +Foma est, en effet, une exception, comme le lecteur le verra par +la suite. En tout cas, permettez-moi de vous le demander; êtes- +vous bien sûr que tous ces résignés, qui considèrent comme un +bonheur de vous servir de paillasses, que vos pique-assiettes +aient dit adieu à tout amour-propre? Et ces jalousies, ces +commérages, ces dénonciations, ces méchants propos qui se tiennent +dans les coins de votre maison même, à côté de vous, à votre +table? Qui sait si, chez certains chevaliers errants de la +fourchette, sous l'influence des incessantes humiliations qu'ils +doivent subir, l'amour-propre, au lieu de s'atrophier, ne +s'hypertrophie pas, devenant ainsi la monstrueuse caricature d'une +dignité peut-être entamée primitivement, au temps de l'enfance, +par la misère et le manque de soins. + +Mais je viens de dire que Foma Fomitch était une exception à la +règle générale. Homme de lettres, jadis, il avait souffert d'être +méconnu et la littérature en a perdu d'autres que lui; je dis: la +littérature méconnue. J'incline à penser qu'il avait connu les +déboires, même avant ses tentatives littéraires et qu'en divers +métiers, il avait reçu plus de chiquenaudes que d'appointements. +Cela, je le suppose, mais, ce que je sais positivement, c'est +qu'il avait réellement confectionné un roman dans le genre de ceux +qui servaient de pâture à l'esprit du Baron Brambeus (Pseudonyme +de Jenkovski, écrivain russe très connu). Sans doute beaucoup de +temps avait passé depuis, mais l'aspic de la vanité littéraire +fait parfois des piqûres bien profondes et mêmes incurables, +surtout chez les individus bornés. + +Désabusé dès son premier pas dans la carrière des lettres, Foma +Fomitch s'était à jamais joint au troupeau des affligés, des +déshérités, des errants. Je pense que c'est de ce moment que se +développa chez lui cette vantardise, ce besoin de louanges, +d'hommages, d'admiration et de distinction. Ce pitre avait trouvé +moyen de rassembler autour de lui un cercle d'imbéciles extasiés. +Son premier besoin était d'être le premier quelque part, n'importe +où, de vaticiner, de fanfaronner, et si personne ne le flattait, +il s'en chargeait lui-même. Une fois qu'il fut devenu le maître +incontesté de la maison de mon oncle, je me souviens de l'avoir +entendu prononcer les paroles que voici: + +«Je ne resterai plus longtemps parmi vous -- et son ton +s'emplissait d'une gravité mystérieuse -- Quand je vous aurait +tous établis et que je vous aurai fait saisir le sens de la vie, +je vous dirai adieu et je m'en irai à Moscou pour y fonder une +revue. Je ferai des cours où passeront mensuellement trente mille +auditeurs. Alors, mon nom retentira partout et malheur à mes +ennemis!» + +Mais, tout en attendant la gloire, ce génie exigeait une +récompense immédiate. Il est toujours agréable d'être payé +d'avance et surtout dans un cas pareil. Je sais que Foma se +présentait sérieusement à mon oncle comme venu au monde pour +accomplir une grande mission où le conviait sans cesse un homme +ailé qui le visitait la nuit. Il devait écrire un livre compact et +salutaire aux âmes, un livre qui provoquerait un tremblement de +toute la terre et ferait craquer la Russie. Quand viendrait +l'heure du cataclysme, Foma, renonçant à sa gloire, se retirerait +dans un monastère et prierait jour et nuit pour le bonheur de la +patrie, au fond des catacombes de Kiev. + +Il vous est maintenant loisible d'imaginer ce que pouvait devenir +ce Foma après toute une existence d'humiliations, de persécutions +et peut-être même de taloches, ce Foma sensuel et vaniteux au +fond, ce Foma écrivain méconnu, ce Foma qui gagnait son pain à +bouffonner, ce Foma à l'âme de tyran en dépit de sa nullité, ce +Foma vantard et insolent à l'occasion! ce qu'il pouvait devenir, +ce Foma, quand il connut enfin les honneurs et la gloire, quand il +se vit admiré et choyé d'une protectrice idiote et d'un protecteur +fasciné et débonnaire, chez qui il avait enfin trouvé à +s'implanter après tant de pérégrinations! Mais il me faut ici +développer le caractère de mon oncle; le succès de Foma serait +incompréhensible sans cela, autant que la maîtrise qu'il exerçait +dans la maison et que sa métamorphose en grand homme. + +Mon oncle n'était pas seulement bon, mais encore d'une extrême +délicatesse sous son écorce un peu grossière, et d'un courage à +toute épreuve. J'ose employer ce terme de courage, car aucun +devoir, aucune obligation ne l'eussent arrêté; il ne connaissait +pas d'obstacles. Son âme noble était pure comme celle d'un enfant. +Oui, à quarante ans, c'était un enfant expansif et gai, prenant +les hommes pour des anges, s'accusant de défauts qu'il n'avait +pas, exagérant les qualités des autres, en découvrant même où il +n'y en avait jamais eu. Il était de ces grands coeurs qui ne +sauraient sans honte supposer le mal chez les autres, qui parent +le prochain de toutes les vertus, qui se réjouissent de ses +succès, qui vivent sans relâche dans un monde idéal, qui prennent +sur eux toutes leurs fautes. Leur vocation est de sacrifier aux +intérêts d'autrui. On l'eût pris pour un être veule et faible de +caractère et sans doute, il était trop faible; cependant, ce +n'était pas manque d'énergie, mais crainte d'humilier, crainte de +faire souffrir ses semblables qu'il aimait tous. + +Au surplus, il ne montrait de faiblesse que dans la défense de ses +propres intérêts, n'hésitant jamais à les sacrifier pour des gens +qui se moquaient de lui. Il lui semblait impossible qu'il eût des +ennemis; il en avait cependant, mais ne les voyait point. Ayant +une peur bleue des cris et des disputes, il cédait toujours et se +soumettait en tout, mais par bonhomie, par délicatesse et -- +disait-il, en vue d'éloigner tout reproche de faiblesse -- «pour +que tout le monde fût content». + +Il va sans dire qu'il était prêt à subir toute noble influence, ce +qui permettait à telle canaille habile de s'emparer de lui jusqu'à +l'entraîner dans quelque mauvaise action présentée sous le voile +d'une intention pure. Car mon oncle était follement confiant et ce +fut pour lui la cause de beaucoup d'erreurs. Après de douloureux +combats, lorsqu'il finît par reconnaître la malhonnêteté de son +conseiller, il ne manquait pas de prendre toute la faute à son +compte. + +Figurez-vous maintenant sa maison livrée à une idiote capricieuse, +en adoration devant un autre imbécile jusque là terrorisé par son +général et brûlant du désir de se dédommager du passé, une idiote +devant laquelle mon oncle croyait devoir s'incliner parce qu'elle +était sa mère. On avait commencé par convaincre le pauvre homme +qu'il était grossier, brutal, ignorant et d'un égoïsme révoltant, +et il importe de remarquer que la vieille folle parlait +sincèrement. + +Foma était sincère, lui aussi. Puis, on avait ancré dans l'esprit +de mon oncle cette conviction que Foma lui avait été envoyé par le +ciel pour le salut de son âme et pour la répression de ses +abominables vices; car n'était-il pas un orgueilleux, toujours à +se vanter de sa fortune et capable de reprocher à Foma le morceau +de pain qu'il lui donnait? Mon pauvre oncle avait fini par +contempler douloureusement l'abîme de sa déchéance, il voulait +s'arracher les cheveux, demander pardon... + +-- C'est ma faute! disait-il à ses interlocuteurs, c'est ma faute! +On doit se montrer délicat envers celui auquel on rend service... +Que dis-je? Quel service? je dis des sottises; ce n'est pas moi +qui lui rends service; c'est lui, au contraire qui m'oblige en +consentant à me tenir compagnie. Et voilà que je lui ai reproché +ce morceau de pain!... C'est-à-dire, je ne lui ai rien reproché, +mais j'ai certainement dû laisser échapper quelques paroles +imprudentes comme cela m'arrive souvent... C'est un homme qui a +souffert, qui a accompli des exploits, qui a soigné pendant dix +ans son ami malade, malgré les pires humiliations; cela vaut une +récompense!... Et puis l'instruction!... Un écrivain! un homme +très instruit et d'une très grande noblesse... + +La seule image de ce Foma instruit et malheureux en butte aux +caprices d'un malade hargneux, lui gonflait le coeur d'indignation +et de pitié. Toutes les étrangetés de Foma, toutes ses +méchancetés, mon oncle les attribuait aux souffrances passées, aux +humiliations subies, qui n'avaient pu que l'aigrir. Et, dans son +âme noble et tendre, il avait décidé qu'on ne pouvait être aussi +exigeant à l'égard d'un martyr qu'à celui d'un homme ordinaire, +qu'il fallait non seulement lui pardonner, mais encore panser ses +plaies avec douceur, le réconforter, le réconcilier avec +l'humanité. S'étant assigné ce but, il s'enthousiasma jusqu'à +l'impossible, jusqu'à s'aveugler complètement sur la vulgarité de +son nouvel ami, sur sa gourmandise, sur sa paresse, sur son +égoïsme, sur sa nullité. Mon oncle avait une foi absolue dans +l'instruction, dans le génie de Foma. Ah! mais j'oublie de dire +que le colonel tombait en extase aux mots «littérature» et +«science», quoiqu'il n'eût lui-même jamais rien appris. + +C'était une de ses innocentes particularités. + +-- Il écrit un article! disait-il en traversant sur la pointe des +pieds les pièces avoisinant le cabinet de travail de Foma Fomitch, +et il ajoutait avec un air mystérieux et fier: -- Je ne sais au +juste ce qu'il écrit, peut-être une chronique... mais alors +quelque chose d'élevé... Nous ne pouvons pas comprendre cela, nous +autres... Il m'a dit traiter la question des forces créatrices. Ça +doit être de la politique. Oh! son nom sera célèbre et entraînera +le nôtre dans sa gloire... Lui-même me le disait encore tout à +l'heure, mon cher... + +Je sais positivement que, sur l'ordre de Foma, mon oncle dut raser +ses superbes favoris blond foncé, son tyran ayant trouvé qu'ils +lui donnaient l'air français et par conséquent fort peu patriote. +Et puis, peu à peu, Foma se mit à donner de sages conseils pour la +gérance de la propriété; ce fut effrayant! + +Les paysans eurent bientôt compris de quoi il retournait et qui +était le véritable maître, et ils se grattaient la nuque. Il +m'arriva de surprendre un entretien de Foma avec eux. Foma avait +déclaré qu'il»aimait causer avec l'intelligent paysan russe» et, +quoiqu'il ne sût pas distinguer l'avoine du froment, il n'hésita +pas à disserter d'agriculture. Puis il aborda les devoirs sacrés +du paysan envers son seigneur. Après avoir effleuré la théorie de +l'électricité et la question de la répartition du travail, +auxquelles il ne comprenait rien, après avoir expliqué à son +auditoire comment la terre tourne autour du soleil, il en vint, +dans l'essor de son éloquence, à parler des ministres. (Pouchkine +a raconté l'histoire d'un père persuadant à son fils âgé de quatre +ans que «son petit père était si courageux que le tsar lui-même +l'aimait»... Ce petit père avait besoin d'un auditeur de quatre +ans; c'était un Foma Fomitch.)... Les paysans l'écoutaient avec +vénération. + +-- Dis donc, mon petit père, combien avais-tu d'appointements? lui +demanda soudain Arkhip Korotkï, un vieillard aux cheveux tout +blancs, dans une intention évidemment flatteuse. Mais la question +sembla par trop familière à Foma, qui ne pouvait supporter la +familiarité. + +-- Qu'est-ce que cela peut te faire, imbécile? répondit-il en +regardant le malheureux paysan avec mépris. Qu'est-ce qui te prend +d'attirer mon attention sur ta gueule? Est-ce pour me faire +cracher dessus? + +C'était le ton qu'adoptait généralement Foma dans ses +conversations avec «l'intelligent paysan russe». + +-- Notre père, fit un autre, nous sommes de pauvres gens. Tu es +peut-être un major, un colonel ou même une Excellence... Nous ne +savons même pas comment t'adresser la parole. + +-- Imbécile! reprit Foma, s'adoucissant, il y a appointements et +appointements, tête de bois! Il en est qui ont le grade de général +et qui ne reçoivent rien, parce qu'ils ne rendent aucun service au +tsar. Moi, quand je travaillais pour un ministre, j'avais vingt +mille roubles par an, mais je ne les touchais pas; je travaillais +pour l'honneur, me contentant de ma fortune personnelle. J'ai +abandonné mes appointements au profit de l'instruction publique et +des incendiés de Kazan. + +-- Alors, c'est toi qui as rebâti Kazan? reprenait le paysan +étonné, car, en général, Foma Fomitch étonnait les paysans. + +-- Mon Dieu, j'en ai fait ma part, répondait-il négligemment, +comme s'il s'en fût voulu d'avoir honoré un tel homme d'une telle +confidence. + +Ses entretiens avec mon oncle étaient d'une autre sorte. + +-- Qu'étiez-vous avant mon arrivée ici? disait-il, mollement +étendu dans le confortable fauteuil où il digérait un déjeuner +copieux, pendant qu'un domestique placé derrière lui s'évertuait à +chasser les mouches avec un rameau de tilleul. À quoi ressembliez- +vous? Et voici que j'ai jeté en votre âme cette étincelle du feu +céleste qui y brille à présent! Ai-je jeté en vous une étincelle +de feu sacré, oui ou non? Répondez: l'ai-je jetée, oui ou non? + +Au vrai, Foma Fomitch ne savait pas pourquoi il avait fait cette +question. Mais le silence et la gêne de mon oncle l'irritaient. +Jadis si patient et si craintif, il s'enflammait maintenant à la +moindre contradiction. Le silence de ce brave homme l'outrageait: +il lui fallait une réponse. + +-- Répondez: l'étincelle brûle-t-elle en vous ou non? + +Mon oncle ne savait plus que devenir. + +-- Permettez-moi de vous faire observer que je vous attends! +insistait le pique-assiette d'un air offensé. + +-- Mais répondez donc, Yegorouchka! intervenait la générale en +haussant les épaules. + +-- Je vous demande: l'étincelle brûle-t-elle en vous, oui ou non? +réitérait Foma très indulgent, tout en picorant un bonbon dans la +boîte toujours placée devant lui sur l'ordre de la générale. + +-- Je te jure, Foma, que je n'en sais rien, répondait enfin le +malheureux, avec un visage désolé. Il y a sans doute quelque chose +de ce genre... Ne me demande rien... Je crains de dire une +bêtise... + +-- Fort bien. Alors, selon vous, je serais un être si nul que je +ne mériterais même pas une réponse; c'est bien cela que vous avez +voulu dire? Soit, je suis donc nul. + +-- Mais non, Foma! Que Dieu soit avec toi! Je n'ai jamais voulu +dire cela. + +-- Mais si. C'est précisément ce que vous avez voulu dire. + +-- Je jure que non! + +-- Très bien. Mettons que je suis un menteur! D'après vous, ce +serait moi qui chercherais une mauvaise querelle?... Une insulte +de plus ou de moins...! Je supporterai tout. + +-- Mais, mon fils!... clame la générale avec effroi. + +-- Foma Fomitch! Ma mère! s'écrie mon oncle navré. Je vous jure +qu'il n'y a pas de ma faute. J'ai parlé inconsidérément... Ne fais +pas attention à ce que je dis, Foma; je suis bête; je sens que je +suis bête, qu'il me manque quelque chose... Je sais, je sais, +Foma! Ne me dis rien! -- continue-t-il en agitant la main. -- +Pendant quarante ans, jusqu'à ce que je te connusse, je me +figurais être un homme ordinaire et que tout allait pour le mieux. +Je ne m'étais pas rendu compte que je ne suis qu'un pécheur, un +égoïste et que j'ai fait tant de mal que je ne comprends pas +comment la terre peut encore me porter. + +-- Oui, vous êtes bien égoïste! remarque Foma avec conviction. + +-- Je le comprends maintenant moi-même. Mais je vais me corriger +et devenir meilleur. + +-- Dieu vous entende! conclut Foma en poussant un pieux soupir et +en se levant pour aller faire sa sieste accoutumée. + +Pour finir ce chapitre, qu'on me permette de dire quelques mots de +mes relations personnelles avec mon oncle et d'expliquer comment +je fus mis en présence de Foma et inopinément jeté dans le +tourbillon des plus graves événements qui se soient jamais passés +dans le bienheureux village de Stépantchikovo. J'aurai ainsi +terminé mon introduction et pourrai commencer mon récit. + +Encore enfant, je restai seul au monde. Mon oncle me tint lieu de +père et fit pour moi ce que bien des pères ne font pas pour leur +progéniture. Du premier jour que je passai dans sa maison, je +m'attachai à lui de tout mon coeur. J'avais alors dix ans et je me +souviens que nous nous comprîmes bien vite et que nous devînmes de +vrais amis. Nous jouions ensemble à la toupie; une fois, nous +volâmes de complicité le bonnet d'une vieille dame, notre parente, +et nous attachâmes ce trophée à la queue d'un cerf-volant que je +lançai dans les nuages. + +Beaucoup plus tard, en une bien courte rencontre avec mon oncle à +Pétersbourg, je pus achever l'étude de son caractère. Cette fois +encore, je m'étais attaché à lui de toute l'ardeur de ma jeunesse. +Il avait quelque chose de franc, de noble, de doux, de gai et de +naïf à la fois qui lui attirait les sympathies et m'avait +profondément impressionné. + +Après ma sortie de l'Université, je restai quelques temps oisif à +Pétersbourg et, comme il arrive souvent aux blancs-becs, bien +persuadé que j'allais sous peu accomplir quelque chose de +grandiose. Je ne tenais guère à quitter la capitale et +n'entretenais avec mon oncle qu'une correspondance assez rare, +seulement lorsque j'avais à lui demander de l'argent qu'il ne me +refusait jamais. Venu pour affaires à Pétersbourg, l'un de ses +serfs m'avait appris qu'il se passait à Stépantchikovo des choses +extraordinaires. Troublé par ces nouvelles, j'écrivis plus +souvent. + +Mon oncle me répondit par des lettres étranges, obscures, où il ne +m'entretenait que de mes études et s'enorgueillissait par avance +de mes futurs succès et puis, tout à coup, après un assez long +silence, je reçus une étonnant épître, très différente des +précédentes, bourrée de bizarres sous-entendus, de contradictions +incompréhensibles au premier abord. Il était évident qu'elle avait +été écrite sous l'empire d'une extrême agitation. + +Une seule chose y était claire, c'est que mon oncle me suppliait +presque d'épouser au plus vite son ancienne pupille, fille d'un +pauvre fonctionnaire provincial nommé Éjévikine, laquelle avait +été fort bien élevée au compte de mon oncle dans un grand +établissement scolaire de Moscou et servait à ce moment +d'institutrice à ses enfants. Elle était malheureuse; je pouvais +faire son bonheur en accomplissant une action généreuse; il +s'adressait à la noblesse de mon coeur et me promettait de doter +la jeune fille, mais il s'exprimait sur ce dernier point d'une +façon extrêmement mystérieuse, et m'adjurait de garder sur tout +cela le plus absolu silence. Cette lettre me bouleversa. + +Quel est le jeune homme qui ne se fût pas senti remué par une +proposition aussi romanesque? De plus, j'avais entendu dire que la +jeune fille était fort jolie. + +Je ne savais pas à quel parti m'arrêter, mais je répondis aussitôt +à mon oncle que j'allais partir sur-le-champ pour Stépantchikovo, +car il m'avait envoyé sous le même pli les fonds nécessaires à mon +voyage, ce qui ne m'empêcha pas de rester encore quinze jours à +Pétersbourg dans l'indécision. C'est à ce moment que je fis la +rencontre d'un ancien camarade de régiment de mon oncle. En +revenant du Caucase, cet officier s'était arrêté à Stépantchikovo. +C'était un homme d'un certain âge déjà, fort sensé et célibataire +endurci. + +Il me raconta avec indignation des choses dont je n'avais aucune +connaissance. Foma Fomitch et la générale avaient conçu le projet +de marier le colonel avec une demoiselle étrange, âgée, à moitié +folle, qui possédait environ un demi million de roubles et dont la +biographie était quelque chose d'incroyable. La générale avait +déjà réussi à lui persuader qu'elles étaient parentes et à la +faire loger dans la maison. Bien qu'au désespoir, mon oncle +finirait certainement par épouser le demi million. Cependant, les +deux fortes têtes, la générale et Foma avaient organisé une +persécution contre cette malheureuse institutrice sans défense et +employaient tous leurs efforts à la faire partir, de peur que le +colonel n'en devint amoureux et peut-être même parce qu'il l'était +déjà. Ces dernières paroles me frappèrent, mais, à toutes mes +questions sur le point de savoir si mon oncle était réellement +amoureux, mon interlocuteur ne put ou ne voulut pas me donner de +réponse précise et, d'une façon générale, il me raconta tout cela +comme à contrecoeur, avec un évident parti pris d'éviter les +détails précis. + +Cette rencontre me donna beaucoup à penser, car ce que j'apprenais +était en contradiction formelle avec la proposition qui m'était +faite. Le temps pressant, je résolus de partir pour +Stépantchikovo, dans l'intention de réconforter mon oncle et même +de le sauver, si possible, c'est-à-dire de faire chasser Foma, +d'empêcher cet odieux mariage avec la vieille demoiselle et de +rendre le bonheur à cette malheureuse jeune fille en l'épousant. +Car le prétendu amour de mon oncle pour elle m'apparaissait comme +une misérable invention de Foma. + +Comme font les très jeunes gens, je sautai d'une extrémité à +l'autre et, chassant toute hésitation, je brûlai de l'ardeur +d'opérer des miracles et d'accomplir mille exploits. Il me +semblait faire preuve d'une générosité extraordinaire en me +sacrifiant noblement au bonheur d'un être aussi charmant +qu'innocent et je me souviens que, pendant tout le trajet, je me +sentis fort satisfait de moi. C'était en juillet; le soleil +luisait; devant moi s'étendait l'immensité des champs de blé déjà +presque mûr... J'étais resté si longtemps enfermé à Pétersbourg, +que je croyais voir le monde pour la première fois. + + + +II +MONSIEUR BAKHTCHEIEV + +J'approchais du but de mon voyage. En traversant la petite ville +de B..., qui n'est plus qu'à dix verstes de Stépantchikovo, je dus +m'arrêter chez un maréchal ferrant pour faire réparer l'un des +moyeux de mon tarantass. C'était là un travail sans grande +importance, et je résolus d'en attendre la fin avant de terminer +mes dix verstes. + +Ayant mis pied à terre, je vis un gros monsieur qu'une nécessité +analogue avait, comme moi, contraint de s'arrêter. Depuis une +grande heure, il était là, suffoqué par la chaleur torride; il +criait et jurait avec une impatience hargneuse et s'efforçait +d'activer le travail des ouvriers. Au premier coup d'oeil, ce +monsieur était un grincheux d'habitude. Il pouvait avoir quarante- +cinq ans. Son énorme opulence, son double menton, ses joues +bouffies et grêlées disaient une plantureuse existence de +hobereau. Il y avait dans son visage quelque chose de féminin qui +sautait de suite aux yeux. Large et confortable, son costume +n'était pas cependant à la dernière mode. + +Je ne puis comprendre pourquoi il était fâché contre moi, d'autant +plus que nous nous voyions pour la première fois et que nous ne +nous étions pas encore dit une parole, mais je le vis bien aux +regards furieux qu'il me lança dès que je fus descendu de voiture. +Pourtant, j'avais grande envie de faire sa connaissance, car les +bavardages de ses domestiques m'avaient appris qu'il venait de +Stépantchikovo et qu'il y avait vu mon oncle. C'était là une +occasion favorable de me renseigner plus amplement. + +Soulevant ma casquette, je remarquai avec toute la gentillesse du +monde que les voyages nous occasionnent parfois des accidents bien +désagréables, mais le gros bonhomme me toisa des pieds à la tête +d'un regard dédaigneux et mécontent, puis, grommelant, me tourna +le dos. Cette partie de sa personne était sans doute fertile en +suggestions intéressantes, mais peu propice à la conversation. + +-- Grichka, ne ronchonne pas ou je te ferai fouetter! cria-t-il à +son domestique sans avoir l'air d'entendre mon observation sur les +désagréments du voyage. + +Grichka était un vieux laquais à cheveux blancs, porteur d'une +longue redingote et d'énormes favoris de neige. Tout indiquait que +lui aussi était en colère et il ne cessait de marmonner. La menace +du maître fut le signal d'une prise de bec. + +-- Tu me feras fouetter! Crie-le donc plus haut! fit Grichka d'une +voix si nette que tout le monde l'entendit, et, indigné, il se mit +en devoir d'arranger quelque chose dans la voiture. + +-- Quoi? Qu'est-ce que tu viens de dire? «Crie-le donc plus +fort!»... Tu veux faire l'insolent? clama le gros homme devenu +écarlate. + +-- Mais qu'avez-vous donc à vous fâcher ainsi? On ne peut donc +plus dire un mot? + +-- Me fâcher? L'entendez-vous? Mais c'est lui qui se fâche et je +n'ose plus rien dire! + +-- Qu'avez-vous à grogner? + +-- Ce que j'ai? Il me semble que je suis parti sans dîner. + +-- Qu'est-ce que ça peut me faire? Vous n'aviez qu'à dîner! Je +disais seulement un mot aux maréchaux-ferrants. + +-- Oui; eh bien qu'as-tu à ronchonner contre les maréchaux- +ferrants? + +-- Ce n'est pas contre eux que je ronchonne; c'est contre la +voiture. + +-- Et pourquoi donc? + +-- Ben, pourquoi qu'elle s'est démolie? Que ça n'arrive plus! + +-- Ce n'était pas contre la voiture que tu grognais; c'était +contre moi. Ce qui arrive est de ta faute et c'est moi que tu +accuses! + +-- Voyons, Monsieur, laissez-moi en paix! + +-- Et toi, pourquoi ne m'as-tu pas dit une seule parole pendant +tout le trajet? D'habitude tu me parles, pourtant! + +-- Une mouche m'était entrée dans la bouche, voilà pourquoi! Suis- +je là pour vous raconter des histoires? Si vous les aimez, vous +n'avez qu'à prendre avec vous la Mélanie. + +Le gros homme ouvrit la bouche dans l'évidente intention de +répondre, mais il se tut, ne trouvant rien à dire. Le domestique, +satisfait d'avoir manifesté devant tout le monde et son éloquence +et l'influence qu'il exerçait sur son maître, se mit à donner des +explications aux ouvriers, d'un air important. + +Mes avances étaient restées vaines, sans doute à cause de ma +maladresse, mais une circonstance inopinée me vint en aide. De la +caisse d'une voiture privée de ses roues et attendant la +réparation depuis des temps immémoriaux, on vit soudain surgir une +tête endormie, malpropre et dépeignée. Ce fut un rire général +parmi les ouvriers. L'homme était enfermé dans la caisse où il +avait cuvé son vin, et n'en pouvait pus sortir. Il se dépensait en +vains efforts et finit par prier qu'on allât lui chercher un +certain outil. Cela mit l'assistance en joie. + +Il est des natures que les spectacles grotesques ravissent, sans +qu'elles sachent trop pourquoi. Le gros hobereau était de ces +gens-là. Peu à peu, son faciès sévère et taciturne se détendit, +s'adoucit, exprima la gaieté et se rasséréna complètement. + +-- Mais n'est-ce pas Vassiliev? demanda-t-il avec compassion. +Comment se trouve-t-il là dedans? + +-- Oui, oui, Monsieur, c'est Vassiliev! cria-t-on de tous côtés. + +-- Il a bu, Monsieur, fit un grand ouvrier sec, et de figure +sévère qui prétendait jouer un rôle prépondérant parmi ses +camarades. Il a bu. Depuis trois jours, il a quitté son patron et +il se cache ici. Et voici qu'il réclame son dernier outil? Qu'en +veux-tu faire, tête vide? Il veut l'engager. + +-- Archipouchka, l'argent est comme l'oiseau: il s'en vient et il +s'en va. Laisse-moi aller chercher mon outil, au nom de Dieu! +suppliait Vassiliev d'une voix grêle et fêlée. + +-- Reste donc tranquille, diable! puisque tu es bien ici. Il boit +depuis avant-hier; ce matin, nous l'avons ramassé dans la rue dès +l'aube et nous avons dit à Matvéï Ilitch qu'il était tombé malade, +qu'il avait des coliques! + +Ce fut une explosion de rires. + +-- Mais où est mon outil? + +-- Mais chez Zouï, voyons! Un homme saoul, Monsieur, c'est tout +vous dire. + +-- Hé! hé! hé! Ah! canaille, c'est ainsi que tu travailles en +ville? tu veux engager ton dernier outil! fit le gros homme, +secoué d'un rire satisfait et tout à fait de bonne humeur, +maintenant. Si vous saviez l'habile menuisier qu'il est! On n'en +trouverait pas un pareil à Moscou. Seulement, voilà les tours +qu'il joue! -- continua-t-il en s'adressant à moi. -- Laisse-le +sortir, Arkhip, il a peut-être besoin de quelque chose. + +On obéit au gros monsieur. Le clou fut enlevé qui condamnait la +portière de la voiture où était enfermé Vassiliev, lequel apparut +tout souillé de boue et les vêtements déchirés. Il cligna des yeux +et, chancelant, il éternua, puis, se faisant de sa main un abat- +jour, il jeta un regard circulaire. + +-- Que de monde! que de monde! et bien sûr que personne de ces +gens-là n'a bu! dit-il d'un ton triste et lent, hochant la tête +avec un air de contrition. Bien le bonjour, frérots. Je vous +souhaite une heureuse matinée! + +-- Matinée! mais tu ne vois donc pas que nous sommes après-midi, +espèce de fou? + +-- Ah! tu m'en diras tant! + +-- Hé! hé! hé! Quel farceur! s'écria encore le gros monsieur, en +me regardant avec affabilité et tout secoué de rire. Tu n'as pas +honte, Vassiliev? + +-- C'est le malheur qui me fait boire, Monsieur, répondit le +sombre Vassiliev, évidemment enchanté de pouvoir parler de son +malheur. + +-- Quel malheur, imbécile? + +-- Un malheur comme on n'en a jamais vu. Nous voilà sous les +ordres de Foma Fomitch! + +-- Qui? Depuis quand? s'exclama le gros homme avec animation, +pendant que, très intéressé, je faisais un pas en avant. + +-- Mais tous ceux de Kapitonovka. Notre seigneur le colonel (que +Dieu le garde en bonne santé!) veut faire présent de Kapitonovka, +qui lui appartient, à Foma Fomitch; il lui donne soixante-dix +âmes. «C'est pour toi, Foma, a-t-il dit. Tu ne possèdes rien, car +ton père ne t'a point laissé de fortune -- Vassiliev envenimait +son récit à plaisir. -- C'était un gentilhomme venu, on ne sait +d'où; comme toi, il vivait chez les seigneurs et mangeait à la +cuisine. Mais je vais te donner Kapitonovka; tu seras un +propriétaire foncier avec des serviteurs; tu n'auras plus qu'à te +la couler douce...» + +Mais le gros homme n'écoutait plus. L'effet que lui produisit le +récit de l'ivrogne fut extraordinaire. Il en devint violet; son +double menton tremblait; ses petits yeux s'injectèrent de sang. + +-- Il ne manquait plus que cela! fit-il, suffoqué. Cette racaille +de Foma va devenir propriétaire! Pouah!... Allez tous au diable. +Dépêchez-vous, là-bas, que je m'en aille! + +Je m'avançais résolument et je lui dis. + +-- Permettez-moi un mot. Vous venez de parler de Foma Fomitch; il +doit s'agir d'Opiskine, si je ne me trompe point. Je voudrais... +en un mot, j'ai des raisons de m'intéresser à cet homme, et je +désirerais savoir quelle foi on peut ajouter à ce que dit ce brave +garçon que son maître, Yégor Ilitch Rostaniev, veut faire don d'un +village à ce Foma. Cela m'intéresse énormément et je... + +-- Permettez-moi de vous demander, à mon tour, pourquoi vous vous +intéressez à cet homme (c'est votre mot). Selon moi, c'est une +fripouille et non pas un homme. A-t-il une figure humaine? C'est +quelque chose d'ignoble, mais ce n'est pas une figure humaine! + +Je lui expliquai que je ne connaissais pas la figure de Foma, mais +que le colonel était mon oncle et que j'étais moi-même Serge +Alexandrovitch. + +-- Ah! vous êtes le savant? Mais, mon petit père, on vous attend +avec impatience! s'écria le bonhomme franchement joyeux, cette +fois. J'arrive de Stépantchikovo où je n'ai pu finir de dîner, +tant la présence de ce Foma m'était insupportable. Je me suis +brouillé avec tout le monde à cause de ce maudit Foma!... En voilà +une rencontre! Excusez-moi. Je suis Stépane Aléxiévitch +Bakhtchéiev et je vous ai connu pas plus haut qu'une botte... Qui +m'aurait dit?... Mais permettez-moi... + +Et le bon gros bonhomme se mit à m'embrasser. + +Après ces premières effusions, je commençai sans tarder mon +interrogatoire, car l'occasion était favorable. + +-- Mais qu'est-ce que ce Foma? demandai-je; comment a-t-il pu +s'emparer de toute la maison? Pourquoi ne le chasse-t-on pas? +J'avoue que ... + +-- Le chasser? Mais vous êtes fou! Le chasser, quand le colonel +marche devant lui sur la pointe des pieds! Mais Foma a prétendu +une fois que le mercredi était un jeudi et tout le monde consentit +que ce mercredi fût un jeudi. Vous croyez que j'invente? +Nullement. + +-- J'avais entendu dire des choses de ce genre, mais j'avoue que +... + +-- J'avoue! J'avoue! Vous ne savez dire que cela! Qu'y a-t-il à +avouer? Demandez-moi plutôt d'où je viens. La mère du colonel, +bien qu'elle soit une très digne dame et une générale, n'a plus sa +raison... Elle ne peut se passer de ce Foma. Elle est cause de +tout; c'est elle qui l'a installé dans la maison. Il l'a +ensorcelée. Elle n'ose plus dire un mot quoiqu'elle soit une +Excellence pour s'être mariée à cinquante ans avec le général +Krakhotkine. Quant à la soeur du colonel, la vieille fille, j'aime +mieux ne pas en parler; elle ne sait que pousser des oh! et des +ah! J'en ai assez; voilà tout! Elle n'a pour elle que d'être une +femme. Mais en mérite-t-elle plus d'estime? D'ailleurs il est même +indécent à moi d'en parler devant vous car, enfin, c'est votre +tante. Seule, Alexandra Yégorovna, la fille du colonel, qui n'a +que quinze ans, possède quelque intelligence; elle ne manifeste +aucune estime pour Foma. Une charmante demoiselle! Quelle estime +mérite ce Foma, cet ancien bouffon qui faisait des imitations +d'animaux pour distraire le général Krakhotkine? Et aujourd'hui, +le colonel, votre oncle, respecte ce paillasse comme son propre +père!... Pouah! + +-- Pauvreté n'est pas vice, et je vous avoue... Permettez-moi de +vous demander... Est-il beau? intelligent? + +-- Foma? Comment donc, mais très beau! répondit Bakhtchéiev d'une +voix tremblante de colère. -- Mes questions l'agaçaient et il +commençait à me regarder de travers. -- Très beau! Non; vous +l'entendez; il croit que Foma est beau! Mais, mon petit père, il +ressemble à tous les animaux, si vous voulez le savoir. Ah! s'il +était intelligent, seulement, on s'en arrangerait... Mais rien! Il +faut qu'il leur ait versé à tous quelque philtre de sorcier. Je +suis las d'en parler. Il ne vaut pas un crachat. Vous me mettez en +colère! Eh bien, là-bas, est-ce prêt? + +-- Il faut ferrer Voronok, répondit Grigori d'un ton lugubre. + +-- Voronok? Je vais t'en donner du Voronok!... Oui, Monsieur, je +suis en mesure de vous raconter de telles choses que vous en +resterez bouche bée jusqu'au deuxième avènement. Il fut un temps +où je l'estimais, ce Foma. Oui, je vous le confesse, j'étais un +imbécile! Il m'avait séduit, moi aussi. Ça sait tout; ça connaît à +fond toutes les sciences. Il m'avait ordonné des gouttes, car je +suis malade; vous ne vous en douteriez pas? J'ai failli en mourir +de ces gouttes! Écoutez-moi; ne dites rien. Vous verrez tout cela. +Ce Foma fera verser au colonel des larmes de sang, mais il sera +trop tard. Tous les voisins ont rompu avec votre oncle à cause de +ce misérable Foma qui insulte tous les visiteurs, fussent-il du +grade le plus élevé. Il n'y a que lui d'intelligent; il n'y a que +lui de savant; et, comme un savant a le droit de morigéner les +ignorants, il parle, il parle: ta-ta-ta ... ta-ta-ta... Ah! il en +a une langue! On pourrait la couper et la jeter au fumier qu'elle +bavarderait encore tant qu'un corbeau ne l'aurait pas mangée. Et +il est devenu fier. Il s'engage dans des conduits où il n'y a pas +seulement passage pour sa tête. Mais quoi! il enseigne le français +aux domestiques! Je vous demande de quelle utilité la langue +française peut être à un paysan? Et même à nous? À quoi ça peut-il +servir? À causer avec les demoiselles pendant la mazurka? À dire +des fadeurs aux femmes mariées? Ce n'est rien qu'une débauche, +voilà! Selon moi, quand on a bu un carafon d'eau-de-vie, on parle +toutes les langues! Voilà ce que j'en pense du français! Vous le +parlez aussi; sans doute? ta-ta-ta-ta-ta!... -- et Bakhtchéiev me +considéra avec une indignation pleine de mépris. + +-- Vous êtes aussi un savant, n'est-ce pas, mon petit père? + +-- Mon Dieu, je m'intéresse... + +-- Vous avez aussi tout étudié? + +-- Oui... c'est-à-dire non... Pour le moment, j'observe les +moeurs. Je suis resté trop longtemps à Pétersbourg et j'ai hâte +d'arriver chez mon oncle... + +-- Qui vous pressait d'y venir? Vous auriez mieux fait de rester +dans votre coin, puisque vous en aviez un. Là, votre science ne +vous servira de rien. Aucun oncle ne vous sauvera; vous êtes +fichu. Chez eux, j'ai maigri en vingt-quatre heures. Vous ne me +croyez pas? Je vois que vous ne croyez pas que j'ai maigri. Ce +sera comme vous le voudrez, après tout! + +-- Mais je vous crois; seulement, je ne puis encore comprendre, +répondis-je, confus. + +-- Bon! bon! mais moi, je ne te crois pas. Vous ne valez pas cher +tous tant que vous êtes avec votre science et j'en ai assez de +vous autres; j'en ai par-dessus la tête. Je me suis déjà rencontré +avec vos Pétersbourgeois; ce sont des inutiles. Ils sont tous +francs-maçons et propagent l'incrédulité; ils ont peur d'un verre +de cognac, comme si ça pouvait faire du mal! Vous m'avez mis en +colère, mon petit père, et je ne veux plus rien te raconter. Je ne +suis pas payé pour te narrer des histoires et puis, je suis +fatigué. On ne peut médire de tout le monde et, d'ailleurs, c'est +péché. Ça n'empêche pas que Foma a fait perdre la tête au valet de +chambre de votre oncle... + +-- À leur place, intervint Grigori, j'aurais laissé ce +Vidopliassov sous les verges jusqu'à ce que sa bêtise lui fût +sortie de la tête! + +-- Tais-toi! cria Bakhtchéiev; on ne te parle pas! + +-- Vidopliassov! fis-je pour dire quelque chose Vidopliassov! quel +drôle de nom! + +-- Qu'a-t-il de si drôle? Vous vous étonnez facilement pour un +savant! + +J'étais à bout de patience. + +-- Pardon, lui dis-je, qu'avez-vous contre moi? Qu'est-ce que je +vous ai fait? J'avoue que, depuis une demi-heure que je vous +écoute, je ne comprends même pas ce dont il s'agit. + +-- Tu as tort de t'offenser, mon petit père, répondit le bonhomme. +Si je te parle ainsi, c'est que tu me plais. Ne faites pas +attention à tout ce que je viens de dire à mon domestique; mon +Grichka est une canaille, mais c'est pour cela que je l'aime. Je +me perds par mon extrême sensibilité et c'est la faute de ce Foma! +Je jure qu'il causera ma mort! Voilà deux heures que je reste au +soleil grâce à lui. Je voulais, en attendant, aller rendre visite +au pope, mais Foma m'a mis dans un tel état que je ne veux même +pas voir cet excellent homme. Et il n'y a pas seulement un cabaret +à peu près propre! Je vous dis que ce sont tous des canailles! et, +pour revenir à Foma, s'il possédait au moins un grade, ça le +rendrait excusable; mais il n'a pas le plus minime grade, j'en ai +la certitude! Il dit avoir souffert pour la vérité; je voudrais +bien savoir quand? En attendant, il faut être à ses pieds. Le +Grand Turc n'est pas son frère! À la moindre chose qui lui +déplait, il bondit, jette les hauts cris, se plaint qu'on +l'insulte, qu'on méprise sa pauvreté. On n'ose pas se mettre à +table sans lui, alors qu'il ne veut pas sortir de sa chambre sous +prétexte «qu'on l'a offensé, parce qu'il n'est qu'un malheureux +pèlerin. Eh bien, il se contentera d'un morceau de pain noir!» +Mais à peine est-on assis qu'il survient et recommence ses +jérémiades: «Pourquoi commence-t-on sans lui? On le méprise donc +bien?» Il se laisse aller quoi! Je me suis tu longtemps. Il +croyait que j'allais aussi me mettre à quatre pattes devant lui; +il pouvait compter là-dessus! J'ai servi au même régiment que +votre oncle, mais j'ai démissionné dès le grade de major, tandis +que Yégor Ilitch n'a quitté le service que l'année passée, étant +colonel, pour aller vivre dans ses terres. Je lui ai dit: «Vous +êtes tous perdus, si vous vous pliez aux caprices de Foma. Ça vous +en coûtera, des larmes!» -- «Non, -- me répondit-il, -- c'est un +excellent homme; c'est mon ami; il m'enseigne la vertu!» Qu'est-ce +que l'on peut dire contre la vertu? Si vous saviez à quel propos +il a fait une histoire, aujourd'hui! Écoutez ça. Demain, c'est la +Saint-Élie -- ici, M. Bakhtchéiev se signa dévotement, -- et, par +conséquent, la fête d'Ilucha. Je comptais passer la journée et +dîner avec eux. Je fais venir de la capitale un jouet magnifique; +ça représente un Allemand baisant la main de sa fiancée qui essuie +une larme (je ne le donne plus; je le remporte; il est dans ma +voiture; le nez de l'Allemand est même cassé), Yégor Ilitch ne +demandait pas mieux que de s'amuser un peu en un pareil jour; mais +Foma s'y oppose: «Qu'a-t-on à s'occuper tant d'Ilucha? Alors, moi, +je ne compte plus?» réclame-t-il. Qu'en pensez-vous? Le voilà +jaloux d'un gamin de huit ans! «C'est bien, reprend-il: en ce cas, +c'est ma fête aussi!» Mais c'est la Saint-Élie et non la Saint- +Foma! «Non; c'est aussi ma fête!» J'entends ça mais je patiente +encore. Ils étaient tous à marcher sur la pointe des pieds en se +demandant que faire. Fallait-il lui souhaiter sa fête ou non? Si +on ne la lui souhaitait pas, il pouvait se formaliser; si on la +lui souhaitait, il prendrait peut-être ça pour une moquerie. +Quelle situation! Enfin, on se met à table... M'écoutes-tu, petit +père? + +-- Comment donc, si je vous écoute! mais avec le plus grand +plaisir... J'apprends énormément... J'avoue... + +-- Oui, le plus grand plaisir! Je le connais, ton plaisir... Je +crois bien que tu te fiches de moi? + +-- Que dites-vous? Bien au contraire! Vous vous exprimez avec une +telle originalité, que j'aurais presque envie de noter vos +paroles. + +-- Comment ça, noter? demanda M. Bakhtchéiev avec appréhension, en +me regardant d'un air soupçonneux. + +-- Oh! je ne dis pas que je les noterai... c'est une façon de +parler. + +-- Je crois que tu me fais marcher, petit père! + +-- Je vous fais marcher? demandai-je avec étonnement. + +-- Oui, tu m'entortilles pour me faire bavarder comme un serin et, +un beau jour, tu me fourreras dans un de tes romans! + +Je m'empressai d'assurer M. Bakhtchéiev que je n'étais pas homme à +agir de la sorte, mais il continuait à m'observer d'un air +méfiant. + +-- Tu dis ça, mais est-ce que je te connais? Foma aussi me +menaçait de m'imprimer tout vif. + +-- Permettez-moi, fis-je, désireux de quitter ce terrain brûlant, +permettez-moi de vous demander s'il est vrai que mon oncle songe à +se marier? + +-- Qu'est-ce que ça pourrait bien faire? Qu'il se marie si tel est +son bon plaisir; le mal n'est pas là. Il y a autre chose, répondit +Bakhtchéiev pensif. Humph! là-dessus, je ne saurais trop vous +répondre. Sa maison est actuellement pleine de femmes qui sont +comme les mouches autour des confitures. Mais qui sait laquelle +veut se marier? Je vous dirai, mon petit père, que je ne puis pas +sentir les femmes! Je crois qu'elles ne peuvent que nous faire +déchoir et, de plus, elles nuisent au salut de l'âme! Que votre +oncle soit amoureux comme un chat de Sibérie, ça, je vous le +garantis. Je ne vous en dirai pas plus long; vous verrez par vous- +même; mais ce qu'il y a de mauvais, c'est qu'il fait traîner cette +affaire. S'il veut se marier, qu'il se marie! Mais non; il a peur +d'en parler à Foma et à sa vieille qui va pousser des hurlements +dans tous le village, et se regimber! car Foma ne verrait qu'avec +peine une épouse entrer dans la maison, parce qu'il n'y pourrait +plus rester deux heures. La femme le chasserait sur-le-champ et de +telle façon qu'il ne retrouverait plus une place dans tout le +district. Voilà pourquoi il fait tant de simagrées d'accord avec +la mère et pourquoi ils veulent lui coller cette... Qu'as-tu à me +couper la parole, petit père? J'allais justement te raconter le +plus intéressant de l'histoire et tu m'interromps! Crois-tu dont +poli de couper la parole à un vieillard? + +Je m'excusai. Il reprit: + +-- Ne t'excuse pas. J'allais te raconter comme à un savant que tu +est, la façon dont il m'a traité aujourd'hui. Juge-moi, si tu est +un homme juste. À peine étions-nous à table que je crus qu'il +allait me manger, me noyer dans un verre d'eau! L'orgueil de cet +homme est tel qu'il ne peut se maîtriser. Il eut l'idée de me +chercher noise, de me donner des leçons de tenue. Il voulait +savoir pourquoi je suis aussi gros au lieu d'être mince! Voyons, +mon petit père, que pensez-vous d'une pareille question? Y a-t-il +du bon sens? Moi, je lui réponds fort judicieusement: «C'est le +bon Dieu qui m'a fait ainsi, Foma Fomitch; l'un est gros, l'autre +maigre et l'on ne doit pas se révolter contre la Providence.» Je +crois que c'était assez judicieux? «Non, me dit-il, tu possèdes +cinq cents âmes, tu vis de tes rentes et tu ne rends aucun service +à la patrie; au lieu de travailler, tu restes chez toi à jouer de +l'accordéon.» Il est vrai qu'en mes jours de tristesse, je joue de +l'accordéon. Je lui fais cette réponse sensée: «Quel service +pourrais-je accomplir, Foma Fomitch? Quel uniforme pourrait me +contenir avec mon ventre? Admettons que je parvienne à endosser +mon uniforme et à le boutonner en me sanglant, mais, si j'ai le +malheur d'éternuer, par hasard, tous les boutons sauteront; et si +cet accident arrivait devant les chefs qui peuvent très bien le +prendre pour une mauvaise plaisanterie, Dieu me bénisse! que +m'arriverait-il?» Qu'y a-t-il de ridicule là-dedans? Le voilà qui +se met à se tordre... Non, vous savez, il n'a pas la moindre +pudeur! Et il commence à m'insulter en français: «Cochon! me dit- +il. Cochon, je sais ce que ça veut dire. «Ah! maudit physicien, +pensai-je, tu me prends pour un imbécile?» J'avais longtemps +patienté, mais j'étais à bout de forces. Je me lève de table, et, +devant tout le monde, je lui envoie ceci par la figure: «Excuse- +moi, Foma, mon cher bienfaiteur, je t'avais pris pour un homme +bien élevé, mais tu es encore plus cochon que nous tous!» Je lui +flanque ça par la figure et je quitte la table comme on apportait +le pudding. Mais au diable le pudding! + +-- Je vous demande pardon, fis-je quand M. Bakhtchéiev eut fini +son récit. Je partage certainement votre avis sur tout ce que vous +venez de me dire. Seulement, je ne sais encore rien de positif... +mais, j'ai là-dessus quelques idées à moi. + +-- Quelles idées, petit père? demanda Bakhtchéiev d'un air +soupçonneux. + +-- Voilà, commençai-je en m'embrouillant un peu, le moment est +peut-être mal choisi, mais je suis prêt à vous les développer. Je +pense qu'il se peut que nous nous trompions tous les deux sur le +compte de Foma Fomitch et que toutes ces bizarreries cachent une +nature exceptionnellement douée, qui sait? C'est peut-être un de +ces coeurs douloureux brisés par la souffrance, et aigris contre +toute l'humanité. J'ai entendu dire que, jadis, il avait fait le +bouffon; il est possible que les humiliations et les outrages dont +il fut abreuvé l'aient assoiffé de vengeance... Vous comprenez: un +noble coeur... la conscience de... et réduit au rôle de +bouffon!... Alors il se méfie de tout le genre humain c'est-à-dire +de tous les hommes... et, il se peut que... si on le réconciliait +avec ses semblables... c'est-à-dire avec les hommes, il pourrait +devenir remarquable... car cet homme doit avoir en lui quelque +chose... Il y a certainement une raison pour que tout le monde +s'incline ainsi devant lui... + +Je m'empêtrais de plus en plus, chose fort excusable chez un jeune +homme, mais M. Bakhtchéiev n'en jugea pas ainsi. Me regardant le +blanc des yeux avec une dignité sévère, il rougit, et tel un +dindon, me demanda brièvement: + +-- Alors, Foma est un homme exceptionnel? + +-- Oh! je dis ça; je n'en suis pas plus sûr que cela! Ce n'est +qu'une supposition. + +-- Excusez ma curiosité: vous avez sans doute étudié la +philosophie? + +-- Mais dans quel sens? demandai-je avec étonnement. + +-- Dans aucun sens; répondez-moi tout simplement: avez-vous appris +la philosophie? ou non? + +-- J'avoue que j'ai l'intention de l'apprendre? mais... + +-- C'est bien ça! s'écria M. Bakhtchéiev ouvrant les écluses à son +indignation. Avant même que vous eussiez ouvert la bouche, je +l'avais déjà deviné. Je ne m'y trompe pas. Je flaire un philosophe +à trois verstes de distance! Allez donc l'embrasser, votre Foma +Fomitch! Il en fait un homme exceptionnel! Pouah! Que le monde +périsse! je vous croyais un homme de bon sens et vous... Avance! +cria-t-il au cocher déjà monté sur le siège de la voiture réparée. +-- Filons! + +J'eus toutes les peines du monde à le calmer. Il finit tout de +même par se radoucir un peu, mais il m'en voulait toujours. Il +était monté dans sa voiture avec l'aide de Grigori et d'Arkhip, +celui qui avait si sentencieusement chapitré Vassiliev. + +-- Permettez-moi de vous demander si vous ne viendrez plus chez +mon oncle? m'informai-je en m'approchant. + +-- Chez votre oncle? Crachez à la figure de celui qui l'a dit. +Vous vous figurez donc que je suis un homme ferme, que je saurais +tenir rigueur? Je suis une chiffe en fait d'homme et c'est mon +malheur! Il ne se passera pas une semaine que j'y serai déjà +retourné. Et pour quoi faire? Je ne saurais le dire, mais j'y +retournerai et je m'empoignerai encore avec ce Foma! C'est mon +malheur, petit père. C'est pour la punition de mes péchés que Dieu +m'a envoyé ce Foma. J'ai un coeur de femme; aucune constance! Je +suis un lâche de premier ordre. + +Nous nous quittâmes amicalement. Il m'invita même à dîner. + +-- Viens me voir, petit père, viens dîner avec moi; mon eau-de-vie +vient à pied de Kiev et mon cuisinier de Paris. Il vous sert des +plats, des pâtés dont on se lèche les doigts, en le saluant +jusqu'à terre, la canaille! Un gaillard qui a de l'instruction, +quoi! Il y a longtemps que je ne lui ai fait donner les verges et +il commence à faire des siennes... mais maintenant que vous m'y +avez fait penser!... Viens! Je t'aurais invité aujourd'hui même, +mais je suis rompu; c'est à peine si je puis me tenir sur mes +jambes. Je suis un homme malade et mou. Peut-être ne le croyez- +vous pas?... Eh bien, adieu, petit père. Il est temps que je me +mette en route, et, d'ailleurs, voici que notre tarantass est +aussi réparé. Dites à Foma qu'il ne paraisse jamais devant moi +s'il ne veut pas que cette rencontre soit si touchante qu'il... + +Mais les derniers mots ne parvinrent pas jusqu'à moi; enlevée par +ses quatre vigoureux chevaux, la voiture avait disparu dans un +tourbillon de poussière. Je fis avancer la mienne et nous +traversâmes rapidement la petite ville. + +«Il exagère sans doute, pensais-je, il est trop mécontent pour +pouvoir être impartial. Cependant tout ce qu'il m'a dit de mon +oncle me semble très significatif. En voilà déjà un qui le dit +amoureux de cette demoiselle... Hum! Vais-je me marier, oui ou +non?» et je tombai dans une profonde méditation. + + + +III +MON ONCLE + +J'avoue que je n'étais pas tranquille. Mes rêves romantiques +m'apparurent assez sots dès mon arrivée à Stépantchikovo. Il était +près de cinq heures de l'après-midi. La route longeait le parc de +mon oncle. Après de longues années d'absence, je retrouvais le +grand jardin où s'était si vite écoulée une partie de mon heureuse +enfance et que j'avais tant de fois revu en songe dans les +dortoirs des lycées. Je sautai de ma voiture et marchai droit à la +maison. Mon plus grand désir était d'arriver à l'improviste, de me +renseigner, de questionner, et avant tout de causer avec mon +oncle. + +Je traversai l'allée plantée de tilleuls séculaires et gravis la +terrasse où une porte vitrée donnait accès de plain-pied dans la +maison. Elle était entourée de plates-bandes, de corbeilles de +fleurs et de plantes rares. J'y rencontrai le vieux Gavrilo, +autrefois mon serviteur et maintenant valet de chambre honoraire +de mon oncle. Il avait chaussé des lunettes et tenait un cahier +qu'il lisait avec la plus grande attention. + +Comme nous nous étions vus deux ans auparavant lors de son voyage +à Pétersbourg, il me reconnut aussitôt et s'élança vers moi les +yeux pleins de larmes joyeuses. Il voulut me baiser la main et en +laissa choir ses lunettes. Son attachement m'émut profondément. +Mais, me souvenant de ce que m'avait dit M. Bakhtchéiev, je ne pus +m'empêcher de remarquer le cahier qu'il avait dans les mains. + +-- On t'apprend donc aussi le français? demandais-je au vieillard. + +-- Oui, mon petit père, comme à un serin, sans considération pour +mon âge! -- répondit-il tristement. + +-- C'est Foma lui-même qui te l'apprend? + +-- Lui-même, petit père. Il doit être bien intelligent. + +-- Il vous l'enseigne par conversation? + +-- Non, avec ce cahier, petit père. + +-- Ce cahier-là? Ah! les mots français sont écrits en lettres +russes!... Il a trouvé le joint! N'avez-vous pas honte, Gavrilo, +de vous laisser turlupiner par un pareil imbécile? + +Et, en un clin d'oeil, j'eus oublié toutes ces flatteuses +hypothèses sur le compte de Foma Fomitch qui m'avaient valu +l'algarade de M. Bakhtchéiev. + +-- Ce ne peut être un imbécile, puisqu'il commande à nos maîtres. + +-- Hum! tu as peut-être raison, Gavrilo, marmottai-je, arrêté par +cet argument. Conduis-moi donc vers mon oncle. + +-- Mon cher, c'est que je ne tiens pas à me faire voir. Je +commence à craindre jusqu'au maître lui-même. C'est ici que je +ronge mon chagrin et, quand je le vois venir, je vais me cacher +derrière ces massifs. + +-- Mais de quoi as-tu peur? + +-- Tantôt, je ne savais pas ma leçon et Foma Fomitch voulut me +faire mettre à genoux. Je n'ai pas obéi! Je suis trop vieux pour +servir d'amusette. Monsieur s'est fâché de ma désobéissance. +«C'est pour ton bien, me disait-il, il veut t'instruire et te +faire acquérir une prononciation parfaite.» Alors, je reste ici +pour bien apprendre mon vocabulaire, car Foma Fomitch va me faire +passer un examen ce soir. + +Il y avait là quelque chose de louche. Cette histoire de français +devait cacher un mystère que le vieillard ne pouvait m'expliquer. + +-- Une seule question, Gavrilo: comment est-il de sa personne? +Est-il bien pris? De belle prestance? + +-- Foma Fomitch? Mais non, petit père! C'est un petit malingre, +chétif! + +-- Hum! Attends, Gavrilo. Tout cela peut s'arranger encore et je +te promets que ça s'arrangera. Mais où est donc mon oncle? + +-- Il donne audience aux paysans derrière les écuries. Les anciens +de Kapitonovka sont venus lui présenter une supplique à la +nouvelle qu'il les donnait à Foma Fomitch. Ils viennent le prier +de n'en rien faire. + +-- Pourquoi ça se passe-t-il derrière les écuries? + +-- Parce que Monsieur a peur!... + +Et en effet, je trouvai mon oncle à l'endroit indiqué. Il était +debout devant les paysans qui le saluaient et lui disaient quelque +chose à quoi il répondait avec animation. M'approchant, je +l'appelai; il se retourna et nous nous jetâmes dans les bras l'un +de l'autre. + +Sa joie de me voir touchait au ravissement. Il m'embrassait, me +pressait les mains, comme s'il eut revu son propre fils sauvé d'un +danger mortel; comme si je l'eusse sauvé, lui aussi, par mon +arrivée; comme si j'eusse apporté avec moi la solution de toutes +les difficultés où il se débattait, et du bonheur, et de la joie +pour toute sa vie, ainsi que pour celle de ceux qu'il aimait, car +il n'eut jamais consenti à être heureux tout seul. Mais, après les +premières effusions, il s'embrouilla et ne sut plus que dire. Il +m'accablait de questions et voulait me conduire sans retard près +des siens. + +Nous avions déjà fait quelques pas quand il revint en arrière pour +me présenter tout d'abord aux paysans de Kapitonovka. Soudain, +sans motif apparent, il se mit à me parler d'un certain Korovkine +rencontré en route trois jours plus tôt et dont il attendait la +visite avec impatience. Puis il abandonna Korovkine pour sauter à +un tout autre sujet. Je le regardais avec bonheur. En réponse à +ses questions, je lui dis que je ne me proposais pas d'entrer dans +l'administration, mais voulais poursuivre ma carrière +scientifique. + +Aussitôt, mon oncle crut devoir froncer les sourcils et se +composer une physionomie très grave. Quand il sut que, dans les +derniers temps, j'avais étudié la minéralogie, il releva la tête +et jeta autour de lui un regard d'orgueil comme s'il eut découvert +cette science à lui tout seul et en eut écrit un traité. J'ai déjà +dit que ce mot de science le plongeait dans une adoration d'autant +plus désintéressée que, pour son compte, il ne savait absolument +rien. + +-- Ah! me dit-il un jour, il est de par le monde des gens qui +savent tout! et ses yeux brillaient d'admiration. -- On est là; on +les écoute, tout en sachant qu'on ne sait rien, tout en ne +comprenant rien à ce qu'ils disent et l'on s'en réjouit dans son +coeur. Pourquoi? Parce que c'est la raison, l'utilité, le bonheur +de tous. Cela, je le comprends. Déjà, je voyage en chemin de fer, +moi; mais peut-être mon Ilucha volera-t-il dans les airs... Et +enfin, le commerce, l'industrie... ces sources, pour ainsi dire... +j'entends que tout cela est utile... C'est utile, n'est-ce pas? + +Mais revenons à mon arrivée. + +-- Attends, mon ami, attends commença-t-il en se frottant les +mains et en hâtant le pas. Je vais te présenter à un homme rare, à +un savant qui sera célèbre dans ce siècle; c'est Foma lui-même qui +me l'a expliqué... Tu vas faire sa connaissance. + +-- C'est de Foma Fomitch que vous voulez parler, mon cher oncle? + +-- Non, non, mon ami! C'est de Korovkine que je te parle. Foma +aussi est un homme remarquable... Mais c'est de Korovkine que je +parlais, fit mon oncle qui avait rougi aussitôt que la +conversation était venue sur Foma. + +-- De quelles sciences s'occupe-t-il donc, mon oncle? + +-- Des sciences en général. Je ne saurais te dire de quelles +sciences, mais il s'occupe des sciences! Il faut l'entendre parler +sur les chemins de fer! Et tu sais, ajouta-t-il plus bas en +clignant de l'oeil droit, il a des idées un peu avancées. Je m'en +suis aperçu à ce qu'il a dit du bonheur conjugal... Il est dommage +que je n'y aie pas compris grand'chose (je n'avais pas le temps); +sans ça, je t'aurais tout raconté avec force détails. Avec cela le +meilleur fils du monde. Je l'ai invité à venir me voir et je +l'attends d'un instant à l'autre. + +Cependant, les paysans me regardaient, bouches bées et les yeux +écarquillés, comme un phénomène. + +-- Écoutez, mon oncle, interrompis-je, il me semble que je trouble +un peu ces paysans. Ils sont venus sans doute pour affaires. Que +demandent-ils? J'avoue que je me doute de quelque chose et que je +serais très heureux de les entendre. + +Mon oncle devint aussitôt très affairé. + +-- Ah! oui, j'avais complètement oublié... Mais nous n'avons rien +à faire ensemble. Ils se sont mis en tête (et je voudrais bien +savoir qui a le premier lancé cette idée), ils se sont mis en tête +que je les donne avec toute la Kapitonovka... (tu t'en souviens de +la Kapitonovka? Nous allions nous y promener le soir avec la +défunte Katia)... que je donne toute la Kapitonovka et soixante- +dix âmes à Foma Fomitch. «Nous voulons rester avec toi, voilà +tout!» me disent-ils. + +-- Ainsi, ce n'est donc pas vrai, mon oncle? Vous n'allez pas la +lui donner? m'écriai-je avec joie. + +-- Jamais de la vie! Je n'en ai jamais eu l'idée! Qui t'en a donc +parlé? Il sont partis sur un mot qui m'a échappé une fois par +hasard. Qu'ont-il donc à tant détester Foma? Attends, Serge, je te +le présenterai, ajouta-t-il en me regardant timidement, comme s'il +eut déjà pressenti en moi un ennemi de Foma. Quel homme!... + +-- Nous n'en voulons pas; nous ne voulons personne que toi: +gémirent en coeur les paysans. Vous êtes notre père et nous sommes +vos enfants! + +-- Écoutez, mon oncle, répondis-je, je n'ai pas encore vu Foma, +mais... voyez-vous... certains bruits me sont parvenus... Du +reste, j'ai là-dessus mes idées personnelles. J'ai rencontré +aujourd'hui M. Bakhtchéiev... En tout cas, renvoyez vos paysans et +nous causerons ensuite seul à seul, sans témoins. J'avoue que je +ne suis venu que pour cela... + +-- Précisément! précisément! fit mon oncle, saisissant l'occasion, +précisément! Laissons partir les paysans et nous causerons +amicalement, raisonnablement, en camarades. Eh bien, continua-t-il +en se tournant vers les paysans, vous pouvez vous en aller, mes +amis, et à l'avenir, venez toujours à moi quand il sera +nécessaire; venez droit à moi, et à n'importe quelle heure. + +-- Notre petit père! vous êtes notre père et nous sommes vos +enfants. Ne nous donne pas à Foma Fomitch! ce sont des malheureux +qui t'en supplient! crièrent encore une fois les paysans. + +-- Quels imbéciles! Mais je ne vous donnerai pas, vous dis-je! + +-- Il nous ferait mourir avec ses livres! On dit que ceux d'ici +sont absolument sur les dents. + +-- Est-ce qu'il vous enseigne aussi le français? m'écriai-je avec +terreur. + +-- Non, pas encore, grâce à Dieu! répondit un des paysans, beau +parleur, sans doute, un homme chauve et roux avec un longue +barbiche qui se trémoussait tout le temps qu'il parlait. Non, +Monsieur, grâce à Dieu! + +-- Que vous enseigne-t-il donc? + +-- Des bêtises, à notre sens. + +-- Comment, des bêtises? + +-- Sérioja! Tu te trompes; c'est une calomnie! s'écria mon oncle +tout rouge et confus. Ce sont des imbéciles qui ne comprennent pas +ce qu'il leur dit!... Et toi, qu'as-tu à crier de la sorte? -- +continua-t-il en s'adressant d'un ton de reproche au paysan qui +avait porté la parole. -- On te veut du bien et, sans rien +comprendre, tu t'égosilles! + +-- Pardon, mon oncle, et la langue française? + +-- Mais c'est pour la prononciation; rien que pour la +prononciation! -- et sa voix était suppliante. Il me l'a dit lui- +même, que c'était pour la prononciation... Et puis, il y a autre +chose... Tu n'es pas au courant; par conséquent, tu ne peux juger! +Il faut se renseigner avant d'accuser, mon cher... Il est facile +d'accuser! + +-- Mais vous, que faites-vous donc? dis-je aux paysans. Vous +n'avez qu'à lui dire tout simplement:»Vous voulez des choses +impossibles, voici comment il faut faire!» Vous avez une langue, +il me semble! + +-- Montre-moi la souris qui pendra une clochette au cou du chat! +Il nous dit toujours: «Sale paysan, je veux t'apprendre l'ordre et +la propreté. Pourquoi ta chemise est-elle sale?» «Mais parce +qu'elle est trempée de sueur!» Nous ne pouvons pourtant changer de +chemise tous les jours. La propreté ne nous fera pas plus +ressusciter que la malpropreté ne nous fera mourir. + +Un autre paysan intervint. Maigre, de haute taille, avec des +vêtements rapiécés et des sandales de bouleau tout usées, c'était +un de ces éternels mécontents qui ont toujours un mot venimeux en +réserve. Jusque-là, il était resté caché derrière le dos de ses +camarades, écoutant dans un morne silence et grimaçant un sourire +amer. + +-- L'autre jour, dit-il, Foma Fomitch vint sur la place et +demanda: «Savez-vous combien de verstes il y a d'ici au soleil?» +Qui le sait? C'est de la science pour les seigneurs et non pas +pour nous! «Non, vous ne connaissez pas votre intérêt, imbéciles! +vous ne savez rien, tandis que moi, qui suis un astronome, j'ai +étudié toutes les planètes créées par Dieu!» + +-- Et t'a-t-il dit combien de verstes il y a de la terre au +soleil? fit mon oncle, s'animant tout à coup en me clignant +gaiement de l'oeil, comme pour me dire: «Tu vas voir quelque +chose!» + +-- Il a dit qu'il y en avait beaucoup, répondit sans empressement +le paysan qui ne s'attendait pas à cette attaque. + +-- Mais combien? + +-- Il a dit qu'il y avait quelque cent ou mille verstes... qu'il y +en avait beaucoup. + +-- Rappelle-toi! Et tu te figurais qu'il n'y avait qu'une verste, +que le soleil était tout près de nous? Non, frérot, la terre, +vois-tu, c'est comme un ballon, tu comprends? continua mon oncle +en traçant dans l'espace un geste circulaire. + +Le paysan sourit amèrement. + +-- Oui, comme un ballon! Elle se tient en l'air d'elle-même et +elle tourne autour du soleil qui reste en place tandis que tu +crois qu'il marche. Comprends-tu le système? Tout cela a été +découvert par le capitaine Cook, un marin... (Le diable sait qui +l'a découvert! me chuchota mon oncle, quant à moi, je n'en sais +rien)... Et toi, sais-tu sa distance qu'il y a entre la terre et +le soleil? + +-- Je le sais, mon oncle, répondis-je, rempli d'étonnement par +cette scène bizarre. Mais voici ce que je pense: certes, +l'ignorance est une sorte de malpropreté... mais tout de même... +apprendre l'astronomie aux paysans!... + +--Très juste! c'est de la malpropreté! fit mon oncle ravi, et +sautant sur mon expression qu'il trouvait très heureuse. Grande +idée! Oui, c'est de la malpropreté! Je l'ai toujours dit... C'est- +à-dire que je ne l'ai jamais dit, mais que je l'ai toujours pensé. +Vous entendez? -- cria-t-il aux paysans -- l'ignorance, c'est la +même chose que la malpropreté. C'est pourquoi Foma voulait vous +instruire, pour votre bien. Mais c'est bon, mes amis, allez +maintenant et que Dieu soit avec vous. Je suis très content, très +content. Soyez tranquilles; je ne vous abandonnerai pas. + +-- Défends-nous, notre père! + +-- Ne fais pas de nous des malheureux, petit père! + +Et les paysans se jetèrent à ses pieds. + +-- Voyons! pas de bêtises! Prosternez-vous devant Dieu et devant +le tsar, mais pas devant moi. ... Allez; soyez sages, et le +reste... + +Les paysans partis, il me dit: + +-- Tu sais, le paysan aime les bonnes paroles, mais il ne déteste +pas non plus un cadeau. Je leur donnerai quelque chose, hein? +Qu'en penses-tu? En l'honneur de ton arrivée. Voyons, faut-il leur +faire un cadeau? + +-- Je vois, mon oncle, que vous êtes leur bienfaiteur. + +-- Ce n'est rien; il n'y a pas moyen de faire autrement. Il y a +longtemps que je voulais leur donner quelque chose, ajouta-t-il, - +- comme pour s'excuser. -- Cela te semble drôle de me voir +instruire les paysans? C'est que je suis si heureux de te voir, +mon cher Sérioja! Je voulais tout simplement leur apprendre la +distance qu'il y a de la terre au soleil et les voir rester là, +bouche bée; j'adore les voir bouche bée; ça me met le coeur en +joie... Seulement, mon ami, ne dis pas au salon que j'ai parlé aux +paysans. Je les ai reçus derrière les écuries pour ne pas être vu. +Ce n'était pas commode; l'affaire est délicate et eux-mêmes sont +venus en cachette. Si j'ai ainsi agi, c'est plutôt pour eux... + +-- Eh bien, mon cher oncle, me voici arrivé! interrompis-je, +pressé d'en venir au point important. Je vous avoue que votre +lettre m'a causé une telle surprise que... + +-- Mon ami, pas un mot de cela! fit mon oncle effrayé et baissant +la voix. Tout s'expliquera après! après! Je suis peut-être très +coupable envers toi... + +-- Coupable envers moi, mon oncle? + +-- Plus tard, mon ami, plus tard! Tout s'expliquera. Mais quel bon +garçon tu fais! Comme je t'attendais, mon chéri! Je voulais te +confier... tu est un savant... je n'ai que toi... toi et +Korovkine. Il faut que tu saches qu'ici, tout le monde est contre +toi. Alors, sois prudent; tiens-toi sur tes gardes! + +-- Contre moi? demandai-je en regardant mon oncle avec surprise, +ne pouvant comprendre comment j'avais pu m'aliéner des inconnus. +Contre moi! + +-- Contre toi, mon petit. Qu'y faire? Foma Fomitch est un peu +prévenu contre toi... et ma mère aussi. D'une façon générale, sois +prudent, respectueux; ne les contredis pas; surtout, sois +respectueux... + +-- Respectueux envers Foma Fomitch, mon oncle? + +-- Qu'y faire, mon ami? Je ne le défends pas. Il a sans doute des +défauts et en ce moment... Ah! mon Sérioja, comme tout cela +m'inquiète. Comme tout pourrait s'arranger et comme nous pourrions +tous être heureux!... Mais qui n'a ses défauts? Nous ne sommes pas +non plus des perfections. + +-- De grâce, mon oncle, rendez-vous compte de ce qu'il fait. + +-- Bah! ce ne sont que des chicanes! Ce que je peux te dire, c'est +qu'il m'en veut en ce moment, et sais-tu pourquoi?... Du reste +c'est peut-être de ma faute. Je te raconterai ça plus tard. + +-- Vous savez, mon oncle, j'ai là-dessus mes idées personnelles -- +j'avais hâte de les lui communiquer --: cet homme qui servit de +bouffon, s'est trouvé peiné, humilié, blessé dans son idéal; de là +son caractère aigri, méchant; il veut se venger sur toute +l'humanité. Mais, si on le réconciliait avec ses semblables, si on +le rendait à lui-même... + +-- Précisément! précisément! cria mon oncle avec enthousiasme, +c'est précisément cela! Tu as une noble pensée! Il serait honteux, +indigne de nous de l'accuser! C'est très juste! Ah! mon ami, tu me +comprends! Tu m'apportes la joie. Pourvu que tout s'arrange, là- +bas, dans la salle! Tu sais, j'ai peur d'y faire mon entrée. Te +voilà arrivé; je vais être bien arrangé! + +-- Mon cher oncle, s'il en est ainsi... fis-je, très confus de son +aveu. + +-- Non! non! non! Pour rien au monde! s'écria-t-il en me prenant +les mains. Tu es mon hôte et tu resteras! + +Mon étonnement allait toujours grandissant. + +-- Mon oncle, insistai-je, dites-moi pourquoi vous m'avez fait +venir. Que voulez-vous de moi et en quoi pouvez-vous être coupable +à mon égard? + +-- Ne me demande pas cela, mon ami! Après! Après! Tout +s'expliquera après. Je suis peut-être très coupable, mais je +voulais agir en honnête homme et... et... tu l'épouseras! Tu +l'épouseras, si tu as l'âme quelque peu noble! -- ajouta-t-il en +rougissant sous l'influence d'une violente émotion et en me +serrant les mains. -- Mais assez là-dessus! Pas un mot de plus! Tu +en sauras bientôt trop par toi-même. Il ne dépend que de toi... Le +principal est que tu réussisses à produire une bonne impression +là-bas, à plaire! + +-- Voyons, mon oncle, qui avez-vous là-bas? Je vous avoue que j'ai +si peu fréquenté le monde que... + +-- Que tu as un peu peur? acheva-t-il en souriant. Ne crains rien; +il n'y a là que la famille. Et surtout, du courage! n'aie pas +peur, car, sans cela, je tremblerais pour toi. Tu veux savoir qui +est chez nous?... D'abord, ma mère. Te la rappelles-tu? Une bonne +vieille, sans prétention, on peut le dire. Elle est un peu vieux +jeu, mais ça vaut mieux. Par moments, elle a ses petites +fantaisies, et vous en veut pour telle ou telle chose. Elle est +fâchée contre moi pour l'instant, mais c'est de ma faute; je le +sais. C'est une grande dame, une générale... Son mari était un +homme charmant, un général, très instruit. Il ne lui a rien +laissé, mais il était criblé de blessures; en un mot, il avait su +se faire apprécier. Ensuite, nous avons Mlle Pérépélitzina. Celle- +ci... je ne sais pas... depuis ces derniers temps, elle est un +peu... comme ça!... Mais il ne faut pas mal juger les gens... Que +Dieu soit avec elle! Elle est fille d'un lieutenant-colonel; c'est +la confidente, l'amie de maman. Ensuite, ma soeur, Prascovia +Ilinitchna. Il n'y a pas grand'chose à en dire sinon qu'elle est +simple, bonne, et qu'elle a un coeur d'or. Regarde surtout au +coeur! Elle est vieille fille; il me semble bien que ce bon +Bakhtchéiev lui fait la cour et a des vues sur elle, mais motus! +c'est un secret! Qu'y a-t-il encore? Je ne te parle pas de mes +enfants: tu les verras. C'est demain la fête d'Ilucha... Ah! +j'allais oublier: depuis un mois, nous avons Ivan Ivanovitch +Mizintchikov, ton petit cousin. Il n'y a pas longtemps qu'il a +quitté les hussards; il est encore jeune. Un noble coeur! +Seulement, il est tellement ruiné, que je me demande comment il a +pu s'y prendre! Il est vrai qu'il n'avait presque rien, mais il +s'est ruiné tout de même et il a fait des dettes. Il est arrivé +chez nous comme ça, de lui-même, et il y est resté. Je ne l'avais +pas connu jusque là. C'est un garçon très gentil, bon, timide, +respectueux. Je ne me rappelle plus le son de sa voix, il garde +toujours le silence. Foma l'a surnommé «le taciturne inconnu», +mais il ne se fâche pas et Foma est enchanté; il dit qu'Ivan +Ivanovitch n'est pas intelligent. En tout cas, celui-ci ne le +contredit en rien et il est toujours de son avis. C'est un +timide... Que Dieu soit avec lui! Nous avons aussi des visiteurs +de la ville: Pavel Sémionovitch Obnoskine et sa mère, un jeune +homme de grand esprit, aux idées fermes, mûries (je m'exprime +assez mal), avec cela d'une grande austérité. Enfin, tu verras +aussi Tatiana Ivanovna, une parente éloignée que tu ne connais +pas. Cette demoiselle, il faut l'avouer, n'est plus jeune, mais +elle est assez riche pour acheter deux Stépantchikovo. Il n'y a +pas longtemps qu'elle a hérité: jusque là, elle avait vécu dans la +misère. Surveille-toi avec elle, Sérioja; elle est si délicate!... +Elle a quelque chose de fantasque dans le caractère. Tu es +généreux; tu comprendras. Elle a eu tant de malheurs! Il faut +redoubler de précautions à l'égard d'une personne qui n'a pas été +heureuse. Ne te forge pas d'idée sur son compte. Bien sûr qu'elle +a ses faiblesses; elle parle sans réfléchir; elle se trompe sur la +valeur des mots, mais ne crois pas qu'elle mente!... tout ça vient +du coeur, de son coeur bon et franc. Et si, parfois, il lui arrive +de mentir, c'est uniquement par un excès de grandeur d'âme; +comprends-tu? + +Mon oncle me parut très embarrassé. Je lui dis: + +Écoutez, mon oncle, je vous aime tant que vous me pardonnerez ma +question: êtes-vous ou non sur le point de vous marier? + +Qui t'a parlé de cela? fit-il en rougissant comme un enfant. Eh +bien, je vais tout te dire. Tout d'abord, je ne me marie pas. Tout +le monde ici, ma mère beaucoup, ma soeur un peu et surtout Foma +Fomitch, que ma mère adore (et elle a bien raison; il lui a rendu +tant de services!) tout le monde voudrait me voir épouser Tatiana +Ivanovna, par intérêt, pour le bien de toute la famille. Je +comprends qu'on ne vise là-dedans que mon bien; cependant, je ne +me marierai pas; je me le suis juré, mais je n'ai dit ni oui ni +non. Je suis toujours comme ça. Alors, ils ont décidé que je +consens et désirent que je profite de cette fête de demain pour +faire ma déclaration... ça va faire un tas d'histoires qui me +plongent à l'avance dans une perplexité effroyable, d'autant plus +que Foma est fâché contre moi sans que je sache pourquoi. Ma mère +aussi! J'avoue que je n'attendais que toi et Korovkine... pour +m'épancher... si je puis dire... + +À quoi peut vous servir ce Korovkine? + +Il m'aidera, mon ami, il m'aidera; c'est un homme à ça, un homme +de science! J'ai une entière confiance en lui; c'est un +conquérant! Je comptais aussi sur toi; je me disais que tu +parviendrais à les persuader. Pense seulement que, si je suis très +coupable, je ne suis pas un pécheur endurci. Si l'on voulait me +pardonner pour une fois, comme nous pourrions vivre heureux!... +Elle a joliment grandi, ma Sachourka; elle serait déjà bonne à +marier. Ilucha aussi a grandi. C'est demain sa fête... Mais j'ai +peur pour Sachourka, voilà! + +-- Mon cher oncle, dites-moi où on a porté ma malle. Je vais +changer de vêtements et je vous rejoins tout de suite après. + +-- En haut, mon ami, en haut. J'avais donné l'ordre qu'on te menât +tout droit à ta chambre dès ton arrivée, afin que personne ne te +vît. C'est ça; change de costume; c'est parfait! Pendant ce temps, +je vais les préparer. Que Dieu soit avec toi!... Que veux-tu, mon +cher, il faut ruser; on devient un Talleyrand sans le vouloir, +mais qu'importe! Ils sont en ce moment à prendre le thé; chez +nous, ça dure une bonne heure. Foma Fomitch aime à le prendre +aussitôt son réveil; il paraît que c'est meilleur ainsi... Allons, +j'y vais et toi, tâche de me rejoindre au plus vite; ne me laisse +pas trop longtemps seul; je serais si gêné! Ah! attends, j'ai +encore quelque chose à te demander: là-bas, ne me crie pas dessus +comme tu l'as fait ici, hein? Si tu as quelque observation à me +faire, patiente jusqu'à ce que nous soyons seuls; mais, d'ici là, +garde ta langue, car j'ai fait de si beaux tours qu'ils sont tous +furieux contre moi... + +-- Mon oncle, de tout ce que vous venez de me dire, je conclus... + +-- Que je n'ai pas de caractère? Va jusqu'au bout! interrompit-il. +Qu'y faire? Je le sais bien! Alors, tu viens? et le plus vite +possible, je t'en prie! + +Monté chez moi, je me hâtai d'ouvrir ma malle pour me conformer à +la pressante recommandation de mon oncle et, tout en m'habillant, +je dus constater que je n'avais encore rien appris de ce que je +voulais savoir, après une conversation d'une heure. Une seule +chose me sembla claire, c'est qu'il désirait toujours me marier et +que, par conséquent, tous les bruits tendant à ce qu'il fût +amoureux de cette personne étaient faux. Je me souviens que +j'étais dans une extrême inquiétude. Cette pensée me vint que, par +ma venue, par mon silence après les paroles de mon oncle, j'avais +consenti, je m'étais engagé tacitement pour toujours. «Ce n'est +pas long, pensai-je, de donner une parole qui vous lie pour la +vie! Et je n'ai pas seulement vu ma fiancée!» + +Et puis, d'où venait cette animosité générale à mon égard? +Pourquoi mon arrivée leur apparaissait-elle comme une provocation, +selon mon oncle? Quelles étaient ces craintes, ces inquiétudes? +Que signifiait ce mystère? Tout cela me sembla toucher à la folie +et mes rêves héroïques et romanesques s'envolèrent à tire-d'aile +au premier choc avec la réalité. Ce n'est qu'à ce moment que +m'apparut toute l'absurdité de la proposition de mon oncle. En +pareille occurrence, une idée de ce calibre ne pouvait venir à +l'esprit de personne autre que lui. Je compris aussi que le fait +d'être accouru à bride abattue et tout ravi dès le premier mot +ressemblait beaucoup à celui d'un sot. Absorbé dans ces pensées +troublantes, je m'habillais à la hâte et ne n'avais pas remarqué +le domestique qui me servait. Soudain, il prit la parole avec une +politesse extrême et doucereuse: + +-- Quelle cravate Monsieur mettra-t-il, la cravate Adélaïde ou la +quadrillée? + +Je le regardai et il me parut digne d'examen. C'était un homme +jeune encore et fort bien habillé pour un valet; on eut dit un +petit maître de la ville. Il portait un habit brun, un pantalon +blanc, un gilet paille, des chaussures vernies et une cravate +rose, le tout composant évidemment une harmonie voulue et destinée +à attirer l'attention sur le goût délicat du jeune élégant. Il +avait le teint pâle jusqu'à la verdeur, le nez fort grand et +extrêmement blanc, on eut dit en porcelaine. Le sourire de ses +lèvres fines exprimait une tristesse distinguée. Ses grands yeux +saillants et qui semblaient de verre avaient un air +incommensurablement bête en même temps que plein d'afféterie. Ses +oreilles minces étaient bourrées de coton, par délicatesse aussi, +sans doute, et ses longs cheveux d'un blond fadasse luisaient de +pommade. Il avait les mains blanches, propres et comme lavées à +l'eau de roses et ses doigts se terminaient par des ongles longs +et soignés. Il grasseyait à la mode, faisait des mouvements de +tête, soupirait, minaudait et fleurait la parfumerie. De petite +taille, chétif, il marchait en pliant les genoux d'une façon +particulière qu'il devait estimer le dernier mot de la grâce. En +un mot, il était tout imprégné d'exquisité, de coquetterie et d'un +sentiment de dignité extraordinaire. Cette dernière circonstance +me déplut au premier coup d'oeil, je ne sais pourquoi. + +-- Alors, cette cravate est de nuance Adélaïde? lui demandai-je en +le regardant avec sévérité. + +-- De nuance Adélaïde, me répondit-il. + +-- Il n'existe pas de nuance Agraféna? + +-- Non, c'est impossible. + +-- Et pourquoi? + +-- Parce que ce nom d'Agraféna est indécent. + +-- Comment indécent? + +-- Mais certainement, Adélaïde est un nom étranger et plein de +noblesse, tandis que n'importe quelle villageoise peut s'appeler +Agraféna. + +-- Mais tu es fou! + +-- Que non. J'ai toute ma tête. Il vous est loisible de +m'injurier. Je vous ferai seulement observer que ma conversation a +énormément plu à nombre de généraux et même à quelques comtes de +la capitale. + +-- Comment t'appelles-tu? + +-- Vidopliassov. + +-- Ah! c'est toi Vidopliassov? + +-- Oui. + +-- Attends un peu. Je ferai aussi ta connaissance. + +Et, en descendant l'escalier, je ne pus m'empêcher de penser que +cette maison était une sorte de Bedlam. + + + +IV +LE THÉ + +La salle où l'on prenait le thé donnait sur la terrasse où j'avais +rencontré Gavrilo. Les étranges prédictions de mon oncle sur +l'accueil qui m'était réservé ne laissaient pas de m'inquiéter +beaucoup. La jeunesse est parfois excessivement fière et le jeune +amour-propre toujours susceptible. Aussi me sentis-je assez mal à +mon aise en pénétrant dans la salle à l'aspect de la nombreuse +assistance réunie autour de la table. Ce fut cause que je me pris +le pied dans le tapis, et fut contraint de bondir au beau milieu +de la pièce pour retrouver mon équilibre. + +Aussi confus que si j'eusse compromis du coup et ma carrière, et +mon honneur, et ma réputation, je restai figé sur place, plus +rouge qu'une écrevisse et promenant sur la compagnie un regard +stupide. Si je signale cet incident insignifiant, c'est qu'il eût +une extrême influence sur mon humeur au cours de presque toute +cette journée et, par suite, sur mes relations subséquentes avec +quelques-uns des personnages de ce récit. Je voulus saluer, mais +ne pas en venir à bout: je rougissais encore davantage, me +précipitai vers mon oncle, m'emparai de ses mains et m'écriai d'un +voix haletante: + +-- Bonjour, mon oncle! + +Mon intention était de dire quelque chose de très fin, mais je ne +trouvai que: «Bonjour, mon oncle!» + +-- Bonjour, bonjour, mon cher ami, répondit l'oncle qui souffrait +pour moi. Nous nous sommes déjà vus. Mais, ajouta-t-il à voix +basse, sois donc plus brave; je t'en supplie! Cela arrive à tout +le monde. Parfois, on ne sait quelle figure faire!... Permettez- +moi, ma mère, de vous présenter notre jeune homme que vous aimerez +certainement. Mon neveu Serge Alexandrovitch, -- dit-il en +s'adressant à toute la compagnie. + +Mais, avant d'aller plus loin, je demande au lecteur la permission +de lui présenter les personnages qui m'entouraient. C'est +indispensable pour l'intelligence de cette histoire. + +Il y avait là plusieurs dames et seulement deux hommes, outre mon +oncle et moi. Foma Fomitch que je désirais tant voir et qui, je le +pressentais déjà, était le maître absolu de la maison, Foma +Fomitch brillait par son absence comme s'il eût emporté le jour +avec lui. Tout le monde était morne et préoccupé. Cela sautait aux +yeux et, si confus et ennuyé que je fusse alors moi-même, je ne +pouvais pas ne pas voir que mon oncle était presque aussi ennuyé +que moi, malgré ses efforts pour cacher son souci sous une gaieté +de commande. Quelque chose lui pesait sur le coeur. + +L'un des messieurs qui se trouvaient là, un jeune homme d'environ +vingt-cinq ans, n'était autre que cet Obnoskine dont mon oncle +avait tant loué l'intelligence et la moralité. Il me déplut +souverainement. Tout en lui décelait le mauvais ton. Son costume +était usé comme son visage où une moustache fine et décolorée et +une barbiche hirsute prétendaient visiblement à proclamer +l'indépendance intellectuelle de leur propriétaire, et peut-être +même la libre pensée. Il clignait des yeux sans cesse, souriait +avec une feinte malice et, se prélassant sur sa chaise, il +braquait son lorgnon sur moi à tout instant pour le laisser +craintivement retomber dès que mon regard se tournait vers lui. +Autre monsieur: mon cousin Mizintchikov, âgé de vingt-huit ans, +étaient en effet un silencieux. Il ne dit pas un mot de tout le +thé et restait grave quand tout le monde riait. Mais il ne me +parut pas avoir l'air timide annoncé par mon oncle. Au contraire, +le regard de ses yeux bruns exprimait la résolution et la fermeté +de caractère. C'était un assez beau garçon au teint foncé, aux +yeux noirs et très correctement vêtu (au compte de mon oncle, +comme je l'ai su plus tard). + +Parmi les dames, je fus tout d'abord frappé par la demoiselle +Pérépélitzina à cause de sa face livide et méchante. Assise près +de la générale, mais légèrement en arrière, par déférence, elle se +penchait à chaque instant pour chuchoter à l'oreille de sa +bienfaitrice. Deux ou trois personnes âgées et complètement +privées du don de la parole, se tenaient près de la fenêtre, les +yeux fixés sur la générale, dans l'attente respectueuse d'un peu +de thé. Je remarquai aussi une grosse dame d'une cinquantaine +d'années, fagotée, fardée et dont les dents avaient cédé la place +à quelques chicots noircis, ce qui ne l'empêchait pas de minauder +et de faire de l'oeil. + +Une quantité de chaînes brinquebalaient après elle et elle ne +cessait de me lorgner à l'exemple de M. Obnoskine dont elle était +la mère. Ma tante, la douce Prascovia Ilinichna, s'occupait à +verser le thé. Il était évident qu'après une aussi longue +séparation, elle brûlait du désir de m'embrasser, mais elle +n'osait le faire. Tout semblait défendu en cette maison. Près +d'elle était assise une fort jolie fillette d'une quinzaine +d'années, dont les yeux noirs me regardaient avec une curiosité +enfantine: c'était ma cousine Sachenka. + +Mais la plus remarquable de toutes ces dames était sans conteste +une personne bizarre, vêtue très luxueusement et en toute jeune +fille, bien qu'elle eût déjà environ trente-cinq ans. Son visage +était maigre, pâle et desséché, mais néanmoins fort animé. Ses +joues décolorées s'empourpraient à la moindre émotion, au moindre +mouvement, et elle ne cessait de s'agiter sur sa chaise, comme +s'il lui eût été impossible de rester tranquille une seule minute. +Elle m'examinait curieusement, avidement, se penchait pour +chuchoter quelque chose à Sachenka ou à une autre voisine, après +quoi elle éclatait de rire avec un puéril sans gêne. À mon grand +étonnement, ces excentricités ne semblaient surprendre personne, +on eût dit que les convives étaient d'accord pour n'en faire point +cas. + +Je devinai en elle cette Tatiana Ivanovna, dont mon oncle disait +qu'elle avait quelque chose de fantasque, celle qu'on lui fiançait +de force et pour qui toute la maison était aux petits soins eu +égard à sa richesse. Ses yeux me plurent: des yeux bleus et très +doux en dépit des rides qui les cernaient. Leur regard était si +franc, si gai, si bon, qu'on se réjouissait de le rencontrer. Je +parlerai plus loin de Tatiana Ivanovna, qui est une des héroïnes +de mon récit; sa biographie est fort intéressante. + +Quelque cinq minutes après mon entrée dans la salle, on vit +accourir du jardin un charmant garçonnet, mon cousin Ilucha, suivi +d'une jeune fille un peu pâle et fatiguée, mais très jolie. Elle +jeta sur l'assemblée un regard investigateur, méfiant, et même +timide, puis, après m'avoir examiné à mon tour, elle s'assit à +côté de Tatiana Ivanovna. Je me souviens que mon coeur battit: +j'avais compris que c'était là cette fameuse institutrice. À son +entrée, mon oncle me jeta un regard rapide et devint écarlate, +mais, se baissant aussitôt, il saisit Ilucha dans ses bras et vint +me le faire embrasser. Je remarquai aussi que Mme Obnoskine +examinait d'abord mon oncle, puis dirigeait son lorgnon sur +l'institutrice avec un air moqueur. + +Mon oncle était tout confus et ne sachant quelle contenance +prendre, il appela Sachenka pour me la présenter, mais elle se +contenta de se lever et de me faire une grave révérence. Ce geste +me charma parce qu'il lui seyait. Ma bonne tante n'y tint plus et, +cessant pour un instant de verser le thé, elle accourut +m'embrasser. Mais nous n'avions pas échangé deux mots que s'éleva +la voix de la demoiselle Pérépélitzina remarquant que «Prascovia +Ilinitchna avait dû oublier sa mère (la générale) qui avait +demandé du thé, mais l'attendait encore». Ma tante me quitta +aussitôt et s'empressa d'aller vaquer à ses devoirs. + +La générale, reine de ce lieu et devant qui tout le monde filait +doux, était une maigre et méchante vieille en deuil, méchante +surtout par la faute de l'âge qui lui avait ravi le peu qu'elle +eût jamais possédé de capacités mentales (plus jeune, elle se +contentait d'être toquée). Sa situation l'avait rendue plus bête +encore qu'avant et plus orgueilleuse. Lors de ses colères, la +maison devenait un enfer. + +Ses colères affectaient deux modes distincts. Le premier était +silencieux: la vieille ne desserrait pas les dents pendant des +journées entières, repoussant ou jetant même à terre tout ce que +l'on posait devant elle. Le second était loquace et procédait +comme suit. Ma grand'mère (elle était ma grand'mère) tombait dans +une morne tristesse, voyait venir et sa propre ruine et la fin du +monde, pressentant un avenir de misère émaillé de tous les +malheurs imaginables. Alors elle se mettait à compter sur ses +doigts toutes les calamités qu'elle prophétisait et parvenait à +des résultats grandioses. «Il y avait longtemps qu'elle prévoyait +tout cela, mais elle était bien forcée de se taire dans cette +maison. Ah! Si seulement on eût consenti à lui témoigner quelque +respect, si on l'eût écoutée, etc, etc.» Ces discours trouvaient +une véhémente approbation parmi l'essaim des dames de compagnie +mené par la demoiselle Pérépélitzina et se voyaient pompeusement +revêtus du sceau de Foma Fomitch. + +Au moment où j'apparus devant elle, elle faisait une colère du +mode silencieux, assurément le plus terrible. Tout le monde la +considérait avec appréhension. Seule, Tatiana Ivanovna, à qui tout +était permis, jouissait d'une excellente humeur. Mon oncle m'amena +près de ma grand'mère avec une extrême solennité, mais, esquissant +une moue, elle repoussa sa tasse avec violence. + +-- C'est ce voltigeur? marmotta-t-elle entre ses dents à l'adresse +de la Pérépélitzina. + +Cette question absurde me désempara d'une manière définitive. Je +ne comprenais pas pourquoi elle m'appelait voltigeur. +Pérépélitzina lui murmura quelques mots à l'oreille, mais la +vieille dame agita méchamment la main. Je restai coi, interrogeant +mon oncle du regard. Tous les assistants se regardèrent, et +Obnoskine laissa même voir ses dents, ce qui me fut très +désagréable. + +-- Elle radote parfois, me chuchota mon oncle, tout décontenancé +lui-même. Mais ce n'est rien; c'est par bonté de coeur. Estime +surtout le coeur! + +-- Oui, le coeur! le coeur! cria subitement la voix de Tatiana +Ivanovna qui ne me quittait pas des yeux et ne tenait pas en +place. Le mot «coeur» était sans doute parvenu jusqu'à elle. Mais +elle ne finit pas sa phrase quoiqu'elle parût vouloir dire quelque +chose. Soit honte, soit pour tout autre motif, elle se tut, rougit +formidablement, se pencha vers l'institutrice, lui dit tout bas +quelques mots et soudain, se couvrant la bouche d'un mouchoir, +elle se rejeta sur le dossier de sa chaise et se mit à rire comme +dans une crise d'hystérie. + +Je regardais la compagnie avec ahurissement, mais, à mon grand +étonnement, personne ne bougea et il sembla qu'il ne se fût rien +passé. J'étais édifié sur le compte de Tatiana Ivanovna. On me +servit enfin le thé et je repris un peu de contenance. Je ne sais +trop pourquoi il me parut tout à coup qu'il était de mon devoir +d'entamer la plus aimable conversation avec les dames. + +-- Vous aviez bien raison, mon oncle, commençai-je, en +m'avertissant tantôt du danger de se troubler. J'avoue +franchement... (à quoi bon le cacher?) -- poursuivis-je dans un +sourire obséquieux à l'adresse de Mme Obnoskine -- j'avoue que, +jusqu'aujourd'hui, j'ai, pour ainsi dire, ignoré la société de ces +dames. Et, après ma si malheureuse entrée, il m'a bien semblé que +ma situation au milieu de la salle était celle d'un maladroit, +n'est-ce pas? Avez-vous lu l'Emplâtre? -- ajoutai-je en rougissant +de plus en plus de mon aplomb et en regardant sévèrement +M. Obnoskine, lequel continuait à m'inspecter du haut en bas et +montrait toujours ses dents. + +-- C'est cela! c'est cela même! s'écria mon oncle avec un entrain +extraordinaire, se réjouissant sincèrement de voir la conversation +engagée et son neveu en train de se remettre. Ce n'est rien de +perdre contenance, mais moi, j'ai été jusqu'à mentir lors de mon +début dans le monde. Le croirais-tu? Vraiment, Anfissa Pétrovna, +c'est assez amusant à entendre. À peine entré au régiment, +j'arrive à Moscou et je me rends chez une dame avec une lettre de +recommandation. C'était une dame excessivement fière. On +m'introduit. Le salon était plein de monde, de gros personnages! +Je salue et je m'assois. Dès les premiers mots, cette dame me +demande: «Avez-vous beaucoup de villages, mon petit père?» Je +n'avais même pas une poule; que répondre? J'étais dans une grande +confusion; tout le monde me regardait. Pourquoi n'ai-je pas dit: +«Non, je n'ai rien.» C'eut été plus noble, étant la vérité, mais +je répondis: «J'ai cent dix-sept âmes.» Quelle idée d'ajouter cet +appoint de dix-sept, au lieu de mentir en chiffres ronds, tout +bonnement! Une minute après, par la lettre même dont j'étais +porteur, on savait que je ne possédais rien et que, par-dessus le +marché, j'avais menti! Que faire? Je me sauvai de cette maison et +n'y remis jamais les pieds. Je n'avais rien alors. Aujourd'hui, je +possède d'une part trois cents âmes, qui me viennent de mon oncle +Afanassi Matveïévitch et deux cents âmes, y compris la +Kapitonovka, héritage de ma grand'mère, ce qui fait en tout plus +de cinq cents âmes. Ce n'est pas vilain! Mais, de ce jour-là, je +me suis juré de ne jamais mentir et je ne mens pas. + +-- À votre place, je n'aurais pas juré. Dieu sait ce qu'il peut +arriver, dit Obnoskine avec un sourire moqueur. + +-- C'est bien vrai. Dieu sait ce qu'il peut arriver! approuva mon +oncle, très bonhomme. + +Obnoskine éclata de rire en se renversant sur le dossier de sa +chaise; sa mère sourit; la demoiselle Pérépélitzina ricana d'une +façon particulièrement venimeuse; Tatiana Ivanovna se mit aussi à +rire en battant des mains sans savoir pourquoi. En un mot, je vis +clairement que mon oncle n'était compté pour rien dans sa propre +maison. Sachenka fixa sur Obnoskine des yeux étincelants de +colère. L'institutrice rougit en baissant la tête. Mon oncle +s'étonna: + +-- Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui se passe? questionna-t-il en +nous regardant avec ébahissement. + +Cependant, mon cousin Mizintchikov restait muet à l'écart et +n'avait même pas souri alors que tout le monde riait. Il buvait +son thé et regardait philosophiquement ces gens qui l'entouraient. +À plusieurs reprises il faillit se mettre à siffler, comme sous le +coup d'un insupportable ennui, mais il put toujours s'arrêter à +temps. Tout en poursuivant ses agressions envers mon oncle et en +commençant à me tâter, Obnoskine semblait éviter le regard de +Mizintchikov; je m'en aperçus vite. J'observai aussi que mon +taciturne cousin me jetait fréquemment des coups d'oeil +inquisiteurs, afin peut-être de se rendre un compte exact de la +catégorie d'hommes à laquelle j'appartenais. + +-- Je suis sûre, monsieur Serge, gazouilla soudain Mme Obnoskine, +qu'à Pétersbourg vous n'étiez pas un fervent adorateur des dames. +Je sais que beaucoup des jeunes gens de là-bas évitent leur +société. J'appelle ces gens là des libres penseurs. Je ne puis que +considérer cela comme un impardonnable manque de courtoisie, et je +vous avoue que cela m'étonne, que cela m'étonne beaucoup, jeune +homme! + +-- J'ai peu fréquenté le monde, répondis-je avec une +extraordinaire animation, mais je crois que cela n'a pas grande +importance. J'habitais un si petit logement! mais cela ne fait +rien, je vous assure; je m'y accoutumerai. Jusqu'à présent, je +suis resté chez moi... + +-- Il s'occupait de sciences! interrompit mon oncle en se +redressant. + +-- Ah! mon oncle, toujours vos sciences! Imaginez-vous, continuai- +je délibérément avec le même sourire aimable à l'adresse de +Mme Obnoskine, imaginez-vous que mon cher oncle est à ce point +dévoué aux sciences qu'il a déniché en chemin un miraculeux adepte +de la philosophie pratique, un certain Korovkine et, après tant +d'années de séparation, son premier mot fut pour m'annoncer +l'arrivée prochaine, et attendue avec une impatience presque +convulsive, de ce phénomène... Amour de la science!... + +Et je me mis à rire, croyant déchaîner un rire général en hommage +à mon esprit. + +-- Qui ça? De qui parle-t-il? s'informa la générale auprès de Mlle +Pérépélitzina. + +-- Yégor Ilitch a invité des savants; il se fait voiturer au long +des chemins pour en récolter! répondit la demoiselle en se +délectant. + +Mon oncle fut complètement déconcerté. Il me jeta un regard de +reproche et s'écria: + +-- Ah! mais j'avais tout à fait oublié! J'attends en effet +Korovkine. C'est un savant, un homme qui marquera dans le +siècle... + +Il s'arrêta, la parole lui manquait. Ma grand'mère agita la main, +et cette fois, elle parvint à atteindre une tasse qui chut par +terre et se brisa. L'émotion fut générale. + +-- C'est toujours comme ça quand elle se met en colère; elle jette +quelque chose par terre, me chuchota mon oncle tout confus. Mais +il faut pour ça qu'elle soit fâchée. Ne fais pas attention; +regarde de l'autre côté... Pourquoi as-tu parlé de Korovkine? + +Je regardais déjà de l'autre côté; je rencontrai même le regard de +l'institutrice et il me parut bien exprimer un reproche et peut- +être du mépris; l'indignation lui empourpra les joues et je +devinai n'avoir pas précisément gagné ses bonnes grâces dans mon +lâche désir de rejeter sur mon oncle une part du ridicule qui +m'écrasait. + +-- Parlons encore de Pétersbourg, reprit Anfissa Pétrovna, une +fois calmée l'émotion qu'avait soulevée le bris de la tasse. Avec +quelles délices je me rappelle notre vie en cette ravissante +capitale! Alors nous fréquentions intimement le général +Polovitzine, tu te souviens, Paul? Ah! quelle délicieuse personne +était la générale! Quelles manières aristocratiques! Quel beau +monde! Dites: vous l'avez probablement rencontrée... J'avoue que +je vous attendais avec impatience; j'espérais avoir tant de +nouvelles de nos amis Pétersbourgeois! + +-- Je regrette infiniment, Madame, de ne pouvoir vous +satisfaire... Excusez-moi, mais je viens de vous le dire: j'ai peu +fréquenté la société de Pétersbourg. J'ignore le général +Polovitzine, n'en ayant même jamais entendu parler, répondis-je +impatiemment, car mon amabilité s'était muée soudain en une assez +méchante humeur. + +-- Il étudiait la minéralogie! fit avec orgueil l'incorrigible +Yégor Ilitch. La minéralogie, n'est-ce pas, est l'étude des +différentes pierres? + +-- Oui, mon oncle, des pierres... + +-- Hum! Il existe beaucoup de sciences qui sont toutes fort +utiles! Pour te dire la vérité, je ne savais pas ce que c'était +que la minéralogie. Lorsqu'on parle de sciences, je me contente +d'écouter, car je n'y comprends rien, je le confesse. + +-- C'est là une confession des plus sincères! ricana Obnoskine. + +-- Petit père!... s'écria Sachenka avec un coup d'oeil de +réprobation. + +-- Quoi donc, mignonne! Ah! mon Dieu, mais je vous interromps tout +le temps, Anfissa Pétrovna! -- dit-il pour s'excuser, sans +comprendre ce qu'entendait Sachenka. -- Pardonnez-moi, au nom du +Christ! + +-- Oh! ce n'est rien! répondit la dame avec un aigre sourire. +J'avais dit à votre neveu tout ce que j'avais à lui dire. Mais, +pour conclure, monsieur Serge, vous devriez bien vous corriger. Je +ne doute pas que les sciences, les arts... la sculpture, par +exemple... que toutes ces hautes spéculations aient le plus +puissant attrait, mais elles ne sauraient remplacer les femmes!... +Ce sont les femmes, jeune homme, qui forment les hommes et l'on ne +peut se passer d'elles; c'est impossible, im-pos-si-ble, jeune +homme! + +-- Impossible! Impossible! cria de nouveau la voix aiguë de +Tatiana Ivanovna. Écoutez! reprit-elle toute rougissante, avec un +débit précipité de gamine, écoutez: je voudrais vous demander... + +-- À vos ordres! répondis-je en la regardant attentivement. + +-- Je voulais vous demander si vous êtes venu pour longtemps! + +-- Vraiment, je ne sais pas trop; ça dépendra des affaires... + +-- Des affaires? Quelles affaires peut-il y avoir? Oh! le fou! + +Écarlate, elle se cacha derrière son éventail et se pencha à +l'oreille de l'institutrice. Puis elle éclata de rire en battant +des mains. + +-- Attendez! attendez! s'écria-t-elle, laissant là sa confidente +pour s'adresser précipitamment à moi, comme si elle eût craint que +je m'en allasse. Savez-vous ce que je veux vous dire? Vous +ressemblez tant, tant à un jeune homme, à un cha-ar-mant jeune +homme!...Sachenka, Nastenka, vous vous rappelez? Il ressemble +extraordinairement à cet autre fou: te rappelles-tu Sachenka? Nous +le rencontrâmes pendant une promenade en voiture; il était à +cheval avec un gilet blanc...Et comme il me lorgnait, le monstre! +Vous vous souvenez? Je me couvris le visage de mon voile, mais ne +pus me tenir de me pencher à la portière en lui criant: «Quel +effronté!» puis, je jetai mon bouquet sur la route... Vous vous +souvenez, Nastenka? + +Et, toute émue, cette demoiselle par trop éprise des jeunes gens +se cacha le visage dans ses mains. Bondissant ensuite de sa place, +elle courut à une fenêtre, cueillit une rose qu'elle jeta près de +moi et se sauva dans sa chambre. Il s'ensuivit encore une certaine +confusion, mais la générale resta parfaitement calme. Anfissa +Pétrovna ne semblait pas autrement surprise, mais, soudain +préoccupée, elle jeta sur son fils un regard anxieux. Les +demoiselles rougirent: quant à Paul Obnoskine, il se leva d'un air +vexé et s'en fut à la fenêtre. + +Cependant, mon oncle me faisait des signes, mais, à ce moment, un +nouveau personnage apparut au milieu de l'attention générale. + +-- Ah! voici Evgraf Larionitch! s'écria mon oncle franchement +heureux. Vous venez de la ville? + +«Sont-ils drôles tous tant qu'ils sont! On les dirait choisis et +rassemblés à plaisir!» pensai-je en oubliant que j'étais un des +échantillons de la collection. + + + +V +ÉJÉVIKINE + +Un petit homme pénétra dans la chambre, ou, pour mieux dire, il +s'y enfonça à reculons, malgré que la porte fût toute grande +ouverte, et dès le seuil, il fit des courbettes, salua, montra ses +dents et nous examina tous avec curiosité. C'était un petit +vieillard, grêlé, aux yeux vifs et fuyants, chauve, avec une +bouche lippue, où errait un sourire ambigu et fin. Il était vêtu +d'un frac très usé et qui n'avait pas du être fait pour lui. Un +des boutons y tenait par un fil; deux ou trois autres manquaient +complètement. Ses bottes trouées et sa casquette crasseuse +s'harmonisaient bien avec le reste de son costume. Il tenait à la +main un mouchoir sale avec lequel il s'épongeait le front et les +tempes. Je remarquai que l'institutrice avait un peu rougi en me +jetant un rapide coup d'oeil où il y avait quelque chose de fier +et de provocant. + +-- Tout droit de la ville, mon bienfaiteur, tout droit, mon père! +répondit-il à mon oncle. Je vais tout vous dire, mais permettez- +moi auparavant de présenter mes salutations. + +Il fit quelques pas dans la direction de la générale, mais il +s'arrêta à mi-chemin et s'adressa de nouveau à mon oncle: + +-- Vous connaissez mon trait caractéristique, mon bienfaiteur? je +suis un chien couchant, un véritable chien couchant. À peine entré +quelque part pour la première fois, je cherche des yeux la +principale personne de la maison et je vais à elle pour me +concilier ses bonnes grâces et sa protection. Je suis une +canaille, mon père, une canaille, mon bienfaiteur!... Permettez- +moi, Madame Votre Excellence, permettez-moi de baiser votre robe, +de peur que mes lèvres ne salissent votre petite main de générale. + +À mon étonnement, la générale lui tendit la main, non sans grâce. + +-- Je vous salue aussi, notre belle, continua-t-il en se tournant +vers la demoiselle Pérépélitzina. Que faire, chère Madame? Je suis +une canaille. C'était déjà décidé en 1841, quand je fus chassé du +service: M. Tikhontsev fut nommé assesseur, lui, et moi: canaille! +Je suis d'une nature si franche que j'avoue tout. Que faire? j'ai +essayé de vivre honnêtement, mais ce n'est plus ce qu'il faut +aujourd'hui. + +Il contourna la table et s'approcha de Sachenka en lui disant: + +-- Alexandra Yégorovna, notre pomme parfumée, permettez-moi de +baiser votre robe. Vous embaumez la pomme, Mademoiselle, et +d'autres parfums délicats. Mon respect à Ilucha; je lui apporte un +arc et une flèche confectionnés de mes mains, avec l'aide de mes +enfants. Tantôt nous irons tirer cette flèche. Et quand vous +grandirez, vous serez officier et vous irez couper la tête aux +Turc... Tatiana Ivanovna... Ah! Mais, elle n'est pas ici, la +bienfaitrice, sans quoi j'eusse aussi baisé sa robe. Prascovia +Ilinitchna, notre petite mère, je ne puis parvenir jusqu'à vous; +autrement, je vous aurais baisé, non seulement la main, mais aussi +le pied. Anfissa Pétrovna, je vous présente tous mes hommages. +Aujourd'hui même, à genoux et versant des larmes, j'ai prié Dieu +pour vous et j'ai prié aussi pour votre fils, afin que le Tout- +Puissant lui envoie beaucoup de grades et de talents... de talents +surtout... Je vous salue, par la même occasion, Ivan Ivanitch +Mizintchikov, Dieu vous donne tout ce que vous désirez! Mais on ne +saurait le deviner: vous ne dites jamais rien. Bonjour, Nastia! +Toute ma marmaille te salue; nous parlons de toi tous les jours... +Et, maintenant, un grand salut au maître! J'arrive tout droit de +la ville, Votre Noblesse... Mais voici sûrement votre neveu qui +était à l'Université? Tous mes respects, Monsieur; voulez-vous +m'accorder votre main? + +Un rire se fit entendre. Il était visible que le vieillard +bouffonnait. Son entrée avait ranimé la compagnie bien que +plusieurs des assistants ne comprissent pas ses sarcasmes qui, +pourtant, n'épargnaient personne. Seule, l'institutrice, qu'à ma +surprise il avait tout simplement appelée Nastia, rougissait et +fronçait les sourcils. Je retirai ma main; le vieux n'attendait +que cela. + +-- Mais, je ne vous la demandais que pour la serrer si vous le +permettez et non pour la baiser, mon petit père. Vous croyiez que +c'était pour la baiser? Non, mon petit père, seulement pour la +serrer. Peut-être me prenez-vous pour un bouffon? demanda-t-il +d'un ton moqueur. + +-- N... n... non... Que dites-vous? Je... + +-- Si je suis bouffon, je ne suis pas seul. Vous me devez le +respect et je ne suis pas aussi lâche que vous le pensez. +D'ailleurs, peut-être suis-je un bouffon. Je suis en tout cas un +esclave; ma femme est une esclave, et il nous faut flatter les +gens; il y a toujours quelque chose à y gagner. Il faut mettre du +sucre, plus de sucre dans tout, en ajouter encore; ce n'en sera +que meilleur pour la santé. Je vous le dit en secret et ça pourra +vous servir... Je suis bouffon parce que je n'ai pas de chance. + +-- Hi! hi! hi! Ah! quel vieux polisson! Il ne manque jamais de +nous faire rire! s'écria Anfissa Pétrovna. + +-- Petite mère ma bienfaitrice, il est aisé de vivre en faisant la +bête. Si je l'avais su plus tôt, je me serais mis jocrisse dès ma +jeunesse et n'en serais peut-être maintenant que plus intelligent. +Mais, ayant voulu avoir de l'esprit de fort bonne heure, je ne +suis plus qu'un vieil imbécile! + +-- Dites-moi donc, je vous prie, interrompit Obnoskine à qui +certaine allusion à ses talents avait sans doute déplu. (Il était +vautré, fort librement vautré dans un fauteuil et examinait le +vieillard à travers son lorgnon.) -- Dites-moi donc votre nom, +s'il vous plaît... Je l'oublie toujours... comment donc? + +-- Ah! Mon petit père, mon nom, si vous le voulez, est Éjévikine; +mais quel profit en retirerez-vous? Voilà huit ans que je suis +sans place, ne vivant que par la force de la nature. Et ce que +j'en ai eu des enfants! + +-- Bon! Laissons cela! Mais écoutez: voici longtemps que je +voulais vous demander pourquoi vous vous retournez toujours +aussitôt que vous êtes entré? C'est très drôle à voir! + +-- Pourquoi je regarde en arrière! Mais parce qu'il me semble +toujours qu'il y a, derrière moi, quelqu'un qui va me frapper: +voilà pourquoi. Je suis devenu monomane, mon petit père. + +On rit encore. L'institutrice se leva, fit un pas pour s'en aller, +mais elle se rassit; malgré la rougeur qui le couvrait, son visage +exprimait une souffrance maladive. + +-- Tu sais, me chuchota mon oncle, c'est son père! + +Je regardai mon oncle avec effarement. J'avais complètement oublié +le nom d'Éjévikine. Pendant tout le trajet en chemin de fer, +j'avais fait le héros, rêvant à ma promise supposée, bâtissant à +son profit les plans les plus généreux, mais je ne me souvenais +plus de son nom ou, plutôt, je n'y avais pas fait attention. + +-- Comment, son père? Fis-je aussi dans un chuchotement. Je la +croyais orpheline! + +-- C'est son père, mon ami, son père! Et, tu sais, c'est le plus +honnête homme du monde; il ne boit pas et c'est pour s'amuser +qu'il fait le bouffon. Ils sont dans une misère affreuse; huit +enfants! Ils n'ont pour vivre que les appointements de Nastienka. +Il fut chassé du service à cause de sa mauvaise langue. Il vient +nous voir toutes les semaines. Il est très fier! Il ne veut +accepter quoi que ce soit. Je lui ai fait plusieurs fois des +offres, mais il n'écoute rien... + +Mais, s'apercevant que le vieillard nous écoutait, mon oncle lui +frappa vigoureusement sur l'épaule et s'enquit: + +-- Eh bien, Evgraf Larionitch, quoi de neuf, en ville? + +-- Quoi de neuf, mon bienfaiteur? M. Tikhontzev exposa hier +l'affaire de Trichine qui n'a pu représenter son compte de sacs de +farine. C'est, Madame, ce même Trichine, qui vous regarde en +dessous: vous vous le rappelez peut-être? M. Tikhontzev a fait sur +lui le rapport suivant: «Si ledit Trichine ne fut pas même capable +de garder l'honneur de sa propre nièce, laquelle disparut l'an +dernier en compagnie d'un officier, comment aurait-il pu garder +les sacs de l'Intendance?» C'est textuel, je vous le jure! + +-- Fi! Quelles laides histoires nous racontez-vous là? s'écria +Anfissa Pétrovna. + +-- Voilà! Voilà! Tu parles trop, Evgraf, ajouta mon oncle. Ta +langue te perdra! Tu es un homme droit, honnête, de bonne +conduite, on peut le dire, mais tu as une langue de vipère. Je +m'étonne que tu puisses t'entendre avec eux, là-bas. Ce sont tous +de braves gens, simples... + +-- Mon père et bienfaiteur, mais c'est précisément l'homme simple +qui me fait peur! s'écria le vieillard avec une grande vivacité. + +La réponse me plut. Je m'élançai vers Éjévikine et lui serrai la +main. À vrai dire, j'entendais protester ainsi contre l'opinion +générale en montrant mon estime pour ce vieillard. Et, qui sait? +Peut-être voulais-je aussi me relever dans l'opinion de Nastassia +Evgrafovna. Mais mon geste ne fut pas heureux. + +-- Permettez-moi de vous demander, fis-je en rougissant et, selon +ma coutume, en précipitant mon débit; avez-vous entendu parler des +Jésuites? + +-- Non, mon père, ou bien peu; mais pourquoi cela? + +-- Oh! Je voulais raconter à ce propos... Faites-m'y donc penser à +l'occasion... Pour le moment, soyez sûr que je vous comprends et +que je sais vous apprécier, et, tout à fait confus, je lui saisis +encore la main. + +-- Comptez que je vous le rappellerai, mon petit; je vais +l'inscrire en lettres d'or. Tenez, je fais tout de suite un pense- +bête. -- Et il orna d'un noeud son mouchoir tout souillé de tabac. + +-- Evgraf Larionitch, prenez donc votre thé, lui dit ma tante. + +-- Tout de suite, belle Madame... je voulais dire princesse! Et +voici pour le thé que vous m'offrez: j'ai rencontré en route +M. Bakhtchéiev. Il était si gai que je me suis demandé s'il +n'allait pas se marier... De la flatterie, toujours de la +flatterie! -- ajouta-t-il à mi-voix et avec un clin d'oeil en +passant devant moi, sa tasse à la main. -- Mais comment se fait-il +qu'on ne voie pas le principal bienfaiteur, Foma Fomitch? Ne +viendra-t-il pas prendre son thé? + +Mon oncle tressaillit comme si on l'eut piqué et regarda +timidement la générale. + +-- Ma foi, je n'en sais rien, répondit-il avec une singulière +confusion. On l'a fait prévenir, mais il... Sans doute n'est-il +pas d'humeur... J'y ai déjà envoyé Vidopliassov et... si j'y +allais moi-même?... + +-- Je suis entré chez lui, dit Éjévikine d'un ton énigmatique. + +-- Est-ce possible! s'écria mon oncle effrayé. Eh bien, qu'y a-t- +il? + +-- Oui; avant tout, je suis allé le voir pour lui présenter mes +hommages. Il m'a dit qu'il entendait prendre son thé chez lui et +seul avec lui-même; il a même ajouté qu'il pouvait bien se +contenter d'une croûte de pain sec. + +Ces paroles semblèrent terroriser mon oncle. + +-- Mais comment ne lui expliques-tu pas, ne le persuades-tu pas. +Evgraf? dit mon oncle avec reproche. + +-- Je lui ai dit ce qu'il fallait. + +-- Eh bien? + +-- Pendant un bout de temps, il n'a pas répondu. Il était absorbé +par un problème de mathématiques qui devait être fort difficile. +Il avait dessiné les figures; je les ai vues. J'ai dû répéter +trois fois ma question. Ce n'est qu'à la quatrième qu'il releva la +tête et parut s'apercevoir de ma présence. «Je n'irai pas, me dit- +il. Il y a un savant qui est arrivé. Puis-je rester auprès d'un +pareil astre?» Ce sont ses propres paroles. + +Et le vieux me lança un coup d'oeil d'ironie. + +-- Je m'attendais à cela! fit mon oncle en frappant des mains. Je +l'avais bien pensé. C'est de toi, Serge, qu'il parle. Que faire, +maintenant? + +-- Il me semble, mon oncle, répondis-je avec dignité et en +haussant les épaules, il me semble que cette façon de refuser est +tellement ridicule qu'il n'y a vraiment pas à en tenir compte et +je vous assure que votre confusion m'étonne... + +-- Ah! Mon cher, tu n'y comprends rien! cria mon oncle avec un +geste énergique. + +-- Inutile de vous lamenter maintenant, interrompit Mlle +Pérépélitzina, puisque c'est vous la cause de tout le mal. Si vous +aviez écouté votre mère, vous n'auriez pas à vous désoler à +présent. + +-- Mais de quoi suis-je coupable, Anna Nilovna? Vous ne craignez +donc pas Dieu? gémit mon oncle d'une voix suppliante qui voulait +provoquer une explication. + +-- Si, je crains Dieu, Yégor Ilitch; tout cela ne provient que de +votre égoïsme et du peu d'affection que vous avez pour votre mère, +répondit avec dignité Mlle Pérépélitzina. Pourquoi n'avez-vous pas +respecté sa volonté dès le début? Elle est votre mère! Quant à +moi, je ne vous mentirai pas: je suis la fille d'un lieutenant- +colonel, moi aussi, et non pas la première venue. + +Il me parut bien que cette demoiselle ne s'était mêlée à la +conversation que dans le but unique d'informer tout le monde et +particulièrement certain nouvel arrivé, qu'elle était la fille +d'un lieutenant-colonel et non la première venue. + +-- Il outrage sa mère! dit enfin la générale avec une grande +sévérité. + +-- De grâce, ma mère, que dites-vous là? + +-- Tu es un profond égoïste, Yégorouchka! poursuivit la générale +avec une animation croissante. + +-- Ma mère! Ma mère! Moi, un profond égoïste? s'écria +désespérément mon oncle. Voici cinq jours que vous êtes fâchée +contre moi et que vous ne me dites pas un mot. Et pourquoi? +pourquoi? Qu'on me juge! Que tout le monde me juge! Qu'on entende +enfin ma justification! Pendant longtemps je me suis tu, ma mère; +jamais vous n'avez voulu m'écouter; que tout le monde m'écoute, à +présent. Anfissa Pétrovna! Paul Sémionovitch, noble Paul +Sémionovitch! Serge, mon ami, tu n'es pas de la maison; tu es pour +ainsi dire un spectateur; tu peux juger avec impartialité... + +-- Calmez-vous, Yégor Ilitch; calmez-vous! s'écria Anfissa +Pétrovna. Ne tuez pas votre mère. + +-- Je ne tuerai pas ma mère, Anfissa Pétrovna, mais frappez! Voici +ma poitrine! continuait mon oncle au paroxysme de l'excitation, +comme on voit les hommes de caractère faible une fois à bout de +patience, encore que toute cette belle ardeur ne soit qu'un feu de +paille. -- Je veux dire, Anfissa Pétrovna, que je n'ai dessein +d'offenser personne. Je commence par déclarer que Foma Fomitch est +l'homme le plus généreux, qu'il est doué des plus hautes qualités, +mais il a été injuste envers moi dans cette affaire. + +-- Hem! grogna Obnoskine, comme pour pousser encore mon oncle. + +-- Paul Sémionovitch, mon honorable Paul Sémionovitch! Croyez-vous +vraiment que je ne sois qu'une poutre insensible? Mais je vois +tout; je comprends tout; je comprends tout avec les larmes de mon +coeur, je puis le dire: je comprends que tous ces malentendus sont +le produit de l'excessive amitié qu'il a pour moi. Mais je vous +jure qu'en cette affaire, il est injuste. Je vais tout vous dire; +je veux raconter cette histoire dans sa pleine vérité, dans tous +ses détails, pour que tout le monde en voit clairement les causes +et décide si ma mère a raison de m'en vouloir parce que je n'ai +pas pu satisfaire Foma Fomitch. Écoute-moi, toi aussi, Sérioja -- +ajouta-t-il en se tournant vers moi. (Et il garda cette attitude +pendant tout son récit comme s'il n'eut guère eu confiance en la +sympathie des autres assistants.) + +-- Écoute-moi, toi aussi et dis-moi si j'ai tort ou raison. Voici +le point de départ de toute cette affaire. Il y a huit jours, oui, +juste huit jours, mon ancien chef, le général Houssapétov, passe +dans notre ville avec sa femme et sa belle-soeur, et s'y arrête +pour quelque temps. J'en fus ravi. Je saute sur cette bonne +occasion; je cours les voir et les invite à dîner. Le général me +donne sa promesse de venir autant que possible. Un homme charmant, +je ne te dis que cela! et resplendissant de vertus, et un vrai +grand seigneur par dessus le marché. Il a fait le bonheur de sa +belle-soeur en la mariant à un jeune homme tout à fait bien qui +est fonctionnaire à Malinovo et qui, jeune encore, possède une +instruction universelle, pour ainsi dire. En un mot, un général +parmi les généraux! Naturellement, voilà toute la maison sens +dessus dessous: les cuisiniers préparent leurs plats; je retiens +des musiciens et suis au comble du bonheur. Mais est-ce que cela +ne déplaît pas à Foma Fomitch? Je me souviens que nous étions à +table; on venait de servir un des ses mets favoris. Soudain, il se +lève brusquement en criant: «On me blesse! On me blesse! -- +Comment ça? lui dis-je. -- Vous me méprisez à présent; vous n'êtes +plus occupé que de généraux. Vous les aimez mieux que moi!» Tu +comprends, je ne rapporte brièvement que le gros de l'affaire; +mais si tu avais entendu tout ce qu'il disait! en un mot, il m'a +chaviré le coeur. Que pouvais-je faire? Naturellement, cela m'a +complètement abattu; j'étais comme une poule mouillée. Le grand +jour venu, le général fait dire qu'il ne peut venir et qu'il +présente ses excuses. Je me rends chez Foma: «Allons, calme-toi, +Foma! le général ne viendra pas. -- On m'a blessé!» continue-t-il +à crier. Je le prends par tous les bouts. «Non, allez avec vos +généraux puisque vous me les préférez! Vous avez tranché le noeud +de l'amitié.» Mon ami, je comprends le motif de son ressentiment; +je ne suis pas une souche, ni un boeuf, ni un vague pique- +assiette. C'est son amitié pour moi qui le pousse, sa jalousie. -- +il me l'a dit lui-même, -- il craint de perdre mon affection et il +m'éprouve afin de voir ce que je suis capable de faire pour lui. +«Non, me dit-il, je dois être pour vous autant qu'un général, +qu'une Excellence! Je ne me réconcilierai avec vous que lorsque +vous m'aurez prouvé votre estime. -- Comment te la prouver, Foma +Fomitch? -- En m'appelant pendant toute une journée Votre +Excellence!» Je tombe des nues! Tu vois d'ici mon étonnement. «Que +cela vous serve de leçon, continue-t-il, et vous apprenne pour +l'avenir à ne plus admirer de généraux alors que d'autres leur +sont peut-être supérieurs!» Alors, je le confesse devant tous, je +n'y tins plus. «Foma Fomitch, lui dis-je, cela est impossible. Je +ne saurais me résoudre à une chose pareille. Ai-je le droit de te +faire général? Penses-y toi-même; qui donc possède ce pouvoir? +Voyons, comment te dirais-je: Votre Excellence? Ce serait attenter +aux choses les plus saintes! Mais, un général, c'est l'honneur de +la Patrie; il a combattu; il a versé son sang sur le champ de +bataille!...» Il n'a rien voulu entendre. «Foma, je ferai tout ce +que tu voudras. Tu m'as demandé de raser mes favoris que tu +trouvais antipatriotiques; je les ai rasés à contrecoeur, mais je +les ai rasés. Je ferai d'autres sacrifices si tu le désires; +renonce seulement à te faire traiter en général! -- Non, dit-il, +je ne me réconcilierai que lorsqu'on m'appellera Votre Excellence. +Ce sera fort salutaire à votre moralité en abaissant votre +orgueil. Et voilà huit jours qu'il ne me parle plus. Il en veut à +tous ceux qui viennent ici. Il a su que tu es un savant... et par +ma faute; je n'ai pas su tenir ma langue. Il m'a alors déclaré +qu'il ne resterait pas une minute de plus dans la maison, si tu y +venais. «Alors, moi, je ne suis donc plus un savant pour vous?»... +Que sera-ce quand il apprendra la venue de Korovkine? Voyons +réfléchis; dis-moi de quoi je suis coupable. Puis-je me résoudre à +lui donner de l'Excellence? Est-il possible de vivre pareillement? +Pourquoi, aujourd'hui même, a-t-il chassé de table ce pauvre +Bakhtchéiev? Admettons que Bakhtchéiev n'a pas inventé +l'astronomie... nous non plus! Pourquoi? voyons; pourquoi tout +cela? + +-- Parce que tu es un envieux, Yégorouchka! dit encore la +générale. + +-- Ma mère, s'écria mon oncle au paroxysme du désespoir, vous me +ferez perdre la raison... On ne dirait pas que c'est ma mère qui +parle! Je suis donc une solive, une lanterne et non plus votre +fils! + +-- Mais, fis-je, extrêmement surpris par ce récit, Bakhtchéiev m'a +dit, à tort ou à raison, que Foma Fomitch était mis en jalousie +par la fête d'Ilucha et qu'il prétendait être fêté le même jour. +J'avoue que ce trait m'a étonné à un point... + +-- C'est son anniversaire, mon cher, et non sa fête! interrompit +précipitamment mon oncle, Bakhtchéiev s'est mal exprimé, tout +simplement. C'est demain l'anniversaire d'Ilucha. La vérité avant +tout, mon cher... + +-- Ce n'est pas du tout son anniversaire! s'écria Sachenka. + +-- Comment? Ce n'est pas son anniversaire? s'exclama mon oncle +absolument ahuri. + +-- Non, petit père; ce n'est pas son anniversaire. Vous imaginez +cela pour vous tromper vous-même et pour contenter Foma Fomitch. +Son anniversaire fut célébré au mois de mars, et vous vous en +souvenez bien: nous fûmes en pèlerinage au monastère; Foma ne +cessa de se plaindre que le cousin lui avait broyé les côtes et +pinça ma tante à deux reprises, par pure méchanceté. Et, quand +nous lui avons souhaité sa fête, à lui, il se fâcha de ce qu'il +n'y avait pas de camélias dans notre bouquet. «J'aime les +camélias, nous dit-il, parce que j'ai des goûts distingués et vous +avez regardé à dégarnir votre serre pour moi!» Toute la journée, +il fut de mauvaise humeur et ne nous adressa plus la parole... + +J'imagine qu'une bombe tombant au milieu de la chambre n'aurait +pas mieux surpris et épouvanté l'assemblée que cette révolte +subite, et de qui? d'une fillette à qui défense était faite +d'élever seulement la voix à table en présence de sa grand'mère! +Atterrée, stupéfaite, folle de colère, la générale se redressa les +yeux fixés sur l'insolente enfant, et n'en pouvant les croire. + +-- On permet cela! On veut la laisser tuer sa grand'mère! brama +Pérépélitzina. + +-- Sacha! Sacha! Tais-toi! Qu'as-tu? criait mon oncle courant de +sa mère à sa fille et de sa fille à sa mère. + +-- Je ne me tairai pas, petit père! cria Sacha, en bondissant tout +à coup de sa chaise. -- Elle frappait du pied et ses yeux +lançaient des éclairs. -- Je ne me tairai pas! Nous avons tous par +trop souffert à cause de ce méchant Foma Fomitch. Il va nous +perdre tous parce qu'à chaque instant on lui répète qu'il est +plein d'esprit, magnanime, généreux, savant, qu'il est le résumé, +le pot-pourri de toutes les vertus, et il le croit, l'imbécile! On +lui a servi tant de plats sucrés que tout autre à sa place en +aurait eu honte; mais lui, il a avalé tout ce qu'on lui a présenté +et il en redemande encore. Vous allez voir qu'il nous dévorera +tous par la faute de papa! Oh! le méchant Foma! Je dis ce que j'ai +à dire et je n'ai peur de personne. Il est bête, capricieux, +malpropre, grossier, cruel, tyran, calomniateur, menteur!... Ah! +s'il ne tenait qu'à moi, il y a longtemps qu'on l'aurait chassé +d'ici; mais papa l'adore; papa en est fou! + +-- Ah! -- La générale fit un cri et s'affaissa sur le divan. + +-- Ma chère Agafia Timoféievna, mon ange! criait Anfissa Pétrovna, +prenez mon flacon! De l'eau! de l'eau!... plus vite! + +-- De l'eau! de l'eau! criait mon oncle. Ma mère, ma mère! calmez- +vous. Je vous supplie à genoux de vous calmer!... + +-- On devrait vous mettre en cellule, vous mettre au pain et à +l'eau... criminelle que vous êtes! -- sifflait entre ses dents la +Pérépélitzina qui semblait vouloir percer Sachenka de son regard +furieux. + +-- Eh bien, qu'on me mette au pain et à l'eau! Je ne crains rien! +criait Sachenka, emportée. Je défends papa parce qu'il ne peut se +défendre lui-même. Mais, qu'est-ce que votre Foma Fomitch auprès +de mon petit père? Il mange le pain de papa et, par-dessus le +marché, il l'insulte, il le rabaisse, l'ingrat! Mais je le +mettrais en lambeaux, votre Foma Fomitch; je le provoquerais en +duel et je le tuerais avec deux pistolets! + +-- Sacha! Sacha! criait mon oncle au comble de la souffrance. +Encore un mot et tu me perds à jamais! + +-- Papa! s'écria Sacha en se précipitant vers son père qu'elle +étreignit dans ses bras, les yeux baignés de larmes. Papa! comment +vous perdriez-vous, vous si bon, si beau, si gai, si intelligent! +Est-ce donc à vous de vous soumettre à ce méchant ingrat? de +devenir comme un jouet dans ses mains jusqu'à en être la risée de +tout le monde? Papa! mon père adoré! + +Elle éclata en sanglots et, se couvrant la figure de ses mains, +elle s'enfuit de la salle. Ce fut un tumulte indescriptible. La +générale avait une syncope et, à genoux devant elle, mon oncle lui +baisait les mains. La demoiselle Pérépélitzina se démenait autour +d'eux et nous lançait des regards féroces, mais triomphants. +Anfissa Pétrovna bassinait d'eau fraîche les tempes de la générale +et lui tenait son flacon. Prascovia Ilinitchna, toute tremblante, +versait d'abondantes larmes. Éjévikine cherchait un coin où se +cacher et, pâle comme une morte, l'institutrice, éperdue de +terreur, restait là, debout. Seul, Mizintchikov ne s'émouvait pas. +Il se leva, s'approcha de la fenêtre et se mit à regarder au +dehors sans prêter la moindre attention à la scène qui se jouait. + +Tout à coup, la générale se souleva du divan, se redressa et, me +toisant furieusement: + +-- Allez-vous en! cria-t-elle en frappant du pied. + +Je ne m'attendais nullement à une pareille algarade. + +-- Allez-vous en! Allez-vous en! Quittez cette maison! Que vient- +il faire ici? Je ne veux pas qu'il reste un seul instant dans la +maison. Je le chasse! + +-- Ma mère! Ma mère! Voyons, mais c'est Sérioja! marmottait mon +oncle, tout tremblant de peur. Il est ici en visite, ma mère! + +-- Quel Sérioja? Sottises! Pas d'explications! Qu'il s'en aille. +C'est Korovkine; j'en suis sûre; mes pressentiments ne me trompent +point. Il est venu pour chasser Foma Fomitch! Mon coeur le sent +bien... Allez-vous en, canaille! + +-- Mon oncle, dis-je, étouffant une noble indignation, s'il en est +ainsi, je... excusez-moi... et je saisis mon chapeau. + +-- Serge! Serge! Que fais-tu? Vas-tu t'y mettre aussi? Ma mère, +mais c'est Sérioja!... Serge, de grâce! Cria-t-il en courant après +moi et en s'efforçant de me reprendre mon chapeau, tu es mon hôte, +tu resteras ici; je le veux! Ce qu'elle dit n'a pas d'importance, +ajouta-t-il à voix basse, c'est parce qu'elle est en colère... +Cache-toi seulement pour un instant; ça va se passer. Je t'assure +qu'elle te pardonnera. Elle est très bonne, mais en ce moment elle +ne sait pas ce qu'elle dit... Tu as entendu: elle te prend pour +Korovkine, mais je te jure qu'elle te pardonnera... Que veux-tu? +demanda-t-il à Gavrilo, qui, tout tremblant, était entré dans la +chambre. + +Gavrilo n'était pas seul. Il était accompagné d'un jeune garçon de +seize ans et très beau, je sus plus tard qu'on ne l'avait pris +dans la maison que pour sa beauté. Il s'appelait Falaléi et +portait un accoutrement spécial: chemise de soie rouge à col +galonné, ceinture tissée de fils d'or, pantalon de velours noir et +bottes en chevreau à revers rouges. Ce costume était de +l'invention de la générale. L'enfant sanglotait et les larmes +coulaient de ses beaux yeux bleus. + +-- Qu'est-ce encore que cela? Exclama mon oncle. Qu'est-il arrivé? +Mais parle donc, brigand! + +-- Foma Fomitch nous a ordonné de nous rendre ici; il nous suit, +répondit le malheureux Gavrilo. Moi, c'est pour l'examen, et +lui... + +-- Et lui? + +-- Il a dansé! répondit Gavrilo avec des larmes dans la voix. + +-- Il a dansé! s'écria mon oncle avec terreur. + +-- J'ai dansé! Sanglota Falaléi. + +-- Le Kamarinski? (Danse populaire russe, sur l'air d'une chanson +relatant les hauts faits d'un paysan de ce nom. On l'appelle aussi +la Kamarinskaïa) + +-- Le Kamarinski! + +-- Et Foma Fomitch t'a surpris? + +-- Il m'a surpris. + +-- Ils me tuent! Exclama mon oncle. Je suis perdu! Et il se prit +la tête à deux mains. + +-- Foma Fomitch! Annonça Vidopliassov en pénétrant dans la salle. + +Et Foma Fomitch se présenta en personne devant la société +bouleversée. + + + +VI +LE BOEUF BLANC ET KAMARINSKI LE PAYSAN + +Mais, avant de présenter Foma Fomitch au lecteur, je crois +indispensable de dire quelques mots de Falaléi, et d'expliquer ce +qu'il y avait de terrible dans le fait qu'il eût dansé la +Kamarinskaïa et que Foma l'eût surpris dans cette joyeuse +occupation. + +Falaléi était orphelin de naissance et filleul de la défunte femme +de mon oncle, qui l'aimait beaucoup. Il n'en fallait pas plus à +Foma Fomitch. Aussitôt qu'il se fut installé à Stépantchikovo, et +qu'il eut réduit mon oncle à sa merci, il prit en haine ce favori. +Or, le jeune garçon avait plu à la générale, et il était resté +près de ses maîtres, en dépit de la fureur de Foma; la générale +l'avait exigé, et Foma avait dû céder. Mais, bouillant de rancune +au souvenir de cette offense, -- tout lui était offense, -- à +chaque occasion propice, il s'en vengeait sur mon pauvre oncle, +pourtant bien innocent. + +Falaléi était merveilleusement beau. Il avait un visage de belle +fille des champs. La générale le choyait, le dorlotait, y tenait +comme à un jouet rare et coûteux, et presque autant, sinon +davantage, qu'à son petit chien frisé Ami. Nous avons décrit le +costume qu'elle avait inventé pour lui. Les demoiselles le +fournissaient de pommade et le coiffeur Kouzma était chargé de le +friser les jours de fête. Ce n'était pas un idiot, mais il était +si naïf, si franc, si simple, qu'au premier abord on eût pu le +croire. + +Avait-il eu quelque rêve, il venait aussitôt le raconter à ses +maîtres. Il se mêlait à leur conversation sans prendre garde s'il +les interrompait, et leur racontait même des choses qu'on ne leur +raconte pas d'ordinaire. Il fondait en larmes si Madame tombait en +syncope ou si l'on criait trop après Monsieur. Tous les malheurs +le touchaient. Il lui arrivait de s'approcher de la générale et de +lui baiser les mains en la suppliant de ne pas se fâcher, et la +générale lui pardonnait généreusement toutes ses privautés. Il +était bon, sensible, sans rancune, doux comme un agneau, gai comme +un enfant heureux. + +Toujours placé derrière la chaise de la générale, il adorait le +sucre et, quand on lui en donnait, il le croquait aussitôt de ses +superbes dents blanches, cependant que ses beaux yeux et tout son +visage exprimaient le plus vif plaisir. + +Pendant longtemps, Foma Fomitch lui en voulut, mais, à la fin, +convaincu qu'il n'arriverait à rien par la colère, il résolut de +s'instituer le bienfaiteur de Falaléi. Tout d'abord, il gronda mon +oncle de négliger l'instruction de ses domestiques et décida +d'enseigner à ce malheureux garçon et la morale et la langue +française. + +Comment! disait-il à l'appui de son absurde lubie, comment! Mais +il est toujours près de sa maîtresse. Oubliant son ignorance du +français, il peut fort bien arriver qu'elle lui dise, par exemple, +donnez-moi mon mouchoir. Il doit comprendre ce que cela veut dire +pour la servir convenablement. + +Non seulement on ne pouvait réussir à le faire mordre au français, +mais le cuisinier Andron, son oncle, après d'infructueuses +tentatives de lui apprendre le russe, avait depuis longtemps +relégué l'alphabet sur une planche. Falaléi était absolument fermé +à la science des livres, et ce fut même l'origine de toute une +affaire. + +Les domestiques s'étaient mis à le taquiner au sujet de son +français, et Gavrilo, le vieux et respectable valet de chambre de +mon oncle, osa même nier ouvertement l'utilité de cette langue. +Cela revint aux oreilles de Foma Fomitch, qui se mit en fureur et, +pour punir Gavrilo, le contraignit à étudier aussi le français. +Voilà d'où provenait cette question du français, qui avait tant +indigné M. Bakhtchéiev. + +Quant à la tenue, ce fut encore pis, et Foma ne put obtenir le +moindre résultat. Malgré sa défense, Falaléi venait chaque matin +lui raconter ses rêves, ce que Foma estimait par trop familier et +tout à fait indécent. Mais Falaléi persistait à ne pas changer. +Bien entendu, tout cela retomba sur mon oncle. + +-- Savez-vous, savez-vous ce qu'il a fait aujourd'hui? criait Foma +en choisissant avec soin, pour produire plus d'effet, le moment où +tout le monde était réuni. Savez-vous, colonel, où aboutit votre +faiblesse systématique? Il a dévoré le morceau de pâté que vous +lui aviez donné pendant le dîner, et devinez ce qu'il a dit après? +Viens ici, imbécile! viens, idiot! gueule rose! + +Falaléi s'avançait, pleurant et s'essuyant les yeux à deux mains. + +-- Qu'as-tu dit après avoir dévoré ton pâté? Répète-le devant tout +le monde! + +Falaléi ne soufflait mot et se répandait en larmes abondantes. + +-- Eh bien, je vais le dire pour toi. Tu as dit, en frappant sur +ton ventre aussi plein qu'indécent: «Je me suis rempli le ventre +de pâté comme Martin de savon!» Je vous demande, colonel, s'il est +permis de proférer de pareilles paroles devant des gens bien +élevés, à plus forte raison dans le grand monde? L'as-tu dit, oui +ou non? Réponds! + +-- Je l'ai dit!... confirmait Falaléi en sanglotant. + +-- À présent, dis-moi ce que c'est que ce Martin qui mange du +savon. Où as-tu vu un Martin manger du savon? Allons, je voudrais +bien pouvoir me figurer ce Martin phénoménal. -- Silence de +Falaléi. -- Je te demande qui est ce Martin. Je veux le voir, le +connaître! Allons, qu'est-il? Un commis d'enregistrement? Un +astronome? Un poète? Un domestique? Il faut pourtant qu'il soit +quelque chose. + +-- Un domestique! répondait enfin Falaléi sans s'arrêter de +pleurer. + +-- Quels sont ses maîtres? + +Cela, Falaléi ne le savait pas. Naturellement, le tout finissait +par une grande colère de Foma qui quittait la salle en criant +qu'on l'avait offensé; la générale avait une crise de nerfs et mon +oncle, maudissant le jour de sa naissance, demandait pardon à tout +le monde, se croyant obligé, pour le reste de la journée, de +marcher sur la pointe des pieds dans sa propre maison. + +Comme un fait exprès, le lendemain même de cette affaire, Falaléi, +ayant complètement perdu de vue et Martin et toutes ses +souffrances de la veille, Falaléi apportait le thé du matin à Foma +Fomitch, et ne manquait pas de lui communiquer qu'il avait rêvé +d'un boeuf blanc. La mesure était comble. En proie à la plus +furieuse indignation, Foma faisait immédiatement appeler mon oncle +et le chapitrait d'importance sur l'indécence des songes de +Falaléi. On prit de sévères mesures: Falaléi fut puni et mis à +genoux dans un coin. On lui défendit d'avoir de ces rêves de +paysan. + +-- Si je me fâche, expliquait Foma, c'est que je ne puis admettre +qu'il vienne me raconter ses rêves, surtout quand il s'agit d'un +boeuf blanc. Convenez vous-même, colonel, que ce boeuf blanc n'a +d'autre signification que la grossièreté et l'ignorance de votre +Falaléi. Tels rêves, telles pensées. N'avais-je pas dit qu'on n'en +ferait rien de bon et qu'il était absurde de le laisser auprès des +maîtres? Jamais vous ne parviendrez à transformer cette âme de +paysan en quelque chose d'élevé, de poétique. -- Et, s'adressant à +Falaléi: -- Est-ce que tu ne peux pas voir dans tes rêves des +spectacles nobles, délicats, distingués, par exemple: une scène de +la vie élégante, des messieurs jouant aux cartes, ou des dames se +promenant dans un beau jardin? + +Falaléi avait promis, pour la nuit suivante, de ne peupler ses +rêves que de messieurs élégants et de dames distinguées. En se +couchant, les larmes aux yeux, il avait prié Dieu de lui envoyer +un de ces rêves superfins et il avait longtemps médité sur les +moyens de ne plus voir ce maudit boeuf blanc. Mais nos vouloirs +sont fragiles. À son réveil, il se rappela, non sans terreur, +qu'il n'avait cessé de rêver toute la nuit de ce misérable boeuf +blanc, et n'avait réussi à contempler une seule dame en promenade +dans quelque beau jardin. Ce fut terrible, Foma déclara fermement +qu'il ne pouvait admettre la possibilité d'une pareille récidive. +Il n'était donc pas douteux que Falaléi obéissait à un plan tracé +par quelqu'un de la maison dans le but de le molester, lui, Foma. +Ce furent des cris, des reproches, des larmes. Vers le soir, la +générale tomba malade et une morne tristesse pesa sur la maison. +Le seul espoir restait qu'en sa troisième nuit, Falaléi eût enfin +quelque songe distingué, mais l'indignation fut au comble +lorsqu'on sut que, de toute la semaine, il n'avait cessé de rêver +du boeuf blanc. Il ne rêverait plus jamais du grand monde! + +Le plus étrange, c'est que l'idée de mentir ne vint pas à Falaléi. +Il ne s'avisa pas de dire qu'au lieu du boeuf blanc, il avait vu, +par exemple, une voiture remplie de dames en compagnie de Foma +Fomitch. Un pareil mensonge n'eut pas constitué un bien grand +péché. Mais, l'eût-il voulu, Falaléi était incapable de mentir. On +n'avait même pas essayé de le lui suggérer, car chacun savait +qu'il se trahirait dès les premiers mots et que Foma Fomitch le +pincerait en flagrant délit. Que faire? La situation de mon oncle +devenait intenable. Falaléi était incorrigible et le pauvre garçon +se mit à maigrir d'angoisse. Mélanie, la femme de charge, +l'aspergea d'une eau bénite où trempait un charbon, afin de +conjurer le mauvais sort qu'on lui avait indubitablement jeté, +opération à laquelle collabora la bonne Prascovia Ilinitchna, mais +qui ne servit de rien. + +-- Qu'il soit maudit! criait Falaléi; il m'apparaît toutes les +nuits! Chaque soir, je dis cette prière: «Rêve! Je ne veux pas +voir le boeuf blanc! Rêve! Je ne veux pas voir le boeuf blanc!» +Mais, j'ai beau faire, il m'apparaît, énorme, avec ses cornes, son +gros mufle... meuh! meuh! + +Mon oncle était au désespoir mais, par bonheur, Foma semblait +avoir oublié le boeuf blanc. Bien entendu, personne ne le croyait +homme à perdre de vue une circonstance aussi importante. Chacun se +disait avec terreur qu'il l'avait seulement mise de côté pour en +user en temps utile. On sut plus tard qu'à ce moment, Foma Fomitch +avait des préoccupations différentes et que d'autres plans +mûrissaient dans son cerveau. C'était là l'unique motif du répit +qu'il laissait à Falaléi et dont tout le monde profitait. Le jeune +garçon retrouvait sa gaieté; il commençait même à oublier le +passé. Les apparitions du boeuf blanc se faisaient plus rares +quoiqu'il tînt, de temps à autre, à rappeler son existence +fantastique. En un mot, tout aurait marché le mieux du monde si la +Kamarinskaïa n'eut pas existé. + +Falaléi dansait à ravir; la danse était sa principale aptitude; il +dansait par vocation, avec un entrain, une joie inlassables; mais +toutes ses préférences allaient au paysan Kamarinski. Ce n'était +pas que les comportements légers et inexplicables de ce volage +campagnard lui plussent particulièrement, non: il s'adonnait à la +Kamarinskaïa parce qu'il lui était impossible d'en entendre les +accents sans danser. Et parfois, le soir, deux ou trois laquais, +les cochers, le jardinier qui jouait du violon et aussi les dames +de la domesticité, se réunissaient en quelque endroit écarté de la +maison des maîtres, le plus loin possible de Foma Fomitch, et là +se déchaînaient la musique, les danses et, finalement, la +Kamarinskaïa. L'orchestre se composait de deux balalaïkas, d'une +guitare, d'un violon et d'un tambourin que Mitiouchka maniait avec +une incomparable maestria. Et il fallait voir Falaléi se donner +carrière; il dansait jusqu'à perte de conscience, jusqu'à +extinction de ses dernières forces. Encouragé par les cris et les +rires de l'assistance, il poussait des hurlements perçants, riait, +claquait des mains. Il bondissait, comme entraîné par une force +prestigieuse qui le dominait et il s'appliquait avec zèle à suivre +le rythme toujours accéléré de l'entraînante chanson et ses talons +frappaient la terre. Il y trouvait une immense volupté qui se fut +perpétuée pour sa joie, si le tapage occasionné par la +Kamarinskaïa n'était parvenu aux oreilles de Foma Fomitch. +Stupéfait, celui-ci envoya sans retard chercher le colonel. + +-- Colonel, j'avais une seule question à vous faire: votre +résolution de perdre cet idiot est-elle ou non irrévocable? Dans +le premier cas, je me retire immédiatement; dans le second, je... + +-- Mais qu'y a-t-il? s'écria mon oncle épouvanté. + +-- Ce qu'il y a? Tout simplement ceci qu'il danse la Kamarinskaïa. + +-- Eh bien, voyons... qu'est-ce que cela peut faire? + +-- Comment, ce que cela peut faire? cria Foma d'une voix perçante. +Et c'est vous qui dites cela? vous! leur seigneur et, peut-on +dire, leur père? Ignorez-vous que la chanson raconte l'histoire +d'un ignoble paysan lequel, en état d'ébriété, osa l'action la +plus immorale? Savez-vous ce qu'il fit, ce paysan corrompu? Il +n'hésita pas à fouler aux pieds les liens les plus sacrés, à les +piétiner de ses bottes de rustre, de ses bottes accoutumées aux +planchers des cabarets? Comprenez-vous maintenant que votre +réponse offense les plus nobles sentiments? Qu'elle m'offense moi- +même? Le comprenez-vous, oui ou non? + +-- Mais, Foma, ce n'est qu'une chanson! Voyons, Foma... + +-- Ce n'est qu'une chanson! Et vous n'avez pas honte de m'avouer +que vous la connaissez, vous, un homme du monde, vous, un colonel! +Vous, le père d'enfants innocents et purs! Ce n'est qu'une +chanson! Mais il n'est pas douteux qu'elle fut suggérée par un +fait réel! Ce n'est qu'une chanson! Mais quel honnête homme +avouera la connaître et l'avoir entendue, sans mourir de honte? +Qui? Qui? + +-- Mais tu la connais toi-même, Foma, puisque tu m'en parles +ainsi! répondit mon oncle dans la simplicité de son âme. + +-- Comment! Je la connais! Moi! Moi!... C'est-à-dire... On +m'offense! s'écria tout à coup Foma bondissant de sa chaise, en +proie à la plus folle rage. Il ne s'attendait pas à une réplique +aussi écrasante. + +Je ne décrirai pas la colère de Foma. Le colonel fut +ignominieusement chassé de la présence de ce prêtre de la +moralité, en châtiment d'une réponse indécente et déplacée. Mais +de ce jour, Foma s'était bien juré de surprendre Falaléi en +flagrant délit de Kamarinskaïa. Le soir, alors que tout le monde +le croyait occupé, il gagnait le jardin en cachette, contournait +les potagers et se blottissait dans les chanvres d'où il +commandait le petit coin choisi par les amateurs de chorégraphie. +Il guettait le pauvre Falaléi comme le chasseur guette l'oiseau, +délicieusement, repassant ce qu'il dirait à toute la maison et +surtout au colonel en cas de réussite. Son inlassable patience se +vit enfin couronnée de succès; il surprit la Kamarinskaïa! On +comprend pourquoi mon oncle s'arrachait les cheveux devant les +larmes de Falaléi; on comprend son émotion en entendant +Vidopliassov annoncer aussi inopinément Foma Fomitch dont l'entrée +nous trouva en plein désarroi. + + + +VII +FOMA FOMITCH + +C'est avec une attentive curiosité que j'examinai celui que +Gavrilo avait fort justement qualifié de vilain monsieur. Il était +de taille exiguë, avec le poil d'un blond clair et grisonnant, de +petites rides par tout le visage et une énorme verrue sur le +menton; il frisait la cinquantaine. Je ne fus pas un peu surpris +de le voir se présenter en robe de chambre, -- de coupe étrangère, +il est vrai -- mais en robe de chambre et en pantoufles. Le col de +sa chemise était rabattu à l'enfant, ce qui lui donnait un air +extrêmement bête. Il marcha droit au fauteuil inoccupé, l'approcha +de la table et s'assit sans rien dire à personne. Le tumulte, +l'émotion qui régnaient avant son arrivée s'étaient mués tout à +coup en un tel silence qu'on eût entendu voler une mouche. La +générale se fit douce comme un agneau, pauvre idiote qui laissait +voir toute son adoration; elle le dévorait des yeux, cependant que +la demoiselle Pérépélitzina ricanait en se frottant les mains et +que la pauvre Prascovia Ilinitchna tremblait d'effroi. Mon oncle +se multiplia tout aussitôt. + +-- Du thé, du thé, ma soeur! Sucrez-le bien, ma soeur, Foma +Fomitch aime le thé bien sucré après la sieste. Tu le veux sucré, +n'est-ce pas, Foma? + +-- Il s'agit bien de thé, fit lentement et dignement Foma, en +agitant la main d'un air préoccupé. Vous ne pensez qu'aux +friandises! + +Ces paroles de Foma et le ridicule de son entrée pédantesque +m'intéressèrent prodigieusement. J'étais curieux de voir jusqu'où +irait l'insolence de cet individu et son mépris de la plus +élémentaire politesse. + +-- Foma, reprit mon oncle, je te présente mon neveu, Serge +Alexandrovitch, qui vient d'arriver. + +Foma Fomitch le toisa des pieds à la tête et, sans m'accorder la +plus légère attention, il dit après un long silence: + +-- Je m'étonne que vous vous appliquiez à m'interrompre +systématiquement. Je vous parle d'affaires sérieuses et vous me +répondez par Dieu sait quoi!... Avez-vous vu Falaléi? + +-- Je l'ai vu, Foma... + +-- Ah! vous l'avez vu? Eh bien, je vais vous le montrer à nouveau, +si vous l'avez vu. Admirez votre créature, au sens moral du mot. +Allons, approche, idiot! approche, gueule de Hollande! Viens donc, +viens, n'aie pas peur! + +Falaléi s'en vint en pleurnichant, la bouche ouverte et avalant +ses larmes. Foma Fomitch le contemplait avec volupté. + +-- C'est avec intention, Paul Sémionovitch, que je l'ai appelé +gueule de Hollande, fit-il, se carrant dans le fauteuil et, +tournant légèrement la tête du côté d'Obnoskine assis près de lui. +En général, je ne trouve pas utile d'atténuer mes expressions. La +vérité doit rester la vérité et l'on aura beau cacher la boue, on +ne l'empêchera pas d'être la boue. Dès lors, à quoi bon les +atténuations? À mentir aux autres et à soi-même? Ce n'est que dans +une tête vide de mondain qu'a pu germer une idée aussi absurde que +le besoin des convenances. Dites, je vous prends à témoin, quelle +beauté trouvez-vous dans cette binette? Je parle de beauté noble, +élevée! + +Il s'exprimait d'une voix douce, lente, indifférente. + +-- Lui, beau? laissa tomber Obnoskine avec la plus insolente +nonchalance. Il me fait l'effet d'un roastbeef et voilà tout. + +-- Je m'approche de la glace et je m'y contemple, poursuivit +solennellement Foma. Je suis loin de me prendre pour une beauté, +mais j'ai dû arriver à cette conclusion forcée qu'il y a dans mon +oeil gris quelque chose qui me distingue d'un Falaléi. Il exprime +la pensée, cet oeil, et la vie, et l'intelligence! Je ne cherche +pas à m'exalter personnellement; mes paroles s'appliquent à la +généralité de notre classe. Eh bien, pensez-vous qu'on puisse +trouver en ce beefteak ambulant la moindre parcelle d'âme? +Vraiment, remarquez, Paul Sémionovitch, chez ces hommes totalement +privés d'idéal et de pensée et qui ne mangent que de la viande, +comme le teint est frais, mais d'une fraîcheur grossière, +répugnante, bête! Voulez-vous connaître la valeur exacte de sa +capacité intellectuelle? Hé! toi, l'objet, approche un peu qu'on +t'admire. Qu'as-tu à ouvrir la bouche? Tu veux avaler une baleine? +Es-tu beau? Réponds: es-tu beau? + +-- Je suis... beau! répondit Falaléi avec des sanglots étouffés. + +Obnoskine partit d'un éclat de rire. + +-- Vous l'avez entendu? lui cria triomphalement Foma. Il va vous +en dire bien d'autres. Je suis venu lui faire passer un examen. +Sachez, Paul Sémionovitch, qu'il est des gens pour comploter la +perte de ce pauvre idiot. Il se peut que mon jugement soit sévère +et que je me trompe; mais je ne parle que par amour pour +l'humanité. Il vient de se livrer à la danse la plus inconvenante; +qui donc s'en préoccupe ici? Écoutez-moi ça! Allons! Réponds, que +viens-tu de faire? Réponds! réponds immédiatement! + +-- J'ai dansé, sangloté Falaléi. + +-- Qu'est-ce que tu as dansé? Quelle danse? Parle! + +-- La Kamarinskaïa... + +-- La Kamarinskaïa! Et qu'est-ce que c'est que Kamarinski? Tâche +de nous donner une réponse compréhensible, de nous éclairer sur +ton Kamarinski. + +-- Un pay... san... + +-- Un paysan? rien qu'un paysan? Tu m'étonnes. C'est donc un +remarquable paysan, un célèbre paysan, si on compose des chants et +des danses en son honneur? Voyons, réponds! + +Tourmenter était chez Foma un véritable besoin. Il se jouait de sa +victime comme le chat de la souris; mais Falaléi se taisait, +pleurnichant sans parvenir à comprendre la question. + +-- Réponds donc! insistait Foma. On te demande quel était ce +paysan... Appartenait-il à un seigneur? à la couronne? à la +commune? était-il libre? Il y a différentes sortes de paysans. + +-- À la commune... + +-- Ah! à la commune! Vous entendez, Paul Sémionovitch? Voici un +point historique élucidé, le moujik Kamarinski appartenait à la +commune... Et qu'a-t-il fait, ce paysan? Quels exploits lui valent +les honneurs de la chanson? + +La question était délicate et même dangereuse, s'adressant à +Falaléi. + +-- Voyons... vous... pourtant... intervint Obnoskine en jetant un +regard vers sa mère qui commençait à s'agiter sur son siège. + +Mais que faire? Les caprices de Foma Fomitch faisaient loi! + +-- De grâce, mon oncle, si vous n'arrêtez pas cet imbécile, vous +voyez où il veut en venir. Falaléi est capable de dire n'importe +quoi, je vous l'assure! dis-je à l'oreille de mon oncle qui, fort +perplexe ne savait quel parti prendre. + +-- Dis donc, Foma, si... tu... Je te présente mon neveu qui +étudiait la minéralogie... + +-- Colonel, je vous prie de ne pas m'interrompre avec votre +minéralogie où vous ne vous y connaissez guère plus que d'autres, +peut-être. Je ne suis pas un enfant. Il va me répondre qu'au lieu +de travailler pour nourrir sa famille, ce paysan s'enivra et, +oubliant sa pelisse au cabaret, se mit à courir par les rues en +état d'ivresse. Tel est le sujet bien connu de ce poème qui +glorifie l'ivrognerie. Ne vous inquiétez pas; il sait, maintenant, +ce qu'il doit répondre. Eh bien réponds; qu'a-t-il fait, ce +paysan? Je te l'ai soufflé; je te l'ai fourré dans la bouche. Mais +je veux l'entendre de toi: qu'a-t-il fait? qu'est-ce qui lui a +mérité cette gloire immortelle que chantent les troubadours? Eh +bien? + +L'infortuné Falaléi jetait autour de lui des regards angoissés. Ne +sachant que répondre, il ouvrait et fermait alternativement la +bouche comme un poisson pêché qui agonise sur le sable. + +-- J'aurais honte de le dire! dit-il enfin au comble de la +détresse. + +-- Ah! il a honte de le dire! triompha Foma. Voilà ce que je +voulais lui faire avouer, colonel! On a honte de le dire, mais non +de le faire! Telle est la moralité que vous avez semée, qui lève +et que vous arrosez, maintenant. Mais assez de paroles; va-t-en +dans la cuisine, Falaléi. Pour le moment, je ne te dirai rien par +égard pour les personnes qui m'entourent, mais tu seras +cruellement puni aujourd'hui même. Si on me l'interdit, si, cette +fois encore, on te fait passer avant moi, eh bien, tu resteras ici +pour consoler les maîtres en leur dansant la Kamarinskaïa; quant à +moi, je quitterai cette maison sur-le-champ. J'ai dit. Va-t-en! + +-- Il me semble que vous êtes un peu sévère, remarqua très +mollement Obnoskine. + +-- En effet! c'est très juste! s'exclama mon oncle. Mais il arrêta +et se tut. Foma le couvait d'un regard sombre. + +-- Je m'étonne, Paul Sémionovitch, de l'attitude des écrivains +contemporains, de ces poètes, de ces savants, de ces penseurs, +déclara-t-il. Comment ne se préoccupent-ils pas des chansons que +chante en dansant le peuple russe? Qu'ont fait jusqu'à présent +tous ces Pouchkine, tous ces Lermontov, tous ces Borozdine? Je +reste songeur. Le peuple danse la Kamarinskaïa, cette apothéose de +l'ivrognerie, et eux, pendant ce temps-là, ils chantent les +myosotis! C'est une question sociale! Qu'ils me montrent un +paysan, s'il leur plaît, mais un paysan sublime, un villageois, +dirai-je, et non un paysan. Qu'ils me le montrent dans toute sa +simplicité, ce sage villageois, fût-il même chaussé de laptis +(Sandales en écorce de bouleau) -- faisons cette concession! -- +mais qu'ils me le montrent plein de ces vertus enviables même pour +quelque Alexandre de Macédoine russe et trop célèbre, je le dis +franchement. Je connais la Russie et la Russie me connaît; aussi +n'hésité-je pas à en parler. Qu'on me le montre chargé de famille, +ce paysan aux cheveux blancs, affamé et suffoquant dans son izba, +mais content, soumis et n'enviant pas l'or des riches. Que, dans +sa compassion, le riche lui apporte son or et que l'on voie la +vertu du paysan s'associer à celle de son maître, le grand +seigneur! Ces deux hommes, tant séparés sur l'échelle sociale, se +rapprocheront enfin dans la vertu: c'est là une grande idée! Mais, +au contraire, que voyons-nous? D'un côté les myosotis et, de +l'autre, le paysan tout débraillé et bondissant du cabaret dans la +rue! Voyons, qu'y a-t-il là de poétique, d'admirable? Où, +l'esprit? où, la grâce? où, la moralité? + +-- Je te dois cent roubles pour ces paroles, Foma Fomitch! fit +Éjévikine affectant le ravissement. Puis il ajouta tout bas: -- +Pour ce dont je dispose!... Mais il faut flatter, flatter!... + +-- Ah! vous avez admirablement exprimé cela! dit Obnoskine. + +-- En effet, très juste! s'écria mon oncle qui avait écouté avec +la plus profonde attention, en me regardant d'un air de triomphe. + +Et, se frottant les mains, il ajouta: + +-- Comme c'est traité! Il vous a une de ces conversations +variées!... -- Son coeur débordait, il s'écria: -- Foma Fomitch, +voici mon neveu; je te le présente. Il a fait aussi de la +littérature. + +Mais, comme devant, Foma ne prit pas garde à la présentation de +mon oncle. + +-- Au nom de Dieu, ne me présentez plus! Je vous le demande très +sérieusement! lui murmurai-je d'un ton décidé. + +-- Ivan Ivanovitch, reprit Foma en s'adressant à Mizintchikov et +le regardant fixement, vous avez entendu? Quelle est votre +opinion? + +-- Mon opinion? C'est à moi que vous parlez? fit Mizintchikov en +homme qu'on vient de réveiller. + +-- Oui, c'est à vous. Je vous le demande parce que je n'attache +d'importance qu'à l'opinion des gens vraiment instruits et non à +celle de ces problématiques esprits dont toute l'intelligence +consiste à se faire présenter à toute minute comme savants et que +l'on fait parfois venir pour jouer les polichinelles. + +C'était une pierre dans mon jardin. Il ne faisait pas doute que +Foma n'avait abordé cette dissertation littéraire que dans +l'unique but de m'éblouir, de me réduire à rien, d'écraser le +savant pétersbourgeois, l'esprit fort. J'en fus convaincu. + +-- Puisque vous tenez à connaître mon opinion, fit Mizintchikov, +sachez donc que je suis de votre avis. + +-- Comme toujours! Cela en devient même écoeurant! remarqua Foma. +Il se tourna de nouveau vers Obnoskine et continua: -- Paul +Sémionovitch, je vous dirai franchement que, si j'estime +l'immortel Karamzine, ce n'est pas pour sa Marfa de Possade ni +pour sa Vieille et Nouvelle Russie, mais parce qu'il a écrit Frol +Siline, cette magnifique épopée! C'est une oeuvre purement +populaire qui perdurera à travers les siècles. C'est une épopée +sublime! + +-- Très juste! très juste! Une grande époque! Frol Siline est un +homme de bien! Je me rappelle avoir lu qu'ayant payé pour +l'affranchissement de deux jeunes filles, il contempla le ciel et +pleura. C'est un trait sublime! approuva mon oncle tout joyeux. + +Mon pauvre oncle! Il ne manquait jamais l'occasion de s'immiscer +dans une conversation savante! Foma sourit méchamment, mais il ne +dit rien. + +-- D'ailleurs, on écrit aussi fort bien de nos jours, dit Anfissa +Pétrovna, se mêlant prudemment à la conversation. Ainsi, tenez: +Les Mystères de Bruxelles. + +-- Je ne suis pas de votre avis, répondit Foma, comme à regret. Il +n'y a pas longtemps que j'ai encore lu un de ces poèmes... Quoi! +C'est toujours les myosotis! Si vous voulez le savoir, celui que +je préfère parmi les nouveaux écrivains, c'est encore le +«Pérépistchik» il écrit d'une plume légère! + +-- Pérépistchik! s'écria Anfissa Pétrovna, celui qui écrit des +lettres dans le journal? Ah! c'est ravissant! Quel jeu de plume! + +-- Précisément! Il joue, pour ainsi dire, avec sa plume qu'il a +d'une légèreté surprenante. + +-- Bon! mais c'est un pédant, remarqua Obnoskine avec nonchalance. + +-- Pédant, oui, je n'en disconviens pas; mais c'est un aimable, un +gracieux pédant! Certes, aucune de ses idées ne saurait supporter +une sévère critique, mais on est entraîné par cette plume facile! +Un bavard, je vous l'accorde, mais un aimable, un gracieux bavard! +Avez-vous remarqué qu'en un de ses articles il dit avoir des +propriétés? + +-- Des propriétés? s'enquit mon oncle. Ah! ah! dans quel +gouvernement? + +Foma s'arrêta, regarda un instant mon oncle et continua du même +ton: + +-- Eh bien, je vous le demande, que m'importe, à moi, lecteur, +qu'il ait des propriétés? S'il en a, grand bien lui fasse! Mais +que c'est charmant! gentiment présenté! C'est étincelant d'esprit, +d'un esprit qui jaillit en bouillonnant; c'est une source d'esprit +intarissable. Oui, voilà comme il faut écrire, et il me semble que +j'aurai écrit ainsi si j'eusse consenti à écrire dans les +journaux... + +-- Et même mieux, peut-être, ajouta respectueusement Éjévikine. + +-- Tu aurais, dans le style, quelque chose de mélodieux! fit mon +oncle. + +Mais Foma Fomitch n'y tint plus. + +-- Colonel, dit-il, pourrais-je vous prier, avec la plus grande +politesse, naturellement, de ne pas nous interrompre et de nous +laisser poursuivre notre conversation en paix? Vous ne pouvez rien +y comprendre à cette conversation; vous ne sauriez y exprimer +d'avis; cela vous est fermé! Ne venez donc pas troubler notre +intéressant entretien littéraire. Buvez votre thé; mêlez-vous de +gérer votre propriété, mais laissez la littérature! elle n'y +perdra rien, je vous l'assure! + +C'était le dernier mot de l'insolence. Je ne savais que penser. + +-- Mais, Foma, tu le disais toi-même, que tu aurais quelque chose +de mélodieux! dit mon oncle plein d'angoisse et de confusion. + +-- Oui, mais je le disais en connaissance de cause; je le disais à +propos. Mais vous! + +-- Parfaitement, nous le disions spirituellement, en connaissance +de cause, soutint Éjévikine en tournant autour de Foma Fomitch. +Ceux qui manquent d'esprit n'ont qu'à nous en emprunter, nous en +avons assez pour deux ministères, et il en resterait pour le +troisième! Voilà comment nous sommes! + +-- Bon! je viens encore de dire une bêtise? conclut mon oncle avec +un sourire bonhomme. + +-- Au moins, vous l'avouez! + +-- Bon! bon! Foma, je ne me fâche pas. Je sais que, si tu me fais +des observations, c'est en ami, en frère. Je te l'ai permis moi- +même; je t'en ai même prié. C'est pour mon bien! Je te remercie et +j'en profiterai. + +J'étais à bout de patience. Tout ce que j'avais entendu raconter +jusqu'alors sur Foma m'avait semblé exagéré. Mais, après cette +expérience personnelle, ma stupéfaction ne connaissait plus de +bornes. Je n'en croyais pas mes oreilles; je ne pouvais admettre +la possibilité de ce despotisme et de cette insolence d'une part, +non plus que de cet esclavage et de cette débonnaireté de l'autre. +Cette fois, d'ailleurs, mon oncle lui-même en était ému; cela se +voyait bien. Je brûlais du désir d'attaquer Foma, de me mesurer +avec lui, d'être grossier, au besoin, sans souci des conséquences. +Cette pensée m'excitait énormément. Dans mon ardeur à guetter une +occasion j'avais complètement abîmé les bords de mon chapeau. Mais +l'occasion ne se présentait pas; Foma était positivement décidé à +ne pas me voir. + +-- Tu as raison, Foma, continua mon oncle en s'efforçant +visiblement de se reprendre et de détruire l'impression +désagréable produite par l'algarade. Tu as raison, Foma et je te +remercie. Il faut connaître un sujet avant que d'en discuter; je +le confesse. Ce n'est pas la première fois que je me trouve dans +une semblable situation. Imagine-toi, Serge, qu'il m'advint un +jour d'être examinateur... Vous riez? Je vous jure que je fis +passer des examens. On m'avait invité dans un établissement +scolaire pour assister aux épreuves, et l'on m'avait placé à côté +des examinateurs tant pour me faire honneur que parce qu'il y +avait une place vacante. Je t'avoue que je n'étais pas fier, ne +connaissant aucune science et m'attendant constamment à être +appelé au tableau. Mais, peu à peu, je m'aguerris et je me mis à +faire des questions aux élèves qui répondaient fort bien en +général; à l'un d'eux, je demandai ce que c'était que Noé... On +déjeuna après l'examen et l'on but du champagne. C'était un +établissement tout à fait bien... + +Foma Fomitch et Obnoskine pouffaient de rire. + +-- Moi aussi, j'en riais ensuite! s'écria mon oncle en riant et +tout heureux de voir la gaieté revenue. Tiens, Foma, je veux vous +amuser tout en vous racontant comment je fus attrapé une fois... +Imagine-toi, Serge, que nous étions en garnison à Krasnogorsk... + +-- Colonel, permettez-moi de vous demander si votre histoire sera +longue, interrompit Foma. + +-- Oh! Foma, c'est une histoire très amusante. Il y a de quoi +mourir de rire. Écoute seulement, et tu vas voir ça! + +-- J'écoute toujours vos histoires avec plaisir, pour peu qu'elles +répondent au programme que vous venez de tracer, dit Obnoskine en +bâillant. + +-- Nous n'avons plus qu'à écouter, décida Foma. + +-- Je te jure que ce sera très amusant, Foma. Je vais vous +raconter comment, une fois, je commis une gaffe. Écoute, toi +aussi, Serge; c'est fort instructif. Nous étions donc à +Krasnogorsk, reprit mon oncle, tout heureux et radieux, racontant +précipitamment et par phrases hachées, comme il lui arrivait +toujours lorsqu'il discourait pour la galerie. À peine arrivé dans +cette ville, je vais le soir au théâtre. Il y avait alors une +actrice remarquable, nommée Kouropatkina, laquelle s'enfuit avec +l'officier Zverkov avant la fin de la pièce, si bien qu'on dut +baisser le rideau. Quelle canaille, ce Zverkov! ne demandant qu'à +boire, à jouer aux cartes, non qu'il fut un ivrogne, mais pour +passer un moment avec les camarades. Seulement, quand une fois il +s'était mis à boire, il oubliait tout: il ne savait plus où il +vivait, ni dans quel pays il se trouvait, ni comment il +s'appelait; il oubliait tout! Mais c'était un charmant garçon... +Me voilà donc en train de regarder le spectacle. À l'entr'acte, je +rencontre mon ancien camarade Kornsoukhov... un garçon unique, +ayant fait campagne, décoré; j'ai appris qu'il a embrassé depuis +la carrière civile et qu'il est déjà conseiller d'État. Enchantés +de nous retrouver, nous causions. Dans la loge voisine, trois +dames étaient assises, celle de gauche était laide à faire peur... +J'ai su depuis que c'était une excellente femme, une mère de +famille et qu'elle avait rendu son mari très heureux... Moi, comme +un imbécile, je dis à Kornsoukhov: «Dis donc, mon cher, connais-tu +cet épouvantail? -- Qui? -- Mais cette dame. -- C'est ma cousine!» +Diable! vous jugez de ma situation! Pour réparer ma gaffe, je +reprends: «Mais non, pas celle-ci, celle-là; regarde. --C'est ma +soeur!» Sapristi! Et sa soeur était jolie comme un coeur, gentille +comme tout et très bien habillée, des broches, des bracelets, des +gants; en un mot, un vrai chérubin. Elle épousa plus tard un +excellent homme du nom de Pitkine avec qui elle s'était enfuie et +mariée sans le consentement de ses parents. Aujourd'hui, tout va +bien; ils sont riches et les parents n'en finissent pas de se +réjouir... Alors voilà: ne sachant plus où me mettre, je lui dis +encore: «Non, pas celle-là; celle qui est au milieu! Ah! au +milieu? C'est ma femme!»... Entre nous, elle était mignonne à +croquer!... On l'aurait toute mangée avec plaisir... «Eh bien, lui +dis-je, si tu n'as jamais vu d'imbécile, contemples-en un devant +toi. Tu peux me couper la tête sans remords!» Ça le fit rire. Il +me présenta à ces dames après le spectacle et il avait dû raconter +l'histoire, le polisson, car elles riaient beaucoup. Jamais je +n'ai passé une aussi bonne soirée. Voilà, Foma, ce qu'il peut nous +arriver! Ha! ha! ha! + +Mais mon pauvre oncle riait en vain; en vain promenait-il autour +de lui son regard bon et gai. Son amusante histoire fut accueillie +par un silence de mort. Foma Fomitch se taisait tristement et les +autres l'imitaient. Seul, Obnoskine souriait en prévision de la +mercuriale qui attendait mon oncle. Yégor Ilitch rougit et se +troubla. C'était tout ce qu'attendait Foma. + +-- Avez-vous fini? demanda-t-il enfin au conteur sur un ton fort +austère. + +-- J'ai fini, Foma. + +-- Et vous êtes content? + +-- Comment, content? Que veux-tu dire? fit mon oncle avec anxiété. + +-- Vous sentez-vous soulagé, à présent? Êtes-vous satisfait +d'avoir interrompu l'entretien intéressant et littéraire de vos +amis pour contenter votre mesquin amour-propre? + +-- Mais voyons, Foma, je voulais vous amuser, et toi... + +-- Nous amuser! s'écria Foma en s'enflammant soudain, nous amuser! +Mais tout ce que vous savez faire, c'est de l'ennui! Et savez-vous +que votre anecdote est presque immorale? Je ne parle pas de +l'inconvenance, cela va de soi. Vous venez d'avouer, avec la plus +rare grossièreté de sentiments, que vous vous étiez moqué d'une +noble femme uniquement parce qu'elle n'avait pas eu l'heur de vous +plaire. Vous croyiez nous faire rire avec vous, nous faire +approuver votre conduite malséante, parce que vous êtes le maître +de la maison? Il vous plaît, colonel, de vous entourer de +flatteurs, de compères et de pique-assiettes; il vous est loisible +de les faire venir de fort loin pour augmenter votre cour au grand +détriment de la franchise et de la noblesse de l'âme; mais Foma +Fomitch Opiskine ne sera jamais votre courtisan ni votre parasite. +Cela, je vous le garantis!... + +-- Hé! Foma, tu ne m'as pas compris! + +-- Non, colonel, je vous ai pénétré depuis longtemps. Vous êtes +transparent pour moi. En proie au plus fol amour-propre, vous +prétendez à l'esprit, oubliant que l'esprit s'éclipse derrière les +prétentions. Vous... + +-- Mais finis donc, Foma, n'as-tu pas honte de parler ainsi devant +tout le monde? + +-- La vue de tout cela me chagrine, colonel; mais, le voyant, je +ne saurais me taire. Je suis pauvre et votre mère me donne +l'hospitalité. On croirait que c'est pour vous flatter que je me +tais, et je ne veux pas qu'un blanc-bec soit en droit de me +considérer comme votre pique-assiette! Peut-être tout à l'heure, +quand je suis entré dans cette salle, ai-je un peu forcé ma +franchise, peut-être ai-je usé de grossièreté, mais c'est parce +que vous me mettez dans une situation pénible. Vous êtes avec moi +d'une telle arrogance qu'on me prendrait pour votre esclave. Vous +prenez plaisir à m'humilier devant des étrangers, alors que je +suis votre égal, entendez-vous, votre égal, et sous tous les +rapports! Il est fort possible que ce soit moi qui vous rende +service en vivant chez vous, au lieu que vous soyez mon +bienfaiteur. On m'humilie; je suis bien obligé de faire mon propre +éloge. Il m'est impossible de me taire; je dois parler et +protester sans retard et dénoncer votre jalousie phénoménale. Vous +voyez que, dans une conversation amicale, j'ai pu montrer mes +connaissances, mon goût, l'extrême étendue de mes lectures; ça +vous gêne; vous ne pouvez le supporter. Et vous voulez aussi faire +étalage de vos connaissances et de votre goût. Votre goût! +permettez-moi de vous demander le goût que vous avez? Vous vous +entendez à la beauté comme un boeuf à la viande; excusez-moi si +c'est un peu brutal, mais ça a au moins le mérite d'être juste et +franc. Ce ne sont pas vos courtisans qui vous parleront ainsi, +colonel! + +-- Ah! Foma! + +-- Ah! Foma! Oui, je sais bien; la vérité semble parfois dure. +Mais nous en reparlerons plus tard. En attendant, laissez-moi +aussi égayer un peu la société... Paul Sémionovitch, avez-vous +jamais vu un pareil monstre sous une forme humaine? Voici déjà +longtemps que je l'observe. Regardez-le bien; il meurt d'envie de +m'avaler tout cru! + +Il s'agissait de Gavrilo, le vieux serviteur, qui, debout près de +la porte, assistait avec tristesse au traitement infligé à son +maître. + +-- Paul Sémionovitch, je veux vous offrir la comédie. Eh! toi, +corbeau, approche un peu! Daignez donc vous approcher, Gavrilo +Ignatich! Voyez, Paul Sémionovitch, c'est Gavrilo condamné à +apprendre le français en punition de sa grossièreté. Je suis comme +Orphée, moi; j'adoucis les moeurs de ce pays, non par la musique, +mais par l'enseignement de la langue française. Voyons ce +français, Monsieur. + +-- Sais-tu ta leçon? + +-- Je l'ai apprise, répondit Gavrilo en baissant la tête. + +-- Et parlez-vous français? + +-- Voui, moussié, jé parle in pé... + +Était-ce l'air morne de Gavrilo ou le désir d'exciter l'hilarité +que tout le monde devinait chez Foma, mais, à peine le vieillard +eut-il ouvert la bouche que tout le monde éclata. La générale +elle-même condescendit à rire. Anfissa Pétrovna se renversa sur le +dossier du canapé, poussant des cris de paon et se couvrant le +visage de son éventail. Mais ce qui parut le plus amusant, c'est +que Gavrilo, voyant la tournure que prenait l'examen, ne put se +retenir de cracher en marmottant d'un ton de reproche: + +-- Dire qu'il me faut supporter une pareille honte à mon âge! + +Foma Fomitch s'émut. + +-- Quoi? Qu'est-ce que tu as dit? Voilà que tu fais l'insolent? + +-- Non, Foma Fomitch, répondit Gavrilo avec dignité, je ne fais +pas l'insolent; un paysan comme moi n'a pas le droit d'être +insolent envers un seigneur de naissance comme toi. Mais tout +homme est créé à l'image de Dieu. J'ai soixante-deux ans passés. +Mon père se souvient de Pougatchov, et mon grand'père fut pendu au +même tremble que son maître, Matvéï Nikitich, -- Dieu ait leurs +âmes! -- par ce même Pougatchov, circonstance à laquelle mon père +dut d'être distingué par le défunt maître Afanassi Matvéitch qui +en fit d'abord son valet de chambre, puis son maître d'hôtel. +Quant à moi, Foma Fomitch, tout domestique que je sois, je n'ai +jamais subi une honte pareille! + +En prononçant les derniers mots, Gavrilo écarta les mains et +baissa la tête. Mon oncle l'observait avec inquiétude. + +-- Voyons, voyons, Gavrilo, exclama-t-il, allons, tais-toi! + +-- Ça ne fait rien, dit Foma en pâlissant légèrement et en +s'efforçant de sourire. Laissez-le dire. Voilà le fruit de votre +enseignement... + +-- Je dirai tout! continua Gavrilo avec une animation +extraordinaire; je ne garderai rien! On peut me lier les mains, on +ne m'attachera pas la langue. Même pour moi, vil esclave devant +toi, un pareil traitement est une offense. Je dois te servir et te +respecter parce que je suis né dans l'état de servitude; je dois +remplir tous mes devoirs en tremblant de crainte. Quand tu écris +un livre, mon devoir est de ne laisser personne entrer chez toi; +c'est en cela que consiste mon service. Faut-il faire quelque +chose pour toi? c'est avec le plus grand plaisir. Mais, sur mes +vieux jours, vais-je me mettre à aboyer un langage étranger et à +faire le pantin devant le monde? Je ne peux plus paraître parmi +les domestiques:»Français, tu es Français!» me crient-ils. Non, +monsieur Foma Fomitch, je ne suis pas seul de mon avis, moi, +pauvre sot; tous les bonnes gens commencent à dire d'une seule +voix, que vous êtes devenu tout à fait méchant et que notre maître +n'est devant vous qu'un petit garçon et que, quoique vous soyez le +fils d'un général, quoique vous eussiez pu l'être vous même, vous +n'en êtes pas moins un méchant homme, méchant comme une furie! + +Gavrilo avait fini. J'exultais. Tout pâle de rage Foma Fomitch ne +pouvait revenir de la surprise où l'avait plongé le regimbement +inattendu du vieux Gavrilo; il semblait se consulter sur le parti +à prendre. Enfin, l'explosion se produisit: + +-- Comment? Il ose m'insulter, moi! moi! Mais c'est de la +rébellion! hurla-t-il en bondissant de sa chaise. + +La générale bondit après lui en claquant des mains. Ce fut un +incroyable remue-ménage. Mon oncle se précipita vers le coupable +pour l'entraîner hors de la salle. + +-- Aux fers! qu'on le mette aux fers! criait la générale. +Yégorouchka, expédie-le tout droit à la ville et qu'il soit +soldat, ou tu n'auras pas ma bénédiction. Charge-le de fers et +engage-le! + +-- C'est-à-dire? criait Foma. Un esclave! Un Chaldéen! Un Hamlet! +Il ose m'insulter! Lui, la semelle de mes chaussures, il ose me +traiter de furie! + +Je m'avançai avec décision en regardant Foma Fomitch dans le blanc +des yeux et, tout tremblant d'émotion, je lui dis: + +-- J'avoue que je partage entièrement l'avis de Gavrilo! + +Il fut tellement saisi par ma sortie qu'au premier abord il +semblait n'en pas croire ses oreilles. + +-- Qu'est-ce encore? vociféra-t-il avec rage, tombant en arrêt +devant moi et me dévorant de ses petits yeux injectés de sang. Qui +est-tu donc, toi? + +-- Foma Fomitch... bredouilla mon oncle éperdu, c'est Sérioja, mon +neveu... + +-- Le savant! hurla Foma, c'est lui le savant? Liberté! égalité! +fraternité! Journal des débats! À d'autres, mon cher; ce n'est pas +ici Pétersbourg; tu ne me la feras pas! Je me moque de tes Débats. +Ce sont des Débats pour toi, mais pour nous, ce n'est rien! Mais +j'en ai oublié sept fois autant que tu en sais! Voilà le savant +que tu es. + +Je crois bien que, si on ne l'eût retenu, il se fût jeté sur moi. + +-- Mais il est ivre! fis-je en jetant autour de moi un regard +étonné. + +-- Qui? Moi? cria Foma d'une voix altérée. + +-- Oui, vous! + +-- Ivre? + +-- Ivre! + +Foma ne put le supporter. Il poussa un cri strident, comme si on +l'eût égorgé et bondit hors de la pièce. La générale allait tomber +en syncope quand elle prit le parti de courir après lui. Tout le +monde la suivit, y compris mon oncle. Quand je repris mes esprits, +il ne restait dans la pièce qu'Éjévikine qui souriait en se +frottant les mains. + +-- Vous m'avez promis de me raconter une histoire de Jésuite, me +dit-il d'une voix doucereuse. + +-- Que dites-vous? demandai-je, ne comprenant plus de quoi il +pouvait s'agir. + +-- Vous m'avez promis de me raconter une anecdote au sujet d'un +Jésuite... + +Je courus vers la terrasse d'où je gagnai le jardin. La tête me +tournait. + + + +VIII +DÉCLARATION D'AMOUR + +Agacé, mécontent de moi, j'errai dans le jardin pendant près d'une +demi-heure, réfléchissant sur la conduite à tenir. Le soleil se +couchait. Tout à coup, au détour d'une allée, je me trouvai face à +face avec Nastenka. Elle avait les yeux pleins de larmes qu'elle +essuyait avec son mouchoir. + +-- Je vous cherchais, fit-elle. + +-- Je vous cherchais aussi. Dites-moi si je suis ou non dans une +maison de fous? + +-- Vous n'êtes nullement dans une maison de fous! répondit-elle +d'un air offensé et me regardant fixement. + +-- Mais alors, que se passe-t-il? Au nom du Christ, donnez-moi un +conseil! Où se trouve maintenant mon oncle? Puis-je aller le +trouver? Je suis heureux de vous avoir rencontrée; peut-être +pourrez-vous me tirer d'embarras. + +-- N'allez pas auprès de votre oncle. Je viens moi-même de les +quitter. + +-- Mais où sont-ils? + +-- Qui le sait? Peut-être sont-ils tous retournés dans le potager, +dit-elle, irritée. + +-- Quel potager? + +-- La semaine passée, Foma Fomitch cria qu'il ne voulait plus +rester dans cette maison. Il courut au potager, prit une bêche +dans la hutte et se mit à remuer la terre. Nous n'en revenions +pas, le croyant devenu fou. Alors, il dit:»Afin que l'on ne me +reproche plus le pain que je mange, le pain qu'on me donne, je +vais bêcher la terre; je paierai de mon travail la nourriture que +j'ai reçue et je m'en irai ensuite! Voilà où vous me réduisez!» Et +tout le monde de pleurer, de se mettre à genoux devant lui, de +vouloir lui ôter sa bêche. Mais il persistait à remuer la terre; +il a ravagé tout un carré de navets. Comme on lui a cédé une fois, +il se peut qu'il ait recommencé. Avec lui, il faut s'attendre à +tout. + +-- Et vous pouvez me raconter cela avec ce sang-froid? m'écriai-je +dans une grande indignation. + +Elle leva sur moi des yeux étincelants. + +-- Pardonnez-moi; je ne sais plus ce que je dis, repris-je. +Écoutez: savez-vous pourquoi je suis venu ici? + +-- Non... non... répondit-elle en rougissant et une expression de +douleur se refléta sur son charmant visage. + +-- Excusez-moi continuai-je. Je ne suis plus moi-même. Je sais que +je devrais prendre plus de précautions, surtout avec vous... Mais, +n'importe; je pense que, dans des cas pareils, la franchise est +encore le meilleur parti... J'avoue... ou plutôt, je voulais +dire... vous connaissez les intentions de mon oncle? Il m'a +ordonné de vous demander votre main! + +-- Oh! quelle sottise! Ne me parlez pas de cela, je vous en prie, +interrompit-elle précipitamment, la figure tout empourprée. + +J'étais fort embarrassé. + +-- Comment, sottise? Mais il m'a écrit... + +-- Il vous a écrit! fit-elle avec animation. Il m'avait pourtant +promis de ne pas le faire. Quelle sottise! mon Dieu! quelle +sottise! + +-- Excusez-moi, bredouillai-je, ne sachant plus que dire. Peut- +être ai-je agi brutalement, imprudemment, mais aussi, la +circonstance est exceptionnelle. Pensez donc à l'imbroglio où nous +nous débattons! + +-- Oh! mon Dieu, ne vous excusez pas. Croyez qu'il m'est pénible +d'entendre tout cela; et pourtant, je désirais vous parler, dans +l'espoir que vous m'instruiriez... Ah! que c'est fâcheux! Il vous +a écrit! C'est ce que je craignais le plus. Quel homme, mon Dieu! +Et vous l'avez cru? Et vous êtes venu bride abattue? Pourquoi +faire? + +Elle ne cachait pas sa contrariété et il faut avouer que sa +situation n'était pas enviable. + +-- J'avoue... je ne m'attendais pas..., fis-je dans une grande +confusion, à la tournure que prend... je pensais, au contraire... + +-- Ah! vous pensiez cela? dit-elle, non sans une légère ironie. +Vous savez, vous allez me montrer la lettre qu'il vous a écrite. + +-- Volontiers. + +-- Mais ne m'en veuillez pas; ne vous froissez pas; nous sommes +déjà assez malheureux! supplia-t-elle, sans cependant que le +sourire ironique quittât sa jolie bouche. + +-- Oh! ne me prenez pas pour un imbécile, m'écriai-je avec fougue. +Mais peut-être êtes-vous prévenue contre moi. M'aurait-on calomnié +près de vous? Ou vous êtes-vous fait une opinion par la gaffe que +vous m'avez vu commettre? Vous vous tromperiez. Je comprends que +ma situation puisse vous paraître assez ridicule. Ne vous moquez +pas de moi, je vous en prie! Je ne sais même pas ce que je dis... +et... c'est la faute de mes maudits vingt-deux ans! + +-- Oh! mais qu'est-ce que cela peut faire? + +-- Cela fait que celui qui n'a que vingt-deux ans porte cet âge +écrit sur le front. C'est ainsi que je l'ai proclamé en arrivant, +quand je fis ce joli bond au milieu de la salle, c'est ainsi que +je le marque encore par mon attitude en ce moment. Maudit âge! + +-- Non. Non, dit Nastenka, en se retenant de rire, je suis +persuadée que vous êtes bon, gentil, intelligent, et je vous jure +que je parle franchement. Seulement, vous avez trop d'amour- +propre. On s'en corrige. + +-- Il me semble que j'ai autant d'amour-propre qu'il faut en +avoir! + +-- Que non! Ainsi, tantôt, cette honte que vous avez éprouvée pour +un faux-pas!... Et de quel droit tourniez-vous en ridicule ce bon, +ce généreux oncle qui vous a fait tant de bien? Pourquoi vouliez- +vous rejeter sur lui le ridicule qui vous écrasait? C'était mal, +cela, c'était vilain! Cela ne vous fait pas honneur et je vous +avoue que vous me fûtes odieux à ce moment-là. Attrape! + +-- C'est vrai; je me suis conduit comme un imbécile; je dirai +plus, comme un lâche! Vous l'avez remarqué et m'en voilà bien +puni. Grondez-moi; moquez-vous de moi; mais écoutez: peut-être +changerez-vous d'avis par la suite, -- continuai-je entraîné par +un étrange sentiment, -- vous ne me connaissez que si peu! il se +peut que, lorsque la connaissance sera plus vieille, alors... +peut-être... + +-- Au nom de Dieu, laissons cela! s'écria Nastenka avec une +visible impatience. + +-- Bien, bien, laissons. Mais... où pourrai-je vous voir? + +-- Comment, où me voir? + +-- Il est impossible que le dernier mot soit dit, Nastassia +Evgrafovna! Je vous supplie, fixez-moi un rendez-vous pour +aujourd'hui même. Mais il se fait tard. Alors, disons demain +matin, si possible, le plus tôt que vous pourrez; je me ferai +réveiller de bonne heure. Vous savez, il y a un pavillon, là-bas, +près de l'étang. J'en connais bien le chemin; j'y suis souvent +allé, étant petit. + +-- Un rendez-vous? Mais pour quoi faire? Ne pouvons-nous causer +maintenant? + +-- Mais, je ne suis encore au courant de rien, Nastassia +Evgrafovna. Avant tout, il faut que je parle à mon oncle. Il doit +me raconter tout et, alors, je vous dirai peut-être quelque chose +de grave... + +-- Non, non, pas du tout! s'écria Nastassia, finissons-en tout de +suite pour n'y plus revenir. Il est inutile que vous alliez au +pavillon: je vous jure que je n'y viendrai pas et je vous prie +sérieusement de ne plus penser à toutes ces bêtises! + +-- Mais, alors, mon oncle a agi envers moi comme un fou! m'écriai- +je dans un élan de dépit insupportable. Pourquoi m'avoir fait +venir?... Mais, quel est ce bruit? + +Nous étions tout près de la maison d'où nous parvenaient des +hurlements et des cris atroces. + +-- Mon Dieu, fit-elle en pâlissant encore! Je le prévoyais bien. + +-- Vous le prévoyiez?... Encore une question, Nastassia +Evgrafovna; une question que je n'ai pas le droit de vous poser, +mais je m'y décide pour le bien général. Dites-moi (et votre +réponse restera ensevelie dans mon coeur) dites-moi franchement si +mon oncle vous aime ou non? + +-- Ah! laissez donc toutes ces bêtises une fois pour toutes! +s'écria-t-elle, rouge de colère. Vous aussi? Mais, s'il m'eût +aimée, il ne se serait pas employé à vous marier avec moi, et elle +eut un amer sourire. Où avez-vous pris cela? Ne comprenez-vous pas +de quoi il s'agit?... Vous entendez ces cris? + +-- Mais... c'est Foma Fomitch... + +-- Certes oui, c'est Foma Fomitch; mais, en ce moment, il s'agit +de moi. Ils disent la même folie que vous, ils le croient aussi +amoureux de moi... Comme je suis pauvre et sans force, comme il +n'en coûte rien de me calomnier et qu'ils veulent le marier avec +une autre, ils exigent qu'il me chasse, qu'il me renvoie dans ma +famille. Mais lui, lorsqu'on lui parle de cela, il se met en +colère et il serait prêt à mettre en pièces Foma Fomitch lui- +même... Voilà pourquoi ils sont en train de crier. + +-- Alors, c'est donc vrai? Il va épouser cette Tatiana? + +-- Quelle Tatiana? + +-- Cette sotte! + +-- Ce n'est pas du tout une sotte! Elle est très bonne et vous +n'avez pas le droit de parler ainsi. C'est un noble coeur, plus +généreux que beaucoup d'autres. Es-ce sa faute si elle est +malheureuse? + +-- Excusez-moi. Admettons que vous ayez raison. Mais ne vous +trompez-vous pas sur le fond même de l'affaire? Comment se fait-il +qu'ils soient aussi bienveillants à l'égard de votre père? S'ils +étaient aussi animés contre vous que vous le dites, s'ils +voulaient vous chasser, ils auraient une autre attitude envers lui +et ne lui feraient pas si bon accueil. + +-- Mais ne voyez-vous pas ce que mon père fait pour moi? Il joue +le bouffon! On l'accueille parce qu'il a su gagner les bonnes +grâces de Foma Fomitch. Cet ancien bouffon est flatté d'en avoir +un maintenant. Pour qui croiriez-vous donc qu'il pût agir ainsi? +Ce n'est que pour moi, pour moi seule! À quoi ça lui servirait-il, +à lui? ce n'est pas pour lui-même qu'il s'abaisserait ainsi devant +qui que ce fût. Il peut paraître ridicule aux yeux de certains, +mais c'est l'homme le plus honnête, le plus noble! Il croit (Dieu +sait pourquoi, mais ce n'est pas parce que je suis bien payé), il +croit préférable que je reste dans cette maison. Mais j'ai réussi +à le dissuader en une lettre résolue. Il est venu pour me chercher +et m'emmener dès demain. Nous sommes à la dernière extrémité. Ils +vont me dévorer et je suis certaine qu'on se dispute en ce moment +à cause de moi. À cause de moi, ils vont le déchirer, ils vont le +perdre. Et il est pour moi comme un père, plus qu'un père, vous +entendez! Je ne veux plus attendre; j'en sais plus long que les +autres. Demain, demain même, je partirai. Qui sait? Peut-être +pourront-ils raccommoder son mariage avec Tatiana Ivanovna... +Voilà. Maintenant vous savez tout et je vous prie de l'en +instruire, puisque je ne peux même plus lui parler; on nous épie +et surtout cette Pérépélitzina. Dites-lui qu'il ne s'inquiète pas +de moi, que j'aime mieux manger du pain noir dans l'izba de mon +père que de continuer ici à lui occasionner du tourment. Pauvre, +je dois vivre en pauvre... Mais Dieu! quel vacarme! Que se passe- +t-il encore? Tant pis; j'y vais de ce pas et coûte que coûte. Je +vais tout leur cracher à la face et advienne que pourra! je le +dois. Adieu! + +Et elle s'enfuit. Je restai là, conscient du rôle ridicule que je +venais de jouer et me demandant comment tout cela allait se +terminer. Je plaignais la pauvre jeune fille et avait grand'peur +pour mon oncle. Soudain Gavrilo surgit près de moi. Il tenait +encore son cahier à la main. + +-- Votre oncle vous demande, dit-il d'un ton morne. + +-- Mon oncle m'appelle? où est-il? + +-- Dans la salle où l'on prend le thé, où vous étiez tantôt. + +-- Avec qui? + +-- Tout seul. Il vous attend. + +-- Moi? + +-- Il a envoyé chercher Foma Fomitch... Nos beaux jours sont +passés! ajouta-t-il en poussant un profond soupir. + +-- Chercher Foma Fomitch? Hum! Et où est Madame? + +-- Elle est en syncope, dans son appartement. Elle est sans +connaissance et elle pleure. + +En causant ainsi, nous arrivâmes à la terrasse. Il faisait presque +nuit. Mon oncle était en train d'arpenter à grands pas la salle où +avait eu lieu mon engagement avec Foma Fomitch. Des bougies +allumées étaient posées sur les tables. À ma vue, il s'élança vers +moi et me pressa les mains avec force. Il était pâle et haletant; +ses mains tremblaient et, par intervalles, un frémissement nerveux +lui parcourait tout le corps. + + + +IX +VOTRE EXCELLENCE + +-- Mon ami, tout est fini; le sort en est jeté! murmura-t-il +tragiquement. + +-- Mon oncle, ces cris que j'ai entendus? + +-- Oui, mon cher, des cris, toutes sortes de cris! Ma mère est en +syncope et tout est sens dessus dessous. Mais j'ai pris une +décision et je tiendrai bon. Je ne crains plus personne, Sérioja. +Je veux leur faire voir que j'ai une volonté; je le leur +prouverai! Je t'ai envoyé chercher pour m'y aider... Sérioja; j'ai +le coeur brisé... mais je dois agir, je suis forcé d'agir avec une +sévérité implacable. La vérité ne pardonne pas! + +-- Mais qu'arrive-t-il, mon bon oncle? + +-- Je me sépare de Foma, répondit mon oncle d'un ton résolu. + +-- Mon cher oncle! m'écriai-je avec transport. Vous ne pouviez +rien faire de mieux. Et si peu que je puisse aider à ce que vous +avez résolu, disposez de moi dans les siècles des siècles. + +-- Je te remercie, mon petit, je te remercie! Mais tout est déjà +arrêté. J'attends Foma; on est allé le chercher. Lui ou moi! Nous +devons nous séparer. De deux choses ou l'une, ou bien Foma +quittera cette maison, ou bien je redeviens hussard. On me +reprendra et l'on me donnera une brigade. À bas tout le système! +Une vie nouvelle va commencer! Qu'est-ce que c'est que ce cahier +de français? -- cria-t-il à Gavrilo d'une voix furieuse. -- Il +n'en faut plus! Brûle-moi ça! piétine-le! déchire-le! c'est moi, +ton maître qui te l'ordonne et qui te défends d'apprendre le +français. Tu ne peux pas, tu n'oseras pas me désobéir, car c'est +moi qui suis ton maître et non Foma Fomitch! + +-- Gloire à Dieu! marmotta Gavrilo. + +De toute évidence, mon oncle ne plaisantait pas. + +-- Mon ami, reprit-il d'un ton pénétré, ils exigent l'impossible! +Tu seras mon juge. Tu seras entre lui et moi comme un juge +impartial. Tu ne pouvais t'imaginer ce qu'ils veulent de moi! +C'est absolument inhumain et malhonnête... Je te dirai tout cela +mais, auparavant... + +-- Je sais déjà tout, mon cher oncle! interrompis-je, et je +devine... Je viens de causer avec Nastassia Evgrafovna. + +-- Mon ami, pas un mot de cela à présent, pas un mot! interrompit- +il à son tour, non sans précipitation et presque avec effroi. Plus +tard, je te raconterai tout moi-même, mais, en attendant... Eh +bien, où donc est Foma Fomitch? -- cria-t-il à Vidopliassov qui +entrait dans la salle. + +Le laquais venait annoncer que Foma Fomitch «ne consentait pas à +venir, qu'il considérait la sommation de mon oncle par trop +brutale et qu'il en était offensé». Mon oncle frappa du pied en +criant: + +-- Amène-le! amène-le ici de force! Traîne-le! + +Vidopliassov, qui n'avait jamais vu son maître dans un tel +transport de colère, se retira fort effrayé. J'étais stupéfait. + +«Il faut qu'il se passe quelque chose de bien grave, me disais-je, +pour qu'un homme de ce caractère en vienne à ce point +d'irritation, et trouve la force de pareilles résolutions!» + +Pendant quelques minutes, mon oncle se remit à arpenter la pièce. +Il semblait en lutte avec lui-même. + +-- Ne déchire pas ton cahier, dit-il enfin à Gavrilo. Attends et +reste ici. J'aurais peut-être besoin de toi. Puis, s'adressant à +moi: -- Mon ami, me dit-il, il me semble que je me suis un peu +emballé. Toute chose doit être faite avec dignité, avec courage, +mais sans cris, sans insultes. C'est cela! Dis-moi, Sérioja, ne +trouverais-tu pas préférable de t'éloigner un moment? Cela t'est +sans doute égal? Je te raconterai après tout ce qu'il se sera +passé, hein? Qu'en penses-tu? Fais-le pour moi. + +Je le regardai fixement et je dis: + +-- Vous avez peur, mon oncle! Vous avez des remords. + +-- Non, mon ami, je n'ai pas de remords! s'écria-t-il avec +beaucoup de fougue. Je ne crains plus rien. Mes résolutions sont +fermement prises. Tu ne sais pas, tu ne peux t'imaginer ce qu'ils +viennent d'exiger de moi. Pouvais-je consentir? Non et je le leur +prouverai. Je me suis révolté. Il fallait bien que le jour arrivât +où je leur montrerais mon énergie. Mais, sais-tu, mon ami, je +regrette de t'avoir fait demander. Il sera pénible à Foma de +t'avoir pour témoin de son humiliation. Vois-tu, je voudrais le +renvoyer d'une façon délicate, sans l'abaisser. Mais ce n'est +qu'une manière de parler; j'aurai beau envelopper mes paroles les +plus adoucies, il n'en sera pas moins humilié! Je suis brutal, +sans éducation; je suis capable de lâcher quelque mot que je serai +le premier à regretter. Il n'en demeure pas moins qu'il m'a fait +beaucoup de bien... Va-t-en, mon ami... Voilà qu'on l'amène; on +l'amène! Sérioja, sors, je t'en supplie... Je te raconterai tout. +Sors, au nom du Christ! + +Et mon oncle me conduisit vers la terrasse au moment même où Foma +faisait son entrée. Je dois confesser que je ne m'en allai pas. Je +décidai de rester où j'étais. Il y faisait noir et, par +conséquent, on ne pouvait me voir. Je résolus d'écouter! + +Je ne cherche pas à excuser mon action, mais je dis hautement que +ce fut un exploit de martyr, quand je pense que je pus écouter des +choses pareilles pendant toute une grande demi-heure sans perdre +patience. J'étais placé de manière non seulement à fort bien voir, +mais aussi à bien entendre. + +À présent, imaginez-vous un Foma à qui l'on a ordonné de venir +sous peine de voir employer la force en cas de refus. + +-- Sont-ce bien mes oreilles qui ont entendu une telle menace, +colonel? larmoya-t-il en entrant. Est-ce bien votre ordre que l'on +m'a transmis? + +-- Parfaitement, ce son tes oreilles, Foma; calme-toi, fit +courageusement mon oncle. Assieds-toi et causons sérieusement en +amis et en frères. Assieds-toi, Foma. + +Foma Fomitch s'assit solennellement dans un fauteuil. Mon oncle se +mit à arpenter la pièce à pas précipités et irréguliers, ne +sachant évidemment par où commencer. + +-- Tout à fait en frères, répéta-t-il. Tu vas comprendre, Foma, tu +n'es pas un enfant; je n'en suis pas un non plus; en un mot, nous +sommes tous deux en âge... Hem! Vois-tu Foma, il y a sur certains +points des malentendus entre nous... oui, sur certains points. +Alors, ne vaudrait-il pas mieux se séparer? Je suis convaincu que +tu es un noble coeur, que tu ne me veux que du bien et que c'est +pour cela que tu... Mais assez de paroles superflues! Foma, je +suis ton ami pour la vie et je te le jure sur tous les saints! +Voici quinze mille roubles; c'est tout ce que je possède en +numéraire; j'ai gratté les dernières miettes et je fais du tort +aux miens. Prends-les sans crainte! Toi, tu ne me dois rien; je +dois t'assurer la vie. Prends sans crainte! Toi, tu ne me dois +rien, car jamais je ne pourrai te payer tout ce que tu as fait +pour moi et que je reconnais parfaitement, quoique nous ne nous +entendions pas en ce moment sur un point capital. Demain, après- +demain, quand tu voudras, nous nous quitterons. Va dans notre +petite ville, Foma, ce n'est qu'à dix verstes d'ici. Tu trouveras +derrière l'église, dans la première ruelle, une très gentille +maisonnette aux volets verts; elle appartient à la veuve d'un +pope; on la dirait faite pour toi. Cette dame ne demandera pas +mieux que de la vendre, et je l'achèterai pour t'en faire présent. +Tu t'y installeras et tu seras tout près de nous; tu t'y +consacreras à la littérature, aux sciences; tu acquerras la +célébrité. Les fonctionnaires de la ville sont des gens nobles, +affables, désintéressés; le pope est un savant. Tu viendras nous +voir les jours de fête et ce sera une existence de paradis! Veux- +tu? + +Voilà donc comment il voulait chasser Foma! me dis-je. Il ne +m'avait pas parlé d'argent. + +Il se fit un long et profond silence. Dans son fauteuil, Foma +semblait atterré et, immobile, il regardait mon oncle visiblement +gêné par ce silence et ce regard. + +-- L'argent! murmura-t-il enfin d'une voix volontairement +affaiblie. Où est-il cet argent? Donnez-le! Donnez-le vite! + +-- Le voici, Foma, dit mon oncle, ce sont les dernières miettes, +quinze mille roubles, tout ce que j'avais. Voici! + +-- Gavrilo! Prends cet argent pour toi! fit Foma avec une grande +douceur. Il pourra t'être utile, vieillard. Mais non! cria-t-il +tout à coup en se levant précipitamment. Non! Donne-le, Gavrilo, +donne-le! Donne-moi ces millions que je les piétine, que je les +déchire, que je crache dessus, que je les éparpille, que je les +souille, que je les déshonore!... On m'offre de l'argent, à moi! +On achète ma désertion de cette maison! Est-ce bien moi qui +entendis de pareilles choses! Est-ce bien moi qui encourus ce +dernier opprobre? Les voici, les voici, vos millions! Regardez: +les voici! les voici! les voici! Voilà comment agit Foma Opiskine, +si vous ne le saviez pas encore, colonel! + +Foma éparpilla la liasse à travers la chambre. Notez qu'il ne +déchira aucun des billets, et qu'il ne les piétina pas plus qu'il +ne cracha dessus, ainsi qu'il se vantait de le faire. Il se +contenta de les froisser, non sans quelques précautions. Gavrilo +se précipita pour ramasser l'argent qu'il remit à son maître après +que Foma fut parti. + +Cette conduite de Foma eut le don de stupéfier mon oncle. À son +tour, il restait là, immobile, ahuri, la bouche ouverte, devant le +parasite qui était retombé dans le fauteuil et haletait comme en +proie à la plus indicible émotion. + +-- Tu est un être sublime, Foma! s'écria enfin mon oncle revenu à +lui. Tu es le plus noble des hommes. + +-- Je le sais, répondit Foma d'une voix faible, mais avec une +extrême dignité. + +-- Foma, pardonne-moi! Je me suis conduit envers toi comme un +lâche! + +-- Oui, comme un lâche! acquiesça Foma. + +-- Foma, ce n'est pas la noblesse de ton âme qui me surprend, +poursuivit mon oncle charmé, ce qui m'étonne, c'est que j'aie pu +être assez aveugle, assez brutal, assez lâche pour oser te +proposer cet argent. Mais tu te trompes, Foma, je ne t'achetais +pas; je ne te payais pas pour quitter la maison. Je voulais tout +simplement t'assurer des ressources, afin que tu ne fusses pas +dans le dénuement en me quittant. Je te le jure! Je suis prêt à te +demander pardon à genoux, à genoux, Foma! Je vais m'agenouiller +tout de suite à tes pieds... pour peu que tu le désires... + +-- Je n'ai pas besoin de vos génuflexions, colonel! + +-- Mais, mon Dieu, songe donc, Foma, que j'étais hors de moi, +affolé!... Dis-moi comment je pourrai effacer cette insulte? +Allons, dis-le moi? + +-- Il ne me faut rien, colonel! Et soyez sûr que, dès demain, je +secouerai la poussière de mes chaussures sur le seuil de cette +maison. + +Il fit un mouvement pour se lever. Mon oncle, effrayé, se +précipita et le fit asseoir de force. + +-- Non, Foma, tu ne t'en iras pas, je te l'assure! criait-il. Ne +parle plus de poussière, ni de chaussures, Foma! Tu ne t'en iras +pas ou bien je te suivrai jusqu'au bout du monde jusqu'à ce que tu +m'aies pardonné. Je jure, Foma, que je le ferai! + +-- Vous pardonner? Vous êtes donc coupable? dit Foma. Mais +comprenez-vous votre faute? Comprenez-vous que vous étiez déjà +coupable de m'avoir donné votre pain? Comprenez-vous que, de ce +moment, vous avez empoisonné toutes les bouchées que j'ai pu +manger chez vous? Vous venez de me reprocher chacune de ces +bouchées; vous venez de me faire sentir que j'ai vécu dans votre +maison en esclave, en laquais, que j'étais au-dessous des semelles +de vos chaussures vernies! Moi qui, dans la candeur de mon âme, me +figurais être là comme votre ami, comme votre frère! N'est-ce pas +vous, vous-même qui m'aviez fait croire à cette fraternité? Ainsi, +vous tissiez dans l'ombre cette toile où je me suis laissé prendre +comme un sot? Vous creusiez ténébreusement cette fosse dans +laquelle vous venez de me pousser! Pourquoi, depuis si longtemps, +ne m'avez-vous pas assommé du manche de votre bêche? Pourquoi, dès +le commencement, ne m'avez-vous pas tordu le cou comme à un poulet +qui... qui ne peut pondre des oeufs! Oui, c'est bien cela! Je +tiens à cette comparaison, colonel, quoi qu'elle soit empruntée à +la vie des campagnes et qu'elle rappelle la plus triviale +littérature; j'y tiens parce qu'elle prouve l'absurdité de vos +accusations; je suis juste aussi coupable envers vous que ce +poulet qui a mécontenté son maître en ne pouvant lui donner +d'oeufs! De grâce, colonel, est-ce ainsi que l'on paie un ami, un +frère? Et pourquoi voulez-vous m'acheter? pourquoi? «Tiens, mon +frère bien-aimé, je suis ton débiteur, tu m'as sauvé la vie: +prends donc ces deniers de Judas, mais disparais de ma vue!» Que +c'est simple! Quelle brutalité! Vous vous figuriez que je +convoitais votre or, tandis que je ne nourrissais que des pensées +séraphiques pour l'édification de votre bonheur! Oh! vous m'avez +brisé le coeur! Vous vous êtes joué de mes sentiments les plus +purs, comme un enfant de son hochet! Il y avait longtemps, +colonel, que je prévoyais cette avanie et voilà pourquoi il y a +longtemps que m'étranglent votre pain et votre sel! Voilà pourquoi +m'écrasaient vos moelleux édredons. Voilà pourquoi vos sucreries +m'étaient plus brûlantes que le poivre de Cayenne! Non, colonel, +soyez heureux tout seul et laissez Foma suivre, sac au dos, son +douloureux calvaire. Ma décision est irrévocable, colonel! + +-- Non, Foma, non! Il n'en sera pas ainsi! Il n'en peut être +ainsi, gémit mon oncle écrasé. + +-- Il en sera ainsi, colonel, et cela doit être ainsi! Je vous +quitte dès demain. Répandez vos millions; parsemez-en toute ma +route jusqu'à Moscou; je les foulerai aux pieds avec un fier +mépris. Ce pied que vous voyez, colonel, piétinera, écrasera, +souillera vos billets de banque et Foma Fomitch se nourrira +exclusivement de la noblesse de son âme. La preuve est faite; j'ai +dit: adieu, colonel! Adieu, colonel! + +Il fit derechef un mouvement pour se lever. + +-- Pardon, Foma, pardon! Oublie! dit encore mon oncle d'un ton +suppliant. + +-- Pardon? Qu'avez-vous besoin de mon pardon? Admettons que je +vous pardonne; je suis chrétien et ne puis pas ne pas pardonner; +j'ai déjà presque pardonné! Mais décidez vous-même; cela aurait-il +le sens commun? serait-il digne de moi de rester, ne fût-ce qu'un +moment dans cette maison dont vous m'avez chassé? + +-- Mais je t'assure, Foma, que cela n'aurait rien que de +convenable! + +-- Convenable? Sommes-nous donc des pairs? Est-ce que vous ne +comprenez pas que je viens de vous écraser de ma générosité et que +votre misérable conduite vous a réduit à rien? Vous êtes à terre +et moi, je plane. Où donc est alors la parité? L'amitié est-elle +possible hors de l'égalité? C'est en sanglotant que je le dis et +non en triomphant, comme vous le pensez, peut-être. + +-- Mais je pleure aussi Foma; je te le jure! + +-- Voilà donc cet homme, reprit Foma, pour lequel j'ai passé tant +de nuits blanches! Que de fois, en mes insomnies, je me levais, me +disant:»À cette heure, il dort tranquillement, confiant en ta +vigilance. À toi de veiller pour lui, Foma; peut-être trouveras-tu +les moyens du bonheur de cet homme!» Voilà ce que pensait Foma +pendant ses insomnies, colonel! Et nous avons vu de quelle façon +le colonel l'en remercie! Mais finissons-en... + +-- Mais je saurai mériter de nouveau ton amitié, Foma, je te le +jure! + +-- Vous mériteriez mon amitié? Et quelle garantie m'offrez-vous? +En chrétien que je suis, je vous pardonnerai et j'irai même +jusqu'à vous aimer; mais, homme de coeur, pourrai-je contenir mon +mépris? La morale m'interdit d'agir autrement, car, je vous le +répète, vous vous êtes déshonoré tandis que je me conduisais avec +noblesse. Montrez-moi celui des vôtres qui serait capable d'un +acte pareil? Qui d'entre eux refuserait cette grosse somme qu'a +pourtant repoussée le misérable Foma, ce Foma honni, par simple +penchant à la grandeur d'âme? Non, colonel, pour vous égaler à +moi, il vous faudrait désormais une longue suite d'exploits. Mais +de quel exploit peut-être capable celui qui ne peut me dire vous, +comme à son égal, qui me tutoie, comme un domestique? + +-- Mais, Foma, je ne te tutoyais que par amitié! Je ne savais pas +que cela te fût désagréable... Mon Dieu, si j'avais pu le savoir! + +-- Vous, continua-t-il, qui n'avez pu, ou plutôt qui n'avez pas +voulu consentir à une de mes plus insignifiantes demandes, à l'une +des plus futiles, alors que je vous priais de me dire: «Votre +Excellence!» + +-- Mais, Foma, c'était un véritable attentat à la hiérarchie... + +-- C'est une phrase que vous avez apprise par coeur et que vous +répétez comme un perroquet. Vous ne comprenez donc pas que vous +m'avez humilié, que vous m'avez fait affront par ce refus de +m'appeler Excellence! Vous m'avez déshonoré pour n'avoir pas +compris mes raisons; vous m'avez rendu ridicule comme un vieillard +à lubies que guette l'asile des aliénés. Est-ce que je ne sais pas +moi-même qu'il eût été ridicule pour moi d'être appelé Votre +Excellence, moi qui méprise tous ces grades, toutes ces grandeurs +terrestres sans valeur intrinsèque si elles ne s'accompagnent pas +de vertu? Pour un million, je n'accepterai pas le grade de général +sans vertu. Cependant, vous m'avez pris pour un dément quand +c'était à votre bien que je sacrifiais mon amour-propre en +permettant que vous et vos savants, vous pussiez me regarder comme +fou! Ce n'était que pour éclairer votre raison, pour développer +votre moralité, pour vous inonder des rayons des lumières +nouvelles, que j'exigeais de vous le titre de général. Je voulais +justement arriver à vous convaincre que les généraux ne sont pas +forcément les plus grands astres du monde; je voulais vous prouver +qu'un titre n'est rien sans une grande âme, qu'il n'y avait pas +tant à se réjouir de la visite de ce général, alors qu'il se +trouvait peut-être tout près de vous de véritables foyers de +vertu. Mais vous étiez tellement gonflé de votre titre de colonel +qu'il vous paraissait dur de me traiter en général. Voilà où il +faut chercher les causes de votre refus et non dans je ne sais +quel attentat à la hiérarchie. Tout cela vient de ce que vous êtes +colonel et que je ne suis que Foma! + +-- Non, Foma, non; je t'assure que tu te trompes. Tu es un savant +et non simplement Foma... J'ai pour toi la plus grande estime. + +-- Vous m'estimez! Fort bien! Veuillez alors me dire, du moment +que vous m'estimez, si je ne suis pas digne selon vous du titre de +général? Répondez nettement et immédiatement: en suis-je digne ou +non? Je veux me rendre compte de votre degré d'intelligence et de +votre esprit. + +-- Par ton honnêteté, par ton désintéressement, par la grandeur +d'âme, tu en es digne, proclama mon oncle avec orgueil. + +-- Alors, si j'en suis digne, pourquoi ne voulez-vous pas me dire: +Votre Excellence? + +-- Foma, je te le dirai, si tu y tiens. + +-- Je l'exige! je l'exige! colonel. J'insiste et je l'exige +précisément parce que je vois combien cela vous est pénible. Ce +sacrifice sera le commencement des exploits qu'il vous faut +accomplir pour m'égaler. Ce n'est que lorsque vous vous serez +vaincu vous-même que je pourrai croire à votre sincérité... + +-- Dès demain, je te dirai: Votre Excellence! + +-- Non, pas demain, colonel; demain, cela va de soi! J'exige que +vous me le disiez tout de suite. + +-- Bien, Foma, je suis prêt... Seulement comment le dire comme ça +tout de suite? + +-- Pourquoi pas tout de suite? Auriez-vous honte? Si vous avez +honte, c'est une insulte que vous me faites. + +-- Eh bien Foma, je suis prêt... et j'en serai fier... Seulement +Foma, puis-je te dire comme ça tout d'un coup: «Bonjour, Votre +Excellence?» On ne peut pas faire ça... + +-- Votre «bonjour, Votre Excellence» serait insultant; ça aurait +l'air d'une plaisanterie, d'une farce que je ne saurais admettre. +Je vous en prie, colonel! prenez un autre ton! + +-- Foma, tu ne plaisantes pas? + +-- D'abord, je ne suis pas tu, Yégor Ilitch, mais vous; ensuite je +ne suis pas Foma, mais Foma Fomitch; ne l'oubliez pas. + +-- Je jure, Foma Fomitch, que je suis plein de bonne volonté et +prêt de tout mon coeur à contenter tes désirs... Mais que dois-je +dire? + +-- Vous trouvez difficile de faire vos phrases avec: Votre +Excellence? Cela se conçoit et vous auriez dû vous expliquer plus +tôt. C'est tout à fait excusable, surtout quand on n'est pas +écrivain, pour m'exprimer avec délicatesse. Je vais vous aider: +répétez après moi: «Votre Excellence...» + +-- Eh bien: «Votre Excellence...» + +-- Non; pas de: eh bien, mais tout simplement: «Votre Excellence». +Je vous demande, colonel, de prendre un autre ton. J'espère aussi +que vous n'allez pas vous formaliser, si je vous propose de vous +incliner légèrement en prononçant ces mots, ce qui exprime le +respect et le désir de tenir compte de toutes les observations +faites. J'ai fréquenté, moi aussi, la société des généraux et je +connais ces nuances. Et bien: «Votre Excellence...» + +-- «Votre Excellence...» + +-- «Combien je suis heureux de l'occasion qui s'offre à moi de +vous présenter mes excuses pour avoir si mal compris l'âme de +Votre Excellence. J'ose vous assurer qu'à l'avenir je n'épargnerai +point mes faibles forces pour le bien commun...» Et en voilà assez +pour vous! + +Pauvre oncle! Il dut répéter ce galimatias phrase par phrase, mot +par mot! Je rougissais comme un coupable; la colère m'étouffait. + +-- Voyons, s'enquit le bourreau, ne sentez-vous pas maintenant +dans votre coeur une sorte d'allégresse, comme si un ange y fut +descendu?... Répondez: sentez-vous la présence de l'ange? + +-- Oui, Foma, je sens une sorte d'allégresse, répondit mon oncle. + +-- Maintenant que vous êtes vaincu, vous sentez votre coeur comme +si on le baignait dans les saintes huiles? + +-- Oui, Foma, on le dirait baigné dans l'huile. + +-- Dans l'huile?... Hem! Je ne vous ai pas parlé d'huile... Mais +n'importe. Vous saurez désormais, colonel, ce que c'est que le +devoir accompli! Luttez contre vous-même! Vous avez trop d'amour- +propre. Votre orgueil est excessif. + +-- Oui, Foma, je le vois, soupirait mon oncle. + +-- Vous êtes un égoïste, un ténébreux égoïste... + +-- Oui, je suis un égoïste, Foma; je le sais depuis que je te +connais. + +-- Je vous parle en ce moment comme un père, comme une tendre +mère... Vous découragez tout le monde et vous oubliez la douceur +des caresses. + +-- Tu as raison, Foma. + +-- Dans votre grossièreté, vous heurtez les coeurs d'une façon si +brutale, vous sollicitez l'attention d'une manière si prétentieuse +que vous feriez sauver tout homme délicat à l'autre bout du monde. + +Mon oncle soupira encore. + +-- Soyez plus doux, plus attentif pour les autres, témoignez-leur +plus d'affection; pensez aux autres plus qu'à vous-même et vous ne +serez pas oublié non plus. Vivez, mais laissez vivre les autres, +tel est mon principe! Souffre, travaille, prie, espère! voilà les +règles de conduite que je voudrais inculquer à l'humanité entière! +Suivez-les et je serai le premier à vous ouvrir mon coeur, à +pleurer... s'il le faut, sur votre poitrine. Tandis que vous ne +vivez que pour vous; c'est lassant à la fin! + +-- «Homme aux douces paroles!» prononça dévotement Gavrilo. + +-- Tout cela est vrai, Foma; je le sens acquiesça mon oncle, tout +ému. Mais tout n'est pas de ma faute; j'ai été élevé ainsi; j'ai +vécu parmi les soldats. Je te jure, Foma, que j'étais très +sensible. Quand je fis mes adieux au régiment, tous les hussards, +toute la brigade pleurait. Ils disaient tous qu'ils ne reverraient +plus mon pareil... Alors, je m'étais dit que je n'étais pas un +homme absolument mauvais. + +-- Nouveau trait d'égoïsme. Je vous reprends en flagrant délit +d'amour-propre exaspéré. Vous vous vantez et vous cherchez à vous +parer des larmes de ces hussards. Me voyez-vous faire parade des +larmes de qui que ce soit? Et cependant, ça ne me serait pas +difficile: j'aurais de quoi me vanter aussi! + +-- Ça m'a échappé, Foma: je n'ai pas pu me contenir au souvenir du +beau temps passé! + +-- Le beau temps ne nous tombe pas du ciel; c'est nous qui le +faisons nous-mêmes; il est dans notre coeur, Yégor Ilitch. +Pourquoi suis-je toujours heureux, calme, content, en dépit de mes +malheurs? Pourquoi n'importuné-je personne excepté les imbéciles, +les savants que je n'épargne pas et que je n'épargnerai jamais? +Quels sont ces savants? «Un homme de science». Mais, chez lui, +cette science est un leurre et non une science! Voyons, que +disait-il, ce tantôt? Qu'il vienne! Faites venir tous les savants. +Je suis en mesure de les confondre tous, de renverser toutes leurs +doctrines! Quant à la noblesse de sentiments, je n'en parle même +pas... + +-- Certainement, Foma, certainement, personne n'en doute! + +-- Tout à l'heure, j'ai fait preuve d'esprit, de talent, de +colossale érudition littéraire, d'une connaissance approfondie du +coeur humain; j'ai montré dans un brillant développement comment +tel Kamarinski pouvait devenir un thème élevé de conversation dans +la bouche de l'homme de talent. Eh bien, lequel d'entre eux a su +m'apprécier à ma valeur? Non, on se détournait de moi. Je suis +certain qu'il vous a déjà dit que je ne savais rien! Et pourtant, +il avait peut-être devant lui un Machiavel, un Mercadante, dont +tout le défaut était sa pauvreté, son génie méconnu!... Non, cela, +c'est impardonnable!... On me parle aussi d'un certain Korovkine. +Qu'est-ce encore que celui-là? + +-- Foma, c'est un homme d'esprit et de science que j'attends. +Celui-là est véritablement un savant! + +-- Hum! Je vois ça, une sorte d'Aliboron moderne, pliant sous le +poids des livres. Ces gens-là n'ont pas de coeur, colonel, ils +n'ont pas de coeur. Qu'est-ce que l'instruction sans la vertu? + +-- Non, Foma, non! Si tu avais entendu comme il parlait du bonheur +conjugal! Ses paroles allaient droit au coeur, Foma! + +-- Hem! On verra. On lui fera passer un examen à ce Korovkine. +Mais en voilà assez! conclut-il en se levant. Je ne saurais encore +vous accorder mon pardon total, colonel, car l'outrage fut +sanglant. Mais je vais prier et peut-être Dieu fera-t-il descendre +la paix en mon âme offensée. Nous en reparlerons demain. Pour le +moment, permettez-moi de me retirer. Je suis très fatigué; je me +sens affaibli... + +-- Ah! Foma, fit mon oncle avec empressement, tu dois être bien +las. Si tu mangeais un morceau pour te réconforter? Je vais donner +des ordres. + +-- Manger? Ha! ha! ha! Manger! répondit Foma avec un rire de +mépris. On vous fait vider une soupe empoisonnée et puis on vous +demande si vous n'avez pas faim? On soignerait les plaies du coeur +avec de petits plats? Quel triste matérialiste vous faites, +colonel! + +-- Foma, je te jure que je te faisais cette offre de bon coeur! + +-- C'est bien, laissons cela. Je me retire. Mais vous, courez +immédiatement vous jeter aux pieds de votre mère et tâchez +d'obtenir son pardon par vos larmes et vos sanglots; tel est votre +devoir. + +-- Ah! Foma, je n'ai cessé d'y penser tout le temps de notre +conversation: j'y pensais à l'instant même en te parlant. Je suis +prêt à rester à genoux devant elle jusqu'à l'aube. Mais pense +seulement, Foma, à ce que l'on exige de moi! C'est injuste, cruel! +Sois généreux, fais mon bonheur; réfléchis, décide, et alors... +alors... je te jure... + +-- Non, Yégor Ilitch, non; ce n'est pas mon affaire, répondit +Foma. Vous savez fort bien que je ne me mêle pas de tout cela. Je +vous sais convaincu que je suis la cause de tout, bien que je me +sois toujours tenu à l'écart de cette histoire et dès le +commencement, je vous le jure. Seule agit ici la volonté de votre +mère qui ne cherche que votre bien, naturellement. Rendez-vous +auprès d'elle; courez-y et réparez, par votre obéissance, le mal +que vous avez fait... Il faut que votre colère soit passée avant +que le soleil ne se couche. Quant à moi, je vais prier pour vous +toute la nuit. Voici longtemps déjà que je ne sais plus ce que +c'est que le sommeil, Yégor Ilitch. Adieu! Je te pardonne aussi, +vieillard -- ajouta-t-il en se tournant vers Gavrilo -- je sais +que tu n'as pas agi dans la plénitude de ta raison. Pardonne-moi +si je t'ai offensé... Adieu, adieu à tous et que Dieu vous +bénisse! + +Foma sortit. Je me précipitai aussitôt dans la salle. + +-- Tu nous écoutais? s'écria mon oncle. + +-- Oui, mon oncle, je vous écoutais. Dire que vous avez pu +l'appeler Votre Excellence! + +-- Qu'y faire, mon cher? J'en suis même fier. Qu'est-ce, auprès de +son sublime exploit? Quel coeur noble, désintéressé! Quel grand +homme! Serge, tu as entendu... Comment ai-je pu lui offrir de +l'argent? je ne parviens pas à m'en rendre compte. Mon ami, +j'étais aveuglé par la colère; je ne le comprenais pas, je le +soupçonnais, je l'accusais... Mais non. Je vois bien qu'il ne +pouvait être mon ennemi. As-tu vu la noblesse de son expression +lorsqu'il a refusé cet argent? + +-- Fort bien, mon oncle, soyez aussi fier qu'il vous plaira. Quant +à moi, je pars; la patience me manque. Je vous le demande pour la +dernière fois: que voulez-vous de moi? Pourquoi m'avez-vous appelé +auprès de vous? Mais si tout est réglé et que vous n'avez plus +besoin de moi, je veux partir. De pareils spectacles me sont +insupportables. Je partirai aujourd'hui même. + +-- Mon ami, fit mon oncle, avec son agitation accoutumée, attends +seulement deux minutes. Je vais de ce pas chez ma mère pour y +terminer une affaire de la plus haute importance. En attendant, +va-t-en chez toi; Gavrilo va te reconduire; c'est maintenant dans +le pavillon d'été, tu sais? dans le jardin. J'ai donné l'ordre d'y +transporter ta malle. Quant à moi, je vais près de ma mère +implorer son pardon; je prendrai une décision ferme -- je sais +laquelle -- et je reviendrai aussitôt vers toi pour te raconter +tout, tout, jusqu'au dernier détail; je t'ouvrirai mon coeur... +Et... et... nous finirons par revoir de beaux jours! Deux minutes, +Serge, seulement deux minutes! + +Il me serra la main et sortit précipitamment. Je n'avais plus qu'à +suivre Gavrilo. + + + +X +MIZINTCHIKOV + +Le pavillon où me conduisit Gavrilo et qu'on appelait «Pavillon +d'été» avait été construit par les anciens propriétaires. C'était +une jolie maisonnette en bois, située au milieu du jardin, à +quelques pas de la vieille maison. Elle était entourée de trois +côtés par des tilleuls dont les branches touchaient le toit. Les +quatre pièces qui la composaient servaient de chambres d'amis. + +En pénétrant dans celle qui m'était destinée, j'aperçus sur la +table de nuit une feuille de papier à lettres, couverte de toutes +sortes d'écritures superbes et où s'entrelaçaient guirlandes et +paraphes. Les majuscules et le guirlandes étaient enluminées. +L'ensemble composait un assez gentil travail de calligraphie. Dès +les premiers mots je vis que c'était une supplique à moi adressée, +où j'étais qualifié de «bienfaiteur éclairé». Il y avait un titre: +Les gémissements de Vidopliassov. Mais tous mes efforts pour +comprendre quelque chose à ce fatras restèrent vains. C'étaient +des sottises emphatiques, écrites dans un style pompeux de +laquais. Je devinai seulement que Vidopliassov se trouvait dans +une situation difficile, qu'il sollicitait mon aide et mettait en +moi tout son espoir «en raison de mes lumières». Il concluait en +me priant d'intervenir en sa faveur auprès de mon oncle, au moyen +de la «mécanique». C'était la fin textuelle de l'épître que +j'étais encore en train de lire quand la porte s'ouvrit et +Mizintchikov entra. + +-- J'espère que vous voudrez bien me permettre de faire votre +connaissance, me dit-il d'un ton dégagé, mais avec la plus grande +politesse et en me tendant la main. Je n'ai pu vous dire un mot ce +tantôt, mais du premier coup, j'ai senti le désir de vous +connaître plus amplement. + +En dépit de ma mauvaise humeur, je répondis que j'étais moi-même +enchanté, etc. Nous nous assîmes. + +-- Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il à la vue de la lettre +que j'avais encore à la main. Ne sont-ce pas les gémissements de +Vidopliassov? C'est bien ça. J'étais sûr qu'il vous attaquerait +aussi. Il me présenta une feuille semblable et contenant les mêmes +gémissements. Il y a longtemps qu'on vous attendait et qu'il avait +dû se préparer. Ne vous étonnez pas; il se passe ici beaucoup de +choses assez étranges et il y a vraiment de quoi rire. + +-- Rire seulement? + +-- Voyons, faudrait-il donc pleurer? Si vous le voulez, je vous +raconterai l'histoire de Vidopliassov et je suis sûr de vous +amuser. + +-- Je vous avoue que Vidopliassov m'intéresse assez peu pour le +moment! répondis-je d'un ton mécontent. + +Il me paraissait évident que la démarche et l'amabilité de +Mizintchikov devaient avoir un but et qu'il avait besoin de moi. +L'après-midi il se tenait morne et grave, et maintenant je le +voyais gai, souriant et tout prêt à me narrer de longues +histoires. Dès le premier abord, on voyait que cet homme était +fort maître de lui et qu'il connaissait son monde à fond. + +-- Maudit Foma! dis-je avec emportement et en déchargeant un grand +coup de poing sur la table. Je suis sûr que c'est lui la source +unique de tout le mal et qu'il mène tout. Maudite créature! + +-- On dirait que vous lui en voulez tout de même un peu trop, +remarqua Mizintchikov. + +-- Un peu trop, m'écriai-je soudainement enflammé. Il se peut que +tantôt j'aie dépassé la mesure et que j'aie ainsi autorisé +l'assistance à me condamner. Je comprends fort bien que j'aie +assez mal réussi, et il était inutile de me le dire. Je sais aussi +que ce n'est pas ainsi que l'on agit dans le monde, mais, +réfléchissez et dites-moi s'il y avait moyen de ne pas s'emporter! +Mais on se croirait dans une maison d'aliénés, si vous voulez +savoir ce que j'en pense!... et... et je m'en vais; voilà tout! + +-- Fumez-vous? s'enquit placidement Mizintchikov. + +-- Oui. + +-- Alors, vous me permettrez d'allumer ma cigarette. Là-bas, il +est interdit de fumer et je commençais à m'ennuyer sérieusement. +Je conviens que ça ne ressemble pas mal à un asile d'aliénés; mais +soyez sûr que je ne me permettrai pas de vous juger, car, à votre +place, je me serais peut-être emporté deux fois plus fort. + +-- En ce cas, comment avez-vous pu conserver ce calme +imperturbable, si vous étiez tellement révolté? Je vous vois +encore impassible et je vous avoue qu'il m'a semblé singulier que +vous vous désintéressiez ainsi de la défense du pauvre oncle +toujours prêt à faire du bien à tous et à chacun! + +-- Vous avez raison; il est le bienfaiteur d'une quantité de gens; +mais je trouve complètement inutile de le défendre; ça ne sert à +rien; c'est humiliant pour lui, et puis je serais chassé dès le +lendemain d'une pareille manifestation. Je dois vous dire +franchement que je me trouve dans une situation telle qu'il me +faut ménager cette hospitalité. + +-- Je ne saurais vous reprocher votre franchise... Mais il y a +certaines choses que je voudrais vous demander, car, vous demeurez +ici depuis un mois déjà... + +-- Tout ce que vous voudrez; entièrement à votre service, répondit +Mizintchikov avec empressement, et il approcha une chaise. + +-- Expliquez moi comment il se peut que Foma Fomitch ait refusé +une somme de quinze mille roubles qu'il tenait déjà dans les +mains: je l'ai vu de mes propres yeux. + +-- Comment? Est-ce possible? s'écria mon interlocuteur. Racontez- +moi ça, je vous prie. + +Je lui fis le récit de la scène, en omettant l'incident «Votre +Excellence». Il écoutait avec une avide curiosité et changea même +de visage quand je lui confirmai ce chiffre de quinze mille +roubles. + +-- C'est très habile, fit-il quand j'eus fini. Je ne l'en aurais +pas cru capable! + +-- Cependant c'est un fait qu'il a refusé l'argent. Comment +expliquer cela? Serait-ce vraiment par noblesse de sentiments? + +-- Il en a refusé quinze mille pour en avoir trente plus tard. +D'ailleurs, je doute que Foma agisse d'après un véritable calcul, +ajouta-t-il après un moment de méditation. Ce n'est pas du tout un +homme pratique. C'est un espèce de poète... Quinze mille... Hum! +Voyez-vous, il aurait pris cet argent s'il avait pu résister à la +tentation de poser, de faire des embarras. Ce n'est qu'un +pleurnicheur doué d'un amour-propre phénoménal. + +Il s'échauffait. On le sentait ennuyé et même jaloux. Je +l'examinai curieusement. Il ajouta, pensif: + +-- Hum! Il faut s'attendre à de grands changements. En ce moment +Yégor Ilitch nourrit un tel culte pour ce Foma qu'il pourrait bien +en arriver à se marier par pure complaisance! -- ajouta-t-il entre +ses dents. + +-- Alors, vous croyez à la possibilité de ce mariage insensé et +criminel avec cette idiote! + +Mizintchikov me regarda fixement. + +-- Leur idée n'est pas déraisonnable. Ils prétendent qu'il doit +faire quelque chose pour le bien de la famille. + +-- Comme s'il n'en avait pas déjà assez fait! m'écriai-je avec +indignation. Et vous pouvez trouver raisonnable cette résolution +d'épouser une pareille toquée? + +-- Certes, je suis d'accord avec vous que ce n'est qu'une toquée. +Hum! C'est très bien à vous d'aimer ainsi votre oncle et je +compatis à vos inquiétudes...Cependant, il faut considérer qu'avec +l'argent de cette demoiselle, on pourrait grandement étendre la +propriété. D'ailleurs, ils ont d'autres raisons encore: ils +craignent que Yégor Ilitch se marie avec l'institutrice... vous +savez, cette jeune fille si intéressante? + +-- Est-ce probable, à votre sens? lui demandai-je, très ému. Ça me +fait l'effet d'une calomnie. Expliquez-moi ce point, au nom de +Dieu: cela m'intéresse infiniment. + +-- Oh! il en est amoureux; seulement, il le cache. + +-- Il le cache! Vous croyez qu'il le cache? Et elle, est-ce +qu'elle l'aime? + +-- Ça se pourrait. Du reste, elle a tout avantage à l'épouser; +elle est si pauvre! + +-- Mais sur quoi vous basez-vous pour croire qu'ils s'aiment? + +-- Il est impossible de ne pas s'en apercevoir, et je crois qu'ils +se donnent des rendez-vous. On a même été jusqu'à les prétendre en +relations intimes. Seulement, n'en parlez à personne. C'est un +secret que je vous confie. + +-- Comment croire une telle chose? m'écriai-je. Est-ce que vous y +croyez? + +-- Je n'en ai certainement pas la certitude absolue, n'ayant pas +vu de mes yeux. Mais c'est fort possible. + +-- Comment? Mais rappelez-vous la délicatesse, l'honnêteté de mon +oncle. + +-- J'en suis d'accord. Cependant on peut se laisser entraîner, +comptant réparer cela plus tard par un mariage. On est si +facilement entraîné! Mais, je le répète, je ne garantis pas la +véracité de ces faits, d'autant plus que ces gens-là ne la +ménagent pas. Ils l'ont même accusée de s'être donnée à +Vidopliassov. + +-- Eh bien, voyons, est-ce possible? m'écriai-je. Avec +Vidopliassov! Est-ce que le seul fait d'en parler n'est pas +répugnant? Vous n'y croyez pas? + +-- Je vous dis que je ne crois à rien de tout cela, répondit +Mizintchikov avec la même placidité. Mais, c'est possible. Tout +est possible en ce monde! D'abord, je n'ai pas vu, et puis ça ne +me regarde pas. Cependant, comme je vois que vous semblez vous y +intéresser énormément, sachez-le: j'estime assez peu probable que +de telles relations aient jamais existé. Ce sont là les tours +d'Anna Nilovna Pérépélitzina. C'est elle qui a répandu ces bruits +par jalousie, car elle comptait se marier avec Yégor Ilitch, je +vous le jure sur le nom de Dieu! uniquement parce qu'elle est la +fille d'un lieutenant-colonel. En ce moment, elle est en pleine +déception et fort irritée. Je crois vous avoir fait part de tout +ce que je sais sur ces affaires et je vous avoue détester les +commérages, d'autant plus que cela nous fait perdre un temps +précieux. Je venais pour vous demander un petit service. + +-- Un service? Tout ce que vous voudrez, si je puis vous être +utile... + +-- Je le crois et j'espère vous gagner à ma cause, car je vois que +vous aimez votre bon oncle et que vous vous intéressez à son +bonheur. Mais, au préalable, j'ai une prière à vous adresser. + +-- Laquelle? + +-- Il se peut que vous consentiez à ce que je veux vous demander, +mais, en tout cas, avant de vous exposer ma requête, j'espère que +vous voudrez bien me faire la grande faveur de me donner votre +parole de gentilhomme que tout ce que nous aurons dit restera +entre nous, que vous ne trahirez ce secret pour personne et ne +mettrez pas à profit l'idée que je crois indispensable de vous +communiquer. Me donnez-vous votre parole? + +Le début était solennel. Je donnai ma parole. + +-- Eh bien? fis-je. + +-- L'affaire, voyez-vous, est très simple. Je veux enlever Tatiana +Ivanovna et l'épouser. Vous comprenez? + +-- Je regardai M. Mizintchikov entre les deux yeux et fus quelques +instants sans pouvoir prononcer une parole. + +-- Je dois vous avouer que je n'y comprends rien, déclarai-je à la +fin, et d'ailleurs, je pensais avoir affaire à un homme sensé... +je n'aurais donc pu prévoir... + +-- Ce qui signifie, tout simplement, que vous trouvez mon projet +stupide, n'est-ce pas? + +-- Du tout, mais... + +-- Oh! je vous en prie! Ne vous gênez pas. Tout au contraire, vous +me ferez grand plaisir d'être franc; nous nous rapprocherons ainsi +du but. Je suis d'accord qu'à première vue, cela peut paraître +étrange, pourtant, j'ose vous assurer que, non seulement mon +intention n'est pas si absurde, mais qu'elle est tout à fait +raisonnable. Et si vous voulez être assez bon pour en écouter tous +les détails... + +-- De grâce! Je suis tout oreilles. + +-- Du reste, ce ne sera pas long. Voici: je suis sans le sou et +couvert de dettes. De plus, j'ai une soeur de dix-neuf ans, +orpheline qui vit chez des étrangers sans autres moyens +d'existence et c'est un peu de ma faute. Nous avions hérité de +quarante âmes, mais cet héritage coïncida, par malheur, à ma +nomination au grade de cornette! J'ai commencé par engager notre +bien; puis j'ai dépensé le reste à faire la noce; je suis honteux +quand j'y pense! Maintenant, je me suis ressaisi et j'ai résolu de +changer d'existence. Mais, pour ce faire, il me faut cent mille +roubles. Comme je ne puis rien gagner au service, comme je ne suis +capable de rien et que mon instruction est presque nulle, il ne me +reste qu'à voler ou à me marier richement. Je suis venu ici pour +ainsi dire sans chaussures et à pied, ma soeur m'ayant donné ses +trois derniers roubles quand je quittai Moscou. Aussitôt que je +connus Tatiana Ivanovna, une pensée germa dans mon esprit. Je +décidai immédiatement de me sacrifier et de l'épouser. Convenez +que tout cela est parfaitement raisonnable, d'autant plus que je +le fais surtout pour ma soeur. + +-- Mais, alors, permettez: vous avez l'intention de demander +officiellement la main de Tatiana Ivanovna? + +-- Dieu m'en garde! Je serais aussitôt chassé d'ici et elle-même +s'y refuserait. Mais, si je lui propose de l'enlever, elle +consentira. Pour elle, le principal, c'est le romanesque, +l'imprévu. Naturellement, cet enlèvement aboutira à un mariage. Le +tout est que je réussisse à la faire sortir d'ici. + +-- Mais qu'est-ce qui vous garantit qu'elle voudra bien s'enfuir +avec vous? + +-- Oh! ça, j'en suis certain. Tatiana Ivanovna est prête à une +intrigue avec le premier venu qui aura l'idée de lui offrir son +amour. Voilà pourquoi je vous ai demandé votre parole d'honneur +que vous ne profiteriez point du renseignement. Vous comprendrez +que ce serait péché de ma part de laisser passer une pareille +occasion, étant données, surtout, ces conjonctures où je me +trouve. + +-- Alors, elle est tout à fait folle!... Ah! pardon! fis-je, en me +reprenant, j'oubliais que vous aviez des vues sur elle... + +-- Ne vous gênez donc pas! Je vous en ai déjà prié. Vous me +demandez si elle est tout à fait folle; que dois-je vous répondre? +Elle n'est pas folle puisqu'elle n'est pas enfermée. De plus je ne +vois aucune folie à cette manie des intrigues d'amour. Jusqu'à +l'année dernière, elle vécut chez des bienfaitrices, car elle +était dans la misère depuis son enfance. C'est une honnête fille +et douée d'un coeur sensible. Vous comprenez: personne ne l'avait +encore demandée en mariage, et les rêves, les désirs, et les +espoirs, un coeur brûlant qu'elle devait toujours réprimer, le +martyre que lui faisait endurer sa bienfaitrice, tout cela était +bien pour affecter une âme tendre. Soudain elle devient riche: +convenez que cela pourrait faire perdre la tête à n'importe qui. +Maintenant, on la recherche, on lui fait la cour et toutes ses +espérances se sont réveillées. Tantôt, vous l'avez entendu +raconter cette anecdote du galant en gilet blanc; elle est +authentique et de ce fait, vous pouvez juger du reste. Il est donc +facile de la séduire avec des soupirs et des billets doux et, pour +peu qu'on y ajoute une échelle de soie, des sérénades espagnoles +et autres menues balançoires, on en fera ce qu'on voudra. Je l'ai +tâtée, et j'en ai obtenu tout aussitôt un rendez-vous. Mais je me +réserve jusqu'au moment favorable. Cependant, il faut que je +l'enlève d'ici peu. La veille, je lui ferai la cour, je pousserai +des soupirs; je joue de la guitare assez bien pour accompagner mes +chansons. Je lui fixerai un rendez-vous dans le pavillon pour la +nuit et, à l'aube, la voiture sera prête. Je la mettrai dans la +voiture et en route! Vous concevez qu'il n'y a là aucun risque. Je +la mènerai dans une pauvre, mais noble famille où l'on aura soin +d'elle et, pendant ce temps-là, je ne perdrai pas une minute; le +mariage sera bâclé en trois jours. Il n'est pas douteux que +j'aurai besoin d'argent pour cette expédition. Mais Yégor Ilitch +est là; et il me prêtera quatre ou cinq cents roubles sans se +douter de leur destination. Avez-vous compris? + +-- Je comprends à merveille, dis-je après réflexion. Mais, en quoi +puis-je vous être utile? + +-- Mais en beaucoup de choses, voyons! Sans cela, je ne me serais +pas adressé à vous. Je viens de vous parler de cette famille noble +mais pauvre, et vous pourriez me rendre un grand service en étant +mon témoin ici et là-bas. Je vous avoue que sans votre aide, je +suis réduit à l'impuissance. + +-- Autre question: pourquoi avez-vous daigné jeter votre choix sur +moi que vous connaissez tout juste depuis quelques heures? + +-- Votre question me fait d'autant plus de plaisir qu'elle me +donne l'occasion de vous dire toute l'estime que j'éprouve à votre +endroit, répondit-il avec un sourire aimable. + +-- Fort honoré! + +-- Non, voyez-vous, je vous étudiais tantôt. Vous êtes un tantinet +fougueux et aussi un peu... jeune... Mais, ce dont je suis +certain, c'est qu'une fois votre parole donnée, vous la tenez. +Avant tout vous n'êtes pas un Obnoskine. Et puis, je vois que vous +êtes honnête et que vous ne me volerez pas mon idée, excepté, +cependant, le cas où vous seriez disposé à vous entendre avec moi. +Je consentirais peut-être à vous céder mon idée, c'est-à-dire +Tatiana Ivanovna et serais prêt à vous seconder dans son +enlèvement, à condition qu'un mois après votre mariage, vous me +remettriez cinquante mille roubles. + +-- Comment! vous me l'offrez déjà? + +-- Certes! je puis parfaitement vous la céder au cas où cela vous +sourirait. J'y perdrais, sans doute, mais... l'idée m'appartient +et les idées se paient. En dernier lieu, je vous fais cette +proposition, n'ayant pas le choix. Dans les circonstances +actuelles, on ne peut laisser traîner cette affaire. Et puis, +c'est bientôt le carême pendant lequel on ne marie plus. J'espère +que vous me comprenez? + +-- Parfaitement et je m'engage à tenir la parole que je vous ai +donnée. Mais je ne puis vous aider dans cette affaire et je crois +de mon devoir de vous en prévenir. + +-- Pourquoi donc? + +-- Comment! pourquoi? m'écriai-je, donnant enfin carrière à mon +indignation. Mais est-ce que vous ne comprenez pas que cette +action est malhonnête? Il est vrai que vous escomptez à juste +titre la faiblesse d'esprit et la regrettable manie de cette +demoiselle, mais c'est précisément ce qui devrait arrêter un +honnête homme. Vous-même, vous la reconnaissez digne de respect. +Et voici que vous abusez de son triste état pour lui extorquer +cent mille roubles! Il n'y a pas de doute que vous n'avez aucune +intention d'être véritablement son mari et que vous +l'abandonnerez... C'est d'une telle ignominie que je ne puis +comprendre que vous me proposiez une collaboration à votre +entreprise! + +-- Oh! mon Dieu! que de romantisme! s'écria Mizintchikov avec le +plus sincère étonnement. D'ailleurs, est-ce même du romantisme? Je +crois tout simplement que vous ne me comprenez pas. Vous dites que +c'est malhonnête? mais il me semble que tout le bénéfice est pour +elle et non pour moi... Prenez seulement la peine de réfléchir. + +-- Évidemment, à votre point de vue, vous accomplissez un acte des +plus méritoires en épousant Tatiana Ivanovna! répliquai-je en un +sourire sarcastique. + +-- Mais certainement, un acte des plus généreux! s'exclama +Mizintchikov en s'échauffant à son tour. Veuillez réfléchir que +c'est, avant tout, le sacrifice ce ma personne que je lui fais en +devenant son mari; ça coûte tout de même un peu, je présume? +Deuxièmement, je ne prends que cent mille roubles pour ma peine et +je me suis donné ma parole que je ne prendrais jamais un sou de +plus; n'est-ce donc rien? Enfin, allez au fond des choses. Quelle +vie pourrait-elle espérer? Pour qu'elle vécût tranquille, il +serait indispensable de lui enlever la disposition de sa fortune +et de l'enfermer dans une maison de fous, car il faut constamment +s'attendre à ce qu'un vaurien, quelque chevalier d'industrie orné +de moustaches et d'une barbiche à l'espagnole, dans le genre +d'Obnoskine, s'en empare à force de guitare et de sérénades, +l'épouse, la dépouille et l'abandonne sur une grande route. Ici, +par exemple, dans cette honnête maison, on ne l'estime que pour +son argent. Il faut la sauver de ces dangereux aléas. Je me charge +de la garantir contre tous les malheurs. Je commencerai par la +placer sans retard à Moscou dans une famille pauvre, mais honnête +(une autre famille de ma connaissance) ma soeur vivra près d'elle. +Il lui restera environ deux cent cinquante mille roubles, peut- +être même trois cents. Aucun plaisir, aucune distraction ne lui +manqueront: bals, concerts, etc. Elle pourra, s'il lui plaît, +rêver d'amour; seulement, sur ce chapitre-là, je prendrai mes +précautions. Libre à elle de rêver, mais non de passer du rêve à +l'action; n-i-ni, fini! À présent, tout le monde peut ternir sa +réputation, mais, quand elle sera ma femme, Mme Mizintchikov, je +ne permettrai pas qu'on salisse mon nom. Cela seul serait cher! +Naturellement, je ne vivrai pas avec elle: elle sera à Moscou et +moi à Pétersbourg, je vous l'avoue en toute loyauté. Mais +qu'importe cette séparation? Pensez-y; étudiez-la donc un peu. +Peut-elle faire une épouse et vivre avec son mari? Peut-on lui +être fidèle? Elle ne vit que de perpétuel changement. Elle est +capable d'oublier demain qu'elle est mariée aujourd'hui. Mais je +la rendrais tout à fait malheureuse, si je vivais avec elle et si +j'en exigeais l'accomplissement de tous ses devoirs conjugaux. Je +viendrais la voir une fois par an, peut-être un peu plus souvent, +mais non pas pour lui extorquer de l'argent, je vous l'assure! +J'ai dit que je ne prendrais pas plus de cent mille roubles! En +venant la voir pour deux ou trois jours, je lui apporterai une +distraction, le plaisir et non l'ennui; je la ferai rire; je lui +conterai des anecdotes; je la mènerai au bal; je la courtiserai; +je lui ferai des cadeaux; je lui chanterai des romances; je lui +donnerai un petit chien; je lui écrirai des lettres d'amour. Mais +elle sera ravie de posséder un mari aussi romanesque, aussi +amoureux, aussi gai! À mon avis, cette façon d'agir est très +rationnelle et tous les maris devraient s'y tenir. Les femmes +n'aiment leurs maris qu'alors qu'ils ne sont pas là et, avec ma +méthode, j'occuperai de la plus agréable façon et pour toute sa +vie le coeur de Tatiana. Dites-moi ce qu'elle pourrait désirer de +mieux? Mais ce sera une existence paradisiaque! + +Je l'écoutais en silence et avec un profond étonnement, comprenant +à quel point il était impossible de discuter contre ce monsieur +Mizintchikov, convaincu jusqu'au fanatisme de l'équité et même de +la grandeur du projet qu'il exposait avec l'enthousiasme d'un +inventeur. Mais il subsistait un point délicat à éclaircir. + +-- Avez-vous pensé, lui dis-je, qu'elle est presque fiancée à mon +oncle à qui vous infligerez un sanglant outrage en l'enlevant à la +veille du mariage? Et c'est encore à lui que vous comptez +emprunter l'argent nécessaire à cet exploit! + +-- Ah! nous y sommes! -- s'écria-t-il fougueusement. J'avais prévu +cette objection. Mais d'abord et avant tout, votre oncle n'a pas +encore fait sa demande; je puis donc ignorer qu'on lui destine +cette demoiselle. Ensuite, veuillez remarquer que j'ai conçu ce +projet, voici trois semaines de cela, quand je ne connaissais rien +des intentions des hôtes de la maison. En sorte que, moralement, +le droit est pour moi et que je suis même autorisé à juger +sévèrement votre oncle, puisqu'il me prend ma fiancée dont j'ai +déjà obtenu un rendez-vous secret, notez-le bien! Enfin, n'étiez- +vous pas en fureur, il n'y a qu'un instant, à la seule idée qu'on +voulût marier votre oncle à cette Tatiana Ivanovna! et voilà que +vous voulez considérer comme un outrage le fait d'empêcher cette +union. Mais, c'est, au contraire, un grand service que je rends à +votre oncle. Comprenez donc que je le sauve! Il n'envisage ce +mariage qu'avec répugnance et il en aime une autre! Pensez à la +femme que lui ferait Tatiana Ivanovna! Et elle aussi serait +malheureuse, car il faudrait bien la contraindre et l'empêcher de +jeter des roses aux jeunes gens. Si je l'emmène la nuit, aucune +générale, aucun Foma Fomitch ne pourra plus rien faire: rappeler +une fiancée enfuie presque à la veille du mariage serait par trop +scandaleux. N'est-ce pas un immense service que je rendrai à Yégor +Ilitch? + +J'avoue que ce dernier argument m'impressionna profondément. + +-- Et, s'il lui fait dès demain sa demande, fis-je, elle serait +officiellement sa fiancée, et sera trop tard pour l'enlever! + +-- Bien entendu, il serait trop tard! C'est donc pour cela qu'il +faut travailler à ce que cette éventualité ne puisse se produire +et que je vous demande votre concours. Seul, j'aurais beaucoup de +peine, mais, à nous deux, nous parviendrons à empêcher Yégor +Ilitch de faire cette demande; il faut nous y appliquer de toutes +nos forces quand nous devrions rouer de coups Foma Fomitch, pour +attirer sur lui l'attention générale et détourner tous les esprits +du mariage. Naturellement cela ne se ferait qu'à toute extrémité +et c'est dans ce cas que je compte sur vous. + +-- Encore un mot: vous n'avez parlé de votre projet à personne +autre que moi? + +Mizintchikov se gratta la nuque avec une grimace mécontente. + +-- J'avoue, répondit-il que cette question m'est plus désagréable +à avaler que la plus amère pilule. C'est justement que j'ai déjà +dévoilé mon plan, oui, j'ai fait cette bêtise! et à qui? À +Obnoskine. C'est à peine si je peux y croire moi-même. Je ne +comprends pas comment ça a pu se produire. Il était toujours près +de moi; je ne le connaissais pas; lorsque cette inspiration me fut +venue, une fièvre s'empara de moi et, comme j'avais reconnu dès +l'abord qu'il me fallait un allié, je me suis adressé à +Obnoskine... C'est absolument impardonnable! + +-- Mais que vous répondit-il? + +-- Il sauta là-dessus avec ravissement. Seulement, le lendemain +matin, il avait disparu et il ne reparut que trois jours après, +avec sa mère. Il ne me parle plus; il fait plus: il m'évite. J'ai +tout de suite compris de quoi il retournait. Sa mère est une fine +mouche qui en a vu de toutes les couleurs (je l'ai connue +autrefois). Il n'est pas douteux qu'il lui a tout raconté. Je me +tais et j'attends; eux m'espionnent et l'affaire traverse une +phase excessivement délicate. Voilà pourquoi je me hâte. + +-- Mais que craignez-vous d'eux? + +-- Je ne crois pas qu'ils puissent faire grand'chose; mais, en +tout cas, ils me nuiront. Ils exigeront de l'argent pour payer +leur silence et leur concours; je m'y attends... Seulement, je ne +peux ni ne veux leur donner beaucoup; ma résolution est prise: il +m'est impossible de leur abandonner plus de trois mille roubles de +commission. Comptez: trois mille roubles pour eux, cinq cents que +coûtera le mariage; il faudra payer les vieilles dettes, donner +quelque chose à ma soeur... Que me restera-t-il sur les cent mille +roubles? Ce serait la ruine!... D'ailleurs, les Obnoskine sont +partis. + +-- Ils sont partis? demandai-je avec curiosité. + +-- Aussitôt après le thé; que le diable les emporte! Demain, vous +les verrez revenir. Allons, voyons, consentez-vous? + +-- Je ne sais trop que répondre. L'affaire est très délicate. Vous +pouvez compter sur mon absolue discrétion; je ne suis pas +Obnoskine; mais... je crois bien que vous n'avez rien à espérer de +moi. + +-- Je vois, dit Mizintchikov en se levant, que vous n'avez pas +assez souffert de Foma Fomitch ni de votre grand'mère et que, +malgré votre affection pour votre bon oncle, vous n'avez encore pu +apprécier les tortures qu'on lui fait endurer. Vous ne faites que +d'arriver... Mais attendons! Restez seulement jusqu'à demain soir +et vous consentirez. Autrement, votre oncle est perdu, comprenez- +vous? On le mariera de force. N'oubliez pas qu'il pourrait faire +sa demande dès demain et qu'alors, il serait trop tard; il +vaudrait mieux vous décider aujourd'hui! + +-- Vraiment, je vous souhaite toute réussite, mais, pour ce qui +est de vous aider... Je ne sais trop... + +-- Entendu. Mais attendons jusqu'à demain, conclut Mizintchikov +avec un sourire moqueur. La nuit porte conseil. Au revoir. Je +reviendrai vous voir demain de très bonne heure. Réfléchissez. + +Et il s'en fut en sifflotant. + +Je sortis presque sur ses talons pour prendre un peu l'air. La +lune n'était pas encore levée; la nuit était noire et l'atmosphère +suffocante; pas un mouvement dans le feuillage. Malgré mon extrême +fatigue, je voulus marcher, me distraire, rassembler mes idées, +mais je n'avais pas fait dix pas que j'entendais la voix de mon +oncle. Il gravissait le perron du pavillon en compagnie de +quelqu'un et causait avec animation. Son interlocuteur n'était +autre que Vidopliassov. + + + +XI +UN GRAND ÉTONNEMENT + +-- Mon oncle! m'écriai-je. Enfin! + +-- Mon ami, j'avais aussi grande hâte de te voir. Laisse-moi en +finir avec Vidopliassov et nous pourrons causer. J'ai beaucoup à +te dire. + +-- Comment? Encore Vidopliassov! Mais renvoyez-le! + +-- Patiente cinq ou dix minutes, Serge et je suis à toi. C'est une +petite affaire à régler. + +-- Mais il vous importune avec toutes ses bêtises! fis-je, très +mécontent. + +-- Que te dire, mon ami? Certainement que le moment est assez mal +choisi pour venir m'ennuyer avec de telles bêtises... Voyons, +Grigori, comme si tu ne pouvais pas choisir une autre occasion +pour me faire tes plaintes! Qu'y puis-je? Aie au moins pitié de +moi! Vous m'éreintez, tous tant que vous êtes! Je n'en peux plus, +Serge! + +Et mon oncle fit des deux mains un geste de profond ennui. + +-- Quelle affaire a-t-il donc, si importante qu'on ne puisse la +remettre? J'ai grand besoin, mon oncle, de... + +-- Eh! mon ami, on crie assez que je ne me soucie pas de la +moralité de mes gens! Il se plaindra demain que je n'ai pas voulu +l'écouter et alors... de nouveau... + +Il fit un geste. + +-- Voyons, finissons-en au plus vite. Je vais vous aider. Montons. +Que veut-il? fis-je une fois que nous fûmes dans le pavillon. + +-- Mon ami, son nom ne lui plaît pas. Il demande la permission +d'en changer. Comment trouves-tu cela? + +-- Son nom ne lui plaît pas! Eh bien, mon oncle, avant que de +l'entendre, permettez-moi de vous dire que c'est seulement dans +votre maison qu'on voit de tels miracles! + +Et, les bras écartés, je fis un grand geste d'étonnement. + +-- Eh! mon ami, je sais aussi écarter les bras. À quoi cela sert- +il? dit mon oncle d'un ton fâché. Va, parle-lui; retourne-le! +Depuis deux mois qu'il m'ennuie!... + +-- Mon nom n'est pas convenable! reprit Vidopliassov. + +-- Mais pourquoi? lui demandai-je ébahi. + +-- Parce qu'il a un sens indécent. + +-- Pourquoi? Et puis, comment en changer? On ne change pas de nom! + +-- De grâce, peut-on porter un nom pareil? + +-- Je veux bien qu'il soit assez bizarre, continuai-je, toujours +aussi étonné. Mais qu'y faire? Ton père le portait. + +-- Ainsi donc, par la faute de mon père, il faut que je souffre +toute ma vie, car mon nom m'attire d'innombrables désagréments, +d'insupportables plaisanteries, répondit Vidopliassov. + +-- Je parierais, mon oncle, m'écriai-je avec colère, je parierais +qu'il y a du Foma Fomitch là-dessous. + +-- Non, mon ami, non; tu te trompes. Il est bien vrai que Foma le +comble de ses bienfaits; il en a fait son secrétaire et c'est là +l'unique emploi de Grigori. Bien entendu, il s'est efforcé de le +développer, de lui communiquer sa noblesse d'âme et il en a fait +un homme éclairé sous certains rapports... Je te raconterai tout +cela... + +-- C'est exact, interrompit Vidopliassov, Foma Fomitch est mon +bienfaiteur. Il m'a fait concevoir mon néant et que je ne suis +qu'un ver sur la terre; il m'a enseigné ma destinée. + +-- Voici, Sérioja, fit mon oncle avec sa précipitation accoutumée. +Ce garçon vécut à Moscou depuis son enfance. Il était domestique +chez un professeur de calligraphie. Si tu voyais comme il a bien +profité des leçons de son maître! il écrit avec des couleurs, avec +de l'or; il dessine; en un mot, c'est un artiste. Il enseigne +l'écriture à Ilucha et je lui paie un rouble cinquante kopeks la +leçon; c'est le prix fixé par Foma. Il donne des leçons chez +d'autres propriétaires qui le rétribuent également. Aussi, tu vois +comme il s'habille! En outre, il fait des vers. + +-- Eh bien, fis-je, il ne manquait plus que cela! + +-- Des vers, mon ami, des vers! et ne crois pas que je plaisante; +de vrais vers, des vers superbes. Il n'a qu'à voir n'importe quel +objet pour faire des vers dessus. Un véritable talent! Pour la +fête de ma mère, il en avait composé de si beaux que nous n'en +revenions pas d'étonnement. Le sujet était pris dans la +mythologie; il y avait des muses et c'était très bien rimé! Foma +lui avait corrigé cela. Naturellement, je n'y vois pas de mal; +j'en suis très content. Qu'il compose des vers s'il lui plaît +pourvu qu'il ne fasse pas de bêtises! C'est un père qui te parle, +Grigori. Quand Foma eut connaissance de ces poésies, il le prit +pour lecteur et pour copiste; en un mot, il lui a donné de +l'instruction et Grigori ne ment pas en l'appelant son +bienfaiteur. Mais cela fit germer dans son cerveau et le +romantisme et l'esprit d'indépendance; Foma m'a expliqué tout +cela, mais je l'ai déjà oublié. J'avoue même que, sans +l'intervention de Foma, j'allais l'affranchir. J'en suis honteux, +vois-tu... Mais Foma est opposé à ce projet parce qu'il a besoin +de ce serviteur et qu'il l'aime; il m'a aussi fait remarquer que +«c'est un honneur pour moi d'avoir des poètes parmi mes gens et +que jadis, il en était ainsi chez certains barons, dans les +époques de vraie grandeur». Bon! va pour la vraie grandeur. Je +commence à l'estimer, comprends-tu, mon ami? Mais ce qui est +mauvais, c'est qu'il devient fier et ne veut plus adresser la +parole aux domestiques. Ne te froisse pas, Grigori, je te parle en +père. Il devait épouser Matriona, une jeune fille honnête, +travailleuse et gaie. À présent, il n'en veut plus, qu'il se soit +fait une très haute idée de lui-même, ou qu'il ait résolu de +conquérir la célébrité avant de chercher femme ailleurs... + +-- C'est principalement sur le conseil de Foma Fomitch que j'agis +de la sorte, nous fit observer Vidopliassov. Comme il me veut du +bien... + +-- Parbleu! comment se passer de Foma Fomitch? m'écriai-je +involontairement. + +-- Eh! mon cher, l'affaire n'est pas là, interrompit +précipitamment mon oncle, mais on ne le laisse plus tranquille. La +jeune fille n'est pas timide; elle a excité contre lui toute la +domesticité qui s'en moque et le persifle; jusqu'aux enfants qui +le traitent en bouffon... + +-- Tout cela par la faute de Matriona, fit Vidopliassov. C'est une +sotte; et moi, il faut que je pâtisse parce qu'elle a mauvais +caractère! + +-- Eh bien, Grigori, c'est ce que je disais! continua mon oncle +avec un air de reproche. Ils ont trouvé à son nom une rime +indécente et voilà pourquoi il me demande s'il n'y aurait pas +moyen d'en changer. Il prétend souffrir depuis longtemps de ce nom +malsonnant. + +-- Un nom si vulgaire! ajouta Vidopliassov. + +-- Bon! tais-toi, Grigori. Foma est de son avis... c'est-à-dire +pas précisément, mais il y a lieu de considérer ceci: au cas où +nous publierions ses vers ainsi que le projette Foma, un pareil +nom serait plutôt nuisible; n'est-ce pas? + +-- Alors, il veut faire éditer ses vers, mon oncle? + +-- Oui; c'est décidé. L'édition sera faite à mes frais. Le premier +feuillet mentionnera qu'il est mon serf et dans l'introduction +l'auteur exprimera, en quelques mots, toute sa gratitude envers +Foma, qui l'a instruit et auquel le livre sera dédié. C'est Foma +qui écrira la préface. Cela s'appellera: «Les Rêveries de +Vidopliassov»... + +-- Non, «les Gémissements de Vidopliassov», corrigea le laquais. + +-- Eh bien, tu vois? Les gémissements... avec ce nom ridicule et +qui, selon Foma, révolte la délicatesse et le bon goût!... +D'autant plus que tous ces critiques semblent très portés à la +raillerie, et particulièrement Brambéus... Rien ne les arrête et +le nom leur serait un prétexte à quolibets. Je lui dis qu'il n'a +qu'à signer de n'importe quel nom (cela se nomme, je crois, un +pseudonyme). «Non, me répondit-il, ordonnez à toute votre +domesticité de me donner un nouveau nom, un nom convenant à mon +talent.» + +-- Et je parie que vous avez consenti, mon oncle? + +-- Oui, Sérioja, et principalement pour ne pas avoir de +discussions avec eux. Il y avait justement à ce moment-là un petit +malentendu entre Foma et moi... Mais, depuis ce temps, Grigori +change de nom tous les huit jours; il choisit les plus délicats: +Oléandrov, Tulipanov... Voyons Grigori: d'abord, tu as voulu +t'appeler «Grigori Vierny» et puis ce nom te déplut parce qu'un +mauvais plaisant lui avait trouvé une rime fâcheuse. Il fut +d'ailleurs puni sur ta plainte. Mais de combien de noms t'es-tu +successivement affublé? Une fois, tu prétendis être «Oulanov». +Avoue que c'est là un nom stupide! Cependant, j'avais donné mon +consentement, ne fût-ce que pour me débarrasser de lui. Et mon +oncle se tourna vers moi. -- Pendant trois jours, tu fus +Oulanov... Tu as même usé toute une rame de papier à étudier +l'effet que ça faisait en signature. Mais, cette fois encore tu +n'eus pas la main heureuse: on découvrit une nouvelle rime +désobligeante. Alors, quel nouveau nom avais-tu choisi? Je ne m'en +souviens déjà plus. + +-- Tantsev, répondit Vidopliassov. S'il faut que mon nom ait +quelque chose de sautillant, qu'il ait au moins une tournure +étrangère: Tantsev. + +-- Parfait, Tantsev. J'ai encore consenti. Seulement, du coup on +inventa une rime telle que je ne peux même pas la répéter. +Aujourd'hui, il a trouvé quelque chose d'autre, je parie! Est-ce +vrai, Grigori? Allons, avoue! + +-- En effet, voici longtemps déjà que je voulais mettre à vos +pieds un nouveau nom, mais beaucoup plus noble. + +-- Et c'est? + +-- Essboukétov. + +-- Et tu n'as pas honte, Grigori, tu n'as pas honte? Un nom de +pommade! Toi, un homme intelligent, c'est tout ce que tu as trouvé +et, sans doute, après de laborieuses recherches. Allons, on voit +ça sur les flacons de parfums! + +-- Écoutez, mon oncle, fis-je à demi-voix, c'est un imbécile, le +dernier des imbéciles! + +-- Qu'y faire, mon cher? répondit tout bas mon oncle, ils disent +tous qu'il est remarquablement intelligent et que ce sont les +nobles sentiments qui l'agitent... + +-- Mais, renvoyez-le pour l'amour de Dieu! + +-- De grâce, Grigori, écoute-moi! dit mon oncle d'une voix aussi +suppliante que s'il eût eu peur de Vidopliassov lui-même. +Réfléchis, mon ami: n'ai-je de temps que pour écouter tes +plaintes? Tu te plains qu'on t'ait encore insulté? Bon! je te +donne ma parole de m'en occuper dès demain. Mais, pour le moment, +va-t-en; Dieu soit avec toi! Attends: que fait en ce moment Foma +Fomitch? + +-- Quand je l'ai quitté, il se couchait et il m'a ordonné, au cas +où on le demanderait, de dire qu'il allait passer la nuit en +prières. + +-- Hum! Eh bien, va-t-en, va-t-en, mon ami!... Vois-tu, Sérioja, +il ne quitte pas Foma Fomitch et je le crains un peu. Les +domestiques ne l'aiment pas parce qu'il va tout rapporter à Foma. +Le voilà parti, mais, demain, il forgera quelque mensonge... Là- +bas, mon cher, j'ai tout arrangé; je me suis calmé... J'avais hâte +de te rejoindre. Enfin nous voici donc encore ensemble! -- et il +me serra la main avec émotion. -- Et moi qui te croyais fâché et +prêt à prendre la poudre d'escampette. J'avais donné ordre de te +surveiller... Ce Gavrilo, tantôt, crois-tu! Et Falaléi... et +toi... tout en même temps! Mais Dieu merci, je vais enfin pouvoir +te parler à loisir, à coeur ouvert! Ne t'en va pas, Sérioja: je +n'ai que toi; toi et Korovkine... + +-- Enfin, mon oncle, qu'avez-vous arrangé, là-bas et qu'ai-je à +attendre ici après ce qui s'est passé? Je vous avoue que ma tête +éclate! + +-- Et la mienne, donc! Voilà six mois que tout y est à la +débandade, dans ma tête! Mais, grâce à Dieu, tout est arrangé. +Primo, on m'a pardonné; on m'a complètement pardonné, à certaines +conditions, il est vrai, mais je n'ai presque plus rien à craindre +désormais. On a pardonné aussi à Sachourka. Tu te rappelles Sacha, +Sacha, Sacha! ce tantôt?... Elle a la tête chaude et s'était un +peu laissée aller, mais c'est un coeur d'or; Dieu la bénisse. Je +suis fier de cette fillette, Sérioja. Quant à toi, on te pardonne +aussi. Tu pourras faire tout ce qu'il te plaira: parcourir toutes +les pièces, te promener dans le jardin... à cette seule condition +que tu ne diras rien demain ni devant ma mère, ni devant Foma +Fomitch. Je le leur ai promis en ton nom; tu écouteras, voilà +tout... Ils disent que tu es trop jeune pour... Ne te formalise +pas, Sergueï; tu es en effet très jeune... Anna Nilovna est aussi +de cet avis... + +Il n'était pas douteux que j'étais fort jeune et je le prouvai sur +le champ en m'élevant avec indignation contre ces clauses +humiliantes. + +-- Écoutez, mon oncle, m'écriai-je, presque suffoquant, dites-moi +seulement une chose et tranquillisez-moi: suis-je ou non dans une +maison de fous? + +-- Te voilà bien! Tu te mets tout de suite à critiquer! Tu ne peux +te contenir! s'écria-t-il, affligé. Il n'y a pas de maison de +fous, mais on s'est emporté de part et d'autre. Voyons, conviens- +en: comment t'es-tu conduit? Tu te rappelles ce que tu as osé dire +à un homme que son âge devrait te rendre vénérable? + +-- Des hommes pareils n'ont pas d'âge, mon oncle. + +-- Voyons, mon ami, tu dépasses la mesure! C'est de la licence. Je +ne désapprouve pas l'indépendance de pensée tant qu'elle reste +dans les bornes du bon goût, mais tu dépasses la mesure!... Et tu +m'étonnes, Serge! + +-- Ne vous fâchez pas, mon oncle; j'ai tort, mais seulement envers +vous. En ce qui concerne votre Foma... + +-- Bon! votre Foma, à présent! Allons, Serge, ne le juge pas si +sévèrement; c'est un misanthrope, un malade et voilà tout. Il ne +faut pas se montrer trop exigeant avec lui. Mais en revanche, +c'est un noble coeur; c'est le plus noble des hommes. Tu en as +encore vu la preuve tantôt et, s'il a parfois de petites lubies, +il n'y faut pas faire attention. À qui cela n'arrive-t-il pas? + +-- Je vous demanderais plutôt à qui ces choses-là arrivent? + +-- Ah! tu ne cesses de répéter la même chose! Tu n'as guère +d'indulgence, Sérioja; tu ne sais pas pardonner! + +-- Bien, mon oncle, bien; laissons cela. Dites-moi: avez-vous vu +Nastassia Evgrafovna? + +-- Mon ami; c'est justement d'elle qu'il s'agissait... Mais voici +le plus grave: nous avons tous décidé d'aller demain souhaiter la +fête de Foma. Sachourka est une charmante fillette, mais elle se +trompe. Demain, nous nous rendrons tous auprès de lui, de bonne +heure, avant la messe. Ilucha va lui réciter une poésie; ça lui +fera plaisir; ça le flattera. Ah! si tu voulais venir avec nous, +toi aussi! Il te pardonnerait peut-être entièrement. Comme ce +serait bien de vous voir tous deux réconciliés! Allons, Sérioja, +oublie l'outrage; tu l'as toi-même offensé... C'est un homme des +plus respectables... + +-- Mon oncle, mon oncle! m'écriai-je, perdant patience, j'ai à +vous parler d'affaires très graves et vous le demande encore: +qu'advient-il en ce moment de Nastassia Evgrafovna? + +-- Eh bien, mais qu'as-tu donc, mon ami? C'est à cause d'elle +qu'est survenue toute cette histoire qui, d'ailleurs, n'est pas +d'hier et dure depuis longtemps. Seulement, je n'avais pas voulu +t'en parler plus tôt, de peur de t'inquiéter. On voulait la +chasser, tout simplement; ils exigeaient de moi son renvoi. Tu +t'imagines ma situation!... Mais, grâce à Dieu, voici tout +arrangé. Vois-tu, je ne veux rien te cacher; ils m'en croyaient +amoureux et se figuraient que je voulais l'épouser, que je volais +à ma perte en un mot, car ce serait en effet ma perte; ils me +l'ont expliqué... Alors, pour me sauver, ils avaient décidé de la +faire partir... Tout cela vient de maman et d'Anna Nilovna. Foma +n'a encore rien dit. Mais je les ai tous dissuadés et j'avoue +t'avoir déclaré officiellement fiancé à Nastenka. J'ai dit que tu +n'étais venu qu'à ce titre. Ça les a un peu tranquillisés, et +maintenant, elle reste, à titre d'essai, c'est vrai, mais elle +reste. Et tu as même grandi dans l'opinion générale quand on a su +que tu recherchais sa main. Du moins, maman a paru se calmer. +Seule, Anna Nilovna continue à grogner. Je ne sais plus +qu'inventer pour lui plaire. En vérité, qu'est-ce qu'elle veut? + +-- Mon oncle, dans quelle erreur n'êtes-vous pas? Mais sachez donc +que Nastassia Evgrafovna part demain, si elle n'est pas déjà +partie! Sachez que son père n'est venu aujourd'hui que pour +l'emmener! C'est dès à présent décidé: elle-même me l'a déclaré +aujourd'hui et elle m'a chargé de vous faire ses adieux. Le +saviez-vous? + +Mon oncle restait là, devant moi, la bouche ouverte. Il me sembla +qu'un frisson l'agitait et que des gémissements s'échappaient de +sa poitrine. Sans perdre un instant, je lui fis un récit hâtif et +détaillé de mon entretien avec Nastia. Je lui dis ma demande, et +son refus catégorique, et sa colère contre lui, qui n'avait pas +craint de me faire venir. Je lui dis que, par son départ, elle +espérait le sauver de ce mariage avec Tatiana Ivanovna. En un mot, +je ne lui cachai rien et j'exagérai même, intentionnellement, tout +ce que ces nouvelles pouvaient avoir de désagréable pour lui, car +j'espérais lui inspirer des mesures décisives à la faveur d'une +grande émotion. Son émotion fut grande en effet. Il s'empoigna la +tête en poussant un cri. + +-- Où est-elle, sais-tu? Que fait-elle en ce moment? parvint-il +enfin à prononcer, pâle d'effroi. Puis il ajouta avec désespoir: - +- Et moi, imbécile, qui venais ici, bien tranquille, croyant que +tout allait le mieux du monde! + +-- Je ne sais où elle est maintenant; mais tout à l'heure, quand +ces cris ont éclaté, elle courut vous trouver pour vous dire tout +cela de vive voix. Il est probable qu'on l'a empêchée de vous +rejoindre. + +-- Évidemment on l'en a empêchée. Que va-t-elle devenir? Ah! tête +chaude! orgueilleuse! Mais où va-t-elle? Où? Ah! toi, tu es bon! +mais pourquoi t'a-t-elle refusé? C'est stupide! Tu devrais lui +plaire! Pourquoi ne lui plais-tu pas? Mais réponds donc, pour +l'amour de Dieu! Qu'as-tu à rester ainsi? + +-- Pardonnez-moi, mon oncle: que répondre à de pareilles +questions? + +-- Mais c'est impossible! Tu dois... tu dois l'épouser! Ce n'est +que pour cela que je t'ai dérangé et que je t'ai fait venir de +Pétersbourg. Tu dois faire son bonheur. On veut la chasser d'ici, +mais quand elle sera ta femme, ma propre nièce, on ne la chassera +pas. Où veut-elle aller? Que fera-t-elle? Elle prendra une place +de gouvernante? Mais, c'est idiot! Comment vivra-t-elle en +attendant de trouver une place? Le vieux a sur les bras neuf +enfants qui meurent de faim. Elle n'acceptera pas un sou de moi, +si elle s'en va avec son père à cause de ces méchants commérages. +Et qu'elle s'en aille ainsi, c'est terrible! Ici, ce sera un +scandale; je le sais. Tout ce qu'elle a pu toucher d'argent a été +mangé au fur et à mesure; c'est elle qui les nourrit... Je +pourrais lui trouver une place de gouvernante dans une famille +honnête et distinguée, avec ma recommandation? Mais où les +prendre, les vraies familles honnêtes et distinguées? C'est +dangereux; à qui se fier? De plus la jeunesse est toujours +susceptible. Elle se figure aisément qu'on veut lui faire payer le +pain qu'elle mange par des humiliations. Elle est fière; on +l'offensera, et alors? Et, avec cela, pour peu qu'une canaille de +séducteur se rencontre, qui jette les yeux sur elle... Je sais +bien qu'elle lui crachera au visage, mais il ne l'en aura pas +moins offensée, le misérable! et la voilà soupçonnée, déshonorée? +et alors? Mon Dieu! la tête m'en tourne! + +-- Mon oncle, lui dis-je avec solennité, j'ai à vous adresser une +question; ne vous en fâchez pas. Comprenez qu'elle peut résoudre +bien des difficultés; je suis même en droit d'exiger de vous une +réponse catégorique. + +-- Quoi? Fais ta question. + +-- Dites-le moi franchement, sincèrement: ne vous sentez-vous pas +amoureux de Nastassia Evgrafovna et ne désirez-vous pas l'épouser? +N'oubliez pas que c'est là le seul motif des persécutions qu'elle +subit ici. + +Mon oncle eut un geste d'impatience à la fois énergique et +fébrile. + +-- Moi? Amoureux d'elle? Mais ils sont tous fous, ou bien c'est un +véritable complot. Mais pourquoi donc t'aurais-je fait venir sinon +pour leur prouver qu'ils ont tous perdu la raison? Pourquoi +chercherais-je à te la faire épouser? Moi? Amoureux? Amoureux +d'elle? Mais ils ont tous perdu la tête; voilà tout! + +-- Quoi qu'il en soit, mon oncle, laissez-moi vous parler à coeur +ouvert. Très sérieusement, je n'ai rien à dire contre un pareil +projet. Au contraire, si vous l'aimez, j'y verrais son bonheur? +Alors que le Seigneur vous l'accorde et vous donne amour et +prospérité! + +-- Mais enfin, que dis-tu? cria mon oncle avec une émotion qui +ressemblait à de l'horreur. Je suis stupéfait que tu puisses +parler ainsi de sang-froid... tu as toujours l'air pressé +d'arriver; je l'ai déjà remarqué... Mais c'est insensé, ce que tu +dis là. Voyons, comment pourrais-je épouser celle que je regarde +comme ma fille et que j'aurais honte de considérer autrement, car +ce serait un véritable péché! Je suis un vieillard, et elle, c'est +une fleur. Foma me l'a parfaitement expliqué en se servant de ces +mêmes termes. Mon coeur déborde pour elle d'affection paternelle, +et tu viens me parler de mariage? Il serait possible qu'elle ne me +refusât pas par reconnaissance, mais, par la suite, elle me +mépriserait pour en avoir profité. Je la mènerais à sa perte et je +perdrais son affection! Oui, je lui donnerais bien volontiers mon +âme, à la chère enfant! Je l'aime autant que Sacha, peut-être +davantage, je l'avoue. Sacha est ma fille de par la force des +choses; Nastia l'est devenue par affection. Je l'ai prise pauvre; +je l'ai élevée. Mon ange défunt, ma chère Katia l'aimait; elle me +l'a léguée pour fille. Je lui ai fait donner de l'instruction: +elle parle français; elle joue du piano; elle a des livres et tout +ce qu'il lui faut... Quel sourire elle a!... L'as-tu remarqué, +Serge? On dirait qu'elle veut se moquer, mais elle ne se moque +point; elle est très tendre au contraire... Je me figurais que tu +allais arriver et te déclarer et qu'ils comprendraient tous que je +n'ai aucune vue sur elle, qu'ils cesseraient de faire courir ces +vilains bruits. Alors, elle pourrait vivre en paix avec nous et +comme nous serions heureux! Vous êtes tous deux orphelins et tous +deux mes enfants que j'ai élevés... Je vous aurais tant aimés! Je +vous aurais consacré ma vie; je ne vous aurais jamais quittés; je +vous aurais suivi partout! Ah! pourquoi les hommes sont-il +méchants? pourquoi se fâchent-ils? pourquoi se haïssent-ils? Oh! +que j'aurais voulu pouvoir leur expliquer cela! Je leur aurais +ouvert mon coeur! Mon Dieu! + +-- Mon oncle, tout cela est très joli; mais il y a un mais; elle +m'a refusé! + +-- Elle t'a refusé! Hum! j'en avais presque le pressentiment, +qu'elle te refuserait! fit-il tout pensif. Puis il reprit: -- Mais +non; tu as mal compris; tu as sans doute été maladroit; tu l'as +peut-être froissée; tu lui auras débité des fadaises... Allons, +Serge, raconte-moi encore comment ça c'est passé! + +Je recommençais mon récit circonstancié. Quand j'en fus à lui dire +que Nastenka voulait s'éloigner pour le sauver de Tatiana +Ivanovna, il sourit amèrement. + +-- Me sauver! dit-il, me sauver jusqu'à demain matin! + +-- Vous ne voulez pas me faire entendre que vous allez épouser +Tatiana Ivanovna? m'écriai-je, très effrayé. + +-- Et comment donc aurais-je obtenu que Nastia ne fut pas renvoyée +demain? Je dois faire ma demande demain; j'en ai fait la promesse +formelle. + +-- Vous êtes fermement décidé, mon oncle? + +-- Hélas! mon ami. Cela me brise le coeur, mais ma résolution est +prise. Demain je présenterai ma demande; la noce sera simple; il +vaut mieux que tout se passe en famille. Tu pourrais être garçon +d'honneur. J'en ai déjà touché deux mots pour qu'on ne te fît pas +partir. Que veux-tu, mon ami? Ils disent que cela grossira +l'héritage des enfants et que ne ferait-on pas pour ses enfants? +On marcherait sur la tête, pour eux, et ce n'est que justice. Il +faut bien que je fasse quelque chose pour ma famille. Je ne puis +rester toute ma vie un inutile. + +-- Mais, mon oncle, c'est une folle! m'écriai-je, m'oubliant. Mon +coeur se serrait douloureusement. + +-- Allons! pas si folle que ça. Pas folle du tout, mais elle a eu +des malheurs... Que veux-tu, mon ami, je serais heureux d'en +prendre une qui aurait sa raison... Cependant, il en est qui, avec +toute leur raison... Et si tu savais comme elle est bonne; quelle +noblesse de sentiments! + +-- Oh! mon Dieu! voilà donc qu'il se soumet! m'écriai-je avec +désespoir. + +-- Mais que veux-tu que j'y fasse? On me le conseille pour mon +bien et puis, j'ai toujours eu le pressentiment que, tôt ou tard, +je ne pourrais l'éviter et que je serais contraint à ce mariage. +Cela vaut encore mieux que de continuelles disputes et, je te le +dirai franchement, mon cher Serge, j'en suis même bien aise. Ma +résolution est prise; c'est une affaire entendue et un embarras de +moins... et je suis plus tranquille. Vois-tu, quand je suis venu +te trouver ici, j'étais tout à fait calme, mais voilà bien ma +chance! À cette combinaison, je gagnais que Nastassia restât avec +nous; c'est à cette seule condition que j'avais consenti et voici +qu'elle veut s'enfuir! Mais cela ne sera pas! -- Il frappa du pied +et ajouta d'un air résolu: -- Écoute, Serge, attends-moi ici; ne +t'éloigne pas; je reviens à l'instant. + +-- Où allez-vous, mon oncle? + +-- Je vais peut-être la voir, Serge; tout s'arrangera; crois-moi: +tout s'expliquera et... et... tu l'épouseras; je t'en donne ma +parole. + +Il sortit et descendit dans le jardin. De la fenêtre, je le suivis +des yeux. + + + +XII +LA CATASTROPHE + +Je restai seul. Ma situation était intolérable: mon oncle +prétendait me marier à toute force avec une femme qui ne voulait +pas de moi! Ma tête se perdait dans un tumulte de pensées. Je ne +cessais de songer à ce que m'avait dit Mizintchikov. Il fallait à +tout prix sauver mon oncle. J'avais même envie d'aller trouver +Mizintchikov pour tout lui dire. + +Mais où donc était allé mon oncle? Parti dans l'intention de se +mettre à la recherche de Nastassia, il s'était dirigé vers le +jardin!... L'idée d'un rendez-vous clandestin s'empara de moi, me +causant un désagréable serrement de coeur. Je me rappelai +l'allusion de Mizintchikov à la possibilité d'une liaison +secrète... Mais, après un instant de réflexion, j'écartai cette +pensée avec indignation. Mon oncle était incapable d'un mensonge; +c'était évident... + +Mais mon inquiétude grandissait. Presque inconsciemment, je sortis +et me dirigeais vers le fond du jardin en suivant l'allée au bout +de laquelle je l'avais vu disparaître. La lune se levait; je +connaissais parfaitement le parc et ne craignais pas de m'égarer. + +Arrivé à la vieille tonnelle, au bord de l'étang mal soigné et +vaseux, dans un endroit fort isolé, je m'arrêtai soudain: un bruit +de voix sortait de la tonnelle. Je ne saurais dire l'étrange +sentiment de contrariété qui m'envahit. Je ne doutai pas que ces +voix ne fussent celles de mon oncle et de Nastassia et je +continuai à m'approcher, cherchant à calmer ma conscience par +cette constatation que je n'avais pas changé mon pas et que je ne +procédais point furtivement. + +Tout à coup, je perçus nettement le bruit d'un baiser, puis +quelques paroles prononcées avec animation, puis un perçant cri de +femme. Une dame en robe blanche s'enfuit de la tonnelle et glissa +près de moi comme une hirondelle. Il me sembla même qu'elle +cachait sa figure dans ses mains pour ne pas être reconnue. +Évidemment j'avais été vu de la tonnelle. + +Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction quand je reconnus que le +cavalier sorti à la suite de la dame effrayée n'était autre +qu'Obnoskine, lequel était parti depuis longtemps déjà, au dire de +Mizintchikov. De son côté, il parut fort troublé à ma vue; toute +son insolence avait disparue. + +-- Excusez-moi; mais je ne m'attendais nullement à vous +rencontrer, fit-il en bégayant avec un sourire gêné. + +-- Ni moi non plus, répondis-je d'une voix moqueuse, d'autant plus +qu'on vous croyait parti. + +-- Mais non, Monsieur; j'ai seulement fait un bout de conduite à +ma mère. Mais permettez-moi de vous parler comme à l'homme le plus +généreux... + +-- À quel sujet? + +-- Il est, dans la vie, certaines circonstances où l'homme +vraiment généreux est obligé de s'adresser à toute la générosité +de sentiment d'un autre homme vraiment généreux... J'espère que +vous me comprenez? + +-- N'espérez pas. Je n'y comprends rien. + +-- Vous avez vu la dame qui se trouvait avec moi dans cette +tonnelle? + +-- Je l'ai vue, mais je ne l'ai pas reconnue. + +-- Ah! vous ne l'avez pas reconnue? Bientôt je l'appellerai ma +femme. + +-- Je vous en félicite. Mais en quoi puis-je vous être utile? + +-- En une seule chose: en me gardant le plus profond secret. + +-- Je me demandais quelle pouvait bien être cette dame +mystérieuse. N'était-ce pas...? + +-- Vraiment, je ne sais pas... lui répondis-je. J'espère que vous +m'excuserez, mais je ne puis vous promettre... + +-- Non, je vous en prie, a nom du ciel! suppliait Obnoskine. +Comprenez ma situation: c'est un secret. Il pourrait vous arriver, +à vous aussi, d'être fiancé; alors, de mon côté... + +-- Chut! Quelqu'un vient! + +-- Où donc? + +-- C'est... c'est sûrement Foma Fomitch, chuchota Obnoskine, +tremblant de tout son corps, je l'ai reconnu à sa démarche... Mon +Dieu! encore des pas de l'autre côté! Entendez-vous?... Adieu; je +vous remercie... et je vous supplie... + +Obnoskine disparut, et un instant après mon oncle était devant +moi. + +-- Est-ce toi? me cria-t-il tout frémissant? Tout est perdu, +Serge; tout est perdu! + +-- Qu'y a-t-il de perdu, mon oncle? + +-- Viens! me dit-il, haletant et, me saisissant la main avec +force, il m'entraîna à sa suite. Pendant tout le parcours qui nous +séparait du pavillon il ne prononça pas une parole et ne me laissa +pas non plus parler. Je m'attendais à quelque chose +d'extraordinaire, et je ne me trompais pas. À peine fûmes-nous +entrés qu'il se trouva mal. Il était pâle comme un mort. Je +l'aspergeai d'eau froide en me disant qu'il s'était certainement +passé quelque chose d'affreux pour qu'un pareil homme s'évanouit. + +-- Mon oncle, qu'avez-vous? lui demandai-je. + +-- Tout est perdu, Serge. Foma vient de me surprendre dans le +jardin, avec Nastenka, au moment où je l'embrassais. + +-- Vous l'embrassiez... au jardin! m'écriai-je en le regardant +avec stupeur. + +-- Au jardin, mon ami. J'ai été entraîné au péché. J'y étais allé +pour la rencontrer. Je voulais lui parler, lui faire entendre +raison à ton sujet, certainement! Elle m'attendait depuis une +heure derrière l'étang, près du banc cassé... Elle y vient +souvent, quand elle a besoin de causer avec moi. + +-- Souvent, mon oncle? + +-- Souvent, mon ami! Pendant ces derniers temps, nous nous y +sommes rencontrés presque chaque nuit. Mais ils nous ont +indubitablement espionnés; je sais qu'ils nous ont guettés et que +c'est l'ouvrage d'Anna Nilovna. Nous avions interrompu nos +rencontres depuis quatre jours, mais, aujourd'hui, il fallait bien +y aller; tu l'as vu! comment aurais-je pu lui parler autrement? Je +suis allé au rendez-vous dans l'espoir de l'y trouver. Elle m'y +attendait depuis une heure: j'avais besoin de lui communiquer +certaines choses... + +-- Mon Dieu! quelle imprudence! Vous saviez bien qu'on vous +surveillait! + +-- Mais, Serge, la circonstance était critique; nous avions des +choses importantes à nous dire. Le jour, je n'ose même pas la +regarder; elle fixe son regard sur un coin, et moi, je regarde +obstinément dans le coin opposé, comme si j'ignorais jusqu'à son +existence. Mais la nuit, nous nous retrouvions et nous pouvions +nous parler à notre aise... + +-- Eh bien, mon oncle? + +-- Eh bien, je n'ai pas eu le temps de dire deux mots, vois-tu; +mon coeur battait à éclater, les larmes me jaillirent des yeux... +Je commençais à essayer de la convaincre de t'épouser quand elle +me dit: «Mais vous ne m'aimez donc pas? Bien sûr que vous ne voyez +rien!» Et soudain, voilà qu'elle se jette à mon cou, qu'elle +m'entoure de ses bras et qu'elle fond en larmes avec des +sanglots!... «Je n'aime que vous, me dit-elle, et je n'épouserai +personne. Je vous aime depuis longtemps, mais je ne vous épouserai +pas non plus et, dès demain, je pars pour m'enfermer dans un +couvent.» + +-- Mon Dieu! elle a dit cela!... Après, mon oncle, après? + +-- Tout à coup, je vois Foma devant nous! D'où venait-il? S'était- +il caché derrière un buisson pour paraître au bon moment? + +-- Le lâche! + +-- Le coeur me manqua. Nastenka prit la fuite et Foma Fomitch +passa près de moi en silence et me menaçant du doigt. Comprends- +tu, Serge, comprends-tu le scandale que cela va faire demain? + +-- Si je le comprends! + +-- Tu le comprends! s'écria mon oncle au désespoir, en se levant +de sa chaise. Tu le comprends, qu'ils veulent la perdre, la +déshonorer, la vouer au mépris; ils ne cherchaient qu'un prétexte +pour la noter faussement d'infamie et pouvoir la chasser. Le +prétexte est trouvé. On a dit qu'elle avait avec moi de honteuses +relations; on a dit aussi qu'elle en avait avec Vidopliassov! +C'est Anna Nilovna qui a lancé ces bruits. Qu'arrivera-t-il à +présent? Que se passera-t-il demain? Est-il possible que Foma +parle? + +-- Il parlera, mon oncle, sans aucun doute! + +-- Mais s'il parle, s'il parle seulement!... murmura-t-il, se +mordant les lèvres et serrant les poings... Mais non; je ne puis +le croire. Il ne dira rien; c'est un coeur vraiment généreux; il +aura pitié d'elle... + +-- Qu'il ait pitié d'elle ou non, répondis-je résolument, votre +devoir est, en tout cas, de demander demain même la main de +Nastassia Evgrafovna. -- Et comme il me regardait, immobile, je +repris: -- Comprenez, mon oncle, que si cette aventure s'ébruite, +la jeune fille est déshonorée. Il vous faut donc prévenir le mal +au plus vite. Vous devez regarder les gens en face, hardiment et +fièrement, faire votre demande sans tergiverser, vous moquer de ce +qu'ils pourront dire et écraser ce Foma, s'il a l'audace de +souffler mot contre elle. + +-- Mon ami! s'écria mon oncle, j'y avais déjà pensé en venant ici. + +-- Et qu'aviez-vous résolu? + +-- Cela même! Ma décision était prise avant que j'eusse commencé +mon récit. + +-- Bravo, mon oncle! et je me jetai à son cou. + +Nous causâmes longtemps. Je lui exposai la nécessité, l'obligation +absolue où il était d'épouser Nastenka et qu'il comprenait +d'ailleurs mieux que moi. Mon éloquence touchait au paroxysme. +J'étais bien heureux pour mon oncle. Quel bonheur que le devoir le +poussât! Sans cela, je ne sais s'il eût jamais pu s'éveiller. Mais +il était l'esclave du devoir. Cependant, je ne voyais pas comment +l'affaire pourrait bien s'arranger. Je savais, je croyais +aveuglément que mon oncle ne faillirait jamais à ce qu'il aurait +reconnu être son devoir, mais je me demandais où il prendrait la +force de lutter contre sa famille. Aussi m'efforçais-je de le +pousser le plus possible, et je travaillais à le diriger de toute +ma juvénile ardeur. + +-- D'autant plus... d'autant plus, disais-je, que, maintenant, +tout est décidé, et que vos derniers doutes sont dissipés. Ce que +vous n'attendiez pas s'est produit, mais tout le monde avait +remarqué depuis longtemps que Nastassia vous aime. Permettriez- +vous donc que cet amour si pur devint pour elle une source de +honte et de déshonneur? + +-- Jamais! Mais, mon ami, un pareil bonheur m'est-il donc réservé? +cria-t-il en se jetant à mon cou. Pourquoi m'aime-t-elle, pour +quel motif? Cependant, il n'y a en moi rien qui... Je suis vieux +en comparaison d'elle... Je ne pouvais m'attendre... Cher ange! +cher ange!... Écoute, Serge, tu me demandais tout à l'heure, si +j'étais amoureux d'elle. Est-ce que tu avais quelque arrière- +pensée? + +-- Mon oncle, je voyais que vous l'aimiez autant qu'il est +possible d'aimer; vous l'aimiez sans le savoir vous-même. Songez +donc: vous me faites venir et vous voulez me marier avec elle, +dans l'unique but de l'avoir pour nièce et sans cesse près de +vous. + +-- Et toi, Serge, me pardonnes-tu? + +-- Oh! mon oncle! + +Nous nous embrassâmes encore. J'insistai: + +-- Faites bien attention, mon oncle, qu'ils sont tous contre vous, +qu'il faut vous armer de courage et foncer sur eux tous, pas plus +tard que demain! + +-- Oui... oui, demain! répéta-t-il tout pensif. Sais-tu, il faut +faire cela avec courage, avec une vraie générosité, avec fermeté, +oui, avec fermeté. + +-- Ne vous intimidez pas, mon oncle! + +-- Je ne m'intimiderai pas, Serge. Mais voilà, je ne sais par où +commencer! + +-- N'y songez pas. Demain décidera de tout. Pour aujourd'hui, +appliquez-vous à reprendre votre calme. Inutile de réfléchir; cela +ne vous soulagera pas. Si Foma parle, il faut le chasser sur-le- +champ et l'anéantir. + +-- Il serait peut-être possible de ne pas le chasser. Mon ami, +voilà ce que j'ai décidé. Demain, je me rendrai chez lui de fort +bonne heure. Je lui dirai tout, comme je viens de te le dire. Il +me comprendra, car il est généreux; c'est l'homme le plus généreux +qu'il puisse exister. Une seule chose m'inquiète, ma mère +n'aurait-elle pas prévenu Tatiana Ivanovna de la demande que je +vais faire demain? C'est cela qui serait fâcheux! + +-- Ne vous tourmentez pas au sujet de Tatiana Ivanovna, mon oncle! +-- et je lui racontai alors la scène sous la tonnelle avec +Obnoskine, mais sans souffler mot de Mizintchikov. Mon oncle s'en +trouva très étonné. + +-- Quelle créature fantasque! véritablement fantasque! s'écria-t- +il! On veut la circonvenir à la faveur de sa simplicité! Ainsi, +Obnoskine... Mais il était parti! Oh! que c'est bizarre! follement +bizarre! Serge, j'en suis abasourdi... Il faudrait faire une +enquête et prendre des mesures... Mais es-tu bien sûr que ce soit +Tatiana Ivanovna? + +Je répondis que, d'après tous les indices, cela devait être +Tatiana Ivanovna, bien que je n'eusse pu voir son visage. + +-- Hum! ne serait-ce pas plutôt une intrigue avec quelqu'une de la +ferme que tu aurais prise pour Tatiana? Ce pourrait très bien être +Dasha, la fille du jardinier, une coquine avérée; c'est pourquoi +je t'en parle; elle est connue; Anna Nilovna l'a guettée... Mais +non! puisqu'il disait vouloir épouser la personne!... C'est +étrange! + +Nous nous séparâmes enfin en nous embrassant et je lui souhaitai +bonne chance. + +-- Demain, demain! me répétait-il, tout sera décidé avant même que +tu sois levé. J'irai chez Foma, j'agirai noblement, je lui +découvrirai tout mon coeur, toutes mes pensées, comme à un frère. +Adieu, Serge, va te reposer, tu es fatigué. Quant à moi, il est +probable que je ne fermerai pas l'oeil de la nuit! + +Il sortit et je me couchai tout aussi tôt, extrêmement fatigué, +anéanti, car la journée avait été pénible. J'avais les nerfs +brisés et avant de réussir à m'endormir complètement, j'eus +plusieurs réveils en sursaut. Mais, si singulières que fussent mes +impressions de ce jour, je ne me doutais pas, en m'endormant, +qu'elles n'étaient rien en comparaison de ce que mon réveil du +lendemain me préparait. + + + +SECONDE PARTIE + + + +I +LA POURSUITE + +Je dormais profondément et sans rêves. Soudain, je sentis un poids +énorme m'écraser les jambes et je m'éveillai en poussant un cri. +Il faisait grand jour; et un ardent soleil inondait la chambre. +Sur mon lit, ou plutôt sur mes jambes se trouvait M. Bakhtchéiev. + +Pas de doute possible, c'était bien lui. Dégageant mes jambes, +tant bien que mal, je m'assis dans mon lit avec l'air hébété de +l'homme qui vient de se réveiller. + +-- Et il me regarde! cria le gros homme. Qu'as-tu à m'examiner +ainsi? Lève-toi, mon petit père, lève-toi! Voici une demi-heure +que je suis occupé à t'éveiller; allons, ouvre tes lucarnes! + +-- Qu'y a-t-il donc? Quelle heure est-il? + +-- Oh! il n'est pas tard, mais notre Dulcinée n'a pas attendu le +jour pour filer à l'anglaise. Lève-toi, nous allons courir après +elle! + +-- Quelle Dulcinée? + +-- Mais notre seule Dulcinée, l'innocente! Elle s'est sauvée avant +le jour! Je ne crois venir que pour un instant, le temps de vous +éveiller, mon petit père, et il faut que ça me prenne deux heures! +Levez-vous, votre oncle vous attend. En voilà une histoire! + +Il parlait d'une voix irritée et malveillante. + +-- De quoi et de qui parlez-vous? demandai-je avec impatience, +mais commençant déjà à deviner ce dont il s'agissait. Ne serait-il +pas question de Tatiana Ivanovna? + +-- Mais sans doute, il s'agit d'elle! Je l'avais bien dit et +prédit: on ne voulait pas m'entendre. Elle nous a souhaité une +bonne fête! Elle est folle d'amour. L'amour lui tient toute la +tête! Fi donc! Et lui, qu'en dire avec sa barbiche... + +-- Serait-ce Mizintchikov? + +-- Le diable t'emporte! Allons, mon petit père, frotte-toi les +yeux et tâche de cuver ton vin, ne fût-ce qu'en l'honneur de cette +fête. Il faut croire que tu t'en es donné hier à souper, pour que +ce ne soit pas encore passé. Quel Mizintchikov? Il s'agit +d'Obnoskine. Quant à Ivan Ivanovitch Mizintchikov, qui est un +homme de bonne vie et moeurs, il se prépare à nous accompagner +dans cette poursuite. + +-- Que dites-vous? criai-je en sautant à bas de mon lit, est-il +possible que ce soit avec Obnoskine? + +-- Diable d'homme! fit le gros père en trépignant sur place, je +m'adresse à lui comme à un homme instruit; je lui fait part d'une +nouvelle et il se permet d'avoir des doutes! Allons, mon cher, +assez bavardé; nous perdons un temps précieux; si tu veux venir +avec nous, dépêche-toi d'enfiler ta culotte! + +Et il sortit, indigné. Tout à fait surpris, je m'habillais au plus +vite, et descendis en courant. Croyant que j'allais trouver mon +oncle en cette maison où tout semblait dormir dans l'ignorance des +événements, je gravis l'escalier avec précaution et, sur le +palier, je rencontrai Nastenka vêtue à la hâte d'une matinée; sa +chevelure était en désordre, et il était évident qu'elle venait de +quitter le lit pour guetter quelqu'un. + +-- Dites-moi, est-ce vrai que Tatiana Ivanovna est partie avec +Obnoskine? demanda-t-elle avec précipitation. Sa voix était +entrecoupée; elle était très pâle et paraissait effrayée. + +-- On le dit. Je cherche mon oncle. Nous allons nous mettre à sa +poursuite. + +-- Oh! ramenez-la! ramenez-la bien vite! Si vous ne la rattrapez +pas, elle est perdue! + +-- Mais où donc est mon oncle? + +-- Il doit être là-bas, près des écuries où l'on attelle les +chevaux à la calèche. Je l'attendais ici. Écoutez: dites-lui de ma +part que je tiens absolument à partir aujourd'hui; j'y suis +résolue. Mon père m'emmènera. S'il est possible, je pars à +l'instant. Maintenant, tout est perdu; tout est mort! + +Ce disant, elle me regardait, éperdue, et, tout à coup, elle +fondit en larmes. Je crus qu'elle allait avoir une attaque de +nerfs. + +-- Calmez-vous! suppliai-je. Tout ira pour le mieux. Vous +verrez... Mais qu'avez-vous donc, Nastassia Evgrafovna? + +-- Je... je ne sais... ce que j'ai..., dit-elle en me pressant +inconsciemment les mains. Dites-lui... + +Mais il se fit un bruit derrière la porte; elle abandonna mes +mains et, tout apeurée, elle s'enfuit par l'escalier sans terminer +sa phrase. + +Je retrouvai toute la bande: mon oncle, Bakhtchéiev et +Mizintchikov, dans la cour des communs, près des écuries. On avait +attelé des chevaux frais à la calèche de Bakhtchéiev, et tout +était prêt pour le départ; on n'attendait plus que moi. + +-- Le voilà! cria mon oncle en m'apercevant. Eh bien! mon ami, +t'a-t-on dit?... ajouta-t-il avec une singulière expression sur le +visage. Il y avait dans sa voix, dans son regard et dans tous ses +mouvements de l'effroi, du trouble, et aussi une lueur d'espoir. +Il comprenait qu'un revirement important se produisait dans sa +destinée. + +Je pus enfin obtenir quelques détails. À la suite d'une très +mauvaise nuit, M. Bakhtchéiev était sorti de chez lui dès l'aurore +pour se rendre à la première messe du couvent situé à cinq verstes +environ de sa propriété. Comme il quittait la grande route pour +prendre le chemin de traverse conduisant au monastère, il vit +soudain filer au triple galop un tarantass contenant Tatiana et +Obnoskine. Tout effrayée, les yeux rougis de larmes, Tatiana +Ivanovna aurait poussé un cri et tendu les bras vers Bakhtchéiev, +comme pour le supplier de prendre sa défense. C'était du moins ce +qu'il prétendait. + +-- Et lui, le lâche, avec sa barbiche, ajoutait-il, il ne bougeait +pas plus qu'un cadavre: il se cachait; mais compte là-dessus, mon +bonhomme; tu ne nous échapperas pas! + +Sans plus de réflexions, Stéphane Alexiévitch avait repris la +grande route et gagné à toute vitesse Stépantchikovo, où il avait +aussitôt fait éveiller mon oncle, Mizintchikov et moi. On s'était +décidé pour la poursuite. + +-- Obnoskine! Obnoskine! disait mon oncle, les yeux fixés sur moi +comme s'il eût voulu en même temps me faire entendre autre chose. +Qui l'eût cru? + +-- On peut s'attendre à toutes les infamies de la part de ce +misérable! cria Mizintchikov avec indignation, mais en détournant +la tête pour éviter mon regard. + +-- Eh bien! partons-nous? Allons-nous rester là jusqu'à ce soir, à +raconter des sornettes? interrompit M. Bakhtchéiev en montant dans +la calèche. + +-- En route! en route! reprit mon oncle. + +-- Tout va pour le mieux, mon oncle! lui glissai-je tout bas. +Voyez donc comme cela s'arrange! + +-- Assez là-dessus, mon ami; ce serait péché de se réjouir... Ah! +vois-tu, c'est maintenant qu'ils vont la chasser purement et +simplement, pour la punir de leur déconvenue! Je ne prévois que +d'affreux malheurs! + +-- Allons, Yégor Ilitch, quand vous aurez fini de chuchoter, nous +partirons! cria encore M. Bakhtchéiev. À moins que vous ne +préfériez faire dételer et nous offrir une collation! Qu'en +pensez-vous? Un petit verre d'eau de vie? + +Cela fut dit d'un ton tellement furibond qu'il était impossible de +ne point déférer sur le champ au désir de M. Bakhtchéiev. Nous +montâmes séance tenante dans la calèche, et les chevaux partirent +au galop. + +Pendant quelque temps, tout le monde garda le silence. L'oncle me +regardait d'un air entendu, mais ne voulait point parler devant +les autres. Parfois, il s'absorbait dans ses réflexions, puis il +tressaillait comme un homme qui s'éveille et regardait autour de +lui avec agitation. Mizintchikov semblait calme et fumait son +cigare dans l'extrême dignité de l'honneur injustement offensé. + +Mais Bakhtchéiev s'emportait pour tout le monde. Il grognait +sourdement, couvait les hommes et les choses d'un oeil franchement +indigné, rougissait, soufflait, crachait sans cesse de côté et ne +pouvait prendre sur lui de se tenir tranquille. + +-- Êtes-vous bien sûr, Stépane Alexiévitch, qu'ils soient partis +pour Michino? s'enquit soudain mon oncle. Et, se tournant vers +moi, il ajouta: -- C'est à une vingtaine de verstes d'ici, mon +ami, un petit village d'une trentaine d'âmes qu'un employé en +retraite du chef-lieu vient d'acheter à l'ancien propriétaire. +C'est un chicanier comme on en voit peu. Du moins, on lui a fait +cette réputation, peut-être injustement. Stépane Alexiévitch +assure que telle est précisément la direction prise par Obnoskine, +et l'employé retraité serait son complice. + +-- Parbleu! cria Bakhtchéiev, tout ragaillardi. Je vous dis que +c'est à Michino! Seulement, il est bien possible qu'il n'y soit +plus, votre Obnoskine. Nous avons perdu trois heures à bavarder! + +-- Ne vous inquiétez pas, interrompit Mizintchikov. Nous le +retrouverons. + +-- Oui, c'est ça; nous le retrouverons; mais bien sûr! En +attendant, il tient sa proie et il peut courir! + +-- Calme-toi, Stépane Alexiévitch, calme-toi; nous les +rattraperons, dit mon oncle. Ils n'ont pas eu le temps de rien +organiser. Tu verras. + +-- Pas le temps de rien organiser! répéta Bakhtchéiev d'une voix +furieuse. Oui, elle n'aura eu le temps de rien organiser, avec son +apparence si douce! «Elle est si douce! dit-on, si douce!» -- fit- +il d'une voix fluttée qui voulait évidemment contrefaire +quelqu'un. -- «Elle a eu des malheurs!» Mais elle nous a tourné +les talons, la pauvre malheureuse. Allez donc courir après elle +sur les grandes routes, dès l'aube, en tirant la langue! On n'a +pas seulement eu le temps de dire convenablement ses prières à +l'occasion de la belle fête! Fi donc! + +-- Cependant, remarquai-je, ce n'est pas une enfant, elle n'est +plus en tutelle. On ne peut la faire revenir si elle ne le veut +pas. Alors, comment ferons-nous? + +-- Tu as raison, dit mon oncle, mais elle consentira, je te +l'assure. Elle se laisse faire en ce moment... mais, aussitôt +qu'elle nous aura vus, elle reviendra, je t'en réponds. Mon ami, +c'est notre devoir de ne pas l'abandonner, de ne pas la sacrifier. + +-- Elle n'est plus en tutelle! s'écria Bakhtchéiev en se tournant +vers moi. C'est une sotte, mon petit père, une sotte accomplie et +il importe peu qu'elle ne soit pas en tutelle. Hier, je ne voulais +même pas t'en parler, mais, dernièrement, m'étant trompé de porte, +j'entrai dans sa chambre par mégarde. Eh bien, debout devant sa +glace et les poings sur les hanches, elle dansait l'écossaise! +Elle était mise à ravir, comme une gravure de mode. Je ne pus que +cracher et m'en aller. Et, dès ce moment, j'eus le pressentiment +de la chose aussi nettement que si je l'avais lue! + +-- Mais pourquoi la juger aussi sévèrement? insistai-je, non sans +une certaine timidité. Il est connu que Tatiana Ivanovna ne jouit +pas... d'une santé parfaite... enfin... elle a des manies... Il me +semble que le seul coupable est Obnoskine. + +-- Elle ne jouit pas d'une santé parfaite? Allons donc! répartit +le gros homme tout rouge de colère. Tu as juré de me faire +enrager! Tu l'as juré depuis hier! Elle est sotte, mon petit père, +je te le répète, absolument sotte! Il ne s'agit pas de savoir si +elle jouit ou non d'une santé parfaite: elle est folle de Cupidon +depuis sa plus tendre enfance et vous voyez où Cupidon l'a +conduite. Quant à l'autre, avec sa barbiche, il n'y faut même plus +penser. Il galope sa troïka, drelin! drelin! drelin! sonnez +clochettes! et comme il doit rire, avec l'argent dans sa poche! + +-- Croyez-vous donc qu'il l'abandonnerait tout aussitôt? + +-- Tiens! Tu te figures qu'il irait promener avec lui un pareil +trésor? Qu'est-ce qu'il en ferait? Il la dépouillera et puis il la +laissera sous quelque buisson, au bord de la route: bonsoir la +compagnie! Il ne lui restera plus que l'abri de son buisson et le +parfum des fleurs. + +-- À quoi bon t'emporter, Stépane? Cela n'avancera pas les +affaires! s'écria mon oncle. Qu'as-tu à te fâcher? Tu +m'abasourdis. Qu'est-ce que ça peut bien te faire? + +-- Y-t-il un coeur dans ma poitrine, oui ou non? J'ai beau ne lui +être qu'un étranger, cela m'irrite. C'est peut-être aussi par +affection que je le dis... Hé! que le diable m'emporte! Quel +besoin avais-je de revenir chez vous? Qu'est-ce que ça peut bien +me faire? Qu'est-ce que ça peut bien me faire? + +Ainsi s'agitait M. Bakhtchéiev; mais je ne l'écoutais plus, plongé +que j'étais dans une profonde méditation au sujet de celle que +nous poursuivions. Voici brièvement la biographie de Tatiana +Ivanovna, telle que j'eus l'occasion de la recueillir par la +suite, d'une source certaine. Il faut la connaître pour comprendre +ses aventures. + +Pauvre orpheline élevée dès l'enfance dans une maison étrangère et +peu hospitalière, puis jeune fille pauvre, puis demoiselle pauvre, +enfin vieille fille pauvre, Tatiana Ivanovna, dans toute sa pauvre +vie, avait bu jusqu'à la lie la coupe amère du chagrin, de +l'isolement, de l'humiliation et des reproches. Elle connut, sans +que rien ne lui en fût épargné, tout ce que le pain d'autrui +apporte avec lui de rancoeurs. La nature l'avait douée d'un +caractère enjoué, très impressionnable et léger. Dans les débuts, +elle supportait tant bien que mal sa triste destinée et trouvait +encore à rire son rire insouciant et puéril. Mais le sort en eut +raison avec le temps. + +Peu à peu, elle pâlit, maigrit, devint irritable et d'une +susceptibilité maladive et finit par tomber en une rêverie +interminable, seulement interrompue par des crises de larmes et de +sanglots convulsifs. Seule l'imagination la consolait, la +ravissait d'autant plus que la réalité lui apportait moins de +biens tangibles. Ces rêves, qui jamais ne se réalisaient, lui +apparaissaient d'autant plus charmants que ses espoirs de +terrestre bonheur s'évanouissaient plus complètement et sans +retour. Ce n'était plus en songe, mais les yeux grands ouverts, +qu'elle rêvait de richesses incalculables, d'éternelle beauté, de +prétendants riches, nobles et élégants, princes ou fils de +généraux qui lui gardaient leurs coeurs dans une pureté virginale +et expiraient à ses pieds, d'amour infini, jusqu'à ce qu'il +apparût, lui, l'être d'une beauté idéale, réunissant en soi toutes +les perfections, affectueux et passionné, artiste, poète, fils de +général, le tout à la fois ou successivement. Sa raison +faiblissait sous l'action dissolvante de cet opium de rêveries +secrètes et incessantes, lorsque, tout à coup, la destinée lui +joua un dernier tour. + +Demoiselle de compagnie chez une vieille dame aussi hargneuse +qu'édentée, elle se trouvait réduite au dernier degré de +l'humiliation, confinée dans le terre-à-terre le plus lugubre et +le plus écoeurant, accusée de toutes les infamies, à la merci des +offenses du premier venu, sans personne pour la défendre, abrutie +par cette vie atroce et en même temps ravie dans l'artificiel +paradis de ses songes follement ardents, quand elle apprit soudain +la mort d'un parent éloigné dont tout les proches avaient disparu +depuis longtemps. Dans sa légèreté, elle ne s'en était jamais +préoccupée. C'était un homme bizarre qui avait vécu enfermé, dans +un lieu lointain, solitaire, morne, craignant le bruit, s'occupant +de phrénologie et d'usure. + +Une énorme fortune lui tombait du ciel comme par miracle et se +répandait à ses pieds en longue coulée d'or: elle était l'unique +héritière de l'oublié. Cette ironie du sort l'acheva. Comment ce +cerveau affaibli ne se fût-il pas aveuglément fié à ses visions, +alors qu'une partie s'en vérifiait? La malheureuse y laissa sa +dernière lueur de bon sens. Défaillante de félicité, elle se +perdit définitivement dans le monde charmant des fantaisies +insaisissables et des fantômes séducteurs. Foin des scrupules, des +doutes, des barrières qu'élève la réalité et de ses lois +rigoureuses et fatales! + +Elle avait trente-cinq ans, rêvait de beauté éblouissante et, dans +le froid de son triste automne, elle sentait derrière elle les +richesses d'un coffre inépuisable; tout cela se confondait sans +lutte dans son être. Si l'un de ses rêves s'était fait vie, +pourquoi pas les autres! Pourquoi n'apparaîtrait-il pas? Tatiana +Ivanovna ne raisonnait point; elle se contentait de croire. Et, +tout en attendant l'idéal, elle vit jour et nuit défiler devant +elle une armée de postulants, décorés ou non, civils ou +militaires, appartenant à l'armée ou à la garde, grands seigneurs +ou poètes, ayant vécu à Paris ou seulement à Moscou, avec ou sans +barbiches, avec ou sans royales, espagnols ou autres, mais surtout +espagnols, cohue innombrable et inquiétante; un pas de plus et +elle était mûre pour la maison de fous. Enivrés d'amour, ces jolis +fantômes se serraient autour d'elle en une foule brillante et ces +créations fantasmagoriques, elle les transportait dans la vie de +chaque jour. Tout homme dont elle rencontrait le regard était +amoureux d'elle; le premier passant venu se voyait promu espagnol +et, si quelqu'un mourait, c'était d'amour pour elle. + +Cela se confirmait à ses yeux de ce que des Obnoskine, des +Mizintchikov et tant d'autres se mirent à la courtiser, et tous +dans le même but. On l'entourait de petits soins; on s'efforçait +de lui plaire, de la flatter. La pauvre Tatiana ne voulut même pas +soupçonner que toutes ces manoeuvres n'avaient pas d'autre +objectif que son argent, convaincue que, par ordre supérieur, les +hommes, corrigés, étaient devenus gais, aimables, charmants et +bons. Il ne paraissait pas encore, mais, sans nul doute, il allait +bientôt paraître et la vie était fort supportable, si attrayante, +si pleine d'amusements et de délices que l'on pouvait bien +patienter. + +Elle mangeait des bonbons, cueillait des fleurs, recherchait les +plaisirs et lisait des romans. Mais la lecture surexcitait son +imagination et elle abandonnait le livre dès la seconde page, +s'envolant dans ses rêveries à la plus légère allusion amoureuse, +à la description d'une toilette, d'une localité, d'une pièce. Sans +cesse elle faisait venir de nouvelles parures, des dentelles, des +chapeaux, des coiffures, des rubans, des échantillons, des +patrons, des dessins de broderies, des bonbons, des fleurs, des +petits chiens. Trois femmes de chambre passaient leurs journées à +coudre dans la lingerie et la demoiselle ne cessait d'essayer ses +corsages et ses falbalas et, du matin jusqu'au soir, parfois même +la nuit, elle restait à se tourner devant sa glace. Depuis sa +subite fortune, elle avait rajeuni et embelli. Je ne me rappelle +pas quel lointain degré de parenté l'unissait à feu le général +Krakhotkine et fus toujours persuadé que cette consanguinité +n'avait jamais existé que dans l'imagination inventive de la +générale, désireuse d'accaparer la riche Tatiana et de la marier +au colonel de gré ou de force. M. Bakhtchéiev avait raison de dire +que Cupidon avait brouillé la tête à Tatiana, et l'oncle était +fort raisonnable de la poursuivre et de la ramener, fût-ce malgré +elle. Elle n'eût pu vivre sans tutelle, la pauvrette; elle eût +péri, à moins qu'elle ne fût devenue la proie de quelque coquin. + +Nous arrivâmes à Michino vers dix heures. C'était un misérable +trou de village à environ trois verstes de la grande route. Six ou +sept cabanes de paysans, enfumées, à peine couvertes de chaume, y +regardaient le passant d'un air morne et assez peu hospitalier. + +On ne voyait pas un jardin, pas un buisson à un quart de verste à +la ronde. Un vieux cytise endormi laissait piteusement pendre ses +branches au-dessus d'une mare verdâtre qu'on appelait l'étang. +Quelle fâcheuse impression ne devait pas produire un tel lieu +d'habitation sur Tatiana Ivanovna! Triste mise en ménage! + +La maison du maître était nouvellement construite en bois, +étroite, longue, percée de six fenêtres alignées et hâtivement +couvertes de chaume, car l'employé-propriétaire était en train de +s'installer. La cour n'était pas encore complètement entourée et +l'on voyait, sur un seul côté, une barrière de branchages de +noyers entrelacés dont les feuilles desséchées n'avaient pas eu le +temps de tomber. Le long de cette haie était rangé le tarantass +d'Obnoskine. Nous tombions tout à fait inopinément sur les +coupables et, par une fenêtre ouverte, on entendait des cris et +des pleurs. + +Nous entrâmes dans le vestibule, d'où un gamin nu-pieds s'enfuit à +notre aspect. Nous passâmes dans la première pièce. Sur un long +divan turc, recouvert de perse, Tatiana était assise, tout +éplorée. En nous voyant, elle poussa un cri et se couvrit le +visage de ses mains. Près d'elle siégeait Obnoskine, effrayé et +confus à faire pitié. Il était à ce point troublé qu'il se +précipita pour nous serrer la main comme s'il eût été grandement +réjoui de notre arrivée. Par la porte ouverte qui donnait dans la +pièce suivante, on pouvait apercevoir un pan de robe: quelqu'un +nous guettait et écoutait par une imperceptible fente. Les +habitants de la maison ne se montrèrent pas; il semblait qu'ils +fussent absents. Ils s'étaient tous cachés. + +-- La voilà, la voyageuse! Elle se cache la figure dans les mains! +cria M. Bakhtchéiev en pénétrant à notre suite. + +-- Calmez vos transports, Stépane Alexiévitch! C'est indécent à la +fin! Seul, ici, Yégor Ilitch a le droit de parler; nous autres, +nous ne sommes que des étrangers, fit Mizintchikov d'un ton +acerbe. + +Mon oncle jeta sur M. Bakhtchéiev un regard sévère; puis, feignant +de ne pas s'apercevoir de la présence d'Obnoskine qui lui tendait +la main, il s'approcha de Tatiana Ivanovna dont la figure restait +toujours cachée et, de sa voix la plus douce, avec le plus sincère +intérêt, il lui dit: + +-- Tatiana Ivanovna, nous avons pour vous tant d'affection et tant +d'estime, que nous avons voulu venir nous-mêmes afin de connaître +vos intentions. Voulez-vous rentrer avec nous à Stépantchikovo? +C'est la fête d'Ilucha. Ma mère vous attend avec impatience et +Sacha et Nastia ont dû bien vous pleurer toute la matinée... + +Tatiana Ivanovna releva timidement la tête, le regarda au travers +de ses doigts et, soudain, fondant en larmes, elle se jeta à son +cou. + +-- Ah! Emmenez-moi! Emmenez-moi vite! criait-elle à travers ses +sanglots. Au plus vite! + +-- Elle a fait une sottise, et elle le regrette à présent! siffla +Bakhtchéiev en me poussant. + +-- Alors, l'affaire est terminée, dit sèchement mon oncle à +Obnoskine sans presque le regarder. Tatiana Ivanovna, votre main +et partons! + +Il se fit un frou-frou derrière la porte qui grinça et s'ouvrit un +peu plus. + +-- Cependant, fit Obnoskine, surveillant avec inquiétude la porte +entr'ouverte, il me semble qu'à un certain point de vue... jugez +vous-même, Yégor Ilitch... votre conduite chez moi... enfin, je +vous salue et vous ne daignez même pas me voir... Yégor Ilitch... + +-- Votre conduite chez moi fut une vilaine conduite, Monsieur, +répondit mon oncle en regardant sévèrement Obnoskine et ici, vous +n'êtes même pas chez vous. Vous avez entendu? Tatiana Ivanovna ne +désire pas rester ici une minute de plus. Que vous faut-il encore? +Pas un mot, entendez-vous? Pas un mot de plus; je vous en prie! Je +désire éviter toute explication complémentaire et ce sera +d'ailleurs beaucoup plus avantageux pour vous. + +Mais Obnoskine perdit courage à un tel point qu'il se mit à lâcher +les bêtises les plus inattendues. + +-- Ne me méprisez pas, Yégor Ilitch, dit-il à voix basse et +pleurant presque de honte, mais se retournant sans cesse vers la +porte comme s'il eût craint qu'on l'entendît. Ce n'est pas ma +faute: c'est maman. Je ne l'ai pas fait par intérêt, Yégor Ilitch: +je l'ai fait... tout simplement... Bien sûr, je l'ai aussi fait +par intérêt... mais, dans un noble but, Yégor Ilitch. J'aurais +employé ce capital d'une façon utile; j'aurais fait du bien, +Monsieur. Je voulais aider aux progrès de l'instruction publique +et je songeais à fonder une bourse dans une Faculté... Voilà à +quel emploi je destinais ma fortune, Yégor Ilitch; ce n'était pas +pour autre chose, Yégor Ilitch... + +Nous sentîmes tous la confusion nous envahir. Mizintchikov lui- +même rougit et se détourna et le trouble de mon oncle fut tel +qu'il ne savait plus que dire. + +-- Allons, allons; assez, assez! balbutia-t-il enfin. Calme-toi +Paul Sémionovitch. Qu'y faire?... Si tu veux, viens dîner, mon +ami... Je suis très content, très content... + +Mais M. Bakhtchéiev agit tout autrement. + +-- Créer une bourse! rugit-il furieusement. Cela t'irait bien, de +créer des bourses! Tu serais surtout fort heureux de chiper celles +que tu pourrais... Tu n'as pas seulement de culottes et tu te +mêles de créer des bourses! Chiffonnier, va! Tu t'imaginais +subjuguer ce tendre coeur! Mais où donc est-elle, ton espèce de +mère? Se serait-elle cachée? Je parie qu'elle n'est guère loin... +derrière le paravent... à moins qu'elle ne se soit fourrée sous +son lit, de venette! + +-- Stépane! Stépane! cria mon oncle. + +Obnoskine rougit et voulut protester, mais avant qu'il eût eu le +temps d'ouvrir la bouche, la porte s'ouvrit et, rouge de colère, +les yeux dardant des éclairs, Anfissa Pétrovna, en personne, fit +irruption dans la pièce. + +-- Qu'est-ce que cela signifie? cria-t-elle. Qu'est-ce qu'il se +passe ici, Yégor Ilitch? vous vous introduisez avec votre bande +dans une maison respectable; vous effrayez les dames; vous +commandez en maître!... De quoi ça a-t-il l'air? J'ai encore toute +ma raison, grâce à Dieu! Et toi, lourdaud, continua-t-elle en se +tournant vers son fils, tu as donc baissé pavillon devant eux? On +insulte ta mère dans ta maison et tu restes là, bouche bée! Tu +fais un joli coco! Tu n'es plus un homme; tu n'es qu'une chiffe! + +Il ne s'agissait plus de délicatesses, ni de manières distinguées, +ni de maniement de face-à-main, comme la veille. Anfissa Pétrovna +ne se ressemblait plus. C'était une véritable furie, une furie qui +avait jeté son masque de grâce. Dès que mon oncle l'aperçut, il +prit Tatiana sous le bras et se dirigea vers la porte. Mais +Anfissa Pétrovna lui barra le chemin. + +-- ... Vous ne sortirez pas ainsi, Yégor Ilitch, reprit-elle. De +quel droit emmenez-vous Tatiana Ivanovna par force? Il vous +contrarie qu'elle ait échappé aux vils calculs que vous aviez +manigancés avec votre mère et l'idiot Foma Fomitch! C'est vous qui +vouliez vous marier par intérêt. Excusez-nous, Monsieur, si nous +avons ici des idées plus nobles. C'est en voyant ce qui se tramait +contre elle que Tatiana Ivanovna se confia d'elle-même à +Pavloucha, pour s'arracher à sa perte. Car elle l'a supplié de la +tirer de vos filets et c'est pour cela qu'elle dut s'enfuir +nuitamment de chez vous. Voilà, Monsieur, comment vous l'avez +poussée à bout. N'est-il pas vrai, Tatiana Ivanovna? Alors comment +osez-vous faire irruption dans une noble et respectable maison, à +la tête d'une bande et faire violence à une digne demoiselle, +malgré ses cris et ses larmes? Je ne le permettrai pas! Je ne le +permettrai pas! Je ne suis pas folle! Tatiana restera, parce +qu'elle le veut ainsi!... Allons, Tatiana Ivanovna, ne les écoutez +pas; ce sont vos ennemis; ce ne sont pas vos amis! N'ayez pas +peur; venez et je vais les mettre sur le champ à la porte! + +-- Non! non! cria Tatiana avec effroi. Je ne veux pas! Je ne veux +pas. Il n'est pas mon mari! Je ne veux pas épouser votre fils! Il +n'est pas mon mari! + +-- Vous ne voulez pas? glapit Anfissa Pétrovna, étouffant de +colère. Vous ne voulez pas? Vous êtes venue jusqu'ici et vous ne +voulez pas? Mais alors, comment avez-vous osé nous tromper ainsi? +Alors, comment avez-vous osé lui promettre votre main et vous +sauver de nuit avec lui? Vous vous êtes jetée à sa tête et vous +nous avez engagés dans la dépense et dans les ennuis! Et il se +pourrait qu'à cause de vous mon fils perdit un beau parti! des +dots de plusieurs dizaines de mille roubles! Non, Mademoiselle, +vous payerez cela; vous devez le payer; nous avons des preuves; +vous vous êtes enfuie avec lui, la nuit... + +Mais nous n'écoutions plus cette tirade. D'un commun accord, nous +nous groupâmes autour de mon oncle et nous avançâmes vers le +perron en marchant droit sur Anfissa Pétrovna. La calèche avança. + +-- Il n'y a que de malhonnêtes gens qui soient capables d'une +pareille conduite! Tas de lâches! criait Anfissa Pétrovna du haut +du perron. Elle était hors d'elle. -- Je vais porter plainte... +Tatiana Ivanovna, vous allez dans une maison infâme! Vous ne +pouvez pas épouser Yégor Ilitch; il entretient sous vos yeux cette +institutrice!... + +Mon oncle tressaillit, pâlit, se mordit les lèvres et courut +installer Tatiana Ivanovna dans la voiture. Je fis le tour de la +calèche et, le pied sur le marchepied, j'attendais le moment de +monter, quand Obnoskine surgit tout à coup près de moi. Il me +saisit la main. + +-- Au moins, ne me retirez pas votre amitié! dit-il en la serrant +fortement. Son visage avait une expression désespérée. + +-- Mon amitié? fis-je en mettant le pied sur le marchepied. + +-- Mais voyons, Monsieur! Hier encore, je reconnus en vous l'homme +supérieurement instruit. Ne me condamnez pas. C'est ma mère qui +m'a induit en tentation, mais je n'ai aucune responsabilité là- +dedans. J'aurais plutôt le goût de la littérature! Je vous assure +que c'est ma mère qui a tout fait. + +-- Eh bien, répondis-je, je vous crois; adieu! + +Nous partîmes au galop, poursuivis longtemps encore par les cris +et les malédictions d'Anfissa Pétrovna, cependant que toutes les +fenêtres de la maison se garnissaient subitement de visages +inconnus qui nous regardaient avec une curiosité sauvage. + +Nous étions cinq dans la calèche. Mizintchikov était monté sur le +siège, à côté du cocher, pour laisser sa place à M. Bakhtchéiev +qui se trouvait maintenant en face de Tatiana Ivanovna. Elle était +très contente que nous l'emmenions, mais continuait à pleurer. Mon +oncle la consolait de son mieux. Il était triste et pensif; on +voyait que les infamies vomies par Anfissa Pétrovna sur le compte +de Nastenka l'avaient péniblement affecté. Cependant, notre retour +se fût effectué sans encombre sans la présence de M. Bakhtchéiev. + +Assis vis-à-vis de Tatiana Ivanovna, il se trouvait assez mal à +l'aise et ne pouvait garder son sang-froid; il ne tenait pas en +place, rougissait, roulait des yeux farouches et, quand mon oncle +entreprenait de consoler Tatiana, le gros homme, positivement hors +de lui, grognait comme un bouledogue qu'on taquine. Mon oncle lui +jetait des coups d'oeil inquiets. Enfin, devant ces +extraordinaires manifestations de l'état d'âme de son vis-à-vis, +Tatiana Ivanovna se prit à l'examiner avec attention, puis elle +nous regarda, sourit et, soudain, du manche de son ombrelle, elle +frappa légèrement l'épaule de M. Bakhtchéiev. + +-- Insensé! dit-elle avec le plus charmant enjouement, et elle se +cacha aussitôt derrière son éventail. + +Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. + +-- Quoi? rugit-il. Qu'est-ce à dire, Madame? Alors, c'est sur moi +que tout va retomber, maintenant? + +-- Insensé! insensé! répétait Tatiana Ivanovna éclatant de rire et +battant des mains. + +-- Arrête! cria Bakhtchéiev au cocher. Halte! + +On s'arrêta. Bakhtchéiev ouvrit la portière et sortit en hâte de +la voiture. + +-- Mais qu'as-tu donc? Stépane Alexiévitch? Où vas-tu? criait mon +oncle stupéfait. + +-- Non; j'en ai assez! clamait le gros père, tout tremblant +d'indignation. Que le diable vous emporte! Je suis trop vieux, +Madame, pour qu'on me fasse des avances. Je préfère encore mourir +sur la grand'route! + +Et, ajoutant en français: «Bonjour, Madame, comment vous portez- +vous?» il s'en fut à pied, en effet. La calèche le suivait. À la +fin, mon oncle perdit patience et s'écria: + +-- Stépane Alexiévitch, ne fais pas l'imbécile! En voilà assez! +Monte donc; il est temps de rentrer. + +-- Laissez-moi! répliqua Stépane Alexiévitch tout haletant, car +son embonpoint le gênait pour marcher. + +-- Au galop! ordonna Mizintchikov au cocher. + +-- Que dis-tu? Que dis-tu? Arrête!... voulut crier mon oncle; mais +la calèche était déjà lancée. Mizintchikov avait calculé juste? Il +obtint tout de suite le résultat qu'il avait escompté. + +-- Halte! halte! cria derrière nous une voix désespérée. Arrête, +scélérat! arrête, misérable! + +Le gros homme parut enfin, brisé de fatigue, respirant à peine; +d'innombrables gouttes de sueur perlaient à son front; il dénoua +sa cravate et retira sa casquette. Très sombre, il monta dans la +voiture sans souffler mot. Cette fois, je lui cédai ma place de +façon qu'au moins il ne se trouvât pas en face de Tatiana +Ivanovna, qui, pendant toute cette scène, n'avait cessé de se +tordre de rire et de battre des mains; elle ne put plus le +regarder de sang-froid de tout le reste du voyage. Mais, jusqu'à +ce qu'on fut arrivé à la maison, il ne dit pas un mot et garda les +yeux fixés sur la roue de derrière. + +Il était midi quand nous réintégrâmes Stépantchikovo. Je me rendis +directement au pavillon et, tout aussitôt, je vis apparaître +Gavrilo avec le thé. J'allais le questionner, mais mon oncle entra +derrière lui et le renvoya. + + + +II +NOUVELLES + +-- Mon ami, me dit-il précipitamment, je ne viens que pour un +instant; il me tarde de te communiquer... Je me suis informé. +Personne de la maison n'a été à la messe, excepté Ilucha, Sacha et +Nastenka. Il paraîtrait que ma mère serait tombée en attaque de +nerfs et qu'on aurait eu grand'peine à la faire reprendre ses +sens. Il est décidé que l'on va se réunir chez Foma et on me prie +de m'y rendre. Je ne sais seulement si je dois ou non lui +souhaiter sa fête, à Foma, et c'est là un point important. Enfin, +je me demande l'effet qu'aura produit toute cette histoire; Serge, +j'ai le pressentiment que cela va être affreux! + +-- Au contraire, mon oncle, me hâtai-je de lui répondre, tout +s'arrange admirablement. Il vous est dès à présent impossible +d'épouser Tatiana Ivanovna; ce serait monstrueux. Je voulais vous +l'expliquer en voiture. + +-- Oui, oui, mon ami. Mais ce n'est pas tout... Dans tout cela, on +voit clairement apparaître le doigt de Dieu... Mais je veux parler +d'autre chose... Pauvre Tatiana Ivanovna! Quelle aventure! Quel +misérable que cet Obnoskine! Je l'appelle misérable et j'étais +tout prêt à en faire tout autant que lui en épousant Tatiana +Ivanovna... Bon! ce n'est pas ce que je voulais te dire... As-tu +entendu ce que criait ce matin cette malheureuse Anfissa Pétrovna +au sujet de Nastia? + +-- Je l'ai entendu, mon oncle. J'espère que vous avez enfin +compris qu'il faut vous presser. + +-- Absolument. Je dois précipiter les choses à tout prix, répondit +mon oncle. Le moment solennel est arrivé. Mais voici, mon ami, il +est une chose que nous n'avons pas envisagée hier, et, cette nuit, +je n'en ai pas fermé l'oeil: consentira-t-elle à m'épouser? + +-- De grâce, mon oncle! puisqu'elle vous dit qu'elle vous aime! + +-- Mon ami, elle ajoute aussitôt: mais je ne vous épouserai pour +rien au monde. + +-- Eh! mon oncle, on dit cela... Mais les circonstances ont changé +aujourd'hui même. + +-- Tu crois? Non, mon cher Serge, c'est délicat, très délicat! +Croirais-tu pourtant que, malgré mes ennuis, mon coeur m'en +faisait souffrir de bonheur! Allons, au revoir. Il faut que je +m'en aille; on m'attend et je suis déjà en retard. Je ne voulais +que te dire un mot en passant. Ah! mon Dieu! s'écria-t-il en +revenant sur ses pas, j'oublie le principal. Voilà: j'ai écrit à +Foma! + +-- Quand donc? + +-- Cette nuit. Il faisait à peine jour, ce matin, quand je lui fis +porter ma lettre par Vidopliassov. En deux feuilles, je lui ai +tout raconté très sincèrement; en un mot, je lui dis que je dois, +que je dois absolument demander la main de Nastenka. Comprends-tu? +Je le supplie de ne pas ébruiter notre rendez-vous dans le jardin +et je fais appel à sa générosité pour intercéder auprès de ma +mère. Sans doute j'écris fort mal, mon ami, mais cela, je l'ai +écrit du fond de mon coeur, en arrosant le papier de mes larmes. + +-- Et qu'a-t-il répondu? + +-- Il ne m'a pas encore répondu, mais, ce matin, comme nous +allions partir, je l'ai rencontré dans le vestibule, en vêtements +de nuit, pantoufles et bonnet, car il ne peut dormir qu'avec un +bonnet de coton; il allait vers le jardin. Il ne me dit pas un +mot, ne me regarda même pas. Je le regardai en face, moi, et du +haut en bas, mais rien! + +-- Mon oncle, ne comptez pas sur lui; il ne vous fera que des +misères. + +-- Non, non, mon ami; ne dis pas cela! criait mon oncle avec de +grands gestes. J'ai confiance. D'ailleurs, c'est mon dernier +espoir. Il saura comprendre; il saura apprécier les circonstances. +Il est hargneux, capricieux, je ne dis pas le contraire, mais, +quand il s'agira de générosité, il brillera comme un diamant... +oui, comme un diamant. Tu en parles comme tu le fais parce que tu +ne l'as jamais vu dans ses moments de générosité... Mais, mon +Dieu! s'il allait parler de ce qu'il a vu hier, alors, vois-tu, +Serge, je ne sais ce qu'il pourrait arriver! À qui se fier, alors? +Non, il est incapable d'une pareille lâcheté. Je ne vaux pas la +semelle de ses bottes! Ne hoche pas la tête, mon ami, c'est la +pure vérité, je ne la vaux pas. + +-- Yégor Ilitch, votre maman désire vous voir! glapit d'en bas la +voix désagréable de la Pérépélitzina. Elle avait certainement eu +le temps d'entendre toute notre conversation par la fenêtre. -- On +vous cherche vainement dans toute la maison. + +-- Mon Dieu! me voilà en retard. Quel ennui! fit précipitamment +mon oncle. De grâce, mon ami, habille-toi. Je n'étais venu que +pour te demander de m'y accompagner. J'y vais! j'y vais! Anna +Nilovna, j'y vais! + +Resté seul, je me rappelai ma rencontre avec Nastenka et je me +félicitai de ne pas en avoir parlé à mon oncle; cela n'aurait +servi qu'à le troubler davantage. Je prévoyais un orage et +n'imaginais point comment mon oncle parviendrait à se tirer +d'affaire et à faire sa demande à Nastenka. Je le répète: en dépit +de ma foi en sa loyauté, je ne pouvais m'empêcher de douter du +succès. + +Cependant, il fallait se hâter. Je me considérais comme obligé de +l'aider et me mis aussitôt à ma toilette, mais j'avais beau me +dépêcher, je ne faisais que perdre du temps. Mizintchikov entra. + +-- Je viens vous chercher, dit-il; Yégor Ilitch vous demande tout +de suite. + +-- Allons! -- J'étais prêt; nous partîmes. Chemin faisant, je lui +demandai: -- Quoi de neuf? + +-- Ils sont tous au grand complet chez Foma qui ne boude pas +aujourd'hui; mais il semble absorbé et marmotte entre ses dents. +Il a même embrassé Ilucha, ce qui a ravi Yégor Ilitch. +Préalablement, il avait fait dire par la Pérépélitzina qu'il ne +désirait pas qu'on lui souhaita sa fête et n'en avait parlé que +pour éprouver votre oncle... La vieille respire des sels, mais +elle s'est calmée parce que Foma est calme. On ne parle pas plus +de notre aventure de ce matin que s'il n'était rien arrivé; on se +tait parce que Foma se tait. De toute la matinée il n'a voulu +recevoir qui que ce fût et ne s'est pas dérangé bien que la +vieille l'ait fait supplier au nom de tous les saints de venir la +voir, parce qu'elle avait à le consulter; elle a même frappé en +personne à sa porte, mais il est resté enfermé, répondant qu'il +priait pour l'humanité ou quelque chose d'approchant. Il doit +mijoter un mauvais coup; cela se voit à sa figure. Mais Yégor +Ilitch est incapable de lire sur ce visage et il se félicite de la +douceur de Foma Fomitch. C'est un véritable enfant... Ilucha a +préparé je ne sais quels vers et on m'envoie vous chercher. + +-- Et Tatiana Ivanovna? + +-- Eh bien? + +-- Est-ce qu'elle est avec eux? + +-- Non; elle est dans sa chambre, répondit sèchement Mizintchikov. +Elle se repose et pleure. Peut-être est-elle honteuse. Je crois +que cette... institutrice lui tient compagnie en ce moment... +Tiens! Qu'est-ce donc? On dirait qu'il s'amasse un orage. Voyez- +moi donc ce ciel! + +-- En effet, répondis-je, je crois bien que c'est l'orage. + +Un nuage montait qui noircissait tout un coin de ciel. Nous étions +arrivés à la terrasse. + +-- Eh bien, que pensez-vous d'Obnoskine, hein? continuai-je, ne +pouvant me retenir de questionner Mizintchikov sur cette aventure. + +-- Ne m'en parlez pas! Ne me parlez plus de ce misérable! cria-t- +il en s'arrêtant subitement, rouge de colère. Il frappa du pied. - +- Imbécile! Imbécile! Gâter une affaire aussi bonne, une pensée si +lumineuse! Écoutez: je ne suis qu'un âne de n'avoir pas surveillé +ses manigances; je l'avoue franchement et peut-être désiriez-vous +cet aveu? Mais, je vous le jure, s'il avait su jouer son jeu, je +lui aurais sans doute pardonné. Le sot! le sot! Comment peut-on +souffrir des êtres pareils dans une société! Il faudrait les +exiler en Sibérie! les mettre aux travaux forcés!... Mais ils +n'auront pas le dernier mot! J'ai encore un moyen à ma disposition +et nous verrons bien qui l'emportera. J'ai conçu quelque chose de +nouveau... Convenez qu'il serait absurde de renoncer à une idée +parce qu'un imbécile vous l'a volée et n'a pas su l'employer. Ce +serait trop injuste. Et puis cette Tatiana est faite pour se +marier; c'est sa destinée et si on ne l'a pas encore enfermée dans +une maison de santé, c'est qu'on peut l'épouser. Vous allez +connaître mon nouveau projet... + +-- Oui, mais plus tard! interrompis-je. Nous voici arrivés. + +-- Bien, bien, plus tard! répondit-il, la bouche tordue par un +sourire convulsif. Mais, où allez-vous donc? Je vous dis: tout +droit chez Foma Fomitch! Suivez-moi; vous ne connaissez pas encore +le chemin. Vous allez en voir une comédie... Ça prend une vraie +tournure de comédie... + + + +III +LA FÊTE D'ILUCHA + +Foma occupait deux grandes et belles pièces, les mieux meublées de +la maison. Le grand homme était entouré de confort. La tapisserie +fraîche et claire, les rideaux en soie de couleur qui garnissaient +les fenêtres, les tapis, la psyché, la cheminée, les meubles +élégants et commodes, tout témoignait des soins attentifs que lui +prodiguaient les maîtres de la maison. Les fenêtres étaient +garnies de fleurs et il y en avait aussi sur des guéridons placés +dans les embrasures. + +Au milieu du cabinet de travail s'étalait une grande table +recouverte de drap rouge, chargée de livres, de manuscrits, au +milieu desquels se détachaient un superbe encrier de bronze et un +tas de plumes commis aux soins de Vidopliassov, le tout destiné à +témoigner de l'importance des travaux intellectuels de Foma +Fomitch. + +À ce propos, je dirai qu'après huit ans environ, passés dans cette +maison, Foma n'avait rien produit qui méritât mention, et plus +tard, quand il eût quitté cette terre pour un monde meilleur, nous +examinâmes ses manuscrits: le tout ne valait rien. + +Nous trouvâmes le commencement d'un roman historique se passant au +VII° siècle, à Novgorod, un monstrueux poème en vers blancs: +L'Anachorète au cimetière, ramassis de divagations insensées sur +la propriété rurale, l'importance du moujik et la façon de le +traiter, et enfin une nouvelle mondaine également inachevée: La +Comtesse Vlonskaïa. C'était tout et, cependant, Foma Fomitch +imposait chaque année à mon oncle une énorme dépense en livres et +revues dont beaucoup furent retrouvés intacts. Par la suite, il +m'était souvent arrivé de surprendre notre Foma plongé dans la +lecture d'un Paul de Kock aussitôt dissimulé... + +Une porte vitrée donnait du cabinet de travail dans la cour. + +On nous attendait. Foma Fomitch était assis dans un confortable +fauteuil, toujours sans cravate, mais vêtu d'une longue redingote +qui lui descendait jusqu'aux talons. Il était en effet silencieux +et absorbé. Quand nous entrâmes, il releva légèrement les sourcils +et me regarda d'un oeil scrutateur. Je le saluai, il me répondit +par un salut peu marqué, mais néanmoins fort poli. Ma grand'mère, +voyant que Foma m'avait témoigné de la bienveillance, m'adressa un +signe de tête et un sourire. La pauvre femme ne s'était nullement +attendue à voir son favori accueillir avec autant de calme la +fugue de Tatiana Ivanovna, et cela l'avait rendue très gaie, +malgré ses crises de nerfs et ses faiblesses du matin. + +La demoiselle Pérépélitzina se trouvait derrière sa chaise, à son +poste ordinaire; les lèvres pincées, souriant avec une aigre +malice, elle frottait ses mains osseuses. Près de la générale +étaient deux vieilles et silencieuses personnes qu'elle protégeait +comme étant de bonnes familles. Il y avait aussi une religieuse en +tournée, arrivée du matin, et une dame du voisinage, fort âgée et +ne parlant guère, qui était venue après la messe pour souhaiter la +fête de la générale. Ma tante Prascovia Ilinitchna se morfondait +dans un coin tout en considérant Foma Fomitch et sa mère avec une +évidente inquiétude. + +Mon oncle était assis dans un fauteuil; une joie intense brillait +dans ses yeux. Devant lui se tenait Ilucha, joli comme un amour +avec ses cheveux frisés et sa blouse de fête en soie rouge. Sacha +et Nastenka lui avaient appris des vers en cachette, pour que le +plaisir de son père en ce jour fût encore augmenté par les progrès +de son fils. + +L'oncle était prêt à pleurer de bonheur; la douceur inattendue de +Foma, la gaieté de la générale, la fête d'Ilucha, les vers, tout +cela l'avait absolument réjoui et il avait solennellement demandé +l'autorisation de m'envoyer chercher, afin que j'entendisse les +vers et que je prisse ma part de la satisfaction générale. Sacha +et Nastenka, entrées après nous, s'étaient assises à côté +d'Ilucha. Sacha riait à chaque instant, heureuse comme une enfant +et, bien que pâle et languissante, Nastenka finissait par sourire +de la voir. Seule, elle avait été accueillir Tatiana au retour de +son expédition et ne l'avait plus quittée depuis ce moment. + +L'espiègle Ilucha regardait ses deux institutrices comme s'il +n'eût pu se retenir de rire. Ils devaient avoir tous trois préparé +une très amusante plaisanterie qu'ils s'apprêtaient à mettre en +oeuvre. + +J'avais complètement oublié Bakhtchéiev. Assis sur une chaise, +toujours rouge et fâché, il ne soufflait mot et boudait, se +mouchait, dressant une silhouette lugubre au milieu de cette fête +de famille. Éjévikine s'empressait auprès de lui. Il était +d'ailleurs aux petits soins pour tout le monde, baisait les mains +de la générale et de son hôtesse, chuchotait quelques mots à +l'oreille de Mlle Pérépélitzina, faisait sa cour à Foma Fomitch; +en un mot, il se multipliait. Tout en attendant les vers d'Ilucha, +il se précipita à ma rencontre avec force salutations en +témoignage de son estime et de son dévouement. On ne l'eût guère +cru venu à Stépantchikovo pour prendre la défense de sa fille et +l'emmener définitivement. + +-- Le voilà! s'écria joyeusement mon oncle à ma vue. Ilucha m'a +fait la surprise d'apprendre une poésie; oui, c'est une véritable +surprise. J'en suis très ému, mon ami, et je t'ai envoyé chercher +tout exprès... Assieds-toi à côté de moi et écoutons! Foma +Fomitch, mon cher, avoue donc que c'est toi qui leur a inspiré +cette idée pour me faire plaisir. J'en jurerais! + +Du moment que mon oncle s'exprimait ainsi et sur un pareil ton, on +pouvait supposer que tout allait bien. Mais comme l'avait dit +Mizintchikov, le malheur était que mon oncle ne savait pas +déchiffrer les physionomies. À l'aspect de Foma, je compris que +l'ancien hussard avait eu le coup d'oeil juste et qu'il fallait en +effet s'attendre à quelque coup de théâtre. + +-- Ne faites pas attention à moi, colonel, répondit-il d'une voix +débile, d'une voix d'homme qui pardonne à ses ennemis. Je ne puis +que louer cette surprise qui prouve la sensibilité et la sagesse +de vos enfants. Les vers sont fort utiles, ne fût-ce que pour +l'exercice d'articulation qu'ils comportent... Mais, ce matin, +colonel, je ne me préoccupais pas de poésie; j'étais tout à mes +prières, vous le savez. Je n'en suis pas moins prêt à écouter ces +vers. + +Pendant ce temps, j'embrassais Ilucha et lui faisais mes souhaits. + +-- C'est juste, Foma, reprit mon oncle, j'avais oublié, mais je +t'en demande pardon, tout en étant très sûr de ton amitié, +Foma!... Embrasse-le donc encore une fois, Sérioja et regarde-moi +ce gamin! Allons, commence, Ilucha. De quoi s'agit-il? Ce doit +être une ode solennelle... de Lomonossov, sans doute? + +Et mon oncle se redressait, ne pouvant tenir en place, tant il +était impatient et joyeux. + +-- Non, petit père, ce n'est pas de Lomonossov, dit Sachenka, +contenant à peine son hilarité, mais, comme vous êtes un ancien +soldat et que vous avez combattu les ennemis, Ilucha a appris une +poésie militaire: «Le siège de Pamba», petit père. + +-- «Le siège de Pamba»! Ah! je ne me rappelle pas ce qu'était +cette Pamba... Connais-tu ça, Sérioja? Sûrement, il a dû se passer +là quelque chose d'héroïque, et mon oncle se redressa encore. + +-- Récite, Ilucha, ordonna Sachenka. + +Ilucha commença sa récitation d'une voix grêle, claire et égale, +sans s'arrêter aux points ni aux virgules, suivant la coutume des +enfants qui débitent des poésies apprises par coeur. + +Depuis neuf ans, Pedro Gomez +Assiège le château de Pamba, +Ne se nourrissant que de lait. +Et toute l'armée de don Pedro, +Au nombre de neuf mille Castillans, +Obéit au voeu prononcé, +Ne mange même pas de pain +Et ne boit que du lait. + +-- Comment? Qu'est-ce? Qu'est-ce que ce lait? s'exclama mon oncle +en me regardant avec étonnement. + +-- Continue à réciter! fit Sachenka. + +Chaque jour, don Pedro Gomez +Déplore son impuissance +En se voilant la face. +Déjà commence la dixième année; +Et les méchants Maures triomphent, +Car, de l'armée de don Pedro, +Il ne reste plus que dix-neuf hommes... + +-- Mais ce sont des sottises! s'écria mon oncle avec inquiétude. +C'est impossible! Il ne reste que dix-neuf hommes de toute une +armée auparavant très considérable. Qu'est-ce que cela, mon ami? + +Mais Sacha n'y tint plus et partit d'un franc éclat de rire de +gamine et, bien que la pièce n'eût rien de bien drôle, il était +impossible de la regarder sans partager son hilarité. + +-- C'est une poésie comique, papa! s'écria-t-elle, toute joyeuse +de son idée enfantine. L'auteur ne l'a composée que pour faire +rire, papa! + +-- Ah! c'est une poésie comique! fit mon oncle dont le visage +s'éclaira, une poésie comique! C'est ce que je pensais... Parbleu! +parbleu! c'est une poésie comique! Et elle est très drôle: ce +Gomez qui ne donnait que du lait à toute son armée pour tenir un +voeu? C'était malin, un voeu pareil!... C'est très spirituel; +n'est-ce pas, Foma? Voyez-vous, ma mère, les auteurs s'amusent +parfois à écrire des poésies fantaisistes; n'est-ce pas Serge? +C'est très drôle! Voyons, Ilucha, continue. + +Il ne reste plus que dix-neuf hommes! +Don Pedro les réunit +Et leur dit: «O mes dix-neuf! +Déployons nos étendards, +Sonnons de nos cors, +Et nous laisserons là Pamba. +Il est vrai que nous n'avons pas pris la place, +Mais nous pouvons jurer +Sur notre conscience et notre honneur, +Que nous n'avons pas +Trahi une seule fois notre voeu, +Depuis neuf ans que nous n'avons +Rien mangé, absolument rien +Que du lait! + +-- Quel imbécile! Il se console facilement! interrompit encore mon +oncle, parce qu'il a bu du lait pendant neuf ans! La belle +affaire! Il eût mieux fait de manger un mouton à lui seul et de +laisser manger ses hommes! C'est très bien; c'est magnifique! Je +comprends; je comprends à présent: c'est une satire ou... comment +appelle-t-on ça?... une allégorie, quoi! Ça pourrait bien viser +certain guerrier étranger? ajouta-t-il en se tournant vers moi, +les sourcils froncés et clignant de l'oeil, hein? Qu'en penses-tu? +Seulement, c'est une satire inoffensive qui ne peut blesser +personne! C'est très beau! très beau! et c'est d'une grande +noblesse! Voyons, continue, Ilucha! Ah! les polissonnes! les +polissonnes! et il regardait avec attendrissement Sachenka et plus +furtivement Nastenka qui souriait en rougissant. + +Encouragés par ce discours, +Les dix-neuf Castillans +Vacillant sur leurs selles, +Crièrent d'une voix faible: +«Santo Yago Compostello! +Honneur et gloire à Don Pedro! +Honneur et gloire au Lion de Castille!» +Et le chapelain Diego +Se dit entre ses dents: +«Si c'eût été moi le commandant, +J'aurais fait voeu de ne manger +Que de la viande et de ne boire que du vin». + +-- Eh bien, qu'est-ce que je disais? s'écria mon oncle, très +content. Le seul homme intelligent de toute cette armée n'était +autre que le chapelain. Qu'est-ce que cela, Serge? Leur capitaine? +quoi? + +-- Un aumônier, mon oncle, un ecclésiastique! + +-- Ah! oui, oui! Chapelain! Je sais: je me rappelle! J'ai lu +quelque chose là-dessus dans Radcliffe. Il y en a de différents +ordres... Des bénédictins, je crois?... Y a-t-il des Bénédictins? + +-- Mais oui, mon oncle. + +-- Hem! C'est ce qu'il me semblait. Voyons, Ilucha, continue. Très +bien! très bien! + +Et, en entendant cela, Don Pedro +Dit avec un rire bruyant, +«Je lui dois bien un mouton, +Car il a trouvé là une bonne plaisanterie.» + +-- C'était bien le moment de rire! Quel imbécile! Un mouton! S'il +y avait là des moutons, pourquoi n'en mangeait-il pas lui-même? +Continue, Ilucha. Très bien! C'est magnifique! C'est mordant! + +-- C'est fini, petit père. + +-- Ah! c'est fini? Au fait, que restait-il à faire? N'est-ce pas, +Serge? Très bien, Ilucha! C'est merveilleusement bien! Embrasse- +moi, mon chéri, mon pigeonneau! Mais qui lui a suggéré cette idée? +C'est toi, Sacha? + +-- Non; c'est Nastenka. Nous avions lu ces vers, il y a quelques +temps. Alors, elle avait dit: «C'est très amusant; il faut le +faire apprendre à Ilucha pour le jour de sa fête; ce qu'on rira!» + +-- Ah! c'est vous Nastenka? Je vous remercie beaucoup marmotta mon +oncle en rougissant comme un enfant. Embrasse-moi encore une fois, +Ilucha! Embrasse-moi aussi, polissonne! fit-il en prenant sa fille +dans ses bras et en la regardant avec amour. Et il ajouta, comme +si, de contentement, il n'eût su quoi dire: -- Attends un peu, +Sachourka, ta fête va aussi venir bientôt. + +Je demandai à Nastenka de qui était cette poésie. + +-- Ah! oui; de qui est-elle, cette poésie? s'empressa d'insister +mon oncle. En tout cas, c'est d'un gaillard intelligent; n'est-ce +pas, Foma? + +-- Hem! grommela Foma, dont un sourire sardonique n'avait pas +quitté les lèvres pendant tout le temps de la récitation. + +-- Je ne me souviens plus, répondit Nastenka en regardant +timidement Foma Fomitch. + +-- Elle est de M. Kouzma Proutkov, petit père; nous l'avons vue +dans le Contemporain, dit Sachenka. + +-- Kouzma Proutkov? Je ne le connais pas, fit mon oncle. Je +connais Pouchkine!... Du reste, on voit que c'est un poète de +mérite, n'est-ce pas, Serge? Et, par-dessus le marché, on sent +qu'il ne nourrit que les plus nobles sentiments. C'est peut-être +un militaire. Je l'apprécie hautement. Ce Contemporain est une +superbe revue. Je vais m'y abonner si elle a d'aussi bons poètes +pour collaborateurs... J'aime les poètes; ce sont de rudes +gaillards. Te rappelles-tu, Serge, j'ai vu chez toi, à +Pétersbourg, un homme de lettres. Il avait un nez d'une forme très +particulière... en vérité... Que dis-tu, Foma? + +-- Non, rien... rien... fit celui-ci en feignant de contenir son +envie de rire. Continuez, Yégor Ilitch, continuez! Je dirai mon +mot plus tard... Stépane Alexiévitch écoute également avec le plus +grand plaisir votre discours sur les hommes de lettres +pétersbourgeois... + +Bakhtchéiev, qui se tenait à l'écart, absorbé dans ses pensées, +releva vivement la tête en rougissant et s'agita sur son fauteuil. + +-- Foma, laisse-moi tranquille! dit-il en fixant sur son +interlocuteur le regard méchant de ses petits yeux injectés de +sang. Qu'ai-je à faire de la littérature? Que Dieu me donne la +santé! -- conclut-il en grommelant -- et que tous ces écrivains... +des voltairiens, et rien de plus! + +-- Les écrivains ne sont que des voltairiens? fit Éjévikine +s'approchant aussitôt de M. Bakhtchéiev. Vous dites là une grande +vérité. L'autre jour, Valentine Ignatich disait la même chose. Il +m'avait aussi qualifié de voltairien; je vous le jure. Et +pourtant, j'ai si peu écrit! tout le monde le sait... C'est vous +dire que, si un pot de lait tourne, c'est la faute à Voltaire! Il +en est toujours ainsi chez nous. + +-- Mais non! riposta gravement mon oncle, c'est une erreur! +Voltaire était un écrivain qui raillait les superstitions d'une +façon fort mordante; mais il ne fut jamais voltairien! Ce sont ses +ennemis qui l'ont calomnié. Pourquoi vouloir tout faire retomber +sur ce malheureux? + +Le méchant ricanement de Foma se fit de nouveau entendre. Mon +oncle lui jeta un regard inquiet et se troubla visiblement. + +-- Non, Foma, vois-tu, je parle des journaux, fit-il avec +confusion et dans l'espoir de se justifier. Tu avais raison de me +dire qu'il fallait s'abonner. Je suis de ton avis. Hum!... les +revues propagent l'instruction! On ne serait pour la patrie qu'un +bien triste enfant si l'on ne s'abonnait pas. N'est-ce pas, +Serge?... Hum!... Oui... Prenons, par exemple, le Contemporain... +Mais, tu sais, Sérioja, les plus forts articles scientifiques se +publient dans cette grosse revue... comment l'appelles-tu?... avec +une couverture jaune... + +-- Les Mémoires de la Patrie, petit père. + +-- C'est cela! Et quel beau titre! n'est-ce pas, Serge? C'est pour +ainsi dire toute la patrie qui prend des notes!... Quel but +sublime! Une revue des plus utiles! Et ce qu'elle est volumineuse! +Allez donc éditer un pareil ballot! Et ça vous contient des +articles à vous tirer les yeux de l'orbite... L'autre fois +j'arrive, je vois un livre. Je le prends, je l'ouvre par curiosité +et j'en lis trois pages d'un trait. Mon cher, je restai bouche +bée! On parlait de tout là-dedans: du balai, de la bêche, de +l'écumoire, de la happe. Pour moi, une happe n'est qu'une happe. +Eh bien pas du tout, mon cher. Les savants y voient un emblème, ou +une mythologie; est-ce que je sais? quelque chose en tout cas... +Voilà! On sait tout à présent! + +Je ne sais trop ce qu'allait faire Foma en présence de cette +nouvelle sortie de mon oncle, mais, à ce moment précis, Gavrilo +apparut et, la tête basse, il s'arrêta au seuil de la porte. Foma +lui jeta un regard significatif. + +-- Tout est-il prêt, Gavrilo? s'enquit-il d'une voix faible, mais +résolue. + +-- Tout est prêt, répondit tristement Gavrilo dans un soupir. + +-- Tu as mis le petit paquet dans le chariot? + +-- Je l'y ai mis. + +-- Alors, je suis prêt! dit Foma. + +Il se leva lentement de son fauteuil. Mon oncle le regardait, +ébahi. La générale quitta sa place et jeta autour d'elle un coup +d'oeil circulaire et étonné. + +-- À présent, colonel, commença Foma avec une extrême dignité, +permettez-moi d'implorer de vous l'abandon momentané de ce thème +si intéressant des happes littéraires; il vous sera loisible d'en +poursuivre le développement sans moi. Mais, vous faisant un +éternel adieu, je désirerais vous dire encore quelques mots... + +La terreur et l'étonnement s'emparèrent de tous les assistants. + +-- Foma! Foma! Mais qu'as-tu? Où veux-tu donc t'en aller? s'écria +enfin mon oncle. + +-- Je me prépare à quitter votre maison, colonel! posa Foma d'une +voix calme. J'ai décidé d'aller où le vent me poussera et c'est +dans ce but que j'ai loué un simple chariot à mes frais. Mon petit +baluchon s'y trouve maintenant; il n'est pas gros: quelques livres +préférés, de quoi changer deux fois de linge et c'est tout! Je +suis pauvre, Yégor Ilitch, mais, pour rien au monde je +n'accepterais votre or, comme vous avez pu vous en convaincre hier +même! + +-- Mais, Foma, au nom de Dieu, qu'est-ce que cela signifie? +supplia mon oncle, plus blanc qu'un linge. + +La générale poussa un cri et, les bras tendus vers Foma Fomitch, +le contempla avec désespoir, cependant que la demoiselle +Pérépélitzina s'élançait pour la soutenir. Les dames pique- +assiettes restèrent clouées sur leurs sièges et M. Bakhtchéiev se +leva lourdement. + +-- Allons, bon! voilà que ça commence! murmura près de moi +Mizintchikov. + +On entendit à ce moment les lointains roulements du tonnerre; +l'orage approchait. + + + +IV +L'EXIL + +-- Il me semble, colonel, que vous me demandez ce que cela veut +dire? déclama emphatiquement Foma, certainement ravi de la +confusion générale. Votre question m'étonne! Expliquez-moi donc à +votre tour comment vous pouvez me regarder en face? Expliquez-moi +encore ce problème psychologique du manque de pudeur chez certains +hommes et je m'en irai alors, enrichi d'une nouvelle connaissance +relative à la corruption du genre humain. + +Mais mon oncle était incapable de répondre; anéanti, épouvanté, la +bouche ouverte et les yeux écarquillés, il ne pouvait détourner +son regard de celui de Foma. + +-- Mon Dieu! que d'horreurs! gémit la demoiselle Pérépélitzina. + +-- Comprenez-vous, colonel, que vous devez me laisser partir sans +autres questions? Car vraiment, tout homme et âgé que je sois, je +commençais à craindre sérieusement pour ma moralité! Croyez-moi: +laissez vos questions; elles ne pourraient avoir d'autres +résultats que votre propre honte! + +-- Foma! Foma!... s'écria mon oncle, et des gouttes de sueur +perlèrent sur son front. + +-- Permettez-moi donc, sans plus d'explications, de vous dire +quelques mots d'adieu et de vous donner quelques derniers +conseils. Ce seront mes ultimes paroles dans votre maison, Yégor +Ilitch. Le fait est consommé et il est impossible de le réparer. +J'espère que vous savez à quel fait je fais en ce moment allusion. +Mais, je vous en supplie à deux genoux, si la dernière étincelle +de moralité n'est pas encore éteinte au fond de votre coeur, +réprimez l'élan de vos passions! Si ce feu perfide n'a pas encore +embrasé tout l'édifice, éteignez l'incendie! + +-- Foma, je t'assure que tu te trompes! protesta mon oncle, se +reprenant peu à peu et pressentant avec terreur le dénouement. + +-- Maîtrisez vos passions! poursuivit Foma avec la même pompe, +comme si mon oncle n'eût rien dit. Luttez contre vous-même: «Si tu +veux vaincre le monde, commence par te vaincre toi-même!» Tel est +mon principe. Propriétaire foncier, vous devez briller comme un +diamant sur vos domaines; et quel abominable exemple ne donnez- +vous pas à vos subordonnés! Pendant des nuits entières, je priais +pour vous, m'efforçant de découvrir votre bonheur. Je n'ai pu le +trouver, car le bonheur n'est que dans la vertu... + +-- Mais c'est impossible, Foma! interrompit encore mon oncle. Tu +te méprends; tu parles hors de propos... + +-- Rappelez-vous donc que vous êtes un seigneur, continua Foma +sans prêter plus d'attention que devant aux paroles de mon oncle. +Ne croyez pas que la paresse et la volupté soient les seuls buts +du propriétaire terrien. C'est là une idée néfaste. Ce n'est pas à +l'incurie qu'il se doit, mais au souci, au souci devant Dieu, +devant le tsar et devant la patrie! Un seigneur doit travailler, +travailler comme le dernier de ses paysans! + +-- Bon! vais-je donc labourer aux lieu et place de mes paysans! +grommela Bakhtchéiev. Et cependant, je suis un seigneur... + +-- Je m'adresse à vous, maintenant, fit-il en se tournant vers +Gavrilo et Falaléi qui venaient d'apparaître près de la porte. +Aimez vos maîtres et obéissez-leur avec douceur et empressement; +ils vous aimeront en retour... Et vous, colonel, soyez bon et +compatissant pour eux. Ce sont aussi des êtres humains créés à +l'image de Dieu, des enfants qui vous sont confiés par le tsar et +par la patrie. Plus le devoir est grand, plus est grand le mérite! + +-- Foma Fomitch! mon ami, que veux-tu donc faire? cria la générale +avec désespoir. Elle était prête à tomber en pamoison, tant son +appréhension était violente. + +-- Je crois qu'en voilà assez? conclut Foma sans daigner remarquer +la générale. Maintenant, passons aux détails; ce sont de petites +choses, mais indispensables, Yégor Ilitch. Le foin de la prairie +de Khariline n'est pas encore fauché. Ne vous laissez pas mettre +en retard; faites-le couper et le plus tôt sera le mieux; c'est là +mon premier conseil. + +-- Mais, Foma... + +-- Vous projetez d'abattre une partie de la forêt de Zyrianovski, +je le sais. Abstenez-vous en; c'est mon deuxième conseil. +Conservez les forêts; elles gardent la terre humide... Il est bien +dommage que vous ayez fait aussi tard les semences de printemps, +beaucoup trop tard! + +-- Mais, Foma... + +-- Mais trêve de paroles; je ne pourrai tout dire et le temps me +manque. Je vous enverrai mes instructions par écrit. Eh bien, +adieu! adieu à tous! Dieu soit avec vous et qu'il vous bénisse! Je +te bénis, aussi, mon enfant, -- dit-il à Ilucha -- Dieu te +préserve du poison de tes futures passions. Je te bénis aussi, +Falaléi, oublie la Kamarinskaïa! Et vous... vous tous, souvenez- +vous de Foma... Allons, Gavrilo! Aide-moi à monter dans ce +chariot, vieillard. + +Et Foma se dirigea vers la porte. Poussant un cri aigu, la +générale se précipita vers lui. + +-- Non, Foma! je ne te laisserai pas partir ainsi! s'écria mon +oncle et, le rejoignant, il le prit par la main. + +-- Vous voulez donc employer la force? demanda l'autre avec +arrogance. + +-- Oui, Foma, s'il le faut, j'emploierai la force! répondit mon +oncle tremblant d'émotion. Tu en as trop dit: il faut t'expliquer. +Tu as mal compris ma lettre, Foma! + +-- Votre lettre? hurla Foma en s'enflammant instantanément, comme +s'il n'eût attendu que ces paroles pour faire explosion. -- Votre +lettre! La voici, votre lettre! la voici! Je la déchire, cette +lettre! Je la piétine, votre lettre! et, ce faisant, j'accomplis +le plus sacré devoir de l'humanité! Voilà ce que je fais, puisque +vous me contraignez à des explications. Voyez! voyez! voyez! + +Et les fragments de la lettre s'éparpillèrent dans la chambre. + +-- Foma, criait mon oncle en pâlissant de plus en plus, je te +répète que tu ne m'as pas compris. Je veux me marier, je cherche +mon bonheur... + +-- Vous marier! Vous avez séduit cette demoiselle et vous mentez +en parlant de mariage, car je vous ai vu hier soir sous les +buissons du jardin! + +La générale fit un cri, et s'affaissa dans son fauteuil. Un +tumulte effrayant s'ensuivit. L'infortunée Nastenka restait +immobile sur son siège, comme morte. Sachenka, effrayée et qu'on +eut dite en proie à un accès de fièvre, tremblait de tous ses +membres en serrant Ilucha dans ses bras. + +-- Foma, criait furieusement mon oncle, si tu as le malheur de +divulguer ce secret, tu commettras la plus basse action du monde! + +-- Je vais le divulguer, votre secret! hurlait Foma, et +j'accomplirai la plus noble des actions! Je suis envoyé par Dieu +lui-même pour flétrir les ignominies des hommes. Je monterai sur +le toit de chaume d'un paysan et je crierai votre acte ignoble à +tous les propriétaires voisins, à tous les passants!... Oui, +sachez tous, tous! que, cette nuit, je l'ai surpris dans le parc, +dans les taillis, avec cette jeune fille à l'air si innocent! + +-- Quelle horreur! minauda la demoiselle Pérépélitzina. + +-- Foma! tu cours à ta perte! criait mon oncle les poings serrés +et les yeux étincelants. Mais Foma continuait à brailler: + +-- Et lui, épouvanté d'avoir été vu, il a osé tenter de me +séduire, moi, honnête, loyal, par une lettre menteuse, afin de me +faire approuver son crime... Oui, son crime! car, d'une jeune +fille pure jusqu'alors, vous avez fait une... + +-- Encore un seul mot outrageant à son adresse, Foma, et je jure +que je te tue! + +-- Ce mot, je le dis, oui, de la jeune fille la plus innocente +jusqu'alors, vous êtes parvenu à faire la dernière des dépravées. + +Foma n'avait pas encore prononcé ce dernier mot, que mon oncle +l'empoignait et, le faisant pirouetter comme un fétu de paille le +précipitait à toute volée contre la porte vitrée qui donnait sur +la cour. Le coup fut si rude que la porte céda, s'ouvrit largement +et que nous vîmes Foma, dégringolant les sept marches du perron, +aller s'écraser dans la cour au milieu d'un grand fracas de vitres +brisées. + +-- Gavrilo! ramasse-moi ça! cria mon oncle plus pâle qu'un mort, +mets-le dans le chariot et que, dans deux minutes, ça ait quitté +Stépantchikovo! + +Quelle que fût la trame ourdie par Foma, il est assez probable +qu'il était loin de s'attendre à un pareil dénouement. + +Je ne saurais m'engager à décrire la scène qui suivit cette +catastrophe: gémissement déchirant de la générale qui s'écroula +dans son fauteuil, ébahissement de la Pérépélitzina devant cet +inattendu coup d'énergie d'un homme toujours si docile jusque là, +les oh! et les ah! des dames pique-assiettes, l'effroi de Nastenka +qui faillit s'évanouir et autour de qui s'empressait mon oncle, +trépignant à travers la pièce en proie à une indicible émotion +devant sa mère sans connaissance, Sachenka folle de peur, les +pleurs de Falaléi, tout cela formait un tableau impossible à +rendre. Ajoutez qu'un orage formidable éclata juste à ce moment; +les éclats du tonnerre se succédaient constamment tandis qu'une +pluie furieuse fouettait les vitres. + +-- En voilà une fête! grommela Bakhtchéiev baissant la tête et +écartant les bras. + +-- Ça va mal! murmurai-je, fort troublé à mon tour, mais, au +moins, voilà Foma dehors et il ne rentrera plus! + +-- Ma mère! avez-vous repris vos sens? Vous sentez-vous mieux? +Pouvez-vous enfin m'écouter? demanda mon oncle, s'arrêtant devant +le fauteuil de la vieille dame qui releva la tête et attacha un +regard suppliant sur ce fils qu'elle n'avait jamais vu dans une +telle colère. + +-- Ma mère, reprit-il, la coupe vient de déborder; vous l'avez vu. +Je voulais vous exposer cette affaire tout autrement et à loisir; +mais le temps presse et je ne puis plus reculer. Vous avez entendu +la calomnie, écoutez à présent la justification. Ma mère, j'aime +cette noble jeune fille, je l'aime depuis longtemps et je +l'aimerai toujours. Elle fera le bonheur de mes enfants et sera +pour vous la fille la plus respectueuse; en présence de tous mes +parents et amis, je dépose à vos pieds ma demande, et je prie +mademoiselle de me faire l'immense honneur de devenir ma femme. + +Nastenka tressaillit. Son visage s'empourpra. Elle se leva avec +précipitation. Cependant, la générale ne quittait pas des yeux le +visage de son fils; elle semblait en proie à une sorte +d'ahurissement, et, soudain, avec un sanglot déchirant, elle se +jeta à ses genoux devant lui. Elle criait: + +-- Yégorouchka! mon petit pigeon! fais revenir Foma Fomitch! +Envoie-le chercher tout de suite ou je mourrai avant ce soir! + +Mon oncle fut atterré de voir agenouillée devant lui, sa vieille +mère si tyrannique et si capricieuse. Une expression de souffrance +passa sur son visage. Enfin, revenu de son étonnement, il se +précipita pour la relever et l'installer dans le fauteuil. + +-- Fais revenir Foma Fomitch, Yégorouchka! continuait à gémir la +générale, fais-le revenir, le cher homme, je ne peux vivre sans +lui! + +-- Ma mère! exclama douloureusement mon oncle, n'avez-vous donc +rien entendu de ce que je vous ai dit? Je ne peux faire revenir +Foma, comprenez-le! Je ne le puis pas et je n'en ai pas le droit +après la basse et lâche calomnie qu'il a jetée sur cet ange +d'honnêteté et de vertu. Comprenez, ma mère, que l'honneur +m'ordonne de réparer le tort causé à cette jeune fille! Vous avez +entendu: je demande sa main et je vous supplie de bénir notre +union. + +La générale se leva encore de son fauteuil et alla se jeter à +genoux devant Nastenka. + +-- Petite mère! ma chérie! criait-elle, ne l'épouse pas! Ne +l'épouse pas et supplie-le de faire revenir Foma Fomitch! Mon +ange! chère Nastassia Evgrafovna! Je te donnerai, je te +sacrifierai tout si tu ne l'épouses pas. Je n'ai pas dépensé tout +ce que je possédais; il me reste encore quelque argent de mon +défunt mari. Tout est à toi; je te comblerai de biens; Yégorouchka +aussi! mais ne me mets pas vivante au cercueil! demande-lui de +ramener Foma Fomitch! + +La vieille dame aurait poursuivi ses lamentations et ses +divagations si, indignées de la voir à genoux devant une +institutrice à gages, la Pérépélitzina et les autres femmes ne +s'étaient précipitées pour la relever au milieu des cris et des +gémissements. L'émotion de Nastenka était telle qu'elle ne pouvait +qu'à peine se tenir debout. La Pérépélitzina se mit à pleurer de +dépit. + +-- Vous allez tuer votre mère! criait-elle à mon oncle; on va la +tuer. Et vous, Nastassia Evgrafovna, comment pouvez-vous brouiller +une mère avec son fils? Dieu le défend! + +-- Anna Nilovna, dit mon oncle, retenez votre langue! j'ai assez +souffert! + +-- Et moi, ne m'avez-vous pas fait souffrir aussi? Pourquoi me +reprochez-vous ma situation d'orpheline? Je ne suis pas votre +esclave; je suis la fille d'un lieutenant-colonel et je ne +remettrai jamais le pied dans votre maison que je vais quitter +aujourd'hui même! + +Mais mon oncle ne l'écoutait pas. Il s'approcha de Nastenka et lui +prit dévotement la main. + +-- Vous avez entendu ma demande, Nastassia Evgrafovna? lui +demanda-t-il avec une anxiété désolée. + +-- Non, Yégor Ilitch, non! Laissons cela! répondit-elle, à son +tour découragée. Tout cela est bien inutile! et, lui pressant les +mains, elle fondit en larmes. Vous ne faites cette demande qu'en +raison de l'incident d'hier... Mais vous voyez bien que ça ne se +peut pas. Nous nous sommes trompés, Yégor Ilitch!... Je me +souviendrai toujours que vous fûtes mon bienfaiteur et je prierai +toujours pour vous... toujours! toujours! + +Les larmes étouffèrent sa voix. Mon pauvre oncle pressentait cette +réponse. Il ne pensa même pas à répliquer, à insister... Il +l'écoutait, penché vers elle et lui tenant la main, dans un +silence navré. Ses yeux se mouillèrent. Nastia continua: + +-- Hier encore, je vous disais que je ne pouvais être votre femme. +Vous le voyez: les vôtres ne veulent pas de moi; je le sentais +depuis longtemps. Votre mère ne nous donnera pas sa bénédiction... +les autres non plus. Vous êtes trop généreux pour vous repentir +plus tard, mais vous serez malheureux à cause de moi... victime de +votre bon coeur. + +-- Oh! c'est bien vrai, Nastenka! C'est un bon coeur...acquiesça +Éjévikine qui se tenait de l'autre côté du fauteuil, c'est cela, +ma fille, c'est justement le mot qu'il fallait dire! + +-- Je ne veux pas être une cause de dissentiments dans votre +maison, continua Nastenka. Ne vous inquiétez pas de mon sort, +Yégor Ilitch, personne ne me fera de tort, personne ne +m'insultera... Je retourne aujourd'hui même chez mon père. Il faut +nous dire adieu, Yégor Ilitch... + +La pauvrette fondit encore en larmes. + +-- Nastassia Evgrafovna, est-ce votre dernier mot? fit mon oncle +en la regardant avec une détresse indicible, dites une seule +parole et je vous sacrifie tout! + +-- C'était le dernier mot, le dernier! dit Éjévikine, et elle vous +a si bien dit tout cela que j'en suis moi-même surpris. Yégor +Ilitch, vous êtes le meilleur des hommes et vous nous avez fait +grand honneur! beaucoup d'honneur! trop d'honneur!... Cependant, +elle n'est pas ce qu'il vous faut, Yégor Ilitch. Il vous faut une +fiancée riche, de grande famille, de superbe beauté, avec une +belle voix et qui s'avancerait dans votre maison parée de diamants +et de plumes d'autruche. Il se pourrait alors que Foma Fomitch fit +une concession et qu'il vous bénît. Car vous ferez revenir Foma +Fomitch! Vous avez eu tort de le maltraiter ainsi. C'est l'ardeur +excessive de sa vertu qui l'a fait parler de la sorte... Vous +serez le premier à dire par la suite que, seule, la vertu le +guidait; vous verrez. Autant le faire revenir tout de suite, +puisqu'il faut qu'il revienne... + +-- Fais-le revenir! Fais-le revenir! cria la générale. C'est la +vérité qu'il te dit, mon petit. + +-- Oui, continua Éjévikine, votre mère se désole bien +inutilement... Faites-le revenir. Quant à moi et à Nastia, nous +allons partir. + +-- Attends, Evgraf Larionitch! s'écria mon oncle. Je t'en supplie! +J'ai encore un mot à dire, Evgraf, un seul mot... + +Cela dit, il s'écarta, s'assit dans un fauteuil et, baissant la +tête, il se couvrit les yeux de ses mains, emporté dans une +ardente méditation. + +Un épouvantable coup de tonnerre éclata presque au-dessus de la +maison qui en fut toute secouée. Hébétées de peur, les femmes +poussèrent des cris aigus et se signèrent. Bakhtchéiev en fit +autant. Plusieurs voix murmurèrent: + +-- Petit père, le prophète Élie! + +Au coup de tonnerre succéda une si formidable averse qu'on eût dit +qu'un lac se déversait sur Stépantchikovo. + +-- Et Foma Fomitch, que devient-il dans les champs? fit +Pérépélitzina. + +-- Yégorouchka, rappelle-le! s'écria désespérément la générale en +se précipitant comme une folle vers la porte. Mais les dames +pique-assiettes la retinrent et, l'entourant, la consolaient, +criaient, pleurnichaient. C'était un tumulte indescriptible. + +-- Il est parti avec une redingote; il n'a même pas pris son +manteau! continua la Pérépélitzina. Il n'a pas non plus de +parapluie. Il va être foudroyé! + +-- C'est sûr! fit Bakhtchéiev, et trempé jusqu'aux os! + +-- Vous feriez aussi bien de vous taire! lui dis-je à voix basse. + +-- C'est un homme, je pense! répartit le gros homme avec +emportement. Ce n'est pas un chien! Est-ce que tu sortirais +maintenant, toi? Va donc te baigner, si tu aimes tant cela! + +Pressentant et redoutant le dénouement, je m'approchai de mon +oncle, resté immobile dans son fauteuil. + +-- Mon oncle, fis-je en me baissant à son oreille, allez-vous +consentir au retour de Foma Fomitch? Comprenez donc que ce serait +le comble de l'indécence, au moins tant que Nastenka sera dans +cette maison. + +-- Mon ami, répondit mon oncle en relevant la tête et me regardant +résolument dans les yeux, je viens de prononcer mon jugement et je +sais maintenant ce qu'il me reste à faire. Ne t'inquiète pas, +aucune offense ne sera faite à Nastenka; je m'arrangerai pour +cela. + +Il se leva et s'approcha de sa mère. + +-- Ma mère, dit-il, calmez-vous. Je vais faire revenir Foma +Fomitch. On va le rattraper; il ne peut encore être loin. Mais je +jure qu'il ne rentrera ici que sous une seule condition: c'est +que, devant tous ceux qui furent témoins de l'outrage, il +reconnaîtra sa faute et demandera solennellement pardon à cette +digne jeune fille. Je l'obtiendrai de lui; je l'y forcerai. +Autrement, il ne franchira pas le seuil de cette maison. Mais je +vous jure, ma mère, que, s'il consent à le faire de bon gré, je +suis prêt à me jeter à ses pieds, et à lui donner tout ce que je +puis lui donner sans léser mes enfants. Quant à moi, dès +aujourd'hui je me retire. L'étoile de mon bonheur s'est éteinte. +Je quitte Stépantchikovo. Vivez-y tous heureux et tranquilles. +Moi, je retourne au régiment pour finir ma triste existence dans +les tourmentes de la guerre, sur quelque champ de bataille... C'en +est assez; je pars! + +À ce moment, la porte s'ouvrit et Gavrilo apparut, trempé, crotté +au-delà du possible. + +-- Qu'y a-t-il? D'où viens-tu? Où est Foma? s'écria mon oncle en +se précipitant vers lui. Tout le monde entoura le vieillard avec +une avide curiosité, interrompant à chaque instant son récit +larmoyant par toutes sortes d'exclamations. + +-- Je l'ai laissé près du bois de bouleaux, à une verste et demie +d'ici. Effrayé par le coup de tonnerre, le cheval pris de peur +s'était jeté dans le fossé. + +-- Eh bien? interrogea mon oncle. + +-- Le chariot versa... + +-- Eh bien... et Foma? + +-- Il tomba dans le fossé... + +-- Mais va donc, bourreau! + +-- S'étant fait mal au côté, il se mit à pleurer. Je dételai le +cheval et je revins ici vous raconter l'affaire. + +-- Et Foma, il est resté là-bas? + +-- Il s'est relevé et il a continué son chemin en s'appuyant sur +sa canne. + +Ayant dit, Gavrilo soupira et baissa la tête. Je renonce à décrire +les larmes et les sanglots de ces dames. + +-- Qu'on m'amène Polkan! cria mon oncle en se précipitant dans la +cour. + +Polkan fut amené; mon oncle s'élança dessus, à poil et, une minute +plus tard, le bruit déjà lointain des sabots du cheval nous +annonçait qu'il était à la poursuite de Foma. Il n'avait même pas +pris de casquette. + +Les dames se jetèrent aux fenêtres; les ah! et les gémissements +s'entremêlaient de conseils. On parlait de bain chaud, de thé +pectoral et de frictions à l'alcool pour ce Foma Fomitch «qui +n'avait pas mangé une miette de pain depuis le matin!» La +demoiselle Pérépélitzina ayant mis la main, par hasard, sur les +lunettes de l'exilé, la trouvaille produisit une sensation +extraordinaire. La générale s'en saisit avec des pleurs et des +gémissements, et se colla de nouveau le nez contre la fenêtre, les +yeux anxieusement fixés sur le chemin. L'émotion était à son +comble... Dans un coin, Sachenka s'efforçait de consoler Nastia et +toutes deux pleuraient enlacées. Nastenka tenait Ilucha par la +main et l'embrassait coup sur coup, faisant ses adieux à son élève +qui pleurait à chaudes larmes sans trop savoir pourquoi. Éjévikine +et Mizintchikov s'entretenaient à l'écart. Je crus bien que +Bakhtchéiev allait suivre l'exemple des jeunes filles et se mettre +à pleurer, lui aussi. Je m'approchai de lui. + +-- Non, mon petit père, me dit-il, Foma Fomitch s'en ira peut-être +d'ici, mais le moment n'en est pas encore arrivé; on n'a pas +trouve de boeufs à corne d'or pour tirer son chariot! Soyez +tranquille, il fera partir les maîtres et s'installera à leur +place. + +L'orage passé, M. Bakhtchéiev avait changé d'idées. + +Soudain, des cris se firent entendre: «On l'amène! le voici!» et +les dames s'élancèrent vers la porte en poussant des cris de paon. +Dix minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le départ de mon +oncle. Une telle promptitude paraîtrait invraisemblable si l'on +n'avait connu plus tard la très simple explication de cette +énigme. + +Après le départ de Gavrilo, Foma Fomitch était en effet parti en +s'appuyant sur sa canne, mais, seul au milieu de la tempête +déchaînée, il eut peur, rebroussa chemin, et se mit à courir après +le vieux domestique. Mon oncle l'avait retrouvé dans le village. + +On avait arrêté un chariot; les paysans accourus y avaient +installé Foma Fomitch devenu plus doux qu'un mouton, et c'est +ainsi qu'il fut amené dans les bras de la générale qui faillit +devenir folle de le voir en cet équipage, encore plus trempé, plus +crotté que Gavrilo. + +Ce fut un grand remue-ménage. Les uns voulaient l'emmener tout de +suite dans sa chambre pour l'y faire changer de linge; d'autres +préconisaient bruyamment diverses tisanes réconfortantes; tout le +monde parlait à la fois... Mais Foma semblait ne rien voir, ne +rien entendre. + +On le fit entrer en le soutenant sous les bras. Arrivé à son +fauteuil, il s'y affala lourdement et ferma les yeux. Quelqu'un +cria qu'il se mourait et des hurlements éclatèrent, cependant que +Falaléi, beuglant plus fort que les autres, s'efforçait d'arriver +jusqu'à Foma pour lui baiser la main. + + + +V +FOMA FOMITCH ARRANGE LE BONHEUR GÉNÉRAL + +-- Où suis-je? murmura Foma d'une voix d'homme mourant pour la +vérité? + +-- Maudit chenapan! murmura près de moi Mizintchikov. Comme s'il +ne le voyait pas! Il va nous en faire des siennes à présent! + +-- Tu es chez nous, Foma: tu es parmi les tiens! s'écria mon +oncle. Allons, du courage! calme-toi! Vraiment, Foma, tu ferais +bien de changer de vêtements; tu vas tomber malade... Veux-tu +prendre quelque chose pour te remettre? Un petit verre te +réchauffera. + +-- Je prendrais bien un peu de malaga! gémit Foma qui ferma encore +les yeux. + +-- Du malaga! J'ai peur qu'il n'y en ait plus, dit mon oncle en +interrogeant sa soeur d'un oeil anxieux. + +-- Mais si! fit-elle. Il en reste quatre bouteilles. Et, faisant +sonner ses clefs, elle s'encourut à la recherche du malaga, +poursuivie par les cris de toutes ces dames qui se pressaient +autour de Foma comme des mouches autour d'un pot de confitures. +L'indignation de M. Bakhtchéiev ne fut pas mince. + +-- Voilà qu'il lui faut du malaga! grommela-t-il presque à voix +haute. Il lui faut un vin dont personne ne boit! Dites-moi +maintenant à qui l'on donnerait du malaga si ce n'est à une +canaille comme lui? Pouah! Les tristes sires! Mais qu'est-ce que +je fais ici? qu'est-ce que j'attends? + +-- Foma, commença mon oncle haletant et constamment obligé de +s'interrompre, maintenant que te voilà reposé, que te voilà revenu +avec nous... c'est-à-dire, Foma, je pense, qu'ayant offensé une +innocente créature... + +-- Où? où est-elle, mon innocence? fit Foma, comme dans un délire +de fièvre. Où sont mes jours heureux? Où es-tu, mon heureuse +enfance, quand, innocent et beau, je poursuivais à travers les +champs le papillon printanier? Où est-il ce temps? Rendez-moi mon +innocence! Rendez-la moi!... + +Et, les bras écartés, Foma s'adressait successivement à chacun des +assistants, comme si quelqu'un d'eux l'eût eue en poche, cette +innocence. Je crus que Bakhtchéiev allait éclater de colère. + +-- Mais pourquoi pas? grognait-il furieusement. Rendez-lui donc +son innocence et qu'ils s'embrassent! J'ai bien peur qu'étant +gamin, il ne fût déjà aussi fripouille qu'il l'est actuellement. +J'en jurerais! + +-- Foma!... reprit mon oncle. + +-- Où sont-ils ces jours bénis où je croyais à l'amour et où +j'aimais l'homme? geignait Foma, alors que je le prenais dans mes +bras et que je pleurais sur son coeur? Et à présent, où suis-je? +où suis-je? + +-- Tu es chez nous; calme-toi! s'écria mon oncle. Voici ce que je +voulais te dire, Foma... + +-- Si vous vous taisiez un peu? siffla la Pérépélitzina, dardant +sur lui ses méchants yeux de serpent. + +-- Où suis-je? reprenait Foma. Qu'est-ce donc qui est autour de +moi? Ce sont des taureaux et des boeufs qui me menacent de leurs +cornes. Vie! qu'es-tu donc? Vis bafoué, humilié, battu et ce n'est +qu'une fois la tombe comblée que les hommes, se ressaisissant, +écraseront tes pauvres os sous le poids d'un monument magnifique! + +-- Il parle de monument, mes aïeux! fit Éjévikine en claquant des +mains. + +-- Oh! ne m'érigez pas de monuments! gémissait Foma. Je n'ai que +faire de vos monuments! Je ne convoite de monument que celui que +vous pourriez m'ériger dans vos coeurs! + +-- Foma! interrompit mon oncle, en voilà assez; calme-toi! Il ne +s'agit pas de monuments. Écoute-moi... Vois-tu, Foma, je comprends +que, tantôt, tu pouvais brûler d'une noble flamme en me faisant +des reproches. Mais tu avais dépassé la limite qu'eût dû te +montrer ta vertu; Foma, tu t'es trompé, je te le jure! + +-- Non, mais finirez-vous? piaula de nouveau la Pérépélitzina. +Voulez-vous donc profiter que ce pauvre homme est entre vos mains +pour le tuer? + +La générale et toute sa suite s'émurent et toutes ces mains +gesticulèrent pour imposer silence à mon oncle. + +-- Taisez-vous vous-même, Anna Nilovna, je sais ce que je dis! +répondit mon oncle avec fermeté. Cette affaire est sacrée; il +s'agit d'honneur et de justice! Foma, tu es un homme raisonnable; +tu dois immédiatement demander pardon à la noble fille que tu as +injustement outragée. + +-- Que dites-vous? Quelle jeune fille ai-je outragée? s'informa +Foma en promenant ses regards étonnés sur l'assistance, comme s'il +eût perdu tout souvenir de ce qui s'était passé et ne comprit plus +de quoi il s'agissait. + +-- Oui, Foma, et, si tu reconnais volontairement ta faute, je te +jure que je me prosternerai à tes pieds et que... + +-- Qui donc ai-je outragé? hurlait Foma. Quelle demoiselle? Où +est-elle, cette jeune fille? Rappelez-moi donc quelques +particularités sur elle... + +En ce moment, troublée et pleine de peur, Nastenka s'approcha de +mon oncle et le tira par la manche. + +-- Non, Yégor Ilitch, laissez-le; je n'ai pas besoin d'excuses. À +quoi bon tout cela? dit-elle d'une voix suppliante. Laissez donc! + +-- Ah! je me rappelle, à présent! s'écria Foma. Mon Dieu! je me +rappelle! Oh! aidez-moi, à me ressouvenir! Dites: est-ce donc vrai +que l'on m'a chassé d'ici comme un chien galeux? Est-ce vrai que +la foudre m'a frappé? Est-ce vrai que l'on m'a jeté du haut de ce +perron? Est-ce vrai? Est-ce vrai? + +Les sanglots et les gémissements de ces dames lui répondirent +éloquemment. + +-- Oui, oui; je me souviens qu'après ce coup de foudre, après ma +chute, je revins en courant vers cette maison pour y remplir mon +devoir et disparaître à jamais. Soulevez-moi; si faible que je +sois, je dois accomplir mon devoir. + +On le souleva. Il prit une pose d'orateur et, tendant les mains. + +-- Colonel! clama-t-il, me voici de nouveau en pleine possession +de moi-même. La foudre n'a pas oblitéré mes facultés +intellectuelles. Je ne ressens plus qu'une surdité dans l'oreille +droite, résultat probable de ma chute sur le perron... Mais +qu'importe? qu'importe l'oreille droite de Foma? + +Il sut communiquer à ces derniers mots tant d'ironie amère et les +accompagner d'un sourire si triste que les gémissements des dames +reprirent de plus belle. Toutes, elles attachaient sur mon oncle +des regards de reproche et de haine. Mizintchikov cracha et s'en +fut vers la fenêtre. Bakhtchéiev me poussa furieusement le coude; +il avait peine à tenir en place. + +-- À présent, écoutez tous ma confession! gémit Foma, parcourant +l'assistance d'un regard fier et résolu et vous, Yégor Ilitch, +décidez du sort du malheureux Opiskine! Depuis longtemps, je vous +observais; je vous observais, l'angoisse au coeur et je voyais +tout, tout! alors que vous ne pouviez encore vous douter que je +vous observais. Colonel, je me trompais peut-être, mais je +connaissais et votre égoïsme, et votre orgueil sans limites, et +votre luxure phénoménale. Et qui donc pourrait m'accuser si j'ai +tremblé pour l'honneur de la plus innocente créature? + +-- Foma! Foma!... n'en dis pas trop, Foma! s'écria mon oncle en +surveillant avec inquiétude l'expression douloureuse qui +envahissait le visage de Nastia. + +-- Ce n'était pas tant l'innocence et la confiance de cette +personne qui me troublaient que son inexpérience, continua Foma, +sans paraître avoir entendu l'avertissement de mon oncle. Je +voyais qu'un tendre sentiment était en train d'éclore dans son +coeur, comme une rose au printemps et je me remémorais +involontairement cette pensée de Pétrarque que «l'innocence est +souvent à un cheveu de la perdition». Je soupirais; je gémissais +et, pour cette jeune fille plus pure qu'une perle, j'aurais +volontiers donné tout mon sang. Mais qui eût pu répondre de vous, +Yégor Ilitch? Connaissant l'impétuosité de vos passions, sachant +que vous seriez prêt à tout sacrifier à leur satisfaction d'un +moment, je me sentais plongé dans un abîme d'épouvante et de +crainte sur le sort de la plus honnête jeune fille... + +-- Foma, comment as-tu pensé des choses pareilles? s'écria mon +oncle. + +-- Je vous observais la mort dans l'âme. Si vous voulez savoir à +quel point j'ai souffert, interrogez Shakespeare; il vous répondra +dans son Hamlet; il vous dira l'état de mon âme. J'étais devenu +méfiant et farouche. Dans mon inquiétude, dans mon indignation, je +voyais tout au pire. Voilà pourquoi vous avez pu remarquer mon +désir de la faire quitter cette maison: je voulais la sauver. +Voilà pourquoi, tous ces derniers temps, vous me voyiez nerveux et +courroucé contre tout le genre humain. Oh! qui me réconciliera +désormais avec l'humanité? Je comprends que je fus peut-être +exigeant et injuste envers vos hôtes, envers votre neveu, envers +M. Bakhtchéiev, en exigeant de lui une connaissance approfondie de +l'astronomie. Mais qui ne me pardonnerait en considération de ce +que souffrait alors mon âme? Je cite encore Shakespeare et je dis +que je me représentais alors l'avenir comme un abîme insondable au +fond duquel était tapi un crocodile. Je sentais que mon devoir +était de prévenir ce malheur, que je n'avais pas d'autre raison de +vivre. Mais quoi? Vous ne comprîtes pas ces nobles mouvements de +mon âme, et vous ne me payâtes que d'ingratitudes, de railleries, +d'humiliations... + +-- Foma! s'il en est ainsi, je comprends bien des choses! s'écria +mon oncle en proie à une extrême émotion. + +-- Du moment que vous comprenez si bien, colonel, daignez donc +m'écouter sans m'interrompre. Je continue. Conséquemment, toute ma +faute consistait en mon souci du bonheur et du sort à venir de +cette enfant, car, auprès de vous, c'est une enfant. Mon extrême +amour de l'humanité avait fait de moi un démon de colère et de +vengeance. Je me sentais prêt à me jeter sur les hommes pour les +tourmenter. Et savez-vous, Yégor Ilitch, comme par un fait exprès, +chacun de vos actes ne faisait que me confirmer en mes soupçons. +Savez-vous qu'hier, lorsque vous vouliez me combler de votre or +pour acheter ma désertion, je me disais: «C'est sa conscience +qu'il éloigne en ma personne, pour faciliter la perpétration de +son crime!» + +-- Foma! Foma! Ainsi, c'était là ce que tu pensais hier? s'écria +mon oncle terrifié. Mon Dieu! et moi qui ne soupçonnais rien! + +-- Le ciel lui-même m'avait inspiré ces craintes, poursuivit Foma. +Alors, dites vous-même ce que je pus penser quand l'aveugle hasard +m'eut amené vers ce banc fatal; dites ce que je pus penser à ce +moment! -- oh! mon Dieu! -- en voyant de mes propres yeux tous mes +soupçons réalisés d'une si éclatante manière? Mais il me restait +encore un espoir, un faible espoir, il est vrai, mais quand même +un espoir, et voici que vous le détruisez vous-même par cette +lettre où vous me déclarez votre intention de vous marier et me +suppliez de ne pas divulguer ce que j'ai vu... «Mais, pensai-je, +pourquoi m'écrit-il seulement alors que je l'ai surpris, quand il +aurait si bien pu le faire avant? Pourquoi n'est-il pas accouru +vers moi, heureux et beau, car l'amour embellit le visage? +pourquoi ne s'est-il pas jeté dans mes bras? pourquoi n'est-il pas +venu pleurer sur ma poitrine les larmes de son immense bonheur? +pourquoi ne m'a-t-il pas tout raconté, tout?» Suis-je donc le +crocodile qui vous aurait dévoré au lieu de vous donner un bon +conseil? Suis-je donc un répugnant cancrelat qui vous eût mordu au +lieu d'aider à votre bonheur? Je ne pus que me poser cette +question: «Suis-je son ami ou le plus dégoûtant des insectes?» Et +je pensais: «Pourquoi, enfin, a-t-il fait venir son neveu de la +capitale dans le but prétendu d'en faire l'époux de cette jeune +fille, sinon pour nous tromper tous, y compris ce neveu trop +léger, et poursuivre en secret son criminel projet?» Non, colonel, +si quelqu'un a ancré en moi la conviction que votre amour était +coupable, c'est vous, vous seul! Ce n'est pas tout: vous êtes +également coupable à l'égard de cette jeune fille que vous avez +exposée à la calomnie, aux plus déshonorant soupçons, elle, pure +et sage, par votre égoïsme méfiant et maladroit. + +La tête basse, mon oncle se taisait. L'éloquence de Foma avait +évidemment éteint toutes ses velléités de défense et il se +reconnaissait pleinement coupable. La générale et sa cour +écoutaient Foma dans un silence dévot et la Pérépélitzina +contemplait la pauvre Nastenka avec un air de triomphe fielleux. + +-- Surpris, énervé, abattu, continua Foma, je m'étais enfermé chez +moi pour prier Dieu de m'inspirer des pensées judicieuses. Je +finis par me décider à vous éprouver publiquement pour la dernière +fois. Peut-être y ai-je apporté trop d'ardeur; peut-être me suis- +je par trop abandonné à mon indignation; mais, en récompense des +plus nobles intentions, vous m'avez jeté par la fenêtre. Et, tout +en tombant, je me disais: «Voici comme on récompense la vertu!» +Puis je me brisai sur le sol et je ne me souviens plus de ce qu'il +arriva par la suite. + +À ce tragique souvenir, des cris perçants et des sanglots +interrompirent Foma. Armée de la bouteille de malaga qu'elle +venait d'arracher aux mains de Prascovia Ilinichna, la générale +voulut courir à lui, mais Foma écarta majestueusement du même coup +et le malaga et la générale. + +-- Silence! s'écria-t-il, il faut que je termine. Je ne sais ce +qu'il m'arriva après ma chute. Ce que je sais, c'est que je suis +trempé, sous le coup de la fièvre et uniquement préoccupé +d'arranger votre bonheur. Colonel! d'après différents indices sur +lesquels je ne m'étendrai pas pour le moment me voici enfin +convaincu que votre amour est pur et élevé, s'il est aussi très +méfiant. Battu, humilié, soupçonné d'outrage à une jeune fille +pour l'honneur de laquelle je suis prêt, tel un chevalier du moyen +âge, à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang, je me décide +à vous montrer comment Foma Fomitch Opiskine venge les insultes +qu'on lui fait. Tendez-moi votre main, colonel! + +-- Avec plaisir, Foma! exclama mon oncle. Et, comme tu viens de +t'expliquer favorablement à l'honneur de la plus noble personne... +alors... certainement... je suis heureux de te tendre la main et +de te faire part de mes regrets... + +Et mon oncle lui tendit chaleureusement la main sans se douter de +ce qu'il allait advenir de tout cela. + +-- Donnez aussi votre main, continua Foma d'une voix faible, +écartant la foule de dames qui l'entourait et s'adressant à +Nastenka, qui se troubla et leva sur lui un regard timide. +Continuant à tenir la main de mon oncle dans les siennes, il +reprit: -- Approchez-vous, approchez-vous, ma chère enfant, cela +est indispensable pour votre bonheur. + +-- Qu'est-ce qu'il médite? fit Mizintchikov. + +Peureuse et tremblante, Nastia s'approcha lentement et tendit à +Foma sa petite main. Foma la prit et la mit dans celle de mon +oncle. + +-- Je vous unis et je vous bénis! prononça-t-il d'un ton solennel; +si la bénédiction d'un martyr frappé par le malheur vous peut être +de quelque utilité. Voilà comment se venge Foma Fomitch Opiskine! +Hourra! + +La surprise générale fut immense. Ce dénouement tant inattendu +laissait les spectateurs abasourdis. La générale était bouche bée +avec sa bouteille de malaga dans les mains, Pérépélitzina pâlit et +se prit à trembler de rage. Les dames pique-assiettes frappèrent +des mains, puis restèrent comme figées sur place. Frémissant de la +tête aux pieds, mon oncle voulut dire quelque chose mais ne put. +Nastia avait pâli affreusement en murmurant d'une voix faible que +«cela ne se pouvait pas...» Mais il était trop tard. Il faut +rendre cette justice à Bakhtchéiev que, le premier, il répondit au +hourra de Foma. Puis ce fut moi. Puis, de toute la force de sa +voix argentine, ce fut Sachenka qui s'élança vers son père pour +l'embrasser, puis Ilucha, puis Éjévikine et le dernier de tous, +Mizintchikov. + +-- Hourra! répéta Foma, hourra! Et maintenant, enfants de mon +coeur, à genoux devant la plus tendre des mères. Demandez-lui sa +bénédiction et, s'il le faut, je vais m'agenouiller avec vous. + +N'ayant pas encore eu le temps de se regarder et ne comprenant pas +encore bien ce qui leur arrivait, mon oncle et Nastia tombèrent à +genoux devant la générale et tout le monde se groupa autour d'eux, +tandis que la vieille dame restait indécise, ne sachant que faire. +Ce fut encore Foma qui dénoua la situation en se prosternant, lui +aussi, devant sa bienfaitrice, dont il résolut ainsi l'indécision. +Fondant en larmes, elle donna son consentement. Mon oncle se +releva et serra Foma dans ses bras. + +-- Foma! Foma! fit-il. Mais sa voix s'étrangla et il ne put +continuer. + +-- Du champagne! hurla Stépane Alexiévitch. Hourra! + +-- Non, pas de champagne! protesta Pérépélitzina qui avait eu le +temps de se remettre et de calculer la valeur de chaque +circonstance et de toutes ses suites, mais allumons un cierge, +faisons une prière devant l'icône avec laquelle on les bénira +comme il se fait chez les gens pieux. + +On s'empressa d'obtempérer à cette sage objurgation. Stépane +Alexiévitch monta sur une chaise pour placer le cierge devant la +sainte image, mais la chaise craqua et il n'eut que le temps de +sauter à terre où il se reçut fort bien sur ses pieds et, de la +meilleure grâce du monde, il céda avec déférence la place à la +mince Pérépélitzina qui alluma le cierge. + +La religieuse et les dames pique-assiettes commencèrent à se +signer pendant qu'on décrochait l'image du Sauveur et qu'on +l'apportait à la générale. Mon oncle et Nastia se mirent de +nouveau à genoux et la cérémonie eut son cours sous la haute +direction de la Pérépélitzina: «Saluez votre mère jusqu'à terre! +Baisez l'icône! Baisez la main de votre mère!» Après les fiancés, +M. Bakhtchéiev crut devoir baiser successivement l'icône et la +main de la générale, il était fou de joie. + +-- Hourra! cria-t-il. À présent, il faut du champagne! + +Tout le monde était ravi, du reste. La générale pleurait, mais +c'étaient des larmes de bonheur, l'union bénie par Foma devenant +immédiatement pour elle et convenable et sacrée. Elle comprenait +surtout que Foma avait su se distinguer de telle sorte qu'elle +était désormais sûre de le conserver auprès d'elle à jamais. + +Mon oncle se mettait par instant à genoux devant sa mère pour lui +baiser les mains, puis il se précipitait pour m'embrasser, puis +Bakhtchéiev, Mizintchikov, Éjévikine. Il faillit étouffer Ilucha +dans ses bras. Sacha embrassait Nastenka et Prascovia Ilinitchna +versait un déluge de larmes, ce qu'ayant remarqué, M. Bakhtchéiev +s'approcha d'elle et lui baisa la main. Pénétré d'attendrissement +le vieil Éjévikine pleurait dans un coin en s'essuyant les yeux +d'un mouchoir malpropre. Dans un autre coin, Gavrilo pleurnichait +aussi en dévorant Foma d'un regard admiratif, tandis que Falaléi +sanglotait à haute voix et, s'approchant de chacun des assistants, +lui baisait dévotement la main. Tous étaient accablés sous le +poids d'une ivresse sentimentale. On se disait que le fait était +accompli et irrévocable et que tout cela était l'ouvrage de Foma +Fomitch. + +Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que l'on vit apparaître +Tatiana Ivanovna. Quel instinct, quel flair l'avertit aussi +rapidement, au fond de sa chambre, de ces événements d'amour et de +mariage? Elle entra, légère, le visage rayonnant et les yeux +mouillés de larmes joyeuses, vêtue d'une ravissante toilette (elle +avait eu le temps d'en changer!) et se précipita pour embrasser +Nastenka. + +-- Nastenka! Nastenka! Tu l'aimais et je ne le savais pas! Mon +Dieu! ils s'aimaient, ils souffraient en silence, en secret! On +les persécutait! Quel roman! Nastia, mon ange, dis-moi toute la +vérité, aimes-tu vraiment ce fou? + +Pour toute réponse Nastia l'embrassa. + +-- Dieu! quel charmant roman! et Tatiana battit des mains. Écoute, +Nastia, mon ange, tous les hommes, sans exception, sont des +ingrats, des méchants qui ne valent pas notre amour. Mais peut- +être celui-ci est-il meilleur que les autres. Approche-toi, mon +fou! s'écria-t-elle en s'adressant à mon oncle. Tu es donc +vraiment amoureux? Tu es donc capable d'aimer? Regarde-moi, je +veux voir tes yeux, savoir s'ils sont menteurs? Non, non! ils ne +mentent pas, ils reflètent bien l'amour! Oh! que je suis heureuse! +Nastenka, mon amie, tu n'es pas riche, je veux te donner trente +mille roubles! Accepte-les, pour l'amour de Dieu! Je n'en ai pas +besoin, tu sais, il m'en reste encore beaucoup. Non, non, non! -- +cria-t-elle avec de grands gestes en voyant Nastia prête à +refuser. -- Taisez-vous aussi, Yégor Ilitch, cela ne vous regarde +pas. Non, Nastia, je veux te faire ce cadeau, il y a longtemps que +j'avais l'intention de te donner cette somme, mais j'attendais ton +premier amour... Je me mirerai dans votre bonheur. Tu me feras +beaucoup de chagrin si tu n'acceptes pas, je vais pleurer. Nastia! +Non, non et non! + +Tatiana était dans un tel ravissement qu'il eût été cruel de la +contrarier, en ce moment du moins. On remit donc l'affaire à plus +tard. Elle se précipita pour embrasser la générale, la +Pérépélitzina, tout le monde. Bakhtchéiev s'approcha d'elle et lui +baisa la main. + +-- Ma petite mère! ma tourterelle! Pardonne à un vieil imbécile, +je n'avais pas compris ton coeur d'or! + +-- Quel fou! Je te connais depuis longtemps, moi! fit Tatiana +pleine d'enjouement. Elle lui donna de son gant une tape sur le +nez et passa, plus légère qu'un zéphyr, en le frôlant de sa robe +luxueuse, pendant que le gros homme faisait place avec déférence. + +-- Quelle digne demoiselle! fit-il attendri. Puis, me regardant +joyeusement dans le blanc des yeux, il me chuchota en confidence: +-- On a pu recoller le nez de l'Allemand! + +-- Quel nez? quel Allemand? demandai-je? demandai-je étonné. + +-- Mais le nez de l'Allemand que j'avais fait venir de la +capitale... qui baise la main de son Allemande pendant qu'elle +essuie une larme avec son mouchoir. Evdokime l'a raccommodé hier; +je l'ai fait prendre par un courrier. On va l'apporter tout à +l'heure... un jouet superbe! + +-- Foma! criait mon oncle au comble de la joie, tu es l'auteur de +mon bonheur! Comment pourrai-je jamais te revaloir cela? + +-- Ne vous préoccupez pas de cela, colonel! répondit Foma d'un air +sombre; continuez à ne faire aucune attention à moi et soyez +heureux sans Foma. + +Il était évidemment fort froissé de ce qu'au milieu de la joie +générale on semblât l'avoir oublié. + +-- C'est que nous sommes en extase, Foma! cria mon oncle. Je ne +sais plus où je me trouve! Écoute, Foma, je t'ai fait de la peine. +Toute ma vie, tout mon sang ne suffiront pas à racheter cela; +aussi, je me tais et je ne cherche même pas à m'excuser. Mais, si +jamais tu as besoin de ma tête, s'il te faut ma vie, s'il est +nécessaire que je me précipite dans un gouffre béant, ordonne +seulement, et tu verras! Je ne t'en dis pas plus, Foma! + +Et mon oncle fit un geste exprimant l'impossibilité où il était de +découvrir une expression plus énergique de sa pensée; pour le +surplus, il se contenta d'attacher sur Foma des yeux brillants de +larmes reconnaissantes. + +-- Voilà l'ange qu'il est! piaula la Pérépélitzina comme un +cantique de louanges à Foma. + +-- Oui, oui! fit à son tour Sachenka. Je ne me doutais pas que +vous fussiez aussi brave homme, Foma Fomitch, et soyez sûr que, +désormais, je vous aimerai de tout mon coeur. Vous ne pouvez vous +imaginer à quel point je vous estime! + +-- Oui, Foma! fit Bakhtchéiev, daigne aussi me pardonner. Je ne te +connaissais pas! je ne te connaissais pas! Toute ma maison est à +ton service! Ce qui serait tout à fait bien, c'est que tu viennes +me voir après-demain, avec la mère générale et les fiancés... et +toute la famille. Je vous ferai servir un de ces dîners! Je ne +veux pas me vanter, mais je crois que je vous offrirai quelque +chose! Je vous en donne ma parole! + +Au milieu de ces actions de grâces, Nastenka s'approcha de Foma +Fomitch et, sans plus de paroles, l'embrassa de toutes ses forces. + +-- Foma Fomitch, dit-elle, vous êtes notre bienfaiteur; vous nous +avez rendus si heureux que je ne sais comment nous pourrons jamais +le reconnaître; ce que je sais, c'est que je serai pour vous la +plus tendre, la plus respectueuse des soeurs... + +Elle ne put aller plus loin; les sanglots étranglèrent sa voix. +Foma la baisa sur le front. Il avait aussi les larmes aux yeux. + +-- Enfants de mon coeur, s'écria-t-il, vivez, épanouissez-vous et, +aux moments de bonheur, souvenez-vous du pauvre exilé! À mon +sujet, laissez-moi vous dire que l'adversité est peut-être la mère +de la vertu. C'est Gogol qui l'a dit, je crois. Cet écrivain +n'était pas fort sérieux, mais, parfois, on rencontre en son +oeuvre des idées fécondes. Or l'exil est un malheur! Désormais, je +serai le pèlerin parcourant la terre appuyé sur son bâton et, qui +sait? il se peut qu'après tant de souffrances, je devienne encore +plus vertueux! et cette pensée sera mon unique consolation. + +-- Mais... où vas-tu donc, Foma? s'écria mon oncle effrayé. + +Tous les assistants tressaillirent et se précipitèrent vers Foma. + +-- Mais, puis-je rester dans votre maison après la façon dont vous +m'avez traité, colonel? interrogea Foma avec la plus +extraordinaire dignité. + +On ne le laissa point parler. Les cris de tous couvrirent sa voix. +On l'avait mis dans le fauteuil et on le suppliait; et l'on +pleurait; je ne sais ce qu'on n'eût pas fait. Il n'est pas douteux +qu'il ne songeait nullement à quitter cette maison, pas plus qu'il +n'y avait songé la veille, ni quand il bêchait le potager. Il +savait que, désormais, on le retiendrait dévotement, qu'on +s'accrocherait à lui, maintenant surtout qu'il avait fait le +bonheur général, que son culte était restauré, que chacun était +prêt à le porter sur son dos et s'en fût trouvé fort honoré. Peut- +être un assez piteux retour ne laissait-il pas de blesser son +orgueil et exigeait-il quelques exploits héroïques. Mais, avant +tout, l'occasion de poser était exceptionnelle, l'occasion de dire +de si belles choses et de s'étendre, et de faire son propre éloge! +Comment résister à pareille tentation? + +Aussi n'essaya-t-il pas d'y résister. Il s'arrachait des mains qui +le retenaient; il exigeait son bâton; il suppliait qu'on lui +rendit sa liberté, qu'on le laissât partir aux quatre coins du +monde. Il avait été déshonoré et battu dans cette maison où il +n'était revenu que pour arranger le bonheur de tous! Mais pouvait- +il rester dans «la maison d'ingratitude?» Pouvait-il manger des +«stchis» qui, «bien que nourrissants, n'étaient assaisonnés que de +coups?» Mais, à la fin, sa résistance mollissait sensiblement. On +l'avait de nouveau installé dans le fauteuil où son éloquence ne +tarissait pas. + +-- Que j'ai eu à souffrir ici! criait-il. Est-ce qu'on ne me +tirait pas la langue? Et vous-même, colonel, ne m'avez-vous pas +fait la nique à toute heure, tel un enfant des rues? Oui, colonel, +je tiens à cette comparaison, car, si vous ne m'avez pas +proprement fait la nique, c'était une incessante et bien plus +pénible nique morale. Je ne parle pas des horions... + +-- Foma! Foma! s'écria mon oncle. Ne rappelle pas ce souvenir qui +me tue! Je t'ai déjà dit que tout mon sang ne suffirait pas à +laver cette offense. Sois magnanime! oublie; pardonne et reste +pour contempler ce bonheur qui est ton oeuvre... + +-- Je veux aimer l'homme! criait Foma, et on me le prend! On +m'empêche d'aimer l'homme! on m'arrache l'homme! Donnez, donnez- +moi l'homme que j'aime! Où est-il, cet homme? Où s'est-il caché? +Pareil à Diogène avec sa lanterne, je l'ai cherché pendant toute +mon existence, et je ne peux pas le trouver et je ne pourrai aimer +personne tant que je n'aurai pas trouvé cet homme! Malheur à celui +qui a fait de moi un misanthrope! Je crie: donnez-moi l'homme que +je l'aime et l'on me pousse Falaléi! Aimerais-je Falaléi? +Voudrais-je aimer Falaléi? Pourrai-je enfin aimer Falaléi, alors +même que je le voudrais? Non! Pourquoi? Parce qu'il est Falaléi! +Pourquoi je n'aime pas l'humanité? Mais parce que tout ce qui est +au monde est Falaléi ou lui ressemble! Je ne veux pas de Falaléi! +Je hais Falaléi! Je crache sur Falaléi! J'écraserai Falaléi! et, +s'il eût fallu choisir, j'eusse préféré Asmodée à Falaléi. Viens, +viens ici, mon éternel bourreau; viens ici! cria-t-il tout à coup +à l'infortuné Falaléi qui se tenait innocemment derrière la foule +groupée autour de Foma Fomitch et, tirant par la main le pauvre +garçon à moitié fou de peur, il continua: -- Viens ici!... +Colonel! je vous prouverai la véracité de mes dires, la réalité de +ces continuelles railleries dont je me plaignais! Dis-moi, Falaléi +(et dis la vérité!), de quoi as-tu rêvé cette nuit? Vous allez +voir, colonel, les fruits de votre politique! Voyons, parle, +Falaléi! + +Tremblant d'effroi, le malheureux enfant jetait autour de lui des +regards désespérés qui cherchaient un appui; mais tous attendaient +sa réponse en frissonnant. + +-- Eh bien, Falaléi, j'attends! + +Pour toute réponse, Falaléi fit une affreuse grimace, ouvrit une +bouche immense et se mit à pleurer comme un veau. + +-- Eh bien, colonel, vous voyez cet entêtement? Est-ce naturel? +Pour la dernière fois, Falaléi, je te demande de quoi tu as rêvé +cette nuit? + +-- De... + +-- Dis que tu as rêvé de moi! lui souffla Bakhtchéiev. + +-- De vos vertus! lui souffla Éjévikine dans l'autre oreille. + +Falaléi se tournait alternativement de chaque côté, puis: + +-- De vos... de vos ver... du boeuf blanc! beugla-t-il enfin, et +il fondit en larmes. + +Il y eut un ah! horrifié. Mais Foma Fomitch était en humeur de +générosité: + +-- Je me plais du moins à reconnaître ta franchise, Falaléi, +déclara-t-il, une franchise que je ne trouve pas chez bien +d'autres. Que Dieu soit avec toi! Si tu me taquines volontairement +à l'instigation de ces autres, Dieu vous récompensera tous +ensemble. S'il en est autrement, je te félicite pour ton +inestimable franchise, car, même dans le dernier des hommes (et tu +l'es), j'ai pour habitude de voir encore l'image de Dieu... Je te +pardonne, Falaléi... Mes enfants, embrassez-moi; je reste! + +-- «Il reste!» s'écrièrent d'une seule voix tous les assistants +ravis. + +-- Je reste et je pardonne. Colonel, donnez du sucre à Falaléi; il +ne faut pas qu'il pleure dans un pareil jour de bonheur! + +Une telle générosité fut naturellement trouvée extraordinaire. Se +préoccuper de ce Falaléi et dans un tel moment! Mon oncle se +précipita pour exécuter l'ordre donné et, tout aussitôt, un +sucrier d'argent se trouva comme par enchantement dans les mains +de Prascovia Ilinitchna. D'une main tremblante, mon oncle réussit +à en extraire deux morceaux de sucre, puis trois, qu'il laissa +tomber, l'émotion l'ayant mis dans l'impossibilité de rien faire. + +-- Eh! cria-t-il, pour un pareil jour! -- Et il donna à Falaléi +tout le contenu du sucrier, ajoutant: -- Tiens Falaléi, voilà pour +ta franchise! + +-- Monsieur Korovkine! annonça soudainement Vidopliassov apparu +sur le seuil de la porte. + +Il se produisit une petite confusion. La visite de Korovkine +tombait évidemment fort mal à propos. Tous les regards +interrogèrent mon oncle, qui s'écria un peu confus: + +-- Korovkine! Mais j'en suis à coup sûr enchanté! et il regarda +timidement Foma. Seulement, je ne sais s'il est convenable de le +recevoir en un pareil moment. Qu'en penses-tu, Foma? + +-- Mais ça ne fait rien! ça ne fait rien! répondit Foma avec la +plus grande amabilité. Recevez donc Korovkine, et qu'il prenne +part à la félicité générale. + +En un mot Foma Fomitch était d'une humeur angélique. + +-- J'ose respectueusement vous annoncer, remarqua Vidopliassov, +que M. Korovkine n'est pas dans un état normal. + +-- Comment? Il n'est pas dans un état normal! Qu'est-ce que tu +nous chantes là? s'écria mon oncle. + +-- Mais il est ivre... + +Et, avant que mon oncle ait eu le temps de rougir, d'ouvrir la +bouche, de se troubler, nous connûmes le mot de cette énigme. Dans +la porte s'encadra Korovkine en personne; il s'efforçait d'écarter +Vidopliassov pour se mieux révéler à la société surprise. + +C'était un homme de petite taille, mais râblé, d'une quarantaine +d'années, aux cheveux noirs grisonnants et taillés en brosse, au +visage rouge et plein, aux petits yeux injectés de sang. Il avait +une haute cravate de crin et portait un frac extrêmement usé, +déchiré sous l'aisselle et tout couvert de duvet et de foin, un +impossible pantalon et une crasseuse casquette qu'il tenait à la +main. Il était abominablement ivre. Parvenu au milieu de la pièce, +il s'arrêta, vacillant, et parut un instant plongé dans une +profonde méditation d'ivrogne; puis sa figure s'épanouit en un +large sourire. + +-- Excusez, Messieurs et Mesdames! Je crois que je suis un peu... +(ici, il s'appliqua une tape sur la tête). + +La générale se couvrit d'une expression de dignité offensée. +Toujours assis dans son fauteuil, Foma toisait avec ironie +l'excentrique visiteur que Bakhtchéiev contemplait avec un +étonnement où il y avait de la compassion. La confusion de mon +oncle était immense. Il souffrait le martyre pour Korovkine. + +-- Korovkine, commença-t-il, écoutez... + +-- Attendez que je me présente, interrompit Korovkine. Je me +présente, interrompit Korovkine. Je me présente: l'enfant de la +nature... Mais que vois-je? Des dames!... Et tu ne dis pas, +canaille, que tu as des dames? -- ajouta-t-il en guignant mon +oncle avec un sourire malin. --. Ça ne fait rien, courage! On va +se présenter aussi au beau sexe... Charmantes dames! -- commença- +t-il d'une langue péniblement pâteuse et en s'arrêtant à chaque +mot, -- vous voyez devant vous un malheureux qui... en un mot... +et cætera... J'aurais peine à dire le reste... Musiciens! une +polka! + +-- N'auriez-vous pas envie de vous reposer un peu? s'enquit +l'aimable Mizintchikov en s'approchant placidement de Korovkine. + +-- Me reposer? C'est pour m'insulter que vous dites ça? + +-- Nullement, mais ça fait tant de bien après un voyage... + +-- Jamais! répondit Korovkine avec indignation. Tu crois que je +suis saoul? Eh bien, pas du tout!... Du reste, où est-ce qu'on +repose, ici? + +-- Venez, je vais vous y conduire. + +-- Oui, tu vas me conduire à l'écurie? À d'autres, mon cher! Je +viens d'y passer la nuit... Et puis d'ailleurs, mène-moi-z'y... +Pourquoi ne pas aller avec un brave homme? Inutile de m'apporter +un oreiller! Un militaire n'a pas besoin d'oreiller!... Prépare- +moi un canapé... un canapé... Puis, écoute... Je vois que tu n'es +pas méchant... Prépare-moi donc aussi... tu comprends?... Du rhum, +quoi!... Un tout petit verre, pour chasser la mouche, rien que +pour chasser la mouche! + +-- Entendu... parfait! répondait Mizintchikov. + +-- Bien, mais... attends donc. Il faut que je prenne congé... +Adieu, mesdames et mesdemoiselles! Vous m'avez, pour ainsi dire... +transpercé le coeur... Mais bon! je ferai ma déclaration plus +tard... Réveillez-moi seulement vers le commencement, ne fût-ce +que cinq minutes avant le commencement... Mais ne commencez pas +sans moi; vous entendez! + +Et le joyeux gaillard sortit en compagnie de Mizintchikov. + +Tout le monde se taisait. L'étonnement ne se dissipait pas. Enfin, +Foma se mit à ricaner doucement et peu à peu, son rire se fit plus +franc, ce que voyant, la générale commença à s'égayer aussi, +malgré que son visage ne perdit rien de son air de dignité +outragée. Le rire gagnait de tous côtés. Mais mon oncle restait +sur place, comme assommé, rougissant aux larmes et n'osant plus +prononcer un mot. + +-- Mon Dieu! fit-il enfin, qui eût pu se douter...? Mais aussi... +aussi... cela peut arriver à tout le monde. Foma, je t'assure que +c'est un très honnête homme, et très lettré, Foma... tu verras! + +-- Je vois! je vois! répétait Foma en se tordant de rire, très +lettré! tout à fait lettré! + +-- Et comme il parle sur les chemins de fer! fit à mi-voix le +perfide Éjévikine. + +-- Foma!... s'écria mon oncle. + +Mais un rire général couvrit ses paroles. Foma se tordait et... +mon oncle fit tout bonnement comme les autres. + +-- Eh bien, quoi! -- reprit-il. -- Tu es généreux, Foma; tu as une +grande âme; tu as fait mon bonheur; tu pardonneras aussi à +Korovkine! + +Seule, Nastenka ne riait pas. Elle couvait son fiancé d'un regard +plein d'amour qui disait clairement: + +-- Que tu es donc charmant et bon! et quel noble coeur tu es! et +que je t'aime! + + + +VI +CONCLUSION + +Le triomphe de Foma fut aussi complet que définitif car, sans lui, +rien ne se fût arrangé et le fait accompli primait toutes les +réserves, toutes les objections. Mon oncle et Nastenka lui +vouèrent une gratitude illimitée et j'avais beau vouloir leur +expliquer les motifs réels de son consentement, ils ne voulaient +rien entendre. Sachenka clamait: «Oh! le bon, le bon Foma Fomitch! +Je vais lui broder un coussin!» et je crois bien que le nouveau +converti, Stépane Alexiévitch, m'eût étranglé à la première parole +irrespectueuse envers Foma. Il se tenait constamment auprès de +lui, le contemplait avec dévotion et répondait à chaque mot +prononcé par le maître: «Tu es le plus brave des hommes, Foma! Tu +es un savant, Foma!» + +Pour ce qui est d'Éjévikine, il était au septième ciel. Depuis +longtemps le vieillard voyait que Nastenka avait tourné la tête à +Yégor Ilitch et il n'avait cessé de rêver nuit et jour à ce +mariage. Il avait traîné l'affaire tant qu'il avait pu et n'y +avait renoncé que lorsqu'il n'y avait plus eu moyen de ne pas y +renoncer. Foma avait tout réparé. Quel que fût d'ailleurs son +ravissement, le vieillard connaissait à fond son Foma, voyait +clairement qu'il avait réussi à s'ancrer pour toujours dans cette +maison et que sa tyrannie n'aurait plus de fin. + +Tout le monde sait que les gens les plus capricieux et les plus +désagréables se calment toujours, ne fût-ce que pour quelque +temps, alors qu'ils obtiennent satisfaction. Au contraire, Foma +Fomitch n'en devint que plus stupidement arrogant. Avant le dîner, +quand il eût changé de linge et de vêtements, il s'assit dans son +fauteuil, appela mon oncle et, devant toute la famille, lui entama +un nouveau sermon: + +-- Colonel! vous allez vous marier. Comprenez-vous le devoir... + +Et ainsi de suite. Imaginez-vous un discours tenant dix pages du +Journal des Débats, mais dix pages composées avec les plus petits +caractères et remplies des plus folles sottises, sans un mot sur +ces devoirs, mais débordant de louanges éhontées à l'intelligence, +à la bonté, à la magnanimité, au courage et au désintéressement +d'un certain Foma Fomitch. Tout le monde mourait de faim et +brûlait d'envie de se mettre à table; mais personne n'osait +interrompre et on écouta ses bêtises jusqu'à la fin. Il n'y eut +pas jusqu'à Bakhtchéiev, qui, malgré son formidable appétit, ne +lui prêtât une oreille attentive et déférente. + +Enchanté de sa propre faconde, Foma Fomitch donna libre cours à sa +gaieté et se grisa même à table en portant les toasts les plus +saugrenus. Il en vint à plaisanter les fiancés et certaines de ses +plaisanteries furent tellement obscènes et peu voilées que +Bakhtchéiev lui-même en fut honteux. Si bien qu'à la fin, Nastenka +se leva de table et s'enfuit, ce qui transporta Foma Fomitch. Il +se ressaisit aussitôt et, en termes brefs, mais expressifs, il +esquissa l'éloge des qualités de l'absente et lui porta un toast. +Mon oncle était près de l'embrasser pour ces paroles. + +En général, les fiancés semblaient un peu gênés et je remarquai +que, depuis l'instant de la bénédiction, ils n'avaient pas échangé +un seul mot et qu'ils évitaient de se regarder. Au moment où l'on +se leva de table, mon oncle avait subitement disparu. En le +cherchant, je passai sur la terrasse où, assis dans un fauteuil +devant une tasse de café, Foma pérorait, fortement stimulé par la +boisson. Il n'avait autour de lui qu'Éjévikine, Bakhtchéiev et +Mizintchikov. Je m'arrêtai pour écouter. + +-- Pourquoi, criait Foma, pourquoi suis-je prêt à aller sur le +bûcher pour mes opinions? Et pourquoi personne de vous n'est-il +capable d'en faire autant? Pourquoi? Pourquoi? + +-- Mais il serait fort inutile de monter sur le bûcher, Foma +Fomitch, raillait Éjévikine. Quelle utilité? D'abord, ça fait +souffrir, et puis on serait brûlé; que resterait-il? + +-- Ce qu'il resterait? Des cendres sacrées! Mais, comment peux-tu +me comprendre? Comment peux-tu m'apprécier? Pour vous, il n'est +pas de grands hommes hors certains Césars et autres Alexandres de +Macédoine. Qu'ont-ils fait, tes Césars? Qui ont-ils rendu heureux? +Qu'a-t-il fait, ton fameux Alexandre de Macédoine! Il a conquis +toute la terre? Bon! donne-moi une armée comme la sienne et j'en +ferai autant, et toi aussi, et lui aussi... Mais il a assassiné le +vertueux Clitus, tandis que moi, je ne l'ai pas assassiné... Quel +voyou! quelle canaille! Il n'a guère mérité que les verges et non +la gloire que dispense l'histoire universelle... Je n'en dirai pas +moins de César! + +-- Épargnez au moins César, Foma Fomitch! + +-- Certes non! je n'épargnerai pas cet imbécile! criait Foma. + +-- Tu as raison, ne les épargne pas! appuyait ardemment Stépane +Alexiévitch, fanatisé par des libations trop abondantes; il ne +faut pas les rater! Tous ce gens-là ne sont que des sauteurs qui +ne pensent qu'à tourner à cloche-pied! Tas de mangeurs de +saucisses! Il y en a un qui voulait fonder une bourse! Qu'est-ce +que ça signifie? Le diable le sait. Mais je parie que c'est encore +quelque cochonnerie! Et l'autre qui vient tituber dans une société +choisie et y réclamer du rhum! Je dis ceci: pourquoi ne pas boire? +Le tout est de savoir s'arrêter à temps... À quoi bon les +épargner? Ce sont tous des canailles! Toi seul, Foma, es un +savant! + +Quand Bakhtchéiev se donnait à quelqu'un, il se donnait tout +entier, sans restrictions, sans arrière-pensée. + +Je trouvai mon oncle au fond du parc, au bord de l'étang, dans +l'endroit le plus isolé. Il était en compagnie de Nastenka. À ma +vue elle s'enfuit dans les taillis comme une coupable. Tout +rayonnant, mon oncle vint à ma rencontre; ses yeux brillaient de +larmes joyeuses. Il me prit les deux mains et les pressa avec +force. + +-- Mon ami, dit-il, je ne puis encore croire à mon bonheur... et +Nastia est comme moi. Nous restons stupéfaits et nous louons le +Très-Haut. Nous pleurions tout à l'heure. Me croiras-tu si je te +dis que je ne puis encore revenir à moi? je suis tout troublé: je +crois et je ne crois pas. Pourquoi m'arrive-t-il un tel bonheur? +Qu'ai-je fait pour le mériter? + +-- Si quelqu'un l'a mérité, mon bon oncle, lui dis-je avec +chaleur, c'est bien vous. Vous êtes l'homme le plus honnête, le +plus noble, le meilleur que j'aie jamais vu. + +-- Non, Sérioja, non; c'est trop, -- fit-il avec une sorte de +regret -- le malheur est justement que nous ne sommes bons (c'est- +à-dire, je ne parle que de moi!) que dans le bonheur en dehors +duquel nous ne voulons rien entendre. Nous en causions avec +Nastia, il n'y a qu'un instant. Ainsi, Foma avait beau étinceler +devant mes yeux, le croirais-tu? jusqu'à ce jour, je n'avais +qu'une faible confiance en sa perfection, malgré que je cherchasse +à m'en persuader. Hier même, je ne croyais pas en lui quand il +refusait cette grosse somme. Je le dis à ma grande honte et mon +coeur tremble encore au souvenir de ce qui s'est passé. Mais je ne +me contenais plus!... + +-- Il me semble, mon oncle, que votre conduite était toute +naturelle! + +D'un geste, mon oncle m'imposa silence. + +-- Non, non, mon cher, ne dis rien! Tout cela ne provient que de +ma nature vicieuse, de ce que je suis un ténébreux égoïste et que +je lâche la bride à mes passions. D'ailleurs, Foma le dit aussi. +(Qu'aurais-je pu répondre à cela!) Tu ne peux t'imaginer, Sérioja, +combien de fois je fus grincheux, impitoyable, injuste, arrogant, +et non pas seulement avec Foma. Tout cela m'est revenu en tête et +j'ai honte de n'avoir rien fait jusqu'ici qui me rende digne d'un +pareil bonheur. Nastia le disait aussi tout à l'heure, mais, en +vérité, je vois pas les péchés qu'elle peut bien avoir commis, car +c'est un ange. Elle vient de me dire que nous sommes de grands +débiteurs devant Dieu, qu'il nous faut tâcher de devenir +meilleurs, de faire beaucoup de bien. Si tu avais entendu avec +quelle chaleur, en quels termes elle disait tout cela. Mon Dieu! +Quelle délicieuse jeune fille! + +Il s'arrêta un instant sous le coup de l'émotion. Puis il reprit: + +-- Nous avons décidé d'être aux petits soins pour Foma, pour ma +mère et pour Tatiana Ivanovna. Quelle noble créature aussi que +celle-là! Oh! je suis coupable envers tous; je suis coupable +envers toi!... Malheur à celui qui oserait faire du tort à Tatiana +Ivanovna... oh! alors!... Bon! Mais il faudrait aussi faire +quelque chose pour Mizintchikov. + +-- Mon oncle, j'ai changé d'opinion sur le compte de Tatiana +Ivanovna. Il est impossible de ne pas l'estimer et de ne pas +compatir à ses agitations. + +-- Précisément! précisément! reprit mon oncle avec chaleur, on ne +peut pas ne pas l'estimer... Un autre exemple de ce cas est +Korovkine. Bien sûr que tu te moques de lui? -- et il me regarda +timidement. -- Tout le monde rit de lui et je sais bien que son +attitude n'était guère pardonnable... C'est peut-être un des +meilleurs hommes qui existent, mais... la destinée... les +malheurs... Tu ne me crois pas et, pourtant, il en peut être +ainsi. + +-- Mais, mon oncle, pourquoi ne vous croirais-je pas? + +Et je me mis à proclamer fougueusement que, les plus nobles +sentiments humains peuvent se conserver en tout être déchu, que la +profondeur de notre âme est insondable et que l'on n'a pas le +droit de mépriser ceux qui sont tombés. Au contraire, il faut les +rechercher pour les relever; la mesure admise du bien et de la +morale n'est pas équitable... etc., etc.; en un mot, je +m'enflammai jusqu'à lui parler de l'école réaliste et j'en vins à +déclamer la célèbre poésie: + +Quand, des ténèbres du péché... + +Mon oncle fut transporté, ravi. + +-- Mon ami, mon ami! -- s'écria-t-il avec émotion -- tu me +comprends admirablement et tu m'as dit tout ce que j'aurais voulu +dire, mais mieux que je ne l'eusse fait. Oui! oui! Dieu! pourquoi +l'homme est-il méchant? Pourquoi suis-je si souvent méchant quand +il est si beau, si bien d'être bon? Nastia le disait aussi... Mais +regarde, quel coin charmant, ajouta-t-il en jetant autour de lui +un regard enchanté. Quelle nature! Cet arbre, c'est à peine si un +homme pourrait l'entourer de ses bras. Quelle sève! quel +feuillage! Quel beau soleil! Comme tout est devenu frais et riant +après l'orage!... Quand je pense qu'il se peut que les arbres +aient une conscience, qu'ils sentent et qu'ils jouissent de +l'existence... Ne le crois-tu pas? Qu'en penses-tu? + +-- Cela se peut fort bien, mon oncle. Mais ils sentiraient à leur +manière, naturellement. + +-- Bien sûr! Oh! l'admirable, l'admirable Créateur!... Tu dois +bien te rappeler ce jardin, Sérioja, où tu courais, où tu jouais, +étant petit. Je me souviens du temps où tu étais petit. -- (Il me +regarda avec amour, avec bonheur) -- On te défendait seulement de +t'approcher par trop de l'étang. As-tu oublié que la défunte Katia +t'appela un soir et qu'elle te caressait... Tu avais couru toute +la journée et tu étais tout rose avec tes cheveux blonds et +bouclés... Elle joua avec tes boucles et me dit: «Nous avons bien +fait de prendre chez nous cet orphelin». T'en souviens-tu? + +-- À peine, mon oncle. + +-- C'était vers le soir; le soleil vous baignait tous deux, et +moi, dans un coin, je fumais ma pipe en vous regardant... Je +visite sa tombe chaque mois (et sa voix se fit plus basse et +tremblante de sanglots refoulés). J'en ai parlé à Nastia qui m'a +répondu que nous irions tous les deux. + +Mon oncle se tut, combattant son émotion. À ce moment, +Vidopliassov s'approcha de nous. + +-- Vidopliassov! -- cria mon oncle avec animation. -- Tu viens de +la part de Foma Fomitch? + +-- Non; je viens plutôt pour mon propre compte. + +-- C'est parfait, en tout cas, car tu vas nous donner des +nouvelles de Korovkine. Je voulais lui en demander ce tantôt, car +je l'ai chargé de surveiller le dormeur. De quoi s'agit-il, +Vidopliassov? + +-- De mon changement de nom. Vous m'avez promis votre haute +protection contre les insultes dont on ne cesse de m'abreuver +chaque jour. + +-- Encore ce nom! fit mon oncle, effrayé. + +-- Que faire? Ce sont des insultes de toutes les heures... + +-- Ah! Vidopliassov! Vidopliassov! Je ne sais que devenir avec +toi, gémit mon oncle avec tristesse. Voyons, quels torts peux-tu +avoir à supporter? Tu vas devenir fou et tu finiras tes jours dans +une maison d'aliénés. + +-- Il me semble cependant que mon intelligence... -- commença +Vidopliassov. + +-- Bon! bon! mon cher, répartit mon oncle. Je ne dis cela que pour +ton bien et non pour te faire de la peine. Raconte-moi donc tes +griefs: je parie que ce ne sont que bagatelles. + +-- La vie m'est devenue impossible. + +-- Par la faute de qui? + +-- Par celle de tout le monde, mais spécialement de Matriona, qui +fait le malheur de mon existence. Toutes les personnes de marque +qui ont pu me voir depuis mon enfance, ont toujours dit que +j'avais l'air d'un étranger, surtout par les traits de mon visage, +c'est connu. Et voilà, Monsieur, que je ne puis plus faire un pas +sans que tout le monde me crie toutes sortes de vilains mots. +Tenez, comme je me rendais près de vous, on m'en a crié encore. Je +n'en peux plus! Protégez-moi, Monsieur, de par votre haute +autorité. + +-- Voyons, Vidopliassov; qu'est-ce qu'on te dit donc? Sans doute +quelque bêtise à laquelle il ne faut pas faire attention. + +-- Il serait indécent de vous le dire. + +-- Mais quoi donc? + +-- J'aurais honte de le prononcer. + +-- Dis quand même! + +-- Voici: Grichka le Hollandais a mangé une orange! + +-- Hou! quel homme tu fais! Je me figurais Dieu sait quoi! N'y +fais pas attention et poursuis ton chemin. + +-- J'ai essayé, mais ils ne crient que de plus belle. + +-- Écoutez, mon oncle; il se plaint qu'on ne veut pas le laisser +tranquille dans cette maison, renvoyez-le donc pour quelque temps +à Moscou, chez son calligraphe, puisqu'il était au service d'un +calligraphe. + +-- Hélas! mon cher, le calligraphe aussi a fini tragiquement. + +-- Et comment? + +-- Il eut le malheur de s'approprier ce qui ne lui appartenait +pas. C'est pourquoi il fut mis en prison malgré tout son talent et +il est irrémédiablement perdu. + +Puis, s'adressant au valet: + +-- C'est bien, c'est bien, Vidopliassov, calme-toi; je te promets +d'arranger tout cela... Voyons, que fait Korovkine? Il dort? + +-- Non, il vient de partir; je venais seulement pour vous +l'annoncer. + +-- Comment? Il vient de partir! Pourquoi l'as-tu laissé faire? + +-- Par pure bonté de coeur. Il faisait peine à voir. Une fois +réveillé, quand il se rappela tout ce qui s'est passé, il se +bourra la tête de coups et se mit à hurler. + +-- À hurler? + +-- Pour m'exprimer avec plus de respect, je dirai qu'il se mit à +pousser des gémissements variés. Il criait: «Comment pourrai-je me +présenter désormais au beau sexe?» Puis il ajouta: «Je suis la +honte de l'humanité!» Il disait tout cela avec tant de tristesse +et en des termes si heureusement choisis! + +-- Je te le disais que c'est un homme distingué, Serge... Mais, +pourquoi l'as-tu laissé partir, puisque je te l'avais confié? ah! +mon Dieu! Ah! mon Dieu! + +-- Par sensibilité. Il m'avait prié de ne rien dire. Son cocher +avait donné à manger aux chevaux et les avait attelés. Quant à la +somme que vous lui avez prêtée il y a trois jours, il m'a ordonné +de vous en remercier respectueusement et de vous dire qu'il vous +l'enverrait par un des prochains courriers. + +-- Quelle somme, mon oncle? + +-- Il a parlé de vingt-cinq roubles, fit Vidopliassov. + +-- C'est, mon cher, de l'argent que je lui avait prêté l'autre +fois à la station où nous nous étions rencontrés. Il était sorti +sans argent. Naturellement, il me l'enverra par le premier +courrier... Mon Dieu! que je regrette son départ! Si j'envoyais +courir après lui, Sérioja? + +-- Non, mon cher oncle, ne le faites pas. + +-- Je suis de ton avis. Vois-tu, Sérioja, je ne suis pas un +philosophe, mais je crois que tout homme est beaucoup meilleur +qu'il ne le paraît. Il en est de même avec Korovkine: il n'a pas +pu supporter cette honte... Mais allons donc auprès de Foma! Voilà +trop longtemps que nous sommes ici; il pourrait se sentir blessé +de notre ingratitude, de notre manque d'attentions... Allons! Ah! +Korovkine! Korovkine! + +Mon récit est terminé. Les amants sont réunis et le génie de la +Bonté s'est définitivement établi dans la maison, sous les +apparences de Foma Fomitch. Nous pourrions nous livrer à de +nombreux commentaires, mais ne sont-ils pas dès à présent +superflus? Tel est, du moins, mon avis. + +Je suppléerai à ces commentaires par quelques mots sur le sort de +mes héros, car on sait qu'un roman ne saurait finir autrement; +c'est formellement interdit par la tradition. + +On unit les heureux époux quelque six semaines après les +événements que je viens de rapporter. Tout se passa en famille, +sans bruit, sans grand apparat, sans innombrables invités. J'étais +le garçon d'honneur de Nastenka; Mizintchikov était celui de mon +oncle. Il y avait bien quelques invités, mais le principal +personnage de la cérémonie fut naturellement Foma Fomitch. Il +advint bien qu'on l'oublia une fois en versant le champagne. Ce +fut une grave affaire, accompagnée de reproches, de gémissements, +de cris. Foma s'était réfugié dans sa chambre et, s'y étant +enfermé, il clamait qu'on le dédaignait, que des «gens nouveaux» +s'étaient introduits dans la famille et qu'il était tout au plus +un copeau bon à jeter dehors. Mon oncle était désolé. Nastenka +pleurait; la générale, selon sa coutume en pareil cas, avait une +crise de nerfs... La fête ressemblait plutôt à un enterrement. + +Cette vie se prolongea pour mon oncle, et, pour la pauvre petite +Nastia, pendant sept ans de cohabitation avec Foma Fomitch qui +mourut l'an dernier. Jusqu'au jour de sa mort, il ne fit que des +siennes, sans parvenir jamais à lasser l'adoration de «ceux dont +il avait fait le bonheur». Tout au contraire, elle ne fit que +croître de jour en jour et proportionnellement à l'extravagance de +ses caprices. + +Yégor Ilitch et Nastenka étaient si heureux qu'ils tremblaient +pour une félicité dont Dieu s'était montré par trop prodigue, à +leur gré. Ils ne pouvaient se reconnaître dignes de pareils +bienfaits et étaient persuadés qu'il leur faudrait les payer plus +tard par des souffrances. + +On pense bien que, dans cette douce maison, Foma faisait la pluie +et le beau temps. Et que ne fit-il pas pendant ces sept ans? On ne +saurait même imaginer jusqu'à quelles fantaisies extrêmes le mena +parfois son âme oisive et repue, et ce qu'il sut inventer de +caprices raffinés, de friandises morales. + +Trois ans après le mariage de mon oncle, ma grand'mère trépassait +et l'on vit Foma, devenu orphelin, en proie au plus violent +désespoir. Même après un si long temps passé, ce n'est qu'avec une +véritable épouvante qu'on parle chez mon oncle de son état à ce +moment. + +La tombe à moitié comblée, il s'y précipita, exigeant qu'on +l'enterrât aussi et, pendant tout un mois, on ne put lui laisser +ni fourchette ni couteau. Une fois même, il fallut se mettre à +quatre pour lui ouvrir la bouche et en extraire une épingle. Un +des spectateurs de cette scène dramatique n'avait pu s'empêcher de +remarquer que Foma eût eu mille fois le temps d'avaler cette +épingle, si tel eût été son caprice; pourtant, il s'en était +abstenu. Une telle appréciation n'en fut pas moins repoussée avec +indignation par tous les assistants et le malencontreux +observateur se vit convaincu de malveillance et d'insensibilité. + +Seule, Nastenka avait gardé le silence et ce n'avait pas été sans +inquiétude que mon oncle avait surpris sur son visage un +imperceptible sourire. Il faut d'ailleurs remarquer que, malgré +les invraisemblables caprices auxquels Foma s'abandonna dans la +maison de Yégor Ilitch, il ne s'était plus permis les sermons +despotiques ni l'arrogance d'antan. + +Il se plaignait, pleurait, faisait des reproches, mais ne se +laissait plus aller à des créations dans le genre de «Votre +Excellence» et je crois bien que tout l'honneur de ce changement +revenait à Nastenka. Insensiblement, elle avait contraint Foma de +se plier devant certaines nécessités. Ne voulant pas assister à +l'humiliation de son mari, elle était arrivée à faire respecter sa +volonté. + +Foma voyait très clairement qu'elle l'avait presque deviné. Je +dis: presque, parce que Nastenka ne cessa point de le dorloter et +de faire chorus avec son mari chaque fois qu'il chantait les +louanges du grand homme. Elle voulait que chacun respectât mon +oncle en toutes choses, et c'est pourquoi elle approuvait à haute +voix son attachement à Foma Fomitch. + +Mais je suis bien sûr que le coeur d'or de Nastenka avait su +oublier les outrages et qu'une fois que Foma l'eut unie à mon +oncle, elle lui avait tout pardonné. De plus, je crois qu'elle +avait accepté de tout son coeur l'opinion de mon oncle, qu'on ne +pouvait trop exiger d'un martyr et d'un ex-bouffon, qu'on devait +ménager sa susceptibilité. La pauvre Nastenka avait appartenu à la +catégorie des «humiliés» et elle s'en souvenait. + +Au bout d'un mois, Foma s'était calmé. Il était même devenu doux +et bon, mais, en revanche, on vit d'autres accidents se manifester +chez lui: il tombait soudain en une sorte de catalepsie qui +plongeait tous les assistants dans la plus folle épouvante. + +Brusquement, alors que le martyr parlait d'abondance ou même qu'il +riait, on le voyait devenir soudain comme figé, pétrifié dans la +posture même où il se trouvait au moment de l'accès. Supposons +qu'il ait ri: alors, il conservait le sourire aux lèvres. Tenait- +il une fourchette? l'objet restait en sa main levée. Puis, la main +s'abaissait d'elle-même, mais Foma Fomitch ne se souvenait de +rien, n'avait rien senti. Il restait assis, battant des paupières, +mais n'entendant rien, ne comprenant rien, ne disant rien. Et cela +durait parfois une heure entière. + +Bien entendu, tous les habitants de la maison se mouraient de +peur, marchaient sur la pointe des pieds, pleuraient. À la fin, +Foma se réveillait, accusant une extrême fatigue et assurant que +de tout ce temps, il n'avait rien vu, rien entendu. Faut-il donc +prétendre que cet homme eût la passion de poser jusqu'à supporter +des heures entières de volontaire martyre, dans le but unique de +pouvoir dire ensuite: «Voyez donc si mes sentiments sont plus +nobles que les vôtres?» + +Il advint un jour qu'ayant maudit mon oncle «pour les offenses +dont il l'abreuvait à toute heure et ses manques de respect», Foma +se transporta chez M. Bakhtchéiev, qui, depuis le mariage, s'était +maintes fois querellé avec Foma, mais n'avait jamais manqué de lui +demander pardon. Cette fois, Stépane Alexiévitch s'était employé +avec une ardeur extraordinaire. Il avait reçu Foma avec le plus +grand enthousiasme, l'avait gavé de victuailles, et s'était engagé +à dire son fait à mon oncle et même à déposer une plainte contre +lui, car il existait entre leurs deux propriétés une parcelle de +terrain contestable et dont ils n'avaient jamais discuté, mon +oncle en laissant la jouissance à Stépane Alexiévitch sans la +moindre protestation. + +Négligeant de l'aviser, M. Bakhtchéiev faisait atteler, gagnait la +ville au galop, y formulait une demande de jugement lui attribuant +formellement la propriété de ce lopin, à charge pour mon oncle de +payer tous frais et dommages-intérêts que de droit en punition de +son arbitraire et de son accaparement. Mais, dès le lendemain, +Foma, s'ennuyant chez Bakhtchéiev, pardonnait à mon oncle venu +pour lui offrir sa tête coupable et regagnait Stépantchikovo en sa +compagnie. + +Quand, à son retour de la ville, il n'avait plus retrouvé Foma, la +colère de Stépane Alexiévitch avait été terrible; mais, trois +jours plus tard, il se rendait à Stépantchikovo où, les larmes aux +yeux, il avait demandé pardon à mon oncle et déchiré sa plainte. +De son côté, mon oncle l'avait réconcilié le jour même avec Foma +Fomitch et, de nouveau, on avait vu Stépane Alexiévitch suivre +Foma avec la fidélité d'un chien, répondant à chacune de ses +paroles: «Tu es un homme intelligent, Foma! Tu es un savant, +Foma!» + +Foma Fomitch dort à présent dans sa tombe, à côté de la générale, +sous un précieux mausolée en marbre blanc où l'on peut lire +quantité de citations attendries et de formules louangeuses. +Souvent, après la promenade, Nastenka et Yégor Ilitch pénètrent +pieusement dans l'enclos de l'église pour prier sur les restes du +grand homme. + +Il n'en peuvent parler sans une douce mélancolie et se rappellent +chacune de ses paroles, et ce qu'il mangeait, et ce qu'il aimait. +Ses vêtements sont conservés comme de précieuses reliques. + +Seuls tous deux, mon oncle et sa femme ne s'en sont attachés que +davantage. Dieu ne leur a pas envoyé d'enfants; mais, bien qu'ils +en souffrent, ils n'osent se plaindre. Sachenka est depuis +longtemps la femme d'un homme charmant, et Ilucha fait ses études +à Moscou, de sorte que les deux époux vivent seuls. + +Ils s'adorent. La préoccupation que chacun d'eux a de l'autre est +véritablement touchante. Nastia ne cesse de prier pour son mari. +Il me semble que si l'un d'eux venait à mourir, l'abandonné ne +pourrait survivre huit jours. Mais que Dieu leur donne longue vie! + +Ils reçoivent avec une charmante amabilité et sont toujours prêts +à partager leur avoir avec les malheureux. Nastenka aime à lire la +Vie des Saints et prétend que les oeuvres ordinaires ne sont pas +suffisantes, qu'il faudrait tout donner aux indigents et vivre +heureux dans la pauvreté. Si ce n'était le souci d'Ilucha et de +Sachenka, il y aurait longtemps que mon oncle l'aurait écoutée, +car il est en tout de l'avis de sa femme. + +Prascovia Ilinitchna vit avec eux et fait ses délices de leur +consentement. C'est toujours elle qui tient la maison. Peu de +temps après le mariage de mon oncle, M. Bakhtchéiev lui avait +offert sa main, mais elle avait refusé carrément. On en avait +conclu qu'elle allait se retirer dans un couvent; mais cette +supposition ne se réalisa pas. Prascovia possède une singulière +propriété de caractère: elle ne peut que s'anéantir devant ceux +qu'elle aime, elle les mange des yeux, plie devant leurs moindres +caprices, les suit pas à pas et les sert. Depuis la mort de sa +mère, elle considéra que son devoir était de rester avec son frère +et tout faire pour contenter Nastenka. + +Le vieux Éjévikine est encore en vie et, depuis ces derniers +temps, il fréquente de plus en plus sa fille; mais, au +commencement, il désolait mon oncle par le soin qu'il apportait à +écarter de Stépantchikovo et sa personne et sa marmaille (c'est +ainsi qu'il qualifiait ses enfants). Les invitations de mon oncle +n'avaient aucune prise sur lui: c'est un homme aussi fier que +susceptible, et cette susceptibilité a même quelque chose de +maladif. + +À cette seule pensée que, pauvre, il serait reçu par générosité +dans une riche maison, qu'il pourrait être considéré comme un +importun, il s'affolait. Il refusa souvent l'aide de Nastenka et +n'accepta jamais que l'indispensable. Il ne voulait jamais rien +prendre de mon oncle. Nastenka s'était grandement trompée en me +disant dans le jardin que c'était pour elle que son père jouait un +rôle de bouffon. + +Certes, il souhaitait ardemment de marier sa fille, mais, s'il +bouffonnait, c'était tout simplement par un besoin intérieur de +trouver une issue aux colères accumulées qui l'étouffaient. La +nécessité de railler et de donner cours à de méchants propos +faisait partie de sa nature. Il se présentait comme le plus vil +flatteur, tout en laissant entendre qu'il ne cajolait les gens que +par pose, et plus basse était sa flatterie, plus mordante était sa +raillerie. Il était ainsi! + +Mon oncle avait réussi à placer tous ses enfants dans les +meilleurs établissements de Moscou et de Pétersbourg, mais le +vieillard ne s'était laissé faire que lorsque Nastenka lui eût +prouvé que tout cela se faisait à ses frais personnels, c'est-à- +dire avec les trente mille roubles donnés par Tatiana Ivanovna. + +À la vérité, on n'avait jamais accepté cet argent, mais on avait +assuré à Tatiana Ivanovna, pour la consoler, qu'on aurait recours +à elle au premier besoin d'argent et, pour mieux la convaincre, on +lui avait par deux fois emprunté des sommes considérables. Mais +Tatiana mourut il y a trois ans, et Nastia dut bien recevoir ses +trente mille roubles. La mort de la pauvre demoiselle fut subite. +Toute la famille se préparait à se rendre au bal chez des voisins, +et Tatiana n'avait pas eu le temps de mettre sa robe de bal et de +se poser sur les cheveux une magnifique couronne de roses blanches +que, prise d'un malaise, elle s'était laissée tomber dans un +fauteuil, où elle n'avait pas tardé à expirer. + +On l'enterra avec sa couronne de bal. Nastia en éprouva un grand +chagrin, car elle avait l'habitude de choyer Tatiana et de la +soigner comme une enfant. Elle avait étonné tout le monde par la +sagesse de son testament. À part les trente mille roubles qu'elle +laissait à Nastenka, le reste, trois cent mille environ, devait +être consacré à l'éducation de fillettes orphelines et à les doter +à leur sortie des établissements scolaires. + +C'est l'année de sa mort que se maria la demoiselle Pérépélitzina, +qui était restée chez mon oncle après le trépas de la générale, +dans l'espoir de gagner les bonnes grâces de Tatiana Ivanovna. Sur +ces entrefaites, un fonctionnaire des environs était devenu veuf. +C'était le possesseur de Michino, le petit village où s'était +enfui Obnoskine en compagnie de Tatiana Ivanovna. + +Terrible chicanier, ce fonctionnaire, qui avait six enfants d'un +premier lit, soupçonna que la Pérépélitzina possédait quelque +argent, et il présenta sa demande, qui fut immédiatement acceptée. +Mais elle était plus pauvre qu'un rat d'église. Elle ne possédait +en tout et pour tout que les trois cents roubles que Nastenka lui +donna en cadeau de mariage. + +Actuellement, le mari et la femme se battent du matin au soir. +Elle passe son temps à tirer les cheveux de ses enfants, à leur +distribuer des taloches et à griffer la figure de son mari (du +moins à ce qu'on dit), en lui reprochant à tout instant sa qualité +de fille d'un lieutenant-colonel. + +Mizintchikov aussi s'est casé. Ayant sagement abandonné ses vues +sur Tatiana Ivanovna, il se mit à étudier l'agriculture. Mon oncle +le recommanda à un comte, riche propriétaire qui possédait trois +mille âmes à environ quatre-vingt verstes de Stépantchikovo, et +qui venait parfois visiter ses biens. Frappé des capacités de +Mizintchikov et prenant en considération la recommandation de mon +oncle, le comte proposait à l'ancien hussard la gérance de ses +domaines, après en avoir, au préalable, chassé l'intendant +allemand, qui le volait de son mieux, en dépit de la fameuse +honnêteté allemande. + +Cinq ans plus tard, la propriété du comte était devenue +méconnaissable; les paysans étaient riches; les revenus avaient +doublé; en un mot, le nouvel intendant s'était distingué, et il +était devenu célèbre par ses capacités dans tout le gouvernement. +Aussi, quelle ne fut pas la surprise et la douleur du comte +lorsque, au bout de cinq ans, et malgré toute les prières et les +offres d'augmentation de traitement, Mizintchikov démissionna. + +Le comte s'imaginait qu'il avait été séduit par d'autres +propriétaires de quelque gouvernement voisin. Mais tout le monde +fut bien étonné quand, deux mois après sa retraite, Ivan +Ivanovitch Mizintchikov se rendit acquéreur d'une magnifique +propriété de cent âmes situées à quarante verstes du domaine du +comte, et appartenant à un ancien hussard ruiné qui avait été son +camarade au régiment. Il avait aussitôt engagé ces cent âmes et, +un an après, il en rachetait soixante autres aux environs. Il est +actuellement un gros propriétaire. Tout le monde se demande avec +étonnement où il a trouvé de l'argent. Il en est qui hochent la +tête. Mais Ivan Ivanovitch est fort tranquille, et sa conscience +ne lui fait aucun reproche. + +Il a fait venir de Moscou cette soeur qui lui avait donné ses +derniers trois roubles pour s'acheter des chaussures quand il +était parti pour Stépantchikovo. Une charmante fille, d'ailleurs, +bien que n'étant plus de la première jeunesse, douce, aimante, +instruite, un peu timide. Elle vivait à Moscou comme demoiselle de +compagnie, chez je ne sais quelle bienfaitrice. Elle est à genoux +devant son frère, dont elle respecte la volonté à l'égal de la +loi, tient son ménage et se trouve heureuse. Mizintchikov ne la +gâte pas et la néglige un peu, mais elle ne s'en aperçoit pas. + +Elle est fort aimée à Stépantchikovo, et l'on dit que +M. Bakhtchéiev n'est pas indifférent à ses charmes. Il la +demanderait bien en mariage, mais il craint un refus. Du reste, +nous espérons pouvoir nous occuper plus spécialement de +M. Bakhtchéiev dans un prochain récit. + +Je crois que j'ai passé en revue tous mes personnages!... Ah! +j'oublie: Gavrilo est devenu très vieux et il a complètement +désappris le français. Falaléi a fait un cocher fort présentable +et, pour ce qui est du malheureux Vidopliassov, il y a beau jour +qu'il fut enfermé dans une maison de fous où il est mort, autant +que je me souviens. Un de ces jours, j'irai faire un tour à +Stépantchikovo, et je m'en enquerrai auprès de mon oncle. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Carnet d'un inconnu +by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARNET D'UN INCONNU *** + +***** This file should be named 15557-8.txt or 15557-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/5/5/15557/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available +at http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/15557-8.zip b/15557-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..edc428f --- /dev/null +++ b/15557-8.zip diff --git a/15557-r.zip b/15557-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1f2e442 --- /dev/null +++ b/15557-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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