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diff --git a/old/2005-03015239-8.txt b/old/2005-03015239-8.txt new file mode 100644 index 0000000..75f9fdd --- /dev/null +++ b/old/2005-03015239-8.txt @@ -0,0 +1,8186 @@ +The Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.net + + +Title: Spiridion + +Author: George Sand + +Release Date: March 2, 2005 [EBook #15239] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + GEORGE SAND + + + SPIRIDION + + + +NOTICE + +_Spiridion_ a été écrit en grande partie, et terminé dans la Chartreuse +de Valdemosa, aux gémissements de la bise dans les cloîtres en ruines. +Certes, ce lieu romantique eût mieux inspiré un plus grand poète. +Heureusement le plaisir d'écrire ne se mesure pas au mérite de l'oeuvre, +mais à l'émotion de l'artiste; sans des préoccupations souvent +douloureuses, j'aurais été bien satisfaite de cette cellule de moine +dans un site sublime, où le hasard, ou plutôt la nécessité résultant de +l'absence de tout autre asile, m'avait conduite et mise précisément dans +le milieu qui convenait au sujet de ce livre commencé à Nohant. + +GEORGE SAND. +Nohant, 25 août 1855. + + + + +A M. PIERRE LEROUX. + +Ami et frère par les années, père et maître par la vertu et la science, +agréez l'envoi d'un de mes contes, non comme un travail digue de vous +être dédié, mais connue un témoignage d'amitié et de vénération. + + + +Lorsque j'entrai comme novice au couvent des Bénédictins, j'étais à +peine âgé de seize ans. Mon caractère doux et timide sembla inspirer +d'abord la confiance et l'affection; mais je ne tardai pas à voir la +bienveillance des frères se changer en froideur; et le père trésorier, +qui seul me conserva un peu d'intérêt, me prit plusieurs fois à part +pour me dire tout bas que, si je ne faisais attention à moi-même, je +tomberais dans la disgrâce du Prieur. + +Je le le pressais en vain de s'expliquer; il mettait un doigt sur ses +lèvres, et, s'éloignant d'un air mystérieux, il ajoutait pour toute +réponse: + +«Vous savez bien, mon cher fils, ce que je veux dire.» + +Je cherchais vainement mon crime. Il m'était impossible, après le plus +scrupuleux examen, de découvrir en moi des torts assez graves pour +mériter une réprimande. Des semaines, des mois s'écoulèrent, et l'espèce +de réprobation tacite qui pesait sur moi ne s'adoucit point. En vain +je redoublais de ferveur et de zèle; en vain je veillais à toutes mes +paroles, à toutes mes pensées; en vain j'étais le plus assidu aux +offices et le plus ardent au travail; je voyais chaque jour la solitude +élargir un cercle autour de moi. Tous mes amis m'avaient quitté. +Personne ne m'adressait plus la parole. Les novices les moins réguliers +et les moins méritants semblaient s'arroger le droit de me mépriser. +Quelques-uns même, lorsqu'ils passaient près de moi, serraient contre +leur corps les plis de leur robe, comme s'ils eussent craint de toucher +un lépreux. Quoique je récitasse mes leçons sans faire une seule faute, +et que je fisse dans le chant de très-grands progrès, un profond silence +régnait dans les salles d'étude quand ma timide voix avait cessé de +résonner sous la voûte. Les docteurs et les maîtres n'avaient pas pour +moi un seul regard d'encouragement, tandis que des novices nonchalants +ou incapables étaient comblés d'éloges et de récompenses. Lorsque je +passais devant l'abbé, il détournait la tête, comme s'il eût eu horreur +de mon salut. + +J'examinais tous les mouvements de mon coeur, et je m'interrogeais +sévèrement pour savoir si l'orgueil blessé n'avait pas une grande part +dans ma souffrance. Je pouvais du moins me rendre ce témoignage que je +n'avais rien épargné pour combattre toute révolte de la vanité, et je +sentais bien que mon coeur était réduit à une tristesse profonde par +l'isolement où on le refoulait, par le manque d'affection, et non par le +manque d'amusements et de flatteries. + +Je résolus de prendre pour appui le seul religieux qui ne pût fuir +mes confidences, mon confesseur. J'allai me jeter à ses pieds, je lui +exposai mes douleurs, mes efforts pour mériter un sort moins rigoureux, +mes combats contre l'esprit de reproche et d'amertume qui commençait à +s'élever en moi. Mais quelle fut ma consternation lorsqu'il me répondit +d'un ton glacial: + +«Tant que vous ne m'ouvrirez pas votre coeur avec une entière sincérité +et une parfaite soumission, je ne pourrai rien faire pour vous. + +--O père Hégésippe! lui répondis-je, vous pouvez lire la vérité au fond +de mes entrailles; car je ne vous ai jamais rien caché.» + +Alors il se leva et me dit avec un accent terrible: + +«Misérable pécheur! âme basse et perverse! vous savez bien que vous +me cachez un secret formidable, et que votre conscience est un abîme +d'iniquité. Mais vous ne tromperez pas l'oeil de Dieu, vous n'échapperez +point à sa justice. Allez, retirez-vous de moi; je ne veux plus entendre +vos plaintes hypocrites. Jusqu'à ce que la contrition ait touché votre +coeur, et que vous ayez lavé par une pénitence sincère les souillures de +votre esprit, je vous défends d'approcher du tribunal de la pénitence. + +--O mon père! mon père! m'écriai-je, ne me repoussez pas ainsi, ne me +réduisez pas au désespoir, ne me faites pas douter de la bonté de Dieu +et de la sagesse de vos jugements. Je suis innocent devant le Seigneur; +ayez pitié de mes souffrances.... + +--Reptile audacieux! s'écria-t-il d'une voix tonnante, glorifie-toi +de ton parjure et invoque le nom du Seigneur pour appuyer tes +faux serments; mais laisse-moi, ôte-toi de devant mes yeux, ton +endurcissement me fait horreur!» + +En parlant ainsi, il dégagea sa robe que je tenais dans mes mains +suppliantes. Je m'y attachai avec une sorte d'égarement; alors il me +repoussa de toute sa force, et je tombai la face contre terre. Il +s'éloigna, poussant violemment derrière lui la porte de la sacristie +où cette scène se passait. Je demeurai dans les ténèbres. Soit par la +violence de ma chute, soit par l'excès de mon chagrin, une veine se +rompit dans ma gorge, et j'eus une hémorragie. Je ne pus me relever, +je me sentis défaillir rapidement, et bientôt je fus étendu sans +connaissance sur le pavé baigné de mon sang. + +Je ne sais combien de temps je passai ainsi. Quand je commençai à +revenir à moi, je sentis une fraîcheur agréable; une brise harmonieuse +semblait se jouer autour de moi, séchait la sueur de mon front et +courait dans ma chevelure, puis semblait s'éloigner avec un son vague, +imperceptible, murmurer je ne sais quelles notes faibles dans les coins +de la salle, et revenir sur moi comme pour me rendre des forces et +m'engager à me relever. + +Cependant je ne pouvais m'y décider encore, car j'éprouvais un bien-être +inouï, et j'écoutais dans une sorte d'aberration paisible les bruits +de ce souffle d'été qui se glissait furtivement par la fente d'une +persienne. Alors il me sembla entendre une voix qui partait du fond +de la sacristie, et qui parlait si bas que je ne distinguais pas les +paroles. Je restai immobile et prêtai toute mon attention. La voix +paraissait faire une de ces prières entrecoupées que nous appelons +oraisons jaculatoires. Enfin je saisis distinctement ces mots: _Esprit +de vérité, relève les victimes de l'ignorance et de l'imposture_. «Père +Hégésippe! dis-je d'un ton faible, est-ce vous qui revenez vers moi?» +Mais personne ne me répondit. Je me soulevai sur mes mains et sur mes +genoux, j'écoutai encore, je n'entendis plus rien. Je me relevai tout +a fait, je regardai autour de moi; j'étais tombé si près de la porte +unique de cette petite salle, que personne après le départ de mon +confesseur n'eût pu rentrer sans marcher sur mon corps; d'ailleurs, +cette porte ne s'ouvrait qu'en dedans par un loquet de forme ancienne. +J'y touchai, et je m'assurai qu'il était fermé. Je fus pris de terreur, +et je restai quelques instants sans oser faire un pas. Adossé contre la +porte, je cherchais à percer de mon regard l'obscurité dans laquelle les +angles de la salle étaient plongés. Une lueur blafarde, tombant d'une +lucarne à volet de plein chêne, tremblait vers le milieu de cette pièce. +Un faible vent, tourmentant le volet, agrandissait et diminuait tour à +tour la fente qui laissait pénétrer cette rare lumière. Les objets qui +se trouvaient dans cette région à demi éclairée, le prie-Dieu surmonté +d'une tête de mort, quelques livres épars sur le plancher, une aube +suspendue à la muraille, semblaient se mouvoir avec l'ombre du feuillage +que l'air agitait derrière la croisée. Quand je crus voir que j'étais +seul, j'eus honte de ma timidité: je fis un signe de croix, et je +m'apprêtai à aller ouvrir tout à fait le volet; mais un profond soupir +qui partait du prie-Dieu me retint cloué à ma place. Cependant je voyais +assez distinctement ce prie-Pieu pour être bien sur qu'il n'y avait +personne. Une idée que j'aurais dû concevoir plus tôt vint me rassurer: +quelqu'un pouvait être appuyé dehors contre la fenêtre, et faire sa +prière sans songer à moi. Mais qui donc pouvait être assez hardi pour +émettre des voeux et prononcer des paroles comme celles que j'avais +entendues? + +La curiosité, seule passion et seule distraction permise dans le +cloître, s'empara de moi. Je m'avançai vers la fenêtre; mais à peine +eus-je fait un pas, qu'une ombre noire, se détachant, à ce qu'il me +parut, du prie-Dieu, traversa la salle en se dirigeant vers la fenêtre, +et passa devant moi comme un éclair. Ce mouvement fut si rapide que +je n'eus pas le temps d'éviter ce que je prenais pour un corps, et ma +frayeur fut si grande que je faillis m'évanouir une seconde fois. Mais +je ne sentis rien, et, comme si j'eusse été traversé par cette ombre, je +la vis disparaître à ma gauche. + +Je m'élançai vers la fenêtre, je poussai le volet avec, précipitation; +je jetai les yeux dans la sacristie, j'y étais absolument seul; je les +promenai sur tout le jardin, il était désert, et le vent du midi courait +sur les fleurs. Je pris courage: j'explorai tous les coins de la salle, +je regardai derrière le prie-Pieu, qui était fort grand; je secouai tous +les vêtements sacerdotaux suspendus aux murailles; je trouvai toutes +choses dans leur état naturel, et rien ne put m'expliquer ce qui s'était +passé. La vue de tout le sang que j'avais perdu me porta à croire que +mon cerveau, affaibli par cette hémorragie, avait été en proie à une +hallucination. Je me retirai dans ma cellule, et j'y demeurai enfermé +jusqu'au lendemain. + +Je passai ce jour et cette nuit dans les larmes. L'inanition, la perte +de sang, les vaines terreurs dela sacristie, avaient brisé tout mon +être. Nul ne vint me secourir ou me consoler; nul ne s'enqit de ce que +j'éta devenu. Je vis de ma fenêtre la troupe des novices se répandre +dans le jardin. Les grands chiens qui gardaient la maison vinrent +gaiement à leur rencontre, et reçurent d'eux mille caresses. Mon coeur +sa serra et se brisa à la vue de ces animaux, mieux traités cent fois, +et cent fois plus heureux que moi. + +J'avais trop de foi en ma vocation pour concevoir aucune idée de révolte +ou de fuite. J'acceptai en somme ces humiliations, ces injustices et +ce délaissement, comme une épreuve envoyée par le ciel et comme une +occasion de mériter. Je priai, je m'humiliai, je frappai ma poitrine, je +recommandai ma cause à la justice de Dieu, à la protection de tous les +saints, et vers le matin je finis par goûter un doux repos. Je fus +éveillé en sursaut par un rêve. Le père Alexis m'était apparu, et, me +secouant rudement, il m'avait répété à peu près les paroles qu'un être +mystérieux m'avait dites de la sacristie: + +«Relève-toi, victime de l'ignorance et de l'imposture.» + +Quel rapport le père Alexis pouvait-il avoir avec cette réminiscence? Je +n'en trouvai aucun, sinon que la vision de la sacristie m'avait beaucoup +occupé au moment où je m'étais endormi, et qu'à ce moment même j'avais +vu de mon grabat le père Alexis rentrer du jardin dans le couvent, vers +le coucher de la lune, une heure environ avant le jour. + +Cette matinale promenade du père Alexis ne m'avait pourtant pas frappé +comme un fait extraordinaire. Le père Alexis était le plus savant de nos +moines: il était grand astronome, et il avait la garde des instruments +de physique et de géométrie, dont l'observatoire du couvent était assez +bien fourni. Il passait une partie des nuits à faire ses expériences et +à contempler les astres; il allait et vouait à toute heure, sans être +astreint à celles des offices, et il était dispensé de descendre à +l'église pour matines et laudes. Mais mon rêve le ramenant à ma pensée, +je me mis à songer que c'était un homme bizarre, toujours préoccupé, +souvent inintelligible dans ses paroles, errant sans cesse dans le +couvent connue une âme en peine; qu'en un mot ce pouvait bien être lui +qui, la veille, appuyé contre la fenêtre de la sacristie, avait murmuré +une formule d'invocation, et fait passer son ombre sur le mur, par +hasard, sans se douter de mes terreurs. Je résolus de le lui demander, +et eu réfléchissant à la manière dont il accueillerait mes questions, je +m'enhardis à saisir ce prétexte pour faire connaissance avec lui. Je +me rappelai que ce sombre vieillard était le seul dont je n'eusse reçu +aucune insulte muette ou verbale, qu'il ne s'était jamais détourné de +moi avec horreur, et qu'il paraissait absolument étranger à toutes les +résolutions qui se prenaient dans la communauté. Il est vrai qu'il +ne m'avait jamais dit une parole amie, que son regard n'avait jamais +rencontré le mien, et qu'il ne paraissait pas seulement se souvenir de +mon nom; mais il n'accordait pas plus d'attention aux autres novices. +Il vivait dans un monde à part, absorbé dans ses spéculations +scientifiques. On ne savait s'il était pieux ou indifférent à la +religion; il ne parlait jamais que du monde extérieur et visible, et ne +paraissait pas se soucier beaucoup de l'autre. Personne n'en disait de +mal, personne n'en disait de bien; et quand les novices se permettaient +quelque remarque ou quelque question sur lui, les moines leur imposaient +silence d'un ton sévère. + +Peut-être, pensai-je, si j'allais lui confier mes tourments, il me +donnerait un bon conseil; peut-être lui qui passe sa vie tout seul, si +tristement, serait touché de voir pour la première fois un novice venir +à lui et lui demander son assistance. Les malheureux se cherchent et +se comprennent. Peut-être est-il malheureux, lui aussi; peut-être +sympathisera-t-il avec mes douleurs. Je me levai, et, avant de l'aller +trouver, je passai au réfectoire. Un frère convers coupait du pain; +je lui en demandai, et il m'en jeta un morceau comme il eût fait à un +animal importun. J'eusse mieux aimé des injures que cette muette et +brutale pitié. On me trouvait indigne d'entendre le son de la voix +humaine, et on me jetait ma nourriture par terre, comme si, dans mon +abjection, j'eusse été réduit à ramper avec les bêtes. + +Quand j'eus mangé ce pain amer et trempé de mes pleurs, je me rendis à +la cellule du père Alexis. Elle était située, loin de toutes les +autres, dans la partie la plus élevée du bâtiment, à côté du cabinet de +physique. On y arrivait par un étroit balcon, suspendu à l'extérieur du +dôme. Je frappai, on ne me répondit pas; j'entrai. Je trouvai le père +Alexis endormi sur son fauteuil, un livre à la main. Sa figure, sombre +et pensive jusque dans le sommeil, faillit m'ôter ma résolution. C'était +un vieillard de taille moyenne, robuste, large des épaules, voûté par +l'étude plus que par les années. Son crâne chauve était encore garni par +derrière de cheveux noirs crépus. Ses traits énergiques ne manquaient +cependant pas de finesse. Il y avait sur cette face flétrie un mélange +inexprimable de décrépitude et de force virile. Je passai derrière son +fauteuil sans faire aucun bruit, dans la crainte de le mal disposer +en l'éveillant brusquement; mais, malgré mes précautions extrêmes, il +s'aperçut de ma présence; et, sans soulever sa tête appesantie, sans +ouvrir ses yeux caves, sans témoigner ni humeur ni surprise, il me dit: + +«_Je t'entends_. + +--Père Alexis... lui dis-je d'une voix timide. + +--Pourquoi m'appelles-tu père? reprit-il sans changer de ton ni +d'attitude; tu n'as pas coutume de m'appeler ainsi. Je ne suis pas ton +père, mais bien plutôt ton fils, quoique je sois flétri par l'âge, +tandis que toi, tu restes éternellement jeune, éternellement beau!» + +Ce discours étrange troublait toutes mes idées. Je gardai le silence. Le +moine reprit: + +«Eh bien! parle, je l'écoute. Tu sais bien que je t'aime comme l'enfant +de mes entrailles, comme le père qui m'a engendré, comme le soleil qui +m'éclaire, comme l'air que je respire, et plus que tout cela encore. + +--O père Alexis, lui dis-je, étonné et attendri d'entendre des paroles +si douces sortir de cette bouche rigide, ce n'est pas à moi, misérable +enfant, que s'adressent des sentiments si tendres. Je ne suis pas digne +d'une telle affection, et je n'ai le bonheur de l'inspirer à personne; +mais, puisque je vous surprends au milieu d'un heureux songe, puisque le +souvenir d'un ami égaie votre coeur, bon père Alexis, que votre réveil +me soit favorable, que votre regard tombe sur moi sans colère, et que +votre main ne repousse pas ma tête humiliée, couverte des cendres de la +douleur et de l'expiation.» + +En parlant ainsi, je pliai les genoux devant lui, et j'attendis qu'il +jetât les yeux sur moi. Mais à peine m'eut-il vu qu'il se leva comme +saisi de fureur et d'épouvante en même temps. L'éclair de la colère +brillait dans ses yeux, une sueur froide ruisselait sur ses tempes +dévastées. + +«Qui êtes-vous? s'écria-t-il. Que me voulez-vous? Que venez-vous faire +ici? Je ne vous connais pas!» + +J'essayai vainement de le rassurer par mon humble posture, par mes +regards suppliants. + +--Vous êtes un novice, me dit-il, je n'ai point affaire avec les +novices. Je ne suis pas un directeur de consciences, ni un dispensateur +de grâces et de faveurs. Pourquoi venez-vous m'espionner pendant mon +sommeil? Vous ne surprendrez pas le secret de mes pensées. Retournez +vers ceux qui vous envoient, dites-leur que je n'ai pas longtemps à +vivre, et que je demande qu'on me laisse tranquille. Sortez, sortez; +j'ai à travailler. Pourquoi violez-vous la consigne qui défend +d'approcher de mon laboratoire? Vous exposez votre vie et la mienne: +allez-vous en!» + +J'obéis tristement, et je me retirais à pas lents, découragé, brisé de +douleur, le long de la galerie extérieure par laquelle j'étais venu. Il +m'avait suivi jusqu'en dehors, comme pour s'assurer que je m'éloignais. +Lorsque j'eus atteint l'escalier, je me retournai, et je le vis debout, +l'oeil toujours enflammé de colère, les lèvres contractées par la +méfiance. D'un geste impérieux il m'ordonna de m'éloigner. J'essayai +d'obéir: je n'avais plus la force de marcher, je n'avais plus celle de +vivre. Je perdis l'équilibre, je roulai quelques marches, je faillis +être entraîné dans ma chute par-dessus la rampe, et du haut de la tour +me briser sur le pavé. Le père Alexis s'élança vers moi avec la force et +l'agilité d'un chat. Il me saisit, et me soutenant dans ses bras: + +«Qu'avez-vous donc? me dit-il d'un ton brusque, mais plein de +sollicitude. Êtes-vous malade, êtes-vous désespéré, êtes-vous fou?» + +Je balbutiai quelques paroles, et, cachant ma tête dans sa poitrine, je +fondis en larmes. Il m'emporta alors comme si j'eusse été un enfant au +berceau, et, entrant dans sa cellule, il me déposa sur son fauteuil, +frotta mes tempes d'une liqueur spiritueuse et en humecta mes narines +et mes lèvres froides. Puis, voyant que je reprenais mes esprits, il +m'interrogea avec douceur. Alors je lui ouvris mon âme tout entière: +je lui racontai les angoisses auxquelles on m'abandonnait, jusqu'à me +refuser le secours de la confession. Je protestai de mon innocence, de +mes bonnes intentions, de ma patience, et je me plaignis amèrement de +n'avoir pas un seul ami pour me consoler et me fortifier dans cette +épreuve au-dessus de mes forces. + +Il m'écouta d'abord avec un reste de crainte et de méfiance; puis son +front austère s'éclaircit peu à peu; et, comme j'achevais le récit de +mes peines, je vis de grosses larmes ruisseler sur ses joues creuses. + +--Pauvre enfant, me dit-il, voilà bien ce qu'ils m'ont fait souffrir, +victime de l'ignorance et de l'imposture!» + +A ces paroles, je crus reconnaître la voix que j'avais entendue dans +la sacristie; et, cessant de m'en inquiéter, je ne songeai point à lui +demander l'explication de cette aventure; seulement je fus frappé du +sens de cette exclamation; et, voyant qu'il demeurait comme plongé en +lui-même, je le suppliai de me faire entendre encore sa voix amie, si +douce à mon oreille, si chère à mon coeur au milieu de ma détresse. + +«Jeune homme, me dit-il, avez-vous compris ce que vous faisiez quand +vous êtes entré dans un cloître? Vous êtes-vous bien dit que c'était +enfermer votre jeunesse dans la nuit du tombeau et vous résoudre à vivre +dans les bras de la mort? + +--O mon père, lui dis-je, je l'ai compris, je l'ai résolu, je l'ai +voulu, et je le veux encore; mais c'était à la vie du siècle, à la vie +du monde, à la vie de la chair que je consentais à mourir. + +--Ah! tu as cru, enfant, qu'on te laisserait celle de l'âme! tu t'es +livré à des moines, et tu as pu le croire! + +--J'ai voulu donner la vie à mon âme, j'ai voulu élever et purifier mon +esprit, afin de vivre de Dieu, dans l'esprit de Dieu; mais voilà que, au +lieu de m'accueillir et de m'aider, on m'arrache violemment du sein de +mon père, et on me livre aux ténèbres du doute et du désespoir... + +--_«Gustans gustavi paululum mellis, et ecce morior!»_ dit le moine d'un +air sombre en s'asseyant sur son grabat; et, croisant ses bras maigres +sur sa poitrine, il tomba dans la méditation. + +Puis se levant et marchant dans sa cellule avec activité: + +«Comment vous nomme-t-on? me dit-il. + +--Frère Angel, pour servir Dieu et vous honorer», répondis-je. Mais il +n'écouta pas ma réponse, et après un instant de silence: + +«Vous vous êtes trompé, me dit-il; si vous voulez être moine, si vous +voulez habiter le cloître, il faut changer toutes vos idées; autrement +_vous mourrez_! + +--Dois-je donc mourir en effet pour avoir mangé le miel de la grâce, +pour avoir cru, pour avoir espéré, pour avoir dit: «Seigneur, +aimez-moi!» + +--Oui, pour cela _tu mourras_! répondit-il d'une voix forte en promenant +autour de lui des regards farouches; puis il retomba encore dans sa +rêverie, et ne fit plus attention à moi. Je commençais à me trouver mal +à l'aise auprès de lui; ses paroles entrecoupées, son aspect rude et +chagrin, ses éclairs de sensibilité suivis aussitôt d'une profonde +indifférence, tout en lui avait un caractère d'aliénation. Tout d'un +coup il renouvela sa question, et me dit d'un ton presque impérieux: + +«--Votre nom? + +«--Angel, répondis-je avec douceur. + +«--Angel! s'écria-t-il en me regardant d'un air inspiré. Il m'a été dit: +«Vers la fin de tes jours un ange te sera envoyé, et tu le reconnaîtras +à la flèche qui lui traversera le coeur. Il viendra te trouver, et il +te dira: Retire-moi cette flèche qui me donne la mort... Et si tu lui +retires cette flèche, aussitôt celle qui te traverse tombera, ta plaie +sera fermée, et tu vivras». + +«--Mon père, lui dis-je, je ne connais point ce texte, je ne l'ai +rencontré nulle part. + +«--C'est que tu connais peu de choses, me répondit-il en posant +amicalement sa main sur ma tête; c'est que tu n'as point encore +rencontré la main qui doit guérir ta blessure; moi je comprends la +parole de l'_Esprit_, et je te connais. Tu es celui qui devait venir +vers moi; je te reconnais à cette heure, et ta chevelure est blonde +comme la chevelure de celui qui t'envoie. Mon fils, sois béni, et que le +pouvoir de l'Esprit s'accomplisse en toi... Tu es mon fils bien-aimé, et +c'est en toi que je mettrai toute mon affection.» + +Il me pressa sur son sein, et levant les yeux au ciel, il me parut +sublime. Son visage prit une expression que je n'avais vue que dans ces +têtes de saints et d'apôtres, chefs-d'oeuvre de peinture qui ornaient +l'église du couvent. Ce que j'avais pris pour de l'égarement eut à mes +yeux le caractère de l'inspiration. Je crus voir un archange, et, pliant +les deux genoux, je me prosternai devant lui. + +Il m'imposa les mains, en disant: + +«Cesse de souffrir! que la flèche acérée de la douleur cesse de déchirer +ton sein; que le dard empoisonné de l'injustice et de la persécution +cesse de percer ta poitrine; que le sang de ton coeur cesse d'arroser +des marbres insensible. Sois consolé, sois guéri, sois fort, sois béni. +Lève-toi! + +Je me relevai et sentis mon âme inondée d'une telle consolation, mon +esprit raffermi par une espérance si vive, que je m'écriai: + +«Oui, un miracle s'est accompli en moi, et je reconnais maintenant que +vous êtes un saint devant le Seigneur. + +--Ne parle pas ainsi, mon enfant, d'un homme faible et malheureux, +me dit-il avec tristesse; je suis un être ignorant et borné, dont +l'_Esprit_ a eu pitié quelquefois. Qu'il soit loué à cette heure, +puisque j'ai eu la puissance de te guérir. Va en paix; sois prudent, ne +me parle en présence de personne, et ne viens me voir qu'en secret. + +--Ne me renvoyez pas encore, mon père, lui dis-je; car qui sait quand je +pourrai revenir? Il y a des peines si sévères contre ceux qui approchent +de votre laboratoire, que je serai peut-être bien longtemps avant de +pouvoir goûter de nouveau la douceur de votre entretien. + +--Il faut que je te quitte et que _je consulte_, répondit le père +Alexis. Il est possible qu'on te persécute pour la tendresse que tu +vas m'accorder; mais l'Esprit te donnera la force de vaincre tous les +obstacles, car il m'a prédit ta venue, et ce qui doit s'accomplir _est +dit_. + +Il se rassit sur son fauteuil, et tomba dans un profond sommeil. Je +contemplai longtemps sa tête, empreinte d'une sérénité et d'une beauté +surnaturelle, bien différente en ce moment de ce qu'elle m'était apparue +d'abord; puis, baisant avec amour le bord de sa robe grise, je me +retirai sans bruit. + +Quand je ne fus plus sous le charme de sa présence, ce qui s'était +passé entre lui et moi me fit l'effet d'un songe. Moi, si croyant, si +orthodoxe dans mes études et dans mes intentions; moi, que le seul mot +d'hérésie faisait frémir de crainte et d'horreur, par quelles paroles +avais-je donc été fasciné, et par quelle formule avais-je laissé unir +clandestinement ma destinée à cette destinée inconnue? Alexis m'avait +soufflé l'esprit de révolte contre mes supérieurs, contre ces hommes que +je devais croire et que j'avais toujours crus infaillibles. Il m'avait +parlé d'eux avec un profond mépris, avec une haine concentrée, et je +m'étais laissé surprendre par les figures et l'obscurité de son langage. +Maintenant ma mémoire me retraçait tout ce qui eût dû me faire douter de +sa foi, et je me souvenais avec terreur de lui avoir entendu citer +et invoquer à chaque instant l'_Esprit_, sans qu'il y joignît jamais +l'épithète consacrée par laquelle nous désignons la troisième personne +de la Trinité divine. C'était peut-être au nom du malin esprit qu'il +m'avait imposé les mains. Peut-être avais-je fait alliance avec les +esprits de ténèbres en recevant les caresses et les consolations de ce +moine suspect. Je fus troublé, agité; je ne pus fermer l'oeil de la +nuit. Comme la veille, je fus oublié et abandonné. De même que la nuit +précédente, je m'endormis au jour et me réveillai tard. J'eus honte +alors d'avoir manqué depuis tant d'heures à mes exercices de piété: je +me rendis à l'église, et je priai ardemment l'Esprit saint de m'éclairer +et de me préserver des embûches du tentateur. + +Je me sentis si triste et si peu fortifié au sortir de l'église, que je +me crus dans une voie de perdition, et je résolus d'aller me confesser. +J'écrivis un mot au père Hégésippe pour le supplier de m'entendre; mais +il me fit faire verbalement, par un des convers les plus grossiers, +une réponse méprisante et un refus positif. En même temps ce convers +m'intima, de la part du Prieur, l'ordre de sortir de l'église et de n'y +jamais mettre les pieds avant la fin des offices du soir. Encore, si un +religieux prolongeait sa prière dans le choeur, ou y rentrait pour s'y +livrer à quelque acte de dévotion particulière, je devais à l'instant +même purger la maison de Dieu de mon souffle impur, et céder ma place à +un serviteur de Dieu. + +Cet arrêt inique me blessa tellement que j'entrai dans une colère +insensée. Je sortis de l'église en frappant du poing sur les murs +comme un furieux. Le convers me chassait dehors en me traitant de +blasphémateur et de sacrilège. + +Au moment où je franchissais la porte au fond du choeur qui donnait sur +le jardin, le chagrin et l'indignation faillirent me faire perdre encore +une fois l'usage de mes sens. Je chancelai; un nuage passa devant mes +yeux; mais la fierté vainquit le mal, et je m'élançai vers le jardin, en +me jetant un peu de côté pour faire place à une personne que je vis tout +à coup sur le seuil face à face avec moi. C'était un jeune homme d'une +beauté surprenante, et portant un costume étranger. Bien qu'il fût +couvert d'une robe noire, semblable à celle des supérieurs de notre +ordre, il avait en dessous une jaquette demi-courte en drap fin, +attachée par une ceinture de cuir à boucle d'argent, à la manière des +anciens étudiants allemands. Comme eux, il portait, au lieu des sandales +de nos moines, des bottines collantes, et sur son col de chemise, +rabattu et blanc comme la neige, tombait à grandes ondes dorées la plus +belle chevelure blonde que j'aie vue de ma vie. Il était grand, et son +attitude élégante semblait révéler l'habitude du commandement. Frappé de +respect et rempli d'incertitude, je le saluai à demi. Il ne me rendit +point mon salut; mais il me sourit d'un air si bienveillant, et en même +temps ses beaux yeux, d'un bleu sévère, s'adoucirent pour me regarder +avec une compassion si tendre, que jamais ses traits ne sont sortis de +ma mémoire. Je m'arrêtai, espérant qu'il me parlerait, et me persuadant, +d'après la majesté de son aspect, qu'il avait le pouvoir de me protéger; +mais le convers qui marchait derrière moi, et qui ne semblait faire +aucune attention à lui, le força brutalement de se retirer contre le +mur, et me poussa presque jusqu'à me faire tomber. Ne voulant point +engager une lutte avilissante avec cet homme grossier, je me hâtai +de sortir; mais, après avoir fait trois pas dans le jardin, je me +retournai, et je vis l'inconnu qui restait debout à la même place et me +suivait des yeux avec une affectueuse sollicitude. Le soleil donnait en +plein sur lui et faisait rayonner sa chevelure. Il soupira, et, levant +ses beaux yeux, vers le ciel, comme pour appeler sur moi le secours de +la justice éternelle et la prendre à témoin de mon infortune, il se +tourna lentement vers le sanctuaire, entra dans le choeur et se perdit +dans l'ombre; car la brillante clarté du jour faisait paraître ténébreux +l'intérieur de l'église. J'avais envie de retourner sur mes pas malgré +le convers, de suivre ce noble étranger et de lui dire mes peines; mais +quel était-il pour les accueillir et les faire cesser? D'ailleurs, s'il +attirait vert lui la sympathie de mon âme, il m'inspirait aussi une +sorte de crainte; car il y avait dans sa physionomie autant d'austérité +que de douceur. + +Je montai vers le père Alexis, et lui racontai les nouvelles cruautés +exercées envers moi. + +«Pourquoi avez-vous douté, ô homme de peu de foi? me dit-il d'un air +triste. Vous vous nommez Ange, et, au lieu de reconnaître l'esprit de +vie qui tressaille en vous, vous avez voulu aller vous jeter aux pieds +d'un homme ignorant, demander la vie à un cadavre! Ce directeur ignare +vous repousse et vous humilie. Vous êtes puni par où vous avez péché, +et votre souffrance n'a rien de noble, votre martyre rien d'utile pour +vous-même, parce que vous sacrifiez les forces de votre entendement +à des idées fausses ou étroites. Au reste, j'avais prévu ce qui vous +arrive; vous me craignez; vous ne savez pas si je suis le serviteur +des anges ou l'esclave des démons. Vous avez passé la nuit dernière à +commenter toutes mes paroles, et vous avez résolu ce matin de me vendre +à mes ennemis pour une absolution. + +--Oh! ne le croyez pas, m'écriai-je; je me serais confessé de tout ce +qui m'était personnel sans prononcer votre nom, sans redire une seule +de vos paroles. Hélas! serez-vous donc, vous aussi, injuste envers moi? +Serai-je repoussé de partout? La maison de Dieu m'est fermée, votre +coeur me le sera-t-il de même! Le père Hégésippe m'accuse d'impiété; et +vous, mon père, vous m'accusez d'être lâche! + +--C'est que vous l'avez été, répondit Alexis. La puissance des moines +vous intimide, leur haine vous épouvante. Vous enviez leurs suffrages et +leurs cajoleries aux ineptes disciples qu'ils choient tendrement. Vous +ne savez pas vivre seul, souffrir seul, aimer seul. + +--Eh bien! mon père, il est vrai, je ne sais pas me passer d'affection; +j'ai cette faiblesse, cette lâcheté, si vous voulez. Je suis peut-être +un caractère faible, mais je sens en moi une âme tendre, et j'ai besoin +d'un ami. Dieu est si grand que je me sens terrifié en sa présence. +Mon esprit est si timide qu'il ne trouve pas en lui-même la force +d'embrasser ce Dieu tout-puissant, et d'arracher de sa main terrible les +dons de la grâce. J'ai besoin d'intermédiaire entre le ciel et moi. Il +me faut des appuis, des conseils, des médiateurs. Il faut qu'on m'aime, +qu'on travaille pour moi et avec moi à mon salut. Il faut qu'on prie +avec moi, qu'on me dise d'espérer et qu'on me promette les récompenses +éternelles. Autrement je doute, non de la bonté de Dieu, mais de celle +de mes intentions. J'ai peur du Seigneur, parce que j'ai peur de +moi-même. Je m'attiédis, je me décourage, je me sens mourir, mon cerveau +se trouble, et je ne distingue plus la voix du ciel de celle de l'enfer. +Je cherche un appui; fût-ce un maître impitoyable qui me châtiât sans +cesse, je le préférerais à un père indulgent qui m'oublie. + +--Pauvre ange égaré sur la terre! dit le père Alexis avec +attendrissement; étincelle d'amour tombée de l'auréole du maître, et +condamnée à couver sous la cendre de cette misérable vie! Je reconnais à +tes tourments la nature divine qui m'anima dans ma jeunesse, avant qu'on +eût épaissi sur mes yeux les ténèbres de l'endurcissement, avant qu'on +eût glacé sous le cilice les battements de ce coeur brûlant, avant +qu'on eût rendu mes communications avec l'_Esprit_ pénibles, rares, +douloureuses et à jamais incomplètes. Ils feront de toi ce qu'ils ont +fait de moi. Ils rempliront ton esprit de doutes poignants, de puérils +remords et d'imbéciles terreurs. Ils te rendront malade, vieux avant +l'âge, infirme d'esprit; et quand tu auras secoué tous les liens de +l'ignorance et de l'imposture, quand lu te sentiras assez éclairé pour +déchirer tous les voiles de la superstition, tu n'en auras plus la +force. Ta fibre sera relâchée, ta vue trouble, ta main débile, ton +cerveau paresseux ou fatigué. Tu voudras lever les yeux vers les astres, +et ta tête pesante retombera stupidement sur ta poitrine; tu voudras +lire, et des fantômes danseront devant tes yeux; tu voudras te rappeler, +et mille lueurs incertaines se joueront dans ta mémoire épuisée; tu +voudras méditer, et tu t'endormiras sur ta chaise. Et pendant ton +sommeil, si l'Esprit te parle, ce sera en des termes si obscurs que +tu ne pourras les expliquera ton réveil. Ah! victime! victime! je te +plains, et ne puis te sauver.» + +En parlant ainsi, il frissonnait comme un homme pris de fièvre: son +haleine brûlante semblait raréfier l'air de sa cellule, et on eût dit, à +la langueur de son être, qu'il lui restait à peine quelques instants à +vivre. + +«Bon père Alexis, lui dis-je, votre tendresse pour moi est-elle donc +déjà fatiguée? J'ai été faible et craintif, il est vrai; mais vous me +sembliez si fort, si vivant, que je comptais retrouver en vous assez de +chaleur pour me pardonner ma faute, pour l'effacer et pour me fortifier +de nouveau. Mon âme retombe dans la mort avec la vôtre: ne pouvez-vous, +comme hier, faire un miracle qui nous ranime tous les deux? + +--L'esprit n'est point avec moi aujourd'hui, dit-il. Je suis triste, +je doute de tout, et même de toi. Reviens demain, je serai peut-être +illuminé. + +--Et que deviendrai-je jusque là? + +--L'Esprit est fort, l'Esprit est bon; peut-être t'assistera-t-il +directement. En attendant, je veux te donner un conseil pour adoucir +l'amertume de ta situation. Je sais pourquoi les moines ont adopté +envers toi ce système d'inflexible méchanceté. Ils agissent ainsi +avec tous ceux dont ils craignent l'esprit de justice et la droiture +naturelle. Ils ont pressenti en toi un homme de coeur, sensible à +l'outrage, compatissant à la souffrance, ennemi des féroces et lâches +passions. Ils se sont dit que dans, un tel homme ils ne trouveraient pas +un complice, mais un juge; et ils veulent faire de toi ce qu'ils font +de tous ceux dont la vertu les effraie et dont la candeur les gène. Ils +veulent t'abrutir, effacer en toi par la persécution toute notion +du juste et de l'injuste, émousser par d'inutiles souffrances toute +généreuse énergie. Ils veulent, par de mystérieux et vils complots, par +des énigmes sans mot et des châtiments sans objet, t'habituer à vivre +brutalement dans l'amour et l'estime de toi seul, à te passer de +sympathie, à perdre toute confiance, à mépriser toute amitié. Ils +veulent te faire désespérer de la bonté du maître, te dégoûter de la +prière, te forcer à mentir ou à trahir tes frères dans la confession, te +rendre envieux, sournois, calomniateur, délateur. Ils veulent te rendre +pervers, stupide et infâme. Ils veulent t'enseigner que le premier des +biens c'est l'intempérance et l'oisiveté, que pour s'y livrer en paix il +faut tout avilir, tout sacrifier, dépouiller tout souvenir de grandeur, +tuer tout noble instinct. Ils veulent t'enseigner la haine hypocrite, la +vengeance patiente, la couardise et la férocité. Ils veulent que ton +âme meure pour avoir été nourrie de miel, pour avoir aimé la douceur et +l'innocence. Ils veulent, en un mot, faire de toi un moine. Voilà ce +qu'ils veulent, mon fils: voilà ce qu'ils ont entrepris, voilà ce qu'ils +poursuivent d'un commun accord, les uns par calcul, les autres par +instinct, les meilleurs par faiblesse, par obéissance et par crainte. + +--Qu'entends-je? m'écriai-je, et dans quel monde d'iniquité faites-vous +entrer mon âme tremblante! Père Alexis! père Alexis! dans quel abîme +serais-je tombé, s'il en était ainsi! O ciel! ne vous trompez-vous +point? N'êtes-vous point aveuglé par le souvenir de quelque injure +personnelle? Ce monastère n'est-il habité que par des moines +prévaricateurs? Dois-je chercher parmi des âmes plus sincères la foi et +la charité qu'un impur démon semble avoir chassées de ces murs maudits? + +--Tu chercherais en vain un couvent moins souillé et des moines +meilleurs; tous sont ainsi. La foi est perdue sur la terre, et le +vice est impuni. Accepte le travail et la douleur; car vivre, c'est +travailler et souffrir. + +--Je le veux, je le veux! mais je veux semer pour recueillir. Je veux +travailler dans la foi et dans l'espérance; je veux souffrir selon la +charité. Je fuirai cet abominable réceptacle de crimes; je déchirerai +cette robe blanche, emblème menteur d'une vie de pureté. Je retournerai +à la vie du monde, ou je me retirerai dans une thébaïde pour pleurer sur +les fautes du genre humain et me préserver de la contagion... + +--C'est bien, me dit le père Alexis en prenant dans ses mains mes mains +que je tordais avec désespoir, j'aime ce mouvement d'indignation et cet +éclair du courage. J'ai connu ces angoisses, j'ai formé ces résolutions. +Ainsi j'ai voulu fuir, ainsi j'ai désiré de vivre parmi les hommes du +siècle, ou de m'enfermer dans des cavernes inaccessibles; mais écoute +les conseils que l'Esprit m'a donnés aux temps de mon épreuve, et +grave-les dans ta mémoire: + +«Ne dis pas: Je vivrai parmi les hommes, et je serai le meilleur d'entre +eux; car toute chair est faible, et ton esprit s'éteindra comme le leur +dans la vie de la chair. + +«Ne dis pas non plus: je me retirerai dans la solitude et j'y vivrai de +l'esprit; car l'esprit de l'homme est enclin à l'orgueil, et l'orgueil +corrompt l'esprit. + +«Vis avec les hommes qui sont autour de toi. Garde-toi de leur malice. +Cherche ta solitude au milieu d'eux. Détourne les yeux de leur iniquité, +regarde en toi-même, et garde-toi de les haïr autant que de les imiter. +Fais-leur du bien dans le temps présent en ne leur fermant ni ton coeur +ni ta main. Fais-leur du bien dans leur postérité en ouvrant ton esprit +à la lumière de l'Esprit. + +«La vie du siècle, débilite, la vie du désert irrite. + +«Quand un instrument est exposé aux intempéries des saisons, les cordes +se détendent; quand il est enfermé sans air dans un étui, les cordes se +rompent. + +«Si tu écoutes le sens des paroles humaines, tu oublieras l'Esprit, et +tu ne pourras plus le comprendre. Mais si tu ne laisses venir à toi les +sons de la voix humaine, tu oublieras les hommes, et tu ne pourras plus +les enseigner.» + +En récitant ces versets d'une Bible inconnue le père Alexis tenait +ouvert le livre que j'avais vu déjà entre ses mains, et il tournait les +pages pour les consulter, comme s'il eût aidé sa mémoire d'un texte +écrit; mais les pages de ce livre étaient blanches, et ne paraissaient +pas avoir jamais porté l'empreinte d'aucun caractère. + +Ce fait bizarre réveilla mes inquiétudes, et je commençai à l'observer +avec curiosité. Rien dans son aspect n'annonçait en ce moment +l'égarement, ou seulement l'exaltation. Il referma doucement son livre, +et me parlant avec calme: + +«Garde-toi donc, me dit-il en commentant son texte, de retourner au +monde; car tu es un faible enfant, et si le vent des passions venait +à souffler sur toi, il éteindrait le flambeau de ton intelligence. La +concupiscence et la vanité ne te trouveraient peut-être pas assez fort +pour résister à leur aiguillon. Quant à moi, j'ai fui le monde, parce +que j'étais fort, et que les passions eussent changé ma force en fureur. +J'aurais surmonté la présomption et terrassé la luxure; j'aurais +succombé sous les tentations de l'ambition et de la haine; j'aurais été +dur, intolérant, vindicatif, orgueilleux, c'est-à-dire égoïste. Nous +sommes faits l'un et l'autre pour le cloître. Quand un homme a entendu +l'esprit l'appeler, ne fût-ce qu'une fois et faiblement, il doit tout +quitter pour le suivre, et rester là où il l'a conduit, quelque mal +qu'il s'y trouve. Retourner en arrière n'est plus en son pouvoir, et +quiconque a méprisé une seule fois la chair pour l'esprit, ne peut plus +revenir aux plaisirs de la chair; car la chair révoltée se venge et veut +chasser l'esprit à son tour. Alors le coeur de l'homme est le théâtre +d'une lutte terrible où la chair et l'esprit se dévorent l'un l'autre; +l'homme succombe et meurt sans avoir vécu. La vie de l'esprit est une +vie sublime; mais elle est difficile et douloureuse. Ce n'est pas une +vaine précaution que de mettre entre la contagion du siècle et le règne +de la chair, des murailles, des remparts de pierre et des grilles +d'airain. Ce n'est pas trop pour enchaîner la convoitise des choses +vaines que de descendre vivant dans un cercueil scellé. Mais il est bon +de voir autour de soi d'autres hommes voués au culte de l'esprit, +ne fût-ce qu'en apparence. Ce fut l'oeuvre d'une grande sagesse que +d'instituer les communautés religieuses. Où est le temps où les hommes +s'y chérissaient comme des frères et y travaillaient de concert, en +s'aidant charitablement les uns les autres, à implorer, à poursuivre +l'esprit, à vaincre les grossiers conseils de la matière? Toute lumière, +tout progrès, toute grandeur, sont sortis du cloître; mais toute +lumière, tout progrès, toute grandeur doivent y périr, si quelques-uns +d'entre nous ne persévèrent dans la lutte effroyable que l'ignorance +et l'imposture livrent désormais à la vérité. Soutenons ce combat avec +acharnement; poursuivons notre entreprise, eussions-nous contre nous +toute l'armée de l'enfer. Si on coupe nos deux bras, saisissons le +navire avec les dents; car l'esprit est avec nous. C'est ici qu'il +habite; malheur à ceux qui profanent son sanctuaire! Restons fidèles à +son culte, et, si nous sommes d'inutiles martyrs, ne soyons pas du moins +de lâches déserteurs. + +--Vous avez, raison, mon père, répondis-je, frappé des paroles qu'il +disait. Votre enseignement est celui de la sagesse. Je veux être votre +disciple et ne me conduire que d'après vos décisions. Dites-moi ce que +je dois faire pour conserver ma force et poursuivre courageusement +l'oeuvre de mon salut au milieu des persécutions qu'on me suscite. + +--Les subir toutes avec indifférence, répondit-il; ce sera une tâche +facile, si tu considères le peu que vaut l'estime des moines, et la +faiblesse de leurs moyens contre nous. Il pourra se faire qu'à la vue +d'une victime innocente comme toi, et comme toi maltraitée, tu sentes +souvent l'indignation brûler tes entrailles; mais ton rôle en ce qui +t'est personnel, c'est de sourire, et c'est aussi toute la vengeance que +tu dois tirer de leurs vains efforts. En outre, ton insouciance fera +tomber leur animosité. Ce qu'ils veulent, c'est de te rendre insensible +à force de douleur; sois-le à force de courage ou de raison. Ils sont +grossiers; ils s'y méprendront. Sèche tes larmes, prends un visage sans +expression, feins un bon sommeil et un grand appétit, ne demande plus la +confession, ne parais plus à l'église, ou feins d'y être morne et froid. +Quand ils te verront ainsi, ils n'auront plus peur de toi; et, cessant +de jouer une sale comédie, ils seront indulgents à ton égard, comme +l'est un maître paresseux envers un élevé inepte. Fais ce que je te dis, +et avant trois jours je t'annonce que le Prieur te mandera devant lui +pour faire sa paix avec toi.» + +Avant de quitter le père Alexis, je lui parlai du personnage que j'avais +rencontré au sortir de l'église, et lui demandai qui il pouvait être. +D'abord il m'écouta avec préoccupation, hochant la tête, comme pour dire +qu'il ne connaissait et ne se souciait de connaître aucun dignitaire +de l'ordre; mais, à mesure que je lui détaillais les traits et +l'habillement de l'inconnu, son oeil s'animait, et bientôt il m'accabla +de questions précipitées. Le soin minutieux que je mis à y répondre +acheva de graver dans ma mémoire le souvenir de celui que je crois voir +encore et que je ne verrai plus. + +Enfin le père Alexis, saisissant mes mains avec une grande expression de +tendresse et de joie, s'écria à plusieurs reprises: + +«Est-il possible? est-il possible? as-tu vu cela? Il est donc revenu? Il +est donc avec nous? il t'a connu? il t'a appelé? Il ôtera la flèche de +ton coeur! C'est donc bien toi, mon enfant, toi qui l'as vu! + +--Quel est il donc, mon père, cet ami inconnu vers lequel mon coeur +s'est élancé tout d'abord? Faites-le moi connaître, menez-moi vers lui, +dites-lui de m'aimer comme je vous aime et comme vous semblez m'aimer +aussi. Avec quelle reconnaissance n'embrasserais-je pas celui dont la +vue remplit votre âme d'une telle joie! + +--Il n'est pas en mon pouvoir d'aller vers lui, répondit Alexis. C'est +lui qui vient vers moi, et il faut l'attendre. Sans doute, je le verrai +aujourd'hui, et je te dirai ce que je dois te dire; jusque-là ne me fais +pas de questions; car il m'est défendu de parler de lui, et ne dis à +personne ce que tu viens de me dire.» + +J'objectai que l'étranger ne m'avait pas semblé agir d'une manière +mystérieuse, et que le frère convers avait du le voir. Le père secoua la +tête en souriant. + +«Les hommes de chair ne le connaissent point, dit-il.» + +Aiguillonné par la curiosité, je montai le soir même à la cellule du +père Alexis; mais il refusa de m'ouvrir la porte. + +«Laisse-moi seul, me dit-il; je suis triste, je ne pourrais te consoler. + +--Et votre ami? lui dis-je timidement. + +--Tais-toi, répondit-il d'un ton absolu; il n'est pas venu; il est parti +sans me voir; il reviendra peut-être. Ne t'en inquiète pas. Il n'aime +pas qu'on parle de lui. Va dormir, et demain conduis-toi comme je te +l'ai prescrit.» + +Au moment où je sortais, il me rappela pour me dire: + +«Angel, a-t-il fait du soleil aujourd'hui? + +--Oui, mon père, un beau soleil, une brillante matinée. + +--Et quand tu as rencontré cette figure, le soleil brillait? + +--Oui, mon père. + +--Bon, bon, reprit-il; à demain.» + +Je suivis le conseil du père Alexis, et je restai au lit tout le +lendemain. Le soir je descendis au réfectoire à l'heure où le chapitre +était assemblé, et, me jetant sur un plat de viandes fumantes, je le +dévorai avidement; puis, mettant mes coudes sur la table, au lieu de +faire attention à la Vie des saints qu'on lisait à haute voix, et que +j'avais coutume d'écouter avec recueillement, je feignis de tomber dans +une somnolence brutale. Alors les autres novices, qui avaient détourné +les yeux avec horreur lorsqu'ils m'avaient vu dolent et contrit, se +prirent à rire de mon abrutissement, et j'entendis les supérieurs +encourager cette épaisse gaieté par la leur. Je continuai cette feinte +pendant trois jours, et, comme le père Alexis me l'avait prédit, je fus +mandé le soir du troisième jour dans la chambre du Prieur. Je parus +devant lui dans une attitude craintive et sans dignité; j'affectai des +manières gauches, un air lourd, une âme appesantie. Je faisais ces +choses, non pour me réconcilier avec ces hommes que je commençais à +mépriser, mais pour voir si le père Alexis les avait bien jugés. Je +pus me convaincre de la justesse de ses paroles en entendant le Prieur +m'annoncer que la vérité était enfin connue, que j'avais été injustement +accusé d'une faute qu'un novice venait de confesser. + +Le Prieur devait, disait-il, à la contrition du coupable et à l'esprit +de charité, de me taire son nom et la nature de sa faute; mais il +m'exhortait à reprendre ma place à l'église et mes études au noviciat, +sans conserver ni chagrin ni rancune contre personne. Il ajouta en me +regardant avec attention: + +«Vous avez pourtant droit, mon cher fils, à une réparation éclatante +ou à un dédommagement agréable pour le tort que vous avez souffert. +Choisissez, ou de recevoir en présence de toute la communauté les +excuses de ceux des novices qui, par leurs officieux rapports, nous ont +induits en erreur, ou bien d'être dispensé pendant un mois des offices +de la nuit.» + +Jaloux de poursuivre mon expérience, je choisis la dernière offre, et je +vis aussitôt le Prieur devenir tout à fait bienveillant et familier avec +moi. Il m'embrassa, et le père trésorier étant entré en cet instant: + +«Tout est arrangé, lui dit-il; cet enfant ne demande, pour dédommagement +du chagrin involontaire que nous lui avons fait, autre chose qu'un peu +de repos pendant un mois; car sa santé a souffert dans cette épreuve. Au +reste, il accepte humblement les excuses tacites de ses accusateurs; et +il prend son parti sur tout ceci avec une grande douceur et une aimable +insouciance. + +--A la bonne heure! dit le trésorier avec un gros rire et en me frappant +la joue avec familiarité; c'est ainsi que nous les aimons; c'est de ce +bon et paisible caractère qu'il nous les faut.» + +[Illustration: Cependant je voyais assez distinctement le prie-dieu] + +Le père me donna un autre conseil, ce fut de demander la permission de +m'adonner aux sciences, et de devenir son élève et le préparateur de ses +expériences physiques et chimiques. + +«On te verra avec plaisir accepter cet emploi, me dit-il; parce que la +chose qu'on craint le plus ici, c'est la ferveur et l'ascétisme. Tout ce +qui peut détourner l'intelligence de son véritable but et l'appliquer +aux choses matérielles est encouragé par le Prieur. Il m'a proposé cent +fois de m'adjoindre un disciple, et, craignant de trouver un espion et +un traître dans les sujets qu'on me présentait, j'ai toujours refusé +sous divers prétextes. On a voulu une fois me contraindre en ce +point; j'ai déclaré que je ne m'occuperais plus de science et que +j'abandonnerais l'observatoire si on ne me laissait vivre seul et à ma +guise. On a cédé, parce que, d'une part, il n'y avait personne pour +me remplacer, et que les moines mettent une vanité immense à +paraître savants et à promener les voyageurs dans leurs cabinets et +bibliothèques; parce que, de l'autre, on sait que je ne manque pas +d'énergie, et qu'on a mieux aimé se débarrasser de cette énergie au +profit des spéculations scientifiques, qui ne font point de jaloux ici, +que d'engager une lutte dans laquelle mon âme n'eût jamais plié. Va +donc; dis que tu as obtenu de moi l'autorisation de faire ta demande. Si +on hésite, marque de l'humeur, prends un air sombre; pendant quelques +jours reste sans cesse prosterné dans l'église, jeûne, soupire, +montre-toi farouche, exalté dans la dévotion, et, de peur que tu ne +deviennes un saint, on cherchera à faire de toi un savant.» + +Je trouvai le Prieur encore mieux disposé à accueillir ma demande que +le père Alexis ne me l'avait fait espérer. Il y eut même dans le regard +pénétrant qu'il attacha sur moi, en recevant mes remerciements, quelque +chose d'âcre et de satirique, équivalent à l'action d'un homme qui se +frotte les mains. Il avait dans l'âme une pensée que ni le père Alexis +ni moi n'avions pressentie. + +Je fus aussitôt dispensé d'une grande partie de mes exercices religieux, +afin de pouvoir consacrer ce temps à l'étude, et on plaça même mon lit +dans une petite cellule voisine de celle d'Alexis, afin que je pusse me +livrer avec lui, la nuit, à la contemplation des astres. + +[Illustration: Au moment où je franchissais la porte...] + +C'est à partir de ce moment que je contractai avec le père Alexis +une étroite amitié. Chaque jour elle s'accrut par la découverte des +inépuisables trésors de son âme. Il n'a jamais existé sur la terre un +coeur plus tendre, une sollicitude plus paternelle, une patience plus +angélique. Il mit à m'instruire un zèle et une persévérance au-dessus +de toute gratitude. Aussi avec quelle anxiété je voyais sa santé se +détériorer du plus ou plus! Avec quel amour je le soignais jour et +nuit, cherchant à lire ses moindres désirs dans ses regards éteints! +Ma présence semblait avoir rendu la vie à son coeur longtemps vide +d'affection humaine, et, selon son expression, affamé de tendresse; +l'émulation à son intelligence fatiguée de solitude et lasse de se +tourmenter sans cesse en face d'elle-même. Mais en même temps que +son esprit reprenait de la vigueur et de l'activité, son corps +s'affaiblissait de jour en jour. Il ne dormait presque plus, son estomac +ne digérant plus que des liquides, et ses membres étaient tour à tour +frappés de paralysie durant dus jours entiers. Il sentait arriver sa +fin avec sérénité, sans terreur et sans impatience. Quant à moi, je le +voyais dépérir avec désespoir, car il m'avait ouvert un monde inconnu; +mon coeur avide d'amour nageait à l'aise dans cette vie de sentiment, de +confiance et d'effusion qu'il venait de me révéler. + +Toutes les pensées qui m'étaient venues d'abord sur le dérangement +possible de son cerveau s'étaient évanouies. Il me sembla désormais que +son exaltation mystérieuse était l'élan du génie; son langage obscur me +devenait de plus en plus intelligible, et quand je ne le comprenais +pas bien, j'en attribuais la faute à mon ignorance, et je vivais dans +l'espoir d'arriver à le pénétrer parfaitement. + +Cependant cette félicité n'était pas sans nuages. Il y avait comme un +ver rongeur au fond de ma conscience timorée. Le père Alexis ne me +semblait pas croire en Dieu selon les lois de l'Église chrétienne. Il +y a plus, il me semblait parfois qu'il ne servait pas le même Dieu que +moi. Nous n'étions jamais en dissidence ouverte sur aucun point, parce +qu'il évitait soigneusement tout rapport entre les sujets de nos études +scientifiques et les enseignement du dogme. Mais il semblait que nous +nous fissions mutuellement cette concession, lui, de ne pas l'attaquer, +moi, de ne pas le défendre. Quand par hasard je lui soumettais un cas de +conscience ou une difficulté théologique, il refusait de s'expliquer en +disant: + +«Ceci n'est pas de mon ressort; vous avez des docteurs versés dans ces +matières, allez les consulter; moi, en fait de culte, je ne m'embarrasse +pas dans le labyrinthe de la scolastique, je sers mon maître comme je +l'entends, et ne demande point à un directeur ce que je dois admettre ou +rejeter: ma conscience est en paix avec elle-même, et je suis trop vieux +pour aller me remettre sur les bancs.» + +Son thème favori était de parler _sur la chair et sur l'esprit_; mais, +quoiqu'il ne se déclarât jamais en dissidence avec la foi, il traitait +ces matières bien plus en philosophe métaphysicien qu'en serviteur zélé +de l'Église catholique et romaine. + +J'avais encore remarqué une chose qui me donnait bien à penser. Il avait +souvent l'air préoccupé de mon instruction scientifique, et alors il +me faisait entreprendre des expériences chimiques dont j'apercevais +moi-même, grâce aux enseignements qu'il m'avait déjà donnés, +l'insignifiance et la grossièreté; puis bientôt il m'interrompait nu +milieu de mes manipulations pour me faire chercher dans des livres +inconnus des éclaircissements qu'il disait précieux. Je lisais à voix +haute, en commençant à la page qu'il m'indiquait, pendant des heures +entières. Lui, pendant ce temps, se promenait de long en large, levant +les yeux au ciel avec enthousiasme, passant lentement la main sur son +front dépouillé, et s'écriant de temps en temps: «_Bon! bon!_» Pour moi, +j'avais bientôt reconnu que ce n'étaient pas là des articles de science +sèche et précise, mais bien des pages pleines d'une philosophie +audacieuse et d'une morale inconnue. Je continuais quelque temps par +respect pour lui, espérant toujours qu'il m'arrêterait; mais voyant +qui'il me laissait aller, je me mettais à craindre pour ma foi, et, +posant le livre tout d'un coup, je lui disais: + +«Mais, mon père, ne sont-ce pas des hérésies que nous lisons là, et +croyez-vous qu'il n'y ait rien dans ces pages, trop belles peut-être, +qui soit contraire à notre sainte religion?» + +En entendant ces paroles, il s'arrêtait brusquement dans sa marche d'un +air découragé, me prenait le livre des mains, et le jetait sur une table +en me disant: + +«Je ne sais pas! je ne sais pas, mon enfant; je suis une créature malade +et bornée; je ne puis juger ces choses; je les lis, mais sans dire +qu'elles sont bonnes ni mauvaises. Je ne sais pas! je ne sais pas! +Travaillons!» + +Et nous nous remettions tous deux en silence à l'ouvrage, sans oser, moi +approfondir mes pensées, lui me communiquer les siennes. + +Ce qui me fâchait le plus, c'était de l'entendre citer et invoquer sans +cesse les révélations d'un Esprit tout-puissant qu'il ne désignait +jamais clairement. Il donnait à ce nom d'Esprit l'extension la plus +vague. Tantôt il semblait s'en servir pour qualifier Dieu créateur et +inspirateur de toutes choses, et tantôt il réduisait les proportions +de cette essence universelle jusqu'à personnifier une sorte de +génie familier avec lequel il aurait eu, comme Socrate, des +communications-cabalistiques. Dans ces instants-là, j'étais saisi d'une +telle frayeur que je n'osais dormir; je me recommandais à mon ange +gardien, et je murmurais des formules d'exorcisme chaque fois que mes +yeux appesantis voyaient passer les visions des rêves. Mon esprit +devenait alors si faible que j'étais tenté d'aller encore me confesser +au père Hégésippe; si je ne le faisais pas c'est que ma tendresse pour +Alexis restant inaltérable, je craignais de le perdre par mes aveux, +quelque réserve et quelque prudence que je pusse y mettre. Cependant les +deux choses qui m'avaient le plus inquiété n'avaient plus lieu. Lorsque +mon maître s'endormait un livre à la main, la tête penchée dans +l'attitude d'un homme qui lit, à son réveil il ne se persuadait plus +avoir lu, et il ne me rapportait plus les sentences imaginaires qu'il +prétendait avoir trouvées dans ce livre. En outre, je ne voyais plus +paraître le cahier sur les pages immaculées duquel il lisait couramment, +affectant de se reprendre et de tourner les feuillets comme il eût fait +d'un véritable livre. Je pouvais attribuer ces pratiques bizarres à un +affaiblissement passager de ses facultés mentales, phase douloureuse +de la maladie, dont il était sorti et dont il n'avait plus conscience. +Aussi me gardais-je bien de lui en parler, dans la crainte de +l'affliger. Si son état physique empirait, du moins son cerveau +paraissait très-bien rétabli; il pensait et ne rêvait plus. + +Comme il ne prenait aucun soin de sa santé, il ne voulait s'astreindre à +aucun régime. Je n'avais plus guère d'espérance de le voir se rétablir. +Il repoussait toutes mes instances, disant que l'arrêt du destin était +inévitable, et parlant avec une résignation toute chrétienne de la +fatalité, qu'il semblait concevoir à la manière des musulmans. Enfin, +un jour, m'étant jeté à ses pieds, et l'ayant supplié avec larmes de +consulter un célèbre médecin qui se trouvait alors dans le pays, je le +vis céder à mes voeux avec une complaisance mélancolique. + +«Tu le veux, me dit-il; mais à quoi bon? que peut un homme sur un autre +homme? relever quelque peu les forces de la matière et y retenir le +souffle animal quelques jours de plus! L'esprit n'obéit jamais qu'au +souffle de l'Esprit; et l'Esprit qui règne sur moi ne cédera pas à la +parole d'un médecin, d'un homme de chair et d'os! Quand l'heure marquée +sonnera, il faudra restituer l'étincelle de mon âme au foyer qui me l'a +départie. Que feras-tu d'un homme en enfance, d'un vieillard idiot, d'un +corps sans âme?» + +Il consentit néanmoins à recevoir la visite du médecin. Celui-ci +s'étonna, en le voyant, de trouver un homme encore si jeune (le père +Alexis n'avait pas plus de soixante ans) et d'une constitution si +robuste dans un tel état d'épuisement. Il jugea que les travaux de +l'intelligence avaient ruiné ce corps trop négligé, et je me souviens +qu'il lui dit ces paroles proverbiales qui frappèrent mon oreille pour +la première fois: + +«Mon père, la lame a usé le fourreau. + +--Qu'est-ce qu'une misérable gaine de plus ou de moins? répondit mon +maître en souriant; la lame n'est-elle pas indestructible? + +--Oui, répondit le docteur; mais elle peut se rouiller quand la gaine +usée ne la protège plus. + +--Qu'importé qu'une lame ébréchée se rouille? reprit le père Alexis; +elle est déjà hors de service. Il faut que le métal soit remis dans la +fournaise pour être travaillé et employé de nouveau.» + +Le docteur voyant que j'étais le seul qui portât un sincère intérêt au +père Alexis, me prit à part et m'interrogea avec détail sur son genre +de vie. Quand il sut de moi l'excès du travail auquel s'abandonnait mon +maître, et l'excitation qu'il entretenait dans son cerveau, il dit comme +se parlant à lui-même: + +«Il est évident que le four a trop chauffé; il y a peu de ressources; la +flamme sublime a tout dévoré; il faudra essayer de l'éteindre un peu.» + +Il écrivit une ordonnance, et m'engagea à la faire exécuter fidèlement, +après quoi il demanda à son malade la permission de l'embrasser, le peu +d'instants qu'il avait passés près de lui ayant gagné son coeur. +Cette marque de sympathie pour mon maître me toucha et m'attrista +profondément; ce baiser ressemblait à un éternel adieu. Le docteur +devait repasser dans le pays à la fin de la saison où nous venions +d'entrer. + +Les remèdes qu'il avait prescrits eurent d'abord un effet merveilleux. +Mon bon maître retrouva l'aisance et l'activité de ses membres; son +estomac devint plus robuste, et il eut plusieurs nuits d'un excellent +sommeil. Mais je n'eus pas longtemps lieu de me réjouir; car, à mesure +que son corps se fortifiait, son esprit tombait dans la mélancolie. La +mélancolie fut suivie de tristesse, la tristesse d'engourdissement, +l'engourdissement de désordre. Puis toutes ces phases se répétèrent +alternativement dans la même journée, et toutes ses facultés perdirent +leur équilibre. Je vis reparaître ces somnolences durant lesquelles son +cerveau travaillait péniblement sur des chimères. Je vis reparaître +aussi le maudit livre blanc qui m'avait tant déplu; et non-seulement il +y lisait, mais il y traçait chaque jour des caractères imaginaires avec +une plume qu'il ne songeait point à imbiber d'encre. Un profond ennui +et une inquiétude secrète semblaient miner les ressorts détendus de +son âme. Pourtant il continuait à me témoigner la même bonté, la même +tendresse; il essaya, malgré moi, de continuer mes leçons; mais il +s'assoupissait au bout d'un instant, et, s'éveillant en sursaut, il me +saisissait le bras en me disant: + +«Tu l'as pourtant vu, n'est-ce pas? Tu l'as bien vu? Ne l'as-tu donc vu +qu'une fois? + +--O mon bon maître! lui disais-je, que ne puis-je ramener près de vous +cet ami qui vous est si cher! sa présence adoucirait votre mal et +ranimerait votre âme.» + +Mais alors il s'éveillait tout à fait, et me disait: + +«Tais-toi, imprudent, tais-toi; de quoi parles-tu là, malheureux? Tu +veux donc qu'il ne revienne plus, et que je meure sans l'avoir revu?» + +Je n'osais ajouter un mot; toute curiosité était morte en moi. Il n'y +avait plus de place que pour la douleur, et le sentiment d'une vague +épouvante était le seul qui vint parfois s'y mêler. + +Une nuit, qu'accablé de fatigue je m'étais endormi plus tôt et plus +profondément que de coutume, je fis un songe, je rêvai que je +revoyais le bel inconnu dont l'absence affligeait tant mon maître. +Il s'approchait de mon lit, et se penchant vers moi, il me parlait à +l'oreille: + +«Ne dites pas que je suis là, me disait-il; car ce vieillard obstiné +s'acharnerait à me voir, et je ne veux le visiter qu'à l'heure de sa +mort.» + +Je le suppliai d'aller vers mon maître, lui disant qu'il soupirait après +sa venue, et que les douleurs de son âme étaient dignes de pitié. Je +m'éveillais alors et me mettais sur mon séant; car j'avais l'esprit +frappé de ce rêve, et j'avais besoin d'ouvrir les yeux et d'étendre les +bras pour me convaincre que c'était un fantôme créé par le sommeil. Par +trois fois ce jeune homme m'apparut dans toute sa douceur et dans toute +sa beauté. Sa voix résonnait à mon oreille comme les sons éloignés d'une +lyre, et sa présence répandait un parfum comme celui des lis au lever de +l'aurore. Par trois fois je le suppliai d'aller visiter mon maître, et +par trois fois je m'éveillai et me convainquis que c'était un songe; +mais à la troisième, j'entendis de la cellule voisine le père Alexis +qui m'appelait avec véhémence. Je courus à lui, et, à la lueur d'une +veilleuse qui brûlait sur la table, je le vis assis sur son lit, les +yeux brillants, la barbe hérissée, et comme hors de lui-même. + +«Vous l'avez vu! me dit-il d'une voix forte et rude, qui n'avait rien de +son timbre ordinaire. Vous l'avez vu, et vous ne m'avez pas averti! il +vous a parlé, et vous ne m'avez pas appelé! il vous a quitté, et vous ne +l'avez pas envoyé vers moi! Malheureux! serpent réchauffé dans mon sein! +vous m'avez enlevé mon ami, et mon hôte est devenu le vôtre; vipère! +vous m'avez trahi, vous m'avez dépouillé, vous me donnez la mort!» + +Il se jeta en arrière sur son chevet, et resta privé de sentiment +pendant plusieurs minutes. Je crus qu'il venait d'expirer; je frottai +ses tempes glacées avec l'essence qu'il avait coutume d'employer +lorsqu'il était menacé de défaillance. Je réchauffai ses pieds avec ma +robe, et ses mains avec mon haleine. Je ne percevais plus le bruit de la +sienne, et ses doigts étaient raidis pa un froid mortel. Je commençais +à me désespérer, lorsqu'il revint à lui, et, se soulevant doucement, il +appuya sa tête sur mon épaule: + +«Angel, que fais-tu près de moi à cette heure? me dit-il avec, une +douceur ineffable. Suis-je donc plus malade que de coutume! Mon pauvre +enfant, je suis cause de tes soucis et de tes fatigues.» + +Je ne voulus pas lui dire ce qui s'était passé, et encore moins lui +demander compte de l'incroyable coïncidence de sa vision avec la mienne; +j'eusse craint de réveiller son délire. Il semblait n'en avoir pas gardé +le moindre souvenir, et il exigea que je retournasse à mon lit. J'obéis, +mais je restai attentif à tous ses mouvements; il me sembla qu'il +dormait, et que sa respiration était gênée; son oppression augmentait et +diminuait comme le bruit lointain de la mer. Enfin il me parut soulagé, +et je succombai au sommeil; mais, au bout de peu d'instants, je fus +réveillé de nouveau par le son d'une voix puissante qui ne ressemblait +point à la sienne. + +«Non, tu ne m'as jamais connu, jamais compris, disait cette voix sévère; +je suis venu vers toi cent fois et tu n'as pas osé m'appartenir une +seule; mais que peut-on attendre d'un moine, sinon l'incertitude, la +couardise et le sophisme? + +«--Mais je t'ai aimé! répondit la voix plaintive et affaiblie du père +Alexis. Tu le sais, je t'ai imploré, je t'ai poursuivi; j'ai employé +toutes les puissances de non être à pénétrer le sens de tes paraboles, +je t'ai invoqué à genoux; j'ai délaissé le culte des Hébreux; j'ai +laissé le dieu des Juifs et des gentils se tordre douloureusement sur +son gibet sanglant, sans lui accorder une larme, sans lui adresser une +prière. + +«--Et qui te l'avait commandé ainsi? reprit la voix. Moine ignorant, +philosophe sans entrailles! martyr sans enthousiasme et sans foi! +t'ai-je jamais prescrit de mépriser le Nazaréen? + +«--Non, tu n'as jamais daigné te prononcer sur aucune chose, et tu n'as +pas voulu faire voir la lumière à celui qui pour toi aurait passé par +toutes les idolâtries. Tu le sais! tu le sais! si tu l'avais voulu, +j'aurais déchiré le froc et ceint le glaive. J'aurais fait retentir ma +parole et prêché ton Évangile aux quatre coins de la terre; j'y aurais +porté le fer et la flamme; j'aurais bouleversé la face des nations +et imposé ton culte aux humains du sud au septentrion, du couchant à +l'aurore. J'avais la volonté, j'avais la puissance; tu n'avais qu'à +dire: «Marche!» à mettre le flambeau dans ma main et marcher devant moi +comme une étoile; j'aurais en ton nom, enchaîné les mers et transporté +les montagnes. Que ne l'as-tu voulu! tu aurais des autels, et j'aurais +vécu! tu serais un dieu, et je serais ton prophète. + +«--Oui, oui, dit la voix inconnue, tu avais l'orgueil et l'ambition en +partage; et, si je t'avais encouragé, tu aurais consenti à être dieu +toi-même. + +«--O maître! ne me méprise pas, ne me tourne pas en dérision! J'avais +ces instincts et je les ai refoulés. Tu as blâmé mes voeux téméraires, +mon audace insensée, et je t'ai sacrifié tous mes rêves. Tu m'as dit que +la violence ne gouvernait pas les siècles, et que l'Esprit n'habitait +pas dans la vapeur du sang et dans le tumulte des armées. Tu m'as dit +qu'il fallait le chercher dans l'ombre, dans la solitude, dans le +silence et le recueillement. Tu m'as dit qu'on le trouvait dans l'étude, +dans le renoncement, dans une vie humble et cachée, dans les veilles, +dans la méditation, dans l'incessante inspiration de l'Âme. Tu m'as dit +de le chercher dans les entrailles de la terre, dans la poussière des +livres, dans les vers du sépulcre; et je l'ai cherché où tu m'avais dit, +et pourtant je ne l'ai pas trouvé, et je vais mourir dans l'horreur du +doute et dans l'épouvante du néant!... + +«--Tais-toi, lâche blasphémateur! reprit la voix tonnante; c'est ta soif +de gloire qui cause tes regrets, c'est ton orgueil qui te pousse au +désespoir. Vermisseau superbe, qui ne peux te soumettre à descendre +dans la tombe sans avoir pénétré le secret de la toute-puissance! Mais +qu'importe à l'inexorable passé, à l'innumérable avenir des êtres, qu'un +moine de plus ou de moins ait vécu dans l'imposture et soit mort dans +l'ignorance? L'intelligence universelle périra-t-elle parce qu'un +bénédictin a ergoté contre elle? La puissance infinie sera-t-elle +détrônée parce qu'un moine astronome n'a pu la mesurer avec son compas +et ses lunettes?» + +Un rire impitoyable fit retentir la cellule du père Alexis, et la voix +de mon maître y répondit par un lamentable sanglot. J'avais écouté +ce dialogue avec une affreuse angoisse. Debout près de la porte +entrouverte, les pieds nus sur le carreau, retenant mon haleine, j'avais +essayé de voir l'hôte inconnu de cette veillée sinistre; mais la lampe +s'était éteinte, et mes yeux, troublés par la peur, ne pouvaient percer +les ténèbres. La douleur de mon maître ranima mon courage; j'entrai dans +sa cellule, je rallumai la lampe avec du phosphore, et je m'approchai +de son lit. Il n'y avait personne autre que lui et moi dans la chambre; +aucun bruit, aucun désordre ne trahissait le départ précipité de son +interlocuteur. Je surmontai mon effroi pour m'occuper de mon maître, +dont le désespoir me déchirait. Assis sur son traversin, le corps plié +en deux comme si une main formidable eut brisé ses reins, il cachait sa +face dans ses genoux convulsifs, ses dents claquaient dans sa bouche, et +des torrents de larmes ruisselaient sur sa barbe grise. Je me jetai à +genoux près de lui, je mêlai mes pleurs aux siens, je lui prodiguai de +filiales caresses. Il s'abandonna quelques instants à cette effusion +sympathique, et s'écria plusieurs fois en se jetant dans mon sein: + +«Mourir! mourir désespéré! mourir sans avoir vécu, et ne pas savoir si +l'on meurt pour revivre? + +--Mon père, mon maître bien-aimé, lui dis-je, je ne sais quelles +désolantes visions troublent votre sommeil et le mien. Je ne sais quel +fantôme est entré ici cette nuit pour nous tenter et nous menacer; mais +que ce soit un ministre du Dieu vivant qui vient nous inspirer une +terreur salutaire, ou que ce soit un esprit de ténèbres qui vient pour +nous damner en nous faisant désespérer de la bonté de Dieu, faites +cesser ces choses surnaturelles en rentrant dans le giron de la sainte +Église. Exorcisez les démons qui vous assiègent, ou rendez-vous +favorables les anges qui vous visitent en recevant les sacrements, et en +me permettant de vous dire les prières de notre sainte liturgie... + +--Laisse-moi, laisse-moi, mon cher Angel, dit-il en me repoussant avec +douceur, ne fatigue pas mon cerveau par des discours puérils. Laisse-moi +seul, ne trouble plus ton sommeil et le mien par de vaines frayeurs. +Tout ceci est un rêve, et je me sens tout à fait bien maintenant; les +larmes m'ont soulagé, les larmes sont une pluie bienfaisante après +l'orage. Que rien de ce que je puis dire dans mon sommeil ne t'étonne. +Aux approches de la mort, l'âme, dans ses efforts pour briser les liens +de la matière, tombe dans d'étranges détresses; mais l'Esprit la relève +et l'assiste, dit-on, au moment solennel.» + +Dans la matinée, je reçus ordre de me rendre auprès du Prieur. Je +descendis à sa chambre; on me dit qu'il était occupé et que j'eusse à +l'attendre dans la salle du chapitre, qui y était contiguë. J'entrai +dans cette salle et j'en fis le tour; c'était la seconde fois, je crois, +que j'y pénétrais, et je n'avais jamais eu le loisir d'en contempler +l'architecture, qui était grande et sévère. Au reste, je n'y pouvais +faire en cet instant même qu'une médiocre attention; j'étais accablé des +émotions de la nuit, troublé et épouvanté dans ma conscience, affligé, +par-dessus tout, des douleurs physiques et morales de mon cher maître. +En outre, l'entretien auquel m'appelait le Prieur ne laissait pas de +m'inquiéter; car j'avais singulièrement négligé mes devoirs religieux +depuis que j'étais le disciple d'Alexis, et je m'en faisais de sérieux +reproches. + +Cependant, tout en promenant mes regards mélancoliques autour de +moi pour me distraire de ces tristesses et me fortifier contre ces +appréhensions, je fus frappé de la belle ordonnance de cette antique +salle, cintrée avec une force et une hardiesse inconnues de nos modernes +architectes. Des pendentifs accolés à la muraille donnaient naissance +aux rinceaux de pierre qui s'entrecroisaient en arceaux à la voûte, et +au-dessous de chacun de ces pendentifs était suspendu le portrait d'un +dignitaire ou d'un personnage illustre de l'ordre. C'étaient tous de +beaux tableaux, richement encadrés, et cette longue galerie de graves +personnages vêtus de noir avait quelque chose d'imposant et de +funéraire. On était aux derniers beaux jours de l'automne. Le soleil, +entrant par les hautes croisées, projetait de grands rayons d'or pâle +sur les traits austères de ces morts respectables, et donnait un reste +d'éclat aux dorures massives des cadres noircis par le temps. Un silence +profond régnait dans les cours et dans les jardins; les voûtes me +renvoyaient l'écho de mes pas. + +Tout d'un coup il me sembla entendre d'autres pas derrière les miens, et +ces pas avaient quelque chose de si ferme et de si solennel que je crus +que c'était le Prieur. Je me retournai pour le saluer; mais je ne vis +personne et je pensai m'être trompé. Je recommençai à marcher, et +j'entendis ces pas une seconde fois, et une troisième, quoique je fusse +absolument seul dans la salle. Alors les terreurs qui m'avaient déjà +assailli recommencèrent, je songeai à m'enfuir; mais forcé d'attendre le +Prieur, j'essayai de surmonter ma faiblesse et d'attribuer ces rêveries +à l'accablement de mon corps et de mon esprit. Pour y échapper, je +m'assis sur un banc, vis-à-vis du tableau qui occupait le milieu parmi +tous les autres. Il représentait notre patron, le grand saint Benoit. +J'espérais que la contemplation de cette belle peinture chasserait les +visions dont j'étais obsédé, lorsqu'il me sembla reconnaître, dans la +tête pâle et douloureusement extatique du saint, les traits de l'inconnu +que j'avais rencontré un matin au seuil de l'église. Je me levai, je me +rassis, je m'approchai, je me reculai, et plus je regardai, plus je +me convainquis que c'étaient les mêmes traits et la même expression; +seulement la chevelure du saint était rejetée en désordre derrière sa +tête, son front était un peu dégarni, et ses traits annonçaient un âge +plus mûr. Le costume ne consistait qu'en une robe noire qui laissait +voir ses pieds nus. La découverte de cette ressemblance me causa un +transport de joie. J'eus un instant l'orgueil de croire que notre saint +patron m'était apparu, et que son esprit veillait sur moi. En même temps +je songeai avec bonheur que le père Alexis était dans la bonne voie, et +qu'il était un saint lui-même, puisque le bienheureux était en commerce +avec lui, et venait l'assister tantôt de salutaires reproches, et +tantôt, sans doute, de tendres encouragements. + +Je m'avançai pour m'agenouiller devant cette image sacrée; mais il me +sembla encore qu'on me suivait pas à pas, et je me retournai encore sans +voir personne. En ce moment mes yeux se portèrent sur le tableau qui +faisait face à celui de saint Benoit; et quelle fut ma surprise en +retrouvant les mêmes traits avec une expression douce et grave, et la +belle chevelure ondoyante que j'avais cru voir en réalité! Ce personnage +était bien plus identique que l'autre avec ma vision. Il était debout +et dans l'attitude où il m'était apparu. Il portait exactement le même +costume, le même manteau, la même ceinture, les mêmes bottines. Ses +grands yeux bleus, un peu enfoncés sous l'arcade régulière de ses +sourcils, s'abaissaient doucement avec une expression méditative et +pénétrante. La peinture était si belle qu'elle me sembla être sortie +du même pinceau que le saint Benoit, et le personnage était si beau +lui-même que toutes mes méfiances à cet égard firent place à une joie +extrême de le revoir, ne fût-ce qu'en effigie. Il était représenté un +livre à la main, et beaucoup de livres étaient épars à ses pieds. Il +paraissait fouler ceux-là avec indifférence et mépris, tandis qu'il +élevait l'autre dans la main, et semblait dire ce qui était écrit en +effet sur la couverture de ce livre: _Hic est veritas_! + +Comme je le contemplais avec ravissement, me disant que ce ne pouvait +être qu'un homme vénérable, puisque son image décorait cette salle, la +porte du fond s'ouvrit, et le père trésorier, qui était un bonhomme +assez volontiers bavard, vint causer avec moi en attendant l'arrivée du +Prieur. + +«Vous me paraissez charmé de la vue de ces tableaux, me dit-il. Notre +saint Benoit est un superbe morceau, à ce qu'on assure. Quelques auteurs +l'ont pris pour un Van Dyck; mais Van Dyck était mort quand cette +toile a été peinte. C'est l'ouvrage d'un de ses élèves, qui continuait +admirablement sa manière. Il n'y a pas à se tromper sur les dates; car +lorsque Pierre Hébronius vint ici, vers l'an 1690, Van Dyck n'était +plus; et, comme vous avez dû le remarquer, c'est la tête de Pierre +Hébronius, alors âgé d'un peu plus de trente ans, qui a servi de modèle +au peintre de saint Benoît. + +--Et qui donc était ce Pierre Hébronius? demandai-je. + +--Eh! mais, reprit le moine en me montrant le portrait de mon ami +inconnu, c'est celui que l'on connaît ici sous le nom de l'abbé +Spiridion, le vénérable fondateur de notre communauté. C'était, comme +vous voyez, un des plus beaux hommes de son temps, et le peintre ne +pouvait pas trouver une plus belle tête de saint. + +--Et il est mort? m'écriai-je, sans songer à ce que je disais. + +--Vers l'an 1698, répondit le trésorier, il y a près d'un siècle. Vous +voyez que le peintre l'a représenté tenant en main un livre et en +foulant plusieurs autres sous les pieds. Celui qu'il tient est, dit-on, +le quatrième écrit de Bossuet contre les protestants, les autres sont +les livres exécrables de Luther et de ses adeptes. Cette action faisait +allusion à la conversion récente de Pierre Hébronius, et marquait son +passage à la vraie foi, qu'il a servie avec éclat depuis en embrassant +la vie religieuse et en consacrant ses biens à l'édification de cette +sainte maison. + +--J'ai ouï dire en effet, repris-je, que ce fondateur fut un homme de +grand mérite, qu'il vécut et mourut en odeur de sainteté.» + +Le trésorier secoua la tête en souriant. + +«Il est facile de bien vivre, dit-il; plus facile que de bien mourir! +Il n'est pas bon de tant cultiver la science dans le cloître. L'esprit +s'exalte, l'orgueil s'empare souvent des meilleures têtes, et l'ennui +fait aussi qu'on se lasse de croire toujours aux mêmes vérités. On veut +en découvrir de nouvelles; on s'égare. Le démon fait son profit de cela +et vous suscite parfois, sous les formes d'une belle philosophie et sous +les apparences d'une céleste inspiration, de monstrueuses erreurs, bien +malaisées à abjurer quand l'heure de rendre compte vous surprend. J'ai +ouï dire tout bas, par des gens bien informés, que l'abbé Spiridion, sur +la fin de sa carrière, quoique menant une vie austère et sainte, ayant +lu beaucoup de mauvais livres, sous prétexte de les réfuter à loisir, +s'était laissé infecter peu à peu, et à son insu, par le poison de +l'erreur. Il conserva toujours l'extérieur d'un bon religieux; mais +il parait que secrètement il était tombé dans des hérésies plus +monstrueuses encore que celles de sa jeunesse. Les livres abominables du +juif Spinosa et les infernales doctrines des philosophes de cette école +l'avaient rendu panthéiste, c'est-à-dire athée. Mon cher fils, oh! que +l'amour de la science, et qui n'est qu'une vaine curiosité, ne vous +entraîne jamais à de telles chutes! On prétend que, dans ses dernières +années, Hébronius avait écrit des abominations sans nombre. Heureusement +il se repentit à son lit de mort, et les brûla de sa propre main, afin +que le poison n'infectât pas, par la suite, les esprits simples qui les +liraient. Il est mort en paix avec le Seigneur, en apparence; mais ceux +qui n'avaient vu que sa vie extérieure, et qui le regardaient comme un +sait, furent étonnés de ce qu'il ne fît point de miracles pour eux sur +son tombeau. Les esprits droits qui avaient appris à le mieux juger, +s'abstinrent toujours de dire leurs craintes sur son sort dans l'autre +vie. Quelques-uns pensèrent même qu'il avait été jusqu'à se livrer à des +pratiques de sorcellerie, et que le diable paru auprès de lui lorsqu'il +expira. Mais ce sont des choses dont il est impossible de s'assurer +pleinement, et dont il est imprudent, dangereux peut-être, de parler. +Paix soit donc à sa mémoire! Son portrait est resté ici pour marquer que +Dieu peut bien lui avoir tout pardonné en considération de ses grandes +aumônes et de la fondation de ce monastère.» + +Nous fûmes interrompus par l'arrivée du Prieur. Le trésorier s'inclina +jusque terre, les bras croisés sur la poitrine, et nous laissa ensemble. + +Alors le Prieur, me toisant de la tête aux pieds et me parlant avec +sécheresse, me demanda compte des longues veilles du père Alexis et +du bruit de voix qu'on entendait partir chaque nuit de sa cellule. +J'essayai d'expliquer ces faits par l'état de maladie de mon maître; +mais le Prieur me dit qu'une personne digne de foi, en allant avant le +jour remonter l'horloge de l'église, avait entendu dans nos cellules un +grand bruit de voix, des menaces, des cris et des imprécations. + +«J'espère, ajouta le Prieur, que vous me répondrez avec sincérité et +simplicité; car il y a grâce pour toutes les fautes quand le coupable se +confesse et se repent; mais, si vous n'éclaircissez pas mes doutes d'une +manière satisfaisante, les plus rudes châtiments vous y contraindront. + +--Mon révérend père, répondis-je, je ne sais quels soupçons peuvent +peser sur moi en de telles circonstances. Il est vrai que le père Alexis +a parlé à voix haute toute la nuit et avec assez de véhémence; car il +avait le délire. Quant à moi, j'ai pleuré, tant sa souffrance me faisait +de peine; et, dans les instants où il revenait à lui-même, il murmurait +à Dieu de ferventes prières. J'unissais ma voix à la sienne et mon coeur +au sien. + +--Cette explication ne manque pas d'habileté, reprit le Prieur d'un ton +méprisant; mais comment expliquerez-vous la grande lueur qui tout d'un +coup a éclairé vos cellules et le dôme entier, et la flamme qui est +sortie par le faîte et qui s'est répandue dans les airs, accompagnée +d'une horrible odeur de soufre? + +--Je ne comprendrais pas, mon révérend père, répondis-je, qu'il y eût +plus de mal à me servir de phosphore et de soufre pour allumer une lampe +qu'il n'y en a, selon moi, à veiller un malade pendant la nuit et +à prier auprès de son lit. Il est possible que je me sois servi +imprudemment de cette composition, et que, dans mon empressement, j'aie +laissé ouvert le flacon, dont l'odeur désagréable a pu se répandre dans +la maison; mais j'ose affirmer que cette odeur n'a rien de dangereux, et +qu'en aucun cas le phosphore ne pourrait causer un incendie. Je supplie +donc Votre Révérence de me pardonner si j'ai manqué de prudence, et de +n'en imputer la faute qu'à moi seul.» + +Le Prieur fixa longtemps sur moi un regard inquisiteur, comme s'il eût +voulu voir jusqu'où irait mon impudence; puis, levant les yeux au ciel +dans un transport d'indignation, il sortit sans me dire une seule +parole. + +Resté seul et frappé d'épouvante, non à cause de moi, mais à cause +de l'orage que je voyais s'amasser sur la tête d'Alexis, je regardai +involontairement le portrait d'Hébronius, et je joignis les mains, +emporté par un mouvement irrésistible de confiance et d'espoir. Le +soleil frappait en cet instant le visage du fondateur, et il me sembla +voir sa tête se détacher du fond, puis sa main et tout son corps quitter +le cadre et se pencher en avant. Le mouvement fit ondoyer légèrement la +chevelure, les yeux s'animèrent et attachèrent sur moi un regard vivant. +Alors je fus pris d'une palpitation si violente que mon sang bourdonna +dans mes oreilles, ma vue se troubla; et, sentant défaillir mon courage, +je m'éloignai précipitamment. + +Je me retirai fort triste et fort inquiet. Soit que la haine et la +calomnie eussent envenimé des faits qui restaient pour moi à l'état de +problème, soit que je fusse, ainsi que le père Alexis, en butte aux +attaques du malin esprit, et qu'il se fût passé aux yeux d'un témoin +véridique quelque chose de plus que ce que j'avais aperçu, je prévoyais +que mon infortuné maître allait être accablé de persécutions, et que ses +derniers instants, déjà si douloureux, seraient abreuvés d'amertume. +J'eusse voulu lui cacher ce qui venait de se passer entre le Prieur et +moi; mais le seul moyen de détourner les châtiments qu'on lui préparait +sans doute, c'était de l'engager à se réconcilier avec l'esprit de +l'Église. + +Il écouta mon récit et mes supplications avec indifférence, et quand +j'eus fini de parler: + +«Sois en paix, me dit-il; l'Esprit est avec nous, et rien ne nous +arrivera de la part des hommes de chair. L'Esprit est rude, il est +sévère, il est irrité; mais il est pour nous. Et quand même nous serions +livrés aux châtiments, quand même on plongerait ton corps délicat et mon +vieux corps agonisant dans les humides ténèbres d'un cachot, l'Esprit +monterait vers nous des entrailles de la terre, comme il descend sur +nous à cette heure des rayons d'or du soleil. Ne crains pas, mon fils; +là où est l'Esprit, là aussi sont la lumière, la chaleur et la vie.» + +Je voulus lui parler encore; il me fit signe avec douceur de ne pas +le troubler; et, s'asseyant dans son fauteuil, il tomba dans une +contemplation intérieure durant laquelle son front chauve et ses yeux +abaissés vers la terre offrirent l'image de la plus auguste sérénité. Il +y avait en lui, à coup sur, une vertu inconnue qui subjuguait toutes mes +répugnances et dominait toutes mes craintes. Je l'aimais plus qu'un fils +n'a jamais aimé son père. Ses maux étaient les miens, et, s'il eût été +damné, malgré mon sincère désir de plaire à Dieu, j'eusse voulu partager +cette damnation. Jusque-là j'avais été rongé de scrupules; mais +désormais le sentiment de son danger donnait tant de force à ma +tendresse que je ne connaissais plus l'incertitude. Mon choix était fait +entre la voix de ma conscience et le cri de son angoisse; ma sollicitude +prenait un caractère tout humain, je l'avoue. S'il ne peut être sauvé +dans l'autre vie, me disais-je, qu'il achève du moins paisiblement +celle-ci; et, si je dois être à jamais châtié de ce voeu, la volonté de +Dieu soit faite!... + +Le soir, comme il s'assoupissait doucement et que j'achevais ma prière +à côté de son lit, la porte s'ouvrit brusquement, et une figure +épouvantable vint se placer en face de moi. Je demeurai terrifié au +point de ne pouvoir articuler un son ni faire un mouvement. Mes cheveux +se dressaient sur ma tête et mes yeux restaient attachés sur cette +horrible apparition comme ceux de l'oiseau fasciné par un serpent. Mon +maître ne s'éveillait point, et l'odieuse chose était immobile au pied +de son lit. Je fermai les yeux pour ne plus la voir et pour chercher ma +raison et ma force au fond de moi-même. Je rouvris les yeux, elle était +toujours là. Alors je fis un grand effort pour crier; et, un râlement +sourd sortant de ma poitrine, mon maître s'éveilla. Il vit cela devant +lui, et, au lieu de témoigner de l'horreur ou de l'effroi, il dit +seulement du ton d'un homme un peu étonné: + +«Ah! ah! + +--Me voici, car tu m'as appelé, dit le fantôme. + +--Mon maître haussa les épaules, et se tournant vers moi: + +--Tu as peur? me dit-il; tu prends cela pour un esprit, pour le diable, +n'est-ce pas? Non, non; les esprits ne revêtent pas cette forme, et, +s'il en était d'aussi sottement laids, ils n'auraient pas le pouvoir de +se montrer aux hommes. La raison humaine est sous la garde de l'esprit +de sagesse. Ceci n'est point une vision, ajouta-t-il en se levant et en +s'approchant du fantôme; ceci est un homme de chair et d'os. Allons, +ôtez ce masque, dit-il en saisissant le spectre à la gorge, et ne pensez +pas que cette crapuleuse mascarade puisse m'épouvanter.» + +Alors, secouant ce fantôme avec une main de fer, il le fit tomber sur +les genoux; et, Alexis lui arrachant son masque, je reconnus le frère +convers qui m'avait chassé de l'église, et qui avait nom Dominique. + +«Prends la lampe! me dit Alexis d'une voix forte et l'oeil étincelant +d'une joie ironique. Marche devant moi; il faut que j'aie raison de +cette abomination. Allons, dépêche-toi! obéis! as-tu moins de force et +de courage qu'un lièvre!» + +J'étais encore si bouleversé que ma main tremblait et ne pouvait +soutenir la lampe. + +«Ouvre la porte,» me dit mon maître d'un ton impérieux. + +J'obéis; mais, en le voyant traîner, comme un haillon sur le pavé, le +misérable Dominique, je fus saisi d'horreur; car le père Alexis avait, +dans l'indignation, des instants de violence effrénée, et je crus qu'il +allait précipiter le prétendu démon par-dessus la rampe du dôme. + +«Grâce! grâce! mon père, lui dis-je en me mettant devant lui. Ne +souillez pas vos mains de sang.» + +Le père Alexis haussa les épaules et dit: «Tu es insensé! Puisque tu ne +veux pas marcher devant, suis-moi!» + +Et, traînant toujours le convers, qui était pourtant un homme robuste, +mais qui semblait terrassé par une force surhumaine, il descendit +rapidement l'escalier. Alors je repris courage et le suivis. Au bruit +que nous faisions, plusieurs personnes, qui attendaient sans doute au +bas de l'escalier le résultat des aveux que le faux démon prétendait +arracher à mon maître, se montrèrent; mais, en voyant une scène si +différente de ce qu'elles attendaient, elles s'enveloppèrent dans leurs +capuchons et s'enfuirent dans les ténèbres. Nous eûmes le temps de +remarquer à leurs robes que c'étaient des frères convers et des novices. +Aucun des pères ne s'était compromis dans cette farce sacrilège, dirigée +cependant, comme nous le sûmes depuis, par des ordres supérieurs. + +Alexis marchait toujours à grands pas, traînant son prisonnier. De +temps en temps celui-ci faisait des efforts pour se dégager de sa main +formidable; mais le père, s'arrêtant, lui imprimait un mouvement de +strangulation, et le faisait rouler sur les degrés. Les ongles d'Alexis +étaient imprégnés de sang, et les yeux du Dominique sortaient de leurs +orbites. Je les suivais toujours, et ainsi nous arrivâmes au bas du +grand escalier qui donnait sur le cloître. Là était suspendue la grosse +cloche que l'on ne sonnait qu'à l'agonie des religieux, et que l'on +appelait l'_articulo mortis_. Tenant toujours d'une main son démon +terrassé, Alexis se mit à sonner de l'autre avec une telle vigueur +que tout le monastère en fut ébranlé. Bientôt nous entendîmes ouvrir +précipitamment les portes des cellules, et tous les escaliers se +remplirent de bruit. Les moines, les novices, les serviteurs, toute la +maison accourait, et bientôt le cloître fut plein de monde. Toutes +ces figures effarées et en désordre, éclairées seulement par la lueur +tremblante de ma lampe, offraient l'aspect des habitants de la vallée +de Josaphat s'éveillant du sommeil de la mort au son de la trompette +du jugement. Le père sonnait toujours, et en vain on l'accablait de +questions, en vain on voulait arracher de ses mains le malheureux +Dominique: il était animé d'une force surnaturelle; il faisait face à +cette foule, et la dominant du bruit de son tocsin et de sa voix de +tonnerre: + +«Il me manque quelqu'un, disait-il; quand il sera ici, je parlerai, je +me soumettrai, mais je ne cesserai de sonner qu'il ne soit descendu +comme les autres.» + +Enfin le Prieur parut le dernier, et le père Alexis cessa d'agiter la +cloche. Il était si fort et si beau en cet instant, debout, les yeux +étincelants, l'air victorieux, et tenant sous ses pieds cette figure de +monstre, qu'on l'eût pris pour l'archange Michel terrassant le démon. +Tout le monde le regardait immobile; pas un souffle ne s'entendait sous +la profonde voûte du cloître. Alors le vieillard, élevant la voix au +milieu de ce silence funèbre, dit en s'adressant au Prieur: + +«Mon père, voyez ce qui se passe! Pendant que j'agonise sur mon lit, des +hommes de cette sainte maison, et qui s'appellent mes frères, viennent +assiéger mon dernier soupir d'une lâche curiosité et d'une supercherie +infâme. Ils envoient dans ma cellule celui-ci, ce Dominique! (Et en +disant cela il élevait assez haut la tête du convers pour que toute +l'assemblée fût bien à même de le reconnaître.) Ils l'envoient, affublé +d'un déguisement hideux, se placer à mon chevet et crier à mon oreille +d'une voix furieuse pour me réveiller en sursaut de mon sommeil, de mon +dernier sommeil peut-être! Qu'espéraient-ils? m'épouvanter, glacer par +une apparition terrifiante mon esprit qu'ils supposaient abattu, et +arracher à mon délire de honteuses paroles et d'horribles secrets? +Quelle est cette nouvelle et incroyable persécution, mon père, et depuis +quand n'est-il plus permis au pêcheur de passer dans le silence et +dans ta paix son heure suprême? S'ils eussent eu affaire à un faible +d'esprit, et qu'ils m'eussent tué par cette vision infernale sans me +laisser le temps de me reconnaître et d'invoquer le Seigneur, sur qui, +dites-moi, aurait dû tomber le poids de ma damnation? O vous tous, +hommes de bonne volonté qui vous trouvez ici, ce n'est pas pour moi que +je parle, pour moi qui vais mourir; c'est pour vous qui survivez, c'est +pour que vous puissiez boire tranquillement le calice de votre mort, que +je vous dis de demander tous avec moi justice à notre père spirituel +qui est devant nous, et au besoin à l'autre qui est au-dessus de nous. +Justice donc, mon père! j'attends: faites justice! + +Et les hommes de bonne volonté qui étaient là crièrent tous ensemble: +«Justice! justice!» et les échos émus du cloître répétèrent: «Justice!» + +Le Prieur assistait à cette scène avec un visage impassible. Seulement +il me sembla plus pâle qu'à l'ordinaire. Il resta quelques instants sans +répondre, le sourcil légèrement contracté. Enfin il éleva la voix, et +dit: + +«Mon fils Alexis, pardonne à cet homme. + +--Oui, je lui pardonne à condition que vous le punirez, mon père, +répondit Alexis. + +--Mon fils Alexis, reprit le Prieur, sont-ce là les sentiments d'un +homme qui se dit prêt à paraître devant le tribunal de Dieu? Je vous +prie de pardonner à cet homme, et de retirer votre main de dessus lui.» + +Alexis hésita un instant; mais il sentit que, s'il ne réprimait sa +colère, ses ennemis allaient triompher. Il fit deux pas en avant, et, +poussant sa proie aux pieds du Prieur sans la lâcher: + +«Mon révérend, dit-il en s'inclinant, je pardonne, parce que je le dois +et parce que vous le voulez; mais comme ce n'est pas moi, comme c'est le +ciel qui a été offensé, comme c'est votre vertu, votre sagesse et votre +autorité qui ont été outragées, j'amène le coupable à vos genoux, et, +m'y prosternant avec lui, je supplie Votre Révérence de lui faire grâce, +et de prier pour que la justice éternelle lui pardonne aussi.» + +Les ennemis de mon maître avaient espéré que, par son emportement et sa +résistance, il allait gâter sa cause; mais cet acte de soumission déjoua +tous leurs mauvais desseins, et ceux qui étaient pour lui donnèrent à +sa conduite de telles marques d'approbation que le Prieur fut forcé de +prendre son parti, du moins en apparence. + +«Mon fils Alexis, lui dit-il en le relevant et en l'embrassant, je +suis touché de votre humilité et de votre miséricorde; mais je ne puis +pardonner à cet homme comme vous lui pardonnez. Votre devoir était +d'intercéder pour lui, le mien est de le châtier sévèrement, et il sera +fait ainsi que le veulent la justice céleste et les statuts de notre +ordre.» + +A cet arrêt sévère, un frémissement d'effroi passa de proche en proche; +car les peines contre le sacrilége étaient les plus sévères de toutes, +et aucun religieux n'en connaissait l'étendue avant de les avoir subies. +Il était défendu, en outre, de les révéler, sous peine de les subir une +seconde fois. Les condamnés ne sortaient du cachot que dans un état +épouvantable de souffrance, et plusieurs avaient succombé peu de temps +après avoir reçu leur grâce. Sans doute, mon maître ne fut pas dupe +de la sévérité du Prieur, car je vis un sourire étrange errer sur ses +lèvres: néanmoins sa fierté était satisfaite, et alors seulement il +lâcha sa proie. Sa main était tellement crispée et roidie au collet de +son ennemi qu'il fut forcé d'employer son autre main pour l'en détacher. +Dominique tomba évanoui aux pieds du Prieur, qui fit un signe, et +aussitôt quatre autres convers l'emportèrent aux yeux de l'assemblée +consternée. Il ne reparut jamais dans le couvent. Il fut défendu de +jamais prononcer ni son nom ni aucune parole qui eût rapport à son +étrange faute; l'office des morts fut récité pour lui sans qu'il nous +fut permis de demander ce qu'il était devenu; mais par la suite je l'ai +revu dehors, gras, dispos et allègre, et riant d'un air sournois quand +on lui rappelait cette aventure. + +Mon maître s'appuya sur moi, chancela, pâlit, et perdant tout à coup +la force miraculeuse qui l'avait soutenu jusque-là, il se traîna à +grand'peine à son lit; je lui lis avaler quelques gouttes d'un cordial, +et il me dit: + +«Angel, je crois bien que je l'aurais tué si le Prieur l'eût protégé.» + +Il s'endormit sans ajouter une parole. + +Le lendemain le père Alexis s'éveilla assez tard: il était calme, +mais très-faible; il eut besoin de s'appuyer sur moi pour gagner son +fauteuil, et il y tomba plutôt qu'il ne s'assit, en poussant un soupir. +Je ne concevais pas que ce corps si débile eût été, la veille, capable +de si puissants efforts. + +«Mon père, lui dis-je en le regardant avec inquiétude, est-ce que vous +vous trouvez plus mal, et souffrez-vous davantage? + +--Non, me répondit-il, non, je suis bien. + +--Mais vous paraissez profondément absorbé. + +--Je réfléchis! + +--Vous réfléchissez à tout ce qui s'est passé, mon père. Je le conçois; +il y a lieu à méditer. Mais vous devriez, ce me semble, être plus +serein, car il y a aussi lieu à se réjouir. Nous avons fini par voir +clair au fond de cet abîme, et nous savons maintenant que vous n'êtes +pas réellement assiégé par les mauvais esprits.» + +Alexis se mit à sourire d'un air doucement ironique, en secouant la +tête: + +«Tu crois donc encore aux mauvais esprits, mon pauvre Angel? me dit-il. +Erreur! erreur! Crois-tu aussi, comme les physiciens d'autrefois, que la +nature a horreur du vide? Il n'y a pas plus de mauvais esprits que de +vide. Que serait donc l'homme, cette créature intelligente, ce fils de +l'esprit, si les mauvaises passions, les vils instincts de la chair, +pouvaient venir, sous une forme hideuse ou grotesque, assaillir sa +veille, ou fatiguer son sommeil? Non: tous ces démons, toutes ces +créations infernales, dont parlent tous les jours les ignorants ou les +imposteurs, sont de vains fantômes créés par l'imagination des uns pour +épouvanter celle des autres. L'homme fort sent sa propre dignité, rit en +lui-même des pitoyables inventions avec lesquelles on veut tenter son +courage, et, sûr de leur impuissance, il s'endort sans inquiétude et +s'éveille sans crainte. + +--Pourtant, lui répondis-je étonné, il s'est passé ici même des choses +qui doivent me faire penser le contraire. L'autre nuit, vous savez; je +vous ai entendu vous entretenir avec une autre voix plus forte que la +vôtre qui semblait vous gourmander durement. Vous lui répondiez avec +l'accent de la crainte et de la douleur; et, comme j'étais effrayé de +cela, je suis venu dans votre chambre pour vous secourir, et je vous ai +trouvé seul, accablé et pleurant amèrement. Qu'était-ce donc? + +--C'était lui. + +--Lui! qui, lui? + +--Tu le sais bien, puisqu'il était avec toi, puisqu'il t'avait appelé +par trois fois, comme l'esprit du Seigneur appela durant la nuit le +jeune Samuel endormi dans le temple. + +--Comment le savez-vous, mon père?» + +Alexis ne sembla pas entendre ma question. Il resta quelque temps +absorbé, la tête baissée sur la poitrine; puis il reprit la parole sans +changer de position ni faire aucun mouvement: + +«Dis-moi, Angel, quand l'as-tu vu? c'était en plein jour? + +--Oui, mon père, à l'heure de midi. Vous m'avez déjà fait cette +question. + +--Et le soleil brillait? + +--Il rayonnait sur sa face. + +--Ne l'as-tu vu que cette seule fois?» + +J'hésitais à répondre; je craignais d'être dupe d'une illusion et de +donner par mes propres aberrations de la consistance à celles d'Alexis. + +«Tu l'as vu une autre fois! s'écria-t-il avec impatience, et tu ne me +l'as pas dit! + +--Mon bon maître, quelle importance voulez-vous donner à des apparitions +qui ne sont peut-être que l'effet d'une ressemblance fortuite ou même de +simples jeux de la lumière? + +--Angel, que voulez-vous dire? Ce que vous voulez me cacher m'est révélé +par vos réticences mêmes. Parlez, il le faut, il y va du repos de mes +derniers jours!» + +Vaincu par sa persistance, je lui racontai, pour le satisfaire, la +frayeur que j'avais eue dans la sacristie un jour que, me croyant seul +et sortant d'un profond évanouissement, j'avais entendu murmurer des +paroles et vu passer une ombre sans pouvoir m'expliquer ensuite ces +choses d'une manière naturelle. + +[Illustration: Alors le prieur me toisant de la tête aux pieds...] + +«Et quelles étaient ces paroles? dit Alexis. + +--Un appel à Dieu en faveur des victimes de l'ignorance et de +l'imposture. + +--Comment appelait-il celui qu'il invoquait? Disait-il: O Esprit! ou +bien disait-il: O Jéhovah! + +--Il disait: O Esprit de sagesse! + +--Et comment était faite cette ombre? + +--Je ne le sais point. Elle sortit de l'obscurité, et se perdit dans le +rayon qui tombait de la fenêtre, avant que j'eusse eu le temps ou le +courage de l'examiner. Mais, écoutez, mon bon maître, j'ai toujours +pensé que c'était vous qui, appuyé contre la fenêtre, et vous parlant à +vous-même...» + +Alexis fit un geste d'incrédulité. + +«Pourriez-vous avoir gardé le souvenir du contraire, sans cesse errant, +à cette époque, dans les jardins, et fortement préoccupé comme vous +l'êtes toujours? + +--Mais tu l'as vu d'autres fois encore? interrompit Alexis avec une +sorte de violence. Tu ne veux pas me dire tout, tu veux que je meure +sans léguer mon secret à un ami! Réponds à cette question, du moins. +Quand tu te promenais seul dans les beaux jours, le long des allées +écartées du jardin, et qu'en proie à de douloureuses pensées, tu +invoquais une providence amie des hommes, n'as-tu pas entendu derrière +tes pas d'autres pas qui faisaient crier le sable?» + +Je tressaillis, et lui dis que ce bruit de pas m'avait poursuivi dans la +salle du chapitre la veille même. + +«Et alors rien ne t'est apparu?» + +J'avouai l'effet prodigieux du soleil sur le portrait du fondateur. +Il serra ses mains l'une dans l'autre avec transport, en répétant à +plusieurs reprises: + +«C'est lui, c'est lui!... Il t'a choisi, il t'a envoyé, il veut que je +te parle. Eh bien! je vais te parler. Recueille tes pensées, et qu'une +vaine curiosité n'agite point ton âme. Reçois la confidence que je vais +te faire, comme les fleurs au matin reçoivent avec calme la délicieuse +rosée du ciel. As-tu jamais entendu parler de _Samuel Hébronius_? + +--Oui, mon père, s'il est en effet le mèrne que l'abbé Spiridion.» + +Et je lui rapportai ce que le trésorier m'avait raconté. + +[Illustration: Une figure épouvantable...] + +Le père Alexis haussa les épaules avec une expression de mépris, et me +parla en ces termes: + +«Il est d'autres héritages que ceux de la famille, où l'on se lègue, +selon la chair, les richesses matérielles. D'autres parentés plus nobles +amènent souvent des héritages plus saints. Quand un homme a passé sa vie +à chercher la vérité par tous les moyens et de tout son pouvoir, et qu'à +force de soins et d'étude il est arrivé à quelques découvertes dans le +vaste monde de l'esprit, jaloux de ne pas laisser s'enfouir dans la +terre le trésor qu'il a trouvé, et rentrer dans la nuit le rayon de +lumière qu'il a entrevu, dès qu'il sent approcher son terme, il se hâte +de choisir parmi des hommes plus jeunes une intelligence sympathique à +la sienne, dont il puisse faire, avant de mourir, le dépositaire de ses +pensées et de sa science, afin que l'oeuvre sacrée, ininterrompue malgré +la mort du premier ouvrier, marche, s'agrandisse, et, perpétuée de race +en race par des successions pareilles, parvienne à la fin des temps à +son entier accomplissement. Et crois bien, mon fils, qu'il est besoin, +pour entreprendre et continuer de pareils travaux, pour faire accepter +de pareils legs, d'une intelligence généreuse et d'un fort dévoûment, +quand on sait d'avance qu'on ne connaîtra pas le mot de la grande énigme +à l'intelligence de laquelle on a pourtant consacré sa vie. Pardonne-moi +cet orgueil, mon enfant; ce sera peut-être la seule récompense que je +retirerai de toute cette vie de labeur; peut-être sera-ce le seul épi +que je récolterai dans le rude sillon que j'ai labouré à la sueur de mon +front. Je suis l'héritier spirituel du père Fulgence, comme tu seras le +mien, Angel. Le père Fulgence était un moine de ce couvent; il avait, +dans sa jeunesse, connu le fondateur, notre vénéré maître Hébronius, ou, +comme on l'appelle ici, l'abbé Spiridion. Il était alors pour lui ce que +tu es pour moi, mon fils; il était jeune et bon, inexpérimenté et timide +comme toi; son maître l'aimait comme je t'aime, et il lui apprit, +avec une partie de ses secrets, l'histoire de sa vie. C'est donc de +l'héritier même du maître que je tiens les choses que je vais te redire. + +«Pierre Hébronius ne s'appelait pas ainsi d'abord. Son vrai nom était +Samuel. Il était juif, et né dans un petit village des environs +d'Inspruck. Sa famille, maîtresse d'une assez grande fortune, le +laissa, dans sa première jeunesse, complétement libre de suivre ses +inclinations. Dès l'enfance il en montra de sérieuses. Il aimait à vivre +dans la solitude, et passait ses journées et quelquefois ses nuits à +parcourir les âpres montagnes et les étroites vallées de son pays. +Souvent il allait s'asseoir sur le bord des torrents ou sur les rives +des lacs, et il y restait longtemps à écouter la voix des ondes, +cherchant à démêler le sens que la nature cachait dans ces bruits. A +mesure qu'il avança en âge, son intelligence devint plus curieuse et +plus grave. Il fallut donc songer à lui donner une instruction solide. +Ses parents l'envoyèrent étudier aux universités d'Allemagne. Il y avait +à peine un siècle que Luther était mort, et son souvenir et sa parole +vivaient encore dans l'enthousiasme de ses disciples. La nouvelle loi +affermissait les conquêtes qu'elle avait faites, et semblait s'épanouir +dans son triomphe. C'était, parmi les réformés, la même ardeur qu'aux +premiers jours, seulement plus éclairée et plus mesurée. Le prosélytisme +y régnait encore dans toute sa ferveur, et faisait chaque jour de +nouveaux adeptes. En entendant prêcher une morale et expliquer des +dogmes que le luthéranisme avait pris dans le catholicisme, Samuel fut +pénétré d'admiration. Comme c'était un esprit sincère et hardi, il +compara tout de suite les doctrines qu'on lui exposait présentement +avec celles dans lesquelles on l'avait élevé; et, éclairé par cette +comparaison, il reconnut tout d'abord l'infériorité du judaïsme. Il se +dit qu'une religion faite pour un seul peuple à l'exclusion de tous les +autres, qui ne donnait à l'intelligence ni satisfaction dans le présent, +ni certitude dans l'avenir, méconnaissait les nobles besoins d'amour +qui sont dans le coeur de l'homme, et n'offrait pour règle de conduite +qu'une justice barbare; il se dit que cette religion ne pouvait être +celle des belles âmes et des grands esprits, et que celui-là n'était pas +le Dieu de vérité qui ne dictait qu'au bruit du tonnerre ses changeantes +volontés, et n'appelait à l'exécution de ses étroites pensées que les +esclaves d'une terreur grossière. Toujours conséquent avec lui-même, +Samuel, qui avait dit selon sa pensée, fit ensuite selon son dire, +et, un an après son arrivée en Allemagne, il abjura solennellement le +judaïsme pour entrer dans le sein de l'église réformée. Comme il ne +savait pas faire les choses à moitié, il voulut, autant qu'il était en +lui, dépouiller le vieil homme et se faire une vie toute nouvelle; c'est +alors qu'il changea son nom de Samuel pour celui de Pierre. Quelque +temps se passa pendant lequel il s'affermit et s'instruisit davantage +dans sa nouvelle religion. Bientôt il en arriva au point de chercher +pour elle des objections à réfuter et des adversaires à combattre. Comme +il était audacieux et entreprenant, il s'adressa d'abord aux plus rudes. +Bossuet fut le premier auteur catholique qu'il se mit à lire. Ce fut +avec une sorte de dédain qu'il le commença: croyant que dans la foi +qu'il venait d'embrasser résidait la vérité pure, il méprisait toutes +les attaques que l'on pouvait tenter contre elle, et riait un peu +d'avance des arguments irrésistibles de l'Aigle de Meaux. Mais son +ironique méfiance fit bientôt place à l'étonnement, et ensuite à +l'admiration. Quand il vit avec quelle logique puissante et quelle +poésie grandiose le prélat français défendait l'église de Rome, il se +dit que la cause plaidée par un pareil avocat en devenait au moins +respectable; et, par une transition naturelle, il arriva à penser que +les grands esprits ne pouvaient se dévouer qu'à de grandes choses. Alors +il étudia le catholicisme avec la même ardeur et la même impartialité +qu'il avait fait pour le luthéranisme, se plaçant vis-à-vis de lui, +non pas comme font d'ordinaire les sectaires, au point de vue de la +controverse et du dénigrement, mais à celui de la recherche et de la +comparaison. Il alla en France s'éclairer auprès des docteurs de la +religion-mère, comme il avait fait en Allemagne pour la réformée. Il vit +le grand Arnauld et le second Grégoire de Nazianze, Fénelon, et ce +même Bossuet. Guidé par ces maîtres, dont la vertu lui faisait aimer +l'intelligence, il pénétra rapidement au fond des mystères de la morale +et du dogme catholiques. Il y retrouva tout ce qui faisait pour lui +la grandeur et la beauté du protestantisme, le dogme de l'unité et de +l'éternité de Dieu que les deux religions avaient emprunté au judaïsme, +et ceux qui semblent en découler naturellement et que pourtant celui-ci +n'avait pas reconnus, l'immortalité de l'âme, le libre arbitre dans +cette vie, et dans l'autre la récompense pour les bons et la punition +pour les méchants. Il y retrouva, plus pure peut-être et plus élevée +encore, cette morale sublime qui prêche aux hommes l'égalité entre +eux, la fraternité, l'amour, la charité, le dévoûment à autrui, le +renoncement à soi-même. Le catholicisme lui paraissait avoir en outre +l'avantage d'une formule plus vaste et d'une unité vigoureuse qui +manquait au luthéranisme. Celui-ci avait, il est vrai, en retour, +conquis la liberté d'examen, qui est aussi un besoin de la nature +humaine, et proclamé l'autorité de la raison individuelle; mais il +avait, par cela même, renoncé au principe de l'infaillibilité, qui est +la base nécessaire et la condition vitale de toute religion révélée, +puisqu'on ne peut faire vivre une chose qu'en vertu des lois qui ont +présidé à sa naissance, et qu'on ne peut, par conséquent, confirmer et +continuer une révélation que par une autre. Or, l'infaillibilité n'est +autre chose que la révélation continuée par Dieu même ou le Verbe dans +la personne de ses vicaires. Le luthéranisme, qui prétendait partager +l'origine du catholicisme et s'appuyer à la même révélation, avait, en +brisant la chaîne traditionnelle qui rattachait le christianisme tout +entier à cette même révélation, sapé de ses propres mains les fondements +de son édifice. En livrant à la libre discussion la continuation de la +religion révélée, il avait par là même livré aussi son commencement, +et attenté ainsi lui-même à l'inviolabilité de cette origine qu'il +partageait avec la secte rivale. Comme l'esprit d'Hébronius se trouvait +en ce moment plus porté vers la foi que vers la critique, et qu'il +avait bien moins besoin de discussion que de conviction, il se +trouva naturellement porté à préférer la certitude et l'autorité du +catholicisme à la liberté et à l'incertitude du protestantisme. Ce +sentiment se fortifiait encore à l'aspect du caractère sacré d'antiquité +que le temps avait imprimé au front de la religion-mère. Puis la pompe +et l'éclat dont s'entourait le culte romain semblaient à cet esprit +poétique l'expression harmonieuse et nécessaire d'une religion révélée +par le Dieu de la gloire et de la toute-puissance. Enfin, après de mûres +réflexions, il se reconnut sincèrement et entièrement convaincu, et +reçut de nouveau le baptême de mains de Bossuet. Il ajouta sur les fonts +le nom de Spiridion à celui de Pierre, en mémoire de ce qu'il avait été +deux fois éclairé par l'esprit. Résolu dès lors à consacrer sa vie tout +entière à l'adoration du nouveau Dieu qui l'avait appelé à lui et à +l'approfondissement de sa doctrine, il passa en Italie, et y fit bâtir, +à l'aide de la grande fortune que lui avait laissée un de ses oncles, +catholique comme lui, le couvent où nous sommes. Fidèle à l'esprit de la +loi qui avait créé les communautés religieuses, il y rassembla autour de +lui les moines les mieux famés par leur intelligence et leur vertu, pour +se livrer avec eux à la recherche de toutes les vérités, et travailler +à l'agrandissement et à la corroboration de la foi par la science. +Son entreprise parut d'abord réussir. Stimulés par son exemple, ses +compagnons se livrèrent pendant quelques années avec ardeur à l'étude, à +la prière et à la méditation. Ils s'étaient placés sous la protection de +saint Benoit, et avaient adopté les règles de son ordre. Quand le +moment fut venu pour eux de se donner un chef spirituel, ils portèrent +unanimement sur Hébronius leur choix, qui fut ratifié par le pape. Le +nouveau Prieur, un instant heureux de la confiance des frères qu'il +s'était choisis, se remit à ses travaux avec plus d'ardeur et +d'espérance que jamais. Mais son illusion ne fut pas de longue durée. Il +ne fut pas longtemps à reconnaître qu'il s'était cruellement trompé sur +le compte des hommes qu'il avait appelés à partager son entreprise. +Comme il les avait pris parmi les plus pauvres religieux de l'Italie, il +n'eut pas de peine à en obtenir du zèle et du soin pendant les premières +années. Accoutumés qu'ils étaient à une vie dure et active, ils avaient +facilement adopté le genre d'existence qu'il leur avait donné, et +s'étaient conformés volontiers à ses désirs. Mais, à mesure qu'ils +s'habituèrent à l'opulence, ils devinrent moins laborieux, et se +laissèrent peu à peu aller aux défauts et aux vices dont ils avaient vu +autrefois l'exemple chez leurs confrères plus riches, et dont peut-ètre +ils avaient conservé en eux-mêmes le germe. La frugalité fit place à +l'intempérance, l'activité à la paresse, la chanté à l'égoïsme; le jour +n'eut plus de prières, la nuit plus de veilles; la médisance et la +gourmandise trônèrent dans le couvent comme deux reines impures; +l'ignorance et la grossièreté y pénétrèrent à leur suite, et firent du +temple destiné aux vertus austères et aux nobles travaux un réceptacle +de honteux plaisirs et de lâches oisivetés. + +«Hébronius, endormi dans sa confiance et perdu dans ses profondes +spéculations, ne s'apercevait pas du ravage que faisaient autour de lui +les misérables instincts de la matière. Quand il ouvrit les yeux, il +était déjà trop tard: n'ayant pas vu la transition par laquelle toutes +ces âmes vulgaires étaient allées du bien au mal; trop éloigné d'elles +par la grandeur de sa nature pour pouvoir comprendre leurs faiblesses, +il se prit pour elles d'un immense dédain; et, au lieu de se baisser +vers les pécheurs avec indulgence et de chercher à les ramener à leur +vertu première, il s'en détourna avec dégoût, et dressa vers le ciel sa +tête désormais solitaire. Mais, comme l'aigle blessé qui monte au soleil +avec le venin d'un reptile dans l'aile, il ne put, dans la hauteur de +son isolement, se débarrasser des révoltantes images qui avaient surpris +ses yeux. L'idée de la corruption et de la bassesse vint se mêler à +toutes ses méditations théologiques, et s'attacher, comme une lèpre +honteuse, à l'idée de la religion. Il ne put bientôt plus séparer, +malgré sa puissance d'abstraction, le catholicisme des catholiques. Cela +l'amena, sans qu'il s'en aperçût, à le considérer sous ses côtés les +plus faibles, comme il l'avait jadis considéré sous les plus forts, et +à en rechercher, malgré lui, les possibilités mauvaises. Avec le génie +investigateur et la puissante faculté d'analyse dont il était doué, il +ne fut pas longtemps à les trouver; mais, comme ces magiciens téméraires +qui évoquaient des spectres et tremblaient à leur apparition, il +s'épouvanta lui-même de ses découvertes. Il n'avait plus cette fougue de +la première jeunesse qui le poussait toujours en avant; et il se disait +que, cette troisième religion une fois détruite, il n'en aurait plus +aucune sous laquelle il pût s'abriter. Il s'efforça donc de raffermir +sa foi, qui commençait à chanceler, et pour cela il se mit à relire les +plus beaux écrits des défenseurs contemporains de l'Église. Il revint +naturellement à Bossuet; mais il était déjà à un autre point de vue, et +ce qui lui avait autrefois paru concluant et sans réplique lui semblait +maintenant controversable ou niable en bien des points. Les arguments du +docteur catholique lui rappelèrent les objections des protestants; et +la liberté d'examen, qu'il avait autrefois dédaignée, rentra +victorieusement dans son intelligence. Obligé de lutter individuellement +contre la doctrine infaillible, il cessa de nier l'autorité de la raison +individuelle. Bientôt, même, il en fit un usage plus audacieux que tous +ceux qui l'avaient proclamée. Il avait hésité au début; mais, une +fois son élan pris, il ne s'arrêta plus. Il remonta de conséquence en +conséquence jusqu'à la révélation elle-même, l'attaqua avec la même +logique que le reste, et força de redescendre sur la terre cette +religion qui voulait cacher sa tête dans les cieux. Lorsqu'il eut livré +à la foi cette bataille décisive, il continua presque forcément sa +marche et poursuivit sa victoire; victoire funeste, qui lui coûta bien +des larmes et bien des insomnies. Après avoir dépouillé de sa divinité +le père du christianisme, il ne craignit pas de demander compte à lui +et à ses successeurs de l'oeuvre humaine qu'ils avaient accomplie. Le +compte fut sévère. Hébronius alla au fond de toutes les choses. Il +trouva beaucoup de mal mêlé à beaucoup de bien, et de grandes erreurs +à de grandes vérités. Le grand champ catholique avait porté autant +d'ivraie, peut-être, que de pur froment. Dans la nature d'esprit +d'Hébronius, l'idée d'un Dieu pur esprit, tirant de lui-même un monde +matériel et pouvant le faire rentrer en lui par un anéantissement pareil +à sa création, lui semblait être le produit d'une imagination malade, +pressée d'enfanter une théologie quelconque; et voici ce qu'il se disait +souvent:--Organisé comme il l'est, l'homme, qui ne doit pourtant juger +et croire que d'après ses perceptions, peut-il concevoir qu'on fasse de +rien quelque chose, et de quelque chose rien? Et sur cette base, quel +édifice se trouve bâti? Que vient faire l'homme sur ce monde matériel +que le pur esprit a tiré de lui-même? Il a été tiré et formé de la +matière, puis placé dessus par le Dieu qui connaît l'avenir, pour être +soumis à des épreuves que ce Dieu dispose à son gré et dont il sait +d'avance l'issue, pour lutter, en un mot, contre un danger auquel il +doit nécessairement succomber, et expier ensuite une faute qu'il n'a pu +s'empêcher de commettre. + +«Cette pensée des hommes appelés, sans leur consentement, à une vie de +périls et d'angoisses, suivie pour la plupart de souffrances éternelles +et inévitables, arrachait à l'âme droite d'Hébronius des cris de douleur +et d'indignation.--Oui, s'écriait-il, oui, chrétiens, vous êtes bien les +descendants de ces Juifs implacables qui, dans les villes conquises, +massacraient jusqu'aux enfants des femmes et aux petits des brebis; +et votre Dieu est le fils agrandi de ce Jéhovah féroce qui ne parlait +jamais à ses adorateurs que de colère et de vengeance! + +«Il renonça donc sans retour au christianisme; mais, comme il n'avait +plus de religion nouvelle à embrasser à la place, et que, devenu plus +prudent et plus calme, il ne voulait pas se faire inutilement accuser +encore d'inconstance et d'apostasie, il garda toutes les pratiques +extérieures de ce culte qu'il avait intérieurement abjuré. Mais ce +n'était pas assez d'avoir quitté l'erreur; il aurait encore fallu +trouver la vérité. Hébronius avait beau tourner les yeux autour de lui, +il ne voyait rien qui y ressemblât. Alors commença pour lui une suite de +souffrances inconnues et terribles. Placé face à face avec le doute, cet +esprit sincère et religieux s'épouvanta de son isolement, et se prit à +suer l'eau et le sang, comme le Christ sur la montagne, à la vue de son +calice. Et comme il n'avait d'autre but et d'autre désir que la vérité, +que rien hors elle ne l'intéressait ici-bas, il vivait absorbé dans ses +douloureuses contemplations; ses regards erraient sans cesse dans le +vague qui l'entourait comme un océan sans bornes, et il voyait l'horizon +reculer sans cesse devant lui à mesure qu'il voulait le saisir. Perdu +dans cette immense incertitude, il se sentait pris peu à peu de vertige, +et se mettait à tourbillonner sur lui-même. Puis, fatigué de ses vaines +recherches et de ses tentatives sans espérance, il retombait affaissé, +morne et désorganisé, ne vivant plus que par la sourde douleur qu'il +ressentait sans la comprendre. + +«Pourtant il conservait encore assez de force pour ne rien laisser voir +au dehors de sa misère intérieure. On soupçonnait bien, à la pâleur +de son front, à sa lente et mélancolique démarche, à quelques larmes +furtives qui glissaient de temps en temps sur ses joues amaigries, que +son âme était fortement travaillée, mais on ne savait par quoi. Le +manteau de sa tristesse cachait à tous les yeux le secret de sa +blessure. Comme il n'avait confié à personne la cause de son mal, +personne n'aurait pu dire s'il venait d'une incrédulité désespérée ou +d'une foi trop vive que rien sur la terre ne pouvait assouvir. Le doute, +à cet égard, n'était même guère possible. L'abbé Spiridion accomplissait +avec une si irréprochable exactitude toutes les pratiques extérieures +du culte et tous ses devoirs visibles de parfait catholique, qu'il ne +laissait ni prise à ses ennemis ni prétexte à une sensation plausible. +Tous les moines, dont sa rigide vertu contenait les vices et dont ses +austères labeurs condamnaient la lâche paresse, blessés à la fois dan» +leur égoïsme et dans leur vanité, nourrissaient contre lui une haine +implacable, et cherchaient avidement les moyens de le perdre; mais, ne +trouvant pas dans sa conduite l'ombre d'une faute, ils étaient forcés de +ronger leur frein en silence, et se contentaient de le voir souffrir +par lui-même. Hébronius connaissait le fond de leur pensée, et, tout +en méprisant leur impuissance, s'indignait de leur méchanceté. Aussi, +quand, par instants, il sortait de ses préoccupations intérieures pour +jeter un regard sur la vie réelle, il leur faisait rudement porter le +poids de leur malice. Autant il était doux avec les bons, autant il +était dur avec les mauvais. Si toutes les faiblesses le trouvaient +compatissant, et toutes les souffrances sympathique, tous les vices le +trouvaient sévère, et toutes les impostures impitoyable. Il semblait +même trouver quelque adoucissement à ses maux dans cet exercice complet +de la justice. Sa grande âme s'exaltait encore à l'idée de faire le +bien. Il n'avait plus de règle certaine ni de loi absolue; mais une +sorte de raison instinctive, que rien ne pouvait anéantir ni détourner, +le guidait dans toutes ses actions et le conduisait au juste. Ce +fut probablement par ce côté qu'il se rattacha à la vie; en sentant +fermenter ces généreux sentiments, il se dit que l'étincelle sacrée +n'avait pas cessé de brûler en lui, mais seulement de briller; et que +Dieu veillait encore dans son coeur, bien que caché à son intelligence +par des voiles impénétrables. Que ce fût cette idée ou une autre qui le +ranimât, toujours est-il qu'on vit peu à peu son front s'éclaircir, et +ses yeux, ternis par les larmes, reprendre leur ancien éclat. Il se +remit avec plus d'ardeur que jamais aux travaux qu'il avait abandonnés, +et commença à mener une vie plus retirée encore qu'auparavant. Ses +ennemis se réjouirent d'abord, espérant que c'était la maladie qui le +retenait dans la solitude; mais leur erreur ne fut pas de longue durée. +L'abbé, au lieu de s'affaiblir, reprenait chaque jour de nouvelles +forces, et semblait se retremper dans les fatigues toujours plus grandes +qu'il s'imposait. A quelque heure de la nuit que l'on regardât à sa +fenêtre, on était sûr d'y voir de la lumière; et les curieux qui +s'approchaient de sa porte pour tâcher de connaître l'emploi qu'il +faisait de son temps, entendaient presque toujours dans sa cellule le +bruit de feuillets qui se tournaient rapidement, ou le cri d'une plume +sur le papier, souvent des pas mesurés et tranquilles, comme ceux +d'un homme qui médite. Quelquefois même des paroles inintelligibles +arrivaient aux oreilles des espions, et des cris confus pleins de +colère ou d'enthousiasme les clouaient d'étonnement à leur place ou les +faisaient fuir d'épouvante. Les moines, qui n'avaient rien compris à +l'abattement de l'abbé, ne comprirent rien à son exaltation. Ils se +mirent à chercher la cause de son bien-être, le but de ses travaux, et +leurs sottes cervelles n'imaginèrent rien de mieux que la magie. La +magie! comme si les grands hommes pouvaient rapetisser leur intelligence +immortelle au métier de sorcière, et consacrer toute leur vie à souffler +dans des fourneaux pour faire apparaître aux enfants effrayés des +diables à queue de chien avec des pieds de bouc! Mais la matière +ignorante ne comprend rien à la marche de l'esprit, et les hiboux ne +connaissent pas les chemins par où les aigles vont au soleil. + +«Cependant la monacaille n'osa pas dire tout haut son opinion, et la +calomnie erra honteusement dans l'ombre autour du maître, sans oser +l'attaquer en face. Il trouva, dans la terreur qu'inspiraient à ses +imbéciles ennemis des machinations imaginaires, une sécurité qu'il +n'aurait pas trouvée dans la vénération due à son génie et à sa vertu. +Du mystère profond qui l'entourait, ils s'attendaient à voir sortir +quelque terrible prodige, comme d'un sombre nuage des feux dévorants. +C'est ainsi qu'il fut donné à Hébronius d'arriver tranquille à son heure +dernière. Quand il la vit approcher, il fit venir Fulgence, pour qui il +nourrissait une paternelle affection. Il lui dit qu'il l'avait distingué +de tous ses autres compagnons, à cause de la sincérité de son coeur et +de son ardent amour du beau et du vrai, qu'il l'avait depuis longtemps +choisi pour être son héritier spirituel, et que l'instant était venu de +lui révéler sa pensée. Alors il lui raconta l'histoire intime de sa +vie. Arrivé à la dernière période, il s'arrêta un instant, comme pour +méditer, avant de prononcer les paroles suprêmes et définitives; puis il +reprit de la sorte: + +«--Mon cher enfant, je t'ai initié à toutes les luttes, à tous les +doutes, à toutes les croyances de ma vie. Je t'ai dit tout ce que +j'avais trouvé de bon et de mauvais, de vrai et de faux dans toutes les +religions que j'ai traversées. Je t'en laisse le juge, et remets à ta +conscience le soin de décider. Si tu penses que j'aie tort, et que le +catholicisme, où tu as vécu depuis ton enfance, satisfasse à la fois +ton esprit et ton coeur, ne te laisse pas entraîner par mon exemple, et +garde ta croyance. On doit rester là où l'on est bien. Pour aller d'une +foi à une autre il faut traverser des abîmes, et je sais trop combien +la route est pénible pour t'y pousser malgré toi. La sagesse mesure aux +plantes le terrain et le vent: à la rose elle donne la plaine et la +brise, au cèdre la montagne et l'ouragan. Il est des esprits hardis +et curieux qui veulent et cherchent avant tout la vérité; il en est +d'autres, plus timides et plus modestes, qui ne demandent que du repos. +Si tu me ressemblais, si le premier besoin de ta nature était de savoir, +je t'ouvrirais sans hésiter ma pensée tout entière. Je te ferais boire +à la coupe de vérité que j'ai remplie de mes larmes, au risque de +t'enivrer. Mais il n'en est pas ainsi, hélas! Tu es fait pour aimer bien +plus que pour savoir, et ton coeur est plus fort que ton esprit. Tu +es attaché au catholicisme, je le crois du moins, par des liens de +sentiment que tu ne pourrais briser sans douleur; et, si tu le faisais, +cette vérité, pour laquelle tu aurais immolé toutes tes sympathies, +ne te paierait pas de tes sacrifices. Au lieu de t'exalter, elle +t'accablerait peut-être. C'est une nourriture trop forte pour les +poitrines délicates, et qui étouffe quand elle ne vivifie pas. Je ne +veux donc pas te révéler cette doctrine qui fait le triomphe de ma vie +et la consolation de mon heure dernière, parce qu'elle ferait peut-être +ton deuil et ton désespoir. Que sait-on des âmes? Pourtant, à cause même +de ton amour, il est possible que le culte du beau te mène au besoin du +vrai, et l'heure peut sonner où ton esprit sincère aura soif et faim de +l'absolu. Je ne veux pas alors que tu cries en vain vers le ciel, et que +tu répandes sur une ignorance incurable des larmes inexaucées. Je laisse +après moi une essence de moi, la meilleure partie de mon intelligence, +quelques pages, fruit de toute ma vie de méditations et de travaux. De +toutes les oeuvres qu'ont enfantées mes longues veilles, c'est la +seule que je n'aie pas livrée aux flammes, parce que c'était la seule +complète. Là je suis tout entier; là est la vérité. Or le sage a dit de +ne pas enfouir les trésors au fond des puits. Il faut donc que cet écrit +échappe à la brutale stupidité de ces moines. Mais comme il ne doit +passer qu'en des mains dignes de le toucher et ne s'ouvrir qu'à des yeux +capables de le comprendre, j'y veux mettre une condition qui sera en +même temps une épreuve. Je veux l'emporter dans la tombe, afin que celui +de vous qui voudra un jour le lire ait assez de courage pour braver de +vaines terreurs en l'arrachant à la poussière du sépulcre. Ainsi, écoute +ma dernière volonté: Dès que j´aurai fermé les yeux, place cet écrit sur +ma poitrine. Je l'ai enfermé moi-même dans un étui de parchemin, dont la +préparation particulière pourrait le garantir de la corruption durant +plusieurs siècles. Ne laisse personne toucher à mon cadavre; c'est là un +triste soin qu'on ne se dispute guère et qu'on te laissera volontiers. +Roule toi-même le linceul autour de mes membres exténués, et veille sur +ma dépouille d'un oeil jaloux, jusqu'à ce que je sois descendu dans le +sein de la terre avec mon trésor; car le temps n'est pas venu où tu +pourrais toi-même en profiter. Tu n'en adopterais l'esprit que sur la +foi de ma parole, et cette foi ne suffirait pas à l'épreuve d'une lutte +chaque jour renouvelée contre toi par le catholicisme. Comme chaque +génération de l'humanité, chaque homme a ses besoins intellectuels, dont +la limite marque celle de ses investigations et de ses conquêtes. Pour +lire avec fruit ces lignes que je confie au silence de la tombe, il +faudra que ton esprit soit arrivé, comme le mien, à la nécessité d'une +transformation complète. Alors seulement tu dépouilleras sans crainte +et sans regret le vieux vêtement, et tu revêtiras le nouveau avec la +certitude tude d'une bonne conscience. Quand ce jour luira pour toi, +brise sans inquiétude la pierre et le métal, ouvre mon cercueil et +plonge dans mes entrailles desséchées une main ferme et pieuse. +Ah! quand viendra cette heure, il me semble que mon coeur éteint +tressaillera comme l'herbe glacée au retour d'un soleil de printemps, +et que du sein de ses transformations infinies mon esprit entrera en +commerce immédiat avec le tien: car l'Esprit vit à jamais, il est +l'éternel producteur et l'éternel aliment de l'esprit; il nourrit ce +qu'il engendre, et, comme chaque destruction alimente une production +nouvelle dans l'ordre matériel, de même chaque souffle intellectuel +entretient, par une invisible communion, le souffle éveillé par lui dans +un sanctuaire nouveau de l'intelligence. + +«Ce discours n'éveilla pas dans le sein de Fulgence une ardeur plus +grande que son maître ne l'avait pressenti; Spiridion l'avait bien jugé +en lui disant que l'heure de la connaissance n'était pas sonnée pour +lui. Sans doute, des esprits plus hardis et des cerveaux plus vastes que +celui de Fulgence eussent pu être institués dépositaires du secret de +l'abbé; à cette époque il s'en trouvait encore dans le cloître. Mais, +sans doute aussi, ces caractères ne lui offraient point une garantie +suffisante de sincérité et de désintéressement; il devait craindre que +son trésor ne devint un moyen de puissance temporelle ou de gloire +mondaine dans les mains des ambitieux, peut-être une source d'impiété, +une cause d'athéisme, sous l'interprétation d'une âme aride et d'une +intelligence privée d'amour. Il savait que Fulgence était, comme dit +l'Écriture, _un or très-pur_, et que si, le courage lui manquant, il +venait à ne point profiter du legs sacré, du moins il n'en ferait +jamais un usage funeste. Quand il vit avec quelle humble résignation +ce disciple bien-aimé avait écouté ses confidences, il s'applaudit de +l'avoir laissé à son libre arbitre, et lui fit jurer seulement qu'il en +mourrait point sans avoir fait passer le legs en des mains dignes de le +posséder, Fulgence le jura. + +--Mais, ô mon maître! s'écria-t-il, à quoi connaîtrai-je ces mains +pures? et si nul ne m'inspire assez de confiance pour que je lui +transmette votre héritage, du sein de la tombe votre voix ne +montera-t-elle pas vers moi pour tancer mon aveuglement ou ma timidité? +Pourrai-je, quand la lumière sera éteinte, me diriger seul dans les +ténèbres? + +--Aucune lumière ne s'éteint, répondit l'abbé, et les ténèbres de +l'entendement sont, pour un esprit généreux et sincère, des voiles +faciles à déchirer. Rien ne se perd; la forme elle-même ne meurt pas; +et, ma figure restant gravée dans le plus intime sanctuaire de ta +mémoire, qui pourra dire que ma figure a disparu de ce monde et que les +vers ont détruit mon image? La mort rompra-t-elle les liens de notre +amitié, et ce qui est conservé dans le coeur d'un ami a-t-il cessé +d'être! L'âme a-t-elle besoin des yeux du corps pour contempler ce +qu'elle aime, et n'est-elle pas un miroir d'où rien de ne s'efface? Va, +la mer cessera de refléter l'azur des cieux avant que l'image d'un être +aimé retombe dans le néant; et l'artiste qui fixe une ressemblance +sur la toile ou sur le marbre ne donne-t-il pas, lui aussi, une sorte +d'immortalité à la matière? + +«Tels étaient les derniers entretiens de Spiridion avec son ami. Mais +ici commence pour ce dernier une série de faits personnels sur lesquels +j'appelle toute ton attention; les voici tels qu'ils m'ont été transmis +maintes fois par lui avec la plus scrupuleuse exactitude. + +«Fulgence ne pouvait s'habituer à l'idée de voir mourir son ami et son +maître. En vain les médecins lui disaient qui l'abbé avait peu de +jours à vivre, sa maladie ayant dépassée déjà le terme où cessent les +espérances et où s'arrêtent les ressources de l'art; il ne concevait pas +que cet homme, encore si vigoureux d'esprit et de caractère, fût à la +veille de sa destruction. Jamais il ne l'avait vu plus clair et plus +éloquent dans ses paroles, plus subtil dans ses aperçus et plus large +dans ses vues. + +Au seuil d'une autre vie, il avait encore de l'énergie et de l'activité +pour s'occuper des détails de la vie qu'il allait quitter. Plein de +sollicitude pour ses frères, il donnait à chacun l'instruction qui +lui convenait: aux mauvais, la prédication ardente; aux bons, +l'encouragement paternel. Il était plus inquiet et plus touché de la +douleur de Fulgence que de ses propres souffrances physiques, et sa +tendresse pour ce jeune homme lui faisait oublier ce qu'a de solennel et +de terrible le pas qu'il allait franchir.» + +Ici le père Alexis s'interrompit en voyant mes yeux se remplir de +larmes, et ma tête se pencha sur sa main glacée, à la pensée d'un +rapprochement si intime entre la situation qu'il me décrivait et celle +où nous nous trouvions l'un et l'autre. Il me comprit, serra ma main +avec force et continua. + +«Spiridion, voyant que cette âme tendre et passionnée dans ses +attachements allait se briser avec le fil de sa vie, essayait de lui +adoucir l'horreur dont le catholicisme environne l'idée de la mort; il +lui peignait sous des couleurs sereines et consolantes ce passage d'une +existence éphémère à une existence sans fin. + +--Je ne vous plains pas de mourir, lui répondait Fulgence; je me plains +parce que vous me quittez. Je ne suis pas inquiet de votre avenir, je +sais que vous allez passer de mes bras dans ceux d'un Dieu qui vous +aime; mais moi je vais gémir sur une terre aride et traîner une +existence délaissée parmi des êtres qui ne vous remplaceront jamais pour +moi! + +--O mon enfant! ne parle pas ainsi, répondit l'abbé; il y a une +providence pour les hommes bons, pour les coeurs aimants. Si elle te +retire un ami dont la mission auprès de toi est remplie, elle donnera en +récompense à ta vieillesse un ami fidèle, un fils dévoué, un disciple +confiant, qui entourera tes derniers jours des consolations que tu me +procures aujourd'hui. + +--Nul ne pourra m'aimer comme je vous aime, reprenait Fulgence, +car jamais je ne serai digne d'un amour semblable à celui que vous +m'inspirez; et quand même cela devrait arriver, je suis si jeune encore! +Imaginez ce que j'aurai à souffrir, privé de guide et d'appui, durant +les années de ma vie où vos conseils et votre protection m'eussent été +le plus nécessaires! + +--Ecoute, lui dit un jour l'abbé, je veux te dire une pensée qui a +traversé plusieurs fois mon esprit sans s'y arrêter. Nul n'est plus +ennemi que moi, tu le sais, des grossières jongleries dont les moines se +servent pour terrifier leurs adeptes; je ne suis pas davantage partisan +des extases que d'ignorants visionnaires ou de vils imposteurs ont fait +servir à leur fortune ou à la satisfaction de leur misérable vanité; +mais je crois aux apparitions et aux songes qui ont jeté quelquefois +une salutaire terreur ou apporté une vivifiante espérance à des esprits +sincères et pieusement enthousiastes. Les miracles ne me paraissent pas +inadmissibles à la raison la plus froide et la plus éclairée. Parmi les +choses surnaturelles qui, loin de causer de la répugnance à mon esprit, +lui sont un doux rêve et une vague croyance, j'accepterais comme +possibles les communications directes de nos sens avec ce qui reste en +nous et autour de nous des morts que nous avons chéris. Sans croire que +les cadavres puissent briser la pierre du sépulcre et reprendre pour +quelques instants les fonctions de la vie, je m'imagine quelquefois que +les éléments de notre être ne se divisent pas subitement, et qu'avant +leur diffusion un reflet de nous-mêmes se projette autour de nous, comme +le spectre solaire frappe encore nos regards de tout son éclat plusieurs +minutes après que l'astre s'est abaissé derrière notre horizon. S'il +faut t'avouer tout ce qui se passe en moi à cet égard, je te confesserai +qu'il était une tradition dans ma famille que je n'ai jamais eu la force +de rejeter comme une fable. On disait que la vie était dans le sang +de mes ancêtres à un tel degré d'intensité que leur âme éprouvait, au +moment de quitter le corps, l'effort d'une crise étrange, inconnue. Ils +voyaient alors leur propre image se détacher d'eux, et leur apparaître +quelquefois double et triple. Ma mère assurait qu'à l'heure suprême où +mon père rendit l'esprit, il prétendait voir de chaque côté de son lit +un spectre tout semblable à lui, revêtu de l'habit qu'il portait les +jours de fête pour aller à la synagogue dont il était rabbin. Il eût été +si facile à la raison hautaine de repousser cette légende que je ne m'en +suis jamais donné la peine. Elle plaisait à mon imagination, et j'eusse +été affligé de la condamner au néant des erreurs _jugées_. Ces discours +te causent quelque surprise, je le vois. Tu m'as vu repousser si +durement les tentatives de nos visionnaires et railler d'une manière +si impitoyable leurs hallucinations, que tu penses peut-être qu'en cet +instant mon cerveau s'affaiblit. Je sens, au contraire, que les voiles +se dégagent, et il me semble que jamais je n'ai pénétré avec plus de +lucidité dans les perceptions inconnues d'un nouvel ordre d'idées. A +l'heure d'abdiquer l'exercice de la raison superbe, l'homme sincère, +sentant qu'il n'a plus besoin de se défendre des terreurs de la mort, +jette son bouclier et contemple d'un oeil calme le champ de bataille +qu'il abandonne. Alors il peut voir que, de même que l'ignorance +et l'imposture, la raison et la science ont leurs préjugés, leurs +aveuglements, leurs négations téméraires, leurs étroites obstinations. +Que dis-je? il voit que la raison et la science humaines ne sont que +des aperçus provisoires, des horizons nouvellement découverts, au delà +desquels s'ouvrent des horizons infinis, inconnus encore, et qu'il juge +insaisissables, parce que la courte durée de sa vie et la faible mesure +de ses forces ne lui permettent pas de pousser plus loin son voyage. +Il voit, à vrai dire, que la raison et la science ne sont que la +supériorité d'un siècle relativement à un autre, et il se dit en +tremblant que les erreurs qui le font sourire en son temps ont été le +dernier mot de la sagesse humaine pour ses devanciers. Il peut se dire +que ses descendants riront également de sa science, et que les travaux +de toute sa vie, après avoir porté leurs fruits pendant une saison, +seront nécessairement rejetés comme le vieux tronc d'un arbre qu'on +recèpe. Qu'il s'humilie donc alors, et qu'il contemple avec un calme +philosophique cette suite de générations qui l'ont précédé et cette +suite de générations qui le suivront; et qu'il sourie en voyant le point +intermédiaire où il a végété, atome obscur, imperceptible anneau de la +chaîne infinie! Qu'il dise: J'ai été plus loin que mes ancêtres, j'ai +grossi ou épuré le trésor qu'ils avaient conquis. Mais qu'il ne dise +pas: Ce que je n'ai pas fait est impossible à faire, ce que je n'ai pas +compris est un mystère incompréhensible, et jamais l'homme ne surmontera +les obstacles qui m'ont arrêté. Car cela serait un blasphème, et ce +serait pour de tels arrêts qu'il faudrait rallumer les bûchers où +l'inquisition jette les écrits des novateurs. + +«Ce jour-là, Spiridion mit sa tête dans ses mains, et ne s'expliqua pas +davantage. Le lendemain, il reprit un entretien qui semblait lui plaire +et le distraire de ses souffrances. + +--Fulgence! dit-il, que peut signifier ce mot, _passé_? et quelle action +veut marquer ce verbe, _n'être plus_? Ne sont-ce pas là des idées créées +par l'erreur de nos sens et l'impuissance de notre raison? Ce qui a été +peut-il cesser d'être, et ce qui est peut-il n'avoir pas été de tout +temps? + +--Est-ce à dire, maître, lui répliqua le simple Fulgence, que vous ne +mourrez point, ou que je vous verrai encore après que vous ne serez +plus? + +--Je ne serai plus et je serai encore, répondit le maître. Si tu ne +cesses pas de m'aimer, tu me verras, tu me sentiras, tu m'entendras +partout. Ma forme sera devant tes yeux, parce qu'elle restera gravée +dans ton esprit; ma voix vibrera à ton oreille, parce qu'elle restera +dans la mémoire de ton coeur: mon esprit se révélera encore à ton +esprit, parce que ton âme me comprend et me possède. Et peut-être, +ajouta-t-il avec une sorte d'enthousiasme et comme frappé d'une idée +nouvelle, peut-être te dirai-je, après ma mort, ce que mon ignorance et +la tienne nous ont empêchés de découvrir ensemble et de nous communiquer +l'un à l'autre. Peut-être la pensée fécondera-t-elle la mienne; +peut-être la semence laissée par moi dans ton âme fructifiera-t-elle, +échauffée par ton souffle. Prie, prie! et ne pleure pas. Rappelle-toi +que le jeune prophète Elisée demanda pour toute grâce au Seigneur qu'il +mit sur lui une double part de l'esprit du prophète Elie, son maître. +Nous sommes tous prophètes aujourd'hui, mon enfant. Nous cherchons tous +la parole de vie et l'esprit de vérité. + +«Le dernier jour, l'abbé reçut les sacrements avec tout le calme et +toute la dignité d'un homme qui accomplit un acte extérieur et qui +l'accepte comme un symbole respectable. Il reçut tous les adieux de +ses frères, leur donna sa dernière bénédiction, et, se tournant vers +Fulgence, il lui dit tout bas au moment où celui-ci, le voyant si fort +et si tranquille, espérait presque qu'une crise favorable s'opérait et +que son ami allait lui être rendu: + +«Fais-les sortir, Fulgence; je veux être seul avec toi. Hâte-toi, je +vais mourir.» + +«Fulgence, consterné, obéit; et quand il fut seul avec l'abbé, il lui +demanda, en tremblant et on pleurant, d'où lui venait, dans un moment où +il semblait si calme, la pensée que sa vie allait finir si vite. + +«Je me sens extraordinairement bien, en effet, répondit Spiridion, et, +si je m'en rapportais au bien-être que j'éprouve dans mon corps et dans +mon âme, je croirais volontiers que je ne fus jamais plus fort et mieux +portant. Mais il est certain que je vais mourir; car j'ai vu tout à +l'heure mon spectre qui me montrait le sablier, et qui me faisait signe +de renvoyer tous ces témoins inutiles ou malveillants. Dis-moi où en est +le sable. + +--O mon maître! plus d'à moitié écoulé dans le réceptacle. + +--C'est bien, mon enfant... Donne-moi l'écrit... place-le sur ma +poitrine, et mets tout de suite le linceul autour de mes reins.» + +Fulgence obéit, le front baigné d'une sueur froide. L'abbé lui prit les +mains, et lui dit encore: + +«Je ne m'en vais pas... Tous les éléments de mon être retournent à +_Dieu_, et une partie de moi passe en toi.» + +Puis il ferma les yeux et se recueillit. Au bout d'une demi-heure, il +les ouvrit, et dit: + +«Cet instant est ineffable; je ne fus jamais plus heureux... Fulgence, +reste-t-il du sable? + +«Fulgence tourna ses yeux humides vers le sablier. Il ne restait plus +que quelques grains dans le récipient. Emporté par un mouvement de +douleur inexprimable, il serra convulsivement les deux mains de son +maître, qui étaient enlacées aux siennes, et qu'il sentait se refroidir +rapidement. L'abbé lui rendit son étreinte avec force, et sourit en lui +disant: «_Voici l'heure!_» + +«En cet instant, Fulgence sentit une main pleine de chaleur se poser sur +sa tête. Il se retourna brusquement, et vit debout derrière lui un homme +en tout semblable à l'abbé, qui le regardait d'un air grave et paternel. +Il reporta ses regards sur le mourant; ses mains s'étaient étendues, ses +yeux étaient fermés. Il avait cessé de vivre de la vie des hommes. + +«Fulgence n'osa se retourner. Partagé entre la terreur et le désespoir, +il colla son visage au bord du lit, et perdit connaissance pendant +quelques instants. Mais bientôt, se rappelant le devoir qu'il avait à +remplir, il reprit courage, et acheva d'ensevelir son maître bien-aimé +dans le linceul. Il arrangea le manuscrit avec le plus grand soin, mit +le crucifix dessus, suivant l'usage, et croisa les bras du cadavre sur +la poitrine. A peine y furent-ils placés, qu'ils se roidirent comme +l'acier, et il sembla à Fulgence que nul pouvoir humain n'eût pu +arracher le livre à ce corps privé de vie. + +«Il ne le quitta pas une seule minute, et le porta lui-même, avec +trois autres novices, dans l'église. Là, il se prosterna auprès de +son catafalque, et y resta sans prendre aucun aliment ni goûter aucun +sommeil, jusqu'à ce qu'il eût de ses mains soudé le cercueil et qu'il +eût vu de ses yeux sceller la pierre du caveau. Quand ce fui fait, il +se prosterna sur cette dalle, et l'arrosa de larmes amères. Alors il +entendit une voix qui lui dit à l'oreille: «T'ai-je donc quitté?» Il +n'osa pas regarder auprès de lui. Il ferma les yeux pour ne rien voir. +Mais la voix qu'il avait entendue était bien celle de son ami. Les +chants funèbres résonnaient encore sous la voûte du temple, et le +cortège des moines défilait lentement. + +«Là, poursuivit Alexis après s'être un peu reposé, cessent pour moi les +intimes révélations de Fulgence.» Lorsqu'il me raconta ces choses, il +crut devoir ne me rien cacher de la vie et de la mort de son maître; +mais, soit scrupule de chrétien, soit une sorte de confusion et de +repentir envers la mémoire de Spiridion, il ne voulut point me raconter +ce qui s'était passé depuis entre lui et l'ombre assidue à le visiter. +J'ai la certitude intime qu'il eut de nombreuses apparitions dans les +premiers temps; mais la crainte qu'elles lui causaient et les efforts +qu'il faisait pour s'y soustraire les rendirent de plus en plus rares et +confuses. Fulgence était un caractère flottant, une conscience timorée. +Quand il eut perdu son maître, le charme de sa présence continuelle +n'agissant plus sur lui, il fut effrayé de tout ce qu'il avait entendu, +et peut-être de ce qu'il avait fait en inhumant le livre. Personne mieux +que lui ne savait combien l'accusation de magie était indigne de la +haute sagesse et de la puissante raison de l'abbé. Néanmoins, à force +d'entendre dire, après la mort de celui-ci, qu'il s'était adonné à cet +art détestable et qu'il avait eu commerce avec les démons, Fulgence, +épouvanté des choses surnaturelles qu'il avait vues, et de celles qui, +sans doute, se passaient encore en lui, chercha dans l'observance +scrupuleuse de ses devoirs de chrétien un refuge contre la lumière qui +éblouissait sa faible vue. Ce qu'il faut admirer dans cet homme généreux +et droit, c'est qu'il trouva dans son coeur la force qui manquait à +son esprit, et qu'il ne trahit jamais, même au sein des investigations +menaçantes ou perfides du confessionnal, aucun des secrets de son +maître. L'existence du manuscrit demeura ignorée, et, à l'heure de +sa mort, il exécuta fidèlement la volonté suprême de Spiridion en me +confiant ce que je viens de te confier. + +«Spiridion avait érigé en statut particulier de notre abbaye, que tout +religieux atteint d'une maladie grave, serait en droit de réclamer, +outre les soins de l'infirmier ordinaire, ceux d'un novice ou d'un +religieux à son choix. L'abbé avait institué ce règlement peu de +jours avant sa mort, en reconnaissance des consolations dont Fulgence +entourait son agonie, afin que ce même Fulgens et les autres religieux +eussent, dans leur dernière épreuve, ces secours et ces consolations +de l'amitié, que rien ne peut remplacer. Fulgence étant donc tombé en +paralysie, je fus mandé auprès de lui. Le choix qu'il faisait de moi +en cette occurrence eut lieu de me surprendre; car je le connaissais à +peine, et il n'avait jamais semblé me distinguer, tandis qu'il était +sans cesse entouré de fervents disciples et d'amis empressés. Objet des +persécutions et des méfiances de l'ordre durant les années qui suivirent +la mort de l'abbé, il avait fini par faire sa paix à force de douceur +et de bonté. De guerre lasse, on avait cessé de lui demander compte des +écrits hérétiques qu'on soupçonnait être sortis de la plume d'Hébronius, +et on se persuadait qu'il les avait brûlés. Les conjectures sur le grand +oeuvre étaient passées de mode depuis que l'esprit du XVIIIe siècle +s'était infiltré dans nos murs. Nous avions au moins dix bons pères +philosophes qui lisaient Voltaire et Rousseau en cachette, et qui +poussaient l'_esprit fort_ jusqu'à rompre le jeûne et soupirer après +le mariage. Il n'y avait plus que le portier du couvent, vieillard +de quatre-vingts ans, contemporain du père Fulgence, qui mêlât les +superstitions du passé à l'orgueil du présent. Il parlait du vieux temps +avec admiration, de l'abbé Spiridion avec un sourire mystérieux, et de +Fulgence lui-même avec une sorte de mépris, comme d'un ignorant et d'un +paresseux qui eût pu faire part de son secret et enrichir le couvent, +mais qui avait peur du diable et faisait niaisement son salut. Cependant +il y avait encore de mon temps plusieurs jeunes cerveaux que la vie +et la mort d'Hébronius tourmentaient comme un problème. J'étais de ce +nombre; mais je dois dire que, si le sort de cette grande âme dans +l'autre vie m'inspirait quelque inquiétude, je ne partageais aucune des +imbéciles terreurs de ceux qui n'osaient prier pour elle, de peur de +la voir apparaître. Une superstition, qui durera tant qu'il y aura des +couvents, condamnait son spectre à errer sur la terre jusqu'à ce que +les portes du purgatoire tombassent tout à fait devant son repentir où +devant les supplications des hommes. Mais, comme, selon les moines, +il est de la nature des spectres de s'acharner après les vivants qui +veulent bien s'occuper d'eux, pour en obtenir toujours plus de messes +et de prières, chacun se gardait bien de prononcer son nom dans les +commémorations particulières. + +«Pour moi, j'avais souvent réfléchi aux choses étranges qu'on racontait +au noviciat sur les anciennes apparitions de l'abbé Spiridion. Aucun +novice de mon temps ne pouvait affirmer avoir vu ou entendu l'_Esprit_; +mais certaines traditions s'étaient perpétuées dans cette école avec +les commentaires de l'ignorance et de la peur, éléments ordinaires de +l'éducation monacale. Les anciens, qui se piquaient d'être éclairés, +riaient de ces traditions, sans avouer qu'ils les avaient accréditées +eux-mêmes dans leur jeunesse. Pour moi, je les écoutais avec avidité, +mon imagination se plaisant à la poésie de ces récits merveilleux, et ma +raison ne cherchant point à les commenter. J'aimais surtout une certaine +histoire que je veux te rapporter. + +«Pendant les dernières années de l'abbé Spiridion, il avait pris +l'habitude de marcher à grands pas dans la longue salle du chapitre +depuis midi jusqu'à une heure. C'était là toute la récréation qu'il se +permettait, et encore la consacrait-il aux pensées les plus graves +et les plus sombres; car, si on venait l'interrompre au milieu de sa +promenade, il se livrait à de violents accès de colère. Aussi les +novices qui avaient quelque grâce à lui demander se tenaient-ils dans la +galerie du cloître contiguë à celle du chapitre, et là ils attendaient, +tout tremblants, que le coup d'une heure sonnât; l'abbé, scrupuleusement +régulier dans la distribution de sa journée, n'accordait jamais une +minute de plus ni de moins à sa promenade. Quelques jours après sa mort, +l'abbé Déodatus, son successeur, étant entré un peu après midi dans la +salle du chapitre, en sortit, au bout de quelques instants, pâle comme +la mort, et tomba évanoui dans les bras de plusieurs frères qui se +trouvaient dans la galerie. Jamais il ne voulut dire la cause de sa +terreur ni raconter ce qu'il avait vu dans la salle. Aucun religieux +n'osa plus y pénétrer à cette heure-là, et la peur s'empara de tous les +novices au point qu'on passait la nuit en prières dans les dortoirs, +et que plusieurs de ces jeunes gens tombèrent malades. Cependant +la curiosité étant plus forte encore que la frayeur, il y en eut +quelques-uns d'assez hardis pour se tenir dans la galerie à l'heure +fatale. Cette galerie est, tu le sais, plus basse de quelques pieds que +le sol de la salle du chapitre. Les cinq grandes fenêtres en ogive de +la salle donnent donc sur la galerie, et à cette époque elles étaient, +comme aujourd'hui, garnies de grands rideaux de serge rouge constamment +baissés sur cette face du bâtiment. Quels furent la surprise et l'effroi +de ces novices lorsqu'ils virent passer sur les rideaux la grande ombre +de l'abbé Spiridion, bien reconnaissable à la silhouette de sa belle +chevelure! En même temps qu'on voyait passer et repasser cette ombre, +on entendait le bruit égal et rapide de ses pas. Tout le couvent voulut +être témoin de ce prodige, et les esprits forts, car dès ce temps-là il +y en avait quelques-uns, prétendaient que c'était Fulgence ou quelque +autre des anciens favoris de l'abbé qui se promenait de la sorte. Mais +l'étonnement des incrédules fut grand lorsqu'ils purent s'assurer que +toute la communauté, sans en excepter un seul religieux, novice ou +serviteur, était rassemblée sur la galerie, tandis que l'ombre marchait +toujours et que le plancher de la salle craquait sous ses pieds comme à +l'ordinaire. + +[Illustration: Tenant toujours d'une main son démon terrassé...] + +«Cela dura plus d'un an. A force de messes et de prières, on satisfit, +dit-on, cette âme en peine, et le premier anniversaire de la mort +d'Hébronius vit cesser le prodige. Cependant une autre année s'écoula +encore sans que personne osât entrer dans la salle à l'heure maudite. +Comme on donne à chaque chose un nom de convention dans les couvents, +on avait nommé cette heure le _Miserere_, parce que, pendant l'année +qu'avait duré la promenade du revenant, plusieurs novices, désignés à +tour de rôle par les supérieurs, avaient été tenus d'aller réciter le +_Miserere_ dans la galerie. Quand cette apparition eut cessé et qu'on se +fut familiarisé de nouveau avec les lieux hantés par l'esprit, on disait +qu'à l'heure de midi, au moment où le soleil passait sur la figure du +portrait d'Hébronius, on voyait ses yeux s'animer et paraître en tout +semblables à des yeux humains. + +«Cette légende ne m'avait jamais trouvé railleur et superbe. Je prenais +un singulier plaisir à l'entendre raconter; et longtemps avant l'époque +où je connus intimement Fulgence, je m'étais intéressé à ce savant abbé, +dont l'âme agitée n'avait peut-être pu encore entrer dans le repos +céleste, faute d'avoir trouvé des amis assez courageux ou des chrétiens +assez fervents pour demander et obtenir sa grâce. Dans toute la naïveté +de ma foi, je m'étais posé comme l'avocat de Spiridion auprès du +tribunal de Dieu, et tous les soirs, avant de m'endormir, je récitais +avec onction un _De profondis_ pour lui. Bien qu'il fût mort une +quarantaine d'années avant ma naissance, soit que j'aimasse la grandeur +de ce caractère dont on rapportait mille traits remarquables, soit +qu'il y eût en moi quelque chose comme une prédestination à devenir +son héritier, je me sentais ému d'une vive sympathie et d'une sorte de +tendresse pieuse en songeant à lui. J'avais horreur de l'hérésie, et +je le plaignais si vivement d'avoir donné dans cette erreur que je ne +pouvais souffrir qu'on parlât devant moi de ses dernières années. + +[Illustration: Lorsqu'ils virent passer sur les rideaux la grande ombre +de l'abbé...] + +«Néanmoins la prudence me défendait d'avouer cette sympathie. +L'inquisition exercée sans cesse par les supérieurs eût incriminé la +pureté de mes sentiments. Le choix que Fulgence fit de moi pour son ami +et son consolateur eut lieu de me surprendre autant qu'il surprit les +autres. Quelques-uns en furent blessés, mais personne ne songea à m'en +faire un crime; car je ne l'avais pas cherché, et on n'en conçut point +de méfiance. J'étais alors aussi fervent catholique qu'il est possible +de l'être, et même ma dévotion avait un caractère d'orthodoxie farouche +qui m'assurait, sinon la bienveillance, du moins la considération des +supérieurs. Il y avait déjà quatre ans que j'avais fait profession, +et cette _ferveur de novice_, qui est devenue un terme proverbial, ne +s'était pas encore démentie. J'aimais la religion catholique avec une +sorte de transport; elle me semblait une arche sainte à l'abri de +laquelle je pourrais dormir toute ma vie en sûreté contre les flots et +les orages de mes passions; car je sentais fermenter en moi une force +capable de briser comme le verre tous les raisonnements de la sagesse; +et les idées que renferme ce mot, _mystère_, étaient les seuls qui +pussent m'enchaîner, parce qu'elles seules pouvaient gouverner ou du +moins endormir mon imagination. Je me plaisais à exalter la puissance +de cette révélation divine qui coupe court à toutes les controverses et +promet, en revanche de la soumission de l'esprit, les éternelles joies +de l'âme. Combien je la trouvais préférable à ces philosophies profanes +qui cherchent vainement le bonheur dans un monde éphémère, et qui +ne peuvent, après avoir lâché la bride aux instincts de la matière, +reprendre le moindre empire durable sur eux par le raisonnement! J'étais +chargé de presque toutes les instructions scolastiques, et je professais +la théologie en apôtre exalté, faisant servir tout l'esprit de +discussion et d'examen qui étaient en moi à démontrer l'excellence d'une +foi qui proscrivait l'un et l'autre. + +«Je semblais donc l'homme le moins propre à recevoir les confidences de +l'ami d'Hébronius. Mais un seul acte de ma vie avait révélé naguère +au vieux Fulgence quel fonds on pouvait faire sur la fermeté de mon +caractère. Un novice m'avait confié une faute que je l'avais engagé à +confesser. Il ne l'avait pas fait, et la faute ayant été découverte +ainsi que la confidence que j'avais reçue, on taxait presque mon silence +de complicité. On voulait pour m'absoudre que je fisse de plus amples +révélations, et que je complétasse, par la délation, l'accusation portée +contre ce jeune homme. J'aimai mieux me laisser charger que de le +charger lui-même. Il confessa toute la vérité, et je fus disculpé. Mais +on me fit un grand crime de ma résistance, et le Prieur m'adressa des +reproches publics dans les termes les plus blessants pour l'orgueil +irritable qui couvait dans mon sein. Il m'imposa une rude pénitence; +puis, voyant la surprise et la consternation que cet arrêt sévère +répandait sur le visage des novices tremblants autour de moi, il ajouta: + +«--Nous avons regret à punir avec la rigueur de la justice un homme +aussi régulier dans ses moeurs et aussi attaché à ses devoirs que vous +l'avez été jusqu'à ce jour. Nous aimerions à pardonner cette faute, la +première de votre vie religieuse qui nous ait offert de la gravité. Nous +le ferions avec joie, si vous montriez assez de confiance en nous +pour vous humilier devant notre paternelle autorité, et si, tout en +reconnaissant vos torts, vous preniez l'engagement solennel de ne jamais +retomber dans une telle résistance, en faveur des profanes maximes d'une +mondaine loyauté. + +«--Mon père, répondis-je, j'ai sans doute commis une grande faute, +puisque vous condamnez ma conduite; mais Dieu réprouve les voeux +téméraires, et quand nous faisons un ferme propos de ne plus l'offenser, +ce n'est point par des serments, mais par d'humbles voeux et d'ardentes +prières que nous obtenons son assistance future. Nous ne saurions +tromper sa clairvoyance, et il se rirait de notre faiblesse et de notre +présomption. Je ne puis donc m'engager à ce que vous me demandez.» + +«Ce langage n'était pas celui de l'Église, et, à mon insu, un instant +d'indignation venait de tracer en moi une ligne de démarcation entre +l'autorité de la foi et l'application de cette autorité entre les +mains des hommes. Le Prieur n'était pas de force à s'engager dans une +discussion avec moi. Il prit un air d'hypocrite compassion, et me dit +d'un ton affligé qui déguisait mal son dépit: + +«--Je serai forcé de confirmer ma sentence, puisque vous ne vous sentez +pas la force de me rassurer à l'avenir sur une seconde faute de ce +genre. + +«--Mon père, répondis-je, je ferai double pénitence pour celle-ci.» + +«Je la lis en effet; je prolongeai tellement mes macérations qu'on fut +forcé de les faire cesser. Sans m'en douter, ou du moins sans l'avoir +prévu, j'allumai de profonds ressentiments, et j'excitai de vives +alarmes dans l'esprit des supérieurs par l'orgueil d'une expiation +qui désormais me déclarait invulnérable aux atteintes des châtiments +extérieurs. Fulgence fut vivement frappé du caractère inattendu que +cette conduite, de ma part, révélait aux autres et à moi-même. Il lui +échappa de dire que, du temps de l'abbé Spiridion, _de telle choses ne +ne seraient point passées_. + +«Ces paroles me frappèrent à mon tour, et je lui en demandai +l'explication un jour que je me trouvai seul avec lui. + +«--Ces paroles signifient deux choses, me répondit-il: d'abord, que +jamais l'abbé Spiridion n'eût cherché à arracher de la bouche d'un ami +le secret d'un ami; ensuite, que, si quelqu'un l'eût osé tenter, il eût +puni la tentative et récompensé la résistance.» + +«Je fus fort surpris de cet instant d'abandon, le seul peut-être auquel +Fulgence se fût livré depuis bien des années. Très-peu de temps après +il tomba en paralysie, et me fit venir près de lui. Il me parut d'abord +très-gêné avec moi, et j'attendais vainement qu'il m'expliquât par quel +hasard il m'avait choisi. Mais, voyant qu'il ne le faisait pas, je +sentis ce qu'il y aurait eu d'indélicat à le lui demander, et je +m'efforçai de lui montrer que j'étais reconnaissant et honoré de la +préférence qu'il m'accordait. Il me sut gré de lui épargner toute +explication, et nos relations s'établirent sur un pied de tendre +intimité et de dévoûment filial. Cependant la confiance eut peine à +venir, quoique nous parlassions beaucoup ensemble et avec une apparence +d'abandon. Le bon vieillard semblait avoir besoin de raconter ses jeunes +années, et de faire partager à un autre l'enthousiasme qu'il avait pour +son bien-aimé maître Spiridion. Je l'écoutais avec plaisir, éloigné que +j'étais de concevoir aucune inquiétude pour ma foi; et bientôt je pris +tant d'intérêt à ce sujet que, lorsqu'il s'en écartait, je l'y ramenais +de moi-même. J'aurais bien, à cause des travaux inconnus qui avaient +rempli les dernières années de l'abbé, gardé contre lui une sorte +de méfiance, si les détails de sa vie m'eussent été transmis par un +catholique moins régulier que Fulgence; mais de celui-ci rien ne m'était +suspect, et, à mesure que par lui je me mis à connaître Spiridion, je me +laissai aller à la sympathie étrange et toute-puissante que m'inspirait +le caractère de l'homme sans m'alarmer des opinions finales du +théologien. Cette sincérité vigoureuse et cette justice rigide qu'il +avait apportées dans tous les actes de sa vie faisaient vibrer en moi +des cordes jusque là muettes. Enfin j'arrivai à chérir ce mort illustre +comme un ami vivant. Fulgence parlait de lui et des choses écoulées +depuis soixante ans comme s'ils eussent été d'hier; le charme et la +vérité de ses tableaux étaient tels pour moi que je finissais par croire +à la présence du maître ou à son retour prochain au milieu de nous. Je +restais parfois longtemps sous l'empire de cette illusion; et quand elle +s'évanouissait, quand je revenais au sentiment de la réalité, je me +sentais saisi d'une véritable tristesse, et je m'affligeais de mon +erreur perdue avec une naïveté qui faisait sourire et pleurer à la fois +le bon Fulgence. + +«Malgré la résignation patiente avec laquelle ce digne religieux +supportait son infirmité toujours croissante, malgré l'enjouement et +l'expansion que ma présence lui apportait, il était facile de voir qu'un +chagrin lent et profond l'avait rongé toute sa vie; et plus ses jours +déclinaient vers la tombe, plus ce chagrin mystérieux semblait lui +peser. Enfin, sa mort étant proche, il m'ouvrit tout à fait son âme et +me dit qu'il m'avait jugé seul capable de recevoir un secret de cette +importance, à cause de la fermeté de mes principes et de celle de mon +caractère. L'une devait m'empêcher, selon lui, de m'égarer dans les +abîmes de l'hérésie, l'autre me préserverait de jamais trahir le secret +du livre. Il désirait que je ne prisse point connaissance de ce livre; +mais il ajoutait, selon l'esprit du maître, que, si je venais à perdre +la foi et à tomber dans l'athéisme, le livre, quoique entaché peut-être +d'hérésie, devait certainement me ramener à la croyance de la Divinité +et des points fondamentaux de la vraie religion. Sous ce rapport, +c'était un trésor qu'il ne fallait pas laisser à jamais enfoui; et +Fulgence me fit jurer, au cas où je n'aurais jamais besoin d'y recourir, +de ne point emporter se secret dans la tombe et de le confier à quelque +ami éprouvé avant de mourir. Il y eut beaucoup d'embarras et de +contradictions dans les aveux du bon religieux. Il semblait qu'il y +eût en lui deux consciences, l'une tourmentée par les devoirs et les +engagements de l'amitié, l'autre par les terreurs de l'enfer. Son +trouble excita en moi une tendre compassion, et je ne songeai pas à +porter de sévères jugements sur sa conduite, en un moment si solennel et +si douloureux. D'autre part, je commençais à me trouver moi-même dans la +même situation que lui. Catholique et hérétique à la fois, d'une main +j'invoquais l'autorité de l'Église romaine, de l'autre je plongeais +dans la tombe de Spiridion pour y chercher ou du moins pour y protéger +l'esprit de révolte et d'examen. Je compris bien les souffrances du +moribond Fulgence, et je lui cachai celles qui s'emparaient de moi. Il +s'était soutenu vigoureux d'esprit tant que l'urgence de ses aveux avait +été aux prises avec les scrupules de sa dévotion. A peine eut-il mis fin +à ses agitations qu'il commença à baisser: sa mémoire s'affaiblit, et +bientôt il sembla avoir complètement oublié jusqu'au nom de son ami. +Durant les heures de la fièvre, il était livré aux plus minutieuses +pratiques de dévotion, et je n'étais occupé qu'à lui réciter des prières +et à lui lire des psaumes. Il s'endormait un rosaire entre les doigts, +et s'éveillait en murmurant: _Miserere nobis_. On eût dit qu'il voulait +expier à force de puérilités la coûteuse énergie qu'il avait déployée en +exécutant la volonté dernière de son ami. Ce spectacle m'affligea.--A +quoi sert toute une vie de soumission et d'aveuglement, pensai-je, s'il +faut à quatre-vingts ans mourir dans l'épouvante? Comment mourront les +athées et les débauchés si les saints descendent dans la tombe pâles de +terreur et manquant de confiance eu la justice de Dieu? + +«Une nuit Fulgence, en proie à un redoublement de fièvre, fut agité de +rêves pénibles. Il me pria de m'asseoir près de son lit et de rester +éveillé afin de réveiller lui-même s'il venait à s'endormir. A chaque +instant il croyait voir un spectre approcher de lui; mais il avouait +ensuite qu'il ne le voyait point, et que la peur seule de le voir +l'aidait passer devant ses yeux des images flottantes et des formes +confuses. Il faisait un beau clair de lune, et cette circonstance +l'effrayait particulièrement. C'est alors que, dévoré d'une curiosité +égoïste, je lui arrachai l'aveu des apparitions qu'il avait eues. Mais +cet aveu fut très incomplet; sa tête s'égarait à chaque instant. Tout +ce que je pus savoir, c'est que le spectre avait cessé de le visiter +pendant plus de cinquante ans. C'était environ un an avant cette +maladie, sous laquelle il succombait, que l'apparition était revenue. A +l'heure de la nuit où la lune entrait dans son plein, il s'éveillait et +voyait l'abbé assis près de lui. Celui-ci ne lui parlait point, mais il +le regardait d'un air triste et sévère, comme pour lui reprocher son +oubli et lui rappeler ses promesses. Fulgence en avait conclu que son +heure était proche; et, cherchant autour de lui à qui il pourrait +transmettre le secret, il avait remarqué que j'étais le seul homme +sur lequel il put compter. Il n'avait voulu me faire aucune ouverture +préalable, afin ne point attirer sur nos relations l'attention des +supérieurs et de ne point m'exposer par la suite à des persécutions. + +«La nuit se passa sans que le spectre apparût à Fulgence. Quand il vit +le matin blanchir l'horizon, il secoua tristement la tête en disant: + +«--C'est fini, il ne viendra plus. Il ne venait que pour me tourmenter +lorsqu'il était mécontent de moi, et maintenant que j'ai fait sa volonté +il m'abandonne! O maître, ô maître, j'ai pourtant exposé pour vous mon +salut éternel, et peut-être suis-je damné à jamais pour vous avoir aimé +plus que moi-même!» + +«Ce dernier élan d'une affection plus forte que la peur m'attendrit +profondément. Quel était donc cet homme qui soixante ans après sa mort +inspirait une telle épouvante, de tels dévouements et de si tendres +regrets? Fulgence s'endormit et se réveilla vers midi. + +«--C'en est fait, me dit-il, je sens la vie qui de minute en minute +se retire de moi..Mon cher frère, je voudrais recevoir les derniers +sacrements. Allez vite assembler nos frères et demander qu'on vienne +m'administrer. Hélas! ajouta-t-il d'un air préoccupé, je mourrai donc +sans savoir si son âme a fait sa paix avec la mienne! J'ai dormi +profondément; je n'ai point entendu sa voix pendant mon sommeil. Ah! +il aimait son livre mieux que moi! Je le savais bien! je le lui dirais +quand il était parmi nous:--Maître, toute votre affection réside dans +votre intelligence, et votre coeur n'a rien pour nous. C'est l'histoire +des hommes forts et des hommes faibles. Quand l'esprit des forts est +content de nous, ils condescendent à nous rechercher; mais nous autres, +que nous approuvions ou non les spéculations de leur esprit, notre coeur +leur reste indissolublement attaché. + +«--Pere Fulgence, ne dites pas cela, m'écriai-je en le serrant dans mes +bras par un élan involontaire et sans songer à me faire l'application +d'un reproche qui ne s'adressait pas à moi. Ce serait la première, +la seule hérésie de votre vie. Les hommes vraiment forts aiment +passionnément, et c'est parce que vous êtes un de ces hommes que vous +avez tant aimé. Prenez courage à cette heure suprême. Si vous avez péché +contre la science de l'Eglise en restant fidèle à l'amitié, Dieu vous +absoudra, parce qu'il préfère l'amour à l'intelligence. + +«--Ah! tu parles comme parlait mon maître, s'écria Fulgence. Voici la +première parole selon mon coeur que j'aie entendue depuis soixante +ans. Sois béni, mon fils. Je te répéterai la bénédiction de Spiridion: +«Veuille le Tout-Puissant donner à tes vieux jours un ami fidèle et +tendre comme tu l'as été pour moi!» + +«Il reçut les sacrements avec une grande ferveur. Toute la communauté +assistait à son agonie. Ceux des religieux que ne pouvait contenir sa +cellule étaient agenouillés sur deux rangs dans la galerie, depuis sa +porte jusqu'au grand escalier qu'on apercevait au fond. Tout à coup +Fulgence, qui semblait expirer dans une muette béatitude, se ranima, +et, m'attirant vers lui, me dit à l'oreille:--_Il vient, il monte +l'escalier; va au devant de lui_. Ne comprenant rien à cet ordre, mais +obéissant avec cet aveuglement que les moribonds ont droit d'exiger, je +sortis doucement, et, sans troubler le recueillement des religieux, je +franchis le seuil et portai mes regards sur cette vaste profondeur +de l'escalier voûté, où nageait en cet instant la vapeur embrasée du +soleil. Les novices, placés toujours derrière les profès, étaient à +genoux de chaque côté des rampes. Je vis alors un homme qui montait +les degrés et qui s'approchait vivement. Sa démarche était légère et +majestueuse à la fois, comme l'est celle d'un homme actif et revêtu +d'autorité. A sa haute taille pleine d'élégance, à sa chevelure +blonde et rayonnante, à son costume du temps passé, je le reconnus +sur-le-champ. Il était en tout conforme à la description que Fulgence +m'en avait faite tant de fois. Il traversa les deux rangées de moines, +qui récitaient à voix basse les litanies des Saints, sans que personne +s'aperçût de sa présence, quoiqu'elle fût visible pour moi comme la +lumière du jour, et que le bruit de ses pas rapides et cadences frappât +mon oreille. + +«Il entra dans la cellule. Au moment où il passa près de moi, je tombai +sur mes genoux. Sans s'arrêter, il tourna la tête vers moi et me regarda +fixement. Je continuai à le suivre des yeux. Il s'approcha du lit, prit +la main de Fulgence, et s'assit auprès de lui. Fulgence ne bougea pas. +Sa main resta immobile et pendante dans celle du maître; sa bouche était +entr'ouverte, ses yeux fixes et sans regard. Pendant tout le temps que +durèrent les litanies, l'apparition demeura immobile, toujours penchée +sur le corps de Fulgence. Au moment où elles furent achevées, celui-ci +se dressa sur son séant, et, serrant convulsivement la main qui tenait +la sienne, il cria d'une voix forte: «_Sancte Spiridion, ora pro +nobis_,» et retomba mort. Le fantôme disparut en même temps. Je regardai +autour de moi pour voir l'effet qu'avait produit cette scène sur les +autres assistants: au calme qui régnait sur tous les visages, je +reconnus que l'esprit n'avait été visible que pour moi seul. + +«Vingt-quatre heures après on descendit le corps de Fulgence au sein de +la terre. Je fus un des quatre religieux désignés pour le porter au fond +du caveau destiné à son dernier sommeil. Ce caveau est situé au transept +de notre église. Tu as vu souvent la pierre longue et étroite qui en +marque le centre et qui porte cette étrange inscription: «_Hic est +veritas_.» + +--Cette inscription, dis-je en interrompant le père Alexis, a souvent +distrait mes regards et occupé ma pensée pendant la prière. Malgré moi, +je cherchais à pénétrer le sens d'une devise qui me paraissait opposée +à l'esprit du christianisme. Comment, me disais-je, la vérité +pourrait-elle être enfouie dans un sépulcre? Quels enseignements les +vivants peuvent-ils demander à la poussière des cadavres? N'est-ce pas +vers le ciel que nos regards doivent se tourner dès que l'étincelle de +la vie a quitté notre chair mortelle, et que l'âme a brisé ses liens? + +--Maintenant, répondit Alexis, tu peux comprendre le sens mystérieux de +cette épitaphe. Spiridion, dans son enthousiasme pour Bossuet, l'avait +fait inscrire, ainsi que tu l'as vu, au dos du livre que le peintre de +son portrait lui plaça dans la main. Plus tard, lorsqu'il eut dans son +inaltérable bonne foi, changé une dernière fois d'opinion, voulant, en +face des variations de son esprit, témoigner de la constance de son +coeur, il résolut de garder sa devise, et, à sa mort, il exigea qu'elle +fût gravée sur sa tombe. Noble jalousie d'un vaillant esprit que rien ne +peut séparer de sa conquête et qui demande à dormir dans sa tombe avec +la vérité qu'il a gagnée, comme le guerrier avec le trophée de sa +victoire! Les moines ne comprirent pas que cette protestation du mourant +ne se rapportait plus à la doctrine de Bossuet; quelques-uns méditèrent +avec méfiance sur la portée de ces trois mots; nul n'osa cependant y +porter une main profane, tant était grand le respect mêlé de crainte que +l'abbé inspirait jusque dans son tombeau. + +«Le jour des obsèques de Fulgence, cette dalle fut levée, et nous +descendîmes l'escalier du caveau; car une place avait été conservée pour +l'ami de Spiridion à côté de celle même où il reposait. Telle avait été +la dernière volonté du maître. Le cercueil de chêne que nous portions +était fort lourd; l'escalier roide et glissant; les frères qui +m'aidaient, des adolescents débiles, troublés peut-être par la lugubre +solennité qu'ils accomplissaient. La torche tremblait dans la main du +moine qui marchait en avant. Le pied manqua à un des porteurs; il +roula en laissant échapper un cri, auquel les cris de ses compagnons +répondirent. La torche tomba des mains du guide, et, à demi éteinte, ne +répandit plus sur les objets qu'une lumière incertaine, de plus en plus +sinistre. L'horreur de cet instant fut extrême pour des jeunes gens +timides, élevés dans les superstitions d'une foi grossière, et prévenus +contre la mémoire de l'abbé par les imputations absurdes qui circulaient +encore contre lui dans le cloître. Ils croyaient sans doute que le +spectre de Spiridion allait se dresser devant eux, ou que l'esprit +malin, réveillé par ces saintes ablutions, allait s'exhaler en flammes +livides de la fosse ténébreuse. + +«Quant à moi, plus robuste de corps ou plus ferme d'esprit, je +ressentais une vive émotion, mais nulle terreur ne s'y mêlait, et +c'était avec une sorte de vénération joyeuse que j'approchais des +reliques d'un grand homme. Lorsque mon compagnon tomba, je retins à moi +seul la dépouille respectable de mon maître; mais les deux autres qui +marchaient derrière nous s'étant laissé choir aussi, je fus entraîné par +la secousse imprimée au fardeau, et j'allai tomber avec le cercueil de +Fulgence sur le cercueil de Spiridion. Je me relevai aussitôt; mais en +appuyant ma main sur le sarcophage de plomb qui contenait les restes +de l'abbé, je fus surpris de sentir, au lieu du froid métallique, une +chaleur qui semblait tenir de la vie. Peut être était-ce le sang +d'une légère blessure que je venais de me faire à la tête, et dont le +sarcophage avait reçu quelques gouttes. Dans le premier moment, je +ne m'aperçus point de cette blessure, et, transporté d'une sympathie +étrange, inconcevable, j'embrassai ce sépulcre avec le même transport +que si j'eusse senti tressaillir contre mon sein palpitant les ossements +desséchés de mon père. Je me relevai à la hâte en voyant qu'un autre +moine, survenant au milieu de cette scène de terreur, avait ramassé la +torche. + +«Je ne me rappelle pas sans une sorte de honte les pensées qui +m'absorbèrent la nuit qui suivit les obsèques de Fulgence, tandis que je +méditais agenouillé sur sa pierre tumulaire. Le souvenir de Spiridion +m'était sans cesse présent: ébloui par le prestige de son audace +intellectuelle et de cette puissance merveilleuse dont l'influence lui +avait survécu si longtemps, je me sentis tout à coup possédé d'un +ardent désir de marcher sur ses traces. La jeunesse est orgueilleuse et +téméraire, et les enfants croient qu'ils n'ont qu'à ouvrir les mains +pour saisir les sceptres qu'ont portés les morts. Je me voyais déjà abbé +au couvent, comme Spiridion, maître de son livre, éblouissant le monde +entier par ma science et ma sagesse. Je ne savais pas quelle était sa +doctrine mais, quelle qu'elle fût, je l'acceptais d'avance, comme émanée +de la plus forte tête de son siècle. Enthousiasmé par ses idées, je +me relevai instinctivement pour aller m'emparer du livre, et déjà je +cherchais les moyens de soulever la pierre; mais, au moment d'y porter +les mains je me sentis arrêter tout d'un coup par la pensée d'un +sacrilège, et tous mes scrupules religieux, un instant écartés, +revinrent m'assaillir en même temps. Je sorti de l'église à la fois +charmé, tourmenté, épouvanté. L'orgueil humain et la soumission +chrétienne étaient aux prises en moi, je ne savais encore lequel +triompherait mais il me sembla que le sentiment qui avait, en une heure, +pris autant de force que l'autre en dix ans, aurait bien de la peine +à succomber. Cette lutte intérieure dura plusieurs jours. Enfin mon +intelligence vint au secours de l'orgueil et décida la victoire. La foi +s'enfuit devant la raison, comme l'obéissance fuyait devant l'ambition. + +«Ce ne fut point tout d'un coup cependant, et de parti délibéré, que +j'abjurai la foi catholique. Lorsque j'acordai à mon esprit le droit +d'examiner sa croyance, étais encore tellement attaché à cette croyance +affaiblie que je me flattais de la retremper au creuset de l'étude et +de la méditation. Si elle devait s'écrouler au premier choc de +l'intelligence, me disais-je, elle serait un bien pauvre et bien fragile +édifice. La loi qui prescrit d'abaiser l'entendement devant les mystères +a dû être promulguée pour les cerveaux faibles. Ces mystères divins +ne peuvent être que de sublimes figures dont le sens trop vaste +épouvanterait et briserait les cerveaux étroits. Mais Dieu aurait-il +donné à l'intelligence sublime de l'homme, émanée de lui-même, les +ténèbres pour domaine et la peur pour guide? Non, ce serait outrager +Dieu, et la lettre a dû être aux prophètes aussi claire que l'esprit. +Pourquoi l'âme qui se sent détachée de la terre et ardente à voler vers +les hautes régions de la pensée ne chercherait-elle pas à marcher sur +les traces clés prophètes? Plus on pénétrera dans les mystères, plus +on y trouvera de force et de lumière pour répondre aux arguments de +l'athéisme. Celui-là est un enfant qui se craint lui-même quand sa +volonté est droite et son but sublime. + +«Qui sait, me disais-je encore, si le livre de Spiridion l'est pas +un monument élevé à la gloire du catholicisme? Fulgence a manqué de +courage; peut-être, s'il eût osé s'emparer de la science de son +maître, eut-il vu cesser toutes ses alarmes. Peut-être, après bien des +hésitations et bien des recherches, Hébronius, éclairé d'une lumière +nouvelle et ranimé par une force imprévue, a-t-il proclamé dans son +dernier écrit le triomphe de ces mêmes idées que depuis dix ans il +passait à l'alambic. Je me rappelais alors la fable du laboureur qui +confie à ses fils l'existence d'un trésor enfoui dans son champ, afin de +les engager à travailler cette terre dont la fécondité doit faire leur +richesse. La pensée de Spiridion a été celle-ci, me disais-je: Ne croyez +pas sur la foi les uns des autres, et ne suivez pas comme des animaux +privés de raison, le sentier battu par ceux qui marchent devant vous. +Ouvrez vous-mêmes votre voie vers le ciel; tout chemin conduit à la +vérité celui qu'une intention pure anime et que l'orgueil n'aveugle +pas. La foi n'a d'efficacité véritable qu'autant qu'elle est librement +consentie, et de fermeté réelle qu'autant qu'elle satisfait tous les +besoins et occupe les puissances de l'âme. + +«Je résolus donc de me livrer à des études sérieuses et approfondies sur +la nature de Dieu et sur celle de l'homme, et de ne recourir au livre +d'Hébronius qu'à la dernière extrémité, c'est-à-dire au cas où, mes +forces se trouvant au-dessous d'une tâche si rude, je sentirais en moi +le doute se changer en désespoir, et mes facultés épuisées ne plus +suffire à fournir le reste de ma carrière. + +«Cette résolution conciliait tout, et ma curiosité qui s'éveillait aux +mystères de la science, et ma conscience qui restait encore attachée à +ceux de la foi. Avant d'en venir à cette conclusion, j'avais été fort +agité, j'avais beaucoup souffert. Dans le mouvement de joie enthousiaste +qu'elle me causa, je me laissai entraîner à une manifestation toute +catholique de ma philosophie nouvelle. Je voulus faire un voeu: je pris +avec moi-même l'engagement de ne point recourir au livre d'Hébronius +avant l'âge de trente ans, fusse-je assailli jusque-là par les doutes +les plus poignants, ou éclairé en apparence par les certitudes les plus +vives. C'était à cet âge que l'abbé Spiridion avait été dans toute +la ferveur de son catholicisme, et qu'après avoir abjuré déjà deux +croyances, il s'était voué à la troisième par une indissoluble +consécration. J'avais vingt-quatre ans, et je pensais que six années +suffiraient à mes études. Dans ces dispositions, je m'agenouillai de +nouveau sur la pierre qu'on appelait dans le couvent le _Hic est_; +là, dans le silence et le recueillement, je prononçai à voix basse un +serment terrible, vouant mon âme à l'éternelle damnation et ma vie à +l'abandon irrévocable de la Providence, si je portais les mains sur le +livre d'Hébronius avant l'hiver de 1766. Je ne voulus point faire ce +serment dans l'ombre de la nuit, me menant du trouble que la solennité +funèbre de certaines heures répand dans l'esprit de l'homme; ce fut en +plein midi, par un jour brûlant et à la clarté du soleil que je voulus +m'engager. La chaleur étant accablante, le Prieur avait, comme il arrive +quelquefois dans cette saison, accordé à la communauté une heure de +sieste à midi. J'étais donc parfaitement seul dans l'église; un profond +silence régnait partout; on n'entendait même pas le bruit accoutumé +des jardiniers au dehors, et les oiseaux, plongés dans une sorte de +recueillement extatique, avaient cessé leurs chants. + +«Mon âme se dilatait dans son orgueilleux enthousiasme; les idées les +plus riantes et les plus poétiques se pressaient dans mon cerveau en +même temps qu'une confiance audacieuse gonflait ma poitrine. Tous les +objets sur lesquels errait ma vue semblaient se parer d'une beauté +inconnue. Les lames d'or du tabernacle étincelaient comme si une lumière +céleste était descendue sur le Saint des saints. Les vitraux coloriés, +embrasés par le soleil, se reflétant sur le pavé, formaient entre chaque +colonne une large mosaïque de diamants et de pierres précieuses. Les +anges de marbre semblaient, amollis par la chaleur, incliner leurs +fronts, et, comme de beaux oiseaux, vouloir cacher sous leurs ailes +leurs têtes charmantes, fatiguées du poids des corniches. Les battements +égaux et mystérieux de l'horloge ressemblaient aux fortes vibrations +d'une poitrine embrasée d'amour, et la flamme blanche et mate de la +lampe qui brûle incessamment devant l'autel, luttant avec l'éclat du +jour, était pour moi l'emblème d'une intelligence enchaînée sur la terre +qui aspire sans cesse à se fondre dans l'éternel foyer de l'intelligence +divine. Ce fut dans cet instant de béatitude intellectuelle et physique +que je prononçai à demi-voix la formule de mon voeu. Mais à peine +avais-je commencé que j'entendis la porte placée au fond du choeur +s'ouvrir doucement, et des pas que je reconnus, car nuls pas humains ne +purent jamais se comparer à ceux-là, retentirent dans le silence du +lieu saint avec une indicible harmonie. Ils approchaient de moi, et ne +s'arrêtèrent qu'à la place où j'étais agenouillé. Saisi de respect et +transporté de joie, j'élevai la voix, et j'achevai distinctement la +formule que je n'avais pas interrompue. Quand élle fut finie, je me +retournai croyant trouver debout derrière moi celui que j'avais déjà vu +au lit de mort de Fulgence; mais je ne vis personne. L'esprit s'était +manifesté à un seul de mes sens. Je n'étais pas encore digne apparemment +de le revoir. Il reprit sa marche invisible, et, passant devant moi, il +se perdit peu à peu dans l'éloignement. Quand il me parut avoir atteint +la grille du choeur, tout rentra dans le silence. Je me reprochai alors +de ne lui avoir point adressé la parole. Peut-être m'eût-il répondu, +peut-être était-il mécontent de mon silence, et n'eût-il attendu qu'un +élan plus vif de mon coeur vers lui pour se manifester davantage. +Cependant je n'osai marcher sur ses traces ni invoquer son retour; car +il se mêlait une grande crainte à l'attrait irrésistible que j'éprouvais +pour lui. Ce n'était pas cette terreur puérile que les hommes faibles +ressentent à l'aspect d'une perturbation quelconque des faits +ordinairement accessibles à leurs perceptions bornées. Ces perturbations +rares et exceptionnelles, qu'on appelle à tort faits prodigieux et +surnaturels, tout inexplicables qu'elles étaient pour mon ignorance, ne +me causaient aucun effroi. Mais le respect que m'inspirait, après sa +mort, cet homme supérieur, je l'eusse éprouvé presque au même degré si +je l'eusse vu durant sa vie. Je ne pensais pas qu'il fût investi par +aucune puissance invisible du droit de me nuire ou de m'effrayer; je +savais qu'à l'état de pur esprit il devait lire en moi et comprendre ce +qui s'y passait avec plus de force et de pénétration encore qu'il +ne l'eût fait lorsque son âme était emprisonnée dans la matière. Au +contraire de ces caractères timides qui eussent tremblé de le voir, je +ne craignais qu'une chose, c'était de ne jamais lui sembler digne de le +voir une seconde fois. Lorsque j'eus perdu l'espérance de le contempler +ce jour-là, je demeurai triste et humilié. J'étais arrivé à me persuader +qu'il n'était point mort hérétique, et que son âme ne subissait pas les +tourments du purgatoire, mais qu'au contraire elle jouissait dans les +cieux d'une éternelle béatitude. Ses apparitions étaient une grâce, une +bénédiction d'en haut, un miracle qui s'était accompli en faveur de +Fulgence et de moi; c'était pour moi un doux et glorieux souvenir; mais +je n'osais demander plus qu'il ne m'était accordé. + +«Dès ce jour, je m'adonnai au travail avec ardeur, et, en moins de +deux années j'avais dévoré tous les volumes de notre bibliothèque qui +traitaient des sciences, de l'histoire et de la philosophie. Mais quand +j'eus franchi ce premier pas, je m'aperçus que je n'avais rien fait que +de tourner dans le cercle restreint où le catholicisme avait enfermé ma +vie passée. Je me sentais fatigué, et je voyais bien que je n'avais pas +travaillé; mon esprit était attiédi et affaissé sous le poids de ces +controverses incroyablement subtiles et patientes du moyen âge, que +j'avais abordées courageusement. Ma confiance dans l'infaillibilité de +l'Église n'avait pas eu le moindre combat à soutenir, puisque tous ces +écrits tendaient à proclamer et à défendre les oracles de Rome; mais +précisément cette lutte sans adversaire et cette victoire sans péril +me laissaient froid et mécontent. Ma foi avait perdu cette vigueur +aventureuse, ce charme de sublime poésie qu'elle avait eus auparavant. +Les grands éclairs de génie qui traversaient ce fatras d'écrits +scolastiques ne compensaient pas l'inutilité verbeuse de la plupart +d'entre eux. D'ailleurs, ces réfutations véhémentes de doctrines qu'il +était défendu d'examiner ne pouvaient satisfaire un esprit qui s'était +imposé la tâche de connaître et de comprendre par lui-même. Je résolus +de lire les écrits des hérétiques. La bibliothèque du couvent n'était +pas comme aujourd'hui rassemblée dans plusieurs pièces réunies sous la +même clef. La collection des auteurs hérétiques, impies et profanes, que +Spiridion avait tant de fois interrogée, était restée enfouie dans +une pièce inaccessible aux jeunes religieux, et très-éloignée de la +bibliothèque sacrée. Ce cabinet réservé était situé au bout de la grande +salle du chapitre, celle même où jadis l'abbé Spiridion, avant et après +sa mort, s'était promené si solennellement à certaines heures. Cette +précieuse collection était restée pour les uns un objet d'horreur et +d'effroi, pour la plupart un objet d'indifférence et de mépris. Un +statut du fondateur en interdisait la destruction; l'ignorance et la +superstition en gardaient l'entrée. Je fus le premier peut-être, depuis +le temps d'Hébronius, qui osa secouer la poussière de ces livres +vénérables. + +«Je ne pris pas une telle résolution sans une secrète épouvante; mais +il faut dire aussi qu'il s'y mêlait une curiosité ardente et pleine de +joie. L'émotion solennelle que j'éprouvais en entrant dans ce sanctuaire +avait donc plus de charme que d'angoisse, et je franchis le seuil +tellement absorbé par mes sensations intimes que je ne songeai même pas +à demander la permission aux supérieurs. Cette permission ne s'obtenait +pas aisément, comme tu peux le croire, Angel; peut-être même ne +s'obtenait-elle pas du tout; car j'ignore si jamais aucun de nous avait +eu le courage de la demander ou l'art de se la faire octroyer. + +«Pour moi, je n'y pensai seulement pas. La lutte qui s'était livrée au +dedans de moi, lorsque ma soif de science s'était trouvée aux prises +avec les résistances de ma foi, avait une bien autre importance que +tous les combats où j'eusse pu m'engager avec des hommes. Dans cette +circonstance comme dans tout le cours de ma vie, j'ai senti que j'étais +doué d'une singulière insouciance pour les choses extérieures, et que le +seul être qui pût m'effrayer, c'était moi-même. + +«J'aurais pu pénétrer la nuit dans cet asile à l'aide de quelque fausse +clef, prendre les livres que je voulais étudier, les emporter et les +cacher dans ma cellule. Cette prudence et cette dissimulation étaient +contraires à mes instincts. J'entrai en plein jour, à l'heure de midi, +dans la salle du chapitre; je la parcourus dans sa longueur d'un pas +assuré, et sans regarder derrière moi si quelqu'un me suivait. J'allai +droit à la porte... porte fatale sur laquelle le destin avait écrit pour +moi les paroles de Dante: + + Per me si va nell' eterno dolore. + +Je la poussai avec une telle résolution et tant de vigueur qu'elle +obéit, bien qu'elle fût fermée par une forte serrure. J'entrai; mais +aussitôt je m'arrêtai plein de surprise: il y avait quelqu'un dans +la bibliothèque, quelqu'un qui ne se dérangea pas, qui ne sembla pas +s'apercevoir du fracas de mon entrée, et qui ne leva pas seulement les +yeux sur moi; quelqu'un que j'avais déjà vu une fois, et que je +ne pouvais jamais confondre avec aucun autre. Il était assis dans +l'embrasure d'une longue croisée gothique, et le soleil enveloppait +d'un chaud rayon sa lumineuse chevelure blonde; il semblait lire +attentivement. Je le contemplai, immobile, pendant environ une +demi-minute, puis je fis un mouvement pour m'élancer à ses pieds; mais +je me trouvai à genoux devant un fauteuil vide: la vision s'était +évanouie dans le rayon solaire. + +«Je restai si troublé que je ne pus songer, ce jour-là, à ouvrir aucun +livre. J'attendis quelques instants, quoique je ne me flattasse point de +revoir l'_Esprit_; mais je n'en étais pas moins enthousiasmé et fortifié +par cette rapide manifestation de sa présence. Je demeurai, pensant que, +s'il était mécontent de mon audace, j'en serais informé par quelque +prodige nouveau; mais il ne se passa rien d'extraordinaire, et tout me +parut si calme autour de moi que je doutai un instant de la réalité de +l'apparition, et faillis penser que mon imagination seule avait enfanté +cette figure. Le lendemain, je revins à la bibliothèque sans m'inquiéter +de ce qui avait dû se passer lorsque les gardiens avaient trouvé la +porte ouverte et la serrure brisée. Tout était désert et silencieux dans +la salle; la porte était fermée au loquet seulement, comme je l'avais +laissée, et il ne paraissait pas qu'on se fût encore aperçu de +l'effraction. J'entrai donc sans résistance, je refermai la porte sur +moi, et je commençai à parcourir de l'oeil les titres des livres qui +s'offraient en foule à mes regards. Je m'emparai d'abord des écrits +d'Abeilard, et j'en lus quelques pages. Mais bientôt la cloche qui nous +appelait aux offices sonna, et, malgré la répugnance que j'éprouvais +à agir comme en cachette, je me décidai à emporter sous ma robe cet +ouvrage précieux; car la salle du chapitre n'était accessible pour moi +qu'une heure dans tout le cours de la journée, et mon ardeur n'était +pas de nature à se contenter de si peu. Je commençai à réfléchir à la +possibilité matérielle d'étudier sans être interrompu, et je résolus +d'agir avec prudence. Peut-être la chose eût été facile si j'eusse pu +m'humilier jusqu'à implorer la bienveillance des supérieurs. C'est à +quoi mon orgueil ne put jamais se plier; il eût fallu mentir et dire +que, muni d'une foi inébranlable, je me sentais appelé à réfuter +victorieusement l'hérésie. Cela n'était plus vrai. J'éprouvais le besoin +de m'instruire pour moi-même, et, la science catholique épuisée pour +moi, j'étais poussé vers des études plus complètes, par l'amour de la +science, et non plus par l'ardeur de la prédication. + +«Je dévorai les écrits d'Abeilard, et ce qui nous reste des opinions +d'Arnauld de Brescia, de Pierre Valdo, et des autres hérétiques célèbres +des douzième et treizième siècles. La liberté d'examen et l'autorité +de la conscience, proclamées jusqu'à un certain point par ces hommes +illustres, répondaient tellement alors au besoin de mon âme, que je fus +entraîné au delà de ce que j'avais prévu. Mon esprit entra dès lors dans +une nouvelle phase, et, malgré ce que j'ai souffert dans les diverses +transformations que j'ai subies, malgré l'agonie douloureuse où j'achève +mes jours, je dirai que ce fut le premier degré de mon progrès. Oui, +Angel, quelque rude supplice que l'âme ait à subir en cherchant la +vérité, le devoir est de la chercher sans cesse, et mieux vaut perdre la +vue à vouloir contempler le soleil que de rester les yeux volontairement +fermés sur les splendeurs de la lumière. Après avoir été un théologien +catholique assez instruit, je devins donc un hérétique passionné, et +d'autant plus irréconciliable avec l'Église romaine qu'à l'exemple +d'Abeilard et de mes autres maîtres, j'avais l'intime et sincère +conviction de mon orthodoxie. Je soutenais dans le secret de mes pensées +que j'avais le droit, et même que c'était un devoir pour moi, de ne rien +adopter pour article de foi que je n'en eusse senti l'utilité et compris +le principe. La manière dont ces philosophes envisageaient l'inspiration +divine de Platon et la sainteté des grands philosophes païens, +précurseurs du Christ, me semblait seule répondre à l'idée que le +chrétien doit avoir de la bonté, de l'équité et de la grandeur de Dieu. +Je blâmais sérieusement les hommes d'Église contemporains d'Abeilard, et +pensais que, lors du concile de Sens, l'esprit de Dieu avait été avec +lui et non avec eux. Si je ne détruisais pas encore dans ma pensée tout +l'édifice du catholicisme, c'est que, par une transaction de mon esprit +qui m'était tout à fait propre, j'admettais qu'en des jours mauvais +l'Église avait pu se tromper, et que, si les successeurs de ces prélats +égarés ne révisaient pas leurs jugements, c'était par un motif de +discipline et de prudence purement humaines et politiques. Je me disais +qu'à la place du pape je reconnaîtrais peut-être l'impossibilité de +réhabiliter publiquement Abeilard et son école, mais qu'à coup sûr je +ne proscrirais plus la lecture de leurs écrits, et je cacherais ma +sympathie pour eux sous le voile de la tolérance. Je raisonnais, certes, +déplorablement; car je sapais toute l'autorité de l'Église, sans songer +à sortir de l'Église. J'attirais sur ma tête les ruines d'un édifice +qu'on ne peut attaquer que du dehors. Ces contradictions étranges ne +sont pas rares chez les esprits sincères et logiques à tout autre égard. +Une malveillance d'habitude pour le corps de l'Église protestante, un +attachement d'habitude et d'instinct pour l'Église romaine, leur font +désirer de conserver le berceau, tandis que l'irrésistible puissance +de la vérité et le besoin d'une juste indépendance ont transformé +entièrement et grandi le corps auquel cette couche étroite ne peut plus +convenir. Au milieu de ces contradictions, je n'apercevais pas le point +principal. Je ne voyais pas que je n'étais plus catholique. En accordant +aux hérésiarques des principes d'orthodoxie épurée, je reportais vers +eux toute ma ferveur; et mon enthousiasme pour leur grandeur, ma +compassion pour leurs infortunes, me conduisirent à les égaler aux Pères +de l'Église et à m'en occuper même davantage; car les Pères avaient +accaparé toute ma vie précédente, et j'avais besoin de me faire d'autres +amis. + +«Dire que je passai à Wiclef, à Jean Huss, et puis à Luther, et de là +au scepticisme, c'est faire l'histoire de l'esprit humain durant les +siècles qui m'avaient précédé, et que ma vie intellectuelle, par un +enchaînement de nécessités logiques, résuma assez fidèlement. Mais, +après le protestantisme, je ne pouvais plus retourner au point de +départ. Ma foi dans la révélation s'ébranla, ma religion prit une forme +toute philosophique; je me retournai vers les philosophies anciennes; je +voulus comprendre et Pythagore et Zoroastre, Confucius, Épicure, Platon, +Épictète, en un mot tous ceux qui s'étaient tourmentés grandement de +l'origine et de la destinée humaine avant la venue de Jésus-Christ. + +«Dans un cerveau livré à des études calmes et suivies, dans une âme qui +ne reçoit de la société vivante aucune impulsion, et qui, dans une suite +de jours semblables, puise goutte à goutte sa vie céleste à une source +toujours pleine et limpide, les transformations intellectuelles +s'opèrent insensiblement et sans qu'il soit possible de marquer la +limite exacte de chacune de ses phases. De même que, d'un petit enfant +que tu étais, mon cher Angel, tu es devenu par une gradation incessante, +mais inappréciable à ton attention journalière, un adolescent, et puis +un jeune homme; de même je devins de catholique réformiste, et de +réformiste philosophe. + +«Jusque-là tout avait bien été; et, tant que ces études furent pour moi +purement historiques, j'éprouvai les plus vives et les plus intimes +jouissances. C'était un bonheur indicible pour moi que de pénétrer, +dégagé des réserves et des restrictions catholiques, dans les sublimes +existences de tant de grands hommes jusque-là méconnus, et dans les +clartés splendides de tant de chefs-d'oeuvre jusqu'alors incompris. Mais +plus j'avançais dans cette connaissance, plus je sentais la nécessité +l'opter pour un système; car je croyais voir l'impossibilité d'établir +un lien entre toutes ces croyances et toutes ces doctrines diverses. Je +ne pouvais plus croire à la révélation depuis que tant de philosophes et +de sages s'étaient levés autour de moi et m'avaient donné de si grands +enseignements sans se targuer d'aucun commerce exclusif avec la +Divinité. Saint Paul ne me paraissait pas plus inspiré que Platon, et +Socrate ne me semblait pas moins digne de racheter les fautes du genre +humain que Jésus de Nazareth. L'Inde ne se montrait certes pas moins +éclairée dans l'idée de la Divinité que la Judée. Jupiter, à le suivre +dans la pensée que les grands esprits du paganisme avaient eue pour +lui, ne me semblait pas un dieu inférieur à Jéhovah. En un mot, tout en +conservant lu plus haute vénération et le plus pur enthousiasme pour le +Crucifié, je ne voyais guère de raisons pour qu'il fût le fis de Dieu +plus que Pythagore, et pour que les disciples de celui-ci ne fussent pas +les apôtres de la foi aussi bien que les disciples de Jésus. Bref, en +lisant les réformistes, j'avais cessé d'être catholique; en lisant les +philosophes, je cessai d'être chrétien. + +«Je gardai pour toute religion une croyance pleine de désir et d'espoir +en la Divinité, le sentiment inébranlable du juste et de l'injuste, +un grand respect pour lotîtes les religions et pour toutes les +philosophies, l'amour du bien et le besoin du vrai. Peut-être aurais-je +pu en rester là et vivre assez paisible avec ces grands instincts et +beaucoup d'humilité; mais voilà peut-être ce qui est impossible à un +catholique, voilà où l'histoire de l'individu diffère essentiellement de +l'histoire des générations. Le travail dos siècles modifie la nature de +l'esprit humain: il arrive avec le temps à la transformer. Les pères se +dépouillent lentement de leurs erreurs, et cependant ils transmettent +à leurs enfants des notions beaucoup plus nettes que celles qu'ils ont +eues, parce qu'eux-mêmes restent jusqu'à la fin de leurs jours empêchés +par l'habitude et liés au passé par les besoins d'esprit que le passé +leur a créés; tandis que leurs enfants, naissant avec d'autres besoins, +se font vite d'autres habitudes, qui, vers le déclin de leur vie, +n'empêcheront pas des lueurs nouvelles de se glisser en eux, mais ne +seront nettement saisies que par une troisième génération. Ainsi un même +homme ne renferme pas en lui-même à des degrés semblables le passé, le +présent et l'avenir des générations. Si son présent s'est formé du passé +avec quelque labeur et quelque sagesse, l'avenir peut être en lui comme +un germe; mais quels que soient son génie et sa vertu, il n'en goûtera +point le fruit. Ainsi, dans leur connaissance toujours incomplète et +confuse de la vérité éternelle, les hommes ont pu passer à travers les +siècles du christianisme de saint Paul à celui de saint Augustin et de +celui de saint Bernard à celui de Bossuet, sans cesser d'être ou du +moins sans cesser de se croire chrétiens. Ces révolutions se sont +accomplies avec le temps qui leur était nécessaire; mais le cerveau d'un +seul individu n'eût pu les subir et les accomplir de lui-même sans se +briser ou sans se jeter hors de la ligne où la succession des temps et +le concours des travaux et des volontés ont su les maintenir. + +«Quelle situation terrible était donc la mienne! Au dix-huitième siècle +j'avais été élevé dans le catholicisme du moyen âge; à vingt-cinq ans +j'étais presque aussi ignorant de l'antiquité qu'un moine mendiant du +onzième siècle. C'est du sein de ces ténèbres que j'avais voulu tout +à coup embrasser d'un coup d'oeil et l'avenir et le passé. Je dis +l'avenir; car, étant resté par mon ignorance en arrière de six cents +ans, tout ce qui était déjà dans le passé pour les autres hommes se +présentait à moi revêtu des clartés éblouissantes de l'inconnu. J'étais +dans la position d'un aveugle qui, recouvrant tout à coup la vue un +jour, vers midi, voudrait se faire avant le soir et le lendemain une +idée du lever et du coucher du soleil. Certes ces spectacles seraient +encore pour lui dans l'avenir, bien que le soleil se fût levé et couché +déjà bien des fois devant, ses yeux inertes. Ainsi le catholique, dès +qu'il ouvre les yeux Je son esprit à la lumière de la vérité, est ébloui +et se cache le visage dans les mains, ou sort de la voie et tombe dans +les abîmes. Le catholique ne se rattache à rien dans l'histoire du genre +humain et ne sait rien rattacher au christianisme. Il s'imagine être le +commencement et la fin de la race humaine. C'est pour lui seul que la +terre a été créée; c'est >our lui que d'innombrables générations ont +passé sur la face du globe comme des ombres vaines, et sont retombées +dans l'éternelle nuit afin que leur damnation lui servit d'exemple et +d'enseignement; c'est pour lui que Dieu est descendu sur la terre sous +une forme humaine. C'est pour la gloire et le salut du catholique que es +abîmes de l'enfer se remplissent incessamment de victimes, afin que +le juge suprême voie et compare, et que le catholique, élevé dans les +splendeurs du Très-Haut, jouisse et triomphe dans le ciel du pleur +éternel de ceux qu'il n'a pu soumettre et diriger sur la terre: aussi le +catholique croit-il n'avoir ni père ni frères dans l'histoire de la race +humaine. Il s'isole et se tient dans une haine et dans un mépris superbe +de tout ce qui n'est pas avec lui. Hors ceux de la lignée juive, il n'a +le respect filial et de sainte gratitude pour aucun des grands hommes +qui l'ont précédé. Les siècles où il n'a pas vécu ne comptent pas; ceux +qui ont lutté contre lui sont maudits; ceux qui l'extermineront verront +aussi la fin du monde, et l'univers se dissoudra le jour apocalyptique +où l'Église romaine tombera en ruines sous les coups de ses ennemis. + +«Quand un catholique a perdu son aveugle respect pour l'Église +catholique, où pourrait-il donc se réfugier? Dans le christianisme, tant +qu'il ajoutera foi à la révélation; mais, si la révélation vient à lui +manquer, il n'a plus qu'à flotter dans l'océan des siècles, comme un +esquif sans gouvernail et sans boussole; car il ne s'est point habitué +à regarder le monde comme sa patrie et tous les hommes comme ses +semblables. Il a toujours habité une île escarpée, et ne s'est jamais +mêlé aux hommes du dehors. Il a considéré le monde comme une conquête +réservée à ses missionnaires, les hommes étrangers à sa foi comme des +brutes qu'à lui seul il était réservé de civiliser. A quelle terre +ira-t-il demander les secrets de l'origine céleste, à quel peuple les +enseignements de la sagesse humaine? Il ira tâter tous les rivages, mais +il ne comprendra point le sens des traces qu'il y trouvera. La science +des peuples est écrite en caractères inintelligibles pour lui: +l'histoire de la création est pour lui un mythe inintelligible. Hors de +l'Église point de salut, hors de la Genèse point de science. H n'y a +donc pas de milieu pour le catholique: il faut qu'il reste catholique ou +qu'il devienne incrédule. Il faut que sa religion soit la seule vraie, +ou que toutes les religions soient fausses. + +«C'est là que j'en étais venu; c'est là qu'en était venu le siècle où je +vivais. Mais, comme il y était venu lentement par les voies du destin, +il se trouvait bien dans cette halte qu'il venait de faire: le siècle +était incrédule, mais il était indifférent. Dégoûté de la foi de ses +pères, il se réjouissait dans sa philosophique insouciance, sans doute +parce qu'il sentait en lui ce germe providentiel qui ne permet pas à +la semence de vie de périr sous les glaces des rudes hivers. Mais moi, +chrétien démoralisé, moi, catholique d'hier, qui, tout d'un coup, avais +voulu franchir la distance qui me séparait de mes contemporains, j'étais +comme ivre, et la joie de mon triomphe était bien près du desespoir et +de la folie.» + +[Illustration: Je tombai sur mes genoux...] + +«Qui pourrait peindre les souffrances d'une âme habituée à l'exercice +minutieusement ponctuel d'une doctrine aussi savamment conçue, aussi +patiemment élaborée que l'est celle du catholicisme, lorsque cette âme +se trouve flottante au milieu de doctrines contradictoires dont aucune +ne peut hériter de sa foi aveugle et de son naïf enthousiasme? Qui +pourrait redire ce que j'ai dévoré d'heures d'un accablant ennui, +lorsque, à genoux dans ma stalle de chêne noir, j'étais condamné à +entendre, après le coucher du soleil, la psalmodie lugubre de mes +frères, dont les paroles n'avaient plus de sens pour moi, et la voix +plus de sympathie? Ces heures, jadis trop courtes pour ma ferveur, se +traînaient maintenant comme des siècles. C'est en vain que j'essayais +de répondre machinalement aux offices et d'occuper ma pensée de +spéculations d'un ordre plus élevé; l'activité de l'intelligence ne +pouvait pas remplacer celle du coeur. La prière a cela de particulier, +qu'elle met en jeu les facultés les plus sublimes de l'âme et les fibres +les plus humaines du sentiment. La prière du chrétien, entre toutes les +autres, fait vibrer toutes les cordes de l'être intellectuel et moral. +Dans aucune autre religion l'homme ne se sent aussi près de son Dieu; +dans aucune, Dieu n'a été fait si humain, si paternel, si abordable, si +patient et si tendre. Le livre ascétique de l'_Imitation_ n'est qu'un +adorable traité de l'amitié, amitié étrange, ineffable, sans exemple +dans l'histoire des autres religions; amitié intimé, expansive, +délicate, fraternelle, entre le Dieu Jésus et le chrétien fervent. Quel +sentiment appliqué aux objets terrestres peut jamais remplacer celui-là +pour l'homme qui l'a connu? quelle éducation de l'intelligence peut +satisfaire en même temps et au même degré à tous les besoins du coeur? +La doctrine chrétienne apaise toutes les ardeurs inquiètes de l'esprit +en disant à son adepte: Tu n'as pas besoin d'être grand; aime, et sois +humble: aime Jésus, parce qu'il est humble et doux. Et lorsque le coeur +trop plein d'amour est près de se répandre sur les créatures, elle +l'arrête en lui disant: Souviens-toi que tu es grand et que tu ne peux +aimer que Jésus, parce qu'il est seul grand et parfait. Elle ne cherche +point à endurcir les entrailles de l'homme contre la douleur; elle +l'amollit pour le fortifier, et lui fait trouver dans la souffrance une +sorte de délices. L'épicuréisme le conduit au calme par la modération, +le christianisme le conduit à la joie par les larmes; la raison stoïque +subit la torture, l'enthousiasme chrétien vole au martyre. Le grand +oeuvre du christianisme est donc le développement de la force +intellectuelle par celui de la sensibilité morale, et la prière est +l'inépuisable aliment où ces deux puissances se combinent et se +retrempent sans cesse. + +[Illustration: Je retins à moi seul la dépouille respectable...] + +«Comme le corps, l'âme a ses besoins journaliers; comme lui, elle se +fait certaines habitudes dans la manière de satisfaire à ses besoins. +Chrétien et moine, je m'étais accoutumé, durant mes années heureuses, à +une expansion fréquente de tout ce que mon coeur renfermait d'amour et +d'enthousiasme. C'était particulièrement durant les offices du soir +que j'aimais à répandre ainsi toute mon âme aux pieds du Sauveur. A ce +moment d'indicible poésie, où le jour n'est plus, et où la nuit n'est +pas encore, lorsque la lampe vacillante au fond du sanctuaire se +réfléchit seule sur les marbres luisants, et que les premiers astres +s'allument dans l'éther encore pâle, je me souviens que j'avais coutume +d'interrompre mes oraisons, afin de m'abandonner aux émotions saintes +et délicieuses que cet instant m'apportait. Il y avait vis-à-vis de ma +stalle une haute fenêtre dont l'architecture délicate se dessinait sur +le bleu transparent du ciel. Je voyais s'encadrer là, chaque soir, deux +ou trois belles étoiles, qui semblaient me sourire et pénétrer mon sein +d'un rayon d'amour et d'espoir. Eh bien, tout sentiment poétique était +en moi tellement lié au sentiment religieux, et le sentiment religieux +était lui-même tellement lié à la doctrine catholique, qu'avec la +soumission aveugle à cette doctrine, je perdis et la poésie et la +prière, et les saintes extases et les ardentes aspirations. J'étais +devenu plus froid que les marbres que je foulais. J'essayais en vain +d'élever mon âme vers le créateur de toutes choses. Je m'étais habitué à +le voir sous un certain aspect qu'il n'avait plus; et depuis que j'avais +élargi, par la raison, le cercle de sa puissance et de sa perfection, +depuis que j'avais agrandi mes pensées et donné à mes aspirations un but +plus vaste, j'étais ébloui de l'éclat de ce Dieu nouveau; je me sentais +réduit au néant par son immensité et par celle de l'univers. L'ancienne +forme, accessible en quelque sorte aux sens par les images et les +allégories mystiques, s'effaçait pour faire place à un immense foyer de +Divinité où j'étais absorbé comme un atome, sans que mes pensées eussent +ni place ni valeur possible, sans qu'aucune parcelle de cette Divinité +pût se faire assez menue pour se communiquer à moi autrement que par le +fait, pour ainsi dire, fatal, de la vie universelle. Je n'osais donc +plus essayer de communiquer avec Dieu. Il me paraissait trop grand pour +s'abaisser jusqu'à m'écouter, et je craignais de faire un acte impie, +d'insulter sa majesté céleste, en l'invoquant comme un roi de la terre. +Pourtant j'avais toujours le même besoin de prier, le même besoin +d'aimer, et quelquefois j'essayais d'élever une voix humble et craintive +vers ce Dieu terrible. Mais tantôt je retombais involontairement dans +les formes et dans les idées catholiques, et tantôt il m'arrivait de +formuler une prière assez étrange, et dont la naïveté me ferait sourire +aujourd'hui, si elle ne rappelait des souffrances profondes. «_O toi!_ +disais-je, _toi_ qui n'as pas de nom, et qui réside dans l'inaccessible! +toi qui es trop grand pour m'écouter, trop loin pour m'entendre, trop +parfait pour m'aimer, trop fort pour me plaindre!... je t'invoque sans +espoir d'être exaucé, parce que je sais que je ne dois rien te demander, +et que je n'ai qu'une manière de mériter ici bas, qui est de vivre et de +mourir inaperçu, sans orgueil, sans révolte et sans colère, de souffrir +sans me plaindre, d'attendre sans désirer, d'espérer sans prétendre à +rien...» + +«Alors je m'interrompais, épouvanté de la triste destinée humaine qui se +présentait à moi, et que ma prière, pur reflet de ma pensée, résumait en +des termes si décourageants et si douloureux. Je me demandais à quoi bon +aimer un Dieu insensible, qui laisse à l'homme le désir céleste, pour +lui faire sentir toute l'horreur de sa captivité ou de son impuissance, +un Dieu aveugle et sourd, qui ne daigne pas même commander à la foudre, +et qui se tient tellement caché dans la pluie d'or de ses soleils et de +ses mondes qu'aucun de ces soleils et aucun de ces mondes ne le connaît +ni ne l'entend. Oh! j'aimais mieux l'oracle des Juifs, la voix qui +parlait à Moïse sur le Sinaï; j'aimais mieux l'esprit de Dieu sous la +forme d'une colombe sacrée, ou le fils de Dieu devenu un homme semblable +à moi! Ces dieux terrestres m'étaient accessibles. Tendres ou menaçants, +ils m'écoutaient et me répondaient. Les colères et les vengeances du +sombre Jéhovah m'effrayaient moins que l'impassible silence et la +glaciale équité de mon nouveau maître. + +«C'est alors que je sentis profondément le vide et le vague de cette +philosophie, de mode à cette époque-là, qu'on appelait le théisme; car, +il faut bien l'avouer, j'avais déjà cherché le résumé de mes études et +de mes réflexions dans les écrits des philosophes mes contemporains. +J'eusse du m'en abstenir sans doute, car rien n'était plus contraire à +la disposition d'esprit où j'étais alors. Mais comment l'eussé-je prévu? +Ne devais-je pas penser que les esprits les plus avancés de mon siècle +sauraient mieux que moi la conclusion à tirer de toute la science et de +toute l'expérience du passé? Ce passé, tout nouveau pour moi, était un +aliment mal digéré dont les médecins seuls pouvaient connaître l'effet; +et les hommes studieux et naïfs qui vivent dans l'ombre ont la +simplicité de croire que les écrits contemporains qu'un grand éclat +accompagne sont la lumière et l'hygiène du siècle. Quelle ne fut pas +ma surprise lorsque, malgré toutes mes préventions en faveur de +ces illustres écrivains français dont les fureurs du Vatican nous +apprenaient la gloire et les triomphes, je tins dans mes mains avides +une de ces éditions à bas prix que la France semait jusque sur le +terrain papal, et qui pénétraient dans le secret des cloîtres, même sans +beaucoup de mystère! Je crus rêver en voyant une critique si grossière, +un acharnement si aveugle, tant d'ignorance ou de légèreté: je craignis +d'avoir porté dans cette lecture un reste de prévention en faveur du +christianisme; je voulus connaître tout ce qui s'écrivait chaque jour. +Je ne changeai pas d'avis sur le fond; mais j'arrivai à apprécier +beaucoup l'importance et l'utilité sociale de cet esprit d'examen et de +révolte, qui préparait la ruine de l'inquisition et la chute de tous +les despotismes sanctifiés. Peu à peu j'arrivai à me faire une manière +d'être, de voir et de sentir, qui, sans être celle de Voltaire et de +Diderot, était celle de leur école. Quel homme a jamais pu s'affranchir, +même au fond des cloîtres, même au sein des thébaïdes, de l'esprit de +son siècle? J'avais d'autres habitudes, d'autres sympathies, d'autres +besoins que les frivoles écrivains de mon époque; mais tous les voeux +et tous les désirs que je conservais étaient stériles; car je sentais +l'imminence providentielle d'une grande révolution philosophique, +sociale et religieuse; et ni moi ni mon siècle n'étions assez forts pour +ouvrir à l'humanité le nouveau temple où elle pourrait s'abriter contre +l'athéisme, contre le froid et la mort. + +«Insensiblement je me refroidis à mon tour jusqu'à douter de moi-même. +Il y avait longtemps que je doutais de la bonté et de la tendresse +paternelle de Dieu. J'en vins à douter de l'amour filial que je sentais +pour lui. Je pensai que ce pouvait être une habitude d'esprit que +l'éducation m'avait donnée, et qui n'avait pas plus son principe dans la +nature de mon être que mille autres erreurs suggérées chaque jour aux +hommes par la coutume et le préjugé. Je travaillai à détruire en moi +l'esprit de charité avec autant de soin que j'en avais mis jadis à +développer le feu divin dans mon coeur. Alors je tombai dans un ennui +profond, et, comme un ami qui ne peut vivre privé de l'objet de son +affection, je me sentis dépérir et je traînai ma vie comme un fardeau. + +«Au sein de ces anxiétés, de ces fatigues, six années étaient déjà +consumées. Six années, les plus belles et les plus viriles de ma vie, +étaient tombées dans le gouffre du passé sans que j'eusse fait un pas +vers le bonheur ou la vertu. Ma jeunesse s'était écoulée comme un rêve. +L'amour de l'étude semblait dominer toutes mes autres facultés. Mon +coeur sommeillait; et, si je n'eusse senti quelquefois, à la vue des +injustices commises contre mes frères et à la pensée de toutes celles +qui se commettent sans cesse à la face du ciel, de brûlantes colères et +de profonds déchirements, j'eusse pu croire que la tête seule vivait en +moi et que mes entrailles étaient insensibles. À vrai dire, je n'eus +point de jeunesse, tant les enivrements contre lesquels j'ai vu les +autres religieux lutter si péniblement passèrent loin de moi. Chrétien, +j'avais mis tout mon amour dans la Divinité; philosophe, je ne pus +reporter mon amour sur les créatures, ni mon attention sur les choses +humaines. + +«Tu te demandes peut-être, Angel, ce que le souvenir de Fulgence et +la pensée de Spiridion étaient devenus parmi tant de préoccupations +nouvelles. Hélas! j'étais bien honteux d'avoir pris à la lettre les +visions de ce vieillard et de m'être laissé frapper l'imagination au +point d'avoir eu moi-même la vision de cet Hébronius. La philosophie +moderne accablait d'un tel mépris les visionnaires que je ne savais où +me réfugier contre le mortifiant souvenir de ma superstition. Tel est +l'orgueil humain, que même lorsque la vie intérieure s'accomplit dans un +profond mystère, et sans que les erreurs et les changements de l'homme +aient d'autre témoin que sa conscience, il rougit de ses faiblesses et +voudrait pouvoir se tromper lui-même. Je m'efforçais d'oublier ce qui +s'était passé en moi à cette époque de trouble où une révolution avait +été imminente dans tout mon être, et où la sève trop comprimée de mon +esprit avait fait irruption avec une sorte de délire. C'est ainsi que je +m'expliquais l'influence de Fulgence et d'Hébronius sur mon abandon du +christianisme. Je me persuadais (et peut-être ne me trompais-je pas) que +ce changement était inévitable; qu'il était pour ainsi dire fatal, parce +qu'il était dans la nature de mon esprit de progresser en dépit de tout +et à propos de tout. Je me disais que soit une cause, soit une autre, +soit la fable d'Hébronius, soit tout autre hasard, je devais sortir du +christianisme, parce que j'avais été condamné, en naissant, à chercher +la vérité sans relâche et peut-être sans espoir. Brisé de fatigue, +atteint d'un profond découragement, je me demandais si le repos que +j'avais perdu valait la peine d'être reconquis. Ma foi naïve était déjà +si loin, il me semblait que j'avais commencé si jeune à douter que je +ne me souvenais presque plus du bonheur que j'avais pu goûter dans mon +ignorance. Peut-être même n'avais-je jamais été heureux par elle. Il est +des intelligences inquiètes auxquelles l'inaction est un supplice et le +repos un opprobre. Je ne pouvais donc me défendre d'un certain mépris de +moi-même en me contemplant dans le passé. Depuis que j'avais entrepris +mon rude labeur je n'avais pas été plus heureux, mais du moins je +m'étais senti vivre; et je n'avais pas rougi de voir la lumière, car +j'avais labouré de toutes mes forces le champ de l'espérance. Si la +moisson était maigre, si le sol était aride, ce n'était pas la faute de +mon courage, et je pouvais être une victime respectable de l'humaine +impuissance. + +«Je n'avais pourtant pas oublié l'existence du manuscrit précieux +peut-être, et, à coup sûr, fort curieux, que renfermait le cercueil +de l'abbé Spiridion. Je me promettais bien de le tirer de là et de me +l'approprier; mais il fallait, pour opérer cette extraction en secret, +du temps, des précautions, et sans doute un confident. Je ne me pressai +donc pas d'y pourvoir, car j'étais occupé au delà de mes forces et des +heures dont j'avais à disposer chaque jour. Le voeu que j'avais fait de +déterrer ce manuscrit le jour où j'aurais atteint l'âge de trente ans +n'avait sans doute pu sortir de ma mémoire; mais je rougissais tellement +d'avoir pu faire un voeu si puéril que j'en écartais la pensée, bien +résolu à ne l'accomplir en aucune façon, et ne me regardant pas comme +lié par un serment qui n'avait plus pour moi ni sens ni valeur. + +«Soit que j'évitasse de me retracer ce que j'appelais les misérables +circonstances de ce voeu, soit qu'un redoublement de préoccupations +scientifiques m'eût entièrement absorbé, il est certain que l'époque +fixée par moi pour l'accomplissement du voeu arriva sans que j'y lisse +la moindre attention; et sans doute elle aurait passé inaperçue sans un +l'ait extraordinaire et qui faillit de nouveau transformer toutes mes +idées.» + +«Je m'étais toujours procuré des livres en pénétrant, à l'insu de +tous, dans la bibliothèque située au bout de répugnance à m'emparer +furtivement de ce fruit défendu; mais bientôt l'amour de l'élude, avait +été plus fort que tous les scrupules de la franchise et du la licite. +J'étais descendu à toutes les ruses nécessaires; j'avais fabriqué +moi-même une fausse clef, la serrure que j'avais brisée avant été +réparée sans qu'on sût à qui en imputer l'effraction. Je me glissais la +nuit jusqu'au sanctuaire de la science, et chaque semaine je renouvelais +ma provision de livres, sans éveiller ni l'attention ni les soupçons, du +moins à ce qu'il me semblait. J'avais soin de cacher mes richesses dans +la paille de ma couche, et je lisais toute la nuit. Je m'étais habitué +à dormir à genoux dans l'église; et, pendant les offices du matin, +prosterné dans ma stalle, enveloppé de mon capuchon, je réparais les +fatigues de la veille par un sommeil léger et fréquemment interrompu. +Cependant, comme ma santé s'affaiblissait visiblement par ce régime, +je trouvai le moyen de lire à l'église même durant les offices. Je me +procurai une grande couverture de missel que j'adaptais à mes livres +profanes, et, tandis que je semblais absorbé par le bréviaire, je me +livrais avec sécurité à mes études favorites.» + +«Malgré toutes ces précautions, je fus soupçonné, surveillé, et enfin +découvert. Une nuit que j'avais pénétré dans la bibliothèque, j'entendis +marcher dans la grande salle du chapitre. Aussitôt j'éteignis ma lampe, +et je me tins immobile, espérant qu'on n'était point sur ma trace, et +que j'échapperais à l'attention du surveillant qui faisait cette ronde +inusitée. Les pas se rapprochèrent, et j'entendis une main se poser sur +ma clef que j'avais imprudemment laissée en dehors. On retira cette clef +après avoir fermé la porte sur moi à double tour; on replaça les grosses +barres de fer que j'avais enlevées; et, quand on m'eut ôté tout moyen +d'évasion, on s'éloigna lentement. Je me trouvai seul dans les ténèbres, +captif, et à la merci de mes ennemis.» + +«La nuit me sembla insupportablement longue; car l'inquiétude, la +contrariété et le froid qui était alors très-vif m'empêchèrent de goûter +un instant de repos. J'eus un grand dépit d'avoir éteint ma lampe, et de +ne pouvoir du moins utiliser par la lecture cette nuit malencontreuse. +Les craintes qu'un tel événement devait m'inspirer n'étaient pourtant +pas très-vives. Je me flattais de n'avoir pas été vu par celui qui +m'avait enfermé. Je me disais qu'il l'avait fait sans mauvaise +intention, et sans se douter qu'il y eût quelqu'un dans la bibliothèque; +que c'était peut-être le convers de semaine pour le service de la salle, +qui avait retiré cette ciel et fermé cette porte pour mettre les choses +en ordre. Je me trouvai, moi, bien lâche de ne pas lui avoir parlé et +de n'avoir pas fait, pour sortir tout de suite, une tentative qui, +le lendemain au jour, aurait certes beaucoup plus d'inconvénients. +Néanmoins je me promis de ne pas manquer l'occasion dés qu'il +reviendrait, le matin, selon l'habitude, pour ranger et nettoyer la +salle. Dans cette attente je me tins éveillé, et je supportai le froid +avec le plus de philosophie qu'il me fut possible.» + +«Mais les heures s'écoulèrent, le jour parut, et le pâle soleil de +janvier monta sur l'horizon sans que le moindre bruit se fit entendre +dans la chambre du chapitre. La journée entière se passa sans m'apporter +aucun moyen d'évasion. J'usai mes forces à vouloir enfoncer la porte. +On l'avait si bien assurée contre une nouvelle effraction, qu'il était +impossible de l'ébranler, et la serrure résista également à tous mes +efforts.» + +«Une seconde nuit et une seconde journée se passèrent sans apporter +aucun changement à cette étrange position. La porte du chapitre avait +été sans doute condamnée. Il ne vint absolument personne dans cette +salle, qui d'ordinaire était assez fréquentée à certaines heures, et je +ne pus me persuader plus longtemps que ma captivité fût un événement +fortuit. Outre que la salle ne pouvait avoir été fermée sans dessein, on +devait s'apercevoir de mon absence; et, si l'on était inquiet de moi, ce +n'était pas le moment de fermer les portes, mais de les ouvrir toutes +pour me chercher. Il était donc certain qu'on voulait m'infliger une +correction pour ma faute; mais, le troisième jour, je commençai à +trouver la correction trop sévère, et à craindre qu'elle ne ressemblât +aux épreuves des cachots de l'inquisition, d'où l'on ne sortait que pour +revoir une dernière fois le soleil et mourir d'épuisement. La faim et +le froid m'avaient si rudement éprouvé que, malgré mon stoïcisme et la +persévérance que j'avais mise à lire tant que le jour me l'avait permis, +je commençai à perdre courage la troisième nuit et à sentir que la force +physique m'abandonnait. Alors je me résignai à mourir, et à ne plus +combattre le froid par le mouvement. Mes jambes ne pouvaient plus me +soutenir; je fis une couche avec des livres; car on avait eu la cruauté +d'enlever le fauteuil de cuir qui d'ordinaire occupait l'embrasure de la +croisée. Je m'enveloppai la tête dans ma robe, je m'étendis en serrant +mon vêtement autour de moi, et je m'abandonnai à l'engourdissement +d'un sommeil fébrile que je regardais comme le dernier de ma vie. Je +m'applaudis d'être arrivé à l'extinction de mes forces physiques sans +avoir perdu ma force morale et sans avoir cédé au désir de crier pour +appeler du secours. L'unique croisée de cette pièce donnait sur une +cour fermée, où les novices allaient rarement. J'avais guetté vainement +depuis trois jours; la porte de cette cour ne s'était pas ouverte +une seule fois. Sans doute, elle avait été condamnée comme celle +du chapitre. Ne pouvant faire signe à aucun être compatissant ou +désintéressé, il eût fallu remplir l'air de mes cris pour arriver à +me faire entendre. Je savais trop bien que, dans de semblables +circonstances, la compassion est lâche et impuissante, tandis que le +désir de la vengeance augmente en raison de l'abaissement de la victime. +Je savais que mes gémissements causeraient à quelques-uns une terreur +stupide et rien de plus. Je savais que les autres se réjouiraient de +mes angoisses. Je ne voulais pas donner à ces bourreaux le triomphe de +m'avoir arraché une seule plainte. J'avais donc résisté aux tortures de +la faim; je commençais à ne plus les sentir, et d'ailleurs je n'aurais +plus eu assez du force pour élever la voix. Je m'abandonnai à mon sort +en invoquant Épictète et Socrate, et Jésus lui-même, le philosophe +immolé par les princes des prêtres et les docteurs de la loi.» + +«Depuis quelques heures je reposais dans un profond anéantissement, +lorsque je fus éveillé par le bruit de l'horloge du chapitre qui sonnait +minuit de l'autre côté de la cloison contre laquelle j'étais étendu. +Alors j'entendis marcher doucement dans la salle, et il me sembla qu'on +approchait de la porte de ma prison. Ce bruit ne me causa ni joie ni +surprise; je n'avais plus conscience d'aucune chose. Cependant la nature +des pas que j'entendais sur le plancher de la salle voisine, leur +légèreté empressée, jointe à une netteté solennelle, réveillèrent en moi +je ne sais quels vagues souvenirs. Il me sembla que je reconnaissais la +personne qui marchait ainsi, et que j'éprouvais une joie d'instinct à +l'entendre venir vers moi; mais il m'eût été impossible de dire quelle +était cette personne et où je l'avais connue.» + +«Elle ouvrit la porte de la bibliothèque et m'appela par mon nom d'une +voix harmonieuse et douce qui me fit tressaillir. Il me sembla que je +sentais la vie faire un effort en moi pour se ranimer; mais j'essayai en +vain de me soulever, et je ne pus ni remuer ni parler. + +«--Alexis! répéta la voix d'un ton d'autorité bienveillante, ton corps +et ton âme sont-ils donc aussi endurcis l'un que l'autre? D'où vient +que tu as manqué à ta parole? Voici la nuit, voici l'heure que tu avais +fixées... Il y a aujourd'hui trente ans que tu vins dans ce monde, nu et +pleurant comme tous les fils d'Ève. C'est aujourd'hui que tu devais te +régénérer, en cherchant sous la cendre de ma dépouille terrestre une +étincelle qui aurait pu rallumer en toi le feu du ciel. Faut-il donc que +les morts quittent leur sépulcre pour trouver les vivants plus froids et +plus engourdis que des cadavres?» + +«J'essayai encore de lui répondre, mais sans réussir plus que la +première fois. Alors _il_ reprit avec un soupir: + +«--Reviens donc à la vie des sens, puisque celle de l'esprit est expirée +en toi...» + +«Il s'approcha et me toucha, mais je ne vis rien; et lorsque, après +des efforts inouïs, j'eus réussi à m'éveiller de ma léthargie et à me +dresser sur mes genoux, tout était rentré dans le silence, et rien +n'annonçait autour de moi la visite d'un être humain. + +«Cependant un vent plus froid qui soufflait sur moi semblait venir de la +porte. Je me traînai jusque-là. O prodige! elle était ouverte. + +«J'eus un accès de joie insensée. Je pleurai comme un enfant, et +j'embrassai la porte comme si j'eusse voulu baiser la trace des mains +qui l'avaient ouverte. Je ne sais pourquoi la vie me semblait si douce à +recouvrer, après avoir semblé si facile à perdre. Je me traînai le long +de la salle du chapitre en suivant les murs; j'étais si faible que je +tombais à chaque pas. Ma tête s'égarait, et je ne pouvais plus me rendre +raison de la position de la porte que je voulais gagner. J'étais comme +un homme ivre; et plus j'avais hâte de sortir de ce lieu fatal, moins il +m'était possible d'en trouver l'issue. J'errais dans les ténèbres, me +créant moi-même un labyrinthe inextricable dans un espace libre +et régulier. Je crois que je passai là presque une heure, livré à +d'inexprimables angoisses. Je n'étais plus armé de philosophie comme +lorsque j'étais sous les verrous. Je voyais la liberté, la vie, qui +revenaient à moi, et je n'avais pas la force de m'en emparer. Mon +sang un instant ranimé se refroidissait de nouveau. Une sorte de rage +délirante s'emparait de moi. Mille fantômes passaient devant mes yeux, +mes genoux se roidissaient sur le plancher. Épuisé de fatigue et de +désespoir, je tombai au pied d'une des froides parois de la salle, et de +nouveau j'essayai de retrouver en moi la résolution de mourir en paix. +Mais mes idées étaient confuses, et la sagesse, qui m'avait semblé +naguère une armure impénétrable, n'était en cet instant qu'un secours +impuissant contre l'horreur de la mort. + +«Tout à coup je retrouvai le souvenir, déjà effacé, de la voix qui +m'avait appelé durant mon sommeil, et, me livrant à cette protection +mystérieuse avec la confiance d'un enfant, je murmurai les derniers mots +que Fulgence avait prononcés en rendant l'âme: «_Sancte Spiridion, ora +pro me._» + +«Alors il se fit une lueur pâle dans la salle, comme serait celle d'un +éclair prolongé. Cette lueur augmenta, et, au bout d'une minute environ, +s'éteignit tout à fait. J'avais eu le temps de voir que cette lumière +partait du portrait du fondateur, dont les yeux s'étaient allumés comme +deux lampes pour éclairer la salle et pour me montrer que j'étais adossé +depuis un quart d'heure contre la porte tant cherchée.--Béni sois-tu, +esprit bienheureux! m'écriai-je. Et, ranimé soudain, je m'élançai hors +de la salle avec impétuosité. + +«Un convers, qui vaquait dans les salles basses à des préparatifs +extraordinaires pour le lendemain, me vit accourir vers lui comme un +spectre. Mes joues creuses, mes yeux enflammés par la fièvre, mon air +égaré, lui causèrent une telle frayeur qu'il s'enfuit en laissant tomber +une corbeille de riz qu'il portait, et un flambeau que je me hâtai de +ramasser avant qu'il fût éteint. Quand j'eus apaisé ma faim, je regagnai +ma cellule, et le lendemain, après un sommeil réparateur, je fus en état +de me rendre à l'église. + +«Un bruit singulier dans le couvent et le branle de toutes les grosses +cloches m'avaient annoncé une cérémonie importante. J'avais jeté les +yeux sur le calendrier de ma cellule, et je me demandais si j'avais +perdu pendant mes jours d'inanition la notion de la marche du temps; car +je ne voyais aucune fête religieuse marquée pour le jour où je croyais +être. Je me glissai dans le choeur, et je gagnai ma stalle sans être +remarqué. Il y avait sur tous les fronts une préoccupation ou un +recueillement extraordinaire. L'église était parée comme aux grands +jours fériés. On commença les offices. Je fus surpris de ne point voir +le Prieur à sa place; je me penchai pour demander à mon voisin s'il +était malade. Celui-ci me regarda d'un air stupéfait, et, comme s'il eût +pensé avoir mal entendu ma question, il sourit d'un air embarrassé et ne +me répondit point. Je cherchai des yeux le père Donatien, celui de tous +les religieux que je savais m'être le plus hostile, et que j'accusais +intérieurement du traitement odieux que je venais de subir. Je vis ses +yeux ardents chercher à pénétrer sous mon capuchon; mais je ne lui +laissai point voir mon visage, et je m'assurai que le sien était +bouleversé par la surprise et la crainte; car il ne s'attendait point +à trouver ma stalle occupée, et il se demandait si c'était moi ou mon +spectre qu'il voyait là en face de lui. + +«Je ne fus au courant de ce qui se passait qu'à la fin de l'office, +lorsque l'officiant récita une prière en commémoration du Prieur, dont +l'âme avait paru devant Dieu, le 10 janvier 1766, à minuit, c'est-à-dire +une heure avant mon incarcération dans la bibliothèque. Je compris alors +pourquoi Donatien, dont l'ambition guettait depuis longtemps la première +place parmi nous, avait saisi l'occasion de cette mort subite pour +m'éloigner des délibérations. Il savait que je ne l'estimais point, +et que, malgré mon peu de goût pour le pouvoir et mon défaut absolu +d'intrigue, je ne manquais pas de partisans. J'avais une réputation de +science théologique qui m'attirait le respect naïf de quelques-uns; +j'avais un esprit de justice et des habitudes d'impartialité qui +offraient à tous des garanties. Donatien me craignait: sous-prieur +depuis deux ans, et tout-puissant sur ceux qui entouraient le Prieur, il +avait enveloppé ses derniers instants d'une sorte de mystère, et, avant +de répandre la nouvelle de sa mort, il avait voulu me voir, sans doute +pour sonder mes dispositions, pour me séduire ou pour m'effrayer. Ne me +trouvant point dans ma cellule, et connaissant fort bien mes habitudes, +comme je l'ai su depuis, il s'était glissé sur mes traces jusqu'à la +porte de la bibliothèque qu'il avait refermée sur moi comme par mégarde. +Puis il avait condamné toutes les issues par lesquelles on pouvait +approcher de moi, et il avait sur-le-champ fait entrer tout le monastère +en retraite, afin de procéder dignement à l'élection du nouveau chef. + +«Grâce à son influence, il avait pu violer tous les usages et toutes les +règles de l'abbaye. Au lieu de faire embaumer et exposer le corps du +défunt pendant trois jours dans la chapelle, il l'avait fait ensevelir +précipitamment, sous prétexte qu'il était mort d'un mal contagieux. Il +avait brusqué toutes les cérémonies, abrégé le temps ordinaire de la +retraite; et déjà l'on procédait à son élection, lorsque, par un fait +surnaturel, je fus rendu à la liberté. Quand l'office fut fini, on +chanta le _Veni Creator_; puis on resta un quart d'heure prosterné +chacun dans sa stalle, livré à l'inspiration divine. Lorsque l'horloge +sonna midi, la communauté défila lentement et monta à la salle du +chapitre pour procéder au vote général. Je me tins dans le plus grand +calme et dans la plus complète indifférence tant que dura cette +cérémonie. Rien au monde ne me tentait moins que de contre-balancer les +suffrages; en eussé-je eu le temps, je n'aurais pas fait la plus simple +démarche pour contrarier l'ambition de Donatien. Mais quand j'entendis +son nom sortir cinquante fois de l'urne, quand je vis, au dernier tour +de scrutin, la joie du triomphe éclater sur son visage, je fus saisi +d'un mouvement tout humain d'indignation et de haine. + +«Peut-être, s'il eût songé à tourner vers moi un regard humble ou +seulement craintif, mon mépris l'eût-il absous; mais il me sembla qu'il +me bravait, et j'eus la puérilité de vouloir briser cet orgueil, au +niveau duquel je me ravalais en le combattant. Je laissai le secrétaire +recompter lentement les votes. Il y en avait deux seulement pour moi. Ce +n'était donc pas une espérance personnelle qui pouvait me suggérer ce +que je fis. Au moment où l'on proclama le nom de Donatien, et comme il +se levait d'un air hypocritement ému pour recevoir les embrassades des +anciens, je me levai à mon tour et j'élevai la voix. + +«--Je déclare, dis-je avec un calme apparent dont l'effet fut terrible, +que l'élection proclamée est nulle, parce que les statuts de l'ordre ont +été violés. Une seule voix, oubliée ou détournée, suffit pour frapper de +nullité les résolutions de tout un chapitre. J'invoque cet article de +la charte de l'abbé Spiridion, et déclare que moi, Alexis, membre de +l'ordre et serviteur de Dieu, je n'ai point déposé mon vote aujourd'hui +dans l'urne, parce que je n'ai point eu le loisir d'entrer en retraite +comme les autres; parce que j'ai été écarté, par hasard ou par malice, +des délibérations communes, et qu'il m'eût été impossible, ignorant +jusqu'à cet instant la mort de notre vénérable Prieur, de me décider +inopinément sur le choix de son successeur.» + +«Ayant prononcé ces paroles qui furent un coup de foudre pour Donatien, +je me rassis et refusai de répondre aux mille questions que chacun +venait m'adresser. Donatien, un instant confondu de mon audace, reprit +bientôt courage, et déclara que mon vote était non-seulement inutile +mais non recevable, parce qu'étant sous le poids d'une faute grave, et +subissant, durant les délibérations, une correction dégradante, d'après +les statuts, je n'étais point apte à voter. + +«--Et qui donc a qualifié ou apprécié ma faute? demandai-je. Qui donc, +s'est permis de m'en infliger le châtiment? Le sous-prieur? il n'en +avait pas le droit. Il devait, pour me juger indigne de prendre part +à l'élection, faire examiner ma conduite par six des plus anciens du +chapitre, et je déclare qu'il ne l'a point fait. + +«--Et qu'en savez-vous? me dit un des anciens qui était le chaud +partisan de mon antagoniste. + +«--Je dis, m'écriai-je, que cela ne s'est point fait, parce que j'avais +le droit d'en être informé, parce que mon jugement devait être signifié +à moi d'abord, puis à toute la communauté rassemblée, et enfin placardé +ici, dans ma stalle, et qu'il n'y est point et n'y a jamais été. + +«--Votre faute, s'écria Donatien, était d'une telle nature... + +«--Ma faute, interrompis-je, il vous plaît de la qualifier de grave; +moi, il me plaît de qualifier la punition que vous m'avez infligée, et +je dis que c'est pour vous qu'elle est dégradante. Dites quelle fut ma +faute! Je vous somme de le dire ici; et moi je dirai quel traitement +vous m'avez fait subir, bien que vous n'eussiez pas le droit de le +faire.» + +«Donatien voyant que j'étais outré, et que l'on commençait à m'écouter +avec curiosité, se hâta de terminer ce débat en appelant à son secours +la prudence et la ruse. Il s'approcha de moi, et, du ton d'un homme +pénétré de componction, il me supplia, au nom du Sauveur des hommes, de +cesser une discussion scandaleuse et contraire à l'esprit de charité +qui devait régner entre des frères. Il ajouta que je me trompais en +l'accusant de machinations si perfides, que sans doute il y avait entre +nous un malentendu qui s'éclaircirait dans une explication amicale. + +«--Quant à vos droits, ajouta-t-il, il m'a semblé et il me semble +encore, mon frère, que vous les avez perdus. Ce serait peut-être pour la +communauté une affaire à examiner; mais il suffit que vous m'accusiez +d'avoir redouté votre candidature pour que je veuille faire tomber au +plus vite un soupçon si pénible pour moi. Et pour cela, je déclare +que je désire vous avoir sur-le-champ pour compétiteur. Je supplie la +communauté d'écarter de vous toute accusation, et de permettre que vous +déposiez votre vote dans l'urne après qu'on aura fait un nouveau tour de +scrutin, sans examiner si vos droits sont contestables. Non-seulement +je l'en supplie, mais au besoin je le lui commande; car je suis, en +attendant le résultat de votre candidature, le chef de cette respectable +assemblée.» + +«Ce discours adroit fut accueilli avec acclamations; mais je m'opposai à +ce qu'on recommençât le vote séance tenante. Je déclarai que je voulais +entrer en retraite, et que, comme les autres s'étaient contentés de +trois jours, bien que quarante furent prescrits, je m'en contenterais +aussi; mais que, sous aucun prétexte, je ne croyais pouvoir me dispenser +de cette préparation. + +«Donatien s'était engagé trop avant pour reculer. Il feignit de subir +ce contre-temps avec calme et humilité. Il supplia la communauté de +n'apporter aucun empêchement à mes desseins. Il y avait bien quelques +murmures contre mon obstination, mais pas autant peut-être que Donatien +l'avait espéré. La curiosité, qui est l'élément vital des moines, était +excitée au plus haut point par ce qui restait de mystérieux entre +Donatien et moi. Ma disparition avait causé bien de l'étonnement à +plusieurs. On voulait, avant de se ranger sous la loi de ce nouveau chef +si mielleux et si tendre en apparence, avoir quelques notions de plus +sur son vrai caractère. Je semblais l'homme le plus propre à les +fournir. Sa modération avec moi en public, au milieu d'une crise +si terrible pour son orgueil et son ambition, paraissait sublime à +quelques-uns, sensée à plusieurs autres, étrange et de mauvais augure à +un plus grand nombre. Trente voix, qui ne s'entendaient pas sur le choix +de leur candidat, avaient combattu son élection. Il était déjà évident +qu'elles allaient se reporter sur moi. Trois jours de nouvelles +réflexions et de plus amples informations pouvaient détacher bien des +partisans. Chacun le sentit, et la majorité, qui avait été surprise et +comme enivrée par la précipitation des meneurs, se réjouit du retard que +je venais apporter au dénoûment. + +«Une heure après la clôture de cette séance orageuse, ma cellule était +assiégée des meneurs de mon parti; car j'avais déjà un parti malgré moi, +et un parti très-ardent. Donatien n'était pas médiocrement haï, et je +dois à la vérité de dire que tout ce qu'il y avait de moins avili et +de moins corrompu dans l'abbaye était contre lui. Ma colère était déjà +tombée, et les offres qu'on me faisait n'éveillaient en moi aucun désir +de puissance monacale. J'avais de l'ambition, mais une ambition vaste +comme le monde, l'ambition des choses sublimes. J'aurais voulu élever +un beau monument de science ou de philosophie, trouver une vérité et la +promulguer, enfanter une de ces idées qui soulèvent et remplissent tout +un siècle, gouverner enfin toute une génération, mais du fond de ma +cellule, et sans salir mes doigts à la fange des affaires sociales; +régner par l'intelligence sur les esprits, par le coeur sur les coeurs, +vivre en un mot comme Platon ou Spinosa. Il y avait loin de là à la +gloriole de commander à cent moines abrutis. La petitesse pompeuse d'un +tel rôle soulevait mon âme de dégoût; mais je compris quel parti je +pouvais tirer de ma position, et j'accueillis mes partisans avec +prudence. + +«Avant le soir, les trente voix qui avaient résisté à Donatien s'étaient +déjà réunies sur moi. Donatien en fut plus irrité qu'effrayé. Il vint me +trouver dans ma cellule, et il essaya de m'intimider en me disant que, +si je me retirais de la candidature, il ne me reprocherait point mes +hérésies, à lui bien connues; que les choses pouvaient encore se passer +honorablement pour moi et tranquillement pour lui, si je me contentais +de la petite victoire que j'avais obtenue en retardant son élection; +mais que, si je me mettais sur les rangs pour le priorat, il ferait +connaître quelles étaient mes occupations, mes lectures, et sans doute +mes pensées, depuis plus de cinq ans. Il me menaça de dévoiler la fraude +et la désobéissance où j'avais vécu tout ce temps-là, dérobant les +livres défendus et me nourrissant durant les saints offices, dans le +temple même du Seigneur, des plus infâmes doctrines. + +«Le calme avec lequel j'affrontai ces menaces le déconcerta beaucoup. Il +voulait sans doute me faire parler sur mes croyances; peut être avait-il +placé des témoins derrière la porte pour m'entendre apostasier dans un +moment d'emportement. J'étais sur mes gardes, et je vis, dans cette +circonstance, combien l'homme le plus simple a de supériorité sur le +plus habile, lorsque celui-ci est mû par de mauvaises passions. Je +n'étais certes pas rompu à l'intrigue comme ce moine cauteleux et rusé; +mais le mépris que j'avais pour l'enjeu me donnait tout l'avantage de la +partie. J'étais armé d'un sang-froid à toute épreuve, et mes reparties +calmes démontaient de plus en plus mon adversaire. Il se retira fort +troublé. Jusque-là il ne m'avait point connu, disait-il d'un ton +amèrement enjoué. Il m'avait cru plongé dans les livres, et ne se serait +jamais douté que j'apportasse tant de prudence et de calcul dans les +affaires temporelles. Il ajouta sournoisement qu'il faisait des voeux +pour que mon orthodoxie en matière de religion lui fût bien démontrée; +car, dans ce cas, je lui paraissais le plus propre de tous à bien +gouverner l'abbaye. + +«Le lendemain, mes trente partisans cabalèrent si bien qu'ils +détachèrent plus de quinze poltrons, jetés par la frayeur dans le parti +de mon rival. Donatien était l'homme le plus redouté et le plus haï de +la communauté; mais il avait pour lui tous les anciens, qu'il avait su +accaparer, et aux vices desquels son athéisme secret offrait toutes +les garanties désirables. Il n'y a pas de plus grand fléau pour une +communauté religieuse qu'un chef sincèrement dévot. Avec lui, la règle, +qui est ce que le moine hait et redoute le plus, est toujours en +vigueur, et vient à chaque instant troubler les douces habitudes de +paresse et d'intempérance; son zèle ardent suscite chaque jour de +nouvelles tracasseries, en voulant ramener les pratiques austères, la +vie de labeur et de privations. Donatien savait, avec le petit nombre +des fanatiques, se donner les apparences d'une foi vive; avec le grand +nombre des indifférents, il savait, sans compromettre la dignité +d'étiquette de la règle, et sans déroger aux apparences de la ferveur, +donner à chacun le prétexte le plus convenable à la licence. Par ce +moyen son autorité était sans bornes pour le mal; il exploitait les +vices d'autrui au profit des siens propres. Cette manière de gouverner +les hommes en profitant de leur corruption est infaillible; et, si +j'étais le favori d'un roi, je la lui conseillerais. + +«Mais ce qui contre-balançait l'autorité naissante de Donatien. C'était +ce qu'on savait de son humeur vindicative. Ceux qui l'avaient offensé un +jour avaient à s'en repentir longtemps, et l'on craignait avec raison +que le Prieur n'oubliât pas, en recevant la crosse, les vieilles +querelles du simple frère. C'est pourquoi les faibles s'étaient jetés +dans son parti par frayeur, le croyant tout-puissant et ne voulant pas +qu'il les punît d'avoir cabalé contre lui. + +«Dès que ceux-là virent une puissance se former contre la sienne et +offrir quelque garantie, ils se rejetèrent facilement de ce coté, et +le troisième jour j'avais une majorité incontestable. Je ne saurais +t'exprimer, Angel, combien j'eus à souffrir secrètement de cette banale +préférence, basée sur des intérêts d'égoïsme et revêtue des formes +menteuses de l'estime et de l'affection. Les sales caresses de ces +poltrons me répugnaient; les protestations des autres intrigants, qui se +flattaient de régner à ma place tandis que je serais absorbé dans mes +spéculations scientifiques, ne me causaient pas moins de dégoût et de +mépris. + +«--Vous triompherez, me disaient-ils d'un air lâchement fier en sortant +de ma cellule. + +«--Dieu m'en préserve! répondais-je lorsqu'ils étaient sortis.» + +«Le jour de l'élection, Donatien vint me réveiller avant l'aube. Il +n'avait pu fermer l'oeil de la nuit. + +«--Vous dormez comme un triomphateur, me dit-il. Êtes-vous donc si sur +de l'emporter sur moi?» + +«Il affectait le calme; mais sa voix était tremblante, et le trouble de +toute sa contenance révélait les angoisses de son âme. + +«--Je dors avec une double sécurité, lui répondis-je en souriant, celle +du triomphe et celle de la plus parfaite indifférence pour ce même +triomphe. + +«--Frère Alexis, reprit-il, vous jouez la comédie avec un art au-dessus +de tout éloge. + +«--Frère Donatien, lui dis-je, vous ne vous trompez pas, je joue la +comédie; car je brigue des suffrages dont je ne veux pas profiter. +Combien voulez-vous me les payer? + +«--Quelles seraient vos conditions? dit-il en feignant de soutenir +une plaisanterie; mais ses lèvres étaient pâles d'émotion et son oeil +étincelant de curiosité. + +«--Ma liberté, répondis-je, rien que cela. J'aime l'étude et je déteste +le pouvoir: assurez-moi le calme et l'indépendance la plus absolue au +fond de ma cellule. Donnez-moi les clefs de toutes les bibliothèque, +le soin de tous les instruments de physique et d'astronomie, et la +direction des fonds appliqués à leur entretien par le fondateur; +donnez-moi la cellule de l'observatoire, abandonnée depuis la mort du +dernier moine astronome, enfin dispensez-moi des offices, et à ce prix +vous pourrez me considérer comme mort. Je vivrai dans mon donjon, et +vous sur votre chaire abbatiale, sans que nous ayons jamais rien de +commun ensemble. À la première affaire temporelle dont je me mêlerai, +je vous autorise à me remettre sous la règle; mais aussi à la première +tracasserie temporelle que vous me susciterez, je vous promets de vous +montrer encore une fois que je ne suis pas sans influence. Tous les +trois ans, lorsqu'on renouvellera votre élection, nous passerons +marché comme aujourd'hui, si le marché d'aujourd'hui vous convient. +Promettez-vous? Voici la cloche qui nous appelle à l'église; +dépêchez-vous.» + +«Il promit tout ce que je voulus; mais il se retira sans confiance et +sans espoir. Il ne pouvait croire qu'on renonçât à la victoire quand on +la tenait dans ses mains. + +«Il serait impossible de peindre l'angoisse qui contractait son visage +lorsque je fus proclamé Prieur à la majorité de dix voix. Il avait l'air +d'un homme foudroyé au moment d'atteindre aux astres. M'avoir tenu +enfermé trois jours et trois nuits, s'être flatté de me trouver mort de +faim et de froid, et tout à coup me voir sortir comme de la tombe pour +lui arracher des mains la victoire et m'asseoir à sa place sur la chaire +d'honneur! + +«Chacun vint m'embrasser, et je subis cette cérémonie, sans détromper +le vaincu jusqu'à ce qu'il vint à son tour me donner le baiser de paix. +Quand il eut accompli cette dernière humiliation, je le pris par la +main; et, me dépouillant des insignes dont on m'avait déjà revêtu, je +lui mis au doigt l'anneau, et à la main la crosse abbatiale; puis je le +conduisis à la chaire, et, m'agenouillant devant lui, je le priai de me +donner sa bénédiction paternelle. + +«Il y eut une stupéfaction inconcevable dans le chapitre, et d'abord +je trouvait beaucoup d'opposition à accepter cette substitution de +personne; mais les poltrons et les faibles emportèrent de nouveau la +majorité là où je voulais la constituer. Le scrutin de ce jour ne +produisit rien; mais celui du lendemain rendit, par mes soins et par mon +influence, le priorat au trop heureux Donatien. Il me fit l'honneur de +douter de ma loyauté jusqu'au dernier moment, me soupçonnant toujours +de feindre un excès d'humilité afin de m'assurer un pouvoir sans bornes +pour toute ma vie. Il y avait peu d'exemples qu'un Prieur n'eût pas été +réélu tous les trois ans jusqu'à sa mort; mais le statut n'en restait +pas moins en vigueur, et l'existence d'un rival important pouvait +troubler la vie du vainqueur. Donatien pensait donc que je voulais +amener à moi par un semblant de vertu et de désintéressement romanesque +ceux qui lui étaient le plus attachés, afin de ne point avoir à craindre +une réaction vers lui au bout de trois ans. Au reste, c'est grâce à +ce statut que la tranquillité de ma vie fut à peu près assurée. Les +persécutions dont j'avais été accablé jusque-là, et dont j'ai passe le +détail sous silence dans ce récit, comme n'étant que les accessoires de +souffrances plus réelles et plus profondes, cessèrent à partir de ce +jour. Ce n'est que depuis peu que, me voyant prêt à descendre dans +la tombe, Donatien a cessé de me craindre et encouragé peut-être les +vieilles haines de ses créatures. + +«Quand son élection eut été enfin proclamée, et qu'il se fut assuré de +ma bonne foi, sa reconnaissance me parut si servile et si exagérée que +je me hâtai de m'y soustraire. + +«--Payez vos dettes, lui dis-je à l'oreille, et ne me sachez aucun autre +gré d'une action qui n'est point, de ma part, un sacrifice. + +«Il se hâta de me proclamer directeur de la bibliothèque et du cabinet +réservé aux études et aux collections scientifiques. J'eus, à partir de +cet instant, la plus grande liberté d'occupations et tous les moyens +possibles de m'instruire. + +«Au moment où je quittais la salle du chapitre pour aller, plein +d'impatience, prendre possession de ma nouvelle étude, je levai les +yeux par hasard sur le portrait du fondateur, et alors le souvenir des +événements surnaturels qui s'étaient passés dans cette salle quelques +jours auparavant me revint si distinct et si frappant que j'en fus +effrayé. Jusque-là, les préoccupations qui avaient rempli toutes mes +heures ne m'avaient pas laissé le loisir d'y songer, ou plutôt cette +partie du cerveau qui conserve les impressions que nous appelons +poétiques et merveilleuses (à défaut d'expression juste pour peindre +les fonctions du sens divin), s'était engourdie chez moi au point de +ne rendre à'ma raison aucun compte des prodiges de mon évasion. Ces +prodiges restaient comme enveloppés dans les nuages d'un rêve, comme les +vagues réminiscences des faits accomplis durant l'ivresse on durant la +fièvre. En regardant le portrait d'Hébronius, je revis distinctement +l'animation de ces yeux peints qui, tout d'un coup, étaient devenus +vivants et lumineux, et ce souvenir se mêla si étrangement au présent +qu'il me sembla voir encore cette toile reprendre vie, et ces yeux me +regarder comme des yeux humains. Mais cette fois ce n'était plus avec +éclat, c'était avec douleur, avec reproche. Il me sembla voir des larmes +humecter les paupières. Je me sentis défaillir. Personne ne faisait +attention à moi; mais un jeune enfant de douze ans, neveu et élève en +théologie de l'un des frères, se tenait par hasard devant le portrait, +et, par hasard aussi, le regardait. + +«--O mon père Alexis, me dit-il en saisissant ma robe avec effroi, voyez +donc! le portrait pleure!» + +«Je faillis m'évanouir, mais je fis un grand effort sur moi-même, et lui +répondis: + +«--Taisez-vous, mon enfant, et ne dites pas de pareilles choses, +aujourd'hui surtout; vous feriez tomber votre oncle en disgrâce.» + +«L'enfant ne comprit pas ma réponse, mais il en fut comme effrayé, et ne +parla à personne, que je sache, de ce qu'il avait vu. Il avait dès lors +une maladie dont il mourut l'année suivante chez ses parents. Je n'ai +pas bien su les détails de sa mort; mais il m'est revenu qu'il avait vu, +à ses derniers instants, une figure vers laquelle il voulait s'élancer +en l'appelant _pater Spiridion_. Cet enfant était plein de foi, de +douceur et d'intelligence. Je ne l'ai connu que quelques instants sur la +terre; mais je crois que je le retrouverai dans une sphère plus sublime. +Il était de ceux qui ne peuvent pas rester ici-bas, et qui ont déjà, dès +cette vie, une moitié de leur âme dans un monde meilleur. + +«Je fus occupé pendant quelques jours à préparer mon observatoire, à +choisir les livres que je préférais, à les ranger dans ma cellule, à +tout ordonner dans mon nouvel empire. Pendant que le couvent était en +rumeur pour célébrer l'élection de son nouveau chef, que les uns se +livraient à leurs rêves d'ambition, tandis que les autres se consolaient +de leurs mécomptes en s'abandonnant à l'intempérance, je goûtais une +joie d'enfant à m'isoler de cette tourbe insensée, et à chercher, dans +l'oubli de tous, mes paisibles plaisirs. Quand j'eus fini de ranger la +bibliothèque, les collections d'histoire naturelle et les instruments +de physique et d'astronomie, ce que je fis avec tant de zèle que je +me couchais chaque soir exténué de fatigue (car toutes ces choses +précieuses avaient été négligées et abandonnées au désordre depuis bien +des années), je rentrai un soir dans cette cellule avec un bien-être +incroyable. J'estimais avoir remporté une bien plus grande victoire +que celle de Donatien, et avoir assuré tout l'avenir de ma vie sur les +seules bases qui lui convinssent. Je n'avais qu'une seule passion, celle +de l'étude: j'allais pouvoir m'y livrer à tout jamais, sans distraction +et sans contrainte. Combien je m'applaudissais d'avoir résisté au désir +de fuir, qui m'avait tant de fois traversé l'esprit durant les années +précédentes! J'avais tant souffert, n'ayant plus aucune foi, aucune +sympathie catholique, d'être forcé d'observer les minutieuses pratiques +du catholicisme, et d'y voir se consumer un temps précieux! Je m'étais +souvent méprisé pour le faux point d'honneur qui me tenait esclave de +mes voeux. + +«Voeux insensés, serments impies! m'étais-je écrié cent fois, ce n'est +point la crainte ou l'amour de Dieu qui vous a reçus, ni qui m'empêche +de vous violer. Ce Dieu n'existe plus, il n'a jamais existé. On ne doit +point de fidélité à un fantôme, et les engagements pris dans un songe +n'ont ni force ni réalité. C'est donc le respect humain qui fait +votre puissance sur moi. C'est parce que, dans mes jours de jeunesse +intolérante et de dévotion fougueuse, j'ai flétri à haute voix les +religieux qui rompaient leur ban; c'est parce que j'ai soutenu +autrefois la thèse absurde que le serment de l'homme est indélébile, +qu'aujourd'hui je crains, en me rétractant, d'être méprisé par ces +hommes que je méprise! + +«Je m'étais dit ces choses, je m'étais fait ces reproches; j'avais +résolu de partir, de jeter mon froc de moine, aux ronces du chemin, +d'aller chercher la liberté de conscience et la liberté d'études dans un +pays éclairé, chez une nation tolérante, en France ou en Allemagne; mais +je n'avais jamais trouvé le courage de le faire. Mille raisons puériles +ou orgueilleuses m'en avalent empêché. Je me couchait en repassant dans +mon esprit ces raisons que, par une réaction naturelle, j'aimais à +trouver excellentes, puisque désormais l'état de moine et le séjour du +monastère étaient pour moi la meilleure condition possible. Au nombre +de ces raisons, ma mémoire vint à me retracer le désir de posséder le +manuscrit de Spiridion et l'importance que j'avais attachée à exhumer +cet écrit précieux. A peine cette réflexion eut elle traversé mon +esprit, qu'elle y évoqua mille images fantastiques. La fatigue et le +besoin de sommeil commençaient à troubler mes idées. Je me sentis dans +une disposition étrange et telle que depuis longtemps je n'en avais +connu. Ma raison, toujours superbe, était dans toute sa force, et +méprisait profondément les visions qui m'avaient assailli dans le +catholicisme; elle m'expliquait les prestiges de la nuit du 10 janvier +par des causes toutes naturelles. La faim, la fièvre, l'agonie des +forces morales, et aussi le désespoir secret et insurmontable de quitter +la vie d'une manière si horrible, avaient dû produire sur mon cerveau un +désordre voisin de la folie. Alors j'avais cru entendre une voix de la +tombe et des paroles en harmonie avec les souvenirs émouvants de ma +précédente existence de catholique. Les fantômes qui jadis s'étaient +produits dans mon imagination avaient dû s'y reproduire par une loi +physiologique à la première disposition fébrile, et l'anéantissement de +mes forces physiques avait dû, en présence de ces apparitions, empêcher +les fonctions de la raison et neutraliser les puissances du jugement. Un +événement fortuit, peut-être le passage d'un serviteur dans la salle du +chapitre, ayant amené ma délivrance au moment où j'étais en proie à +ce délire, je n'avais pu manquer d'attribuer mon salut à ces causes +surnaturelles; et le reste de la vision s'expliquait assez par la +lutte qui s'était établie en moi entre le désir de ressaisir la vie et +l'affaissement de tout mon être. Il n'était donc rien dans tout cela +dont ma raison ne triomphât par des mots; mais les mots ne remplaceront +jamais les idées; et quoiqu'une moitié de mon esprit se tînt pour +satisfaite de ces solutions, l'autre moitié restait dans un grand +trouble et repoussait le calme de l'orgueil et la sanction du sommeil. + +[Illustration: Qu'il s'enfuit laissant tomber sa corbeille...] + +«Alors je fus pris d'un malaise inconcevable. Je sentis que ma raison ne +pouvait pas me défendre, quelque puissante et ingénieuse qu'elle fût, +contre les vaines terreurs de la maladie. Je me souvins d'avoir été +tellement dominé par les apparences que j'avais pris mes hallucinations +pour la réalité. Naguère encore, étant plein de calme, de force et de +contentement, j'avais cru voir des larmes sortir d'une toile peinte, +j'avais cru entendre la parole d'un enfant qui confirmait ce prodige. + +«Il est vrai qu'il y avait une légende sur ce portrait. Dans mon âge de +crédulité, j'avais entendu dire qu'il pleurait à l'élection des mauvais +Prieurs; et l'enfant, nourri à son tour de cette fable, avait été +fasciné par la peur, au point de voir ce que je m'étais imaginé voir +moi-même. Que de miracles avaient été contemplés et attestés par des +milliers de personnes abusées toutes spontanément et contagieusement par +le même élan d'enthousiasme fanatique! Il n'était pas surprenant que +deux personnes l'eussent été; mais que je fusse l'une des deux, et que +je partageasse les rêveries d'un enfant, voilà ce qui m'étonnait et +m'humiliait étrangement. Eh quoi! pensai-je, l'imposture du fanatisme +chrétien laisse-t-elle donc dans l'esprit de ceux qui l'ont subie des +traces si profondes, qu'après des années de désabusement et de victoire, +je n'en sois pas encore affranchi? Suis-je condamné à conserver toute ma +vie cette infirmité? N'est-il donc aucun moyen de recouvrer entièrement +la force morale qui chasse les fantômes et dissipe les ombres avec un +mot? Pour avoir été catholique, ne me sera-t-il jamais permis d'être un +homme, et dois-je, à la moindre langueur d'estomac, au moindre accès +de fièvre, être en butte aux terreurs de l'enfance? Hélas! ceci est +peut-être un juste châtiment de la faiblesse avec laquelle l'homme +fléchit devant des erreurs grossières. Peut-être la vérité, pour se +venger, se refuse-t-elle à éclairer complètement les esprits qui l'ont +reniée longtemps; peut-être les misérables qui, comme moi, ont servi +les idoles et adoré le mensonge sont-ils marqués d'un sceau indélébile +d'ignorance, de folie et de lâcheté; peut-être qu'à l'heure de la mort +mon cerveau épuisé sera livré à des épouvantails méprisables; Satan +viendra peut-être me tourmenter, et peut-être mourrai-je en invoquant +Jésus, comme ont fait plusieurs malheureux philosophes, en qui de +semblables maladies d'esprit expliquent et révèlent la misère humaine +aux prises avec la lumière céleste? + +[Illustration: Je m'élançai dans le vide eu blasphémant...] + +«Livré à ces pensées douloureuses, je m'endormis fort agité, craignant +d'être encore la dupe de quelque songe, et m'en effrayant d'autant plus +que ma raison m'en démontrait les causes et les conséquences. + +«Je fis alors un rêve étrange. Je m'imaginai être revenu au temps de mon +noviciat. Je me voyais vêtu de la robe de laine blanche, un léger duvet +paraissait à peine sur mon visage; je me promenais avec mes jeunes +compagnons, et Donatien, parmi nous, recueillait nos suffrages pour son +élection. Je lui donnai ma voix comme les autres, avec insouciance, pour +éviter les persécutions. Alors il se retira, en nous lançant un regard +de triomphe méprisant, et nous vîmes approcher de nous un homme jeune et +beau, que nous reconnûmes tous pour l'original du portrait de la grande +salle. + +«Mais, ainsi qu'il arrive dans les rêves, notre surprise fut bientôt +oubliée. Nous acceptâmes comme une chose possible et certaine qu'il eût +vécu jusqu'à cette heure, et même quelques-uns de nous disaient l'avoir +toujours connu. Pour moi, j'en avais un souvenir confus, et, soit +habitude, soit sympathie, je m'approchai de lui avec affection. Mais il +nous repoussa avec indignation. + +«Malheureux enfants! nous dit-il d'une voix pleine de charme et +de mélodie jusque dans la colère, est-il possible que vous veniez +m'embrasser après la lâcheté que vous venez de commettre? Eh quoi! +êtes-vous descendus à ce point d'égoïsme et d'abrutissement que vous +choisissez pour chef, non le plus vertueux ni le plus capable, mais +celui de tous que vous savez le plus tolérant a l'égard du vice et le +plus insensible à l'endroit de la générosité? Est-ce ainsi que vous +observez mes statuts? Est-ce là l'esprit que j'ai cherché à laisser +parmi vous? Est-ce ainsi que je vous retrouve, après vous avoir quittés +quelque temps?» + +«Alors il s'adressa à moi en particulier, et me montrant aux autres: + +«Voici, dit-il, le plus coupable d'entre vous; car celui-là est déjà +un homme par l'esprit, et il connaît le mal qu'il fait. C'est lui dont +l'exemple vous entraîne, parce que vous le savez rempli d'instruction +et nourri de sagesse. Vous l'estimez tous, mais il s'estime encore plus +lui-même. Méfiez-vous de lui, c'est un orgueilleux, et l'orgueil l'a +rendu sourd à la voix de sa conscience. + +«Et comme j'étais triste et rempli de honte, il me gourmanda fortement, +mais en prenant mes mains avec une effusion de courroux paternel; +et tout en me reprochant mon égoïsme, tout en me disant que j'avais +sacrifié le sentiment de la justice et l'amour de la vérité au vain +plaisir de m'instruire dans les sciences, il s'émut, et je vis que des +larmes inondaient son visage. Les miennes coulèrent avec abondance, car +je sentis les aiguillons du repentir et tous les déchirements d'un coeur +brisé. Il me serra alors contre son coeur avec tendresse, mais avec +douleur, et il me dit à plusieurs reprises: + +«Je pleure sur toi, car c'est à toi-même que tu as fait le plus grand +mal, et ta vie tout entière est condamnée à expier cette faute. Avais-tu +donc le droit de t'isoler au milieu de tes frères, et de dire: Tout le +mal qui se fera désormais ici me sera indifférent, parce que je n'ai pas +la même croyance que ceux-ci, parce qu'ils méritent d'être traités comme +des chiens, et que je n'estime ici que moi, mon repos, mon plaisir, mes +livres, ma liberté? O Alexis! malheureux enfant! tu seras un vieillard +infortuné; car tu as perdu le sentiment du bien et la haine du mal; +parce que tu as souffert en silence le triomphe de l'iniquité; parce que +tu as préféré la satisfaction à ton devoir, et que tu as édifié de tes +mains le trône de Baal dans ce coin de la société humaine où tu t'étais +retiré pour cultiver le bien et servir le vrai Dieu! + +«Je m'agitai avec angoisse dans mon lit pour échapper à ces reproches, +mais je ne pus réussir à m'éveiller; ils me poursuivaient avec une +vraisemblance, une suite et un à-propos si extraordinaires; ils +m'arrachaient des larmes si amères, et me couvraient d'une telle +confusion, que je ne saurais dire aujourd'hui si c'était un rêve ou une +vision. Peu à peu les personnages du rêve reparurent. Donatien s'avança +furieux vers Spiridion, dont la voix s'éteignit et dont les traits +s'effacèrent. Donatien criait à ses méchants courtisans: + +«_Détruisez-le! détruisez-le! Que vient-il faire parmi les vivants? +Rendez-le à la tombe, rendez-le au néant!_ + +«Alors les moines apportèrent du bois et des torches pour brûler +Spiridion; mais au lieu de celui qui m'avait accablé de ses reproches et +arrosé de ses larmes, je ne vis plus que le portrait du fondateur, que +les partisans de Donatien arrachaient de son cadre et jetaient sur le +bûcher. Dès que le feu eut commencé à consumer la toile, il se fit une +horrible métamorphose. Spiridion reparut vivant, se tordant au milieu +des flammes et criant: + +«Alexis, Alexis! c'est toi qui me donnes la mort! + +«Je m'élançai au milieu du bûcher, et ne trouvai que le portrait qui +tombait en cendres. Plusieurs fois la figure vivante d'Hébronius et +la toile inanimée qui la représentait se métamorphosèrent l'une dans +l'autre à mes yeux stupéfaits: tantôt je voyais la belle chevelure du +maître flamboyer dans l'incendie, et ses yeux pleins de souffrance, +de colère et de douleur se tourner vers moi; tantôt je voyais brûler +seulement une effigie aux acclamations grossières et aux rires des +moines. Enfin je m'éveillai baigné de sueur et brisé de fatigue. Mon +oreiller était trempé de mes pleurs. Je me levai, je courus ouvrir ma +fenêtre. Le jour naissant dissipa mon sommeil et mes illusions; mais je +restai tout le jour accablé de tristesse, et frappé de la force et de la +justesse des reproches qui retentissaient encore dans mes oreilles. + +«Depuis ce jour le remords me consuma. Je reconnaissais dans ce rêve la +voix de ma conscience qui me criait que dans toutes les religions, dans +toutes les philosophies, c'était un crime d'édifier la puissance +du fourbe et d'entrer en marché avec le vice. Cette fois la raison +confirmait cet arrêt de la conscience; elle me montrait dans le passé +Spiridion comme un homme juste, sévère, incorruptible, ennemi mortel du +mensonge et de l'égoïsme; elle me disait que là où nous sommes jetés sur +la terre, quelque fausse que soit notre position, quelque dégradés que +soient les êtres qui nous entourent, notre devoir est de travailler +à combattre le mal et à faire triompher le bien. Il y avait aussi un +instinct de noblesse et de dignité humaine qui me disait qu'en pareil +cas, lors même que nous ne pouvions faire aucun bien, il était beau de +mourir à la peine en résistant au mal, et lâche de le tolérer pour vivre +en paix. Enfin je tombai dans la tristesse. Ces études, dont je m'étais +promis tant de joie, ne me causèrent plus que du dégoût. Mon âme +appesantie s'égara dans de vains sophismes, et chercha inutilement à +repousser, par de mauvaises raisons, le mécontentement d'elle-même. Je +craignais tellement, dans cette disposition maladive et chagrine, de +tomber en proie à de nouvelles hallucinations, que je luttai pendant +plusieurs nuits contre le sommeil. A la suite de ces efforts, j'entrai +dans une excitation nerveuse pire que l'affaiblissement des facultés. +Les fantômes que je craignais de voir dans le sommeil apparurent plus +effrayants devant mes yeux ouverts. Il me semblait voir sur tous les +murs le nom de Spiridion écrit en lettres de feu. Indigné de ma propre +faiblesse, je résolus de mettre fin à ces angoisses par un acte de +courage. Je pris le parti de descendre dans le caveau du fondateur et +d'en retirer le manuscrit. Il y avait trois nuits que je ne dormais pas. +La quatrième, vers minuit, je pris un ciseau, une lampe, un levier, et +je pénétrai sans bruit dans l'église, décidé à voir ce squelette et à +toucher ces ossements que mon imagination revêtait, depuis six années, +d'une forme céleste, et que ma raison allait restituer à l'éternel néant +en les contemplant avec calme. + +«J'arrivai à la pierre du _Hic est_, la levai sans beaucoup de peine, et +je commençai à descendre l'escalier; je me souvenais qu'il avait douze +marches. Mais je n'en avais pas descendu six que ma tête était déjà +égarée. J'ignore ce qui se passait en moi: si je ne l'avais éprouvé, je +ne pourrais jamais croire que le courage de la vanité puisse couvrir +tant de faiblesse et de lâche terreur. Le froid de la fièvre me saisit; +la peur fit claquer mes dents; je laissai tomber ma lampe; je sentis que +mes jambes pliaient sous moi. + +«Un esprit sincère n'eût pas cherché à surmonter cette détresse Il se +fût abstenu de poursuivre une épreuve au-dessus de ses forces; il eût +remis son entreprise à un moment plus favorable; il eût attendu avec +patience et simplicité le rassérénement de ses facultés mentales. Mais +je ne voulais pas avoir le démenti vis-à-vis de moi-même. J'étais +indigné de ma faiblesse; ma volonté voulait briser et réduire mon +imagination. Je continuai à descendre dans les ténèbres; mais je perdis +l'esprit, et devins la proie des illusions et des fantômes. + +«Il me sembla que je descendais toujours et que je m'enfonçais dans les +profondeurs de l'Érèbe. Enfin, j'arrivai lentement à un endroit uni, et +j'entendis une voix lugubre prononcer ces mots qu'elle semblait confier +aux entrailles de la terre: + +«_Il ne remontera pas l'escalier._ + +«Aussitôt, j'entendis s'élever vers moi, du fond d'abîmes invisibles, +mille voix formidables qui chantaient sur un rhythme bizarre: + +«_Détruisons-le! Qu'il soit détruit! Que vient-il faire parmi les morts? +Qu'il soit rendu à la souffrance! Qu'il soit rendu à la vie!_ + +«Alors une faible lueur perça les ténèbres, et je vis que j'étais sur la +dernière marche d'un escalier aussi vaste que le pied d'une montagne. +Derrière moi, il y avait des milliers de degrés de fer rouge; devant +moi, rien que le vide, l'abîme de l'éther, le bleu sombre de la nuit +sous mes pieds comme au-dessus de ma tête. Je fus pris de vertige, +et, quittant l'escalier, ne songeant plus qu'il me fût possible de le +remonter, je m'élançai dans le vide en blasphémant. Mais à peine eus-je +prononcé la formule de malédiction, que le vide se remplit de formes +et de couleurs confuses, et peu à peu je me vis de plain-pied avec une +immense galerie où je m'avançai en tremblant. L'obscurité régnait encore +autour de moi; mais le fond de la voûte s'éclairait d'une lueur rouge et +me montrait les formes étranges et affreuses de l'architecture. Tout ce +monument semblait, par sa force et sa pesanteur gigantesque, avoir été +taillé dans une montagne de fer ou dans une caverne de laves noires. Je +ne distinguais pas les objets les plus voisins; mais ceux vers lesquels +je m'avançais prenaient un aspect de plus en plus sinistre, et ma +terreur augmentait à chaque pas. Les piliers énormes qui soutenaient la +voûte, et les rinceaux de la voûte même, représentaient des hommes d'une +grandeur surnaturelle, tous livrés à des tortures inouïes: les uns, +suspendus par les pieds et serrés par les replis de serpents monstrueux, +mordaient le pavé, et leurs dents s'enfonçaient dans le marbre; +d'autres, engagés jusqu'à la ceinture dans le sol, étaient tirés d'en +haut, ceux-ci par les bras la tête en haut, ceux-là par les pieds la +tête en bas, vers les chapiteaux formés d'autres figures humaines +penchées sur elles et acharnées à les torturer. D'autres piliers encore +représentaient un enlacement de figures occupées à s'entre-dévorer, et +chacune d'elles n'était plus qu'un tronçon rouge jusqu'aux genoux ou +jusqu'aux épaules, mais dont la tête furieuse conservait assez de vie +pour mordre et dévorer ce qui était auprès d'elle. Il y en avait qui, +écorchés à demi, s'efforçaient, avec la partie supérieure de leur corps, +de dégager la peau de l'autre moitié accrochée au chapiteau ou retenue +au socle; d'autres encore qui, en se battant, s'étaient arraché des +lanières de chair par lesquelles ils se tenaient suspendus l'un à +l'autre avec l'expression d'une haine et d'une souffrance indicibles. Le +long de la frise, ou plutôt en guise de frise, il y avait de chaque côté +une rangée d'êtres immondes, revêtus de la forme humaine, mais d'une +laideur effroyable, occupés à dépecer des cadavres, à dévorer des +membres humains, à tordre des viscères, à se repaître de lambeaux +sanglants. De la voûte pendaient, en guise de clefs et de rosaces, des +enfants mutilés qui semblaient pousser des cris lamentables, ou qui, +fuyant avec terreur les mangeurs de chair humaine, s'élançaient la tête +en bas, et semblaient près de se briser sur le pavé. + +«Plus j'avançais, plus toutes ces statues, éclairées par la lumière du +fond, prenaient l'aspect de la réalité; elles étaient exécutées avec une +vérité que jamais l'art des hommes n'eût pu atteindre. On eût dit d'une +scène d'horreur qu'un cataclysme inconnu aurait surprise au milieu de sa +réalité vivante, et aurait noircie et pétrifiée comme l'argile dans le +four. L'expression du désespoir, de la rage ou de l'agonie était si +frappante sur tous ces visages contractés; le jeu ou la tension des +muscles, l'exaspération de la lutte, le frémissement de la chair +défaillante étaient reproduits avec tant d'exactitude qu'il était +impossible d'en soutenir l'aspect sans dégoût et sans terreur. Le +silence et l'immobilité de cette représentation ajoutaient peut-être +encore à son horrible effet sur moi. Je devins si faible que je +m'arrêtai et que je voulus retourner sur mes pas. + +«Mais alors j'entendis au fond de ces ténèbres que j'avais traversées, +des rumeurs confuses comme celles d'une foule qui marche. Bientôt les +voix devinrent plus distinctes et les clameurs plus bruyantes, et les +pas se pressèrent tumultueusement en se rapprochant avec une vitesse +incroyable: c'était un bruit de course irrégulière, saccadée, mais +dont chaque élan était plus voisin, plus impétueux, plus menaçant. Je +m'imaginai que j'étais poursuivi par cette foule déréglée, et j'essayai +de la devancer en me précipitant sous la voûte au milieu des sculptures +lugubres. Mais il me sembla que ces figures commençaient à s'agiter, à +s'humecter de sueur et de sang, et que leurs yeux d'émail roulaient dans +leurs orbites. Tout à coup je reconnus qu'elles me regardaient toutes et +qu'elles étaient toutes penchées vers moi, les unes avec l'expression +d'un rire affreux, les autres avec celle d'une aversion furieuse. Toutes +avaient le bras levé sur moi et semblaient prêtes à m'écraser sous les +membres palpitants qu'elles s'arrachaient les unes aux autres. Il y en +avait qui me menaçaient avec leur propre tête dans les mains, ou avec +des cadavres d'enfants qu'elles avaient arrachés de la voûte. + +«Tandis que ma vue était troublée par ces images abominables, mon +oreille était remplie des bruits sinistres qui s'approchaient. Il y +avait devant moi des objets affreux, derrière moi des bruits plus +affreux encore: des rires, des hurlements, des menaces, des sanglots, +des blasphèmes, et tout à coup des silences, durant lesquels il semblait +que la foule, portée par le vent, franchît des distances énormes et +gagnât sur moi du terrain au centuple. + +«Enfin le bruit se rapprocha tellement que, ne pouvant plus espérer +d'échapper, j'essayai de me cacher derrière les piliers de la galerie; +mais les figures de marbre s'animèrent tout à coup; et, agitant leurs +bras, qu'elles tendaient vers moi avec frénésie, elles voulurent me +saisir pour me dévorer. + +«Je fus donc rejeté par la peur au milieu de la galerie, où leurs bras +ne pouvaient m'atteindre, et la foule vint, et l'espace fut rempli de +voix, le pavé inondé de pas. Ce fut comme une tempête dans les bois, +comme une rafale sur les flots; ce fut l'éruption de la lave. Il me +sembla que l'air s'embrasait et que mes épaules pliaient sous le +poids de la houle. Je fus emporté comme une feuille d'automne dans le +tourbillon des spectres. + +«Ils étaient tous vêtus de robes noires, et leurs yeux ardents +brillaient sous leurs sombres capuces comme ceux du tigre au fond de +son antre. Il y en avait qui semblaient plongés dans un désespoir +sans bornes, d'autres qui se livraient à une joie insensée ou féroce, +d'autres dont le silence farouche me glaçait et m'épouvantait plus +encore. À mesure qu'ils avançaient, les figures de bronze et de marbre +s'agitaient et se tordaient avec tant d'efforts qu'elles finissaient +par se détacher de leur affreuse étreinte, par se dégager du pavé qui +enchaînait leurs pieds, par arracher leurs bras et leurs épaules de +la corniche; et les mutilés de la voûte se détachaient aussi, et, se +traînant comme des couleuvres le long des murs, ils réussissaient à +gagner le sol. Et alors tous ces anthropophages gigantesques, tous ces +écorchés, tous ces mutilés, se joignaient à la foule des spectres qui +m'entraînaient, et, reprenant les apparences d'une vie complète, se +mettaient à courir et à hurler comme les autres: de sorte qu'autour de +nous l'espace s'agrandissait, et la foule se répandait dans les ténèbres +comme un fleuve qui a rompu ses digues; mais la lueur lointaine +l'attirait et la guidait toujours. Tout à coup cette clarté blafarde +devint plus vive, et je vis que nous étions arrivés au but. La foule +se divisa, se répandit dans des galeries circulaires, et j'aperçus +au-dessous de moi, à une distance incommensurable, l'intérieur d'un +monument tel que la main de l'homme n'eût jamais pu le construire. +C'était une église gothique dans le goût de celles que les catholiques +érigeaient au onzième siècle, dans ce temps où leur puissance morale, +arrivée à son apogée, commençait à dresser des échafauds et des bûchers. +Les piliers élancés, les arcades aiguës, les animaux symboliques, les +ornements bizarres, tous les caprices d'une architecture orgueilleuse +et fantasque étaient là déployés dans un espace et sur des dimensions +telles qu'un million d'hommes eût pu être abrité sous la même voûte. +Mais cette voûte était de plomb, et les galeries supérieures où la foule +se pressait étaient si rapprochées du faîte que nul ne pouvait s'y tenir +debout, et que, la tête courbée et les épaules brisées, j'étais forcé de +regarder ce qui se passait tout au fond de l'église, sous mes pieds, à +une profondeur qui me donnait des vertiges. + +«D'abord je ne discernai rien que les effets de l'architecture, dont les +parties basses flottaient dans le vague, tandis que les parties moyennes +s'éclairaient de lueurs rouges entrecoupées d'ombres noires, comme si un +foyer d'incendie eût éclaté de quelque point insaisissable à ma vue. +Peu à peu celle clarté sinistre s'étendit sur toutes les parties de +l'édifice, et je distinguai un grand nombre de figures agenouillées dans +la nef, tandis qu'une procession de prêtres revêtus de riches habits +sacerdotaux défilait lentement au milieu, et se dirigeait vers le choeur +en chantant d'une voix monotone: + +«_Détruisons-le! détruisons-le! que ce gui appartient à la tombe soit +rendu à la tombe!_» + +«Ce chant lugubre réveilla mes terreurs, et je regardai autour de moi; +mais je vis que j'étais seul dans une des travées: la foule avait +envahi toutes les autres; elle semblait ne pas s'occuper de moi. Alors +j'essayai de m'échapper de ce lieu d'épouvante, où un instinct secret +m'annonçait l'accomplissement de quelque affreux mystère. Je vis +plusieurs portes derrière moi; mais elles étaient gardées par les +horribles figures de bronze, qui ricanaient et se parlaient entre elles +en disant: + +«_On va le détruire, et les lambeaux de sa chair nous appartiendront._» + +«Glacé par ces paroles, je me rapprochai de la balustrade en me courbant +le long de la rampe de pierre pour qu'on ne pût pas me voir. J'eus une +telle horreur de ce qui allait s'accomplir que je fermai les yeux et me +bouchai les oreilles. La tête enveloppée de mon capuce et courbée sur +mes genoux, je vins à bout de me figurer que tout cela était un rêve +et que j'étais endormi sur le grabat de ma cellule. Je fis des efforts +inouïs pour me réveiller et pour échapper au cauchemar, et je crus +m'éveiller en effet; mais en ouvrant les yeux je me retrouvai dans la +travée, environné à distance des spectres qui m'y avaient conduit, et +je vis au fond de la nef la procession de prêtres qui était arrivée +au milieu du choeur, et qui formait un groupe pressé au centre duquel +s'accomplissait une scène d'horreur que je n'oublierai jamais. Il y +avait un homme couché dans un cercueil, et cet homme était vivant. Il +ne se plaignait pas, il ne faisait aucune résistance; mais des sanglots +étouffés s'échappaient de son sein, et ses soupirs profonds, accueillis +par un morne silence, se perdaient sous la voûte qui les renvoyait à la +foule insensible. Auprès de lui plusieurs prêtres armés de clous et de +marteaux se tenaient prêts à l'ensevelir aussitôt qu'on aurait réussi à +lui arracher le coeur. Mais c'était en vain que, les bras sanglants et +enfoncés dans la poitrine entr'ouverte du martyr, chacun venait à son +tour fouiller et tordre ses entrailles; nul ne pouvait arracher ce coeur +invincible que des liens de diamant semblaient retenir victorieusement à +sa place. De temps en temps les bourreaux laissaient échapper un cri de +rage, et des imprécations mêlées à des huées leur répondaient du haut +des galeries. Pendant ces abominations, la foule prosternée dans +l'église se tenait immobile dans l'attitude de la méditation et du +recueillement. + +«Alors un des bourreaux s'approcha tout sanglant de la balustrade qui +sépare le choeur de la nef, et dit à ces hommes agenouillés: + +«--Ames chrétiennes, fidèles fervents et purs, ô mes frères bien-aimés, +priez! redoublez de supplications et de larmes, afin que le miracle +s'accomplisse et que vous puissiez manger la chair et boire le sang du +Christ, votre divin Sauveur.» + +«Et les fidèles se mirent à prier à voix basse, à se frapper la poitrine +et à répandre la cendre sur leurs fronts, tandis que les bourreaux +continuaient à torturer leur proie, et que la victime murmurait en +pleurant ces mots souvent répétés: + +«_O mon Dieu, relève ces victimes de l'ignorance et de l'imposture!_» + +«Il me semblait qu'un écho de la voûte, tel qu'une voix mystérieuse, +apportait ces plaintes à mon oreille. Mais j'étais tellement glacé par +la peur que, au lieu de lui répondre et d'élever ma voix contre les +bourreaux, je n'étais occupé qu'à épier les mouvements de ceux qui +m'environnaient, dans la crainte qu'ils ne tournassent leur rage contre +moi en voyant que je n'étais pas un des leurs. + +«Puis j'essayais de me réveiller, et pendant quelques secondes mon +imagination me reportait à des scènes riantes. Je me voyais assis dans +ma cellule par une belle matinée, entouré de mes livres favoris; mais +un nouveau soupir de la victime m'arrachait à cette douce vision, et +de nouveau je me retrouvais en face d'une interminable agonie et +d'infatigables bourreaux. Je regardais le patient, et il me semblait +qu'il se transformait à chaque instant, ce n'était plus le Christ, +c'était Abeilard, et puis Jean Huss, et puis Luther... Je m'arrachais +encore à ce spectacle d'horreur, et il me semblait que je revoyais la +clarté du jour et que je fuyais léger et rapide au milieu d'une riante +campagne. Mais un rire féroce, parti d'auprès de moi, me tirait en +sursaut de cette douce illusion, et j'apercevais Spiridion dans le +cercueil, aux prises avec les infâmes qui broyaient son coeur dans sa +poitrine sans pouvoir s'en emparer. Puis ce n'était plus Spiridion, +c'était le vieux Fulgence, et il appelait vers moi en disant: + +«--Alexis, mon fils Alexis! vas-tu donc me laisser périr?» + +«Il n'eut pas plus tôt prononcé mon nom que je vis à sa place dans le +cercueil ma propre figure, le sein entr'ouvert, le coeur déchiré par +des ongles et des tenailles. Cependant j'étais toujours dans la travée, +caché derrière la balustrade, et contemplant un autre moi-même dans les +angoisses de l'agonie. Alors je me sentis défaillir, mon sang se glaça +dans mes veines, une sueur froide ruissela de tous mes membres, et +j'éprouvai dans ma propre chair toutes les tortures que je voyais subir +à mon spectre. J'essayai de rassembler le peu de forces qui me restaient +et d'invoquer à mon tour Spiridion et Fulgence. Mes yeux se fermèrent, +et ma bouche murmura des mots dont mon esprit n'avait plus conscience. +Lorsque je rouvris les yeux, je vis auprès de moi une belle figure +agenouillée, dans une attitude calme. La sérénité résidait sur son large +front, et ses yeux ne daignaient point s'abaisser sur mon supplice. Il +avait le regard dirigé vers la voûte de plomb, et je vis qu'au-dessus de +sa tête la lumière du ciel pénétrait par une large ouverture. Un vent +frais agitait faiblement les boucles d'or de ses beaux cheveux. Il y +avait dans ses traits une mélancolie ineffable mêlée d'espoir et de +pitié. + +«--O toi dont je sais le nom, lui dis-je à voix basse, toi qui sembles +invisible à ces fantômes effroyables, et qui daignes te manifester à +moi seul, à moi seul qui te connais et qui t'aime! sauve-moi de ces +terreurs, soustrais-moi à ce supplice!...» + +«Il se tourna vers moi, et me regarda avec des yeux clairs et profonds, +qui semblaient à la fois plaindre et mépriser ma faiblesse. Puis, avec +un sourire angélique, il étendit la main, et toute la vision rentra dans +les ténèbres. Alors je n'entendis plus que sa voix amie, et c'est ainsi +qu'elle me parla: + +«--Tout ce que tu as cru voir ici n'a d'existence que dans ton cerveau. +Ton imagination a seule forgé l'horrible rêve contre lequel tu t'es +débattu. Que ceci t'enseigne l'humilité, et souviens-toi de la faiblesse +de ton esprit avant d'entreprendre ce que tu n'es pas encore capable +d'exécuter. Les démons et les larves sont des créations du fanatisme et +de la superstition. A quoi t'a servi toute ta philosophie, si tu ne sais +pas encore distinguer les pures révélations que le ciel accorde, des +grossières visions évoquées par la peur? Remarque que tout ce que tu +as cru voir s'est passé en toi-même, et que tes sens abusés n'ont fait +autre chose que de donner une forme aux idées qui depuis longtemps te +préoccupent. Tu as vu dans cet édifice composé de figures de bronze et +de marbre, tour à tour dévorantes et dévorées, un symbole des âmes que +le catholicisme a endurcies et mutilées, une image des combats que les +générations se sont livrés au sein de l'Église profanée, en se dévorant +les unes les autres, en se rendant les unes aux autres le mal qu'elles +avaient subi. Ce flot de spectres furieux qui t'a emporté avec lui, +c'est l'incrédulité, c'est le désordre, l'athéisme, la paresse, la +haine, la cupidité, l'envie, toutes les passions mauvaises qui ont +envahi l'Église quand l'Église a perdu la foi; et ces martyrs dont les +princes de l'Église disputaient les entrailles, c'étaient les Christs, +c'étaient les martyrs de la vérité nouvelle, c'étaient les saints de +l'avenir tourmentés et déchirés jusqu'au fond du coeur par les fourbes, +les envieux et les traîtres. Toi-même, dans un instinct de noble +ambition, tu t'es vu couché dans ce cénotaphe ensanglanté, sous les yeux +d'un clergé infâme et d'un peuple imbécile. Mais tu étais double à +tes propres yeux; et, tandis que la moitié la plus belle de ton être +subissait la torture avec constance et refusait de se livrer aux +pharisiens, l'autre moitié, qui est égoïste et lâche, se cachait dans +l'ombre, et, pour échapper à ses ennemis, laissait la voix du vieux +Fulgence expirer sans échos. C'est ainsi, ô Alexis! que l'amour de la +vérité a su préserver ton âme des viles passions du vulgaire; mais c'est +ainsi, ô moine! que l'amour du bien-être et le désir de la liberté t'ont +rendu complice du triomphe des hypocrites avec lesquels tu es condamné +à vivre. Allons, éveille-toi, et cherche dans la vertu la vérité que tu +n'as pu trouver dans la science.» + +«A peine eut-il fini de parler, que je m'éveillai; j'étais dans l'église +du couvent, étendu sur la pierre du _Hic est_, à côté du caveau +entr'ouvert. Le jour était levé, les oiseaux chantaient gaiement en +voltigeant autour des vitraux; le soleil levant projetait obliquement +un rayon d'or et de pourpre sur le fond du choeur. Je vis distinctement +celui qui m'avait parlé entrer dans ce rayon, et s'y effacer comme +s'il se fût confondu avec la lumière céleste. Je me tâtai avec effroi. +J'étais appesanti par un sommeil de mort, et mes membres étaient +engourdis par le froid de la tombe. La cloche sonnait matines; je me +hâtai de replacer la pierre sur le caveau, et je pus sortir de l'église +avant que le petit nombre des fervents qui ne se dispensaient pas des +offices du matin y eût pénétré. + +«Le lendemain, il ne me restait de cette nuit affreuse qu'une lassitude +profonde et un souvenir pénible. Les diverses émotions que j'avais +éprouvées se confondaient dans l'accablement de mon cerveau. La vision +hideuse et la céleste apparition me paraissaient également fébriles et +imaginaires; je répudiais autant l'une que l'autre, et n'attribuais +déjà plus la douce impression de la dernière qu'au rassérénement de mes +facultés et à la fraîcheur du matin. + +«À partir de ce moment, je n'eus plus qu'une pensée et qu'un but, ce +fut de refroidir mon imagination, comme j'avais réussi à refroidir mon +coeur. Je pensai que, comme j'avais dépouillé le catholicisme pour +ouvrir à mon intelligence une voie plus large, je devais dépouiller tout +enthousiasme religieux pour retenir ma raison dans une voie plus droite +et plus ferme. La philosophie du siècle avait mal combattu en moi +l'élément superstitieux; je résolus de me prendre aux racines de cette +philosophie; et, rétrogradant d'un siècle, je remontai aux causes des +doctrines incomplètes qui m'avaient séduit. J'étudiai Newton, Leibnitz, +Keppler, Malebranche, Descartes surtout, père des géomètres, qui avaient +sapé l'édifice de la tradition et de la révélation. Je me persuadai +qu'en cherchant l'existence de Dieu dans les problèmes de la science et +dans les raisonnements de la métaphysique, je saisirais enfin l'idée de +Dieu, telle que je voulais la concevoir, calme, invincible, infinie. + +«Alors commença pour moi une nouvelle série de travaux, de fatigues +et de souffrances. Je m'étais flatté d'être plus robuste que les +spéculateurs auxquels j'allais demander la foi; je savais bien qu'ils +l'avaient perdue en voulant la démontrer; j'attribuais cette erreur +funeste à l'affaiblissement inévitable des facultés employées à de trop +fortes études. Je me promettais de ménager mieux mes forces, d'éviter +les puérilités où de consciencieuses recherches les avaient parfois +égarés, de rejeter avec discernement tout ce qui était entré de force +dans leurs systèmes; en un mot, de marcher à pas de géant dans cette +carrière où ils s'étaient traînés avec peine. Là comme partout, +l'orgueil me poussait à ma perte; elle fut bientôt consommée. Loin +d'être plus ferme que mes maîtres, je me laissai tomber plus bas sur +le revers des sommets que je voulais atteindre et où je me targuais +vainement de rester. Parvenu à ces hauteurs de la science, que +l'intelligence escalade, mais au pied desquelles le sentiment s'arrête, +je fus pris du vertige de l'athéisme. Fier d'avoir monté si haut, je ne +voulus pas comprendre que j'avais à peine atteint le premier degré de +la science de Dieu, parce que je pouvais expliquer avec une certaine +logique le mécanisme de l'univers, et que pourtant je ne pouvais +pénétrer la pensée qui avait présidé à cette création. Je me plus à ne +voir dans l'univers qu'une machine, et à supprimer la pensée divine +comme un élément inutile à la formation et à la durée des mondes. Je +m'habituai à rechercher partout l'évidence et à mépriser le sentiment, +comme s'il n'était pas une des principales conditions de la certitude. +Je me fis donc une manière étroite et grossière de voir, d'analyser et +de définir les choses; et je devins le plus obstiné, le plus vain et le +plus borné des savants. + +«Dix ans de ma vie s'écoulèrent dans ces travaux ignorés, dix ans qui +tombèrent dans l'abîme sans faire croître un brin d'herbe sur ses bords. +Je me débattis longtemps contre le froid de la raison. À mesure que +je m'emparais de cette triste conquête, j'en étais effrayé, et je +me demandais ce que je ferais de mon coeur si jamais il venait à +se réveiller. Mais peu à peu les plaisirs de la vanité satisfaite +étouffaient cette inquiétude. On ne se figure pas ce que l'homme, voué +en apparence aux occupations les plus graves, y porte d'inconséquence et +de légèreté. Dans les sciences, la difficulté vaincue est si enivrante +que les résolutions consciencieuses, les instincts du coeur, la morale +de l'âme, sont sacrifiés, en un clin d'oeil, aux triomphes frivoles de +l'intelligence. Plus je courais à ces triomphes, plus celui que j'avais +rêvé d'abord me paraissait chimérique. J'arrivai enfin à le croire +inutile autant qu'impossible; je résolus donc de ne plus chercher des +vérités métaphysiques sur la voie desquelles mes études physiques me +mettaient de moins en moins. J'avais étudie les mystères de la nature, +la marche et le repos des corps célestes, les lois invariables qui +régissent l'univers dans ses splendeurs infinies comme dans ses +imperceptibles détails; partout j'avais senti la main de fer d'une +puissance incommensurable, profondément insensible aux nobles émotions +de l'homme, généreuse jusqu'à la profusion, ingénieuse jusqu'à la +minutie en tout ce qui tend à ses satisfactions matérielles; mais vouée +à un silence inexorable en tout ce qui tient à son être moral, à ses +immenses désirs, fallait-il dire à ses immenses besoins? Cette avidité +avec laquelle quelques hommes d'exception cherchent à communiquer +intimement avec la Divinité, n'était-elle pas une maladie du cerveau, +que l'on pouvait classer à côté du dérèglement de certaines croissances +anormales dans le règne végétal, et de certains instincts exagérés chez +les animaux? N'était-ce pas l'orgueil, cette autre maladie commune au +grand nombre des humains, qui parait de couleurs sublimes et rehaussait +d'appellations pompeuses cette fièvre de l'esprit, témoignage de +faiblesse et de lassitude bien plus que de force et de santé? Non, +m'écriai-je, c'est impudence et folie, et misère surtout, que de vouloir +escalader le ciel. Le ciel qui n'existe nulle part pour le moindre +écolier rompu au mécanisme de la sphère! le ciel, où le vulgaire croit +voir, au milieu d'un trône de nuées formé des grossières exhalaisons +de la terre, un fétiche taillé sur le modèle de l'homme, assis sur les +sphères ainsi qu'un ciron sur l'Atlas! le ciel, l'éther infini parsemé +de soleils et de mondes infinis, que l'homme s'imagine devoir traverser +après sa mort comme les pigeons voyageurs passent d'un champ à un autre, +et où de pitoyables rhéteurs théologiques choisissent apparemment une +constellation pour domaine et les rayons d'un astre pour vêtement! +le ciel et l'homme, c'est-à-dire l'infini et l'atome! quel étrange +rapprochement d'idées! quelle ridicule antithèse! Quel est donc le +premier cerveau humain qui est tombé dans une pareille démence? Et +aujourd'hui un pape, qui s'intitule le roi des âmes, ouvre avec une clef +les deux battants de l'éternité à quiconque plie le genou devant sa +discipline en disant: «_Admettez-moi!_» + +«C'est ainsi que je parlais, et alors un rire amer s'emparait de moi; +et, jetant par terre les sublimes écrits des pères de l'Église et ceux +des philosophes spiritualistes de toutes les nations et de tous les +temps, je les foulais aux pieds dans une sorte de rage, en répétant ces +mots favoris d'Hébronius, où je croyais trouver la solution de tous mes +problèmes: «O ignorance, ô imposture!» + +«Tu pâlis, enfant, dit Alexis en s'interrompant; ta main tremble dans +la mienne, et ton oeil effaré semble interroger le mien avec anxiété. +Calme-toi, et ne crains pas de tomber dans de pareilles angoisses: +j'espère que ce récit t'en préservera pour jamais. + +«Heureusement pour l'homme, cette pensée de Dieu, qu'il ignore et qu'il +nie si souvent, a présidé à la création de son être avec autant de soin +et d'amour qu'à celle de l'univers. Elle l'a fait perfectible dans le +bien, corrigible dans le mal. Si, dans la société, l'homme peut se +considérer souvent comme perdu pour la société, dans la solitude l'homme +n'est jamais perdu pour Dieu; car, tant qu'il lui reste un souffle de +vie, ce souffle peut faire vibrer une corde inconnue au fond de son âme; +et quiconque a aimé la vérité a bien des cordes à briser avant de périr. +Souvent les sublimes facultés dont il est doué sommeillent pour se +retremper comme le germe des plantes au sein de la terre, et, au sortir +d'un long repos, elles éclatent avec plus de puissance. Si j'estime tant +la retraite et la solitude, si je persiste à croire qu'il faut garder +les voeux monastiques, c'est que j'ai connu plus qu'un autre les dangers +et les victoires de ce long tête-à-tête avec la conscience, où ma vie +s'est consumée. Si j'avais vécu dans le monde, j'eusse été perdu à +jamais. Le souffle des hommes eût éteint ce que le souffle de Dieu a +ranimé. L'appât d'une vaine gloire m'eût enivré; et, mon amour pour la +science trouvant toujours de nouvelles excitations dans le suffrage +d'autrui, j'eusse vécu dans l'ivresse d'une fausse joie et dans l'oubli +du vrai bonheur. Mais ici, n'étant compris de personne, vivant de +moi-même, et n'ayant pour stimulant que mon orgueil et ma curiosité, +je finis par apaiser ma soif et par me lasser de ma propre estime. +Je sentis le besoin de faire partager mes plaisirs et mes peines à +quelqu'un, à défaut de l'ami céleste que je m'étais aliéné; et je le +sentis sans m'en rendre compte, sans vouloir me l'avouer à moi-même. +Outre les habitudes superbes que l'orgueil de l'esprit avait données à +mon caractère, je n'étais point entouré d'êtres avec lesquels je pusse +sympathiser: la grossièreté ou la méchanceté se dressait de toutes parts +autour de moi pour repousser les élans de mon coeur. Ce fut encore un +bonheur pour moi. Je sentais que la société d'hommes intelligents eût +allumé en moi une fièvre de discussion, une soif de controverses; qui +m'eussent de plus en plus affermi dans mes négations; au lieu que dans +mes longues veillées solitaires, au plus fort de mon athéisme, je +sentais encore parfois des aspirations violentes vers ce Dieu que +j'appelais la fiction de mes jeunes années; et, quoique dans ces +moments-là j'eusse du mépris pour moi-même, il est certain que je +redevenais bon, et que mon coeur luttait avec courage contre sa propre +destruction. + +«Les grandes maladies ont des phases où le mal amène le bien, et c'est +après la crise la plus effrayante que la guérison se fait tout à coup +comme un miracle. Les temps qui précédèrent mon retour à la foi furent +ceux où je crus me sentir le plus robuste adepte de la _raison pure_. +J'avais réussi à étouffer toute révoite du coeur, et je triomphais +dans mon mépris de toute croyance, dans mon oubli de toute émotion +religieuse. A peine arrivé à cet apogée de ma force philosophique, je +fus pris de désespoir. Un jour que j'avais travaillé pendant plusieurs +heures à je ne sais quels détails d'observation scientifique avec une +lucidité extraordinaire, je me sentis persuadé, plus que je ne l'avais +encore été, de la toute-puissance de la matière et de l'impossibilité +d'un esprit créateur et vivifiant autre que ce que j'appelais, en +langage de naturaliste, les propriétés vitales de la matière. Alors +j'éprouvai tout à coup dans mon être physique la sensation d'un froid +glacial, et je me mis au lit avec la fièvre. + +«Je n'avais jamais pris aucun soin de ma santé. Je fis une maladie +longue et douloureuse. Ma vie ne fut point en danger; mais +d'intolérables souffrances s'opposèrent pendant longtemps à toute +occupation de mon cerveau. Un ennui profond s'empara de moi; l'inaction, +l'isolement et la souffrance me jetèrent dans une tristesse mortelle. Je +ne voulais recevoir les soins de personne; mais les instances faussement +affectueuses du Prieur et celles d'un certain convers infirmier, nommé +Christophore, me forcèrent d'accepter une société pendant la nuit. +J'avais d'insupportables insomnies, et ce Christophore, sous prétexte de +m'en alléger l'ennui, venait dormir chaque nuit d'un lourd et profond +sommeil auprès de mon lit. C'était bien la plus excellente et la plus +bornée des créatures humaines. Sa stupidité avait trouvé grâce pour sa +bonté auprès des autres moines. On le traitait comme une sorte d'animal +domestique laborieux, souvent nécessaires et toujours inoffensifs. Sa +vie n'était qu'une suite de bienfaits et de dévouements. Comme on en +tirait parti, on l'avait habitué à compter sur l'efficacité de ses +soins: et cette confiance, que j'étais loin de partager, me le rendait +importun à l'excès. Cependant un sentiment de justice, que l'athéisme +n'avait pu détruire en moi, me forçait à le supporter avec patience et à +le traiter avec douceur. Quelquefois, dans les commencements, je m'étais +emporté contre lui, et je l'avais chassé de ma cellule. Au lieu d'en +être offensé, il s'affligeait de me laisser seul en proie à mon mal; +il nasillait une longue prière à ma porte, et au lever du jour je le +trouvais assis sur l'escalier, la tête dans ses mains, dormant à la +vérité, mais dormant au froid et sur la dure plutôt que de se résigner à +passer dans son lit les heures qu'il avait résolu de mon consacrer. Sa +patience et son abnégation me vainquirent. Je supportai sa compagnie +pour lui rendre service; car, à mon grand regret, nul autre que moi +n'était malade dans le couvent; et, lorsque Christophore n'avait +personne à soigner, il était l'homme le plus malheureux du monde. Peu +à peu je m'habituai à le voir, lui et son petit chien, qui s'était +tellement identifié pour lui qu'il avait tout son caractère, toutes ses +habitudes, et que, pour un peu, il eût préparé la tisane et tâté le +pouls aux malades. Ces deux êtres remuaient et dormaient de compagnie. +Quand le moine allait et venait sur la pointe du pied autour de la +chambre, le chien faisait autant de pas que lui; et, dès que le bonhomme +s'assoupissait, l'animal paisible en faisait autant. Si Christophore +faisait sa prière, Bacco s'asseyait gravement devant lui, et se tenait +ainsi fronçant l'oreille et suivant de l'oeil les moindres mouvements de +bras et de tête dont le moine accompagnait son oraison. Si ce dernier +m'encourageait à prendre patience par de niaises consolations et de +banales promesses de guérison prochaine, Bacco se dressait sur ses +jambes de derrière, et, posant ses petites pattes de devant sur mon lit +avec beaucoup de discrétion et de propreté, me léchait la main d'un +air affectueux. Je m'accoutumai tellement à eux qu'ils me devinrent +nécessaires autant l'un que l'autre. Au fond je crois que j'avais une +secrète préférence pour Bacco; car il avait beaucoup plus d'intelligence +que son maître, son sommeil était plus léger, et surtout il ne parlait +pas. + +«Mes souffrances devinrent si intolérables que toutes mes forces furent +abattues. Au bout d'une année de ce cruel supplice, j'étais tellement +vaincu que je ne désirais plus la mort. Je craignais d'avoir à souffrir +encore plus pour quitter la vie, et je me faisais d'une vie sans +souffrance l'idéal du bonheur. Mon ennui était si grand que je ne +pouvais plus me passer un instant de mon gardien. Je le forçais à +manger en ma présence, et le spectacle de son robuste appétit était un +amusement pour moi. Tout ce qui m'avait choqué en lui me plaisait, même +son pesant sommeil, ses interminables prières et ses contes de bonne +femme. J'en étais venu au point de prendre plaisir à être tourmenté par +lui, et chaque soir je refusais ma potion afin de me divertir pendant un +quart d'heure de ses importunités infatigables et de ses insinuations +naïves, qu'il croyait ingénieuses, pour m'amener à ses fins. C'étaient +là mes seules distractions, et j'y trouvais une sorte de gaieté +intérieure, que le bonhomme semblait deviner, quoique mes traits flétris +et contractés ne puissent pas l'exprimer même par un sourire. + +«Lorsque je commençais à guérir, une maladie épidémique se déclara dans +le couvent. Le mal était subit, terrible, inévitable. On était comme +foudroyé. Mon pauvre Christophore en fut atteint un des premiers. +J'oubliai ma faiblesse et le danger; je quittai ma cellule et passai +trois jours et trois nuits au pied de son lit. Le quatrième jour il +expira dans mes bras. Cette perle me fut si douloureuse que je faillis +ne pas y survivre. Alors une crise étrange s'opéra en moi: je fus +promptement et complètement guéri; mon être mural se réveilla comme à +la suite d'un long sommeil; et, pour la première fois depuis bien des +années, je compris par le coeur les douleurs de l'humanité. Christophore +était le seul homme que j'eusse aimé depuis la mort de Fulgence. Une si +prompte et si amère séparation me remit en mémoire mon premier ami, ma +jeunesse, ma piété, ma sensibilité, tous mes bonheurs à jamais perdus. +Je rentrai dans ma solitude avec désespoir. Bacco m'y suivit; j'étais +le dernier malade que son maître eût soigné: il s'était habitué à vivre +dans ma cellule, et il semblait vouloir reporter son affection sur moi; +mais il ne put y réussir, le chagrin le consuma. Il ne dormait plus, il +flairait sans cesse le fauteuil où Christophore avait coutume de +dormir, et que je plaçais toutes les nuits auprès de mon chevet pour +me représenter quelque chose de la présence de mon pauvre ami. Bacco +n'était point ingrat à mes caresses, mais rien ne pouvait calmer son +inquiétude. Au moindre bruit, il se dressait et regardait la porte avec +un mélange d'espoir et de découragement. Alors j'éprouvais le besoin de +lui parler comme à un être sympathique. + +«Il ne viendra plus, lui disais-je, c'est moi seul que tu dois aimer +maintenant. + +«Il me comprenait, j'en suis certain, car il venait à moi et me léchait +la main d'un air triste et résigné. Puis il se couchait et tâchait de +s'endormir; mais c'était un assoupissement douloureux, entrecoupé de +faibles plaintes qui me déchiraient l'âme. Quand il eut perdu tout +espoir de retrouver celui qu'il attendait toujours, il résolut de +se laisser mourir. Il refusa de manger, et je le vis expirer sur le +fauteuil de son maître, en me regardant d'un air de reproche, comme si +j'étais la cause de ses fatigues et de sa mort. Quand je vis ses yeux +éteints et ses membres glacés, je ne pus retenir des torrents de larmes; +je le pleurai encore plus amèrement que je n'avais pleuré Christophore. +Il me sembla que je perdais celui-ci une seconde fois. + +«Cet événement, si puéril en apparence, acheva de me précipiter du haut +de mon orgueil dans un abîme de douleurs. A quoi m'avait servi cet +orgueil? à quoi m'avait servi mon intelligence? La maladie avait frappé +l'une d'impuissance; l'humilité d'un homme charitable, l'affection +fidèle d'un pauvre animal, m'avaient plus secouru que l'autre. +Maintenant que la mort m'enlevait les seuls objets de ma sympathie, la +raison dont j'avais fait mon Dieu m'enseignait, pour toute consolation, +qu'il ne restait plus rien d'eux, et qu'ils devaient être pour moi comme +s'ils n'eussent jamais été. Je ne pouvais me faire à cette idée de +destruction absolue, et pourtant ma science me défendait d'en douter. +J'essayai de reprendre mes études, espérant chasser l'ennui qui me +dévorait; cela ne servit qu'à absorber quelques heures de ma journée. +Dès que je rentrais dans ma cellule, dès que je m'étendais sur mon lit +pour dormir, l'horreur de l'isolement se faisait sentir chaque jour +davantage; je devenais faible comme un enfant, et je baignais mon chevet +de mes larmes; je regrettais ces souffrances physiques qui m'avaient +semblé insupportables, et qui maintenant m'eussent été douces si elles +eussent pu ramener près de moi Christophore et Bacco. + +«Je sentis alors profondément que la plus humble amitié est un plus +précieux trésor que toutes les conquêtes du génie; que la plus naïve +émotion du coeur est plus douce et plus nécessaire que toutes les +satisfactions de la vanité. Je compris, par le témoignage de mes +entrailles, que l'homme est fait pour aimer, et que la solitude, sans la +foi et l'amour divin, est un tombeau, moins le repos dela mort! Je ne +pouvais espérer de retrouver la foi, c'était un beau rêve évanoui qui me +laissait plein de regrets; ce que j'appelais ma raison et mes lumières +l'avaient bannie sans retour de mou âme. Ma vie ne pouvait plus être +qu'une veille aride, une réalité desséchante. Mille pensées de désespoir +s'agitèrent dans mon cerveau. Je songeai à quitter le cloître, à me +lancer dans le tourbillon du monde, à m'abandonner aux passions, +aux vices même, pour lâcher d'échapper à moi-même par l'ivresse ou +l'abrutissement. Ces désirs s'effacèrent promptement; j'avais étouffé +mes passions de trop bonne heure pour qu'il me fût possible de les faire +revivre. L'athéisme même n'avait fait qu'affermir, par l'étude et la +réflexion, mes habitudes d'austérité. D'ailleurs, à travers toutes mes +transformations, j'avais conservé un sentiment du beau, un désir de +l'idéal que ne répudient point à leur gré les intelligences tant soit +peu élevées. Je ne me berçais plus du rêve de la perfection divine; +mais, à voir seulement l'univers matériel, à ne contempler que la +splendeur des étoiles et la régularité des lois qui régissent la +matière, j'avais pris tant d'amour pour l'ordre, la durée et la beauté +extérieure des choses, que je n'eusse jamais pu vaincre mon horreur pour +tout ce qui eût troublé ces idées de grandeur et d'harmonie. + +«J'essayai de me créer de nouvelles sympathies; je n'en pus trouver dans +le cloître. Je rencontrais partout la malice et la fausseté; et, quand +j'avais affaire aux simples d'esprit, j'apercevais la lâcheté sous la +douceur. Je tâchai de nouer quelques relations avec le monde. Du temps +de l'abbé Spiridion, tout ce qu'il y avait d'hommes distingués dans +le pays et de voyageurs instruits sur les chemins venaient visiter le +couvent, malgré sa position sauvage et la difficulté des routes qui +y conduisent. Mais, depuis qu'il était devenu un repaire de paresse, +d'ignorance et d'ivrognerie, le hasard seul nous amenait, comme +aujourd'hui, à de rares intervalles, quelques passants indifférents ou +quelques curieux désoeuvrés. Je ne trouvai personne à qui ouvrir mon +coeur, et je restai seul, livré à un sombre abattement. + +«Pendant des semaines et des mois, je vécus ainsi sans plaisir et +presque sans peine, tant mon âme était brisée et accablée sous le poids +de l'ennui. L'étude avait perdu tout attrait pour moi; elle me devint +peu à peu odieuse: elle ne servait qu'à me remettre sous les yeux ce +sinistre problème de la destinée de l'homme abandonné sur la terre à +tous les éléments de souffrance et de destruction, sans avenir, sans +promesse et sans récompense. Je me demandais alors; à quoi bon vivre, +mais aussi à quoi bon mourir; néant pour néant, je laissais le temps +couler et mon front se dégarnir sans opposer de résistance à ce +dépérissement de l'âme et du corps, qui me conduisait lentement à un +repos plus triste encore. + +«L'automne arriva, et la mélancolie du ciel adoucit un peu l'amertume de +mes idées. J'aimais à marcher sur les feuilles sèches et à voir passer +ces grandes troupes d'oiseaux voyageurs qui volent dans un ordre +symétrique, et dont le cri sauvage se perd dans les nuées. J'enviais le +sort de ces créatures qui obéissent à des instincts toujours sàtisfaits, +et que la réflexion ne tourmente pas. Dans un sens, je les trouvais bien +plus complets que l'homme, car ils ne désirent que ce qu'ils peuvent +posséder; et, si le soin de leur conservation est un travail continuel, +du moins ils ne connaissent pas l'ennui, qui est la pire des fatigues. +J'aimais aussi à voir s'épanouir les dernières fleurs de l'année. Tout +me semblait préférable au sort de l'homme, même celui des plantes; et, +pourtant ma sympathie sur ces existences éphémères, je n'avais d'autre +plaisir que de cultiver un petit coin du jardin et de l'entourer de +palissades pour empêcher les pieds profanes de fouler mes gazons et les +mains sacrilèges de cueillir mes fleurs. Lorsqu'on en approchait, je +repoussais les curieux avec tant d'humeur qu'on me crut fou, et que le +Prieur se réjouit de me voir tomber dans un tel abrutissement. + +[Illustration: La foule vint et l'espace fut rempli de voix...] + +«Les soirées étaient fraîches, mais douces; il m'arrivait souvent, après +avoir cherché, dans la fatigue de mon travail manuel, l'espoir d'un peu +de repos pour la nuit, de me coucher sur un banc de gazon que j'avais +élevé moi-même, et de rester plongé dans une vague rêverie longtemps +après le coucher du soleil. Je laissais flotter mes esprits, comme les +feuilles que le vent enlevait aux arbres; je m'étudiais à végéter; +j'eusse voulu désapprendre l'exercice de la pensée. J'arrivais, ainsi à +une sorte d'assoupissement qui n'était ni la veille ni le sommeil, ni la +souffrance ni le bien-être, et ce pâle plaisir était encore le plus vif +qui me restât. Peu à peu cette langueur devint plus douce, et le travail +de ma volonté pour y arriver devint plus facile. Ma béatitude alors +consistait surtout à perdre la mémoire du passé et l'appréhension de +l'avenir. J'étais tout au présent. Je comprenais la vie de la nature, +j'observais tous ses petits phénomènes, je pénétrais dans ses moindres +secrets. J'écoutais ses capricieuses harmonies, et le sentiment de +toutes ces choses inappréciables aux esprits agités réussissait à +me distraire de moi-même. Je soulageais à mon insu, par cette douce +admiration, mon coeur rempli d'un amour sans but et d'un enthousiasme +sans aliment. Je contemplais la grâce d'une branche mollement bercée +par le vent, j'étais attendri par le chant faible et mélancolique d'un +insecte. Les parfums de mes fleurs me portaient à la reconnaissance; +leur beauté, préservée de toute altération par mes soins, m'inspirait +un naïf orgueil. Pour la première fois, depuis bien des années, je +redevenais sensible à la poésie du cloître, sanctuaire placé sur les +lieux élevés pour que l'homme y vive au-dessus des bruits du monde, +recueilli dans la contemplation du ciel. Tu connais cet angle que forme +la terrasse du jardin du côté de la mer, au bout du berceau de vigne que +supportent des piliers quadrangulaires en marbre blanc. Là s'élèvent +quatre palmiers; c'est moi qui les ai plantes, et c'est là que j'avais +disposé mon parterre, aujourd'hui effacé et confondu dans le potager, +qui a pris la place du beau jardin créé par Hébronius. Ce lieu était +encore, à l'époque dont je te parle, un des plus pittoresques de la +terre, au dire des rares voyageurs qui le visitaient. Les riches +fontaines de marbre, qui ne sont plus consacrées aujourd'hui qu'à de +vils usages, y murmuraient alors pour les seules délices des oreilles +musicales. L'eau pure de la source tombait dans des conques de marbre +rouge qui la déversaient l'une dans l'autre, et fuyait mystérieusement +sous l'ombrage des cyprès et des figuiers. Les rameaux des citronniers +et des caroubiers se pressaient et s'enlaçaient étroitement autour de +ma retraite, et l'isolaient selon mon goût. Mais, du côté du glacis +perpendiculaire qui domine le rivage, j'avais ménagé une ouverture dans +mes berceaux; et je pouvais admirer à loisir, à travers un cadre de +fleurs et de verdure, le spectacle sublime de la mer brisant sur les +rochers et se teignant à l'horizon des feux du couchant ou de ceux de +l'aurore. Là, perdu dans des rêveries sans fin, il me semblait saisir +des harmonies inappréciables aux sens grossiers des autres hommes, +quelque chant plaintif, exhalé sur la rive maure, et porté sur les mers +par les vents du sud, ou le cantique de quelque derviche, saint ignoré, +perdu dans les âpres solitudes de l'Atlas, et plus heureux dans sa +misère cénobitique avec la foi que moi au sein de mon opulence monacale +avec le doute. + +[Illustration: Nous allons le détruire, et les lambeaux de sa chair...] + +«Peu à peu j'en vins à découvrir un sens profond dans les moindres faits +de la nature. En m'abandonnant au charme de mes impressions avec la +naïveté qu'amène le découragement, je reculai insensiblement les bornes +étroites du certain jusqu'à celles du possible; et bientôt le possible, +vu avec une certaine émotion du coeur, ouvrit autour de moi des horizons +plus vastes que ma raison n'eût osé les pressentir. Il me sembla trouver +des motifs de mystérieuse prévoyance dans tout ce qui m'avait paru livré +à la fatalité aveugle. Je recouvrai le sens du bonheur que j'avais si +déplorablement perdu. Je cherchai les jouissances relatives de tous les +êtres, comme j'avais cherché leurs souffrances, et je m'étonnai de les +trouver si équitablement réparties. Chaque être prit une forme et une +voix nouvelle pour me révéler des facultés inconnues à la froide et +superficielle observation que j'avais prise pour la science. Des +mystères infinis se déroulèrent autour de moi, contredisant toutes les +sentences d'un savoir incomplet et d'un jugement précipité. En un mot, +la vie prit à mes yeux un caractère sacré et un but immense, que je +n'avais entrevu ni dans les religions ni dans les sciences, et que mon +coeur enseigna sur nouveaux frais à mon intelligence égarée. + +«Un soir j'écoutais avec recueillement le bruit de la mer calme brisant +sur le sable; je cherchais le sens de ces trois lames, plus fortes +que les autres, qui reviennent toujours ensemble à des intervalles +réguliers, comme un rhythme marqué dans l'harmonie éternelle; j'entendis +un pêcheur qui chantait aux étoiles, étendu sur le dos dans sa barque. +Sans doute, j'avais entendu bien souvent le chant des pêcheurs de la +côte, et celui-là peut-être aussi souvent que les autres. Mes oreilles +avaient toujours été fermées à la musique, comme mon cerveau à la +poésie. Je n'avais vu dans les chants du peuple que l'expression des +passions grossières, et j'en avais détourné mon attention avec mépris. +Ce soir-là, comme les autres soirs, je fus d'abord blessé d'entendre +cette voix qui couvrait celle des flots, et qui troublait mon audition. +Mais, au bout de quelques instants, je remarquai que le chant du pêcheur +suivait instinctivement le rhythme de la mer, et je pensai que c'était +là peut-être un de ces grands et vrais artistes que la nature elle-même +prend soin d'instruire, et qui, pour la plupart, meurent ignorés comme +ils ont vécu. Cette pensée répondant aux habitudes de suppositions dans +lesquelles je me complaisais désormais, j'écoutai sans impatience le +chant à demi sauvage de cet homme à demi sauvage aussi, qui célébrait +d'une voix lente et mélancolique les mystères de la nuit et la douceur +de la brise. Ses vers avaient peu de rime et peu de mesure; ses paroles, +encore moins de sens et de poésie; mais le charme de sa voix, l'habileté +naïve de son rhythme, et l'étonnante beauté de sa mélodie, triste, large +et monotone comme celle des vagues, me frappèrent si vivement, que tout +à coup la musique me fut révélée. La musique me sembla devoir être la +véritable langue poétique de l'homme, indépendante de toute parole et +de toute poésie écrite, soumise à une logique particulière, et pouvant +exprimer des idées de l'ordre le plus élevé, des idées trop vastes même +pour être bien rendues dans toute autre langue. Je résolus d'étudier la +musique, afin de poursuivre cet aperçu; et je l'étudiai en effet avec +quelque succès, comme on a pu te le dire. Mais une chose me gêna +toujours, c'est d'avoir trop fait usage de la logique appliquée à un +autre ordre de facultés. Je ne pus jamais composer, et c'était là +pourtant ce que j'eusse ambitionné par-dessus tout en musique. Quand je +vis que je ne pouvais rendre ma pensée dans cette langue trop sublime +sans doute pour mon organisation, je m'adonnai à la poésie, et je fis +des vers. Cela ne me réussit pas beaucoup mieux; mais j'avais un besoin +de poésie qui cherchait une issue avant de songer à posséder un aliment, +et ma poésie était faible, parce que la poésie veut être alimentée d'un +sentiment profond dont je n'avais que le vague pressentiment. + +«Mécontent de mes vers, je fis de la prose à laquelle je tâchai de +conserver une forme lyrique. Le seul sujet sur lequel je pusse m'exercer +avec un peu de facilité, c'était ma tristesse et les maux que j'avais +soufferts en cherchant la vérité. Je t'en réciterai un échantillon: + + «O ma grandeur! ô ma force! vous avez passé comme une nuée d'orage, + et vous êtes tombées sur la terre pour ravager comme la foudre. Vous + avez frappé de mort et de stérilité tous les fruits et toutes les + fleurs de mon champ. Vous en avez fait une arène désolée, et je me + suis assis tout seul au milieu de mes ruines. O ma grandeur! ô ma + force! étiez-vous de bons où de mauvais anges? + + «O ma fierté! ô ma science! vous vous êtes levées comme les + tourbillons brûlants que le simoun répand sur le désert. Comme le + gravier, comme, la poussière, vous avez enseveli les palmiers, vous + avez troublé ou tari les fontaines. Et j'ai cherché l'onde où l'on + se désaltère, et je ne l'ai plus trouvée; car l'insensé qui veut + frayer sa route vers les cimes orgueilleuses de l'Horeb, oublie + l'humble sentier qui mène à la source ombragée. O ma science! ô ma + fierté! étiez-vous les envoyées du Seigneur, étiez-vous des esprits + de ténèbres? + + «O ma vertu! ô mon abstinence! vous vous êtes dressées comme des + tours, vous vous êtes étendues comme des remparts de marbre, comme + des murailles d'airain. Vous m'avez abrité sous des voûtes glacées, + vous m'avez enseveli dans des caves funèbres remplies d'angoisses et + de terreurs; et j'ai dormi sur une couche dure et froide, où j'ai + rêvé souvent qu'il y avait un ciel propice et des mondes féconds. Et + quand j'ai cherché la lumière du soleil, je ne l'ai plus trouvée; + car j'avais perdu la vue dans les ténèbres, et mes pieds débiles ne + pouvaient plus me porter sur le bord de l'abîme. O ma vertu! ô mon + abstinence! étiez-vous les suppôts de l'orgueil, ou les conseils de + la sagesse? + + «O ma religion! ô mon espérance! vous m'avez porté comme une barque + incertaine et fragile sur des mers sans rivages, au milieu des + brumes décevantes, vagues illusions, informes images d'une patrie + inconnue. Et quand, lassé de lutter contre le vent et de gémir + courbé sous la tempête, je vous ai demandé où vous me conduisiez, + vous avez allumé des phares sur des écueils pour me montrer ce qu'il + fallait fuir, et non ce qu'il fallait atteindre. O ma religion! + ô mon espérance! étiez-vous le rêve de la folie, ou la voix + mystérieuse du Dieu vivant?» + +«Au milieu de ces occupations innocentes, mon âme avait repris du calme +et mon corps de la vigueur; je fus tiré de mon repos par l'irruption +d'un fléau imprévu. A la contagion qu'avaient éprouvée le monastère et +les environs succéda la peste qui désola le pays tout entier. J'avais +eu l'occasion de faire quelques observations sur la possibilité de +se préserver des maladies épidémiques par un système hygiénique fort +simple. Je fis part de mes idées à quelques personnes; et, comme elles +eurent à se louer d'y avoir ajouté foi, on me fit la réputation d'avoir +des remèdes merveilleux contre la peste. Tout en niant la science qu'on +m'attribuait, je me prêtai de grand coeur à communiquer mes humbles +découvertes. Alors on vint me chercher de tous côtés, et bientôt mon +temps et mes forces purent à peine suffire au nombre du consultations +qu'on venait me demander; il fallut même que le Prieur m'accordât la +permission extraordinaire de sortir du monastère à toute heure, et +d'aller visiter les malades. Mais, à mesure que la peste étendait ses +ravages, les sentiments de piété et d'humanité, qui d'abord avaient +porté les moines à se montrer accessibles et compatissants, s'effacèrent +de leurs âmes. Une peur égoïste et lâche glaça tout esprit de charité. +Défense me fut faite de communiquer avec les pestiférés, et les portes +du monastère furent fermées à ceux qui venaient implorer des secours. +Je ne pus m'empêcher d'en témoigner mon indignation au Prieur. Dans +un autre temps, il m'eût envoyé au cachot; mais les esprits étaient +tellement abattus par la crainte de la mort, qu'il m'écouta avec calme. +Alors il me proposa un terme moyen: c'était d'aller m'établir à deux +lieues d'ici, dans l'ermitage de Saint-Hyacinthe, et d'y demeurer avec +l'ermite jusqu'à ce que la fin de la contagion et l'absence de tout +danger pour _nos frères_ me permissent de rentrer dans le couvent. Il +s'agissait de savoir si l'ermite consentirait à me laisser vaquer aux +devoirs de ma nouvelle charge de médecin, et à partager avec moi sa +natte et son pain noir. Je fus autorisé à l'aller voir pour sonder ses +intentions, et je m'y rendis à l'instant même. Je n'avais pas grand +espoir de le trouver favorable: cet homme, qui venait une fois par mois +demander l'aumône à la porte du couvent, m'avait toujours inspiré de +l'éloignement. Quoique la piété des âmes simples ne le laissât pas +manquer du nécessaire, il était obligé par ses voeux à mendier de +porte en porte à des intervalles périodiques, plutôt pour faire acte +d'abjection que pour assurer son existence. J'avais un grand mépris pour +cette pratique; et cet ermite, avec son grand crâne conique, ses yeux +pâles et enfoncés qui ne semblaient pas capables de supporter la lumière +du soleil, son dos voûté, son silence farouche, sa barbe blanche, jaunie +à toutes les intempéries de l'air, et sa grande main décharnée, qu'il +tirait de dessous son manteau plutôt avec un geste de commandement +qu'avec l'apparence de l'humilité, était devenu pour moi un type de +fanatisme et d'orgueil hypocrite. + +«Quand j'eus gravi la montagne, je fus ravi de l'aspect de la mer. Vue +ainsi en plongeant de haut sur ses abîmes, elle semblait une immense +plaine d'azur fortement inclinée vers les rocs énormes qui la +surplombaient; et ses flots réguliers, dont le mouvement n'était plus +sensible, présentaient l'apparence de sillons égaux tracés par la +charrue. Cette masse bleue, qui se dressait comme une colline et qui +semblait compacte et solide comme le saphir, me saisit d'un tel vertige +d'enthousiasme, que je me retins aux oliviers de la montagne pour ne pas +me précipiter dans l'espace. Il me semblait qu'en face de ce magnifique +élément le corps devait prendre les formes de l'esprit et parcourir +l'immensité dans un vol sublime. Je pensai alors à Jésus marchant +sur les flots, et je me représentai cet homme divin, grand comme +les montagnes, resplendissant comme le soleil. «Allégorie de la +métaphysique, ou rêve d'une confiance exaltée, m'écriai-je, tu es plus +grand et plus poétique que toutes nos certitudes mesurées au compas et +tous nos raisonnements alignés au cordeau!...» + +«Comme je disais ces paroles, une sorte de plainte psalmodiée, faible +et lugubre prière qui semblait sortir des entrailles de la montagne, +me força de me retourner. Je cherchai quelque temps des yeux et de +l'oreille d'où pouvaient partir ces sons étranges; et enfin, étant monté +sur une roche voisine, je vis sous mes pieds, à quelque distance, dans +un écartement du rocher, l'ermite, nu jusqu'à la ceinture, occupé à +creuser une fosse dans le sable. A ses pieds était étendu un cadavre +roulé dans une natte et dont les pieds bleuâtres, maculés par les +traces de la peste, sortaient de ce linceul rustique. Une odeur fétide +s'exhalait de la fosse entr'ouverte, à peine refermée la veille sur +d'autres cadavres ensevelis à la hâte. Auprès du nouveau mort il y avait +une petite croix de bois d'olivier grossièrement taillée, ornement +unique du mausolée commun; une jatte de grès avec un rameau d'hysope +pour l'ablution lustrale, et un petit bûcher de genièvre fumant pour +épurer l'air. Un soleil dévorant tombait d'aplomb sur la tête chauve et +sur les maigres épaules du solitaire. La sueur collait à sa poitrine +les longues mèches de sa barbe couleur d'ambre. Saisi de respect et de +pitié, je m'élançai vers lui. Il ne témoigna aucune surprise, et, jetant +sa bêche, il me fit signe de prendre les pieds du cadavre, en même +temps qu'il le prenait par les épaules. Quand nous l'eûmes enseveli, +il replanta la croix, fit l'immersion d'eau bénite; et, me priant de +ranimer le bûcher, il s'agenouilla, murmura une courte prière, et +s'éloigna sans s'occuper de moi davantage. Quand nous eûmes gagné son +ermitage, il s'aperçut seulement que je marchais près de lui; et, me +regardant alors avec quelque étonnement, il me demanda si j'avais besoin +de me reposer. Je lui expliquai en peu de mots le but de ma visite. Il +ne me répondit que par un serrement de main; puis, ouvrant la porte de +l'ermitage, il me montra, dans une salle creusée au sein du roc, quatre +ou cinq malheureux pestiférés agonisants sur des nattes. + +«--Ce sont, me dit-il, des pêcheurs de la côte et des contrebandiers que +leurs parents, saisis de terreur, ont jetés hors des huttes. Je ne puis +rien faire pour eux que de combattre le désespoir de leur agonie par des +paroles de foi et de charité; et puis je les ensevelis quand ils ont +cessé de souffrir. N'entrez pas, mon frère, ajouta-t-il en voyant que je +m'avançais sur le seuil; ces gens-là sont sans ressources, et ce lieu +est infecté; conservez vos jours pour ceux que vous pouvez sauver +encore. + +«--Et vous, mon père, lui dis-je, ne craignez-vous donc rien pour +vous-même? + +«--Rien, répondit-il en souriant; j'ai un préservatif certain. + +«--Et quel est-il? + +«--C'est, dit-il d'un air inspiré, la tâche que j'ai à remplir qui me +rend invulnérable. Quand je ne serai plus nécessaire, je redeviendrai un +homme comme les autres; et quand je tomberai, je dirai: «Seigneur, ta +volonté soit faite; puisque tu me rappelles, c'est que tu n'as plus rien +à me commander.» + +«Comme il disait cela, ses yeux éteints se ranimèrent, et semblèrent +renvoyer les rayons du soleil qu'ils avaient absorbés. Leur éclat fut +tel que j'en détournai les miens et les reportai involontairement sur la +mer qui étincelait à nos pieds. + +«--A quoi songez-vous? me dit-il. + +«--Je songe, répondis-je, que Jésus a marché sur les eaux. + +«--Quoi d'étonnant? reprit le digne homme, qui ne ne comprenait pas; la +seule chose étonnante, c'est que saint Pierre ait douté, lui qui voyait +le Sauveur face à face.» + +«Je revins tout de suite au monastère pour rendre compte à l'abbé de +mon message. J'aurais dû m'épargner cette peine, et me souvenir que +les moines se soucient fort peu de la règle, surtout quand la peur les +gouverne. Je trouvai toutes les portes closes; et quand je présentai ma +tête au guichet, on me le referma au visage en me criant que, quel que +fût le résultat de ma démarche je ne pouvais plus rentrer au couvent. +J'allai donc coucher à l'ermitage. + +«J'y passai trois mois dans la société de l'ermite. C'était vraiment +un homme des anciens jours, un saint digne des plus beaux temps du +christianisme. Hors de l'exercice des bonnes oeuvres, c'était peut-être +un esprit vulgaire; mais sa piété était si grande qu'elle lui donnait le +génie au besoin. C'était surtout dans ses exhortations aux mourants que +je le trouvais admirable. Il était alors vraiment inspiré; l'éloquence +débordait en lui comme un torrent des montagnes. Des larmes de +componction inondaient son visage sillonné par la fatigue. Il +connaissait vraiment le chemin des coeurs. Il combattait les angoisses +et les terreurs de la mort, comme George le guerrier céleste terrassait +les dragons. Il avait une intelligence merveilleuse des diverses +passions qui avaient pu remplir l'existence de ces moribonds, et +il avait un langage et des promesses appropriés à chacun d'eux. Je +remarquais avec satisfaction qu'il était possédé du désir sincère de +leur donner un instant de soulagement moral à leur pénible départ de ce +monde, et non trop préoccupé des vaines formalités du dogme. En cela, +il s'élevait au-dessus de lui-même; car sa foi avait dans l'application +personnelle toutes les minuties du catholicisme le plus étroit et le +plus rigide: mais la bonté est un don de Dieu au-dessus des pouvoirs et +des menaces de l'Église. Une larme de ses mourants lui paraissait plus +importante que les cérémonies de l'extrême-onction, et un jour je +l'entendis prononcer une grande parole pour un catholique. Il avait +présenté le crucifix aux lèvres d'un agonisant; celui-ci détourna la +tête, et, prenant l'autre main de l'ermite, il la lui baisa en rendant +l'esprit. + +«--Eh bien! dit l'ermite en lui fermant les yeux, il te sera pardonné, +car tu as senti la reconnaissance; et si tu as compris le dévoûment d'un +homme en ce monde, tu sentiras la bonté de Dieu dans l'autre.» + +«Avec les chaleurs de l'été cessa la contagion. Je passai encore quelque +temps avec l'ermite avant que l'on osât me rappeler au couvent. Le repos +nous était bien nécessaire à l'un et à l'autre; et je dois dire que ces +derniers jours de l'année, pleins de calme, de fraîcheur et de suavité +dans un des sites les plus magnifiques qu'il soit possible d'imaginer, +loin de toute contrainte, et dans la société d'un homme vraiment +respectable, furent au nombre des rares beaux jours de ma vie. Cette +existence rude et frugale me plaisait, et puis je me sentais un autre +homme qu'en arrivant à l'ermitage; un travail utile, un dévoûment +sincère, m'avaient retrempé. Mon coeur s'épanouissait, comme une fleur +aux brises du printemps. Je comprenais l'amour fraternel sur un vaste +plan; le dévoûment pour tous les hommes, la charité, l'abnégation, la +vie de l'âme en un mot. Je remarquais bien quelque puérilité dans les +idées de mon compagnon rendu au calme de sa vie habituelle. Lorsque +l'enthousiasme ne le soutenait plus, il redevenait capucin jusqu'à un +certain point; mais je n'essayai pas de combattre ses scrupules, et +j'étais pénétré de respect pour la foi épurée au creuset d'une telle +vertu. + +«Lorsque l'ordre me vint de retourner au monastère, j'étais un peu +malade; la peur de me voir rapporter un germe de contagion fit attendre +très-patiemment mon retour. Je reçus immédiatement une licence pour +rester dehors le temps nécessaire à mon rétablissement; temps qu'on ne +limitait pas, et dont je résolus de faire le meilleur emploi possible. + +«Jusque là une des principales idées qui m'avaient empêché de rompre +mon voeu, c'était la crainte du scandale: non que j'eusse aucun souci +personnel de l'opinion d'un monde avec lequel je ne désirais établir +aucun rapport, ni que je conservasse aucun respect pour ces moines que +je ne pouvais estimer; mais une rigidité naturelle, un instinct profond +de la dignité du serment, et, plus que tout cela peut-être, un respect +invincible pour la mémoire d'Hébronius, m'avaient retenu. Maintenant que +le couvent me rejetait, pour ainsi dire, de son enceinte, il me semblait +que je pouvais l'abandonner sans faire un éclat de mauvais exemple et +sans violer mes résolutions. J'examinai la vie que j'avais menée dans le +cloître et celle que j'y pouvais mener encore. Je me demandai si elle +pouvait produire ce qu'elle n'avait pas encore produit, quelque chose de +grand ou d'utile. Cette vie de bénédictin que Spiridion avait pratiquée +et rêvée sans doute pour ses successeurs, était devenue impossible. Les +premiers compagnons de la savante retraite de Spiridion durent lui faire +rêver les beaux jours du cloître et les grands travaux accomplis sous +ces voûtes antiques, sanctuaire de l'érudition et de la persévérance; +mais Spiridion, contemporain des derniers hommes remarquables que le +cloître ait produits, mourut pourtant dégoûté de son oeuvre, à ce qu'on +assure, et désillusionné sur l'avenir de la vie monastique, quant à moi, +qui puis sans orgueil, puisqu'il s'agit de pénibles travaux entrepris, +et non de glorieuses oeuvres accomplies, dire que j'ai été le dernier +des bénédictins en ce siècle, je voyais bien que même mon rôle de +paisible érudit n'était plus tenable. Pour des éludes calmes, il faut +un esprit calme; et comment le mien eût-il pu l'être au sein de la +tourmente qui grondait sur l'humanité? Je voyais les sociétés prêtes +à se dissoudre, les trônes trembler comme des roseaux que la vague va +couvrir, les peuples se réveiller d'un long sommeil et menacer tout ce +qui les avait enchaînés, le bon et le mauvais confondus dans la même +lassitude du joug, dans la même haine du passé. Je voyais le rideau du +temple se fendre du haut en bas comme à l'heure de la résurrection +du crucifié dont ces peuples étaient l'image, et les turpitudes du +sanctuaire allaient être mises à nu devant l'oeil de la vengeance. +Comment mon âme eût-elle pu être indifférente aux approches de ce vaste +déchirement qui allait s'opérer? Comment mon oreille eût-elle pu être +sourde au rugissement de la grande mer qui montait, impatiente de briser +ses digues et de submerger les empires? A la veille des catastrophes +dont nous sentirons bientôt l'effet, les derniers moines peuvent +bien achever à la hâte de vider leurs cuves, et, gorgés de vin et de +nourriture, s'étendre sur leur couche souillée pour y attendre sans +souci la mort au milieu des fumées de l'ivresse. Mais je ne suis pas de +ceux-là; je m'inquiète de savoir comment et pourquoi j'ai vécu, pourquoi +et comment je dois mourir. + +«Ayant mûrement examiné quel usage je pourrais faire de la liberté que +je m'arrogeais, je ne vis, hors des travaux de l'esprit, rien qui +me convînt en ce monde. Aux premiers temps de mon détachement du +catholicisme, j'avais été travaillé sans doute par de vastes ambitions; +j'avais fait des projets gigantesques; j'avais médité la réforme de +l'Église sur un plan plus vaste que celui de Luther; j'avais rêvé le +développement du protestantisme. C'est que, comme Luther, j'étais +chrétien; et, conçu dans le sein de l'Église, je ne pouvais imaginer une +religion, si émancipée qu'elle se fît, qui ne fût d'abord engendrée par +l'Église. Mais, en cessant de croire au Christ, en devenant philosophe +comme mon siècle, je ne voyais plus le moyen d'être un novateur; on +avait tout osé. En fait de liberté de principes, j'avais été aussi loin +que les autres, et je voyais bien que, pour élever un avis nouveau au +milieu de tous ces destructeurs, il eût fallu avoir à leur proposer un +plan de réédification quelconque. J'eusse pu faire quelque chose pour +les sciences, et je l'eusse dû peut-être; mais, outre que je n'avais nul +souci de me faire un nom dans cette branche des connaissances humaines, +je ne me sentais vraiment de désirs et d'énergie que pour les questions +philosophiques. Je n'avais étudié les sciences que pour me guider dans +le labyrinthe de la métaphysique, et pour arriver à la connaissance +de l'Être suprême. Ce but manqué, je n'aimai plus ces études qui ne +m'avaient passionné qu'indirectement; et la perte de toute croyance me +paraissait une chose si triste à éprouver qu'il m'eût paru également +pénible de l'annoncer aux hommes. Qu'eut été, d'ailleurs, une voix de +plus dans ce grand concert de malédictions qui s'élevait contre l'Église +expirante? Il y aurait eu de la lâcheté à lancer la pierre contre ce +moribond, déjà aux prises avec la révolution française qui commençait +à éclater, et qui, n'en doute pas, Angel, aura dans nos contrées un +retentissement plus fort et plus prochain qu'on ne se plaît ici à le +croire. Voilà pourquoi je t'ai conseillé souvent de ne pas déserter le +poste où peut-être d'honorables périls viendront bientôt nous chercher. +Quant à moi, si je ne suis plus moine par l'esprit, je le suis et le +serai toujours par la robe. C'est une condition sociale, je ne dirai pas +comme une autre, mais c'en est une; et plus elle est déconsidérée, plus +il importe de s'y comporter en homme. Si nous sommes appelés à vivre +dans le monde, sois sur que plus d'un regard d'ironie et de mépris +viendra scruter la contenance de ces tristes oiseaux de nuit, dont la +race habite depuis quinze cents ans les ténèbres et la poussière des +vieux murs. Ceux qui se présenteront alors au grand jour avec l'opprobre +de la tonsure doivent lever la tête plus haut que les autres; car la +tonsure est ineffaçable, et les cheveux repoussent en vain sur le crâne: +rien ne cache ce stigmate jadis vénéré, aujourd'hui abhorré des peuples. +Sans doute, Angel, nous porterons la peine des crimes que nous n'avons +pas commis, et des vices que nous n'avons pas connus. Que ceux qui +auront mérité les supplices prennent donc la fuite; que ceux qui auront +mérité des soufflets se cachent donc le visage. Mais nous, nous pouvons +tendre la joue aux insultes et les mains à la corde, et porter en esprit +et en vérité la croix du Christ, ce philosophe sublime que tu m'entends +rarement nommer, parce que son nom illustre, prononcé sans cesse autour +de moi par tant de bouches impures, ne peut sortir de mes lèvres qu'à +propos des choses les plus sérieuses de la vie et des sentiments les +plus profonds de l'âme. + +«Que pouvais-je donc faire de ma liberté? rien qui me satisfît. Si +je n'eusse écouté qu'une vaine avidité de bruit, de changement et de +spectacles, je serais certainement parti pour longtemps, pour toujours +peut-être. J'eusse exploré des contrées lointaines, traversé les vastes +mers, et visité les nations sauvages du globe. Je vainquis plus d'une +vive tentation de ce genre. Tantôt j'avais envie de me joindre à quelque +savant missionnaire, et d'aller chercher, loin du bruit des nations +nouvelles, le calme du passé chez des peuples conservateurs religieux +des lois et des croyances de l'antiquité. La Chine, l'Inde surtout, +m'offraient un vaste champ de recherches et d'observations. Mais +j'éprouvai presque aussitôt une répugnance insurmontable pour ce repos +de la tombe auquel je ne risquais certainement pas d'échapper, et que +j'allais, tout vivant, me mettre sous les yeux. Je ne voulus point +voir des peuples morts intellectuellement, attachés comme des animaux +stupides au joug façonné par l'intelligence de leurs aïeux, et marchant +tout d'une pièce comme des momies dans leur suaire d'hiéroglyphes. +Quelque violent, quelque terrible, quelque sanglant que pût être le +dénoûment du drame qui se préparait autour de moi, c'était l'histoire, +c'était le mouvement éternel des choses, c'était l'action fatale ou +providentielle du destin, c'était la vie, en un mot, qui bouillonnait +sous mes pieds comme la lave. J'aimai mieux être emporté par elle comme +un brin d'herbe que d'aller chercher les vestiges d'une végétation +pétrifiée sur des cendres à jamais refroidies. + +«En même temps que mes idées prirent ce cours, une autre tentation vint +m'assaillir: ce fut d'aller précisément me jeter au milieu du mouvement +des choses, et de quitter cette terre où le réveil ne se faisait pas +sentir encore, pour voir l'orage éclater. Oubliant alors que j'étais +moine et que j'avais résolu de rester moine, je me sentais homme, et un +homme plein d'énergie et de passions; je songeais alors à ce que peut +être la vie d'action, et, lassé de la réflexion, je me sentais emporté, +comme un jeune écolier (je devrais plutôt dire comme un jeune animal), +par le besoin de remuer et de dépenser mes forces. Ma vanité me berçait +alors de menteuses promesses. Elle me disait que là un rôle utile +m'attendait peut-être, que les idées philosophiques avaient accompli +leur tâche, que le moment d'appliquer ces idées était venu, qu'il +s'agissait désormais d'avoir de grands sentiments, que les caractères +allaient être mis à l'épreuve, et que les grands coeurs seraient aussi +nécessaires qu'ils seraient rares. Je me trompais. Les grandes époques +engendrent les grands hommes; et, réciproquement, les grandes actions +naissent les unes des autres. La révolution française, tant calomniée +à tes oreilles par tous ces imbéciles qu'elle épouvante et tous ces +cafards qu'elle menace, enfante tous les jours, sans que tu l'en +doutes, Angel, des phalanges de héros, dont les noms n'arrivent ici +qu'accompagnés de malédictions, mais dont tu chercheras un jour +avidement la trace dans l'histoire contemporaine. + +«Quant à moi, je quitterai ce monde sans savoir clairement le mot de la +grande énigme révolutionnaire, devant laquelle viennent se briser tant +d'orgueils étroits ou d'intelligences téméraires. Je ne suis pas né +pour savoir. J'aurai passé dans cette vie comme sur une ponte rapide +conduisant à des abîmes où je serai lancé sans avoir le temps de +regarder autour de moi, et sans avoir servi à autre chose qu'à marquer +par mes souffrances une heure d'attente au cadran de l'éternité. +Pourtant, comme je vois les hommes du présent se faire de plus grands +maux encore en vue de l'avenir que nous ne nous en sommes fait en vue +du passé, je me dis que tout ce mal doit amener de grands biens; car +aujourd'hui je crois qu'il y a une action providentielle, et que +l'humanité obéit instinctivement et sympathiquement aux grands et +profonds desseins de la pensée divine. + +«J'étais aux prises avec ce nouvel élan d'ambition, dernier éclair d'une +jeunesse de coeur mal étouffée, et prolongée par cela même au delà +des temps marqués pour la candeur et l'inexpérience. La révolution +américaine m'avait tenté vivement, celle de France me tentait plus +encore. Un navire faisant voile pour la France fut jeté sur nos côtes +par des vents contraires. Quelques passagers vinrent visiter l'ermitage +et s'y reposer, tandis que le navire se préparait à reprendre sa route. +C'étaient les personnes distinguées; du moins elles me parurent telles, +à moi qui éprouvais un si grand besoin d'entendre parler avec liberté +des événements politiques et du mouvement philosophique qui les +produisait. Ces hommes étaient pleins de foi dans l'avenir, pleins de +confiance en eux-mêmes. Ils ne s'entendaient pas beaucoup entre eux +sur les moyens; mais il était aisé de voir que tous les moyens leur +sembleraient bons dans le danger. Cette manière d'envisager les +questions les plus délicates de l'équité sociale me plaisait et +m'effrayait en même temps; tout ce qui était courage et dévoûment +éveillait des échos endormis dans mon sein. Pourtant les idées de +violence et de destruction aveugle troublaient mes sentiments de justice +et mes habitudes de patience. + +«Parmi ces gens-là il y avait un jeune Corse dont les traits austères +et le regard profond ne sont jamais sortis de ma mémoire. Son attitude +négligée, jointe à une grande réserve, ses paroles énergiques et +concises, ses yeux clairs et pénétrants, son profil romain, une certaine +gaucherie gracieuse qui semblait une méfiance de lui-même prête à se +changer en audace emportée au moindre défi, tout me frappa dans ce jeune +homme; et, quoiqu'il affectât de mépriser toutes les choses présentes et +de n'estimer qu'un certain idéal d'austérité spartiate, je crus deviner +qu'il brûlait de s'élancer dans la vie, je crus pressentir qu'il y +ferait des choses éclatantes. J'ignore si je me suis trompé. Peut-être +n'a-t-il pu percer encore, peut-être son nom est-il un de ceux qui +remplissent aujourd'hui le monde, ou peut-être encore est-il tombé sur +un champ de bataille, tranché comme un jeune épi avant le temps de la +moisson. S'il vit et s'il prospère, fasse le ciel que sa puissante +énergie ait servi le développement de ses principes rigides, et non +celui des passions ambitieuses! Il remarqua peu le vieux ermite, et, +quoique j'en fusse bien moins digne, il concentra toute son attention +sur moi, durant le peu d'heures que nous passâmes à marcher de long en +large sur la terrasse de rochers qui entoure l'ermitage. Sa démarche +était saccadée, toujours rapide, à chaque instant brisée brusquement, +comme le mouvement de la mer qu'il s'arrêtait pour écouter avec +admiration; car il avait le sentiment de la poésie mêlé à un degré +extraordinaire à celui de la réalité. Sa pensée semblait embrasser le +ciel et la terre; mais elle était sur la terre plus qu'au ciel, et les +choses divines ne lui semblaient que des institutions protectrices des +grandes destinées humaines. Son Dieu était la volonté, la puissance son +idéal, la brce son élément de vie. Je me rappelle assez distinctement +l'élan d'enthousiasme qui le saisit lorsque j'essayai de connaître ses +idées religieuses. + +«Oh! s'écria-t-il vivement, je ne connais que Jéhovah, parce que c'est +le Dieu de la force. + +«Oh! oui, la force! c'est là le devoir, c'est là la révélation du Sinaï, +c'est là le secret des prophètes! + +«L'appétition de la force, c'est le besoin de développement que la +nécessité inflige à tous les êtres. Chaque chose veut être parce qu'elle +doit être. Ce qui n'a pas la force de vouloir est destiné à périr, +depuis l'homme sans coeur jusqu'au brin d'herbe privé des sucs +nourriciers. O mon père! toi qui étudies les secrets de la +nature, incline-toi devant la force! Vois dans tout quelle âpreté +d'envahissement, quelle opiniâtreté de résistance! comme le lichen +cherche à dévorer la pierre! comme le lierre étreint les arbres, et, +impuissant à percer leur écorce, se roule à l'entour comme un aspic en +fureur! Vois le loup gratter la terre et l'ours creuser la neige avant +de s'y coucher. Hélas! comment les hommes ne se feraient-ils pas la +guerre, nation contre nation, individu contre individu? comment la +société ne serait-elle pas un conflit perpétuel de volontés et de +besoins contraires, lorsque tout est travail dans la nature, lorsque les +îlots de la mer se soulèvent les uns contre les autres, lorsque l'aigle +déchire le lièvre et l'hirondelle le vermisseau, lorsque la gelée fend +les blocs de marbre, et que la neige résiste au soleil? Lève la tête; +vois ces masses granitiques qui se dressent sur nous comme des géants, +et qui, depuis des siècles, soutiennent les assauts des vents déchaînés! +Que veulent ces dieux de pierre qui lassent l'haleine d'Éole? pourquoi +la résistance d'Atlas sous le fardeau de la matière? pourquoi les +terribles travaux du cyclope aux entrailles du géant, et les laves qui +jaillissent de sa bouche? C'est que chaque chose veut avoir sa place et +remplir l'espace autant que sa puissance d'extension le comporte; c'est +que, pour détacher une parcelle de ces granités, il faut l'action d'une +force extérieure formidable; c'est que chaque être et chaque chose porte +en soi les éléments de la production et de la destruction; c'est que la +création entière offre le spectacle d'un grand combat, où l'ordre et +la durée ne reposent que sur la lutte incessante et universelle. +Travaillons donc, créatures mortelles, travaillons à notre propre +existence! + +O homme! travaille à refaire ta société, si elle est mauvaise; en cela +tu imiteras le castor industrieux qui bâtit sa maison. Travaille à la +maintenir, si elle est bonne; en cela tu seras semblable au récif qui se +défend contre les flots rongeurs. Si tu l'abandonnes, si tu laisses à la +chimère du hasard le soin de ton avenir, si tu subis l'oppression, si tu +négliges l'oeuvre de la délivrance, tu mourras dans le désert comme la +race incrédule d'Israël. Si tu t'endors dans la lâcheté, si tu souffres +les maux que l'habitude t'a rendus familiers, afin d'éviter ceux que tu +crois éloignés; si tu endures la soif par méfiance de l'eau du rocher et +de la verge du prophète, tu mérites que le ciel t'abandonne et que la +mer roule sur toi ses flots indifférents. Oui, oui, le plus grand crime +que l'homme puisse commettre, la plus grande impiété dont il puisse +souiller sa vie, c'est la paresse et l'indifférence. Ceux qui ont +appliqué la sainte parole de résignation à cette soumission couarde et +nonchalante, ceux qui ont fait un mérite aux hommes de subir l'insolence +et le despotisme d'autres hommes; ceux-là, dis-je, ont péché; ce sont +de faux prophètes, et ils ont égaré la race humaine dans des voies de +malédictions!» + +«C'est ainsi qu'il parlait tandis que la brise de mer soufflait dans ses +longs cheveux noirs. Je n'essaie pas ici de te rendre la force et la +concision de sa parole, je ne saurais y atteindre; le souvenir de ses +idées m'est seul resté, et sa figure a été longtemps devant mes yeux +après son départ. Je l'accompagnai sur la barque qui le reconduisait à +bord du navire. Il me serra la main avec force en me quittant, et ses +dernières paroles furent: + +«--Eh bien, vous ne voulez pas nous suivre?» + +«Mon coeur tressaillit en cet instant, comme s'il eût voulu s'échapper +de ma poitrine; je sentis pour ce jeune homme un élan de sympathie +extraordinaire, comme si son énergie avait en moi un reflet ignoré. +Mais, en même temps, celle face inconnue de son être qui échappait à ma +pénétration me glaça de crainte, et je laissai retomber sa main blanche +et froide comme le marbre. Longtemps je le suivis des yeux, du haut des +rochers, d'où je l'apercevais debout sur le tillac, une longue-vue à la +main, observant les récifs de la côte: déjà il ne songeait plus à moi. +Quand la voile eut disparu à l'horizon, je regrettai de ne pas lui avoir +demandé son nom. Je n'y avais pas songé. + +«Quand je me retrouvai seul sur le rivage, il me sembla que la dernière +lueur de vie venait de s'éteindre en moi et que je rentrais dans la nuit +éternelle. Mon coeur se serra étroitement; et, quoique le soleil fût +ardent sur ma tête, je me trouvai tout à coup comme environné de +ténèbres. Alors les paroles de mon rêve me revinrent à la mémoire, et je +les prononçai tout haut dans une sorte de désespoir: + +«_Que ce qui appartient à la tombe soit rendu à la tombe_. + +«Je passai le reste de cette journée dans une grande agitation. Tant que +ces voyageurs m'avaient encouragé à les suivre, je m'étais senti plus +fort que leurs suggestions; maintenant qu'il n'était plus temps de me +raviser, je n'étais pas sûr que mon refus ne fût pas bien plutôt un +trait de lâcheté qu'un acte de sagesse. J'étais abattu, incertain; je +jetais des regards sombres autour de moi; ma robe noire me semblait une +chape de plomb; j'étais accablé de moi-même. Je me traînai jusqu'à mon +lit de joncs, et je m'endormis en formant le souhait de ne plus me +réveiller. + +«Je revis en rêve l'abbé Spiridion, pour la première fois depuis douze +ans. Il me sembla qu'il entrait dans la cellule, qu'il passait auprès de +l'ermite sans l'éveiller, et qu'il venait s'asseoir familièrement +près de moi. Je ne le voyais pas distinctement, et pourtant je le +reconnaissais; j'étais assuré qu'il était là, qu'il me parlait, et +je lui retrouvais le même son de voix qu'il avait eu dans mes rêves +précédents, malgré le temps qui s'était écoulé depuis le dernier. Il me +parla longuement, vivement, et je m'éveillai fort ému; mais il me fut +impossible de me rappeler un mot de ce qu'il m'avait dit. Pourtant +j'étais sous l'impression de ses remontrances, et tout le jour je me +trouvai languissant et rêveur comme un enfant repris d'une faute dont +il ne connaît pas la gravité. Je me promenai poursuivi de l'idée de +Spiridion, et ne songeant d'ailleurs plus à la chasser; elle ne me +causait plus d'effroi, quoiqu'elle se liât toujours dans ma pensée à +une pensée d'aliénation mentale; il m'importait assez peu désormais de +perdre la raison, pourvu que ma folie fût douce; et, comme je me sentais +porté à la mélancolie, je préférais de beaucoup cet état à la lucidité +du désespoir. + +«La nuit suivante, je reçus la même visite, je fis le même songe, et le +surlendemain aussi. Je commençai à ne plus me demander si c'était là une +de ces idées fixes qui s'emparent des cerveaux troublés, ou s'il y avait +véritablement un commerce possible entre l'âme des vivants et celle des +morts. J'avais, sinon l'esprit, du moins le coeur assez tranquille; car, +depuis un certain temps, je m'appliquais sérieusement à la pratique du +bien. J'avais quitté le désir de me rendre plus éclairé et plus habile, +pour celui de me rendre plus pur et plus juste. Je me laissais donc +aller au destin. Mon dernier sacrifice, quoiqu'il m'eût bien coûté, +était consommé: j'avais fait pour le mieux. J'ignorais si cette ombre +assidue à me visiter était mécontente de mon regret; mais je n'avais +plus peur d'elle, je me sentais assez fort pour ne pas me soucier des +morts, moi qui avais pu rompre, à tout jamais, avec les vivants. + +«Le quatrième jour, l'ordre formel me vint du haut clergé de retourner +à mon couvent. L'évêque de la province avait déjà entendu parler de ma +conférence avec des voyageurs dont le rapide passage avait échappé au +contrôle de sa police. On craignait que je n'eusse quelques rapports +secrets avec des moteurs d'insurrection, ou des étrangers imbus de +mauvais principes; on m'enjoignait de rentrer sur l'heure au monastère. +Je cédai à cette injonction avec la plus complète indifférence. Le +regret du bon ermite me toucha cependant, quoique son respect pour les +ordres supérieurs l'eût empêché d'élever aucune objection contre mon +départ, ni de laisser voir aucun mécontentement. Au moment de me voir +disparaître parmi les arbres, il me rappela, se jeta dans mes bras, et +s'en arracha tout en pleurs pour se précipiter dans son oratoire. Alors +je courus après lui à mon tour, et, pour la première fois depuis bien +des années, m'agenouillant devant un homme et devant un prêtre, je lui +demandai sa bénédiction. Ce fut un éternel adieu; il mourut l'hiver +suivant, dans sa quatre-vingt-dixième année; c'était un homme trop +obscur pour que l'on songeât à Rome à le canoniser. Pourtant jamais +chrétien ne mérita mieux le patriciat céleste. Les paysans de la contrée +se partagèrent sa robe de bure, et en portent encore de petits morceaux +comme des reliques. Les bandits des montagnes, pour lesquels sa porte +n'avait jamais été fermée, payèrent un magnifique service funèbre à +l'église de sa paroisse pour faire honneur à sa mémoire. + +«Je le quittai vers midi, et prenant le plus long chemin pour retourner +au couvent, je suivis les grèves de la mer jusqu'à la plaine, faisant +pour la dernière fois de ma vie l'école buissonnière avec des épaules +courbées par l'âge et un coeur usé par la tristesse. + +«La journée était chaude, car déjà le printemps s'épanouissait au flanc +des rochers. Le chemin que je suivais n'était pas tracé; la mer +seule l'avait creusé à la base des montagnes. Mille aspérités du roc +semblaient encore disputer la rive à l'action envahissante des flots. +Au bout de deux heures de marche sur ces grèves ardentes, je m'assis, +épuisé de fatigue, sur un bloc de granit noir au milieu de l'écume +blanche des vagues. C'était un endroit sauvage, et la mer le remplissait +d'harmonies lugubres. Une vieille tour ruinée, asile des pétrels ci des +goëlands, semblait prête à crouler sur ma tête. Rongées par l'air salin, +ses pierres avaient pris le grain et la couleur des rochers voisins, et +l'oeil ne pouvait plus distinguer en beaucoup d'endroits où finissait le +travail de la nature et où commençait celui de l'homme. Je me comparai à +cette ruine abandonnée que les orages emportaient pierre à pierre, et je +me demandai si l'homme était forcé d'attendre ainsi sa destruction du +temps et du hasard; si, après avoir accompli sa tâche ou consommé son +sacrifice, il n'avait pas droit de hâter le repos de la tombe; et des +pensées de suicide s'agitèrent dans mon cerveau. Alors je me levai, et +me mis à marcher sur le bord du rocher, si rapidement et si près de +l'abîme, que j'ignore comment je n'y tombai pas. Mais en cet instant +j'entendis derrière moi comme le bruit d'un vêtement qui froissait la +mousse et les broussailles. Je me retournai sans voir personne et repris +ma course. Mais par trois fois des pas se firent entendre derrière les +miens, et, à la troisième fois, une main froide comme la glace se posa +sur ma tête brûlante. Je reconnus alors l'Esprit, et, saisi de crainte, +je m'arrêtai en disant: + +«--Manifeste ta volonté, et je suis à toi. Mais que ce soit la volonté +paternelle d'un ami et non la fantaisie d'un spectre capricieux; car je +puis échapper à tout et à toi-même par la mort.» + +«Je ne reçus point de réponse, et je cessai de sentir la main qui +m'avait arrêté; mais, en cherchant des yeux, je vis devant moi, à +quelque distance, l'abbé Spiridion dans son ancien costume, tel qu'il +m'était apparu au lit de mort de Fulgence. Il marchait rapidement sur la +mer, en suivant la longue traînée de feu que le soleil y projette, quand +il eut atteint l'horizon, il se retourna, et me parut étincelant comme +un astre; d'une main il me montrait le ciel, de l'autre le chemin +du monastère. Puis tout à coup il disparut, et je repris ma route, +transporté de joie, rempli d'enthousiasme. Que m'importait d'être fou? +j'avais eu une vision sublime.» + +«--Père Alexis, dis-je en interrompant le narrateur, vous eûtes sans +doute quelque peine à reprendre les habitudes de la vie monastique? + +«--Sans doute, répondit-il, la vie cénobitique était plus conforme à +mes goûts que celle du cloître; pourtant j'y songeai peu. Une vaine +recherche du bonheur ici-bas n'était pas le but de mes travaux; un +puéril besoin de bonheur et de bien-être n'était pas l'objet de mes +désirs; je n'avais eu qu'un désir dans ma vie, c'était d'arriver à +l'espérance, sinon à la foi religieuse. Pourvu qu'en développant les +puissances de mon âme j'eusse pu parvenir à en tirer le meilleur parti +possible pour la vérité, la sagesse ou la vertu, je me serais regardé +comme heureux, autant qu'il est donné à l'homme de l'être en ce monde; +mais hélas! le doute à cet égard vint encore m'assaillir, après le +dernier, l'immense sacrifice que j'avais consommé. J'étais, il est vrai, +plus près de la vertu que je ne l'avais été en sortant de ma retraite. +Fatigué de cultiver le champ stérile de la pure intelligence, ou, pour +mieux dire, comprenant mieux l'étendue de ce vaste domaine de l'âme, +qu'une fausse philosophie avait voulu restreindre aux froides +spéculations de la métaphysique, je sentais la vanité de tout ce qui +m'avait séduit, et la nécessité d'une sagesse qui me rendit meilleur. +Avec l'exercice du dévouement, j'avais retrouvé le sentiment de la +charité; avec l'amitié, j'avais compris la tendresse du coeur; avec la +poésie et les arts, je retrouvais l'instinct de la vie éternelle; avec +la céleste apparition du bon génie Spiridion, je retrouvais la foi et +l'enthousiasme; mais il me restait quelque chose à faire, je le savais +bien, c'était d'accomplir un devoir. Ce que j'avais fait pour soulager +autour de moi quelques maux physiques n'était qu'une obligation +passagère dont je ne pouvais me faire un mérite, et dont la Providence +m'avait récompensé au centuple en me donnant deux amis sublimes: +l'ermite sur la terre, Hébronius dans le ciel. Mais, rentré dans le +couvent, j'avais sans doute une mission quelconque à remplir, et la +grande difficulté consistait à savoir laquelle. Il me venait donc encore +à l'esprit de me méfier de ce qu'en d'autres temps j'eusse appelé les +visions d'un cerveau enclin au merveilleux, et de me demander à quoi un +moine pouvait être bon au fond de son monastère dans le siècle où +nous vivons, après que les travaux accomplis par les grands érudits +monastiques des siècles passés ont porté leurs fruits, et lorsqu'il +n'existe plus dans les couvents de trésors enfouis à exhumer pour +l'éducation du genre humain; lorsque, surtout, la vie monastique a cessé +de prouver et de mériter pour une religion qui, elle-même, ne prouve et +ne mérite plus pour les générations contemporaines. Que faire donc pour +le présent quand on est lié par le passé? Comment marcher et faire +marcher les autres quand on est garrotté à un poteau? + +«Ceci est une grande question, ceci est la véritable grande question de +ma vie. C'est à la résoudre que j'ai consumé mes dernières années, et il +faut bien que je te l'avoue, mon pauvre Angel, je ne l'ai point résolue. +Tout ce que j'ai pu faire, c'est de me résigner, après avoir reconnu +douloureusement que je ne pouvais plus rien. + +«O mon enfant! je n'ai rien fait jusqu'ici pour détruire en toi la foi +catholique. Je ne suis point partisan des éducations trop rapides. +Lorsqu'il s'agit de ruiner des convictions acquises, et qu'on n'a pu +formuler l'inconnu d'une idée nouvelle, il ne faut pas trop se hâter +de lancer une jeune tête dans les abîmes du doute Le doute est un mal +nécessaire. On peut dire qu'il est un grand bien, et que, subi avec +douleur, avec humilité, avec l'impatience et le désir d'arriver à la +foi, il est un des plus grands mérites qu'une âme sincère puisse offrir +à Dieu. Oui, certes, si l'homme qui s'endort dans l'indifférence de la +vérité est vil, si celui qui s'enorgueillit dans une négation cynique +est insensé ou pervers, l'homme qui pleure sur son ignorance est +respectable, et celui qui travaille ardemment à en sortir est déjà +grand, même lorsqu'il n'a encore rien recueilli de son travail. Mais +il faut une âme forte ou une raison déjà mûre pour traverser cette mer +tumultueuse du doute, sans y être englouti. Bien des jeunes esprits s'y +sont risqués, et, privés de boussole, s'y sont perdus à jamais, ou se +sont laissé dévorer par les monstres de l'abîme, par les passions que +n'enchaînait plus aucun frein. A la veille de te quitter, je te laisse +aux mains de la Providence. Elle prépare ta délivrance matérielle et +morale. La lumière du siècle, cette grande clarté de désabusement qui +se projette si brillante sur le passé, mais qui a si peu de rayons pour +l'avenir, viendra te chercher au fond de ces routes ténébreuses. Vois-la +sans pâlir, et pourtant garde-toi d'en être trop enivré. Les hommes ne +rebâtissent pas du jour au lendemain ce qu'ils ont abattu dans une +heure de lassitude ou d'indignation. Sois sur que la demeure qu'ils +t'offriront ne sera point faite à ta taille. Fais-toi donc toi-même ta +demeure, afin d'être à l'abri au jour de l'orage. Je n'ai pas d'autre +enseignement à te donner que celui de ma vie. J'aurais voulu te +le donner un peu plus tard; mais le temps presse, les évènements +s'accomplissent rapidement. Je vais mourir, et, si j'ai acquis, au prix +de trente années de souffrances, quelque notions pures, je veux te les +léguer: fais-en l'usage que ta conscience t'enseignera. Je te l'ai dit, +et ne sois point étonné du calme avec lequel je te le répète, ma vie a +été un long combat entre la foi et le désespoir; elle va s'achever +dans la tristesse et la résignation, quant à ce qui concerne cette vie +elle-même. Mais mon âme est pleine d'espérance en l'avenir éternel. Si +parfois encore tu me vois en proie à de grands combats, loin d'en être +scandalisé, sois-en édifié. Vois combien le désespoir est impossible +à la raison et à la conscience humaine, puisque ayant épuisé tous les +sophismes de l'orgueil, tous les arguments de l'incrédulité, toutes les +langueurs du découragement, toutes les angoisses de la crainte, l'espoir +triomphe en moi aux approches de la mort. L'espoir, mon fils, c'est la +foi de ce siècle. + +«Mais reprenons notre récit. J'étais rentré au couvent dans un état +d'exaltation. A peine eus-je franchi la grille, qu'il me sembla sentir +tomber sur mes épaules le poids énorme de ces voûtes glacées sous +lesquelles je venais une seconde fois m'ensevelir. Quand la porte se +referma derrière moi avec un bruit formidable, mille échos lugubres, +réveillés comme en sursaut, m'accueillirent d'un concert funèbre. Alors +je fus épouvanté, et, dans un mouvement d'effroi impossible à décrire, +je retournai sur mes pas et j'allai toucher cette porte fatale. Si elle +eût été entr'ouverte, je pense que c'en était fait, et que je prenais +la fuite pour jamais. Le portier me demanda si j'avais oublié quelque +chose.» + +[Illustration: L'ermite, nu jusqu'à la ceinture...] + +«--Oui, lui répondis-je avec égarement, j'ai oublié de vivre.» + +«J'espérais que la vue de mon jardin me consolerait, et, au lieu d'aller +tout de suite faire acte de présence et de soumission chez le Prieur, +je courus vers mon parterre. Je n'en trouvai plus la moindre trace: le +potager avait tout envahi; mes berceaux avaient disparu, mes belles +plantes avaient été arrachées; les palmiers seuls avaient été respectés: +ils penchaient leurs fronts altérés dans une attitude morne, comme pour +chercher sur le sol fraîchement remué les gazons et les fleurs qu'ils +avaient coutume d'abriter. Je retournai à m'a cellule; elle était dans +le même état qu'au jour de mon départ; mais elle ne me rappelait que +des souvenirs pénibles. J'allai chez le Prieur; mes traits étaient +bouleversés: au premier coup d'oeil qu'il jeta sur moi, il s'en aperçut +et je lus sur son visage la joie d'un triomphe insultant. Alors le +mépris me rendit toute mon énergie, et, bien que notre entretien roulât +en apparence sur des choses générales, je lui fis sentir en peu de mots +que je ne me méprenais pas sur la distance qui séparait un homme comme +lui, voué à la règle par de vulgaires intérêts, et un homme comme moi +rendu à l'esclavage par un acte héroïque de la volonté. Pendant quelques +jours je fus en butte à une lâche et malveillante curiosité. On ne +pouvait croire que la peur seule de la discipline ecclésiastique ne +m'eût pas ramené au couvent, et on se réjouissait à l'idée de ma +souffrance. Je ne leur donnai pas la satisfaction de surprendre un +soupir dans ma poitrine ou un murmure sur mes lèvres. Je me montrai +impassible; mais il m'en coûta beaucoup. + +«L'éclair d'enthousiasme que m'avait apporté ma vision magnifique au +bord de la mer, se dissipa promptement, car elle ne se renouvela pas, +comme je m'en étais flatté; et, de nouveau rendu à la lutte des tristes +réalités, j'eus le loisir de me considérer encore une fois comme un être +raisonnable condamné à subir une aberration passagère, et à s'en rendre +compte froidement le reste de sa vie. Dans un autre siècle, ces visions +eussent pu faire de moi un saint; mais dans celui-ci, réduit à les +cacher comme une faiblesse ou une maladie, je n'y voyais qu'un sujet +de réflexions humiliantes sur la pauvreté bizarre de l'esprit humain. +Cependant, à force de songer à ces choses, j'arrivai à me dire que la +nature de l'âme étant un profond mystère, les facultés de l'âme étaient +elles-mêmes profondément mystérieuses; car, de deux choses l'une: ou mon +esprit avait par moments la puissance de ranimer fictivement ce que la +mort avait replongé dans le passé, ou ce que la mort a frappé avait la +puissance de se ranimer pour se communiquer à moi. Or, qui pourrait nier +cette double puissance dans le domaine des idées? Qui a jamais songé à +s'en étonner? Tous les chefs-d'oeuvre de la science et de l'art qui nous +émeuvent jusqu'à faire palpiter nos coeurs et couler nos larmes, sont-ce +des monuments qui couvrent des morts? La trace d'une grande destinée +est-elle effacée par la mort? N'est-elle pas plus brillante encore au +travers des siècles écoulés? Est-elle dans l'esprit et dans le coeur des +générations à l'état d'un simple souvenir? Non, elle est vivante, elle +remplit à jamais la postérité de sa chaleur et de sa lumière. Platon et +le Christ ne sont-ils pas toujours présents et debout au milieu de nous? +Ils pensent, ils sentent par des millions d'âmes; ils parlent, ils +agissent par des millions de corps. D'ailleurs, qu'est-ce que le +souvenir lui-même? N'est-ce pas une résurrection sublime des hommes et +des événements qui ont mérité d'échapper à la mort de l'oubli? Et cette +résurrection n'est-elle pas le fait de la puissance du passé qui vient +trouver le présent, et de celle du présent qui s'en va chercher le +passé? La philosophie matérialiste a pu prononcer que, toute puissance +étant brisée à jamais par la mort, les morts n'avaient pas d'autre +force parmi nous que celle qu'il nous plaisait de leur restituer par la +sympathie ou l'esprit d'imitation. Mais des idées plus avancées doivent +restituer aux hommes illustres une immortalité plus complète, et rendre +solidaires l'une de l'autre cette puissance des morts et cette puissance +des vivants qui forment un invincible lien à travers les générations. +Les philosophes ont été trop avides de néant, lorsque, nous fermant +l'entrée du ciel, ils nous ont refusé l'immortalité sur la terre. + +[Illustration: Quatre ou cinq malheureux pestiférés...] + +«Là, pourtant, elle existe d'une manière si frappante qu'on est tenté de +croire que les morts renaissent dans les vivants; et, pour mon compte, +je crois à un engendrement perpétuel des âmes, qui n'obéit pas aux lois +de la matière, aux liens du sang, mais à des lois mystérieuses, à des +liens invisibles. Quelquefois je me suis demandé si je n'étais pas +Hébronius lui-même, modifié dans une existence nouvelle par les +différences d'un siècle postérieur au sien. Mais, comme cette pensée +était trop orgueilleuse pour être complètement vraie, je me suis dit +qu'il pouvait être moi sans avoir cessé d'être lui, de même que, dans +l'ordre physique, un homme, en reproduisant la stature, les traits et +les penchants de ses ancêtres, les fait revivre dans sa personne, +tout en ayant une existence propre à lui-même qui modifie l'existence +transmise par eux. Et ceci me conduisit à croire qu'il est pour nous +deux immortalités, toutes deux matérielles et immatérielles: l'une, qui +est de ce monde et qui transmet nos idées et nos sentiments à l'humanité +par nos oeuvres et nos travaux; l'autre qui s'enregistre dans un monde +meilleur par nos mérites et nos souffrances, et qui conserve une +puissance providentielle sur les hommes et les choses de ce monde. C'est +ainsi que je pouvais admettre sans présomption que Spiridion vivait +en moi par le sentiment du devoir et l'amour de la vérité qui avaient +rempli sa vie, et au-dessus de moi par une sorte de divinité qui était +la récompense et le dédommagement de ses peines en cette vie. + +«Abîmé dans ces pensées, j'oubliai insensiblement ce monde extérieur, +dont le bruit, un instant monté jusqu'à moi, m'avait tant agité. Les +instincts tumultueux qu'une heure d'entraînement avait éveillés en moi +s'apaisèrent; et je me dis que les uns étaient appelés à améliorer la +forme sociale par d'éclatantes actions, tandis que les autres étaient +réservés à chercher, dans le calme et la méditation, la solution de ces +grands problèmes dont l'humanité était indirectement tourmentée; car +les hommes cherchaient, le glaive à la main, à se frayer une route sur +laquelle la lumière d'un jour nouveau ne s'était pas encore levée. +Ils combattaient dans les ténèbres, s'assurant d'abord une liberté +nécessaire, en vertu d'un droit sacré. Mais leur droit connu et +appliqué, il leur resterait à connaître leur devoir; et c'est de quoi +ils ne pouvaient s'occuper durant cette nuit orageuse, au sein de +laquelle il leur arrivait souvent de frapper leurs frères au lieu +de frapper leurs ennemis. Ce travail gigantesque de la révolution +française, ce n'était pas, ce ne pouvait pas être seulement une question +de pain et d'abri pour les pauvres; c'était beaucoup plus haut, et +malgré tout ce qui s'est accompli, malgré tout ce qui a avorté en France +à cet égard, c'est toujours, dans mes prévisions, beaucoup plus haut, +que visait et qu'a porté, en effet, cette révolution. Elle devait, +non-seulement donner au peuple un bien-être légitime, elle devait, elle +doit, quoi qu'il arrive, n'en doute pas, mon fils, achever de donner +la liberté de conscience au genre humain tout entier. Mais quel usage +fera-t-il de cette liberté? Quelles notions aura-t-il acquises de son +devoir, en combattant comme un vaillant soldat durant des siècles, en +dormant sous la tente, et en veillant sans cesse, les armes à la main, +contre les ennemis de son droit? Hélas! chaque guerrier qui tombe sur le +champ de bataille tourne ses yeux vers le ciel, et se demande pourquoi +il a combattu, pourquoi il est un martyr, si tout est fini pour lui +à cette heure amère de l'agonie. Sans nul doute, il pressent une +récompense; car, si son unique devoir, à lui, a été de conquérir son +droit et celui de sa postérité, il sent bien que tout devoir accompli +mérite récompense; et il voit bien que sa récompense n'a pas été de +ce monde, puisqu'il n'a pas joui de son droit. Et quand ce droit sera +conquis entièrement par les générations futures, quand tous les devoirs +des hommes entre eux seront établis par l'intérêt mutuel, sera-ce donc +assez pour le bonheur de l'homme? Cette âme qui me tourmente, cette soif +de l'infini qui me dévore, seront-elles satisfaites et apaisées, +parce que mon corps sera à l'abri du besoin, et ma liberté préservée +d'envahissement? Quelque paisible, quelque douce que vous supposiez +la vie de ce monde, suffira-t-elle aux désirs de l'homme, et la terre +sera-t-elle assez vaste pour sa pensée? Oh! ce n'est pas à moi qu'il +faudrait répondre oui. Je sais trop ce que c'est que la vie réduite à +des satisfactions égoïstes; j'ai trop senti ce que c'est que l'avenir +privé du sens de l'éternité! Moine, vivant à l'abri de tout danger et de +tout besoin, j'ai connu l'ennui, ce fiel répandu sur tous les aliments. +Philosophe, vivant à l'empire de la froide raison sur tous les +sentiments de l'âme, j'ai connu le désespoir, cet abîme entr'ouvert +devant toutes les issues de la pensée. Oh! qu'on ne me dise pas que +l'homme sera heureux quand il n'aura plus ni souverains pour l'accabler +de corvées, ni prêtres pour le menacer de l'enfer. Sans doute, il ne lui +faut ni tyrans ni fanatiques, mais il lui faut une religion; car il a +une âme, et il lui faut connaître un Dieu. + +«Voilà pourquoi, suivant avec attention le mouvement politique qui +s'opérait en Europe, et voyant combien mes rêves d'un jour avaient été +chimériques, combien il était impossible de semer et de recueillir dans +un si court espace, combien les hommes d'action étaient emportés loin de +leur but par la nécessité du moment, et combien il fallait s'égarer à +droite et à gauche avant de faire un pas sur cette voie non frayée, je +me réconciliai avec mon sort, et reconnus que je n'étais point un homme +d'action. Quoique je sentisse en moi la passion du bien, la persévérance +et l'énergie, ma vie avait été trop livrée à la réflexion; j'avais +embrassé la vie tout entière de l'humanité d'un regard trop vaste pour +faire, la hache à la main, le métier de pionnier dans une forêt de têtes +humaines. Je plaignais et je respectais ces travailleurs intrépides qui, +résolus à ensemencer la terre, semblables aux premiers cultivateurs, +renversaient les montagnes, brisaient les rochers, et, tout sanglants, +parmi les ronces et les précipices, frappaient sans faiblesse et sans +pitié sur le lion redoutable et sur la biche craintive. Il fallait +disputer le sol à des races dévorantes. Il fallait fonder une colonie +humaine au sein d'un monde livré aux instincts aveugles de la matière. +Tout était permis, parce que tout était nécessaire. Pour tuer le +vautour, le chasseur des Alpes est obligé de percer aussi l'agneau +qu'il tient dans ses serres. Des malheurs privés déchirent l'âme du +spectateur; pourtant le salut général rend ces malheurs inévitables. Les +excès et les abus de la victoire ne peuvent être imputés ni à la cause +de la guerre, ni à la volonté des capitaines. Lorsqu'un peintre retrace +à nos yeux de grands exploits, il est forcé de remplir les coins de son +tableau de certains détails affreux qui nous émeuvent péniblement. +Ici, les palais et les temples croulent au milieu des flammes; là, les +enfants et les femmes sont broyés sous les pieds des chevaux, ailleurs, +un brave expire sur les rochers teints de son sang. Cependant le +triomphateur apparaît au centre de la scène, au milieu d'une phalange de +héros: le sang versé n'ôte rien à leur gloire; on sent que la main du +Dieu des armées s'est levée devant eux, et l'éclat qui brille sur leurs +fronts annonce qu'ils ont accompli une mission sainte. + +«Tels étaient mes sentiments pour ces hommes au milieu desquels je +n'avais pas voulu prendre place. Je les admirais; mais je comprenais que +je ne pouvais les imiter; car ils étaient d'une nature différente de +la mienne. Ils pouvaient ce que je ne pouvais pas, parce que, moi, +je pensais comme ils ne pouvaient penser. Ils avaient la conviction +héroïque, mais romanesque, qu'ils touchaient au but, et qu'encore un peu +de sang versé les ferait arriver au règne de la justice et de la vertu. +Erreur que je ne pouvais partager, parce que, retiré sur la montagne, +je voyais ce qu'ils ne pouvaient distinguer à travers les vapeurs de la +plaine et la fumée du combat; erreur sainte sans laquelle ils n'eussent +pu imprimer au monde le grand mouvement qu'il devait subir pour sortir +de ses liens! Il faut, pour que la marche providentielle du genre humain +s'accomplisse, deux espèces d'hommes dans chaque génération: les uns, +toute espérance, toute confiance, toute illusion, qui travaillent pour +produire un oeuvre incomplet; et les autres, toute prévoyance, toute +patience, toute certitude, qui travaillent pour que cet oeuvre incomplet +soit accepté, estimé et continué sans découragement, lors même qu'il +semble avorté. Les uns sont des matelots, les autres sont des pilotes; +ceux-ci voient les écueils et les signalent, ceux-là les évitent ou +viennent s'y briser, selon que le vent de la destinée les pousse à leur +salut ou à leur perte; et, quoi qu'il arrive des uns et des autres, le +navire marche, et l'humanité ne peut ni périr, ni s'arrêter dans sa +course éternelle. + +«J'étais donc trop vieux pour vivre dans le présent, et trop jeune pour +vivre dans le passé. Je fis mon choix, je retombai dans la vie d'étude +et de méditation philosophique. Je recommençai tous mes travaux, les +regardant avec raison comme manqués. Je relus avec une patience austère +tout ce que j'avais lu avec une avidité impétueuse. J'osai mesurer de +nouveau la terre et les cieux, la créature et le Créateur, sonder les +mystères de la vie et de la mort, chercher la foi dans mes doutes, +relever tout ce que j'avais abattu, et le reconstruire sur de nouvelles +bases. En un mot, je cherchai à revêtir la Divinité de son mystère +sublime, avec la même persévérance que j'avais mise à l'en dépouiller. +C'est là que je connus, hélas! combien il est plus difficile de bâtir +que d'abattre. Il ne faut qu'un jour pour ruiner l'oeuvre de plusieurs +siècles. Dans le doute et la négation, j'avais marché à pas de géant; +pour me refaire un peu de foi, j'employai des années, et quelles années! +De combien de fatigues, d'incertitudes et de chagrins elles ont été +remplies! Chaque jour a été marqué par des larmes, chaque heure par des +combats. Angel, Angel, le plus malheureux des hommes est celui qui s'est +imposé une tâche immense, qui en a compris la grandeur et l'importance, +qui ne peut trouver hors de ce travail ni satisfaction ni repos, et qui +sens ses forces le trahir et sa puissance l'abandonner. O infortuné +entre tous les fils des hommes, celui qui rêve de posséder la lumière +refusée à son intelligence! O déplorable entre toutes les générations +des hommes, celle qui s'agite et se déchire pour conquérir la science +promise à des siècles meilleurs! Placé sur un sol mouvant, j'avais voulu +bâtir un sanctuaire indestructible; mais les éléments me manquaient +aussi bien que la base. Mon siècle avait des notions fausses, des +connaissance incomplètes, des jugements erronés sur le passé aussi bien +que sur le présent. Je le savais, quoique j'eusse en main les documents +réputés les plus parfaits de mon époque sur l'histoire des hommes et +sur celle de la création; je le savais, parce que je sentais en moi une +logique toute puissante à laquelle tous ces documents, sur lesquels +j'eusse voulu l'appuyer, venaient à chaque instant donner un démenti +désespérant. Oh! si j'avais pu me transporter, sur les ailes de ma +pensée, à la source de toutes les connaissances humaines, explorer +la terre sur toute sa surface et jusqu'au fond de ses entrailles, +interroger les monuments du passé, chercher l'âge du monde dans les +cendres dont son sein est le vaste sépulcre, et dans les ruines où des +générations innombrables ont enseveli le souvenir de leur existence! +Mais il fallait me contenter des observations et des conjectures de +savants et de voyageurs dont je sentais l'incompétence, la présomption +et la légèreté. Il y avait des moments où, échauffé par ma conviction, +j'étais résolu à partir comme missionnaire, afin d'aller fouiller tous +ces débris illustres qu'on n'avait pas compris, ou déterrer tous ces +trésors ignorés qu'on n'avait pas soupçonnés. Mais j'étais vieux; ma +santé, un instant raffermie à l'exercice et au grand air des montagnes, +s'était de nouveau altérée dans l'humidité du cloître et dans les +veilles du travail. Et puis, que de temps il m'eût fallu pour soulever +seulement un coin imperceptible de ce voile qui me cachait l'univers! +D'ailleurs, je n'étais pas un homme de détail, et ces recherches +persévérantes et minutieuses, que j'admirais dans les hommes purement +studieux, n'étaient pas mon fait. Je n'étais homme d'action ni dans la +politique ni dans la science; je me sentais appelé à des calculs plus +larges et plus élevés; j'eusse voulu manier d'immenses matériaux, bâtir, +avec le fruit de tous les travaux et de toutes les études, un vaste +portique pour servir d'entrée à la science des siècles futurs. + +«J'étais un homme de synthèse plus qu'un homme d'analyse. En tout +j'étais avide de conclure, consciencieux jusqu'au martyre, ne pouvant +rien accepter qui ne satisfît à la fois mon coeur et ma raison, mon +sentiment et mon intelligence, et condamné à un éternel supplice; car la +soif de la vérité est inextinguible, et quiconque ne peut se payer des +jugements de l'orgueil, de la passion ou de l'ignorance, est appelé +à souffrir sans relâche. Oh! m'écriais-je souvent, que ne suis-je un +chartreux abruti par la peur de l'enfer, et dressé comme une bête de +somme à creuser un coin de terre pour faire pousser quelques légumes, en +attendant qu'il l'engraisse de sa dépouille! Pourquoi toute mon affaire +en ce monde n'est-elle pas de réciter des offices pour arriver au repos, +et de manier une bêche pour me conserver en appétit ou pour chasser +la réflexion importune, et parvenir dès cette vie à un état de mort +intellectuelle? + +«Il m'arrivait quelquefois de jeter les yeux sur ceux de nos moines +qui, par exception, se sont conservés sincèrement dévots: Ambroise, par +exemple, que nous avons vu mourir l'an passé en odeur de sainteté, +comme ils disent, et dont le corps était desséché par les jeûnes et les +macérations: celui-là, à coup sur, était de bonne foi; souvent il m'a +fait envie. Une nuit ma lampe s'éteignit; je n'avais pas achevé mon +travail; je cherchai de la lumière dans le cloître, j'en aperçus dans sa +cellule; la porte était ouverte, j'y pénétrai sans bruit pour ne pas le +déranger, car je le supposais en prières, je le trouvai endormi sur son +grabat; sa lampe était posée sur une tablette tout auprès de son visage +et donnant dans ses yeux. Il prenait cette précaution toutes les nuits +depuis quarante ans au moins, pour ne pas s'endormir trop profondément +et ne pas manquer d'une minute l'heure des offices. La lumière, tombant +d'aplomb sur ses traits flétris, y creusait des ombres profondes, +ravages d'une souffrance volontaire. Il n'était pas couché, mais appuyé +seulement sur son lit et tout vêtu, afin de ne pas perdre un instant à +des soins inutiles. Je regardai longtemps cette face étroite et longue, +ces traits amincis par le jeûne de l'esprit encore plus que par celui +du corps, ces joues collées aux os de la face comme une couche de +parchemin, ce front mince et haut, jaune et luisant comme de la cire. Ce +n'était vraiment pas un homme vivant, mais un squelette séché avec la +peau, un cadavre qu'on avait oublié d'ensevelir, et que les vers avaient +délaissé parce que sa chair ne leur offrait point de nourriture. Son +sommeil ne ressemblait pas au repos de la vie, mais à l'insensibilité de +la mort; aucune respiration ne soulevait sa poitrine. Il me fit peur, +car ce n'était ni un homme ni un cadavre; c'était la vie dans la mort, +quelque chose qui n'a pas de nom dans la langue humaine, et pas de +sens dans l'ordre divin. C'est donc là un saint personnage? pensai-je; +certes, les anachorètes de la Thébaïde n'ont ni jeûné, ni prié +davantage; et pourtant je ne vois ici qu'un objet d'épouvante, rien qui +attire le respect, parce que tout ici repousse la sympathie. Quelle +compassion Dieu peut-il avoir pour cette agonie et pour cette mort +anticipées sur ses décrets? Quelle admiration puis-je concevoir, moi +homme, pour cette vie stérile et ce coeur glacé! O vieillard, qui chaque +soir allumes ta lampe comme un voyageur pressé de partir avant l'aurore, +qui donc as-tu éclairé durant la nuit, qui donc as-tu guidé durant le +jour? A qui donc ton long et laborieux pèlerinage sur la terre a-t-il +été secourable? Tu n'as rien donné de toi à la terre, ni la substance de +la reproduction animale, ni le fruit d'une intelligence productive, +ni le service grossier d'un bras robuste, ni la sympathie d'un coeur +tendre. Tu crois que Dieu a créé la terre pour te servir de cuve +purificatoire, et tu crois avoir assez fait pour elle en lui léguant tes +os! Ah! tu as raison de craindre et de trembler à cette heure; tu fais +bien de te tenir toujours prêt à paraître devant le juge! Puisses-tu +trouver à ton heure dernière, une formule qui t'ouvre la porte du ciel, +ou un instant de remords qui t'absolve du pire de tous les crimes, celui +de n'avoir rien aimé hors de toi! Et, ainsi disant, je me retirai sans +bruit, sans même vouloir allumer ma lampe à celle de l'égoïste, et, +depuis ce jour, je préférai ma misère à celle des dévots. + +«En proie à toute la fatigue et à toute l'inquiétude d'une âme qui +cherche sa voie, il me fallut pourtant bien des jours d'épuisement et +d'angoisse pour accepter l'arrêt qui me condamnait à l'impuissance. Je +ne puis me le dissimuler aujourd'hui, mon mal était l'orgueil. Oui, je +crois que de tout temps, et aujourd'hui encore, j'ai été et je suis un +orgueilleux. Ce zèle dévorant de la vérité, c'est un louable sentiment; +mais on peut aussi le porter trop loin. Il nous faut faire usage de +toutes nos forces pour défricher le champ de l'avenir; mais il faudrait +aussi, quand nos forces ne suffisent plus, nous contenter humblement du +peu que nous avons fait, et nous asseoir avec la simplicité du laboureur +au bord du sillon que nous avons tracé. C'est une leçon que j'ai souvent +reçue de l'ami céleste qui me visite, et je ne l'ai jamais su mettre à +profit. Il y a en moi une ambition de l'infini qui va jusqu'au délire. +Si j'avais été jeté dans la vie du monde et que mon esprit n'eût pas +eu le loisir de viser plus haut, j'aurais été avide de gloire et de +conquêtes; j'aurais eu sous les yeux l'existence de Charlemagne ou +d'Alexandre, comme j'ai eu celle de Pythagore et de Socrate; j'aurais +convoité l'empire du monde; j'aurais fait peut-être beaucoup de mal. +Grâce à Dieu, j'ai fini de vivre, et tout mon crime est de n'avoir pu +faire le bien. J'avais rêvé, en rentrant au couvent, de refaire mes +études avec fruit, et d'écrire un grand ouvrage sur les plus hautes +questions de la religion et de la philosophie. Mais je n'avais pas +assez considéré mon âge et mes forces. J'avais cinquante ans passés, et +j'avais souffert, depuis vingt-cinq ans, un siècle par année. Voyant +d'ailleurs combien j'étais dépourvu de matériaux qui m'inspirassent +toute confiance, je résolus du moins de jeter les bases et de tracer +le plan de mon oeuvre, afin de léguer ce premier travail, s'il était +possible, à quelque homme capable de le continuer ou de le faire +continuer; et cette idée me rappela vivement ma jeunesse, le secret +légué par Fulgence à moi, comme ce même secret l'avait été par Spiridion +à Fulgence, et je me persuadai que le temps était venu d'exhumer le +manuscrit. Ce n'était plus une ambition vulgaire, ce n'était plus +une froide curiosité qui m'y portaient; ce n'était pas non plus une +obéissance superstitieuse: c'était un désir sincère de m'instruire, et +d'utiliser pour les autres hommes un document précieux, sans doute, +sur les questions importantes dont j'étais occupé. Je regardais la +publication immédiate ou future de ce manuscrit comme un devoir; car, de +quelque façon que je vinsse à considérer les rapports étranges que mon +esprit avait eus avec l'esprit d'Hébronius, il me restait la conviction +que, durant sa vie, cet homme avait été animé d'un grand esprit. + +«Pour la troisième fois, dans l'espace d'environ vingt-cinq ans, +j'entrepris donc, au milieu de la nuit, l'exhumation du manuscrit. Mais +ici, un fait bien simple vint s'opposer à mon dessein; et, tout naturel +que soit ce fait, il me plongea dans un abîme de réflexions. + +«Je m'étais muni des mêmes outils qui m'avaient servi la dernière fois. +Cette dernière fois, tu te la rappelles, malgré la longueur de ce récit; +tu te souviens que j'avais alors trente ans révolus, et que j'eus un +accès de délire et une épouvantable vision. Je me la rappelais bien +aussi, cette hallucination terrible; mais je n'en craignais pas le +retour. Il est des images que le cerveau ne peut plus se créer quand +certaines idées et certains sentiments qui les évoquaient n'habitent +plus notre âme. J'étais désormais à jamais dégagé des liens du +catholicisme, liens si étroitement serrés et si courts qu'il faut toute +une vie pour en sortir, mais, par cela même, impossibles à renouer quand +une fois on les a brisés. + +«Il faisait une nuit claire et fraîche; j'étais en assez bonne santé: +j'avais précisément choisi un tel concours de circonstances, car je +prévoyais que le travail matériel serait assez pénible. Mais quoi! +Angel, je ne pus pas même ébranler la pierre du _Hic est_. J'y passai +trois grandes heures, l'attaquant dans tous les sens, m'assurant bien +qu'elle n'était rivée au pavé que par son propre poids, reconnaissant +même les marques que j'y avais faites autrefois avec mon ciseau, lorsque +je l'avais enlevée légèrement et sans fatigue. Tout fut inutile; elle +résista à mes efforts. Baigné de sueur, épuisé de lassitude, je fus +forcé de regagner mon lit et d'y rester accablé et brisé pendant +plusieurs jours. + +«Ce premier échec ne me rebuta pas. Je me remis à l'ouvrage la semaine +suivante, et j'échouai de même. Un troisième essai, entrepris un mois +plus tard, ne fut pas plus heureux, et il me fallut dès lors y renoncer; +car le peu de forces physiques que j'avais conservées jusque-là +m'abandonna sans retour à partir de cette époque. Sans doute, j'en +dépensai le reste dans cette lutte inutile contre un tombeau. La tombe +fut muette, les cadavres sourds, la mort inexorable; j'allai jeter dans +un buisson du jardin mon ciseau et mon levier, et revins, tranquille +et triste, m'asseoir sur cette tombe qui ne voulait pas me rendre ses +trésors. + +«Là, je restai jusqu'au lever du soleil, perdu dans mes pensées. La +fraîcheur du matin étant venue glacer sur mon corps la sueur dont +j'étais inondé, je fus paralysé; je perdis non-seulement la puissance +d'agir, mais encore la volonté; je n'entendis pas les cloches qui +sonnaient les offices, je ne fis aucune attention aux religieux qui +vinrent les réciter. J'étais seul dans l'univers, il n'y avait entre +Dieu et moi que ce tombeau qui ne voulait ni me recevoir ni me laisser +partir: image de mon existence tout entière, symbole dont j'étais +vivement frappé, et dont la comparaison m'absorbait entièrement! Quand +on vint me relever, comme je ne pouvais ni remuer ni parler, on se +persuada que mon cerveau était paralysé comme le reste. On se trompa; +j'avais toute ma raison; e ne la perdis pas un instant durant toute +la maladie qui suivit cet accident. Il est inutile de te dire qu'on +l'imputa au hasard, et qu'on ne soupçonna jamais ce que j'avais tenté. + +«Une fièvre ardente succéda à ce froid mortel: je souffris beaucoup, +mais je ne délirai point; j'eus même la force de cacher assez la gravité +de mon mal pour qu'on ne me soignât pas plus que je ne voulais l'être, +et pour qu'on me laissât seul. Aux heures où le soleil brillait dans +ma cellule, j'étais soulagé; des idées plus douces remplissaient mon +esprit; mais la nuit j'étais en proie à une tristesse inexorable. Aux +cerveaux actifs l'inaction est odieuse. L'ennui, la pire des souffrances +qu'entraînent les maladies, m'accablait de tout son poids. La vue de +ma cellule m'était insupportable. Ces murs qui me rappelaient tant +d'agitations et de langueurs subies sans arriver à la connaissance du +vrai; ce grabat où j'avais supporté si souvent et si longtemps la fièvre +et les maladies, sans conquérir la santé pour prix de tant de luttes +avec la mort; ces livres que j'avais si vainement interrogés; ces +astrolabes et ces télescopes, qui ne savaient que chercher et mesurer la +matière; tout cela me jetait dans une fureur sombre. A quoi bon survivre +à soi-même? me disais-je, et pourquoi avoir vécu quand on n'a rien +fait? Insensé, qui voulais, par un rayon de ton intelligence, éclairer +l'humanité dans les siècles futurs, et qui n'as pas seulement la force +de soulever une pierre pour voir ce qui est écrit dessous! malheureux, +qui, durant l'ardeur de ta jeunesse, n'as su t'occuper qu'à refroidir +ton esprit et ton coeur, et dont l'esprit et le coeur s'avisent de se +ranimer quand l'heure de mourir est venue! meurs donc, puisque tu n'as +plus ni tête, ni bras; car, si ton coeur a la témérité de vivre encore +et de brûler pour l'idéal, ce feu divin ne servira plus qu'à consumer +tes entrailles, et à éclairer ton impuissance et ta nullité. + +«Et en parlant ainsi, je m'agitais sur mon lit de douleur, et des larmes +de rage coulaient sur mes joues. Alors une voix pure s'éleva dans le +silence de la nuit et me parla ainsi: + +«--Crois-tu donc n'avoir rien à expier, toi qui oses te plaindre avec +tant d'amertume? Qui accuses-tu de tes maux? N'es-tu pas ton seul, ton +implacable ennemi? A qui imputeras-tu la faute de ton orgueil coupable, +de cette insatiable estime de toi-même qui t'a aveuglé quand tu pouvais +approcher de l'idéal par la science, et qui t'a fait chercher ton idéal +en toi seul? + +«--Tu mens! m'écriai-je avec force, sans songer même à me demander qui +pouvait me parler de la sorte. Tu mens! je me suis toujours haï; j'ai +toujours été ennuyeux, accablant, insupportable à moi-même. J'ai cherché +l'idéal partout avec l'ardeur du cerf qui cherche la fontaine dans un +jour brûlant; j'ai été consumé de la soif de l'idéal, et si je ne l'ai +pas trouvé... + +«--C'est la faute de l'idéal, n'est-ce pas! interrompit la voix d'un ton +de froide pitié. Il faut que Dieu comparaisse au tribunal de l'homme +et lui rende compte du mystère dont il a osé s'envelopper, pendant que +l'homme daignait se donner la peine de le chercher, et vous n'appelez +pas cela de l'orgueil, vous autres!... + +«--Vous autres! repris-je frappé d'étonnement, et qui donc es-tu, toi +qui regardes en pitié la race humaine, et qui te crois, sans doute, +exempt de ses misères? + +«--Je suis, répondit la voix, celui que tu ne veux pas connaître, car tu +l'as toujours cherché où il n'est pas.» + +«A ces mots, je me sentis baigné de sueur de la tête aux pieds; mon +coeur tressaillit à rompre ma poitrine, et, me soulevant sur mon lit, je +lui dis: + +«--Es-tu donc celui qui dort sous la pierre? + +«--Tu m'as cherché sous la pierre, répondit-il, et la pierre t'a +résisté. Tu devrais savoir que le bras d'un homme est moins fort que le +ciment et le marbre. Mais l'intelligence transporte les montagnes, et +l'amour peut ressusciter les morts. + +«--O mon maître! m'écriai-je avec transport, je te reconnais. Ceci est +ta voix, ceci est ta parole. Béni sois-tu, toi qui me visites à +l'heure de l'affliction. Mais où donc fallait-il te chercher, et où te +retrouverai-je sur la terre? + +«--Dans ton coeur, répondit la voix. Fais-en une demeure où je puisse +descendre. Purifie-le comme une maison qu'on orne et qu'on parfume pour +recevoir un hôte chéri. Jusque là que puis-je faire pour toi?» + +«La voix se tut, et je parlai en vain: elle ne me répondit plus. J'étais +seul dans les ténèbres. Je me sentis tellement ému que je fondis en +larmes. Je repassai toute ma vie dans l'amertume de mon coeur. Je vis +qu'elle était en effet un long combat et une longue erreur; car j'avais +toujours voulu choisir entre ma raison et mon sentiment, et je n'avais +pas eu la force de faire accepter l'un par l'autre. Voulant toujours +m'appuyer sur des preuves palpables, sur des bases jetées par l'homme, +et ne trouvant pas ces bases suffisantes, je n'avais eu ni assez de +courage ni assez de génie pour me passer du témoignage humain, et pour +le rectifier avec cette puissante certitude que le ciel donne aux +grandes âmes. Je n'avais pas osé rejeter la métaphysique et la géométrie +là où elles détruisaient le témoignage de ma conscience. Mon coeur +avait manqué de feu, partant mon cerveau de puissance pour dire à la +science:--C'est toi qui te trompes; nous ne savons rien, nous avons tout +à apprendre. Si le chemin que nous suivons ne nous conduit pas à Dieu, +c'est que nous nous sommes trompés de chemin; retournons sur nos pas et +cherchons Dieu car nous errons loin de lui dans les ténèbres; et les +hommes ont beau nous crier que notre habileté nous a faits dieux +nous-mêmes, nous sentons le froid de la mort et nous sommes entraînés +dans le vide comme des astre; qui s'éteignent et qui dévient de l'ordre +éternel. + +«A partir de ce jour, je m'abandonnai aux mouvements les plus chaleureux +de mon âme, et un grand prodige s'opéra en moi. Au lieu de me refroidir +moralement avec la vieillesse, je sentis mon coeur, vivifié et +renouvelé, rajeunir À mesure que mon corps penchait vers la destruction. +Je sens la vie animale me quitter comme un vêtement usé; mais à mesure +que je dépouille cette enveloppe terrestre, ma conscience me donne +l'intime certitude de mon immortalité. L'ami céleste est revenu souvent; +mais n'attends pas que j'entre dans le détail de ses apparitions. Ceci +est toujours un mystère pour moi, un mystère que je n'ai pas cherché +à pénétrer, et sur lequel il me serait impossible d'étendre le réseau +d'une froide analyse: je sais trop ce qu'on risque à l'examen +de certaines impressions; l'esprit se glace à les disséquer, et +l'impression s'efface. Quoique j'aie cru de mon devoir d'établir mes +dernières croyances religieuses le plus logiquement possible dans +quelques écrits dont je te fais le dépositaire, je me suis permis de +laisser tomber un voile de poésie sur les heures d'enthousiasme et +d'attendrissement qui, dissipant autour de moi les ténèbres du monde +physique, m'ont mis en rapport direct avec cet esprit supérieur. Il est +des choses intimes qu'il vaut mieux taire que de livrer à la risée des +hommes. Dans l'histoire que j'ai écrite simplement de ma vie obscure et +douloureuse, je n'ai pas fait mention de Spiridion. Si Socrate lui-même +a été accusé de charlatanisme et d'imposture pour avoir révélé ses +communications avec celui qu'il appelait son génie familier, combien +plus un pauvre moine comme moi ne serait-il pas taxé de fanatisme s'il +avouait avoir été visité par un fantôme! Je ne l'ai pas fait, je ne le +ferai pas. Et pourtant je m'en expliquerais naïvement avec le savant +modeste et consciencieux qui, sans ironie et sans préjugé, voudrait +pénétrer dans les merveilles d'un ordre de choses vieux comme le monde, +qui attend une explication nouvelle. Mais où trouver un tel savant +aujourd'hui? L'oeuvre de la science, en ces temps-ci, est de rejeter +tout ce qui paraît surnaturel, parce que l'ignorance et l'imposture en +ont trop longtemps abusé. De même que les nommes politiques sont forcés +de trancher avec le fer les questions sociales, les hommes d'étude sont +obligés, pour ouvrir un nouveau champ à l'analyse, de jeter au feu +pêle-mêle le grimoire des sorciers et les miracles de la foi. Un temps +viendra où, l'oeuvre nécessaire de la destruction étant accomplie, on +rechercha soigneusement, dans les débris du passé, une vérité qui ne +peut se perdre, et qu'on saura démêler de l'erreur et du mensonge, comme +jadis Crésus reconnut à des signes certains que tous les oracles étaient +menteurs, excepté a Pythie de Delphes, qui lui avait révélé ses actions +cachées avec une puissance incompréhensible. Tu verras peut-être +l'aurore de cette science nouvelle, sans laquelle l'humanité est +inexplicable, et son histoire dépourvue de sens. Tous les miracles, tous +les augures, tous les prodiges de l'antiquité ne seront peut-être pas, +aux yeux de tes contemporains, des tours de sorciers ou des terreurs +imbéciles accréditées par les prêtres. Déjà la science n'a-t-elle pas +donné une explication satisfaisante de beaucoup de phénomènes qui +semblaient surnaturels à nos aïeux? Certains faits qui semblent +impossibles et mensongers en ce siècle auront peut-être une explication +non moins naturelle et concluante quand la science aura élargi ses +horizons. Quant à moi, bien que le mot _prodige_ n'ait pas de sens pour +mon entendement, puisqu'il peut s'appliquer aussi bien au lever du +soleil chaque matin qu'à la réapparition d'un mort, je n'ai pas essayé +de porter le lumière sur ces questions difficiles: le temps m'eût +manqué. J'ai entendu parler de Mesmer; je ne sais si c'est un imposteur +ou un prophète; je me méfie de ce que j'ai entendu rapporter, parce +que les assertions sont trop hardies et les prétendues preuves trop +complètes pour un ordre de découvertes aussi récent. Je ne comprends +pas encore ce qu'ils entendent par ce mot _magnétisme_; je t'engage à +examiner ceci en temps et lieu pour moi, je n'ai pas eu le loisir de +m'égarer dans ces propositions hardies; j'ai évité même de me laisser +séduire par elles. J'avais un devoir plus clair et plus pressé à +accomplir, celui d'écrire, sous l'impression de mes entretiens avec +l'_Esprit_, les fragments brisés de ma méditation éternelle.» + +Ici Alexis s'interrompit, et posa sa main sur un livre que je +connaissais bien pour le lui avoir souvent vu consulter, à mon grand +étonnement, bien qu'il ne me parût formé que de feuillets blancs. Comme +je le regardais avec surprise, il sourit: + +«Je ne suis pas fou, comme tu le penses, reprit-il; ce livre est criblé +de caractères très-lisibles pour quiconque connaît la composition +chimique dont je me suis servi pour écrire. Cette précaution m'a paru +nécessaire pour échapper à l'espionnage de la censure monastique. Je +t'enseignerai un procédé bien simple au moyen duquel tu feras reparaître +les caractères tracés sur ces pages quand le temps sera venu. Tu +cacheras ce manuscrit en attendant qu'il puisse servir à quelque +chose, si toutefois il doit jamais servir à quoi que ce soit; cela, je +l'ignore. Tel qu'il est, incomplet, sans ordre et sans conclusion, il +ne mérite pas de voir le jour. C'est peut-être à toi, c'est peut-être à +quelque autre qu'il appartient de le refaire. Il n'a qu'un mérite, c'est +d'être le récit fidèle d'une vie d'angoisse, et l'exposé naïf de mon +état présent. + +--Et cet état, m'est-il permis, mon père, de vous demander de me le +faire mieux connaître? + +--Je le ferai en trois mots qui résument pour moi la théologie, +répondit-il en ouvrant son livre à la première page: «_croire, espérer, +aimer_. «Si l'Église catholique avait pu conformer tous les points de +sa doctrine à cette sublime définition des trois vertus théologales: la +foi, l'espérance, la charité, elle serait la vérité sur la terre; elle +serait la sagesse, la justice, la perfection. Mais l'Église romaine +s'est porté le dernier coup; elle a consommé son suicide Je jour où elle +a fait Dieu implacable et la damnation éternelle. Ce jour-là tous les +grands coeurs se sont détachés d'elle; et l'élément d'amour et de +miséricorde manquant à sa philosophie, la théologie chrétienne n'a plus +été qu'un jeu d'esprit, un sophisme où de grandes intelligences se +sont débattues en vain contre leur témoignage intérieur, un voile +pour couvrir de vastes ambitions, un masque pour cacher d'énormes +iniquités...» + +Ici le père Alexis s'arrêta de nouveau et me regarda attentivement +pour voir quel effet produirait sur moi cet anathème définitif. Je le +compris, et, saisissant ses mains dans les miennes, je les pressai +fortement en lui disant d'une voix ferme et avec un sourire qui devait +lui révéler toute ma confiance: + +«Ainsi, père, nous ne sommes plus catholiques? + +--Ni chrétiens, répondit-il d'une voix forte; ni protestants, +ajouta-t-il en me serrant les mains; ni philosophes comme Voltaire, +Helvétius et Diderot; nous ne sommes pas même socialistes comme +Jean-Jacques et la Convention française: et cependant nous ne sommes ni +païens ni athées! + +--Que sommes-nous donc, père Alexis? lui dis-je; car, vous l'avez dit, +nous avons une âme, Dieu existe, et il nous faut une religion. + +--Nous en avons une, s'écria-t-il en se levant et en étendant vers le +ciel ses bras maigres avec un mouvement d'enthousiasme. Nous avons la +seule vraie, la seule immense, la seule digne de la Divinité. Nous +croyons en la Divinité, c'est dire que nous la connaissons et la +voulons; nous espérons en elle, c'est dire que nous la désirons et +travaillons pour la posséder; nous l'aimons, c'est dire que nous la +sentons et la possédons virtuellement; et Dieu lui-même est une trinité +sublime dont notre vie mortelle est le reflet affaibli. Ce qui est foi +chez l'homme est science chez Dieu; ce qui est espérance chez l'homme +est puissance chez Dieu; ce qui est charité, c'est-à-dire piété, vertu, +effort, chez l'homme, est amour, c'est-à-dire production, conservation +et progression éternelle chez Dieu. Aussi Dieu nous connaît, nous +appelle, et nous aime; c'est lui qui nous révèle cette connaissance que +nous avons de lui, c'est lui qui nous commande le besoin que nous avons +de lui, c'est lui qui nous inspire cet amour dont nous brûlons pour lui; +et une des grandes preuves de Dieu et de ses attributs, c'est l'homme +et ses instincts. L'homme conçoit, aspire et tente sans cesse, dans sa +sphère finie, ce que Dieu sait, veut et peut dans sa sphère infinie. +Si Dieu pouvait cesser d'être un foyer d'intelligence, de puissance +et d'amour, l'homme retomberait au niveau de la brute; et chaque fois +qu'une intelligence humaine a nié la Divinité intelligente, elle s'est +suicidée. + +--Mais, mon père, interrompis-je, ces grands athées du siècle dont on +vante les lumières et l'éloquence... + +--Il n'y a pas d'athées, reprit le père Alexis avec chaleur; non, il n'y +en a pas! Il est des temps de recherche et de travail philosophique, où +les hommes, dégoûtés des erreurs du passé, cherchent une nouvelle route +vers la vérité. Alors ils errent sur des sentiers inconnus. Les uns, +dans leur lassitude, s'asseyent et se livrent au désespoir. Qu'est-ce +que ce désespoir, sinon un cri d'amour vers cette Divinité qui se voile +à leurs yeux fatigués? D'autres s'avancent sur toutes les cimes avec une +précipitation ardente, et, dans leur présomption naïve, s'écrient qu'ils +ont atteint le but et qu'on ne peut aller plus loin. Qu'est-ce que cette +présomption, qu'est-ce que cet aveuglement, sinon un désir inquiet et +une impatience immodérée d'embrasser la Divinité? Non, ces athées, +dont on vante avec raison la grandeur intellectuelle, sont des âmes +profondément religieuses, qui se fatiguent ou qui se trompent dans leur +essor vers le ciel. Si, à leur suite, on voit se traîner des âmes basses +et perverses, qui invoquent le néant, le hasard, la nature brutale, pour +justifier leurs vices honteux et leurs grossiers penchants, c'est encore +là un hommage rendu à la majesté de Dieu. Pour se dispenser de tendre +vers l'idéal, et de soutenir par le travail et la vertu la dignité +humaine, la créature est forcée de nier l'idéal. Mais, si une voix +intérieure ne troublait pas l'ignoble repos de sa dégradation, elle +ne se donnerait pas tant de peine pour rejeter l'existence d'un juge +suprême. Quand les philosophes de ce siècle ont invoqué la Providence, +la nature, les lois de la création, ils n'ont pas cessé d'invoquer le +vrai Dieu sous ces noms nouveaux. En se réfugiant dans le sein d'une +Providence universelle et d'une nature inépuisablement généreuse, ils +ont protesté contre les anathèmes que les sectes farouches se lançaient +l'une à l'autre, contre les monstruosités de l'inquisition, contre +l'intolérance et le despotisme. Lorsque Voltaire, à la vue d'une +nuit étoilée, proclamait le grand horloger céleste; lorsque Rousseau +conduisait son élève au sommet d'une montagne pour lui révéler la +première notion du Créateur au lever du soleil, quoique ce fussent là +des preuves incomplètes et des vues étroites, en comparaison de ce que +l'avenir réserve aux hommes de preuves éclatantes et d'infaillibles +certitudes, c'étaient du moins des cris de l'âme élevés vers ce Dieu que +toutes les générations humaines ont proclamé sous des noms divers et +adoré sous différents symboles. + +--Mais ces preuves éclatantes, mais cette certitude, lui dis-je, où les +puiserons-nous, si nous rejetons la révélation, et si le sens intérieur +ne nous suffit pas? + +--Nous ne rejetons pas la révélation, reprit-il vivement, et le sens +intérieur nous suffit jusqu'à un certain point; mais nous y joignons +d'autres preuves encore: quant au passé, le témoignage de l'humanité +tout entière; quant au présent, l'adhésion de toutes les consciences +pures au culte de la Divinité, et la voix éloquente de notre propre +coeur. + +--Si je vous entends bien, repris-je, vous acceptez de la révélation ce +qu'elle a d'éternellement divin, les grandes notions sur la Divinité et +l'immortalité, les préceptes de vertu et le devoir qui en découlent. + +---L'homme, répondit-il, arrache au ciel même la connaissance de +l'idéal, et la conquête des vérités sublimes qui y conduisent est un +pacte, un hyménée entre l'intelligence humaine qui cherche, aspire et +demande, et l'intelligence divine qui, elle aussi, cherche le coeur +de l'homme, aspire à s'y répandre, et consent à y régner. Nous +reconnaissons donc des maîtres, de quelque nom que l'on ait voulu les +appeler. Héros, demi-dieux, philosophes, saints ou prophètes, nous +pouvons nous incliner devant ces pères et ces docteurs de l'humanité. +Nous pouvons adorer chez l'homme investi d'une haute science et d'une +haute vertu un reflet splendide de la Divinité. O Christ! un temps +viendra où l'on t'élèvera de nouveaux autels, plus dignes de toi, en te +restituant ta véritable grandeur, celle d'avoir été vraiment le fils de +la femme et le sauveur, c'est-à-dire l'ami de l'humanité, le prophète de +l'idéal. + +--Et le successeur de Platon, ajoutai-je. + +--Comme Platon fut celui des autres révélateurs que nous vénérons, et +dont nous sommes les disciples. + +«Oui, poursuivit Alexis après une pause, comme pour me donner le temps +de peser ses paroles, nous sommes les disciples de ces révélateurs, mais +nous sommes leurs libres disciples. Nous avons le droit de les examiner, +de les commenter, de les discuter, de les redresser même; car, s'ils +participent par leur génie de l'infaillibilité de Dieu, ils participent +par leur nature de l'impuissance de la raison humaine. Il est donc +non-seulement dans notre privilège, mais dans notre devoir comme dans +notre destinée, de les expliquer et d'aider à la continuation de leurs +travaux. + +--Nous, mon père! m'écriai-je avec effroi; mais quel est donc notre +mandat? + +--C'est d'être venus après eux. Dieu veut que nous marchions; et, s'il +fait lever des prophètes au milieu du cours des âges, c'est pour pousser +les générations devant eux, comme il convient à des hommes, et non pour +les enchaîner à leur suite, comme il appartient à de vils troupeaux. +Quand Jésus guérit le paralytique, il ne lui dit pas: «Prosterne-toi, et +suis-moi.» Il lui dit: «Lève-toi, et marche.» + +--Mais où irons-nous, mon père? + +--Nous irons vers l'avenir; nous irons, pleins du passé et remplissant +nos jours présents par l'étude, la méditation et un continuel effort +vers la perfection. Avec du courage et de l'humilité, en puisant dans la +contemplation de l'idéal la volonté et la force, en cherchant dans la +prière l'enthousiasme et la confiance, nous obtiendrons que Dieu nous +éclaire et nous aide à instruire les hommes, chacun de nous selon ses +forces... Les miennes sont épuisées, mon enfant. Je n'ai pas fait ce que +j'aurais pu faire si je n'eusse pas été élevé dans le catholicisme. Je +t'ai raconté ce qu'il m'a fallu de temps et de peines pour arriver à +proclamer sur le bord de ma tombe ce seul mot: «Je suis libre!» + +--Mais ce mot en dit beaucoup, mon père! m'écriai-je. Dans votre bouche +il est tout puissant sur moi, et c'est de votre bouche seule que j'ai +pu l'entendre sans méfiance et sans trouble. Peut-être, sans ce mot de +vous, toute ma vie eût été livrée à l'erreur. Que j'eusse continué mes +jours dans ce cloître, il est probable que j'y eusse vécu courbé et +abruti sous le joug du fanatisme. Que j'eusse vécu dans le tumulte du +monde, il est possible que je me fusse laissé égarer par les passions +humaines et les maximes de l'impiété. Grâce à vous, j'attends mon sort +de pied ferme. Il me semble que je ne peux plus succomber aux dangers +de l'athéisme, et je sens que j'ai secoué pour toujours les liens de la +superstition. + +--Et si ce mot de ma bouche, dit Alexis, profondément ému, est le seul +bien que j'aie pu faire en ce monde, ces mots de la tienne sont une +récompense suffisante. Je ne mourrai donc pas sans avoir vécu, car le +but de la vie est de transmettre la vie. J'ai toujours pensé que le +célibat était un état sublime, mais tout à fait exceptionnel, parce +qu'il entraînait des devoirs immenses. Je pense encore que celui qui se +refuse à donner la vie physique à des êtres de son espèce doit donner +en revanche, par ses travaux et ses lumières, la vie intellectuelle au +grand nombre de ses semblables. C'est pour cela que je révère la féconde +virginité du Christ. Mais, lorsque, après avoir nourri dans ma jeunesse +des espérances orgueilleuses de science et de vertu, je me suis vu +courbé sous les années et les mains vides de grandes oeuvres, je me +suis affligé et repenti d'avoir embrassé un état à la hauteur duquel je +n'avais pas su m'élever. Aujourd'hui je vois que je ne tomberai pas de +l'arbre comme un fruit stérile. La semence de vie a fécondé ton âme. +J'ai un fils, un enfant plus précieux qu'un fruit de mes entrailles; +j'ai un fils de mon intelligence. + +--Et de ton coeur, lui dis-je en pliant les deux genoux devant lui; car +tu as un grand coeur, ô père Alexis! un coeur plus grand encore que +ton intelligence! Et quand tu t'écries: «Je suis libre!» cette parole +puissante implique celle-ci: «J'aime et je crois.» + +--J'aime, je crois et j'espère, tu l'as dit! répondit-il avec +attendrissement; s'il en était autrement, je ne serais pas libre. La +brute, au fond des forêts, ne connaît point de lois, et pourtant elle +est esclave; car elle ne sait ni le prix, ni la dignité, ni l'usage de +sa liberté. L'homme privé d'idéal est l'esclave de lui-même, de ses +instincts matériels, de ses passions farouches, tyrans plus absolus, +maîtres plus fantasques que tous ceux qu'il a renversés avant de tomber +sous l'empire de la fatalité.» + +Nous causâmes ainsi longtemps encore. Il m'entretint des grands mystères +de la foi pythagoricienne, platonicienne et chrétienne, qu'il disait +être un même dogme continué et modifié, et dont l'essence lui semblait +le fond de la vérité éternelle; vérité progressive, disait-il, en +ce sens qu'elle était enveloppée encore de nuages épais, et qu'il +appartenait à l'intelligence humaine de déchirer ces voiles un à un, +jusqu'au dernier. Il s'efforça de rassembler tous les éléments sur +lesquels il basait sa foi en un _Dieu-Perfection:_ c'est ainsi qu'il +l'appelait. Il disait: 1º que la grandeur et la beauté de l'univers +accessible aux calculs et aux observations de la science humaine, +nous montraient dans le Créateur l'ordre, la sagesse et la science +omnipotente; 2° que le besoin qu'éprouvent les hommes de se former en +société et d'établir entre eux des rapports de sympathie, de religion +commune et de protection mutuelle, prouvait, dans le législateur +universel, l'esprit de souveraine justice; 3º que les élans continuels +du coeur de l'homme vers l'idéal prouvaient l'amour infini du père +des hommes répandu à grands flots sur la grande famille humaine, +et manifesté à chaque âme en particulier dans le sanctuaire de sa +conscience. De là il concluait pour l'homme trois sortes de devoirs. Le +premier, appliqué à la nature extérieure: devoir de s'instruire dans les +sciences, afin de modifier et de perfectionner autour de lui le monde +physique. Le second, appliqué à la vie sociale: devoir de respecter ou +d'établir des institutions librement acceptées par la famille humaine +et favorables à son développement. Le troisième, applicable à la vie +intérieure de l'individu: devoir de se perfectionner soi-même en vue de +la perfection divine, et de chercher sans cesse pour soi et pour les +autres les voies de la vérité, de la sagesse et de la vertu. + +Ces entretiens et ces enseignements furent au moins aussi longs que +le récit qui les avait amenés. Ils durèrent plusieurs jours, et nous +absorbèrent tellement l'un et l'autre que nous prenions à peine le temps +de dormir. Mon maître semblait avoir recouvré, pour m'instruire, une +force virile. Il ne songeait plus à ses souffrances et me les faisait +oublier à moi-même; il me lisait son livre et me l'expliquait à mesure. +C'était un livre étrange, plein d'une grandeur et d'une simplicité +sublimes. Il n'avait pas affecté une forme méthodique; il avouait +n'avoir pas eu le temps de se résumer, et avoir plutôt écrit, comme +Montaigne, au jour le jour, une suite d'essais, où il avait exprimé +naïvement tantôt les élans religieux, tantôt les accès de tristesse et +de découragement sous l'empire desquels il s'était trouvé. + +«J'ai senti, me disait-il, que je n'étais plus capable d'écrire un grand +ouvrage pour mes contemporains, tel que je l'avais rêvé dans mes +jours de noble, mais aveugle ambition. Alors, conformant ma manière à +l'humilité de ma position, et mes espérances à la faiblesse de mon être, +j'ai songé à répandre mon coeur tout entier sur ces pages intimes, afin +de former un disciple qui, ayant bien compris les désirs et les besoins +de l'âme humaine, consacrât son intelligence à chercher le soulagement +et la satisfaction de ses désirs et de ses besoins, dont tôt ou tard, +après les agitations politiques, tous les hommes sentiront l'importance. +Expression plaintive de la triste époque où le sort m'a jeté, je ne puis +qu'élever un cri de détresse afin qu'on me rende ce qu'on m'a ôté: +une foi, un dogme et un culte. Je sens bien que nul encore ne peut me +répondre et que je vais mourir hors du temple, plein de trouble et de +frayeur, n'emportant pour tout mérite, aux pieds du juge suprême, que le +combat opiniâtre de mes sentiments religieux contre l'action dissolvante +d'un siècle sans religion. Mais j'espère, et mon désespoir même +enfante chez moi des espérances nouvelles; car, plus je souffre de mon +ignorance, plus j'ai horreur du néant, et plus je sens que mon âme a +des droits sacrés sur cet héritage céleste dont elle a l'insatiable +Désir...» + +[Illustration: C'est ainsi qu'il parlait...] + +C'était la troisième nuit de cet entretien, et, malgré l'intérêt +puissant qui m'y enchaînait, je fus tout à coup saisi d'un tel +accablement, que je m'assoupis auprès du lit de mon maître tandis qu'il +parlait encore, d'une voix affaiblie, au milieu des ténèbres; car toute +l'huile de la lampe était consumée, et le jour ne paraissait point +encore. Au bout de quelques instants, je m'éveillai; Alexis faisait +entendre encore des sons inarticulés et semblait se parler à lui-même. +Je fis d'incroyables efforts pour l'écouter et pour résister au sommeil; +ses paroles étaient inintelligibles, et, la fatigue l'emportant, je +m'endormis de nouveau, la tête appuyée sur le bord de son lit. Alors, +dans mon sommeil, j'entendis une voix pleine de douceur et d'harmonie +qui semblait continuer les discours de mon maître, et je l'écoutais sans +m'éveiller et sans la comprendre. Enfin, je sentis comme un souffle +rafraîchissant qui courait dans mes cheveux, et la voix me dit: «_Angel, +Angel, l'heure est venue_.» Je m'imaginai que mon maître expirait, et, +faisant un grand effort, je m'éveillai et j'étendis les mains vers lui. +Ses mains étaient tièdes, et sa respiration régulière annonçait un +paisible repos. Je me levai alors pour rallumer la lampe; mais je crus +sentir le frôlement d'un être d'une nature indéfinissable qui se plaçait +devant moi et qui s'opposait à mes mouvements. Je n'eus point peur et je +lui dis avec assurance: + +«Qui es-tu, et que veux-tu? es-tu celui que nous aimons? as-tu +quelque-chose à m'ordonner? + +--Angel, dit la voix, le manuscrit est sous la pierre, et le coeur de +ton maître sera tourmenté tant qu'il n'aura pas accompli la volonté de +celui...» + +[Illustration: Il marchait rapidement sur la mer...] + +Ici la voix se perdit; je n'entendis plus aucun autre bruit dans la +chambre que la respiration égale et faible d'Alexis. J'allumai la lampe, +je m'assurai qu'il dormait, que nous étions seuls, que toutes les portes +étaient fermées; je m'assis, incertain et agité. Puis, au bout de peu +d'instants, je pris mon parti, je sortis de la cellule, sans bruit, +tenant d'une main ma lampe, de l'autre une barre d'acier que j'enlevai à +une des machines de l'observatoire, et je me rendis à l'église. + +Comment, moi, si jeune, si timide et si superstitieux jusqu'à ce jour, +j'eus tout à coup la volonté et le courage d'entreprendre seul une telle +chose, c'est ce que je n'expliquerai pas. Je sais seulement que mon +esprit était élevé à sa plus haute puissance en cet instant, soit que +je fusse sous l'empire d'une exaltation étrange, soit qu'un pouvoir +supérieur à moi agît en moi à mon insu. Ce qu'il y a de certain, c'est +que j'attaquai sans trembler la pierre du _Hic est_, et que je l'enlevai +sans peine. Je descendis dans le caveau, et je trouvai le cercueil +de plomb dans sa niche de marbre noir. M'aidant du levier et de mon +couteau, j'en dessoudai sans peine une partie; je trouvai, à l'endroit +de la poitrine où j'avais dirigé mes recherches, des lambeaux de +vêtement que je soulevai et qui se roulèrent autour de mes doigts comme +des toiles d'araignée. Puis, glissant ma main jusqu'à la place où +ce noble coeur avait battu, je sentis sans horreur le froid de ses +ossements. Le paquet de parchemin n'étant plus retenu par les plis du +vêtement, roula dans le fond du cercueil; je l'en retirai, et, refermant +le sépulcre à la hâte, je retournai auprès d'Alexis et déposai le +manuscrit sur ses genoux. Alors, un vertige me saisit, et je faillis +perdre connaissance; mais ma volonté l'emporta encore: car Alexis +dépliait le manuscrit d'une main ferme et empressée. + +«_Hic est veritas_!» s'écria-t-il en jetant les yeux sur la devise +favorite de Spiridion, qui servait d'épigraphe à cet écrit. «Angel, que +vois-je? en croirai-je mes yeux? Tiens, regarde toi-même, il me semble +que je suis en proie à une hallucination.» + +Je regardai avec lui; c'était un de ces beaux manuscrits du treizième +siècle tracés sur parchemin avec une netteté et une élégance dont +l'imprimerie n'approche point; travail manuel, humble et patient, de +quelque moine inconnu; et ce manuscrit, quelle fut ma surprise, quelle +fut la consternation de mon maître Alexis, en voyant que ce n'était pas +autre chose que le livre des Évangiles selon l'apôtre saint Jean? + +«Nous sommes trompés! dit Alexis. Il y a eu là une substitution. +Fulgence aura laissé déjouer sa vigilance pendant les funérailles de son +maître, ou bien Donatien a surpris le secret de nos entretiens; il a +enlevé le livre et mis à la place la parole du Christ sans appel et sans +commentaire. + +--Attendez, mon père, m'écriai-je après avoir examiné attentivement le +manuscrit; ceci est un monument bien rare et bien précieux. Il est de +la propre main du célèbre abbé Joachim de Flore, moine cistercien de la +Calabre... Sa signature l'atteste. + +--Oui, dit Alexis en reprenant le manuscrit et en le regardant avec +soin, celui qu'on appelait l'_homme vêtu de lin_, celui qu'on regardait +comme un inspiré, comme un prophète, le messie du nouvel Évangile au +commencement du treizième siècle! Je ne sais quelle émotion profonde +remue mes entrailles à la vue de ces caractères. Ô chercheur de vérité, +j'ai souvent aperçu la trace de tes pas sur mon propre chemin! Mais, +regarde, Angel, rien ici ne doit échapper à notre attention; car ce +n'est certes pas sans dessein que ce précieux exemplaire a servi de +linceul au coeur d'Hébronius; vois-tu ces caractères tracés en plus +grosses lettres et avec plus d'élégance que le reste du texte? + +--Ils sont aussi marqués d'une couleur particulière, et ce ne sont pas +les seuls peut-être. Voyons, mon père!» + +Nous feuilletâmes l'Évangile de saint Jean, et nous trouvâmes dans ce +chef-d'oeuvre calligraphique de l'abbé Joachim, trois passages écrits +en caractères plus gros, plus ornés, et d'une autre encre que le reste, +comme si le copiste eût voulu arrêter la méditation du commentateur sur +ces passages décisifs. Le premier, écrit en lettres d'azur, était celui +qui ouvre si magnifiquement l'Évangile de saint Jean. + +«LA PAROLE ÉTAIT AU COMMENCEMENT, LA PAROLE ÉTAIT AVEC DIEU, ET +CETTE PAROLE ÉTAIT DIEU. TOUTES CHOSES ONT ÉTÉ FAITES PAR ELLE; ET RIEN +DE CE QUI A ÉTÉ FAIT N'A ÉTÉ FAIT SANS ELLE. C'EST EN ELLE QU'ÉTAIT LA +VIE, ET LA VIE ÉTAIT LA LUMIÈRE DES HOMMES. ET LA LUMIÈRE LUIT DANS LES +TÉNÈBRES, ET LES TÉNÈBRES NE L'ONT POINT REÇUE. C'ÉTAIT LA VÉRITABLE +LUMIÈRE QUI ÉCLAIRE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE.» + +Le second passage était écrit en lettres de pourpre. C'était celui-ci: + +«L'HEURE VIENT QUE VOUS N'ADOREREZ LE PÈRE NI SUR CETTE MONTAGNE NI +À JÉRUSALEM. L'HEURE VIENT QUE LES VRAIS ADORATEURS ADORERONT LE PÈRE EN +ESPRIT ET EN VÉRITÉ». + +Et le troisième, écrit en lettres d'or, était celui-ci: + +«C'EST ICI LA VIE ÉTERNELLE DE TE CONNAÎTRE, TOI LE SEUL VRAI DIEU, +ET CELUI QUE TU AS ENVOYÉ, JÉSUS LE CHRIST.» + +Un quatrième passage était encore signalé à l'attention, mais uniquement +par la grosseur des caractères; c'était celui-ci du chapitre X: + +«JÉSUS LEUR RÉPONDIT: J'AI FAIT DEVANT VOUS PLUSIEURS BONNES OEUVRES +DE LA PART DE MON PÈRE; POUR LAQUELLE ME LAPIDEZ-VOUS?--LES JUIFS LUI +RÉPONDIRENT: CE N'EST POINT POUR UNE BONNE OEUVRE QUE NOUS TE LAPIDONS, +MAIS C'EST À CAUSE DE TON BLASPHÈME, C'EST À CAUSE QUE, ÉTANT HOMME, TU +TE FAIS DIEU. JÉSUS LEUR RÉPONDIT: N'EST-IL PAS ÉCRIT DANS VOTRE LOI: +«_J'AI DIT: VOUS ÊTES TOUS DES DIEUX_.» SI ELLE A APPELÉ DIEUX CEUX À +QUI LA PAROLE DE DIEU ÉTAIT ADRESSÉE, ET SI L'ÉCRITURE NE PEUT ÊTRE +REJETÉE, DITES-VOUS QUE JE BLASPHÈME, MOI QUE LE PÈRE A SANCTIFIÉ, ET +QU'IL A ENVOYÉ DANS LE MONDE, PARCE QUE J'AI DIT: JE SUIS LE FILS DE +DIEU?» + +«Angel! s'écria Alexis, comment ce passage n'a-t-il pas frappé +les chrétiens lorsqu'ils ont conçu l'idée idolâtrique de faire de +Jésus-Christ un Dieu Tout-Puissant, un membre de la Trinité divine? Ne +s'est-il pas expliqué lui-même sur cette prétendue divinité? n'en a-t-il +pas repoussé l'idée comme un blasphème? Oh! oui, il nous l'a dit, cet +homme divin! nous sommes tous des dieux, nous sommes tous les enfants +de Dieu, dans le sens où saint Jean l'entendait en exposant le dogme au +début de son Évangile... «A tous ceux qui ont reçu la parole (le _logos_ +divin) il a donné le droit d'être faits enfants de Dieu.» Oui, la parole +est Dieu; la révélation, c'est Dieu, c'est la vérité divine manifestée, +et l'homme est Dieu aussi, en ce sens qu'il est le fils de Dieu, et une +manifestation de la Divinité: mais il est une manifestation finie, et +Dieu seul est la Trinité infinie. Dieu était en Jésus, le Verbe parlait +par Jésus, mais Jésus n'était pas le Verbe. + +«Mais nous avons d'autres trésors à examiner et à commenter, Angel; car +voici trois manuscrits au lieu d'un. Modère l'ardeur de ta curiosité, +comme je dompte la mienne. Procédons avec ordre, et passons au second +ayant de regarder le troisième. L'ordre dans lequel Spiridion a placé +ces trois manuscrits sous une même enveloppe doit être sacré pour +nous, et signifie incontestablement le progrès, le développement et le +complément de sa pensée.» + +Nous déroulâmes le second manuscrit. Il n'était ni moins précieux ni +moins curieux que le premier. C'était ce livre perdu durant des siècles, +inconnu aux générations qui nous séparent de son apparition dans le +monde; ce livre poursuivi par l'Université de Paris, toléré d'abord et +puis condamné, et livré aux flammes par le saint-siège en 1260: c'était +la fameuse _Introduction à l'Évangile éternel_, écrite de la propre +main de l'auteur, le célèbre Jean de Parme, général des Franciscains et +disciple de Joachim de Flore. En voyant sous nos yeux ce monument de +l'hérésie, nous fûmes saisis, Alexis et moi, d'un frisson involontaire. +Cet exemplaire, probablement unique dans le monde, était dans nos mains; +et par lui qu'allions-nous apprendre? avec quel étonnement nous en lûmes +le sommaire, écrit à la première page: + +«La religion a trois époques comme le règne des trois personnes de la +Trinité. Le règne du Père a duré pendant la loi mosaïque. Le règne du +Fils, c'est-à-dire la religion chrétienne, ne doit pas durer toujours. +Les cérémonies et les sacrements dans lesquels cette religion +s'enveloppe, ne doivent pas être éternels. Il doit venir un temps où ces +mystères cesseront, et alors doit commencer la religion du Saint-Esprit, +dans laquelle les hommes n'auront plus besoin de sacrements, et rendront +à l'Être suprême un culte purement spirituel. Le règne du Saint-Esprit +a été prédit par saint Jean, et c'est ce règne qui va succéder à la +religion chrétienne, comme la religion chrétienne a succédé à la loi +mosaïque.» + +«Quoi! s'écria Alexis, est-ce ainsi qu'il faut entendre le développement +des paroles de Jésus à la Samaritaine: _L'heure vient que vous +n'adorerez plus le Père ni à Jérusalem ni sur cette montagne, mais +que vous l'adorerez en Esprit et en Vérité_? Oui la doctrine de +l'Évangile-éternel! cette doctrine de liberté, d'égalité et de +fraternité qui sépare Grégoire VII de Luther, l'a entendu ainsi. Or, +cette époque est bien grande: c'est elle qui, après avoir rempli le +monde, féconde encore la pensée de tous les grands hérésiarques, de +toutes les sectes persécutées jusqu'à nos jours. Condamné, détruit, cet +oeuvre vit et se développe dans tous les penseurs qui nous ont produits; +et des cendres de son bûcher, l'Évangile éternel projette une flamme qui +embrase la suite des générations. Wiclef, Jean Huss, Jérôme de Prague, +Luther! vous êtes sortis de ce bûcher, vous avez été couvés sous cette +cendre glorieuse; et toi-même Bossuet, protestant mal déguisé, le +dernier évêque, et toi aussi Spiridion, le dernier apôtre, et nous aussi +les derniers moines! Mais quelle était donc la pensée supérieure de +Spiridion par rapport à cette révélation du treizième siècle? Le +disciple de Luther et de Bossuet s'était-il retourné vers le passé pour +embrasser la doctrine d'Amaury, de Joachim de Flore et de Jean de Parme? + +--Ouvrez le troisième manuscrit, mon père. Sans doute, il sera la clef +des deux autres.» + +Le troisième manuscrit était en effet l'oeuvre de l'abbé Spiridion, et +Alexis, qui avait vu souvent des textes sacrés, copiés de sa main, et +restés entre celles de Fulgence, reconnut aussitôt l'authenticité de cet +écrit. Il était fort court et se résumait dans ce peu de lignes: + + «Jésus (vision adorable) m'est apparu et m'a dit: Des quatre + évangiles, le plus divin, le moins entaché des formes passagères de + l'humanité au moment où j'ai accompli ma mission, est l'évangile + de Jean, de celui sur le sein duquel je me suis appuyé durant la + passion, de celui à qui je recommandai ma mère en mourant. Tu ne + garderas que cet évangile. Les trois autres, écrits en vue de la + terre pour le temps où ils ont été écrits, pleins de menaces et + d'anathèmes, ou de réserves sacerdotales dans le sens de l'antique + mosaïque, seront pour toi comme s'ils n'étaient pas. Réponds; + m'obéiras-tu? + + «Et moi, Spiridion, serviteur de Dieu, j'ai répondu: J'obéirai. + + «Jésus alors m'a dit: Dans ton passé chrétien, tu seras donc de + l'école de Jean, tu seras Joannite. + + «Et quand Jésus m'eut dit ces paroles, je sentis en moi comme une + séparation qui se faisait dans tout mon être. Je me sentis mourir. + Je n'étais plus chrétien; mais bientôt je me sentis renaître, et + j'étais plus chrétien que jamais. Car le christianisme m'était + révélé, et j'entendis une voix qui disait à mes oreilles ce verset + du dix-septième chapitre de l'unique évangile: _C'est ici la vie + éternelle de te connaître, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu + as envoyé, Jésus le Christ._ + + »Alors Jésus me dit: + + «Tu recueilleras à travers les siècles la tradition de ton école. + + «Et je pensai à tout ce que j'avais lu autrefois sur l'école de + saint Jean, et ceux que j'avais si souvent appelés des _hérétiques_ + m'apparurent comme de vrais vivants. + + «Jésus ajouta: + + «Mais tu effaceras et tu ratureras avec soin les erreurs de l'esprit + prophétique, pour ne garder que la prophétie. + + «La vision avait disparu; mais je la sentais, pour ainsi dire, qui + se continuait secrètement en moi. Je courus à mes livres, et le + premier ouvrage qui me tomba sous la main fut un manuscrit de + l'évangile de saint Jean, de la main de Joachim de Flore. + + «Le second fut l'_Introduction à l'Évangile éternel_, de Jean de + Parme. + + «Je relus l'évangile de saint Jean en adorant. + + «Et je lus l'_Introduction à l'Évangile éternel_ en souffrant et en + gémissant. Quand j'eus fini de le lire, tout ce qui m'en resta fut + cette phrase: + + «_La religion a trois époques, comme les règnes des trois personnes + de la Trinité._» + + «Tout le reste avait disparu et était raturé de mon esprit. Mais + cette phrase brillait devant les yeux de mon intelligence, comme un + phare éclatant et qui ne doit pas s'éteindre. + + »Alors Jésus m'apparut de nouveau, et me dit: + + «_La religion a trois époques, comme les règnes des trois personnes + de la Trinité._ + + «Je répondis: ainsi soit-il! + + «Jésus reprit: + + «Le christianisme a eu trois époques, et les trois époques sont + accomplies. + + «Et il disparut. Et je vis passer successivement devant moi (vision + adorable) saint Pierre, saint Jean et saint Paul. + + «Derrière saint Pierre était le grand pape Grégoire VII. + + «Derrière saint Jean, Joachim de Flore, le saint Jean du treizième + siècle. + + «Derrière saint Paul était Luther. + + «Je m'évanouis.» + +Plus loin, après un intervalle, était écrit de la même main: + + «Le christianisme devait avoir trois époques, et les trois époques + sont accomplies. Comme la Trinité divine a trois faces, la + conception que l'esprit humain a eue de la Trinité dans le + christianisme devait avoir trois faces successives. La première, + qui répond à saint Pierre, embrasse la période de la créatio + du développement hiérarchique et militant de l'Église jusqu'à + Hildebrand, le saint Pierre du onzième siècle; la seconde, qui + répond à saint Jean, embrasse la période depuis Abeilard jusqu'à + Luther; la troisième, qui répond à saint Paul, commence à Luther et + finit à Bossuet. C'est le règne du libre examen, de la connaissance, + comme la période antérieure est celle de l'amour et du sentiment, + comme celle qui avait précédé est la période de la sensation et de + l'activité. Là finit le christianisme, et là commence l'ère d'une + nouvelle religion. Ne cherchons donc plus la vérité absolue dans + l'application littérale des Évangiles, mais dans le développement + des révélations de toute l'humanité antérieure à nous. Le dogme de + la Trinité est la religion éternelle; la véritable compréhension + de ce dogme est éternellement progressive. Nous repasserons + éternellement peut-être par ces trois phases de manifestations + de l'activité, de l'amour et de la science, qui sont les trois + principes de notre essence même, puisque ce sont les trois principes + divins que _reçoit chaque homme venant dans le monde_, à titre + de _fils de Dieu_. Et plus nous arriverons à nous manifester + simultanément sous ces trois faces de notre humanité, plus nous + approcherons de la perfection divine. Hommes de l'avenir, c'est à + vous qu'il est réservé de réaliser cette prophétie, si Dieu est en + vous. Ce sera l'oeuvre d'une nouvelle révélation, d'une nouvelle + religion, d'une nouvelle société, d'une nouvelle humanité. Cette + religion n'abjurera pas l'esprit du Christianisme, mais elle en + dépouillera les formes. Elle sera au Christianisme ce que la fille + est à la mère, lorsque l'une penche vers la tombe et que l'autre + est en plein dans la vie. Cette religion, fille de l'Évangile, ne + reniera point sa mère, mais elle continuera son oeuvre; et ce que sa + mère n'aura pas compris, elle l'expliquera; ce que sa mère n'aura + pas osé, elle l'osera; ce que sa mère n'aura fait qu'entreprendre, + elle l'achèvera. Ceci est la véritable prophétie qui est apparue + sous un voile de deuil au grand Bossuet, à son heure dernière. + Trinité divine, reçois et reprends l'être de celui que tu as éclair + de ta lumière, embrasé de ton amour, et créé de la substance même, + ton serviteur _Spiridion_.» + +Alexis replia le manuscrit, le plaça sur sa poitrine, croisa ses mains +dessus, et resta plongé dans une méditation profonde. Une grande +sérénité régnait sur son front. Je restai à ses côtés immobile, +attentif, épiant tous ses mouvements, et cherchant dans l'expression de +sa physionomie à comprendre les pensées qui remuaient son âme. Tout à +coup je vis de grosses larmes rouler de ses yeux et inonder son visage +flétri, comme une pluie bienfaisante sur la terre altérée. «Je suis bien +heureux! me dit-il en se jetant dans mon sein. O ma vie! ma triste vie! +ce n'était pas trop de tes douleurs et de tes fatigues pour acheter +cet ineffable instant de lumière, de certitude et de charité! Charité +divine, je te comprends enfin! Logique suprême, tu ne pouvais faillir! +Ami Spiridion, tu le savais bien quand tu me disais: Aime et tu +comprendras! O ma science frivole! ô mon érudition stérile! vous ne +m'avez pas éclairé sur le véritable sens des Écritures! C'est depuis +que j'ai compris l'amitié, et par elle la charité, et par la charité +l'enthousiasme de la fraternité humaine, que je suis devenu capable de +comprendre la parole de Dieu. Angel, laisse-moi ces manuscrits pendant +le peu d'heures que j'ai encore à passer près de toi; et, quand je ne +serai plus, ne les ensevelis point avec moi. Le temps est venu où la +vérité ne doit plus dormir dans les sépulcres, mais agir à la lumière du +soleil et remuer le coeur des hommes de bonne volonté. Tu reliras ces +Évangiles, mon enfant, et en les commentant, tu rapprendras l'histoire; +ton cerveau, que j'ai rempli de faits, de textes et de formules, est +comme un livre qui porte en soi la vie, et qui n'en a pas conscience. +C'est ainsi que, durant trente ans, j'avais fait de ma propre +intelligence un parchemin. Celui qui a tout lu, tout examiné sans rien +comprendre est le pire des ignorants; et celui qui, sans savoir lire, +a compris la sagesse divine, est le plus grand savant de la terre. +Maintenant, reçois mes adieux, mon enfant, et apprête-toi à quitter le +cloître et à rentrer dans la vie. + +--Que dites-vous? m'écriai-je; vous quitter? retourner au monde? Est-ce +là votre amitié? sont-ce là vos conseils? + +--Tu vois bien, dit-il, que c'en est fait de nous. Nous sommes une +race unie, et Spiridion a été, à vrai dire, le dernier moine. O maître +infortuné, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel, toi aussi tu as bien +souffert, et ta souffrance a été ignorée des hommes. Mais Dieu t'a reçu +en expiation de tes erreurs sublimes, et il t'a envoyé, à tes derniers +instants, l'instinct prophétique qui t'a consolé; car ton grand coeur +a dû oublier sa propre souffrance en apercevant l'avenir de la race +humaine tourné vers l'idéal. Ainsi donc je suis arrivé au même résultat +que toi. Quoique ta vie ait été consacrée seulement aux études +théologiques, et que la mienne ait embrassé un plus large cercle de +connaissances, nous avons trouvé la même conclusion; c'est que le passé +est fini et ne doit point entraver l'avenir, c'est que notre chute est +aussi nécessaire que l'a été notre existence; c'est que nous ne devons +ni renier l'une, ni maudire l'autre. Eh bien, Spiridion, dans l'ombre de +ton cloître et dans le secret de tes méditations, tu as été plus grand +que ton maître: car celui-ci est mort en jetant un cri de désespoir et +on croyant que le monde s'écroulait sur lui; et loi tu t'es endormi dans +la paix du Seigneur, rempli d'un divin espoir pour la race humaine. Oh! +oui, je t'aime mieux que Bossuet; car tu n'as pas maudit ton siècle, +et tu as noblement abjuré une longue suite d'illusions, incertitudes +respectables, efforts sublimes d'une âme ardemment éprise de la +perfection. Sois béni, sois glorifié: le royaume des cieux appartient à +ceux dont l'esprit est vaste et dont le coeur est simple.» + +Quand il eut parlé ainsi, il m'imposa les mains et me donna sa +bénédiction; puis, se mettant en devoir de se lever: + +«Allons, dit-il, tu sais que l'heure est venue. + +--Quelle heure donc, lui dis-je, et que voulez-vous faire? Ces paroles +ont déjà frappé mon oreille cette nuit, et je croyais avoir été le seul +à les entendre. Dites, maître, que signifient-elles? + +--Ces paroles, je les ai entendues, me répondit-il; car, pendant que +tu descendais dans le tombeau de notre maître, j'avais ici un long +entretien avec lui. + +--Vous l'avez vu? lui dis-je. + +--Je ne l'ai jamais vu la nuit, mais seulement le jour, à la clarté du +soleil. Je ne l'ai jamais vu et entendu en même temps: c'est la nuit +qu'il me parle, c'est le jour qu'il m'apparaît: Cette nuit, il m'a +expliqué ce que nous venons de lire et plus encore; et, s'il t'a ordonné +d'exhumer le manuscrit, c'est afin que jamais le doute n'entrât dans ton +âme au sujet de ce que les hommes de ce siècle appelleraient nos visions +et nos délires. + +--Délires célestes, m'écriai-je, et qui me feraient haïr la raison, si +la raison pouvait en anéantir l'effet! Mais ne le craignez pas, mon +père; je porterai à jamais dans mon coeur la mémoire sacrée de ces jours +d'enthousiasme. + +--Maintenant, viens! dit Alexis en se mettant à marcher dans sa cellule +d'un pas assuré, et en redressant son corps brisé, avec la noblesse et +l'aisance d'un jeune homme. + +--Eh quoi! Vous marchez! Vous êtes donc guéri! lui dis-je; ceci est un +prodige nouveau. + +--La volonté est seule un prodige, répondit-il, et c'est la puissance +divine qui l'accomplit en nous. Suis-moi, je veux revoir le soleil, +les palmiers, les murs de ce monastère, la tombe de Spiridion et de +Fulgence; je me sens possédé d'une joie d'enfant; mon âme déborde. Il +faut que j'embrasse cette terre de douleurs et d'espérances où les +larmes sont fécondes, et que nos genoux fatigués de prières n'ont pas +creusée en vain.» + +Nous descendîmes pour nous rendre au jardin; mais en passant devant le +réfectoire où les moines étaient rassemblés, il s'arrêta un instant, et +jeta sur eux un regard de compassion. + +En voyant debout devant eux cet Alexis qu'ils croyaient mourant, ils +furent saisis d'épouvante, et un des convers qui les servait et qui se +trouvait près de la porte, murmura ces mots: + +«Les morts ressuscitent, c'est le présage de quelque malheur. + +--Oui, sans doute, répondit Alexis en entrant dans le réfectoire par +l'effet d'une subite résolution, un grand malheur vous menace. Et +parlant à haute voix, avec un visage animé de l'énergie de la jeunesse, +et les yeux étincelants du feu de l'inspiration: «Frères, dit-il, +quittez la table, n'achevez pas votre pain, déchirez vos robes, +abandonnez ces murs que la foudre ébranle déjà, ou bien préparez-vous à +mourir!» + +Les moines, effrayés et consternés, se levèrent tumultueusement, comme +s'ils se fussent attendus à quelque prodige. Le Prieur leur commanda de +se rasseoir. + +«Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que ce vieillard est en proie à un +accès de délire? Angel, reconduisez-le à son lit, et ne le laissez plus +sortir de sa cellule; je vous le commande. + +--Frère, tu n'as plus rien à commander ici, reprit Alexis avec le calme +de la force. Tu n'es plus chef, tu n'es plus moine, tu n'es plus rien. +Il faut fuir, te dis-je; ton heure et la nôtre à tous est venue.» + +Les religieux s'agitèrent encore. Donatien les contint de nouveau, et +craignant quelque scène violente: + +«Tenez-vous tranquilles, leur dit-il, et laissez-le parler; vous allez +voir que ses idées sont troublées par la fièvre. + +--O moines! dit Alexis en soupirant, c'est vous dont la fièvre a troublé +l'entendement; vous, race jadis sublime, aujourd'hui abjecte; vous qui +avez engendré par l'esprit tant de docteurs et de prophètes que l'Église +a persécutés et condamnés aux flammes! vous qui avez compris l'Evangile +et qui avez tenté courageusement de le pratiquer. O vous, disciples +de l'Évangile éternel, pères spirituels du grand Amaury, de David de +Dinant, de Pierre Valdo, de Ségarel, de Dulcin, d'Eon de l'Étoile, de +Pierre de Bruys, de Lollard, de Wiclef, de Jean Huss, de Jérôme de +Prague, et enfin de Luther! moines qui avez compris l'égalité, la +fraternité, la communauté, la charité et la liberté! moines qui avez +proclamé les éternelles vérités que l'avenir doit expliquer et mettre en +pratique, et qui maintenant ne produisez plus rien, et ne pouvez plus +rien comprendre! C'est assez longtemps vous cacher sous les plis du +manteau de saint Pierre, Pierre ne peut plus vous protéger; c'est en +vain que vous avez fait votre paix avec les pontifes et votre soumission +aux puissants de la terre: les puissants ne peuvent plus rien pour +vous. Le règne de l'Évangile éternel arrive, et vous n'êtes plus ses +disciples; et au lieu de marcher à la télé des peuples révoltés pour +écraser les tyrannies, vous allez être abattus et foudroyés comme les +suppôts de la tyrannie. Fuyez, vous dis-je, il vous reste une heure, +moins d'une heure! Déchirez vos robes et cachez-vous dans l'épaisseur +des bois, dans les cavernes de la montagne; la bannière du vrai Christ +est dépliée, et son ombre vous enveloppe déjà. + +--Il prophétise! s'écrièrent quelques moines pâles et tremblants. + +--Il blasphème, il apostasie! s'écrièrent quelques autres indignés. + +--Qu'on l'emmène, qu'on l'enferme!» s'écria le Prieur bouleversé et +frémissant de rage. + +Nul n'osa cependant porter la main sur Alexis. Il semblait protégé par +un ange invisible. + +Il prit mon bras, car il trouvait que je ne marchais pas assez vite, et, +sortant du réfectoire, il m'entraîna sous les palmiers. Il contempla +quelque temps la mer et les montagnes avec délices; puis, se retournant +vers le nord, il me dit: + +Ils viennent! ils viennent avec la rapidité de la foudre. + +--Qui donc, mon père? + +--Les vengeurs terribles de la liberté outragée. Peut-être les +représailles sont-elles insensées. Qui peut se sentir investi d'une +telle mission, et garder le calme de la justice? Les temps sont mûrs; il +faut que le fruit tombe; qu'importé quelques brins d'herbe écrasés? + +[Illustration: A mort! à mort! ce fanatique!...] + +--Parlez-vous des ennemis de notre pays? + +--Je parle de glaives étincelants dans la main du Dieu des armées. Ils +approchent, l'Esprit me l'a révélé, et ce jour est le dernier de mes +jours, comme disent les hommes. Mais je ne meurs pas, je ne te quitte +pas, Angel, tu lésais. + +--Vous allez mourir? m'écriai-je en m'attachant à son bras avec un +effroi insurmontable; oh! ne dites pas que vous allez mourir! Il me +semble que je commence à vivre d'aujourd'hui. + +--Telle est la loi providentielle de la succession des êtres et des +choses, répondit-il. O mon fils, adorons le Dieu de l'infini! O +Spiridion! je ne te demande pas de m'apparaître en ce jour; les yeux de +mon âme s'ouvrent sur un monde où ta forme humaine n'est pas nécessaire +à ma certitude; tu es avec moi, tu es en moi. Il n'est plus nécessaire +que le sable crie sous tes pieds pour que je sache retrouver ton +empreinte sur mon chemin. Non! plus de visions, plus de prestiges, plus +de songes extatiques! Angel, les morts ne quittent pas le sanctuaire de +la tombe pour venir, sous une forme sensible, nous instruire ou nous +reprendre: mais ils vivent en nous, comme Spiridion le disait à +Fulgence, et notre imagination exaltée les ressuscite et les met aux +prises avec notre conscience, quand notre conscience incertaine et notre +sagesse incomplète rejettent la lumière que nous eussions dû trouver en +eux... + +En ce moment, un bruit lointain vint tonner comme un écho affaibli sur +la croupe des montagnes, et la mer le répéta au loin d'une voix plus +faible encore. + +--Qu'est ceci, mon père? demandai-je à Alexis qui écoutait en souriant. + +--C'est le canon, répondit-il, c'est le vol de la conquête qui se dirige +sur nous.» + +Puis il prêta l'oreille, et le canon se faisait entendre régulièrement. + +«Ce n'est pas un combat, dit-il, c'est un hymne de victoire. Nous sommes +conquis, mon enfant; il n'y a plus d'Italie. Que ton coeur ne se déchire +pas à l'idée d'une patrie perdue. Ce n'est pas d'aujourd'hui que +l'Italie n'existe plus; et ce qui achève de crouler aujourd'hui, c'est +l'Église des papes. Ne prions pas pour les vaincus: Dieu sait ce qu'il +fait, et les vainqueurs l'ignorent.» + +Comme nous rentrions dans l'église, nous fûmes abordés brusquement +par le Prieur suivi de quelques moines. La figure de Donatien était +décomposée par la peur. + +«Savez-vous ce qui se passe? nous dit-il; entendez-vous le canon? on se +bat! + +--On s'est battu, répondit tranquillement Alexis. + +--D'où le savez vous? s'écria-t-on de toutes parts; avez-vous quelque +nouvelle? Pouvez-vous nous apprendre quelque chose? + +--Ce ne sont de ma part que des conjectures, répondit-il tranquillement; +mais je vous conseille de prendre la fuite, ou d'apprêter un grand repas +pour les hôtes qui vous arrivent... + +Et aussitôt, sans se laisser interroger davantage, il leur tourna le dos +et entra dans l'église. A peine y étions-nous que des cris confus se +firent entendre au dehors. C'était comme des chants de triomphe et +d'enthousiasme, mêlés d'imprécations et de menaces. Aucun cri, aucune +menace ne répondirent à ces voix étrangères. Tout ce que le pays avait +d'habitants avait fui devant le vainqueur, comme une volée d'oiseaux +timides à l'approche du vautour. C'était un détachement de soldats +français envoyés à la maraude. Ils avaient, en errant dans les +montagnes, découvert les dômes du couvent, et, fondant sur cette proie, +ils avaient traversé les ravins et les torrents avec cette rapidité +effrayante qu'on voit seulement dans les rêves. Ils s'abattaient sur +nous comme une nuée d'orage. En un instant, les portes furent brisées et +les cloîtres inondés de soldats ivres qui faisaient retentir les voûtes +d'un chant rauque et terrible dont ces mots vinrent, entre autres, +frapper distinctement mon oreille: + + Liberté, liberté chérie, + Combats avec tes défenseurs!... + +J'ignore ce qui se passa dans le couvent. J'entendis, le long des murs +extérieurs de l'église, des pas précipités qui semblaient, dans leur +fuite pleine d'épouvante, vouloir percer les marbres du pavé. Sans +doute, il y eut un grand pillage, des violences, une orgie... Alexis, +à genoux sur la pierre du _Hic est_, semblait sourd à tous ces bruits. +Absorbé dans ses pensées, il avait l'air d'une statue sur un tombeau. + +Tout à coup la porte de la sacristie s'ouvrit avec fracas; un soldat +s'avança avec méfiance; puis, se croyant seul, il courut à l'autel, +força la serrure du tabernacle avec la pointe de sa baïonnette, et +commença à cacher précipitamment dans son sac les ostensoirs et les +calices d'or et d'argent. Alors Alexis, voyant que j'étais ému, se +tourna vers moi et me dit: + +«Soumets-toi, l'heure est arrivée; la Providence, qui me permet de +mourir, te commande de vivre.» + +En ce moment, d'autres soldats entrèrent et cherchèrent querelle à celui +qui les avait devancés. Ils s'injurièrent et se seraient battus si le +temps ne leur eût semblé précieux pour dérober d'autres objets, avant +l'arrivée d'autres compagnons de pillage. Ils se hâtèrent donc de +remplir leurs sacs, leurs shakos et leurs poches de tout ce qu'ils +pouvaient emporter. Pour y mieux parvenir, ils se mirent à casser, avec +la crosse de leurs fusils, les reliquaires, les croix et les flambeaux. +Au milieu de cette destruction qu'Alexis contemplait d'un visage +impassible, le christ du maître-autel, détaché de la croix, tomba avec +un grand bruit. + +«Tiens! s'écria l'un des soldats, voilà le sans-culotte Jésus qui nous +salue!» + +Les autres éclatèrent de rire, et, courant après les morceaux de cette +statue, ils virent qu'elle était seulement de bois doré. Alors ils +l'écrasèrent sous leurs pieds avec une gaieté méprisante et brutale; et +l'un d'eux, prenant la tête du crucifié, la lança contre les colonnes +qui nous protégeaient; elle vint rouler à nos pieds. Alexis se leva, et +plein de foi, il dit: + +«O Christ! on peut briser tes autels, et traîner ton image dans la +poussière. Ce n'est pas à toi, Fils de Dieu, que s'adressent ces +outrages. Du sein de ton Père, tu les vois sans colère et sans douleur. +Tu sais que c'est l'étendard de Rome, l'insigne de l'imposture et de la +cupidité, que l'on renverse et que l'on déchire au nom de cette liberté +que tu eusses proclamée aujourd'hui le premier, si la volonté céleste +t'eût rappelé sur la terre. + +--A mort! à mort ce fanatique qui nous injurie dans sa langue! s'écria +un soldat en s'élançant vers nous le fusil en avant. + +--Croisez la baïonnette sur le vieil inquisiteur!» répondirent les +autres en le suivant. + +Et l'un d'eux, portant un coup de baïonnette dans la poitrine d'Alexis, +s'écria: + +«A bas l'inquisition!» + +Alexis se pencha et se retint sur un bras, tandis qu'il étendait l'autre +vers moi pour m'empêcher de le défendre. Hélas! déjà ces insensés +s'étuient emparés de moi et me liaient les mains. + +«Mon fils, dit Alexis avec la sérénité d'un martyr, nous-mêmes nous ne +sommes que des images qu'on brise, parce qu'elles ne représentent plus +les idées qui faisaient leur force et leur sainteté. Ceci est l'oeuvre +de la Providence, et la mission de nos bourreaux est sacrée, bien qu'ils +ne la comprennent pas encore! Cependant, ils l'ont dit, tu l'as entendu: +c'est au nom du _sans-culotte Jésus_ qu'ils profanent le sanctuaire +du l'église. Ceci est le commencement du règne de l'Évangile éternel +prophétisé par nos pères.» + +Puis il tomba la face contre terre, et un autre soldat, lui ayant porté +un coup sur la tête, la pierre du _Hic est_ fut inondée de son sang. + +«O Spiridion! dit-il d'une voix mourante, ta tombe est purifiée! O +Angel! fais que cette trace de sang soit fécondée! O Dieu! je t'aime, +fais que les hommes te connaissent!...» + +Et il expira. Alors une figure rayonnante apparut auprès de lui, je +tombai évanoui. + + + +FIN DE SPIRIDION. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION *** + +***** This file should be named 15239-8.txt or 15239-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.net/1/5/2/3/15239/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.net/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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