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+The Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.net
+
+
+Title: Spiridion
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: March 2, 2005 [EBook #15239]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
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+
+
+ GEORGE SAND
+
+
+ SPIRIDION
+
+
+
+NOTICE
+
+_Spiridion_ a été écrit en grande partie, et terminé dans la Chartreuse
+de Valdemosa, aux gémissements de la bise dans les cloîtres en ruines.
+Certes, ce lieu romantique eût mieux inspiré un plus grand poète.
+Heureusement le plaisir d'écrire ne se mesure pas au mérite de l'oeuvre,
+mais à l'émotion de l'artiste; sans des préoccupations souvent
+douloureuses, j'aurais été bien satisfaite de cette cellule de moine
+dans un site sublime, où le hasard, ou plutôt la nécessité résultant de
+l'absence de tout autre asile, m'avait conduite et mise précisément dans
+le milieu qui convenait au sujet de ce livre commencé à Nohant.
+
+GEORGE SAND.
+Nohant, 25 août 1855.
+
+
+
+
+A M. PIERRE LEROUX.
+
+Ami et frère par les années, père et maître par la vertu et la science,
+agréez l'envoi d'un de mes contes, non comme un travail digue de vous
+être dédié, mais connue un témoignage d'amitié et de vénération.
+
+
+
+Lorsque j'entrai comme novice au couvent des Bénédictins, j'étais à
+peine âgé de seize ans. Mon caractère doux et timide sembla inspirer
+d'abord la confiance et l'affection; mais je ne tardai pas à voir la
+bienveillance des frères se changer en froideur; et le père trésorier,
+qui seul me conserva un peu d'intérêt, me prit plusieurs fois à part
+pour me dire tout bas que, si je ne faisais attention à moi-même, je
+tomberais dans la disgrâce du Prieur.
+
+Je le le pressais en vain de s'expliquer; il mettait un doigt sur ses
+lèvres, et, s'éloignant d'un air mystérieux, il ajoutait pour toute
+réponse:
+
+«Vous savez bien, mon cher fils, ce que je veux dire.»
+
+Je cherchais vainement mon crime. Il m'était impossible, après le plus
+scrupuleux examen, de découvrir en moi des torts assez graves pour
+mériter une réprimande. Des semaines, des mois s'écoulèrent, et l'espèce
+de réprobation tacite qui pesait sur moi ne s'adoucit point. En vain
+je redoublais de ferveur et de zèle; en vain je veillais à toutes mes
+paroles, à toutes mes pensées; en vain j'étais le plus assidu aux
+offices et le plus ardent au travail; je voyais chaque jour la solitude
+élargir un cercle autour de moi. Tous mes amis m'avaient quitté.
+Personne ne m'adressait plus la parole. Les novices les moins réguliers
+et les moins méritants semblaient s'arroger le droit de me mépriser.
+Quelques-uns même, lorsqu'ils passaient près de moi, serraient contre
+leur corps les plis de leur robe, comme s'ils eussent craint de toucher
+un lépreux. Quoique je récitasse mes leçons sans faire une seule faute,
+et que je fisse dans le chant de très-grands progrès, un profond silence
+régnait dans les salles d'étude quand ma timide voix avait cessé de
+résonner sous la voûte. Les docteurs et les maîtres n'avaient pas pour
+moi un seul regard d'encouragement, tandis que des novices nonchalants
+ou incapables étaient comblés d'éloges et de récompenses. Lorsque je
+passais devant l'abbé, il détournait la tête, comme s'il eût eu horreur
+de mon salut.
+
+J'examinais tous les mouvements de mon coeur, et je m'interrogeais
+sévèrement pour savoir si l'orgueil blessé n'avait pas une grande part
+dans ma souffrance. Je pouvais du moins me rendre ce témoignage que je
+n'avais rien épargné pour combattre toute révolte de la vanité, et je
+sentais bien que mon coeur était réduit à une tristesse profonde par
+l'isolement où on le refoulait, par le manque d'affection, et non par le
+manque d'amusements et de flatteries.
+
+Je résolus de prendre pour appui le seul religieux qui ne pût fuir
+mes confidences, mon confesseur. J'allai me jeter à ses pieds, je lui
+exposai mes douleurs, mes efforts pour mériter un sort moins rigoureux,
+mes combats contre l'esprit de reproche et d'amertume qui commençait à
+s'élever en moi. Mais quelle fut ma consternation lorsqu'il me répondit
+d'un ton glacial:
+
+«Tant que vous ne m'ouvrirez pas votre coeur avec une entière sincérité
+et une parfaite soumission, je ne pourrai rien faire pour vous.
+
+--O père Hégésippe! lui répondis-je, vous pouvez lire la vérité au fond
+de mes entrailles; car je ne vous ai jamais rien caché.»
+
+Alors il se leva et me dit avec un accent terrible:
+
+«Misérable pécheur! âme basse et perverse! vous savez bien que vous
+me cachez un secret formidable, et que votre conscience est un abîme
+d'iniquité. Mais vous ne tromperez pas l'oeil de Dieu, vous n'échapperez
+point à sa justice. Allez, retirez-vous de moi; je ne veux plus entendre
+vos plaintes hypocrites. Jusqu'à ce que la contrition ait touché votre
+coeur, et que vous ayez lavé par une pénitence sincère les souillures de
+votre esprit, je vous défends d'approcher du tribunal de la pénitence.
+
+--O mon père! mon père! m'écriai-je, ne me repoussez pas ainsi, ne me
+réduisez pas au désespoir, ne me faites pas douter de la bonté de Dieu
+et de la sagesse de vos jugements. Je suis innocent devant le Seigneur;
+ayez pitié de mes souffrances....
+
+--Reptile audacieux! s'écria-t-il d'une voix tonnante, glorifie-toi
+de ton parjure et invoque le nom du Seigneur pour appuyer tes
+faux serments; mais laisse-moi, ôte-toi de devant mes yeux, ton
+endurcissement me fait horreur!»
+
+En parlant ainsi, il dégagea sa robe que je tenais dans mes mains
+suppliantes. Je m'y attachai avec une sorte d'égarement; alors il me
+repoussa de toute sa force, et je tombai la face contre terre. Il
+s'éloigna, poussant violemment derrière lui la porte de la sacristie
+où cette scène se passait. Je demeurai dans les ténèbres. Soit par la
+violence de ma chute, soit par l'excès de mon chagrin, une veine se
+rompit dans ma gorge, et j'eus une hémorragie. Je ne pus me relever,
+je me sentis défaillir rapidement, et bientôt je fus étendu sans
+connaissance sur le pavé baigné de mon sang.
+
+Je ne sais combien de temps je passai ainsi. Quand je commençai à
+revenir à moi, je sentis une fraîcheur agréable; une brise harmonieuse
+semblait se jouer autour de moi, séchait la sueur de mon front et
+courait dans ma chevelure, puis semblait s'éloigner avec un son vague,
+imperceptible, murmurer je ne sais quelles notes faibles dans les coins
+de la salle, et revenir sur moi comme pour me rendre des forces et
+m'engager à me relever.
+
+Cependant je ne pouvais m'y décider encore, car j'éprouvais un bien-être
+inouï, et j'écoutais dans une sorte d'aberration paisible les bruits
+de ce souffle d'été qui se glissait furtivement par la fente d'une
+persienne. Alors il me sembla entendre une voix qui partait du fond
+de la sacristie, et qui parlait si bas que je ne distinguais pas les
+paroles. Je restai immobile et prêtai toute mon attention. La voix
+paraissait faire une de ces prières entrecoupées que nous appelons
+oraisons jaculatoires. Enfin je saisis distinctement ces mots: _Esprit
+de vérité, relève les victimes de l'ignorance et de l'imposture_. «Père
+Hégésippe! dis-je d'un ton faible, est-ce vous qui revenez vers moi?»
+Mais personne ne me répondit. Je me soulevai sur mes mains et sur mes
+genoux, j'écoutai encore, je n'entendis plus rien. Je me relevai tout
+a fait, je regardai autour de moi; j'étais tombé si près de la porte
+unique de cette petite salle, que personne après le départ de mon
+confesseur n'eût pu rentrer sans marcher sur mon corps; d'ailleurs,
+cette porte ne s'ouvrait qu'en dedans par un loquet de forme ancienne.
+J'y touchai, et je m'assurai qu'il était fermé. Je fus pris de terreur,
+et je restai quelques instants sans oser faire un pas. Adossé contre la
+porte, je cherchais à percer de mon regard l'obscurité dans laquelle les
+angles de la salle étaient plongés. Une lueur blafarde, tombant d'une
+lucarne à volet de plein chêne, tremblait vers le milieu de cette pièce.
+Un faible vent, tourmentant le volet, agrandissait et diminuait tour à
+tour la fente qui laissait pénétrer cette rare lumière. Les objets qui
+se trouvaient dans cette région à demi éclairée, le prie-Dieu surmonté
+d'une tête de mort, quelques livres épars sur le plancher, une aube
+suspendue à la muraille, semblaient se mouvoir avec l'ombre du feuillage
+que l'air agitait derrière la croisée. Quand je crus voir que j'étais
+seul, j'eus honte de ma timidité: je fis un signe de croix, et je
+m'apprêtai à aller ouvrir tout à fait le volet; mais un profond soupir
+qui partait du prie-Dieu me retint cloué à ma place. Cependant je voyais
+assez distinctement ce prie-Pieu pour être bien sur qu'il n'y avait
+personne. Une idée que j'aurais dû concevoir plus tôt vint me rassurer:
+quelqu'un pouvait être appuyé dehors contre la fenêtre, et faire sa
+prière sans songer à moi. Mais qui donc pouvait être assez hardi pour
+émettre des voeux et prononcer des paroles comme celles que j'avais
+entendues?
+
+La curiosité, seule passion et seule distraction permise dans le
+cloître, s'empara de moi. Je m'avançai vers la fenêtre; mais à peine
+eus-je fait un pas, qu'une ombre noire, se détachant, à ce qu'il me
+parut, du prie-Dieu, traversa la salle en se dirigeant vers la fenêtre,
+et passa devant moi comme un éclair. Ce mouvement fut si rapide que
+je n'eus pas le temps d'éviter ce que je prenais pour un corps, et ma
+frayeur fut si grande que je faillis m'évanouir une seconde fois. Mais
+je ne sentis rien, et, comme si j'eusse été traversé par cette ombre, je
+la vis disparaître à ma gauche.
+
+Je m'élançai vers la fenêtre, je poussai le volet avec, précipitation;
+je jetai les yeux dans la sacristie, j'y étais absolument seul; je les
+promenai sur tout le jardin, il était désert, et le vent du midi courait
+sur les fleurs. Je pris courage: j'explorai tous les coins de la salle,
+je regardai derrière le prie-Pieu, qui était fort grand; je secouai tous
+les vêtements sacerdotaux suspendus aux murailles; je trouvai toutes
+choses dans leur état naturel, et rien ne put m'expliquer ce qui s'était
+passé. La vue de tout le sang que j'avais perdu me porta à croire que
+mon cerveau, affaibli par cette hémorragie, avait été en proie à une
+hallucination. Je me retirai dans ma cellule, et j'y demeurai enfermé
+jusqu'au lendemain.
+
+Je passai ce jour et cette nuit dans les larmes. L'inanition, la perte
+de sang, les vaines terreurs dela sacristie, avaient brisé tout mon
+être. Nul ne vint me secourir ou me consoler; nul ne s'enqit de ce que
+j'éta devenu. Je vis de ma fenêtre la troupe des novices se répandre
+dans le jardin. Les grands chiens qui gardaient la maison vinrent
+gaiement à leur rencontre, et reçurent d'eux mille caresses. Mon coeur
+sa serra et se brisa à la vue de ces animaux, mieux traités cent fois,
+et cent fois plus heureux que moi.
+
+J'avais trop de foi en ma vocation pour concevoir aucune idée de révolte
+ou de fuite. J'acceptai en somme ces humiliations, ces injustices et
+ce délaissement, comme une épreuve envoyée par le ciel et comme une
+occasion de mériter. Je priai, je m'humiliai, je frappai ma poitrine, je
+recommandai ma cause à la justice de Dieu, à la protection de tous les
+saints, et vers le matin je finis par goûter un doux repos. Je fus
+éveillé en sursaut par un rêve. Le père Alexis m'était apparu, et, me
+secouant rudement, il m'avait répété à peu près les paroles qu'un être
+mystérieux m'avait dites de la sacristie:
+
+«Relève-toi, victime de l'ignorance et de l'imposture.»
+
+Quel rapport le père Alexis pouvait-il avoir avec cette réminiscence? Je
+n'en trouvai aucun, sinon que la vision de la sacristie m'avait beaucoup
+occupé au moment où je m'étais endormi, et qu'à ce moment même j'avais
+vu de mon grabat le père Alexis rentrer du jardin dans le couvent, vers
+le coucher de la lune, une heure environ avant le jour.
+
+Cette matinale promenade du père Alexis ne m'avait pourtant pas frappé
+comme un fait extraordinaire. Le père Alexis était le plus savant de nos
+moines: il était grand astronome, et il avait la garde des instruments
+de physique et de géométrie, dont l'observatoire du couvent était assez
+bien fourni. Il passait une partie des nuits à faire ses expériences et
+à contempler les astres; il allait et vouait à toute heure, sans être
+astreint à celles des offices, et il était dispensé de descendre à
+l'église pour matines et laudes. Mais mon rêve le ramenant à ma pensée,
+je me mis à songer que c'était un homme bizarre, toujours préoccupé,
+souvent inintelligible dans ses paroles, errant sans cesse dans le
+couvent connue une âme en peine; qu'en un mot ce pouvait bien être lui
+qui, la veille, appuyé contre la fenêtre de la sacristie, avait murmuré
+une formule d'invocation, et fait passer son ombre sur le mur, par
+hasard, sans se douter de mes terreurs. Je résolus de le lui demander,
+et eu réfléchissant à la manière dont il accueillerait mes questions, je
+m'enhardis à saisir ce prétexte pour faire connaissance avec lui. Je
+me rappelai que ce sombre vieillard était le seul dont je n'eusse reçu
+aucune insulte muette ou verbale, qu'il ne s'était jamais détourné de
+moi avec horreur, et qu'il paraissait absolument étranger à toutes les
+résolutions qui se prenaient dans la communauté. Il est vrai qu'il
+ne m'avait jamais dit une parole amie, que son regard n'avait jamais
+rencontré le mien, et qu'il ne paraissait pas seulement se souvenir de
+mon nom; mais il n'accordait pas plus d'attention aux autres novices.
+Il vivait dans un monde à part, absorbé dans ses spéculations
+scientifiques. On ne savait s'il était pieux ou indifférent à la
+religion; il ne parlait jamais que du monde extérieur et visible, et ne
+paraissait pas se soucier beaucoup de l'autre. Personne n'en disait de
+mal, personne n'en disait de bien; et quand les novices se permettaient
+quelque remarque ou quelque question sur lui, les moines leur imposaient
+silence d'un ton sévère.
+
+Peut-être, pensai-je, si j'allais lui confier mes tourments, il me
+donnerait un bon conseil; peut-être lui qui passe sa vie tout seul, si
+tristement, serait touché de voir pour la première fois un novice venir
+à lui et lui demander son assistance. Les malheureux se cherchent et
+se comprennent. Peut-être est-il malheureux, lui aussi; peut-être
+sympathisera-t-il avec mes douleurs. Je me levai, et, avant de l'aller
+trouver, je passai au réfectoire. Un frère convers coupait du pain;
+je lui en demandai, et il m'en jeta un morceau comme il eût fait à un
+animal importun. J'eusse mieux aimé des injures que cette muette et
+brutale pitié. On me trouvait indigne d'entendre le son de la voix
+humaine, et on me jetait ma nourriture par terre, comme si, dans mon
+abjection, j'eusse été réduit à ramper avec les bêtes.
+
+Quand j'eus mangé ce pain amer et trempé de mes pleurs, je me rendis à
+la cellule du père Alexis. Elle était située, loin de toutes les
+autres, dans la partie la plus élevée du bâtiment, à côté du cabinet de
+physique. On y arrivait par un étroit balcon, suspendu à l'extérieur du
+dôme. Je frappai, on ne me répondit pas; j'entrai. Je trouvai le père
+Alexis endormi sur son fauteuil, un livre à la main. Sa figure, sombre
+et pensive jusque dans le sommeil, faillit m'ôter ma résolution. C'était
+un vieillard de taille moyenne, robuste, large des épaules, voûté par
+l'étude plus que par les années. Son crâne chauve était encore garni par
+derrière de cheveux noirs crépus. Ses traits énergiques ne manquaient
+cependant pas de finesse. Il y avait sur cette face flétrie un mélange
+inexprimable de décrépitude et de force virile. Je passai derrière son
+fauteuil sans faire aucun bruit, dans la crainte de le mal disposer
+en l'éveillant brusquement; mais, malgré mes précautions extrêmes, il
+s'aperçut de ma présence; et, sans soulever sa tête appesantie, sans
+ouvrir ses yeux caves, sans témoigner ni humeur ni surprise, il me dit:
+
+«_Je t'entends_.
+
+--Père Alexis... lui dis-je d'une voix timide.
+
+--Pourquoi m'appelles-tu père? reprit-il sans changer de ton ni
+d'attitude; tu n'as pas coutume de m'appeler ainsi. Je ne suis pas ton
+père, mais bien plutôt ton fils, quoique je sois flétri par l'âge,
+tandis que toi, tu restes éternellement jeune, éternellement beau!»
+
+Ce discours étrange troublait toutes mes idées. Je gardai le silence. Le
+moine reprit:
+
+«Eh bien! parle, je l'écoute. Tu sais bien que je t'aime comme l'enfant
+de mes entrailles, comme le père qui m'a engendré, comme le soleil qui
+m'éclaire, comme l'air que je respire, et plus que tout cela encore.
+
+--O père Alexis, lui dis-je, étonné et attendri d'entendre des paroles
+si douces sortir de cette bouche rigide, ce n'est pas à moi, misérable
+enfant, que s'adressent des sentiments si tendres. Je ne suis pas digne
+d'une telle affection, et je n'ai le bonheur de l'inspirer à personne;
+mais, puisque je vous surprends au milieu d'un heureux songe, puisque le
+souvenir d'un ami égaie votre coeur, bon père Alexis, que votre réveil
+me soit favorable, que votre regard tombe sur moi sans colère, et que
+votre main ne repousse pas ma tête humiliée, couverte des cendres de la
+douleur et de l'expiation.»
+
+En parlant ainsi, je pliai les genoux devant lui, et j'attendis qu'il
+jetât les yeux sur moi. Mais à peine m'eut-il vu qu'il se leva comme
+saisi de fureur et d'épouvante en même temps. L'éclair de la colère
+brillait dans ses yeux, une sueur froide ruisselait sur ses tempes
+dévastées.
+
+«Qui êtes-vous? s'écria-t-il. Que me voulez-vous? Que venez-vous faire
+ici? Je ne vous connais pas!»
+
+J'essayai vainement de le rassurer par mon humble posture, par mes
+regards suppliants.
+
+--Vous êtes un novice, me dit-il, je n'ai point affaire avec les
+novices. Je ne suis pas un directeur de consciences, ni un dispensateur
+de grâces et de faveurs. Pourquoi venez-vous m'espionner pendant mon
+sommeil? Vous ne surprendrez pas le secret de mes pensées. Retournez
+vers ceux qui vous envoient, dites-leur que je n'ai pas longtemps à
+vivre, et que je demande qu'on me laisse tranquille. Sortez, sortez;
+j'ai à travailler. Pourquoi violez-vous la consigne qui défend
+d'approcher de mon laboratoire? Vous exposez votre vie et la mienne:
+allez-vous en!»
+
+J'obéis tristement, et je me retirais à pas lents, découragé, brisé de
+douleur, le long de la galerie extérieure par laquelle j'étais venu. Il
+m'avait suivi jusqu'en dehors, comme pour s'assurer que je m'éloignais.
+Lorsque j'eus atteint l'escalier, je me retournai, et je le vis debout,
+l'oeil toujours enflammé de colère, les lèvres contractées par la
+méfiance. D'un geste impérieux il m'ordonna de m'éloigner. J'essayai
+d'obéir: je n'avais plus la force de marcher, je n'avais plus celle de
+vivre. Je perdis l'équilibre, je roulai quelques marches, je faillis
+être entraîné dans ma chute par-dessus la rampe, et du haut de la tour
+me briser sur le pavé. Le père Alexis s'élança vers moi avec la force et
+l'agilité d'un chat. Il me saisit, et me soutenant dans ses bras:
+
+«Qu'avez-vous donc? me dit-il d'un ton brusque, mais plein de
+sollicitude. Êtes-vous malade, êtes-vous désespéré, êtes-vous fou?»
+
+Je balbutiai quelques paroles, et, cachant ma tête dans sa poitrine, je
+fondis en larmes. Il m'emporta alors comme si j'eusse été un enfant au
+berceau, et, entrant dans sa cellule, il me déposa sur son fauteuil,
+frotta mes tempes d'une liqueur spiritueuse et en humecta mes narines
+et mes lèvres froides. Puis, voyant que je reprenais mes esprits, il
+m'interrogea avec douceur. Alors je lui ouvris mon âme tout entière:
+je lui racontai les angoisses auxquelles on m'abandonnait, jusqu'à me
+refuser le secours de la confession. Je protestai de mon innocence, de
+mes bonnes intentions, de ma patience, et je me plaignis amèrement de
+n'avoir pas un seul ami pour me consoler et me fortifier dans cette
+épreuve au-dessus de mes forces.
+
+Il m'écouta d'abord avec un reste de crainte et de méfiance; puis son
+front austère s'éclaircit peu à peu; et, comme j'achevais le récit de
+mes peines, je vis de grosses larmes ruisseler sur ses joues creuses.
+
+--Pauvre enfant, me dit-il, voilà bien ce qu'ils m'ont fait souffrir,
+victime de l'ignorance et de l'imposture!»
+
+A ces paroles, je crus reconnaître la voix que j'avais entendue dans
+la sacristie; et, cessant de m'en inquiéter, je ne songeai point à lui
+demander l'explication de cette aventure; seulement je fus frappé du
+sens de cette exclamation; et, voyant qu'il demeurait comme plongé en
+lui-même, je le suppliai de me faire entendre encore sa voix amie, si
+douce à mon oreille, si chère à mon coeur au milieu de ma détresse.
+
+«Jeune homme, me dit-il, avez-vous compris ce que vous faisiez quand
+vous êtes entré dans un cloître? Vous êtes-vous bien dit que c'était
+enfermer votre jeunesse dans la nuit du tombeau et vous résoudre à vivre
+dans les bras de la mort?
+
+--O mon père, lui dis-je, je l'ai compris, je l'ai résolu, je l'ai
+voulu, et je le veux encore; mais c'était à la vie du siècle, à la vie
+du monde, à la vie de la chair que je consentais à mourir.
+
+--Ah! tu as cru, enfant, qu'on te laisserait celle de l'âme! tu t'es
+livré à des moines, et tu as pu le croire!
+
+--J'ai voulu donner la vie à mon âme, j'ai voulu élever et purifier mon
+esprit, afin de vivre de Dieu, dans l'esprit de Dieu; mais voilà que, au
+lieu de m'accueillir et de m'aider, on m'arrache violemment du sein de
+mon père, et on me livre aux ténèbres du doute et du désespoir...
+
+--_«Gustans gustavi paululum mellis, et ecce morior!»_ dit le moine d'un
+air sombre en s'asseyant sur son grabat; et, croisant ses bras maigres
+sur sa poitrine, il tomba dans la méditation.
+
+Puis se levant et marchant dans sa cellule avec activité:
+
+«Comment vous nomme-t-on? me dit-il.
+
+--Frère Angel, pour servir Dieu et vous honorer», répondis-je. Mais il
+n'écouta pas ma réponse, et après un instant de silence:
+
+«Vous vous êtes trompé, me dit-il; si vous voulez être moine, si vous
+voulez habiter le cloître, il faut changer toutes vos idées; autrement
+_vous mourrez_!
+
+--Dois-je donc mourir en effet pour avoir mangé le miel de la grâce,
+pour avoir cru, pour avoir espéré, pour avoir dit: «Seigneur,
+aimez-moi!»
+
+--Oui, pour cela _tu mourras_! répondit-il d'une voix forte en promenant
+autour de lui des regards farouches; puis il retomba encore dans sa
+rêverie, et ne fit plus attention à moi. Je commençais à me trouver mal
+à l'aise auprès de lui; ses paroles entrecoupées, son aspect rude et
+chagrin, ses éclairs de sensibilité suivis aussitôt d'une profonde
+indifférence, tout en lui avait un caractère d'aliénation. Tout d'un
+coup il renouvela sa question, et me dit d'un ton presque impérieux:
+
+«--Votre nom?
+
+«--Angel, répondis-je avec douceur.
+
+«--Angel! s'écria-t-il en me regardant d'un air inspiré. Il m'a été dit:
+«Vers la fin de tes jours un ange te sera envoyé, et tu le reconnaîtras
+à la flèche qui lui traversera le coeur. Il viendra te trouver, et il
+te dira: Retire-moi cette flèche qui me donne la mort... Et si tu lui
+retires cette flèche, aussitôt celle qui te traverse tombera, ta plaie
+sera fermée, et tu vivras».
+
+«--Mon père, lui dis-je, je ne connais point ce texte, je ne l'ai
+rencontré nulle part.
+
+«--C'est que tu connais peu de choses, me répondit-il en posant
+amicalement sa main sur ma tête; c'est que tu n'as point encore
+rencontré la main qui doit guérir ta blessure; moi je comprends la
+parole de l'_Esprit_, et je te connais. Tu es celui qui devait venir
+vers moi; je te reconnais à cette heure, et ta chevelure est blonde
+comme la chevelure de celui qui t'envoie. Mon fils, sois béni, et que le
+pouvoir de l'Esprit s'accomplisse en toi... Tu es mon fils bien-aimé, et
+c'est en toi que je mettrai toute mon affection.»
+
+Il me pressa sur son sein, et levant les yeux au ciel, il me parut
+sublime. Son visage prit une expression que je n'avais vue que dans ces
+têtes de saints et d'apôtres, chefs-d'oeuvre de peinture qui ornaient
+l'église du couvent. Ce que j'avais pris pour de l'égarement eut à mes
+yeux le caractère de l'inspiration. Je crus voir un archange, et, pliant
+les deux genoux, je me prosternai devant lui.
+
+Il m'imposa les mains, en disant:
+
+«Cesse de souffrir! que la flèche acérée de la douleur cesse de déchirer
+ton sein; que le dard empoisonné de l'injustice et de la persécution
+cesse de percer ta poitrine; que le sang de ton coeur cesse d'arroser
+des marbres insensible. Sois consolé, sois guéri, sois fort, sois béni.
+Lève-toi!
+
+Je me relevai et sentis mon âme inondée d'une telle consolation, mon
+esprit raffermi par une espérance si vive, que je m'écriai:
+
+«Oui, un miracle s'est accompli en moi, et je reconnais maintenant que
+vous êtes un saint devant le Seigneur.
+
+--Ne parle pas ainsi, mon enfant, d'un homme faible et malheureux,
+me dit-il avec tristesse; je suis un être ignorant et borné, dont
+l'_Esprit_ a eu pitié quelquefois. Qu'il soit loué à cette heure,
+puisque j'ai eu la puissance de te guérir. Va en paix; sois prudent, ne
+me parle en présence de personne, et ne viens me voir qu'en secret.
+
+--Ne me renvoyez pas encore, mon père, lui dis-je; car qui sait quand je
+pourrai revenir? Il y a des peines si sévères contre ceux qui approchent
+de votre laboratoire, que je serai peut-être bien longtemps avant de
+pouvoir goûter de nouveau la douceur de votre entretien.
+
+--Il faut que je te quitte et que _je consulte_, répondit le père
+Alexis. Il est possible qu'on te persécute pour la tendresse que tu
+vas m'accorder; mais l'Esprit te donnera la force de vaincre tous les
+obstacles, car il m'a prédit ta venue, et ce qui doit s'accomplir _est
+dit_.
+
+Il se rassit sur son fauteuil, et tomba dans un profond sommeil. Je
+contemplai longtemps sa tête, empreinte d'une sérénité et d'une beauté
+surnaturelle, bien différente en ce moment de ce qu'elle m'était apparue
+d'abord; puis, baisant avec amour le bord de sa robe grise, je me
+retirai sans bruit.
+
+Quand je ne fus plus sous le charme de sa présence, ce qui s'était
+passé entre lui et moi me fit l'effet d'un songe. Moi, si croyant, si
+orthodoxe dans mes études et dans mes intentions; moi, que le seul mot
+d'hérésie faisait frémir de crainte et d'horreur, par quelles paroles
+avais-je donc été fasciné, et par quelle formule avais-je laissé unir
+clandestinement ma destinée à cette destinée inconnue? Alexis m'avait
+soufflé l'esprit de révolte contre mes supérieurs, contre ces hommes que
+je devais croire et que j'avais toujours crus infaillibles. Il m'avait
+parlé d'eux avec un profond mépris, avec une haine concentrée, et je
+m'étais laissé surprendre par les figures et l'obscurité de son langage.
+Maintenant ma mémoire me retraçait tout ce qui eût dû me faire douter de
+sa foi, et je me souvenais avec terreur de lui avoir entendu citer
+et invoquer à chaque instant l'_Esprit_, sans qu'il y joignît jamais
+l'épithète consacrée par laquelle nous désignons la troisième personne
+de la Trinité divine. C'était peut-être au nom du malin esprit qu'il
+m'avait imposé les mains. Peut-être avais-je fait alliance avec les
+esprits de ténèbres en recevant les caresses et les consolations de ce
+moine suspect. Je fus troublé, agité; je ne pus fermer l'oeil de la
+nuit. Comme la veille, je fus oublié et abandonné. De même que la nuit
+précédente, je m'endormis au jour et me réveillai tard. J'eus honte
+alors d'avoir manqué depuis tant d'heures à mes exercices de piété: je
+me rendis à l'église, et je priai ardemment l'Esprit saint de m'éclairer
+et de me préserver des embûches du tentateur.
+
+Je me sentis si triste et si peu fortifié au sortir de l'église, que je
+me crus dans une voie de perdition, et je résolus d'aller me confesser.
+J'écrivis un mot au père Hégésippe pour le supplier de m'entendre; mais
+il me fit faire verbalement, par un des convers les plus grossiers,
+une réponse méprisante et un refus positif. En même temps ce convers
+m'intima, de la part du Prieur, l'ordre de sortir de l'église et de n'y
+jamais mettre les pieds avant la fin des offices du soir. Encore, si un
+religieux prolongeait sa prière dans le choeur, ou y rentrait pour s'y
+livrer à quelque acte de dévotion particulière, je devais à l'instant
+même purger la maison de Dieu de mon souffle impur, et céder ma place à
+un serviteur de Dieu.
+
+Cet arrêt inique me blessa tellement que j'entrai dans une colère
+insensée. Je sortis de l'église en frappant du poing sur les murs
+comme un furieux. Le convers me chassait dehors en me traitant de
+blasphémateur et de sacrilège.
+
+Au moment où je franchissais la porte au fond du choeur qui donnait sur
+le jardin, le chagrin et l'indignation faillirent me faire perdre encore
+une fois l'usage de mes sens. Je chancelai; un nuage passa devant mes
+yeux; mais la fierté vainquit le mal, et je m'élançai vers le jardin, en
+me jetant un peu de côté pour faire place à une personne que je vis tout
+à coup sur le seuil face à face avec moi. C'était un jeune homme d'une
+beauté surprenante, et portant un costume étranger. Bien qu'il fût
+couvert d'une robe noire, semblable à celle des supérieurs de notre
+ordre, il avait en dessous une jaquette demi-courte en drap fin,
+attachée par une ceinture de cuir à boucle d'argent, à la manière des
+anciens étudiants allemands. Comme eux, il portait, au lieu des sandales
+de nos moines, des bottines collantes, et sur son col de chemise,
+rabattu et blanc comme la neige, tombait à grandes ondes dorées la plus
+belle chevelure blonde que j'aie vue de ma vie. Il était grand, et son
+attitude élégante semblait révéler l'habitude du commandement. Frappé de
+respect et rempli d'incertitude, je le saluai à demi. Il ne me rendit
+point mon salut; mais il me sourit d'un air si bienveillant, et en même
+temps ses beaux yeux, d'un bleu sévère, s'adoucirent pour me regarder
+avec une compassion si tendre, que jamais ses traits ne sont sortis de
+ma mémoire. Je m'arrêtai, espérant qu'il me parlerait, et me persuadant,
+d'après la majesté de son aspect, qu'il avait le pouvoir de me protéger;
+mais le convers qui marchait derrière moi, et qui ne semblait faire
+aucune attention à lui, le força brutalement de se retirer contre le
+mur, et me poussa presque jusqu'à me faire tomber. Ne voulant point
+engager une lutte avilissante avec cet homme grossier, je me hâtai
+de sortir; mais, après avoir fait trois pas dans le jardin, je me
+retournai, et je vis l'inconnu qui restait debout à la même place et me
+suivait des yeux avec une affectueuse sollicitude. Le soleil donnait en
+plein sur lui et faisait rayonner sa chevelure. Il soupira, et, levant
+ses beaux yeux, vers le ciel, comme pour appeler sur moi le secours de
+la justice éternelle et la prendre à témoin de mon infortune, il se
+tourna lentement vers le sanctuaire, entra dans le choeur et se perdit
+dans l'ombre; car la brillante clarté du jour faisait paraître ténébreux
+l'intérieur de l'église. J'avais envie de retourner sur mes pas malgré
+le convers, de suivre ce noble étranger et de lui dire mes peines; mais
+quel était-il pour les accueillir et les faire cesser? D'ailleurs, s'il
+attirait vert lui la sympathie de mon âme, il m'inspirait aussi une
+sorte de crainte; car il y avait dans sa physionomie autant d'austérité
+que de douceur.
+
+Je montai vers le père Alexis, et lui racontai les nouvelles cruautés
+exercées envers moi.
+
+«Pourquoi avez-vous douté, ô homme de peu de foi? me dit-il d'un air
+triste. Vous vous nommez Ange, et, au lieu de reconnaître l'esprit de
+vie qui tressaille en vous, vous avez voulu aller vous jeter aux pieds
+d'un homme ignorant, demander la vie à un cadavre! Ce directeur ignare
+vous repousse et vous humilie. Vous êtes puni par où vous avez péché,
+et votre souffrance n'a rien de noble, votre martyre rien d'utile pour
+vous-même, parce que vous sacrifiez les forces de votre entendement
+à des idées fausses ou étroites. Au reste, j'avais prévu ce qui vous
+arrive; vous me craignez; vous ne savez pas si je suis le serviteur
+des anges ou l'esclave des démons. Vous avez passé la nuit dernière à
+commenter toutes mes paroles, et vous avez résolu ce matin de me vendre
+à mes ennemis pour une absolution.
+
+--Oh! ne le croyez pas, m'écriai-je; je me serais confessé de tout ce
+qui m'était personnel sans prononcer votre nom, sans redire une seule
+de vos paroles. Hélas! serez-vous donc, vous aussi, injuste envers moi?
+Serai-je repoussé de partout? La maison de Dieu m'est fermée, votre
+coeur me le sera-t-il de même! Le père Hégésippe m'accuse d'impiété; et
+vous, mon père, vous m'accusez d'être lâche!
+
+--C'est que vous l'avez été, répondit Alexis. La puissance des moines
+vous intimide, leur haine vous épouvante. Vous enviez leurs suffrages et
+leurs cajoleries aux ineptes disciples qu'ils choient tendrement. Vous
+ne savez pas vivre seul, souffrir seul, aimer seul.
+
+--Eh bien! mon père, il est vrai, je ne sais pas me passer d'affection;
+j'ai cette faiblesse, cette lâcheté, si vous voulez. Je suis peut-être
+un caractère faible, mais je sens en moi une âme tendre, et j'ai besoin
+d'un ami. Dieu est si grand que je me sens terrifié en sa présence.
+Mon esprit est si timide qu'il ne trouve pas en lui-même la force
+d'embrasser ce Dieu tout-puissant, et d'arracher de sa main terrible les
+dons de la grâce. J'ai besoin d'intermédiaire entre le ciel et moi. Il
+me faut des appuis, des conseils, des médiateurs. Il faut qu'on m'aime,
+qu'on travaille pour moi et avec moi à mon salut. Il faut qu'on prie
+avec moi, qu'on me dise d'espérer et qu'on me promette les récompenses
+éternelles. Autrement je doute, non de la bonté de Dieu, mais de celle
+de mes intentions. J'ai peur du Seigneur, parce que j'ai peur de
+moi-même. Je m'attiédis, je me décourage, je me sens mourir, mon cerveau
+se trouble, et je ne distingue plus la voix du ciel de celle de l'enfer.
+Je cherche un appui; fût-ce un maître impitoyable qui me châtiât sans
+cesse, je le préférerais à un père indulgent qui m'oublie.
+
+--Pauvre ange égaré sur la terre! dit le père Alexis avec
+attendrissement; étincelle d'amour tombée de l'auréole du maître, et
+condamnée à couver sous la cendre de cette misérable vie! Je reconnais à
+tes tourments la nature divine qui m'anima dans ma jeunesse, avant qu'on
+eût épaissi sur mes yeux les ténèbres de l'endurcissement, avant qu'on
+eût glacé sous le cilice les battements de ce coeur brûlant, avant
+qu'on eût rendu mes communications avec l'_Esprit_ pénibles, rares,
+douloureuses et à jamais incomplètes. Ils feront de toi ce qu'ils ont
+fait de moi. Ils rempliront ton esprit de doutes poignants, de puérils
+remords et d'imbéciles terreurs. Ils te rendront malade, vieux avant
+l'âge, infirme d'esprit; et quand tu auras secoué tous les liens de
+l'ignorance et de l'imposture, quand lu te sentiras assez éclairé pour
+déchirer tous les voiles de la superstition, tu n'en auras plus la
+force. Ta fibre sera relâchée, ta vue trouble, ta main débile, ton
+cerveau paresseux ou fatigué. Tu voudras lever les yeux vers les astres,
+et ta tête pesante retombera stupidement sur ta poitrine; tu voudras
+lire, et des fantômes danseront devant tes yeux; tu voudras te rappeler,
+et mille lueurs incertaines se joueront dans ta mémoire épuisée; tu
+voudras méditer, et tu t'endormiras sur ta chaise. Et pendant ton
+sommeil, si l'Esprit te parle, ce sera en des termes si obscurs que
+tu ne pourras les expliquera ton réveil. Ah! victime! victime! je te
+plains, et ne puis te sauver.»
+
+En parlant ainsi, il frissonnait comme un homme pris de fièvre: son
+haleine brûlante semblait raréfier l'air de sa cellule, et on eût dit, à
+la langueur de son être, qu'il lui restait à peine quelques instants à
+vivre.
+
+«Bon père Alexis, lui dis-je, votre tendresse pour moi est-elle donc
+déjà fatiguée? J'ai été faible et craintif, il est vrai; mais vous me
+sembliez si fort, si vivant, que je comptais retrouver en vous assez de
+chaleur pour me pardonner ma faute, pour l'effacer et pour me fortifier
+de nouveau. Mon âme retombe dans la mort avec la vôtre: ne pouvez-vous,
+comme hier, faire un miracle qui nous ranime tous les deux?
+
+--L'esprit n'est point avec moi aujourd'hui, dit-il. Je suis triste,
+je doute de tout, et même de toi. Reviens demain, je serai peut-être
+illuminé.
+
+--Et que deviendrai-je jusque là?
+
+--L'Esprit est fort, l'Esprit est bon; peut-être t'assistera-t-il
+directement. En attendant, je veux te donner un conseil pour adoucir
+l'amertume de ta situation. Je sais pourquoi les moines ont adopté
+envers toi ce système d'inflexible méchanceté. Ils agissent ainsi
+avec tous ceux dont ils craignent l'esprit de justice et la droiture
+naturelle. Ils ont pressenti en toi un homme de coeur, sensible à
+l'outrage, compatissant à la souffrance, ennemi des féroces et lâches
+passions. Ils se sont dit que dans, un tel homme ils ne trouveraient pas
+un complice, mais un juge; et ils veulent faire de toi ce qu'ils font
+de tous ceux dont la vertu les effraie et dont la candeur les gène. Ils
+veulent t'abrutir, effacer en toi par la persécution toute notion
+du juste et de l'injuste, émousser par d'inutiles souffrances toute
+généreuse énergie. Ils veulent, par de mystérieux et vils complots, par
+des énigmes sans mot et des châtiments sans objet, t'habituer à vivre
+brutalement dans l'amour et l'estime de toi seul, à te passer de
+sympathie, à perdre toute confiance, à mépriser toute amitié. Ils
+veulent te faire désespérer de la bonté du maître, te dégoûter de la
+prière, te forcer à mentir ou à trahir tes frères dans la confession, te
+rendre envieux, sournois, calomniateur, délateur. Ils veulent te rendre
+pervers, stupide et infâme. Ils veulent t'enseigner que le premier des
+biens c'est l'intempérance et l'oisiveté, que pour s'y livrer en paix il
+faut tout avilir, tout sacrifier, dépouiller tout souvenir de grandeur,
+tuer tout noble instinct. Ils veulent t'enseigner la haine hypocrite, la
+vengeance patiente, la couardise et la férocité. Ils veulent que ton
+âme meure pour avoir été nourrie de miel, pour avoir aimé la douceur et
+l'innocence. Ils veulent, en un mot, faire de toi un moine. Voilà ce
+qu'ils veulent, mon fils: voilà ce qu'ils ont entrepris, voilà ce qu'ils
+poursuivent d'un commun accord, les uns par calcul, les autres par
+instinct, les meilleurs par faiblesse, par obéissance et par crainte.
+
+--Qu'entends-je? m'écriai-je, et dans quel monde d'iniquité faites-vous
+entrer mon âme tremblante! Père Alexis! père Alexis! dans quel abîme
+serais-je tombé, s'il en était ainsi! O ciel! ne vous trompez-vous
+point? N'êtes-vous point aveuglé par le souvenir de quelque injure
+personnelle? Ce monastère n'est-il habité que par des moines
+prévaricateurs? Dois-je chercher parmi des âmes plus sincères la foi et
+la charité qu'un impur démon semble avoir chassées de ces murs maudits?
+
+--Tu chercherais en vain un couvent moins souillé et des moines
+meilleurs; tous sont ainsi. La foi est perdue sur la terre, et le
+vice est impuni. Accepte le travail et la douleur; car vivre, c'est
+travailler et souffrir.
+
+--Je le veux, je le veux! mais je veux semer pour recueillir. Je veux
+travailler dans la foi et dans l'espérance; je veux souffrir selon la
+charité. Je fuirai cet abominable réceptacle de crimes; je déchirerai
+cette robe blanche, emblème menteur d'une vie de pureté. Je retournerai
+à la vie du monde, ou je me retirerai dans une thébaïde pour pleurer sur
+les fautes du genre humain et me préserver de la contagion...
+
+--C'est bien, me dit le père Alexis en prenant dans ses mains mes mains
+que je tordais avec désespoir, j'aime ce mouvement d'indignation et cet
+éclair du courage. J'ai connu ces angoisses, j'ai formé ces résolutions.
+Ainsi j'ai voulu fuir, ainsi j'ai désiré de vivre parmi les hommes du
+siècle, ou de m'enfermer dans des cavernes inaccessibles; mais écoute
+les conseils que l'Esprit m'a donnés aux temps de mon épreuve, et
+grave-les dans ta mémoire:
+
+«Ne dis pas: Je vivrai parmi les hommes, et je serai le meilleur d'entre
+eux; car toute chair est faible, et ton esprit s'éteindra comme le leur
+dans la vie de la chair.
+
+«Ne dis pas non plus: je me retirerai dans la solitude et j'y vivrai de
+l'esprit; car l'esprit de l'homme est enclin à l'orgueil, et l'orgueil
+corrompt l'esprit.
+
+«Vis avec les hommes qui sont autour de toi. Garde-toi de leur malice.
+Cherche ta solitude au milieu d'eux. Détourne les yeux de leur iniquité,
+regarde en toi-même, et garde-toi de les haïr autant que de les imiter.
+Fais-leur du bien dans le temps présent en ne leur fermant ni ton coeur
+ni ta main. Fais-leur du bien dans leur postérité en ouvrant ton esprit
+à la lumière de l'Esprit.
+
+«La vie du siècle, débilite, la vie du désert irrite.
+
+«Quand un instrument est exposé aux intempéries des saisons, les cordes
+se détendent; quand il est enfermé sans air dans un étui, les cordes se
+rompent.
+
+«Si tu écoutes le sens des paroles humaines, tu oublieras l'Esprit, et
+tu ne pourras plus le comprendre. Mais si tu ne laisses venir à toi les
+sons de la voix humaine, tu oublieras les hommes, et tu ne pourras plus
+les enseigner.»
+
+En récitant ces versets d'une Bible inconnue le père Alexis tenait
+ouvert le livre que j'avais vu déjà entre ses mains, et il tournait les
+pages pour les consulter, comme s'il eût aidé sa mémoire d'un texte
+écrit; mais les pages de ce livre étaient blanches, et ne paraissaient
+pas avoir jamais porté l'empreinte d'aucun caractère.
+
+Ce fait bizarre réveilla mes inquiétudes, et je commençai à l'observer
+avec curiosité. Rien dans son aspect n'annonçait en ce moment
+l'égarement, ou seulement l'exaltation. Il referma doucement son livre,
+et me parlant avec calme:
+
+«Garde-toi donc, me dit-il en commentant son texte, de retourner au
+monde; car tu es un faible enfant, et si le vent des passions venait
+à souffler sur toi, il éteindrait le flambeau de ton intelligence. La
+concupiscence et la vanité ne te trouveraient peut-être pas assez fort
+pour résister à leur aiguillon. Quant à moi, j'ai fui le monde, parce
+que j'étais fort, et que les passions eussent changé ma force en fureur.
+J'aurais surmonté la présomption et terrassé la luxure; j'aurais
+succombé sous les tentations de l'ambition et de la haine; j'aurais été
+dur, intolérant, vindicatif, orgueilleux, c'est-à-dire égoïste. Nous
+sommes faits l'un et l'autre pour le cloître. Quand un homme a entendu
+l'esprit l'appeler, ne fût-ce qu'une fois et faiblement, il doit tout
+quitter pour le suivre, et rester là où il l'a conduit, quelque mal
+qu'il s'y trouve. Retourner en arrière n'est plus en son pouvoir, et
+quiconque a méprisé une seule fois la chair pour l'esprit, ne peut plus
+revenir aux plaisirs de la chair; car la chair révoltée se venge et veut
+chasser l'esprit à son tour. Alors le coeur de l'homme est le théâtre
+d'une lutte terrible où la chair et l'esprit se dévorent l'un l'autre;
+l'homme succombe et meurt sans avoir vécu. La vie de l'esprit est une
+vie sublime; mais elle est difficile et douloureuse. Ce n'est pas une
+vaine précaution que de mettre entre la contagion du siècle et le règne
+de la chair, des murailles, des remparts de pierre et des grilles
+d'airain. Ce n'est pas trop pour enchaîner la convoitise des choses
+vaines que de descendre vivant dans un cercueil scellé. Mais il est bon
+de voir autour de soi d'autres hommes voués au culte de l'esprit,
+ne fût-ce qu'en apparence. Ce fut l'oeuvre d'une grande sagesse que
+d'instituer les communautés religieuses. Où est le temps où les hommes
+s'y chérissaient comme des frères et y travaillaient de concert, en
+s'aidant charitablement les uns les autres, à implorer, à poursuivre
+l'esprit, à vaincre les grossiers conseils de la matière? Toute lumière,
+tout progrès, toute grandeur, sont sortis du cloître; mais toute
+lumière, tout progrès, toute grandeur doivent y périr, si quelques-uns
+d'entre nous ne persévèrent dans la lutte effroyable que l'ignorance
+et l'imposture livrent désormais à la vérité. Soutenons ce combat avec
+acharnement; poursuivons notre entreprise, eussions-nous contre nous
+toute l'armée de l'enfer. Si on coupe nos deux bras, saisissons le
+navire avec les dents; car l'esprit est avec nous. C'est ici qu'il
+habite; malheur à ceux qui profanent son sanctuaire! Restons fidèles à
+son culte, et, si nous sommes d'inutiles martyrs, ne soyons pas du moins
+de lâches déserteurs.
+
+--Vous avez, raison, mon père, répondis-je, frappé des paroles qu'il
+disait. Votre enseignement est celui de la sagesse. Je veux être votre
+disciple et ne me conduire que d'après vos décisions. Dites-moi ce que
+je dois faire pour conserver ma force et poursuivre courageusement
+l'oeuvre de mon salut au milieu des persécutions qu'on me suscite.
+
+--Les subir toutes avec indifférence, répondit-il; ce sera une tâche
+facile, si tu considères le peu que vaut l'estime des moines, et la
+faiblesse de leurs moyens contre nous. Il pourra se faire qu'à la vue
+d'une victime innocente comme toi, et comme toi maltraitée, tu sentes
+souvent l'indignation brûler tes entrailles; mais ton rôle en ce qui
+t'est personnel, c'est de sourire, et c'est aussi toute la vengeance que
+tu dois tirer de leurs vains efforts. En outre, ton insouciance fera
+tomber leur animosité. Ce qu'ils veulent, c'est de te rendre insensible
+à force de douleur; sois-le à force de courage ou de raison. Ils sont
+grossiers; ils s'y méprendront. Sèche tes larmes, prends un visage sans
+expression, feins un bon sommeil et un grand appétit, ne demande plus la
+confession, ne parais plus à l'église, ou feins d'y être morne et froid.
+Quand ils te verront ainsi, ils n'auront plus peur de toi; et, cessant
+de jouer une sale comédie, ils seront indulgents à ton égard, comme
+l'est un maître paresseux envers un élevé inepte. Fais ce que je te dis,
+et avant trois jours je t'annonce que le Prieur te mandera devant lui
+pour faire sa paix avec toi.»
+
+Avant de quitter le père Alexis, je lui parlai du personnage que j'avais
+rencontré au sortir de l'église, et lui demandai qui il pouvait être.
+D'abord il m'écouta avec préoccupation, hochant la tête, comme pour dire
+qu'il ne connaissait et ne se souciait de connaître aucun dignitaire
+de l'ordre; mais, à mesure que je lui détaillais les traits et
+l'habillement de l'inconnu, son oeil s'animait, et bientôt il m'accabla
+de questions précipitées. Le soin minutieux que je mis à y répondre
+acheva de graver dans ma mémoire le souvenir de celui que je crois voir
+encore et que je ne verrai plus.
+
+Enfin le père Alexis, saisissant mes mains avec une grande expression de
+tendresse et de joie, s'écria à plusieurs reprises:
+
+«Est-il possible? est-il possible? as-tu vu cela? Il est donc revenu? Il
+est donc avec nous? il t'a connu? il t'a appelé? Il ôtera la flèche de
+ton coeur! C'est donc bien toi, mon enfant, toi qui l'as vu!
+
+--Quel est il donc, mon père, cet ami inconnu vers lequel mon coeur
+s'est élancé tout d'abord? Faites-le moi connaître, menez-moi vers lui,
+dites-lui de m'aimer comme je vous aime et comme vous semblez m'aimer
+aussi. Avec quelle reconnaissance n'embrasserais-je pas celui dont la
+vue remplit votre âme d'une telle joie!
+
+--Il n'est pas en mon pouvoir d'aller vers lui, répondit Alexis. C'est
+lui qui vient vers moi, et il faut l'attendre. Sans doute, je le verrai
+aujourd'hui, et je te dirai ce que je dois te dire; jusque-là ne me fais
+pas de questions; car il m'est défendu de parler de lui, et ne dis à
+personne ce que tu viens de me dire.»
+
+J'objectai que l'étranger ne m'avait pas semblé agir d'une manière
+mystérieuse, et que le frère convers avait du le voir. Le père secoua la
+tête en souriant.
+
+«Les hommes de chair ne le connaissent point, dit-il.»
+
+Aiguillonné par la curiosité, je montai le soir même à la cellule du
+père Alexis; mais il refusa de m'ouvrir la porte.
+
+«Laisse-moi seul, me dit-il; je suis triste, je ne pourrais te consoler.
+
+--Et votre ami? lui dis-je timidement.
+
+--Tais-toi, répondit-il d'un ton absolu; il n'est pas venu; il est parti
+sans me voir; il reviendra peut-être. Ne t'en inquiète pas. Il n'aime
+pas qu'on parle de lui. Va dormir, et demain conduis-toi comme je te
+l'ai prescrit.»
+
+Au moment où je sortais, il me rappela pour me dire:
+
+«Angel, a-t-il fait du soleil aujourd'hui?
+
+--Oui, mon père, un beau soleil, une brillante matinée.
+
+--Et quand tu as rencontré cette figure, le soleil brillait?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Bon, bon, reprit-il; à demain.»
+
+Je suivis le conseil du père Alexis, et je restai au lit tout le
+lendemain. Le soir je descendis au réfectoire à l'heure où le chapitre
+était assemblé, et, me jetant sur un plat de viandes fumantes, je le
+dévorai avidement; puis, mettant mes coudes sur la table, au lieu de
+faire attention à la Vie des saints qu'on lisait à haute voix, et que
+j'avais coutume d'écouter avec recueillement, je feignis de tomber dans
+une somnolence brutale. Alors les autres novices, qui avaient détourné
+les yeux avec horreur lorsqu'ils m'avaient vu dolent et contrit, se
+prirent à rire de mon abrutissement, et j'entendis les supérieurs
+encourager cette épaisse gaieté par la leur. Je continuai cette feinte
+pendant trois jours, et, comme le père Alexis me l'avait prédit, je fus
+mandé le soir du troisième jour dans la chambre du Prieur. Je parus
+devant lui dans une attitude craintive et sans dignité; j'affectai des
+manières gauches, un air lourd, une âme appesantie. Je faisais ces
+choses, non pour me réconcilier avec ces hommes que je commençais à
+mépriser, mais pour voir si le père Alexis les avait bien jugés. Je
+pus me convaincre de la justesse de ses paroles en entendant le Prieur
+m'annoncer que la vérité était enfin connue, que j'avais été injustement
+accusé d'une faute qu'un novice venait de confesser.
+
+Le Prieur devait, disait-il, à la contrition du coupable et à l'esprit
+de charité, de me taire son nom et la nature de sa faute; mais il
+m'exhortait à reprendre ma place à l'église et mes études au noviciat,
+sans conserver ni chagrin ni rancune contre personne. Il ajouta en me
+regardant avec attention:
+
+«Vous avez pourtant droit, mon cher fils, à une réparation éclatante
+ou à un dédommagement agréable pour le tort que vous avez souffert.
+Choisissez, ou de recevoir en présence de toute la communauté les
+excuses de ceux des novices qui, par leurs officieux rapports, nous ont
+induits en erreur, ou bien d'être dispensé pendant un mois des offices
+de la nuit.»
+
+Jaloux de poursuivre mon expérience, je choisis la dernière offre, et je
+vis aussitôt le Prieur devenir tout à fait bienveillant et familier avec
+moi. Il m'embrassa, et le père trésorier étant entré en cet instant:
+
+«Tout est arrangé, lui dit-il; cet enfant ne demande, pour dédommagement
+du chagrin involontaire que nous lui avons fait, autre chose qu'un peu
+de repos pendant un mois; car sa santé a souffert dans cette épreuve. Au
+reste, il accepte humblement les excuses tacites de ses accusateurs; et
+il prend son parti sur tout ceci avec une grande douceur et une aimable
+insouciance.
+
+--A la bonne heure! dit le trésorier avec un gros rire et en me frappant
+la joue avec familiarité; c'est ainsi que nous les aimons; c'est de ce
+bon et paisible caractère qu'il nous les faut.»
+
+[Illustration: Cependant je voyais assez distinctement le prie-dieu]
+
+Le père me donna un autre conseil, ce fut de demander la permission de
+m'adonner aux sciences, et de devenir son élève et le préparateur de ses
+expériences physiques et chimiques.
+
+«On te verra avec plaisir accepter cet emploi, me dit-il; parce que la
+chose qu'on craint le plus ici, c'est la ferveur et l'ascétisme. Tout ce
+qui peut détourner l'intelligence de son véritable but et l'appliquer
+aux choses matérielles est encouragé par le Prieur. Il m'a proposé cent
+fois de m'adjoindre un disciple, et, craignant de trouver un espion et
+un traître dans les sujets qu'on me présentait, j'ai toujours refusé
+sous divers prétextes. On a voulu une fois me contraindre en ce
+point; j'ai déclaré que je ne m'occuperais plus de science et que
+j'abandonnerais l'observatoire si on ne me laissait vivre seul et à ma
+guise. On a cédé, parce que, d'une part, il n'y avait personne pour
+me remplacer, et que les moines mettent une vanité immense à
+paraître savants et à promener les voyageurs dans leurs cabinets et
+bibliothèques; parce que, de l'autre, on sait que je ne manque pas
+d'énergie, et qu'on a mieux aimé se débarrasser de cette énergie au
+profit des spéculations scientifiques, qui ne font point de jaloux ici,
+que d'engager une lutte dans laquelle mon âme n'eût jamais plié. Va
+donc; dis que tu as obtenu de moi l'autorisation de faire ta demande. Si
+on hésite, marque de l'humeur, prends un air sombre; pendant quelques
+jours reste sans cesse prosterné dans l'église, jeûne, soupire,
+montre-toi farouche, exalté dans la dévotion, et, de peur que tu ne
+deviennes un saint, on cherchera à faire de toi un savant.»
+
+Je trouvai le Prieur encore mieux disposé à accueillir ma demande que
+le père Alexis ne me l'avait fait espérer. Il y eut même dans le regard
+pénétrant qu'il attacha sur moi, en recevant mes remerciements, quelque
+chose d'âcre et de satirique, équivalent à l'action d'un homme qui se
+frotte les mains. Il avait dans l'âme une pensée que ni le père Alexis
+ni moi n'avions pressentie.
+
+Je fus aussitôt dispensé d'une grande partie de mes exercices religieux,
+afin de pouvoir consacrer ce temps à l'étude, et on plaça même mon lit
+dans une petite cellule voisine de celle d'Alexis, afin que je pusse me
+livrer avec lui, la nuit, à la contemplation des astres.
+
+[Illustration: Au moment où je franchissais la porte...]
+
+C'est à partir de ce moment que je contractai avec le père Alexis
+une étroite amitié. Chaque jour elle s'accrut par la découverte des
+inépuisables trésors de son âme. Il n'a jamais existé sur la terre un
+coeur plus tendre, une sollicitude plus paternelle, une patience plus
+angélique. Il mit à m'instruire un zèle et une persévérance au-dessus
+de toute gratitude. Aussi avec quelle anxiété je voyais sa santé se
+détériorer du plus ou plus! Avec quel amour je le soignais jour et
+nuit, cherchant à lire ses moindres désirs dans ses regards éteints!
+Ma présence semblait avoir rendu la vie à son coeur longtemps vide
+d'affection humaine, et, selon son expression, affamé de tendresse;
+l'émulation à son intelligence fatiguée de solitude et lasse de se
+tourmenter sans cesse en face d'elle-même. Mais en même temps que
+son esprit reprenait de la vigueur et de l'activité, son corps
+s'affaiblissait de jour en jour. Il ne dormait presque plus, son estomac
+ne digérant plus que des liquides, et ses membres étaient tour à tour
+frappés de paralysie durant dus jours entiers. Il sentait arriver sa
+fin avec sérénité, sans terreur et sans impatience. Quant à moi, je le
+voyais dépérir avec désespoir, car il m'avait ouvert un monde inconnu;
+mon coeur avide d'amour nageait à l'aise dans cette vie de sentiment, de
+confiance et d'effusion qu'il venait de me révéler.
+
+Toutes les pensées qui m'étaient venues d'abord sur le dérangement
+possible de son cerveau s'étaient évanouies. Il me sembla désormais que
+son exaltation mystérieuse était l'élan du génie; son langage obscur me
+devenait de plus en plus intelligible, et quand je ne le comprenais
+pas bien, j'en attribuais la faute à mon ignorance, et je vivais dans
+l'espoir d'arriver à le pénétrer parfaitement.
+
+Cependant cette félicité n'était pas sans nuages. Il y avait comme un
+ver rongeur au fond de ma conscience timorée. Le père Alexis ne me
+semblait pas croire en Dieu selon les lois de l'Église chrétienne. Il
+y a plus, il me semblait parfois qu'il ne servait pas le même Dieu que
+moi. Nous n'étions jamais en dissidence ouverte sur aucun point, parce
+qu'il évitait soigneusement tout rapport entre les sujets de nos études
+scientifiques et les enseignement du dogme. Mais il semblait que nous
+nous fissions mutuellement cette concession, lui, de ne pas l'attaquer,
+moi, de ne pas le défendre. Quand par hasard je lui soumettais un cas de
+conscience ou une difficulté théologique, il refusait de s'expliquer en
+disant:
+
+«Ceci n'est pas de mon ressort; vous avez des docteurs versés dans ces
+matières, allez les consulter; moi, en fait de culte, je ne m'embarrasse
+pas dans le labyrinthe de la scolastique, je sers mon maître comme je
+l'entends, et ne demande point à un directeur ce que je dois admettre ou
+rejeter: ma conscience est en paix avec elle-même, et je suis trop vieux
+pour aller me remettre sur les bancs.»
+
+Son thème favori était de parler _sur la chair et sur l'esprit_; mais,
+quoiqu'il ne se déclarât jamais en dissidence avec la foi, il traitait
+ces matières bien plus en philosophe métaphysicien qu'en serviteur zélé
+de l'Église catholique et romaine.
+
+J'avais encore remarqué une chose qui me donnait bien à penser. Il avait
+souvent l'air préoccupé de mon instruction scientifique, et alors il
+me faisait entreprendre des expériences chimiques dont j'apercevais
+moi-même, grâce aux enseignements qu'il m'avait déjà donnés,
+l'insignifiance et la grossièreté; puis bientôt il m'interrompait nu
+milieu de mes manipulations pour me faire chercher dans des livres
+inconnus des éclaircissements qu'il disait précieux. Je lisais à voix
+haute, en commençant à la page qu'il m'indiquait, pendant des heures
+entières. Lui, pendant ce temps, se promenait de long en large, levant
+les yeux au ciel avec enthousiasme, passant lentement la main sur son
+front dépouillé, et s'écriant de temps en temps: «_Bon! bon!_» Pour moi,
+j'avais bientôt reconnu que ce n'étaient pas là des articles de science
+sèche et précise, mais bien des pages pleines d'une philosophie
+audacieuse et d'une morale inconnue. Je continuais quelque temps par
+respect pour lui, espérant toujours qu'il m'arrêterait; mais voyant
+qui'il me laissait aller, je me mettais à craindre pour ma foi, et,
+posant le livre tout d'un coup, je lui disais:
+
+«Mais, mon père, ne sont-ce pas des hérésies que nous lisons là, et
+croyez-vous qu'il n'y ait rien dans ces pages, trop belles peut-être,
+qui soit contraire à notre sainte religion?»
+
+En entendant ces paroles, il s'arrêtait brusquement dans sa marche d'un
+air découragé, me prenait le livre des mains, et le jetait sur une table
+en me disant:
+
+«Je ne sais pas! je ne sais pas, mon enfant; je suis une créature malade
+et bornée; je ne puis juger ces choses; je les lis, mais sans dire
+qu'elles sont bonnes ni mauvaises. Je ne sais pas! je ne sais pas!
+Travaillons!»
+
+Et nous nous remettions tous deux en silence à l'ouvrage, sans oser, moi
+approfondir mes pensées, lui me communiquer les siennes.
+
+Ce qui me fâchait le plus, c'était de l'entendre citer et invoquer sans
+cesse les révélations d'un Esprit tout-puissant qu'il ne désignait
+jamais clairement. Il donnait à ce nom d'Esprit l'extension la plus
+vague. Tantôt il semblait s'en servir pour qualifier Dieu créateur et
+inspirateur de toutes choses, et tantôt il réduisait les proportions
+de cette essence universelle jusqu'à personnifier une sorte de
+génie familier avec lequel il aurait eu, comme Socrate, des
+communications-cabalistiques. Dans ces instants-là, j'étais saisi d'une
+telle frayeur que je n'osais dormir; je me recommandais à mon ange
+gardien, et je murmurais des formules d'exorcisme chaque fois que mes
+yeux appesantis voyaient passer les visions des rêves. Mon esprit
+devenait alors si faible que j'étais tenté d'aller encore me confesser
+au père Hégésippe; si je ne le faisais pas c'est que ma tendresse pour
+Alexis restant inaltérable, je craignais de le perdre par mes aveux,
+quelque réserve et quelque prudence que je pusse y mettre. Cependant les
+deux choses qui m'avaient le plus inquiété n'avaient plus lieu. Lorsque
+mon maître s'endormait un livre à la main, la tête penchée dans
+l'attitude d'un homme qui lit, à son réveil il ne se persuadait plus
+avoir lu, et il ne me rapportait plus les sentences imaginaires qu'il
+prétendait avoir trouvées dans ce livre. En outre, je ne voyais plus
+paraître le cahier sur les pages immaculées duquel il lisait couramment,
+affectant de se reprendre et de tourner les feuillets comme il eût fait
+d'un véritable livre. Je pouvais attribuer ces pratiques bizarres à un
+affaiblissement passager de ses facultés mentales, phase douloureuse
+de la maladie, dont il était sorti et dont il n'avait plus conscience.
+Aussi me gardais-je bien de lui en parler, dans la crainte de
+l'affliger. Si son état physique empirait, du moins son cerveau
+paraissait très-bien rétabli; il pensait et ne rêvait plus.
+
+Comme il ne prenait aucun soin de sa santé, il ne voulait s'astreindre à
+aucun régime. Je n'avais plus guère d'espérance de le voir se rétablir.
+Il repoussait toutes mes instances, disant que l'arrêt du destin était
+inévitable, et parlant avec une résignation toute chrétienne de la
+fatalité, qu'il semblait concevoir à la manière des musulmans. Enfin,
+un jour, m'étant jeté à ses pieds, et l'ayant supplié avec larmes de
+consulter un célèbre médecin qui se trouvait alors dans le pays, je le
+vis céder à mes voeux avec une complaisance mélancolique.
+
+«Tu le veux, me dit-il; mais à quoi bon? que peut un homme sur un autre
+homme? relever quelque peu les forces de la matière et y retenir le
+souffle animal quelques jours de plus! L'esprit n'obéit jamais qu'au
+souffle de l'Esprit; et l'Esprit qui règne sur moi ne cédera pas à la
+parole d'un médecin, d'un homme de chair et d'os! Quand l'heure marquée
+sonnera, il faudra restituer l'étincelle de mon âme au foyer qui me l'a
+départie. Que feras-tu d'un homme en enfance, d'un vieillard idiot, d'un
+corps sans âme?»
+
+Il consentit néanmoins à recevoir la visite du médecin. Celui-ci
+s'étonna, en le voyant, de trouver un homme encore si jeune (le père
+Alexis n'avait pas plus de soixante ans) et d'une constitution si
+robuste dans un tel état d'épuisement. Il jugea que les travaux de
+l'intelligence avaient ruiné ce corps trop négligé, et je me souviens
+qu'il lui dit ces paroles proverbiales qui frappèrent mon oreille pour
+la première fois:
+
+«Mon père, la lame a usé le fourreau.
+
+--Qu'est-ce qu'une misérable gaine de plus ou de moins? répondit mon
+maître en souriant; la lame n'est-elle pas indestructible?
+
+--Oui, répondit le docteur; mais elle peut se rouiller quand la gaine
+usée ne la protège plus.
+
+--Qu'importé qu'une lame ébréchée se rouille? reprit le père Alexis;
+elle est déjà hors de service. Il faut que le métal soit remis dans la
+fournaise pour être travaillé et employé de nouveau.»
+
+Le docteur voyant que j'étais le seul qui portât un sincère intérêt au
+père Alexis, me prit à part et m'interrogea avec détail sur son genre
+de vie. Quand il sut de moi l'excès du travail auquel s'abandonnait mon
+maître, et l'excitation qu'il entretenait dans son cerveau, il dit comme
+se parlant à lui-même:
+
+«Il est évident que le four a trop chauffé; il y a peu de ressources; la
+flamme sublime a tout dévoré; il faudra essayer de l'éteindre un peu.»
+
+Il écrivit une ordonnance, et m'engagea à la faire exécuter fidèlement,
+après quoi il demanda à son malade la permission de l'embrasser, le peu
+d'instants qu'il avait passés près de lui ayant gagné son coeur.
+Cette marque de sympathie pour mon maître me toucha et m'attrista
+profondément; ce baiser ressemblait à un éternel adieu. Le docteur
+devait repasser dans le pays à la fin de la saison où nous venions
+d'entrer.
+
+Les remèdes qu'il avait prescrits eurent d'abord un effet merveilleux.
+Mon bon maître retrouva l'aisance et l'activité de ses membres; son
+estomac devint plus robuste, et il eut plusieurs nuits d'un excellent
+sommeil. Mais je n'eus pas longtemps lieu de me réjouir; car, à mesure
+que son corps se fortifiait, son esprit tombait dans la mélancolie. La
+mélancolie fut suivie de tristesse, la tristesse d'engourdissement,
+l'engourdissement de désordre. Puis toutes ces phases se répétèrent
+alternativement dans la même journée, et toutes ses facultés perdirent
+leur équilibre. Je vis reparaître ces somnolences durant lesquelles son
+cerveau travaillait péniblement sur des chimères. Je vis reparaître
+aussi le maudit livre blanc qui m'avait tant déplu; et non-seulement il
+y lisait, mais il y traçait chaque jour des caractères imaginaires avec
+une plume qu'il ne songeait point à imbiber d'encre. Un profond ennui
+et une inquiétude secrète semblaient miner les ressorts détendus de
+son âme. Pourtant il continuait à me témoigner la même bonté, la même
+tendresse; il essaya, malgré moi, de continuer mes leçons; mais il
+s'assoupissait au bout d'un instant, et, s'éveillant en sursaut, il me
+saisissait le bras en me disant:
+
+«Tu l'as pourtant vu, n'est-ce pas? Tu l'as bien vu? Ne l'as-tu donc vu
+qu'une fois?
+
+--O mon bon maître! lui disais-je, que ne puis-je ramener près de vous
+cet ami qui vous est si cher! sa présence adoucirait votre mal et
+ranimerait votre âme.»
+
+Mais alors il s'éveillait tout à fait, et me disait:
+
+«Tais-toi, imprudent, tais-toi; de quoi parles-tu là, malheureux? Tu
+veux donc qu'il ne revienne plus, et que je meure sans l'avoir revu?»
+
+Je n'osais ajouter un mot; toute curiosité était morte en moi. Il n'y
+avait plus de place que pour la douleur, et le sentiment d'une vague
+épouvante était le seul qui vint parfois s'y mêler.
+
+Une nuit, qu'accablé de fatigue je m'étais endormi plus tôt et plus
+profondément que de coutume, je fis un songe, je rêvai que je
+revoyais le bel inconnu dont l'absence affligeait tant mon maître.
+Il s'approchait de mon lit, et se penchant vers moi, il me parlait à
+l'oreille:
+
+«Ne dites pas que je suis là, me disait-il; car ce vieillard obstiné
+s'acharnerait à me voir, et je ne veux le visiter qu'à l'heure de sa
+mort.»
+
+Je le suppliai d'aller vers mon maître, lui disant qu'il soupirait après
+sa venue, et que les douleurs de son âme étaient dignes de pitié. Je
+m'éveillais alors et me mettais sur mon séant; car j'avais l'esprit
+frappé de ce rêve, et j'avais besoin d'ouvrir les yeux et d'étendre les
+bras pour me convaincre que c'était un fantôme créé par le sommeil. Par
+trois fois ce jeune homme m'apparut dans toute sa douceur et dans toute
+sa beauté. Sa voix résonnait à mon oreille comme les sons éloignés d'une
+lyre, et sa présence répandait un parfum comme celui des lis au lever de
+l'aurore. Par trois fois je le suppliai d'aller visiter mon maître, et
+par trois fois je m'éveillai et me convainquis que c'était un songe;
+mais à la troisième, j'entendis de la cellule voisine le père Alexis
+qui m'appelait avec véhémence. Je courus à lui, et, à la lueur d'une
+veilleuse qui brûlait sur la table, je le vis assis sur son lit, les
+yeux brillants, la barbe hérissée, et comme hors de lui-même.
+
+«Vous l'avez vu! me dit-il d'une voix forte et rude, qui n'avait rien de
+son timbre ordinaire. Vous l'avez vu, et vous ne m'avez pas averti! il
+vous a parlé, et vous ne m'avez pas appelé! il vous a quitté, et vous ne
+l'avez pas envoyé vers moi! Malheureux! serpent réchauffé dans mon sein!
+vous m'avez enlevé mon ami, et mon hôte est devenu le vôtre; vipère!
+vous m'avez trahi, vous m'avez dépouillé, vous me donnez la mort!»
+
+Il se jeta en arrière sur son chevet, et resta privé de sentiment
+pendant plusieurs minutes. Je crus qu'il venait d'expirer; je frottai
+ses tempes glacées avec l'essence qu'il avait coutume d'employer
+lorsqu'il était menacé de défaillance. Je réchauffai ses pieds avec ma
+robe, et ses mains avec mon haleine. Je ne percevais plus le bruit de la
+sienne, et ses doigts étaient raidis pa un froid mortel. Je commençais
+à me désespérer, lorsqu'il revint à lui, et, se soulevant doucement, il
+appuya sa tête sur mon épaule:
+
+«Angel, que fais-tu près de moi à cette heure? me dit-il avec, une
+douceur ineffable. Suis-je donc plus malade que de coutume! Mon pauvre
+enfant, je suis cause de tes soucis et de tes fatigues.»
+
+Je ne voulus pas lui dire ce qui s'était passé, et encore moins lui
+demander compte de l'incroyable coïncidence de sa vision avec la mienne;
+j'eusse craint de réveiller son délire. Il semblait n'en avoir pas gardé
+le moindre souvenir, et il exigea que je retournasse à mon lit. J'obéis,
+mais je restai attentif à tous ses mouvements; il me sembla qu'il
+dormait, et que sa respiration était gênée; son oppression augmentait et
+diminuait comme le bruit lointain de la mer. Enfin il me parut soulagé,
+et je succombai au sommeil; mais, au bout de peu d'instants, je fus
+réveillé de nouveau par le son d'une voix puissante qui ne ressemblait
+point à la sienne.
+
+«Non, tu ne m'as jamais connu, jamais compris, disait cette voix sévère;
+je suis venu vers toi cent fois et tu n'as pas osé m'appartenir une
+seule; mais que peut-on attendre d'un moine, sinon l'incertitude, la
+couardise et le sophisme?
+
+«--Mais je t'ai aimé! répondit la voix plaintive et affaiblie du père
+Alexis. Tu le sais, je t'ai imploré, je t'ai poursuivi; j'ai employé
+toutes les puissances de non être à pénétrer le sens de tes paraboles,
+je t'ai invoqué à genoux; j'ai délaissé le culte des Hébreux; j'ai
+laissé le dieu des Juifs et des gentils se tordre douloureusement sur
+son gibet sanglant, sans lui accorder une larme, sans lui adresser une
+prière.
+
+«--Et qui te l'avait commandé ainsi? reprit la voix. Moine ignorant,
+philosophe sans entrailles! martyr sans enthousiasme et sans foi!
+t'ai-je jamais prescrit de mépriser le Nazaréen?
+
+«--Non, tu n'as jamais daigné te prononcer sur aucune chose, et tu n'as
+pas voulu faire voir la lumière à celui qui pour toi aurait passé par
+toutes les idolâtries. Tu le sais! tu le sais! si tu l'avais voulu,
+j'aurais déchiré le froc et ceint le glaive. J'aurais fait retentir ma
+parole et prêché ton Évangile aux quatre coins de la terre; j'y aurais
+porté le fer et la flamme; j'aurais bouleversé la face des nations
+et imposé ton culte aux humains du sud au septentrion, du couchant à
+l'aurore. J'avais la volonté, j'avais la puissance; tu n'avais qu'à
+dire: «Marche!» à mettre le flambeau dans ma main et marcher devant moi
+comme une étoile; j'aurais en ton nom, enchaîné les mers et transporté
+les montagnes. Que ne l'as-tu voulu! tu aurais des autels, et j'aurais
+vécu! tu serais un dieu, et je serais ton prophète.
+
+«--Oui, oui, dit la voix inconnue, tu avais l'orgueil et l'ambition en
+partage; et, si je t'avais encouragé, tu aurais consenti à être dieu
+toi-même.
+
+«--O maître! ne me méprise pas, ne me tourne pas en dérision! J'avais
+ces instincts et je les ai refoulés. Tu as blâmé mes voeux téméraires,
+mon audace insensée, et je t'ai sacrifié tous mes rêves. Tu m'as dit que
+la violence ne gouvernait pas les siècles, et que l'Esprit n'habitait
+pas dans la vapeur du sang et dans le tumulte des armées. Tu m'as dit
+qu'il fallait le chercher dans l'ombre, dans la solitude, dans le
+silence et le recueillement. Tu m'as dit qu'on le trouvait dans l'étude,
+dans le renoncement, dans une vie humble et cachée, dans les veilles,
+dans la méditation, dans l'incessante inspiration de l'Âme. Tu m'as dit
+de le chercher dans les entrailles de la terre, dans la poussière des
+livres, dans les vers du sépulcre; et je l'ai cherché où tu m'avais dit,
+et pourtant je ne l'ai pas trouvé, et je vais mourir dans l'horreur du
+doute et dans l'épouvante du néant!...
+
+«--Tais-toi, lâche blasphémateur! reprit la voix tonnante; c'est ta soif
+de gloire qui cause tes regrets, c'est ton orgueil qui te pousse au
+désespoir. Vermisseau superbe, qui ne peux te soumettre à descendre
+dans la tombe sans avoir pénétré le secret de la toute-puissance! Mais
+qu'importe à l'inexorable passé, à l'innumérable avenir des êtres, qu'un
+moine de plus ou de moins ait vécu dans l'imposture et soit mort dans
+l'ignorance? L'intelligence universelle périra-t-elle parce qu'un
+bénédictin a ergoté contre elle? La puissance infinie sera-t-elle
+détrônée parce qu'un moine astronome n'a pu la mesurer avec son compas
+et ses lunettes?»
+
+Un rire impitoyable fit retentir la cellule du père Alexis, et la voix
+de mon maître y répondit par un lamentable sanglot. J'avais écouté
+ce dialogue avec une affreuse angoisse. Debout près de la porte
+entrouverte, les pieds nus sur le carreau, retenant mon haleine, j'avais
+essayé de voir l'hôte inconnu de cette veillée sinistre; mais la lampe
+s'était éteinte, et mes yeux, troublés par la peur, ne pouvaient percer
+les ténèbres. La douleur de mon maître ranima mon courage; j'entrai dans
+sa cellule, je rallumai la lampe avec du phosphore, et je m'approchai
+de son lit. Il n'y avait personne autre que lui et moi dans la chambre;
+aucun bruit, aucun désordre ne trahissait le départ précipité de son
+interlocuteur. Je surmontai mon effroi pour m'occuper de mon maître,
+dont le désespoir me déchirait. Assis sur son traversin, le corps plié
+en deux comme si une main formidable eut brisé ses reins, il cachait sa
+face dans ses genoux convulsifs, ses dents claquaient dans sa bouche, et
+des torrents de larmes ruisselaient sur sa barbe grise. Je me jetai à
+genoux près de lui, je mêlai mes pleurs aux siens, je lui prodiguai de
+filiales caresses. Il s'abandonna quelques instants à cette effusion
+sympathique, et s'écria plusieurs fois en se jetant dans mon sein:
+
+«Mourir! mourir désespéré! mourir sans avoir vécu, et ne pas savoir si
+l'on meurt pour revivre?
+
+--Mon père, mon maître bien-aimé, lui dis-je, je ne sais quelles
+désolantes visions troublent votre sommeil et le mien. Je ne sais quel
+fantôme est entré ici cette nuit pour nous tenter et nous menacer; mais
+que ce soit un ministre du Dieu vivant qui vient nous inspirer une
+terreur salutaire, ou que ce soit un esprit de ténèbres qui vient pour
+nous damner en nous faisant désespérer de la bonté de Dieu, faites
+cesser ces choses surnaturelles en rentrant dans le giron de la sainte
+Église. Exorcisez les démons qui vous assiègent, ou rendez-vous
+favorables les anges qui vous visitent en recevant les sacrements, et en
+me permettant de vous dire les prières de notre sainte liturgie...
+
+--Laisse-moi, laisse-moi, mon cher Angel, dit-il en me repoussant avec
+douceur, ne fatigue pas mon cerveau par des discours puérils. Laisse-moi
+seul, ne trouble plus ton sommeil et le mien par de vaines frayeurs.
+Tout ceci est un rêve, et je me sens tout à fait bien maintenant; les
+larmes m'ont soulagé, les larmes sont une pluie bienfaisante après
+l'orage. Que rien de ce que je puis dire dans mon sommeil ne t'étonne.
+Aux approches de la mort, l'âme, dans ses efforts pour briser les liens
+de la matière, tombe dans d'étranges détresses; mais l'Esprit la relève
+et l'assiste, dit-on, au moment solennel.»
+
+Dans la matinée, je reçus ordre de me rendre auprès du Prieur. Je
+descendis à sa chambre; on me dit qu'il était occupé et que j'eusse à
+l'attendre dans la salle du chapitre, qui y était contiguë. J'entrai
+dans cette salle et j'en fis le tour; c'était la seconde fois, je crois,
+que j'y pénétrais, et je n'avais jamais eu le loisir d'en contempler
+l'architecture, qui était grande et sévère. Au reste, je n'y pouvais
+faire en cet instant même qu'une médiocre attention; j'étais accablé des
+émotions de la nuit, troublé et épouvanté dans ma conscience, affligé,
+par-dessus tout, des douleurs physiques et morales de mon cher maître.
+En outre, l'entretien auquel m'appelait le Prieur ne laissait pas de
+m'inquiéter; car j'avais singulièrement négligé mes devoirs religieux
+depuis que j'étais le disciple d'Alexis, et je m'en faisais de sérieux
+reproches.
+
+Cependant, tout en promenant mes regards mélancoliques autour de
+moi pour me distraire de ces tristesses et me fortifier contre ces
+appréhensions, je fus frappé de la belle ordonnance de cette antique
+salle, cintrée avec une force et une hardiesse inconnues de nos modernes
+architectes. Des pendentifs accolés à la muraille donnaient naissance
+aux rinceaux de pierre qui s'entrecroisaient en arceaux à la voûte, et
+au-dessous de chacun de ces pendentifs était suspendu le portrait d'un
+dignitaire ou d'un personnage illustre de l'ordre. C'étaient tous de
+beaux tableaux, richement encadrés, et cette longue galerie de graves
+personnages vêtus de noir avait quelque chose d'imposant et de
+funéraire. On était aux derniers beaux jours de l'automne. Le soleil,
+entrant par les hautes croisées, projetait de grands rayons d'or pâle
+sur les traits austères de ces morts respectables, et donnait un reste
+d'éclat aux dorures massives des cadres noircis par le temps. Un silence
+profond régnait dans les cours et dans les jardins; les voûtes me
+renvoyaient l'écho de mes pas.
+
+Tout d'un coup il me sembla entendre d'autres pas derrière les miens, et
+ces pas avaient quelque chose de si ferme et de si solennel que je crus
+que c'était le Prieur. Je me retournai pour le saluer; mais je ne vis
+personne et je pensai m'être trompé. Je recommençai à marcher, et
+j'entendis ces pas une seconde fois, et une troisième, quoique je fusse
+absolument seul dans la salle. Alors les terreurs qui m'avaient déjà
+assailli recommencèrent, je songeai à m'enfuir; mais forcé d'attendre le
+Prieur, j'essayai de surmonter ma faiblesse et d'attribuer ces rêveries
+à l'accablement de mon corps et de mon esprit. Pour y échapper, je
+m'assis sur un banc, vis-à-vis du tableau qui occupait le milieu parmi
+tous les autres. Il représentait notre patron, le grand saint Benoit.
+J'espérais que la contemplation de cette belle peinture chasserait les
+visions dont j'étais obsédé, lorsqu'il me sembla reconnaître, dans la
+tête pâle et douloureusement extatique du saint, les traits de l'inconnu
+que j'avais rencontré un matin au seuil de l'église. Je me levai, je me
+rassis, je m'approchai, je me reculai, et plus je regardai, plus je
+me convainquis que c'étaient les mêmes traits et la même expression;
+seulement la chevelure du saint était rejetée en désordre derrière sa
+tête, son front était un peu dégarni, et ses traits annonçaient un âge
+plus mûr. Le costume ne consistait qu'en une robe noire qui laissait
+voir ses pieds nus. La découverte de cette ressemblance me causa un
+transport de joie. J'eus un instant l'orgueil de croire que notre saint
+patron m'était apparu, et que son esprit veillait sur moi. En même temps
+je songeai avec bonheur que le père Alexis était dans la bonne voie, et
+qu'il était un saint lui-même, puisque le bienheureux était en commerce
+avec lui, et venait l'assister tantôt de salutaires reproches, et
+tantôt, sans doute, de tendres encouragements.
+
+Je m'avançai pour m'agenouiller devant cette image sacrée; mais il me
+sembla encore qu'on me suivait pas à pas, et je me retournai encore sans
+voir personne. En ce moment mes yeux se portèrent sur le tableau qui
+faisait face à celui de saint Benoit; et quelle fut ma surprise en
+retrouvant les mêmes traits avec une expression douce et grave, et la
+belle chevelure ondoyante que j'avais cru voir en réalité! Ce personnage
+était bien plus identique que l'autre avec ma vision. Il était debout
+et dans l'attitude où il m'était apparu. Il portait exactement le même
+costume, le même manteau, la même ceinture, les mêmes bottines. Ses
+grands yeux bleus, un peu enfoncés sous l'arcade régulière de ses
+sourcils, s'abaissaient doucement avec une expression méditative et
+pénétrante. La peinture était si belle qu'elle me sembla être sortie
+du même pinceau que le saint Benoit, et le personnage était si beau
+lui-même que toutes mes méfiances à cet égard firent place à une joie
+extrême de le revoir, ne fût-ce qu'en effigie. Il était représenté un
+livre à la main, et beaucoup de livres étaient épars à ses pieds. Il
+paraissait fouler ceux-là avec indifférence et mépris, tandis qu'il
+élevait l'autre dans la main, et semblait dire ce qui était écrit en
+effet sur la couverture de ce livre: _Hic est veritas_!
+
+Comme je le contemplais avec ravissement, me disant que ce ne pouvait
+être qu'un homme vénérable, puisque son image décorait cette salle, la
+porte du fond s'ouvrit, et le père trésorier, qui était un bonhomme
+assez volontiers bavard, vint causer avec moi en attendant l'arrivée du
+Prieur.
+
+«Vous me paraissez charmé de la vue de ces tableaux, me dit-il. Notre
+saint Benoit est un superbe morceau, à ce qu'on assure. Quelques auteurs
+l'ont pris pour un Van Dyck; mais Van Dyck était mort quand cette
+toile a été peinte. C'est l'ouvrage d'un de ses élèves, qui continuait
+admirablement sa manière. Il n'y a pas à se tromper sur les dates; car
+lorsque Pierre Hébronius vint ici, vers l'an 1690, Van Dyck n'était
+plus; et, comme vous avez dû le remarquer, c'est la tête de Pierre
+Hébronius, alors âgé d'un peu plus de trente ans, qui a servi de modèle
+au peintre de saint Benoît.
+
+--Et qui donc était ce Pierre Hébronius? demandai-je.
+
+--Eh! mais, reprit le moine en me montrant le portrait de mon ami
+inconnu, c'est celui que l'on connaît ici sous le nom de l'abbé
+Spiridion, le vénérable fondateur de notre communauté. C'était, comme
+vous voyez, un des plus beaux hommes de son temps, et le peintre ne
+pouvait pas trouver une plus belle tête de saint.
+
+--Et il est mort? m'écriai-je, sans songer à ce que je disais.
+
+--Vers l'an 1698, répondit le trésorier, il y a près d'un siècle. Vous
+voyez que le peintre l'a représenté tenant en main un livre et en
+foulant plusieurs autres sous les pieds. Celui qu'il tient est, dit-on,
+le quatrième écrit de Bossuet contre les protestants, les autres sont
+les livres exécrables de Luther et de ses adeptes. Cette action faisait
+allusion à la conversion récente de Pierre Hébronius, et marquait son
+passage à la vraie foi, qu'il a servie avec éclat depuis en embrassant
+la vie religieuse et en consacrant ses biens à l'édification de cette
+sainte maison.
+
+--J'ai ouï dire en effet, repris-je, que ce fondateur fut un homme de
+grand mérite, qu'il vécut et mourut en odeur de sainteté.»
+
+Le trésorier secoua la tête en souriant.
+
+«Il est facile de bien vivre, dit-il; plus facile que de bien mourir!
+Il n'est pas bon de tant cultiver la science dans le cloître. L'esprit
+s'exalte, l'orgueil s'empare souvent des meilleures têtes, et l'ennui
+fait aussi qu'on se lasse de croire toujours aux mêmes vérités. On veut
+en découvrir de nouvelles; on s'égare. Le démon fait son profit de cela
+et vous suscite parfois, sous les formes d'une belle philosophie et sous
+les apparences d'une céleste inspiration, de monstrueuses erreurs, bien
+malaisées à abjurer quand l'heure de rendre compte vous surprend. J'ai
+ouï dire tout bas, par des gens bien informés, que l'abbé Spiridion, sur
+la fin de sa carrière, quoique menant une vie austère et sainte, ayant
+lu beaucoup de mauvais livres, sous prétexte de les réfuter à loisir,
+s'était laissé infecter peu à peu, et à son insu, par le poison de
+l'erreur. Il conserva toujours l'extérieur d'un bon religieux; mais
+il parait que secrètement il était tombé dans des hérésies plus
+monstrueuses encore que celles de sa jeunesse. Les livres abominables du
+juif Spinosa et les infernales doctrines des philosophes de cette école
+l'avaient rendu panthéiste, c'est-à-dire athée. Mon cher fils, oh! que
+l'amour de la science, et qui n'est qu'une vaine curiosité, ne vous
+entraîne jamais à de telles chutes! On prétend que, dans ses dernières
+années, Hébronius avait écrit des abominations sans nombre. Heureusement
+il se repentit à son lit de mort, et les brûla de sa propre main, afin
+que le poison n'infectât pas, par la suite, les esprits simples qui les
+liraient. Il est mort en paix avec le Seigneur, en apparence; mais ceux
+qui n'avaient vu que sa vie extérieure, et qui le regardaient comme un
+sait, furent étonnés de ce qu'il ne fît point de miracles pour eux sur
+son tombeau. Les esprits droits qui avaient appris à le mieux juger,
+s'abstinrent toujours de dire leurs craintes sur son sort dans l'autre
+vie. Quelques-uns pensèrent même qu'il avait été jusqu'à se livrer à des
+pratiques de sorcellerie, et que le diable paru auprès de lui lorsqu'il
+expira. Mais ce sont des choses dont il est impossible de s'assurer
+pleinement, et dont il est imprudent, dangereux peut-être, de parler.
+Paix soit donc à sa mémoire! Son portrait est resté ici pour marquer que
+Dieu peut bien lui avoir tout pardonné en considération de ses grandes
+aumônes et de la fondation de ce monastère.»
+
+Nous fûmes interrompus par l'arrivée du Prieur. Le trésorier s'inclina
+jusque terre, les bras croisés sur la poitrine, et nous laissa ensemble.
+
+Alors le Prieur, me toisant de la tête aux pieds et me parlant avec
+sécheresse, me demanda compte des longues veilles du père Alexis et
+du bruit de voix qu'on entendait partir chaque nuit de sa cellule.
+J'essayai d'expliquer ces faits par l'état de maladie de mon maître;
+mais le Prieur me dit qu'une personne digne de foi, en allant avant le
+jour remonter l'horloge de l'église, avait entendu dans nos cellules un
+grand bruit de voix, des menaces, des cris et des imprécations.
+
+«J'espère, ajouta le Prieur, que vous me répondrez avec sincérité et
+simplicité; car il y a grâce pour toutes les fautes quand le coupable se
+confesse et se repent; mais, si vous n'éclaircissez pas mes doutes d'une
+manière satisfaisante, les plus rudes châtiments vous y contraindront.
+
+--Mon révérend père, répondis-je, je ne sais quels soupçons peuvent
+peser sur moi en de telles circonstances. Il est vrai que le père Alexis
+a parlé à voix haute toute la nuit et avec assez de véhémence; car il
+avait le délire. Quant à moi, j'ai pleuré, tant sa souffrance me faisait
+de peine; et, dans les instants où il revenait à lui-même, il murmurait
+à Dieu de ferventes prières. J'unissais ma voix à la sienne et mon coeur
+au sien.
+
+--Cette explication ne manque pas d'habileté, reprit le Prieur d'un ton
+méprisant; mais comment expliquerez-vous la grande lueur qui tout d'un
+coup a éclairé vos cellules et le dôme entier, et la flamme qui est
+sortie par le faîte et qui s'est répandue dans les airs, accompagnée
+d'une horrible odeur de soufre?
+
+--Je ne comprendrais pas, mon révérend père, répondis-je, qu'il y eût
+plus de mal à me servir de phosphore et de soufre pour allumer une lampe
+qu'il n'y en a, selon moi, à veiller un malade pendant la nuit et
+à prier auprès de son lit. Il est possible que je me sois servi
+imprudemment de cette composition, et que, dans mon empressement, j'aie
+laissé ouvert le flacon, dont l'odeur désagréable a pu se répandre dans
+la maison; mais j'ose affirmer que cette odeur n'a rien de dangereux, et
+qu'en aucun cas le phosphore ne pourrait causer un incendie. Je supplie
+donc Votre Révérence de me pardonner si j'ai manqué de prudence, et de
+n'en imputer la faute qu'à moi seul.»
+
+Le Prieur fixa longtemps sur moi un regard inquisiteur, comme s'il eût
+voulu voir jusqu'où irait mon impudence; puis, levant les yeux au ciel
+dans un transport d'indignation, il sortit sans me dire une seule
+parole.
+
+Resté seul et frappé d'épouvante, non à cause de moi, mais à cause
+de l'orage que je voyais s'amasser sur la tête d'Alexis, je regardai
+involontairement le portrait d'Hébronius, et je joignis les mains,
+emporté par un mouvement irrésistible de confiance et d'espoir. Le
+soleil frappait en cet instant le visage du fondateur, et il me sembla
+voir sa tête se détacher du fond, puis sa main et tout son corps quitter
+le cadre et se pencher en avant. Le mouvement fit ondoyer légèrement la
+chevelure, les yeux s'animèrent et attachèrent sur moi un regard vivant.
+Alors je fus pris d'une palpitation si violente que mon sang bourdonna
+dans mes oreilles, ma vue se troubla; et, sentant défaillir mon courage,
+je m'éloignai précipitamment.
+
+Je me retirai fort triste et fort inquiet. Soit que la haine et la
+calomnie eussent envenimé des faits qui restaient pour moi à l'état de
+problème, soit que je fusse, ainsi que le père Alexis, en butte aux
+attaques du malin esprit, et qu'il se fût passé aux yeux d'un témoin
+véridique quelque chose de plus que ce que j'avais aperçu, je prévoyais
+que mon infortuné maître allait être accablé de persécutions, et que ses
+derniers instants, déjà si douloureux, seraient abreuvés d'amertume.
+J'eusse voulu lui cacher ce qui venait de se passer entre le Prieur et
+moi; mais le seul moyen de détourner les châtiments qu'on lui préparait
+sans doute, c'était de l'engager à se réconcilier avec l'esprit de
+l'Église.
+
+Il écouta mon récit et mes supplications avec indifférence, et quand
+j'eus fini de parler:
+
+«Sois en paix, me dit-il; l'Esprit est avec nous, et rien ne nous
+arrivera de la part des hommes de chair. L'Esprit est rude, il est
+sévère, il est irrité; mais il est pour nous. Et quand même nous serions
+livrés aux châtiments, quand même on plongerait ton corps délicat et mon
+vieux corps agonisant dans les humides ténèbres d'un cachot, l'Esprit
+monterait vers nous des entrailles de la terre, comme il descend sur
+nous à cette heure des rayons d'or du soleil. Ne crains pas, mon fils;
+là où est l'Esprit, là aussi sont la lumière, la chaleur et la vie.»
+
+Je voulus lui parler encore; il me fit signe avec douceur de ne pas
+le troubler; et, s'asseyant dans son fauteuil, il tomba dans une
+contemplation intérieure durant laquelle son front chauve et ses yeux
+abaissés vers la terre offrirent l'image de la plus auguste sérénité. Il
+y avait en lui, à coup sur, une vertu inconnue qui subjuguait toutes mes
+répugnances et dominait toutes mes craintes. Je l'aimais plus qu'un fils
+n'a jamais aimé son père. Ses maux étaient les miens, et, s'il eût été
+damné, malgré mon sincère désir de plaire à Dieu, j'eusse voulu partager
+cette damnation. Jusque-là j'avais été rongé de scrupules; mais
+désormais le sentiment de son danger donnait tant de force à ma
+tendresse que je ne connaissais plus l'incertitude. Mon choix était fait
+entre la voix de ma conscience et le cri de son angoisse; ma sollicitude
+prenait un caractère tout humain, je l'avoue. S'il ne peut être sauvé
+dans l'autre vie, me disais-je, qu'il achève du moins paisiblement
+celle-ci; et, si je dois être à jamais châtié de ce voeu, la volonté de
+Dieu soit faite!...
+
+Le soir, comme il s'assoupissait doucement et que j'achevais ma prière
+à côté de son lit, la porte s'ouvrit brusquement, et une figure
+épouvantable vint se placer en face de moi. Je demeurai terrifié au
+point de ne pouvoir articuler un son ni faire un mouvement. Mes cheveux
+se dressaient sur ma tête et mes yeux restaient attachés sur cette
+horrible apparition comme ceux de l'oiseau fasciné par un serpent. Mon
+maître ne s'éveillait point, et l'odieuse chose était immobile au pied
+de son lit. Je fermai les yeux pour ne plus la voir et pour chercher ma
+raison et ma force au fond de moi-même. Je rouvris les yeux, elle était
+toujours là. Alors je fis un grand effort pour crier; et, un râlement
+sourd sortant de ma poitrine, mon maître s'éveilla. Il vit cela devant
+lui, et, au lieu de témoigner de l'horreur ou de l'effroi, il dit
+seulement du ton d'un homme un peu étonné:
+
+«Ah! ah!
+
+--Me voici, car tu m'as appelé, dit le fantôme.
+
+--Mon maître haussa les épaules, et se tournant vers moi:
+
+--Tu as peur? me dit-il; tu prends cela pour un esprit, pour le diable,
+n'est-ce pas? Non, non; les esprits ne revêtent pas cette forme, et,
+s'il en était d'aussi sottement laids, ils n'auraient pas le pouvoir de
+se montrer aux hommes. La raison humaine est sous la garde de l'esprit
+de sagesse. Ceci n'est point une vision, ajouta-t-il en se levant et en
+s'approchant du fantôme; ceci est un homme de chair et d'os. Allons,
+ôtez ce masque, dit-il en saisissant le spectre à la gorge, et ne pensez
+pas que cette crapuleuse mascarade puisse m'épouvanter.»
+
+Alors, secouant ce fantôme avec une main de fer, il le fit tomber sur
+les genoux; et, Alexis lui arrachant son masque, je reconnus le frère
+convers qui m'avait chassé de l'église, et qui avait nom Dominique.
+
+«Prends la lampe! me dit Alexis d'une voix forte et l'oeil étincelant
+d'une joie ironique. Marche devant moi; il faut que j'aie raison de
+cette abomination. Allons, dépêche-toi! obéis! as-tu moins de force et
+de courage qu'un lièvre!»
+
+J'étais encore si bouleversé que ma main tremblait et ne pouvait
+soutenir la lampe.
+
+«Ouvre la porte,» me dit mon maître d'un ton impérieux.
+
+J'obéis; mais, en le voyant traîner, comme un haillon sur le pavé, le
+misérable Dominique, je fus saisi d'horreur; car le père Alexis avait,
+dans l'indignation, des instants de violence effrénée, et je crus qu'il
+allait précipiter le prétendu démon par-dessus la rampe du dôme.
+
+«Grâce! grâce! mon père, lui dis-je en me mettant devant lui. Ne
+souillez pas vos mains de sang.»
+
+Le père Alexis haussa les épaules et dit: «Tu es insensé! Puisque tu ne
+veux pas marcher devant, suis-moi!»
+
+Et, traînant toujours le convers, qui était pourtant un homme robuste,
+mais qui semblait terrassé par une force surhumaine, il descendit
+rapidement l'escalier. Alors je repris courage et le suivis. Au bruit
+que nous faisions, plusieurs personnes, qui attendaient sans doute au
+bas de l'escalier le résultat des aveux que le faux démon prétendait
+arracher à mon maître, se montrèrent; mais, en voyant une scène si
+différente de ce qu'elles attendaient, elles s'enveloppèrent dans leurs
+capuchons et s'enfuirent dans les ténèbres. Nous eûmes le temps de
+remarquer à leurs robes que c'étaient des frères convers et des novices.
+Aucun des pères ne s'était compromis dans cette farce sacrilège, dirigée
+cependant, comme nous le sûmes depuis, par des ordres supérieurs.
+
+Alexis marchait toujours à grands pas, traînant son prisonnier. De
+temps en temps celui-ci faisait des efforts pour se dégager de sa main
+formidable; mais le père, s'arrêtant, lui imprimait un mouvement de
+strangulation, et le faisait rouler sur les degrés. Les ongles d'Alexis
+étaient imprégnés de sang, et les yeux du Dominique sortaient de leurs
+orbites. Je les suivais toujours, et ainsi nous arrivâmes au bas du
+grand escalier qui donnait sur le cloître. Là était suspendue la grosse
+cloche que l'on ne sonnait qu'à l'agonie des religieux, et que l'on
+appelait l'_articulo mortis_. Tenant toujours d'une main son démon
+terrassé, Alexis se mit à sonner de l'autre avec une telle vigueur
+que tout le monastère en fut ébranlé. Bientôt nous entendîmes ouvrir
+précipitamment les portes des cellules, et tous les escaliers se
+remplirent de bruit. Les moines, les novices, les serviteurs, toute la
+maison accourait, et bientôt le cloître fut plein de monde. Toutes
+ces figures effarées et en désordre, éclairées seulement par la lueur
+tremblante de ma lampe, offraient l'aspect des habitants de la vallée
+de Josaphat s'éveillant du sommeil de la mort au son de la trompette
+du jugement. Le père sonnait toujours, et en vain on l'accablait de
+questions, en vain on voulait arracher de ses mains le malheureux
+Dominique: il était animé d'une force surnaturelle; il faisait face à
+cette foule, et la dominant du bruit de son tocsin et de sa voix de
+tonnerre:
+
+«Il me manque quelqu'un, disait-il; quand il sera ici, je parlerai, je
+me soumettrai, mais je ne cesserai de sonner qu'il ne soit descendu
+comme les autres.»
+
+Enfin le Prieur parut le dernier, et le père Alexis cessa d'agiter la
+cloche. Il était si fort et si beau en cet instant, debout, les yeux
+étincelants, l'air victorieux, et tenant sous ses pieds cette figure de
+monstre, qu'on l'eût pris pour l'archange Michel terrassant le démon.
+Tout le monde le regardait immobile; pas un souffle ne s'entendait sous
+la profonde voûte du cloître. Alors le vieillard, élevant la voix au
+milieu de ce silence funèbre, dit en s'adressant au Prieur:
+
+«Mon père, voyez ce qui se passe! Pendant que j'agonise sur mon lit, des
+hommes de cette sainte maison, et qui s'appellent mes frères, viennent
+assiéger mon dernier soupir d'une lâche curiosité et d'une supercherie
+infâme. Ils envoient dans ma cellule celui-ci, ce Dominique! (Et en
+disant cela il élevait assez haut la tête du convers pour que toute
+l'assemblée fût bien à même de le reconnaître.) Ils l'envoient, affublé
+d'un déguisement hideux, se placer à mon chevet et crier à mon oreille
+d'une voix furieuse pour me réveiller en sursaut de mon sommeil, de mon
+dernier sommeil peut-être! Qu'espéraient-ils? m'épouvanter, glacer par
+une apparition terrifiante mon esprit qu'ils supposaient abattu, et
+arracher à mon délire de honteuses paroles et d'horribles secrets?
+Quelle est cette nouvelle et incroyable persécution, mon père, et depuis
+quand n'est-il plus permis au pêcheur de passer dans le silence et
+dans ta paix son heure suprême? S'ils eussent eu affaire à un faible
+d'esprit, et qu'ils m'eussent tué par cette vision infernale sans me
+laisser le temps de me reconnaître et d'invoquer le Seigneur, sur qui,
+dites-moi, aurait dû tomber le poids de ma damnation? O vous tous,
+hommes de bonne volonté qui vous trouvez ici, ce n'est pas pour moi que
+je parle, pour moi qui vais mourir; c'est pour vous qui survivez, c'est
+pour que vous puissiez boire tranquillement le calice de votre mort, que
+je vous dis de demander tous avec moi justice à notre père spirituel
+qui est devant nous, et au besoin à l'autre qui est au-dessus de nous.
+Justice donc, mon père! j'attends: faites justice!
+
+Et les hommes de bonne volonté qui étaient là crièrent tous ensemble:
+«Justice! justice!» et les échos émus du cloître répétèrent: «Justice!»
+
+Le Prieur assistait à cette scène avec un visage impassible. Seulement
+il me sembla plus pâle qu'à l'ordinaire. Il resta quelques instants sans
+répondre, le sourcil légèrement contracté. Enfin il éleva la voix, et
+dit:
+
+«Mon fils Alexis, pardonne à cet homme.
+
+--Oui, je lui pardonne à condition que vous le punirez, mon père,
+répondit Alexis.
+
+--Mon fils Alexis, reprit le Prieur, sont-ce là les sentiments d'un
+homme qui se dit prêt à paraître devant le tribunal de Dieu? Je vous
+prie de pardonner à cet homme, et de retirer votre main de dessus lui.»
+
+Alexis hésita un instant; mais il sentit que, s'il ne réprimait sa
+colère, ses ennemis allaient triompher. Il fit deux pas en avant, et,
+poussant sa proie aux pieds du Prieur sans la lâcher:
+
+«Mon révérend, dit-il en s'inclinant, je pardonne, parce que je le dois
+et parce que vous le voulez; mais comme ce n'est pas moi, comme c'est le
+ciel qui a été offensé, comme c'est votre vertu, votre sagesse et votre
+autorité qui ont été outragées, j'amène le coupable à vos genoux, et,
+m'y prosternant avec lui, je supplie Votre Révérence de lui faire grâce,
+et de prier pour que la justice éternelle lui pardonne aussi.»
+
+Les ennemis de mon maître avaient espéré que, par son emportement et sa
+résistance, il allait gâter sa cause; mais cet acte de soumission déjoua
+tous leurs mauvais desseins, et ceux qui étaient pour lui donnèrent à
+sa conduite de telles marques d'approbation que le Prieur fut forcé de
+prendre son parti, du moins en apparence.
+
+«Mon fils Alexis, lui dit-il en le relevant et en l'embrassant, je
+suis touché de votre humilité et de votre miséricorde; mais je ne puis
+pardonner à cet homme comme vous lui pardonnez. Votre devoir était
+d'intercéder pour lui, le mien est de le châtier sévèrement, et il sera
+fait ainsi que le veulent la justice céleste et les statuts de notre
+ordre.»
+
+A cet arrêt sévère, un frémissement d'effroi passa de proche en proche;
+car les peines contre le sacrilége étaient les plus sévères de toutes,
+et aucun religieux n'en connaissait l'étendue avant de les avoir subies.
+Il était défendu, en outre, de les révéler, sous peine de les subir une
+seconde fois. Les condamnés ne sortaient du cachot que dans un état
+épouvantable de souffrance, et plusieurs avaient succombé peu de temps
+après avoir reçu leur grâce. Sans doute, mon maître ne fut pas dupe
+de la sévérité du Prieur, car je vis un sourire étrange errer sur ses
+lèvres: néanmoins sa fierté était satisfaite, et alors seulement il
+lâcha sa proie. Sa main était tellement crispée et roidie au collet de
+son ennemi qu'il fut forcé d'employer son autre main pour l'en détacher.
+Dominique tomba évanoui aux pieds du Prieur, qui fit un signe, et
+aussitôt quatre autres convers l'emportèrent aux yeux de l'assemblée
+consternée. Il ne reparut jamais dans le couvent. Il fut défendu de
+jamais prononcer ni son nom ni aucune parole qui eût rapport à son
+étrange faute; l'office des morts fut récité pour lui sans qu'il nous
+fut permis de demander ce qu'il était devenu; mais par la suite je l'ai
+revu dehors, gras, dispos et allègre, et riant d'un air sournois quand
+on lui rappelait cette aventure.
+
+Mon maître s'appuya sur moi, chancela, pâlit, et perdant tout à coup
+la force miraculeuse qui l'avait soutenu jusque-là, il se traîna à
+grand'peine à son lit; je lui lis avaler quelques gouttes d'un cordial,
+et il me dit:
+
+«Angel, je crois bien que je l'aurais tué si le Prieur l'eût protégé.»
+
+Il s'endormit sans ajouter une parole.
+
+Le lendemain le père Alexis s'éveilla assez tard: il était calme,
+mais très-faible; il eut besoin de s'appuyer sur moi pour gagner son
+fauteuil, et il y tomba plutôt qu'il ne s'assit, en poussant un soupir.
+Je ne concevais pas que ce corps si débile eût été, la veille, capable
+de si puissants efforts.
+
+«Mon père, lui dis-je en le regardant avec inquiétude, est-ce que vous
+vous trouvez plus mal, et souffrez-vous davantage?
+
+--Non, me répondit-il, non, je suis bien.
+
+--Mais vous paraissez profondément absorbé.
+
+--Je réfléchis!
+
+--Vous réfléchissez à tout ce qui s'est passé, mon père. Je le conçois;
+il y a lieu à méditer. Mais vous devriez, ce me semble, être plus
+serein, car il y a aussi lieu à se réjouir. Nous avons fini par voir
+clair au fond de cet abîme, et nous savons maintenant que vous n'êtes
+pas réellement assiégé par les mauvais esprits.»
+
+Alexis se mit à sourire d'un air doucement ironique, en secouant la
+tête:
+
+«Tu crois donc encore aux mauvais esprits, mon pauvre Angel? me dit-il.
+Erreur! erreur! Crois-tu aussi, comme les physiciens d'autrefois, que la
+nature a horreur du vide? Il n'y a pas plus de mauvais esprits que de
+vide. Que serait donc l'homme, cette créature intelligente, ce fils de
+l'esprit, si les mauvaises passions, les vils instincts de la chair,
+pouvaient venir, sous une forme hideuse ou grotesque, assaillir sa
+veille, ou fatiguer son sommeil? Non: tous ces démons, toutes ces
+créations infernales, dont parlent tous les jours les ignorants ou les
+imposteurs, sont de vains fantômes créés par l'imagination des uns pour
+épouvanter celle des autres. L'homme fort sent sa propre dignité, rit en
+lui-même des pitoyables inventions avec lesquelles on veut tenter son
+courage, et, sûr de leur impuissance, il s'endort sans inquiétude et
+s'éveille sans crainte.
+
+--Pourtant, lui répondis-je étonné, il s'est passé ici même des choses
+qui doivent me faire penser le contraire. L'autre nuit, vous savez; je
+vous ai entendu vous entretenir avec une autre voix plus forte que la
+vôtre qui semblait vous gourmander durement. Vous lui répondiez avec
+l'accent de la crainte et de la douleur; et, comme j'étais effrayé de
+cela, je suis venu dans votre chambre pour vous secourir, et je vous ai
+trouvé seul, accablé et pleurant amèrement. Qu'était-ce donc?
+
+--C'était lui.
+
+--Lui! qui, lui?
+
+--Tu le sais bien, puisqu'il était avec toi, puisqu'il t'avait appelé
+par trois fois, comme l'esprit du Seigneur appela durant la nuit le
+jeune Samuel endormi dans le temple.
+
+--Comment le savez-vous, mon père?»
+
+Alexis ne sembla pas entendre ma question. Il resta quelque temps
+absorbé, la tête baissée sur la poitrine; puis il reprit la parole sans
+changer de position ni faire aucun mouvement:
+
+«Dis-moi, Angel, quand l'as-tu vu? c'était en plein jour?
+
+--Oui, mon père, à l'heure de midi. Vous m'avez déjà fait cette
+question.
+
+--Et le soleil brillait?
+
+--Il rayonnait sur sa face.
+
+--Ne l'as-tu vu que cette seule fois?»
+
+J'hésitais à répondre; je craignais d'être dupe d'une illusion et de
+donner par mes propres aberrations de la consistance à celles d'Alexis.
+
+«Tu l'as vu une autre fois! s'écria-t-il avec impatience, et tu ne me
+l'as pas dit!
+
+--Mon bon maître, quelle importance voulez-vous donner à des apparitions
+qui ne sont peut-être que l'effet d'une ressemblance fortuite ou même de
+simples jeux de la lumière?
+
+--Angel, que voulez-vous dire? Ce que vous voulez me cacher m'est révélé
+par vos réticences mêmes. Parlez, il le faut, il y va du repos de mes
+derniers jours!»
+
+Vaincu par sa persistance, je lui racontai, pour le satisfaire, la
+frayeur que j'avais eue dans la sacristie un jour que, me croyant seul
+et sortant d'un profond évanouissement, j'avais entendu murmurer des
+paroles et vu passer une ombre sans pouvoir m'expliquer ensuite ces
+choses d'une manière naturelle.
+
+[Illustration: Alors le prieur me toisant de la tête aux pieds...]
+
+«Et quelles étaient ces paroles? dit Alexis.
+
+--Un appel à Dieu en faveur des victimes de l'ignorance et de
+l'imposture.
+
+--Comment appelait-il celui qu'il invoquait? Disait-il: O Esprit! ou
+bien disait-il: O Jéhovah!
+
+--Il disait: O Esprit de sagesse!
+
+--Et comment était faite cette ombre?
+
+--Je ne le sais point. Elle sortit de l'obscurité, et se perdit dans le
+rayon qui tombait de la fenêtre, avant que j'eusse eu le temps ou le
+courage de l'examiner. Mais, écoutez, mon bon maître, j'ai toujours
+pensé que c'était vous qui, appuyé contre la fenêtre, et vous parlant à
+vous-même...»
+
+Alexis fit un geste d'incrédulité.
+
+«Pourriez-vous avoir gardé le souvenir du contraire, sans cesse errant,
+à cette époque, dans les jardins, et fortement préoccupé comme vous
+l'êtes toujours?
+
+--Mais tu l'as vu d'autres fois encore? interrompit Alexis avec une
+sorte de violence. Tu ne veux pas me dire tout, tu veux que je meure
+sans léguer mon secret à un ami! Réponds à cette question, du moins.
+Quand tu te promenais seul dans les beaux jours, le long des allées
+écartées du jardin, et qu'en proie à de douloureuses pensées, tu
+invoquais une providence amie des hommes, n'as-tu pas entendu derrière
+tes pas d'autres pas qui faisaient crier le sable?»
+
+Je tressaillis, et lui dis que ce bruit de pas m'avait poursuivi dans la
+salle du chapitre la veille même.
+
+«Et alors rien ne t'est apparu?»
+
+J'avouai l'effet prodigieux du soleil sur le portrait du fondateur.
+Il serra ses mains l'une dans l'autre avec transport, en répétant à
+plusieurs reprises:
+
+«C'est lui, c'est lui!... Il t'a choisi, il t'a envoyé, il veut que je
+te parle. Eh bien! je vais te parler. Recueille tes pensées, et qu'une
+vaine curiosité n'agite point ton âme. Reçois la confidence que je vais
+te faire, comme les fleurs au matin reçoivent avec calme la délicieuse
+rosée du ciel. As-tu jamais entendu parler de _Samuel Hébronius_?
+
+--Oui, mon père, s'il est en effet le mèrne que l'abbé Spiridion.»
+
+Et je lui rapportai ce que le trésorier m'avait raconté.
+
+[Illustration: Une figure épouvantable...]
+
+Le père Alexis haussa les épaules avec une expression de mépris, et me
+parla en ces termes:
+
+«Il est d'autres héritages que ceux de la famille, où l'on se lègue,
+selon la chair, les richesses matérielles. D'autres parentés plus nobles
+amènent souvent des héritages plus saints. Quand un homme a passé sa vie
+à chercher la vérité par tous les moyens et de tout son pouvoir, et qu'à
+force de soins et d'étude il est arrivé à quelques découvertes dans le
+vaste monde de l'esprit, jaloux de ne pas laisser s'enfouir dans la
+terre le trésor qu'il a trouvé, et rentrer dans la nuit le rayon de
+lumière qu'il a entrevu, dès qu'il sent approcher son terme, il se hâte
+de choisir parmi des hommes plus jeunes une intelligence sympathique à
+la sienne, dont il puisse faire, avant de mourir, le dépositaire de ses
+pensées et de sa science, afin que l'oeuvre sacrée, ininterrompue malgré
+la mort du premier ouvrier, marche, s'agrandisse, et, perpétuée de race
+en race par des successions pareilles, parvienne à la fin des temps à
+son entier accomplissement. Et crois bien, mon fils, qu'il est besoin,
+pour entreprendre et continuer de pareils travaux, pour faire accepter
+de pareils legs, d'une intelligence généreuse et d'un fort dévoûment,
+quand on sait d'avance qu'on ne connaîtra pas le mot de la grande énigme
+à l'intelligence de laquelle on a pourtant consacré sa vie. Pardonne-moi
+cet orgueil, mon enfant; ce sera peut-être la seule récompense que je
+retirerai de toute cette vie de labeur; peut-être sera-ce le seul épi
+que je récolterai dans le rude sillon que j'ai labouré à la sueur de mon
+front. Je suis l'héritier spirituel du père Fulgence, comme tu seras le
+mien, Angel. Le père Fulgence était un moine de ce couvent; il avait,
+dans sa jeunesse, connu le fondateur, notre vénéré maître Hébronius, ou,
+comme on l'appelle ici, l'abbé Spiridion. Il était alors pour lui ce que
+tu es pour moi, mon fils; il était jeune et bon, inexpérimenté et timide
+comme toi; son maître l'aimait comme je t'aime, et il lui apprit,
+avec une partie de ses secrets, l'histoire de sa vie. C'est donc de
+l'héritier même du maître que je tiens les choses que je vais te redire.
+
+«Pierre Hébronius ne s'appelait pas ainsi d'abord. Son vrai nom était
+Samuel. Il était juif, et né dans un petit village des environs
+d'Inspruck. Sa famille, maîtresse d'une assez grande fortune, le
+laissa, dans sa première jeunesse, complétement libre de suivre ses
+inclinations. Dès l'enfance il en montra de sérieuses. Il aimait à vivre
+dans la solitude, et passait ses journées et quelquefois ses nuits à
+parcourir les âpres montagnes et les étroites vallées de son pays.
+Souvent il allait s'asseoir sur le bord des torrents ou sur les rives
+des lacs, et il y restait longtemps à écouter la voix des ondes,
+cherchant à démêler le sens que la nature cachait dans ces bruits. A
+mesure qu'il avança en âge, son intelligence devint plus curieuse et
+plus grave. Il fallut donc songer à lui donner une instruction solide.
+Ses parents l'envoyèrent étudier aux universités d'Allemagne. Il y avait
+à peine un siècle que Luther était mort, et son souvenir et sa parole
+vivaient encore dans l'enthousiasme de ses disciples. La nouvelle loi
+affermissait les conquêtes qu'elle avait faites, et semblait s'épanouir
+dans son triomphe. C'était, parmi les réformés, la même ardeur qu'aux
+premiers jours, seulement plus éclairée et plus mesurée. Le prosélytisme
+y régnait encore dans toute sa ferveur, et faisait chaque jour de
+nouveaux adeptes. En entendant prêcher une morale et expliquer des
+dogmes que le luthéranisme avait pris dans le catholicisme, Samuel fut
+pénétré d'admiration. Comme c'était un esprit sincère et hardi, il
+compara tout de suite les doctrines qu'on lui exposait présentement
+avec celles dans lesquelles on l'avait élevé; et, éclairé par cette
+comparaison, il reconnut tout d'abord l'infériorité du judaïsme. Il se
+dit qu'une religion faite pour un seul peuple à l'exclusion de tous les
+autres, qui ne donnait à l'intelligence ni satisfaction dans le présent,
+ni certitude dans l'avenir, méconnaissait les nobles besoins d'amour
+qui sont dans le coeur de l'homme, et n'offrait pour règle de conduite
+qu'une justice barbare; il se dit que cette religion ne pouvait être
+celle des belles âmes et des grands esprits, et que celui-là n'était pas
+le Dieu de vérité qui ne dictait qu'au bruit du tonnerre ses changeantes
+volontés, et n'appelait à l'exécution de ses étroites pensées que les
+esclaves d'une terreur grossière. Toujours conséquent avec lui-même,
+Samuel, qui avait dit selon sa pensée, fit ensuite selon son dire,
+et, un an après son arrivée en Allemagne, il abjura solennellement le
+judaïsme pour entrer dans le sein de l'église réformée. Comme il ne
+savait pas faire les choses à moitié, il voulut, autant qu'il était en
+lui, dépouiller le vieil homme et se faire une vie toute nouvelle; c'est
+alors qu'il changea son nom de Samuel pour celui de Pierre. Quelque
+temps se passa pendant lequel il s'affermit et s'instruisit davantage
+dans sa nouvelle religion. Bientôt il en arriva au point de chercher
+pour elle des objections à réfuter et des adversaires à combattre. Comme
+il était audacieux et entreprenant, il s'adressa d'abord aux plus rudes.
+Bossuet fut le premier auteur catholique qu'il se mit à lire. Ce fut
+avec une sorte de dédain qu'il le commença: croyant que dans la foi
+qu'il venait d'embrasser résidait la vérité pure, il méprisait toutes
+les attaques que l'on pouvait tenter contre elle, et riait un peu
+d'avance des arguments irrésistibles de l'Aigle de Meaux. Mais son
+ironique méfiance fit bientôt place à l'étonnement, et ensuite à
+l'admiration. Quand il vit avec quelle logique puissante et quelle
+poésie grandiose le prélat français défendait l'église de Rome, il se
+dit que la cause plaidée par un pareil avocat en devenait au moins
+respectable; et, par une transition naturelle, il arriva à penser que
+les grands esprits ne pouvaient se dévouer qu'à de grandes choses. Alors
+il étudia le catholicisme avec la même ardeur et la même impartialité
+qu'il avait fait pour le luthéranisme, se plaçant vis-à-vis de lui,
+non pas comme font d'ordinaire les sectaires, au point de vue de la
+controverse et du dénigrement, mais à celui de la recherche et de la
+comparaison. Il alla en France s'éclairer auprès des docteurs de la
+religion-mère, comme il avait fait en Allemagne pour la réformée. Il vit
+le grand Arnauld et le second Grégoire de Nazianze, Fénelon, et ce
+même Bossuet. Guidé par ces maîtres, dont la vertu lui faisait aimer
+l'intelligence, il pénétra rapidement au fond des mystères de la morale
+et du dogme catholiques. Il y retrouva tout ce qui faisait pour lui
+la grandeur et la beauté du protestantisme, le dogme de l'unité et de
+l'éternité de Dieu que les deux religions avaient emprunté au judaïsme,
+et ceux qui semblent en découler naturellement et que pourtant celui-ci
+n'avait pas reconnus, l'immortalité de l'âme, le libre arbitre dans
+cette vie, et dans l'autre la récompense pour les bons et la punition
+pour les méchants. Il y retrouva, plus pure peut-être et plus élevée
+encore, cette morale sublime qui prêche aux hommes l'égalité entre
+eux, la fraternité, l'amour, la charité, le dévoûment à autrui, le
+renoncement à soi-même. Le catholicisme lui paraissait avoir en outre
+l'avantage d'une formule plus vaste et d'une unité vigoureuse qui
+manquait au luthéranisme. Celui-ci avait, il est vrai, en retour,
+conquis la liberté d'examen, qui est aussi un besoin de la nature
+humaine, et proclamé l'autorité de la raison individuelle; mais il
+avait, par cela même, renoncé au principe de l'infaillibilité, qui est
+la base nécessaire et la condition vitale de toute religion révélée,
+puisqu'on ne peut faire vivre une chose qu'en vertu des lois qui ont
+présidé à sa naissance, et qu'on ne peut, par conséquent, confirmer et
+continuer une révélation que par une autre. Or, l'infaillibilité n'est
+autre chose que la révélation continuée par Dieu même ou le Verbe dans
+la personne de ses vicaires. Le luthéranisme, qui prétendait partager
+l'origine du catholicisme et s'appuyer à la même révélation, avait, en
+brisant la chaîne traditionnelle qui rattachait le christianisme tout
+entier à cette même révélation, sapé de ses propres mains les fondements
+de son édifice. En livrant à la libre discussion la continuation de la
+religion révélée, il avait par là même livré aussi son commencement,
+et attenté ainsi lui-même à l'inviolabilité de cette origine qu'il
+partageait avec la secte rivale. Comme l'esprit d'Hébronius se trouvait
+en ce moment plus porté vers la foi que vers la critique, et qu'il
+avait bien moins besoin de discussion que de conviction, il se
+trouva naturellement porté à préférer la certitude et l'autorité du
+catholicisme à la liberté et à l'incertitude du protestantisme. Ce
+sentiment se fortifiait encore à l'aspect du caractère sacré d'antiquité
+que le temps avait imprimé au front de la religion-mère. Puis la pompe
+et l'éclat dont s'entourait le culte romain semblaient à cet esprit
+poétique l'expression harmonieuse et nécessaire d'une religion révélée
+par le Dieu de la gloire et de la toute-puissance. Enfin, après de mûres
+réflexions, il se reconnut sincèrement et entièrement convaincu, et
+reçut de nouveau le baptême de mains de Bossuet. Il ajouta sur les fonts
+le nom de Spiridion à celui de Pierre, en mémoire de ce qu'il avait été
+deux fois éclairé par l'esprit. Résolu dès lors à consacrer sa vie tout
+entière à l'adoration du nouveau Dieu qui l'avait appelé à lui et à
+l'approfondissement de sa doctrine, il passa en Italie, et y fit bâtir,
+à l'aide de la grande fortune que lui avait laissée un de ses oncles,
+catholique comme lui, le couvent où nous sommes. Fidèle à l'esprit de la
+loi qui avait créé les communautés religieuses, il y rassembla autour de
+lui les moines les mieux famés par leur intelligence et leur vertu, pour
+se livrer avec eux à la recherche de toutes les vérités, et travailler
+à l'agrandissement et à la corroboration de la foi par la science.
+Son entreprise parut d'abord réussir. Stimulés par son exemple, ses
+compagnons se livrèrent pendant quelques années avec ardeur à l'étude, à
+la prière et à la méditation. Ils s'étaient placés sous la protection de
+saint Benoit, et avaient adopté les règles de son ordre. Quand le
+moment fut venu pour eux de se donner un chef spirituel, ils portèrent
+unanimement sur Hébronius leur choix, qui fut ratifié par le pape. Le
+nouveau Prieur, un instant heureux de la confiance des frères qu'il
+s'était choisis, se remit à ses travaux avec plus d'ardeur et
+d'espérance que jamais. Mais son illusion ne fut pas de longue durée. Il
+ne fut pas longtemps à reconnaître qu'il s'était cruellement trompé sur
+le compte des hommes qu'il avait appelés à partager son entreprise.
+Comme il les avait pris parmi les plus pauvres religieux de l'Italie, il
+n'eut pas de peine à en obtenir du zèle et du soin pendant les premières
+années. Accoutumés qu'ils étaient à une vie dure et active, ils avaient
+facilement adopté le genre d'existence qu'il leur avait donné, et
+s'étaient conformés volontiers à ses désirs. Mais, à mesure qu'ils
+s'habituèrent à l'opulence, ils devinrent moins laborieux, et se
+laissèrent peu à peu aller aux défauts et aux vices dont ils avaient vu
+autrefois l'exemple chez leurs confrères plus riches, et dont peut-ètre
+ils avaient conservé en eux-mêmes le germe. La frugalité fit place à
+l'intempérance, l'activité à la paresse, la chanté à l'égoïsme; le jour
+n'eut plus de prières, la nuit plus de veilles; la médisance et la
+gourmandise trônèrent dans le couvent comme deux reines impures;
+l'ignorance et la grossièreté y pénétrèrent à leur suite, et firent du
+temple destiné aux vertus austères et aux nobles travaux un réceptacle
+de honteux plaisirs et de lâches oisivetés.
+
+«Hébronius, endormi dans sa confiance et perdu dans ses profondes
+spéculations, ne s'apercevait pas du ravage que faisaient autour de lui
+les misérables instincts de la matière. Quand il ouvrit les yeux, il
+était déjà trop tard: n'ayant pas vu la transition par laquelle toutes
+ces âmes vulgaires étaient allées du bien au mal; trop éloigné d'elles
+par la grandeur de sa nature pour pouvoir comprendre leurs faiblesses,
+il se prit pour elles d'un immense dédain; et, au lieu de se baisser
+vers les pécheurs avec indulgence et de chercher à les ramener à leur
+vertu première, il s'en détourna avec dégoût, et dressa vers le ciel sa
+tête désormais solitaire. Mais, comme l'aigle blessé qui monte au soleil
+avec le venin d'un reptile dans l'aile, il ne put, dans la hauteur de
+son isolement, se débarrasser des révoltantes images qui avaient surpris
+ses yeux. L'idée de la corruption et de la bassesse vint se mêler à
+toutes ses méditations théologiques, et s'attacher, comme une lèpre
+honteuse, à l'idée de la religion. Il ne put bientôt plus séparer,
+malgré sa puissance d'abstraction, le catholicisme des catholiques. Cela
+l'amena, sans qu'il s'en aperçût, à le considérer sous ses côtés les
+plus faibles, comme il l'avait jadis considéré sous les plus forts, et
+à en rechercher, malgré lui, les possibilités mauvaises. Avec le génie
+investigateur et la puissante faculté d'analyse dont il était doué, il
+ne fut pas longtemps à les trouver; mais, comme ces magiciens téméraires
+qui évoquaient des spectres et tremblaient à leur apparition, il
+s'épouvanta lui-même de ses découvertes. Il n'avait plus cette fougue de
+la première jeunesse qui le poussait toujours en avant; et il se disait
+que, cette troisième religion une fois détruite, il n'en aurait plus
+aucune sous laquelle il pût s'abriter. Il s'efforça donc de raffermir
+sa foi, qui commençait à chanceler, et pour cela il se mit à relire les
+plus beaux écrits des défenseurs contemporains de l'Église. Il revint
+naturellement à Bossuet; mais il était déjà à un autre point de vue, et
+ce qui lui avait autrefois paru concluant et sans réplique lui semblait
+maintenant controversable ou niable en bien des points. Les arguments du
+docteur catholique lui rappelèrent les objections des protestants; et
+la liberté d'examen, qu'il avait autrefois dédaignée, rentra
+victorieusement dans son intelligence. Obligé de lutter individuellement
+contre la doctrine infaillible, il cessa de nier l'autorité de la raison
+individuelle. Bientôt, même, il en fit un usage plus audacieux que tous
+ceux qui l'avaient proclamée. Il avait hésité au début; mais, une
+fois son élan pris, il ne s'arrêta plus. Il remonta de conséquence en
+conséquence jusqu'à la révélation elle-même, l'attaqua avec la même
+logique que le reste, et força de redescendre sur la terre cette
+religion qui voulait cacher sa tête dans les cieux. Lorsqu'il eut livré
+à la foi cette bataille décisive, il continua presque forcément sa
+marche et poursuivit sa victoire; victoire funeste, qui lui coûta bien
+des larmes et bien des insomnies. Après avoir dépouillé de sa divinité
+le père du christianisme, il ne craignit pas de demander compte à lui
+et à ses successeurs de l'oeuvre humaine qu'ils avaient accomplie. Le
+compte fut sévère. Hébronius alla au fond de toutes les choses. Il
+trouva beaucoup de mal mêlé à beaucoup de bien, et de grandes erreurs
+à de grandes vérités. Le grand champ catholique avait porté autant
+d'ivraie, peut-être, que de pur froment. Dans la nature d'esprit
+d'Hébronius, l'idée d'un Dieu pur esprit, tirant de lui-même un monde
+matériel et pouvant le faire rentrer en lui par un anéantissement pareil
+à sa création, lui semblait être le produit d'une imagination malade,
+pressée d'enfanter une théologie quelconque; et voici ce qu'il se disait
+souvent:--Organisé comme il l'est, l'homme, qui ne doit pourtant juger
+et croire que d'après ses perceptions, peut-il concevoir qu'on fasse de
+rien quelque chose, et de quelque chose rien? Et sur cette base, quel
+édifice se trouve bâti? Que vient faire l'homme sur ce monde matériel
+que le pur esprit a tiré de lui-même? Il a été tiré et formé de la
+matière, puis placé dessus par le Dieu qui connaît l'avenir, pour être
+soumis à des épreuves que ce Dieu dispose à son gré et dont il sait
+d'avance l'issue, pour lutter, en un mot, contre un danger auquel il
+doit nécessairement succomber, et expier ensuite une faute qu'il n'a pu
+s'empêcher de commettre.
+
+«Cette pensée des hommes appelés, sans leur consentement, à une vie de
+périls et d'angoisses, suivie pour la plupart de souffrances éternelles
+et inévitables, arrachait à l'âme droite d'Hébronius des cris de douleur
+et d'indignation.--Oui, s'écriait-il, oui, chrétiens, vous êtes bien les
+descendants de ces Juifs implacables qui, dans les villes conquises,
+massacraient jusqu'aux enfants des femmes et aux petits des brebis;
+et votre Dieu est le fils agrandi de ce Jéhovah féroce qui ne parlait
+jamais à ses adorateurs que de colère et de vengeance!
+
+«Il renonça donc sans retour au christianisme; mais, comme il n'avait
+plus de religion nouvelle à embrasser à la place, et que, devenu plus
+prudent et plus calme, il ne voulait pas se faire inutilement accuser
+encore d'inconstance et d'apostasie, il garda toutes les pratiques
+extérieures de ce culte qu'il avait intérieurement abjuré. Mais ce
+n'était pas assez d'avoir quitté l'erreur; il aurait encore fallu
+trouver la vérité. Hébronius avait beau tourner les yeux autour de lui,
+il ne voyait rien qui y ressemblât. Alors commença pour lui une suite de
+souffrances inconnues et terribles. Placé face à face avec le doute, cet
+esprit sincère et religieux s'épouvanta de son isolement, et se prit à
+suer l'eau et le sang, comme le Christ sur la montagne, à la vue de son
+calice. Et comme il n'avait d'autre but et d'autre désir que la vérité,
+que rien hors elle ne l'intéressait ici-bas, il vivait absorbé dans ses
+douloureuses contemplations; ses regards erraient sans cesse dans le
+vague qui l'entourait comme un océan sans bornes, et il voyait l'horizon
+reculer sans cesse devant lui à mesure qu'il voulait le saisir. Perdu
+dans cette immense incertitude, il se sentait pris peu à peu de vertige,
+et se mettait à tourbillonner sur lui-même. Puis, fatigué de ses vaines
+recherches et de ses tentatives sans espérance, il retombait affaissé,
+morne et désorganisé, ne vivant plus que par la sourde douleur qu'il
+ressentait sans la comprendre.
+
+«Pourtant il conservait encore assez de force pour ne rien laisser voir
+au dehors de sa misère intérieure. On soupçonnait bien, à la pâleur
+de son front, à sa lente et mélancolique démarche, à quelques larmes
+furtives qui glissaient de temps en temps sur ses joues amaigries, que
+son âme était fortement travaillée, mais on ne savait par quoi. Le
+manteau de sa tristesse cachait à tous les yeux le secret de sa
+blessure. Comme il n'avait confié à personne la cause de son mal,
+personne n'aurait pu dire s'il venait d'une incrédulité désespérée ou
+d'une foi trop vive que rien sur la terre ne pouvait assouvir. Le doute,
+à cet égard, n'était même guère possible. L'abbé Spiridion accomplissait
+avec une si irréprochable exactitude toutes les pratiques extérieures
+du culte et tous ses devoirs visibles de parfait catholique, qu'il ne
+laissait ni prise à ses ennemis ni prétexte à une sensation plausible.
+Tous les moines, dont sa rigide vertu contenait les vices et dont ses
+austères labeurs condamnaient la lâche paresse, blessés à la fois dan»
+leur égoïsme et dans leur vanité, nourrissaient contre lui une haine
+implacable, et cherchaient avidement les moyens de le perdre; mais, ne
+trouvant pas dans sa conduite l'ombre d'une faute, ils étaient forcés de
+ronger leur frein en silence, et se contentaient de le voir souffrir
+par lui-même. Hébronius connaissait le fond de leur pensée, et, tout
+en méprisant leur impuissance, s'indignait de leur méchanceté. Aussi,
+quand, par instants, il sortait de ses préoccupations intérieures pour
+jeter un regard sur la vie réelle, il leur faisait rudement porter le
+poids de leur malice. Autant il était doux avec les bons, autant il
+était dur avec les mauvais. Si toutes les faiblesses le trouvaient
+compatissant, et toutes les souffrances sympathique, tous les vices le
+trouvaient sévère, et toutes les impostures impitoyable. Il semblait
+même trouver quelque adoucissement à ses maux dans cet exercice complet
+de la justice. Sa grande âme s'exaltait encore à l'idée de faire le
+bien. Il n'avait plus de règle certaine ni de loi absolue; mais une
+sorte de raison instinctive, que rien ne pouvait anéantir ni détourner,
+le guidait dans toutes ses actions et le conduisait au juste. Ce
+fut probablement par ce côté qu'il se rattacha à la vie; en sentant
+fermenter ces généreux sentiments, il se dit que l'étincelle sacrée
+n'avait pas cessé de brûler en lui, mais seulement de briller; et que
+Dieu veillait encore dans son coeur, bien que caché à son intelligence
+par des voiles impénétrables. Que ce fût cette idée ou une autre qui le
+ranimât, toujours est-il qu'on vit peu à peu son front s'éclaircir, et
+ses yeux, ternis par les larmes, reprendre leur ancien éclat. Il se
+remit avec plus d'ardeur que jamais aux travaux qu'il avait abandonnés,
+et commença à mener une vie plus retirée encore qu'auparavant. Ses
+ennemis se réjouirent d'abord, espérant que c'était la maladie qui le
+retenait dans la solitude; mais leur erreur ne fut pas de longue durée.
+L'abbé, au lieu de s'affaiblir, reprenait chaque jour de nouvelles
+forces, et semblait se retremper dans les fatigues toujours plus grandes
+qu'il s'imposait. A quelque heure de la nuit que l'on regardât à sa
+fenêtre, on était sûr d'y voir de la lumière; et les curieux qui
+s'approchaient de sa porte pour tâcher de connaître l'emploi qu'il
+faisait de son temps, entendaient presque toujours dans sa cellule le
+bruit de feuillets qui se tournaient rapidement, ou le cri d'une plume
+sur le papier, souvent des pas mesurés et tranquilles, comme ceux
+d'un homme qui médite. Quelquefois même des paroles inintelligibles
+arrivaient aux oreilles des espions, et des cris confus pleins de
+colère ou d'enthousiasme les clouaient d'étonnement à leur place ou les
+faisaient fuir d'épouvante. Les moines, qui n'avaient rien compris à
+l'abattement de l'abbé, ne comprirent rien à son exaltation. Ils se
+mirent à chercher la cause de son bien-être, le but de ses travaux, et
+leurs sottes cervelles n'imaginèrent rien de mieux que la magie. La
+magie! comme si les grands hommes pouvaient rapetisser leur intelligence
+immortelle au métier de sorcière, et consacrer toute leur vie à souffler
+dans des fourneaux pour faire apparaître aux enfants effrayés des
+diables à queue de chien avec des pieds de bouc! Mais la matière
+ignorante ne comprend rien à la marche de l'esprit, et les hiboux ne
+connaissent pas les chemins par où les aigles vont au soleil.
+
+«Cependant la monacaille n'osa pas dire tout haut son opinion, et la
+calomnie erra honteusement dans l'ombre autour du maître, sans oser
+l'attaquer en face. Il trouva, dans la terreur qu'inspiraient à ses
+imbéciles ennemis des machinations imaginaires, une sécurité qu'il
+n'aurait pas trouvée dans la vénération due à son génie et à sa vertu.
+Du mystère profond qui l'entourait, ils s'attendaient à voir sortir
+quelque terrible prodige, comme d'un sombre nuage des feux dévorants.
+C'est ainsi qu'il fut donné à Hébronius d'arriver tranquille à son heure
+dernière. Quand il la vit approcher, il fit venir Fulgence, pour qui il
+nourrissait une paternelle affection. Il lui dit qu'il l'avait distingué
+de tous ses autres compagnons, à cause de la sincérité de son coeur et
+de son ardent amour du beau et du vrai, qu'il l'avait depuis longtemps
+choisi pour être son héritier spirituel, et que l'instant était venu de
+lui révéler sa pensée. Alors il lui raconta l'histoire intime de sa
+vie. Arrivé à la dernière période, il s'arrêta un instant, comme pour
+méditer, avant de prononcer les paroles suprêmes et définitives; puis il
+reprit de la sorte:
+
+«--Mon cher enfant, je t'ai initié à toutes les luttes, à tous les
+doutes, à toutes les croyances de ma vie. Je t'ai dit tout ce que
+j'avais trouvé de bon et de mauvais, de vrai et de faux dans toutes les
+religions que j'ai traversées. Je t'en laisse le juge, et remets à ta
+conscience le soin de décider. Si tu penses que j'aie tort, et que le
+catholicisme, où tu as vécu depuis ton enfance, satisfasse à la fois
+ton esprit et ton coeur, ne te laisse pas entraîner par mon exemple, et
+garde ta croyance. On doit rester là où l'on est bien. Pour aller d'une
+foi à une autre il faut traverser des abîmes, et je sais trop combien
+la route est pénible pour t'y pousser malgré toi. La sagesse mesure aux
+plantes le terrain et le vent: à la rose elle donne la plaine et la
+brise, au cèdre la montagne et l'ouragan. Il est des esprits hardis
+et curieux qui veulent et cherchent avant tout la vérité; il en est
+d'autres, plus timides et plus modestes, qui ne demandent que du repos.
+Si tu me ressemblais, si le premier besoin de ta nature était de savoir,
+je t'ouvrirais sans hésiter ma pensée tout entière. Je te ferais boire
+à la coupe de vérité que j'ai remplie de mes larmes, au risque de
+t'enivrer. Mais il n'en est pas ainsi, hélas! Tu es fait pour aimer bien
+plus que pour savoir, et ton coeur est plus fort que ton esprit. Tu
+es attaché au catholicisme, je le crois du moins, par des liens de
+sentiment que tu ne pourrais briser sans douleur; et, si tu le faisais,
+cette vérité, pour laquelle tu aurais immolé toutes tes sympathies,
+ne te paierait pas de tes sacrifices. Au lieu de t'exalter, elle
+t'accablerait peut-être. C'est une nourriture trop forte pour les
+poitrines délicates, et qui étouffe quand elle ne vivifie pas. Je ne
+veux donc pas te révéler cette doctrine qui fait le triomphe de ma vie
+et la consolation de mon heure dernière, parce qu'elle ferait peut-être
+ton deuil et ton désespoir. Que sait-on des âmes? Pourtant, à cause même
+de ton amour, il est possible que le culte du beau te mène au besoin du
+vrai, et l'heure peut sonner où ton esprit sincère aura soif et faim de
+l'absolu. Je ne veux pas alors que tu cries en vain vers le ciel, et que
+tu répandes sur une ignorance incurable des larmes inexaucées. Je laisse
+après moi une essence de moi, la meilleure partie de mon intelligence,
+quelques pages, fruit de toute ma vie de méditations et de travaux. De
+toutes les oeuvres qu'ont enfantées mes longues veilles, c'est la
+seule que je n'aie pas livrée aux flammes, parce que c'était la seule
+complète. Là je suis tout entier; là est la vérité. Or le sage a dit de
+ne pas enfouir les trésors au fond des puits. Il faut donc que cet écrit
+échappe à la brutale stupidité de ces moines. Mais comme il ne doit
+passer qu'en des mains dignes de le toucher et ne s'ouvrir qu'à des yeux
+capables de le comprendre, j'y veux mettre une condition qui sera en
+même temps une épreuve. Je veux l'emporter dans la tombe, afin que celui
+de vous qui voudra un jour le lire ait assez de courage pour braver de
+vaines terreurs en l'arrachant à la poussière du sépulcre. Ainsi, écoute
+ma dernière volonté: Dès que j´aurai fermé les yeux, place cet écrit sur
+ma poitrine. Je l'ai enfermé moi-même dans un étui de parchemin, dont la
+préparation particulière pourrait le garantir de la corruption durant
+plusieurs siècles. Ne laisse personne toucher à mon cadavre; c'est là un
+triste soin qu'on ne se dispute guère et qu'on te laissera volontiers.
+Roule toi-même le linceul autour de mes membres exténués, et veille sur
+ma dépouille d'un oeil jaloux, jusqu'à ce que je sois descendu dans le
+sein de la terre avec mon trésor; car le temps n'est pas venu où tu
+pourrais toi-même en profiter. Tu n'en adopterais l'esprit que sur la
+foi de ma parole, et cette foi ne suffirait pas à l'épreuve d'une lutte
+chaque jour renouvelée contre toi par le catholicisme. Comme chaque
+génération de l'humanité, chaque homme a ses besoins intellectuels, dont
+la limite marque celle de ses investigations et de ses conquêtes. Pour
+lire avec fruit ces lignes que je confie au silence de la tombe, il
+faudra que ton esprit soit arrivé, comme le mien, à la nécessité d'une
+transformation complète. Alors seulement tu dépouilleras sans crainte
+et sans regret le vieux vêtement, et tu revêtiras le nouveau avec la
+certitude tude d'une bonne conscience. Quand ce jour luira pour toi,
+brise sans inquiétude la pierre et le métal, ouvre mon cercueil et
+plonge dans mes entrailles desséchées une main ferme et pieuse.
+Ah! quand viendra cette heure, il me semble que mon coeur éteint
+tressaillera comme l'herbe glacée au retour d'un soleil de printemps,
+et que du sein de ses transformations infinies mon esprit entrera en
+commerce immédiat avec le tien: car l'Esprit vit à jamais, il est
+l'éternel producteur et l'éternel aliment de l'esprit; il nourrit ce
+qu'il engendre, et, comme chaque destruction alimente une production
+nouvelle dans l'ordre matériel, de même chaque souffle intellectuel
+entretient, par une invisible communion, le souffle éveillé par lui dans
+un sanctuaire nouveau de l'intelligence.
+
+«Ce discours n'éveilla pas dans le sein de Fulgence une ardeur plus
+grande que son maître ne l'avait pressenti; Spiridion l'avait bien jugé
+en lui disant que l'heure de la connaissance n'était pas sonnée pour
+lui. Sans doute, des esprits plus hardis et des cerveaux plus vastes que
+celui de Fulgence eussent pu être institués dépositaires du secret de
+l'abbé; à cette époque il s'en trouvait encore dans le cloître. Mais,
+sans doute aussi, ces caractères ne lui offraient point une garantie
+suffisante de sincérité et de désintéressement; il devait craindre que
+son trésor ne devint un moyen de puissance temporelle ou de gloire
+mondaine dans les mains des ambitieux, peut-être une source d'impiété,
+une cause d'athéisme, sous l'interprétation d'une âme aride et d'une
+intelligence privée d'amour. Il savait que Fulgence était, comme dit
+l'Écriture, _un or très-pur_, et que si, le courage lui manquant, il
+venait à ne point profiter du legs sacré, du moins il n'en ferait
+jamais un usage funeste. Quand il vit avec quelle humble résignation
+ce disciple bien-aimé avait écouté ses confidences, il s'applaudit de
+l'avoir laissé à son libre arbitre, et lui fit jurer seulement qu'il en
+mourrait point sans avoir fait passer le legs en des mains dignes de le
+posséder, Fulgence le jura.
+
+--Mais, ô mon maître! s'écria-t-il, à quoi connaîtrai-je ces mains
+pures? et si nul ne m'inspire assez de confiance pour que je lui
+transmette votre héritage, du sein de la tombe votre voix ne
+montera-t-elle pas vers moi pour tancer mon aveuglement ou ma timidité?
+Pourrai-je, quand la lumière sera éteinte, me diriger seul dans les
+ténèbres?
+
+--Aucune lumière ne s'éteint, répondit l'abbé, et les ténèbres de
+l'entendement sont, pour un esprit généreux et sincère, des voiles
+faciles à déchirer. Rien ne se perd; la forme elle-même ne meurt pas;
+et, ma figure restant gravée dans le plus intime sanctuaire de ta
+mémoire, qui pourra dire que ma figure a disparu de ce monde et que les
+vers ont détruit mon image? La mort rompra-t-elle les liens de notre
+amitié, et ce qui est conservé dans le coeur d'un ami a-t-il cessé
+d'être! L'âme a-t-elle besoin des yeux du corps pour contempler ce
+qu'elle aime, et n'est-elle pas un miroir d'où rien de ne s'efface? Va,
+la mer cessera de refléter l'azur des cieux avant que l'image d'un être
+aimé retombe dans le néant; et l'artiste qui fixe une ressemblance
+sur la toile ou sur le marbre ne donne-t-il pas, lui aussi, une sorte
+d'immortalité à la matière?
+
+«Tels étaient les derniers entretiens de Spiridion avec son ami. Mais
+ici commence pour ce dernier une série de faits personnels sur lesquels
+j'appelle toute ton attention; les voici tels qu'ils m'ont été transmis
+maintes fois par lui avec la plus scrupuleuse exactitude.
+
+«Fulgence ne pouvait s'habituer à l'idée de voir mourir son ami et son
+maître. En vain les médecins lui disaient qui l'abbé avait peu de
+jours à vivre, sa maladie ayant dépassée déjà le terme où cessent les
+espérances et où s'arrêtent les ressources de l'art; il ne concevait pas
+que cet homme, encore si vigoureux d'esprit et de caractère, fût à la
+veille de sa destruction. Jamais il ne l'avait vu plus clair et plus
+éloquent dans ses paroles, plus subtil dans ses aperçus et plus large
+dans ses vues.
+
+Au seuil d'une autre vie, il avait encore de l'énergie et de l'activité
+pour s'occuper des détails de la vie qu'il allait quitter. Plein de
+sollicitude pour ses frères, il donnait à chacun l'instruction qui
+lui convenait: aux mauvais, la prédication ardente; aux bons,
+l'encouragement paternel. Il était plus inquiet et plus touché de la
+douleur de Fulgence que de ses propres souffrances physiques, et sa
+tendresse pour ce jeune homme lui faisait oublier ce qu'a de solennel et
+de terrible le pas qu'il allait franchir.»
+
+Ici le père Alexis s'interrompit en voyant mes yeux se remplir de
+larmes, et ma tête se pencha sur sa main glacée, à la pensée d'un
+rapprochement si intime entre la situation qu'il me décrivait et celle
+où nous nous trouvions l'un et l'autre. Il me comprit, serra ma main
+avec force et continua.
+
+«Spiridion, voyant que cette âme tendre et passionnée dans ses
+attachements allait se briser avec le fil de sa vie, essayait de lui
+adoucir l'horreur dont le catholicisme environne l'idée de la mort; il
+lui peignait sous des couleurs sereines et consolantes ce passage d'une
+existence éphémère à une existence sans fin.
+
+--Je ne vous plains pas de mourir, lui répondait Fulgence; je me plains
+parce que vous me quittez. Je ne suis pas inquiet de votre avenir, je
+sais que vous allez passer de mes bras dans ceux d'un Dieu qui vous
+aime; mais moi je vais gémir sur une terre aride et traîner une
+existence délaissée parmi des êtres qui ne vous remplaceront jamais pour
+moi!
+
+--O mon enfant! ne parle pas ainsi, répondit l'abbé; il y a une
+providence pour les hommes bons, pour les coeurs aimants. Si elle te
+retire un ami dont la mission auprès de toi est remplie, elle donnera en
+récompense à ta vieillesse un ami fidèle, un fils dévoué, un disciple
+confiant, qui entourera tes derniers jours des consolations que tu me
+procures aujourd'hui.
+
+--Nul ne pourra m'aimer comme je vous aime, reprenait Fulgence,
+car jamais je ne serai digne d'un amour semblable à celui que vous
+m'inspirez; et quand même cela devrait arriver, je suis si jeune encore!
+Imaginez ce que j'aurai à souffrir, privé de guide et d'appui, durant
+les années de ma vie où vos conseils et votre protection m'eussent été
+le plus nécessaires!
+
+--Ecoute, lui dit un jour l'abbé, je veux te dire une pensée qui a
+traversé plusieurs fois mon esprit sans s'y arrêter. Nul n'est plus
+ennemi que moi, tu le sais, des grossières jongleries dont les moines se
+servent pour terrifier leurs adeptes; je ne suis pas davantage partisan
+des extases que d'ignorants visionnaires ou de vils imposteurs ont fait
+servir à leur fortune ou à la satisfaction de leur misérable vanité;
+mais je crois aux apparitions et aux songes qui ont jeté quelquefois
+une salutaire terreur ou apporté une vivifiante espérance à des esprits
+sincères et pieusement enthousiastes. Les miracles ne me paraissent pas
+inadmissibles à la raison la plus froide et la plus éclairée. Parmi les
+choses surnaturelles qui, loin de causer de la répugnance à mon esprit,
+lui sont un doux rêve et une vague croyance, j'accepterais comme
+possibles les communications directes de nos sens avec ce qui reste en
+nous et autour de nous des morts que nous avons chéris. Sans croire que
+les cadavres puissent briser la pierre du sépulcre et reprendre pour
+quelques instants les fonctions de la vie, je m'imagine quelquefois que
+les éléments de notre être ne se divisent pas subitement, et qu'avant
+leur diffusion un reflet de nous-mêmes se projette autour de nous, comme
+le spectre solaire frappe encore nos regards de tout son éclat plusieurs
+minutes après que l'astre s'est abaissé derrière notre horizon. S'il
+faut t'avouer tout ce qui se passe en moi à cet égard, je te confesserai
+qu'il était une tradition dans ma famille que je n'ai jamais eu la force
+de rejeter comme une fable. On disait que la vie était dans le sang
+de mes ancêtres à un tel degré d'intensité que leur âme éprouvait, au
+moment de quitter le corps, l'effort d'une crise étrange, inconnue. Ils
+voyaient alors leur propre image se détacher d'eux, et leur apparaître
+quelquefois double et triple. Ma mère assurait qu'à l'heure suprême où
+mon père rendit l'esprit, il prétendait voir de chaque côté de son lit
+un spectre tout semblable à lui, revêtu de l'habit qu'il portait les
+jours de fête pour aller à la synagogue dont il était rabbin. Il eût été
+si facile à la raison hautaine de repousser cette légende que je ne m'en
+suis jamais donné la peine. Elle plaisait à mon imagination, et j'eusse
+été affligé de la condamner au néant des erreurs _jugées_. Ces discours
+te causent quelque surprise, je le vois. Tu m'as vu repousser si
+durement les tentatives de nos visionnaires et railler d'une manière
+si impitoyable leurs hallucinations, que tu penses peut-être qu'en cet
+instant mon cerveau s'affaiblit. Je sens, au contraire, que les voiles
+se dégagent, et il me semble que jamais je n'ai pénétré avec plus de
+lucidité dans les perceptions inconnues d'un nouvel ordre d'idées. A
+l'heure d'abdiquer l'exercice de la raison superbe, l'homme sincère,
+sentant qu'il n'a plus besoin de se défendre des terreurs de la mort,
+jette son bouclier et contemple d'un oeil calme le champ de bataille
+qu'il abandonne. Alors il peut voir que, de même que l'ignorance
+et l'imposture, la raison et la science ont leurs préjugés, leurs
+aveuglements, leurs négations téméraires, leurs étroites obstinations.
+Que dis-je? il voit que la raison et la science humaines ne sont que
+des aperçus provisoires, des horizons nouvellement découverts, au delà
+desquels s'ouvrent des horizons infinis, inconnus encore, et qu'il juge
+insaisissables, parce que la courte durée de sa vie et la faible mesure
+de ses forces ne lui permettent pas de pousser plus loin son voyage.
+Il voit, à vrai dire, que la raison et la science ne sont que la
+supériorité d'un siècle relativement à un autre, et il se dit en
+tremblant que les erreurs qui le font sourire en son temps ont été le
+dernier mot de la sagesse humaine pour ses devanciers. Il peut se dire
+que ses descendants riront également de sa science, et que les travaux
+de toute sa vie, après avoir porté leurs fruits pendant une saison,
+seront nécessairement rejetés comme le vieux tronc d'un arbre qu'on
+recèpe. Qu'il s'humilie donc alors, et qu'il contemple avec un calme
+philosophique cette suite de générations qui l'ont précédé et cette
+suite de générations qui le suivront; et qu'il sourie en voyant le point
+intermédiaire où il a végété, atome obscur, imperceptible anneau de la
+chaîne infinie! Qu'il dise: J'ai été plus loin que mes ancêtres, j'ai
+grossi ou épuré le trésor qu'ils avaient conquis. Mais qu'il ne dise
+pas: Ce que je n'ai pas fait est impossible à faire, ce que je n'ai pas
+compris est un mystère incompréhensible, et jamais l'homme ne surmontera
+les obstacles qui m'ont arrêté. Car cela serait un blasphème, et ce
+serait pour de tels arrêts qu'il faudrait rallumer les bûchers où
+l'inquisition jette les écrits des novateurs.
+
+«Ce jour-là, Spiridion mit sa tête dans ses mains, et ne s'expliqua pas
+davantage. Le lendemain, il reprit un entretien qui semblait lui plaire
+et le distraire de ses souffrances.
+
+--Fulgence! dit-il, que peut signifier ce mot, _passé_? et quelle action
+veut marquer ce verbe, _n'être plus_? Ne sont-ce pas là des idées créées
+par l'erreur de nos sens et l'impuissance de notre raison? Ce qui a été
+peut-il cesser d'être, et ce qui est peut-il n'avoir pas été de tout
+temps?
+
+--Est-ce à dire, maître, lui répliqua le simple Fulgence, que vous ne
+mourrez point, ou que je vous verrai encore après que vous ne serez
+plus?
+
+--Je ne serai plus et je serai encore, répondit le maître. Si tu ne
+cesses pas de m'aimer, tu me verras, tu me sentiras, tu m'entendras
+partout. Ma forme sera devant tes yeux, parce qu'elle restera gravée
+dans ton esprit; ma voix vibrera à ton oreille, parce qu'elle restera
+dans la mémoire de ton coeur: mon esprit se révélera encore à ton
+esprit, parce que ton âme me comprend et me possède. Et peut-être,
+ajouta-t-il avec une sorte d'enthousiasme et comme frappé d'une idée
+nouvelle, peut-être te dirai-je, après ma mort, ce que mon ignorance et
+la tienne nous ont empêchés de découvrir ensemble et de nous communiquer
+l'un à l'autre. Peut-être la pensée fécondera-t-elle la mienne;
+peut-être la semence laissée par moi dans ton âme fructifiera-t-elle,
+échauffée par ton souffle. Prie, prie! et ne pleure pas. Rappelle-toi
+que le jeune prophète Elisée demanda pour toute grâce au Seigneur qu'il
+mit sur lui une double part de l'esprit du prophète Elie, son maître.
+Nous sommes tous prophètes aujourd'hui, mon enfant. Nous cherchons tous
+la parole de vie et l'esprit de vérité.
+
+«Le dernier jour, l'abbé reçut les sacrements avec tout le calme et
+toute la dignité d'un homme qui accomplit un acte extérieur et qui
+l'accepte comme un symbole respectable. Il reçut tous les adieux de
+ses frères, leur donna sa dernière bénédiction, et, se tournant vers
+Fulgence, il lui dit tout bas au moment où celui-ci, le voyant si fort
+et si tranquille, espérait presque qu'une crise favorable s'opérait et
+que son ami allait lui être rendu:
+
+«Fais-les sortir, Fulgence; je veux être seul avec toi. Hâte-toi, je
+vais mourir.»
+
+«Fulgence, consterné, obéit; et quand il fut seul avec l'abbé, il lui
+demanda, en tremblant et on pleurant, d'où lui venait, dans un moment où
+il semblait si calme, la pensée que sa vie allait finir si vite.
+
+«Je me sens extraordinairement bien, en effet, répondit Spiridion, et,
+si je m'en rapportais au bien-être que j'éprouve dans mon corps et dans
+mon âme, je croirais volontiers que je ne fus jamais plus fort et mieux
+portant. Mais il est certain que je vais mourir; car j'ai vu tout à
+l'heure mon spectre qui me montrait le sablier, et qui me faisait signe
+de renvoyer tous ces témoins inutiles ou malveillants. Dis-moi où en est
+le sable.
+
+--O mon maître! plus d'à moitié écoulé dans le réceptacle.
+
+--C'est bien, mon enfant... Donne-moi l'écrit... place-le sur ma
+poitrine, et mets tout de suite le linceul autour de mes reins.»
+
+Fulgence obéit, le front baigné d'une sueur froide. L'abbé lui prit les
+mains, et lui dit encore:
+
+«Je ne m'en vais pas... Tous les éléments de mon être retournent à
+_Dieu_, et une partie de moi passe en toi.»
+
+Puis il ferma les yeux et se recueillit. Au bout d'une demi-heure, il
+les ouvrit, et dit:
+
+«Cet instant est ineffable; je ne fus jamais plus heureux... Fulgence,
+reste-t-il du sable?
+
+«Fulgence tourna ses yeux humides vers le sablier. Il ne restait plus
+que quelques grains dans le récipient. Emporté par un mouvement de
+douleur inexprimable, il serra convulsivement les deux mains de son
+maître, qui étaient enlacées aux siennes, et qu'il sentait se refroidir
+rapidement. L'abbé lui rendit son étreinte avec force, et sourit en lui
+disant: «_Voici l'heure!_»
+
+«En cet instant, Fulgence sentit une main pleine de chaleur se poser sur
+sa tête. Il se retourna brusquement, et vit debout derrière lui un homme
+en tout semblable à l'abbé, qui le regardait d'un air grave et paternel.
+Il reporta ses regards sur le mourant; ses mains s'étaient étendues, ses
+yeux étaient fermés. Il avait cessé de vivre de la vie des hommes.
+
+«Fulgence n'osa se retourner. Partagé entre la terreur et le désespoir,
+il colla son visage au bord du lit, et perdit connaissance pendant
+quelques instants. Mais bientôt, se rappelant le devoir qu'il avait à
+remplir, il reprit courage, et acheva d'ensevelir son maître bien-aimé
+dans le linceul. Il arrangea le manuscrit avec le plus grand soin, mit
+le crucifix dessus, suivant l'usage, et croisa les bras du cadavre sur
+la poitrine. A peine y furent-ils placés, qu'ils se roidirent comme
+l'acier, et il sembla à Fulgence que nul pouvoir humain n'eût pu
+arracher le livre à ce corps privé de vie.
+
+«Il ne le quitta pas une seule minute, et le porta lui-même, avec
+trois autres novices, dans l'église. Là, il se prosterna auprès de
+son catafalque, et y resta sans prendre aucun aliment ni goûter aucun
+sommeil, jusqu'à ce qu'il eût de ses mains soudé le cercueil et qu'il
+eût vu de ses yeux sceller la pierre du caveau. Quand ce fui fait, il
+se prosterna sur cette dalle, et l'arrosa de larmes amères. Alors il
+entendit une voix qui lui dit à l'oreille: «T'ai-je donc quitté?» Il
+n'osa pas regarder auprès de lui. Il ferma les yeux pour ne rien voir.
+Mais la voix qu'il avait entendue était bien celle de son ami. Les
+chants funèbres résonnaient encore sous la voûte du temple, et le
+cortège des moines défilait lentement.
+
+«Là, poursuivit Alexis après s'être un peu reposé, cessent pour moi les
+intimes révélations de Fulgence.» Lorsqu'il me raconta ces choses, il
+crut devoir ne me rien cacher de la vie et de la mort de son maître;
+mais, soit scrupule de chrétien, soit une sorte de confusion et de
+repentir envers la mémoire de Spiridion, il ne voulut point me raconter
+ce qui s'était passé depuis entre lui et l'ombre assidue à le visiter.
+J'ai la certitude intime qu'il eut de nombreuses apparitions dans les
+premiers temps; mais la crainte qu'elles lui causaient et les efforts
+qu'il faisait pour s'y soustraire les rendirent de plus en plus rares et
+confuses. Fulgence était un caractère flottant, une conscience timorée.
+Quand il eut perdu son maître, le charme de sa présence continuelle
+n'agissant plus sur lui, il fut effrayé de tout ce qu'il avait entendu,
+et peut-être de ce qu'il avait fait en inhumant le livre. Personne mieux
+que lui ne savait combien l'accusation de magie était indigne de la
+haute sagesse et de la puissante raison de l'abbé. Néanmoins, à force
+d'entendre dire, après la mort de celui-ci, qu'il s'était adonné à cet
+art détestable et qu'il avait eu commerce avec les démons, Fulgence,
+épouvanté des choses surnaturelles qu'il avait vues, et de celles qui,
+sans doute, se passaient encore en lui, chercha dans l'observance
+scrupuleuse de ses devoirs de chrétien un refuge contre la lumière qui
+éblouissait sa faible vue. Ce qu'il faut admirer dans cet homme généreux
+et droit, c'est qu'il trouva dans son coeur la force qui manquait à
+son esprit, et qu'il ne trahit jamais, même au sein des investigations
+menaçantes ou perfides du confessionnal, aucun des secrets de son
+maître. L'existence du manuscrit demeura ignorée, et, à l'heure de
+sa mort, il exécuta fidèlement la volonté suprême de Spiridion en me
+confiant ce que je viens de te confier.
+
+«Spiridion avait érigé en statut particulier de notre abbaye, que tout
+religieux atteint d'une maladie grave, serait en droit de réclamer,
+outre les soins de l'infirmier ordinaire, ceux d'un novice ou d'un
+religieux à son choix. L'abbé avait institué ce règlement peu de
+jours avant sa mort, en reconnaissance des consolations dont Fulgence
+entourait son agonie, afin que ce même Fulgens et les autres religieux
+eussent, dans leur dernière épreuve, ces secours et ces consolations
+de l'amitié, que rien ne peut remplacer. Fulgence étant donc tombé en
+paralysie, je fus mandé auprès de lui. Le choix qu'il faisait de moi
+en cette occurrence eut lieu de me surprendre; car je le connaissais à
+peine, et il n'avait jamais semblé me distinguer, tandis qu'il était
+sans cesse entouré de fervents disciples et d'amis empressés. Objet des
+persécutions et des méfiances de l'ordre durant les années qui suivirent
+la mort de l'abbé, il avait fini par faire sa paix à force de douceur
+et de bonté. De guerre lasse, on avait cessé de lui demander compte des
+écrits hérétiques qu'on soupçonnait être sortis de la plume d'Hébronius,
+et on se persuadait qu'il les avait brûlés. Les conjectures sur le grand
+oeuvre étaient passées de mode depuis que l'esprit du XVIIIe siècle
+s'était infiltré dans nos murs. Nous avions au moins dix bons pères
+philosophes qui lisaient Voltaire et Rousseau en cachette, et qui
+poussaient l'_esprit fort_ jusqu'à rompre le jeûne et soupirer après
+le mariage. Il n'y avait plus que le portier du couvent, vieillard
+de quatre-vingts ans, contemporain du père Fulgence, qui mêlât les
+superstitions du passé à l'orgueil du présent. Il parlait du vieux temps
+avec admiration, de l'abbé Spiridion avec un sourire mystérieux, et de
+Fulgence lui-même avec une sorte de mépris, comme d'un ignorant et d'un
+paresseux qui eût pu faire part de son secret et enrichir le couvent,
+mais qui avait peur du diable et faisait niaisement son salut. Cependant
+il y avait encore de mon temps plusieurs jeunes cerveaux que la vie
+et la mort d'Hébronius tourmentaient comme un problème. J'étais de ce
+nombre; mais je dois dire que, si le sort de cette grande âme dans
+l'autre vie m'inspirait quelque inquiétude, je ne partageais aucune des
+imbéciles terreurs de ceux qui n'osaient prier pour elle, de peur de
+la voir apparaître. Une superstition, qui durera tant qu'il y aura des
+couvents, condamnait son spectre à errer sur la terre jusqu'à ce que
+les portes du purgatoire tombassent tout à fait devant son repentir où
+devant les supplications des hommes. Mais, comme, selon les moines,
+il est de la nature des spectres de s'acharner après les vivants qui
+veulent bien s'occuper d'eux, pour en obtenir toujours plus de messes
+et de prières, chacun se gardait bien de prononcer son nom dans les
+commémorations particulières.
+
+«Pour moi, j'avais souvent réfléchi aux choses étranges qu'on racontait
+au noviciat sur les anciennes apparitions de l'abbé Spiridion. Aucun
+novice de mon temps ne pouvait affirmer avoir vu ou entendu l'_Esprit_;
+mais certaines traditions s'étaient perpétuées dans cette école avec
+les commentaires de l'ignorance et de la peur, éléments ordinaires de
+l'éducation monacale. Les anciens, qui se piquaient d'être éclairés,
+riaient de ces traditions, sans avouer qu'ils les avaient accréditées
+eux-mêmes dans leur jeunesse. Pour moi, je les écoutais avec avidité,
+mon imagination se plaisant à la poésie de ces récits merveilleux, et ma
+raison ne cherchant point à les commenter. J'aimais surtout une certaine
+histoire que je veux te rapporter.
+
+«Pendant les dernières années de l'abbé Spiridion, il avait pris
+l'habitude de marcher à grands pas dans la longue salle du chapitre
+depuis midi jusqu'à une heure. C'était là toute la récréation qu'il se
+permettait, et encore la consacrait-il aux pensées les plus graves
+et les plus sombres; car, si on venait l'interrompre au milieu de sa
+promenade, il se livrait à de violents accès de colère. Aussi les
+novices qui avaient quelque grâce à lui demander se tenaient-ils dans la
+galerie du cloître contiguë à celle du chapitre, et là ils attendaient,
+tout tremblants, que le coup d'une heure sonnât; l'abbé, scrupuleusement
+régulier dans la distribution de sa journée, n'accordait jamais une
+minute de plus ni de moins à sa promenade. Quelques jours après sa mort,
+l'abbé Déodatus, son successeur, étant entré un peu après midi dans la
+salle du chapitre, en sortit, au bout de quelques instants, pâle comme
+la mort, et tomba évanoui dans les bras de plusieurs frères qui se
+trouvaient dans la galerie. Jamais il ne voulut dire la cause de sa
+terreur ni raconter ce qu'il avait vu dans la salle. Aucun religieux
+n'osa plus y pénétrer à cette heure-là, et la peur s'empara de tous les
+novices au point qu'on passait la nuit en prières dans les dortoirs,
+et que plusieurs de ces jeunes gens tombèrent malades. Cependant
+la curiosité étant plus forte encore que la frayeur, il y en eut
+quelques-uns d'assez hardis pour se tenir dans la galerie à l'heure
+fatale. Cette galerie est, tu le sais, plus basse de quelques pieds que
+le sol de la salle du chapitre. Les cinq grandes fenêtres en ogive de
+la salle donnent donc sur la galerie, et à cette époque elles étaient,
+comme aujourd'hui, garnies de grands rideaux de serge rouge constamment
+baissés sur cette face du bâtiment. Quels furent la surprise et l'effroi
+de ces novices lorsqu'ils virent passer sur les rideaux la grande ombre
+de l'abbé Spiridion, bien reconnaissable à la silhouette de sa belle
+chevelure! En même temps qu'on voyait passer et repasser cette ombre,
+on entendait le bruit égal et rapide de ses pas. Tout le couvent voulut
+être témoin de ce prodige, et les esprits forts, car dès ce temps-là il
+y en avait quelques-uns, prétendaient que c'était Fulgence ou quelque
+autre des anciens favoris de l'abbé qui se promenait de la sorte. Mais
+l'étonnement des incrédules fut grand lorsqu'ils purent s'assurer que
+toute la communauté, sans en excepter un seul religieux, novice ou
+serviteur, était rassemblée sur la galerie, tandis que l'ombre marchait
+toujours et que le plancher de la salle craquait sous ses pieds comme à
+l'ordinaire.
+
+[Illustration: Tenant toujours d'une main son démon terrassé...]
+
+«Cela dura plus d'un an. A force de messes et de prières, on satisfit,
+dit-on, cette âme en peine, et le premier anniversaire de la mort
+d'Hébronius vit cesser le prodige. Cependant une autre année s'écoula
+encore sans que personne osât entrer dans la salle à l'heure maudite.
+Comme on donne à chaque chose un nom de convention dans les couvents,
+on avait nommé cette heure le _Miserere_, parce que, pendant l'année
+qu'avait duré la promenade du revenant, plusieurs novices, désignés à
+tour de rôle par les supérieurs, avaient été tenus d'aller réciter le
+_Miserere_ dans la galerie. Quand cette apparition eut cessé et qu'on se
+fut familiarisé de nouveau avec les lieux hantés par l'esprit, on disait
+qu'à l'heure de midi, au moment où le soleil passait sur la figure du
+portrait d'Hébronius, on voyait ses yeux s'animer et paraître en tout
+semblables à des yeux humains.
+
+«Cette légende ne m'avait jamais trouvé railleur et superbe. Je prenais
+un singulier plaisir à l'entendre raconter; et longtemps avant l'époque
+où je connus intimement Fulgence, je m'étais intéressé à ce savant abbé,
+dont l'âme agitée n'avait peut-être pu encore entrer dans le repos
+céleste, faute d'avoir trouvé des amis assez courageux ou des chrétiens
+assez fervents pour demander et obtenir sa grâce. Dans toute la naïveté
+de ma foi, je m'étais posé comme l'avocat de Spiridion auprès du
+tribunal de Dieu, et tous les soirs, avant de m'endormir, je récitais
+avec onction un _De profondis_ pour lui. Bien qu'il fût mort une
+quarantaine d'années avant ma naissance, soit que j'aimasse la grandeur
+de ce caractère dont on rapportait mille traits remarquables, soit
+qu'il y eût en moi quelque chose comme une prédestination à devenir
+son héritier, je me sentais ému d'une vive sympathie et d'une sorte de
+tendresse pieuse en songeant à lui. J'avais horreur de l'hérésie, et
+je le plaignais si vivement d'avoir donné dans cette erreur que je ne
+pouvais souffrir qu'on parlât devant moi de ses dernières années.
+
+[Illustration: Lorsqu'ils virent passer sur les rideaux la grande ombre
+de l'abbé...]
+
+«Néanmoins la prudence me défendait d'avouer cette sympathie.
+L'inquisition exercée sans cesse par les supérieurs eût incriminé la
+pureté de mes sentiments. Le choix que Fulgence fit de moi pour son ami
+et son consolateur eut lieu de me surprendre autant qu'il surprit les
+autres. Quelques-uns en furent blessés, mais personne ne songea à m'en
+faire un crime; car je ne l'avais pas cherché, et on n'en conçut point
+de méfiance. J'étais alors aussi fervent catholique qu'il est possible
+de l'être, et même ma dévotion avait un caractère d'orthodoxie farouche
+qui m'assurait, sinon la bienveillance, du moins la considération des
+supérieurs. Il y avait déjà quatre ans que j'avais fait profession,
+et cette _ferveur de novice_, qui est devenue un terme proverbial, ne
+s'était pas encore démentie. J'aimais la religion catholique avec une
+sorte de transport; elle me semblait une arche sainte à l'abri de
+laquelle je pourrais dormir toute ma vie en sûreté contre les flots et
+les orages de mes passions; car je sentais fermenter en moi une force
+capable de briser comme le verre tous les raisonnements de la sagesse;
+et les idées que renferme ce mot, _mystère_, étaient les seuls qui
+pussent m'enchaîner, parce qu'elles seules pouvaient gouverner ou du
+moins endormir mon imagination. Je me plaisais à exalter la puissance
+de cette révélation divine qui coupe court à toutes les controverses et
+promet, en revanche de la soumission de l'esprit, les éternelles joies
+de l'âme. Combien je la trouvais préférable à ces philosophies profanes
+qui cherchent vainement le bonheur dans un monde éphémère, et qui
+ne peuvent, après avoir lâché la bride aux instincts de la matière,
+reprendre le moindre empire durable sur eux par le raisonnement! J'étais
+chargé de presque toutes les instructions scolastiques, et je professais
+la théologie en apôtre exalté, faisant servir tout l'esprit de
+discussion et d'examen qui étaient en moi à démontrer l'excellence d'une
+foi qui proscrivait l'un et l'autre.
+
+«Je semblais donc l'homme le moins propre à recevoir les confidences de
+l'ami d'Hébronius. Mais un seul acte de ma vie avait révélé naguère
+au vieux Fulgence quel fonds on pouvait faire sur la fermeté de mon
+caractère. Un novice m'avait confié une faute que je l'avais engagé à
+confesser. Il ne l'avait pas fait, et la faute ayant été découverte
+ainsi que la confidence que j'avais reçue, on taxait presque mon silence
+de complicité. On voulait pour m'absoudre que je fisse de plus amples
+révélations, et que je complétasse, par la délation, l'accusation portée
+contre ce jeune homme. J'aimai mieux me laisser charger que de le
+charger lui-même. Il confessa toute la vérité, et je fus disculpé. Mais
+on me fit un grand crime de ma résistance, et le Prieur m'adressa des
+reproches publics dans les termes les plus blessants pour l'orgueil
+irritable qui couvait dans mon sein. Il m'imposa une rude pénitence;
+puis, voyant la surprise et la consternation que cet arrêt sévère
+répandait sur le visage des novices tremblants autour de moi, il ajouta:
+
+«--Nous avons regret à punir avec la rigueur de la justice un homme
+aussi régulier dans ses moeurs et aussi attaché à ses devoirs que vous
+l'avez été jusqu'à ce jour. Nous aimerions à pardonner cette faute, la
+première de votre vie religieuse qui nous ait offert de la gravité. Nous
+le ferions avec joie, si vous montriez assez de confiance en nous
+pour vous humilier devant notre paternelle autorité, et si, tout en
+reconnaissant vos torts, vous preniez l'engagement solennel de ne jamais
+retomber dans une telle résistance, en faveur des profanes maximes d'une
+mondaine loyauté.
+
+«--Mon père, répondis-je, j'ai sans doute commis une grande faute,
+puisque vous condamnez ma conduite; mais Dieu réprouve les voeux
+téméraires, et quand nous faisons un ferme propos de ne plus l'offenser,
+ce n'est point par des serments, mais par d'humbles voeux et d'ardentes
+prières que nous obtenons son assistance future. Nous ne saurions
+tromper sa clairvoyance, et il se rirait de notre faiblesse et de notre
+présomption. Je ne puis donc m'engager à ce que vous me demandez.»
+
+«Ce langage n'était pas celui de l'Église, et, à mon insu, un instant
+d'indignation venait de tracer en moi une ligne de démarcation entre
+l'autorité de la foi et l'application de cette autorité entre les
+mains des hommes. Le Prieur n'était pas de force à s'engager dans une
+discussion avec moi. Il prit un air d'hypocrite compassion, et me dit
+d'un ton affligé qui déguisait mal son dépit:
+
+«--Je serai forcé de confirmer ma sentence, puisque vous ne vous sentez
+pas la force de me rassurer à l'avenir sur une seconde faute de ce
+genre.
+
+«--Mon père, répondis-je, je ferai double pénitence pour celle-ci.»
+
+«Je la lis en effet; je prolongeai tellement mes macérations qu'on fut
+forcé de les faire cesser. Sans m'en douter, ou du moins sans l'avoir
+prévu, j'allumai de profonds ressentiments, et j'excitai de vives
+alarmes dans l'esprit des supérieurs par l'orgueil d'une expiation
+qui désormais me déclarait invulnérable aux atteintes des châtiments
+extérieurs. Fulgence fut vivement frappé du caractère inattendu que
+cette conduite, de ma part, révélait aux autres et à moi-même. Il lui
+échappa de dire que, du temps de l'abbé Spiridion, _de telle choses ne
+ne seraient point passées_.
+
+«Ces paroles me frappèrent à mon tour, et je lui en demandai
+l'explication un jour que je me trouvai seul avec lui.
+
+«--Ces paroles signifient deux choses, me répondit-il: d'abord, que
+jamais l'abbé Spiridion n'eût cherché à arracher de la bouche d'un ami
+le secret d'un ami; ensuite, que, si quelqu'un l'eût osé tenter, il eût
+puni la tentative et récompensé la résistance.»
+
+«Je fus fort surpris de cet instant d'abandon, le seul peut-être auquel
+Fulgence se fût livré depuis bien des années. Très-peu de temps après
+il tomba en paralysie, et me fit venir près de lui. Il me parut d'abord
+très-gêné avec moi, et j'attendais vainement qu'il m'expliquât par quel
+hasard il m'avait choisi. Mais, voyant qu'il ne le faisait pas, je
+sentis ce qu'il y aurait eu d'indélicat à le lui demander, et je
+m'efforçai de lui montrer que j'étais reconnaissant et honoré de la
+préférence qu'il m'accordait. Il me sut gré de lui épargner toute
+explication, et nos relations s'établirent sur un pied de tendre
+intimité et de dévoûment filial. Cependant la confiance eut peine à
+venir, quoique nous parlassions beaucoup ensemble et avec une apparence
+d'abandon. Le bon vieillard semblait avoir besoin de raconter ses jeunes
+années, et de faire partager à un autre l'enthousiasme qu'il avait pour
+son bien-aimé maître Spiridion. Je l'écoutais avec plaisir, éloigné que
+j'étais de concevoir aucune inquiétude pour ma foi; et bientôt je pris
+tant d'intérêt à ce sujet que, lorsqu'il s'en écartait, je l'y ramenais
+de moi-même. J'aurais bien, à cause des travaux inconnus qui avaient
+rempli les dernières années de l'abbé, gardé contre lui une sorte
+de méfiance, si les détails de sa vie m'eussent été transmis par un
+catholique moins régulier que Fulgence; mais de celui-ci rien ne m'était
+suspect, et, à mesure que par lui je me mis à connaître Spiridion, je me
+laissai aller à la sympathie étrange et toute-puissante que m'inspirait
+le caractère de l'homme sans m'alarmer des opinions finales du
+théologien. Cette sincérité vigoureuse et cette justice rigide qu'il
+avait apportées dans tous les actes de sa vie faisaient vibrer en moi
+des cordes jusque là muettes. Enfin j'arrivai à chérir ce mort illustre
+comme un ami vivant. Fulgence parlait de lui et des choses écoulées
+depuis soixante ans comme s'ils eussent été d'hier; le charme et la
+vérité de ses tableaux étaient tels pour moi que je finissais par croire
+à la présence du maître ou à son retour prochain au milieu de nous. Je
+restais parfois longtemps sous l'empire de cette illusion; et quand elle
+s'évanouissait, quand je revenais au sentiment de la réalité, je me
+sentais saisi d'une véritable tristesse, et je m'affligeais de mon
+erreur perdue avec une naïveté qui faisait sourire et pleurer à la fois
+le bon Fulgence.
+
+«Malgré la résignation patiente avec laquelle ce digne religieux
+supportait son infirmité toujours croissante, malgré l'enjouement et
+l'expansion que ma présence lui apportait, il était facile de voir qu'un
+chagrin lent et profond l'avait rongé toute sa vie; et plus ses jours
+déclinaient vers la tombe, plus ce chagrin mystérieux semblait lui
+peser. Enfin, sa mort étant proche, il m'ouvrit tout à fait son âme et
+me dit qu'il m'avait jugé seul capable de recevoir un secret de cette
+importance, à cause de la fermeté de mes principes et de celle de mon
+caractère. L'une devait m'empêcher, selon lui, de m'égarer dans les
+abîmes de l'hérésie, l'autre me préserverait de jamais trahir le secret
+du livre. Il désirait que je ne prisse point connaissance de ce livre;
+mais il ajoutait, selon l'esprit du maître, que, si je venais à perdre
+la foi et à tomber dans l'athéisme, le livre, quoique entaché peut-être
+d'hérésie, devait certainement me ramener à la croyance de la Divinité
+et des points fondamentaux de la vraie religion. Sous ce rapport,
+c'était un trésor qu'il ne fallait pas laisser à jamais enfoui; et
+Fulgence me fit jurer, au cas où je n'aurais jamais besoin d'y recourir,
+de ne point emporter se secret dans la tombe et de le confier à quelque
+ami éprouvé avant de mourir. Il y eut beaucoup d'embarras et de
+contradictions dans les aveux du bon religieux. Il semblait qu'il y
+eût en lui deux consciences, l'une tourmentée par les devoirs et les
+engagements de l'amitié, l'autre par les terreurs de l'enfer. Son
+trouble excita en moi une tendre compassion, et je ne songeai pas à
+porter de sévères jugements sur sa conduite, en un moment si solennel et
+si douloureux. D'autre part, je commençais à me trouver moi-même dans la
+même situation que lui. Catholique et hérétique à la fois, d'une main
+j'invoquais l'autorité de l'Église romaine, de l'autre je plongeais
+dans la tombe de Spiridion pour y chercher ou du moins pour y protéger
+l'esprit de révolte et d'examen. Je compris bien les souffrances du
+moribond Fulgence, et je lui cachai celles qui s'emparaient de moi. Il
+s'était soutenu vigoureux d'esprit tant que l'urgence de ses aveux avait
+été aux prises avec les scrupules de sa dévotion. A peine eut-il mis fin
+à ses agitations qu'il commença à baisser: sa mémoire s'affaiblit, et
+bientôt il sembla avoir complètement oublié jusqu'au nom de son ami.
+Durant les heures de la fièvre, il était livré aux plus minutieuses
+pratiques de dévotion, et je n'étais occupé qu'à lui réciter des prières
+et à lui lire des psaumes. Il s'endormait un rosaire entre les doigts,
+et s'éveillait en murmurant: _Miserere nobis_. On eût dit qu'il voulait
+expier à force de puérilités la coûteuse énergie qu'il avait déployée en
+exécutant la volonté dernière de son ami. Ce spectacle m'affligea.--A
+quoi sert toute une vie de soumission et d'aveuglement, pensai-je, s'il
+faut à quatre-vingts ans mourir dans l'épouvante? Comment mourront les
+athées et les débauchés si les saints descendent dans la tombe pâles de
+terreur et manquant de confiance eu la justice de Dieu?
+
+«Une nuit Fulgence, en proie à un redoublement de fièvre, fut agité de
+rêves pénibles. Il me pria de m'asseoir près de son lit et de rester
+éveillé afin de réveiller lui-même s'il venait à s'endormir. A chaque
+instant il croyait voir un spectre approcher de lui; mais il avouait
+ensuite qu'il ne le voyait point, et que la peur seule de le voir
+l'aidait passer devant ses yeux des images flottantes et des formes
+confuses. Il faisait un beau clair de lune, et cette circonstance
+l'effrayait particulièrement. C'est alors que, dévoré d'une curiosité
+égoïste, je lui arrachai l'aveu des apparitions qu'il avait eues. Mais
+cet aveu fut très incomplet; sa tête s'égarait à chaque instant. Tout
+ce que je pus savoir, c'est que le spectre avait cessé de le visiter
+pendant plus de cinquante ans. C'était environ un an avant cette
+maladie, sous laquelle il succombait, que l'apparition était revenue. A
+l'heure de la nuit où la lune entrait dans son plein, il s'éveillait et
+voyait l'abbé assis près de lui. Celui-ci ne lui parlait point, mais il
+le regardait d'un air triste et sévère, comme pour lui reprocher son
+oubli et lui rappeler ses promesses. Fulgence en avait conclu que son
+heure était proche; et, cherchant autour de lui à qui il pourrait
+transmettre le secret, il avait remarqué que j'étais le seul homme
+sur lequel il put compter. Il n'avait voulu me faire aucune ouverture
+préalable, afin ne point attirer sur nos relations l'attention des
+supérieurs et de ne point m'exposer par la suite à des persécutions.
+
+«La nuit se passa sans que le spectre apparût à Fulgence. Quand il vit
+le matin blanchir l'horizon, il secoua tristement la tête en disant:
+
+«--C'est fini, il ne viendra plus. Il ne venait que pour me tourmenter
+lorsqu'il était mécontent de moi, et maintenant que j'ai fait sa volonté
+il m'abandonne! O maître, ô maître, j'ai pourtant exposé pour vous mon
+salut éternel, et peut-être suis-je damné à jamais pour vous avoir aimé
+plus que moi-même!»
+
+«Ce dernier élan d'une affection plus forte que la peur m'attendrit
+profondément. Quel était donc cet homme qui soixante ans après sa mort
+inspirait une telle épouvante, de tels dévouements et de si tendres
+regrets? Fulgence s'endormit et se réveilla vers midi.
+
+«--C'en est fait, me dit-il, je sens la vie qui de minute en minute
+se retire de moi..Mon cher frère, je voudrais recevoir les derniers
+sacrements. Allez vite assembler nos frères et demander qu'on vienne
+m'administrer. Hélas! ajouta-t-il d'un air préoccupé, je mourrai donc
+sans savoir si son âme a fait sa paix avec la mienne! J'ai dormi
+profondément; je n'ai point entendu sa voix pendant mon sommeil. Ah!
+il aimait son livre mieux que moi! Je le savais bien! je le lui dirais
+quand il était parmi nous:--Maître, toute votre affection réside dans
+votre intelligence, et votre coeur n'a rien pour nous. C'est l'histoire
+des hommes forts et des hommes faibles. Quand l'esprit des forts est
+content de nous, ils condescendent à nous rechercher; mais nous autres,
+que nous approuvions ou non les spéculations de leur esprit, notre coeur
+leur reste indissolublement attaché.
+
+«--Pere Fulgence, ne dites pas cela, m'écriai-je en le serrant dans mes
+bras par un élan involontaire et sans songer à me faire l'application
+d'un reproche qui ne s'adressait pas à moi. Ce serait la première,
+la seule hérésie de votre vie. Les hommes vraiment forts aiment
+passionnément, et c'est parce que vous êtes un de ces hommes que vous
+avez tant aimé. Prenez courage à cette heure suprême. Si vous avez péché
+contre la science de l'Eglise en restant fidèle à l'amitié, Dieu vous
+absoudra, parce qu'il préfère l'amour à l'intelligence.
+
+«--Ah! tu parles comme parlait mon maître, s'écria Fulgence. Voici la
+première parole selon mon coeur que j'aie entendue depuis soixante
+ans. Sois béni, mon fils. Je te répéterai la bénédiction de Spiridion:
+«Veuille le Tout-Puissant donner à tes vieux jours un ami fidèle et
+tendre comme tu l'as été pour moi!»
+
+«Il reçut les sacrements avec une grande ferveur. Toute la communauté
+assistait à son agonie. Ceux des religieux que ne pouvait contenir sa
+cellule étaient agenouillés sur deux rangs dans la galerie, depuis sa
+porte jusqu'au grand escalier qu'on apercevait au fond. Tout à coup
+Fulgence, qui semblait expirer dans une muette béatitude, se ranima,
+et, m'attirant vers lui, me dit à l'oreille:--_Il vient, il monte
+l'escalier; va au devant de lui_. Ne comprenant rien à cet ordre, mais
+obéissant avec cet aveuglement que les moribonds ont droit d'exiger, je
+sortis doucement, et, sans troubler le recueillement des religieux, je
+franchis le seuil et portai mes regards sur cette vaste profondeur
+de l'escalier voûté, où nageait en cet instant la vapeur embrasée du
+soleil. Les novices, placés toujours derrière les profès, étaient à
+genoux de chaque côté des rampes. Je vis alors un homme qui montait
+les degrés et qui s'approchait vivement. Sa démarche était légère et
+majestueuse à la fois, comme l'est celle d'un homme actif et revêtu
+d'autorité. A sa haute taille pleine d'élégance, à sa chevelure
+blonde et rayonnante, à son costume du temps passé, je le reconnus
+sur-le-champ. Il était en tout conforme à la description que Fulgence
+m'en avait faite tant de fois. Il traversa les deux rangées de moines,
+qui récitaient à voix basse les litanies des Saints, sans que personne
+s'aperçût de sa présence, quoiqu'elle fût visible pour moi comme la
+lumière du jour, et que le bruit de ses pas rapides et cadences frappât
+mon oreille.
+
+«Il entra dans la cellule. Au moment où il passa près de moi, je tombai
+sur mes genoux. Sans s'arrêter, il tourna la tête vers moi et me regarda
+fixement. Je continuai à le suivre des yeux. Il s'approcha du lit, prit
+la main de Fulgence, et s'assit auprès de lui. Fulgence ne bougea pas.
+Sa main resta immobile et pendante dans celle du maître; sa bouche était
+entr'ouverte, ses yeux fixes et sans regard. Pendant tout le temps que
+durèrent les litanies, l'apparition demeura immobile, toujours penchée
+sur le corps de Fulgence. Au moment où elles furent achevées, celui-ci
+se dressa sur son séant, et, serrant convulsivement la main qui tenait
+la sienne, il cria d'une voix forte: «_Sancte Spiridion, ora pro
+nobis_,» et retomba mort. Le fantôme disparut en même temps. Je regardai
+autour de moi pour voir l'effet qu'avait produit cette scène sur les
+autres assistants: au calme qui régnait sur tous les visages, je
+reconnus que l'esprit n'avait été visible que pour moi seul.
+
+«Vingt-quatre heures après on descendit le corps de Fulgence au sein de
+la terre. Je fus un des quatre religieux désignés pour le porter au fond
+du caveau destiné à son dernier sommeil. Ce caveau est situé au transept
+de notre église. Tu as vu souvent la pierre longue et étroite qui en
+marque le centre et qui porte cette étrange inscription: «_Hic est
+veritas_.»
+
+--Cette inscription, dis-je en interrompant le père Alexis, a souvent
+distrait mes regards et occupé ma pensée pendant la prière. Malgré moi,
+je cherchais à pénétrer le sens d'une devise qui me paraissait opposée
+à l'esprit du christianisme. Comment, me disais-je, la vérité
+pourrait-elle être enfouie dans un sépulcre? Quels enseignements les
+vivants peuvent-ils demander à la poussière des cadavres? N'est-ce pas
+vers le ciel que nos regards doivent se tourner dès que l'étincelle de
+la vie a quitté notre chair mortelle, et que l'âme a brisé ses liens?
+
+--Maintenant, répondit Alexis, tu peux comprendre le sens mystérieux de
+cette épitaphe. Spiridion, dans son enthousiasme pour Bossuet, l'avait
+fait inscrire, ainsi que tu l'as vu, au dos du livre que le peintre de
+son portrait lui plaça dans la main. Plus tard, lorsqu'il eut dans son
+inaltérable bonne foi, changé une dernière fois d'opinion, voulant, en
+face des variations de son esprit, témoigner de la constance de son
+coeur, il résolut de garder sa devise, et, à sa mort, il exigea qu'elle
+fût gravée sur sa tombe. Noble jalousie d'un vaillant esprit que rien ne
+peut séparer de sa conquête et qui demande à dormir dans sa tombe avec
+la vérité qu'il a gagnée, comme le guerrier avec le trophée de sa
+victoire! Les moines ne comprirent pas que cette protestation du mourant
+ne se rapportait plus à la doctrine de Bossuet; quelques-uns méditèrent
+avec méfiance sur la portée de ces trois mots; nul n'osa cependant y
+porter une main profane, tant était grand le respect mêlé de crainte que
+l'abbé inspirait jusque dans son tombeau.
+
+«Le jour des obsèques de Fulgence, cette dalle fut levée, et nous
+descendîmes l'escalier du caveau; car une place avait été conservée pour
+l'ami de Spiridion à côté de celle même où il reposait. Telle avait été
+la dernière volonté du maître. Le cercueil de chêne que nous portions
+était fort lourd; l'escalier roide et glissant; les frères qui
+m'aidaient, des adolescents débiles, troublés peut-être par la lugubre
+solennité qu'ils accomplissaient. La torche tremblait dans la main du
+moine qui marchait en avant. Le pied manqua à un des porteurs; il
+roula en laissant échapper un cri, auquel les cris de ses compagnons
+répondirent. La torche tomba des mains du guide, et, à demi éteinte, ne
+répandit plus sur les objets qu'une lumière incertaine, de plus en plus
+sinistre. L'horreur de cet instant fut extrême pour des jeunes gens
+timides, élevés dans les superstitions d'une foi grossière, et prévenus
+contre la mémoire de l'abbé par les imputations absurdes qui circulaient
+encore contre lui dans le cloître. Ils croyaient sans doute que le
+spectre de Spiridion allait se dresser devant eux, ou que l'esprit
+malin, réveillé par ces saintes ablutions, allait s'exhaler en flammes
+livides de la fosse ténébreuse.
+
+«Quant à moi, plus robuste de corps ou plus ferme d'esprit, je
+ressentais une vive émotion, mais nulle terreur ne s'y mêlait, et
+c'était avec une sorte de vénération joyeuse que j'approchais des
+reliques d'un grand homme. Lorsque mon compagnon tomba, je retins à moi
+seul la dépouille respectable de mon maître; mais les deux autres qui
+marchaient derrière nous s'étant laissé choir aussi, je fus entraîné par
+la secousse imprimée au fardeau, et j'allai tomber avec le cercueil de
+Fulgence sur le cercueil de Spiridion. Je me relevai aussitôt; mais en
+appuyant ma main sur le sarcophage de plomb qui contenait les restes
+de l'abbé, je fus surpris de sentir, au lieu du froid métallique, une
+chaleur qui semblait tenir de la vie. Peut être était-ce le sang
+d'une légère blessure que je venais de me faire à la tête, et dont le
+sarcophage avait reçu quelques gouttes. Dans le premier moment, je
+ne m'aperçus point de cette blessure, et, transporté d'une sympathie
+étrange, inconcevable, j'embrassai ce sépulcre avec le même transport
+que si j'eusse senti tressaillir contre mon sein palpitant les ossements
+desséchés de mon père. Je me relevai à la hâte en voyant qu'un autre
+moine, survenant au milieu de cette scène de terreur, avait ramassé la
+torche.
+
+«Je ne me rappelle pas sans une sorte de honte les pensées qui
+m'absorbèrent la nuit qui suivit les obsèques de Fulgence, tandis que je
+méditais agenouillé sur sa pierre tumulaire. Le souvenir de Spiridion
+m'était sans cesse présent: ébloui par le prestige de son audace
+intellectuelle et de cette puissance merveilleuse dont l'influence lui
+avait survécu si longtemps, je me sentis tout à coup possédé d'un
+ardent désir de marcher sur ses traces. La jeunesse est orgueilleuse et
+téméraire, et les enfants croient qu'ils n'ont qu'à ouvrir les mains
+pour saisir les sceptres qu'ont portés les morts. Je me voyais déjà abbé
+au couvent, comme Spiridion, maître de son livre, éblouissant le monde
+entier par ma science et ma sagesse. Je ne savais pas quelle était sa
+doctrine mais, quelle qu'elle fût, je l'acceptais d'avance, comme émanée
+de la plus forte tête de son siècle. Enthousiasmé par ses idées, je
+me relevai instinctivement pour aller m'emparer du livre, et déjà je
+cherchais les moyens de soulever la pierre; mais, au moment d'y porter
+les mains je me sentis arrêter tout d'un coup par la pensée d'un
+sacrilège, et tous mes scrupules religieux, un instant écartés,
+revinrent m'assaillir en même temps. Je sorti de l'église à la fois
+charmé, tourmenté, épouvanté. L'orgueil humain et la soumission
+chrétienne étaient aux prises en moi, je ne savais encore lequel
+triompherait mais il me sembla que le sentiment qui avait, en une heure,
+pris autant de force que l'autre en dix ans, aurait bien de la peine
+à succomber. Cette lutte intérieure dura plusieurs jours. Enfin mon
+intelligence vint au secours de l'orgueil et décida la victoire. La foi
+s'enfuit devant la raison, comme l'obéissance fuyait devant l'ambition.
+
+«Ce ne fut point tout d'un coup cependant, et de parti délibéré, que
+j'abjurai la foi catholique. Lorsque j'acordai à mon esprit le droit
+d'examiner sa croyance, étais encore tellement attaché à cette croyance
+affaiblie que je me flattais de la retremper au creuset de l'étude et
+de la méditation. Si elle devait s'écrouler au premier choc de
+l'intelligence, me disais-je, elle serait un bien pauvre et bien fragile
+édifice. La loi qui prescrit d'abaiser l'entendement devant les mystères
+a dû être promulguée pour les cerveaux faibles. Ces mystères divins
+ne peuvent être que de sublimes figures dont le sens trop vaste
+épouvanterait et briserait les cerveaux étroits. Mais Dieu aurait-il
+donné à l'intelligence sublime de l'homme, émanée de lui-même, les
+ténèbres pour domaine et la peur pour guide? Non, ce serait outrager
+Dieu, et la lettre a dû être aux prophètes aussi claire que l'esprit.
+Pourquoi l'âme qui se sent détachée de la terre et ardente à voler vers
+les hautes régions de la pensée ne chercherait-elle pas à marcher sur
+les traces clés prophètes? Plus on pénétrera dans les mystères, plus
+on y trouvera de force et de lumière pour répondre aux arguments de
+l'athéisme. Celui-là est un enfant qui se craint lui-même quand sa
+volonté est droite et son but sublime.
+
+«Qui sait, me disais-je encore, si le livre de Spiridion l'est pas
+un monument élevé à la gloire du catholicisme? Fulgence a manqué de
+courage; peut-être, s'il eût osé s'emparer de la science de son
+maître, eut-il vu cesser toutes ses alarmes. Peut-être, après bien des
+hésitations et bien des recherches, Hébronius, éclairé d'une lumière
+nouvelle et ranimé par une force imprévue, a-t-il proclamé dans son
+dernier écrit le triomphe de ces mêmes idées que depuis dix ans il
+passait à l'alambic. Je me rappelais alors la fable du laboureur qui
+confie à ses fils l'existence d'un trésor enfoui dans son champ, afin de
+les engager à travailler cette terre dont la fécondité doit faire leur
+richesse. La pensée de Spiridion a été celle-ci, me disais-je: Ne croyez
+pas sur la foi les uns des autres, et ne suivez pas comme des animaux
+privés de raison, le sentier battu par ceux qui marchent devant vous.
+Ouvrez vous-mêmes votre voie vers le ciel; tout chemin conduit à la
+vérité celui qu'une intention pure anime et que l'orgueil n'aveugle
+pas. La foi n'a d'efficacité véritable qu'autant qu'elle est librement
+consentie, et de fermeté réelle qu'autant qu'elle satisfait tous les
+besoins et occupe les puissances de l'âme.
+
+«Je résolus donc de me livrer à des études sérieuses et approfondies sur
+la nature de Dieu et sur celle de l'homme, et de ne recourir au livre
+d'Hébronius qu'à la dernière extrémité, c'est-à-dire au cas où, mes
+forces se trouvant au-dessous d'une tâche si rude, je sentirais en moi
+le doute se changer en désespoir, et mes facultés épuisées ne plus
+suffire à fournir le reste de ma carrière.
+
+«Cette résolution conciliait tout, et ma curiosité qui s'éveillait aux
+mystères de la science, et ma conscience qui restait encore attachée à
+ceux de la foi. Avant d'en venir à cette conclusion, j'avais été fort
+agité, j'avais beaucoup souffert. Dans le mouvement de joie enthousiaste
+qu'elle me causa, je me laissai entraîner à une manifestation toute
+catholique de ma philosophie nouvelle. Je voulus faire un voeu: je pris
+avec moi-même l'engagement de ne point recourir au livre d'Hébronius
+avant l'âge de trente ans, fusse-je assailli jusque-là par les doutes
+les plus poignants, ou éclairé en apparence par les certitudes les plus
+vives. C'était à cet âge que l'abbé Spiridion avait été dans toute
+la ferveur de son catholicisme, et qu'après avoir abjuré déjà deux
+croyances, il s'était voué à la troisième par une indissoluble
+consécration. J'avais vingt-quatre ans, et je pensais que six années
+suffiraient à mes études. Dans ces dispositions, je m'agenouillai de
+nouveau sur la pierre qu'on appelait dans le couvent le _Hic est_;
+là, dans le silence et le recueillement, je prononçai à voix basse un
+serment terrible, vouant mon âme à l'éternelle damnation et ma vie à
+l'abandon irrévocable de la Providence, si je portais les mains sur le
+livre d'Hébronius avant l'hiver de 1766. Je ne voulus point faire ce
+serment dans l'ombre de la nuit, me menant du trouble que la solennité
+funèbre de certaines heures répand dans l'esprit de l'homme; ce fut en
+plein midi, par un jour brûlant et à la clarté du soleil que je voulus
+m'engager. La chaleur étant accablante, le Prieur avait, comme il arrive
+quelquefois dans cette saison, accordé à la communauté une heure de
+sieste à midi. J'étais donc parfaitement seul dans l'église; un profond
+silence régnait partout; on n'entendait même pas le bruit accoutumé
+des jardiniers au dehors, et les oiseaux, plongés dans une sorte de
+recueillement extatique, avaient cessé leurs chants.
+
+«Mon âme se dilatait dans son orgueilleux enthousiasme; les idées les
+plus riantes et les plus poétiques se pressaient dans mon cerveau en
+même temps qu'une confiance audacieuse gonflait ma poitrine. Tous les
+objets sur lesquels errait ma vue semblaient se parer d'une beauté
+inconnue. Les lames d'or du tabernacle étincelaient comme si une lumière
+céleste était descendue sur le Saint des saints. Les vitraux coloriés,
+embrasés par le soleil, se reflétant sur le pavé, formaient entre chaque
+colonne une large mosaïque de diamants et de pierres précieuses. Les
+anges de marbre semblaient, amollis par la chaleur, incliner leurs
+fronts, et, comme de beaux oiseaux, vouloir cacher sous leurs ailes
+leurs têtes charmantes, fatiguées du poids des corniches. Les battements
+égaux et mystérieux de l'horloge ressemblaient aux fortes vibrations
+d'une poitrine embrasée d'amour, et la flamme blanche et mate de la
+lampe qui brûle incessamment devant l'autel, luttant avec l'éclat du
+jour, était pour moi l'emblème d'une intelligence enchaînée sur la terre
+qui aspire sans cesse à se fondre dans l'éternel foyer de l'intelligence
+divine. Ce fut dans cet instant de béatitude intellectuelle et physique
+que je prononçai à demi-voix la formule de mon voeu. Mais à peine
+avais-je commencé que j'entendis la porte placée au fond du choeur
+s'ouvrir doucement, et des pas que je reconnus, car nuls pas humains ne
+purent jamais se comparer à ceux-là, retentirent dans le silence du
+lieu saint avec une indicible harmonie. Ils approchaient de moi, et ne
+s'arrêtèrent qu'à la place où j'étais agenouillé. Saisi de respect et
+transporté de joie, j'élevai la voix, et j'achevai distinctement la
+formule que je n'avais pas interrompue. Quand élle fut finie, je me
+retournai croyant trouver debout derrière moi celui que j'avais déjà vu
+au lit de mort de Fulgence; mais je ne vis personne. L'esprit s'était
+manifesté à un seul de mes sens. Je n'étais pas encore digne apparemment
+de le revoir. Il reprit sa marche invisible, et, passant devant moi, il
+se perdit peu à peu dans l'éloignement. Quand il me parut avoir atteint
+la grille du choeur, tout rentra dans le silence. Je me reprochai alors
+de ne lui avoir point adressé la parole. Peut-être m'eût-il répondu,
+peut-être était-il mécontent de mon silence, et n'eût-il attendu qu'un
+élan plus vif de mon coeur vers lui pour se manifester davantage.
+Cependant je n'osai marcher sur ses traces ni invoquer son retour; car
+il se mêlait une grande crainte à l'attrait irrésistible que j'éprouvais
+pour lui. Ce n'était pas cette terreur puérile que les hommes faibles
+ressentent à l'aspect d'une perturbation quelconque des faits
+ordinairement accessibles à leurs perceptions bornées. Ces perturbations
+rares et exceptionnelles, qu'on appelle à tort faits prodigieux et
+surnaturels, tout inexplicables qu'elles étaient pour mon ignorance, ne
+me causaient aucun effroi. Mais le respect que m'inspirait, après sa
+mort, cet homme supérieur, je l'eusse éprouvé presque au même degré si
+je l'eusse vu durant sa vie. Je ne pensais pas qu'il fût investi par
+aucune puissance invisible du droit de me nuire ou de m'effrayer; je
+savais qu'à l'état de pur esprit il devait lire en moi et comprendre ce
+qui s'y passait avec plus de force et de pénétration encore qu'il
+ne l'eût fait lorsque son âme était emprisonnée dans la matière. Au
+contraire de ces caractères timides qui eussent tremblé de le voir, je
+ne craignais qu'une chose, c'était de ne jamais lui sembler digne de le
+voir une seconde fois. Lorsque j'eus perdu l'espérance de le contempler
+ce jour-là, je demeurai triste et humilié. J'étais arrivé à me persuader
+qu'il n'était point mort hérétique, et que son âme ne subissait pas les
+tourments du purgatoire, mais qu'au contraire elle jouissait dans les
+cieux d'une éternelle béatitude. Ses apparitions étaient une grâce, une
+bénédiction d'en haut, un miracle qui s'était accompli en faveur de
+Fulgence et de moi; c'était pour moi un doux et glorieux souvenir; mais
+je n'osais demander plus qu'il ne m'était accordé.
+
+«Dès ce jour, je m'adonnai au travail avec ardeur, et, en moins de
+deux années j'avais dévoré tous les volumes de notre bibliothèque qui
+traitaient des sciences, de l'histoire et de la philosophie. Mais quand
+j'eus franchi ce premier pas, je m'aperçus que je n'avais rien fait que
+de tourner dans le cercle restreint où le catholicisme avait enfermé ma
+vie passée. Je me sentais fatigué, et je voyais bien que je n'avais pas
+travaillé; mon esprit était attiédi et affaissé sous le poids de ces
+controverses incroyablement subtiles et patientes du moyen âge, que
+j'avais abordées courageusement. Ma confiance dans l'infaillibilité de
+l'Église n'avait pas eu le moindre combat à soutenir, puisque tous ces
+écrits tendaient à proclamer et à défendre les oracles de Rome; mais
+précisément cette lutte sans adversaire et cette victoire sans péril
+me laissaient froid et mécontent. Ma foi avait perdu cette vigueur
+aventureuse, ce charme de sublime poésie qu'elle avait eus auparavant.
+Les grands éclairs de génie qui traversaient ce fatras d'écrits
+scolastiques ne compensaient pas l'inutilité verbeuse de la plupart
+d'entre eux. D'ailleurs, ces réfutations véhémentes de doctrines qu'il
+était défendu d'examiner ne pouvaient satisfaire un esprit qui s'était
+imposé la tâche de connaître et de comprendre par lui-même. Je résolus
+de lire les écrits des hérétiques. La bibliothèque du couvent n'était
+pas comme aujourd'hui rassemblée dans plusieurs pièces réunies sous la
+même clef. La collection des auteurs hérétiques, impies et profanes, que
+Spiridion avait tant de fois interrogée, était restée enfouie dans
+une pièce inaccessible aux jeunes religieux, et très-éloignée de la
+bibliothèque sacrée. Ce cabinet réservé était situé au bout de la grande
+salle du chapitre, celle même où jadis l'abbé Spiridion, avant et après
+sa mort, s'était promené si solennellement à certaines heures. Cette
+précieuse collection était restée pour les uns un objet d'horreur et
+d'effroi, pour la plupart un objet d'indifférence et de mépris. Un
+statut du fondateur en interdisait la destruction; l'ignorance et la
+superstition en gardaient l'entrée. Je fus le premier peut-être, depuis
+le temps d'Hébronius, qui osa secouer la poussière de ces livres
+vénérables.
+
+«Je ne pris pas une telle résolution sans une secrète épouvante; mais
+il faut dire aussi qu'il s'y mêlait une curiosité ardente et pleine de
+joie. L'émotion solennelle que j'éprouvais en entrant dans ce sanctuaire
+avait donc plus de charme que d'angoisse, et je franchis le seuil
+tellement absorbé par mes sensations intimes que je ne songeai même pas
+à demander la permission aux supérieurs. Cette permission ne s'obtenait
+pas aisément, comme tu peux le croire, Angel; peut-être même ne
+s'obtenait-elle pas du tout; car j'ignore si jamais aucun de nous avait
+eu le courage de la demander ou l'art de se la faire octroyer.
+
+«Pour moi, je n'y pensai seulement pas. La lutte qui s'était livrée au
+dedans de moi, lorsque ma soif de science s'était trouvée aux prises
+avec les résistances de ma foi, avait une bien autre importance que
+tous les combats où j'eusse pu m'engager avec des hommes. Dans cette
+circonstance comme dans tout le cours de ma vie, j'ai senti que j'étais
+doué d'une singulière insouciance pour les choses extérieures, et que le
+seul être qui pût m'effrayer, c'était moi-même.
+
+«J'aurais pu pénétrer la nuit dans cet asile à l'aide de quelque fausse
+clef, prendre les livres que je voulais étudier, les emporter et les
+cacher dans ma cellule. Cette prudence et cette dissimulation étaient
+contraires à mes instincts. J'entrai en plein jour, à l'heure de midi,
+dans la salle du chapitre; je la parcourus dans sa longueur d'un pas
+assuré, et sans regarder derrière moi si quelqu'un me suivait. J'allai
+droit à la porte... porte fatale sur laquelle le destin avait écrit pour
+moi les paroles de Dante:
+
+ Per me si va nell' eterno dolore.
+
+Je la poussai avec une telle résolution et tant de vigueur qu'elle
+obéit, bien qu'elle fût fermée par une forte serrure. J'entrai; mais
+aussitôt je m'arrêtai plein de surprise: il y avait quelqu'un dans
+la bibliothèque, quelqu'un qui ne se dérangea pas, qui ne sembla pas
+s'apercevoir du fracas de mon entrée, et qui ne leva pas seulement les
+yeux sur moi; quelqu'un que j'avais déjà vu une fois, et que je
+ne pouvais jamais confondre avec aucun autre. Il était assis dans
+l'embrasure d'une longue croisée gothique, et le soleil enveloppait
+d'un chaud rayon sa lumineuse chevelure blonde; il semblait lire
+attentivement. Je le contemplai, immobile, pendant environ une
+demi-minute, puis je fis un mouvement pour m'élancer à ses pieds; mais
+je me trouvai à genoux devant un fauteuil vide: la vision s'était
+évanouie dans le rayon solaire.
+
+«Je restai si troublé que je ne pus songer, ce jour-là, à ouvrir aucun
+livre. J'attendis quelques instants, quoique je ne me flattasse point de
+revoir l'_Esprit_; mais je n'en étais pas moins enthousiasmé et fortifié
+par cette rapide manifestation de sa présence. Je demeurai, pensant que,
+s'il était mécontent de mon audace, j'en serais informé par quelque
+prodige nouveau; mais il ne se passa rien d'extraordinaire, et tout me
+parut si calme autour de moi que je doutai un instant de la réalité de
+l'apparition, et faillis penser que mon imagination seule avait enfanté
+cette figure. Le lendemain, je revins à la bibliothèque sans m'inquiéter
+de ce qui avait dû se passer lorsque les gardiens avaient trouvé la
+porte ouverte et la serrure brisée. Tout était désert et silencieux dans
+la salle; la porte était fermée au loquet seulement, comme je l'avais
+laissée, et il ne paraissait pas qu'on se fût encore aperçu de
+l'effraction. J'entrai donc sans résistance, je refermai la porte sur
+moi, et je commençai à parcourir de l'oeil les titres des livres qui
+s'offraient en foule à mes regards. Je m'emparai d'abord des écrits
+d'Abeilard, et j'en lus quelques pages. Mais bientôt la cloche qui nous
+appelait aux offices sonna, et, malgré la répugnance que j'éprouvais
+à agir comme en cachette, je me décidai à emporter sous ma robe cet
+ouvrage précieux; car la salle du chapitre n'était accessible pour moi
+qu'une heure dans tout le cours de la journée, et mon ardeur n'était
+pas de nature à se contenter de si peu. Je commençai à réfléchir à la
+possibilité matérielle d'étudier sans être interrompu, et je résolus
+d'agir avec prudence. Peut-être la chose eût été facile si j'eusse pu
+m'humilier jusqu'à implorer la bienveillance des supérieurs. C'est à
+quoi mon orgueil ne put jamais se plier; il eût fallu mentir et dire
+que, muni d'une foi inébranlable, je me sentais appelé à réfuter
+victorieusement l'hérésie. Cela n'était plus vrai. J'éprouvais le besoin
+de m'instruire pour moi-même, et, la science catholique épuisée pour
+moi, j'étais poussé vers des études plus complètes, par l'amour de la
+science, et non plus par l'ardeur de la prédication.
+
+«Je dévorai les écrits d'Abeilard, et ce qui nous reste des opinions
+d'Arnauld de Brescia, de Pierre Valdo, et des autres hérétiques célèbres
+des douzième et treizième siècles. La liberté d'examen et l'autorité
+de la conscience, proclamées jusqu'à un certain point par ces hommes
+illustres, répondaient tellement alors au besoin de mon âme, que je fus
+entraîné au delà de ce que j'avais prévu. Mon esprit entra dès lors dans
+une nouvelle phase, et, malgré ce que j'ai souffert dans les diverses
+transformations que j'ai subies, malgré l'agonie douloureuse où j'achève
+mes jours, je dirai que ce fut le premier degré de mon progrès. Oui,
+Angel, quelque rude supplice que l'âme ait à subir en cherchant la
+vérité, le devoir est de la chercher sans cesse, et mieux vaut perdre la
+vue à vouloir contempler le soleil que de rester les yeux volontairement
+fermés sur les splendeurs de la lumière. Après avoir été un théologien
+catholique assez instruit, je devins donc un hérétique passionné, et
+d'autant plus irréconciliable avec l'Église romaine qu'à l'exemple
+d'Abeilard et de mes autres maîtres, j'avais l'intime et sincère
+conviction de mon orthodoxie. Je soutenais dans le secret de mes pensées
+que j'avais le droit, et même que c'était un devoir pour moi, de ne rien
+adopter pour article de foi que je n'en eusse senti l'utilité et compris
+le principe. La manière dont ces philosophes envisageaient l'inspiration
+divine de Platon et la sainteté des grands philosophes païens,
+précurseurs du Christ, me semblait seule répondre à l'idée que le
+chrétien doit avoir de la bonté, de l'équité et de la grandeur de Dieu.
+Je blâmais sérieusement les hommes d'Église contemporains d'Abeilard, et
+pensais que, lors du concile de Sens, l'esprit de Dieu avait été avec
+lui et non avec eux. Si je ne détruisais pas encore dans ma pensée tout
+l'édifice du catholicisme, c'est que, par une transaction de mon esprit
+qui m'était tout à fait propre, j'admettais qu'en des jours mauvais
+l'Église avait pu se tromper, et que, si les successeurs de ces prélats
+égarés ne révisaient pas leurs jugements, c'était par un motif de
+discipline et de prudence purement humaines et politiques. Je me disais
+qu'à la place du pape je reconnaîtrais peut-être l'impossibilité de
+réhabiliter publiquement Abeilard et son école, mais qu'à coup sûr je
+ne proscrirais plus la lecture de leurs écrits, et je cacherais ma
+sympathie pour eux sous le voile de la tolérance. Je raisonnais, certes,
+déplorablement; car je sapais toute l'autorité de l'Église, sans songer
+à sortir de l'Église. J'attirais sur ma tête les ruines d'un édifice
+qu'on ne peut attaquer que du dehors. Ces contradictions étranges ne
+sont pas rares chez les esprits sincères et logiques à tout autre égard.
+Une malveillance d'habitude pour le corps de l'Église protestante, un
+attachement d'habitude et d'instinct pour l'Église romaine, leur font
+désirer de conserver le berceau, tandis que l'irrésistible puissance
+de la vérité et le besoin d'une juste indépendance ont transformé
+entièrement et grandi le corps auquel cette couche étroite ne peut plus
+convenir. Au milieu de ces contradictions, je n'apercevais pas le point
+principal. Je ne voyais pas que je n'étais plus catholique. En accordant
+aux hérésiarques des principes d'orthodoxie épurée, je reportais vers
+eux toute ma ferveur; et mon enthousiasme pour leur grandeur, ma
+compassion pour leurs infortunes, me conduisirent à les égaler aux Pères
+de l'Église et à m'en occuper même davantage; car les Pères avaient
+accaparé toute ma vie précédente, et j'avais besoin de me faire d'autres
+amis.
+
+«Dire que je passai à Wiclef, à Jean Huss, et puis à Luther, et de là
+au scepticisme, c'est faire l'histoire de l'esprit humain durant les
+siècles qui m'avaient précédé, et que ma vie intellectuelle, par un
+enchaînement de nécessités logiques, résuma assez fidèlement. Mais,
+après le protestantisme, je ne pouvais plus retourner au point de
+départ. Ma foi dans la révélation s'ébranla, ma religion prit une forme
+toute philosophique; je me retournai vers les philosophies anciennes; je
+voulus comprendre et Pythagore et Zoroastre, Confucius, Épicure, Platon,
+Épictète, en un mot tous ceux qui s'étaient tourmentés grandement de
+l'origine et de la destinée humaine avant la venue de Jésus-Christ.
+
+«Dans un cerveau livré à des études calmes et suivies, dans une âme qui
+ne reçoit de la société vivante aucune impulsion, et qui, dans une suite
+de jours semblables, puise goutte à goutte sa vie céleste à une source
+toujours pleine et limpide, les transformations intellectuelles
+s'opèrent insensiblement et sans qu'il soit possible de marquer la
+limite exacte de chacune de ses phases. De même que, d'un petit enfant
+que tu étais, mon cher Angel, tu es devenu par une gradation incessante,
+mais inappréciable à ton attention journalière, un adolescent, et puis
+un jeune homme; de même je devins de catholique réformiste, et de
+réformiste philosophe.
+
+«Jusque-là tout avait bien été; et, tant que ces études furent pour moi
+purement historiques, j'éprouvai les plus vives et les plus intimes
+jouissances. C'était un bonheur indicible pour moi que de pénétrer,
+dégagé des réserves et des restrictions catholiques, dans les sublimes
+existences de tant de grands hommes jusque-là méconnus, et dans les
+clartés splendides de tant de chefs-d'oeuvre jusqu'alors incompris. Mais
+plus j'avançais dans cette connaissance, plus je sentais la nécessité
+l'opter pour un système; car je croyais voir l'impossibilité d'établir
+un lien entre toutes ces croyances et toutes ces doctrines diverses. Je
+ne pouvais plus croire à la révélation depuis que tant de philosophes et
+de sages s'étaient levés autour de moi et m'avaient donné de si grands
+enseignements sans se targuer d'aucun commerce exclusif avec la
+Divinité. Saint Paul ne me paraissait pas plus inspiré que Platon, et
+Socrate ne me semblait pas moins digne de racheter les fautes du genre
+humain que Jésus de Nazareth. L'Inde ne se montrait certes pas moins
+éclairée dans l'idée de la Divinité que la Judée. Jupiter, à le suivre
+dans la pensée que les grands esprits du paganisme avaient eue pour
+lui, ne me semblait pas un dieu inférieur à Jéhovah. En un mot, tout en
+conservant lu plus haute vénération et le plus pur enthousiasme pour le
+Crucifié, je ne voyais guère de raisons pour qu'il fût le fis de Dieu
+plus que Pythagore, et pour que les disciples de celui-ci ne fussent pas
+les apôtres de la foi aussi bien que les disciples de Jésus. Bref, en
+lisant les réformistes, j'avais cessé d'être catholique; en lisant les
+philosophes, je cessai d'être chrétien.
+
+«Je gardai pour toute religion une croyance pleine de désir et d'espoir
+en la Divinité, le sentiment inébranlable du juste et de l'injuste,
+un grand respect pour lotîtes les religions et pour toutes les
+philosophies, l'amour du bien et le besoin du vrai. Peut-être aurais-je
+pu en rester là et vivre assez paisible avec ces grands instincts et
+beaucoup d'humilité; mais voilà peut-être ce qui est impossible à un
+catholique, voilà où l'histoire de l'individu diffère essentiellement de
+l'histoire des générations. Le travail dos siècles modifie la nature de
+l'esprit humain: il arrive avec le temps à la transformer. Les pères se
+dépouillent lentement de leurs erreurs, et cependant ils transmettent
+à leurs enfants des notions beaucoup plus nettes que celles qu'ils ont
+eues, parce qu'eux-mêmes restent jusqu'à la fin de leurs jours empêchés
+par l'habitude et liés au passé par les besoins d'esprit que le passé
+leur a créés; tandis que leurs enfants, naissant avec d'autres besoins,
+se font vite d'autres habitudes, qui, vers le déclin de leur vie,
+n'empêcheront pas des lueurs nouvelles de se glisser en eux, mais ne
+seront nettement saisies que par une troisième génération. Ainsi un même
+homme ne renferme pas en lui-même à des degrés semblables le passé, le
+présent et l'avenir des générations. Si son présent s'est formé du passé
+avec quelque labeur et quelque sagesse, l'avenir peut être en lui comme
+un germe; mais quels que soient son génie et sa vertu, il n'en goûtera
+point le fruit. Ainsi, dans leur connaissance toujours incomplète et
+confuse de la vérité éternelle, les hommes ont pu passer à travers les
+siècles du christianisme de saint Paul à celui de saint Augustin et de
+celui de saint Bernard à celui de Bossuet, sans cesser d'être ou du
+moins sans cesser de se croire chrétiens. Ces révolutions se sont
+accomplies avec le temps qui leur était nécessaire; mais le cerveau d'un
+seul individu n'eût pu les subir et les accomplir de lui-même sans se
+briser ou sans se jeter hors de la ligne où la succession des temps et
+le concours des travaux et des volontés ont su les maintenir.
+
+«Quelle situation terrible était donc la mienne! Au dix-huitième siècle
+j'avais été élevé dans le catholicisme du moyen âge; à vingt-cinq ans
+j'étais presque aussi ignorant de l'antiquité qu'un moine mendiant du
+onzième siècle. C'est du sein de ces ténèbres que j'avais voulu tout
+à coup embrasser d'un coup d'oeil et l'avenir et le passé. Je dis
+l'avenir; car, étant resté par mon ignorance en arrière de six cents
+ans, tout ce qui était déjà dans le passé pour les autres hommes se
+présentait à moi revêtu des clartés éblouissantes de l'inconnu. J'étais
+dans la position d'un aveugle qui, recouvrant tout à coup la vue un
+jour, vers midi, voudrait se faire avant le soir et le lendemain une
+idée du lever et du coucher du soleil. Certes ces spectacles seraient
+encore pour lui dans l'avenir, bien que le soleil se fût levé et couché
+déjà bien des fois devant, ses yeux inertes. Ainsi le catholique, dès
+qu'il ouvre les yeux Je son esprit à la lumière de la vérité, est ébloui
+et se cache le visage dans les mains, ou sort de la voie et tombe dans
+les abîmes. Le catholique ne se rattache à rien dans l'histoire du genre
+humain et ne sait rien rattacher au christianisme. Il s'imagine être le
+commencement et la fin de la race humaine. C'est pour lui seul que la
+terre a été créée; c'est >our lui que d'innombrables générations ont
+passé sur la face du globe comme des ombres vaines, et sont retombées
+dans l'éternelle nuit afin que leur damnation lui servit d'exemple et
+d'enseignement; c'est pour lui que Dieu est descendu sur la terre sous
+une forme humaine. C'est pour la gloire et le salut du catholique que es
+abîmes de l'enfer se remplissent incessamment de victimes, afin que
+le juge suprême voie et compare, et que le catholique, élevé dans les
+splendeurs du Très-Haut, jouisse et triomphe dans le ciel du pleur
+éternel de ceux qu'il n'a pu soumettre et diriger sur la terre: aussi le
+catholique croit-il n'avoir ni père ni frères dans l'histoire de la race
+humaine. Il s'isole et se tient dans une haine et dans un mépris superbe
+de tout ce qui n'est pas avec lui. Hors ceux de la lignée juive, il n'a
+le respect filial et de sainte gratitude pour aucun des grands hommes
+qui l'ont précédé. Les siècles où il n'a pas vécu ne comptent pas; ceux
+qui ont lutté contre lui sont maudits; ceux qui l'extermineront verront
+aussi la fin du monde, et l'univers se dissoudra le jour apocalyptique
+où l'Église romaine tombera en ruines sous les coups de ses ennemis.
+
+«Quand un catholique a perdu son aveugle respect pour l'Église
+catholique, où pourrait-il donc se réfugier? Dans le christianisme, tant
+qu'il ajoutera foi à la révélation; mais, si la révélation vient à lui
+manquer, il n'a plus qu'à flotter dans l'océan des siècles, comme un
+esquif sans gouvernail et sans boussole; car il ne s'est point habitué
+à regarder le monde comme sa patrie et tous les hommes comme ses
+semblables. Il a toujours habité une île escarpée, et ne s'est jamais
+mêlé aux hommes du dehors. Il a considéré le monde comme une conquête
+réservée à ses missionnaires, les hommes étrangers à sa foi comme des
+brutes qu'à lui seul il était réservé de civiliser. A quelle terre
+ira-t-il demander les secrets de l'origine céleste, à quel peuple les
+enseignements de la sagesse humaine? Il ira tâter tous les rivages, mais
+il ne comprendra point le sens des traces qu'il y trouvera. La science
+des peuples est écrite en caractères inintelligibles pour lui:
+l'histoire de la création est pour lui un mythe inintelligible. Hors de
+l'Église point de salut, hors de la Genèse point de science. H n'y a
+donc pas de milieu pour le catholique: il faut qu'il reste catholique ou
+qu'il devienne incrédule. Il faut que sa religion soit la seule vraie,
+ou que toutes les religions soient fausses.
+
+«C'est là que j'en étais venu; c'est là qu'en était venu le siècle où je
+vivais. Mais, comme il y était venu lentement par les voies du destin,
+il se trouvait bien dans cette halte qu'il venait de faire: le siècle
+était incrédule, mais il était indifférent. Dégoûté de la foi de ses
+pères, il se réjouissait dans sa philosophique insouciance, sans doute
+parce qu'il sentait en lui ce germe providentiel qui ne permet pas à
+la semence de vie de périr sous les glaces des rudes hivers. Mais moi,
+chrétien démoralisé, moi, catholique d'hier, qui, tout d'un coup, avais
+voulu franchir la distance qui me séparait de mes contemporains, j'étais
+comme ivre, et la joie de mon triomphe était bien près du desespoir et
+de la folie.»
+
+[Illustration: Je tombai sur mes genoux...]
+
+«Qui pourrait peindre les souffrances d'une âme habituée à l'exercice
+minutieusement ponctuel d'une doctrine aussi savamment conçue, aussi
+patiemment élaborée que l'est celle du catholicisme, lorsque cette âme
+se trouve flottante au milieu de doctrines contradictoires dont aucune
+ne peut hériter de sa foi aveugle et de son naïf enthousiasme? Qui
+pourrait redire ce que j'ai dévoré d'heures d'un accablant ennui,
+lorsque, à genoux dans ma stalle de chêne noir, j'étais condamné à
+entendre, après le coucher du soleil, la psalmodie lugubre de mes
+frères, dont les paroles n'avaient plus de sens pour moi, et la voix
+plus de sympathie? Ces heures, jadis trop courtes pour ma ferveur, se
+traînaient maintenant comme des siècles. C'est en vain que j'essayais
+de répondre machinalement aux offices et d'occuper ma pensée de
+spéculations d'un ordre plus élevé; l'activité de l'intelligence ne
+pouvait pas remplacer celle du coeur. La prière a cela de particulier,
+qu'elle met en jeu les facultés les plus sublimes de l'âme et les fibres
+les plus humaines du sentiment. La prière du chrétien, entre toutes les
+autres, fait vibrer toutes les cordes de l'être intellectuel et moral.
+Dans aucune autre religion l'homme ne se sent aussi près de son Dieu;
+dans aucune, Dieu n'a été fait si humain, si paternel, si abordable, si
+patient et si tendre. Le livre ascétique de l'_Imitation_ n'est qu'un
+adorable traité de l'amitié, amitié étrange, ineffable, sans exemple
+dans l'histoire des autres religions; amitié intimé, expansive,
+délicate, fraternelle, entre le Dieu Jésus et le chrétien fervent. Quel
+sentiment appliqué aux objets terrestres peut jamais remplacer celui-là
+pour l'homme qui l'a connu? quelle éducation de l'intelligence peut
+satisfaire en même temps et au même degré à tous les besoins du coeur?
+La doctrine chrétienne apaise toutes les ardeurs inquiètes de l'esprit
+en disant à son adepte: Tu n'as pas besoin d'être grand; aime, et sois
+humble: aime Jésus, parce qu'il est humble et doux. Et lorsque le coeur
+trop plein d'amour est près de se répandre sur les créatures, elle
+l'arrête en lui disant: Souviens-toi que tu es grand et que tu ne peux
+aimer que Jésus, parce qu'il est seul grand et parfait. Elle ne cherche
+point à endurcir les entrailles de l'homme contre la douleur; elle
+l'amollit pour le fortifier, et lui fait trouver dans la souffrance une
+sorte de délices. L'épicuréisme le conduit au calme par la modération,
+le christianisme le conduit à la joie par les larmes; la raison stoïque
+subit la torture, l'enthousiasme chrétien vole au martyre. Le grand
+oeuvre du christianisme est donc le développement de la force
+intellectuelle par celui de la sensibilité morale, et la prière est
+l'inépuisable aliment où ces deux puissances se combinent et se
+retrempent sans cesse.
+
+[Illustration: Je retins à moi seul la dépouille respectable...]
+
+«Comme le corps, l'âme a ses besoins journaliers; comme lui, elle se
+fait certaines habitudes dans la manière de satisfaire à ses besoins.
+Chrétien et moine, je m'étais accoutumé, durant mes années heureuses, à
+une expansion fréquente de tout ce que mon coeur renfermait d'amour et
+d'enthousiasme. C'était particulièrement durant les offices du soir
+que j'aimais à répandre ainsi toute mon âme aux pieds du Sauveur. A ce
+moment d'indicible poésie, où le jour n'est plus, et où la nuit n'est
+pas encore, lorsque la lampe vacillante au fond du sanctuaire se
+réfléchit seule sur les marbres luisants, et que les premiers astres
+s'allument dans l'éther encore pâle, je me souviens que j'avais coutume
+d'interrompre mes oraisons, afin de m'abandonner aux émotions saintes
+et délicieuses que cet instant m'apportait. Il y avait vis-à-vis de ma
+stalle une haute fenêtre dont l'architecture délicate se dessinait sur
+le bleu transparent du ciel. Je voyais s'encadrer là, chaque soir, deux
+ou trois belles étoiles, qui semblaient me sourire et pénétrer mon sein
+d'un rayon d'amour et d'espoir. Eh bien, tout sentiment poétique était
+en moi tellement lié au sentiment religieux, et le sentiment religieux
+était lui-même tellement lié à la doctrine catholique, qu'avec la
+soumission aveugle à cette doctrine, je perdis et la poésie et la
+prière, et les saintes extases et les ardentes aspirations. J'étais
+devenu plus froid que les marbres que je foulais. J'essayais en vain
+d'élever mon âme vers le créateur de toutes choses. Je m'étais habitué à
+le voir sous un certain aspect qu'il n'avait plus; et depuis que j'avais
+élargi, par la raison, le cercle de sa puissance et de sa perfection,
+depuis que j'avais agrandi mes pensées et donné à mes aspirations un but
+plus vaste, j'étais ébloui de l'éclat de ce Dieu nouveau; je me sentais
+réduit au néant par son immensité et par celle de l'univers. L'ancienne
+forme, accessible en quelque sorte aux sens par les images et les
+allégories mystiques, s'effaçait pour faire place à un immense foyer de
+Divinité où j'étais absorbé comme un atome, sans que mes pensées eussent
+ni place ni valeur possible, sans qu'aucune parcelle de cette Divinité
+pût se faire assez menue pour se communiquer à moi autrement que par le
+fait, pour ainsi dire, fatal, de la vie universelle. Je n'osais donc
+plus essayer de communiquer avec Dieu. Il me paraissait trop grand pour
+s'abaisser jusqu'à m'écouter, et je craignais de faire un acte impie,
+d'insulter sa majesté céleste, en l'invoquant comme un roi de la terre.
+Pourtant j'avais toujours le même besoin de prier, le même besoin
+d'aimer, et quelquefois j'essayais d'élever une voix humble et craintive
+vers ce Dieu terrible. Mais tantôt je retombais involontairement dans
+les formes et dans les idées catholiques, et tantôt il m'arrivait de
+formuler une prière assez étrange, et dont la naïveté me ferait sourire
+aujourd'hui, si elle ne rappelait des souffrances profondes. «_O toi!_
+disais-je, _toi_ qui n'as pas de nom, et qui réside dans l'inaccessible!
+toi qui es trop grand pour m'écouter, trop loin pour m'entendre, trop
+parfait pour m'aimer, trop fort pour me plaindre!... je t'invoque sans
+espoir d'être exaucé, parce que je sais que je ne dois rien te demander,
+et que je n'ai qu'une manière de mériter ici bas, qui est de vivre et de
+mourir inaperçu, sans orgueil, sans révolte et sans colère, de souffrir
+sans me plaindre, d'attendre sans désirer, d'espérer sans prétendre à
+rien...»
+
+«Alors je m'interrompais, épouvanté de la triste destinée humaine qui se
+présentait à moi, et que ma prière, pur reflet de ma pensée, résumait en
+des termes si décourageants et si douloureux. Je me demandais à quoi bon
+aimer un Dieu insensible, qui laisse à l'homme le désir céleste, pour
+lui faire sentir toute l'horreur de sa captivité ou de son impuissance,
+un Dieu aveugle et sourd, qui ne daigne pas même commander à la foudre,
+et qui se tient tellement caché dans la pluie d'or de ses soleils et de
+ses mondes qu'aucun de ces soleils et aucun de ces mondes ne le connaît
+ni ne l'entend. Oh! j'aimais mieux l'oracle des Juifs, la voix qui
+parlait à Moïse sur le Sinaï; j'aimais mieux l'esprit de Dieu sous la
+forme d'une colombe sacrée, ou le fils de Dieu devenu un homme semblable
+à moi! Ces dieux terrestres m'étaient accessibles. Tendres ou menaçants,
+ils m'écoutaient et me répondaient. Les colères et les vengeances du
+sombre Jéhovah m'effrayaient moins que l'impassible silence et la
+glaciale équité de mon nouveau maître.
+
+«C'est alors que je sentis profondément le vide et le vague de cette
+philosophie, de mode à cette époque-là, qu'on appelait le théisme; car,
+il faut bien l'avouer, j'avais déjà cherché le résumé de mes études et
+de mes réflexions dans les écrits des philosophes mes contemporains.
+J'eusse du m'en abstenir sans doute, car rien n'était plus contraire à
+la disposition d'esprit où j'étais alors. Mais comment l'eussé-je prévu?
+Ne devais-je pas penser que les esprits les plus avancés de mon siècle
+sauraient mieux que moi la conclusion à tirer de toute la science et de
+toute l'expérience du passé? Ce passé, tout nouveau pour moi, était un
+aliment mal digéré dont les médecins seuls pouvaient connaître l'effet;
+et les hommes studieux et naïfs qui vivent dans l'ombre ont la
+simplicité de croire que les écrits contemporains qu'un grand éclat
+accompagne sont la lumière et l'hygiène du siècle. Quelle ne fut pas
+ma surprise lorsque, malgré toutes mes préventions en faveur de
+ces illustres écrivains français dont les fureurs du Vatican nous
+apprenaient la gloire et les triomphes, je tins dans mes mains avides
+une de ces éditions à bas prix que la France semait jusque sur le
+terrain papal, et qui pénétraient dans le secret des cloîtres, même sans
+beaucoup de mystère! Je crus rêver en voyant une critique si grossière,
+un acharnement si aveugle, tant d'ignorance ou de légèreté: je craignis
+d'avoir porté dans cette lecture un reste de prévention en faveur du
+christianisme; je voulus connaître tout ce qui s'écrivait chaque jour.
+Je ne changeai pas d'avis sur le fond; mais j'arrivai à apprécier
+beaucoup l'importance et l'utilité sociale de cet esprit d'examen et de
+révolte, qui préparait la ruine de l'inquisition et la chute de tous
+les despotismes sanctifiés. Peu à peu j'arrivai à me faire une manière
+d'être, de voir et de sentir, qui, sans être celle de Voltaire et de
+Diderot, était celle de leur école. Quel homme a jamais pu s'affranchir,
+même au fond des cloîtres, même au sein des thébaïdes, de l'esprit de
+son siècle? J'avais d'autres habitudes, d'autres sympathies, d'autres
+besoins que les frivoles écrivains de mon époque; mais tous les voeux
+et tous les désirs que je conservais étaient stériles; car je sentais
+l'imminence providentielle d'une grande révolution philosophique,
+sociale et religieuse; et ni moi ni mon siècle n'étions assez forts pour
+ouvrir à l'humanité le nouveau temple où elle pourrait s'abriter contre
+l'athéisme, contre le froid et la mort.
+
+«Insensiblement je me refroidis à mon tour jusqu'à douter de moi-même.
+Il y avait longtemps que je doutais de la bonté et de la tendresse
+paternelle de Dieu. J'en vins à douter de l'amour filial que je sentais
+pour lui. Je pensai que ce pouvait être une habitude d'esprit que
+l'éducation m'avait donnée, et qui n'avait pas plus son principe dans la
+nature de mon être que mille autres erreurs suggérées chaque jour aux
+hommes par la coutume et le préjugé. Je travaillai à détruire en moi
+l'esprit de charité avec autant de soin que j'en avais mis jadis à
+développer le feu divin dans mon coeur. Alors je tombai dans un ennui
+profond, et, comme un ami qui ne peut vivre privé de l'objet de son
+affection, je me sentis dépérir et je traînai ma vie comme un fardeau.
+
+«Au sein de ces anxiétés, de ces fatigues, six années étaient déjà
+consumées. Six années, les plus belles et les plus viriles de ma vie,
+étaient tombées dans le gouffre du passé sans que j'eusse fait un pas
+vers le bonheur ou la vertu. Ma jeunesse s'était écoulée comme un rêve.
+L'amour de l'étude semblait dominer toutes mes autres facultés. Mon
+coeur sommeillait; et, si je n'eusse senti quelquefois, à la vue des
+injustices commises contre mes frères et à la pensée de toutes celles
+qui se commettent sans cesse à la face du ciel, de brûlantes colères et
+de profonds déchirements, j'eusse pu croire que la tête seule vivait en
+moi et que mes entrailles étaient insensibles. À vrai dire, je n'eus
+point de jeunesse, tant les enivrements contre lesquels j'ai vu les
+autres religieux lutter si péniblement passèrent loin de moi. Chrétien,
+j'avais mis tout mon amour dans la Divinité; philosophe, je ne pus
+reporter mon amour sur les créatures, ni mon attention sur les choses
+humaines.
+
+«Tu te demandes peut-être, Angel, ce que le souvenir de Fulgence et
+la pensée de Spiridion étaient devenus parmi tant de préoccupations
+nouvelles. Hélas! j'étais bien honteux d'avoir pris à la lettre les
+visions de ce vieillard et de m'être laissé frapper l'imagination au
+point d'avoir eu moi-même la vision de cet Hébronius. La philosophie
+moderne accablait d'un tel mépris les visionnaires que je ne savais où
+me réfugier contre le mortifiant souvenir de ma superstition. Tel est
+l'orgueil humain, que même lorsque la vie intérieure s'accomplit dans un
+profond mystère, et sans que les erreurs et les changements de l'homme
+aient d'autre témoin que sa conscience, il rougit de ses faiblesses et
+voudrait pouvoir se tromper lui-même. Je m'efforçais d'oublier ce qui
+s'était passé en moi à cette époque de trouble où une révolution avait
+été imminente dans tout mon être, et où la sève trop comprimée de mon
+esprit avait fait irruption avec une sorte de délire. C'est ainsi que je
+m'expliquais l'influence de Fulgence et d'Hébronius sur mon abandon du
+christianisme. Je me persuadais (et peut-être ne me trompais-je pas) que
+ce changement était inévitable; qu'il était pour ainsi dire fatal, parce
+qu'il était dans la nature de mon esprit de progresser en dépit de tout
+et à propos de tout. Je me disais que soit une cause, soit une autre,
+soit la fable d'Hébronius, soit tout autre hasard, je devais sortir du
+christianisme, parce que j'avais été condamné, en naissant, à chercher
+la vérité sans relâche et peut-être sans espoir. Brisé de fatigue,
+atteint d'un profond découragement, je me demandais si le repos que
+j'avais perdu valait la peine d'être reconquis. Ma foi naïve était déjà
+si loin, il me semblait que j'avais commencé si jeune à douter que je
+ne me souvenais presque plus du bonheur que j'avais pu goûter dans mon
+ignorance. Peut-être même n'avais-je jamais été heureux par elle. Il est
+des intelligences inquiètes auxquelles l'inaction est un supplice et le
+repos un opprobre. Je ne pouvais donc me défendre d'un certain mépris de
+moi-même en me contemplant dans le passé. Depuis que j'avais entrepris
+mon rude labeur je n'avais pas été plus heureux, mais du moins je
+m'étais senti vivre; et je n'avais pas rougi de voir la lumière, car
+j'avais labouré de toutes mes forces le champ de l'espérance. Si la
+moisson était maigre, si le sol était aride, ce n'était pas la faute de
+mon courage, et je pouvais être une victime respectable de l'humaine
+impuissance.
+
+«Je n'avais pourtant pas oublié l'existence du manuscrit précieux
+peut-être, et, à coup sûr, fort curieux, que renfermait le cercueil
+de l'abbé Spiridion. Je me promettais bien de le tirer de là et de me
+l'approprier; mais il fallait, pour opérer cette extraction en secret,
+du temps, des précautions, et sans doute un confident. Je ne me pressai
+donc pas d'y pourvoir, car j'étais occupé au delà de mes forces et des
+heures dont j'avais à disposer chaque jour. Le voeu que j'avais fait de
+déterrer ce manuscrit le jour où j'aurais atteint l'âge de trente ans
+n'avait sans doute pu sortir de ma mémoire; mais je rougissais tellement
+d'avoir pu faire un voeu si puéril que j'en écartais la pensée, bien
+résolu à ne l'accomplir en aucune façon, et ne me regardant pas comme
+lié par un serment qui n'avait plus pour moi ni sens ni valeur.
+
+«Soit que j'évitasse de me retracer ce que j'appelais les misérables
+circonstances de ce voeu, soit qu'un redoublement de préoccupations
+scientifiques m'eût entièrement absorbé, il est certain que l'époque
+fixée par moi pour l'accomplissement du voeu arriva sans que j'y lisse
+la moindre attention; et sans doute elle aurait passé inaperçue sans un
+l'ait extraordinaire et qui faillit de nouveau transformer toutes mes
+idées.»
+
+«Je m'étais toujours procuré des livres en pénétrant, à l'insu de
+tous, dans la bibliothèque située au bout de répugnance à m'emparer
+furtivement de ce fruit défendu; mais bientôt l'amour de l'élude, avait
+été plus fort que tous les scrupules de la franchise et du la licite.
+J'étais descendu à toutes les ruses nécessaires; j'avais fabriqué
+moi-même une fausse clef, la serrure que j'avais brisée avant été
+réparée sans qu'on sût à qui en imputer l'effraction. Je me glissais la
+nuit jusqu'au sanctuaire de la science, et chaque semaine je renouvelais
+ma provision de livres, sans éveiller ni l'attention ni les soupçons, du
+moins à ce qu'il me semblait. J'avais soin de cacher mes richesses dans
+la paille de ma couche, et je lisais toute la nuit. Je m'étais habitué
+à dormir à genoux dans l'église; et, pendant les offices du matin,
+prosterné dans ma stalle, enveloppé de mon capuchon, je réparais les
+fatigues de la veille par un sommeil léger et fréquemment interrompu.
+Cependant, comme ma santé s'affaiblissait visiblement par ce régime,
+je trouvai le moyen de lire à l'église même durant les offices. Je me
+procurai une grande couverture de missel que j'adaptais à mes livres
+profanes, et, tandis que je semblais absorbé par le bréviaire, je me
+livrais avec sécurité à mes études favorites.»
+
+«Malgré toutes ces précautions, je fus soupçonné, surveillé, et enfin
+découvert. Une nuit que j'avais pénétré dans la bibliothèque, j'entendis
+marcher dans la grande salle du chapitre. Aussitôt j'éteignis ma lampe,
+et je me tins immobile, espérant qu'on n'était point sur ma trace, et
+que j'échapperais à l'attention du surveillant qui faisait cette ronde
+inusitée. Les pas se rapprochèrent, et j'entendis une main se poser sur
+ma clef que j'avais imprudemment laissée en dehors. On retira cette clef
+après avoir fermé la porte sur moi à double tour; on replaça les grosses
+barres de fer que j'avais enlevées; et, quand on m'eut ôté tout moyen
+d'évasion, on s'éloigna lentement. Je me trouvai seul dans les ténèbres,
+captif, et à la merci de mes ennemis.»
+
+«La nuit me sembla insupportablement longue; car l'inquiétude, la
+contrariété et le froid qui était alors très-vif m'empêchèrent de goûter
+un instant de repos. J'eus un grand dépit d'avoir éteint ma lampe, et de
+ne pouvoir du moins utiliser par la lecture cette nuit malencontreuse.
+Les craintes qu'un tel événement devait m'inspirer n'étaient pourtant
+pas très-vives. Je me flattais de n'avoir pas été vu par celui qui
+m'avait enfermé. Je me disais qu'il l'avait fait sans mauvaise
+intention, et sans se douter qu'il y eût quelqu'un dans la bibliothèque;
+que c'était peut-être le convers de semaine pour le service de la salle,
+qui avait retiré cette ciel et fermé cette porte pour mettre les choses
+en ordre. Je me trouvai, moi, bien lâche de ne pas lui avoir parlé et
+de n'avoir pas fait, pour sortir tout de suite, une tentative qui,
+le lendemain au jour, aurait certes beaucoup plus d'inconvénients.
+Néanmoins je me promis de ne pas manquer l'occasion dés qu'il
+reviendrait, le matin, selon l'habitude, pour ranger et nettoyer la
+salle. Dans cette attente je me tins éveillé, et je supportai le froid
+avec le plus de philosophie qu'il me fut possible.»
+
+«Mais les heures s'écoulèrent, le jour parut, et le pâle soleil de
+janvier monta sur l'horizon sans que le moindre bruit se fit entendre
+dans la chambre du chapitre. La journée entière se passa sans m'apporter
+aucun moyen d'évasion. J'usai mes forces à vouloir enfoncer la porte.
+On l'avait si bien assurée contre une nouvelle effraction, qu'il était
+impossible de l'ébranler, et la serrure résista également à tous mes
+efforts.»
+
+«Une seconde nuit et une seconde journée se passèrent sans apporter
+aucun changement à cette étrange position. La porte du chapitre avait
+été sans doute condamnée. Il ne vint absolument personne dans cette
+salle, qui d'ordinaire était assez fréquentée à certaines heures, et je
+ne pus me persuader plus longtemps que ma captivité fût un événement
+fortuit. Outre que la salle ne pouvait avoir été fermée sans dessein, on
+devait s'apercevoir de mon absence; et, si l'on était inquiet de moi, ce
+n'était pas le moment de fermer les portes, mais de les ouvrir toutes
+pour me chercher. Il était donc certain qu'on voulait m'infliger une
+correction pour ma faute; mais, le troisième jour, je commençai à
+trouver la correction trop sévère, et à craindre qu'elle ne ressemblât
+aux épreuves des cachots de l'inquisition, d'où l'on ne sortait que pour
+revoir une dernière fois le soleil et mourir d'épuisement. La faim et
+le froid m'avaient si rudement éprouvé que, malgré mon stoïcisme et la
+persévérance que j'avais mise à lire tant que le jour me l'avait permis,
+je commençai à perdre courage la troisième nuit et à sentir que la force
+physique m'abandonnait. Alors je me résignai à mourir, et à ne plus
+combattre le froid par le mouvement. Mes jambes ne pouvaient plus me
+soutenir; je fis une couche avec des livres; car on avait eu la cruauté
+d'enlever le fauteuil de cuir qui d'ordinaire occupait l'embrasure de la
+croisée. Je m'enveloppai la tête dans ma robe, je m'étendis en serrant
+mon vêtement autour de moi, et je m'abandonnai à l'engourdissement
+d'un sommeil fébrile que je regardais comme le dernier de ma vie. Je
+m'applaudis d'être arrivé à l'extinction de mes forces physiques sans
+avoir perdu ma force morale et sans avoir cédé au désir de crier pour
+appeler du secours. L'unique croisée de cette pièce donnait sur une
+cour fermée, où les novices allaient rarement. J'avais guetté vainement
+depuis trois jours; la porte de cette cour ne s'était pas ouverte
+une seule fois. Sans doute, elle avait été condamnée comme celle
+du chapitre. Ne pouvant faire signe à aucun être compatissant ou
+désintéressé, il eût fallu remplir l'air de mes cris pour arriver à
+me faire entendre. Je savais trop bien que, dans de semblables
+circonstances, la compassion est lâche et impuissante, tandis que le
+désir de la vengeance augmente en raison de l'abaissement de la victime.
+Je savais que mes gémissements causeraient à quelques-uns une terreur
+stupide et rien de plus. Je savais que les autres se réjouiraient de
+mes angoisses. Je ne voulais pas donner à ces bourreaux le triomphe de
+m'avoir arraché une seule plainte. J'avais donc résisté aux tortures de
+la faim; je commençais à ne plus les sentir, et d'ailleurs je n'aurais
+plus eu assez du force pour élever la voix. Je m'abandonnai à mon sort
+en invoquant Épictète et Socrate, et Jésus lui-même, le philosophe
+immolé par les princes des prêtres et les docteurs de la loi.»
+
+«Depuis quelques heures je reposais dans un profond anéantissement,
+lorsque je fus éveillé par le bruit de l'horloge du chapitre qui sonnait
+minuit de l'autre côté de la cloison contre laquelle j'étais étendu.
+Alors j'entendis marcher doucement dans la salle, et il me sembla qu'on
+approchait de la porte de ma prison. Ce bruit ne me causa ni joie ni
+surprise; je n'avais plus conscience d'aucune chose. Cependant la nature
+des pas que j'entendais sur le plancher de la salle voisine, leur
+légèreté empressée, jointe à une netteté solennelle, réveillèrent en moi
+je ne sais quels vagues souvenirs. Il me sembla que je reconnaissais la
+personne qui marchait ainsi, et que j'éprouvais une joie d'instinct à
+l'entendre venir vers moi; mais il m'eût été impossible de dire quelle
+était cette personne et où je l'avais connue.»
+
+«Elle ouvrit la porte de la bibliothèque et m'appela par mon nom d'une
+voix harmonieuse et douce qui me fit tressaillir. Il me sembla que je
+sentais la vie faire un effort en moi pour se ranimer; mais j'essayai en
+vain de me soulever, et je ne pus ni remuer ni parler.
+
+«--Alexis! répéta la voix d'un ton d'autorité bienveillante, ton corps
+et ton âme sont-ils donc aussi endurcis l'un que l'autre? D'où vient
+que tu as manqué à ta parole? Voici la nuit, voici l'heure que tu avais
+fixées... Il y a aujourd'hui trente ans que tu vins dans ce monde, nu et
+pleurant comme tous les fils d'Ève. C'est aujourd'hui que tu devais te
+régénérer, en cherchant sous la cendre de ma dépouille terrestre une
+étincelle qui aurait pu rallumer en toi le feu du ciel. Faut-il donc que
+les morts quittent leur sépulcre pour trouver les vivants plus froids et
+plus engourdis que des cadavres?»
+
+«J'essayai encore de lui répondre, mais sans réussir plus que la
+première fois. Alors _il_ reprit avec un soupir:
+
+«--Reviens donc à la vie des sens, puisque celle de l'esprit est expirée
+en toi...»
+
+«Il s'approcha et me toucha, mais je ne vis rien; et lorsque, après
+des efforts inouïs, j'eus réussi à m'éveiller de ma léthargie et à me
+dresser sur mes genoux, tout était rentré dans le silence, et rien
+n'annonçait autour de moi la visite d'un être humain.
+
+«Cependant un vent plus froid qui soufflait sur moi semblait venir de la
+porte. Je me traînai jusque-là. O prodige! elle était ouverte.
+
+«J'eus un accès de joie insensée. Je pleurai comme un enfant, et
+j'embrassai la porte comme si j'eusse voulu baiser la trace des mains
+qui l'avaient ouverte. Je ne sais pourquoi la vie me semblait si douce à
+recouvrer, après avoir semblé si facile à perdre. Je me traînai le long
+de la salle du chapitre en suivant les murs; j'étais si faible que je
+tombais à chaque pas. Ma tête s'égarait, et je ne pouvais plus me rendre
+raison de la position de la porte que je voulais gagner. J'étais comme
+un homme ivre; et plus j'avais hâte de sortir de ce lieu fatal, moins il
+m'était possible d'en trouver l'issue. J'errais dans les ténèbres, me
+créant moi-même un labyrinthe inextricable dans un espace libre
+et régulier. Je crois que je passai là presque une heure, livré à
+d'inexprimables angoisses. Je n'étais plus armé de philosophie comme
+lorsque j'étais sous les verrous. Je voyais la liberté, la vie, qui
+revenaient à moi, et je n'avais pas la force de m'en emparer. Mon
+sang un instant ranimé se refroidissait de nouveau. Une sorte de rage
+délirante s'emparait de moi. Mille fantômes passaient devant mes yeux,
+mes genoux se roidissaient sur le plancher. Épuisé de fatigue et de
+désespoir, je tombai au pied d'une des froides parois de la salle, et de
+nouveau j'essayai de retrouver en moi la résolution de mourir en paix.
+Mais mes idées étaient confuses, et la sagesse, qui m'avait semblé
+naguère une armure impénétrable, n'était en cet instant qu'un secours
+impuissant contre l'horreur de la mort.
+
+«Tout à coup je retrouvai le souvenir, déjà effacé, de la voix qui
+m'avait appelé durant mon sommeil, et, me livrant à cette protection
+mystérieuse avec la confiance d'un enfant, je murmurai les derniers mots
+que Fulgence avait prononcés en rendant l'âme: «_Sancte Spiridion, ora
+pro me._»
+
+«Alors il se fit une lueur pâle dans la salle, comme serait celle d'un
+éclair prolongé. Cette lueur augmenta, et, au bout d'une minute environ,
+s'éteignit tout à fait. J'avais eu le temps de voir que cette lumière
+partait du portrait du fondateur, dont les yeux s'étaient allumés comme
+deux lampes pour éclairer la salle et pour me montrer que j'étais adossé
+depuis un quart d'heure contre la porte tant cherchée.--Béni sois-tu,
+esprit bienheureux! m'écriai-je. Et, ranimé soudain, je m'élançai hors
+de la salle avec impétuosité.
+
+«Un convers, qui vaquait dans les salles basses à des préparatifs
+extraordinaires pour le lendemain, me vit accourir vers lui comme un
+spectre. Mes joues creuses, mes yeux enflammés par la fièvre, mon air
+égaré, lui causèrent une telle frayeur qu'il s'enfuit en laissant tomber
+une corbeille de riz qu'il portait, et un flambeau que je me hâtai de
+ramasser avant qu'il fût éteint. Quand j'eus apaisé ma faim, je regagnai
+ma cellule, et le lendemain, après un sommeil réparateur, je fus en état
+de me rendre à l'église.
+
+«Un bruit singulier dans le couvent et le branle de toutes les grosses
+cloches m'avaient annoncé une cérémonie importante. J'avais jeté les
+yeux sur le calendrier de ma cellule, et je me demandais si j'avais
+perdu pendant mes jours d'inanition la notion de la marche du temps; car
+je ne voyais aucune fête religieuse marquée pour le jour où je croyais
+être. Je me glissai dans le choeur, et je gagnai ma stalle sans être
+remarqué. Il y avait sur tous les fronts une préoccupation ou un
+recueillement extraordinaire. L'église était parée comme aux grands
+jours fériés. On commença les offices. Je fus surpris de ne point voir
+le Prieur à sa place; je me penchai pour demander à mon voisin s'il
+était malade. Celui-ci me regarda d'un air stupéfait, et, comme s'il eût
+pensé avoir mal entendu ma question, il sourit d'un air embarrassé et ne
+me répondit point. Je cherchai des yeux le père Donatien, celui de tous
+les religieux que je savais m'être le plus hostile, et que j'accusais
+intérieurement du traitement odieux que je venais de subir. Je vis ses
+yeux ardents chercher à pénétrer sous mon capuchon; mais je ne lui
+laissai point voir mon visage, et je m'assurai que le sien était
+bouleversé par la surprise et la crainte; car il ne s'attendait point
+à trouver ma stalle occupée, et il se demandait si c'était moi ou mon
+spectre qu'il voyait là en face de lui.
+
+«Je ne fus au courant de ce qui se passait qu'à la fin de l'office,
+lorsque l'officiant récita une prière en commémoration du Prieur, dont
+l'âme avait paru devant Dieu, le 10 janvier 1766, à minuit, c'est-à-dire
+une heure avant mon incarcération dans la bibliothèque. Je compris alors
+pourquoi Donatien, dont l'ambition guettait depuis longtemps la première
+place parmi nous, avait saisi l'occasion de cette mort subite pour
+m'éloigner des délibérations. Il savait que je ne l'estimais point,
+et que, malgré mon peu de goût pour le pouvoir et mon défaut absolu
+d'intrigue, je ne manquais pas de partisans. J'avais une réputation de
+science théologique qui m'attirait le respect naïf de quelques-uns;
+j'avais un esprit de justice et des habitudes d'impartialité qui
+offraient à tous des garanties. Donatien me craignait: sous-prieur
+depuis deux ans, et tout-puissant sur ceux qui entouraient le Prieur, il
+avait enveloppé ses derniers instants d'une sorte de mystère, et, avant
+de répandre la nouvelle de sa mort, il avait voulu me voir, sans doute
+pour sonder mes dispositions, pour me séduire ou pour m'effrayer. Ne me
+trouvant point dans ma cellule, et connaissant fort bien mes habitudes,
+comme je l'ai su depuis, il s'était glissé sur mes traces jusqu'à la
+porte de la bibliothèque qu'il avait refermée sur moi comme par mégarde.
+Puis il avait condamné toutes les issues par lesquelles on pouvait
+approcher de moi, et il avait sur-le-champ fait entrer tout le monastère
+en retraite, afin de procéder dignement à l'élection du nouveau chef.
+
+«Grâce à son influence, il avait pu violer tous les usages et toutes les
+règles de l'abbaye. Au lieu de faire embaumer et exposer le corps du
+défunt pendant trois jours dans la chapelle, il l'avait fait ensevelir
+précipitamment, sous prétexte qu'il était mort d'un mal contagieux. Il
+avait brusqué toutes les cérémonies, abrégé le temps ordinaire de la
+retraite; et déjà l'on procédait à son élection, lorsque, par un fait
+surnaturel, je fus rendu à la liberté. Quand l'office fut fini, on
+chanta le _Veni Creator_; puis on resta un quart d'heure prosterné
+chacun dans sa stalle, livré à l'inspiration divine. Lorsque l'horloge
+sonna midi, la communauté défila lentement et monta à la salle du
+chapitre pour procéder au vote général. Je me tins dans le plus grand
+calme et dans la plus complète indifférence tant que dura cette
+cérémonie. Rien au monde ne me tentait moins que de contre-balancer les
+suffrages; en eussé-je eu le temps, je n'aurais pas fait la plus simple
+démarche pour contrarier l'ambition de Donatien. Mais quand j'entendis
+son nom sortir cinquante fois de l'urne, quand je vis, au dernier tour
+de scrutin, la joie du triomphe éclater sur son visage, je fus saisi
+d'un mouvement tout humain d'indignation et de haine.
+
+«Peut-être, s'il eût songé à tourner vers moi un regard humble ou
+seulement craintif, mon mépris l'eût-il absous; mais il me sembla qu'il
+me bravait, et j'eus la puérilité de vouloir briser cet orgueil, au
+niveau duquel je me ravalais en le combattant. Je laissai le secrétaire
+recompter lentement les votes. Il y en avait deux seulement pour moi. Ce
+n'était donc pas une espérance personnelle qui pouvait me suggérer ce
+que je fis. Au moment où l'on proclama le nom de Donatien, et comme il
+se levait d'un air hypocritement ému pour recevoir les embrassades des
+anciens, je me levai à mon tour et j'élevai la voix.
+
+«--Je déclare, dis-je avec un calme apparent dont l'effet fut terrible,
+que l'élection proclamée est nulle, parce que les statuts de l'ordre ont
+été violés. Une seule voix, oubliée ou détournée, suffit pour frapper de
+nullité les résolutions de tout un chapitre. J'invoque cet article de
+la charte de l'abbé Spiridion, et déclare que moi, Alexis, membre de
+l'ordre et serviteur de Dieu, je n'ai point déposé mon vote aujourd'hui
+dans l'urne, parce que je n'ai point eu le loisir d'entrer en retraite
+comme les autres; parce que j'ai été écarté, par hasard ou par malice,
+des délibérations communes, et qu'il m'eût été impossible, ignorant
+jusqu'à cet instant la mort de notre vénérable Prieur, de me décider
+inopinément sur le choix de son successeur.»
+
+«Ayant prononcé ces paroles qui furent un coup de foudre pour Donatien,
+je me rassis et refusai de répondre aux mille questions que chacun
+venait m'adresser. Donatien, un instant confondu de mon audace, reprit
+bientôt courage, et déclara que mon vote était non-seulement inutile
+mais non recevable, parce qu'étant sous le poids d'une faute grave, et
+subissant, durant les délibérations, une correction dégradante, d'après
+les statuts, je n'étais point apte à voter.
+
+«--Et qui donc a qualifié ou apprécié ma faute? demandai-je. Qui donc,
+s'est permis de m'en infliger le châtiment? Le sous-prieur? il n'en
+avait pas le droit. Il devait, pour me juger indigne de prendre part
+à l'élection, faire examiner ma conduite par six des plus anciens du
+chapitre, et je déclare qu'il ne l'a point fait.
+
+«--Et qu'en savez-vous? me dit un des anciens qui était le chaud
+partisan de mon antagoniste.
+
+«--Je dis, m'écriai-je, que cela ne s'est point fait, parce que j'avais
+le droit d'en être informé, parce que mon jugement devait être signifié
+à moi d'abord, puis à toute la communauté rassemblée, et enfin placardé
+ici, dans ma stalle, et qu'il n'y est point et n'y a jamais été.
+
+«--Votre faute, s'écria Donatien, était d'une telle nature...
+
+«--Ma faute, interrompis-je, il vous plaît de la qualifier de grave;
+moi, il me plaît de qualifier la punition que vous m'avez infligée, et
+je dis que c'est pour vous qu'elle est dégradante. Dites quelle fut ma
+faute! Je vous somme de le dire ici; et moi je dirai quel traitement
+vous m'avez fait subir, bien que vous n'eussiez pas le droit de le
+faire.»
+
+«Donatien voyant que j'étais outré, et que l'on commençait à m'écouter
+avec curiosité, se hâta de terminer ce débat en appelant à son secours
+la prudence et la ruse. Il s'approcha de moi, et, du ton d'un homme
+pénétré de componction, il me supplia, au nom du Sauveur des hommes, de
+cesser une discussion scandaleuse et contraire à l'esprit de charité
+qui devait régner entre des frères. Il ajouta que je me trompais en
+l'accusant de machinations si perfides, que sans doute il y avait entre
+nous un malentendu qui s'éclaircirait dans une explication amicale.
+
+«--Quant à vos droits, ajouta-t-il, il m'a semblé et il me semble
+encore, mon frère, que vous les avez perdus. Ce serait peut-être pour la
+communauté une affaire à examiner; mais il suffit que vous m'accusiez
+d'avoir redouté votre candidature pour que je veuille faire tomber au
+plus vite un soupçon si pénible pour moi. Et pour cela, je déclare
+que je désire vous avoir sur-le-champ pour compétiteur. Je supplie la
+communauté d'écarter de vous toute accusation, et de permettre que vous
+déposiez votre vote dans l'urne après qu'on aura fait un nouveau tour de
+scrutin, sans examiner si vos droits sont contestables. Non-seulement
+je l'en supplie, mais au besoin je le lui commande; car je suis, en
+attendant le résultat de votre candidature, le chef de cette respectable
+assemblée.»
+
+«Ce discours adroit fut accueilli avec acclamations; mais je m'opposai à
+ce qu'on recommençât le vote séance tenante. Je déclarai que je voulais
+entrer en retraite, et que, comme les autres s'étaient contentés de
+trois jours, bien que quarante furent prescrits, je m'en contenterais
+aussi; mais que, sous aucun prétexte, je ne croyais pouvoir me dispenser
+de cette préparation.
+
+«Donatien s'était engagé trop avant pour reculer. Il feignit de subir
+ce contre-temps avec calme et humilité. Il supplia la communauté de
+n'apporter aucun empêchement à mes desseins. Il y avait bien quelques
+murmures contre mon obstination, mais pas autant peut-être que Donatien
+l'avait espéré. La curiosité, qui est l'élément vital des moines, était
+excitée au plus haut point par ce qui restait de mystérieux entre
+Donatien et moi. Ma disparition avait causé bien de l'étonnement à
+plusieurs. On voulait, avant de se ranger sous la loi de ce nouveau chef
+si mielleux et si tendre en apparence, avoir quelques notions de plus
+sur son vrai caractère. Je semblais l'homme le plus propre à les
+fournir. Sa modération avec moi en public, au milieu d'une crise
+si terrible pour son orgueil et son ambition, paraissait sublime à
+quelques-uns, sensée à plusieurs autres, étrange et de mauvais augure à
+un plus grand nombre. Trente voix, qui ne s'entendaient pas sur le choix
+de leur candidat, avaient combattu son élection. Il était déjà évident
+qu'elles allaient se reporter sur moi. Trois jours de nouvelles
+réflexions et de plus amples informations pouvaient détacher bien des
+partisans. Chacun le sentit, et la majorité, qui avait été surprise et
+comme enivrée par la précipitation des meneurs, se réjouit du retard que
+je venais apporter au dénoûment.
+
+«Une heure après la clôture de cette séance orageuse, ma cellule était
+assiégée des meneurs de mon parti; car j'avais déjà un parti malgré moi,
+et un parti très-ardent. Donatien n'était pas médiocrement haï, et je
+dois à la vérité de dire que tout ce qu'il y avait de moins avili et
+de moins corrompu dans l'abbaye était contre lui. Ma colère était déjà
+tombée, et les offres qu'on me faisait n'éveillaient en moi aucun désir
+de puissance monacale. J'avais de l'ambition, mais une ambition vaste
+comme le monde, l'ambition des choses sublimes. J'aurais voulu élever
+un beau monument de science ou de philosophie, trouver une vérité et la
+promulguer, enfanter une de ces idées qui soulèvent et remplissent tout
+un siècle, gouverner enfin toute une génération, mais du fond de ma
+cellule, et sans salir mes doigts à la fange des affaires sociales;
+régner par l'intelligence sur les esprits, par le coeur sur les coeurs,
+vivre en un mot comme Platon ou Spinosa. Il y avait loin de là à la
+gloriole de commander à cent moines abrutis. La petitesse pompeuse d'un
+tel rôle soulevait mon âme de dégoût; mais je compris quel parti je
+pouvais tirer de ma position, et j'accueillis mes partisans avec
+prudence.
+
+«Avant le soir, les trente voix qui avaient résisté à Donatien s'étaient
+déjà réunies sur moi. Donatien en fut plus irrité qu'effrayé. Il vint me
+trouver dans ma cellule, et il essaya de m'intimider en me disant que,
+si je me retirais de la candidature, il ne me reprocherait point mes
+hérésies, à lui bien connues; que les choses pouvaient encore se passer
+honorablement pour moi et tranquillement pour lui, si je me contentais
+de la petite victoire que j'avais obtenue en retardant son élection;
+mais que, si je me mettais sur les rangs pour le priorat, il ferait
+connaître quelles étaient mes occupations, mes lectures, et sans doute
+mes pensées, depuis plus de cinq ans. Il me menaça de dévoiler la fraude
+et la désobéissance où j'avais vécu tout ce temps-là, dérobant les
+livres défendus et me nourrissant durant les saints offices, dans le
+temple même du Seigneur, des plus infâmes doctrines.
+
+«Le calme avec lequel j'affrontai ces menaces le déconcerta beaucoup. Il
+voulait sans doute me faire parler sur mes croyances; peut être avait-il
+placé des témoins derrière la porte pour m'entendre apostasier dans un
+moment d'emportement. J'étais sur mes gardes, et je vis, dans cette
+circonstance, combien l'homme le plus simple a de supériorité sur le
+plus habile, lorsque celui-ci est mû par de mauvaises passions. Je
+n'étais certes pas rompu à l'intrigue comme ce moine cauteleux et rusé;
+mais le mépris que j'avais pour l'enjeu me donnait tout l'avantage de la
+partie. J'étais armé d'un sang-froid à toute épreuve, et mes reparties
+calmes démontaient de plus en plus mon adversaire. Il se retira fort
+troublé. Jusque-là il ne m'avait point connu, disait-il d'un ton
+amèrement enjoué. Il m'avait cru plongé dans les livres, et ne se serait
+jamais douté que j'apportasse tant de prudence et de calcul dans les
+affaires temporelles. Il ajouta sournoisement qu'il faisait des voeux
+pour que mon orthodoxie en matière de religion lui fût bien démontrée;
+car, dans ce cas, je lui paraissais le plus propre de tous à bien
+gouverner l'abbaye.
+
+«Le lendemain, mes trente partisans cabalèrent si bien qu'ils
+détachèrent plus de quinze poltrons, jetés par la frayeur dans le parti
+de mon rival. Donatien était l'homme le plus redouté et le plus haï de
+la communauté; mais il avait pour lui tous les anciens, qu'il avait su
+accaparer, et aux vices desquels son athéisme secret offrait toutes
+les garanties désirables. Il n'y a pas de plus grand fléau pour une
+communauté religieuse qu'un chef sincèrement dévot. Avec lui, la règle,
+qui est ce que le moine hait et redoute le plus, est toujours en
+vigueur, et vient à chaque instant troubler les douces habitudes de
+paresse et d'intempérance; son zèle ardent suscite chaque jour de
+nouvelles tracasseries, en voulant ramener les pratiques austères, la
+vie de labeur et de privations. Donatien savait, avec le petit nombre
+des fanatiques, se donner les apparences d'une foi vive; avec le grand
+nombre des indifférents, il savait, sans compromettre la dignité
+d'étiquette de la règle, et sans déroger aux apparences de la ferveur,
+donner à chacun le prétexte le plus convenable à la licence. Par ce
+moyen son autorité était sans bornes pour le mal; il exploitait les
+vices d'autrui au profit des siens propres. Cette manière de gouverner
+les hommes en profitant de leur corruption est infaillible; et, si
+j'étais le favori d'un roi, je la lui conseillerais.
+
+«Mais ce qui contre-balançait l'autorité naissante de Donatien. C'était
+ce qu'on savait de son humeur vindicative. Ceux qui l'avaient offensé un
+jour avaient à s'en repentir longtemps, et l'on craignait avec raison
+que le Prieur n'oubliât pas, en recevant la crosse, les vieilles
+querelles du simple frère. C'est pourquoi les faibles s'étaient jetés
+dans son parti par frayeur, le croyant tout-puissant et ne voulant pas
+qu'il les punît d'avoir cabalé contre lui.
+
+«Dès que ceux-là virent une puissance se former contre la sienne et
+offrir quelque garantie, ils se rejetèrent facilement de ce coté, et
+le troisième jour j'avais une majorité incontestable. Je ne saurais
+t'exprimer, Angel, combien j'eus à souffrir secrètement de cette banale
+préférence, basée sur des intérêts d'égoïsme et revêtue des formes
+menteuses de l'estime et de l'affection. Les sales caresses de ces
+poltrons me répugnaient; les protestations des autres intrigants, qui se
+flattaient de régner à ma place tandis que je serais absorbé dans mes
+spéculations scientifiques, ne me causaient pas moins de dégoût et de
+mépris.
+
+«--Vous triompherez, me disaient-ils d'un air lâchement fier en sortant
+de ma cellule.
+
+«--Dieu m'en préserve! répondais-je lorsqu'ils étaient sortis.»
+
+«Le jour de l'élection, Donatien vint me réveiller avant l'aube. Il
+n'avait pu fermer l'oeil de la nuit.
+
+«--Vous dormez comme un triomphateur, me dit-il. Êtes-vous donc si sur
+de l'emporter sur moi?»
+
+«Il affectait le calme; mais sa voix était tremblante, et le trouble de
+toute sa contenance révélait les angoisses de son âme.
+
+«--Je dors avec une double sécurité, lui répondis-je en souriant, celle
+du triomphe et celle de la plus parfaite indifférence pour ce même
+triomphe.
+
+«--Frère Alexis, reprit-il, vous jouez la comédie avec un art au-dessus
+de tout éloge.
+
+«--Frère Donatien, lui dis-je, vous ne vous trompez pas, je joue la
+comédie; car je brigue des suffrages dont je ne veux pas profiter.
+Combien voulez-vous me les payer?
+
+«--Quelles seraient vos conditions? dit-il en feignant de soutenir
+une plaisanterie; mais ses lèvres étaient pâles d'émotion et son oeil
+étincelant de curiosité.
+
+«--Ma liberté, répondis-je, rien que cela. J'aime l'étude et je déteste
+le pouvoir: assurez-moi le calme et l'indépendance la plus absolue au
+fond de ma cellule. Donnez-moi les clefs de toutes les bibliothèque,
+le soin de tous les instruments de physique et d'astronomie, et la
+direction des fonds appliqués à leur entretien par le fondateur;
+donnez-moi la cellule de l'observatoire, abandonnée depuis la mort du
+dernier moine astronome, enfin dispensez-moi des offices, et à ce prix
+vous pourrez me considérer comme mort. Je vivrai dans mon donjon, et
+vous sur votre chaire abbatiale, sans que nous ayons jamais rien de
+commun ensemble. À la première affaire temporelle dont je me mêlerai,
+je vous autorise à me remettre sous la règle; mais aussi à la première
+tracasserie temporelle que vous me susciterez, je vous promets de vous
+montrer encore une fois que je ne suis pas sans influence. Tous les
+trois ans, lorsqu'on renouvellera votre élection, nous passerons
+marché comme aujourd'hui, si le marché d'aujourd'hui vous convient.
+Promettez-vous? Voici la cloche qui nous appelle à l'église;
+dépêchez-vous.»
+
+«Il promit tout ce que je voulus; mais il se retira sans confiance et
+sans espoir. Il ne pouvait croire qu'on renonçât à la victoire quand on
+la tenait dans ses mains.
+
+«Il serait impossible de peindre l'angoisse qui contractait son visage
+lorsque je fus proclamé Prieur à la majorité de dix voix. Il avait l'air
+d'un homme foudroyé au moment d'atteindre aux astres. M'avoir tenu
+enfermé trois jours et trois nuits, s'être flatté de me trouver mort de
+faim et de froid, et tout à coup me voir sortir comme de la tombe pour
+lui arracher des mains la victoire et m'asseoir à sa place sur la chaire
+d'honneur!
+
+«Chacun vint m'embrasser, et je subis cette cérémonie, sans détromper
+le vaincu jusqu'à ce qu'il vint à son tour me donner le baiser de paix.
+Quand il eut accompli cette dernière humiliation, je le pris par la
+main; et, me dépouillant des insignes dont on m'avait déjà revêtu, je
+lui mis au doigt l'anneau, et à la main la crosse abbatiale; puis je le
+conduisis à la chaire, et, m'agenouillant devant lui, je le priai de me
+donner sa bénédiction paternelle.
+
+«Il y eut une stupéfaction inconcevable dans le chapitre, et d'abord
+je trouvait beaucoup d'opposition à accepter cette substitution de
+personne; mais les poltrons et les faibles emportèrent de nouveau la
+majorité là où je voulais la constituer. Le scrutin de ce jour ne
+produisit rien; mais celui du lendemain rendit, par mes soins et par mon
+influence, le priorat au trop heureux Donatien. Il me fit l'honneur de
+douter de ma loyauté jusqu'au dernier moment, me soupçonnant toujours
+de feindre un excès d'humilité afin de m'assurer un pouvoir sans bornes
+pour toute ma vie. Il y avait peu d'exemples qu'un Prieur n'eût pas été
+réélu tous les trois ans jusqu'à sa mort; mais le statut n'en restait
+pas moins en vigueur, et l'existence d'un rival important pouvait
+troubler la vie du vainqueur. Donatien pensait donc que je voulais
+amener à moi par un semblant de vertu et de désintéressement romanesque
+ceux qui lui étaient le plus attachés, afin de ne point avoir à craindre
+une réaction vers lui au bout de trois ans. Au reste, c'est grâce à
+ce statut que la tranquillité de ma vie fut à peu près assurée. Les
+persécutions dont j'avais été accablé jusque-là, et dont j'ai passe le
+détail sous silence dans ce récit, comme n'étant que les accessoires de
+souffrances plus réelles et plus profondes, cessèrent à partir de ce
+jour. Ce n'est que depuis peu que, me voyant prêt à descendre dans
+la tombe, Donatien a cessé de me craindre et encouragé peut-être les
+vieilles haines de ses créatures.
+
+«Quand son élection eut été enfin proclamée, et qu'il se fut assuré de
+ma bonne foi, sa reconnaissance me parut si servile et si exagérée que
+je me hâtai de m'y soustraire.
+
+«--Payez vos dettes, lui dis-je à l'oreille, et ne me sachez aucun autre
+gré d'une action qui n'est point, de ma part, un sacrifice.
+
+«Il se hâta de me proclamer directeur de la bibliothèque et du cabinet
+réservé aux études et aux collections scientifiques. J'eus, à partir de
+cet instant, la plus grande liberté d'occupations et tous les moyens
+possibles de m'instruire.
+
+«Au moment où je quittais la salle du chapitre pour aller, plein
+d'impatience, prendre possession de ma nouvelle étude, je levai les
+yeux par hasard sur le portrait du fondateur, et alors le souvenir des
+événements surnaturels qui s'étaient passés dans cette salle quelques
+jours auparavant me revint si distinct et si frappant que j'en fus
+effrayé. Jusque-là, les préoccupations qui avaient rempli toutes mes
+heures ne m'avaient pas laissé le loisir d'y songer, ou plutôt cette
+partie du cerveau qui conserve les impressions que nous appelons
+poétiques et merveilleuses (à défaut d'expression juste pour peindre
+les fonctions du sens divin), s'était engourdie chez moi au point de
+ne rendre à'ma raison aucun compte des prodiges de mon évasion. Ces
+prodiges restaient comme enveloppés dans les nuages d'un rêve, comme les
+vagues réminiscences des faits accomplis durant l'ivresse on durant la
+fièvre. En regardant le portrait d'Hébronius, je revis distinctement
+l'animation de ces yeux peints qui, tout d'un coup, étaient devenus
+vivants et lumineux, et ce souvenir se mêla si étrangement au présent
+qu'il me sembla voir encore cette toile reprendre vie, et ces yeux me
+regarder comme des yeux humains. Mais cette fois ce n'était plus avec
+éclat, c'était avec douleur, avec reproche. Il me sembla voir des larmes
+humecter les paupières. Je me sentis défaillir. Personne ne faisait
+attention à moi; mais un jeune enfant de douze ans, neveu et élève en
+théologie de l'un des frères, se tenait par hasard devant le portrait,
+et, par hasard aussi, le regardait.
+
+«--O mon père Alexis, me dit-il en saisissant ma robe avec effroi, voyez
+donc! le portrait pleure!»
+
+«Je faillis m'évanouir, mais je fis un grand effort sur moi-même, et lui
+répondis:
+
+«--Taisez-vous, mon enfant, et ne dites pas de pareilles choses,
+aujourd'hui surtout; vous feriez tomber votre oncle en disgrâce.»
+
+«L'enfant ne comprit pas ma réponse, mais il en fut comme effrayé, et ne
+parla à personne, que je sache, de ce qu'il avait vu. Il avait dès lors
+une maladie dont il mourut l'année suivante chez ses parents. Je n'ai
+pas bien su les détails de sa mort; mais il m'est revenu qu'il avait vu,
+à ses derniers instants, une figure vers laquelle il voulait s'élancer
+en l'appelant _pater Spiridion_. Cet enfant était plein de foi, de
+douceur et d'intelligence. Je ne l'ai connu que quelques instants sur la
+terre; mais je crois que je le retrouverai dans une sphère plus sublime.
+Il était de ceux qui ne peuvent pas rester ici-bas, et qui ont déjà, dès
+cette vie, une moitié de leur âme dans un monde meilleur.
+
+«Je fus occupé pendant quelques jours à préparer mon observatoire, à
+choisir les livres que je préférais, à les ranger dans ma cellule, à
+tout ordonner dans mon nouvel empire. Pendant que le couvent était en
+rumeur pour célébrer l'élection de son nouveau chef, que les uns se
+livraient à leurs rêves d'ambition, tandis que les autres se consolaient
+de leurs mécomptes en s'abandonnant à l'intempérance, je goûtais une
+joie d'enfant à m'isoler de cette tourbe insensée, et à chercher, dans
+l'oubli de tous, mes paisibles plaisirs. Quand j'eus fini de ranger la
+bibliothèque, les collections d'histoire naturelle et les instruments
+de physique et d'astronomie, ce que je fis avec tant de zèle que je
+me couchais chaque soir exténué de fatigue (car toutes ces choses
+précieuses avaient été négligées et abandonnées au désordre depuis bien
+des années), je rentrai un soir dans cette cellule avec un bien-être
+incroyable. J'estimais avoir remporté une bien plus grande victoire
+que celle de Donatien, et avoir assuré tout l'avenir de ma vie sur les
+seules bases qui lui convinssent. Je n'avais qu'une seule passion, celle
+de l'étude: j'allais pouvoir m'y livrer à tout jamais, sans distraction
+et sans contrainte. Combien je m'applaudissais d'avoir résisté au désir
+de fuir, qui m'avait tant de fois traversé l'esprit durant les années
+précédentes! J'avais tant souffert, n'ayant plus aucune foi, aucune
+sympathie catholique, d'être forcé d'observer les minutieuses pratiques
+du catholicisme, et d'y voir se consumer un temps précieux! Je m'étais
+souvent méprisé pour le faux point d'honneur qui me tenait esclave de
+mes voeux.
+
+«Voeux insensés, serments impies! m'étais-je écrié cent fois, ce n'est
+point la crainte ou l'amour de Dieu qui vous a reçus, ni qui m'empêche
+de vous violer. Ce Dieu n'existe plus, il n'a jamais existé. On ne doit
+point de fidélité à un fantôme, et les engagements pris dans un songe
+n'ont ni force ni réalité. C'est donc le respect humain qui fait
+votre puissance sur moi. C'est parce que, dans mes jours de jeunesse
+intolérante et de dévotion fougueuse, j'ai flétri à haute voix les
+religieux qui rompaient leur ban; c'est parce que j'ai soutenu
+autrefois la thèse absurde que le serment de l'homme est indélébile,
+qu'aujourd'hui je crains, en me rétractant, d'être méprisé par ces
+hommes que je méprise!
+
+«Je m'étais dit ces choses, je m'étais fait ces reproches; j'avais
+résolu de partir, de jeter mon froc de moine, aux ronces du chemin,
+d'aller chercher la liberté de conscience et la liberté d'études dans un
+pays éclairé, chez une nation tolérante, en France ou en Allemagne; mais
+je n'avais jamais trouvé le courage de le faire. Mille raisons puériles
+ou orgueilleuses m'en avalent empêché. Je me couchait en repassant dans
+mon esprit ces raisons que, par une réaction naturelle, j'aimais à
+trouver excellentes, puisque désormais l'état de moine et le séjour du
+monastère étaient pour moi la meilleure condition possible. Au nombre
+de ces raisons, ma mémoire vint à me retracer le désir de posséder le
+manuscrit de Spiridion et l'importance que j'avais attachée à exhumer
+cet écrit précieux. A peine cette réflexion eut elle traversé mon
+esprit, qu'elle y évoqua mille images fantastiques. La fatigue et le
+besoin de sommeil commençaient à troubler mes idées. Je me sentis dans
+une disposition étrange et telle que depuis longtemps je n'en avais
+connu. Ma raison, toujours superbe, était dans toute sa force, et
+méprisait profondément les visions qui m'avaient assailli dans le
+catholicisme; elle m'expliquait les prestiges de la nuit du 10 janvier
+par des causes toutes naturelles. La faim, la fièvre, l'agonie des
+forces morales, et aussi le désespoir secret et insurmontable de quitter
+la vie d'une manière si horrible, avaient dû produire sur mon cerveau un
+désordre voisin de la folie. Alors j'avais cru entendre une voix de la
+tombe et des paroles en harmonie avec les souvenirs émouvants de ma
+précédente existence de catholique. Les fantômes qui jadis s'étaient
+produits dans mon imagination avaient dû s'y reproduire par une loi
+physiologique à la première disposition fébrile, et l'anéantissement de
+mes forces physiques avait dû, en présence de ces apparitions, empêcher
+les fonctions de la raison et neutraliser les puissances du jugement. Un
+événement fortuit, peut-être le passage d'un serviteur dans la salle du
+chapitre, ayant amené ma délivrance au moment où j'étais en proie à
+ce délire, je n'avais pu manquer d'attribuer mon salut à ces causes
+surnaturelles; et le reste de la vision s'expliquait assez par la
+lutte qui s'était établie en moi entre le désir de ressaisir la vie et
+l'affaissement de tout mon être. Il n'était donc rien dans tout cela
+dont ma raison ne triomphât par des mots; mais les mots ne remplaceront
+jamais les idées; et quoiqu'une moitié de mon esprit se tînt pour
+satisfaite de ces solutions, l'autre moitié restait dans un grand
+trouble et repoussait le calme de l'orgueil et la sanction du sommeil.
+
+[Illustration: Qu'il s'enfuit laissant tomber sa corbeille...]
+
+«Alors je fus pris d'un malaise inconcevable. Je sentis que ma raison ne
+pouvait pas me défendre, quelque puissante et ingénieuse qu'elle fût,
+contre les vaines terreurs de la maladie. Je me souvins d'avoir été
+tellement dominé par les apparences que j'avais pris mes hallucinations
+pour la réalité. Naguère encore, étant plein de calme, de force et de
+contentement, j'avais cru voir des larmes sortir d'une toile peinte,
+j'avais cru entendre la parole d'un enfant qui confirmait ce prodige.
+
+«Il est vrai qu'il y avait une légende sur ce portrait. Dans mon âge de
+crédulité, j'avais entendu dire qu'il pleurait à l'élection des mauvais
+Prieurs; et l'enfant, nourri à son tour de cette fable, avait été
+fasciné par la peur, au point de voir ce que je m'étais imaginé voir
+moi-même. Que de miracles avaient été contemplés et attestés par des
+milliers de personnes abusées toutes spontanément et contagieusement par
+le même élan d'enthousiasme fanatique! Il n'était pas surprenant que
+deux personnes l'eussent été; mais que je fusse l'une des deux, et que
+je partageasse les rêveries d'un enfant, voilà ce qui m'étonnait et
+m'humiliait étrangement. Eh quoi! pensai-je, l'imposture du fanatisme
+chrétien laisse-t-elle donc dans l'esprit de ceux qui l'ont subie des
+traces si profondes, qu'après des années de désabusement et de victoire,
+je n'en sois pas encore affranchi? Suis-je condamné à conserver toute ma
+vie cette infirmité? N'est-il donc aucun moyen de recouvrer entièrement
+la force morale qui chasse les fantômes et dissipe les ombres avec un
+mot? Pour avoir été catholique, ne me sera-t-il jamais permis d'être un
+homme, et dois-je, à la moindre langueur d'estomac, au moindre accès
+de fièvre, être en butte aux terreurs de l'enfance? Hélas! ceci est
+peut-être un juste châtiment de la faiblesse avec laquelle l'homme
+fléchit devant des erreurs grossières. Peut-être la vérité, pour se
+venger, se refuse-t-elle à éclairer complètement les esprits qui l'ont
+reniée longtemps; peut-être les misérables qui, comme moi, ont servi
+les idoles et adoré le mensonge sont-ils marqués d'un sceau indélébile
+d'ignorance, de folie et de lâcheté; peut-être qu'à l'heure de la mort
+mon cerveau épuisé sera livré à des épouvantails méprisables; Satan
+viendra peut-être me tourmenter, et peut-être mourrai-je en invoquant
+Jésus, comme ont fait plusieurs malheureux philosophes, en qui de
+semblables maladies d'esprit expliquent et révèlent la misère humaine
+aux prises avec la lumière céleste?
+
+[Illustration: Je m'élançai dans le vide eu blasphémant...]
+
+«Livré à ces pensées douloureuses, je m'endormis fort agité, craignant
+d'être encore la dupe de quelque songe, et m'en effrayant d'autant plus
+que ma raison m'en démontrait les causes et les conséquences.
+
+«Je fis alors un rêve étrange. Je m'imaginai être revenu au temps de mon
+noviciat. Je me voyais vêtu de la robe de laine blanche, un léger duvet
+paraissait à peine sur mon visage; je me promenais avec mes jeunes
+compagnons, et Donatien, parmi nous, recueillait nos suffrages pour son
+élection. Je lui donnai ma voix comme les autres, avec insouciance, pour
+éviter les persécutions. Alors il se retira, en nous lançant un regard
+de triomphe méprisant, et nous vîmes approcher de nous un homme jeune et
+beau, que nous reconnûmes tous pour l'original du portrait de la grande
+salle.
+
+«Mais, ainsi qu'il arrive dans les rêves, notre surprise fut bientôt
+oubliée. Nous acceptâmes comme une chose possible et certaine qu'il eût
+vécu jusqu'à cette heure, et même quelques-uns de nous disaient l'avoir
+toujours connu. Pour moi, j'en avais un souvenir confus, et, soit
+habitude, soit sympathie, je m'approchai de lui avec affection. Mais il
+nous repoussa avec indignation.
+
+«Malheureux enfants! nous dit-il d'une voix pleine de charme et
+de mélodie jusque dans la colère, est-il possible que vous veniez
+m'embrasser après la lâcheté que vous venez de commettre? Eh quoi!
+êtes-vous descendus à ce point d'égoïsme et d'abrutissement que vous
+choisissez pour chef, non le plus vertueux ni le plus capable, mais
+celui de tous que vous savez le plus tolérant a l'égard du vice et le
+plus insensible à l'endroit de la générosité? Est-ce ainsi que vous
+observez mes statuts? Est-ce là l'esprit que j'ai cherché à laisser
+parmi vous? Est-ce ainsi que je vous retrouve, après vous avoir quittés
+quelque temps?»
+
+«Alors il s'adressa à moi en particulier, et me montrant aux autres:
+
+«Voici, dit-il, le plus coupable d'entre vous; car celui-là est déjà
+un homme par l'esprit, et il connaît le mal qu'il fait. C'est lui dont
+l'exemple vous entraîne, parce que vous le savez rempli d'instruction
+et nourri de sagesse. Vous l'estimez tous, mais il s'estime encore plus
+lui-même. Méfiez-vous de lui, c'est un orgueilleux, et l'orgueil l'a
+rendu sourd à la voix de sa conscience.
+
+«Et comme j'étais triste et rempli de honte, il me gourmanda fortement,
+mais en prenant mes mains avec une effusion de courroux paternel;
+et tout en me reprochant mon égoïsme, tout en me disant que j'avais
+sacrifié le sentiment de la justice et l'amour de la vérité au vain
+plaisir de m'instruire dans les sciences, il s'émut, et je vis que des
+larmes inondaient son visage. Les miennes coulèrent avec abondance, car
+je sentis les aiguillons du repentir et tous les déchirements d'un coeur
+brisé. Il me serra alors contre son coeur avec tendresse, mais avec
+douleur, et il me dit à plusieurs reprises:
+
+«Je pleure sur toi, car c'est à toi-même que tu as fait le plus grand
+mal, et ta vie tout entière est condamnée à expier cette faute. Avais-tu
+donc le droit de t'isoler au milieu de tes frères, et de dire: Tout le
+mal qui se fera désormais ici me sera indifférent, parce que je n'ai pas
+la même croyance que ceux-ci, parce qu'ils méritent d'être traités comme
+des chiens, et que je n'estime ici que moi, mon repos, mon plaisir, mes
+livres, ma liberté? O Alexis! malheureux enfant! tu seras un vieillard
+infortuné; car tu as perdu le sentiment du bien et la haine du mal;
+parce que tu as souffert en silence le triomphe de l'iniquité; parce que
+tu as préféré la satisfaction à ton devoir, et que tu as édifié de tes
+mains le trône de Baal dans ce coin de la société humaine où tu t'étais
+retiré pour cultiver le bien et servir le vrai Dieu!
+
+«Je m'agitai avec angoisse dans mon lit pour échapper à ces reproches,
+mais je ne pus réussir à m'éveiller; ils me poursuivaient avec une
+vraisemblance, une suite et un à-propos si extraordinaires; ils
+m'arrachaient des larmes si amères, et me couvraient d'une telle
+confusion, que je ne saurais dire aujourd'hui si c'était un rêve ou une
+vision. Peu à peu les personnages du rêve reparurent. Donatien s'avança
+furieux vers Spiridion, dont la voix s'éteignit et dont les traits
+s'effacèrent. Donatien criait à ses méchants courtisans:
+
+«_Détruisez-le! détruisez-le! Que vient-il faire parmi les vivants?
+Rendez-le à la tombe, rendez-le au néant!_
+
+«Alors les moines apportèrent du bois et des torches pour brûler
+Spiridion; mais au lieu de celui qui m'avait accablé de ses reproches et
+arrosé de ses larmes, je ne vis plus que le portrait du fondateur, que
+les partisans de Donatien arrachaient de son cadre et jetaient sur le
+bûcher. Dès que le feu eut commencé à consumer la toile, il se fit une
+horrible métamorphose. Spiridion reparut vivant, se tordant au milieu
+des flammes et criant:
+
+«Alexis, Alexis! c'est toi qui me donnes la mort!
+
+«Je m'élançai au milieu du bûcher, et ne trouvai que le portrait qui
+tombait en cendres. Plusieurs fois la figure vivante d'Hébronius et
+la toile inanimée qui la représentait se métamorphosèrent l'une dans
+l'autre à mes yeux stupéfaits: tantôt je voyais la belle chevelure du
+maître flamboyer dans l'incendie, et ses yeux pleins de souffrance,
+de colère et de douleur se tourner vers moi; tantôt je voyais brûler
+seulement une effigie aux acclamations grossières et aux rires des
+moines. Enfin je m'éveillai baigné de sueur et brisé de fatigue. Mon
+oreiller était trempé de mes pleurs. Je me levai, je courus ouvrir ma
+fenêtre. Le jour naissant dissipa mon sommeil et mes illusions; mais je
+restai tout le jour accablé de tristesse, et frappé de la force et de la
+justesse des reproches qui retentissaient encore dans mes oreilles.
+
+«Depuis ce jour le remords me consuma. Je reconnaissais dans ce rêve la
+voix de ma conscience qui me criait que dans toutes les religions, dans
+toutes les philosophies, c'était un crime d'édifier la puissance
+du fourbe et d'entrer en marché avec le vice. Cette fois la raison
+confirmait cet arrêt de la conscience; elle me montrait dans le passé
+Spiridion comme un homme juste, sévère, incorruptible, ennemi mortel du
+mensonge et de l'égoïsme; elle me disait que là où nous sommes jetés sur
+la terre, quelque fausse que soit notre position, quelque dégradés que
+soient les êtres qui nous entourent, notre devoir est de travailler
+à combattre le mal et à faire triompher le bien. Il y avait aussi un
+instinct de noblesse et de dignité humaine qui me disait qu'en pareil
+cas, lors même que nous ne pouvions faire aucun bien, il était beau de
+mourir à la peine en résistant au mal, et lâche de le tolérer pour vivre
+en paix. Enfin je tombai dans la tristesse. Ces études, dont je m'étais
+promis tant de joie, ne me causèrent plus que du dégoût. Mon âme
+appesantie s'égara dans de vains sophismes, et chercha inutilement à
+repousser, par de mauvaises raisons, le mécontentement d'elle-même. Je
+craignais tellement, dans cette disposition maladive et chagrine, de
+tomber en proie à de nouvelles hallucinations, que je luttai pendant
+plusieurs nuits contre le sommeil. A la suite de ces efforts, j'entrai
+dans une excitation nerveuse pire que l'affaiblissement des facultés.
+Les fantômes que je craignais de voir dans le sommeil apparurent plus
+effrayants devant mes yeux ouverts. Il me semblait voir sur tous les
+murs le nom de Spiridion écrit en lettres de feu. Indigné de ma propre
+faiblesse, je résolus de mettre fin à ces angoisses par un acte de
+courage. Je pris le parti de descendre dans le caveau du fondateur et
+d'en retirer le manuscrit. Il y avait trois nuits que je ne dormais pas.
+La quatrième, vers minuit, je pris un ciseau, une lampe, un levier, et
+je pénétrai sans bruit dans l'église, décidé à voir ce squelette et à
+toucher ces ossements que mon imagination revêtait, depuis six années,
+d'une forme céleste, et que ma raison allait restituer à l'éternel néant
+en les contemplant avec calme.
+
+«J'arrivai à la pierre du _Hic est_, la levai sans beaucoup de peine, et
+je commençai à descendre l'escalier; je me souvenais qu'il avait douze
+marches. Mais je n'en avais pas descendu six que ma tête était déjà
+égarée. J'ignore ce qui se passait en moi: si je ne l'avais éprouvé, je
+ne pourrais jamais croire que le courage de la vanité puisse couvrir
+tant de faiblesse et de lâche terreur. Le froid de la fièvre me saisit;
+la peur fit claquer mes dents; je laissai tomber ma lampe; je sentis que
+mes jambes pliaient sous moi.
+
+«Un esprit sincère n'eût pas cherché à surmonter cette détresse Il se
+fût abstenu de poursuivre une épreuve au-dessus de ses forces; il eût
+remis son entreprise à un moment plus favorable; il eût attendu avec
+patience et simplicité le rassérénement de ses facultés mentales. Mais
+je ne voulais pas avoir le démenti vis-à-vis de moi-même. J'étais
+indigné de ma faiblesse; ma volonté voulait briser et réduire mon
+imagination. Je continuai à descendre dans les ténèbres; mais je perdis
+l'esprit, et devins la proie des illusions et des fantômes.
+
+«Il me sembla que je descendais toujours et que je m'enfonçais dans les
+profondeurs de l'Érèbe. Enfin, j'arrivai lentement à un endroit uni, et
+j'entendis une voix lugubre prononcer ces mots qu'elle semblait confier
+aux entrailles de la terre:
+
+«_Il ne remontera pas l'escalier._
+
+«Aussitôt, j'entendis s'élever vers moi, du fond d'abîmes invisibles,
+mille voix formidables qui chantaient sur un rhythme bizarre:
+
+«_Détruisons-le! Qu'il soit détruit! Que vient-il faire parmi les morts?
+Qu'il soit rendu à la souffrance! Qu'il soit rendu à la vie!_
+
+«Alors une faible lueur perça les ténèbres, et je vis que j'étais sur la
+dernière marche d'un escalier aussi vaste que le pied d'une montagne.
+Derrière moi, il y avait des milliers de degrés de fer rouge; devant
+moi, rien que le vide, l'abîme de l'éther, le bleu sombre de la nuit
+sous mes pieds comme au-dessus de ma tête. Je fus pris de vertige,
+et, quittant l'escalier, ne songeant plus qu'il me fût possible de le
+remonter, je m'élançai dans le vide en blasphémant. Mais à peine eus-je
+prononcé la formule de malédiction, que le vide se remplit de formes
+et de couleurs confuses, et peu à peu je me vis de plain-pied avec une
+immense galerie où je m'avançai en tremblant. L'obscurité régnait encore
+autour de moi; mais le fond de la voûte s'éclairait d'une lueur rouge et
+me montrait les formes étranges et affreuses de l'architecture. Tout ce
+monument semblait, par sa force et sa pesanteur gigantesque, avoir été
+taillé dans une montagne de fer ou dans une caverne de laves noires. Je
+ne distinguais pas les objets les plus voisins; mais ceux vers lesquels
+je m'avançais prenaient un aspect de plus en plus sinistre, et ma
+terreur augmentait à chaque pas. Les piliers énormes qui soutenaient la
+voûte, et les rinceaux de la voûte même, représentaient des hommes d'une
+grandeur surnaturelle, tous livrés à des tortures inouïes: les uns,
+suspendus par les pieds et serrés par les replis de serpents monstrueux,
+mordaient le pavé, et leurs dents s'enfonçaient dans le marbre;
+d'autres, engagés jusqu'à la ceinture dans le sol, étaient tirés d'en
+haut, ceux-ci par les bras la tête en haut, ceux-là par les pieds la
+tête en bas, vers les chapiteaux formés d'autres figures humaines
+penchées sur elles et acharnées à les torturer. D'autres piliers encore
+représentaient un enlacement de figures occupées à s'entre-dévorer, et
+chacune d'elles n'était plus qu'un tronçon rouge jusqu'aux genoux ou
+jusqu'aux épaules, mais dont la tête furieuse conservait assez de vie
+pour mordre et dévorer ce qui était auprès d'elle. Il y en avait qui,
+écorchés à demi, s'efforçaient, avec la partie supérieure de leur corps,
+de dégager la peau de l'autre moitié accrochée au chapiteau ou retenue
+au socle; d'autres encore qui, en se battant, s'étaient arraché des
+lanières de chair par lesquelles ils se tenaient suspendus l'un à
+l'autre avec l'expression d'une haine et d'une souffrance indicibles. Le
+long de la frise, ou plutôt en guise de frise, il y avait de chaque côté
+une rangée d'êtres immondes, revêtus de la forme humaine, mais d'une
+laideur effroyable, occupés à dépecer des cadavres, à dévorer des
+membres humains, à tordre des viscères, à se repaître de lambeaux
+sanglants. De la voûte pendaient, en guise de clefs et de rosaces, des
+enfants mutilés qui semblaient pousser des cris lamentables, ou qui,
+fuyant avec terreur les mangeurs de chair humaine, s'élançaient la tête
+en bas, et semblaient près de se briser sur le pavé.
+
+«Plus j'avançais, plus toutes ces statues, éclairées par la lumière du
+fond, prenaient l'aspect de la réalité; elles étaient exécutées avec une
+vérité que jamais l'art des hommes n'eût pu atteindre. On eût dit d'une
+scène d'horreur qu'un cataclysme inconnu aurait surprise au milieu de sa
+réalité vivante, et aurait noircie et pétrifiée comme l'argile dans le
+four. L'expression du désespoir, de la rage ou de l'agonie était si
+frappante sur tous ces visages contractés; le jeu ou la tension des
+muscles, l'exaspération de la lutte, le frémissement de la chair
+défaillante étaient reproduits avec tant d'exactitude qu'il était
+impossible d'en soutenir l'aspect sans dégoût et sans terreur. Le
+silence et l'immobilité de cette représentation ajoutaient peut-être
+encore à son horrible effet sur moi. Je devins si faible que je
+m'arrêtai et que je voulus retourner sur mes pas.
+
+«Mais alors j'entendis au fond de ces ténèbres que j'avais traversées,
+des rumeurs confuses comme celles d'une foule qui marche. Bientôt les
+voix devinrent plus distinctes et les clameurs plus bruyantes, et les
+pas se pressèrent tumultueusement en se rapprochant avec une vitesse
+incroyable: c'était un bruit de course irrégulière, saccadée, mais
+dont chaque élan était plus voisin, plus impétueux, plus menaçant. Je
+m'imaginai que j'étais poursuivi par cette foule déréglée, et j'essayai
+de la devancer en me précipitant sous la voûte au milieu des sculptures
+lugubres. Mais il me sembla que ces figures commençaient à s'agiter, à
+s'humecter de sueur et de sang, et que leurs yeux d'émail roulaient dans
+leurs orbites. Tout à coup je reconnus qu'elles me regardaient toutes et
+qu'elles étaient toutes penchées vers moi, les unes avec l'expression
+d'un rire affreux, les autres avec celle d'une aversion furieuse. Toutes
+avaient le bras levé sur moi et semblaient prêtes à m'écraser sous les
+membres palpitants qu'elles s'arrachaient les unes aux autres. Il y en
+avait qui me menaçaient avec leur propre tête dans les mains, ou avec
+des cadavres d'enfants qu'elles avaient arrachés de la voûte.
+
+«Tandis que ma vue était troublée par ces images abominables, mon
+oreille était remplie des bruits sinistres qui s'approchaient. Il y
+avait devant moi des objets affreux, derrière moi des bruits plus
+affreux encore: des rires, des hurlements, des menaces, des sanglots,
+des blasphèmes, et tout à coup des silences, durant lesquels il semblait
+que la foule, portée par le vent, franchît des distances énormes et
+gagnât sur moi du terrain au centuple.
+
+«Enfin le bruit se rapprocha tellement que, ne pouvant plus espérer
+d'échapper, j'essayai de me cacher derrière les piliers de la galerie;
+mais les figures de marbre s'animèrent tout à coup; et, agitant leurs
+bras, qu'elles tendaient vers moi avec frénésie, elles voulurent me
+saisir pour me dévorer.
+
+«Je fus donc rejeté par la peur au milieu de la galerie, où leurs bras
+ne pouvaient m'atteindre, et la foule vint, et l'espace fut rempli de
+voix, le pavé inondé de pas. Ce fut comme une tempête dans les bois,
+comme une rafale sur les flots; ce fut l'éruption de la lave. Il me
+sembla que l'air s'embrasait et que mes épaules pliaient sous le
+poids de la houle. Je fus emporté comme une feuille d'automne dans le
+tourbillon des spectres.
+
+«Ils étaient tous vêtus de robes noires, et leurs yeux ardents
+brillaient sous leurs sombres capuces comme ceux du tigre au fond de
+son antre. Il y en avait qui semblaient plongés dans un désespoir
+sans bornes, d'autres qui se livraient à une joie insensée ou féroce,
+d'autres dont le silence farouche me glaçait et m'épouvantait plus
+encore. À mesure qu'ils avançaient, les figures de bronze et de marbre
+s'agitaient et se tordaient avec tant d'efforts qu'elles finissaient
+par se détacher de leur affreuse étreinte, par se dégager du pavé qui
+enchaînait leurs pieds, par arracher leurs bras et leurs épaules de
+la corniche; et les mutilés de la voûte se détachaient aussi, et, se
+traînant comme des couleuvres le long des murs, ils réussissaient à
+gagner le sol. Et alors tous ces anthropophages gigantesques, tous ces
+écorchés, tous ces mutilés, se joignaient à la foule des spectres qui
+m'entraînaient, et, reprenant les apparences d'une vie complète, se
+mettaient à courir et à hurler comme les autres: de sorte qu'autour de
+nous l'espace s'agrandissait, et la foule se répandait dans les ténèbres
+comme un fleuve qui a rompu ses digues; mais la lueur lointaine
+l'attirait et la guidait toujours. Tout à coup cette clarté blafarde
+devint plus vive, et je vis que nous étions arrivés au but. La foule
+se divisa, se répandit dans des galeries circulaires, et j'aperçus
+au-dessous de moi, à une distance incommensurable, l'intérieur d'un
+monument tel que la main de l'homme n'eût jamais pu le construire.
+C'était une église gothique dans le goût de celles que les catholiques
+érigeaient au onzième siècle, dans ce temps où leur puissance morale,
+arrivée à son apogée, commençait à dresser des échafauds et des bûchers.
+Les piliers élancés, les arcades aiguës, les animaux symboliques, les
+ornements bizarres, tous les caprices d'une architecture orgueilleuse
+et fantasque étaient là déployés dans un espace et sur des dimensions
+telles qu'un million d'hommes eût pu être abrité sous la même voûte.
+Mais cette voûte était de plomb, et les galeries supérieures où la foule
+se pressait étaient si rapprochées du faîte que nul ne pouvait s'y tenir
+debout, et que, la tête courbée et les épaules brisées, j'étais forcé de
+regarder ce qui se passait tout au fond de l'église, sous mes pieds, à
+une profondeur qui me donnait des vertiges.
+
+«D'abord je ne discernai rien que les effets de l'architecture, dont les
+parties basses flottaient dans le vague, tandis que les parties moyennes
+s'éclairaient de lueurs rouges entrecoupées d'ombres noires, comme si un
+foyer d'incendie eût éclaté de quelque point insaisissable à ma vue.
+Peu à peu celle clarté sinistre s'étendit sur toutes les parties de
+l'édifice, et je distinguai un grand nombre de figures agenouillées dans
+la nef, tandis qu'une procession de prêtres revêtus de riches habits
+sacerdotaux défilait lentement au milieu, et se dirigeait vers le choeur
+en chantant d'une voix monotone:
+
+«_Détruisons-le! détruisons-le! que ce gui appartient à la tombe soit
+rendu à la tombe!_»
+
+«Ce chant lugubre réveilla mes terreurs, et je regardai autour de moi;
+mais je vis que j'étais seul dans une des travées: la foule avait
+envahi toutes les autres; elle semblait ne pas s'occuper de moi. Alors
+j'essayai de m'échapper de ce lieu d'épouvante, où un instinct secret
+m'annonçait l'accomplissement de quelque affreux mystère. Je vis
+plusieurs portes derrière moi; mais elles étaient gardées par les
+horribles figures de bronze, qui ricanaient et se parlaient entre elles
+en disant:
+
+«_On va le détruire, et les lambeaux de sa chair nous appartiendront._»
+
+«Glacé par ces paroles, je me rapprochai de la balustrade en me courbant
+le long de la rampe de pierre pour qu'on ne pût pas me voir. J'eus une
+telle horreur de ce qui allait s'accomplir que je fermai les yeux et me
+bouchai les oreilles. La tête enveloppée de mon capuce et courbée sur
+mes genoux, je vins à bout de me figurer que tout cela était un rêve
+et que j'étais endormi sur le grabat de ma cellule. Je fis des efforts
+inouïs pour me réveiller et pour échapper au cauchemar, et je crus
+m'éveiller en effet; mais en ouvrant les yeux je me retrouvai dans la
+travée, environné à distance des spectres qui m'y avaient conduit, et
+je vis au fond de la nef la procession de prêtres qui était arrivée
+au milieu du choeur, et qui formait un groupe pressé au centre duquel
+s'accomplissait une scène d'horreur que je n'oublierai jamais. Il y
+avait un homme couché dans un cercueil, et cet homme était vivant. Il
+ne se plaignait pas, il ne faisait aucune résistance; mais des sanglots
+étouffés s'échappaient de son sein, et ses soupirs profonds, accueillis
+par un morne silence, se perdaient sous la voûte qui les renvoyait à la
+foule insensible. Auprès de lui plusieurs prêtres armés de clous et de
+marteaux se tenaient prêts à l'ensevelir aussitôt qu'on aurait réussi à
+lui arracher le coeur. Mais c'était en vain que, les bras sanglants et
+enfoncés dans la poitrine entr'ouverte du martyr, chacun venait à son
+tour fouiller et tordre ses entrailles; nul ne pouvait arracher ce coeur
+invincible que des liens de diamant semblaient retenir victorieusement à
+sa place. De temps en temps les bourreaux laissaient échapper un cri de
+rage, et des imprécations mêlées à des huées leur répondaient du haut
+des galeries. Pendant ces abominations, la foule prosternée dans
+l'église se tenait immobile dans l'attitude de la méditation et du
+recueillement.
+
+«Alors un des bourreaux s'approcha tout sanglant de la balustrade qui
+sépare le choeur de la nef, et dit à ces hommes agenouillés:
+
+«--Ames chrétiennes, fidèles fervents et purs, ô mes frères bien-aimés,
+priez! redoublez de supplications et de larmes, afin que le miracle
+s'accomplisse et que vous puissiez manger la chair et boire le sang du
+Christ, votre divin Sauveur.»
+
+«Et les fidèles se mirent à prier à voix basse, à se frapper la poitrine
+et à répandre la cendre sur leurs fronts, tandis que les bourreaux
+continuaient à torturer leur proie, et que la victime murmurait en
+pleurant ces mots souvent répétés:
+
+«_O mon Dieu, relève ces victimes de l'ignorance et de l'imposture!_»
+
+«Il me semblait qu'un écho de la voûte, tel qu'une voix mystérieuse,
+apportait ces plaintes à mon oreille. Mais j'étais tellement glacé par
+la peur que, au lieu de lui répondre et d'élever ma voix contre les
+bourreaux, je n'étais occupé qu'à épier les mouvements de ceux qui
+m'environnaient, dans la crainte qu'ils ne tournassent leur rage contre
+moi en voyant que je n'étais pas un des leurs.
+
+«Puis j'essayais de me réveiller, et pendant quelques secondes mon
+imagination me reportait à des scènes riantes. Je me voyais assis dans
+ma cellule par une belle matinée, entouré de mes livres favoris; mais
+un nouveau soupir de la victime m'arrachait à cette douce vision, et
+de nouveau je me retrouvais en face d'une interminable agonie et
+d'infatigables bourreaux. Je regardais le patient, et il me semblait
+qu'il se transformait à chaque instant, ce n'était plus le Christ,
+c'était Abeilard, et puis Jean Huss, et puis Luther... Je m'arrachais
+encore à ce spectacle d'horreur, et il me semblait que je revoyais la
+clarté du jour et que je fuyais léger et rapide au milieu d'une riante
+campagne. Mais un rire féroce, parti d'auprès de moi, me tirait en
+sursaut de cette douce illusion, et j'apercevais Spiridion dans le
+cercueil, aux prises avec les infâmes qui broyaient son coeur dans sa
+poitrine sans pouvoir s'en emparer. Puis ce n'était plus Spiridion,
+c'était le vieux Fulgence, et il appelait vers moi en disant:
+
+«--Alexis, mon fils Alexis! vas-tu donc me laisser périr?»
+
+«Il n'eut pas plus tôt prononcé mon nom que je vis à sa place dans le
+cercueil ma propre figure, le sein entr'ouvert, le coeur déchiré par
+des ongles et des tenailles. Cependant j'étais toujours dans la travée,
+caché derrière la balustrade, et contemplant un autre moi-même dans les
+angoisses de l'agonie. Alors je me sentis défaillir, mon sang se glaça
+dans mes veines, une sueur froide ruissela de tous mes membres, et
+j'éprouvai dans ma propre chair toutes les tortures que je voyais subir
+à mon spectre. J'essayai de rassembler le peu de forces qui me restaient
+et d'invoquer à mon tour Spiridion et Fulgence. Mes yeux se fermèrent,
+et ma bouche murmura des mots dont mon esprit n'avait plus conscience.
+Lorsque je rouvris les yeux, je vis auprès de moi une belle figure
+agenouillée, dans une attitude calme. La sérénité résidait sur son large
+front, et ses yeux ne daignaient point s'abaisser sur mon supplice. Il
+avait le regard dirigé vers la voûte de plomb, et je vis qu'au-dessus de
+sa tête la lumière du ciel pénétrait par une large ouverture. Un vent
+frais agitait faiblement les boucles d'or de ses beaux cheveux. Il y
+avait dans ses traits une mélancolie ineffable mêlée d'espoir et de
+pitié.
+
+«--O toi dont je sais le nom, lui dis-je à voix basse, toi qui sembles
+invisible à ces fantômes effroyables, et qui daignes te manifester à
+moi seul, à moi seul qui te connais et qui t'aime! sauve-moi de ces
+terreurs, soustrais-moi à ce supplice!...»
+
+«Il se tourna vers moi, et me regarda avec des yeux clairs et profonds,
+qui semblaient à la fois plaindre et mépriser ma faiblesse. Puis, avec
+un sourire angélique, il étendit la main, et toute la vision rentra dans
+les ténèbres. Alors je n'entendis plus que sa voix amie, et c'est ainsi
+qu'elle me parla:
+
+«--Tout ce que tu as cru voir ici n'a d'existence que dans ton cerveau.
+Ton imagination a seule forgé l'horrible rêve contre lequel tu t'es
+débattu. Que ceci t'enseigne l'humilité, et souviens-toi de la faiblesse
+de ton esprit avant d'entreprendre ce que tu n'es pas encore capable
+d'exécuter. Les démons et les larves sont des créations du fanatisme et
+de la superstition. A quoi t'a servi toute ta philosophie, si tu ne sais
+pas encore distinguer les pures révélations que le ciel accorde, des
+grossières visions évoquées par la peur? Remarque que tout ce que tu
+as cru voir s'est passé en toi-même, et que tes sens abusés n'ont fait
+autre chose que de donner une forme aux idées qui depuis longtemps te
+préoccupent. Tu as vu dans cet édifice composé de figures de bronze et
+de marbre, tour à tour dévorantes et dévorées, un symbole des âmes que
+le catholicisme a endurcies et mutilées, une image des combats que les
+générations se sont livrés au sein de l'Église profanée, en se dévorant
+les unes les autres, en se rendant les unes aux autres le mal qu'elles
+avaient subi. Ce flot de spectres furieux qui t'a emporté avec lui,
+c'est l'incrédulité, c'est le désordre, l'athéisme, la paresse, la
+haine, la cupidité, l'envie, toutes les passions mauvaises qui ont
+envahi l'Église quand l'Église a perdu la foi; et ces martyrs dont les
+princes de l'Église disputaient les entrailles, c'étaient les Christs,
+c'étaient les martyrs de la vérité nouvelle, c'étaient les saints de
+l'avenir tourmentés et déchirés jusqu'au fond du coeur par les fourbes,
+les envieux et les traîtres. Toi-même, dans un instinct de noble
+ambition, tu t'es vu couché dans ce cénotaphe ensanglanté, sous les yeux
+d'un clergé infâme et d'un peuple imbécile. Mais tu étais double à
+tes propres yeux; et, tandis que la moitié la plus belle de ton être
+subissait la torture avec constance et refusait de se livrer aux
+pharisiens, l'autre moitié, qui est égoïste et lâche, se cachait dans
+l'ombre, et, pour échapper à ses ennemis, laissait la voix du vieux
+Fulgence expirer sans échos. C'est ainsi, ô Alexis! que l'amour de la
+vérité a su préserver ton âme des viles passions du vulgaire; mais c'est
+ainsi, ô moine! que l'amour du bien-être et le désir de la liberté t'ont
+rendu complice du triomphe des hypocrites avec lesquels tu es condamné
+à vivre. Allons, éveille-toi, et cherche dans la vertu la vérité que tu
+n'as pu trouver dans la science.»
+
+«A peine eut-il fini de parler, que je m'éveillai; j'étais dans l'église
+du couvent, étendu sur la pierre du _Hic est_, à côté du caveau
+entr'ouvert. Le jour était levé, les oiseaux chantaient gaiement en
+voltigeant autour des vitraux; le soleil levant projetait obliquement
+un rayon d'or et de pourpre sur le fond du choeur. Je vis distinctement
+celui qui m'avait parlé entrer dans ce rayon, et s'y effacer comme
+s'il se fût confondu avec la lumière céleste. Je me tâtai avec effroi.
+J'étais appesanti par un sommeil de mort, et mes membres étaient
+engourdis par le froid de la tombe. La cloche sonnait matines; je me
+hâtai de replacer la pierre sur le caveau, et je pus sortir de l'église
+avant que le petit nombre des fervents qui ne se dispensaient pas des
+offices du matin y eût pénétré.
+
+«Le lendemain, il ne me restait de cette nuit affreuse qu'une lassitude
+profonde et un souvenir pénible. Les diverses émotions que j'avais
+éprouvées se confondaient dans l'accablement de mon cerveau. La vision
+hideuse et la céleste apparition me paraissaient également fébriles et
+imaginaires; je répudiais autant l'une que l'autre, et n'attribuais
+déjà plus la douce impression de la dernière qu'au rassérénement de mes
+facultés et à la fraîcheur du matin.
+
+«À partir de ce moment, je n'eus plus qu'une pensée et qu'un but, ce
+fut de refroidir mon imagination, comme j'avais réussi à refroidir mon
+coeur. Je pensai que, comme j'avais dépouillé le catholicisme pour
+ouvrir à mon intelligence une voie plus large, je devais dépouiller tout
+enthousiasme religieux pour retenir ma raison dans une voie plus droite
+et plus ferme. La philosophie du siècle avait mal combattu en moi
+l'élément superstitieux; je résolus de me prendre aux racines de cette
+philosophie; et, rétrogradant d'un siècle, je remontai aux causes des
+doctrines incomplètes qui m'avaient séduit. J'étudiai Newton, Leibnitz,
+Keppler, Malebranche, Descartes surtout, père des géomètres, qui avaient
+sapé l'édifice de la tradition et de la révélation. Je me persuadai
+qu'en cherchant l'existence de Dieu dans les problèmes de la science et
+dans les raisonnements de la métaphysique, je saisirais enfin l'idée de
+Dieu, telle que je voulais la concevoir, calme, invincible, infinie.
+
+«Alors commença pour moi une nouvelle série de travaux, de fatigues
+et de souffrances. Je m'étais flatté d'être plus robuste que les
+spéculateurs auxquels j'allais demander la foi; je savais bien qu'ils
+l'avaient perdue en voulant la démontrer; j'attribuais cette erreur
+funeste à l'affaiblissement inévitable des facultés employées à de trop
+fortes études. Je me promettais de ménager mieux mes forces, d'éviter
+les puérilités où de consciencieuses recherches les avaient parfois
+égarés, de rejeter avec discernement tout ce qui était entré de force
+dans leurs systèmes; en un mot, de marcher à pas de géant dans cette
+carrière où ils s'étaient traînés avec peine. Là comme partout,
+l'orgueil me poussait à ma perte; elle fut bientôt consommée. Loin
+d'être plus ferme que mes maîtres, je me laissai tomber plus bas sur
+le revers des sommets que je voulais atteindre et où je me targuais
+vainement de rester. Parvenu à ces hauteurs de la science, que
+l'intelligence escalade, mais au pied desquelles le sentiment s'arrête,
+je fus pris du vertige de l'athéisme. Fier d'avoir monté si haut, je ne
+voulus pas comprendre que j'avais à peine atteint le premier degré de
+la science de Dieu, parce que je pouvais expliquer avec une certaine
+logique le mécanisme de l'univers, et que pourtant je ne pouvais
+pénétrer la pensée qui avait présidé à cette création. Je me plus à ne
+voir dans l'univers qu'une machine, et à supprimer la pensée divine
+comme un élément inutile à la formation et à la durée des mondes. Je
+m'habituai à rechercher partout l'évidence et à mépriser le sentiment,
+comme s'il n'était pas une des principales conditions de la certitude.
+Je me fis donc une manière étroite et grossière de voir, d'analyser et
+de définir les choses; et je devins le plus obstiné, le plus vain et le
+plus borné des savants.
+
+«Dix ans de ma vie s'écoulèrent dans ces travaux ignorés, dix ans qui
+tombèrent dans l'abîme sans faire croître un brin d'herbe sur ses bords.
+Je me débattis longtemps contre le froid de la raison. À mesure que
+je m'emparais de cette triste conquête, j'en étais effrayé, et je
+me demandais ce que je ferais de mon coeur si jamais il venait à
+se réveiller. Mais peu à peu les plaisirs de la vanité satisfaite
+étouffaient cette inquiétude. On ne se figure pas ce que l'homme, voué
+en apparence aux occupations les plus graves, y porte d'inconséquence et
+de légèreté. Dans les sciences, la difficulté vaincue est si enivrante
+que les résolutions consciencieuses, les instincts du coeur, la morale
+de l'âme, sont sacrifiés, en un clin d'oeil, aux triomphes frivoles de
+l'intelligence. Plus je courais à ces triomphes, plus celui que j'avais
+rêvé d'abord me paraissait chimérique. J'arrivai enfin à le croire
+inutile autant qu'impossible; je résolus donc de ne plus chercher des
+vérités métaphysiques sur la voie desquelles mes études physiques me
+mettaient de moins en moins. J'avais étudie les mystères de la nature,
+la marche et le repos des corps célestes, les lois invariables qui
+régissent l'univers dans ses splendeurs infinies comme dans ses
+imperceptibles détails; partout j'avais senti la main de fer d'une
+puissance incommensurable, profondément insensible aux nobles émotions
+de l'homme, généreuse jusqu'à la profusion, ingénieuse jusqu'à la
+minutie en tout ce qui tend à ses satisfactions matérielles; mais vouée
+à un silence inexorable en tout ce qui tient à son être moral, à ses
+immenses désirs, fallait-il dire à ses immenses besoins? Cette avidité
+avec laquelle quelques hommes d'exception cherchent à communiquer
+intimement avec la Divinité, n'était-elle pas une maladie du cerveau,
+que l'on pouvait classer à côté du dérèglement de certaines croissances
+anormales dans le règne végétal, et de certains instincts exagérés chez
+les animaux? N'était-ce pas l'orgueil, cette autre maladie commune au
+grand nombre des humains, qui parait de couleurs sublimes et rehaussait
+d'appellations pompeuses cette fièvre de l'esprit, témoignage de
+faiblesse et de lassitude bien plus que de force et de santé? Non,
+m'écriai-je, c'est impudence et folie, et misère surtout, que de vouloir
+escalader le ciel. Le ciel qui n'existe nulle part pour le moindre
+écolier rompu au mécanisme de la sphère! le ciel, où le vulgaire croit
+voir, au milieu d'un trône de nuées formé des grossières exhalaisons
+de la terre, un fétiche taillé sur le modèle de l'homme, assis sur les
+sphères ainsi qu'un ciron sur l'Atlas! le ciel, l'éther infini parsemé
+de soleils et de mondes infinis, que l'homme s'imagine devoir traverser
+après sa mort comme les pigeons voyageurs passent d'un champ à un autre,
+et où de pitoyables rhéteurs théologiques choisissent apparemment une
+constellation pour domaine et les rayons d'un astre pour vêtement!
+le ciel et l'homme, c'est-à-dire l'infini et l'atome! quel étrange
+rapprochement d'idées! quelle ridicule antithèse! Quel est donc le
+premier cerveau humain qui est tombé dans une pareille démence? Et
+aujourd'hui un pape, qui s'intitule le roi des âmes, ouvre avec une clef
+les deux battants de l'éternité à quiconque plie le genou devant sa
+discipline en disant: «_Admettez-moi!_»
+
+«C'est ainsi que je parlais, et alors un rire amer s'emparait de moi;
+et, jetant par terre les sublimes écrits des pères de l'Église et ceux
+des philosophes spiritualistes de toutes les nations et de tous les
+temps, je les foulais aux pieds dans une sorte de rage, en répétant ces
+mots favoris d'Hébronius, où je croyais trouver la solution de tous mes
+problèmes: «O ignorance, ô imposture!»
+
+«Tu pâlis, enfant, dit Alexis en s'interrompant; ta main tremble dans
+la mienne, et ton oeil effaré semble interroger le mien avec anxiété.
+Calme-toi, et ne crains pas de tomber dans de pareilles angoisses:
+j'espère que ce récit t'en préservera pour jamais.
+
+«Heureusement pour l'homme, cette pensée de Dieu, qu'il ignore et qu'il
+nie si souvent, a présidé à la création de son être avec autant de soin
+et d'amour qu'à celle de l'univers. Elle l'a fait perfectible dans le
+bien, corrigible dans le mal. Si, dans la société, l'homme peut se
+considérer souvent comme perdu pour la société, dans la solitude l'homme
+n'est jamais perdu pour Dieu; car, tant qu'il lui reste un souffle de
+vie, ce souffle peut faire vibrer une corde inconnue au fond de son âme;
+et quiconque a aimé la vérité a bien des cordes à briser avant de périr.
+Souvent les sublimes facultés dont il est doué sommeillent pour se
+retremper comme le germe des plantes au sein de la terre, et, au sortir
+d'un long repos, elles éclatent avec plus de puissance. Si j'estime tant
+la retraite et la solitude, si je persiste à croire qu'il faut garder
+les voeux monastiques, c'est que j'ai connu plus qu'un autre les dangers
+et les victoires de ce long tête-à-tête avec la conscience, où ma vie
+s'est consumée. Si j'avais vécu dans le monde, j'eusse été perdu à
+jamais. Le souffle des hommes eût éteint ce que le souffle de Dieu a
+ranimé. L'appât d'une vaine gloire m'eût enivré; et, mon amour pour la
+science trouvant toujours de nouvelles excitations dans le suffrage
+d'autrui, j'eusse vécu dans l'ivresse d'une fausse joie et dans l'oubli
+du vrai bonheur. Mais ici, n'étant compris de personne, vivant de
+moi-même, et n'ayant pour stimulant que mon orgueil et ma curiosité,
+je finis par apaiser ma soif et par me lasser de ma propre estime.
+Je sentis le besoin de faire partager mes plaisirs et mes peines à
+quelqu'un, à défaut de l'ami céleste que je m'étais aliéné; et je le
+sentis sans m'en rendre compte, sans vouloir me l'avouer à moi-même.
+Outre les habitudes superbes que l'orgueil de l'esprit avait données à
+mon caractère, je n'étais point entouré d'êtres avec lesquels je pusse
+sympathiser: la grossièreté ou la méchanceté se dressait de toutes parts
+autour de moi pour repousser les élans de mon coeur. Ce fut encore un
+bonheur pour moi. Je sentais que la société d'hommes intelligents eût
+allumé en moi une fièvre de discussion, une soif de controverses; qui
+m'eussent de plus en plus affermi dans mes négations; au lieu que dans
+mes longues veillées solitaires, au plus fort de mon athéisme, je
+sentais encore parfois des aspirations violentes vers ce Dieu que
+j'appelais la fiction de mes jeunes années; et, quoique dans ces
+moments-là j'eusse du mépris pour moi-même, il est certain que je
+redevenais bon, et que mon coeur luttait avec courage contre sa propre
+destruction.
+
+«Les grandes maladies ont des phases où le mal amène le bien, et c'est
+après la crise la plus effrayante que la guérison se fait tout à coup
+comme un miracle. Les temps qui précédèrent mon retour à la foi furent
+ceux où je crus me sentir le plus robuste adepte de la _raison pure_.
+J'avais réussi à étouffer toute révoite du coeur, et je triomphais
+dans mon mépris de toute croyance, dans mon oubli de toute émotion
+religieuse. A peine arrivé à cet apogée de ma force philosophique, je
+fus pris de désespoir. Un jour que j'avais travaillé pendant plusieurs
+heures à je ne sais quels détails d'observation scientifique avec une
+lucidité extraordinaire, je me sentis persuadé, plus que je ne l'avais
+encore été, de la toute-puissance de la matière et de l'impossibilité
+d'un esprit créateur et vivifiant autre que ce que j'appelais, en
+langage de naturaliste, les propriétés vitales de la matière. Alors
+j'éprouvai tout à coup dans mon être physique la sensation d'un froid
+glacial, et je me mis au lit avec la fièvre.
+
+«Je n'avais jamais pris aucun soin de ma santé. Je fis une maladie
+longue et douloureuse. Ma vie ne fut point en danger; mais
+d'intolérables souffrances s'opposèrent pendant longtemps à toute
+occupation de mon cerveau. Un ennui profond s'empara de moi; l'inaction,
+l'isolement et la souffrance me jetèrent dans une tristesse mortelle. Je
+ne voulais recevoir les soins de personne; mais les instances faussement
+affectueuses du Prieur et celles d'un certain convers infirmier, nommé
+Christophore, me forcèrent d'accepter une société pendant la nuit.
+J'avais d'insupportables insomnies, et ce Christophore, sous prétexte de
+m'en alléger l'ennui, venait dormir chaque nuit d'un lourd et profond
+sommeil auprès de mon lit. C'était bien la plus excellente et la plus
+bornée des créatures humaines. Sa stupidité avait trouvé grâce pour sa
+bonté auprès des autres moines. On le traitait comme une sorte d'animal
+domestique laborieux, souvent nécessaires et toujours inoffensifs. Sa
+vie n'était qu'une suite de bienfaits et de dévouements. Comme on en
+tirait parti, on l'avait habitué à compter sur l'efficacité de ses
+soins: et cette confiance, que j'étais loin de partager, me le rendait
+importun à l'excès. Cependant un sentiment de justice, que l'athéisme
+n'avait pu détruire en moi, me forçait à le supporter avec patience et à
+le traiter avec douceur. Quelquefois, dans les commencements, je m'étais
+emporté contre lui, et je l'avais chassé de ma cellule. Au lieu d'en
+être offensé, il s'affligeait de me laisser seul en proie à mon mal;
+il nasillait une longue prière à ma porte, et au lever du jour je le
+trouvais assis sur l'escalier, la tête dans ses mains, dormant à la
+vérité, mais dormant au froid et sur la dure plutôt que de se résigner à
+passer dans son lit les heures qu'il avait résolu de mon consacrer. Sa
+patience et son abnégation me vainquirent. Je supportai sa compagnie
+pour lui rendre service; car, à mon grand regret, nul autre que moi
+n'était malade dans le couvent; et, lorsque Christophore n'avait
+personne à soigner, il était l'homme le plus malheureux du monde. Peu
+à peu je m'habituai à le voir, lui et son petit chien, qui s'était
+tellement identifié pour lui qu'il avait tout son caractère, toutes ses
+habitudes, et que, pour un peu, il eût préparé la tisane et tâté le
+pouls aux malades. Ces deux êtres remuaient et dormaient de compagnie.
+Quand le moine allait et venait sur la pointe du pied autour de la
+chambre, le chien faisait autant de pas que lui; et, dès que le bonhomme
+s'assoupissait, l'animal paisible en faisait autant. Si Christophore
+faisait sa prière, Bacco s'asseyait gravement devant lui, et se tenait
+ainsi fronçant l'oreille et suivant de l'oeil les moindres mouvements de
+bras et de tête dont le moine accompagnait son oraison. Si ce dernier
+m'encourageait à prendre patience par de niaises consolations et de
+banales promesses de guérison prochaine, Bacco se dressait sur ses
+jambes de derrière, et, posant ses petites pattes de devant sur mon lit
+avec beaucoup de discrétion et de propreté, me léchait la main d'un
+air affectueux. Je m'accoutumai tellement à eux qu'ils me devinrent
+nécessaires autant l'un que l'autre. Au fond je crois que j'avais une
+secrète préférence pour Bacco; car il avait beaucoup plus d'intelligence
+que son maître, son sommeil était plus léger, et surtout il ne parlait
+pas.
+
+«Mes souffrances devinrent si intolérables que toutes mes forces furent
+abattues. Au bout d'une année de ce cruel supplice, j'étais tellement
+vaincu que je ne désirais plus la mort. Je craignais d'avoir à souffrir
+encore plus pour quitter la vie, et je me faisais d'une vie sans
+souffrance l'idéal du bonheur. Mon ennui était si grand que je ne
+pouvais plus me passer un instant de mon gardien. Je le forçais à
+manger en ma présence, et le spectacle de son robuste appétit était un
+amusement pour moi. Tout ce qui m'avait choqué en lui me plaisait, même
+son pesant sommeil, ses interminables prières et ses contes de bonne
+femme. J'en étais venu au point de prendre plaisir à être tourmenté par
+lui, et chaque soir je refusais ma potion afin de me divertir pendant un
+quart d'heure de ses importunités infatigables et de ses insinuations
+naïves, qu'il croyait ingénieuses, pour m'amener à ses fins. C'étaient
+là mes seules distractions, et j'y trouvais une sorte de gaieté
+intérieure, que le bonhomme semblait deviner, quoique mes traits flétris
+et contractés ne puissent pas l'exprimer même par un sourire.
+
+«Lorsque je commençais à guérir, une maladie épidémique se déclara dans
+le couvent. Le mal était subit, terrible, inévitable. On était comme
+foudroyé. Mon pauvre Christophore en fut atteint un des premiers.
+J'oubliai ma faiblesse et le danger; je quittai ma cellule et passai
+trois jours et trois nuits au pied de son lit. Le quatrième jour il
+expira dans mes bras. Cette perle me fut si douloureuse que je faillis
+ne pas y survivre. Alors une crise étrange s'opéra en moi: je fus
+promptement et complètement guéri; mon être mural se réveilla comme à
+la suite d'un long sommeil; et, pour la première fois depuis bien des
+années, je compris par le coeur les douleurs de l'humanité. Christophore
+était le seul homme que j'eusse aimé depuis la mort de Fulgence. Une si
+prompte et si amère séparation me remit en mémoire mon premier ami, ma
+jeunesse, ma piété, ma sensibilité, tous mes bonheurs à jamais perdus.
+Je rentrai dans ma solitude avec désespoir. Bacco m'y suivit; j'étais
+le dernier malade que son maître eût soigné: il s'était habitué à vivre
+dans ma cellule, et il semblait vouloir reporter son affection sur moi;
+mais il ne put y réussir, le chagrin le consuma. Il ne dormait plus, il
+flairait sans cesse le fauteuil où Christophore avait coutume de
+dormir, et que je plaçais toutes les nuits auprès de mon chevet pour
+me représenter quelque chose de la présence de mon pauvre ami. Bacco
+n'était point ingrat à mes caresses, mais rien ne pouvait calmer son
+inquiétude. Au moindre bruit, il se dressait et regardait la porte avec
+un mélange d'espoir et de découragement. Alors j'éprouvais le besoin de
+lui parler comme à un être sympathique.
+
+«Il ne viendra plus, lui disais-je, c'est moi seul que tu dois aimer
+maintenant.
+
+«Il me comprenait, j'en suis certain, car il venait à moi et me léchait
+la main d'un air triste et résigné. Puis il se couchait et tâchait de
+s'endormir; mais c'était un assoupissement douloureux, entrecoupé de
+faibles plaintes qui me déchiraient l'âme. Quand il eut perdu tout
+espoir de retrouver celui qu'il attendait toujours, il résolut de
+se laisser mourir. Il refusa de manger, et je le vis expirer sur le
+fauteuil de son maître, en me regardant d'un air de reproche, comme si
+j'étais la cause de ses fatigues et de sa mort. Quand je vis ses yeux
+éteints et ses membres glacés, je ne pus retenir des torrents de larmes;
+je le pleurai encore plus amèrement que je n'avais pleuré Christophore.
+Il me sembla que je perdais celui-ci une seconde fois.
+
+«Cet événement, si puéril en apparence, acheva de me précipiter du haut
+de mon orgueil dans un abîme de douleurs. A quoi m'avait servi cet
+orgueil? à quoi m'avait servi mon intelligence? La maladie avait frappé
+l'une d'impuissance; l'humilité d'un homme charitable, l'affection
+fidèle d'un pauvre animal, m'avaient plus secouru que l'autre.
+Maintenant que la mort m'enlevait les seuls objets de ma sympathie, la
+raison dont j'avais fait mon Dieu m'enseignait, pour toute consolation,
+qu'il ne restait plus rien d'eux, et qu'ils devaient être pour moi comme
+s'ils n'eussent jamais été. Je ne pouvais me faire à cette idée de
+destruction absolue, et pourtant ma science me défendait d'en douter.
+J'essayai de reprendre mes études, espérant chasser l'ennui qui me
+dévorait; cela ne servit qu'à absorber quelques heures de ma journée.
+Dès que je rentrais dans ma cellule, dès que je m'étendais sur mon lit
+pour dormir, l'horreur de l'isolement se faisait sentir chaque jour
+davantage; je devenais faible comme un enfant, et je baignais mon chevet
+de mes larmes; je regrettais ces souffrances physiques qui m'avaient
+semblé insupportables, et qui maintenant m'eussent été douces si elles
+eussent pu ramener près de moi Christophore et Bacco.
+
+«Je sentis alors profondément que la plus humble amitié est un plus
+précieux trésor que toutes les conquêtes du génie; que la plus naïve
+émotion du coeur est plus douce et plus nécessaire que toutes les
+satisfactions de la vanité. Je compris, par le témoignage de mes
+entrailles, que l'homme est fait pour aimer, et que la solitude, sans la
+foi et l'amour divin, est un tombeau, moins le repos dela mort! Je ne
+pouvais espérer de retrouver la foi, c'était un beau rêve évanoui qui me
+laissait plein de regrets; ce que j'appelais ma raison et mes lumières
+l'avaient bannie sans retour de mou âme. Ma vie ne pouvait plus être
+qu'une veille aride, une réalité desséchante. Mille pensées de désespoir
+s'agitèrent dans mon cerveau. Je songeai à quitter le cloître, à me
+lancer dans le tourbillon du monde, à m'abandonner aux passions,
+aux vices même, pour lâcher d'échapper à moi-même par l'ivresse ou
+l'abrutissement. Ces désirs s'effacèrent promptement; j'avais étouffé
+mes passions de trop bonne heure pour qu'il me fût possible de les faire
+revivre. L'athéisme même n'avait fait qu'affermir, par l'étude et la
+réflexion, mes habitudes d'austérité. D'ailleurs, à travers toutes mes
+transformations, j'avais conservé un sentiment du beau, un désir de
+l'idéal que ne répudient point à leur gré les intelligences tant soit
+peu élevées. Je ne me berçais plus du rêve de la perfection divine;
+mais, à voir seulement l'univers matériel, à ne contempler que la
+splendeur des étoiles et la régularité des lois qui régissent la
+matière, j'avais pris tant d'amour pour l'ordre, la durée et la beauté
+extérieure des choses, que je n'eusse jamais pu vaincre mon horreur pour
+tout ce qui eût troublé ces idées de grandeur et d'harmonie.
+
+«J'essayai de me créer de nouvelles sympathies; je n'en pus trouver dans
+le cloître. Je rencontrais partout la malice et la fausseté; et, quand
+j'avais affaire aux simples d'esprit, j'apercevais la lâcheté sous la
+douceur. Je tâchai de nouer quelques relations avec le monde. Du temps
+de l'abbé Spiridion, tout ce qu'il y avait d'hommes distingués dans
+le pays et de voyageurs instruits sur les chemins venaient visiter le
+couvent, malgré sa position sauvage et la difficulté des routes qui
+y conduisent. Mais, depuis qu'il était devenu un repaire de paresse,
+d'ignorance et d'ivrognerie, le hasard seul nous amenait, comme
+aujourd'hui, à de rares intervalles, quelques passants indifférents ou
+quelques curieux désoeuvrés. Je ne trouvai personne à qui ouvrir mon
+coeur, et je restai seul, livré à un sombre abattement.
+
+«Pendant des semaines et des mois, je vécus ainsi sans plaisir et
+presque sans peine, tant mon âme était brisée et accablée sous le poids
+de l'ennui. L'étude avait perdu tout attrait pour moi; elle me devint
+peu à peu odieuse: elle ne servait qu'à me remettre sous les yeux ce
+sinistre problème de la destinée de l'homme abandonné sur la terre à
+tous les éléments de souffrance et de destruction, sans avenir, sans
+promesse et sans récompense. Je me demandais alors; à quoi bon vivre,
+mais aussi à quoi bon mourir; néant pour néant, je laissais le temps
+couler et mon front se dégarnir sans opposer de résistance à ce
+dépérissement de l'âme et du corps, qui me conduisait lentement à un
+repos plus triste encore.
+
+«L'automne arriva, et la mélancolie du ciel adoucit un peu l'amertume de
+mes idées. J'aimais à marcher sur les feuilles sèches et à voir passer
+ces grandes troupes d'oiseaux voyageurs qui volent dans un ordre
+symétrique, et dont le cri sauvage se perd dans les nuées. J'enviais le
+sort de ces créatures qui obéissent à des instincts toujours sàtisfaits,
+et que la réflexion ne tourmente pas. Dans un sens, je les trouvais bien
+plus complets que l'homme, car ils ne désirent que ce qu'ils peuvent
+posséder; et, si le soin de leur conservation est un travail continuel,
+du moins ils ne connaissent pas l'ennui, qui est la pire des fatigues.
+J'aimais aussi à voir s'épanouir les dernières fleurs de l'année. Tout
+me semblait préférable au sort de l'homme, même celui des plantes; et,
+pourtant ma sympathie sur ces existences éphémères, je n'avais d'autre
+plaisir que de cultiver un petit coin du jardin et de l'entourer de
+palissades pour empêcher les pieds profanes de fouler mes gazons et les
+mains sacrilèges de cueillir mes fleurs. Lorsqu'on en approchait, je
+repoussais les curieux avec tant d'humeur qu'on me crut fou, et que le
+Prieur se réjouit de me voir tomber dans un tel abrutissement.
+
+[Illustration: La foule vint et l'espace fut rempli de voix...]
+
+«Les soirées étaient fraîches, mais douces; il m'arrivait souvent, après
+avoir cherché, dans la fatigue de mon travail manuel, l'espoir d'un peu
+de repos pour la nuit, de me coucher sur un banc de gazon que j'avais
+élevé moi-même, et de rester plongé dans une vague rêverie longtemps
+après le coucher du soleil. Je laissais flotter mes esprits, comme les
+feuilles que le vent enlevait aux arbres; je m'étudiais à végéter;
+j'eusse voulu désapprendre l'exercice de la pensée. J'arrivais, ainsi à
+une sorte d'assoupissement qui n'était ni la veille ni le sommeil, ni la
+souffrance ni le bien-être, et ce pâle plaisir était encore le plus vif
+qui me restât. Peu à peu cette langueur devint plus douce, et le travail
+de ma volonté pour y arriver devint plus facile. Ma béatitude alors
+consistait surtout à perdre la mémoire du passé et l'appréhension de
+l'avenir. J'étais tout au présent. Je comprenais la vie de la nature,
+j'observais tous ses petits phénomènes, je pénétrais dans ses moindres
+secrets. J'écoutais ses capricieuses harmonies, et le sentiment de
+toutes ces choses inappréciables aux esprits agités réussissait à
+me distraire de moi-même. Je soulageais à mon insu, par cette douce
+admiration, mon coeur rempli d'un amour sans but et d'un enthousiasme
+sans aliment. Je contemplais la grâce d'une branche mollement bercée
+par le vent, j'étais attendri par le chant faible et mélancolique d'un
+insecte. Les parfums de mes fleurs me portaient à la reconnaissance;
+leur beauté, préservée de toute altération par mes soins, m'inspirait
+un naïf orgueil. Pour la première fois, depuis bien des années, je
+redevenais sensible à la poésie du cloître, sanctuaire placé sur les
+lieux élevés pour que l'homme y vive au-dessus des bruits du monde,
+recueilli dans la contemplation du ciel. Tu connais cet angle que forme
+la terrasse du jardin du côté de la mer, au bout du berceau de vigne que
+supportent des piliers quadrangulaires en marbre blanc. Là s'élèvent
+quatre palmiers; c'est moi qui les ai plantes, et c'est là que j'avais
+disposé mon parterre, aujourd'hui effacé et confondu dans le potager,
+qui a pris la place du beau jardin créé par Hébronius. Ce lieu était
+encore, à l'époque dont je te parle, un des plus pittoresques de la
+terre, au dire des rares voyageurs qui le visitaient. Les riches
+fontaines de marbre, qui ne sont plus consacrées aujourd'hui qu'à de
+vils usages, y murmuraient alors pour les seules délices des oreilles
+musicales. L'eau pure de la source tombait dans des conques de marbre
+rouge qui la déversaient l'une dans l'autre, et fuyait mystérieusement
+sous l'ombrage des cyprès et des figuiers. Les rameaux des citronniers
+et des caroubiers se pressaient et s'enlaçaient étroitement autour de
+ma retraite, et l'isolaient selon mon goût. Mais, du côté du glacis
+perpendiculaire qui domine le rivage, j'avais ménagé une ouverture dans
+mes berceaux; et je pouvais admirer à loisir, à travers un cadre de
+fleurs et de verdure, le spectacle sublime de la mer brisant sur les
+rochers et se teignant à l'horizon des feux du couchant ou de ceux de
+l'aurore. Là, perdu dans des rêveries sans fin, il me semblait saisir
+des harmonies inappréciables aux sens grossiers des autres hommes,
+quelque chant plaintif, exhalé sur la rive maure, et porté sur les mers
+par les vents du sud, ou le cantique de quelque derviche, saint ignoré,
+perdu dans les âpres solitudes de l'Atlas, et plus heureux dans sa
+misère cénobitique avec la foi que moi au sein de mon opulence monacale
+avec le doute.
+
+[Illustration: Nous allons le détruire, et les lambeaux de sa chair...]
+
+«Peu à peu j'en vins à découvrir un sens profond dans les moindres faits
+de la nature. En m'abandonnant au charme de mes impressions avec la
+naïveté qu'amène le découragement, je reculai insensiblement les bornes
+étroites du certain jusqu'à celles du possible; et bientôt le possible,
+vu avec une certaine émotion du coeur, ouvrit autour de moi des horizons
+plus vastes que ma raison n'eût osé les pressentir. Il me sembla trouver
+des motifs de mystérieuse prévoyance dans tout ce qui m'avait paru livré
+à la fatalité aveugle. Je recouvrai le sens du bonheur que j'avais si
+déplorablement perdu. Je cherchai les jouissances relatives de tous les
+êtres, comme j'avais cherché leurs souffrances, et je m'étonnai de les
+trouver si équitablement réparties. Chaque être prit une forme et une
+voix nouvelle pour me révéler des facultés inconnues à la froide et
+superficielle observation que j'avais prise pour la science. Des
+mystères infinis se déroulèrent autour de moi, contredisant toutes les
+sentences d'un savoir incomplet et d'un jugement précipité. En un mot,
+la vie prit à mes yeux un caractère sacré et un but immense, que je
+n'avais entrevu ni dans les religions ni dans les sciences, et que mon
+coeur enseigna sur nouveaux frais à mon intelligence égarée.
+
+«Un soir j'écoutais avec recueillement le bruit de la mer calme brisant
+sur le sable; je cherchais le sens de ces trois lames, plus fortes
+que les autres, qui reviennent toujours ensemble à des intervalles
+réguliers, comme un rhythme marqué dans l'harmonie éternelle; j'entendis
+un pêcheur qui chantait aux étoiles, étendu sur le dos dans sa barque.
+Sans doute, j'avais entendu bien souvent le chant des pêcheurs de la
+côte, et celui-là peut-être aussi souvent que les autres. Mes oreilles
+avaient toujours été fermées à la musique, comme mon cerveau à la
+poésie. Je n'avais vu dans les chants du peuple que l'expression des
+passions grossières, et j'en avais détourné mon attention avec mépris.
+Ce soir-là, comme les autres soirs, je fus d'abord blessé d'entendre
+cette voix qui couvrait celle des flots, et qui troublait mon audition.
+Mais, au bout de quelques instants, je remarquai que le chant du pêcheur
+suivait instinctivement le rhythme de la mer, et je pensai que c'était
+là peut-être un de ces grands et vrais artistes que la nature elle-même
+prend soin d'instruire, et qui, pour la plupart, meurent ignorés comme
+ils ont vécu. Cette pensée répondant aux habitudes de suppositions dans
+lesquelles je me complaisais désormais, j'écoutai sans impatience le
+chant à demi sauvage de cet homme à demi sauvage aussi, qui célébrait
+d'une voix lente et mélancolique les mystères de la nuit et la douceur
+de la brise. Ses vers avaient peu de rime et peu de mesure; ses paroles,
+encore moins de sens et de poésie; mais le charme de sa voix, l'habileté
+naïve de son rhythme, et l'étonnante beauté de sa mélodie, triste, large
+et monotone comme celle des vagues, me frappèrent si vivement, que tout
+à coup la musique me fut révélée. La musique me sembla devoir être la
+véritable langue poétique de l'homme, indépendante de toute parole et
+de toute poésie écrite, soumise à une logique particulière, et pouvant
+exprimer des idées de l'ordre le plus élevé, des idées trop vastes même
+pour être bien rendues dans toute autre langue. Je résolus d'étudier la
+musique, afin de poursuivre cet aperçu; et je l'étudiai en effet avec
+quelque succès, comme on a pu te le dire. Mais une chose me gêna
+toujours, c'est d'avoir trop fait usage de la logique appliquée à un
+autre ordre de facultés. Je ne pus jamais composer, et c'était là
+pourtant ce que j'eusse ambitionné par-dessus tout en musique. Quand je
+vis que je ne pouvais rendre ma pensée dans cette langue trop sublime
+sans doute pour mon organisation, je m'adonnai à la poésie, et je fis
+des vers. Cela ne me réussit pas beaucoup mieux; mais j'avais un besoin
+de poésie qui cherchait une issue avant de songer à posséder un aliment,
+et ma poésie était faible, parce que la poésie veut être alimentée d'un
+sentiment profond dont je n'avais que le vague pressentiment.
+
+«Mécontent de mes vers, je fis de la prose à laquelle je tâchai de
+conserver une forme lyrique. Le seul sujet sur lequel je pusse m'exercer
+avec un peu de facilité, c'était ma tristesse et les maux que j'avais
+soufferts en cherchant la vérité. Je t'en réciterai un échantillon:
+
+ «O ma grandeur! ô ma force! vous avez passé comme une nuée d'orage,
+ et vous êtes tombées sur la terre pour ravager comme la foudre. Vous
+ avez frappé de mort et de stérilité tous les fruits et toutes les
+ fleurs de mon champ. Vous en avez fait une arène désolée, et je me
+ suis assis tout seul au milieu de mes ruines. O ma grandeur! ô ma
+ force! étiez-vous de bons où de mauvais anges?
+
+ «O ma fierté! ô ma science! vous vous êtes levées comme les
+ tourbillons brûlants que le simoun répand sur le désert. Comme le
+ gravier, comme, la poussière, vous avez enseveli les palmiers, vous
+ avez troublé ou tari les fontaines. Et j'ai cherché l'onde où l'on
+ se désaltère, et je ne l'ai plus trouvée; car l'insensé qui veut
+ frayer sa route vers les cimes orgueilleuses de l'Horeb, oublie
+ l'humble sentier qui mène à la source ombragée. O ma science! ô ma
+ fierté! étiez-vous les envoyées du Seigneur, étiez-vous des esprits
+ de ténèbres?
+
+ «O ma vertu! ô mon abstinence! vous vous êtes dressées comme des
+ tours, vous vous êtes étendues comme des remparts de marbre, comme
+ des murailles d'airain. Vous m'avez abrité sous des voûtes glacées,
+ vous m'avez enseveli dans des caves funèbres remplies d'angoisses et
+ de terreurs; et j'ai dormi sur une couche dure et froide, où j'ai
+ rêvé souvent qu'il y avait un ciel propice et des mondes féconds. Et
+ quand j'ai cherché la lumière du soleil, je ne l'ai plus trouvée;
+ car j'avais perdu la vue dans les ténèbres, et mes pieds débiles ne
+ pouvaient plus me porter sur le bord de l'abîme. O ma vertu! ô mon
+ abstinence! étiez-vous les suppôts de l'orgueil, ou les conseils de
+ la sagesse?
+
+ «O ma religion! ô mon espérance! vous m'avez porté comme une barque
+ incertaine et fragile sur des mers sans rivages, au milieu des
+ brumes décevantes, vagues illusions, informes images d'une patrie
+ inconnue. Et quand, lassé de lutter contre le vent et de gémir
+ courbé sous la tempête, je vous ai demandé où vous me conduisiez,
+ vous avez allumé des phares sur des écueils pour me montrer ce qu'il
+ fallait fuir, et non ce qu'il fallait atteindre. O ma religion!
+ ô mon espérance! étiez-vous le rêve de la folie, ou la voix
+ mystérieuse du Dieu vivant?»
+
+«Au milieu de ces occupations innocentes, mon âme avait repris du calme
+et mon corps de la vigueur; je fus tiré de mon repos par l'irruption
+d'un fléau imprévu. A la contagion qu'avaient éprouvée le monastère et
+les environs succéda la peste qui désola le pays tout entier. J'avais
+eu l'occasion de faire quelques observations sur la possibilité de
+se préserver des maladies épidémiques par un système hygiénique fort
+simple. Je fis part de mes idées à quelques personnes; et, comme elles
+eurent à se louer d'y avoir ajouté foi, on me fit la réputation d'avoir
+des remèdes merveilleux contre la peste. Tout en niant la science qu'on
+m'attribuait, je me prêtai de grand coeur à communiquer mes humbles
+découvertes. Alors on vint me chercher de tous côtés, et bientôt mon
+temps et mes forces purent à peine suffire au nombre du consultations
+qu'on venait me demander; il fallut même que le Prieur m'accordât la
+permission extraordinaire de sortir du monastère à toute heure, et
+d'aller visiter les malades. Mais, à mesure que la peste étendait ses
+ravages, les sentiments de piété et d'humanité, qui d'abord avaient
+porté les moines à se montrer accessibles et compatissants, s'effacèrent
+de leurs âmes. Une peur égoïste et lâche glaça tout esprit de charité.
+Défense me fut faite de communiquer avec les pestiférés, et les portes
+du monastère furent fermées à ceux qui venaient implorer des secours.
+Je ne pus m'empêcher d'en témoigner mon indignation au Prieur. Dans
+un autre temps, il m'eût envoyé au cachot; mais les esprits étaient
+tellement abattus par la crainte de la mort, qu'il m'écouta avec calme.
+Alors il me proposa un terme moyen: c'était d'aller m'établir à deux
+lieues d'ici, dans l'ermitage de Saint-Hyacinthe, et d'y demeurer avec
+l'ermite jusqu'à ce que la fin de la contagion et l'absence de tout
+danger pour _nos frères_ me permissent de rentrer dans le couvent. Il
+s'agissait de savoir si l'ermite consentirait à me laisser vaquer aux
+devoirs de ma nouvelle charge de médecin, et à partager avec moi sa
+natte et son pain noir. Je fus autorisé à l'aller voir pour sonder ses
+intentions, et je m'y rendis à l'instant même. Je n'avais pas grand
+espoir de le trouver favorable: cet homme, qui venait une fois par mois
+demander l'aumône à la porte du couvent, m'avait toujours inspiré de
+l'éloignement. Quoique la piété des âmes simples ne le laissât pas
+manquer du nécessaire, il était obligé par ses voeux à mendier de
+porte en porte à des intervalles périodiques, plutôt pour faire acte
+d'abjection que pour assurer son existence. J'avais un grand mépris pour
+cette pratique; et cet ermite, avec son grand crâne conique, ses yeux
+pâles et enfoncés qui ne semblaient pas capables de supporter la lumière
+du soleil, son dos voûté, son silence farouche, sa barbe blanche, jaunie
+à toutes les intempéries de l'air, et sa grande main décharnée, qu'il
+tirait de dessous son manteau plutôt avec un geste de commandement
+qu'avec l'apparence de l'humilité, était devenu pour moi un type de
+fanatisme et d'orgueil hypocrite.
+
+«Quand j'eus gravi la montagne, je fus ravi de l'aspect de la mer. Vue
+ainsi en plongeant de haut sur ses abîmes, elle semblait une immense
+plaine d'azur fortement inclinée vers les rocs énormes qui la
+surplombaient; et ses flots réguliers, dont le mouvement n'était plus
+sensible, présentaient l'apparence de sillons égaux tracés par la
+charrue. Cette masse bleue, qui se dressait comme une colline et qui
+semblait compacte et solide comme le saphir, me saisit d'un tel vertige
+d'enthousiasme, que je me retins aux oliviers de la montagne pour ne pas
+me précipiter dans l'espace. Il me semblait qu'en face de ce magnifique
+élément le corps devait prendre les formes de l'esprit et parcourir
+l'immensité dans un vol sublime. Je pensai alors à Jésus marchant
+sur les flots, et je me représentai cet homme divin, grand comme
+les montagnes, resplendissant comme le soleil. «Allégorie de la
+métaphysique, ou rêve d'une confiance exaltée, m'écriai-je, tu es plus
+grand et plus poétique que toutes nos certitudes mesurées au compas et
+tous nos raisonnements alignés au cordeau!...»
+
+«Comme je disais ces paroles, une sorte de plainte psalmodiée, faible
+et lugubre prière qui semblait sortir des entrailles de la montagne,
+me força de me retourner. Je cherchai quelque temps des yeux et de
+l'oreille d'où pouvaient partir ces sons étranges; et enfin, étant monté
+sur une roche voisine, je vis sous mes pieds, à quelque distance, dans
+un écartement du rocher, l'ermite, nu jusqu'à la ceinture, occupé à
+creuser une fosse dans le sable. A ses pieds était étendu un cadavre
+roulé dans une natte et dont les pieds bleuâtres, maculés par les
+traces de la peste, sortaient de ce linceul rustique. Une odeur fétide
+s'exhalait de la fosse entr'ouverte, à peine refermée la veille sur
+d'autres cadavres ensevelis à la hâte. Auprès du nouveau mort il y avait
+une petite croix de bois d'olivier grossièrement taillée, ornement
+unique du mausolée commun; une jatte de grès avec un rameau d'hysope
+pour l'ablution lustrale, et un petit bûcher de genièvre fumant pour
+épurer l'air. Un soleil dévorant tombait d'aplomb sur la tête chauve et
+sur les maigres épaules du solitaire. La sueur collait à sa poitrine
+les longues mèches de sa barbe couleur d'ambre. Saisi de respect et de
+pitié, je m'élançai vers lui. Il ne témoigna aucune surprise, et, jetant
+sa bêche, il me fit signe de prendre les pieds du cadavre, en même
+temps qu'il le prenait par les épaules. Quand nous l'eûmes enseveli,
+il replanta la croix, fit l'immersion d'eau bénite; et, me priant de
+ranimer le bûcher, il s'agenouilla, murmura une courte prière, et
+s'éloigna sans s'occuper de moi davantage. Quand nous eûmes gagné son
+ermitage, il s'aperçut seulement que je marchais près de lui; et, me
+regardant alors avec quelque étonnement, il me demanda si j'avais besoin
+de me reposer. Je lui expliquai en peu de mots le but de ma visite. Il
+ne me répondit que par un serrement de main; puis, ouvrant la porte de
+l'ermitage, il me montra, dans une salle creusée au sein du roc, quatre
+ou cinq malheureux pestiférés agonisants sur des nattes.
+
+«--Ce sont, me dit-il, des pêcheurs de la côte et des contrebandiers que
+leurs parents, saisis de terreur, ont jetés hors des huttes. Je ne puis
+rien faire pour eux que de combattre le désespoir de leur agonie par des
+paroles de foi et de charité; et puis je les ensevelis quand ils ont
+cessé de souffrir. N'entrez pas, mon frère, ajouta-t-il en voyant que je
+m'avançais sur le seuil; ces gens-là sont sans ressources, et ce lieu
+est infecté; conservez vos jours pour ceux que vous pouvez sauver
+encore.
+
+«--Et vous, mon père, lui dis-je, ne craignez-vous donc rien pour
+vous-même?
+
+«--Rien, répondit-il en souriant; j'ai un préservatif certain.
+
+«--Et quel est-il?
+
+«--C'est, dit-il d'un air inspiré, la tâche que j'ai à remplir qui me
+rend invulnérable. Quand je ne serai plus nécessaire, je redeviendrai un
+homme comme les autres; et quand je tomberai, je dirai: «Seigneur, ta
+volonté soit faite; puisque tu me rappelles, c'est que tu n'as plus rien
+à me commander.»
+
+«Comme il disait cela, ses yeux éteints se ranimèrent, et semblèrent
+renvoyer les rayons du soleil qu'ils avaient absorbés. Leur éclat fut
+tel que j'en détournai les miens et les reportai involontairement sur la
+mer qui étincelait à nos pieds.
+
+«--A quoi songez-vous? me dit-il.
+
+«--Je songe, répondis-je, que Jésus a marché sur les eaux.
+
+«--Quoi d'étonnant? reprit le digne homme, qui ne ne comprenait pas; la
+seule chose étonnante, c'est que saint Pierre ait douté, lui qui voyait
+le Sauveur face à face.»
+
+«Je revins tout de suite au monastère pour rendre compte à l'abbé de
+mon message. J'aurais dû m'épargner cette peine, et me souvenir que
+les moines se soucient fort peu de la règle, surtout quand la peur les
+gouverne. Je trouvai toutes les portes closes; et quand je présentai ma
+tête au guichet, on me le referma au visage en me criant que, quel que
+fût le résultat de ma démarche je ne pouvais plus rentrer au couvent.
+J'allai donc coucher à l'ermitage.
+
+«J'y passai trois mois dans la société de l'ermite. C'était vraiment
+un homme des anciens jours, un saint digne des plus beaux temps du
+christianisme. Hors de l'exercice des bonnes oeuvres, c'était peut-être
+un esprit vulgaire; mais sa piété était si grande qu'elle lui donnait le
+génie au besoin. C'était surtout dans ses exhortations aux mourants que
+je le trouvais admirable. Il était alors vraiment inspiré; l'éloquence
+débordait en lui comme un torrent des montagnes. Des larmes de
+componction inondaient son visage sillonné par la fatigue. Il
+connaissait vraiment le chemin des coeurs. Il combattait les angoisses
+et les terreurs de la mort, comme George le guerrier céleste terrassait
+les dragons. Il avait une intelligence merveilleuse des diverses
+passions qui avaient pu remplir l'existence de ces moribonds, et
+il avait un langage et des promesses appropriés à chacun d'eux. Je
+remarquais avec satisfaction qu'il était possédé du désir sincère de
+leur donner un instant de soulagement moral à leur pénible départ de ce
+monde, et non trop préoccupé des vaines formalités du dogme. En cela,
+il s'élevait au-dessus de lui-même; car sa foi avait dans l'application
+personnelle toutes les minuties du catholicisme le plus étroit et le
+plus rigide: mais la bonté est un don de Dieu au-dessus des pouvoirs et
+des menaces de l'Église. Une larme de ses mourants lui paraissait plus
+importante que les cérémonies de l'extrême-onction, et un jour je
+l'entendis prononcer une grande parole pour un catholique. Il avait
+présenté le crucifix aux lèvres d'un agonisant; celui-ci détourna la
+tête, et, prenant l'autre main de l'ermite, il la lui baisa en rendant
+l'esprit.
+
+«--Eh bien! dit l'ermite en lui fermant les yeux, il te sera pardonné,
+car tu as senti la reconnaissance; et si tu as compris le dévoûment d'un
+homme en ce monde, tu sentiras la bonté de Dieu dans l'autre.»
+
+«Avec les chaleurs de l'été cessa la contagion. Je passai encore quelque
+temps avec l'ermite avant que l'on osât me rappeler au couvent. Le repos
+nous était bien nécessaire à l'un et à l'autre; et je dois dire que ces
+derniers jours de l'année, pleins de calme, de fraîcheur et de suavité
+dans un des sites les plus magnifiques qu'il soit possible d'imaginer,
+loin de toute contrainte, et dans la société d'un homme vraiment
+respectable, furent au nombre des rares beaux jours de ma vie. Cette
+existence rude et frugale me plaisait, et puis je me sentais un autre
+homme qu'en arrivant à l'ermitage; un travail utile, un dévoûment
+sincère, m'avaient retrempé. Mon coeur s'épanouissait, comme une fleur
+aux brises du printemps. Je comprenais l'amour fraternel sur un vaste
+plan; le dévoûment pour tous les hommes, la charité, l'abnégation, la
+vie de l'âme en un mot. Je remarquais bien quelque puérilité dans les
+idées de mon compagnon rendu au calme de sa vie habituelle. Lorsque
+l'enthousiasme ne le soutenait plus, il redevenait capucin jusqu'à un
+certain point; mais je n'essayai pas de combattre ses scrupules, et
+j'étais pénétré de respect pour la foi épurée au creuset d'une telle
+vertu.
+
+«Lorsque l'ordre me vint de retourner au monastère, j'étais un peu
+malade; la peur de me voir rapporter un germe de contagion fit attendre
+très-patiemment mon retour. Je reçus immédiatement une licence pour
+rester dehors le temps nécessaire à mon rétablissement; temps qu'on ne
+limitait pas, et dont je résolus de faire le meilleur emploi possible.
+
+«Jusque là une des principales idées qui m'avaient empêché de rompre
+mon voeu, c'était la crainte du scandale: non que j'eusse aucun souci
+personnel de l'opinion d'un monde avec lequel je ne désirais établir
+aucun rapport, ni que je conservasse aucun respect pour ces moines que
+je ne pouvais estimer; mais une rigidité naturelle, un instinct profond
+de la dignité du serment, et, plus que tout cela peut-être, un respect
+invincible pour la mémoire d'Hébronius, m'avaient retenu. Maintenant que
+le couvent me rejetait, pour ainsi dire, de son enceinte, il me semblait
+que je pouvais l'abandonner sans faire un éclat de mauvais exemple et
+sans violer mes résolutions. J'examinai la vie que j'avais menée dans le
+cloître et celle que j'y pouvais mener encore. Je me demandai si elle
+pouvait produire ce qu'elle n'avait pas encore produit, quelque chose de
+grand ou d'utile. Cette vie de bénédictin que Spiridion avait pratiquée
+et rêvée sans doute pour ses successeurs, était devenue impossible. Les
+premiers compagnons de la savante retraite de Spiridion durent lui faire
+rêver les beaux jours du cloître et les grands travaux accomplis sous
+ces voûtes antiques, sanctuaire de l'érudition et de la persévérance;
+mais Spiridion, contemporain des derniers hommes remarquables que le
+cloître ait produits, mourut pourtant dégoûté de son oeuvre, à ce qu'on
+assure, et désillusionné sur l'avenir de la vie monastique, quant à moi,
+qui puis sans orgueil, puisqu'il s'agit de pénibles travaux entrepris,
+et non de glorieuses oeuvres accomplies, dire que j'ai été le dernier
+des bénédictins en ce siècle, je voyais bien que même mon rôle de
+paisible érudit n'était plus tenable. Pour des éludes calmes, il faut
+un esprit calme; et comment le mien eût-il pu l'être au sein de la
+tourmente qui grondait sur l'humanité? Je voyais les sociétés prêtes
+à se dissoudre, les trônes trembler comme des roseaux que la vague va
+couvrir, les peuples se réveiller d'un long sommeil et menacer tout ce
+qui les avait enchaînés, le bon et le mauvais confondus dans la même
+lassitude du joug, dans la même haine du passé. Je voyais le rideau du
+temple se fendre du haut en bas comme à l'heure de la résurrection
+du crucifié dont ces peuples étaient l'image, et les turpitudes du
+sanctuaire allaient être mises à nu devant l'oeil de la vengeance.
+Comment mon âme eût-elle pu être indifférente aux approches de ce vaste
+déchirement qui allait s'opérer? Comment mon oreille eût-elle pu être
+sourde au rugissement de la grande mer qui montait, impatiente de briser
+ses digues et de submerger les empires? A la veille des catastrophes
+dont nous sentirons bientôt l'effet, les derniers moines peuvent
+bien achever à la hâte de vider leurs cuves, et, gorgés de vin et de
+nourriture, s'étendre sur leur couche souillée pour y attendre sans
+souci la mort au milieu des fumées de l'ivresse. Mais je ne suis pas de
+ceux-là; je m'inquiète de savoir comment et pourquoi j'ai vécu, pourquoi
+et comment je dois mourir.
+
+«Ayant mûrement examiné quel usage je pourrais faire de la liberté que
+je m'arrogeais, je ne vis, hors des travaux de l'esprit, rien qui
+me convînt en ce monde. Aux premiers temps de mon détachement du
+catholicisme, j'avais été travaillé sans doute par de vastes ambitions;
+j'avais fait des projets gigantesques; j'avais médité la réforme de
+l'Église sur un plan plus vaste que celui de Luther; j'avais rêvé le
+développement du protestantisme. C'est que, comme Luther, j'étais
+chrétien; et, conçu dans le sein de l'Église, je ne pouvais imaginer une
+religion, si émancipée qu'elle se fît, qui ne fût d'abord engendrée par
+l'Église. Mais, en cessant de croire au Christ, en devenant philosophe
+comme mon siècle, je ne voyais plus le moyen d'être un novateur; on
+avait tout osé. En fait de liberté de principes, j'avais été aussi loin
+que les autres, et je voyais bien que, pour élever un avis nouveau au
+milieu de tous ces destructeurs, il eût fallu avoir à leur proposer un
+plan de réédification quelconque. J'eusse pu faire quelque chose pour
+les sciences, et je l'eusse dû peut-être; mais, outre que je n'avais nul
+souci de me faire un nom dans cette branche des connaissances humaines,
+je ne me sentais vraiment de désirs et d'énergie que pour les questions
+philosophiques. Je n'avais étudié les sciences que pour me guider dans
+le labyrinthe de la métaphysique, et pour arriver à la connaissance
+de l'Être suprême. Ce but manqué, je n'aimai plus ces études qui ne
+m'avaient passionné qu'indirectement; et la perte de toute croyance me
+paraissait une chose si triste à éprouver qu'il m'eût paru également
+pénible de l'annoncer aux hommes. Qu'eut été, d'ailleurs, une voix de
+plus dans ce grand concert de malédictions qui s'élevait contre l'Église
+expirante? Il y aurait eu de la lâcheté à lancer la pierre contre ce
+moribond, déjà aux prises avec la révolution française qui commençait
+à éclater, et qui, n'en doute pas, Angel, aura dans nos contrées un
+retentissement plus fort et plus prochain qu'on ne se plaît ici à le
+croire. Voilà pourquoi je t'ai conseillé souvent de ne pas déserter le
+poste où peut-être d'honorables périls viendront bientôt nous chercher.
+Quant à moi, si je ne suis plus moine par l'esprit, je le suis et le
+serai toujours par la robe. C'est une condition sociale, je ne dirai pas
+comme une autre, mais c'en est une; et plus elle est déconsidérée, plus
+il importe de s'y comporter en homme. Si nous sommes appelés à vivre
+dans le monde, sois sur que plus d'un regard d'ironie et de mépris
+viendra scruter la contenance de ces tristes oiseaux de nuit, dont la
+race habite depuis quinze cents ans les ténèbres et la poussière des
+vieux murs. Ceux qui se présenteront alors au grand jour avec l'opprobre
+de la tonsure doivent lever la tête plus haut que les autres; car la
+tonsure est ineffaçable, et les cheveux repoussent en vain sur le crâne:
+rien ne cache ce stigmate jadis vénéré, aujourd'hui abhorré des peuples.
+Sans doute, Angel, nous porterons la peine des crimes que nous n'avons
+pas commis, et des vices que nous n'avons pas connus. Que ceux qui
+auront mérité les supplices prennent donc la fuite; que ceux qui auront
+mérité des soufflets se cachent donc le visage. Mais nous, nous pouvons
+tendre la joue aux insultes et les mains à la corde, et porter en esprit
+et en vérité la croix du Christ, ce philosophe sublime que tu m'entends
+rarement nommer, parce que son nom illustre, prononcé sans cesse autour
+de moi par tant de bouches impures, ne peut sortir de mes lèvres qu'à
+propos des choses les plus sérieuses de la vie et des sentiments les
+plus profonds de l'âme.
+
+«Que pouvais-je donc faire de ma liberté? rien qui me satisfît. Si
+je n'eusse écouté qu'une vaine avidité de bruit, de changement et de
+spectacles, je serais certainement parti pour longtemps, pour toujours
+peut-être. J'eusse exploré des contrées lointaines, traversé les vastes
+mers, et visité les nations sauvages du globe. Je vainquis plus d'une
+vive tentation de ce genre. Tantôt j'avais envie de me joindre à quelque
+savant missionnaire, et d'aller chercher, loin du bruit des nations
+nouvelles, le calme du passé chez des peuples conservateurs religieux
+des lois et des croyances de l'antiquité. La Chine, l'Inde surtout,
+m'offraient un vaste champ de recherches et d'observations. Mais
+j'éprouvai presque aussitôt une répugnance insurmontable pour ce repos
+de la tombe auquel je ne risquais certainement pas d'échapper, et que
+j'allais, tout vivant, me mettre sous les yeux. Je ne voulus point
+voir des peuples morts intellectuellement, attachés comme des animaux
+stupides au joug façonné par l'intelligence de leurs aïeux, et marchant
+tout d'une pièce comme des momies dans leur suaire d'hiéroglyphes.
+Quelque violent, quelque terrible, quelque sanglant que pût être le
+dénoûment du drame qui se préparait autour de moi, c'était l'histoire,
+c'était le mouvement éternel des choses, c'était l'action fatale ou
+providentielle du destin, c'était la vie, en un mot, qui bouillonnait
+sous mes pieds comme la lave. J'aimai mieux être emporté par elle comme
+un brin d'herbe que d'aller chercher les vestiges d'une végétation
+pétrifiée sur des cendres à jamais refroidies.
+
+«En même temps que mes idées prirent ce cours, une autre tentation vint
+m'assaillir: ce fut d'aller précisément me jeter au milieu du mouvement
+des choses, et de quitter cette terre où le réveil ne se faisait pas
+sentir encore, pour voir l'orage éclater. Oubliant alors que j'étais
+moine et que j'avais résolu de rester moine, je me sentais homme, et un
+homme plein d'énergie et de passions; je songeais alors à ce que peut
+être la vie d'action, et, lassé de la réflexion, je me sentais emporté,
+comme un jeune écolier (je devrais plutôt dire comme un jeune animal),
+par le besoin de remuer et de dépenser mes forces. Ma vanité me berçait
+alors de menteuses promesses. Elle me disait que là un rôle utile
+m'attendait peut-être, que les idées philosophiques avaient accompli
+leur tâche, que le moment d'appliquer ces idées était venu, qu'il
+s'agissait désormais d'avoir de grands sentiments, que les caractères
+allaient être mis à l'épreuve, et que les grands coeurs seraient aussi
+nécessaires qu'ils seraient rares. Je me trompais. Les grandes époques
+engendrent les grands hommes; et, réciproquement, les grandes actions
+naissent les unes des autres. La révolution française, tant calomniée
+à tes oreilles par tous ces imbéciles qu'elle épouvante et tous ces
+cafards qu'elle menace, enfante tous les jours, sans que tu l'en
+doutes, Angel, des phalanges de héros, dont les noms n'arrivent ici
+qu'accompagnés de malédictions, mais dont tu chercheras un jour
+avidement la trace dans l'histoire contemporaine.
+
+«Quant à moi, je quitterai ce monde sans savoir clairement le mot de la
+grande énigme révolutionnaire, devant laquelle viennent se briser tant
+d'orgueils étroits ou d'intelligences téméraires. Je ne suis pas né
+pour savoir. J'aurai passé dans cette vie comme sur une ponte rapide
+conduisant à des abîmes où je serai lancé sans avoir le temps de
+regarder autour de moi, et sans avoir servi à autre chose qu'à marquer
+par mes souffrances une heure d'attente au cadran de l'éternité.
+Pourtant, comme je vois les hommes du présent se faire de plus grands
+maux encore en vue de l'avenir que nous ne nous en sommes fait en vue
+du passé, je me dis que tout ce mal doit amener de grands biens; car
+aujourd'hui je crois qu'il y a une action providentielle, et que
+l'humanité obéit instinctivement et sympathiquement aux grands et
+profonds desseins de la pensée divine.
+
+«J'étais aux prises avec ce nouvel élan d'ambition, dernier éclair d'une
+jeunesse de coeur mal étouffée, et prolongée par cela même au delà
+des temps marqués pour la candeur et l'inexpérience. La révolution
+américaine m'avait tenté vivement, celle de France me tentait plus
+encore. Un navire faisant voile pour la France fut jeté sur nos côtes
+par des vents contraires. Quelques passagers vinrent visiter l'ermitage
+et s'y reposer, tandis que le navire se préparait à reprendre sa route.
+C'étaient les personnes distinguées; du moins elles me parurent telles,
+à moi qui éprouvais un si grand besoin d'entendre parler avec liberté
+des événements politiques et du mouvement philosophique qui les
+produisait. Ces hommes étaient pleins de foi dans l'avenir, pleins de
+confiance en eux-mêmes. Ils ne s'entendaient pas beaucoup entre eux
+sur les moyens; mais il était aisé de voir que tous les moyens leur
+sembleraient bons dans le danger. Cette manière d'envisager les
+questions les plus délicates de l'équité sociale me plaisait et
+m'effrayait en même temps; tout ce qui était courage et dévoûment
+éveillait des échos endormis dans mon sein. Pourtant les idées de
+violence et de destruction aveugle troublaient mes sentiments de justice
+et mes habitudes de patience.
+
+«Parmi ces gens-là il y avait un jeune Corse dont les traits austères
+et le regard profond ne sont jamais sortis de ma mémoire. Son attitude
+négligée, jointe à une grande réserve, ses paroles énergiques et
+concises, ses yeux clairs et pénétrants, son profil romain, une certaine
+gaucherie gracieuse qui semblait une méfiance de lui-même prête à se
+changer en audace emportée au moindre défi, tout me frappa dans ce jeune
+homme; et, quoiqu'il affectât de mépriser toutes les choses présentes et
+de n'estimer qu'un certain idéal d'austérité spartiate, je crus deviner
+qu'il brûlait de s'élancer dans la vie, je crus pressentir qu'il y
+ferait des choses éclatantes. J'ignore si je me suis trompé. Peut-être
+n'a-t-il pu percer encore, peut-être son nom est-il un de ceux qui
+remplissent aujourd'hui le monde, ou peut-être encore est-il tombé sur
+un champ de bataille, tranché comme un jeune épi avant le temps de la
+moisson. S'il vit et s'il prospère, fasse le ciel que sa puissante
+énergie ait servi le développement de ses principes rigides, et non
+celui des passions ambitieuses! Il remarqua peu le vieux ermite, et,
+quoique j'en fusse bien moins digne, il concentra toute son attention
+sur moi, durant le peu d'heures que nous passâmes à marcher de long en
+large sur la terrasse de rochers qui entoure l'ermitage. Sa démarche
+était saccadée, toujours rapide, à chaque instant brisée brusquement,
+comme le mouvement de la mer qu'il s'arrêtait pour écouter avec
+admiration; car il avait le sentiment de la poésie mêlé à un degré
+extraordinaire à celui de la réalité. Sa pensée semblait embrasser le
+ciel et la terre; mais elle était sur la terre plus qu'au ciel, et les
+choses divines ne lui semblaient que des institutions protectrices des
+grandes destinées humaines. Son Dieu était la volonté, la puissance son
+idéal, la brce son élément de vie. Je me rappelle assez distinctement
+l'élan d'enthousiasme qui le saisit lorsque j'essayai de connaître ses
+idées religieuses.
+
+«Oh! s'écria-t-il vivement, je ne connais que Jéhovah, parce que c'est
+le Dieu de la force.
+
+«Oh! oui, la force! c'est là le devoir, c'est là la révélation du Sinaï,
+c'est là le secret des prophètes!
+
+«L'appétition de la force, c'est le besoin de développement que la
+nécessité inflige à tous les êtres. Chaque chose veut être parce qu'elle
+doit être. Ce qui n'a pas la force de vouloir est destiné à périr,
+depuis l'homme sans coeur jusqu'au brin d'herbe privé des sucs
+nourriciers. O mon père! toi qui étudies les secrets de la
+nature, incline-toi devant la force! Vois dans tout quelle âpreté
+d'envahissement, quelle opiniâtreté de résistance! comme le lichen
+cherche à dévorer la pierre! comme le lierre étreint les arbres, et,
+impuissant à percer leur écorce, se roule à l'entour comme un aspic en
+fureur! Vois le loup gratter la terre et l'ours creuser la neige avant
+de s'y coucher. Hélas! comment les hommes ne se feraient-ils pas la
+guerre, nation contre nation, individu contre individu? comment la
+société ne serait-elle pas un conflit perpétuel de volontés et de
+besoins contraires, lorsque tout est travail dans la nature, lorsque les
+îlots de la mer se soulèvent les uns contre les autres, lorsque l'aigle
+déchire le lièvre et l'hirondelle le vermisseau, lorsque la gelée fend
+les blocs de marbre, et que la neige résiste au soleil? Lève la tête;
+vois ces masses granitiques qui se dressent sur nous comme des géants,
+et qui, depuis des siècles, soutiennent les assauts des vents déchaînés!
+Que veulent ces dieux de pierre qui lassent l'haleine d'Éole? pourquoi
+la résistance d'Atlas sous le fardeau de la matière? pourquoi les
+terribles travaux du cyclope aux entrailles du géant, et les laves qui
+jaillissent de sa bouche? C'est que chaque chose veut avoir sa place et
+remplir l'espace autant que sa puissance d'extension le comporte; c'est
+que, pour détacher une parcelle de ces granités, il faut l'action d'une
+force extérieure formidable; c'est que chaque être et chaque chose porte
+en soi les éléments de la production et de la destruction; c'est que la
+création entière offre le spectacle d'un grand combat, où l'ordre et
+la durée ne reposent que sur la lutte incessante et universelle.
+Travaillons donc, créatures mortelles, travaillons à notre propre
+existence!
+
+O homme! travaille à refaire ta société, si elle est mauvaise; en cela
+tu imiteras le castor industrieux qui bâtit sa maison. Travaille à la
+maintenir, si elle est bonne; en cela tu seras semblable au récif qui se
+défend contre les flots rongeurs. Si tu l'abandonnes, si tu laisses à la
+chimère du hasard le soin de ton avenir, si tu subis l'oppression, si tu
+négliges l'oeuvre de la délivrance, tu mourras dans le désert comme la
+race incrédule d'Israël. Si tu t'endors dans la lâcheté, si tu souffres
+les maux que l'habitude t'a rendus familiers, afin d'éviter ceux que tu
+crois éloignés; si tu endures la soif par méfiance de l'eau du rocher et
+de la verge du prophète, tu mérites que le ciel t'abandonne et que la
+mer roule sur toi ses flots indifférents. Oui, oui, le plus grand crime
+que l'homme puisse commettre, la plus grande impiété dont il puisse
+souiller sa vie, c'est la paresse et l'indifférence. Ceux qui ont
+appliqué la sainte parole de résignation à cette soumission couarde et
+nonchalante, ceux qui ont fait un mérite aux hommes de subir l'insolence
+et le despotisme d'autres hommes; ceux-là, dis-je, ont péché; ce sont
+de faux prophètes, et ils ont égaré la race humaine dans des voies de
+malédictions!»
+
+«C'est ainsi qu'il parlait tandis que la brise de mer soufflait dans ses
+longs cheveux noirs. Je n'essaie pas ici de te rendre la force et la
+concision de sa parole, je ne saurais y atteindre; le souvenir de ses
+idées m'est seul resté, et sa figure a été longtemps devant mes yeux
+après son départ. Je l'accompagnai sur la barque qui le reconduisait à
+bord du navire. Il me serra la main avec force en me quittant, et ses
+dernières paroles furent:
+
+«--Eh bien, vous ne voulez pas nous suivre?»
+
+«Mon coeur tressaillit en cet instant, comme s'il eût voulu s'échapper
+de ma poitrine; je sentis pour ce jeune homme un élan de sympathie
+extraordinaire, comme si son énergie avait en moi un reflet ignoré.
+Mais, en même temps, celle face inconnue de son être qui échappait à ma
+pénétration me glaça de crainte, et je laissai retomber sa main blanche
+et froide comme le marbre. Longtemps je le suivis des yeux, du haut des
+rochers, d'où je l'apercevais debout sur le tillac, une longue-vue à la
+main, observant les récifs de la côte: déjà il ne songeait plus à moi.
+Quand la voile eut disparu à l'horizon, je regrettai de ne pas lui avoir
+demandé son nom. Je n'y avais pas songé.
+
+«Quand je me retrouvai seul sur le rivage, il me sembla que la dernière
+lueur de vie venait de s'éteindre en moi et que je rentrais dans la nuit
+éternelle. Mon coeur se serra étroitement; et, quoique le soleil fût
+ardent sur ma tête, je me trouvai tout à coup comme environné de
+ténèbres. Alors les paroles de mon rêve me revinrent à la mémoire, et je
+les prononçai tout haut dans une sorte de désespoir:
+
+«_Que ce qui appartient à la tombe soit rendu à la tombe_.
+
+«Je passai le reste de cette journée dans une grande agitation. Tant que
+ces voyageurs m'avaient encouragé à les suivre, je m'étais senti plus
+fort que leurs suggestions; maintenant qu'il n'était plus temps de me
+raviser, je n'étais pas sûr que mon refus ne fût pas bien plutôt un
+trait de lâcheté qu'un acte de sagesse. J'étais abattu, incertain; je
+jetais des regards sombres autour de moi; ma robe noire me semblait une
+chape de plomb; j'étais accablé de moi-même. Je me traînai jusqu'à mon
+lit de joncs, et je m'endormis en formant le souhait de ne plus me
+réveiller.
+
+«Je revis en rêve l'abbé Spiridion, pour la première fois depuis douze
+ans. Il me sembla qu'il entrait dans la cellule, qu'il passait auprès de
+l'ermite sans l'éveiller, et qu'il venait s'asseoir familièrement
+près de moi. Je ne le voyais pas distinctement, et pourtant je le
+reconnaissais; j'étais assuré qu'il était là, qu'il me parlait, et
+je lui retrouvais le même son de voix qu'il avait eu dans mes rêves
+précédents, malgré le temps qui s'était écoulé depuis le dernier. Il me
+parla longuement, vivement, et je m'éveillai fort ému; mais il me fut
+impossible de me rappeler un mot de ce qu'il m'avait dit. Pourtant
+j'étais sous l'impression de ses remontrances, et tout le jour je me
+trouvai languissant et rêveur comme un enfant repris d'une faute dont
+il ne connaît pas la gravité. Je me promenai poursuivi de l'idée de
+Spiridion, et ne songeant d'ailleurs plus à la chasser; elle ne me
+causait plus d'effroi, quoiqu'elle se liât toujours dans ma pensée à
+une pensée d'aliénation mentale; il m'importait assez peu désormais de
+perdre la raison, pourvu que ma folie fût douce; et, comme je me sentais
+porté à la mélancolie, je préférais de beaucoup cet état à la lucidité
+du désespoir.
+
+«La nuit suivante, je reçus la même visite, je fis le même songe, et le
+surlendemain aussi. Je commençai à ne plus me demander si c'était là une
+de ces idées fixes qui s'emparent des cerveaux troublés, ou s'il y avait
+véritablement un commerce possible entre l'âme des vivants et celle des
+morts. J'avais, sinon l'esprit, du moins le coeur assez tranquille; car,
+depuis un certain temps, je m'appliquais sérieusement à la pratique du
+bien. J'avais quitté le désir de me rendre plus éclairé et plus habile,
+pour celui de me rendre plus pur et plus juste. Je me laissais donc
+aller au destin. Mon dernier sacrifice, quoiqu'il m'eût bien coûté,
+était consommé: j'avais fait pour le mieux. J'ignorais si cette ombre
+assidue à me visiter était mécontente de mon regret; mais je n'avais
+plus peur d'elle, je me sentais assez fort pour ne pas me soucier des
+morts, moi qui avais pu rompre, à tout jamais, avec les vivants.
+
+«Le quatrième jour, l'ordre formel me vint du haut clergé de retourner
+à mon couvent. L'évêque de la province avait déjà entendu parler de ma
+conférence avec des voyageurs dont le rapide passage avait échappé au
+contrôle de sa police. On craignait que je n'eusse quelques rapports
+secrets avec des moteurs d'insurrection, ou des étrangers imbus de
+mauvais principes; on m'enjoignait de rentrer sur l'heure au monastère.
+Je cédai à cette injonction avec la plus complète indifférence. Le
+regret du bon ermite me toucha cependant, quoique son respect pour les
+ordres supérieurs l'eût empêché d'élever aucune objection contre mon
+départ, ni de laisser voir aucun mécontentement. Au moment de me voir
+disparaître parmi les arbres, il me rappela, se jeta dans mes bras, et
+s'en arracha tout en pleurs pour se précipiter dans son oratoire. Alors
+je courus après lui à mon tour, et, pour la première fois depuis bien
+des années, m'agenouillant devant un homme et devant un prêtre, je lui
+demandai sa bénédiction. Ce fut un éternel adieu; il mourut l'hiver
+suivant, dans sa quatre-vingt-dixième année; c'était un homme trop
+obscur pour que l'on songeât à Rome à le canoniser. Pourtant jamais
+chrétien ne mérita mieux le patriciat céleste. Les paysans de la contrée
+se partagèrent sa robe de bure, et en portent encore de petits morceaux
+comme des reliques. Les bandits des montagnes, pour lesquels sa porte
+n'avait jamais été fermée, payèrent un magnifique service funèbre à
+l'église de sa paroisse pour faire honneur à sa mémoire.
+
+«Je le quittai vers midi, et prenant le plus long chemin pour retourner
+au couvent, je suivis les grèves de la mer jusqu'à la plaine, faisant
+pour la dernière fois de ma vie l'école buissonnière avec des épaules
+courbées par l'âge et un coeur usé par la tristesse.
+
+«La journée était chaude, car déjà le printemps s'épanouissait au flanc
+des rochers. Le chemin que je suivais n'était pas tracé; la mer
+seule l'avait creusé à la base des montagnes. Mille aspérités du roc
+semblaient encore disputer la rive à l'action envahissante des flots.
+Au bout de deux heures de marche sur ces grèves ardentes, je m'assis,
+épuisé de fatigue, sur un bloc de granit noir au milieu de l'écume
+blanche des vagues. C'était un endroit sauvage, et la mer le remplissait
+d'harmonies lugubres. Une vieille tour ruinée, asile des pétrels ci des
+goëlands, semblait prête à crouler sur ma tête. Rongées par l'air salin,
+ses pierres avaient pris le grain et la couleur des rochers voisins, et
+l'oeil ne pouvait plus distinguer en beaucoup d'endroits où finissait le
+travail de la nature et où commençait celui de l'homme. Je me comparai à
+cette ruine abandonnée que les orages emportaient pierre à pierre, et je
+me demandai si l'homme était forcé d'attendre ainsi sa destruction du
+temps et du hasard; si, après avoir accompli sa tâche ou consommé son
+sacrifice, il n'avait pas droit de hâter le repos de la tombe; et des
+pensées de suicide s'agitèrent dans mon cerveau. Alors je me levai, et
+me mis à marcher sur le bord du rocher, si rapidement et si près de
+l'abîme, que j'ignore comment je n'y tombai pas. Mais en cet instant
+j'entendis derrière moi comme le bruit d'un vêtement qui froissait la
+mousse et les broussailles. Je me retournai sans voir personne et repris
+ma course. Mais par trois fois des pas se firent entendre derrière les
+miens, et, à la troisième fois, une main froide comme la glace se posa
+sur ma tête brûlante. Je reconnus alors l'Esprit, et, saisi de crainte,
+je m'arrêtai en disant:
+
+«--Manifeste ta volonté, et je suis à toi. Mais que ce soit la volonté
+paternelle d'un ami et non la fantaisie d'un spectre capricieux; car je
+puis échapper à tout et à toi-même par la mort.»
+
+«Je ne reçus point de réponse, et je cessai de sentir la main qui
+m'avait arrêté; mais, en cherchant des yeux, je vis devant moi, à
+quelque distance, l'abbé Spiridion dans son ancien costume, tel qu'il
+m'était apparu au lit de mort de Fulgence. Il marchait rapidement sur la
+mer, en suivant la longue traînée de feu que le soleil y projette, quand
+il eut atteint l'horizon, il se retourna, et me parut étincelant comme
+un astre; d'une main il me montrait le ciel, de l'autre le chemin
+du monastère. Puis tout à coup il disparut, et je repris ma route,
+transporté de joie, rempli d'enthousiasme. Que m'importait d'être fou?
+j'avais eu une vision sublime.»
+
+«--Père Alexis, dis-je en interrompant le narrateur, vous eûtes sans
+doute quelque peine à reprendre les habitudes de la vie monastique?
+
+«--Sans doute, répondit-il, la vie cénobitique était plus conforme à
+mes goûts que celle du cloître; pourtant j'y songeai peu. Une vaine
+recherche du bonheur ici-bas n'était pas le but de mes travaux; un
+puéril besoin de bonheur et de bien-être n'était pas l'objet de mes
+désirs; je n'avais eu qu'un désir dans ma vie, c'était d'arriver à
+l'espérance, sinon à la foi religieuse. Pourvu qu'en développant les
+puissances de mon âme j'eusse pu parvenir à en tirer le meilleur parti
+possible pour la vérité, la sagesse ou la vertu, je me serais regardé
+comme heureux, autant qu'il est donné à l'homme de l'être en ce monde;
+mais hélas! le doute à cet égard vint encore m'assaillir, après le
+dernier, l'immense sacrifice que j'avais consommé. J'étais, il est vrai,
+plus près de la vertu que je ne l'avais été en sortant de ma retraite.
+Fatigué de cultiver le champ stérile de la pure intelligence, ou, pour
+mieux dire, comprenant mieux l'étendue de ce vaste domaine de l'âme,
+qu'une fausse philosophie avait voulu restreindre aux froides
+spéculations de la métaphysique, je sentais la vanité de tout ce qui
+m'avait séduit, et la nécessité d'une sagesse qui me rendit meilleur.
+Avec l'exercice du dévouement, j'avais retrouvé le sentiment de la
+charité; avec l'amitié, j'avais compris la tendresse du coeur; avec la
+poésie et les arts, je retrouvais l'instinct de la vie éternelle; avec
+la céleste apparition du bon génie Spiridion, je retrouvais la foi et
+l'enthousiasme; mais il me restait quelque chose à faire, je le savais
+bien, c'était d'accomplir un devoir. Ce que j'avais fait pour soulager
+autour de moi quelques maux physiques n'était qu'une obligation
+passagère dont je ne pouvais me faire un mérite, et dont la Providence
+m'avait récompensé au centuple en me donnant deux amis sublimes:
+l'ermite sur la terre, Hébronius dans le ciel. Mais, rentré dans le
+couvent, j'avais sans doute une mission quelconque à remplir, et la
+grande difficulté consistait à savoir laquelle. Il me venait donc encore
+à l'esprit de me méfier de ce qu'en d'autres temps j'eusse appelé les
+visions d'un cerveau enclin au merveilleux, et de me demander à quoi un
+moine pouvait être bon au fond de son monastère dans le siècle où
+nous vivons, après que les travaux accomplis par les grands érudits
+monastiques des siècles passés ont porté leurs fruits, et lorsqu'il
+n'existe plus dans les couvents de trésors enfouis à exhumer pour
+l'éducation du genre humain; lorsque, surtout, la vie monastique a cessé
+de prouver et de mériter pour une religion qui, elle-même, ne prouve et
+ne mérite plus pour les générations contemporaines. Que faire donc pour
+le présent quand on est lié par le passé? Comment marcher et faire
+marcher les autres quand on est garrotté à un poteau?
+
+«Ceci est une grande question, ceci est la véritable grande question de
+ma vie. C'est à la résoudre que j'ai consumé mes dernières années, et il
+faut bien que je te l'avoue, mon pauvre Angel, je ne l'ai point résolue.
+Tout ce que j'ai pu faire, c'est de me résigner, après avoir reconnu
+douloureusement que je ne pouvais plus rien.
+
+«O mon enfant! je n'ai rien fait jusqu'ici pour détruire en toi la foi
+catholique. Je ne suis point partisan des éducations trop rapides.
+Lorsqu'il s'agit de ruiner des convictions acquises, et qu'on n'a pu
+formuler l'inconnu d'une idée nouvelle, il ne faut pas trop se hâter
+de lancer une jeune tête dans les abîmes du doute Le doute est un mal
+nécessaire. On peut dire qu'il est un grand bien, et que, subi avec
+douleur, avec humilité, avec l'impatience et le désir d'arriver à la
+foi, il est un des plus grands mérites qu'une âme sincère puisse offrir
+à Dieu. Oui, certes, si l'homme qui s'endort dans l'indifférence de la
+vérité est vil, si celui qui s'enorgueillit dans une négation cynique
+est insensé ou pervers, l'homme qui pleure sur son ignorance est
+respectable, et celui qui travaille ardemment à en sortir est déjà
+grand, même lorsqu'il n'a encore rien recueilli de son travail. Mais
+il faut une âme forte ou une raison déjà mûre pour traverser cette mer
+tumultueuse du doute, sans y être englouti. Bien des jeunes esprits s'y
+sont risqués, et, privés de boussole, s'y sont perdus à jamais, ou se
+sont laissé dévorer par les monstres de l'abîme, par les passions que
+n'enchaînait plus aucun frein. A la veille de te quitter, je te laisse
+aux mains de la Providence. Elle prépare ta délivrance matérielle et
+morale. La lumière du siècle, cette grande clarté de désabusement qui
+se projette si brillante sur le passé, mais qui a si peu de rayons pour
+l'avenir, viendra te chercher au fond de ces routes ténébreuses. Vois-la
+sans pâlir, et pourtant garde-toi d'en être trop enivré. Les hommes ne
+rebâtissent pas du jour au lendemain ce qu'ils ont abattu dans une
+heure de lassitude ou d'indignation. Sois sur que la demeure qu'ils
+t'offriront ne sera point faite à ta taille. Fais-toi donc toi-même ta
+demeure, afin d'être à l'abri au jour de l'orage. Je n'ai pas d'autre
+enseignement à te donner que celui de ma vie. J'aurais voulu te
+le donner un peu plus tard; mais le temps presse, les évènements
+s'accomplissent rapidement. Je vais mourir, et, si j'ai acquis, au prix
+de trente années de souffrances, quelque notions pures, je veux te les
+léguer: fais-en l'usage que ta conscience t'enseignera. Je te l'ai dit,
+et ne sois point étonné du calme avec lequel je te le répète, ma vie a
+été un long combat entre la foi et le désespoir; elle va s'achever
+dans la tristesse et la résignation, quant à ce qui concerne cette vie
+elle-même. Mais mon âme est pleine d'espérance en l'avenir éternel. Si
+parfois encore tu me vois en proie à de grands combats, loin d'en être
+scandalisé, sois-en édifié. Vois combien le désespoir est impossible
+à la raison et à la conscience humaine, puisque ayant épuisé tous les
+sophismes de l'orgueil, tous les arguments de l'incrédulité, toutes les
+langueurs du découragement, toutes les angoisses de la crainte, l'espoir
+triomphe en moi aux approches de la mort. L'espoir, mon fils, c'est la
+foi de ce siècle.
+
+«Mais reprenons notre récit. J'étais rentré au couvent dans un état
+d'exaltation. A peine eus-je franchi la grille, qu'il me sembla sentir
+tomber sur mes épaules le poids énorme de ces voûtes glacées sous
+lesquelles je venais une seconde fois m'ensevelir. Quand la porte se
+referma derrière moi avec un bruit formidable, mille échos lugubres,
+réveillés comme en sursaut, m'accueillirent d'un concert funèbre. Alors
+je fus épouvanté, et, dans un mouvement d'effroi impossible à décrire,
+je retournai sur mes pas et j'allai toucher cette porte fatale. Si elle
+eût été entr'ouverte, je pense que c'en était fait, et que je prenais
+la fuite pour jamais. Le portier me demanda si j'avais oublié quelque
+chose.»
+
+[Illustration: L'ermite, nu jusqu'à la ceinture...]
+
+«--Oui, lui répondis-je avec égarement, j'ai oublié de vivre.»
+
+«J'espérais que la vue de mon jardin me consolerait, et, au lieu d'aller
+tout de suite faire acte de présence et de soumission chez le Prieur,
+je courus vers mon parterre. Je n'en trouvai plus la moindre trace: le
+potager avait tout envahi; mes berceaux avaient disparu, mes belles
+plantes avaient été arrachées; les palmiers seuls avaient été respectés:
+ils penchaient leurs fronts altérés dans une attitude morne, comme pour
+chercher sur le sol fraîchement remué les gazons et les fleurs qu'ils
+avaient coutume d'abriter. Je retournai à m'a cellule; elle était dans
+le même état qu'au jour de mon départ; mais elle ne me rappelait que
+des souvenirs pénibles. J'allai chez le Prieur; mes traits étaient
+bouleversés: au premier coup d'oeil qu'il jeta sur moi, il s'en aperçut
+et je lus sur son visage la joie d'un triomphe insultant. Alors le
+mépris me rendit toute mon énergie, et, bien que notre entretien roulât
+en apparence sur des choses générales, je lui fis sentir en peu de mots
+que je ne me méprenais pas sur la distance qui séparait un homme comme
+lui, voué à la règle par de vulgaires intérêts, et un homme comme moi
+rendu à l'esclavage par un acte héroïque de la volonté. Pendant quelques
+jours je fus en butte à une lâche et malveillante curiosité. On ne
+pouvait croire que la peur seule de la discipline ecclésiastique ne
+m'eût pas ramené au couvent, et on se réjouissait à l'idée de ma
+souffrance. Je ne leur donnai pas la satisfaction de surprendre un
+soupir dans ma poitrine ou un murmure sur mes lèvres. Je me montrai
+impassible; mais il m'en coûta beaucoup.
+
+«L'éclair d'enthousiasme que m'avait apporté ma vision magnifique au
+bord de la mer, se dissipa promptement, car elle ne se renouvela pas,
+comme je m'en étais flatté; et, de nouveau rendu à la lutte des tristes
+réalités, j'eus le loisir de me considérer encore une fois comme un être
+raisonnable condamné à subir une aberration passagère, et à s'en rendre
+compte froidement le reste de sa vie. Dans un autre siècle, ces visions
+eussent pu faire de moi un saint; mais dans celui-ci, réduit à les
+cacher comme une faiblesse ou une maladie, je n'y voyais qu'un sujet
+de réflexions humiliantes sur la pauvreté bizarre de l'esprit humain.
+Cependant, à force de songer à ces choses, j'arrivai à me dire que la
+nature de l'âme étant un profond mystère, les facultés de l'âme étaient
+elles-mêmes profondément mystérieuses; car, de deux choses l'une: ou mon
+esprit avait par moments la puissance de ranimer fictivement ce que la
+mort avait replongé dans le passé, ou ce que la mort a frappé avait la
+puissance de se ranimer pour se communiquer à moi. Or, qui pourrait nier
+cette double puissance dans le domaine des idées? Qui a jamais songé à
+s'en étonner? Tous les chefs-d'oeuvre de la science et de l'art qui nous
+émeuvent jusqu'à faire palpiter nos coeurs et couler nos larmes, sont-ce
+des monuments qui couvrent des morts? La trace d'une grande destinée
+est-elle effacée par la mort? N'est-elle pas plus brillante encore au
+travers des siècles écoulés? Est-elle dans l'esprit et dans le coeur des
+générations à l'état d'un simple souvenir? Non, elle est vivante, elle
+remplit à jamais la postérité de sa chaleur et de sa lumière. Platon et
+le Christ ne sont-ils pas toujours présents et debout au milieu de nous?
+Ils pensent, ils sentent par des millions d'âmes; ils parlent, ils
+agissent par des millions de corps. D'ailleurs, qu'est-ce que le
+souvenir lui-même? N'est-ce pas une résurrection sublime des hommes et
+des événements qui ont mérité d'échapper à la mort de l'oubli? Et cette
+résurrection n'est-elle pas le fait de la puissance du passé qui vient
+trouver le présent, et de celle du présent qui s'en va chercher le
+passé? La philosophie matérialiste a pu prononcer que, toute puissance
+étant brisée à jamais par la mort, les morts n'avaient pas d'autre
+force parmi nous que celle qu'il nous plaisait de leur restituer par la
+sympathie ou l'esprit d'imitation. Mais des idées plus avancées doivent
+restituer aux hommes illustres une immortalité plus complète, et rendre
+solidaires l'une de l'autre cette puissance des morts et cette puissance
+des vivants qui forment un invincible lien à travers les générations.
+Les philosophes ont été trop avides de néant, lorsque, nous fermant
+l'entrée du ciel, ils nous ont refusé l'immortalité sur la terre.
+
+[Illustration: Quatre ou cinq malheureux pestiférés...]
+
+«Là, pourtant, elle existe d'une manière si frappante qu'on est tenté de
+croire que les morts renaissent dans les vivants; et, pour mon compte,
+je crois à un engendrement perpétuel des âmes, qui n'obéit pas aux lois
+de la matière, aux liens du sang, mais à des lois mystérieuses, à des
+liens invisibles. Quelquefois je me suis demandé si je n'étais pas
+Hébronius lui-même, modifié dans une existence nouvelle par les
+différences d'un siècle postérieur au sien. Mais, comme cette pensée
+était trop orgueilleuse pour être complètement vraie, je me suis dit
+qu'il pouvait être moi sans avoir cessé d'être lui, de même que, dans
+l'ordre physique, un homme, en reproduisant la stature, les traits et
+les penchants de ses ancêtres, les fait revivre dans sa personne,
+tout en ayant une existence propre à lui-même qui modifie l'existence
+transmise par eux. Et ceci me conduisit à croire qu'il est pour nous
+deux immortalités, toutes deux matérielles et immatérielles: l'une, qui
+est de ce monde et qui transmet nos idées et nos sentiments à l'humanité
+par nos oeuvres et nos travaux; l'autre qui s'enregistre dans un monde
+meilleur par nos mérites et nos souffrances, et qui conserve une
+puissance providentielle sur les hommes et les choses de ce monde. C'est
+ainsi que je pouvais admettre sans présomption que Spiridion vivait
+en moi par le sentiment du devoir et l'amour de la vérité qui avaient
+rempli sa vie, et au-dessus de moi par une sorte de divinité qui était
+la récompense et le dédommagement de ses peines en cette vie.
+
+«Abîmé dans ces pensées, j'oubliai insensiblement ce monde extérieur,
+dont le bruit, un instant monté jusqu'à moi, m'avait tant agité. Les
+instincts tumultueux qu'une heure d'entraînement avait éveillés en moi
+s'apaisèrent; et je me dis que les uns étaient appelés à améliorer la
+forme sociale par d'éclatantes actions, tandis que les autres étaient
+réservés à chercher, dans le calme et la méditation, la solution de ces
+grands problèmes dont l'humanité était indirectement tourmentée; car
+les hommes cherchaient, le glaive à la main, à se frayer une route sur
+laquelle la lumière d'un jour nouveau ne s'était pas encore levée.
+Ils combattaient dans les ténèbres, s'assurant d'abord une liberté
+nécessaire, en vertu d'un droit sacré. Mais leur droit connu et
+appliqué, il leur resterait à connaître leur devoir; et c'est de quoi
+ils ne pouvaient s'occuper durant cette nuit orageuse, au sein de
+laquelle il leur arrivait souvent de frapper leurs frères au lieu
+de frapper leurs ennemis. Ce travail gigantesque de la révolution
+française, ce n'était pas, ce ne pouvait pas être seulement une question
+de pain et d'abri pour les pauvres; c'était beaucoup plus haut, et
+malgré tout ce qui s'est accompli, malgré tout ce qui a avorté en France
+à cet égard, c'est toujours, dans mes prévisions, beaucoup plus haut,
+que visait et qu'a porté, en effet, cette révolution. Elle devait,
+non-seulement donner au peuple un bien-être légitime, elle devait, elle
+doit, quoi qu'il arrive, n'en doute pas, mon fils, achever de donner
+la liberté de conscience au genre humain tout entier. Mais quel usage
+fera-t-il de cette liberté? Quelles notions aura-t-il acquises de son
+devoir, en combattant comme un vaillant soldat durant des siècles, en
+dormant sous la tente, et en veillant sans cesse, les armes à la main,
+contre les ennemis de son droit? Hélas! chaque guerrier qui tombe sur le
+champ de bataille tourne ses yeux vers le ciel, et se demande pourquoi
+il a combattu, pourquoi il est un martyr, si tout est fini pour lui
+à cette heure amère de l'agonie. Sans nul doute, il pressent une
+récompense; car, si son unique devoir, à lui, a été de conquérir son
+droit et celui de sa postérité, il sent bien que tout devoir accompli
+mérite récompense; et il voit bien que sa récompense n'a pas été de
+ce monde, puisqu'il n'a pas joui de son droit. Et quand ce droit sera
+conquis entièrement par les générations futures, quand tous les devoirs
+des hommes entre eux seront établis par l'intérêt mutuel, sera-ce donc
+assez pour le bonheur de l'homme? Cette âme qui me tourmente, cette soif
+de l'infini qui me dévore, seront-elles satisfaites et apaisées,
+parce que mon corps sera à l'abri du besoin, et ma liberté préservée
+d'envahissement? Quelque paisible, quelque douce que vous supposiez
+la vie de ce monde, suffira-t-elle aux désirs de l'homme, et la terre
+sera-t-elle assez vaste pour sa pensée? Oh! ce n'est pas à moi qu'il
+faudrait répondre oui. Je sais trop ce que c'est que la vie réduite à
+des satisfactions égoïstes; j'ai trop senti ce que c'est que l'avenir
+privé du sens de l'éternité! Moine, vivant à l'abri de tout danger et de
+tout besoin, j'ai connu l'ennui, ce fiel répandu sur tous les aliments.
+Philosophe, vivant à l'empire de la froide raison sur tous les
+sentiments de l'âme, j'ai connu le désespoir, cet abîme entr'ouvert
+devant toutes les issues de la pensée. Oh! qu'on ne me dise pas que
+l'homme sera heureux quand il n'aura plus ni souverains pour l'accabler
+de corvées, ni prêtres pour le menacer de l'enfer. Sans doute, il ne lui
+faut ni tyrans ni fanatiques, mais il lui faut une religion; car il a
+une âme, et il lui faut connaître un Dieu.
+
+«Voilà pourquoi, suivant avec attention le mouvement politique qui
+s'opérait en Europe, et voyant combien mes rêves d'un jour avaient été
+chimériques, combien il était impossible de semer et de recueillir dans
+un si court espace, combien les hommes d'action étaient emportés loin de
+leur but par la nécessité du moment, et combien il fallait s'égarer à
+droite et à gauche avant de faire un pas sur cette voie non frayée, je
+me réconciliai avec mon sort, et reconnus que je n'étais point un homme
+d'action. Quoique je sentisse en moi la passion du bien, la persévérance
+et l'énergie, ma vie avait été trop livrée à la réflexion; j'avais
+embrassé la vie tout entière de l'humanité d'un regard trop vaste pour
+faire, la hache à la main, le métier de pionnier dans une forêt de têtes
+humaines. Je plaignais et je respectais ces travailleurs intrépides qui,
+résolus à ensemencer la terre, semblables aux premiers cultivateurs,
+renversaient les montagnes, brisaient les rochers, et, tout sanglants,
+parmi les ronces et les précipices, frappaient sans faiblesse et sans
+pitié sur le lion redoutable et sur la biche craintive. Il fallait
+disputer le sol à des races dévorantes. Il fallait fonder une colonie
+humaine au sein d'un monde livré aux instincts aveugles de la matière.
+Tout était permis, parce que tout était nécessaire. Pour tuer le
+vautour, le chasseur des Alpes est obligé de percer aussi l'agneau
+qu'il tient dans ses serres. Des malheurs privés déchirent l'âme du
+spectateur; pourtant le salut général rend ces malheurs inévitables. Les
+excès et les abus de la victoire ne peuvent être imputés ni à la cause
+de la guerre, ni à la volonté des capitaines. Lorsqu'un peintre retrace
+à nos yeux de grands exploits, il est forcé de remplir les coins de son
+tableau de certains détails affreux qui nous émeuvent péniblement.
+Ici, les palais et les temples croulent au milieu des flammes; là, les
+enfants et les femmes sont broyés sous les pieds des chevaux, ailleurs,
+un brave expire sur les rochers teints de son sang. Cependant le
+triomphateur apparaît au centre de la scène, au milieu d'une phalange de
+héros: le sang versé n'ôte rien à leur gloire; on sent que la main du
+Dieu des armées s'est levée devant eux, et l'éclat qui brille sur leurs
+fronts annonce qu'ils ont accompli une mission sainte.
+
+«Tels étaient mes sentiments pour ces hommes au milieu desquels je
+n'avais pas voulu prendre place. Je les admirais; mais je comprenais que
+je ne pouvais les imiter; car ils étaient d'une nature différente de
+la mienne. Ils pouvaient ce que je ne pouvais pas, parce que, moi,
+je pensais comme ils ne pouvaient penser. Ils avaient la conviction
+héroïque, mais romanesque, qu'ils touchaient au but, et qu'encore un peu
+de sang versé les ferait arriver au règne de la justice et de la vertu.
+Erreur que je ne pouvais partager, parce que, retiré sur la montagne,
+je voyais ce qu'ils ne pouvaient distinguer à travers les vapeurs de la
+plaine et la fumée du combat; erreur sainte sans laquelle ils n'eussent
+pu imprimer au monde le grand mouvement qu'il devait subir pour sortir
+de ses liens! Il faut, pour que la marche providentielle du genre humain
+s'accomplisse, deux espèces d'hommes dans chaque génération: les uns,
+toute espérance, toute confiance, toute illusion, qui travaillent pour
+produire un oeuvre incomplet; et les autres, toute prévoyance, toute
+patience, toute certitude, qui travaillent pour que cet oeuvre incomplet
+soit accepté, estimé et continué sans découragement, lors même qu'il
+semble avorté. Les uns sont des matelots, les autres sont des pilotes;
+ceux-ci voient les écueils et les signalent, ceux-là les évitent ou
+viennent s'y briser, selon que le vent de la destinée les pousse à leur
+salut ou à leur perte; et, quoi qu'il arrive des uns et des autres, le
+navire marche, et l'humanité ne peut ni périr, ni s'arrêter dans sa
+course éternelle.
+
+«J'étais donc trop vieux pour vivre dans le présent, et trop jeune pour
+vivre dans le passé. Je fis mon choix, je retombai dans la vie d'étude
+et de méditation philosophique. Je recommençai tous mes travaux, les
+regardant avec raison comme manqués. Je relus avec une patience austère
+tout ce que j'avais lu avec une avidité impétueuse. J'osai mesurer de
+nouveau la terre et les cieux, la créature et le Créateur, sonder les
+mystères de la vie et de la mort, chercher la foi dans mes doutes,
+relever tout ce que j'avais abattu, et le reconstruire sur de nouvelles
+bases. En un mot, je cherchai à revêtir la Divinité de son mystère
+sublime, avec la même persévérance que j'avais mise à l'en dépouiller.
+C'est là que je connus, hélas! combien il est plus difficile de bâtir
+que d'abattre. Il ne faut qu'un jour pour ruiner l'oeuvre de plusieurs
+siècles. Dans le doute et la négation, j'avais marché à pas de géant;
+pour me refaire un peu de foi, j'employai des années, et quelles années!
+De combien de fatigues, d'incertitudes et de chagrins elles ont été
+remplies! Chaque jour a été marqué par des larmes, chaque heure par des
+combats. Angel, Angel, le plus malheureux des hommes est celui qui s'est
+imposé une tâche immense, qui en a compris la grandeur et l'importance,
+qui ne peut trouver hors de ce travail ni satisfaction ni repos, et qui
+sens ses forces le trahir et sa puissance l'abandonner. O infortuné
+entre tous les fils des hommes, celui qui rêve de posséder la lumière
+refusée à son intelligence! O déplorable entre toutes les générations
+des hommes, celle qui s'agite et se déchire pour conquérir la science
+promise à des siècles meilleurs! Placé sur un sol mouvant, j'avais voulu
+bâtir un sanctuaire indestructible; mais les éléments me manquaient
+aussi bien que la base. Mon siècle avait des notions fausses, des
+connaissance incomplètes, des jugements erronés sur le passé aussi bien
+que sur le présent. Je le savais, quoique j'eusse en main les documents
+réputés les plus parfaits de mon époque sur l'histoire des hommes et
+sur celle de la création; je le savais, parce que je sentais en moi une
+logique toute puissante à laquelle tous ces documents, sur lesquels
+j'eusse voulu l'appuyer, venaient à chaque instant donner un démenti
+désespérant. Oh! si j'avais pu me transporter, sur les ailes de ma
+pensée, à la source de toutes les connaissances humaines, explorer
+la terre sur toute sa surface et jusqu'au fond de ses entrailles,
+interroger les monuments du passé, chercher l'âge du monde dans les
+cendres dont son sein est le vaste sépulcre, et dans les ruines où des
+générations innombrables ont enseveli le souvenir de leur existence!
+Mais il fallait me contenter des observations et des conjectures de
+savants et de voyageurs dont je sentais l'incompétence, la présomption
+et la légèreté. Il y avait des moments où, échauffé par ma conviction,
+j'étais résolu à partir comme missionnaire, afin d'aller fouiller tous
+ces débris illustres qu'on n'avait pas compris, ou déterrer tous ces
+trésors ignorés qu'on n'avait pas soupçonnés. Mais j'étais vieux; ma
+santé, un instant raffermie à l'exercice et au grand air des montagnes,
+s'était de nouveau altérée dans l'humidité du cloître et dans les
+veilles du travail. Et puis, que de temps il m'eût fallu pour soulever
+seulement un coin imperceptible de ce voile qui me cachait l'univers!
+D'ailleurs, je n'étais pas un homme de détail, et ces recherches
+persévérantes et minutieuses, que j'admirais dans les hommes purement
+studieux, n'étaient pas mon fait. Je n'étais homme d'action ni dans la
+politique ni dans la science; je me sentais appelé à des calculs plus
+larges et plus élevés; j'eusse voulu manier d'immenses matériaux, bâtir,
+avec le fruit de tous les travaux et de toutes les études, un vaste
+portique pour servir d'entrée à la science des siècles futurs.
+
+«J'étais un homme de synthèse plus qu'un homme d'analyse. En tout
+j'étais avide de conclure, consciencieux jusqu'au martyre, ne pouvant
+rien accepter qui ne satisfît à la fois mon coeur et ma raison, mon
+sentiment et mon intelligence, et condamné à un éternel supplice; car la
+soif de la vérité est inextinguible, et quiconque ne peut se payer des
+jugements de l'orgueil, de la passion ou de l'ignorance, est appelé
+à souffrir sans relâche. Oh! m'écriais-je souvent, que ne suis-je un
+chartreux abruti par la peur de l'enfer, et dressé comme une bête de
+somme à creuser un coin de terre pour faire pousser quelques légumes, en
+attendant qu'il l'engraisse de sa dépouille! Pourquoi toute mon affaire
+en ce monde n'est-elle pas de réciter des offices pour arriver au repos,
+et de manier une bêche pour me conserver en appétit ou pour chasser
+la réflexion importune, et parvenir dès cette vie à un état de mort
+intellectuelle?
+
+«Il m'arrivait quelquefois de jeter les yeux sur ceux de nos moines
+qui, par exception, se sont conservés sincèrement dévots: Ambroise, par
+exemple, que nous avons vu mourir l'an passé en odeur de sainteté,
+comme ils disent, et dont le corps était desséché par les jeûnes et les
+macérations: celui-là, à coup sur, était de bonne foi; souvent il m'a
+fait envie. Une nuit ma lampe s'éteignit; je n'avais pas achevé mon
+travail; je cherchai de la lumière dans le cloître, j'en aperçus dans sa
+cellule; la porte était ouverte, j'y pénétrai sans bruit pour ne pas le
+déranger, car je le supposais en prières, je le trouvai endormi sur son
+grabat; sa lampe était posée sur une tablette tout auprès de son visage
+et donnant dans ses yeux. Il prenait cette précaution toutes les nuits
+depuis quarante ans au moins, pour ne pas s'endormir trop profondément
+et ne pas manquer d'une minute l'heure des offices. La lumière, tombant
+d'aplomb sur ses traits flétris, y creusait des ombres profondes,
+ravages d'une souffrance volontaire. Il n'était pas couché, mais appuyé
+seulement sur son lit et tout vêtu, afin de ne pas perdre un instant à
+des soins inutiles. Je regardai longtemps cette face étroite et longue,
+ces traits amincis par le jeûne de l'esprit encore plus que par celui
+du corps, ces joues collées aux os de la face comme une couche de
+parchemin, ce front mince et haut, jaune et luisant comme de la cire. Ce
+n'était vraiment pas un homme vivant, mais un squelette séché avec la
+peau, un cadavre qu'on avait oublié d'ensevelir, et que les vers avaient
+délaissé parce que sa chair ne leur offrait point de nourriture. Son
+sommeil ne ressemblait pas au repos de la vie, mais à l'insensibilité de
+la mort; aucune respiration ne soulevait sa poitrine. Il me fit peur,
+car ce n'était ni un homme ni un cadavre; c'était la vie dans la mort,
+quelque chose qui n'a pas de nom dans la langue humaine, et pas de
+sens dans l'ordre divin. C'est donc là un saint personnage? pensai-je;
+certes, les anachorètes de la Thébaïde n'ont ni jeûné, ni prié
+davantage; et pourtant je ne vois ici qu'un objet d'épouvante, rien qui
+attire le respect, parce que tout ici repousse la sympathie. Quelle
+compassion Dieu peut-il avoir pour cette agonie et pour cette mort
+anticipées sur ses décrets? Quelle admiration puis-je concevoir, moi
+homme, pour cette vie stérile et ce coeur glacé! O vieillard, qui chaque
+soir allumes ta lampe comme un voyageur pressé de partir avant l'aurore,
+qui donc as-tu éclairé durant la nuit, qui donc as-tu guidé durant le
+jour? A qui donc ton long et laborieux pèlerinage sur la terre a-t-il
+été secourable? Tu n'as rien donné de toi à la terre, ni la substance de
+la reproduction animale, ni le fruit d'une intelligence productive,
+ni le service grossier d'un bras robuste, ni la sympathie d'un coeur
+tendre. Tu crois que Dieu a créé la terre pour te servir de cuve
+purificatoire, et tu crois avoir assez fait pour elle en lui léguant tes
+os! Ah! tu as raison de craindre et de trembler à cette heure; tu fais
+bien de te tenir toujours prêt à paraître devant le juge! Puisses-tu
+trouver à ton heure dernière, une formule qui t'ouvre la porte du ciel,
+ou un instant de remords qui t'absolve du pire de tous les crimes, celui
+de n'avoir rien aimé hors de toi! Et, ainsi disant, je me retirai sans
+bruit, sans même vouloir allumer ma lampe à celle de l'égoïste, et,
+depuis ce jour, je préférai ma misère à celle des dévots.
+
+«En proie à toute la fatigue et à toute l'inquiétude d'une âme qui
+cherche sa voie, il me fallut pourtant bien des jours d'épuisement et
+d'angoisse pour accepter l'arrêt qui me condamnait à l'impuissance. Je
+ne puis me le dissimuler aujourd'hui, mon mal était l'orgueil. Oui, je
+crois que de tout temps, et aujourd'hui encore, j'ai été et je suis un
+orgueilleux. Ce zèle dévorant de la vérité, c'est un louable sentiment;
+mais on peut aussi le porter trop loin. Il nous faut faire usage de
+toutes nos forces pour défricher le champ de l'avenir; mais il faudrait
+aussi, quand nos forces ne suffisent plus, nous contenter humblement du
+peu que nous avons fait, et nous asseoir avec la simplicité du laboureur
+au bord du sillon que nous avons tracé. C'est une leçon que j'ai souvent
+reçue de l'ami céleste qui me visite, et je ne l'ai jamais su mettre à
+profit. Il y a en moi une ambition de l'infini qui va jusqu'au délire.
+Si j'avais été jeté dans la vie du monde et que mon esprit n'eût pas
+eu le loisir de viser plus haut, j'aurais été avide de gloire et de
+conquêtes; j'aurais eu sous les yeux l'existence de Charlemagne ou
+d'Alexandre, comme j'ai eu celle de Pythagore et de Socrate; j'aurais
+convoité l'empire du monde; j'aurais fait peut-être beaucoup de mal.
+Grâce à Dieu, j'ai fini de vivre, et tout mon crime est de n'avoir pu
+faire le bien. J'avais rêvé, en rentrant au couvent, de refaire mes
+études avec fruit, et d'écrire un grand ouvrage sur les plus hautes
+questions de la religion et de la philosophie. Mais je n'avais pas
+assez considéré mon âge et mes forces. J'avais cinquante ans passés, et
+j'avais souffert, depuis vingt-cinq ans, un siècle par année. Voyant
+d'ailleurs combien j'étais dépourvu de matériaux qui m'inspirassent
+toute confiance, je résolus du moins de jeter les bases et de tracer
+le plan de mon oeuvre, afin de léguer ce premier travail, s'il était
+possible, à quelque homme capable de le continuer ou de le faire
+continuer; et cette idée me rappela vivement ma jeunesse, le secret
+légué par Fulgence à moi, comme ce même secret l'avait été par Spiridion
+à Fulgence, et je me persuadai que le temps était venu d'exhumer le
+manuscrit. Ce n'était plus une ambition vulgaire, ce n'était plus
+une froide curiosité qui m'y portaient; ce n'était pas non plus une
+obéissance superstitieuse: c'était un désir sincère de m'instruire, et
+d'utiliser pour les autres hommes un document précieux, sans doute,
+sur les questions importantes dont j'étais occupé. Je regardais la
+publication immédiate ou future de ce manuscrit comme un devoir; car, de
+quelque façon que je vinsse à considérer les rapports étranges que mon
+esprit avait eus avec l'esprit d'Hébronius, il me restait la conviction
+que, durant sa vie, cet homme avait été animé d'un grand esprit.
+
+«Pour la troisième fois, dans l'espace d'environ vingt-cinq ans,
+j'entrepris donc, au milieu de la nuit, l'exhumation du manuscrit. Mais
+ici, un fait bien simple vint s'opposer à mon dessein; et, tout naturel
+que soit ce fait, il me plongea dans un abîme de réflexions.
+
+«Je m'étais muni des mêmes outils qui m'avaient servi la dernière fois.
+Cette dernière fois, tu te la rappelles, malgré la longueur de ce récit;
+tu te souviens que j'avais alors trente ans révolus, et que j'eus un
+accès de délire et une épouvantable vision. Je me la rappelais bien
+aussi, cette hallucination terrible; mais je n'en craignais pas le
+retour. Il est des images que le cerveau ne peut plus se créer quand
+certaines idées et certains sentiments qui les évoquaient n'habitent
+plus notre âme. J'étais désormais à jamais dégagé des liens du
+catholicisme, liens si étroitement serrés et si courts qu'il faut toute
+une vie pour en sortir, mais, par cela même, impossibles à renouer quand
+une fois on les a brisés.
+
+«Il faisait une nuit claire et fraîche; j'étais en assez bonne santé:
+j'avais précisément choisi un tel concours de circonstances, car je
+prévoyais que le travail matériel serait assez pénible. Mais quoi!
+Angel, je ne pus pas même ébranler la pierre du _Hic est_. J'y passai
+trois grandes heures, l'attaquant dans tous les sens, m'assurant bien
+qu'elle n'était rivée au pavé que par son propre poids, reconnaissant
+même les marques que j'y avais faites autrefois avec mon ciseau, lorsque
+je l'avais enlevée légèrement et sans fatigue. Tout fut inutile; elle
+résista à mes efforts. Baigné de sueur, épuisé de lassitude, je fus
+forcé de regagner mon lit et d'y rester accablé et brisé pendant
+plusieurs jours.
+
+«Ce premier échec ne me rebuta pas. Je me remis à l'ouvrage la semaine
+suivante, et j'échouai de même. Un troisième essai, entrepris un mois
+plus tard, ne fut pas plus heureux, et il me fallut dès lors y renoncer;
+car le peu de forces physiques que j'avais conservées jusque-là
+m'abandonna sans retour à partir de cette époque. Sans doute, j'en
+dépensai le reste dans cette lutte inutile contre un tombeau. La tombe
+fut muette, les cadavres sourds, la mort inexorable; j'allai jeter dans
+un buisson du jardin mon ciseau et mon levier, et revins, tranquille
+et triste, m'asseoir sur cette tombe qui ne voulait pas me rendre ses
+trésors.
+
+«Là, je restai jusqu'au lever du soleil, perdu dans mes pensées. La
+fraîcheur du matin étant venue glacer sur mon corps la sueur dont
+j'étais inondé, je fus paralysé; je perdis non-seulement la puissance
+d'agir, mais encore la volonté; je n'entendis pas les cloches qui
+sonnaient les offices, je ne fis aucune attention aux religieux qui
+vinrent les réciter. J'étais seul dans l'univers, il n'y avait entre
+Dieu et moi que ce tombeau qui ne voulait ni me recevoir ni me laisser
+partir: image de mon existence tout entière, symbole dont j'étais
+vivement frappé, et dont la comparaison m'absorbait entièrement! Quand
+on vint me relever, comme je ne pouvais ni remuer ni parler, on se
+persuada que mon cerveau était paralysé comme le reste. On se trompa;
+j'avais toute ma raison; e ne la perdis pas un instant durant toute
+la maladie qui suivit cet accident. Il est inutile de te dire qu'on
+l'imputa au hasard, et qu'on ne soupçonna jamais ce que j'avais tenté.
+
+«Une fièvre ardente succéda à ce froid mortel: je souffris beaucoup,
+mais je ne délirai point; j'eus même la force de cacher assez la gravité
+de mon mal pour qu'on ne me soignât pas plus que je ne voulais l'être,
+et pour qu'on me laissât seul. Aux heures où le soleil brillait dans
+ma cellule, j'étais soulagé; des idées plus douces remplissaient mon
+esprit; mais la nuit j'étais en proie à une tristesse inexorable. Aux
+cerveaux actifs l'inaction est odieuse. L'ennui, la pire des souffrances
+qu'entraînent les maladies, m'accablait de tout son poids. La vue de
+ma cellule m'était insupportable. Ces murs qui me rappelaient tant
+d'agitations et de langueurs subies sans arriver à la connaissance du
+vrai; ce grabat où j'avais supporté si souvent et si longtemps la fièvre
+et les maladies, sans conquérir la santé pour prix de tant de luttes
+avec la mort; ces livres que j'avais si vainement interrogés; ces
+astrolabes et ces télescopes, qui ne savaient que chercher et mesurer la
+matière; tout cela me jetait dans une fureur sombre. A quoi bon survivre
+à soi-même? me disais-je, et pourquoi avoir vécu quand on n'a rien
+fait? Insensé, qui voulais, par un rayon de ton intelligence, éclairer
+l'humanité dans les siècles futurs, et qui n'as pas seulement la force
+de soulever une pierre pour voir ce qui est écrit dessous! malheureux,
+qui, durant l'ardeur de ta jeunesse, n'as su t'occuper qu'à refroidir
+ton esprit et ton coeur, et dont l'esprit et le coeur s'avisent de se
+ranimer quand l'heure de mourir est venue! meurs donc, puisque tu n'as
+plus ni tête, ni bras; car, si ton coeur a la témérité de vivre encore
+et de brûler pour l'idéal, ce feu divin ne servira plus qu'à consumer
+tes entrailles, et à éclairer ton impuissance et ta nullité.
+
+«Et en parlant ainsi, je m'agitais sur mon lit de douleur, et des larmes
+de rage coulaient sur mes joues. Alors une voix pure s'éleva dans le
+silence de la nuit et me parla ainsi:
+
+«--Crois-tu donc n'avoir rien à expier, toi qui oses te plaindre avec
+tant d'amertume? Qui accuses-tu de tes maux? N'es-tu pas ton seul, ton
+implacable ennemi? A qui imputeras-tu la faute de ton orgueil coupable,
+de cette insatiable estime de toi-même qui t'a aveuglé quand tu pouvais
+approcher de l'idéal par la science, et qui t'a fait chercher ton idéal
+en toi seul?
+
+«--Tu mens! m'écriai-je avec force, sans songer même à me demander qui
+pouvait me parler de la sorte. Tu mens! je me suis toujours haï; j'ai
+toujours été ennuyeux, accablant, insupportable à moi-même. J'ai cherché
+l'idéal partout avec l'ardeur du cerf qui cherche la fontaine dans un
+jour brûlant; j'ai été consumé de la soif de l'idéal, et si je ne l'ai
+pas trouvé...
+
+«--C'est la faute de l'idéal, n'est-ce pas! interrompit la voix d'un ton
+de froide pitié. Il faut que Dieu comparaisse au tribunal de l'homme
+et lui rende compte du mystère dont il a osé s'envelopper, pendant que
+l'homme daignait se donner la peine de le chercher, et vous n'appelez
+pas cela de l'orgueil, vous autres!...
+
+«--Vous autres! repris-je frappé d'étonnement, et qui donc es-tu, toi
+qui regardes en pitié la race humaine, et qui te crois, sans doute,
+exempt de ses misères?
+
+«--Je suis, répondit la voix, celui que tu ne veux pas connaître, car tu
+l'as toujours cherché où il n'est pas.»
+
+«A ces mots, je me sentis baigné de sueur de la tête aux pieds; mon
+coeur tressaillit à rompre ma poitrine, et, me soulevant sur mon lit, je
+lui dis:
+
+«--Es-tu donc celui qui dort sous la pierre?
+
+«--Tu m'as cherché sous la pierre, répondit-il, et la pierre t'a
+résisté. Tu devrais savoir que le bras d'un homme est moins fort que le
+ciment et le marbre. Mais l'intelligence transporte les montagnes, et
+l'amour peut ressusciter les morts.
+
+«--O mon maître! m'écriai-je avec transport, je te reconnais. Ceci est
+ta voix, ceci est ta parole. Béni sois-tu, toi qui me visites à
+l'heure de l'affliction. Mais où donc fallait-il te chercher, et où te
+retrouverai-je sur la terre?
+
+«--Dans ton coeur, répondit la voix. Fais-en une demeure où je puisse
+descendre. Purifie-le comme une maison qu'on orne et qu'on parfume pour
+recevoir un hôte chéri. Jusque là que puis-je faire pour toi?»
+
+«La voix se tut, et je parlai en vain: elle ne me répondit plus. J'étais
+seul dans les ténèbres. Je me sentis tellement ému que je fondis en
+larmes. Je repassai toute ma vie dans l'amertume de mon coeur. Je vis
+qu'elle était en effet un long combat et une longue erreur; car j'avais
+toujours voulu choisir entre ma raison et mon sentiment, et je n'avais
+pas eu la force de faire accepter l'un par l'autre. Voulant toujours
+m'appuyer sur des preuves palpables, sur des bases jetées par l'homme,
+et ne trouvant pas ces bases suffisantes, je n'avais eu ni assez de
+courage ni assez de génie pour me passer du témoignage humain, et pour
+le rectifier avec cette puissante certitude que le ciel donne aux
+grandes âmes. Je n'avais pas osé rejeter la métaphysique et la géométrie
+là où elles détruisaient le témoignage de ma conscience. Mon coeur
+avait manqué de feu, partant mon cerveau de puissance pour dire à la
+science:--C'est toi qui te trompes; nous ne savons rien, nous avons tout
+à apprendre. Si le chemin que nous suivons ne nous conduit pas à Dieu,
+c'est que nous nous sommes trompés de chemin; retournons sur nos pas et
+cherchons Dieu car nous errons loin de lui dans les ténèbres; et les
+hommes ont beau nous crier que notre habileté nous a faits dieux
+nous-mêmes, nous sentons le froid de la mort et nous sommes entraînés
+dans le vide comme des astre; qui s'éteignent et qui dévient de l'ordre
+éternel.
+
+«A partir de ce jour, je m'abandonnai aux mouvements les plus chaleureux
+de mon âme, et un grand prodige s'opéra en moi. Au lieu de me refroidir
+moralement avec la vieillesse, je sentis mon coeur, vivifié et
+renouvelé, rajeunir À mesure que mon corps penchait vers la destruction.
+Je sens la vie animale me quitter comme un vêtement usé; mais à mesure
+que je dépouille cette enveloppe terrestre, ma conscience me donne
+l'intime certitude de mon immortalité. L'ami céleste est revenu souvent;
+mais n'attends pas que j'entre dans le détail de ses apparitions. Ceci
+est toujours un mystère pour moi, un mystère que je n'ai pas cherché
+à pénétrer, et sur lequel il me serait impossible d'étendre le réseau
+d'une froide analyse: je sais trop ce qu'on risque à l'examen
+de certaines impressions; l'esprit se glace à les disséquer, et
+l'impression s'efface. Quoique j'aie cru de mon devoir d'établir mes
+dernières croyances religieuses le plus logiquement possible dans
+quelques écrits dont je te fais le dépositaire, je me suis permis de
+laisser tomber un voile de poésie sur les heures d'enthousiasme et
+d'attendrissement qui, dissipant autour de moi les ténèbres du monde
+physique, m'ont mis en rapport direct avec cet esprit supérieur. Il est
+des choses intimes qu'il vaut mieux taire que de livrer à la risée des
+hommes. Dans l'histoire que j'ai écrite simplement de ma vie obscure et
+douloureuse, je n'ai pas fait mention de Spiridion. Si Socrate lui-même
+a été accusé de charlatanisme et d'imposture pour avoir révélé ses
+communications avec celui qu'il appelait son génie familier, combien
+plus un pauvre moine comme moi ne serait-il pas taxé de fanatisme s'il
+avouait avoir été visité par un fantôme! Je ne l'ai pas fait, je ne le
+ferai pas. Et pourtant je m'en expliquerais naïvement avec le savant
+modeste et consciencieux qui, sans ironie et sans préjugé, voudrait
+pénétrer dans les merveilles d'un ordre de choses vieux comme le monde,
+qui attend une explication nouvelle. Mais où trouver un tel savant
+aujourd'hui? L'oeuvre de la science, en ces temps-ci, est de rejeter
+tout ce qui paraît surnaturel, parce que l'ignorance et l'imposture en
+ont trop longtemps abusé. De même que les nommes politiques sont forcés
+de trancher avec le fer les questions sociales, les hommes d'étude sont
+obligés, pour ouvrir un nouveau champ à l'analyse, de jeter au feu
+pêle-mêle le grimoire des sorciers et les miracles de la foi. Un temps
+viendra où, l'oeuvre nécessaire de la destruction étant accomplie, on
+rechercha soigneusement, dans les débris du passé, une vérité qui ne
+peut se perdre, et qu'on saura démêler de l'erreur et du mensonge, comme
+jadis Crésus reconnut à des signes certains que tous les oracles étaient
+menteurs, excepté a Pythie de Delphes, qui lui avait révélé ses actions
+cachées avec une puissance incompréhensible. Tu verras peut-être
+l'aurore de cette science nouvelle, sans laquelle l'humanité est
+inexplicable, et son histoire dépourvue de sens. Tous les miracles, tous
+les augures, tous les prodiges de l'antiquité ne seront peut-être pas,
+aux yeux de tes contemporains, des tours de sorciers ou des terreurs
+imbéciles accréditées par les prêtres. Déjà la science n'a-t-elle pas
+donné une explication satisfaisante de beaucoup de phénomènes qui
+semblaient surnaturels à nos aïeux? Certains faits qui semblent
+impossibles et mensongers en ce siècle auront peut-être une explication
+non moins naturelle et concluante quand la science aura élargi ses
+horizons. Quant à moi, bien que le mot _prodige_ n'ait pas de sens pour
+mon entendement, puisqu'il peut s'appliquer aussi bien au lever du
+soleil chaque matin qu'à la réapparition d'un mort, je n'ai pas essayé
+de porter le lumière sur ces questions difficiles: le temps m'eût
+manqué. J'ai entendu parler de Mesmer; je ne sais si c'est un imposteur
+ou un prophète; je me méfie de ce que j'ai entendu rapporter, parce
+que les assertions sont trop hardies et les prétendues preuves trop
+complètes pour un ordre de découvertes aussi récent. Je ne comprends
+pas encore ce qu'ils entendent par ce mot _magnétisme_; je t'engage à
+examiner ceci en temps et lieu pour moi, je n'ai pas eu le loisir de
+m'égarer dans ces propositions hardies; j'ai évité même de me laisser
+séduire par elles. J'avais un devoir plus clair et plus pressé à
+accomplir, celui d'écrire, sous l'impression de mes entretiens avec
+l'_Esprit_, les fragments brisés de ma méditation éternelle.»
+
+Ici Alexis s'interrompit, et posa sa main sur un livre que je
+connaissais bien pour le lui avoir souvent vu consulter, à mon grand
+étonnement, bien qu'il ne me parût formé que de feuillets blancs. Comme
+je le regardais avec surprise, il sourit:
+
+«Je ne suis pas fou, comme tu le penses, reprit-il; ce livre est criblé
+de caractères très-lisibles pour quiconque connaît la composition
+chimique dont je me suis servi pour écrire. Cette précaution m'a paru
+nécessaire pour échapper à l'espionnage de la censure monastique. Je
+t'enseignerai un procédé bien simple au moyen duquel tu feras reparaître
+les caractères tracés sur ces pages quand le temps sera venu. Tu
+cacheras ce manuscrit en attendant qu'il puisse servir à quelque
+chose, si toutefois il doit jamais servir à quoi que ce soit; cela, je
+l'ignore. Tel qu'il est, incomplet, sans ordre et sans conclusion, il
+ne mérite pas de voir le jour. C'est peut-être à toi, c'est peut-être à
+quelque autre qu'il appartient de le refaire. Il n'a qu'un mérite, c'est
+d'être le récit fidèle d'une vie d'angoisse, et l'exposé naïf de mon
+état présent.
+
+--Et cet état, m'est-il permis, mon père, de vous demander de me le
+faire mieux connaître?
+
+--Je le ferai en trois mots qui résument pour moi la théologie,
+répondit-il en ouvrant son livre à la première page: «_croire, espérer,
+aimer_. «Si l'Église catholique avait pu conformer tous les points de
+sa doctrine à cette sublime définition des trois vertus théologales: la
+foi, l'espérance, la charité, elle serait la vérité sur la terre; elle
+serait la sagesse, la justice, la perfection. Mais l'Église romaine
+s'est porté le dernier coup; elle a consommé son suicide Je jour où elle
+a fait Dieu implacable et la damnation éternelle. Ce jour-là tous les
+grands coeurs se sont détachés d'elle; et l'élément d'amour et de
+miséricorde manquant à sa philosophie, la théologie chrétienne n'a plus
+été qu'un jeu d'esprit, un sophisme où de grandes intelligences se
+sont débattues en vain contre leur témoignage intérieur, un voile
+pour couvrir de vastes ambitions, un masque pour cacher d'énormes
+iniquités...»
+
+Ici le père Alexis s'arrêta de nouveau et me regarda attentivement
+pour voir quel effet produirait sur moi cet anathème définitif. Je le
+compris, et, saisissant ses mains dans les miennes, je les pressai
+fortement en lui disant d'une voix ferme et avec un sourire qui devait
+lui révéler toute ma confiance:
+
+«Ainsi, père, nous ne sommes plus catholiques?
+
+--Ni chrétiens, répondit-il d'une voix forte; ni protestants,
+ajouta-t-il en me serrant les mains; ni philosophes comme Voltaire,
+Helvétius et Diderot; nous ne sommes pas même socialistes comme
+Jean-Jacques et la Convention française: et cependant nous ne sommes ni
+païens ni athées!
+
+--Que sommes-nous donc, père Alexis? lui dis-je; car, vous l'avez dit,
+nous avons une âme, Dieu existe, et il nous faut une religion.
+
+--Nous en avons une, s'écria-t-il en se levant et en étendant vers le
+ciel ses bras maigres avec un mouvement d'enthousiasme. Nous avons la
+seule vraie, la seule immense, la seule digne de la Divinité. Nous
+croyons en la Divinité, c'est dire que nous la connaissons et la
+voulons; nous espérons en elle, c'est dire que nous la désirons et
+travaillons pour la posséder; nous l'aimons, c'est dire que nous la
+sentons et la possédons virtuellement; et Dieu lui-même est une trinité
+sublime dont notre vie mortelle est le reflet affaibli. Ce qui est foi
+chez l'homme est science chez Dieu; ce qui est espérance chez l'homme
+est puissance chez Dieu; ce qui est charité, c'est-à-dire piété, vertu,
+effort, chez l'homme, est amour, c'est-à-dire production, conservation
+et progression éternelle chez Dieu. Aussi Dieu nous connaît, nous
+appelle, et nous aime; c'est lui qui nous révèle cette connaissance que
+nous avons de lui, c'est lui qui nous commande le besoin que nous avons
+de lui, c'est lui qui nous inspire cet amour dont nous brûlons pour lui;
+et une des grandes preuves de Dieu et de ses attributs, c'est l'homme
+et ses instincts. L'homme conçoit, aspire et tente sans cesse, dans sa
+sphère finie, ce que Dieu sait, veut et peut dans sa sphère infinie.
+Si Dieu pouvait cesser d'être un foyer d'intelligence, de puissance
+et d'amour, l'homme retomberait au niveau de la brute; et chaque fois
+qu'une intelligence humaine a nié la Divinité intelligente, elle s'est
+suicidée.
+
+--Mais, mon père, interrompis-je, ces grands athées du siècle dont on
+vante les lumières et l'éloquence...
+
+--Il n'y a pas d'athées, reprit le père Alexis avec chaleur; non, il n'y
+en a pas! Il est des temps de recherche et de travail philosophique, où
+les hommes, dégoûtés des erreurs du passé, cherchent une nouvelle route
+vers la vérité. Alors ils errent sur des sentiers inconnus. Les uns,
+dans leur lassitude, s'asseyent et se livrent au désespoir. Qu'est-ce
+que ce désespoir, sinon un cri d'amour vers cette Divinité qui se voile
+à leurs yeux fatigués? D'autres s'avancent sur toutes les cimes avec une
+précipitation ardente, et, dans leur présomption naïve, s'écrient qu'ils
+ont atteint le but et qu'on ne peut aller plus loin. Qu'est-ce que cette
+présomption, qu'est-ce que cet aveuglement, sinon un désir inquiet et
+une impatience immodérée d'embrasser la Divinité? Non, ces athées,
+dont on vante avec raison la grandeur intellectuelle, sont des âmes
+profondément religieuses, qui se fatiguent ou qui se trompent dans leur
+essor vers le ciel. Si, à leur suite, on voit se traîner des âmes basses
+et perverses, qui invoquent le néant, le hasard, la nature brutale, pour
+justifier leurs vices honteux et leurs grossiers penchants, c'est encore
+là un hommage rendu à la majesté de Dieu. Pour se dispenser de tendre
+vers l'idéal, et de soutenir par le travail et la vertu la dignité
+humaine, la créature est forcée de nier l'idéal. Mais, si une voix
+intérieure ne troublait pas l'ignoble repos de sa dégradation, elle
+ne se donnerait pas tant de peine pour rejeter l'existence d'un juge
+suprême. Quand les philosophes de ce siècle ont invoqué la Providence,
+la nature, les lois de la création, ils n'ont pas cessé d'invoquer le
+vrai Dieu sous ces noms nouveaux. En se réfugiant dans le sein d'une
+Providence universelle et d'une nature inépuisablement généreuse, ils
+ont protesté contre les anathèmes que les sectes farouches se lançaient
+l'une à l'autre, contre les monstruosités de l'inquisition, contre
+l'intolérance et le despotisme. Lorsque Voltaire, à la vue d'une
+nuit étoilée, proclamait le grand horloger céleste; lorsque Rousseau
+conduisait son élève au sommet d'une montagne pour lui révéler la
+première notion du Créateur au lever du soleil, quoique ce fussent là
+des preuves incomplètes et des vues étroites, en comparaison de ce que
+l'avenir réserve aux hommes de preuves éclatantes et d'infaillibles
+certitudes, c'étaient du moins des cris de l'âme élevés vers ce Dieu que
+toutes les générations humaines ont proclamé sous des noms divers et
+adoré sous différents symboles.
+
+--Mais ces preuves éclatantes, mais cette certitude, lui dis-je, où les
+puiserons-nous, si nous rejetons la révélation, et si le sens intérieur
+ne nous suffit pas?
+
+--Nous ne rejetons pas la révélation, reprit-il vivement, et le sens
+intérieur nous suffit jusqu'à un certain point; mais nous y joignons
+d'autres preuves encore: quant au passé, le témoignage de l'humanité
+tout entière; quant au présent, l'adhésion de toutes les consciences
+pures au culte de la Divinité, et la voix éloquente de notre propre
+coeur.
+
+--Si je vous entends bien, repris-je, vous acceptez de la révélation ce
+qu'elle a d'éternellement divin, les grandes notions sur la Divinité et
+l'immortalité, les préceptes de vertu et le devoir qui en découlent.
+
+---L'homme, répondit-il, arrache au ciel même la connaissance de
+l'idéal, et la conquête des vérités sublimes qui y conduisent est un
+pacte, un hyménée entre l'intelligence humaine qui cherche, aspire et
+demande, et l'intelligence divine qui, elle aussi, cherche le coeur
+de l'homme, aspire à s'y répandre, et consent à y régner. Nous
+reconnaissons donc des maîtres, de quelque nom que l'on ait voulu les
+appeler. Héros, demi-dieux, philosophes, saints ou prophètes, nous
+pouvons nous incliner devant ces pères et ces docteurs de l'humanité.
+Nous pouvons adorer chez l'homme investi d'une haute science et d'une
+haute vertu un reflet splendide de la Divinité. O Christ! un temps
+viendra où l'on t'élèvera de nouveaux autels, plus dignes de toi, en te
+restituant ta véritable grandeur, celle d'avoir été vraiment le fils de
+la femme et le sauveur, c'est-à-dire l'ami de l'humanité, le prophète de
+l'idéal.
+
+--Et le successeur de Platon, ajoutai-je.
+
+--Comme Platon fut celui des autres révélateurs que nous vénérons, et
+dont nous sommes les disciples.
+
+«Oui, poursuivit Alexis après une pause, comme pour me donner le temps
+de peser ses paroles, nous sommes les disciples de ces révélateurs, mais
+nous sommes leurs libres disciples. Nous avons le droit de les examiner,
+de les commenter, de les discuter, de les redresser même; car, s'ils
+participent par leur génie de l'infaillibilité de Dieu, ils participent
+par leur nature de l'impuissance de la raison humaine. Il est donc
+non-seulement dans notre privilège, mais dans notre devoir comme dans
+notre destinée, de les expliquer et d'aider à la continuation de leurs
+travaux.
+
+--Nous, mon père! m'écriai-je avec effroi; mais quel est donc notre
+mandat?
+
+--C'est d'être venus après eux. Dieu veut que nous marchions; et, s'il
+fait lever des prophètes au milieu du cours des âges, c'est pour pousser
+les générations devant eux, comme il convient à des hommes, et non pour
+les enchaîner à leur suite, comme il appartient à de vils troupeaux.
+Quand Jésus guérit le paralytique, il ne lui dit pas: «Prosterne-toi, et
+suis-moi.» Il lui dit: «Lève-toi, et marche.»
+
+--Mais où irons-nous, mon père?
+
+--Nous irons vers l'avenir; nous irons, pleins du passé et remplissant
+nos jours présents par l'étude, la méditation et un continuel effort
+vers la perfection. Avec du courage et de l'humilité, en puisant dans la
+contemplation de l'idéal la volonté et la force, en cherchant dans la
+prière l'enthousiasme et la confiance, nous obtiendrons que Dieu nous
+éclaire et nous aide à instruire les hommes, chacun de nous selon ses
+forces... Les miennes sont épuisées, mon enfant. Je n'ai pas fait ce que
+j'aurais pu faire si je n'eusse pas été élevé dans le catholicisme. Je
+t'ai raconté ce qu'il m'a fallu de temps et de peines pour arriver à
+proclamer sur le bord de ma tombe ce seul mot: «Je suis libre!»
+
+--Mais ce mot en dit beaucoup, mon père! m'écriai-je. Dans votre bouche
+il est tout puissant sur moi, et c'est de votre bouche seule que j'ai
+pu l'entendre sans méfiance et sans trouble. Peut-être, sans ce mot de
+vous, toute ma vie eût été livrée à l'erreur. Que j'eusse continué mes
+jours dans ce cloître, il est probable que j'y eusse vécu courbé et
+abruti sous le joug du fanatisme. Que j'eusse vécu dans le tumulte du
+monde, il est possible que je me fusse laissé égarer par les passions
+humaines et les maximes de l'impiété. Grâce à vous, j'attends mon sort
+de pied ferme. Il me semble que je ne peux plus succomber aux dangers
+de l'athéisme, et je sens que j'ai secoué pour toujours les liens de la
+superstition.
+
+--Et si ce mot de ma bouche, dit Alexis, profondément ému, est le seul
+bien que j'aie pu faire en ce monde, ces mots de la tienne sont une
+récompense suffisante. Je ne mourrai donc pas sans avoir vécu, car le
+but de la vie est de transmettre la vie. J'ai toujours pensé que le
+célibat était un état sublime, mais tout à fait exceptionnel, parce
+qu'il entraînait des devoirs immenses. Je pense encore que celui qui se
+refuse à donner la vie physique à des êtres de son espèce doit donner
+en revanche, par ses travaux et ses lumières, la vie intellectuelle au
+grand nombre de ses semblables. C'est pour cela que je révère la féconde
+virginité du Christ. Mais, lorsque, après avoir nourri dans ma jeunesse
+des espérances orgueilleuses de science et de vertu, je me suis vu
+courbé sous les années et les mains vides de grandes oeuvres, je me
+suis affligé et repenti d'avoir embrassé un état à la hauteur duquel je
+n'avais pas su m'élever. Aujourd'hui je vois que je ne tomberai pas de
+l'arbre comme un fruit stérile. La semence de vie a fécondé ton âme.
+J'ai un fils, un enfant plus précieux qu'un fruit de mes entrailles;
+j'ai un fils de mon intelligence.
+
+--Et de ton coeur, lui dis-je en pliant les deux genoux devant lui; car
+tu as un grand coeur, ô père Alexis! un coeur plus grand encore que
+ton intelligence! Et quand tu t'écries: «Je suis libre!» cette parole
+puissante implique celle-ci: «J'aime et je crois.»
+
+--J'aime, je crois et j'espère, tu l'as dit! répondit-il avec
+attendrissement; s'il en était autrement, je ne serais pas libre. La
+brute, au fond des forêts, ne connaît point de lois, et pourtant elle
+est esclave; car elle ne sait ni le prix, ni la dignité, ni l'usage de
+sa liberté. L'homme privé d'idéal est l'esclave de lui-même, de ses
+instincts matériels, de ses passions farouches, tyrans plus absolus,
+maîtres plus fantasques que tous ceux qu'il a renversés avant de tomber
+sous l'empire de la fatalité.»
+
+Nous causâmes ainsi longtemps encore. Il m'entretint des grands mystères
+de la foi pythagoricienne, platonicienne et chrétienne, qu'il disait
+être un même dogme continué et modifié, et dont l'essence lui semblait
+le fond de la vérité éternelle; vérité progressive, disait-il, en
+ce sens qu'elle était enveloppée encore de nuages épais, et qu'il
+appartenait à l'intelligence humaine de déchirer ces voiles un à un,
+jusqu'au dernier. Il s'efforça de rassembler tous les éléments sur
+lesquels il basait sa foi en un _Dieu-Perfection:_ c'est ainsi qu'il
+l'appelait. Il disait: 1º que la grandeur et la beauté de l'univers
+accessible aux calculs et aux observations de la science humaine,
+nous montraient dans le Créateur l'ordre, la sagesse et la science
+omnipotente; 2° que le besoin qu'éprouvent les hommes de se former en
+société et d'établir entre eux des rapports de sympathie, de religion
+commune et de protection mutuelle, prouvait, dans le législateur
+universel, l'esprit de souveraine justice; 3º que les élans continuels
+du coeur de l'homme vers l'idéal prouvaient l'amour infini du père
+des hommes répandu à grands flots sur la grande famille humaine,
+et manifesté à chaque âme en particulier dans le sanctuaire de sa
+conscience. De là il concluait pour l'homme trois sortes de devoirs. Le
+premier, appliqué à la nature extérieure: devoir de s'instruire dans les
+sciences, afin de modifier et de perfectionner autour de lui le monde
+physique. Le second, appliqué à la vie sociale: devoir de respecter ou
+d'établir des institutions librement acceptées par la famille humaine
+et favorables à son développement. Le troisième, applicable à la vie
+intérieure de l'individu: devoir de se perfectionner soi-même en vue de
+la perfection divine, et de chercher sans cesse pour soi et pour les
+autres les voies de la vérité, de la sagesse et de la vertu.
+
+Ces entretiens et ces enseignements furent au moins aussi longs que
+le récit qui les avait amenés. Ils durèrent plusieurs jours, et nous
+absorbèrent tellement l'un et l'autre que nous prenions à peine le temps
+de dormir. Mon maître semblait avoir recouvré, pour m'instruire, une
+force virile. Il ne songeait plus à ses souffrances et me les faisait
+oublier à moi-même; il me lisait son livre et me l'expliquait à mesure.
+C'était un livre étrange, plein d'une grandeur et d'une simplicité
+sublimes. Il n'avait pas affecté une forme méthodique; il avouait
+n'avoir pas eu le temps de se résumer, et avoir plutôt écrit, comme
+Montaigne, au jour le jour, une suite d'essais, où il avait exprimé
+naïvement tantôt les élans religieux, tantôt les accès de tristesse et
+de découragement sous l'empire desquels il s'était trouvé.
+
+«J'ai senti, me disait-il, que je n'étais plus capable d'écrire un grand
+ouvrage pour mes contemporains, tel que je l'avais rêvé dans mes
+jours de noble, mais aveugle ambition. Alors, conformant ma manière à
+l'humilité de ma position, et mes espérances à la faiblesse de mon être,
+j'ai songé à répandre mon coeur tout entier sur ces pages intimes, afin
+de former un disciple qui, ayant bien compris les désirs et les besoins
+de l'âme humaine, consacrât son intelligence à chercher le soulagement
+et la satisfaction de ses désirs et de ses besoins, dont tôt ou tard,
+après les agitations politiques, tous les hommes sentiront l'importance.
+Expression plaintive de la triste époque où le sort m'a jeté, je ne puis
+qu'élever un cri de détresse afin qu'on me rende ce qu'on m'a ôté:
+une foi, un dogme et un culte. Je sens bien que nul encore ne peut me
+répondre et que je vais mourir hors du temple, plein de trouble et de
+frayeur, n'emportant pour tout mérite, aux pieds du juge suprême, que le
+combat opiniâtre de mes sentiments religieux contre l'action dissolvante
+d'un siècle sans religion. Mais j'espère, et mon désespoir même
+enfante chez moi des espérances nouvelles; car, plus je souffre de mon
+ignorance, plus j'ai horreur du néant, et plus je sens que mon âme a
+des droits sacrés sur cet héritage céleste dont elle a l'insatiable
+Désir...»
+
+[Illustration: C'est ainsi qu'il parlait...]
+
+C'était la troisième nuit de cet entretien, et, malgré l'intérêt
+puissant qui m'y enchaînait, je fus tout à coup saisi d'un tel
+accablement, que je m'assoupis auprès du lit de mon maître tandis qu'il
+parlait encore, d'une voix affaiblie, au milieu des ténèbres; car toute
+l'huile de la lampe était consumée, et le jour ne paraissait point
+encore. Au bout de quelques instants, je m'éveillai; Alexis faisait
+entendre encore des sons inarticulés et semblait se parler à lui-même.
+Je fis d'incroyables efforts pour l'écouter et pour résister au sommeil;
+ses paroles étaient inintelligibles, et, la fatigue l'emportant, je
+m'endormis de nouveau, la tête appuyée sur le bord de son lit. Alors,
+dans mon sommeil, j'entendis une voix pleine de douceur et d'harmonie
+qui semblait continuer les discours de mon maître, et je l'écoutais sans
+m'éveiller et sans la comprendre. Enfin, je sentis comme un souffle
+rafraîchissant qui courait dans mes cheveux, et la voix me dit: «_Angel,
+Angel, l'heure est venue_.» Je m'imaginai que mon maître expirait, et,
+faisant un grand effort, je m'éveillai et j'étendis les mains vers lui.
+Ses mains étaient tièdes, et sa respiration régulière annonçait un
+paisible repos. Je me levai alors pour rallumer la lampe; mais je crus
+sentir le frôlement d'un être d'une nature indéfinissable qui se plaçait
+devant moi et qui s'opposait à mes mouvements. Je n'eus point peur et je
+lui dis avec assurance:
+
+«Qui es-tu, et que veux-tu? es-tu celui que nous aimons? as-tu
+quelque-chose à m'ordonner?
+
+--Angel, dit la voix, le manuscrit est sous la pierre, et le coeur de
+ton maître sera tourmenté tant qu'il n'aura pas accompli la volonté de
+celui...»
+
+[Illustration: Il marchait rapidement sur la mer...]
+
+Ici la voix se perdit; je n'entendis plus aucun autre bruit dans la
+chambre que la respiration égale et faible d'Alexis. J'allumai la lampe,
+je m'assurai qu'il dormait, que nous étions seuls, que toutes les portes
+étaient fermées; je m'assis, incertain et agité. Puis, au bout de peu
+d'instants, je pris mon parti, je sortis de la cellule, sans bruit,
+tenant d'une main ma lampe, de l'autre une barre d'acier que j'enlevai à
+une des machines de l'observatoire, et je me rendis à l'église.
+
+Comment, moi, si jeune, si timide et si superstitieux jusqu'à ce jour,
+j'eus tout à coup la volonté et le courage d'entreprendre seul une telle
+chose, c'est ce que je n'expliquerai pas. Je sais seulement que mon
+esprit était élevé à sa plus haute puissance en cet instant, soit que
+je fusse sous l'empire d'une exaltation étrange, soit qu'un pouvoir
+supérieur à moi agît en moi à mon insu. Ce qu'il y a de certain, c'est
+que j'attaquai sans trembler la pierre du _Hic est_, et que je l'enlevai
+sans peine. Je descendis dans le caveau, et je trouvai le cercueil
+de plomb dans sa niche de marbre noir. M'aidant du levier et de mon
+couteau, j'en dessoudai sans peine une partie; je trouvai, à l'endroit
+de la poitrine où j'avais dirigé mes recherches, des lambeaux de
+vêtement que je soulevai et qui se roulèrent autour de mes doigts comme
+des toiles d'araignée. Puis, glissant ma main jusqu'à la place où
+ce noble coeur avait battu, je sentis sans horreur le froid de ses
+ossements. Le paquet de parchemin n'étant plus retenu par les plis du
+vêtement, roula dans le fond du cercueil; je l'en retirai, et, refermant
+le sépulcre à la hâte, je retournai auprès d'Alexis et déposai le
+manuscrit sur ses genoux. Alors, un vertige me saisit, et je faillis
+perdre connaissance; mais ma volonté l'emporta encore: car Alexis
+dépliait le manuscrit d'une main ferme et empressée.
+
+«_Hic est veritas_!» s'écria-t-il en jetant les yeux sur la devise
+favorite de Spiridion, qui servait d'épigraphe à cet écrit. «Angel, que
+vois-je? en croirai-je mes yeux? Tiens, regarde toi-même, il me semble
+que je suis en proie à une hallucination.»
+
+Je regardai avec lui; c'était un de ces beaux manuscrits du treizième
+siècle tracés sur parchemin avec une netteté et une élégance dont
+l'imprimerie n'approche point; travail manuel, humble et patient, de
+quelque moine inconnu; et ce manuscrit, quelle fut ma surprise, quelle
+fut la consternation de mon maître Alexis, en voyant que ce n'était pas
+autre chose que le livre des Évangiles selon l'apôtre saint Jean?
+
+«Nous sommes trompés! dit Alexis. Il y a eu là une substitution.
+Fulgence aura laissé déjouer sa vigilance pendant les funérailles de son
+maître, ou bien Donatien a surpris le secret de nos entretiens; il a
+enlevé le livre et mis à la place la parole du Christ sans appel et sans
+commentaire.
+
+--Attendez, mon père, m'écriai-je après avoir examiné attentivement le
+manuscrit; ceci est un monument bien rare et bien précieux. Il est de
+la propre main du célèbre abbé Joachim de Flore, moine cistercien de la
+Calabre... Sa signature l'atteste.
+
+--Oui, dit Alexis en reprenant le manuscrit et en le regardant avec
+soin, celui qu'on appelait l'_homme vêtu de lin_, celui qu'on regardait
+comme un inspiré, comme un prophète, le messie du nouvel Évangile au
+commencement du treizième siècle! Je ne sais quelle émotion profonde
+remue mes entrailles à la vue de ces caractères. Ô chercheur de vérité,
+j'ai souvent aperçu la trace de tes pas sur mon propre chemin! Mais,
+regarde, Angel, rien ici ne doit échapper à notre attention; car ce
+n'est certes pas sans dessein que ce précieux exemplaire a servi de
+linceul au coeur d'Hébronius; vois-tu ces caractères tracés en plus
+grosses lettres et avec plus d'élégance que le reste du texte?
+
+--Ils sont aussi marqués d'une couleur particulière, et ce ne sont pas
+les seuls peut-être. Voyons, mon père!»
+
+Nous feuilletâmes l'Évangile de saint Jean, et nous trouvâmes dans ce
+chef-d'oeuvre calligraphique de l'abbé Joachim, trois passages écrits
+en caractères plus gros, plus ornés, et d'une autre encre que le reste,
+comme si le copiste eût voulu arrêter la méditation du commentateur sur
+ces passages décisifs. Le premier, écrit en lettres d'azur, était celui
+qui ouvre si magnifiquement l'Évangile de saint Jean.
+
+«LA PAROLE ÉTAIT AU COMMENCEMENT, LA PAROLE ÉTAIT AVEC DIEU, ET
+CETTE PAROLE ÉTAIT DIEU. TOUTES CHOSES ONT ÉTÉ FAITES PAR ELLE; ET RIEN
+DE CE QUI A ÉTÉ FAIT N'A ÉTÉ FAIT SANS ELLE. C'EST EN ELLE QU'ÉTAIT LA
+VIE, ET LA VIE ÉTAIT LA LUMIÈRE DES HOMMES. ET LA LUMIÈRE LUIT DANS LES
+TÉNÈBRES, ET LES TÉNÈBRES NE L'ONT POINT REÇUE. C'ÉTAIT LA VÉRITABLE
+LUMIÈRE QUI ÉCLAIRE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE.»
+
+Le second passage était écrit en lettres de pourpre. C'était celui-ci:
+
+«L'HEURE VIENT QUE VOUS N'ADOREREZ LE PÈRE NI SUR CETTE MONTAGNE NI
+À JÉRUSALEM. L'HEURE VIENT QUE LES VRAIS ADORATEURS ADORERONT LE PÈRE EN
+ESPRIT ET EN VÉRITÉ».
+
+Et le troisième, écrit en lettres d'or, était celui-ci:
+
+«C'EST ICI LA VIE ÉTERNELLE DE TE CONNAÎTRE, TOI LE SEUL VRAI DIEU,
+ET CELUI QUE TU AS ENVOYÉ, JÉSUS LE CHRIST.»
+
+Un quatrième passage était encore signalé à l'attention, mais uniquement
+par la grosseur des caractères; c'était celui-ci du chapitre X:
+
+«JÉSUS LEUR RÉPONDIT: J'AI FAIT DEVANT VOUS PLUSIEURS BONNES OEUVRES
+DE LA PART DE MON PÈRE; POUR LAQUELLE ME LAPIDEZ-VOUS?--LES JUIFS LUI
+RÉPONDIRENT: CE N'EST POINT POUR UNE BONNE OEUVRE QUE NOUS TE LAPIDONS,
+MAIS C'EST À CAUSE DE TON BLASPHÈME, C'EST À CAUSE QUE, ÉTANT HOMME, TU
+TE FAIS DIEU. JÉSUS LEUR RÉPONDIT: N'EST-IL PAS ÉCRIT DANS VOTRE LOI:
+«_J'AI DIT: VOUS ÊTES TOUS DES DIEUX_.» SI ELLE A APPELÉ DIEUX CEUX À
+QUI LA PAROLE DE DIEU ÉTAIT ADRESSÉE, ET SI L'ÉCRITURE NE PEUT ÊTRE
+REJETÉE, DITES-VOUS QUE JE BLASPHÈME, MOI QUE LE PÈRE A SANCTIFIÉ, ET
+QU'IL A ENVOYÉ DANS LE MONDE, PARCE QUE J'AI DIT: JE SUIS LE FILS DE
+DIEU?»
+
+«Angel! s'écria Alexis, comment ce passage n'a-t-il pas frappé
+les chrétiens lorsqu'ils ont conçu l'idée idolâtrique de faire de
+Jésus-Christ un Dieu Tout-Puissant, un membre de la Trinité divine? Ne
+s'est-il pas expliqué lui-même sur cette prétendue divinité? n'en a-t-il
+pas repoussé l'idée comme un blasphème? Oh! oui, il nous l'a dit, cet
+homme divin! nous sommes tous des dieux, nous sommes tous les enfants
+de Dieu, dans le sens où saint Jean l'entendait en exposant le dogme au
+début de son Évangile... «A tous ceux qui ont reçu la parole (le _logos_
+divin) il a donné le droit d'être faits enfants de Dieu.» Oui, la parole
+est Dieu; la révélation, c'est Dieu, c'est la vérité divine manifestée,
+et l'homme est Dieu aussi, en ce sens qu'il est le fils de Dieu, et une
+manifestation de la Divinité: mais il est une manifestation finie, et
+Dieu seul est la Trinité infinie. Dieu était en Jésus, le Verbe parlait
+par Jésus, mais Jésus n'était pas le Verbe.
+
+«Mais nous avons d'autres trésors à examiner et à commenter, Angel; car
+voici trois manuscrits au lieu d'un. Modère l'ardeur de ta curiosité,
+comme je dompte la mienne. Procédons avec ordre, et passons au second
+ayant de regarder le troisième. L'ordre dans lequel Spiridion a placé
+ces trois manuscrits sous une même enveloppe doit être sacré pour
+nous, et signifie incontestablement le progrès, le développement et le
+complément de sa pensée.»
+
+Nous déroulâmes le second manuscrit. Il n'était ni moins précieux ni
+moins curieux que le premier. C'était ce livre perdu durant des siècles,
+inconnu aux générations qui nous séparent de son apparition dans le
+monde; ce livre poursuivi par l'Université de Paris, toléré d'abord et
+puis condamné, et livré aux flammes par le saint-siège en 1260: c'était
+la fameuse _Introduction à l'Évangile éternel_, écrite de la propre
+main de l'auteur, le célèbre Jean de Parme, général des Franciscains et
+disciple de Joachim de Flore. En voyant sous nos yeux ce monument de
+l'hérésie, nous fûmes saisis, Alexis et moi, d'un frisson involontaire.
+Cet exemplaire, probablement unique dans le monde, était dans nos mains;
+et par lui qu'allions-nous apprendre? avec quel étonnement nous en lûmes
+le sommaire, écrit à la première page:
+
+«La religion a trois époques comme le règne des trois personnes de la
+Trinité. Le règne du Père a duré pendant la loi mosaïque. Le règne du
+Fils, c'est-à-dire la religion chrétienne, ne doit pas durer toujours.
+Les cérémonies et les sacrements dans lesquels cette religion
+s'enveloppe, ne doivent pas être éternels. Il doit venir un temps où ces
+mystères cesseront, et alors doit commencer la religion du Saint-Esprit,
+dans laquelle les hommes n'auront plus besoin de sacrements, et rendront
+à l'Être suprême un culte purement spirituel. Le règne du Saint-Esprit
+a été prédit par saint Jean, et c'est ce règne qui va succéder à la
+religion chrétienne, comme la religion chrétienne a succédé à la loi
+mosaïque.»
+
+«Quoi! s'écria Alexis, est-ce ainsi qu'il faut entendre le développement
+des paroles de Jésus à la Samaritaine: _L'heure vient que vous
+n'adorerez plus le Père ni à Jérusalem ni sur cette montagne, mais
+que vous l'adorerez en Esprit et en Vérité_? Oui la doctrine de
+l'Évangile-éternel! cette doctrine de liberté, d'égalité et de
+fraternité qui sépare Grégoire VII de Luther, l'a entendu ainsi. Or,
+cette époque est bien grande: c'est elle qui, après avoir rempli le
+monde, féconde encore la pensée de tous les grands hérésiarques, de
+toutes les sectes persécutées jusqu'à nos jours. Condamné, détruit, cet
+oeuvre vit et se développe dans tous les penseurs qui nous ont produits;
+et des cendres de son bûcher, l'Évangile éternel projette une flamme qui
+embrase la suite des générations. Wiclef, Jean Huss, Jérôme de Prague,
+Luther! vous êtes sortis de ce bûcher, vous avez été couvés sous cette
+cendre glorieuse; et toi-même Bossuet, protestant mal déguisé, le
+dernier évêque, et toi aussi Spiridion, le dernier apôtre, et nous aussi
+les derniers moines! Mais quelle était donc la pensée supérieure de
+Spiridion par rapport à cette révélation du treizième siècle? Le
+disciple de Luther et de Bossuet s'était-il retourné vers le passé pour
+embrasser la doctrine d'Amaury, de Joachim de Flore et de Jean de Parme?
+
+--Ouvrez le troisième manuscrit, mon père. Sans doute, il sera la clef
+des deux autres.»
+
+Le troisième manuscrit était en effet l'oeuvre de l'abbé Spiridion, et
+Alexis, qui avait vu souvent des textes sacrés, copiés de sa main, et
+restés entre celles de Fulgence, reconnut aussitôt l'authenticité de cet
+écrit. Il était fort court et se résumait dans ce peu de lignes:
+
+ «Jésus (vision adorable) m'est apparu et m'a dit: Des quatre
+ évangiles, le plus divin, le moins entaché des formes passagères de
+ l'humanité au moment où j'ai accompli ma mission, est l'évangile
+ de Jean, de celui sur le sein duquel je me suis appuyé durant la
+ passion, de celui à qui je recommandai ma mère en mourant. Tu ne
+ garderas que cet évangile. Les trois autres, écrits en vue de la
+ terre pour le temps où ils ont été écrits, pleins de menaces et
+ d'anathèmes, ou de réserves sacerdotales dans le sens de l'antique
+ mosaïque, seront pour toi comme s'ils n'étaient pas. Réponds;
+ m'obéiras-tu?
+
+ «Et moi, Spiridion, serviteur de Dieu, j'ai répondu: J'obéirai.
+
+ «Jésus alors m'a dit: Dans ton passé chrétien, tu seras donc de
+ l'école de Jean, tu seras Joannite.
+
+ «Et quand Jésus m'eut dit ces paroles, je sentis en moi comme une
+ séparation qui se faisait dans tout mon être. Je me sentis mourir.
+ Je n'étais plus chrétien; mais bientôt je me sentis renaître, et
+ j'étais plus chrétien que jamais. Car le christianisme m'était
+ révélé, et j'entendis une voix qui disait à mes oreilles ce verset
+ du dix-septième chapitre de l'unique évangile: _C'est ici la vie
+ éternelle de te connaître, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu
+ as envoyé, Jésus le Christ._
+
+ »Alors Jésus me dit:
+
+ «Tu recueilleras à travers les siècles la tradition de ton école.
+
+ «Et je pensai à tout ce que j'avais lu autrefois sur l'école de
+ saint Jean, et ceux que j'avais si souvent appelés des _hérétiques_
+ m'apparurent comme de vrais vivants.
+
+ «Jésus ajouta:
+
+ «Mais tu effaceras et tu ratureras avec soin les erreurs de l'esprit
+ prophétique, pour ne garder que la prophétie.
+
+ «La vision avait disparu; mais je la sentais, pour ainsi dire, qui
+ se continuait secrètement en moi. Je courus à mes livres, et le
+ premier ouvrage qui me tomba sous la main fut un manuscrit de
+ l'évangile de saint Jean, de la main de Joachim de Flore.
+
+ «Le second fut l'_Introduction à l'Évangile éternel_, de Jean de
+ Parme.
+
+ «Je relus l'évangile de saint Jean en adorant.
+
+ «Et je lus l'_Introduction à l'Évangile éternel_ en souffrant et en
+ gémissant. Quand j'eus fini de le lire, tout ce qui m'en resta fut
+ cette phrase:
+
+ «_La religion a trois époques, comme les règnes des trois personnes
+ de la Trinité._»
+
+ «Tout le reste avait disparu et était raturé de mon esprit. Mais
+ cette phrase brillait devant les yeux de mon intelligence, comme un
+ phare éclatant et qui ne doit pas s'éteindre.
+
+ »Alors Jésus m'apparut de nouveau, et me dit:
+
+ «_La religion a trois époques, comme les règnes des trois personnes
+ de la Trinité._
+
+ «Je répondis: ainsi soit-il!
+
+ «Jésus reprit:
+
+ «Le christianisme a eu trois époques, et les trois époques sont
+ accomplies.
+
+ «Et il disparut. Et je vis passer successivement devant moi (vision
+ adorable) saint Pierre, saint Jean et saint Paul.
+
+ «Derrière saint Pierre était le grand pape Grégoire VII.
+
+ «Derrière saint Jean, Joachim de Flore, le saint Jean du treizième
+ siècle.
+
+ «Derrière saint Paul était Luther.
+
+ «Je m'évanouis.»
+
+Plus loin, après un intervalle, était écrit de la même main:
+
+ «Le christianisme devait avoir trois époques, et les trois époques
+ sont accomplies. Comme la Trinité divine a trois faces, la
+ conception que l'esprit humain a eue de la Trinité dans le
+ christianisme devait avoir trois faces successives. La première,
+ qui répond à saint Pierre, embrasse la période de la créatio
+ du développement hiérarchique et militant de l'Église jusqu'à
+ Hildebrand, le saint Pierre du onzième siècle; la seconde, qui
+ répond à saint Jean, embrasse la période depuis Abeilard jusqu'à
+ Luther; la troisième, qui répond à saint Paul, commence à Luther et
+ finit à Bossuet. C'est le règne du libre examen, de la connaissance,
+ comme la période antérieure est celle de l'amour et du sentiment,
+ comme celle qui avait précédé est la période de la sensation et de
+ l'activité. Là finit le christianisme, et là commence l'ère d'une
+ nouvelle religion. Ne cherchons donc plus la vérité absolue dans
+ l'application littérale des Évangiles, mais dans le développement
+ des révélations de toute l'humanité antérieure à nous. Le dogme de
+ la Trinité est la religion éternelle; la véritable compréhension
+ de ce dogme est éternellement progressive. Nous repasserons
+ éternellement peut-être par ces trois phases de manifestations
+ de l'activité, de l'amour et de la science, qui sont les trois
+ principes de notre essence même, puisque ce sont les trois principes
+ divins que _reçoit chaque homme venant dans le monde_, à titre
+ de _fils de Dieu_. Et plus nous arriverons à nous manifester
+ simultanément sous ces trois faces de notre humanité, plus nous
+ approcherons de la perfection divine. Hommes de l'avenir, c'est à
+ vous qu'il est réservé de réaliser cette prophétie, si Dieu est en
+ vous. Ce sera l'oeuvre d'une nouvelle révélation, d'une nouvelle
+ religion, d'une nouvelle société, d'une nouvelle humanité. Cette
+ religion n'abjurera pas l'esprit du Christianisme, mais elle en
+ dépouillera les formes. Elle sera au Christianisme ce que la fille
+ est à la mère, lorsque l'une penche vers la tombe et que l'autre
+ est en plein dans la vie. Cette religion, fille de l'Évangile, ne
+ reniera point sa mère, mais elle continuera son oeuvre; et ce que sa
+ mère n'aura pas compris, elle l'expliquera; ce que sa mère n'aura
+ pas osé, elle l'osera; ce que sa mère n'aura fait qu'entreprendre,
+ elle l'achèvera. Ceci est la véritable prophétie qui est apparue
+ sous un voile de deuil au grand Bossuet, à son heure dernière.
+ Trinité divine, reçois et reprends l'être de celui que tu as éclair
+ de ta lumière, embrasé de ton amour, et créé de la substance même,
+ ton serviteur _Spiridion_.»
+
+Alexis replia le manuscrit, le plaça sur sa poitrine, croisa ses mains
+dessus, et resta plongé dans une méditation profonde. Une grande
+sérénité régnait sur son front. Je restai à ses côtés immobile,
+attentif, épiant tous ses mouvements, et cherchant dans l'expression de
+sa physionomie à comprendre les pensées qui remuaient son âme. Tout à
+coup je vis de grosses larmes rouler de ses yeux et inonder son visage
+flétri, comme une pluie bienfaisante sur la terre altérée. «Je suis bien
+heureux! me dit-il en se jetant dans mon sein. O ma vie! ma triste vie!
+ce n'était pas trop de tes douleurs et de tes fatigues pour acheter
+cet ineffable instant de lumière, de certitude et de charité! Charité
+divine, je te comprends enfin! Logique suprême, tu ne pouvais faillir!
+Ami Spiridion, tu le savais bien quand tu me disais: Aime et tu
+comprendras! O ma science frivole! ô mon érudition stérile! vous ne
+m'avez pas éclairé sur le véritable sens des Écritures! C'est depuis
+que j'ai compris l'amitié, et par elle la charité, et par la charité
+l'enthousiasme de la fraternité humaine, que je suis devenu capable de
+comprendre la parole de Dieu. Angel, laisse-moi ces manuscrits pendant
+le peu d'heures que j'ai encore à passer près de toi; et, quand je ne
+serai plus, ne les ensevelis point avec moi. Le temps est venu où la
+vérité ne doit plus dormir dans les sépulcres, mais agir à la lumière du
+soleil et remuer le coeur des hommes de bonne volonté. Tu reliras ces
+Évangiles, mon enfant, et en les commentant, tu rapprendras l'histoire;
+ton cerveau, que j'ai rempli de faits, de textes et de formules, est
+comme un livre qui porte en soi la vie, et qui n'en a pas conscience.
+C'est ainsi que, durant trente ans, j'avais fait de ma propre
+intelligence un parchemin. Celui qui a tout lu, tout examiné sans rien
+comprendre est le pire des ignorants; et celui qui, sans savoir lire,
+a compris la sagesse divine, est le plus grand savant de la terre.
+Maintenant, reçois mes adieux, mon enfant, et apprête-toi à quitter le
+cloître et à rentrer dans la vie.
+
+--Que dites-vous? m'écriai-je; vous quitter? retourner au monde? Est-ce
+là votre amitié? sont-ce là vos conseils?
+
+--Tu vois bien, dit-il, que c'en est fait de nous. Nous sommes une
+race unie, et Spiridion a été, à vrai dire, le dernier moine. O maître
+infortuné, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel, toi aussi tu as bien
+souffert, et ta souffrance a été ignorée des hommes. Mais Dieu t'a reçu
+en expiation de tes erreurs sublimes, et il t'a envoyé, à tes derniers
+instants, l'instinct prophétique qui t'a consolé; car ton grand coeur
+a dû oublier sa propre souffrance en apercevant l'avenir de la race
+humaine tourné vers l'idéal. Ainsi donc je suis arrivé au même résultat
+que toi. Quoique ta vie ait été consacrée seulement aux études
+théologiques, et que la mienne ait embrassé un plus large cercle de
+connaissances, nous avons trouvé la même conclusion; c'est que le passé
+est fini et ne doit point entraver l'avenir, c'est que notre chute est
+aussi nécessaire que l'a été notre existence; c'est que nous ne devons
+ni renier l'une, ni maudire l'autre. Eh bien, Spiridion, dans l'ombre de
+ton cloître et dans le secret de tes méditations, tu as été plus grand
+que ton maître: car celui-ci est mort en jetant un cri de désespoir et
+on croyant que le monde s'écroulait sur lui; et loi tu t'es endormi dans
+la paix du Seigneur, rempli d'un divin espoir pour la race humaine. Oh!
+oui, je t'aime mieux que Bossuet; car tu n'as pas maudit ton siècle,
+et tu as noblement abjuré une longue suite d'illusions, incertitudes
+respectables, efforts sublimes d'une âme ardemment éprise de la
+perfection. Sois béni, sois glorifié: le royaume des cieux appartient à
+ceux dont l'esprit est vaste et dont le coeur est simple.»
+
+Quand il eut parlé ainsi, il m'imposa les mains et me donna sa
+bénédiction; puis, se mettant en devoir de se lever:
+
+«Allons, dit-il, tu sais que l'heure est venue.
+
+--Quelle heure donc, lui dis-je, et que voulez-vous faire? Ces paroles
+ont déjà frappé mon oreille cette nuit, et je croyais avoir été le seul
+à les entendre. Dites, maître, que signifient-elles?
+
+--Ces paroles, je les ai entendues, me répondit-il; car, pendant que
+tu descendais dans le tombeau de notre maître, j'avais ici un long
+entretien avec lui.
+
+--Vous l'avez vu? lui dis-je.
+
+--Je ne l'ai jamais vu la nuit, mais seulement le jour, à la clarté du
+soleil. Je ne l'ai jamais vu et entendu en même temps: c'est la nuit
+qu'il me parle, c'est le jour qu'il m'apparaît: Cette nuit, il m'a
+expliqué ce que nous venons de lire et plus encore; et, s'il t'a ordonné
+d'exhumer le manuscrit, c'est afin que jamais le doute n'entrât dans ton
+âme au sujet de ce que les hommes de ce siècle appelleraient nos visions
+et nos délires.
+
+--Délires célestes, m'écriai-je, et qui me feraient haïr la raison, si
+la raison pouvait en anéantir l'effet! Mais ne le craignez pas, mon
+père; je porterai à jamais dans mon coeur la mémoire sacrée de ces jours
+d'enthousiasme.
+
+--Maintenant, viens! dit Alexis en se mettant à marcher dans sa cellule
+d'un pas assuré, et en redressant son corps brisé, avec la noblesse et
+l'aisance d'un jeune homme.
+
+--Eh quoi! Vous marchez! Vous êtes donc guéri! lui dis-je; ceci est un
+prodige nouveau.
+
+--La volonté est seule un prodige, répondit-il, et c'est la puissance
+divine qui l'accomplit en nous. Suis-moi, je veux revoir le soleil,
+les palmiers, les murs de ce monastère, la tombe de Spiridion et de
+Fulgence; je me sens possédé d'une joie d'enfant; mon âme déborde. Il
+faut que j'embrasse cette terre de douleurs et d'espérances où les
+larmes sont fécondes, et que nos genoux fatigués de prières n'ont pas
+creusée en vain.»
+
+Nous descendîmes pour nous rendre au jardin; mais en passant devant le
+réfectoire où les moines étaient rassemblés, il s'arrêta un instant, et
+jeta sur eux un regard de compassion.
+
+En voyant debout devant eux cet Alexis qu'ils croyaient mourant, ils
+furent saisis d'épouvante, et un des convers qui les servait et qui se
+trouvait près de la porte, murmura ces mots:
+
+«Les morts ressuscitent, c'est le présage de quelque malheur.
+
+--Oui, sans doute, répondit Alexis en entrant dans le réfectoire par
+l'effet d'une subite résolution, un grand malheur vous menace. Et
+parlant à haute voix, avec un visage animé de l'énergie de la jeunesse,
+et les yeux étincelants du feu de l'inspiration: «Frères, dit-il,
+quittez la table, n'achevez pas votre pain, déchirez vos robes,
+abandonnez ces murs que la foudre ébranle déjà, ou bien préparez-vous à
+mourir!»
+
+Les moines, effrayés et consternés, se levèrent tumultueusement, comme
+s'ils se fussent attendus à quelque prodige. Le Prieur leur commanda de
+se rasseoir.
+
+«Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que ce vieillard est en proie à un
+accès de délire? Angel, reconduisez-le à son lit, et ne le laissez plus
+sortir de sa cellule; je vous le commande.
+
+--Frère, tu n'as plus rien à commander ici, reprit Alexis avec le calme
+de la force. Tu n'es plus chef, tu n'es plus moine, tu n'es plus rien.
+Il faut fuir, te dis-je; ton heure et la nôtre à tous est venue.»
+
+Les religieux s'agitèrent encore. Donatien les contint de nouveau, et
+craignant quelque scène violente:
+
+«Tenez-vous tranquilles, leur dit-il, et laissez-le parler; vous allez
+voir que ses idées sont troublées par la fièvre.
+
+--O moines! dit Alexis en soupirant, c'est vous dont la fièvre a troublé
+l'entendement; vous, race jadis sublime, aujourd'hui abjecte; vous qui
+avez engendré par l'esprit tant de docteurs et de prophètes que l'Église
+a persécutés et condamnés aux flammes! vous qui avez compris l'Evangile
+et qui avez tenté courageusement de le pratiquer. O vous, disciples
+de l'Évangile éternel, pères spirituels du grand Amaury, de David de
+Dinant, de Pierre Valdo, de Ségarel, de Dulcin, d'Eon de l'Étoile, de
+Pierre de Bruys, de Lollard, de Wiclef, de Jean Huss, de Jérôme de
+Prague, et enfin de Luther! moines qui avez compris l'égalité, la
+fraternité, la communauté, la charité et la liberté! moines qui avez
+proclamé les éternelles vérités que l'avenir doit expliquer et mettre en
+pratique, et qui maintenant ne produisez plus rien, et ne pouvez plus
+rien comprendre! C'est assez longtemps vous cacher sous les plis du
+manteau de saint Pierre, Pierre ne peut plus vous protéger; c'est en
+vain que vous avez fait votre paix avec les pontifes et votre soumission
+aux puissants de la terre: les puissants ne peuvent plus rien pour
+vous. Le règne de l'Évangile éternel arrive, et vous n'êtes plus ses
+disciples; et au lieu de marcher à la télé des peuples révoltés pour
+écraser les tyrannies, vous allez être abattus et foudroyés comme les
+suppôts de la tyrannie. Fuyez, vous dis-je, il vous reste une heure,
+moins d'une heure! Déchirez vos robes et cachez-vous dans l'épaisseur
+des bois, dans les cavernes de la montagne; la bannière du vrai Christ
+est dépliée, et son ombre vous enveloppe déjà.
+
+--Il prophétise! s'écrièrent quelques moines pâles et tremblants.
+
+--Il blasphème, il apostasie! s'écrièrent quelques autres indignés.
+
+--Qu'on l'emmène, qu'on l'enferme!» s'écria le Prieur bouleversé et
+frémissant de rage.
+
+Nul n'osa cependant porter la main sur Alexis. Il semblait protégé par
+un ange invisible.
+
+Il prit mon bras, car il trouvait que je ne marchais pas assez vite, et,
+sortant du réfectoire, il m'entraîna sous les palmiers. Il contempla
+quelque temps la mer et les montagnes avec délices; puis, se retournant
+vers le nord, il me dit:
+
+Ils viennent! ils viennent avec la rapidité de la foudre.
+
+--Qui donc, mon père?
+
+--Les vengeurs terribles de la liberté outragée. Peut-être les
+représailles sont-elles insensées. Qui peut se sentir investi d'une
+telle mission, et garder le calme de la justice? Les temps sont mûrs; il
+faut que le fruit tombe; qu'importé quelques brins d'herbe écrasés?
+
+[Illustration: A mort! à mort! ce fanatique!...]
+
+--Parlez-vous des ennemis de notre pays?
+
+--Je parle de glaives étincelants dans la main du Dieu des armées. Ils
+approchent, l'Esprit me l'a révélé, et ce jour est le dernier de mes
+jours, comme disent les hommes. Mais je ne meurs pas, je ne te quitte
+pas, Angel, tu lésais.
+
+--Vous allez mourir? m'écriai-je en m'attachant à son bras avec un
+effroi insurmontable; oh! ne dites pas que vous allez mourir! Il me
+semble que je commence à vivre d'aujourd'hui.
+
+--Telle est la loi providentielle de la succession des êtres et des
+choses, répondit-il. O mon fils, adorons le Dieu de l'infini! O
+Spiridion! je ne te demande pas de m'apparaître en ce jour; les yeux de
+mon âme s'ouvrent sur un monde où ta forme humaine n'est pas nécessaire
+à ma certitude; tu es avec moi, tu es en moi. Il n'est plus nécessaire
+que le sable crie sous tes pieds pour que je sache retrouver ton
+empreinte sur mon chemin. Non! plus de visions, plus de prestiges, plus
+de songes extatiques! Angel, les morts ne quittent pas le sanctuaire de
+la tombe pour venir, sous une forme sensible, nous instruire ou nous
+reprendre: mais ils vivent en nous, comme Spiridion le disait à
+Fulgence, et notre imagination exaltée les ressuscite et les met aux
+prises avec notre conscience, quand notre conscience incertaine et notre
+sagesse incomplète rejettent la lumière que nous eussions dû trouver en
+eux...
+
+En ce moment, un bruit lointain vint tonner comme un écho affaibli sur
+la croupe des montagnes, et la mer le répéta au loin d'une voix plus
+faible encore.
+
+--Qu'est ceci, mon père? demandai-je à Alexis qui écoutait en souriant.
+
+--C'est le canon, répondit-il, c'est le vol de la conquête qui se dirige
+sur nous.»
+
+Puis il prêta l'oreille, et le canon se faisait entendre régulièrement.
+
+«Ce n'est pas un combat, dit-il, c'est un hymne de victoire. Nous sommes
+conquis, mon enfant; il n'y a plus d'Italie. Que ton coeur ne se déchire
+pas à l'idée d'une patrie perdue. Ce n'est pas d'aujourd'hui que
+l'Italie n'existe plus; et ce qui achève de crouler aujourd'hui, c'est
+l'Église des papes. Ne prions pas pour les vaincus: Dieu sait ce qu'il
+fait, et les vainqueurs l'ignorent.»
+
+Comme nous rentrions dans l'église, nous fûmes abordés brusquement
+par le Prieur suivi de quelques moines. La figure de Donatien était
+décomposée par la peur.
+
+«Savez-vous ce qui se passe? nous dit-il; entendez-vous le canon? on se
+bat!
+
+--On s'est battu, répondit tranquillement Alexis.
+
+--D'où le savez vous? s'écria-t-on de toutes parts; avez-vous quelque
+nouvelle? Pouvez-vous nous apprendre quelque chose?
+
+--Ce ne sont de ma part que des conjectures, répondit-il tranquillement;
+mais je vous conseille de prendre la fuite, ou d'apprêter un grand repas
+pour les hôtes qui vous arrivent...
+
+Et aussitôt, sans se laisser interroger davantage, il leur tourna le dos
+et entra dans l'église. A peine y étions-nous que des cris confus se
+firent entendre au dehors. C'était comme des chants de triomphe et
+d'enthousiasme, mêlés d'imprécations et de menaces. Aucun cri, aucune
+menace ne répondirent à ces voix étrangères. Tout ce que le pays avait
+d'habitants avait fui devant le vainqueur, comme une volée d'oiseaux
+timides à l'approche du vautour. C'était un détachement de soldats
+français envoyés à la maraude. Ils avaient, en errant dans les
+montagnes, découvert les dômes du couvent, et, fondant sur cette proie,
+ils avaient traversé les ravins et les torrents avec cette rapidité
+effrayante qu'on voit seulement dans les rêves. Ils s'abattaient sur
+nous comme une nuée d'orage. En un instant, les portes furent brisées et
+les cloîtres inondés de soldats ivres qui faisaient retentir les voûtes
+d'un chant rauque et terrible dont ces mots vinrent, entre autres,
+frapper distinctement mon oreille:
+
+ Liberté, liberté chérie,
+ Combats avec tes défenseurs!...
+
+J'ignore ce qui se passa dans le couvent. J'entendis, le long des murs
+extérieurs de l'église, des pas précipités qui semblaient, dans leur
+fuite pleine d'épouvante, vouloir percer les marbres du pavé. Sans
+doute, il y eut un grand pillage, des violences, une orgie... Alexis,
+à genoux sur la pierre du _Hic est_, semblait sourd à tous ces bruits.
+Absorbé dans ses pensées, il avait l'air d'une statue sur un tombeau.
+
+Tout à coup la porte de la sacristie s'ouvrit avec fracas; un soldat
+s'avança avec méfiance; puis, se croyant seul, il courut à l'autel,
+força la serrure du tabernacle avec la pointe de sa baïonnette, et
+commença à cacher précipitamment dans son sac les ostensoirs et les
+calices d'or et d'argent. Alors Alexis, voyant que j'étais ému, se
+tourna vers moi et me dit:
+
+«Soumets-toi, l'heure est arrivée; la Providence, qui me permet de
+mourir, te commande de vivre.»
+
+En ce moment, d'autres soldats entrèrent et cherchèrent querelle à celui
+qui les avait devancés. Ils s'injurièrent et se seraient battus si le
+temps ne leur eût semblé précieux pour dérober d'autres objets, avant
+l'arrivée d'autres compagnons de pillage. Ils se hâtèrent donc de
+remplir leurs sacs, leurs shakos et leurs poches de tout ce qu'ils
+pouvaient emporter. Pour y mieux parvenir, ils se mirent à casser, avec
+la crosse de leurs fusils, les reliquaires, les croix et les flambeaux.
+Au milieu de cette destruction qu'Alexis contemplait d'un visage
+impassible, le christ du maître-autel, détaché de la croix, tomba avec
+un grand bruit.
+
+«Tiens! s'écria l'un des soldats, voilà le sans-culotte Jésus qui nous
+salue!»
+
+Les autres éclatèrent de rire, et, courant après les morceaux de cette
+statue, ils virent qu'elle était seulement de bois doré. Alors ils
+l'écrasèrent sous leurs pieds avec une gaieté méprisante et brutale; et
+l'un d'eux, prenant la tête du crucifié, la lança contre les colonnes
+qui nous protégeaient; elle vint rouler à nos pieds. Alexis se leva, et
+plein de foi, il dit:
+
+«O Christ! on peut briser tes autels, et traîner ton image dans la
+poussière. Ce n'est pas à toi, Fils de Dieu, que s'adressent ces
+outrages. Du sein de ton Père, tu les vois sans colère et sans douleur.
+Tu sais que c'est l'étendard de Rome, l'insigne de l'imposture et de la
+cupidité, que l'on renverse et que l'on déchire au nom de cette liberté
+que tu eusses proclamée aujourd'hui le premier, si la volonté céleste
+t'eût rappelé sur la terre.
+
+--A mort! à mort ce fanatique qui nous injurie dans sa langue! s'écria
+un soldat en s'élançant vers nous le fusil en avant.
+
+--Croisez la baïonnette sur le vieil inquisiteur!» répondirent les
+autres en le suivant.
+
+Et l'un d'eux, portant un coup de baïonnette dans la poitrine d'Alexis,
+s'écria:
+
+«A bas l'inquisition!»
+
+Alexis se pencha et se retint sur un bras, tandis qu'il étendait l'autre
+vers moi pour m'empêcher de le défendre. Hélas! déjà ces insensés
+s'étuient emparés de moi et me liaient les mains.
+
+«Mon fils, dit Alexis avec la sérénité d'un martyr, nous-mêmes nous ne
+sommes que des images qu'on brise, parce qu'elles ne représentent plus
+les idées qui faisaient leur force et leur sainteté. Ceci est l'oeuvre
+de la Providence, et la mission de nos bourreaux est sacrée, bien qu'ils
+ne la comprennent pas encore! Cependant, ils l'ont dit, tu l'as entendu:
+c'est au nom du _sans-culotte Jésus_ qu'ils profanent le sanctuaire
+du l'église. Ceci est le commencement du règne de l'Évangile éternel
+prophétisé par nos pères.»
+
+Puis il tomba la face contre terre, et un autre soldat, lui ayant porté
+un coup sur la tête, la pierre du _Hic est_ fut inondée de son sang.
+
+«O Spiridion! dit-il d'une voix mourante, ta tombe est purifiée! O
+Angel! fais que cette trace de sang soit fécondée! O Dieu! je t'aime,
+fais que les hommes te connaissent!...»
+
+Et il expira. Alors une figure rayonnante apparut auprès de lui, je
+tombai évanoui.
+
+
+
+FIN DE SPIRIDION.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION ***
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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