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+ <title>Leone Leoni</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Leone Leoni, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Leone Leoni
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+Author: George Sand
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+Release Date: March 16, 2005 [EBook #15388]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEONE LEONI ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+<p class="sml">LIBRAIRIE BLANCHARD<br>
+
+RUE RICHELIEU, 78<br>
+
+ÉDITION J. HETZEL<br>
+
+LIBRAIRIE MARESCO ET Cie<br>
+
+5, RUE DU PONT-DE-LODI</p>
+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+<h1>LEONE LEONI</h1>
+<br><br>
+
+
+<h3>NOTICE</h3>
+
+<p>Étant à Venise par un temps très-froid et dans une
+circonstance fort triste, le carnaval mugissant et sifflant
+au dehors avec la bise glacée, j'éprouvais le contraste
+douloureux qui résulte de notre souffrance intérieure,
+isolée au milieu de l'enivrement d'une population inconnue.</p>
+
+<p>J'habitais un vaste appartement de l'ancien palais
+Nasi, devenu une auberge et donnant sur le quai des
+Esclavons, près le pont des Soupirs. Tous les voyageurs
+qui ont visité Venise connaissent cet hôtel, mais je
+doute que beaucoup d'entre eux s'y soient trouvés dans
+une disposition morale aussi douloureusement recueillie,
+le mardi gras, dans la ville classique du carnaval.</p>
+
+<p>Voulant échapper au spleen par le travail de l'imagination,
+je commençai au hasard un roman qui débutait
+par la description même du lieu, de la fête extérieure
+et du solennel appartement où je me trouvais. Le dernier
+ouvrage que j'avais lu en quittant Paris était <i>Manon
+Lescaut</i>. J'en avais causé, ou plutôt écouté causer, et
+je m'étais dit que faire de Manon Lescaut un homme, de
+Desgrieux une femme, serait une combinaison à tenter
+et qui offrirait des situations assez tragiques, le vice
+étant souvent fort près du crime pour l'homme, et l'enthousiasme
+voisin du désespoir pour la femme.</p>
+
+<p>J'écrivis ce volume en huit jours, et le relus à peine
+pour l'envoyer à Paris. Il avait rempli mon but et rendu
+ma pensée, je n'y aurais rien ajouté en le méditant. Et
+pourquoi un ouvrage d'imagination aurait-il besoin d'être
+médité? Quelle moralité voudrait-on faire ressortir d'une
+fiction que chacun sait être fort possible dans le monde
+de la réalité? Des gens rigides en théorie (on ne sait
+pas trop pourquoi) ont pourtant jugé l'ouvrage dangereux.
+Après tantôt vingt ans écoulés, je le parcours et
+n'y trouve rien de tel. Dieu merci, le type de Leone
+Leoni, sans être invraisemblable, est exceptionnel; et je
+ne vois pas que l'engouement produit par lui sur une
+âme faible, soit récompensé par des félicités bien enviables.
+Au reste, je suis, à l'heure qu'il est, bien fixé
+sur la prétendue portée des <i>moralités</i> du roman, et j'en
+ai dit ailleurs ma pensée raisonnée.</p>
+
+<p>GEORGE SAND.<br>
+
+Nohant, janvier 1853.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>Nous étions à Venise. Le froid et la pluie avaient
+chassé les promeneurs et les masques de la place et des
+quais. La nuit était sombre et silencieuse. On n'entendait
+au loin que la voix monotone de l'Adriatique se
+brisant sur les îlots, et de temps en temps les cris des
+hommes de quart de la frégate qui garde l'entrée du canal
+Saint-Georges, s'entre-croisant avec les réponses de
+la goëlette de surveillance. C'était un beau soir de carnaval
+dans l'intérieur des palais et des théâtres; mais
+au dehors tout était morne, et les réverbères se reflétaient
+sur les dalles humides, où retentissait de loin en
+loin le pas précipité d'un masque attardé, enveloppé
+dans son manteau.</p>
+
+<p>Nous étions tous deux seuls dans une des salles de
+l'ancien palais Nasi, situé sur le quai des Esclavons, et
+converti aujourd'hui en auberge, la meilleure de Venise.
+Quelques bougies éparses sur les tables et la lueur
+du foyer éclairaient faiblement cette pièce immense, et
+l'oscillation de la flamme semblait faire mouvoir les divinités
+allégoriques peintes à fresque sur le plafond. Juliette
+était souffrante, elle avait refusé de sortir. Étendue
+sur un sofa et roulée à demi dans son manteau
+d'hermine, elle semblait plongée dans un léger sommeil,
+et je marchais sans bruit sur le tapis en fumant
+des cigarettes de <i>Serraglio</i>.</p>
+
+<p>Nous connaissons, dans mon pays, un certain état de
+l'âme, qui est, je crois, particulier aux Espagnols. C'est
+une sorte de quiétude grave qui n'exclut pas, comme
+chez les peuples tudesques et dans les cafés de l'Orient,
+le travail de la pensée. Notre intelligence ne s'engourdit
+pas durant ces extases où l'on nous voit plongés. Lorsque
+nous marchons méthodiquement, en fumant nos cigares,
+pendant des heures entières, sur le même carré
+de mosaïque, sans nous en écarter d'une ligne, c'est
+alors que s'opère le plus facilement chez nous ce qu'on
+pourrait appeler la digestion de l'esprit; les grandes résolutions
+se forment en de semblables moments, et les
+passions soulevées s'apaisent pour enfanter des actions
+énergiques. Jamais un Espagnol n'est plus calme que
+lorsqu'il couve quelque projet ou sinistre ou sublime.
+Quant à moi, je digérais alors mon projet; mais il n'avait
+rien d'héroïque ni d'effrayant. Quand j'eus fait environ
+soixante fois le tour de la chambre et fumé une
+douzaine de cigarettes, mon parti fut pris. Je m'arrêtai
+auprès du sofa, et, sans m'inquiéter du sommeil de ma
+jeune compagne:-Juliette, lui dis-je, voulez-vous
+être ma femme?</p>
+
+<p>Elle ouvrit les yeux et me regarda sans répondre. Je
+crus qu'elle ne m'avait pas entendu, et je réitérai ma
+demande.</p>
+
+<p>-J'ai fort bien entendu, répondit-elle d'un ton d'indifférence,
+et elle se tut de nouveau.</p>
+
+<p>Je crus que ma demande lui avait déplu, et j'en conçus
+une colère et une douleur épouvantables; mais, par
+respect pour la gravité espagnole, je n'en témoignai
+rien, et je me remis à marcher autour de la chambre.</p>
+
+<p>Au septième tour, Juliette m'arrêta en me disant:</p>
+
+<p>-A quoi bon?</p>
+
+<p>Je fis encore trois tours de chambre; puis je jetai
+mon cigare, et, tirant une chaise, je m'assis auprès
+d'elle.</p>
+
+<p>-Votre position dans le monde, lui dis-je, doit vous
+faire souffrir?</p>
+
+<p>-Je sais, répondit-elle en soulevant sa tête ravissante
+et en fixant sur moi ses yeux bleus où l'apathie
+semblait toujours combattre la tristesse, oui, je sais,
+mon cher Aleo, que je suis flétrie dans le monde d'une
+désignation ineffaçable: fille entretenue.</p>
+
+<p>-Nous l'effacerons, Juliette; mon nom purifiera le
+vôtre.</p>
+
+<p>-Orgueil des grands! reprit-elle avec un soupir.
+Puis se tournant tout à coup vers moi, et saisissant ma
+main, qu'elle porta malgré moi à ses lèvres:-En vérité!
+ajouta-t-elle, vous m'épouseriez, Bustamente? O
+mon Dieu! mon Dieu! quelle comparaison vous me faites
+faire!</p>
+
+<p>-Que voulez-vous dire, ma chère enfant? lui demandai-je.
+Elle ne me répondit pas et fondit en larmes.</p>
+
+<p>Ces larmes, dont je ne comprenais que trop bien la
+cause, me firent beaucoup de mal. Mais je renfermai
+l'espèce de fureur qu'elles m'inspiraient, et je revins
+m'asseoir auprès d'elle.</p>
+
+<p>-Pauvre Juliette, lui dis-je; cette blessure saignera
+donc toujours?</p>
+
+<p>-Vous m'avez permis de pleurer, répondit-elle; c'est
+la première de nos conventions.</p>
+
+<p>-Pleure, ma pauvre affligée, lui dis-je, ensuite
+écoute et réponds-moi.</p>
+
+<p>Elle essuya ses larmes et mit sa main dans la mienne.</p>
+
+<p>-Juliette, lui dis-je, lorsque vous vous traitez de
+fille entretenue, vous êtes une folle. Qu'importent l'opinion
+et les paroles grossières de quelques sots? Vous
+êtes mon amie, ma compagne, ma maîtresse.</p>
+
+<p>-Hélas! oui, dit-elle, je suis ta maîtresse, Aleo, et
+c'est là ce qui me déshonore; je devrais être morte plutôt
+que de léguer à un noble coeur comme le tien la possession
+d'un coeur à demi éteint.</p>
+
+<p>-Nous en ranimerons peu à peu les cendres, ma
+Juliette; laisse-moi espérer qu'elles cachent encore une
+étincelle que je puis trouver.</p>
+
+<p>-Oui, oui, je l'espère, je le veux! dit-elle vivement.
+Je serai donc ta femme? Mais pourquoi? t'en aimerai-je
+mieux? te croiras-tu plus sur de moi?</p>
+
+<p>-Je te saurai plus heureuse, et j'en serai plus heureux.</p>
+
+<p>-Plus heureuse! vous vous trompez; je suis avec
+vous aussi heureuse que possible; comment le titre de
+dona Bustamente pourrait-il me rendre plus heureuse?</p>
+
+<p>-Il vous mettrait à couvert des insolents dédains du
+monde.</p>
+
+<p>-Le monde! dit Juliette; vous voulez dire vos amis.
+Qu'est-ce que le monde? je ne l'ai jamais su. J'ai traversé
+la vie et fait le tour de la terre sans réussir à apercevoir
+ce que vous appelez le monde.</p>
+
+<p>-Je sais que tu as vécu jusqu'ici comme la fille enchantée
+dans son globe de cristal, et pourtant je t'ai
+vue jadis verser des larmes amères sur la déplorable situation
+que tu avais alors. Je me suis promis de t'offrir
+mon rang et mon nom aussitôt que ton affection me serait
+assurée.</p>
+
+<p>-Vous ne m'avez pas comprise, don Aleo, si vous
+avez cru que la honte me faisait pleurer. Il n'y avait pas
+de place dans mon âme pour la honte; il y avait assez
+d'autres douleurs pour la remplir et pour la rendre insensible
+à tout ce qui venait du dehors. S'il m'eût aimée
+toujours, j'aurais été heureuse, eusse-je été couverte
+d'infamie aux yeux de ce que vous appelez le monde.</p>
+
+<p>Il me fut impossible de réprimer un frémissement de
+colère; je me levai pour marcher dans la chambre. Juliette
+me retint.-Pardonne-moi, me dit-elle d'une
+voix émue, pardonne-moi le mal que je te fais. Il est
+au-dessus de mes forces de ne jamais parler de cela.</p>
+
+<p>-Eh bien, Juliette, lui répondis-je en étouffant un
+soupir douloureux, parles-en donc si cela doit te soulager!
+Mais est-il possible que tu ne puisses parvenir à
+l'oublier, quand tout ce qui t'environne tend à te faire
+concevoir une autre vie, un autre bonheur, un autre
+amour!</p>
+
+<p>-Tout ce qui m'environne! dit Juliette avec agitation.
+Ne sommes-nous pas à Venise?</p>
+
+<p>Elle se leva et s'approcha de la fenêtre; sa jupe de
+taffetas blanc formait mille plis autour de sa ceinture
+délicate. Ses cheveux bruns s'échappaient des grandes
+épingles d'or ciselé qui ne les retenaient plus qu'à demi,
+et baignaient son dos d'un flot de soie parfumée. Elle
+était si belle avec ses joues à peine colorées et son sourire
+moitié tendre, moitié amer, que j'oubliai ce qu'elle
+disait, et je m'approchai pour la serrer dans mes bras.
+Mais elle venait d'entr'ouvrir les rideaux de la fenêtre,
+et regardant à travers la vitre, où commençait à briller
+le rayon humide de la lune:&mdash;O Venise! que tu es
+changée! s'écria-t-elle; que je t'ai vue belle autrefois,
+et que tu me sembles aujourd'hui déserte et désolée!</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, Juliette? m'écriai-je à mon tour;
+vous étiez déjà venue à Venise? Pourquoi ne me l'avez-vous
+pas dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je voyais que vous aviez le désir de voir cette
+belle ville, et je savais qu'un mot vous aurait empêché
+d'y venir. Pourquoi vous aurais-je fait changer de résolution!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'en aurais changé, répondis-je en frappant
+du pied. Eussions-nous été à l'entrée de cette ville maudite,
+j'aurais fait virer la barque vers une rive que ce
+souvenir n'eût pas souillée; je vous y aurais conduite,
+je vous y aurais portée à la nage, s'il eût fallu choisir
+entre un pareil trajet et la maison que voici, où peut-être
+vous retrouvez à chaque pas une trace brûlante de
+<i>son</i> passage! Mais, dites-moi donc, Juliette, où je
+pourrai me réfugier avec vous contre le passé? Nommez-moi
+donc une ville, enseignez-moi donc un coin
+de l'Italie où cet aventurier ne vous ait pas traînée?</p>
+
+<p>J'étais pâle et tremblant de colère; Juliette se retourna
+lentement, me regarda avec froideur, et reportant
+les yeux vers la fenêtre:&mdash;Venise, dit-elle, nous
+t'avons aimée autrefois, et aujourd'hui je ne te revois
+pas sans émotion; car il te chérissait, il t'invoquait partout
+dans ses voyages, il t'appelait sa chère patrie; car
+c'est toi qui fus le berceau de sa noble maison, et un de
+tes palais porte encore le même nom que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort et par l'éternité! dis-je à Juliette en
+baissant la voix, nous quitterons demain cette chère
+patrie!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Vous</i> pourrez quitter demain et Venise et Juliette,
+me répondit-elle avec un sang-froid glacial; mais pour
+moi je ne reçois d'ordre de personne, et je quitterai
+Venise quand il me plaira.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois vous comprendre, Mademoiselle, dis-je
+avec indignation: Leoni est à Venise.</p>
+
+<p>Juliette fut frappée d'une commotion électrique.&mdash;Qu'est-ce
+que tu dis? Leoni est à Venise? s'écria-t-elle
+dans une sorte de délire, en se jetant dans mes bras;
+répète ce que tu as dit; répète son nom, que j'entende
+au moins encore une fois son nom! Elle fondit en larmes,
+et, suffoquée par ses sanglots, elle perdit presque
+connaissance. Je la portai sur le sofa, et, sans songer
+à lui donner d'autres secours, je me remis à marcher
+sur la bordure du tapis. Alors ma fureur s'apaisa comme
+la mer quand le sirocco replie ses ailes. Une douleur
+amère succéda à mon emportement, et je me pris à
+pleurer comme une femme.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+
+<p>Au milieu de ce déchirement, je m'arrêtai à quelques
+pas de Juliette et je la regardai. Elle avait le visage
+tourné vers la muraille; mais une glace de quinze pieds
+de haut, qui remplissait le panneau, me permettait de
+voir son visage. Elle était pâle comme la mort, et ses
+yeux étaient fermés comme dans le sommeil; il y avait
+plus de fatigue encore que de douleur dans l'expression
+de sa figure, et c'était là précisément la situation de son
+âme: l'épuisement et la nonchalance l'emportaient sur
+le dernier bouillonnement des passions. J'espérai.</p>
+
+<p>Je l'appelai doucement, et elle me regarda d'un air
+étonné, comme si sa mémoire perdait la faculté de conserver
+les faits en même temps que son âme perdait la
+force de ressentir le dépit.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, me dit-elle, et pourquoi me réveilles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Juliette, lui dis-je, je t'ai offensée, pardonne-le-moi;
+j'ai blessé ton coeur...</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle en portant une main à son front et en
+me tendant l'autre, tu as blessé mon orgueil seulement.
+Je t'en prie, Aleo, souviens-toi que je n'ai rien, que je
+vis de tes dons, et que l'idée de ma dépendance m'humilie.
+Tu as été bon et généreux envers moi, je le sais;
+lu me combles de soins, tu me couvres de pierreries, tu
+m'accables de ton luxe et de ta magnificence; sans toi je
+serais morte dans quelque hôpital d'indigents, ou je serais
+enfermée dans une maison de fous. Je sais tout cela.
+Mais souviens-toi, Bustamente, que tu as fait tout cela malgré
+moi, que tu m'as prise à demi morte, et que tu m'as
+secourue sans que j'eusse le moindre désir de l'être;
+souviens-toi que je voulais mourir et que tu as passé
+bien des nuits à mon chevet, tenant mes mains dans les
+tiennes pour m'empêcher de me tuer; souviens-toi que
+j'ai refusé longtemps ta protection et tes bienfaits, et que
+si je les accepte aujourd'hui, c'est moitié par faiblesse
+et par découragement de la vie, moitié par affection
+et par reconnaissance pour toi, qui me demandes à genoux
+de ne pas les repousser. Le plus beau rôle t'appartient,
+ô mon ami, je le sens; mais suis-je coupable de
+ce que tu es bon? doit-on me reprocher sérieusement de
+m'avilir, lorsque, seule et désespérée, je me confie au
+plus noble coeur qui soit sur la terre?</p>
+
+<p>&mdash;Ma bien-aimée, lui dis-je en la pressant sur mon
+coeur, tu réponds admirablement aux viles injures des
+misérables qui t'ont méconnue. Mais pourquoi me dis-tu
+cela? Crois-tu avoir besoin de te justifier auprès de Bustamente
+du bonheur que lu lui as donné, le seul bonheur
+qu'il ait jamais goûté dans sa vie? C'est à moi de me
+justifier si je puis, car c'est moi qui ai tort. Je sais combien
+ta fierté et ton désespoir m'ont résisté: je ne devrais
+jamais l'oublier. Quand je prends un ton d'autorité
+avec toi, je suis un fou qu'il faut excuser; car la passion
+que j'ai pour toi trouble ma raison et dompte toutes mes
+forces. Pardonne-moi, Juliette, et oublie un instant de
+colère. Hélas! je suis malhabile à me faire aimer; j'ai
+dans le caractère une rudesse qui te déplaît; je te blesse
+quand je commençais à te guérir, et souvent je détruis
+dans une heure l'ouvrage de bien des jours.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, oublions cette querelle, interrompit Juliette
+en m'embrassant. Pour un peu de mal que vous
+me faites, je vous en fais cent fois plus. Votre caractère
+est quelquefois impérieux, ma douleur est toujours
+cruelle; et cependant ne croyez pas qu'elle soit incurable.
+Votre bonté et votre amour finiront par la vaincre.
+J'aurais un coeur ingrat si je n'acceptais l'espérance que
+vous me montrez. Nous parlerons de mariage une autre
+fois; peut-être m'y ferez-vous consentir. Pourtant j'avoue
+que je crains cette sorte de dépendance consacrée
+par toutes les lois et par tous les préjugés: cela est honorable,
+mais cela est indissoluble.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot cruel, Juliette! Craignez-vous donc
+d'être jamais à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, sans doute. Ne t'afflige pas, je ferai ce
+que tu voudras; mais laissons cela pour aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! accorde-moi une autre faveur à la place
+de celle-là: consens à quitter Venise demain.</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon coeur. Que m'importe Venise et tout
+le reste? Va, ne me crois pas quand j'exprime quelque
+regret du passé; c'est le dépit ou la folie qui me fait parler
+ainsi! Le passé! juste ciel! ne sais-tu pas combien
+j'ai de raisons pour le haïr? Vois comme il m'a brisée!
+Comment aurais-je la force de le ressaisir s'il m'était
+rendu!</p>
+
+<p>Je baisai la main de Juliette pour la remercier de
+l'effort qu'elle faisait en parlant ainsi; mais je n'étais
+pas convaincu: elle ne m'avait fait aucune réponse satisfaisante.
+Je repris ma promenade mélancolique autour
+de la chambre.</p>
+
+<p>Le sirocco s'était levé et avait séché le pavé en un
+instant. La ville était redevenue sonore, comme elle est
+ordinairement, et mille bruits de fête se faisaient entendre:
+tantôt la chanson rauque des gondoliers avinés,
+tantôt les huées des masques sortant des cafés et agaçant
+les passants, tantôt le bruit de la rame sur le canal.
+Le canon de la frégate souhaita le bonsoir aux échos
+des lagunes, qui lui répondirent comme une décharge
+d'artillerie. Le tambour autrichien y mêla son roulement
+brutal, et la cloche de Saint-Marc fit entendre un son
+lugubre.</p>
+
+<p>Une tristesse horrible s'empara de moi. Les bougies,
+en se consumant, mettaient le feu à leurs collerettes de
+papier vert et jetaient une lueur livide sur les objets.
+Tout prenait pour mes sens des formes et des sons imaginaires.
+Juliette, étendue sur le sofa et roulée dans
+l'hermine et dans la soie, me semblait une morte enveloppée
+dans son linceul. Les chants et les rires du dehors
+me faisaient l'effet de cris de détresse, et chaque gondole
+qui glissait sous le pont de marbre situé au bas de
+ma fenêtre me donnait l'idée d'un noyé se débattant
+contre les flots et l'agonie. Enfin, je n'avais que des
+pensées de désespoir et de mort dans la tête, et je ne
+pouvais soulever le poids dont ma poitrine était oppressée.</p>
+
+<p>Cependant je me calmai et je fis de moins folles réflexions.
+Je m'avouai que la guérison de Juliette faisait
+des progrès bien lents, et que, malgré tous les sacrifices
+que la reconnaissance lui avait arrachés en ma faveur, son
+coeur était presque aussi malade que dans les premiers
+jours. Ces regrets si longs et si amers d'un amour si
+misérablement placé me semblaient inexplicables, et
+j'en cherchai la cause dans l'impuissance de mon affection.
+Il faut, pensai-je, que mon caractère lui inspire
+quelque répugnance insurmontable qu'elle n'ose m'avouer.
+Peut-être la vie que je mène lui est-elle antipathique,
+et pourtant j'ai conformé mes habitudes aux
+siennes. Leoni la promenait sans cesse de ville en ville;
+je la fais voyager depuis deux ans sans m'attacher à
+aucun lieu et sans tarder un instant à quitter l'endroit où
+je vois la moindre trace d'ennui sur son visage. Cependant
+elle est triste; cela est certain; rien ne l'amuse, et c'est
+par dévouement qu'elle daigne quelquefois sourire. Rien
+de ce qui plaît aux femmes n'a d'empire sur cette douleur:
+c'est un rocher que rien n'ébranle, un diamant
+que rien ne ternit. Pauvre Juliette! quelle vigueur dans
+ta faiblesse! quelle résistance désespérante dans ton
+inertie!</p>
+
+<p>Insensiblement je m'étais laissé aller à exprimer tout
+haut mes anxiétés. Juliette s'était soulevée sur un bras;
+et, penchée en avant sur les coussins, elle m'écoutait
+tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, lui dis-je en m'approchant d'elle, j'imagine
+une nouvelle cause à ton mal. Je l'ai trop comprimé,
+tu l'as trop refoulé dans ton coeur; j'ai craint lâchement
+de voir cette plaie, dont l'aspect me déchirait; et toi,
+par générosité, tu me l'as cachée. Ainsi négligée et
+abandonnée, ta blessure s'est envenimée tous les jours,
+quand tous les jours j'aurais dû la soigner et l'adoucir.
+J'ai eu tort, Juliette. Il faut montrer ta douleur, il faut
+la répandre dans mon sein; il faut me parler de tes maux
+passés, me raconter ta vie à chaque instant, me nommer
+mon ennemi; oui, il le faut. Tout à l'heure tu as dit un
+mot que je n'oublierai pas; tu m'as conjuré de te faire
+au moins entendre son nom. Eh bien! prononçons-le
+ensemble, ce nom maudit qui te brûle la langue et le
+coeur. Parlons de Leoni. Les yeux de Juliette brillèrent
+d'un éclat involontaire. Je me sentis oppressé; mais je
+vainquis ma souffrance, et je lui demandai si elle approuvait
+mon projet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, me dit-elle d'un air sérieux, je crois que tu
+as raison. Vois-tu, j'ai souvent la poitrine pleine de
+sanglots; la crainte de t'affliger m'empêche de les répandre,
+et j'amasse dans mon sein des trésors de douleur.
+Si j'osais m'épancher devant toi, je crois que je souffrirais
+moins. Mon mal est comme un parfum qui se garde
+éternellement dans un vase fermé; qu'on ouvre le vase,
+et le parfum s'échappe bien vite. Si je pouvais parler
+sans cesse de Leoni, te raconter les moindres circonstances
+de notre amour, je me remettrais à la fois sous
+les yeux le bien et le mal qu'il m'a faits; tandis que
+ton aversion me semble souvent injuste, et que, dans le
+secret de mon coeur, j'excuse des torts dont le récit,
+dans la bouche d'un autre, me révolterait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! lui dis-je, je veux les apprendre de la
+tienne. Je n'ai jamais su les détails de cette funeste histoire;
+je veux que tu me les dises, que tu me racontes ta
+vie tout entière. En connaissant mieux tes maux, j'apprendrai
+peut-être à les mieux adoucir. Dis-moi tout,
+Juliette; dis-moi par quels moyens ce Leoni a su se faire
+tant aimer; dis-moi quel charme, quel secret il avait;
+car je suis las de chercher en vain le chemin inabordable
+de ton coeur. Je t'écoute, parle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je le veux bien, répondit-elle; cela va
+enfin me soulager. Mais laisse-moi parler, et ne m'interromps
+par aucun signe de chagrin ou d'emportement;
+car je dirai les choses comme elles se sont passées; je
+dirai le bien et le mal, combien j'ai souffert et combien
+j'ai aimé.</p>
+
+<p>&mdash;Tu diras tout et j'entendrai tout, lui répondis-je.
+Je fis apporter de nouvelles bougies et ranimer le feu.
+Juliette parla ainsi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+
+<p>Vous savez que je suis fille d'un riche bijoutier de
+Bruxelles. Mon père était habile dans sa profession, mais
+peu cultivé d'ailleurs. De simple ouvrier il s'était élevé
+à la possession d'une belle fortune que le succès de son
+commerce augmentait de jour en jour. Malgré son peu
+d'éducation, il fréquentait les maisons les plus riches de
+la province, et ma mère, qui était jolie et spirituelle,
+était bien accueillie dans la société opulente des négociants.</p>
+
+<p>Mon père était doux et apathique. Cette disposition
+augmentait chaque jour avec sa richesse et son bien-être.
+Ma mère, plus active et plus jeune, jouissait d'une
+indépendance illimitée, et profitait avec ivresse des
+avantages de la fortune et des plaisirs du monde. Elle
+était bonne, sincère et pleine de qualités aimables; mais
+elle était naturellement légère, et sa beauté, merveilleusement
+respectée par les années, prolongeait sa jeunesse
+aux dépens de mon éducation. Elle m'aimait tendrement,
+à la vérité, mais sans prudence et sans discernement.
+Fière de ma fraîcheur et des frivoles talents
+qu'elle m'avait fait acquérir, elle ne songeait qu'à me
+promener et à me produire; elle éprouvait un doux mais
+dangereux orgueil à me couvrir sans cesse de parures
+nouvelles, et à se montrer avec moi dans les fêtes. Je
+me souviens de ce temps avec douleur et pourtant avec
+plaisir; j'ai fait depuis de tristes réflexions sur le futile
+emploi de mes jeunes années, et cependant je le regrette,
+ce temps de bonheur et d'imprévoyance qui aurait
+du ne jamais finir ou ne jamais commencer. Je crois encore
+voir ma mère avec sa taille rondelette et gracieuse,
+ses mains si blanches, ses yeux si noirs, son sourire si
+coquet, et cependant si bon, qu'on voyait au premier
+coup d'oeil qu'elle n'avait jamais connu ni soucis ni contrariétés,
+et qu'elle était incapable d'imposer aux autres
+aucune contrainte, même à bonne intention. Oh! oui,
+je me souviens d'elle! je me rappelle nos longues matinées
+consacrées à méditer et à préparer nos toilettes de
+bal, nos après-midi employées à une autre toilette si vétilleuse,
+qu'il nous restait à peine une heure pour aller
+nous montrer à la promenade. Je me représente ma mère
+avec ses robes de satin, ses fourrures, ses longues plumes
+blanches, et tout le léger volume des blondes et des
+rubans. Après avoir achevé sa toilette, elle s'oubliait un
+instant pour s'occuper de moi. J'éprouvais bien quelque
+ennui à délacer mes brodequins de satin noir pour effacer
+un léger pli sur le pied, ou bien à essayer vingt
+paires de gants avant d'en trouver une dont la nuance
+rosée fût assez fraîche à son gré. Ces gants collaient si
+exactement, que je les déchirais après avoir pris mille
+peines pour les mettre; il fallait recommencer, et nous
+en entassions les débris avant d'avoir choisi ceux que
+je devais porter une heure et léguer à ma femme de
+chambre. Cependant on m'avait tellement accoutumée
+dès l'enfance à regarder ces minuties comme les occupations
+les plus importantes de la vie d'une femme, que
+je me résignais patiemment. Nous partions enfin, et, au
+bruit de nos robes de soie, au parfum de nos manchons,
+on se retournait pour nous voir. J'étais habituée à entendre
+notre nom sortir de la bouche de tous les hommes,
+et à voir tomber leurs regards sur mon front impassible.
+Ce mélange de froideur et d'innocente effronterie constitue
+ce qu'on appelle la bonne tenue d'une jeune personne.
+Quant à ma mère, elle éprouvait un double orgueil
+à se montrer et à montrer sa fille; j'étais un reflet,
+ou, pour mieux dire, une partie d'elle-même, de sa
+beauté, de sa richesse; son bon goût brillait dans ma
+parure; ma figure, qui ressemblait à la sienne, lui rappelait,
+ainsi qu'aux autres, la fraîcheur à peine altérée
+de sa première jeunesse; de sorte qu'en me voyant marcher,
+toute fluette, à côté d'elle, elle croyait se voir
+deux fois, pâle et délicate comme elle avait été à quinze
+ans, brillante et belle comme elle l'était encore. Pour
+rien au monde elle ne se serait promenée sans moi, elle
+se serait crue incomplète et à demi habillée.</p>
+
+<p>Après le dîner, recommençaient les graves discussions
+sur ta robe de bal, sur les bas de soie, sur les fleurs.
+Mon père, qui ne s'occupait de sa boutique que le jour,
+aurait mieux aimé passer tranquillement la soirée en famille;
+mais il était si débonnaire, qu'il ne s'apercevait
+pas de l'abandon où nous le laissions. Il s'endormait sur
+un fauteuil pendant que nos coiffeuses s'évertuaient à
+comprendre les savantes combinaisons de ma mère. Au
+moment de partir, on réveillait l'excellent homme, et il
+allait avec complaisance tirer de ses coffrets de magnifiques
+pierreries qu'il avait fait monter sur ses dessins. Il
+nous les attachait lui-même sur les bras et sur le cou,
+et il se plaisait à en admirer l'effet. Ces écrins étaient
+destinés à être vendus. Souvent nous entendions autour
+de nous les femmes envieuses se récrier sur leur éclat,
+et prononcer à voix basse de malicieuses plaisanteries;
+mais ma mère s'en consolait en disant que les plus
+grandes dames portaient nos restes, et cela était vrai.
+On venait le lendemain commander à mon père des parures
+semblables à celles que nous avions portées. Au
+bout de quelques jours, il envoyait celles-là précisément;
+et nous ne les regrettions pas; car nous ne les
+perdions que pour en retrouver de plus belles.</p>
+
+<p>Au milieu d'une semblable vie, je grandissais sans
+m'inquiéter du présent ni de l'avenir, sans faire aucun
+effort sur moi-même pour former ou affermir mon caractère.
+J'étais née douce et confiante comme ma mère:
+je me laissais aller comme elle au courant de la destinée.
+Cependant j'étais moins gaie; je sentais moins vivement
+l'attrait des plaisirs et de la vanité; je semblais manquer
+du peu de force qu'elle avait, le désir et la faculté
+de s'amuser. J'acceptais un sort si facile sans en savoir
+le prix et sans le comparer à aucun autre. Je n'avais pas
+l'idée des passions. On m'avait élevée comme si je ne
+devais jamais les connaître; ma mère avait été élevée
+de même et s'en trouvait bien, car elle était incapable
+de les ressentir et n'avait jamais eu besoin de les combattre.
+On avait appliqué mon intelligence à des études
+où le coeur n'avait aucun travail à faire sur lui-même. Je
+touchais le piano d'une manière brillante, je dansais à
+merveille, je peignais l'aquarelle avec une netteté et
+une fraîcheur admirables; mais il n'y avait en moi aucune
+étincelle de ce feu sacré qui donne la vie et qui la
+fait comprendre. Je chérissais mes parents, mais je ne
+savais pas ce que c'était qu'aimer plus ou moins. Je rédigeais
+à merveille une lettre à quelqu'une de mes jeunes
+amies; mais je ne savais pas plus la valeur des expressions
+que celle des sentiments. Je les aimais par habitude,
+j'étais bonne envers elles par obligeance et par
+douceur, mais je ne m'inquiétais pas de leur caractère;
+je n'examinais rien. Je ne faisais aucune distinction raisonnée
+entre elles; celle que j'aimais le plus était celle
+qui venait me voir le plus souvent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+
+<p>J'étais ainsi et j'avais seize ans lorsque Leoni vint à
+Bruxelles. La première fois que je le vis, ce fut au théâtre.
+J'étais avec ma mère dans une loge, assez près du
+balcon, où il était avec les jeunes gens les plus élégants
+et les plus riches. Ce fut ma mère qui me le fit remarquer.
+Elle était sans cesse à l'affût d'un mari pour moi
+et le cherchait parmi les hommes qui avaient la toilette
+la plus brillante et la taille la mieux prise; c'était tout
+pour elle. La naissance et la fortune ne la séduisaient
+que comme les accessoires de choses plus importantes à
+ses yeux, la tenue et les manières. Un homme supérieur
+sous un habit simple ne lui eût inspiré que du dédain.
+Il fallait que son futur gendre eût de certaines manchettes,
+une cravate irréprochable, une tournure exquise, une
+jolie figure, des habits faits à Paris, et cette espèce de
+bavardage insignifiant qui rend un homme adorable dans
+le monde.</p>
+
+<p>Quant à moi, je ne faisais aucune comparaison entre
+les uns ou les autres. Je m'en remettais aveuglément au
+choix de mes parents, et je ne désirais ni ne fuyais le
+mariage.</p>
+
+<p>Ma mère trouva Leoni charmant. Il est vrai que sa
+figure est admirablement belle, et qu'il a le secret d'être
+aisé, gracieux et animé sous ses habits et avec ses manières
+de dandy. Mais je n'éprouvai aucune de ces émotions
+romanesques qui font pressentir la destinée aux
+âmes brûlantes. Je le regardai un instant pour obéir à
+ma mère, et je ne l'aurais pas regardé une seconde fois,
+si elle ne m'y eût forcée par ses exclamations continuelles
+et par la curiosité qu'elle témoigna de savoir son nom.
+Un jeune homme de notre connaissance, qu'elle appela
+pour le questionner, lui répondit que c'était un noble
+Vénitien, ami d'un des premiers négociants de la ville;
+qu'il paraissait avoir une immense fortune, et qu'il s'appelait
+Leone Leoni.</p>
+
+<p>Ma mère fut charmée de cette réponse. Le négociant,
+ami de Leoni, donnait précisément le lendemain une fête
+où nous étions invités. Légère et crédule qu'elle était, il
+lui suffit d'avoir appris superficiellement que Leoni était
+riche et noble, pour jeter aussitôt les yeux sur lui. Elle
+m'en parla dès le soir même, et me recommanda d'être
+jolie le lendemain. Je souris et m'endormis exactement
+à la même heure que les autres soirs, sans que la pensée
+de Leoni accélérât d'une seconde les battements de mon
+coeur. On m'avait habituée à entendre sans émotion former
+de semblables projets. Ma mère prétendait que j'étais
+si raisonnable, qu'on ne devait pas me traiter comme un
+enfant. Ma pauvre mère ne s'apercevait pas qu'elle était
+elle-même bien plus enfant que moi.</p>
+
+<p>Elle m'habilla avec tant de soin et de recherche, que
+je fus proclamée la reine du bal; mais d'abord ce fut en
+pure perle: Leoni ne paraissait pas, et ma mère crut
+qu'il était déjà parti de Bruxelles. Incapable de modérer
+son impatience, elle demanda au maître de la maison ce
+qu'était devenu son ami le Vénitien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit M. Delpech, vous avez déjà remarqué mon
+Vénitien? Il jeta en souriant un coup d'oeil sur ma toilette,
+et comprit.&mdash;C'est un joli garçon, ajouta-t-il, de
+haute naissance, et très à la mode à Paris et à Londres;
+mais je dois vous confesser qu'il est horriblement joueur,
+et que, si vous ne le voyez pas ici, c'est qu'il préfère les
+cartes aux femmes les plus belles.</p>
+
+<p>&mdash;Joueur! dit ma mère, cela est fort vilain.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit M. Delpech, c'est selon. Quand on en a
+le moyen!</p>
+
+<p>&mdash;Au fait!... dit ma mère; et cette observation lui
+suffit. Elle ne s'inquiéta plus jamais de la passion de
+Leoni pour le jeu.</p>
+
+<p>Peu d'instants après ce court entretien, Leoni parut
+dans le salon où nous dansions. Je vis M. Delpech lui
+parler à l'oreille en me regardant, et les yeux de Leoni
+flotter incertains autour de moi, jusqu'à ce que, guidé par
+les indications de son ami, il me découvrit dans la foule
+et s'approcha pour me mieux voir. Je compris en ce moment
+que mon rôle de fille à marier était un peu ridicule;
+car il y avait quelque chose d'ironique dans l'admiration
+de son regard, et pour la première fois de ma vie peut-être
+je rougis et sentis de la honte.</p>
+
+<p>Cette honte devint une sorte de souffrance lorsque je
+vis que Leoni était retourné à la salle de jeu au bout de
+quelques instants. Il me sembla que j'étais raillée et dédaignée,
+et j'en eus du dépit contre ma mère. Cela ne
+m'était jamais arrivé, et elle s'étonna de l'humeur que je
+lui montrai.&mdash;Allons, me dit-elle avec un peu de dépit
+à son tour, je ne sais ce que tu as, mais tu deviens laide.
+Partons.</p>
+
+<p>Elle se levait déjà lorsque Leoni traversa vivement la
+salle et vint l'inviter à valser. Cet incident inespéré lui
+rendit la gaieté; elle me jeta en riant son éventail et
+disparut avec lui dans le tourbillon.</p>
+
+<p>Comme elle aimait passionnément la danse, nous étions
+toujours accompagnées au bal par une vieille tante, soeur
+aînée de mon père, qui me servait de chaperon lorsque
+je n'étais pas invitée à danser en même temps que ma
+mère. Mademoiselle Agathe, c'est ainsi qu'on appelait
+ma tante, était une vieille fille d'un caractère égal et
+froid. Elle avait plus de bon sens que le reste de la famille;
+mais elle n'était pas exemple du penchant à la
+vanité, qui est recueil de tous les parvenus. Quoiqu'elle
+fit au bal une fort triste figure, elle ne se plaignait jamais
+de l'obligation de nous y accompagner; c'était pour elle
+l'occasion de montrer dans ses vieux jours de fort belles
+robes qu'elle n'avait pas eu le moyen de se procurer dans
+sa jeunesse. Elle faisait donc un grand cas de l'argent;
+mais elle n'était pas également accessible à toutes les
+séductions du monde. Elle avait une vieille haine contre
+les nobles, et ne perdait pas une occasion de les dénigrer
+et de les tourner en ridicule, ce dont elle s'acquittait
+avec assez d'esprit.</p>
+
+<p>Fine et pénétrante, habituée à ne pas agir et à observer
+les actions d'autrui, elle avait compris la cause du
+petit mouvement d'humour que j'avais éprouvé. Le babillage
+expansif de ma mère l'avait instruite de ses intentions
+sur Leoni, et le visage à la fois aimable, fier et
+moqueur du Vénitien lui révélait beaucoup de choses que
+ma mère ne comprenait pas.&mdash;Vois-tu, Juliette, me
+dit-elle en se penchant vers moi, voici un grand seigneur
+qui se moque de nous.</p>
+
+<p>J'eus un tressaillement douloureux. Ce que disait ma
+tante répondait à mes pressentiments. C'était la première
+fois que j'apercevais clairement sur la figure d'un homme
+le dédain de notre bourgeoisie. On m'avait accoutumée à
+me divertir de celui que les femmes ne nous épargnaient
+guère, et à le regarder comme une marque d'envie; mais
+notre beauté nous avait jusque-là préservées du dédain
+des hommes, et je pensai que Leoni était le plus insolent
+qui eût jamais existé. Il me fit horreur, et quand,
+après avoir ramené ma mère à sa place, il m'invita pour
+la contredanse suivante, je le refusai fièrement. Sa figure
+exprima un tel étonnement, que je compris à quel point
+il comptait sur un bon accueil. Mon orgueil triompha,
+et je m'assis auprès de ma mère en déclarant que j'étais
+fatiguée. Leoni nous quitta en s'inclinant profondément
+à la manière des Italiens, et en jetant sur moi un regard
+de curiosité où perçait toujours la moquerie de son
+caractère.</p>
+
+<p>Ma mère, étonnée de ma conduite, commença à craindre
+que je ne fusse capable d'une volonté quelconque.
+Elle me parla doucement, espérant qu'au bout de quelque
+temps je consentirais à danser et que Leoni m'inviterait
+de nouveau; mais je m'obstinai à rester à ma place.
+Au bout d'une heure, nous entendîmes à diverses reprises,
+dans le bourdonnement vague du bal, le nom de
+Leoni; quelqu'un dit en passant près de nous que Leoni
+perdait six cents louis.&mdash;Très-bien! dit ma tante d'un
+ton sec; il fera bien de chercher une belle fille à marier
+avec une belle dot!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il n'a pas besoin de cela, reprit une autre personne,
+il est si riche!</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, ajouta une troisième, le voilà qui danse;
+voyez s'il a l'air soucieux.</p>
+
+<p>Leoni dansait en effet, et son visage n'exprimait pas
+la moindre inquiétude. Il se rapprocha ensuite de nous,
+adressa des fadeurs à ma mère avec la facilité d'un
+homme du grand monde, et puis essaya de me faire dire
+quelque chose en m'adressant des questions indirectes.
+Je gardai un silence obstiné, et il s'éloigna d'un air indifférent.
+Ma mère, désespérée, m'emmena.</p>
+
+<p>Pour la première fois elle me gronda, et je la boudai.
+Ma tante me donna raison et déclara que Leoni était un
+impertinent et un mauvais sujet. Ma mère, qui n'avait
+jamais été contrariée à ce point, se mit à pleurer, et j'en
+fis autant.</p>
+
+<p>Ce fut par ces petites agitations que l'approche de
+Leoni et de la funeste destinée qu'il m'apportait commença
+à troubler la paix profonde où j'avais toujours
+vécu. Je ne vous dirai pas avec les mêmes détails ce qui
+se passa les jours suivants. Je ne m'en souviens pas aussi
+bien, et le commencement de la passion inapaisable que
+je conçus pour lui m'apparaît toujours comme un rêve
+bizarre où ma raison ne peut mettre aucun ordre. Ce
+qu'il y a de certain, c'est que Leoni se montra piqué, surpris
+et atterré par ma froideur, et qu'il me traita sur-le-champ
+avec un respect qui satisfit mon orgueil blessé.
+Je le voyais tous les jours, dans les fêtes ou à la promenade,
+et mon éloignement pour lui s'évanouissait vite
+devant les soins extraordinaires et les humbles prévenances
+dont il m'accablait. En vain ma tante essayait de
+me mettre en garde contre la morgue dont elle l'accusait;
+je ne pouvais plus me sentir offensée par ses manières
+ou ses paroles; sa figure même avait perdu cette
+arrière-pensée de sarcasme qui m'avait choquée d'abord.
+Son regard prenait de jour en jour une douceur et une
+tendresse inconcevables. Il ne semblait occupé que de
+moi seule; et, sacrifiant son goût pour les cartes, il passait
+les nuits entières à faire danser ma mère et moi, ou
+à causer avec nous. Bientôt il fut invité à venir chez
+nous. Je redoutais un peu cette visite; ma tante me prédisait
+qu'il trouverait dans notre intérieur mille sujets de
+raillerie dont il ferait semblant de ne pas s'apercevoir,
+mais qui lui fourniraient à rire avec ses amis. Il vint, et,
+pour surcroît de malheur, mon père, qui se trouvait sur
+le seuil de sa boutique, le fit entrer par là dans la maison.
+Cette maison, qui nous appartenait, était fort belle, et
+ma mère l'avait fait décorer avec un goût exquis; mais
+mon père, qui ne se plaisait que dans les occupations
+de son commerce, n'avait point voulu transporter sous
+un autre toit l'étalage de ses perles et de ses diamants.
+C'était un coup d'oeil magnifique que ce rideau de pierreries
+étincelantes derrière les grands panneaux de glace
+qui le protégeaient, et mon père disait avec raison qu'il
+n'était pas de décoration plus splendide pour un rez-de-chaussée.
+Ma mère, qui n'avait eu jusque-là que des
+éclairs d'ambition pour se rapprocher de la noblesse, n'avait
+jamais été choquée de voir son nom gravé en larges
+lettres de strass au-dessous du balcon de sa chambre à
+coucher. Mais lorsque, de ce balcon, elle vit Leoni franchir
+le seuil de la fatale boutique, elle nous crut perdues,
+et me regarda avec anxiété.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<p>Dans le peu de jours qui avaient précédé celui-là,
+j'avais eu la révélation d'une fierté inconnue. Je la sentis
+se réveiller, et, poussée par un mouvement irrésistible,
+je voulus voir de quel air Leoni faisait la conversation
+au comptoir de mon père. Il tardait à monter, et je supposais
+avec raison que mon père l'avait retenu pour lui
+montrer, selon sa naïve habitude, les merveilles de son
+travail. Je descendis résolument à la boutique, et j'y entrai
+en feignant quelque surprise d'y trouver Leoni. Cette
+boutique m'était interdite en tout temps par ma mère,
+dont la plus grande crainte était de me voir passer pour
+une marchande. Mais je m'échappais quelquefois pour
+aller embrasser mon pauvre père, qui n'avait pas de plus
+grande joie que de m'y recevoir. Lorsqu'il me vit entrer,
+il fit une exclamation de plaisir et dit à Leoni:&mdash;Tenez,
+tenez, monsieur le baron, je vous montrais peu de chose;
+voici mon plus beau diamant. La figure de Leoni trahit
+une émotion délicieuse; il sourit à mon père avec attendrissement,
+et à moi avec passion. Jamais un tel regard
+n'était tombé sur le mien. Je devins rouge comme le feu.
+Un sentiment de joie et de tendresse inconnue amena
+une larme au bord de ma paupière pendant que mon
+père m'embrassait au front.</p>
+
+<p>Nous restâmes quelques instants sans parler, et Leoni,
+relevant la conversation, trouva le moyen de dire à mon
+père tout ce qui pouvait flatter son amour-propre d'artiste
+et de commerçant. Il parut prendre un extrême
+plaisir à lui faire expliquer par quel travail on tirait les
+pierres précieuses d'un caillou brut, pour leur donner
+l'éclat et la transparence. Il dit lui-même à ce sujet des
+choses intéressantes; et, s'adressant à moi, il me donna
+quelques détails minéralogiques à ma portée. Je fus confondue
+de l'esprit et de la grâce avec lesquels il savait
+relever et ennoblir notre condition à nos propres yeux.
+Il nous parla de travaux d'orfèvrerie qu'il avait eu l'occasion
+de voir dans ses voyages, et nous vanta surtout
+les oeuvres de son compatriote Cellini, qu'il plaça près de
+Michel-Ange. Enfin, il attribua tant de mérite à la profession
+de mon père et donna tant d'éloges à son talent,
+que je me demandais presque si j'étais la fille d'un ouvrier
+laborieux ou d'un homme de génie.</p>
+
+<p>Mon père accepta cette dernière hypothèse, et, charmé
+des manières du Vénitien, il le conduisit chez ma mère.
+Durant cette visite, Leoni eut tant d'esprit et parla sur
+toutes choses d'une manière si supérieure, que je restai
+fascinée en l'écoutant. Jamais je n'avais conçu l'idée d'un
+homme semblable. Ceux qu'on m'avait désignés comme
+les plus aimables étaient si insignifiants et si nuls auprès
+de celui-là, que je croyais faire un rêve. J'étais trop
+ignorante pour apprécier tout ce que Leoni possédait de
+savoir et d'éloquence, mais je le comprenais instinctivement.
+J'étais dominée par son regard, enchaînée à ses
+récits, surprise et charmée à chaque nouvelle ressource
+qu'il déployait.</p>
+
+<p>Il est certain que Leoni est un homme doué de facultés
+extraordinaires. En peu de jours il réussit à exciter dans
+la ville un engouement général. Vous savez qu'il a tous
+les talents, toutes les séductions. S'il assistait à un concert,
+après s'être fait un peu prier, il chantait ou jouait
+tous les instruments avec une supériorité marquée sur
+les musiciens. S'il consentait à passer une soirée d'intimité,
+il faisait des dessins charmants sur les albums des
+femmes. Il crayonnait en un instant des portraits pleins
+de grâce ou des caricatures pleines de verve; il improvisait
+ou déclamait dans toutes les langues; il savait
+toutes les danses de caractère de l'Europe, et il les dansait
+toutes avec une grâce enchanteresse; il avait tout
+vu, tout retenu, tout jugé, tout compris; il savait tout;
+il lisait dans l'univers comme dans un livre de poche.
+Il jouait admirablement la tragédie et la comédie; il organisait
+des troupes d'amateurs; il était lui-même le chef
+d'orchestre, le premier sujet, le décorateur, le peintre et
+le machiniste. Il était à la tête de toutes les parties et de
+toutes les fêtes. On pouvait vraiment dire que le plaisir
+marchait sur ses traces, et que tout, à son approche,
+changeait d'aspect et prenait une face nouvelle. On l'écoutait
+avec enthousiasme, on lui obéissait aveuglément;
+on croyait en lui comme en un prophète; et s'il eût promis
+de ramener le printemps au milieu de l'hiver, on l'en
+aurait cru capable. Au bout d'un mois de son séjour à
+Bruxelles, le caractère des habitants avait réellement
+changé. Le plaisir réunissait toutes les classes, aplanissait
+toutes les susceptibilités hautaines, nivelait tous les
+rangs. Ce n'étaient tous les jours que cavalcades, feux
+d'artifice, spectacles, concerts, mascarades. Leoni était
+grand et généreux; les ouvriers auraient fait pour lui
+une émeute. Il semait les bienfaits à pleines mains, et
+trouvait de l'or et du temps pour tout. Ses fantaisies devenaient
+aussitôt celles de tout le monde. Toutes les
+femmes l'aimaient, et les hommes étaient tellement subjugués
+par lui, qu'ils ne songeaient point à en être jaloux.</p>
+
+<p>Comment, au milieu d'un tel entraînement, aurais-je
+pu rester insensible à la gloire d'être recherchée par
+l'homme qui fanatisait toute une province? Leoni nous
+accablait de soins et nous entourait d'hommages. Nous
+étions devenues, ma mère et moi, les femmes les plus à
+la mode de la ville. Nous marchions à ses côtés, à la tête
+de tous les divertissements; il nous aidait à déployer un
+luxe effréné; il dessinait nos toilettes et composait nos
+costumes de caractère: car il s'entendait à tout, et aurait
+fait lui-même au besoin nos robes et nos turbans.
+Ce fut par de tels moyens qu'il accapara l'affection de la
+famille. Ma tante fut la plus difficile à conquérir. Longtemps
+elle résista et nous affligea de ses tristes observations.&mdash;Leoni,
+disait-elle, était un homme sans conduite,
+un joueur effréné. Il gagnait et il perdait chaque soir la
+fortune de vingt familles; il dévorerait la nôtre en une
+nuit. Mais Leoni entreprit de l'adoucir, et il y réussit en
+s'emparant de sa vanité, ce levier qu'il manoeuvrait si
+puissamment en ayant l'air de l'effleurer. Bientôt il n'y
+eut plus d'obstacles. Ma main lui fut promise avec une
+dot d'un demi-million; ma tante fit observer encore qu'il
+fallait avoir des renseignements plus certains sur la
+fortune et la condition de cet étranger. Leoni sourit et
+promit de fournir ses titres de noblesse et de propriété
+en moins de vingt jours. Il traita fort légèrement la rédaction
+du contrat, qui fut dressé de la manière la plus
+libérale et la plus confiante envers lui. Il paraissait à
+peine savoir ce que je lui apportais. M. Delpech et, sur
+la parole de celui-ci, tous les nouveaux amis de Leoni
+assuraient qu'il avait quatre fois plus de fortune que
+nous, et qu'en m'épousant il faisait un mariage d'amour.
+Je me laissai facilement persuader. Je n'avais jamais été
+trompée, et je ne me représentais les faussaires et les
+filous que sous les haillons de la misère et les dehors de
+l'ignominie...</p>
+
+<p>Un sentiment pénible oppressa la poitrine de Juliette.
+Elle s'arrêta, et me regarda d'un air égaré.&mdash;Pauvre
+enfant! lui dis-je, Dieu aurait dû te protéger.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! me dit-elle en fronçant légèrement son sourcil
+d'ébène, j'ai prononcé des mots affreux; que Dieu me
+les pardonne! Je n'ai pas de haine dans le coeur, et je
+n'accuse point Leoni d'être un scélérat; non, non, car je
+ne veux pas rougir de l'avoir aimé. C'est un malheureux
+qu'il faut plaindre. Si vous saviez... Mais je vous dirai
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Continue ton histoire, lui dis-je; Leoni est assez
+coupable: ton intention n'est pas de l'accuser plus qu'il
+ne le mérite.</p>
+
+<p>Juliette reprit son récit.</p>
+
+<p>Le fait est qu'il m'aimait, il m'aimait pour moi-même;
+la suite l'a bien prouvé. Ne secouez pas la tête, Bustamente.
+Leoni est un corps robuste, animé d'une âme
+immense; toutes les vertus et tous les vices, toutes les
+passions coupables et saintes y trouvent place en même
+temps. Personne n'a jamais voulu le juger impartialement;
+il avait bien raison de le dire, moi seule l'ai connu
+et lui ai rendu justice.</p>
+
+<p>Le langage qu'il me parlait était si nouveau à mon
+oreille, que j'en étais enivrée. Peut-être l'ignorance absolue
+où j'avais vécu de tout ce qui touchait au sentiment
+me faisait-elle paraître ce langage plus délicieux et
+plus extraordinaire qu'il n'eût semblé à une fille plus
+expérimentée. Mais je crois (et d'autres femmes le croient
+aussi) que nul homme sur la terre n'a ressenti et exprimé
+l'amour comme Leoni. Supérieur aux autres hommes
+dans le mal et dans le bien, il parlait une autre langue,
+il avait d'autres regards, il avait aussi un autre coeur.
+J'ai entendu dire à une dame italienne qu'un bouquet
+dans la main de Leoni avait plus de parfum que dans
+celle d'un autre, et il en était ainsi de tout. Il donnait du
+lustre aux choses les plus simples, et rajeunissait les
+moins neuves. Il y avait un prestige autour de lui; je ne
+pouvais ni ne désirais m'y soustraire. Je me mis à l'aimer
+de toutes mes forces.</p>
+
+<p>Dans ce moment je me sentis grandir à mes propres
+yeux. Que ce fût l'ouvrage de Dieu, celui de Leoni ou
+celui de l'amour, une âme forte se développa et s'épanouit
+dans mon faible corps. Chaque jour je sentis un
+monde de pensées nouvelles se révéler à moi. Un mot de
+Leoni faisait éclore en moi plus de sentiments que les
+frivoles discours entendus dans toute ma vie. Il voyait
+ce progrès, il en était heureux et fier. Il voulut le hâter
+et m'apporta des livres. Ma mère en regarda la couverture
+dorée, le vélin et les gravures. Elle vit à peine le
+titre des ouvrages qui allaient bouleverser ma tête et
+mon coeur. C'étaient de beaux et chastes livres, presque
+tous écrits par des femmes sur des histoires de femmes:
+<i>Valérie</i>, <i>Eugène de Rothelin</i>, <i>Mademoiselle de Clermont,
+Delphine.</i> Ces récits touchants et passionnés, ces
+aperçus d'un monde idéal pour moi élevèrent mon âme,
+mais ils la dévorèrent. Je devins romanesque, caractère
+le plus infortuné qu'une femme puisse avoir.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<p>Trois mois avaient suffi pour cette métamorphose.
+J'étais à la veille d'épouser Leoni. De tous les papiers
+qu'il avait promis de fournir, son acte de naissance et
+ses lettres de noblesse étaient seuls arrivés. Quant aux
+preuves de sa fortune, il les avait demandées à un autre
+homme de loi, et elles n'arrivaient pas. Il témoignait une
+douleur et une colère extrêmes de ce retard, qui faisait
+toujours ajourner notre union. Un matin, il entra chez
+nous d'un air désespéré. Il nous montra une lettre non
+timbrée qu'il venait de recevoir, disait-il, par une occasion
+particulière. Cette lettre lui annonçait que son chargé
+d'affaires était mort, que son successeur ayant trouvé ses
+papiers en désordre était forcé de faire un grand travail
+pour les reconnaître, et qu'il demandait encore une ou
+deux semaines avant de pouvoir fournir à <i>sa seigneurie</i>
+les pièces qu'elle réclamait. Leoni était furieux de ce
+contre-temps; il mourrait d'impatience et de chagrin,
+disait-il, avant la fin de cette horrible quinzaine. Il se
+laissa tomber sur un fauteuil en fondant en larmes.</p>
+
+<p>Non, ce n'étaient pas des larmes feintes; ne souriez
+pas, don Aleo. Je lui tendis la main pour le consoler; je
+la sentis baignée de ses pleurs, et, frappée aussitôt d'une
+commotion sympathique, je me mis à sangloter.</p>
+
+<p>Ma pauvre mère n'y put tenir. Elle courut en pleurant
+chercher mon père à sa boutique.&mdash;C'est une tyrannie
+odieuse, lui dit-elle en l'entraînant près de nous. Voyez
+ces deux malheureux enfants! comment pouvez-vous refuser
+de faire leur bonheur, quand vous êtes témoin de
+ce qu'ils souffrent? Voulez-vous tuer votre fille par respect
+pour une vaine formalité? Ces papiers n'arriveront-ils
+pas aussi bien et ne seront-ils pas aussi satisfaisants
+après huit jours de mariage? Que craignez-vous? Prenez-vous
+notre cher Leoni pour un imposteur? Ne comprenez-vous
+pas que votre insistance pour avoir les preuves
+de sa fortune est injurieuse pour lui et cruelle pour
+Juliette?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+
+<p>Mon père, tout étourdi de ces reproches, et surtout de
+mes pleurs, jura qu'il n'avait jamais songé à tant d'exigence,
+et qu'il ferait tout ce que je voudrais. Il m'embrassa
+mille fois, et me tint le langage qu'on tient à un
+enfant de six ans lorsqu'on cède à ses fantaisies pour se
+débarrasser de ses cris. Ma tante arriva et parla moins
+tendrement. Elle me fit même des reproches qui me
+blessèrent.&mdash;Une jeune personne chaste et bien élevée,
+disait-elle, ne devait pas montrer tant d'impatience d'appartenir
+à un homme.&mdash;On voit bien, lui dit ma mère,
+tout à fait piquée, que vous n'avez jamais pu appartenir
+à aucun. Mon père ne pouvait souffrir qu'on manquât
+d'égards envers sa soeur. Il pencha de son côté, et fit observer
+que notre désespoir était un enfantillage, que huit
+jours seraient bientôt passés. J'étais mortellement offensée
+de l'impatience qu'on me supposait, et j'essayais de
+retenir mes larmes; mais celles de Leoni exerçaient sur
+moi une puissance magnétique, et je ne pouvais m'arrêter.
+Alors il se leva, les yeux tout humides, les joues
+animées, et, avec un sourire d'espérance et de tendresse,
+il courut vers ma tante; il prit ses mains dans une des
+siennes, celles de mon père dans l'autre, et se jeta à genoux
+en les suppliant de ne plus s'opposer à son bonheur.
+Ses manières, son accent, son visage, avaient un
+pouvoir irrésistible; c'était d'ailleurs la première fois que
+ma pauvre tante voyait un homme à ses pieds. Toutes
+les résistances furent vaincues. Les bans étaient publiés,
+toutes les formalités préparatoires étaient remplies; notre
+mariage fut fixé à la semaine suivante, sans aucun égard
+à l'arrivée des papiers.</p>
+
+<p>Le mardi gras tombait le lendemain. M. Delpech donnait
+une fête magnifique; Leoni nous avait priées de nous
+habiller en femmes turques; il nous avait fait une aquarelle
+charmante, que nos couturières avaient copiée avec
+beaucoup d'exactitude. Le velours, le satin brodé, le cachemire,
+ne furent pas épargnés. Mais ce fut la quantité
+et la Beauté des pierreries qui nous assurèrent un triomphe
+incontestable sur toutes les toilettes du bal. Presque tout
+le fonds de boutique de mon père y passa: les rubis, les
+émeraudes, les opales ruisselaient sur nous; nous avions
+des réseaux et des aigrettes de brillants, des bouquets
+admirablement montés en pierres de toutes couleurs.
+Mon corsage et jusqu'à mes souliers, étaient brodés en
+perles fines; une torsade de ces perles, d'une beauté extraordinaire,
+me servait de ceinture et tombait jusqu'à
+mes genoux. Nous avions de grandes pipes et des poignards
+couverts de saphirs et de brillants. Mon costume
+entier valait au moins un million.</p>
+
+<p>Leoni parut entre nous deux avec un costume turc magnifique.
+Il était si beau et si majestueux sous cet habit,
+que l'on montait sur les banquettes pour nous voir passer.
+Mon coeur battait avec violence, j'éprouvais un orgueil
+qui tenait du délire. Ma parure, comme vous pensez,
+était la moindre chose dont je fusse occupée. La beauté
+de Leoni, son éclat, sa supériorité sur tous, l'espèce de
+culte qu'où lui rendait, et tout cela à moi, tout cela à
+mes pieds! c'était de quoi enivrer une tête moins jeune
+que la mienne. Ce fut le dernier jour de ma splendeur!
+Par combien de misère et d'abjection n'ai-je pas payé ces
+vains triomphes!</p>
+
+<p>Ma tante était habillée en juive et nous suivait, portant
+des éventails et des boites de parfums. Leoni, qui
+voulait conquérir son amitié, avait composé son costume
+avec tant d'art, qu'il avait presque poétisé le caractère
+de sa figure grave et flétrie. Elle était enivrée aussi, la
+pauvre Agathe! Hélas! qu'est-ce que la raison des
+femmes! Nous étions là depuis deux ou trois heures; ma
+mère dansait et ma tante bavardait avec les femmes surannées
+qui composent ce qu'on appelle en France la tapisserie
+d'un bal. Leoni était assis près de moi, et me
+parlait à demi-voix avec une passion dont chaque mot
+allumait une étincelle dans mon sang. Tout à coup la parole
+expira sur ses lèvres; il devint pâle comme la mort
+et sembla frappé de l'apparition d'un spectre. Je suivis la
+direction de son regard effaré, et je vis à quelques pas
+de nous une personne dont l'aspect me fut désagréable à
+moi-même: c'était un jeune homme, nommé Henryet,
+qui m'avait demandée en mariage l'année précédente.
+Quoiqu'il fût riche et d'une famille honnête, ma mère ne
+l'avait pas trouvé digne de moi et l'avait éloigné en alléguant
+mon extrême jeunesse. Mais au commencement de
+l'année suivante il avait renouvelé sa demande avec instance,
+et le bruit avait couru dans la ville qu'il était
+éperdument amoureux de moi; je n'avais pas daigné
+m'en apercevoir, et ma mère, qui le trouvait trop simple
+et trop bourgeois, s'était débarrassée de ses poursuites
+un peu brusquement. Il en avait témoigné plus de chagrin
+que de dépit, et il était parti immédiatement pour
+Paris. Depuis ce temps, ma tante et mes jeunes amies
+m'avaient fait quelques reproches de mon indifférence
+envers lui. C'était, disaient-elles, un excellent jeune
+homme, d'une instruction solide et d'un caractère noble.
+Ces reproches m'avaient causé de l'ennui. Son apparition
+inattendue au milieu du bonheur que je goûtais auprès
+de Leoni me fut déplaisante et me fit l'effet d'un reproche
+nouveau; je détournai la tête, et feignis de ne l'avoir pas
+vu; mais le singulier regard qu'il lança à Leoni ne put
+m'échapper. Leoni saisit vivement mon bras et m'engagea
+à venir prendre une glace dans la salle voisine; il
+ajouta que la chaleur l'incommodait et lui donnait mal
+aux nerfs. Je le crus, et je pensai que le regard d'Henryet
+n'était que l'expression de la jalousie. Nous passâmes
+dans la galerie; il y avait peu de monde, j'y fus quelque
+temps appuyée sur le bras de Leoni. Il était agité et préoccupé;
+j'en montrai de l'inquiétude, et il me répondit
+que cela n'en valait pas la peine, qu'il était seulement un
+peu souffrant.</p>
+
+<p>Il commençait à se remettre, lorsque je m'aperçus
+qu'Henryet nous suivait; je ne pus m'empêcher d'en témoigner
+mon impatience.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, cet homme nous suit comme un remords,
+dis-je tout bas à Leoni; est-ce bien un homme? Je le
+prendrais presque pour une âme en peine qui revient de
+l'autre monde.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme? répondit Leoni en tressaillant; comment
+l'appelez-vous? où est-il? que nous veut-il? est-ce
+que vous le connaissez?</p>
+
+<p>Je lui appris en peu de mots ce qui était arrivé, et le
+priai de n'avoir pas l'air de remarquer le ridicule manége
+d'Henryet. Mais Leoni ne me répondit pas; seulement je
+sentis sa main, qui tenait la mienne, devenir froide
+comme la mort; un tremblement convulsif passa dans
+tout son corps, et je crus qu'il allait s'évanouir; mais
+tout cela fut l'affaire d'un instant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai les nerfs horriblement malades, dit-il; je crois
+que je vais être forcé d'aller me coucher; la téte me
+brûle, ce turban pèse cent livres.</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! lui dis-je, si vous partez, déjà, cette
+nuit va me sembler éternelle et cette fête insupportable.
+Essayez de passer dans une pièce plus retirée et de
+quitter votre turban pour quelques instants; nous demanderons
+quelques gouttes d'éther pour calmer vos
+nerfs.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez raison, ma bonne, ma chère Juliette,
+mon ange. Il y a au bout de la galerie un boudoir
+où probablement nous serons seuls; un instant de repos
+me guérira.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il m'entraîna vers le boudoir avec
+empressement; il semblait fuir plutôt que marcher. J'entendis
+des pas qui venaient sur les nôtres; je me retournai,
+et je vis Henryet qui se rapprochait de plus en plus
+et qui avait l'air de nous poursuivre; je crus qu'il était
+devenu fou. La terreur que Leoni ne pouvait plus dissimuler
+acheva de brouiller toutes mes idées; une peur superstitieuse
+s'empara de moi, mon sang se glaça comme
+dans le cauchemar, et il me fut impossible de faire un
+pas de plus. En ce moment Henryet nous atteignit et
+posa une main, qui me sembla métallique, sur l'épaule
+de Leoni. Leoni resta comme frappé de la foudre, et lui
+fit un signe de tête affirmatif, comme s'il eût deviné une
+question ou une injonction dans ce silence effrayant. Alors
+Henryet s'éloigna, et je sentis mes pieds se déclouer du
+parquet. J'eus la force de suivre Leoni dans le boudoir,
+et je tombai sur l'ottomane aussi pâle et aussi consternée
+que lui.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<p>Il resta quelque temps ainsi; puis tout à coup rassemblant
+ses forces, il se jeta à mes pieds.&mdash;Juliette,
+me dit-il, je suis perdu si tu ne m'aimes pas jusqu'au
+délire.</p>
+
+<p>&mdash;O ciel! qu'est-ce que cela signifie? m'écriai-je avec
+égarement en jetant mes bras autour de son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne m'aimes pas ainsi! continua-t-il avec angoisse;
+je suis perdu, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime de toutes les forces de mon âme! m'écriai-je
+en pleurant; que faut-il faire pour te sauver?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu n'y consentirais pas! reprit-il avec abattement.
+Je suis le plus malheureux des hommes; tu es la
+seule femme que j'aie jamais aimée, Juliette; et au moment
+de te posséder, mon âme, ma vie, je te perds à jamais!...
+Il faudra que je meure.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! m'écriai je, ne pouvez-vous
+parler? ne pouvez-vous dire ce que vous attendez de
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne puis parler, répondit-il; un affreux secret,
+un mystère épouvantable pese sur ma vie entière,
+et je ne pourrai jamais te le révéler. Pour m'aimer, pour
+me suivre, pour me consoler, il faudrait être plus qu'une
+femme, plus qu'un ange peut-être!...</p>
+
+<p>&mdash;Pour t'aimer! pour te suivre! lui dis-je. Dans quelques
+jours ne serai-je pas ta femme? Tu n'auras qu'un
+mot à dire; et quelle que soit ma douleur et celle de
+mes parents, je te suivrai au bout du monde, si tu le
+veux.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai, ô ma Juliette? s'écria-t-il avec un transport
+de joie; tu me suivras? tu quitteras tout pour moi?...
+Eh bien! si tu m'aimes à ce point, je suis sauvé! Partons,
+partons tout de suite...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! y pensez-vous, Leoni? Sommes-nous mariés?
+lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons pas nous marier, répondit-il d'une
+voix forte et brève.</p>
+
+<p>Je restai atterrée.&mdash;Et si tu ne veux pas m'aimer,
+si tu ne veux pas fuir avec moi, continua-t-il, je n'ai
+plus qu'un parti à prendre: c'est de me tuer.</p>
+
+<p>Il prononça ces mots d'un ton si résolu, que je frissonnai
+de la tête aux pieds.&mdash;Mais que nous arrive-t-il
+donc? lui dis-je; est-ce un rêve? Qui peut nous empêcher
+de nous marier, quand tout est décidé, quand vous avez
+la parole de mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Un mot de l'homme qui est amoureux de vous, et
+qui veut vous empêcher d'être à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le hais et je le méprise! m'écriai-je. Où est-il? Je
+veux lui faire sentir la honte d'une si lâche poursuite et
+d'une si odieuse vengeance... Mais que peut-il contre toi,
+Leoni? n'es-tu pas tellement au-dessus de ses attaques
+qu'un mot de toi ne le réduise en poussière? Ta vertu et
+ta force ne sont-elles pas inébranlables et pures comme
+l'or? O ciel! je devine: tu es ruiné! les papiers que tu
+attends n'apporteront que de mauvaises nouvelles. Henryet
+le sait, il te menace d'avertir mes parents. Sa conduite
+est infâme; mais ne crains rien, mes parents sont
+bons, ils m'adorent; je me jetterai à leurs pieds, je les
+menacerai de me faire religieuse; tu les supplieras encore
+comme hier, et tu les vaincras, sois-en sûr. Ne suis-je
+pas assez riche pour deux? Mon père ne voudra pas
+me condamner à mourir de douleur; ma mère intercédera
+pour moi... A nous trois nous aurons plus de force
+que ma tante pour le convaincre. Va, ne t'afflige plus,
+Leoni, cela ne peut pas nous séparer, c'est impossible.
+Si mes parents étaient sordides à ce point, c'est alors
+que je fuirais avec toi...</p>
+
+<p>&mdash;Fuyons donc tout de suite, me dit Leoni d'un air
+sombre; car ils seront inflexibles. Il y a autre chose encore
+que ma ruine, quelque chose d'infernal que je ne
+peux pus te dire. Es-tu bonne, es-tu généreuse? Es-tu la
+femme que j'ai rêvée et que j'ai cru trouver en toi? Es-tu
+capable d'héroïsme? Comprends-tu les grandes choses,
+les immenses dévouements? Voyons, voyons! Juliette,
+es-tu une femme aimable et jolie que je vais quitter avec
+regret, ou es-tu un ange que Dieu m'a donné pour me
+sauver du désespoir? Sens-tu ce qu'il y a de beau, de
+sublime à se sacrifier pour ce qu'on aime? Ton âme
+n'est-elle pas émue à l'idée de tenir dans tes mains la vie
+et la destinée d'un homme, et de t'y consacrer tout entière!
+Ah! que ne pouvons-nous changer de rôle! que
+ne suis-je à ta place! Avec quel bonheur, avec quel
+transport je t'immolerais toutes les affections, tous les
+devoirs!...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, Leoni, lui répondis-je; vous m'égarez par
+vos discours. Grâce, grâce pour ma pauvre mère, pour
+mon pauvre père, pour mon honneur! Vous voulez me
+perdre...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu penses à tout cela! s'écria t-il, et pas à
+moi! Tu poses la douleur de tes parents, et tu ne daignes
+pas mettre la mienne dans la balance! Tu ne m'aimes
+pas...</p>
+
+<p>Je cachai mon visage dans mes mains, j'invoquai Dieu,
+j'écoutai les sanglots de Leoni; je crus que j'allais devenir
+folle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu le veux, lui dis-je, et tu le peux;
+parle, dis-moi tout ce que tu voudras, il faudra bien que
+je t'obéisse; n'as-tu pas ma volonté et mon âme à ta disposition?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons peu d'instants à perdre, répondit
+Leoni. Il faut que dans une heure nous soyons partis, ou
+la fuite deviendra impossible. Il y a un oeil de vautour
+qui plane sur nous; mais, si tu le veux, nous saurons le
+tromper. Le veux-tu? le veux-tu?</p>
+
+<p>Il me serra dans ses bras avec délire. Des cris de douleur
+s'échappaient de sa poitrine. Je répondis oui, sans
+savoir ce que je disais.&mdash;Eh bien! retourne vite au bal,
+me dit-il, ne montre pas d'agitation. Si on te questionne,
+dit que tue as été un peu indisposée; mais ne te laisse
+pas emmener. Danse s'il le faut. Surtout, si Henryet te
+parle, sois prudente, ne l'irrite pas; songe que pendant
+une heure encore mon sort est dans ses mains. Dans une
+heure je reviendrai sous un domino. J'aurai ce bout de
+ruban au capuchon. Tu le reconnaîtras, n'est-ce pas? Tu
+me suivras, et surtout tu seras calme, impassible. Il le
+faut, songe à tout cela: t'en sens-tu la force?</p>
+
+<p>Je me levai et je pressai ma poitrine brisée dans mes
+deux mains. J'avais la gorge en feu, mes joues étaient
+brûlées par la fièvre, j'étais comme ivre.&mdash;Allons,
+allons, me dit-il. Il me poussa dans le bal et disparut. Ma
+mère me cherchait. Je vis de loin son anxiété, et pour
+éviter ses questions, j'acceptai précipitamment une invitation
+à danser.</p>
+
+<p>Je dansai, et je ne sais comment je ne tombai pas
+morte à la fin de la contredanse, tant j'avais fait d'efforts
+sur moi-même. Quand je revins à ma place, ma mère
+était déjà partie pour la valse. Elle m'avait vue danser,
+elle était tranquille; elle recommençait à s'amuser pour
+son compte. Ma tante, au lieu de me questionner sur mon
+absence, me gronda. J'aimais mieux cela, je n'avais pas
+besoin de répondre et de mentir. Une de mes amies
+me demanda d'un air effrayé ce que j'avais et pourquoi
+ma figure était si bouleversée. Je répondis que je venais
+d'avoir un violent accès de toux.&mdash;Il faut te reposer, me
+dit-elle, et ne plus danser.</p>
+
+<p>Mais j'étais décidée à éviter le regard de ma mère; je
+craignais son inquiétude, sa tendresse et mes remords.
+Je vis son mouchoir, qu'elle avait laissé sur la banquette,
+je le pris, je l'approchai de mon visage, et m'en couvrant
+la bouche, je le dévorai de baisers convulsifs. Ma compagne
+crut que je toussais encore; je feignis de tousser
+en effet. Je ne savais comment remplir cette heure fatale
+dont la moitié était à peine écoulée. Ma tante remarqua
+que j'étais fort enrhumée, et dit qu'elle allait engager ma
+mère à se retirer. Je fus épouvantée de cette menace, et
+j'acceptai vite une nouvelle invitation. Quand je fus au
+milieu des danseurs, je m'aperçus que j'avais accepté
+une valse. Comme presque toutes les jeunes personnes,
+je ne valsais jamais; mais, en reconnaissant dans celui
+qui déjà me tenait dans ses bras la sinistre figure de
+Henryet, la frayeur m'empêcha de refuser. Il m'entraîna,
+et ce mouvement rapide acheva de troubler mon
+cerveau. Je me demandais si tout ce qui se passait autour
+de moi n'était pas une vision; si je n'étais pas plutôt
+couchée dans un lit, avec la fièvre, que lancée comme
+une folle au milieu d'une valse avec un être qui me faisait
+horreur. Et puis je me rappelai que Leoni allait
+venir me chercher. Je regardai ma mère, qui, légère et
+joyeuse, semblait voler au travers du cercle des valseurs.
+Je me dis que cela était impossible, que je ne pouvais
+pas quitter ma mère ainsi. Je m'aperçus que Henryet me
+pressait dans ses bras, et que ses yeux dévoraient mon
+visage incliné vers le sien. Je faillis crier et m'enfuir. Je
+me souvins des paroles de Leoni: <i>Mon sort est encore
+dans ses mains pendant une heure</i>. Je me résignai.
+Nous nous arrêtâmes un instant. Il me parla. Je n'entendis
+pas et je répondis en souriant avec égarement.
+Alors je sentis le frôlement d'une étoffe contre mes bras
+et mes épaules nues. Je n'eus pas besoin de me retourner,
+je reconnus la respiration à peine saisissable de
+Leoni. Je demandai à revenir à ma place. Au bout d'un
+instant, Leoni, en domino noir, vint m'offrir la main. Je
+le suivis. Nous traversâmes la foule, nous échappâmes
+par je ne sais quel miracle au regard jaloux d'Henryet
+et à celui de ma mère qui me cherchait de nouveau.
+L'audace avec laquelle je passai au milieu de cinq cents
+témoins, pour m'enfuir avec Leoni, empêcha qu'aucun
+s'en aperçut. Nous traversâmes la cohue de l'antichambre.
+Quelques personnes qui prenaient leurs manteaux
+nous reconnurent et s'étonnèrent de me voir descendre
+l'escalier sans ma mère, mais ces personnes s'en allaient
+aussi et ne devaient point colporter leur remarque dans
+le bal. Arrivé dans la cour, Leoni se précipita en m'entraînant
+vers une porte latérale par laquelle ne passaient
+point les voitures. Nous fîmes en courant quelques pas
+dans une rue sombre; puis une chaise de poste s'ouvrit,
+Leoni m'y porta, m'enveloppa dans un vaste manteau
+fourré, m'enfonça un bonnet de voyage sur la tête, et en
+un clin d'oeil la maison illuminée de M. Delpech, la rue
+et la ville disparurent derrière nous.</p>
+
+<p>Nous courûmes vingt-quatre heures sans faire un mouvement
+pour sortir du la voiture. A chaque relais Leoni
+soulevait un peu le châssis, passait le bras en dehors,
+jetait aux postillons le quadruple de leur salaire, retirait
+précipitamment son bras et refermait la jalousie. Je ne
+pensais guère à me plaindre de la fatigue ou de la faim;
+j'avais les dents serrées, les nerfs contractés; je ne pouvais
+verser une larme ni dire un mot. Leoni semblait
+plus occupé de la crainte d'être poursuivi que de ma
+souffrance et de ma douleur. Nous nous arrêtâmes auprès
+d'un château, à peu de distance de la route. Nous
+sonnâmes à la porte d'un jardin. Un domestique vint
+après s'être fait longtemps attendre. Il était deux heures
+du matin. Il arriva enfin en grondant et approcha sa
+lanterne du visage de Leoni; à peine l'eut-il reconnu
+qu'il se confondit en excuses et nous conduisit à l'habitation.
+Elle me sembla déserte et mal tenue. Néanmoins
+on m'ouvrit une chambre assez convenable. En un instant
+on alluma du feu, on me prépara un lit, et une
+femme vint pour me déshabiller. Je tombai dans une sorte
+d'imbécillité. La chaleur du foyer me ranima un peu, et
+je m'aperçus que j'étais en robe de nuit et les cheveux
+épars auprès de Leoni; mais il n'y faisait pas attention;
+il était occupé à serrer dans un coffre le riche costume,
+les perles et les diamants dont nous étions encore couverts
+un instant auparavant. Ces joyaux dont Leoni était
+paré appartenaient pour la plupart à mon père. Ma mère,
+voulant que la richesse de son costume ne fût pas au-dessous
+du nôtre, les avait tirés de la boutique et les lui
+avait prêtés sans rien dire. Quand je vis toutes ces
+richesses entassées dans un coffre, j'eus une honte mortelle
+de l'espèce de vol que nous avions commis, et je remerciai
+Leoni de ce qu'il pensait à les renvoyer à mon
+père. Je ne sais ce qu'il me répondit; il me dit ensuite
+que j'avais quatre heures à dormir, qu'il me suppliait
+d'en profiter sans inquiétude et sans douleur. Il baisa
+mes pieds nus et se retira. Je n'eus jamais le courage
+d'aller jusqu'à mon lit; je m'endormis auprès du feu sur
+mon fauteuil. A six heures du matin on vint m'éveiller;
+on m'apporta du chocolat et des habits d'homme. Je déjeunai
+et je m'habillai avec résignation. Leoni vint me
+chercher, et nous quittâmes avant le jour cette demeure
+mystérieuse, dont je n'ai jamais connu ni le nom ni la
+situation exacte, ni le propriétaire, non plus que beaucoup
+d'autres gîtes, tantôt riches, tantôt misérables, qui,
+dans le cours de nos voyages, s'ouvrirent pour nous à
+toute heure et en tout pays au seul nom de Leoni.</p>
+
+<p>A mesure que nous avancions, Leoni reprenait la sérénité
+de ses manières et la tendresse de son langage.
+Soumise et enchaînée à lui par une passion aveugle
+j'étais un instrument dont il faisait vibrer toutes les cordes
+à son gré. S'il était rêveur, je devenais mélancolique;
+s'il était gai, j'oubliais tous mes chagrins et tous mes remords
+pour sourire à ses plaisanteries; s'il était passionné
+j'oubliais la fatigue de mon cerveau et l'épuisement des
+larmes, je retrouvais de la force pour l'aimer et pour le
+lui dire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>VIII.</h3>
+
+
+<p>Nous arrivâmes à Genève, où nous ne restâmes que le
+temps nécessaire pour nous reposer. Nous nous enfonçâmes
+bientôt dans l'intérieur de la Suisse, et là nous
+perdîmes toute inquiétude d'être poursuivis et découverts.
+Depuis notre départ, Leoni n'aspirait qu'à gagner
+avec moi une retraite agreste et paisible et à vivre d'amour
+et de poésie dans un éternel tête-à-tête. Ce rêve
+délicieux se réalisa. Nous trouvâmes dans une des vallées
+du lac Majeur un chalet des plus pittoresques dans
+une situation ravissante. Pour très-peu d'argent nous le
+fîmes arranger commodément à l'intérieur, et nous le
+prîmes à loyer au commencement d'avril. Nous y passâmes
+six mois d'un bonheur enivrant, dont je remercierai
+Dieu toute ma vie, quoiqu'il me les ait fait payer
+bien cher. Nous étions absolument seuls et loin de toute
+relation avec le monde. Nous étions servis par deux jeunes
+mariés gros et réjouis, qui augmentaient notre contentement
+par le spectacle de celui qu'ils goûtaient. La femme
+faisait le ménage et la cuisine, le mari menait au pâturage
+une vache et deux chèvres qui composaient tout
+notre troupeau. Il tirait le lait et faisait le fromage. Nous
+nous levions de bonne heure, et, lorsque le temps était
+beau, nous déjeunions à quelques pas de la maison, dans
+un joli verger dont les arbres, abandonnés à la direction
+de la nature, poussaient en tous sens des branches touffues,
+moins riches en fruits qu'en fleurs et en feuillage.
+Nous allions ensuite nous promener dans la vallée ou
+nous gravissions les montagnes. Nous prîmes peu à peu
+l'habitude de faire de longues courses, et chaque jour
+nous allions à la découverte de quelque site nouveau. Les
+pays de montagnes ont cela de délicieux qu'on peut les
+explorer longtemps avant d'en connaître tous les secrets
+et toutes les beautés. Quand nous entreprenions nos plus
+grandes excursions, Joanne, notre gai majordome, nous
+suivait avec un panier de vivres, et rien n'était plus charmant
+que nos festins sur l'herbe. Leoni n'était difficile
+que sur le choix de ce qu'il appelait le réfectoire. Enfin,
+quand nous avions trouvé à mi-côte d'une gorge un petit
+plateau paré d'une herbe fraîche, abrité contre le vent
+ou le soleil, avec un joli point de vue, un ruisseau tout
+auprès embaumé de plantes aromatiques, il arrangeait
+lui-même le repas sur un linge blanc étendu à terre. Il
+envoyait Joanne cueillir des fraises et plonger le vin dans
+l'eau froide du torrent. Il allumait un réchaud à l'esprit-de-vin
+et faisait cuire les oeufs frais. Par le même procédé,
+après la viande froide et les fruits, je lui préparais
+d'excellent café. De cette manière nous avions un peu des
+jouissances de la civilisation au milieu des beautés romantiques
+du désert.</p>
+
+<p>Quand le temps était mauvais, ce qui arriva souvent
+au commencement du printemps, nous allumions un
+grand feu pour préserver de l'humidité notre habitation
+de sapin; nous nous entourions de paravents que Leoni
+avait montés, cloués et peints lui-même. Nous buvions
+du thé; et, tandis qu'il fumait dans une longue pipe
+turque, je lui faisais la lecture. Nous appelions cela nos
+journées flamandes: moins animées que les autres, elles
+étaient peut-être plus douces encore. Leoni avait un talent
+admirable pour arranger la vie, pour la rendre
+agréable et facile. Dès le matin il occupait l'activité de
+son esprit à faire le plan de la journée et à en ordonner
+les heures, et, quand ce plan était fait, il venait me le
+soumettre. Je le trouvais toujours admirable, et nous ne
+nous en écartions plus. De cette manière l'ennui, qui
+poursuit toujours les solitaires et jusqu'aux amants dans
+le tête-à-tête, n'approchait jamais de nous. Leoni savait
+tout ce qu'il fallait éviter et tout ce qu'il fallait observer
+pour maintenir la paix de l'âme et le bien-être du corps.
+Il me le dictait avec sa tendresse adorable; et, soumise
+à lui comme l'esclave à son maître, je ne contrariais jamais
+un seul de ses désirs. Ainsi il disait que l'échange
+des pensées entre deux êtres qui s'aiment est la plus
+douce des choses, mais qu'elle peut devenir la pire de
+toutes si on en abuse. Il avait donc réglé les heures et les
+lieux de nos entretiens. Tout le jour nous étions occupés
+à travailler; je prenais soin du ménage, je lui préparais
+des friandises ou je plissais moi-même son linge. Il était
+extrêmement sensible à ces petites recherches de luxe, et
+les trouvait doublement précieuses au fond de notre ermitage.
+De son côté, il pourvoyait à tous nos besoins et remédiait
+à toutes les incommodités de notre isolement. Il savait
+un peu de tous les métiers: il faisait des meubles en
+menuiserie, il posait des serrures, il établissait des cloisons
+en châssis et en papier peint, il empêchait une cheminée
+de fumer, il greffait un arbre à fruit, il amenait un
+courant d'eau vive autour de la maison. Il était toujours
+occupé de quelque chose d'utile, et il l'exécutait toujours
+bien. Quand ces grands travaux-là lui manquaient, il peignait
+l'aquarelle, composait de charmants paysages avec
+les croquis que, dans nos promenades, nous avions pris
+sur nos albums. Quelquefois il parcourait seul la vallée en
+composant des vers, et il revenait vite me les dire. Il me
+trouvait souvent dans l'étable avec mon tablier plein
+d'herbes aromatiques, dont les chèvres sont friandes.
+Mes deux belles protégées mangeaient sur mes genoux.
+L'une était blanche et sans tache: elle s'appelait <i>Neige</i>;
+elle avait l'air doux et mélancolique. L'autre était jaune
+comme un chamois, avec la barbe et les jambes noires.
+Elle était toute jeune, sa physionomie était mutine et sauvage:
+nous l'appelions <i>Daine</i>. La vache s'appelait <i>Pâquerette</i>.
+Elle était rousse et rayée de noir transversalement,
+comme un tigre. Elle passait sa tête sur mon
+épaule; et, quand Leoni me trouvait ainsi, il m'appelait
+sa Vierge à la crèche. Il me jetait mon album et me dictait
+ses vers, qui m'étaient presque toujours adressés.
+C'étaient des hymnes d'amour et de bonheur qui me
+semblaient sublimes, et qui devaient l'être. Je pleurais
+sans rien dire en les écrivant; et quand j'avais fini:
+«Eh bien! me disait Leoni, tu les trouves mauvais?» Je
+relevais vers lui mon visage baigné de larmes: il riait
+et m'embrassait avec transport.</p>
+
+<p>Et puis il s'asseyait sur le fourrage embaumé et me
+lisait des poésies étrangères, qu'il me traduisait avec
+une rapidité et une précision inconcevables. Pendant ce
+temps je filais du lin dans le demi-jour de l'étable. Il faut
+savoir quelle est la propreté exquise des étables suisses
+pour comprendre que nous eussions choisi la nôtre pour
+salon. Elle était traversée par un rapide ruisseau d'eau
+de roche qui la balayait à chaque instant et qui nous
+réjouissait de son petit bruit. Des pigeons familiers y
+buvaient à nos pieds, et, sous la petite arcade par laquelle
+l'eau rentrait, des moineaux hardis venaient se
+baigner et dérober quelques graines. C'était l'endroit le
+plus frais dans les jours chauds, quand toutes les lucarnes
+étaient ouvertes, et le plus chaud dans les jours froids
+quand les moindres fentes étaient tamponnées de paille
+et de bruyère. Souvent Leoni, fatigué de lire, s'y endormait
+sur l'herbe fraîchement coupée, et je quittais mon
+ouvrage pour contempler ce beau visage, que la sérénité
+du sommeil ennoblissait encore.</p>
+
+<p>Durant ces journées si remplies, nous nous parlions
+peu, quoique presque toujours ensemble; nous échangions
+quelques douces paroles, quelques douces caresses,
+et nous nous encouragions mutuellement à notre oeuvre.
+Mais, quand venait le soir, Leoni devenait indolent de
+corps et actif d'esprit: c'étaient les heures où il était le
+plus aimable, et il les avait réservées aux épanchements
+de notre tendresse. Doucement fatigué de sa journée, il
+se couchait sur la mousse à mes pieds, dans un endroit
+délicieux qui était auprès de la maison, sur le versant
+de la montagne. De là nous contemplions le splendide
+coucher du soleil, le déclin mélancolique du jour, l'arrivée
+grave et solennelle de la nuit. Nous savions le moment
+du lever de toutes les étoiles et sur quelle cime
+chacune d'elles devait commencer à briller à son tour.
+Leoni connaissait parfaitement l'astronomie, mais Joanne
+possédait à sa manière cette science des pâtres, et il donnait
+aux astres d'autres noms souvent plus poétiques
+et plus expressifs que les nôtres. Quand Leoni s'était
+amusé de son pédantisme rustique, il l'envoyait jouer sur
+son pipeau le Ranz des vaches au bas de la montagne.
+Ces sons aigus avaient de loin une douceur inconcevable.
+Leoni tombait dans une rêverie qui ressemblait à l'extase;
+puis, quand la nuit était tout à fait venue, quand le silence
+de la vallée n'était plus troublé que par le cri plaintif
+de quelque oiseau des rochers, quand les lucioles s'allumaient
+dans l'herbe autour de nous, et qu'un vent tiède
+planait dans les sapins au-dessus de nos têtes, Leoni
+semblait sortir d'un rêve ou s'éveiller à une autre vie.
+Son âme s'embrasait, son éloquence passionnée m'inondait
+le coeur; il parlait aux cieux, au vent, aux échos, à
+toute la nature avec enthousiasme; il me prenait dans ses
+bras et m'accablait de caresses délirantes; puis il pleurait
+d'amour sur mon sein, et, redevenu plus calme, il m'adressait
+les paroles les plus suaves et les plus enivrantes.
+Oh! comment ne l'aurais-je pas aimé, cet homme sans
+égal, dans ses bons et dans ses mauvais jours? Qu'il était
+aimable alors! qu'il était beau! Comme le hâle allait bien
+à son mâle visage et respectait son large front blanc sur
+des sourcils de jais! Comme il savait aimer et comme il
+savait le dire! Comme il savait commander à la vie et la
+rendre belle! Comment n'aurais-je pas pris en lui une
+confiance aveugle? Comment ne me serais-je pas habituée
+à une soumission illimitée? Tout ce qu'il faisait, tout
+ce qu'il disait était bien, beau et bon. Il était généreux,
+sensible, délicat, héroïque; il prenait plaisir à soulager
+la misère ou les infirmités des pauvres qui venaient frapper
+à notre porte. Un jour il se précipita dans un torrent,
+au risque de sa vie, pour sauver un jeune pâtre; une
+nuit il erra dans les neiges au milieu des plus affreux
+dangers pour secourir des voyageurs égarés qui avaient
+fait entendre des cris de détresse. Oh! comment, comment,
+comment me serais-je méfiée de Leoni? comment
+aurais-je fait pour craindre l'avenir? Ne me dites plus
+que je fus crédule et faible; la plus virile des femmes eût
+été subjuguée à jamais par ces six mois de son amour.
+Quant à moi, je le fus entièrement, et le remords cruel
+d'avoir abandonné mes parents, l'idée de leur douleur
+s'affaiblit peu à peu et finit presque par s'effacer. Oh!
+qu'elle était grande, la puissance de cet homme!</p>
+
+<p>Juliette s'arrêta et tomba dans une triste rêverie. Une
+horloge lointaine sonna minuit. Je lui proposai d'aller se
+reposer.&mdash;Non, dit-elle; si vous n'êtes pas las de m'entendre,
+je veux parler encore. Je sens que j'ai entrepris
+une tâche bien pénible pour ma pauvre âme, et que
+quand j'aurai fini je ne sentirai plus rien, je ne me souviendrai
+plus de rien pendant plusieurs jours. Je veux
+profiter de la force que j'ai aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Juliette, tu as raison, lui dis-je. Arrache le fer
+de ton sein, et tu seras mieux après. Mais dis-moi, ma
+pauvre enfant, comment la singulière conduite d'Henryet
+au bal et la lâche soumission de Leoni à un regard de cet
+homme ne t'avaient-elles pas laissé dans l'esprit un doute,
+une crainte?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle crainte pouvais-je conserver? répondit Juliette;
+j'étais si peu instruite des choses de la vie et des
+turpitudes de la société, que je ne comprenais rien à ce
+mystère. Leoni m'avait dit qu'il avait un secret terrible:
+j'imaginai mille infortunes romanesques. C'était la mode
+alors en littérature de faire agir et parler des personnages
+frappés des malédictions les plus étranges et les plus invraisemblables.
+Les théâtres et les romans ne produisaient
+plus que des fils de bourreaux, des espions héroïques,
+des assassins et des forçats vertueux. Je lus un
+jour <i>Frederick Styndall</i>, une autre fois <i>l'Espion</i> de
+Sooper me tomba sous la main. Songez que j'étais bien
+enfant et que dans ma passion mon esprit était bien en
+arrière de mon coeur. Je m'imaginai que la société,
+injuste et stupide, avait frappé Leoni de réprobation pour
+quelque imprudence sublime, pour quelque faute involontaire
+ou par suite de quelque féroce préjugé. Je vous
+avouerai même que ma pauvre tête de jeune tille trouva
+un attrait de plus dans ce mystère impénétrable, et que
+mon âme de femme s'exalta devant l'occasion de risquer
+sa destinée entière pour soulager une belle et poétique
+infortune.</p>
+
+<p>&mdash;Leoni dut s'apercevoir de cette disposition romanesque
+et l'exploiter? dis-je à Juliette.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, me répondit-elle, il le fit; mais, s'il se donna
+tant de peine pour me tromper, c'est qu'il m'aimait, c'est
+qu'il voulait mon amour à tout prix.</p>
+
+<p>Nous gardâmes un instant le silence, et Juliette reprit
+son récit.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>IX.</h3>
+
+
+<p>L'hiver arriva; nous avions fait le projet d'en supporter
+les rigueurs plutôt que d'abandonner notre chère retraite.
+Leoni me disait que jamais il n'avait été si heureux, que
+j'étais la seule femme qu'il eût jamais aimée, qu'il voulait
+renoncer au monde pour vivre et mourir dans mes
+bras. Son goût pour les plaisirs, sa passion pour le jeu,
+tout cela était évanoui, oublié à jamais. Oh! que j'étais
+reconnaissante de voir cet homme si brillant, si adulé,
+renoncer sans regret à tous les enivrements d'une vie
+d'éclat et de fêtes pour venir s'enfermer avec moi dans
+une chaumière! Et soyez sûr, don Aleo, que Leoni ne me
+trompait point alors. S'il est vrai que de puissants motifs
+l'engageaient à se cacher, du moins il est certain qu'il
+se trouva heureux dans sa retraite et que j'y fus aimée.
+Eût-il pu feindre cette sérénité durant six mois sans
+qu'elle fût altérée un seul jour? Et pourquoi ne m'eût-il
+pas aimée? j'étais jeune, belle, j'avais tout quitté pour
+lui et je l'adorais. Allez, je ne m'abuse plus sur son caractère,
+je sais tout et je vous dirai tout. Cette âme est
+bien laide et bien belle, bien vile et bien grande; quand
+on n'a pas la force de haïr cet homme, il faut l'aimer et
+devenir sa proie.</p>
+
+<p>Mais l'hiver débuta si rudement, que notre séjour dans
+la vallée devint extrêmement dangereux. En quelques
+jours la neige monta sur la colline et arriva jusqu'au niveau
+de notre chalet; elle menaçait de l'engloutir et de
+nous y faire périr de famine. Leoni s'obstinait à rester;
+il voulait faire des provisions et braver l'ennemi; mais
+Jeanne assura que notre perte était certaine si nous ne
+battions en retraite au plus vite; que depuis dix ans on
+n'avait pas vu un pareil hiver, et qu'au dégel le chalet
+serait balayé comme une plume par les avalanches, à
+moins d'un miracle de saint Bernard et de Notre-Dame-des-Lavanges.&mdash;Si
+j'étais seul, me dit Leoni, je voudrais
+attendre le miracle et me moquer des lavanges; mais je
+n'ai plus de courage quand tu partages mes dangers.
+Nous partirons demain.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien, lui dis-je; mais où irons-nous? Je
+serai reconnue et découverte tout de suite; on me reconduira
+de vive force chez mes parents.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a mille moyens d'échapper aux hommes et
+aux lois, répondit Leoni en souriant; nous en trouverons
+bien un: ne t'inquiète pas; l'univers est à notre disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Et par où commencerons-nous? lui demandai-je en
+m'efforçant de sourire aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien encore, dit-il, mais qu'importe?
+nous serons ensemble; où pouvons-nous être malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! lui dis-je, serons-nous jamais aussi heureux
+qu'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu y rester? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui répondis-je, nous ne le serions plus; en
+présence du danger, nous serions toujours inquiets l'un
+pour l'autre.</p>
+
+<p>Nous fîmes les apprêts de notre départ; Jeanne passa
+la journée à déblayer le sentier par lequel nous devions
+partir. Pendant la nuit il m'arriva une aventure singulière,
+et à laquelle bien des fois depuis je craignis de
+réfléchir.</p>
+
+<p>Au milieu de mon sommeil, je fus saisie par le froid
+et je m'éveillai. Je cherchai Leoni à mes côtés, il n'y
+était plus; sa place était froide, et la porte de la chambre,
+à demi entr'ouverte, laissait pénétrer un vent glacé. J'attendis
+quelques instants; mais Leoni ne revenant pas, je
+m'étonnai, je me levai et je m'habillai à la hâte. J'attendis
+encore avant de me décider à sortir, craignant de me
+laisser dominer par une inquiétude puérile. Son absence
+se prolongea; une terreur invincible s'empara de moi,
+et je sortis, à peine vêtue, par un froid de quinze degrés.
+Je craignais que Leoni n'eût encore été au secours de
+quelques malheureux perdus dans les neiges, comme
+cela était arrivé peu de nuits auparavant, et j'étais résolue
+à le chercher et à le suivre. J'appelai Jeanne et sa
+femme; ils dormaient d'un si profond sommeil qu'ils ne
+m'entendirent pas. Alors, dévorée d'inquiétude, je m'avançai
+jusqu'au bord de la petite plate-forme palissadée
+qui entourait le chalet, et je vis une faible lueur argenter
+la neige à quelque distance. Je crus reconnaître la
+lanterne que Leoni portait dans ses excursions généreuses.
+Je courus de ce côté aussi vite que me le permit
+la neige, où j'entrais jusqu'aux genoux. J'essayai de l'appeler,
+mais le froid me faisait claquer les dents, et le
+vent, qui me venait à la figure, interceptait ma voix.
+J'approchai enfin de la lumière, et je pus voir distinctement
+Leoni; il était immobile à la place où je l'avais
+aperçu d'abord, et il tenait une bêche. J'approchai encore,
+la neige amortissait le bruit de mes pas; j'arrivai
+tout près de lui sans qu'il s'en aperçût. La lumière était
+enfermée dans son cylindre de métal, et ne sortait que
+par une fente opposée à moi et dirigée sur lui.</p>
+
+<p>Je vis alors qu'il avait écarté la neige et entamé la
+terre avec sa bêche; il était jusqu'aux genoux dans un
+trou qu'il venait de creuser.</p>
+
+<p>Cette occupation singulière, à une pareille heure et
+par un temps si rigoureux, me causa une frayeur ridicule.
+Leoni semblait agité d'une hâte extraordinaire. De
+temps en temps il regardait autour de lui avec inquiétude;
+je me courbai derrière un rocher, car je fus épouvantée
+de l'expression de sa figure. Il me sembla qu'il
+allait me tuer s'il me trouvait là. Toutes les histoires fantastiques
+et folles que j'avais lues, tous les commentaires
+bizarres que j'avais faits sur son secret, me revinrent à
+l'esprit; je crus qu'il venait déterrer un cadavre, et je
+faillis m'évanouir. Je me rassurai un peu en le voyant
+continuer de creuser et retirer bientôt un coffre enfoui
+dans la terre. Il le regarda avec attention, examina si la
+serrure n'avait pas été forcée; puis il le posa hors du
+trou, et commença à y rejeter la terre et la neige, sans
+prendre beaucoup de soin pour cacher les traces de son
+opération.</p>
+
+<p>Quand je le vis près de revenir à la maison avec son
+coffre, je craignis qu'il ne s'aperçût de mon imprudente
+curiosité, et je m'enfuis aussi vite que je pus. Je me hâtai
+de jeter dans un coin mes hardes humides et de me
+recoucher, résolue à feindre un profond sommeil lorsqu'il
+rentrerait; mais j'eus le loisir de me remettre de
+mon émotion, car il resta encore plus d'une demi-heure
+sans reparaître.</p>
+
+<p>Je me perdais en commentaires sur ce coffret mystérieux,
+enfoui sans doute dans la montagne depuis notre
+arrivée, et destinée nous accompagner comme un talisman
+de salut ou comme un instrument de mort. Il me
+sembla qu'il ne devait pas contenir d'argent; car il était
+assez volumineux, et pourtant Leoni l'avait soulevé d'une
+seule main et sans effort. C'étaient peut-être des papiers
+d'où dépendait son existence entière. Ce qui me frappait
+le plus, c'est qu'il me semblait déjà avoir vu ce coffre
+quelque part; mais il m'était impossible de me rappeler
+en quelle circonstance. Cette fois, sa forme et sa couleur
+se gravèrent dans ma mémoire comme par une sorte de
+nécessité fatale. Pendant toute la nuit je l'eus devant les
+yeux, et dans mes rêves j'en voyais sortir une quantité
+d'objets bizarres: tantôt des cartes représentant des
+figures étranges, tantôt des armes sanglantes: puis des
+fleurs, des plumes et des bijoux; et puis des ossements,
+des vipères, des morceaux d'or, des chaînes et des carcans
+de fer.</p>
+
+<p>Je me gardai bien de questionner Leoni et de lui laisser
+soupçonner ma découverte. Il m'avait dit souvent que,
+le jour où j'apprendrais son secret, tout serait fini entre
+nous; et quoiqu'il me rendît grâce à deux genoux d'avoir
+cru en lui aveuglément, il me faisait souvent comprendre
+que la moindre curiosité de ma part lui serait
+odieuse. Nous partîmes le lendemain à dos de mulet, et
+nous prîmes la poste à la ville la plus prochaine jusqu'à
+Venise.</p>
+
+<p>Nous y descendîmes dans une de ces maisons mystérieuses
+que Leoni semblait avoir à sa disposition dans
+tous les pays. Celle-là était sombre, délabrée, et comme
+cachée dans un quartier désert de la ville. Il me dit que
+c'était la demeure d'un de ses amis absent; il me pria de
+ne pas trop m'y déplaire pendant un jour ou deux; il
+ajouta que des raisons importantes l'empêchaient de se
+montrer sur-le-champ dans la ville, mais qu'au plus tard
+dans vingt-quatre heures je serais convenablement logée
+et n'aurais pas à me plaindre du séjour de sa patrie.</p>
+
+<p>Nous venions de déjeuner dans une salle humide et
+froide, lorsqu'un homme mal mis, d'une figure désagréable
+et d'un teint maladif, se présenta en disant que
+Leoni l'avait fait appeler.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, mon cher Thadée, répondit Leoni en se
+levant avec précipitation; soyez le bienvenu, et passons
+dans une autre pièce pour ne pas ennuyer madame de
+détails d'affaires.</p>
+
+<p>Leoni vint m'embrasser une heure après; il avait l'air
+agité, mais content, comme s'il venait de remporter une
+victoire.</p>
+
+<p>&mdash;Je te quitte pour quelques heures, me dit-il; je vais
+faire préparer ton nouveau gîte: nous y coucherons
+demain soir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X.</h3>
+
+
+<p>Il fut dehors pendant tout le jour. Le lendemain il
+sortit de bonne heure. Il semblait fort affairé; mais son
+humeur était plus joyeuse que je ne l'avais encore vue.
+Cela me donna le courage de m'ennuyer encore douze
+heures, et chassa la triste impression que me causait cette
+maison silencieuse et froide. Dans l'après-midi, pour me
+distraire un peu, j'essayai de la parcourir; elle était fort
+ancienne: des restes d'ameublement suranné, des lambeaux
+de tenture et quelques tableaux à demi dévorés
+par les rats occupèrent mon attention; mais un objet plus
+intéressant pour moi me rejeta dans d'autres pensées.
+En entrant dans la chambre où avait couché Leoni, je vis
+à terre le fameux coffre; il était ouvert et entièrement
+vide. J'eus l'âme soulagée d'un grand poids. Le dragon
+inconnu enfermé dans ce coffre s'était donc envolé; la
+destinée terrible qu'il me semblait représenter ne pesait
+donc plus sur nous!&mdash;Allons, me dis-je en souriant, la
+boite de Pandore s'est vidée; l'espérance est restée pour
+moi.</p>
+
+<p>Comme j'allais me retirer, mon pied se posa sur un
+petit morceau d'ouate oublié à terre au milieu de la
+chambre avec des lambeaux de papiers de soie chiffonnés.
+Je sentis quelque chose qui résistait, et je le relevai
+machinalement. Mes doigts rencontrèrent le même corps
+solide au travers du coton, et en l'écartant j'y trouvai
+une épingle en gros brillants que je reconnus aussitôt
+pour appartenir à mon père, et pour m'avoir servi le jour
+du dernier bal à attacher une écharpe sur mon épaule.
+Cette circonstance me frappa tellement que je ne pensai
+plus au coffre ni au secret de Leoni. Je ne sentis plus
+qu'une vague inquiétude pour ces bijoux que j'avais emportés
+dans ma fuite, et dont je ne m'étais plus occupée
+depuis, pensant que Leoni les avait renvoyés sur-le-champ.
+La crainte que cette démarche n'eût été négligée
+me fut affreuse; et lorsque Leoni rentra, la première
+chose que je lui demandai ingénument fut celle-ci:&mdash;Mon
+ami, n'as-tu pas oublié de renvoyer les diamants de
+mon père lorsque nous avons quitté Bruxelles?</p>
+
+<p>Leoni me regarda d'une étrange manière. Il semblait
+vouloir pénétrer jusqu'aux plus intimes profondeurs de
+mon âme.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu à ne pas me répondre? lui dis-je; qu'est-ce
+que ma question a d'étonnant?</p>
+
+<p>&mdash;A quel diable de propos vient-elle? reprit-il avec
+tranquillité.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'aujourd'hui, répondis-je, je suis entrée
+dans ta chambre par désoeuvrement, et j'ai trouvé ceci
+par terre. Alors la crainte m'est venue que, dans le
+trouble de nos voyages et l'agitation de notre fuite, tu
+n'eusses absolument oublié de renvoyer les autres bijoux.
+Quant à moi, je te l'ai à peine demandé; j'avais
+perdu la tête.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, je lui présentai l'épingle. Je
+parlais si naturellement et j'avais si peu l'idée de le soupçonner
+qu'il le vit bien; et prenant l'épingle avec le plus
+grand calme:</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit-il, je ne sais comment cela se fait. Où
+as-tu trouvé cela? Es-tu sûre que cela vienne de ton père
+et n'ait pas été oublié dans cette maison par ceux qui
+l'ont occupée avant nous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! lui dis-je, voici auprès du contrôle un cachet
+imperceptible: c'est la marque de mon père. Avec une
+loupe tu y verras son chiffre.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit-il; cette épingle sera restée
+dans un de nos coffres de voyage, et je l'aurai fait tomber
+ce matin en secouant quelque harde. Heureusement
+c'est le seul bijou que nous ayons emporté par mégarde;
+tous les autres ont été remis à une personne sûre et
+adressés à Delpech, qui les aura exactement remis à ta
+famille. Je ne pense pas que celui-ci vaille la peine d'être
+rendu; ce serait imposer à ta mère une triste émotion
+de plus pour bien peu d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vaut encore au moins dix mille francs, répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, garde-le jusqu'à ce que tu trouves une
+occasion pour le renvoyer. Ah ça! es-tu prête? les
+malles sont-elles refermées? Il y a une gondole à la porte,
+et ta maison t'attend avec impatience; on sert déjà le
+souper.</p>
+
+<p>Une demi-heure après nous nous arrêtâmes à la porte
+d'un palais magnifique. Les escaliers étaient couverts de
+tapis de drap amarante; les rampes, de marbre blanc,
+étaient chargées d'orangers en fleurs, en plein hiver, et
+de légères statues qui semblaient se pencher sur nous
+pour nous saluer. Le concierge et quatre domestiques en
+livrée vinrent nous aider à débarquer. Leoni prit le flambeau
+de l'un d'eux, et, l'élevant, il me fit lire sur la corniche
+du péristyle cette inscription en lettres d'argent
+sur un fond d'azur: Palazzo Leoni.&mdash;O mon ami,
+m'écriai-je, tu ne nous avais donc pas trompés? Tu es
+riche et noble, et je suis chez toi!</p>
+
+<p>Je parcourus ce palais avec une joie d'enfant. C'était
+un des plus beaux de Venise. L'ameublement et les tentures,
+éclatants de fraîcheur, avaient été copiés sur les
+anciens modèles, de sorte que les peintures des plafonds
+et l'ancienne architecture étaient dans une harmonie parfaite
+avec les accessoires nouveaux. Notre luxe de bourgeois
+et d'hommes du Nord est si mesquin, si entassé, si
+commun, que je n'avais jamais conçu l'idée d'une pareille
+élégance. Je courais dans les immenses galeries
+comme dans un palais enchanté; tous les objets avaient
+pour moi des formes inusitées, un aspect inconnu; je me
+demandais si je faisais un rêve, et si j'étais vraiment la
+patronne et la reine de toutes ces merveilles. Et puis,
+cette splendeur féodale m'entourait d'un prestige nouveau.
+Je n'avais jamais compris le plaisir ou l'avantage
+d'être noble. En France on ne sait plus ce que c'est, en
+Belgique on ne l'a jamais su. Ici, le peu de noblesse qui
+reste est encore fastueux et fier; on ne démolit pas les
+palais, on les laisse tomber. Au milieu de ces murailles
+chargées de trophées et d'écussons, sous ces plafonds armoriés,
+en face de ces aïeux de Leoni peints par Titien
+et Véronèse, les uns graves et sévères sous leurs manteaux
+fourrés, les autres élégants et gracieux sous leur
+justaucorps de satin noir, je comprenais cette vanité du
+rang, qui peut être si brillante et si aimable quand elle
+ne décore pas un sot. Tout cet entourage d'illustration
+allait si bien à Leoni, qu'il me serait impossible aujourd'hui
+encore de me le représenter roturier. Il était vraiment
+bien le fils de ces hommes à barbe noire et à mains
+d'albâtre, dont Van Dyck a immortalisé le type. Il avait
+leur profil d'aigle, leurs traits délicats et fins, leur
+grande taille, leurs yeux à la fois railleurs et bienveillants.
+Si ces portraits avaient pu marcher, ils auraient
+marché comme lui; s'ils avaient parlé, ils auraient eu
+son accent.&mdash;Eh quoi! lui disais-je en le serrant dans
+mes bras, c'est toi, mon seigneur Leone Leoni, qui étais
+l'autre jour dans ce chalet entre les chèvres et les
+poules, avec une pioche sur l'épaule et une blouse autour
+de ta taille? C'est toi qui as vécu six mois ainsi avec
+une pauvre fille sans nom et sans esprit, qui n'a d'autre
+mérite que de t'aimer? Et tu vas me garder près de toi,
+tu vas m'aimer toujours, et me le dire chaque matin,
+comme dans le chalet? Oh! c'est un sort trop élevé et
+trop beau pour moi; je n'avais pas aspiré si haut, et
+cela m'effraie en même temps que cela m'enivre.</p>
+
+<p>&mdash;Ne sois pas effrayée, me dit-il en souriant, sois
+toujours ma compagne et ma reine. A présent, viens
+souper, j'ai deux convives à te présenter. Arrange tes
+cheveux, sois jolie; et quand je t'appellerai ma femme,
+n'ouvre pas de grands yeux étonnés.</p>
+
+<p>Nous trouvâmes un souper exquis sur une table étincelante
+de vermeil, de porcelaines et de cristaux. Les
+deux convives me furent gravement présentés; ils étaient
+Vénitiens, tous deux agréables de figure, élégants dans
+leurs manières, et, quoique bien inférieurs à Leoni,
+ayant dans la prononciation et dans la tournure d'esprit
+une certaine ressemblance avec lui. Je lui demandai tout
+bas s'ils étaient ses parents.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, me répondit-il tout haut en riant, ce sont mes
+cousins.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, ajouta celui qu'on appelait le marquis,
+nous sommes tous cousins.</p>
+
+<p>Le lendemain, au lieu de deux convives, il y en eut
+quatre ou cinq différents à chaque repas. En moins de
+huit jours, noire maison fut inondée d'amis intimes. Ces
+assidus me dévorèrent de bien douces heures que j'aurais
+pu passer avec Leoni, et qu'il fallait partager avec
+eux tous. Mais Leoni, après un long exil, semblait heureux
+de revoir ses amis et d'égayer sa vie: je ne pouvais
+former un désir contraire au sien, et j'étais heureuse de
+le voir s'amuser. Il est certain que la société de ces
+hommes était charmante. Ils étaient tous jeunes et élégants,
+gais ou spirituels, aimables ou amusants; ils
+avaient d'excellentes manières, et des talents pour la plupart.
+Toutes les matinées étaient employées à faire de la
+musique; dans l'après-midi nous nous promenions sur
+l'eau; après le dîner nous allions au théâtre, et en rentrant
+on soupait et on jouait. Je n'aimais pas beaucoup à
+être témoin de ce dernier divertissement, où des sommes
+immenses passaient chaque soir de main en main. Leoni
+m'avait permis de me retirer après le souper, et je n'y
+manquais pas. Peu à peu le nombre de nos connaissances
+augmenta tellement, que j'en ressentis de l'ennui et de
+la fatigue; mais je n'en exprimai rien. Leoni semblait
+toujours enchanté de cette vie dissipée. Tout ce qu'il y
+avait de dandys de toutes nations à Venise se donna
+rendez-vous chez nous pour boire, pour jouer et pour
+faire de la musique. Les meilleurs chanteurs des théâtres
+venaient souvent mêler leurs voix à nos instruments et
+à la voix de Leoni, qui n'était ni moins belle ni moins
+habile que la leur. Malgré le charme de cette société, je
+sentais de plus en plus le besoin du repos. Il est vrai que
+nous avions encore de temps en temps quelques bonnes
+heures de tête-à-tête; les dandys ne venaient pas tous
+les jours: mais les habitués se composaient d'une douzaine
+de personnes de fondation à notre table. Leoni les
+aimait tant, que je ne pouvais me défendre d'avoir aussi
+de l'amitié pour elles. C'étaient elles qui animaient tout
+le, reste par leur suprématie en tout sur les autres. Ces
+hommes étaient vraiment remarquables, et semblaient
+en quelque sorte des reflets de Leoni. Ils avaient entre
+eux cette espèce d'air de famille, cette conformité d'idées
+et de langage qui m'avaient frappée dès le premier jour;
+c'était un je ne sais quoi de subtil et de recherché que
+n'avaient pas même les plus distingués parmi tous les
+autres. Leur regard était plus pénétrant, leurs réponses
+plus promptes, leur aplomb plus seigneurial, leur prodigalité
+de meilleur goût. Ils avaient chacun une autorité
+morale sur une partie de ces nouveaux venus; ils leur
+servaient de modèle et de guide dans les petites choses
+d'abord, et plus tard dans les grandes. Leoni était l'âme
+de tout ce corps, le chef suprême qui imposait à cette
+brillante coterie masculine la mode, le ton, le plaisir et
+la dépense.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+
+<p>Cette espèce d'empire lui plaisait, et je ne m'en étonnais
+pas; je l'avais vu régner plus ouvertement encore à
+Bruxelles, et j'avais partagé son orgueil et sa gloire; mais
+le bonheur du chalet m'avait initiée à des joies plus intimes
+et plus pures. Je le regrettais, et ne pouvais m'empêcher
+de le dire.&mdash;Et moi aussi, me disait-il, je le regrette,
+ce temps de délices, supérieur à toutes les fumées
+du monde, mais Dieu n'a pas voulu changer pour nous
+le cours des saisons. Il n'y a pas plus d'éternel bonheur
+que de printemps perpétuel. C'est une loi de la nature à
+laquelle nous ne pouvions nous soustraire. Sois sûre que
+tout est arrangé pour le mieux dans ce monde mauvais.
+Le coeur de l'homme n'a pas plus de vigueur que les
+biens de la vie n'ont de durée: soumettons-nous, plions.
+Les fleurs se courbent, se flétrissent et renaissent tous
+les ans; l'âme humaine peut se renouveler comme une
+fleur, quand elle connaît ses forces et qu'elle ne s'épanouit
+pas jusqu'à se briser. Six mois de félicité sans mélange,
+c'était immense, ma chère; nous serions morts de
+trop de bonheur si cela eût continué, ou nous en aurions
+abusé. La destinée nous commande de redescendre de
+nos cimes éthérées et de venir respirer un air moins pur
+dans les villes. Acceptons cette nécessité, et croyons
+qu'elle nous est bonne. Quand le beau temps reviendra,
+nous retournerons à nos montagnes, nous serons avides
+de retrouver tous les biens dont nous aurons été sevrés
+ici; nous sentirons mieux le prix de notre calme intimité;
+et cette saison d'amour et de délices, que les souffrances
+de l'hiver nous eussent gâtée, reviendra plus belle
+encore que la saison dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, lui disais-je en l'embrassant, nous retournerons
+en Suisse! Oh! que tu es bon de le vouloir
+et de me le promettre!... Mais, dis-moi, Leoni, ne pourrions-nous
+vivre ici plus simplement et plus ensemble?</p>
+
+<p>Nous ne nous voyons plus qu'au travers d'un nuage de
+punch, nous ne nous parlons plus qu'au milieu des chants
+et des rires. Pourquoi avons-nous tant d'amis? Ne nous
+suffirions-nous pas bien l'un à l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Ma Juliette, répondait-il, les anges sont des enfants,
+et vous êtes l'un et l'autre. Vous ne savez pas que
+l'amour est l'emploi des plus nobles facultés de l'âme, et
+qu'on doit ménager ces facultés comme la prunelle de ses
+yeux; vous ne savez pas, petite fille, ce que c'est que
+votre propre coeur. Bonne, sensible et confiante, vous
+croyez que c'est un foyer d'éternel amour; mais le soleil
+lui-même n'est pas éternel. Tu ne sais pas que l'âme se
+fatigue comme le corps, et qu'il faut la soigner de même.
+Laisse-moi faire, Juliette, laisse-moi entretenir le feu
+sacré dans ton coeur. J'ai intérêt à me conserver ton
+amour, à t'empêcher de le dépenser trop vite. Toutes
+les femmes sont comme toi: elles se pressent tant
+d'aimer que tout à coup elles n'aiment plus, sans savoir
+pourquoi.</p>
+
+<p>&mdash;Méchant, lui disais-je, sont-ce là les choses que tu
+me disais le soir sur la montagne? Me priais-tu de ne
+pas trop t'aimer? croyais-tu que j'étais capable de m'en
+lasser?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ange, répondait Leoni en baisant mes
+mains, et je ne le crois pas non plus à présent. Mais
+écoute mon expérience: les choses extérieures ont sur
+nos sentiments les plus intimes une influence contre laquelle
+les âmes les plus fortes luttent en vain. Dans notre
+vallée, entourés d'air pur, de parfums et de mélodies
+naturelles, nous pouvions et nous devions être tout amour,
+toute poésie, tout enthousiasme; mais souviens-toi qu'encore
+là, je le ménageais, cet enthousiasme si facile à
+perdre, si impossible à retrouver quand on l'a perdu;
+souviens-toi de nos jours de pluie, où je mettais une espèce
+de rigueur à t'occuper pour te préserver de la réflexion
+et de la mélancolie, qui en est la suite inévitable. Sois
+sûre que l'examen trop fréquent de soi-même et des
+autres est la plus dangereuse des recherches. Il faut secouer
+ce besoin égoïste qui nous fait toujours fouiller
+dans notre coeur et dans celui qui nous aime, comme un
+laboureur cupide qui épuise la terre à force de lui demander
+de produire. Il faut savoir se faire insensible et frivole
+par intervalles; ces distractions ne sont dangereuses
+que pour les coeurs faibles et paresseux. Une âme ardente
+doit les rechercher pour ne pas se consumer elle-même;
+elle est toujours assez riche. Un mot, un regard
+suffit pour la faire tressaillir au milieu du tourbillon
+léger qui l'emporte, et pour la ramener plus ardente et
+plus tendre au sentiment de sa passion. Ici, vois-tu,
+nous avons besoin de mouvement et de variété; ces
+grands palais sont beaux, mais ils sont tristes. La mousse
+marine en ronge le pied, et l'eau limpide qui les reflete
+est souvent chargée de vapeurs qui retombent en larmes.
+Ce luxe est austère, et ces traces de noblesse qui te
+plaisent ne sont qu'une longue suite d'épitaphes et de
+tombeaux qu'il faut orner de fleurs. Il faut remplir de
+vivants cette demeure sonore, où tes pas te feraient peur
+si tu y étais seule; il faut jeter de l'argent par les fenêtres
+à ce peuple qui n'a pour lit que le parapet glacé des
+ponts, afin que la vue de sa misère ne nous rende pas
+soucieux au milieu de notre bien-être. Laisse-toi égayer
+par nos rires et endormir par nos chants; suis bonne et
+insouciante, je me charge d'arranger ta vie et de te la
+rendre agréable quand je ne pourrai te la rendre enivrante.
+Sois ma femme et ma maîtresse à Venise, tu redeviendras
+mon ange et ma sylphide sur les glaciers de
+la Suisse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI.</h3>
+
+<p>C'est par de tels discours qu'il apaisait mon inquiétude
+et qu'il me traînait, assoupie et confiante, sur le bord de
+l'abîme. Je le remerciais tendrement de la peine qu'il
+prenait pour me persuader, quand d'un signe il pouvait
+me faire obéir. Nous nous embrassions avec tendresse,
+et nous retournions au salon bruyant où nos amis nous
+attendaient pour nous séparer.</p>
+
+<p>Cependant, à mesure que nos jours se succédaient
+ainsi, Leoni ne prenait plus les mêmes soins pour me
+les faire aimer. Il s'occupait moins de la contrariété que
+j'éprouvais, et lorsque je la lui exprimais, il la combattait
+avec moins de douceur. Un jour même il fut brusque et
+amer; je vis que je lui causais de l'humeur: je résolus
+de ne plus me plaindre désormais; mais je commençai
+à souffrir réellement et à me trouver malheureuse. J'attendais
+avec résignation que Leoni prît le temps de revenir
+à moi. Il est vrai que dans ces moments-là il était
+si bon et si tendre que je me trouvais folle et lâche d'avoir
+tant souffert. Mon courage et ma confiance se ranimaient
+pour quelques jours; mais ces jours de consolation
+étaient de plus en plus rares. Leoni, me voyant
+douce et soumise, me traitait toujours avec affection,
+mais il ne s'apercevait plus de ma mélancolie; l'ennui
+me rongeait, Venise me devenait odieuse: ses eaux, son
+ciel, ses gondoles, tout m'y déplaisait. Pendant les nuits
+de jeu, j'errais seule sur la terrasse, au haut de la maison;
+je versais des larmes amères; je me rappelais ma
+patrie, ma jeunesse insouciante, ma mère si jolie et si
+bonne, mon pauvre père si tendre et si débonnaire, et
+jusqu'à ma tante avec ses petits soins et ses longs sermons.
+Il me semblait que j'avais le mal du pays, que
+j'avais envie de fuir, d'aller me jeter aux pieds de mes
+parents, d'oublier à jamais Leoni. Mais si une fenêtre
+s'ouvrait au-dessous de moi, si Leoni, las du jeu et de
+la chaleur, s'avançait sur le balcon pour respirer la fraîcheur
+du canal, je me penchais sur la rampe pour le
+voir, et mon coeur battait comme aux premiers jours de
+ma passion quand il franchissait le seuil de la maison
+paternelle; si la lune donnait sur lui et me permettait de
+distinguer sa noble taille sous le riche costume de fantaisie
+qu'il portait toujours dans l'intérieur de son palais,
+je palpitais d'orgueil et de plaisir, comme le jour où il
+m'avait introduite dans ce bal d'où nous sortîmes pour ne
+jamais revenir; si sa voix délicieuse, essayant une phrase
+de chant, vibrait sur les marbres sonores de Venise et
+montait vers moi, je sentais mon visage inondé de larmes,
+comme le soir sur la montagne quand il me chantait
+une romance composée pour moi le matin.</p>
+
+<p>Quelques mots que j'entendis sortir de la bouche d'un
+de ses compagnons augmentèrent ma tristesse et mon
+dégoût à un degré insupportable. Parmi les douze amis
+de Leoni, le vicomte de Chalm, Français, soi-disant émigré,
+était celui dont je supportais l'assiduité avec le plus
+de peine. C'était le plus âgé de tous et le plus spirituel
+peut-être; mais sous ses manières exquises perçait une
+sorte de cynisme dont j'étais souvent révoltée. Il était
+sardonique, indolent et sec; c'était de plus un homme
+sans moeurs et sans coeur; mais je n'en savais rien, et il
+me déplaisait suffisamment sans cela. Un soir que j'étais
+sur le balcon, et qu'un rideau de soie l'empêchait de me
+voir, j'entendis qu'il disait au marquis vénitien:&mdash;Mais
+où est donc Juliette? Cette manière de me nommer me
+fit monter le sang au visage; j'écoutai et je restai immobile.&mdash;Je
+ne sais, répondit le Vénitien.&mdash;Ah çà! vous
+êtes donc bien amoureux d'elle?&mdash;Pas trop, répondit-il,
+mais assez.&mdash;Et Leoni?&mdash;Leoni me la cédera un de
+ces jours.&mdash;Comment! sa propre femme?&mdash;Allons
+donc, marquis! est-ce que vous êtes fou? reprit le vicomte:
+elle n'est pas plus sa femme que la vôtre, c'est
+une fille enlevée à Bruxelles; quand il en aura assez, ce
+qui ne tardera pas, je m'en chargerai volontiers. Si vous
+en voulez après moi, marquis, inscrivez-vous en titre.&mdash;Grand
+merci, répondit le marquis; je sais comme
+vous dépravez les femmes, et je craindrais de vous succéder.</p>
+
+<p>Je n'en entendis pas davantage; je me penchai à demi
+morte sur la balustrade, et cachant mon visage dans mon
+châle, je sanglotai de colère et de honte.</p>
+
+<p>Dès le soir même j'appelai Leoni dans ma chambre, et
+je lui demandai raison de la manière dont j'étais traitée
+par ses amis. Il prit cette insulte avec une légèreté qui
+m'enfonça un trait mortel dans le coeur.&mdash;Tu es une
+petite sotte, me dit-il; tu ne sais pas ce que c'est que les
+hommes; leurs pensées sont indiscrètes et leurs paroles
+encore plus; les meilleurs sont encore les roués. Une
+femme forte doit rire de leurs prétentions, au lieu de s'en
+fâcher.</p>
+
+<p>Je tombai sur un fauteuil et je fondis en larmes en
+m'écriant:&mdash;O ma mère, ma mère! qu'est devenue
+votre fille!</p>
+
+<p>Leoni s'efforça de m'apaiser, et il n'y réussit que trop
+vite. Il se mit à mes pieds, baisa mes mains et mes bras,
+me conjura de mépriser un sot propos et de ne songer
+qu'à lui et à son amour.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! lui dis-je, que dois-je penser, quand vos amis
+se flattent de me ramasser comme ils font de vos pipes
+quand elles ne vous plaisent plus!</p>
+
+<p>&mdash;Juliette, répondit-il, l'orgueil blessé te rend amère
+et injuste. J'ai été libertin, tu le sais, je t'ai souvent
+parlé des dérèglements de ma jeunesse; mais je croyais
+m'en être purifié à l'air de notre vallée. Mes amis vivent
+encore dans le désordre où j'ai vécu, ils ne savent pas,
+ils ne comprendraient jamais les six mois que nous avons
+passés en Suisse. Mais toi, devrais-tu les méconnaître et
+les oublier?</p>
+
+<p>Je lui demandai pardon, je versai des larmes plus
+douces sur son front et sur ses beaux cheveux; je m'efforçai
+d'oublier la funeste impression que j'avais reçue.
+Je me flattais d'ailleurs qu'il ferait entendre à ses amis
+que je n'étais point une fille entretenue et qu'ils eussent
+à me respecter; mais il ne voulut pas le faire ou il n'y
+songea pas, car le lendemain et les jours suivants je vis
+les regards de M. de Chalm me suivre et me solliciter
+avec une impudence révoltante.</p>
+
+<p>J'étais au désespoir, mais je ne savais plus comment
+me soustraire aux maux où je m'étais précipitée. J'avais
+trop d'orgueil pour être heureuse et trop d'amour pour
+m'éloigner.</p>
+
+<p>Un soir, j'étais entrée dans le salon pour prendre un
+livre que j'avais oublié sur le piano. Leoni était en petit
+comité avec ses élus; ils étaient groupés autour de la table
+à thé au bout de la chambre, qui était peu éclairée, et
+ne s'apercevaient pas de ma présence. Le vicomte semblait
+être dans une de ses dispositions taquines les plus
+méchantes.&mdash;Baron Leone de Leoni, dit-il d'une voix
+sèche et railleuse, sais-tu, mon ami, que tu t'enfonces
+cruellement?&mdash;Qu'est-ce que tu veux dire? reprit
+Leoni, je n'ai pas encore de dettes à Venise.&mdash;Mais tu
+en auras bientôt.&mdash;J'espère que oui, répondit Leoni
+avec la plus grande tranquillité.&mdash;Vive Dieu! dit le
+marquis, tu es le premier des hommes pour te ruiner;
+un demi-million en trois mois, sais-tu que c'est un très-joli
+train!</p>
+
+<p>La surprise m'avait enchaînée à ma place; immobile
+et retenant ma respiration, j'attendis la suite de ce singulier
+entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Un demi-million? demanda le marquis vénitien avec
+indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, repartit Chalm, le juif Thadée lui a compté
+cinq cent mille francs au commencement de l'hiver.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-bien, dit le marquis. Leoni, as-tu payé
+le loyer de ton palais héréditaire?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! d'avance, dit Chalm; est-ce qu'on le lui
+aurait loué sans ça?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu comptes faire quand tu n'auras
+plus rien? demanda à Leoni un autre de ses affidés.</p>
+
+<p>&mdash;Des dettes, répondit Leoni avec un calme imperturbable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus facile que de trouver des juifs qui nous
+laissent trois mois en paix, dit le vicomte. Que feras-tu
+quand tes créanciers te prendront au collet?</p>
+
+<p>&mdash;Je prendrai un joli petit bateau... répondit Leoni
+en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Et tu iras à Trieste?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est trop près; à Palerme, je n'y ai pas encore
+été.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand on arrive quelque part, dit le marquis,
+il faut faire figure dès les premiers jours.</p>
+
+<p>&mdash;La Providence y pourvoira, répondit Leoni, c'est la
+mère des audacieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non pas celle des paresseux, dit Chalm, et je
+ne connais au monde personne qui le soit plus que toi.
+Que diable as-tu fait en Suisse avec ton infante pendant
+six mois?</p>
+
+<p>&mdash;Silence là-dessus, répondit Leoni; je l'ai aimée, et
+je jetterai mon verre au nez de quiconque le trouvera
+plaisant.</p>
+
+<p>&mdash;Leoni, tu bois trop, lui cria un autre de ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, répondit Leoni, mais j'ai dit ce que
+j'ai dit.</p>
+
+<p>Le vicomte ne répondit pas à cette espèce de provocation,
+et le marquis se hâta de détourner la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi, diable! ne joues-tu pas? dit-il à
+Leoni.</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-Dieu! je joue tous les jours pour vous obliger,
+moi qui déteste le jeu; vous me rendrez stupide avec
+vos cartes et vos dés, et vos poches qui sont comme le
+tonneau des Danaïdes, et vos mains insatiables. Vous
+n'êtes que des sots, vous tous. Quand vous avez fait un
+coup, au lieu de vous reposer et de jouir de la vie en voluptueux,
+vous vous agitez jusqu'à ce que vous ayez gâté
+la chance.</p>
+
+<p>&mdash;La chance, la chance! dit le marquis, on sait ce que
+c'est que la chance.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci! dit Leoni, je ne veux plus le savoir;
+j'ai été trop bien étrillé à Paris. Quand je pense qu'il y
+a un homme, que Dieu veuille bien dans sa miséricorde
+donner à tous les diables!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme, dit le marquis, dont il faudra que nous
+nous débarrassions à tout prix si nous voulons retrouver
+la liberté sur la terre. Mais patience, nous sommes deux
+contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, dit Leoni, je n'ai pas tellement oublié
+la vieille coutume du pays, que je ne sache purger
+notre route de celui qui me gênera. Sans mon diable
+d'amour qui me tenait à la cervelle, j'avais beau jeu en
+Belgique.</p>
+
+<p>&mdash;Toi? dit le marquis, tu n'as jamais opéré dans ce
+genre-là, et tu n'en auras jamais le courage.</p>
+
+<p>&mdash;Le courage? s'écria Leoni en se levant à demi avec
+des yeux étincelants.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'extravagances, reprit le marquis avec cet effroyable
+sang-froid qu'ils avaient tous. Entendons-nous:
+tu as du courage pour tuer un ours ou un sanglier; mais
+pour tuer un homme, tu as trop d'idées sentimentales et
+philosophiques dans la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut, répondit Leoni en se rasseyant, cependant
+je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux donc pas jouer à Palerme? dit le vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable le jeu! Si je pouvais me passionner pour
+quelque chose, pour la chasse, pour un cheval, pour une
+Calabraise olivâtre, j'irais l'été prochain m'enfermer dans
+les Abruzzes et passer encore quelques mois à vous oublier
+tous.</p>
+
+<p>&mdash;Repassionne-toi pour Juliette, dit le vicomte avec
+ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me repassionnerai pas pour Juliette, répondit
+Leoni avec colère; mais je te donnerai un soufflet si tu
+prononces encore son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut lui faire boire du thé, dit le vicomte; il est
+ivre-mort.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Leoni, s'écria le marquis en lui serrant le
+bras, tu nous traites horriblement ce soir; qu'as-tu donc?
+ne sommes-nous plus tes amis? doutes-tu de nous?
+parle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne doute pas de vous, dit Leoni, vous m'avez
+rendu autant que je vous ai pris. Je sais ce que vous
+valez tous; le bien et le mal, je juge, tout cela sans préjugé
+et sans prévention.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il ferait beau voir! dit le vicomte entre ses
+dents.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, du punch, du punch! crièrent les autres.
+Il n'y a plus de bonne humeur possible si nous n'achevons
+de griser Chalm et Leoni; ils en sont aux attaques
+de nerfs, mettons-les dans l'extase.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes amis, mes bons amis! cria Leoni, le
+punch, l'amitié! la vie, la belle vie! A bas les cartes!
+ce sont elles qui me rendent maussade; vive l'ivresse!
+vivent les femmes! vive la paresse, le tabac, la musique,
+l'argent! vivent les jeunes filles et les vieilles comtesses!
+vive le diable, vive l'amour! vive tout ce qui fait vivre!
+Tout est bon quand on est assez bien constitué pour profiter
+et jouir de tout.</p>
+
+<p>Ils se levèrent tous en entonnant un choeur bachique:
+je m'enfuis, je montai l'escalier avec l'égarement d'une
+personne qui se croit poursuivie, et je tombai sans connaissance
+sur le parquet de ma chambre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XII.</h3>
+
+
+<p>Le lendemain matin on me trouva étendue sur le tapis,
+raide et glacée comme par la mort; j'eus une fièvre cérébrale.
+Je crois que Leoni me donna des soins; il me
+sembla le voir souvent à mon chevet, mais je n'en pus
+conserver qu'une idée vague. Au bout de trois jours j'étais
+hors de danger. Leoni vint alors savoir de mes nouvelles
+de temps en temps, et passer une partie de l'après-midi
+avec moi. Il quittait le palais tous les soirs à six
+heures et ne rentrait que le lendemain matin; j'ai su cela
+plus tard.</p>
+
+<p>De tout ce que j'avais entendu, je n'avais compris clairement
+qu'une chose, qui était la cause de mon désespoir:
+c'est que Leoni ne m'aimait plus. Jusque-là je n'avais
+pas voulu le croire, quoique toute sa conduite dut
+me le faire comprendre. Je résolus de ne pas contribuer
+plus longtemps à sa ruine, et de ne pas abuser d'un reste
+de compassion et de générosité qui lui prescrivait encore
+des égards envers moi. Je le fis appeler aussitôt que je
+me sentis la force de supporter cette entrevue, et je lui
+déclarai ce que je lui avais entendu dire de moi au milieu
+de l'orgie; je gardai le silence sur tout le reste. Je ne
+voyais pas clair dans cette confusion d'infamies que ses
+amis m'avaient fait pressentir; je ne voulais pas comprendre
+cela. Je consentais à tout, d'ailleurs: à mon
+abandon, à mon désespoir et à ma mort.</p>
+
+<p>Je lui signifiai que j'étais décidée à partir dans huit
+jours, que je ne voulais rien accepter de lui désormais.
+J'avais gardé l'épingle de mon père; en la vendant, j'aurais
+bien au delà de ce qu'il me fallait d'argent pour retourner
+à Bruxelles.</p>
+
+<p>Le courage avec lequel je parlai, et que la fièvre
+aidait sans doute, frappa Leoni d'un coup inattendu. Il
+garda le silence et marcha avec agitation dans la chambre;
+puis des sanglots et des cris s'échappèrent de sa
+poitrine; il tomba suffoqué sur une chaise. Effrayée de
+l'état où je le voyais, je quittai comme malgré moi ma
+chaise longue et je m'approchai de lui avec sollicitude.
+Alors il me saisit dans ses bras, et me serrant avec frénésie:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! tu ne me quitteras pas, s'écria-t-il,
+jamais je n'y consentirai; si la fierté, bien juste et bien
+légitime, ne se laisse pas fléchir, je me coucherai à tes
+pieds, en travers de cette porte, et je me tuerai si tu
+marches sur moi. Non, tu ne t'en iras pas, car je t'aime
+avec passion; tu es la seule femme au monde que j'aie
+pu respecter et admirer encore après l'avoir possédée six
+mois. Ce que j'ai dit est une sottise, une infamie et un
+mensonge; tu ne sais pas, Juliette, oh! tu ne sais pas tous
+mes malheurs! tu ne sais pas à quoi me condamne une
+société d'hommes perdus, à quoi m'entraîne une âme de
+bronze, de feu, d'or et de boue, que j'ai reçue du ciel et
+de l'enfer réunis! Si tu ne veux plus m'aimer, je ne veux
+plus vivre. Que n'ai-je pas fait, que n'ai-je pas sacrifié,
+que n'ai-je pas souillé pour m'attacher à cette vie exécrable
+qu'ils m'ont faite! Quel démon moqueur s'est donc
+enfermé dans mon cerveau pour que j'y trouve encore
+parfois de l'attrait, et pour que je brise, en m'y élançant,
+les liens les plus sacrés? Ah! il est temps d'en finir; je
+n'avais eu, depuis que je suis au monde, qu'une période
+vraiment belle, vraiment pure, celle où je t'ai possédée
+et adorée. Cela m'avait lavé de toutes mes iniquités, et
+j'aurais dû rester sous la neige dans le chalet; je serais
+mort en paix avec toi, avec Dieu et avec moi-même, tandis
+que me voilà perdu à tes yeux et aux miens. Juliette,
+Juliette! grâce, pardon! je sens mon âme se briser si
+tu m'abandonnes. Je suis encore jeune; je veux vivre,
+je veux être heureux, et je ne le serai jamais qu'avec toi.
+Vas-tu me punir de mort pour un blasphème échappé
+à l'ivresse? Y crois-tu, y peux-tu croire? Oh! que je
+souffre! que j'ai souffert depuis quinze jours! J'ai des
+secrets qui me brûlent les entrailles; si je pouvais te les
+dire... mais tu ne pourrais jamais les entendre jusqu'au
+bout!</p>
+
+<p>&mdash;Je les sais, lui dis-je; et si tu m'aimais, je serais
+insensible à tout le reste...</p>
+
+<p>&mdash;Tu les sais! s'écria-t-il d'un air égaré, tu les sais!
+Que sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que vous êtes ruiné, que ce palais n'est
+point à vous, que vous avez mangé en trois mois une
+somme immense; je sais que vous êtes habitué à cette
+existence aventureuse et à ces désordres. J'ignore comment
+vous défaites si vite et comment vous rétablissez
+votre fortune ainsi; je pense que le jeu est votre perte
+et votre ressource; je crois que vous avez autour de
+vous une société funeste, et que vous luttez contre d'affreux
+conseils; je crois que vous êtes au bord d'un
+abîme, mais que vous pouvez encore le fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, tout cela est vrai, s'écria-t-il, tu
+sais tout! et tu me le pardonnerais?</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'avais perdu votre amour, lui dis-je, je croirais
+n'avoir rien perdu en quittant ce palais, ce faste et
+ce monde qui me sont odieux. Quelque pauvres que nous
+fussions, nous pourrions toujours vivre comme nous
+avons fait dans notre chalet, soit là, soit ailleurs, si
+vous êtes las de la Suisse. Si vous m'aimiez encore, vous
+ne seriez pas perdu; car vous ne penseriez ni au jeu, ni
+à l'intempérance, ni à aucune des passions que vous
+avez célébrées dans un toast diabolique; si vous m'aimiez,
+nous paierions avec ce qui vous reste ce que
+vous pouvez devoir, et nous irions nous ensevelir et
+nous aimer dans quelque retraite où j'oublierais vite ce
+que je viens d'apprendre, où je ne vous le rappellerais
+jamais, où je ne pourrais pas en souffrir... Si vous
+m'aimiez...!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'aime, je t'aime, s'écria-t-il; partons! sauvons-nous,
+Sauve-moi! Sois ma bienfaitrice, mon ange,
+comme tu l'as toujours été. Viens, pardonne-moi!</p>
+
+<p>Il se jeta à mes pieds, et tout ce que la passion la
+plus fervente peut dicter, il me le dit avec tant de chaleur,
+que j'y crus... et que j'y croirai toujours. Leoni
+me trompait, m'avilissait, et m'aimait en même temps.</p>
+
+<p>Un jour, pour se soustraire aux vifs reproches que je
+lui adressais, il essaya de réhabiliter la passion du jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Le jeu, me dit-il avec cette éloquence spécieuse
+qui n'avait que trop d'empire sur moi, c'est une passion
+bien autrement énergique que l'amour. Plus féconde en
+drames terribles, elle est plus enivrante, plus héroïque
+dans les actes qui concourent à son but. Il faut le dire,
+hélas! si ce but est vil en apparence, l'ardeur est puissante,
+l'audace est sublime, les sacrifices sont aveugles
+et sans bornes. Jamais, il faut que tu le saches, Juliette,
+jamais les femmes n'en inspirent de pareils. L'or est une
+puissance supérieure à la leur. En force, en courage, en
+dévouement, en persévérance, au prix du joueur, l'amant
+n'est qu'un faible enfant dont les efforts sont dignes
+de pitié. Combien peu d'hommes avez-vous vus sacrifier
+à leur maîtresse ce bien inestimable, cette nécessité
+sans prix, cette condition d'existence sans laquelle on
+pense qu'il n'y a pas d'existence supportable, l'honneur!
+Je n'en connais guère dont le dévouement aille
+plus loin que le sacrifice de la vie. Tous les jours le
+joueur immole son honneur et supporte la vie. Le joueur
+est âpre, il est stoïque; il triomphe froidement, il succombe
+froidement; il passe en quelques heures des derniers
+rangs de la société aux premiers; dans quelques
+heures il redescend au point d'où il était parti, et cela
+sans changer d'attitude ni de visage. Dans quelques
+heures, sans quitter la place où son démon l'enchaîne,
+il parcourt toutes les vicissitudes de la vie, il passe par
+toutes les chances de fortune qui représentent les différentes
+conditions sociales. Tour à tour roi et mendiant,
+il gravit d'un seul bond l'échelle immense, toujours
+calme, toujours maître de lui, toujours soutenu par sa
+robuste ambition, toujours excité par l'acre soif qui le
+dévore. Que sera-t-il toute l'heure? prince ou esclave?
+Comment sortira-t-il de cet antre? nu, ou courbé sous
+le poids de l'or? Qu'importe? Il y reviendra demain refaire
+sa fortune, la perdre ou la tripler. Ce qu'il y a
+d'impossible pour lui, c'est le repos; il est comme l'oiseau
+des tempêtes, qui ne peut vivre sans les flots agités
+et les vents en fureur. On l'accuse d'aimer l'or? il l'aime
+si peu qu'il le jette à pleines mains. Ces dons de l'enfer
+ne sauraient lui profiter ni l'assouvir. A peine riche, il
+lui tarde d'être ruiné afin de goûter encore cette nerveuse
+et terrible émotion sans laquelle la vie lui est insipide.
+Qu'est-ce donc que l'or à ses yeux? Moins par
+lui-même que des grains de sable aux vôtres. Mais l'or lui
+est un emblème des biens et des maux qu'il vient chercher
+et braver. L'or, c'est son jouet, c'est son ennemi,
+c'est son Dieu, c'est son rêve, c'est son démon, c'est sa
+maîtresse, c'est sa poésie; c'est l'ombre qu'il poursuit,
+qu'il attaque, qu'il étreint, puis qu'il laisse échapper,
+pour avoir le plaisir de recommencer la lutte et de se
+prendre encore une fois corps à corps avec le destin. Va!
+c'est beau cela! c'est absurde, il faut le condamner,
+parce que l'énergie, employée ainsi, est sans profit pour
+la société, parce que l'homme qui dirige ses forces vers
+un pareil but vole à ses semblables tout le bien qu'il
+aurait pu leur faire avec moins d'égoïsme; mais en le
+condamnant, ne le méprisez pas, petites organisations
+qui n'êtes capables ni de bien ni de mal; ne mesurez
+qu'avec effroi le colosse de volonté qui lutte ainsi sur
+une mer fougueuse pour le seul plaisir d'exercer sa vigueur
+et de la jeter en dehors de lui. Son égoïsme le
+pousse au milieu des fatigues et des dangers, comme le
+vôtre vous enchaîne à de patientes et laborieuses professions.
+Combien comptez-vous, dans le monde, d'hommes
+qui travaillent pour la patrie sans songer à eux-mêmes?
+Lui, il s'isole franchement, il se met à part; il
+dispose de son avenir, de son présent, de son repos, de
+son honneur. Il se condamne à la souffrance, à la fatigue.
+Déplorez son erreur, mais ne vous comparez pas
+à lui, dans le secret de votre orgueil, pour vous glorifier
+à ses dépens. Que son fatal exemple serve seulement
+à vous consoler de votre inoffensive nullité.</p>
+
+<p>&mdash;O ciel! lui répondis-je, de quels sophismes votre
+coeur s'est-il donc nourri, ou bien quelle est la faiblesse
+de mon intelligence? Quoi! le joueur ne serait pas méprisable?
+O Leoni, pourquoi, ayant tant de force, ne
+l'avez-vous pas employée à vous dompter dans l'intérêt
+de vos semblables?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, répondit-il d'un ton ironique et amer, que
+j'ai mal compris la vie, apparemment; c'est que mon
+amour-propre m'a mal conseillé. C'est qu'au lieu de
+monter sur un théâtre somptueux, je suis montés sur un
+théâtre en plein vent; c'est qu'au lieu de m'employer à
+déclamer de spécieuses moralités sur la scène du monde
+et à jouer les rôles héroïques, je me suis amusé, pour
+donner carrière à la vigueur de mes muscles, à faire des
+tours de force et à me risquer sur un fil d'archal. Et encore
+cette comparaison ne vaut rien: le saltimbanque a
+sa vanité, connue le tragédien, comme l'orateur philanthrope.
+Le joueur n'en a pas; il n'est ni admiré, ni applaudi,
+ni envié. Ses triomphes sont si courts et si hasardés,
+que ce n'est pas la peine d'en parler. Au contraire,
+la société le condamne, le vulgaire le méprise, surtout
+les jours où il a perdu. Tout son charlatanisme consiste
+à faire bonne contenance, à tomber décemment devant
+un groupe d'intéressés qui ne le regardent même pas,
+tant ils ont une autre contention d'esprit qui les absorbe!
+Si dans ses rapides heures de fortune il trouve quelque
+plaisir à satisfaire les vulgaires vanités du luxe,
+c'est un tribut bien court qu'il paie aux faiblesses humaines.
+Bientôt il va sacrifier sans pitié ces puériles
+jouissances d'un instant à l'activité dévorante de son âme,
+à celle fièvre infernale qui ne lui permet pas de vivre
+tout un jour de la vie des autres hommes. De la vanité à
+lui! il n'en a pas le temps, il a bien autre chose à faire!
+N'a-t-il pas son coeur à faire souffrir, sa tête à bouleverser,
+son sang à boire, sa chair à tourmenter, son or à
+perdre, sa vie à remettre en question, à reconstruire,
+à défaire, à tordre, à déchirer par lambeaux, à risquer
+en bloc, à reconquérir pièce à pièce, à mettre dans sa
+bourse, à jeter sur la table à chaque instant? Demandez
+au marin s'il peut vivre à terre, à l'oiseau s'il peut être
+heureux sans ses ailes, au coeur de l'homme s'il peut se
+passer d'émotions.</p>
+
+<p>Le joueur n'est donc pas criminel par lui-même; c'est
+sa position sociale qui presque toujours le rend tel, c'est
+sa famille qu'il ruine ou qu'il déshonore. Mais supposez-le,
+comme moi, isolé dans le monde, sans affections,
+sans parentés assez intimes pour être prises en
+considération, libre, abandonné à lui-même, rassasié
+ou trompé en amour, comme je l'ai été si souvent, et
+vous plaindrez son erreur, vous regretterez pour lui
+qu'il ne soit pas né avec un tempérament sanguin et vaniteux
+plutôt qu'avec un tempérament bilieux et concentré.</p>
+
+<p>Où prend-on que le joueur soit dans la même catégorie
+que les flibustiers et les brigands? Demandez aux
+gouvernements pourquoi ils tirent une partie de leurs
+richesses d'une source si honteuse! Eux seuls sont coupables
+d'offrir ces horribles tentations à l'inquiétude,
+ces funestes ressources au désespoir.</p>
+
+<p>Si l'amour du jeu n'est pas en lui-même aussi honteux
+que la plupart des autres penchants, c'est le plus
+dangereux de tous, le plus âpre, le plus irrésistible,
+celui dont les conséquences sont les plus misérables. Il
+est presque impossible au joueur de ne pas se déshonorer
+au bout de quelques années.</p>
+
+<p>Quant à moi, poursuivit-il d'un air plus sombre et d'une
+voix moins vibrante, après avoir pendant longtemps supporté
+cette vie d'angoisses et de convulsions avec l'héroïsme
+chevaleresque qui était à la base de mon caractère,
+je me laissai enfin corrompre; c'est à dire que,
+mon âme s'usant peu à peu à ce combat perpétuel, je
+perdis la force stoïque avec laquelle j'avais su accepter
+les revers, supporter les privations d'une affreuse misère,
+recommencer patiemment l'édifice de ma fortune,
+parfois avec une obole, attendre, espérer, marcher prudemment
+et pas à pas, sacrifier tout un mois à réparer les
+pertes d'un jour. Telle fut longtemps ma vie. Mais enfin,
+las de souffrir, je commençai à chercher hors de ma
+volonté, hors de ma vertu (car il faut bien le dire, le
+joueur a sa vertu aussi), les moyens de regagner plus
+vite les valeurs perdues; j'empruntai, et dès lors je fus
+perdu moi-même.</p>
+
+<p>On souffre d'abord cruellement de se trouver dans une
+situation indélicate; et puis on s'y fait comme à tout, on
+s'étourdit, on se blase. Je fis comme font les joueurs et
+les prodigues; je devins nuisible et dangereux à mes
+amis. J'accumulai sur leurs têtes les maux que longtemps
+j'avais courageusement assumés sur la mienne.
+Je fus coupable; je risquai mon honneur, puis l'existence
+et l'honneur de mes proches, comme j'avais risqué
+mes biens. Le jeu a cela d'horrible, qu'il ne vous
+donne pas de ces leçons sur lesquelles il n'y a point à revenir.
+Il est toujours là qui vous appelle! Cet or, qui ne
+s'épuise jamais, est toujours devant vos yeux. Il vous
+suit, il vous invite, il vous dit: «Espère!» et parfois
+il tient ses promesses, il vous rend l'audace, il rétablit
+votre crédit, il semble retarder encore le déshonneur;
+mais le déshonneur est consommé du jour où l'honneur
+est volontairement mis en risque.</p>
+
+<p>Ici Leoni baissa la tête et tomba dans un morne silence;
+la confession qu'il avait peut-être songé à me faire
+expira sur ses lèvres. Je vis à sa honte et à sa tristesse
+qu'il était bien inutile de rétorquer les arguments sophistiques
+de son désordre; sa conscience s'en était déjà
+chargée.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, me dit-il quand nous fûmes réconciliés,
+demain je ferme la maison à tous mes commensaux, et
+je pars pour Milan, où j'ai à toucher encore une somme
+assez forte qui m'est due. Pendant ce temps, soigne-toi
+bien, rétablis ta santé, mets en ordre toutes les requêtes
+de nos créanciers, et fais les apprêts de notre départ.
+Dans huit jours, dans quinze au plus, je reviendrai
+payer nos dettes et te chercher pour aller vivre avec toi
+où tu voudras, pour toujours.</p>
+
+<p>Je crus à tout, je consentis à tout. Il partit, et la maison
+fut fermée. Je n'attendis pas que je fusse entièrement
+guérie pour m'occuper de remettre tout en ordre et de
+reviser les mémoires des fournisseurs. J'espérais que
+Leoni m'écrirait dès son arrivée à Milan, comme il me
+l'avait promis; il fut plus de huit jours sans me donner
+de ses nouvelles. Il m'annonça enfin qu'il était sûr de
+toucher beaucoup plus d'argent que nous n'en devions,
+mais qu'il serait obligé de rester vingt jours absent
+au lieu de quinze. Je me résignai. Au bout de vingt
+jours, une nouvelle lettre m'annonça qu'il était forcé
+d'attendre ses rentrées jusqu'à la fin du mois. Je tombai
+dans le découragement. Seule dans ce grand palais, où,
+pour échapper aux insolentes visites des compagnons de
+Leoni, j'étais obligée de me cacher, de baisser les stores
+de ma fenêtre et de soutenir une espèce de siège, dévorée
+d'inquiétude, malade et faible, livrée aux plus noires
+réflexions et à tous les remords que l'aiguillon du
+malheur réveille, je fus plusieurs fois tentée de mettre
+fin à ma déplorable vie.</p>
+
+<p>Mais je n'étais pas au bout de mes souffrances.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XIII.</h3>
+
+
+<p>Un matin, que je croyais être seule dans le grand salon
+et que je tenais un livre ouvert sur mes genoux, sans
+songer à le regarder, j'entendis du bruit auprès de moi,
+et, sortant de ma léthargie, je vis la détestable figure
+du vicomte de Chalm. Je fis un cri, et j'allais le chasser,
+lorsqu'il se confondit en excuses d'un air à la fois respectueux
+et railleur, auquel je ne sus que répondre. Il
+me dit qu'il avait forcé ma porte sur l'autorisation d'une
+lettre de Leoni, qui l'avait spécialement chargé de venir
+s'informer de ma santé et de lui en donner des nouvelles.
+Je ne crus point à ce prétexte, et j'allais je lui dire;
+mais, sans m'en laisser le temps, il se mit à parler lui-même
+avec un sang-froid si impudent, qu'à moins d'appeler
+mes gens, il m'eût été impossible de le mettre à la
+porte. Il était décidé à ne rien comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, Madame, me dit-il d'un air d'intérêt hypocrite,
+que vous êtes informée de la situation fâcheuse
+où se trouve le baron. Soyez sûre que mes faibles ressources
+sont à sa disposition; c'est malheureusement
+bien peu de chose pour contenter la prodigalité d'un caractère
+si magnifique. Ce qui me console, c'est qu'il est
+courageux, entreprenant et ingénieux. Il a refait plusieurs
+fois sa fortune; il la relèvera encore. Mais vous
+aurez à souffrir, vous, madame, si jeune, si délicate et
+si digne d'un meilleur sort! C'est pour vous que je m'afflige
+profondément des folies de Leoni et de toutes celles
+qu'il va encore commettre avant de trouver des ressources.
+La misère est une horrible chose à votre âge, et
+quand en a toujours vécu dans le luxe...</p>
+
+<p>Je l'interrompis brusquement; car je crus voir où il
+voulait en venir avec son injurieuse compassion. Je ne
+comprenais pas encore toute la bassesse de ce personnage.</p>
+
+<p>Devinant ma méfiance, il s'empressa de la combattre.
+Il me fit entendre, avec toute la politesse de son langage
+subtil et froid, qu'il se jugeait trop vieux et trop peu
+riche pour m'offrir son appui, mais qu'un jeune lord
+immensément riche, qui m'avait été présenté par lui, et
+qui m'avait fait quelques visites, lui avait confié l'honorable
+message de me tenter par des promesses magnifiques.
+Je n'eus pas la force de répondre à cet affront;
+j'étais si faible et si abattue, que je me mis à pleurer
+sans rien dire. L'infâme Chalm crut que j'étais ébranlée;
+et, pour me décider entièrement, il me déclara que
+Leoni ne reviendrait point à Venise, qu'il était enchaîné
+aux pieds de la princesse Zagarolo, et qu'il lui avait
+donné plein pouvoir de traiter cette affaire avec moi.</p>
+
+<p>L'indignation me rendit enfin la présence d'esprit dont
+j'avais besoin pour accabler cet homme de mépris et de
+confusion. Mais il fut bientôt remis de son trouble.&mdash;Je
+vois, Madame, me dit-il, que votre jeunesse et votre
+candeur ont été cruellement abusées, et je ne saurais
+vous rendre haine pour haine, car vous me méconnaissez
+et vous m'accusez; moi, je vous connais et vous estime.
+J'aurai, pour entendre vos reproches et vos injures,
+tout le stoïcisme dont le véritable dévouement
+doit savoir s'armer, et je vous dirai dans quel abîme vous
+êtes tombée et de quelle abjection je veux vous retirer.</p>
+
+<p>Il prononça ces mots avec tant de force et de calme,
+que mon crédule caractère en fut comme subjugué. Un
+instant je pensai que, dans le trouble de mes malheurs,
+j'avais peut-être méconnu un homme sincère. Fascinée
+par l'impudente sérénité de son visage, j'oubliai les dégoûtantes
+paroles que je lui avais entendu prononcer, et
+je lui laissai le temps de parler. Il vit qu'il fallait profiter
+de ce moment d'incertitude et de faiblesse, et se
+hâta de me donner sur Leoni des renseignements d'une
+odieuse vérité.</p>
+
+<p>&mdash;J'admire, dit-il, comment votre coeur, facile et
+confiant, a pu s'attacher si longtemps à un caractère
+semblable, il est vrai que la nature l'a doté de séductions
+irrésistibles, et qu'il a une habileté extraordinaire
+pour cacher ses turpitudes et pour prendre les dehors de
+la loyauté. Toutes les villes de l'Europe le connaissent
+pour un roué charmant. Quelques personnes seulement
+en Italie savent qu'il est capable de toutes les scélératesses
+pour satisfaire ses fantaisies innombrables. Aujourd'hui
+vous le verrez se modeler sur le type de Lovelace,
+demain sur celui du pastor Fido. Comme il est
+un peu poëte, il est capable de recevoir toutes les impressions,
+de comprendre et de singer toutes les vertus,
+d'étudier et de jouer tous les rôles. Il croit sentir tout ce
+qu'il imite, et quelquefois il s'identifie tellement avec le
+personnage qu'il a choisi, qu'il en ressent les passions
+et en saisit la grandeur. Mais, comme le fond de son
+âme est vil et corrompu, comme il n'y a en lui qu'affectation
+et caprice, le vice se réveille tout à coup dans son
+sang, l'ennui de son hypocrisie le jette dans des habitudes
+entièrement contraires à celles qui semblaient lui
+être naturelles. Ceux qui ne l'ont vu que sous une de ses
+faces mensongères s'étonnent et le croient devenu fou;
+ceux qui savent que son caractère est de n'en avoir aucun
+de vrai, sourient et attendent paisiblement quelque
+nouvelle invention.</p>
+
+<p>Quoique ce portrait horrible me révoltai au point de
+me suffoquer, il me semblait y voir briller des traits
+d'une lumière accablante. J'étais atterrée, mes nerfs se
+contractaient. Je regardais Chalm d'un air effaré: il
+s'applaudit de sa puissance, et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ce caractère vous étonne; si vous aviez plus d'expérience,
+ma chère dame, vous sauriez qu'il est fort répandu
+dans le monde. Pour l'avoir à un certain degré,
+il faut une certaine supériorité d'intelligence; et si beaucoup
+de sots s'en abstiennent, c'est qu'ils sont incapables
+de le soutenir. Vous verrez presque toujours un
+homme médiocre et vain se renfermer dans une manière
+d'être obstinée qu'il prendra pour une spécialité, et qui
+le consolera des succès d'autrui. Il s'avouera moins brillant,
+mais il se déclarera plus solide et plus utile. La
+terre n'est peuplée que d'imbéciles insupportables ou de
+fous nuisibles. Tout bien considéré, j'aime encore mieux
+les derniers; j'ai assez de prudence pour m'en préserver
+et assez de tolérance pour m'en amuser. Mieux
+vaut rire avec un malicieux bouffon que bâiller avec un
+bon homme ennuyeux. C'est pourquoi vous m'avez vu
+dans l'intimité d'un homme que je n'aime ni n'estime.
+D'ailleurs j'étais attiré ici par vos manières affables, par
+votre angélique douceur; je me sentais pour vous une
+amitié paternelle. Le jeune lord Edwards, qui vous
+avait vue de sa fenêtre passer des heures entières immobile
+et rêveuse à votre balcon, m'avait pris pour confident
+de la passion violente qu'il a conçue pour vous.
+Je l'avais présenté ici, désirant franchement et ardemment
+que vous ne restassiez pas plus longtemps dans la
+position douloureuse et humiliante où l'abandon de Leoni
+vous laissait; je, savais que lord Edwards avait une âme
+digne de la vôtre, et qu'il vous ferait une existence heureuse
+et honorable... Je viens aujourd'hui renouveler
+mes efforts et vous révéler son amour, que vous n'avez
+pas voulu comprendre...</p>
+
+<p>Je mordais mon mouchoir de colère; mais, dévorée
+par une idée fixe, je me levai, et je lui dis avec force:</p>
+
+<p>&mdash;Vous prétendez que Leoni vous autorise à me faire
+ces infâmes propositions: prouvez-le-moi! oui, Monsieur,
+prouvez-le! Et je lui secouai le bras convulsivement.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! ma chère petite, me répondit ce misérable
+avec son impassibilité odieuse, c'est bien facile à
+prouver. Mais comment ne vous l'expliquez-vous pas à
+vous-même? Leoni ne vous aime plus; il a une autre
+maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Prouvez-le! répétai-je avec exaspération.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, tout à l'heure, me dit-il. Leoni a
+grand besoin d'argent, et il y a des femmes d'un certain
+âge dont la protection peut être avantageuse.</p>
+
+<p>&mdash;Prouvez-moi tout ce que vous dites! m'écriai-je, ou
+je vous chasse à l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, répondit-il sans se déconcerter; mais faisons
+un accord: si j'ai menti, je sortirai d'ici pour n'y
+jamais remettre les pieds; si j'ai dit vrai en affirmant
+que Leoni m'autorise à vous parler de lord Edwards, vous
+me permettrez de venir ce soir avec ce dernier.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il tira de sa poche une lettre sur l'adresse
+de laquelle je reconnus l'écriture de Leoni.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! m'écriai-je, emportée par l'invincible désir
+de connaître mon sort; oui, je le promets.</p>
+
+<p>Le marquis déplia lentement la lettre et me la présenta.
+Je lus:</p>
+
+<p>«Mon cher vicomte, quoique tu me causes souvent
+des accès de colère où je t'écraserais volontiers, je crois
+que tu as vraiment de l'amitié pour moi et que tes offres
+de service sont sincères. Je n'en profiterai pourtant pas.
+J'ai mieux que cela, et mes affaires reprennent un train
+magnifique. La seule chose qui m'embarrasse et qui
+m'épouvante, c'est Juliette. Tu as raison: au premier
+jour elle va faire avorter mes projets. Mais que faire?
+J'ai pour elle le plus sot et le plus invincible attachement.
+Son désespoir m'ôte toutes mes forces. Je ne puis
+la voir pleurer sans être à ses pieds... Tu crois qu'elle
+se laisserait corrompre? Non, tu ne la connais pas;
+jamais elle ne se laissera vaincre par la cupidité. Mais
+le dépit? dis-tu. Oui, cela est plus vraisemblable.
+Quelle est la femme qui ne fasse par colère ce qu'elle
+ne ferait pas par amour? Juliette est, fière, j'en ai acquis
+la certitude dans ces derniers temps. Si tu lui dis
+un peu de mal de moi, si lu lui fais entendre que je
+suis infidèle...., peut-être!.... Mais, mon Dieu! je ne
+puis y penser sans que mon âme se déchire... Essaie:
+si elle succombe, je la mépriserai et je l'oublierai; si
+elle résiste... ma foi! nous verrons. Quel que soit le
+résultat de tes efforts, j'aurai un grand désastre à
+craindre ou une grande peine de coeur à supporter.»</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit le marquis quand j'eus fini, je vais
+chercher lord Edwards.</p>
+
+<p>Je cachai ma tête dans mes mains et je restai longtemps
+immobile et muette. Puis tout à coup je cachai cet
+exécrable billet dans mon sein et je sonnai avec violence.</p>
+
+<p>&mdash;Que ma femme de chambre fasse en cinq minutes un
+porte-manteau, dis-je au laquais, et que Beppo amène la
+gondole.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous faire, ma chère enfant? me dit le
+vicomte étonné; où voulez-vous aller?</p>
+
+<p>&mdash;Chez lord Edwards, apparemment! lui dis-je avec
+une ironie amère dont il ne comprit pas le sens. Allez
+l'avertir, repris-je; dites-lui que vous avez gagné votre
+salaire et que je vole vers lui.</p>
+
+<p>Il commença à comprendre que je le raillais avec fureur.
+Il s'arrêta irrésolu. Je sortis du salon sans dire un
+mot de plus, et j'allai mettre un habit de voyage. Je descendis
+suivie de ma femme de chambre, portant le paquet.
+Au moment de passer dans la gondole, je sentis une
+main agitée qui me retenait par mon manteau; je me
+retournai, je vis Chalin troublé et effrayé.&mdash;Où donc
+allez-vous? me dit-il d'une voix altérée. Je triomphais
+d'avoir enfin troublé son sang-froid de scélérat.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais à Milan, lui dis-je, et je vous fais perdre les
+deux ou trois cents sequins que lord Edwards vous avait
+promis.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, dit le vicomte furieux; rendez-moi la
+lettre, ou vous ne partirez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Beppo! m'écriai-je avec l'exaspération de la colère
+et de la peur en m'élançant vers le gondolier, délivre-moi
+de ce rufian, qui me casse le bras.</p>
+
+<p>Tous les domestiques de Leoni me trouvaient douce et
+m'étaient dévoués. Beppo, silencieux et résolu, me saisit
+par la taille et m'enleva de l'escalier. En même temps il
+donna un coup de pied à la dernière marche, et la gondole
+s'éloigna au moment où il m'y déposait avec une
+adresse et une force extraordinaires. Chalin faillit être
+entraîné et tomber dans le canal. Il disparut en me lançant
+un regard qui était le serment d'une haine éternelle
+et d'une vengeance implacable.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XIV.</h3>
+
+
+<p>J'arrive à Milan après avoir voyagé nuit et, jour sans
+me donner le temps de me reposer ni de réfléchir. Je
+descends à l'auberge où Leoni m'avait donné son adresse,
+je le fais demander, on me regarde avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne demeure pas ici, me répond le camérière. Il
+y est descendu en y arrivant, et il y a loué une petite
+chambre où il a déposé ses effets; mais il ne vient ici
+que le matin pour prendre ses lettres, faire sa barbe et
+s'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où loge-t-il? demandai-je. Je vis que le cameriere
+me regardait avec curiosité, avec incertitude, et
+que, soit par respect, soit par commisération, il ne pouvait
+se décider à me répondre. J'eus la discrétion de ne
+pas insister, et je me fis conduire à la chambre que Leoni
+avait louée.&mdash;Si vous savez où on peut le trouver à
+cette heure-ci, dis-je au cameriere, allez le chercher, et
+dites lui que sa soeur est arrivée.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, Leoni arriva, les bras étendus
+pour m'embrasser.&mdash;Attends, lui dis-je en reculant; si
+tu m'as trompée jusqu'ici, n'ajoute pas un crime de plus
+à tous ceux que tu as commis envers moi. Tiens, regarde
+ce billet; est-il de toi? Si on a contrefait ton écriture,
+dis-le-moi vite, car je l'espère et j'étouffe.</p>
+
+<p>Leoni jeta les yeux sur le billet et devint pâle comme
+la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! m'écriai-je, j'espérais qu'on m'avait
+trompée! Je venais vers toi avec la presque certitude de
+te trouver étranger à cette infamie. Je me disais: il m'a
+fait bien du mal, il m'a déjà trompée; mais, malgré tout,
+il m'aime. S'il est vrai que je le gêne et que je lui sois
+nuisible, il me l'aurait dit il y a à peine un mois, lorsque
+je me sentais le courage de le quitter, tandis qu'il s'est
+jeté à mes genoux pour me supplier de rester. S'il est un
+intrigant et un ambitieux, il ne devait pas me retenir;
+car je n'ai aucune fortune, et mon amour ne lui est avantageux
+en rien. Pourquoi se plaindrait-il maintenant de
+mon importunité? Il n'a qu'un mot à dire pour me chasser.
+Il sait que je suis fière; il ne doit craindre ni mes prières
+ni mes reproches. Pourquoi voudrait-il m'avilir?</p>
+
+<p>Je ne pus continuer; un flot de larmes saccadait ma
+voix et arrêtait mes paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi j'aurais voulu t'avilir? s'écria Leoni hors
+de lui; pour éviter un remords de plus à ma conscience
+déchirée. Tu ne comprends pas cela, Juliette. On voit
+bien que tu n'as jamais été criminelle!...</p>
+
+<p>Il s'arrêta; je tombai sur un fauteuil, et nous restâmes
+atterrés tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ange! s'écria-t-il enfin, méritais-tu d'être
+la compagne et la victime d'un scélérat tel que moi?
+Qu'avais-tu fait à Dieu avant de naître, malheureuse enfant,
+pour qu'il te jetât dans les bras d'un réprouvé qui
+te fait mourir de honte et de désespoir? Pauvre Juliette!
+pauvre Juliette!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+<p>Et à son tour il versa un torrent de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, lui dis-je, je suis venue pour entendre ta
+justification ou ma condamnation. Tu es coupable, je te
+pardonne, et je pars.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parle jamais de cela! s'écria-t-il avec véhémence.
+Haie à jamais ce mot-là de nos entretiens. Quand
+tu voudras me quitter, échappe-toi habilement sans que
+je puisse t'en empêcher; mais tant qu'il me restera une
+goutte de sang dans les veines, je n'y consentirai pas.
+Tu es ma femme, tu m'appartiens, et je t'aime. Je puis
+te faire mourir de douleur, mais je ne peux pas te laisser
+partir.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepterai la douleur et la mort, lui dis-je, si tu
+me dis que tu m'aimes encore.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je t'aime, je t'aime, cria-t-il avec ses transports
+ordinaires; je n'aime que toi, et je ne pourrai jamais en
+aimer une autre!</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! tu mens, lui dis-je. Tu as suivi la
+princesse Zagarolo.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je la déteste.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! m'écriai-je frappée d'étonnement. Et
+pourquoi donc l'as-lu suivie? Quels honteux secrets cachent
+donc toutes ces énigmes? Chalm a voulu me faire
+entendre qu'une vile ambition t'enchaînait auprès de
+cette femme; qu'elle était vieille..., qu'elle te payait...
+Ah! quels mots vous me faites prononcer!</p>
+
+<p>&mdash;Ne crois pas à ces calomnies, répondit Leoni; la
+princesse est jeune, belle; j'en suis amoureux...</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, lui dis-je avec un profond soupir,
+j'aime mieux vous voir infidèle que déshonoré. Aimez la,
+aimez-la beaucoup; car elle est riche, et vous êtes
+pauvre! Si vous l'aimez beaucoup, la richesse et la pauvreté
+ne seront plus que des mots entre vous. Je vous
+aimais ainsi; et quoique je n'eusse rien pour vivre que
+vos dons, je n'en rougissais pas; à présent je m'avilirais
+et je vous serais insupportable. Laissez-moi donc partir.
+Votre obstination à me garder pour me faire mourir dans
+les tortures est une folie et une cruauté.</p>
+
+<p>&mdash;-C'est vrai, dit Leoni d'un air sombre; pars donc!
+je suis un bourreau de vouloir t'en empêcher.</p>
+
+<p>Il sortit d'un air désespéré. Je me jetai à genoux, je
+demandai au ciel de la force, j'invoquai le souvenir de
+ma mère, et je me relevai pour faire de nouveau les
+courts apprêts de mon départ.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+
+
+<p>Quand mes malles furent refermées, je demandai des
+chevaux de poste pour le soir même, et en attendant je
+me jetai sur un lit. J'étais si accablée de fatigue et tellement
+brisée par le désespoir, que j'éprouvai, en m'endormant,
+quelque chose qui ressemblait à la paix du
+tombeau.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure je fus réveillée par les embrassements
+passionnés de Leoni.</p>
+
+<p>&mdash;C'est en vain que tu veux partir, me dit-il; cela est
+au-dessus de mes forces. J'ai renvoyé tes chevaux, j'ai
+fait décharger tes malles. Je viens de me promener seul
+dans la campagne, et j'ai fait mon possible pour me forcer
+à te perdre. J'ai résolu de ne pas te dire adieu. J'ai
+été chez la princesse, j'ai tâché de me figurer que je l'aimais;
+je la hais et je t'aime. Il faut que tu restes.</p>
+
+<p>Ces émotions continuelles m'affaiblissaient l'âme autant
+que le corps; je commençais à ne plus avoir la faculté
+de raisonner; le mal et le bien, l'estime et le mépris
+devenaient pour moi des sons vagues, des mots que je
+ne voulais plus comprendre, et qui m'effrayaient comme
+des chiffres innombrables qu'on m'aurait dit de supputer.
+Leoni avait désormais sur moi plus qu'une force morale;
+il avait une puissance magnétique à laquelle je ne
+pouvais plus me soustraire. Son regard, sa voix, ses
+larmes agissaient sur mes nerfs autant que sur mon coeur;
+je n'étais plus qu'une machine qu'il poussait à son gré
+dans tous les sens.</p>
+
+<p>Je lui pardonnai, je m'abandonnai à ses caresses, je
+lui promis tout ce qu'il voulut. Il me dit que la princesse
+Zagarolo, étant veuve, avait songé à l'épouser; que le
+court et frivole engouement qu'il avait eu pour elle lui
+avait fait croire à son amour; qu'elle s'était follement
+compromise pour lui, et qu'il était obligé de la ménager
+et de s'en détacher peu à peu, ou d'avoir affaire à toute
+la famille.&mdash;S'il ne s'agissait que de me battre avec tous
+ses frères, tous ses cousins et tous ses oncles, dit-il, je
+m'en soucierais fort peu; mais ils agiront en grands seigneurs,
+me dénonceront comme carbonaro, et me feront
+jeter dans une prison, où j'attendrai peut-être dix ans
+qu'on veuille bien examiner ma cause.</p>
+
+<p>J'écoutai tous ces contes absurdes avec la crédulité
+d'un enfant. Leoni ne s'était jamais occupé de politique;
+mais j'aimais encore à me persuader que tout ce qu'il y
+avait de problématique dans son existence se rattachait
+à quelque grande entreprise de ce genre. Je consentis à
+passer toujours dans l'hôtel pour sa soeur, à me montrer
+peu dehors et jamais avec lui, enfin à le laisser absolument
+libre de me quitter à toute heure sur la requête
+de la princesse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XV.</h3>
+
+
+<p>Cette vie fut affreuse, mais je la supportai. Les tortures
+de la jalousie m'étaient encore inconnues jusque-là;
+elles s'éveillèrent, et je les épuisai toutes. J'évitai à Leoni
+l'ennui de les combattre; d'ailleurs il ne me restait plus
+assez de force pour les exprimer. Je résolus de me laisser
+mourir en silence; je me sentais assez malade pour
+l'espérer. L'ennui me dévorait encore plus à Milan qu'à
+Venise; j'y avais plus de souffrances et moins de distractions.
+Leoni vivait ouvertement avec la princesse Zagarolo.
+Il passait les soirs dans sa loge au spectacle ou au
+bal avec elle; il s'en échappait pour venir me voir un instant,
+et puis il retournait souper avec elle et ne rentrait
+que le matin à six heures. Il se couchait accablé de fatigue
+et souvent de mauvaise humeur. Il se levait à midi,
+silencieux et distrait, et allait se promener en voiture
+avec sa maîtresse. Je les voyais souvent passer; Leoni
+avait auprès d'elle cet air sagement triomphant, cette
+coquetterie de maintien, ces regards heureux et tendres
+qu'il avait eus jadis auprès de moi; maintenant je n'avais
+plus que ses plaintes et le récit de ses contrariétés. Il est
+vrai que j'aimais mieux le voir venir à moi soucieux et
+dégoûté de son esclavage que paisible et insouciant,
+comme cela lui arrivait quelquefois; il semblait alors
+qu'il eût oublié l'amour qu'il avait eu pour moi et celui
+que j'avais encore pour lui; il trouvait naturel de me
+confier les détails de son intimité avec une autre, et ne
+s'apercevait pas que le sourire de mou visage en l'écoutant
+était une convulsion muette de la douleur.</p>
+
+<p>Un soir, au coucher du soleil, je sortais de la cathédrale,
+où j'avais prié Dieu avec ferveur de m'appeler à lui
+et d'accepter mes souffrances en expiation de mes fautes.
+Je marchais lentement sous le magnifique portail, et je
+m'appuyais de temps en temps contre les piliers, car
+j'étais faible. Une fièvre lente me consumait. L'émotion
+de la prière et l'air de l'église m'avaient baignée d'une
+sueur froide: je ressemblais à un spectre sorti du pavé
+sépulcral pour voir encore une fois les derniers rayons du
+jour. Un homme, qui me suivait depuis quelque temps
+sans que j'y fisse grande attention, me parla, et je me
+retournai sans surprise, sans frayeur, avec l'apathie
+d'un mourant. Je reconnus Henryet.</p>
+
+<p>Aussitôt le souvenir de ma patrie et de ma famille se
+réveilla en moi avec impétuosité. J'oubliai l'étrange conduite
+de ce jeune homme envers moi, la puissance terrible
+qu'il exerçait sur Leoni, son ancien amour si mal
+accueilli par moi, et la haine que j'avais ressentie contre
+lui depuis. Je ne songeai qu'à mon père et à ma mère, et,
+lui tendant la main avec vivacité, je l'accablai de questions.
+Il ne se pressa pas de me répondre, quoiqu'il parût
+touché de mon émotion et de mon empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous seule ici? me dit-il, et puis-je causer avec
+vous sans vous exposer à aucun danger?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis seule, personne ici ne me connaît ni ne s'occupe
+de moi. Asseyons-nous sur ce banc de pierre, car je
+suis souffrante, et, pour l'amour du ciel, parlez-moi de
+mes parents. Il y a une année tout entière que je n'ai
+entendu prononcer leur nom.</p>
+
+<p>&mdash;Vos parents! dit Henryet avec tristesse. Il y en a un
+qui ne vous pleure plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père est mort! m'écriai-je en me levant. Henryet
+ne répondit pas. Je retombai accablée sur le banc,
+et je dis à demi-voix:&mdash;Mon Dieu, qui allez me réunir
+à lui, faites qu'il me pardonne!</p>
+
+<p>&mdash;Votre mère, dit Henryet, a été longtemps malade.
+Elle a essayé ensuite de se distraire; mais elle avait perdu
+sa beauté dans les larmes, et n'a point trouvé de consolation
+dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père mort! dis-je en joignant mes faibles
+mains, ma mère vieille et triste! Et ma tante?</p>
+
+<p>&mdash;Votre tante essaie de consoler votre mère en lui
+prouvant que vous ne méritez pas ses regrets; mais votre
+mère ne l'écoute pas, et chaque jour elle se flétrit dans
+l'isolement et l'ennui. Et vous, Madame?</p>
+
+<p>Henryet prononça ces derniers mots d'un ton froid, où
+perçait cependant la compassion sous le mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je me meurs, vous le voyez.</p>
+
+<p>Il me prit la main, et des larmes lui vinrent aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fille! me dit-il, ce n'est pas ma faute. J'ai
+fait ce que j'ai pu pour vous empêcher de tomber dans
+ce précipice, mais vous l'avez voulu.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas de cela, lui dis-je, il m'est impossible
+d'en causer avec vous. Dites-moi si ma mère m'a
+fait chercher après ma fuite?</p>
+
+<p>&mdash;Votre mère vous a cherchée, mais pas assez. Pauvre
+femme! elle était consternée, elle a manqué de présence
+d'esprit. Il n'y a pas de vigueur, Juliette, dans le sang
+dont vous êtes formée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, lui dis-je nonchalamment. Nous
+étions tous indolents et pacifiques dans ma famille. Ma
+mère a-t-elle espéré que je reviendrais?</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'a espéré follement et puérilement. Elle vous
+attend encore, et vous espérera jusqu'à son dernier
+soupir.</p>
+
+<p>Je me mis à sangloter. Henryet me laissa pleurer sans
+dire un mot. Je crois qu'il pleurait aussi. J'essuyai mes
+yeux pour lui demander si ma mère avait été bien affligée
+de mon déshonneur, si elle avait rougi de moi, si elle
+osait encore prononcer mon nom.</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'a sans cesse à la bouche, dit Henryet. Elle
+conte sa douleur à tout le monde; à présent on est blasé
+sur cette histoire, et on sourit quand votre mère commence
+à pleurer, ou bien on l'évite en disant: Voila encore
+madame Ruyter qui va nous raconter l'enlèvement
+de sa fille!</p>
+
+<p>J'écoutai cela sans dépit, et, levant les yeux sur lui,
+je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Henryet, me méprisez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous aime ni ne vous estime plus, me répondit-il;
+mais je vous plains et je suis à votre service. Ma
+bourse est à votre disposition. Voulez-vous que j'écrive à
+votre mère? Voulez-vous que je vous reconduise auprès
+d'elle? Parlez, et ne craignez pas d'abuser de moi. Je
+n'agis pas par amitié, mais par devoir. Vous ne savez
+pas, Juliette, combien la vie s'adoucit pour ceux qui se
+font des lois et qui les observent.</p>
+
+<p>Je ne répondis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous donc rester ici seule et abandonnée?
+Combien y a-t-il de temps que <i>votre mari</i> vous a
+quittée?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'a point quittée, répondis-je; nous vivons
+ensemble; il s'oppose à mon départ que je projette depuis
+longtemps, mais auquel je n'ai plus la force de
+penser.</p>
+
+<p>Je retombai dans le silence; il me donna le bras jusque
+chez moi. Je ne m'en aperçus qu'en arrivant. Je croyais
+être appuyée sur le bras de Leoni, et je travaillais à concentrer
+mes peines et à ne rien dire.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je revienne demain savoir vos intentions?
+me dit-il en me laissant sur le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui dis-je, sans penser qu'il pouvait rencontrer
+Leoni.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez, lui répondis-je d'un air
+hébété.</p>
+
+<p>Il vint le lendemain peu d'instants après que Leoni fut
+sorti. Je ne me souvenais plus de le lui avoir permis, et
+je me montrai si surprise de sa visite, qu'il fut obligé de
+me le rappeler. Alors me revinrent à la mémoire quelques
+paroles que j'avais surprises entre Leoni et ses compagnons,
+mais dont le sens, resté vague dans mon esprit,
+me semblait applicable à Henryet et renfermer une menace
+de mort. Je frémis en songeant à quel danger je l'exposais.&mdash;Sortons,
+lui dis-je avec effroi; vous n'êtes point
+en sûreté ici. Il sourit, et sa figure exprima un profond
+mépris pour ce danger que je redoutais.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi, dit-il en voyant que j'allais insister,
+l'homme dont vous parlez n'oserait lever le bras sur
+moi, puisqu'il n'ose pas seulement lever les yeux à la
+hauteur des miens.</p>
+
+<p>Je ne pouvais entendre parler ainsi de Leoni. Malgré
+tous ses torts, toutes ses fautes, il était encore ce que j'avais
+de plus cher au monde. Je priai Henryet de ne point
+le traiter ainsi devant moi.&mdash;Accablez-moi de mépris,
+lui dis-je; reprochez-moi d'être une fille sans orgueil et
+sans coeur, d'avoir abandonné les meilleurs parents qui
+furent jamais et d'avoir foulé aux pieds toutes les lois qui
+sont imposées à mon sexe, je ne m'en offenserai pas; je
+vous écouterai en pleurant, et je ne vous serai pas moins
+reconnaissante des offres de service que vous m'avez
+faites hier. Mais laissez-moi respecter le nom de Leoni;
+c'est le seul bien que dans le secret de mon coeur je puisse
+encore opposer à l'anathème du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Respecter le nom de Leoni! s'écria Henryet avec un
+rire amer; pauvre femme! Cependant j'y consentirai si
+vous voulez partir pour Bruxelles! Allez consoler votre
+mère, rentrez dans la voie du devoir, et je vous promets
+de laisser en paix le misérable qui vous a perdue, et que
+je pourrais briser comme une paille.</p>
+
+<p>&mdash;Retourner auprès de ma mère! répondis-je. Oh!
+oui, mon coeur me le commande à chaque instant; mais
+retourner à Bruxelles, mon orgueil me le défend. De
+quelle manière y serais-je traitée par toutes ces femmes
+qui ont été jalouses de mon éclat, et qui maintenant se
+réjouissent de mon abaissement!</p>
+
+<p>&mdash;Je crains, Juliette, reprit-il, que ce ne soit pas votre
+meilleure raison. Votre mère a une maison de campagne
+ou vous pourriez vivre avec elle loin de la société impitoyable.
+Avec votre fortune, vous pourriez vivre partout
+ailleurs encore où votre disgrâce ne serait pas connue,
+et où votre beauté et votre douceur vous feraient bientôt
+de nouveaux amis. Mais vous ne voulez pas quitter Leoni,
+convenez-en.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, lui répondis-je en pleurant, mais je ne
+le peux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse, malheureuse entre toutes les femmes!
+dit Henryet avec tristesse; vous êtes bonne et dévouée,
+mai» vous manquez de herté. La où il n'y a pas de noble
+orgueil il n'y a pas de ressources. Pauvre créature faible!
+je vous plains de toute mon âme, car vous avez profané
+votre coeur, vous l'avez souillé au contact d'un coeur infâme,
+vous avez courbé la tête sous une main vile, vous
+aimez un lâche! Je me demande comment j'ai pu vous
+aimer autrefois, mais je me demande aussi comment je
+pourrais à présent, ne pas vous plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, lui dis-je effrayée et consternée de son
+air et de son langage, qu'a donc fait Leoni pour que vous
+vous croyiez le droit de le traiter ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Doutez-vous de ce droit, Madame? Voulez-vous me
+dire pourquoi Leoni, qui est brave (cela est incontestable)
+et qui est le premier tireur d'armes que je connaisse,
+ne s'est jamais avisé de me chercher querelle, à
+moi qui n'ai jamais touché une épée de ma vie, et qui
+l'ai chassé de Paris avec un mot, de Bruxelles avec un
+regard?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est inconcevable, dis-je avec accablement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous ne savez pas de qui vous êtes la
+maîtresse? reprit Henryet avec force; est-ce que personne
+ne vous a raconté les aventures merveilleuses du chevalier
+Leone? est-ce que vous n'avez jamais rougi d'avoir
+été sa complice et de vous être sauvée avec un escroc en
+pillant la boutique de votre père?</p>
+
+<p>Je laissai échapper un cri douloureux et je cachai mon
+visage dans mes mains; puis je relevai la tête en m'écriant
+de toutes mes forces:&mdash;Cela est faux! je n'ai jamais
+fait une telle bassesse; Leoni n'en est pas plus capable
+que moi. Nous n'avions pas fait quarante lieues
+sur la route de Genève que Leoni s'est arrêté au milieu
+de la nuit, a demandé un coffre et y a mis tous les bijoux
+pour les renvoyer à mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous sûre qu'il l'ait fait? demanda Henryet en
+riant avec mépris.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûre! m'écriai-je; j'ai vu le coffre, j'ai vu
+Leoni y serrer les diamants.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes sûre que le coffre ne vous a pas suivis
+tout le reste du voyage? vous êtes sûre qu'il n'a
+point été déballé à Venise?</p>
+
+<p>Ces mots furent enfin pour moi un trait de lumière si
+éblouissant que je ne pus m'y soustraire. Je me rappelai,
+tout à coup ce que j'avais cherché en vain à ressaisir dans
+mes souvenirs: la première circonstance où mes yeux
+avaient fait connaissance avec ce fatal coffret. En ce moment
+les trois époques de son apparition me furent présentes
+et se lièrent logiquement entre elles pour me
+forcer à une conclusion écrasante: premièrement, la nuit
+passée dans le château mystérieux où j'avais vu Leoni
+mettre les diamants dans ce coffre; en second lieu, la
+dernière nuit passée au chalet suisse, où j'avais vu Leoni
+déterrer mystérieusement son trésor confié à la terre;
+troisièmement, la seconde journée de notre séjour à Venise,
+où j'avais trouvé le coffre vide et l'épingle de diamants
+par terre dans un reste de coton d'emballage. La
+visite du juif Thadée et les cinq cent mille francs que,
+d'après l'entretien surpris par moi entre Leoni et ses
+compagnons, il lui avait comptés à notre arrivée à Venise,
+coïncidaient parfaitement avec le souvenir de cette
+matinée. Je me tordis les mains, et, les levant vers le
+ciel:&mdash;Ainsi, m'écriai-je en me parlant à moi-même,
+tout est perdu, jusqu'à l'estime de ma mère; tout est
+empoisonné, jusqu'au souvenir de la Suisse! Ces six
+mois d'amour et de bonheur étaient consacrés à receler
+un vol!</p>
+
+<p>&mdash;Et à mettre en défaut les recherches de la justice,
+ajouta Henryet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! mais non! repris-je avec égarement en
+le regardant comme pour l'interroger; il m'aimait! il est
+sur qu'il m'a aimée! Je ne peux pas songer à ce temps-là
+sans retrouver la certitude de son amour. C'était un voleur
+qui avait dérobé une fille et une cassette, et qui aimait
+l'une et l'autre.</p>
+
+<p>Henryet haussa les épaules; je m'aperçus que je divaguais;
+et, cherchant à ressaisir ma raison, je voulus
+absolument savoir la cause de cet ascendant inconcevable
+qu'il exerçait sur Leoni.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez le savoir? me dit-il. Et il réfléchit un
+instant. Puis il reprit:&mdash;Je vous le dirai, je puis vous
+le dire; d'ailleurs il est impossible que vous ayez vécu
+un an avec lui sans vous en douter. Il a dû faire assez de
+dupes à Venise sous vos yeux...</p>
+
+<p>&mdash;Faire des dupes! lui! comment? Oh! prenez garde
+à ce que vous dites, Henryet; il est déjà assez chargé
+d'accusations.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois encore incapable d'être sa complice,
+Juliette; mais prenez garde de le devenir; prenez garde
+à votre famille. Je ne sais pas jusqu'à quel point on peut
+être impunément la maîtresse d'un fripon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites mourir de honte, Monsieur; vos paroles
+sont cruelles; achevez donc votre ouvrage, et déchirez
+tout à fait mon coeur en m'apprenant ce qui vous
+donne pour ainsi dire droit de vie et de mort sur Leoni?
+Où l'avez-vous connu? que savez-vous de sa vie passée?
+Je n'en sais rien, moi, hélas! j'ai vu en lui tant de
+choses contradictoires que je ne sais plus s'il est riche ou
+pauvre, s'il est noble ou plébéien; je ne sais même pas
+si le nom qu'il porte lui appartient.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la seule chose que le hasard, répondit Henryet,
+lui ait épargné la peine de voler. Il s'appelle en
+effet Leone Leoni, et sort d'une des plus nobles maisons
+de Venise. Son père avait encore quelque fortune et possédait
+le palais que vous venez d'habiter. Il avait une
+tendresse illimitée pour ce fils unique, dont les précoces
+dispositions annonçaient une organisation supérieure.
+Leoni fut élevé avec soin, et, dès l'âge de quinze ans,
+parcourut la moitié de l'Europe avec son gouverneur. En
+cinq ans il apprit, avec une incroyable facilité, la langue,
+les moeurs et la littérature des peuples qu'il traversa. La
+mort de son père le ramena à Venise avec son gouverneur.
+Ce gouverneur était l'abbé Zanini, que vous avez
+pu voir souvent chez vous cet hiver. Je ne sais si vous
+l'avez bien jugé: c'est un homme d'une imagination vive,
+d'une finesse exquise, d'une instruction immense, mais
+d'une immoralité incroyable et d'une lâcheté certaine
+sous les dehors hypocrites de la tolérance et du bon
+sens. Il avait naturellement dépravé la conscience de
+son élève, et avait remplacé en lui les notions du juste et
+de l'injuste par une prétendue science de la vie qui consistait
+à faire toutes les folies amusantes, toutes les fautes
+profitables, toutes les bonnes et les mauvaises actions qui
+pouvaient tenter le coeur humain. J'ai connu ce Zanini à
+Paris, et je me souviens de lui avoir entendu dire qu'il
+fallait savoir faire le mal pour savoir faire le bien, savoir
+jouir dans le vice pour savoir jouir dans la vertu. Cet
+homme, plus prudent, plus habile et plus froid que
+Leoni, lui est beaucoup supérieur dans sa science; et
+Leoni, emporté par ses passions ou dérouté par ses caprices,
+ne le suit que de loin en faisant mille écarts qui
+doivent le perdre dans la société, et qui l'ont déjà perdu,
+puisqu'il est désormais à la discrétion de quelques complices
+cupides et de quelques honnêtes gens dont il lassera
+la générosité.</p>
+
+<p>Un froid mortel glaçait mes membres tandis qu'Henryet
+parlait ainsi. Je fis un effort pour écouter le reste.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XVI.</h3>
+
+
+<p>&mdash;A vingt ans, reprit Henryet, Leoni se trouva donc à
+la tête d'une fortune assez honorable, et entièrement
+maître de ses actions. Il était dans la plus facile position
+pour faire le bien; mais il trouva son patrimoine au-dessous
+de son ambition, et, en attendant qu'il élevât une
+fortune égale à ses désirs sur je ne sais quels projets insensés
+ou coupables, il dévora en deux ans tout son héritage.
+Sa maison, qu'il fit décorer avec la richesse que
+vous avez vue, fut le rendez-vous de tous les jeunes gens
+dissipée et de toutes les femmes perdues de l'Italie. Beaucoup
+d'étrangers, amateurs de la vie élégante, y furent
+accueillis; et c'est ainsi que Leoni, lié déjà par ses
+voyages avec beaucoup de gens comme il faut, établit
+dans tous les pays les relations les plus brillantes et s'assura
+les protections les plus utiles.</p>
+
+<p>Dans cette nombreuse société durent s'introduire,
+comme il arrive partout, des intrigants et des escrocs.
+J'ai vu à Paris, autour de Leoni, plusieurs figures qui
+m'ont inspiré de la méfiance, et que je soupçonne aujourd'hui
+devoir former avec lui et le marquis de ***... une affiliation
+de filous de bonne compagnie. Cédant à leurs conseils,
+aux leçons de Zanini ou à ses dispositions naturelles,
+le jeune Leoni dut s'exercer à tricher au jeu. Ce qu'il y a
+de certain, c'est qu'il acquit ce talent à un degré éminent,
+et qu'il l'a probablement mis en usage dans toutes
+les villes de l'Europe sans exciter la moindre défiance.
+Lorsqu'il fut absolument ruiné, il quitta Venise et se mit
+à voyager de nouveau en aventurier. Ici le fil de son histoire
+m'échappe. Zanini, par qui j'ai su une partie de ce
+que je viens de vous raconter, prétendait l'avoir perdu
+de vue depuis ce moment, et n'avoir appris que par une
+correspondance souvent interrompue les mille changements
+de fortune et les mille intrigues de Leoni dans le
+monde. Il s'excusait d'avoir formé un tel élève en disant
+que Leoni avait pris à côté de sa doctrine; mais il excusait
+l'élève en louant l'habileté incroyable, la force
+d'âme et la présence d'esprit avec laquelle il avait conjuré
+le sort, traversé et vaincu l'adversité. Enfin Leoni
+vint à Paris avec son ami fidèle, le marquis de ***..., que
+vous connaissez, et c'est là que j'eus l'occasion de le voir
+et de le juger.</p>
+
+<p>Ce fut Zanini qui le présenta chez la princesse de X...,
+dont il élevait les enfants. La supériorité d'esprit de cet
+homme l'avait depuis plusieurs années établi dans la société
+de la princesse sur un pied moins subalterne que
+les gouverneurs ne le sont d'ordinaire dans les grandes
+maisons. Il faisait les honneurs du salon, tenait le haut
+de la conversation, chantait admirablement, et dirigeait
+les concerts.</p>
+
+<p>Leoni, grâce à son esprit et à ses talents, fut accueilli
+avec empressement et bientôt recherché avec enthousiasme.
+Il exerça à Paris, sur certaines coteries, l'empire
+que vous lui avez vu exercer sur toute une ville de province.
+Il s'y comportait magnifiquement, jouait rarement,
+mais toujours pour perdre des sommes immenses
+que gagnait généralement le marquis de ***... Ce marquis
+fut présenté peu de temps après lui par Zanini. Quoique
+compatriote de Leoni, il feignait de ne pas le connaître
+ou affectait d'avoir de l'éloignement pour lui. Il racontait
+à l'oreille de tout le monde qu'ils avaient été en rivalité
+d'amour à Venise, et que, bien que guéris l'un et l'autre
+de leur passion, ils ne l'étaient point de leur inimitié.
+Grâce à cette fourberie, personne ne les soupçonnait
+d'être d'accord pour exercer leur industrie.</p>
+
+<p>Ils l'exercèrent durant tout un hiver sans inspirer le
+moindre soupçon. Ils perdaient quelquefois immensément
+l'un et l'autre, mais plus souvent ils gagnaient, et ils menaient,
+chacun de son côté, un train de prince. Un jour
+un de mes amis, qui perdait énormément contre Leoni,
+surprit un signe imperceptible entre lui et le marquis vénitien.
+Il garda le silence et les observa tous deux pendant
+plusieurs jours avec attention. Un soir que nous
+avions parié du même côté, et que nous perdions toujours,
+il s'approcha de moi et me dit:&mdash;Regardez ces
+deux Italiens; j'ai la conviction et presque la certitude
+qu'ils s'entendent pour tricher. Je quitte demain Paris
+pour une affaire extrêmement pressée; je vous laisse le
+soin d'approfondir ma découverte et d'en avertir vos
+amis, s'il y a lieu. Vous êtes un homme sage et prudent;
+vous n'agirez pas, j'espère, sans bien savoir ce que vous
+faites. En tout cas, si vous avez quelque affaire avec ces
+gens-là, ne manquez pas de me nommer à eux comme
+le premier qui les ait accusés, et écrivez-moi; je me
+charge de vicier la querelle avec un des deux. Il me laissa
+son adresse et partit. J'examinai les deux chevaliers d'industrie,
+et j'acquis la certitude que mon ami ne s'était
+pas trompé. J'arrivai à l'entière découverte de leur mauvaise
+foi précisément à une soirée chez la princesse de
+X.... Je pris aussitôt Zanini par le bras, et l'entraînant
+à l'écart:&mdash;Connaissez-vous bien, lui demandai-je, les
+deux Vénitiens que vous avez présentés ici?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, me répondit-il avec beaucoup d'aplomb;
+j'ai été le gouverneur de l'un, je suis l'ami de
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en fais mon compliment, lui dis-je, ce sont
+deux escrocs. Je lui fis cette réponse avec tant d'assurance,
+qu'il changea de visage, malgré sa grande habitude
+de dissimulation. Je le soupçonnais d'avoir un intérêt
+dans leur gain, et je lui déclarai que j'allais démasquer
+ses deux compatriotes. Il se troubla tout à fait et me supplia
+avec instance de ne pas le faire. Il essaya de me
+persuader que je me trompais. Je le priai de me conduire
+dans sa chambre avec le marquis. Là je m'expliquai en
+peu de mots très-clairs, et le marquis, au lieu de se disculper,
+pâlit et s'évanouit. Je ne sais si cette scène fut
+jouée par lui et l'abbé, mais ils me conjurèrent avec tant
+de douleur, le marquis me marqua tant de honte et de
+remords, que j'eus la bonhomie de me laisser fléchir.
+J'exigeai seulement qu'il quittât la France avec Leoni sur-le-champ.
+Le marquis promit tout; mais je voulus moi-même
+faire la même injonction à son complice: je lui ordonnai
+de le faire monter. Il se fit longtemps attendre;
+enfin il arriva, non pas humble et tremblant comme
+l'autre, mais frémissant de rage et serrant les poings. Il
+pensait peut-être m'intimider par son insolence; je lui
+répondis que j'étais prêt à lui donner toutes les satisfactions
+qu'il voudrait, mais que je commencerais par l'accuser
+publiquement. J'offris en même temps au marquis
+la réparation de mon ami aux mêmes conditions. L'impudence
+de Leoni fut déconcertée. Ses compagnons lui
+firent sentir qu'il était perdu s'il résistait. Il prit son
+parti, non sans beaucoup de résistance et de fureur, et
+tous deux quittèrent la maison sans reparaître au salon.
+Le marquis partit le lendemain pour Gènes, Leoni pour
+Bruxelles. J'étais resté seul avec Zanini dans sa chambre;
+je lui fis comprendre les soupçons qu'il m'inspirait et le
+dessein que j'avais de le dénoncer à la princesse. Comme
+je n'avais point de preuves certaines contre lui, il fut
+moins humble et moins suppliant que le marquis; mais
+je vis qu'il n'était pas moins effrayé. Il mit en oeuvre
+toutes les ressources de son esprit pour conquérir ma
+bienveillance et ma discrétion. Je lui fis avouer pourtant
+qu'il connaissait jusqu'à un certain point les turpitudes
+de son élève, et je le forçai de me raconter son histoire.
+En ceci Zanini manqua de prudence: il aurait dû soutenir
+obstinément qu'il les ignorait; mais la dureté avec
+laquelle je le menaçais de dévoiler les hôtes qu'il avait
+introduits lui fit perdre la tête. Je le quittai avec la conviction
+qu'il était un drôle, aussi lâche, mais plus circonspect
+que les deux autres. Je lui gardai le secret par
+prudence pour moi-même. Je craignais que l'ascendant
+qu'il avait sur la princesse X... ne l'emportât sur ma
+loyauté, qu'il n'eût l'habileté de me faire passer auprès
+d'elle pour un imposteur ou pour un fou, et qu'il ne
+rendit ma conduite ridicule. J'étais las de cette sale
+aventure. Je n'y pensai plus et quittai Paris trois mois
+après. Vous savez quelle fut la première personne que
+mes yeux cherchèrent dans le bal de Delpech. J'étais encore
+amoureux de vous, et, arrivé depuis une heure,
+j'ignorais que vous alliez vous marier. Je vous découvris
+au milieu de la foule; je m'approchai de vous et je vis
+Leoni à vos côtés. Je crus faire un rêve, je crus qu'une
+ressemblance m'abusait. Je fis des questions, et je m'assurai
+que votre fiancé était le chevalier d'industrie qui
+m'avait volé trois ou quatre cents louis. Je n'espérai
+point le supplanter, je crois même que je ne le désirais
+pas. Succéder dans votre coeur à un pareil homme, essuyer
+peut-être sur vos joues là trace de ses baisers, était
+une pensée qui glaçait mon amour. Mais je jurai qu'une
+fille innocente et une honnête famille ne seraient pas
+dupes d'un misérable. Vous savez que notre explication
+ne fut ni longue ni verbeuse; mais votre fatale passion
+fit échouer l'effort que je faisais pour vous sauver.</p>
+
+<p>Henryet se tut. Je baissai la tête, j'étais accablée; il
+me semblait que je ne pourrais plus regarder personne
+en face. Henryet continua:</p>
+
+<p>&mdash;Leoni se tira fort habilement d'affaire en enlevant
+sa fiancée sous mes yeux, c'est-à-dire le million en diamants
+qu'elle portait sur elle. Il vous cacha, vous et vos
+joyaux, je ne sais où. Au milieu des larmes répandues
+sur le sort de sa fille, votre père pleura un peu ses belles
+pierreries si bien montées. Un jour il lui arriva de dire
+naïvement devant moi que ce qui lui faisait le plus de
+peine dans ce vol, c'est que les diamants seraient vendus
+à moitié prix à quelque juif, et que ces belles montures,
+si bien travaillées, seraient brisées et fondues par
+le receleur, qui ne voudrait pas se compromettre.&mdash;C'était
+bien la peine de faire un tel travail! disait-il en
+pleurant; c'était bien la peine d'avoir une fille et de tant
+l'aimer!</p>
+
+<p>Il parait que votre père eut raison; car avec le produit
+de son rapt, Leoni ne trouva moyen de briller à Venise
+que trois mois. Le palais de ses pères avait été vendu,
+et maintenant il était à louer. Il le loua et rétablit, dit-on,
+son nom sur la corniche de la cour intérieure, n'osant
+pas le mettre sur la porte principale. Comme il n'est
+décidément connu pour un filou que par très-peu de personnes,
+sa maison fut de nouveau le rendez-vous de
+beaucoup d'hommes comme il faut, qui sans doute y
+furent dupés par ses associés. Mais peut-être la crainte
+qu'il avait d'être découvert l'empêcha-t-elle de se joindre
+à eux, car il fut bientôt ruiné de nouveau. Il se contenta
+sans doute de tolérer le brigandage que ces scélérats
+commettaient chez lui; il est à leur merci, et n'oserait
+se défaire de ceux qu'il déteste le plus. Maintenant il est,
+comme vous le savez, l'amant en titre de la princesse
+Zagarolo; cette dame, qui a été fort belle, est désormais
+flétrie et condamnée à mourir prochainement d'une maladie
+de poitrine... On pense qu'elle léguera tous ses
+biens à Leoni, qui feint pour elle un amour violent; et
+qu'elle aime elle-même avec passion. Il guette l'heure de
+son testament. Alors vous redeviendrez riche, Juliette. Il
+a dû vous le dire: encore un peu de patience, et vous
+remplacerez la princesse dans sa loge au spectacle; vous
+irez à la promenade dans ses voilures, dont vous ferez
+seulement changer l'écusson; vous serrerez votre amant
+dans vos bras sur le lit magnifique où elle sera morte,
+vous pourrez même porter ses robes et ses diamants.</p>
+
+<p>Le cruel Henryet en dit peut-être davantage, mais je
+n'entendis plus rien, je tombai à terre dans des convulsions
+terribles.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII.</h3>
+
+
+<p>Quand je revins à moi, je me trouvai seule avec Leoni.
+J'étais couchée sur un sofa. Il me regardait avec tendresse
+et avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Mon âme, me dit-il lorsqu'il me vit reprendre l'usage
+de mes sens, dis-moi ce que tu as! Pourquoi t'ai-je
+trouvée dans un état si effrayant? Où souffres-tu? Quelle
+nouvelle douleur as-tu éprouvée?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, lui répondis-je. Et je disais vrai, car en ce
+moment je ne me souvenais plus de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me trompes, Juliette, quelqu'un t'a fait de la
+peine. La servante qui était auprès de toi quand je suis
+arrivé m'a dit qu'un homme était venu le voir ce matin,
+qu'il était resté longtemps avec toi, et qu'en sortant il
+avait recommandé qu'on te portât des soins. Quel est cet
+homme, Juliette?</p>
+
+<p>Je n'avais jamais menti de ma vie, il me fut impossible
+de répondre. Je ne voulais pas nommer Henryet. Leoni
+fronça le sourcil.&mdash;Un mystère! dit-il, un mystère entre
+nous! je ne t'en aurais jamais crue capable. Mais tu ne
+connais personne ici!... Est-ce que...? Si c'était lui, il
+n'y aurait pas assez de sang dans ses veines pour laver
+son insolence... Dis-moi la vérité, Juliette, est-ce que
+Chalm est venu te voir? est-ce qu'il t'a encore poursuivie
+de ses viles propositions et de ses calomnies contre
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;Chalm! lui dis-je, est-ce qu'il est à Milan? Et j'éprouvai
+un sentiment d'effroi qui dut se peindre sur ma
+figure, car Leoni vit que j'ignorais l'arrivée du vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est pas lui, dit-il en se parlant à lui-même,
+qui peut être ce faiseur de visites qui reste trois heures
+enfermé avec ma femme et qui la laisse évanouie? Le
+marquis ne m'a pas quitté de la journée.</p>
+
+<p>&mdash;O ciel! m'écriai-je, tous vos odieux compagnons sont
+donc ici! Faites, au nom du ciel, qu'ils ne sachent pas
+où je demeure, et que je ne les voie pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel est donc l'homme que vous voyez et à qui
+vous ne refusez pas l'entrée de votre chambre? dit Leoni,
+qui devenait de plus en plus pensif et pâle. Juliette, répondez-moi,
+je le veux, entendez-vous?</p>
+
+<p>Je sentis combien ma position devenait affreuse. Je
+joignis mes mains en tremblant et j'invoquai le ciel en
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne répondez pas, dit Leoni. Pauvre femme!
+vous n'avez guère de présence d'esprit. Vous avez un
+amant, Juliette! Vous n'avez pas tort, puisque j'ai une
+maîtresse. Je suis un sot de ne pouvoir le souffrir quand
+vous acceptez le partage de mon coeur et de mon lit.
+Mais il est certain que je ne puis être aussi généreux.
+Adieu.</p>
+
+<p>Il prit son chapeau et mit ses gants avec une froideur
+convulsive, tira sa bourse, la posa sur la cheminée, et
+sans m'adresser un mot de plus, sans jeter un regard sur
+moi, il sortit. Je l'entendis s'éloigner d'un pas égal et
+descendre l'escalier sans se presser.</p>
+
+<p>La surprise, la consternation et la peur m'avaient glacé
+le sang. Je crus que j'allais devenir folle; je mis mon
+mouchoir dans ma bouche pour étouffer mes cris, et
+puis, succombant à la fatigue, je retombai dans un accablement
+stupide.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit, j'entendis du bruit dans la
+chambre; j'ouvris les yeux et je vis, sans comprendre ce
+que je voyais, Leoni qui se promenait avec agitation, et
+le marquis assis à une table et vidant une bouteille d'eau-de-vie.
+Je ne fis pas un mouvement. Je n'eus pas l'idée
+de chercher à savoir ce qu'ils faisaient là; mais peu à
+peu leurs paroles, en frappant mes oreilles, arrivèrent
+jusqu'à mon intelligence et prirent un sens.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que je l'ai vu et que j'en suis sur, disait le
+marquis. Il est ici.</p>
+
+<p>&mdash;Le chien maudit! répondit Leoni en frappant du
+pied; que la Terre s'ouvre et m'en débarrasse!</p>
+
+<p>&mdash;Bien dieu reprit le marquis. Je suis de cet avis-là.</p>
+
+<p>&mdash;Il vient jusque dans ma chambre tourmenter cette
+malheureuse femme!</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu sûr, Leoni, qu'elle n'en soit pas fort aise?</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, vipère! et n'essaie pas de me faire soupçonner
+cette infortunée. Il ne lui reste au monde que mon
+estime.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'amour de M. Henryet, reprit le marquis.</p>
+
+<p>Leoni serra les poings.&mdash;Nous la débarrasserons
+de cet amour-là, s'écria-t-il, et nous en guérirons le Flamand.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, Leone, ne va pas faire de sottise!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Lorenzo, ne va pas faire d'infamie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu appellerais cela une infamie, toi? nous n'avons
+guère les mêmes idées. Tu conduis tranquillement au
+tombeau la Zagarolo pour hériter de ses biens, et tu
+trouverais mauvais que je misse en terre un ennemi dont
+l'existence paralyse à jamais la nôtre! Il te semble tout
+simple, malgré la danse des médecins, de hâter par
+ta tendresse généreuse le terme des maux de ta chère
+phtisique...</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en au diable! Si cette enragée veut vivre vite
+et mourir bientôt, pourquoi l'en empêcherais-je? Elle
+est assez belle pour me trouver obéissant, et je ne l'aime
+pas assez pour lui résister.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle horreur! murmurai-je malgré moi, et je retombai
+sur mon oreiller.</p>
+
+<p>&mdash;Ta femme a parlé, je crois, dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Elle rêve, répondit Leoni, elle a la fièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu sur qu'elle ne nous écoute pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait d'abord qu'elle eût la force de nous entendre.
+Elle est bien malade aussi, la pauvre Juliette!
+Elle ne se plaint pas, elle! elle souffre seule. Elle n'a pas
+vingt femmes pour la servir, elle ne paie pas de courtisans
+pour satisfaire ses fantaisies maladives; elle meurt
+saintement et chastement comme une victime expiatoire
+entre le ciel et moi.&mdash;Leoni s'assit sur la table et fondit
+en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'effet de l'eau-de-vie, dit tranquillement le
+marquis en portant son verre à sa bouche; je te l'avais
+prédit, cela te porte toujours aux nerfs.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi, bête brute! s'écria Leoni en poussant
+la table, qui faillit tomber sur le marquis; laisse-moi
+pleurer. Tu ne sais pas ce que c'est que le remords, toi;
+tu ne sais pas ce que c'est que l'amour!</p>
+
+<p>&mdash;L'amour! dit le marquis d'un ton théâtral en contrefaisant
+Leoni, le remords! voilà des mots bien sonores
+et très-dramatiques. Quand mets-tu Juliette à l'hôpital?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu as raison, lui dit Leoni avec un désespoir
+sombre, parle-moi ainsi, je l'aime mieux. Cela me convient,
+je suis capable de tout. A l'hôpital! oui. Elle était
+si belle, si éblouissante! je suis venu, et voilà où je la
+conduis! Ah! je m'arracherais les cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit le marquis après un silence, as-tu fait
+assez de sentiment aujourd'hui? Tudieu! la crise a été
+longue... Raisonnons à présent: ce n'est pas sérieusement
+que-tu veux te battre avec Henryet?</p>
+
+<p>&mdash;Très-sérieusement, répondit Leoni; tu parles bien
+sérieusement de l'assassiner.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-différent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est absolument la même chose. Il ne connaît l'usage
+d'aucune arme, et je suis de première force pour
+toutes.</p>
+
+<p>&mdash;Excepté pour le stylet, reprit le marquis, ou pour
+le pistolet à bout portant; d'ailleurs tu ne tues que les
+femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je tuerai au moins cet homme-là, répondit Leoni.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois qu'il consentira à se battre avec toi?</p>
+
+<p>&mdash;Il acceptera, il est brave.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'est pas fou. Il commencera par nous faire
+arrêter comme deux voleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Il commencera par me rendre raison. Je l'y forcerai
+bien, je lui donnerai un soufflet en plein spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Il te le rendra en t'appelant faussaire, escroc, fileur
+de cartes.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra qu'il le prouve. Il n'est pas connu ici,
+tandis que nous y sommes établis d'une manière brillante.
+Je le traiterai de lunatique et de visionnaire; et
+quand je l'aurai tué, tout le monde pensera que j'avais
+raison.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou, mon cher, répondit le marquis; Henryet
+est recommandé aux négociants les plus riches de l'Italie.
+Sa famille est bien connue et bien famée dans le commerce.
+Lui-même a sans doute des amis dans la ville, ou
+au moins des connaissances auprès de qui son témoignage
+aura du poids. Il se battra demain soir, je suppose. Eh
+bien! la journée lui aura suffi pour déclarer à vingt
+personnes qu'il se bat contre toi parce qu'il t'a vu tricher,
+et que tu trouves mauvais qu'il ait voulu t'en
+empêcher.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il le dira, on le croira, mais je le tuerai.</p>
+
+<p>&mdash;La Zagarolo te chassera et déchirera son testament.
+Tous les nobles te fermeront leur porte, et la police te
+priera d'aller faire l'agréable sur un autre territoire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'irai ailleurs. Le reste de la terre m'appartiendra
+quand je me serai délivré de cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et de son sang sortira une jolie petite pépinière
+d'accusateurs. Au lieu de M. Henryet, tu auras toute la
+ville de Milan à ta poursuite.</p>
+
+<p>&mdash;O ciel! comment faire? dit Leoni avec angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Lui donner un rendez-vous de la part de ta femme,
+et lui calmer le sang avec un bon couteau de chasse.
+Donne-moi ce bout de papier qui est là-bas, je vais lui
+écrire.</p>
+
+<p>Leoni, sans l'écouter, ouvrit une fenêtre et tomba dans
+la rêverie, tandis que le marquis écrivait. Quand il eut
+fini, il l'appela.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, Leoni, et vois si je m'entends à écrire un
+billet doux:</p>
+
+<p>«Mon ami, je ne puis plus vous recevoir chez moi,
+Leoni sait tout et me menace des plus horribles traitements:
+emmenez-moi, ou je suis perdue. Conduisez-moi
+à ma mère, ou jetez-moi dans un couvent; faites
+de moi ce qu'il vous plaira, mais arrachez-moi à l'affreuse
+situation où je suis. Trouvez-vous demain devant
+le portail de la cathédrale à une heure du matin, nous
+concerterons notre départ, il me sera facile d'aller vous
+trouver, Leoni passe toutes les nuits chez la Zagarolo.
+Ne soyez pas étonné de cette écriture bizarre et presque
+illisible: Leoni, dans un accès de colère, m'a presque
+démis la main droite. Adieu.</p>
+
+<p>JULIETTE RUYTER.»</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que cette lettre est prudemment conçue,
+ajouta le marquis, et peut sembler vraisemblable au
+Flamand, quel que soit le degré de son intimité avec ta
+femme. Les paroles que tantôt dans son délire elle croyait
+lui adresser nous donnent la certitude qu'il lui a offert
+de la conduire dans son pays... L'écriture est informe, et
+qu'il connaisse ou non celle de Juliette...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Leoni d'un air attentif en se penchant
+sur la table.</p>
+
+<p>Sa figure avait une expression effrayante de doute et
+de persuasion. Je n'en vis pas davantage. Mon cerveau
+était épuisé, mes idées se confondirent. Je retombai dans
+une sorte de léthargie.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII.</h3>
+
+
+<p>Quand je revins à moi, la lumière vague de la lampe
+éclairait les mêmes objets. Je me soulevai lentement, je
+vis le marquis à la même place où je l'avais vu en perdant
+connaissance. Il faisait encore nuit. Il y avait encore
+des bouteilles sur la table, une écritoire et quelque
+chose que je ne distinguais pas bien et qui ressemblait
+à des armes. Leoni était debout dans la chambre. Je tâchai
+de me souvenir de leur conversation précédente.
+J'espérais que les lambeaux hideux qui m'en revenaient
+à la mémoire étaient autant de rêves fébriles, et je ne
+sus pas d'abord qu'entre cette conversation et celle qui
+commençait vingt-quatre heures s'étaient écoulées. Les
+premiers mots dont je pus me rendre compte furent
+ceux-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait qu'il se méfiât de quelque chose, car il
+était armé jusqu'aux dents. En parlant ainsi, Leoni essuyait
+avec un mouchoir sa main ensanglantée.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ce que tu as n'est qu'une égratignure, dit le
+marquis: je suis blessé plus sérieusement à la jambe; et
+il faudra pourtant que je danse demain au bal, afin qu'on
+ne s'en doute pas. Laisse donc ta main, panse-la, et songe
+à autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est impossible de songer à autre chose qu'à ce
+sang. Il me semble que j'en vois un lac autour de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as les nerfs trop délicats, Leoni; tu n'es bon à
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Canaille! dit Leoni d'un ton de haine et de mépris,
+sans moi tu étais mort; tu reculais lâchement, et tu dois
+être frappé par derrière. Si je ne t'avais vu perdu, et si
+ta perte n'eût entraîné la mienne, jamais je n'aurais touché
+à cet homme à pareille heure et en pareil lieu. Mais
+ta féroce obstination m'a forcé à être ton complice. Il ne
+me manquait plus que de commettre un assassinat pour
+être digne de ta société.</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais pas le modeste, reprit le marquis; quand tu
+as vu qu'il se défendait, tu es devenu un tigre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, cela me réjouissait le coeur de le voir
+mourir en se défendant; car enfin je l'ai tué loyalement.</p>
+
+<p>&mdash;Très-loyalement: il avait remis la partie au lendemain;
+et comme tu étais pressé d'en finir, tu l'as tué tout
+de suite.</p>
+
+<p>&mdash;A qui la faute, traître? Pourquoi t'es-tu jeté sur lui
+au moment où nous nous séparions avec la parole l'un
+de l'autre? Pourquoi t'es-tu enfui en voyant qu'il était
+armé, et m'as-tu forcé ainsi à te défendre ou à être dénoncé
+par lui demain pour l'avoir attiré, de concert avec
+toi, dans un guet-apens, afin de l'assassiner? A l'heure
+qu'il est, j'ai mérité l'échafaud, et pourtant je ne suis
+point un meurtrier. Je me suis battu à armes égales, à
+chance égale, à courage égal.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il s'est très-bien défendu, dit le marquis; vous
+avez fait l'un et l'autre des prodiges de valeur. C'était
+une chose très-belle à voir et vraiment homérique que ce
+duel au couteau. Mais je dois dire pourtant que, pour un
+Vénitien, tu manies cette arme misérablement.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que ce n'est pas l'arme dont je suis habitué
+à me servir, et à propos, je pense qu'il serait
+prudent de cacher ou d'anéantir celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Grande sottise! mon ami. Il faut bien t'en garder;
+les laquais et les amis savent tous que tu portes en tout
+temps cette arme sur toi; si tu la faisais disparaître, ce
+serait un indice contre nous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Mais la tienne?</p>
+
+<p>&mdash;La mienne est vierge de son sang; mes premiers
+coups ont porté à faux, et ensuite les tiens ne m'ont pas
+laissé de place.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ciel! c'est, encore vrai. Tu as voulu l'assassiner,
+et la fatalité m'a contraint de faire moi-même l'action
+dont j'avais horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Cela te plaît à dire, mon cher; tu venais de très-bon
+coeur au rendez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'avais en effet le pressentiment, instinctif
+de ce que mon mauvais génie allait me faire commettre...
+Après tout, c'était ma destinée et la sienne. Nous voilà
+donc délivrés de lui! Mais pourquoi, diable! as-tu vidé
+ses poches?</p>
+
+<p>&mdash;Précaution et présence d'esprit de ma part. En le
+trouvant dépouillé de son argent et de son portefeuille,
+on cherchera l'assassin dans la plus basse classe, et jamais
+on ne soupçonnera des gens comme il faut. Cela passera
+pour un acte de brigandage, et non pour une vengeance
+particulière. Ne te trahis pas toi-même par une
+sotte émotion lorsque tu entendras parler demain de l'évènement,
+et nous n'avons rien à craindre. Approche la
+bougie, que je brûle ces papiers; quant à l'argent monnayé,
+cela n'a jamais compromis personne.</p>
+
+<p>&mdash;Arrête! dit Leoni en saisissant une lettre que le
+marquis allait brûler avec les autres. J'ai vu là le nom
+de famille de Juliette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre à madame Ruyter, dit le marquis.
+Voyons:</p>
+
+<p>«Madame, s'il en est temps encore, si vous n'êtes
+point partie dès hier en recevant la lettre par laquelle
+je vous appelais auprès de votre fille, ne partez point.
+Attendez-la ou venez à sa rencontre jusqu'à Strasbourg;
+je vous y ferai chercher en arrivant. J'y serai
+avec mademoiselle Ruyter avant peu de jours. Elle est
+décidée à fuir l'infamie et les mauvais traitements de
+son séducteur. Je viens de recevoir d'elle un billet qui
+m'annonce enfin cette résolution. Je dois la voir cette
+nuit pour fixer le moment de notre départ. Je laisserai
+toutes mes affaires pour profiter de la bonne disposition
+où elle est et où les flatteries de son amant pourraient
+bien ne pas la laisser toujours. L'empire qu'il a
+sur elle est encore immense. Je crains que la passion
+qu'elle a pour ce misérable ne soit éternelle, et que
+son regret de l'avoir quitté ne vous fasse verser encore
+bien des larmes à toutes deux. Soyez indulgente et
+bonne avec elle; c'est votre rôle de mère, et vous le
+remplirez aisément. Pour moi, je suis rude; et mon
+indignation s'exprime plus facilement que ma pitié. Je
+voudrais être plus persuasif; mais je ne puis être plus
+aimable, et ma destinée n'est pas d'être aimé.</p>
+
+<p>PAUL HENRYET.»</p>
+
+<p>&mdash;Ceci te prouve, ô mon ami! dit le marquis d'un
+ton moqueur en présentant cette lettre à la flamme de la
+bougie, que ta femme est fidèle et que tu es le plus heureux
+des époux.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme! dit Leoni, et pauvre Henryet! Il
+l'aurait rendue heureuse, lui! Il l'aurait respectée et
+honorée du moins! Quelle fatalité l'a donc jetée dans
+les bras d'un méchant coureur d'aventures, poussé vers
+elle par le destin d'un bout du monde à l'autre, lorsqu'elle
+avait sous la main le coeur d'un honnête homme!
+Aveugle enfant! pourquoi m'as-tu choisi?</p>
+
+<p>&mdash;Charmant! dit le marquis ironiquement. J'espère
+que tu vas faire à ce propos quelques vers. Une jolie
+épitaphe pour l'homme que tu as massacré ce soir me
+semblerait une chose de bon goût et tout à fait neuve.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je lui en ferai une, dit Leoni, et le texte sera
+celui-ci:</p>
+
+<p>«Ici repose un honnête homme qui voulut se faire le
+défenseur de la justice humaine contre deux scélérats,
+et que la justice divine a laissé égorger par eux.»</p>
+
+<p>Leoni tomba dans une rêverie douloureuse pendant
+laquelle il murmurait sans cesse le nom de sa victime.</p>
+
+<p>&mdash;Paul Henryet! disait-il. Vingt-deux ou vingt-quatre
+ans tout au plus. Une figure froide, mais belle. Un caractère
+raide et probe. La haine de l'injustice. L'orgueil
+brutal de l'honnêteté, et pourtant quelque chose de tendre
+et de mélancolique. Il aimait Juliette, il l'a toujours
+aimée. Il combattait en vain sa passion. Je vois
+par cette lettre qu'il l'aimait encore, et qu'il l'aurait
+adorée s'il avait pu la guérir. Juliette, Juliette! tu pouvais
+encore être heureuse avec lui; et je l'ai tué! Je t'ai
+ravi celui qui pouvait te consoler; ton seul défenseur
+n'est plus, et tu demeures la proie d'un bandit.</p>
+
+<p>&mdash;Très-beau! dit le marquis; je voudrais que tu ne
+fisses pas un mouvement des lèvres sans avoir un sténographe
+à tes côtés pour conserver tout ce que tu dis
+de noble et de touchant. Moi, je vais dormir; bonsoir,
+mon cher, couche avec ta femme, mais change de chemise,
+car, le diable m'emporte! tu as le sang d'Henryet
+sur ton jabot!</p>
+
+<p>Le marquis sortit. Leoni, après un instant d'immobilité,
+vint à mon lit, souleva le rideau et me regarda.
+Alors il vit que j'étais assoupie sous mes couvertures, et
+que j'avais les yeux ouverts et attachés sur lui. Il ne put
+soutenir l'aspect de mon visage livide et de mon regard
+fixe: il recula avec un cri de terreur, et je lui dis d'une
+voix faible et brève, à plusieurs reprises: «Assassin!
+assassin! assassin!»</p>
+
+<p>Il tomba sur ses genoux comme frappé de la foudre,
+et il se traîna jusqu'à mon lit d'un air suppliant. «Couche
+avec ta femme, lui dis je en répétant les paroles du
+marquis dans une sorte de délire; mais change de chemise,
+car tu as le sang d'Henryet sur ton jabot!»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+
+<p>Leoni tomba la face contre terre en poussant des cris
+inarticulés. Je perdis tout à fait la raison, et il me semble
+que je répétai ses cris en imitant avec une servilité
+stupide l'inflexion de sa voix et les convulsions de sa
+poitrine. Il me crut folle, et, se relevant avec terreur, il
+vint à moi. Je crus qu'il allait me tuer; je me jetai dans
+la ruelle en criant: «Grâce! grâce! je ne le dirai pas!»
+et je m'évanouis au moment où il me saisissait pour me
+relever et me secourir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>Je m'éveillai encore dans ses bras, et jamais, il n'eut
+tant d'éloquence, tant de tendresse et tant de larmes
+pour implorer son pardon. Il avoua qu'il était le dernier
+des hommes; mais il me dit qu'une seule chose le
+relevait à ses propres yeux, c'était l'amour qu'il avait
+toujours eu pour moi, et qu'aucun de ses vices, aucun
+de ses crimes, n'avait eu la force d'étouffer. Jusque-là il
+s'était débattu contre les apparences qui l'accusaient de
+toutes parts. Il avait lutté contre l'évidence pour conserver
+mon estime. Désormais, ne pouvant plus se justifier
+par le mensonge, il prit une autre voie et embrassa
+un nouveau rôle pour m'attendrir et me vaincre. Il se
+dépouilla de tout artifice (peut-être devrais-je dire de
+toute pudeur), et me confessa toutes les turpitudes de
+sa vie. Mais, au milieu de cet abîme, il me fit voir et
+comprendre ce qu'il y avait de vraiment beau en lui, la
+faculté d'aimer, l'éternelle vigueur d'une âme où les plus
+rudes fatigues, les plus dangereuses épreuves n'éteignaient
+point le feu sacré.&mdash;Ma conduite est vile, me
+dit-il; mais mon coeur est toujours noble; il saigne toujours
+de ses torts; il a conservé, aussi énergique, aussi
+pur que dans sa première jeunesse, le sentiment du
+juste et de l'injuste, l'horreur du mal qu'il commet, l'enthousiasme
+du beau qu'il contemple. Ta patience, tes
+vertus, ta bonté angélique, ta miséricorde inépuisable
+comme celle de Dieu, ne peuvent s'exercer en faveur
+d'un être qui les comprenne mieux et qui les admire davantage.
+Un homme de moeurs régulières et de conscience
+délicate les trouverait plus naturelles et les apprécierait
+moins. Avec cet homme-là d'ailleurs tu ne
+serais qu'une honnête femme; avec un homme tel que
+moi, tu es une femme sublime, et la dette de reconnaissance
+qui s'amasse dans mon coeur est immense
+comme tes souffrances et tes sacrifices. Va, c'est quelque
+chose que d'être aimée et que d'avoir droit à une
+passion immense; sur quel autre auras-tu jamais ce
+droit comme sur moi? Pour qui recommenceras-tu les
+tourments et le désespoir que tu as subis? Crois-tu qu'il
+y ait autre chose dans la vie que l'amour? Pour moi, je
+ne le crois pas. Et crois-tu que ce soit chose facile que
+de l'inspirer et de le ressentir? Des milliers d'hommes
+meurent incomplets, sans avoir connu d'autre amour que
+celui des bêtes; souvent un coeur capable de le ressentir
+cherche en vain où le placer, et sort vierge de tous
+les embrassements terrestres pour l'aller trouver peut-être
+dans les cieux. Ah! quand Dieu nous l'accorde sur
+la terre, ce sentiment profond, violent, ineffable, il ne
+faut plus, Juliette, désirer ni espérer le paradis; car le
+paradis, c'est la fusion de deux âmes dans un baiser
+d'amour. Et qu'importé, quand nous l'avons trouvé ici-bas, que
+ce soit dans les bras d'un saint ou d'un damné?
+qu'il soit maudit ou adoré parmi les hommes, celui que
+tu aimes, que t'importe, pourvu qu'il te le rende?
+Est-ce moi que tu aimes ou est-ce le bruit qui se fait autour
+de moi? Qu'as-tu aimé en moi dès le commencement?
+est-ce l'éclat qui m'environnait? Si tu me hais
+aujourd'hui, il faudra que je doute de ton amour passé;
+il faudra qu'au lieu de cet ange, au lieu de cette victime
+dévouée dont le sang répandu pour moi coule incessamment
+goutte à goutte sur mes lèvres, je ne voie plus en
+toi qu'une pauvre fille crédule et faible qui m'a aimé
+par vanité et qui m'abandonne par égoïsme, Juliette,
+Juliette, songe à ce que tu fais si tu me quittes! Tu
+perdras le seul ami qui te connaisse, qui t'apprécie et
+qui te vénère, pour un monde qui te méprise déjà, et
+dont tu ne retrouveras pas l'estime. Il ne te reste que moi
+au monde, ma pauvre enfant; il faut que tu t'attaches à
+la fortune de l'aventurier, ou que tu meures oubliée
+dans un couvent. Si tu me quittes, tu es aussi insensée
+que cruelle; tu auras eu tous les maux, toute la peine,
+et tu n'en recueilleras pas les fruits; car à présent, si,
+malgré tout ce que tu sais, tu peux encore m'aimer et
+me suivre, sache que j'aurai pour toi un amour dont tu
+n'as pas l'idée, et que jamais je n'aurais seulement soupçonné
+si je t'eusse épousée loyalement et si j'eusse vécu
+avec toi en paix au sein de ta famille. Jusqu'ici, malgré
+tout ce que tu as sacrifié, tout ce que tu as souffert, je
+ne t'ai pas encore aimée comme je me sens capable de
+le faire. Tu ne m'avais pas encore aimé tel que je suis;
+tu t'attachais à un faux Leoni en qui tu voyais encore
+quelque grandeur et quelque séduction. Tu espérais qu'il
+deviendrait un jour l'homme que tu avais aimé d'abord;
+tu ne croyais pas serrer dans tes bras un homme absolument
+perdu. Et moi, je me disais: Elle m'aime conditionnellement;
+ce n'est pas encore moi qu'elle aime,
+c'est le personnage que je joue. Quand elle verra mes
+traits sous mon masque, elle s'enfuira en se couvrant
+les yeux, elle aura en horreur l'amant qu'elle presse
+maintenant sur son sein. Non, elle n'est pas la femme
+et la maîtresse que j'avais rêvée, et que mon âme ardente
+appelle de tous ses voeux. Juliette fait encore partie
+de cette société dont je suis l'ennemi; elle sera mon
+ennemie quand elle me connaîtra. Je ne puis me confier
+à elle, je ne puis épancher dans le sein d'aucun être vivant
+la plus odieuse de mes angoisses, la honte que j'ai
+de ce que je fais tous les jours. Je souffre, j'amasse des
+remords. S'il existait une créature capable de m'aimer
+sans me demander de changer, si je pouvais avoir une
+amie qui ne fût pas un accusateur et un juge!.... Voilà
+ce que je pensais, Juliette. Je demandais cette amie au
+ciel; mais je demandais que ce fût toi, et non une autre;
+car tu étais déjà ce que j'aimais le mieux sur la terre
+avant de comprendre tout ce qui nous restait à faire l'un
+et l'autre pour nous aimer véritablement.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+
+<p>Que pouvais-je répondre à de semblables discours?
+Je le regardais d'un air stupéfait. Je m'étonnais de le
+trouver encore beau, encore aimable; de sentir toujours
+auprès de lui la même émotion, le même désir de ses
+caresses, la même reconnaissance pour son amour. Son
+abjection ne laissait aucune trace sur son noble front; et
+quand ses grands yeux noirs dardaient leur flamme sur
+les miens, j'étais éblouie, enivrée comme autrefois; toutes
+ses souillures disparaissaient, et jusqu'aux taches du sang
+d'Henryet, tout était effacé. J'oubliai tout pour m'attacher
+à lui par des promesses aveugles, par des serments et
+des étreintes insensées. Alors en effet je vis son amour se
+rallumer ou plutôt se renouveler, comme il me l'avait annoncé.
+Il abandonna à peu près la princesse Zagarolo et
+passa tout le temps de ma convalescence à mes pieds,
+avec les mêmes tendresses, les mêmes soins et les mêmes
+délicatesses d'affection qui m'avaient rendue si heureuse
+en Suisse; je puis même dire que ces marques de tendresse
+furent plus vives et me donnèrent plus d'orgueil
+et de joie, que ce fut le temps le plus heureux de ma
+vie, et que jamais Leoni ne me fut plus cher. J'étais convaincue
+de tout ce qu'il m'avait dit; je ne pouvais plus
+d'ailleurs craindre qu'il s'attachât à moi par intérêt, je
+n'avais plus rien au monde à lui donner, et j'étais désormais
+à sa charge et soumise aux chances de sa fortune.
+Enfin, je sentais une sorte d'orgueil à ne pas rester au-dessous
+de ce qu'il attendait de ma générosité, et sa reconnaissance
+me sembla il plus grande que mes sacrifices.</p>
+
+<p>Un soir il rentra tout agité, et, me pressant mille fois
+sur son coeur:</p>
+
+<p>&mdash;Ma Juliette, dit-il, ma soeur, ma femme, mon ange,
+il faut que lu sois bonne et indulgente comme Dieu, il
+faut, me donner une nouvelle preuve de ta douceur adorable
+et de ton héroïsme: il faut que tu viennes demeurer
+avec moi chez la princesse Zagarolo.</p>
+
+<p>Je reculai confondue de surprise; et, comme je sentis
+qu'il n'était plus en mon pouvoir de rien refuser, je me
+mis à pâlir et à trembler comme un condamné en présence
+du supplice.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, me dit-il, la princesse est horriblement
+mal. Je l'ai négligée à cause de toi; elle a pris tant de
+chagrin que sa maladie s'est aggravée considérablement,
+et que les médecins ne lui donnent pas plus d'un mois à
+vivre. Puisque tu sais tout....., je puis te parler de cet
+infernal testament. Il s'agit d'une succession de plusieurs
+millions, et je suis en concurrence avec une famille attentive
+à profiter de mes fautes et à m'expulser au moment
+décisif. Le testament en ma faveur existe en bonne
+forme, mais un instant de dépit peut l'anéantir. Nous
+sommes ruinés, nous n'avons plus que cette ressource.
+Il faut que tu ailles à l'hôpital et que je me fasse chef
+de brigands si elle nous échappe.</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! lui dis je, nous avons vécu en Suisse
+à si peu de frais! Pourquoi la richesse est-elle une nécessité
+pour nous? A présent que nous nous aimons si
+bien, ne pouvons-nous vivre heureux sans faire de nouvelles
+infamies?...</p>
+
+<p>Il ne me répondit que par une contraction des sourcils
+qui exprimait la douleur, l'ennui et la crainte que lui
+causaient mes reproches. Je me tus aussitôt et lui demandai
+en quoi j'étais nécessaire au succès de son entreprise.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la princesse, dans un accès de jalousie
+assez bien fondée, a demandé à te voir et à l'interroger.
+Mes ennemis avaient eu soin de l'informer que je passais
+toutes les matinées auprès d'une femme jeune et jolie
+qui était venue me trouver à Milan. Pendant longtemps
+j'ai réussi à lui faire croire que tu étais ma soeur; mais,
+depuis un mois que je la délaisse entièrement, elle a des
+doutes et refuse de croire à la maladie, que je lui ai fait
+valoir comme une excuse. Aujourd'hui elle m'a déclaré
+que, si je la négligeais dans l'état où elle se trouve, elle
+ne croirait plus à mon affection et me retirerait la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Si votre soeur est malade aussi et ne peut se passer
+de vous, a-t-elle dit, faites-la transporter dans ma maison;
+mes femmes et mes médecins la soigneront. Vous pourriez
+la voir à toute heure; et, si elle est vraiment votre soeur,
+je la chérirai comme si elle était la mienne aussi. En vain
+j'ai voulu combattre celle étrange fantaisie. Je lui ai dit
+que tu étais très-pauvre et très-fière, que rien au monde
+ne te ferai consentir à recevoir l'hospitalité, et qu'il était
+en effet inconvenant et indélicat que tu vinsses demeurer
+chez la maîtresse de ton frère. Elle n'a rien voulu
+entendre, et à toutes mes objections elle répond:&mdash;Je
+vois bien que vous me trompez; ce n'est pas votre soeur.
+Si tu refuses, nous sommes perdus. Viens, viens, viens;
+je t'en supplie, mon enfant, viens!</p>
+
+<p>Je pris mon chapeau et mon châle sans répondre. Pendant
+que je m'habitais, des larmes coulaient lentement
+sur mes joues. Au moment de sortir avec moi de ma
+chambre, Leoni les essuya avec ses lèvres et me pressa
+mille fois encore dans ses bras, en me nommant sa bienfaitrice,
+son ange tutélaire et sa seule amie.</p>
+
+<p>Je traversai eu tremblant les vastes appartements de
+la princesse. Envoyant la richesse de cette maison, j'avais
+un serrement de coeur indicible, et je me rappelais
+les dures paroles d'Henryet:&mdash;Quand elle sera morte,
+vous serez riche, Juliette; vous hériterez de son luxe,
+vous coucherez dans son lit et vous pourrez porter ses
+robes. Je baissais les yux en passant auprès des laquais;
+il me semblait qu'ils me regardaient avec haine et avec
+envie; et je me sentais plus vile qu'eux. Leoni serrait
+mon bras sous le sien en sentant trembler mon corps et
+fléchir mes jambes:&mdash;Courage, courage! me disait-il
+tout bas.</p>
+
+<p>Enfin nous arrivâmes à la chambre à coucher. La princesse
+était étendue sur une chaise longue et semblait nous
+attendre impatiemment. C'était une femme de trente ans
+environ, très-maigre, d'un jaune uni, et magnifiquement
+élégante quoique en déshabillé. Elle avait dû être très-belle
+au temps de sa fraîcheur, et elle avait encore une
+physionomie charmante. La maigreur de ses joues exagérait
+la grandeur de ses yeux, dont le blanc, vitrifié
+par la consomption, ressemblait à de la nacre de perle.
+Ses cheveux, fins et plats, étaient d'un noir luisant et
+semblaient débiles et malades comme toute sa personne.
+Elle fit, en me voyant, une légère exclamation de joie,
+et me tendit une longue main effilée et bleuâtre que
+je crois voir encore. Je compris, à un regard de Leoni, que
+je devais baiser cette main, et je me résignai.</p>
+
+<p>Leoni se sentait mal à l'aise sans doute, et cependant
+son aplomb et le calme de ses manières me confondirent.
+Il parlait de moi à sa maîtresse comme si elle n'eût
+jamais pu découvrir sa fourberie, et il lui exprimait sa
+tendresse devant moi comme s'il m'eût été impossible
+d'en ressentir de la douleur ou du dépit. La princesse
+semblait de temps en temps avoir des retours de méfiance,
+et je vis, à ses regards et à ses paroles, qu'elle
+m'étudiait pour détruire ses soupçons ou pour les confirmer.
+Ma douceur naturelle excluant toute espèce de
+haine, elle prit vite confiance en moi; et, jalouse qu'elle
+était avec emportement, elle pensa qu'il était impossible
+à une autre femme de consentir au rôle que je jouais. Une
+intrigante aurait pu l'accepter, mais mon ton et ma physionomie
+démentaient cette conjecture. La princesse se
+prit de passion pour moi. Elle ne voulait plus que je sortisse
+de sa chambre, elle m'accablait de dons et de caresses.
+Je fus un peu humiliée de sa générosité et j'eus
+envie de refuser; mais la crainte de déplaire à Leoni me
+fit supporter encore cette mortification. Ce que j'eus à
+souffrir dans les premiers jours, et les efforts que je fis
+pour assouplir à ce point mon orgueil, sont des choses
+inouïes. Cependant peu à peu ces souffrances s'apaisèrent
+et ma situation d'esprit devint tolérable. Leoni me
+témoignait à la dérobée une reconnaissance passionnée
+et une tendresse délirante. La princesse, malgré ses caprices,
+ses impatiences, et tout le mal que son amour
+pour Leoni me causait, me devint agréable et presque
+chère. Elle avait le coeur ardent plutôt que tendre, et le
+caractère prodigue, plutôt que généreux. Mais elle avait
+dans les manières une grâce irrésistible; l'esprit dont
+pétillait son langage, au milieu des plus vives souffrances,
+le choix des mots ingénieux et caressants avec lesquels
+elle me remerciait de mes complaisances ou me priait
+d'oublier ses emportements, ses petites flatteries, ses
+finesses, sa coquetterie qui la suivit jusqu'au tombeau,
+tout en elle avait un caractère d'originalité, de noblesse
+et d'élégance, dont j'étais d'autant plus frappée que je
+n'avais jamais vu de près aucune femme de son rang, et
+que je n'étais point accoutumée à ce grand charme que
+leur donne l'usage de la bonne compagnie. Elle possédait
+ce don à un tel point, que je ne pus y résister, et
+que je me laissai dominer à son gré; elle était si malicieuse
+et si aimable avec Leoni, que je concevais qu'il
+fût devenu amoureux d'elle, et que j'avais fini par m'habituer
+à voir leurs baisers et à entendre leurs fadeurs
+sans en être révoltée. Il y avait vraiment des jours où ils
+avaient assez de grâce et d'esprit l'un et l'autre pour
+que j'eusse du plaisir à les écouter, et Leoni trouvait le
+moyen de m'adresser des choses si délicates, que je me
+sentais encore heureuse dans mon abominable abaissement.
+La haine que les laquais et les subalternes m'avaient
+d'abord témoignée s'était vite apaisée, grâce au
+soin que j'avais pris de leur abandonner tous les petits
+présents que me faisait leur maîtresse. J'eus même l'affection
+et la confiance des neveux et des cousins; une
+très-jolie petite nièce, que la princesse refusait obstinément
+de voir, fut enfin introduite par mes soins jusqu'à
+elle et lui plut extrêmement. Je la priai alors de me permettre
+de donner à cet enfant un joli écrin qu'elle m'avait
+forcée d'accepter dans la matinée; et cet acte de
+générosité l'engagea à remettre à la petite fille un présent
+beaucoup plus considérable. Leoni, qui n'avait rien
+de mesquin ni de petit dans sa cupidité, vit avec plaisir
+le secours accordé à une orpheline pauvre, et les autres
+parents commencèrent à croire qu'ils n'avaient rien à
+craindre de nous, et que nous n'avions pour la princesse
+qu'une amitié noble et désintéressée. Les tentatives de
+délation contre moi cessèrent donc entièrement, et, pendant
+deux mois, nous eûmes une vie très calme. Je
+m'étonnai d'être presque heureuse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XX.</h3>
+
+
+<p>La seule chose qui m'inquiétât sérieusement, c'était
+de voir toujours autour de nous le marquis de... Il s'était
+introduit, je ne sais à quel titre, chez la princesse,
+et l'amusait par son babil caustique et médisant. Il entraînait
+ensuite Leoni dans les autres appartements et
+avait avec lui de longs entretiens dont Leoni sortait toujours
+sombre.&mdash;Je hais et je méprise Lorenzo, me disait-il
+souvent; c'est la pire canaille que je connaisse,
+il est capable de tout. Je le pressais alors de rompre
+avec lui; mais il me répondait:&mdash;C'est impossible, Juliette;
+tu ne sais pas que lorsque deux coquins ont agi
+ensemble, ils ne se brouillent plus que pour s'envoyer
+l'un l'autre à l'échafaud. Ces paroles sinistres résonnaient
+si étrangement dans ce beau palais, au milieu de
+la vie paisible que nous y menions, et presque aux
+oreilles de cette princesse si gracieuse et si confiante,
+qu'il me passait un frisson dans les veines en les entendant.</p>
+
+<p>Cependant les souffrances de notre malade augmentaient
+de jour en jour, et bientôt vint le moment où elle
+devait succomber infailliblement. Nous la vîmes s'éteindre
+peu à peu; mais elle ne perdit pas un instant sa
+présence d'esprit, ses plaisanteries et ses discours aimables.</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis fâchée, disait-elle à Leoni, que
+Juliette soit ta soeur! Maintenant que je pars pour l'autre
+monde, il faut bien que je renonce à toi. Je ne puis
+exiger ni désirer que tu me restes fidèle après ma mort.
+Malheureusement tu vas faire des sottises et te jeter à la
+tête de quelque femme indigne de toi. Je ne connais au
+monde que ta soeur qui te vaille; c'est un ange, et il n'y
+a que toi aussi qui sois digne d'elle.</p>
+
+<p>Je ne pouvais résister à ces cajoleries bienveillantes, et
+je me prenais pour cette femme d'une affection plus
+vive à mesure que la mort la détachait de nous. Je ne
+voulais pas croire qu'elle put nous être enlevée avec
+toute sa raison, tout son calme, et au milieu d'une si
+douce intimité. Je me demandais comment nous ferions
+pour vivre sans elle, et je ne pouvais m'imaginer son
+grand fauteuil doré vide, entre Leoni et moi, sans que
+mes yeux s'humectassent de larmes.</p>
+
+<p>Un soir que je lui faisais la lecture pendant que
+Leoni était assis sur le tapis et lui réchauffait les pieds
+dans un manchon, elle reçut une lettre, la lut rapidement,
+jeta un grand cri et s'évanouit. Tandis que je
+volais à son secours, Leoni ramassa la lettre et en prit
+connaissance. Quoique l'écriture fût contrefaite, il reconnut
+la main du vicomte de Chalm. C'était une délation
+contre moi, des détails circonstanciés sur ma famille,
+sur mon enlèvement, sur mes relations avec Leoni;
+puis mille calomnies odieuses contre mes moeurs et mon
+caractère.</p>
+
+<p>Au cri qu'avait jeté la princesse, Lorenzo, qui planait
+toujours comme un oiseau de malheur autour de nous,
+entra je ne sais comment, et Leoni, l'entraînant dans un
+coin, lui montra la lettre du vicomte. Lorsqu'ils se rapprochèrent
+de nous, le marquis était très-calme, et
+avait, comme à l'ordinaire, un sourire moqueur sur les
+lèvres, et Leoni, agité, semblait interroger ses regards
+pour lui demander conseil.</p>
+
+<p>La princesse était toujours évanouie dans mes bras.
+Le marquis haussa les épaules.&mdash;Ta femme est insupportablement
+niaise, dit-il assez haut pour que je l'entendisse;
+sa présence ici désormais est du plus mauvais
+effet; renvoie-la, et dis-lui d'aller chercher du secours.
+Je me charge du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que feras-tu? dit Leoni dans une grande
+anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, j'ai un expédient tout prêt depuis
+longtemps: c'est un papier qui est toujours sur moi.
+Mais renvoie Juliette..</p>
+
+<p>Leoni me pria d'appeler les femmes; j'obéis et posai
+doucement la tête de la princesse sur un coussin. Mais
+quand je fus au moment de franchir la porte, je ne sais
+quelle force magnétique m'arrêta et me força de me retourner.
+Je vis le marquis s'approcher de la malade
+comme pour la secourir; mais sa figure me sembla si
+odieuse, celle de Leoni si pale, que la peur me prit de
+laisser cette mourante seule avec eux. Je ne sais quelles
+idées vagues me passèrent par la tête; je me rapprochait
+du lit vivement, et, regardant Leoni avec terreur
+je lui dis:&mdash;Prends garde, prends garde!...&mdash;A quoi?
+me répondit-il d'un air étonné. Le fait est que je ne le
+savais pas moi-même, et que j'eus honte de l'espèce de
+folie que je venais de montrer. L'air ironique du marquis
+acheva de me déconcerter. Je sortis et revins un instant
+après avec les femmes et le médecin. Celui-ci
+trouva la princesse en proie à une affreuse crispation de
+nerfs, et dit qu'il faudrait lâcher de lui faire avaler tout
+de suite une cuillerée de la potion calmante. On essaya
+en vain de lui desserrer les dents.&mdash;Que la signora s'en
+charge, dit une des femmes en me désignant; la princesse
+n'accepte rien que de sa main et ne refuse jamais
+ce qui vient d'elle. J'essayai en effet, et la mourante
+céda doucement. Par un reste d'habitude, elle me pressa
+faiblement la main en me rendant la cuiller; puis elle
+étendit violemment les bras, se leva comme si elle allait
+s'élancer au milieu de la chambre, et retomba raide
+morte sur son fauteuil.</p>
+
+<p>Cette mort si soudaine me fit une impression horrible;
+je m'évanouis, et l'on m'emporta. Je fus malade
+quelques jours; et quand je revins à la vie, Leoni m'apprit
+que j'étais désormais chez moi, que le testament
+avait été ouvert et trouvé inattaquable de tous points,
+que nous étions à la tête d'une belle fortune et maîtres
+d'un palais magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à toi que je dois tout cela, Juliette, me dit-il,
+et de plus, je te dois la douceur de pouvoir songer
+sans honte et sans remords aux derniers moments de notre
+amie. Ta sensibilité, ta bonté angélique, les ont entourés
+de soins et en ont adouci la tristesse. Elle est
+morte dans tes bras, cette rivale qu'une autre que toi
+eût étranglée! et tu l'as pleurée comme si elle eût été
+ta soeur, tu es bonne, trop bonne, trop bonne! Maintenant
+jouis du fruit de ton courage; vois comme je suis
+heureux d'être riche, et de pouvoir t'entourer de nouveau
+de tout le bien-être dont tu as besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, lui dis-je, c'est à présent que je rougis et
+que je souffre. Tant que cette femme était là, et que je
+lui sacrifiais mon amour et ma fierté, je me consolais en
+sentant que j'avais de l'affection pour elle et que je
+m'immolais pour elle et pour toi. A présent je ne vois
+plus que ce qu'il y avait de bas et d'odieux dans ma
+situation. Comme tout le monde doit nous mépriser!</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes bien, ma pauvre enfant, dit Leoni;
+tout le monde nous salue et nous honore, parce que
+nous sommes riches.</p>
+
+<p>Mais Leoni ne jouit pas longtemps de son triomphe.
+Les cohéritiers, arrivés de Rome, furieux contre nous,
+ayant appris les détails de cette mort si prompte, nous
+accusèrent de l'avoir hâtée par le poison, et demandèrent
+qu'on déterrât le corps pour s'en assurer. On procéda
+à cette opération, et l'on reconnut au premier coup
+d'oeil les traces d'un poison violent.&mdash;Nous sommes
+perdus! me dit Leoni en entrant dans ma chambre; Ildegonda
+est morte empoisonnée, et l'on nous accuse.
+Qui a fait cette abomination? il ne faut pas le demander;
+c'est Satan sous la figure de Lorenzo. Voilà comme il
+nous sert; il est en sûreté, et nous sommes entre les
+mains de la justice. Te sens-tu le courage de sauter par
+la fenêtre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui dis-je, je suis innocente, je ne crains
+rien; si vous êtes coupable, fuyez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas coupable, Juliette, dit-il en me serrant
+le bras avec violence; ne m'accusez pas quand je
+ne m'accuse pas moi-même. Vous savez qu'ordinairement
+je ne m'épargne pas.</p>
+
+<p>Nous fûmes arrêtés et jetés en prison. On instruisit
+contre nous un procès criminel; mais il fut moins long
+et moins grave qu'on ne s'y attendait; notre innocence
+nous sauva. En présence d'une si horrible accusation, je
+retrouvai toute la force que donne une conscience pure.
+Ma jeunesse et mon air de sincérité me gagnèrent l'esprit
+des juges au premier abord. Je fus promptement acquittée.
+L'honneur et la vie de Leoni furent un peu plus
+longtemps en suspens. Mais il était impossible, malgré
+les apparences, de trouver une preuve contre lui, car
+il n'était pas coupable; il avait horreur de ce crime,
+son visage et ses réponses le disaient assez. Il sortit pur
+de cette accusation. Tous les laquais furent soupçonnés.</p>
+
+<p>Le marquis avait disparu; mais il revint secrètement au
+moment où nous sortions de prison, et intima à Leoni
+l'ordre de partager la succession avec lui. Il déclara que
+nous lui devions tout, que, sans la hardiesse et la
+promptitude de sa résolution, le testament eût été déchiré.
+Leoni lui fit les plus horribles menaces, mais le
+marquis ne s'en effraya point. Il avait, pour le tenir en
+respect, le meurtre de Henryet, commis sous ses yeux
+par Leoni, et il pouvait l'entraîner dans sa perte. Leoni
+furieux se soumit à lui payer une somme considérable.
+Ensuite nous recommençâmes à mener une vie folle et à
+étaler un luxe effréné: se ruiner de nouveau fut pour
+Leoni l'affaire de six mois. Je voyais sans regret s'en aller
+ces biens que j'avais acquis avec honte et douleur;
+mais j'étais effrayée pour Leoni de la misère qui s'approchait
+encore de nous. Je savais qu'il ne pourrait pas
+la supporter, et que, pour en sortir, il se précipiterait
+dans de nouvelles fautes et dans de nouveaux dangers.
+Il était malheureusement impossible de l'amener à un
+sentiment de retenue et de prévoyance; il répondait par
+des caresses ou des plaisanteries à mes prières et à mes
+avertissements. Il avait quinze chevaux anglais dans son
+écurie, une table ouverte à toute la ville, une troupe de
+musiciens à ses ordres. Mais ce qui le ruina le plus vite,
+ce furent les dons énormes qu'il fut obligé de faire à ses
+anciens compagnons pour les empêcher de venir fondre
+sur lui, et de faire de sa maison une caverne de voleurs.
+Il avait obtenu d'eux qu'ils n'exerceraient pas leur
+industrie chez lui; et, pour les décider à sortir du salon
+quand ses hôtes commençaient à jouer, il était obligé de
+leur payer chaque jour une certaine redevance. Cette intolérable
+dépendance lui donnait parfois envie de fuir le
+monde et d'aller se cacher avec moi dans quelque tranquille
+retraite. Mais il est vrai de dire que celle idée l'effrayait
+encore plus; car l'affection que je lui inspirais
+n'avait plus assez de force pour remplir toute sa vie. Il
+était toujours prévenant avec moi; mais, comme à Venise,
+il me délaissait pour s'enivrer de tous les plaisirs
+de la richesse. Il menait au dehors la vie la plus dissolue,
+et entretenait plusieurs maîtresses qu'il choisissait
+dans un monde élégant, auxquelles il faisait des présents
+magnifiques, et dont la société flattait sa vanité insatiable.
+Vil et sordide pour acquérir, il était superbe dans
+sa prodigalité. Son mobile caractère changeait avec sa
+fortune, et son amour pour moi en subissait toutes les
+phases. Dans l'agitation et la souffrance que lui causaient
+ses revers, n'ayant que moi au monde pour le plaindre
+et pour l'aimer, il revenait à moi avec transport; mais
+au milieu des plaisirs il m'oubliait, et cherchait ailleurs
+des jouissances plus vives. Je savais toutes ses infidélités;
+soit paresse, soit indifférence, soit confiance en mon
+pardon infatigable, il ne se donnait plus la peine de me
+les cacher; et quand je lui reprochais l'indélicatesse de
+cette franchise, il me rappelait ma conduite envers la
+princesse Zagarolo, et me demandait si ma miséricorde
+était déjà épuisée. Le passé m'enchaînait donc absolument
+à la patience et à la douleur. Ce qu'il y avait d'injuste
+dans la conduite de Leoni, c'est qu'il semblait
+croire que désormais je dusse accomplir tous ces sacrifices
+sans souffrir, et qu'une femme pût prendre l'habitude
+de vaincre sa jalousie...</p>
+
+<p>Je reçus une lettre de ma mère, qui enfin avait eu de
+mes nouvelles par Henryet, et qui, au moment de se mettre
+en route pour venir me chercher, était tombée dangereusement
+malade. Elle me conjurait de venir la soigner,
+et me promettait de me recevoir sans reproches et avec
+reconnaissance. Cette lettre était mille fois trop douce et
+trop bonne. Je la baignai de mes larmes; mais elle me
+semblait malgré moi déplacée, les expressions en étaient
+inconvenantes à force de tendresse et d'humilité. Le dirai-je,
+hélas! ce n'était pas le pardon d'une mère généreuse,
+c'était l'appel d'une femme malade et ennuyés. Je
+partis aussitôt et la trouvai mourante. Elle me bénit, me
+pardonna et mourut dans mes bras, en me recommandant
+de la faire ensevelir dans un certaine robe qu'elle
+avait beaucoup aimée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXI.</h3>
+
+<p>Tant de fatigues, tant de douleurs, avaient presque
+épuisé ma sensibilité. Je pleurai à peine ma mère; je
+m'enfermai dans sa chambre après qu'on eut emporté
+son corps, et j'y restai morne et accablée pendant plusieurs
+mois, occupée seulement à retourner le passé sous
+toutes ses faces, et ne songeant pas à me demander ce
+que je ferais de l'avenir. Ma tante, qui d'abord m'avait
+fort mal accueillie, fut touchée de cette douleur muette,
+que son caractère comprenait mieux que l'expansion des
+larmes. Elle me donna des soins en silence, et veilla à
+ce que je ne me laissasse pas mourir de faim. La tristesse
+de cette maison, que j'avais vue si fraîche et si
+brillante, convenait à la situation de mon âme. Je revoyais
+les meubles qui me rappelaient les mille petits
+événements frivoles de mon enfance. Je comparais ce
+temps où une égratignure à mon doigt était l'accident le
+plus terrible qui put bouleverser ma famille, à la vie infâme
+et sanglante que j'avais menée depuis. Je voyais,
+d'une part, ma mère au bal, de l'autre, la princesse
+Zagarolo empoisonnée dans mes bras, et peut-être de
+ma propre main. Le son des violons passait dans mes
+rêves au milieu des cris d'Henryet assassiné; et, dans
+l'obscurité de la prison où, pendant trois mois d'angoisses,
+j'avais attendu chaque jour une sentence de mort,
+je voyais arriver à moi, au milieu de l'éclat des bougies
+et du parfum des fleurs, mon fantôme vêtu d'un crêpe
+d'argent et couvert de pierreries. Quelquefois, fatiguée
+de ces rêves confus et effrayants, je soulevais les rideaux,
+je m'approchais de la fenêtre et je regardais
+cette ville où j'avais été si heureuse et si vantée, les arbres
+de cette promenade où tant d'admiration avait suivi
+chacun de mes pas. Mais bientôt je m'apercevais de
+l'insultante curiosité qu'excitait ma figure pâle. On s'arrêtait
+sous ma fenêtre, on se groupait pour parler de
+moi en me montrant presque au doigt. Alors je me retirais,
+je faisais retomber les rideaux, j'allais m'asseoir
+auprès du lit de ma mère, et j'y restais jusqu'à ce que
+ma tante vint, avec sa ligure et ses pas silencieux, me
+prendre le bras et me conduire à table. Ses manières en
+cette circonstance de ma vie me parurent les plus convenables
+et les plus généreuses qu'on pût avoir envers
+moi. Je n'aurais pas écouté les consolations, je n'aurais
+pu supporter les reproches, je n'aurais pas cru à des
+marques d'estime. L'affection muette et la pitié délicate
+me furent plus sensibles. Cette figure morne qui passait
+sans bruit autour de moi comme un fantôme, comme un
+souvenir du temps passé, était la seule qui ne put ni
+me troubler ni m'effrayer. Quelquefois je prenais ses
+mains sèches, et je les pressais sur ma bouche pendant
+quelques minutes, sans dire un mot, sans laisser échapper
+un soupir. Elle ne répondait jamais à cette caresse,
+mais elle restait là sans impatience et ne retirait pas ses
+mains à mes baisers; c'était beaucoup.</p>
+
+<p>Je ne pensais plus à Leoni que comme à un souvenir
+terrible que j'éloignais de toutes mes forces. Retourner
+vers lui était une pensée qui me faisait frémir comme
+eût fait la vue d'un supplice. Je n'avais plus assez de
+vigueur pour l'aimer ou le haïr. Il ne m'écrivait pas, et
+je ne m'en apercevais pas, tant j'avais peu compté sur
+ses lettres. Un jour il en arriva une qui m'apprit de nouvelles
+calamités. On avait trouvé un testament de la
+princesse Zagarolo dont la date était plus récente que
+celle du nôtre. Un de ses serviteurs, en qui elle avait
+confiance, en avait été le dépositaire depuis sa mort jusqu'à
+ce jour. Elle avait fait ce testament à l'époque où
+Leoni l'avait délaissée pour me soigner, et où elle avait
+eu des doutes sur notre fraternité. Depuis, elle avait
+songé à le déchirer en se réconciliant avec nous; mais,
+comme elle était sujette à mille caprices, elle avait gardé
+pres d'elle les deux testaments, afin d'être toujours prête
+à en laisser subsister un. Leoni savait dans quel meuble
+était déposé le sien; mais l'autre était connu seulement
+de Vincenzo, l'homme de confiance de la princesse; et
+il devait, à un signe d'elle, le brûler ou le conserver.</p>
+
+<p>Elle ne s'attendait pas, l'infortunée, à une mort si violente
+et si soudaine. Vincenzo, que Leoni avait comblé
+de ses générosités, et qui lui était tout dévoué à cette
+époque, n'ayant d'ailleurs pas pu savoir les dernières
+intentions de la princesse, conserva le testament sans
+rien dire, et nous laissa produire le nôtre. Il eût pu
+s'enrichir par ce moyen en nous menaçant ou en vendant
+son secret aux héritiers naturels; mais ce n'était
+pas un malhonnête homme ni un méchant coeur. Il nous
+laissa jouir de la succession sans exiger de meilleurs
+traitements que ceux qu'il recevait. Mais, quand j'eus
+quitté Leoni, il devint mécontent; car Leoni était brutal
+avec ses gens, et je les enchaînais seule à son service
+par mon indulgence. Un jour Leoni s'oublia jusqu'à
+frapper ce vieillard, qui aussitôt tira le testament de sa
+poche et lui déclara qu'il allait le porter chez les cousins
+de la princesse. Aucune menace, aucune prière, aucune
+offre d'argent ne put apaiser son ressentiment. Le marquis
+arriva et résolut d'employer la force pour lui arracher
+le fatal papier; mais Vincenzo, qui, malgré son
+âge, était un homme remarquablement vigoureux, le
+renversa, le frappa, menaça Leoni de le jeter par la fenêtre
+s'il s'attaquait à lui, et courut produire les pièces
+de sa vengeance. Leoni fut aussitôt dépossédé, condamné
+à représenter tout ce qu'il avait mangé de la succession,
+c'est-à-dire les trois quarts. Incapable de s'acquitter,
+il essaya vainement de fuir. Il fut mis eu prison,
+et c'est de là qu'il m'écrivait, non pas tous les détails
+que je viens de vous dire et que j'ai sus depuis, mais en peu
+de mots l'horreur de sa situation. Si je ne venais à son
+secours, il pourrait languir toute sa vie dans la captivité
+la plus affreuse, car il n'avait plus le moyen de se procurer
+le bien-être dont nous avions pu nous entourer
+lors de notre première réclusion. Ses amis l'abandonnaient
+et se réjouissaient peut-être d'être débarrassés de
+lui. Il était absolument sans ressources, dans un cachot
+humide où la lèpre le dévorait déjà. On avait vendu ses
+bijoux et jusqu'à ses hardes; il avait à peine de quoi se
+préserver du froid.</p>
+
+<p>Je partis aussitôt. Comme je n'avais jamais eu l'intention
+de me fixer à Bruxelles, et que la paresse de la douleur
+m'y avait seule enchaînée depuis une demi-année J'avais
+converti à peu près tout mon héritage en argent comptant;
+j'avais formé souvent le projet de l'employer à fonder
+un hôpital pour les filles repenties, et à m'y faire
+religieuse. D'autres fois j'avais songé à placer cet argent
+sur la Banque de France, et à en faire pour Leoni une
+rente inaliénable qui le préservât à jamais du besoin et
+des bassesses. Je n'aurais gardé pour moi qu'une modique
+pension viagère, et j'aurais été m'ensevelir seule dans la
+vallée suisse, où le souvenir de mon bonheur m'aurait
+aidé à supporter l'horreur de la solitude. Lorsque j'appris
+le nouveau malheur où Leoni était tombé, je sentis
+mon amour et ma sollicitude pour lui se réveiller plus
+vifs que jamais. Je fis passer toute ma fortune à un banquier
+de Milan. Je n'en réservai qu'un capital suffisant
+pour doubler la pension que mon père avait léguée à ma
+tante. Ce capital fut, à sa grande satisfaction, la maison
+que nous habitions, et où elle avait passé la moitié de sa
+vie. Je lui en abandonnai la possession et je partis pour
+rejoindre Leoni. Elle ne me demanda pas où j'allais, elle
+le savait trop bien; elle n'essaya point de me retenir;
+elle ne me remercia point, elle me pressa la main; mais,
+en me retournant, je vis couler lentement sur sa joue
+ridée la première larme que je lui eusse jamais vu répandre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII.</h3>
+
+<p>Je trouvai Leoni dans un état horrible, hâve, livide
+et presque fou. C'était la première fois que la misère et
+la souffrance l'avaient étreint réellement. Jusque-là il
+n'avait fait que voir crouler son opulence peu à peu,
+tout en cherchant et en trouvant les moyens de la rétablir.
+Ses désastres en ce genre avaient été grands; l'industrie
+et le hasard ne l'avaient jamais laissé longtemps
+aux prises avec les privations de l'indigence. Sa force
+morale s'était toujours maintenue, mais elle fut vaincue
+quand la force physique l'abandonna. Je le trouvai dans
+un état d'excitation nerveuse qui ressemblait à de la
+fureur. Je me portai caution de sa dette. Il me fut aisé de
+fournir les preuves de ma solvabilité, je les avais sur
+moi. Je n'entrai donc dans sa prison que pour l'en faire
+sortir. Sa joie fut si violente, qu'il ne put la soutenir, et
+qu'il fallut le transporter évanoui dans la voiture.</p>
+
+<p>Je l'emmenai à Florence et l'entourai de tout le bien-être
+que je pus lui procurer. Toutes ses dettes payées,
+il me restait fort peu de chose. Je mis tous mes soins à
+lui faire oublier les souffrances de sa prison. Son corps
+robuste fut vite rétabli, mais son esprit resta malade.
+Les terreurs de l'obscurité et les angoisses du désespoir
+avaient fait une profonde impression sur cet homme actif,
+entreprenant, habitué aux jouissances de la richesse
+ou aux agitations de la vie aventureuse. L'inaction l'avait
+brisé. Il était devenu sujet à des frayeurs puériles, à
+des violences terribles; il ne pouvait plus supporter aucune
+contrariété; et ce qu'il y eut de plus affreux, c'est
+qu'il s'en prenait à moi de toutes celles que je ne pouvais
+lui éviter. Il avait perdu cette puissance de volonté
+qui lui faisait envisager sans crainte l'avenir le plus précaire.
+Il s'effrayait maintenant de la pauvreté, et me demandait
+chaque jour quelles ressources j'aurais quand
+celles que j'avais encore seraient épuisées. Je ne savais
+que répondre, j'étais épouvantée moi-même de notre
+prochain dénûment. Ce moment arriva. Je me mis à
+peindre à l'aquarelle des écrans, des tabatières et divers
+autres petits meubles en bois de Spa. Quand j'avais travaillé
+douze heures par jour, j'avais gagné huit ou dix
+francs. C'eût été assez pour mes besoins; mais pour
+Leoni c'était la misère la plus profonde. Il avait envie de
+cent choses impossibles; il se plaignait avec amertume,
+avec fureur de n'être plus riche. Il me reprochait souvent
+d'avoir payé ses dettes, et de ne pas m'être sauvée
+avec lui en emportant mon argent. J'étais forcée, pour
+l'apaiser, de lui prouver qu'il m'eût été impossible de le
+tirer de prison en commettant cette friponnerie. Il se
+mettait à la fenêtre et maudissait avec d'horribles jurements
+les gens riches qui passaient dans leurs équipages.
+Il me montrait ses vêtements usés, et me disait avec un
+accent impossible à rendre: «Tu ne <i>peux</i> donc pas
+m'en faire faire d'autres? Tu ne <i>veux</i> donc pas?» il finit
+par me répéter si souvent que je pouvais le tirer de cette
+détresse et que j'avais l'égoïsme et la cruauté de l'y laisser,
+que je le crus fou et que je n'essayai plus de lui
+faire entendre raison. Je gardais le silence chaque fois
+qu'il y revenait, et je lui cachais mes larmes, qui ne
+servaient qu'à l'irriter. Il pensa que je comprenais ses
+abominables suggestions, et traita mon silence d'indifférence
+féroce et d'obstination imbécile. Plusieurs fois il
+me frappa violemment et m'eût tuée si on ne fût venu à
+mon secours. Il est vrai que quand ces accès étaient
+passés, il se jetait à mes pieds et me demandait pardon
+avec des larmes. Mais j'évitais, autant que possible, ces
+scènes de réconciliation, car l'attendrissement causait
+une nouvelle secousse à ses nerfs et provoquait le retour
+de la crise. Cette irritabilité cessa enfin et fit place à une
+sorte de désespoir morne et stupide plus affreux encore.
+Il me regardait d'un air sombre et semblait nourrir contre
+moi une haine cachée et des projets de vengeance.
+Quelquefois, en m'éveillant au milieu de la nuit, je le
+voyais debout auprès de mon lit avec sa figure sinistre,
+je croyais qu'il voulait me tuer, et je poussais des cris
+de terreur. Mais il haussait les épaules et retournait à son
+lit avec un rire hébété.</p>
+
+<p>Malgré tout cela, je l'aimais encore, non plus tel qu'il
+était, mais à cause de ce qu'il avait été et de ce qu'il
+pouvait redevenir. Il y avait des moments où j'espérais
+qu'une heureuse révolution s'opérerait en lui, et qu'il
+sortirait de cette crise, renouvelé et corrigé de tous ses
+mauvais penchants. Il semblait ne plus songer à les satisfaire,
+et n'exprimait plus ni regrets ni désirs de quoi
+que ce soit. Je n'imaginais pas le sujet des longues méditations
+où il semblait plongé. La plupart du temps ses
+yeux étaient fixés sur moi avec une expression si étrange,
+que j'avais peur de lui. Je n'osais lui parler, mais je lui
+demandais grâce par des regards suppliants. Alors il me
+semblait voir les siens s'humecter et un soupir imperceptible
+soulever sa poitrine; puis il détournait la tête
+comme s'il eût voulu cacher ou étouffer son émotion, et
+il retombait dans sa rêverie. Je me flattais alors qu'il
+faisait des réflexions salutaires, et que bientôt il m'ouvrirait
+son coeur pour me dire qu'il avait conçu la haine
+du vice et l'amour de la vertu.</p>
+
+<p>Mes espérances s'affaiblirent lorsque je vis le marquis
+de... reparaître autour de nous. Il n'entrait jamais dans
+mon appartement, parce qu'il savait l'horreur que j'avais
+de lui; mais il passait sous les fenêtres et appelait
+Leoni, ou venait jusqu'à ma porte et frappait d'une certaine
+manière pour l'avertir. Alors Leoni sortait avec
+lui et restait longtemps dehors. Un jour je les vis passer
+et repasser plusieurs fois; le vicomte de Chalm était avec
+eux.&mdash;Leoni est perdu, pensai-je, et moi aussi; il va
+se commettre sous mes yeux quelque nouveau crime.</p>
+
+<p>Le soir Leoni rentra tard; et, comme il quittait ses
+compagnons à la porte de la rue, je l'entendis prononcer
+ces paroles:&mdash;Mais vous lui direz bien que je suis fou;
+absolument fou, que, sans cela, je n'y aurais jamais
+consenti. Elle doit bien savoir que la misère m'a rendu
+fou. Je n'osai point lui demander d'explication, et je lui
+servis son modeste repas. Il n'y toucha pas et se mit à
+attiser le feu convulsivement; puis il me demanda de
+l'éther, et après en avoir pris une très forte dose, il se
+coucha et parut dormir. Je travaillais tous les soirs aussi
+longtemps que je le pouvais sans être vaincue par le sommeil
+et la fatigue. Ce soir-là, je me sentis si lasse, que
+je m'endormis dès minuit. A peine étais-je couchée, que
+j'entendis un léger bruit, et il me sembla que Leoni
+s'habillait pour sortir. Je l'appelai et lui demandai ce
+qu'il faisait.&mdash;Rien, dit-il, je veux me lever et t'aller
+trouver; mais je crains ta lumière, tu sais que cela m'attaque
+les nerfs et me cause des douleurs affreuses à la
+tête; éteins-la.&mdash;J'obéis.&mdash;Est-ce fait? me dit-il. Maintenant
+recouche-toi, j'ai besoin de t'embrasser, attends-moi.
+Cette marque d'affection, qu'il ne m'avait pas donnée
+depuis plusieurs semaines, fit tressaillir mon pauvre
+coeur de joie et d'espérance. Je me flattai que le réveil
+de sa tendresse allait amener celui de sa raison et de sa
+conscience. Je m'assis sur le bord de mon lit et je l'attendis
+avec transport. Il vint se jeter dans mes bras ouverts
+pour le recevoir, et, m'étreignant avec passion, il
+me renversa sur mon lit. Mais, au même instant, un
+sentiment de méfiance, qui me fut envoyé par la protection
+du ciel ou par la délicatesse de mon instinct, me
+fit passer la main sur le visage de celui qui m'embrassait.
+Leoni avait laissé croître sa barbe et ses moustaches depuis
+qu'il était malade; je trouvai un visage lisse et uni.
+Je fis un cri et le repoussai violemment.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? me dit la voix de Leoni.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as coupé ta barbe? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le vois bien, me répondit-il.</p>
+
+<p>Mais alors je m'aperçus que la voix parlait à mon
+oreille en même temps qu'une autre bouche se collait à
+la mienne. Je me dégageai avec la force que donnent la
+colère et le désespoir, et, m'enfuyant au bout de la chambre,
+je relevai précipitamment la lampe, que j'avais couverte
+et non éteinte. Je vis lord Edwards, assis sur le
+bord du lit, stupide et déconcerté (je crois qu'il était ivre),
+et Leoni, qui venait à moi d'un air égaré.&mdash;Misérable!
+m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Juliette, me dit-il avec des yeux hagards et une voix
+étouffée, cédez, si vous m'aimez. Il s'agit pour moi de
+sortir de la misère où vous voyez que je me consume. Il
+s'agit de ma vie et de ma raison, vous le savez bien. Mon
+salut sera le prix de votre dévouement; et quant à vous,
+vous serez désormais riche et heureuse avec un homme
+qui vous aime depuis longtemps, et à qui rien ne coûte
+pour vous obtenir. Consens-y, Juliette, ajouta-t-il à voix
+basse, ou je te poignarde quand il sera hors de la chambre.</p>
+
+<p>La frayeur m'ôta le jugement: je m'élançai par la fenêtre
+au risque de me tuer. Des soldats qui passaient me
+relevèrent; on me rapporta évanouie dans la maison.
+Quand je revins à moi, Leoni et ses complices l'avaient
+quittée. Ils avaient déclaré que je m'étais précipitée par
+la fenêtre dans un accès de fièvre cérébrale, tandis qu'ils
+étaient allés dans une autre chambre pour me chercher
+des secours. Ils avaient feint beaucoup de consternation.
+Leoni était resté jusqu'à ce que le chirurgien qui me soigna
+eût déclaré que je n'avais aucune fracture. Alors
+Leoni était sorti en disant qu'il allait rentrer, et depuis
+deux jours il n'avait pas reparu. Il ne revint pas, et je ne
+le revis jamais.</p>
+
+<p>Ici Juliette termina son récit, et resta accablée de fatigue
+et de tristesse.&mdash;C'est alors, ma pauvre enfant, lui
+dis-je, que je fis connaissance avec toi. Je demeurais dans
+la même maison. Le récit de ta chute m'inspira de la curiosité.
+Bientôt j'appris que tu étais jeune et digne d'un
+intérêt sérieux; que Leoni, après t'avoir accablée des plus
+mauvais traitements, t'avait enfin abandonnée mourante
+et dans la misère. Je voulus te voir; tu étais dans le délire
+quand j'approchai de ton lit. Oh! que tu étais belle, Juliette,
+avec tes épaules nues, tes cheveux épars, tes lèvres
+brûlées du feu de la fièvre, et ton visage animé par l'énergie
+de la souffrance! Que tu me semblas belle encore,
+lorsque, abattue par la fatigue, tu retombas sur ton oreiller,
+pâle et penchée comme une rose blanche qui s'effeuille
+à la chaleur du jour! Je ne pus m'arracher d'auprès
+de toi. Je me sentis saisi d'une sympathie irrésistible,
+entraîné par un intérêt que je n'avais jamais éprouvé. Je
+fis venir les premiers médecins de la ville; je te procurai
+tous les secours qui te manquaient. Pauvre fille abandonnée!
+je passai les nuits près de toi, je vis ton désespoir,
+je compris ton amour. Je n'avais jamais aimé, aucune
+femme ne me semblait pouvoir répondre à la passion
+que je me sentais capable de ressentir. Je cherchais
+un coeur aussi fervent que le mien. Je me méfiais de tous
+ceux que j'éprouvais, et bientôt je reconnaissais la prudence
+de ma retenue en voyant la sécheresse et la frivolité
+de ces coeurs féminins. Le tien me sembla le seul qui
+pût me comprendre. Une femme capable d'aimer et de
+souffrir comme tu avais fait était la réalisation de tous
+mes rêves. Je désirai, sans l'espérer beaucoup, obtenir
+ton affection. Ce qui me donna la présomption d'essayer
+de te consoler, ce fut la certitude que je sentis en moi
+de t'aimer sincèrement et généreusement. Tout ce que
+tu disais dans ton délire te faisait connaître à moi autant
+que l'a fait depuis notre intimité. Je connus que tu étais
+une femme sublime aux prières que tu adressais à Dieu
+à voix haute, avec un accent dont rien ne pourrait rendre
+la sainteté déchirante. Tu demandais pardon pour
+Leoni, toujours pardon, jamais vengeance! Tu invoquais
+les âmes de tes parents, tu leur racontais d'une voix haletante
+par quels malheurs tu avais expié ta fuite et leur
+douleur. Quelquefois tu me prenais pour Leoni et tu m'adressais
+des reproches foudroyants; d'autres fois tu te
+croyais avec lui en Suisse, et tu me pressais dans tes
+bras avec passion. Il m'eût été bien facile alors d'abuser
+de ton erreur, et l'amour qui s'allumait dans mon sein
+me faisait de tes caresses insensées un véritable supplice.
+Mais je serais mort plutôt que de succomber à mes désirs,
+et la fourberie de lord Edwards, dont tu me parlais sans
+cesse, me semblait la plus déshonorante infamie qu'un
+homme pût commettre. Enfin, j'ai eu le bonheur de sauver
+ta vie et ta raison, ma pauvre Juliette; depuis ce
+temps j'ai bien souffert et j'ai été bien heureux par toi.
+Je suis un fou peut-être de ne pas me contenter de l'amitié
+et de la possession d'une femme telle que toi, mais
+mon amour est insatiable. Je voudrais être aimé comme
+le fut Leoni, et je te tourmente de cette folle ambition.
+Je n'ai pas son éloquence et ses séductions, mais je t'aime,
+moi. Je ne t'ai pas trompée, je ne te tromperai jamais.
+Ton coeur, longtemps fatigué, devrait s'être reposé à force
+de dormir sur le mien. Juliette! Juliette! quand m'aimeras-tu
+comme tu sais aimer?</p>
+
+<p>&mdash;A présent et toujours, me répondit-elle; tu m'as
+sauvée, tu m'as guérie et tu m'aimes. J'étais une folle, je le
+vois bien, d'aimer un pareil homme. Tout ce que je viens
+de te raconter m'a remis sous les yeux des infamies que
+j'avais presque oubliées. Maintenant je ne sens plus que
+de l'horreur pour le passé, et je ne veux plus y revenir.
+Tu as bien fait de me laisser dire tout cela; je suis calme,
+et je sens bien que je ne peux plus aimer son souvenir.
+Tu es mon ami, toi; tu es mon sauveur, mon frère et
+mon amant.</p>
+
+<p>&mdash;Dis aussi ton mari, je t'en supplie, Juliette!</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari, si tu veux, dit-elle en m'embrassant avec
+une tendresse qu'elle ne m'avait jamais témoignée aussi
+vivement et qui m'arracha des larmes de joie et de reconnaissance.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXIII.</h3>
+
+
+<p>Je me réveillai si heureux le lendemain que je ne pensai
+plus à quitter Venise. Le temps était magnifique, le
+soleil était doux comme au printemps. Des femmes élégantes
+couvraient les quais et s'amusaient aux lazzi des
+masques qui, à demi couchés sur les rampes des ponts,
+agaçaient les passants et adressaient tour à tour des impertinences
+et des flatteries aux femmes laides et jolies.
+C'était le mardi gras; triste anniversaire pour Juliette.
+Je désirai la distraire; je lui proposai de sortir, et elle y
+consentit.</p>
+
+<p>Je la regardais avec orgueil marcher à mes côtés. On
+donne peu le bras aux femmes à Venise, on les soutient
+seulement par le coude en montant et en descendant les
+escaliers de marbre blanc qui à chaque pas se présentent
+pour traverser les canaux. Juliette avait tant de grâce et
+de souplesse dans tous ses mouvements, que j'avais une
+joie puérile à la sentir à peine s'appuyer sur ma main
+pour franchir ces ponts. Tous les regards se fixaient sur
+elle, et les femmes, qui jamais ne regardent avec plaisir
+la beauté d'une autre femme, regardaient au moins avec
+intérêt l'élégance de ses vêtements et de sa démarche,
+qu'elles eussent voulu imiter. Je crois encore voir la toilette
+et le maintien de Juliette. Elle avait une robe de
+velours violet avec un boa et un petit manchon d'hermine.
+Son chapeau de satin blanc encadrait son visage toujours
+pâle, mais si parfaitement beau que, malgré sept ou huit
+années de fatigues et de chagrins mortels, tout le monde
+lui donnait dix-huit ans tout au plus. Elle était chaussée
+de bas de soie violets, si transparents qu'on voyait au
+travers sa peau blanche et mate comme de l'albâtre.
+Quand elle avait passé et qu'on ne voyait plus sa figure,
+on suivait de l'oeil ses petits pieds, si rares en Italie.
+J'étais heureux de la voir admirer ainsi; je le lui disais,
+et elle me souriait avec une douceur affectueuse. J'étais
+heureux!...</p>
+
+<p>Un bateau pavoisé et plein de masques et de musiciens
+s'avança sur le canal de la Giadecca. Je proposai à
+Juliette de prendre une gondole et d'en approcher pour
+voir les costumes. Elle y consentit. Plusieurs sociétés
+suivirent notre exemple, et bientôt nous nous trouvâmes
+engagés dans un groupe de gondoles et de barques qui
+accompagnaient avec nous le bateau pavoisé et semblaient
+lui servir d'escorte.</p>
+
+<p>Nous entendîmes dire aux gondoliers que cette troupe
+de masques était composée des jeunes gens les plus riches
+et les plus à la mode dans Venise. Ils étaient en effet
+d'une élégance extrême; leurs costumes étaient fort riches,
+et le bateau était orné de voiles de soie, de banderoles
+de gaze d'argent et de tapis d'Orient de la plus
+grande beauté. Leurs vêtements étaient ceux des anciens
+Vénitiens, que Paul Véronèse, par un heureux anachronisme,
+a reproduits dans plusieurs sujets de dévotion,
+entre autres dans le magnifique tableau des <i>Noces</i>, dont
+la république de Venise fit présent à Louis XIV, et qui
+est au musée de Paris. Sur le bord du bateau je remarquai
+surtout un homme vêtu d'une longue robe de soie
+vert-pâle, brodée de longues arabesques d'or et d'argent.
+Il était debout et jouait de la guitare dans une attitude
+si noble, sa haute taille était si bien prise, qu'il semblait
+fait exprès pour porter ces habits magnifiques. Je le fis
+remarquer à Juliette, qui leva les yeux sur lui machinalement,
+le vit à peine, et me répondit: «Oui, oui, superbe!»
+en pensant à autre chose.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+
+<p>Nous suivions toujours, et, poussés par les autres barques,
+nous touchions le bateau pavoisé du côté précisément
+où se tenait cet homme. Juliette était aussi debout
+avec moi et s'appuyait sur le couvert de la gondole pour
+ne pas être renversée par les secousses que nous recevions
+souvent. Tout à coup cet homme se pencha vers
+Juliette comme pour la reconnaître, passa la guitare à son
+voisin, arracha son masque noir et se tourna de nouveau
+vers nous. Je vis sa figure, qui était belle et noble s'il en
+fut jamais. Juliette ne le vit pas. Alors il l'appela à demi-voix,
+et elle tressaillit comme si elle eût été frappée d'une
+commotion galvanique.</p>
+
+<p>&mdash;Juliette! répéta-t-il d'une voix plus forte.</p>
+
+<p>&mdash;Leoni! s'écria-t-elle avec transport.</p>
+
+<p>C'est encore pour moi comme un rêve. J'eus un éblouissement;
+je perdis la vue pendant une seconde, je crois.
+Juliette s'élança, impétueuse et forte. Tout à coup je la
+vis transportée comme par magie sur le bateau, dans les
+bras de Leoni; un baiser délirant unissait leurs lèvres.
+Le sang me monta au cerveau, me bourdonna dans les
+oreilles, me couvrit les yeux d'un voile plus épais; je ne
+sais pas ce qui se passa. Je revins à moi en montant l'escalier
+de mon auberge. J'étais seul; Juliette était partie
+avec Leoni.</p>
+
+<p>Je tombai dans une rage inouïe, et pendant trois heures
+je me comportai comme un épileptique. Je reçus vers le
+soir une lettre de Juliette conçue en ces termes:</p>
+
+<p>«Pardonne-moi, pardonne-moi, Bustamente; je t'aime,
+je te vénère, je te bénis à genoux pour ton amour et tes
+bienfaits. Ne me hais pas; tu sais que je ne m'appartiens
+pas, qu'une main invisible dispose de moi et me
+jette malgré moi dans les bras de cet homme. O mon
+ami, pardonne-moi, ne te venge pas! je l'aime, je ne
+puis vivre sans lui. Je ne puis savoir qu'il existe sans
+le désirer, je ne puis le voir passer sans le suivre. Je
+suis sa femme; il est mon maître, vois-tu: il est impossible
+que je me dérobe à sa passion et à son autorité.
+Tu as vu si j'ai pu résister à son appel. Il y a eu
+comme une force magnétique, comme un aimant qui
+m'a soulevée et qui m'a jetée sur son coeur; et pourtant
+j'étais près de toi, j'avais ma main dans la tienne.
+Pourquoi ne m'as-tu pas retenue? tu n'en as pas eu la
+force; ta main s'est ouverte, ta bouche n'a même pas pu
+me rappeler; tu vois que cela ne dépend pas de nous.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+
+<p>Il y a une volonté cachée, une puissance magique qui
+ordonne et opère ces choses étranges. Je ne puis briser
+la chaîne qui est entre moi et Leoni; c'est le boulet qui
+accouple les galériens, mais c'est la main de Dieu qui
+l'a rivé.</p>
+
+<p>«O mon cher Aleo, ne me maudis pas! je suis à tes
+pieds. Je te supplie de me laisser être heureuse. Si tu
+savais comme il m'aime encore, comme il m'a reçue avec
+joie! quelles caresses, quelles paroles, quelles larmes!...
+Je suis comme ivre, je crois rêver... Je dois oublier son
+crime envers moi: il était fou. Après m'avoir abandonnée,
+il est arrivé à Naples dans un tel état d'aliénation
+qu'il a été enfermé dans un hôpital de fous. Je ne sais
+par quel miracle il en est sorti guéri, ni par quelle protection
+du sort il se trouve maintenant remonté au faîte
+de la richesse. Mais il est plus beau, plus brillant, plus
+passionné que jamais. Laisse-moi, laisse-moi l'aimer,
+dussé-je être heureuse seulement un jour et mourir demain.
+Ne dois-tu pas me pardonner de l'aimer si follement,
+toi qui as pour moi une passion aveugle et aussi
+mal placée?</p>
+
+<p>Pardonne, je suis folle; je ne sais ni de quoi je te
+parle, ni ce que je te demande. Oh! ce n'est pas de me
+recueillir et de me pardonner quand il m'aura de nouveau
+délaissée; non! j'ai trop d'orgueil, ne crains rien.
+Je sens que je ne te mérite plus, qu'en me jetant dans
+ce bateau je me suis à jamais séparée de toi, que je ne
+puis plus soutenir ton regard ni toucher ta main. Adieu
+donc, Aleo! Oui, je t'écris pour te dire adieu, car je ne
+puis pas me séparer de toi sans te dire que mon coeur
+en saigne déjà, et qu'il se brisera un jour de regret et
+de repentir. Va, tu seras vengé! Calme-toi maintenant,
+pardonne, plains-moi, prie pour moi; sache bien que
+je ne suis pas une ingrate stupide qui méconnaît ton
+caractère et ses devoirs envers toi. Je ne suis qu'une
+malheureuse que la fatalité entraîne et qui ne peut s'arrêter.
+Je me retourne vers toi, et je t'envoie mille adieux,
+mille baisers, mille bénédictions. Mais la tempête m'enveloppe
+et m'emporte. En périssant sur les écueils où
+elle doit me briser, je répéterai ton nom, et je t'invoquerai
+comme un ange de pardon entre Dieu et moi.</p>
+
+<p>«JULIETTE.»</p>
+
+<p>Cette lettre me causa un nouvel accès de rage; puis je
+tombai dans le désespoir; je sanglotai comme un enfant
+pendant plusieurs heures; et, succombant à la fatigue,
+je m'endormis sur ma chaise, seul, au milieu de cette
+grande chambre où Juliette m'avait conté son histoire la
+veille. Je me réveillai calme, j'allumai du feu; je fis plusieurs
+fois le tour de la chambre d'un pas lent et mesuré.</p>
+
+<p>Quand le jour parut, je me rassis et je me rendormis:
+ma résolution était prise; j'étais tranquille. A neuf heures
+je sortis, je pris des informations dans toute la ville, et
+je m'enquis de certains détails dont j'avais besoin. On
+ignorait par quel procédé Leoni avait fait sa fortune; on
+savait seulement qu'il était riche, prodigue, dissolu; tous
+les hommes à la mode allaient chez lui, singeaient sa toilette
+et se faisaient ses compagnons de plaisir. Le marquis
+de... l'escortait partout et partageait son opulence; tous
+deux étaient amoureux d'une courtisane célèbre, et, par
+un caprice inouï, cette femme refusait leurs offres. Sa
+résistance avait tellement aiguillonné le désir de Leoni,
+qu'il lui avait fait des promesses exorbitantes, et qu'il n'y
+avait aucune folie où elle ne pût l'entraîner.</p>
+
+<p>J'allai chez elle, et j'eus beaucoup de peine à la voir;
+enfin elle m'admit et me reçut d'un air hautain, en me
+demandant ce que je voulais du ton d'une personne
+pressée de congédier un importun.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous demander un service, lui dis-je. Vous
+haïssez Leoni?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, me répondit-elle, je le hais mortellement.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je vous demander pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il a séduit une jeune soeur que j'avais dans le
+Frioul, et qui était honnête et sainte; elle est morte à
+l'hôpital. Je voudrais manger le coeur de Leoni.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous m'aider, en attendant, à lui faire subir
+une mystification cruelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous lui écrire et lui donner un rendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pourvu que je ne m'y trouve pas.</p>
+
+<p>&mdash;Cela va sans dire. Voici le modèle du billet que vous
+écrirez:</p>
+
+<p>«Je sais que tu as retrouvé ta femme et que tu l'aimes.
+Je ne voulais pas de toi hier, cela me semblait trop
+facile; aujourd'hui il me paraît piquant de te rendre
+infidèle; je veux savoir d'ailleurs si le grand désir que
+tu as de me posséder est capable de tout, comme tu
+t'en vantes. Je sais que tu donnes un concert sur l'eau
+cette nuit; je serai dans une gondole et je suivrai. Tu
+connais mon gondolier Cristofano; tiens-toi sur le bord
+de ton bateau et saute dans ma gondole au moment où
+tu l'apercevras. Je te garderai une heure, après quoi
+j'aurai assez de toi peut-être pour toujours. Je ne veux
+pas de tes présents; je ne veux que cette preuve de
+ton amour. A ce soir, ou jamais.»</p>
+
+<p>La Misana trouva le billet singulier, et le copia en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Que ferez-vous de lui quand vous l'aurez mis dans
+la gondole?</p>
+
+<p>&mdash;Je le déposerai sur la rive du Lido, et le laisserai
+passer là une nuit un peu longue et un peu froide.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous embrasserais volontiers pour vous remercier,
+dit la courtisane; mais j'ai un amant que je veux
+aimer toute la semaine. Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, lui dis-je, que vous mettiez votre gondolier
+à mes ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit-elle; il est intelligent, discret, robuste:
+faites-en ce que vous voudrez.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXIV.</h3>
+
+
+<p>Je rentrai chez moi; je passai le reste du jour à réfléchir
+mûrement à ce que j'allais faire. Le soir vint; Cristofano
+et la gondole m'attendaient sous la fenêtre. Je pris
+un costume de gondolier; le bateau de Leoni parut tout
+illuminé de verres de couleur qui brillaient comme des
+pierreries depuis le faîte des mâts jusqu'au bout des moindres
+cordages, et lançant des fusées de toutes parts dans
+les intervalles d'une musique éclatante. Je montai à l'arrière
+de la gondole, une rame à la main; je l'atteignis.
+Leoni était sur le bord, dans le même costume que la
+veille; Juliette était assise au milieu des musiciens; elle
+avait aussi un costume magnifique; mais elle était abattue
+et pensive, et semblait ne pas s'occuper de lui. Cristofano
+ôta son chapeau et leva sa lanterne à la hauteur
+de son visage. Leoni le reconnut et sauta dans la gondole.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il y fut entré, Cristofano lui dit que la Misana
+l'attendait dans une autre gondole, auprès du jardin
+public.&mdash;Eh! pourquoi n'est-elle pas ici? demanda-t-il.&mdash;<i>Non
+so</i>, répondit le gondolier d'un air d'indifférence;
+et il se remit à ramer. Je le secondais vigoureusement, et
+en peu d'instants nous eûmes dépassé le jardin public. Il
+y avait autour de nous une brume épaisse. Leoni se pencha
+plusieurs fois et demanda si nous n'étions pas bientôt
+arrivés. Nous glissions toujours rapidement sur la lagune
+tranquille; la lune, pâle et baignée dans la vapeur,
+blanchissait l'atmosphère sans l'éclairer. Nous passâmes
+en contrebandiers la limite maritime qui ne se franchit
+point ordinairement sans une permission de la police, et
+nous ne nous arrêtâmes que sur la rive sablonneuse du
+Lido, assez loin pour ne pas risquer de rencontrer un être
+vivant.</p>
+
+<p>&mdash;Coquins! s'écria notre prisonnier, où diable m'avez-vous
+conduit? où sont les escaliers du jardin public?
+où est la gondole de la Misana? Ventredieu! nous sommes
+dans le sable! Vous vous êtes perdus dans la brume,
+butors que vous êtes, et vous me débarquez au hasard...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur, lui dis-je en italien; ayez la bonté
+de faire dix pas avec moi, et vous trouverez la personne
+que vous cherchez. Il me suivit, et aussitôt Cristofano,
+conformément à mes ordres, s'éloigna avec la gondole, et
+alla m'attendre dans la lagune sur l'autre rive de l'île.</p>
+
+<p>&mdash;T'arrêteras-tu, brigand! me cria Leoni quand nous
+eûmes marché sur la grève pendant quelques minutes.
+Veux-tu me faire geler ici? où est ta maîtresse? où me
+mènes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, lui répondis-je en me retournant et en
+tirant de dessous ma cape les objets que j'avais apportés,
+permettez-moi d'éclairer votre chemin. Alors je tirai ma
+lanterne sourde, je l'ouvris et je l'accrochai à un des
+pieux du rivage.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable fais-tu là? me dit-il, ai-je affaire à des
+fous? De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit, lui dis-je en tirant deux épées de dessous
+mon manteau, de vous battre avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Avec toi, canaille! je te vais rosser comme tu le
+mérites.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, lui dis-je en le prenant au collet avec
+une vigueur dont il fut un peu étourdi, je ne suis pas ce
+que vous croyez. Je suis noble tout aussi bien que vous;
+de plus, je suis un honnête homme et vous êtes un scélérat.
+Je vous fais donc beaucoup d'honneur en me battant
+avec vous. Il me sembla que mon adversaire tremblait et
+cherchait à s'échapper. Je le serrai davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? Par le nom du diable! s'écria-t-il,
+qui êtes-vous? Je ne vous connais pas. Pourquoi
+m'amenez-vous ici? Votre intention est-elle de m'assassiner?
+Je n'ai aucun argent sur moi. Êtes-vous un voleur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui dis-je, il n'y a de voleur et d'assassin ici
+que vous; vous le savez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous donc mon ennemi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis votre ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous nommez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vous regarde pas; vous le saurez si vous me
+tuez.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je ne veux pas vous tuer? s'écria-t-il en haussant
+les épaules et en s'efforçant de prendre de l'assurance.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous vous laisserez tuer par moi, lui répondis-je,
+car je vous jure qu'un de nous deux doit rester
+ici cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un bandit! s'écria-t-il en faisant des efforts
+terribles pour se dégager. Au secours! au secours!</p>
+
+<p>&mdash;Cela est fort inutile, lui dis-je; le bruit de la mer
+couvre votre voix, et vous êtes loin de tout secours humain.
+Tenez-vous tranquille ou je vous étrangle; ne me
+mettez pas en colère, profitez des chances de salut que
+je vous donne. Je veux vous tuer et non vous assassiner.
+Vous connaissez ce raisonnement-là. Battez-vous avec
+moi, et ne m'obligez pas à profiter de l'avantage de la
+force que j'ai sur vous, comme vous voyez. En parlant
+ainsi, je le secouais par les épaules et le faisais plier
+comme un jonc, bien qu'il fût plus grand que moi de
+toute la tête. Il comprit qu'il était à ma disposition, et il
+essaya de me dissuader.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur, si vous n'êtes pas fou, me dit-il,
+vous avez une raison pour vous battre avec moi. Que
+vous ai-je fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me plaît pas de vous le dire, répondis-je, et
+vous êtes un lâche de me demander la cause de ma vengeance,
+quand c'est vous qui devriez me demander raison.</p>
+
+<p>&mdash;Eh de quoi? reprit-il. Je ne vous ai jamais vu. Il ne
+fait pas assez clair pour que je puisse bien distinguer vos
+traits, mais je suis sûr que j'entends votre voix pour la
+première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Poltron! vous ne sentez pas le besoin de vous venger
+d'un homme qui s'est moqué de vous, qui vous a fait donner
+un rendez-vous pour vous mystifier, et qui vous
+amène ici malgré vous pour vous provoquer? On m'avait
+dit que vous étiez brave; faut-il vous frapper pour éveiller
+votre courage?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un insolent, dit-il en se faisant violence.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure: je vous demande raison de ce
+mot et je vais vous donner raison sur l'heure de ce soufflet.
+Je lui frappai légèrement sur la joue. Il fit un hurlement
+de rage et de terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, lui dis-je en le tenant d'une main
+et en lui donnant de l'autre une épée; défendez-vous. Je
+sais que vous êtes le premier tireur de l'Europe, je suis
+loin d'être de votre force. Il est vrai que je suis calme et
+que vous avez peur, cela rend la chance égale. Sans lui
+donner le temps de répondre, je l'attaquai vigoureusement.
+Le misérable jeta son épée et se mit à fuir. Je le
+poursuivis, je l'atteignis, je le secouai avec fureur. Je le
+menaçai de le tirer dans la mer et de le noyer, s'il ne se
+défendait pas. Quand il vit qu'il lui était impossible de
+s'échapper, il prit l'épée et retrouva ce courage désespéré
+que donnent aux plus peureux l'amour de la vie et
+le danger inévitable. Mais soit que la faible clarté de la
+lanterne ne lui permît pas de bien mesurer ses coups,
+soit que la peur qu'il venait d'avoir lui eût ôté toute présence
+d'esprit, je trouvai ce terrible duelliste d'une faiblesse
+désespérante. J'avais tellement envie de ne pas le
+massacrer, que je le ménageai longtemps. Enfin, il se
+jeta sur mon épée en voulant faire une feinte, et il s'enferra
+jusqu'à la garde.</p>
+
+<p>&mdash;Justice! justice! dit-il en tombant. Je meurs assassiné!</p>
+
+<p>&mdash;Tu demandes justice et tu l'obtiens, lui répondis-je.
+Tu meurs de ma main comme Henryet est mort de la
+tienne.</p>
+
+<p>Il fit un rugissement sourd, mordit le sable et rendit
+l'âme.</p>
+
+<p>Je pris les deux épées et j'allai retrouver la gondole;
+mais, en traversant l'île, je fus saisi de mille émotions
+inconnues. Ma force faiblit tout à coup; je m'assis sur
+une de ces tombes hébraïques qui sont à demi recouvertes
+par l'herbe, et que ronge incessamment le vent
+âpre et salé de la mer. La lune commençait à sortir des
+brouillards, et les pierres blanches de ce vaste cimetière
+se détachaient sur la verdure sombre du Lido. Je pensais
+à ce que je venais de faire, et ma vengeance, dont je
+m'étais promis tant de joie, m'apparut sous un triste aspect:
+j'avais comme des remords, et pourtant j'avais cru
+faire une action légitime et sainte en purgeant la terre
+et en délivrant Juliette de ce démon incarné. Mais je ne
+m'étais pas attendu à le trouver lâche. J'avais espéré
+rencontrer un ferrailleur audacieux, et en m'attaquant à
+lui j'avais fait le sacrifice de ma vie. J'étais troublé et
+comme épouvanté d'avoir pris la sienne si aisément. Je
+ne trouvais pas ma haine satisfaite par la vengeance; je
+la sentais éteinte par le mépris. Quand je l'ai vu si poltron,
+pensais-je, j'aurais dû l'épargner; j'aurais dû oublier
+mon ressentiment contre lui, et mon amour pour la femme
+capable de me préférer un pareil homme.</p>
+
+<p>Des pensées confuses, des agitations douloureuses se
+pressèrent alors dans mon cerveau. Le froid, la nuit, la
+vue de ces tombeaux, me calmaient par instants; ils me
+plongeaient dans une stupeur rêveuse dont je sortais violemment
+et douloureusement en me rappelant tout à coup
+ma situation, le désespoir de Juliette, qui allait éclater
+demain, et l'aspect de ce cadavre qui gisait sur le sable
+ensanglanté non loin de moi. «Il n'est peut-être pas
+mort,» pensais-je. J'eus une envie vague de m'en assurer.
+J'aurais presque désiré lui rendre la vie. Les premières
+heures du jour me surprirent dans cette irrésolution,
+et je songeai alors que la prudence devait m'éloigner
+de ce lieu. J'allai rejoindre Cristofano, que je trouvai
+profondément endormi dans sa gondole, et que j'eus
+beaucoup de peine à réveiller. La vue de ce tranquille
+sommeil me fit envie. Comme Macbeth, je venais de divorcer
+pour longtemps avec lui.</p>
+
+<p>Je revenais, lentement bercé par les eaux que colorait
+déjà en rose l'approche du soleil. Je passai tout auprès
+du bateau à vapeur qui voyage de Venise à Trieste.
+C'était l'heure de son départ; les roues battaient déjà
+l'eau écumante, et des étincelles rouges s'échappaient
+du tuyau avec des spirales d'une noire fumée. Plusieurs
+barques apportaient des passagers. Une gondole effleura
+la nôtre et s'accrocha au bâtiment. Un homme et une
+femme sortirent de cette gondole et grimpèrent légèrement
+l'escalier du paquebot. A peine étaient-ils sur le
+tillac que le bâtiment partit avec la rapidité de l'éclair.
+Le couple se pencha sur la rampe pour voir le sillage. Je
+reconnus Juliette et Leoni. Je crus faire un rêve; je passai
+ma main sur mes yeux, j'appelai Cristofano.&mdash;Est-ce
+bien là le baron Leone de Leoni qui part pour Trieste
+avec une dame? lui demandai-je.&mdash;Oui, Monseigneur,
+répondit-il. Je prononçai un blasphème épouvantable;
+puis, rappelant le gondolier:&mdash;Eh! quel est donc, lui
+dis-je, l'homme que nous avons emmené hier au soir au
+Lido?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence le sait bien, répondit-il: c'est le
+marquis Lorenzo de....</p>
+<br><br>
+
+FIN DE LEONE LEONI.
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Leone Leoni, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEONE LEONI ***
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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