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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:46:38 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Leone Leoni + +Author: George Sand + +Release Date: March 16, 2005 [EBook #15388] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEONE LEONI *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<p class="sml">LIBRAIRIE BLANCHARD<br> + +RUE RICHELIEU, 78<br> + +ÉDITION J. HETZEL<br> + +LIBRAIRIE MARESCO ET Cie<br> + +5, RUE DU PONT-DE-LODI</p> +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + +<h1>LEONE LEONI</h1> +<br><br> + + +<h3>NOTICE</h3> + +<p>Étant à Venise par un temps très-froid et dans une +circonstance fort triste, le carnaval mugissant et sifflant +au dehors avec la bise glacée, j'éprouvais le contraste +douloureux qui résulte de notre souffrance intérieure, +isolée au milieu de l'enivrement d'une population inconnue.</p> + +<p>J'habitais un vaste appartement de l'ancien palais +Nasi, devenu une auberge et donnant sur le quai des +Esclavons, près le pont des Soupirs. Tous les voyageurs +qui ont visité Venise connaissent cet hôtel, mais je +doute que beaucoup d'entre eux s'y soient trouvés dans +une disposition morale aussi douloureusement recueillie, +le mardi gras, dans la ville classique du carnaval.</p> + +<p>Voulant échapper au spleen par le travail de l'imagination, +je commençai au hasard un roman qui débutait +par la description même du lieu, de la fête extérieure +et du solennel appartement où je me trouvais. Le dernier +ouvrage que j'avais lu en quittant Paris était <i>Manon +Lescaut</i>. J'en avais causé, ou plutôt écouté causer, et +je m'étais dit que faire de Manon Lescaut un homme, de +Desgrieux une femme, serait une combinaison à tenter +et qui offrirait des situations assez tragiques, le vice +étant souvent fort près du crime pour l'homme, et l'enthousiasme +voisin du désespoir pour la femme.</p> + +<p>J'écrivis ce volume en huit jours, et le relus à peine +pour l'envoyer à Paris. Il avait rempli mon but et rendu +ma pensée, je n'y aurais rien ajouté en le méditant. Et +pourquoi un ouvrage d'imagination aurait-il besoin d'être +médité? Quelle moralité voudrait-on faire ressortir d'une +fiction que chacun sait être fort possible dans le monde +de la réalité? Des gens rigides en théorie (on ne sait +pas trop pourquoi) ont pourtant jugé l'ouvrage dangereux. +Après tantôt vingt ans écoulés, je le parcours et +n'y trouve rien de tel. Dieu merci, le type de Leone +Leoni, sans être invraisemblable, est exceptionnel; et je +ne vois pas que l'engouement produit par lui sur une +âme faible, soit récompensé par des félicités bien enviables. +Au reste, je suis, à l'heure qu'il est, bien fixé +sur la prétendue portée des <i>moralités</i> du roman, et j'en +ai dit ailleurs ma pensée raisonnée.</p> + +<p>GEORGE SAND.<br> + +Nohant, janvier 1853.</p> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<p>Nous étions à Venise. Le froid et la pluie avaient +chassé les promeneurs et les masques de la place et des +quais. La nuit était sombre et silencieuse. On n'entendait +au loin que la voix monotone de l'Adriatique se +brisant sur les îlots, et de temps en temps les cris des +hommes de quart de la frégate qui garde l'entrée du canal +Saint-Georges, s'entre-croisant avec les réponses de +la goëlette de surveillance. C'était un beau soir de carnaval +dans l'intérieur des palais et des théâtres; mais +au dehors tout était morne, et les réverbères se reflétaient +sur les dalles humides, où retentissait de loin en +loin le pas précipité d'un masque attardé, enveloppé +dans son manteau.</p> + +<p>Nous étions tous deux seuls dans une des salles de +l'ancien palais Nasi, situé sur le quai des Esclavons, et +converti aujourd'hui en auberge, la meilleure de Venise. +Quelques bougies éparses sur les tables et la lueur +du foyer éclairaient faiblement cette pièce immense, et +l'oscillation de la flamme semblait faire mouvoir les divinités +allégoriques peintes à fresque sur le plafond. Juliette +était souffrante, elle avait refusé de sortir. Étendue +sur un sofa et roulée à demi dans son manteau +d'hermine, elle semblait plongée dans un léger sommeil, +et je marchais sans bruit sur le tapis en fumant +des cigarettes de <i>Serraglio</i>.</p> + +<p>Nous connaissons, dans mon pays, un certain état de +l'âme, qui est, je crois, particulier aux Espagnols. C'est +une sorte de quiétude grave qui n'exclut pas, comme +chez les peuples tudesques et dans les cafés de l'Orient, +le travail de la pensée. Notre intelligence ne s'engourdit +pas durant ces extases où l'on nous voit plongés. Lorsque +nous marchons méthodiquement, en fumant nos cigares, +pendant des heures entières, sur le même carré +de mosaïque, sans nous en écarter d'une ligne, c'est +alors que s'opère le plus facilement chez nous ce qu'on +pourrait appeler la digestion de l'esprit; les grandes résolutions +se forment en de semblables moments, et les +passions soulevées s'apaisent pour enfanter des actions +énergiques. Jamais un Espagnol n'est plus calme que +lorsqu'il couve quelque projet ou sinistre ou sublime. +Quant à moi, je digérais alors mon projet; mais il n'avait +rien d'héroïque ni d'effrayant. Quand j'eus fait environ +soixante fois le tour de la chambre et fumé une +douzaine de cigarettes, mon parti fut pris. Je m'arrêtai +auprès du sofa, et, sans m'inquiéter du sommeil de ma +jeune compagne:-Juliette, lui dis-je, voulez-vous +être ma femme?</p> + +<p>Elle ouvrit les yeux et me regarda sans répondre. Je +crus qu'elle ne m'avait pas entendu, et je réitérai ma +demande.</p> + +<p>-J'ai fort bien entendu, répondit-elle d'un ton d'indifférence, +et elle se tut de nouveau.</p> + +<p>Je crus que ma demande lui avait déplu, et j'en conçus +une colère et une douleur épouvantables; mais, par +respect pour la gravité espagnole, je n'en témoignai +rien, et je me remis à marcher autour de la chambre.</p> + +<p>Au septième tour, Juliette m'arrêta en me disant:</p> + +<p>-A quoi bon?</p> + +<p>Je fis encore trois tours de chambre; puis je jetai +mon cigare, et, tirant une chaise, je m'assis auprès +d'elle.</p> + +<p>-Votre position dans le monde, lui dis-je, doit vous +faire souffrir?</p> + +<p>-Je sais, répondit-elle en soulevant sa tête ravissante +et en fixant sur moi ses yeux bleus où l'apathie +semblait toujours combattre la tristesse, oui, je sais, +mon cher Aleo, que je suis flétrie dans le monde d'une +désignation ineffaçable: fille entretenue.</p> + +<p>-Nous l'effacerons, Juliette; mon nom purifiera le +vôtre.</p> + +<p>-Orgueil des grands! reprit-elle avec un soupir. +Puis se tournant tout à coup vers moi, et saisissant ma +main, qu'elle porta malgré moi à ses lèvres:-En vérité! +ajouta-t-elle, vous m'épouseriez, Bustamente? O +mon Dieu! mon Dieu! quelle comparaison vous me faites +faire!</p> + +<p>-Que voulez-vous dire, ma chère enfant? lui demandai-je. +Elle ne me répondit pas et fondit en larmes.</p> + +<p>Ces larmes, dont je ne comprenais que trop bien la +cause, me firent beaucoup de mal. Mais je renfermai +l'espèce de fureur qu'elles m'inspiraient, et je revins +m'asseoir auprès d'elle.</p> + +<p>-Pauvre Juliette, lui dis-je; cette blessure saignera +donc toujours?</p> + +<p>-Vous m'avez permis de pleurer, répondit-elle; c'est +la première de nos conventions.</p> + +<p>-Pleure, ma pauvre affligée, lui dis-je, ensuite +écoute et réponds-moi.</p> + +<p>Elle essuya ses larmes et mit sa main dans la mienne.</p> + +<p>-Juliette, lui dis-je, lorsque vous vous traitez de +fille entretenue, vous êtes une folle. Qu'importent l'opinion +et les paroles grossières de quelques sots? Vous +êtes mon amie, ma compagne, ma maîtresse.</p> + +<p>-Hélas! oui, dit-elle, je suis ta maîtresse, Aleo, et +c'est là ce qui me déshonore; je devrais être morte plutôt +que de léguer à un noble coeur comme le tien la possession +d'un coeur à demi éteint.</p> + +<p>-Nous en ranimerons peu à peu les cendres, ma +Juliette; laisse-moi espérer qu'elles cachent encore une +étincelle que je puis trouver.</p> + +<p>-Oui, oui, je l'espère, je le veux! dit-elle vivement. +Je serai donc ta femme? Mais pourquoi? t'en aimerai-je +mieux? te croiras-tu plus sur de moi?</p> + +<p>-Je te saurai plus heureuse, et j'en serai plus heureux.</p> + +<p>-Plus heureuse! vous vous trompez; je suis avec +vous aussi heureuse que possible; comment le titre de +dona Bustamente pourrait-il me rendre plus heureuse?</p> + +<p>-Il vous mettrait à couvert des insolents dédains du +monde.</p> + +<p>-Le monde! dit Juliette; vous voulez dire vos amis. +Qu'est-ce que le monde? je ne l'ai jamais su. J'ai traversé +la vie et fait le tour de la terre sans réussir à apercevoir +ce que vous appelez le monde.</p> + +<p>-Je sais que tu as vécu jusqu'ici comme la fille enchantée +dans son globe de cristal, et pourtant je t'ai +vue jadis verser des larmes amères sur la déplorable situation +que tu avais alors. Je me suis promis de t'offrir +mon rang et mon nom aussitôt que ton affection me serait +assurée.</p> + +<p>-Vous ne m'avez pas comprise, don Aleo, si vous +avez cru que la honte me faisait pleurer. Il n'y avait pas +de place dans mon âme pour la honte; il y avait assez +d'autres douleurs pour la remplir et pour la rendre insensible +à tout ce qui venait du dehors. S'il m'eût aimée +toujours, j'aurais été heureuse, eusse-je été couverte +d'infamie aux yeux de ce que vous appelez le monde.</p> + +<p>Il me fut impossible de réprimer un frémissement de +colère; je me levai pour marcher dans la chambre. Juliette +me retint.-Pardonne-moi, me dit-elle d'une +voix émue, pardonne-moi le mal que je te fais. Il est +au-dessus de mes forces de ne jamais parler de cela.</p> + +<p>-Eh bien, Juliette, lui répondis-je en étouffant un +soupir douloureux, parles-en donc si cela doit te soulager! +Mais est-il possible que tu ne puisses parvenir à +l'oublier, quand tout ce qui t'environne tend à te faire +concevoir une autre vie, un autre bonheur, un autre +amour!</p> + +<p>-Tout ce qui m'environne! dit Juliette avec agitation. +Ne sommes-nous pas à Venise?</p> + +<p>Elle se leva et s'approcha de la fenêtre; sa jupe de +taffetas blanc formait mille plis autour de sa ceinture +délicate. Ses cheveux bruns s'échappaient des grandes +épingles d'or ciselé qui ne les retenaient plus qu'à demi, +et baignaient son dos d'un flot de soie parfumée. Elle +était si belle avec ses joues à peine colorées et son sourire +moitié tendre, moitié amer, que j'oubliai ce qu'elle +disait, et je m'approchai pour la serrer dans mes bras. +Mais elle venait d'entr'ouvrir les rideaux de la fenêtre, +et regardant à travers la vitre, où commençait à briller +le rayon humide de la lune:—O Venise! que tu es +changée! s'écria-t-elle; que je t'ai vue belle autrefois, +et que tu me sembles aujourd'hui déserte et désolée!</p> + +<p>—Que dites-vous, Juliette? m'écriai-je à mon tour; +vous étiez déjà venue à Venise? Pourquoi ne me l'avez-vous +pas dit?</p> + +<p>—Je voyais que vous aviez le désir de voir cette +belle ville, et je savais qu'un mot vous aurait empêché +d'y venir. Pourquoi vous aurais-je fait changer de résolution!</p> + +<p>—Oui, j'en aurais changé, répondis-je en frappant +du pied. Eussions-nous été à l'entrée de cette ville maudite, +j'aurais fait virer la barque vers une rive que ce +souvenir n'eût pas souillée; je vous y aurais conduite, +je vous y aurais portée à la nage, s'il eût fallu choisir +entre un pareil trajet et la maison que voici, où peut-être +vous retrouvez à chaque pas une trace brûlante de +<i>son</i> passage! Mais, dites-moi donc, Juliette, où je +pourrai me réfugier avec vous contre le passé? Nommez-moi +donc une ville, enseignez-moi donc un coin +de l'Italie où cet aventurier ne vous ait pas traînée?</p> + +<p>J'étais pâle et tremblant de colère; Juliette se retourna +lentement, me regarda avec froideur, et reportant +les yeux vers la fenêtre:—Venise, dit-elle, nous +t'avons aimée autrefois, et aujourd'hui je ne te revois +pas sans émotion; car il te chérissait, il t'invoquait partout +dans ses voyages, il t'appelait sa chère patrie; car +c'est toi qui fus le berceau de sa noble maison, et un de +tes palais porte encore le même nom que lui.</p> + +<p>—Par la mort et par l'éternité! dis-je à Juliette en +baissant la voix, nous quitterons demain cette chère +patrie!</p> + +<p>—<i>Vous</i> pourrez quitter demain et Venise et Juliette, +me répondit-elle avec un sang-froid glacial; mais pour +moi je ne reçois d'ordre de personne, et je quitterai +Venise quand il me plaira.</p> + +<p>—Je crois vous comprendre, Mademoiselle, dis-je +avec indignation: Leoni est à Venise.</p> + +<p>Juliette fut frappée d'une commotion électrique.—Qu'est-ce +que tu dis? Leoni est à Venise? s'écria-t-elle +dans une sorte de délire, en se jetant dans mes bras; +répète ce que tu as dit; répète son nom, que j'entende +au moins encore une fois son nom! Elle fondit en larmes, +et, suffoquée par ses sanglots, elle perdit presque +connaissance. Je la portai sur le sofa, et, sans songer +à lui donner d'autres secours, je me remis à marcher +sur la bordure du tapis. Alors ma fureur s'apaisa comme +la mer quand le sirocco replie ses ailes. Une douleur +amère succéda à mon emportement, et je me pris à +pleurer comme une femme.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>II.</h3> + + +<p>Au milieu de ce déchirement, je m'arrêtai à quelques +pas de Juliette et je la regardai. Elle avait le visage +tourné vers la muraille; mais une glace de quinze pieds +de haut, qui remplissait le panneau, me permettait de +voir son visage. Elle était pâle comme la mort, et ses +yeux étaient fermés comme dans le sommeil; il y avait +plus de fatigue encore que de douleur dans l'expression +de sa figure, et c'était là précisément la situation de son +âme: l'épuisement et la nonchalance l'emportaient sur +le dernier bouillonnement des passions. J'espérai.</p> + +<p>Je l'appelai doucement, et elle me regarda d'un air +étonné, comme si sa mémoire perdait la faculté de conserver +les faits en même temps que son âme perdait la +force de ressentir le dépit.</p> + +<p>—Que veux-tu, me dit-elle, et pourquoi me réveilles-tu?</p> + +<p>—Juliette, lui dis-je, je t'ai offensée, pardonne-le-moi; +j'ai blessé ton coeur...</p> + +<p>—Non, dit-elle en portant une main à son front et en +me tendant l'autre, tu as blessé mon orgueil seulement. +Je t'en prie, Aleo, souviens-toi que je n'ai rien, que je +vis de tes dons, et que l'idée de ma dépendance m'humilie. +Tu as été bon et généreux envers moi, je le sais; +lu me combles de soins, tu me couvres de pierreries, tu +m'accables de ton luxe et de ta magnificence; sans toi je +serais morte dans quelque hôpital d'indigents, ou je serais +enfermée dans une maison de fous. Je sais tout cela. +Mais souviens-toi, Bustamente, que tu as fait tout cela malgré +moi, que tu m'as prise à demi morte, et que tu m'as +secourue sans que j'eusse le moindre désir de l'être; +souviens-toi que je voulais mourir et que tu as passé +bien des nuits à mon chevet, tenant mes mains dans les +tiennes pour m'empêcher de me tuer; souviens-toi que +j'ai refusé longtemps ta protection et tes bienfaits, et que +si je les accepte aujourd'hui, c'est moitié par faiblesse +et par découragement de la vie, moitié par affection +et par reconnaissance pour toi, qui me demandes à genoux +de ne pas les repousser. Le plus beau rôle t'appartient, +ô mon ami, je le sens; mais suis-je coupable de +ce que tu es bon? doit-on me reprocher sérieusement de +m'avilir, lorsque, seule et désespérée, je me confie au +plus noble coeur qui soit sur la terre?</p> + +<p>—Ma bien-aimée, lui dis-je en la pressant sur mon +coeur, tu réponds admirablement aux viles injures des +misérables qui t'ont méconnue. Mais pourquoi me dis-tu +cela? Crois-tu avoir besoin de te justifier auprès de Bustamente +du bonheur que lu lui as donné, le seul bonheur +qu'il ait jamais goûté dans sa vie? C'est à moi de me +justifier si je puis, car c'est moi qui ai tort. Je sais combien +ta fierté et ton désespoir m'ont résisté: je ne devrais +jamais l'oublier. Quand je prends un ton d'autorité +avec toi, je suis un fou qu'il faut excuser; car la passion +que j'ai pour toi trouble ma raison et dompte toutes mes +forces. Pardonne-moi, Juliette, et oublie un instant de +colère. Hélas! je suis malhabile à me faire aimer; j'ai +dans le caractère une rudesse qui te déplaît; je te blesse +quand je commençais à te guérir, et souvent je détruis +dans une heure l'ouvrage de bien des jours.</p> + +<p>—Non, non, oublions cette querelle, interrompit Juliette +en m'embrassant. Pour un peu de mal que vous +me faites, je vous en fais cent fois plus. Votre caractère +est quelquefois impérieux, ma douleur est toujours +cruelle; et cependant ne croyez pas qu'elle soit incurable. +Votre bonté et votre amour finiront par la vaincre. +J'aurais un coeur ingrat si je n'acceptais l'espérance que +vous me montrez. Nous parlerons de mariage une autre +fois; peut-être m'y ferez-vous consentir. Pourtant j'avoue +que je crains cette sorte de dépendance consacrée +par toutes les lois et par tous les préjugés: cela est honorable, +mais cela est indissoluble.</p> + +<p>—Encore un mot cruel, Juliette! Craignez-vous donc +d'être jamais à moi?</p> + +<p>—Non, non, sans doute. Ne t'afflige pas, je ferai ce +que tu voudras; mais laissons cela pour aujourd'hui.</p> + +<p>—Eh bien! accorde-moi une autre faveur à la place +de celle-là: consens à quitter Venise demain.</p> + +<p>—De tout mon coeur. Que m'importe Venise et tout +le reste? Va, ne me crois pas quand j'exprime quelque +regret du passé; c'est le dépit ou la folie qui me fait parler +ainsi! Le passé! juste ciel! ne sais-tu pas combien +j'ai de raisons pour le haïr? Vois comme il m'a brisée! +Comment aurais-je la force de le ressaisir s'il m'était +rendu!</p> + +<p>Je baisai la main de Juliette pour la remercier de +l'effort qu'elle faisait en parlant ainsi; mais je n'étais +pas convaincu: elle ne m'avait fait aucune réponse satisfaisante. +Je repris ma promenade mélancolique autour +de la chambre.</p> + +<p>Le sirocco s'était levé et avait séché le pavé en un +instant. La ville était redevenue sonore, comme elle est +ordinairement, et mille bruits de fête se faisaient entendre: +tantôt la chanson rauque des gondoliers avinés, +tantôt les huées des masques sortant des cafés et agaçant +les passants, tantôt le bruit de la rame sur le canal. +Le canon de la frégate souhaita le bonsoir aux échos +des lagunes, qui lui répondirent comme une décharge +d'artillerie. Le tambour autrichien y mêla son roulement +brutal, et la cloche de Saint-Marc fit entendre un son +lugubre.</p> + +<p>Une tristesse horrible s'empara de moi. Les bougies, +en se consumant, mettaient le feu à leurs collerettes de +papier vert et jetaient une lueur livide sur les objets. +Tout prenait pour mes sens des formes et des sons imaginaires. +Juliette, étendue sur le sofa et roulée dans +l'hermine et dans la soie, me semblait une morte enveloppée +dans son linceul. Les chants et les rires du dehors +me faisaient l'effet de cris de détresse, et chaque gondole +qui glissait sous le pont de marbre situé au bas de +ma fenêtre me donnait l'idée d'un noyé se débattant +contre les flots et l'agonie. Enfin, je n'avais que des +pensées de désespoir et de mort dans la tête, et je ne +pouvais soulever le poids dont ma poitrine était oppressée.</p> + +<p>Cependant je me calmai et je fis de moins folles réflexions. +Je m'avouai que la guérison de Juliette faisait +des progrès bien lents, et que, malgré tous les sacrifices +que la reconnaissance lui avait arrachés en ma faveur, son +coeur était presque aussi malade que dans les premiers +jours. Ces regrets si longs et si amers d'un amour si +misérablement placé me semblaient inexplicables, et +j'en cherchai la cause dans l'impuissance de mon affection. +Il faut, pensai-je, que mon caractère lui inspire +quelque répugnance insurmontable qu'elle n'ose m'avouer. +Peut-être la vie que je mène lui est-elle antipathique, +et pourtant j'ai conformé mes habitudes aux +siennes. Leoni la promenait sans cesse de ville en ville; +je la fais voyager depuis deux ans sans m'attacher à +aucun lieu et sans tarder un instant à quitter l'endroit où +je vois la moindre trace d'ennui sur son visage. Cependant +elle est triste; cela est certain; rien ne l'amuse, et c'est +par dévouement qu'elle daigne quelquefois sourire. Rien +de ce qui plaît aux femmes n'a d'empire sur cette douleur: +c'est un rocher que rien n'ébranle, un diamant +que rien ne ternit. Pauvre Juliette! quelle vigueur dans +ta faiblesse! quelle résistance désespérante dans ton +inertie!</p> + +<p>Insensiblement je m'étais laissé aller à exprimer tout +haut mes anxiétés. Juliette s'était soulevée sur un bras; +et, penchée en avant sur les coussins, elle m'écoutait +tristement.</p> + +<p>—Ecoute, lui dis-je en m'approchant d'elle, j'imagine +une nouvelle cause à ton mal. Je l'ai trop comprimé, +tu l'as trop refoulé dans ton coeur; j'ai craint lâchement +de voir cette plaie, dont l'aspect me déchirait; et toi, +par générosité, tu me l'as cachée. Ainsi négligée et +abandonnée, ta blessure s'est envenimée tous les jours, +quand tous les jours j'aurais dû la soigner et l'adoucir. +J'ai eu tort, Juliette. Il faut montrer ta douleur, il faut +la répandre dans mon sein; il faut me parler de tes maux +passés, me raconter ta vie à chaque instant, me nommer +mon ennemi; oui, il le faut. Tout à l'heure tu as dit un +mot que je n'oublierai pas; tu m'as conjuré de te faire +au moins entendre son nom. Eh bien! prononçons-le +ensemble, ce nom maudit qui te brûle la langue et le +coeur. Parlons de Leoni. Les yeux de Juliette brillèrent +d'un éclat involontaire. Je me sentis oppressé; mais je +vainquis ma souffrance, et je lui demandai si elle approuvait +mon projet.</p> + +<p>—Oui, me dit-elle d'un air sérieux, je crois que tu +as raison. Vois-tu, j'ai souvent la poitrine pleine de +sanglots; la crainte de t'affliger m'empêche de les répandre, +et j'amasse dans mon sein des trésors de douleur. +Si j'osais m'épancher devant toi, je crois que je souffrirais +moins. Mon mal est comme un parfum qui se garde +éternellement dans un vase fermé; qu'on ouvre le vase, +et le parfum s'échappe bien vite. Si je pouvais parler +sans cesse de Leoni, te raconter les moindres circonstances +de notre amour, je me remettrais à la fois sous +les yeux le bien et le mal qu'il m'a faits; tandis que +ton aversion me semble souvent injuste, et que, dans le +secret de mon coeur, j'excuse des torts dont le récit, +dans la bouche d'un autre, me révolterait.</p> + +<p>—Eh bien! lui dis-je, je veux les apprendre de la +tienne. Je n'ai jamais su les détails de cette funeste histoire; +je veux que tu me les dises, que tu me racontes ta +vie tout entière. En connaissant mieux tes maux, j'apprendrai +peut-être à les mieux adoucir. Dis-moi tout, +Juliette; dis-moi par quels moyens ce Leoni a su se faire +tant aimer; dis-moi quel charme, quel secret il avait; +car je suis las de chercher en vain le chemin inabordable +de ton coeur. Je t'écoute, parle.</p> + +<p>—Ah! oui, je le veux bien, répondit-elle; cela va +enfin me soulager. Mais laisse-moi parler, et ne m'interromps +par aucun signe de chagrin ou d'emportement; +car je dirai les choses comme elles se sont passées; je +dirai le bien et le mal, combien j'ai souffert et combien +j'ai aimé.</p> + +<p>—Tu diras tout et j'entendrai tout, lui répondis-je. +Je fis apporter de nouvelles bougies et ranimer le feu. +Juliette parla ainsi.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>III.</h3> + + +<p>Vous savez que je suis fille d'un riche bijoutier de +Bruxelles. Mon père était habile dans sa profession, mais +peu cultivé d'ailleurs. De simple ouvrier il s'était élevé +à la possession d'une belle fortune que le succès de son +commerce augmentait de jour en jour. Malgré son peu +d'éducation, il fréquentait les maisons les plus riches de +la province, et ma mère, qui était jolie et spirituelle, +était bien accueillie dans la société opulente des négociants.</p> + +<p>Mon père était doux et apathique. Cette disposition +augmentait chaque jour avec sa richesse et son bien-être. +Ma mère, plus active et plus jeune, jouissait d'une +indépendance illimitée, et profitait avec ivresse des +avantages de la fortune et des plaisirs du monde. Elle +était bonne, sincère et pleine de qualités aimables; mais +elle était naturellement légère, et sa beauté, merveilleusement +respectée par les années, prolongeait sa jeunesse +aux dépens de mon éducation. Elle m'aimait tendrement, +à la vérité, mais sans prudence et sans discernement. +Fière de ma fraîcheur et des frivoles talents +qu'elle m'avait fait acquérir, elle ne songeait qu'à me +promener et à me produire; elle éprouvait un doux mais +dangereux orgueil à me couvrir sans cesse de parures +nouvelles, et à se montrer avec moi dans les fêtes. Je +me souviens de ce temps avec douleur et pourtant avec +plaisir; j'ai fait depuis de tristes réflexions sur le futile +emploi de mes jeunes années, et cependant je le regrette, +ce temps de bonheur et d'imprévoyance qui aurait +du ne jamais finir ou ne jamais commencer. Je crois encore +voir ma mère avec sa taille rondelette et gracieuse, +ses mains si blanches, ses yeux si noirs, son sourire si +coquet, et cependant si bon, qu'on voyait au premier +coup d'oeil qu'elle n'avait jamais connu ni soucis ni contrariétés, +et qu'elle était incapable d'imposer aux autres +aucune contrainte, même à bonne intention. Oh! oui, +je me souviens d'elle! je me rappelle nos longues matinées +consacrées à méditer et à préparer nos toilettes de +bal, nos après-midi employées à une autre toilette si vétilleuse, +qu'il nous restait à peine une heure pour aller +nous montrer à la promenade. Je me représente ma mère +avec ses robes de satin, ses fourrures, ses longues plumes +blanches, et tout le léger volume des blondes et des +rubans. Après avoir achevé sa toilette, elle s'oubliait un +instant pour s'occuper de moi. J'éprouvais bien quelque +ennui à délacer mes brodequins de satin noir pour effacer +un léger pli sur le pied, ou bien à essayer vingt +paires de gants avant d'en trouver une dont la nuance +rosée fût assez fraîche à son gré. Ces gants collaient si +exactement, que je les déchirais après avoir pris mille +peines pour les mettre; il fallait recommencer, et nous +en entassions les débris avant d'avoir choisi ceux que +je devais porter une heure et léguer à ma femme de +chambre. Cependant on m'avait tellement accoutumée +dès l'enfance à regarder ces minuties comme les occupations +les plus importantes de la vie d'une femme, que +je me résignais patiemment. Nous partions enfin, et, au +bruit de nos robes de soie, au parfum de nos manchons, +on se retournait pour nous voir. J'étais habituée à entendre +notre nom sortir de la bouche de tous les hommes, +et à voir tomber leurs regards sur mon front impassible. +Ce mélange de froideur et d'innocente effronterie constitue +ce qu'on appelle la bonne tenue d'une jeune personne. +Quant à ma mère, elle éprouvait un double orgueil +à se montrer et à montrer sa fille; j'étais un reflet, +ou, pour mieux dire, une partie d'elle-même, de sa +beauté, de sa richesse; son bon goût brillait dans ma +parure; ma figure, qui ressemblait à la sienne, lui rappelait, +ainsi qu'aux autres, la fraîcheur à peine altérée +de sa première jeunesse; de sorte qu'en me voyant marcher, +toute fluette, à côté d'elle, elle croyait se voir +deux fois, pâle et délicate comme elle avait été à quinze +ans, brillante et belle comme elle l'était encore. Pour +rien au monde elle ne se serait promenée sans moi, elle +se serait crue incomplète et à demi habillée.</p> + +<p>Après le dîner, recommençaient les graves discussions +sur ta robe de bal, sur les bas de soie, sur les fleurs. +Mon père, qui ne s'occupait de sa boutique que le jour, +aurait mieux aimé passer tranquillement la soirée en famille; +mais il était si débonnaire, qu'il ne s'apercevait +pas de l'abandon où nous le laissions. Il s'endormait sur +un fauteuil pendant que nos coiffeuses s'évertuaient à +comprendre les savantes combinaisons de ma mère. Au +moment de partir, on réveillait l'excellent homme, et il +allait avec complaisance tirer de ses coffrets de magnifiques +pierreries qu'il avait fait monter sur ses dessins. Il +nous les attachait lui-même sur les bras et sur le cou, +et il se plaisait à en admirer l'effet. Ces écrins étaient +destinés à être vendus. Souvent nous entendions autour +de nous les femmes envieuses se récrier sur leur éclat, +et prononcer à voix basse de malicieuses plaisanteries; +mais ma mère s'en consolait en disant que les plus +grandes dames portaient nos restes, et cela était vrai. +On venait le lendemain commander à mon père des parures +semblables à celles que nous avions portées. Au +bout de quelques jours, il envoyait celles-là précisément; +et nous ne les regrettions pas; car nous ne les +perdions que pour en retrouver de plus belles.</p> + +<p>Au milieu d'une semblable vie, je grandissais sans +m'inquiéter du présent ni de l'avenir, sans faire aucun +effort sur moi-même pour former ou affermir mon caractère. +J'étais née douce et confiante comme ma mère: +je me laissais aller comme elle au courant de la destinée. +Cependant j'étais moins gaie; je sentais moins vivement +l'attrait des plaisirs et de la vanité; je semblais manquer +du peu de force qu'elle avait, le désir et la faculté +de s'amuser. J'acceptais un sort si facile sans en savoir +le prix et sans le comparer à aucun autre. Je n'avais pas +l'idée des passions. On m'avait élevée comme si je ne +devais jamais les connaître; ma mère avait été élevée +de même et s'en trouvait bien, car elle était incapable +de les ressentir et n'avait jamais eu besoin de les combattre. +On avait appliqué mon intelligence à des études +où le coeur n'avait aucun travail à faire sur lui-même. Je +touchais le piano d'une manière brillante, je dansais à +merveille, je peignais l'aquarelle avec une netteté et +une fraîcheur admirables; mais il n'y avait en moi aucune +étincelle de ce feu sacré qui donne la vie et qui la +fait comprendre. Je chérissais mes parents, mais je ne +savais pas ce que c'était qu'aimer plus ou moins. Je rédigeais +à merveille une lettre à quelqu'une de mes jeunes +amies; mais je ne savais pas plus la valeur des expressions +que celle des sentiments. Je les aimais par habitude, +j'étais bonne envers elles par obligeance et par +douceur, mais je ne m'inquiétais pas de leur caractère; +je n'examinais rien. Je ne faisais aucune distinction raisonnée +entre elles; celle que j'aimais le plus était celle +qui venait me voir le plus souvent.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>IV.</h3> + + +<p>J'étais ainsi et j'avais seize ans lorsque Leoni vint à +Bruxelles. La première fois que je le vis, ce fut au théâtre. +J'étais avec ma mère dans une loge, assez près du +balcon, où il était avec les jeunes gens les plus élégants +et les plus riches. Ce fut ma mère qui me le fit remarquer. +Elle était sans cesse à l'affût d'un mari pour moi +et le cherchait parmi les hommes qui avaient la toilette +la plus brillante et la taille la mieux prise; c'était tout +pour elle. La naissance et la fortune ne la séduisaient +que comme les accessoires de choses plus importantes à +ses yeux, la tenue et les manières. Un homme supérieur +sous un habit simple ne lui eût inspiré que du dédain. +Il fallait que son futur gendre eût de certaines manchettes, +une cravate irréprochable, une tournure exquise, une +jolie figure, des habits faits à Paris, et cette espèce de +bavardage insignifiant qui rend un homme adorable dans +le monde.</p> + +<p>Quant à moi, je ne faisais aucune comparaison entre +les uns ou les autres. Je m'en remettais aveuglément au +choix de mes parents, et je ne désirais ni ne fuyais le +mariage.</p> + +<p>Ma mère trouva Leoni charmant. Il est vrai que sa +figure est admirablement belle, et qu'il a le secret d'être +aisé, gracieux et animé sous ses habits et avec ses manières +de dandy. Mais je n'éprouvai aucune de ces émotions +romanesques qui font pressentir la destinée aux +âmes brûlantes. Je le regardai un instant pour obéir à +ma mère, et je ne l'aurais pas regardé une seconde fois, +si elle ne m'y eût forcée par ses exclamations continuelles +et par la curiosité qu'elle témoigna de savoir son nom. +Un jeune homme de notre connaissance, qu'elle appela +pour le questionner, lui répondit que c'était un noble +Vénitien, ami d'un des premiers négociants de la ville; +qu'il paraissait avoir une immense fortune, et qu'il s'appelait +Leone Leoni.</p> + +<p>Ma mère fut charmée de cette réponse. Le négociant, +ami de Leoni, donnait précisément le lendemain une fête +où nous étions invités. Légère et crédule qu'elle était, il +lui suffit d'avoir appris superficiellement que Leoni était +riche et noble, pour jeter aussitôt les yeux sur lui. Elle +m'en parla dès le soir même, et me recommanda d'être +jolie le lendemain. Je souris et m'endormis exactement +à la même heure que les autres soirs, sans que la pensée +de Leoni accélérât d'une seconde les battements de mon +coeur. On m'avait habituée à entendre sans émotion former +de semblables projets. Ma mère prétendait que j'étais +si raisonnable, qu'on ne devait pas me traiter comme un +enfant. Ma pauvre mère ne s'apercevait pas qu'elle était +elle-même bien plus enfant que moi.</p> + +<p>Elle m'habilla avec tant de soin et de recherche, que +je fus proclamée la reine du bal; mais d'abord ce fut en +pure perle: Leoni ne paraissait pas, et ma mère crut +qu'il était déjà parti de Bruxelles. Incapable de modérer +son impatience, elle demanda au maître de la maison ce +qu'était devenu son ami le Vénitien.</p> + +<p>—Ah! dit M. Delpech, vous avez déjà remarqué mon +Vénitien? Il jeta en souriant un coup d'oeil sur ma toilette, +et comprit.—C'est un joli garçon, ajouta-t-il, de +haute naissance, et très à la mode à Paris et à Londres; +mais je dois vous confesser qu'il est horriblement joueur, +et que, si vous ne le voyez pas ici, c'est qu'il préfère les +cartes aux femmes les plus belles.</p> + +<p>—Joueur! dit ma mère, cela est fort vilain.</p> + +<p>—Oh! reprit M. Delpech, c'est selon. Quand on en a +le moyen!</p> + +<p>—Au fait!... dit ma mère; et cette observation lui +suffit. Elle ne s'inquiéta plus jamais de la passion de +Leoni pour le jeu.</p> + +<p>Peu d'instants après ce court entretien, Leoni parut +dans le salon où nous dansions. Je vis M. Delpech lui +parler à l'oreille en me regardant, et les yeux de Leoni +flotter incertains autour de moi, jusqu'à ce que, guidé par +les indications de son ami, il me découvrit dans la foule +et s'approcha pour me mieux voir. Je compris en ce moment +que mon rôle de fille à marier était un peu ridicule; +car il y avait quelque chose d'ironique dans l'admiration +de son regard, et pour la première fois de ma vie peut-être +je rougis et sentis de la honte.</p> + +<p>Cette honte devint une sorte de souffrance lorsque je +vis que Leoni était retourné à la salle de jeu au bout de +quelques instants. Il me sembla que j'étais raillée et dédaignée, +et j'en eus du dépit contre ma mère. Cela ne +m'était jamais arrivé, et elle s'étonna de l'humeur que je +lui montrai.—Allons, me dit-elle avec un peu de dépit +à son tour, je ne sais ce que tu as, mais tu deviens laide. +Partons.</p> + +<p>Elle se levait déjà lorsque Leoni traversa vivement la +salle et vint l'inviter à valser. Cet incident inespéré lui +rendit la gaieté; elle me jeta en riant son éventail et +disparut avec lui dans le tourbillon.</p> + +<p>Comme elle aimait passionnément la danse, nous étions +toujours accompagnées au bal par une vieille tante, soeur +aînée de mon père, qui me servait de chaperon lorsque +je n'étais pas invitée à danser en même temps que ma +mère. Mademoiselle Agathe, c'est ainsi qu'on appelait +ma tante, était une vieille fille d'un caractère égal et +froid. Elle avait plus de bon sens que le reste de la famille; +mais elle n'était pas exemple du penchant à la +vanité, qui est recueil de tous les parvenus. Quoiqu'elle +fit au bal une fort triste figure, elle ne se plaignait jamais +de l'obligation de nous y accompagner; c'était pour elle +l'occasion de montrer dans ses vieux jours de fort belles +robes qu'elle n'avait pas eu le moyen de se procurer dans +sa jeunesse. Elle faisait donc un grand cas de l'argent; +mais elle n'était pas également accessible à toutes les +séductions du monde. Elle avait une vieille haine contre +les nobles, et ne perdait pas une occasion de les dénigrer +et de les tourner en ridicule, ce dont elle s'acquittait +avec assez d'esprit.</p> + +<p>Fine et pénétrante, habituée à ne pas agir et à observer +les actions d'autrui, elle avait compris la cause du +petit mouvement d'humour que j'avais éprouvé. Le babillage +expansif de ma mère l'avait instruite de ses intentions +sur Leoni, et le visage à la fois aimable, fier et +moqueur du Vénitien lui révélait beaucoup de choses que +ma mère ne comprenait pas.—Vois-tu, Juliette, me +dit-elle en se penchant vers moi, voici un grand seigneur +qui se moque de nous.</p> + +<p>J'eus un tressaillement douloureux. Ce que disait ma +tante répondait à mes pressentiments. C'était la première +fois que j'apercevais clairement sur la figure d'un homme +le dédain de notre bourgeoisie. On m'avait accoutumée à +me divertir de celui que les femmes ne nous épargnaient +guère, et à le regarder comme une marque d'envie; mais +notre beauté nous avait jusque-là préservées du dédain +des hommes, et je pensai que Leoni était le plus insolent +qui eût jamais existé. Il me fit horreur, et quand, +après avoir ramené ma mère à sa place, il m'invita pour +la contredanse suivante, je le refusai fièrement. Sa figure +exprima un tel étonnement, que je compris à quel point +il comptait sur un bon accueil. Mon orgueil triompha, +et je m'assis auprès de ma mère en déclarant que j'étais +fatiguée. Leoni nous quitta en s'inclinant profondément +à la manière des Italiens, et en jetant sur moi un regard +de curiosité où perçait toujours la moquerie de son +caractère.</p> + +<p>Ma mère, étonnée de ma conduite, commença à craindre +que je ne fusse capable d'une volonté quelconque. +Elle me parla doucement, espérant qu'au bout de quelque +temps je consentirais à danser et que Leoni m'inviterait +de nouveau; mais je m'obstinai à rester à ma place. +Au bout d'une heure, nous entendîmes à diverses reprises, +dans le bourdonnement vague du bal, le nom de +Leoni; quelqu'un dit en passant près de nous que Leoni +perdait six cents louis.—Très-bien! dit ma tante d'un +ton sec; il fera bien de chercher une belle fille à marier +avec une belle dot!</p> + +<p>—Oh! il n'a pas besoin de cela, reprit une autre personne, +il est si riche!</p> + +<p>—Tenez, ajouta une troisième, le voilà qui danse; +voyez s'il a l'air soucieux.</p> + +<p>Leoni dansait en effet, et son visage n'exprimait pas +la moindre inquiétude. Il se rapprocha ensuite de nous, +adressa des fadeurs à ma mère avec la facilité d'un +homme du grand monde, et puis essaya de me faire dire +quelque chose en m'adressant des questions indirectes. +Je gardai un silence obstiné, et il s'éloigna d'un air indifférent. +Ma mère, désespérée, m'emmena.</p> + +<p>Pour la première fois elle me gronda, et je la boudai. +Ma tante me donna raison et déclara que Leoni était un +impertinent et un mauvais sujet. Ma mère, qui n'avait +jamais été contrariée à ce point, se mit à pleurer, et j'en +fis autant.</p> + +<p>Ce fut par ces petites agitations que l'approche de +Leoni et de la funeste destinée qu'il m'apportait commença +à troubler la paix profonde où j'avais toujours +vécu. Je ne vous dirai pas avec les mêmes détails ce qui +se passa les jours suivants. Je ne m'en souviens pas aussi +bien, et le commencement de la passion inapaisable que +je conçus pour lui m'apparaît toujours comme un rêve +bizarre où ma raison ne peut mettre aucun ordre. Ce +qu'il y a de certain, c'est que Leoni se montra piqué, surpris +et atterré par ma froideur, et qu'il me traita sur-le-champ +avec un respect qui satisfit mon orgueil blessé. +Je le voyais tous les jours, dans les fêtes ou à la promenade, +et mon éloignement pour lui s'évanouissait vite +devant les soins extraordinaires et les humbles prévenances +dont il m'accablait. En vain ma tante essayait de +me mettre en garde contre la morgue dont elle l'accusait; +je ne pouvais plus me sentir offensée par ses manières +ou ses paroles; sa figure même avait perdu cette +arrière-pensée de sarcasme qui m'avait choquée d'abord. +Son regard prenait de jour en jour une douceur et une +tendresse inconcevables. Il ne semblait occupé que de +moi seule; et, sacrifiant son goût pour les cartes, il passait +les nuits entières à faire danser ma mère et moi, ou +à causer avec nous. Bientôt il fut invité à venir chez +nous. Je redoutais un peu cette visite; ma tante me prédisait +qu'il trouverait dans notre intérieur mille sujets de +raillerie dont il ferait semblant de ne pas s'apercevoir, +mais qui lui fourniraient à rire avec ses amis. Il vint, et, +pour surcroît de malheur, mon père, qui se trouvait sur +le seuil de sa boutique, le fit entrer par là dans la maison. +Cette maison, qui nous appartenait, était fort belle, et +ma mère l'avait fait décorer avec un goût exquis; mais +mon père, qui ne se plaisait que dans les occupations +de son commerce, n'avait point voulu transporter sous +un autre toit l'étalage de ses perles et de ses diamants. +C'était un coup d'oeil magnifique que ce rideau de pierreries +étincelantes derrière les grands panneaux de glace +qui le protégeaient, et mon père disait avec raison qu'il +n'était pas de décoration plus splendide pour un rez-de-chaussée. +Ma mère, qui n'avait eu jusque-là que des +éclairs d'ambition pour se rapprocher de la noblesse, n'avait +jamais été choquée de voir son nom gravé en larges +lettres de strass au-dessous du balcon de sa chambre à +coucher. Mais lorsque, de ce balcon, elle vit Leoni franchir +le seuil de la fatale boutique, elle nous crut perdues, +et me regarda avec anxiété.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<p>Dans le peu de jours qui avaient précédé celui-là, +j'avais eu la révélation d'une fierté inconnue. Je la sentis +se réveiller, et, poussée par un mouvement irrésistible, +je voulus voir de quel air Leoni faisait la conversation +au comptoir de mon père. Il tardait à monter, et je supposais +avec raison que mon père l'avait retenu pour lui +montrer, selon sa naïve habitude, les merveilles de son +travail. Je descendis résolument à la boutique, et j'y entrai +en feignant quelque surprise d'y trouver Leoni. Cette +boutique m'était interdite en tout temps par ma mère, +dont la plus grande crainte était de me voir passer pour +une marchande. Mais je m'échappais quelquefois pour +aller embrasser mon pauvre père, qui n'avait pas de plus +grande joie que de m'y recevoir. Lorsqu'il me vit entrer, +il fit une exclamation de plaisir et dit à Leoni:—Tenez, +tenez, monsieur le baron, je vous montrais peu de chose; +voici mon plus beau diamant. La figure de Leoni trahit +une émotion délicieuse; il sourit à mon père avec attendrissement, +et à moi avec passion. Jamais un tel regard +n'était tombé sur le mien. Je devins rouge comme le feu. +Un sentiment de joie et de tendresse inconnue amena +une larme au bord de ma paupière pendant que mon +père m'embrassait au front.</p> + +<p>Nous restâmes quelques instants sans parler, et Leoni, +relevant la conversation, trouva le moyen de dire à mon +père tout ce qui pouvait flatter son amour-propre d'artiste +et de commerçant. Il parut prendre un extrême +plaisir à lui faire expliquer par quel travail on tirait les +pierres précieuses d'un caillou brut, pour leur donner +l'éclat et la transparence. Il dit lui-même à ce sujet des +choses intéressantes; et, s'adressant à moi, il me donna +quelques détails minéralogiques à ma portée. Je fus confondue +de l'esprit et de la grâce avec lesquels il savait +relever et ennoblir notre condition à nos propres yeux. +Il nous parla de travaux d'orfèvrerie qu'il avait eu l'occasion +de voir dans ses voyages, et nous vanta surtout +les oeuvres de son compatriote Cellini, qu'il plaça près de +Michel-Ange. Enfin, il attribua tant de mérite à la profession +de mon père et donna tant d'éloges à son talent, +que je me demandais presque si j'étais la fille d'un ouvrier +laborieux ou d'un homme de génie.</p> + +<p>Mon père accepta cette dernière hypothèse, et, charmé +des manières du Vénitien, il le conduisit chez ma mère. +Durant cette visite, Leoni eut tant d'esprit et parla sur +toutes choses d'une manière si supérieure, que je restai +fascinée en l'écoutant. Jamais je n'avais conçu l'idée d'un +homme semblable. Ceux qu'on m'avait désignés comme +les plus aimables étaient si insignifiants et si nuls auprès +de celui-là, que je croyais faire un rêve. J'étais trop +ignorante pour apprécier tout ce que Leoni possédait de +savoir et d'éloquence, mais je le comprenais instinctivement. +J'étais dominée par son regard, enchaînée à ses +récits, surprise et charmée à chaque nouvelle ressource +qu'il déployait.</p> + +<p>Il est certain que Leoni est un homme doué de facultés +extraordinaires. En peu de jours il réussit à exciter dans +la ville un engouement général. Vous savez qu'il a tous +les talents, toutes les séductions. S'il assistait à un concert, +après s'être fait un peu prier, il chantait ou jouait +tous les instruments avec une supériorité marquée sur +les musiciens. S'il consentait à passer une soirée d'intimité, +il faisait des dessins charmants sur les albums des +femmes. Il crayonnait en un instant des portraits pleins +de grâce ou des caricatures pleines de verve; il improvisait +ou déclamait dans toutes les langues; il savait +toutes les danses de caractère de l'Europe, et il les dansait +toutes avec une grâce enchanteresse; il avait tout +vu, tout retenu, tout jugé, tout compris; il savait tout; +il lisait dans l'univers comme dans un livre de poche. +Il jouait admirablement la tragédie et la comédie; il organisait +des troupes d'amateurs; il était lui-même le chef +d'orchestre, le premier sujet, le décorateur, le peintre et +le machiniste. Il était à la tête de toutes les parties et de +toutes les fêtes. On pouvait vraiment dire que le plaisir +marchait sur ses traces, et que tout, à son approche, +changeait d'aspect et prenait une face nouvelle. On l'écoutait +avec enthousiasme, on lui obéissait aveuglément; +on croyait en lui comme en un prophète; et s'il eût promis +de ramener le printemps au milieu de l'hiver, on l'en +aurait cru capable. Au bout d'un mois de son séjour à +Bruxelles, le caractère des habitants avait réellement +changé. Le plaisir réunissait toutes les classes, aplanissait +toutes les susceptibilités hautaines, nivelait tous les +rangs. Ce n'étaient tous les jours que cavalcades, feux +d'artifice, spectacles, concerts, mascarades. Leoni était +grand et généreux; les ouvriers auraient fait pour lui +une émeute. Il semait les bienfaits à pleines mains, et +trouvait de l'or et du temps pour tout. Ses fantaisies devenaient +aussitôt celles de tout le monde. Toutes les +femmes l'aimaient, et les hommes étaient tellement subjugués +par lui, qu'ils ne songeaient point à en être jaloux.</p> + +<p>Comment, au milieu d'un tel entraînement, aurais-je +pu rester insensible à la gloire d'être recherchée par +l'homme qui fanatisait toute une province? Leoni nous +accablait de soins et nous entourait d'hommages. Nous +étions devenues, ma mère et moi, les femmes les plus à +la mode de la ville. Nous marchions à ses côtés, à la tête +de tous les divertissements; il nous aidait à déployer un +luxe effréné; il dessinait nos toilettes et composait nos +costumes de caractère: car il s'entendait à tout, et aurait +fait lui-même au besoin nos robes et nos turbans. +Ce fut par de tels moyens qu'il accapara l'affection de la +famille. Ma tante fut la plus difficile à conquérir. Longtemps +elle résista et nous affligea de ses tristes observations.—Leoni, +disait-elle, était un homme sans conduite, +un joueur effréné. Il gagnait et il perdait chaque soir la +fortune de vingt familles; il dévorerait la nôtre en une +nuit. Mais Leoni entreprit de l'adoucir, et il y réussit en +s'emparant de sa vanité, ce levier qu'il manoeuvrait si +puissamment en ayant l'air de l'effleurer. Bientôt il n'y +eut plus d'obstacles. Ma main lui fut promise avec une +dot d'un demi-million; ma tante fit observer encore qu'il +fallait avoir des renseignements plus certains sur la +fortune et la condition de cet étranger. Leoni sourit et +promit de fournir ses titres de noblesse et de propriété +en moins de vingt jours. Il traita fort légèrement la rédaction +du contrat, qui fut dressé de la manière la plus +libérale et la plus confiante envers lui. Il paraissait à +peine savoir ce que je lui apportais. M. Delpech et, sur +la parole de celui-ci, tous les nouveaux amis de Leoni +assuraient qu'il avait quatre fois plus de fortune que +nous, et qu'en m'épousant il faisait un mariage d'amour. +Je me laissai facilement persuader. Je n'avais jamais été +trompée, et je ne me représentais les faussaires et les +filous que sous les haillons de la misère et les dehors de +l'ignominie...</p> + +<p>Un sentiment pénible oppressa la poitrine de Juliette. +Elle s'arrêta, et me regarda d'un air égaré.—Pauvre +enfant! lui dis-je, Dieu aurait dû te protéger.</p> + +<p>—Oh! me dit-elle en fronçant légèrement son sourcil +d'ébène, j'ai prononcé des mots affreux; que Dieu me +les pardonne! Je n'ai pas de haine dans le coeur, et je +n'accuse point Leoni d'être un scélérat; non, non, car je +ne veux pas rougir de l'avoir aimé. C'est un malheureux +qu'il faut plaindre. Si vous saviez... Mais je vous dirai +tout.</p> + +<p>—Continue ton histoire, lui dis-je; Leoni est assez +coupable: ton intention n'est pas de l'accuser plus qu'il +ne le mérite.</p> + +<p>Juliette reprit son récit.</p> + +<p>Le fait est qu'il m'aimait, il m'aimait pour moi-même; +la suite l'a bien prouvé. Ne secouez pas la tête, Bustamente. +Leoni est un corps robuste, animé d'une âme +immense; toutes les vertus et tous les vices, toutes les +passions coupables et saintes y trouvent place en même +temps. Personne n'a jamais voulu le juger impartialement; +il avait bien raison de le dire, moi seule l'ai connu +et lui ai rendu justice.</p> + +<p>Le langage qu'il me parlait était si nouveau à mon +oreille, que j'en étais enivrée. Peut-être l'ignorance absolue +où j'avais vécu de tout ce qui touchait au sentiment +me faisait-elle paraître ce langage plus délicieux et +plus extraordinaire qu'il n'eût semblé à une fille plus +expérimentée. Mais je crois (et d'autres femmes le croient +aussi) que nul homme sur la terre n'a ressenti et exprimé +l'amour comme Leoni. Supérieur aux autres hommes +dans le mal et dans le bien, il parlait une autre langue, +il avait d'autres regards, il avait aussi un autre coeur. +J'ai entendu dire à une dame italienne qu'un bouquet +dans la main de Leoni avait plus de parfum que dans +celle d'un autre, et il en était ainsi de tout. Il donnait du +lustre aux choses les plus simples, et rajeunissait les +moins neuves. Il y avait un prestige autour de lui; je ne +pouvais ni ne désirais m'y soustraire. Je me mis à l'aimer +de toutes mes forces.</p> + +<p>Dans ce moment je me sentis grandir à mes propres +yeux. Que ce fût l'ouvrage de Dieu, celui de Leoni ou +celui de l'amour, une âme forte se développa et s'épanouit +dans mon faible corps. Chaque jour je sentis un +monde de pensées nouvelles se révéler à moi. Un mot de +Leoni faisait éclore en moi plus de sentiments que les +frivoles discours entendus dans toute ma vie. Il voyait +ce progrès, il en était heureux et fier. Il voulut le hâter +et m'apporta des livres. Ma mère en regarda la couverture +dorée, le vélin et les gravures. Elle vit à peine le +titre des ouvrages qui allaient bouleverser ma tête et +mon coeur. C'étaient de beaux et chastes livres, presque +tous écrits par des femmes sur des histoires de femmes: +<i>Valérie</i>, <i>Eugène de Rothelin</i>, <i>Mademoiselle de Clermont, +Delphine.</i> Ces récits touchants et passionnés, ces +aperçus d'un monde idéal pour moi élevèrent mon âme, +mais ils la dévorèrent. Je devins romanesque, caractère +le plus infortuné qu'une femme puisse avoir.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> +<br><br><br> + + +<h3>VI.</h3> + +<p>Trois mois avaient suffi pour cette métamorphose. +J'étais à la veille d'épouser Leoni. De tous les papiers +qu'il avait promis de fournir, son acte de naissance et +ses lettres de noblesse étaient seuls arrivés. Quant aux +preuves de sa fortune, il les avait demandées à un autre +homme de loi, et elles n'arrivaient pas. Il témoignait une +douleur et une colère extrêmes de ce retard, qui faisait +toujours ajourner notre union. Un matin, il entra chez +nous d'un air désespéré. Il nous montra une lettre non +timbrée qu'il venait de recevoir, disait-il, par une occasion +particulière. Cette lettre lui annonçait que son chargé +d'affaires était mort, que son successeur ayant trouvé ses +papiers en désordre était forcé de faire un grand travail +pour les reconnaître, et qu'il demandait encore une ou +deux semaines avant de pouvoir fournir à <i>sa seigneurie</i> +les pièces qu'elle réclamait. Leoni était furieux de ce +contre-temps; il mourrait d'impatience et de chagrin, +disait-il, avant la fin de cette horrible quinzaine. Il se +laissa tomber sur un fauteuil en fondant en larmes.</p> + +<p>Non, ce n'étaient pas des larmes feintes; ne souriez +pas, don Aleo. Je lui tendis la main pour le consoler; je +la sentis baignée de ses pleurs, et, frappée aussitôt d'une +commotion sympathique, je me mis à sangloter.</p> + +<p>Ma pauvre mère n'y put tenir. Elle courut en pleurant +chercher mon père à sa boutique.—C'est une tyrannie +odieuse, lui dit-elle en l'entraînant près de nous. Voyez +ces deux malheureux enfants! comment pouvez-vous refuser +de faire leur bonheur, quand vous êtes témoin de +ce qu'ils souffrent? Voulez-vous tuer votre fille par respect +pour une vaine formalité? Ces papiers n'arriveront-ils +pas aussi bien et ne seront-ils pas aussi satisfaisants +après huit jours de mariage? Que craignez-vous? Prenez-vous +notre cher Leoni pour un imposteur? Ne comprenez-vous +pas que votre insistance pour avoir les preuves +de sa fortune est injurieuse pour lui et cruelle pour +Juliette?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p> + +<p>Mon père, tout étourdi de ces reproches, et surtout de +mes pleurs, jura qu'il n'avait jamais songé à tant d'exigence, +et qu'il ferait tout ce que je voudrais. Il m'embrassa +mille fois, et me tint le langage qu'on tient à un +enfant de six ans lorsqu'on cède à ses fantaisies pour se +débarrasser de ses cris. Ma tante arriva et parla moins +tendrement. Elle me fit même des reproches qui me +blessèrent.—Une jeune personne chaste et bien élevée, +disait-elle, ne devait pas montrer tant d'impatience d'appartenir +à un homme.—On voit bien, lui dit ma mère, +tout à fait piquée, que vous n'avez jamais pu appartenir +à aucun. Mon père ne pouvait souffrir qu'on manquât +d'égards envers sa soeur. Il pencha de son côté, et fit observer +que notre désespoir était un enfantillage, que huit +jours seraient bientôt passés. J'étais mortellement offensée +de l'impatience qu'on me supposait, et j'essayais de +retenir mes larmes; mais celles de Leoni exerçaient sur +moi une puissance magnétique, et je ne pouvais m'arrêter. +Alors il se leva, les yeux tout humides, les joues +animées, et, avec un sourire d'espérance et de tendresse, +il courut vers ma tante; il prit ses mains dans une des +siennes, celles de mon père dans l'autre, et se jeta à genoux +en les suppliant de ne plus s'opposer à son bonheur. +Ses manières, son accent, son visage, avaient un +pouvoir irrésistible; c'était d'ailleurs la première fois que +ma pauvre tante voyait un homme à ses pieds. Toutes +les résistances furent vaincues. Les bans étaient publiés, +toutes les formalités préparatoires étaient remplies; notre +mariage fut fixé à la semaine suivante, sans aucun égard +à l'arrivée des papiers.</p> + +<p>Le mardi gras tombait le lendemain. M. Delpech donnait +une fête magnifique; Leoni nous avait priées de nous +habiller en femmes turques; il nous avait fait une aquarelle +charmante, que nos couturières avaient copiée avec +beaucoup d'exactitude. Le velours, le satin brodé, le cachemire, +ne furent pas épargnés. Mais ce fut la quantité +et la Beauté des pierreries qui nous assurèrent un triomphe +incontestable sur toutes les toilettes du bal. Presque tout +le fonds de boutique de mon père y passa: les rubis, les +émeraudes, les opales ruisselaient sur nous; nous avions +des réseaux et des aigrettes de brillants, des bouquets +admirablement montés en pierres de toutes couleurs. +Mon corsage et jusqu'à mes souliers, étaient brodés en +perles fines; une torsade de ces perles, d'une beauté extraordinaire, +me servait de ceinture et tombait jusqu'à +mes genoux. Nous avions de grandes pipes et des poignards +couverts de saphirs et de brillants. Mon costume +entier valait au moins un million.</p> + +<p>Leoni parut entre nous deux avec un costume turc magnifique. +Il était si beau et si majestueux sous cet habit, +que l'on montait sur les banquettes pour nous voir passer. +Mon coeur battait avec violence, j'éprouvais un orgueil +qui tenait du délire. Ma parure, comme vous pensez, +était la moindre chose dont je fusse occupée. La beauté +de Leoni, son éclat, sa supériorité sur tous, l'espèce de +culte qu'où lui rendait, et tout cela à moi, tout cela à +mes pieds! c'était de quoi enivrer une tête moins jeune +que la mienne. Ce fut le dernier jour de ma splendeur! +Par combien de misère et d'abjection n'ai-je pas payé ces +vains triomphes!</p> + +<p>Ma tante était habillée en juive et nous suivait, portant +des éventails et des boites de parfums. Leoni, qui +voulait conquérir son amitié, avait composé son costume +avec tant d'art, qu'il avait presque poétisé le caractère +de sa figure grave et flétrie. Elle était enivrée aussi, la +pauvre Agathe! Hélas! qu'est-ce que la raison des +femmes! Nous étions là depuis deux ou trois heures; ma +mère dansait et ma tante bavardait avec les femmes surannées +qui composent ce qu'on appelle en France la tapisserie +d'un bal. Leoni était assis près de moi, et me +parlait à demi-voix avec une passion dont chaque mot +allumait une étincelle dans mon sang. Tout à coup la parole +expira sur ses lèvres; il devint pâle comme la mort +et sembla frappé de l'apparition d'un spectre. Je suivis la +direction de son regard effaré, et je vis à quelques pas +de nous une personne dont l'aspect me fut désagréable à +moi-même: c'était un jeune homme, nommé Henryet, +qui m'avait demandée en mariage l'année précédente. +Quoiqu'il fût riche et d'une famille honnête, ma mère ne +l'avait pas trouvé digne de moi et l'avait éloigné en alléguant +mon extrême jeunesse. Mais au commencement de +l'année suivante il avait renouvelé sa demande avec instance, +et le bruit avait couru dans la ville qu'il était +éperdument amoureux de moi; je n'avais pas daigné +m'en apercevoir, et ma mère, qui le trouvait trop simple +et trop bourgeois, s'était débarrassée de ses poursuites +un peu brusquement. Il en avait témoigné plus de chagrin +que de dépit, et il était parti immédiatement pour +Paris. Depuis ce temps, ma tante et mes jeunes amies +m'avaient fait quelques reproches de mon indifférence +envers lui. C'était, disaient-elles, un excellent jeune +homme, d'une instruction solide et d'un caractère noble. +Ces reproches m'avaient causé de l'ennui. Son apparition +inattendue au milieu du bonheur que je goûtais auprès +de Leoni me fut déplaisante et me fit l'effet d'un reproche +nouveau; je détournai la tête, et feignis de ne l'avoir pas +vu; mais le singulier regard qu'il lança à Leoni ne put +m'échapper. Leoni saisit vivement mon bras et m'engagea +à venir prendre une glace dans la salle voisine; il +ajouta que la chaleur l'incommodait et lui donnait mal +aux nerfs. Je le crus, et je pensai que le regard d'Henryet +n'était que l'expression de la jalousie. Nous passâmes +dans la galerie; il y avait peu de monde, j'y fus quelque +temps appuyée sur le bras de Leoni. Il était agité et préoccupé; +j'en montrai de l'inquiétude, et il me répondit +que cela n'en valait pas la peine, qu'il était seulement un +peu souffrant.</p> + +<p>Il commençait à se remettre, lorsque je m'aperçus +qu'Henryet nous suivait; je ne pus m'empêcher d'en témoigner +mon impatience.</p> + +<p>—En vérité, cet homme nous suit comme un remords, +dis-je tout bas à Leoni; est-ce bien un homme? Je le +prendrais presque pour une âme en peine qui revient de +l'autre monde.</p> + +<p>—Quel homme? répondit Leoni en tressaillant; comment +l'appelez-vous? où est-il? que nous veut-il? est-ce +que vous le connaissez?</p> + +<p>Je lui appris en peu de mots ce qui était arrivé, et le +priai de n'avoir pas l'air de remarquer le ridicule manége +d'Henryet. Mais Leoni ne me répondit pas; seulement je +sentis sa main, qui tenait la mienne, devenir froide +comme la mort; un tremblement convulsif passa dans +tout son corps, et je crus qu'il allait s'évanouir; mais +tout cela fut l'affaire d'un instant.</p> + +<p>—J'ai les nerfs horriblement malades, dit-il; je crois +que je vais être forcé d'aller me coucher; la téte me +brûle, ce turban pèse cent livres.</p> + +<p>—O mon Dieu! lui dis-je, si vous partez, déjà, cette +nuit va me sembler éternelle et cette fête insupportable. +Essayez de passer dans une pièce plus retirée et de +quitter votre turban pour quelques instants; nous demanderons +quelques gouttes d'éther pour calmer vos +nerfs.</p> + +<p>—Oui, vous avez raison, ma bonne, ma chère Juliette, +mon ange. Il y a au bout de la galerie un boudoir +où probablement nous serons seuls; un instant de repos +me guérira.</p> + +<p>En parlant ainsi, il m'entraîna vers le boudoir avec +empressement; il semblait fuir plutôt que marcher. J'entendis +des pas qui venaient sur les nôtres; je me retournai, +et je vis Henryet qui se rapprochait de plus en plus +et qui avait l'air de nous poursuivre; je crus qu'il était +devenu fou. La terreur que Leoni ne pouvait plus dissimuler +acheva de brouiller toutes mes idées; une peur superstitieuse +s'empara de moi, mon sang se glaça comme +dans le cauchemar, et il me fut impossible de faire un +pas de plus. En ce moment Henryet nous atteignit et +posa une main, qui me sembla métallique, sur l'épaule +de Leoni. Leoni resta comme frappé de la foudre, et lui +fit un signe de tête affirmatif, comme s'il eût deviné une +question ou une injonction dans ce silence effrayant. Alors +Henryet s'éloigna, et je sentis mes pieds se déclouer du +parquet. J'eus la force de suivre Leoni dans le boudoir, +et je tombai sur l'ottomane aussi pâle et aussi consternée +que lui.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII.</h3> + +<p>Il resta quelque temps ainsi; puis tout à coup rassemblant +ses forces, il se jeta à mes pieds.—Juliette, +me dit-il, je suis perdu si tu ne m'aimes pas jusqu'au +délire.</p> + +<p>—O ciel! qu'est-ce que cela signifie? m'écriai-je avec +égarement en jetant mes bras autour de son cou.</p> + +<p>—Et tu ne m'aimes pas ainsi! continua-t-il avec angoisse; +je suis perdu, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je t'aime de toutes les forces de mon âme! m'écriai-je +en pleurant; que faut-il faire pour te sauver?</p> + +<p>—Ah! tu n'y consentirais pas! reprit-il avec abattement. +Je suis le plus malheureux des hommes; tu es la +seule femme que j'aie jamais aimée, Juliette; et au moment +de te posséder, mon âme, ma vie, je te perds à jamais!... +Il faudra que je meure.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! m'écriai je, ne pouvez-vous +parler? ne pouvez-vous dire ce que vous attendez de +moi?</p> + +<p>—Non, je ne puis parler, répondit-il; un affreux secret, +un mystère épouvantable pese sur ma vie entière, +et je ne pourrai jamais te le révéler. Pour m'aimer, pour +me suivre, pour me consoler, il faudrait être plus qu'une +femme, plus qu'un ange peut-être!...</p> + +<p>—Pour t'aimer! pour te suivre! lui dis-je. Dans quelques +jours ne serai-je pas ta femme? Tu n'auras qu'un +mot à dire; et quelle que soit ma douleur et celle de +mes parents, je te suivrai au bout du monde, si tu le +veux.</p> + +<p>—Est-ce vrai, ô ma Juliette? s'écria-t-il avec un transport +de joie; tu me suivras? tu quitteras tout pour moi?... +Eh bien! si tu m'aimes à ce point, je suis sauvé! Partons, +partons tout de suite...</p> + +<p>—Quoi! y pensez-vous, Leoni? Sommes-nous mariés? +lui dis-je.</p> + +<p>—Nous ne pouvons pas nous marier, répondit-il d'une +voix forte et brève.</p> + +<p>Je restai atterrée.—Et si tu ne veux pas m'aimer, +si tu ne veux pas fuir avec moi, continua-t-il, je n'ai +plus qu'un parti à prendre: c'est de me tuer.</p> + +<p>Il prononça ces mots d'un ton si résolu, que je frissonnai +de la tête aux pieds.—Mais que nous arrive-t-il +donc? lui dis-je; est-ce un rêve? Qui peut nous empêcher +de nous marier, quand tout est décidé, quand vous avez +la parole de mon père?</p> + +<p>—Un mot de l'homme qui est amoureux de vous, et +qui veut vous empêcher d'être à moi.</p> + +<p>—Je le hais et je le méprise! m'écriai-je. Où est-il? Je +veux lui faire sentir la honte d'une si lâche poursuite et +d'une si odieuse vengeance... Mais que peut-il contre toi, +Leoni? n'es-tu pas tellement au-dessus de ses attaques +qu'un mot de toi ne le réduise en poussière? Ta vertu et +ta force ne sont-elles pas inébranlables et pures comme +l'or? O ciel! je devine: tu es ruiné! les papiers que tu +attends n'apporteront que de mauvaises nouvelles. Henryet +le sait, il te menace d'avertir mes parents. Sa conduite +est infâme; mais ne crains rien, mes parents sont +bons, ils m'adorent; je me jetterai à leurs pieds, je les +menacerai de me faire religieuse; tu les supplieras encore +comme hier, et tu les vaincras, sois-en sûr. Ne suis-je +pas assez riche pour deux? Mon père ne voudra pas +me condamner à mourir de douleur; ma mère intercédera +pour moi... A nous trois nous aurons plus de force +que ma tante pour le convaincre. Va, ne t'afflige plus, +Leoni, cela ne peut pas nous séparer, c'est impossible. +Si mes parents étaient sordides à ce point, c'est alors +que je fuirais avec toi...</p> + +<p>—Fuyons donc tout de suite, me dit Leoni d'un air +sombre; car ils seront inflexibles. Il y a autre chose encore +que ma ruine, quelque chose d'infernal que je ne +peux pus te dire. Es-tu bonne, es-tu généreuse? Es-tu la +femme que j'ai rêvée et que j'ai cru trouver en toi? Es-tu +capable d'héroïsme? Comprends-tu les grandes choses, +les immenses dévouements? Voyons, voyons! Juliette, +es-tu une femme aimable et jolie que je vais quitter avec +regret, ou es-tu un ange que Dieu m'a donné pour me +sauver du désespoir? Sens-tu ce qu'il y a de beau, de +sublime à se sacrifier pour ce qu'on aime? Ton âme +n'est-elle pas émue à l'idée de tenir dans tes mains la vie +et la destinée d'un homme, et de t'y consacrer tout entière! +Ah! que ne pouvons-nous changer de rôle! que +ne suis-je à ta place! Avec quel bonheur, avec quel +transport je t'immolerais toutes les affections, tous les +devoirs!...</p> + +<p>—Assez, Leoni, lui répondis-je; vous m'égarez par +vos discours. Grâce, grâce pour ma pauvre mère, pour +mon pauvre père, pour mon honneur! Vous voulez me +perdre...</p> + +<p>—Ah! tu penses à tout cela! s'écria t-il, et pas à +moi! Tu poses la douleur de tes parents, et tu ne daignes +pas mettre la mienne dans la balance! Tu ne m'aimes +pas...</p> + +<p>Je cachai mon visage dans mes mains, j'invoquai Dieu, +j'écoutai les sanglots de Leoni; je crus que j'allais devenir +folle.</p> + +<p>—Eh bien! tu le veux, lui dis-je, et tu le peux; +parle, dis-moi tout ce que tu voudras, il faudra bien que +je t'obéisse; n'as-tu pas ma volonté et mon âme à ta disposition?</p> + +<p>—Nous avons peu d'instants à perdre, répondit +Leoni. Il faut que dans une heure nous soyons partis, ou +la fuite deviendra impossible. Il y a un oeil de vautour +qui plane sur nous; mais, si tu le veux, nous saurons le +tromper. Le veux-tu? le veux-tu?</p> + +<p>Il me serra dans ses bras avec délire. Des cris de douleur +s'échappaient de sa poitrine. Je répondis oui, sans +savoir ce que je disais.—Eh bien! retourne vite au bal, +me dit-il, ne montre pas d'agitation. Si on te questionne, +dit que tue as été un peu indisposée; mais ne te laisse +pas emmener. Danse s'il le faut. Surtout, si Henryet te +parle, sois prudente, ne l'irrite pas; songe que pendant +une heure encore mon sort est dans ses mains. Dans une +heure je reviendrai sous un domino. J'aurai ce bout de +ruban au capuchon. Tu le reconnaîtras, n'est-ce pas? Tu +me suivras, et surtout tu seras calme, impassible. Il le +faut, songe à tout cela: t'en sens-tu la force?</p> + +<p>Je me levai et je pressai ma poitrine brisée dans mes +deux mains. J'avais la gorge en feu, mes joues étaient +brûlées par la fièvre, j'étais comme ivre.—Allons, +allons, me dit-il. Il me poussa dans le bal et disparut. Ma +mère me cherchait. Je vis de loin son anxiété, et pour +éviter ses questions, j'acceptai précipitamment une invitation +à danser.</p> + +<p>Je dansai, et je ne sais comment je ne tombai pas +morte à la fin de la contredanse, tant j'avais fait d'efforts +sur moi-même. Quand je revins à ma place, ma mère +était déjà partie pour la valse. Elle m'avait vue danser, +elle était tranquille; elle recommençait à s'amuser pour +son compte. Ma tante, au lieu de me questionner sur mon +absence, me gronda. J'aimais mieux cela, je n'avais pas +besoin de répondre et de mentir. Une de mes amies +me demanda d'un air effrayé ce que j'avais et pourquoi +ma figure était si bouleversée. Je répondis que je venais +d'avoir un violent accès de toux.—Il faut te reposer, me +dit-elle, et ne plus danser.</p> + +<p>Mais j'étais décidée à éviter le regard de ma mère; je +craignais son inquiétude, sa tendresse et mes remords. +Je vis son mouchoir, qu'elle avait laissé sur la banquette, +je le pris, je l'approchai de mon visage, et m'en couvrant +la bouche, je le dévorai de baisers convulsifs. Ma compagne +crut que je toussais encore; je feignis de tousser +en effet. Je ne savais comment remplir cette heure fatale +dont la moitié était à peine écoulée. Ma tante remarqua +que j'étais fort enrhumée, et dit qu'elle allait engager ma +mère à se retirer. Je fus épouvantée de cette menace, et +j'acceptai vite une nouvelle invitation. Quand je fus au +milieu des danseurs, je m'aperçus que j'avais accepté +une valse. Comme presque toutes les jeunes personnes, +je ne valsais jamais; mais, en reconnaissant dans celui +qui déjà me tenait dans ses bras la sinistre figure de +Henryet, la frayeur m'empêcha de refuser. Il m'entraîna, +et ce mouvement rapide acheva de troubler mon +cerveau. Je me demandais si tout ce qui se passait autour +de moi n'était pas une vision; si je n'étais pas plutôt +couchée dans un lit, avec la fièvre, que lancée comme +une folle au milieu d'une valse avec un être qui me faisait +horreur. Et puis je me rappelai que Leoni allait +venir me chercher. Je regardai ma mère, qui, légère et +joyeuse, semblait voler au travers du cercle des valseurs. +Je me dis que cela était impossible, que je ne pouvais +pas quitter ma mère ainsi. Je m'aperçus que Henryet me +pressait dans ses bras, et que ses yeux dévoraient mon +visage incliné vers le sien. Je faillis crier et m'enfuir. Je +me souvins des paroles de Leoni: <i>Mon sort est encore +dans ses mains pendant une heure</i>. Je me résignai. +Nous nous arrêtâmes un instant. Il me parla. Je n'entendis +pas et je répondis en souriant avec égarement. +Alors je sentis le frôlement d'une étoffe contre mes bras +et mes épaules nues. Je n'eus pas besoin de me retourner, +je reconnus la respiration à peine saisissable de +Leoni. Je demandai à revenir à ma place. Au bout d'un +instant, Leoni, en domino noir, vint m'offrir la main. Je +le suivis. Nous traversâmes la foule, nous échappâmes +par je ne sais quel miracle au regard jaloux d'Henryet +et à celui de ma mère qui me cherchait de nouveau. +L'audace avec laquelle je passai au milieu de cinq cents +témoins, pour m'enfuir avec Leoni, empêcha qu'aucun +s'en aperçut. Nous traversâmes la cohue de l'antichambre. +Quelques personnes qui prenaient leurs manteaux +nous reconnurent et s'étonnèrent de me voir descendre +l'escalier sans ma mère, mais ces personnes s'en allaient +aussi et ne devaient point colporter leur remarque dans +le bal. Arrivé dans la cour, Leoni se précipita en m'entraînant +vers une porte latérale par laquelle ne passaient +point les voitures. Nous fîmes en courant quelques pas +dans une rue sombre; puis une chaise de poste s'ouvrit, +Leoni m'y porta, m'enveloppa dans un vaste manteau +fourré, m'enfonça un bonnet de voyage sur la tête, et en +un clin d'oeil la maison illuminée de M. Delpech, la rue +et la ville disparurent derrière nous.</p> + +<p>Nous courûmes vingt-quatre heures sans faire un mouvement +pour sortir du la voiture. A chaque relais Leoni +soulevait un peu le châssis, passait le bras en dehors, +jetait aux postillons le quadruple de leur salaire, retirait +précipitamment son bras et refermait la jalousie. Je ne +pensais guère à me plaindre de la fatigue ou de la faim; +j'avais les dents serrées, les nerfs contractés; je ne pouvais +verser une larme ni dire un mot. Leoni semblait +plus occupé de la crainte d'être poursuivi que de ma +souffrance et de ma douleur. Nous nous arrêtâmes auprès +d'un château, à peu de distance de la route. Nous +sonnâmes à la porte d'un jardin. Un domestique vint +après s'être fait longtemps attendre. Il était deux heures +du matin. Il arriva enfin en grondant et approcha sa +lanterne du visage de Leoni; à peine l'eut-il reconnu +qu'il se confondit en excuses et nous conduisit à l'habitation. +Elle me sembla déserte et mal tenue. Néanmoins +on m'ouvrit une chambre assez convenable. En un instant +on alluma du feu, on me prépara un lit, et une +femme vint pour me déshabiller. Je tombai dans une sorte +d'imbécillité. La chaleur du foyer me ranima un peu, et +je m'aperçus que j'étais en robe de nuit et les cheveux +épars auprès de Leoni; mais il n'y faisait pas attention; +il était occupé à serrer dans un coffre le riche costume, +les perles et les diamants dont nous étions encore couverts +un instant auparavant. Ces joyaux dont Leoni était +paré appartenaient pour la plupart à mon père. Ma mère, +voulant que la richesse de son costume ne fût pas au-dessous +du nôtre, les avait tirés de la boutique et les lui +avait prêtés sans rien dire. Quand je vis toutes ces +richesses entassées dans un coffre, j'eus une honte mortelle +de l'espèce de vol que nous avions commis, et je remerciai +Leoni de ce qu'il pensait à les renvoyer à mon +père. Je ne sais ce qu'il me répondit; il me dit ensuite +que j'avais quatre heures à dormir, qu'il me suppliait +d'en profiter sans inquiétude et sans douleur. Il baisa +mes pieds nus et se retira. Je n'eus jamais le courage +d'aller jusqu'à mon lit; je m'endormis auprès du feu sur +mon fauteuil. A six heures du matin on vint m'éveiller; +on m'apporta du chocolat et des habits d'homme. Je déjeunai +et je m'habillai avec résignation. Leoni vint me +chercher, et nous quittâmes avant le jour cette demeure +mystérieuse, dont je n'ai jamais connu ni le nom ni la +situation exacte, ni le propriétaire, non plus que beaucoup +d'autres gîtes, tantôt riches, tantôt misérables, qui, +dans le cours de nos voyages, s'ouvrirent pour nous à +toute heure et en tout pays au seul nom de Leoni.</p> + +<p>A mesure que nous avancions, Leoni reprenait la sérénité +de ses manières et la tendresse de son langage. +Soumise et enchaînée à lui par une passion aveugle +j'étais un instrument dont il faisait vibrer toutes les cordes +à son gré. S'il était rêveur, je devenais mélancolique; +s'il était gai, j'oubliais tous mes chagrins et tous mes remords +pour sourire à ses plaisanteries; s'il était passionné +j'oubliais la fatigue de mon cerveau et l'épuisement des +larmes, je retrouvais de la force pour l'aimer et pour le +lui dire.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>VIII.</h3> + + +<p>Nous arrivâmes à Genève, où nous ne restâmes que le +temps nécessaire pour nous reposer. Nous nous enfonçâmes +bientôt dans l'intérieur de la Suisse, et là nous +perdîmes toute inquiétude d'être poursuivis et découverts. +Depuis notre départ, Leoni n'aspirait qu'à gagner +avec moi une retraite agreste et paisible et à vivre d'amour +et de poésie dans un éternel tête-à-tête. Ce rêve +délicieux se réalisa. Nous trouvâmes dans une des vallées +du lac Majeur un chalet des plus pittoresques dans +une situation ravissante. Pour très-peu d'argent nous le +fîmes arranger commodément à l'intérieur, et nous le +prîmes à loyer au commencement d'avril. Nous y passâmes +six mois d'un bonheur enivrant, dont je remercierai +Dieu toute ma vie, quoiqu'il me les ait fait payer +bien cher. Nous étions absolument seuls et loin de toute +relation avec le monde. Nous étions servis par deux jeunes +mariés gros et réjouis, qui augmentaient notre contentement +par le spectacle de celui qu'ils goûtaient. La femme +faisait le ménage et la cuisine, le mari menait au pâturage +une vache et deux chèvres qui composaient tout +notre troupeau. Il tirait le lait et faisait le fromage. Nous +nous levions de bonne heure, et, lorsque le temps était +beau, nous déjeunions à quelques pas de la maison, dans +un joli verger dont les arbres, abandonnés à la direction +de la nature, poussaient en tous sens des branches touffues, +moins riches en fruits qu'en fleurs et en feuillage. +Nous allions ensuite nous promener dans la vallée ou +nous gravissions les montagnes. Nous prîmes peu à peu +l'habitude de faire de longues courses, et chaque jour +nous allions à la découverte de quelque site nouveau. Les +pays de montagnes ont cela de délicieux qu'on peut les +explorer longtemps avant d'en connaître tous les secrets +et toutes les beautés. Quand nous entreprenions nos plus +grandes excursions, Joanne, notre gai majordome, nous +suivait avec un panier de vivres, et rien n'était plus charmant +que nos festins sur l'herbe. Leoni n'était difficile +que sur le choix de ce qu'il appelait le réfectoire. Enfin, +quand nous avions trouvé à mi-côte d'une gorge un petit +plateau paré d'une herbe fraîche, abrité contre le vent +ou le soleil, avec un joli point de vue, un ruisseau tout +auprès embaumé de plantes aromatiques, il arrangeait +lui-même le repas sur un linge blanc étendu à terre. Il +envoyait Joanne cueillir des fraises et plonger le vin dans +l'eau froide du torrent. Il allumait un réchaud à l'esprit-de-vin +et faisait cuire les oeufs frais. Par le même procédé, +après la viande froide et les fruits, je lui préparais +d'excellent café. De cette manière nous avions un peu des +jouissances de la civilisation au milieu des beautés romantiques +du désert.</p> + +<p>Quand le temps était mauvais, ce qui arriva souvent +au commencement du printemps, nous allumions un +grand feu pour préserver de l'humidité notre habitation +de sapin; nous nous entourions de paravents que Leoni +avait montés, cloués et peints lui-même. Nous buvions +du thé; et, tandis qu'il fumait dans une longue pipe +turque, je lui faisais la lecture. Nous appelions cela nos +journées flamandes: moins animées que les autres, elles +étaient peut-être plus douces encore. Leoni avait un talent +admirable pour arranger la vie, pour la rendre +agréable et facile. Dès le matin il occupait l'activité de +son esprit à faire le plan de la journée et à en ordonner +les heures, et, quand ce plan était fait, il venait me le +soumettre. Je le trouvais toujours admirable, et nous ne +nous en écartions plus. De cette manière l'ennui, qui +poursuit toujours les solitaires et jusqu'aux amants dans +le tête-à-tête, n'approchait jamais de nous. Leoni savait +tout ce qu'il fallait éviter et tout ce qu'il fallait observer +pour maintenir la paix de l'âme et le bien-être du corps. +Il me le dictait avec sa tendresse adorable; et, soumise +à lui comme l'esclave à son maître, je ne contrariais jamais +un seul de ses désirs. Ainsi il disait que l'échange +des pensées entre deux êtres qui s'aiment est la plus +douce des choses, mais qu'elle peut devenir la pire de +toutes si on en abuse. Il avait donc réglé les heures et les +lieux de nos entretiens. Tout le jour nous étions occupés +à travailler; je prenais soin du ménage, je lui préparais +des friandises ou je plissais moi-même son linge. Il était +extrêmement sensible à ces petites recherches de luxe, et +les trouvait doublement précieuses au fond de notre ermitage. +De son côté, il pourvoyait à tous nos besoins et remédiait +à toutes les incommodités de notre isolement. Il savait +un peu de tous les métiers: il faisait des meubles en +menuiserie, il posait des serrures, il établissait des cloisons +en châssis et en papier peint, il empêchait une cheminée +de fumer, il greffait un arbre à fruit, il amenait un +courant d'eau vive autour de la maison. Il était toujours +occupé de quelque chose d'utile, et il l'exécutait toujours +bien. Quand ces grands travaux-là lui manquaient, il peignait +l'aquarelle, composait de charmants paysages avec +les croquis que, dans nos promenades, nous avions pris +sur nos albums. Quelquefois il parcourait seul la vallée en +composant des vers, et il revenait vite me les dire. Il me +trouvait souvent dans l'étable avec mon tablier plein +d'herbes aromatiques, dont les chèvres sont friandes. +Mes deux belles protégées mangeaient sur mes genoux. +L'une était blanche et sans tache: elle s'appelait <i>Neige</i>; +elle avait l'air doux et mélancolique. L'autre était jaune +comme un chamois, avec la barbe et les jambes noires. +Elle était toute jeune, sa physionomie était mutine et sauvage: +nous l'appelions <i>Daine</i>. La vache s'appelait <i>Pâquerette</i>. +Elle était rousse et rayée de noir transversalement, +comme un tigre. Elle passait sa tête sur mon +épaule; et, quand Leoni me trouvait ainsi, il m'appelait +sa Vierge à la crèche. Il me jetait mon album et me dictait +ses vers, qui m'étaient presque toujours adressés. +C'étaient des hymnes d'amour et de bonheur qui me +semblaient sublimes, et qui devaient l'être. Je pleurais +sans rien dire en les écrivant; et quand j'avais fini: +«Eh bien! me disait Leoni, tu les trouves mauvais?» Je +relevais vers lui mon visage baigné de larmes: il riait +et m'embrassait avec transport.</p> + +<p>Et puis il s'asseyait sur le fourrage embaumé et me +lisait des poésies étrangères, qu'il me traduisait avec +une rapidité et une précision inconcevables. Pendant ce +temps je filais du lin dans le demi-jour de l'étable. Il faut +savoir quelle est la propreté exquise des étables suisses +pour comprendre que nous eussions choisi la nôtre pour +salon. Elle était traversée par un rapide ruisseau d'eau +de roche qui la balayait à chaque instant et qui nous +réjouissait de son petit bruit. Des pigeons familiers y +buvaient à nos pieds, et, sous la petite arcade par laquelle +l'eau rentrait, des moineaux hardis venaient se +baigner et dérober quelques graines. C'était l'endroit le +plus frais dans les jours chauds, quand toutes les lucarnes +étaient ouvertes, et le plus chaud dans les jours froids +quand les moindres fentes étaient tamponnées de paille +et de bruyère. Souvent Leoni, fatigué de lire, s'y endormait +sur l'herbe fraîchement coupée, et je quittais mon +ouvrage pour contempler ce beau visage, que la sérénité +du sommeil ennoblissait encore.</p> + +<p>Durant ces journées si remplies, nous nous parlions +peu, quoique presque toujours ensemble; nous échangions +quelques douces paroles, quelques douces caresses, +et nous nous encouragions mutuellement à notre oeuvre. +Mais, quand venait le soir, Leoni devenait indolent de +corps et actif d'esprit: c'étaient les heures où il était le +plus aimable, et il les avait réservées aux épanchements +de notre tendresse. Doucement fatigué de sa journée, il +se couchait sur la mousse à mes pieds, dans un endroit +délicieux qui était auprès de la maison, sur le versant +de la montagne. De là nous contemplions le splendide +coucher du soleil, le déclin mélancolique du jour, l'arrivée +grave et solennelle de la nuit. Nous savions le moment +du lever de toutes les étoiles et sur quelle cime +chacune d'elles devait commencer à briller à son tour. +Leoni connaissait parfaitement l'astronomie, mais Joanne +possédait à sa manière cette science des pâtres, et il donnait +aux astres d'autres noms souvent plus poétiques +et plus expressifs que les nôtres. Quand Leoni s'était +amusé de son pédantisme rustique, il l'envoyait jouer sur +son pipeau le Ranz des vaches au bas de la montagne. +Ces sons aigus avaient de loin une douceur inconcevable. +Leoni tombait dans une rêverie qui ressemblait à l'extase; +puis, quand la nuit était tout à fait venue, quand le silence +de la vallée n'était plus troublé que par le cri plaintif +de quelque oiseau des rochers, quand les lucioles s'allumaient +dans l'herbe autour de nous, et qu'un vent tiède +planait dans les sapins au-dessus de nos têtes, Leoni +semblait sortir d'un rêve ou s'éveiller à une autre vie. +Son âme s'embrasait, son éloquence passionnée m'inondait +le coeur; il parlait aux cieux, au vent, aux échos, à +toute la nature avec enthousiasme; il me prenait dans ses +bras et m'accablait de caresses délirantes; puis il pleurait +d'amour sur mon sein, et, redevenu plus calme, il m'adressait +les paroles les plus suaves et les plus enivrantes. +Oh! comment ne l'aurais-je pas aimé, cet homme sans +égal, dans ses bons et dans ses mauvais jours? Qu'il était +aimable alors! qu'il était beau! Comme le hâle allait bien +à son mâle visage et respectait son large front blanc sur +des sourcils de jais! Comme il savait aimer et comme il +savait le dire! Comme il savait commander à la vie et la +rendre belle! Comment n'aurais-je pas pris en lui une +confiance aveugle? Comment ne me serais-je pas habituée +à une soumission illimitée? Tout ce qu'il faisait, tout +ce qu'il disait était bien, beau et bon. Il était généreux, +sensible, délicat, héroïque; il prenait plaisir à soulager +la misère ou les infirmités des pauvres qui venaient frapper +à notre porte. Un jour il se précipita dans un torrent, +au risque de sa vie, pour sauver un jeune pâtre; une +nuit il erra dans les neiges au milieu des plus affreux +dangers pour secourir des voyageurs égarés qui avaient +fait entendre des cris de détresse. Oh! comment, comment, +comment me serais-je méfiée de Leoni? comment +aurais-je fait pour craindre l'avenir? Ne me dites plus +que je fus crédule et faible; la plus virile des femmes eût +été subjuguée à jamais par ces six mois de son amour. +Quant à moi, je le fus entièrement, et le remords cruel +d'avoir abandonné mes parents, l'idée de leur douleur +s'affaiblit peu à peu et finit presque par s'effacer. Oh! +qu'elle était grande, la puissance de cet homme!</p> + +<p>Juliette s'arrêta et tomba dans une triste rêverie. Une +horloge lointaine sonna minuit. Je lui proposai d'aller se +reposer.—Non, dit-elle; si vous n'êtes pas las de m'entendre, +je veux parler encore. Je sens que j'ai entrepris +une tâche bien pénible pour ma pauvre âme, et que +quand j'aurai fini je ne sentirai plus rien, je ne me souviendrai +plus de rien pendant plusieurs jours. Je veux +profiter de la force que j'ai aujourd'hui.</p> + +<p>—Oui, Juliette, tu as raison, lui dis-je. Arrache le fer +de ton sein, et tu seras mieux après. Mais dis-moi, ma +pauvre enfant, comment la singulière conduite d'Henryet +au bal et la lâche soumission de Leoni à un regard de cet +homme ne t'avaient-elles pas laissé dans l'esprit un doute, +une crainte?</p> + +<p>—Quelle crainte pouvais-je conserver? répondit Juliette; +j'étais si peu instruite des choses de la vie et des +turpitudes de la société, que je ne comprenais rien à ce +mystère. Leoni m'avait dit qu'il avait un secret terrible: +j'imaginai mille infortunes romanesques. C'était la mode +alors en littérature de faire agir et parler des personnages +frappés des malédictions les plus étranges et les plus invraisemblables. +Les théâtres et les romans ne produisaient +plus que des fils de bourreaux, des espions héroïques, +des assassins et des forçats vertueux. Je lus un +jour <i>Frederick Styndall</i>, une autre fois <i>l'Espion</i> de +Sooper me tomba sous la main. Songez que j'étais bien +enfant et que dans ma passion mon esprit était bien en +arrière de mon coeur. Je m'imaginai que la société, +injuste et stupide, avait frappé Leoni de réprobation pour +quelque imprudence sublime, pour quelque faute involontaire +ou par suite de quelque féroce préjugé. Je vous +avouerai même que ma pauvre tête de jeune tille trouva +un attrait de plus dans ce mystère impénétrable, et que +mon âme de femme s'exalta devant l'occasion de risquer +sa destinée entière pour soulager une belle et poétique +infortune.</p> + +<p>—Leoni dut s'apercevoir de cette disposition romanesque +et l'exploiter? dis-je à Juliette.</p> + +<p>—Oui, me répondit-elle, il le fit; mais, s'il se donna +tant de peine pour me tromper, c'est qu'il m'aimait, c'est +qu'il voulait mon amour à tout prix.</p> + +<p>Nous gardâmes un instant le silence, et Juliette reprit +son récit.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>IX.</h3> + + +<p>L'hiver arriva; nous avions fait le projet d'en supporter +les rigueurs plutôt que d'abandonner notre chère retraite. +Leoni me disait que jamais il n'avait été si heureux, que +j'étais la seule femme qu'il eût jamais aimée, qu'il voulait +renoncer au monde pour vivre et mourir dans mes +bras. Son goût pour les plaisirs, sa passion pour le jeu, +tout cela était évanoui, oublié à jamais. Oh! que j'étais +reconnaissante de voir cet homme si brillant, si adulé, +renoncer sans regret à tous les enivrements d'une vie +d'éclat et de fêtes pour venir s'enfermer avec moi dans +une chaumière! Et soyez sûr, don Aleo, que Leoni ne me +trompait point alors. S'il est vrai que de puissants motifs +l'engageaient à se cacher, du moins il est certain qu'il +se trouva heureux dans sa retraite et que j'y fus aimée. +Eût-il pu feindre cette sérénité durant six mois sans +qu'elle fût altérée un seul jour? Et pourquoi ne m'eût-il +pas aimée? j'étais jeune, belle, j'avais tout quitté pour +lui et je l'adorais. Allez, je ne m'abuse plus sur son caractère, +je sais tout et je vous dirai tout. Cette âme est +bien laide et bien belle, bien vile et bien grande; quand +on n'a pas la force de haïr cet homme, il faut l'aimer et +devenir sa proie.</p> + +<p>Mais l'hiver débuta si rudement, que notre séjour dans +la vallée devint extrêmement dangereux. En quelques +jours la neige monta sur la colline et arriva jusqu'au niveau +de notre chalet; elle menaçait de l'engloutir et de +nous y faire périr de famine. Leoni s'obstinait à rester; +il voulait faire des provisions et braver l'ennemi; mais +Jeanne assura que notre perte était certaine si nous ne +battions en retraite au plus vite; que depuis dix ans on +n'avait pas vu un pareil hiver, et qu'au dégel le chalet +serait balayé comme une plume par les avalanches, à +moins d'un miracle de saint Bernard et de Notre-Dame-des-Lavanges.—Si +j'étais seul, me dit Leoni, je voudrais +attendre le miracle et me moquer des lavanges; mais je +n'ai plus de courage quand tu partages mes dangers. +Nous partirons demain.</p> + +<p>—Il le faut bien, lui dis-je; mais où irons-nous? Je +serai reconnue et découverte tout de suite; on me reconduira +de vive force chez mes parents.</p> + +<p>—Il y a mille moyens d'échapper aux hommes et +aux lois, répondit Leoni en souriant; nous en trouverons +bien un: ne t'inquiète pas; l'univers est à notre disposition.</p> + +<p>—Et par où commencerons-nous? lui demandai-je en +m'efforçant de sourire aussi.</p> + +<p>—Je n'en sais rien encore, dit-il, mais qu'importe? +nous serons ensemble; où pouvons-nous être malheureux?</p> + +<p>—Hélas! lui dis-je, serons-nous jamais aussi heureux +qu'ici?</p> + +<p>—Veux-tu y rester? demanda-t-il.</p> + +<p>—Non, lui répondis-je, nous ne le serions plus; en +présence du danger, nous serions toujours inquiets l'un +pour l'autre.</p> + +<p>Nous fîmes les apprêts de notre départ; Jeanne passa +la journée à déblayer le sentier par lequel nous devions +partir. Pendant la nuit il m'arriva une aventure singulière, +et à laquelle bien des fois depuis je craignis de +réfléchir.</p> + +<p>Au milieu de mon sommeil, je fus saisie par le froid +et je m'éveillai. Je cherchai Leoni à mes côtés, il n'y +était plus; sa place était froide, et la porte de la chambre, +à demi entr'ouverte, laissait pénétrer un vent glacé. J'attendis +quelques instants; mais Leoni ne revenant pas, je +m'étonnai, je me levai et je m'habillai à la hâte. J'attendis +encore avant de me décider à sortir, craignant de me +laisser dominer par une inquiétude puérile. Son absence +se prolongea; une terreur invincible s'empara de moi, +et je sortis, à peine vêtue, par un froid de quinze degrés. +Je craignais que Leoni n'eût encore été au secours de +quelques malheureux perdus dans les neiges, comme +cela était arrivé peu de nuits auparavant, et j'étais résolue +à le chercher et à le suivre. J'appelai Jeanne et sa +femme; ils dormaient d'un si profond sommeil qu'ils ne +m'entendirent pas. Alors, dévorée d'inquiétude, je m'avançai +jusqu'au bord de la petite plate-forme palissadée +qui entourait le chalet, et je vis une faible lueur argenter +la neige à quelque distance. Je crus reconnaître la +lanterne que Leoni portait dans ses excursions généreuses. +Je courus de ce côté aussi vite que me le permit +la neige, où j'entrais jusqu'aux genoux. J'essayai de l'appeler, +mais le froid me faisait claquer les dents, et le +vent, qui me venait à la figure, interceptait ma voix. +J'approchai enfin de la lumière, et je pus voir distinctement +Leoni; il était immobile à la place où je l'avais +aperçu d'abord, et il tenait une bêche. J'approchai encore, +la neige amortissait le bruit de mes pas; j'arrivai +tout près de lui sans qu'il s'en aperçût. La lumière était +enfermée dans son cylindre de métal, et ne sortait que +par une fente opposée à moi et dirigée sur lui.</p> + +<p>Je vis alors qu'il avait écarté la neige et entamé la +terre avec sa bêche; il était jusqu'aux genoux dans un +trou qu'il venait de creuser.</p> + +<p>Cette occupation singulière, à une pareille heure et +par un temps si rigoureux, me causa une frayeur ridicule. +Leoni semblait agité d'une hâte extraordinaire. De +temps en temps il regardait autour de lui avec inquiétude; +je me courbai derrière un rocher, car je fus épouvantée +de l'expression de sa figure. Il me sembla qu'il +allait me tuer s'il me trouvait là. Toutes les histoires fantastiques +et folles que j'avais lues, tous les commentaires +bizarres que j'avais faits sur son secret, me revinrent à +l'esprit; je crus qu'il venait déterrer un cadavre, et je +faillis m'évanouir. Je me rassurai un peu en le voyant +continuer de creuser et retirer bientôt un coffre enfoui +dans la terre. Il le regarda avec attention, examina si la +serrure n'avait pas été forcée; puis il le posa hors du +trou, et commença à y rejeter la terre et la neige, sans +prendre beaucoup de soin pour cacher les traces de son +opération.</p> + +<p>Quand je le vis près de revenir à la maison avec son +coffre, je craignis qu'il ne s'aperçût de mon imprudente +curiosité, et je m'enfuis aussi vite que je pus. Je me hâtai +de jeter dans un coin mes hardes humides et de me +recoucher, résolue à feindre un profond sommeil lorsqu'il +rentrerait; mais j'eus le loisir de me remettre de +mon émotion, car il resta encore plus d'une demi-heure +sans reparaître.</p> + +<p>Je me perdais en commentaires sur ce coffret mystérieux, +enfoui sans doute dans la montagne depuis notre +arrivée, et destinée nous accompagner comme un talisman +de salut ou comme un instrument de mort. Il me +sembla qu'il ne devait pas contenir d'argent; car il était +assez volumineux, et pourtant Leoni l'avait soulevé d'une +seule main et sans effort. C'étaient peut-être des papiers +d'où dépendait son existence entière. Ce qui me frappait +le plus, c'est qu'il me semblait déjà avoir vu ce coffre +quelque part; mais il m'était impossible de me rappeler +en quelle circonstance. Cette fois, sa forme et sa couleur +se gravèrent dans ma mémoire comme par une sorte de +nécessité fatale. Pendant toute la nuit je l'eus devant les +yeux, et dans mes rêves j'en voyais sortir une quantité +d'objets bizarres: tantôt des cartes représentant des +figures étranges, tantôt des armes sanglantes: puis des +fleurs, des plumes et des bijoux; et puis des ossements, +des vipères, des morceaux d'or, des chaînes et des carcans +de fer.</p> + +<p>Je me gardai bien de questionner Leoni et de lui laisser +soupçonner ma découverte. Il m'avait dit souvent que, +le jour où j'apprendrais son secret, tout serait fini entre +nous; et quoiqu'il me rendît grâce à deux genoux d'avoir +cru en lui aveuglément, il me faisait souvent comprendre +que la moindre curiosité de ma part lui serait +odieuse. Nous partîmes le lendemain à dos de mulet, et +nous prîmes la poste à la ville la plus prochaine jusqu'à +Venise.</p> + +<p>Nous y descendîmes dans une de ces maisons mystérieuses +que Leoni semblait avoir à sa disposition dans +tous les pays. Celle-là était sombre, délabrée, et comme +cachée dans un quartier désert de la ville. Il me dit que +c'était la demeure d'un de ses amis absent; il me pria de +ne pas trop m'y déplaire pendant un jour ou deux; il +ajouta que des raisons importantes l'empêchaient de se +montrer sur-le-champ dans la ville, mais qu'au plus tard +dans vingt-quatre heures je serais convenablement logée +et n'aurais pas à me plaindre du séjour de sa patrie.</p> + +<p>Nous venions de déjeuner dans une salle humide et +froide, lorsqu'un homme mal mis, d'une figure désagréable +et d'un teint maladif, se présenta en disant que +Leoni l'avait fait appeler.</p> + +<p>—Oui, oui, mon cher Thadée, répondit Leoni en se +levant avec précipitation; soyez le bienvenu, et passons +dans une autre pièce pour ne pas ennuyer madame de +détails d'affaires.</p> + +<p>Leoni vint m'embrasser une heure après; il avait l'air +agité, mais content, comme s'il venait de remporter une +victoire.</p> + +<p>—Je te quitte pour quelques heures, me dit-il; je vais +faire préparer ton nouveau gîte: nous y coucherons +demain soir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X.</h3> + + +<p>Il fut dehors pendant tout le jour. Le lendemain il +sortit de bonne heure. Il semblait fort affairé; mais son +humeur était plus joyeuse que je ne l'avais encore vue. +Cela me donna le courage de m'ennuyer encore douze +heures, et chassa la triste impression que me causait cette +maison silencieuse et froide. Dans l'après-midi, pour me +distraire un peu, j'essayai de la parcourir; elle était fort +ancienne: des restes d'ameublement suranné, des lambeaux +de tenture et quelques tableaux à demi dévorés +par les rats occupèrent mon attention; mais un objet plus +intéressant pour moi me rejeta dans d'autres pensées. +En entrant dans la chambre où avait couché Leoni, je vis +à terre le fameux coffre; il était ouvert et entièrement +vide. J'eus l'âme soulagée d'un grand poids. Le dragon +inconnu enfermé dans ce coffre s'était donc envolé; la +destinée terrible qu'il me semblait représenter ne pesait +donc plus sur nous!—Allons, me dis-je en souriant, la +boite de Pandore s'est vidée; l'espérance est restée pour +moi.</p> + +<p>Comme j'allais me retirer, mon pied se posa sur un +petit morceau d'ouate oublié à terre au milieu de la +chambre avec des lambeaux de papiers de soie chiffonnés. +Je sentis quelque chose qui résistait, et je le relevai +machinalement. Mes doigts rencontrèrent le même corps +solide au travers du coton, et en l'écartant j'y trouvai +une épingle en gros brillants que je reconnus aussitôt +pour appartenir à mon père, et pour m'avoir servi le jour +du dernier bal à attacher une écharpe sur mon épaule. +Cette circonstance me frappa tellement que je ne pensai +plus au coffre ni au secret de Leoni. Je ne sentis plus +qu'une vague inquiétude pour ces bijoux que j'avais emportés +dans ma fuite, et dont je ne m'étais plus occupée +depuis, pensant que Leoni les avait renvoyés sur-le-champ. +La crainte que cette démarche n'eût été négligée +me fut affreuse; et lorsque Leoni rentra, la première +chose que je lui demandai ingénument fut celle-ci:—Mon +ami, n'as-tu pas oublié de renvoyer les diamants de +mon père lorsque nous avons quitté Bruxelles?</p> + +<p>Leoni me regarda d'une étrange manière. Il semblait +vouloir pénétrer jusqu'aux plus intimes profondeurs de +mon âme.</p> + +<p>—Qu'as-tu à ne pas me répondre? lui dis-je; qu'est-ce +que ma question a d'étonnant?</p> + +<p>—A quel diable de propos vient-elle? reprit-il avec +tranquillité.</p> + +<p>—C'est qu'aujourd'hui, répondis-je, je suis entrée +dans ta chambre par désoeuvrement, et j'ai trouvé ceci +par terre. Alors la crainte m'est venue que, dans le +trouble de nos voyages et l'agitation de notre fuite, tu +n'eusses absolument oublié de renvoyer les autres bijoux. +Quant à moi, je te l'ai à peine demandé; j'avais +perdu la tête.</p> + +<p>En achevant ces mots, je lui présentai l'épingle. Je +parlais si naturellement et j'avais si peu l'idée de le soupçonner +qu'il le vit bien; et prenant l'épingle avec le plus +grand calme:</p> + +<p>—Parbleu! dit-il, je ne sais comment cela se fait. Où +as-tu trouvé cela? Es-tu sûre que cela vienne de ton père +et n'ait pas été oublié dans cette maison par ceux qui +l'ont occupée avant nous?</p> + +<p>—Oh! lui dis-je, voici auprès du contrôle un cachet +imperceptible: c'est la marque de mon père. Avec une +loupe tu y verras son chiffre.</p> + +<p>—A la bonne heure, dit-il; cette épingle sera restée +dans un de nos coffres de voyage, et je l'aurai fait tomber +ce matin en secouant quelque harde. Heureusement +c'est le seul bijou que nous ayons emporté par mégarde; +tous les autres ont été remis à une personne sûre et +adressés à Delpech, qui les aura exactement remis à ta +famille. Je ne pense pas que celui-ci vaille la peine d'être +rendu; ce serait imposer à ta mère une triste émotion +de plus pour bien peu d'argent.</p> + +<p>—Cela vaut encore au moins dix mille francs, répondis-je.</p> + +<p>—Eh bien, garde-le jusqu'à ce que tu trouves une +occasion pour le renvoyer. Ah ça! es-tu prête? les +malles sont-elles refermées? Il y a une gondole à la porte, +et ta maison t'attend avec impatience; on sert déjà le +souper.</p> + +<p>Une demi-heure après nous nous arrêtâmes à la porte +d'un palais magnifique. Les escaliers étaient couverts de +tapis de drap amarante; les rampes, de marbre blanc, +étaient chargées d'orangers en fleurs, en plein hiver, et +de légères statues qui semblaient se pencher sur nous +pour nous saluer. Le concierge et quatre domestiques en +livrée vinrent nous aider à débarquer. Leoni prit le flambeau +de l'un d'eux, et, l'élevant, il me fit lire sur la corniche +du péristyle cette inscription en lettres d'argent +sur un fond d'azur: Palazzo Leoni.—O mon ami, +m'écriai-je, tu ne nous avais donc pas trompés? Tu es +riche et noble, et je suis chez toi!</p> + +<p>Je parcourus ce palais avec une joie d'enfant. C'était +un des plus beaux de Venise. L'ameublement et les tentures, +éclatants de fraîcheur, avaient été copiés sur les +anciens modèles, de sorte que les peintures des plafonds +et l'ancienne architecture étaient dans une harmonie parfaite +avec les accessoires nouveaux. Notre luxe de bourgeois +et d'hommes du Nord est si mesquin, si entassé, si +commun, que je n'avais jamais conçu l'idée d'une pareille +élégance. Je courais dans les immenses galeries +comme dans un palais enchanté; tous les objets avaient +pour moi des formes inusitées, un aspect inconnu; je me +demandais si je faisais un rêve, et si j'étais vraiment la +patronne et la reine de toutes ces merveilles. Et puis, +cette splendeur féodale m'entourait d'un prestige nouveau. +Je n'avais jamais compris le plaisir ou l'avantage +d'être noble. En France on ne sait plus ce que c'est, en +Belgique on ne l'a jamais su. Ici, le peu de noblesse qui +reste est encore fastueux et fier; on ne démolit pas les +palais, on les laisse tomber. Au milieu de ces murailles +chargées de trophées et d'écussons, sous ces plafonds armoriés, +en face de ces aïeux de Leoni peints par Titien +et Véronèse, les uns graves et sévères sous leurs manteaux +fourrés, les autres élégants et gracieux sous leur +justaucorps de satin noir, je comprenais cette vanité du +rang, qui peut être si brillante et si aimable quand elle +ne décore pas un sot. Tout cet entourage d'illustration +allait si bien à Leoni, qu'il me serait impossible aujourd'hui +encore de me le représenter roturier. Il était vraiment +bien le fils de ces hommes à barbe noire et à mains +d'albâtre, dont Van Dyck a immortalisé le type. Il avait +leur profil d'aigle, leurs traits délicats et fins, leur +grande taille, leurs yeux à la fois railleurs et bienveillants. +Si ces portraits avaient pu marcher, ils auraient +marché comme lui; s'ils avaient parlé, ils auraient eu +son accent.—Eh quoi! lui disais-je en le serrant dans +mes bras, c'est toi, mon seigneur Leone Leoni, qui étais +l'autre jour dans ce chalet entre les chèvres et les +poules, avec une pioche sur l'épaule et une blouse autour +de ta taille? C'est toi qui as vécu six mois ainsi avec +une pauvre fille sans nom et sans esprit, qui n'a d'autre +mérite que de t'aimer? Et tu vas me garder près de toi, +tu vas m'aimer toujours, et me le dire chaque matin, +comme dans le chalet? Oh! c'est un sort trop élevé et +trop beau pour moi; je n'avais pas aspiré si haut, et +cela m'effraie en même temps que cela m'enivre.</p> + +<p>—Ne sois pas effrayée, me dit-il en souriant, sois +toujours ma compagne et ma reine. A présent, viens +souper, j'ai deux convives à te présenter. Arrange tes +cheveux, sois jolie; et quand je t'appellerai ma femme, +n'ouvre pas de grands yeux étonnés.</p> + +<p>Nous trouvâmes un souper exquis sur une table étincelante +de vermeil, de porcelaines et de cristaux. Les +deux convives me furent gravement présentés; ils étaient +Vénitiens, tous deux agréables de figure, élégants dans +leurs manières, et, quoique bien inférieurs à Leoni, +ayant dans la prononciation et dans la tournure d'esprit +une certaine ressemblance avec lui. Je lui demandai tout +bas s'ils étaient ses parents.</p> + +<p>—Oui, me répondit-il tout haut en riant, ce sont mes +cousins.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p> + +<p>—Sans doute, ajouta celui qu'on appelait le marquis, +nous sommes tous cousins.</p> + +<p>Le lendemain, au lieu de deux convives, il y en eut +quatre ou cinq différents à chaque repas. En moins de +huit jours, noire maison fut inondée d'amis intimes. Ces +assidus me dévorèrent de bien douces heures que j'aurais +pu passer avec Leoni, et qu'il fallait partager avec +eux tous. Mais Leoni, après un long exil, semblait heureux +de revoir ses amis et d'égayer sa vie: je ne pouvais +former un désir contraire au sien, et j'étais heureuse de +le voir s'amuser. Il est certain que la société de ces +hommes était charmante. Ils étaient tous jeunes et élégants, +gais ou spirituels, aimables ou amusants; ils +avaient d'excellentes manières, et des talents pour la plupart. +Toutes les matinées étaient employées à faire de la +musique; dans l'après-midi nous nous promenions sur +l'eau; après le dîner nous allions au théâtre, et en rentrant +on soupait et on jouait. Je n'aimais pas beaucoup à +être témoin de ce dernier divertissement, où des sommes +immenses passaient chaque soir de main en main. Leoni +m'avait permis de me retirer après le souper, et je n'y +manquais pas. Peu à peu le nombre de nos connaissances +augmenta tellement, que j'en ressentis de l'ennui et de +la fatigue; mais je n'en exprimai rien. Leoni semblait +toujours enchanté de cette vie dissipée. Tout ce qu'il y +avait de dandys de toutes nations à Venise se donna +rendez-vous chez nous pour boire, pour jouer et pour +faire de la musique. Les meilleurs chanteurs des théâtres +venaient souvent mêler leurs voix à nos instruments et +à la voix de Leoni, qui n'était ni moins belle ni moins +habile que la leur. Malgré le charme de cette société, je +sentais de plus en plus le besoin du repos. Il est vrai que +nous avions encore de temps en temps quelques bonnes +heures de tête-à-tête; les dandys ne venaient pas tous +les jours: mais les habitués se composaient d'une douzaine +de personnes de fondation à notre table. Leoni les +aimait tant, que je ne pouvais me défendre d'avoir aussi +de l'amitié pour elles. C'étaient elles qui animaient tout +le, reste par leur suprématie en tout sur les autres. Ces +hommes étaient vraiment remarquables, et semblaient +en quelque sorte des reflets de Leoni. Ils avaient entre +eux cette espèce d'air de famille, cette conformité d'idées +et de langage qui m'avaient frappée dès le premier jour; +c'était un je ne sais quoi de subtil et de recherché que +n'avaient pas même les plus distingués parmi tous les +autres. Leur regard était plus pénétrant, leurs réponses +plus promptes, leur aplomb plus seigneurial, leur prodigalité +de meilleur goût. Ils avaient chacun une autorité +morale sur une partie de ces nouveaux venus; ils leur +servaient de modèle et de guide dans les petites choses +d'abord, et plus tard dans les grandes. Leoni était l'âme +de tout ce corps, le chef suprême qui imposait à cette +brillante coterie masculine la mode, le ton, le plaisir et +la dépense.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p> + +<p>Cette espèce d'empire lui plaisait, et je ne m'en étonnais +pas; je l'avais vu régner plus ouvertement encore à +Bruxelles, et j'avais partagé son orgueil et sa gloire; mais +le bonheur du chalet m'avait initiée à des joies plus intimes +et plus pures. Je le regrettais, et ne pouvais m'empêcher +de le dire.—Et moi aussi, me disait-il, je le regrette, +ce temps de délices, supérieur à toutes les fumées +du monde, mais Dieu n'a pas voulu changer pour nous +le cours des saisons. Il n'y a pas plus d'éternel bonheur +que de printemps perpétuel. C'est une loi de la nature à +laquelle nous ne pouvions nous soustraire. Sois sûre que +tout est arrangé pour le mieux dans ce monde mauvais. +Le coeur de l'homme n'a pas plus de vigueur que les +biens de la vie n'ont de durée: soumettons-nous, plions. +Les fleurs se courbent, se flétrissent et renaissent tous +les ans; l'âme humaine peut se renouveler comme une +fleur, quand elle connaît ses forces et qu'elle ne s'épanouit +pas jusqu'à se briser. Six mois de félicité sans mélange, +c'était immense, ma chère; nous serions morts de +trop de bonheur si cela eût continué, ou nous en aurions +abusé. La destinée nous commande de redescendre de +nos cimes éthérées et de venir respirer un air moins pur +dans les villes. Acceptons cette nécessité, et croyons +qu'elle nous est bonne. Quand le beau temps reviendra, +nous retournerons à nos montagnes, nous serons avides +de retrouver tous les biens dont nous aurons été sevrés +ici; nous sentirons mieux le prix de notre calme intimité; +et cette saison d'amour et de délices, que les souffrances +de l'hiver nous eussent gâtée, reviendra plus belle +encore que la saison dernière.</p> + +<p>—Oh! oui, lui disais-je en l'embrassant, nous retournerons +en Suisse! Oh! que tu es bon de le vouloir +et de me le promettre!... Mais, dis-moi, Leoni, ne pourrions-nous +vivre ici plus simplement et plus ensemble?</p> + +<p>Nous ne nous voyons plus qu'au travers d'un nuage de +punch, nous ne nous parlons plus qu'au milieu des chants +et des rires. Pourquoi avons-nous tant d'amis? Ne nous +suffirions-nous pas bien l'un à l'autre?</p> + +<p>—Ma Juliette, répondait-il, les anges sont des enfants, +et vous êtes l'un et l'autre. Vous ne savez pas que +l'amour est l'emploi des plus nobles facultés de l'âme, et +qu'on doit ménager ces facultés comme la prunelle de ses +yeux; vous ne savez pas, petite fille, ce que c'est que +votre propre coeur. Bonne, sensible et confiante, vous +croyez que c'est un foyer d'éternel amour; mais le soleil +lui-même n'est pas éternel. Tu ne sais pas que l'âme se +fatigue comme le corps, et qu'il faut la soigner de même. +Laisse-moi faire, Juliette, laisse-moi entretenir le feu +sacré dans ton coeur. J'ai intérêt à me conserver ton +amour, à t'empêcher de le dépenser trop vite. Toutes +les femmes sont comme toi: elles se pressent tant +d'aimer que tout à coup elles n'aiment plus, sans savoir +pourquoi.</p> + +<p>—Méchant, lui disais-je, sont-ce là les choses que tu +me disais le soir sur la montagne? Me priais-tu de ne +pas trop t'aimer? croyais-tu que j'étais capable de m'en +lasser?</p> + +<p>—Non, mon ange, répondait Leoni en baisant mes +mains, et je ne le crois pas non plus à présent. Mais +écoute mon expérience: les choses extérieures ont sur +nos sentiments les plus intimes une influence contre laquelle +les âmes les plus fortes luttent en vain. Dans notre +vallée, entourés d'air pur, de parfums et de mélodies +naturelles, nous pouvions et nous devions être tout amour, +toute poésie, tout enthousiasme; mais souviens-toi qu'encore +là, je le ménageais, cet enthousiasme si facile à +perdre, si impossible à retrouver quand on l'a perdu; +souviens-toi de nos jours de pluie, où je mettais une espèce +de rigueur à t'occuper pour te préserver de la réflexion +et de la mélancolie, qui en est la suite inévitable. Sois +sûre que l'examen trop fréquent de soi-même et des +autres est la plus dangereuse des recherches. Il faut secouer +ce besoin égoïste qui nous fait toujours fouiller +dans notre coeur et dans celui qui nous aime, comme un +laboureur cupide qui épuise la terre à force de lui demander +de produire. Il faut savoir se faire insensible et frivole +par intervalles; ces distractions ne sont dangereuses +que pour les coeurs faibles et paresseux. Une âme ardente +doit les rechercher pour ne pas se consumer elle-même; +elle est toujours assez riche. Un mot, un regard +suffit pour la faire tressaillir au milieu du tourbillon +léger qui l'emporte, et pour la ramener plus ardente et +plus tendre au sentiment de sa passion. Ici, vois-tu, +nous avons besoin de mouvement et de variété; ces +grands palais sont beaux, mais ils sont tristes. La mousse +marine en ronge le pied, et l'eau limpide qui les reflete +est souvent chargée de vapeurs qui retombent en larmes. +Ce luxe est austère, et ces traces de noblesse qui te +plaisent ne sont qu'une longue suite d'épitaphes et de +tombeaux qu'il faut orner de fleurs. Il faut remplir de +vivants cette demeure sonore, où tes pas te feraient peur +si tu y étais seule; il faut jeter de l'argent par les fenêtres +à ce peuple qui n'a pour lit que le parapet glacé des +ponts, afin que la vue de sa misère ne nous rende pas +soucieux au milieu de notre bien-être. Laisse-toi égayer +par nos rires et endormir par nos chants; suis bonne et +insouciante, je me charge d'arranger ta vie et de te la +rendre agréable quand je ne pourrai te la rendre enivrante. +Sois ma femme et ma maîtresse à Venise, tu redeviendras +mon ange et ma sylphide sur les glaciers de +la Suisse.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI.</h3> + +<p>C'est par de tels discours qu'il apaisait mon inquiétude +et qu'il me traînait, assoupie et confiante, sur le bord de +l'abîme. Je le remerciais tendrement de la peine qu'il +prenait pour me persuader, quand d'un signe il pouvait +me faire obéir. Nous nous embrassions avec tendresse, +et nous retournions au salon bruyant où nos amis nous +attendaient pour nous séparer.</p> + +<p>Cependant, à mesure que nos jours se succédaient +ainsi, Leoni ne prenait plus les mêmes soins pour me +les faire aimer. Il s'occupait moins de la contrariété que +j'éprouvais, et lorsque je la lui exprimais, il la combattait +avec moins de douceur. Un jour même il fut brusque et +amer; je vis que je lui causais de l'humeur: je résolus +de ne plus me plaindre désormais; mais je commençai +à souffrir réellement et à me trouver malheureuse. J'attendais +avec résignation que Leoni prît le temps de revenir +à moi. Il est vrai que dans ces moments-là il était +si bon et si tendre que je me trouvais folle et lâche d'avoir +tant souffert. Mon courage et ma confiance se ranimaient +pour quelques jours; mais ces jours de consolation +étaient de plus en plus rares. Leoni, me voyant +douce et soumise, me traitait toujours avec affection, +mais il ne s'apercevait plus de ma mélancolie; l'ennui +me rongeait, Venise me devenait odieuse: ses eaux, son +ciel, ses gondoles, tout m'y déplaisait. Pendant les nuits +de jeu, j'errais seule sur la terrasse, au haut de la maison; +je versais des larmes amères; je me rappelais ma +patrie, ma jeunesse insouciante, ma mère si jolie et si +bonne, mon pauvre père si tendre et si débonnaire, et +jusqu'à ma tante avec ses petits soins et ses longs sermons. +Il me semblait que j'avais le mal du pays, que +j'avais envie de fuir, d'aller me jeter aux pieds de mes +parents, d'oublier à jamais Leoni. Mais si une fenêtre +s'ouvrait au-dessous de moi, si Leoni, las du jeu et de +la chaleur, s'avançait sur le balcon pour respirer la fraîcheur +du canal, je me penchais sur la rampe pour le +voir, et mon coeur battait comme aux premiers jours de +ma passion quand il franchissait le seuil de la maison +paternelle; si la lune donnait sur lui et me permettait de +distinguer sa noble taille sous le riche costume de fantaisie +qu'il portait toujours dans l'intérieur de son palais, +je palpitais d'orgueil et de plaisir, comme le jour où il +m'avait introduite dans ce bal d'où nous sortîmes pour ne +jamais revenir; si sa voix délicieuse, essayant une phrase +de chant, vibrait sur les marbres sonores de Venise et +montait vers moi, je sentais mon visage inondé de larmes, +comme le soir sur la montagne quand il me chantait +une romance composée pour moi le matin.</p> + +<p>Quelques mots que j'entendis sortir de la bouche d'un +de ses compagnons augmentèrent ma tristesse et mon +dégoût à un degré insupportable. Parmi les douze amis +de Leoni, le vicomte de Chalm, Français, soi-disant émigré, +était celui dont je supportais l'assiduité avec le plus +de peine. C'était le plus âgé de tous et le plus spirituel +peut-être; mais sous ses manières exquises perçait une +sorte de cynisme dont j'étais souvent révoltée. Il était +sardonique, indolent et sec; c'était de plus un homme +sans moeurs et sans coeur; mais je n'en savais rien, et il +me déplaisait suffisamment sans cela. Un soir que j'étais +sur le balcon, et qu'un rideau de soie l'empêchait de me +voir, j'entendis qu'il disait au marquis vénitien:—Mais +où est donc Juliette? Cette manière de me nommer me +fit monter le sang au visage; j'écoutai et je restai immobile.—Je +ne sais, répondit le Vénitien.—Ah çà! vous +êtes donc bien amoureux d'elle?—Pas trop, répondit-il, +mais assez.—Et Leoni?—Leoni me la cédera un de +ces jours.—Comment! sa propre femme?—Allons +donc, marquis! est-ce que vous êtes fou? reprit le vicomte: +elle n'est pas plus sa femme que la vôtre, c'est +une fille enlevée à Bruxelles; quand il en aura assez, ce +qui ne tardera pas, je m'en chargerai volontiers. Si vous +en voulez après moi, marquis, inscrivez-vous en titre.—Grand +merci, répondit le marquis; je sais comme +vous dépravez les femmes, et je craindrais de vous succéder.</p> + +<p>Je n'en entendis pas davantage; je me penchai à demi +morte sur la balustrade, et cachant mon visage dans mon +châle, je sanglotai de colère et de honte.</p> + +<p>Dès le soir même j'appelai Leoni dans ma chambre, et +je lui demandai raison de la manière dont j'étais traitée +par ses amis. Il prit cette insulte avec une légèreté qui +m'enfonça un trait mortel dans le coeur.—Tu es une +petite sotte, me dit-il; tu ne sais pas ce que c'est que les +hommes; leurs pensées sont indiscrètes et leurs paroles +encore plus; les meilleurs sont encore les roués. Une +femme forte doit rire de leurs prétentions, au lieu de s'en +fâcher.</p> + +<p>Je tombai sur un fauteuil et je fondis en larmes en +m'écriant:—O ma mère, ma mère! qu'est devenue +votre fille!</p> + +<p>Leoni s'efforça de m'apaiser, et il n'y réussit que trop +vite. Il se mit à mes pieds, baisa mes mains et mes bras, +me conjura de mépriser un sot propos et de ne songer +qu'à lui et à son amour.</p> + +<p>—Hélas! lui dis-je, que dois-je penser, quand vos amis +se flattent de me ramasser comme ils font de vos pipes +quand elles ne vous plaisent plus!</p> + +<p>—Juliette, répondit-il, l'orgueil blessé te rend amère +et injuste. J'ai été libertin, tu le sais, je t'ai souvent +parlé des dérèglements de ma jeunesse; mais je croyais +m'en être purifié à l'air de notre vallée. Mes amis vivent +encore dans le désordre où j'ai vécu, ils ne savent pas, +ils ne comprendraient jamais les six mois que nous avons +passés en Suisse. Mais toi, devrais-tu les méconnaître et +les oublier?</p> + +<p>Je lui demandai pardon, je versai des larmes plus +douces sur son front et sur ses beaux cheveux; je m'efforçai +d'oublier la funeste impression que j'avais reçue. +Je me flattais d'ailleurs qu'il ferait entendre à ses amis +que je n'étais point une fille entretenue et qu'ils eussent +à me respecter; mais il ne voulut pas le faire ou il n'y +songea pas, car le lendemain et les jours suivants je vis +les regards de M. de Chalm me suivre et me solliciter +avec une impudence révoltante.</p> + +<p>J'étais au désespoir, mais je ne savais plus comment +me soustraire aux maux où je m'étais précipitée. J'avais +trop d'orgueil pour être heureuse et trop d'amour pour +m'éloigner.</p> + +<p>Un soir, j'étais entrée dans le salon pour prendre un +livre que j'avais oublié sur le piano. Leoni était en petit +comité avec ses élus; ils étaient groupés autour de la table +à thé au bout de la chambre, qui était peu éclairée, et +ne s'apercevaient pas de ma présence. Le vicomte semblait +être dans une de ses dispositions taquines les plus +méchantes.—Baron Leone de Leoni, dit-il d'une voix +sèche et railleuse, sais-tu, mon ami, que tu t'enfonces +cruellement?—Qu'est-ce que tu veux dire? reprit +Leoni, je n'ai pas encore de dettes à Venise.—Mais tu +en auras bientôt.—J'espère que oui, répondit Leoni +avec la plus grande tranquillité.—Vive Dieu! dit le +marquis, tu es le premier des hommes pour te ruiner; +un demi-million en trois mois, sais-tu que c'est un très-joli +train!</p> + +<p>La surprise m'avait enchaînée à ma place; immobile +et retenant ma respiration, j'attendis la suite de ce singulier +entretien.</p> + +<p>—Un demi-million? demanda le marquis vénitien avec +indifférence.</p> + +<p>—Oui, repartit Chalm, le juif Thadée lui a compté +cinq cent mille francs au commencement de l'hiver.</p> + +<p>—C'est très-bien, dit le marquis. Leoni, as-tu payé +le loyer de ton palais héréditaire?</p> + +<p>—Parbleu! d'avance, dit Chalm; est-ce qu'on le lui +aurait loué sans ça?</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu comptes faire quand tu n'auras +plus rien? demanda à Leoni un autre de ses affidés.</p> + +<p>—Des dettes, répondit Leoni avec un calme imperturbable.</p> + +<p>—C'est plus facile que de trouver des juifs qui nous +laissent trois mois en paix, dit le vicomte. Que feras-tu +quand tes créanciers te prendront au collet?</p> + +<p>—Je prendrai un joli petit bateau... répondit Leoni +en souriant.</p> + +<p>—Bien! Et tu iras à Trieste?</p> + +<p>—Non, c'est trop près; à Palerme, je n'y ai pas encore +été.</p> + +<p>—Mais quand on arrive quelque part, dit le marquis, +il faut faire figure dès les premiers jours.</p> + +<p>—La Providence y pourvoira, répondit Leoni, c'est la +mère des audacieux.</p> + +<p>—Mais non pas celle des paresseux, dit Chalm, et je +ne connais au monde personne qui le soit plus que toi. +Que diable as-tu fait en Suisse avec ton infante pendant +six mois?</p> + +<p>—Silence là-dessus, répondit Leoni; je l'ai aimée, et +je jetterai mon verre au nez de quiconque le trouvera +plaisant.</p> + +<p>—Leoni, tu bois trop, lui cria un autre de ses compagnons.</p> + +<p>—Peut-être, répondit Leoni, mais j'ai dit ce que +j'ai dit.</p> + +<p>Le vicomte ne répondit pas à cette espèce de provocation, +et le marquis se hâta de détourner la conversation.</p> + +<p>—Mais pourquoi, diable! ne joues-tu pas? dit-il à +Leoni.</p> + +<p>—Ventre-Dieu! je joue tous les jours pour vous obliger, +moi qui déteste le jeu; vous me rendrez stupide avec +vos cartes et vos dés, et vos poches qui sont comme le +tonneau des Danaïdes, et vos mains insatiables. Vous +n'êtes que des sots, vous tous. Quand vous avez fait un +coup, au lieu de vous reposer et de jouir de la vie en voluptueux, +vous vous agitez jusqu'à ce que vous ayez gâté +la chance.</p> + +<p>—La chance, la chance! dit le marquis, on sait ce que +c'est que la chance.</p> + +<p>—Grand merci! dit Leoni, je ne veux plus le savoir; +j'ai été trop bien étrillé à Paris. Quand je pense qu'il y +a un homme, que Dieu veuille bien dans sa miséricorde +donner à tous les diables!...</p> + +<p>—Eh bien! dit le vicomte.</p> + +<p>—Un homme, dit le marquis, dont il faudra que nous +nous débarrassions à tout prix si nous voulons retrouver +la liberté sur la terre. Mais patience, nous sommes deux +contre lui.</p> + +<p>—Sois tranquille, dit Leoni, je n'ai pas tellement oublié +la vieille coutume du pays, que je ne sache purger +notre route de celui qui me gênera. Sans mon diable +d'amour qui me tenait à la cervelle, j'avais beau jeu en +Belgique.</p> + +<p>—Toi? dit le marquis, tu n'as jamais opéré dans ce +genre-là, et tu n'en auras jamais le courage.</p> + +<p>—Le courage? s'écria Leoni en se levant à demi avec +des yeux étincelants.</p> + +<p>—Pas d'extravagances, reprit le marquis avec cet effroyable +sang-froid qu'ils avaient tous. Entendons-nous: +tu as du courage pour tuer un ours ou un sanglier; mais +pour tuer un homme, tu as trop d'idées sentimentales et +philosophiques dans la tête.</p> + +<p>—Cela se peut, répondit Leoni en se rasseyant, cependant +je ne sais pas.</p> + +<p>—Tu ne veux donc pas jouer à Palerme? dit le vicomte.</p> + +<p>—Au diable le jeu! Si je pouvais me passionner pour +quelque chose, pour la chasse, pour un cheval, pour une +Calabraise olivâtre, j'irais l'été prochain m'enfermer dans +les Abruzzes et passer encore quelques mois à vous oublier +tous.</p> + +<p>—Repassionne-toi pour Juliette, dit le vicomte avec +ironie.</p> + +<p>—Je ne me repassionnerai pas pour Juliette, répondit +Leoni avec colère; mais je te donnerai un soufflet si tu +prononces encore son nom.</p> + +<p>—Il faut lui faire boire du thé, dit le vicomte; il est +ivre-mort.</p> + +<p>—Allons, Leoni, s'écria le marquis en lui serrant le +bras, tu nous traites horriblement ce soir; qu'as-tu donc? +ne sommes-nous plus tes amis? doutes-tu de nous? +parle.</p> + +<p>—Non, je ne doute pas de vous, dit Leoni, vous m'avez +rendu autant que je vous ai pris. Je sais ce que vous +valez tous; le bien et le mal, je juge, tout cela sans préjugé +et sans prévention.</p> + +<p>—Ah! il ferait beau voir! dit le vicomte entre ses +dents.</p> + +<p>—Allons, du punch, du punch! crièrent les autres. +Il n'y a plus de bonne humeur possible si nous n'achevons +de griser Chalm et Leoni; ils en sont aux attaques +de nerfs, mettons-les dans l'extase.</p> + +<p>—Oui, mes amis, mes bons amis! cria Leoni, le +punch, l'amitié! la vie, la belle vie! A bas les cartes! +ce sont elles qui me rendent maussade; vive l'ivresse! +vivent les femmes! vive la paresse, le tabac, la musique, +l'argent! vivent les jeunes filles et les vieilles comtesses! +vive le diable, vive l'amour! vive tout ce qui fait vivre! +Tout est bon quand on est assez bien constitué pour profiter +et jouir de tout.</p> + +<p>Ils se levèrent tous en entonnant un choeur bachique: +je m'enfuis, je montai l'escalier avec l'égarement d'une +personne qui se croit poursuivie, et je tombai sans connaissance +sur le parquet de ma chambre.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XII.</h3> + + +<p>Le lendemain matin on me trouva étendue sur le tapis, +raide et glacée comme par la mort; j'eus une fièvre cérébrale. +Je crois que Leoni me donna des soins; il me +sembla le voir souvent à mon chevet, mais je n'en pus +conserver qu'une idée vague. Au bout de trois jours j'étais +hors de danger. Leoni vint alors savoir de mes nouvelles +de temps en temps, et passer une partie de l'après-midi +avec moi. Il quittait le palais tous les soirs à six +heures et ne rentrait que le lendemain matin; j'ai su cela +plus tard.</p> + +<p>De tout ce que j'avais entendu, je n'avais compris clairement +qu'une chose, qui était la cause de mon désespoir: +c'est que Leoni ne m'aimait plus. Jusque-là je n'avais +pas voulu le croire, quoique toute sa conduite dut +me le faire comprendre. Je résolus de ne pas contribuer +plus longtemps à sa ruine, et de ne pas abuser d'un reste +de compassion et de générosité qui lui prescrivait encore +des égards envers moi. Je le fis appeler aussitôt que je +me sentis la force de supporter cette entrevue, et je lui +déclarai ce que je lui avais entendu dire de moi au milieu +de l'orgie; je gardai le silence sur tout le reste. Je ne +voyais pas clair dans cette confusion d'infamies que ses +amis m'avaient fait pressentir; je ne voulais pas comprendre +cela. Je consentais à tout, d'ailleurs: à mon +abandon, à mon désespoir et à ma mort.</p> + +<p>Je lui signifiai que j'étais décidée à partir dans huit +jours, que je ne voulais rien accepter de lui désormais. +J'avais gardé l'épingle de mon père; en la vendant, j'aurais +bien au delà de ce qu'il me fallait d'argent pour retourner +à Bruxelles.</p> + +<p>Le courage avec lequel je parlai, et que la fièvre +aidait sans doute, frappa Leoni d'un coup inattendu. Il +garda le silence et marcha avec agitation dans la chambre; +puis des sanglots et des cris s'échappèrent de sa +poitrine; il tomba suffoqué sur une chaise. Effrayée de +l'état où je le voyais, je quittai comme malgré moi ma +chaise longue et je m'approchai de lui avec sollicitude. +Alors il me saisit dans ses bras, et me serrant avec frénésie:</p> + +<p>—Non, non! tu ne me quitteras pas, s'écria-t-il, +jamais je n'y consentirai; si la fierté, bien juste et bien +légitime, ne se laisse pas fléchir, je me coucherai à tes +pieds, en travers de cette porte, et je me tuerai si tu +marches sur moi. Non, tu ne t'en iras pas, car je t'aime +avec passion; tu es la seule femme au monde que j'aie +pu respecter et admirer encore après l'avoir possédée six +mois. Ce que j'ai dit est une sottise, une infamie et un +mensonge; tu ne sais pas, Juliette, oh! tu ne sais pas tous +mes malheurs! tu ne sais pas à quoi me condamne une +société d'hommes perdus, à quoi m'entraîne une âme de +bronze, de feu, d'or et de boue, que j'ai reçue du ciel et +de l'enfer réunis! Si tu ne veux plus m'aimer, je ne veux +plus vivre. Que n'ai-je pas fait, que n'ai-je pas sacrifié, +que n'ai-je pas souillé pour m'attacher à cette vie exécrable +qu'ils m'ont faite! Quel démon moqueur s'est donc +enfermé dans mon cerveau pour que j'y trouve encore +parfois de l'attrait, et pour que je brise, en m'y élançant, +les liens les plus sacrés? Ah! il est temps d'en finir; je +n'avais eu, depuis que je suis au monde, qu'une période +vraiment belle, vraiment pure, celle où je t'ai possédée +et adorée. Cela m'avait lavé de toutes mes iniquités, et +j'aurais dû rester sous la neige dans le chalet; je serais +mort en paix avec toi, avec Dieu et avec moi-même, tandis +que me voilà perdu à tes yeux et aux miens. Juliette, +Juliette! grâce, pardon! je sens mon âme se briser si +tu m'abandonnes. Je suis encore jeune; je veux vivre, +je veux être heureux, et je ne le serai jamais qu'avec toi. +Vas-tu me punir de mort pour un blasphème échappé +à l'ivresse? Y crois-tu, y peux-tu croire? Oh! que je +souffre! que j'ai souffert depuis quinze jours! J'ai des +secrets qui me brûlent les entrailles; si je pouvais te les +dire... mais tu ne pourrais jamais les entendre jusqu'au +bout!</p> + +<p>—Je les sais, lui dis-je; et si tu m'aimais, je serais +insensible à tout le reste...</p> + +<p>—Tu les sais! s'écria-t-il d'un air égaré, tu les sais! +Que sais-tu?</p> + +<p>—Je sais que vous êtes ruiné, que ce palais n'est +point à vous, que vous avez mangé en trois mois une +somme immense; je sais que vous êtes habitué à cette +existence aventureuse et à ces désordres. J'ignore comment +vous défaites si vite et comment vous rétablissez +votre fortune ainsi; je pense que le jeu est votre perte +et votre ressource; je crois que vous avez autour de +vous une société funeste, et que vous luttez contre d'affreux +conseils; je crois que vous êtes au bord d'un +abîme, mais que vous pouvez encore le fuir.</p> + +<p>—Eh bien! oui, tout cela est vrai, s'écria-t-il, tu +sais tout! et tu me le pardonnerais?</p> + +<p>—Si je n'avais perdu votre amour, lui dis-je, je croirais +n'avoir rien perdu en quittant ce palais, ce faste et +ce monde qui me sont odieux. Quelque pauvres que nous +fussions, nous pourrions toujours vivre comme nous +avons fait dans notre chalet, soit là, soit ailleurs, si +vous êtes las de la Suisse. Si vous m'aimiez encore, vous +ne seriez pas perdu; car vous ne penseriez ni au jeu, ni +à l'intempérance, ni à aucune des passions que vous +avez célébrées dans un toast diabolique; si vous m'aimiez, +nous paierions avec ce qui vous reste ce que +vous pouvez devoir, et nous irions nous ensevelir et +nous aimer dans quelque retraite où j'oublierais vite ce +que je viens d'apprendre, où je ne vous le rappellerais +jamais, où je ne pourrais pas en souffrir... Si vous +m'aimiez...!</p> + +<p>—Oh! je t'aime, je t'aime, s'écria-t-il; partons! sauvons-nous, +Sauve-moi! Sois ma bienfaitrice, mon ange, +comme tu l'as toujours été. Viens, pardonne-moi!</p> + +<p>Il se jeta à mes pieds, et tout ce que la passion la +plus fervente peut dicter, il me le dit avec tant de chaleur, +que j'y crus... et que j'y croirai toujours. Leoni +me trompait, m'avilissait, et m'aimait en même temps.</p> + +<p>Un jour, pour se soustraire aux vifs reproches que je +lui adressais, il essaya de réhabiliter la passion du jeu.</p> + +<p>—Le jeu, me dit-il avec cette éloquence spécieuse +qui n'avait que trop d'empire sur moi, c'est une passion +bien autrement énergique que l'amour. Plus féconde en +drames terribles, elle est plus enivrante, plus héroïque +dans les actes qui concourent à son but. Il faut le dire, +hélas! si ce but est vil en apparence, l'ardeur est puissante, +l'audace est sublime, les sacrifices sont aveugles +et sans bornes. Jamais, il faut que tu le saches, Juliette, +jamais les femmes n'en inspirent de pareils. L'or est une +puissance supérieure à la leur. En force, en courage, en +dévouement, en persévérance, au prix du joueur, l'amant +n'est qu'un faible enfant dont les efforts sont dignes +de pitié. Combien peu d'hommes avez-vous vus sacrifier +à leur maîtresse ce bien inestimable, cette nécessité +sans prix, cette condition d'existence sans laquelle on +pense qu'il n'y a pas d'existence supportable, l'honneur! +Je n'en connais guère dont le dévouement aille +plus loin que le sacrifice de la vie. Tous les jours le +joueur immole son honneur et supporte la vie. Le joueur +est âpre, il est stoïque; il triomphe froidement, il succombe +froidement; il passe en quelques heures des derniers +rangs de la société aux premiers; dans quelques +heures il redescend au point d'où il était parti, et cela +sans changer d'attitude ni de visage. Dans quelques +heures, sans quitter la place où son démon l'enchaîne, +il parcourt toutes les vicissitudes de la vie, il passe par +toutes les chances de fortune qui représentent les différentes +conditions sociales. Tour à tour roi et mendiant, +il gravit d'un seul bond l'échelle immense, toujours +calme, toujours maître de lui, toujours soutenu par sa +robuste ambition, toujours excité par l'acre soif qui le +dévore. Que sera-t-il toute l'heure? prince ou esclave? +Comment sortira-t-il de cet antre? nu, ou courbé sous +le poids de l'or? Qu'importe? Il y reviendra demain refaire +sa fortune, la perdre ou la tripler. Ce qu'il y a +d'impossible pour lui, c'est le repos; il est comme l'oiseau +des tempêtes, qui ne peut vivre sans les flots agités +et les vents en fureur. On l'accuse d'aimer l'or? il l'aime +si peu qu'il le jette à pleines mains. Ces dons de l'enfer +ne sauraient lui profiter ni l'assouvir. A peine riche, il +lui tarde d'être ruiné afin de goûter encore cette nerveuse +et terrible émotion sans laquelle la vie lui est insipide. +Qu'est-ce donc que l'or à ses yeux? Moins par +lui-même que des grains de sable aux vôtres. Mais l'or lui +est un emblème des biens et des maux qu'il vient chercher +et braver. L'or, c'est son jouet, c'est son ennemi, +c'est son Dieu, c'est son rêve, c'est son démon, c'est sa +maîtresse, c'est sa poésie; c'est l'ombre qu'il poursuit, +qu'il attaque, qu'il étreint, puis qu'il laisse échapper, +pour avoir le plaisir de recommencer la lutte et de se +prendre encore une fois corps à corps avec le destin. Va! +c'est beau cela! c'est absurde, il faut le condamner, +parce que l'énergie, employée ainsi, est sans profit pour +la société, parce que l'homme qui dirige ses forces vers +un pareil but vole à ses semblables tout le bien qu'il +aurait pu leur faire avec moins d'égoïsme; mais en le +condamnant, ne le méprisez pas, petites organisations +qui n'êtes capables ni de bien ni de mal; ne mesurez +qu'avec effroi le colosse de volonté qui lutte ainsi sur +une mer fougueuse pour le seul plaisir d'exercer sa vigueur +et de la jeter en dehors de lui. Son égoïsme le +pousse au milieu des fatigues et des dangers, comme le +vôtre vous enchaîne à de patientes et laborieuses professions. +Combien comptez-vous, dans le monde, d'hommes +qui travaillent pour la patrie sans songer à eux-mêmes? +Lui, il s'isole franchement, il se met à part; il +dispose de son avenir, de son présent, de son repos, de +son honneur. Il se condamne à la souffrance, à la fatigue. +Déplorez son erreur, mais ne vous comparez pas +à lui, dans le secret de votre orgueil, pour vous glorifier +à ses dépens. Que son fatal exemple serve seulement +à vous consoler de votre inoffensive nullité.</p> + +<p>—O ciel! lui répondis-je, de quels sophismes votre +coeur s'est-il donc nourri, ou bien quelle est la faiblesse +de mon intelligence? Quoi! le joueur ne serait pas méprisable? +O Leoni, pourquoi, ayant tant de force, ne +l'avez-vous pas employée à vous dompter dans l'intérêt +de vos semblables?</p> + +<p>—C'est, répondit-il d'un ton ironique et amer, que +j'ai mal compris la vie, apparemment; c'est que mon +amour-propre m'a mal conseillé. C'est qu'au lieu de +monter sur un théâtre somptueux, je suis montés sur un +théâtre en plein vent; c'est qu'au lieu de m'employer à +déclamer de spécieuses moralités sur la scène du monde +et à jouer les rôles héroïques, je me suis amusé, pour +donner carrière à la vigueur de mes muscles, à faire des +tours de force et à me risquer sur un fil d'archal. Et encore +cette comparaison ne vaut rien: le saltimbanque a +sa vanité, connue le tragédien, comme l'orateur philanthrope. +Le joueur n'en a pas; il n'est ni admiré, ni applaudi, +ni envié. Ses triomphes sont si courts et si hasardés, +que ce n'est pas la peine d'en parler. Au contraire, +la société le condamne, le vulgaire le méprise, surtout +les jours où il a perdu. Tout son charlatanisme consiste +à faire bonne contenance, à tomber décemment devant +un groupe d'intéressés qui ne le regardent même pas, +tant ils ont une autre contention d'esprit qui les absorbe! +Si dans ses rapides heures de fortune il trouve quelque +plaisir à satisfaire les vulgaires vanités du luxe, +c'est un tribut bien court qu'il paie aux faiblesses humaines. +Bientôt il va sacrifier sans pitié ces puériles +jouissances d'un instant à l'activité dévorante de son âme, +à celle fièvre infernale qui ne lui permet pas de vivre +tout un jour de la vie des autres hommes. De la vanité à +lui! il n'en a pas le temps, il a bien autre chose à faire! +N'a-t-il pas son coeur à faire souffrir, sa tête à bouleverser, +son sang à boire, sa chair à tourmenter, son or à +perdre, sa vie à remettre en question, à reconstruire, +à défaire, à tordre, à déchirer par lambeaux, à risquer +en bloc, à reconquérir pièce à pièce, à mettre dans sa +bourse, à jeter sur la table à chaque instant? Demandez +au marin s'il peut vivre à terre, à l'oiseau s'il peut être +heureux sans ses ailes, au coeur de l'homme s'il peut se +passer d'émotions.</p> + +<p>Le joueur n'est donc pas criminel par lui-même; c'est +sa position sociale qui presque toujours le rend tel, c'est +sa famille qu'il ruine ou qu'il déshonore. Mais supposez-le, +comme moi, isolé dans le monde, sans affections, +sans parentés assez intimes pour être prises en +considération, libre, abandonné à lui-même, rassasié +ou trompé en amour, comme je l'ai été si souvent, et +vous plaindrez son erreur, vous regretterez pour lui +qu'il ne soit pas né avec un tempérament sanguin et vaniteux +plutôt qu'avec un tempérament bilieux et concentré.</p> + +<p>Où prend-on que le joueur soit dans la même catégorie +que les flibustiers et les brigands? Demandez aux +gouvernements pourquoi ils tirent une partie de leurs +richesses d'une source si honteuse! Eux seuls sont coupables +d'offrir ces horribles tentations à l'inquiétude, +ces funestes ressources au désespoir.</p> + +<p>Si l'amour du jeu n'est pas en lui-même aussi honteux +que la plupart des autres penchants, c'est le plus +dangereux de tous, le plus âpre, le plus irrésistible, +celui dont les conséquences sont les plus misérables. Il +est presque impossible au joueur de ne pas se déshonorer +au bout de quelques années.</p> + +<p>Quant à moi, poursuivit-il d'un air plus sombre et d'une +voix moins vibrante, après avoir pendant longtemps supporté +cette vie d'angoisses et de convulsions avec l'héroïsme +chevaleresque qui était à la base de mon caractère, +je me laissai enfin corrompre; c'est à dire que, +mon âme s'usant peu à peu à ce combat perpétuel, je +perdis la force stoïque avec laquelle j'avais su accepter +les revers, supporter les privations d'une affreuse misère, +recommencer patiemment l'édifice de ma fortune, +parfois avec une obole, attendre, espérer, marcher prudemment +et pas à pas, sacrifier tout un mois à réparer les +pertes d'un jour. Telle fut longtemps ma vie. Mais enfin, +las de souffrir, je commençai à chercher hors de ma +volonté, hors de ma vertu (car il faut bien le dire, le +joueur a sa vertu aussi), les moyens de regagner plus +vite les valeurs perdues; j'empruntai, et dès lors je fus +perdu moi-même.</p> + +<p>On souffre d'abord cruellement de se trouver dans une +situation indélicate; et puis on s'y fait comme à tout, on +s'étourdit, on se blase. Je fis comme font les joueurs et +les prodigues; je devins nuisible et dangereux à mes +amis. J'accumulai sur leurs têtes les maux que longtemps +j'avais courageusement assumés sur la mienne. +Je fus coupable; je risquai mon honneur, puis l'existence +et l'honneur de mes proches, comme j'avais risqué +mes biens. Le jeu a cela d'horrible, qu'il ne vous +donne pas de ces leçons sur lesquelles il n'y a point à revenir. +Il est toujours là qui vous appelle! Cet or, qui ne +s'épuise jamais, est toujours devant vos yeux. Il vous +suit, il vous invite, il vous dit: «Espère!» et parfois +il tient ses promesses, il vous rend l'audace, il rétablit +votre crédit, il semble retarder encore le déshonneur; +mais le déshonneur est consommé du jour où l'honneur +est volontairement mis en risque.</p> + +<p>Ici Leoni baissa la tête et tomba dans un morne silence; +la confession qu'il avait peut-être songé à me faire +expira sur ses lèvres. Je vis à sa honte et à sa tristesse +qu'il était bien inutile de rétorquer les arguments sophistiques +de son désordre; sa conscience s'en était déjà +chargée.</p> + +<p>—Ecoute, me dit-il quand nous fûmes réconciliés, +demain je ferme la maison à tous mes commensaux, et +je pars pour Milan, où j'ai à toucher encore une somme +assez forte qui m'est due. Pendant ce temps, soigne-toi +bien, rétablis ta santé, mets en ordre toutes les requêtes +de nos créanciers, et fais les apprêts de notre départ. +Dans huit jours, dans quinze au plus, je reviendrai +payer nos dettes et te chercher pour aller vivre avec toi +où tu voudras, pour toujours.</p> + +<p>Je crus à tout, je consentis à tout. Il partit, et la maison +fut fermée. Je n'attendis pas que je fusse entièrement +guérie pour m'occuper de remettre tout en ordre et de +reviser les mémoires des fournisseurs. J'espérais que +Leoni m'écrirait dès son arrivée à Milan, comme il me +l'avait promis; il fut plus de huit jours sans me donner +de ses nouvelles. Il m'annonça enfin qu'il était sûr de +toucher beaucoup plus d'argent que nous n'en devions, +mais qu'il serait obligé de rester vingt jours absent +au lieu de quinze. Je me résignai. Au bout de vingt +jours, une nouvelle lettre m'annonça qu'il était forcé +d'attendre ses rentrées jusqu'à la fin du mois. Je tombai +dans le découragement. Seule dans ce grand palais, où, +pour échapper aux insolentes visites des compagnons de +Leoni, j'étais obligée de me cacher, de baisser les stores +de ma fenêtre et de soutenir une espèce de siège, dévorée +d'inquiétude, malade et faible, livrée aux plus noires +réflexions et à tous les remords que l'aiguillon du +malheur réveille, je fus plusieurs fois tentée de mettre +fin à ma déplorable vie.</p> + +<p>Mais je n'étais pas au bout de mes souffrances.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XIII.</h3> + + +<p>Un matin, que je croyais être seule dans le grand salon +et que je tenais un livre ouvert sur mes genoux, sans +songer à le regarder, j'entendis du bruit auprès de moi, +et, sortant de ma léthargie, je vis la détestable figure +du vicomte de Chalm. Je fis un cri, et j'allais le chasser, +lorsqu'il se confondit en excuses d'un air à la fois respectueux +et railleur, auquel je ne sus que répondre. Il +me dit qu'il avait forcé ma porte sur l'autorisation d'une +lettre de Leoni, qui l'avait spécialement chargé de venir +s'informer de ma santé et de lui en donner des nouvelles. +Je ne crus point à ce prétexte, et j'allais je lui dire; +mais, sans m'en laisser le temps, il se mit à parler lui-même +avec un sang-froid si impudent, qu'à moins d'appeler +mes gens, il m'eût été impossible de le mettre à la +porte. Il était décidé à ne rien comprendre.</p> + +<p>—Je vois, Madame, me dit-il d'un air d'intérêt hypocrite, +que vous êtes informée de la situation fâcheuse +où se trouve le baron. Soyez sûre que mes faibles ressources +sont à sa disposition; c'est malheureusement +bien peu de chose pour contenter la prodigalité d'un caractère +si magnifique. Ce qui me console, c'est qu'il est +courageux, entreprenant et ingénieux. Il a refait plusieurs +fois sa fortune; il la relèvera encore. Mais vous +aurez à souffrir, vous, madame, si jeune, si délicate et +si digne d'un meilleur sort! C'est pour vous que je m'afflige +profondément des folies de Leoni et de toutes celles +qu'il va encore commettre avant de trouver des ressources. +La misère est une horrible chose à votre âge, et +quand en a toujours vécu dans le luxe...</p> + +<p>Je l'interrompis brusquement; car je crus voir où il +voulait en venir avec son injurieuse compassion. Je ne +comprenais pas encore toute la bassesse de ce personnage.</p> + +<p>Devinant ma méfiance, il s'empressa de la combattre. +Il me fit entendre, avec toute la politesse de son langage +subtil et froid, qu'il se jugeait trop vieux et trop peu +riche pour m'offrir son appui, mais qu'un jeune lord +immensément riche, qui m'avait été présenté par lui, et +qui m'avait fait quelques visites, lui avait confié l'honorable +message de me tenter par des promesses magnifiques. +Je n'eus pas la force de répondre à cet affront; +j'étais si faible et si abattue, que je me mis à pleurer +sans rien dire. L'infâme Chalm crut que j'étais ébranlée; +et, pour me décider entièrement, il me déclara que +Leoni ne reviendrait point à Venise, qu'il était enchaîné +aux pieds de la princesse Zagarolo, et qu'il lui avait +donné plein pouvoir de traiter cette affaire avec moi.</p> + +<p>L'indignation me rendit enfin la présence d'esprit dont +j'avais besoin pour accabler cet homme de mépris et de +confusion. Mais il fut bientôt remis de son trouble.—Je +vois, Madame, me dit-il, que votre jeunesse et votre +candeur ont été cruellement abusées, et je ne saurais +vous rendre haine pour haine, car vous me méconnaissez +et vous m'accusez; moi, je vous connais et vous estime. +J'aurai, pour entendre vos reproches et vos injures, +tout le stoïcisme dont le véritable dévouement +doit savoir s'armer, et je vous dirai dans quel abîme vous +êtes tombée et de quelle abjection je veux vous retirer.</p> + +<p>Il prononça ces mots avec tant de force et de calme, +que mon crédule caractère en fut comme subjugué. Un +instant je pensai que, dans le trouble de mes malheurs, +j'avais peut-être méconnu un homme sincère. Fascinée +par l'impudente sérénité de son visage, j'oubliai les dégoûtantes +paroles que je lui avais entendu prononcer, et +je lui laissai le temps de parler. Il vit qu'il fallait profiter +de ce moment d'incertitude et de faiblesse, et se +hâta de me donner sur Leoni des renseignements d'une +odieuse vérité.</p> + +<p>—J'admire, dit-il, comment votre coeur, facile et +confiant, a pu s'attacher si longtemps à un caractère +semblable, il est vrai que la nature l'a doté de séductions +irrésistibles, et qu'il a une habileté extraordinaire +pour cacher ses turpitudes et pour prendre les dehors de +la loyauté. Toutes les villes de l'Europe le connaissent +pour un roué charmant. Quelques personnes seulement +en Italie savent qu'il est capable de toutes les scélératesses +pour satisfaire ses fantaisies innombrables. Aujourd'hui +vous le verrez se modeler sur le type de Lovelace, +demain sur celui du pastor Fido. Comme il est +un peu poëte, il est capable de recevoir toutes les impressions, +de comprendre et de singer toutes les vertus, +d'étudier et de jouer tous les rôles. Il croit sentir tout ce +qu'il imite, et quelquefois il s'identifie tellement avec le +personnage qu'il a choisi, qu'il en ressent les passions +et en saisit la grandeur. Mais, comme le fond de son +âme est vil et corrompu, comme il n'y a en lui qu'affectation +et caprice, le vice se réveille tout à coup dans son +sang, l'ennui de son hypocrisie le jette dans des habitudes +entièrement contraires à celles qui semblaient lui +être naturelles. Ceux qui ne l'ont vu que sous une de ses +faces mensongères s'étonnent et le croient devenu fou; +ceux qui savent que son caractère est de n'en avoir aucun +de vrai, sourient et attendent paisiblement quelque +nouvelle invention.</p> + +<p>Quoique ce portrait horrible me révoltai au point de +me suffoquer, il me semblait y voir briller des traits +d'une lumière accablante. J'étais atterrée, mes nerfs se +contractaient. Je regardais Chalm d'un air effaré: il +s'applaudit de sa puissance, et continua:</p> + +<p>—Ce caractère vous étonne; si vous aviez plus d'expérience, +ma chère dame, vous sauriez qu'il est fort répandu +dans le monde. Pour l'avoir à un certain degré, +il faut une certaine supériorité d'intelligence; et si beaucoup +de sots s'en abstiennent, c'est qu'ils sont incapables +de le soutenir. Vous verrez presque toujours un +homme médiocre et vain se renfermer dans une manière +d'être obstinée qu'il prendra pour une spécialité, et qui +le consolera des succès d'autrui. Il s'avouera moins brillant, +mais il se déclarera plus solide et plus utile. La +terre n'est peuplée que d'imbéciles insupportables ou de +fous nuisibles. Tout bien considéré, j'aime encore mieux +les derniers; j'ai assez de prudence pour m'en préserver +et assez de tolérance pour m'en amuser. Mieux +vaut rire avec un malicieux bouffon que bâiller avec un +bon homme ennuyeux. C'est pourquoi vous m'avez vu +dans l'intimité d'un homme que je n'aime ni n'estime. +D'ailleurs j'étais attiré ici par vos manières affables, par +votre angélique douceur; je me sentais pour vous une +amitié paternelle. Le jeune lord Edwards, qui vous +avait vue de sa fenêtre passer des heures entières immobile +et rêveuse à votre balcon, m'avait pris pour confident +de la passion violente qu'il a conçue pour vous. +Je l'avais présenté ici, désirant franchement et ardemment +que vous ne restassiez pas plus longtemps dans la +position douloureuse et humiliante où l'abandon de Leoni +vous laissait; je, savais que lord Edwards avait une âme +digne de la vôtre, et qu'il vous ferait une existence heureuse +et honorable... Je viens aujourd'hui renouveler +mes efforts et vous révéler son amour, que vous n'avez +pas voulu comprendre...</p> + +<p>Je mordais mon mouchoir de colère; mais, dévorée +par une idée fixe, je me levai, et je lui dis avec force:</p> + +<p>—Vous prétendez que Leoni vous autorise à me faire +ces infâmes propositions: prouvez-le-moi! oui, Monsieur, +prouvez-le! Et je lui secouai le bras convulsivement.</p> + +<p>—Parbleu! ma chère petite, me répondit ce misérable +avec son impassibilité odieuse, c'est bien facile à +prouver. Mais comment ne vous l'expliquez-vous pas à +vous-même? Leoni ne vous aime plus; il a une autre +maîtresse.</p> + +<p>—Prouvez-le! répétai-je avec exaspération.</p> + +<p>—Tout à l'heure, tout à l'heure, me dit-il. Leoni a +grand besoin d'argent, et il y a des femmes d'un certain +âge dont la protection peut être avantageuse.</p> + +<p>—Prouvez-moi tout ce que vous dites! m'écriai-je, ou +je vous chasse à l'instant.</p> + +<p>—Fort bien, répondit-il sans se déconcerter; mais faisons +un accord: si j'ai menti, je sortirai d'ici pour n'y +jamais remettre les pieds; si j'ai dit vrai en affirmant +que Leoni m'autorise à vous parler de lord Edwards, vous +me permettrez de venir ce soir avec ce dernier.</p> + +<p>En parlant ainsi, il tira de sa poche une lettre sur l'adresse +de laquelle je reconnus l'écriture de Leoni.</p> + +<p>—Oui! m'écriai-je, emportée par l'invincible désir +de connaître mon sort; oui, je le promets.</p> + +<p>Le marquis déplia lentement la lettre et me la présenta. +Je lus:</p> + +<p>«Mon cher vicomte, quoique tu me causes souvent +des accès de colère où je t'écraserais volontiers, je crois +que tu as vraiment de l'amitié pour moi et que tes offres +de service sont sincères. Je n'en profiterai pourtant pas. +J'ai mieux que cela, et mes affaires reprennent un train +magnifique. La seule chose qui m'embarrasse et qui +m'épouvante, c'est Juliette. Tu as raison: au premier +jour elle va faire avorter mes projets. Mais que faire? +J'ai pour elle le plus sot et le plus invincible attachement. +Son désespoir m'ôte toutes mes forces. Je ne puis +la voir pleurer sans être à ses pieds... Tu crois qu'elle +se laisserait corrompre? Non, tu ne la connais pas; +jamais elle ne se laissera vaincre par la cupidité. Mais +le dépit? dis-tu. Oui, cela est plus vraisemblable. +Quelle est la femme qui ne fasse par colère ce qu'elle +ne ferait pas par amour? Juliette est, fière, j'en ai acquis +la certitude dans ces derniers temps. Si tu lui dis +un peu de mal de moi, si lu lui fais entendre que je +suis infidèle...., peut-être!.... Mais, mon Dieu! je ne +puis y penser sans que mon âme se déchire... Essaie: +si elle succombe, je la mépriserai et je l'oublierai; si +elle résiste... ma foi! nous verrons. Quel que soit le +résultat de tes efforts, j'aurai un grand désastre à +craindre ou une grande peine de coeur à supporter.»</p> + +<p>—Maintenant, dit le marquis quand j'eus fini, je vais +chercher lord Edwards.</p> + +<p>Je cachai ma tête dans mes mains et je restai longtemps +immobile et muette. Puis tout à coup je cachai cet +exécrable billet dans mon sein et je sonnai avec violence.</p> + +<p>—Que ma femme de chambre fasse en cinq minutes un +porte-manteau, dis-je au laquais, et que Beppo amène la +gondole.</p> + +<p>—Que voulez-vous faire, ma chère enfant? me dit le +vicomte étonné; où voulez-vous aller?</p> + +<p>—Chez lord Edwards, apparemment! lui dis-je avec +une ironie amère dont il ne comprit pas le sens. Allez +l'avertir, repris-je; dites-lui que vous avez gagné votre +salaire et que je vole vers lui.</p> + +<p>Il commença à comprendre que je le raillais avec fureur. +Il s'arrêta irrésolu. Je sortis du salon sans dire un +mot de plus, et j'allai mettre un habit de voyage. Je descendis +suivie de ma femme de chambre, portant le paquet. +Au moment de passer dans la gondole, je sentis une +main agitée qui me retenait par mon manteau; je me +retournai, je vis Chalin troublé et effrayé.—Où donc +allez-vous? me dit-il d'une voix altérée. Je triomphais +d'avoir enfin troublé son sang-froid de scélérat.</p> + +<p>—Je vais à Milan, lui dis-je, et je vous fais perdre les +deux ou trois cents sequins que lord Edwards vous avait +promis.</p> + +<p>—Un instant, dit le vicomte furieux; rendez-moi la +lettre, ou vous ne partirez pas.</p> + +<p>—Beppo! m'écriai-je avec l'exaspération de la colère +et de la peur en m'élançant vers le gondolier, délivre-moi +de ce rufian, qui me casse le bras.</p> + +<p>Tous les domestiques de Leoni me trouvaient douce et +m'étaient dévoués. Beppo, silencieux et résolu, me saisit +par la taille et m'enleva de l'escalier. En même temps il +donna un coup de pied à la dernière marche, et la gondole +s'éloigna au moment où il m'y déposait avec une +adresse et une force extraordinaires. Chalin faillit être +entraîné et tomber dans le canal. Il disparut en me lançant +un regard qui était le serment d'une haine éternelle +et d'une vengeance implacable.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XIV.</h3> + + +<p>J'arrive à Milan après avoir voyagé nuit et, jour sans +me donner le temps de me reposer ni de réfléchir. Je +descends à l'auberge où Leoni m'avait donné son adresse, +je le fais demander, on me regarde avec étonnement.</p> + +<p>—Il ne demeure pas ici, me répond le camérière. Il +y est descendu en y arrivant, et il y a loué une petite +chambre où il a déposé ses effets; mais il ne vient ici +que le matin pour prendre ses lettres, faire sa barbe et +s'en aller.</p> + +<p>—Mais où loge-t-il? demandai-je. Je vis que le cameriere +me regardait avec curiosité, avec incertitude, et +que, soit par respect, soit par commisération, il ne pouvait +se décider à me répondre. J'eus la discrétion de ne +pas insister, et je me fis conduire à la chambre que Leoni +avait louée.—Si vous savez où on peut le trouver à +cette heure-ci, dis-je au cameriere, allez le chercher, et +dites lui que sa soeur est arrivée.</p> + +<p>Au bout d'une heure, Leoni arriva, les bras étendus +pour m'embrasser.—Attends, lui dis-je en reculant; si +tu m'as trompée jusqu'ici, n'ajoute pas un crime de plus +à tous ceux que tu as commis envers moi. Tiens, regarde +ce billet; est-il de toi? Si on a contrefait ton écriture, +dis-le-moi vite, car je l'espère et j'étouffe.</p> + +<p>Leoni jeta les yeux sur le billet et devint pâle comme +la mort.</p> + +<p>—Mon Dieu! m'écriai-je, j'espérais qu'on m'avait +trompée! Je venais vers toi avec la presque certitude de +te trouver étranger à cette infamie. Je me disais: il m'a +fait bien du mal, il m'a déjà trompée; mais, malgré tout, +il m'aime. S'il est vrai que je le gêne et que je lui sois +nuisible, il me l'aurait dit il y a à peine un mois, lorsque +je me sentais le courage de le quitter, tandis qu'il s'est +jeté à mes genoux pour me supplier de rester. S'il est un +intrigant et un ambitieux, il ne devait pas me retenir; +car je n'ai aucune fortune, et mon amour ne lui est avantageux +en rien. Pourquoi se plaindrait-il maintenant de +mon importunité? Il n'a qu'un mot à dire pour me chasser. +Il sait que je suis fière; il ne doit craindre ni mes prières +ni mes reproches. Pourquoi voudrait-il m'avilir?</p> + +<p>Je ne pus continuer; un flot de larmes saccadait ma +voix et arrêtait mes paroles.</p> + +<p>—Pourquoi j'aurais voulu t'avilir? s'écria Leoni hors +de lui; pour éviter un remords de plus à ma conscience +déchirée. Tu ne comprends pas cela, Juliette. On voit +bien que tu n'as jamais été criminelle!...</p> + +<p>Il s'arrêta; je tombai sur un fauteuil, et nous restâmes +atterrés tous deux.</p> + +<p>—Pauvre ange! s'écria-t-il enfin, méritais-tu d'être +la compagne et la victime d'un scélérat tel que moi? +Qu'avais-tu fait à Dieu avant de naître, malheureuse enfant, +pour qu'il te jetât dans les bras d'un réprouvé qui +te fait mourir de honte et de désespoir? Pauvre Juliette! +pauvre Juliette!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p> + +<p>Et à son tour il versa un torrent de larmes.</p> + +<p>—Allons, lui dis-je, je suis venue pour entendre ta +justification ou ma condamnation. Tu es coupable, je te +pardonne, et je pars.</p> + +<p>—Ne parle jamais de cela! s'écria-t-il avec véhémence. +Haie à jamais ce mot-là de nos entretiens. Quand +tu voudras me quitter, échappe-toi habilement sans que +je puisse t'en empêcher; mais tant qu'il me restera une +goutte de sang dans les veines, je n'y consentirai pas. +Tu es ma femme, tu m'appartiens, et je t'aime. Je puis +te faire mourir de douleur, mais je ne peux pas te laisser +partir.</p> + +<p>—J'accepterai la douleur et la mort, lui dis-je, si tu +me dis que tu m'aimes encore.</p> + +<p>—Oui, je t'aime, je t'aime, cria-t-il avec ses transports +ordinaires; je n'aime que toi, et je ne pourrai jamais en +aimer une autre!</p> + +<p>—Malheureux! tu mens, lui dis-je. Tu as suivi la +princesse Zagarolo.</p> + +<p>—Oui, mais je la déteste.</p> + +<p>—Comment! m'écriai-je frappée d'étonnement. Et +pourquoi donc l'as-lu suivie? Quels honteux secrets cachent +donc toutes ces énigmes? Chalm a voulu me faire +entendre qu'une vile ambition t'enchaînait auprès de +cette femme; qu'elle était vieille..., qu'elle te payait... +Ah! quels mots vous me faites prononcer!</p> + +<p>—Ne crois pas à ces calomnies, répondit Leoni; la +princesse est jeune, belle; j'en suis amoureux...</p> + +<p>—A la bonne heure, lui dis-je avec un profond soupir, +j'aime mieux vous voir infidèle que déshonoré. Aimez la, +aimez-la beaucoup; car elle est riche, et vous êtes +pauvre! Si vous l'aimez beaucoup, la richesse et la pauvreté +ne seront plus que des mots entre vous. Je vous +aimais ainsi; et quoique je n'eusse rien pour vivre que +vos dons, je n'en rougissais pas; à présent je m'avilirais +et je vous serais insupportable. Laissez-moi donc partir. +Votre obstination à me garder pour me faire mourir dans +les tortures est une folie et une cruauté.</p> + +<p>—-C'est vrai, dit Leoni d'un air sombre; pars donc! +je suis un bourreau de vouloir t'en empêcher.</p> + +<p>Il sortit d'un air désespéré. Je me jetai à genoux, je +demandai au ciel de la force, j'invoquai le souvenir de +ma mère, et je me relevai pour faire de nouveau les +courts apprêts de mon départ.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p> + + +<p>Quand mes malles furent refermées, je demandai des +chevaux de poste pour le soir même, et en attendant je +me jetai sur un lit. J'étais si accablée de fatigue et tellement +brisée par le désespoir, que j'éprouvai, en m'endormant, +quelque chose qui ressemblait à la paix du +tombeau.</p> + +<p>Au bout d'une heure je fus réveillée par les embrassements +passionnés de Leoni.</p> + +<p>—C'est en vain que tu veux partir, me dit-il; cela est +au-dessus de mes forces. J'ai renvoyé tes chevaux, j'ai +fait décharger tes malles. Je viens de me promener seul +dans la campagne, et j'ai fait mon possible pour me forcer +à te perdre. J'ai résolu de ne pas te dire adieu. J'ai +été chez la princesse, j'ai tâché de me figurer que je l'aimais; +je la hais et je t'aime. Il faut que tu restes.</p> + +<p>Ces émotions continuelles m'affaiblissaient l'âme autant +que le corps; je commençais à ne plus avoir la faculté +de raisonner; le mal et le bien, l'estime et le mépris +devenaient pour moi des sons vagues, des mots que je +ne voulais plus comprendre, et qui m'effrayaient comme +des chiffres innombrables qu'on m'aurait dit de supputer. +Leoni avait désormais sur moi plus qu'une force morale; +il avait une puissance magnétique à laquelle je ne +pouvais plus me soustraire. Son regard, sa voix, ses +larmes agissaient sur mes nerfs autant que sur mon coeur; +je n'étais plus qu'une machine qu'il poussait à son gré +dans tous les sens.</p> + +<p>Je lui pardonnai, je m'abandonnai à ses caresses, je +lui promis tout ce qu'il voulut. Il me dit que la princesse +Zagarolo, étant veuve, avait songé à l'épouser; que le +court et frivole engouement qu'il avait eu pour elle lui +avait fait croire à son amour; qu'elle s'était follement +compromise pour lui, et qu'il était obligé de la ménager +et de s'en détacher peu à peu, ou d'avoir affaire à toute +la famille.—S'il ne s'agissait que de me battre avec tous +ses frères, tous ses cousins et tous ses oncles, dit-il, je +m'en soucierais fort peu; mais ils agiront en grands seigneurs, +me dénonceront comme carbonaro, et me feront +jeter dans une prison, où j'attendrai peut-être dix ans +qu'on veuille bien examiner ma cause.</p> + +<p>J'écoutai tous ces contes absurdes avec la crédulité +d'un enfant. Leoni ne s'était jamais occupé de politique; +mais j'aimais encore à me persuader que tout ce qu'il y +avait de problématique dans son existence se rattachait +à quelque grande entreprise de ce genre. Je consentis à +passer toujours dans l'hôtel pour sa soeur, à me montrer +peu dehors et jamais avec lui, enfin à le laisser absolument +libre de me quitter à toute heure sur la requête +de la princesse.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XV.</h3> + + +<p>Cette vie fut affreuse, mais je la supportai. Les tortures +de la jalousie m'étaient encore inconnues jusque-là; +elles s'éveillèrent, et je les épuisai toutes. J'évitai à Leoni +l'ennui de les combattre; d'ailleurs il ne me restait plus +assez de force pour les exprimer. Je résolus de me laisser +mourir en silence; je me sentais assez malade pour +l'espérer. L'ennui me dévorait encore plus à Milan qu'à +Venise; j'y avais plus de souffrances et moins de distractions. +Leoni vivait ouvertement avec la princesse Zagarolo. +Il passait les soirs dans sa loge au spectacle ou au +bal avec elle; il s'en échappait pour venir me voir un instant, +et puis il retournait souper avec elle et ne rentrait +que le matin à six heures. Il se couchait accablé de fatigue +et souvent de mauvaise humeur. Il se levait à midi, +silencieux et distrait, et allait se promener en voiture +avec sa maîtresse. Je les voyais souvent passer; Leoni +avait auprès d'elle cet air sagement triomphant, cette +coquetterie de maintien, ces regards heureux et tendres +qu'il avait eus jadis auprès de moi; maintenant je n'avais +plus que ses plaintes et le récit de ses contrariétés. Il est +vrai que j'aimais mieux le voir venir à moi soucieux et +dégoûté de son esclavage que paisible et insouciant, +comme cela lui arrivait quelquefois; il semblait alors +qu'il eût oublié l'amour qu'il avait eu pour moi et celui +que j'avais encore pour lui; il trouvait naturel de me +confier les détails de son intimité avec une autre, et ne +s'apercevait pas que le sourire de mou visage en l'écoutant +était une convulsion muette de la douleur.</p> + +<p>Un soir, au coucher du soleil, je sortais de la cathédrale, +où j'avais prié Dieu avec ferveur de m'appeler à lui +et d'accepter mes souffrances en expiation de mes fautes. +Je marchais lentement sous le magnifique portail, et je +m'appuyais de temps en temps contre les piliers, car +j'étais faible. Une fièvre lente me consumait. L'émotion +de la prière et l'air de l'église m'avaient baignée d'une +sueur froide: je ressemblais à un spectre sorti du pavé +sépulcral pour voir encore une fois les derniers rayons du +jour. Un homme, qui me suivait depuis quelque temps +sans que j'y fisse grande attention, me parla, et je me +retournai sans surprise, sans frayeur, avec l'apathie +d'un mourant. Je reconnus Henryet.</p> + +<p>Aussitôt le souvenir de ma patrie et de ma famille se +réveilla en moi avec impétuosité. J'oubliai l'étrange conduite +de ce jeune homme envers moi, la puissance terrible +qu'il exerçait sur Leoni, son ancien amour si mal +accueilli par moi, et la haine que j'avais ressentie contre +lui depuis. Je ne songeai qu'à mon père et à ma mère, et, +lui tendant la main avec vivacité, je l'accablai de questions. +Il ne se pressa pas de me répondre, quoiqu'il parût +touché de mon émotion et de mon empressement.</p> + +<p>—Êtes-vous seule ici? me dit-il, et puis-je causer avec +vous sans vous exposer à aucun danger?</p> + +<p>—Je suis seule, personne ici ne me connaît ni ne s'occupe +de moi. Asseyons-nous sur ce banc de pierre, car je +suis souffrante, et, pour l'amour du ciel, parlez-moi de +mes parents. Il y a une année tout entière que je n'ai +entendu prononcer leur nom.</p> + +<p>—Vos parents! dit Henryet avec tristesse. Il y en a un +qui ne vous pleure plus.</p> + +<p>—Mon père est mort! m'écriai-je en me levant. Henryet +ne répondit pas. Je retombai accablée sur le banc, +et je dis à demi-voix:—Mon Dieu, qui allez me réunir +à lui, faites qu'il me pardonne!</p> + +<p>—Votre mère, dit Henryet, a été longtemps malade. +Elle a essayé ensuite de se distraire; mais elle avait perdu +sa beauté dans les larmes, et n'a point trouvé de consolation +dans le monde.</p> + +<p>—Mon père mort! dis-je en joignant mes faibles +mains, ma mère vieille et triste! Et ma tante?</p> + +<p>—Votre tante essaie de consoler votre mère en lui +prouvant que vous ne méritez pas ses regrets; mais votre +mère ne l'écoute pas, et chaque jour elle se flétrit dans +l'isolement et l'ennui. Et vous, Madame?</p> + +<p>Henryet prononça ces derniers mots d'un ton froid, où +perçait cependant la compassion sous le mépris.</p> + +<p>—Et moi, je me meurs, vous le voyez.</p> + +<p>Il me prit la main, et des larmes lui vinrent aux yeux.</p> + +<p>—Pauvre fille! me dit-il, ce n'est pas ma faute. J'ai +fait ce que j'ai pu pour vous empêcher de tomber dans +ce précipice, mais vous l'avez voulu.</p> + +<p>—Ne parlez pas de cela, lui dis-je, il m'est impossible +d'en causer avec vous. Dites-moi si ma mère m'a +fait chercher après ma fuite?</p> + +<p>—Votre mère vous a cherchée, mais pas assez. Pauvre +femme! elle était consternée, elle a manqué de présence +d'esprit. Il n'y a pas de vigueur, Juliette, dans le sang +dont vous êtes formée.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, lui dis-je nonchalamment. Nous +étions tous indolents et pacifiques dans ma famille. Ma +mère a-t-elle espéré que je reviendrais?</p> + +<p>—Elle l'a espéré follement et puérilement. Elle vous +attend encore, et vous espérera jusqu'à son dernier +soupir.</p> + +<p>Je me mis à sangloter. Henryet me laissa pleurer sans +dire un mot. Je crois qu'il pleurait aussi. J'essuyai mes +yeux pour lui demander si ma mère avait été bien affligée +de mon déshonneur, si elle avait rougi de moi, si elle +osait encore prononcer mon nom.</p> + +<p>—Elle l'a sans cesse à la bouche, dit Henryet. Elle +conte sa douleur à tout le monde; à présent on est blasé +sur cette histoire, et on sourit quand votre mère commence +à pleurer, ou bien on l'évite en disant: Voila encore +madame Ruyter qui va nous raconter l'enlèvement +de sa fille!</p> + +<p>J'écoutai cela sans dépit, et, levant les yeux sur lui, +je lui dis:</p> + +<p>—Et vous, Henryet, me méprisez-vous?</p> + +<p>—Je ne vous aime ni ne vous estime plus, me répondit-il; +mais je vous plains et je suis à votre service. Ma +bourse est à votre disposition. Voulez-vous que j'écrive à +votre mère? Voulez-vous que je vous reconduise auprès +d'elle? Parlez, et ne craignez pas d'abuser de moi. Je +n'agis pas par amitié, mais par devoir. Vous ne savez +pas, Juliette, combien la vie s'adoucit pour ceux qui se +font des lois et qui les observent.</p> + +<p>Je ne répondis rien.</p> + +<p>—Voulez-vous donc rester ici seule et abandonnée? +Combien y a-t-il de temps que <i>votre mari</i> vous a +quittée?</p> + +<p>—Il ne m'a point quittée, répondis-je; nous vivons +ensemble; il s'oppose à mon départ que je projette depuis +longtemps, mais auquel je n'ai plus la force de +penser.</p> + +<p>Je retombai dans le silence; il me donna le bras jusque +chez moi. Je ne m'en aperçus qu'en arrivant. Je croyais +être appuyée sur le bras de Leoni, et je travaillais à concentrer +mes peines et à ne rien dire.</p> + +<p>—Voulez-vous que je revienne demain savoir vos intentions? +me dit-il en me laissant sur le seuil.</p> + +<p>—Oui, lui dis-je, sans penser qu'il pouvait rencontrer +Leoni.</p> + +<p>—A quelle heure? demanda-t-il.</p> + +<p>—Quand vous voudrez, lui répondis-je d'un air +hébété.</p> + +<p>Il vint le lendemain peu d'instants après que Leoni fut +sorti. Je ne me souvenais plus de le lui avoir permis, et +je me montrai si surprise de sa visite, qu'il fut obligé de +me le rappeler. Alors me revinrent à la mémoire quelques +paroles que j'avais surprises entre Leoni et ses compagnons, +mais dont le sens, resté vague dans mon esprit, +me semblait applicable à Henryet et renfermer une menace +de mort. Je frémis en songeant à quel danger je l'exposais.—Sortons, +lui dis-je avec effroi; vous n'êtes point +en sûreté ici. Il sourit, et sa figure exprima un profond +mépris pour ce danger que je redoutais.</p> + +<p>—Croyez-moi, dit-il en voyant que j'allais insister, +l'homme dont vous parlez n'oserait lever le bras sur +moi, puisqu'il n'ose pas seulement lever les yeux à la +hauteur des miens.</p> + +<p>Je ne pouvais entendre parler ainsi de Leoni. Malgré +tous ses torts, toutes ses fautes, il était encore ce que j'avais +de plus cher au monde. Je priai Henryet de ne point +le traiter ainsi devant moi.—Accablez-moi de mépris, +lui dis-je; reprochez-moi d'être une fille sans orgueil et +sans coeur, d'avoir abandonné les meilleurs parents qui +furent jamais et d'avoir foulé aux pieds toutes les lois qui +sont imposées à mon sexe, je ne m'en offenserai pas; je +vous écouterai en pleurant, et je ne vous serai pas moins +reconnaissante des offres de service que vous m'avez +faites hier. Mais laissez-moi respecter le nom de Leoni; +c'est le seul bien que dans le secret de mon coeur je puisse +encore opposer à l'anathème du monde.</p> + +<p>—Respecter le nom de Leoni! s'écria Henryet avec un +rire amer; pauvre femme! Cependant j'y consentirai si +vous voulez partir pour Bruxelles! Allez consoler votre +mère, rentrez dans la voie du devoir, et je vous promets +de laisser en paix le misérable qui vous a perdue, et que +je pourrais briser comme une paille.</p> + +<p>—Retourner auprès de ma mère! répondis-je. Oh! +oui, mon coeur me le commande à chaque instant; mais +retourner à Bruxelles, mon orgueil me le défend. De +quelle manière y serais-je traitée par toutes ces femmes +qui ont été jalouses de mon éclat, et qui maintenant se +réjouissent de mon abaissement!</p> + +<p>—Je crains, Juliette, reprit-il, que ce ne soit pas votre +meilleure raison. Votre mère a une maison de campagne +ou vous pourriez vivre avec elle loin de la société impitoyable. +Avec votre fortune, vous pourriez vivre partout +ailleurs encore où votre disgrâce ne serait pas connue, +et où votre beauté et votre douceur vous feraient bientôt +de nouveaux amis. Mais vous ne voulez pas quitter Leoni, +convenez-en.</p> + +<p>—Je le veux, lui répondis-je en pleurant, mais je ne +le peux pas.</p> + +<p>—Malheureuse, malheureuse entre toutes les femmes! +dit Henryet avec tristesse; vous êtes bonne et dévouée, +mai» vous manquez de herté. La où il n'y a pas de noble +orgueil il n'y a pas de ressources. Pauvre créature faible! +je vous plains de toute mon âme, car vous avez profané +votre coeur, vous l'avez souillé au contact d'un coeur infâme, +vous avez courbé la tête sous une main vile, vous +aimez un lâche! Je me demande comment j'ai pu vous +aimer autrefois, mais je me demande aussi comment je +pourrais à présent, ne pas vous plaindre.</p> + +<p>—Mais enfin, lui dis-je effrayée et consternée de son +air et de son langage, qu'a donc fait Leoni pour que vous +vous croyiez le droit de le traiter ainsi?</p> + +<p>—Doutez-vous de ce droit, Madame? Voulez-vous me +dire pourquoi Leoni, qui est brave (cela est incontestable) +et qui est le premier tireur d'armes que je connaisse, +ne s'est jamais avisé de me chercher querelle, à +moi qui n'ai jamais touché une épée de ma vie, et qui +l'ai chassé de Paris avec un mot, de Bruxelles avec un +regard?</p> + +<p>—Cela est inconcevable, dis-je avec accablement.</p> + +<p>—Est-ce que vous ne savez pas de qui vous êtes la +maîtresse? reprit Henryet avec force; est-ce que personne +ne vous a raconté les aventures merveilleuses du chevalier +Leone? est-ce que vous n'avez jamais rougi d'avoir +été sa complice et de vous être sauvée avec un escroc en +pillant la boutique de votre père?</p> + +<p>Je laissai échapper un cri douloureux et je cachai mon +visage dans mes mains; puis je relevai la tête en m'écriant +de toutes mes forces:—Cela est faux! je n'ai jamais +fait une telle bassesse; Leoni n'en est pas plus capable +que moi. Nous n'avions pas fait quarante lieues +sur la route de Genève que Leoni s'est arrêté au milieu +de la nuit, a demandé un coffre et y a mis tous les bijoux +pour les renvoyer à mon père.</p> + +<p>—Êtes-vous sûre qu'il l'ait fait? demanda Henryet en +riant avec mépris.</p> + +<p>—J'en suis sûre! m'écriai-je; j'ai vu le coffre, j'ai vu +Leoni y serrer les diamants.</p> + +<p>—Et vous êtes sûre que le coffre ne vous a pas suivis +tout le reste du voyage? vous êtes sûre qu'il n'a +point été déballé à Venise?</p> + +<p>Ces mots furent enfin pour moi un trait de lumière si +éblouissant que je ne pus m'y soustraire. Je me rappelai, +tout à coup ce que j'avais cherché en vain à ressaisir dans +mes souvenirs: la première circonstance où mes yeux +avaient fait connaissance avec ce fatal coffret. En ce moment +les trois époques de son apparition me furent présentes +et se lièrent logiquement entre elles pour me +forcer à une conclusion écrasante: premièrement, la nuit +passée dans le château mystérieux où j'avais vu Leoni +mettre les diamants dans ce coffre; en second lieu, la +dernière nuit passée au chalet suisse, où j'avais vu Leoni +déterrer mystérieusement son trésor confié à la terre; +troisièmement, la seconde journée de notre séjour à Venise, +où j'avais trouvé le coffre vide et l'épingle de diamants +par terre dans un reste de coton d'emballage. La +visite du juif Thadée et les cinq cent mille francs que, +d'après l'entretien surpris par moi entre Leoni et ses +compagnons, il lui avait comptés à notre arrivée à Venise, +coïncidaient parfaitement avec le souvenir de cette +matinée. Je me tordis les mains, et, les levant vers le +ciel:—Ainsi, m'écriai-je en me parlant à moi-même, +tout est perdu, jusqu'à l'estime de ma mère; tout est +empoisonné, jusqu'au souvenir de la Suisse! Ces six +mois d'amour et de bonheur étaient consacrés à receler +un vol!</p> + +<p>—Et à mettre en défaut les recherches de la justice, +ajouta Henryet.</p> + +<p>—Mais non! mais non! repris-je avec égarement en +le regardant comme pour l'interroger; il m'aimait! il est +sur qu'il m'a aimée! Je ne peux pas songer à ce temps-là +sans retrouver la certitude de son amour. C'était un voleur +qui avait dérobé une fille et une cassette, et qui aimait +l'une et l'autre.</p> + +<p>Henryet haussa les épaules; je m'aperçus que je divaguais; +et, cherchant à ressaisir ma raison, je voulus +absolument savoir la cause de cet ascendant inconcevable +qu'il exerçait sur Leoni.</p> + +<p>—Vous voulez le savoir? me dit-il. Et il réfléchit un +instant. Puis il reprit:—Je vous le dirai, je puis vous +le dire; d'ailleurs il est impossible que vous ayez vécu +un an avec lui sans vous en douter. Il a dû faire assez de +dupes à Venise sous vos yeux...</p> + +<p>—Faire des dupes! lui! comment? Oh! prenez garde +à ce que vous dites, Henryet; il est déjà assez chargé +d'accusations.</p> + +<p>—Je vous crois encore incapable d'être sa complice, +Juliette; mais prenez garde de le devenir; prenez garde +à votre famille. Je ne sais pas jusqu'à quel point on peut +être impunément la maîtresse d'un fripon.</p> + +<p>—Vous me faites mourir de honte, Monsieur; vos paroles +sont cruelles; achevez donc votre ouvrage, et déchirez +tout à fait mon coeur en m'apprenant ce qui vous +donne pour ainsi dire droit de vie et de mort sur Leoni? +Où l'avez-vous connu? que savez-vous de sa vie passée? +Je n'en sais rien, moi, hélas! j'ai vu en lui tant de +choses contradictoires que je ne sais plus s'il est riche ou +pauvre, s'il est noble ou plébéien; je ne sais même pas +si le nom qu'il porte lui appartient.</p> + +<p>—C'est la seule chose que le hasard, répondit Henryet, +lui ait épargné la peine de voler. Il s'appelle en +effet Leone Leoni, et sort d'une des plus nobles maisons +de Venise. Son père avait encore quelque fortune et possédait +le palais que vous venez d'habiter. Il avait une +tendresse illimitée pour ce fils unique, dont les précoces +dispositions annonçaient une organisation supérieure. +Leoni fut élevé avec soin, et, dès l'âge de quinze ans, +parcourut la moitié de l'Europe avec son gouverneur. En +cinq ans il apprit, avec une incroyable facilité, la langue, +les moeurs et la littérature des peuples qu'il traversa. La +mort de son père le ramena à Venise avec son gouverneur. +Ce gouverneur était l'abbé Zanini, que vous avez +pu voir souvent chez vous cet hiver. Je ne sais si vous +l'avez bien jugé: c'est un homme d'une imagination vive, +d'une finesse exquise, d'une instruction immense, mais +d'une immoralité incroyable et d'une lâcheté certaine +sous les dehors hypocrites de la tolérance et du bon +sens. Il avait naturellement dépravé la conscience de +son élève, et avait remplacé en lui les notions du juste et +de l'injuste par une prétendue science de la vie qui consistait +à faire toutes les folies amusantes, toutes les fautes +profitables, toutes les bonnes et les mauvaises actions qui +pouvaient tenter le coeur humain. J'ai connu ce Zanini à +Paris, et je me souviens de lui avoir entendu dire qu'il +fallait savoir faire le mal pour savoir faire le bien, savoir +jouir dans le vice pour savoir jouir dans la vertu. Cet +homme, plus prudent, plus habile et plus froid que +Leoni, lui est beaucoup supérieur dans sa science; et +Leoni, emporté par ses passions ou dérouté par ses caprices, +ne le suit que de loin en faisant mille écarts qui +doivent le perdre dans la société, et qui l'ont déjà perdu, +puisqu'il est désormais à la discrétion de quelques complices +cupides et de quelques honnêtes gens dont il lassera +la générosité.</p> + +<p>Un froid mortel glaçait mes membres tandis qu'Henryet +parlait ainsi. Je fis un effort pour écouter le reste.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XVI.</h3> + + +<p>—A vingt ans, reprit Henryet, Leoni se trouva donc à +la tête d'une fortune assez honorable, et entièrement +maître de ses actions. Il était dans la plus facile position +pour faire le bien; mais il trouva son patrimoine au-dessous +de son ambition, et, en attendant qu'il élevât une +fortune égale à ses désirs sur je ne sais quels projets insensés +ou coupables, il dévora en deux ans tout son héritage. +Sa maison, qu'il fit décorer avec la richesse que +vous avez vue, fut le rendez-vous de tous les jeunes gens +dissipée et de toutes les femmes perdues de l'Italie. Beaucoup +d'étrangers, amateurs de la vie élégante, y furent +accueillis; et c'est ainsi que Leoni, lié déjà par ses +voyages avec beaucoup de gens comme il faut, établit +dans tous les pays les relations les plus brillantes et s'assura +les protections les plus utiles.</p> + +<p>Dans cette nombreuse société durent s'introduire, +comme il arrive partout, des intrigants et des escrocs. +J'ai vu à Paris, autour de Leoni, plusieurs figures qui +m'ont inspiré de la méfiance, et que je soupçonne aujourd'hui +devoir former avec lui et le marquis de ***... une affiliation +de filous de bonne compagnie. Cédant à leurs conseils, +aux leçons de Zanini ou à ses dispositions naturelles, +le jeune Leoni dut s'exercer à tricher au jeu. Ce qu'il y a +de certain, c'est qu'il acquit ce talent à un degré éminent, +et qu'il l'a probablement mis en usage dans toutes +les villes de l'Europe sans exciter la moindre défiance. +Lorsqu'il fut absolument ruiné, il quitta Venise et se mit +à voyager de nouveau en aventurier. Ici le fil de son histoire +m'échappe. Zanini, par qui j'ai su une partie de ce +que je viens de vous raconter, prétendait l'avoir perdu +de vue depuis ce moment, et n'avoir appris que par une +correspondance souvent interrompue les mille changements +de fortune et les mille intrigues de Leoni dans le +monde. Il s'excusait d'avoir formé un tel élève en disant +que Leoni avait pris à côté de sa doctrine; mais il excusait +l'élève en louant l'habileté incroyable, la force +d'âme et la présence d'esprit avec laquelle il avait conjuré +le sort, traversé et vaincu l'adversité. Enfin Leoni +vint à Paris avec son ami fidèle, le marquis de ***..., que +vous connaissez, et c'est là que j'eus l'occasion de le voir +et de le juger.</p> + +<p>Ce fut Zanini qui le présenta chez la princesse de X..., +dont il élevait les enfants. La supériorité d'esprit de cet +homme l'avait depuis plusieurs années établi dans la société +de la princesse sur un pied moins subalterne que +les gouverneurs ne le sont d'ordinaire dans les grandes +maisons. Il faisait les honneurs du salon, tenait le haut +de la conversation, chantait admirablement, et dirigeait +les concerts.</p> + +<p>Leoni, grâce à son esprit et à ses talents, fut accueilli +avec empressement et bientôt recherché avec enthousiasme. +Il exerça à Paris, sur certaines coteries, l'empire +que vous lui avez vu exercer sur toute une ville de province. +Il s'y comportait magnifiquement, jouait rarement, +mais toujours pour perdre des sommes immenses +que gagnait généralement le marquis de ***... Ce marquis +fut présenté peu de temps après lui par Zanini. Quoique +compatriote de Leoni, il feignait de ne pas le connaître +ou affectait d'avoir de l'éloignement pour lui. Il racontait +à l'oreille de tout le monde qu'ils avaient été en rivalité +d'amour à Venise, et que, bien que guéris l'un et l'autre +de leur passion, ils ne l'étaient point de leur inimitié. +Grâce à cette fourberie, personne ne les soupçonnait +d'être d'accord pour exercer leur industrie.</p> + +<p>Ils l'exercèrent durant tout un hiver sans inspirer le +moindre soupçon. Ils perdaient quelquefois immensément +l'un et l'autre, mais plus souvent ils gagnaient, et ils menaient, +chacun de son côté, un train de prince. Un jour +un de mes amis, qui perdait énormément contre Leoni, +surprit un signe imperceptible entre lui et le marquis vénitien. +Il garda le silence et les observa tous deux pendant +plusieurs jours avec attention. Un soir que nous +avions parié du même côté, et que nous perdions toujours, +il s'approcha de moi et me dit:—Regardez ces +deux Italiens; j'ai la conviction et presque la certitude +qu'ils s'entendent pour tricher. Je quitte demain Paris +pour une affaire extrêmement pressée; je vous laisse le +soin d'approfondir ma découverte et d'en avertir vos +amis, s'il y a lieu. Vous êtes un homme sage et prudent; +vous n'agirez pas, j'espère, sans bien savoir ce que vous +faites. En tout cas, si vous avez quelque affaire avec ces +gens-là, ne manquez pas de me nommer à eux comme +le premier qui les ait accusés, et écrivez-moi; je me +charge de vicier la querelle avec un des deux. Il me laissa +son adresse et partit. J'examinai les deux chevaliers d'industrie, +et j'acquis la certitude que mon ami ne s'était +pas trompé. J'arrivai à l'entière découverte de leur mauvaise +foi précisément à une soirée chez la princesse de +X.... Je pris aussitôt Zanini par le bras, et l'entraînant +à l'écart:—Connaissez-vous bien, lui demandai-je, les +deux Vénitiens que vous avez présentés ici?</p> + +<p>—Parfaitement, me répondit-il avec beaucoup d'aplomb; +j'ai été le gouverneur de l'un, je suis l'ami de +l'autre.</p> + +<p>—Je vous en fais mon compliment, lui dis-je, ce sont +deux escrocs. Je lui fis cette réponse avec tant d'assurance, +qu'il changea de visage, malgré sa grande habitude +de dissimulation. Je le soupçonnais d'avoir un intérêt +dans leur gain, et je lui déclarai que j'allais démasquer +ses deux compatriotes. Il se troubla tout à fait et me supplia +avec instance de ne pas le faire. Il essaya de me +persuader que je me trompais. Je le priai de me conduire +dans sa chambre avec le marquis. Là je m'expliquai en +peu de mots très-clairs, et le marquis, au lieu de se disculper, +pâlit et s'évanouit. Je ne sais si cette scène fut +jouée par lui et l'abbé, mais ils me conjurèrent avec tant +de douleur, le marquis me marqua tant de honte et de +remords, que j'eus la bonhomie de me laisser fléchir. +J'exigeai seulement qu'il quittât la France avec Leoni sur-le-champ. +Le marquis promit tout; mais je voulus moi-même +faire la même injonction à son complice: je lui ordonnai +de le faire monter. Il se fit longtemps attendre; +enfin il arriva, non pas humble et tremblant comme +l'autre, mais frémissant de rage et serrant les poings. Il +pensait peut-être m'intimider par son insolence; je lui +répondis que j'étais prêt à lui donner toutes les satisfactions +qu'il voudrait, mais que je commencerais par l'accuser +publiquement. J'offris en même temps au marquis +la réparation de mon ami aux mêmes conditions. L'impudence +de Leoni fut déconcertée. Ses compagnons lui +firent sentir qu'il était perdu s'il résistait. Il prit son +parti, non sans beaucoup de résistance et de fureur, et +tous deux quittèrent la maison sans reparaître au salon. +Le marquis partit le lendemain pour Gènes, Leoni pour +Bruxelles. J'étais resté seul avec Zanini dans sa chambre; +je lui fis comprendre les soupçons qu'il m'inspirait et le +dessein que j'avais de le dénoncer à la princesse. Comme +je n'avais point de preuves certaines contre lui, il fut +moins humble et moins suppliant que le marquis; mais +je vis qu'il n'était pas moins effrayé. Il mit en oeuvre +toutes les ressources de son esprit pour conquérir ma +bienveillance et ma discrétion. Je lui fis avouer pourtant +qu'il connaissait jusqu'à un certain point les turpitudes +de son élève, et je le forçai de me raconter son histoire. +En ceci Zanini manqua de prudence: il aurait dû soutenir +obstinément qu'il les ignorait; mais la dureté avec +laquelle je le menaçais de dévoiler les hôtes qu'il avait +introduits lui fit perdre la tête. Je le quittai avec la conviction +qu'il était un drôle, aussi lâche, mais plus circonspect +que les deux autres. Je lui gardai le secret par +prudence pour moi-même. Je craignais que l'ascendant +qu'il avait sur la princesse X... ne l'emportât sur ma +loyauté, qu'il n'eût l'habileté de me faire passer auprès +d'elle pour un imposteur ou pour un fou, et qu'il ne +rendit ma conduite ridicule. J'étais las de cette sale +aventure. Je n'y pensai plus et quittai Paris trois mois +après. Vous savez quelle fut la première personne que +mes yeux cherchèrent dans le bal de Delpech. J'étais encore +amoureux de vous, et, arrivé depuis une heure, +j'ignorais que vous alliez vous marier. Je vous découvris +au milieu de la foule; je m'approchai de vous et je vis +Leoni à vos côtés. Je crus faire un rêve, je crus qu'une +ressemblance m'abusait. Je fis des questions, et je m'assurai +que votre fiancé était le chevalier d'industrie qui +m'avait volé trois ou quatre cents louis. Je n'espérai +point le supplanter, je crois même que je ne le désirais +pas. Succéder dans votre coeur à un pareil homme, essuyer +peut-être sur vos joues là trace de ses baisers, était +une pensée qui glaçait mon amour. Mais je jurai qu'une +fille innocente et une honnête famille ne seraient pas +dupes d'un misérable. Vous savez que notre explication +ne fut ni longue ni verbeuse; mais votre fatale passion +fit échouer l'effort que je faisais pour vous sauver.</p> + +<p>Henryet se tut. Je baissai la tête, j'étais accablée; il +me semblait que je ne pourrais plus regarder personne +en face. Henryet continua:</p> + +<p>—Leoni se tira fort habilement d'affaire en enlevant +sa fiancée sous mes yeux, c'est-à-dire le million en diamants +qu'elle portait sur elle. Il vous cacha, vous et vos +joyaux, je ne sais où. Au milieu des larmes répandues +sur le sort de sa fille, votre père pleura un peu ses belles +pierreries si bien montées. Un jour il lui arriva de dire +naïvement devant moi que ce qui lui faisait le plus de +peine dans ce vol, c'est que les diamants seraient vendus +à moitié prix à quelque juif, et que ces belles montures, +si bien travaillées, seraient brisées et fondues par +le receleur, qui ne voudrait pas se compromettre.—C'était +bien la peine de faire un tel travail! disait-il en +pleurant; c'était bien la peine d'avoir une fille et de tant +l'aimer!</p> + +<p>Il parait que votre père eut raison; car avec le produit +de son rapt, Leoni ne trouva moyen de briller à Venise +que trois mois. Le palais de ses pères avait été vendu, +et maintenant il était à louer. Il le loua et rétablit, dit-on, +son nom sur la corniche de la cour intérieure, n'osant +pas le mettre sur la porte principale. Comme il n'est +décidément connu pour un filou que par très-peu de personnes, +sa maison fut de nouveau le rendez-vous de +beaucoup d'hommes comme il faut, qui sans doute y +furent dupés par ses associés. Mais peut-être la crainte +qu'il avait d'être découvert l'empêcha-t-elle de se joindre +à eux, car il fut bientôt ruiné de nouveau. Il se contenta +sans doute de tolérer le brigandage que ces scélérats +commettaient chez lui; il est à leur merci, et n'oserait +se défaire de ceux qu'il déteste le plus. Maintenant il est, +comme vous le savez, l'amant en titre de la princesse +Zagarolo; cette dame, qui a été fort belle, est désormais +flétrie et condamnée à mourir prochainement d'une maladie +de poitrine... On pense qu'elle léguera tous ses +biens à Leoni, qui feint pour elle un amour violent; et +qu'elle aime elle-même avec passion. Il guette l'heure de +son testament. Alors vous redeviendrez riche, Juliette. Il +a dû vous le dire: encore un peu de patience, et vous +remplacerez la princesse dans sa loge au spectacle; vous +irez à la promenade dans ses voilures, dont vous ferez +seulement changer l'écusson; vous serrerez votre amant +dans vos bras sur le lit magnifique où elle sera morte, +vous pourrez même porter ses robes et ses diamants.</p> + +<p>Le cruel Henryet en dit peut-être davantage, mais je +n'entendis plus rien, je tombai à terre dans des convulsions +terribles.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII.</h3> + + +<p>Quand je revins à moi, je me trouvai seule avec Leoni. +J'étais couchée sur un sofa. Il me regardait avec tendresse +et avec inquiétude.</p> + +<p>—Mon âme, me dit-il lorsqu'il me vit reprendre l'usage +de mes sens, dis-moi ce que tu as! Pourquoi t'ai-je +trouvée dans un état si effrayant? Où souffres-tu? Quelle +nouvelle douleur as-tu éprouvée?</p> + +<p>—Aucune, lui répondis-je. Et je disais vrai, car en ce +moment je ne me souvenais plus de rien.</p> + +<p>—Tu me trompes, Juliette, quelqu'un t'a fait de la +peine. La servante qui était auprès de toi quand je suis +arrivé m'a dit qu'un homme était venu le voir ce matin, +qu'il était resté longtemps avec toi, et qu'en sortant il +avait recommandé qu'on te portât des soins. Quel est cet +homme, Juliette?</p> + +<p>Je n'avais jamais menti de ma vie, il me fut impossible +de répondre. Je ne voulais pas nommer Henryet. Leoni +fronça le sourcil.—Un mystère! dit-il, un mystère entre +nous! je ne t'en aurais jamais crue capable. Mais tu ne +connais personne ici!... Est-ce que...? Si c'était lui, il +n'y aurait pas assez de sang dans ses veines pour laver +son insolence... Dis-moi la vérité, Juliette, est-ce que +Chalm est venu te voir? est-ce qu'il t'a encore poursuivie +de ses viles propositions et de ses calomnies contre +moi?</p> + +<p>—Chalm! lui dis-je, est-ce qu'il est à Milan? Et j'éprouvai +un sentiment d'effroi qui dut se peindre sur ma +figure, car Leoni vit que j'ignorais l'arrivée du vicomte.</p> + +<p>—Si ce n'est pas lui, dit-il en se parlant à lui-même, +qui peut être ce faiseur de visites qui reste trois heures +enfermé avec ma femme et qui la laisse évanouie? Le +marquis ne m'a pas quitté de la journée.</p> + +<p>—O ciel! m'écriai-je, tous vos odieux compagnons sont +donc ici! Faites, au nom du ciel, qu'ils ne sachent pas +où je demeure, et que je ne les voie pas.</p> + +<p>—Mais quel est donc l'homme que vous voyez et à qui +vous ne refusez pas l'entrée de votre chambre? dit Leoni, +qui devenait de plus en plus pensif et pâle. Juliette, répondez-moi, +je le veux, entendez-vous?</p> + +<p>Je sentis combien ma position devenait affreuse. Je +joignis mes mains en tremblant et j'invoquai le ciel en +silence.</p> + +<p>—Vous ne répondez pas, dit Leoni. Pauvre femme! +vous n'avez guère de présence d'esprit. Vous avez un +amant, Juliette! Vous n'avez pas tort, puisque j'ai une +maîtresse. Je suis un sot de ne pouvoir le souffrir quand +vous acceptez le partage de mon coeur et de mon lit. +Mais il est certain que je ne puis être aussi généreux. +Adieu.</p> + +<p>Il prit son chapeau et mit ses gants avec une froideur +convulsive, tira sa bourse, la posa sur la cheminée, et +sans m'adresser un mot de plus, sans jeter un regard sur +moi, il sortit. Je l'entendis s'éloigner d'un pas égal et +descendre l'escalier sans se presser.</p> + +<p>La surprise, la consternation et la peur m'avaient glacé +le sang. Je crus que j'allais devenir folle; je mis mon +mouchoir dans ma bouche pour étouffer mes cris, et +puis, succombant à la fatigue, je retombai dans un accablement +stupide.</p> + +<p>Au milieu de la nuit, j'entendis du bruit dans la +chambre; j'ouvris les yeux et je vis, sans comprendre ce +que je voyais, Leoni qui se promenait avec agitation, et +le marquis assis à une table et vidant une bouteille d'eau-de-vie. +Je ne fis pas un mouvement. Je n'eus pas l'idée +de chercher à savoir ce qu'ils faisaient là; mais peu à +peu leurs paroles, en frappant mes oreilles, arrivèrent +jusqu'à mon intelligence et prirent un sens.</p> + +<p>—Je te dis que je l'ai vu et que j'en suis sur, disait le +marquis. Il est ici.</p> + +<p>—Le chien maudit! répondit Leoni en frappant du +pied; que la Terre s'ouvre et m'en débarrasse!</p> + +<p>—Bien dieu reprit le marquis. Je suis de cet avis-là.</p> + +<p>—Il vient jusque dans ma chambre tourmenter cette +malheureuse femme!</p> + +<p>—Es-tu sûr, Leoni, qu'elle n'en soit pas fort aise?</p> + +<p>—Tais-toi, vipère! et n'essaie pas de me faire soupçonner +cette infortunée. Il ne lui reste au monde que mon +estime.</p> + +<p>—Et l'amour de M. Henryet, reprit le marquis.</p> + +<p>Leoni serra les poings.—Nous la débarrasserons +de cet amour-là, s'écria-t-il, et nous en guérirons le Flamand.</p> + +<p>—Ah ça, Leone, ne va pas faire de sottise!</p> + +<p>—Et toi, Lorenzo, ne va pas faire d'infamie.</p> + +<p>—Tu appellerais cela une infamie, toi? nous n'avons +guère les mêmes idées. Tu conduis tranquillement au +tombeau la Zagarolo pour hériter de ses biens, et tu +trouverais mauvais que je misse en terre un ennemi dont +l'existence paralyse à jamais la nôtre! Il te semble tout +simple, malgré la danse des médecins, de hâter par +ta tendresse généreuse le terme des maux de ta chère +phtisique...</p> + +<p>—Va-t'en au diable! Si cette enragée veut vivre vite +et mourir bientôt, pourquoi l'en empêcherais-je? Elle +est assez belle pour me trouver obéissant, et je ne l'aime +pas assez pour lui résister.</p> + +<p>—Quelle horreur! murmurai-je malgré moi, et je retombai +sur mon oreiller.</p> + +<p>—Ta femme a parlé, je crois, dit le marquis.</p> + +<p>—Elle rêve, répondit Leoni, elle a la fièvre.</p> + +<p>—Es-tu sur qu'elle ne nous écoute pas?</p> + +<p>—Il faudrait d'abord qu'elle eût la force de nous entendre. +Elle est bien malade aussi, la pauvre Juliette! +Elle ne se plaint pas, elle! elle souffre seule. Elle n'a pas +vingt femmes pour la servir, elle ne paie pas de courtisans +pour satisfaire ses fantaisies maladives; elle meurt +saintement et chastement comme une victime expiatoire +entre le ciel et moi.—Leoni s'assit sur la table et fondit +en larmes.</p> + +<p>—Voilà l'effet de l'eau-de-vie, dit tranquillement le +marquis en portant son verre à sa bouche; je te l'avais +prédit, cela te porte toujours aux nerfs.</p> + +<p>—Laisse-moi, bête brute! s'écria Leoni en poussant +la table, qui faillit tomber sur le marquis; laisse-moi +pleurer. Tu ne sais pas ce que c'est que le remords, toi; +tu ne sais pas ce que c'est que l'amour!</p> + +<p>—L'amour! dit le marquis d'un ton théâtral en contrefaisant +Leoni, le remords! voilà des mots bien sonores +et très-dramatiques. Quand mets-tu Juliette à l'hôpital?</p> + +<p>—Oui, tu as raison, lui dit Leoni avec un désespoir +sombre, parle-moi ainsi, je l'aime mieux. Cela me convient, +je suis capable de tout. A l'hôpital! oui. Elle était +si belle, si éblouissante! je suis venu, et voilà où je la +conduis! Ah! je m'arracherais les cheveux.</p> + +<p>—Allons, dit le marquis après un silence, as-tu fait +assez de sentiment aujourd'hui? Tudieu! la crise a été +longue... Raisonnons à présent: ce n'est pas sérieusement +que-tu veux te battre avec Henryet?</p> + +<p>—Très-sérieusement, répondit Leoni; tu parles bien +sérieusement de l'assassiner.</p> + +<p>—C'est très-différent.</p> + +<p>—C'est absolument la même chose. Il ne connaît l'usage +d'aucune arme, et je suis de première force pour +toutes.</p> + +<p>—Excepté pour le stylet, reprit le marquis, ou pour +le pistolet à bout portant; d'ailleurs tu ne tues que les +femmes.</p> + +<p>—Je tuerai au moins cet homme-là, répondit Leoni.</p> + +<p>—Et tu crois qu'il consentira à se battre avec toi?</p> + +<p>—Il acceptera, il est brave.</p> + +<p>—Mais il n'est pas fou. Il commencera par nous faire +arrêter comme deux voleurs.</p> + +<p>—Il commencera par me rendre raison. Je l'y forcerai +bien, je lui donnerai un soufflet en plein spectacle.</p> + +<p>—Il te le rendra en t'appelant faussaire, escroc, fileur +de cartes.</p> + +<p>—Il faudra qu'il le prouve. Il n'est pas connu ici, +tandis que nous y sommes établis d'une manière brillante. +Je le traiterai de lunatique et de visionnaire; et +quand je l'aurai tué, tout le monde pensera que j'avais +raison.</p> + +<p>—Tu es fou, mon cher, répondit le marquis; Henryet +est recommandé aux négociants les plus riches de l'Italie. +Sa famille est bien connue et bien famée dans le commerce. +Lui-même a sans doute des amis dans la ville, ou +au moins des connaissances auprès de qui son témoignage +aura du poids. Il se battra demain soir, je suppose. Eh +bien! la journée lui aura suffi pour déclarer à vingt +personnes qu'il se bat contre toi parce qu'il t'a vu tricher, +et que tu trouves mauvais qu'il ait voulu t'en +empêcher.</p> + +<p>—Eh bien! il le dira, on le croira, mais je le tuerai.</p> + +<p>—La Zagarolo te chassera et déchirera son testament. +Tous les nobles te fermeront leur porte, et la police te +priera d'aller faire l'agréable sur un autre territoire.</p> + +<p>—Eh bien! j'irai ailleurs. Le reste de la terre m'appartiendra +quand je me serai délivré de cet homme.</p> + +<p>—Oui, et de son sang sortira une jolie petite pépinière +d'accusateurs. Au lieu de M. Henryet, tu auras toute la +ville de Milan à ta poursuite.</p> + +<p>—O ciel! comment faire? dit Leoni avec angoisse.</p> + +<p>—Lui donner un rendez-vous de la part de ta femme, +et lui calmer le sang avec un bon couteau de chasse. +Donne-moi ce bout de papier qui est là-bas, je vais lui +écrire.</p> + +<p>Leoni, sans l'écouter, ouvrit une fenêtre et tomba dans +la rêverie, tandis que le marquis écrivait. Quand il eut +fini, il l'appela.</p> + +<p>—Ecoute, Leoni, et vois si je m'entends à écrire un +billet doux:</p> + +<p>«Mon ami, je ne puis plus vous recevoir chez moi, +Leoni sait tout et me menace des plus horribles traitements: +emmenez-moi, ou je suis perdue. Conduisez-moi +à ma mère, ou jetez-moi dans un couvent; faites +de moi ce qu'il vous plaira, mais arrachez-moi à l'affreuse +situation où je suis. Trouvez-vous demain devant +le portail de la cathédrale à une heure du matin, nous +concerterons notre départ, il me sera facile d'aller vous +trouver, Leoni passe toutes les nuits chez la Zagarolo. +Ne soyez pas étonné de cette écriture bizarre et presque +illisible: Leoni, dans un accès de colère, m'a presque +démis la main droite. Adieu.</p> + +<p>JULIETTE RUYTER.»</p> + +<p>—Il me semble que cette lettre est prudemment conçue, +ajouta le marquis, et peut sembler vraisemblable au +Flamand, quel que soit le degré de son intimité avec ta +femme. Les paroles que tantôt dans son délire elle croyait +lui adresser nous donnent la certitude qu'il lui a offert +de la conduire dans son pays... L'écriture est informe, et +qu'il connaisse ou non celle de Juliette...</p> + +<p>—Voyons, dit Leoni d'un air attentif en se penchant +sur la table.</p> + +<p>Sa figure avait une expression effrayante de doute et +de persuasion. Je n'en vis pas davantage. Mon cerveau +était épuisé, mes idées se confondirent. Je retombai dans +une sorte de léthargie.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII.</h3> + + +<p>Quand je revins à moi, la lumière vague de la lampe +éclairait les mêmes objets. Je me soulevai lentement, je +vis le marquis à la même place où je l'avais vu en perdant +connaissance. Il faisait encore nuit. Il y avait encore +des bouteilles sur la table, une écritoire et quelque +chose que je ne distinguais pas bien et qui ressemblait +à des armes. Leoni était debout dans la chambre. Je tâchai +de me souvenir de leur conversation précédente. +J'espérais que les lambeaux hideux qui m'en revenaient +à la mémoire étaient autant de rêves fébriles, et je ne +sus pas d'abord qu'entre cette conversation et celle qui +commençait vingt-quatre heures s'étaient écoulées. Les +premiers mots dont je pus me rendre compte furent +ceux-ci:</p> + +<p>—Il fallait qu'il se méfiât de quelque chose, car il +était armé jusqu'aux dents. En parlant ainsi, Leoni essuyait +avec un mouchoir sa main ensanglantée.</p> + +<p>—Bah! ce que tu as n'est qu'une égratignure, dit le +marquis: je suis blessé plus sérieusement à la jambe; et +il faudra pourtant que je danse demain au bal, afin qu'on +ne s'en doute pas. Laisse donc ta main, panse-la, et songe +à autre chose.</p> + +<p>—Il m'est impossible de songer à autre chose qu'à ce +sang. Il me semble que j'en vois un lac autour de moi.</p> + +<p>—Tu as les nerfs trop délicats, Leoni; tu n'es bon à +rien.</p> + +<p>—Canaille! dit Leoni d'un ton de haine et de mépris, +sans moi tu étais mort; tu reculais lâchement, et tu dois +être frappé par derrière. Si je ne t'avais vu perdu, et si +ta perte n'eût entraîné la mienne, jamais je n'aurais touché +à cet homme à pareille heure et en pareil lieu. Mais +ta féroce obstination m'a forcé à être ton complice. Il ne +me manquait plus que de commettre un assassinat pour +être digne de ta société.</p> + +<p>—Ne fais pas le modeste, reprit le marquis; quand tu +as vu qu'il se défendait, tu es devenu un tigre.</p> + +<p>—Ah! oui, cela me réjouissait le coeur de le voir +mourir en se défendant; car enfin je l'ai tué loyalement.</p> + +<p>—Très-loyalement: il avait remis la partie au lendemain; +et comme tu étais pressé d'en finir, tu l'as tué tout +de suite.</p> + +<p>—A qui la faute, traître? Pourquoi t'es-tu jeté sur lui +au moment où nous nous séparions avec la parole l'un +de l'autre? Pourquoi t'es-tu enfui en voyant qu'il était +armé, et m'as-tu forcé ainsi à te défendre ou à être dénoncé +par lui demain pour l'avoir attiré, de concert avec +toi, dans un guet-apens, afin de l'assassiner? A l'heure +qu'il est, j'ai mérité l'échafaud, et pourtant je ne suis +point un meurtrier. Je me suis battu à armes égales, à +chance égale, à courage égal.</p> + +<p>—Oui, il s'est très-bien défendu, dit le marquis; vous +avez fait l'un et l'autre des prodiges de valeur. C'était +une chose très-belle à voir et vraiment homérique que ce +duel au couteau. Mais je dois dire pourtant que, pour un +Vénitien, tu manies cette arme misérablement.</p> + +<p>—Il est vrai que ce n'est pas l'arme dont je suis habitué +à me servir, et à propos, je pense qu'il serait +prudent de cacher ou d'anéantir celle-ci.</p> + +<p>—Grande sottise! mon ami. Il faut bien t'en garder; +les laquais et les amis savent tous que tu portes en tout +temps cette arme sur toi; si tu la faisais disparaître, ce +serait un indice contre nous.</p> + +<p>—C'est vrai. Mais la tienne?</p> + +<p>—La mienne est vierge de son sang; mes premiers +coups ont porté à faux, et ensuite les tiens ne m'ont pas +laissé de place.</p> + +<p>—Ah! ciel! c'est, encore vrai. Tu as voulu l'assassiner, +et la fatalité m'a contraint de faire moi-même l'action +dont j'avais horreur.</p> + +<p>—Cela te plaît à dire, mon cher; tu venais de très-bon +coeur au rendez-vous.</p> + +<p>—C'est que j'avais en effet le pressentiment, instinctif +de ce que mon mauvais génie allait me faire commettre... +Après tout, c'était ma destinée et la sienne. Nous voilà +donc délivrés de lui! Mais pourquoi, diable! as-tu vidé +ses poches?</p> + +<p>—Précaution et présence d'esprit de ma part. En le +trouvant dépouillé de son argent et de son portefeuille, +on cherchera l'assassin dans la plus basse classe, et jamais +on ne soupçonnera des gens comme il faut. Cela passera +pour un acte de brigandage, et non pour une vengeance +particulière. Ne te trahis pas toi-même par une +sotte émotion lorsque tu entendras parler demain de l'évènement, +et nous n'avons rien à craindre. Approche la +bougie, que je brûle ces papiers; quant à l'argent monnayé, +cela n'a jamais compromis personne.</p> + +<p>—Arrête! dit Leoni en saisissant une lettre que le +marquis allait brûler avec les autres. J'ai vu là le nom +de famille de Juliette.</p> + +<p>—C'est une lettre à madame Ruyter, dit le marquis. +Voyons:</p> + +<p>«Madame, s'il en est temps encore, si vous n'êtes +point partie dès hier en recevant la lettre par laquelle +je vous appelais auprès de votre fille, ne partez point. +Attendez-la ou venez à sa rencontre jusqu'à Strasbourg; +je vous y ferai chercher en arrivant. J'y serai +avec mademoiselle Ruyter avant peu de jours. Elle est +décidée à fuir l'infamie et les mauvais traitements de +son séducteur. Je viens de recevoir d'elle un billet qui +m'annonce enfin cette résolution. Je dois la voir cette +nuit pour fixer le moment de notre départ. Je laisserai +toutes mes affaires pour profiter de la bonne disposition +où elle est et où les flatteries de son amant pourraient +bien ne pas la laisser toujours. L'empire qu'il a +sur elle est encore immense. Je crains que la passion +qu'elle a pour ce misérable ne soit éternelle, et que +son regret de l'avoir quitté ne vous fasse verser encore +bien des larmes à toutes deux. Soyez indulgente et +bonne avec elle; c'est votre rôle de mère, et vous le +remplirez aisément. Pour moi, je suis rude; et mon +indignation s'exprime plus facilement que ma pitié. Je +voudrais être plus persuasif; mais je ne puis être plus +aimable, et ma destinée n'est pas d'être aimé.</p> + +<p>PAUL HENRYET.»</p> + +<p>—Ceci te prouve, ô mon ami! dit le marquis d'un +ton moqueur en présentant cette lettre à la flamme de la +bougie, que ta femme est fidèle et que tu es le plus heureux +des époux.</p> + +<p>—Pauvre femme! dit Leoni, et pauvre Henryet! Il +l'aurait rendue heureuse, lui! Il l'aurait respectée et +honorée du moins! Quelle fatalité l'a donc jetée dans +les bras d'un méchant coureur d'aventures, poussé vers +elle par le destin d'un bout du monde à l'autre, lorsqu'elle +avait sous la main le coeur d'un honnête homme! +Aveugle enfant! pourquoi m'as-tu choisi?</p> + +<p>—Charmant! dit le marquis ironiquement. J'espère +que tu vas faire à ce propos quelques vers. Une jolie +épitaphe pour l'homme que tu as massacré ce soir me +semblerait une chose de bon goût et tout à fait neuve.</p> + +<p>—Oui, je lui en ferai une, dit Leoni, et le texte sera +celui-ci:</p> + +<p>«Ici repose un honnête homme qui voulut se faire le +défenseur de la justice humaine contre deux scélérats, +et que la justice divine a laissé égorger par eux.»</p> + +<p>Leoni tomba dans une rêverie douloureuse pendant +laquelle il murmurait sans cesse le nom de sa victime.</p> + +<p>—Paul Henryet! disait-il. Vingt-deux ou vingt-quatre +ans tout au plus. Une figure froide, mais belle. Un caractère +raide et probe. La haine de l'injustice. L'orgueil +brutal de l'honnêteté, et pourtant quelque chose de tendre +et de mélancolique. Il aimait Juliette, il l'a toujours +aimée. Il combattait en vain sa passion. Je vois +par cette lettre qu'il l'aimait encore, et qu'il l'aurait +adorée s'il avait pu la guérir. Juliette, Juliette! tu pouvais +encore être heureuse avec lui; et je l'ai tué! Je t'ai +ravi celui qui pouvait te consoler; ton seul défenseur +n'est plus, et tu demeures la proie d'un bandit.</p> + +<p>—Très-beau! dit le marquis; je voudrais que tu ne +fisses pas un mouvement des lèvres sans avoir un sténographe +à tes côtés pour conserver tout ce que tu dis +de noble et de touchant. Moi, je vais dormir; bonsoir, +mon cher, couche avec ta femme, mais change de chemise, +car, le diable m'emporte! tu as le sang d'Henryet +sur ton jabot!</p> + +<p>Le marquis sortit. Leoni, après un instant d'immobilité, +vint à mon lit, souleva le rideau et me regarda. +Alors il vit que j'étais assoupie sous mes couvertures, et +que j'avais les yeux ouverts et attachés sur lui. Il ne put +soutenir l'aspect de mon visage livide et de mon regard +fixe: il recula avec un cri de terreur, et je lui dis d'une +voix faible et brève, à plusieurs reprises: «Assassin! +assassin! assassin!»</p> + +<p>Il tomba sur ses genoux comme frappé de la foudre, +et il se traîna jusqu'à mon lit d'un air suppliant. «Couche +avec ta femme, lui dis je en répétant les paroles du +marquis dans une sorte de délire; mais change de chemise, +car tu as le sang d'Henryet sur ton jabot!»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p> + +<p>Leoni tomba la face contre terre en poussant des cris +inarticulés. Je perdis tout à fait la raison, et il me semble +que je répétai ses cris en imitant avec une servilité +stupide l'inflexion de sa voix et les convulsions de sa +poitrine. Il me crut folle, et, se relevant avec terreur, il +vint à moi. Je crus qu'il allait me tuer; je me jetai dans +la ruelle en criant: «Grâce! grâce! je ne le dirai pas!» +et je m'évanouis au moment où il me saisissait pour me +relever et me secourir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX</h3> + + +<p>Je m'éveillai encore dans ses bras, et jamais, il n'eut +tant d'éloquence, tant de tendresse et tant de larmes +pour implorer son pardon. Il avoua qu'il était le dernier +des hommes; mais il me dit qu'une seule chose le +relevait à ses propres yeux, c'était l'amour qu'il avait +toujours eu pour moi, et qu'aucun de ses vices, aucun +de ses crimes, n'avait eu la force d'étouffer. Jusque-là il +s'était débattu contre les apparences qui l'accusaient de +toutes parts. Il avait lutté contre l'évidence pour conserver +mon estime. Désormais, ne pouvant plus se justifier +par le mensonge, il prit une autre voie et embrassa +un nouveau rôle pour m'attendrir et me vaincre. Il se +dépouilla de tout artifice (peut-être devrais-je dire de +toute pudeur), et me confessa toutes les turpitudes de +sa vie. Mais, au milieu de cet abîme, il me fit voir et +comprendre ce qu'il y avait de vraiment beau en lui, la +faculté d'aimer, l'éternelle vigueur d'une âme où les plus +rudes fatigues, les plus dangereuses épreuves n'éteignaient +point le feu sacré.—Ma conduite est vile, me +dit-il; mais mon coeur est toujours noble; il saigne toujours +de ses torts; il a conservé, aussi énergique, aussi +pur que dans sa première jeunesse, le sentiment du +juste et de l'injuste, l'horreur du mal qu'il commet, l'enthousiasme +du beau qu'il contemple. Ta patience, tes +vertus, ta bonté angélique, ta miséricorde inépuisable +comme celle de Dieu, ne peuvent s'exercer en faveur +d'un être qui les comprenne mieux et qui les admire davantage. +Un homme de moeurs régulières et de conscience +délicate les trouverait plus naturelles et les apprécierait +moins. Avec cet homme-là d'ailleurs tu ne +serais qu'une honnête femme; avec un homme tel que +moi, tu es une femme sublime, et la dette de reconnaissance +qui s'amasse dans mon coeur est immense +comme tes souffrances et tes sacrifices. Va, c'est quelque +chose que d'être aimée et que d'avoir droit à une +passion immense; sur quel autre auras-tu jamais ce +droit comme sur moi? Pour qui recommenceras-tu les +tourments et le désespoir que tu as subis? Crois-tu qu'il +y ait autre chose dans la vie que l'amour? Pour moi, je +ne le crois pas. Et crois-tu que ce soit chose facile que +de l'inspirer et de le ressentir? Des milliers d'hommes +meurent incomplets, sans avoir connu d'autre amour que +celui des bêtes; souvent un coeur capable de le ressentir +cherche en vain où le placer, et sort vierge de tous +les embrassements terrestres pour l'aller trouver peut-être +dans les cieux. Ah! quand Dieu nous l'accorde sur +la terre, ce sentiment profond, violent, ineffable, il ne +faut plus, Juliette, désirer ni espérer le paradis; car le +paradis, c'est la fusion de deux âmes dans un baiser +d'amour. Et qu'importé, quand nous l'avons trouvé ici-bas, que +ce soit dans les bras d'un saint ou d'un damné? +qu'il soit maudit ou adoré parmi les hommes, celui que +tu aimes, que t'importe, pourvu qu'il te le rende? +Est-ce moi que tu aimes ou est-ce le bruit qui se fait autour +de moi? Qu'as-tu aimé en moi dès le commencement? +est-ce l'éclat qui m'environnait? Si tu me hais +aujourd'hui, il faudra que je doute de ton amour passé; +il faudra qu'au lieu de cet ange, au lieu de cette victime +dévouée dont le sang répandu pour moi coule incessamment +goutte à goutte sur mes lèvres, je ne voie plus en +toi qu'une pauvre fille crédule et faible qui m'a aimé +par vanité et qui m'abandonne par égoïsme, Juliette, +Juliette, songe à ce que tu fais si tu me quittes! Tu +perdras le seul ami qui te connaisse, qui t'apprécie et +qui te vénère, pour un monde qui te méprise déjà, et +dont tu ne retrouveras pas l'estime. Il ne te reste que moi +au monde, ma pauvre enfant; il faut que tu t'attaches à +la fortune de l'aventurier, ou que tu meures oubliée +dans un couvent. Si tu me quittes, tu es aussi insensée +que cruelle; tu auras eu tous les maux, toute la peine, +et tu n'en recueilleras pas les fruits; car à présent, si, +malgré tout ce que tu sais, tu peux encore m'aimer et +me suivre, sache que j'aurai pour toi un amour dont tu +n'as pas l'idée, et que jamais je n'aurais seulement soupçonné +si je t'eusse épousée loyalement et si j'eusse vécu +avec toi en paix au sein de ta famille. Jusqu'ici, malgré +tout ce que tu as sacrifié, tout ce que tu as souffert, je +ne t'ai pas encore aimée comme je me sens capable de +le faire. Tu ne m'avais pas encore aimé tel que je suis; +tu t'attachais à un faux Leoni en qui tu voyais encore +quelque grandeur et quelque séduction. Tu espérais qu'il +deviendrait un jour l'homme que tu avais aimé d'abord; +tu ne croyais pas serrer dans tes bras un homme absolument +perdu. Et moi, je me disais: Elle m'aime conditionnellement; +ce n'est pas encore moi qu'elle aime, +c'est le personnage que je joue. Quand elle verra mes +traits sous mon masque, elle s'enfuira en se couvrant +les yeux, elle aura en horreur l'amant qu'elle presse +maintenant sur son sein. Non, elle n'est pas la femme +et la maîtresse que j'avais rêvée, et que mon âme ardente +appelle de tous ses voeux. Juliette fait encore partie +de cette société dont je suis l'ennemi; elle sera mon +ennemie quand elle me connaîtra. Je ne puis me confier +à elle, je ne puis épancher dans le sein d'aucun être vivant +la plus odieuse de mes angoisses, la honte que j'ai +de ce que je fais tous les jours. Je souffre, j'amasse des +remords. S'il existait une créature capable de m'aimer +sans me demander de changer, si je pouvais avoir une +amie qui ne fût pas un accusateur et un juge!.... Voilà +ce que je pensais, Juliette. Je demandais cette amie au +ciel; mais je demandais que ce fût toi, et non une autre; +car tu étais déjà ce que j'aimais le mieux sur la terre +avant de comprendre tout ce qui nous restait à faire l'un +et l'autre pour nous aimer véritablement.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p> + +<p>Que pouvais-je répondre à de semblables discours? +Je le regardais d'un air stupéfait. Je m'étonnais de le +trouver encore beau, encore aimable; de sentir toujours +auprès de lui la même émotion, le même désir de ses +caresses, la même reconnaissance pour son amour. Son +abjection ne laissait aucune trace sur son noble front; et +quand ses grands yeux noirs dardaient leur flamme sur +les miens, j'étais éblouie, enivrée comme autrefois; toutes +ses souillures disparaissaient, et jusqu'aux taches du sang +d'Henryet, tout était effacé. J'oubliai tout pour m'attacher +à lui par des promesses aveugles, par des serments et +des étreintes insensées. Alors en effet je vis son amour se +rallumer ou plutôt se renouveler, comme il me l'avait annoncé. +Il abandonna à peu près la princesse Zagarolo et +passa tout le temps de ma convalescence à mes pieds, +avec les mêmes tendresses, les mêmes soins et les mêmes +délicatesses d'affection qui m'avaient rendue si heureuse +en Suisse; je puis même dire que ces marques de tendresse +furent plus vives et me donnèrent plus d'orgueil +et de joie, que ce fut le temps le plus heureux de ma +vie, et que jamais Leoni ne me fut plus cher. J'étais convaincue +de tout ce qu'il m'avait dit; je ne pouvais plus +d'ailleurs craindre qu'il s'attachât à moi par intérêt, je +n'avais plus rien au monde à lui donner, et j'étais désormais +à sa charge et soumise aux chances de sa fortune. +Enfin, je sentais une sorte d'orgueil à ne pas rester au-dessous +de ce qu'il attendait de ma générosité, et sa reconnaissance +me sembla il plus grande que mes sacrifices.</p> + +<p>Un soir il rentra tout agité, et, me pressant mille fois +sur son coeur:</p> + +<p>—Ma Juliette, dit-il, ma soeur, ma femme, mon ange, +il faut que lu sois bonne et indulgente comme Dieu, il +faut, me donner une nouvelle preuve de ta douceur adorable +et de ton héroïsme: il faut que tu viennes demeurer +avec moi chez la princesse Zagarolo.</p> + +<p>Je reculai confondue de surprise; et, comme je sentis +qu'il n'était plus en mon pouvoir de rien refuser, je me +mis à pâlir et à trembler comme un condamné en présence +du supplice.</p> + +<p>—Écoute, me dit-il, la princesse est horriblement +mal. Je l'ai négligée à cause de toi; elle a pris tant de +chagrin que sa maladie s'est aggravée considérablement, +et que les médecins ne lui donnent pas plus d'un mois à +vivre. Puisque tu sais tout....., je puis te parler de cet +infernal testament. Il s'agit d'une succession de plusieurs +millions, et je suis en concurrence avec une famille attentive +à profiter de mes fautes et à m'expulser au moment +décisif. Le testament en ma faveur existe en bonne +forme, mais un instant de dépit peut l'anéantir. Nous +sommes ruinés, nous n'avons plus que cette ressource. +Il faut que tu ailles à l'hôpital et que je me fasse chef +de brigands si elle nous échappe.</p> + +<p>—O mon Dieu! lui dis je, nous avons vécu en Suisse +à si peu de frais! Pourquoi la richesse est-elle une nécessité +pour nous? A présent que nous nous aimons si +bien, ne pouvons-nous vivre heureux sans faire de nouvelles +infamies?...</p> + +<p>Il ne me répondit que par une contraction des sourcils +qui exprimait la douleur, l'ennui et la crainte que lui +causaient mes reproches. Je me tus aussitôt et lui demandai +en quoi j'étais nécessaire au succès de son entreprise.</p> + +<p>—Parce que la princesse, dans un accès de jalousie +assez bien fondée, a demandé à te voir et à l'interroger. +Mes ennemis avaient eu soin de l'informer que je passais +toutes les matinées auprès d'une femme jeune et jolie +qui était venue me trouver à Milan. Pendant longtemps +j'ai réussi à lui faire croire que tu étais ma soeur; mais, +depuis un mois que je la délaisse entièrement, elle a des +doutes et refuse de croire à la maladie, que je lui ai fait +valoir comme une excuse. Aujourd'hui elle m'a déclaré +que, si je la négligeais dans l'état où elle se trouve, elle +ne croirait plus à mon affection et me retirerait la sienne.</p> + +<p>—Si votre soeur est malade aussi et ne peut se passer +de vous, a-t-elle dit, faites-la transporter dans ma maison; +mes femmes et mes médecins la soigneront. Vous pourriez +la voir à toute heure; et, si elle est vraiment votre soeur, +je la chérirai comme si elle était la mienne aussi. En vain +j'ai voulu combattre celle étrange fantaisie. Je lui ai dit +que tu étais très-pauvre et très-fière, que rien au monde +ne te ferai consentir à recevoir l'hospitalité, et qu'il était +en effet inconvenant et indélicat que tu vinsses demeurer +chez la maîtresse de ton frère. Elle n'a rien voulu +entendre, et à toutes mes objections elle répond:—Je +vois bien que vous me trompez; ce n'est pas votre soeur. +Si tu refuses, nous sommes perdus. Viens, viens, viens; +je t'en supplie, mon enfant, viens!</p> + +<p>Je pris mon chapeau et mon châle sans répondre. Pendant +que je m'habitais, des larmes coulaient lentement +sur mes joues. Au moment de sortir avec moi de ma +chambre, Leoni les essuya avec ses lèvres et me pressa +mille fois encore dans ses bras, en me nommant sa bienfaitrice, +son ange tutélaire et sa seule amie.</p> + +<p>Je traversai eu tremblant les vastes appartements de +la princesse. Envoyant la richesse de cette maison, j'avais +un serrement de coeur indicible, et je me rappelais +les dures paroles d'Henryet:—Quand elle sera morte, +vous serez riche, Juliette; vous hériterez de son luxe, +vous coucherez dans son lit et vous pourrez porter ses +robes. Je baissais les yux en passant auprès des laquais; +il me semblait qu'ils me regardaient avec haine et avec +envie; et je me sentais plus vile qu'eux. Leoni serrait +mon bras sous le sien en sentant trembler mon corps et +fléchir mes jambes:—Courage, courage! me disait-il +tout bas.</p> + +<p>Enfin nous arrivâmes à la chambre à coucher. La princesse +était étendue sur une chaise longue et semblait nous +attendre impatiemment. C'était une femme de trente ans +environ, très-maigre, d'un jaune uni, et magnifiquement +élégante quoique en déshabillé. Elle avait dû être très-belle +au temps de sa fraîcheur, et elle avait encore une +physionomie charmante. La maigreur de ses joues exagérait +la grandeur de ses yeux, dont le blanc, vitrifié +par la consomption, ressemblait à de la nacre de perle. +Ses cheveux, fins et plats, étaient d'un noir luisant et +semblaient débiles et malades comme toute sa personne. +Elle fit, en me voyant, une légère exclamation de joie, +et me tendit une longue main effilée et bleuâtre que +je crois voir encore. Je compris, à un regard de Leoni, que +je devais baiser cette main, et je me résignai.</p> + +<p>Leoni se sentait mal à l'aise sans doute, et cependant +son aplomb et le calme de ses manières me confondirent. +Il parlait de moi à sa maîtresse comme si elle n'eût +jamais pu découvrir sa fourberie, et il lui exprimait sa +tendresse devant moi comme s'il m'eût été impossible +d'en ressentir de la douleur ou du dépit. La princesse +semblait de temps en temps avoir des retours de méfiance, +et je vis, à ses regards et à ses paroles, qu'elle +m'étudiait pour détruire ses soupçons ou pour les confirmer. +Ma douceur naturelle excluant toute espèce de +haine, elle prit vite confiance en moi; et, jalouse qu'elle +était avec emportement, elle pensa qu'il était impossible +à une autre femme de consentir au rôle que je jouais. Une +intrigante aurait pu l'accepter, mais mon ton et ma physionomie +démentaient cette conjecture. La princesse se +prit de passion pour moi. Elle ne voulait plus que je sortisse +de sa chambre, elle m'accablait de dons et de caresses. +Je fus un peu humiliée de sa générosité et j'eus +envie de refuser; mais la crainte de déplaire à Leoni me +fit supporter encore cette mortification. Ce que j'eus à +souffrir dans les premiers jours, et les efforts que je fis +pour assouplir à ce point mon orgueil, sont des choses +inouïes. Cependant peu à peu ces souffrances s'apaisèrent +et ma situation d'esprit devint tolérable. Leoni me +témoignait à la dérobée une reconnaissance passionnée +et une tendresse délirante. La princesse, malgré ses caprices, +ses impatiences, et tout le mal que son amour +pour Leoni me causait, me devint agréable et presque +chère. Elle avait le coeur ardent plutôt que tendre, et le +caractère prodigue, plutôt que généreux. Mais elle avait +dans les manières une grâce irrésistible; l'esprit dont +pétillait son langage, au milieu des plus vives souffrances, +le choix des mots ingénieux et caressants avec lesquels +elle me remerciait de mes complaisances ou me priait +d'oublier ses emportements, ses petites flatteries, ses +finesses, sa coquetterie qui la suivit jusqu'au tombeau, +tout en elle avait un caractère d'originalité, de noblesse +et d'élégance, dont j'étais d'autant plus frappée que je +n'avais jamais vu de près aucune femme de son rang, et +que je n'étais point accoutumée à ce grand charme que +leur donne l'usage de la bonne compagnie. Elle possédait +ce don à un tel point, que je ne pus y résister, et +que je me laissai dominer à son gré; elle était si malicieuse +et si aimable avec Leoni, que je concevais qu'il +fût devenu amoureux d'elle, et que j'avais fini par m'habituer +à voir leurs baisers et à entendre leurs fadeurs +sans en être révoltée. Il y avait vraiment des jours où ils +avaient assez de grâce et d'esprit l'un et l'autre pour +que j'eusse du plaisir à les écouter, et Leoni trouvait le +moyen de m'adresser des choses si délicates, que je me +sentais encore heureuse dans mon abominable abaissement. +La haine que les laquais et les subalternes m'avaient +d'abord témoignée s'était vite apaisée, grâce au +soin que j'avais pris de leur abandonner tous les petits +présents que me faisait leur maîtresse. J'eus même l'affection +et la confiance des neveux et des cousins; une +très-jolie petite nièce, que la princesse refusait obstinément +de voir, fut enfin introduite par mes soins jusqu'à +elle et lui plut extrêmement. Je la priai alors de me permettre +de donner à cet enfant un joli écrin qu'elle m'avait +forcée d'accepter dans la matinée; et cet acte de +générosité l'engagea à remettre à la petite fille un présent +beaucoup plus considérable. Leoni, qui n'avait rien +de mesquin ni de petit dans sa cupidité, vit avec plaisir +le secours accordé à une orpheline pauvre, et les autres +parents commencèrent à croire qu'ils n'avaient rien à +craindre de nous, et que nous n'avions pour la princesse +qu'une amitié noble et désintéressée. Les tentatives de +délation contre moi cessèrent donc entièrement, et, pendant +deux mois, nous eûmes une vie très calme. Je +m'étonnai d'être presque heureuse.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XX.</h3> + + +<p>La seule chose qui m'inquiétât sérieusement, c'était +de voir toujours autour de nous le marquis de... Il s'était +introduit, je ne sais à quel titre, chez la princesse, +et l'amusait par son babil caustique et médisant. Il entraînait +ensuite Leoni dans les autres appartements et +avait avec lui de longs entretiens dont Leoni sortait toujours +sombre.—Je hais et je méprise Lorenzo, me disait-il +souvent; c'est la pire canaille que je connaisse, +il est capable de tout. Je le pressais alors de rompre +avec lui; mais il me répondait:—C'est impossible, Juliette; +tu ne sais pas que lorsque deux coquins ont agi +ensemble, ils ne se brouillent plus que pour s'envoyer +l'un l'autre à l'échafaud. Ces paroles sinistres résonnaient +si étrangement dans ce beau palais, au milieu de +la vie paisible que nous y menions, et presque aux +oreilles de cette princesse si gracieuse et si confiante, +qu'il me passait un frisson dans les veines en les entendant.</p> + +<p>Cependant les souffrances de notre malade augmentaient +de jour en jour, et bientôt vint le moment où elle +devait succomber infailliblement. Nous la vîmes s'éteindre +peu à peu; mais elle ne perdit pas un instant sa +présence d'esprit, ses plaisanteries et ses discours aimables.</p> + +<p>—Que je suis fâchée, disait-elle à Leoni, que +Juliette soit ta soeur! Maintenant que je pars pour l'autre +monde, il faut bien que je renonce à toi. Je ne puis +exiger ni désirer que tu me restes fidèle après ma mort. +Malheureusement tu vas faire des sottises et te jeter à la +tête de quelque femme indigne de toi. Je ne connais au +monde que ta soeur qui te vaille; c'est un ange, et il n'y +a que toi aussi qui sois digne d'elle.</p> + +<p>Je ne pouvais résister à ces cajoleries bienveillantes, et +je me prenais pour cette femme d'une affection plus +vive à mesure que la mort la détachait de nous. Je ne +voulais pas croire qu'elle put nous être enlevée avec +toute sa raison, tout son calme, et au milieu d'une si +douce intimité. Je me demandais comment nous ferions +pour vivre sans elle, et je ne pouvais m'imaginer son +grand fauteuil doré vide, entre Leoni et moi, sans que +mes yeux s'humectassent de larmes.</p> + +<p>Un soir que je lui faisais la lecture pendant que +Leoni était assis sur le tapis et lui réchauffait les pieds +dans un manchon, elle reçut une lettre, la lut rapidement, +jeta un grand cri et s'évanouit. Tandis que je +volais à son secours, Leoni ramassa la lettre et en prit +connaissance. Quoique l'écriture fût contrefaite, il reconnut +la main du vicomte de Chalm. C'était une délation +contre moi, des détails circonstanciés sur ma famille, +sur mon enlèvement, sur mes relations avec Leoni; +puis mille calomnies odieuses contre mes moeurs et mon +caractère.</p> + +<p>Au cri qu'avait jeté la princesse, Lorenzo, qui planait +toujours comme un oiseau de malheur autour de nous, +entra je ne sais comment, et Leoni, l'entraînant dans un +coin, lui montra la lettre du vicomte. Lorsqu'ils se rapprochèrent +de nous, le marquis était très-calme, et +avait, comme à l'ordinaire, un sourire moqueur sur les +lèvres, et Leoni, agité, semblait interroger ses regards +pour lui demander conseil.</p> + +<p>La princesse était toujours évanouie dans mes bras. +Le marquis haussa les épaules.—Ta femme est insupportablement +niaise, dit-il assez haut pour que je l'entendisse; +sa présence ici désormais est du plus mauvais +effet; renvoie-la, et dis-lui d'aller chercher du secours. +Je me charge du tout.</p> + +<p>—Mais que feras-tu? dit Leoni dans une grande +anxiété.</p> + +<p>—Sois tranquille, j'ai un expédient tout prêt depuis +longtemps: c'est un papier qui est toujours sur moi. +Mais renvoie Juliette..</p> + +<p>Leoni me pria d'appeler les femmes; j'obéis et posai +doucement la tête de la princesse sur un coussin. Mais +quand je fus au moment de franchir la porte, je ne sais +quelle force magnétique m'arrêta et me força de me retourner. +Je vis le marquis s'approcher de la malade +comme pour la secourir; mais sa figure me sembla si +odieuse, celle de Leoni si pale, que la peur me prit de +laisser cette mourante seule avec eux. Je ne sais quelles +idées vagues me passèrent par la tête; je me rapprochait +du lit vivement, et, regardant Leoni avec terreur +je lui dis:—Prends garde, prends garde!...—A quoi? +me répondit-il d'un air étonné. Le fait est que je ne le +savais pas moi-même, et que j'eus honte de l'espèce de +folie que je venais de montrer. L'air ironique du marquis +acheva de me déconcerter. Je sortis et revins un instant +après avec les femmes et le médecin. Celui-ci +trouva la princesse en proie à une affreuse crispation de +nerfs, et dit qu'il faudrait lâcher de lui faire avaler tout +de suite une cuillerée de la potion calmante. On essaya +en vain de lui desserrer les dents.—Que la signora s'en +charge, dit une des femmes en me désignant; la princesse +n'accepte rien que de sa main et ne refuse jamais +ce qui vient d'elle. J'essayai en effet, et la mourante +céda doucement. Par un reste d'habitude, elle me pressa +faiblement la main en me rendant la cuiller; puis elle +étendit violemment les bras, se leva comme si elle allait +s'élancer au milieu de la chambre, et retomba raide +morte sur son fauteuil.</p> + +<p>Cette mort si soudaine me fit une impression horrible; +je m'évanouis, et l'on m'emporta. Je fus malade +quelques jours; et quand je revins à la vie, Leoni m'apprit +que j'étais désormais chez moi, que le testament +avait été ouvert et trouvé inattaquable de tous points, +que nous étions à la tête d'une belle fortune et maîtres +d'un palais magnifique.</p> + +<p>—C'est à toi que je dois tout cela, Juliette, me dit-il, +et de plus, je te dois la douceur de pouvoir songer +sans honte et sans remords aux derniers moments de notre +amie. Ta sensibilité, ta bonté angélique, les ont entourés +de soins et en ont adouci la tristesse. Elle est +morte dans tes bras, cette rivale qu'une autre que toi +eût étranglée! et tu l'as pleurée comme si elle eût été +ta soeur, tu es bonne, trop bonne, trop bonne! Maintenant +jouis du fruit de ton courage; vois comme je suis +heureux d'être riche, et de pouvoir t'entourer de nouveau +de tout le bien-être dont tu as besoin.</p> + +<p>—Tais-toi, lui dis-je, c'est à présent que je rougis et +que je souffre. Tant que cette femme était là, et que je +lui sacrifiais mon amour et ma fierté, je me consolais en +sentant que j'avais de l'affection pour elle et que je +m'immolais pour elle et pour toi. A présent je ne vois +plus que ce qu'il y avait de bas et d'odieux dans ma +situation. Comme tout le monde doit nous mépriser!</p> + +<p>—Tu te trompes bien, ma pauvre enfant, dit Leoni; +tout le monde nous salue et nous honore, parce que +nous sommes riches.</p> + +<p>Mais Leoni ne jouit pas longtemps de son triomphe. +Les cohéritiers, arrivés de Rome, furieux contre nous, +ayant appris les détails de cette mort si prompte, nous +accusèrent de l'avoir hâtée par le poison, et demandèrent +qu'on déterrât le corps pour s'en assurer. On procéda +à cette opération, et l'on reconnut au premier coup +d'oeil les traces d'un poison violent.—Nous sommes +perdus! me dit Leoni en entrant dans ma chambre; Ildegonda +est morte empoisonnée, et l'on nous accuse. +Qui a fait cette abomination? il ne faut pas le demander; +c'est Satan sous la figure de Lorenzo. Voilà comme il +nous sert; il est en sûreté, et nous sommes entre les +mains de la justice. Te sens-tu le courage de sauter par +la fenêtre?</p> + +<p>—Non, lui dis-je, je suis innocente, je ne crains +rien; si vous êtes coupable, fuyez.</p> + +<p>—Je ne suis pas coupable, Juliette, dit-il en me serrant +le bras avec violence; ne m'accusez pas quand je +ne m'accuse pas moi-même. Vous savez qu'ordinairement +je ne m'épargne pas.</p> + +<p>Nous fûmes arrêtés et jetés en prison. On instruisit +contre nous un procès criminel; mais il fut moins long +et moins grave qu'on ne s'y attendait; notre innocence +nous sauva. En présence d'une si horrible accusation, je +retrouvai toute la force que donne une conscience pure. +Ma jeunesse et mon air de sincérité me gagnèrent l'esprit +des juges au premier abord. Je fus promptement acquittée. +L'honneur et la vie de Leoni furent un peu plus +longtemps en suspens. Mais il était impossible, malgré +les apparences, de trouver une preuve contre lui, car +il n'était pas coupable; il avait horreur de ce crime, +son visage et ses réponses le disaient assez. Il sortit pur +de cette accusation. Tous les laquais furent soupçonnés.</p> + +<p>Le marquis avait disparu; mais il revint secrètement au +moment où nous sortions de prison, et intima à Leoni +l'ordre de partager la succession avec lui. Il déclara que +nous lui devions tout, que, sans la hardiesse et la +promptitude de sa résolution, le testament eût été déchiré. +Leoni lui fit les plus horribles menaces, mais le +marquis ne s'en effraya point. Il avait, pour le tenir en +respect, le meurtre de Henryet, commis sous ses yeux +par Leoni, et il pouvait l'entraîner dans sa perte. Leoni +furieux se soumit à lui payer une somme considérable. +Ensuite nous recommençâmes à mener une vie folle et à +étaler un luxe effréné: se ruiner de nouveau fut pour +Leoni l'affaire de six mois. Je voyais sans regret s'en aller +ces biens que j'avais acquis avec honte et douleur; +mais j'étais effrayée pour Leoni de la misère qui s'approchait +encore de nous. Je savais qu'il ne pourrait pas +la supporter, et que, pour en sortir, il se précipiterait +dans de nouvelles fautes et dans de nouveaux dangers. +Il était malheureusement impossible de l'amener à un +sentiment de retenue et de prévoyance; il répondait par +des caresses ou des plaisanteries à mes prières et à mes +avertissements. Il avait quinze chevaux anglais dans son +écurie, une table ouverte à toute la ville, une troupe de +musiciens à ses ordres. Mais ce qui le ruina le plus vite, +ce furent les dons énormes qu'il fut obligé de faire à ses +anciens compagnons pour les empêcher de venir fondre +sur lui, et de faire de sa maison une caverne de voleurs. +Il avait obtenu d'eux qu'ils n'exerceraient pas leur +industrie chez lui; et, pour les décider à sortir du salon +quand ses hôtes commençaient à jouer, il était obligé de +leur payer chaque jour une certaine redevance. Cette intolérable +dépendance lui donnait parfois envie de fuir le +monde et d'aller se cacher avec moi dans quelque tranquille +retraite. Mais il est vrai de dire que celle idée l'effrayait +encore plus; car l'affection que je lui inspirais +n'avait plus assez de force pour remplir toute sa vie. Il +était toujours prévenant avec moi; mais, comme à Venise, +il me délaissait pour s'enivrer de tous les plaisirs +de la richesse. Il menait au dehors la vie la plus dissolue, +et entretenait plusieurs maîtresses qu'il choisissait +dans un monde élégant, auxquelles il faisait des présents +magnifiques, et dont la société flattait sa vanité insatiable. +Vil et sordide pour acquérir, il était superbe dans +sa prodigalité. Son mobile caractère changeait avec sa +fortune, et son amour pour moi en subissait toutes les +phases. Dans l'agitation et la souffrance que lui causaient +ses revers, n'ayant que moi au monde pour le plaindre +et pour l'aimer, il revenait à moi avec transport; mais +au milieu des plaisirs il m'oubliait, et cherchait ailleurs +des jouissances plus vives. Je savais toutes ses infidélités; +soit paresse, soit indifférence, soit confiance en mon +pardon infatigable, il ne se donnait plus la peine de me +les cacher; et quand je lui reprochais l'indélicatesse de +cette franchise, il me rappelait ma conduite envers la +princesse Zagarolo, et me demandait si ma miséricorde +était déjà épuisée. Le passé m'enchaînait donc absolument +à la patience et à la douleur. Ce qu'il y avait d'injuste +dans la conduite de Leoni, c'est qu'il semblait +croire que désormais je dusse accomplir tous ces sacrifices +sans souffrir, et qu'une femme pût prendre l'habitude +de vaincre sa jalousie...</p> + +<p>Je reçus une lettre de ma mère, qui enfin avait eu de +mes nouvelles par Henryet, et qui, au moment de se mettre +en route pour venir me chercher, était tombée dangereusement +malade. Elle me conjurait de venir la soigner, +et me promettait de me recevoir sans reproches et avec +reconnaissance. Cette lettre était mille fois trop douce et +trop bonne. Je la baignai de mes larmes; mais elle me +semblait malgré moi déplacée, les expressions en étaient +inconvenantes à force de tendresse et d'humilité. Le dirai-je, +hélas! ce n'était pas le pardon d'une mère généreuse, +c'était l'appel d'une femme malade et ennuyés. Je +partis aussitôt et la trouvai mourante. Elle me bénit, me +pardonna et mourut dans mes bras, en me recommandant +de la faire ensevelir dans un certaine robe qu'elle +avait beaucoup aimée.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXI.</h3> + +<p>Tant de fatigues, tant de douleurs, avaient presque +épuisé ma sensibilité. Je pleurai à peine ma mère; je +m'enfermai dans sa chambre après qu'on eut emporté +son corps, et j'y restai morne et accablée pendant plusieurs +mois, occupée seulement à retourner le passé sous +toutes ses faces, et ne songeant pas à me demander ce +que je ferais de l'avenir. Ma tante, qui d'abord m'avait +fort mal accueillie, fut touchée de cette douleur muette, +que son caractère comprenait mieux que l'expansion des +larmes. Elle me donna des soins en silence, et veilla à +ce que je ne me laissasse pas mourir de faim. La tristesse +de cette maison, que j'avais vue si fraîche et si +brillante, convenait à la situation de mon âme. Je revoyais +les meubles qui me rappelaient les mille petits +événements frivoles de mon enfance. Je comparais ce +temps où une égratignure à mon doigt était l'accident le +plus terrible qui put bouleverser ma famille, à la vie infâme +et sanglante que j'avais menée depuis. Je voyais, +d'une part, ma mère au bal, de l'autre, la princesse +Zagarolo empoisonnée dans mes bras, et peut-être de +ma propre main. Le son des violons passait dans mes +rêves au milieu des cris d'Henryet assassiné; et, dans +l'obscurité de la prison où, pendant trois mois d'angoisses, +j'avais attendu chaque jour une sentence de mort, +je voyais arriver à moi, au milieu de l'éclat des bougies +et du parfum des fleurs, mon fantôme vêtu d'un crêpe +d'argent et couvert de pierreries. Quelquefois, fatiguée +de ces rêves confus et effrayants, je soulevais les rideaux, +je m'approchais de la fenêtre et je regardais +cette ville où j'avais été si heureuse et si vantée, les arbres +de cette promenade où tant d'admiration avait suivi +chacun de mes pas. Mais bientôt je m'apercevais de +l'insultante curiosité qu'excitait ma figure pâle. On s'arrêtait +sous ma fenêtre, on se groupait pour parler de +moi en me montrant presque au doigt. Alors je me retirais, +je faisais retomber les rideaux, j'allais m'asseoir +auprès du lit de ma mère, et j'y restais jusqu'à ce que +ma tante vint, avec sa ligure et ses pas silencieux, me +prendre le bras et me conduire à table. Ses manières en +cette circonstance de ma vie me parurent les plus convenables +et les plus généreuses qu'on pût avoir envers +moi. Je n'aurais pas écouté les consolations, je n'aurais +pu supporter les reproches, je n'aurais pas cru à des +marques d'estime. L'affection muette et la pitié délicate +me furent plus sensibles. Cette figure morne qui passait +sans bruit autour de moi comme un fantôme, comme un +souvenir du temps passé, était la seule qui ne put ni +me troubler ni m'effrayer. Quelquefois je prenais ses +mains sèches, et je les pressais sur ma bouche pendant +quelques minutes, sans dire un mot, sans laisser échapper +un soupir. Elle ne répondait jamais à cette caresse, +mais elle restait là sans impatience et ne retirait pas ses +mains à mes baisers; c'était beaucoup.</p> + +<p>Je ne pensais plus à Leoni que comme à un souvenir +terrible que j'éloignais de toutes mes forces. Retourner +vers lui était une pensée qui me faisait frémir comme +eût fait la vue d'un supplice. Je n'avais plus assez de +vigueur pour l'aimer ou le haïr. Il ne m'écrivait pas, et +je ne m'en apercevais pas, tant j'avais peu compté sur +ses lettres. Un jour il en arriva une qui m'apprit de nouvelles +calamités. On avait trouvé un testament de la +princesse Zagarolo dont la date était plus récente que +celle du nôtre. Un de ses serviteurs, en qui elle avait +confiance, en avait été le dépositaire depuis sa mort jusqu'à +ce jour. Elle avait fait ce testament à l'époque où +Leoni l'avait délaissée pour me soigner, et où elle avait +eu des doutes sur notre fraternité. Depuis, elle avait +songé à le déchirer en se réconciliant avec nous; mais, +comme elle était sujette à mille caprices, elle avait gardé +pres d'elle les deux testaments, afin d'être toujours prête +à en laisser subsister un. Leoni savait dans quel meuble +était déposé le sien; mais l'autre était connu seulement +de Vincenzo, l'homme de confiance de la princesse; et +il devait, à un signe d'elle, le brûler ou le conserver.</p> + +<p>Elle ne s'attendait pas, l'infortunée, à une mort si violente +et si soudaine. Vincenzo, que Leoni avait comblé +de ses générosités, et qui lui était tout dévoué à cette +époque, n'ayant d'ailleurs pas pu savoir les dernières +intentions de la princesse, conserva le testament sans +rien dire, et nous laissa produire le nôtre. Il eût pu +s'enrichir par ce moyen en nous menaçant ou en vendant +son secret aux héritiers naturels; mais ce n'était +pas un malhonnête homme ni un méchant coeur. Il nous +laissa jouir de la succession sans exiger de meilleurs +traitements que ceux qu'il recevait. Mais, quand j'eus +quitté Leoni, il devint mécontent; car Leoni était brutal +avec ses gens, et je les enchaînais seule à son service +par mon indulgence. Un jour Leoni s'oublia jusqu'à +frapper ce vieillard, qui aussitôt tira le testament de sa +poche et lui déclara qu'il allait le porter chez les cousins +de la princesse. Aucune menace, aucune prière, aucune +offre d'argent ne put apaiser son ressentiment. Le marquis +arriva et résolut d'employer la force pour lui arracher +le fatal papier; mais Vincenzo, qui, malgré son +âge, était un homme remarquablement vigoureux, le +renversa, le frappa, menaça Leoni de le jeter par la fenêtre +s'il s'attaquait à lui, et courut produire les pièces +de sa vengeance. Leoni fut aussitôt dépossédé, condamné +à représenter tout ce qu'il avait mangé de la succession, +c'est-à-dire les trois quarts. Incapable de s'acquitter, +il essaya vainement de fuir. Il fut mis eu prison, +et c'est de là qu'il m'écrivait, non pas tous les détails +que je viens de vous dire et que j'ai sus depuis, mais en peu +de mots l'horreur de sa situation. Si je ne venais à son +secours, il pourrait languir toute sa vie dans la captivité +la plus affreuse, car il n'avait plus le moyen de se procurer +le bien-être dont nous avions pu nous entourer +lors de notre première réclusion. Ses amis l'abandonnaient +et se réjouissaient peut-être d'être débarrassés de +lui. Il était absolument sans ressources, dans un cachot +humide où la lèpre le dévorait déjà. On avait vendu ses +bijoux et jusqu'à ses hardes; il avait à peine de quoi se +préserver du froid.</p> + +<p>Je partis aussitôt. Comme je n'avais jamais eu l'intention +de me fixer à Bruxelles, et que la paresse de la douleur +m'y avait seule enchaînée depuis une demi-année J'avais +converti à peu près tout mon héritage en argent comptant; +j'avais formé souvent le projet de l'employer à fonder +un hôpital pour les filles repenties, et à m'y faire +religieuse. D'autres fois j'avais songé à placer cet argent +sur la Banque de France, et à en faire pour Leoni une +rente inaliénable qui le préservât à jamais du besoin et +des bassesses. Je n'aurais gardé pour moi qu'une modique +pension viagère, et j'aurais été m'ensevelir seule dans la +vallée suisse, où le souvenir de mon bonheur m'aurait +aidé à supporter l'horreur de la solitude. Lorsque j'appris +le nouveau malheur où Leoni était tombé, je sentis +mon amour et ma sollicitude pour lui se réveiller plus +vifs que jamais. Je fis passer toute ma fortune à un banquier +de Milan. Je n'en réservai qu'un capital suffisant +pour doubler la pension que mon père avait léguée à ma +tante. Ce capital fut, à sa grande satisfaction, la maison +que nous habitions, et où elle avait passé la moitié de sa +vie. Je lui en abandonnai la possession et je partis pour +rejoindre Leoni. Elle ne me demanda pas où j'allais, elle +le savait trop bien; elle n'essaya point de me retenir; +elle ne me remercia point, elle me pressa la main; mais, +en me retournant, je vis couler lentement sur sa joue +ridée la première larme que je lui eusse jamais vu répandre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII.</h3> + +<p>Je trouvai Leoni dans un état horrible, hâve, livide +et presque fou. C'était la première fois que la misère et +la souffrance l'avaient étreint réellement. Jusque-là il +n'avait fait que voir crouler son opulence peu à peu, +tout en cherchant et en trouvant les moyens de la rétablir. +Ses désastres en ce genre avaient été grands; l'industrie +et le hasard ne l'avaient jamais laissé longtemps +aux prises avec les privations de l'indigence. Sa force +morale s'était toujours maintenue, mais elle fut vaincue +quand la force physique l'abandonna. Je le trouvai dans +un état d'excitation nerveuse qui ressemblait à de la +fureur. Je me portai caution de sa dette. Il me fut aisé de +fournir les preuves de ma solvabilité, je les avais sur +moi. Je n'entrai donc dans sa prison que pour l'en faire +sortir. Sa joie fut si violente, qu'il ne put la soutenir, et +qu'il fallut le transporter évanoui dans la voiture.</p> + +<p>Je l'emmenai à Florence et l'entourai de tout le bien-être +que je pus lui procurer. Toutes ses dettes payées, +il me restait fort peu de chose. Je mis tous mes soins à +lui faire oublier les souffrances de sa prison. Son corps +robuste fut vite rétabli, mais son esprit resta malade. +Les terreurs de l'obscurité et les angoisses du désespoir +avaient fait une profonde impression sur cet homme actif, +entreprenant, habitué aux jouissances de la richesse +ou aux agitations de la vie aventureuse. L'inaction l'avait +brisé. Il était devenu sujet à des frayeurs puériles, à +des violences terribles; il ne pouvait plus supporter aucune +contrariété; et ce qu'il y eut de plus affreux, c'est +qu'il s'en prenait à moi de toutes celles que je ne pouvais +lui éviter. Il avait perdu cette puissance de volonté +qui lui faisait envisager sans crainte l'avenir le plus précaire. +Il s'effrayait maintenant de la pauvreté, et me demandait +chaque jour quelles ressources j'aurais quand +celles que j'avais encore seraient épuisées. Je ne savais +que répondre, j'étais épouvantée moi-même de notre +prochain dénûment. Ce moment arriva. Je me mis à +peindre à l'aquarelle des écrans, des tabatières et divers +autres petits meubles en bois de Spa. Quand j'avais travaillé +douze heures par jour, j'avais gagné huit ou dix +francs. C'eût été assez pour mes besoins; mais pour +Leoni c'était la misère la plus profonde. Il avait envie de +cent choses impossibles; il se plaignait avec amertume, +avec fureur de n'être plus riche. Il me reprochait souvent +d'avoir payé ses dettes, et de ne pas m'être sauvée +avec lui en emportant mon argent. J'étais forcée, pour +l'apaiser, de lui prouver qu'il m'eût été impossible de le +tirer de prison en commettant cette friponnerie. Il se +mettait à la fenêtre et maudissait avec d'horribles jurements +les gens riches qui passaient dans leurs équipages. +Il me montrait ses vêtements usés, et me disait avec un +accent impossible à rendre: «Tu ne <i>peux</i> donc pas +m'en faire faire d'autres? Tu ne <i>veux</i> donc pas?» il finit +par me répéter si souvent que je pouvais le tirer de cette +détresse et que j'avais l'égoïsme et la cruauté de l'y laisser, +que je le crus fou et que je n'essayai plus de lui +faire entendre raison. Je gardais le silence chaque fois +qu'il y revenait, et je lui cachais mes larmes, qui ne +servaient qu'à l'irriter. Il pensa que je comprenais ses +abominables suggestions, et traita mon silence d'indifférence +féroce et d'obstination imbécile. Plusieurs fois il +me frappa violemment et m'eût tuée si on ne fût venu à +mon secours. Il est vrai que quand ces accès étaient +passés, il se jetait à mes pieds et me demandait pardon +avec des larmes. Mais j'évitais, autant que possible, ces +scènes de réconciliation, car l'attendrissement causait +une nouvelle secousse à ses nerfs et provoquait le retour +de la crise. Cette irritabilité cessa enfin et fit place à une +sorte de désespoir morne et stupide plus affreux encore. +Il me regardait d'un air sombre et semblait nourrir contre +moi une haine cachée et des projets de vengeance. +Quelquefois, en m'éveillant au milieu de la nuit, je le +voyais debout auprès de mon lit avec sa figure sinistre, +je croyais qu'il voulait me tuer, et je poussais des cris +de terreur. Mais il haussait les épaules et retournait à son +lit avec un rire hébété.</p> + +<p>Malgré tout cela, je l'aimais encore, non plus tel qu'il +était, mais à cause de ce qu'il avait été et de ce qu'il +pouvait redevenir. Il y avait des moments où j'espérais +qu'une heureuse révolution s'opérerait en lui, et qu'il +sortirait de cette crise, renouvelé et corrigé de tous ses +mauvais penchants. Il semblait ne plus songer à les satisfaire, +et n'exprimait plus ni regrets ni désirs de quoi +que ce soit. Je n'imaginais pas le sujet des longues méditations +où il semblait plongé. La plupart du temps ses +yeux étaient fixés sur moi avec une expression si étrange, +que j'avais peur de lui. Je n'osais lui parler, mais je lui +demandais grâce par des regards suppliants. Alors il me +semblait voir les siens s'humecter et un soupir imperceptible +soulever sa poitrine; puis il détournait la tête +comme s'il eût voulu cacher ou étouffer son émotion, et +il retombait dans sa rêverie. Je me flattais alors qu'il +faisait des réflexions salutaires, et que bientôt il m'ouvrirait +son coeur pour me dire qu'il avait conçu la haine +du vice et l'amour de la vertu.</p> + +<p>Mes espérances s'affaiblirent lorsque je vis le marquis +de... reparaître autour de nous. Il n'entrait jamais dans +mon appartement, parce qu'il savait l'horreur que j'avais +de lui; mais il passait sous les fenêtres et appelait +Leoni, ou venait jusqu'à ma porte et frappait d'une certaine +manière pour l'avertir. Alors Leoni sortait avec +lui et restait longtemps dehors. Un jour je les vis passer +et repasser plusieurs fois; le vicomte de Chalm était avec +eux.—Leoni est perdu, pensai-je, et moi aussi; il va +se commettre sous mes yeux quelque nouveau crime.</p> + +<p>Le soir Leoni rentra tard; et, comme il quittait ses +compagnons à la porte de la rue, je l'entendis prononcer +ces paroles:—Mais vous lui direz bien que je suis fou; +absolument fou, que, sans cela, je n'y aurais jamais +consenti. Elle doit bien savoir que la misère m'a rendu +fou. Je n'osai point lui demander d'explication, et je lui +servis son modeste repas. Il n'y toucha pas et se mit à +attiser le feu convulsivement; puis il me demanda de +l'éther, et après en avoir pris une très forte dose, il se +coucha et parut dormir. Je travaillais tous les soirs aussi +longtemps que je le pouvais sans être vaincue par le sommeil +et la fatigue. Ce soir-là, je me sentis si lasse, que +je m'endormis dès minuit. A peine étais-je couchée, que +j'entendis un léger bruit, et il me sembla que Leoni +s'habillait pour sortir. Je l'appelai et lui demandai ce +qu'il faisait.—Rien, dit-il, je veux me lever et t'aller +trouver; mais je crains ta lumière, tu sais que cela m'attaque +les nerfs et me cause des douleurs affreuses à la +tête; éteins-la.—J'obéis.—Est-ce fait? me dit-il. Maintenant +recouche-toi, j'ai besoin de t'embrasser, attends-moi. +Cette marque d'affection, qu'il ne m'avait pas donnée +depuis plusieurs semaines, fit tressaillir mon pauvre +coeur de joie et d'espérance. Je me flattai que le réveil +de sa tendresse allait amener celui de sa raison et de sa +conscience. Je m'assis sur le bord de mon lit et je l'attendis +avec transport. Il vint se jeter dans mes bras ouverts +pour le recevoir, et, m'étreignant avec passion, il +me renversa sur mon lit. Mais, au même instant, un +sentiment de méfiance, qui me fut envoyé par la protection +du ciel ou par la délicatesse de mon instinct, me +fit passer la main sur le visage de celui qui m'embrassait. +Leoni avait laissé croître sa barbe et ses moustaches depuis +qu'il était malade; je trouvai un visage lisse et uni. +Je fis un cri et le repoussai violemment.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? me dit la voix de Leoni.</p> + +<p>—Est-ce que tu as coupé ta barbe? lui dis-je.</p> + +<p>—Tu le vois bien, me répondit-il.</p> + +<p>Mais alors je m'aperçus que la voix parlait à mon +oreille en même temps qu'une autre bouche se collait à +la mienne. Je me dégageai avec la force que donnent la +colère et le désespoir, et, m'enfuyant au bout de la chambre, +je relevai précipitamment la lampe, que j'avais couverte +et non éteinte. Je vis lord Edwards, assis sur le +bord du lit, stupide et déconcerté (je crois qu'il était ivre), +et Leoni, qui venait à moi d'un air égaré.—Misérable! +m'écriai-je.</p> + +<p>—Juliette, me dit-il avec des yeux hagards et une voix +étouffée, cédez, si vous m'aimez. Il s'agit pour moi de +sortir de la misère où vous voyez que je me consume. Il +s'agit de ma vie et de ma raison, vous le savez bien. Mon +salut sera le prix de votre dévouement; et quant à vous, +vous serez désormais riche et heureuse avec un homme +qui vous aime depuis longtemps, et à qui rien ne coûte +pour vous obtenir. Consens-y, Juliette, ajouta-t-il à voix +basse, ou je te poignarde quand il sera hors de la chambre.</p> + +<p>La frayeur m'ôta le jugement: je m'élançai par la fenêtre +au risque de me tuer. Des soldats qui passaient me +relevèrent; on me rapporta évanouie dans la maison. +Quand je revins à moi, Leoni et ses complices l'avaient +quittée. Ils avaient déclaré que je m'étais précipitée par +la fenêtre dans un accès de fièvre cérébrale, tandis qu'ils +étaient allés dans une autre chambre pour me chercher +des secours. Ils avaient feint beaucoup de consternation. +Leoni était resté jusqu'à ce que le chirurgien qui me soigna +eût déclaré que je n'avais aucune fracture. Alors +Leoni était sorti en disant qu'il allait rentrer, et depuis +deux jours il n'avait pas reparu. Il ne revint pas, et je ne +le revis jamais.</p> + +<p>Ici Juliette termina son récit, et resta accablée de fatigue +et de tristesse.—C'est alors, ma pauvre enfant, lui +dis-je, que je fis connaissance avec toi. Je demeurais dans +la même maison. Le récit de ta chute m'inspira de la curiosité. +Bientôt j'appris que tu étais jeune et digne d'un +intérêt sérieux; que Leoni, après t'avoir accablée des plus +mauvais traitements, t'avait enfin abandonnée mourante +et dans la misère. Je voulus te voir; tu étais dans le délire +quand j'approchai de ton lit. Oh! que tu étais belle, Juliette, +avec tes épaules nues, tes cheveux épars, tes lèvres +brûlées du feu de la fièvre, et ton visage animé par l'énergie +de la souffrance! Que tu me semblas belle encore, +lorsque, abattue par la fatigue, tu retombas sur ton oreiller, +pâle et penchée comme une rose blanche qui s'effeuille +à la chaleur du jour! Je ne pus m'arracher d'auprès +de toi. Je me sentis saisi d'une sympathie irrésistible, +entraîné par un intérêt que je n'avais jamais éprouvé. Je +fis venir les premiers médecins de la ville; je te procurai +tous les secours qui te manquaient. Pauvre fille abandonnée! +je passai les nuits près de toi, je vis ton désespoir, +je compris ton amour. Je n'avais jamais aimé, aucune +femme ne me semblait pouvoir répondre à la passion +que je me sentais capable de ressentir. Je cherchais +un coeur aussi fervent que le mien. Je me méfiais de tous +ceux que j'éprouvais, et bientôt je reconnaissais la prudence +de ma retenue en voyant la sécheresse et la frivolité +de ces coeurs féminins. Le tien me sembla le seul qui +pût me comprendre. Une femme capable d'aimer et de +souffrir comme tu avais fait était la réalisation de tous +mes rêves. Je désirai, sans l'espérer beaucoup, obtenir +ton affection. Ce qui me donna la présomption d'essayer +de te consoler, ce fut la certitude que je sentis en moi +de t'aimer sincèrement et généreusement. Tout ce que +tu disais dans ton délire te faisait connaître à moi autant +que l'a fait depuis notre intimité. Je connus que tu étais +une femme sublime aux prières que tu adressais à Dieu +à voix haute, avec un accent dont rien ne pourrait rendre +la sainteté déchirante. Tu demandais pardon pour +Leoni, toujours pardon, jamais vengeance! Tu invoquais +les âmes de tes parents, tu leur racontais d'une voix haletante +par quels malheurs tu avais expié ta fuite et leur +douleur. Quelquefois tu me prenais pour Leoni et tu m'adressais +des reproches foudroyants; d'autres fois tu te +croyais avec lui en Suisse, et tu me pressais dans tes +bras avec passion. Il m'eût été bien facile alors d'abuser +de ton erreur, et l'amour qui s'allumait dans mon sein +me faisait de tes caresses insensées un véritable supplice. +Mais je serais mort plutôt que de succomber à mes désirs, +et la fourberie de lord Edwards, dont tu me parlais sans +cesse, me semblait la plus déshonorante infamie qu'un +homme pût commettre. Enfin, j'ai eu le bonheur de sauver +ta vie et ta raison, ma pauvre Juliette; depuis ce +temps j'ai bien souffert et j'ai été bien heureux par toi. +Je suis un fou peut-être de ne pas me contenter de l'amitié +et de la possession d'une femme telle que toi, mais +mon amour est insatiable. Je voudrais être aimé comme +le fut Leoni, et je te tourmente de cette folle ambition. +Je n'ai pas son éloquence et ses séductions, mais je t'aime, +moi. Je ne t'ai pas trompée, je ne te tromperai jamais. +Ton coeur, longtemps fatigué, devrait s'être reposé à force +de dormir sur le mien. Juliette! Juliette! quand m'aimeras-tu +comme tu sais aimer?</p> + +<p>—A présent et toujours, me répondit-elle; tu m'as +sauvée, tu m'as guérie et tu m'aimes. J'étais une folle, je le +vois bien, d'aimer un pareil homme. Tout ce que je viens +de te raconter m'a remis sous les yeux des infamies que +j'avais presque oubliées. Maintenant je ne sens plus que +de l'horreur pour le passé, et je ne veux plus y revenir. +Tu as bien fait de me laisser dire tout cela; je suis calme, +et je sens bien que je ne peux plus aimer son souvenir. +Tu es mon ami, toi; tu es mon sauveur, mon frère et +mon amant.</p> + +<p>—Dis aussi ton mari, je t'en supplie, Juliette!</p> + +<p>—Mon mari, si tu veux, dit-elle en m'embrassant avec +une tendresse qu'elle ne m'avait jamais témoignée aussi +vivement et qui m'arracha des larmes de joie et de reconnaissance.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXIII.</h3> + + +<p>Je me réveillai si heureux le lendemain que je ne pensai +plus à quitter Venise. Le temps était magnifique, le +soleil était doux comme au printemps. Des femmes élégantes +couvraient les quais et s'amusaient aux lazzi des +masques qui, à demi couchés sur les rampes des ponts, +agaçaient les passants et adressaient tour à tour des impertinences +et des flatteries aux femmes laides et jolies. +C'était le mardi gras; triste anniversaire pour Juliette. +Je désirai la distraire; je lui proposai de sortir, et elle y +consentit.</p> + +<p>Je la regardais avec orgueil marcher à mes côtés. On +donne peu le bras aux femmes à Venise, on les soutient +seulement par le coude en montant et en descendant les +escaliers de marbre blanc qui à chaque pas se présentent +pour traverser les canaux. Juliette avait tant de grâce et +de souplesse dans tous ses mouvements, que j'avais une +joie puérile à la sentir à peine s'appuyer sur ma main +pour franchir ces ponts. Tous les regards se fixaient sur +elle, et les femmes, qui jamais ne regardent avec plaisir +la beauté d'une autre femme, regardaient au moins avec +intérêt l'élégance de ses vêtements et de sa démarche, +qu'elles eussent voulu imiter. Je crois encore voir la toilette +et le maintien de Juliette. Elle avait une robe de +velours violet avec un boa et un petit manchon d'hermine. +Son chapeau de satin blanc encadrait son visage toujours +pâle, mais si parfaitement beau que, malgré sept ou huit +années de fatigues et de chagrins mortels, tout le monde +lui donnait dix-huit ans tout au plus. Elle était chaussée +de bas de soie violets, si transparents qu'on voyait au +travers sa peau blanche et mate comme de l'albâtre. +Quand elle avait passé et qu'on ne voyait plus sa figure, +on suivait de l'oeil ses petits pieds, si rares en Italie. +J'étais heureux de la voir admirer ainsi; je le lui disais, +et elle me souriait avec une douceur affectueuse. J'étais +heureux!...</p> + +<p>Un bateau pavoisé et plein de masques et de musiciens +s'avança sur le canal de la Giadecca. Je proposai à +Juliette de prendre une gondole et d'en approcher pour +voir les costumes. Elle y consentit. Plusieurs sociétés +suivirent notre exemple, et bientôt nous nous trouvâmes +engagés dans un groupe de gondoles et de barques qui +accompagnaient avec nous le bateau pavoisé et semblaient +lui servir d'escorte.</p> + +<p>Nous entendîmes dire aux gondoliers que cette troupe +de masques était composée des jeunes gens les plus riches +et les plus à la mode dans Venise. Ils étaient en effet +d'une élégance extrême; leurs costumes étaient fort riches, +et le bateau était orné de voiles de soie, de banderoles +de gaze d'argent et de tapis d'Orient de la plus +grande beauté. Leurs vêtements étaient ceux des anciens +Vénitiens, que Paul Véronèse, par un heureux anachronisme, +a reproduits dans plusieurs sujets de dévotion, +entre autres dans le magnifique tableau des <i>Noces</i>, dont +la république de Venise fit présent à Louis XIV, et qui +est au musée de Paris. Sur le bord du bateau je remarquai +surtout un homme vêtu d'une longue robe de soie +vert-pâle, brodée de longues arabesques d'or et d'argent. +Il était debout et jouait de la guitare dans une attitude +si noble, sa haute taille était si bien prise, qu'il semblait +fait exprès pour porter ces habits magnifiques. Je le fis +remarquer à Juliette, qui leva les yeux sur lui machinalement, +le vit à peine, et me répondit: «Oui, oui, superbe!» +en pensant à autre chose.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p> + +<p>Nous suivions toujours, et, poussés par les autres barques, +nous touchions le bateau pavoisé du côté précisément +où se tenait cet homme. Juliette était aussi debout +avec moi et s'appuyait sur le couvert de la gondole pour +ne pas être renversée par les secousses que nous recevions +souvent. Tout à coup cet homme se pencha vers +Juliette comme pour la reconnaître, passa la guitare à son +voisin, arracha son masque noir et se tourna de nouveau +vers nous. Je vis sa figure, qui était belle et noble s'il en +fut jamais. Juliette ne le vit pas. Alors il l'appela à demi-voix, +et elle tressaillit comme si elle eût été frappée d'une +commotion galvanique.</p> + +<p>—Juliette! répéta-t-il d'une voix plus forte.</p> + +<p>—Leoni! s'écria-t-elle avec transport.</p> + +<p>C'est encore pour moi comme un rêve. J'eus un éblouissement; +je perdis la vue pendant une seconde, je crois. +Juliette s'élança, impétueuse et forte. Tout à coup je la +vis transportée comme par magie sur le bateau, dans les +bras de Leoni; un baiser délirant unissait leurs lèvres. +Le sang me monta au cerveau, me bourdonna dans les +oreilles, me couvrit les yeux d'un voile plus épais; je ne +sais pas ce qui se passa. Je revins à moi en montant l'escalier +de mon auberge. J'étais seul; Juliette était partie +avec Leoni.</p> + +<p>Je tombai dans une rage inouïe, et pendant trois heures +je me comportai comme un épileptique. Je reçus vers le +soir une lettre de Juliette conçue en ces termes:</p> + +<p>«Pardonne-moi, pardonne-moi, Bustamente; je t'aime, +je te vénère, je te bénis à genoux pour ton amour et tes +bienfaits. Ne me hais pas; tu sais que je ne m'appartiens +pas, qu'une main invisible dispose de moi et me +jette malgré moi dans les bras de cet homme. O mon +ami, pardonne-moi, ne te venge pas! je l'aime, je ne +puis vivre sans lui. Je ne puis savoir qu'il existe sans +le désirer, je ne puis le voir passer sans le suivre. Je +suis sa femme; il est mon maître, vois-tu: il est impossible +que je me dérobe à sa passion et à son autorité. +Tu as vu si j'ai pu résister à son appel. Il y a eu +comme une force magnétique, comme un aimant qui +m'a soulevée et qui m'a jetée sur son coeur; et pourtant +j'étais près de toi, j'avais ma main dans la tienne. +Pourquoi ne m'as-tu pas retenue? tu n'en as pas eu la +force; ta main s'est ouverte, ta bouche n'a même pas pu +me rappeler; tu vois que cela ne dépend pas de nous.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p> + +<p>Il y a une volonté cachée, une puissance magique qui +ordonne et opère ces choses étranges. Je ne puis briser +la chaîne qui est entre moi et Leoni; c'est le boulet qui +accouple les galériens, mais c'est la main de Dieu qui +l'a rivé.</p> + +<p>«O mon cher Aleo, ne me maudis pas! je suis à tes +pieds. Je te supplie de me laisser être heureuse. Si tu +savais comme il m'aime encore, comme il m'a reçue avec +joie! quelles caresses, quelles paroles, quelles larmes!... +Je suis comme ivre, je crois rêver... Je dois oublier son +crime envers moi: il était fou. Après m'avoir abandonnée, +il est arrivé à Naples dans un tel état d'aliénation +qu'il a été enfermé dans un hôpital de fous. Je ne sais +par quel miracle il en est sorti guéri, ni par quelle protection +du sort il se trouve maintenant remonté au faîte +de la richesse. Mais il est plus beau, plus brillant, plus +passionné que jamais. Laisse-moi, laisse-moi l'aimer, +dussé-je être heureuse seulement un jour et mourir demain. +Ne dois-tu pas me pardonner de l'aimer si follement, +toi qui as pour moi une passion aveugle et aussi +mal placée?</p> + +<p>Pardonne, je suis folle; je ne sais ni de quoi je te +parle, ni ce que je te demande. Oh! ce n'est pas de me +recueillir et de me pardonner quand il m'aura de nouveau +délaissée; non! j'ai trop d'orgueil, ne crains rien. +Je sens que je ne te mérite plus, qu'en me jetant dans +ce bateau je me suis à jamais séparée de toi, que je ne +puis plus soutenir ton regard ni toucher ta main. Adieu +donc, Aleo! Oui, je t'écris pour te dire adieu, car je ne +puis pas me séparer de toi sans te dire que mon coeur +en saigne déjà, et qu'il se brisera un jour de regret et +de repentir. Va, tu seras vengé! Calme-toi maintenant, +pardonne, plains-moi, prie pour moi; sache bien que +je ne suis pas une ingrate stupide qui méconnaît ton +caractère et ses devoirs envers toi. Je ne suis qu'une +malheureuse que la fatalité entraîne et qui ne peut s'arrêter. +Je me retourne vers toi, et je t'envoie mille adieux, +mille baisers, mille bénédictions. Mais la tempête m'enveloppe +et m'emporte. En périssant sur les écueils où +elle doit me briser, je répéterai ton nom, et je t'invoquerai +comme un ange de pardon entre Dieu et moi.</p> + +<p>«JULIETTE.»</p> + +<p>Cette lettre me causa un nouvel accès de rage; puis je +tombai dans le désespoir; je sanglotai comme un enfant +pendant plusieurs heures; et, succombant à la fatigue, +je m'endormis sur ma chaise, seul, au milieu de cette +grande chambre où Juliette m'avait conté son histoire la +veille. Je me réveillai calme, j'allumai du feu; je fis plusieurs +fois le tour de la chambre d'un pas lent et mesuré.</p> + +<p>Quand le jour parut, je me rassis et je me rendormis: +ma résolution était prise; j'étais tranquille. A neuf heures +je sortis, je pris des informations dans toute la ville, et +je m'enquis de certains détails dont j'avais besoin. On +ignorait par quel procédé Leoni avait fait sa fortune; on +savait seulement qu'il était riche, prodigue, dissolu; tous +les hommes à la mode allaient chez lui, singeaient sa toilette +et se faisaient ses compagnons de plaisir. Le marquis +de... l'escortait partout et partageait son opulence; tous +deux étaient amoureux d'une courtisane célèbre, et, par +un caprice inouï, cette femme refusait leurs offres. Sa +résistance avait tellement aiguillonné le désir de Leoni, +qu'il lui avait fait des promesses exorbitantes, et qu'il n'y +avait aucune folie où elle ne pût l'entraîner.</p> + +<p>J'allai chez elle, et j'eus beaucoup de peine à la voir; +enfin elle m'admit et me reçut d'un air hautain, en me +demandant ce que je voulais du ton d'une personne +pressée de congédier un importun.</p> + +<p>—Je viens vous demander un service, lui dis-je. Vous +haïssez Leoni?</p> + +<p>—Oui, me répondit-elle, je le hais mortellement.</p> + +<p>—Puis-je vous demander pourquoi?</p> + +<p>—Il a séduit une jeune soeur que j'avais dans le +Frioul, et qui était honnête et sainte; elle est morte à +l'hôpital. Je voudrais manger le coeur de Leoni.</p> + +<p>—Voulez-vous m'aider, en attendant, à lui faire subir +une mystification cruelle?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Voulez-vous lui écrire et lui donner un rendez-vous?</p> + +<p>—Oui, pourvu que je ne m'y trouve pas.</p> + +<p>—Cela va sans dire. Voici le modèle du billet que vous +écrirez:</p> + +<p>«Je sais que tu as retrouvé ta femme et que tu l'aimes. +Je ne voulais pas de toi hier, cela me semblait trop +facile; aujourd'hui il me paraît piquant de te rendre +infidèle; je veux savoir d'ailleurs si le grand désir que +tu as de me posséder est capable de tout, comme tu +t'en vantes. Je sais que tu donnes un concert sur l'eau +cette nuit; je serai dans une gondole et je suivrai. Tu +connais mon gondolier Cristofano; tiens-toi sur le bord +de ton bateau et saute dans ma gondole au moment où +tu l'apercevras. Je te garderai une heure, après quoi +j'aurai assez de toi peut-être pour toujours. Je ne veux +pas de tes présents; je ne veux que cette preuve de +ton amour. A ce soir, ou jamais.»</p> + +<p>La Misana trouva le billet singulier, et le copia en +riant.</p> + +<p>—Que ferez-vous de lui quand vous l'aurez mis dans +la gondole?</p> + +<p>—Je le déposerai sur la rive du Lido, et le laisserai +passer là une nuit un peu longue et un peu froide.</p> + +<p>—Je vous embrasserais volontiers pour vous remercier, +dit la courtisane; mais j'ai un amant que je veux +aimer toute la semaine. Adieu.</p> + +<p>—Il faut, lui dis-je, que vous mettiez votre gondolier +à mes ordres.</p> + +<p>—Sans doute, dit-elle; il est intelligent, discret, robuste: +faites-en ce que vous voudrez.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXIV.</h3> + + +<p>Je rentrai chez moi; je passai le reste du jour à réfléchir +mûrement à ce que j'allais faire. Le soir vint; Cristofano +et la gondole m'attendaient sous la fenêtre. Je pris +un costume de gondolier; le bateau de Leoni parut tout +illuminé de verres de couleur qui brillaient comme des +pierreries depuis le faîte des mâts jusqu'au bout des moindres +cordages, et lançant des fusées de toutes parts dans +les intervalles d'une musique éclatante. Je montai à l'arrière +de la gondole, une rame à la main; je l'atteignis. +Leoni était sur le bord, dans le même costume que la +veille; Juliette était assise au milieu des musiciens; elle +avait aussi un costume magnifique; mais elle était abattue +et pensive, et semblait ne pas s'occuper de lui. Cristofano +ôta son chapeau et leva sa lanterne à la hauteur +de son visage. Leoni le reconnut et sauta dans la gondole.</p> + +<p>Aussitôt qu'il y fut entré, Cristofano lui dit que la Misana +l'attendait dans une autre gondole, auprès du jardin +public.—Eh! pourquoi n'est-elle pas ici? demanda-t-il.—<i>Non +so</i>, répondit le gondolier d'un air d'indifférence; +et il se remit à ramer. Je le secondais vigoureusement, et +en peu d'instants nous eûmes dépassé le jardin public. Il +y avait autour de nous une brume épaisse. Leoni se pencha +plusieurs fois et demanda si nous n'étions pas bientôt +arrivés. Nous glissions toujours rapidement sur la lagune +tranquille; la lune, pâle et baignée dans la vapeur, +blanchissait l'atmosphère sans l'éclairer. Nous passâmes +en contrebandiers la limite maritime qui ne se franchit +point ordinairement sans une permission de la police, et +nous ne nous arrêtâmes que sur la rive sablonneuse du +Lido, assez loin pour ne pas risquer de rencontrer un être +vivant.</p> + +<p>—Coquins! s'écria notre prisonnier, où diable m'avez-vous +conduit? où sont les escaliers du jardin public? +où est la gondole de la Misana? Ventredieu! nous sommes +dans le sable! Vous vous êtes perdus dans la brume, +butors que vous êtes, et vous me débarquez au hasard...</p> + +<p>—Non, Monsieur, lui dis-je en italien; ayez la bonté +de faire dix pas avec moi, et vous trouverez la personne +que vous cherchez. Il me suivit, et aussitôt Cristofano, +conformément à mes ordres, s'éloigna avec la gondole, et +alla m'attendre dans la lagune sur l'autre rive de l'île.</p> + +<p>—T'arrêteras-tu, brigand! me cria Leoni quand nous +eûmes marché sur la grève pendant quelques minutes. +Veux-tu me faire geler ici? où est ta maîtresse? où me +mènes-tu?</p> + +<p>—Seigneur, lui répondis-je en me retournant et en +tirant de dessous ma cape les objets que j'avais apportés, +permettez-moi d'éclairer votre chemin. Alors je tirai ma +lanterne sourde, je l'ouvris et je l'accrochai à un des +pieux du rivage.</p> + +<p>—Que diable fais-tu là? me dit-il, ai-je affaire à des +fous? De quoi s'agit-il?</p> + +<p>—Il s'agit, lui dis-je en tirant deux épées de dessous +mon manteau, de vous battre avec moi.</p> + +<p>—Avec toi, canaille! je te vais rosser comme tu le +mérites.</p> + +<p>—Un instant, lui dis-je en le prenant au collet avec +une vigueur dont il fut un peu étourdi, je ne suis pas ce +que vous croyez. Je suis noble tout aussi bien que vous; +de plus, je suis un honnête homme et vous êtes un scélérat. +Je vous fais donc beaucoup d'honneur en me battant +avec vous. Il me sembla que mon adversaire tremblait et +cherchait à s'échapper. Je le serrai davantage.</p> + +<p>—Que me voulez-vous? Par le nom du diable! s'écria-t-il, +qui êtes-vous? Je ne vous connais pas. Pourquoi +m'amenez-vous ici? Votre intention est-elle de m'assassiner? +Je n'ai aucun argent sur moi. Êtes-vous un voleur?</p> + +<p>—Non, lui dis-je, il n'y a de voleur et d'assassin ici +que vous; vous le savez bien.</p> + +<p>—Êtes-vous donc mon ennemi?</p> + +<p>—Oui, je suis votre ennemi.</p> + +<p>—Comment vous nommez-vous?</p> + +<p>—Cela ne vous regarde pas; vous le saurez si vous me +tuez.</p> + +<p>—Et si je ne veux pas vous tuer? s'écria-t-il en haussant +les épaules et en s'efforçant de prendre de l'assurance.</p> + +<p>—Alors vous vous laisserez tuer par moi, lui répondis-je, +car je vous jure qu'un de nous deux doit rester +ici cette nuit.</p> + +<p>—Vous êtes un bandit! s'écria-t-il en faisant des efforts +terribles pour se dégager. Au secours! au secours!</p> + +<p>—Cela est fort inutile, lui dis-je; le bruit de la mer +couvre votre voix, et vous êtes loin de tout secours humain. +Tenez-vous tranquille ou je vous étrangle; ne me +mettez pas en colère, profitez des chances de salut que +je vous donne. Je veux vous tuer et non vous assassiner. +Vous connaissez ce raisonnement-là. Battez-vous avec +moi, et ne m'obligez pas à profiter de l'avantage de la +force que j'ai sur vous, comme vous voyez. En parlant +ainsi, je le secouais par les épaules et le faisais plier +comme un jonc, bien qu'il fût plus grand que moi de +toute la tête. Il comprit qu'il était à ma disposition, et il +essaya de me dissuader.</p> + +<p>—Mais, Monsieur, si vous n'êtes pas fou, me dit-il, +vous avez une raison pour vous battre avec moi. Que +vous ai-je fait?</p> + +<p>—Il ne me plaît pas de vous le dire, répondis-je, et +vous êtes un lâche de me demander la cause de ma vengeance, +quand c'est vous qui devriez me demander raison.</p> + +<p>—Eh de quoi? reprit-il. Je ne vous ai jamais vu. Il ne +fait pas assez clair pour que je puisse bien distinguer vos +traits, mais je suis sûr que j'entends votre voix pour la +première fois.</p> + +<p>—Poltron! vous ne sentez pas le besoin de vous venger +d'un homme qui s'est moqué de vous, qui vous a fait donner +un rendez-vous pour vous mystifier, et qui vous +amène ici malgré vous pour vous provoquer? On m'avait +dit que vous étiez brave; faut-il vous frapper pour éveiller +votre courage?</p> + +<p>—Vous êtes un insolent, dit-il en se faisant violence.</p> + +<p>—A la bonne heure: je vous demande raison de ce +mot et je vais vous donner raison sur l'heure de ce soufflet. +Je lui frappai légèrement sur la joue. Il fit un hurlement +de rage et de terreur.</p> + +<p>—Ne craignez rien, lui dis-je en le tenant d'une main +et en lui donnant de l'autre une épée; défendez-vous. Je +sais que vous êtes le premier tireur de l'Europe, je suis +loin d'être de votre force. Il est vrai que je suis calme et +que vous avez peur, cela rend la chance égale. Sans lui +donner le temps de répondre, je l'attaquai vigoureusement. +Le misérable jeta son épée et se mit à fuir. Je le +poursuivis, je l'atteignis, je le secouai avec fureur. Je le +menaçai de le tirer dans la mer et de le noyer, s'il ne se +défendait pas. Quand il vit qu'il lui était impossible de +s'échapper, il prit l'épée et retrouva ce courage désespéré +que donnent aux plus peureux l'amour de la vie et +le danger inévitable. Mais soit que la faible clarté de la +lanterne ne lui permît pas de bien mesurer ses coups, +soit que la peur qu'il venait d'avoir lui eût ôté toute présence +d'esprit, je trouvai ce terrible duelliste d'une faiblesse +désespérante. J'avais tellement envie de ne pas le +massacrer, que je le ménageai longtemps. Enfin, il se +jeta sur mon épée en voulant faire une feinte, et il s'enferra +jusqu'à la garde.</p> + +<p>—Justice! justice! dit-il en tombant. Je meurs assassiné!</p> + +<p>—Tu demandes justice et tu l'obtiens, lui répondis-je. +Tu meurs de ma main comme Henryet est mort de la +tienne.</p> + +<p>Il fit un rugissement sourd, mordit le sable et rendit +l'âme.</p> + +<p>Je pris les deux épées et j'allai retrouver la gondole; +mais, en traversant l'île, je fus saisi de mille émotions +inconnues. Ma force faiblit tout à coup; je m'assis sur +une de ces tombes hébraïques qui sont à demi recouvertes +par l'herbe, et que ronge incessamment le vent +âpre et salé de la mer. La lune commençait à sortir des +brouillards, et les pierres blanches de ce vaste cimetière +se détachaient sur la verdure sombre du Lido. Je pensais +à ce que je venais de faire, et ma vengeance, dont je +m'étais promis tant de joie, m'apparut sous un triste aspect: +j'avais comme des remords, et pourtant j'avais cru +faire une action légitime et sainte en purgeant la terre +et en délivrant Juliette de ce démon incarné. Mais je ne +m'étais pas attendu à le trouver lâche. J'avais espéré +rencontrer un ferrailleur audacieux, et en m'attaquant à +lui j'avais fait le sacrifice de ma vie. J'étais troublé et +comme épouvanté d'avoir pris la sienne si aisément. Je +ne trouvais pas ma haine satisfaite par la vengeance; je +la sentais éteinte par le mépris. Quand je l'ai vu si poltron, +pensais-je, j'aurais dû l'épargner; j'aurais dû oublier +mon ressentiment contre lui, et mon amour pour la femme +capable de me préférer un pareil homme.</p> + +<p>Des pensées confuses, des agitations douloureuses se +pressèrent alors dans mon cerveau. Le froid, la nuit, la +vue de ces tombeaux, me calmaient par instants; ils me +plongeaient dans une stupeur rêveuse dont je sortais violemment +et douloureusement en me rappelant tout à coup +ma situation, le désespoir de Juliette, qui allait éclater +demain, et l'aspect de ce cadavre qui gisait sur le sable +ensanglanté non loin de moi. «Il n'est peut-être pas +mort,» pensais-je. J'eus une envie vague de m'en assurer. +J'aurais presque désiré lui rendre la vie. Les premières +heures du jour me surprirent dans cette irrésolution, +et je songeai alors que la prudence devait m'éloigner +de ce lieu. J'allai rejoindre Cristofano, que je trouvai +profondément endormi dans sa gondole, et que j'eus +beaucoup de peine à réveiller. La vue de ce tranquille +sommeil me fit envie. Comme Macbeth, je venais de divorcer +pour longtemps avec lui.</p> + +<p>Je revenais, lentement bercé par les eaux que colorait +déjà en rose l'approche du soleil. Je passai tout auprès +du bateau à vapeur qui voyage de Venise à Trieste. +C'était l'heure de son départ; les roues battaient déjà +l'eau écumante, et des étincelles rouges s'échappaient +du tuyau avec des spirales d'une noire fumée. Plusieurs +barques apportaient des passagers. Une gondole effleura +la nôtre et s'accrocha au bâtiment. Un homme et une +femme sortirent de cette gondole et grimpèrent légèrement +l'escalier du paquebot. A peine étaient-ils sur le +tillac que le bâtiment partit avec la rapidité de l'éclair. +Le couple se pencha sur la rampe pour voir le sillage. Je +reconnus Juliette et Leoni. Je crus faire un rêve; je passai +ma main sur mes yeux, j'appelai Cristofano.—Est-ce +bien là le baron Leone de Leoni qui part pour Trieste +avec une dame? lui demandai-je.—Oui, Monseigneur, +répondit-il. Je prononçai un blasphème épouvantable; +puis, rappelant le gondolier:—Eh! quel est donc, lui +dis-je, l'homme que nous avons emmené hier au soir au +Lido?</p> + +<p>—Votre Excellence le sait bien, répondit-il: c'est le +marquis Lorenzo de....</p> +<br><br> + +FIN DE LEONE LEONI. +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Leone Leoni, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEONE LEONI *** + +***** This file should be named 15388-h.htm or 15388-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/3/8/15388/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/15388-h/images/01.png b/15388-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c61efc7 --- /dev/null +++ b/15388-h/images/01.png diff --git a/15388-h/images/02.png b/15388-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ec2d074 --- /dev/null +++ b/15388-h/images/02.png diff --git a/15388-h/images/03.png b/15388-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fd5dc98 --- /dev/null +++ b/15388-h/images/03.png diff --git a/15388-h/images/04.png b/15388-h/images/04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a554ee6 --- /dev/null +++ b/15388-h/images/04.png diff --git a/15388-h/images/05.png b/15388-h/images/05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6e3a17f --- /dev/null +++ b/15388-h/images/05.png diff --git a/15388-h/images/06.png b/15388-h/images/06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..80ee933 --- /dev/null +++ b/15388-h/images/06.png diff --git a/15388-h/images/07.png b/15388-h/images/07.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6d09219 --- /dev/null +++ b/15388-h/images/07.png diff --git a/15388-h/images/08.png b/15388-h/images/08.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..14d567a --- /dev/null +++ b/15388-h/images/08.png diff --git a/15388-h/images/09.png b/15388-h/images/09.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e1fd65e --- /dev/null +++ b/15388-h/images/09.png diff --git a/15388-h/images/10.png b/15388-h/images/10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6caf5bb --- /dev/null +++ b/15388-h/images/10.png diff --git a/15388-h/images/11.png b/15388-h/images/11.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d7eb7b3 --- /dev/null +++ b/15388-h/images/11.png |
