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+Project Gutenberg's Carnet d'un inconnu, by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Carnet d'un inconnu
+ (Stépantchikovo)
+
+Author: Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski
+
+Release Date: April 5, 2005 [EBook #15557]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARNET D'UN INCONNU ***
+
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+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com
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+
+
+Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski
+
+
+
+CARNET D'UN INCONNU
+
+(STÉPANTCHIKOVO)
+
+
+
+traduit du russe par
+J.-W. Bienstock et Charles Torquet -- 1906
+
+
+
+Table des matières
+
+PREMIÈRE PARTIE
+I INTRODUCTION
+II MONSIEUR BAKHTCHEIEV
+III MON ONCLE
+IV LE THÉ
+V ÉJÉVIKINE
+VI LE BOEUF BLANC ET KAMARINSKI LE PAYSAN
+VII FOMA FOMITCH
+VIII DÉCLARATION D'AMOUR
+IX VOTRE EXCELLENCE
+X MIZINTCHIKOV
+XI UN GRAND ÉTONNEMENT
+XII LA CATASTROPHE
+SECONDE PARTIE
+I LA POURSUITE
+II NOUVELLES
+III LA FÊTE D'ILUCHA
+IV L'EXIL
+V FOMA FOMITCH ARRANGE LE BONHEUR GÉNÉRAL
+VI CONCLUSION
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+I
+INTRODUCTION
+
+Sa retraite prise, mon oncle, le colonel Yégor Ilitch Rostaniev,
+se retira dans le village de Stépantchikovo où il vécut en parfait
+hobereau. Contents de tout, certains caractères se font à tout;
+tel était le colonel. On s'imaginerait difficilement homme plus
+paisible, plus conciliant et, si quelqu'un se fût avisé de voyager
+sur son dos l'espace de deux verstes, sans doute l'eût-il obtenu.
+Il était bon à donner jusqu'à sa dernière chemise sur première
+réquisition.
+
+Il était bâti en athlète, de haute taille et bien découplé, avec
+des joues roses, des dents blanches comme l'ivoire, une longue
+moustache d'un blond foncé, le rire bruyant, sonore et franc, et
+s'exprimait très vite, par phrases hachées. Marié jeune, il avait
+aimé sa femme à la folie, mais elle était morte, laissant en son
+coeur un noble et ineffaçable souvenir. Enfin, ayant hérité du
+village de Stépantchikovo, ce qui haussait sa fortune à six cents
+âmes, il quitta le service et s'en fut vivre à la campagne avec
+son fils de huit ans, Hucha, dont la naissance avait coûté la vie
+de sa mère, et sa fillette Sachenka, âgée de quinze ans, qui
+sortait d'un pensionnat de Moscou où on l'avait mise après ce
+malheur. Mais la maison de mon oncle ne tarda pas à devenir une
+vraie arche de Noé. Voici comment.
+
+Au moment où il prenait sa retraite après son héritage, sa mère,
+la générale Krakhotkine, perdit son second mari, épousé quelque
+seize ans plus tôt, alors que mon oncle, encore simple cornette,
+pensait déjà à se marier.
+
+Longtemps elle refusait son consentement à ce mariage, versant
+d'abondantes larmes, accusant mon oncle d'égoïsme, d'ingratitude,
+d'irrespect. Elle arguait que la propriété du jeune homme
+suffisait à peine aux besoins de la famille, c'est-à-dire à ceux
+de sa mère avec son cortège de domestiques, de chiens, de chats,
+etc. Et puis, au beau milieu de ces récriminations et de ces
+larmes, ne s'était-elle pas mariée tout à coup avant son fils?
+Elle avait alors quarante-deux ans. L'occasion lui avait paru
+excellente de charger encore mon pauvre oncle, en affirmant
+qu'elle ne se mariait que pour assurer à sa vieillesse l'asile
+refusé par l'égoïste impiété de son fils et cette impardonnable
+insolence de prétendre se créer un foyer.
+
+Je n'ai jamais pu savoir les motifs capables d'avoir déterminé un
+homme aussi raisonnable que le semblait être feu le général
+Krakhotkine à épouser une veuve de quarante-deux ans. Il faut
+admettre qu'il la croyait riche. D'aucuns estimaient que, sentant
+l'approche des innombrables maladies qui assaillirent son déclin,
+il s'assurait une infirmière. On sait seulement que le général
+méprisait profondément sa femme et la poursuivait à toute occasion
+d'impitoyables moqueries.
+
+C'était un homme hautain. D'instruction moyenne, mais intelligent,
+il ne s'embarrassait pas de principes, ne croyant rien devoir aux
+hommes ni aux choses que son dédain et ses railleries et, dans sa
+vieillesse, les maladies, conséquences d'une vie peu exemplaire,
+l'avaient rendu méchant, emporté et cruel.
+
+Sa carrière, assez brillante, s'était trouvée brusquement
+interrompue par une démission forcée à la suite d'un «fâcheux
+accident». Il avait tout juste évité le jugement et, privé de sa
+pension, en fut définitivement aigri. Bien que sans ressources et
+ne possédant qu'une centaine d'âmes misérables, il se croisait les
+bras et se laissait entretenir pendant les douze longues années
+qu'il vécut encore. Il n'en exigeait pas moins un train de vie
+confortable, ne regardait pas à la dépense et ne pouvait se passer
+de voiture. Il perdit bientôt l'usage de ses deux jambes et passa
+ses dix dernières années dans un confortable fauteuil où le
+promenaient deux grands laquais qui n'entendirent jamais sortir de
+sa bouche que les plus grossières injures.
+
+Voitures, laquais et fauteuil étaient aux frais du fils impie. Il
+envoyait à sa mère ses ultimes deniers, grevant sa propriété
+d'hypothèques, se privant de tout, contractant des dettes hors de
+proportion avec sa fortune d'alors, sans échapper pour cela aux
+reproches d'égoïsme et d'ingratitude, si bien que mon oncle avait
+fini par se regarder lui-même comme un affreux égoïste et, pour
+s'en punir, pour s'en corriger, il multipliait les sacrifices et
+les envois d'argent.
+
+La générale était restée en adoration devant son mari. Ce qui
+l'avait particulièrement charmée en lui, c'est qu'il était
+général, faisant d'elle une générale. Elle avait dans la maison
+son appartement particulier où elle vivait avec ses domestiques,
+ses commères et ses chiens. Dans la ville, on la traitait en
+personne d'importance et elle se consolait de son infériorité
+domestique par tous les potins qu'on lui relatait, par les
+invitations aux baptêmes, aux mariages et aux parties de cartes.
+Les mauvaises langues lui apportaient des nouvelles et la première
+place lui était toujours réservée où qu'elle fût. En un mot, elle
+jouissait de tous les avantages inhérents à sa situation de
+générale.
+
+Quant au général, il ne se mêlait de rien, mais il se plaisait à
+railler cruellement sa femme devant les étrangers, se posant des
+questions dans le genre de celle-ci: «Comment ai-je bien pu me
+marier avec cette faiseuse de brioches?» Et personne n'osait lui
+tenir tête. Mais, peu à peu, toutes ses connaissances l'avaient
+abandonné. Or, la compagnie lui était indispensable, car il aimait
+à bavarder, à discuter, à tenir un auditeur. C'était un libre
+penseur, un athée à l'ancienne mode; il n'hésitait pas à traiter
+les questions les plus ardues.
+
+Mais les auditeurs de la ville ne goûtaient point ce genre de
+conversation et se faisaient de plus en plus rares. On avait bien
+tenté d'organiser chez lui un whist préférence, mais les parties
+se terminaient ordinairement par de telles fureurs du général que
+Madame et ses amis brûlaient des cierges, disaient des prières,
+faisaient des réussites, distribuaient des pains dans les prisons
+pour écarter d'eux ce redoutable whist de l'après-midi qui ne leur
+valait que des injures, et parfois même des coups au sujet de la
+moindre erreur. Le général ne se gênait devant personne et, pour
+un rien qui le contrariait, il braillait comme une femme, jurait
+comme un charretier, jetait sur le plancher les cartes déchirées
+et mettait ses partenaires à la porte. Resté seul, il pleurait de
+rage et de dépit, tout cela parce qu'on avait joué un valet au
+lieu d'un neuf. Sur la fin, sa vue s'étant affaiblie, il lui
+fallut un lecteur et l'on vit apparaître Foma Fomitch Opiskine.
+
+J'avoue annoncer ce personnage avec solennité, car il est sans
+conteste le héros de mon récit. Je n'expliquerai pas les raisons
+qui lui méritent l'intérêt, trouvant plus décent de laisser au
+lecteur lui-même le soin de résoudre cette question.
+
+Foma Fomitch, en s'offrant au général Krakhotkine, ne demanda
+d'autre salaire que sa nourriture! D'où sortait-il? Personne ne le
+savait. Je me suis renseigné et j'ai pu recueillir certaines
+particularités sur le passé de cet homme remarquable. On disait
+qu'il avait servi quelque part et qu'il avait souffert «pour la
+vérité». On racontait aussi qu'il avait jadis fait de la
+littérature à Moscou. Rien d'étonnant à cela et son ignorance
+crasse n'était pas pour entraver une carrière d'écrivain. Ce qui
+est certain, c'est que rien ne lui avait réussi et, qu'en fin de
+compte, il s'était vu contraint d'entrer au service du général en
+qualité de lecteur-victime. Aucune humiliation ne lui fut épargnée
+pour le pain qu'il mangeait.
+
+Il est vrai qu'à la mort du général, quant Foma Fomitch passa tout
+à coup au rang de personnage, il nous assurait que sa
+condescendance à l'emploi de bouffon n'avait été qu'un sacrifice à
+l'amitié. Le général était son bienfaiteur; à lui seul, Foma, cet
+incompris avait confié les grands secrets de son âme et si lui,
+Foma, avait consenti, sur l'ordre de son maître, à présenter des
+imitations de toutes sortes d'animaux et autres tableaux vivants,
+c'était uniquement pour distraire et égayer ce martyr, cet ami
+perclus de douleurs. Mais ces assertions de Foma Fomitch sont
+sujettes à caution.
+
+En même temps et du vivant même du général, Foma Fomitch jouait un
+rôle tout différent dans les appartements de Madame. Comment en
+était-il venu là? C'est une question assez délicate à résoudre
+pour un profane quand il s'agit de pareils mystères. Toujours est-
+il que la générale professait pour lui une sorte d'affection
+pieuse et de cause inconnue. Graduellement, il avait acquis une
+extraordinaire influence sur la partie féminine de la maison du
+général, influence analogue à celle exercée sur quelques dames par
+certains sages et prédicateurs de maisons d'aliénés.
+
+Il donnait des lectures salutaires à l'âme, parlait avec une
+éloquence larmoyante des diverses vertus chrétiennes, racontait sa
+vie et ses exploits. Il allait à la messe et même à matines,
+prophétisait dans une certaine mesure, mais il était surtout passé
+maître en l'art d'expliquer les rêves et dans celui de médire du
+prochain. Le général, qui devinait ce qui se passait chez sa
+femme, s'en autorisait pour tyranniser encore mieux son souffre-
+douleur, mais cela ne servait qu'à rehausser son prestige de héros
+aux yeux de la générale et de toute sa domesticité.
+
+Tout changea du jour où le général passa de vie à trépas, non sans
+quelque originalité. Ce libre penseur, cet athée avait été pris
+d'une peur terrible, priant, se repentant, s'accrochant aux
+icônes, appelant les prêtres. Et l'on disait des messes et on lui
+administrait les sacrements, tandis que le malheureux criait qu'il
+ne voulait pas mourir et implorait avec des larmes le pardon de
+Foma Fomitch. Et voici comment l'âme du général quitta sa
+dépouille mortelle.
+
+La fille du premier lit de la générale, ma tante Prascovia
+Ilinichna, vieille fille et victime préférée du général -- qui
+n'avait pu s'en passer pendant ses dix ans de maladie, car elle
+seule savait le contenter par sa complaisance bonasse, --
+s'approcha du lit et, versant un torrent de larmes, voulut
+arranger un oreiller sous la tête du martyr. Mais le martyr la
+saisit, comme l'occasion, par les cheveux et les lui tira trois
+fois en écumant de rage.
+
+Dix minutes plus tard, il était mort. On en fit part au colonel
+malgré que la générale eût déclaré qu'elle aimait mieux mourir que
+de le voir en un pareil moment, et l'enterrement somptueux fut
+naturellement payé par ce fils impie que l'on ne voulait pas voir.
+
+Un mausolée de marbre blanc fut élevé à Kniazevka, village
+totalement ruiné et divisé entre plusieurs propriétaires, où le
+général possédait ses cent âmes et le marbre en fut zébré
+d'inscriptions célébrant l'intelligence, les talents, la grandeur
+d'âme du général avec mention de son grade et de ses décorations.
+La majeure partie de ce travail épigraphique était due à Foma
+Fomitch.
+
+Pendant longtemps, la générale refusa le pardon à son fils
+révolté. Entourée de ses familiers et de ses chiens, elle criait à
+travers ses sanglots qu'elle mangerait du pain sec, qu'elle
+boirait ses larmes, qu'elle irait mendier sous les fenêtres plutôt
+que de vivre à Stépantchikovo avec «l'insoumis» et que jamais,
+jamais elle ne mettrait les pieds dans cette maison. Les dames
+prononcent d'ordinaire ces mots: les pieds avec une grande
+véhémence, mais l'accent qu'y savait mettre la générale était de
+l'art. Elle donnait à son éloquence un cours
+intarissable...cependant qu'on préparait activement les malles
+pour le départ.
+
+Le colonel avait fourbu ses chevaux à faire quotidiennement les
+quarante verstes qui séparaient Stépantchikovo de la ville, mais
+ce fut seulement quinze jours après l'inhumation qu'il obtint la
+permission de paraître sous les regards courroucés de sa mère.
+
+Foma Fomitch menait les négociations. Quinze jours durant, il
+reprochait à l'insoumis sa conduite «inhumaine», le faisait
+pleurer de repentir, le poussait presque au désespoir, et ce fut
+le début de l'influence despotique prise depuis par Foma sur mon
+pauvre oncle. Il avait compris à quel homme il avait affaire et
+que son rôle de bouffon était fini, qu'il allait pouvoir devenir à
+l'occasion un gentilhomme et il prenait une sérieuse revanche.
+
+-- Pensez à ce que vous ressentirez, disait-il, si votre propre
+mère, appuyant sur un bâton sa main tremblante et desséchée par la
+faim, s'en allait demander l'aumône! Quelle chose monstrueuse, si
+l'on considère et sa situation de générale et ses vertus. Et
+quelle émotion n'éprouveriez-vous pas le jour où (par erreur,
+naturellement, mais cela peut arriver) où elle viendrait tendre la
+main à votre porte pendant que vous, son fils, seriez baigné dans
+l'opulence! Ce serait terrible, terrible! Mais ce qui est encore
+plus terrible, colonel, permettez-moi de vous le dire, c'est de
+vous voir rester ainsi devant moi plus insensible qu'une solive,
+la bouche bée, les yeux clignotants... C'est véritablement
+indécent, alors que vous devriez vous arracher les cheveux et
+répandre un déluge de larmes...
+
+Dans l'excès de son zèle, Foma avait même été un peu loin, mais
+c'était l'habituel aboutissement de son éloquence. Comme on le
+pense bien, la générale avait fini par honorer Stépantchikovo de
+son arrivée en compagnie de toute sa domesticité, de ses chiens,
+de Foma Fomitch et de la demoiselle Pérépélitzina, sa confidente.
+Elle allait essayer -- disait-elle -- de vivre avec son fils et
+éprouver la valeur de son respect. On imagine la situation du
+colonel au cours de cette épreuve. Au début, en raison de son
+deuil récent, elle croyait devoir donner carrière à sa douleur
+deux ou trois fois par semaine, au souvenir de ce cher général à
+jamais perdu et à chaque fois, sans motif apparent, le colonel
+recevait une semonce.
+
+De temps en temps, et surtout en présence des visiteurs, elle
+appelait son petit-fils Ilucha ou sa petite-fille Sachenka et, les
+faisant asseoir auprès d'elle, elle couvrait d'un regard long et
+triste ces malheureux petits êtres à l'avenir tant compromis par
+un tel père, poussait de profonds soupirs et pleurait bien une
+bonne heure. Malheur au colonel s'il ne savait comprendre ces
+larmes! Et le pauvre homme, qui ne le savait presque jamais,
+venait comme à plaisir se jeter dans la gueule du loup et devait
+essuyer de rudes assauts. Mais son respect n'en était pas altéré;
+il en arrivait même au paroxysme. La générale et Foma sentirent
+tous deux que la terreur suspendue sur leurs têtes pendant de si
+longues années était chassée à jamais.
+
+De temps à autre, la générale tombait en syncope, et, dans le
+remue-ménage qui s'ensuivait, le colonel s'effarait, tremblant
+comme la feuille.
+
+-- Fils cruel! criait-elle en retrouvant ses sens, tu me déchires
+les entrailles!... mes entrailles! mes entrailles!
+
+-- Mais, ma mère, qu'ai-je fait? demandait timidement le colonel.
+
+-- Tu me déchires les entrailles! il tente de se justifier! Quelle
+audace! Quelle insolence! Ah! fils cruel!... Je me meurs!
+
+Le colonel restait anéanti. Cependant, la générale finissait
+toujours par se reprendre à la vie et une demi-heure plus tard, le
+colonel, attrapant le premier venu par le bouton de sa jaquette,
+lui disait:
+
+-- Vois-tu, mon cher, c'est une grande dame, une générale! La
+meilleure vieille du monde, seulement, tu sais, elle est
+accoutumée à fréquenter des gens distingués et moi, je suis un
+rustre. Si elle est fâchée, c'est que je suis fautif. Je ne
+saurais te dire en quoi, mais je suis dans mon tort.
+
+Dans des cas pareils, la demoiselle Pérépélitzina, créature plus
+que mûre, parsemée de postiches, aux petits yeux voraces, aux
+lèvres plus minces qu'un fil et qui haïssait tout le monde,
+croyait se devoir de sermonner le colonel.
+
+-- Tout cela n'arriverait pas si vous étiez plus respectueux,
+moins égoïste, si vous n'offensiez pas votre mère. Elle n'est pas
+accoutumée à de pareilles manières. Elle est générale, tandis que
+vous n'êtes qu'un simple colonel.
+
+-- C'est Mademoiselle Pérépélitzina, expliquait le colonel à son
+auditeur, une bien brave demoiselle qui prend toujours la défense
+de ma mère... une personne exceptionnelle et la fille d'un
+lieutenant-colonel. Rien que cela!
+
+Mais, bien entendu, cela n'était qu'un prélude. Cette même
+générale, si terrible avec le colonel, tremblait à son tour devant
+Foma Fomitch qui l'avait complètement ensorcelée. Elle en était
+folle, n'entendait que par ses oreilles, ne voyait que par ses
+yeux. Un de mes petits cousins, hussard en retraite, jeune encore
+mais criblé de dettes, ayant passé quelque temps chez mon oncle,
+me déclara tout net sa profonde conviction que des rapports
+intimes existaient entre la générale et Foma. Je n'hésitai pas à
+repousser une pareille hypothèse comme grotesque et par trop
+naïve. Non, il y avait autre chose que je ne pourrai faire saisir
+au lecteur qu'en lui expliquant le caractère de Foma Fomitch, tel
+que je le compris plus tard moi-même.
+
+Imaginez-vous un être parfaitement insignifiant, nul, niais, un
+avorton de la société, sans utilisation possible, mais rempli d'un
+immense et maladif amour-propre que ne justifiait aucune qualité.
+Je tiens à prévenir mes lecteurs: Foma Fomitch est la
+personnification même de cette vanité illimitée qu'on rencontre
+surtout chez certains zéros, envenimés par les humiliations et les
+outrages, suant la jalousie par tous les pores au moindre succès
+d'autrui. Il n'est pas besoin d'ajouter que tout cela s'assaisonne
+de la plus extravagante susceptibilité.
+
+On va se demander d'où peut provenir une pareille infatuation.
+Comment peut-elle germer chez d'aussi pitoyables êtres de néant
+que leur condition même devrait renseigner sur la place qu'ils
+méritent? Que répondre à cela? Qui sait? Il est peut-être parmi
+eux des exceptions au nombre desquelles figurerait mon héros. Et
+Foma est, en effet, une exception, comme le lecteur le verra par
+la suite. En tout cas, permettez-moi de vous le demander; êtes-
+vous bien sûr que tous ces résignés, qui considèrent comme un
+bonheur de vous servir de paillasses, que vos pique-assiettes
+aient dit adieu à tout amour-propre? Et ces jalousies, ces
+commérages, ces dénonciations, ces méchants propos qui se tiennent
+dans les coins de votre maison même, à côté de vous, à votre
+table? Qui sait si, chez certains chevaliers errants de la
+fourchette, sous l'influence des incessantes humiliations qu'ils
+doivent subir, l'amour-propre, au lieu de s'atrophier, ne
+s'hypertrophie pas, devenant ainsi la monstrueuse caricature d'une
+dignité peut-être entamée primitivement, au temps de l'enfance,
+par la misère et le manque de soins.
+
+Mais je viens de dire que Foma Fomitch était une exception à la
+règle générale. Homme de lettres, jadis, il avait souffert d'être
+méconnu et la littérature en a perdu d'autres que lui; je dis: la
+littérature méconnue. J'incline à penser qu'il avait connu les
+déboires, même avant ses tentatives littéraires et qu'en divers
+métiers, il avait reçu plus de chiquenaudes que d'appointements.
+Cela, je le suppose, mais, ce que je sais positivement, c'est
+qu'il avait réellement confectionné un roman dans le genre de ceux
+qui servaient de pâture à l'esprit du Baron Brambeus (Pseudonyme
+de Jenkovski, écrivain russe très connu). Sans doute beaucoup de
+temps avait passé depuis, mais l'aspic de la vanité littéraire
+fait parfois des piqûres bien profondes et mêmes incurables,
+surtout chez les individus bornés.
+
+Désabusé dès son premier pas dans la carrière des lettres, Foma
+Fomitch s'était à jamais joint au troupeau des affligés, des
+déshérités, des errants. Je pense que c'est de ce moment que se
+développa chez lui cette vantardise, ce besoin de louanges,
+d'hommages, d'admiration et de distinction. Ce pitre avait trouvé
+moyen de rassembler autour de lui un cercle d'imbéciles extasiés.
+Son premier besoin était d'être le premier quelque part, n'importe
+où, de vaticiner, de fanfaronner, et si personne ne le flattait,
+il s'en chargeait lui-même. Une fois qu'il fut devenu le maître
+incontesté de la maison de mon oncle, je me souviens de l'avoir
+entendu prononcer les paroles que voici:
+
+«Je ne resterai plus longtemps parmi vous -- et son ton
+s'emplissait d'une gravité mystérieuse -- Quand je vous aurait
+tous établis et que je vous aurai fait saisir le sens de la vie,
+je vous dirai adieu et je m'en irai à Moscou pour y fonder une
+revue. Je ferai des cours où passeront mensuellement trente mille
+auditeurs. Alors, mon nom retentira partout et malheur à mes
+ennemis!»
+
+Mais, tout en attendant la gloire, ce génie exigeait une
+récompense immédiate. Il est toujours agréable d'être payé
+d'avance et surtout dans un cas pareil. Je sais que Foma se
+présentait sérieusement à mon oncle comme venu au monde pour
+accomplir une grande mission où le conviait sans cesse un homme
+ailé qui le visitait la nuit. Il devait écrire un livre compact et
+salutaire aux âmes, un livre qui provoquerait un tremblement de
+toute la terre et ferait craquer la Russie. Quand viendrait
+l'heure du cataclysme, Foma, renonçant à sa gloire, se retirerait
+dans un monastère et prierait jour et nuit pour le bonheur de la
+patrie, au fond des catacombes de Kiev.
+
+Il vous est maintenant loisible d'imaginer ce que pouvait devenir
+ce Foma après toute une existence d'humiliations, de persécutions
+et peut-être même de taloches, ce Foma sensuel et vaniteux au
+fond, ce Foma écrivain méconnu, ce Foma qui gagnait son pain à
+bouffonner, ce Foma à l'âme de tyran en dépit de sa nullité, ce
+Foma vantard et insolent à l'occasion! ce qu'il pouvait devenir,
+ce Foma, quand il connut enfin les honneurs et la gloire, quand il
+se vit admiré et choyé d'une protectrice idiote et d'un protecteur
+fasciné et débonnaire, chez qui il avait enfin trouvé à
+s'implanter après tant de pérégrinations! Mais il me faut ici
+développer le caractère de mon oncle; le succès de Foma serait
+incompréhensible sans cela, autant que la maîtrise qu'il exerçait
+dans la maison et que sa métamorphose en grand homme.
+
+Mon oncle n'était pas seulement bon, mais encore d'une extrême
+délicatesse sous son écorce un peu grossière, et d'un courage à
+toute épreuve. J'ose employer ce terme de courage, car aucun
+devoir, aucune obligation ne l'eussent arrêté; il ne connaissait
+pas d'obstacles. Son âme noble était pure comme celle d'un enfant.
+Oui, à quarante ans, c'était un enfant expansif et gai, prenant
+les hommes pour des anges, s'accusant de défauts qu'il n'avait
+pas, exagérant les qualités des autres, en découvrant même où il
+n'y en avait jamais eu. Il était de ces grands coeurs qui ne
+sauraient sans honte supposer le mal chez les autres, qui parent
+le prochain de toutes les vertus, qui se réjouissent de ses
+succès, qui vivent sans relâche dans un monde idéal, qui prennent
+sur eux toutes leurs fautes. Leur vocation est de sacrifier aux
+intérêts d'autrui. On l'eût pris pour un être veule et faible de
+caractère et sans doute, il était trop faible; cependant, ce
+n'était pas manque d'énergie, mais crainte d'humilier, crainte de
+faire souffrir ses semblables qu'il aimait tous.
+
+Au surplus, il ne montrait de faiblesse que dans la défense de ses
+propres intérêts, n'hésitant jamais à les sacrifier pour des gens
+qui se moquaient de lui. Il lui semblait impossible qu'il eût des
+ennemis; il en avait cependant, mais ne les voyait point. Ayant
+une peur bleue des cris et des disputes, il cédait toujours et se
+soumettait en tout, mais par bonhomie, par délicatesse et --
+disait-il, en vue d'éloigner tout reproche de faiblesse -- «pour
+que tout le monde fût content».
+
+Il va sans dire qu'il était prêt à subir toute noble influence, ce
+qui permettait à telle canaille habile de s'emparer de lui jusqu'à
+l'entraîner dans quelque mauvaise action présentée sous le voile
+d'une intention pure. Car mon oncle était follement confiant et ce
+fut pour lui la cause de beaucoup d'erreurs. Après de douloureux
+combats, lorsqu'il finît par reconnaître la malhonnêteté de son
+conseiller, il ne manquait pas de prendre toute la faute à son
+compte.
+
+Figurez-vous maintenant sa maison livrée à une idiote capricieuse,
+en adoration devant un autre imbécile jusque là terrorisé par son
+général et brûlant du désir de se dédommager du passé, une idiote
+devant laquelle mon oncle croyait devoir s'incliner parce qu'elle
+était sa mère. On avait commencé par convaincre le pauvre homme
+qu'il était grossier, brutal, ignorant et d'un égoïsme révoltant,
+et il importe de remarquer que la vieille folle parlait
+sincèrement.
+
+Foma était sincère, lui aussi. Puis, on avait ancré dans l'esprit
+de mon oncle cette conviction que Foma lui avait été envoyé par le
+ciel pour le salut de son âme et pour la répression de ses
+abominables vices; car n'était-il pas un orgueilleux, toujours à
+se vanter de sa fortune et capable de reprocher à Foma le morceau
+de pain qu'il lui donnait? Mon pauvre oncle avait fini par
+contempler douloureusement l'abîme de sa déchéance, il voulait
+s'arracher les cheveux, demander pardon...
+
+-- C'est ma faute! disait-il à ses interlocuteurs, c'est ma faute!
+On doit se montrer délicat envers celui auquel on rend service...
+Que dis-je? Quel service? je dis des sottises; ce n'est pas moi
+qui lui rends service; c'est lui, au contraire qui m'oblige en
+consentant à me tenir compagnie. Et voilà que je lui ai reproché
+ce morceau de pain!... C'est-à-dire, je ne lui ai rien reproché,
+mais j'ai certainement dû laisser échapper quelques paroles
+imprudentes comme cela m'arrive souvent... C'est un homme qui a
+souffert, qui a accompli des exploits, qui a soigné pendant dix
+ans son ami malade, malgré les pires humiliations; cela vaut une
+récompense!... Et puis l'instruction!... Un écrivain! un homme
+très instruit et d'une très grande noblesse...
+
+La seule image de ce Foma instruit et malheureux en butte aux
+caprices d'un malade hargneux, lui gonflait le coeur d'indignation
+et de pitié. Toutes les étrangetés de Foma, toutes ses
+méchancetés, mon oncle les attribuait aux souffrances passées, aux
+humiliations subies, qui n'avaient pu que l'aigrir. Et, dans son
+âme noble et tendre, il avait décidé qu'on ne pouvait être aussi
+exigeant à l'égard d'un martyr qu'à celui d'un homme ordinaire,
+qu'il fallait non seulement lui pardonner, mais encore panser ses
+plaies avec douceur, le réconforter, le réconcilier avec
+l'humanité. S'étant assigné ce but, il s'enthousiasma jusqu'à
+l'impossible, jusqu'à s'aveugler complètement sur la vulgarité de
+son nouvel ami, sur sa gourmandise, sur sa paresse, sur son
+égoïsme, sur sa nullité. Mon oncle avait une foi absolue dans
+l'instruction, dans le génie de Foma. Ah! mais j'oublie de dire
+que le colonel tombait en extase aux mots «littérature» et
+«science», quoiqu'il n'eût lui-même jamais rien appris.
+
+C'était une de ses innocentes particularités.
+
+-- Il écrit un article! disait-il en traversant sur la pointe des
+pieds les pièces avoisinant le cabinet de travail de Foma Fomitch,
+et il ajoutait avec un air mystérieux et fier: -- Je ne sais au
+juste ce qu'il écrit, peut-être une chronique... mais alors
+quelque chose d'élevé... Nous ne pouvons pas comprendre cela, nous
+autres... Il m'a dit traiter la question des forces créatrices. Ça
+doit être de la politique. Oh! son nom sera célèbre et entraînera
+le nôtre dans sa gloire... Lui-même me le disait encore tout à
+l'heure, mon cher...
+
+Je sais positivement que, sur l'ordre de Foma, mon oncle dut raser
+ses superbes favoris blond foncé, son tyran ayant trouvé qu'ils
+lui donnaient l'air français et par conséquent fort peu patriote.
+Et puis, peu à peu, Foma se mit à donner de sages conseils pour la
+gérance de la propriété; ce fut effrayant!
+
+Les paysans eurent bientôt compris de quoi il retournait et qui
+était le véritable maître, et ils se grattaient la nuque. Il
+m'arriva de surprendre un entretien de Foma avec eux. Foma avait
+déclaré qu'il»aimait causer avec l'intelligent paysan russe» et,
+quoiqu'il ne sût pas distinguer l'avoine du froment, il n'hésita
+pas à disserter d'agriculture. Puis il aborda les devoirs sacrés
+du paysan envers son seigneur. Après avoir effleuré la théorie de
+l'électricité et la question de la répartition du travail,
+auxquelles il ne comprenait rien, après avoir expliqué à son
+auditoire comment la terre tourne autour du soleil, il en vint,
+dans l'essor de son éloquence, à parler des ministres. (Pouchkine
+a raconté l'histoire d'un père persuadant à son fils âgé de quatre
+ans que «son petit père était si courageux que le tsar lui-même
+l'aimait»... Ce petit père avait besoin d'un auditeur de quatre
+ans; c'était un Foma Fomitch.)... Les paysans l'écoutaient avec
+vénération.
+
+-- Dis donc, mon petit père, combien avais-tu d'appointements? lui
+demanda soudain Arkhip Korotkï, un vieillard aux cheveux tout
+blancs, dans une intention évidemment flatteuse. Mais la question
+sembla par trop familière à Foma, qui ne pouvait supporter la
+familiarité.
+
+-- Qu'est-ce que cela peut te faire, imbécile? répondit-il en
+regardant le malheureux paysan avec mépris. Qu'est-ce qui te prend
+d'attirer mon attention sur ta gueule? Est-ce pour me faire
+cracher dessus?
+
+C'était le ton qu'adoptait généralement Foma dans ses
+conversations avec «l'intelligent paysan russe».
+
+-- Notre père, fit un autre, nous sommes de pauvres gens. Tu es
+peut-être un major, un colonel ou même une Excellence... Nous ne
+savons même pas comment t'adresser la parole.
+
+-- Imbécile! reprit Foma, s'adoucissant, il y a appointements et
+appointements, tête de bois! Il en est qui ont le grade de général
+et qui ne reçoivent rien, parce qu'ils ne rendent aucun service au
+tsar. Moi, quand je travaillais pour un ministre, j'avais vingt
+mille roubles par an, mais je ne les touchais pas; je travaillais
+pour l'honneur, me contentant de ma fortune personnelle. J'ai
+abandonné mes appointements au profit de l'instruction publique et
+des incendiés de Kazan.
+
+-- Alors, c'est toi qui as rebâti Kazan? reprenait le paysan
+étonné, car, en général, Foma Fomitch étonnait les paysans.
+
+-- Mon Dieu, j'en ai fait ma part, répondait-il négligemment,
+comme s'il s'en fût voulu d'avoir honoré un tel homme d'une telle
+confidence.
+
+Ses entretiens avec mon oncle étaient d'une autre sorte.
+
+-- Qu'étiez-vous avant mon arrivée ici? disait-il, mollement
+étendu dans le confortable fauteuil où il digérait un déjeuner
+copieux, pendant qu'un domestique placé derrière lui s'évertuait à
+chasser les mouches avec un rameau de tilleul. À quoi ressembliez-
+vous? Et voici que j'ai jeté en votre âme cette étincelle du feu
+céleste qui y brille à présent! Ai-je jeté en vous une étincelle
+de feu sacré, oui ou non? Répondez: l'ai-je jetée, oui ou non?
+
+Au vrai, Foma Fomitch ne savait pas pourquoi il avait fait cette
+question. Mais le silence et la gêne de mon oncle l'irritaient.
+Jadis si patient et si craintif, il s'enflammait maintenant à la
+moindre contradiction. Le silence de ce brave homme l'outrageait:
+il lui fallait une réponse.
+
+-- Répondez: l'étincelle brûle-t-elle en vous ou non?
+
+Mon oncle ne savait plus que devenir.
+
+-- Permettez-moi de vous faire observer que je vous attends!
+insistait le pique-assiette d'un air offensé.
+
+-- Mais répondez donc, Yegorouchka! intervenait la générale en
+haussant les épaules.
+
+-- Je vous demande: l'étincelle brûle-t-elle en vous, oui ou non?
+réitérait Foma très indulgent, tout en picorant un bonbon dans la
+boîte toujours placée devant lui sur l'ordre de la générale.
+
+-- Je te jure, Foma, que je n'en sais rien, répondait enfin le
+malheureux, avec un visage désolé. Il y a sans doute quelque chose
+de ce genre... Ne me demande rien... Je crains de dire une
+bêtise...
+
+-- Fort bien. Alors, selon vous, je serais un être si nul que je
+ne mériterais même pas une réponse; c'est bien cela que vous avez
+voulu dire? Soit, je suis donc nul.
+
+-- Mais non, Foma! Que Dieu soit avec toi! Je n'ai jamais voulu
+dire cela.
+
+-- Mais si. C'est précisément ce que vous avez voulu dire.
+
+-- Je jure que non!
+
+-- Très bien. Mettons que je suis un menteur! D'après vous, ce
+serait moi qui chercherais une mauvaise querelle?... Une insulte
+de plus ou de moins...! Je supporterai tout.
+
+-- Mais, mon fils!... clame la générale avec effroi.
+
+-- Foma Fomitch! Ma mère! s'écrie mon oncle navré. Je vous jure
+qu'il n'y a pas de ma faute. J'ai parlé inconsidérément... Ne fais
+pas attention à ce que je dis, Foma; je suis bête; je sens que je
+suis bête, qu'il me manque quelque chose... Je sais, je sais,
+Foma! Ne me dis rien! -- continue-t-il en agitant la main. --
+Pendant quarante ans, jusqu'à ce que je te connusse, je me
+figurais être un homme ordinaire et que tout allait pour le mieux.
+Je ne m'étais pas rendu compte que je ne suis qu'un pécheur, un
+égoïste et que j'ai fait tant de mal que je ne comprends pas
+comment la terre peut encore me porter.
+
+-- Oui, vous êtes bien égoïste! remarque Foma avec conviction.
+
+-- Je le comprends maintenant moi-même. Mais je vais me corriger
+et devenir meilleur.
+
+-- Dieu vous entende! conclut Foma en poussant un pieux soupir et
+en se levant pour aller faire sa sieste accoutumée.
+
+Pour finir ce chapitre, qu'on me permette de dire quelques mots de
+mes relations personnelles avec mon oncle et d'expliquer comment
+je fus mis en présence de Foma et inopinément jeté dans le
+tourbillon des plus graves événements qui se soient jamais passés
+dans le bienheureux village de Stépantchikovo. J'aurai ainsi
+terminé mon introduction et pourrai commencer mon récit.
+
+Encore enfant, je restai seul au monde. Mon oncle me tint lieu de
+père et fit pour moi ce que bien des pères ne font pas pour leur
+progéniture. Du premier jour que je passai dans sa maison, je
+m'attachai à lui de tout mon coeur. J'avais alors dix ans et je me
+souviens que nous nous comprîmes bien vite et que nous devînmes de
+vrais amis. Nous jouions ensemble à la toupie; une fois, nous
+volâmes de complicité le bonnet d'une vieille dame, notre parente,
+et nous attachâmes ce trophée à la queue d'un cerf-volant que je
+lançai dans les nuages.
+
+Beaucoup plus tard, en une bien courte rencontre avec mon oncle à
+Pétersbourg, je pus achever l'étude de son caractère. Cette fois
+encore, je m'étais attaché à lui de toute l'ardeur de ma jeunesse.
+Il avait quelque chose de franc, de noble, de doux, de gai et de
+naïf à la fois qui lui attirait les sympathies et m'avait
+profondément impressionné.
+
+Après ma sortie de l'Université, je restai quelques temps oisif à
+Pétersbourg et, comme il arrive souvent aux blancs-becs, bien
+persuadé que j'allais sous peu accomplir quelque chose de
+grandiose. Je ne tenais guère à quitter la capitale et
+n'entretenais avec mon oncle qu'une correspondance assez rare,
+seulement lorsque j'avais à lui demander de l'argent qu'il ne me
+refusait jamais. Venu pour affaires à Pétersbourg, l'un de ses
+serfs m'avait appris qu'il se passait à Stépantchikovo des choses
+extraordinaires. Troublé par ces nouvelles, j'écrivis plus
+souvent.
+
+Mon oncle me répondit par des lettres étranges, obscures, où il ne
+m'entretenait que de mes études et s'enorgueillissait par avance
+de mes futurs succès et puis, tout à coup, après un assez long
+silence, je reçus une étonnant épître, très différente des
+précédentes, bourrée de bizarres sous-entendus, de contradictions
+incompréhensibles au premier abord. Il était évident qu'elle avait
+été écrite sous l'empire d'une extrême agitation.
+
+Une seule chose y était claire, c'est que mon oncle me suppliait
+presque d'épouser au plus vite son ancienne pupille, fille d'un
+pauvre fonctionnaire provincial nommé Éjévikine, laquelle avait
+été fort bien élevée au compte de mon oncle dans un grand
+établissement scolaire de Moscou et servait à ce moment
+d'institutrice à ses enfants. Elle était malheureuse; je pouvais
+faire son bonheur en accomplissant une action généreuse; il
+s'adressait à la noblesse de mon coeur et me promettait de doter
+la jeune fille, mais il s'exprimait sur ce dernier point d'une
+façon extrêmement mystérieuse, et m'adjurait de garder sur tout
+cela le plus absolu silence. Cette lettre me bouleversa.
+
+Quel est le jeune homme qui ne se fût pas senti remué par une
+proposition aussi romanesque? De plus, j'avais entendu dire que la
+jeune fille était fort jolie.
+
+Je ne savais pas à quel parti m'arrêter, mais je répondis aussitôt
+à mon oncle que j'allais partir sur-le-champ pour Stépantchikovo,
+car il m'avait envoyé sous le même pli les fonds nécessaires à mon
+voyage, ce qui ne m'empêcha pas de rester encore quinze jours à
+Pétersbourg dans l'indécision. C'est à ce moment que je fis la
+rencontre d'un ancien camarade de régiment de mon oncle. En
+revenant du Caucase, cet officier s'était arrêté à Stépantchikovo.
+C'était un homme d'un certain âge déjà, fort sensé et célibataire
+endurci.
+
+Il me raconta avec indignation des choses dont je n'avais aucune
+connaissance. Foma Fomitch et la générale avaient conçu le projet
+de marier le colonel avec une demoiselle étrange, âgée, à moitié
+folle, qui possédait environ un demi million de roubles et dont la
+biographie était quelque chose d'incroyable. La générale avait
+déjà réussi à lui persuader qu'elles étaient parentes et à la
+faire loger dans la maison. Bien qu'au désespoir, mon oncle
+finirait certainement par épouser le demi million. Cependant, les
+deux fortes têtes, la générale et Foma avaient organisé une
+persécution contre cette malheureuse institutrice sans défense et
+employaient tous leurs efforts à la faire partir, de peur que le
+colonel n'en devint amoureux et peut-être même parce qu'il l'était
+déjà. Ces dernières paroles me frappèrent, mais, à toutes mes
+questions sur le point de savoir si mon oncle était réellement
+amoureux, mon interlocuteur ne put ou ne voulut pas me donner de
+réponse précise et, d'une façon générale, il me raconta tout cela
+comme à contrecoeur, avec un évident parti pris d'éviter les
+détails précis.
+
+Cette rencontre me donna beaucoup à penser, car ce que j'apprenais
+était en contradiction formelle avec la proposition qui m'était
+faite. Le temps pressant, je résolus de partir pour
+Stépantchikovo, dans l'intention de réconforter mon oncle et même
+de le sauver, si possible, c'est-à-dire de faire chasser Foma,
+d'empêcher cet odieux mariage avec la vieille demoiselle et de
+rendre le bonheur à cette malheureuse jeune fille en l'épousant.
+Car le prétendu amour de mon oncle pour elle m'apparaissait comme
+une misérable invention de Foma.
+
+Comme font les très jeunes gens, je sautai d'une extrémité à
+l'autre et, chassant toute hésitation, je brûlai de l'ardeur
+d'opérer des miracles et d'accomplir mille exploits. Il me
+semblait faire preuve d'une générosité extraordinaire en me
+sacrifiant noblement au bonheur d'un être aussi charmant
+qu'innocent et je me souviens que, pendant tout le trajet, je me
+sentis fort satisfait de moi. C'était en juillet; le soleil
+luisait; devant moi s'étendait l'immensité des champs de blé déjà
+presque mûr... J'étais resté si longtemps enfermé à Pétersbourg,
+que je croyais voir le monde pour la première fois.
+
+
+
+II
+MONSIEUR BAKHTCHEIEV
+
+J'approchais du but de mon voyage. En traversant la petite ville
+de B..., qui n'est plus qu'à dix verstes de Stépantchikovo, je dus
+m'arrêter chez un maréchal ferrant pour faire réparer l'un des
+moyeux de mon tarantass. C'était là un travail sans grande
+importance, et je résolus d'en attendre la fin avant de terminer
+mes dix verstes.
+
+Ayant mis pied à terre, je vis un gros monsieur qu'une nécessité
+analogue avait, comme moi, contraint de s'arrêter. Depuis une
+grande heure, il était là, suffoqué par la chaleur torride; il
+criait et jurait avec une impatience hargneuse et s'efforçait
+d'activer le travail des ouvriers. Au premier coup d'oeil, ce
+monsieur était un grincheux d'habitude. Il pouvait avoir quarante-
+cinq ans. Son énorme opulence, son double menton, ses joues
+bouffies et grêlées disaient une plantureuse existence de
+hobereau. Il y avait dans son visage quelque chose de féminin qui
+sautait de suite aux yeux. Large et confortable, son costume
+n'était pas cependant à la dernière mode.
+
+Je ne puis comprendre pourquoi il était fâché contre moi, d'autant
+plus que nous nous voyions pour la première fois et que nous ne
+nous étions pas encore dit une parole, mais je le vis bien aux
+regards furieux qu'il me lança dès que je fus descendu de voiture.
+Pourtant, j'avais grande envie de faire sa connaissance, car les
+bavardages de ses domestiques m'avaient appris qu'il venait de
+Stépantchikovo et qu'il y avait vu mon oncle. C'était là une
+occasion favorable de me renseigner plus amplement.
+
+Soulevant ma casquette, je remarquai avec toute la gentillesse du
+monde que les voyages nous occasionnent parfois des accidents bien
+désagréables, mais le gros bonhomme me toisa des pieds à la tête
+d'un regard dédaigneux et mécontent, puis, grommelant, me tourna
+le dos. Cette partie de sa personne était sans doute fertile en
+suggestions intéressantes, mais peu propice à la conversation.
+
+-- Grichka, ne ronchonne pas ou je te ferai fouetter! cria-t-il à
+son domestique sans avoir l'air d'entendre mon observation sur les
+désagréments du voyage.
+
+Grichka était un vieux laquais à cheveux blancs, porteur d'une
+longue redingote et d'énormes favoris de neige. Tout indiquait que
+lui aussi était en colère et il ne cessait de marmonner. La menace
+du maître fut le signal d'une prise de bec.
+
+-- Tu me feras fouetter! Crie-le donc plus haut! fit Grichka d'une
+voix si nette que tout le monde l'entendit, et, indigné, il se mit
+en devoir d'arranger quelque chose dans la voiture.
+
+-- Quoi? Qu'est-ce que tu viens de dire? «Crie-le donc plus
+fort!»... Tu veux faire l'insolent? clama le gros homme devenu
+écarlate.
+
+-- Mais qu'avez-vous donc à vous fâcher ainsi? On ne peut donc
+plus dire un mot?
+
+-- Me fâcher? L'entendez-vous? Mais c'est lui qui se fâche et je
+n'ose plus rien dire!
+
+-- Qu'avez-vous à grogner?
+
+-- Ce que j'ai? Il me semble que je suis parti sans dîner.
+
+-- Qu'est-ce que ça peut me faire? Vous n'aviez qu'à dîner! Je
+disais seulement un mot aux maréchaux-ferrants.
+
+-- Oui; eh bien qu'as-tu à ronchonner contre les maréchaux-
+ferrants?
+
+-- Ce n'est pas contre eux que je ronchonne; c'est contre la
+voiture.
+
+-- Et pourquoi donc?
+
+-- Ben, pourquoi qu'elle s'est démolie? Que ça n'arrive plus!
+
+-- Ce n'était pas contre la voiture que tu grognais; c'était
+contre moi. Ce qui arrive est de ta faute et c'est moi que tu
+accuses!
+
+-- Voyons, Monsieur, laissez-moi en paix!
+
+-- Et toi, pourquoi ne m'as-tu pas dit une seule parole pendant
+tout le trajet? D'habitude tu me parles, pourtant!
+
+-- Une mouche m'était entrée dans la bouche, voilà pourquoi! Suis-
+je là pour vous raconter des histoires? Si vous les aimez, vous
+n'avez qu'à prendre avec vous la Mélanie.
+
+Le gros homme ouvrit la bouche dans l'évidente intention de
+répondre, mais il se tut, ne trouvant rien à dire. Le domestique,
+satisfait d'avoir manifesté devant tout le monde et son éloquence
+et l'influence qu'il exerçait sur son maître, se mit à donner des
+explications aux ouvriers, d'un air important.
+
+Mes avances étaient restées vaines, sans doute à cause de ma
+maladresse, mais une circonstance inopinée me vint en aide. De la
+caisse d'une voiture privée de ses roues et attendant la
+réparation depuis des temps immémoriaux, on vit soudain surgir une
+tête endormie, malpropre et dépeignée. Ce fut un rire général
+parmi les ouvriers. L'homme était enfermé dans la caisse où il
+avait cuvé son vin, et n'en pouvait pus sortir. Il se dépensait en
+vains efforts et finit par prier qu'on allât lui chercher un
+certain outil. Cela mit l'assistance en joie.
+
+Il est des natures que les spectacles grotesques ravissent, sans
+qu'elles sachent trop pourquoi. Le gros hobereau était de ces
+gens-là. Peu à peu, son faciès sévère et taciturne se détendit,
+s'adoucit, exprima la gaieté et se rasséréna complètement.
+
+-- Mais n'est-ce pas Vassiliev? demanda-t-il avec compassion.
+Comment se trouve-t-il là dedans?
+
+-- Oui, oui, Monsieur, c'est Vassiliev! cria-t-on de tous côtés.
+
+-- Il a bu, Monsieur, fit un grand ouvrier sec, et de figure
+sévère qui prétendait jouer un rôle prépondérant parmi ses
+camarades. Il a bu. Depuis trois jours, il a quitté son patron et
+il se cache ici. Et voici qu'il réclame son dernier outil? Qu'en
+veux-tu faire, tête vide? Il veut l'engager.
+
+-- Archipouchka, l'argent est comme l'oiseau: il s'en vient et il
+s'en va. Laisse-moi aller chercher mon outil, au nom de Dieu!
+suppliait Vassiliev d'une voix grêle et fêlée.
+
+-- Reste donc tranquille, diable! puisque tu es bien ici. Il boit
+depuis avant-hier; ce matin, nous l'avons ramassé dans la rue dès
+l'aube et nous avons dit à Matvéï Ilitch qu'il était tombé malade,
+qu'il avait des coliques!
+
+Ce fut une explosion de rires.
+
+-- Mais où est mon outil?
+
+-- Mais chez Zouï, voyons! Un homme saoul, Monsieur, c'est tout
+vous dire.
+
+-- Hé! hé! hé! Ah! canaille, c'est ainsi que tu travailles en
+ville? tu veux engager ton dernier outil! fit le gros homme,
+secoué d'un rire satisfait et tout à fait de bonne humeur,
+maintenant. Si vous saviez l'habile menuisier qu'il est! On n'en
+trouverait pas un pareil à Moscou. Seulement, voilà les tours
+qu'il joue! -- continua-t-il en s'adressant à moi. -- Laisse-le
+sortir, Arkhip, il a peut-être besoin de quelque chose.
+
+On obéit au gros monsieur. Le clou fut enlevé qui condamnait la
+portière de la voiture où était enfermé Vassiliev, lequel apparut
+tout souillé de boue et les vêtements déchirés. Il cligna des yeux
+et, chancelant, il éternua, puis, se faisant de sa main un abat-
+jour, il jeta un regard circulaire.
+
+-- Que de monde! que de monde! et bien sûr que personne de ces
+gens-là n'a bu! dit-il d'un ton triste et lent, hochant la tête
+avec un air de contrition. Bien le bonjour, frérots. Je vous
+souhaite une heureuse matinée!
+
+-- Matinée! mais tu ne vois donc pas que nous sommes après-midi,
+espèce de fou?
+
+-- Ah! tu m'en diras tant!
+
+-- Hé! hé! hé! Quel farceur! s'écria encore le gros monsieur, en
+me regardant avec affabilité et tout secoué de rire. Tu n'as pas
+honte, Vassiliev?
+
+-- C'est le malheur qui me fait boire, Monsieur, répondit le
+sombre Vassiliev, évidemment enchanté de pouvoir parler de son
+malheur.
+
+-- Quel malheur, imbécile?
+
+-- Un malheur comme on n'en a jamais vu. Nous voilà sous les
+ordres de Foma Fomitch!
+
+-- Qui? Depuis quand? s'exclama le gros homme avec animation,
+pendant que, très intéressé, je faisais un pas en avant.
+
+-- Mais tous ceux de Kapitonovka. Notre seigneur le colonel (que
+Dieu le garde en bonne santé!) veut faire présent de Kapitonovka,
+qui lui appartient, à Foma Fomitch; il lui donne soixante-dix
+âmes. «C'est pour toi, Foma, a-t-il dit. Tu ne possèdes rien, car
+ton père ne t'a point laissé de fortune -- Vassiliev envenimait
+son récit à plaisir. -- C'était un gentilhomme venu, on ne sait
+d'où; comme toi, il vivait chez les seigneurs et mangeait à la
+cuisine. Mais je vais te donner Kapitonovka; tu seras un
+propriétaire foncier avec des serviteurs; tu n'auras plus qu'à te
+la couler douce...»
+
+Mais le gros homme n'écoutait plus. L'effet que lui produisit le
+récit de l'ivrogne fut extraordinaire. Il en devint violet; son
+double menton tremblait; ses petits yeux s'injectèrent de sang.
+
+-- Il ne manquait plus que cela! fit-il, suffoqué. Cette racaille
+de Foma va devenir propriétaire! Pouah!... Allez tous au diable.
+Dépêchez-vous, là-bas, que je m'en aille!
+
+Je m'avançais résolument et je lui dis.
+
+-- Permettez-moi un mot. Vous venez de parler de Foma Fomitch; il
+doit s'agir d'Opiskine, si je ne me trompe point. Je voudrais...
+en un mot, j'ai des raisons de m'intéresser à cet homme, et je
+désirerais savoir quelle foi on peut ajouter à ce que dit ce brave
+garçon que son maître, Yégor Ilitch Rostaniev, veut faire don d'un
+village à ce Foma. Cela m'intéresse énormément et je...
+
+-- Permettez-moi de vous demander, à mon tour, pourquoi vous vous
+intéressez à cet homme (c'est votre mot). Selon moi, c'est une
+fripouille et non pas un homme. A-t-il une figure humaine? C'est
+quelque chose d'ignoble, mais ce n'est pas une figure humaine!
+
+Je lui expliquai que je ne connaissais pas la figure de Foma, mais
+que le colonel était mon oncle et que j'étais moi-même Serge
+Alexandrovitch.
+
+-- Ah! vous êtes le savant? Mais, mon petit père, on vous attend
+avec impatience! s'écria le bonhomme franchement joyeux, cette
+fois. J'arrive de Stépantchikovo où je n'ai pu finir de dîner,
+tant la présence de ce Foma m'était insupportable. Je me suis
+brouillé avec tout le monde à cause de ce maudit Foma!... En voilà
+une rencontre! Excusez-moi. Je suis Stépane Aléxiévitch
+Bakhtchéiev et je vous ai connu pas plus haut qu'une botte... Qui
+m'aurait dit?... Mais permettez-moi...
+
+Et le bon gros bonhomme se mit à m'embrasser.
+
+Après ces premières effusions, je commençai sans tarder mon
+interrogatoire, car l'occasion était favorable.
+
+-- Mais qu'est-ce que ce Foma? demandai-je; comment a-t-il pu
+s'emparer de toute la maison? Pourquoi ne le chasse-t-on pas?
+J'avoue que ...
+
+-- Le chasser? Mais vous êtes fou! Le chasser, quand le colonel
+marche devant lui sur la pointe des pieds! Mais Foma a prétendu
+une fois que le mercredi était un jeudi et tout le monde consentit
+que ce mercredi fût un jeudi. Vous croyez que j'invente?
+Nullement.
+
+-- J'avais entendu dire des choses de ce genre, mais j'avoue que
+...
+
+-- J'avoue! J'avoue! Vous ne savez dire que cela! Qu'y a-t-il à
+avouer? Demandez-moi plutôt d'où je viens. La mère du colonel,
+bien qu'elle soit une très digne dame et une générale, n'a plus sa
+raison... Elle ne peut se passer de ce Foma. Elle est cause de
+tout; c'est elle qui l'a installé dans la maison. Il l'a
+ensorcelée. Elle n'ose plus dire un mot quoiqu'elle soit une
+Excellence pour s'être mariée à cinquante ans avec le général
+Krakhotkine. Quant à la soeur du colonel, la vieille fille, j'aime
+mieux ne pas en parler; elle ne sait que pousser des oh! et des
+ah! J'en ai assez; voilà tout! Elle n'a pour elle que d'être une
+femme. Mais en mérite-t-elle plus d'estime? D'ailleurs il est même
+indécent à moi d'en parler devant vous car, enfin, c'est votre
+tante. Seule, Alexandra Yégorovna, la fille du colonel, qui n'a
+que quinze ans, possède quelque intelligence; elle ne manifeste
+aucune estime pour Foma. Une charmante demoiselle! Quelle estime
+mérite ce Foma, cet ancien bouffon qui faisait des imitations
+d'animaux pour distraire le général Krakhotkine? Et aujourd'hui,
+le colonel, votre oncle, respecte ce paillasse comme son propre
+père!... Pouah!
+
+-- Pauvreté n'est pas vice, et je vous avoue... Permettez-moi de
+vous demander... Est-il beau? intelligent?
+
+-- Foma? Comment donc, mais très beau! répondit Bakhtchéiev d'une
+voix tremblante de colère. -- Mes questions l'agaçaient et il
+commençait à me regarder de travers. -- Très beau! Non; vous
+l'entendez; il croit que Foma est beau! Mais, mon petit père, il
+ressemble à tous les animaux, si vous voulez le savoir. Ah! s'il
+était intelligent, seulement, on s'en arrangerait... Mais rien! Il
+faut qu'il leur ait versé à tous quelque philtre de sorcier. Je
+suis las d'en parler. Il ne vaut pas un crachat. Vous me mettez en
+colère! Eh bien, là-bas, est-ce prêt?
+
+-- Il faut ferrer Voronok, répondit Grigori d'un ton lugubre.
+
+-- Voronok? Je vais t'en donner du Voronok!... Oui, Monsieur, je
+suis en mesure de vous raconter de telles choses que vous en
+resterez bouche bée jusqu'au deuxième avènement. Il fut un temps
+où je l'estimais, ce Foma. Oui, je vous le confesse, j'étais un
+imbécile! Il m'avait séduit, moi aussi. Ça sait tout; ça connaît à
+fond toutes les sciences. Il m'avait ordonné des gouttes, car je
+suis malade; vous ne vous en douteriez pas? J'ai failli en mourir
+de ces gouttes! Écoutez-moi; ne dites rien. Vous verrez tout cela.
+Ce Foma fera verser au colonel des larmes de sang, mais il sera
+trop tard. Tous les voisins ont rompu avec votre oncle à cause de
+ce misérable Foma qui insulte tous les visiteurs, fussent-il du
+grade le plus élevé. Il n'y a que lui d'intelligent; il n'y a que
+lui de savant; et, comme un savant a le droit de morigéner les
+ignorants, il parle, il parle: ta-ta-ta ... ta-ta-ta... Ah! il en
+a une langue! On pourrait la couper et la jeter au fumier qu'elle
+bavarderait encore tant qu'un corbeau ne l'aurait pas mangée. Et
+il est devenu fier. Il s'engage dans des conduits où il n'y a pas
+seulement passage pour sa tête. Mais quoi! il enseigne le français
+aux domestiques! Je vous demande de quelle utilité la langue
+française peut être à un paysan? Et même à nous? À quoi ça peut-il
+servir? À causer avec les demoiselles pendant la mazurka? À dire
+des fadeurs aux femmes mariées? Ce n'est rien qu'une débauche,
+voilà! Selon moi, quand on a bu un carafon d'eau-de-vie, on parle
+toutes les langues! Voilà ce que j'en pense du français! Vous le
+parlez aussi; sans doute? ta-ta-ta-ta-ta!... -- et Bakhtchéiev me
+considéra avec une indignation pleine de mépris.
+
+-- Vous êtes aussi un savant, n'est-ce pas, mon petit père?
+
+-- Mon Dieu, je m'intéresse...
+
+-- Vous avez aussi tout étudié?
+
+-- Oui... c'est-à-dire non... Pour le moment, j'observe les
+moeurs. Je suis resté trop longtemps à Pétersbourg et j'ai hâte
+d'arriver chez mon oncle...
+
+-- Qui vous pressait d'y venir? Vous auriez mieux fait de rester
+dans votre coin, puisque vous en aviez un. Là, votre science ne
+vous servira de rien. Aucun oncle ne vous sauvera; vous êtes
+fichu. Chez eux, j'ai maigri en vingt-quatre heures. Vous ne me
+croyez pas? Je vois que vous ne croyez pas que j'ai maigri. Ce
+sera comme vous le voudrez, après tout!
+
+-- Mais je vous crois; seulement, je ne puis encore comprendre,
+répondis-je, confus.
+
+-- Bon! bon! mais moi, je ne te crois pas. Vous ne valez pas cher
+tous tant que vous êtes avec votre science et j'en ai assez de
+vous autres; j'en ai par-dessus la tête. Je me suis déjà rencontré
+avec vos Pétersbourgeois; ce sont des inutiles. Ils sont tous
+francs-maçons et propagent l'incrédulité; ils ont peur d'un verre
+de cognac, comme si ça pouvait faire du mal! Vous m'avez mis en
+colère, mon petit père, et je ne veux plus rien te raconter. Je ne
+suis pas payé pour te narrer des histoires et puis, je suis
+fatigué. On ne peut médire de tout le monde et, d'ailleurs, c'est
+péché. Ça n'empêche pas que Foma a fait perdre la tête au valet de
+chambre de votre oncle...
+
+-- À leur place, intervint Grigori, j'aurais laissé ce
+Vidopliassov sous les verges jusqu'à ce que sa bêtise lui fût
+sortie de la tête!
+
+-- Tais-toi! cria Bakhtchéiev; on ne te parle pas!
+
+-- Vidopliassov! fis-je pour dire quelque chose Vidopliassov! quel
+drôle de nom!
+
+-- Qu'a-t-il de si drôle? Vous vous étonnez facilement pour un
+savant!
+
+J'étais à bout de patience.
+
+-- Pardon, lui dis-je, qu'avez-vous contre moi? Qu'est-ce que je
+vous ai fait? J'avoue que, depuis une demi-heure que je vous
+écoute, je ne comprends même pas ce dont il s'agit.
+
+-- Tu as tort de t'offenser, mon petit père, répondit le bonhomme.
+Si je te parle ainsi, c'est que tu me plais. Ne faites pas
+attention à tout ce que je viens de dire à mon domestique; mon
+Grichka est une canaille, mais c'est pour cela que je l'aime. Je
+me perds par mon extrême sensibilité et c'est la faute de ce Foma!
+Je jure qu'il causera ma mort! Voilà deux heures que je reste au
+soleil grâce à lui. Je voulais, en attendant, aller rendre visite
+au pope, mais Foma m'a mis dans un tel état que je ne veux même
+pas voir cet excellent homme. Et il n'y a pas seulement un cabaret
+à peu près propre! Je vous dis que ce sont tous des canailles! et,
+pour revenir à Foma, s'il possédait au moins un grade, ça le
+rendrait excusable; mais il n'a pas le plus minime grade, j'en ai
+la certitude! Il dit avoir souffert pour la vérité; je voudrais
+bien savoir quand? En attendant, il faut être à ses pieds. Le
+Grand Turc n'est pas son frère! À la moindre chose qui lui
+déplait, il bondit, jette les hauts cris, se plaint qu'on
+l'insulte, qu'on méprise sa pauvreté. On n'ose pas se mettre à
+table sans lui, alors qu'il ne veut pas sortir de sa chambre sous
+prétexte «qu'on l'a offensé, parce qu'il n'est qu'un malheureux
+pèlerin. Eh bien, il se contentera d'un morceau de pain noir!»
+Mais à peine est-on assis qu'il survient et recommence ses
+jérémiades: «Pourquoi commence-t-on sans lui? On le méprise donc
+bien?» Il se laisse aller quoi! Je me suis tu longtemps. Il
+croyait que j'allais aussi me mettre à quatre pattes devant lui;
+il pouvait compter là-dessus! J'ai servi au même régiment que
+votre oncle, mais j'ai démissionné dès le grade de major, tandis
+que Yégor Ilitch n'a quitté le service que l'année passée, étant
+colonel, pour aller vivre dans ses terres. Je lui ai dit: «Vous
+êtes tous perdus, si vous vous pliez aux caprices de Foma. Ça vous
+en coûtera, des larmes!» -- «Non, -- me répondit-il, -- c'est un
+excellent homme; c'est mon ami; il m'enseigne la vertu!» Qu'est-ce
+que l'on peut dire contre la vertu? Si vous saviez à quel propos
+il a fait une histoire, aujourd'hui! Écoutez ça. Demain, c'est la
+Saint-Élie -- ici, M. Bakhtchéiev se signa dévotement, -- et, par
+conséquent, la fête d'Ilucha. Je comptais passer la journée et
+dîner avec eux. Je fais venir de la capitale un jouet magnifique;
+ça représente un Allemand baisant la main de sa fiancée qui essuie
+une larme (je ne le donne plus; je le remporte; il est dans ma
+voiture; le nez de l'Allemand est même cassé), Yégor Ilitch ne
+demandait pas mieux que de s'amuser un peu en un pareil jour; mais
+Foma s'y oppose: «Qu'a-t-on à s'occuper tant d'Ilucha? Alors, moi,
+je ne compte plus?» réclame-t-il. Qu'en pensez-vous? Le voilà
+jaloux d'un gamin de huit ans! «C'est bien, reprend-il: en ce cas,
+c'est ma fête aussi!» Mais c'est la Saint-Élie et non la Saint-
+Foma! «Non; c'est aussi ma fête!» J'entends ça mais je patiente
+encore. Ils étaient tous à marcher sur la pointe des pieds en se
+demandant que faire. Fallait-il lui souhaiter sa fête ou non? Si
+on ne la lui souhaitait pas, il pouvait se formaliser; si on la
+lui souhaitait, il prendrait peut-être ça pour une moquerie.
+Quelle situation! Enfin, on se met à table... M'écoutes-tu, petit
+père?
+
+-- Comment donc, si je vous écoute! mais avec le plus grand
+plaisir... J'apprends énormément... J'avoue...
+
+-- Oui, le plus grand plaisir! Je le connais, ton plaisir... Je
+crois bien que tu te fiches de moi?
+
+-- Que dites-vous? Bien au contraire! Vous vous exprimez avec une
+telle originalité, que j'aurais presque envie de noter vos
+paroles.
+
+-- Comment ça, noter? demanda M. Bakhtchéiev avec appréhension, en
+me regardant d'un air soupçonneux.
+
+-- Oh! je ne dis pas que je les noterai... c'est une façon de
+parler.
+
+-- Je crois que tu me fais marcher, petit père!
+
+-- Je vous fais marcher? demandai-je avec étonnement.
+
+-- Oui, tu m'entortilles pour me faire bavarder comme un serin et,
+un beau jour, tu me fourreras dans un de tes romans!
+
+Je m'empressai d'assurer M. Bakhtchéiev que je n'étais pas homme à
+agir de la sorte, mais il continuait à m'observer d'un air
+méfiant.
+
+-- Tu dis ça, mais est-ce que je te connais? Foma aussi me
+menaçait de m'imprimer tout vif.
+
+-- Permettez-moi, fis-je, désireux de quitter ce terrain brûlant,
+permettez-moi de vous demander s'il est vrai que mon oncle songe à
+se marier?
+
+-- Qu'est-ce que ça pourrait bien faire? Qu'il se marie si tel est
+son bon plaisir; le mal n'est pas là. Il y a autre chose, répondit
+Bakhtchéiev pensif. Humph! là-dessus, je ne saurais trop vous
+répondre. Sa maison est actuellement pleine de femmes qui sont
+comme les mouches autour des confitures. Mais qui sait laquelle
+veut se marier? Je vous dirai, mon petit père, que je ne puis pas
+sentir les femmes! Je crois qu'elles ne peuvent que nous faire
+déchoir et, de plus, elles nuisent au salut de l'âme! Que votre
+oncle soit amoureux comme un chat de Sibérie, ça, je vous le
+garantis. Je ne vous en dirai pas plus long; vous verrez par vous-
+même; mais ce qu'il y a de mauvais, c'est qu'il fait traîner cette
+affaire. S'il veut se marier, qu'il se marie! Mais non; il a peur
+d'en parler à Foma et à sa vieille qui va pousser des hurlements
+dans tous le village, et se regimber! car Foma ne verrait qu'avec
+peine une épouse entrer dans la maison, parce qu'il n'y pourrait
+plus rester deux heures. La femme le chasserait sur-le-champ et de
+telle façon qu'il ne retrouverait plus une place dans tout le
+district. Voilà pourquoi il fait tant de simagrées d'accord avec
+la mère et pourquoi ils veulent lui coller cette... Qu'as-tu à me
+couper la parole, petit père? J'allais justement te raconter le
+plus intéressant de l'histoire et tu m'interromps! Crois-tu dont
+poli de couper la parole à un vieillard?
+
+Je m'excusai. Il reprit:
+
+-- Ne t'excuse pas. J'allais te raconter comme à un savant que tu
+est, la façon dont il m'a traité aujourd'hui. Juge-moi, si tu est
+un homme juste. À peine étions-nous à table que je crus qu'il
+allait me manger, me noyer dans un verre d'eau! L'orgueil de cet
+homme est tel qu'il ne peut se maîtriser. Il eut l'idée de me
+chercher noise, de me donner des leçons de tenue. Il voulait
+savoir pourquoi je suis aussi gros au lieu d'être mince! Voyons,
+mon petit père, que pensez-vous d'une pareille question? Y a-t-il
+du bon sens? Moi, je lui réponds fort judicieusement: «C'est le
+bon Dieu qui m'a fait ainsi, Foma Fomitch; l'un est gros, l'autre
+maigre et l'on ne doit pas se révolter contre la Providence.» Je
+crois que c'était assez judicieux? «Non, me dit-il, tu possèdes
+cinq cents âmes, tu vis de tes rentes et tu ne rends aucun service
+à la patrie; au lieu de travailler, tu restes chez toi à jouer de
+l'accordéon.» Il est vrai qu'en mes jours de tristesse, je joue de
+l'accordéon. Je lui fais cette réponse sensée: «Quel service
+pourrais-je accomplir, Foma Fomitch? Quel uniforme pourrait me
+contenir avec mon ventre? Admettons que je parvienne à endosser
+mon uniforme et à le boutonner en me sanglant, mais, si j'ai le
+malheur d'éternuer, par hasard, tous les boutons sauteront; et si
+cet accident arrivait devant les chefs qui peuvent très bien le
+prendre pour une mauvaise plaisanterie, Dieu me bénisse! que
+m'arriverait-il?» Qu'y a-t-il de ridicule là-dedans? Le voilà qui
+se met à se tordre... Non, vous savez, il n'a pas la moindre
+pudeur! Et il commence à m'insulter en français: «Cochon! me dit-
+il. Cochon, je sais ce que ça veut dire. «Ah! maudit physicien,
+pensai-je, tu me prends pour un imbécile?» J'avais longtemps
+patienté, mais j'étais à bout de forces. Je me lève de table, et,
+devant tout le monde, je lui envoie ceci par la figure: «Excuse-
+moi, Foma, mon cher bienfaiteur, je t'avais pris pour un homme
+bien élevé, mais tu es encore plus cochon que nous tous!» Je lui
+flanque ça par la figure et je quitte la table comme on apportait
+le pudding. Mais au diable le pudding!
+
+-- Je vous demande pardon, fis-je quand M. Bakhtchéiev eut fini
+son récit. Je partage certainement votre avis sur tout ce que vous
+venez de me dire. Seulement, je ne sais encore rien de positif...
+mais, j'ai là-dessus quelques idées à moi.
+
+-- Quelles idées, petit père? demanda Bakhtchéiev d'un air
+soupçonneux.
+
+-- Voilà, commençai-je en m'embrouillant un peu, le moment est
+peut-être mal choisi, mais je suis prêt à vous les développer. Je
+pense qu'il se peut que nous nous trompions tous les deux sur le
+compte de Foma Fomitch et que toutes ces bizarreries cachent une
+nature exceptionnellement douée, qui sait? C'est peut-être un de
+ces coeurs douloureux brisés par la souffrance, et aigris contre
+toute l'humanité. J'ai entendu dire que, jadis, il avait fait le
+bouffon; il est possible que les humiliations et les outrages dont
+il fut abreuvé l'aient assoiffé de vengeance... Vous comprenez: un
+noble coeur... la conscience de... et réduit au rôle de
+bouffon!... Alors il se méfie de tout le genre humain c'est-à-dire
+de tous les hommes... et, il se peut que... si on le réconciliait
+avec ses semblables... c'est-à-dire avec les hommes, il pourrait
+devenir remarquable... car cet homme doit avoir en lui quelque
+chose... Il y a certainement une raison pour que tout le monde
+s'incline ainsi devant lui...
+
+Je m'empêtrais de plus en plus, chose fort excusable chez un jeune
+homme, mais M. Bakhtchéiev n'en jugea pas ainsi. Me regardant le
+blanc des yeux avec une dignité sévère, il rougit, et tel un
+dindon, me demanda brièvement:
+
+-- Alors, Foma est un homme exceptionnel?
+
+-- Oh! je dis ça; je n'en suis pas plus sûr que cela! Ce n'est
+qu'une supposition.
+
+-- Excusez ma curiosité: vous avez sans doute étudié la
+philosophie?
+
+-- Mais dans quel sens? demandai-je avec étonnement.
+
+-- Dans aucun sens; répondez-moi tout simplement: avez-vous appris
+la philosophie? ou non?
+
+-- J'avoue que j'ai l'intention de l'apprendre? mais...
+
+-- C'est bien ça! s'écria M. Bakhtchéiev ouvrant les écluses à son
+indignation. Avant même que vous eussiez ouvert la bouche, je
+l'avais déjà deviné. Je ne m'y trompe pas. Je flaire un philosophe
+à trois verstes de distance! Allez donc l'embrasser, votre Foma
+Fomitch! Il en fait un homme exceptionnel! Pouah! Que le monde
+périsse! je vous croyais un homme de bon sens et vous... Avance!
+cria-t-il au cocher déjà monté sur le siège de la voiture réparée.
+-- Filons!
+
+J'eus toutes les peines du monde à le calmer. Il finit tout de
+même par se radoucir un peu, mais il m'en voulait toujours. Il
+était monté dans sa voiture avec l'aide de Grigori et d'Arkhip,
+celui qui avait si sentencieusement chapitré Vassiliev.
+
+-- Permettez-moi de vous demander si vous ne viendrez plus chez
+mon oncle? m'informai-je en m'approchant.
+
+-- Chez votre oncle? Crachez à la figure de celui qui l'a dit.
+Vous vous figurez donc que je suis un homme ferme, que je saurais
+tenir rigueur? Je suis une chiffe en fait d'homme et c'est mon
+malheur! Il ne se passera pas une semaine que j'y serai déjà
+retourné. Et pour quoi faire? Je ne saurais le dire, mais j'y
+retournerai et je m'empoignerai encore avec ce Foma! C'est mon
+malheur, petit père. C'est pour la punition de mes péchés que Dieu
+m'a envoyé ce Foma. J'ai un coeur de femme; aucune constance! Je
+suis un lâche de premier ordre.
+
+Nous nous quittâmes amicalement. Il m'invita même à dîner.
+
+-- Viens me voir, petit père, viens dîner avec moi; mon eau-de-vie
+vient à pied de Kiev et mon cuisinier de Paris. Il vous sert des
+plats, des pâtés dont on se lèche les doigts, en le saluant
+jusqu'à terre, la canaille! Un gaillard qui a de l'instruction,
+quoi! Il y a longtemps que je ne lui ai fait donner les verges et
+il commence à faire des siennes... mais maintenant que vous m'y
+avez fait penser!... Viens! Je t'aurais invité aujourd'hui même,
+mais je suis rompu; c'est à peine si je puis me tenir sur mes
+jambes. Je suis un homme malade et mou. Peut-être ne le croyez-
+vous pas?... Eh bien, adieu, petit père. Il est temps que je me
+mette en route, et, d'ailleurs, voici que notre tarantass est
+aussi réparé. Dites à Foma qu'il ne paraisse jamais devant moi
+s'il ne veut pas que cette rencontre soit si touchante qu'il...
+
+Mais les derniers mots ne parvinrent pas jusqu'à moi; enlevée par
+ses quatre vigoureux chevaux, la voiture avait disparu dans un
+tourbillon de poussière. Je fis avancer la mienne et nous
+traversâmes rapidement la petite ville.
+
+«Il exagère sans doute, pensais-je, il est trop mécontent pour
+pouvoir être impartial. Cependant tout ce qu'il m'a dit de mon
+oncle me semble très significatif. En voilà déjà un qui le dit
+amoureux de cette demoiselle... Hum! Vais-je me marier, oui ou
+non?» et je tombai dans une profonde méditation.
+
+
+
+III
+MON ONCLE
+
+J'avoue que je n'étais pas tranquille. Mes rêves romantiques
+m'apparurent assez sots dès mon arrivée à Stépantchikovo. Il était
+près de cinq heures de l'après-midi. La route longeait le parc de
+mon oncle. Après de longues années d'absence, je retrouvais le
+grand jardin où s'était si vite écoulée une partie de mon heureuse
+enfance et que j'avais tant de fois revu en songe dans les
+dortoirs des lycées. Je sautai de ma voiture et marchai droit à la
+maison. Mon plus grand désir était d'arriver à l'improviste, de me
+renseigner, de questionner, et avant tout de causer avec mon
+oncle.
+
+Je traversai l'allée plantée de tilleuls séculaires et gravis la
+terrasse où une porte vitrée donnait accès de plain-pied dans la
+maison. Elle était entourée de plates-bandes, de corbeilles de
+fleurs et de plantes rares. J'y rencontrai le vieux Gavrilo,
+autrefois mon serviteur et maintenant valet de chambre honoraire
+de mon oncle. Il avait chaussé des lunettes et tenait un cahier
+qu'il lisait avec la plus grande attention.
+
+Comme nous nous étions vus deux ans auparavant lors de son voyage
+à Pétersbourg, il me reconnut aussitôt et s'élança vers moi les
+yeux pleins de larmes joyeuses. Il voulut me baiser la main et en
+laissa choir ses lunettes. Son attachement m'émut profondément.
+Mais, me souvenant de ce que m'avait dit M. Bakhtchéiev, je ne pus
+m'empêcher de remarquer le cahier qu'il avait dans les mains.
+
+-- On t'apprend donc aussi le français? demandais-je au vieillard.
+
+-- Oui, mon petit père, comme à un serin, sans considération pour
+mon âge! -- répondit-il tristement.
+
+-- C'est Foma lui-même qui te l'apprend?
+
+-- Lui-même, petit père. Il doit être bien intelligent.
+
+-- Il vous l'enseigne par conversation?
+
+-- Non, avec ce cahier, petit père.
+
+-- Ce cahier-là? Ah! les mots français sont écrits en lettres
+russes!... Il a trouvé le joint! N'avez-vous pas honte, Gavrilo,
+de vous laisser turlupiner par un pareil imbécile?
+
+Et, en un clin d'oeil, j'eus oublié toutes ces flatteuses
+hypothèses sur le compte de Foma Fomitch qui m'avaient valu
+l'algarade de M. Bakhtchéiev.
+
+-- Ce ne peut être un imbécile, puisqu'il commande à nos maîtres.
+
+-- Hum! tu as peut-être raison, Gavrilo, marmottai-je, arrêté par
+cet argument. Conduis-moi donc vers mon oncle.
+
+-- Mon cher, c'est que je ne tiens pas à me faire voir. Je
+commence à craindre jusqu'au maître lui-même. C'est ici que je
+ronge mon chagrin et, quand je le vois venir, je vais me cacher
+derrière ces massifs.
+
+-- Mais de quoi as-tu peur?
+
+-- Tantôt, je ne savais pas ma leçon et Foma Fomitch voulut me
+faire mettre à genoux. Je n'ai pas obéi! Je suis trop vieux pour
+servir d'amusette. Monsieur s'est fâché de ma désobéissance.
+«C'est pour ton bien, me disait-il, il veut t'instruire et te
+faire acquérir une prononciation parfaite.» Alors, je reste ici
+pour bien apprendre mon vocabulaire, car Foma Fomitch va me faire
+passer un examen ce soir.
+
+Il y avait là quelque chose de louche. Cette histoire de français
+devait cacher un mystère que le vieillard ne pouvait m'expliquer.
+
+-- Une seule question, Gavrilo: comment est-il de sa personne?
+Est-il bien pris? De belle prestance?
+
+-- Foma Fomitch? Mais non, petit père! C'est un petit malingre,
+chétif!
+
+-- Hum! Attends, Gavrilo. Tout cela peut s'arranger encore et je
+te promets que ça s'arrangera. Mais où est donc mon oncle?
+
+-- Il donne audience aux paysans derrière les écuries. Les anciens
+de Kapitonovka sont venus lui présenter une supplique à la
+nouvelle qu'il les donnait à Foma Fomitch. Ils viennent le prier
+de n'en rien faire.
+
+-- Pourquoi ça se passe-t-il derrière les écuries?
+
+-- Parce que Monsieur a peur!...
+
+Et en effet, je trouvai mon oncle à l'endroit indiqué. Il était
+debout devant les paysans qui le saluaient et lui disaient quelque
+chose à quoi il répondait avec animation. M'approchant, je
+l'appelai; il se retourna et nous nous jetâmes dans les bras l'un
+de l'autre.
+
+Sa joie de me voir touchait au ravissement. Il m'embrassait, me
+pressait les mains, comme s'il eut revu son propre fils sauvé d'un
+danger mortel; comme si je l'eusse sauvé, lui aussi, par mon
+arrivée; comme si j'eusse apporté avec moi la solution de toutes
+les difficultés où il se débattait, et du bonheur, et de la joie
+pour toute sa vie, ainsi que pour celle de ceux qu'il aimait, car
+il n'eut jamais consenti à être heureux tout seul. Mais, après les
+premières effusions, il s'embrouilla et ne sut plus que dire. Il
+m'accablait de questions et voulait me conduire sans retard près
+des siens.
+
+Nous avions déjà fait quelques pas quand il revint en arrière pour
+me présenter tout d'abord aux paysans de Kapitonovka. Soudain,
+sans motif apparent, il se mit à me parler d'un certain Korovkine
+rencontré en route trois jours plus tôt et dont il attendait la
+visite avec impatience. Puis il abandonna Korovkine pour sauter à
+un tout autre sujet. Je le regardais avec bonheur. En réponse à
+ses questions, je lui dis que je ne me proposais pas d'entrer dans
+l'administration, mais voulais poursuivre ma carrière
+scientifique.
+
+Aussitôt, mon oncle crut devoir froncer les sourcils et se
+composer une physionomie très grave. Quand il sut que, dans les
+derniers temps, j'avais étudié la minéralogie, il releva la tête
+et jeta autour de lui un regard d'orgueil comme s'il eut découvert
+cette science à lui tout seul et en eut écrit un traité. J'ai déjà
+dit que ce mot de science le plongeait dans une adoration d'autant
+plus désintéressée que, pour son compte, il ne savait absolument
+rien.
+
+-- Ah! me dit-il un jour, il est de par le monde des gens qui
+savent tout! et ses yeux brillaient d'admiration. -- On est là; on
+les écoute, tout en sachant qu'on ne sait rien, tout en ne
+comprenant rien à ce qu'ils disent et l'on s'en réjouit dans son
+coeur. Pourquoi? Parce que c'est la raison, l'utilité, le bonheur
+de tous. Cela, je le comprends. Déjà, je voyage en chemin de fer,
+moi; mais peut-être mon Ilucha volera-t-il dans les airs... Et
+enfin, le commerce, l'industrie... ces sources, pour ainsi dire...
+j'entends que tout cela est utile... C'est utile, n'est-ce pas?
+
+Mais revenons à mon arrivée.
+
+-- Attends, mon ami, attends commença-t-il en se frottant les
+mains et en hâtant le pas. Je vais te présenter à un homme rare, à
+un savant qui sera célèbre dans ce siècle; c'est Foma lui-même qui
+me l'a expliqué... Tu vas faire sa connaissance.
+
+-- C'est de Foma Fomitch que vous voulez parler, mon cher oncle?
+
+-- Non, non, mon ami! C'est de Korovkine que je te parle. Foma
+aussi est un homme remarquable... Mais c'est de Korovkine que je
+parlais, fit mon oncle qui avait rougi aussitôt que la
+conversation était venue sur Foma.
+
+-- De quelles sciences s'occupe-t-il donc, mon oncle?
+
+-- Des sciences en général. Je ne saurais te dire de quelles
+sciences, mais il s'occupe des sciences! Il faut l'entendre parler
+sur les chemins de fer! Et tu sais, ajouta-t-il plus bas en
+clignant de l'oeil droit, il a des idées un peu avancées. Je m'en
+suis aperçu à ce qu'il a dit du bonheur conjugal... Il est dommage
+que je n'y aie pas compris grand'chose (je n'avais pas le temps);
+sans ça, je t'aurais tout raconté avec force détails. Avec cela le
+meilleur fils du monde. Je l'ai invité à venir me voir et je
+l'attends d'un instant à l'autre.
+
+Cependant, les paysans me regardaient, bouches bées et les yeux
+écarquillés, comme un phénomène.
+
+-- Écoutez, mon oncle, interrompis-je, il me semble que je trouble
+un peu ces paysans. Ils sont venus sans doute pour affaires. Que
+demandent-ils? J'avoue que je me doute de quelque chose et que je
+serais très heureux de les entendre.
+
+Mon oncle devint aussitôt très affairé.
+
+-- Ah! oui, j'avais complètement oublié... Mais nous n'avons rien
+à faire ensemble. Ils se sont mis en tête (et je voudrais bien
+savoir qui a le premier lancé cette idée), ils se sont mis en tête
+que je les donne avec toute la Kapitonovka... (tu t'en souviens de
+la Kapitonovka? Nous allions nous y promener le soir avec la
+défunte Katia)... que je donne toute la Kapitonovka et soixante-
+dix âmes à Foma Fomitch. «Nous voulons rester avec toi, voilà
+tout!» me disent-ils.
+
+-- Ainsi, ce n'est donc pas vrai, mon oncle? Vous n'allez pas la
+lui donner? m'écriai-je avec joie.
+
+-- Jamais de la vie! Je n'en ai jamais eu l'idée! Qui t'en a donc
+parlé? Il sont partis sur un mot qui m'a échappé une fois par
+hasard. Qu'ont-il donc à tant détester Foma? Attends, Serge, je te
+le présenterai, ajouta-t-il en me regardant timidement, comme s'il
+eut déjà pressenti en moi un ennemi de Foma. Quel homme!...
+
+-- Nous n'en voulons pas; nous ne voulons personne que toi:
+gémirent en coeur les paysans. Vous êtes notre père et nous sommes
+vos enfants!
+
+-- Écoutez, mon oncle, répondis-je, je n'ai pas encore vu Foma,
+mais... voyez-vous... certains bruits me sont parvenus... Du
+reste, j'ai là-dessus mes idées personnelles. J'ai rencontré
+aujourd'hui M. Bakhtchéiev... En tout cas, renvoyez vos paysans et
+nous causerons ensuite seul à seul, sans témoins. J'avoue que je
+ne suis venu que pour cela...
+
+-- Précisément! précisément! fit mon oncle, saisissant l'occasion,
+précisément! Laissons partir les paysans et nous causerons
+amicalement, raisonnablement, en camarades. Eh bien, continua-t-il
+en se tournant vers les paysans, vous pouvez vous en aller, mes
+amis, et à l'avenir, venez toujours à moi quand il sera
+nécessaire; venez droit à moi, et à n'importe quelle heure.
+
+-- Notre petit père! vous êtes notre père et nous sommes vos
+enfants. Ne nous donne pas à Foma Fomitch! ce sont des malheureux
+qui t'en supplient! crièrent encore une fois les paysans.
+
+-- Quels imbéciles! Mais je ne vous donnerai pas, vous dis-je!
+
+-- Il nous ferait mourir avec ses livres! On dit que ceux d'ici
+sont absolument sur les dents.
+
+-- Est-ce qu'il vous enseigne aussi le français? m'écriai-je avec
+terreur.
+
+-- Non, pas encore, grâce à Dieu! répondit un des paysans, beau
+parleur, sans doute, un homme chauve et roux avec un longue
+barbiche qui se trémoussait tout le temps qu'il parlait. Non,
+Monsieur, grâce à Dieu!
+
+-- Que vous enseigne-t-il donc?
+
+-- Des bêtises, à notre sens.
+
+-- Comment, des bêtises?
+
+-- Sérioja! Tu te trompes; c'est une calomnie! s'écria mon oncle
+tout rouge et confus. Ce sont des imbéciles qui ne comprennent pas
+ce qu'il leur dit!... Et toi, qu'as-tu à crier de la sorte? --
+continua-t-il en s'adressant d'un ton de reproche au paysan qui
+avait porté la parole. -- On te veut du bien et, sans rien
+comprendre, tu t'égosilles!
+
+-- Pardon, mon oncle, et la langue française?
+
+-- Mais c'est pour la prononciation; rien que pour la
+prononciation! -- et sa voix était suppliante. Il me l'a dit lui-
+même, que c'était pour la prononciation... Et puis, il y a autre
+chose... Tu n'es pas au courant; par conséquent, tu ne peux juger!
+Il faut se renseigner avant d'accuser, mon cher... Il est facile
+d'accuser!
+
+-- Mais vous, que faites-vous donc? dis-je aux paysans. Vous
+n'avez qu'à lui dire tout simplement:»Vous voulez des choses
+impossibles, voici comment il faut faire!» Vous avez une langue,
+il me semble!
+
+-- Montre-moi la souris qui pendra une clochette au cou du chat!
+Il nous dit toujours: «Sale paysan, je veux t'apprendre l'ordre et
+la propreté. Pourquoi ta chemise est-elle sale?» «Mais parce
+qu'elle est trempée de sueur!» Nous ne pouvons pourtant changer de
+chemise tous les jours. La propreté ne nous fera pas plus
+ressusciter que la malpropreté ne nous fera mourir.
+
+Un autre paysan intervint. Maigre, de haute taille, avec des
+vêtements rapiécés et des sandales de bouleau tout usées, c'était
+un de ces éternels mécontents qui ont toujours un mot venimeux en
+réserve. Jusque-là, il était resté caché derrière le dos de ses
+camarades, écoutant dans un morne silence et grimaçant un sourire
+amer.
+
+-- L'autre jour, dit-il, Foma Fomitch vint sur la place et
+demanda: «Savez-vous combien de verstes il y a d'ici au soleil?»
+Qui le sait? C'est de la science pour les seigneurs et non pas
+pour nous! «Non, vous ne connaissez pas votre intérêt, imbéciles!
+vous ne savez rien, tandis que moi, qui suis un astronome, j'ai
+étudié toutes les planètes créées par Dieu!»
+
+-- Et t'a-t-il dit combien de verstes il y a de la terre au
+soleil? fit mon oncle, s'animant tout à coup en me clignant
+gaiement de l'oeil, comme pour me dire: «Tu vas voir quelque
+chose!»
+
+-- Il a dit qu'il y en avait beaucoup, répondit sans empressement
+le paysan qui ne s'attendait pas à cette attaque.
+
+-- Mais combien?
+
+-- Il a dit qu'il y avait quelque cent ou mille verstes... qu'il y
+en avait beaucoup.
+
+-- Rappelle-toi! Et tu te figurais qu'il n'y avait qu'une verste,
+que le soleil était tout près de nous? Non, frérot, la terre,
+vois-tu, c'est comme un ballon, tu comprends? continua mon oncle
+en traçant dans l'espace un geste circulaire.
+
+Le paysan sourit amèrement.
+
+-- Oui, comme un ballon! Elle se tient en l'air d'elle-même et
+elle tourne autour du soleil qui reste en place tandis que tu
+crois qu'il marche. Comprends-tu le système? Tout cela a été
+découvert par le capitaine Cook, un marin... (Le diable sait qui
+l'a découvert! me chuchota mon oncle, quant à moi, je n'en sais
+rien)... Et toi, sais-tu sa distance qu'il y a entre la terre et
+le soleil?
+
+-- Je le sais, mon oncle, répondis-je, rempli d'étonnement par
+cette scène bizarre. Mais voici ce que je pense: certes,
+l'ignorance est une sorte de malpropreté... mais tout de même...
+apprendre l'astronomie aux paysans!...
+
+--Très juste! c'est de la malpropreté! fit mon oncle ravi, et
+sautant sur mon expression qu'il trouvait très heureuse. Grande
+idée! Oui, c'est de la malpropreté! Je l'ai toujours dit... C'est-
+à-dire que je ne l'ai jamais dit, mais que je l'ai toujours pensé.
+Vous entendez? -- cria-t-il aux paysans -- l'ignorance, c'est la
+même chose que la malpropreté. C'est pourquoi Foma voulait vous
+instruire, pour votre bien. Mais c'est bon, mes amis, allez
+maintenant et que Dieu soit avec vous. Je suis très content, très
+content. Soyez tranquilles; je ne vous abandonnerai pas.
+
+-- Défends-nous, notre père!
+
+-- Ne fais pas de nous des malheureux, petit père!
+
+Et les paysans se jetèrent à ses pieds.
+
+-- Voyons! pas de bêtises! Prosternez-vous devant Dieu et devant
+le tsar, mais pas devant moi. ... Allez; soyez sages, et le
+reste...
+
+Les paysans partis, il me dit:
+
+-- Tu sais, le paysan aime les bonnes paroles, mais il ne déteste
+pas non plus un cadeau. Je leur donnerai quelque chose, hein?
+Qu'en penses-tu? En l'honneur de ton arrivée. Voyons, faut-il leur
+faire un cadeau?
+
+-- Je vois, mon oncle, que vous êtes leur bienfaiteur.
+
+-- Ce n'est rien; il n'y a pas moyen de faire autrement. Il y a
+longtemps que je voulais leur donner quelque chose, ajouta-t-il, -
+- comme pour s'excuser. -- Cela te semble drôle de me voir
+instruire les paysans? C'est que je suis si heureux de te voir,
+mon cher Sérioja! Je voulais tout simplement leur apprendre la
+distance qu'il y a de la terre au soleil et les voir rester là,
+bouche bée; j'adore les voir bouche bée; ça me met le coeur en
+joie... Seulement, mon ami, ne dis pas au salon que j'ai parlé aux
+paysans. Je les ai reçus derrière les écuries pour ne pas être vu.
+Ce n'était pas commode; l'affaire est délicate et eux-mêmes sont
+venus en cachette. Si j'ai ainsi agi, c'est plutôt pour eux...
+
+-- Eh bien, mon cher oncle, me voici arrivé! interrompis-je,
+pressé d'en venir au point important. Je vous avoue que votre
+lettre m'a causé une telle surprise que...
+
+-- Mon ami, pas un mot de cela! fit mon oncle effrayé et baissant
+la voix. Tout s'expliquera après! après! Je suis peut-être très
+coupable envers toi...
+
+-- Coupable envers moi, mon oncle?
+
+-- Plus tard, mon ami, plus tard! Tout s'expliquera. Mais quel bon
+garçon tu fais! Comme je t'attendais, mon chéri! Je voulais te
+confier... tu est un savant... je n'ai que toi... toi et
+Korovkine. Il faut que tu saches qu'ici, tout le monde est contre
+toi. Alors, sois prudent; tiens-toi sur tes gardes!
+
+-- Contre moi? demandai-je en regardant mon oncle avec surprise,
+ne pouvant comprendre comment j'avais pu m'aliéner des inconnus.
+Contre moi!
+
+-- Contre toi, mon petit. Qu'y faire? Foma Fomitch est un peu
+prévenu contre toi... et ma mère aussi. D'une façon générale, sois
+prudent, respectueux; ne les contredis pas; surtout, sois
+respectueux...
+
+-- Respectueux envers Foma Fomitch, mon oncle?
+
+-- Qu'y faire, mon ami? Je ne le défends pas. Il a sans doute des
+défauts et en ce moment... Ah! mon Sérioja, comme tout cela
+m'inquiète. Comme tout pourrait s'arranger et comme nous pourrions
+tous être heureux!... Mais qui n'a ses défauts? Nous ne sommes pas
+non plus des perfections.
+
+-- De grâce, mon oncle, rendez-vous compte de ce qu'il fait.
+
+-- Bah! ce ne sont que des chicanes! Ce que je peux te dire, c'est
+qu'il m'en veut en ce moment, et sais-tu pourquoi?... Du reste
+c'est peut-être de ma faute. Je te raconterai ça plus tard.
+
+-- Vous savez, mon oncle, j'ai là-dessus mes idées personnelles --
+j'avais hâte de les lui communiquer --: cet homme qui servit de
+bouffon, s'est trouvé peiné, humilié, blessé dans son idéal; de là
+son caractère aigri, méchant; il veut se venger sur toute
+l'humanité. Mais, si on le réconciliait avec ses semblables, si on
+le rendait à lui-même...
+
+-- Précisément! précisément! cria mon oncle avec enthousiasme,
+c'est précisément cela! Tu as une noble pensée! Il serait honteux,
+indigne de nous de l'accuser! C'est très juste! Ah! mon ami, tu me
+comprends! Tu m'apportes la joie. Pourvu que tout s'arrange, là-
+bas, dans la salle! Tu sais, j'ai peur d'y faire mon entrée. Te
+voilà arrivé; je vais être bien arrangé!
+
+-- Mon cher oncle, s'il en est ainsi... fis-je, très confus de son
+aveu.
+
+-- Non! non! non! Pour rien au monde! s'écria-t-il en me prenant
+les mains. Tu es mon hôte et tu resteras!
+
+Mon étonnement allait toujours grandissant.
+
+-- Mon oncle, insistai-je, dites-moi pourquoi vous m'avez fait
+venir. Que voulez-vous de moi et en quoi pouvez-vous être coupable
+à mon égard?
+
+-- Ne me demande pas cela, mon ami! Après! Après! Tout
+s'expliquera après. Je suis peut-être très coupable, mais je
+voulais agir en honnête homme et... et... tu l'épouseras! Tu
+l'épouseras, si tu as l'âme quelque peu noble! -- ajouta-t-il en
+rougissant sous l'influence d'une violente émotion et en me
+serrant les mains. -- Mais assez là-dessus! Pas un mot de plus! Tu
+en sauras bientôt trop par toi-même. Il ne dépend que de toi... Le
+principal est que tu réussisses à produire une bonne impression
+là-bas, à plaire!
+
+-- Voyons, mon oncle, qui avez-vous là-bas? Je vous avoue que j'ai
+si peu fréquenté le monde que...
+
+-- Que tu as un peu peur? acheva-t-il en souriant. Ne crains rien;
+il n'y a là que la famille. Et surtout, du courage! n'aie pas
+peur, car, sans cela, je tremblerais pour toi. Tu veux savoir qui
+est chez nous?... D'abord, ma mère. Te la rappelles-tu? Une bonne
+vieille, sans prétention, on peut le dire. Elle est un peu vieux
+jeu, mais ça vaut mieux. Par moments, elle a ses petites
+fantaisies, et vous en veut pour telle ou telle chose. Elle est
+fâchée contre moi pour l'instant, mais c'est de ma faute; je le
+sais. C'est une grande dame, une générale... Son mari était un
+homme charmant, un général, très instruit. Il ne lui a rien
+laissé, mais il était criblé de blessures; en un mot, il avait su
+se faire apprécier. Ensuite, nous avons Mlle Pérépélitzina. Celle-
+ci... je ne sais pas... depuis ces derniers temps, elle est un
+peu... comme ça!... Mais il ne faut pas mal juger les gens... Que
+Dieu soit avec elle! Elle est fille d'un lieutenant-colonel; c'est
+la confidente, l'amie de maman. Ensuite, ma soeur, Prascovia
+Ilinitchna. Il n'y a pas grand'chose à en dire sinon qu'elle est
+simple, bonne, et qu'elle a un coeur d'or. Regarde surtout au
+coeur! Elle est vieille fille; il me semble bien que ce bon
+Bakhtchéiev lui fait la cour et a des vues sur elle, mais motus!
+c'est un secret! Qu'y a-t-il encore? Je ne te parle pas de mes
+enfants: tu les verras. C'est demain la fête d'Ilucha... Ah!
+j'allais oublier: depuis un mois, nous avons Ivan Ivanovitch
+Mizintchikov, ton petit cousin. Il n'y a pas longtemps qu'il a
+quitté les hussards; il est encore jeune. Un noble coeur!
+Seulement, il est tellement ruiné, que je me demande comment il a
+pu s'y prendre! Il est vrai qu'il n'avait presque rien, mais il
+s'est ruiné tout de même et il a fait des dettes. Il est arrivé
+chez nous comme ça, de lui-même, et il y est resté. Je ne l'avais
+pas connu jusque là. C'est un garçon très gentil, bon, timide,
+respectueux. Je ne me rappelle plus le son de sa voix, il garde
+toujours le silence. Foma l'a surnommé «le taciturne inconnu»,
+mais il ne se fâche pas et Foma est enchanté; il dit qu'Ivan
+Ivanovitch n'est pas intelligent. En tout cas, celui-ci ne le
+contredit en rien et il est toujours de son avis. C'est un
+timide... Que Dieu soit avec lui! Nous avons aussi des visiteurs
+de la ville: Pavel Sémionovitch Obnoskine et sa mère, un jeune
+homme de grand esprit, aux idées fermes, mûries (je m'exprime
+assez mal), avec cela d'une grande austérité. Enfin, tu verras
+aussi Tatiana Ivanovna, une parente éloignée que tu ne connais
+pas. Cette demoiselle, il faut l'avouer, n'est plus jeune, mais
+elle est assez riche pour acheter deux Stépantchikovo. Il n'y a
+pas longtemps qu'elle a hérité: jusque là, elle avait vécu dans la
+misère. Surveille-toi avec elle, Sérioja; elle est si délicate!...
+Elle a quelque chose de fantasque dans le caractère. Tu es
+généreux; tu comprendras. Elle a eu tant de malheurs! Il faut
+redoubler de précautions à l'égard d'une personne qui n'a pas été
+heureuse. Ne te forge pas d'idée sur son compte. Bien sûr qu'elle
+a ses faiblesses; elle parle sans réfléchir; elle se trompe sur la
+valeur des mots, mais ne crois pas qu'elle mente!... tout ça vient
+du coeur, de son coeur bon et franc. Et si, parfois, il lui arrive
+de mentir, c'est uniquement par un excès de grandeur d'âme;
+comprends-tu?
+
+Mon oncle me parut très embarrassé. Je lui dis:
+
+Écoutez, mon oncle, je vous aime tant que vous me pardonnerez ma
+question: êtes-vous ou non sur le point de vous marier?
+
+Qui t'a parlé de cela? fit-il en rougissant comme un enfant. Eh
+bien, je vais tout te dire. Tout d'abord, je ne me marie pas. Tout
+le monde ici, ma mère beaucoup, ma soeur un peu et surtout Foma
+Fomitch, que ma mère adore (et elle a bien raison; il lui a rendu
+tant de services!) tout le monde voudrait me voir épouser Tatiana
+Ivanovna, par intérêt, pour le bien de toute la famille. Je
+comprends qu'on ne vise là-dedans que mon bien; cependant, je ne
+me marierai pas; je me le suis juré, mais je n'ai dit ni oui ni
+non. Je suis toujours comme ça. Alors, ils ont décidé que je
+consens et désirent que je profite de cette fête de demain pour
+faire ma déclaration... ça va faire un tas d'histoires qui me
+plongent à l'avance dans une perplexité effroyable, d'autant plus
+que Foma est fâché contre moi sans que je sache pourquoi. Ma mère
+aussi! J'avoue que je n'attendais que toi et Korovkine... pour
+m'épancher... si je puis dire...
+
+À quoi peut vous servir ce Korovkine?
+
+Il m'aidera, mon ami, il m'aidera; c'est un homme à ça, un homme
+de science! J'ai une entière confiance en lui; c'est un
+conquérant! Je comptais aussi sur toi; je me disais que tu
+parviendrais à les persuader. Pense seulement que, si je suis très
+coupable, je ne suis pas un pécheur endurci. Si l'on voulait me
+pardonner pour une fois, comme nous pourrions vivre heureux!...
+Elle a joliment grandi, ma Sachourka; elle serait déjà bonne à
+marier. Ilucha aussi a grandi. C'est demain sa fête... Mais j'ai
+peur pour Sachourka, voilà!
+
+-- Mon cher oncle, dites-moi où on a porté ma malle. Je vais
+changer de vêtements et je vous rejoins tout de suite après.
+
+-- En haut, mon ami, en haut. J'avais donné l'ordre qu'on te menât
+tout droit à ta chambre dès ton arrivée, afin que personne ne te
+vît. C'est ça; change de costume; c'est parfait! Pendant ce temps,
+je vais les préparer. Que Dieu soit avec toi!... Que veux-tu, mon
+cher, il faut ruser; on devient un Talleyrand sans le vouloir,
+mais qu'importe! Ils sont en ce moment à prendre le thé; chez
+nous, ça dure une bonne heure. Foma Fomitch aime à le prendre
+aussitôt son réveil; il paraît que c'est meilleur ainsi... Allons,
+j'y vais et toi, tâche de me rejoindre au plus vite; ne me laisse
+pas trop longtemps seul; je serais si gêné! Ah! attends, j'ai
+encore quelque chose à te demander: là-bas, ne me crie pas dessus
+comme tu l'as fait ici, hein? Si tu as quelque observation à me
+faire, patiente jusqu'à ce que nous soyons seuls; mais, d'ici là,
+garde ta langue, car j'ai fait de si beaux tours qu'ils sont tous
+furieux contre moi...
+
+-- Mon oncle, de tout ce que vous venez de me dire, je conclus...
+
+-- Que je n'ai pas de caractère? Va jusqu'au bout! interrompit-il.
+Qu'y faire? Je le sais bien! Alors, tu viens? et le plus vite
+possible, je t'en prie!
+
+Monté chez moi, je me hâtai d'ouvrir ma malle pour me conformer à
+la pressante recommandation de mon oncle et, tout en m'habillant,
+je dus constater que je n'avais encore rien appris de ce que je
+voulais savoir, après une conversation d'une heure. Une seule
+chose me sembla claire, c'est qu'il désirait toujours me marier et
+que, par conséquent, tous les bruits tendant à ce qu'il fût
+amoureux de cette personne étaient faux. Je me souviens que
+j'étais dans une extrême inquiétude. Cette pensée me vint que, par
+ma venue, par mon silence après les paroles de mon oncle, j'avais
+consenti, je m'étais engagé tacitement pour toujours. «Ce n'est
+pas long, pensai-je, de donner une parole qui vous lie pour la
+vie! Et je n'ai pas seulement vu ma fiancée!»
+
+Et puis, d'où venait cette animosité générale à mon égard?
+Pourquoi mon arrivée leur apparaissait-elle comme une provocation,
+selon mon oncle? Quelles étaient ces craintes, ces inquiétudes?
+Que signifiait ce mystère? Tout cela me sembla toucher à la folie
+et mes rêves héroïques et romanesques s'envolèrent à tire-d'aile
+au premier choc avec la réalité. Ce n'est qu'à ce moment que
+m'apparut toute l'absurdité de la proposition de mon oncle. En
+pareille occurrence, une idée de ce calibre ne pouvait venir à
+l'esprit de personne autre que lui. Je compris aussi que le fait
+d'être accouru à bride abattue et tout ravi dès le premier mot
+ressemblait beaucoup à celui d'un sot. Absorbé dans ces pensées
+troublantes, je m'habillais à la hâte et ne n'avais pas remarqué
+le domestique qui me servait. Soudain, il prit la parole avec une
+politesse extrême et doucereuse:
+
+-- Quelle cravate Monsieur mettra-t-il, la cravate Adélaïde ou la
+quadrillée?
+
+Je le regardai et il me parut digne d'examen. C'était un homme
+jeune encore et fort bien habillé pour un valet; on eut dit un
+petit maître de la ville. Il portait un habit brun, un pantalon
+blanc, un gilet paille, des chaussures vernies et une cravate
+rose, le tout composant évidemment une harmonie voulue et destinée
+à attirer l'attention sur le goût délicat du jeune élégant. Il
+avait le teint pâle jusqu'à la verdeur, le nez fort grand et
+extrêmement blanc, on eut dit en porcelaine. Le sourire de ses
+lèvres fines exprimait une tristesse distinguée. Ses grands yeux
+saillants et qui semblaient de verre avaient un air
+incommensurablement bête en même temps que plein d'afféterie. Ses
+oreilles minces étaient bourrées de coton, par délicatesse aussi,
+sans doute, et ses longs cheveux d'un blond fadasse luisaient de
+pommade. Il avait les mains blanches, propres et comme lavées à
+l'eau de roses et ses doigts se terminaient par des ongles longs
+et soignés. Il grasseyait à la mode, faisait des mouvements de
+tête, soupirait, minaudait et fleurait la parfumerie. De petite
+taille, chétif, il marchait en pliant les genoux d'une façon
+particulière qu'il devait estimer le dernier mot de la grâce. En
+un mot, il était tout imprégné d'exquisité, de coquetterie et d'un
+sentiment de dignité extraordinaire. Cette dernière circonstance
+me déplut au premier coup d'oeil, je ne sais pourquoi.
+
+-- Alors, cette cravate est de nuance Adélaïde? lui demandai-je en
+le regardant avec sévérité.
+
+-- De nuance Adélaïde, me répondit-il.
+
+-- Il n'existe pas de nuance Agraféna?
+
+-- Non, c'est impossible.
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Parce que ce nom d'Agraféna est indécent.
+
+-- Comment indécent?
+
+-- Mais certainement, Adélaïde est un nom étranger et plein de
+noblesse, tandis que n'importe quelle villageoise peut s'appeler
+Agraféna.
+
+-- Mais tu es fou!
+
+-- Que non. J'ai toute ma tête. Il vous est loisible de
+m'injurier. Je vous ferai seulement observer que ma conversation a
+énormément plu à nombre de généraux et même à quelques comtes de
+la capitale.
+
+-- Comment t'appelles-tu?
+
+-- Vidopliassov.
+
+-- Ah! c'est toi Vidopliassov?
+
+-- Oui.
+
+-- Attends un peu. Je ferai aussi ta connaissance.
+
+Et, en descendant l'escalier, je ne pus m'empêcher de penser que
+cette maison était une sorte de Bedlam.
+
+
+
+IV
+LE THÉ
+
+La salle où l'on prenait le thé donnait sur la terrasse où j'avais
+rencontré Gavrilo. Les étranges prédictions de mon oncle sur
+l'accueil qui m'était réservé ne laissaient pas de m'inquiéter
+beaucoup. La jeunesse est parfois excessivement fière et le jeune
+amour-propre toujours susceptible. Aussi me sentis-je assez mal à
+mon aise en pénétrant dans la salle à l'aspect de la nombreuse
+assistance réunie autour de la table. Ce fut cause que je me pris
+le pied dans le tapis, et fut contraint de bondir au beau milieu
+de la pièce pour retrouver mon équilibre.
+
+Aussi confus que si j'eusse compromis du coup et ma carrière, et
+mon honneur, et ma réputation, je restai figé sur place, plus
+rouge qu'une écrevisse et promenant sur la compagnie un regard
+stupide. Si je signale cet incident insignifiant, c'est qu'il eût
+une extrême influence sur mon humeur au cours de presque toute
+cette journée et, par suite, sur mes relations subséquentes avec
+quelques-uns des personnages de ce récit. Je voulus saluer, mais
+ne pas en venir à bout: je rougissais encore davantage, me
+précipitai vers mon oncle, m'emparai de ses mains et m'écriai d'un
+voix haletante:
+
+-- Bonjour, mon oncle!
+
+Mon intention était de dire quelque chose de très fin, mais je ne
+trouvai que: «Bonjour, mon oncle!»
+
+-- Bonjour, bonjour, mon cher ami, répondit l'oncle qui souffrait
+pour moi. Nous nous sommes déjà vus. Mais, ajouta-t-il à voix
+basse, sois donc plus brave; je t'en supplie! Cela arrive à tout
+le monde. Parfois, on ne sait quelle figure faire!... Permettez-
+moi, ma mère, de vous présenter notre jeune homme que vous aimerez
+certainement. Mon neveu Serge Alexandrovitch, -- dit-il en
+s'adressant à toute la compagnie.
+
+Mais, avant d'aller plus loin, je demande au lecteur la permission
+de lui présenter les personnages qui m'entouraient. C'est
+indispensable pour l'intelligence de cette histoire.
+
+Il y avait là plusieurs dames et seulement deux hommes, outre mon
+oncle et moi. Foma Fomitch que je désirais tant voir et qui, je le
+pressentais déjà, était le maître absolu de la maison, Foma
+Fomitch brillait par son absence comme s'il eût emporté le jour
+avec lui. Tout le monde était morne et préoccupé. Cela sautait aux
+yeux et, si confus et ennuyé que je fusse alors moi-même, je ne
+pouvais pas ne pas voir que mon oncle était presque aussi ennuyé
+que moi, malgré ses efforts pour cacher son souci sous une gaieté
+de commande. Quelque chose lui pesait sur le coeur.
+
+L'un des messieurs qui se trouvaient là, un jeune homme d'environ
+vingt-cinq ans, n'était autre que cet Obnoskine dont mon oncle
+avait tant loué l'intelligence et la moralité. Il me déplut
+souverainement. Tout en lui décelait le mauvais ton. Son costume
+était usé comme son visage où une moustache fine et décolorée et
+une barbiche hirsute prétendaient visiblement à proclamer
+l'indépendance intellectuelle de leur propriétaire, et peut-être
+même la libre pensée. Il clignait des yeux sans cesse, souriait
+avec une feinte malice et, se prélassant sur sa chaise, il
+braquait son lorgnon sur moi à tout instant pour le laisser
+craintivement retomber dès que mon regard se tournait vers lui.
+Autre monsieur: mon cousin Mizintchikov, âgé de vingt-huit ans,
+étaient en effet un silencieux. Il ne dit pas un mot de tout le
+thé et restait grave quand tout le monde riait. Mais il ne me
+parut pas avoir l'air timide annoncé par mon oncle. Au contraire,
+le regard de ses yeux bruns exprimait la résolution et la fermeté
+de caractère. C'était un assez beau garçon au teint foncé, aux
+yeux noirs et très correctement vêtu (au compte de mon oncle,
+comme je l'ai su plus tard).
+
+Parmi les dames, je fus tout d'abord frappé par la demoiselle
+Pérépélitzina à cause de sa face livide et méchante. Assise près
+de la générale, mais légèrement en arrière, par déférence, elle se
+penchait à chaque instant pour chuchoter à l'oreille de sa
+bienfaitrice. Deux ou trois personnes âgées et complètement
+privées du don de la parole, se tenaient près de la fenêtre, les
+yeux fixés sur la générale, dans l'attente respectueuse d'un peu
+de thé. Je remarquai aussi une grosse dame d'une cinquantaine
+d'années, fagotée, fardée et dont les dents avaient cédé la place
+à quelques chicots noircis, ce qui ne l'empêchait pas de minauder
+et de faire de l'oeil.
+
+Une quantité de chaînes brinquebalaient après elle et elle ne
+cessait de me lorgner à l'exemple de M. Obnoskine dont elle était
+la mère. Ma tante, la douce Prascovia Ilinichna, s'occupait à
+verser le thé. Il était évident qu'après une aussi longue
+séparation, elle brûlait du désir de m'embrasser, mais elle
+n'osait le faire. Tout semblait défendu en cette maison. Près
+d'elle était assise une fort jolie fillette d'une quinzaine
+d'années, dont les yeux noirs me regardaient avec une curiosité
+enfantine: c'était ma cousine Sachenka.
+
+Mais la plus remarquable de toutes ces dames était sans conteste
+une personne bizarre, vêtue très luxueusement et en toute jeune
+fille, bien qu'elle eût déjà environ trente-cinq ans. Son visage
+était maigre, pâle et desséché, mais néanmoins fort animé. Ses
+joues décolorées s'empourpraient à la moindre émotion, au moindre
+mouvement, et elle ne cessait de s'agiter sur sa chaise, comme
+s'il lui eût été impossible de rester tranquille une seule minute.
+Elle m'examinait curieusement, avidement, se penchait pour
+chuchoter quelque chose à Sachenka ou à une autre voisine, après
+quoi elle éclatait de rire avec un puéril sans gêne. À mon grand
+étonnement, ces excentricités ne semblaient surprendre personne,
+on eût dit que les convives étaient d'accord pour n'en faire point
+cas.
+
+Je devinai en elle cette Tatiana Ivanovna, dont mon oncle disait
+qu'elle avait quelque chose de fantasque, celle qu'on lui fiançait
+de force et pour qui toute la maison était aux petits soins eu
+égard à sa richesse. Ses yeux me plurent: des yeux bleus et très
+doux en dépit des rides qui les cernaient. Leur regard était si
+franc, si gai, si bon, qu'on se réjouissait de le rencontrer. Je
+parlerai plus loin de Tatiana Ivanovna, qui est une des héroïnes
+de mon récit; sa biographie est fort intéressante.
+
+Quelque cinq minutes après mon entrée dans la salle, on vit
+accourir du jardin un charmant garçonnet, mon cousin Ilucha, suivi
+d'une jeune fille un peu pâle et fatiguée, mais très jolie. Elle
+jeta sur l'assemblée un regard investigateur, méfiant, et même
+timide, puis, après m'avoir examiné à mon tour, elle s'assit à
+côté de Tatiana Ivanovna. Je me souviens que mon coeur battit:
+j'avais compris que c'était là cette fameuse institutrice. À son
+entrée, mon oncle me jeta un regard rapide et devint écarlate,
+mais, se baissant aussitôt, il saisit Ilucha dans ses bras et vint
+me le faire embrasser. Je remarquai aussi que Mme Obnoskine
+examinait d'abord mon oncle, puis dirigeait son lorgnon sur
+l'institutrice avec un air moqueur.
+
+Mon oncle était tout confus et ne sachant quelle contenance
+prendre, il appela Sachenka pour me la présenter, mais elle se
+contenta de se lever et de me faire une grave révérence. Ce geste
+me charma parce qu'il lui seyait. Ma bonne tante n'y tint plus et,
+cessant pour un instant de verser le thé, elle accourut
+m'embrasser. Mais nous n'avions pas échangé deux mots que s'éleva
+la voix de la demoiselle Pérépélitzina remarquant que «Prascovia
+Ilinitchna avait dû oublier sa mère (la générale) qui avait
+demandé du thé, mais l'attendait encore». Ma tante me quitta
+aussitôt et s'empressa d'aller vaquer à ses devoirs.
+
+La générale, reine de ce lieu et devant qui tout le monde filait
+doux, était une maigre et méchante vieille en deuil, méchante
+surtout par la faute de l'âge qui lui avait ravi le peu qu'elle
+eût jamais possédé de capacités mentales (plus jeune, elle se
+contentait d'être toquée). Sa situation l'avait rendue plus bête
+encore qu'avant et plus orgueilleuse. Lors de ses colères, la
+maison devenait un enfer.
+
+Ses colères affectaient deux modes distincts. Le premier était
+silencieux: la vieille ne desserrait pas les dents pendant des
+journées entières, repoussant ou jetant même à terre tout ce que
+l'on posait devant elle. Le second était loquace et procédait
+comme suit. Ma grand'mère (elle était ma grand'mère) tombait dans
+une morne tristesse, voyait venir et sa propre ruine et la fin du
+monde, pressentant un avenir de misère émaillé de tous les
+malheurs imaginables. Alors elle se mettait à compter sur ses
+doigts toutes les calamités qu'elle prophétisait et parvenait à
+des résultats grandioses. «Il y avait longtemps qu'elle prévoyait
+tout cela, mais elle était bien forcée de se taire dans cette
+maison. Ah! Si seulement on eût consenti à lui témoigner quelque
+respect, si on l'eût écoutée, etc, etc.» Ces discours trouvaient
+une véhémente approbation parmi l'essaim des dames de compagnie
+mené par la demoiselle Pérépélitzina et se voyaient pompeusement
+revêtus du sceau de Foma Fomitch.
+
+Au moment où j'apparus devant elle, elle faisait une colère du
+mode silencieux, assurément le plus terrible. Tout le monde la
+considérait avec appréhension. Seule, Tatiana Ivanovna, à qui tout
+était permis, jouissait d'une excellente humeur. Mon oncle m'amena
+près de ma grand'mère avec une extrême solennité, mais, esquissant
+une moue, elle repoussa sa tasse avec violence.
+
+-- C'est ce voltigeur? marmotta-t-elle entre ses dents à l'adresse
+de la Pérépélitzina.
+
+Cette question absurde me désempara d'une manière définitive. Je
+ne comprenais pas pourquoi elle m'appelait voltigeur.
+Pérépélitzina lui murmura quelques mots à l'oreille, mais la
+vieille dame agita méchamment la main. Je restai coi, interrogeant
+mon oncle du regard. Tous les assistants se regardèrent, et
+Obnoskine laissa même voir ses dents, ce qui me fut très
+désagréable.
+
+-- Elle radote parfois, me chuchota mon oncle, tout décontenancé
+lui-même. Mais ce n'est rien; c'est par bonté de coeur. Estime
+surtout le coeur!
+
+-- Oui, le coeur! le coeur! cria subitement la voix de Tatiana
+Ivanovna qui ne me quittait pas des yeux et ne tenait pas en
+place. Le mot «coeur» était sans doute parvenu jusqu'à elle. Mais
+elle ne finit pas sa phrase quoiqu'elle parût vouloir dire quelque
+chose. Soit honte, soit pour tout autre motif, elle se tut, rougit
+formidablement, se pencha vers l'institutrice, lui dit tout bas
+quelques mots et soudain, se couvrant la bouche d'un mouchoir,
+elle se rejeta sur le dossier de sa chaise et se mit à rire comme
+dans une crise d'hystérie.
+
+Je regardais la compagnie avec ahurissement, mais, à mon grand
+étonnement, personne ne bougea et il sembla qu'il ne se fût rien
+passé. J'étais édifié sur le compte de Tatiana Ivanovna. On me
+servit enfin le thé et je repris un peu de contenance. Je ne sais
+trop pourquoi il me parut tout à coup qu'il était de mon devoir
+d'entamer la plus aimable conversation avec les dames.
+
+-- Vous aviez bien raison, mon oncle, commençai-je, en
+m'avertissant tantôt du danger de se troubler. J'avoue
+franchement... (à quoi bon le cacher?) -- poursuivis-je dans un
+sourire obséquieux à l'adresse de Mme Obnoskine -- j'avoue que,
+jusqu'aujourd'hui, j'ai, pour ainsi dire, ignoré la société de ces
+dames. Et, après ma si malheureuse entrée, il m'a bien semblé que
+ma situation au milieu de la salle était celle d'un maladroit,
+n'est-ce pas? Avez-vous lu l'Emplâtre? -- ajoutai-je en rougissant
+de plus en plus de mon aplomb et en regardant sévèrement
+M. Obnoskine, lequel continuait à m'inspecter du haut en bas et
+montrait toujours ses dents.
+
+-- C'est cela! c'est cela même! s'écria mon oncle avec un entrain
+extraordinaire, se réjouissant sincèrement de voir la conversation
+engagée et son neveu en train de se remettre. Ce n'est rien de
+perdre contenance, mais moi, j'ai été jusqu'à mentir lors de mon
+début dans le monde. Le croirais-tu? Vraiment, Anfissa Pétrovna,
+c'est assez amusant à entendre. À peine entré au régiment,
+j'arrive à Moscou et je me rends chez une dame avec une lettre de
+recommandation. C'était une dame excessivement fière. On
+m'introduit. Le salon était plein de monde, de gros personnages!
+Je salue et je m'assois. Dès les premiers mots, cette dame me
+demande: «Avez-vous beaucoup de villages, mon petit père?» Je
+n'avais même pas une poule; que répondre? J'étais dans une grande
+confusion; tout le monde me regardait. Pourquoi n'ai-je pas dit:
+«Non, je n'ai rien.» C'eut été plus noble, étant la vérité, mais
+je répondis: «J'ai cent dix-sept âmes.» Quelle idée d'ajouter cet
+appoint de dix-sept, au lieu de mentir en chiffres ronds, tout
+bonnement! Une minute après, par la lettre même dont j'étais
+porteur, on savait que je ne possédais rien et que, par-dessus le
+marché, j'avais menti! Que faire? Je me sauvai de cette maison et
+n'y remis jamais les pieds. Je n'avais rien alors. Aujourd'hui, je
+possède d'une part trois cents âmes, qui me viennent de mon oncle
+Afanassi Matveïévitch et deux cents âmes, y compris la
+Kapitonovka, héritage de ma grand'mère, ce qui fait en tout plus
+de cinq cents âmes. Ce n'est pas vilain! Mais, de ce jour-là, je
+me suis juré de ne jamais mentir et je ne mens pas.
+
+-- À votre place, je n'aurais pas juré. Dieu sait ce qu'il peut
+arriver, dit Obnoskine avec un sourire moqueur.
+
+-- C'est bien vrai. Dieu sait ce qu'il peut arriver! approuva mon
+oncle, très bonhomme.
+
+Obnoskine éclata de rire en se renversant sur le dossier de sa
+chaise; sa mère sourit; la demoiselle Pérépélitzina ricana d'une
+façon particulièrement venimeuse; Tatiana Ivanovna se mit aussi à
+rire en battant des mains sans savoir pourquoi. En un mot, je vis
+clairement que mon oncle n'était compté pour rien dans sa propre
+maison. Sachenka fixa sur Obnoskine des yeux étincelants de
+colère. L'institutrice rougit en baissant la tête. Mon oncle
+s'étonna:
+
+-- Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui se passe? questionna-t-il en
+nous regardant avec ébahissement.
+
+Cependant, mon cousin Mizintchikov restait muet à l'écart et
+n'avait même pas souri alors que tout le monde riait. Il buvait
+son thé et regardait philosophiquement ces gens qui l'entouraient.
+À plusieurs reprises il faillit se mettre à siffler, comme sous le
+coup d'un insupportable ennui, mais il put toujours s'arrêter à
+temps. Tout en poursuivant ses agressions envers mon oncle et en
+commençant à me tâter, Obnoskine semblait éviter le regard de
+Mizintchikov; je m'en aperçus vite. J'observai aussi que mon
+taciturne cousin me jetait fréquemment des coups d'oeil
+inquisiteurs, afin peut-être de se rendre un compte exact de la
+catégorie d'hommes à laquelle j'appartenais.
+
+-- Je suis sûre, monsieur Serge, gazouilla soudain Mme Obnoskine,
+qu'à Pétersbourg vous n'étiez pas un fervent adorateur des dames.
+Je sais que beaucoup des jeunes gens de là-bas évitent leur
+société. J'appelle ces gens là des libres penseurs. Je ne puis que
+considérer cela comme un impardonnable manque de courtoisie, et je
+vous avoue que cela m'étonne, que cela m'étonne beaucoup, jeune
+homme!
+
+-- J'ai peu fréquenté le monde, répondis-je avec une
+extraordinaire animation, mais je crois que cela n'a pas grande
+importance. J'habitais un si petit logement! mais cela ne fait
+rien, je vous assure; je m'y accoutumerai. Jusqu'à présent, je
+suis resté chez moi...
+
+-- Il s'occupait de sciences! interrompit mon oncle en se
+redressant.
+
+-- Ah! mon oncle, toujours vos sciences! Imaginez-vous, continuai-
+je délibérément avec le même sourire aimable à l'adresse de
+Mme Obnoskine, imaginez-vous que mon cher oncle est à ce point
+dévoué aux sciences qu'il a déniché en chemin un miraculeux adepte
+de la philosophie pratique, un certain Korovkine et, après tant
+d'années de séparation, son premier mot fut pour m'annoncer
+l'arrivée prochaine, et attendue avec une impatience presque
+convulsive, de ce phénomène... Amour de la science!...
+
+Et je me mis à rire, croyant déchaîner un rire général en hommage
+à mon esprit.
+
+-- Qui ça? De qui parle-t-il? s'informa la générale auprès de Mlle
+Pérépélitzina.
+
+-- Yégor Ilitch a invité des savants; il se fait voiturer au long
+des chemins pour en récolter! répondit la demoiselle en se
+délectant.
+
+Mon oncle fut complètement déconcerté. Il me jeta un regard de
+reproche et s'écria:
+
+-- Ah! mais j'avais tout à fait oublié! J'attends en effet
+Korovkine. C'est un savant, un homme qui marquera dans le
+siècle...
+
+Il s'arrêta, la parole lui manquait. Ma grand'mère agita la main,
+et cette fois, elle parvint à atteindre une tasse qui chut par
+terre et se brisa. L'émotion fut générale.
+
+-- C'est toujours comme ça quand elle se met en colère; elle jette
+quelque chose par terre, me chuchota mon oncle tout confus. Mais
+il faut pour ça qu'elle soit fâchée. Ne fais pas attention;
+regarde de l'autre côté... Pourquoi as-tu parlé de Korovkine?
+
+Je regardais déjà de l'autre côté; je rencontrai même le regard de
+l'institutrice et il me parut bien exprimer un reproche et peut-
+être du mépris; l'indignation lui empourpra les joues et je
+devinai n'avoir pas précisément gagné ses bonnes grâces dans mon
+lâche désir de rejeter sur mon oncle une part du ridicule qui
+m'écrasait.
+
+-- Parlons encore de Pétersbourg, reprit Anfissa Pétrovna, une
+fois calmée l'émotion qu'avait soulevée le bris de la tasse. Avec
+quelles délices je me rappelle notre vie en cette ravissante
+capitale! Alors nous fréquentions intimement le général
+Polovitzine, tu te souviens, Paul? Ah! quelle délicieuse personne
+était la générale! Quelles manières aristocratiques! Quel beau
+monde! Dites: vous l'avez probablement rencontrée... J'avoue que
+je vous attendais avec impatience; j'espérais avoir tant de
+nouvelles de nos amis Pétersbourgeois!
+
+-- Je regrette infiniment, Madame, de ne pouvoir vous
+satisfaire... Excusez-moi, mais je viens de vous le dire: j'ai peu
+fréquenté la société de Pétersbourg. J'ignore le général
+Polovitzine, n'en ayant même jamais entendu parler, répondis-je
+impatiemment, car mon amabilité s'était muée soudain en une assez
+méchante humeur.
+
+-- Il étudiait la minéralogie! fit avec orgueil l'incorrigible
+Yégor Ilitch. La minéralogie, n'est-ce pas, est l'étude des
+différentes pierres?
+
+-- Oui, mon oncle, des pierres...
+
+-- Hum! Il existe beaucoup de sciences qui sont toutes fort
+utiles! Pour te dire la vérité, je ne savais pas ce que c'était
+que la minéralogie. Lorsqu'on parle de sciences, je me contente
+d'écouter, car je n'y comprends rien, je le confesse.
+
+-- C'est là une confession des plus sincères! ricana Obnoskine.
+
+-- Petit père!... s'écria Sachenka avec un coup d'oeil de
+réprobation.
+
+-- Quoi donc, mignonne! Ah! mon Dieu, mais je vous interromps tout
+le temps, Anfissa Pétrovna! -- dit-il pour s'excuser, sans
+comprendre ce qu'entendait Sachenka. -- Pardonnez-moi, au nom du
+Christ!
+
+-- Oh! ce n'est rien! répondit la dame avec un aigre sourire.
+J'avais dit à votre neveu tout ce que j'avais à lui dire. Mais,
+pour conclure, monsieur Serge, vous devriez bien vous corriger. Je
+ne doute pas que les sciences, les arts... la sculpture, par
+exemple... que toutes ces hautes spéculations aient le plus
+puissant attrait, mais elles ne sauraient remplacer les femmes!...
+Ce sont les femmes, jeune homme, qui forment les hommes et l'on ne
+peut se passer d'elles; c'est impossible, im-pos-si-ble, jeune
+homme!
+
+-- Impossible! Impossible! cria de nouveau la voix aiguë de
+Tatiana Ivanovna. Écoutez! reprit-elle toute rougissante, avec un
+débit précipité de gamine, écoutez: je voudrais vous demander...
+
+-- À vos ordres! répondis-je en la regardant attentivement.
+
+-- Je voulais vous demander si vous êtes venu pour longtemps!
+
+-- Vraiment, je ne sais pas trop; ça dépendra des affaires...
+
+-- Des affaires? Quelles affaires peut-il y avoir? Oh! le fou!
+
+Écarlate, elle se cacha derrière son éventail et se pencha à
+l'oreille de l'institutrice. Puis elle éclata de rire en battant
+des mains.
+
+-- Attendez! attendez! s'écria-t-elle, laissant là sa confidente
+pour s'adresser précipitamment à moi, comme si elle eût craint que
+je m'en allasse. Savez-vous ce que je veux vous dire? Vous
+ressemblez tant, tant à un jeune homme, à un cha-ar-mant jeune
+homme!...Sachenka, Nastenka, vous vous rappelez? Il ressemble
+extraordinairement à cet autre fou: te rappelles-tu Sachenka? Nous
+le rencontrâmes pendant une promenade en voiture; il était à
+cheval avec un gilet blanc...Et comme il me lorgnait, le monstre!
+Vous vous souvenez? Je me couvris le visage de mon voile, mais ne
+pus me tenir de me pencher à la portière en lui criant: «Quel
+effronté!» puis, je jetai mon bouquet sur la route... Vous vous
+souvenez, Nastenka?
+
+Et, toute émue, cette demoiselle par trop éprise des jeunes gens
+se cacha le visage dans ses mains. Bondissant ensuite de sa place,
+elle courut à une fenêtre, cueillit une rose qu'elle jeta près de
+moi et se sauva dans sa chambre. Il s'ensuivit encore une certaine
+confusion, mais la générale resta parfaitement calme. Anfissa
+Pétrovna ne semblait pas autrement surprise, mais, soudain
+préoccupée, elle jeta sur son fils un regard anxieux. Les
+demoiselles rougirent: quant à Paul Obnoskine, il se leva d'un air
+vexé et s'en fut à la fenêtre.
+
+Cependant, mon oncle me faisait des signes, mais, à ce moment, un
+nouveau personnage apparut au milieu de l'attention générale.
+
+-- Ah! voici Evgraf Larionitch! s'écria mon oncle franchement
+heureux. Vous venez de la ville?
+
+«Sont-ils drôles tous tant qu'ils sont! On les dirait choisis et
+rassemblés à plaisir!» pensai-je en oubliant que j'étais un des
+échantillons de la collection.
+
+
+
+V
+ÉJÉVIKINE
+
+Un petit homme pénétra dans la chambre, ou, pour mieux dire, il
+s'y enfonça à reculons, malgré que la porte fût toute grande
+ouverte, et dès le seuil, il fit des courbettes, salua, montra ses
+dents et nous examina tous avec curiosité. C'était un petit
+vieillard, grêlé, aux yeux vifs et fuyants, chauve, avec une
+bouche lippue, où errait un sourire ambigu et fin. Il était vêtu
+d'un frac très usé et qui n'avait pas du être fait pour lui. Un
+des boutons y tenait par un fil; deux ou trois autres manquaient
+complètement. Ses bottes trouées et sa casquette crasseuse
+s'harmonisaient bien avec le reste de son costume. Il tenait à la
+main un mouchoir sale avec lequel il s'épongeait le front et les
+tempes. Je remarquai que l'institutrice avait un peu rougi en me
+jetant un rapide coup d'oeil où il y avait quelque chose de fier
+et de provocant.
+
+-- Tout droit de la ville, mon bienfaiteur, tout droit, mon père!
+répondit-il à mon oncle. Je vais tout vous dire, mais permettez-
+moi auparavant de présenter mes salutations.
+
+Il fit quelques pas dans la direction de la générale, mais il
+s'arrêta à mi-chemin et s'adressa de nouveau à mon oncle:
+
+-- Vous connaissez mon trait caractéristique, mon bienfaiteur? je
+suis un chien couchant, un véritable chien couchant. À peine entré
+quelque part pour la première fois, je cherche des yeux la
+principale personne de la maison et je vais à elle pour me
+concilier ses bonnes grâces et sa protection. Je suis une
+canaille, mon père, une canaille, mon bienfaiteur!... Permettez-
+moi, Madame Votre Excellence, permettez-moi de baiser votre robe,
+de peur que mes lèvres ne salissent votre petite main de générale.
+
+À mon étonnement, la générale lui tendit la main, non sans grâce.
+
+-- Je vous salue aussi, notre belle, continua-t-il en se tournant
+vers la demoiselle Pérépélitzina. Que faire, chère Madame? Je suis
+une canaille. C'était déjà décidé en 1841, quand je fus chassé du
+service: M. Tikhontsev fut nommé assesseur, lui, et moi: canaille!
+Je suis d'une nature si franche que j'avoue tout. Que faire? j'ai
+essayé de vivre honnêtement, mais ce n'est plus ce qu'il faut
+aujourd'hui.
+
+Il contourna la table et s'approcha de Sachenka en lui disant:
+
+-- Alexandra Yégorovna, notre pomme parfumée, permettez-moi de
+baiser votre robe. Vous embaumez la pomme, Mademoiselle, et
+d'autres parfums délicats. Mon respect à Ilucha; je lui apporte un
+arc et une flèche confectionnés de mes mains, avec l'aide de mes
+enfants. Tantôt nous irons tirer cette flèche. Et quand vous
+grandirez, vous serez officier et vous irez couper la tête aux
+Turc... Tatiana Ivanovna... Ah! Mais, elle n'est pas ici, la
+bienfaitrice, sans quoi j'eusse aussi baisé sa robe. Prascovia
+Ilinitchna, notre petite mère, je ne puis parvenir jusqu'à vous;
+autrement, je vous aurais baisé, non seulement la main, mais aussi
+le pied. Anfissa Pétrovna, je vous présente tous mes hommages.
+Aujourd'hui même, à genoux et versant des larmes, j'ai prié Dieu
+pour vous et j'ai prié aussi pour votre fils, afin que le Tout-
+Puissant lui envoie beaucoup de grades et de talents... de talents
+surtout... Je vous salue, par la même occasion, Ivan Ivanitch
+Mizintchikov, Dieu vous donne tout ce que vous désirez! Mais on ne
+saurait le deviner: vous ne dites jamais rien. Bonjour, Nastia!
+Toute ma marmaille te salue; nous parlons de toi tous les jours...
+Et, maintenant, un grand salut au maître! J'arrive tout droit de
+la ville, Votre Noblesse... Mais voici sûrement votre neveu qui
+était à l'Université? Tous mes respects, Monsieur; voulez-vous
+m'accorder votre main?
+
+Un rire se fit entendre. Il était visible que le vieillard
+bouffonnait. Son entrée avait ranimé la compagnie bien que
+plusieurs des assistants ne comprissent pas ses sarcasmes qui,
+pourtant, n'épargnaient personne. Seule, l'institutrice, qu'à ma
+surprise il avait tout simplement appelée Nastia, rougissait et
+fronçait les sourcils. Je retirai ma main; le vieux n'attendait
+que cela.
+
+-- Mais, je ne vous la demandais que pour la serrer si vous le
+permettez et non pour la baiser, mon petit père. Vous croyiez que
+c'était pour la baiser? Non, mon petit père, seulement pour la
+serrer. Peut-être me prenez-vous pour un bouffon? demanda-t-il
+d'un ton moqueur.
+
+-- N... n... non... Que dites-vous? Je...
+
+-- Si je suis bouffon, je ne suis pas seul. Vous me devez le
+respect et je ne suis pas aussi lâche que vous le pensez.
+D'ailleurs, peut-être suis-je un bouffon. Je suis en tout cas un
+esclave; ma femme est une esclave, et il nous faut flatter les
+gens; il y a toujours quelque chose à y gagner. Il faut mettre du
+sucre, plus de sucre dans tout, en ajouter encore; ce n'en sera
+que meilleur pour la santé. Je vous le dit en secret et ça pourra
+vous servir... Je suis bouffon parce que je n'ai pas de chance.
+
+-- Hi! hi! hi! Ah! quel vieux polisson! Il ne manque jamais de
+nous faire rire! s'écria Anfissa Pétrovna.
+
+-- Petite mère ma bienfaitrice, il est aisé de vivre en faisant la
+bête. Si je l'avais su plus tôt, je me serais mis jocrisse dès ma
+jeunesse et n'en serais peut-être maintenant que plus intelligent.
+Mais, ayant voulu avoir de l'esprit de fort bonne heure, je ne
+suis plus qu'un vieil imbécile!
+
+-- Dites-moi donc, je vous prie, interrompit Obnoskine à qui
+certaine allusion à ses talents avait sans doute déplu. (Il était
+vautré, fort librement vautré dans un fauteuil et examinait le
+vieillard à travers son lorgnon.) -- Dites-moi donc votre nom,
+s'il vous plaît... Je l'oublie toujours... comment donc?
+
+-- Ah! Mon petit père, mon nom, si vous le voulez, est Éjévikine;
+mais quel profit en retirerez-vous? Voilà huit ans que je suis
+sans place, ne vivant que par la force de la nature. Et ce que
+j'en ai eu des enfants!
+
+-- Bon! Laissons cela! Mais écoutez: voici longtemps que je
+voulais vous demander pourquoi vous vous retournez toujours
+aussitôt que vous êtes entré? C'est très drôle à voir!
+
+-- Pourquoi je regarde en arrière! Mais parce qu'il me semble
+toujours qu'il y a, derrière moi, quelqu'un qui va me frapper:
+voilà pourquoi. Je suis devenu monomane, mon petit père.
+
+On rit encore. L'institutrice se leva, fit un pas pour s'en aller,
+mais elle se rassit; malgré la rougeur qui le couvrait, son visage
+exprimait une souffrance maladive.
+
+-- Tu sais, me chuchota mon oncle, c'est son père!
+
+Je regardai mon oncle avec effarement. J'avais complètement oublié
+le nom d'Éjévikine. Pendant tout le trajet en chemin de fer,
+j'avais fait le héros, rêvant à ma promise supposée, bâtissant à
+son profit les plans les plus généreux, mais je ne me souvenais
+plus de son nom ou, plutôt, je n'y avais pas fait attention.
+
+-- Comment, son père? Fis-je aussi dans un chuchotement. Je la
+croyais orpheline!
+
+-- C'est son père, mon ami, son père! Et, tu sais, c'est le plus
+honnête homme du monde; il ne boit pas et c'est pour s'amuser
+qu'il fait le bouffon. Ils sont dans une misère affreuse; huit
+enfants! Ils n'ont pour vivre que les appointements de Nastienka.
+Il fut chassé du service à cause de sa mauvaise langue. Il vient
+nous voir toutes les semaines. Il est très fier! Il ne veut
+accepter quoi que ce soit. Je lui ai fait plusieurs fois des
+offres, mais il n'écoute rien...
+
+Mais, s'apercevant que le vieillard nous écoutait, mon oncle lui
+frappa vigoureusement sur l'épaule et s'enquit:
+
+-- Eh bien, Evgraf Larionitch, quoi de neuf, en ville?
+
+-- Quoi de neuf, mon bienfaiteur? M. Tikhontzev exposa hier
+l'affaire de Trichine qui n'a pu représenter son compte de sacs de
+farine. C'est, Madame, ce même Trichine, qui vous regarde en
+dessous: vous vous le rappelez peut-être? M. Tikhontzev a fait sur
+lui le rapport suivant: «Si ledit Trichine ne fut pas même capable
+de garder l'honneur de sa propre nièce, laquelle disparut l'an
+dernier en compagnie d'un officier, comment aurait-il pu garder
+les sacs de l'Intendance?» C'est textuel, je vous le jure!
+
+-- Fi! Quelles laides histoires nous racontez-vous là? s'écria
+Anfissa Pétrovna.
+
+-- Voilà! Voilà! Tu parles trop, Evgraf, ajouta mon oncle. Ta
+langue te perdra! Tu es un homme droit, honnête, de bonne
+conduite, on peut le dire, mais tu as une langue de vipère. Je
+m'étonne que tu puisses t'entendre avec eux, là-bas. Ce sont tous
+de braves gens, simples...
+
+-- Mon père et bienfaiteur, mais c'est précisément l'homme simple
+qui me fait peur! s'écria le vieillard avec une grande vivacité.
+
+La réponse me plut. Je m'élançai vers Éjévikine et lui serrai la
+main. À vrai dire, j'entendais protester ainsi contre l'opinion
+générale en montrant mon estime pour ce vieillard. Et, qui sait?
+Peut-être voulais-je aussi me relever dans l'opinion de Nastassia
+Evgrafovna. Mais mon geste ne fut pas heureux.
+
+-- Permettez-moi de vous demander, fis-je en rougissant et, selon
+ma coutume, en précipitant mon débit; avez-vous entendu parler des
+Jésuites?
+
+-- Non, mon père, ou bien peu; mais pourquoi cela?
+
+-- Oh! Je voulais raconter à ce propos... Faites-m'y donc penser à
+l'occasion... Pour le moment, soyez sûr que je vous comprends et
+que je sais vous apprécier, et, tout à fait confus, je lui saisis
+encore la main.
+
+-- Comptez que je vous le rappellerai, mon petit; je vais
+l'inscrire en lettres d'or. Tenez, je fais tout de suite un pense-
+bête. -- Et il orna d'un noeud son mouchoir tout souillé de tabac.
+
+-- Evgraf Larionitch, prenez donc votre thé, lui dit ma tante.
+
+-- Tout de suite, belle Madame... je voulais dire princesse! Et
+voici pour le thé que vous m'offrez: j'ai rencontré en route
+M. Bakhtchéiev. Il était si gai que je me suis demandé s'il
+n'allait pas se marier... De la flatterie, toujours de la
+flatterie! -- ajouta-t-il à mi-voix et avec un clin d'oeil en
+passant devant moi, sa tasse à la main. -- Mais comment se fait-il
+qu'on ne voie pas le principal bienfaiteur, Foma Fomitch? Ne
+viendra-t-il pas prendre son thé?
+
+Mon oncle tressaillit comme si on l'eut piqué et regarda
+timidement la générale.
+
+-- Ma foi, je n'en sais rien, répondit-il avec une singulière
+confusion. On l'a fait prévenir, mais il... Sans doute n'est-il
+pas d'humeur... J'y ai déjà envoyé Vidopliassov et... si j'y
+allais moi-même?...
+
+-- Je suis entré chez lui, dit Éjévikine d'un ton énigmatique.
+
+-- Est-ce possible! s'écria mon oncle effrayé. Eh bien, qu'y a-t-
+il?
+
+-- Oui; avant tout, je suis allé le voir pour lui présenter mes
+hommages. Il m'a dit qu'il entendait prendre son thé chez lui et
+seul avec lui-même; il a même ajouté qu'il pouvait bien se
+contenter d'une croûte de pain sec.
+
+Ces paroles semblèrent terroriser mon oncle.
+
+-- Mais comment ne lui expliques-tu pas, ne le persuades-tu pas.
+Evgraf? dit mon oncle avec reproche.
+
+-- Je lui ai dit ce qu'il fallait.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Pendant un bout de temps, il n'a pas répondu. Il était absorbé
+par un problème de mathématiques qui devait être fort difficile.
+Il avait dessiné les figures; je les ai vues. J'ai dû répéter
+trois fois ma question. Ce n'est qu'à la quatrième qu'il releva la
+tête et parut s'apercevoir de ma présence. «Je n'irai pas, me dit-
+il. Il y a un savant qui est arrivé. Puis-je rester auprès d'un
+pareil astre?» Ce sont ses propres paroles.
+
+Et le vieux me lança un coup d'oeil d'ironie.
+
+-- Je m'attendais à cela! fit mon oncle en frappant des mains. Je
+l'avais bien pensé. C'est de toi, Serge, qu'il parle. Que faire,
+maintenant?
+
+-- Il me semble, mon oncle, répondis-je avec dignité et en
+haussant les épaules, il me semble que cette façon de refuser est
+tellement ridicule qu'il n'y a vraiment pas à en tenir compte et
+je vous assure que votre confusion m'étonne...
+
+-- Ah! Mon cher, tu n'y comprends rien! cria mon oncle avec un
+geste énergique.
+
+-- Inutile de vous lamenter maintenant, interrompit Mlle
+Pérépélitzina, puisque c'est vous la cause de tout le mal. Si vous
+aviez écouté votre mère, vous n'auriez pas à vous désoler à
+présent.
+
+-- Mais de quoi suis-je coupable, Anna Nilovna? Vous ne craignez
+donc pas Dieu? gémit mon oncle d'une voix suppliante qui voulait
+provoquer une explication.
+
+-- Si, je crains Dieu, Yégor Ilitch; tout cela ne provient que de
+votre égoïsme et du peu d'affection que vous avez pour votre mère,
+répondit avec dignité Mlle Pérépélitzina. Pourquoi n'avez-vous pas
+respecté sa volonté dès le début? Elle est votre mère! Quant à
+moi, je ne vous mentirai pas: je suis la fille d'un lieutenant-
+colonel, moi aussi, et non pas la première venue.
+
+Il me parut bien que cette demoiselle ne s'était mêlée à la
+conversation que dans le but unique d'informer tout le monde et
+particulièrement certain nouvel arrivé, qu'elle était la fille
+d'un lieutenant-colonel et non la première venue.
+
+-- Il outrage sa mère! dit enfin la générale avec une grande
+sévérité.
+
+-- De grâce, ma mère, que dites-vous là?
+
+-- Tu es un profond égoïste, Yégorouchka! poursuivit la générale
+avec une animation croissante.
+
+-- Ma mère! Ma mère! Moi, un profond égoïste? s'écria
+désespérément mon oncle. Voici cinq jours que vous êtes fâchée
+contre moi et que vous ne me dites pas un mot. Et pourquoi?
+pourquoi? Qu'on me juge! Que tout le monde me juge! Qu'on entende
+enfin ma justification! Pendant longtemps je me suis tu, ma mère;
+jamais vous n'avez voulu m'écouter; que tout le monde m'écoute, à
+présent. Anfissa Pétrovna! Paul Sémionovitch, noble Paul
+Sémionovitch! Serge, mon ami, tu n'es pas de la maison; tu es pour
+ainsi dire un spectateur; tu peux juger avec impartialité...
+
+-- Calmez-vous, Yégor Ilitch; calmez-vous! s'écria Anfissa
+Pétrovna. Ne tuez pas votre mère.
+
+-- Je ne tuerai pas ma mère, Anfissa Pétrovna, mais frappez! Voici
+ma poitrine! continuait mon oncle au paroxysme de l'excitation,
+comme on voit les hommes de caractère faible une fois à bout de
+patience, encore que toute cette belle ardeur ne soit qu'un feu de
+paille. -- Je veux dire, Anfissa Pétrovna, que je n'ai dessein
+d'offenser personne. Je commence par déclarer que Foma Fomitch est
+l'homme le plus généreux, qu'il est doué des plus hautes qualités,
+mais il a été injuste envers moi dans cette affaire.
+
+-- Hem! grogna Obnoskine, comme pour pousser encore mon oncle.
+
+-- Paul Sémionovitch, mon honorable Paul Sémionovitch! Croyez-vous
+vraiment que je ne sois qu'une poutre insensible? Mais je vois
+tout; je comprends tout; je comprends tout avec les larmes de mon
+coeur, je puis le dire: je comprends que tous ces malentendus sont
+le produit de l'excessive amitié qu'il a pour moi. Mais je vous
+jure qu'en cette affaire, il est injuste. Je vais tout vous dire;
+je veux raconter cette histoire dans sa pleine vérité, dans tous
+ses détails, pour que tout le monde en voit clairement les causes
+et décide si ma mère a raison de m'en vouloir parce que je n'ai
+pas pu satisfaire Foma Fomitch. Écoute-moi, toi aussi, Sérioja --
+ajouta-t-il en se tournant vers moi. (Et il garda cette attitude
+pendant tout son récit comme s'il n'eut guère eu confiance en la
+sympathie des autres assistants.)
+
+-- Écoute-moi, toi aussi et dis-moi si j'ai tort ou raison. Voici
+le point de départ de toute cette affaire. Il y a huit jours, oui,
+juste huit jours, mon ancien chef, le général Houssapétov, passe
+dans notre ville avec sa femme et sa belle-soeur, et s'y arrête
+pour quelque temps. J'en fus ravi. Je saute sur cette bonne
+occasion; je cours les voir et les invite à dîner. Le général me
+donne sa promesse de venir autant que possible. Un homme charmant,
+je ne te dis que cela! et resplendissant de vertus, et un vrai
+grand seigneur par dessus le marché. Il a fait le bonheur de sa
+belle-soeur en la mariant à un jeune homme tout à fait bien qui
+est fonctionnaire à Malinovo et qui, jeune encore, possède une
+instruction universelle, pour ainsi dire. En un mot, un général
+parmi les généraux! Naturellement, voilà toute la maison sens
+dessus dessous: les cuisiniers préparent leurs plats; je retiens
+des musiciens et suis au comble du bonheur. Mais est-ce que cela
+ne déplaît pas à Foma Fomitch? Je me souviens que nous étions à
+table; on venait de servir un des ses mets favoris. Soudain, il se
+lève brusquement en criant: «On me blesse! On me blesse! --
+Comment ça? lui dis-je. -- Vous me méprisez à présent; vous n'êtes
+plus occupé que de généraux. Vous les aimez mieux que moi!» Tu
+comprends, je ne rapporte brièvement que le gros de l'affaire;
+mais si tu avais entendu tout ce qu'il disait! en un mot, il m'a
+chaviré le coeur. Que pouvais-je faire? Naturellement, cela m'a
+complètement abattu; j'étais comme une poule mouillée. Le grand
+jour venu, le général fait dire qu'il ne peut venir et qu'il
+présente ses excuses. Je me rends chez Foma: «Allons, calme-toi,
+Foma! le général ne viendra pas. -- On m'a blessé!» continue-t-il
+à crier. Je le prends par tous les bouts. «Non, allez avec vos
+généraux puisque vous me les préférez! Vous avez tranché le noeud
+de l'amitié.» Mon ami, je comprends le motif de son ressentiment;
+je ne suis pas une souche, ni un boeuf, ni un vague pique-
+assiette. C'est son amitié pour moi qui le pousse, sa jalousie. --
+il me l'a dit lui-même, -- il craint de perdre mon affection et il
+m'éprouve afin de voir ce que je suis capable de faire pour lui.
+«Non, me dit-il, je dois être pour vous autant qu'un général,
+qu'une Excellence! Je ne me réconcilierai avec vous que lorsque
+vous m'aurez prouvé votre estime. -- Comment te la prouver, Foma
+Fomitch? -- En m'appelant pendant toute une journée Votre
+Excellence!» Je tombe des nues! Tu vois d'ici mon étonnement. «Que
+cela vous serve de leçon, continue-t-il, et vous apprenne pour
+l'avenir à ne plus admirer de généraux alors que d'autres leur
+sont peut-être supérieurs!» Alors, je le confesse devant tous, je
+n'y tins plus. «Foma Fomitch, lui dis-je, cela est impossible. Je
+ne saurais me résoudre à une chose pareille. Ai-je le droit de te
+faire général? Penses-y toi-même; qui donc possède ce pouvoir?
+Voyons, comment te dirais-je: Votre Excellence? Ce serait attenter
+aux choses les plus saintes! Mais, un général, c'est l'honneur de
+la Patrie; il a combattu; il a versé son sang sur le champ de
+bataille!...» Il n'a rien voulu entendre. «Foma, je ferai tout ce
+que tu voudras. Tu m'as demandé de raser mes favoris que tu
+trouvais antipatriotiques; je les ai rasés à contrecoeur, mais je
+les ai rasés. Je ferai d'autres sacrifices si tu le désires;
+renonce seulement à te faire traiter en général! -- Non, dit-il,
+je ne me réconcilierai que lorsqu'on m'appellera Votre Excellence.
+Ce sera fort salutaire à votre moralité en abaissant votre
+orgueil. Et voilà huit jours qu'il ne me parle plus. Il en veut à
+tous ceux qui viennent ici. Il a su que tu es un savant... et par
+ma faute; je n'ai pas su tenir ma langue. Il m'a alors déclaré
+qu'il ne resterait pas une minute de plus dans la maison, si tu y
+venais. «Alors, moi, je ne suis donc plus un savant pour vous?»...
+Que sera-ce quand il apprendra la venue de Korovkine? Voyons
+réfléchis; dis-moi de quoi je suis coupable. Puis-je me résoudre à
+lui donner de l'Excellence? Est-il possible de vivre pareillement?
+Pourquoi, aujourd'hui même, a-t-il chassé de table ce pauvre
+Bakhtchéiev? Admettons que Bakhtchéiev n'a pas inventé
+l'astronomie... nous non plus! Pourquoi? voyons; pourquoi tout
+cela?
+
+-- Parce que tu es un envieux, Yégorouchka! dit encore la
+générale.
+
+-- Ma mère, s'écria mon oncle au paroxysme du désespoir, vous me
+ferez perdre la raison... On ne dirait pas que c'est ma mère qui
+parle! Je suis donc une solive, une lanterne et non plus votre
+fils!
+
+-- Mais, fis-je, extrêmement surpris par ce récit, Bakhtchéiev m'a
+dit, à tort ou à raison, que Foma Fomitch était mis en jalousie
+par la fête d'Ilucha et qu'il prétendait être fêté le même jour.
+J'avoue que ce trait m'a étonné à un point...
+
+-- C'est son anniversaire, mon cher, et non sa fête! interrompit
+précipitamment mon oncle, Bakhtchéiev s'est mal exprimé, tout
+simplement. C'est demain l'anniversaire d'Ilucha. La vérité avant
+tout, mon cher...
+
+-- Ce n'est pas du tout son anniversaire! s'écria Sachenka.
+
+-- Comment? Ce n'est pas son anniversaire? s'exclama mon oncle
+absolument ahuri.
+
+-- Non, petit père; ce n'est pas son anniversaire. Vous imaginez
+cela pour vous tromper vous-même et pour contenter Foma Fomitch.
+Son anniversaire fut célébré au mois de mars, et vous vous en
+souvenez bien: nous fûmes en pèlerinage au monastère; Foma ne
+cessa de se plaindre que le cousin lui avait broyé les côtes et
+pinça ma tante à deux reprises, par pure méchanceté. Et, quand
+nous lui avons souhaité sa fête, à lui, il se fâcha de ce qu'il
+n'y avait pas de camélias dans notre bouquet. «J'aime les
+camélias, nous dit-il, parce que j'ai des goûts distingués et vous
+avez regardé à dégarnir votre serre pour moi!» Toute la journée,
+il fut de mauvaise humeur et ne nous adressa plus la parole...
+
+J'imagine qu'une bombe tombant au milieu de la chambre n'aurait
+pas mieux surpris et épouvanté l'assemblée que cette révolte
+subite, et de qui? d'une fillette à qui défense était faite
+d'élever seulement la voix à table en présence de sa grand'mère!
+Atterrée, stupéfaite, folle de colère, la générale se redressa les
+yeux fixés sur l'insolente enfant, et n'en pouvant les croire.
+
+-- On permet cela! On veut la laisser tuer sa grand'mère! brama
+Pérépélitzina.
+
+-- Sacha! Sacha! Tais-toi! Qu'as-tu? criait mon oncle courant de
+sa mère à sa fille et de sa fille à sa mère.
+
+-- Je ne me tairai pas, petit père! cria Sacha, en bondissant tout
+à coup de sa chaise. -- Elle frappait du pied et ses yeux
+lançaient des éclairs. -- Je ne me tairai pas! Nous avons tous par
+trop souffert à cause de ce méchant Foma Fomitch. Il va nous
+perdre tous parce qu'à chaque instant on lui répète qu'il est
+plein d'esprit, magnanime, généreux, savant, qu'il est le résumé,
+le pot-pourri de toutes les vertus, et il le croit, l'imbécile! On
+lui a servi tant de plats sucrés que tout autre à sa place en
+aurait eu honte; mais lui, il a avalé tout ce qu'on lui a présenté
+et il en redemande encore. Vous allez voir qu'il nous dévorera
+tous par la faute de papa! Oh! le méchant Foma! Je dis ce que j'ai
+à dire et je n'ai peur de personne. Il est bête, capricieux,
+malpropre, grossier, cruel, tyran, calomniateur, menteur!... Ah!
+s'il ne tenait qu'à moi, il y a longtemps qu'on l'aurait chassé
+d'ici; mais papa l'adore; papa en est fou!
+
+-- Ah! -- La générale fit un cri et s'affaissa sur le divan.
+
+-- Ma chère Agafia Timoféievna, mon ange! criait Anfissa Pétrovna,
+prenez mon flacon! De l'eau! de l'eau!... plus vite!
+
+-- De l'eau! de l'eau! criait mon oncle. Ma mère, ma mère! calmez-
+vous. Je vous supplie à genoux de vous calmer!...
+
+-- On devrait vous mettre en cellule, vous mettre au pain et à
+l'eau... criminelle que vous êtes! -- sifflait entre ses dents la
+Pérépélitzina qui semblait vouloir percer Sachenka de son regard
+furieux.
+
+-- Eh bien, qu'on me mette au pain et à l'eau! Je ne crains rien!
+criait Sachenka, emportée. Je défends papa parce qu'il ne peut se
+défendre lui-même. Mais, qu'est-ce que votre Foma Fomitch auprès
+de mon petit père? Il mange le pain de papa et, par-dessus le
+marché, il l'insulte, il le rabaisse, l'ingrat! Mais je le
+mettrais en lambeaux, votre Foma Fomitch; je le provoquerais en
+duel et je le tuerais avec deux pistolets!
+
+-- Sacha! Sacha! criait mon oncle au comble de la souffrance.
+Encore un mot et tu me perds à jamais!
+
+-- Papa! s'écria Sacha en se précipitant vers son père qu'elle
+étreignit dans ses bras, les yeux baignés de larmes. Papa! comment
+vous perdriez-vous, vous si bon, si beau, si gai, si intelligent!
+Est-ce donc à vous de vous soumettre à ce méchant ingrat? de
+devenir comme un jouet dans ses mains jusqu'à en être la risée de
+tout le monde? Papa! mon père adoré!
+
+Elle éclata en sanglots et, se couvrant la figure de ses mains,
+elle s'enfuit de la salle. Ce fut un tumulte indescriptible. La
+générale avait une syncope et, à genoux devant elle, mon oncle lui
+baisait les mains. La demoiselle Pérépélitzina se démenait autour
+d'eux et nous lançait des regards féroces, mais triomphants.
+Anfissa Pétrovna bassinait d'eau fraîche les tempes de la générale
+et lui tenait son flacon. Prascovia Ilinitchna, toute tremblante,
+versait d'abondantes larmes. Éjévikine cherchait un coin où se
+cacher et, pâle comme une morte, l'institutrice, éperdue de
+terreur, restait là, debout. Seul, Mizintchikov ne s'émouvait pas.
+Il se leva, s'approcha de la fenêtre et se mit à regarder au
+dehors sans prêter la moindre attention à la scène qui se jouait.
+
+Tout à coup, la générale se souleva du divan, se redressa et, me
+toisant furieusement:
+
+-- Allez-vous en! cria-t-elle en frappant du pied.
+
+Je ne m'attendais nullement à une pareille algarade.
+
+-- Allez-vous en! Allez-vous en! Quittez cette maison! Que vient-
+il faire ici? Je ne veux pas qu'il reste un seul instant dans la
+maison. Je le chasse!
+
+-- Ma mère! Ma mère! Voyons, mais c'est Sérioja! marmottait mon
+oncle, tout tremblant de peur. Il est ici en visite, ma mère!
+
+-- Quel Sérioja? Sottises! Pas d'explications! Qu'il s'en aille.
+C'est Korovkine; j'en suis sûre; mes pressentiments ne me trompent
+point. Il est venu pour chasser Foma Fomitch! Mon coeur le sent
+bien... Allez-vous en, canaille!
+
+-- Mon oncle, dis-je, étouffant une noble indignation, s'il en est
+ainsi, je... excusez-moi... et je saisis mon chapeau.
+
+-- Serge! Serge! Que fais-tu? Vas-tu t'y mettre aussi? Ma mère,
+mais c'est Sérioja!... Serge, de grâce! Cria-t-il en courant après
+moi et en s'efforçant de me reprendre mon chapeau, tu es mon hôte,
+tu resteras ici; je le veux! Ce qu'elle dit n'a pas d'importance,
+ajouta-t-il à voix basse, c'est parce qu'elle est en colère...
+Cache-toi seulement pour un instant; ça va se passer. Je t'assure
+qu'elle te pardonnera. Elle est très bonne, mais en ce moment elle
+ne sait pas ce qu'elle dit... Tu as entendu: elle te prend pour
+Korovkine, mais je te jure qu'elle te pardonnera... Que veux-tu?
+demanda-t-il à Gavrilo, qui, tout tremblant, était entré dans la
+chambre.
+
+Gavrilo n'était pas seul. Il était accompagné d'un jeune garçon de
+seize ans et très beau, je sus plus tard qu'on ne l'avait pris
+dans la maison que pour sa beauté. Il s'appelait Falaléi et
+portait un accoutrement spécial: chemise de soie rouge à col
+galonné, ceinture tissée de fils d'or, pantalon de velours noir et
+bottes en chevreau à revers rouges. Ce costume était de
+l'invention de la générale. L'enfant sanglotait et les larmes
+coulaient de ses beaux yeux bleus.
+
+-- Qu'est-ce encore que cela? Exclama mon oncle. Qu'est-il arrivé?
+Mais parle donc, brigand!
+
+-- Foma Fomitch nous a ordonné de nous rendre ici; il nous suit,
+répondit le malheureux Gavrilo. Moi, c'est pour l'examen, et
+lui...
+
+-- Et lui?
+
+-- Il a dansé! répondit Gavrilo avec des larmes dans la voix.
+
+-- Il a dansé! s'écria mon oncle avec terreur.
+
+-- J'ai dansé! Sanglota Falaléi.
+
+-- Le Kamarinski? (Danse populaire russe, sur l'air d'une chanson
+relatant les hauts faits d'un paysan de ce nom. On l'appelle aussi
+la Kamarinskaïa)
+
+-- Le Kamarinski!
+
+-- Et Foma Fomitch t'a surpris?
+
+-- Il m'a surpris.
+
+-- Ils me tuent! Exclama mon oncle. Je suis perdu! Et il se prit
+la tête à deux mains.
+
+-- Foma Fomitch! Annonça Vidopliassov en pénétrant dans la salle.
+
+Et Foma Fomitch se présenta en personne devant la société
+bouleversée.
+
+
+
+VI
+LE BOEUF BLANC ET KAMARINSKI LE PAYSAN
+
+Mais, avant de présenter Foma Fomitch au lecteur, je crois
+indispensable de dire quelques mots de Falaléi, et d'expliquer ce
+qu'il y avait de terrible dans le fait qu'il eût dansé la
+Kamarinskaïa et que Foma l'eût surpris dans cette joyeuse
+occupation.
+
+Falaléi était orphelin de naissance et filleul de la défunte femme
+de mon oncle, qui l'aimait beaucoup. Il n'en fallait pas plus à
+Foma Fomitch. Aussitôt qu'il se fut installé à Stépantchikovo, et
+qu'il eut réduit mon oncle à sa merci, il prit en haine ce favori.
+Or, le jeune garçon avait plu à la générale, et il était resté
+près de ses maîtres, en dépit de la fureur de Foma; la générale
+l'avait exigé, et Foma avait dû céder. Mais, bouillant de rancune
+au souvenir de cette offense, -- tout lui était offense, -- à
+chaque occasion propice, il s'en vengeait sur mon pauvre oncle,
+pourtant bien innocent.
+
+Falaléi était merveilleusement beau. Il avait un visage de belle
+fille des champs. La générale le choyait, le dorlotait, y tenait
+comme à un jouet rare et coûteux, et presque autant, sinon
+davantage, qu'à son petit chien frisé Ami. Nous avons décrit le
+costume qu'elle avait inventé pour lui. Les demoiselles le
+fournissaient de pommade et le coiffeur Kouzma était chargé de le
+friser les jours de fête. Ce n'était pas un idiot, mais il était
+si naïf, si franc, si simple, qu'au premier abord on eût pu le
+croire.
+
+Avait-il eu quelque rêve, il venait aussitôt le raconter à ses
+maîtres. Il se mêlait à leur conversation sans prendre garde s'il
+les interrompait, et leur racontait même des choses qu'on ne leur
+raconte pas d'ordinaire. Il fondait en larmes si Madame tombait en
+syncope ou si l'on criait trop après Monsieur. Tous les malheurs
+le touchaient. Il lui arrivait de s'approcher de la générale et de
+lui baiser les mains en la suppliant de ne pas se fâcher, et la
+générale lui pardonnait généreusement toutes ses privautés. Il
+était bon, sensible, sans rancune, doux comme un agneau, gai comme
+un enfant heureux.
+
+Toujours placé derrière la chaise de la générale, il adorait le
+sucre et, quand on lui en donnait, il le croquait aussitôt de ses
+superbes dents blanches, cependant que ses beaux yeux et tout son
+visage exprimaient le plus vif plaisir.
+
+Pendant longtemps, Foma Fomitch lui en voulut, mais, à la fin,
+convaincu qu'il n'arriverait à rien par la colère, il résolut de
+s'instituer le bienfaiteur de Falaléi. Tout d'abord, il gronda mon
+oncle de négliger l'instruction de ses domestiques et décida
+d'enseigner à ce malheureux garçon et la morale et la langue
+française.
+
+Comment! disait-il à l'appui de son absurde lubie, comment! Mais
+il est toujours près de sa maîtresse. Oubliant son ignorance du
+français, il peut fort bien arriver qu'elle lui dise, par exemple,
+donnez-moi mon mouchoir. Il doit comprendre ce que cela veut dire
+pour la servir convenablement.
+
+Non seulement on ne pouvait réussir à le faire mordre au français,
+mais le cuisinier Andron, son oncle, après d'infructueuses
+tentatives de lui apprendre le russe, avait depuis longtemps
+relégué l'alphabet sur une planche. Falaléi était absolument fermé
+à la science des livres, et ce fut même l'origine de toute une
+affaire.
+
+Les domestiques s'étaient mis à le taquiner au sujet de son
+français, et Gavrilo, le vieux et respectable valet de chambre de
+mon oncle, osa même nier ouvertement l'utilité de cette langue.
+Cela revint aux oreilles de Foma Fomitch, qui se mit en fureur et,
+pour punir Gavrilo, le contraignit à étudier aussi le français.
+Voilà d'où provenait cette question du français, qui avait tant
+indigné M. Bakhtchéiev.
+
+Quant à la tenue, ce fut encore pis, et Foma ne put obtenir le
+moindre résultat. Malgré sa défense, Falaléi venait chaque matin
+lui raconter ses rêves, ce que Foma estimait par trop familier et
+tout à fait indécent. Mais Falaléi persistait à ne pas changer.
+Bien entendu, tout cela retomba sur mon oncle.
+
+-- Savez-vous, savez-vous ce qu'il a fait aujourd'hui? criait Foma
+en choisissant avec soin, pour produire plus d'effet, le moment où
+tout le monde était réuni. Savez-vous, colonel, où aboutit votre
+faiblesse systématique? Il a dévoré le morceau de pâté que vous
+lui aviez donné pendant le dîner, et devinez ce qu'il a dit après?
+Viens ici, imbécile! viens, idiot! gueule rose!
+
+Falaléi s'avançait, pleurant et s'essuyant les yeux à deux mains.
+
+-- Qu'as-tu dit après avoir dévoré ton pâté? Répète-le devant tout
+le monde!
+
+Falaléi ne soufflait mot et se répandait en larmes abondantes.
+
+-- Eh bien, je vais le dire pour toi. Tu as dit, en frappant sur
+ton ventre aussi plein qu'indécent: «Je me suis rempli le ventre
+de pâté comme Martin de savon!» Je vous demande, colonel, s'il est
+permis de proférer de pareilles paroles devant des gens bien
+élevés, à plus forte raison dans le grand monde? L'as-tu dit, oui
+ou non? Réponds!
+
+-- Je l'ai dit!... confirmait Falaléi en sanglotant.
+
+-- À présent, dis-moi ce que c'est que ce Martin qui mange du
+savon. Où as-tu vu un Martin manger du savon? Allons, je voudrais
+bien pouvoir me figurer ce Martin phénoménal. -- Silence de
+Falaléi. -- Je te demande qui est ce Martin. Je veux le voir, le
+connaître! Allons, qu'est-il? Un commis d'enregistrement? Un
+astronome? Un poète? Un domestique? Il faut pourtant qu'il soit
+quelque chose.
+
+-- Un domestique! répondait enfin Falaléi sans s'arrêter de
+pleurer.
+
+-- Quels sont ses maîtres?
+
+Cela, Falaléi ne le savait pas. Naturellement, le tout finissait
+par une grande colère de Foma qui quittait la salle en criant
+qu'on l'avait offensé; la générale avait une crise de nerfs et mon
+oncle, maudissant le jour de sa naissance, demandait pardon à tout
+le monde, se croyant obligé, pour le reste de la journée, de
+marcher sur la pointe des pieds dans sa propre maison.
+
+Comme un fait exprès, le lendemain même de cette affaire, Falaléi,
+ayant complètement perdu de vue et Martin et toutes ses
+souffrances de la veille, Falaléi apportait le thé du matin à Foma
+Fomitch, et ne manquait pas de lui communiquer qu'il avait rêvé
+d'un boeuf blanc. La mesure était comble. En proie à la plus
+furieuse indignation, Foma faisait immédiatement appeler mon oncle
+et le chapitrait d'importance sur l'indécence des songes de
+Falaléi. On prit de sévères mesures: Falaléi fut puni et mis à
+genoux dans un coin. On lui défendit d'avoir de ces rêves de
+paysan.
+
+-- Si je me fâche, expliquait Foma, c'est que je ne puis admettre
+qu'il vienne me raconter ses rêves, surtout quand il s'agit d'un
+boeuf blanc. Convenez vous-même, colonel, que ce boeuf blanc n'a
+d'autre signification que la grossièreté et l'ignorance de votre
+Falaléi. Tels rêves, telles pensées. N'avais-je pas dit qu'on n'en
+ferait rien de bon et qu'il était absurde de le laisser auprès des
+maîtres? Jamais vous ne parviendrez à transformer cette âme de
+paysan en quelque chose d'élevé, de poétique. -- Et, s'adressant à
+Falaléi: -- Est-ce que tu ne peux pas voir dans tes rêves des
+spectacles nobles, délicats, distingués, par exemple: une scène de
+la vie élégante, des messieurs jouant aux cartes, ou des dames se
+promenant dans un beau jardin?
+
+Falaléi avait promis, pour la nuit suivante, de ne peupler ses
+rêves que de messieurs élégants et de dames distinguées. En se
+couchant, les larmes aux yeux, il avait prié Dieu de lui envoyer
+un de ces rêves superfins et il avait longtemps médité sur les
+moyens de ne plus voir ce maudit boeuf blanc. Mais nos vouloirs
+sont fragiles. À son réveil, il se rappela, non sans terreur,
+qu'il n'avait cessé de rêver toute la nuit de ce misérable boeuf
+blanc, et n'avait réussi à contempler une seule dame en promenade
+dans quelque beau jardin. Ce fut terrible, Foma déclara fermement
+qu'il ne pouvait admettre la possibilité d'une pareille récidive.
+Il n'était donc pas douteux que Falaléi obéissait à un plan tracé
+par quelqu'un de la maison dans le but de le molester, lui, Foma.
+Ce furent des cris, des reproches, des larmes. Vers le soir, la
+générale tomba malade et une morne tristesse pesa sur la maison.
+Le seul espoir restait qu'en sa troisième nuit, Falaléi eût enfin
+quelque songe distingué, mais l'indignation fut au comble
+lorsqu'on sut que, de toute la semaine, il n'avait cessé de rêver
+du boeuf blanc. Il ne rêverait plus jamais du grand monde!
+
+Le plus étrange, c'est que l'idée de mentir ne vint pas à Falaléi.
+Il ne s'avisa pas de dire qu'au lieu du boeuf blanc, il avait vu,
+par exemple, une voiture remplie de dames en compagnie de Foma
+Fomitch. Un pareil mensonge n'eut pas constitué un bien grand
+péché. Mais, l'eût-il voulu, Falaléi était incapable de mentir. On
+n'avait même pas essayé de le lui suggérer, car chacun savait
+qu'il se trahirait dès les premiers mots et que Foma Fomitch le
+pincerait en flagrant délit. Que faire? La situation de mon oncle
+devenait intenable. Falaléi était incorrigible et le pauvre garçon
+se mit à maigrir d'angoisse. Mélanie, la femme de charge,
+l'aspergea d'une eau bénite où trempait un charbon, afin de
+conjurer le mauvais sort qu'on lui avait indubitablement jeté,
+opération à laquelle collabora la bonne Prascovia Ilinitchna, mais
+qui ne servit de rien.
+
+-- Qu'il soit maudit! criait Falaléi; il m'apparaît toutes les
+nuits! Chaque soir, je dis cette prière: «Rêve! Je ne veux pas
+voir le boeuf blanc! Rêve! Je ne veux pas voir le boeuf blanc!»
+Mais, j'ai beau faire, il m'apparaît, énorme, avec ses cornes, son
+gros mufle... meuh! meuh!
+
+Mon oncle était au désespoir mais, par bonheur, Foma semblait
+avoir oublié le boeuf blanc. Bien entendu, personne ne le croyait
+homme à perdre de vue une circonstance aussi importante. Chacun se
+disait avec terreur qu'il l'avait seulement mise de côté pour en
+user en temps utile. On sut plus tard qu'à ce moment, Foma Fomitch
+avait des préoccupations différentes et que d'autres plans
+mûrissaient dans son cerveau. C'était là l'unique motif du répit
+qu'il laissait à Falaléi et dont tout le monde profitait. Le jeune
+garçon retrouvait sa gaieté; il commençait même à oublier le
+passé. Les apparitions du boeuf blanc se faisaient plus rares
+quoiqu'il tînt, de temps à autre, à rappeler son existence
+fantastique. En un mot, tout aurait marché le mieux du monde si la
+Kamarinskaïa n'eut pas existé.
+
+Falaléi dansait à ravir; la danse était sa principale aptitude; il
+dansait par vocation, avec un entrain, une joie inlassables; mais
+toutes ses préférences allaient au paysan Kamarinski. Ce n'était
+pas que les comportements légers et inexplicables de ce volage
+campagnard lui plussent particulièrement, non: il s'adonnait à la
+Kamarinskaïa parce qu'il lui était impossible d'en entendre les
+accents sans danser. Et parfois, le soir, deux ou trois laquais,
+les cochers, le jardinier qui jouait du violon et aussi les dames
+de la domesticité, se réunissaient en quelque endroit écarté de la
+maison des maîtres, le plus loin possible de Foma Fomitch, et là
+se déchaînaient la musique, les danses et, finalement, la
+Kamarinskaïa. L'orchestre se composait de deux balalaïkas, d'une
+guitare, d'un violon et d'un tambourin que Mitiouchka maniait avec
+une incomparable maestria. Et il fallait voir Falaléi se donner
+carrière; il dansait jusqu'à perte de conscience, jusqu'à
+extinction de ses dernières forces. Encouragé par les cris et les
+rires de l'assistance, il poussait des hurlements perçants, riait,
+claquait des mains. Il bondissait, comme entraîné par une force
+prestigieuse qui le dominait et il s'appliquait avec zèle à suivre
+le rythme toujours accéléré de l'entraînante chanson et ses talons
+frappaient la terre. Il y trouvait une immense volupté qui se fut
+perpétuée pour sa joie, si le tapage occasionné par la
+Kamarinskaïa n'était parvenu aux oreilles de Foma Fomitch.
+Stupéfait, celui-ci envoya sans retard chercher le colonel.
+
+-- Colonel, j'avais une seule question à vous faire: votre
+résolution de perdre cet idiot est-elle ou non irrévocable? Dans
+le premier cas, je me retire immédiatement; dans le second, je...
+
+-- Mais qu'y a-t-il? s'écria mon oncle épouvanté.
+
+-- Ce qu'il y a? Tout simplement ceci qu'il danse la Kamarinskaïa.
+
+-- Eh bien, voyons... qu'est-ce que cela peut faire?
+
+-- Comment, ce que cela peut faire? cria Foma d'une voix perçante.
+Et c'est vous qui dites cela? vous! leur seigneur et, peut-on
+dire, leur père? Ignorez-vous que la chanson raconte l'histoire
+d'un ignoble paysan lequel, en état d'ébriété, osa l'action la
+plus immorale? Savez-vous ce qu'il fit, ce paysan corrompu? Il
+n'hésita pas à fouler aux pieds les liens les plus sacrés, à les
+piétiner de ses bottes de rustre, de ses bottes accoutumées aux
+planchers des cabarets? Comprenez-vous maintenant que votre
+réponse offense les plus nobles sentiments? Qu'elle m'offense moi-
+même? Le comprenez-vous, oui ou non?
+
+-- Mais, Foma, ce n'est qu'une chanson! Voyons, Foma...
+
+-- Ce n'est qu'une chanson! Et vous n'avez pas honte de m'avouer
+que vous la connaissez, vous, un homme du monde, vous, un colonel!
+Vous, le père d'enfants innocents et purs! Ce n'est qu'une
+chanson! Mais il n'est pas douteux qu'elle fut suggérée par un
+fait réel! Ce n'est qu'une chanson! Mais quel honnête homme
+avouera la connaître et l'avoir entendue, sans mourir de honte?
+Qui? Qui?
+
+-- Mais tu la connais toi-même, Foma, puisque tu m'en parles
+ainsi! répondit mon oncle dans la simplicité de son âme.
+
+-- Comment! Je la connais! Moi! Moi!... C'est-à-dire... On
+m'offense! s'écria tout à coup Foma bondissant de sa chaise, en
+proie à la plus folle rage. Il ne s'attendait pas à une réplique
+aussi écrasante.
+
+Je ne décrirai pas la colère de Foma. Le colonel fut
+ignominieusement chassé de la présence de ce prêtre de la
+moralité, en châtiment d'une réponse indécente et déplacée. Mais
+de ce jour, Foma s'était bien juré de surprendre Falaléi en
+flagrant délit de Kamarinskaïa. Le soir, alors que tout le monde
+le croyait occupé, il gagnait le jardin en cachette, contournait
+les potagers et se blottissait dans les chanvres d'où il
+commandait le petit coin choisi par les amateurs de chorégraphie.
+Il guettait le pauvre Falaléi comme le chasseur guette l'oiseau,
+délicieusement, repassant ce qu'il dirait à toute la maison et
+surtout au colonel en cas de réussite. Son inlassable patience se
+vit enfin couronnée de succès; il surprit la Kamarinskaïa! On
+comprend pourquoi mon oncle s'arrachait les cheveux devant les
+larmes de Falaléi; on comprend son émotion en entendant
+Vidopliassov annoncer aussi inopinément Foma Fomitch dont l'entrée
+nous trouva en plein désarroi.
+
+
+
+VII
+FOMA FOMITCH
+
+C'est avec une attentive curiosité que j'examinai celui que
+Gavrilo avait fort justement qualifié de vilain monsieur. Il était
+de taille exiguë, avec le poil d'un blond clair et grisonnant, de
+petites rides par tout le visage et une énorme verrue sur le
+menton; il frisait la cinquantaine. Je ne fus pas un peu surpris
+de le voir se présenter en robe de chambre, -- de coupe étrangère,
+il est vrai -- mais en robe de chambre et en pantoufles. Le col de
+sa chemise était rabattu à l'enfant, ce qui lui donnait un air
+extrêmement bête. Il marcha droit au fauteuil inoccupé, l'approcha
+de la table et s'assit sans rien dire à personne. Le tumulte,
+l'émotion qui régnaient avant son arrivée s'étaient mués tout à
+coup en un tel silence qu'on eût entendu voler une mouche. La
+générale se fit douce comme un agneau, pauvre idiote qui laissait
+voir toute son adoration; elle le dévorait des yeux, cependant que
+la demoiselle Pérépélitzina ricanait en se frottant les mains et
+que la pauvre Prascovia Ilinitchna tremblait d'effroi. Mon oncle
+se multiplia tout aussitôt.
+
+-- Du thé, du thé, ma soeur! Sucrez-le bien, ma soeur, Foma
+Fomitch aime le thé bien sucré après la sieste. Tu le veux sucré,
+n'est-ce pas, Foma?
+
+-- Il s'agit bien de thé, fit lentement et dignement Foma, en
+agitant la main d'un air préoccupé. Vous ne pensez qu'aux
+friandises!
+
+Ces paroles de Foma et le ridicule de son entrée pédantesque
+m'intéressèrent prodigieusement. J'étais curieux de voir jusqu'où
+irait l'insolence de cet individu et son mépris de la plus
+élémentaire politesse.
+
+-- Foma, reprit mon oncle, je te présente mon neveu, Serge
+Alexandrovitch, qui vient d'arriver.
+
+Foma Fomitch le toisa des pieds à la tête et, sans m'accorder la
+plus légère attention, il dit après un long silence:
+
+-- Je m'étonne que vous vous appliquiez à m'interrompre
+systématiquement. Je vous parle d'affaires sérieuses et vous me
+répondez par Dieu sait quoi!... Avez-vous vu Falaléi?
+
+-- Je l'ai vu, Foma...
+
+-- Ah! vous l'avez vu? Eh bien, je vais vous le montrer à nouveau,
+si vous l'avez vu. Admirez votre créature, au sens moral du mot.
+Allons, approche, idiot! approche, gueule de Hollande! Viens donc,
+viens, n'aie pas peur!
+
+Falaléi s'en vint en pleurnichant, la bouche ouverte et avalant
+ses larmes. Foma Fomitch le contemplait avec volupté.
+
+-- C'est avec intention, Paul Sémionovitch, que je l'ai appelé
+gueule de Hollande, fit-il, se carrant dans le fauteuil et,
+tournant légèrement la tête du côté d'Obnoskine assis près de lui.
+En général, je ne trouve pas utile d'atténuer mes expressions. La
+vérité doit rester la vérité et l'on aura beau cacher la boue, on
+ne l'empêchera pas d'être la boue. Dès lors, à quoi bon les
+atténuations? À mentir aux autres et à soi-même? Ce n'est que dans
+une tête vide de mondain qu'a pu germer une idée aussi absurde que
+le besoin des convenances. Dites, je vous prends à témoin, quelle
+beauté trouvez-vous dans cette binette? Je parle de beauté noble,
+élevée!
+
+Il s'exprimait d'une voix douce, lente, indifférente.
+
+-- Lui, beau? laissa tomber Obnoskine avec la plus insolente
+nonchalance. Il me fait l'effet d'un roastbeef et voilà tout.
+
+-- Je m'approche de la glace et je m'y contemple, poursuivit
+solennellement Foma. Je suis loin de me prendre pour une beauté,
+mais j'ai dû arriver à cette conclusion forcée qu'il y a dans mon
+oeil gris quelque chose qui me distingue d'un Falaléi. Il exprime
+la pensée, cet oeil, et la vie, et l'intelligence! Je ne cherche
+pas à m'exalter personnellement; mes paroles s'appliquent à la
+généralité de notre classe. Eh bien, pensez-vous qu'on puisse
+trouver en ce beefteak ambulant la moindre parcelle d'âme?
+Vraiment, remarquez, Paul Sémionovitch, chez ces hommes totalement
+privés d'idéal et de pensée et qui ne mangent que de la viande,
+comme le teint est frais, mais d'une fraîcheur grossière,
+répugnante, bête! Voulez-vous connaître la valeur exacte de sa
+capacité intellectuelle? Hé! toi, l'objet, approche un peu qu'on
+t'admire. Qu'as-tu à ouvrir la bouche? Tu veux avaler une baleine?
+Es-tu beau? Réponds: es-tu beau?
+
+-- Je suis... beau! répondit Falaléi avec des sanglots étouffés.
+
+Obnoskine partit d'un éclat de rire.
+
+-- Vous l'avez entendu? lui cria triomphalement Foma. Il va vous
+en dire bien d'autres. Je suis venu lui faire passer un examen.
+Sachez, Paul Sémionovitch, qu'il est des gens pour comploter la
+perte de ce pauvre idiot. Il se peut que mon jugement soit sévère
+et que je me trompe; mais je ne parle que par amour pour
+l'humanité. Il vient de se livrer à la danse la plus inconvenante;
+qui donc s'en préoccupe ici? Écoutez-moi ça! Allons! Réponds, que
+viens-tu de faire? Réponds! réponds immédiatement!
+
+-- J'ai dansé, sangloté Falaléi.
+
+-- Qu'est-ce que tu as dansé? Quelle danse? Parle!
+
+-- La Kamarinskaïa...
+
+-- La Kamarinskaïa! Et qu'est-ce que c'est que Kamarinski? Tâche
+de nous donner une réponse compréhensible, de nous éclairer sur
+ton Kamarinski.
+
+-- Un pay... san...
+
+-- Un paysan? rien qu'un paysan? Tu m'étonnes. C'est donc un
+remarquable paysan, un célèbre paysan, si on compose des chants et
+des danses en son honneur? Voyons, réponds!
+
+Tourmenter était chez Foma un véritable besoin. Il se jouait de sa
+victime comme le chat de la souris; mais Falaléi se taisait,
+pleurnichant sans parvenir à comprendre la question.
+
+-- Réponds donc! insistait Foma. On te demande quel était ce
+paysan... Appartenait-il à un seigneur? à la couronne? à la
+commune? était-il libre? Il y a différentes sortes de paysans.
+
+-- À la commune...
+
+-- Ah! à la commune! Vous entendez, Paul Sémionovitch? Voici un
+point historique élucidé, le moujik Kamarinski appartenait à la
+commune... Et qu'a-t-il fait, ce paysan? Quels exploits lui valent
+les honneurs de la chanson?
+
+La question était délicate et même dangereuse, s'adressant à
+Falaléi.
+
+-- Voyons... vous... pourtant... intervint Obnoskine en jetant un
+regard vers sa mère qui commençait à s'agiter sur son siège.
+
+Mais que faire? Les caprices de Foma Fomitch faisaient loi!
+
+-- De grâce, mon oncle, si vous n'arrêtez pas cet imbécile, vous
+voyez où il veut en venir. Falaléi est capable de dire n'importe
+quoi, je vous l'assure! dis-je à l'oreille de mon oncle qui, fort
+perplexe ne savait quel parti prendre.
+
+-- Dis donc, Foma, si... tu... Je te présente mon neveu qui
+étudiait la minéralogie...
+
+-- Colonel, je vous prie de ne pas m'interrompre avec votre
+minéralogie où vous ne vous y connaissez guère plus que d'autres,
+peut-être. Je ne suis pas un enfant. Il va me répondre qu'au lieu
+de travailler pour nourrir sa famille, ce paysan s'enivra et,
+oubliant sa pelisse au cabaret, se mit à courir par les rues en
+état d'ivresse. Tel est le sujet bien connu de ce poème qui
+glorifie l'ivrognerie. Ne vous inquiétez pas; il sait, maintenant,
+ce qu'il doit répondre. Eh bien réponds; qu'a-t-il fait, ce
+paysan? Je te l'ai soufflé; je te l'ai fourré dans la bouche. Mais
+je veux l'entendre de toi: qu'a-t-il fait? qu'est-ce qui lui a
+mérité cette gloire immortelle que chantent les troubadours? Eh
+bien?
+
+L'infortuné Falaléi jetait autour de lui des regards angoissés. Ne
+sachant que répondre, il ouvrait et fermait alternativement la
+bouche comme un poisson pêché qui agonise sur le sable.
+
+-- J'aurais honte de le dire! dit-il enfin au comble de la
+détresse.
+
+-- Ah! il a honte de le dire! triompha Foma. Voilà ce que je
+voulais lui faire avouer, colonel! On a honte de le dire, mais non
+de le faire! Telle est la moralité que vous avez semée, qui lève
+et que vous arrosez, maintenant. Mais assez de paroles; va-t-en
+dans la cuisine, Falaléi. Pour le moment, je ne te dirai rien par
+égard pour les personnes qui m'entourent, mais tu seras
+cruellement puni aujourd'hui même. Si on me l'interdit, si, cette
+fois encore, on te fait passer avant moi, eh bien, tu resteras ici
+pour consoler les maîtres en leur dansant la Kamarinskaïa; quant à
+moi, je quitterai cette maison sur-le-champ. J'ai dit. Va-t-en!
+
+-- Il me semble que vous êtes un peu sévère, remarqua très
+mollement Obnoskine.
+
+-- En effet! c'est très juste! s'exclama mon oncle. Mais il arrêta
+et se tut. Foma le couvait d'un regard sombre.
+
+-- Je m'étonne, Paul Sémionovitch, de l'attitude des écrivains
+contemporains, de ces poètes, de ces savants, de ces penseurs,
+déclara-t-il. Comment ne se préoccupent-ils pas des chansons que
+chante en dansant le peuple russe? Qu'ont fait jusqu'à présent
+tous ces Pouchkine, tous ces Lermontov, tous ces Borozdine? Je
+reste songeur. Le peuple danse la Kamarinskaïa, cette apothéose de
+l'ivrognerie, et eux, pendant ce temps-là, ils chantent les
+myosotis! C'est une question sociale! Qu'ils me montrent un
+paysan, s'il leur plaît, mais un paysan sublime, un villageois,
+dirai-je, et non un paysan. Qu'ils me le montrent dans toute sa
+simplicité, ce sage villageois, fût-il même chaussé de laptis
+(Sandales en écorce de bouleau) -- faisons cette concession! --
+mais qu'ils me le montrent plein de ces vertus enviables même pour
+quelque Alexandre de Macédoine russe et trop célèbre, je le dis
+franchement. Je connais la Russie et la Russie me connaît; aussi
+n'hésité-je pas à en parler. Qu'on me le montre chargé de famille,
+ce paysan aux cheveux blancs, affamé et suffoquant dans son izba,
+mais content, soumis et n'enviant pas l'or des riches. Que, dans
+sa compassion, le riche lui apporte son or et que l'on voie la
+vertu du paysan s'associer à celle de son maître, le grand
+seigneur! Ces deux hommes, tant séparés sur l'échelle sociale, se
+rapprocheront enfin dans la vertu: c'est là une grande idée! Mais,
+au contraire, que voyons-nous? D'un côté les myosotis et, de
+l'autre, le paysan tout débraillé et bondissant du cabaret dans la
+rue! Voyons, qu'y a-t-il là de poétique, d'admirable? Où,
+l'esprit? où, la grâce? où, la moralité?
+
+-- Je te dois cent roubles pour ces paroles, Foma Fomitch! fit
+Éjévikine affectant le ravissement. Puis il ajouta tout bas: --
+Pour ce dont je dispose!... Mais il faut flatter, flatter!...
+
+-- Ah! vous avez admirablement exprimé cela! dit Obnoskine.
+
+-- En effet, très juste! s'écria mon oncle qui avait écouté avec
+la plus profonde attention, en me regardant d'un air de triomphe.
+
+Et, se frottant les mains, il ajouta:
+
+-- Comme c'est traité! Il vous a une de ces conversations
+variées!... -- Son coeur débordait, il s'écria: -- Foma Fomitch,
+voici mon neveu; je te le présente. Il a fait aussi de la
+littérature.
+
+Mais, comme devant, Foma ne prit pas garde à la présentation de
+mon oncle.
+
+-- Au nom de Dieu, ne me présentez plus! Je vous le demande très
+sérieusement! lui murmurai-je d'un ton décidé.
+
+-- Ivan Ivanovitch, reprit Foma en s'adressant à Mizintchikov et
+le regardant fixement, vous avez entendu? Quelle est votre
+opinion?
+
+-- Mon opinion? C'est à moi que vous parlez? fit Mizintchikov en
+homme qu'on vient de réveiller.
+
+-- Oui, c'est à vous. Je vous le demande parce que je n'attache
+d'importance qu'à l'opinion des gens vraiment instruits et non à
+celle de ces problématiques esprits dont toute l'intelligence
+consiste à se faire présenter à toute minute comme savants et que
+l'on fait parfois venir pour jouer les polichinelles.
+
+C'était une pierre dans mon jardin. Il ne faisait pas doute que
+Foma n'avait abordé cette dissertation littéraire que dans
+l'unique but de m'éblouir, de me réduire à rien, d'écraser le
+savant pétersbourgeois, l'esprit fort. J'en fus convaincu.
+
+-- Puisque vous tenez à connaître mon opinion, fit Mizintchikov,
+sachez donc que je suis de votre avis.
+
+-- Comme toujours! Cela en devient même écoeurant! remarqua Foma.
+Il se tourna de nouveau vers Obnoskine et continua: -- Paul
+Sémionovitch, je vous dirai franchement que, si j'estime
+l'immortel Karamzine, ce n'est pas pour sa Marfa de Possade ni
+pour sa Vieille et Nouvelle Russie, mais parce qu'il a écrit Frol
+Siline, cette magnifique épopée! C'est une oeuvre purement
+populaire qui perdurera à travers les siècles. C'est une épopée
+sublime!
+
+-- Très juste! très juste! Une grande époque! Frol Siline est un
+homme de bien! Je me rappelle avoir lu qu'ayant payé pour
+l'affranchissement de deux jeunes filles, il contempla le ciel et
+pleura. C'est un trait sublime! approuva mon oncle tout joyeux.
+
+Mon pauvre oncle! Il ne manquait jamais l'occasion de s'immiscer
+dans une conversation savante! Foma sourit méchamment, mais il ne
+dit rien.
+
+-- D'ailleurs, on écrit aussi fort bien de nos jours, dit Anfissa
+Pétrovna, se mêlant prudemment à la conversation. Ainsi, tenez:
+Les Mystères de Bruxelles.
+
+-- Je ne suis pas de votre avis, répondit Foma, comme à regret. Il
+n'y a pas longtemps que j'ai encore lu un de ces poèmes... Quoi!
+C'est toujours les myosotis! Si vous voulez le savoir, celui que
+je préfère parmi les nouveaux écrivains, c'est encore le
+«Pérépistchik» il écrit d'une plume légère!
+
+-- Pérépistchik! s'écria Anfissa Pétrovna, celui qui écrit des
+lettres dans le journal? Ah! c'est ravissant! Quel jeu de plume!
+
+-- Précisément! Il joue, pour ainsi dire, avec sa plume qu'il a
+d'une légèreté surprenante.
+
+-- Bon! mais c'est un pédant, remarqua Obnoskine avec nonchalance.
+
+-- Pédant, oui, je n'en disconviens pas; mais c'est un aimable, un
+gracieux pédant! Certes, aucune de ses idées ne saurait supporter
+une sévère critique, mais on est entraîné par cette plume facile!
+Un bavard, je vous l'accorde, mais un aimable, un gracieux bavard!
+Avez-vous remarqué qu'en un de ses articles il dit avoir des
+propriétés?
+
+-- Des propriétés? s'enquit mon oncle. Ah! ah! dans quel
+gouvernement?
+
+Foma s'arrêta, regarda un instant mon oncle et continua du même
+ton:
+
+-- Eh bien, je vous le demande, que m'importe, à moi, lecteur,
+qu'il ait des propriétés? S'il en a, grand bien lui fasse! Mais
+que c'est charmant! gentiment présenté! C'est étincelant d'esprit,
+d'un esprit qui jaillit en bouillonnant; c'est une source d'esprit
+intarissable. Oui, voilà comme il faut écrire, et il me semble que
+j'aurai écrit ainsi si j'eusse consenti à écrire dans les
+journaux...
+
+-- Et même mieux, peut-être, ajouta respectueusement Éjévikine.
+
+-- Tu aurais, dans le style, quelque chose de mélodieux! fit mon
+oncle.
+
+Mais Foma Fomitch n'y tint plus.
+
+-- Colonel, dit-il, pourrais-je vous prier, avec la plus grande
+politesse, naturellement, de ne pas nous interrompre et de nous
+laisser poursuivre notre conversation en paix? Vous ne pouvez rien
+y comprendre à cette conversation; vous ne sauriez y exprimer
+d'avis; cela vous est fermé! Ne venez donc pas troubler notre
+intéressant entretien littéraire. Buvez votre thé; mêlez-vous de
+gérer votre propriété, mais laissez la littérature! elle n'y
+perdra rien, je vous l'assure!
+
+C'était le dernier mot de l'insolence. Je ne savais que penser.
+
+-- Mais, Foma, tu le disais toi-même, que tu aurais quelque chose
+de mélodieux! dit mon oncle plein d'angoisse et de confusion.
+
+-- Oui, mais je le disais en connaissance de cause; je le disais à
+propos. Mais vous!
+
+-- Parfaitement, nous le disions spirituellement, en connaissance
+de cause, soutint Éjévikine en tournant autour de Foma Fomitch.
+Ceux qui manquent d'esprit n'ont qu'à nous en emprunter, nous en
+avons assez pour deux ministères, et il en resterait pour le
+troisième! Voilà comment nous sommes!
+
+-- Bon! je viens encore de dire une bêtise? conclut mon oncle avec
+un sourire bonhomme.
+
+-- Au moins, vous l'avouez!
+
+-- Bon! bon! Foma, je ne me fâche pas. Je sais que, si tu me fais
+des observations, c'est en ami, en frère. Je te l'ai permis moi-
+même; je t'en ai même prié. C'est pour mon bien! Je te remercie et
+j'en profiterai.
+
+J'étais à bout de patience. Tout ce que j'avais entendu raconter
+jusqu'alors sur Foma m'avait semblé exagéré. Mais, après cette
+expérience personnelle, ma stupéfaction ne connaissait plus de
+bornes. Je n'en croyais pas mes oreilles; je ne pouvais admettre
+la possibilité de ce despotisme et de cette insolence d'une part,
+non plus que de cet esclavage et de cette débonnaireté de l'autre.
+Cette fois, d'ailleurs, mon oncle lui-même en était ému; cela se
+voyait bien. Je brûlais du désir d'attaquer Foma, de me mesurer
+avec lui, d'être grossier, au besoin, sans souci des conséquences.
+Cette pensée m'excitait énormément. Dans mon ardeur à guetter une
+occasion j'avais complètement abîmé les bords de mon chapeau. Mais
+l'occasion ne se présentait pas; Foma était positivement décidé à
+ne pas me voir.
+
+-- Tu as raison, Foma, continua mon oncle en s'efforçant
+visiblement de se reprendre et de détruire l'impression
+désagréable produite par l'algarade. Tu as raison, Foma et je te
+remercie. Il faut connaître un sujet avant que d'en discuter; je
+le confesse. Ce n'est pas la première fois que je me trouve dans
+une semblable situation. Imagine-toi, Serge, qu'il m'advint un
+jour d'être examinateur... Vous riez? Je vous jure que je fis
+passer des examens. On m'avait invité dans un établissement
+scolaire pour assister aux épreuves, et l'on m'avait placé à côté
+des examinateurs tant pour me faire honneur que parce qu'il y
+avait une place vacante. Je t'avoue que je n'étais pas fier, ne
+connaissant aucune science et m'attendant constamment à être
+appelé au tableau. Mais, peu à peu, je m'aguerris et je me mis à
+faire des questions aux élèves qui répondaient fort bien en
+général; à l'un d'eux, je demandai ce que c'était que Noé... On
+déjeuna après l'examen et l'on but du champagne. C'était un
+établissement tout à fait bien...
+
+Foma Fomitch et Obnoskine pouffaient de rire.
+
+-- Moi aussi, j'en riais ensuite! s'écria mon oncle en riant et
+tout heureux de voir la gaieté revenue. Tiens, Foma, je veux vous
+amuser tout en vous racontant comment je fus attrapé une fois...
+Imagine-toi, Serge, que nous étions en garnison à Krasnogorsk...
+
+-- Colonel, permettez-moi de vous demander si votre histoire sera
+longue, interrompit Foma.
+
+-- Oh! Foma, c'est une histoire très amusante. Il y a de quoi
+mourir de rire. Écoute seulement, et tu vas voir ça!
+
+-- J'écoute toujours vos histoires avec plaisir, pour peu qu'elles
+répondent au programme que vous venez de tracer, dit Obnoskine en
+bâillant.
+
+-- Nous n'avons plus qu'à écouter, décida Foma.
+
+-- Je te jure que ce sera très amusant, Foma. Je vais vous
+raconter comment, une fois, je commis une gaffe. Écoute, toi
+aussi, Serge; c'est fort instructif. Nous étions donc à
+Krasnogorsk, reprit mon oncle, tout heureux et radieux, racontant
+précipitamment et par phrases hachées, comme il lui arrivait
+toujours lorsqu'il discourait pour la galerie. À peine arrivé dans
+cette ville, je vais le soir au théâtre. Il y avait alors une
+actrice remarquable, nommée Kouropatkina, laquelle s'enfuit avec
+l'officier Zverkov avant la fin de la pièce, si bien qu'on dut
+baisser le rideau. Quelle canaille, ce Zverkov! ne demandant qu'à
+boire, à jouer aux cartes, non qu'il fut un ivrogne, mais pour
+passer un moment avec les camarades. Seulement, quand une fois il
+s'était mis à boire, il oubliait tout: il ne savait plus où il
+vivait, ni dans quel pays il se trouvait, ni comment il
+s'appelait; il oubliait tout! Mais c'était un charmant garçon...
+Me voilà donc en train de regarder le spectacle. À l'entr'acte, je
+rencontre mon ancien camarade Kornsoukhov... un garçon unique,
+ayant fait campagne, décoré; j'ai appris qu'il a embrassé depuis
+la carrière civile et qu'il est déjà conseiller d'État. Enchantés
+de nous retrouver, nous causions. Dans la loge voisine, trois
+dames étaient assises, celle de gauche était laide à faire peur...
+J'ai su depuis que c'était une excellente femme, une mère de
+famille et qu'elle avait rendu son mari très heureux... Moi, comme
+un imbécile, je dis à Kornsoukhov: «Dis donc, mon cher, connais-tu
+cet épouvantail? -- Qui? -- Mais cette dame. -- C'est ma cousine!»
+Diable! vous jugez de ma situation! Pour réparer ma gaffe, je
+reprends: «Mais non, pas celle-ci, celle-là; regarde. --C'est ma
+soeur!» Sapristi! Et sa soeur était jolie comme un coeur, gentille
+comme tout et très bien habillée, des broches, des bracelets, des
+gants; en un mot, un vrai chérubin. Elle épousa plus tard un
+excellent homme du nom de Pitkine avec qui elle s'était enfuie et
+mariée sans le consentement de ses parents. Aujourd'hui, tout va
+bien; ils sont riches et les parents n'en finissent pas de se
+réjouir... Alors voilà: ne sachant plus où me mettre, je lui dis
+encore: «Non, pas celle-là; celle qui est au milieu! Ah! au
+milieu? C'est ma femme!»... Entre nous, elle était mignonne à
+croquer!... On l'aurait toute mangée avec plaisir... «Eh bien, lui
+dis-je, si tu n'as jamais vu d'imbécile, contemples-en un devant
+toi. Tu peux me couper la tête sans remords!» Ça le fit rire. Il
+me présenta à ces dames après le spectacle et il avait dû raconter
+l'histoire, le polisson, car elles riaient beaucoup. Jamais je
+n'ai passé une aussi bonne soirée. Voilà, Foma, ce qu'il peut nous
+arriver! Ha! ha! ha!
+
+Mais mon pauvre oncle riait en vain; en vain promenait-il autour
+de lui son regard bon et gai. Son amusante histoire fut accueillie
+par un silence de mort. Foma Fomitch se taisait tristement et les
+autres l'imitaient. Seul, Obnoskine souriait en prévision de la
+mercuriale qui attendait mon oncle. Yégor Ilitch rougit et se
+troubla. C'était tout ce qu'attendait Foma.
+
+-- Avez-vous fini? demanda-t-il enfin au conteur sur un ton fort
+austère.
+
+-- J'ai fini, Foma.
+
+-- Et vous êtes content?
+
+-- Comment, content? Que veux-tu dire? fit mon oncle avec anxiété.
+
+-- Vous sentez-vous soulagé, à présent? Êtes-vous satisfait
+d'avoir interrompu l'entretien intéressant et littéraire de vos
+amis pour contenter votre mesquin amour-propre?
+
+-- Mais voyons, Foma, je voulais vous amuser, et toi...
+
+-- Nous amuser! s'écria Foma en s'enflammant soudain, nous amuser!
+Mais tout ce que vous savez faire, c'est de l'ennui! Et savez-vous
+que votre anecdote est presque immorale? Je ne parle pas de
+l'inconvenance, cela va de soi. Vous venez d'avouer, avec la plus
+rare grossièreté de sentiments, que vous vous étiez moqué d'une
+noble femme uniquement parce qu'elle n'avait pas eu l'heur de vous
+plaire. Vous croyiez nous faire rire avec vous, nous faire
+approuver votre conduite malséante, parce que vous êtes le maître
+de la maison? Il vous plaît, colonel, de vous entourer de
+flatteurs, de compères et de pique-assiettes; il vous est loisible
+de les faire venir de fort loin pour augmenter votre cour au grand
+détriment de la franchise et de la noblesse de l'âme; mais Foma
+Fomitch Opiskine ne sera jamais votre courtisan ni votre parasite.
+Cela, je vous le garantis!...
+
+-- Hé! Foma, tu ne m'as pas compris!
+
+-- Non, colonel, je vous ai pénétré depuis longtemps. Vous êtes
+transparent pour moi. En proie au plus fol amour-propre, vous
+prétendez à l'esprit, oubliant que l'esprit s'éclipse derrière les
+prétentions. Vous...
+
+-- Mais finis donc, Foma, n'as-tu pas honte de parler ainsi devant
+tout le monde?
+
+-- La vue de tout cela me chagrine, colonel; mais, le voyant, je
+ne saurais me taire. Je suis pauvre et votre mère me donne
+l'hospitalité. On croirait que c'est pour vous flatter que je me
+tais, et je ne veux pas qu'un blanc-bec soit en droit de me
+considérer comme votre pique-assiette! Peut-être tout à l'heure,
+quand je suis entré dans cette salle, ai-je un peu forcé ma
+franchise, peut-être ai-je usé de grossièreté, mais c'est parce
+que vous me mettez dans une situation pénible. Vous êtes avec moi
+d'une telle arrogance qu'on me prendrait pour votre esclave. Vous
+prenez plaisir à m'humilier devant des étrangers, alors que je
+suis votre égal, entendez-vous, votre égal, et sous tous les
+rapports! Il est fort possible que ce soit moi qui vous rende
+service en vivant chez vous, au lieu que vous soyez mon
+bienfaiteur. On m'humilie; je suis bien obligé de faire mon propre
+éloge. Il m'est impossible de me taire; je dois parler et
+protester sans retard et dénoncer votre jalousie phénoménale. Vous
+voyez que, dans une conversation amicale, j'ai pu montrer mes
+connaissances, mon goût, l'extrême étendue de mes lectures; ça
+vous gêne; vous ne pouvez le supporter. Et vous voulez aussi faire
+étalage de vos connaissances et de votre goût. Votre goût!
+permettez-moi de vous demander le goût que vous avez? Vous vous
+entendez à la beauté comme un boeuf à la viande; excusez-moi si
+c'est un peu brutal, mais ça a au moins le mérite d'être juste et
+franc. Ce ne sont pas vos courtisans qui vous parleront ainsi,
+colonel!
+
+-- Ah! Foma!
+
+-- Ah! Foma! Oui, je sais bien; la vérité semble parfois dure.
+Mais nous en reparlerons plus tard. En attendant, laissez-moi
+aussi égayer un peu la société... Paul Sémionovitch, avez-vous
+jamais vu un pareil monstre sous une forme humaine? Voici déjà
+longtemps que je l'observe. Regardez-le bien; il meurt d'envie de
+m'avaler tout cru!
+
+Il s'agissait de Gavrilo, le vieux serviteur, qui, debout près de
+la porte, assistait avec tristesse au traitement infligé à son
+maître.
+
+-- Paul Sémionovitch, je veux vous offrir la comédie. Eh! toi,
+corbeau, approche un peu! Daignez donc vous approcher, Gavrilo
+Ignatich! Voyez, Paul Sémionovitch, c'est Gavrilo condamné à
+apprendre le français en punition de sa grossièreté. Je suis comme
+Orphée, moi; j'adoucis les moeurs de ce pays, non par la musique,
+mais par l'enseignement de la langue française. Voyons ce
+français, Monsieur.
+
+-- Sais-tu ta leçon?
+
+-- Je l'ai apprise, répondit Gavrilo en baissant la tête.
+
+-- Et parlez-vous français?
+
+-- Voui, moussié, jé parle in pé...
+
+Était-ce l'air morne de Gavrilo ou le désir d'exciter l'hilarité
+que tout le monde devinait chez Foma, mais, à peine le vieillard
+eut-il ouvert la bouche que tout le monde éclata. La générale
+elle-même condescendit à rire. Anfissa Pétrovna se renversa sur le
+dossier du canapé, poussant des cris de paon et se couvrant le
+visage de son éventail. Mais ce qui parut le plus amusant, c'est
+que Gavrilo, voyant la tournure que prenait l'examen, ne put se
+retenir de cracher en marmottant d'un ton de reproche:
+
+-- Dire qu'il me faut supporter une pareille honte à mon âge!
+
+Foma Fomitch s'émut.
+
+-- Quoi? Qu'est-ce que tu as dit? Voilà que tu fais l'insolent?
+
+-- Non, Foma Fomitch, répondit Gavrilo avec dignité, je ne fais
+pas l'insolent; un paysan comme moi n'a pas le droit d'être
+insolent envers un seigneur de naissance comme toi. Mais tout
+homme est créé à l'image de Dieu. J'ai soixante-deux ans passés.
+Mon père se souvient de Pougatchov, et mon grand'père fut pendu au
+même tremble que son maître, Matvéï Nikitich, -- Dieu ait leurs
+âmes! -- par ce même Pougatchov, circonstance à laquelle mon père
+dut d'être distingué par le défunt maître Afanassi Matvéitch qui
+en fit d'abord son valet de chambre, puis son maître d'hôtel.
+Quant à moi, Foma Fomitch, tout domestique que je sois, je n'ai
+jamais subi une honte pareille!
+
+En prononçant les derniers mots, Gavrilo écarta les mains et
+baissa la tête. Mon oncle l'observait avec inquiétude.
+
+-- Voyons, voyons, Gavrilo, exclama-t-il, allons, tais-toi!
+
+-- Ça ne fait rien, dit Foma en pâlissant légèrement et en
+s'efforçant de sourire. Laissez-le dire. Voilà le fruit de votre
+enseignement...
+
+-- Je dirai tout! continua Gavrilo avec une animation
+extraordinaire; je ne garderai rien! On peut me lier les mains, on
+ne m'attachera pas la langue. Même pour moi, vil esclave devant
+toi, un pareil traitement est une offense. Je dois te servir et te
+respecter parce que je suis né dans l'état de servitude; je dois
+remplir tous mes devoirs en tremblant de crainte. Quand tu écris
+un livre, mon devoir est de ne laisser personne entrer chez toi;
+c'est en cela que consiste mon service. Faut-il faire quelque
+chose pour toi? c'est avec le plus grand plaisir. Mais, sur mes
+vieux jours, vais-je me mettre à aboyer un langage étranger et à
+faire le pantin devant le monde? Je ne peux plus paraître parmi
+les domestiques:»Français, tu es Français!» me crient-ils. Non,
+monsieur Foma Fomitch, je ne suis pas seul de mon avis, moi,
+pauvre sot; tous les bonnes gens commencent à dire d'une seule
+voix, que vous êtes devenu tout à fait méchant et que notre maître
+n'est devant vous qu'un petit garçon et que, quoique vous soyez le
+fils d'un général, quoique vous eussiez pu l'être vous même, vous
+n'en êtes pas moins un méchant homme, méchant comme une furie!
+
+Gavrilo avait fini. J'exultais. Tout pâle de rage Foma Fomitch ne
+pouvait revenir de la surprise où l'avait plongé le regimbement
+inattendu du vieux Gavrilo; il semblait se consulter sur le parti
+à prendre. Enfin, l'explosion se produisit:
+
+-- Comment? Il ose m'insulter, moi! moi! Mais c'est de la
+rébellion! hurla-t-il en bondissant de sa chaise.
+
+La générale bondit après lui en claquant des mains. Ce fut un
+incroyable remue-ménage. Mon oncle se précipita vers le coupable
+pour l'entraîner hors de la salle.
+
+-- Aux fers! qu'on le mette aux fers! criait la générale.
+Yégorouchka, expédie-le tout droit à la ville et qu'il soit
+soldat, ou tu n'auras pas ma bénédiction. Charge-le de fers et
+engage-le!
+
+-- C'est-à-dire? criait Foma. Un esclave! Un Chaldéen! Un Hamlet!
+Il ose m'insulter! Lui, la semelle de mes chaussures, il ose me
+traiter de furie!
+
+Je m'avançai avec décision en regardant Foma Fomitch dans le blanc
+des yeux et, tout tremblant d'émotion, je lui dis:
+
+-- J'avoue que je partage entièrement l'avis de Gavrilo!
+
+Il fut tellement saisi par ma sortie qu'au premier abord il
+semblait n'en pas croire ses oreilles.
+
+-- Qu'est-ce encore? vociféra-t-il avec rage, tombant en arrêt
+devant moi et me dévorant de ses petits yeux injectés de sang. Qui
+est-tu donc, toi?
+
+-- Foma Fomitch... bredouilla mon oncle éperdu, c'est Sérioja, mon
+neveu...
+
+-- Le savant! hurla Foma, c'est lui le savant? Liberté! égalité!
+fraternité! Journal des débats! À d'autres, mon cher; ce n'est pas
+ici Pétersbourg; tu ne me la feras pas! Je me moque de tes Débats.
+Ce sont des Débats pour toi, mais pour nous, ce n'est rien! Mais
+j'en ai oublié sept fois autant que tu en sais! Voilà le savant
+que tu es.
+
+Je crois bien que, si on ne l'eût retenu, il se fût jeté sur moi.
+
+-- Mais il est ivre! fis-je en jetant autour de moi un regard
+étonné.
+
+-- Qui? Moi? cria Foma d'une voix altérée.
+
+-- Oui, vous!
+
+-- Ivre?
+
+-- Ivre!
+
+Foma ne put le supporter. Il poussa un cri strident, comme si on
+l'eût égorgé et bondit hors de la pièce. La générale allait tomber
+en syncope quand elle prit le parti de courir après lui. Tout le
+monde la suivit, y compris mon oncle. Quand je repris mes esprits,
+il ne restait dans la pièce qu'Éjévikine qui souriait en se
+frottant les mains.
+
+-- Vous m'avez promis de me raconter une histoire de Jésuite, me
+dit-il d'une voix doucereuse.
+
+-- Que dites-vous? demandai-je, ne comprenant plus de quoi il
+pouvait s'agir.
+
+-- Vous m'avez promis de me raconter une anecdote au sujet d'un
+Jésuite...
+
+Je courus vers la terrasse d'où je gagnai le jardin. La tête me
+tournait.
+
+
+
+VIII
+DÉCLARATION D'AMOUR
+
+Agacé, mécontent de moi, j'errai dans le jardin pendant près d'une
+demi-heure, réfléchissant sur la conduite à tenir. Le soleil se
+couchait. Tout à coup, au détour d'une allée, je me trouvai face à
+face avec Nastenka. Elle avait les yeux pleins de larmes qu'elle
+essuyait avec son mouchoir.
+
+-- Je vous cherchais, fit-elle.
+
+-- Je vous cherchais aussi. Dites-moi si je suis ou non dans une
+maison de fous?
+
+-- Vous n'êtes nullement dans une maison de fous! répondit-elle
+d'un air offensé et me regardant fixement.
+
+-- Mais alors, que se passe-t-il? Au nom du Christ, donnez-moi un
+conseil! Où se trouve maintenant mon oncle? Puis-je aller le
+trouver? Je suis heureux de vous avoir rencontrée; peut-être
+pourrez-vous me tirer d'embarras.
+
+-- N'allez pas auprès de votre oncle. Je viens moi-même de les
+quitter.
+
+-- Mais où sont-ils?
+
+-- Qui le sait? Peut-être sont-ils tous retournés dans le potager,
+dit-elle, irritée.
+
+-- Quel potager?
+
+-- La semaine passée, Foma Fomitch cria qu'il ne voulait plus
+rester dans cette maison. Il courut au potager, prit une bêche
+dans la hutte et se mit à remuer la terre. Nous n'en revenions
+pas, le croyant devenu fou. Alors, il dit:»Afin que l'on ne me
+reproche plus le pain que je mange, le pain qu'on me donne, je
+vais bêcher la terre; je paierai de mon travail la nourriture que
+j'ai reçue et je m'en irai ensuite! Voilà où vous me réduisez!» Et
+tout le monde de pleurer, de se mettre à genoux devant lui, de
+vouloir lui ôter sa bêche. Mais il persistait à remuer la terre;
+il a ravagé tout un carré de navets. Comme on lui a cédé une fois,
+il se peut qu'il ait recommencé. Avec lui, il faut s'attendre à
+tout.
+
+-- Et vous pouvez me raconter cela avec ce sang-froid? m'écriai-je
+dans une grande indignation.
+
+Elle leva sur moi des yeux étincelants.
+
+-- Pardonnez-moi; je ne sais plus ce que je dis, repris-je.
+Écoutez: savez-vous pourquoi je suis venu ici?
+
+-- Non... non... répondit-elle en rougissant et une expression de
+douleur se refléta sur son charmant visage.
+
+-- Excusez-moi continuai-je. Je ne suis plus moi-même. Je sais que
+je devrais prendre plus de précautions, surtout avec vous... Mais,
+n'importe; je pense que, dans des cas pareils, la franchise est
+encore le meilleur parti... J'avoue... ou plutôt, je voulais
+dire... vous connaissez les intentions de mon oncle? Il m'a
+ordonné de vous demander votre main!
+
+-- Oh! quelle sottise! Ne me parlez pas de cela, je vous en prie,
+interrompit-elle précipitamment, la figure tout empourprée.
+
+J'étais fort embarrassé.
+
+-- Comment, sottise? Mais il m'a écrit...
+
+-- Il vous a écrit! fit-elle avec animation. Il m'avait pourtant
+promis de ne pas le faire. Quelle sottise! mon Dieu! quelle
+sottise!
+
+-- Excusez-moi, bredouillai-je, ne sachant plus que dire. Peut-
+être ai-je agi brutalement, imprudemment, mais aussi, la
+circonstance est exceptionnelle. Pensez donc à l'imbroglio où nous
+nous débattons!
+
+-- Oh! mon Dieu, ne vous excusez pas. Croyez qu'il m'est pénible
+d'entendre tout cela; et pourtant, je désirais vous parler, dans
+l'espoir que vous m'instruiriez... Ah! que c'est fâcheux! Il vous
+a écrit! C'est ce que je craignais le plus. Quel homme, mon Dieu!
+Et vous l'avez cru? Et vous êtes venu bride abattue? Pourquoi
+faire?
+
+Elle ne cachait pas sa contrariété et il faut avouer que sa
+situation n'était pas enviable.
+
+-- J'avoue... je ne m'attendais pas..., fis-je dans une grande
+confusion, à la tournure que prend... je pensais, au contraire...
+
+-- Ah! vous pensiez cela? dit-elle, non sans une légère ironie.
+Vous savez, vous allez me montrer la lettre qu'il vous a écrite.
+
+-- Volontiers.
+
+-- Mais ne m'en veuillez pas; ne vous froissez pas; nous sommes
+déjà assez malheureux! supplia-t-elle, sans cependant que le
+sourire ironique quittât sa jolie bouche.
+
+-- Oh! ne me prenez pas pour un imbécile, m'écriai-je avec fougue.
+Mais peut-être êtes-vous prévenue contre moi. M'aurait-on calomnié
+près de vous? Ou vous êtes-vous fait une opinion par la gaffe que
+vous m'avez vu commettre? Vous vous tromperiez. Je comprends que
+ma situation puisse vous paraître assez ridicule. Ne vous moquez
+pas de moi, je vous en prie! Je ne sais même pas ce que je dis...
+et... c'est la faute de mes maudits vingt-deux ans!
+
+-- Oh! mais qu'est-ce que cela peut faire?
+
+-- Cela fait que celui qui n'a que vingt-deux ans porte cet âge
+écrit sur le front. C'est ainsi que je l'ai proclamé en arrivant,
+quand je fis ce joli bond au milieu de la salle, c'est ainsi que
+je le marque encore par mon attitude en ce moment. Maudit âge!
+
+-- Non. Non, dit Nastenka, en se retenant de rire, je suis
+persuadée que vous êtes bon, gentil, intelligent, et je vous jure
+que je parle franchement. Seulement, vous avez trop d'amour-
+propre. On s'en corrige.
+
+-- Il me semble que j'ai autant d'amour-propre qu'il faut en
+avoir!
+
+-- Que non! Ainsi, tantôt, cette honte que vous avez éprouvée pour
+un faux-pas!... Et de quel droit tourniez-vous en ridicule ce bon,
+ce généreux oncle qui vous a fait tant de bien? Pourquoi vouliez-
+vous rejeter sur lui le ridicule qui vous écrasait? C'était mal,
+cela, c'était vilain! Cela ne vous fait pas honneur et je vous
+avoue que vous me fûtes odieux à ce moment-là. Attrape!
+
+-- C'est vrai; je me suis conduit comme un imbécile; je dirai
+plus, comme un lâche! Vous l'avez remarqué et m'en voilà bien
+puni. Grondez-moi; moquez-vous de moi; mais écoutez: peut-être
+changerez-vous d'avis par la suite, -- continuai-je entraîné par
+un étrange sentiment, -- vous ne me connaissez que si peu! il se
+peut que, lorsque la connaissance sera plus vieille, alors...
+peut-être...
+
+-- Au nom de Dieu, laissons cela! s'écria Nastenka avec une
+visible impatience.
+
+-- Bien, bien, laissons. Mais... où pourrai-je vous voir?
+
+-- Comment, où me voir?
+
+-- Il est impossible que le dernier mot soit dit, Nastassia
+Evgrafovna! Je vous supplie, fixez-moi un rendez-vous pour
+aujourd'hui même. Mais il se fait tard. Alors, disons demain
+matin, si possible, le plus tôt que vous pourrez; je me ferai
+réveiller de bonne heure. Vous savez, il y a un pavillon, là-bas,
+près de l'étang. J'en connais bien le chemin; j'y suis souvent
+allé, étant petit.
+
+-- Un rendez-vous? Mais pour quoi faire? Ne pouvons-nous causer
+maintenant?
+
+-- Mais, je ne suis encore au courant de rien, Nastassia
+Evgrafovna. Avant tout, il faut que je parle à mon oncle. Il doit
+me raconter tout et, alors, je vous dirai peut-être quelque chose
+de grave...
+
+-- Non, non, pas du tout! s'écria Nastassia, finissons-en tout de
+suite pour n'y plus revenir. Il est inutile que vous alliez au
+pavillon: je vous jure que je n'y viendrai pas et je vous prie
+sérieusement de ne plus penser à toutes ces bêtises!
+
+-- Mais, alors, mon oncle a agi envers moi comme un fou! m'écriai-
+je dans un élan de dépit insupportable. Pourquoi m'avoir fait
+venir?... Mais, quel est ce bruit?
+
+Nous étions tout près de la maison d'où nous parvenaient des
+hurlements et des cris atroces.
+
+-- Mon Dieu, fit-elle en pâlissant encore! Je le prévoyais bien.
+
+-- Vous le prévoyiez?... Encore une question, Nastassia
+Evgrafovna; une question que je n'ai pas le droit de vous poser,
+mais je m'y décide pour le bien général. Dites-moi (et votre
+réponse restera ensevelie dans mon coeur) dites-moi franchement si
+mon oncle vous aime ou non?
+
+-- Ah! laissez donc toutes ces bêtises une fois pour toutes!
+s'écria-t-elle, rouge de colère. Vous aussi? Mais, s'il m'eût
+aimée, il ne se serait pas employé à vous marier avec moi, et elle
+eut un amer sourire. Où avez-vous pris cela? Ne comprenez-vous pas
+de quoi il s'agit?... Vous entendez ces cris?
+
+-- Mais... c'est Foma Fomitch...
+
+-- Certes oui, c'est Foma Fomitch; mais, en ce moment, il s'agit
+de moi. Ils disent la même folie que vous, ils le croient aussi
+amoureux de moi... Comme je suis pauvre et sans force, comme il
+n'en coûte rien de me calomnier et qu'ils veulent le marier avec
+une autre, ils exigent qu'il me chasse, qu'il me renvoie dans ma
+famille. Mais lui, lorsqu'on lui parle de cela, il se met en
+colère et il serait prêt à mettre en pièces Foma Fomitch lui-
+même... Voilà pourquoi ils sont en train de crier.
+
+-- Alors, c'est donc vrai? Il va épouser cette Tatiana?
+
+-- Quelle Tatiana?
+
+-- Cette sotte!
+
+-- Ce n'est pas du tout une sotte! Elle est très bonne et vous
+n'avez pas le droit de parler ainsi. C'est un noble coeur, plus
+généreux que beaucoup d'autres. Es-ce sa faute si elle est
+malheureuse?
+
+-- Excusez-moi. Admettons que vous ayez raison. Mais ne vous
+trompez-vous pas sur le fond même de l'affaire? Comment se fait-il
+qu'ils soient aussi bienveillants à l'égard de votre père? S'ils
+étaient aussi animés contre vous que vous le dites, s'ils
+voulaient vous chasser, ils auraient une autre attitude envers lui
+et ne lui feraient pas si bon accueil.
+
+-- Mais ne voyez-vous pas ce que mon père fait pour moi? Il joue
+le bouffon! On l'accueille parce qu'il a su gagner les bonnes
+grâces de Foma Fomitch. Cet ancien bouffon est flatté d'en avoir
+un maintenant. Pour qui croiriez-vous donc qu'il pût agir ainsi?
+Ce n'est que pour moi, pour moi seule! À quoi ça lui servirait-il,
+à lui? ce n'est pas pour lui-même qu'il s'abaisserait ainsi devant
+qui que ce fût. Il peut paraître ridicule aux yeux de certains,
+mais c'est l'homme le plus honnête, le plus noble! Il croit (Dieu
+sait pourquoi, mais ce n'est pas parce que je suis bien payé), il
+croit préférable que je reste dans cette maison. Mais j'ai réussi
+à le dissuader en une lettre résolue. Il est venu pour me chercher
+et m'emmener dès demain. Nous sommes à la dernière extrémité. Ils
+vont me dévorer et je suis certaine qu'on se dispute en ce moment
+à cause de moi. À cause de moi, ils vont le déchirer, ils vont le
+perdre. Et il est pour moi comme un père, plus qu'un père, vous
+entendez! Je ne veux plus attendre; j'en sais plus long que les
+autres. Demain, demain même, je partirai. Qui sait? Peut-être
+pourront-ils raccommoder son mariage avec Tatiana Ivanovna...
+Voilà. Maintenant vous savez tout et je vous prie de l'en
+instruire, puisque je ne peux même plus lui parler; on nous épie
+et surtout cette Pérépélitzina. Dites-lui qu'il ne s'inquiète pas
+de moi, que j'aime mieux manger du pain noir dans l'izba de mon
+père que de continuer ici à lui occasionner du tourment. Pauvre,
+je dois vivre en pauvre... Mais Dieu! quel vacarme! Que se passe-
+t-il encore? Tant pis; j'y vais de ce pas et coûte que coûte. Je
+vais tout leur cracher à la face et advienne que pourra! je le
+dois. Adieu!
+
+Et elle s'enfuit. Je restai là, conscient du rôle ridicule que je
+venais de jouer et me demandant comment tout cela allait se
+terminer. Je plaignais la pauvre jeune fille et avait grand'peur
+pour mon oncle. Soudain Gavrilo surgit près de moi. Il tenait
+encore son cahier à la main.
+
+-- Votre oncle vous demande, dit-il d'un ton morne.
+
+-- Mon oncle m'appelle? où est-il?
+
+-- Dans la salle où l'on prend le thé, où vous étiez tantôt.
+
+-- Avec qui?
+
+-- Tout seul. Il vous attend.
+
+-- Moi?
+
+-- Il a envoyé chercher Foma Fomitch... Nos beaux jours sont
+passés! ajouta-t-il en poussant un profond soupir.
+
+-- Chercher Foma Fomitch? Hum! Et où est Madame?
+
+-- Elle est en syncope, dans son appartement. Elle est sans
+connaissance et elle pleure.
+
+En causant ainsi, nous arrivâmes à la terrasse. Il faisait presque
+nuit. Mon oncle était en train d'arpenter à grands pas la salle où
+avait eu lieu mon engagement avec Foma Fomitch. Des bougies
+allumées étaient posées sur les tables. À ma vue, il s'élança vers
+moi et me pressa les mains avec force. Il était pâle et haletant;
+ses mains tremblaient et, par intervalles, un frémissement nerveux
+lui parcourait tout le corps.
+
+
+
+IX
+VOTRE EXCELLENCE
+
+-- Mon ami, tout est fini; le sort en est jeté! murmura-t-il
+tragiquement.
+
+-- Mon oncle, ces cris que j'ai entendus?
+
+-- Oui, mon cher, des cris, toutes sortes de cris! Ma mère est en
+syncope et tout est sens dessus dessous. Mais j'ai pris une
+décision et je tiendrai bon. Je ne crains plus personne, Sérioja.
+Je veux leur faire voir que j'ai une volonté; je le leur
+prouverai! Je t'ai envoyé chercher pour m'y aider... Sérioja; j'ai
+le coeur brisé... mais je dois agir, je suis forcé d'agir avec une
+sévérité implacable. La vérité ne pardonne pas!
+
+-- Mais qu'arrive-t-il, mon bon oncle?
+
+-- Je me sépare de Foma, répondit mon oncle d'un ton résolu.
+
+-- Mon cher oncle! m'écriai-je avec transport. Vous ne pouviez
+rien faire de mieux. Et si peu que je puisse aider à ce que vous
+avez résolu, disposez de moi dans les siècles des siècles.
+
+-- Je te remercie, mon petit, je te remercie! Mais tout est déjà
+arrêté. J'attends Foma; on est allé le chercher. Lui ou moi! Nous
+devons nous séparer. De deux choses ou l'une, ou bien Foma
+quittera cette maison, ou bien je redeviens hussard. On me
+reprendra et l'on me donnera une brigade. À bas tout le système!
+Une vie nouvelle va commencer! Qu'est-ce que c'est que ce cahier
+de français? -- cria-t-il à Gavrilo d'une voix furieuse. -- Il
+n'en faut plus! Brûle-moi ça! piétine-le! déchire-le! c'est moi,
+ton maître qui te l'ordonne et qui te défends d'apprendre le
+français. Tu ne peux pas, tu n'oseras pas me désobéir, car c'est
+moi qui suis ton maître et non Foma Fomitch!
+
+-- Gloire à Dieu! marmotta Gavrilo.
+
+De toute évidence, mon oncle ne plaisantait pas.
+
+-- Mon ami, reprit-il d'un ton pénétré, ils exigent l'impossible!
+Tu seras mon juge. Tu seras entre lui et moi comme un juge
+impartial. Tu ne pouvais t'imaginer ce qu'ils veulent de moi!
+C'est absolument inhumain et malhonnête... Je te dirai tout cela
+mais, auparavant...
+
+-- Je sais déjà tout, mon cher oncle! interrompis-je, et je
+devine... Je viens de causer avec Nastassia Evgrafovna.
+
+-- Mon ami, pas un mot de cela à présent, pas un mot! interrompit-
+il à son tour, non sans précipitation et presque avec effroi. Plus
+tard, je te raconterai tout moi-même, mais, en attendant... Eh
+bien, où donc est Foma Fomitch? -- cria-t-il à Vidopliassov qui
+entrait dans la salle.
+
+Le laquais venait annoncer que Foma Fomitch «ne consentait pas à
+venir, qu'il considérait la sommation de mon oncle par trop
+brutale et qu'il en était offensé». Mon oncle frappa du pied en
+criant:
+
+-- Amène-le! amène-le ici de force! Traîne-le!
+
+Vidopliassov, qui n'avait jamais vu son maître dans un tel
+transport de colère, se retira fort effrayé. J'étais stupéfait.
+
+«Il faut qu'il se passe quelque chose de bien grave, me disais-je,
+pour qu'un homme de ce caractère en vienne à ce point
+d'irritation, et trouve la force de pareilles résolutions!»
+
+Pendant quelques minutes, mon oncle se remit à arpenter la pièce.
+Il semblait en lutte avec lui-même.
+
+-- Ne déchire pas ton cahier, dit-il enfin à Gavrilo. Attends et
+reste ici. J'aurais peut-être besoin de toi. Puis, s'adressant à
+moi: -- Mon ami, me dit-il, il me semble que je me suis un peu
+emballé. Toute chose doit être faite avec dignité, avec courage,
+mais sans cris, sans insultes. C'est cela! Dis-moi, Sérioja, ne
+trouverais-tu pas préférable de t'éloigner un moment? Cela t'est
+sans doute égal? Je te raconterai après tout ce qu'il se sera
+passé, hein? Qu'en penses-tu? Fais-le pour moi.
+
+Je le regardai fixement et je dis:
+
+-- Vous avez peur, mon oncle! Vous avez des remords.
+
+-- Non, mon ami, je n'ai pas de remords! s'écria-t-il avec
+beaucoup de fougue. Je ne crains plus rien. Mes résolutions sont
+fermement prises. Tu ne sais pas, tu ne peux t'imaginer ce qu'ils
+viennent d'exiger de moi. Pouvais-je consentir? Non et je le leur
+prouverai. Je me suis révolté. Il fallait bien que le jour arrivât
+où je leur montrerais mon énergie. Mais, sais-tu, mon ami, je
+regrette de t'avoir fait demander. Il sera pénible à Foma de
+t'avoir pour témoin de son humiliation. Vois-tu, je voudrais le
+renvoyer d'une façon délicate, sans l'abaisser. Mais ce n'est
+qu'une manière de parler; j'aurai beau envelopper mes paroles les
+plus adoucies, il n'en sera pas moins humilié! Je suis brutal,
+sans éducation; je suis capable de lâcher quelque mot que je serai
+le premier à regretter. Il n'en demeure pas moins qu'il m'a fait
+beaucoup de bien... Va-t-en, mon ami... Voilà qu'on l'amène; on
+l'amène! Sérioja, sors, je t'en supplie... Je te raconterai tout.
+Sors, au nom du Christ!
+
+Et mon oncle me conduisit vers la terrasse au moment même où Foma
+faisait son entrée. Je dois confesser que je ne m'en allai pas. Je
+décidai de rester où j'étais. Il y faisait noir et, par
+conséquent, on ne pouvait me voir. Je résolus d'écouter!
+
+Je ne cherche pas à excuser mon action, mais je dis hautement que
+ce fut un exploit de martyr, quand je pense que je pus écouter des
+choses pareilles pendant toute une grande demi-heure sans perdre
+patience. J'étais placé de manière non seulement à fort bien voir,
+mais aussi à bien entendre.
+
+À présent, imaginez-vous un Foma à qui l'on a ordonné de venir
+sous peine de voir employer la force en cas de refus.
+
+-- Sont-ce bien mes oreilles qui ont entendu une telle menace,
+colonel? larmoya-t-il en entrant. Est-ce bien votre ordre que l'on
+m'a transmis?
+
+-- Parfaitement, ce son tes oreilles, Foma; calme-toi, fit
+courageusement mon oncle. Assieds-toi et causons sérieusement en
+amis et en frères. Assieds-toi, Foma.
+
+Foma Fomitch s'assit solennellement dans un fauteuil. Mon oncle se
+mit à arpenter la pièce à pas précipités et irréguliers, ne
+sachant évidemment par où commencer.
+
+-- Tout à fait en frères, répéta-t-il. Tu vas comprendre, Foma, tu
+n'es pas un enfant; je n'en suis pas un non plus; en un mot, nous
+sommes tous deux en âge... Hem! Vois-tu Foma, il y a sur certains
+points des malentendus entre nous... oui, sur certains points.
+Alors, ne vaudrait-il pas mieux se séparer? Je suis convaincu que
+tu es un noble coeur, que tu ne me veux que du bien et que c'est
+pour cela que tu... Mais assez de paroles superflues! Foma, je
+suis ton ami pour la vie et je te le jure sur tous les saints!
+Voici quinze mille roubles; c'est tout ce que je possède en
+numéraire; j'ai gratté les dernières miettes et je fais du tort
+aux miens. Prends-les sans crainte! Toi, tu ne me dois rien; je
+dois t'assurer la vie. Prends sans crainte! Toi, tu ne me dois
+rien, car jamais je ne pourrai te payer tout ce que tu as fait
+pour moi et que je reconnais parfaitement, quoique nous ne nous
+entendions pas en ce moment sur un point capital. Demain, après-
+demain, quand tu voudras, nous nous quitterons. Va dans notre
+petite ville, Foma, ce n'est qu'à dix verstes d'ici. Tu trouveras
+derrière l'église, dans la première ruelle, une très gentille
+maisonnette aux volets verts; elle appartient à la veuve d'un
+pope; on la dirait faite pour toi. Cette dame ne demandera pas
+mieux que de la vendre, et je l'achèterai pour t'en faire présent.
+Tu t'y installeras et tu seras tout près de nous; tu t'y
+consacreras à la littérature, aux sciences; tu acquerras la
+célébrité. Les fonctionnaires de la ville sont des gens nobles,
+affables, désintéressés; le pope est un savant. Tu viendras nous
+voir les jours de fête et ce sera une existence de paradis! Veux-
+tu?
+
+Voilà donc comment il voulait chasser Foma! me dis-je. Il ne
+m'avait pas parlé d'argent.
+
+Il se fit un long et profond silence. Dans son fauteuil, Foma
+semblait atterré et, immobile, il regardait mon oncle visiblement
+gêné par ce silence et ce regard.
+
+-- L'argent! murmura-t-il enfin d'une voix volontairement
+affaiblie. Où est-il cet argent? Donnez-le! Donnez-le vite!
+
+-- Le voici, Foma, dit mon oncle, ce sont les dernières miettes,
+quinze mille roubles, tout ce que j'avais. Voici!
+
+-- Gavrilo! Prends cet argent pour toi! fit Foma avec une grande
+douceur. Il pourra t'être utile, vieillard. Mais non! cria-t-il
+tout à coup en se levant précipitamment. Non! Donne-le, Gavrilo,
+donne-le! Donne-moi ces millions que je les piétine, que je les
+déchire, que je crache dessus, que je les éparpille, que je les
+souille, que je les déshonore!... On m'offre de l'argent, à moi!
+On achète ma désertion de cette maison! Est-ce bien moi qui
+entendis de pareilles choses! Est-ce bien moi qui encourus ce
+dernier opprobre? Les voici, les voici, vos millions! Regardez:
+les voici! les voici! les voici! Voilà comment agit Foma Opiskine,
+si vous ne le saviez pas encore, colonel!
+
+Foma éparpilla la liasse à travers la chambre. Notez qu'il ne
+déchira aucun des billets, et qu'il ne les piétina pas plus qu'il
+ne cracha dessus, ainsi qu'il se vantait de le faire. Il se
+contenta de les froisser, non sans quelques précautions. Gavrilo
+se précipita pour ramasser l'argent qu'il remit à son maître après
+que Foma fut parti.
+
+Cette conduite de Foma eut le don de stupéfier mon oncle. À son
+tour, il restait là, immobile, ahuri, la bouche ouverte, devant le
+parasite qui était retombé dans le fauteuil et haletait comme en
+proie à la plus indicible émotion.
+
+-- Tu est un être sublime, Foma! s'écria enfin mon oncle revenu à
+lui. Tu es le plus noble des hommes.
+
+-- Je le sais, répondit Foma d'une voix faible, mais avec une
+extrême dignité.
+
+-- Foma, pardonne-moi! Je me suis conduit envers toi comme un
+lâche!
+
+-- Oui, comme un lâche! acquiesça Foma.
+
+-- Foma, ce n'est pas la noblesse de ton âme qui me surprend,
+poursuivit mon oncle charmé, ce qui m'étonne, c'est que j'aie pu
+être assez aveugle, assez brutal, assez lâche pour oser te
+proposer cet argent. Mais tu te trompes, Foma, je ne t'achetais
+pas; je ne te payais pas pour quitter la maison. Je voulais tout
+simplement t'assurer des ressources, afin que tu ne fusses pas
+dans le dénuement en me quittant. Je te le jure! Je suis prêt à te
+demander pardon à genoux, à genoux, Foma! Je vais m'agenouiller
+tout de suite à tes pieds... pour peu que tu le désires...
+
+-- Je n'ai pas besoin de vos génuflexions, colonel!
+
+-- Mais, mon Dieu, songe donc, Foma, que j'étais hors de moi,
+affolé!... Dis-moi comment je pourrai effacer cette insulte?
+Allons, dis-le moi?
+
+-- Il ne me faut rien, colonel! Et soyez sûr que, dès demain, je
+secouerai la poussière de mes chaussures sur le seuil de cette
+maison.
+
+Il fit un mouvement pour se lever. Mon oncle, effrayé, se
+précipita et le fit asseoir de force.
+
+-- Non, Foma, tu ne t'en iras pas, je te l'assure! criait-il. Ne
+parle plus de poussière, ni de chaussures, Foma! Tu ne t'en iras
+pas ou bien je te suivrai jusqu'au bout du monde jusqu'à ce que tu
+m'aies pardonné. Je jure, Foma, que je le ferai!
+
+-- Vous pardonner? Vous êtes donc coupable? dit Foma. Mais
+comprenez-vous votre faute? Comprenez-vous que vous étiez déjà
+coupable de m'avoir donné votre pain? Comprenez-vous que, de ce
+moment, vous avez empoisonné toutes les bouchées que j'ai pu
+manger chez vous? Vous venez de me reprocher chacune de ces
+bouchées; vous venez de me faire sentir que j'ai vécu dans votre
+maison en esclave, en laquais, que j'étais au-dessous des semelles
+de vos chaussures vernies! Moi qui, dans la candeur de mon âme, me
+figurais être là comme votre ami, comme votre frère! N'est-ce pas
+vous, vous-même qui m'aviez fait croire à cette fraternité? Ainsi,
+vous tissiez dans l'ombre cette toile où je me suis laissé prendre
+comme un sot? Vous creusiez ténébreusement cette fosse dans
+laquelle vous venez de me pousser! Pourquoi, depuis si longtemps,
+ne m'avez-vous pas assommé du manche de votre bêche? Pourquoi, dès
+le commencement, ne m'avez-vous pas tordu le cou comme à un poulet
+qui... qui ne peut pondre des oeufs! Oui, c'est bien cela! Je
+tiens à cette comparaison, colonel, quoi qu'elle soit empruntée à
+la vie des campagnes et qu'elle rappelle la plus triviale
+littérature; j'y tiens parce qu'elle prouve l'absurdité de vos
+accusations; je suis juste aussi coupable envers vous que ce
+poulet qui a mécontenté son maître en ne pouvant lui donner
+d'oeufs! De grâce, colonel, est-ce ainsi que l'on paie un ami, un
+frère? Et pourquoi voulez-vous m'acheter? pourquoi? «Tiens, mon
+frère bien-aimé, je suis ton débiteur, tu m'as sauvé la vie:
+prends donc ces deniers de Judas, mais disparais de ma vue!» Que
+c'est simple! Quelle brutalité! Vous vous figuriez que je
+convoitais votre or, tandis que je ne nourrissais que des pensées
+séraphiques pour l'édification de votre bonheur! Oh! vous m'avez
+brisé le coeur! Vous vous êtes joué de mes sentiments les plus
+purs, comme un enfant de son hochet! Il y avait longtemps,
+colonel, que je prévoyais cette avanie et voilà pourquoi il y a
+longtemps que m'étranglent votre pain et votre sel! Voilà pourquoi
+m'écrasaient vos moelleux édredons. Voilà pourquoi vos sucreries
+m'étaient plus brûlantes que le poivre de Cayenne! Non, colonel,
+soyez heureux tout seul et laissez Foma suivre, sac au dos, son
+douloureux calvaire. Ma décision est irrévocable, colonel!
+
+-- Non, Foma, non! Il n'en sera pas ainsi! Il n'en peut être
+ainsi, gémit mon oncle écrasé.
+
+-- Il en sera ainsi, colonel, et cela doit être ainsi! Je vous
+quitte dès demain. Répandez vos millions; parsemez-en toute ma
+route jusqu'à Moscou; je les foulerai aux pieds avec un fier
+mépris. Ce pied que vous voyez, colonel, piétinera, écrasera,
+souillera vos billets de banque et Foma Fomitch se nourrira
+exclusivement de la noblesse de son âme. La preuve est faite; j'ai
+dit: adieu, colonel! Adieu, colonel!
+
+Il fit derechef un mouvement pour se lever.
+
+-- Pardon, Foma, pardon! Oublie! dit encore mon oncle d'un ton
+suppliant.
+
+-- Pardon? Qu'avez-vous besoin de mon pardon? Admettons que je
+vous pardonne; je suis chrétien et ne puis pas ne pas pardonner;
+j'ai déjà presque pardonné! Mais décidez vous-même; cela aurait-il
+le sens commun? serait-il digne de moi de rester, ne fût-ce qu'un
+moment dans cette maison dont vous m'avez chassé?
+
+-- Mais je t'assure, Foma, que cela n'aurait rien que de
+convenable!
+
+-- Convenable? Sommes-nous donc des pairs? Est-ce que vous ne
+comprenez pas que je viens de vous écraser de ma générosité et que
+votre misérable conduite vous a réduit à rien? Vous êtes à terre
+et moi, je plane. Où donc est alors la parité? L'amitié est-elle
+possible hors de l'égalité? C'est en sanglotant que je le dis et
+non en triomphant, comme vous le pensez, peut-être.
+
+-- Mais je pleure aussi Foma; je te le jure!
+
+-- Voilà donc cet homme, reprit Foma, pour lequel j'ai passé tant
+de nuits blanches! Que de fois, en mes insomnies, je me levais, me
+disant:»À cette heure, il dort tranquillement, confiant en ta
+vigilance. À toi de veiller pour lui, Foma; peut-être trouveras-tu
+les moyens du bonheur de cet homme!» Voilà ce que pensait Foma
+pendant ses insomnies, colonel! Et nous avons vu de quelle façon
+le colonel l'en remercie! Mais finissons-en...
+
+-- Mais je saurai mériter de nouveau ton amitié, Foma, je te le
+jure!
+
+-- Vous mériteriez mon amitié? Et quelle garantie m'offrez-vous?
+En chrétien que je suis, je vous pardonnerai et j'irai même
+jusqu'à vous aimer; mais, homme de coeur, pourrai-je contenir mon
+mépris? La morale m'interdit d'agir autrement, car, je vous le
+répète, vous vous êtes déshonoré tandis que je me conduisais avec
+noblesse. Montrez-moi celui des vôtres qui serait capable d'un
+acte pareil? Qui d'entre eux refuserait cette grosse somme qu'a
+pourtant repoussée le misérable Foma, ce Foma honni, par simple
+penchant à la grandeur d'âme? Non, colonel, pour vous égaler à
+moi, il vous faudrait désormais une longue suite d'exploits. Mais
+de quel exploit peut-être capable celui qui ne peut me dire vous,
+comme à son égal, qui me tutoie, comme un domestique?
+
+-- Mais, Foma, je ne te tutoyais que par amitié! Je ne savais pas
+que cela te fût désagréable... Mon Dieu, si j'avais pu le savoir!
+
+-- Vous, continua-t-il, qui n'avez pu, ou plutôt qui n'avez pas
+voulu consentir à une de mes plus insignifiantes demandes, à l'une
+des plus futiles, alors que je vous priais de me dire: «Votre
+Excellence!»
+
+-- Mais, Foma, c'était un véritable attentat à la hiérarchie...
+
+-- C'est une phrase que vous avez apprise par coeur et que vous
+répétez comme un perroquet. Vous ne comprenez donc pas que vous
+m'avez humilié, que vous m'avez fait affront par ce refus de
+m'appeler Excellence! Vous m'avez déshonoré pour n'avoir pas
+compris mes raisons; vous m'avez rendu ridicule comme un vieillard
+à lubies que guette l'asile des aliénés. Est-ce que je ne sais pas
+moi-même qu'il eût été ridicule pour moi d'être appelé Votre
+Excellence, moi qui méprise tous ces grades, toutes ces grandeurs
+terrestres sans valeur intrinsèque si elles ne s'accompagnent pas
+de vertu? Pour un million, je n'accepterai pas le grade de général
+sans vertu. Cependant, vous m'avez pris pour un dément quand
+c'était à votre bien que je sacrifiais mon amour-propre en
+permettant que vous et vos savants, vous pussiez me regarder comme
+fou! Ce n'était que pour éclairer votre raison, pour développer
+votre moralité, pour vous inonder des rayons des lumières
+nouvelles, que j'exigeais de vous le titre de général. Je voulais
+justement arriver à vous convaincre que les généraux ne sont pas
+forcément les plus grands astres du monde; je voulais vous prouver
+qu'un titre n'est rien sans une grande âme, qu'il n'y avait pas
+tant à se réjouir de la visite de ce général, alors qu'il se
+trouvait peut-être tout près de vous de véritables foyers de
+vertu. Mais vous étiez tellement gonflé de votre titre de colonel
+qu'il vous paraissait dur de me traiter en général. Voilà où il
+faut chercher les causes de votre refus et non dans je ne sais
+quel attentat à la hiérarchie. Tout cela vient de ce que vous êtes
+colonel et que je ne suis que Foma!
+
+-- Non, Foma, non; je t'assure que tu te trompes. Tu es un savant
+et non simplement Foma... J'ai pour toi la plus grande estime.
+
+-- Vous m'estimez! Fort bien! Veuillez alors me dire, du moment
+que vous m'estimez, si je ne suis pas digne selon vous du titre de
+général? Répondez nettement et immédiatement: en suis-je digne ou
+non? Je veux me rendre compte de votre degré d'intelligence et de
+votre esprit.
+
+-- Par ton honnêteté, par ton désintéressement, par la grandeur
+d'âme, tu en es digne, proclama mon oncle avec orgueil.
+
+-- Alors, si j'en suis digne, pourquoi ne voulez-vous pas me dire:
+Votre Excellence?
+
+-- Foma, je te le dirai, si tu y tiens.
+
+-- Je l'exige! je l'exige! colonel. J'insiste et je l'exige
+précisément parce que je vois combien cela vous est pénible. Ce
+sacrifice sera le commencement des exploits qu'il vous faut
+accomplir pour m'égaler. Ce n'est que lorsque vous vous serez
+vaincu vous-même que je pourrai croire à votre sincérité...
+
+-- Dès demain, je te dirai: Votre Excellence!
+
+-- Non, pas demain, colonel; demain, cela va de soi! J'exige que
+vous me le disiez tout de suite.
+
+-- Bien, Foma, je suis prêt... Seulement comment le dire comme ça
+tout de suite?
+
+-- Pourquoi pas tout de suite? Auriez-vous honte? Si vous avez
+honte, c'est une insulte que vous me faites.
+
+-- Eh bien Foma, je suis prêt... et j'en serai fier... Seulement
+Foma, puis-je te dire comme ça tout d'un coup: «Bonjour, Votre
+Excellence?» On ne peut pas faire ça...
+
+-- Votre «bonjour, Votre Excellence» serait insultant; ça aurait
+l'air d'une plaisanterie, d'une farce que je ne saurais admettre.
+Je vous en prie, colonel! prenez un autre ton!
+
+-- Foma, tu ne plaisantes pas?
+
+-- D'abord, je ne suis pas tu, Yégor Ilitch, mais vous; ensuite je
+ne suis pas Foma, mais Foma Fomitch; ne l'oubliez pas.
+
+-- Je jure, Foma Fomitch, que je suis plein de bonne volonté et
+prêt de tout mon coeur à contenter tes désirs... Mais que dois-je
+dire?
+
+-- Vous trouvez difficile de faire vos phrases avec: Votre
+Excellence? Cela se conçoit et vous auriez dû vous expliquer plus
+tôt. C'est tout à fait excusable, surtout quand on n'est pas
+écrivain, pour m'exprimer avec délicatesse. Je vais vous aider:
+répétez après moi: «Votre Excellence...»
+
+-- Eh bien: «Votre Excellence...»
+
+-- Non; pas de: eh bien, mais tout simplement: «Votre Excellence».
+Je vous demande, colonel, de prendre un autre ton. J'espère aussi
+que vous n'allez pas vous formaliser, si je vous propose de vous
+incliner légèrement en prononçant ces mots, ce qui exprime le
+respect et le désir de tenir compte de toutes les observations
+faites. J'ai fréquenté, moi aussi, la société des généraux et je
+connais ces nuances. Et bien: «Votre Excellence...»
+
+-- «Votre Excellence...»
+
+-- «Combien je suis heureux de l'occasion qui s'offre à moi de
+vous présenter mes excuses pour avoir si mal compris l'âme de
+Votre Excellence. J'ose vous assurer qu'à l'avenir je n'épargnerai
+point mes faibles forces pour le bien commun...» Et en voilà assez
+pour vous!
+
+Pauvre oncle! Il dut répéter ce galimatias phrase par phrase, mot
+par mot! Je rougissais comme un coupable; la colère m'étouffait.
+
+-- Voyons, s'enquit le bourreau, ne sentez-vous pas maintenant
+dans votre coeur une sorte d'allégresse, comme si un ange y fut
+descendu?... Répondez: sentez-vous la présence de l'ange?
+
+-- Oui, Foma, je sens une sorte d'allégresse, répondit mon oncle.
+
+-- Maintenant que vous êtes vaincu, vous sentez votre coeur comme
+si on le baignait dans les saintes huiles?
+
+-- Oui, Foma, on le dirait baigné dans l'huile.
+
+-- Dans l'huile?... Hem! Je ne vous ai pas parlé d'huile... Mais
+n'importe. Vous saurez désormais, colonel, ce que c'est que le
+devoir accompli! Luttez contre vous-même! Vous avez trop d'amour-
+propre. Votre orgueil est excessif.
+
+-- Oui, Foma, je le vois, soupirait mon oncle.
+
+-- Vous êtes un égoïste, un ténébreux égoïste...
+
+-- Oui, je suis un égoïste, Foma; je le sais depuis que je te
+connais.
+
+-- Je vous parle en ce moment comme un père, comme une tendre
+mère... Vous découragez tout le monde et vous oubliez la douceur
+des caresses.
+
+-- Tu as raison, Foma.
+
+-- Dans votre grossièreté, vous heurtez les coeurs d'une façon si
+brutale, vous sollicitez l'attention d'une manière si prétentieuse
+que vous feriez sauver tout homme délicat à l'autre bout du monde.
+
+Mon oncle soupira encore.
+
+-- Soyez plus doux, plus attentif pour les autres, témoignez-leur
+plus d'affection; pensez aux autres plus qu'à vous-même et vous ne
+serez pas oublié non plus. Vivez, mais laissez vivre les autres,
+tel est mon principe! Souffre, travaille, prie, espère! voilà les
+règles de conduite que je voudrais inculquer à l'humanité entière!
+Suivez-les et je serai le premier à vous ouvrir mon coeur, à
+pleurer... s'il le faut, sur votre poitrine. Tandis que vous ne
+vivez que pour vous; c'est lassant à la fin!
+
+-- «Homme aux douces paroles!» prononça dévotement Gavrilo.
+
+-- Tout cela est vrai, Foma; je le sens acquiesça mon oncle, tout
+ému. Mais tout n'est pas de ma faute; j'ai été élevé ainsi; j'ai
+vécu parmi les soldats. Je te jure, Foma, que j'étais très
+sensible. Quand je fis mes adieux au régiment, tous les hussards,
+toute la brigade pleurait. Ils disaient tous qu'ils ne reverraient
+plus mon pareil... Alors, je m'étais dit que je n'étais pas un
+homme absolument mauvais.
+
+-- Nouveau trait d'égoïsme. Je vous reprends en flagrant délit
+d'amour-propre exaspéré. Vous vous vantez et vous cherchez à vous
+parer des larmes de ces hussards. Me voyez-vous faire parade des
+larmes de qui que ce soit? Et cependant, ça ne me serait pas
+difficile: j'aurais de quoi me vanter aussi!
+
+-- Ça m'a échappé, Foma: je n'ai pas pu me contenir au souvenir du
+beau temps passé!
+
+-- Le beau temps ne nous tombe pas du ciel; c'est nous qui le
+faisons nous-mêmes; il est dans notre coeur, Yégor Ilitch.
+Pourquoi suis-je toujours heureux, calme, content, en dépit de mes
+malheurs? Pourquoi n'importuné-je personne excepté les imbéciles,
+les savants que je n'épargne pas et que je n'épargnerai jamais?
+Quels sont ces savants? «Un homme de science». Mais, chez lui,
+cette science est un leurre et non une science! Voyons, que
+disait-il, ce tantôt? Qu'il vienne! Faites venir tous les savants.
+Je suis en mesure de les confondre tous, de renverser toutes leurs
+doctrines! Quant à la noblesse de sentiments, je n'en parle même
+pas...
+
+-- Certainement, Foma, certainement, personne n'en doute!
+
+-- Tout à l'heure, j'ai fait preuve d'esprit, de talent, de
+colossale érudition littéraire, d'une connaissance approfondie du
+coeur humain; j'ai montré dans un brillant développement comment
+tel Kamarinski pouvait devenir un thème élevé de conversation dans
+la bouche de l'homme de talent. Eh bien, lequel d'entre eux a su
+m'apprécier à ma valeur? Non, on se détournait de moi. Je suis
+certain qu'il vous a déjà dit que je ne savais rien! Et pourtant,
+il avait peut-être devant lui un Machiavel, un Mercadante, dont
+tout le défaut était sa pauvreté, son génie méconnu!... Non, cela,
+c'est impardonnable!... On me parle aussi d'un certain Korovkine.
+Qu'est-ce encore que celui-là?
+
+-- Foma, c'est un homme d'esprit et de science que j'attends.
+Celui-là est véritablement un savant!
+
+-- Hum! Je vois ça, une sorte d'Aliboron moderne, pliant sous le
+poids des livres. Ces gens-là n'ont pas de coeur, colonel, ils
+n'ont pas de coeur. Qu'est-ce que l'instruction sans la vertu?
+
+-- Non, Foma, non! Si tu avais entendu comme il parlait du bonheur
+conjugal! Ses paroles allaient droit au coeur, Foma!
+
+-- Hem! On verra. On lui fera passer un examen à ce Korovkine.
+Mais en voilà assez! conclut-il en se levant. Je ne saurais encore
+vous accorder mon pardon total, colonel, car l'outrage fut
+sanglant. Mais je vais prier et peut-être Dieu fera-t-il descendre
+la paix en mon âme offensée. Nous en reparlerons demain. Pour le
+moment, permettez-moi de me retirer. Je suis très fatigué; je me
+sens affaibli...
+
+-- Ah! Foma, fit mon oncle avec empressement, tu dois être bien
+las. Si tu mangeais un morceau pour te réconforter? Je vais donner
+des ordres.
+
+-- Manger? Ha! ha! ha! Manger! répondit Foma avec un rire de
+mépris. On vous fait vider une soupe empoisonnée et puis on vous
+demande si vous n'avez pas faim? On soignerait les plaies du coeur
+avec de petits plats? Quel triste matérialiste vous faites,
+colonel!
+
+-- Foma, je te jure que je te faisais cette offre de bon coeur!
+
+-- C'est bien, laissons cela. Je me retire. Mais vous, courez
+immédiatement vous jeter aux pieds de votre mère et tâchez
+d'obtenir son pardon par vos larmes et vos sanglots; tel est votre
+devoir.
+
+-- Ah! Foma, je n'ai cessé d'y penser tout le temps de notre
+conversation: j'y pensais à l'instant même en te parlant. Je suis
+prêt à rester à genoux devant elle jusqu'à l'aube. Mais pense
+seulement, Foma, à ce que l'on exige de moi! C'est injuste, cruel!
+Sois généreux, fais mon bonheur; réfléchis, décide, et alors...
+alors... je te jure...
+
+-- Non, Yégor Ilitch, non; ce n'est pas mon affaire, répondit
+Foma. Vous savez fort bien que je ne me mêle pas de tout cela. Je
+vous sais convaincu que je suis la cause de tout, bien que je me
+sois toujours tenu à l'écart de cette histoire et dès le
+commencement, je vous le jure. Seule agit ici la volonté de votre
+mère qui ne cherche que votre bien, naturellement. Rendez-vous
+auprès d'elle; courez-y et réparez, par votre obéissance, le mal
+que vous avez fait... Il faut que votre colère soit passée avant
+que le soleil ne se couche. Quant à moi, je vais prier pour vous
+toute la nuit. Voici longtemps déjà que je ne sais plus ce que
+c'est que le sommeil, Yégor Ilitch. Adieu! Je te pardonne aussi,
+vieillard -- ajouta-t-il en se tournant vers Gavrilo -- je sais
+que tu n'as pas agi dans la plénitude de ta raison. Pardonne-moi
+si je t'ai offensé... Adieu, adieu à tous et que Dieu vous
+bénisse!
+
+Foma sortit. Je me précipitai aussitôt dans la salle.
+
+-- Tu nous écoutais? s'écria mon oncle.
+
+-- Oui, mon oncle, je vous écoutais. Dire que vous avez pu
+l'appeler Votre Excellence!
+
+-- Qu'y faire, mon cher? J'en suis même fier. Qu'est-ce, auprès de
+son sublime exploit? Quel coeur noble, désintéressé! Quel grand
+homme! Serge, tu as entendu... Comment ai-je pu lui offrir de
+l'argent? je ne parviens pas à m'en rendre compte. Mon ami,
+j'étais aveuglé par la colère; je ne le comprenais pas, je le
+soupçonnais, je l'accusais... Mais non. Je vois bien qu'il ne
+pouvait être mon ennemi. As-tu vu la noblesse de son expression
+lorsqu'il a refusé cet argent?
+
+-- Fort bien, mon oncle, soyez aussi fier qu'il vous plaira. Quant
+à moi, je pars; la patience me manque. Je vous le demande pour la
+dernière fois: que voulez-vous de moi? Pourquoi m'avez-vous appelé
+auprès de vous? Mais si tout est réglé et que vous n'avez plus
+besoin de moi, je veux partir. De pareils spectacles me sont
+insupportables. Je partirai aujourd'hui même.
+
+-- Mon ami, fit mon oncle, avec son agitation accoutumée, attends
+seulement deux minutes. Je vais de ce pas chez ma mère pour y
+terminer une affaire de la plus haute importance. En attendant,
+va-t-en chez toi; Gavrilo va te reconduire; c'est maintenant dans
+le pavillon d'été, tu sais? dans le jardin. J'ai donné l'ordre d'y
+transporter ta malle. Quant à moi, je vais près de ma mère
+implorer son pardon; je prendrai une décision ferme -- je sais
+laquelle -- et je reviendrai aussitôt vers toi pour te raconter
+tout, tout, jusqu'au dernier détail; je t'ouvrirai mon coeur...
+Et... et... nous finirons par revoir de beaux jours! Deux minutes,
+Serge, seulement deux minutes!
+
+Il me serra la main et sortit précipitamment. Je n'avais plus qu'à
+suivre Gavrilo.
+
+
+
+X
+MIZINTCHIKOV
+
+Le pavillon où me conduisit Gavrilo et qu'on appelait «Pavillon
+d'été» avait été construit par les anciens propriétaires. C'était
+une jolie maisonnette en bois, située au milieu du jardin, à
+quelques pas de la vieille maison. Elle était entourée de trois
+côtés par des tilleuls dont les branches touchaient le toit. Les
+quatre pièces qui la composaient servaient de chambres d'amis.
+
+En pénétrant dans celle qui m'était destinée, j'aperçus sur la
+table de nuit une feuille de papier à lettres, couverte de toutes
+sortes d'écritures superbes et où s'entrelaçaient guirlandes et
+paraphes. Les majuscules et le guirlandes étaient enluminées.
+L'ensemble composait un assez gentil travail de calligraphie. Dès
+les premiers mots je vis que c'était une supplique à moi adressée,
+où j'étais qualifié de «bienfaiteur éclairé». Il y avait un titre:
+Les gémissements de Vidopliassov. Mais tous mes efforts pour
+comprendre quelque chose à ce fatras restèrent vains. C'étaient
+des sottises emphatiques, écrites dans un style pompeux de
+laquais. Je devinai seulement que Vidopliassov se trouvait dans
+une situation difficile, qu'il sollicitait mon aide et mettait en
+moi tout son espoir «en raison de mes lumières». Il concluait en
+me priant d'intervenir en sa faveur auprès de mon oncle, au moyen
+de la «mécanique». C'était la fin textuelle de l'épître que
+j'étais encore en train de lire quand la porte s'ouvrit et
+Mizintchikov entra.
+
+-- J'espère que vous voudrez bien me permettre de faire votre
+connaissance, me dit-il d'un ton dégagé, mais avec la plus grande
+politesse et en me tendant la main. Je n'ai pu vous dire un mot ce
+tantôt, mais du premier coup, j'ai senti le désir de vous
+connaître plus amplement.
+
+En dépit de ma mauvaise humeur, je répondis que j'étais moi-même
+enchanté, etc. Nous nous assîmes.
+
+-- Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il à la vue de la lettre
+que j'avais encore à la main. Ne sont-ce pas les gémissements de
+Vidopliassov? C'est bien ça. J'étais sûr qu'il vous attaquerait
+aussi. Il me présenta une feuille semblable et contenant les mêmes
+gémissements. Il y a longtemps qu'on vous attendait et qu'il avait
+dû se préparer. Ne vous étonnez pas; il se passe ici beaucoup de
+choses assez étranges et il y a vraiment de quoi rire.
+
+-- Rire seulement?
+
+-- Voyons, faudrait-il donc pleurer? Si vous le voulez, je vous
+raconterai l'histoire de Vidopliassov et je suis sûr de vous
+amuser.
+
+-- Je vous avoue que Vidopliassov m'intéresse assez peu pour le
+moment! répondis-je d'un ton mécontent.
+
+Il me paraissait évident que la démarche et l'amabilité de
+Mizintchikov devaient avoir un but et qu'il avait besoin de moi.
+L'après-midi il se tenait morne et grave, et maintenant je le
+voyais gai, souriant et tout prêt à me narrer de longues
+histoires. Dès le premier abord, on voyait que cet homme était
+fort maître de lui et qu'il connaissait son monde à fond.
+
+-- Maudit Foma! dis-je avec emportement et en déchargeant un grand
+coup de poing sur la table. Je suis sûr que c'est lui la source
+unique de tout le mal et qu'il mène tout. Maudite créature!
+
+-- On dirait que vous lui en voulez tout de même un peu trop,
+remarqua Mizintchikov.
+
+-- Un peu trop, m'écriai-je soudainement enflammé. Il se peut que
+tantôt j'aie dépassé la mesure et que j'aie ainsi autorisé
+l'assistance à me condamner. Je comprends fort bien que j'aie
+assez mal réussi, et il était inutile de me le dire. Je sais aussi
+que ce n'est pas ainsi que l'on agit dans le monde, mais,
+réfléchissez et dites-moi s'il y avait moyen de ne pas s'emporter!
+Mais on se croirait dans une maison d'aliénés, si vous voulez
+savoir ce que j'en pense!... et... et je m'en vais; voilà tout!
+
+-- Fumez-vous? s'enquit placidement Mizintchikov.
+
+-- Oui.
+
+-- Alors, vous me permettrez d'allumer ma cigarette. Là-bas, il
+est interdit de fumer et je commençais à m'ennuyer sérieusement.
+Je conviens que ça ne ressemble pas mal à un asile d'aliénés; mais
+soyez sûr que je ne me permettrai pas de vous juger, car, à votre
+place, je me serais peut-être emporté deux fois plus fort.
+
+-- En ce cas, comment avez-vous pu conserver ce calme
+imperturbable, si vous étiez tellement révolté? Je vous vois
+encore impassible et je vous avoue qu'il m'a semblé singulier que
+vous vous désintéressiez ainsi de la défense du pauvre oncle
+toujours prêt à faire du bien à tous et à chacun!
+
+-- Vous avez raison; il est le bienfaiteur d'une quantité de gens;
+mais je trouve complètement inutile de le défendre; ça ne sert à
+rien; c'est humiliant pour lui, et puis je serais chassé dès le
+lendemain d'une pareille manifestation. Je dois vous dire
+franchement que je me trouve dans une situation telle qu'il me
+faut ménager cette hospitalité.
+
+-- Je ne saurais vous reprocher votre franchise... Mais il y a
+certaines choses que je voudrais vous demander, car, vous demeurez
+ici depuis un mois déjà...
+
+-- Tout ce que vous voudrez; entièrement à votre service, répondit
+Mizintchikov avec empressement, et il approcha une chaise.
+
+-- Expliquez moi comment il se peut que Foma Fomitch ait refusé
+une somme de quinze mille roubles qu'il tenait déjà dans les
+mains: je l'ai vu de mes propres yeux.
+
+-- Comment? Est-ce possible? s'écria mon interlocuteur. Racontez-
+moi ça, je vous prie.
+
+Je lui fis le récit de la scène, en omettant l'incident «Votre
+Excellence». Il écoutait avec une avide curiosité et changea même
+de visage quand je lui confirmai ce chiffre de quinze mille
+roubles.
+
+-- C'est très habile, fit-il quand j'eus fini. Je ne l'en aurais
+pas cru capable!
+
+-- Cependant c'est un fait qu'il a refusé l'argent. Comment
+expliquer cela? Serait-ce vraiment par noblesse de sentiments?
+
+-- Il en a refusé quinze mille pour en avoir trente plus tard.
+D'ailleurs, je doute que Foma agisse d'après un véritable calcul,
+ajouta-t-il après un moment de méditation. Ce n'est pas du tout un
+homme pratique. C'est un espèce de poète... Quinze mille... Hum!
+Voyez-vous, il aurait pris cet argent s'il avait pu résister à la
+tentation de poser, de faire des embarras. Ce n'est qu'un
+pleurnicheur doué d'un amour-propre phénoménal.
+
+Il s'échauffait. On le sentait ennuyé et même jaloux. Je
+l'examinai curieusement. Il ajouta, pensif:
+
+-- Hum! Il faut s'attendre à de grands changements. En ce moment
+Yégor Ilitch nourrit un tel culte pour ce Foma qu'il pourrait bien
+en arriver à se marier par pure complaisance! -- ajouta-t-il entre
+ses dents.
+
+-- Alors, vous croyez à la possibilité de ce mariage insensé et
+criminel avec cette idiote!
+
+Mizintchikov me regarda fixement.
+
+-- Leur idée n'est pas déraisonnable. Ils prétendent qu'il doit
+faire quelque chose pour le bien de la famille.
+
+-- Comme s'il n'en avait pas déjà assez fait! m'écriai-je avec
+indignation. Et vous pouvez trouver raisonnable cette résolution
+d'épouser une pareille toquée?
+
+-- Certes, je suis d'accord avec vous que ce n'est qu'une toquée.
+Hum! C'est très bien à vous d'aimer ainsi votre oncle et je
+compatis à vos inquiétudes...Cependant, il faut considérer qu'avec
+l'argent de cette demoiselle, on pourrait grandement étendre la
+propriété. D'ailleurs, ils ont d'autres raisons encore: ils
+craignent que Yégor Ilitch se marie avec l'institutrice... vous
+savez, cette jeune fille si intéressante?
+
+-- Est-ce probable, à votre sens? lui demandai-je, très ému. Ça me
+fait l'effet d'une calomnie. Expliquez-moi ce point, au nom de
+Dieu: cela m'intéresse infiniment.
+
+-- Oh! il en est amoureux; seulement, il le cache.
+
+-- Il le cache! Vous croyez qu'il le cache? Et elle, est-ce
+qu'elle l'aime?
+
+-- Ça se pourrait. Du reste, elle a tout avantage à l'épouser;
+elle est si pauvre!
+
+-- Mais sur quoi vous basez-vous pour croire qu'ils s'aiment?
+
+-- Il est impossible de ne pas s'en apercevoir, et je crois qu'ils
+se donnent des rendez-vous. On a même été jusqu'à les prétendre en
+relations intimes. Seulement, n'en parlez à personne. C'est un
+secret que je vous confie.
+
+-- Comment croire une telle chose? m'écriai-je. Est-ce que vous y
+croyez?
+
+-- Je n'en ai certainement pas la certitude absolue, n'ayant pas
+vu de mes yeux. Mais c'est fort possible.
+
+-- Comment? Mais rappelez-vous la délicatesse, l'honnêteté de mon
+oncle.
+
+-- J'en suis d'accord. Cependant on peut se laisser entraîner,
+comptant réparer cela plus tard par un mariage. On est si
+facilement entraîné! Mais, je le répète, je ne garantis pas la
+véracité de ces faits, d'autant plus que ces gens-là ne la
+ménagent pas. Ils l'ont même accusée de s'être donnée à
+Vidopliassov.
+
+-- Eh bien, voyons, est-ce possible? m'écriai-je. Avec
+Vidopliassov! Est-ce que le seul fait d'en parler n'est pas
+répugnant? Vous n'y croyez pas?
+
+-- Je vous dis que je ne crois à rien de tout cela, répondit
+Mizintchikov avec la même placidité. Mais, c'est possible. Tout
+est possible en ce monde! D'abord, je n'ai pas vu, et puis ça ne
+me regarde pas. Cependant, comme je vois que vous semblez vous y
+intéresser énormément, sachez-le: j'estime assez peu probable que
+de telles relations aient jamais existé. Ce sont là les tours
+d'Anna Nilovna Pérépélitzina. C'est elle qui a répandu ces bruits
+par jalousie, car elle comptait se marier avec Yégor Ilitch, je
+vous le jure sur le nom de Dieu! uniquement parce qu'elle est la
+fille d'un lieutenant-colonel. En ce moment, elle est en pleine
+déception et fort irritée. Je crois vous avoir fait part de tout
+ce que je sais sur ces affaires et je vous avoue détester les
+commérages, d'autant plus que cela nous fait perdre un temps
+précieux. Je venais pour vous demander un petit service.
+
+-- Un service? Tout ce que vous voudrez, si je puis vous être
+utile...
+
+-- Je le crois et j'espère vous gagner à ma cause, car je vois que
+vous aimez votre bon oncle et que vous vous intéressez à son
+bonheur. Mais, au préalable, j'ai une prière à vous adresser.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Il se peut que vous consentiez à ce que je veux vous demander,
+mais, en tout cas, avant de vous exposer ma requête, j'espère que
+vous voudrez bien me faire la grande faveur de me donner votre
+parole de gentilhomme que tout ce que nous aurons dit restera
+entre nous, que vous ne trahirez ce secret pour personne et ne
+mettrez pas à profit l'idée que je crois indispensable de vous
+communiquer. Me donnez-vous votre parole?
+
+Le début était solennel. Je donnai ma parole.
+
+-- Eh bien? fis-je.
+
+-- L'affaire, voyez-vous, est très simple. Je veux enlever Tatiana
+Ivanovna et l'épouser. Vous comprenez?
+
+-- Je regardai M. Mizintchikov entre les deux yeux et fus quelques
+instants sans pouvoir prononcer une parole.
+
+-- Je dois vous avouer que je n'y comprends rien, déclarai-je à la
+fin, et d'ailleurs, je pensais avoir affaire à un homme sensé...
+je n'aurais donc pu prévoir...
+
+-- Ce qui signifie, tout simplement, que vous trouvez mon projet
+stupide, n'est-ce pas?
+
+-- Du tout, mais...
+
+-- Oh! je vous en prie! Ne vous gênez pas. Tout au contraire, vous
+me ferez grand plaisir d'être franc; nous nous rapprocherons ainsi
+du but. Je suis d'accord qu'à première vue, cela peut paraître
+étrange, pourtant, j'ose vous assurer que, non seulement mon
+intention n'est pas si absurde, mais qu'elle est tout à fait
+raisonnable. Et si vous voulez être assez bon pour en écouter tous
+les détails...
+
+-- De grâce! Je suis tout oreilles.
+
+-- Du reste, ce ne sera pas long. Voici: je suis sans le sou et
+couvert de dettes. De plus, j'ai une soeur de dix-neuf ans,
+orpheline qui vit chez des étrangers sans autres moyens
+d'existence et c'est un peu de ma faute. Nous avions hérité de
+quarante âmes, mais cet héritage coïncida, par malheur, à ma
+nomination au grade de cornette! J'ai commencé par engager notre
+bien; puis j'ai dépensé le reste à faire la noce; je suis honteux
+quand j'y pense! Maintenant, je me suis ressaisi et j'ai résolu de
+changer d'existence. Mais, pour ce faire, il me faut cent mille
+roubles. Comme je ne puis rien gagner au service, comme je ne suis
+capable de rien et que mon instruction est presque nulle, il ne me
+reste qu'à voler ou à me marier richement. Je suis venu ici pour
+ainsi dire sans chaussures et à pied, ma soeur m'ayant donné ses
+trois derniers roubles quand je quittai Moscou. Aussitôt que je
+connus Tatiana Ivanovna, une pensée germa dans mon esprit. Je
+décidai immédiatement de me sacrifier et de l'épouser. Convenez
+que tout cela est parfaitement raisonnable, d'autant plus que je
+le fais surtout pour ma soeur.
+
+-- Mais, alors, permettez: vous avez l'intention de demander
+officiellement la main de Tatiana Ivanovna?
+
+-- Dieu m'en garde! Je serais aussitôt chassé d'ici et elle-même
+s'y refuserait. Mais, si je lui propose de l'enlever, elle
+consentira. Pour elle, le principal, c'est le romanesque,
+l'imprévu. Naturellement, cet enlèvement aboutira à un mariage. Le
+tout est que je réussisse à la faire sortir d'ici.
+
+-- Mais qu'est-ce qui vous garantit qu'elle voudra bien s'enfuir
+avec vous?
+
+-- Oh! ça, j'en suis certain. Tatiana Ivanovna est prête à une
+intrigue avec le premier venu qui aura l'idée de lui offrir son
+amour. Voilà pourquoi je vous ai demandé votre parole d'honneur
+que vous ne profiteriez point du renseignement. Vous comprendrez
+que ce serait péché de ma part de laisser passer une pareille
+occasion, étant données, surtout, ces conjonctures où je me
+trouve.
+
+-- Alors, elle est tout à fait folle!... Ah! pardon! fis-je, en me
+reprenant, j'oubliais que vous aviez des vues sur elle...
+
+-- Ne vous gênez donc pas! Je vous en ai déjà prié. Vous me
+demandez si elle est tout à fait folle; que dois-je vous répondre?
+Elle n'est pas folle puisqu'elle n'est pas enfermée. De plus je ne
+vois aucune folie à cette manie des intrigues d'amour. Jusqu'à
+l'année dernière, elle vécut chez des bienfaitrices, car elle
+était dans la misère depuis son enfance. C'est une honnête fille
+et douée d'un coeur sensible. Vous comprenez: personne ne l'avait
+encore demandée en mariage, et les rêves, les désirs, et les
+espoirs, un coeur brûlant qu'elle devait toujours réprimer, le
+martyre que lui faisait endurer sa bienfaitrice, tout cela était
+bien pour affecter une âme tendre. Soudain elle devient riche:
+convenez que cela pourrait faire perdre la tête à n'importe qui.
+Maintenant, on la recherche, on lui fait la cour et toutes ses
+espérances se sont réveillées. Tantôt, vous l'avez entendu
+raconter cette anecdote du galant en gilet blanc; elle est
+authentique et de ce fait, vous pouvez juger du reste. Il est donc
+facile de la séduire avec des soupirs et des billets doux et, pour
+peu qu'on y ajoute une échelle de soie, des sérénades espagnoles
+et autres menues balançoires, on en fera ce qu'on voudra. Je l'ai
+tâtée, et j'en ai obtenu tout aussitôt un rendez-vous. Mais je me
+réserve jusqu'au moment favorable. Cependant, il faut que je
+l'enlève d'ici peu. La veille, je lui ferai la cour, je pousserai
+des soupirs; je joue de la guitare assez bien pour accompagner mes
+chansons. Je lui fixerai un rendez-vous dans le pavillon pour la
+nuit et, à l'aube, la voiture sera prête. Je la mettrai dans la
+voiture et en route! Vous concevez qu'il n'y a là aucun risque. Je
+la mènerai dans une pauvre, mais noble famille où l'on aura soin
+d'elle et, pendant ce temps-là, je ne perdrai pas une minute; le
+mariage sera bâclé en trois jours. Il n'est pas douteux que
+j'aurai besoin d'argent pour cette expédition. Mais Yégor Ilitch
+est là; et il me prêtera quatre ou cinq cents roubles sans se
+douter de leur destination. Avez-vous compris?
+
+-- Je comprends à merveille, dis-je après réflexion. Mais, en quoi
+puis-je vous être utile?
+
+-- Mais en beaucoup de choses, voyons! Sans cela, je ne me serais
+pas adressé à vous. Je viens de vous parler de cette famille noble
+mais pauvre, et vous pourriez me rendre un grand service en étant
+mon témoin ici et là-bas. Je vous avoue que sans votre aide, je
+suis réduit à l'impuissance.
+
+-- Autre question: pourquoi avez-vous daigné jeter votre choix sur
+moi que vous connaissez tout juste depuis quelques heures?
+
+-- Votre question me fait d'autant plus de plaisir qu'elle me
+donne l'occasion de vous dire toute l'estime que j'éprouve à votre
+endroit, répondit-il avec un sourire aimable.
+
+-- Fort honoré!
+
+-- Non, voyez-vous, je vous étudiais tantôt. Vous êtes un tantinet
+fougueux et aussi un peu... jeune... Mais, ce dont je suis
+certain, c'est qu'une fois votre parole donnée, vous la tenez.
+Avant tout vous n'êtes pas un Obnoskine. Et puis, je vois que vous
+êtes honnête et que vous ne me volerez pas mon idée, excepté,
+cependant, le cas où vous seriez disposé à vous entendre avec moi.
+Je consentirais peut-être à vous céder mon idée, c'est-à-dire
+Tatiana Ivanovna et serais prêt à vous seconder dans son
+enlèvement, à condition qu'un mois après votre mariage, vous me
+remettriez cinquante mille roubles.
+
+-- Comment! vous me l'offrez déjà?
+
+-- Certes! je puis parfaitement vous la céder au cas où cela vous
+sourirait. J'y perdrais, sans doute, mais... l'idée m'appartient
+et les idées se paient. En dernier lieu, je vous fais cette
+proposition, n'ayant pas le choix. Dans les circonstances
+actuelles, on ne peut laisser traîner cette affaire. Et puis,
+c'est bientôt le carême pendant lequel on ne marie plus. J'espère
+que vous me comprenez?
+
+-- Parfaitement et je m'engage à tenir la parole que je vous ai
+donnée. Mais je ne puis vous aider dans cette affaire et je crois
+de mon devoir de vous en prévenir.
+
+-- Pourquoi donc?
+
+-- Comment! pourquoi? m'écriai-je, donnant enfin carrière à mon
+indignation. Mais est-ce que vous ne comprenez pas que cette
+action est malhonnête? Il est vrai que vous escomptez à juste
+titre la faiblesse d'esprit et la regrettable manie de cette
+demoiselle, mais c'est précisément ce qui devrait arrêter un
+honnête homme. Vous-même, vous la reconnaissez digne de respect.
+Et voici que vous abusez de son triste état pour lui extorquer
+cent mille roubles! Il n'y a pas de doute que vous n'avez aucune
+intention d'être véritablement son mari et que vous
+l'abandonnerez... C'est d'une telle ignominie que je ne puis
+comprendre que vous me proposiez une collaboration à votre
+entreprise!
+
+-- Oh! mon Dieu! que de romantisme! s'écria Mizintchikov avec le
+plus sincère étonnement. D'ailleurs, est-ce même du romantisme? Je
+crois tout simplement que vous ne me comprenez pas. Vous dites que
+c'est malhonnête? mais il me semble que tout le bénéfice est pour
+elle et non pour moi... Prenez seulement la peine de réfléchir.
+
+-- Évidemment, à votre point de vue, vous accomplissez un acte des
+plus méritoires en épousant Tatiana Ivanovna! répliquai-je en un
+sourire sarcastique.
+
+-- Mais certainement, un acte des plus généreux! s'exclama
+Mizintchikov en s'échauffant à son tour. Veuillez réfléchir que
+c'est, avant tout, le sacrifice ce ma personne que je lui fais en
+devenant son mari; ça coûte tout de même un peu, je présume?
+Deuxièmement, je ne prends que cent mille roubles pour ma peine et
+je me suis donné ma parole que je ne prendrais jamais un sou de
+plus; n'est-ce donc rien? Enfin, allez au fond des choses. Quelle
+vie pourrait-elle espérer? Pour qu'elle vécût tranquille, il
+serait indispensable de lui enlever la disposition de sa fortune
+et de l'enfermer dans une maison de fous, car il faut constamment
+s'attendre à ce qu'un vaurien, quelque chevalier d'industrie orné
+de moustaches et d'une barbiche à l'espagnole, dans le genre
+d'Obnoskine, s'en empare à force de guitare et de sérénades,
+l'épouse, la dépouille et l'abandonne sur une grande route. Ici,
+par exemple, dans cette honnête maison, on ne l'estime que pour
+son argent. Il faut la sauver de ces dangereux aléas. Je me charge
+de la garantir contre tous les malheurs. Je commencerai par la
+placer sans retard à Moscou dans une famille pauvre, mais honnête
+(une autre famille de ma connaissance) ma soeur vivra près d'elle.
+Il lui restera environ deux cent cinquante mille roubles, peut-
+être même trois cents. Aucun plaisir, aucune distraction ne lui
+manqueront: bals, concerts, etc. Elle pourra, s'il lui plaît,
+rêver d'amour; seulement, sur ce chapitre-là, je prendrai mes
+précautions. Libre à elle de rêver, mais non de passer du rêve à
+l'action; n-i-ni, fini! À présent, tout le monde peut ternir sa
+réputation, mais, quand elle sera ma femme, Mme Mizintchikov, je
+ne permettrai pas qu'on salisse mon nom. Cela seul serait cher!
+Naturellement, je ne vivrai pas avec elle: elle sera à Moscou et
+moi à Pétersbourg, je vous l'avoue en toute loyauté. Mais
+qu'importe cette séparation? Pensez-y; étudiez-la donc un peu.
+Peut-elle faire une épouse et vivre avec son mari? Peut-on lui
+être fidèle? Elle ne vit que de perpétuel changement. Elle est
+capable d'oublier demain qu'elle est mariée aujourd'hui. Mais je
+la rendrais tout à fait malheureuse, si je vivais avec elle et si
+j'en exigeais l'accomplissement de tous ses devoirs conjugaux. Je
+viendrais la voir une fois par an, peut-être un peu plus souvent,
+mais non pas pour lui extorquer de l'argent, je vous l'assure!
+J'ai dit que je ne prendrais pas plus de cent mille roubles! En
+venant la voir pour deux ou trois jours, je lui apporterai une
+distraction, le plaisir et non l'ennui; je la ferai rire; je lui
+conterai des anecdotes; je la mènerai au bal; je la courtiserai;
+je lui ferai des cadeaux; je lui chanterai des romances; je lui
+donnerai un petit chien; je lui écrirai des lettres d'amour. Mais
+elle sera ravie de posséder un mari aussi romanesque, aussi
+amoureux, aussi gai! À mon avis, cette façon d'agir est très
+rationnelle et tous les maris devraient s'y tenir. Les femmes
+n'aiment leurs maris qu'alors qu'ils ne sont pas là et, avec ma
+méthode, j'occuperai de la plus agréable façon et pour toute sa
+vie le coeur de Tatiana. Dites-moi ce qu'elle pourrait désirer de
+mieux? Mais ce sera une existence paradisiaque!
+
+Je l'écoutais en silence et avec un profond étonnement, comprenant
+à quel point il était impossible de discuter contre ce monsieur
+Mizintchikov, convaincu jusqu'au fanatisme de l'équité et même de
+la grandeur du projet qu'il exposait avec l'enthousiasme d'un
+inventeur. Mais il subsistait un point délicat à éclaircir.
+
+-- Avez-vous pensé, lui dis-je, qu'elle est presque fiancée à mon
+oncle à qui vous infligerez un sanglant outrage en l'enlevant à la
+veille du mariage? Et c'est encore à lui que vous comptez
+emprunter l'argent nécessaire à cet exploit!
+
+-- Ah! nous y sommes! -- s'écria-t-il fougueusement. J'avais prévu
+cette objection. Mais d'abord et avant tout, votre oncle n'a pas
+encore fait sa demande; je puis donc ignorer qu'on lui destine
+cette demoiselle. Ensuite, veuillez remarquer que j'ai conçu ce
+projet, voici trois semaines de cela, quand je ne connaissais rien
+des intentions des hôtes de la maison. En sorte que, moralement,
+le droit est pour moi et que je suis même autorisé à juger
+sévèrement votre oncle, puisqu'il me prend ma fiancée dont j'ai
+déjà obtenu un rendez-vous secret, notez-le bien! Enfin, n'étiez-
+vous pas en fureur, il n'y a qu'un instant, à la seule idée qu'on
+voulût marier votre oncle à cette Tatiana Ivanovna! et voilà que
+vous voulez considérer comme un outrage le fait d'empêcher cette
+union. Mais, c'est, au contraire, un grand service que je rends à
+votre oncle. Comprenez donc que je le sauve! Il n'envisage ce
+mariage qu'avec répugnance et il en aime une autre! Pensez à la
+femme que lui ferait Tatiana Ivanovna! Et elle aussi serait
+malheureuse, car il faudrait bien la contraindre et l'empêcher de
+jeter des roses aux jeunes gens. Si je l'emmène la nuit, aucune
+générale, aucun Foma Fomitch ne pourra plus rien faire: rappeler
+une fiancée enfuie presque à la veille du mariage serait par trop
+scandaleux. N'est-ce pas un immense service que je rendrai à Yégor
+Ilitch?
+
+J'avoue que ce dernier argument m'impressionna profondément.
+
+-- Et, s'il lui fait dès demain sa demande, fis-je, elle serait
+officiellement sa fiancée, et sera trop tard pour l'enlever!
+
+-- Bien entendu, il serait trop tard! C'est donc pour cela qu'il
+faut travailler à ce que cette éventualité ne puisse se produire
+et que je vous demande votre concours. Seul, j'aurais beaucoup de
+peine, mais, à nous deux, nous parviendrons à empêcher Yégor
+Ilitch de faire cette demande; il faut nous y appliquer de toutes
+nos forces quand nous devrions rouer de coups Foma Fomitch, pour
+attirer sur lui l'attention générale et détourner tous les esprits
+du mariage. Naturellement cela ne se ferait qu'à toute extrémité
+et c'est dans ce cas que je compte sur vous.
+
+-- Encore un mot: vous n'avez parlé de votre projet à personne
+autre que moi?
+
+Mizintchikov se gratta la nuque avec une grimace mécontente.
+
+-- J'avoue, répondit-il que cette question m'est plus désagréable
+à avaler que la plus amère pilule. C'est justement que j'ai déjà
+dévoilé mon plan, oui, j'ai fait cette bêtise! et à qui? À
+Obnoskine. C'est à peine si je peux y croire moi-même. Je ne
+comprends pas comment ça a pu se produire. Il était toujours près
+de moi; je ne le connaissais pas; lorsque cette inspiration me fut
+venue, une fièvre s'empara de moi et, comme j'avais reconnu dès
+l'abord qu'il me fallait un allié, je me suis adressé à
+Obnoskine... C'est absolument impardonnable!
+
+-- Mais que vous répondit-il?
+
+-- Il sauta là-dessus avec ravissement. Seulement, le lendemain
+matin, il avait disparu et il ne reparut que trois jours après,
+avec sa mère. Il ne me parle plus; il fait plus: il m'évite. J'ai
+tout de suite compris de quoi il retournait. Sa mère est une fine
+mouche qui en a vu de toutes les couleurs (je l'ai connue
+autrefois). Il n'est pas douteux qu'il lui a tout raconté. Je me
+tais et j'attends; eux m'espionnent et l'affaire traverse une
+phase excessivement délicate. Voilà pourquoi je me hâte.
+
+-- Mais que craignez-vous d'eux?
+
+-- Je ne crois pas qu'ils puissent faire grand'chose; mais, en
+tout cas, ils me nuiront. Ils exigeront de l'argent pour payer
+leur silence et leur concours; je m'y attends... Seulement, je ne
+peux ni ne veux leur donner beaucoup; ma résolution est prise: il
+m'est impossible de leur abandonner plus de trois mille roubles de
+commission. Comptez: trois mille roubles pour eux, cinq cents que
+coûtera le mariage; il faudra payer les vieilles dettes, donner
+quelque chose à ma soeur... Que me restera-t-il sur les cent mille
+roubles? Ce serait la ruine!... D'ailleurs, les Obnoskine sont
+partis.
+
+-- Ils sont partis? demandai-je avec curiosité.
+
+-- Aussitôt après le thé; que le diable les emporte! Demain, vous
+les verrez revenir. Allons, voyons, consentez-vous?
+
+-- Je ne sais trop que répondre. L'affaire est très délicate. Vous
+pouvez compter sur mon absolue discrétion; je ne suis pas
+Obnoskine; mais... je crois bien que vous n'avez rien à espérer de
+moi.
+
+-- Je vois, dit Mizintchikov en se levant, que vous n'avez pas
+assez souffert de Foma Fomitch ni de votre grand'mère et que,
+malgré votre affection pour votre bon oncle, vous n'avez encore pu
+apprécier les tortures qu'on lui fait endurer. Vous ne faites que
+d'arriver... Mais attendons! Restez seulement jusqu'à demain soir
+et vous consentirez. Autrement, votre oncle est perdu, comprenez-
+vous? On le mariera de force. N'oubliez pas qu'il pourrait faire
+sa demande dès demain et qu'alors, il serait trop tard; il
+vaudrait mieux vous décider aujourd'hui!
+
+-- Vraiment, je vous souhaite toute réussite, mais, pour ce qui
+est de vous aider... Je ne sais trop...
+
+-- Entendu. Mais attendons jusqu'à demain, conclut Mizintchikov
+avec un sourire moqueur. La nuit porte conseil. Au revoir. Je
+reviendrai vous voir demain de très bonne heure. Réfléchissez.
+
+Et il s'en fut en sifflotant.
+
+Je sortis presque sur ses talons pour prendre un peu l'air. La
+lune n'était pas encore levée; la nuit était noire et l'atmosphère
+suffocante; pas un mouvement dans le feuillage. Malgré mon extrême
+fatigue, je voulus marcher, me distraire, rassembler mes idées,
+mais je n'avais pas fait dix pas que j'entendais la voix de mon
+oncle. Il gravissait le perron du pavillon en compagnie de
+quelqu'un et causait avec animation. Son interlocuteur n'était
+autre que Vidopliassov.
+
+
+
+XI
+UN GRAND ÉTONNEMENT
+
+-- Mon oncle! m'écriai-je. Enfin!
+
+-- Mon ami, j'avais aussi grande hâte de te voir. Laisse-moi en
+finir avec Vidopliassov et nous pourrons causer. J'ai beaucoup à
+te dire.
+
+-- Comment? Encore Vidopliassov! Mais renvoyez-le!
+
+-- Patiente cinq ou dix minutes, Serge et je suis à toi. C'est une
+petite affaire à régler.
+
+-- Mais il vous importune avec toutes ses bêtises! fis-je, très
+mécontent.
+
+-- Que te dire, mon ami? Certainement que le moment est assez mal
+choisi pour venir m'ennuyer avec de telles bêtises... Voyons,
+Grigori, comme si tu ne pouvais pas choisir une autre occasion
+pour me faire tes plaintes! Qu'y puis-je? Aie au moins pitié de
+moi! Vous m'éreintez, tous tant que vous êtes! Je n'en peux plus,
+Serge!
+
+Et mon oncle fit des deux mains un geste de profond ennui.
+
+-- Quelle affaire a-t-il donc, si importante qu'on ne puisse la
+remettre? J'ai grand besoin, mon oncle, de...
+
+-- Eh! mon ami, on crie assez que je ne me soucie pas de la
+moralité de mes gens! Il se plaindra demain que je n'ai pas voulu
+l'écouter et alors... de nouveau...
+
+Il fit un geste.
+
+-- Voyons, finissons-en au plus vite. Je vais vous aider. Montons.
+Que veut-il? fis-je une fois que nous fûmes dans le pavillon.
+
+-- Mon ami, son nom ne lui plaît pas. Il demande la permission
+d'en changer. Comment trouves-tu cela?
+
+-- Son nom ne lui plaît pas! Eh bien, mon oncle, avant que de
+l'entendre, permettez-moi de vous dire que c'est seulement dans
+votre maison qu'on voit de tels miracles!
+
+Et, les bras écartés, je fis un grand geste d'étonnement.
+
+-- Eh! mon ami, je sais aussi écarter les bras. À quoi cela sert-
+il? dit mon oncle d'un ton fâché. Va, parle-lui; retourne-le!
+Depuis deux mois qu'il m'ennuie!...
+
+-- Mon nom n'est pas convenable! reprit Vidopliassov.
+
+-- Mais pourquoi? lui demandai-je ébahi.
+
+-- Parce qu'il a un sens indécent.
+
+-- Pourquoi? Et puis, comment en changer? On ne change pas de nom!
+
+-- De grâce, peut-on porter un nom pareil?
+
+-- Je veux bien qu'il soit assez bizarre, continuai-je, toujours
+aussi étonné. Mais qu'y faire? Ton père le portait.
+
+-- Ainsi donc, par la faute de mon père, il faut que je souffre
+toute ma vie, car mon nom m'attire d'innombrables désagréments,
+d'insupportables plaisanteries, répondit Vidopliassov.
+
+-- Je parierais, mon oncle, m'écriai-je avec colère, je parierais
+qu'il y a du Foma Fomitch là-dessous.
+
+-- Non, mon ami, non; tu te trompes. Il est bien vrai que Foma le
+comble de ses bienfaits; il en a fait son secrétaire et c'est là
+l'unique emploi de Grigori. Bien entendu, il s'est efforcé de le
+développer, de lui communiquer sa noblesse d'âme et il en a fait
+un homme éclairé sous certains rapports... Je te raconterai tout
+cela...
+
+-- C'est exact, interrompit Vidopliassov, Foma Fomitch est mon
+bienfaiteur. Il m'a fait concevoir mon néant et que je ne suis
+qu'un ver sur la terre; il m'a enseigné ma destinée.
+
+-- Voici, Sérioja, fit mon oncle avec sa précipitation accoutumée.
+Ce garçon vécut à Moscou depuis son enfance. Il était domestique
+chez un professeur de calligraphie. Si tu voyais comme il a bien
+profité des leçons de son maître! il écrit avec des couleurs, avec
+de l'or; il dessine; en un mot, c'est un artiste. Il enseigne
+l'écriture à Ilucha et je lui paie un rouble cinquante kopeks la
+leçon; c'est le prix fixé par Foma. Il donne des leçons chez
+d'autres propriétaires qui le rétribuent également. Aussi, tu vois
+comme il s'habille! En outre, il fait des vers.
+
+-- Eh bien, fis-je, il ne manquait plus que cela!
+
+-- Des vers, mon ami, des vers! et ne crois pas que je plaisante;
+de vrais vers, des vers superbes. Il n'a qu'à voir n'importe quel
+objet pour faire des vers dessus. Un véritable talent! Pour la
+fête de ma mère, il en avait composé de si beaux que nous n'en
+revenions pas d'étonnement. Le sujet était pris dans la
+mythologie; il y avait des muses et c'était très bien rimé! Foma
+lui avait corrigé cela. Naturellement, je n'y vois pas de mal;
+j'en suis très content. Qu'il compose des vers s'il lui plaît
+pourvu qu'il ne fasse pas de bêtises! C'est un père qui te parle,
+Grigori. Quand Foma eut connaissance de ces poésies, il le prit
+pour lecteur et pour copiste; en un mot, il lui a donné de
+l'instruction et Grigori ne ment pas en l'appelant son
+bienfaiteur. Mais cela fit germer dans son cerveau et le
+romantisme et l'esprit d'indépendance; Foma m'a expliqué tout
+cela, mais je l'ai déjà oublié. J'avoue même que, sans
+l'intervention de Foma, j'allais l'affranchir. J'en suis honteux,
+vois-tu... Mais Foma est opposé à ce projet parce qu'il a besoin
+de ce serviteur et qu'il l'aime; il m'a aussi fait remarquer que
+«c'est un honneur pour moi d'avoir des poètes parmi mes gens et
+que jadis, il en était ainsi chez certains barons, dans les
+époques de vraie grandeur». Bon! va pour la vraie grandeur. Je
+commence à l'estimer, comprends-tu, mon ami? Mais ce qui est
+mauvais, c'est qu'il devient fier et ne veut plus adresser la
+parole aux domestiques. Ne te froisse pas, Grigori, je te parle en
+père. Il devait épouser Matriona, une jeune fille honnête,
+travailleuse et gaie. À présent, il n'en veut plus, qu'il se soit
+fait une très haute idée de lui-même, ou qu'il ait résolu de
+conquérir la célébrité avant de chercher femme ailleurs...
+
+-- C'est principalement sur le conseil de Foma Fomitch que j'agis
+de la sorte, nous fit observer Vidopliassov. Comme il me veut du
+bien...
+
+-- Parbleu! comment se passer de Foma Fomitch? m'écriai-je
+involontairement.
+
+-- Eh! mon cher, l'affaire n'est pas là, interrompit
+précipitamment mon oncle, mais on ne le laisse plus tranquille. La
+jeune fille n'est pas timide; elle a excité contre lui toute la
+domesticité qui s'en moque et le persifle; jusqu'aux enfants qui
+le traitent en bouffon...
+
+-- Tout cela par la faute de Matriona, fit Vidopliassov. C'est une
+sotte; et moi, il faut que je pâtisse parce qu'elle a mauvais
+caractère!
+
+-- Eh bien, Grigori, c'est ce que je disais! continua mon oncle
+avec un air de reproche. Ils ont trouvé à son nom une rime
+indécente et voilà pourquoi il me demande s'il n'y aurait pas
+moyen d'en changer. Il prétend souffrir depuis longtemps de ce nom
+malsonnant.
+
+-- Un nom si vulgaire! ajouta Vidopliassov.
+
+-- Bon! tais-toi, Grigori. Foma est de son avis... c'est-à-dire
+pas précisément, mais il y a lieu de considérer ceci: au cas où
+nous publierions ses vers ainsi que le projette Foma, un pareil
+nom serait plutôt nuisible; n'est-ce pas?
+
+-- Alors, il veut faire éditer ses vers, mon oncle?
+
+-- Oui; c'est décidé. L'édition sera faite à mes frais. Le premier
+feuillet mentionnera qu'il est mon serf et dans l'introduction
+l'auteur exprimera, en quelques mots, toute sa gratitude envers
+Foma, qui l'a instruit et auquel le livre sera dédié. C'est Foma
+qui écrira la préface. Cela s'appellera: «Les Rêveries de
+Vidopliassov»...
+
+-- Non, «les Gémissements de Vidopliassov», corrigea le laquais.
+
+-- Eh bien, tu vois? Les gémissements... avec ce nom ridicule et
+qui, selon Foma, révolte la délicatesse et le bon goût!...
+D'autant plus que tous ces critiques semblent très portés à la
+raillerie, et particulièrement Brambéus... Rien ne les arrête et
+le nom leur serait un prétexte à quolibets. Je lui dis qu'il n'a
+qu'à signer de n'importe quel nom (cela se nomme, je crois, un
+pseudonyme). «Non, me répondit-il, ordonnez à toute votre
+domesticité de me donner un nouveau nom, un nom convenant à mon
+talent.»
+
+-- Et je parie que vous avez consenti, mon oncle?
+
+-- Oui, Sérioja, et principalement pour ne pas avoir de
+discussions avec eux. Il y avait justement à ce moment-là un petit
+malentendu entre Foma et moi... Mais, depuis ce temps, Grigori
+change de nom tous les huit jours; il choisit les plus délicats:
+Oléandrov, Tulipanov... Voyons Grigori: d'abord, tu as voulu
+t'appeler «Grigori Vierny» et puis ce nom te déplut parce qu'un
+mauvais plaisant lui avait trouvé une rime fâcheuse. Il fut
+d'ailleurs puni sur ta plainte. Mais de combien de noms t'es-tu
+successivement affublé? Une fois, tu prétendis être «Oulanov».
+Avoue que c'est là un nom stupide! Cependant, j'avais donné mon
+consentement, ne fût-ce que pour me débarrasser de lui. Et mon
+oncle se tourna vers moi. -- Pendant trois jours, tu fus
+Oulanov... Tu as même usé toute une rame de papier à étudier
+l'effet que ça faisait en signature. Mais, cette fois encore tu
+n'eus pas la main heureuse: on découvrit une nouvelle rime
+désobligeante. Alors, quel nouveau nom avais-tu choisi? Je ne m'en
+souviens déjà plus.
+
+-- Tantsev, répondit Vidopliassov. S'il faut que mon nom ait
+quelque chose de sautillant, qu'il ait au moins une tournure
+étrangère: Tantsev.
+
+-- Parfait, Tantsev. J'ai encore consenti. Seulement, du coup on
+inventa une rime telle que je ne peux même pas la répéter.
+Aujourd'hui, il a trouvé quelque chose d'autre, je parie! Est-ce
+vrai, Grigori? Allons, avoue!
+
+-- En effet, voici longtemps déjà que je voulais mettre à vos
+pieds un nouveau nom, mais beaucoup plus noble.
+
+-- Et c'est?
+
+-- Essboukétov.
+
+-- Et tu n'as pas honte, Grigori, tu n'as pas honte? Un nom de
+pommade! Toi, un homme intelligent, c'est tout ce que tu as trouvé
+et, sans doute, après de laborieuses recherches. Allons, on voit
+ça sur les flacons de parfums!
+
+-- Écoutez, mon oncle, fis-je à demi-voix, c'est un imbécile, le
+dernier des imbéciles!
+
+-- Qu'y faire, mon cher? répondit tout bas mon oncle, ils disent
+tous qu'il est remarquablement intelligent et que ce sont les
+nobles sentiments qui l'agitent...
+
+-- Mais, renvoyez-le pour l'amour de Dieu!
+
+-- De grâce, Grigori, écoute-moi! dit mon oncle d'une voix aussi
+suppliante que s'il eût eu peur de Vidopliassov lui-même.
+Réfléchis, mon ami: n'ai-je de temps que pour écouter tes
+plaintes? Tu te plains qu'on t'ait encore insulté? Bon! je te
+donne ma parole de m'en occuper dès demain. Mais, pour le moment,
+va-t-en; Dieu soit avec toi! Attends: que fait en ce moment Foma
+Fomitch?
+
+-- Quand je l'ai quitté, il se couchait et il m'a ordonné, au cas
+où on le demanderait, de dire qu'il allait passer la nuit en
+prières.
+
+-- Hum! Eh bien, va-t-en, va-t-en, mon ami!... Vois-tu, Sérioja,
+il ne quitte pas Foma Fomitch et je le crains un peu. Les
+domestiques ne l'aiment pas parce qu'il va tout rapporter à Foma.
+Le voilà parti, mais, demain, il forgera quelque mensonge... Là-
+bas, mon cher, j'ai tout arrangé; je me suis calmé... J'avais hâte
+de te rejoindre. Enfin nous voici donc encore ensemble! -- et il
+me serra la main avec émotion. -- Et moi qui te croyais fâché et
+prêt à prendre la poudre d'escampette. J'avais donné ordre de te
+surveiller... Ce Gavrilo, tantôt, crois-tu! Et Falaléi... et
+toi... tout en même temps! Mais Dieu merci, je vais enfin pouvoir
+te parler à loisir, à coeur ouvert! Ne t'en va pas, Sérioja: je
+n'ai que toi; toi et Korovkine...
+
+-- Enfin, mon oncle, qu'avez-vous arrangé, là-bas et qu'ai-je à
+attendre ici après ce qui s'est passé? Je vous avoue que ma tête
+éclate!
+
+-- Et la mienne, donc! Voilà six mois que tout y est à la
+débandade, dans ma tête! Mais, grâce à Dieu, tout est arrangé.
+Primo, on m'a pardonné; on m'a complètement pardonné, à certaines
+conditions, il est vrai, mais je n'ai presque plus rien à craindre
+désormais. On a pardonné aussi à Sachourka. Tu te rappelles Sacha,
+Sacha, Sacha! ce tantôt?... Elle a la tête chaude et s'était un
+peu laissée aller, mais c'est un coeur d'or; Dieu la bénisse. Je
+suis fier de cette fillette, Sérioja. Quant à toi, on te pardonne
+aussi. Tu pourras faire tout ce qu'il te plaira: parcourir toutes
+les pièces, te promener dans le jardin... à cette seule condition
+que tu ne diras rien demain ni devant ma mère, ni devant Foma
+Fomitch. Je le leur ai promis en ton nom; tu écouteras, voilà
+tout... Ils disent que tu es trop jeune pour... Ne te formalise
+pas, Sergueï; tu es en effet très jeune... Anna Nilovna est aussi
+de cet avis...
+
+Il n'était pas douteux que j'étais fort jeune et je le prouvai sur
+le champ en m'élevant avec indignation contre ces clauses
+humiliantes.
+
+-- Écoutez, mon oncle, m'écriai-je, presque suffoquant, dites-moi
+seulement une chose et tranquillisez-moi: suis-je ou non dans une
+maison de fous?
+
+-- Te voilà bien! Tu te mets tout de suite à critiquer! Tu ne peux
+te contenir! s'écria-t-il, affligé. Il n'y a pas de maison de
+fous, mais on s'est emporté de part et d'autre. Voyons, conviens-
+en: comment t'es-tu conduit? Tu te rappelles ce que tu as osé dire
+à un homme que son âge devrait te rendre vénérable?
+
+-- Des hommes pareils n'ont pas d'âge, mon oncle.
+
+-- Voyons, mon ami, tu dépasses la mesure! C'est de la licence. Je
+ne désapprouve pas l'indépendance de pensée tant qu'elle reste
+dans les bornes du bon goût, mais tu dépasses la mesure!... Et tu
+m'étonnes, Serge!
+
+-- Ne vous fâchez pas, mon oncle; j'ai tort, mais seulement envers
+vous. En ce qui concerne votre Foma...
+
+-- Bon! votre Foma, à présent! Allons, Serge, ne le juge pas si
+sévèrement; c'est un misanthrope, un malade et voilà tout. Il ne
+faut pas se montrer trop exigeant avec lui. Mais en revanche,
+c'est un noble coeur; c'est le plus noble des hommes. Tu en as
+encore vu la preuve tantôt et, s'il a parfois de petites lubies,
+il n'y faut pas faire attention. À qui cela n'arrive-t-il pas?
+
+-- Je vous demanderais plutôt à qui ces choses-là arrivent?
+
+-- Ah! tu ne cesses de répéter la même chose! Tu n'as guère
+d'indulgence, Sérioja; tu ne sais pas pardonner!
+
+-- Bien, mon oncle, bien; laissons cela. Dites-moi: avez-vous vu
+Nastassia Evgrafovna?
+
+-- Mon ami; c'est justement d'elle qu'il s'agissait... Mais voici
+le plus grave: nous avons tous décidé d'aller demain souhaiter la
+fête de Foma. Sachourka est une charmante fillette, mais elle se
+trompe. Demain, nous nous rendrons tous auprès de lui, de bonne
+heure, avant la messe. Ilucha va lui réciter une poésie; ça lui
+fera plaisir; ça le flattera. Ah! si tu voulais venir avec nous,
+toi aussi! Il te pardonnerait peut-être entièrement. Comme ce
+serait bien de vous voir tous deux réconciliés! Allons, Sérioja,
+oublie l'outrage; tu l'as toi-même offensé... C'est un homme des
+plus respectables...
+
+-- Mon oncle, mon oncle! m'écriai-je, perdant patience, j'ai à
+vous parler d'affaires très graves et vous le demande encore:
+qu'advient-il en ce moment de Nastassia Evgrafovna?
+
+-- Eh bien, mais qu'as-tu donc, mon ami? C'est à cause d'elle
+qu'est survenue toute cette histoire qui, d'ailleurs, n'est pas
+d'hier et dure depuis longtemps. Seulement, je n'avais pas voulu
+t'en parler plus tôt, de peur de t'inquiéter. On voulait la
+chasser, tout simplement; ils exigeaient de moi son renvoi. Tu
+t'imagines ma situation!... Mais, grâce à Dieu, voici tout
+arrangé. Vois-tu, je ne veux rien te cacher; ils m'en croyaient
+amoureux et se figuraient que je voulais l'épouser, que je volais
+à ma perte en un mot, car ce serait en effet ma perte; ils me
+l'ont expliqué... Alors, pour me sauver, ils avaient décidé de la
+faire partir... Tout cela vient de maman et d'Anna Nilovna. Foma
+n'a encore rien dit. Mais je les ai tous dissuadés et j'avoue
+t'avoir déclaré officiellement fiancé à Nastenka. J'ai dit que tu
+n'étais venu qu'à ce titre. Ça les a un peu tranquillisés, et
+maintenant, elle reste, à titre d'essai, c'est vrai, mais elle
+reste. Et tu as même grandi dans l'opinion générale quand on a su
+que tu recherchais sa main. Du moins, maman a paru se calmer.
+Seule, Anna Nilovna continue à grogner. Je ne sais plus
+qu'inventer pour lui plaire. En vérité, qu'est-ce qu'elle veut?
+
+-- Mon oncle, dans quelle erreur n'êtes-vous pas? Mais sachez donc
+que Nastassia Evgrafovna part demain, si elle n'est pas déjà
+partie! Sachez que son père n'est venu aujourd'hui que pour
+l'emmener! C'est dès à présent décidé: elle-même me l'a déclaré
+aujourd'hui et elle m'a chargé de vous faire ses adieux. Le
+saviez-vous?
+
+Mon oncle restait là, devant moi, la bouche ouverte. Il me sembla
+qu'un frisson l'agitait et que des gémissements s'échappaient de
+sa poitrine. Sans perdre un instant, je lui fis un récit hâtif et
+détaillé de mon entretien avec Nastia. Je lui dis ma demande, et
+son refus catégorique, et sa colère contre lui, qui n'avait pas
+craint de me faire venir. Je lui dis que, par son départ, elle
+espérait le sauver de ce mariage avec Tatiana Ivanovna. En un mot,
+je ne lui cachai rien et j'exagérai même, intentionnellement, tout
+ce que ces nouvelles pouvaient avoir de désagréable pour lui, car
+j'espérais lui inspirer des mesures décisives à la faveur d'une
+grande émotion. Son émotion fut grande en effet. Il s'empoigna la
+tête en poussant un cri.
+
+-- Où est-elle, sais-tu? Que fait-elle en ce moment? parvint-il
+enfin à prononcer, pâle d'effroi. Puis il ajouta avec désespoir: -
+- Et moi, imbécile, qui venais ici, bien tranquille, croyant que
+tout allait le mieux du monde!
+
+-- Je ne sais où elle est maintenant; mais tout à l'heure, quand
+ces cris ont éclaté, elle courut vous trouver pour vous dire tout
+cela de vive voix. Il est probable qu'on l'a empêchée de vous
+rejoindre.
+
+-- Évidemment on l'en a empêchée. Que va-t-elle devenir? Ah! tête
+chaude! orgueilleuse! Mais où va-t-elle? Où? Ah! toi, tu es bon!
+mais pourquoi t'a-t-elle refusé? C'est stupide! Tu devrais lui
+plaire! Pourquoi ne lui plais-tu pas? Mais réponds donc, pour
+l'amour de Dieu! Qu'as-tu à rester ainsi?
+
+-- Pardonnez-moi, mon oncle: que répondre à de pareilles
+questions?
+
+-- Mais c'est impossible! Tu dois... tu dois l'épouser! Ce n'est
+que pour cela que je t'ai dérangé et que je t'ai fait venir de
+Pétersbourg. Tu dois faire son bonheur. On veut la chasser d'ici,
+mais quand elle sera ta femme, ma propre nièce, on ne la chassera
+pas. Où veut-elle aller? Que fera-t-elle? Elle prendra une place
+de gouvernante? Mais, c'est idiot! Comment vivra-t-elle en
+attendant de trouver une place? Le vieux a sur les bras neuf
+enfants qui meurent de faim. Elle n'acceptera pas un sou de moi,
+si elle s'en va avec son père à cause de ces méchants commérages.
+Et qu'elle s'en aille ainsi, c'est terrible! Ici, ce sera un
+scandale; je le sais. Tout ce qu'elle a pu toucher d'argent a été
+mangé au fur et à mesure; c'est elle qui les nourrit... Je
+pourrais lui trouver une place de gouvernante dans une famille
+honnête et distinguée, avec ma recommandation? Mais où les
+prendre, les vraies familles honnêtes et distinguées? C'est
+dangereux; à qui se fier? De plus la jeunesse est toujours
+susceptible. Elle se figure aisément qu'on veut lui faire payer le
+pain qu'elle mange par des humiliations. Elle est fière; on
+l'offensera, et alors? Et, avec cela, pour peu qu'une canaille de
+séducteur se rencontre, qui jette les yeux sur elle... Je sais
+bien qu'elle lui crachera au visage, mais il ne l'en aura pas
+moins offensée, le misérable! et la voilà soupçonnée, déshonorée?
+et alors? Mon Dieu! la tête m'en tourne!
+
+-- Mon oncle, lui dis-je avec solennité, j'ai à vous adresser une
+question; ne vous en fâchez pas. Comprenez qu'elle peut résoudre
+bien des difficultés; je suis même en droit d'exiger de vous une
+réponse catégorique.
+
+-- Quoi? Fais ta question.
+
+-- Dites-le moi franchement, sincèrement: ne vous sentez-vous pas
+amoureux de Nastassia Evgrafovna et ne désirez-vous pas l'épouser?
+N'oubliez pas que c'est là le seul motif des persécutions qu'elle
+subit ici.
+
+Mon oncle eut un geste d'impatience à la fois énergique et
+fébrile.
+
+-- Moi? Amoureux d'elle? Mais ils sont tous fous, ou bien c'est un
+véritable complot. Mais pourquoi donc t'aurais-je fait venir sinon
+pour leur prouver qu'ils ont tous perdu la raison? Pourquoi
+chercherais-je à te la faire épouser? Moi? Amoureux? Amoureux
+d'elle? Mais ils ont tous perdu la tête; voilà tout!
+
+-- Quoi qu'il en soit, mon oncle, laissez-moi vous parler à coeur
+ouvert. Très sérieusement, je n'ai rien à dire contre un pareil
+projet. Au contraire, si vous l'aimez, j'y verrais son bonheur?
+Alors que le Seigneur vous l'accorde et vous donne amour et
+prospérité!
+
+-- Mais enfin, que dis-tu? cria mon oncle avec une émotion qui
+ressemblait à de l'horreur. Je suis stupéfait que tu puisses
+parler ainsi de sang-froid... tu as toujours l'air pressé
+d'arriver; je l'ai déjà remarqué... Mais c'est insensé, ce que tu
+dis là. Voyons, comment pourrais-je épouser celle que je regarde
+comme ma fille et que j'aurais honte de considérer autrement, car
+ce serait un véritable péché! Je suis un vieillard, et elle, c'est
+une fleur. Foma me l'a parfaitement expliqué en se servant de ces
+mêmes termes. Mon coeur déborde pour elle d'affection paternelle,
+et tu viens me parler de mariage? Il serait possible qu'elle ne me
+refusât pas par reconnaissance, mais, par la suite, elle me
+mépriserait pour en avoir profité. Je la mènerais à sa perte et je
+perdrais son affection! Oui, je lui donnerais bien volontiers mon
+âme, à la chère enfant! Je l'aime autant que Sacha, peut-être
+davantage, je l'avoue. Sacha est ma fille de par la force des
+choses; Nastia l'est devenue par affection. Je l'ai prise pauvre;
+je l'ai élevée. Mon ange défunt, ma chère Katia l'aimait; elle me
+l'a léguée pour fille. Je lui ai fait donner de l'instruction:
+elle parle français; elle joue du piano; elle a des livres et tout
+ce qu'il lui faut... Quel sourire elle a!... L'as-tu remarqué,
+Serge? On dirait qu'elle veut se moquer, mais elle ne se moque
+point; elle est très tendre au contraire... Je me figurais que tu
+allais arriver et te déclarer et qu'ils comprendraient tous que je
+n'ai aucune vue sur elle, qu'ils cesseraient de faire courir ces
+vilains bruits. Alors, elle pourrait vivre en paix avec nous et
+comme nous serions heureux! Vous êtes tous deux orphelins et tous
+deux mes enfants que j'ai élevés... Je vous aurais tant aimés! Je
+vous aurais consacré ma vie; je ne vous aurais jamais quittés; je
+vous aurais suivi partout! Ah! pourquoi les hommes sont-il
+méchants? pourquoi se fâchent-ils? pourquoi se haïssent-ils? Oh!
+que j'aurais voulu pouvoir leur expliquer cela! Je leur aurais
+ouvert mon coeur! Mon Dieu!
+
+-- Mon oncle, tout cela est très joli; mais il y a un mais; elle
+m'a refusé!
+
+-- Elle t'a refusé! Hum! j'en avais presque le pressentiment,
+qu'elle te refuserait! fit-il tout pensif. Puis il reprit: -- Mais
+non; tu as mal compris; tu as sans doute été maladroit; tu l'as
+peut-être froissée; tu lui auras débité des fadaises... Allons,
+Serge, raconte-moi encore comment ça c'est passé!
+
+Je recommençais mon récit circonstancié. Quand j'en fus à lui dire
+que Nastenka voulait s'éloigner pour le sauver de Tatiana
+Ivanovna, il sourit amèrement.
+
+-- Me sauver! dit-il, me sauver jusqu'à demain matin!
+
+-- Vous ne voulez pas me faire entendre que vous allez épouser
+Tatiana Ivanovna? m'écriai-je, très effrayé.
+
+-- Et comment donc aurais-je obtenu que Nastia ne fut pas renvoyée
+demain? Je dois faire ma demande demain; j'en ai fait la promesse
+formelle.
+
+-- Vous êtes fermement décidé, mon oncle?
+
+-- Hélas! mon ami. Cela me brise le coeur, mais ma résolution est
+prise. Demain je présenterai ma demande; la noce sera simple; il
+vaut mieux que tout se passe en famille. Tu pourrais être garçon
+d'honneur. J'en ai déjà touché deux mots pour qu'on ne te fît pas
+partir. Que veux-tu, mon ami? Ils disent que cela grossira
+l'héritage des enfants et que ne ferait-on pas pour ses enfants?
+On marcherait sur la tête, pour eux, et ce n'est que justice. Il
+faut bien que je fasse quelque chose pour ma famille. Je ne puis
+rester toute ma vie un inutile.
+
+-- Mais, mon oncle, c'est une folle! m'écriai-je, m'oubliant. Mon
+coeur se serrait douloureusement.
+
+-- Allons! pas si folle que ça. Pas folle du tout, mais elle a eu
+des malheurs... Que veux-tu, mon ami, je serais heureux d'en
+prendre une qui aurait sa raison... Cependant, il en est qui, avec
+toute leur raison... Et si tu savais comme elle est bonne; quelle
+noblesse de sentiments!
+
+-- Oh! mon Dieu! voilà donc qu'il se soumet! m'écriai-je avec
+désespoir.
+
+-- Mais que veux-tu que j'y fasse? On me le conseille pour mon
+bien et puis, j'ai toujours eu le pressentiment que, tôt ou tard,
+je ne pourrais l'éviter et que je serais contraint à ce mariage.
+Cela vaut encore mieux que de continuelles disputes et, je te le
+dirai franchement, mon cher Serge, j'en suis même bien aise. Ma
+résolution est prise; c'est une affaire entendue et un embarras de
+moins... et je suis plus tranquille. Vois-tu, quand je suis venu
+te trouver ici, j'étais tout à fait calme, mais voilà bien ma
+chance! À cette combinaison, je gagnais que Nastassia restât avec
+nous; c'est à cette seule condition que j'avais consenti et voici
+qu'elle veut s'enfuir! Mais cela ne sera pas! -- Il frappa du pied
+et ajouta d'un air résolu: -- Écoute, Serge, attends-moi ici; ne
+t'éloigne pas; je reviens à l'instant.
+
+-- Où allez-vous, mon oncle?
+
+-- Je vais peut-être la voir, Serge; tout s'arrangera; crois-moi:
+tout s'expliquera et... et... tu l'épouseras; je t'en donne ma
+parole.
+
+Il sortit et descendit dans le jardin. De la fenêtre, je le suivis
+des yeux.
+
+
+
+XII
+LA CATASTROPHE
+
+Je restai seul. Ma situation était intolérable: mon oncle
+prétendait me marier à toute force avec une femme qui ne voulait
+pas de moi! Ma tête se perdait dans un tumulte de pensées. Je ne
+cessais de songer à ce que m'avait dit Mizintchikov. Il fallait à
+tout prix sauver mon oncle. J'avais même envie d'aller trouver
+Mizintchikov pour tout lui dire.
+
+Mais où donc était allé mon oncle? Parti dans l'intention de se
+mettre à la recherche de Nastassia, il s'était dirigé vers le
+jardin!... L'idée d'un rendez-vous clandestin s'empara de moi, me
+causant un désagréable serrement de coeur. Je me rappelai
+l'allusion de Mizintchikov à la possibilité d'une liaison
+secrète... Mais, après un instant de réflexion, j'écartai cette
+pensée avec indignation. Mon oncle était incapable d'un mensonge;
+c'était évident...
+
+Mais mon inquiétude grandissait. Presque inconsciemment, je sortis
+et me dirigeais vers le fond du jardin en suivant l'allée au bout
+de laquelle je l'avais vu disparaître. La lune se levait; je
+connaissais parfaitement le parc et ne craignais pas de m'égarer.
+
+Arrivé à la vieille tonnelle, au bord de l'étang mal soigné et
+vaseux, dans un endroit fort isolé, je m'arrêtai soudain: un bruit
+de voix sortait de la tonnelle. Je ne saurais dire l'étrange
+sentiment de contrariété qui m'envahit. Je ne doutai pas que ces
+voix ne fussent celles de mon oncle et de Nastassia et je
+continuai à m'approcher, cherchant à calmer ma conscience par
+cette constatation que je n'avais pas changé mon pas et que je ne
+procédais point furtivement.
+
+Tout à coup, je perçus nettement le bruit d'un baiser, puis
+quelques paroles prononcées avec animation, puis un perçant cri de
+femme. Une dame en robe blanche s'enfuit de la tonnelle et glissa
+près de moi comme une hirondelle. Il me sembla même qu'elle
+cachait sa figure dans ses mains pour ne pas être reconnue.
+Évidemment j'avais été vu de la tonnelle.
+
+Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction quand je reconnus que le
+cavalier sorti à la suite de la dame effrayée n'était autre
+qu'Obnoskine, lequel était parti depuis longtemps déjà, au dire de
+Mizintchikov. De son côté, il parut fort troublé à ma vue; toute
+son insolence avait disparue.
+
+-- Excusez-moi; mais je ne m'attendais nullement à vous
+rencontrer, fit-il en bégayant avec un sourire gêné.
+
+-- Ni moi non plus, répondis-je d'une voix moqueuse, d'autant plus
+qu'on vous croyait parti.
+
+-- Mais non, Monsieur; j'ai seulement fait un bout de conduite à
+ma mère. Mais permettez-moi de vous parler comme à l'homme le plus
+généreux...
+
+-- À quel sujet?
+
+-- Il est, dans la vie, certaines circonstances où l'homme
+vraiment généreux est obligé de s'adresser à toute la générosité
+de sentiment d'un autre homme vraiment généreux... J'espère que
+vous me comprenez?
+
+-- N'espérez pas. Je n'y comprends rien.
+
+-- Vous avez vu la dame qui se trouvait avec moi dans cette
+tonnelle?
+
+-- Je l'ai vue, mais je ne l'ai pas reconnue.
+
+-- Ah! vous ne l'avez pas reconnue? Bientôt je l'appellerai ma
+femme.
+
+-- Je vous en félicite. Mais en quoi puis-je vous être utile?
+
+-- En une seule chose: en me gardant le plus profond secret.
+
+-- Je me demandais quelle pouvait bien être cette dame
+mystérieuse. N'était-ce pas...?
+
+-- Vraiment, je ne sais pas... lui répondis-je. J'espère que vous
+m'excuserez, mais je ne puis vous promettre...
+
+-- Non, je vous en prie, a nom du ciel! suppliait Obnoskine.
+Comprenez ma situation: c'est un secret. Il pourrait vous arriver,
+à vous aussi, d'être fiancé; alors, de mon côté...
+
+-- Chut! Quelqu'un vient!
+
+-- Où donc?
+
+-- C'est... c'est sûrement Foma Fomitch, chuchota Obnoskine,
+tremblant de tout son corps, je l'ai reconnu à sa démarche... Mon
+Dieu! encore des pas de l'autre côté! Entendez-vous?... Adieu; je
+vous remercie... et je vous supplie...
+
+Obnoskine disparut, et un instant après mon oncle était devant
+moi.
+
+-- Est-ce toi? me cria-t-il tout frémissant? Tout est perdu,
+Serge; tout est perdu!
+
+-- Qu'y a-t-il de perdu, mon oncle?
+
+-- Viens! me dit-il, haletant et, me saisissant la main avec
+force, il m'entraîna à sa suite. Pendant tout le parcours qui nous
+séparait du pavillon il ne prononça pas une parole et ne me laissa
+pas non plus parler. Je m'attendais à quelque chose
+d'extraordinaire, et je ne me trompais pas. À peine fûmes-nous
+entrés qu'il se trouva mal. Il était pâle comme un mort. Je
+l'aspergeai d'eau froide en me disant qu'il s'était certainement
+passé quelque chose d'affreux pour qu'un pareil homme s'évanouit.
+
+-- Mon oncle, qu'avez-vous? lui demandai-je.
+
+-- Tout est perdu, Serge. Foma vient de me surprendre dans le
+jardin, avec Nastenka, au moment où je l'embrassais.
+
+-- Vous l'embrassiez... au jardin! m'écriai-je en le regardant
+avec stupeur.
+
+-- Au jardin, mon ami. J'ai été entraîné au péché. J'y étais allé
+pour la rencontrer. Je voulais lui parler, lui faire entendre
+raison à ton sujet, certainement! Elle m'attendait depuis une
+heure derrière l'étang, près du banc cassé... Elle y vient
+souvent, quand elle a besoin de causer avec moi.
+
+-- Souvent, mon oncle?
+
+-- Souvent, mon ami! Pendant ces derniers temps, nous nous y
+sommes rencontrés presque chaque nuit. Mais ils nous ont
+indubitablement espionnés; je sais qu'ils nous ont guettés et que
+c'est l'ouvrage d'Anna Nilovna. Nous avions interrompu nos
+rencontres depuis quatre jours, mais, aujourd'hui, il fallait bien
+y aller; tu l'as vu! comment aurais-je pu lui parler autrement? Je
+suis allé au rendez-vous dans l'espoir de l'y trouver. Elle m'y
+attendait depuis une heure: j'avais besoin de lui communiquer
+certaines choses...
+
+-- Mon Dieu! quelle imprudence! Vous saviez bien qu'on vous
+surveillait!
+
+-- Mais, Serge, la circonstance était critique; nous avions des
+choses importantes à nous dire. Le jour, je n'ose même pas la
+regarder; elle fixe son regard sur un coin, et moi, je regarde
+obstinément dans le coin opposé, comme si j'ignorais jusqu'à son
+existence. Mais la nuit, nous nous retrouvions et nous pouvions
+nous parler à notre aise...
+
+-- Eh bien, mon oncle?
+
+-- Eh bien, je n'ai pas eu le temps de dire deux mots, vois-tu;
+mon coeur battait à éclater, les larmes me jaillirent des yeux...
+Je commençais à essayer de la convaincre de t'épouser quand elle
+me dit: «Mais vous ne m'aimez donc pas? Bien sûr que vous ne voyez
+rien!» Et soudain, voilà qu'elle se jette à mon cou, qu'elle
+m'entoure de ses bras et qu'elle fond en larmes avec des
+sanglots!... «Je n'aime que vous, me dit-elle, et je n'épouserai
+personne. Je vous aime depuis longtemps, mais je ne vous épouserai
+pas non plus et, dès demain, je pars pour m'enfermer dans un
+couvent.»
+
+-- Mon Dieu! elle a dit cela!... Après, mon oncle, après?
+
+-- Tout à coup, je vois Foma devant nous! D'où venait-il? S'était-
+il caché derrière un buisson pour paraître au bon moment?
+
+-- Le lâche!
+
+-- Le coeur me manqua. Nastenka prit la fuite et Foma Fomitch
+passa près de moi en silence et me menaçant du doigt. Comprends-
+tu, Serge, comprends-tu le scandale que cela va faire demain?
+
+-- Si je le comprends!
+
+-- Tu le comprends! s'écria mon oncle au désespoir, en se levant
+de sa chaise. Tu le comprends, qu'ils veulent la perdre, la
+déshonorer, la vouer au mépris; ils ne cherchaient qu'un prétexte
+pour la noter faussement d'infamie et pouvoir la chasser. Le
+prétexte est trouvé. On a dit qu'elle avait avec moi de honteuses
+relations; on a dit aussi qu'elle en avait avec Vidopliassov!
+C'est Anna Nilovna qui a lancé ces bruits. Qu'arrivera-t-il à
+présent? Que se passera-t-il demain? Est-il possible que Foma
+parle?
+
+-- Il parlera, mon oncle, sans aucun doute!
+
+-- Mais s'il parle, s'il parle seulement!... murmura-t-il, se
+mordant les lèvres et serrant les poings... Mais non; je ne puis
+le croire. Il ne dira rien; c'est un coeur vraiment généreux; il
+aura pitié d'elle...
+
+-- Qu'il ait pitié d'elle ou non, répondis-je résolument, votre
+devoir est, en tout cas, de demander demain même la main de
+Nastassia Evgrafovna. -- Et comme il me regardait, immobile, je
+repris: -- Comprenez, mon oncle, que si cette aventure s'ébruite,
+la jeune fille est déshonorée. Il vous faut donc prévenir le mal
+au plus vite. Vous devez regarder les gens en face, hardiment et
+fièrement, faire votre demande sans tergiverser, vous moquer de ce
+qu'ils pourront dire et écraser ce Foma, s'il a l'audace de
+souffler mot contre elle.
+
+-- Mon ami! s'écria mon oncle, j'y avais déjà pensé en venant ici.
+
+-- Et qu'aviez-vous résolu?
+
+-- Cela même! Ma décision était prise avant que j'eusse commencé
+mon récit.
+
+-- Bravo, mon oncle! et je me jetai à son cou.
+
+Nous causâmes longtemps. Je lui exposai la nécessité, l'obligation
+absolue où il était d'épouser Nastenka et qu'il comprenait
+d'ailleurs mieux que moi. Mon éloquence touchait au paroxysme.
+J'étais bien heureux pour mon oncle. Quel bonheur que le devoir le
+poussât! Sans cela, je ne sais s'il eût jamais pu s'éveiller. Mais
+il était l'esclave du devoir. Cependant, je ne voyais pas comment
+l'affaire pourrait bien s'arranger. Je savais, je croyais
+aveuglément que mon oncle ne faillirait jamais à ce qu'il aurait
+reconnu être son devoir, mais je me demandais où il prendrait la
+force de lutter contre sa famille. Aussi m'efforçais-je de le
+pousser le plus possible, et je travaillais à le diriger de toute
+ma juvénile ardeur.
+
+-- D'autant plus... d'autant plus, disais-je, que, maintenant,
+tout est décidé, et que vos derniers doutes sont dissipés. Ce que
+vous n'attendiez pas s'est produit, mais tout le monde avait
+remarqué depuis longtemps que Nastassia vous aime. Permettriez-
+vous donc que cet amour si pur devint pour elle une source de
+honte et de déshonneur?
+
+-- Jamais! Mais, mon ami, un pareil bonheur m'est-il donc réservé?
+cria-t-il en se jetant à mon cou. Pourquoi m'aime-t-elle, pour
+quel motif? Cependant, il n'y a en moi rien qui... Je suis vieux
+en comparaison d'elle... Je ne pouvais m'attendre... Cher ange!
+cher ange!... Écoute, Serge, tu me demandais tout à l'heure, si
+j'étais amoureux d'elle. Est-ce que tu avais quelque arrière-
+pensée?
+
+-- Mon oncle, je voyais que vous l'aimiez autant qu'il est
+possible d'aimer; vous l'aimiez sans le savoir vous-même. Songez
+donc: vous me faites venir et vous voulez me marier avec elle,
+dans l'unique but de l'avoir pour nièce et sans cesse près de
+vous.
+
+-- Et toi, Serge, me pardonnes-tu?
+
+-- Oh! mon oncle!
+
+Nous nous embrassâmes encore. J'insistai:
+
+-- Faites bien attention, mon oncle, qu'ils sont tous contre vous,
+qu'il faut vous armer de courage et foncer sur eux tous, pas plus
+tard que demain!
+
+-- Oui... oui, demain! répéta-t-il tout pensif. Sais-tu, il faut
+faire cela avec courage, avec une vraie générosité, avec fermeté,
+oui, avec fermeté.
+
+-- Ne vous intimidez pas, mon oncle!
+
+-- Je ne m'intimiderai pas, Serge. Mais voilà, je ne sais par où
+commencer!
+
+-- N'y songez pas. Demain décidera de tout. Pour aujourd'hui,
+appliquez-vous à reprendre votre calme. Inutile de réfléchir; cela
+ne vous soulagera pas. Si Foma parle, il faut le chasser sur-le-
+champ et l'anéantir.
+
+-- Il serait peut-être possible de ne pas le chasser. Mon ami,
+voilà ce que j'ai décidé. Demain, je me rendrai chez lui de fort
+bonne heure. Je lui dirai tout, comme je viens de te le dire. Il
+me comprendra, car il est généreux; c'est l'homme le plus généreux
+qu'il puisse exister. Une seule chose m'inquiète, ma mère
+n'aurait-elle pas prévenu Tatiana Ivanovna de la demande que je
+vais faire demain? C'est cela qui serait fâcheux!
+
+-- Ne vous tourmentez pas au sujet de Tatiana Ivanovna, mon oncle!
+-- et je lui racontai alors la scène sous la tonnelle avec
+Obnoskine, mais sans souffler mot de Mizintchikov. Mon oncle s'en
+trouva très étonné.
+
+-- Quelle créature fantasque! véritablement fantasque! s'écria-t-
+il! On veut la circonvenir à la faveur de sa simplicité! Ainsi,
+Obnoskine... Mais il était parti! Oh! que c'est bizarre! follement
+bizarre! Serge, j'en suis abasourdi... Il faudrait faire une
+enquête et prendre des mesures... Mais es-tu bien sûr que ce soit
+Tatiana Ivanovna?
+
+Je répondis que, d'après tous les indices, cela devait être
+Tatiana Ivanovna, bien que je n'eusse pu voir son visage.
+
+-- Hum! ne serait-ce pas plutôt une intrigue avec quelqu'une de la
+ferme que tu aurais prise pour Tatiana? Ce pourrait très bien être
+Dasha, la fille du jardinier, une coquine avérée; c'est pourquoi
+je t'en parle; elle est connue; Anna Nilovna l'a guettée... Mais
+non! puisqu'il disait vouloir épouser la personne!... C'est
+étrange!
+
+Nous nous séparâmes enfin en nous embrassant et je lui souhaitai
+bonne chance.
+
+-- Demain, demain! me répétait-il, tout sera décidé avant même que
+tu sois levé. J'irai chez Foma, j'agirai noblement, je lui
+découvrirai tout mon coeur, toutes mes pensées, comme à un frère.
+Adieu, Serge, va te reposer, tu es fatigué. Quant à moi, il est
+probable que je ne fermerai pas l'oeil de la nuit!
+
+Il sortit et je me couchai tout aussi tôt, extrêmement fatigué,
+anéanti, car la journée avait été pénible. J'avais les nerfs
+brisés et avant de réussir à m'endormir complètement, j'eus
+plusieurs réveils en sursaut. Mais, si singulières que fussent mes
+impressions de ce jour, je ne me doutais pas, en m'endormant,
+qu'elles n'étaient rien en comparaison de ce que mon réveil du
+lendemain me préparait.
+
+
+
+SECONDE PARTIE
+
+
+
+I
+LA POURSUITE
+
+Je dormais profondément et sans rêves. Soudain, je sentis un poids
+énorme m'écraser les jambes et je m'éveillai en poussant un cri.
+Il faisait grand jour; et un ardent soleil inondait la chambre.
+Sur mon lit, ou plutôt sur mes jambes se trouvait M. Bakhtchéiev.
+
+Pas de doute possible, c'était bien lui. Dégageant mes jambes,
+tant bien que mal, je m'assis dans mon lit avec l'air hébété de
+l'homme qui vient de se réveiller.
+
+-- Et il me regarde! cria le gros homme. Qu'as-tu à m'examiner
+ainsi? Lève-toi, mon petit père, lève-toi! Voici une demi-heure
+que je suis occupé à t'éveiller; allons, ouvre tes lucarnes!
+
+-- Qu'y a-t-il donc? Quelle heure est-il?
+
+-- Oh! il n'est pas tard, mais notre Dulcinée n'a pas attendu le
+jour pour filer à l'anglaise. Lève-toi, nous allons courir après
+elle!
+
+-- Quelle Dulcinée?
+
+-- Mais notre seule Dulcinée, l'innocente! Elle s'est sauvée avant
+le jour! Je ne crois venir que pour un instant, le temps de vous
+éveiller, mon petit père, et il faut que ça me prenne deux heures!
+Levez-vous, votre oncle vous attend. En voilà une histoire!
+
+Il parlait d'une voix irritée et malveillante.
+
+-- De quoi et de qui parlez-vous? demandai-je avec impatience,
+mais commençant déjà à deviner ce dont il s'agissait. Ne serait-il
+pas question de Tatiana Ivanovna?
+
+-- Mais sans doute, il s'agit d'elle! Je l'avais bien dit et
+prédit: on ne voulait pas m'entendre. Elle nous a souhaité une
+bonne fête! Elle est folle d'amour. L'amour lui tient toute la
+tête! Fi donc! Et lui, qu'en dire avec sa barbiche...
+
+-- Serait-ce Mizintchikov?
+
+-- Le diable t'emporte! Allons, mon petit père, frotte-toi les
+yeux et tâche de cuver ton vin, ne fût-ce qu'en l'honneur de cette
+fête. Il faut croire que tu t'en es donné hier à souper, pour que
+ce ne soit pas encore passé. Quel Mizintchikov? Il s'agit
+d'Obnoskine. Quant à Ivan Ivanovitch Mizintchikov, qui est un
+homme de bonne vie et moeurs, il se prépare à nous accompagner
+dans cette poursuite.
+
+-- Que dites-vous? criai-je en sautant à bas de mon lit, est-il
+possible que ce soit avec Obnoskine?
+
+-- Diable d'homme! fit le gros père en trépignant sur place, je
+m'adresse à lui comme à un homme instruit; je lui fait part d'une
+nouvelle et il se permet d'avoir des doutes! Allons, mon cher,
+assez bavardé; nous perdons un temps précieux; si tu veux venir
+avec nous, dépêche-toi d'enfiler ta culotte!
+
+Et il sortit, indigné. Tout à fait surpris, je m'habillais au plus
+vite, et descendis en courant. Croyant que j'allais trouver mon
+oncle en cette maison où tout semblait dormir dans l'ignorance des
+événements, je gravis l'escalier avec précaution et, sur le
+palier, je rencontrai Nastenka vêtue à la hâte d'une matinée; sa
+chevelure était en désordre, et il était évident qu'elle venait de
+quitter le lit pour guetter quelqu'un.
+
+-- Dites-moi, est-ce vrai que Tatiana Ivanovna est partie avec
+Obnoskine? demanda-t-elle avec précipitation. Sa voix était
+entrecoupée; elle était très pâle et paraissait effrayée.
+
+-- On le dit. Je cherche mon oncle. Nous allons nous mettre à sa
+poursuite.
+
+-- Oh! ramenez-la! ramenez-la bien vite! Si vous ne la rattrapez
+pas, elle est perdue!
+
+-- Mais où donc est mon oncle?
+
+-- Il doit être là-bas, près des écuries où l'on attelle les
+chevaux à la calèche. Je l'attendais ici. Écoutez: dites-lui de ma
+part que je tiens absolument à partir aujourd'hui; j'y suis
+résolue. Mon père m'emmènera. S'il est possible, je pars à
+l'instant. Maintenant, tout est perdu; tout est mort!
+
+Ce disant, elle me regardait, éperdue, et, tout à coup, elle
+fondit en larmes. Je crus qu'elle allait avoir une attaque de
+nerfs.
+
+-- Calmez-vous! suppliai-je. Tout ira pour le mieux. Vous
+verrez... Mais qu'avez-vous donc, Nastassia Evgrafovna?
+
+-- Je... je ne sais... ce que j'ai..., dit-elle en me pressant
+inconsciemment les mains. Dites-lui...
+
+Mais il se fit un bruit derrière la porte; elle abandonna mes
+mains et, tout apeurée, elle s'enfuit par l'escalier sans terminer
+sa phrase.
+
+Je retrouvai toute la bande: mon oncle, Bakhtchéiev et
+Mizintchikov, dans la cour des communs, près des écuries. On avait
+attelé des chevaux frais à la calèche de Bakhtchéiev, et tout
+était prêt pour le départ; on n'attendait plus que moi.
+
+-- Le voilà! cria mon oncle en m'apercevant. Eh bien! mon ami,
+t'a-t-on dit?... ajouta-t-il avec une singulière expression sur le
+visage. Il y avait dans sa voix, dans son regard et dans tous ses
+mouvements de l'effroi, du trouble, et aussi une lueur d'espoir.
+Il comprenait qu'un revirement important se produisait dans sa
+destinée.
+
+Je pus enfin obtenir quelques détails. À la suite d'une très
+mauvaise nuit, M. Bakhtchéiev était sorti de chez lui dès l'aurore
+pour se rendre à la première messe du couvent situé à cinq verstes
+environ de sa propriété. Comme il quittait la grande route pour
+prendre le chemin de traverse conduisant au monastère, il vit
+soudain filer au triple galop un tarantass contenant Tatiana et
+Obnoskine. Tout effrayée, les yeux rougis de larmes, Tatiana
+Ivanovna aurait poussé un cri et tendu les bras vers Bakhtchéiev,
+comme pour le supplier de prendre sa défense. C'était du moins ce
+qu'il prétendait.
+
+-- Et lui, le lâche, avec sa barbiche, ajoutait-il, il ne bougeait
+pas plus qu'un cadavre: il se cachait; mais compte là-dessus, mon
+bonhomme; tu ne nous échapperas pas!
+
+Sans plus de réflexions, Stéphane Alexiévitch avait repris la
+grande route et gagné à toute vitesse Stépantchikovo, où il avait
+aussitôt fait éveiller mon oncle, Mizintchikov et moi. On s'était
+décidé pour la poursuite.
+
+-- Obnoskine! Obnoskine! disait mon oncle, les yeux fixés sur moi
+comme s'il eût voulu en même temps me faire entendre autre chose.
+Qui l'eût cru?
+
+-- On peut s'attendre à toutes les infamies de la part de ce
+misérable! cria Mizintchikov avec indignation, mais en détournant
+la tête pour éviter mon regard.
+
+-- Eh bien! partons-nous? Allons-nous rester là jusqu'à ce soir, à
+raconter des sornettes? interrompit M. Bakhtchéiev en montant dans
+la calèche.
+
+-- En route! en route! reprit mon oncle.
+
+-- Tout va pour le mieux, mon oncle! lui glissai-je tout bas.
+Voyez donc comme cela s'arrange!
+
+-- Assez là-dessus, mon ami; ce serait péché de se réjouir... Ah!
+vois-tu, c'est maintenant qu'ils vont la chasser purement et
+simplement, pour la punir de leur déconvenue! Je ne prévois que
+d'affreux malheurs!
+
+-- Allons, Yégor Ilitch, quand vous aurez fini de chuchoter, nous
+partirons! cria encore M. Bakhtchéiev. À moins que vous ne
+préfériez faire dételer et nous offrir une collation! Qu'en
+pensez-vous? Un petit verre d'eau de vie?
+
+Cela fut dit d'un ton tellement furibond qu'il était impossible de
+ne point déférer sur le champ au désir de M. Bakhtchéiev. Nous
+montâmes séance tenante dans la calèche, et les chevaux partirent
+au galop.
+
+Pendant quelque temps, tout le monde garda le silence. L'oncle me
+regardait d'un air entendu, mais ne voulait point parler devant
+les autres. Parfois, il s'absorbait dans ses réflexions, puis il
+tressaillait comme un homme qui s'éveille et regardait autour de
+lui avec agitation. Mizintchikov semblait calme et fumait son
+cigare dans l'extrême dignité de l'honneur injustement offensé.
+
+Mais Bakhtchéiev s'emportait pour tout le monde. Il grognait
+sourdement, couvait les hommes et les choses d'un oeil franchement
+indigné, rougissait, soufflait, crachait sans cesse de côté et ne
+pouvait prendre sur lui de se tenir tranquille.
+
+-- Êtes-vous bien sûr, Stépane Alexiévitch, qu'ils soient partis
+pour Michino? s'enquit soudain mon oncle. Et, se tournant vers
+moi, il ajouta: -- C'est à une vingtaine de verstes d'ici, mon
+ami, un petit village d'une trentaine d'âmes qu'un employé en
+retraite du chef-lieu vient d'acheter à l'ancien propriétaire.
+C'est un chicanier comme on en voit peu. Du moins, on lui a fait
+cette réputation, peut-être injustement. Stépane Alexiévitch
+assure que telle est précisément la direction prise par Obnoskine,
+et l'employé retraité serait son complice.
+
+-- Parbleu! cria Bakhtchéiev, tout ragaillardi. Je vous dis que
+c'est à Michino! Seulement, il est bien possible qu'il n'y soit
+plus, votre Obnoskine. Nous avons perdu trois heures à bavarder!
+
+-- Ne vous inquiétez pas, interrompit Mizintchikov. Nous le
+retrouverons.
+
+-- Oui, c'est ça; nous le retrouverons; mais bien sûr! En
+attendant, il tient sa proie et il peut courir!
+
+-- Calme-toi, Stépane Alexiévitch, calme-toi; nous les
+rattraperons, dit mon oncle. Ils n'ont pas eu le temps de rien
+organiser. Tu verras.
+
+-- Pas le temps de rien organiser! répéta Bakhtchéiev d'une voix
+furieuse. Oui, elle n'aura eu le temps de rien organiser, avec son
+apparence si douce! «Elle est si douce! dit-on, si douce!» -- fit-
+il d'une voix fluttée qui voulait évidemment contrefaire
+quelqu'un. -- «Elle a eu des malheurs!» Mais elle nous a tourné
+les talons, la pauvre malheureuse. Allez donc courir après elle
+sur les grandes routes, dès l'aube, en tirant la langue! On n'a
+pas seulement eu le temps de dire convenablement ses prières à
+l'occasion de la belle fête! Fi donc!
+
+-- Cependant, remarquai-je, ce n'est pas une enfant, elle n'est
+plus en tutelle. On ne peut la faire revenir si elle ne le veut
+pas. Alors, comment ferons-nous?
+
+-- Tu as raison, dit mon oncle, mais elle consentira, je te
+l'assure. Elle se laisse faire en ce moment... mais, aussitôt
+qu'elle nous aura vus, elle reviendra, je t'en réponds. Mon ami,
+c'est notre devoir de ne pas l'abandonner, de ne pas la sacrifier.
+
+-- Elle n'est plus en tutelle! s'écria Bakhtchéiev en se tournant
+vers moi. C'est une sotte, mon petit père, une sotte accomplie et
+il importe peu qu'elle ne soit pas en tutelle. Hier, je ne voulais
+même pas t'en parler, mais, dernièrement, m'étant trompé de porte,
+j'entrai dans sa chambre par mégarde. Eh bien, debout devant sa
+glace et les poings sur les hanches, elle dansait l'écossaise!
+Elle était mise à ravir, comme une gravure de mode. Je ne pus que
+cracher et m'en aller. Et, dès ce moment, j'eus le pressentiment
+de la chose aussi nettement que si je l'avais lue!
+
+-- Mais pourquoi la juger aussi sévèrement? insistai-je, non sans
+une certaine timidité. Il est connu que Tatiana Ivanovna ne jouit
+pas... d'une santé parfaite... enfin... elle a des manies... Il me
+semble que le seul coupable est Obnoskine.
+
+-- Elle ne jouit pas d'une santé parfaite? Allons donc! répartit
+le gros homme tout rouge de colère. Tu as juré de me faire
+enrager! Tu l'as juré depuis hier! Elle est sotte, mon petit père,
+je te le répète, absolument sotte! Il ne s'agit pas de savoir si
+elle jouit ou non d'une santé parfaite: elle est folle de Cupidon
+depuis sa plus tendre enfance et vous voyez où Cupidon l'a
+conduite. Quant à l'autre, avec sa barbiche, il n'y faut même plus
+penser. Il galope sa troïka, drelin! drelin! drelin! sonnez
+clochettes! et comme il doit rire, avec l'argent dans sa poche!
+
+-- Croyez-vous donc qu'il l'abandonnerait tout aussitôt?
+
+-- Tiens! Tu te figures qu'il irait promener avec lui un pareil
+trésor? Qu'est-ce qu'il en ferait? Il la dépouillera et puis il la
+laissera sous quelque buisson, au bord de la route: bonsoir la
+compagnie! Il ne lui restera plus que l'abri de son buisson et le
+parfum des fleurs.
+
+-- À quoi bon t'emporter, Stépane? Cela n'avancera pas les
+affaires! s'écria mon oncle. Qu'as-tu à te fâcher? Tu
+m'abasourdis. Qu'est-ce que ça peut bien te faire?
+
+-- Y-t-il un coeur dans ma poitrine, oui ou non? J'ai beau ne lui
+être qu'un étranger, cela m'irrite. C'est peut-être aussi par
+affection que je le dis... Hé! que le diable m'emporte! Quel
+besoin avais-je de revenir chez vous? Qu'est-ce que ça peut bien
+me faire? Qu'est-ce que ça peut bien me faire?
+
+Ainsi s'agitait M. Bakhtchéiev; mais je ne l'écoutais plus, plongé
+que j'étais dans une profonde méditation au sujet de celle que
+nous poursuivions. Voici brièvement la biographie de Tatiana
+Ivanovna, telle que j'eus l'occasion de la recueillir par la
+suite, d'une source certaine. Il faut la connaître pour comprendre
+ses aventures.
+
+Pauvre orpheline élevée dès l'enfance dans une maison étrangère et
+peu hospitalière, puis jeune fille pauvre, puis demoiselle pauvre,
+enfin vieille fille pauvre, Tatiana Ivanovna, dans toute sa pauvre
+vie, avait bu jusqu'à la lie la coupe amère du chagrin, de
+l'isolement, de l'humiliation et des reproches. Elle connut, sans
+que rien ne lui en fût épargné, tout ce que le pain d'autrui
+apporte avec lui de rancoeurs. La nature l'avait douée d'un
+caractère enjoué, très impressionnable et léger. Dans les débuts,
+elle supportait tant bien que mal sa triste destinée et trouvait
+encore à rire son rire insouciant et puéril. Mais le sort en eut
+raison avec le temps.
+
+Peu à peu, elle pâlit, maigrit, devint irritable et d'une
+susceptibilité maladive et finit par tomber en une rêverie
+interminable, seulement interrompue par des crises de larmes et de
+sanglots convulsifs. Seule l'imagination la consolait, la
+ravissait d'autant plus que la réalité lui apportait moins de
+biens tangibles. Ces rêves, qui jamais ne se réalisaient, lui
+apparaissaient d'autant plus charmants que ses espoirs de
+terrestre bonheur s'évanouissaient plus complètement et sans
+retour. Ce n'était plus en songe, mais les yeux grands ouverts,
+qu'elle rêvait de richesses incalculables, d'éternelle beauté, de
+prétendants riches, nobles et élégants, princes ou fils de
+généraux qui lui gardaient leurs coeurs dans une pureté virginale
+et expiraient à ses pieds, d'amour infini, jusqu'à ce qu'il
+apparût, lui, l'être d'une beauté idéale, réunissant en soi toutes
+les perfections, affectueux et passionné, artiste, poète, fils de
+général, le tout à la fois ou successivement. Sa raison
+faiblissait sous l'action dissolvante de cet opium de rêveries
+secrètes et incessantes, lorsque, tout à coup, la destinée lui
+joua un dernier tour.
+
+Demoiselle de compagnie chez une vieille dame aussi hargneuse
+qu'édentée, elle se trouvait réduite au dernier degré de
+l'humiliation, confinée dans le terre-à-terre le plus lugubre et
+le plus écoeurant, accusée de toutes les infamies, à la merci des
+offenses du premier venu, sans personne pour la défendre, abrutie
+par cette vie atroce et en même temps ravie dans l'artificiel
+paradis de ses songes follement ardents, quand elle apprit soudain
+la mort d'un parent éloigné dont tout les proches avaient disparu
+depuis longtemps. Dans sa légèreté, elle ne s'en était jamais
+préoccupée. C'était un homme bizarre qui avait vécu enfermé, dans
+un lieu lointain, solitaire, morne, craignant le bruit, s'occupant
+de phrénologie et d'usure.
+
+Une énorme fortune lui tombait du ciel comme par miracle et se
+répandait à ses pieds en longue coulée d'or: elle était l'unique
+héritière de l'oublié. Cette ironie du sort l'acheva. Comment ce
+cerveau affaibli ne se fût-il pas aveuglément fié à ses visions,
+alors qu'une partie s'en vérifiait? La malheureuse y laissa sa
+dernière lueur de bon sens. Défaillante de félicité, elle se
+perdit définitivement dans le monde charmant des fantaisies
+insaisissables et des fantômes séducteurs. Foin des scrupules, des
+doutes, des barrières qu'élève la réalité et de ses lois
+rigoureuses et fatales!
+
+Elle avait trente-cinq ans, rêvait de beauté éblouissante et, dans
+le froid de son triste automne, elle sentait derrière elle les
+richesses d'un coffre inépuisable; tout cela se confondait sans
+lutte dans son être. Si l'un de ses rêves s'était fait vie,
+pourquoi pas les autres! Pourquoi n'apparaîtrait-il pas? Tatiana
+Ivanovna ne raisonnait point; elle se contentait de croire. Et,
+tout en attendant l'idéal, elle vit jour et nuit défiler devant
+elle une armée de postulants, décorés ou non, civils ou
+militaires, appartenant à l'armée ou à la garde, grands seigneurs
+ou poètes, ayant vécu à Paris ou seulement à Moscou, avec ou sans
+barbiches, avec ou sans royales, espagnols ou autres, mais surtout
+espagnols, cohue innombrable et inquiétante; un pas de plus et
+elle était mûre pour la maison de fous. Enivrés d'amour, ces jolis
+fantômes se serraient autour d'elle en une foule brillante et ces
+créations fantasmagoriques, elle les transportait dans la vie de
+chaque jour. Tout homme dont elle rencontrait le regard était
+amoureux d'elle; le premier passant venu se voyait promu espagnol
+et, si quelqu'un mourait, c'était d'amour pour elle.
+
+Cela se confirmait à ses yeux de ce que des Obnoskine, des
+Mizintchikov et tant d'autres se mirent à la courtiser, et tous
+dans le même but. On l'entourait de petits soins; on s'efforçait
+de lui plaire, de la flatter. La pauvre Tatiana ne voulut même pas
+soupçonner que toutes ces manoeuvres n'avaient pas d'autre
+objectif que son argent, convaincue que, par ordre supérieur, les
+hommes, corrigés, étaient devenus gais, aimables, charmants et
+bons. Il ne paraissait pas encore, mais, sans nul doute, il allait
+bientôt paraître et la vie était fort supportable, si attrayante,
+si pleine d'amusements et de délices que l'on pouvait bien
+patienter.
+
+Elle mangeait des bonbons, cueillait des fleurs, recherchait les
+plaisirs et lisait des romans. Mais la lecture surexcitait son
+imagination et elle abandonnait le livre dès la seconde page,
+s'envolant dans ses rêveries à la plus légère allusion amoureuse,
+à la description d'une toilette, d'une localité, d'une pièce. Sans
+cesse elle faisait venir de nouvelles parures, des dentelles, des
+chapeaux, des coiffures, des rubans, des échantillons, des
+patrons, des dessins de broderies, des bonbons, des fleurs, des
+petits chiens. Trois femmes de chambre passaient leurs journées à
+coudre dans la lingerie et la demoiselle ne cessait d'essayer ses
+corsages et ses falbalas et, du matin jusqu'au soir, parfois même
+la nuit, elle restait à se tourner devant sa glace. Depuis sa
+subite fortune, elle avait rajeuni et embelli. Je ne me rappelle
+pas quel lointain degré de parenté l'unissait à feu le général
+Krakhotkine et fus toujours persuadé que cette consanguinité
+n'avait jamais existé que dans l'imagination inventive de la
+générale, désireuse d'accaparer la riche Tatiana et de la marier
+au colonel de gré ou de force. M. Bakhtchéiev avait raison de dire
+que Cupidon avait brouillé la tête à Tatiana, et l'oncle était
+fort raisonnable de la poursuivre et de la ramener, fût-ce malgré
+elle. Elle n'eût pu vivre sans tutelle, la pauvrette; elle eût
+péri, à moins qu'elle ne fût devenue la proie de quelque coquin.
+
+Nous arrivâmes à Michino vers dix heures. C'était un misérable
+trou de village à environ trois verstes de la grande route. Six ou
+sept cabanes de paysans, enfumées, à peine couvertes de chaume, y
+regardaient le passant d'un air morne et assez peu hospitalier.
+
+On ne voyait pas un jardin, pas un buisson à un quart de verste à
+la ronde. Un vieux cytise endormi laissait piteusement pendre ses
+branches au-dessus d'une mare verdâtre qu'on appelait l'étang.
+Quelle fâcheuse impression ne devait pas produire un tel lieu
+d'habitation sur Tatiana Ivanovna! Triste mise en ménage!
+
+La maison du maître était nouvellement construite en bois,
+étroite, longue, percée de six fenêtres alignées et hâtivement
+couvertes de chaume, car l'employé-propriétaire était en train de
+s'installer. La cour n'était pas encore complètement entourée et
+l'on voyait, sur un seul côté, une barrière de branchages de
+noyers entrelacés dont les feuilles desséchées n'avaient pas eu le
+temps de tomber. Le long de cette haie était rangé le tarantass
+d'Obnoskine. Nous tombions tout à fait inopinément sur les
+coupables et, par une fenêtre ouverte, on entendait des cris et
+des pleurs.
+
+Nous entrâmes dans le vestibule, d'où un gamin nu-pieds s'enfuit à
+notre aspect. Nous passâmes dans la première pièce. Sur un long
+divan turc, recouvert de perse, Tatiana était assise, tout
+éplorée. En nous voyant, elle poussa un cri et se couvrit le
+visage de ses mains. Près d'elle siégeait Obnoskine, effrayé et
+confus à faire pitié. Il était à ce point troublé qu'il se
+précipita pour nous serrer la main comme s'il eût été grandement
+réjoui de notre arrivée. Par la porte ouverte qui donnait dans la
+pièce suivante, on pouvait apercevoir un pan de robe: quelqu'un
+nous guettait et écoutait par une imperceptible fente. Les
+habitants de la maison ne se montrèrent pas; il semblait qu'ils
+fussent absents. Ils s'étaient tous cachés.
+
+-- La voilà, la voyageuse! Elle se cache la figure dans les mains!
+cria M. Bakhtchéiev en pénétrant à notre suite.
+
+-- Calmez vos transports, Stépane Alexiévitch! C'est indécent à la
+fin! Seul, ici, Yégor Ilitch a le droit de parler; nous autres,
+nous ne sommes que des étrangers, fit Mizintchikov d'un ton
+acerbe.
+
+Mon oncle jeta sur M. Bakhtchéiev un regard sévère; puis, feignant
+de ne pas s'apercevoir de la présence d'Obnoskine qui lui tendait
+la main, il s'approcha de Tatiana Ivanovna dont la figure restait
+toujours cachée et, de sa voix la plus douce, avec le plus sincère
+intérêt, il lui dit:
+
+-- Tatiana Ivanovna, nous avons pour vous tant d'affection et tant
+d'estime, que nous avons voulu venir nous-mêmes afin de connaître
+vos intentions. Voulez-vous rentrer avec nous à Stépantchikovo?
+C'est la fête d'Ilucha. Ma mère vous attend avec impatience et
+Sacha et Nastia ont dû bien vous pleurer toute la matinée...
+
+Tatiana Ivanovna releva timidement la tête, le regarda au travers
+de ses doigts et, soudain, fondant en larmes, elle se jeta à son
+cou.
+
+-- Ah! Emmenez-moi! Emmenez-moi vite! criait-elle à travers ses
+sanglots. Au plus vite!
+
+-- Elle a fait une sottise, et elle le regrette à présent! siffla
+Bakhtchéiev en me poussant.
+
+-- Alors, l'affaire est terminée, dit sèchement mon oncle à
+Obnoskine sans presque le regarder. Tatiana Ivanovna, votre main
+et partons!
+
+Il se fit un frou-frou derrière la porte qui grinça et s'ouvrit un
+peu plus.
+
+-- Cependant, fit Obnoskine, surveillant avec inquiétude la porte
+entr'ouverte, il me semble qu'à un certain point de vue... jugez
+vous-même, Yégor Ilitch... votre conduite chez moi... enfin, je
+vous salue et vous ne daignez même pas me voir... Yégor Ilitch...
+
+-- Votre conduite chez moi fut une vilaine conduite, Monsieur,
+répondit mon oncle en regardant sévèrement Obnoskine et ici, vous
+n'êtes même pas chez vous. Vous avez entendu? Tatiana Ivanovna ne
+désire pas rester ici une minute de plus. Que vous faut-il encore?
+Pas un mot, entendez-vous? Pas un mot de plus; je vous en prie! Je
+désire éviter toute explication complémentaire et ce sera
+d'ailleurs beaucoup plus avantageux pour vous.
+
+Mais Obnoskine perdit courage à un tel point qu'il se mit à lâcher
+les bêtises les plus inattendues.
+
+-- Ne me méprisez pas, Yégor Ilitch, dit-il à voix basse et
+pleurant presque de honte, mais se retournant sans cesse vers la
+porte comme s'il eût craint qu'on l'entendît. Ce n'est pas ma
+faute: c'est maman. Je ne l'ai pas fait par intérêt, Yégor Ilitch:
+je l'ai fait... tout simplement... Bien sûr, je l'ai aussi fait
+par intérêt... mais, dans un noble but, Yégor Ilitch. J'aurais
+employé ce capital d'une façon utile; j'aurais fait du bien,
+Monsieur. Je voulais aider aux progrès de l'instruction publique
+et je songeais à fonder une bourse dans une Faculté... Voilà à
+quel emploi je destinais ma fortune, Yégor Ilitch; ce n'était pas
+pour autre chose, Yégor Ilitch...
+
+Nous sentîmes tous la confusion nous envahir. Mizintchikov lui-
+même rougit et se détourna et le trouble de mon oncle fut tel
+qu'il ne savait plus que dire.
+
+-- Allons, allons; assez, assez! balbutia-t-il enfin. Calme-toi
+Paul Sémionovitch. Qu'y faire?... Si tu veux, viens dîner, mon
+ami... Je suis très content, très content...
+
+Mais M. Bakhtchéiev agit tout autrement.
+
+-- Créer une bourse! rugit-il furieusement. Cela t'irait bien, de
+créer des bourses! Tu serais surtout fort heureux de chiper celles
+que tu pourrais... Tu n'as pas seulement de culottes et tu te
+mêles de créer des bourses! Chiffonnier, va! Tu t'imaginais
+subjuguer ce tendre coeur! Mais où donc est-elle, ton espèce de
+mère? Se serait-elle cachée? Je parie qu'elle n'est guère loin...
+derrière le paravent... à moins qu'elle ne se soit fourrée sous
+son lit, de venette!
+
+-- Stépane! Stépane! cria mon oncle.
+
+Obnoskine rougit et voulut protester, mais avant qu'il eût eu le
+temps d'ouvrir la bouche, la porte s'ouvrit et, rouge de colère,
+les yeux dardant des éclairs, Anfissa Pétrovna, en personne, fit
+irruption dans la pièce.
+
+-- Qu'est-ce que cela signifie? cria-t-elle. Qu'est-ce qu'il se
+passe ici, Yégor Ilitch? vous vous introduisez avec votre bande
+dans une maison respectable; vous effrayez les dames; vous
+commandez en maître!... De quoi ça a-t-il l'air? J'ai encore toute
+ma raison, grâce à Dieu! Et toi, lourdaud, continua-t-elle en se
+tournant vers son fils, tu as donc baissé pavillon devant eux? On
+insulte ta mère dans ta maison et tu restes là, bouche bée! Tu
+fais un joli coco! Tu n'es plus un homme; tu n'es qu'une chiffe!
+
+Il ne s'agissait plus de délicatesses, ni de manières distinguées,
+ni de maniement de face-à-main, comme la veille. Anfissa Pétrovna
+ne se ressemblait plus. C'était une véritable furie, une furie qui
+avait jeté son masque de grâce. Dès que mon oncle l'aperçut, il
+prit Tatiana sous le bras et se dirigea vers la porte. Mais
+Anfissa Pétrovna lui barra le chemin.
+
+-- ... Vous ne sortirez pas ainsi, Yégor Ilitch, reprit-elle. De
+quel droit emmenez-vous Tatiana Ivanovna par force? Il vous
+contrarie qu'elle ait échappé aux vils calculs que vous aviez
+manigancés avec votre mère et l'idiot Foma Fomitch! C'est vous qui
+vouliez vous marier par intérêt. Excusez-nous, Monsieur, si nous
+avons ici des idées plus nobles. C'est en voyant ce qui se tramait
+contre elle que Tatiana Ivanovna se confia d'elle-même à
+Pavloucha, pour s'arracher à sa perte. Car elle l'a supplié de la
+tirer de vos filets et c'est pour cela qu'elle dut s'enfuir
+nuitamment de chez vous. Voilà, Monsieur, comment vous l'avez
+poussée à bout. N'est-il pas vrai, Tatiana Ivanovna? Alors comment
+osez-vous faire irruption dans une noble et respectable maison, à
+la tête d'une bande et faire violence à une digne demoiselle,
+malgré ses cris et ses larmes? Je ne le permettrai pas! Je ne le
+permettrai pas! Je ne suis pas folle! Tatiana restera, parce
+qu'elle le veut ainsi!... Allons, Tatiana Ivanovna, ne les écoutez
+pas; ce sont vos ennemis; ce ne sont pas vos amis! N'ayez pas
+peur; venez et je vais les mettre sur le champ à la porte!
+
+-- Non! non! cria Tatiana avec effroi. Je ne veux pas! Je ne veux
+pas. Il n'est pas mon mari! Je ne veux pas épouser votre fils! Il
+n'est pas mon mari!
+
+-- Vous ne voulez pas? glapit Anfissa Pétrovna, étouffant de
+colère. Vous ne voulez pas? Vous êtes venue jusqu'ici et vous ne
+voulez pas? Mais alors, comment avez-vous osé nous tromper ainsi?
+Alors, comment avez-vous osé lui promettre votre main et vous
+sauver de nuit avec lui? Vous vous êtes jetée à sa tête et vous
+nous avez engagés dans la dépense et dans les ennuis! Et il se
+pourrait qu'à cause de vous mon fils perdit un beau parti! des
+dots de plusieurs dizaines de mille roubles! Non, Mademoiselle,
+vous payerez cela; vous devez le payer; nous avons des preuves;
+vous vous êtes enfuie avec lui, la nuit...
+
+Mais nous n'écoutions plus cette tirade. D'un commun accord, nous
+nous groupâmes autour de mon oncle et nous avançâmes vers le
+perron en marchant droit sur Anfissa Pétrovna. La calèche avança.
+
+-- Il n'y a que de malhonnêtes gens qui soient capables d'une
+pareille conduite! Tas de lâches! criait Anfissa Pétrovna du haut
+du perron. Elle était hors d'elle. -- Je vais porter plainte...
+Tatiana Ivanovna, vous allez dans une maison infâme! Vous ne
+pouvez pas épouser Yégor Ilitch; il entretient sous vos yeux cette
+institutrice!...
+
+Mon oncle tressaillit, pâlit, se mordit les lèvres et courut
+installer Tatiana Ivanovna dans la voiture. Je fis le tour de la
+calèche et, le pied sur le marchepied, j'attendais le moment de
+monter, quand Obnoskine surgit tout à coup près de moi. Il me
+saisit la main.
+
+-- Au moins, ne me retirez pas votre amitié! dit-il en la serrant
+fortement. Son visage avait une expression désespérée.
+
+-- Mon amitié? fis-je en mettant le pied sur le marchepied.
+
+-- Mais voyons, Monsieur! Hier encore, je reconnus en vous l'homme
+supérieurement instruit. Ne me condamnez pas. C'est ma mère qui
+m'a induit en tentation, mais je n'ai aucune responsabilité là-
+dedans. J'aurais plutôt le goût de la littérature! Je vous assure
+que c'est ma mère qui a tout fait.
+
+-- Eh bien, répondis-je, je vous crois; adieu!
+
+Nous partîmes au galop, poursuivis longtemps encore par les cris
+et les malédictions d'Anfissa Pétrovna, cependant que toutes les
+fenêtres de la maison se garnissaient subitement de visages
+inconnus qui nous regardaient avec une curiosité sauvage.
+
+Nous étions cinq dans la calèche. Mizintchikov était monté sur le
+siège, à côté du cocher, pour laisser sa place à M. Bakhtchéiev
+qui se trouvait maintenant en face de Tatiana Ivanovna. Elle était
+très contente que nous l'emmenions, mais continuait à pleurer. Mon
+oncle la consolait de son mieux. Il était triste et pensif; on
+voyait que les infamies vomies par Anfissa Pétrovna sur le compte
+de Nastenka l'avaient péniblement affecté. Cependant, notre retour
+se fût effectué sans encombre sans la présence de M. Bakhtchéiev.
+
+Assis vis-à-vis de Tatiana Ivanovna, il se trouvait assez mal à
+l'aise et ne pouvait garder son sang-froid; il ne tenait pas en
+place, rougissait, roulait des yeux farouches et, quand mon oncle
+entreprenait de consoler Tatiana, le gros homme, positivement hors
+de lui, grognait comme un bouledogue qu'on taquine. Mon oncle lui
+jetait des coups d'oeil inquiets. Enfin, devant ces
+extraordinaires manifestations de l'état d'âme de son vis-à-vis,
+Tatiana Ivanovna se prit à l'examiner avec attention, puis elle
+nous regarda, sourit et, soudain, du manche de son ombrelle, elle
+frappa légèrement l'épaule de M. Bakhtchéiev.
+
+-- Insensé! dit-elle avec le plus charmant enjouement, et elle se
+cacha aussitôt derrière son éventail.
+
+Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase.
+
+-- Quoi? rugit-il. Qu'est-ce à dire, Madame? Alors, c'est sur moi
+que tout va retomber, maintenant?
+
+-- Insensé! insensé! répétait Tatiana Ivanovna éclatant de rire et
+battant des mains.
+
+-- Arrête! cria Bakhtchéiev au cocher. Halte!
+
+On s'arrêta. Bakhtchéiev ouvrit la portière et sortit en hâte de
+la voiture.
+
+-- Mais qu'as-tu donc? Stépane Alexiévitch? Où vas-tu? criait mon
+oncle stupéfait.
+
+-- Non; j'en ai assez! clamait le gros père, tout tremblant
+d'indignation. Que le diable vous emporte! Je suis trop vieux,
+Madame, pour qu'on me fasse des avances. Je préfère encore mourir
+sur la grand'route!
+
+Et, ajoutant en français: «Bonjour, Madame, comment vous portez-
+vous?» il s'en fut à pied, en effet. La calèche le suivait. À la
+fin, mon oncle perdit patience et s'écria:
+
+-- Stépane Alexiévitch, ne fais pas l'imbécile! En voilà assez!
+Monte donc; il est temps de rentrer.
+
+-- Laissez-moi! répliqua Stépane Alexiévitch tout haletant, car
+son embonpoint le gênait pour marcher.
+
+-- Au galop! ordonna Mizintchikov au cocher.
+
+-- Que dis-tu? Que dis-tu? Arrête!... voulut crier mon oncle; mais
+la calèche était déjà lancée. Mizintchikov avait calculé juste? Il
+obtint tout de suite le résultat qu'il avait escompté.
+
+-- Halte! halte! cria derrière nous une voix désespérée. Arrête,
+scélérat! arrête, misérable!
+
+Le gros homme parut enfin, brisé de fatigue, respirant à peine;
+d'innombrables gouttes de sueur perlaient à son front; il dénoua
+sa cravate et retira sa casquette. Très sombre, il monta dans la
+voiture sans souffler mot. Cette fois, je lui cédai ma place de
+façon qu'au moins il ne se trouvât pas en face de Tatiana
+Ivanovna, qui, pendant toute cette scène, n'avait cessé de se
+tordre de rire et de battre des mains; elle ne put plus le
+regarder de sang-froid de tout le reste du voyage. Mais, jusqu'à
+ce qu'on fut arrivé à la maison, il ne dit pas un mot et garda les
+yeux fixés sur la roue de derrière.
+
+Il était midi quand nous réintégrâmes Stépantchikovo. Je me rendis
+directement au pavillon et, tout aussitôt, je vis apparaître
+Gavrilo avec le thé. J'allais le questionner, mais mon oncle entra
+derrière lui et le renvoya.
+
+
+
+II
+NOUVELLES
+
+-- Mon ami, me dit-il précipitamment, je ne viens que pour un
+instant; il me tarde de te communiquer... Je me suis informé.
+Personne de la maison n'a été à la messe, excepté Ilucha, Sacha et
+Nastenka. Il paraîtrait que ma mère serait tombée en attaque de
+nerfs et qu'on aurait eu grand'peine à la faire reprendre ses
+sens. Il est décidé que l'on va se réunir chez Foma et on me prie
+de m'y rendre. Je ne sais seulement si je dois ou non lui
+souhaiter sa fête, à Foma, et c'est là un point important. Enfin,
+je me demande l'effet qu'aura produit toute cette histoire; Serge,
+j'ai le pressentiment que cela va être affreux!
+
+-- Au contraire, mon oncle, me hâtai-je de lui répondre, tout
+s'arrange admirablement. Il vous est dès à présent impossible
+d'épouser Tatiana Ivanovna; ce serait monstrueux. Je voulais vous
+l'expliquer en voiture.
+
+-- Oui, oui, mon ami. Mais ce n'est pas tout... Dans tout cela, on
+voit clairement apparaître le doigt de Dieu... Mais je veux parler
+d'autre chose... Pauvre Tatiana Ivanovna! Quelle aventure! Quel
+misérable que cet Obnoskine! Je l'appelle misérable et j'étais
+tout prêt à en faire tout autant que lui en épousant Tatiana
+Ivanovna... Bon! ce n'est pas ce que je voulais te dire... As-tu
+entendu ce que criait ce matin cette malheureuse Anfissa Pétrovna
+au sujet de Nastia?
+
+-- Je l'ai entendu, mon oncle. J'espère que vous avez enfin
+compris qu'il faut vous presser.
+
+-- Absolument. Je dois précipiter les choses à tout prix, répondit
+mon oncle. Le moment solennel est arrivé. Mais voici, mon ami, il
+est une chose que nous n'avons pas envisagée hier, et, cette nuit,
+je n'en ai pas fermé l'oeil: consentira-t-elle à m'épouser?
+
+-- De grâce, mon oncle! puisqu'elle vous dit qu'elle vous aime!
+
+-- Mon ami, elle ajoute aussitôt: mais je ne vous épouserai pour
+rien au monde.
+
+-- Eh! mon oncle, on dit cela... Mais les circonstances ont changé
+aujourd'hui même.
+
+-- Tu crois? Non, mon cher Serge, c'est délicat, très délicat!
+Croirais-tu pourtant que, malgré mes ennuis, mon coeur m'en
+faisait souffrir de bonheur! Allons, au revoir. Il faut que je
+m'en aille; on m'attend et je suis déjà en retard. Je ne voulais
+que te dire un mot en passant. Ah! mon Dieu! s'écria-t-il en
+revenant sur ses pas, j'oublie le principal. Voilà: j'ai écrit à
+Foma!
+
+-- Quand donc?
+
+-- Cette nuit. Il faisait à peine jour, ce matin, quand je lui fis
+porter ma lettre par Vidopliassov. En deux feuilles, je lui ai
+tout raconté très sincèrement; en un mot, je lui dis que je dois,
+que je dois absolument demander la main de Nastenka. Comprends-tu?
+Je le supplie de ne pas ébruiter notre rendez-vous dans le jardin
+et je fais appel à sa générosité pour intercéder auprès de ma
+mère. Sans doute j'écris fort mal, mon ami, mais cela, je l'ai
+écrit du fond de mon coeur, en arrosant le papier de mes larmes.
+
+-- Et qu'a-t-il répondu?
+
+-- Il ne m'a pas encore répondu, mais, ce matin, comme nous
+allions partir, je l'ai rencontré dans le vestibule, en vêtements
+de nuit, pantoufles et bonnet, car il ne peut dormir qu'avec un
+bonnet de coton; il allait vers le jardin. Il ne me dit pas un
+mot, ne me regarda même pas. Je le regardai en face, moi, et du
+haut en bas, mais rien!
+
+-- Mon oncle, ne comptez pas sur lui; il ne vous fera que des
+misères.
+
+-- Non, non, mon ami; ne dis pas cela! criait mon oncle avec de
+grands gestes. J'ai confiance. D'ailleurs, c'est mon dernier
+espoir. Il saura comprendre; il saura apprécier les circonstances.
+Il est hargneux, capricieux, je ne dis pas le contraire, mais,
+quand il s'agira de générosité, il brillera comme un diamant...
+oui, comme un diamant. Tu en parles comme tu le fais parce que tu
+ne l'as jamais vu dans ses moments de générosité... Mais, mon
+Dieu! s'il allait parler de ce qu'il a vu hier, alors, vois-tu,
+Serge, je ne sais ce qu'il pourrait arriver! À qui se fier, alors?
+Non, il est incapable d'une pareille lâcheté. Je ne vaux pas la
+semelle de ses bottes! Ne hoche pas la tête, mon ami, c'est la
+pure vérité, je ne la vaux pas.
+
+-- Yégor Ilitch, votre maman désire vous voir! glapit d'en bas la
+voix désagréable de la Pérépélitzina. Elle avait certainement eu
+le temps d'entendre toute notre conversation par la fenêtre. -- On
+vous cherche vainement dans toute la maison.
+
+-- Mon Dieu! me voilà en retard. Quel ennui! fit précipitamment
+mon oncle. De grâce, mon ami, habille-toi. Je n'étais venu que
+pour te demander de m'y accompagner. J'y vais! j'y vais! Anna
+Nilovna, j'y vais!
+
+Resté seul, je me rappelai ma rencontre avec Nastenka et je me
+félicitai de ne pas en avoir parlé à mon oncle; cela n'aurait
+servi qu'à le troubler davantage. Je prévoyais un orage et
+n'imaginais point comment mon oncle parviendrait à se tirer
+d'affaire et à faire sa demande à Nastenka. Je le répète: en dépit
+de ma foi en sa loyauté, je ne pouvais m'empêcher de douter du
+succès.
+
+Cependant, il fallait se hâter. Je me considérais comme obligé de
+l'aider et me mis aussitôt à ma toilette, mais j'avais beau me
+dépêcher, je ne faisais que perdre du temps. Mizintchikov entra.
+
+-- Je viens vous chercher, dit-il; Yégor Ilitch vous demande tout
+de suite.
+
+-- Allons! -- J'étais prêt; nous partîmes. Chemin faisant, je lui
+demandai: -- Quoi de neuf?
+
+-- Ils sont tous au grand complet chez Foma qui ne boude pas
+aujourd'hui; mais il semble absorbé et marmotte entre ses dents.
+Il a même embrassé Ilucha, ce qui a ravi Yégor Ilitch.
+Préalablement, il avait fait dire par la Pérépélitzina qu'il ne
+désirait pas qu'on lui souhaita sa fête et n'en avait parlé que
+pour éprouver votre oncle... La vieille respire des sels, mais
+elle s'est calmée parce que Foma est calme. On ne parle pas plus
+de notre aventure de ce matin que s'il n'était rien arrivé; on se
+tait parce que Foma se tait. De toute la matinée il n'a voulu
+recevoir qui que ce fût et ne s'est pas dérangé bien que la
+vieille l'ait fait supplier au nom de tous les saints de venir la
+voir, parce qu'elle avait à le consulter; elle a même frappé en
+personne à sa porte, mais il est resté enfermé, répondant qu'il
+priait pour l'humanité ou quelque chose d'approchant. Il doit
+mijoter un mauvais coup; cela se voit à sa figure. Mais Yégor
+Ilitch est incapable de lire sur ce visage et il se félicite de la
+douceur de Foma Fomitch. C'est un véritable enfant... Ilucha a
+préparé je ne sais quels vers et on m'envoie vous chercher.
+
+-- Et Tatiana Ivanovna?
+
+-- Eh bien?
+
+-- Est-ce qu'elle est avec eux?
+
+-- Non; elle est dans sa chambre, répondit sèchement Mizintchikov.
+Elle se repose et pleure. Peut-être est-elle honteuse. Je crois
+que cette... institutrice lui tient compagnie en ce moment...
+Tiens! Qu'est-ce donc? On dirait qu'il s'amasse un orage. Voyez-
+moi donc ce ciel!
+
+-- En effet, répondis-je, je crois bien que c'est l'orage.
+
+Un nuage montait qui noircissait tout un coin de ciel. Nous étions
+arrivés à la terrasse.
+
+-- Eh bien, que pensez-vous d'Obnoskine, hein? continuai-je, ne
+pouvant me retenir de questionner Mizintchikov sur cette aventure.
+
+-- Ne m'en parlez pas! Ne me parlez plus de ce misérable! cria-t-
+il en s'arrêtant subitement, rouge de colère. Il frappa du pied. -
+- Imbécile! Imbécile! Gâter une affaire aussi bonne, une pensée si
+lumineuse! Écoutez: je ne suis qu'un âne de n'avoir pas surveillé
+ses manigances; je l'avoue franchement et peut-être désiriez-vous
+cet aveu? Mais, je vous le jure, s'il avait su jouer son jeu, je
+lui aurais sans doute pardonné. Le sot! le sot! Comment peut-on
+souffrir des êtres pareils dans une société! Il faudrait les
+exiler en Sibérie! les mettre aux travaux forcés!... Mais ils
+n'auront pas le dernier mot! J'ai encore un moyen à ma disposition
+et nous verrons bien qui l'emportera. J'ai conçu quelque chose de
+nouveau... Convenez qu'il serait absurde de renoncer à une idée
+parce qu'un imbécile vous l'a volée et n'a pas su l'employer. Ce
+serait trop injuste. Et puis cette Tatiana est faite pour se
+marier; c'est sa destinée et si on ne l'a pas encore enfermée dans
+une maison de santé, c'est qu'on peut l'épouser. Vous allez
+connaître mon nouveau projet...
+
+-- Oui, mais plus tard! interrompis-je. Nous voici arrivés.
+
+-- Bien, bien, plus tard! répondit-il, la bouche tordue par un
+sourire convulsif. Mais, où allez-vous donc? Je vous dis: tout
+droit chez Foma Fomitch! Suivez-moi; vous ne connaissez pas encore
+le chemin. Vous allez en voir une comédie... Ça prend une vraie
+tournure de comédie...
+
+
+
+III
+LA FÊTE D'ILUCHA
+
+Foma occupait deux grandes et belles pièces, les mieux meublées de
+la maison. Le grand homme était entouré de confort. La tapisserie
+fraîche et claire, les rideaux en soie de couleur qui garnissaient
+les fenêtres, les tapis, la psyché, la cheminée, les meubles
+élégants et commodes, tout témoignait des soins attentifs que lui
+prodiguaient les maîtres de la maison. Les fenêtres étaient
+garnies de fleurs et il y en avait aussi sur des guéridons placés
+dans les embrasures.
+
+Au milieu du cabinet de travail s'étalait une grande table
+recouverte de drap rouge, chargée de livres, de manuscrits, au
+milieu desquels se détachaient un superbe encrier de bronze et un
+tas de plumes commis aux soins de Vidopliassov, le tout destiné à
+témoigner de l'importance des travaux intellectuels de Foma
+Fomitch.
+
+À ce propos, je dirai qu'après huit ans environ, passés dans cette
+maison, Foma n'avait rien produit qui méritât mention, et plus
+tard, quand il eût quitté cette terre pour un monde meilleur, nous
+examinâmes ses manuscrits: le tout ne valait rien.
+
+Nous trouvâmes le commencement d'un roman historique se passant au
+VII° siècle, à Novgorod, un monstrueux poème en vers blancs:
+L'Anachorète au cimetière, ramassis de divagations insensées sur
+la propriété rurale, l'importance du moujik et la façon de le
+traiter, et enfin une nouvelle mondaine également inachevée: La
+Comtesse Vlonskaïa. C'était tout et, cependant, Foma Fomitch
+imposait chaque année à mon oncle une énorme dépense en livres et
+revues dont beaucoup furent retrouvés intacts. Par la suite, il
+m'était souvent arrivé de surprendre notre Foma plongé dans la
+lecture d'un Paul de Kock aussitôt dissimulé...
+
+Une porte vitrée donnait du cabinet de travail dans la cour.
+
+On nous attendait. Foma Fomitch était assis dans un confortable
+fauteuil, toujours sans cravate, mais vêtu d'une longue redingote
+qui lui descendait jusqu'aux talons. Il était en effet silencieux
+et absorbé. Quand nous entrâmes, il releva légèrement les sourcils
+et me regarda d'un oeil scrutateur. Je le saluai, il me répondit
+par un salut peu marqué, mais néanmoins fort poli. Ma grand'mère,
+voyant que Foma m'avait témoigné de la bienveillance, m'adressa un
+signe de tête et un sourire. La pauvre femme ne s'était nullement
+attendue à voir son favori accueillir avec autant de calme la
+fugue de Tatiana Ivanovna, et cela l'avait rendue très gaie,
+malgré ses crises de nerfs et ses faiblesses du matin.
+
+La demoiselle Pérépélitzina se trouvait derrière sa chaise, à son
+poste ordinaire; les lèvres pincées, souriant avec une aigre
+malice, elle frottait ses mains osseuses. Près de la générale
+étaient deux vieilles et silencieuses personnes qu'elle protégeait
+comme étant de bonnes familles. Il y avait aussi une religieuse en
+tournée, arrivée du matin, et une dame du voisinage, fort âgée et
+ne parlant guère, qui était venue après la messe pour souhaiter la
+fête de la générale. Ma tante Prascovia Ilinitchna se morfondait
+dans un coin tout en considérant Foma Fomitch et sa mère avec une
+évidente inquiétude.
+
+Mon oncle était assis dans un fauteuil; une joie intense brillait
+dans ses yeux. Devant lui se tenait Ilucha, joli comme un amour
+avec ses cheveux frisés et sa blouse de fête en soie rouge. Sacha
+et Nastenka lui avaient appris des vers en cachette, pour que le
+plaisir de son père en ce jour fût encore augmenté par les progrès
+de son fils.
+
+L'oncle était prêt à pleurer de bonheur; la douceur inattendue de
+Foma, la gaieté de la générale, la fête d'Ilucha, les vers, tout
+cela l'avait absolument réjoui et il avait solennellement demandé
+l'autorisation de m'envoyer chercher, afin que j'entendisse les
+vers et que je prisse ma part de la satisfaction générale. Sacha
+et Nastenka, entrées après nous, s'étaient assises à côté
+d'Ilucha. Sacha riait à chaque instant, heureuse comme une enfant
+et, bien que pâle et languissante, Nastenka finissait par sourire
+de la voir. Seule, elle avait été accueillir Tatiana au retour de
+son expédition et ne l'avait plus quittée depuis ce moment.
+
+L'espiègle Ilucha regardait ses deux institutrices comme s'il
+n'eût pu se retenir de rire. Ils devaient avoir tous trois préparé
+une très amusante plaisanterie qu'ils s'apprêtaient à mettre en
+oeuvre.
+
+J'avais complètement oublié Bakhtchéiev. Assis sur une chaise,
+toujours rouge et fâché, il ne soufflait mot et boudait, se
+mouchait, dressant une silhouette lugubre au milieu de cette fête
+de famille. Éjévikine s'empressait auprès de lui. Il était
+d'ailleurs aux petits soins pour tout le monde, baisait les mains
+de la générale et de son hôtesse, chuchotait quelques mots à
+l'oreille de Mlle Pérépélitzina, faisait sa cour à Foma Fomitch;
+en un mot, il se multipliait. Tout en attendant les vers d'Ilucha,
+il se précipita à ma rencontre avec force salutations en
+témoignage de son estime et de son dévouement. On ne l'eût guère
+cru venu à Stépantchikovo pour prendre la défense de sa fille et
+l'emmener définitivement.
+
+-- Le voilà! s'écria joyeusement mon oncle à ma vue. Ilucha m'a
+fait la surprise d'apprendre une poésie; oui, c'est une véritable
+surprise. J'en suis très ému, mon ami, et je t'ai envoyé chercher
+tout exprès... Assieds-toi à côté de moi et écoutons! Foma
+Fomitch, mon cher, avoue donc que c'est toi qui leur a inspiré
+cette idée pour me faire plaisir. J'en jurerais!
+
+Du moment que mon oncle s'exprimait ainsi et sur un pareil ton, on
+pouvait supposer que tout allait bien. Mais comme l'avait dit
+Mizintchikov, le malheur était que mon oncle ne savait pas
+déchiffrer les physionomies. À l'aspect de Foma, je compris que
+l'ancien hussard avait eu le coup d'oeil juste et qu'il fallait en
+effet s'attendre à quelque coup de théâtre.
+
+-- Ne faites pas attention à moi, colonel, répondit-il d'une voix
+débile, d'une voix d'homme qui pardonne à ses ennemis. Je ne puis
+que louer cette surprise qui prouve la sensibilité et la sagesse
+de vos enfants. Les vers sont fort utiles, ne fût-ce que pour
+l'exercice d'articulation qu'ils comportent... Mais, ce matin,
+colonel, je ne me préoccupais pas de poésie; j'étais tout à mes
+prières, vous le savez. Je n'en suis pas moins prêt à écouter ces
+vers.
+
+Pendant ce temps, j'embrassais Ilucha et lui faisais mes souhaits.
+
+-- C'est juste, Foma, reprit mon oncle, j'avais oublié, mais je
+t'en demande pardon, tout en étant très sûr de ton amitié,
+Foma!... Embrasse-le donc encore une fois, Sérioja et regarde-moi
+ce gamin! Allons, commence, Ilucha. De quoi s'agit-il? Ce doit
+être une ode solennelle... de Lomonossov, sans doute?
+
+Et mon oncle se redressait, ne pouvant tenir en place, tant il
+était impatient et joyeux.
+
+-- Non, petit père, ce n'est pas de Lomonossov, dit Sachenka,
+contenant à peine son hilarité, mais, comme vous êtes un ancien
+soldat et que vous avez combattu les ennemis, Ilucha a appris une
+poésie militaire: «Le siège de Pamba», petit père.
+
+-- «Le siège de Pamba»! Ah! je ne me rappelle pas ce qu'était
+cette Pamba... Connais-tu ça, Sérioja? Sûrement, il a dû se passer
+là quelque chose d'héroïque, et mon oncle se redressa encore.
+
+-- Récite, Ilucha, ordonna Sachenka.
+
+Ilucha commença sa récitation d'une voix grêle, claire et égale,
+sans s'arrêter aux points ni aux virgules, suivant la coutume des
+enfants qui débitent des poésies apprises par coeur.
+
+Depuis neuf ans, Pedro Gomez
+Assiège le château de Pamba,
+Ne se nourrissant que de lait.
+Et toute l'armée de don Pedro,
+Au nombre de neuf mille Castillans,
+Obéit au voeu prononcé,
+Ne mange même pas de pain
+Et ne boit que du lait.
+
+-- Comment? Qu'est-ce? Qu'est-ce que ce lait? s'exclama mon oncle
+en me regardant avec étonnement.
+
+-- Continue à réciter! fit Sachenka.
+
+Chaque jour, don Pedro Gomez
+Déplore son impuissance
+En se voilant la face.
+Déjà commence la dixième année;
+Et les méchants Maures triomphent,
+Car, de l'armée de don Pedro,
+Il ne reste plus que dix-neuf hommes...
+
+-- Mais ce sont des sottises! s'écria mon oncle avec inquiétude.
+C'est impossible! Il ne reste que dix-neuf hommes de toute une
+armée auparavant très considérable. Qu'est-ce que cela, mon ami?
+
+Mais Sacha n'y tint plus et partit d'un franc éclat de rire de
+gamine et, bien que la pièce n'eût rien de bien drôle, il était
+impossible de la regarder sans partager son hilarité.
+
+-- C'est une poésie comique, papa! s'écria-t-elle, toute joyeuse
+de son idée enfantine. L'auteur ne l'a composée que pour faire
+rire, papa!
+
+-- Ah! c'est une poésie comique! fit mon oncle dont le visage
+s'éclaira, une poésie comique! C'est ce que je pensais... Parbleu!
+parbleu! c'est une poésie comique! Et elle est très drôle: ce
+Gomez qui ne donnait que du lait à toute son armée pour tenir un
+voeu? C'était malin, un voeu pareil!... C'est très spirituel;
+n'est-ce pas, Foma? Voyez-vous, ma mère, les auteurs s'amusent
+parfois à écrire des poésies fantaisistes; n'est-ce pas Serge?
+C'est très drôle! Voyons, Ilucha, continue.
+
+Il ne reste plus que dix-neuf hommes!
+Don Pedro les réunit
+Et leur dit: «O mes dix-neuf!
+Déployons nos étendards,
+Sonnons de nos cors,
+Et nous laisserons là Pamba.
+Il est vrai que nous n'avons pas pris la place,
+Mais nous pouvons jurer
+Sur notre conscience et notre honneur,
+Que nous n'avons pas
+Trahi une seule fois notre voeu,
+Depuis neuf ans que nous n'avons
+Rien mangé, absolument rien
+Que du lait!
+
+-- Quel imbécile! Il se console facilement! interrompit encore mon
+oncle, parce qu'il a bu du lait pendant neuf ans! La belle
+affaire! Il eût mieux fait de manger un mouton à lui seul et de
+laisser manger ses hommes! C'est très bien; c'est magnifique! Je
+comprends; je comprends à présent: c'est une satire ou... comment
+appelle-t-on ça?... une allégorie, quoi! Ça pourrait bien viser
+certain guerrier étranger? ajouta-t-il en se tournant vers moi,
+les sourcils froncés et clignant de l'oeil, hein? Qu'en penses-tu?
+Seulement, c'est une satire inoffensive qui ne peut blesser
+personne! C'est très beau! très beau! et c'est d'une grande
+noblesse! Voyons, continue, Ilucha! Ah! les polissonnes! les
+polissonnes! et il regardait avec attendrissement Sachenka et plus
+furtivement Nastenka qui souriait en rougissant.
+
+Encouragés par ce discours,
+Les dix-neuf Castillans
+Vacillant sur leurs selles,
+Crièrent d'une voix faible:
+«Santo Yago Compostello!
+Honneur et gloire à Don Pedro!
+Honneur et gloire au Lion de Castille!»
+Et le chapelain Diego
+Se dit entre ses dents:
+«Si c'eût été moi le commandant,
+J'aurais fait voeu de ne manger
+Que de la viande et de ne boire que du vin».
+
+-- Eh bien, qu'est-ce que je disais? s'écria mon oncle, très
+content. Le seul homme intelligent de toute cette armée n'était
+autre que le chapelain. Qu'est-ce que cela, Serge? Leur capitaine?
+quoi?
+
+-- Un aumônier, mon oncle, un ecclésiastique!
+
+-- Ah! oui, oui! Chapelain! Je sais: je me rappelle! J'ai lu
+quelque chose là-dessus dans Radcliffe. Il y en a de différents
+ordres... Des bénédictins, je crois?... Y a-t-il des Bénédictins?
+
+-- Mais oui, mon oncle.
+
+-- Hem! C'est ce qu'il me semblait. Voyons, Ilucha, continue. Très
+bien! très bien!
+
+Et, en entendant cela, Don Pedro
+Dit avec un rire bruyant,
+«Je lui dois bien un mouton,
+Car il a trouvé là une bonne plaisanterie.»
+
+-- C'était bien le moment de rire! Quel imbécile! Un mouton! S'il
+y avait là des moutons, pourquoi n'en mangeait-il pas lui-même?
+Continue, Ilucha. Très bien! C'est magnifique! C'est mordant!
+
+-- C'est fini, petit père.
+
+-- Ah! c'est fini? Au fait, que restait-il à faire? N'est-ce pas,
+Serge? Très bien, Ilucha! C'est merveilleusement bien! Embrasse-
+moi, mon chéri, mon pigeonneau! Mais qui lui a suggéré cette idée?
+C'est toi, Sacha?
+
+-- Non; c'est Nastenka. Nous avions lu ces vers, il y a quelques
+temps. Alors, elle avait dit: «C'est très amusant; il faut le
+faire apprendre à Ilucha pour le jour de sa fête; ce qu'on rira!»
+
+-- Ah! c'est vous Nastenka? Je vous remercie beaucoup marmotta mon
+oncle en rougissant comme un enfant. Embrasse-moi encore une fois,
+Ilucha! Embrasse-moi aussi, polissonne! fit-il en prenant sa fille
+dans ses bras et en la regardant avec amour. Et il ajouta, comme
+si, de contentement, il n'eût su quoi dire: -- Attends un peu,
+Sachourka, ta fête va aussi venir bientôt.
+
+Je demandai à Nastenka de qui était cette poésie.
+
+-- Ah! oui; de qui est-elle, cette poésie? s'empressa d'insister
+mon oncle. En tout cas, c'est d'un gaillard intelligent; n'est-ce
+pas, Foma?
+
+-- Hem! grommela Foma, dont un sourire sardonique n'avait pas
+quitté les lèvres pendant tout le temps de la récitation.
+
+-- Je ne me souviens plus, répondit Nastenka en regardant
+timidement Foma Fomitch.
+
+-- Elle est de M. Kouzma Proutkov, petit père; nous l'avons vue
+dans le Contemporain, dit Sachenka.
+
+-- Kouzma Proutkov? Je ne le connais pas, fit mon oncle. Je
+connais Pouchkine!... Du reste, on voit que c'est un poète de
+mérite, n'est-ce pas, Serge? Et, par-dessus le marché, on sent
+qu'il ne nourrit que les plus nobles sentiments. C'est peut-être
+un militaire. Je l'apprécie hautement. Ce Contemporain est une
+superbe revue. Je vais m'y abonner si elle a d'aussi bons poètes
+pour collaborateurs... J'aime les poètes; ce sont de rudes
+gaillards. Te rappelles-tu, Serge, j'ai vu chez toi, à
+Pétersbourg, un homme de lettres. Il avait un nez d'une forme très
+particulière... en vérité... Que dis-tu, Foma?
+
+-- Non, rien... rien... fit celui-ci en feignant de contenir son
+envie de rire. Continuez, Yégor Ilitch, continuez! Je dirai mon
+mot plus tard... Stépane Alexiévitch écoute également avec le plus
+grand plaisir votre discours sur les hommes de lettres
+pétersbourgeois...
+
+Bakhtchéiev, qui se tenait à l'écart, absorbé dans ses pensées,
+releva vivement la tête en rougissant et s'agita sur son fauteuil.
+
+-- Foma, laisse-moi tranquille! dit-il en fixant sur son
+interlocuteur le regard méchant de ses petits yeux injectés de
+sang. Qu'ai-je à faire de la littérature? Que Dieu me donne la
+santé! -- conclut-il en grommelant -- et que tous ces écrivains...
+des voltairiens, et rien de plus!
+
+-- Les écrivains ne sont que des voltairiens? fit Éjévikine
+s'approchant aussitôt de M. Bakhtchéiev. Vous dites là une grande
+vérité. L'autre jour, Valentine Ignatich disait la même chose. Il
+m'avait aussi qualifié de voltairien; je vous le jure. Et
+pourtant, j'ai si peu écrit! tout le monde le sait... C'est vous
+dire que, si un pot de lait tourne, c'est la faute à Voltaire! Il
+en est toujours ainsi chez nous.
+
+-- Mais non! riposta gravement mon oncle, c'est une erreur!
+Voltaire était un écrivain qui raillait les superstitions d'une
+façon fort mordante; mais il ne fut jamais voltairien! Ce sont ses
+ennemis qui l'ont calomnié. Pourquoi vouloir tout faire retomber
+sur ce malheureux?
+
+Le méchant ricanement de Foma se fit de nouveau entendre. Mon
+oncle lui jeta un regard inquiet et se troubla visiblement.
+
+-- Non, Foma, vois-tu, je parle des journaux, fit-il avec
+confusion et dans l'espoir de se justifier. Tu avais raison de me
+dire qu'il fallait s'abonner. Je suis de ton avis. Hum!... les
+revues propagent l'instruction! On ne serait pour la patrie qu'un
+bien triste enfant si l'on ne s'abonnait pas. N'est-ce pas,
+Serge?... Hum!... Oui... Prenons, par exemple, le Contemporain...
+Mais, tu sais, Sérioja, les plus forts articles scientifiques se
+publient dans cette grosse revue... comment l'appelles-tu?... avec
+une couverture jaune...
+
+-- Les Mémoires de la Patrie, petit père.
+
+-- C'est cela! Et quel beau titre! n'est-ce pas, Serge? C'est pour
+ainsi dire toute la patrie qui prend des notes!... Quel but
+sublime! Une revue des plus utiles! Et ce qu'elle est volumineuse!
+Allez donc éditer un pareil ballot! Et ça vous contient des
+articles à vous tirer les yeux de l'orbite... L'autre fois
+j'arrive, je vois un livre. Je le prends, je l'ouvre par curiosité
+et j'en lis trois pages d'un trait. Mon cher, je restai bouche
+bée! On parlait de tout là-dedans: du balai, de la bêche, de
+l'écumoire, de la happe. Pour moi, une happe n'est qu'une happe.
+Eh bien pas du tout, mon cher. Les savants y voient un emblème, ou
+une mythologie; est-ce que je sais? quelque chose en tout cas...
+Voilà! On sait tout à présent!
+
+Je ne sais trop ce qu'allait faire Foma en présence de cette
+nouvelle sortie de mon oncle, mais, à ce moment précis, Gavrilo
+apparut et, la tête basse, il s'arrêta au seuil de la porte. Foma
+lui jeta un regard significatif.
+
+-- Tout est-il prêt, Gavrilo? s'enquit-il d'une voix faible, mais
+résolue.
+
+-- Tout est prêt, répondit tristement Gavrilo dans un soupir.
+
+-- Tu as mis le petit paquet dans le chariot?
+
+-- Je l'y ai mis.
+
+-- Alors, je suis prêt! dit Foma.
+
+Il se leva lentement de son fauteuil. Mon oncle le regardait,
+ébahi. La générale quitta sa place et jeta autour d'elle un coup
+d'oeil circulaire et étonné.
+
+-- À présent, colonel, commença Foma avec une extrême dignité,
+permettez-moi d'implorer de vous l'abandon momentané de ce thème
+si intéressant des happes littéraires; il vous sera loisible d'en
+poursuivre le développement sans moi. Mais, vous faisant un
+éternel adieu, je désirerais vous dire encore quelques mots...
+
+La terreur et l'étonnement s'emparèrent de tous les assistants.
+
+-- Foma! Foma! Mais qu'as-tu? Où veux-tu donc t'en aller? s'écria
+enfin mon oncle.
+
+-- Je me prépare à quitter votre maison, colonel! posa Foma d'une
+voix calme. J'ai décidé d'aller où le vent me poussera et c'est
+dans ce but que j'ai loué un simple chariot à mes frais. Mon petit
+baluchon s'y trouve maintenant; il n'est pas gros: quelques livres
+préférés, de quoi changer deux fois de linge et c'est tout! Je
+suis pauvre, Yégor Ilitch, mais, pour rien au monde je
+n'accepterais votre or, comme vous avez pu vous en convaincre hier
+même!
+
+-- Mais, Foma, au nom de Dieu, qu'est-ce que cela signifie?
+supplia mon oncle, plus blanc qu'un linge.
+
+La générale poussa un cri et, les bras tendus vers Foma Fomitch,
+le contempla avec désespoir, cependant que la demoiselle
+Pérépélitzina s'élançait pour la soutenir. Les dames pique-
+assiettes restèrent clouées sur leurs sièges et M. Bakhtchéiev se
+leva lourdement.
+
+-- Allons, bon! voilà que ça commence! murmura près de moi
+Mizintchikov.
+
+On entendit à ce moment les lointains roulements du tonnerre;
+l'orage approchait.
+
+
+
+IV
+L'EXIL
+
+-- Il me semble, colonel, que vous me demandez ce que cela veut
+dire? déclama emphatiquement Foma, certainement ravi de la
+confusion générale. Votre question m'étonne! Expliquez-moi donc à
+votre tour comment vous pouvez me regarder en face? Expliquez-moi
+encore ce problème psychologique du manque de pudeur chez certains
+hommes et je m'en irai alors, enrichi d'une nouvelle connaissance
+relative à la corruption du genre humain.
+
+Mais mon oncle était incapable de répondre; anéanti, épouvanté, la
+bouche ouverte et les yeux écarquillés, il ne pouvait détourner
+son regard de celui de Foma.
+
+-- Mon Dieu! que d'horreurs! gémit la demoiselle Pérépélitzina.
+
+-- Comprenez-vous, colonel, que vous devez me laisser partir sans
+autres questions? Car vraiment, tout homme et âgé que je sois, je
+commençais à craindre sérieusement pour ma moralité! Croyez-moi:
+laissez vos questions; elles ne pourraient avoir d'autres
+résultats que votre propre honte!
+
+-- Foma! Foma!... s'écria mon oncle, et des gouttes de sueur
+perlèrent sur son front.
+
+-- Permettez-moi donc, sans plus d'explications, de vous dire
+quelques mots d'adieu et de vous donner quelques derniers
+conseils. Ce seront mes ultimes paroles dans votre maison, Yégor
+Ilitch. Le fait est consommé et il est impossible de le réparer.
+J'espère que vous savez à quel fait je fais en ce moment allusion.
+Mais, je vous en supplie à deux genoux, si la dernière étincelle
+de moralité n'est pas encore éteinte au fond de votre coeur,
+réprimez l'élan de vos passions! Si ce feu perfide n'a pas encore
+embrasé tout l'édifice, éteignez l'incendie!
+
+-- Foma, je t'assure que tu te trompes! protesta mon oncle, se
+reprenant peu à peu et pressentant avec terreur le dénouement.
+
+-- Maîtrisez vos passions! poursuivit Foma avec la même pompe,
+comme si mon oncle n'eût rien dit. Luttez contre vous-même: «Si tu
+veux vaincre le monde, commence par te vaincre toi-même!» Tel est
+mon principe. Propriétaire foncier, vous devez briller comme un
+diamant sur vos domaines; et quel abominable exemple ne donnez-
+vous pas à vos subordonnés! Pendant des nuits entières, je priais
+pour vous, m'efforçant de découvrir votre bonheur. Je n'ai pu le
+trouver, car le bonheur n'est que dans la vertu...
+
+-- Mais c'est impossible, Foma! interrompit encore mon oncle. Tu
+te méprends; tu parles hors de propos...
+
+-- Rappelez-vous donc que vous êtes un seigneur, continua Foma
+sans prêter plus d'attention que devant aux paroles de mon oncle.
+Ne croyez pas que la paresse et la volupté soient les seuls buts
+du propriétaire terrien. C'est là une idée néfaste. Ce n'est pas à
+l'incurie qu'il se doit, mais au souci, au souci devant Dieu,
+devant le tsar et devant la patrie! Un seigneur doit travailler,
+travailler comme le dernier de ses paysans!
+
+-- Bon! vais-je donc labourer aux lieu et place de mes paysans!
+grommela Bakhtchéiev. Et cependant, je suis un seigneur...
+
+-- Je m'adresse à vous, maintenant, fit-il en se tournant vers
+Gavrilo et Falaléi qui venaient d'apparaître près de la porte.
+Aimez vos maîtres et obéissez-leur avec douceur et empressement;
+ils vous aimeront en retour... Et vous, colonel, soyez bon et
+compatissant pour eux. Ce sont aussi des êtres humains créés à
+l'image de Dieu, des enfants qui vous sont confiés par le tsar et
+par la patrie. Plus le devoir est grand, plus est grand le mérite!
+
+-- Foma Fomitch! mon ami, que veux-tu donc faire? cria la générale
+avec désespoir. Elle était prête à tomber en pamoison, tant son
+appréhension était violente.
+
+-- Je crois qu'en voilà assez? conclut Foma sans daigner remarquer
+la générale. Maintenant, passons aux détails; ce sont de petites
+choses, mais indispensables, Yégor Ilitch. Le foin de la prairie
+de Khariline n'est pas encore fauché. Ne vous laissez pas mettre
+en retard; faites-le couper et le plus tôt sera le mieux; c'est là
+mon premier conseil.
+
+-- Mais, Foma...
+
+-- Vous projetez d'abattre une partie de la forêt de Zyrianovski,
+je le sais. Abstenez-vous en; c'est mon deuxième conseil.
+Conservez les forêts; elles gardent la terre humide... Il est bien
+dommage que vous ayez fait aussi tard les semences de printemps,
+beaucoup trop tard!
+
+-- Mais, Foma...
+
+-- Mais trêve de paroles; je ne pourrai tout dire et le temps me
+manque. Je vous enverrai mes instructions par écrit. Eh bien,
+adieu! adieu à tous! Dieu soit avec vous et qu'il vous bénisse! Je
+te bénis, aussi, mon enfant, -- dit-il à Ilucha -- Dieu te
+préserve du poison de tes futures passions. Je te bénis aussi,
+Falaléi, oublie la Kamarinskaïa! Et vous... vous tous, souvenez-
+vous de Foma... Allons, Gavrilo! Aide-moi à monter dans ce
+chariot, vieillard.
+
+Et Foma se dirigea vers la porte. Poussant un cri aigu, la
+générale se précipita vers lui.
+
+-- Non, Foma! je ne te laisserai pas partir ainsi! s'écria mon
+oncle et, le rejoignant, il le prit par la main.
+
+-- Vous voulez donc employer la force? demanda l'autre avec
+arrogance.
+
+-- Oui, Foma, s'il le faut, j'emploierai la force! répondit mon
+oncle tremblant d'émotion. Tu en as trop dit: il faut t'expliquer.
+Tu as mal compris ma lettre, Foma!
+
+-- Votre lettre? hurla Foma en s'enflammant instantanément, comme
+s'il n'eût attendu que ces paroles pour faire explosion. -- Votre
+lettre! La voici, votre lettre! la voici! Je la déchire, cette
+lettre! Je la piétine, votre lettre! et, ce faisant, j'accomplis
+le plus sacré devoir de l'humanité! Voilà ce que je fais, puisque
+vous me contraignez à des explications. Voyez! voyez! voyez!
+
+Et les fragments de la lettre s'éparpillèrent dans la chambre.
+
+-- Foma, criait mon oncle en pâlissant de plus en plus, je te
+répète que tu ne m'as pas compris. Je veux me marier, je cherche
+mon bonheur...
+
+-- Vous marier! Vous avez séduit cette demoiselle et vous mentez
+en parlant de mariage, car je vous ai vu hier soir sous les
+buissons du jardin!
+
+La générale fit un cri, et s'affaissa dans son fauteuil. Un
+tumulte effrayant s'ensuivit. L'infortunée Nastenka restait
+immobile sur son siège, comme morte. Sachenka, effrayée et qu'on
+eut dite en proie à un accès de fièvre, tremblait de tous ses
+membres en serrant Ilucha dans ses bras.
+
+-- Foma, criait furieusement mon oncle, si tu as le malheur de
+divulguer ce secret, tu commettras la plus basse action du monde!
+
+-- Je vais le divulguer, votre secret! hurlait Foma, et
+j'accomplirai la plus noble des actions! Je suis envoyé par Dieu
+lui-même pour flétrir les ignominies des hommes. Je monterai sur
+le toit de chaume d'un paysan et je crierai votre acte ignoble à
+tous les propriétaires voisins, à tous les passants!... Oui,
+sachez tous, tous! que, cette nuit, je l'ai surpris dans le parc,
+dans les taillis, avec cette jeune fille à l'air si innocent!
+
+-- Quelle horreur! minauda la demoiselle Pérépélitzina.
+
+-- Foma! tu cours à ta perte! criait mon oncle les poings serrés
+et les yeux étincelants. Mais Foma continuait à brailler:
+
+-- Et lui, épouvanté d'avoir été vu, il a osé tenter de me
+séduire, moi, honnête, loyal, par une lettre menteuse, afin de me
+faire approuver son crime... Oui, son crime! car, d'une jeune
+fille pure jusqu'alors, vous avez fait une...
+
+-- Encore un seul mot outrageant à son adresse, Foma, et je jure
+que je te tue!
+
+-- Ce mot, je le dis, oui, de la jeune fille la plus innocente
+jusqu'alors, vous êtes parvenu à faire la dernière des dépravées.
+
+Foma n'avait pas encore prononcé ce dernier mot, que mon oncle
+l'empoignait et, le faisant pirouetter comme un fétu de paille le
+précipitait à toute volée contre la porte vitrée qui donnait sur
+la cour. Le coup fut si rude que la porte céda, s'ouvrit largement
+et que nous vîmes Foma, dégringolant les sept marches du perron,
+aller s'écraser dans la cour au milieu d'un grand fracas de vitres
+brisées.
+
+-- Gavrilo! ramasse-moi ça! cria mon oncle plus pâle qu'un mort,
+mets-le dans le chariot et que, dans deux minutes, ça ait quitté
+Stépantchikovo!
+
+Quelle que fût la trame ourdie par Foma, il est assez probable
+qu'il était loin de s'attendre à un pareil dénouement.
+
+Je ne saurais m'engager à décrire la scène qui suivit cette
+catastrophe: gémissement déchirant de la générale qui s'écroula
+dans son fauteuil, ébahissement de la Pérépélitzina devant cet
+inattendu coup d'énergie d'un homme toujours si docile jusque là,
+les oh! et les ah! des dames pique-assiettes, l'effroi de Nastenka
+qui faillit s'évanouir et autour de qui s'empressait mon oncle,
+trépignant à travers la pièce en proie à une indicible émotion
+devant sa mère sans connaissance, Sachenka folle de peur, les
+pleurs de Falaléi, tout cela formait un tableau impossible à
+rendre. Ajoutez qu'un orage formidable éclata juste à ce moment;
+les éclats du tonnerre se succédaient constamment tandis qu'une
+pluie furieuse fouettait les vitres.
+
+-- En voilà une fête! grommela Bakhtchéiev baissant la tête et
+écartant les bras.
+
+-- Ça va mal! murmurai-je, fort troublé à mon tour, mais, au
+moins, voilà Foma dehors et il ne rentrera plus!
+
+-- Ma mère! avez-vous repris vos sens? Vous sentez-vous mieux?
+Pouvez-vous enfin m'écouter? demanda mon oncle, s'arrêtant devant
+le fauteuil de la vieille dame qui releva la tête et attacha un
+regard suppliant sur ce fils qu'elle n'avait jamais vu dans une
+telle colère.
+
+-- Ma mère, reprit-il, la coupe vient de déborder; vous l'avez vu.
+Je voulais vous exposer cette affaire tout autrement et à loisir;
+mais le temps presse et je ne puis plus reculer. Vous avez entendu
+la calomnie, écoutez à présent la justification. Ma mère, j'aime
+cette noble jeune fille, je l'aime depuis longtemps et je
+l'aimerai toujours. Elle fera le bonheur de mes enfants et sera
+pour vous la fille la plus respectueuse; en présence de tous mes
+parents et amis, je dépose à vos pieds ma demande, et je prie
+mademoiselle de me faire l'immense honneur de devenir ma femme.
+
+Nastenka tressaillit. Son visage s'empourpra. Elle se leva avec
+précipitation. Cependant, la générale ne quittait pas des yeux le
+visage de son fils; elle semblait en proie à une sorte
+d'ahurissement, et, soudain, avec un sanglot déchirant, elle se
+jeta à ses genoux devant lui. Elle criait:
+
+-- Yégorouchka! mon petit pigeon! fais revenir Foma Fomitch!
+Envoie-le chercher tout de suite ou je mourrai avant ce soir!
+
+Mon oncle fut atterré de voir agenouillée devant lui, sa vieille
+mère si tyrannique et si capricieuse. Une expression de souffrance
+passa sur son visage. Enfin, revenu de son étonnement, il se
+précipita pour la relever et l'installer dans le fauteuil.
+
+-- Fais revenir Foma Fomitch, Yégorouchka! continuait à gémir la
+générale, fais-le revenir, le cher homme, je ne peux vivre sans
+lui!
+
+-- Ma mère! exclama douloureusement mon oncle, n'avez-vous donc
+rien entendu de ce que je vous ai dit? Je ne peux faire revenir
+Foma, comprenez-le! Je ne le puis pas et je n'en ai pas le droit
+après la basse et lâche calomnie qu'il a jetée sur cet ange
+d'honnêteté et de vertu. Comprenez, ma mère, que l'honneur
+m'ordonne de réparer le tort causé à cette jeune fille! Vous avez
+entendu: je demande sa main et je vous supplie de bénir notre
+union.
+
+La générale se leva encore de son fauteuil et alla se jeter à
+genoux devant Nastenka.
+
+-- Petite mère! ma chérie! criait-elle, ne l'épouse pas! Ne
+l'épouse pas et supplie-le de faire revenir Foma Fomitch! Mon
+ange! chère Nastassia Evgrafovna! Je te donnerai, je te
+sacrifierai tout si tu ne l'épouses pas. Je n'ai pas dépensé tout
+ce que je possédais; il me reste encore quelque argent de mon
+défunt mari. Tout est à toi; je te comblerai de biens; Yégorouchka
+aussi! mais ne me mets pas vivante au cercueil! demande-lui de
+ramener Foma Fomitch!
+
+La vieille dame aurait poursuivi ses lamentations et ses
+divagations si, indignées de la voir à genoux devant une
+institutrice à gages, la Pérépélitzina et les autres femmes ne
+s'étaient précipitées pour la relever au milieu des cris et des
+gémissements. L'émotion de Nastenka était telle qu'elle ne pouvait
+qu'à peine se tenir debout. La Pérépélitzina se mit à pleurer de
+dépit.
+
+-- Vous allez tuer votre mère! criait-elle à mon oncle; on va la
+tuer. Et vous, Nastassia Evgrafovna, comment pouvez-vous brouiller
+une mère avec son fils? Dieu le défend!
+
+-- Anna Nilovna, dit mon oncle, retenez votre langue! j'ai assez
+souffert!
+
+-- Et moi, ne m'avez-vous pas fait souffrir aussi? Pourquoi me
+reprochez-vous ma situation d'orpheline? Je ne suis pas votre
+esclave; je suis la fille d'un lieutenant-colonel et je ne
+remettrai jamais le pied dans votre maison que je vais quitter
+aujourd'hui même!
+
+Mais mon oncle ne l'écoutait pas. Il s'approcha de Nastenka et lui
+prit dévotement la main.
+
+-- Vous avez entendu ma demande, Nastassia Evgrafovna? lui
+demanda-t-il avec une anxiété désolée.
+
+-- Non, Yégor Ilitch, non! Laissons cela! répondit-elle, à son
+tour découragée. Tout cela est bien inutile! et, lui pressant les
+mains, elle fondit en larmes. Vous ne faites cette demande qu'en
+raison de l'incident d'hier... Mais vous voyez bien que ça ne se
+peut pas. Nous nous sommes trompés, Yégor Ilitch!... Je me
+souviendrai toujours que vous fûtes mon bienfaiteur et je prierai
+toujours pour vous... toujours! toujours!
+
+Les larmes étouffèrent sa voix. Mon pauvre oncle pressentait cette
+réponse. Il ne pensa même pas à répliquer, à insister... Il
+l'écoutait, penché vers elle et lui tenant la main, dans un
+silence navré. Ses yeux se mouillèrent. Nastia continua:
+
+-- Hier encore, je vous disais que je ne pouvais être votre femme.
+Vous le voyez: les vôtres ne veulent pas de moi; je le sentais
+depuis longtemps. Votre mère ne nous donnera pas sa bénédiction...
+les autres non plus. Vous êtes trop généreux pour vous repentir
+plus tard, mais vous serez malheureux à cause de moi... victime de
+votre bon coeur.
+
+-- Oh! c'est bien vrai, Nastenka! C'est un bon coeur...acquiesça
+Éjévikine qui se tenait de l'autre côté du fauteuil, c'est cela,
+ma fille, c'est justement le mot qu'il fallait dire!
+
+-- Je ne veux pas être une cause de dissentiments dans votre
+maison, continua Nastenka. Ne vous inquiétez pas de mon sort,
+Yégor Ilitch, personne ne me fera de tort, personne ne
+m'insultera... Je retourne aujourd'hui même chez mon père. Il faut
+nous dire adieu, Yégor Ilitch...
+
+La pauvrette fondit encore en larmes.
+
+-- Nastassia Evgrafovna, est-ce votre dernier mot? fit mon oncle
+en la regardant avec une détresse indicible, dites une seule
+parole et je vous sacrifie tout!
+
+-- C'était le dernier mot, le dernier! dit Éjévikine, et elle vous
+a si bien dit tout cela que j'en suis moi-même surpris. Yégor
+Ilitch, vous êtes le meilleur des hommes et vous nous avez fait
+grand honneur! beaucoup d'honneur! trop d'honneur!... Cependant,
+elle n'est pas ce qu'il vous faut, Yégor Ilitch. Il vous faut une
+fiancée riche, de grande famille, de superbe beauté, avec une
+belle voix et qui s'avancerait dans votre maison parée de diamants
+et de plumes d'autruche. Il se pourrait alors que Foma Fomitch fit
+une concession et qu'il vous bénît. Car vous ferez revenir Foma
+Fomitch! Vous avez eu tort de le maltraiter ainsi. C'est l'ardeur
+excessive de sa vertu qui l'a fait parler de la sorte... Vous
+serez le premier à dire par la suite que, seule, la vertu le
+guidait; vous verrez. Autant le faire revenir tout de suite,
+puisqu'il faut qu'il revienne...
+
+-- Fais-le revenir! Fais-le revenir! cria la générale. C'est la
+vérité qu'il te dit, mon petit.
+
+-- Oui, continua Éjévikine, votre mère se désole bien
+inutilement... Faites-le revenir. Quant à moi et à Nastia, nous
+allons partir.
+
+-- Attends, Evgraf Larionitch! s'écria mon oncle. Je t'en supplie!
+J'ai encore un mot à dire, Evgraf, un seul mot...
+
+Cela dit, il s'écarta, s'assit dans un fauteuil et, baissant la
+tête, il se couvrit les yeux de ses mains, emporté dans une
+ardente méditation.
+
+Un épouvantable coup de tonnerre éclata presque au-dessus de la
+maison qui en fut toute secouée. Hébétées de peur, les femmes
+poussèrent des cris aigus et se signèrent. Bakhtchéiev en fit
+autant. Plusieurs voix murmurèrent:
+
+-- Petit père, le prophète Élie!
+
+Au coup de tonnerre succéda une si formidable averse qu'on eût dit
+qu'un lac se déversait sur Stépantchikovo.
+
+-- Et Foma Fomitch, que devient-il dans les champs? fit
+Pérépélitzina.
+
+-- Yégorouchka, rappelle-le! s'écria désespérément la générale en
+se précipitant comme une folle vers la porte. Mais les dames
+pique-assiettes la retinrent et, l'entourant, la consolaient,
+criaient, pleurnichaient. C'était un tumulte indescriptible.
+
+-- Il est parti avec une redingote; il n'a même pas pris son
+manteau! continua la Pérépélitzina. Il n'a pas non plus de
+parapluie. Il va être foudroyé!
+
+-- C'est sûr! fit Bakhtchéiev, et trempé jusqu'aux os!
+
+-- Vous feriez aussi bien de vous taire! lui dis-je à voix basse.
+
+-- C'est un homme, je pense! répartit le gros homme avec
+emportement. Ce n'est pas un chien! Est-ce que tu sortirais
+maintenant, toi? Va donc te baigner, si tu aimes tant cela!
+
+Pressentant et redoutant le dénouement, je m'approchai de mon
+oncle, resté immobile dans son fauteuil.
+
+-- Mon oncle, fis-je en me baissant à son oreille, allez-vous
+consentir au retour de Foma Fomitch? Comprenez donc que ce serait
+le comble de l'indécence, au moins tant que Nastenka sera dans
+cette maison.
+
+-- Mon ami, répondit mon oncle en relevant la tête et me regardant
+résolument dans les yeux, je viens de prononcer mon jugement et je
+sais maintenant ce qu'il me reste à faire. Ne t'inquiète pas,
+aucune offense ne sera faite à Nastenka; je m'arrangerai pour
+cela.
+
+Il se leva et s'approcha de sa mère.
+
+-- Ma mère, dit-il, calmez-vous. Je vais faire revenir Foma
+Fomitch. On va le rattraper; il ne peut encore être loin. Mais je
+jure qu'il ne rentrera ici que sous une seule condition: c'est
+que, devant tous ceux qui furent témoins de l'outrage, il
+reconnaîtra sa faute et demandera solennellement pardon à cette
+digne jeune fille. Je l'obtiendrai de lui; je l'y forcerai.
+Autrement, il ne franchira pas le seuil de cette maison. Mais je
+vous jure, ma mère, que, s'il consent à le faire de bon gré, je
+suis prêt à me jeter à ses pieds, et à lui donner tout ce que je
+puis lui donner sans léser mes enfants. Quant à moi, dès
+aujourd'hui je me retire. L'étoile de mon bonheur s'est éteinte.
+Je quitte Stépantchikovo. Vivez-y tous heureux et tranquilles.
+Moi, je retourne au régiment pour finir ma triste existence dans
+les tourmentes de la guerre, sur quelque champ de bataille... C'en
+est assez; je pars!
+
+À ce moment, la porte s'ouvrit et Gavrilo apparut, trempé, crotté
+au-delà du possible.
+
+-- Qu'y a-t-il? D'où viens-tu? Où est Foma? s'écria mon oncle en
+se précipitant vers lui. Tout le monde entoura le vieillard avec
+une avide curiosité, interrompant à chaque instant son récit
+larmoyant par toutes sortes d'exclamations.
+
+-- Je l'ai laissé près du bois de bouleaux, à une verste et demie
+d'ici. Effrayé par le coup de tonnerre, le cheval pris de peur
+s'était jeté dans le fossé.
+
+-- Eh bien? interrogea mon oncle.
+
+-- Le chariot versa...
+
+-- Eh bien... et Foma?
+
+-- Il tomba dans le fossé...
+
+-- Mais va donc, bourreau!
+
+-- S'étant fait mal au côté, il se mit à pleurer. Je dételai le
+cheval et je revins ici vous raconter l'affaire.
+
+-- Et Foma, il est resté là-bas?
+
+-- Il s'est relevé et il a continué son chemin en s'appuyant sur
+sa canne.
+
+Ayant dit, Gavrilo soupira et baissa la tête. Je renonce à décrire
+les larmes et les sanglots de ces dames.
+
+-- Qu'on m'amène Polkan! cria mon oncle en se précipitant dans la
+cour.
+
+Polkan fut amené; mon oncle s'élança dessus, à poil et, une minute
+plus tard, le bruit déjà lointain des sabots du cheval nous
+annonçait qu'il était à la poursuite de Foma. Il n'avait même pas
+pris de casquette.
+
+Les dames se jetèrent aux fenêtres; les ah! et les gémissements
+s'entremêlaient de conseils. On parlait de bain chaud, de thé
+pectoral et de frictions à l'alcool pour ce Foma Fomitch «qui
+n'avait pas mangé une miette de pain depuis le matin!» La
+demoiselle Pérépélitzina ayant mis la main, par hasard, sur les
+lunettes de l'exilé, la trouvaille produisit une sensation
+extraordinaire. La générale s'en saisit avec des pleurs et des
+gémissements, et se colla de nouveau le nez contre la fenêtre, les
+yeux anxieusement fixés sur le chemin. L'émotion était à son
+comble... Dans un coin, Sachenka s'efforçait de consoler Nastia et
+toutes deux pleuraient enlacées. Nastenka tenait Ilucha par la
+main et l'embrassait coup sur coup, faisant ses adieux à son élève
+qui pleurait à chaudes larmes sans trop savoir pourquoi. Éjévikine
+et Mizintchikov s'entretenaient à l'écart. Je crus bien que
+Bakhtchéiev allait suivre l'exemple des jeunes filles et se mettre
+à pleurer, lui aussi. Je m'approchai de lui.
+
+-- Non, mon petit père, me dit-il, Foma Fomitch s'en ira peut-être
+d'ici, mais le moment n'en est pas encore arrivé; on n'a pas
+trouve de boeufs à corne d'or pour tirer son chariot! Soyez
+tranquille, il fera partir les maîtres et s'installera à leur
+place.
+
+L'orage passé, M. Bakhtchéiev avait changé d'idées.
+
+Soudain, des cris se firent entendre: «On l'amène! le voici!» et
+les dames s'élancèrent vers la porte en poussant des cris de paon.
+Dix minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le départ de mon
+oncle. Une telle promptitude paraîtrait invraisemblable si l'on
+n'avait connu plus tard la très simple explication de cette
+énigme.
+
+Après le départ de Gavrilo, Foma Fomitch était en effet parti en
+s'appuyant sur sa canne, mais, seul au milieu de la tempête
+déchaînée, il eut peur, rebroussa chemin, et se mit à courir après
+le vieux domestique. Mon oncle l'avait retrouvé dans le village.
+
+On avait arrêté un chariot; les paysans accourus y avaient
+installé Foma Fomitch devenu plus doux qu'un mouton, et c'est
+ainsi qu'il fut amené dans les bras de la générale qui faillit
+devenir folle de le voir en cet équipage, encore plus trempé, plus
+crotté que Gavrilo.
+
+Ce fut un grand remue-ménage. Les uns voulaient l'emmener tout de
+suite dans sa chambre pour l'y faire changer de linge; d'autres
+préconisaient bruyamment diverses tisanes réconfortantes; tout le
+monde parlait à la fois... Mais Foma semblait ne rien voir, ne
+rien entendre.
+
+On le fit entrer en le soutenant sous les bras. Arrivé à son
+fauteuil, il s'y affala lourdement et ferma les yeux. Quelqu'un
+cria qu'il se mourait et des hurlements éclatèrent, cependant que
+Falaléi, beuglant plus fort que les autres, s'efforçait d'arriver
+jusqu'à Foma pour lui baiser la main.
+
+
+
+V
+FOMA FOMITCH ARRANGE LE BONHEUR GÉNÉRAL
+
+-- Où suis-je? murmura Foma d'une voix d'homme mourant pour la
+vérité?
+
+-- Maudit chenapan! murmura près de moi Mizintchikov. Comme s'il
+ne le voyait pas! Il va nous en faire des siennes à présent!
+
+-- Tu es chez nous, Foma: tu es parmi les tiens! s'écria mon
+oncle. Allons, du courage! calme-toi! Vraiment, Foma, tu ferais
+bien de changer de vêtements; tu vas tomber malade... Veux-tu
+prendre quelque chose pour te remettre? Un petit verre te
+réchauffera.
+
+-- Je prendrais bien un peu de malaga! gémit Foma qui ferma encore
+les yeux.
+
+-- Du malaga! J'ai peur qu'il n'y en ait plus, dit mon oncle en
+interrogeant sa soeur d'un oeil anxieux.
+
+-- Mais si! fit-elle. Il en reste quatre bouteilles. Et, faisant
+sonner ses clefs, elle s'encourut à la recherche du malaga,
+poursuivie par les cris de toutes ces dames qui se pressaient
+autour de Foma comme des mouches autour d'un pot de confitures.
+L'indignation de M. Bakhtchéiev ne fut pas mince.
+
+-- Voilà qu'il lui faut du malaga! grommela-t-il presque à voix
+haute. Il lui faut un vin dont personne ne boit! Dites-moi
+maintenant à qui l'on donnerait du malaga si ce n'est à une
+canaille comme lui? Pouah! Les tristes sires! Mais qu'est-ce que
+je fais ici? qu'est-ce que j'attends?
+
+-- Foma, commença mon oncle haletant et constamment obligé de
+s'interrompre, maintenant que te voilà reposé, que te voilà revenu
+avec nous... c'est-à-dire, Foma, je pense, qu'ayant offensé une
+innocente créature...
+
+-- Où? où est-elle, mon innocence? fit Foma, comme dans un délire
+de fièvre. Où sont mes jours heureux? Où es-tu, mon heureuse
+enfance, quand, innocent et beau, je poursuivais à travers les
+champs le papillon printanier? Où est-il ce temps? Rendez-moi mon
+innocence! Rendez-la moi!...
+
+Et, les bras écartés, Foma s'adressait successivement à chacun des
+assistants, comme si quelqu'un d'eux l'eût eue en poche, cette
+innocence. Je crus que Bakhtchéiev allait éclater de colère.
+
+-- Mais pourquoi pas? grognait-il furieusement. Rendez-lui donc
+son innocence et qu'ils s'embrassent! J'ai bien peur qu'étant
+gamin, il ne fût déjà aussi fripouille qu'il l'est actuellement.
+J'en jurerais!
+
+-- Foma!... reprit mon oncle.
+
+-- Où sont-ils ces jours bénis où je croyais à l'amour et où
+j'aimais l'homme? geignait Foma, alors que je le prenais dans mes
+bras et que je pleurais sur son coeur? Et à présent, où suis-je?
+où suis-je?
+
+-- Tu es chez nous; calme-toi! s'écria mon oncle. Voici ce que je
+voulais te dire, Foma...
+
+-- Si vous vous taisiez un peu? siffla la Pérépélitzina, dardant
+sur lui ses méchants yeux de serpent.
+
+-- Où suis-je? reprenait Foma. Qu'est-ce donc qui est autour de
+moi? Ce sont des taureaux et des boeufs qui me menacent de leurs
+cornes. Vie! qu'es-tu donc? Vis bafoué, humilié, battu et ce n'est
+qu'une fois la tombe comblée que les hommes, se ressaisissant,
+écraseront tes pauvres os sous le poids d'un monument magnifique!
+
+-- Il parle de monument, mes aïeux! fit Éjévikine en claquant des
+mains.
+
+-- Oh! ne m'érigez pas de monuments! gémissait Foma. Je n'ai que
+faire de vos monuments! Je ne convoite de monument que celui que
+vous pourriez m'ériger dans vos coeurs!
+
+-- Foma! interrompit mon oncle, en voilà assez; calme-toi! Il ne
+s'agit pas de monuments. Écoute-moi... Vois-tu, Foma, je comprends
+que, tantôt, tu pouvais brûler d'une noble flamme en me faisant
+des reproches. Mais tu avais dépassé la limite qu'eût dû te
+montrer ta vertu; Foma, tu t'es trompé, je te le jure!
+
+-- Non, mais finirez-vous? piaula de nouveau la Pérépélitzina.
+Voulez-vous donc profiter que ce pauvre homme est entre vos mains
+pour le tuer?
+
+La générale et toute sa suite s'émurent et toutes ces mains
+gesticulèrent pour imposer silence à mon oncle.
+
+-- Taisez-vous vous-même, Anna Nilovna, je sais ce que je dis!
+répondit mon oncle avec fermeté. Cette affaire est sacrée; il
+s'agit d'honneur et de justice! Foma, tu es un homme raisonnable;
+tu dois immédiatement demander pardon à la noble fille que tu as
+injustement outragée.
+
+-- Que dites-vous? Quelle jeune fille ai-je outragée? s'informa
+Foma en promenant ses regards étonnés sur l'assistance, comme s'il
+eût perdu tout souvenir de ce qui s'était passé et ne comprit plus
+de quoi il s'agissait.
+
+-- Oui, Foma, et, si tu reconnais volontairement ta faute, je te
+jure que je me prosternerai à tes pieds et que...
+
+-- Qui donc ai-je outragé? hurlait Foma. Quelle demoiselle? Où
+est-elle, cette jeune fille? Rappelez-moi donc quelques
+particularités sur elle...
+
+En ce moment, troublée et pleine de peur, Nastenka s'approcha de
+mon oncle et le tira par la manche.
+
+-- Non, Yégor Ilitch, laissez-le; je n'ai pas besoin d'excuses. À
+quoi bon tout cela? dit-elle d'une voix suppliante. Laissez donc!
+
+-- Ah! je me rappelle, à présent! s'écria Foma. Mon Dieu! je me
+rappelle! Oh! aidez-moi, à me ressouvenir! Dites: est-ce donc vrai
+que l'on m'a chassé d'ici comme un chien galeux? Est-ce vrai que
+la foudre m'a frappé? Est-ce vrai que l'on m'a jeté du haut de ce
+perron? Est-ce vrai? Est-ce vrai?
+
+Les sanglots et les gémissements de ces dames lui répondirent
+éloquemment.
+
+-- Oui, oui; je me souviens qu'après ce coup de foudre, après ma
+chute, je revins en courant vers cette maison pour y remplir mon
+devoir et disparaître à jamais. Soulevez-moi; si faible que je
+sois, je dois accomplir mon devoir.
+
+On le souleva. Il prit une pose d'orateur et, tendant les mains.
+
+-- Colonel! clama-t-il, me voici de nouveau en pleine possession
+de moi-même. La foudre n'a pas oblitéré mes facultés
+intellectuelles. Je ne ressens plus qu'une surdité dans l'oreille
+droite, résultat probable de ma chute sur le perron... Mais
+qu'importe? qu'importe l'oreille droite de Foma?
+
+Il sut communiquer à ces derniers mots tant d'ironie amère et les
+accompagner d'un sourire si triste que les gémissements des dames
+reprirent de plus belle. Toutes, elles attachaient sur mon oncle
+des regards de reproche et de haine. Mizintchikov cracha et s'en
+fut vers la fenêtre. Bakhtchéiev me poussa furieusement le coude;
+il avait peine à tenir en place.
+
+-- À présent, écoutez tous ma confession! gémit Foma, parcourant
+l'assistance d'un regard fier et résolu et vous, Yégor Ilitch,
+décidez du sort du malheureux Opiskine! Depuis longtemps, je vous
+observais; je vous observais, l'angoisse au coeur et je voyais
+tout, tout! alors que vous ne pouviez encore vous douter que je
+vous observais. Colonel, je me trompais peut-être, mais je
+connaissais et votre égoïsme, et votre orgueil sans limites, et
+votre luxure phénoménale. Et qui donc pourrait m'accuser si j'ai
+tremblé pour l'honneur de la plus innocente créature?
+
+-- Foma! Foma!... n'en dis pas trop, Foma! s'écria mon oncle en
+surveillant avec inquiétude l'expression douloureuse qui
+envahissait le visage de Nastia.
+
+-- Ce n'était pas tant l'innocence et la confiance de cette
+personne qui me troublaient que son inexpérience, continua Foma,
+sans paraître avoir entendu l'avertissement de mon oncle. Je
+voyais qu'un tendre sentiment était en train d'éclore dans son
+coeur, comme une rose au printemps et je me remémorais
+involontairement cette pensée de Pétrarque que «l'innocence est
+souvent à un cheveu de la perdition». Je soupirais; je gémissais
+et, pour cette jeune fille plus pure qu'une perle, j'aurais
+volontiers donné tout mon sang. Mais qui eût pu répondre de vous,
+Yégor Ilitch? Connaissant l'impétuosité de vos passions, sachant
+que vous seriez prêt à tout sacrifier à leur satisfaction d'un
+moment, je me sentais plongé dans un abîme d'épouvante et de
+crainte sur le sort de la plus honnête jeune fille...
+
+-- Foma, comment as-tu pensé des choses pareilles? s'écria mon
+oncle.
+
+-- Je vous observais la mort dans l'âme. Si vous voulez savoir à
+quel point j'ai souffert, interrogez Shakespeare; il vous répondra
+dans son Hamlet; il vous dira l'état de mon âme. J'étais devenu
+méfiant et farouche. Dans mon inquiétude, dans mon indignation, je
+voyais tout au pire. Voilà pourquoi vous avez pu remarquer mon
+désir de la faire quitter cette maison: je voulais la sauver.
+Voilà pourquoi, tous ces derniers temps, vous me voyiez nerveux et
+courroucé contre tout le genre humain. Oh! qui me réconciliera
+désormais avec l'humanité? Je comprends que je fus peut-être
+exigeant et injuste envers vos hôtes, envers votre neveu, envers
+M. Bakhtchéiev, en exigeant de lui une connaissance approfondie de
+l'astronomie. Mais qui ne me pardonnerait en considération de ce
+que souffrait alors mon âme? Je cite encore Shakespeare et je dis
+que je me représentais alors l'avenir comme un abîme insondable au
+fond duquel était tapi un crocodile. Je sentais que mon devoir
+était de prévenir ce malheur, que je n'avais pas d'autre raison de
+vivre. Mais quoi? Vous ne comprîtes pas ces nobles mouvements de
+mon âme, et vous ne me payâtes que d'ingratitudes, de railleries,
+d'humiliations...
+
+-- Foma! s'il en est ainsi, je comprends bien des choses! s'écria
+mon oncle en proie à une extrême émotion.
+
+-- Du moment que vous comprenez si bien, colonel, daignez donc
+m'écouter sans m'interrompre. Je continue. Conséquemment, toute ma
+faute consistait en mon souci du bonheur et du sort à venir de
+cette enfant, car, auprès de vous, c'est une enfant. Mon extrême
+amour de l'humanité avait fait de moi un démon de colère et de
+vengeance. Je me sentais prêt à me jeter sur les hommes pour les
+tourmenter. Et savez-vous, Yégor Ilitch, comme par un fait exprès,
+chacun de vos actes ne faisait que me confirmer en mes soupçons.
+Savez-vous qu'hier, lorsque vous vouliez me combler de votre or
+pour acheter ma désertion, je me disais: «C'est sa conscience
+qu'il éloigne en ma personne, pour faciliter la perpétration de
+son crime!»
+
+-- Foma! Foma! Ainsi, c'était là ce que tu pensais hier? s'écria
+mon oncle terrifié. Mon Dieu! et moi qui ne soupçonnais rien!
+
+-- Le ciel lui-même m'avait inspiré ces craintes, poursuivit Foma.
+Alors, dites vous-même ce que je pus penser quand l'aveugle hasard
+m'eut amené vers ce banc fatal; dites ce que je pus penser à ce
+moment! -- oh! mon Dieu! -- en voyant de mes propres yeux tous mes
+soupçons réalisés d'une si éclatante manière? Mais il me restait
+encore un espoir, un faible espoir, il est vrai, mais quand même
+un espoir, et voici que vous le détruisez vous-même par cette
+lettre où vous me déclarez votre intention de vous marier et me
+suppliez de ne pas divulguer ce que j'ai vu... «Mais, pensai-je,
+pourquoi m'écrit-il seulement alors que je l'ai surpris, quand il
+aurait si bien pu le faire avant? Pourquoi n'est-il pas accouru
+vers moi, heureux et beau, car l'amour embellit le visage?
+pourquoi ne s'est-il pas jeté dans mes bras? pourquoi n'est-il pas
+venu pleurer sur ma poitrine les larmes de son immense bonheur?
+pourquoi ne m'a-t-il pas tout raconté, tout?» Suis-je donc le
+crocodile qui vous aurait dévoré au lieu de vous donner un bon
+conseil? Suis-je donc un répugnant cancrelat qui vous eût mordu au
+lieu d'aider à votre bonheur? Je ne pus que me poser cette
+question: «Suis-je son ami ou le plus dégoûtant des insectes?» Et
+je pensais: «Pourquoi, enfin, a-t-il fait venir son neveu de la
+capitale dans le but prétendu d'en faire l'époux de cette jeune
+fille, sinon pour nous tromper tous, y compris ce neveu trop
+léger, et poursuivre en secret son criminel projet?» Non, colonel,
+si quelqu'un a ancré en moi la conviction que votre amour était
+coupable, c'est vous, vous seul! Ce n'est pas tout: vous êtes
+également coupable à l'égard de cette jeune fille que vous avez
+exposée à la calomnie, aux plus déshonorant soupçons, elle, pure
+et sage, par votre égoïsme méfiant et maladroit.
+
+La tête basse, mon oncle se taisait. L'éloquence de Foma avait
+évidemment éteint toutes ses velléités de défense et il se
+reconnaissait pleinement coupable. La générale et sa cour
+écoutaient Foma dans un silence dévot et la Pérépélitzina
+contemplait la pauvre Nastenka avec un air de triomphe fielleux.
+
+-- Surpris, énervé, abattu, continua Foma, je m'étais enfermé chez
+moi pour prier Dieu de m'inspirer des pensées judicieuses. Je
+finis par me décider à vous éprouver publiquement pour la dernière
+fois. Peut-être y ai-je apporté trop d'ardeur; peut-être me suis-
+je par trop abandonné à mon indignation; mais, en récompense des
+plus nobles intentions, vous m'avez jeté par la fenêtre. Et, tout
+en tombant, je me disais: «Voici comme on récompense la vertu!»
+Puis je me brisai sur le sol et je ne me souviens plus de ce qu'il
+arriva par la suite.
+
+À ce tragique souvenir, des cris perçants et des sanglots
+interrompirent Foma. Armée de la bouteille de malaga qu'elle
+venait d'arracher aux mains de Prascovia Ilinichna, la générale
+voulut courir à lui, mais Foma écarta majestueusement du même coup
+et le malaga et la générale.
+
+-- Silence! s'écria-t-il, il faut que je termine. Je ne sais ce
+qu'il m'arriva après ma chute. Ce que je sais, c'est que je suis
+trempé, sous le coup de la fièvre et uniquement préoccupé
+d'arranger votre bonheur. Colonel! d'après différents indices sur
+lesquels je ne m'étendrai pas pour le moment me voici enfin
+convaincu que votre amour est pur et élevé, s'il est aussi très
+méfiant. Battu, humilié, soupçonné d'outrage à une jeune fille
+pour l'honneur de laquelle je suis prêt, tel un chevalier du moyen
+âge, à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang, je me décide
+à vous montrer comment Foma Fomitch Opiskine venge les insultes
+qu'on lui fait. Tendez-moi votre main, colonel!
+
+-- Avec plaisir, Foma! exclama mon oncle. Et, comme tu viens de
+t'expliquer favorablement à l'honneur de la plus noble personne...
+alors... certainement... je suis heureux de te tendre la main et
+de te faire part de mes regrets...
+
+Et mon oncle lui tendit chaleureusement la main sans se douter de
+ce qu'il allait advenir de tout cela.
+
+-- Donnez aussi votre main, continua Foma d'une voix faible,
+écartant la foule de dames qui l'entourait et s'adressant à
+Nastenka, qui se troubla et leva sur lui un regard timide.
+Continuant à tenir la main de mon oncle dans les siennes, il
+reprit: -- Approchez-vous, approchez-vous, ma chère enfant, cela
+est indispensable pour votre bonheur.
+
+-- Qu'est-ce qu'il médite? fit Mizintchikov.
+
+Peureuse et tremblante, Nastia s'approcha lentement et tendit à
+Foma sa petite main. Foma la prit et la mit dans celle de mon
+oncle.
+
+-- Je vous unis et je vous bénis! prononça-t-il d'un ton solennel;
+si la bénédiction d'un martyr frappé par le malheur vous peut être
+de quelque utilité. Voilà comment se venge Foma Fomitch Opiskine!
+Hourra!
+
+La surprise générale fut immense. Ce dénouement tant inattendu
+laissait les spectateurs abasourdis. La générale était bouche bée
+avec sa bouteille de malaga dans les mains, Pérépélitzina pâlit et
+se prit à trembler de rage. Les dames pique-assiettes frappèrent
+des mains, puis restèrent comme figées sur place. Frémissant de la
+tête aux pieds, mon oncle voulut dire quelque chose mais ne put.
+Nastia avait pâli affreusement en murmurant d'une voix faible que
+«cela ne se pouvait pas...» Mais il était trop tard. Il faut
+rendre cette justice à Bakhtchéiev que, le premier, il répondit au
+hourra de Foma. Puis ce fut moi. Puis, de toute la force de sa
+voix argentine, ce fut Sachenka qui s'élança vers son père pour
+l'embrasser, puis Ilucha, puis Éjévikine et le dernier de tous,
+Mizintchikov.
+
+-- Hourra! répéta Foma, hourra! Et maintenant, enfants de mon
+coeur, à genoux devant la plus tendre des mères. Demandez-lui sa
+bénédiction et, s'il le faut, je vais m'agenouiller avec vous.
+
+N'ayant pas encore eu le temps de se regarder et ne comprenant pas
+encore bien ce qui leur arrivait, mon oncle et Nastia tombèrent à
+genoux devant la générale et tout le monde se groupa autour d'eux,
+tandis que la vieille dame restait indécise, ne sachant que faire.
+Ce fut encore Foma qui dénoua la situation en se prosternant, lui
+aussi, devant sa bienfaitrice, dont il résolut ainsi l'indécision.
+Fondant en larmes, elle donna son consentement. Mon oncle se
+releva et serra Foma dans ses bras.
+
+-- Foma! Foma! fit-il. Mais sa voix s'étrangla et il ne put
+continuer.
+
+-- Du champagne! hurla Stépane Alexiévitch. Hourra!
+
+-- Non, pas de champagne! protesta Pérépélitzina qui avait eu le
+temps de se remettre et de calculer la valeur de chaque
+circonstance et de toutes ses suites, mais allumons un cierge,
+faisons une prière devant l'icône avec laquelle on les bénira
+comme il se fait chez les gens pieux.
+
+On s'empressa d'obtempérer à cette sage objurgation. Stépane
+Alexiévitch monta sur une chaise pour placer le cierge devant la
+sainte image, mais la chaise craqua et il n'eut que le temps de
+sauter à terre où il se reçut fort bien sur ses pieds et, de la
+meilleure grâce du monde, il céda avec déférence la place à la
+mince Pérépélitzina qui alluma le cierge.
+
+La religieuse et les dames pique-assiettes commencèrent à se
+signer pendant qu'on décrochait l'image du Sauveur et qu'on
+l'apportait à la générale. Mon oncle et Nastia se mirent de
+nouveau à genoux et la cérémonie eut son cours sous la haute
+direction de la Pérépélitzina: «Saluez votre mère jusqu'à terre!
+Baisez l'icône! Baisez la main de votre mère!» Après les fiancés,
+M. Bakhtchéiev crut devoir baiser successivement l'icône et la
+main de la générale, il était fou de joie.
+
+-- Hourra! cria-t-il. À présent, il faut du champagne!
+
+Tout le monde était ravi, du reste. La générale pleurait, mais
+c'étaient des larmes de bonheur, l'union bénie par Foma devenant
+immédiatement pour elle et convenable et sacrée. Elle comprenait
+surtout que Foma avait su se distinguer de telle sorte qu'elle
+était désormais sûre de le conserver auprès d'elle à jamais.
+
+Mon oncle se mettait par instant à genoux devant sa mère pour lui
+baiser les mains, puis il se précipitait pour m'embrasser, puis
+Bakhtchéiev, Mizintchikov, Éjévikine. Il faillit étouffer Ilucha
+dans ses bras. Sacha embrassait Nastenka et Prascovia Ilinitchna
+versait un déluge de larmes, ce qu'ayant remarqué, M. Bakhtchéiev
+s'approcha d'elle et lui baisa la main. Pénétré d'attendrissement
+le vieil Éjévikine pleurait dans un coin en s'essuyant les yeux
+d'un mouchoir malpropre. Dans un autre coin, Gavrilo pleurnichait
+aussi en dévorant Foma d'un regard admiratif, tandis que Falaléi
+sanglotait à haute voix et, s'approchant de chacun des assistants,
+lui baisait dévotement la main. Tous étaient accablés sous le
+poids d'une ivresse sentimentale. On se disait que le fait était
+accompli et irrévocable et que tout cela était l'ouvrage de Foma
+Fomitch.
+
+Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que l'on vit apparaître
+Tatiana Ivanovna. Quel instinct, quel flair l'avertit aussi
+rapidement, au fond de sa chambre, de ces événements d'amour et de
+mariage? Elle entra, légère, le visage rayonnant et les yeux
+mouillés de larmes joyeuses, vêtue d'une ravissante toilette (elle
+avait eu le temps d'en changer!) et se précipita pour embrasser
+Nastenka.
+
+-- Nastenka! Nastenka! Tu l'aimais et je ne le savais pas! Mon
+Dieu! ils s'aimaient, ils souffraient en silence, en secret! On
+les persécutait! Quel roman! Nastia, mon ange, dis-moi toute la
+vérité, aimes-tu vraiment ce fou?
+
+Pour toute réponse Nastia l'embrassa.
+
+-- Dieu! quel charmant roman! et Tatiana battit des mains. Écoute,
+Nastia, mon ange, tous les hommes, sans exception, sont des
+ingrats, des méchants qui ne valent pas notre amour. Mais peut-
+être celui-ci est-il meilleur que les autres. Approche-toi, mon
+fou! s'écria-t-elle en s'adressant à mon oncle. Tu es donc
+vraiment amoureux? Tu es donc capable d'aimer? Regarde-moi, je
+veux voir tes yeux, savoir s'ils sont menteurs? Non, non! ils ne
+mentent pas, ils reflètent bien l'amour! Oh! que je suis heureuse!
+Nastenka, mon amie, tu n'es pas riche, je veux te donner trente
+mille roubles! Accepte-les, pour l'amour de Dieu! Je n'en ai pas
+besoin, tu sais, il m'en reste encore beaucoup. Non, non, non! --
+cria-t-elle avec de grands gestes en voyant Nastia prête à
+refuser. -- Taisez-vous aussi, Yégor Ilitch, cela ne vous regarde
+pas. Non, Nastia, je veux te faire ce cadeau, il y a longtemps que
+j'avais l'intention de te donner cette somme, mais j'attendais ton
+premier amour... Je me mirerai dans votre bonheur. Tu me feras
+beaucoup de chagrin si tu n'acceptes pas, je vais pleurer. Nastia!
+Non, non et non!
+
+Tatiana était dans un tel ravissement qu'il eût été cruel de la
+contrarier, en ce moment du moins. On remit donc l'affaire à plus
+tard. Elle se précipita pour embrasser la générale, la
+Pérépélitzina, tout le monde. Bakhtchéiev s'approcha d'elle et lui
+baisa la main.
+
+-- Ma petite mère! ma tourterelle! Pardonne à un vieil imbécile,
+je n'avais pas compris ton coeur d'or!
+
+-- Quel fou! Je te connais depuis longtemps, moi! fit Tatiana
+pleine d'enjouement. Elle lui donna de son gant une tape sur le
+nez et passa, plus légère qu'un zéphyr, en le frôlant de sa robe
+luxueuse, pendant que le gros homme faisait place avec déférence.
+
+-- Quelle digne demoiselle! fit-il attendri. Puis, me regardant
+joyeusement dans le blanc des yeux, il me chuchota en confidence:
+-- On a pu recoller le nez de l'Allemand!
+
+-- Quel nez? quel Allemand? demandai-je? demandai-je étonné.
+
+-- Mais le nez de l'Allemand que j'avais fait venir de la
+capitale... qui baise la main de son Allemande pendant qu'elle
+essuie une larme avec son mouchoir. Evdokime l'a raccommodé hier;
+je l'ai fait prendre par un courrier. On va l'apporter tout à
+l'heure... un jouet superbe!
+
+-- Foma! criait mon oncle au comble de la joie, tu es l'auteur de
+mon bonheur! Comment pourrai-je jamais te revaloir cela?
+
+-- Ne vous préoccupez pas de cela, colonel! répondit Foma d'un air
+sombre; continuez à ne faire aucune attention à moi et soyez
+heureux sans Foma.
+
+Il était évidemment fort froissé de ce qu'au milieu de la joie
+générale on semblât l'avoir oublié.
+
+-- C'est que nous sommes en extase, Foma! cria mon oncle. Je ne
+sais plus où je me trouve! Écoute, Foma, je t'ai fait de la peine.
+Toute ma vie, tout mon sang ne suffiront pas à racheter cela;
+aussi, je me tais et je ne cherche même pas à m'excuser. Mais, si
+jamais tu as besoin de ma tête, s'il te faut ma vie, s'il est
+nécessaire que je me précipite dans un gouffre béant, ordonne
+seulement, et tu verras! Je ne t'en dis pas plus, Foma!
+
+Et mon oncle fit un geste exprimant l'impossibilité où il était de
+découvrir une expression plus énergique de sa pensée; pour le
+surplus, il se contenta d'attacher sur Foma des yeux brillants de
+larmes reconnaissantes.
+
+-- Voilà l'ange qu'il est! piaula la Pérépélitzina comme un
+cantique de louanges à Foma.
+
+-- Oui, oui! fit à son tour Sachenka. Je ne me doutais pas que
+vous fussiez aussi brave homme, Foma Fomitch, et soyez sûr que,
+désormais, je vous aimerai de tout mon coeur. Vous ne pouvez vous
+imaginer à quel point je vous estime!
+
+-- Oui, Foma! fit Bakhtchéiev, daigne aussi me pardonner. Je ne te
+connaissais pas! je ne te connaissais pas! Toute ma maison est à
+ton service! Ce qui serait tout à fait bien, c'est que tu viennes
+me voir après-demain, avec la mère générale et les fiancés... et
+toute la famille. Je vous ferai servir un de ces dîners! Je ne
+veux pas me vanter, mais je crois que je vous offrirai quelque
+chose! Je vous en donne ma parole!
+
+Au milieu de ces actions de grâces, Nastenka s'approcha de Foma
+Fomitch et, sans plus de paroles, l'embrassa de toutes ses forces.
+
+-- Foma Fomitch, dit-elle, vous êtes notre bienfaiteur; vous nous
+avez rendus si heureux que je ne sais comment nous pourrons jamais
+le reconnaître; ce que je sais, c'est que je serai pour vous la
+plus tendre, la plus respectueuse des soeurs...
+
+Elle ne put aller plus loin; les sanglots étranglèrent sa voix.
+Foma la baisa sur le front. Il avait aussi les larmes aux yeux.
+
+-- Enfants de mon coeur, s'écria-t-il, vivez, épanouissez-vous et,
+aux moments de bonheur, souvenez-vous du pauvre exilé! À mon
+sujet, laissez-moi vous dire que l'adversité est peut-être la mère
+de la vertu. C'est Gogol qui l'a dit, je crois. Cet écrivain
+n'était pas fort sérieux, mais, parfois, on rencontre en son
+oeuvre des idées fécondes. Or l'exil est un malheur! Désormais, je
+serai le pèlerin parcourant la terre appuyé sur son bâton et, qui
+sait? il se peut qu'après tant de souffrances, je devienne encore
+plus vertueux! et cette pensée sera mon unique consolation.
+
+-- Mais... où vas-tu donc, Foma? s'écria mon oncle effrayé.
+
+Tous les assistants tressaillirent et se précipitèrent vers Foma.
+
+-- Mais, puis-je rester dans votre maison après la façon dont vous
+m'avez traité, colonel? interrogea Foma avec la plus
+extraordinaire dignité.
+
+On ne le laissa point parler. Les cris de tous couvrirent sa voix.
+On l'avait mis dans le fauteuil et on le suppliait; et l'on
+pleurait; je ne sais ce qu'on n'eût pas fait. Il n'est pas douteux
+qu'il ne songeait nullement à quitter cette maison, pas plus qu'il
+n'y avait songé la veille, ni quand il bêchait le potager. Il
+savait que, désormais, on le retiendrait dévotement, qu'on
+s'accrocherait à lui, maintenant surtout qu'il avait fait le
+bonheur général, que son culte était restauré, que chacun était
+prêt à le porter sur son dos et s'en fût trouvé fort honoré. Peut-
+être un assez piteux retour ne laissait-il pas de blesser son
+orgueil et exigeait-il quelques exploits héroïques. Mais, avant
+tout, l'occasion de poser était exceptionnelle, l'occasion de dire
+de si belles choses et de s'étendre, et de faire son propre éloge!
+Comment résister à pareille tentation?
+
+Aussi n'essaya-t-il pas d'y résister. Il s'arrachait des mains qui
+le retenaient; il exigeait son bâton; il suppliait qu'on lui
+rendit sa liberté, qu'on le laissât partir aux quatre coins du
+monde. Il avait été déshonoré et battu dans cette maison où il
+n'était revenu que pour arranger le bonheur de tous! Mais pouvait-
+il rester dans «la maison d'ingratitude?» Pouvait-il manger des
+«stchis» qui, «bien que nourrissants, n'étaient assaisonnés que de
+coups?» Mais, à la fin, sa résistance mollissait sensiblement. On
+l'avait de nouveau installé dans le fauteuil où son éloquence ne
+tarissait pas.
+
+-- Que j'ai eu à souffrir ici! criait-il. Est-ce qu'on ne me
+tirait pas la langue? Et vous-même, colonel, ne m'avez-vous pas
+fait la nique à toute heure, tel un enfant des rues? Oui, colonel,
+je tiens à cette comparaison, car, si vous ne m'avez pas
+proprement fait la nique, c'était une incessante et bien plus
+pénible nique morale. Je ne parle pas des horions...
+
+-- Foma! Foma! s'écria mon oncle. Ne rappelle pas ce souvenir qui
+me tue! Je t'ai déjà dit que tout mon sang ne suffirait pas à
+laver cette offense. Sois magnanime! oublie; pardonne et reste
+pour contempler ce bonheur qui est ton oeuvre...
+
+-- Je veux aimer l'homme! criait Foma, et on me le prend! On
+m'empêche d'aimer l'homme! on m'arrache l'homme! Donnez, donnez-
+moi l'homme que j'aime! Où est-il, cet homme? Où s'est-il caché?
+Pareil à Diogène avec sa lanterne, je l'ai cherché pendant toute
+mon existence, et je ne peux pas le trouver et je ne pourrai aimer
+personne tant que je n'aurai pas trouvé cet homme! Malheur à celui
+qui a fait de moi un misanthrope! Je crie: donnez-moi l'homme que
+je l'aime et l'on me pousse Falaléi! Aimerais-je Falaléi?
+Voudrais-je aimer Falaléi? Pourrai-je enfin aimer Falaléi, alors
+même que je le voudrais? Non! Pourquoi? Parce qu'il est Falaléi!
+Pourquoi je n'aime pas l'humanité? Mais parce que tout ce qui est
+au monde est Falaléi ou lui ressemble! Je ne veux pas de Falaléi!
+Je hais Falaléi! Je crache sur Falaléi! J'écraserai Falaléi! et,
+s'il eût fallu choisir, j'eusse préféré Asmodée à Falaléi. Viens,
+viens ici, mon éternel bourreau; viens ici! cria-t-il tout à coup
+à l'infortuné Falaléi qui se tenait innocemment derrière la foule
+groupée autour de Foma Fomitch et, tirant par la main le pauvre
+garçon à moitié fou de peur, il continua: -- Viens ici!...
+Colonel! je vous prouverai la véracité de mes dires, la réalité de
+ces continuelles railleries dont je me plaignais! Dis-moi, Falaléi
+(et dis la vérité!), de quoi as-tu rêvé cette nuit? Vous allez
+voir, colonel, les fruits de votre politique! Voyons, parle,
+Falaléi!
+
+Tremblant d'effroi, le malheureux enfant jetait autour de lui des
+regards désespérés qui cherchaient un appui; mais tous attendaient
+sa réponse en frissonnant.
+
+-- Eh bien, Falaléi, j'attends!
+
+Pour toute réponse, Falaléi fit une affreuse grimace, ouvrit une
+bouche immense et se mit à pleurer comme un veau.
+
+-- Eh bien, colonel, vous voyez cet entêtement? Est-ce naturel?
+Pour la dernière fois, Falaléi, je te demande de quoi tu as rêvé
+cette nuit?
+
+-- De...
+
+-- Dis que tu as rêvé de moi! lui souffla Bakhtchéiev.
+
+-- De vos vertus! lui souffla Éjévikine dans l'autre oreille.
+
+Falaléi se tournait alternativement de chaque côté, puis:
+
+-- De vos... de vos ver... du boeuf blanc! beugla-t-il enfin, et
+il fondit en larmes.
+
+Il y eut un ah! horrifié. Mais Foma Fomitch était en humeur de
+générosité:
+
+-- Je me plais du moins à reconnaître ta franchise, Falaléi,
+déclara-t-il, une franchise que je ne trouve pas chez bien
+d'autres. Que Dieu soit avec toi! Si tu me taquines volontairement
+à l'instigation de ces autres, Dieu vous récompensera tous
+ensemble. S'il en est autrement, je te félicite pour ton
+inestimable franchise, car, même dans le dernier des hommes (et tu
+l'es), j'ai pour habitude de voir encore l'image de Dieu... Je te
+pardonne, Falaléi... Mes enfants, embrassez-moi; je reste!
+
+-- «Il reste!» s'écrièrent d'une seule voix tous les assistants
+ravis.
+
+-- Je reste et je pardonne. Colonel, donnez du sucre à Falaléi; il
+ne faut pas qu'il pleure dans un pareil jour de bonheur!
+
+Une telle générosité fut naturellement trouvée extraordinaire. Se
+préoccuper de ce Falaléi et dans un tel moment! Mon oncle se
+précipita pour exécuter l'ordre donné et, tout aussitôt, un
+sucrier d'argent se trouva comme par enchantement dans les mains
+de Prascovia Ilinitchna. D'une main tremblante, mon oncle réussit
+à en extraire deux morceaux de sucre, puis trois, qu'il laissa
+tomber, l'émotion l'ayant mis dans l'impossibilité de rien faire.
+
+-- Eh! cria-t-il, pour un pareil jour! -- Et il donna à Falaléi
+tout le contenu du sucrier, ajoutant: -- Tiens Falaléi, voilà pour
+ta franchise!
+
+-- Monsieur Korovkine! annonça soudainement Vidopliassov apparu
+sur le seuil de la porte.
+
+Il se produisit une petite confusion. La visite de Korovkine
+tombait évidemment fort mal à propos. Tous les regards
+interrogèrent mon oncle, qui s'écria un peu confus:
+
+-- Korovkine! Mais j'en suis à coup sûr enchanté! et il regarda
+timidement Foma. Seulement, je ne sais s'il est convenable de le
+recevoir en un pareil moment. Qu'en penses-tu, Foma?
+
+-- Mais ça ne fait rien! ça ne fait rien! répondit Foma avec la
+plus grande amabilité. Recevez donc Korovkine, et qu'il prenne
+part à la félicité générale.
+
+En un mot Foma Fomitch était d'une humeur angélique.
+
+-- J'ose respectueusement vous annoncer, remarqua Vidopliassov,
+que M. Korovkine n'est pas dans un état normal.
+
+-- Comment? Il n'est pas dans un état normal! Qu'est-ce que tu
+nous chantes là? s'écria mon oncle.
+
+-- Mais il est ivre...
+
+Et, avant que mon oncle ait eu le temps de rougir, d'ouvrir la
+bouche, de se troubler, nous connûmes le mot de cette énigme. Dans
+la porte s'encadra Korovkine en personne; il s'efforçait d'écarter
+Vidopliassov pour se mieux révéler à la société surprise.
+
+C'était un homme de petite taille, mais râblé, d'une quarantaine
+d'années, aux cheveux noirs grisonnants et taillés en brosse, au
+visage rouge et plein, aux petits yeux injectés de sang. Il avait
+une haute cravate de crin et portait un frac extrêmement usé,
+déchiré sous l'aisselle et tout couvert de duvet et de foin, un
+impossible pantalon et une crasseuse casquette qu'il tenait à la
+main. Il était abominablement ivre. Parvenu au milieu de la pièce,
+il s'arrêta, vacillant, et parut un instant plongé dans une
+profonde méditation d'ivrogne; puis sa figure s'épanouit en un
+large sourire.
+
+-- Excusez, Messieurs et Mesdames! Je crois que je suis un peu...
+(ici, il s'appliqua une tape sur la tête).
+
+La générale se couvrit d'une expression de dignité offensée.
+Toujours assis dans son fauteuil, Foma toisait avec ironie
+l'excentrique visiteur que Bakhtchéiev contemplait avec un
+étonnement où il y avait de la compassion. La confusion de mon
+oncle était immense. Il souffrait le martyre pour Korovkine.
+
+-- Korovkine, commença-t-il, écoutez...
+
+-- Attendez que je me présente, interrompit Korovkine. Je me
+présente, interrompit Korovkine. Je me présente: l'enfant de la
+nature... Mais que vois-je? Des dames!... Et tu ne dis pas,
+canaille, que tu as des dames? -- ajouta-t-il en guignant mon
+oncle avec un sourire malin. --. Ça ne fait rien, courage! On va
+se présenter aussi au beau sexe... Charmantes dames! -- commença-
+t-il d'une langue péniblement pâteuse et en s'arrêtant à chaque
+mot, -- vous voyez devant vous un malheureux qui... en un mot...
+et cætera... J'aurais peine à dire le reste... Musiciens! une
+polka!
+
+-- N'auriez-vous pas envie de vous reposer un peu? s'enquit
+l'aimable Mizintchikov en s'approchant placidement de Korovkine.
+
+-- Me reposer? C'est pour m'insulter que vous dites ça?
+
+-- Nullement, mais ça fait tant de bien après un voyage...
+
+-- Jamais! répondit Korovkine avec indignation. Tu crois que je
+suis saoul? Eh bien, pas du tout!... Du reste, où est-ce qu'on
+repose, ici?
+
+-- Venez, je vais vous y conduire.
+
+-- Oui, tu vas me conduire à l'écurie? À d'autres, mon cher! Je
+viens d'y passer la nuit... Et puis d'ailleurs, mène-moi-z'y...
+Pourquoi ne pas aller avec un brave homme? Inutile de m'apporter
+un oreiller! Un militaire n'a pas besoin d'oreiller!... Prépare-
+moi un canapé... un canapé... Puis, écoute... Je vois que tu n'es
+pas méchant... Prépare-moi donc aussi... tu comprends?... Du rhum,
+quoi!... Un tout petit verre, pour chasser la mouche, rien que
+pour chasser la mouche!
+
+-- Entendu... parfait! répondait Mizintchikov.
+
+-- Bien, mais... attends donc. Il faut que je prenne congé...
+Adieu, mesdames et mesdemoiselles! Vous m'avez, pour ainsi dire...
+transpercé le coeur... Mais bon! je ferai ma déclaration plus
+tard... Réveillez-moi seulement vers le commencement, ne fût-ce
+que cinq minutes avant le commencement... Mais ne commencez pas
+sans moi; vous entendez!
+
+Et le joyeux gaillard sortit en compagnie de Mizintchikov.
+
+Tout le monde se taisait. L'étonnement ne se dissipait pas. Enfin,
+Foma se mit à ricaner doucement et peu à peu, son rire se fit plus
+franc, ce que voyant, la générale commença à s'égayer aussi,
+malgré que son visage ne perdit rien de son air de dignité
+outragée. Le rire gagnait de tous côtés. Mais mon oncle restait
+sur place, comme assommé, rougissant aux larmes et n'osant plus
+prononcer un mot.
+
+-- Mon Dieu! fit-il enfin, qui eût pu se douter...? Mais aussi...
+aussi... cela peut arriver à tout le monde. Foma, je t'assure que
+c'est un très honnête homme, et très lettré, Foma... tu verras!
+
+-- Je vois! je vois! répétait Foma en se tordant de rire, très
+lettré! tout à fait lettré!
+
+-- Et comme il parle sur les chemins de fer! fit à mi-voix le
+perfide Éjévikine.
+
+-- Foma!... s'écria mon oncle.
+
+Mais un rire général couvrit ses paroles. Foma se tordait et...
+mon oncle fit tout bonnement comme les autres.
+
+-- Eh bien, quoi! -- reprit-il. -- Tu es généreux, Foma; tu as une
+grande âme; tu as fait mon bonheur; tu pardonneras aussi à
+Korovkine!
+
+Seule, Nastenka ne riait pas. Elle couvait son fiancé d'un regard
+plein d'amour qui disait clairement:
+
+-- Que tu es donc charmant et bon! et quel noble coeur tu es! et
+que je t'aime!
+
+
+
+VI
+CONCLUSION
+
+Le triomphe de Foma fut aussi complet que définitif car, sans lui,
+rien ne se fût arrangé et le fait accompli primait toutes les
+réserves, toutes les objections. Mon oncle et Nastenka lui
+vouèrent une gratitude illimitée et j'avais beau vouloir leur
+expliquer les motifs réels de son consentement, ils ne voulaient
+rien entendre. Sachenka clamait: «Oh! le bon, le bon Foma Fomitch!
+Je vais lui broder un coussin!» et je crois bien que le nouveau
+converti, Stépane Alexiévitch, m'eût étranglé à la première parole
+irrespectueuse envers Foma. Il se tenait constamment auprès de
+lui, le contemplait avec dévotion et répondait à chaque mot
+prononcé par le maître: «Tu es le plus brave des hommes, Foma! Tu
+es un savant, Foma!»
+
+Pour ce qui est d'Éjévikine, il était au septième ciel. Depuis
+longtemps le vieillard voyait que Nastenka avait tourné la tête à
+Yégor Ilitch et il n'avait cessé de rêver nuit et jour à ce
+mariage. Il avait traîné l'affaire tant qu'il avait pu et n'y
+avait renoncé que lorsqu'il n'y avait plus eu moyen de ne pas y
+renoncer. Foma avait tout réparé. Quel que fût d'ailleurs son
+ravissement, le vieillard connaissait à fond son Foma, voyait
+clairement qu'il avait réussi à s'ancrer pour toujours dans cette
+maison et que sa tyrannie n'aurait plus de fin.
+
+Tout le monde sait que les gens les plus capricieux et les plus
+désagréables se calment toujours, ne fût-ce que pour quelque
+temps, alors qu'ils obtiennent satisfaction. Au contraire, Foma
+Fomitch n'en devint que plus stupidement arrogant. Avant le dîner,
+quand il eût changé de linge et de vêtements, il s'assit dans son
+fauteuil, appela mon oncle et, devant toute la famille, lui entama
+un nouveau sermon:
+
+-- Colonel! vous allez vous marier. Comprenez-vous le devoir...
+
+Et ainsi de suite. Imaginez-vous un discours tenant dix pages du
+Journal des Débats, mais dix pages composées avec les plus petits
+caractères et remplies des plus folles sottises, sans un mot sur
+ces devoirs, mais débordant de louanges éhontées à l'intelligence,
+à la bonté, à la magnanimité, au courage et au désintéressement
+d'un certain Foma Fomitch. Tout le monde mourait de faim et
+brûlait d'envie de se mettre à table; mais personne n'osait
+interrompre et on écouta ses bêtises jusqu'à la fin. Il n'y eut
+pas jusqu'à Bakhtchéiev, qui, malgré son formidable appétit, ne
+lui prêtât une oreille attentive et déférente.
+
+Enchanté de sa propre faconde, Foma Fomitch donna libre cours à sa
+gaieté et se grisa même à table en portant les toasts les plus
+saugrenus. Il en vint à plaisanter les fiancés et certaines de ses
+plaisanteries furent tellement obscènes et peu voilées que
+Bakhtchéiev lui-même en fut honteux. Si bien qu'à la fin, Nastenka
+se leva de table et s'enfuit, ce qui transporta Foma Fomitch. Il
+se ressaisit aussitôt et, en termes brefs, mais expressifs, il
+esquissa l'éloge des qualités de l'absente et lui porta un toast.
+Mon oncle était près de l'embrasser pour ces paroles.
+
+En général, les fiancés semblaient un peu gênés et je remarquai
+que, depuis l'instant de la bénédiction, ils n'avaient pas échangé
+un seul mot et qu'ils évitaient de se regarder. Au moment où l'on
+se leva de table, mon oncle avait subitement disparu. En le
+cherchant, je passai sur la terrasse où, assis dans un fauteuil
+devant une tasse de café, Foma pérorait, fortement stimulé par la
+boisson. Il n'avait autour de lui qu'Éjévikine, Bakhtchéiev et
+Mizintchikov. Je m'arrêtai pour écouter.
+
+-- Pourquoi, criait Foma, pourquoi suis-je prêt à aller sur le
+bûcher pour mes opinions? Et pourquoi personne de vous n'est-il
+capable d'en faire autant? Pourquoi? Pourquoi?
+
+-- Mais il serait fort inutile de monter sur le bûcher, Foma
+Fomitch, raillait Éjévikine. Quelle utilité? D'abord, ça fait
+souffrir, et puis on serait brûlé; que resterait-il?
+
+-- Ce qu'il resterait? Des cendres sacrées! Mais, comment peux-tu
+me comprendre? Comment peux-tu m'apprécier? Pour vous, il n'est
+pas de grands hommes hors certains Césars et autres Alexandres de
+Macédoine. Qu'ont-ils fait, tes Césars? Qui ont-ils rendu heureux?
+Qu'a-t-il fait, ton fameux Alexandre de Macédoine! Il a conquis
+toute la terre? Bon! donne-moi une armée comme la sienne et j'en
+ferai autant, et toi aussi, et lui aussi... Mais il a assassiné le
+vertueux Clitus, tandis que moi, je ne l'ai pas assassiné... Quel
+voyou! quelle canaille! Il n'a guère mérité que les verges et non
+la gloire que dispense l'histoire universelle... Je n'en dirai pas
+moins de César!
+
+-- Épargnez au moins César, Foma Fomitch!
+
+-- Certes non! je n'épargnerai pas cet imbécile! criait Foma.
+
+-- Tu as raison, ne les épargne pas! appuyait ardemment Stépane
+Alexiévitch, fanatisé par des libations trop abondantes; il ne
+faut pas les rater! Tous ce gens-là ne sont que des sauteurs qui
+ne pensent qu'à tourner à cloche-pied! Tas de mangeurs de
+saucisses! Il y en a un qui voulait fonder une bourse! Qu'est-ce
+que ça signifie? Le diable le sait. Mais je parie que c'est encore
+quelque cochonnerie! Et l'autre qui vient tituber dans une société
+choisie et y réclamer du rhum! Je dis ceci: pourquoi ne pas boire?
+Le tout est de savoir s'arrêter à temps... À quoi bon les
+épargner? Ce sont tous des canailles! Toi seul, Foma, es un
+savant!
+
+Quand Bakhtchéiev se donnait à quelqu'un, il se donnait tout
+entier, sans restrictions, sans arrière-pensée.
+
+Je trouvai mon oncle au fond du parc, au bord de l'étang, dans
+l'endroit le plus isolé. Il était en compagnie de Nastenka. À ma
+vue elle s'enfuit dans les taillis comme une coupable. Tout
+rayonnant, mon oncle vint à ma rencontre; ses yeux brillaient de
+larmes joyeuses. Il me prit les deux mains et les pressa avec
+force.
+
+-- Mon ami, dit-il, je ne puis encore croire à mon bonheur... et
+Nastia est comme moi. Nous restons stupéfaits et nous louons le
+Très-Haut. Nous pleurions tout à l'heure. Me croiras-tu si je te
+dis que je ne puis encore revenir à moi? je suis tout troublé: je
+crois et je ne crois pas. Pourquoi m'arrive-t-il un tel bonheur?
+Qu'ai-je fait pour le mériter?
+
+-- Si quelqu'un l'a mérité, mon bon oncle, lui dis-je avec
+chaleur, c'est bien vous. Vous êtes l'homme le plus honnête, le
+plus noble, le meilleur que j'aie jamais vu.
+
+-- Non, Sérioja, non; c'est trop, -- fit-il avec une sorte de
+regret -- le malheur est justement que nous ne sommes bons (c'est-
+à-dire, je ne parle que de moi!) que dans le bonheur en dehors
+duquel nous ne voulons rien entendre. Nous en causions avec
+Nastia, il n'y a qu'un instant. Ainsi, Foma avait beau étinceler
+devant mes yeux, le croirais-tu? jusqu'à ce jour, je n'avais
+qu'une faible confiance en sa perfection, malgré que je cherchasse
+à m'en persuader. Hier même, je ne croyais pas en lui quand il
+refusait cette grosse somme. Je le dis à ma grande honte et mon
+coeur tremble encore au souvenir de ce qui s'est passé. Mais je ne
+me contenais plus!...
+
+-- Il me semble, mon oncle, que votre conduite était toute
+naturelle!
+
+D'un geste, mon oncle m'imposa silence.
+
+-- Non, non, mon cher, ne dis rien! Tout cela ne provient que de
+ma nature vicieuse, de ce que je suis un ténébreux égoïste et que
+je lâche la bride à mes passions. D'ailleurs, Foma le dit aussi.
+(Qu'aurais-je pu répondre à cela!) Tu ne peux t'imaginer, Sérioja,
+combien de fois je fus grincheux, impitoyable, injuste, arrogant,
+et non pas seulement avec Foma. Tout cela m'est revenu en tête et
+j'ai honte de n'avoir rien fait jusqu'ici qui me rende digne d'un
+pareil bonheur. Nastia le disait aussi tout à l'heure, mais, en
+vérité, je vois pas les péchés qu'elle peut bien avoir commis, car
+c'est un ange. Elle vient de me dire que nous sommes de grands
+débiteurs devant Dieu, qu'il nous faut tâcher de devenir
+meilleurs, de faire beaucoup de bien. Si tu avais entendu avec
+quelle chaleur, en quels termes elle disait tout cela. Mon Dieu!
+Quelle délicieuse jeune fille!
+
+Il s'arrêta un instant sous le coup de l'émotion. Puis il reprit:
+
+-- Nous avons décidé d'être aux petits soins pour Foma, pour ma
+mère et pour Tatiana Ivanovna. Quelle noble créature aussi que
+celle-là! Oh! je suis coupable envers tous; je suis coupable
+envers toi!... Malheur à celui qui oserait faire du tort à Tatiana
+Ivanovna... oh! alors!... Bon! Mais il faudrait aussi faire
+quelque chose pour Mizintchikov.
+
+-- Mon oncle, j'ai changé d'opinion sur le compte de Tatiana
+Ivanovna. Il est impossible de ne pas l'estimer et de ne pas
+compatir à ses agitations.
+
+-- Précisément! précisément! reprit mon oncle avec chaleur, on ne
+peut pas ne pas l'estimer... Un autre exemple de ce cas est
+Korovkine. Bien sûr que tu te moques de lui? -- et il me regarda
+timidement. -- Tout le monde rit de lui et je sais bien que son
+attitude n'était guère pardonnable... C'est peut-être un des
+meilleurs hommes qui existent, mais... la destinée... les
+malheurs... Tu ne me crois pas et, pourtant, il en peut être
+ainsi.
+
+-- Mais, mon oncle, pourquoi ne vous croirais-je pas?
+
+Et je me mis à proclamer fougueusement que, les plus nobles
+sentiments humains peuvent se conserver en tout être déchu, que la
+profondeur de notre âme est insondable et que l'on n'a pas le
+droit de mépriser ceux qui sont tombés. Au contraire, il faut les
+rechercher pour les relever; la mesure admise du bien et de la
+morale n'est pas équitable... etc., etc.; en un mot, je
+m'enflammai jusqu'à lui parler de l'école réaliste et j'en vins à
+déclamer la célèbre poésie:
+
+Quand, des ténèbres du péché...
+
+Mon oncle fut transporté, ravi.
+
+-- Mon ami, mon ami! -- s'écria-t-il avec émotion -- tu me
+comprends admirablement et tu m'as dit tout ce que j'aurais voulu
+dire, mais mieux que je ne l'eusse fait. Oui! oui! Dieu! pourquoi
+l'homme est-il méchant? Pourquoi suis-je si souvent méchant quand
+il est si beau, si bien d'être bon? Nastia le disait aussi... Mais
+regarde, quel coin charmant, ajouta-t-il en jetant autour de lui
+un regard enchanté. Quelle nature! Cet arbre, c'est à peine si un
+homme pourrait l'entourer de ses bras. Quelle sève! quel
+feuillage! Quel beau soleil! Comme tout est devenu frais et riant
+après l'orage!... Quand je pense qu'il se peut que les arbres
+aient une conscience, qu'ils sentent et qu'ils jouissent de
+l'existence... Ne le crois-tu pas? Qu'en penses-tu?
+
+-- Cela se peut fort bien, mon oncle. Mais ils sentiraient à leur
+manière, naturellement.
+
+-- Bien sûr! Oh! l'admirable, l'admirable Créateur!... Tu dois
+bien te rappeler ce jardin, Sérioja, où tu courais, où tu jouais,
+étant petit. Je me souviens du temps où tu étais petit. -- (Il me
+regarda avec amour, avec bonheur) -- On te défendait seulement de
+t'approcher par trop de l'étang. As-tu oublié que la défunte Katia
+t'appela un soir et qu'elle te caressait... Tu avais couru toute
+la journée et tu étais tout rose avec tes cheveux blonds et
+bouclés... Elle joua avec tes boucles et me dit: «Nous avons bien
+fait de prendre chez nous cet orphelin». T'en souviens-tu?
+
+-- À peine, mon oncle.
+
+-- C'était vers le soir; le soleil vous baignait tous deux, et
+moi, dans un coin, je fumais ma pipe en vous regardant... Je
+visite sa tombe chaque mois (et sa voix se fit plus basse et
+tremblante de sanglots refoulés). J'en ai parlé à Nastia qui m'a
+répondu que nous irions tous les deux.
+
+Mon oncle se tut, combattant son émotion. À ce moment,
+Vidopliassov s'approcha de nous.
+
+-- Vidopliassov! -- cria mon oncle avec animation. -- Tu viens de
+la part de Foma Fomitch?
+
+-- Non; je viens plutôt pour mon propre compte.
+
+-- C'est parfait, en tout cas, car tu vas nous donner des
+nouvelles de Korovkine. Je voulais lui en demander ce tantôt, car
+je l'ai chargé de surveiller le dormeur. De quoi s'agit-il,
+Vidopliassov?
+
+-- De mon changement de nom. Vous m'avez promis votre haute
+protection contre les insultes dont on ne cesse de m'abreuver
+chaque jour.
+
+-- Encore ce nom! fit mon oncle, effrayé.
+
+-- Que faire? Ce sont des insultes de toutes les heures...
+
+-- Ah! Vidopliassov! Vidopliassov! Je ne sais que devenir avec
+toi, gémit mon oncle avec tristesse. Voyons, quels torts peux-tu
+avoir à supporter? Tu vas devenir fou et tu finiras tes jours dans
+une maison d'aliénés.
+
+-- Il me semble cependant que mon intelligence... -- commença
+Vidopliassov.
+
+-- Bon! bon! mon cher, répartit mon oncle. Je ne dis cela que pour
+ton bien et non pour te faire de la peine. Raconte-moi donc tes
+griefs: je parie que ce ne sont que bagatelles.
+
+-- La vie m'est devenue impossible.
+
+-- Par la faute de qui?
+
+-- Par celle de tout le monde, mais spécialement de Matriona, qui
+fait le malheur de mon existence. Toutes les personnes de marque
+qui ont pu me voir depuis mon enfance, ont toujours dit que
+j'avais l'air d'un étranger, surtout par les traits de mon visage,
+c'est connu. Et voilà, Monsieur, que je ne puis plus faire un pas
+sans que tout le monde me crie toutes sortes de vilains mots.
+Tenez, comme je me rendais près de vous, on m'en a crié encore. Je
+n'en peux plus! Protégez-moi, Monsieur, de par votre haute
+autorité.
+
+-- Voyons, Vidopliassov; qu'est-ce qu'on te dit donc? Sans doute
+quelque bêtise à laquelle il ne faut pas faire attention.
+
+-- Il serait indécent de vous le dire.
+
+-- Mais quoi donc?
+
+-- J'aurais honte de le prononcer.
+
+-- Dis quand même!
+
+-- Voici: Grichka le Hollandais a mangé une orange!
+
+-- Hou! quel homme tu fais! Je me figurais Dieu sait quoi! N'y
+fais pas attention et poursuis ton chemin.
+
+-- J'ai essayé, mais ils ne crient que de plus belle.
+
+-- Écoutez, mon oncle; il se plaint qu'on ne veut pas le laisser
+tranquille dans cette maison, renvoyez-le donc pour quelque temps
+à Moscou, chez son calligraphe, puisqu'il était au service d'un
+calligraphe.
+
+-- Hélas! mon cher, le calligraphe aussi a fini tragiquement.
+
+-- Et comment?
+
+-- Il eut le malheur de s'approprier ce qui ne lui appartenait
+pas. C'est pourquoi il fut mis en prison malgré tout son talent et
+il est irrémédiablement perdu.
+
+Puis, s'adressant au valet:
+
+-- C'est bien, c'est bien, Vidopliassov, calme-toi; je te promets
+d'arranger tout cela... Voyons, que fait Korovkine? Il dort?
+
+-- Non, il vient de partir; je venais seulement pour vous
+l'annoncer.
+
+-- Comment? Il vient de partir! Pourquoi l'as-tu laissé faire?
+
+-- Par pure bonté de coeur. Il faisait peine à voir. Une fois
+réveillé, quand il se rappela tout ce qui s'est passé, il se
+bourra la tête de coups et se mit à hurler.
+
+-- À hurler?
+
+-- Pour m'exprimer avec plus de respect, je dirai qu'il se mit à
+pousser des gémissements variés. Il criait: «Comment pourrai-je me
+présenter désormais au beau sexe?» Puis il ajouta: «Je suis la
+honte de l'humanité!» Il disait tout cela avec tant de tristesse
+et en des termes si heureusement choisis!
+
+-- Je te le disais que c'est un homme distingué, Serge... Mais,
+pourquoi l'as-tu laissé partir, puisque je te l'avais confié? ah!
+mon Dieu! Ah! mon Dieu!
+
+-- Par sensibilité. Il m'avait prié de ne rien dire. Son cocher
+avait donné à manger aux chevaux et les avait attelés. Quant à la
+somme que vous lui avez prêtée il y a trois jours, il m'a ordonné
+de vous en remercier respectueusement et de vous dire qu'il vous
+l'enverrait par un des prochains courriers.
+
+-- Quelle somme, mon oncle?
+
+-- Il a parlé de vingt-cinq roubles, fit Vidopliassov.
+
+-- C'est, mon cher, de l'argent que je lui avait prêté l'autre
+fois à la station où nous nous étions rencontrés. Il était sorti
+sans argent. Naturellement, il me l'enverra par le premier
+courrier... Mon Dieu! que je regrette son départ! Si j'envoyais
+courir après lui, Sérioja?
+
+-- Non, mon cher oncle, ne le faites pas.
+
+-- Je suis de ton avis. Vois-tu, Sérioja, je ne suis pas un
+philosophe, mais je crois que tout homme est beaucoup meilleur
+qu'il ne le paraît. Il en est de même avec Korovkine: il n'a pas
+pu supporter cette honte... Mais allons donc auprès de Foma! Voilà
+trop longtemps que nous sommes ici; il pourrait se sentir blessé
+de notre ingratitude, de notre manque d'attentions... Allons! Ah!
+Korovkine! Korovkine!
+
+Mon récit est terminé. Les amants sont réunis et le génie de la
+Bonté s'est définitivement établi dans la maison, sous les
+apparences de Foma Fomitch. Nous pourrions nous livrer à de
+nombreux commentaires, mais ne sont-ils pas dès à présent
+superflus? Tel est, du moins, mon avis.
+
+Je suppléerai à ces commentaires par quelques mots sur le sort de
+mes héros, car on sait qu'un roman ne saurait finir autrement;
+c'est formellement interdit par la tradition.
+
+On unit les heureux époux quelque six semaines après les
+événements que je viens de rapporter. Tout se passa en famille,
+sans bruit, sans grand apparat, sans innombrables invités. J'étais
+le garçon d'honneur de Nastenka; Mizintchikov était celui de mon
+oncle. Il y avait bien quelques invités, mais le principal
+personnage de la cérémonie fut naturellement Foma Fomitch. Il
+advint bien qu'on l'oublia une fois en versant le champagne. Ce
+fut une grave affaire, accompagnée de reproches, de gémissements,
+de cris. Foma s'était réfugié dans sa chambre et, s'y étant
+enfermé, il clamait qu'on le dédaignait, que des «gens nouveaux»
+s'étaient introduits dans la famille et qu'il était tout au plus
+un copeau bon à jeter dehors. Mon oncle était désolé. Nastenka
+pleurait; la générale, selon sa coutume en pareil cas, avait une
+crise de nerfs... La fête ressemblait plutôt à un enterrement.
+
+Cette vie se prolongea pour mon oncle, et, pour la pauvre petite
+Nastia, pendant sept ans de cohabitation avec Foma Fomitch qui
+mourut l'an dernier. Jusqu'au jour de sa mort, il ne fit que des
+siennes, sans parvenir jamais à lasser l'adoration de «ceux dont
+il avait fait le bonheur». Tout au contraire, elle ne fit que
+croître de jour en jour et proportionnellement à l'extravagance de
+ses caprices.
+
+Yégor Ilitch et Nastenka étaient si heureux qu'ils tremblaient
+pour une félicité dont Dieu s'était montré par trop prodigue, à
+leur gré. Ils ne pouvaient se reconnaître dignes de pareils
+bienfaits et étaient persuadés qu'il leur faudrait les payer plus
+tard par des souffrances.
+
+On pense bien que, dans cette douce maison, Foma faisait la pluie
+et le beau temps. Et que ne fit-il pas pendant ces sept ans? On ne
+saurait même imaginer jusqu'à quelles fantaisies extrêmes le mena
+parfois son âme oisive et repue, et ce qu'il sut inventer de
+caprices raffinés, de friandises morales.
+
+Trois ans après le mariage de mon oncle, ma grand'mère trépassait
+et l'on vit Foma, devenu orphelin, en proie au plus violent
+désespoir. Même après un si long temps passé, ce n'est qu'avec une
+véritable épouvante qu'on parle chez mon oncle de son état à ce
+moment.
+
+La tombe à moitié comblée, il s'y précipita, exigeant qu'on
+l'enterrât aussi et, pendant tout un mois, on ne put lui laisser
+ni fourchette ni couteau. Une fois même, il fallut se mettre à
+quatre pour lui ouvrir la bouche et en extraire une épingle. Un
+des spectateurs de cette scène dramatique n'avait pu s'empêcher de
+remarquer que Foma eût eu mille fois le temps d'avaler cette
+épingle, si tel eût été son caprice; pourtant, il s'en était
+abstenu. Une telle appréciation n'en fut pas moins repoussée avec
+indignation par tous les assistants et le malencontreux
+observateur se vit convaincu de malveillance et d'insensibilité.
+
+Seule, Nastenka avait gardé le silence et ce n'avait pas été sans
+inquiétude que mon oncle avait surpris sur son visage un
+imperceptible sourire. Il faut d'ailleurs remarquer que, malgré
+les invraisemblables caprices auxquels Foma s'abandonna dans la
+maison de Yégor Ilitch, il ne s'était plus permis les sermons
+despotiques ni l'arrogance d'antan.
+
+Il se plaignait, pleurait, faisait des reproches, mais ne se
+laissait plus aller à des créations dans le genre de «Votre
+Excellence» et je crois bien que tout l'honneur de ce changement
+revenait à Nastenka. Insensiblement, elle avait contraint Foma de
+se plier devant certaines nécessités. Ne voulant pas assister à
+l'humiliation de son mari, elle était arrivée à faire respecter sa
+volonté.
+
+Foma voyait très clairement qu'elle l'avait presque deviné. Je
+dis: presque, parce que Nastenka ne cessa point de le dorloter et
+de faire chorus avec son mari chaque fois qu'il chantait les
+louanges du grand homme. Elle voulait que chacun respectât mon
+oncle en toutes choses, et c'est pourquoi elle approuvait à haute
+voix son attachement à Foma Fomitch.
+
+Mais je suis bien sûr que le coeur d'or de Nastenka avait su
+oublier les outrages et qu'une fois que Foma l'eut unie à mon
+oncle, elle lui avait tout pardonné. De plus, je crois qu'elle
+avait accepté de tout son coeur l'opinion de mon oncle, qu'on ne
+pouvait trop exiger d'un martyr et d'un ex-bouffon, qu'on devait
+ménager sa susceptibilité. La pauvre Nastenka avait appartenu à la
+catégorie des «humiliés» et elle s'en souvenait.
+
+Au bout d'un mois, Foma s'était calmé. Il était même devenu doux
+et bon, mais, en revanche, on vit d'autres accidents se manifester
+chez lui: il tombait soudain en une sorte de catalepsie qui
+plongeait tous les assistants dans la plus folle épouvante.
+
+Brusquement, alors que le martyr parlait d'abondance ou même qu'il
+riait, on le voyait devenir soudain comme figé, pétrifié dans la
+posture même où il se trouvait au moment de l'accès. Supposons
+qu'il ait ri: alors, il conservait le sourire aux lèvres. Tenait-
+il une fourchette? l'objet restait en sa main levée. Puis, la main
+s'abaissait d'elle-même, mais Foma Fomitch ne se souvenait de
+rien, n'avait rien senti. Il restait assis, battant des paupières,
+mais n'entendant rien, ne comprenant rien, ne disant rien. Et cela
+durait parfois une heure entière.
+
+Bien entendu, tous les habitants de la maison se mouraient de
+peur, marchaient sur la pointe des pieds, pleuraient. À la fin,
+Foma se réveillait, accusant une extrême fatigue et assurant que
+de tout ce temps, il n'avait rien vu, rien entendu. Faut-il donc
+prétendre que cet homme eût la passion de poser jusqu'à supporter
+des heures entières de volontaire martyre, dans le but unique de
+pouvoir dire ensuite: «Voyez donc si mes sentiments sont plus
+nobles que les vôtres?»
+
+Il advint un jour qu'ayant maudit mon oncle «pour les offenses
+dont il l'abreuvait à toute heure et ses manques de respect», Foma
+se transporta chez M. Bakhtchéiev, qui, depuis le mariage, s'était
+maintes fois querellé avec Foma, mais n'avait jamais manqué de lui
+demander pardon. Cette fois, Stépane Alexiévitch s'était employé
+avec une ardeur extraordinaire. Il avait reçu Foma avec le plus
+grand enthousiasme, l'avait gavé de victuailles, et s'était engagé
+à dire son fait à mon oncle et même à déposer une plainte contre
+lui, car il existait entre leurs deux propriétés une parcelle de
+terrain contestable et dont ils n'avaient jamais discuté, mon
+oncle en laissant la jouissance à Stépane Alexiévitch sans la
+moindre protestation.
+
+Négligeant de l'aviser, M. Bakhtchéiev faisait atteler, gagnait la
+ville au galop, y formulait une demande de jugement lui attribuant
+formellement la propriété de ce lopin, à charge pour mon oncle de
+payer tous frais et dommages-intérêts que de droit en punition de
+son arbitraire et de son accaparement. Mais, dès le lendemain,
+Foma, s'ennuyant chez Bakhtchéiev, pardonnait à mon oncle venu
+pour lui offrir sa tête coupable et regagnait Stépantchikovo en sa
+compagnie.
+
+Quand, à son retour de la ville, il n'avait plus retrouvé Foma, la
+colère de Stépane Alexiévitch avait été terrible; mais, trois
+jours plus tard, il se rendait à Stépantchikovo où, les larmes aux
+yeux, il avait demandé pardon à mon oncle et déchiré sa plainte.
+De son côté, mon oncle l'avait réconcilié le jour même avec Foma
+Fomitch et, de nouveau, on avait vu Stépane Alexiévitch suivre
+Foma avec la fidélité d'un chien, répondant à chacune de ses
+paroles: «Tu es un homme intelligent, Foma! Tu es un savant,
+Foma!»
+
+Foma Fomitch dort à présent dans sa tombe, à côté de la générale,
+sous un précieux mausolée en marbre blanc où l'on peut lire
+quantité de citations attendries et de formules louangeuses.
+Souvent, après la promenade, Nastenka et Yégor Ilitch pénètrent
+pieusement dans l'enclos de l'église pour prier sur les restes du
+grand homme.
+
+Il n'en peuvent parler sans une douce mélancolie et se rappellent
+chacune de ses paroles, et ce qu'il mangeait, et ce qu'il aimait.
+Ses vêtements sont conservés comme de précieuses reliques.
+
+Seuls tous deux, mon oncle et sa femme ne s'en sont attachés que
+davantage. Dieu ne leur a pas envoyé d'enfants; mais, bien qu'ils
+en souffrent, ils n'osent se plaindre. Sachenka est depuis
+longtemps la femme d'un homme charmant, et Ilucha fait ses études
+à Moscou, de sorte que les deux époux vivent seuls.
+
+Ils s'adorent. La préoccupation que chacun d'eux a de l'autre est
+véritablement touchante. Nastia ne cesse de prier pour son mari.
+Il me semble que si l'un d'eux venait à mourir, l'abandonné ne
+pourrait survivre huit jours. Mais que Dieu leur donne longue vie!
+
+Ils reçoivent avec une charmante amabilité et sont toujours prêts
+à partager leur avoir avec les malheureux. Nastenka aime à lire la
+Vie des Saints et prétend que les oeuvres ordinaires ne sont pas
+suffisantes, qu'il faudrait tout donner aux indigents et vivre
+heureux dans la pauvreté. Si ce n'était le souci d'Ilucha et de
+Sachenka, il y aurait longtemps que mon oncle l'aurait écoutée,
+car il est en tout de l'avis de sa femme.
+
+Prascovia Ilinitchna vit avec eux et fait ses délices de leur
+consentement. C'est toujours elle qui tient la maison. Peu de
+temps après le mariage de mon oncle, M. Bakhtchéiev lui avait
+offert sa main, mais elle avait refusé carrément. On en avait
+conclu qu'elle allait se retirer dans un couvent; mais cette
+supposition ne se réalisa pas. Prascovia possède une singulière
+propriété de caractère: elle ne peut que s'anéantir devant ceux
+qu'elle aime, elle les mange des yeux, plie devant leurs moindres
+caprices, les suit pas à pas et les sert. Depuis la mort de sa
+mère, elle considéra que son devoir était de rester avec son frère
+et tout faire pour contenter Nastenka.
+
+Le vieux Éjévikine est encore en vie et, depuis ces derniers
+temps, il fréquente de plus en plus sa fille; mais, au
+commencement, il désolait mon oncle par le soin qu'il apportait à
+écarter de Stépantchikovo et sa personne et sa marmaille (c'est
+ainsi qu'il qualifiait ses enfants). Les invitations de mon oncle
+n'avaient aucune prise sur lui: c'est un homme aussi fier que
+susceptible, et cette susceptibilité a même quelque chose de
+maladif.
+
+À cette seule pensée que, pauvre, il serait reçu par générosité
+dans une riche maison, qu'il pourrait être considéré comme un
+importun, il s'affolait. Il refusa souvent l'aide de Nastenka et
+n'accepta jamais que l'indispensable. Il ne voulait jamais rien
+prendre de mon oncle. Nastenka s'était grandement trompée en me
+disant dans le jardin que c'était pour elle que son père jouait un
+rôle de bouffon.
+
+Certes, il souhaitait ardemment de marier sa fille, mais, s'il
+bouffonnait, c'était tout simplement par un besoin intérieur de
+trouver une issue aux colères accumulées qui l'étouffaient. La
+nécessité de railler et de donner cours à de méchants propos
+faisait partie de sa nature. Il se présentait comme le plus vil
+flatteur, tout en laissant entendre qu'il ne cajolait les gens que
+par pose, et plus basse était sa flatterie, plus mordante était sa
+raillerie. Il était ainsi!
+
+Mon oncle avait réussi à placer tous ses enfants dans les
+meilleurs établissements de Moscou et de Pétersbourg, mais le
+vieillard ne s'était laissé faire que lorsque Nastenka lui eût
+prouvé que tout cela se faisait à ses frais personnels, c'est-à-
+dire avec les trente mille roubles donnés par Tatiana Ivanovna.
+
+À la vérité, on n'avait jamais accepté cet argent, mais on avait
+assuré à Tatiana Ivanovna, pour la consoler, qu'on aurait recours
+à elle au premier besoin d'argent et, pour mieux la convaincre, on
+lui avait par deux fois emprunté des sommes considérables. Mais
+Tatiana mourut il y a trois ans, et Nastia dut bien recevoir ses
+trente mille roubles. La mort de la pauvre demoiselle fut subite.
+Toute la famille se préparait à se rendre au bal chez des voisins,
+et Tatiana n'avait pas eu le temps de mettre sa robe de bal et de
+se poser sur les cheveux une magnifique couronne de roses blanches
+que, prise d'un malaise, elle s'était laissée tomber dans un
+fauteuil, où elle n'avait pas tardé à expirer.
+
+On l'enterra avec sa couronne de bal. Nastia en éprouva un grand
+chagrin, car elle avait l'habitude de choyer Tatiana et de la
+soigner comme une enfant. Elle avait étonné tout le monde par la
+sagesse de son testament. À part les trente mille roubles qu'elle
+laissait à Nastenka, le reste, trois cent mille environ, devait
+être consacré à l'éducation de fillettes orphelines et à les doter
+à leur sortie des établissements scolaires.
+
+C'est l'année de sa mort que se maria la demoiselle Pérépélitzina,
+qui était restée chez mon oncle après le trépas de la générale,
+dans l'espoir de gagner les bonnes grâces de Tatiana Ivanovna. Sur
+ces entrefaites, un fonctionnaire des environs était devenu veuf.
+C'était le possesseur de Michino, le petit village où s'était
+enfui Obnoskine en compagnie de Tatiana Ivanovna.
+
+Terrible chicanier, ce fonctionnaire, qui avait six enfants d'un
+premier lit, soupçonna que la Pérépélitzina possédait quelque
+argent, et il présenta sa demande, qui fut immédiatement acceptée.
+Mais elle était plus pauvre qu'un rat d'église. Elle ne possédait
+en tout et pour tout que les trois cents roubles que Nastenka lui
+donna en cadeau de mariage.
+
+Actuellement, le mari et la femme se battent du matin au soir.
+Elle passe son temps à tirer les cheveux de ses enfants, à leur
+distribuer des taloches et à griffer la figure de son mari (du
+moins à ce qu'on dit), en lui reprochant à tout instant sa qualité
+de fille d'un lieutenant-colonel.
+
+Mizintchikov aussi s'est casé. Ayant sagement abandonné ses vues
+sur Tatiana Ivanovna, il se mit à étudier l'agriculture. Mon oncle
+le recommanda à un comte, riche propriétaire qui possédait trois
+mille âmes à environ quatre-vingt verstes de Stépantchikovo, et
+qui venait parfois visiter ses biens. Frappé des capacités de
+Mizintchikov et prenant en considération la recommandation de mon
+oncle, le comte proposait à l'ancien hussard la gérance de ses
+domaines, après en avoir, au préalable, chassé l'intendant
+allemand, qui le volait de son mieux, en dépit de la fameuse
+honnêteté allemande.
+
+Cinq ans plus tard, la propriété du comte était devenue
+méconnaissable; les paysans étaient riches; les revenus avaient
+doublé; en un mot, le nouvel intendant s'était distingué, et il
+était devenu célèbre par ses capacités dans tout le gouvernement.
+Aussi, quelle ne fut pas la surprise et la douleur du comte
+lorsque, au bout de cinq ans, et malgré toute les prières et les
+offres d'augmentation de traitement, Mizintchikov démissionna.
+
+Le comte s'imaginait qu'il avait été séduit par d'autres
+propriétaires de quelque gouvernement voisin. Mais tout le monde
+fut bien étonné quand, deux mois après sa retraite, Ivan
+Ivanovitch Mizintchikov se rendit acquéreur d'une magnifique
+propriété de cent âmes situées à quarante verstes du domaine du
+comte, et appartenant à un ancien hussard ruiné qui avait été son
+camarade au régiment. Il avait aussitôt engagé ces cent âmes et,
+un an après, il en rachetait soixante autres aux environs. Il est
+actuellement un gros propriétaire. Tout le monde se demande avec
+étonnement où il a trouvé de l'argent. Il en est qui hochent la
+tête. Mais Ivan Ivanovitch est fort tranquille, et sa conscience
+ne lui fait aucun reproche.
+
+Il a fait venir de Moscou cette soeur qui lui avait donné ses
+derniers trois roubles pour s'acheter des chaussures quand il
+était parti pour Stépantchikovo. Une charmante fille, d'ailleurs,
+bien que n'étant plus de la première jeunesse, douce, aimante,
+instruite, un peu timide. Elle vivait à Moscou comme demoiselle de
+compagnie, chez je ne sais quelle bienfaitrice. Elle est à genoux
+devant son frère, dont elle respecte la volonté à l'égal de la
+loi, tient son ménage et se trouve heureuse. Mizintchikov ne la
+gâte pas et la néglige un peu, mais elle ne s'en aperçoit pas.
+
+Elle est fort aimée à Stépantchikovo, et l'on dit que
+M. Bakhtchéiev n'est pas indifférent à ses charmes. Il la
+demanderait bien en mariage, mais il craint un refus. Du reste,
+nous espérons pouvoir nous occuper plus spécialement de
+M. Bakhtchéiev dans un prochain récit.
+
+Je crois que j'ai passé en revue tous mes personnages!... Ah!
+j'oublie: Gavrilo est devenu très vieux et il a complètement
+désappris le français. Falaléi a fait un cocher fort présentable
+et, pour ce qui est du malheureux Vidopliassov, il y a beau jour
+qu'il fut enfermé dans une maison de fous où il est mort, autant
+que je me souviens. Un de ces jours, j'irai faire un tour à
+Stépantchikovo, et je m'en enquerrai auprès de mon oncle.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Carnet d'un inconnu
+by Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CARNET D'UN INCONNU ***
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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