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+The Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Spiridion
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: March 21, 2008 [EBook #15239]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Chuck Greif,
+and the Online Distributed
+
+
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+
+
+
+
+
+
+George Sand
+
+[Illustration]
+
+SPIRIDION
+
+
+
+NOTICE
+
+_Spiridion_ a été écrit en grande partie, et terminé
+dans la Chartreuse de Valdemosa, aux gémissements de
+la bise dans les cloîtres en ruines. Certes, ce lieu
+romantique eût mieux inspiré un plus grand poète.
+Heureusement le plaisir d'écrire ne se mesure pas au
+mérite de l'œuvre, mais à l'émotion de l'artiste; sans
+des préoccupations souvent douloureuses, j'aurais été
+bien satisfaite de cette cellule de moine dans un site
+sublime, où le hasard, ou plutôt la nécessité résultant
+de l'absence de tout autre asile, m'avait conduite et mise
+précisément dans le milieu qui convenait au sujet de ce
+livre commencé à Nohant.
+
+ GEORGE SAND.
+
+ Nohant, 25 août 1855.
+
+ * * * * *
+
+À M. PIERRE LEROUX.
+
+Ami et frère par les années, père et maître par la vertu et la science,
+agréez l'envoi d'un de mes contes, non comme un travail digue de vous
+être dédié, mais comme un témoignage d'amitié et de vénération.
+
+ GEORGE SAND.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+Lorsque j'entrai comme novice au couvent des Bénédictins,
+j'étais à peine âgé de seize ans. Mon caractère
+doux et timide sembla inspirer d'abord la confiance et
+l'affection; mais je ne tardai pas à voir la bienveillance
+des frères se changer en froideur; et le père trésorier,
+qui seul me conserva un peu d'intérêt, me prit plusieurs
+fois à part pour me dire tout bas que, si je ne faisais
+attention à moi-même, je tomberais dans la disgrâce du
+Prieur.
+
+Je le pressais en vain de s'expliquer; il mettait un
+doigt sur ses lèvres, et, s'éloignant d'un air mystérieux,
+il ajoutait pour toute réponse:
+
+«Vous savez bien, mon cher fils, ce que je veux dire.»
+
+Je cherchais vainement mon crime. Il m'était impossible,
+après le plus scrupuleux examen, de découvrir
+en moi des torts assez graves pour mériter une réprimande.
+Des semaines, des mois s'écoulèrent, et l'espèce
+de réprobation tacite qui pesait sur moi ne s'adoucit
+point. En vain je redoublais de ferveur et de zèle; en
+vain je veillais à toutes mes paroles, à toutes mes pensées;
+en vain j'étais le plus assidu aux offices et le plus ardent
+au travail; je voyais chaque jour la solitude élargir un
+cercle autour de moi. Tous mes amis m'avaient quitté.
+Personne ne m'adressait plus la parole. Les novices les
+moins réguliers et les moins méritants semblaient s'arroger
+le droit de me mépriser. Quelques-uns même, lorsqu'ils
+passaient près de moi, serraient contre leur corps
+les plis de leur robe, comme s'ils eussent craint de
+toucher un lépreux. Quoique je récitasse mes leçons
+sans faire une seule faute, et que je fisse dans le chant
+de très-grands progrès, un profond silence régnait dans
+les salles d'étude quand ma timide voix avait cessé de
+résonner sous la voûte. Les docteurs et les maîtres
+n'avaient pas pour moi un seul regard d'encouragement,
+tandis que des novices nonchalants ou incapables étaient
+comblés d'éloges et de récompenses. Lorsque je passais
+devant l'abbé, il détournait la tête, comme s'il eût eu
+horreur de mon salut.
+
+J'examinais tous les mouvements de mon cœur, et je
+m'interrogeais sévèrement pour savoir si l'orgueil blessé
+n'avait pas une grande part dans ma souffrance. Je pouvais
+du moins me rendre ce témoignage que je n'avais
+rien épargné pour combattre toute révolte de la vanité,
+et je sentais bien que mon cœur était réduit à une tristesse
+profonde par l'isolement où on le refoulait, par le
+manque d'affection, et non par le manque d'amusements
+et de flatteries.
+
+Je résolus de prendre pour appui le seul religieux
+qui ne pût fuir mes confidences, mon confesseur. J'allai
+me jeter à ses pieds, je lui exposai mes douleurs, mes
+efforts pour mériter un sort moins rigoureux, mes combats
+contre l'esprit de reproche et d'amertume qui commençait
+à s'élever en moi. Mais quelle fut ma consternation
+lorsqu'il me répondit d'un ton glacial:
+
+«Tant que vous ne m'ouvrirez pas votre cœur avec
+une entière sincérité et une parfaite soumission, je ne
+pourrai rien faire pour vous.
+
+--Ô père Hégésippe! lui répondis-je, vous pouvez lire
+la vérité au fond de mes entrailles; car je ne vous ai
+jamais rien caché.»
+
+Alors il se leva et me dit avec un accent terrible:
+
+«Misérable pécheur! âme basse et perverse! vous
+savez bien que vous me cachez un secret formidable, et
+que votre conscience est un abîme d'iniquité. Mais vous
+ne tromperez pas l'œil de Dieu, vous n'échapperez point
+à sa justice. Allez, retirez-vous de moi; je ne veux plus
+entendre vos plaintes hypocrites. Jusqu'à ce que la contrition
+ait touché votre cœur, et que vous ayez lavé par
+une pénitence sincère les souillures de votre esprit, je
+vous défends d'approcher du tribunal de la pénitence.
+
+--Ô mon père! mon père! m'écriai-je, ne me repoussez
+pas ainsi, ne me réduisez pas au désespoir, ne
+me faites pas douter de la bonté de Dieu et de la sagesse
+de vos jugements. Je suis innocent devant le Seigneur;
+ayez pitié de mes souffrances....
+
+--Reptile audacieux! s'écria-t-il d'une voix tonnante,
+glorifie-toi de ton parjure et invoque le nom du Seigneur
+pour appuyer tes faux serments; mais laisse-moi, ôte-toi
+de devant mes yeux, ton endurcissement me fait horreur!»
+
+En parlant ainsi, il dégagea sa robe que je tenais dans
+mes mains suppliantes. Je m'y attachai avec une sorte
+d'égarement; alors il me repoussa de toute sa force, et
+je tombai la face contre terre. Il s'éloigna, poussant
+violemment derrière lui la porte de la sacristie où cette
+scène se passait. Je demeurai dans les ténèbres. Soit par
+la violence de ma chute, soit par l'excès de mon chagrin,
+une veine se rompit dans ma gorge, et j'eus une
+hémorragie. Je ne pus me relever, je me sentis défaillir
+rapidement, et bientôt je fus étendu sans connaissance
+sur le pavé baigné de mon sang.
+
+Je ne sais combien de temps je passai ainsi. Quand
+je commençai à revenir à moi, je sentis une fraîcheur
+agréable; une brise harmonieuse semblait se jouer autour
+de moi, séchait la sueur de mon front et courait
+dans ma chevelure, puis semblait s'éloigner avec un son
+vague, imperceptible, murmurer je ne sais quelles notes
+faibles dans les coins de la salle, et revenir sur moi comme
+pour me rendre des forces et m'engager à me relever.
+
+Cependant je ne pouvais m'y décider encore, car
+j'éprouvais un bien-être inouï, et j'écoutais dans une
+sorte d'aberration paisible les bruits de ce souffle d'été
+qui se glissait furtivement par la fente d'une persienne.
+Alors il me sembla entendre une voix qui partait du
+fond de la sacristie, et qui parlait si bas que je ne distinguais
+pas les paroles. Je restai immobile et prêtai
+toute mon attention. La voix paraissait faire une de ces
+prières entrecoupées que nous appelons oraisons jaculatoires.
+Enfin je saisis distinctement ces mots: _Esprit
+de vérité, relève les victimes de l'ignorance et de l'imposture_.
+«Père Hégésippe! dis-je d'un ton faible, est-ce
+vous qui revenez vers moi?» Mais personne ne me
+répondit. Je me soulevai sur mes mains et sur mes
+genoux, j'écoutai encore, je n'entendis plus rien. Je me
+relevai tout a fait, je regardai autour de moi; j'étais
+tombé si près de la porte unique de cette petite salle,
+que personne après le départ de mon confesseur n'eût
+pu rentrer sans marcher sur mon corps; d'ailleurs, cette
+porte ne s'ouvrait qu'en dedans par un loquet de forme
+ancienne. J'y touchai, et je m'assurai qu'il était fermé.
+Je fus pris de terreur, et je restai quelques instants sans
+oser faire un pas. Adossé contre la porte, je cherchais à
+percer de mon regard l'obscurité dans laquelle les angles
+de la salle étaient plongés. Une lueur blafarde, tombant
+d'une lucarne à volet de plein chêne, tremblait vers le
+milieu de cette pièce. Un faible vent, tourmentant le
+volet, agrandissait et diminuait tour à tour la fente qui
+laissait pénétrer cette rare lumière. Les objets qui se
+trouvaient dans cette région à demi éclairée, le prie-Dieu
+surmonté d'une tête de mort, quelques livres
+épars sur le plancher, une aube suspendue à la muraille,
+semblaient se mouvoir avec l'ombre du feuillage que l'air
+agitait derrière la croisée. Quand je crus voir que j'étais
+seul, j'eus honte de ma timidité: je fis un signe de
+croix, et je m'apprêtai à aller ouvrir tout à fait le
+volet; mais un profond soupir qui partait du prie-Dieu
+me retint cloué à ma place. Cependant je voyais assez
+distinctement ce prie-Dieu pour être bien sur qu'il n'y
+avait personne. Une idée que j'aurais dû concevoir plus
+tôt vint me rassurer: quelqu'un pouvait être appuyé
+dehors contre la fenêtre, et faire sa prière sans songer à
+moi. Mais qui donc pouvait être assez hardi pour
+émettre des vœux et prononcer des paroles comme
+celles que j'avais entendues?
+
+La curiosité, seule passion et seule distraction permise
+dans le cloître, s'empara de moi. Je m'avançai vers
+la fenêtre; mais à peine eus-je fait un pas, qu'une ombre
+noire, se détachant, à ce qu'il me parut, du prie-Dieu,
+traversa la salle en se dirigeant vers la fenêtre, et passa
+devant moi comme un éclair. Ce mouvement fut si rapide
+que je n'eus pas le temps d'éviter ce que je prenais
+pour un corps, et ma frayeur fut si grande que je
+faillis m'évanouir une seconde fois. Mais je ne sentis
+rien, et, comme si j'eusse été traversé par cette ombre,
+je la vis disparaître à ma gauche.
+
+Je m'élançai vers la fenêtre, je poussai le volet avec
+précipitation; je jetai les yeux dans la sacristie, j'y étais
+absolument seul; je les promenai sur tout le jardin, il
+était désert, et le vent du midi courait sur les fleurs. Je
+pris courage: j'explorai tous les coins de la salle, je
+regardai derrière le prie-Dieu, qui était fort grand; je
+secouai tous les vêtements sacerdotaux suspendus aux
+murailles; je trouvai toutes choses dans leur état naturel,
+et rien ne put m'expliquer ce qui s'était passé. La vue
+de tout le sang que j'avais perdu me porta à croire que
+mon cerveau, affaibli par cette hémorragie, avait été
+en proie à une hallucination. Je me retirai dans ma
+cellule, et j'y demeurai enfermé jusqu'au lendemain.
+
+Je passai ce jour et cette nuit dans les larmes. L'inanition,
+la perte de sang, les vaines terreurs de la sacristie,
+avaient brisé tout mon être. Nul ne vint me
+secourir ou me consoler; nul ne s'enquit de ce que
+j'étais devenu. Je vis de ma fenêtre la troupe des novices
+se répandre dans le jardin. Les grands chiens qui gardaient
+la maison vinrent gaiement à leur rencontre, et
+reçurent d'eux mille caresses. Mon cœur sa serra et
+se brisa à la vue de ces animaux, mieux traités cent
+fois, et cent fois plus heureux que moi.
+
+J'avais trop de foi en ma vocation pour concevoir
+aucune idée de révolte ou de fuite. J'acceptai en somme
+ces humiliations, ces injustices et ce délaissement,
+comme une épreuve envoyée par le ciel et comme une
+occasion de mériter. Je priai, je m'humiliai, je frappai
+ma poitrine, je recommandai ma cause à la justice de
+Dieu, à la protection de tous les saints, et vers le matin
+je finis par goûter un doux repos. Je fus éveillé en sursaut
+par un rêve. Le père Alexis m'était apparu, et, me
+secouant rudement, il m'avait répété à peu près les paroles
+qu'un être mystérieux m'avait dites de la sacristie:
+
+«Relève-toi, victime de l'ignorance et de l'imposture.»
+
+Quel rapport le père Alexis pouvait-il avoir avec cette
+réminiscence? Je n'en trouvai aucun, sinon que la
+vision de la sacristie m'avait beaucoup occupé au moment
+où je m'étais endormi, et qu'à ce moment même
+j'avais vu de mon grabat le père Alexis rentrer du jardin
+dans le couvent, vers le coucher de la lune, une heure
+environ avant le jour.
+
+Cette matinale promenade du père Alexis ne m'avait
+pourtant pas frappé comme un fait extraordinaire. Le
+père Alexis était le plus savant de nos moines: il était
+grand astronome, et il avait la garde des instruments de
+physique et de géométrie, dont l'observatoire du couvent
+était assez bien fourni. Il passait une partie des
+nuits à faire ses expériences et à contempler les astres;
+il allait et vouait à toute heure, sans être astreint à
+celles des offices, et il était dispensé de descendre à
+l'église pour matines et laudes. Mais mon rêve le ramenant
+à ma pensée, je me mis à songer que c'était un
+homme bizarre, toujours préoccupé, souvent inintelligible
+dans ses paroles, errant sans cesse dans le couvent
+comme une âme en peine; qu'en un mot ce pouvait bien
+être lui qui, la veille, appuyé contre la fenêtre de la
+sacristie, avait murmuré une formule d'invocation, et
+fait passer son ombre sur le mur, par hasard, sans se
+douter de mes terreurs. Je résolus de le lui demander,
+et eu réfléchissant à la manière dont il accueillerait mes
+questions, je m'enhardis à saisir ce prétexte pour faire
+connaissance avec lui. Je me rappelai que ce sombre
+vieillard était le seul dont je n'eusse reçu aucune insulte
+muette ou verbale, qu'il ne s'était jamais détourné de
+moi avec horreur, et qu'il paraissait absolument étranger
+à toutes les résolutions qui se prenaient dans la communauté.
+Il est vrai qu'il ne m'avait jamais dit une parole
+amie, que son regard n'avait jamais rencontré le mien,
+et qu'il ne paraissait pas seulement se souvenir de mon
+nom; mais il n'accordait pas plus d'attention aux autres
+novices. Il vivait dans un monde à part, absorbé dans
+ses spéculations scientifiques. On ne savait s'il était
+pieux ou indifférent à la religion; il ne parlait jamais
+que du monde extérieur et visible, et ne paraissait pas
+se soucier beaucoup de l'autre. Personne n'en disait de
+mal, personne n'en disait de bien; et quand les novices
+se permettaient quelque remarque ou quelque question
+sur lui, les moines leur imposaient silence d'un ton sévère.
+
+Peut-être, pensai-je, si j'allais lui confier mes tourments,
+il me donnerait un bon conseil; peut-être lui
+qui passe sa vie tout seul, si tristement, serait touché
+de voir pour la première fois un novice venir à lui et
+lui demander son assistance. Les malheureux se cherchent
+et se comprennent. Peut-être est-il malheureux,
+lui aussi; peut-être sympathisera-t-il avec mes douleurs.
+Je me levai, et, avant de l'aller trouver, je passai au
+réfectoire. Un frère convers coupait du pain; je lui en
+demandai, et il m'en jeta un morceau comme il eût fait
+à un animal importun. J'eusse mieux aimé des injures
+que cette muette et brutale pitié. On me trouvait indigne
+d'entendre le son de la voix humaine, et on me jetait
+ma nourriture par terre, comme si, dans mon abjection,
+j'eusse été réduit à ramper avec les bêtes.
+
+Quand j'eus mangé ce pain amer et trempé de mes
+pleurs, je me rendis à la cellule du père Alexis. Elle
+était située, loin de toutes les autres, dans la partie la
+plus élevée du bâtiment, à côté du cabinet de physique.
+On y arrivait par un étroit balcon, suspendu à l'extérieur
+du dôme. Je frappai, on ne me répondit pas; j'entrai.
+Je trouvai le père Alexis endormi sur son fauteuil, un
+livre à la main. Sa figure, sombre et pensive jusque
+dans le sommeil, faillit m'ôter ma résolution. C'était un
+vieillard de taille moyenne, robuste, large des épaules,
+voûté par l'étude plus que par les années. Son crâne
+chauve était encore garni par derrière de cheveux noirs
+crépus. Ses traits énergiques ne manquaient cependant
+pas de finesse. Il y avait sur cette face flétrie un mélange
+inexprimable de décrépitude et de force virile. Je passai
+derrière son fauteuil sans faire aucun bruit, dans la
+crainte de le mal disposer en l'éveillant brusquement;
+mais, malgré mes précautions extrêmes, il s'aperçut de
+ma présence; et, sans soulever sa tête appesantie, sans
+ouvrir ses yeux caves, sans témoigner ni humeur ni
+surprise, il me dit:
+
+«_Je t'entends_.
+
+--Père Alexis... lui dis-je d'une voix timide.
+
+--Pourquoi m'appelles-tu père? reprit-il sans changer
+de ton ni d'attitude; tu n'as pas coutume de m'appeler
+ainsi. Je ne suis pas ton père, mais bien plutôt ton fils,
+quoique je sois flétri par l'âge, tandis que toi, tu restes
+éternellement jeune, éternellement beau!»
+
+Ce discours étrange troublait toutes mes idées. Je
+gardai le silence. Le moine reprit:
+
+«Eh bien! parle, je t'écoute. Tu sais bien que je
+t'aime comme l'enfant de mes entrailles, comme le père
+qui m'a engendré, comme le soleil qui m'éclaire, comme
+l'air que je respire, et plus que tout cela encore.
+
+--Ô père Alexis, lui dis-je, étonné et attendri d'entendre
+des paroles si douces sortir de cette bouche rigide,
+ce n'est pas à moi, misérable enfant, que s'adressent
+des sentiments si tendres. Je ne suis pas digne
+d'une telle affection, et je n'ai le bonheur de l'inspirer à
+personne; mais, puisque je vous surprends au milieu
+d'un heureux songe, puisque le souvenir d'un ami
+égaie votre cœur, bon père Alexis, que votre réveil me
+soit favorable, que votre regard tombe sur moi sans
+colère, et que votre main ne repousse pas ma tête humiliée,
+couverte des cendres de la douleur et de l'expiation.»
+
+En parlant ainsi, je pliai les genoux devant lui, et
+j'attendis qu'il jetât les yeux sur moi. Mais à peine m'eut-il
+vu qu'il se leva comme saisi de fureur et d'épouvante
+en même temps. L'éclair de la colère brillait dans ses
+yeux, une sueur froide ruisselait sur ses tempes dévastées.
+
+«Qui êtes-vous? s'écria-t-il. Que me voulez-vous?
+Que venez-vous faire ici? Je ne vous connais pas!»
+
+J'essayai vainement de le rassurer par mon humble
+posture, par mes regards suppliants.
+
+--Vous êtes un novice, me dit-il, je n'ai point affaire
+avec les novices. Je ne suis pas un directeur de consciences,
+ni un dispensateur de grâces et de faveurs.
+Pourquoi venez-vous m'espionner pendant mon sommeil?
+Vous ne surprendrez pas le secret de mes pensées.
+Retournez vers ceux qui vous envoient, dites-leur que
+je n'ai pas longtemps à vivre, et que je demande qu'on
+me laisse tranquille. Sortez, sortez; j'ai à travailler.
+Pourquoi violez-vous la consigne qui défend d'approcher
+de mon laboratoire? Vous exposez votre vie et la mienne:
+allez-vous en!»
+
+J'obéis tristement, et je me retirais à pas lents, découragé,
+brisé de douleur, le long de la galerie extérieure
+par laquelle j'étais venu. Il m'avait suivi jusqu'en
+dehors, comme pour s'assurer que je m'éloignais. Lorsque
+j'eus atteint l'escalier, je me retournai, et je le vis
+debout, l'œil toujours enflammé de colère, les lèvres
+contractées par la méfiance. D'un geste impérieux il
+m'ordonna de m'éloigner. J'essayai d'obéir: je n'avais
+plus la force de marcher, je n'avais plus celle de vivre.
+Je perdis l'équilibre, je roulai quelques marches, je
+faillis être entraîné dans ma chute par-dessus la rampe,
+et du haut de la tour me briser sur le pavé. Le père
+Alexis s'élança vers moi avec la force et l'agilité d'un
+chat. Il me saisit, et me soutenant dans ses bras:
+
+«Qu'avez-vous donc? me dit-il d'un ton brusque,
+mais plein de sollicitude. Êtes-vous malade, êtes-vous
+désespéré, êtes-vous fou?»
+
+Je balbutiai quelques paroles, et, cachant ma tête dans
+sa poitrine, je fondis en larmes. Il m'emporta alors
+comme si j'eusse été un enfant au berceau, et, entrant
+dans sa cellule, il me déposa sur son fauteuil, frotta mes
+tempes d'une liqueur spiritueuse et en humecta mes
+narines et mes lèvres froides. Puis, voyant que je reprenais
+mes esprits, il m'interrogea avec douceur. Alors
+je lui ouvris mon âme tout entière: je lui racontai les
+angoisses auxquelles on m'abandonnait, jusqu'à me
+refuser le secours de la confession. Je protestai de mon
+innocence, de mes bonnes intentions, de ma patience, et
+je me plaignis amèrement de n'avoir pas un seul ami
+pour me consoler et me fortifier dans cette épreuve au-dessus
+de mes forces.
+
+Il m'écouta d'abord avec un reste de crainte et de
+méfiance; puis son front austère s'éclaircit peu à peu;
+et, comme j'achevais le récit de mes peines, je vis de
+grosses larmes ruisseler sur ses joues creuses.
+
+--Pauvre enfant, me dit-il, voilà bien ce qu'ils m'ont
+fait souffrir, victime de l'ignorance et de l'imposture!»
+
+À ces paroles, je crus reconnaître la voix que j'avais
+entendue dans la sacristie; et, cessant de m'en inquiéter,
+je ne songeai point à lui demander l'explication de
+cette aventure; seulement je fus frappé du sens de cette
+exclamation; et, voyant qu'il demeurait comme plongé
+en lui-même, je le suppliai de me faire entendre encore
+sa voix amie, si douce à mon oreille, si chère à mon
+cœur au milieu de ma détresse.
+
+«Jeune homme, me dit-il, avez-vous compris ce que
+vous faisiez quand vous êtes entré dans un cloître? Vous
+êtes-vous bien dit que c'était enfermer votre jeunesse
+dans la nuit du tombeau et vous résoudre à vivre dans
+les bras de la mort?
+
+--Ô mon père, lui dis-je, je l'ai compris, je l'ai résolu,
+je l'ai voulu, et je le veux encore; mais c'était à
+la vie du siècle, à la vie du monde, à la vie de la chair
+que je consentais à mourir.
+
+--Ah! tu as cru, enfant, qu'on te laisserait celle de
+l'âme! tu t'es livré à des moines, et tu as pu le croire!
+
+--J'ai voulu donner la vie à mon âme, j'ai voulu
+élever et purifier mon esprit, afin de vivre de Dieu,
+dans l'esprit de Dieu; mais voilà que, au lieu de m'accueillir
+et de m'aider, on m'arrache violemment du sein
+de mon père, et on me livre aux ténèbres du doute et du
+désespoir...
+
+--_«Gustans gustavi paululum mellis, et ecce
+morior!»_ dit le moine d'un air sombre en s'asseyant
+sur son grabat; et, croisant ses bras maigres sur sa
+poitrine, il tomba dans la méditation.
+
+Puis se levant et marchant dans sa cellule avec activité:
+
+«Comment vous nomme-t-on? me dit-il.
+
+--Frère Angel, pour servir Dieu et vous honorer»,
+répondis-je. Mais il n'écouta pas ma réponse, et après
+un instant de silence:
+
+«Vous vous êtes trompé, me dit-il; si vous voulez
+être moine, si vous voulez habiter le cloître, il faut
+changer toutes vos idées; autrement _vous mourrez_!
+
+--Dois-je donc mourir en effet pour avoir mangé le
+miel de la grâce, pour avoir cru, pour avoir espéré,
+pour avoir dit: «Seigneur, aimez-moi!»
+
+--Oui, pour cela _tu mourras_! répondit-il d'une
+voix forte en promenant autour de lui des regards farouches;
+puis il retomba encore dans sa rêverie, et ne
+fit plus attention à moi. Je commençais à me trouver
+mal à l'aise auprès de lui; ses paroles entrecoupées, son
+aspect rude et chagrin, ses éclairs de sensibilité suivis
+aussitôt d'une profonde indifférence, tout en lui avait
+un caractère d'aliénation. Tout d'un coup il renouvela
+sa question, et me dit d'un ton presque impérieux:
+
+«--Votre nom?
+
+«--Angel, répondis-je avec douceur.
+
+«--Angel! s'écria-t-il en me regardant d'un air inspiré.
+Il m'a été dit: «Vers la fin de tes jours un ange
+te sera envoyé, et tu le reconnaîtras à la flèche qui lui
+traversera le cœur. Il viendra te trouver, et il te dira:
+Retire-moi cette flèche qui me donne la mort... Et si tu
+lui retires cette flèche, aussitôt celle qui te traverse
+tombera, ta plaie sera fermée, et tu vivras».
+
+«--Mon père, lui dis-je, je ne connais point ce texte,
+je ne l'ai rencontré nulle part.
+
+«--C'est que tu connais peu de choses, me répondit-il
+en posant amicalement sa main sur ma tête; c'est que
+tu n'as point encore rencontré la main qui doit guérir ta
+blessure; moi je comprends la parole de l'_Esprit_, et je
+te connais. Tu es celui qui devait venir vers moi; je te
+reconnais à cette heure, et ta chevelure est blonde
+comme la chevelure de celui qui t'envoie. Mon fils, sois
+béni, et que le pouvoir de l'Esprit s'accomplisse en
+toi... Tu es mon fils bien-aimé, et c'est en toi que je
+mettrai toute mon affection.»
+
+Il me pressa sur son sein, et levant les yeux au ciel,
+il me parut sublime. Son visage prit une expression que
+je n'avais vue que dans ces têtes de saints et d'apôtres,
+chefs-d'œuvre de peinture qui ornaient l'église du couvent.
+Ce que j'avais pris pour de l'égarement eut à mes
+yeux le caractère de l'inspiration. Je crus voir un archange,
+et, pliant les deux genoux, je me prosternai
+devant lui.
+
+Il m'imposa les mains, en disant:
+
+«Cesse de souffrir! que la flèche acérée de la douleur
+cesse de déchirer ton sein; que le dard empoisonné
+de l'injustice et de la persécution cesse de percer ta
+poitrine; que le sang de ton cœur cesse d'arroser des
+marbres insensible. Sois consolé, sois guéri, sois fort,
+sois béni. Lève-toi!
+
+Je me relevai et sentis mon âme inondée d'une telle
+consolation, mon esprit raffermi par une espérance si
+vive, que je m'écriai:
+
+«Oui, un miracle s'est accompli en moi, et je reconnais
+maintenant que vous êtes un saint devant le Seigneur.
+
+--Ne parle pas ainsi, mon enfant, d'un homme faible
+et malheureux, me dit-il avec tristesse; je suis un être
+ignorant et borné, dont l'_Esprit_ a eu pitié quelquefois.
+Qu'il soit loué à cette heure, puisque j'ai eu la puissance
+de te guérir. Va en paix; sois prudent, ne me
+parle en présence de personne, et ne viens me voir
+qu'en secret.
+
+--Ne me renvoyez pas encore, mon père, lui dis-je;
+car qui sait quand je pourrai revenir? Il y a des peines
+si sévères contre ceux qui approchent de votre laboratoire,
+que je serai peut-être bien longtemps avant de pouvoir
+goûter de nouveau la douceur de votre entretien.
+
+--Il faut que je te quitte et que _je consulte_, répondit
+le père Alexis. Il est possible qu'on te persécute
+pour la tendresse que tu vas m'accorder; mais l'Esprit te
+donnera la force de vaincre tous les obstacles, car il
+m'a prédit ta venue, et ce qui doit s'accomplir _est dit_.
+
+Il se rassit sur son fauteuil, et tomba dans un profond
+sommeil. Je contemplai longtemps sa tête, empreinte
+d'une sérénité et d'une beauté surnaturelle, bien différente
+en ce moment de ce qu'elle m'était apparue
+d'abord; puis, baisant avec amour le bord de sa robe
+grise, je me retirai sans bruit.
+
+Quand je ne fus plus sous le charme de sa présence,
+ce qui s'était passé entre lui et moi me fit l'effet d'un
+songe. Moi, si croyant, si orthodoxe dans mes études
+et dans mes intentions; moi, que le seul mot d'hérésie
+faisait frémir de crainte et d'horreur, par quelles paroles
+avais-je donc été fasciné, et par quelle formule avais-je
+laissé unir clandestinement ma destinée à cette destinée
+inconnue? Alexis m'avait soufflé l'esprit de révolte contre
+mes supérieurs, contre ces hommes que je devais
+croire et que j'avais toujours crus infaillibles. Il m'avait
+parlé d'eux avec un profond mépris, avec une haine
+concentrée, et je m'étais laissé surprendre par les figures
+et l'obscurité de son langage. Maintenant ma mémoire
+me retraçait tout ce qui eût dû me faire douter
+de sa foi, et je me souvenais avec terreur de lui avoir
+entendu citer et invoquer à chaque instant l'_Esprit_,
+sans qu'il y joignît jamais l'épithète consacrée par laquelle
+nous désignons la troisième personne de la Trinité
+divine. C'était peut-être au nom du malin esprit qu'il
+m'avait imposé les mains. Peut-être avais-je fait alliance
+avec les esprits de ténèbres en recevant les caresses et
+les consolations de ce moine suspect. Je fus troublé, agité;
+je ne pus fermer l'œil de la nuit. Comme la veille, je fus
+oublié et abandonné. De même que la nuit précédente,
+je m'endormis au jour et me réveillai tard. J'eus honte
+alors d'avoir manqué depuis tant d'heures à mes exercices
+de piété: je me rendis à l'église, et je priai ardemment
+l'Esprit saint de m'éclairer et de me préserver des
+embûches du tentateur.
+
+Je me sentis si triste et si peu fortifié au sortir de
+l'église, que je me crus dans une voie de perdition, et
+je résolus d'aller me confesser. J'écrivis un mot au père
+Hégésippe pour le supplier de m'entendre; mais il me fit
+faire verbalement, par un des convers les plus grossiers,
+une réponse méprisante et un refus positif. En même
+temps ce convers m'intima, de la part du Prieur, l'ordre
+de sortir de l'église et de n'y jamais mettre les pieds
+avant la fin des offices du soir. Encore, si un religieux
+prolongeait sa prière dans le chœur, ou y rentrait pour
+s'y livrer à quelque acte de dévotion particulière, je devais
+à l'instant même purger la maison de Dieu de mon
+souffle impur, et céder ma place à un serviteur de Dieu.
+
+Cet arrêt inique me blessa tellement que j'entrai dans
+une colère insensée. Je sortis de l'église en frappant du
+poing sur les murs comme un furieux. Le convers me
+chassait dehors en me traitant de blasphémateur et de
+sacrilège.
+
+Au moment où je franchissais la porte au fond du
+chœur qui donnait sur le jardin, le chagrin et l'indignation
+faillirent me faire perdre encore une fois l'usage
+de mes sens. Je chancelai; un nuage passa devant mes
+yeux; mais la fierté vainquit le mal, et je m'élançai vers
+le jardin, en me jetant un peu de côté pour faire place à
+une personne que je vis tout à coup sur le seuil face à
+face avec moi. C'était un jeune homme d'une beauté surprenante,
+et portant un costume étranger. Bien qu'il fût
+couvert d'une robe noire, semblable à celle des supérieurs
+de notre ordre, il avait en dessous une jaquette
+demi-courte en drap fin, attachée par une ceinture de
+cuir à boucle d'argent, à la manière des anciens étudiants
+allemands. Comme eux, il portait, au lieu des
+sandales de nos moines, des bottines collantes, et sur
+son col de chemise, rabattu et blanc comme la neige,
+tombait à grandes ondes dorées la plus belle chevelure
+blonde que j'aie vue de ma vie. Il était grand, et son
+attitude élégante semblait révéler l'habitude du commandement.
+Frappé de respect et rempli d'incertitude, je le
+saluai à demi. Il ne me rendit point mon salut; mais il
+me sourit d'un air si bienveillant, et en même temps ses
+beaux yeux, d'un bleu sévère, s'adoucirent pour me regarder
+avec une compassion si tendre, que jamais ses traits
+ne sont sortis de ma mémoire. Je m'arrêtai, espérant
+qu'il me parlerait, et me persuadant, d'après la majesté
+de son aspect, qu'il avait le pouvoir de me protéger;
+mais le convers qui marchait derrière moi, et qui ne
+semblait faire aucune attention à lui, le força brutalement
+de se retirer contre le mur, et me poussa presque
+jusqu'à me faire tomber. Ne voulant point engager une
+lutte avilissante avec cet homme grossier, je me hâtai de
+sortir; mais, après avoir fait trois pas dans le jardin, je
+me retournai, et je vis l'inconnu qui restait debout à la
+même place et me suivait des yeux avec une affectueuse
+sollicitude. Le soleil donnait en plein sur lui et faisait
+rayonner sa chevelure. Il soupira, et, levant ses beaux
+yeux, vers le ciel, comme pour appeler sur moi le secours
+de la justice éternelle et la prendre à témoin de mon infortune,
+il se tourna lentement vers le sanctuaire,
+entra dans le chœur et se perdit dans l'ombre; car la
+brillante clarté du jour faisait paraître ténébreux l'intérieur
+de l'église. J'avais envie de retourner sur mes pas
+malgré le convers, de suivre ce noble étranger et de lui
+dire mes peines; mais quel était-il pour les accueillir et
+les faire cesser? D'ailleurs, s'il attirait vers lui la sympathie
+de mon âme, il m'inspirait aussi une sorte de
+crainte; car il y avait dans sa physionomie autant
+d'austérité que de douceur.
+
+Je montai vers le père Alexis, et lui racontai les nouvelles
+cruautés exercées envers moi.
+
+«Pourquoi avez-vous douté, ô homme de peu de foi?
+me dit-il d'un air triste. Vous vous nommez Ange, et,
+au lieu de reconnaître l'esprit de vie qui tressaille en
+vous, vous avez voulu aller vous jeter aux pieds d'un
+homme ignorant, demander la vie à un cadavre! Ce
+directeur ignare vous repousse et vous humilie. Vous
+êtes puni par où vous avez péché, et votre souffrance
+n'a rien de noble, votre martyre rien d'utile pour vous-même,
+parce que vous sacrifiez les forces de votre entendement
+à des idées fausses ou étroites. Au reste,
+j'avais prévu ce qui vous arrive; vous me craignez; vous
+ne savez pas si je suis le serviteur des anges ou l'esclave
+des démons. Vous avez passé la nuit dernière à commenter
+toutes mes paroles, et vous avez résolu ce
+matin de me vendre à mes ennemis pour une absolution.
+
+--Oh! ne le croyez pas, m'écriai-je; je me serais
+confessé de tout ce qui m'était personnel sans prononcer
+votre nom, sans redire une seule de vos paroles. Hélas!
+serez-vous donc, vous aussi, injuste envers moi? Serai-je
+repoussé de partout? La maison de Dieu m'est fermée,
+votre cœur me le sera-t-il de même! Le père Hégésippe
+m'accuse d'impiété; et vous, mon père, vous m'accusez
+d'être lâche!
+
+--C'est que vous l'avez été, répondit Alexis. La puissance
+des moines vous intimide, leur haine vous épouvante.
+Vous enviez leurs suffrages et leurs cajoleries aux
+ineptes disciples qu'ils choient tendrement. Vous ne savez
+pas vivre seul, souffrir seul, aimer seul.
+
+--Eh bien! mon père, il est vrai, je ne sais pas me
+passer d'affection; j'ai cette faiblesse, cette lâcheté, si
+vous voulez. Je suis peut-être un caractère faible, mais je
+sens en moi une âme tendre, et j'ai besoin d'un ami.
+Dieu est si grand que je me sens terrifié en sa présence.
+Mon esprit est si timide qu'il ne trouve pas en lui-même
+la force d'embrasser ce Dieu tout-puissant, et d'arracher
+de sa main terrible les dons de la grâce. J'ai besoin
+d'intermédiaire entre le ciel et moi. Il me faut des appuis,
+des conseils, des médiateurs. Il faut qu'on m'aime,
+qu'on travaille pour moi et avec moi à mon salut. Il faut
+qu'on prie avec moi, qu'on me dise d'espérer et qu'on
+me promette les récompenses éternelles. Autrement je
+doute, non de la bonté de Dieu, mais de celle de mes
+intentions. J'ai peur du Seigneur, parce que j'ai peur de
+moi-même. Je m'attiédis, je me décourage, je me sens
+mourir, mon cerveau se trouble, et je ne distingue plus
+la voix du ciel de celle de l'enfer. Je cherche un appui;
+fût-ce un maître impitoyable qui me châtiât sans cesse,
+je le préférerais à un père indulgent qui m'oublie.
+
+--Pauvre ange égaré sur la terre! dit le père Alexis
+avec attendrissement; étincelle d'amour tombée de
+l'auréole du maître, et condamnée à couver sous la
+cendre de cette misérable vie! Je reconnais à tes tourments
+la nature divine qui m'anima dans ma jeunesse,
+avant qu'on eût épaissi sur mes yeux les ténèbres de
+l'endurcissement, avant qu'on eût glacé sous le cilice
+les battements de ce cœur brûlant, avant qu'on eût
+rendu mes communications avec l'_Esprit_ pénibles,
+rares, douloureuses et à jamais incomplètes. Ils feront
+de toi ce qu'ils ont fait de moi. Ils rempliront ton esprit
+de doutes poignants, de puérils remords et d'imbéciles
+terreurs. Ils te rendront malade, vieux avant l'âge, infirme
+d'esprit; et quand tu auras secoué tous les liens de
+l'ignorance et de l'imposture, quand tu te sentiras assez
+éclairé pour déchirer tous les voiles de la superstition,
+tu n'en auras plus la force. Ta fibre sera relâchée, ta vue
+trouble, ta main débile, ton cerveau paresseux ou fatigué.
+Tu voudras lever les yeux vers les astres, et ta tête
+pesante retombera stupidement sur ta poitrine; tu voudras
+lire, et des fantômes danseront devant tes yeux;
+tu voudras te rappeler, et mille lueurs incertaines se
+joueront dans ta mémoire épuisée; tu voudras méditer,
+et tu t'endormiras sur ta chaise. Et pendant ton sommeil,
+si l'Esprit te parle, ce sera en des termes si obscurs
+que tu ne pourras les expliquera ton réveil. Ah!
+victime! victime! je te plains, et ne puis te sauver.»
+
+En parlant ainsi, il frissonnait comme un homme pris
+de fièvre: son haleine brûlante semblait raréfier l'air
+de sa cellule, et on eût dit, à la langueur de son être,
+qu'il lui restait à peine quelques instants à vivre.
+
+«Bon père Alexis, lui dis-je, votre tendresse pour moi
+est-elle donc déjà fatiguée? J'ai été faible et craintif, il
+est vrai; mais vous me sembliez si fort, si vivant, que
+je comptais retrouver en vous assez de chaleur pour me
+pardonner ma faute, pour l'effacer et pour me fortifier
+de nouveau. Mon âme retombe dans la mort avec la
+vôtre: ne pouvez-vous, comme hier, faire un miracle
+qui nous ranime tous les deux?
+
+--L'esprit n'est point avec moi aujourd'hui, dit-il. Je
+suis triste, je doute de tout, et même de toi. Reviens
+demain, je serai peut-être illuminé.
+
+--Et que deviendrai-je jusque là?
+
+--L'Esprit est fort, l'Esprit est bon; peut-être t'assistera-t-il
+directement. En attendant, je veux te donner
+un conseil pour adoucir l'amertume de ta situation. Je
+sais pourquoi les moines ont adopté envers toi ce système
+d'inflexible méchanceté. Ils agissent ainsi avec tous
+ceux dont ils craignent l'esprit de justice et la droiture
+naturelle. Ils ont pressenti en toi un homme de cœur,
+sensible à l'outrage, compatissant à la souffrance, ennemi
+des féroces et lâches passions. Ils se sont dit que dans
+un tel homme ils ne trouveraient pas un complice, mais
+un juge; et ils veulent faire de toi ce qu'ils font de tous
+ceux dont la vertu les effraie et dont la candeur les gêne.
+Ils veulent t'abrutir, effacer en toi par la persécution
+toute notion du juste et de l'injuste, émousser par d'inutiles
+souffrances toute généreuse énergie. Ils veulent, par
+de mystérieux et vils complots, par des énigmes sans
+mot et des châtiments sans objet, t'habituer à vivre brutalement
+dans l'amour et l'estime de toi seul, à te passer
+de sympathie, à perdre toute confiance, à mépriser toute
+amitié. Ils veulent te faire désespérer de la bonté du
+maître, te dégoûter de la prière, te forcer à mentir ou à
+trahir tes frères dans la confession, te rendre envieux,
+sournois, calomniateur, délateur. Ils veulent te rendre
+pervers, stupide et infâme. Ils veulent t'enseigner que
+le premier des biens c'est l'intempérance et l'oisiveté,
+que pour s'y livrer en paix il faut tout avilir, tout sacrifier,
+dépouiller tout souvenir de grandeur, tuer tout noble
+instinct. Ils veulent t'enseigner la haine hypocrite, la
+vengeance patiente, la couardise et la férocité. Ils veulent
+que ton âme meure pour avoir été nourrie de miel, pour
+avoir aimé la douceur et l'innocence. Ils veulent, en un
+mot, faire de toi un moine. Voilà ce qu'ils veulent, mon
+fils: voilà ce qu'ils ont entrepris, voilà ce qu'ils poursuivent
+d'un commun accord, les uns par calcul, les autres
+par instinct, les meilleurs par faiblesse, par obéissance
+et par crainte.
+
+--Qu'entends-je? m'écriai-je, et dans quel monde
+d'iniquité faites-vous entrer mon âme tremblante! Père
+Alexis! père Alexis! dans quel abîme serais-je tombé,
+s'il en était ainsi! Ô ciel! ne vous trompez-vous point?
+N'êtes-vous point aveuglé par le souvenir de quelque
+injure personnelle? Ce monastère n'est-il habité que par
+des moines prévaricateurs? Dois-je chercher parmi des
+âmes plus sincères la foi et la charité qu'un impur démon
+semble avoir chassées de ces murs maudits?
+
+--Tu chercherais en vain un couvent moins souillé et
+des moines meilleurs; tous sont ainsi. La foi est perdue
+sur la terre, et le vice est impuni. Accepte le travail et
+la douleur; car vivre, c'est travailler et souffrir.
+
+--Je le veux, je le veux! mais je veux semer pour
+recueillir. Je veux travailler dans la foi et dans l'espérance;
+je veux souffrir selon la charité. Je fuirai cet
+abominable réceptacle de crimes; je déchirerai cette
+robe blanche, emblème menteur d'une vie de pureté.
+Je retournerai à la vie du monde, ou je me retirerai
+dans une thébaïde pour pleurer sur les fautes du genre
+humain et me préserver de la contagion...
+
+--C'est bien, me dit le père Alexis en prenant dans
+ses mains mes mains que je tordais avec désespoir,
+j'aime ce mouvement d'indignation et cet éclair du courage.
+J'ai connu ces angoisses, j'ai formé ces résolutions.
+Ainsi j'ai voulu fuir, ainsi j'ai désiré de vivre
+parmi les hommes du siècle, ou de m'enfermer dans
+des cavernes inaccessibles; mais écoute les conseils que
+l'Esprit m'a donnés aux temps de mon épreuve, et
+grave-les dans ta mémoire:
+
+«Ne dis pas: Je vivrai parmi les hommes, et je serai
+le meilleur d'entre eux; car toute chair est faible, et
+ton esprit s'éteindra comme le leur dans la vie de la
+chair.
+
+«Ne dis pas non plus: je me retirerai dans la solitude
+et j'y vivrai de l'esprit; car l'esprit de l'homme est
+enclin à l'orgueil, et l'orgueil corrompt l'esprit.
+
+«Vis avec les hommes qui sont autour de toi. Garde-toi
+de leur malice. Cherche ta solitude au milieu d'eux.
+Détourne les yeux de leur iniquité, regarde en toi-même,
+et garde-toi de les haïr autant que de les imiter.
+Fais-leur du bien dans le temps présent en ne leur fermant
+ni ton cœur ni ta main. Fais-leur du bien dans leur
+postérité en ouvrant ton esprit à la lumière de l'Esprit.
+
+«La vie du siècle débilite, la vie du désert irrite.
+
+«Quand un instrument est exposé aux intempéries
+des saisons, les cordes se détendent; quand il est enfermé
+sans air dans un étui, les cordes se rompent.
+
+«Si tu écoutes le sens des paroles humaines, tu oublieras
+l'Esprit, et tu ne pourras plus le comprendre.
+Mais si tu ne laisses venir à toi les sons de la voix humaine,
+tu oublieras les hommes, et tu ne pourras plus
+les enseigner.»
+
+En récitant ces versets d'une Bible inconnue le père
+Alexis tenait ouvert le livre que j'avais vu déjà entre
+ses mains, et il tournait les pages pour les consulter,
+comme s'il eût aidé sa mémoire d'un texte écrit; mais
+les pages de ce livre étaient blanches, et ne paraissaient
+pas avoir jamais porté l'empreinte d'aucun caractère.
+
+Ce fait bizarre réveilla mes inquiétudes, et je commençai
+à l'observer avec curiosité. Rien dans son aspect
+n'annonçait en ce moment l'égarement, ou seulement
+l'exaltation. Il referma doucement son livre, et me
+parlant avec calme:
+
+«Garde-toi donc, me dit-il en commentant son texte,
+de retourner au monde; car tu es un faible enfant, et si
+le vent des passions venait à souffler sur toi, il éteindrait
+le flambeau de ton intelligence. La concupiscence et la
+vanité ne te trouveraient peut-être pas assez fort pour
+résister à leur aiguillon. Quant à moi, j'ai fui le monde,
+parce que j'étais fort, et que les passions eussent changé
+ma force en fureur. J'aurais surmonté la présomption et
+terrassé la luxure; j'aurais succombé sous les tentations
+de l'ambition et de la haine; j'aurais été dur, intolérant,
+vindicatif, orgueilleux, c'est-à-dire égoïste. Nous sommes
+faits l'un et l'autre pour le cloître. Quand un homme a
+entendu l'esprit l'appeler, ne fût-ce qu'une fois et faiblement,
+il doit tout quitter pour le suivre, et rester là où
+il l'a conduit, quelque mal qu'il s'y trouve. Retourner
+en arrière n'est plus en son pouvoir, et quiconque a
+méprisé une seule fois la chair pour l'esprit, ne peut plus
+revenir aux plaisirs de la chair; car la chair révoltée se venge
+et veut chasser l'esprit à son tour. Alors le cœur
+de l'homme est le théâtre d'une lutte terrible où la chair
+et l'esprit se dévorent l'un l'autre; l'homme succombe
+et meurt sans avoir vécu. La vie de l'esprit est une vie
+sublime; mais elle est difficile et douloureuse. Ce n'est
+pas une vaine précaution que de mettre entre la contagion
+du siècle et le règne de la chair, des murailles, des
+remparts de pierre et des grilles d'airain. Ce n'est pas
+trop pour enchaîner la convoitise des choses vaines que
+de descendre vivant dans un cercueil scellé. Mais il est
+bon de voir autour de soi d'autres hommes voués au
+culte de l'esprit, ne fût-ce qu'en apparence. Ce fut
+l'œuvre d'une grande sagesse que d'instituer les communautés
+religieuses. Où est le temps où les hommes
+s'y chérissaient comme des frères et y travaillaient de
+concert, en s'aidant charitablement les uns les autres, à
+implorer, à poursuivre l'esprit, à vaincre les grossiers
+conseils de la matière? Toute lumière, tout progrès,
+toute grandeur, sont sortis du cloître; mais toute lumière,
+tout progrès, toute grandeur doivent y périr, si quelques-uns
+d'entre nous ne persévèrent dans la lutte effroyable
+que l'ignorance et l'imposture livrent désormais à la
+vérité. Soutenons ce combat avec acharnement; poursuivons
+notre entreprise, eussions-nous contre nous
+toute l'armée de l'enfer. Si on coupe nos deux bras, saisissons
+le navire avec les dents; car l'esprit est avec
+nous. C'est ici qu'il habite; malheur à ceux qui profanent
+son sanctuaire! Restons fidèles à son culte, et, si nous
+sommes d'inutiles martyrs, ne soyons pas du moins de
+lâches déserteurs.
+
+--Vous avez, raison, mon père, répondis-je, frappé
+des paroles qu'il disait. Votre enseignement est celui de
+la sagesse. Je veux être votre disciple et ne me conduire
+que d'après vos décisions. Dites-moi ce que je dois faire
+pour conserver ma force et poursuivre courageusement
+l'œuvre de mon salut au milieu des persécutions qu'on
+me suscite.
+
+--Les subir toutes avec indifférence, répondit-il; ce
+sera une tâche facile, si tu considères le peu que vaut
+l'estime des moines, et la faiblesse de leurs moyens
+contre nous. Il pourra se faire qu'à la vue d'une victime
+innocente comme toi, et comme toi maltraitée, tu sentes
+souvent l'indignation brûler tes entrailles; mais ton rôle
+en ce qui t'est personnel, c'est de sourire, et c'est aussi
+toute la vengeance que tu dois tirer de leurs vains efforts.
+En outre, ton insouciance fera tomber leur animosité.
+Ce qu'ils veulent, c'est de te rendre insensible à force
+de douleur; sois-le à force de courage ou de raison. Ils
+sont grossiers; ils s'y méprendront. Sèche tes larmes,
+prends un visage sans expression, feins un bon sommeil
+et un grand appétit, ne demande plus la confession, ne
+parais plus à l'église, ou feins d'y être morne et froid.
+Quand ils te verront ainsi, ils n'auront plus peur de toi;
+et, cessant de jouer une sale comédie, ils seront indulgents
+à ton égard, comme l'est un maître paresseux envers
+un élevé inepte. Fais ce que je te dis, et avant trois
+jours je t'annonce que le Prieur te mandera devant lui
+pour faire sa paix avec toi.»
+
+Avant de quitter le père Alexis, je lui parlai du personnage
+que j'avais rencontré au sortir de l'église, et lui
+demandai qui il pouvait être. D'abord il m'écouta avec
+préoccupation, hochant la tête, comme pour dire qu'il
+ne connaissait et ne se souciait de connaître aucun
+dignitaire de l'ordre; mais, à mesure que je lui détaillais
+les traits et l'habillement de l'inconnu, son œil s'animait,
+et bientôt il m'accabla de questions précipitées.
+Le soin minutieux que je mis à y répondre acheva de
+graver dans ma mémoire le souvenir de celui que je crois
+voir encore et que je ne verrai plus.
+
+Enfin le père Alexis, saisissant mes mains avec une
+grande expression de tendresse et de joie, s'écria à
+plusieurs reprises:
+
+«Est-il possible? est-il possible? as-tu vu cela? Il
+est donc revenu? Il est donc avec nous? il t'a connu? il
+t'a appelé? Il ôtera la flèche de ton cœur! C'est donc
+bien toi, mon enfant, toi qui l'as vu!
+
+--Quel est il donc, mon père, cet ami inconnu vers
+lequel mon cœur s'est élancé tout d'abord? Faites-le
+moi connaître, menez-moi vers lui, dites-lui de m'aimer
+comme je vous aime et comme vous semblez m'aimer
+aussi. Avec quelle reconnaissance n'embrasserais-je pas
+celui dont la vue remplit votre âme d'une telle joie!
+
+--Il n'est pas en mon pouvoir d'aller vers lui, répondit
+Alexis. C'est lui qui vient vers moi, et il faut l'attendre.
+Sans doute, je le verrai aujourd'hui, et je te
+dirai ce que je dois te dire; jusque-là ne me fais pas de
+questions; car il m'est défendu de parler de lui, et ne
+dis à personne ce que tu viens de me dire.»
+
+J'objectai que l'étranger ne m'avait pas semblé agir
+d'une manière mystérieuse, et que le frère convers avait
+du le voir. Le père secoua la tête en souriant.
+
+«Les hommes de chair ne le connaissent point, dit-il.»
+
+Aiguillonné par la curiosité, je montai le soir même à
+la cellule du père Alexis; mais il refusa de m'ouvrir la
+porte.
+
+«Laisse-moi seul, me dit-il; je suis triste, je ne
+pourrais te consoler.
+
+--Et votre ami? lui dis-je timidement.
+
+--Tais-toi, répondit-il d'un ton absolu; il n'est pas
+venu; il est parti sans me voir; il reviendra peut-être.
+Ne t'en inquiète pas. Il n'aime pas qu'on parle de lui.
+Va dormir, et demain conduis-toi comme je te l'ai
+prescrit.»
+
+Au moment où je sortais, il me rappela pour me dire:
+
+«Angel, a-t-il fait du soleil aujourd'hui?
+
+--Oui, mon père, un beau soleil, une brillante matinée.
+
+--Et quand tu as rencontré cette figure, le soleil
+brillait?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Bon, bon, reprit-il; à demain.»
+
+Je suivis le conseil du père Alexis, et je restai au lit
+tout le lendemain. Le soir je descendis au réfectoire à
+l'heure où le chapitre était assemblé, et, me jetant sur
+un plat de viandes fumantes, je le dévorai avidement;
+puis, mettant mes coudes sur la table, au lieu de faire
+attention à la Vie des saints qu'on lisait à haute voix, et
+que j'avais coutume d'écouter avec recueillement, je
+feignis de tomber dans une somnolence brutale. Alors
+les autres novices, qui avaient détourné les yeux avec
+horreur lorsqu'ils m'avaient vu dolent et contrit, se prirent
+à rire de mon abrutissement, et j'entendis les supérieurs
+encourager cette épaisse gaieté par la leur. Je
+continuai cette feinte pendant trois jours, et, comme le
+père Alexis me l'avait prédit, je fus mandé le soir du
+troisième jour dans la chambre du Prieur. Je parus devant
+lui dans une attitude craintive et sans dignité;
+j'affectai des manières gauches, un air lourd, une âme
+appesantie. Je faisais ces choses, non pour me réconcilier
+avec ces hommes que je commençais à mépriser,
+mais pour voir si le père Alexis les avait bien jugés. Je
+pus me convaincre de la justesse de ses paroles en entendant
+le Prieur m'annoncer que la vérité était enfin
+connue, que j'avais été injustement accusé d'une faute
+qu'un novice venait de confesser.
+
+Le Prieur devait, disait-il, à la contrition du coupable
+et à l'esprit de charité, de me taire son nom et la nature
+de sa faute; mais il m'exhortait à reprendre ma place à
+l'église et mes études au noviciat, sans conserver ni
+chagrin ni rancune contre personne. Il ajouta en me
+regardant avec attention:
+
+«Vous avez pourtant droit, mon cher fils, à une réparation
+éclatante ou à un dédommagement agréable pour
+le tort que vous avez souffert. Choisissez, ou de recevoir
+en présence de toute la communauté les excuses de
+ceux des novices qui, par leurs officieux rapports, nous
+ont induits en erreur, ou bien d'être dispensé pendant
+un mois des offices de la nuit.»
+
+Jaloux de poursuivre mon expérience, je choisis la
+dernière offre, et je vis aussitôt le Prieur devenir tout à
+fait bienveillant et familier avec moi. Il m'embrassa, et
+le père trésorier étant entré en cet instant:
+
+«Tout est arrangé, lui dit-il; cet enfant ne demande,
+pour dédommagement du chagrin involontaire que nous
+lui avons fait, autre chose qu'un peu de repos pendant
+un mois; car sa santé a souffert dans cette épreuve. Au
+reste, il accepte humblement les excuses tacites de ses
+accusateurs; et il prend son parti sur tout ceci avec une
+grande douceur et une aimable insouciance.
+
+--À la bonne heure! dit le trésorier avec un gros rire
+et en me frappant la joue avec familiarité; c'est ainsi
+que nous les aimons; c'est de ce bon et paisible caractère
+qu'il nous les faut.»
+
+[Illustration]
+
+Le père me donna un autre conseil, ce fut de
+demander la permission de m'adonner aux sciences, et
+de devenir son élève et le préparateur de ses expériences
+physiques et chimiques.
+
+«On te verra avec plaisir accepter cet emploi, me
+dit-il; parce que la chose qu'on craint le plus ici, c'est
+la ferveur et l'ascétisme. Tout ce qui peut détourner l'intelligence
+de son véritable but et l'appliquer aux choses
+matérielles est encouragé par le Prieur. Il m'a proposé
+cent fois de m'adjoindre un disciple, et, craignant de
+trouver un espion et un traître dans les sujets qu'on
+me présentait, j'ai toujours refusé sous divers prétextes.
+On a voulu une fois me contraindre en ce point; j'ai
+déclaré que je ne m'occuperais plus de science et que
+j'abandonnerais l'observatoire si on ne me laissait vivre
+seul et à ma guise. On a cédé, parce que, d'une part,
+il n'y avait personne pour me remplacer, et que les
+moines mettent une vanité immense à paraître savants et
+à promener les voyageurs dans leurs cabinets et bibliothèques;
+parce que, de l'autre, on sait que je ne manque
+pas d'énergie, et qu'on a mieux aimé se débarrasser de
+cette énergie au profit des spéculations scientifiques,
+qui ne font point de jaloux ici, que d'engager une lutte
+dans laquelle mon âme n'eût jamais plié. Va donc; dis
+que tu as obtenu de moi l'autorisation de faire ta demande.
+Si on hésite, marque de l'humeur, prends un air
+sombre; pendant quelques jours reste sans cesse prosterné
+dans l'église, jeûne, soupire, montre-toi farouche,
+exalté dans la dévotion, et, de peur que tu ne deviennes
+un saint, on cherchera à faire de toi un savant.»
+
+Je trouvai le Prieur encore mieux disposé à accueillir
+ma demande que le père Alexis ne me l'avait fait espérer.
+Il y eut même dans le regard pénétrant qu'il attacha
+sur moi, en recevant mes remerciements, quelque
+chose d'âcre et de satirique, équivalent à l'action d'un homme
+qui se frotte les mains. Il avait dans l'âme une
+pensée que ni le père Alexis ni moi n'avions pressentie.
+
+Je fus aussitôt dispensé d'une grande partie de mes
+exercices religieux, afin de pouvoir consacrer ce temps
+à l'étude, et on plaça même mon lit dans une petite
+cellule voisine de celle d'Alexis, afin que je pusse me
+livrer avec lui, la nuit, à la contemplation des astres.
+
+[Illustration]
+
+C'est à partir de ce moment que je contractai avec le
+père Alexis une étroite amitié. Chaque jour elle s'accrut
+par la découverte des inépuisables trésors de son âme.
+Il n'a jamais existé sur la terre un cœur plus tendre,
+une sollicitude plus paternelle, une patience plus angélique.
+Il mit à m'instruire un zèle et une persévérance
+au-dessus de toute gratitude. Aussi avec quelle anxiété
+je voyais sa santé se détériorer du plus ou plus! Avec
+quel amour je le soignais jour et nuit, cherchant à lire
+ses moindres désirs dans ses regards éteints! Ma présence
+semblait avoir rendu la vie à son cœur longtemps
+vide d'affection humaine, et, selon son expression, affamé
+de tendresse; l'émulation à son intelligence fatiguée de
+solitude et lasse de se tourmenter sans cesse en face
+d'elle-même. Mais en même temps que son esprit reprenait
+de la vigueur et de l'activité, son corps s'affaiblissait
+de jour en jour. Il ne dormait presque plus, son estomac
+ne digérant plus que des liquides, et ses membres
+étaient tour à tour frappés de paralysie durant des
+jours entiers. Il sentait arriver sa fin avec sérénité, sans
+terreur et sans impatience. Quant à moi, je le voyais
+dépérir avec désespoir, car il m'avait ouvert un monde
+inconnu; mon cœur avide d'amour nageait à l'aise dans
+cette vie de sentiment, de confiance et d'effusion qu'il
+venait de me révéler.
+
+Toutes les pensées qui m'étaient venues d'abord sur
+le dérangement possible de son cerveau s'étaient évanouies.
+Il me sembla désormais que son exaltation mystérieuse
+était l'élan du génie; son langage obscur me
+devenait de plus en plus intelligible, et quand je ne le
+comprenais pas bien, j'en attribuais la faute à mon
+ignorance, et je vivais dans l'espoir d'arriver à le pénétrer
+parfaitement.
+
+Cependant cette félicité n'était pas sans nuages. Il y
+avait comme un ver rongeur au fond de ma conscience
+timorée. Le père Alexis ne me semblait pas croire en
+Dieu selon les lois de l'Église chrétienne. Il y a plus, il
+me semblait parfois qu'il ne servait pas le même Dieu
+que moi. Nous n'étions jamais en dissidence ouverte sur
+aucun point, parce qu'il évitait soigneusement tout rapport
+entre les sujets de nos études scientifiques et les
+enseignement du dogme. Mais il semblait que nous nous
+fissions mutuellement cette concession, lui, de ne pas l'attaquer,
+moi, de ne pas le défendre. Quand par hasard
+je lui soumettais un cas de conscience ou une difficulté
+théologique, il refusait de s'expliquer en disant:
+
+«Ceci n'est pas de mon ressort; vous avez des docteurs
+versés dans ces matières, allez les consulter; moi,
+en fait de culte, je ne m'embarrasse pas dans le labyrinthe
+de la scolastique, je sers mon maître comme je
+l'entends, et ne demande point à un directeur ce que
+je dois admettre ou rejeter: ma conscience est en paix
+avec elle-même, et je suis trop vieux pour aller me
+remettre sur les bancs.»
+
+Son thème favori était de parler _sur la chair et sur
+l'esprit_; mais, quoiqu'il ne se déclarât jamais en dissidence
+avec la foi, il traitait ces matières bien plus en
+philosophe métaphysicien qu'en serviteur zélé de l'Église
+catholique et romaine.
+
+J'avais encore remarqué une chose qui me donnait
+bien à penser. Il avait souvent l'air préoccupé de mon
+instruction scientifique, et alors il me faisait entreprendre
+des expériences chimiques dont j'apercevais moi-même,
+grâce aux enseignements qu'il m'avait déjà donnés, l'insignifiance
+et la grossièreté; puis bientôt il m'interrompait
+au milieu de mes manipulations pour me faire
+chercher dans des livres inconnus des éclaircissements
+qu'il disait précieux. Je lisais à voix haute, en commençant
+à la page qu'il m'indiquait, pendant des heures
+entières. Lui, pendant ce temps, se promenait de long en
+large, levant les yeux au ciel avec enthousiasme, passant
+lentement la main sur son front dépouillé, et
+s'écriant de temps en temps: «_Bon! bon!_» Pour moi,
+j'avais bientôt reconnu que ce n'étaient pas là des articles
+de science sèche et précise, mais bien des pages
+pleines d'une philosophie audacieuse et d'une morale
+inconnue. Je continuais quelque temps par respect pour
+lui, espérant toujours qu'il m'arrêterait; mais voyant qui'il
+me laissait aller, je me mettais à craindre pour ma foi,
+et, posant le livre tout d'un coup, je lui disais:
+
+«Mais, mon père, ne sont-ce pas des hérésies que
+nous lisons là, et croyez-vous qu'il n'y ait rien dans
+ces pages, trop belles peut-être, qui soit contraire à
+notre sainte religion?»
+
+En entendant ces paroles, il s'arrêtait brusquement
+dans sa marche d'un air découragé, me prenait le livre
+des mains, et le jetait sur une table en me disant:
+
+«Je ne sais pas! je ne sais pas, mon enfant; je suis
+une créature malade et bornée; je ne puis juger ces
+choses; je les lis, mais sans dire qu'elles sont bonnes ni
+mauvaises. Je ne sais pas! je ne sais pas! Travaillons!»
+
+Et nous nous remettions tous deux en silence à l'ouvrage,
+sans oser, moi approfondir mes pensées, lui me
+communiquer les siennes.
+
+Ce qui me fâchait le plus, c'était de l'entendre citer
+et invoquer sans cesse les révélations d'un Esprit tout-puissant
+qu'il ne désignait jamais clairement. Il donnait
+à ce nom d'Esprit l'extension la plus vague. Tantôt il
+semblait s'en servir pour qualifier Dieu créateur et inspirateur
+de toutes choses, et tantôt il réduisait les proportions
+de cette essence universelle jusqu'à personnifier
+une sorte de génie familier avec lequel il aurait eu, comme
+Socrate, des communications-cabalistiques. Dans ces
+instants-là, j'étais saisi d'une telle frayeur que je n'osais
+dormir; je me recommandais à mon ange gardien, et je
+murmurais des formules d'exorcisme chaque fois que
+mes yeux appesantis voyaient passer les visions des
+rêves. Mon esprit devenait alors si faible que j'étais tenté
+d'aller encore me confesser au père Hégésippe; si je ne
+le faisais pas c'est que ma tendresse pour Alexis restant
+inaltérable, je craignais de le perdre par mes aveux,
+quelque réserve et quelque prudence que je pusse y
+mettre. Cependant les deux choses qui m'avaient le
+plus inquiété n'avaient plus lieu. Lorsque mon maître
+s'endormait, un livre à la main, la tête penchée dans
+l'attitude d'un homme qui lit, à son réveil il ne se persuadait
+plus avoir lu, et il ne me rapportait plus les sentences
+imaginaires qu'il prétendait avoir trouvées dans
+ce livre. En outre, je ne voyais plus paraître le cahier
+sur les pages immaculées duquel il lisait couramment,
+affectant de se reprendre et de tourner les feuillets
+comme il eût fait d'un véritable livre. Je pouvais attribuer
+ces pratiques bizarres à un affaiblissement passager
+de ses facultés mentales, phase douloureuse de la maladie,
+dont il était sorti et dont il n'avait plus conscience.
+Aussi me gardais-je bien de lui en parler, dans la crainte
+de l'affliger. Si son état physique empirait, du moins son
+cerveau paraissait très-bien rétabli; il pensait et ne
+rêvait plus.
+
+Comme il ne prenait aucun soin de sa santé, il ne
+voulait s'astreindre à aucun régime. Je n'avais plus
+guère d'espérance de le voir se rétablir. Il repoussait
+toutes mes instances, disant que l'arrêt du destin était
+inévitable, et parlant avec une résignation toute chrétienne
+de la fatalité, qu'il semblait concevoir à la manière
+des musulmans. Enfin, un jour, m'étant jeté à ses
+pieds, et l'ayant supplié avec larmes de consulter un
+célèbre médecin qui se trouvait alors dans le pays, je
+le vis céder à mes vœux avec une complaisance mélancolique.
+
+«Tu le veux, me dit-il; mais à quoi bon? que peut un
+homme sur un autre homme? relever quelque peu les
+forces de la matière et y retenir le souffle animal quelques
+jours de plus! L'esprit n'obéit jamais qu'au souffle de
+l'Esprit; et l'Esprit qui règne sur moi ne cédera pas à la
+parole d'un médecin, d'un homme de chair et d'os!
+Quand l'heure marquée sonnera, il faudra restituer
+l'étincelle de mon âme au foyer qui me l'a départie.
+Que feras-tu d'un homme en enfance, d'un vieillard
+idiot, d'un corps sans âme?»
+
+Il consentit néanmoins à recevoir la visite du médecin.
+Celui-ci s'étonna, en le voyant, de trouver un homme
+encore si jeune (le père Alexis n'avait pas plus de soixante
+ans) et d'une constitution si robuste dans un tel état
+d'épuisement. Il jugea que les travaux de l'intelligence
+avaient ruiné ce corps trop négligé, et je me souviens
+qu'il lui dit ces paroles proverbiales qui frappèrent mon
+oreille pour la première fois:
+
+«Mon père, la lame a usé le fourreau.
+
+--Qu'est-ce qu'une misérable gaine de plus ou de
+moins? répondit mon maître en souriant; la lame n'est-elle
+pas indestructible?
+
+--Oui, répondit le docteur; mais elle peut se rouiller
+quand la gaine usée ne la protège plus.
+
+--Qu'importé qu'une lame ébréchée se rouille?
+reprit le père Alexis; elle est déjà hors de service. Il
+faut que le métal soit remis dans la fournaise pour être
+travaillé et employé de nouveau.»
+
+Le docteur voyant que j'étais le seul qui portât un
+sincère intérêt au père Alexis, me prit à part et m'interrogea
+avec détail sur son genre de vie. Quand il sut de
+moi l'excès du travail auquel s'abandonnait mon maître,
+et l'excitation qu'il entretenait dans son cerveau, il dit
+comme se parlant à lui-même:
+
+«Il est évident que le four a trop chauffé; il y a peu
+de ressources; la flamme sublime a tout dévoré; il
+faudra essayer de l'éteindre un peu.»
+
+Il écrivit une ordonnance, et m'engagea à la faire
+exécuter fidèlement, après quoi il demanda à son malade
+la permission de l'embrasser, le peu d'instants qu'il
+avait passés près de lui ayant gagné son cœur. Cette
+marque de sympathie pour mon maître me toucha et
+m'attrista profondément; ce baiser ressemblait à un
+éternel adieu. Le docteur devait repasser dans le pays à
+la fin de la saison où nous venions d'entrer.
+
+Les remèdes qu'il avait prescrits eurent d'abord un
+effet merveilleux. Mon bon maître retrouva l'aisance et
+l'activité de ses membres; son estomac devint plus robuste,
+et il eut plusieurs nuits d'un excellent sommeil.
+Mais je n'eus pas longtemps lieu de me réjouir; car, à
+mesure que son corps se fortifiait, son esprit tombait
+dans la mélancolie. La mélancolie fut suivie de tristesse,
+la tristesse d'engourdissement, l'engourdissement de
+désordre. Puis toutes ces phases se répétèrent alternativement
+dans la même journée, et toutes ses facultés perdirent
+leur équilibre. Je vis reparaître ces somnolences
+durant lesquelles son cerveau travaillait péniblement
+sur des chimères. Je vis reparaître aussi le maudit livre
+blanc qui m'avait tant déplu; et non-seulement il y
+lisait, mais il y traçait chaque jour des caractères imaginaires
+avec une plume qu'il ne songeait point à imbiber
+d'encre. Un profond ennui et une inquiétude secrète
+semblaient miner les ressorts détendus de son âme.
+Pourtant il continuait à me témoigner la même bonté,
+la même tendresse; il essaya, malgré moi, de continuer
+mes leçons; mais il s'assoupissait au bout d'un instant,
+et, s'éveillant en sursaut, il me saisissait le bras en me
+disant:
+
+«Tu l'as pourtant vu, n'est-ce pas? Tu l'as bien vu?
+Ne l'as-tu donc vu qu'une fois?
+
+--Ô mon bon maître! lui disais-je, que ne puis-je
+ramener près de vous cet ami qui vous est si cher! sa
+présence adoucirait votre mal et ranimerait votre âme.»
+
+Mais alors il s'éveillait tout à fait, et me disait:
+
+«Tais-toi, imprudent, tais-toi; de quoi parles-tu là,
+malheureux? Tu veux donc qu'il ne revienne plus, et
+que je meure sans l'avoir revu?»
+
+Je n'osais ajouter un mot; toute curiosité était morte
+en moi. Il n'y avait plus de place que pour la douleur, et
+le sentiment d'une vague épouvante était le seul qui vint
+parfois s'y mêler.
+
+Une nuit, qu'accablé de fatigue je m'étais endormi
+plus tôt et plus profondément que de coutume, je fis
+un songe, je rêvai que je revoyais le bel inconnu dont
+l'absence affligeait tant mon maître. Il s'approchait de
+mon lit, et se penchant vers moi, il me parlait à
+l'oreille:
+
+«Ne dites pas que je suis là, me disait-il; car ce
+vieillard obstiné s'acharnerait à me voir, et je ne veux
+le visiter qu'à l'heure de sa mort.»
+
+Je le suppliai d'aller vers mon maître, lui disant
+qu'il soupirait après sa venue, et que les douleurs de
+son âme étaient dignes de pitié. Je m'éveillais alors et me
+mettais sur mon séant; car j'avais l'esprit frappé de ce
+rêve, et j'avais besoin d'ouvrir les yeux et d'étendre les
+bras pour me convaincre que c'était un fantôme créé par
+le sommeil. Par trois fois ce jeune homme m'apparut
+dans toute sa douceur et dans toute sa beauté. Sa voix
+résonnait à mon oreille comme les sons éloignés d'une
+lyre, et sa présence répandait un parfum comme celui
+des lis au lever de l'aurore. Par trois fois je le suppliai
+d'aller visiter mon maître, et par trois fois je m'éveillai
+et me convainquis que c'était un songe; mais à la
+troisième, j'entendis de la cellule voisine le père Alexis
+qui m'appelait avec véhémence. Je courus à lui, et, à la
+lueur d'une veilleuse qui brûlait sur la table, je le vis
+assis sur son lit, les yeux brillants, la barbe hérissée, et
+comme hors de lui-même.
+
+«Vous l'avez vu! me dit-il d'une voix forte et rude,
+qui n'avait rien de son timbre ordinaire. Vous l'avez
+vu, et vous ne m'avez pas averti! il vous a parlé, et
+vous ne m'avez pas appelé! il vous a quitté, et vous
+ne l'avez pas envoyé vers moi! Malheureux! serpent
+réchauffé dans mon sein! vous m'avez enlevé mon
+ami, et mon hôte est devenu le vôtre; vipère! vous
+m'avez trahi, vous m'avez dépouillé, vous me donnez
+la mort!»
+
+Il se jeta en arrière sur son chevet, et resta privé de
+sentiment pendant plusieurs minutes. Je crus qu'il venait
+d'expirer; je frottai ses tempes glacées avec l'essence
+qu'il avait coutume d'employer lorsqu'il était
+menacé de défaillance. Je réchauffai ses pieds avec ma
+robe, et ses mains avec mon haleine. Je ne percevais
+plus le bruit de la sienne, et ses doigts étaient raidis par
+un froid mortel. Je commençais à me désespérer, lorsqu'il
+revint à lui, et, se soulevant doucement, il appuya
+sa tête sur mon épaule:
+
+«Angel, que fais-tu près de moi à cette heure? me
+dit-il avec, une douceur ineffable. Suis-je donc plus malade
+que de coutume! Mon pauvre enfant, je suis cause
+de tes soucis et de tes fatigues.»
+
+Je ne voulus pas lui dire ce qui s'était passé, et
+encore moins lui demander compte de l'incroyable
+coïncidence de sa vision avec la mienne; j'eusse craint
+de réveiller son délire. Il semblait n'en avoir pas gardé
+le moindre souvenir, et il exigea que je retournasse à
+mon lit. J'obéis, mais je restai attentif à tous ses mouvements;
+il me sembla qu'il dormait, et que sa respiration
+était gênée; son oppression augmentait et diminuait
+comme le bruit lointain de la mer. Enfin il me
+parut soulagé, et je succombai au sommeil; mais, au
+bout de peu d'instants, je fus réveillé de nouveau par
+le son d'une voix puissante qui ne ressemblait point à la
+sienne.
+
+«Non, tu ne m'as jamais connu, jamais compris,
+disait cette voix sévère; je suis venu vers toi cent fois
+et tu n'as pas osé m'appartenir une seule; mais que
+peut-on attendre d'un moine, sinon l'incertitude, la
+couardise et le sophisme?
+
+«--Mais je t'ai aimé! répondit la voix plaintive et
+affaiblie du père Alexis. Tu le sais, je t'ai imploré, je
+t'ai poursuivi; j'ai employé toutes les puissances de
+mon être à pénétrer le sens de tes paraboles, je t'ai
+invoqué à genoux; j'ai délaissé le culte des Hébreux;
+j'ai laissé le dieu des Juifs et des gentils se tordre douloureusement
+sur son gibet sanglant, sans lui accorder
+une larme, sans lui adresser une prière.
+
+«--Et qui te l'avait commandé ainsi? reprit la voix.
+Moine ignorant, philosophe sans entrailles! martyr sans
+enthousiasme et sans foi! t'ai-je jamais prescrit de mépriser
+le Nazaréen?
+
+«--Non, tu n'as jamais daigné te prononcer sur aucune
+chose, et tu n'as pas voulu faire voir la lumière à
+celui qui pour toi aurait passé par toutes les idolâtries.
+Tu le sais! tu le sais! si tu l'avais voulu, j'aurais déchiré
+le froc et ceint le glaive. J'aurais fait retentir ma
+parole et prêché ton Évangile aux quatre coins de la
+terre; j'y aurais porté le fer et la flamme; j'aurais bouleversé
+la face des nations et imposé ton culte aux humains
+du sud au septentrion, du couchant à l'aurore.
+J'avais la volonté, j'avais la puissance; tu n'avais qu'à
+dire: «Marche!» à mettre le flambeau dans ma main et
+marcher devant moi comme une étoile; j'aurais en ton
+nom, enchaîné les mers et transporté les montagnes. Que
+ne l'as-tu voulu! tu aurais des autels, et j'aurais vécu!
+tu serais un dieu, et je serais ton prophète.
+
+«--Oui, oui, dit la voix inconnue, tu avais l'orgueil
+et l'ambition en partage; et, si je t'avais encouragé, tu
+aurais consenti à être dieu toi-même.
+
+«--Ô maître! ne me méprise pas, ne me tourne pas
+en dérision! J'avais ces instincts et je les ai refoulés. Tu
+as blâmé mes vœux téméraires, mon audace insensée, et
+je t'ai sacrifié tous mes rêves. Tu m'as dit que la violence
+ne gouvernait pas les siècles, et que l'Esprit n'habitait
+pas dans la vapeur du sang et dans le tumulte des armées.
+Tu m'as dit qu'il fallait le chercher dans l'ombre, dans
+la solitude, dans le silence et le recueillement. Tu m'as
+dit qu'on le trouvait dans l'étude, dans le renoncement,
+dans une vie humble et cachée, dans les veilles, dans la
+méditation, dans l'incessante inspiration de l'Âme. Tu
+m'as dit de le chercher dans les entrailles de la terre,
+dans la poussière des livres, dans les vers du sépulcre;
+et je l'ai cherché où tu m'avais dit, et pourtant je ne l'ai
+pas trouvé, et je vais mourir dans l'horreur du doute et
+dans l'épouvante du néant!...
+
+«--Tais-toi, lâche blasphémateur! reprit la voix tonnante;
+c'est ta soif de gloire qui cause tes regrets, c'est
+ton orgueil qui te pousse au désespoir. Vermisseau superbe,
+qui ne peux te soumettre à descendre dans la tombe
+sans avoir pénétré le secret de la toute-puissance! Mais
+qu'importe à l'inexorable passé, à l'innumérable avenir
+des êtres, qu'un moine de plus ou de moins ait vécu dans
+l'imposture et soit mort dans l'ignorance? L'intelligence
+universelle périra-t-elle parce qu'un bénédictin a ergoté
+contre elle? La puissance infinie sera-t-elle détrônée
+parce qu'un moine astronome n'a pu la mesurer avec son
+compas et ses lunettes?»
+
+Un rire impitoyable fit retentir la cellule du père Alexis,
+et la voix de mon maître y répondit par un lamentable
+sanglot. J'avais écouté ce dialogue avec une affreuse angoisse.
+Debout près de la porte entrouverte, les pieds nus
+sur le carreau, retenant mon haleine, j'avais essayé de
+voir l'hôte inconnu de cette veillée sinistre; mais la
+lampe s'était éteinte, et mes yeux, troublés par la peur, ne
+pouvaient percer les ténèbres. La douleur de mon maître
+ranima mon courage; j'entrai dans sa cellule, je rallumai
+la lampe avec du phosphore, et je m'approchai de son
+lit. Il n'y avait personne autre que lui et moi dans la
+chambre; aucun bruit, aucun désordre ne trahissait le
+départ précipité de son interlocuteur. Je surmontai mon
+effroi pour m'occuper de mon maître, dont le désespoir
+me déchirait. Assis sur son traversin, le corps plié en
+deux comme si une main formidable eut brisé ses reins,
+il cachait sa face dans ses genoux convulsifs, ses dents
+claquaient dans sa bouche, et des torrents de larmes
+ruisselaient sur sa barbe grise. Je me jetai à genoux près
+de lui, je mêlai mes pleurs aux siens, je lui prodiguai de
+filiales caresses. Il s'abandonna quelques instants à cette
+effusion sympathique, et s'écria plusieurs fois en se jetant
+dans mon sein:
+
+«Mourir! mourir désespéré! mourir sans avoir vécu,
+et ne pas savoir si l'on meurt pour revivre?
+
+--Mon père, mon maître bien-aimé, lui dis-je, je ne
+sais quelles désolantes visions troublent votre sommeil
+et le mien. Je ne sais quel fantôme est entré ici cette
+nuit pour nous tenter et nous menacer; mais que ce soit
+un ministre du Dieu vivant qui vient nous inspirer une
+terreur salutaire, ou que ce soit un esprit de ténèbres
+qui vient pour nous damner en nous faisant désespérer
+de la bonté de Dieu, faites cesser ces choses surnaturelles
+en rentrant dans le giron de la sainte Église. Exorcisez
+les démons qui vous assiègent, ou rendez-vous favorables
+les anges qui vous visitent en recevant les sacrements,
+et en me permettant de vous dire les prières de notre
+sainte liturgie...
+
+--Laisse-moi, laisse-moi, mon cher Angel, dit-il en
+me repoussant avec douceur, ne fatigue pas mon cerveau
+par des discours puérils. Laisse-moi seul, ne trouble plus
+ton sommeil et le mien par de vaines frayeurs. Tout ceci
+est un rêve, et je me sens tout à fait bien maintenant;
+les larmes m'ont soulagé, les larmes sont une pluie bienfaisante
+après l'orage. Que rien de ce que je puis dire
+dans mon sommeil ne t'étonne. Aux approches de la mort,
+l'âme, dans ses efforts pour briser les liens de la matière,
+tombe dans d'étranges détresses; mais l'Esprit la relève
+et l'assiste, dit-on, au moment solennel.»
+
+Dans la matinée, je reçus ordre de me rendre auprès
+du Prieur. Je descendis à sa chambre; on me dit qu'il
+était occupé et que j'eusse à l'attendre dans la salle du
+chapitre, qui y était contiguë. J'entrai dans cette salle
+et j'en fis le tour; c'était la seconde fois, je crois, que
+j'y pénétrais, et je n'avais jamais eu le loisir d'en contempler
+l'architecture, qui était grande et sévère. Au
+reste, je n'y pouvais faire en cet instant même qu'une
+médiocre attention; j'étais accablé des émotions de la
+nuit, troublé et épouvanté dans ma conscience, affligé,
+par-dessus tout, des douleurs physiques et morales de
+mon cher maître. En outre, l'entretien auquel m'appelait
+le Prieur ne laissait pas de m'inquiéter; car j'avais
+singulièrement négligé mes devoirs religieux depuis que
+j'étais le disciple d'Alexis, et je m'en faisais de sérieux
+reproches.
+
+Cependant, tout en promenant mes regards mélancoliques
+autour de moi pour me distraire de ces tristesses
+et me fortifier contre ces appréhensions, je fus frappé
+de la belle ordonnance de cette antique salle, cintrée
+avec une force et une hardiesse inconnues de nos modernes
+architectes. Des pendentifs accolés à la muraille
+donnaient naissance aux rinceaux de pierre qui s'entrecroisaient
+en arceaux à la voûte, et au-dessous de chacun
+de ces pendentifs était suspendu le portrait d'un
+dignitaire ou d'un personnage illustre de l'ordre. C'étaient
+tous de beaux tableaux, richement encadrés, et cette
+longue galerie de graves personnages vêtus de noir avait
+quelque chose d'imposant et de funéraire. On était aux
+derniers beaux jours de l'automne. Le soleil, entrant par
+les hautes croisées, projetait de grands rayons d'or pâle
+sur les traits austères de ces morts respectables, et donnait
+un reste d'éclat aux dorures massives des cadres
+noircis par le temps. Un silence profond régnait dans les
+cours et dans les jardins; les voûtes me renvoyaient
+l'écho de mes pas.
+
+Tout d'un coup il me sembla entendre d'autres pas
+derrière les miens, et ces pas avaient quelque chose de
+si ferme et de si solennel que je crus que c'était le
+Prieur. Je me retournai pour le saluer; mais je ne vis
+personne et je pensai m'être trompé. Je recommençai à
+marcher, et j'entendis ces pas une seconde fois, et une
+troisième, quoique je fusse absolument seul dans la salle.
+Alors les terreurs qui m'avaient déjà assailli recommencèrent,
+je songeai à m'enfuir; mais forcé d'attendre le
+Prieur, j'essayai de surmonter ma faiblesse et d'attribuer
+ces rêveries à l'accablement de mon corps et de mon
+esprit. Pour y échapper, je m'assis sur un banc, vis-à-vis
+du tableau qui occupait le milieu parmi tous les
+autres. Il représentait notre patron, le grand saint Benoît.
+J'espérais que la contemplation de cette belle peinture
+chasserait les visions dont j'étais obsédé, lorsqu'il
+me sembla reconnaître, dans la tête pâle et douloureusement
+extatique du saint, les traits de l'inconnu que
+j'avais rencontré un matin au seuil de l'église. Je me
+levai, je me rassis, je m'approchai, je me reculai, et plus
+je regardai, plus je me convainquis que c'étaient les
+mêmes traits et la même expression; seulement la chevelure
+du saint était rejetée en désordre derrière sa tête,
+son front était un peu dégarni, et ses traits annonçaient
+un âge plus mûr. Le costume ne consistait qu'en une
+robe noire qui laissait voir ses pieds nus. La découverte
+de cette ressemblance me causa un transport de joie.
+J'eus un instant l'orgueil de croire que notre saint patron
+m'était apparu, et que son esprit veillait sur moi. En
+même temps je songeai avec bonheur que le père Alexis
+était dans la bonne voie, et qu'il était un saint lui-même,
+puisque le bienheureux était en commerce avec lui, et
+venait l'assister tantôt de salutaires reproches, et tantôt,
+sans doute, de tendres encouragements.
+
+Je m'avançai pour m'agenouiller devant cette image
+sacrée; mais il me sembla encore qu'on me suivait pas
+à pas, et je me retournai encore sans voir personne. En
+ce moment mes yeux se portèrent sur le tableau qui
+faisait face à celui de saint Benoît; et quelle fut ma surprise
+en retrouvant les mêmes traits avec une expression
+douce et grave, et la belle chevelure ondoyante que
+j'avais cru voir en réalité! Ce personnage était bien plus
+identique que l'autre avec ma vision. Il était debout et
+dans l'attitude où il m'était apparu. Il portait exactement
+le même costume, le même manteau, la même ceinture,
+les mêmes bottines. Ses grands yeux bleus, un peu enfoncés
+sous l'arcade régulière de ses sourcils, s'abaissaient
+doucement avec une expression méditative et pénétrante.
+La peinture était si belle qu'elle me sembla
+être sortie du même pinceau que le saint Benoît, et le
+personnage était si beau lui-même que toutes mes méfiances
+à cet égard firent place à une joie extrême de le
+revoir, ne fût-ce qu'en effigie. Il était représenté un livre
+à la main, et beaucoup de livres étaient épars à ses pieds.
+Il paraissait fouler ceux-là avec indifférence et mépris,
+tandis qu'il élevait l'autre dans la main, et semblait dire
+ce qui était écrit en effet sur la couverture de ce livre:
+_Hic est veritas_!
+
+Comme je le contemplais avec ravissement, me disant
+que ce ne pouvait être qu'un homme vénérable, puisque
+son image décorait cette salle, la porte du fond s'ouvrit,
+et le père trésorier, qui était un bonhomme assez volontiers
+bavard, vint causer avec moi en attendant l'arrivée
+du Prieur.
+
+«Vous me paraissez charmé de la vue de ces tableaux,
+me dit-il. Notre saint Benoît est un superbe morceau, à
+ce qu'on assure. Quelques auteurs l'ont pris pour un
+Van Dyck; mais Van Dyck était mort quand cette toile a
+été peinte. C'est l'ouvrage d'un de ses élèves, qui continuait
+admirablement sa manière. Il n'y a pas à se tromper
+sur les dates; car lorsque Pierre Hébronius vint ici,
+vers l'an 1690, Van Dyck n'était plus; et, comme vous
+avez dû le remarquer, c'est la tête de Pierre Hébronius,
+alors âgé d'un peu plus de trente ans, qui a servi de modèle
+au peintre de saint Benoît.
+
+--Et qui donc était ce Pierre Hébronius? demandai-je.
+
+--Eh! mais, reprit le moine en me montrant le portrait
+de mon ami inconnu, c'est celui que l'on connaît ici
+sous le nom de l'abbé Spiridion, le vénérable fondateur
+de notre communauté. C'était, comme vous voyez, un
+des plus beaux hommes de son temps, et le peintre ne
+pouvait pas trouver une plus belle tête de saint.
+
+--Et il est mort? m'écriai-je, sans songer à ce que je
+disais.
+
+--Vers l'an 1698, répondit le trésorier, il y a près
+d'un siècle. Vous voyez que le peintre l'a représenté
+tenant en main un livre et en foulant plusieurs autres
+sous les pieds. Celui qu'il tient est, dit-on, le quatrième
+écrit de Bossuet contre les protestants, les autres sont
+les livres exécrables de Luther et de ses adeptes. Cette
+action faisait allusion à la conversion récente de Pierre
+Hébronius, et marquait son passage à la vraie foi, qu'il
+a servie avec éclat depuis en embrassant la vie religieuse
+et en consacrant ses biens à l'édification de cette sainte
+maison.
+
+--J'ai ouï dire en effet, repris-je, que ce fondateur
+fut un homme de grand mérite, qu'il vécut et mourut en
+odeur de sainteté.»
+
+Le trésorier secoua la tête en souriant.
+
+«Il est facile de bien vivre, dit-il; plus facile que de
+bien mourir! Il n'est pas bon de tant cultiver la science
+dans le cloître. L'esprit s'exalte, l'orgueil s'empare souvent
+des meilleures têtes, et l'ennui fait aussi qu'on se
+lasse de croire toujours aux mêmes vérités. On veut en
+découvrir de nouvelles; on s'égare. Le démon fait son
+profit de cela et vous suscite parfois, sous les formes
+d'une belle philosophie et sous les apparences d'une céleste
+inspiration, de monstrueuses erreurs, bien malaisées
+à abjurer quand l'heure de rendre compte vous surprend.
+J'ai ouï dire tout bas, par des gens bien informés, que
+l'abbé Spiridion, sur la fin de sa carrière, quoique menant
+une vie austère et sainte, ayant lu beaucoup de
+mauvais livres, sous prétexte de les réfuter à loisir, s'était
+laissé infecter peu à peu, et à son insu, par le poison de
+l'erreur. Il conserva toujours l'extérieur d'un bon religieux;
+mais il parait que secrètement il était tombé dans
+des hérésies plus monstrueuses encore que celles de sa
+jeunesse. Les livres abominables du juif Spinosa et les
+infernales doctrines des philosophes de cette école
+l'avaient rendu panthéiste, c'est-à-dire athée. Mon cher
+fils, oh! que l'amour de la science, et qui n'est qu'une
+vaine curiosité, ne vous entraîne jamais à de telles chutes!
+On prétend que, dans ses dernières années, Hébronius
+avait écrit des abominations sans nombre. Heureusement
+il se repentit à son lit de mort, et les brûla de sa
+propre main, afin que le poison n'infectât pas, par la
+suite, les esprits simples qui les liraient. Il est mort en
+paix avec le Seigneur, en apparence; mais ceux qui
+n'avaient vu que sa vie extérieure, et qui le regardaient
+comme un saint, furent étonnés de ce qu'il ne fît point
+de miracles pour eux sur son tombeau. Les esprits droits
+qui avaient appris à le mieux juger, s'abstinrent toujours
+de dire leurs craintes sur son sort dans l'autre vie. Quelques-uns
+pensèrent même qu'il avait été jusqu'à se livrer
+à des pratiques de sorcellerie, et que le diable paru
+auprès de lui lorsqu'il expira. Mais ce sont des choses
+dont il est impossible de s'assurer pleinement, et dont il
+est imprudent, dangereux peut-être, de parler. Paix soit
+donc à sa mémoire! Son portrait est resté ici pour marquer
+que Dieu peut bien lui avoir tout pardonné en
+considération de ses grandes aumônes et de la fondation
+de ce monastère.»
+
+Nous fûmes interrompus par l'arrivée du Prieur. Le
+trésorier s'inclina jusque terre, les bras croisés sur la
+poitrine, et nous laissa ensemble.
+
+Alors le Prieur, me toisant de la tête aux pieds et me
+parlant avec sécheresse, me demanda compte des longues
+veilles du père Alexis et du bruit de voix qu'on entendait
+partir chaque nuit de sa cellule. J'essayai d'expliquer ces
+faits par l'état de maladie de mon maître; mais le Prieur
+me dit qu'une personne digne de foi, en allant avant le
+jour remonter l'horloge de l'église, avait entendu dans
+nos cellules un grand bruit de voix, des menaces, des
+cris et des imprécations.
+
+«J'espère, ajouta le Prieur, que vous me répondrez
+avec sincérité et simplicité; car il y a grâce pour toutes
+les fautes quand le coupable se confesse et se repent;
+mais, si vous n'éclaircissez pas mes doutes d'une manière
+satisfaisante, les plus rudes châtiments vous y
+contraindront.
+
+--Mon révérend père, répondis-je, je ne sais quels
+soupçons peuvent peser sur moi en de telles circonstances.
+Il est vrai que le père Alexis a parlé à voix
+haute toute la nuit et avec assez de véhémence; car il
+avait le délire. Quant à moi, j'ai pleuré, tant sa souffrance
+me faisait de peine; et, dans les instants où il
+revenait à lui-même, il murmurait à Dieu de ferventes
+prières. J'unissais ma voix à la sienne et mon cœur au
+sien.
+
+--Cette explication ne manque pas d'habileté, reprit
+le Prieur d'un ton méprisant; mais comment expliquerez-vous
+la grande lueur qui tout d'un coup a éclairé vos cellules
+et le dôme entier, et la flamme qui est sortie par le
+faîte et qui s'est répandue dans les airs, accompagnée
+d'une horrible odeur de soufre?
+
+--Je ne comprendrais pas, mon révérend père, répondis-je,
+qu'il y eût plus de mal à me servir de phosphore
+et de soufre pour allumer une lampe qu'il n'y en
+a, selon moi, à veiller un malade pendant la nuit et à
+prier auprès de son lit. Il est possible que je me sois
+servi imprudemment de cette composition, et que, dans
+mon empressement, j'aie laissé ouvert le flacon, dont
+l'odeur désagréable a pu se répandre dans la maison;
+mais j'ose affirmer que cette odeur n'a rien de dangereux,
+et qu'en aucun cas le phosphore ne pourrait causer un
+incendie. Je supplie donc Votre Révérence de me pardonner
+si j'ai manqué de prudence, et de n'en imputer
+la faute qu'à moi seul.»
+
+Le Prieur fixa longtemps sur moi un regard inquisiteur,
+comme s'il eût voulu voir jusqu'où irait mon
+impudence; puis, levant les yeux au ciel dans un transport
+d'indignation, il sortit sans me dire une seule
+parole.
+
+Resté seul et frappé d'épouvante, non à cause de moi,
+mais à cause de l'orage que je voyais s'amasser sur la
+tête d'Alexis, je regardai involontairement le portrait
+d'Hébronius, et je joignis les mains, emporté par un
+mouvement irrésistible de confiance et d'espoir. Le soleil
+frappait en cet instant le visage du fondateur, et il me
+sembla voir sa tête se détacher du fond, puis sa main et
+tout son corps quitter le cadre et se pencher en avant.
+Le mouvement fit ondoyer légèrement la chevelure, les
+yeux s'animèrent et attachèrent sur moi un regard vivant.
+Alors je fus pris d'une palpitation si violente que mon
+sang bourdonna dans mes oreilles, ma vue se troubla;
+et, sentant défaillir mon courage, je m'éloignai précipitamment.
+
+Je me retirai fort triste et fort inquiet. Soit que la
+haine et la calomnie eussent envenimé des faits qui restaient
+pour moi à l'état de problème, soit que je fusse,
+ainsi que le père Alexis, en butte aux attaques du malin
+esprit, et qu'il se fût passé aux yeux d'un témoin véridique
+quelque chose de plus que ce que j'avais aperçu,
+je prévoyais que mon infortuné maître allait être accablé
+de persécutions, et que ses derniers instants, déjà si
+douloureux, seraient abreuvés d'amertume. J'eusse voulu
+lui cacher ce qui venait de se passer entre le Prieur et
+moi; mais le seul moyen de détourner les châtiments
+qu'on lui préparait sans doute, c'était de l'engager à se
+réconcilier avec l'esprit de l'Église.
+
+Il écouta mon récit et mes supplications avec indifférence,
+et quand j'eus fini de parler:
+
+«Sois en paix, me dit-il; l'Esprit est avec nous, et
+rien ne nous arrivera de la part des hommes de chair.
+L'Esprit est rude, il est sévère, il est irrité; mais il est
+pour nous. Et quand même nous serions livrés aux châtiments,
+quand même on plongerait ton corps délicat et
+mon vieux corps agonisant dans les humides ténèbres
+d'un cachot, l'Esprit monterait vers nous des entrailles
+de la terre, comme il descend sur nous à cette heure
+des rayons d'or du soleil. Ne crains pas, mon fils; là
+où est l'Esprit, là aussi sont la lumière, la chaleur et la
+vie.»
+
+Je voulus lui parler encore; il me fit signe avec douceur
+de ne pas le troubler; et, s'asseyant dans son fauteuil,
+il tomba dans une contemplation intérieure durant
+laquelle son front chauve et ses yeux abaissés vers la
+terre offrirent l'image de la plus auguste sérénité. Il y
+avait en lui, à coup sur, une vertu inconnue qui subjuguait
+toutes mes répugnances et dominait toutes mes
+craintes. Je l'aimais plus qu'un fils n'a jamais aimé son
+père. Ses maux étaient les miens, et, s'il eût été damné,
+malgré mon sincère désir de plaire à Dieu, j'eusse voulu
+partager cette damnation. Jusque-là j'avais été rongé de
+scrupules; mais désormais le sentiment de son danger
+donnait tant de force à ma tendresse que je ne connaissais
+plus l'incertitude. Mon choix était fait entre la voix de
+ma conscience et le cri de son angoisse; ma sollicitude
+prenait un caractère tout humain, je l'avoue. S'il ne peut
+être sauvé dans l'autre vie, me disais-je, qu'il achève du
+moins paisiblement celle-ci; et, si je dois être à jamais
+châtié de ce vœu, la volonté de Dieu soit faite!...
+
+Le soir, comme il s'assoupissait doucement et que
+j'achevais ma prière à côté de son lit, la porte s'ouvrit
+brusquement, et une figure épouvantable vint se placer
+en face de moi. Je demeurai terrifié au point de ne
+pouvoir articuler un son ni faire un mouvement. Mes
+cheveux se dressaient sur ma tête et mes yeux restaient
+attachés sur cette horrible apparition comme ceux de
+l'oiseau fasciné par un serpent. Mon maître ne s'éveillait
+point, et l'odieuse chose était immobile au pied de son
+lit. Je fermai les yeux pour ne plus la voir et pour chercher
+ma raison et ma force au fond de moi-même. Je
+rouvris les yeux, elle était toujours là. Alors je fis un
+grand effort pour crier; et, un râlement sourd sortant de
+ma poitrine, mon maître s'éveilla. Il vit cela devant lui,
+et, au lieu de témoigner de l'horreur ou de l'effroi, il dit
+seulement du ton d'un homme un peu étonné:
+
+«Ah! ah!
+
+--Me voici, car tu m'as appelé, dit le fantôme.
+
+--Mon maître haussa les épaules, et se tournant vers
+moi:
+
+--Tu as peur? me dit-il; tu prends cela pour un
+esprit, pour le diable, n'est-ce pas? Non, non; les esprits
+ne revêtent pas cette forme, et, s'il en était d'aussi sottement
+laids, ils n'auraient pas le pouvoir de se montrer
+aux hommes. La raison humaine est sous la garde de
+l'esprit de sagesse. Ceci n'est point une vision, ajouta-t-il
+en se levant et en s'approchant du fantôme; ceci est un
+homme de chair et d'os. Allons, ôtez ce masque, dit-il
+en saisissant le spectre à la gorge, et ne pensez pas que
+cette crapuleuse mascarade puisse m'épouvanter.»
+
+Alors, secouant ce fantôme avec une main de fer, il le
+fit tomber sur les genoux; et, Alexis lui arrachant son
+masque, je reconnus le frère convers qui m'avait chassé
+de l'église, et qui avait nom Dominique.
+
+«Prends la lampe! me dit Alexis d'une voix forte et
+l'œil étincelant d'une joie ironique. Marche devant moi;
+il faut que j'aie raison de cette abomination. Allons, dépêche-toi!
+obéis! as-tu moins de force et de courage
+qu'un lièvre!»
+
+J'étais encore si bouleversé que ma main tremblait et
+ne pouvait soutenir la lampe.
+
+«Ouvre la porte,» me dit mon maître d'un ton impérieux.
+
+J'obéis; mais, en le voyant traîner, comme un haillon
+sur le pavé, le misérable Dominique, je fus saisi d'horreur;
+car le père Alexis avait, dans l'indignation, des
+instants de violence effrénée, et je crus qu'il allait précipiter
+le prétendu démon par-dessus la rampe du
+dôme.
+
+«Grâce! grâce! mon père, lui dis-je en me mettant
+devant lui. Ne souillez pas vos mains de sang.»
+
+Le père Alexis haussa les épaules et dit:
+«Tu es insensé! Puisque tu ne veux pas marcher
+devant, suis-moi!»
+
+Et, traînant toujours le convers, qui était pourtant un
+homme robuste, mais qui semblait terrassé par une force
+surhumaine, il descendit rapidement l'escalier. Alors je
+repris courage et le suivis. Au bruit que nous faisions,
+plusieurs personnes, qui attendaient sans doute au bas
+de l'escalier le résultat des aveux que le faux démon
+prétendait arracher à mon maître, se montrèrent; mais,
+en voyant une scène si différente de ce qu'elles attendaient,
+elles s'enveloppèrent dans leurs capuchons et
+s'enfuirent dans les ténèbres. Nous eûmes le temps de
+remarquer à leurs robes que c'étaient des frères convers
+et des novices. Aucun des pères ne s'était compromis
+dans cette farce sacrilège, dirigée cependant, comme
+nous le sûmes depuis, par des ordres supérieurs.
+
+Alexis marchait toujours à grands pas, traînant son
+prisonnier. De temps en temps celui-ci faisait des efforts
+pour se dégager de sa main formidable; mais le père,
+s'arrêtant, lui imprimait un mouvement de strangulation,
+et le faisait rouler sur les degrés. Les ongles d'Alexis
+étaient imprégnés de sang, et les yeux du Dominique
+sortaient de leurs orbites. Je les suivais toujours, et ainsi
+nous arrivâmes au bas du grand escalier qui donnait sur
+le cloître. Là était suspendue la grosse cloche que l'on
+ne sonnait qu'à l'agonie des religieux, et que l'on appelait
+l'_articulo mortis_. Tenant toujours d'une main son
+démon terrassé, Alexis se mit à sonner de l'autre avec une
+telle vigueur que tout le monastère en fut ébranlé. Bientôt
+nous entendîmes ouvrir précipitamment les portes
+des cellules, et tous les escaliers se remplirent de bruit.
+Les moines, les novices, les serviteurs, toute la maison
+accourait, et bientôt le cloître fut plein de monde. Toutes
+ces figures effarées et en désordre, éclairées seulement
+par la lueur tremblante de ma lampe, offraient l'aspect
+des habitants de la vallée de Josaphat s'éveillant du sommeil
+de la mort au son de la trompette du jugement. Le
+père sonnait toujours, et en vain on l'accablait de questions,
+en vain on voulait arracher de ses mains le malheureux
+Dominique: il était animé d'une force surnaturelle;
+il faisait face à cette foule, et la dominant du bruit
+de son tocsin et de sa voix de tonnerre:
+
+«Il me manque quelqu'un, disait-il; quand il sera
+ici, je parlerai, je me soumettrai, mais je ne cesserai de
+sonner qu'il ne soit descendu comme les autres.»
+
+Enfin le Prieur parut le dernier, et le père Alexis
+cessa d'agiter la cloche. Il était si fort et si beau en cet
+instant, debout, les yeux étincelants, l'air victorieux, et
+tenant sous ses pieds cette figure de monstre, qu'on l'eût
+pris pour l'archange Michel terrassant le démon. Tout le
+monde le regardait immobile; pas un souffle ne s'entendait
+sous la profonde voûte du cloître. Alors le vieillard,
+élevant la voix au milieu de ce silence funèbre, dit en
+s'adressant au Prieur:
+
+«Mon père, voyez ce qui se passe! Pendant que
+j'agonise sur mon lit, des hommes de cette sainte maison,
+et qui s'appellent mes frères, viennent assiéger mon
+dernier soupir d'une lâche curiosité et d'une supercherie
+infâme. Ils envoient dans ma cellule celui-ci, ce Dominique!
+(Et en disant cela il élevait assez haut la tête du
+convers pour que toute l'assemblée fût bien à même de
+le reconnaître.) Ils l'envoient, affublé d'un déguisement
+hideux, se placer à mon chevet et crier à mon oreille
+d'une voix furieuse pour me réveiller en sursaut de mon
+sommeil, de mon dernier sommeil peut-être! Qu'espéraient-ils?
+m'épouvanter, glacer par une apparition terrifiante
+mon esprit qu'ils supposaient abattu, et arracher
+à mon délire de honteuses paroles et d'horribles secrets?
+Quelle est cette nouvelle et incroyable persécution, mon
+père, et depuis quand n'est-il plus permis au pêcheur
+de passer dans le silence et dans ta paix son heure
+suprême? S'ils eussent eu affaire à un faible d'esprit, et
+qu'ils m'eussent tué par cette vision infernale sans me
+laisser le temps de me reconnaître et d'invoquer le Seigneur,
+sur qui, dites-moi, aurait dû tomber le poids de
+ma damnation? Ô vous tous, hommes de bonne volonté
+qui vous trouvez ici, ce n'est pas pour moi que je parle,
+pour moi qui vais mourir; c'est pour vous qui survivez,
+c'est pour que vous puissiez boire tranquillement le calice
+de votre mort, que je vous dis de demander tous avec
+moi justice à notre père spirituel qui est devant nous, et
+au besoin à l'autre qui est au-dessus de nous. Justice
+donc, mon père! j'attends: faites justice!
+
+Et les hommes de bonne volonté qui étaient là crièrent
+tous ensemble: «Justice! justice!» et les échos
+émus du cloître répétèrent: «Justice!»
+
+Le Prieur assistait à cette scène avec un visage impassible.
+Seulement il me sembla plus pâle qu'à l'ordinaire.
+Il resta quelques instants sans répondre, le sourcil
+légèrement contracté. Enfin il éleva la voix, et dit:
+
+«Mon fils Alexis, pardonne à cet homme.
+
+--Oui, je lui pardonne à condition que vous le punirez,
+mon père, répondit Alexis.
+
+--Mon fils Alexis, reprit le Prieur, sont-ce là les
+sentiments d'un homme qui se dit prêt à paraître devant
+le tribunal de Dieu? Je vous prie de pardonner à cet
+homme, et de retirer votre main de dessus lui.»
+
+Alexis hésita un instant; mais il sentit que, s'il ne
+réprimait sa colère, ses ennemis allaient triompher. Il
+fit deux pas en avant, et, poussant sa proie aux pieds
+du Prieur sans la lâcher:
+
+«Mon révérend, dit-il en s'inclinant, je pardonne,
+parce que je le dois et parce que vous le voulez; mais
+comme ce n'est pas moi, comme c'est le ciel qui a été
+offensé, comme c'est votre vertu, votre sagesse et votre
+autorité qui ont été outragées, j'amène le coupable à
+vos genoux, et, m'y prosternant avec lui, je supplie
+Votre Révérence de lui faire grâce, et de prier pour que
+la justice éternelle lui pardonne aussi.»
+
+Les ennemis de mon maître avaient espéré que, par
+son emportement et sa résistance, il allait gâter sa
+cause; mais cet acte de soumission déjoua tous leurs
+mauvais desseins, et ceux qui étaient pour lui donnèrent
+à sa conduite de telles marques d'approbation que
+le Prieur fut forcé de prendre son parti, du moins en
+apparence.
+
+«Mon fils Alexis, lui dit-il en le relevant et en l'embrassant,
+je suis touché de votre humilité et de votre
+miséricorde; mais je ne puis pardonner à cet homme
+comme vous lui pardonnez. Votre devoir était d'intercéder
+pour lui, le mien est de le châtier sévèrement, et
+il sera fait ainsi que le veulent la justice céleste et les
+statuts de notre ordre.»
+
+À cet arrêt sévère, un frémissement d'effroi passa de
+proche en proche; car les peines contre le sacrilége
+étaient les plus sévères de toutes, et aucun religieux
+n'en connaissait l'étendue avant de les avoir subies. Il
+était défendu, en outre, de les révéler, sous peine de
+les subir une seconde fois. Les condamnés ne sortaient
+du cachot que dans un état épouvantable de souffrance,
+et plusieurs avaient succombé peu de temps après avoir
+reçu leur grâce. Sans doute, mon maître ne fut pas
+dupe de la sévérité du Prieur, car je vis un sourire
+étrange errer sur ses lèvres: néanmoins sa fierté était
+satisfaite, et alors seulement il lâcha sa proie. Sa main
+était tellement crispée et roidie au collet de son ennemi
+qu'il fut forcé d'employer son autre main pour l'en détacher.
+Dominique tomba évanoui aux pieds du Prieur,
+qui fit un signe, et aussitôt quatre autres convers l'emportèrent
+aux yeux de l'assemblée consternée. Il ne
+reparut jamais dans le couvent. Il fut défendu de jamais
+prononcer ni son nom ni aucune parole qui eût rapport
+à son étrange faute; l'office des morts fut récité pour
+lui sans qu'il nous fut permis de demander ce qu'il était
+devenu; mais par la suite je l'ai revu dehors, gras,
+dispos et allègre, et riant d'un air sournois quand on lui
+rappelait cette aventure.
+
+Mon maître s'appuya sur moi, chancela, pâlit, et
+perdant tout à coup la force miraculeuse qui l'avait soutenu
+jusque-là, il se traîna à grand'peine à son lit; je
+lui lis avaler quelques gouttes d'un cordial, et il me dit:
+
+«Angel, je crois bien que je l'aurais tué si le Prieur
+l'eût protégé.»
+
+Il s'endormit sans ajouter une parole.
+
+Le lendemain le père Alexis s'éveilla assez tard: il
+était calme, mais très-faible; il eut besoin de s'appuyer
+sur moi pour gagner son fauteuil, et il y tomba plutôt
+qu'il ne s'assit, en poussant un soupir. Je ne concevais
+pas que ce corps si débile eût été, la veille, capable de
+si puissants efforts.
+
+«Mon père, lui dis-je en le regardant avec inquiétude,
+est-ce que vous vous trouvez plus mal, et souffrez-vous
+davantage?
+
+--Non, me répondit-il, non, je suis bien.
+
+--Mais vous paraissez profondément absorbé.
+
+--Je réfléchis!
+
+--Vous réfléchissez à tout ce qui s'est passé, mon
+père. Je le conçois; il y a lieu à méditer. Mais vous
+devriez, ce me semble, être plus serein, car il y a aussi
+lieu à se réjouir. Nous avons fini par voir clair au fond
+de cet abîme, et nous savons maintenant que vous n'êtes
+pas réellement assiégé par les mauvais esprits.»
+
+Alexis se mit à sourire d'un air doucement ironique,
+en secouant la tête:
+
+«Tu crois donc encore aux mauvais esprits, mon
+pauvre Angel? me dit-il. Erreur! erreur! Crois-tu aussi,
+comme les physiciens d'autrefois, que la nature a horreur
+du vide? Il n'y a pas plus de mauvais esprits que
+de vide. Que serait donc l'homme, cette créature intelligente,
+ce fils de l'esprit, si les mauvaises passions, les
+vils instincts de la chair, pouvaient venir, sous une forme
+hideuse ou grotesque, assaillir sa veille, ou fatiguer son
+sommeil? Non: tous ces démons, toutes ces créations
+infernales, dont parlent tous les jours les ignorants ou
+les imposteurs, sont de vains fantômes créés par l'imagination
+des uns pour épouvanter celle des autres. L'homme
+fort sent sa propre dignité, rit en lui-même des pitoyables
+inventions avec lesquelles on veut tenter son
+courage, et, sûr de leur impuissance, il s'endort sans
+inquiétude et s'éveille sans crainte.
+
+--Pourtant, lui répondis-je étonné, il s'est passé ici
+même des choses qui doivent me faire penser le contraire.
+L'autre nuit, vous savez; je vous ai entendu vous
+entretenir avec une autre voix plus forte que la vôtre
+qui semblait vous gourmander durement. Vous lui répondiez
+avec l'accent de la crainte et de la douleur; et,
+comme j'étais effrayé de cela, je suis venu dans votre
+chambre pour vous secourir, et je vous ai trouvé seul,
+accablé et pleurant amèrement. Qu'était-ce donc?
+
+--C'était lui.
+
+--Lui! qui, lui?
+
+--Tu le sais bien, puisqu'il était avec toi, puisqu'il
+t'avait appelé par trois fois, comme l'esprit du Seigneur
+appela durant la nuit le jeune Samuel endormi dans le
+temple.
+
+--Comment le savez-vous, mon père?»
+
+Alexis ne sembla pas entendre ma question. Il resta
+quelque temps absorbé, la tête baissée sur la poitrine;
+puis il reprit la parole sans changer de position ni faire
+aucun mouvement:
+
+«Dis-moi, Angel, quand l'as-tu vu? c'était en plein
+jour?
+
+--Oui, mon père, à l'heure de midi. Vous m'avez
+déjà fait cette question.
+
+--Et le soleil brillait?
+
+--Il rayonnait sur sa face.
+
+--Ne l'as-tu vu que cette seule fois?»
+
+J'hésitais à répondre; je craignais d'être dupe d'une
+illusion et de donner par mes propres aberrations de la
+consistance à celles d'Alexis.
+
+«Tu l'as vu une autre fois! s'écria-t-il avec impatience,
+et tu ne me l'as pas dit!
+
+--Mon bon maître, quelle importance voulez-vous
+donner à des apparitions qui ne sont peut-être que l'effet
+d'une ressemblance fortuite ou même de simples jeux
+de la lumière?
+
+--Angel, que voulez-vous dire? Ce que vous voulez
+me cacher m'est révélé par vos réticences mêmes.
+Parlez, il le faut, il y va du repos de mes derniers jours!»
+
+Vaincu par sa persistance, je lui racontai, pour le
+satisfaire, la frayeur que j'avais eue dans la sacristie un
+jour que, me croyant seul et sortant d'un profond évanouissement,
+j'avais entendu murmurer des paroles et
+vu passer une ombre sans pouvoir m'expliquer ensuite
+ces choses d'une manière naturelle.
+
+[Illustration]
+
+«Et quelles étaient ces paroles? dit Alexis.
+
+--Un appel à Dieu en faveur des victimes de l'ignorance
+et de l'imposture.
+
+--Comment appelait-il celui qu'il invoquait? Disait-il:
+Ô Esprit! ou bien disait-il: Ô Jéhovah!
+
+--Il disait: Ô Esprit de sagesse!
+
+--Et comment était faite cette ombre?
+
+--Je ne le sais point. Elle sortit de l'obscurité, et se
+perdit dans le rayon qui tombait de la fenêtre, avant que
+j'eusse eu le temps ou le courage de l'examiner. Mais,
+écoutez, mon bon maître, j'ai toujours pensé que c'était
+vous qui, appuyé contre la fenêtre, et vous parlant à
+vous-même...»
+
+Alexis fit un geste d'incrédulité.
+
+«Pourriez-vous avoir gardé le souvenir du contraire,
+sans cesse errant, à cette époque, dans les jardins, et
+fortement préoccupé comme vous l'êtes toujours?
+
+--Mais tu l'as vu d'autres fois encore? interrompit
+Alexis avec une sorte de violence. Tu ne veux pas me
+dire tout, tu veux que je meure sans léguer mon secret
+à un ami! Réponds à cette question, du moins. Quand
+tu te promenais seul dans les beaux jours, le long des
+allées écartées du jardin, et qu'en proie à de douloureuses
+pensées, tu invoquais une providence amie des
+hommes, n'as-tu pas entendu derrière tes pas d'autres
+pas qui faisaient crier le sable?»
+
+Je tressaillis, et lui dis que ce bruit de pas m'avait
+poursuivi dans la salle du chapitre la veille même.
+
+«Et alors rien ne t'est apparu?»
+
+J'avouai l'effet prodigieux du soleil sur le portrait du
+fondateur. Il serra ses mains l'une dans l'autre avec
+transport, en répétant à plusieurs reprises:
+
+«C'est lui, c'est lui!... Il t'a choisi, il t'a envoyé, il
+veut que je te parle. Eh bien! je vais te parler. Recueille
+tes pensées, et qu'une vaine curiosité n'agite point ton
+âme. Reçois la confidence que je vais te faire, comme les
+fleurs au matin reçoivent avec calme la délicieuse rosée
+du ciel. As-tu jamais entendu parler de _Samuel
+Hébronius_?
+
+--Oui, mon père, s'il est en effet le même que l'abbé
+Spiridion.»
+
+Et je lui rapportai ce que le trésorier m'avait raconté.
+
+[Illustration]
+
+Le père Alexis haussa les épaules avec une expression
+de mépris, et me parla en ces termes:
+
+«Il est d'autres héritages que ceux de la famille, où
+l'on se lègue, selon la chair, les richesses matérielles.
+D'autres parentés plus nobles amènent souvent des héritages
+plus saints. Quand un homme a passé sa vie à
+chercher la vérité par tous les moyens et de tout son
+pouvoir, et qu'à force de soins et d'étude il est arrivé à
+quelques découvertes dans le vaste monde de l'esprit,
+jaloux de ne pas laisser s'enfouir dans la terre le trésor
+qu'il a trouvé, et rentrer dans la nuit le rayon de lumière
+qu'il a entrevu, dès qu'il sent approcher son
+terme, il se hâte de choisir parmi des hommes plus
+jeunes une intelligence sympathique à la sienne, dont il
+puisse faire, avant de mourir, le dépositaire de ses
+pensées et de sa science, afin que l'œuvre sacrée, ininterrompue
+malgré la mort du premier ouvrier, marche,
+s'agrandisse, et, perpétuée de race en race par des successions
+pareilles, parvienne à la fin des temps à son
+entier accomplissement. Et crois bien, mon fils, qu'il
+est besoin, pour entreprendre et continuer de pareils
+travaux, pour faire accepter de pareils legs, d'une
+intelligence généreuse et d'un fort dévoûment, quand on
+sait d'avance qu'on ne connaîtra pas le mot de la grande
+énigme à l'intelligence de laquelle on a pourtant consacré
+sa vie. Pardonne-moi cet orgueil, mon enfant; ce
+sera peut-être la seule récompense que je retirerai de
+toute cette vie de labeur; peut-être sera-ce le seul épi
+que je récolterai dans le rude sillon que j'ai labouré à la
+sueur de mon front. Je suis l'héritier spirituel du père
+Fulgence, comme tu seras le mien, Angel. Le père
+Fulgence était un moine de ce couvent; il avait, dans sa
+jeunesse, connu le fondateur, notre vénéré maître
+Hébronius, ou, comme on l'appelle ici, l'abbé Spiridion.
+Il était alors pour lui ce que tu es pour moi, mon fils; il
+était jeune et bon, inexpérimenté et timide comme toi;
+son maître l'aimait comme je t'aime, et il lui apprit,
+avec une partie de ses secrets, l'histoire de sa vie. C'est
+donc de l'héritier même du maître que je tiens les
+choses que je vais te redire.
+
+«Pierre Hébronius ne s'appelait pas ainsi d'abord.
+Son vrai nom était Samuel. Il était juif, et né dans un
+petit village des environs d'Inspruck. Sa famille, maîtresse
+d'une assez grande fortune, le laissa, dans sa première
+jeunesse, complétement libre de suivre ses inclinations.
+Dès l'enfance il en montra de sérieuses. Il aimait
+à vivre dans la solitude, et passait ses journées et quelquefois
+ses nuits à parcourir les âpres montagnes et les
+étroites vallées de son pays. Souvent il allait s'asseoir
+sur le bord des torrents ou sur les rives des lacs, et il y
+restait longtemps à écouter la voix des ondes, cherchant
+à démêler le sens que la nature cachait dans ces bruits.
+À mesure qu'il avança en âge, son intelligence devint
+plus curieuse et plus grave. Il fallut donc songer à lui
+donner une instruction solide. Ses parents l'envoyèrent
+étudier aux universités d'Allemagne. Il y avait à peine
+un siècle que Luther était mort, et son souvenir et sa
+parole vivaient encore dans l'enthousiasme de ses disciples.
+La nouvelle loi affermissait les conquêtes qu'elle
+avait faites, et semblait s'épanouir dans son triomphe.
+C'était, parmi les réformés, la même ardeur qu'aux
+premiers jours, seulement plus éclairée et plus mesurée.
+Le prosélytisme y régnait encore dans toute sa ferveur,
+et faisait chaque jour de nouveaux adeptes. En entendant
+prêcher une morale et expliquer des dogmes que le
+luthéranisme avait pris dans le catholicisme, Samuel fut
+pénétré d'admiration. Comme c'était un esprit sincère et
+hardi, il compara tout de suite les doctrines qu'on lui
+exposait présentement avec celles dans lesquelles on
+l'avait élevé; et, éclairé par cette comparaison, il reconnut
+tout d'abord l'infériorité du judaïsme. Il se dit qu'une
+religion faite pour un seul peuple à l'exclusion de tous
+les autres, qui ne donnait à l'intelligence ni satisfaction
+dans le présent, ni certitude dans l'avenir, méconnaissait
+les nobles besoins d'amour qui sont dans le cœur de
+l'homme, et n'offrait pour règle de conduite qu'une justice
+barbare; il se dit que cette religion ne pouvait être
+celle des belles âmes et des grands esprits, et que celui-là
+n'était pas le Dieu de vérité qui ne dictait qu'au bruit
+du tonnerre ses changeantes volontés, et n'appelait à
+l'exécution de ses étroites pensées que les esclaves d'une
+terreur grossière. Toujours conséquent avec lui-même,
+Samuel, qui avait dit selon sa pensée, fit ensuite selon
+son dire, et, un an après son arrivée en Allemagne, il
+abjura solennellement le judaïsme pour entrer dans le
+sein de l'église réformée. Comme il ne savait pas faire
+les choses à moitié, il voulut, autant qu'il était en lui,
+dépouiller le vieil homme et se faire une vie toute nouvelle;
+c'est alors qu'il changea son nom de Samuel pour
+celui de Pierre. Quelque temps se passa pendant lequel
+il s'affermit et s'instruisit davantage dans sa nouvelle
+religion. Bientôt il en arriva au point de chercher pour
+elle des objections à réfuter et des adversaires à combattre.
+Comme il était audacieux et entreprenant, il
+s'adressa d'abord aux plus rudes. Bossuet fut le premier
+auteur catholique qu'il se mit à lire. Ce fut avec une
+sorte de dédain qu'il le commença: croyant que dans la
+foi qu'il venait d'embrasser résidait la vérité pure, il
+méprisait toutes les attaques que l'on pouvait tenter
+contre elle, et riait un peu d'avance des arguments irrésistibles
+de l'Aigle de Meaux. Mais son ironique méfiance
+fit bientôt place à l'étonnement, et ensuite à l'admiration.
+Quand il vit avec quelle logique puissante et quelle
+poésie grandiose le prélat français défendait l'église de
+Rome, il se dit que la cause plaidée par un pareil avocat
+en devenait au moins respectable; et, par une transition
+naturelle, il arriva à penser que les grands esprits ne
+pouvaient se dévouer qu'à de grandes choses. Alors il
+étudia le catholicisme avec la même ardeur et la même
+impartialité qu'il avait fait pour le luthéranisme, se
+plaçant vis-à-vis de lui, non pas comme font d'ordinaire
+les sectaires, au point de vue de la controverse et du
+dénigrement, mais à celui de la recherche et de la comparaison.
+Il alla en France s'éclairer auprès des docteurs
+de la religion-mère, comme il avait fait en Allemagne
+pour la réformée. Il vit le grand Arnauld et le second
+Grégoire de Nazianze, Fénelon, et ce même Bossuet.
+Guidé par ces maîtres, dont la vertu lui faisait aimer
+l'intelligence, il pénétra rapidement au fond des mystères
+de la morale et du dogme catholiques. Il y retrouva tout
+ce qui faisait pour lui la grandeur et la beauté du protestantisme,
+le dogme de l'unité et de l'éternité de Dieu
+que les deux religions avaient emprunté au judaïsme, et
+ceux qui semblent en découler naturellement et que pourtant
+celui-ci n'avait pas reconnus, l'immortalité de l'âme,
+le libre arbitre dans cette vie, et dans l'autre la récompense
+pour les bons et la punition pour les méchants.
+Il y retrouva, plus pure peut-être et plus élevée encore,
+cette morale sublime qui prêche aux hommes l'égalité
+entre eux, la fraternité, l'amour, la charité, le dévoûment
+à autrui, le renoncement à soi-même. Le catholicisme
+lui paraissait avoir en outre l'avantage d'une formule
+plus vaste et d'une unité vigoureuse qui manquait
+au luthéranisme. Celui-ci avait, il est vrai, en retour,
+conquis la liberté d'examen, qui est aussi un besoin de
+la nature humaine, et proclamé l'autorité de la raison
+individuelle; mais il avait, par cela même, renoncé au
+principe de l'infaillibilité, qui est la base nécessaire et
+la condition vitale de toute religion révélée, puisqu'on
+ne peut faire vivre une chose qu'en vertu des lois qui
+ont présidé à sa naissance, et qu'on ne peut, par conséquent,
+confirmer et continuer une révélation que par
+une autre. Or, l'infaillibilité n'est autre chose que la révélation
+continuée par Dieu même ou le Verbe dans la
+personne de ses vicaires. Le luthéranisme, qui prétendait
+partager l'origine du catholicisme et s'appuyer à la
+même révélation, avait, en brisant la chaîne traditionnelle
+qui rattachait le christianisme tout entier à cette
+même révélation, sapé de ses propres mains les fondements
+de son édifice. En livrant à la libre discussion la
+continuation de la religion révélée, il avait par là même
+livré aussi son commencement, et attenté ainsi lui-même
+à l'inviolabilité de cette origine qu'il partageait
+avec la secte rivale. Comme l'esprit d'Hébronius se trouvait
+en ce moment plus porté vers la foi que vers la
+critique, et qu'il avait bien moins besoin de discussion
+que de conviction, il se trouva naturellement porté à
+préférer la certitude et l'autorité du catholicisme à la
+liberté et à l'incertitude du protestantisme. Ce sentiment
+se fortifiait encore à l'aspect du caractère sacré d'antiquité
+que le temps avait imprimé au front de la religion-mère.
+Puis la pompe et l'éclat dont s'entourait le culte
+romain semblaient à cet esprit poétique l'expression
+harmonieuse et nécessaire d'une religion révélée par le
+Dieu de la gloire et de la toute-puissance. Enfin, après
+de mûres réflexions, il se reconnut sincèrement et entièrement
+convaincu, et reçut de nouveau le baptême de
+mains de Bossuet. Il ajouta sur les fonts le nom de Spiridion
+à celui de Pierre, en mémoire de ce qu'il avait
+été deux fois éclairé par l'esprit. Résolu dès lors à consacrer
+sa vie tout entière à l'adoration du nouveau Dieu
+qui l'avait appelé à lui et à l'approfondissement de sa
+doctrine, il passa en Italie, et y fit bâtir, à l'aide de la
+grande fortune que lui avait laissée un de ses oncles,
+catholique comme lui, le couvent où nous sommes.
+Fidèle à l'esprit de la loi qui avait créé les communautés
+religieuses, il y rassembla autour de lui les moines les
+mieux famés par leur intelligence et leur vertu, pour se
+livrer avec eux à la recherche de toutes les vérités, et
+travailler à l'agrandissement et à la corroboration de la
+foi par la science. Son entreprise parut d'abord réussir.
+Stimulés par son exemple, ses compagnons se livrèrent
+pendant quelques années avec ardeur à l'étude, à la
+prière et à la méditation. Ils s'étaient placés sous la protection
+de saint Benoît, et avaient adopté les règles de
+son ordre. Quand le moment fut venu pour eux de se
+donner un chef spirituel, ils portèrent unanimement sur
+Hébronius leur choix, qui fut ratifié par le pape. Le
+nouveau Prieur, un instant heureux de la confiance des
+frères qu'il s'était choisis, se remit à ses travaux avec
+plus d'ardeur et d'espérance que jamais. Mais son illusion
+ne fut pas de longue durée. Il ne fut pas longtemps
+à reconnaître qu'il s'était cruellement trompé sur le
+compte des hommes qu'il avait appelés à partager son
+entreprise. Comme il les avait pris parmi les plus pauvres
+religieux de l'Italie, il n'eut pas de peine à en
+obtenir du zèle et du soin pendant les premières années.
+Accoutumés qu'ils étaient à une vie dure et active, ils
+avaient facilement adopté le genre d'existence qu'il leur
+avait donné, et s'étaient conformés volontiers à ses désirs.
+Mais, à mesure qu'ils s'habituèrent à l'opulence,
+ils devinrent moins laborieux, et se laissèrent peu à peu
+aller aux défauts et aux vices dont ils avaient vu autrefois
+l'exemple chez leurs confrères plus riches, et dont
+peut-ètre ils avaient conservé en eux-mêmes le germe.
+La frugalité fit place à l'intempérance, l'activité à la
+paresse, la chanté à l'égoïsme; le jour n'eut plus de
+prières, la nuit plus de veilles; la médisance et la gourmandise
+trônèrent dans le couvent comme deux reines
+impures; l'ignorance et la grossièreté y pénétrèrent à leur
+suite, et firent du temple destiné aux vertus austères et
+aux nobles travaux un réceptacle de honteux plaisirs et
+de lâches oisivetés.
+
+«Hébronius, endormi dans sa confiance et perdu dans
+ses profondes spéculations, ne s'apercevait pas du ravage
+que faisaient autour de lui les misérables instincts
+de la matière. Quand il ouvrit les yeux, il était déjà
+trop tard: n'ayant pas vu la transition par laquelle toutes
+ces âmes vulgaires étaient allées du bien au mal; trop
+éloigné d'elles par la grandeur de sa nature pour pouvoir
+comprendre leurs faiblesses, il se prit pour elles
+d'un immense dédain; et, au lieu de se baisser vers les
+pécheurs avec indulgence et de chercher à les ramener à
+leur vertu première, il s'en détourna avec dégoût, et
+dressa vers le ciel sa tête désormais solitaire. Mais,
+comme l'aigle blessé qui monte au soleil avec le venin
+d'un reptile dans l'aile, il ne put, dans la hauteur de
+son isolement, se débarrasser des révoltantes images
+qui avaient surpris ses yeux. L'idée de la corruption et
+de la bassesse vint se mêler à toutes ses méditations
+théologiques, et s'attacher, comme une lèpre honteuse,
+à l'idée de la religion. Il ne put bientôt plus séparer,
+malgré sa puissance d'abstraction, le catholicisme des
+catholiques. Cela l'amena, sans qu'il s'en aperçût, à le
+considérer sous ses côtés les plus faibles, comme il
+l'avait jadis considéré sous les plus forts, et à en
+rechercher, malgré lui, les possibilités mauvaises. Avec
+le génie investigateur et la puissante faculté d'analyse
+dont il était doué, il ne fut pas longtemps à les trouver;
+mais, comme ces magiciens téméraires qui évoquaient
+des spectres et tremblaient à leur apparition, il s'épouvanta
+lui-même de ses découvertes. Il n'avait plus cette
+fougue de la première jeunesse qui le poussait toujours
+en avant; et il se disait que, cette troisième religion une
+fois détruite, il n'en aurait plus aucune sous laquelle il
+pût s'abriter. Il s'efforça donc de raffermir sa foi, qui
+commençait à chanceler, et pour cela il se mit à relire
+les plus beaux écrits des défenseurs contemporains de
+l'Église. Il revint naturellement à Bossuet; mais il était
+déjà à un autre point de vue, et ce qui lui avait autrefois
+paru concluant et sans réplique lui semblait maintenant
+controversable ou niable en bien des points. Les
+arguments du docteur catholique lui rappelèrent les objections
+des protestants; et la liberté d'examen, qu'il
+avait autrefois dédaignée, rentra victorieusement dans
+son intelligence. Obligé de lutter individuellement contre
+la doctrine infaillible, il cessa de nier l'autorité de la
+raison individuelle. Bientôt, même, il en fit un usage
+plus audacieux que tous ceux qui l'avaient proclamée.
+Il avait hésité au début; mais, une fois son élan pris, il
+ne s'arrêta plus. Il remonta de conséquence en conséquence
+jusqu'à la révélation elle-même, l'attaqua avec
+la même logique que le reste, et força de redescendre
+sur la terre cette religion qui voulait cacher sa tête dans
+les cieux. Lorsqu'il eut livré à la foi cette bataille décisive,
+il continua presque forcément sa marche et poursuivit
+sa victoire; victoire funeste, qui lui coûta bien des
+larmes et bien des insomnies. Après avoir dépouillé de
+sa divinité le père du christianisme, il ne craignit pas
+de demander compte à lui et à ses successeurs de
+l'œuvre humaine qu'ils avaient accomplie. Le compte fut
+sévère. Hébronius alla au fond de toutes les choses. Il
+trouva beaucoup de mal mêlé à beaucoup de bien, et de
+grandes erreurs à de grandes vérités. Le grand champ
+catholique avait porté autant d'ivraie, peut-être, que
+de pur froment. Dans la nature d'esprit d'Hébronius,
+l'idée d'un Dieu pur esprit, tirant de lui-même un monde
+matériel et pouvant le faire rentrer en lui par un anéantissement
+pareil à sa création, lui semblait être le produit
+d'une imagination malade, pressée d'enfanter une
+théologie quelconque; et voici ce qu'il se disait
+souvent:--Organisé comme il l'est, l'homme, qui ne doit pourtant
+juger et croire que d'après ses perceptions, peut-il
+concevoir qu'on fasse de rien quelque chose, et de quelque
+chose rien? Et sur cette base, quel édifice se trouve
+bâti? Que vient faire l'homme sur ce monde matériel
+que le pur esprit a tiré de lui-même? Il a été tiré et
+formé de la matière, puis placé dessus par le Dieu qui
+connaît l'avenir, pour être soumis à des épreuves que ce
+Dieu dispose à son gré et dont il sait d'avance l'issue,
+pour lutter, en un mot, contre un danger auquel il doit
+nécessairement succomber, et expier ensuite une faute
+qu'il n'a pu s'empêcher de commettre.
+
+«Cette pensée des hommes appelés, sans leur consentement,
+à une vie de périls et d'angoisses, suivie
+pour la plupart de souffrances éternelles et inévitables,
+arrachait à l'âme droite d'Hébronius des cris de douleur
+et d'indignation.--Oui, s'écriait-il, oui, chrétiens,
+vous êtes bien les descendants de ces Juifs implacables
+qui, dans les villes conquises, massacraient jusqu'aux
+enfants des femmes et aux petits des brebis; et votre
+Dieu est le fils agrandi de ce Jéhovah féroce qui ne parlait
+jamais à ses adorateurs que de colère et de vengeance!
+
+«Il renonça donc sans retour au christianisme; mais,
+comme il n'avait plus de religion nouvelle à embrasser
+à la place, et que, devenu plus prudent et plus calme,
+il ne voulait pas se faire inutilement accuser encore
+d'inconstance et d'apostasie, il garda toutes les pratiques
+extérieures de ce culte qu'il avait intérieurement
+abjuré. Mais ce n'était pas assez d'avoir quitté l'erreur;
+il aurait encore fallu trouver la vérité. Hébronius avait
+beau tourner les yeux autour de lui, il ne voyait rien
+qui y ressemblât. Alors commença pour lui une suite de
+souffrances inconnues et terribles. Placé face à face avec
+le doute, cet esprit sincère et religieux s'épouvanta de
+son isolement, et se prit à suer l'eau et le sang, comme
+le Christ sur la montagne, à la vue de son calice. Et
+comme il n'avait d'autre but et d'autre désir que la
+vérité, que rien hors elle ne l'intéressait ici-bas, il
+vivait absorbé dans ses douloureuses contemplations;
+ses regards erraient sans cesse dans le vague qui l'entourait
+comme un océan sans bornes, et il voyait l'horizon
+reculer sans cesse devant lui à mesure qu'il voulait le
+saisir. Perdu dans cette immense incertitude, il se sentait
+pris peu à peu de vertige, et se mettait à tourbillonner
+sur lui-même. Puis, fatigué de ses vaines recherches
+et de ses tentatives sans espérance, il retombait
+affaissé, morne et désorganisé, ne vivant plus que par
+la sourde douleur qu'il ressentait sans la comprendre.
+
+«Pourtant il conservait encore assez de force pour ne
+rien laisser voir au dehors de sa misère intérieure. On
+soupçonnait bien, à la pâleur de son front, à sa lente et
+mélancolique démarche, à quelques larmes furtives qui
+glissaient de temps en temps sur ses joues amaigries,
+que son âme était fortement travaillée, mais on ne savait
+par quoi. Le manteau de sa tristesse cachait à tous les
+yeux le secret de sa blessure. Comme il n'avait confié à
+personne la cause de son mal, personne n'aurait pu dire
+s'il venait d'une incrédulité désespérée ou d'une foi trop
+vive que rien sur la terre ne pouvait assouvir. Le doute,
+à cet égard, n'était même guère possible. L'abbé Spiridion
+accomplissait avec une si irréprochable exactitude
+toutes les pratiques extérieures du culte et tous ses devoirs
+visibles de parfait catholique, qu'il ne laissait ni
+prise à ses ennemis ni prétexte à une sensation plausible.
+Tous les moines, dont sa rigide vertu contenait les vices
+et dont ses austères labeurs condamnaient la lâche paresse,
+blessés à la fois dans leur égoïsme et dans leur
+vanité, nourrissaient contre lui une haine implacable,
+et cherchaient avidement les moyens de le perdre;
+mais, ne trouvant pas dans sa conduite l'ombre d'une
+faute, ils étaient forcés de ronger leur frein en silence,
+et se contentaient de le voir souffrir par lui-même.
+Hébronius connaissait le fond de leur pensée, et, tout
+en méprisant leur impuissance, s'indignait de leur méchanceté.
+Aussi, quand, par instants, il sortait de ses
+préoccupations intérieures pour jeter un regard sur la
+vie réelle, il leur faisait rudement porter le poids de
+leur malice. Autant il était doux avec les bons, autant
+il était dur avec les mauvais. Si toutes les faiblesses le
+trouvaient compatissant, et toutes les souffrances sympathique,
+tous les vices le trouvaient sévère, et toutes
+les impostures impitoyable. Il semblait même trouver
+quelque adoucissement à ses maux dans cet exercice
+complet de la justice. Sa grande âme s'exaltait encore
+à l'idée de faire le bien. Il n'avait plus de règle certaine
+ni de loi absolue; mais une sorte de raison instinctive,
+que rien ne pouvait anéantir ni détourner, le guidait
+dans toutes ses actions et le conduisait au juste. Ce
+fut probablement par ce côté qu'il se rattacha à la vie;
+en sentant fermenter ces généreux sentiments, il se dit
+que l'étincelle sacrée n'avait pas cessé de brûler en lui,
+mais seulement de briller; et que Dieu veillait encore
+dans son cœur, bien que caché à son intelligence par
+des voiles impénétrables. Que ce fût cette idée ou une
+autre qui le ranimât, toujours est-il qu'on vit peu à
+peu son front s'éclaircir, et ses yeux, ternis par les
+larmes, reprendre leur ancien éclat. Il se remit avec
+plus d'ardeur que jamais aux travaux qu'il avait abandonnés,
+et commença à mener une vie plus retirée encore
+qu'auparavant. Ses ennemis se réjouirent d'abord, espérant
+que c'était la maladie qui le retenait dans la solitude;
+mais leur erreur ne fut pas de longue durée.
+L'abbé, au lieu de s'affaiblir, reprenait chaque jour de
+nouvelles forces, et semblait se retremper dans les fatigues
+toujours plus grandes qu'il s'imposait. À quelque
+heure de la nuit que l'on regardât à sa fenêtre, on était
+sûr d'y voir de la lumière; et les curieux qui s'approchaient
+de sa porte pour tâcher de connaître l'emploi
+qu'il faisait de son temps, entendaient presque toujours
+dans sa cellule le bruit de feuillets qui se tournaient
+rapidement, ou le cri d'une plume sur le papier, souvent
+des pas mesurés et tranquilles, comme ceux d'un homme
+qui médite. Quelquefois même des paroles inintelligibles
+arrivaient aux oreilles des espions, et des cris confus
+pleins de colère ou d'enthousiasme les clouaient d'étonnement
+à leur place ou les faisaient fuir d'épouvante.
+Les moines, qui n'avaient rien compris à l'abattement
+de l'abbé, ne comprirent rien à son exaltation. Ils se
+mirent à chercher la cause de son bien-être, le but de
+ses travaux, et leurs sottes cervelles n'imaginèrent rien
+de mieux que la magie. La magie! comme si les grands
+hommes pouvaient rapetisser leur intelligence immortelle
+au métier de sorcière, et consacrer toute leur vie à souffler
+dans des fourneaux pour faire apparaître aux enfants
+effrayés des diables à queue de chien avec des pieds de
+bouc! Mais la matière ignorante ne comprend rien à la
+marche de l'esprit, et les hiboux ne connaissent pas les
+chemins par où les aigles vont au soleil.
+
+«Cependant la monacaille n'osa pas dire tout haut
+son opinion, et la calomnie erra honteusement dans
+l'ombre autour du maître, sans oser l'attaquer en face.
+Il trouva, dans la terreur qu'inspiraient à ses imbéciles
+ennemis des machinations imaginaires, une sécurité qu'il
+n'aurait pas trouvée dans la vénération due à son génie
+et à sa vertu. Du mystère profond qui l'entourait, ils
+s'attendaient à voir sortir quelque terrible prodige,
+comme d'un sombre nuage des feux dévorants. C'est
+ainsi qu'il fut donné à Hébronius d'arriver tranquille à
+son heure dernière. Quand il la vit approcher, il fit venir
+Fulgence, pour qui il nourrissait une paternelle affection.
+Il lui dit qu'il l'avait distingué de tous ses autres
+compagnons, à cause de la sincérité de son cœur et de
+son ardent amour du beau et du vrai, qu'il l'avait depuis
+longtemps choisi pour être son héritier spirituel, et que
+l'instant était venu de lui révéler sa pensée. Alors il lui
+raconta l'histoire intime de sa vie. Arrivé à la dernière
+période, il s'arrêta un instant, comme pour méditer,
+avant de prononcer les paroles suprêmes et définitives;
+puis il reprit de la sorte:
+
+«--Mon cher enfant, je t'ai initié à toutes les luttes, à
+tous les doutes, à toutes les croyances de ma vie. Je t'ai
+dit tout ce que j'avais trouvé de bon et de mauvais, de
+vrai et de faux dans toutes les religions que j'ai traversées.
+Je t'en laisse le juge, et remets à ta conscience le
+soin de décider. Si tu penses que j'aie tort, et que le
+catholicisme, où tu as vécu depuis ton enfance, satisfasse
+à la fois ton esprit et ton cœur, ne te laisse pas entraîner
+par mon exemple, et garde ta croyance. On doit rester
+là où l'on est bien. Pour aller d'une foi à une autre il faut
+traverser des abîmes, et je sais trop combien la route est
+pénible pour t'y pousser malgré toi. La sagesse mesure
+aux plantes le terrain et le vent: à la rose elle donne la
+plaine et la brise, au cèdre la montagne et l'ouragan. Il
+est des esprits hardis et curieux qui veulent et cherchent
+avant tout la vérité; il en est d'autres, plus timides et
+plus modestes, qui ne demandent que du repos. Si tu
+me ressemblais, si le premier besoin de ta nature était
+de savoir, je t'ouvrirais sans hésiter ma pensée tout entière.
+Je te ferais boire à la coupe de vérité que j'ai
+remplie de mes larmes, au risque de t'enivrer. Mais il
+n'en est pas ainsi, hélas! Tu es fait pour aimer bien
+plus que pour savoir, et ton cœur est plus fort que ton
+esprit. Tu es attaché au catholicisme, je le crois du
+moins, par des liens de sentiment que tu ne pourrais
+briser sans douleur; et, si tu le faisais, cette vérité,
+pour laquelle tu aurais immolé toutes tes sympathies,
+ne te paierait pas de tes sacrifices. Au lieu de t'exalter,
+elle t'accablerait peut-être. C'est une nourriture trop
+forte pour les poitrines délicates, et qui étouffe quand
+elle ne vivifie pas. Je ne veux donc pas te révéler cette
+doctrine qui fait le triomphe de ma vie et la consolation
+de mon heure dernière, parce qu'elle ferait peut-être
+ton deuil et ton désespoir. Que sait-on des âmes? Pourtant,
+à cause même de ton amour, il est possible que
+le culte du beau te mène au besoin du vrai, et l'heure
+peut sonner où ton esprit sincère aura soif et faim de
+l'absolu. Je ne veux pas alors que tu cries en vain vers
+le ciel, et que tu répandes sur une ignorance incurable
+des larmes inexaucées. Je laisse après moi une essence
+de moi, la meilleure partie de mon intelligence, quelques
+pages, fruit de toute ma vie de méditations et de travaux.
+De toutes les œuvres qu'ont enfantées mes longues
+veilles, c'est la seule que je n'aie pas livrée aux flammes,
+parce que c'était la seule complète. Là je suis tout entier;
+là est la vérité. Or le sage a dit de ne pas enfouir les
+trésors au fond des puits. Il faut donc que cet écrit échappe
+à la brutale stupidité de ces moines. Mais comme il ne
+doit passer qu'en des mains dignes de le toucher et ne
+s'ouvrir qu'à des yeux capables de le comprendre, j'y
+veux mettre une condition qui sera en même temps une
+épreuve. Je veux l'emporter dans la tombe, afin que
+celui de vous qui voudra un jour le lire ait assez de courage
+pour braver de vaines terreurs en l'arrachant à la
+poussière du sépulcre. Ainsi, écoute ma dernière volonté:
+Dès que j'aurai fermé les yeux, place cet écrit sur ma
+poitrine. Je l'ai enfermé moi-même dans un étui de parchemin,
+dont la préparation particulière pourrait le garantir
+de la corruption durant plusieurs siècles. Ne laisse
+personne toucher à mon cadavre; c'est là un triste soin
+qu'on ne se dispute guère et qu'on te laissera volontiers.
+Roule toi-même le linceul autour de mes membres exténués,
+et veille sur ma dépouille d'un œil jaloux, jusqu'à
+ce que je sois descendu dans le sein de la terre avec mon
+trésor; car le temps n'est pas venu où tu pourrais toi-même
+en profiter. Tu n'en adopterais l'esprit que sur la
+foi de ma parole, et cette foi ne suffirait pas à l'épreuve
+d'une lutte chaque jour renouvelée contre toi par le catholicisme.
+Comme chaque génération de l'humanité,
+chaque homme a ses besoins intellectuels, dont la limite
+marque celle de ses investigations et de ses conquêtes.
+Pour lire avec fruit ces lignes que je confie au silence de
+la tombe, il faudra que ton esprit soit arrivé, comme le
+mien, à la nécessité d'une transformation complète. Alors
+seulement tu dépouilleras sans crainte et sans regret le
+vieux vêtement, et tu revêtiras le nouveau avec la certitude
+d'une bonne conscience. Quand ce jour luira pour
+toi, brise sans inquiétude la pierre et le métal, ouvre
+mon cercueil et plonge dans mes entrailles desséchées
+une main ferme et pieuse. Ah! quand viendra cette
+heure, il me semble que mon cœur éteint tressaillera
+comme l'herbe glacée au retour d'un soleil de printemps,
+et que du sein de ses transformations infinies mon esprit
+entrera en commerce immédiat avec le tien: car l'Esprit
+vit à jamais, il est l'éternel producteur et l'éternel aliment
+de l'esprit; il nourrit ce qu'il engendre, et, comme
+chaque destruction alimente une production nouvelle
+dans l'ordre matériel, de même chaque souffle intellectuel
+entretient, par une invisible communion, le souffle
+éveillé par lui dans un sanctuaire nouveau de l'intelligence.
+
+«Ce discours n'éveilla pas dans le sein de Fulgence
+une ardeur plus grande que son maître ne l'avait pressenti;
+Spiridion l'avait bien jugé en lui disant que
+l'heure de la connaissance n'était pas sonnée pour lui.
+Sans doute, des esprits plus hardis et des cerveaux plus
+vastes que celui de Fulgence eussent pu être institués
+dépositaires du secret de l'abbé; à cette époque il s'en
+trouvait encore dans le cloître. Mais, sans doute aussi,
+ces caractères ne lui offraient point une garantie suffisante
+de sincérité et de désintéressement; il devait
+craindre que son trésor ne devint un moyen de puissance
+temporelle ou de gloire mondaine dans les mains
+des ambitieux, peut-être une source d'impiété, une
+cause d'athéisme, sous l'interprétation d'une âme aride
+et d'une intelligence privée d'amour. Il savait que Fulgence
+était, comme dit l'Écriture, _un or très-pur_, et
+que si, le courage lui manquant, il venait à ne point
+profiter du legs sacré, du moins il n'en ferait jamais un
+usage funeste. Quand il vit avec quelle humble résignation
+ce disciple bien-aimé avait écouté ses confidences, il
+s'applaudit de l'avoir laissé à son libre arbitre, et lui
+fit jurer seulement qu'il en mourrait point sans avoir
+fait passer le legs en des mains dignes de le posséder,
+Fulgence le jura.
+
+--Mais, ô mon maître! s'écria-t-il, à quoi connaîtrai-je
+ces mains pures? et si nul ne m'inspire assez de confiance
+pour que je lui transmette votre héritage, du sein
+de la tombe votre voix ne montera-t-elle pas vers moi
+pour tancer mon aveuglement ou ma timidité? Pourrai-je,
+quand la lumière sera éteinte, me diriger seul dans
+les ténèbres?
+
+--Aucune lumière ne s'éteint, répondit l'abbé, et les
+ténèbres de l'entendement sont, pour un esprit généreux
+et sincère, des voiles faciles à déchirer. Rien ne se perd;
+la forme elle-même ne meurt pas; et, ma figure restant
+gravée dans le plus intime sanctuaire de ta mémoire,
+qui pourra dire que ma figure a disparu de ce monde et
+que les vers ont détruit mon image? La mort rompra-t-elle
+les liens de notre amitié, et ce qui est conservé
+dans le cœur d'un ami a-t-il cessé d'être! L'âme a-t-elle
+besoin des yeux du corps pour contempler ce qu'elle
+aime, et n'est-elle pas un miroir d'où rien ne s'efface?
+Va, la mer cessera de refléter l'azur des cieux avant que
+l'image d'un être aimé retombe dans le néant; et l'artiste
+qui fixe une ressemblance sur la toile ou sur le marbre
+ne donne-t-il pas, lui aussi, une sorte d'immortalité à la
+matière?
+
+«Tels étaient les derniers entretiens de Spiridion avec
+son ami. Mais ici commence pour ce dernier une série
+de faits personnels sur lesquels j'appelle toute ton attention;
+les voici tels qu'ils m'ont été transmis maintes fois
+par lui avec la plus scrupuleuse exactitude.
+
+«Fulgence ne pouvait s'habituer à l'idée de voir mourir
+son ami et son maître. En vain les médecins lui disaient
+qui l'abbé avait peu de jours à vivre, sa maladie
+ayant dépassée déjà le terme où cessent les espérances et
+où s'arrêtent les ressources de l'art; il ne concevait pas
+que cet homme, encore si vigoureux d'esprit et de caractère,
+fût à la veille de sa destruction. Jamais il ne
+l'avait vu plus clair et plus éloquent dans ses paroles,
+plus subtil dans ses aperçus et plus large dans ses vues.
+
+Au seuil d'une autre vie, il avait encore de l'énergie et
+de l'activité pour s'occuper des détails de la vie qu'il
+allait quitter. Plein de sollicitude pour ses frères, il
+donnait à chacun l'instruction qui lui convenait: aux
+mauvais, la prédication ardente; aux bons, l'encouragement
+paternel. Il était plus inquiet et plus touché de
+la douleur de Fulgence que de ses propres souffrances
+physiques, et sa tendresse pour ce jeune homme lui
+faisait oublier ce qu'a de solennel et de terrible le pas
+qu'il allait franchir.»
+
+Ici le père Alexis s'interrompit en voyant mes yeux
+se remplir de larmes, et ma tête se pencha sur sa main
+glacée, à la pensée d'un rapprochement si intime entre
+la situation qu'il me décrivait et celle où nous nous
+trouvions l'un et l'autre. Il me comprit, serra ma main
+avec force et continua.
+
+«Spiridion, voyant que cette âme tendre et passionnée
+dans ses attachements allait se briser avec le fil de sa
+vie, essayait de lui adoucir l'horreur dont le catholicisme
+environne l'idée de la mort; il lui peignait sous des couleurs
+sereines et consolantes ce passage d'une existence
+éphémère à une existence sans fin.
+
+--Je ne vous plains pas de mourir, lui répondait Fulgence;
+je me plains parce que vous me quittez. Je ne
+suis pas inquiet de votre avenir, je sais que vous allez
+passer de mes bras dans ceux d'un Dieu qui vous aime;
+mais moi je vais gémir sur une terre aride et traîner une
+existence délaissée parmi des êtres qui ne vous remplaceront
+jamais pour moi!
+
+--Ô mon enfant! ne parle pas ainsi, répondit l'abbé;
+il y a une providence pour les hommes bons, pour les
+cœurs aimants. Si elle te retire un ami dont la mission
+auprès de toi est remplie, elle donnera en récompense à
+ta vieillesse un ami fidèle, un fils dévoué, un disciple
+confiant, qui entourera tes derniers jours des consolations
+que tu me procures aujourd'hui.
+
+--Nul ne pourra m'aimer comme je vous aime, reprenait
+Fulgence, car jamais je ne serai digne d'un
+amour semblable à celui que vous m'inspirez; et quand
+même cela devrait arriver, je suis si jeune encore!
+Imaginez ce que j'aurai à souffrir, privé de guide et
+d'appui, durant les années de ma vie où vos conseils et
+votre protection m'eussent été le plus nécessaires!
+
+--Ecoute, lui dit un jour l'abbé, je veux te dire une
+pensée qui a traversé plusieurs fois mon esprit sans s'y
+arrêter. Nul n'est plus ennemi que moi, tu le sais, des
+grossières jongleries dont les moines se servent pour
+terrifier leurs adeptes; je ne suis pas davantage partisan
+des extases que d'ignorants visionnaires ou de vils imposteurs
+ont fait servir à leur fortune ou à la satisfaction
+de leur misérable vanité; mais je crois aux apparitions
+et aux songes qui ont jeté quelquefois une salutaire terreur
+ou apporté une vivifiante espérance à des esprits
+sincères et pieusement enthousiastes. Les miracles ne
+me paraissent pas inadmissibles à la raison la plus froide
+et la plus éclairée. Parmi les choses surnaturelles qui,
+loin de causer de la répugnance à mon esprit, lui sont
+un doux rêve et une vague croyance, j'accepterais
+comme possibles les communications directes de nos sens
+avec ce qui reste en nous et autour de nous des morts
+que nous avons chéris. Sans croire que les cadavres
+puissent briser la pierre du sépulcre et reprendre pour
+quelques instants les fonctions de la vie, je m'imagine
+quelquefois que les éléments de notre être ne se divisent
+pas subitement, et qu'avant leur diffusion un reflet
+de nous-mêmes se projette autour de nous, comme le
+spectre solaire frappe encore nos regards de tout son
+éclat plusieurs minutes après que l'astre s'est abaissé
+derrière notre horizon. S'il faut t'avouer tout ce qui se
+passe en moi à cet égard, je te confesserai qu'il était
+une tradition dans ma famille que je n'ai jamais eu la
+force de rejeter comme une fable. On disait que la vie
+était dans le sang de mes ancêtres à un tel degré d'intensité
+que leur âme éprouvait, au moment de quitter
+le corps, l'effort d'une crise étrange, inconnue. Ils
+voyaient alors leur propre image se détacher d'eux, et
+leur apparaître quelquefois double et triple. Ma mère assurait
+qu'à l'heure suprême où mon père rendit l'esprit,
+il prétendait voir de chaque côté de son lit un spectre
+tout semblable à lui, revêtu de l'habit qu'il portait les
+jours de fête pour aller à la synagogue dont il était rabbin.
+Il eût été si facile à la raison hautaine de repousser
+cette légende que je ne m'en suis jamais donné la peine.
+Elle plaisait à mon imagination, et j'eusse été affligé de
+la condamner au néant des erreurs _jugées_. Ces discours
+te causent quelque surprise, je le vois. Tu m'as vu repousser
+si durement les tentatives de nos visionnaires
+et railler d'une manière si impitoyable leurs hallucinations,
+que tu penses peut-être qu'en cet instant mon
+cerveau s'affaiblit. Je sens, au contraire, que les voiles
+se dégagent, et il me semble que jamais je n'ai pénétré
+avec plus de lucidité dans les perceptions inconnues
+d'un nouvel ordre d'idées. À l'heure d'abdiquer l'exercice
+de la raison superbe, l'homme sincère, sentant
+qu'il n'a plus besoin de se défendre des terreurs de la
+mort, jette son bouclier et contemple d'un œil calme le
+champ de bataille qu'il abandonne. Alors il peut voir
+que, de même que l'ignorance et l'imposture, la raison
+et la science ont leurs préjugés, leurs aveuglements,
+leurs négations téméraires, leurs étroites obstinations.
+Que dis-je? il voit que la raison et la science humaines
+ne sont que des aperçus provisoires, des horizons nouvellement
+découverts, au delà desquels s'ouvrent des
+horizons infinis, inconnus encore, et qu'il juge insaisissables,
+parce que la courte durée de sa vie et la faible
+mesure de ses forces ne lui permettent pas de pousser
+plus loin son voyage. Il voit, à vrai dire, que la raison
+et la science ne sont que la supériorité d'un siècle relativement
+à un autre, et il se dit en tremblant que les
+erreurs qui le font sourire en son temps ont été le dernier
+mot de la sagesse humaine pour ses devanciers. Il
+peut se dire que ses descendants riront également de sa
+science, et que les travaux de toute sa vie, après avoir
+porté leurs fruits pendant une saison, seront nécessairement
+rejetés comme le vieux tronc d'un arbre qu'on
+recèpe. Qu'il s'humilie donc alors, et qu'il contemple
+avec un calme philosophique cette suite de générations
+qui l'ont précédé et cette suite de générations qui le
+suivront; et qu'il sourie en voyant le point intermédiaire
+où il a végété, atome obscur, imperceptible anneau
+de la chaîne infinie! Qu'il dise: J'ai été plus loin
+que mes ancêtres, j'ai grossi ou épuré le trésor qu'ils
+avaient conquis. Mais qu'il ne dise pas: Ce que je n'ai pas
+fait est impossible à faire, ce que je n'ai pas compris est
+un mystère incompréhensible, et jamais l'homme ne
+surmontera les obstacles qui m'ont arrêté. Car cela serait
+un blasphème, et ce serait pour de tels arrêts qu'il faudrait
+rallumer les bûchers où l'inquisition jette les écrits
+des novateurs.
+
+«Ce jour-là, Spiridion mit sa tête dans ses mains, et
+ne s'expliqua pas davantage. Le lendemain, il reprit un
+entretien qui semblait lui plaire et le distraire de ses
+souffrances.
+
+--Fulgence! dit-il, que peut signifier ce mot, _passé_?
+et quelle action veut marquer ce verbe, _n'être plus_?
+Ne sont-ce pas là des idées créées par l'erreur de nos sens
+et l'impuissance de notre raison? Ce qui a été peut-il
+cesser d'être, et ce qui est peut-il n'avoir pas été de
+tout temps?
+
+--Est-ce à dire, maître, lui répliqua le simple Fulgence,
+que vous ne mourrez point, ou que je vous
+verrai encore après que vous ne serez plus?
+
+--Je ne serai plus et je serai encore, répondit le
+maître. Si tu ne cesses pas de m'aimer, tu me verras,
+tu me sentiras, tu m'entendras partout. Ma forme sera
+devant tes yeux, parce qu'elle restera gravée dans ton
+esprit; ma voix vibrera à ton oreille, parce qu'elle restera
+dans la mémoire de ton cœur: mon esprit se révélera
+encore à ton esprit, parce que ton âme me comprend
+et me possède. Et peut-être, ajouta-t-il avec une
+sorte d'enthousiasme et comme frappé d'une idée nouvelle,
+peut-être te dirai-je, après ma mort, ce que mon
+ignorance et la tienne nous ont empêchés de découvrir
+ensemble et de nous communiquer l'un à l'autre. Peut-être
+la pensée fécondera-t-elle la mienne; peut-être la
+semence laissée par moi dans ton âme fructifiera-t-elle,
+échauffée par ton souffle. Prie, prie! et ne pleure pas.
+Rappelle-toi que le jeune prophète Elisée demanda pour
+toute grâce au Seigneur qu'il mit sur lui une double
+part de l'esprit du prophète Elie, son maître. Nous
+sommes tous prophètes aujourd'hui, mon enfant. Nous
+cherchons tous la parole de vie et l'esprit de vérité.
+
+«Le dernier jour, l'abbé reçut les sacrements avec
+tout le calme et toute la dignité d'un homme qui accomplit
+un acte extérieur et qui l'accepte comme un
+symbole respectable. Il reçut tous les adieux de ses
+frères, leur donna sa dernière bénédiction, et, se tournant
+vers Fulgence, il lui dit tout bas au moment où
+celui-ci, le voyant si fort et si tranquille, espérait presque
+qu'une crise favorable s'opérait et que son ami allait lui
+être rendu:
+
+«Fais-les sortir, Fulgence; je veux être seul avec toi.
+Hâte-toi, je vais mourir.»
+
+«Fulgence, consterné, obéit; et quand il fut seul avec
+l'abbé, il lui demanda, en tremblant et on pleurant,
+d'où lui venait, dans un moment où il semblait si calme,
+la pensée que sa vie allait finir si vite.
+
+«Je me sens extraordinairement bien, en effet, répondit
+Spiridion, et, si je m'en rapportais au bien-être
+que j'éprouve dans mon corps et dans mon âme, je
+croirais volontiers que je ne fus jamais plus fort et
+mieux portant. Mais il est certain que je vais mourir;
+car j'ai vu tout à l'heure mon spectre qui me montrait
+le sablier, et qui me faisait signe de renvoyer tous ces
+témoins inutiles ou malveillants. Dis-moi où en est le
+sable.
+
+--Ô mon maître! plus d'à moitié écoulé dans le
+réceptacle.
+
+--C'est bien, mon enfant... Donne-moi l'écrit...
+place-le sur ma poitrine, et mets tout de suite le linceul
+autour de mes reins.»
+
+Fulgence obéit, le front baigné d'une sueur froide.
+L'abbé lui prit les mains, et lui dit encore:
+
+«Je ne m'en vais pas... Tous les éléments de mon être
+retournent à _Dieu_, et une partie de moi passe en toi.»
+
+Puis il ferma les yeux et se recueillit. Au bout d'une
+demi-heure, il les ouvrit, et dit:
+
+«Cet instant est ineffable; je ne fus jamais plus heureux...
+Fulgence, reste-t-il du sable?
+
+«Fulgence tourna ses yeux humides vers le sablier.
+Il ne restait plus que quelques grains dans le récipient.
+Emporté par un mouvement de douleur inexprimable,
+il serra convulsivement les deux mains de son maître,
+qui étaient enlacées aux siennes, et qu'il sentait se refroidir
+rapidement. L'abbé lui rendit son étreinte avec
+force, et sourit en lui disant: «_Voici l'heure!_»
+
+«En cet instant, Fulgence sentit une main pleine de
+chaleur se poser sur sa tête. Il se retourna brusquement,
+et vit debout derrière lui un homme en tout
+semblable à l'abbé, qui le regardait d'un air grave et
+paternel. Il reporta ses regards sur le mourant; ses
+mains s'étaient étendues, ses yeux étaient fermés. Il
+avait cessé de vivre de la vie des hommes.
+
+«Fulgence n'osa se retourner. Partagé entre la terreur
+et le désespoir, il colla son visage au bord du lit,
+et perdit connaissance pendant quelques instants. Mais
+bientôt, se rappelant le devoir qu'il avait à remplir, il
+reprit courage, et acheva d'ensevelir son maître bien-aimé
+dans le linceul. Il arrangea le manuscrit avec le
+plus grand soin, mit le crucifix dessus, suivant l'usage,
+et croisa les bras du cadavre sur la poitrine. À peine y
+furent-ils placés, qu'ils se roidirent comme l'acier, et il
+sembla à Fulgence que nul pouvoir humain n'eût pu
+arracher le livre à ce corps privé de vie.
+
+«Il ne le quitta pas une seule minute, et le porta
+lui-même, avec trois autres novices, dans l'église. Là,
+il se prosterna auprès de son catafalque, et y resta sans
+prendre aucun aliment ni goûter aucun sommeil, jusqu'à
+ce qu'il eût de ses mains soudé le cercueil et qu'il
+eût vu de ses yeux sceller la pierre du caveau. Quand ce
+fui fait, il se prosterna sur cette dalle, et l'arrosa de
+larmes amères. Alors il entendit une voix qui lui dit à
+l'oreille: «T'ai-je donc quitté?» Il n'osa pas regarder
+auprès de lui. Il ferma les yeux pour ne rien voir. Mais
+la voix qu'il avait entendue était bien celle de son ami.
+Les chants funèbres résonnaient encore sous la voûte
+du temple, et le cortège des moines défilait lentement.
+
+«Là, poursuivit Alexis après s'être un peu reposé,
+cessent pour moi les intimes révélations de Fulgence.»
+Lorsqu'il me raconta ces choses, il crut devoir ne me
+rien cacher de la vie et de la mort de son maître; mais,
+soit scrupule de chrétien, soit une sorte de confusion et
+de repentir envers la mémoire de Spiridion, il ne voulut
+point me raconter ce qui s'était passé depuis entre lui et
+l'ombre assidue à le visiter. J'ai la certitude intime qu'il
+eut de nombreuses apparitions dans les premiers temps;
+mais la crainte qu'elles lui causaient et les efforts qu'il
+faisait pour s'y soustraire les rendirent de plus en plus
+rares et confuses. Fulgence était un caractère flottant,
+une conscience timorée. Quand il eut perdu son maître,
+le charme de sa présence continuelle n'agissant plus sur
+lui, il fut effrayé de tout ce qu'il avait entendu, et peut-être
+de ce qu'il avait fait en inhumant le livre. Personne
+mieux que lui ne savait combien l'accusation de magie
+était indigne de la haute sagesse et de la puissante raison
+de l'abbé. Néanmoins, à force d'entendre dire, après la
+mort de celui-ci, qu'il s'était adonné à cet art détestable
+et qu'il avait eu commerce avec les démons, Fulgence,
+épouvanté des choses surnaturelles qu'il avait vues, et de
+celles qui, sans doute, se passaient encore en lui,
+chercha dans l'observance scrupuleuse de ses devoirs de
+chrétien un refuge contre la lumière qui éblouissait sa
+faible vue. Ce qu'il faut admirer dans cet homme généreux
+et droit, c'est qu'il trouva dans son cœur la force
+qui manquait à son esprit, et qu'il ne trahit jamais,
+même au sein des investigations menaçantes ou perfides
+du confessionnal, aucun des secrets de son maître.
+L'existence du manuscrit demeura ignorée, et, à l'heure
+de sa mort, il exécuta fidèlement la volonté suprême de
+Spiridion en me confiant ce que je viens de te confier.
+
+«Spiridion avait érigé en statut particulier de notre
+abbaye, que tout religieux atteint d'une maladie grave,
+serait en droit de réclamer, outre les soins de l'infirmier
+ordinaire, ceux d'un novice ou d'un religieux à son
+choix. L'abbé avait institué ce règlement peu de jours
+avant sa mort, en reconnaissance des consolations dont
+Fulgence entourait son agonie, afin que ce même Fulgence
+et les autres religieux eussent, dans leur dernière
+épreuve, ces secours et ces consolations de l'amitié, que
+rien ne peut remplacer. Fulgence étant donc tombé en
+paralysie, je fus mandé auprès de lui. Le choix qu'il
+faisait de moi en cette occurrence eut lieu de me surprendre;
+car je le connaissais à peine, et il n'avait jamais
+semblé me distinguer, tandis qu'il était sans cesse entouré
+de fervents disciples et d'amis empressés. Objet
+des persécutions et des méfiances de l'ordre durant les
+années qui suivirent la mort de l'abbé, il avait fini par
+faire sa paix à force de douceur et de bonté. De guerre
+lasse, on avait cessé de lui demander compte des écrits
+hérétiques qu'on soupçonnait être sortis de la plume
+d'Hébronius, et on se persuadait qu'il les avait brûlés.
+Les conjectures sur le grand œuvre étaient passées de
+mode depuis que l'esprit du XVIII<sup>e</sup> siècle s'était infiltré
+dans nos murs. Nous avions au moins dix bons pères
+philosophes qui lisaient Voltaire et Rousseau en cachette,
+et qui poussaient l'_esprit fort_ jusqu'à rompre le jeûne
+et soupirer après le mariage. Il n'y avait plus que le
+portier du couvent, vieillard de quatre-vingts ans, contemporain
+du père Fulgence, qui mêlât les superstitions
+du passé à l'orgueil du présent. Il parlait du vieux temps
+avec admiration, de l'abbé Spiridion avec un sourire
+mystérieux, et de Fulgence lui-même avec une sorte de
+mépris, comme d'un ignorant et d'un paresseux qui eût
+pu faire part de son secret et enrichir le couvent, mais
+qui avait peur du diable et faisait niaisement son salut.
+Cependant il y avait encore de mon temps plusieurs jeunes
+cerveaux que la vie et la mort d'Hébronius tourmentaient
+comme un problème. J'étais de ce nombre;
+mais je dois dire que, si le sort de cette grande âme
+dans l'autre vie m'inspirait quelque inquiétude, je ne
+partageais aucune des imbéciles terreurs de ceux qui
+n'osaient prier pour elle, de peur de la voir apparaître.
+Une superstition, qui durera tant qu'il y aura des couvents,
+condamnait son spectre à errer sur la terre jusqu'à
+ce que les portes du purgatoire tombassent tout à
+fait devant son repentir ou devant les supplications des
+hommes. Mais, comme, selon les moines, il est de la
+nature des spectres de s'acharner après les vivants qui
+veulent bien s'occuper d'eux, pour en obtenir toujours
+plus de messes et de prières, chacun se gardait bien de
+prononcer son nom dans les commémorations particulières.
+
+«Pour moi, j'avais souvent réfléchi aux choses
+étranges qu'on racontait au noviciat sur les anciennes
+apparitions de l'abbé Spiridion. Aucun novice de mon
+temps ne pouvait affirmer avoir vu ou entendu l'_Esprit_;
+mais certaines traditions s'étaient perpétuées dans cette
+école avec les commentaires de l'ignorance et de la peur,
+éléments ordinaires de l'éducation monacale. Les anciens,
+qui se piquaient d'être éclairés, riaient de ces
+traditions, sans avouer qu'ils les avaient accréditées
+eux-mêmes dans leur jeunesse. Pour moi, je les écoutais
+avec avidité, mon imagination se plaisant à la
+poésie de ces récits merveilleux, et ma raison ne cherchant
+point à les commenter. J'aimais surtout une certaine
+histoire que je veux te rapporter.
+
+«Pendant les dernières années de l'abbé Spiridion, il
+avait pris l'habitude de marcher à grands pas dans la
+longue salle du chapitre depuis midi jusqu'à une heure.
+C'était là toute la récréation qu'il se permettait, et encore
+la consacrait-il aux pensées les plus graves et les
+plus sombres; car, si on venait l'interrompre au milieu
+de sa promenade, il se livrait à de violents accès de
+colère. Aussi les novices qui avaient quelque grâce à
+lui demander se tenaient-ils dans la galerie du cloître
+contiguë à celle du chapitre, et là ils attendaient, tout
+tremblants, que le coup d'une heure sonnât; l'abbé,
+scrupuleusement régulier dans la distribution de sa
+journée, n'accordait jamais une minute de plus ni de
+moins à sa promenade. Quelques jours après sa mort,
+l'abbé Déodatus, son successeur, étant entré un peu
+après midi dans la salle du chapitre, en sortit, au bout
+de quelques instants, pâle comme la mort, et tomba
+évanoui dans les bras de plusieurs frères qui se trouvaient
+dans la galerie. Jamais il ne voulut dire la cause
+de sa terreur ni raconter ce qu'il avait vu dans la salle.
+Aucun religieux n'osa plus y pénétrer à cette heure-là,
+et la peur s'empara de tous les novices au point qu'on
+passait la nuit en prières dans les dortoirs, et que plusieurs
+de ces jeunes gens tombèrent malades. Cependant
+la curiosité étant plus forte encore que la frayeur, il y en
+eut quelques-uns d'assez hardis pour se tenir dans la
+galerie à l'heure fatale. Cette galerie est, tu le sais, plus
+basse de quelques pieds que le sol de la salle du chapitre,
+Les cinq grandes fenêtres en ogive de la salle
+donnent donc sur la galerie, et à cette époque elles
+étaient, comme aujourd'hui, garnies de grands rideaux
+de serge rouge constamment baissés sur cette face du
+bâtiment. Quels furent la surprise et l'effroi de ces novices
+lorsqu'ils virent passer sur les rideaux la grande
+ombre de l'abbé Spiridion, bien reconnaissable à la silhouette
+de sa belle chevelure! En même temps qu'on
+voyait passer et repasser cette ombre, on entendait le
+bruit égal et rapide de ses pas. Tout le couvent voulut
+être témoin de ce prodige, et les esprits forts, car dès
+ce temps-là il y en avait quelques-uns, prétendaient que
+c'était Fulgence ou quelque autre des anciens favoris de
+l'abbé qui se promenait de la sorte. Mais l'étonnement
+des incrédules fut grand lorsqu'ils purent s'assurer que
+toute la communauté, sans en excepter un seul religieux,
+novice ou serviteur, était rassemblée sur la galerie,
+tandis que l'ombre marchait toujours et que le plancher
+de la salle craquait sous ses pieds comme à l'ordinaire.
+
+[Illustration]
+
+«Cela dura plus d'un an. À force de messes et de
+prières, on satisfit, dit-on, cette âme en peine, et le
+premier anniversaire de la mort d'Hébronius vit cesser
+le prodige. Cependant une autre année s'écoula encore
+sans que personne osât entrer dans la salle à l'heure
+maudite. Comme on donne à chaque chose un nom de
+convention dans les couvents, on avait nommé cette
+heure le _Miserere_, parce que, pendant l'année qu'avait
+duré la promenade du revenant, plusieurs novices, désignés
+à tour de rôle par les supérieurs, avaient été tenus
+d'aller réciter le _Miserere_ dans la galerie. Quand cette
+apparition eut cessé et qu'on se fut familiarisé de nouveau
+avec les lieux hantés par l'esprit, on disait qu'à
+l'heure de midi, au moment où le soleil passait sur la
+figure du portrait d'Hébronius, on voyait ses yeux s'animer
+et paraître en tout semblables à des yeux humains.
+
+«Cette légende ne m'avait jamais trouvé railleur et
+superbe. Je prenais un singulier plaisir à l'entendre raconter;
+et longtemps avant l'époque où je connus intimement
+Fulgence, je m'étais intéressé à ce savant abbé,
+dont l'âme agitée n'avait peut-être pu encore entrer dans
+le repos céleste, faute d'avoir trouvé des amis assez
+courageux ou des chrétiens assez fervents pour demander
+et obtenir sa grâce. Dans toute la naïveté de ma foi, je
+m'étais posé comme l'avocat de Spiridion auprès du tribunal
+de Dieu, et tous les soirs, avant de m'endormir,
+je récitais avec onction un _De profondis_ pour lui. Bien
+qu'il fût mort une quarantaine d'années avant ma naissance,
+soit que j'aimasse la grandeur de ce caractère
+dont on rapportait mille traits remarquables, soit qu'il
+y eût en moi quelque chose comme une prédestination à
+devenir son héritier, je me sentais ému d'une vive sympathie
+et d'une sorte de tendresse pieuse en songeant à
+lui. J'avais horreur de l'hérésie, et je le plaignais si vivement
+d'avoir donné dans cette erreur que je ne pouvais
+souffrir qu'on parlât devant moi de ses dernières années.
+
+[Illustration]
+
+«Néanmoins la prudence me défendait d'avouer cette
+sympathie. L'inquisition exercée sans cesse par les supérieurs
+eût incriminé la pureté de mes sentiments. Le
+choix que Fulgence fit de moi pour son ami et son consolateur
+eut lieu de me surprendre autant qu'il surprit
+les autres. Quelques-uns en furent blessés, mais personne
+ne songea à m'en faire un crime; car je ne l'avais
+pas cherché, et on n'en conçut point de méfiance.
+J'étais alors aussi fervent catholique qu'il est possible
+de l'être, et même ma dévotion avait un caractère d'orthodoxie
+farouche qui m'assurait, sinon la bienveillance,
+du moins la considération des supérieurs. Il y avait déjà
+quatre ans que j'avais fait profession, et cette _ferveur
+de novice_, qui est devenue un terme proverbial, ne
+s'était pas encore démentie. J'aimais la religion catholique
+avec une sorte de transport; elle me semblait une
+arche sainte à l'abri de laquelle je pourrais dormir toute
+ma vie en sûreté contre les flots et les orages de mes
+passions; car je sentais fermenter en moi une force capable
+de briser comme le verre tous les raisonnements
+de la sagesse; et les idées que renferme ce mot, _mystère_,
+étaient les seuls qui pussent m'enchaîner, parce qu'elles
+seules pouvaient gouverner ou du moins endormir mon
+imagination. Je me plaisais à exalter la puissance de
+cette révélation divine qui coupe court à toutes les controverses
+et promet, en revanche de la soumission de
+l'esprit, les éternelles joies de l'âme. Combien je la
+trouvais préférable à ces philosophies profanes qui cherchent
+vainement le bonheur dans un monde éphémère,
+et qui ne peuvent, après avoir lâché la bride aux instincts
+de la matière, reprendre le moindre empire durable sur
+eux par le raisonnement! J'étais chargé de presque toutes
+les instructions scolastiques, et je professais la théologie
+en apôtre exalté, faisant servir tout l'esprit de discussion
+et d'examen qui étaient en moi à démontrer l'excellence
+d'une foi qui proscrivait l'un et l'autre.
+
+«Je semblais donc l'homme le moins propre à recevoir
+les confidences de l'ami d'Hébronius. Mais un seul acte
+de ma vie avait révélé naguère au vieux Fulgence quel
+fonds on pouvait faire sur la fermeté de mon caractère. Un
+novice m'avait confié une faute que je l'avais engagé à
+confesser. Il ne l'avait pas fait, et la faute ayant été découverte
+ainsi que la confidence que j'avais reçue, on
+taxait presque mon silence de complicité. On voulait
+pour m'absoudre que je fisse de plus amples révélations,
+et que je complétasse, par la délation, l'accusation portée
+contre ce jeune homme. J'aimai mieux me laisser charger
+que de le charger lui-même. Il confessa toute la vérité,
+et je fus disculpé. Mais on me fit un grand crime de ma
+résistance, et le Prieur m'adressa des reproches publics
+dans les termes les plus blessants pour l'orgueil irritable
+qui couvait dans mon sein. Il m'imposa une rude pénitence;
+puis, voyant la surprise et la consternation que
+cet arrêt sévère répandait sur le visage des novices tremblants
+autour de moi, il ajouta:
+
+«--Nous avons regret à punir avec la rigueur de la
+justice un homme aussi régulier dans ses mœurs et aussi
+attaché à ses devoirs que vous l'avez été jusqu'à ce jour.
+Nous aimerions à pardonner cette faute, la première de
+votre vie religieuse qui nous ait offert de la gravité. Nous
+le ferions avec joie, si vous montriez assez de confiance
+en nous pour vous humilier devant notre paternelle autorité,
+et si, tout en reconnaissant vos torts, vous preniez
+l'engagement solennel de ne jamais retomber dans une
+telle résistance, en faveur des profanes maximes d'une
+mondaine loyauté.
+
+«--Mon père, répondis-je, j'ai sans doute commis une
+grande faute, puisque vous condamnez ma conduite;
+mais Dieu réprouve les vœux téméraires, et quand nous
+faisons un ferme propos de ne plus l'offenser, ce n'est
+point par des serments, mais par d'humbles vœux et
+d'ardentes prières que nous obtenons son assistance
+future. Nous ne saurions tromper sa clairvoyance, et il
+se rirait de notre faiblesse et de notre présomption. Je
+ne puis donc m'engager à ce que vous me demandez.»
+
+«Ce langage n'était pas celui de l'Église, et, à mon
+insu, un instant d'indignation venait de tracer en moi
+une ligne de démarcation entre l'autorité de la foi et
+l'application de cette autorité entre les mains des hommes.
+Le Prieur n'était pas de force à s'engager dans
+une discussion avec moi. Il prit un air d'hypocrite compassion,
+et me dit d'un ton affligé qui déguisait mal son
+dépit:
+
+«--Je serai forcé de confirmer ma sentence, puisque
+vous ne vous sentez pas la force de me rassurer à l'avenir
+sur une seconde faute de ce genre.
+
+«--Mon père, répondis-je, je ferai double pénitence
+pour celle-ci.»
+
+«Je la lis en effet; je prolongeai tellement mes macérations
+qu'on fut forcé de les faire cesser. Sans m'en
+douter, ou du moins sans l'avoir prévu, j'allumai de
+profonds ressentiments, et j'excitai de vives alarmes
+dans l'esprit des supérieurs par l'orgueil d'une expiation
+qui désormais me déclarait invulnérable aux atteintes
+des châtiments extérieurs. Fulgence fut vivement frappé
+du caractère inattendu que cette conduite, de ma part,
+révélait aux autres et à moi-même. Il lui échappa de dire
+que, du temps de l'abbé Spiridion, _de telle choses ne
+ne seraient point passées_.
+
+«Ces paroles me frappèrent à mon tour, et je lui en
+demandai l'explication un jour que je me trouvai seul
+avec lui.
+
+«--Ces paroles signifient deux choses, me répondit-il:
+d'abord, que jamais l'abbé Spiridion n'eût cherché à
+arracher de la bouche d'un ami le secret d'un ami;
+ensuite, que, si quelqu'un l'eût osé tenter, il eût puni
+la tentative et récompensé la résistance.»
+
+«Je fus fort surpris de cet instant d'abandon, le seul
+peut-être auquel Fulgence se fût livré depuis bien des
+années. Très peu de temps après il tomba en paralysie,
+et me fit venir près de lui. Il me parut d'abord très gêné
+avec moi, et j'attendais vainement qu'il m'expliquât par
+quel hasard il m'avait choisi. Mais, voyant qu'il ne le
+faisait pas, je sentis ce qu'il y aurait eu d'indélicat à le
+lui demander, et je m'efforçai de lui montrer que j'étais
+reconnaissant et honoré de la préférence qu'il m'accordait.
+Il me sut gré de lui épargner toute explication, et
+nos relations s'établirent sur un pied de tendre intimité
+et de dévoûment filial. Cependant la confiance eut peine
+à venir, quoique nous parlassions beaucoup ensemble et
+avec une apparence d'abandon. Le bon vieillard semblait
+avoir besoin de raconter ses jeunes années, et de faire
+partager à un autre l'enthousiasme qu'il avait pour son
+bien-aimé maître Spiridion. Je l'écoutais avec plaisir,
+éloigné que j'étais de concevoir aucune inquiétude pour
+ma foi; et bientôt je pris tant d'intérêt à ce sujet que,
+lorsqu'il s'en écartait, je l'y ramenais de moi-même.
+J'aurais bien, à cause des travaux inconnus qui avaient
+rempli les dernières années de l'abbé, gardé contre lui
+une sorte de méfiance, si les détails de sa vie m'eussent
+été transmis par un catholique moins régulier que Fulgence;
+mais de celui-ci rien ne m'était suspect, et, à
+mesure que par lui je me mis à connaître Spiridion, je
+me laissai aller à la sympathie étrange et toute-puissante
+que m'inspirait le caractère de l'homme sans m'alarmer
+des opinions finales du théologien. Cette sincérité vigoureuse
+et cette justice rigide qu'il avait apportées dans
+tous les actes de sa vie faisaient vibrer en moi des cordes
+jusque là muettes. Enfin j'arrivai à chérir ce mort illustre
+comme un ami vivant. Fulgence parlait de lui et des choses
+écoulées depuis soixante ans comme s'ils eussent été
+d'hier; le charme et la vérité de ses tableaux étaient tels
+pour moi que je finissais par croire à la présence du
+maître ou à son retour prochain au milieu de nous. Je
+restais parfois longtemps sous l'empire de cette illusion;
+et quand elle s'évanouissait, quand je revenais au sentiment
+de la réalité, je me sentais saisi d'une véritable
+tristesse, et je m'affligeais de mon erreur perdue avec
+une naïveté qui faisait sourire et pleurer à la fois le bon
+Fulgence.
+
+«Malgré la résignation patiente avec laquelle ce digne
+religieux supportait son infirmité toujours croissante,
+malgré l'enjouement et l'expansion que ma présence lui
+apportait, il était facile de voir qu'un chagrin lent et
+profond l'avait rongé toute sa vie; et plus ses jours déclinaient
+vers la tombe, plus ce chagrin mystérieux semblait
+lui peser. Enfin, sa mort étant proche, il m'ouvrit
+tout à fait son âme et me dit qu'il m'avait jugé seul
+capable de recevoir un secret de cette importance, à
+cause de la fermeté de mes principes et de celle de mon
+caractère. L'une devait m'empêcher, selon lui, de m'égarer
+dans les abîmes de l'hérésie, l'autre me préserverait
+de jamais trahir le secret du livre. Il désirait que je ne
+prisse point connaissance de ce livre; mais il ajoutait,
+selon l'esprit du maître, que, si je venais à perdre la foi
+et à tomber dans l'athéisme, le livre, quoique entaché
+peut-être d'hérésie, devait certainement me ramener à
+la croyance de la Divinité et des points fondamentaux de
+la vraie religion. Sous ce rapport, c'était un trésor qu'il
+ne fallait pas laisser à jamais enfoui; et Fulgence me fit
+jurer, au cas où je n'aurais jamais besoin d'y recourir,
+de ne point emporter se secret dans la tombe et de le
+confier à quelque ami éprouvé avant de mourir. Il y eut
+beaucoup d'embarras et de contradictions dans les aveux
+du bon religieux. Il semblait qu'il y eût en lui deux
+consciences, l'une tourmentée par les devoirs et les engagements
+de l'amitié, l'autre par les terreurs de l'enfer.
+Son trouble excita en moi une tendre compassion, et je
+ne songeai pas à porter de sévères jugements sur sa
+conduite, en un moment si solennel et si douloureux.
+D'autre part, je commençais à me trouver moi-même
+dans la même situation que lui. Catholique et hérétique
+à la fois, d'une main j'invoquais l'autorité de l'Église
+romaine, de l'autre je plongeais dans la tombe de Spiridion
+pour y chercher ou du moins pour y protéger l'esprit
+de révolte et d'examen. Je compris bien les souffrances
+du moribond Fulgence, et je lui cachai celles qui s'emparaient
+de moi. Il s'était soutenu vigoureux d'esprit tant
+que l'urgence de ses aveux avait été aux prises avec les
+scrupules de sa dévotion. À peine eut-il mis fin à ses
+agitations qu'il commença à baisser: sa mémoire s'affaiblit,
+et bientôt il sembla avoir complètement oublié jusqu'au
+nom de son ami. Durant les heures de la fièvre, il
+était livré aux plus minutieuses pratiques de dévotion,
+et je n'étais occupé qu'à lui réciter des prières et à lui
+lire des psaumes. Il s'endormait un rosaire entre les
+doigts, et s'éveillait en murmurant: _Miserere nobis_. On
+eût dit qu'il voulait expier à force de puérilités la coûteuse
+énergie qu'il avait déployée en exécutant la volonté
+dernière de son ami. Ce spectacle m'affligea.--À quoi
+sert toute une vie de soumission et d'aveuglement, pensai-je,
+s'il faut à quatre-vingts ans mourir dans l'épouvante?
+Comment mourront les athées et les débauchés
+si les saints descendent dans la tombe pâles de terreur et
+manquant de confiance eu la justice de Dieu?
+
+«Une nuit Fulgence, en proie à un redoublement de
+fièvre, fut agité de rêves pénibles. Il me pria de m'asseoir
+près de son lit et de rester éveillé afin de réveiller
+lui-même s'il venait à s'endormir. À chaque instant il
+croyait voir un spectre approcher de lui; mais il avouait
+ensuite qu'il ne le voyait point, et que la peur seule de
+le voir l'aidait passer devant ses yeux des images flottantes
+et des formes confuses. Il faisait un beau clair de
+lune, et cette circonstance l'effrayait particulièrement.
+C'est alors que, dévoré d'une curiosité égoïste, je lui
+arrachai l'aveu des apparitions qu'il avait eues. Mais
+cet aveu fut très incomplet; sa tête s'égarait à chaque
+instant. Tout ce que je pus savoir, c'est que le spectre
+avait cessé de le visiter pendant plus de cinquante ans.
+C'était environ un an avant cette maladie, sous laquelle
+il succombait, que l'apparition était revenue. À l'heure
+de la nuit où la lune entrait dans son plein, il s'éveillait
+et voyait l'abbé assis près de lui. Celui-ci ne lui parlait
+point, mais il le regardait d'un air triste et sévère,
+comme pour lui reprocher son oubli et lui rappeler ses
+promesses. Fulgence en avait conclu que son heure était
+proche; et, cherchant autour de lui à qui il pourrait
+transmettre le secret, il avait remarqué que j'étais le
+seul homme sur lequel il put compter. Il n'avait voulu
+me faire aucune ouverture préalable, afin ne point attirer
+sur nos relations l'attention des supérieurs et de ne point
+m'exposer par la suite à des persécutions.
+
+«La nuit se passa sans que le spectre apparût à Fulgence.
+Quand il vit le matin blanchir l'horizon, il secoua
+tristement la tête en disant:
+
+«--C'est fini, il ne viendra plus. Il ne venait que
+pour me tourmenter lorsqu'il était mécontent de moi, et
+maintenant que j'ai fait sa volonté il m'abandonne! Ô
+maître, ô maître, j'ai pourtant exposé pour vous mon
+salut éternel, et peut-être suis-je damné à jamais pour
+vous avoir aimé plus que moi-même!»
+
+«Ce dernier élan d'une affection plus forte que la peur
+m'attendrit profondément. Quel était donc cet homme
+qui soixante ans après sa mort inspirait une telle épouvante,
+de tels dévouements et de si tendres regrets?
+Fulgence s'endormit et se réveilla vers midi.
+
+«--C'en est fait, me dit-il, je sens la vie qui de minute
+en minute se retire de moi. Mon cher frère, je voudrais
+recevoir les derniers sacrements. Allez vite assembler nos
+frères et demander qu'on vienne m'administrer. Hélas!
+ajouta-t-il d'un air préoccupé, je mourrai donc sans savoir
+si son âme a fait sa paix avec la mienne! J'ai dormi
+profondément; je n'ai point entendu sa voix pendant
+mon sommeil. Ah! il aimait son livre mieux que moi!
+Je le savais bien! je le lui disais quand il était parmi
+nous:--Maître, toute votre affection réside dans votre
+intelligence, et votre cœur n'a rien pour nous. C'est
+l'histoire des hommes forts et des hommes faibles. Quand
+l'esprit des forts est content de nous, ils condescendent
+à nous rechercher; mais nous autres, que nous approuvions
+ou non les spéculations de leur esprit, notre cœur
+leur reste indissolublement attaché.
+
+«--Pere Fulgence, ne dites pas cela, m'écriai-je en le
+serrant dans mes bras par un élan involontaire et sans
+songer à me faire l'application d'un reproche qui ne
+s'adressait pas à moi. Ce serait la première, la seule
+hérésie de votre vie. Les hommes vraiment forts aiment
+passionnément, et c'est parce que vous êtes un de ces
+hommes que vous avez tant aimé. Prenez courage à cette
+heure suprême. Si vous avez péché contre la science de
+l'Église en restant fidèle à l'amitié, Dieu vous absoudra,
+parce qu'il préfère l'amour à l'intelligence.
+
+«--Ah! tu parles comme parlait mon maître, s'écria
+Fulgence. Voici la première parole selon mon cœur que
+j'aie entendue depuis soixante ans. Sois béni, mon fils.
+Je te répéterai la bénédiction de Spiridion: «Veuille le
+Tout-Puissant donner à tes vieux jours un ami fidèle et
+tendre comme tu l'as été pour moi!»
+
+«Il reçut les sacrements avec une grande ferveur.
+Toute la communauté assistait à son agonie. Ceux des
+religieux que ne pouvait contenir sa cellule étaient agenouillés
+sur deux rangs dans la galerie, depuis sa porte
+jusqu'au grand escalier qu'on apercevait au fond. Tout
+à coup Fulgence, qui semblait expirer dans une muette
+béatitude, se ranima, et, m'attirant vers lui, me dit à
+l'oreille:--_Il vient, il monte l'escalier; va au devant
+de lui_. Ne comprenant rien à cet ordre, mais obéissant
+avec cet aveuglement que les moribonds ont droit d'exiger,
+je sortis doucement, et, sans troubler le recueillement
+des religieux, je franchis le seuil et portai mes
+regards sur cette vaste profondeur de l'escalier voûté,
+où nageait en cet instant la vapeur embrasée du soleil.
+Les novices, placés toujours derrière les profès, étaient
+à genoux de chaque côté des rampes. Je vis alors un
+homme qui montait les degrés et qui s'approchait vivement.
+Sa démarche était légère et majestueuse à la fois,
+comme l'est celle d'un homme actif et revêtu d'autorité.
+À sa haute taille pleine d'élégance, à sa chevelure blonde
+et rayonnante, à son costume du temps passé, je le reconnus
+sur-le-champ. Il était en tout conforme à la description
+que Fulgence m'en avait faite tant de fois. Il
+traversa les deux rangées de moines, qui récitaient à
+voix basse les litanies des Saints, sans que personne
+s'aperçût de sa présence, quoiqu'elle fût visible pour
+moi comme la lumière du jour, et que le bruit de ses
+pas rapides et cadences frappât mon oreille.
+
+«Il entra dans la cellule. Au moment où il passa près
+de moi, je tombai sur mes genoux. Sans s'arrêter, il
+tourna la tête vers moi et me regarda fixement. Je continuai
+à le suivre des yeux. Il s'approcha du lit, prit la
+main de Fulgence, et s'assit auprès de lui. Fulgence ne
+bougea pas. Sa main resta immobile et pendante dans
+celle du maître; sa bouche était entr'ouverte, ses yeux
+fixes et sans regard. Pendant tout le temps que durèrent
+les litanies, l'apparition demeura immobile, toujours
+penchée sur le corps de Fulgence. Au moment où elles
+furent achevées, celui-ci se dressa sur son séant, et,
+serrant convulsivement la main qui tenait la sienne, il
+cria d'une voix forte: «_Sancte Spiridion, ora pro
+nobis_,» et retomba mort. Le fantôme disparut en même
+temps. Je regardai autour de moi pour voir l'effet qu'avait
+produit cette scène sur les autres assistants: au calme
+qui régnait sur tous les visages, je reconnus que l'esprit
+n'avait été visible que pour moi seul.
+
+«Vingt-quatre heures après on descendit le corps de
+Fulgence au sein de la terre. Je fus un des quatre religieux
+désignés pour le porter au fond du caveau destiné
+à son dernier sommeil. Ce caveau est situé au transept
+de notre église. Tu as vu souvent la pierre longue et
+étroite qui en marque le centre et qui porte cette étrange
+inscription: «_Hic est veritas_.»
+
+--Cette inscription, dis-je en interrompant le père
+Alexis, a souvent distrait mes regards et occupé ma
+pensée pendant la prière. Malgré moi, je cherchais à
+pénétrer le sens d'une devise qui me paraissait opposée
+à l'esprit du christianisme. Comment, me disais-je, la
+vérité pourrait-elle être enfouie dans un sépulcre? Quels
+enseignements les vivants peuvent-ils demander à la
+poussière des cadavres? N'est-ce pas vers le ciel que nos
+regards doivent se tourner dès que l'étincelle de la vie
+a quitté notre chair mortelle, et que l'âme a brisé ses
+liens?
+
+--Maintenant, répondit Alexis, tu peux comprendre
+le sens mystérieux de cette épitaphe. Spiridion, dans
+son enthousiasme pour Bossuet, l'avait fait inscrire, ainsi
+que tu l'as vu, au dos du livre que le peintre de son portrait
+lui plaça dans la main. Plus tard, lorsqu'il eut dans
+son inaltérable bonne foi, changé une dernière fois d'opinion,
+voulant, en face des variations de son esprit, témoigner
+de la constance de son cœur, il résolut de garder
+sa devise, et, à sa mort, il exigea qu'elle fût gravée sur
+sa tombe. Noble jalousie d'un vaillant esprit que rien ne
+peut séparer de sa conquête et qui demande à dormir
+dans sa tombe avec la vérité qu'il a gagnée, comme le
+guerrier avec le trophée de sa victoire! Les moines ne
+comprirent pas que cette protestation du mourant ne se
+rapportait plus à la doctrine de Bossuet; quelques-uns
+méditèrent avec méfiance sur la portée de ces trois mots;
+nul n'osa cependant y porter une main profane, tant était
+grand le respect mêlé de crainte que l'abbé inspirait jusque
+dans son tombeau.
+
+«Le jour des obsèques de Fulgence, cette dalle fut
+levée, et nous descendîmes l'escalier du caveau; car une
+place avait été conservée pour l'ami de Spiridion à côté
+de celle même où il reposait. Telle avait été la dernière
+volonté du maître. Le cercueil de chêne que nous portions
+était fort lourd; l'escalier roide et glissant; les
+frères qui m'aidaient, des adolescents débiles, troublés
+peut-être par la lugubre solennité qu'ils accomplissaient.
+La torche tremblait dans la main du moine qui marchait
+en avant. Le pied manqua à un des porteurs; il roula en
+laissant échapper un cri, auquel les cris de ses compagnons
+répondirent. La torche tomba des mains du guide,
+et, à demi éteinte, ne répandit plus sur les objets qu'une
+lumière incertaine, de plus en plus sinistre. L'horreur de
+cet instant fut extrême pour des jeunes gens timides,
+élevés dans les superstitions d'une foi grossière, et prévenus
+contre la mémoire de l'abbé par les imputations
+absurdes qui circulaient encore contre lui dans le cloître.
+Ils croyaient sans doute que le spectre de Spiridion allait
+se dresser devant eux, ou que l'esprit malin, réveillé par
+ces saintes ablutions, allait s'exhaler en flammes livides
+de la fosse ténébreuse.
+
+«Quant à moi, plus robuste de corps ou plus ferme
+d'esprit, je ressentais une vive émotion, mais nulle
+terreur ne s'y mêlait, et c'était avec une sorte de vénération
+joyeuse que j'approchais des reliques d'un grand
+homme. Lorsque mon compagnon tomba, je retins à moi
+seul la dépouille respectable de mon maître; mais les
+deux autres qui marchaient derrière nous s'étant laissé
+choir aussi, je fus entraîné par la secousse imprimée au
+fardeau, et j'allai tomber avec le cercueil de Fulgence
+sur le cercueil de Spiridion. Je me relevai aussitôt; mais
+en appuyant ma main sur le sarcophage de plomb qui
+contenait les restes de l'abbé, je fus surpris de sentir,
+au lieu du froid métallique, une chaleur qui semblait
+tenir de la vie. Peut être était-ce le sang d'une légère
+blessure que je venais de me faire à la tête, et dont le
+sarcophage avait reçu quelques gouttes. Dans le premier
+moment, je ne m'aperçus point de cette blessure, et,
+transporté d'une sympathie étrange, inconcevable, j'embrassai
+ce sépulcre avec le même transport que si j'eusse
+senti tressaillir contre mon sein palpitant les ossements
+desséchés de mon père. Je me relevai à la hâte en voyant
+qu'un autre moine, survenant au milieu de cette scène
+de terreur, avait ramassé la torche.
+
+«Je ne me rappelle pas sans une sorte de honte les
+pensées qui m'absorbèrent la nuit qui suivit les obsèques
+de Fulgence, tandis que je méditais agenouillé sur sa
+pierre tumulaire. Le souvenir de Spiridion m'était sans
+cesse présent: ébloui par le prestige de son audace
+intellectuelle et de cette puissance merveilleuse dont
+l'influence lui avait survécu si longtemps, je me sentis
+tout à coup possédé d'un ardent désir de marcher sur
+ses traces. La jeunesse est orgueilleuse et téméraire, et
+les enfants croient qu'ils n'ont qu'à ouvrir les mains
+pour saisir les sceptres qu'ont portés les morts. Je me
+voyais déjà abbé au couvent, comme Spiridion, maître
+de son livre, éblouissant le monde entier par ma science
+et ma sagesse. Je ne savais pas quelle était sa doctrine
+mais, quelle qu'elle fût, je l'acceptais d'avance, comme
+émanée de la plus forte tête de son siècle. Enthousiasmé
+par ses idées, je me relevai instinctivement pour aller
+m'emparer du livre, et déjà je cherchais les moyens de
+soulever la pierre; mais, au moment d'y porter les mains
+je me sentis arrêter tout d'un coup par la pensée d'un
+sacrilège, et tous mes scrupules religieux, un instant
+écartés, revinrent m'assaillir en même temps. Je sorti
+de l'église à la fois charmé, tourmenté, épouvanté. L'orgueil
+humain et la soumission chrétienne étaient aux
+prises en moi, je ne savais encore lequel triompherait
+mais il me sembla que le sentiment qui avait, en une
+heure, pris autant de force que l'autre en dix ans, aurait
+bien de la peine à succomber. Cette lutte intérieure dura
+plusieurs jours. Enfin mon intelligence vint au secours
+de l'orgueil et décida la victoire. La foi s'enfuit devant
+la raison, comme l'obéissance fuyait devant l'ambition.
+
+«Ce ne fut point tout d'un coup cependant, et de parti
+délibéré, que j'abjurai la foi catholique. Lorsque j'acordai
+à mon esprit le droit d'examiner sa croyance,
+étais encore tellement attaché à cette croyance affaiblie
+que je me flattais de la retremper au creuset de l'étude
+et de la méditation. Si elle devait s'écrouler au premier
+choc de l'intelligence, me disais-je, elle serait un bien
+pauvre et bien fragile édifice. La loi qui prescrit d'abaiser
+l'entendement devant les mystères a dû être promulguée
+pour les cerveaux faibles. Ces mystères divins ne
+peuvent être que de sublimes figures dont le sens trop
+vaste épouvanterait et briserait les cerveaux étroits. Mais
+Dieu aurait-il donné à l'intelligence sublime de l'homme,
+émanée de lui-même, les ténèbres pour domaine et la
+peur pour guide? Non, ce serait outrager Dieu, et la lettre
+a dû être aux prophètes aussi claire que l'esprit. Pourquoi
+l'âme qui se sent détachée de la terre et ardente à
+voler vers les hautes régions de la pensée ne chercherait-elle
+pas à marcher sur les traces des prophètes? Plus on
+pénétrera dans les mystères, plus on y trouvera de force
+et de lumière pour répondre aux arguments de l'athéisme.
+Celui-là est un enfant qui se craint lui-même quand sa
+volonté est droite et son but sublime.
+
+«Qui sait, me disais-je encore, si le livre de Spiridion
+n'est pas un monument élevé à la gloire du catholicisme?
+Fulgence a manqué de courage; peut-être, s'il eût osé
+s'emparer de la science de son maître, eut-il vu cesser
+toutes ses alarmes. Peut-être, après bien des hésitations
+et bien des recherches, Hébronius, éclairé d'une lumière
+nouvelle et ranimé par une force imprévue, a-t-il proclamé
+dans son dernier écrit le triomphe de ces mêmes
+idées que depuis dix ans il passait à l'alambic. Je me
+rappelais alors la fable du laboureur qui confie à ses fils
+l'existence d'un trésor enfoui dans son champ, afin de
+les engager à travailler cette terre dont la fécondité doit
+faire leur richesse. La pensée de Spiridion a été celle-ci,
+me disais-je: Ne croyez pas sur la foi les uns des autres,
+et ne suivez pas comme des animaux privés de raison, le
+sentier battu par ceux qui marchent devant vous. Ouvrez
+vous-mêmes votre voie vers le ciel; tout chemin conduit
+à la vérité celui qu'une intention pure anime et que l'orgueil
+n'aveugle pas. La foi n'a d'efficacité véritable qu'autant
+qu'elle est librement consentie, et de fermeté réelle
+qu'autant qu'elle satisfait tous les besoins et occupe les
+puissances de l'âme.
+
+«Je résolus donc de me livrer à des études sérieuses
+et approfondies sur la nature de Dieu et sur celle de
+l'homme, et de ne recourir au livre d'Hébronius qu'à
+la dernière extrémité, c'est-à-dire au cas où, mes forces
+se trouvant au-dessous d'une tâche si rude, je sentirais
+en moi le doute se changer en désespoir, et mes facultés
+épuisées ne plus suffire à fournir le reste de ma carrière.
+
+«Cette résolution conciliait tout, et ma curiosité qui
+s'éveillait aux mystères de la science, et ma conscience
+qui restait encore attachée à ceux de la foi. Avant d'en
+venir à cette conclusion, j'avais été fort agité, j'avais
+beaucoup souffert. Dans le mouvement de joie enthousiaste
+qu'elle me causa, je me laissai entraîner à une
+manifestation toute catholique de ma philosophie nouvelle.
+Je voulus faire un vœu: je pris avec moi-même
+l'engagement de ne point recourir au livre d'Hébronius
+avant l'âge de trente ans, fusse-je assailli jusque-là par
+les doutes les plus poignants, ou éclairé en apparence
+par les certitudes les plus vives. C'était à cet âge que
+l'abbé Spiridion avait été dans toute la ferveur de son
+catholicisme, et qu'après avoir abjuré déjà deux croyances,
+il s'était voué à la troisième par une indissoluble
+consécration. J'avais vingt-quatre ans, et je pensais que
+six années suffiraient à mes études. Dans ces dispositions,
+je m'agenouillai de nouveau sur la pierre qu'on
+appelait dans le couvent le _Hic est_; là, dans le silence
+et le recueillement, je prononçai à voix basse un serment
+terrible, vouant mon âme à l'éternelle damnation
+et ma vie à l'abandon irrévocable de la Providence, si je
+portais les mains sur le livre d'Hébronius avant l'hiver
+de 1766. Je ne voulus point faire ce serment dans l'ombre
+de la nuit, me menant du trouble que la solennité
+funèbre de certaines heures répand dans l'esprit de
+l'homme; ce fut en plein midi, par un jour brûlant et à
+la clarté du soleil que je voulus m'engager. La chaleur
+étant accablante, le Prieur avait, comme il arrive quelquefois
+dans cette saison, accordé à la communauté une
+heure de sieste à midi. J'étais donc parfaitement seul
+dans l'église; un profond silence régnait partout; on
+n'entendait même pas le bruit accoutumé des jardiniers
+au dehors, et les oiseaux, plongés dans une sorte de
+recueillement extatique, avaient cessé leurs chants.
+
+«Mon âme se dilatait dans son orgueilleux enthousiasme;
+les idées les plus riantes et les plus poétiques se
+pressaient dans mon cerveau en même temps qu'une
+confiance audacieuse gonflait ma poitrine. Tous les objets
+sur lesquels errait ma vue semblaient se parer d'une
+beauté inconnue. Les lames d'or du tabernacle étincelaient
+comme si une lumière céleste était descendue sur
+le Saint des saints. Les vitraux coloriés, embrasés par le
+soleil, se reflétant sur le pavé, formaient entre chaque
+colonne une large mosaïque de diamants et de pierres
+précieuses. Les anges de marbre semblaient, amollis
+par la chaleur, incliner leurs fronts, et, comme de beaux
+oiseaux, vouloir cacher sous leurs ailes leurs têtes charmantes,
+fatiguées du poids des corniches. Les battements
+égaux et mystérieux de l'horloge ressemblaient
+aux fortes vibrations d'une poitrine embrasée d'amour,
+et la flamme blanche et mate de la lampe qui brûle incessamment
+devant l'autel, luttant avec l'éclat du jour, était
+pour moi l'emblème d'une intelligence enchaînée sur la
+terre qui aspire sans cesse à se fondre dans l'éternel
+foyer de l'intelligence divine. Ce fut dans cet instant de
+béatitude intellectuelle et physique que je prononçai à
+demi-voix la formule de mon vœu. Mais à peine avais-je
+commencé que j'entendis la porte placée au fond du
+chœur s'ouvrir doucement, et des pas que je reconnus,
+car nuls pas humains ne purent jamais se comparer à
+ceux-là, retentirent dans le silence du lieu saint avec
+une indicible harmonie. Ils approchaient de moi, et ne
+s'arrêtèrent qu'à la place où j'étais agenouillé. Saisi de
+respect et transporté de joie, j'élevai la voix, et j'achevai
+distinctement la formule que je n'avais pas interrompue.
+Quand élle fut finie, je me retournai croyant trouver
+debout derrière moi celui que j'avais déjà vu au lit de
+mort de Fulgence; mais je ne vis personne. L'esprit
+s'était manifesté à un seul de mes sens. Je n'étais pas encore
+digne apparemment de le revoir. Il reprit sa marche
+invisible, et, passant devant moi, il se perdit peu à peu
+dans l'éloignement. Quand il me parut avoir atteint la
+grille du chœur, tout rentra dans le silence. Je me reprochai
+alors de ne lui avoir point adressé la parole. Peut-être
+m'eût-il répondu, peut-être était-il mécontent de mon
+silence, et n'eût-il attendu qu'un élan plus vif de mon
+cœur vers lui pour se manifester davantage. Cependant
+je n'osai marcher sur ses traces ni invoquer son retour;
+car il se mêlait une grande crainte à l'attrait irrésistible
+que j'éprouvais pour lui. Ce n'était pas cette terreur
+puérile que les hommes faibles ressentent à l'aspect d'une
+perturbation quelconque des faits ordinairement accessibles
+à leurs perceptions bornées. Ces perturbations rares
+et exceptionnelles, qu'on appelle à tort faits prodigieux
+et surnaturels, tout inexplicables qu'elles étaient pour
+mon ignorance, ne me causaient aucun effroi. Mais le
+respect que m'inspirait, après sa mort, cet homme supérieur,
+je l'eusse éprouvé presque au même degré si je
+l'eusse vu durant sa vie. Je ne pensais pas qu'il fût
+investi par aucune puissance invisible du droit de me
+nuire ou de m'effrayer; je savais qu'à l'état de pur esprit
+il devait lire en moi et comprendre ce qui s'y passait
+avec plus de force et de pénétration encore qu'il ne l'eût
+fait lorsque son âme était emprisonnée dans la matière.
+Au contraire de ces caractères timides qui eussent tremblé
+de le voir, je ne craignais qu'une chose, c'était de ne
+jamais lui sembler digne de le voir une seconde fois.
+Lorsque j'eus perdu l'espérance de le contempler ce
+jour-là, je demeurai triste et humilié. J'étais arrivé à me
+persuader qu'il n'était point mort hérétique, et que son
+âme ne subissait pas les tourments du purgatoire, mais
+qu'au contraire elle jouissait dans les cieux d'une éternelle
+béatitude. Ses apparitions étaient une grâce, une
+bénédiction d'en haut, un miracle qui s'était accompli
+en faveur de Fulgence et de moi; c'était pour moi un
+doux et glorieux souvenir; mais je n'osais demander plus
+qu'il ne m'était accordé.
+
+«Dès ce jour, je m'adonnai au travail avec ardeur,
+et, en moins de deux années j'avais dévoré tous les volumes
+de notre bibliothèque qui traitaient des sciences,
+de l'histoire et de la philosophie. Mais quand j'eus franchi
+ce premier pas, je m'aperçus que je n'avais rien fait
+que de tourner dans le cercle restreint où le catholicisme
+avait enfermé ma vie passée. Je me sentais fatigué, et je
+voyais bien que je n'avais pas travaillé; mon esprit était
+attiédi et affaissé sous le poids de ces controverses incroyablement
+subtiles et patientes du moyen âge, que
+j'avais abordées courageusement. Ma confiance dans l'infaillibilité
+de l'Église n'avait pas eu le moindre combat à
+soutenir, puisque tous ces écrits tendaient à proclamer
+et à défendre les oracles de Rome; mais précisément
+cette lutte sans adversaire et cette victoire sans péril me
+laissaient froid et mécontent. Ma foi avait perdu cette
+vigueur aventureuse, ce charme de sublime poésie qu'elle
+avait eus auparavant. Les grands éclairs de génie qui traversaient
+ce fatras d'écrits scolastiques ne compensaient
+pas l'inutilité verbeuse de la plupart d'entre eux. D'ailleurs,
+ces réfutations véhémentes de doctrines qu'il était
+défendu d'examiner ne pouvaient satisfaire un esprit qui
+s'était imposé la tâche de connaître et de comprendre par
+lui-même. Je résolus de lire les écrits des hérétiques. La
+bibliothèque du couvent n'était pas comme aujourd'hui
+rassemblée dans plusieurs pièces réunies sous la même
+clef. La collection des auteurs hérétiques, impies et profanes,
+que Spiridion avait tant de fois interrogée, était
+restée enfouie dans une pièce inaccessible aux jeunes
+religieux, et très-éloignée de la bibliothèque sacrée. Ce
+cabinet réservé était situé au bout de la grande salle du
+chapitre, celle même où jadis l'abbé Spiridion, avant et
+après sa mort, s'était promené si solennellement à certaines
+heures. Cette précieuse collection était restée pour
+les uns un objet d'horreur et d'effroi, pour la plupart un
+objet d'indifférence et de mépris. Un statut du fondateur
+en interdisait la destruction; l'ignorance et la superstition
+en gardaient l'entrée. Je fus le premier peut-être,
+depuis le temps d'Hébronius, qui osa secouer la poussière
+de ces livres vénérables.
+
+«Je ne pris pas une telle résolution sans une secrète
+épouvante; mais il faut dire aussi qu'il s'y mêlait une
+curiosité ardente et pleine de joie. L'émotion solennelle
+que j'éprouvais en entrant dans ce sanctuaire avait donc
+plus de charme que d'angoisse, et je franchis le seuil
+tellement absorbé par mes sensations intimes que je ne
+songeai même pas à demander la permission aux supérieurs.
+Cette permission ne s'obtenait pas aisément,
+comme tu peux le croire, Angel; peut-être même ne
+s'obtenait-elle pas du tout; car j'ignore si jamais aucun
+de nous avait eu le courage de la demander ou l'art de se
+la faire octroyer.
+
+«Pour moi, je n'y pensai seulement pas. La lutte qui
+s'était livrée au dedans de moi, lorsque ma soif de
+science s'était trouvée aux prises avec les résistances de
+ma foi, avait une bien autre importance que tous les
+combats où j'eusse pu m'engager avec des hommes.
+Dans cette circonstance comme dans tout le cours de ma
+vie, j'ai senti que j'étais doué d'une singulière insouciance
+pour les choses extérieures, et que le seul être
+qui pût m'effrayer, c'était moi-même.
+
+«J'aurais pu pénétrer la nuit dans cet asile à l'aide
+de quelque fausse clef, prendre les livres que je voulais
+étudier, les emporter et les cacher dans ma cellule. Cette
+prudence et cette dissimulation étaient contraires à mes
+instincts. J'entrai en plein jour, à l'heure de midi, dans
+la salle du chapitre; je la parcourus dans sa longueur
+d'un pas assuré, et sans regarder derrière moi si quelqu'un
+me suivait. J'allai droit à la porte... porte fatale sur laquelle
+le destin avait écrit pour moi les paroles de Dante:
+
+<p class="poem">Per me si va nell' eterno dolore.
+
+Je la poussai avec une telle résolution et tant de vigueur
+qu'elle obéit, bien qu'elle fût fermée par une forte serrure.
+J'entrai; mais aussitôt je m'arrêtai plein de surprise:
+il y avait quelqu'un dans la bibliothèque, quelqu'un
+qui ne se dérangea pas, qui ne sembla pas s'apercevoir
+du fracas de mon entrée, et qui ne leva pas seulement
+les yeux sur moi; quelqu'un que j'avais déjà vu
+une fois, et que je ne pouvais jamais confondre avec aucun
+autre. Il était assis dans l'embrasure d'une longue croisée
+gothique, et le soleil enveloppait d'un chaud rayon
+sa lumineuse chevelure blonde; il semblait lire attentivement.
+Je le contemplai, immobile, pendant environ une
+demi-minute, puis je fis un mouvement pour m'élancer
+à ses pieds; mais je me trouvai à genoux devant un
+fauteuil vide: la vision s'était évanouie dans le rayon
+solaire.
+
+«Je restai si troublé que je ne pus songer, ce jour-là,
+à ouvrir aucun livre. J'attendis quelques instants, quoique
+je ne me flattasse point de revoir l'_Esprit_; mais je
+n'en étais pas moins enthousiasmé et fortifié par cette
+rapide manifestation de sa présence. Je demeurai, pensant
+que, s'il était mécontent de mon audace, j'en serais
+informé par quelque prodige nouveau; mais il ne se
+passa rien d'extraordinaire, et tout me parut si calme
+autour de moi que je doutai un instant de la réalité de
+l'apparition, et faillis penser que mon imagination seule
+avait enfanté cette figure. Le lendemain, je revins à la
+bibliothèque sans m'inquiéter de ce qui avait dû se
+passer lorsque les gardiens avaient trouvé la porte ouverte
+et la serrure brisée. Tout était désert et silencieux
+dans la salle; la porte était fermée au loquet seulement,
+comme je l'avais laissée, et il ne paraissait pas qu'on se
+fût encore aperçu de l'effraction. J'entrai donc sans résistance,
+je refermai la porte sur moi, et je commençai à
+parcourir de l'œil les titres des livres qui s'offraient en
+foule à mes regards. Je m'emparai d'abord des écrits
+d'Abeilard, et j'en lus quelques pages. Mais bientôt la
+cloche qui nous appelait aux offices sonna, et, malgré la
+répugnance que j'éprouvais à agir comme en cachette,
+je me décidai à emporter sous ma robe cet ouvrage précieux;
+car la salle du chapitre n'était accessible pour
+moi qu'une heure dans tout le cours de la journée, et
+mon ardeur n'était pas de nature à se contenter de si
+peu. Je commençai à réfléchir à la possibilité matérielle
+d'étudier sans être interrompu, et je résolus d'agir avec
+prudence. Peut-être la chose eût été facile si j'eusse pu
+m'humilier jusqu'à implorer la bienveillance des supérieurs.
+C'est à quoi mon orgueil ne put jamais se plier;
+il eût fallu mentir et dire que, muni d'une foi inébranlable,
+je me sentais appelé à réfuter victorieusement
+l'hérésie. Cela n'était plus vrai. J'éprouvais le besoin de
+m'instruire pour moi-même, et, la science catholique
+épuisée pour moi, j'étais poussé vers des études plus
+complètes, par l'amour de la science, et non plus par
+l'ardeur de la prédication.
+
+«Je dévorai les écrits d'Abeilard, et ce qui nous reste
+des opinions d'Arnauld de Brescia, de Pierre Valdo, et
+des autres hérétiques célèbres des douzième et treizième
+siècles. La liberté d'examen et l'autorité de la conscience,
+proclamées jusqu'à un certain point par ces hommes
+illustres, répondaient tellement alors au besoin de mon
+âme, que je fus entraîné au delà de ce que j'avais prévu.
+Mon esprit entra dès lors dans une nouvelle phase, et,
+malgré ce que j'ai souffert dans les diverses transformations
+que j'ai subies, malgré l'agonie douloureuse où
+j'achève mes jours, je dirai que ce fut le premier degré
+de mon progrès. Oui, Angel, quelque rude supplice que
+l'âme ait à subir en cherchant la vérité, le devoir est de
+la chercher sans cesse, et mieux vaut perdre la vue à
+vouloir contempler le soleil que de rester les yeux volontairement
+fermés sur les splendeurs de la lumière. Après
+avoir été un théologien catholique assez instruit, je
+devins donc un hérétique passionné, et d'autant plus
+irréconciliable avec l'Église romaine qu'à l'exemple
+d'Abeilard et de mes autres maîtres, j'avais l'intime et
+sincère conviction de mon orthodoxie. Je soutenais dans
+le secret de mes pensées que j'avais le droit, et même
+que c'était un devoir pour moi, de ne rien adopter pour
+article de foi que je n'en eusse senti l'utilité et compris
+le principe. La manière dont ces philosophes envisageaient
+l'inspiration divine de Platon et la sainteté des
+grands philosophes païens, précurseurs du Christ, me
+semblait seule répondre à l'idée que le chrétien doit
+avoir de la bonté, de l'équité et de la grandeur de Dieu.
+Je blâmais sérieusement les hommes d'Église contemporains
+d'Abeilard, et pensais que, lors du concile de Sens,
+l'esprit de Dieu avait été avec lui et non avec eux. Si je
+ne détruisais pas encore dans ma pensée tout l'édifice du
+catholicisme, c'est que, par une transaction de mon esprit
+qui m'était tout à fait propre, j'admettais qu'en des
+jours mauvais l'Église avait pu se tromper, et que, si les
+successeurs de ces prélats égarés ne révisaient pas leurs
+jugements, c'était par un motif de discipline et de prudence
+purement humaines et politiques. Je me disais
+qu'à la place du pape je reconnaîtrais peut-être l'impossibilité
+de réhabiliter publiquement Abeilard et son école,
+mais qu'à coup sûr je ne proscrirais plus la lecture de
+leurs écrits, et je cacherais ma sympathie pour eux
+sous le voile de la tolérance. Je raisonnais, certes, déplorablement;
+car je sapais toute l'autorité de l'Église,
+sans songer à sortir de l'Église. J'attirais sur ma tête les
+ruines d'un édifice qu'on ne peut attaquer que du dehors.
+Ces contradictions étranges ne sont pas rares chez les
+esprits sincères et logiques à tout autre égard. Une
+malveillance d'habitude pour le corps de l'Église protestante,
+un attachement d'habitude et d'instinct pour
+l'Église romaine, leur font désirer de conserver le berceau,
+tandis que l'irrésistible puissance de la vérité et le
+besoin d'une juste indépendance ont transformé entièrement
+et grandi le corps auquel cette couche étroite
+ne peut plus convenir. Au milieu de ces contradictions,
+je n'apercevais pas le point principal. Je ne voyais pas
+que je n'étais plus catholique. En accordant aux hérésiarques
+des principes d'orthodoxie épurée, je reportais
+vers eux toute ma ferveur; et mon enthousiasme pour
+leur grandeur, ma compassion pour leurs infortunes, me
+conduisirent à les égaler aux Pères de l'Église et à m'en
+occuper même davantage; car les Pères avaient accaparé
+toute ma vie précédente, et j'avais besoin de me faire
+d'autres amis.
+
+«Dire que je passai à Wiclef, à Jean Huss, et puis à
+Luther, et de là au scepticisme, c'est faire l'histoire de
+l'esprit humain durant les siècles qui m'avaient précédé,
+et que ma vie intellectuelle, par un enchaînement de
+nécessités logiques, résuma assez fidèlement. Mais,
+après le protestantisme, je ne pouvais plus retourner au
+point de départ. Ma foi dans la révélation s'ébranla, ma
+religion prit une forme toute philosophique; je me retournai
+vers les philosophies anciennes; je voulus comprendre
+et Pythagore et Zoroastre, Confucius, Épicure,
+Platon, Épictète, en un mot tous ceux qui s'étaient
+tourmentés grandement de l'origine et de la destinée
+humaine avant la venue de Jésus-Christ.
+
+«Dans un cerveau livré à des études calmes et suivies,
+dans une âme qui ne reçoit de la société vivante aucune
+impulsion, et qui, dans une suite de jours semblables,
+puise goutte à goutte sa vie céleste à une source toujours
+pleine et limpide, les transformations intellectuelles
+s'opèrent insensiblement et sans qu'il soit possible de
+marquer la limite exacte de chacune de ses phases. De
+même que, d'un petit enfant que tu étais, mon cher
+Angel, tu es devenu par une gradation incessante, mais
+inappréciable à ton attention journalière, un adolescent,
+et puis un jeune homme; de même je devins de catholique
+réformiste, et de réformiste philosophe.
+
+«Jusque-là tout avait bien été; et, tant que ces études
+furent pour moi purement historiques, j'éprouvai les
+plus vives et les plus intimes jouissances. C'était un
+bonheur indicible pour moi que de pénétrer, dégagé
+des réserves et des restrictions catholiques, dans les sublimes
+existences de tant de grands hommes jusque-là
+méconnus, et dans les clartés splendides de tant de
+chefs-d'œuvre jusqu'alors incompris. Mais plus j'avançais
+dans cette connaissance, plus je sentais la nécessité
+l'opter pour un système; car je croyais voir l'impossibilité
+d'établir un lien entre toutes ces croyances et
+toutes ces doctrines diverses. Je ne pouvais plus croire
+à la révélation depuis que tant de philosophes et de sages
+s'étaient levés autour de moi et m'avaient donné de si
+grands enseignements sans se targuer d'aucun commerce
+exclusif avec la Divinité. Saint Paul ne me paraissait pas
+plus inspiré que Platon, et Socrate ne me semblait pas
+moins digne de racheter les fautes du genre humain que
+Jésus de Nazareth. L'Inde ne se montrait certes pas
+moins éclairée dans l'idée de la Divinité que la Judée.
+Jupiter, à le suivre dans la pensée que les grands
+esprits du paganisme avaient eue pour lui, ne me semblait
+pas un dieu inférieur à Jéhovah. En un mot, tout en
+conservant lu plus haute vénération et le plus pur enthousiasme
+pour le Crucifié, je ne voyais guère de raisons
+pour qu'il fût le fis de Dieu plus que Pythagore, et
+pour que les disciples de celui-ci ne fussent pas les
+apôtres de la foi aussi bien que les disciples de Jésus.
+Bref, en lisant les réformistes, j'avais cessé d'être catholique;
+en lisant les philosophes, je cessai d'être chrétien.
+
+«Je gardai pour toute religion une croyance pleine de
+désir et d'espoir en la Divinité, le sentiment inébranlable
+du juste et de l'injuste, un grand respect pour
+toutes les religions et pour toutes les philosophies,
+l'amour du bien et le besoin du vrai. Peut-être aurais-je
+pu en rester là et vivre assez paisible avec ces grands
+instincts et beaucoup d'humilité; mais voilà peut-être
+ce qui est impossible à un catholique, voilà où l'histoire
+de l'individu diffère essentiellement de l'histoire des générations.
+Le travail des siècles modifie la nature de
+l'esprit humain: il arrive avec le temps à la transformer.
+Les pères se dépouillent lentement de leurs erreurs, et
+cependant ils transmettent à leurs enfants des notions
+beaucoup plus nettes que celles qu'ils ont eues, parce
+qu'eux-mêmes restent jusqu'à la fin de leurs jours empêchés
+par l'habitude et liés au passé par les besoins
+d'esprit que le passé leur a créés; tandis que leurs enfants,
+naissant avec d'autres besoins, se font vite d'autres
+habitudes, qui, vers le déclin de leur vie, n'empêcheront
+pas des lueurs nouvelles de se glisser en eux,
+mais ne seront nettement saisies que par une troisième
+génération. Ainsi un même homme ne renferme pas en
+lui-même à des degrés semblables le passé, le présent
+et l'avenir des générations. Si son présent s'est formé du
+passé avec quelque labeur et quelque sagesse, l'avenir
+peut être en lui comme un germe; mais quels que
+soient son génie et sa vertu, il n'en goûtera point le
+fruit. Ainsi, dans leur connaissance toujours incomplète
+et confuse de la vérité éternelle, les hommes ont
+pu passer à travers les siècles du christianisme de saint
+Paul à celui de saint Augustin et de celui de saint Bernard
+à celui de Bossuet, sans cesser d'être ou du moins
+sans cesser de se croire chrétiens. Ces révolutions se
+sont accomplies avec le temps qui leur était nécessaire;
+mais le cerveau d'un seul individu n'eût pu les subir et
+les accomplir de lui-même sans se briser ou sans se
+jeter hors de la ligne où la succession des temps et le
+concours des travaux et des volontés ont su les maintenir.
+
+«Quelle situation terrible était donc la mienne! Au
+dix-huitième siècle j'avais été élevé dans le catholicisme
+du moyen âge; à vingt-cinq ans j'étais presque aussi
+ignorant de l'antiquité qu'un moine mendiant du onzième
+siècle. C'est du sein de ces ténèbres que j'avais voulu
+tout à coup embrasser d'un coup d'œil et l'avenir et le
+passé. Je dis l'avenir; car, étant resté par mon ignorance
+en arrière de six cents ans, tout ce qui était déjà
+dans le passé pour les autres hommes se présentait à
+moi revêtu des clartés éblouissantes de l'inconnu. J'étais
+dans la position d'un aveugle qui, recouvrant tout à coup
+la vue un jour, vers midi, voudrait se faire avant le soir
+et le lendemain une idée du lever et du coucher du soleil.
+Certes ces spectacles seraient encore pour lui dans
+l'avenir, bien que le soleil se fût levé et couché déjà
+bien des fois devant, ses yeux inertes. Ainsi le catholique,
+dès qu'il ouvre les yeux de son esprit à la lumière
+de la vérité, est ébloui et se cache le visage dans les
+mains, ou sort de la voie et tombe dans les abîmes. Le
+catholique ne se rattache à rien dans l'histoire du genre
+humain et ne sait rien rattacher au christianisme. Il
+s'imagine être le commencement et la fin de la race humaine.
+C'est pour lui seul que la terre a été créée; c'est
+pour lui que d'innombrables générations ont passé sur
+la face du globe comme des ombres vaines, et sont retombées
+dans l'éternelle nuit afin que leur damnation
+lui servit d'exemple et d'enseignement; c'est pour lui
+que Dieu est descendu sur la terre sous une forme humaine.
+C'est pour la gloire et le salut du catholique que
+les abîmes de l'enfer se remplissent incessamment de
+victimes, afin que le juge suprême voie et compare, et
+que le catholique, élevé dans les splendeurs du Très-Haut,
+jouisse et triomphe dans le ciel du pleur éternel
+de ceux qu'il n'a pu soumettre et diriger sur la terre:
+aussi le catholique croit-il n'avoir ni père ni frères dans
+l'histoire de la race humaine. Il s'isole et se tient dans
+une haine et dans un mépris superbe de tout ce qui
+n'est pas avec lui. Hors ceux de la lignée juive, il n'a
+le respect filial et de sainte gratitude pour aucun des
+grands hommes qui l'ont précédé. Les siècles où il n'a
+pas vécu ne comptent pas; ceux qui ont lutté contre lui
+sont maudits; ceux qui l'extermineront verront aussi la
+fin du monde, et l'univers se dissoudra le jour apocalyptique
+où l'Église romaine tombera en ruines sous les
+coups de ses ennemis.
+
+«Quand un catholique a perdu son aveugle respect
+pour l'Église catholique, où pourrait-il donc se réfugier?
+Dans le christianisme, tant qu'il ajoutera foi à la révélation;
+mais, si la révélation vient à lui manquer, il n'a
+plus qu'à flotter dans l'océan des siècles, comme un
+esquif sans gouvernail et sans boussole; car il ne s'est
+point habitué à regarder le monde comme sa patrie et
+tous les hommes comme ses semblables. Il a toujours
+habité une île escarpée, et ne s'est jamais mêlé aux
+hommes du dehors. Il a considéré le monde comme une
+conquête réservée à ses missionnaires, les hommes
+étrangers à sa foi comme des brutes qu'à lui seul il était
+réservé de civiliser. À quelle terre ira-t-il demander
+les secrets de l'origine céleste, à quel peuple les enseignements
+de la sagesse humaine? Il ira tâter tous les
+rivages, mais il ne comprendra point le sens des traces
+qu'il y trouvera. La science des peuples est écrite en
+caractères inintelligibles pour lui: l'histoire de la
+création est pour lui un mythe inintelligible. Hors de
+l'Église point de salut, hors de la Genèse point de
+science. Il n'y a donc pas de milieu pour le catholique:
+il faut qu'il reste catholique ou qu'il devienne incrédule.
+Il faut que sa religion soit la seule vraie, ou que toutes
+les religions soient fausses.
+
+«C'est là que j'en étais venu; c'est là qu'en était venu
+le siècle où je vivais. Mais, comme il y était venu lentement
+par les voies du destin, il se trouvait bien dans
+cette halte qu'il venait de faire: le siècle était incrédule,
+mais il était indifférent. Dégoûté de la foi de ses pères,
+il se réjouissait dans sa philosophique insouciance, sans
+doute parce qu'il sentait en lui ce germe providentiel
+qui ne permet pas à la semence de vie de périr sous les
+glaces des rudes hivers. Mais moi, chrétien démoralisé,
+moi, catholique d'hier, qui, tout d'un coup, avais voulu
+franchir la distance qui me séparait de mes contemporains,
+j'étais comme ivre, et la joie de mon triomphe
+était bien près du desespoir et de la folie.
+
+[Illustration]
+
+
+«Qui pourrait peindre les souffrances d'une âme habituée
+à l'exercice minutieusement ponctuel d'une doctrine
+aussi savamment conçue, aussi patiemment élaborée
+que l'est celle du catholicisme, lorsque cette âme
+se trouve flottante au milieu de doctrines contradictoires
+dont aucune ne peut hériter de sa foi aveugle et de son
+naïf enthousiasme? Qui pourrait redire ce que j'ai dévoré
+d'heures d'un accablant ennui, lorsque, à genoux dans
+ma stalle de chêne noir, j'étais condamné à entendre,
+après le coucher du soleil, la psalmodie lugubre de mes
+frères, dont les paroles n'avaient plus de sens pour moi,
+et la voix plus de sympathie? Ces heures, jadis trop
+courtes pour ma ferveur, se traînaient maintenant comme
+des siècles. C'est en vain que j'essayais de répondre
+machinalement aux offices et d'occuper ma pensée de
+spéculations d'un ordre plus élevé; l'activité de l'intelligence
+ne pouvait pas remplacer celle du cœur. La
+prière a cela de particulier, qu'elle met en jeu les facultés
+les plus sublimes de l'âme et les fibres les plus
+humaines du sentiment. La prière du chrétien, entre
+toutes les autres, fait vibrer toutes les cordes de l'être
+intellectuel et moral. Dans aucune autre religion l'homme
+ne se sent aussi près de son Dieu; dans aucune, Dieu n'a
+été fait si humain, si paternel, si abordable, si patient
+et si tendre. Le livre ascétique de l'_Imitation_ n'est
+qu'un adorable traité de l'amitié, amitié étrange, ineffable,
+sans exemple dans l'histoire des autres religions;
+amitié intimé, expansive, délicate, fraternelle, entre le
+Dieu Jésus et le chrétien fervent. Quel sentiment appliqué
+aux objets terrestres peut jamais remplacer celui-là
+pour l'homme qui l'a connu? quelle éducation de l'intelligence
+peut satisfaire en même temps et au même
+degré à tous les besoins du cœur? La doctrine chrétienne
+apaise toutes les ardeurs inquiètes de l'esprit en disant à
+son adepte: Tu n'as pas besoin d'être grand; aime, et
+sois humble: aime Jésus, parce qu'il est humble et doux.
+Et lorsque le cœur trop plein d'amour est près de se
+répandre sur les créatures, elle l'arrête en lui disant:
+Souviens-toi que tu es grand et que tu ne peux aimer
+que Jésus, parce qu'il est seul grand et parfait. Elle ne
+cherche point à endurcir les entrailles de l'homme
+contre la douleur; elle l'amollit pour le fortifier, et lui
+fait trouver dans la souffrance une sorte de délices.
+L'épicuréisme le conduit au calme par la modération, le
+christianisme le conduit à la joie par les larmes; la
+raison stoïque subit la torture, l'enthousiasme chrétien
+vole au martyre. Le grand œuvre du christianisme est
+donc le développement de la force intellectuelle par celui
+de la sensibilité morale, et la prière est l'inépuisable aliment
+où ces deux puissances se combinent et se retrempent
+sans cesse.
+
+[Illustration]
+
+
+«Comme le corps, l'âme a ses besoins journaliers;
+comme lui, elle se fait certaines habitudes dans la manière
+de satisfaire à ses besoins. Chrétien et moine, je
+m'étais accoutumé, durant mes années heureuses, à une
+expansion fréquente de tout ce que mon cœur renfermait
+d'amour et d'enthousiasme. C'était particulièrement
+durant les offices du soir que j'aimais à répandre ainsi
+toute mon âme aux pieds du Sauveur. À ce moment d'indicible
+poésie, où le jour n'est plus, et où la nuit n'est pas
+encore, lorsque la lampe vacillante au fond du sanctuaire
+se réfléchit seule sur les marbres luisants, et que les premiers
+astres s'allument dans l'éther encore pâle, je me
+souviens que j'avais coutume d'interrompre mes oraisons,
+afin de m'abandonner aux émotions saintes et délicieuses
+que cet instant m'apportait. Il y avait vis-à-vis de ma
+stalle une haute fenêtre dont l'architecture délicate se
+dessinait sur le bleu transparent du ciel. Je voyais s'encadrer
+là, chaque soir, deux ou trois belles étoiles, qui semblaient
+me sourire et pénétrer mon sein d'un rayon
+d'amour et d'espoir. Eh bien, tout sentiment poétique
+était en moi tellement lié au sentiment religieux, et le
+sentiment religieux était lui-même tellement lié à la doctrine
+catholique, qu'avec la soumission aveugle à cette
+doctrine, je perdis et la poésie et la prière, et les saintes
+extases et les ardentes aspirations. J'étais devenu plus
+froid que les marbres que je foulais. J'essayais en vain
+d'élever mon âme vers le créateur de toutes choses. Je
+m'étais habitué à le voir sous un certain aspect qu'il
+n'avait plus; et depuis que j'avais élargi, par la raison,
+le cercle de sa puissance et de sa perfection, depuis que
+j'avais agrandi mes pensées et donné à mes aspirations
+un but plus vaste, j'étais ébloui de l'éclat de ce Dieu
+nouveau; je me sentais réduit au néant par son immensité
+et par celle de l'univers. L'ancienne forme, accessible
+en quelque sorte aux sens par les images et les
+allégories mystiques, s'effaçait pour faire place à un
+immense foyer de Divinité où j'étais absorbé comme un
+atome, sans que mes pensées eussent ni place ni valeur
+possible, sans qu'aucune parcelle de cette Divinité pût se
+faire assez menue pour se communiquer à moi autrement
+que par le fait, pour ainsi dire, fatal, de la vie
+universelle. Je n'osais donc plus essayer de communiquer
+avec Dieu. Il me paraissait trop grand pour s'abaisser
+jusqu'à m'écouter, et je craignais de faire un acte
+impie, d'insulter sa majesté céleste, en l'invoquant comme
+un roi de la terre. Pourtant j'avais toujours le même besoin
+de prier, le même besoin d'aimer, et quelquefois
+j'essayais d'élever une voix humble et craintive vers ce
+Dieu terrible. Mais tantôt je retombais involontairement
+dans les formes et dans les idées catholiques, et tantôt
+il m'arrivait de formuler une prière assez étrange, et
+dont la naïveté me ferait sourire aujourd'hui, si elle ne
+rappelait des souffrances profondes. «_Ô toi!_ disais-je, _toi_
+qui n'as pas de nom, et qui réside dans l'inaccessible!
+toi qui es trop grand pour m'écouter, trop loin pour
+m'entendre, trop parfait pour m'aimer, trop fort pour
+me plaindre!... je t'invoque sans espoir d'être exaucé,
+parce que je sais que je ne dois rien te demander, et
+que je n'ai qu'une manière de mériter ici bas, qui est de
+vivre et de mourir inaperçu, sans orgueil, sans révolte
+et sans colère, de souffrir sans me plaindre, d'attendre
+sans désirer, d'espérer sans prétendre à rien...»
+
+«Alors je m'interrompais, épouvanté de la triste destinée
+humaine qui se présentait à moi, et que ma prière,
+pur reflet de ma pensée, résumait en des termes si décourageants
+et si douloureux. Je me demandais à quoi
+bon aimer un Dieu insensible, qui laisse à l'homme le
+désir céleste, pour lui faire sentir toute l'horreur de sa
+captivité ou de son impuissance, un Dieu aveugle et
+sourd, qui ne daigne pas même commander à la foudre,
+et qui se tient tellement caché dans la pluie d'or de ses
+soleils et de ses mondes qu'aucun de ces soleils et aucun
+de ces mondes ne le connaît ni ne l'entend. Oh! j'aimais
+mieux l'oracle des Juifs, la voix qui parlait à Moïse sur
+le Sinaï; j'aimais mieux l'esprit de Dieu sous la forme
+d'une colombe sacrée, ou le fils de Dieu devenu un homme
+semblable à moi! Ces dieux terrestres m'étaient accessibles.
+Tendres ou menaçants, ils m'écoutaient et me
+répondaient. Les colères et les vengeances du sombre
+Jéhovah m'effrayaient moins que l'impassible silence et
+la glaciale équité de mon nouveau maître.
+
+«C'est alors que je sentis profondément le vide et le
+vague de cette philosophie, de mode à cette époque-là,
+qu'on appelait le théisme; car, il faut bien l'avouer,
+j'avais déjà cherché le résumé de mes études et de mes
+réflexions dans les écrits des philosophes mes contemporains.
+J'eusse du m'en abstenir sans doute, car rien
+n'était plus contraire à la disposition d'esprit où j'étais
+alors. Mais comment l'eussé-je prévu? Ne devais-je pas
+penser que les esprits les plus avancés de mon siècle
+sauraient mieux que moi la conclusion à tirer de toute la
+science et de toute l'expérience du passé? Ce passé, tout
+nouveau pour moi, était un aliment mal digéré dont les
+médecins seuls pouvaient connaître l'effet; et les hommes
+studieux et naïfs qui vivent dans l'ombre ont la simplicité
+de croire que les écrits contemporains qu'un grand
+éclat accompagne sont la lumière et l'hygiène du siècle.
+Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, malgré toutes mes
+préventions en faveur de ces illustres écrivains français
+dont les fureurs du Vatican nous apprenaient la gloire et
+les triomphes, je tins dans mes mains avides une de ces
+éditions à bas prix que la France semait jusque sur le
+terrain papal, et qui pénétraient dans le secret des
+cloîtres, même sans beaucoup de mystère! Je crus rêver
+en voyant une critique si grossière, un acharnement si
+aveugle, tant d'ignorance ou de légèreté: je craignis
+d'avoir porté dans cette lecture un reste de prévention
+en faveur du christianisme; je voulus connaître tout ce
+qui s'écrivait chaque jour. Je ne changeai pas d'avis sur
+le fond; mais j'arrivai à apprécier beaucoup l'importance
+et l'utilité sociale de cet esprit d'examen et de révolte,
+qui préparait la ruine de l'inquisition et la chute de tous
+les despotismes sanctifiés. Peu à peu j'arrivai à me faire
+une manière d'être, de voir et de sentir, qui, sans être celle
+de Voltaire et de Diderot, était celle de leur école.
+Quel homme a jamais pu s'affranchir, même au fond des
+cloîtres, même au sein des thébaïdes, de l'esprit de son
+siècle? J'avais d'autres habitudes, d'autres sympathies,
+d'autres besoins que les frivoles écrivains de mon époque;
+mais tous les vœux et tous les désirs que je conservais
+étaient stériles; car je sentais l'imminence providentielle
+d'une grande révolution philosophique, sociale et religieuse;
+et ni moi ni mon siècle n'étions assez forts pour
+ouvrir à l'humanité le nouveau temple où elle pourrait
+s'abriter contre l'athéisme, contre le froid et la mort.
+
+«Insensiblement je me refroidis à mon tour jusqu'à
+douter de moi-même. Il y avait longtemps que je doutais
+de la bonté et de la tendresse paternelle de Dieu. J'en
+vins à douter de l'amour filial que je sentais pour lui. Je
+pensai que ce pouvait être une habitude d'esprit que
+l'éducation m'avait donnée, et qui n'avait pas plus son
+principe dans la nature de mon être que mille autres
+erreurs suggérées chaque jour aux hommes par la coutume
+et le préjugé. Je travaillai à détruire en moi l'esprit
+de charité avec autant de soin que j'en avais mis
+jadis à développer le feu divin dans mon cœur. Alors je
+tombai dans un ennui profond, et, comme un ami qui ne
+peut vivre privé de l'objet de son affection, je me sentis
+dépérir et je traînai ma vie comme un fardeau.
+
+«Au sein de ces anxiétés, de ces fatigues, six années
+étaient déjà consumées. Six années, les plus belles et les
+plus viriles de ma vie, étaient tombées dans le gouffre
+du passé sans que j'eusse fait un pas vers le bonheur ou
+la vertu. Ma jeunesse s'était écoulée comme un rêve.
+L'amour de l'étude semblait dominer toutes mes autres
+facultés. Mon cœur sommeillait; et, si je n'eusse senti
+quelquefois, à la vue des injustices commises contre
+mes frères et à la pensée de toutes celles qui se commettent
+sans cesse à la face du ciel, de brûlantes colères
+et de profonds déchirements, j'eusse pu croire que la
+tête seule vivait en moi et que mes entrailles étaient
+insensibles. À vrai dire, je n'eus point de jeunesse, tant
+les enivrements contre lesquels j'ai vu les autres religieux
+lutter si péniblement passèrent loin de moi. Chrétien,
+j'avais mis tout mon amour dans la Divinité; philosophe,
+je ne pus reporter mon amour sur les créatures, ni mon
+attention sur les choses humaines.
+
+«Tu te demandes peut-être, Angel, ce que le souvenir
+de Fulgence et la pensée de Spiridion étaient devenus
+parmi tant de préoccupations nouvelles. Hélas!
+j'étais bien honteux d'avoir pris à la lettre les visions de
+ce vieillard et de m'être laissé frapper l'imagination au
+point d'avoir eu moi-même la vision de cet Hébronius.
+La philosophie moderne accablait d'un tel mépris les
+visionnaires que je ne savais où me réfugier contre le
+mortifiant souvenir de ma superstition. Tel est l'orgueil
+humain, que même lorsque la vie intérieure s'accomplit
+dans un profond mystère, et sans que les erreurs et les
+changements de l'homme aient d'autre témoin que sa
+conscience, il rougit de ses faiblesses et voudrait pouvoir
+se tromper lui-même. Je m'efforçais d'oublier ce qui
+s'était passé en moi à cette époque de trouble où une
+révolution avait été imminente dans tout mon être, et où
+la sève trop comprimée de mon esprit avait fait irruption
+avec une sorte de délire. C'est ainsi que je m'expliquais
+l'influence de Fulgence et d'Hébronius sur mon
+abandon du christianisme. Je me persuadais (et peut-être
+ne me trompais-je pas) que ce changement était
+inévitable; qu'il était pour ainsi dire fatal, parce qu'il
+était dans la nature de mon esprit de progresser en dépit
+de tout et à propos de tout. Je me disais que soit une
+cause, soit une autre, soit la fable d'Hébronius, soit tout
+autre hasard, je devais sortir du christianisme, parce
+que j'avais été condamné, en naissant, à chercher la
+vérité sans relâche et peut-être sans espoir. Brisé de
+fatigue, atteint d'un profond découragement, je me
+demandais si le repos que j'avais perdu valait la peine
+d'être reconquis. Ma foi naïve était déjà si loin, il me
+semblait que j'avais commencé si jeune à douter que je
+ne me souvenais presque plus du bonheur que j'avais pu
+goûter dans mon ignorance. Peut-être même n'avais-je
+jamais été heureux par elle. Il est des intelligences inquiètes
+auxquelles l'inaction est un supplice et le repos
+un opprobre. Je ne pouvais donc me défendre d'un certain
+mépris de moi-même en me contemplant dans le
+passé. Depuis que j'avais entrepris mon rude labeur je
+n'avais pas été plus heureux, mais du moins je m'étais
+senti vivre; et je n'avais pas rougi de voir la lumière,
+car j'avais labouré de toutes mes forces le champ de
+l'espérance. Si la moisson était maigre, si le sol était
+aride, ce n'était pas la faute de mon courage, et je pouvais
+être une victime respectable de l'humaine impuissance.
+
+«Je n'avais pourtant pas oublié l'existence du manuscrit
+précieux peut-être, et, à coup sûr, fort curieux,
+que renfermait le cercueil de l'abbé Spiridion. Je me
+promettais bien de le tirer de là et de me l'approprier;
+mais il fallait, pour opérer cette extraction en secret, du
+temps, des précautions, et sans doute un confident. Je
+ne me pressai donc pas d'y pourvoir, car j'étais occupé
+au delà de mes forces et des heures dont j'avais à disposer
+chaque jour. Le vœu que j'avais fait de déterrer
+ce manuscrit le jour où j'aurais atteint l'âge de trente
+ans n'avait sans doute pu sortir de ma mémoire; mais je
+rougissais tellement d'avoir pu faire un vœu si puéril que
+j'en écartais la pensée, bien résolu à ne l'accomplir en
+aucune façon, et ne me regardant pas comme lié par un
+serment qui n'avait plus pour moi ni sens ni valeur.
+
+«Soit que j'évitasse de me retracer ce que j'appelais
+les misérables circonstances de ce vœu, soit qu'un redoublement
+de préoccupations scientifiques m'eût entièrement
+absorbé, il est certain que l'époque fixée par moi
+pour l'accomplissement du vœu arriva sans que j'y lisse
+la moindre attention; et sans doute elle aurait passé
+inaperçue sans un l'ait extraordinaire et qui faillit de
+nouveau transformer toutes mes idées.»
+
+«Je m'étais toujours procuré des livres en pénétrant,
+à l'insu de tous, dans la bibliothèque située au bout de
+répugnance à m'emparer furtivement de ce fruit défendu;
+mais bientôt l'amour de l'élude, avait été plus fort que
+tous les scrupules de la franchise et du la licite. J'étais
+descendu à toutes les ruses nécessaires; j'avais fabriqué
+moi-même une fausse clef, la serrure que j'avais brisée
+avant été réparée sans qu'on sût à qui en imputer l'effraction.
+Je me glissais la nuit jusqu'au sanctuaire de la
+science, et chaque semaine je renouvelais ma provision
+de livres, sans éveiller ni l'attention ni les soupçons, du
+moins à ce qu'il me semblait. J'avais soin de cacher mes
+richesses dans la paille de ma couche, et je lisais toute
+la nuit. Je m'étais habitué à dormir à genoux dans
+l'église; et, pendant les offices du matin, prosterné
+dans ma stalle, enveloppé de mon capuchon, je réparais
+les fatigues de la veille par un sommeil léger et fréquemment
+interrompu. Cependant, comme ma santé
+s'affaiblissait visiblement par ce régime, je trouvai le
+moyen de lire à l'église même durant les offices. Je me
+procurai une grande couverture de missel que j'adaptais
+à mes livres profanes, et, tandis que je semblais absorbé
+par le bréviaire, je me livrais avec sécurité à mes études
+favorites.»
+
+«Malgré toutes ces précautions, je fus soupçonné,
+surveillé, et enfin découvert. Une nuit que j'avais pénétré
+dans la bibliothèque, j'entendis marcher dans la
+grande salle du chapitre. Aussitôt j'éteignis ma lampe,
+et je me tins immobile, espérant qu'on n'était point sur
+ma trace, et que j'échapperais à l'attention du surveillant
+qui faisait cette ronde inusitée. Les pas se rapprochèrent,
+et j'entendis une main se poser sur ma clef que
+j'avais imprudemment laissée en dehors. On retira cette
+clef après avoir fermé la porte sur moi à double tour; on
+replaça les grosses barres de fer que j'avais enlevées;
+et, quand on m'eut ôté tout moyen d'évasion, on s'éloigna
+lentement. Je me trouvai seul dans les ténèbres,
+captif, et à la merci de mes ennemis.»
+
+«La nuit me sembla insupportablement longue; car
+l'inquiétude, la contrariété et le froid qui était alors
+très-vif m'empêchèrent de goûter un instant de repos.
+J'eus un grand dépit d'avoir éteint ma lampe, et de ne
+pouvoir du moins utiliser par la lecture cette nuit malencontreuse.
+Les craintes qu'un tel événement devait
+m'inspirer n'étaient pourtant pas très-vives. Je me flattais
+de n'avoir pas été vu par celui qui m'avait enfermé.
+Je me disais qu'il l'avait fait sans mauvaise intention, et
+sans se douter qu'il y eût quelqu'un dans la bibliothèque;
+que c'était peut-être le convers de semaine pour le service
+de la salle, qui avait retiré cette clef et fermé cette
+porte pour mettre les choses en ordre. Je me trouvai,
+moi, bien lâche de ne pas lui avoir parlé et de n'avoir
+pas fait, pour sortir tout de suite, une tentative qui,
+le lendemain au jour, aurait certes beaucoup plus d'inconvénients.
+Néanmoins je me promis de ne pas manquer
+l'occasion dés qu'il reviendrait, le matin, selon
+l'habitude, pour ranger et nettoyer la salle. Dans cette
+attente je me tins éveillé, et je supportai le froid avec
+le plus de philosophie qu'il me fut possible.»
+
+«Mais les heures s'écoulèrent, le jour parut, et le
+pâle soleil de janvier monta sur l'horizon sans que le
+moindre bruit se fit entendre dans la chambre du chapitre.
+La journée entière se passa sans m'apporter aucun
+moyen d'évasion. J'usai mes forces à vouloir enfoncer la
+porte. On l'avait si bien assurée contre une nouvelle
+effraction, qu'il était impossible de l'ébranler, et la serrure
+résista également à tous mes efforts.»
+
+«Une seconde nuit et une seconde journée se passèrent
+sans apporter aucun changement à cette étrange
+position. La porte du chapitre avait été sans doute condamnée.
+Il ne vint absolument personne dans cette salle,
+qui d'ordinaire était assez fréquentée à certaines heures,
+et je ne pus me persuader plus longtemps que ma captivité
+fût un événement fortuit. Outre que la salle ne pouvait
+avoir été fermée sans dessein, on devait s'apercevoir
+de mon absence; et, si l'on était inquiet de moi, ce n'était
+pas le moment de fermer les portes, mais de les ouvrir
+toutes pour me chercher. Il était donc certain qu'on
+voulait m'infliger une correction pour ma faute; mais,
+le troisième jour, je commençai à trouver la correction
+trop sévère, et à craindre qu'elle ne ressemblât aux
+épreuves des cachots de l'inquisition, d'où l'on ne sortait
+que pour revoir une dernière fois le soleil et mourir
+d'épuisement. La faim et le froid m'avaient si rudement
+éprouvé que, malgré mon stoïcisme et la persévérance
+que j'avais mise à lire tant que le jour me l'avait permis,
+je commençai à perdre courage la troisième nuit et
+à sentir que la force physique m'abandonnait. Alors je
+me résignai à mourir, et à ne plus combattre le froid
+par le mouvement. Mes jambes ne pouvaient plus me
+soutenir; je fis une couche avec des livres; car on
+avait eu la cruauté d'enlever le fauteuil de cuir qui
+d'ordinaire occupait l'embrasure de la croisée. Je m'enveloppai
+la tête dans ma robe, je m'étendis en serrant
+mon vêtement autour de moi, et je m'abandonnai à
+l'engourdissement d'un sommeil fébrile que je regardais
+comme le dernier de ma vie. Je m'applaudis d'être arrivé
+à l'extinction de mes forces physiques sans avoir
+perdu ma force morale et sans avoir cédé au désir de
+crier pour appeler du secours. L'unique croisée de cette
+pièce donnait sur une cour fermée, où les novices allaient
+rarement. J'avais guetté vainement depuis trois
+jours; la porte de cette cour ne s'était pas ouverte une
+seule fois. Sans doute, elle avait été condamnée comme
+celle du chapitre. Ne pouvant faire signe à aucun être
+compatissant ou désintéressé, il eût fallu remplir l'air
+de mes cris pour arriver à me faire entendre. Je savais
+trop bien que, dans de semblables circonstances, la
+compassion est lâche et impuissante, tandis que le désir
+de la vengeance augmente en raison de l'abaissement de
+la victime. Je savais que mes gémissements causeraient
+à quelques-uns une terreur stupide et rien de plus. Je
+savais que les autres se réjouiraient de mes angoisses.
+Je ne voulais pas donner à ces bourreaux le triomphe
+de m'avoir arraché une seule plainte. J'avais donc résisté
+aux tortures de la faim; je commençais à ne plus les
+sentir, et d'ailleurs je n'aurais plus eu assez du force
+pour élever la voix. Je m'abandonnai à mon sort en invoquant
+Épictète et Socrate, et Jésus lui-même, le philosophe
+immolé par les princes des prêtres et les docteurs
+de la loi.»
+
+«Depuis quelques heures je reposais dans un profond
+anéantissement, lorsque je fus éveillé par le bruit de
+l'horloge du chapitre qui sonnait minuit de l'autre côté
+de la cloison contre laquelle j'étais étendu. Alors j'entendis
+marcher doucement dans la salle, et il me sembla
+qu'on approchait de la porte de ma prison. Ce bruit ne
+me causa ni joie ni surprise; je n'avais plus conscience
+d'aucune chose. Cependant la nature des pas que j'entendais
+sur le plancher de la salle voisine, leur légèreté
+empressée, jointe à une netteté solennelle, réveillèrent
+en moi je ne sais quels vagues souvenirs. Il me sembla
+que je reconnaissais la personne qui marchait ainsi, et
+que j'éprouvais une joie d'instinct à l'entendre venir
+vers moi; mais il m'eût été impossible de dire quelle
+était cette personne et où je l'avais connue.»
+
+«Elle ouvrit la porte de la bibliothèque et m'appela
+par mon nom d'une voix harmonieuse et douce qui me
+fit tressaillir. Il me sembla que je sentais la vie faire un
+effort en moi pour se ranimer; mais j'essayai en vain de
+me soulever, et je ne pus ni remuer ni parler.
+
+«--Alexis! répéta la voix d'un ton d'autorité bienveillante,
+ton corps et ton âme sont-ils donc aussi endurcis
+l'un que l'autre? D'où vient que tu as manqué à ta parole?
+Voici la nuit, voici l'heure que tu avais fixées...
+Il y a aujourd'hui trente ans que tu vins dans ce monde,
+nu et pleurant comme tous les fils d'Ève. C'est aujourd'hui
+que tu devais te régénérer, en cherchant sous la
+cendre de ma dépouille terrestre une étincelle qui aurait
+pu rallumer en toi le feu du ciel. Faut-il donc que les
+morts quittent leur sépulcre pour trouver les vivants
+plus froids et plus engourdis que des cadavres?»
+
+«J'essayai encore de lui répondre, mais sans réussir
+plus que la première fois. Alors _il_ reprit avec un soupir:
+
+«--Reviens donc à la vie des sens, puisque celle de
+l'esprit est expirée en toi...»
+
+«Il s'approcha et me toucha, mais je ne vis rien; et
+lorsque, après des efforts inouïs, j'eus réussi à m'éveiller
+de ma léthargie et à me dresser sur mes genoux, tout
+était rentré dans le silence, et rien n'annonçait autour
+de moi la visite d'un être humain.
+
+«Cependant un vent plus froid qui soufflait sur moi
+semblait venir de la porte. Je me traînai jusque-là. Ô
+prodige! elle était ouverte.
+
+«J'eus un accès de joie insensée. Je pleurai comme un
+enfant, et j'embrassai la porte comme si j'eusse voulu
+baiser la trace des mains qui l'avaient ouverte. Je ne
+sais pourquoi la vie me semblait si douce à recouvrer,
+après avoir semblé si facile à perdre. Je me traînai le
+long de la salle du chapitre en suivant les murs; j'étais
+si faible que je tombais à chaque pas. Ma tête s'égarait,
+et je ne pouvais plus me rendre raison de la position de
+la porte que je voulais gagner. J'étais comme un homme
+ivre; et plus j'avais hâte de sortir de ce lieu fatal, moins
+il m'était possible d'en trouver l'issue. J'errais dans les
+ténèbres, me créant moi-même un labyrinthe inextricable
+dans un espace libre et régulier. Je crois que je
+passai là presque une heure, livré à d'inexprimables
+angoisses. Je n'étais plus armé de philosophie comme
+lorsque j'étais sous les verrous. Je voyais la liberté, la
+vie, qui revenaient à moi, et je n'avais pas la force de
+m'en emparer. Mon sang un instant ranimé se refroidissait
+de nouveau. Une sorte de rage délirante s'emparait
+de moi. Mille fantômes passaient devant mes yeux,
+mes genoux se roidissaient sur le plancher. Épuisé de
+fatigue et de désespoir, je tombai au pied d'une des
+froides parois de la salle, et de nouveau j'essayai de
+retrouver en moi la résolution de mourir en paix. Mais
+mes idées étaient confuses, et la sagesse, qui m'avait
+semblé naguère une armure impénétrable, n'était en cet
+instant qu'un secours impuissant contre l'horreur de la
+mort.
+
+«Tout à coup je retrouvai le souvenir, déjà effacé, de
+la voix qui m'avait appelé durant mon sommeil, et, me
+livrant à cette protection mystérieuse avec la confiance
+d'un enfant, je murmurai les derniers mots que Fulgence
+avait prononcés en rendant l'âme: «_Sancte Spiridion,
+ora pro me._»
+
+«Alors il se fit une lueur pâle dans la salle, comme
+serait celle d'un éclair prolongé. Cette lueur augmenta,
+et, au bout d'une minute environ, s'éteignit tout à fait.
+J'avais eu le temps de voir que cette lumière partait du
+portrait du fondateur, dont les yeux s'étaient allumés
+comme deux lampes pour éclairer la salle et pour me
+montrer que j'étais adossé depuis un quart d'heure
+contre la porte tant cherchée.--Béni sois-tu, esprit
+bienheureux! m'écriai-je. Et, ranimé soudain, je m'élançai
+hors de la salle avec impétuosité.
+
+«Un convers, qui vaquait dans les salles basses à des
+préparatifs extraordinaires pour le lendemain, me vit
+accourir vers lui comme un spectre. Mes joues creuses,
+mes yeux enflammés par la fièvre, mon air égaré, lui
+causèrent une telle frayeur qu'il s'enfuit en laissant tomber
+une corbeille de riz qu'il portait, et un flambeau que
+je me hâtai de ramasser avant qu'il fût éteint. Quand
+j'eus apaisé ma faim, je regagnai ma cellule, et le lendemain,
+après un sommeil réparateur, je fus en état de
+me rendre à l'église.
+
+«Un bruit singulier dans le couvent et le branle de
+toutes les grosses cloches m'avaient annoncé une cérémonie
+importante. J'avais jeté les yeux sur le calendrier
+de ma cellule, et je me demandais si j'avais perdu pendant
+mes jours d'inanition la notion de la marche du
+temps; car je ne voyais aucune fête religieuse marquée
+pour le jour où je croyais être. Je me glissai dans le
+chœur, et je gagnai ma stalle sans être remarqué. Il y
+avait sur tous les fronts une préoccupation ou un recueillement
+extraordinaire. L'église était parée comme
+aux grands jours fériés. On commença les offices. Je fus
+surpris de ne point voir le Prieur à sa place; je me penchai
+pour demander à mon voisin s'il était malade. Celui-ci
+me regarda d'un air stupéfait, et, comme s'il eût pensé
+avoir mal entendu ma question, il sourit d'un air embarrassé
+et ne me répondit point. Je cherchai des yeux le
+père Donatien, celui de tous les religieux que je savais
+m'être le plus hostile, et que j'accusais intérieurement
+du traitement odieux que je venais de subir. Je vis ses
+yeux ardents chercher à pénétrer sous mon capuchon;
+mais je ne lui laissai point voir mon visage, et je m'assurai
+que le sien était bouleversé par la surprise et la
+crainte; car il ne s'attendait point à trouver ma stalle
+occupée, et il se demandait si c'était moi ou mon spectre
+qu'il voyait là en face de lui.
+
+«Je ne fus au courant de ce qui se passait qu'à la fin
+de l'office, lorsque l'officiant récita une prière en commémoration
+du Prieur, dont l'âme avait paru devant
+Dieu, le 10 janvier 1766, à minuit, c'est-à-dire une
+heure avant mon incarcération dans la bibliothèque. Je
+compris alors pourquoi Donatien, dont l'ambition guettait
+depuis longtemps la première place parmi nous, avait
+saisi l'occasion de cette mort subite pour m'éloigner des
+délibérations. Il savait que je ne l'estimais point, et que,
+malgré mon peu de goût pour le pouvoir et mon défaut
+absolu d'intrigue, je ne manquais pas de partisans.
+J'avais une réputation de science théologique qui m'attirait
+le respect naïf de quelques-uns; j'avais un esprit
+de justice et des habitudes d'impartialité qui offraient à
+tous des garanties. Donatien me craignait: sous-prieur
+depuis deux ans, et tout-puissant sur ceux qui entouraient
+le Prieur, il avait enveloppé ses derniers instants
+d'une sorte de mystère, et, avant de répandre la nouvelle
+de sa mort, il avait voulu me voir, sans doute pour sonder
+mes dispositions, pour me séduire ou pour m'effrayer.
+Ne me trouvant point dans ma cellule, et connaissant
+fort bien mes habitudes, comme je l'ai su depuis, il
+s'était glissé sur mes traces jusqu'à la porte de la bibliothèque
+qu'il avait refermée sur moi comme par mégarde.
+Puis il avait condamné toutes les issues par lesquelles
+on pouvait approcher de moi, et il avait sur-le-champ
+fait entrer tout le monastère en retraite, afin de procéder
+dignement à l'élection du nouveau chef.
+
+«Grâce à son influence, il avait pu violer tous les
+usages et toutes les règles de l'abbaye. Au lieu de faire
+embaumer et exposer le corps du défunt pendant trois
+jours dans la chapelle, il l'avait fait ensevelir précipitamment,
+sous prétexte qu'il était mort d'un mal contagieux.
+Il avait brusqué toutes les cérémonies, abrégé
+le temps ordinaire de la retraite; et déjà l'on procédait
+à son élection, lorsque, par un fait surnaturel, je fus
+rendu à la liberté. Quand l'office fut fini, on chanta le
+_Veni Creator_; puis on resta un quart d'heure prosterné
+chacun dans sa stalle, livré à l'inspiration divine. Lorsque
+l'horloge sonna midi, la communauté défila lentement et
+monta à la salle du chapitre pour procéder au vote général.
+Je me tins dans le plus grand calme et dans la plus
+complète indifférence tant que dura cette cérémonie.
+Rien au monde ne me tentait moins que de contre-balancer
+les suffrages; en eussé-je eu le temps, je n'aurais pas
+fait la plus simple démarche pour contrarier l'ambition
+de Donatien. Mais quand j'entendis son nom sortir cinquante
+fois de l'urne, quand je vis, au dernier tour de
+scrutin, la joie du triomphe éclater sur son visage, je fus
+saisi d'un mouvement tout humain d'indignation et de
+haine.
+
+«Peut-être, s'il eût songé à tourner vers moi un regard
+humble ou seulement craintif, mon mépris l'eût-il absous;
+mais il me sembla qu'il me bravait, et j'eus la puérilité de
+vouloir briser cet orgueil, au niveau duquel je me ravalais
+en le combattant. Je laissai le secrétaire recompter
+lentement les votes. Il y en avait deux seulement pour
+moi. Ce n'était donc pas une espérance personnelle qui
+pouvait me suggérer ce que je fis. Au moment où l'on
+proclama le nom de Donatien, et comme il se levait d'un
+air hypocritement ému pour recevoir les embrassades
+des anciens, je me levai à mon tour et j'élevai la voix.
+
+«--Je déclare, dis-je avec un calme apparent dont
+l'effet fut terrible, que l'élection proclamée est nulle,
+parce que les statuts de l'ordre ont été violés. Une seule
+voix, oubliée ou détournée, suffit pour frapper de nullité
+les résolutions de tout un chapitre. J'invoque cet article
+de la charte de l'abbé Spiridion, et déclare que moi,
+Alexis, membre de l'ordre et serviteur de Dieu, je n'ai
+point déposé mon vote aujourd'hui dans l'urne, parce
+que je n'ai point eu le loisir d'entrer en retraite comme
+les autres; parce que j'ai été écarté, par hasard ou par
+malice, des délibérations communes, et qu'il m'eût été
+impossible, ignorant jusqu'à cet instant la mort de notre
+vénérable Prieur, de me décider inopinément sur le choix
+de son successeur.»
+
+«Ayant prononcé ces paroles qui furent un coup de
+foudre pour Donatien, je me rassis et refusai de répondre
+aux mille questions que chacun venait m'adresser. Donatien,
+un instant confondu de mon audace, reprit bientôt
+courage, et déclara que mon vote était non-seulement
+inutile mais non recevable, parce qu'étant sous le poids
+d'une faute grave, et subissant, durant les délibérations,
+une correction dégradante, d'après les statuts, je n'étais
+point apte à voter.
+
+«--Et qui donc a qualifié ou apprécié ma faute? demandai-je.
+Qui donc, s'est permis de m'en infliger le
+châtiment? Le sous-prieur? il n'en avait pas le droit.
+Il devait, pour me juger indigne de prendre part à
+l'élection, faire examiner ma conduite par six des plus
+anciens du chapitre, et je déclare qu'il ne l'a point
+fait.
+
+«--Et qu'en savez-vous? me dit un des anciens qui
+était le chaud partisan de mon antagoniste.
+
+«--Je dis, m'écriai-je, que cela ne s'est point fait,
+parce que j'avais le droit d'en être informé, parce que
+mon jugement devait être signifié à moi d'abord, puis
+à toute la communauté rassemblée, et enfin placardé
+ici, dans ma stalle, et qu'il n'y est point et n'y a jamais
+été.
+
+«--Votre faute, s'écria Donatien, était d'une telle
+nature...
+
+«--Ma faute, interrompis-je, il vous plaît de la qualifier
+de grave; moi, il me plaît de qualifier la punition
+que vous m'avez infligée, et je dis que c'est pour vous
+qu'elle est dégradante. Dites quelle fut ma faute! Je
+vous somme de le dire ici; et moi je dirai quel traitement
+vous m'avez fait subir, bien que vous n'eussiez
+pas le droit de le faire.»
+
+«Donatien voyant que j'étais outré, et que l'on commençait
+à m'écouter avec curiosité, se hâta de terminer
+ce débat en appelant à son secours la prudence et la
+ruse. Il s'approcha de moi, et, du ton d'un homme
+pénétré de componction, il me supplia, au nom du Sauveur
+des hommes, de cesser une discussion scandaleuse
+et contraire à l'esprit de charité qui devait régner entre
+des frères. Il ajouta que je me trompais en l'accusant de
+machinations si perfides, que sans doute il y avait entre
+nous un malentendu qui s'éclaircirait dans une explication
+amicale.
+
+«--Quant à vos droits, ajouta-t-il, il m'a semblé et il
+me semble encore, mon frère, que vous les avez perdus.
+Ce serait peut-être pour la communauté une affaire à
+examiner; mais il suffit que vous m'accusiez d'avoir redouté
+votre candidature pour que je veuille faire tomber
+au plus vite un soupçon si pénible pour moi. Et pour
+cela, je déclare que je désire vous avoir sur-le-champ
+pour compétiteur. Je supplie la communauté d'écarter
+de vous toute accusation, et de permettre que vous déposiez
+votre vote dans l'urne après qu'on aura fait un
+nouveau tour de scrutin, sans examiner si vos droits
+sont contestables. Non-seulement je l'en supplie, mais
+au besoin je le lui commande; car je suis, en attendant
+le résultat de votre candidature, le chef de cette respectable
+assemblée.»
+
+«Ce discours adroit fut accueilli avec acclamations;
+mais je m'opposai à ce qu'on recommençât le vote
+séance tenante. Je déclarai que je voulais entrer en
+retraite, et que, comme les autres s'étaient contentés
+de trois jours, bien que quarante furent prescrits, je
+m'en contenterais aussi; mais que, sous aucun prétexte,
+je ne croyais pouvoir me dispenser de cette
+préparation.
+
+«Donatien s'était engagé trop avant pour reculer. Il
+feignit de subir ce contre-temps avec calme et humilité.
+Il supplia la communauté de n'apporter aucun empêchement
+à mes desseins. Il y avait bien quelques murmures
+contre mon obstination, mais pas autant peut-être
+que Donatien l'avait espéré. La curiosité, qui est
+l'élément vital des moines, était excitée au plus haut
+point par ce qui restait de mystérieux entre Donatien et
+moi. Ma disparition avait causé bien de l'étonnement à
+plusieurs. On voulait, avant de se ranger sous la loi de
+ce nouveau chef si mielleux et si tendre en apparence,
+avoir quelques notions de plus sur son vrai caractère.
+Je semblais l'homme le plus propre à les fournir. Sa
+modération avec moi en public, au milieu d'une crise si
+terrible pour son orgueil et son ambition, paraissait sublime
+à quelques-uns, sensée à plusieurs autres, étrange
+et de mauvais augure à un plus grand nombre. Trente
+voix, qui ne s'entendaient pas sur le choix de leur candidat,
+avaient combattu son élection. Il était déjà évident
+qu'elles allaient se reporter sur moi. Trois jours de nouvelles
+réflexions et de plus amples informations pouvaient
+détacher bien des partisans. Chacun le sentit, et la majorité,
+qui avait été surprise et comme enivrée par la
+précipitation des meneurs, se réjouit du retard que je
+venais apporter au dénoûment.
+
+«Une heure après la clôture de cette séance orageuse,
+ma cellule était assiégée des meneurs de mon parti; car
+j'avais déjà un parti malgré moi, et un parti très-ardent.
+Donatien n'était pas médiocrement haï, et je dois à la
+vérité de dire que tout ce qu'il y avait de moins avili et
+de moins corrompu dans l'abbaye était contre lui. Ma
+colère était déjà tombée, et les offres qu'on me faisait
+n'éveillaient en moi aucun désir de puissance monacale.
+J'avais de l'ambition, mais une ambition vaste comme
+le monde, l'ambition des choses sublimes. J'aurais voulu
+élever un beau monument de science ou de philosophie,
+trouver une vérité et la promulguer, enfanter une de
+ces idées qui soulèvent et remplissent tout un siècle,
+gouverner enfin toute une génération, mais du fond de
+ma cellule, et sans salir mes doigts à la fange des affaires
+sociales; régner par l'intelligence sur les esprits, par le
+cœur sur les cœurs, vivre en un mot comme Platon ou
+Spinosa. Il y avait loin de là à la gloriole de commander
+à cent moines abrutis. La petitesse pompeuse d'un tel
+rôle soulevait mon âme de dégoût; mais je compris quel
+parti je pouvais tirer de ma position, et j'accueillis mes
+partisans avec prudence.
+
+«Avant le soir, les trente voix qui avaient résisté à
+Donatien s'étaient déjà réunies sur moi. Donatien en
+fut plus irrité qu'effrayé. Il vint me trouver dans ma
+cellule, et il essaya de m'intimider en me disant que,
+si je me retirais de la candidature, il ne me reprocherait
+point mes hérésies, à lui bien connues; que les
+choses pouvaient encore se passer honorablement pour
+moi et tranquillement pour lui, si je me contentais de
+la petite victoire que j'avais obtenue en retardant son
+élection; mais que, si je me mettais sur les rangs pour
+le priorat, il ferait connaître quelles étaient mes occupations,
+mes lectures, et sans doute mes pensées, depuis
+plus de cinq ans. Il me menaça de dévoiler la fraude et la
+désobéissance où j'avais vécu tout ce temps-là, dérobant
+les livres défendus et me nourrissant durant les saints
+offices, dans le temple même du Seigneur, des plus
+infâmes doctrines.
+
+«Le calme avec lequel j'affrontai ces menaces le déconcerta
+beaucoup. Il voulait sans doute me faire parler
+sur mes croyances; peut être avait-il placé des témoins
+derrière la porte pour m'entendre apostasier dans un
+moment d'emportement. J'étais sur mes gardes, et je
+vis, dans cette circonstance, combien l'homme le plus
+simple a de supériorité sur le plus habile, lorsque celui-ci
+est mû par de mauvaises passions. Je n'étais certes pas
+rompu à l'intrigue comme ce moine cauteleux et rusé;
+mais le mépris que j'avais pour l'enjeu me donnait tout
+l'avantage de la partie. J'étais armé d'un sang-froid à
+toute épreuve, et mes reparties calmes démontaient de
+plus en plus mon adversaire. Il se retira fort troublé.
+Jusque-là il ne m'avait point connu, disait-il d'un ton
+amèrement enjoué. Il m'avait cru plongé dans les livres,
+et ne se serait jamais douté que j'apportasse tant de
+prudence et de calcul dans les affaires temporelles. Il
+ajouta sournoisement qu'il faisait des vœux pour que
+mon orthodoxie en matière de religion lui fût bien démontrée;
+car, dans ce cas, je lui paraissais le plus propre
+de tous à bien gouverner l'abbaye.
+
+«Le lendemain, mes trente partisans cabalèrent si
+bien qu'ils détachèrent plus de quinze poltrons, jetés
+par la frayeur dans le parti de mon rival. Donatien était
+l'homme le plus redouté et le plus haï de la communauté;
+mais il avait pour lui tous les anciens, qu'il avait su accaparer,
+et aux vices desquels son athéisme secret offrait
+toutes les garanties désirables. Il n'y a pas de plus grand
+fléau pour une communauté religieuse qu'un chef sincèrement
+dévot. Avec lui, la règle, qui est ce que le
+moine hait et redoute le plus, est toujours en vigueur, et
+vient à chaque instant troubler les douces habitudes
+de paresse et d'intempérance; son zèle ardent suscite
+chaque jour de nouvelles tracasseries, en voulant ramener
+les pratiques austères, la vie de labeur et de privations.
+Donatien savait, avec le petit nombre des fanatiques, se
+donner les apparences d'une foi vive; avec le grand
+nombre des indifférents, il savait, sans compromettre
+la dignité d'étiquette de la règle, et sans déroger aux
+apparences de la ferveur, donner à chacun le prétexte le
+plus convenable à la licence. Par ce moyen son autorité
+était sans bornes pour le mal; il exploitait les vices d'autrui
+au profit des siens propres. Cette manière de gouverner
+les hommes en profitant de leur corruption est
+infaillible; et, si j'étais le favori d'un roi, je la lui conseillerais.
+
+«Mais ce qui contre-balançait l'autorité naissante de
+Donatien. C'était ce qu'on savait de son humeur vindicative.
+Ceux qui l'avaient offensé un jour avaient à s'en
+repentir longtemps, et l'on craignait avec raison que
+le Prieur n'oubliât pas, en recevant la crosse, les vieilles
+querelles du simple frère. C'est pourquoi les faibles
+s'étaient jetés dans son parti par frayeur, le croyant
+tout-puissant et ne voulant pas qu'il les punît d'avoir
+cabalé contre lui.
+
+«Dès que ceux-là virent une puissance se former
+contre la sienne et offrir quelque garantie, ils se rejetèrent
+facilement de ce coté, et le troisième jour j'avais
+une majorité incontestable. Je ne saurais t'exprimer,
+Angel, combien j'eus à souffrir secrètement de cette banale
+préférence, basée sur des intérêts d'égoïsme et revêtue
+des formes menteuses de l'estime et de l'affection.
+Les sales caresses de ces poltrons me répugnaient; les
+protestations des autres intrigants, qui se flattaient de
+régner à ma place tandis que je serais absorbé dans mes
+spéculations scientifiques, ne me causaient pas moins de
+dégoût et de mépris.
+
+«--Vous triompherez, me disaient-ils d'un air lâchement
+fier en sortant de ma cellule.
+
+«--Dieu m'en préserve! répondais-je lorsqu'ils étaient
+sortis.»
+
+«Le jour de l'élection, Donatien vint me réveiller avant
+l'aube. Il n'avait pu fermer l'œil de la nuit.
+
+«--Vous dormez comme un triomphateur, me dit-il,
+Êtes-vous donc si sur de l'emporter sur moi?»
+
+«Il affectait le calme; mais sa voix était tremblante,
+et le trouble de toute sa contenance révélait les angoisses
+de son âme.
+
+«--Je dors avec une double sécurité, lui répondis-je
+en souriant, celle du triomphe et celle de la plus parfaite
+indifférence pour ce même triomphe.
+
+«--Frère Alexis, reprit-il, vous jouez la comédie
+avec un art au-dessus de tout éloge.
+
+«--Frère Donatien, lui dis-je, vous ne vous trompez
+pas, je joue la comédie; car je brigue des suffrages dont
+je ne veux pas profiter. Combien voulez-vous me les
+payer?
+
+«--Quelles seraient vos conditions? dit-il en feignant
+de soutenir une plaisanterie; mais ses lèvres étaient
+pâles d'émotion et son œil étincelant de curiosité.
+
+«--Ma liberté, répondis-je, rien que cela. J'aime
+l'étude et je déteste le pouvoir: assurez-moi le calme et
+l'indépendance la plus absolue au fond de ma cellule.
+Donnez-moi les clefs de toutes les bibliothèque, le soin
+de tous les instruments de physique et d'astronomie, et
+la direction des fonds appliqués à leur entretien par le
+fondateur; donnez-moi la cellule de l'observatoire, abandonnée
+depuis la mort du dernier moine astronome, enfin
+dispensez-moi des offices, et à ce prix vous pourrez me
+considérer comme mort. Je vivrai dans mon donjon, et
+vous sur votre chaire abbatiale, sans que nous ayons
+jamais rien de commun ensemble. À la première affaire
+temporelle dont je me mêlerai, je vous autorise à me
+remettre sous la règle; mais aussi à la première tracasserie
+temporelle que vous me susciterez, je vous promets
+de vous montrer encore une fois que je ne suis pas
+sans influence. Tous les trois ans, lorsqu'on renouvellera
+votre élection, nous passerons marché comme aujourd'hui,
+si le marché d'aujourd'hui vous convient. Promettez-vous?
+Voici la cloche qui nous appelle à l'église;
+dépêchez-vous.»
+
+«Il promit tout ce que je voulus; mais il se retira sans
+confiance et sans espoir. Il ne pouvait croire qu'on renonçât
+à la victoire quand on la tenait dans ses mains.
+
+«Il serait impossible de peindre l'angoisse qui contractait
+son visage lorsque je fus proclamé Prieur à la
+majorité de dix voix. Il avait l'air d'un homme foudroyé
+au moment d'atteindre aux astres. M'avoir tenu enfermé
+trois jours et trois nuits, s'être flatté de me trouver mort
+de faim et de froid, et tout à coup me voir sortir comme
+de la tombe pour lui arracher des mains la victoire et
+m'asseoir à sa place sur la chaire d'honneur!
+
+«Chacun vint m'embrasser, et je subis cette cérémonie,
+sans détromper le vaincu jusqu'à ce qu'il vint à son
+tour me donner le baiser de paix. Quand il eut accompli
+cette dernière humiliation, je le pris par la main; et,
+me dépouillant des insignes dont on m'avait déjà revêtu,
+je lui mis au doigt l'anneau, et à la main la crosse abbatiale;
+puis je le conduisis à la chaire, et, m'agenouillant
+devant lui, je le priai de me donner sa bénédiction
+paternelle.
+
+«Il y eut une stupéfaction inconcevable dans le chapitre,
+et d'abord je trouvait beaucoup d'opposition à accepter
+cette substitution de personne; mais les poltrons
+et les faibles emportèrent de nouveau la majorité là où
+je voulais la constituer. Le scrutin de ce jour ne produisit
+rien; mais celui du lendemain rendit, par mes soins et
+par mon influence, le priorat au trop heureux Donatien.
+Il me fit l'honneur de douter de ma loyauté jusqu'au
+dernier moment, me soupçonnant toujours de feindre
+un excès d'humilité afin de m'assurer un pouvoir sans
+bornes pour toute ma vie. Il y avait peu d'exemples
+qu'un Prieur n'eût pas été réélu tous les trois ans jusqu'à
+sa mort; mais le statut n'en restait pas moins en
+vigueur, et l'existence d'un rival important pouvait troubler
+la vie du vainqueur. Donatien pensait donc que je
+voulais amener à moi par un semblant de vertu et de
+désintéressement romanesque ceux qui lui étaient le plus
+attachés, afin de ne point avoir à craindre une réaction
+vers lui au bout de trois ans. Au reste, c'est grâce à ce
+statut que la tranquillité de ma vie fut à peu près assurée.
+Les persécutions dont j'avais été accablé jusque-là, et
+dont j'ai passe le détail sous silence dans ce récit, comme
+n'étant que les accessoires de souffrances plus réelles
+et plus profondes, cessèrent à partir de ce jour. Ce n'est
+que depuis peu que, me voyant prêt à descendre dans la
+tombe, Donatien a cessé de me craindre et encouragé
+peut-être les vieilles haines de ses créatures.
+
+«Quand son élection eut été enfin proclamée, et qu'il
+se fut assuré de ma bonne foi, sa reconnaissance me
+parut si servile et si exagérée que je me hâtai de m'y
+soustraire.
+
+«--Payez vos dettes, lui dis-je à l'oreille, et ne me
+sachez aucun autre gré d'une action qui n'est point, de
+ma part, un sacrifice.
+
+«Il se hâta de me proclamer directeur de la bibliothèque
+et du cabinet réservé aux études et aux collections
+scientifiques. J'eus, à partir de cet instant, la plus
+grande liberté d'occupations et tous les moyens possibles
+de m'instruire.
+
+«Au moment où je quittais la salle du chapitre pour
+aller, plein d'impatience, prendre possession de ma
+nouvelle étude, je levai les yeux par hasard sur le portrait
+du fondateur, et alors le souvenir des événements
+surnaturels qui s'étaient passés dans cette salle quelques
+jours auparavant me revint si distinct et si frappant que
+j'en fus effrayé. Jusque-là, les préoccupations qui avaient
+rempli toutes mes heures ne m'avaient pas laissé le loisir
+d'y songer, ou plutôt cette partie du cerveau qui
+conserve les impressions que nous appelons poétiques
+et merveilleuses (à défaut d'expression juste pour peindre
+les fonctions du sens divin), s'était engourdie chez
+moi au point de ne rendre à'ma raison aucun compte
+des prodiges de mon évasion. Ces prodiges restaient
+comme enveloppés dans les nuages d'un rêve, comme
+les vagues réminiscences des faits accomplis durant
+l'ivresse on durant la fièvre. En regardant le portrait
+d'Hébronius, je revis distinctement l'animation de ces
+yeux peints qui, tout d'un coup, étaient devenus vivants
+et lumineux, et ce souvenir se mêla si étrangement au
+présent qu'il me sembla voir encore cette toile reprendre
+vie, et ces yeux me regarder comme des yeux humains.
+Mais cette fois ce n'était plus avec éclat, c'était avec
+douleur, avec reproche. Il me sembla voir des larmes
+humecter les paupières. Je me sentis défaillir. Personne
+ne faisait attention à moi; mais un jeune enfant de douze
+ans, neveu et élève en théologie de l'un des frères, se
+tenait par hasard devant le portrait, et, par hasard aussi,
+le regardait.
+
+«--Ô mon père Alexis, me dit-il en saisissant ma
+robe avec effroi, voyez donc! le portrait pleure!»
+
+«Je faillis m'évanouir, mais je fis un grand effort sur
+moi-même, et lui répondis:
+
+«--Taisez-vous, mon enfant, et ne dites pas de pareilles
+choses, aujourd'hui surtout; vous feriez tomber
+votre oncle en disgrâce.»
+
+«L'enfant ne comprit pas ma réponse, mais il en fut
+comme effrayé, et ne parla à personne, que je sache, de
+ce qu'il avait vu. Il avait dès lors une maladie dont il
+mourut l'année suivante chez ses parents. Je n'ai pas bien
+su les détails de sa mort; mais il m'est revenu qu'il avait
+vu, à ses derniers instants, une figure vers laquelle il
+voulait s'élancer en l'appelant _pater Spiridion_. Cet
+enfant était plein de foi, de douceur et d'intelligence. Je
+ne l'ai connu que quelques instants sur la terre; mais je
+crois que je le retrouverai dans une sphère plus sublime.
+Il était de ceux qui ne peuvent pas rester ici-bas, et qui
+ont déjà, dès cette vie, une moitié de leur âme dans un
+monde meilleur.
+
+«Je fus occupé pendant quelques jours à préparer mon
+observatoire, à choisir les livres que je préférais, à les
+ranger dans ma cellule, à tout ordonner dans mon nouvel
+empire. Pendant que le couvent était en rumeur pour
+célébrer l'élection de son nouveau chef, que les uns se
+livraient à leurs rêves d'ambition, tandis que les autres
+se consolaient de leurs mécomptes en s'abandonnant à
+l'intempérance, je goûtais une joie d'enfant à m'isoler de
+cette tourbe insensée, et à chercher, dans l'oubli de tous,
+mes paisibles plaisirs. Quand j'eus fini de ranger la bibliothèque,
+les collections d'histoire naturelle et les instruments
+de physique et d'astronomie, ce que je fis avec
+tant de zèle que je me couchais chaque soir exténué de
+fatigue (car toutes ces choses précieuses avaient été
+négligées et abandonnées au désordre depuis bien des
+années), je rentrai un soir dans cette cellule avec un
+bien-être incroyable. J'estimais avoir remporté une bien
+plus grande victoire que celle de Donatien, et avoir
+assuré tout l'avenir de ma vie sur les seules bases qui
+lui convinssent. Je n'avais qu'une seule passion, celle de
+l'étude: j'allais pouvoir m'y livrer à tout jamais, sans
+distraction et sans contrainte. Combien je m'applaudissais d'avoir
+résisté au désir de fuir, qui m'avait tant de
+fois traversé l'esprit durant les années précédentes!
+J'avais tant souffert, n'ayant plus aucune foi, aucune
+sympathie catholique, d'être forcé d'observer les minutieuses
+pratiques du catholicisme, et d'y voir se consumer
+un temps précieux! Je m'étais souvent méprisé pour
+le faux point d'honneur qui me tenait esclave de mes
+vœux.
+
+«Vœux insensés, serments impies! m'étais-je écrié
+cent fois, ce n'est point la crainte ou l'amour de Dieu
+qui vous a reçus, ni qui m'empêche de vous violer. Ce
+Dieu n'existe plus, il n'a jamais existé. On ne doit point
+de fidélité à un fantôme, et les engagements pris dans
+un songe n'ont ni force ni réalité. C'est donc le respect
+humain qui fait votre puissance sur moi. C'est parce
+que, dans mes jours de jeunesse intolérante et de dévotion
+fougueuse, j'ai flétri à haute voix les religieux qui
+rompaient leur ban; c'est parce que j'ai soutenu autrefois
+la thèse absurde que le serment de l'homme est
+indélébile, qu'aujourd'hui je crains, en me rétractant,
+d'être méprisé par ces hommes que je méprise!
+
+«Je m'étais dit ces choses, je m'étais fait ces reproches;
+j'avais résolu de partir, de jeter mon froc de moine,
+aux ronces du chemin, d'aller chercher la liberté de
+conscience et la liberté d'études dans un pays éclairé,
+chez une nation tolérante, en France ou en Allemagne;
+mais je n'avais jamais trouvé le courage de le faire. Mille
+raisons puériles ou orgueilleuses m'en avalent empêché.
+Je me couchait en repassant dans mon esprit ces raisons
+que, par une réaction naturelle, j'aimais à trouver excellentes,
+puisque désormais l'état de moine et le séjour du
+monastère étaient pour moi la meilleure condition possible.
+Au nombre de ces raisons, ma mémoire vint à me
+retracer le désir de posséder le manuscrit de Spiridion
+et l'importance que j'avais attachée à exhumer cet écrit
+précieux. À peine cette réflexion eut elle traversé mon
+esprit, qu'elle y évoqua mille images fantastiques. La
+fatigue et le besoin de sommeil commençaient à troubler
+mes idées. Je me sentis dans une disposition étrange et
+telle que depuis longtemps je n'en avais connu. Ma raison,
+toujours superbe, était dans toute sa force, et méprisait
+profondément les visions qui m'avaient assailli dans le
+catholicisme; elle m'expliquait les prestiges de la nuit
+du 10 janvier par des causes toutes naturelles. La faim,
+la fièvre, l'agonie des forces morales, et aussi le désespoir
+secret et insurmontable de quitter la vie d'une manière
+si horrible, avaient dû produire sur mon cerveau un
+désordre voisin de la folie. Alors j'avais cru entendre
+une voix de la tombe et des paroles en harmonie avec
+les souvenirs émouvants de ma précédente existence de
+catholique. Les fantômes qui jadis s'étaient produits dans
+mon imagination avaient dû s'y reproduire par une loi
+physiologique à la première disposition fébrile, et l'anéantissement
+de mes forces physiques avait dû, en présence
+de ces apparitions, empêcher les fonctions de la raison
+et neutraliser les puissances du jugement. Un événement
+fortuit, peut-être le passage d'un serviteur dans la salle
+du chapitre, ayant amené ma délivrance au moment où
+j'étais en proie à ce délire, je n'avais pu manquer d'attribuer
+mon salut à ces causes surnaturelles; et le reste
+de la vision s'expliquait assez par la lutte qui s'était
+établie en moi entre le désir de ressaisir la vie et l'affaissement
+de tout mon être. Il n'était donc rien dans tout
+cela dont ma raison ne triomphât par des mots; mais les
+mots ne remplaceront jamais les idées; et quoiqu'une
+moitié de mon esprit se tînt pour satisfaite de ces solutions,
+l'autre moitié restait dans un grand trouble et
+repoussait le calme de l'orgueil et la sanction du sommeil.
+
+[Illustration]
+
+
+«Alors je fus pris d'un malaise inconcevable. Je sentis
+que ma raison ne pouvait pas me défendre, quelque
+puissante et ingénieuse qu'elle fût, contre les vaines
+terreurs de la maladie. Je me souvins d'avoir été tellement
+dominé par les apparences que j'avais pris mes
+hallucinations pour la réalité. Naguère encore, étant
+plein de calme, de force et de contentement, j'avais cru
+voir des larmes sortir d'une toile peinte, j'avais cru entendre
+la parole d'un enfant qui confirmait ce prodige.
+
+«Il est vrai qu'il y avait une légende sur ce portrait.
+Dans mon âge de crédulité, j'avais entendu dire qu'il
+pleurait à l'élection des mauvais Prieurs; et l'enfant,
+nourri à son tour de cette fable, avait été fasciné par
+la peur, au point de voir ce que je m'étais imaginé voir
+moi-même. Que de miracles avaient été contemplés et
+attestés par des milliers de personnes abusées toutes
+spontanément et contagieusement par le même élan
+d'enthousiasme fanatique! Il n'était pas surprenant que
+deux personnes l'eussent été; mais que je fusse l'une
+des deux, et que je partageasse les rêveries d'un enfant,
+voilà ce qui m'étonnait et m'humiliait étrangement. Eh
+quoi! pensai-je, l'imposture du fanatisme chrétien laisse-t-elle
+donc dans l'esprit de ceux qui l'ont subie des
+traces si profondes, qu'après des années de désabusement
+et de victoire, je n'en sois pas encore affranchi? Suis-je
+condamné à conserver toute ma vie cette infirmité?
+N'est-il donc aucun moyen de recouvrer entièrement la
+force morale qui chasse les fantômes et dissipe les
+ombres avec un mot? Pour avoir été catholique, ne me
+sera-t-il jamais permis d'être un homme, et dois-je, à
+la moindre langueur d'estomac, au moindre accès de
+fièvre, être en butte aux terreurs de l'enfance? Hélas!
+ceci est peut-être un juste châtiment de la faiblesse avec
+laquelle l'homme fléchit devant des erreurs grossières.
+Peut-être la vérité, pour se venger, se refuse-t-elle à
+éclairer complètement les esprits qui l'ont reniée longtemps;
+peut-être les misérables qui, comme moi, ont
+servi les idoles et adoré le mensonge sont-ils marqués
+d'un sceau indélébile d'ignorance, de folie et de lâcheté;
+peut-être qu'à l'heure de la mort mon cerveau épuisé
+sera livré à des épouvantails méprisables; Satan viendra
+peut-être me tourmenter, et peut-être mourrai-je en
+invoquant Jésus, comme ont fait plusieurs malheureux
+philosophes, en qui de semblables maladies d'esprit
+expliquent et révèlent la misère humaine aux prises
+avec la lumière céleste?
+
+[Illustration]
+
+
+«Livré à ces pensées douloureuses, je m'endormis
+fort agité, craignant d'être encore la dupe de quelque
+songe, et m'en effrayant d'autant plus que ma raison m'en
+démontrait les causes et les conséquences.
+
+«Je fis alors un rêve étrange. Je m'imaginai être revenu
+au temps de mon noviciat. Je me voyais vêtu de
+la robe de laine blanche, un léger duvet paraissait à
+peine sur mon visage; je me promenais avec mes jeunes
+compagnons, et Donatien, parmi nous, recueillait nos
+suffrages pour son élection. Je lui donnai ma voix comme
+les autres, avec insouciance, pour éviter les persécutions.
+Alors il se retira, en nous lançant un regard de
+triomphe méprisant, et nous vîmes approcher de nous
+un homme jeune et beau, que nous reconnûmes tous
+pour l'original du portrait de la grande salle.
+
+«Mais, ainsi qu'il arrive dans les rêves, notre surprise
+fut bientôt oubliée. Nous acceptâmes comme une chose
+possible et certaine qu'il eût vécu jusqu'à cette heure,
+et même quelques-uns de nous disaient l'avoir toujours
+connu. Pour moi, j'en avais un souvenir confus, et,
+soit habitude, soit sympathie, je m'approchai de lui
+avec affection. Mais il nous repoussa avec indignation.
+
+«Malheureux enfants! nous dit-il d'une voix pleine de
+charme et de mélodie jusque dans la colère, est-il possible
+que vous veniez m'embrasser après la lâcheté que
+vous venez de commettre? Eh quoi! êtes-vous descendus
+à ce point d'égoïsme et d'abrutissement que vous choisissez
+pour chef, non le plus vertueux ni le plus capable,
+mais celui de tous que vous savez le plus tolérant
+a l'égard du vice et le plus insensible à l'endroit de
+la générosité? Est-ce ainsi que vous observez mes statuts?
+Est-ce là l'esprit que j'ai cherché à laisser parmi vous?
+Est-ce ainsi que je vous retrouve, après vous avoir quittés
+quelque temps?»
+
+«Alors il s'adressa à moi en particulier, et me montrant
+aux autres:
+
+«Voici, dit-il, le plus coupable d'entre vous; car
+celui-là est déjà un homme par l'esprit, et il connaît le
+mal qu'il fait. C'est lui dont l'exemple vous entraîne,
+parce que vous le savez rempli d'instruction et nourri
+de sagesse. Vous l'estimez tous, mais il s'estime encore
+plus lui-même. Méfiez-vous de lui, c'est un orgueilleux,
+et l'orgueil l'a rendu sourd à la voix de sa conscience.
+
+«Et comme j'étais triste et rempli de honte, il me
+gourmanda fortement, mais en prenant mes mains avec
+une effusion de courroux paternel; et tout en me reprochant
+mon égoïsme, tout en me disant que j'avais sacrifié
+le sentiment de la justice et l'amour de la vérité au
+vain plaisir de m'instruire dans les sciences, il s'émut,
+et je vis que des larmes inondaient son visage. Les miennes
+coulèrent avec abondance, car je sentis les aiguillons du
+repentir et tous les déchirements d'un cœur brisé. Il me
+serra alors contre son cœur avec tendresse, mais avec
+douleur, et il me dit à plusieurs reprises:
+
+«Je pleure sur toi, car c'est à toi-même que tu as fait
+le plus grand mal, et ta vie tout entière est condamnée
+à expier cette faute. Avais-tu donc le droit de t'isoler au
+milieu de tes frères, et de dire: Tout le mal qui se fera
+désormais ici me sera indifférent, parce que je n'ai pas
+la même croyance que ceux-ci, parce qu'ils méritent
+d'être traités comme des chiens, et que je n'estime ici
+que moi, mon repos, mon plaisir, mes livres, ma
+liberté? Ô Alexis! malheureux enfant! tu seras un vieillard
+infortuné; car tu as perdu le sentiment du bien et
+la haine du mal; parce que tu as souffert en silence le
+triomphe de l'iniquité; parce que tu as préféré la satisfaction
+à ton devoir, et que tu as édifié de tes mains le
+trône de Baal dans ce coin de la société humaine où tu
+t'étais retiré pour cultiver le bien et servir le vrai Dieu!
+
+«Je m'agitai avec angoisse dans mon lit pour échapper
+à ces reproches, mais je ne pus réussir à m'éveiller; ils
+me poursuivaient avec une vraisemblance, une suite et
+un à-propos si extraordinaires; ils m'arrachaient des
+larmes si amères, et me couvraient d'une telle confusion,
+que je ne saurais dire aujourd'hui si c'était un rêve
+ou une vision. Peu à peu les personnages du rêve reparurent.
+Donatien s'avança furieux vers Spiridion, dont
+la voix s'éteignit et dont les traits s'effacèrent. Donatien
+criait à ses méchants courtisans:
+
+«_Détruisez-le! détruisez-le! Que vient-il faire
+parmi les vivants? Rendez-le à la tombe, rendez-le
+au néant!_
+
+«Alors les moines apportèrent du bois et des torches
+pour brûler Spiridion; mais au lieu de celui qui m'avait
+accablé de ses reproches et arrosé de ses larmes, je ne
+vis plus que le portrait du fondateur, que les partisans
+de Donatien arrachaient de son cadre et jetaient sur le
+bûcher. Dès que le feu eut commencé à consumer la
+toile, il se fit une horrible métamorphose. Spiridion reparut
+vivant, se tordant au milieu des flammes et criant:
+
+«Alexis, Alexis! c'est toi qui me donnes la mort!
+
+«Je m'élançai au milieu du bûcher, et ne trouvai que
+le portrait qui tombait en cendres. Plusieurs fois la figure
+vivante d'Hébronius et la toile inanimée qui la représentait
+se métamorphosèrent l'une dans l'autre à mes
+yeux stupéfaits: tantôt je voyais la belle chevelure du
+maître flamboyer dans l'incendie, et ses yeux pleins de
+souffrance, de colère et de douleur se tourner vers moi;
+tantôt je voyais brûler seulement une effigie aux acclamations
+grossières et aux rires des moines. Enfin je
+m'éveillai baigné de sueur et brisé de fatigue. Mon oreiller
+était trempé de mes pleurs. Je me levai, je courus ouvrir
+ma fenêtre. Le jour naissant dissipa mon sommeil
+et mes illusions; mais je restai tout le jour accablé de
+tristesse, et frappé de la force et de la justesse des
+reproches qui retentissaient encore dans mes oreilles.
+
+«Depuis ce jour le remords me consuma. Je reconnaissais
+dans ce rêve la voix de ma conscience qui me criait
+que dans toutes les religions, dans toutes les philosophies,
+c'était un crime d'édifier la puissance du fourbe
+et d'entrer en marché avec le vice. Cette fois la raison
+confirmait cet arrêt de la conscience; elle me montrait
+dans le passé Spiridion comme un homme juste, sévère,
+incorruptible, ennemi mortel du mensonge et de
+l'égoïsme; elle me disait que là où nous sommes jetés sur
+la terre, quelque fausse que soit notre position, quelque
+dégradés que soient les êtres qui nous entourent, notre
+devoir est de travailler à combattre le mal et à faire
+triompher le bien. Il y avait aussi un instinct de noblesse
+et de dignité humaine qui me disait qu'en pareil
+cas, lors même que nous ne pouvions faire aucun bien,
+il était beau de mourir à la peine en résistant au mal,
+et lâche de le tolérer pour vivre en paix. Enfin je tombai
+dans la tristesse. Ces études, dont je m'étais promis
+tant de joie, ne me causèrent plus que du dégoût. Mon
+âme appesantie s'égara dans de vains sophismes, et
+chercha inutilement à repousser, par de mauvaises raisons,
+le mécontentement d'elle-même. Je craignais tellement,
+dans cette disposition maladive et chagrine, de
+tomber en proie à de nouvelles hallucinations, que je
+luttai pendant plusieurs nuits contre le sommeil. À la
+suite de ces efforts, j'entrai dans une excitation nerveuse
+pire que l'affaiblissement des facultés. Les fantômes
+que je craignais de voir dans le sommeil apparurent
+plus effrayants devant mes yeux ouverts. Il me semblait
+voir sur tous les murs le nom de Spiridion écrit en lettres
+de feu. Indigné de ma propre faiblesse, je résolus de
+mettre fin à ces angoisses par un acte de courage. Je
+pris le parti de descendre dans le caveau du fondateur
+et d'en retirer le manuscrit. Il y avait trois nuits que je
+ne dormais pas. La quatrième, vers minuit, je pris un
+ciseau, une lampe, un levier, et je pénétrai sans bruit
+dans l'église, décidé à voir ce squelette et à toucher ces
+ossements que mon imagination revêtait, depuis six
+années, d'une forme céleste, et que ma raison allait
+restituer à l'éternel néant en les contemplant avec calme.
+
+«J'arrivai à la pierre du _Hic est_, la levai sans beaucoup
+de peine, et je commençai à descendre l'escalier;
+je me souvenais qu'il avait douze marches. Mais je n'en
+avais pas descendu six que ma tête était déjà égarée.
+J'ignore ce qui se passait en moi: si je ne l'avais éprouvé,
+je ne pourrais jamais croire que le courage de la vanité
+puisse couvrir tant de faiblesse et de lâche terreur. Le
+froid de la fièvre me saisit; la peur fit claquer mes dents;
+je laissai tomber ma lampe; je sentis que mes jambes
+pliaient sous moi.
+
+«Un esprit sincère n'eût pas cherché à surmonter
+cette détresse. Il se fût abstenu de poursuivre une
+épreuve au-dessus de ses forces; il eût remis son entreprise
+à un moment plus favorable; il eût attendu avec
+patience et simplicité le rassérénement de ses facultés
+mentales. Mais je ne voulais pas avoir le démenti vis-à-vis
+de moi-même. J'étais indigné de ma faiblesse; ma
+volonté voulait briser et réduire mon imagination. Je
+continuai à descendre dans les ténèbres; mais je perdis
+l'esprit, et devins la proie des illusions et des fantômes.
+
+«Il me sembla que je descendais toujours et que je
+m'enfonçais dans les profondeurs de l'Érèbe. Enfin,
+j'arrivai lentement à un endroit uni, et j'entendis une
+voix lugubre prononcer ces mots qu'elle semblait confier
+aux entrailles de la terre:
+
+«_Il ne remontera pas l'escalier._
+
+«Aussitôt, j'entendis s'élever vers moi, du fond
+d'abîmes invisibles, mille voix formidables qui chantaient
+sur un rhythme bizarre:
+
+«_Détruisons-le! Qu'il soit détruit! Que vient-il
+faire parmi les morts? Qu'il soit rendu à la souffrance!
+Qu'il soit rendu à la vie!_
+
+«Alors une faible lueur perça les ténèbres, et je vis
+que j'étais sur la dernière marche d'un escalier aussi
+vaste que le pied d'une montagne. Derrière moi, il y
+avait des milliers de degrés de fer rouge; devant moi,
+rien que le vide, l'abîme de l'éther, le bleu sombre de
+la nuit sous mes pieds comme au-dessus de ma tête. Je
+fus pris de vertige, et, quittant l'escalier, ne songeant
+plus qu'il me fût possible de le remonter, je m'élançai
+dans le vide en blasphémant. Mais à peine eus-je prononcé
+la formule de malédiction, que le vide se remplit
+de formes et de couleurs confuses, et peu à peu je me
+vis de plain-pied avec une immense galerie où je m'avançai
+en tremblant. L'obscurité régnait encore autour de
+moi; mais le fond de la voûte s'éclairait d'une lueur
+rouge et me montrait les formes étranges et affreuses de
+l'architecture. Tout ce monument semblait, par sa force
+et sa pesanteur gigantesque, avoir été taillé dans une
+montagne de fer ou dans une caverne de laves noires. Je
+ne distinguais pas les objets les plus voisins; mais ceux
+vers lesquels je m'avançais prenaient un aspect de plus
+en plus sinistre, et ma terreur augmentait à chaque
+pas. Les piliers énormes qui soutenaient la voûte, et les
+rinceaux de la voûte même, représentaient des hommes
+d'une grandeur surnaturelle, tous livrés à des tortures
+inouïes: les uns, suspendus par les pieds et serrés par
+les replis de serpents monstrueux, mordaient le pavé,
+et leurs dents s'enfonçaient dans le marbre; d'autres,
+engagés jusqu'à la ceinture dans le sol, étaient tirés
+d'en haut, ceux-ci par les bras la tête en haut, ceux-là
+par les pieds la tête en bas, vers les chapiteaux formés
+d'autres figures humaines penchées sur elles et
+acharnées à les torturer. D'autres piliers encore représentaient
+un enlacement de figures occupées à s'entre-dévorer,
+et chacune d'elles n'était plus qu'un tronçon
+rouge jusqu'aux genoux ou jusqu'aux épaules, mais
+dont la tête furieuse conservait assez de vie pour mordre
+et dévorer ce qui était auprès d'elle. Il y en avait qui,
+écorchés à demi, s'efforçaient, avec la partie supérieure
+de leur corps, de dégager la peau de l'autre
+moitié accrochée au chapiteau ou retenue au socle;
+d'autres encore qui, en se battant, s'étaient arraché des
+lanières de chair par lesquelles ils se tenaient suspendus
+l'un à l'autre avec l'expression d'une haine et d'une
+souffrance indicibles. Le long de la frise, ou plutôt en
+guise de frise, il y avait de chaque côté une rangée
+d'êtres immondes, revêtus de la forme humaine, mais
+d'une laideur effroyable, occupés à dépecer des cadavres, à
+dévorer des membres humains, à tordre des viscères, à se
+repaître de lambeaux sanglants. De la voûte pendaient,
+en guise de clefs et de rosaces, des enfants mutilés qui
+semblaient pousser des cris lamentables, ou qui, fuyant
+avec terreur les mangeurs de chair humaine, s'élançaient
+la tête en bas, et semblaient près de se briser sur le pavé.
+
+«Plus j'avançais, plus toutes ces statues, éclairées
+par la lumière du fond, prenaient l'aspect de la réalité;
+elles étaient exécutées avec une vérité que jamais l'art
+des hommes n'eût pu atteindre. On eût dit d'une scène
+d'horreur qu'un cataclysme inconnu aurait surprise au
+milieu de sa réalité vivante, et aurait noircie et pétrifiée
+comme l'argile dans le four. L'expression du désespoir, de
+la rage ou de l'agonie était si frappante sur tous ces visages
+contractés; le jeu ou la tension des muscles, l'exaspération
+de la lutte, le frémissement de la chair défaillante
+étaient reproduits avec tant d'exactitude qu'il était impossible
+d'en soutenir l'aspect sans dégoût et sans terreur.
+Le silence et l'immobilité de cette représentation
+ajoutaient peut-être encore à son horrible effet sur moi.
+Je devins si faible que je m'arrêtai et que je voulus
+retourner sur mes pas.
+
+«Mais alors j'entendis au fond de ces ténèbres que
+j'avais traversées, des rumeurs confuses comme celles
+d'une foule qui marche. Bientôt les voix devinrent plus
+distinctes et les clameurs plus bruyantes, et les pas se
+pressèrent tumultueusement en se rapprochant avec une
+vitesse incroyable: c'était un bruit de course irrégulière,
+saccadée, mais dont chaque élan était plus voisin, plus
+impétueux, plus menaçant. Je m'imaginai que j'étais
+poursuivi par cette foule déréglée, et j'essayai de la devancer
+en me précipitant sous la voûte au milieu des
+sculptures lugubres. Mais il me sembla que ces figures
+commençaient à s'agiter, à s'humecter de sueur et de
+sang, et que leurs yeux d'émail roulaient dans leurs orbites.
+Tout à coup je reconnus qu'elles me regardaient
+toutes et qu'elles étaient toutes penchées vers moi, les
+unes avec l'expression d'un rire affreux, les autres avec
+celle d'une aversion furieuse. Toutes avaient le bras
+levé sur moi et semblaient prêtes à m'écraser sous les
+membres palpitants qu'elles s'arrachaient les unes aux
+autres. Il y en avait qui me menaçaient avec leur propre
+tête dans les mains, ou avec des cadavres d'enfants
+qu'elles avaient arrachés de la voûte.
+
+«Tandis que ma vue était troublée par ces images
+abominables, mon oreille était remplie des bruits sinistres
+qui s'approchaient. Il y avait devant moi des objets
+affreux, derrière moi des bruits plus affreux encore:
+des rires, des hurlements, des menaces, des sanglots,
+des blasphèmes, et tout à coup des silences, durant
+lesquels il semblait que la foule, portée par le vent,
+franchît des distances énormes et gagnât sur moi du
+terrain au centuple.
+
+«Enfin le bruit se rapprocha tellement que, ne pouvant
+plus espérer d'échapper, j'essayai de me cacher
+derrière les piliers de la galerie; mais les figures de
+marbre s'animèrent tout à coup; et, agitant leurs bras,
+qu'elles tendaient vers moi avec frénésie, elles voulurent
+me saisir pour me dévorer.
+
+«Je fus donc rejeté par la peur au milieu de la galerie,
+où leurs bras ne pouvaient m'atteindre, et la foule vint,
+et l'espace fut rempli de voix, le pavé inondé de pas.
+Ce fut comme une tempête dans les bois, comme une
+rafale sur les flots; ce fut l'éruption de la lave. Il me
+sembla que l'air s'embrasait et que mes épaules pliaient
+sous le poids de la houle. Je fus emporté comme une
+feuille d'automne dans le tourbillon des spectres.
+
+«Ils étaient tous vêtus de robes noires, et leurs yeux
+ardents brillaient sous leurs sombres capuces comme
+ceux du tigre au fond de son antre. Il y en avait qui
+semblaient plongés dans un désespoir sans bornes, d'autres
+qui se livraient à une joie insensée ou féroce,
+d'autres dont le silence farouche me glaçait et m'épouvantait
+plus encore. À mesure qu'ils avançaient, les figures
+de bronze et de marbre s'agitaient et se tordaient
+avec tant d'efforts qu'elles finissaient par se détacher de
+leur affreuse étreinte, par se dégager du pavé qui enchaînait
+leurs pieds, par arracher leurs bras et leurs
+épaules de la corniche; et les mutilés de la voûte se
+détachaient aussi, et, se traînant comme des couleuvres
+le long des murs, ils réussissaient à gagner le sol. Et
+alors tous ces anthropophages gigantesques, tous ces
+écorchés, tous ces mutilés, se joignaient à la foule des
+spectres qui m'entraînaient, et, reprenant les apparences
+d'une vie complète, se mettaient à courir et à
+hurler comme les autres: de sorte qu'autour de nous
+l'espace s'agrandissait, et la foule se répandait dans les
+ténèbres comme un fleuve qui a rompu ses digues; mais
+la lueur lointaine l'attirait et la guidait toujours. Tout à
+coup cette clarté blafarde devint plus vive, et je vis que
+nous étions arrivés au but. La foule se divisa, se répandit
+dans des galeries circulaires, et j'aperçus au-dessous de
+moi, à une distance incommensurable, l'intérieur d'un
+monument tel que la main de l'homme n'eût jamais pu
+le construire. C'était une église gothique dans le goût de
+celles que les catholiques érigeaient au onzième siècle,
+dans ce temps où leur puissance morale, arrivée à son
+apogée, commençait à dresser des échafauds et des bûchers.
+Les piliers élancés, les arcades aiguës, les animaux
+symboliques, les ornements bizarres, tous les
+caprices d'une architecture orgueilleuse et fantasque
+étaient là déployés dans un espace et sur des dimensions
+telles qu'un million d'hommes eût pu être abrité sous la
+même voûte. Mais cette voûte était de plomb, et les
+galeries supérieures où la foule se pressait étaient si
+rapprochées du faîte que nul ne pouvait s'y tenir debout,
+et que, la tête courbée et les épaules brisées,
+j'étais forcé de regarder ce qui se passait tout au fond
+de l'église, sous mes pieds, à une profondeur qui me
+donnait des vertiges.
+
+«D'abord je ne discernai rien que les effets de l'architecture,
+dont les parties basses flottaient dans le vague,
+tandis que les parties moyennes s'éclairaient de lueurs
+rouges entrecoupées d'ombres noires, comme si un
+foyer d'incendie eût éclaté de quelque point insaisissable
+à ma vue. Peu à peu cette clarté sinistre s'étendit sur
+toutes les parties de l'édifice, et je distinguai un grand
+nombre de figures agenouillées dans la nef, tandis
+qu'une procession de prêtres revêtus de riches habits
+sacerdotaux défilait lentement au milieu, et se dirigeait
+vers le chœur en chantant d'une voix monotone:
+
+«_Détruisons-le! détruisons-le! que ce gui appartient
+à la tombe soit rendu à la tombe!_»
+
+«Ce chant lugubre réveilla mes terreurs, et je regardai
+autour de moi; mais je vis que j'étais seul dans une
+des travées: la foule avait envahi toutes les autres; elle
+semblait ne pas s'occuper de moi. Alors j'essayai de
+m'échapper de ce lieu d'épouvante, où un instinct secret
+m'annonçait l'accomplissement de quelque affreux mystère.
+Je vis plusieurs portes derrière moi; mais elles
+étaient gardées par les horribles figures de bronze, qui
+ricanaient et se parlaient entre elles en disant:
+
+«_On va le détruire, et les lambeaux de sa chair
+nous appartiendront._»
+
+«Glacé par ces paroles, je me rapprochai de la balustrade
+en me courbant le long de la rampe de pierre
+pour qu'on ne pût pas me voir. J'eus une telle horreur
+de ce qui allait s'accomplir que je fermai les yeux et
+me bouchai les oreilles. La tête enveloppée de mon capuce
+et courbée sur mes genoux, je vins à bout de me
+figurer que tout cela était un rêve et que j'étais endormi
+sur le grabat de ma cellule. Je fis des efforts inouïs pour
+me réveiller et pour échapper au cauchemar, et je crus
+m'éveiller en effet; mais en ouvrant les yeux je me retrouvai
+dans la travée, environné à distance des spectres
+qui m'y avaient conduit, et je vis au fond de la nef la
+procession de prêtres qui était arrivée au milieu du
+chœur, et qui formait un groupe pressé au centre duquel
+s'accomplissait une scène d'horreur que je n'oublierai
+jamais. Il y avait un homme couché dans un cercueil, et
+cet homme était vivant. Il ne se plaignait pas, il ne
+faisait aucune résistance; mais des sanglots étouffés
+s'échappaient de son sein, et ses soupirs profonds, accueillis
+par un morne silence, se perdaient sous la voûte
+qui les renvoyait à la foule insensible. Auprès de lui
+plusieurs prêtres armés de clous et de marteaux se
+tenaient prêts à l'ensevelir aussitôt qu'on aurait réussi à
+lui arracher le cœur. Mais c'était en vain que, les bras
+sanglants et enfoncés dans la poitrine entr'ouverte du
+martyr, chacun venait à son tour fouiller et tordre ses
+entrailles; nul ne pouvait arracher ce cœur invincible
+que des liens de diamant semblaient retenir victorieusement
+à sa place. De temps en temps les bourreaux
+laissaient échapper un cri de rage, et des imprécations
+mêlées à des huées leur répondaient du haut des galeries.
+Pendant ces abominations, la foule prosternée dans
+l'église se tenait immobile dans l'attitude de la méditation
+et du recueillement.
+
+«Alors un des bourreaux s'approcha tout sanglant de
+la balustrade qui sépare le chœur de la nef, et dit à ces
+hommes agenouillés:
+
+«--Ames chrétiennes, fidèles fervents et purs, ô mes
+frères bien-aimés, priez! redoublez de supplications et
+de larmes, afin que le miracle s'accomplisse et que vous
+puissiez manger la chair et boire le sang du Christ, votre
+divin Sauveur.»
+
+«Et les fidèles se mirent à prier à voix basse, à se
+frapper la poitrine et à répandre la cendre sur leurs
+fronts, tandis que les bourreaux continuaient à torturer
+leur proie, et que la victime murmurait en pleurant ces
+mots souvent répétés:
+
+«_Ô mon Dieu, relève ces victimes de l'ignorance et
+de l'imposture!_»
+
+«Il me semblait qu'un écho de la voûte, tel qu'une
+voix mystérieuse, apportait ces plaintes à mon oreille.
+Mais j'étais tellement glacé par la peur que, au lieu de
+lui répondre et d'élever ma voix contre les bourreaux,
+je n'étais occupé qu'à épier les mouvements de ceux qui
+m'environnaient, dans la crainte qu'ils ne tournassent leur
+rage contre moi en voyant que je n'étais pas un des leurs.
+
+«Puis j'essayais de me réveiller, et pendant quelques
+secondes mon imagination me reportait à des scènes
+riantes. Je me voyais assis dans ma cellule par une belle
+matinée, entouré de mes livres favoris; mais un nouveau
+soupir de la victime m'arrachait à cette douce vision, et
+de nouveau je me retrouvais en face d'une interminable
+agonie et d'infatigables bourreaux. Je regardais le patient,
+et il me semblait qu'il se transformait à chaque instant,
+ce n'était plus le Christ, c'était Abeilard, et puis Jean
+Huss, et puis Luther... Je m'arrachais encore à ce spectacle
+d'horreur, et il me semblait que je revoyais la clarté du
+jour et que je fuyais léger et rapide au milieu d'une
+riante campagne. Mais un rire féroce, parti d'auprès de
+moi, me tirait en sursaut de cette douce illusion, et
+j'apercevais Spiridion dans le cercueil, aux prises avec
+les infâmes qui broyaient son cœur dans sa poitrine sans
+pouvoir s'en emparer. Puis ce n'était plus Spiridion,
+c'était le vieux Fulgence, et il appelait vers moi en
+disant:
+
+«--Alexis, mon fils Alexis! vas-tu donc me laisser
+périr?»
+
+«Il n'eut pas plus tôt prononcé mon nom que je vis
+à sa place dans le cercueil ma propre figure, le sein
+entr'ouvert, le cœur déchiré par des ongles et des
+tenailles. Cependant j'étais toujours dans la travée, caché
+derrière la balustrade, et contemplant un autre moi-même
+dans les angoisses de l'agonie. Alors je me sentis
+défaillir, mon sang se glaça dans mes veines, une sueur
+froide ruissela de tous mes membres, et j'éprouvai dans
+ma propre chair toutes les tortures que je voyais subir
+à mon spectre. J'essayai de rassembler le peu de forces
+qui me restaient et d'invoquer à mon tour Spiridion et
+Fulgence. Mes yeux se fermèrent, et ma bouche murmura
+des mots dont mon esprit n'avait plus conscience.
+Lorsque je rouvris les yeux, je vis auprès de moi une
+belle figure agenouillée, dans une attitude calme. La
+sérénité résidait sur son large front, et ses yeux ne daignaient
+point s'abaisser sur mon supplice. Il avait le
+regard dirigé vers la voûte de plomb, et je vis qu'au-dessus
+de sa tête la lumière du ciel pénétrait par une
+large ouverture. Un vent frais agitait faiblement les
+boucles d'or de ses beaux cheveux. Il y avait dans ses
+traits une mélancolie ineffable mêlée d'espoir et de pitié.
+
+«--Ô toi dont je sais le nom, lui dis-je à voix basse,
+toi qui sembles invisible à ces fantômes effroyables, et
+qui daignes te manifester à moi seul, à moi seul qui te
+connais et qui t'aime! sauve-moi de ces terreurs, soustrais-moi
+à ce supplice!...»
+
+«Il se tourna vers moi, et me regarda avec des yeux
+clairs et profonds, qui semblaient à la fois plaindre et
+mépriser ma faiblesse. Puis, avec un sourire angélique,
+il étendit la main, et toute la vision rentra dans les
+ténèbres. Alors je n'entendis plus que sa voix amie, et
+c'est ainsi qu'elle me parla:
+
+«--Tout ce que tu as cru voir ici n'a d'existence que
+dans ton cerveau. Ton imagination a seule forgé l'horrible
+rêve contre lequel tu t'es débattu. Que ceci t'enseigne
+l'humilité, et souviens-toi de la faiblesse de ton esprit
+avant d'entreprendre ce que tu n'es pas encore capable
+d'exécuter. Les démons et les larves sont des créations
+du fanatisme et de la superstition. À quoi t'a servi toute
+ta philosophie, si tu ne sais pas encore distinguer les
+pures révélations que le ciel accorde, des grossières
+visions évoquées par la peur? Remarque que tout ce
+que tu as cru voir s'est passé en toi-même, et que tes
+sens abusés n'ont fait autre chose que de donner une
+forme aux idées qui depuis longtemps te préoccupent.
+Tu as vu dans cet édifice composé de figures de bronze
+et de marbre, tour à tour dévorantes et dévorées, un
+symbole des âmes que le catholicisme a endurcies et
+mutilées, une image des combats que les générations se
+sont livrés au sein de l'Église profanée, en se dévorant
+les unes les autres, en se rendant les unes aux autres le
+mal qu'elles avaient subi. Ce flot de spectres furieux qui
+t'a emporté avec lui, c'est l'incrédulité, c'est le désordre,
+l'athéisme, la paresse, la haine, la cupidité, l'envie,
+toutes les passions mauvaises qui ont envahi l'Église
+quand l'Église a perdu la foi; et ces martyrs dont les
+princes de l'Église disputaient les entrailles, c'étaient les
+Christs, c'étaient les martyrs de la vérité nouvelle,
+c'étaient les saints de l'avenir tourmentés et déchirés
+jusqu'au fond du cœur par les fourbes, les envieux et les
+traîtres. Toi-même, dans un instinct de noble ambition,
+tu t'es vu couché dans ce cénotaphe ensanglanté, sous
+les yeux d'un clergé infâme et d'un peuple imbécile.
+Mais tu étais double à tes propres yeux; et, tandis que
+la moitié la plus belle de ton être subissait la torture
+avec constance et refusait de se livrer aux pharisiens,
+l'autre moitié, qui est égoïste et lâche, se cachait dans
+l'ombre, et, pour échapper à ses ennemis, laissait la voix
+du vieux Fulgence expirer sans échos. C'est ainsi, ô
+Alexis! que l'amour de la vérité a su préserver ton âme
+des viles passions du vulgaire; mais c'est ainsi, ô moine!
+que l'amour du bien-être et le désir de la liberté t'ont
+rendu complice du triomphe des hypocrites avec lesquels
+tu es condamné à vivre. Allons, éveille-toi, et cherche
+dans la vertu la vérité que tu n'as pu trouver dans la
+science.»
+
+«À peine eut-il fini de parler, que je m'éveillai;
+j'étais dans l'église du couvent, étendu sur la pierre du
+_Hic est_, à côté du caveau entr'ouvert. Le jour était levé,
+les oiseaux chantaient gaiement en voltigeant autour des
+vitraux; le soleil levant projetait obliquement un rayon
+d'or et de pourpre sur le fond du chœur. Je vis distinctement
+celui qui m'avait parlé entrer dans ce rayon, et
+s'y effacer comme s'il se fût confondu avec la lumière
+céleste. Je me tâtai avec effroi. J'étais appesanti par un
+sommeil de mort, et mes membres étaient engourdis par
+le froid de la tombe. La cloche sonnait matines; je me
+hâtai de replacer la pierre sur le caveau, et je pus
+sortir de l'église avant que le petit nombre des fervents
+qui ne se dispensaient pas des offices du matin y eût
+pénétré.
+
+«Le lendemain, il ne me restait de cette nuit affreuse
+qu'une lassitude profonde et un souvenir pénible. Les
+diverses émotions que j'avais éprouvées se confondaient
+dans l'accablement de mon cerveau. La vision hideuse et
+la céleste apparition me paraissaient également fébriles
+et imaginaires; je répudiais autant l'une que l'autre, et
+n'attribuais déjà plus la douce impression de la dernière
+qu'au rassérénement de mes facultés et à la fraîcheur
+du matin.
+
+«À partir de ce moment, je n'eus plus qu'une pensée
+et qu'un but, ce fut de refroidir mon imagination, comme
+j'avais réussi à refroidir mon cœur. Je pensai que, comme
+j'avais dépouillé le catholicisme pour ouvrir à mon intelligence
+une voie plus large, je devais dépouiller tout
+enthousiasme religieux pour retenir ma raison dans une
+voie plus droite et plus ferme. La philosophie du siècle
+avait mal combattu en moi l'élément superstitieux; je
+résolus de me prendre aux racines de cette philosophie;
+et, rétrogradant d'un siècle, je remontai aux causes des
+doctrines incomplètes qui m'avaient séduit. J'étudiai
+Newton, Leibnitz, Keppler, Malebranche, Descartes
+surtout, père des géomètres, qui avaient sapé l'édifice de
+la tradition et de la révélation. Je me persuadai qu'en
+cherchant l'existence de Dieu dans les problèmes de la
+science et dans les raisonnements de la métaphysique,
+je saisirais enfin l'idée de Dieu, telle que je voulais la concevoir,
+calme, invincible, infinie.
+
+«Alors commença pour moi une nouvelle série de
+travaux, de fatigues et de souffrances. Je m'étais flatté
+d'être plus robuste que les spéculateurs auxquels j'allais
+demander la foi; je savais bien qu'ils l'avaient perdue
+en voulant la démontrer; j'attribuais cette erreur funeste
+à l'affaiblissement inévitable des facultés employées à de
+trop fortes études. Je me promettais de ménager mieux
+mes forces, d'éviter les puérilités où de consciencieuses
+recherches les avaient parfois égarés, de rejeter avec
+discernement tout ce qui était entré de force dans leurs
+systèmes; en un mot, de marcher à pas de géant dans
+cette carrière où ils s'étaient traînés avec peine. Là
+comme partout, l'orgueil me poussait à ma perte; elle
+fut bientôt consommée. Loin d'être plus ferme que mes
+maîtres, je me laissai tomber plus bas sur le revers des
+sommets que je voulais atteindre et où je me targuais
+vainement de rester. Parvenu à ces hauteurs de la science,
+que l'intelligence escalade, mais au pied desquelles le
+sentiment s'arrête, je fus pris du vertige de l'athéisme.
+Fier d'avoir monté si haut, je ne voulus pas comprendre
+que j'avais à peine atteint le premier degré de la science
+de Dieu, parce que je pouvais expliquer avec une certaine
+logique le mécanisme de l'univers, et que pourtant
+je ne pouvais pénétrer la pensée qui avait présidé à cette
+création. Je me plus à ne voir dans l'univers qu'une machine,
+et à supprimer la pensée divine comme un élément
+inutile à la formation et à la durée des mondes. Je
+m'habituai à rechercher partout l'évidence et à mépriser
+le sentiment, comme s'il n'était pas une des principales
+conditions de la certitude. Je me fis donc une manière
+étroite et grossière de voir, d'analyser et de définir les
+choses; et je devins le plus obstiné, le plus vain et le
+plus borné des savants.
+
+«Dix ans de ma vie s'écoulèrent dans ces travaux
+ignorés, dix ans qui tombèrent dans l'abîme sans faire
+croître un brin d'herbe sur ses bords. Je me débattis
+longtemps contre le froid de la raison. À mesure que je
+m'emparais de cette triste conquête, j'en étais effrayé,
+et je me demandais ce que je ferais de mon cœur si
+jamais il venait à se réveiller. Mais peu à peu les plaisirs
+de la vanité satisfaite étouffaient cette inquiétude. On
+ne se figure pas ce que l'homme, voué en apparence aux
+occupations les plus graves, y porte d'inconséquence et
+de légèreté. Dans les sciences, la difficulté vaincue est
+si enivrante que les résolutions consciencieuses, les
+instincts du cœur, la morale de l'âme, sont sacrifiés, en
+un clin d'œil, aux triomphes frivoles de l'intelligence.
+Plus je courais à ces triomphes, plus celui que j'avais
+rêvé d'abord me paraissait chimérique. J'arrivai enfin à
+le croire inutile autant qu'impossible; je résolus donc
+de ne plus chercher des vérités métaphysiques sur la
+voie desquelles mes études physiques me mettaient de
+moins en moins. J'avais étudie les mystères de la nature,
+la marche et le repos des corps célestes, les lois invariables
+qui régissent l'univers dans ses splendeurs infinies
+comme dans ses imperceptibles détails; partout
+j'avais senti la main de fer d'une puissance incommensurable,
+profondément insensible aux nobles émotions
+de l'homme, généreuse jusqu'à la profusion, ingénieuse
+jusqu'à la minutie en tout ce qui tend à ses satisfactions
+matérielles; mais vouée à un silence inexorable en tout
+ce qui tient à son être moral, à ses immenses désirs,
+fallait-il dire à ses immenses besoins? Cette avidité avec
+laquelle quelques hommes d'exception cherchent à communiquer
+intimement avec la Divinité, n'était-elle pas
+une maladie du cerveau, que l'on pouvait classer à côté
+du dérèglement de certaines croissances anormales dans
+le règne végétal, et de certains instincts exagérés chez
+les animaux? N'était-ce pas l'orgueil, cette autre maladie
+commune au grand nombre des humains, qui parait de
+couleurs sublimes et rehaussait d'appellations pompeuses
+cette fièvre de l'esprit, témoignage de faiblesse et de lassitude
+bien plus que de force et de santé? Non, m'écriai-je,
+c'est impudence et folie, et misère surtout, que de vouloir
+escalader le ciel. Le ciel qui n'existe nulle part pour
+le moindre écolier rompu au mécanisme de la sphère!
+le ciel, où le vulgaire croit voir, au milieu d'un trône de
+nuées formé des grossières exhalaisons de la terre, un
+fétiche taillé sur le modèle de l'homme, assis sur les
+sphères ainsi qu'un ciron sur l'Atlas! le ciel, l'éther
+infini parsemé de soleils et de mondes infinis, que
+l'homme s'imagine devoir traverser après sa mort
+comme les pigeons voyageurs passent d'un champ à un
+autre, et où de pitoyables rhéteurs théologiques choisissent
+apparemment une constellation pour domaine et
+les rayons d'un astre pour vêtement! le ciel et l'homme,
+c'est-à-dire l'infini et l'atome! quel étrange rapprochement
+d'idées! quelle ridicule antithèse! Quel est donc
+le premier cerveau humain qui est tombé dans une pareille
+démence? Et aujourd'hui un pape, qui s'intitule le
+roi des âmes, ouvre avec une clef les deux battants de
+l'éternité à quiconque plie le genou devant sa discipline
+en disant: «_Admettez-moi!_»
+
+«C'est ainsi que je parlais, et alors un rire amer
+s'emparait de moi; et, jetant par terre les sublimes
+écrits des pères de l'Église et ceux des philosophes spiritualistes
+de toutes les nations et de tous les temps, je
+les foulais aux pieds dans une sorte de rage, en répétant
+ces mots favoris d'Hébronius, où je croyais trouver
+la solution de tous mes problèmes: «Ô ignorance, ô
+imposture!»
+
+«Tu pâlis, enfant, dit Alexis en s'interrompant; ta
+main tremble dans la mienne, et ton œil effaré semble
+interroger le mien avec anxiété. Calme-toi, et ne crains
+pas de tomber dans de pareilles angoisses: j'espère que
+ce récit t'en préservera pour jamais.
+
+«Heureusement pour l'homme, cette pensée de Dieu,
+qu'il ignore et qu'il nie si souvent, a présidé à la création
+de son être avec autant de soin et d'amour qu'à celle de
+l'univers. Elle l'a fait perfectible dans le bien, corrigible
+dans le mal. Si, dans la société, l'homme peut se considérer
+souvent comme perdu pour la société, dans la
+solitude l'homme n'est jamais perdu pour Dieu; car,
+tant qu'il lui reste un souffle de vie, ce souffle peut faire
+vibrer une corde inconnue au fond de son âme; et quiconque
+a aimé la vérité a bien des cordes à briser avant
+de périr. Souvent les sublimes facultés dont il est doué
+sommeillent pour se retremper comme le germe des
+plantes au sein de la terre, et, au sortir d'un long repos,
+elles éclatent avec plus de puissance. Si j'estime tant la
+retraite et la solitude, si je persiste à croire qu'il faut
+garder les vœux monastiques, c'est que j'ai connu plus
+qu'un autre les dangers et les victoires de ce long tête-à-tête
+avec la conscience, où ma vie s'est consumée. Si
+j'avais vécu dans le monde, j'eusse été perdu à jamais.
+Le souffle des hommes eût éteint ce que le souffle de
+Dieu a ranimé. L'appât d'une vaine gloire m'eût enivré;
+et, mon amour pour la science trouvant toujours de nouvelles
+excitations dans le suffrage d'autrui, j'eusse vécu
+dans l'ivresse d'une fausse joie et dans l'oubli du vrai
+bonheur. Mais ici, n'étant compris de personne, vivant
+de moi-même, et n'ayant pour stimulant que mon orgueil
+et ma curiosité, je finis par apaiser ma soif et par me
+lasser de ma propre estime. Je sentis le besoin de faire
+partager mes plaisirs et mes peines à quelqu'un, à défaut
+de l'ami céleste que je m'étais aliéné; et je le sentis sans
+m'en rendre compte, sans vouloir me l'avouer à moi-même.
+Outre les habitudes superbes que l'orgueil de
+l'esprit avait données à mon caractère, je n'étais point
+entouré d'êtres avec lesquels je pusse sympathiser: la
+grossièreté ou la méchanceté se dressait de toutes parts
+autour de moi pour repousser les élans de mon cœur. Ce
+fut encore un bonheur pour moi. Je sentais que la société
+d'hommes intelligents eût allumé en moi une fièvre de
+discussion, une soif de controverses; qui m'eussent de
+plus en plus affermi dans mes négations; au lieu que
+dans mes longues veillées solitaires, au plus fort de
+mon athéisme, je sentais encore parfois des aspirations
+violentes vers ce Dieu que j'appelais la fiction de mes
+jeunes années; et, quoique dans ces moments-là j'eusse
+du mépris pour moi-même, il est certain que je redevenais
+bon, et que mon cœur luttait avec courage contre
+sa propre destruction.
+
+«Les grandes maladies ont des phases où le mal amène
+le bien, et c'est après la crise la plus effrayante que la
+guérison se fait tout à coup comme un miracle. Les
+temps qui précédèrent mon retour à la foi furent ceux
+où je crus me sentir le plus robuste adepte de la _raison
+pure_. J'avais réussi à étouffer toute révolte du cœur, et
+je triomphais dans mon mépris de toute croyance, dans
+mon oubli de toute émotion religieuse. À peine arrivé à
+cet apogée de ma force philosophique, je fus pris de
+désespoir. Un jour que j'avais travaillé pendant plusieurs
+heures à je ne sais quels détails d'observation scientifique
+avec une lucidité extraordinaire, je me sentis persuadé, plus
+que je ne l'avais encore été, de la toute-puissance
+de la matière et de l'impossibilité d'un esprit
+créateur et vivifiant autre que ce que j'appelais, en
+langage de naturaliste, les propriétés vitales de la matière.
+Alors j'éprouvai tout à coup dans mon être physique
+la sensation d'un froid glacial, et je me mis au lit
+avec la fièvre.
+
+«Je n'avais jamais pris aucun soin de ma santé. Je fis
+une maladie longue et douloureuse. Ma vie ne fut point
+en danger; mais d'intolérables souffrances s'opposèrent
+pendant longtemps à toute occupation de mon cerveau.
+Un ennui profond s'empara de moi; l'inaction, l'isolement
+et la souffrance me jetèrent dans une tristesse mortelle.
+Je ne voulais recevoir les soins de personne; mais
+les instances faussement affectueuses du Prieur et celles
+d'un certain convers infirmier, nommé Christophore, me
+forcèrent d'accepter une société pendant la nuit. J'avais
+d'insupportables insomnies, et ce Christophore, sous
+prétexte de m'en alléger l'ennui, venait dormir chaque
+nuit d'un lourd et profond sommeil auprès de mon lit.
+C'était bien la plus excellente et la plus bornée des
+créatures humaines. Sa stupidité avait trouvé grâce pour
+sa bonté auprès des autres moines. On le traitait comme
+une sorte d'animal domestique laborieux, souvent nécessaires
+et toujours inoffensifs. Sa vie n'était qu'une suite de
+bienfaits et de dévouements. Comme on en tirait parti,
+on l'avait habitué à compter sur l'efficacité de ses soins:
+et cette confiance, que j'étais loin de partager, me le
+rendait importun à l'excès. Cependant un sentiment de
+justice, que l'athéisme n'avait pu détruire en moi, me
+forçait à le supporter avec patience et à le traiter avec
+douceur. Quelquefois, dans les commencements, je m'étais
+emporté contre lui, et je l'avais chassé de ma cellule.
+Au lieu d'en être offensé, il s'affligeait de me laisser
+seul en proie à mon mal; il nasillait une longue prière à
+ma porte, et au lever du jour je le trouvais assis sur
+l'escalier, la tête dans ses mains, dormant à la vérité,
+mais dormant au froid et sur la dure plutôt que de se
+résigner à passer dans son lit les heures qu'il avait résolu
+de mon consacrer. Sa patience et son abnégation me
+vainquirent. Je supportai sa compagnie pour lui rendre
+service; car, à mon grand regret, nul autre que moi
+n'était malade dans le couvent; et, lorsque Christophore
+n'avait personne à soigner, il était l'homme le plus malheureux
+du monde. Peu à peu je m'habituai à le voir,
+lui et son petit chien, qui s'était tellement identifié pour
+lui qu'il avait tout son caractère, toutes ses habitudes,
+et que, pour un peu, il eût préparé la tisane et tâté le
+pouls aux malades. Ces deux êtres remuaient et dormaient
+de compagnie. Quand le moine allait et venait
+sur la pointe du pied autour de la chambre, le chien
+faisait autant de pas que lui; et, dès que le bonhomme
+s'assoupissait, l'animal paisible en faisait autant. Si Christophore
+faisait sa prière, Bacco s'asseyait gravement
+devant lui, et se tenait ainsi fronçant l'oreille et suivant
+de l'œil les moindres mouvements de bras et de tête
+dont le moine accompagnait son oraison. Si ce dernier
+m'encourageait à prendre patience par de niaises consolations
+et de banales promesses de guérison prochaine,
+Bacco se dressait sur ses jambes de derrière, et, posant
+ses petites pattes de devant sur mon lit avec beaucoup
+de discrétion et de propreté, me léchait la main d'un air
+affectueux. Je m'accoutumai tellement à eux qu'ils me
+devinrent nécessaires autant l'un que l'autre. Au fond
+je crois que j'avais une secrète préférence pour Bacco;
+car il avait beaucoup plus d'intelligence que son maître,
+son sommeil était plus léger, et surtout il ne parlait
+pas.
+
+«Mes souffrances devinrent si intolérables que toutes
+mes forces furent abattues. Au bout d'une année de ce
+cruel supplice, j'étais tellement vaincu que je ne désirais
+plus la mort. Je craignais d'avoir à souffrir encore plus
+pour quitter la vie, et je me faisais d'une vie sans souffrance
+l'idéal du bonheur. Mon ennui était si grand que
+je ne pouvais plus me passer un instant de mon gardien.
+Je le forçais à manger en ma présence, et le spectacle de
+son robuste appétit était un amusement pour moi. Tout
+ce qui m'avait choqué en lui me plaisait, même son
+pesant sommeil, ses interminables prières et ses contes
+de bonne femme. J'en étais venu au point de prendre
+plaisir à être tourmenté par lui, et chaque soir je refusais
+ma potion afin de me divertir pendant un quart d'heure
+de ses importunités infatigables et de ses insinuations
+naïves, qu'il croyait ingénieuses, pour m'amener à ses
+fins. C'étaient là mes seules distractions, et j'y trouvais
+une sorte de gaieté intérieure, que le bonhomme semblait
+deviner, quoique mes traits flétris et contractés ne
+puissent pas l'exprimer même par un sourire.
+
+«Lorsque je commençais à guérir, une maladie épidémique
+se déclara dans le couvent. Le mal était subit,
+terrible, inévitable. On était comme foudroyé. Mon
+pauvre Christophore en fut atteint un des premiers.
+J'oubliai ma faiblesse et le danger; je quittai ma cellule
+et passai trois jours et trois nuits au pied de son lit. Le
+quatrième jour il expira dans mes bras. Cette perte me
+fut si douloureuse que je faillis ne pas y survivre. Alors
+une crise étrange s'opéra en moi: je fus promptement et
+complètement guéri; mon être moral se réveilla comme
+à la suite d'un long sommeil; et, pour la première fois
+depuis bien des années, je compris par le cœur les douleurs
+de l'humanité. Christophore était le seul homme
+que j'eusse aimé depuis la mort de Fulgence. Une si
+prompte et si amère séparation me remit en mémoire
+mon premier ami, ma jeunesse, ma piété, ma sensibilité,
+tous mes bonheurs à jamais perdus. Je rentrai dans ma
+solitude avec désespoir. Bacco m'y suivit; j'étais le dernier
+malade que son maître eût soigné: il s'était habitué
+à vivre dans ma cellule, et il semblait vouloir reporter
+son affection sur moi; mais il ne put y réussir, le chagrin
+le consuma. Il ne dormait plus, il flairait sans cesse le
+fauteuil où Christophore avait coutume de dormir, et que
+je plaçais toutes les nuits auprès de mon chevet pour me
+représenter quelque chose de la présence de mon pauvre
+ami. Bacco n'était point ingrat à mes caresses, mais rien
+ne pouvait calmer son inquiétude. Au moindre bruit, il
+se dressait et regardait la porte avec un mélange d'espoir
+et de découragement. Alors j'éprouvais le besoin de lui
+parler comme à un être sympathique.
+
+«Il ne viendra plus, lui disais-je, c'est moi seul que
+tu dois aimer maintenant.
+
+«Il me comprenait, j'en suis certain, car il venait à
+moi et me léchait la main d'un air triste et résigné. Puis
+il se couchait et tâchait de s'endormir; mais c'était un
+assoupissement douloureux, entrecoupé de faibles plaintes
+qui me déchiraient l'âme. Quand il eut perdu tout
+espoir de retrouver celui qu'il attendait toujours, il résolut
+de se laisser mourir. Il refusa de manger, et je le vis
+expirer sur le fauteuil de son maître, en me regardant
+d'un air de reproche, comme si j'étais la cause de ses
+fatigues et de sa mort. Quand je vis ses yeux éteints et
+ses membres glacés, je ne pus retenir des torrents de
+larmes; je le pleurai encore plus amèrement que je
+n'avais pleuré Christophore. Il me sembla que je perdais
+celui-ci une seconde fois.
+
+«Cet événement, si puéril en apparence, acheva de
+me précipiter du haut de mon orgueil dans un abîme de
+douleurs. À quoi m'avait servi cet orgueil? à quoi m'avait
+servi mon intelligence? La maladie avait frappé l'une
+d'impuissance; l'humilité d'un homme charitable, l'affection
+fidèle d'un pauvre animal, m'avaient plus secouru
+que l'autre. Maintenant que la mort m'enlevait les seuls
+objets de ma sympathie, la raison dont j'avais fait mon
+Dieu m'enseignait, pour toute consolation, qu'il ne restait
+plus rien d'eux, et qu'ils devaient être pour moi comme
+s'ils n'eussent jamais été. Je ne pouvais me faire à cette
+idée de destruction absolue, et pourtant ma science me
+défendait d'en douter. J'essayai de reprendre mes études,
+espérant chasser l'ennui qui me dévorait; cela ne servit
+qu'à absorber quelques heures de ma journée. Dès que
+je rentrais dans ma cellule, dès que je m'étendais sur
+mon lit pour dormir, l'horreur de l'isolement se faisait
+sentir chaque jour davantage; je devenais faible comme
+un enfant, et je baignais mon chevet de mes larmes; je
+regrettais ces souffrances physiques qui m'avaient semblé
+insupportables, et qui maintenant m'eussent été douces
+si elles eussent pu ramener près de moi Christophore et
+Bacco.
+
+«Je sentis alors profondément que la plus humble
+amitié est un plus précieux trésor que toutes les conquêtes
+du génie; que la plus naïve émotion du cœur est
+plus douce et plus nécessaire que toutes les satisfactions
+de la vanité. Je compris, par le témoignage de mes entrailles,
+que l'homme est fait pour aimer, et que la solitude,
+sans la foi et l'amour divin, est un tombeau, moins
+le repos de la mort! Je ne pouvais espérer de retrouver
+la foi, c'était un beau rêve évanoui qui me laissait plein
+de regrets; ce que j'appelais ma raison et mes lumières
+l'avaient bannie sans retour de mon âme. Ma vie ne pouvait
+plus être qu'une veille aride, une réalité desséchante.
+Mille pensées de désespoir s'agitèrent dans mon cerveau.
+Je songeai à quitter le cloître, à me lancer dans le tourbillon
+du monde, à m'abandonner aux passions, aux
+vices même, pour lâcher d'échapper à moi-même par
+l'ivresse ou l'abrutissement. Ces désirs s'effacèrent
+promptement; j'avais étouffé mes passions de trop bonne
+heure pour qu'il me fût possible de les faire revivre.
+L'athéisme même n'avait fait qu'affermir, par l'étude et
+la réflexion, mes habitudes d'austérité. D'ailleurs, à travers
+toutes mes transformations, j'avais conservé un
+sentiment du beau, un désir de l'idéal que ne répudient
+point à leur gré les intelligences tant soit peu élevées.
+Je ne me berçais plus du rêve de la perfection divine;
+mais, à voir seulement l'univers matériel, à ne contempler
+que la splendeur des étoiles et la régularité des lois
+qui régissent la matière, j'avais pris tant d'amour pour
+l'ordre, la durée et la beauté extérieure des choses, que
+je n'eusse jamais pu vaincre mon horreur pour tout ce
+qui eût troublé ces idées de grandeur et d'harmonie.
+
+«J'essayai de me créer de nouvelles sympathies; je
+n'en pus trouver dans le cloître. Je rencontrais partout
+la malice et la fausseté; et, quand j'avais affaire aux
+simples d'esprit, j'apercevais la lâcheté sous la douceur.
+Je tâchai de nouer quelques relations avec le monde.
+Du temps de l'abbé Spiridion, tout ce qu'il y avait
+d'hommes distingués dans le pays et de voyageurs instruits
+sur les chemins venaient visiter le couvent,
+malgré sa position sauvage et la difficulté des routes qui
+y conduisent. Mais, depuis qu'il était devenu un repaire
+de paresse, d'ignorance et d'ivrognerie, le hasard seul
+nous amenait, comme aujourd'hui, à de rares intervalles,
+quelques passants indifférents ou quelques curieux
+désœuvrés. Je ne trouvai personne à qui ouvrir
+mon cœur, et je restai seul, livré à un sombre abattement.
+
+«Pendant des semaines et des mois, je vécus ainsi
+sans plaisir et presque sans peine, tant mon âme était
+brisée et accablée sous le poids de l'ennui. L'étude avait
+perdu tout attrait pour moi; elle me devint peu à peu
+odieuse: elle ne servait qu'à me remettre sous les yeux
+ce sinistre problème de la destinée de l'homme abandonné
+sur la terre à tous les éléments de souffrance et
+de destruction, sans avenir, sans promesse et sans récompense.
+Je me demandais alors; à quoi bon vivre,
+mais aussi à quoi bon mourir; néant pour néant, je
+laissais le temps couler et mon front se dégarnir sans
+opposer de résistance à ce dépérissement de l'âme et du
+corps, qui me conduisait lentement à un repos plus
+triste encore.
+
+«L'automne arriva, et la mélancolie du ciel adoucit
+un peu l'amertume de mes idées. J'aimais à marcher sur
+les feuilles sèches et à voir passer ces grandes troupes
+d'oiseaux voyageurs qui volent dans un ordre symétrique,
+et dont le cri sauvage se perd dans les nuées.
+J'enviais le sort de ces créatures qui obéissent à des instincts
+toujours satisfaits, et que la réflexion ne tourmente
+pas. Dans un sens, je les trouvais bien plus
+complets que l'homme, car ils ne désirent que ce qu'ils
+peuvent posséder; et, si le soin de leur conservation est
+un travail continuel, du moins ils ne connaissent pas
+l'ennui, qui est la pire des fatigues. J'aimais aussi à voir
+s'épanouir les dernières fleurs de l'année. Tout me semblait
+préférable au sort de l'homme, même celui des
+plantes; et, pourtant ma sympathie sur ces existences
+éphémères, je n'avais d'autre plaisir que de cultiver un
+petit coin du jardin et de l'entourer de palissades pour
+empêcher les pieds profanes de fouler mes gazons et les
+mains sacrilèges de cueillir mes fleurs. Lorsqu'on en
+approchait, je repoussais les curieux avec tant d'humeur
+qu'on me crut fou, et que le Prieur se réjouit de me voir
+tomber dans un tel abrutissement.
+
+[Illustration]
+
+
+«Les soirées étaient fraîches, mais douces; il m'arrivait
+souvent, après avoir cherché, dans la fatigue de
+mon travail manuel, l'espoir d'un peu de repos pour la
+nuit, de me coucher sur un banc de gazon que j'avais
+élevé moi-même, et de rester plongé dans une vague
+rêverie longtemps après le coucher du soleil. Je laissais
+flotter mes esprits, comme les feuilles que le vent enlevait
+aux arbres; je m'étudiais à végéter; j'eusse voulu
+désapprendre l'exercice de la pensée. J'arrivais, ainsi à
+une sorte d'assoupissement qui n'était ni la veille ni le
+sommeil, ni la souffrance ni le bien-être, et ce pâle
+plaisir était encore le plus vif qui me restât. Peu à peu
+cette langueur devint plus douce, et le travail de ma
+volonté pour y arriver devint plus facile. Ma béatitude
+alors consistait surtout à perdre la mémoire du passé et
+l'appréhension de l'avenir. J'étais tout au présent. Je
+comprenais la vie de la nature, j'observais tous ses petits
+phénomènes, je pénétrais dans ses moindres secrets.
+J'écoutais ses capricieuses harmonies, et le sentiment
+de toutes ces choses inappréciables aux esprits agités
+réussissait à me distraire de moi-même. Je soulageais à
+mon insu, par cette douce admiration, mon cœur rempli
+d'un amour sans but et d'un enthousiasme sans aliment.
+Je contemplais la grâce d'une branche mollement bercée
+par le vent, j'étais attendri par le chant faible et mélancolique
+d'un insecte. Les parfums de mes fleurs me portaient
+à la reconnaissance; leur beauté, préservée de
+toute altération par mes soins, m'inspirait un naïf orgueil.
+Pour la première fois, depuis bien des années, je
+redevenais sensible à la poésie du cloître, sanctuaire
+placé sur les lieux élevés pour que l'homme y vive au-dessus
+des bruits du monde, recueilli dans la contemplation
+du ciel. Tu connais cet angle que forme la terrasse
+du jardin du côté de la mer, au bout du berceau
+de vigne que supportent des piliers quadrangulaires en
+marbre blanc. Là s'élèvent quatre palmiers; c'est moi
+qui les ai plantés, et c'est là que j'avais disposé mon
+parterre, aujourd'hui effacé et confondu dans le potager,
+qui a pris la place du beau jardin créé par Hébronius. Ce
+lieu était encore, à l'époque dont je te parle, un des
+plus pittoresques de la terre, au dire des rares voyageurs
+qui le visitaient. Les riches fontaines de marbre,
+qui ne sont plus consacrées aujourd'hui qu'à de vils
+usages, y murmuraient alors pour les seules délices des
+oreilles musicales. L'eau pure de la source tombait dans
+des conques de marbre rouge qui la déversaient l'une
+dans l'autre, et fuyait mystérieusement sous l'ombrage
+des cyprès et des figuiers. Les rameaux des citronniers
+et des caroubiers se pressaient et s'enlaçaient étroitement
+autour de ma retraite, et l'isolaient selon mon goût.
+Mais, du côté du glacis perpendiculaire qui domine le
+rivage, j'avais ménagé une ouverture dans mes berceaux;
+et je pouvais admirer à loisir, à travers un cadre
+de fleurs et de verdure, le spectacle sublime de la mer
+brisant sur les rochers et se teignant à l'horizon des feux
+du couchant ou de ceux de l'aurore. Là, perdu dans des
+rêveries sans fin, il me semblait saisir des harmonies
+inappréciables aux sens grossiers des autres hommes,
+quelque chant plaintif, exhalé sur la rive maure, et
+porté sur les mers par les vents du sud, ou le cantique
+de quelque derviche, saint ignoré, perdu dans les âpres
+solitudes de l'Atlas, et plus heureux dans sa misère
+cénobitique avec la foi que moi au sein de mon opulence
+monacale avec le doute.
+
+[Illustration]
+
+
+«Peu à peu j'en vins à découvrir un sens profond
+dans les moindres faits de la nature. En m'abandonnant
+au charme de mes impressions avec la naïveté qu'amène
+le découragement, je reculai insensiblement les bornes
+étroites du certain jusqu'à celles du possible; et bientôt
+le possible, vu avec une certaine émotion du cœur, ouvrit
+autour de moi des horizons plus vastes que ma raison
+n'eût osé les pressentir. Il me sembla trouver des motifs
+de mystérieuse prévoyance dans tout ce qui m'avait
+paru livré à la fatalité aveugle. Je recouvrai le sens du
+bonheur que j'avais si déplorablement perdu. Je cherchai
+les jouissances relatives de tous les êtres, comme
+j'avais cherché leurs souffrances, et je m'étonnai de les
+trouver si équitablement réparties. Chaque être prit une
+forme et une voix nouvelle pour me révéler des facultés
+inconnues à la froide et superficielle observation que
+j'avais prise pour la science. Des mystères infinis se déroulèrent
+autour de moi, contredisant toutes les sentences
+d'un savoir incomplet et d'un jugement précipité. En un
+mot, la vie prit à mes yeux un caractère sacré et un but
+immense, que je n'avais entrevu ni dans les religions ni
+dans les sciences, et que mon cœur enseigna sur nouveaux
+frais à mon intelligence égarée.
+
+«Un soir j'écoutais avec recueillement le bruit de la
+mer calme brisant sur le sable; je cherchais le sens de
+ces trois lames, plus fortes que les autres, qui reviennent
+toujours ensemble à des intervalles réguliers, comme
+un rhythme marqué dans l'harmonie éternelle; j'entendis
+un pêcheur qui chantait aux étoiles, étendu sur le dos
+dans sa barque. Sans doute, j'avais entendu bien souvent
+le chant des pêcheurs de la côte, et celui-là peut-être
+aussi souvent que les autres. Mes oreilles avaient
+toujours été fermées à la musique, comme mon cerveau
+à la poésie. Je n'avais vu dans les chants du peuple que
+l'expression des passions grossières, et j'en avais détourné
+mon attention avec mépris. Ce soir-là, comme
+les autres soirs, je fus d'abord blessé d'entendre cette
+voix qui couvrait celle des flots, et qui troublait mon
+audition. Mais, au bout de quelques instants, je remarquai
+que le chant du pêcheur suivait instinctivement le
+rhythme de la mer, et je pensai que c'était là peut-être
+un de ces grands et vrais artistes que la nature elle-même
+prend soin d'instruire, et qui, pour la plupart,
+meurent ignorés comme ils ont vécu. Cette pensée répondant
+aux habitudes de suppositions dans lesquelles
+je me complaisais désormais, j'écoutai sans impatience
+le chant à demi sauvage de cet homme à demi sauvage
+aussi, qui célébrait d'une voix lente et mélancolique les
+mystères de la nuit et la douceur de la brise. Ses vers
+avaient peu de rime et peu de mesure; ses paroles,
+encore moins de sens et de poésie; mais le charme de sa
+voix, l'habileté naïve de son rhythme, et l'étonnante
+beauté de sa mélodie, triste, large et monotone comme
+celle des vagues, me frappèrent si vivement, que tout à
+coup la musique me fut révélée. La musique me sembla
+devoir être la véritable langue poétique de l'homme,
+indépendante de toute parole et de toute poésie écrite,
+soumise à une logique particulière, et pouvant exprimer
+des idées de l'ordre le plus élevé, des idées trop vastes
+même pour être bien rendues dans toute autre langue.
+Je résolus d'étudier la musique, afin de poursuivre cet
+aperçu; et je l'étudiai en effet avec quelque succès,
+comme on a pu te le dire. Mais une chose me gêna toujours,
+c'est d'avoir trop fait usage de la logique appliquée
+à un autre ordre de facultés. Je ne pus jamais
+composer, et c'était là pourtant ce que j'eusse ambitionné
+par-dessus tout en musique. Quand je vis que
+je ne pouvais rendre ma pensée dans cette langue trop
+sublime sans doute pour mon organisation, je m'adonnai
+à la poésie, et je fis des vers. Cela ne me réussit pas beaucoup
+mieux; mais j'avais un besoin de poésie qui cherchait
+une issue avant de songer à posséder un aliment,
+et ma poésie était faible, parce que la poésie veut être
+alimentée d'un sentiment profond dont je n'avais que le
+vague pressentiment.
+
+«Mécontent de mes vers, je fis de la prose à laquelle
+je tâchai de conserver une forme lyrique. Le seul sujet
+sur lequel je pusse m'exercer avec un peu de facilité,
+c'était ma tristesse et les maux que j'avais soufferts en
+cherchant la vérité. Je t'en réciterai un échantillon:
+
+ «Ô ma grandeur! ô ma force! vous avez passé comme une nuée d'orage,
+ et vous êtes tombées sur la terre pour ravager comme la foudre.
+ Vous avez frappé de mort et de stérilité tous les fruits et toutes
+ les fleurs de mon champ. Vous en avez fait une arène désolée, et je
+ me suis assis tout seul au milieu de mes ruines. Ô ma grandeur! ô
+ ma force! étiez-vous de bons où de mauvais anges?
+
+ «Ô ma fierté! ô ma science! vous vous êtes levées comme les
+ tourbillons brûlants que le simoun répand sur le désert. Comme le
+ gravier, comme, la poussière, vous avez enseveli les palmiers, vous
+ avez troublé ou tari les fontaines. Et j'ai cherché l'onde où l'on
+ se désaltère, et je ne l'ai plus trouvée; car l'insensé qui veut
+ frayer sa route vers les cimes orgueilleuses de l'Horeb, oublie
+ l'humble sentier qui mène à la source ombragée. Ô ma science! ô ma
+ fierté! étiez-vous les envoyées du Seigneur, étiez-vous des esprits
+ de ténèbres?
+
+ «Ô ma vertu! ô mon abstinence! vous vous êtes dressées comme des
+ tours, vous vous êtes étendues comme des remparts de marbre, comme
+ des murailles d'airain. Vous m'avez abrité sous des voûtes glacées,
+ vous m'avez enseveli dans des caves funèbres remplies d'angoisses
+ et de terreurs; et j'ai dormi sur une couche dure et froide, où
+ j'ai rêvé souvent qu'il y avait un ciel propice et des mondes
+ féconds. Et quand j'ai cherché la lumière du soleil, je ne l'ai
+ plus trouvée; car j'avais perdu la vue dans les ténèbres, et mes
+ pieds débiles ne pouvaient plus me porter sur le bord de l'abîme. Ô
+ ma vertu! ô mon abstinence! étiez-vous les suppôts de l'orgueil, ou
+ les conseils de la sagesse?
+
+ «Ô ma religion! ô mon espérance! vous m'avez porté comme une barque
+ incertaine et fragile sur des mers sans rivages, au milieu des
+ brumes décevantes, vagues illusions, informes images d'une patrie
+ inconnue. Et quand, lassé de lutter contre le vent et de gémir
+ courbé sous la tempête, je vous ai demandé où vous me conduisiez,
+ vous avez allumé des phares sur des écueils pour me montrer ce
+ qu'il fallait fuir, et non ce qu'il fallait atteindre. Ô ma
+ religion! ô mon espérance! étiez-vous le rêve de la folie, ou la
+ voix mystérieuse du Dieu vivant?»
+
+«Au milieu de ces occupations innocentes, mon âme
+avait repris du calme et mon corps de la vigueur; je fus
+tiré de mon repos par l'irruption d'un fléau imprévu. À
+la contagion qu'avaient éprouvée le monastère et les environs
+succéda la peste qui désola le pays tout entier.
+J'avais eu l'occasion de faire quelques observations sur
+la possibilité de se préserver des maladies épidémiques
+par un système hygiénique fort simple. Je fis part de mes
+idées à quelques personnes; et, comme elles eurent à se
+louer d'y avoir ajouté foi, on me fit la réputation d'avoir
+des remèdes merveilleux contre la peste. Tout en niant
+la science qu'on m'attribuait, je me prêtai de grand
+cœur à communiquer mes humbles découvertes. Alors
+on vint me chercher de tous côtés, et bientôt mon temps
+et mes forces purent à peine suffire au nombre du consultations
+qu'on venait me demander; il fallut même que
+le Prieur m'accordât la permission extraordinaire de
+sortir du monastère à toute heure, et d'aller visiter les
+malades. Mais, à mesure que la peste étendait ses ravages,
+les sentiments de piété et d'humanité, qui d'abord
+avaient porté les moines à se montrer accessibles et
+compatissants, s'effacèrent de leurs âmes. Une peur
+égoïste et lâche glaça tout esprit de charité. Défense me
+fut faite de communiquer avec les pestiférés, et les
+portes du monastère furent fermées à ceux qui venaient
+implorer des secours. Je ne pus m'empêcher d'en témoigner
+mon indignation au Prieur. Dans un autre temps,
+il m'eût envoyé au cachot; mais les esprits étaient tellement
+abattus par la crainte de la mort, qu'il m'écouta
+avec calme. Alors il me proposa un terme moyen: c'était
+d'aller m'établir à deux lieues d'ici, dans l'ermitage de
+Saint-Hyacinthe, et d'y demeurer avec l'ermite jusqu'à
+ce que la fin de la contagion et l'absence de tout danger
+pour _nos frères_ me permissent de rentrer dans le couvent.
+Il s'agissait de savoir si l'ermite consentirait à me
+laisser vaquer aux devoirs de ma nouvelle charge de
+médecin, et à partager avec moi sa natte et son pain
+noir. Je fus autorisé à l'aller voir pour sonder ses intentions,
+et je m'y rendis à l'instant même. Je n'avais
+pas grand espoir de le trouver favorable: cet homme,
+qui venait une fois par mois demander l'aumône à la
+porte du couvent, m'avait toujours inspiré de l'éloignement.
+Quoique la piété des âmes simples ne le laissât
+pas manquer du nécessaire, il était obligé par ses vœux
+à mendier de porte en porte à des intervalles périodiques,
+plutôt pour faire acte d'abjection que pour assurer son
+existence. J'avais un grand mépris pour cette pratique;
+et cet ermite, avec son grand crâne conique, ses yeux
+pâles et enfoncés qui ne semblaient pas capables de
+supporter la lumière du soleil, son dos voûté, son silence
+farouche, sa barbe blanche, jaunie à toutes les
+intempéries de l'air, et sa grande main décharnée, qu'il
+tirait de dessous son manteau plutôt avec un geste de
+commandement qu'avec l'apparence de l'humilité, était
+devenu pour moi un type de fanatisme et d'orgueil
+hypocrite.
+
+«Quand j'eus gravi la montagne, je fus ravi de l'aspect
+de la mer. Vue ainsi en plongeant de haut sur ses
+abîmes, elle semblait une immense plaine d'azur fortement
+inclinée vers les rocs énormes qui la surplombaient;
+et ses flots réguliers, dont le mouvement n'était plus
+sensible, présentaient l'apparence de sillons égaux
+tracés par la charrue. Cette masse bleue, qui se dressait
+comme une colline et qui semblait compacte et solide
+comme le saphir, me saisit d'un tel vertige d'enthousiasme,
+que je me retins aux oliviers de la montagne
+pour ne pas me précipiter dans l'espace. Il me semblait
+qu'en face de ce magnifique élément le corps devait
+prendre les formes de l'esprit et parcourir l'immensité
+dans un vol sublime. Je pensai alors à Jésus marchant
+sur les flots, et je me représentai cet homme divin,
+grand comme les montagnes, resplendissant comme le
+soleil. «Allégorie de la métaphysique, ou rêve d'une
+confiance exaltée, m'écriai-je, tu es plus grand et plus
+poétique que toutes nos certitudes mesurées au compas
+et tous nos raisonnements alignés au cordeau!...»
+
+«Comme je disais ces paroles, une sorte de plainte
+psalmodiée, faible et lugubre prière qui semblait sortir
+des entrailles de la montagne, me força de me retourner.
+Je cherchai quelque temps des yeux et de l'oreille d'où
+pouvaient partir ces sons étranges; et enfin, étant
+monté sur une roche voisine, je vis sous mes pieds, à
+quelque distance, dans un écartement du rocher, l'ermite,
+nu jusqu'à la ceinture, occupé à creuser une fosse
+dans le sable. À ses pieds était étendu un cadavre roulé
+dans une natte et dont les pieds bleuâtres, maculés par
+les traces de la peste, sortaient de ce linceul rustique.
+Une odeur fétide s'exhalait de la fosse entr'ouverte, à
+peine refermée la veille sur d'autres cadavres ensevelis
+à la hâte. Auprès du nouveau mort il y avait une petite
+croix de bois d'olivier grossièrement taillée, ornement
+unique du mausolée commun; une jatte de grès avec
+un rameau d'hysope pour l'ablution lustrale, et un petit
+bûcher de genièvre fumant pour épurer l'air. Un soleil
+dévorant tombait d'aplomb sur la tête chauve et sur les
+maigres épaules du solitaire. La sueur collait à sa poitrine
+les longues mèches de sa barbe couleur d'ambre.
+Saisi de respect et de pitié, je m'élançai vers lui. Il ne
+témoigna aucune surprise, et, jetant sa bêche, il me fit
+signe de prendre les pieds du cadavre, en même temps
+qu'il le prenait par les épaules. Quand nous l'eûmes enseveli,
+il replanta la croix, fit l'immersion d'eau bénite;
+et, me priant de ranimer le bûcher, il s'agenouilla,
+murmura une courte prière, et s'éloigna sans s'occuper
+de moi davantage. Quand nous eûmes gagné son ermitage,
+il s'aperçut seulement que je marchais près de lui;
+et, me regardant alors avec quelque étonnement, il me
+demanda si j'avais besoin de me reposer. Je lui expliquai
+en peu de mots le but de ma visite. Il ne me répondit
+que par un serrement de main; puis, ouvrant la porte de
+l'ermitage, il me montra, dans une salle creusée au
+sein du roc, quatre ou cinq malheureux pestiférés
+agonisants sur des nattes.
+
+«--Ce sont, me dit-il, des pêcheurs de la côte et des
+contrebandiers que leurs parents, saisis de terreur, ont
+jetés hors des huttes. Je ne puis rien faire pour eux que
+de combattre le désespoir de leur agonie par des paroles
+de foi et de charité; et puis je les ensevelis quand ils
+ont cessé de souffrir. N'entrez pas, mon frère, ajouta-t-il
+en voyant que je m'avançais sur le seuil; ces gens-là
+sont sans ressources, et ce lieu est infecté; conservez
+vos jours pour ceux que vous pouvez sauver encore.
+
+«--Et vous, mon père, lui dis-je, ne craignez-vous
+donc rien pour vous-même?
+
+«--Rien, répondit-il en souriant; j'ai un préservatif
+certain.
+
+«--Et quel est-il?
+
+«--C'est, dit-il d'un air inspiré, la tâche que j'ai à
+remplir qui me rend invulnérable. Quand je ne serai plus
+nécessaire, je redeviendrai un homme comme les autres;
+et quand je tomberai, je dirai: «Seigneur, ta volonté
+soit faite; puisque tu me rappelles, c'est que tu n'as plus
+rien à me commander.»
+
+«Comme il disait cela, ses yeux éteints se ranimèrent,
+et semblèrent renvoyer les rayons du soleil qu'ils avaient
+absorbés. Leur éclat fut tel que j'en détournai les miens
+et les reportai involontairement sur la mer qui étincelait
+à nos pieds.
+
+«--À quoi songez-vous? me dit-il.
+
+«--Je songe, répondis-je, que Jésus a marché sur
+les eaux.
+
+«--Quoi d'étonnant? reprit le digne homme, qui ne
+me comprenait pas; la seule chose étonnante, c'est que
+saint Pierre ait douté, lui qui voyait le Sauveur face à
+face.»
+
+«Je revins tout de suite au monastère pour rendre
+compte à l'abbé de mon message. J'aurais dû m'épargner
+cette peine, et me souvenir que les moines se soucient
+fort peu de la règle, surtout quand la peur les
+gouverne. Je trouvai toutes les portes closes; et quand
+je présentai ma tête au guichet, on me le referma au
+visage en me criant que, quel que fût le résultat de ma
+démarche je ne pouvais plus rentrer au couvent. J'allai
+donc coucher à l'ermitage.
+
+«J'y passai trois mois dans la société de l'ermite.
+C'était vraiment un homme des anciens jours, un saint
+digne des plus beaux temps du christianisme. Hors de
+l'exercice des bonnes œuvres, c'était peut-être un esprit
+vulgaire; mais sa piété était si grande qu'elle lui donnait
+le génie au besoin. C'était surtout dans ses exhortations
+aux mourants que je le trouvais admirable. Il
+était alors vraiment inspiré; l'éloquence débordait en lui
+comme un torrent des montagnes. Des larmes de componction
+inondaient son visage sillonné par la fatigue. Il
+connaissait vraiment le chemin des cœurs. Il combattait
+les angoisses et les terreurs de la mort, comme George
+le guerrier céleste terrassait les dragons. Il avait une
+intelligence merveilleuse des diverses passions qui avaient
+pu remplir l'existence de ces moribonds, et il avait un
+langage et des promesses appropriés à chacun d'eux. Je
+remarquais avec satisfaction qu'il était possédé du désir
+sincère de leur donner un instant de soulagement moral
+à leur pénible départ de ce monde, et non trop préoccupé
+des vaines formalités du dogme. En cela, il s'élevait
+au-dessus de lui-même; car sa foi avait dans l'application
+personnelle toutes les minuties du catholicisme
+le plus étroit et le plus rigide: mais la bonté est un don
+de Dieu au-dessus des pouvoirs et des menaces de l'Église.
+Une larme de ses mourants lui paraissait plus importante
+que les cérémonies de l'extrême-onction, et un
+jour je l'entendis prononcer une grande parole pour un
+catholique. Il avait présenté le crucifix aux lèvres d'un
+agonisant; celui-ci détourna la tête, et, prenant l'autre
+main de l'ermite, il la lui baisa en rendant l'esprit.
+
+«--Eh bien! dit l'ermite en lui fermant les yeux, il te
+sera pardonné, car tu as senti la reconnaissance; et si
+tu as compris le dévoûment d'un homme en ce monde,
+tu sentiras la bonté de Dieu dans l'autre.»
+
+«Avec les chaleurs de l'été cessa la contagion. Je
+passai encore quelque temps avec l'ermite avant que l'on
+osât me rappeler au couvent. Le repos nous était bien
+nécessaire à l'un et à l'autre; et je dois dire que ces
+derniers jours de l'année, pleins de calme, de fraîcheur
+et de suavité dans un des sites les plus magnifiques
+qu'il soit possible d'imaginer, loin de toute contrainte,
+et dans la société d'un homme vraiment respectable,
+furent au nombre des rares beaux jours de ma vie. Cette
+existence rude et frugale me plaisait, et puis je me
+sentais un autre homme qu'en arrivant à l'ermitage;
+un travail utile, un dévoûment sincère, m'avaient retrempé.
+Mon cœur s'épanouissait, comme une fleur aux
+brises du printemps. Je comprenais l'amour fraternel
+sur un vaste plan; le dévoûment pour tous les hommes,
+la charité, l'abnégation, la vie de l'âme en un mot. Je
+remarquais bien quelque puérilité dans les idées de mon
+compagnon rendu au calme de sa vie habituelle. Lorsque
+l'enthousiasme ne le soutenait plus, il redevenait capucin
+jusqu'à un certain point; mais je n'essayai pas de
+combattre ses scrupules, et j'étais pénétré de respect
+pour la foi épurée au creuset d'une telle vertu.
+
+«Lorsque l'ordre me vint de retourner au monastère,
+j'étais un peu malade; la peur de me voir rapporter un
+germe de contagion fit attendre très-patiemment mon
+retour. Je reçus immédiatement une licence pour rester
+dehors le temps nécessaire à mon rétablissement; temps
+qu'on ne limitait pas, et dont je résolus de faire le meilleur
+emploi possible.
+
+«Jusque là une des principales idées qui m'avaient
+empêché de rompre mon vœu, c'était la crainte du
+scandale: non que j'eusse aucun souci personnel de
+l'opinion d'un monde avec lequel je ne désirais établir
+aucun rapport, ni que je conservasse aucun respect pour
+ces moines que je ne pouvais estimer; mais une rigidité
+naturelle, un instinct profond de la dignité du serment,
+et, plus que tout cela peut-être, un respect invincible
+pour la mémoire d'Hébronius, m'avaient retenu. Maintenant
+que le couvent me rejetait, pour ainsi dire, de
+son enceinte, il me semblait que je pouvais l'abandonner
+sans faire un éclat de mauvais exemple et sans
+violer mes résolutions. J'examinai la vie que j'avais
+menée dans le cloître et celle que j'y pouvais mener encore.
+Je me demandai si elle pouvait produire ce qu'elle
+n'avait pas encore produit, quelque chose de grand ou
+d'utile. Cette vie de bénédictin que Spiridion avait pratiquée
+et rêvée sans doute pour ses successeurs, était devenue
+impossible. Les premiers compagnons de la savante
+retraite de Spiridion durent lui faire rêver les beaux
+jours du cloître et les grands travaux accomplis sous ces
+voûtes antiques, sanctuaire de l'érudition et de la persévérance;
+mais Spiridion, contemporain des derniers hommes
+remarquables que le cloître ait produits, mourut
+pourtant dégoûté de son œuvre, à ce qu'on assure, et désillusionné
+sur l'avenir de la vie monastique, quant à moi,
+qui puis sans orgueil, puisqu'il s'agit de pénibles travaux
+entrepris, et non de glorieuses œuvres accomplies, dire
+que j'ai été le dernier des bénédictins en ce siècle, je
+voyais bien que même mon rôle de paisible érudit n'était
+plus tenable. Pour des études calmes, il faut un esprit
+calme; et comment le mien eût-il pu l'être au sein de la
+tourmente qui grondait sur l'humanité? Je voyais les
+sociétés prêtes à se dissoudre, les trônes trembler comme
+des roseaux que la vague va couvrir, les peuples se réveiller
+d'un long sommeil et menacer tout ce qui les
+avait enchaînés, le bon et le mauvais confondus dans la
+même lassitude du joug, dans la même haine du passé.
+Je voyais le rideau du temple se fendre du haut en bas
+comme à l'heure de la résurrection du crucifié dont ces
+peuples étaient l'image, et les turpitudes du sanctuaire
+allaient être mises à nu devant l'œil de la vengeance.
+Comment mon âme eût-elle pu être indifférente aux
+approches de ce vaste déchirement qui allait s'opérer?
+Comment mon oreille eût-elle pu être sourde au rugissement
+de la grande mer qui montait, impatiente de
+briser ses digues et de submerger les empires? À la
+veille des catastrophes dont nous sentirons bientôt
+l'effet, les derniers moines peuvent bien achever à la
+hâte de vider leurs cuves, et, gorgés de vin et de
+nourriture, s'étendre sur leur couche souillée pour y
+attendre sans souci la mort au milieu des fumées de
+l'ivresse. Mais je ne suis pas de ceux-là; je m'inquiète
+de savoir comment et pourquoi j'ai vécu, pourquoi et
+comment je dois mourir.
+
+«Ayant mûrement examiné quel usage je pourrais
+faire de la liberté que je m'arrogeais, je ne vis, hors des
+travaux de l'esprit, rien qui me convînt en ce monde.
+Aux premiers temps de mon détachement du catholicisme,
+j'avais été travaillé sans doute par de vastes ambitions;
+j'avais fait des projets gigantesques; j'avais médité
+la réforme de l'Église sur un plan plus vaste que
+celui de Luther; j'avais rêvé le développement du protestantisme.
+C'est que, comme Luther, j'étais chrétien;
+et, conçu dans le sein de l'Église, je ne pouvais imaginer
+une religion, si émancipée qu'elle se fît, qui ne fût
+d'abord engendrée par l'Église. Mais, en cessant de
+croire au Christ, en devenant philosophe comme mon
+siècle, je ne voyais plus le moyen d'être un novateur;
+on avait tout osé. En fait de liberté de principes, j'avais
+été aussi loin que les autres, et je voyais bien que, pour
+élever un avis nouveau au milieu de tous ces destructeurs, il
+eût fallu avoir à leur proposer un plan de réédification
+quelconque. J'eusse pu faire quelque chose pour
+les sciences, et je l'eusse dû peut-être; mais, outre que
+je n'avais nul souci de me faire un nom dans cette
+branche des connaissances humaines, je ne me sentais
+vraiment de désirs et d'énergie que pour les questions
+philosophiques. Je n'avais étudié les sciences que pour
+me guider dans le labyrinthe de la métaphysique, et
+pour arriver à la connaissance de l'Être suprême. Ce
+but manqué, je n'aimai plus ces études qui ne m'avaient
+passionné qu'indirectement; et la perte de toute
+croyance me paraissait une chose si triste à éprouver
+qu'il m'eût paru également pénible de l'annoncer aux
+hommes. Qu'eut été, d'ailleurs, une voix de plus dans
+ce grand concert de malédictions qui s'élevait contre
+l'Église expirante? Il y aurait eu de la lâcheté à lancer
+la pierre contre ce moribond, déjà aux prises avec la
+révolution française qui commençait à éclater, et qui,
+n'en doute pas, Angel, aura dans nos contrées un retentissement
+plus fort et plus prochain qu'on ne se plaît ici
+à le croire. Voilà pourquoi je t'ai conseillé souvent de ne
+pas déserter le poste où peut-être d'honorables périls
+viendront bientôt nous chercher. Quant à moi, si je ne
+suis plus moine par l'esprit, je le suis et le serai toujours
+par la robe. C'est une condition sociale, je ne
+dirai pas comme une autre, mais c'en est une; et plus
+elle est déconsidérée, plus il importe de s'y comporter
+en homme. Si nous sommes appelés à vivre dans le
+monde, sois sur que plus d'un regard d'ironie et de
+mépris viendra scruter la contenance de ces tristes
+oiseaux de nuit, dont la race habite depuis quinze cents
+ans les ténèbres et la poussière des vieux murs. Ceux
+qui se présenteront alors au grand jour avec l'opprobre
+de la tonsure doivent lever la tête plus haut que les autres;
+car la tonsure est ineffaçable, et les cheveux repoussent
+en vain sur le crâne: rien ne cache ce stigmate
+jadis vénéré, aujourd'hui abhorré des peuples. Sans
+doute, Angel, nous porterons la peine des crimes que
+nous n'avons pas commis, et des vices que nous n'avons
+pas connus. Que ceux qui auront mérité les supplices
+prennent donc la fuite; que ceux qui auront mérité des
+soufflets se cachent donc le visage. Mais nous, nous pouvons
+tendre la joue aux insultes et les mains à la corde,
+et porter en esprit et en vérité la croix du Christ, ce philosophe
+sublime que tu m'entends rarement nommer,
+parce que son nom illustre, prononcé sans cesse autour
+de moi par tant de bouches impures, ne peut sortir
+de mes lèvres qu'à propos des choses les plus sérieuses
+de la vie et des sentiments les plus profonds de l'âme.
+
+«Que pouvais-je donc faire de ma liberté? rien qui
+me satisfît. Si je n'eusse écouté qu'une vaine avidité de
+bruit, de changement et de spectacles, je serais certainement
+parti pour longtemps, pour toujours peut-être.
+J'eusse exploré des contrées lointaines, traversé les
+vastes mers, et visité les nations sauvages du globe. Je
+vainquis plus d'une vive tentation de ce genre. Tantôt
+j'avais envie de me joindre à quelque savant missionnaire,
+et d'aller chercher, loin du bruit des nations nouvelles,
+le calme du passé chez des peuples conservateurs
+religieux des lois et des croyances de l'antiquité. La
+Chine, l'Inde surtout, m'offraient un vaste champ de
+recherches et d'observations. Mais j'éprouvai presque
+aussitôt une répugnance insurmontable pour ce repos de
+la tombe auquel je ne risquais certainement pas d'échapper,
+et que j'allais, tout vivant, me mettre sous les
+yeux. Je ne voulus point voir des peuples morts intellectuellement,
+attachés comme des animaux stupides au
+joug façonné par l'intelligence de leurs aïeux, et marchant
+tout d'une pièce comme des momies dans leur
+suaire d'hiéroglyphes. Quelque violent, quelque terrible,
+quelque sanglant que pût être le dénoûment du drame
+qui se préparait autour de moi, c'était l'histoire, c'était
+le mouvement éternel des choses, c'était l'action fatale
+ou providentielle du destin, c'était la vie, en un mot,
+qui bouillonnait sous mes pieds comme la lave. J'aimai
+mieux être emporté par elle comme un brin d'herbe que
+d'aller chercher les vestiges d'une végétation pétrifiée
+sur des cendres à jamais refroidies.
+
+«En même temps que mes idées prirent ce cours,
+une autre tentation vint m'assaillir: ce fut d'aller précisément
+me jeter au milieu du mouvement des choses,
+et de quitter cette terre où le réveil ne se faisait pas
+sentir encore, pour voir l'orage éclater. Oubliant alors
+que j'étais moine et que j'avais résolu de rester moine,
+je me sentais homme, et un homme plein d'énergie et
+de passions; je songeais alors à ce que peut être la vie
+d'action, et, lassé de la réflexion, je me sentais emporté,
+comme un jeune écolier (je devrais plutôt dire
+comme un jeune animal), par le besoin de remuer et de
+dépenser mes forces. Ma vanité me berçait alors de
+menteuses promesses. Elle me disait que là un rôle
+utile m'attendait peut-être, que les idées philosophiques
+avaient accompli leur tâche, que le moment d'appliquer
+ces idées était venu, qu'il s'agissait désormais d'avoir
+de grands sentiments, que les caractères allaient être
+mis à l'épreuve, et que les grands cœurs seraient aussi
+nécessaires qu'ils seraient rares. Je me trompais. Les
+grandes époques engendrent les grands hommes; et,
+réciproquement, les grandes actions naissent les unes
+des autres. La révolution française, tant calomniée à tes
+oreilles par tous ces imbéciles qu'elle épouvante et tous
+ces cafards qu'elle menace, enfante tous les jours, sans
+que tu l'en doutes, Angel, des phalanges de héros, dont
+les noms n'arrivent ici qu'accompagnés de malédictions,
+mais dont tu chercheras un jour avidement la trace
+dans l'histoire contemporaine.
+
+«Quant à moi, je quitterai ce monde sans savoir
+clairement le mot de la grande énigme révolutionnaire,
+devant laquelle viennent se briser tant d'orgueils étroits
+ou d'intelligences téméraires. Je ne suis pas né pour
+savoir. J'aurai passé dans cette vie comme sur une
+ponte rapide conduisant à des abîmes où je serai lancé
+sans avoir le temps de regarder autour de moi, et sans
+avoir servi à autre chose qu'à marquer par mes souffrances
+une heure d'attente au cadran de l'éternité.
+Pourtant, comme je vois les hommes du présent se faire
+de plus grands maux encore en vue de l'avenir que nous
+ne nous en sommes fait en vue du passé, je me dis que
+tout ce mal doit amener de grands biens; car aujourd'hui
+je crois qu'il y a une action providentielle, et que
+l'humanité obéit instinctivement et sympathiquement
+aux grands et profonds desseins de la pensée divine.
+
+«J'étais aux prises avec ce nouvel élan d'ambition,
+dernier éclair d'une jeunesse de cœur mal étouffée, et
+prolongée par cela même au delà des temps marqués
+pour la candeur et l'inexpérience. La révolution américaine
+m'avait tenté vivement, celle de France me tentait
+plus encore. Un navire faisant voile pour la France
+fut jeté sur nos côtes par des vents contraires. Quelques
+passagers vinrent visiter l'ermitage et s'y reposer, tandis
+que le navire se préparait à reprendre sa route. C'étaient
+les personnes distinguées; du moins elles me parurent
+telles, à moi qui éprouvais un si grand besoin d'entendre
+parler avec liberté des événements politiques et du mouvement
+philosophique qui les produisait. Ces hommes
+étaient pleins de foi dans l'avenir, pleins de confiance en
+eux-mêmes. Ils ne s'entendaient pas beaucoup entre eux
+sur les moyens; mais il était aisé de voir que tous les
+moyens leur sembleraient bons dans le danger. Cette
+manière d'envisager les questions les plus délicates de
+l'équité sociale me plaisait et m'effrayait en même temps;
+tout ce qui était courage et dévoûment éveillait des échos
+endormis dans mon sein. Pourtant les idées de violence
+et de destruction aveugle troublaient mes sentiments de
+justice et mes habitudes de patience.
+
+«Parmi ces gens-là il y avait un jeune Corse dont les
+traits austères et le regard profond ne sont jamais sortis
+de ma mémoire. Son attitude négligée, jointe à une
+grande réserve, ses paroles énergiques et concises, ses
+yeux clairs et pénétrants, son profil romain, une certaine
+gaucherie gracieuse qui semblait une méfiance de
+lui-même prête à se changer en audace emportée au
+moindre défi, tout me frappa dans ce jeune homme; et,
+quoiqu'il affectât de mépriser toutes les choses présentes
+et de n'estimer qu'un certain idéal d'austérité spartiate,
+je crus deviner qu'il brûlait de s'élancer dans la vie, je
+crus pressentir qu'il y ferait des choses éclatantes.
+J'ignore si je me suis trompé. Peut-être n'a-t-il pu percer
+encore, peut-être son nom est-il un de ceux qui remplissent
+aujourd'hui le monde, ou peut-être encore est-il tombé
+sur un champ de bataille, tranché comme un
+jeune épi avant le temps de la moisson. S'il vit et s'il
+prospère, fasse le ciel que sa puissante énergie ait servi
+le développement de ses principes rigides, et non celui
+des passions ambitieuses! Il remarqua peu le vieux
+ermite, et, quoique j'en fusse bien moins digne, il concentra
+toute son attention sur moi, durant le peu
+d'heures que nous passâmes à marcher de long en large
+sur la terrasse de rochers qui entoure l'ermitage. Sa
+démarche était saccadée, toujours rapide, à chaque instant
+brisée brusquement, comme le mouvement de la
+mer qu'il s'arrêtait pour écouter avec admiration; car il
+avait le sentiment de la poésie mêlé à un degré extraordinaire
+à celui de la réalité. Sa pensée semblait embrasser
+le ciel et la terre; mais elle était sur la terre plus qu'au
+ciel, et les choses divines ne lui semblaient que des institutions
+protectrices des grandes destinées humaines.
+Son Dieu était la volonté, la puissance son idéal, la
+force son élément de vie. Je me rappelle assez distinctement
+l'élan d'enthousiasme qui le saisit lorsque j'essayai
+de connaître ses idées religieuses.
+
+«Oh! s'écria-t-il vivement, je ne connais que Jéhovah,
+parce que c'est le Dieu de la force.
+
+«Oh! oui, la force! c'est là le devoir, c'est là la révélation
+du Sinaï, c'est là le secret des prophètes!
+
+«L'appétition de la force, c'est le besoin de développement
+que la nécessité inflige à tous les êtres. Chaque
+chose veut être parce qu'elle doit être. Ce qui n'a pas la
+force de vouloir est destiné à périr, depuis l'homme sans
+cœur jusqu'au brin d'herbe privé des sucs nourriciers.
+Ô mon père! toi qui étudies les secrets de la nature,
+incline-toi devant la force! Vois dans tout quelle âpreté
+d'envahissement, quelle opiniâtreté de résistance! comme
+le lichen cherche à dévorer la pierre! comme le lierre
+étreint les arbres, et, impuissant à percer leur écorce,
+se roule à l'entour comme un aspic en fureur! Vois le
+loup gratter la terre et l'ours creuser la neige avant de
+s'y coucher. Hélas! comment les hommes ne se feraient-ils
+pas la guerre, nation contre nation, individu contre
+individu? comment la société ne serait-elle pas un conflit
+perpétuel de volontés et de besoins contraires, lorsque
+tout est travail dans la nature, lorsque les îlots de la mer
+se soulèvent les uns contre les autres, lorsque l'aigle
+déchire le lièvre et l'hirondelle le vermisseau, lorsque la
+gelée fend les blocs de marbre, et que la neige résiste
+au soleil? Lève la tête; vois ces masses granitiques qui
+se dressent sur nous comme des géants, et qui, depuis
+des siècles, soutiennent les assauts des vents déchaînés!
+Que veulent ces dieux de pierre qui lassent l'haleine
+d'Éole? pourquoi la résistance d'Atlas sous le fardeau de
+la matière? pourquoi les terribles travaux du cyclope
+aux entrailles du géant, et les laves qui jaillissent de sa
+bouche? C'est que chaque chose veut avoir sa place et
+remplir l'espace autant que sa puissance d'extension le
+comporte; c'est que, pour détacher une parcelle de ces
+granités, il faut l'action d'une force extérieure formidable;
+c'est que chaque être et chaque chose porte en soi
+les éléments de la production et de la destruction; c'est
+que la création entière offre le spectacle d'un grand
+combat, où l'ordre et la durée ne reposent que sur la
+lutte incessante et universelle. Travaillons donc, créatures
+mortelles, travaillons à notre propre existence!
+
+Ô homme! travaille à refaire ta société, si elle est
+mauvaise; en cela tu imiteras le castor industrieux qui
+bâtit sa maison. Travaille à la maintenir, si elle est
+bonne; en cela tu seras semblable au récif qui se défend
+contre les flots rongeurs. Si tu l'abandonnes, si tu
+laisses à la chimère du hasard le soin de ton avenir, si
+tu subis l'oppression, si tu négliges l'œuvre de la délivrance,
+tu mourras dans le désert comme la race incrédule
+d'Israël. Si tu t'endors dans la lâcheté, si tu souffres
+les maux que l'habitude t'a rendus familiers, afin
+d'éviter ceux que tu crois éloignés; si tu endures la
+soif par méfiance de l'eau du rocher et de la verge du
+prophète, tu mérites que le ciel t'abandonne et que la
+mer roule sur toi ses flots indifférents. Oui, oui, le plus
+grand crime que l'homme puisse commettre, la plus
+grande impiété dont il puisse souiller sa vie, c'est la paresse
+et l'indifférence. Ceux qui ont appliqué la sainte
+parole de résignation à cette soumission couarde et nonchalante,
+ceux qui ont fait un mérite aux hommes de
+subir l'insolence et le despotisme d'autres hommes;
+ceux-là, dis-je, ont péché; ce sont de faux prophètes,
+et ils ont égaré la race humaine dans des voies de malédictions!»
+
+«C'est ainsi qu'il parlait tandis que la brise de mer
+soufflait dans ses longs cheveux noirs. Je n'essaie pas
+ici de te rendre la force et la concision de sa parole, je
+ne saurais y atteindre; le souvenir de ses idées m'est
+seul resté, et sa figure a été longtemps devant mes
+yeux après son départ. Je l'accompagnai sur la barque
+qui le reconduisait à bord du navire. Il me serra la
+main avec force en me quittant, et ses dernières paroles
+furent:
+
+«--Eh bien, vous ne voulez pas nous suivre?»
+
+«Mon cœur tressaillit en cet instant, comme s'il eût
+voulu s'échapper de ma poitrine; je sentis pour ce jeune
+homme un élan de sympathie extraordinaire, comme si
+son énergie avait en moi un reflet ignoré. Mais, en même
+temps, cette face inconnue de son être qui échappait à
+ma pénétration me glaça de crainte, et je laissai retomber
+sa main blanche et froide comme le marbre. Longtemps
+je le suivis des yeux, du haut des rochers, d'où je l'apercevais
+debout sur le tillac, une longue-vue à la main,
+observant les récifs de la côte: déjà il ne songeait plus
+à moi. Quand la voile eut disparu à l'horizon, je regrettai
+de ne pas lui avoir demandé son nom. Je n'y avais pas
+songé.
+
+«Quand je me retrouvai seul sur le rivage, il me
+sembla que la dernière lueur de vie venait de s'éteindre
+en moi et que je rentrais dans la nuit éternelle. Mon
+cœur se serra étroitement; et, quoique le soleil fût ardent
+sur ma tête, je me trouvai tout à coup comme
+environné de ténèbres. Alors les paroles de mon rêve
+me revinrent à la mémoire, et je les prononçai tout haut
+dans une sorte de désespoir:
+
+«_Que ce qui appartient à la tombe soit rendu à
+la tombe_.
+
+«Je passai le reste de cette journée dans une grande
+agitation. Tant que ces voyageurs m'avaient encouragé
+à les suivre, je m'étais senti plus fort que leurs suggestions;
+maintenant qu'il n'était plus temps de me raviser,
+je n'étais pas sûr que mon refus ne fût pas bien plutôt
+un trait de lâcheté qu'un acte de sagesse. J'étais abattu,
+incertain; je jetais des regards sombres autour de moi;
+ma robe noire me semblait une chape de plomb; j'étais
+accablé de moi-même. Je me traînai jusqu'à mon lit de
+joncs, et je m'endormis en formant le souhait de ne plus
+me réveiller.
+
+«Je revis en rêve l'abbé Spiridion, pour la première
+fois depuis douze ans. Il me sembla qu'il entrait dans la
+cellule, qu'il passait auprès de l'ermite sans l'éveiller, et
+qu'il venait s'asseoir familièrement près de moi. Je ne le
+voyais pas distinctement, et pourtant je le reconnaissais;
+j'étais assuré qu'il était là, qu'il me parlait, et je lui
+retrouvais le même son de voix qu'il avait eu dans mes
+rêves précédents, malgré le temps qui s'était écoulé
+depuis le dernier. Il me parla longuement, vivement, et
+je m'éveillai fort ému; mais il me fut impossible de me
+rappeler un mot de ce qu'il m'avait dit. Pourtant j'étais
+sous l'impression de ses remontrances, et tout le jour je
+me trouvai languissant et rêveur comme un enfant repris
+d'une faute dont il ne connaît pas la gravité. Je me
+promenai poursuivi de l'idée de Spiridion, et ne songeant
+d'ailleurs plus à la chasser; elle ne me causait
+plus d'effroi, quoiqu'elle se liât toujours dans ma pensée
+à une pensée d'aliénation mentale; il m'importait assez
+peu désormais de perdre la raison, pourvu que ma folie
+fût douce; et, comme je me sentais porté à la mélancolie,
+je préférais de beaucoup cet état à la lucidité du
+désespoir.
+
+«La nuit suivante, je reçus la même visite, je fis le
+même songe, et le surlendemain aussi. Je commençai à ne
+plus me demander si c'était là une de ces idées fixes qui
+s'emparent des cerveaux troublés, ou s'il y avait véritablement
+un commerce possible entre l'âme des vivants
+et celle des morts. J'avais, sinon l'esprit, du moins le
+cœur assez tranquille; car, depuis un certain temps, je
+m'appliquais sérieusement à la pratique du bien. J'avais
+quitté le désir de me rendre plus éclairé et plus habile,
+pour celui de me rendre plus pur et plus juste. Je me
+laissais donc aller au destin. Mon dernier sacrifice, quoiqu'il
+m'eût bien coûté, était consommé: j'avais fait pour
+le mieux. J'ignorais si cette ombre assidue à me visiter
+était mécontente de mon regret; mais je n'avais plus
+peur d'elle, je me sentais assez fort pour ne pas me soucier
+des morts, moi qui avais pu rompre, à tout jamais,
+avec les vivants.
+
+«Le quatrième jour, l'ordre formel me vint du haut
+clergé de retourner à mon couvent. L'évêque de la province
+avait déjà entendu parler de ma conférence avec
+des voyageurs dont le rapide passage avait échappé au
+contrôle de sa police. On craignait que je n'eusse quelques
+rapports secrets avec des moteurs d'insurrection,
+ou des étrangers imbus de mauvais principes; on m'enjoignait
+de rentrer sur l'heure au monastère. Je cédai à
+cette injonction avec la plus complète indifférence. Le
+regret du bon ermite me toucha cependant, quoique son
+respect pour les ordres supérieurs l'eût empêché d'élever
+aucune objection contre mon départ, ni de laisser
+voir aucun mécontentement. Au moment de me voir disparaître
+parmi les arbres, il me rappela, se jeta dans
+mes bras, et s'en arracha tout en pleurs pour se précipiter
+dans son oratoire. Alors je courus après lui à mon
+tour, et, pour la première fois depuis bien des années,
+m'agenouillant devant un homme et devant un prêtre, je
+lui demandai sa bénédiction. Ce fut un éternel adieu; il
+mourut l'hiver suivant, dans sa quatre-vingt-dixième
+année; c'était un homme trop obscur pour que l'on songeât
+à Rome à le canoniser. Pourtant jamais chrétien ne
+mérita mieux le patriciat céleste. Les paysans de la
+contrée se partagèrent sa robe de bure, et en portent
+encore de petits morceaux comme des reliques. Les bandits
+des montagnes, pour lesquels sa porte n'avait jamais
+été fermée, payèrent un magnifique service funèbre à
+l'église de sa paroisse pour faire honneur à sa mémoire.
+
+«Je le quittai vers midi, et prenant le plus long chemin
+pour retourner au couvent, je suivis les grèves de la mer
+jusqu'à la plaine, faisant pour la dernière fois de ma vie
+l'école buissonnière avec des épaules courbées par l'âge
+et un cœur usé par la tristesse.
+
+«La journée était chaude, car déjà le printemps s'épanouissait
+au flanc des rochers. Le chemin que je suivais
+n'était pas tracé; la mer seule l'avait creusé à la base des
+montagnes. Mille aspérités du roc semblaient encore disputer
+la rive à l'action envahissante des flots. Au bout de
+deux heures de marche sur ces grèves ardentes, je m'assis,
+épuisé de fatigue, sur un bloc de granit noir au milieu
+de l'écume blanche des vagues. C'était un endroit sauvage,
+et la mer le remplissait d'harmonies lugubres.
+Une vieille tour ruinée, asile des pétrels ci des goëlands,
+semblait prête à crouler sur ma tête. Rongées par l'air
+salin, ses pierres avaient pris le grain et la couleur des
+rochers voisins, et l'œil ne pouvait plus distinguer en
+beaucoup d'endroits où finissait le travail de la nature et
+où commençait celui de l'homme. Je me comparai à cette
+ruine abandonnée que les orages emportaient pierre à
+pierre, et je me demandai si l'homme était forcé d'attendre
+ainsi sa destruction du temps et du hasard; si,
+après avoir accompli sa tâche ou consommé son sacrifice,
+il n'avait pas droit de hâter le repos de la tombe; et des
+pensées de suicide s'agitèrent dans mon cerveau. Alors
+je me levai, et me mis à marcher sur le bord du rocher,
+si rapidement et si près de l'abîme, que j'ignore comment
+je n'y tombai pas. Mais en cet instant j'entendis
+derrière moi comme le bruit d'un vêtement qui froissait
+la mousse et les broussailles. Je me retournai sans voir
+personne et repris ma course. Mais par trois fois des pas
+se firent entendre derrière les miens, et, à la troisième
+fois, une main froide comme la glace se posa sur ma tête
+brûlante. Je reconnus alors l'Esprit, et, saisi de crainte,
+je m'arrêtai en disant:
+
+«--Manifeste ta volonté, et je suis à toi. Mais que ce
+soit la volonté paternelle d'un ami et non la fantaisie
+d'un spectre capricieux; car je puis échapper à tout et à
+toi-même par la mort.»
+
+«Je ne reçus point de réponse, et je cessai de sentir
+la main qui m'avait arrêté; mais, en cherchant des yeux,
+je vis devant moi, à quelque distance, l'abbé Spiridion
+dans son ancien costume, tel qu'il m'était apparu au lit
+de mort de Fulgence. Il marchait rapidement sur la mer,
+en suivant la longue traînée de feu que le soleil y projette,
+quand il eut atteint l'horizon, il se retourna, et me
+parut étincelant comme un astre; d'une main il me montrait
+le ciel, de l'autre le chemin du monastère. Puis
+tout à coup il disparut, et je repris ma route, transporté
+de joie, rempli d'enthousiasme. Que m'importait d'être
+fou? j'avais eu une vision sublime.»
+
+«--Père Alexis, dis-je en interrompant le narrateur,
+vous eûtes sans doute quelque peine à reprendre les
+habitudes de la vie monastique?
+
+«--Sans doute, répondit-il, la vie cénobitique était plus
+conforme à mes goûts que celle du cloître; pourtant j'y
+songeai peu. Une vaine recherche du bonheur ici-bas
+n'était pas le but de mes travaux; un puéril besoin de
+bonheur et de bien-être n'était pas l'objet de mes désirs;
+je n'avais eu qu'un désir dans ma vie, c'était d'arriver à
+l'espérance, sinon à la foi religieuse. Pourvu qu'en développant
+les puissances de mon âme j'eusse pu parvenir à
+en tirer le meilleur parti possible pour la vérité, la sagesse
+ou la vertu, je me serais regardé comme heureux,
+autant qu'il est donné à l'homme de l'être en ce monde;
+mais hélas! le doute à cet égard vint encore m'assaillir,
+après le dernier, l'immense sacrifice que j'avais consommé.
+J'étais, il est vrai, plus près de la vertu que je
+ne l'avais été en sortant de ma retraite. Fatigué de cultiver
+le champ stérile de la pure intelligence, ou, pour
+mieux dire, comprenant mieux l'étendue de ce vaste domaine
+de l'âme, qu'une fausse philosophie avait voulu
+restreindre aux froides spéculations de la métaphysique,
+je sentais la vanité de tout ce qui m'avait séduit, et la
+nécessité d'une sagesse qui me rendit meilleur. Avec
+l'exercice du dévouement, j'avais retrouvé le sentiment
+de la charité; avec l'amitié, j'avais compris la tendresse
+du cœur; avec la poésie et les arts, je retrouvais l'instinct
+de la vie éternelle; avec la céleste apparition du bon
+génie Spiridion, je retrouvais la foi et l'enthousiasme;
+mais il me restait quelque chose à faire, je le savais
+bien, c'était d'accomplir un devoir. Ce que j'avais fait
+pour soulager autour de moi quelques maux physiques
+n'était qu'une obligation passagère dont je ne pouvais me
+faire un mérite, et dont la Providence m'avait récompensé
+au centuple en me donnant deux amis sublimes:
+l'ermite sur la terre, Hébronius dans le ciel. Mais, rentré
+dans le couvent, j'avais sans doute une mission quelconque
+à remplir, et la grande difficulté consistait à savoir
+laquelle. Il me venait donc encore à l'esprit de me méfier
+de ce qu'en d'autres temps j'eusse appelé les visions
+d'un cerveau enclin au merveilleux, et de me demander
+à quoi un moine pouvait être bon au fond de son monastère
+dans le siècle où nous vivons, après que les travaux
+accomplis par les grands érudits monastiques des siècles
+passés ont porté leurs fruits, et lorsqu'il n'existe plus
+dans les couvents de trésors enfouis à exhumer pour
+l'éducation du genre humain; lorsque, surtout, la vie
+monastique a cessé de prouver et de mériter pour une
+religion qui, elle-même, ne prouve et ne mérite plus pour
+les générations contemporaines. Que faire donc pour le
+présent quand on est lié par le passé? Comment marcher
+et faire marcher les autres quand on est garrotté à un
+poteau?
+
+«Ceci est une grande question, ceci est la véritable
+grande question de ma vie. C'est à la résoudre que j'ai
+consumé mes dernières années, et il faut bien que je
+te l'avoue, mon pauvre Angel, je ne l'ai point résolue.
+Tout ce que j'ai pu faire, c'est de me résigner, après avoir
+reconnu douloureusement que je ne pouvais plus rien.
+
+«Ô mon enfant! je n'ai rien fait jusqu'ici pour détruire
+en toi la foi catholique. Je ne suis point partisan
+des éducations trop rapides. Lorsqu'il s'agit de ruiner
+des convictions acquises, et qu'on n'a pu formuler l'inconnu
+d'une idée nouvelle, il ne faut pas trop se hâter
+de lancer une jeune tête dans les abîmes du doute. Le
+doute est un mal nécessaire. On peut dire qu'il est un
+grand bien, et que, subi avec douleur, avec humilité,
+avec l'impatience et le désir d'arriver à la foi, il est un
+des plus grands mérites qu'une âme sincère puisse offrir
+à Dieu. Oui, certes, si l'homme qui s'endort dans l'indifférence
+de la vérité est vil, si celui qui s'enorgueillit dans
+une négation cynique est insensé ou pervers, l'homme
+qui pleure sur son ignorance est respectable, et celui
+qui travaille ardemment à en sortir est déjà grand, même
+lorsqu'il n'a encore rien recueilli de son travail. Mais il
+faut une âme forte ou une raison déjà mûre pour traverser
+cette mer tumultueuse du doute, sans y être englouti.
+Bien des jeunes esprits s'y sont risqués, et, privés de
+boussole, s'y sont perdus à jamais, ou se sont laissé
+dévorer par les monstres de l'abîme, par les passions
+que n'enchaînait plus aucun frein. À la veille de te quitter,
+je te laisse aux mains de la Providence. Elle prépare
+ta délivrance matérielle et morale. La lumière du siècle,
+cette grande clarté de désabusement qui se projette si
+brillante sur le passé, mais qui a si peu de rayons pour
+l'avenir, viendra te chercher au fond de ces routes ténébreuses.
+Vois-la sans pâlir, et pourtant garde-toi d'en
+être trop enivré. Les hommes ne rebâtissent pas du jour
+au lendemain ce qu'ils ont abattu dans une heure de lassitude
+ou d'indignation. Sois sur que la demeure qu'ils
+t'offriront ne sera point faite à ta taille. Fais-toi donc
+toi-même ta demeure, afin d'être à l'abri au jour de
+l'orage. Je n'ai pas d'autre enseignement à te donner
+que celui de ma vie. J'aurais voulu te le donner un peu
+plus tard; mais le temps presse, les évènements s'accomplissent
+rapidement. Je vais mourir, et, si j'ai acquis,
+au prix de trente années de souffrances, quelque notions
+pures, je veux te les léguer: fais-en l'usage que ta conscience
+t'enseignera. Je te l'ai dit, et ne sois point étonné
+du calme avec lequel je te le répète, ma vie a été un
+long combat entre la foi et le désespoir; elle va s'achever
+dans la tristesse et la résignation, quant à ce qui concerne
+cette vie elle-même. Mais mon âme est pleine d'espérance
+en l'avenir éternel. Si parfois encore tu me vois en proie
+à de grands combats, loin d'en être scandalisé, sois-en
+édifié. Vois combien le désespoir est impossible à la raison
+et à la conscience humaine, puisque ayant épuisé tous
+les sophismes de l'orgueil, tous les arguments de l'incrédulité,
+toutes les langueurs du découragement, toutes les
+angoisses de la crainte, l'espoir triomphe en moi aux
+approches de la mort. L'espoir, mon fils, c'est la foi de ce
+siècle.
+
+«Mais reprenons notre récit. J'étais rentré au couvent
+dans un état d'exaltation. À peine eus-je franchi la grille,
+qu'il me sembla sentir tomber sur mes épaules le poids
+énorme de ces voûtes glacées sous lesquelles je venais
+une seconde fois m'ensevelir. Quand la porte se referma
+derrière moi avec un bruit formidable, mille échos lugubres,
+réveillés comme en sursaut, m'accueillirent d'un
+concert funèbre. Alors je fus épouvanté, et, dans un
+mouvement d'effroi impossible à décrire, je retournai
+sur mes pas et j'allai toucher cette porte fatale. Si elle
+eût été entr'ouverte, je pense que c'en était fait, et que
+je prenais la fuite pour jamais. Le portier me demanda si
+j'avais oublié quelque chose.
+
+[Illustration]
+
+
+«--Oui, lui répondis-je avec égarement, j'ai oublié
+de vivre.»
+
+«J'espérais que la vue de mon jardin me consolerait,
+et, au lieu d'aller tout de suite faire acte de présence et
+de soumission chez le Prieur, je courus vers mon parterre.
+Je n'en trouvai plus la moindre trace: le potager
+avait tout envahi; mes berceaux avaient disparu, mes
+belles plantes avaient été arrachées; les palmiers seuls
+avaient été respectés: ils penchaient leurs fronts altérés
+dans une attitude morne, comme pour chercher sur le
+sol fraîchement remué les gazons et les fleurs qu'ils
+avaient coutume d'abriter. Je retournai à m'a cellule; elle
+était dans le même état qu'au jour de mon départ; mais
+elle ne me rappelait que des souvenirs pénibles. J'allai
+chez le Prieur; mes traits étaient bouleversés: au premier
+coup d'œil qu'il jeta sur moi, il s'en aperçut et je
+lus sur son visage la joie d'un triomphe insultant. Alors
+le mépris me rendit toute mon énergie, et, bien que notre
+entretien roulât en apparence sur des choses générales,
+je lui fis sentir en peu de mots que je ne me méprenais
+pas sur la distance qui séparait un homme comme lui,
+voué à la règle par de vulgaires intérêts, et un homme
+comme moi rendu à l'esclavage par un acte héroïque de
+la volonté. Pendant quelques jours je fus en butte à une
+lâche et malveillante curiosité. On ne pouvait croire que la
+peur seule de la discipline ecclésiastique ne m'eût pas
+ramené au couvent, et on se réjouissait à l'idée de ma
+souffrance. Je ne leur donnai pas la satisfaction de surprendre
+un soupir dans ma poitrine ou un murmure sur
+mes lèvres. Je me montrai impassible; mais il m'en coûta
+beaucoup.
+
+«L'éclair d'enthousiasme que m'avait apporté ma
+vision magnifique au bord de la mer, se dissipa promptement,
+car elle ne se renouvela pas, comme je m'en
+étais flatté; et, de nouveau rendu à la lutte des tristes
+réalités, j'eus le loisir de me considérer encore une fois
+comme un être raisonnable condamné à subir une aberration
+passagère, et à s'en rendre compte froidement le
+reste de sa vie. Dans un autre siècle, ces visions eussent
+pu faire de moi un saint; mais dans celui-ci, réduit à les
+cacher comme une faiblesse ou une maladie, je n'y voyais
+qu'un sujet de réflexions humiliantes sur la pauvreté
+bizarre de l'esprit humain. Cependant, à force de songer
+à ces choses, j'arrivai à me dire que la nature de l'âme
+étant un profond mystère, les facultés de l'âme étaient
+elles-mêmes profondément mystérieuses; car, de deux
+choses l'une: ou mon esprit avait par moments la puissance
+de ranimer fictivement ce que la mort avait replongé
+dans le passé, ou ce que la mort a frappé avait la
+puissance de se ranimer pour se communiquer à moi.
+Or, qui pourrait nier cette double puissance dans le domaine
+des idées? Qui a jamais songé à s'en étonner?
+Tous les chefs-d'œuvre de la science et de l'art qui nous
+émeuvent jusqu'à faire palpiter nos cœurs et couler nos
+larmes, sont-ce des monuments qui couvrent des morts?
+La trace d'une grande destinée est-elle effacée par la
+mort? N'est-elle pas plus brillante encore au travers des
+siècles écoulés? Est-elle dans l'esprit et dans le cœur des
+générations à l'état d'un simple souvenir? Non, elle est
+vivante, elle remplit à jamais la postérité de sa chaleur
+et de sa lumière. Platon et le Christ ne sont-ils pas toujours
+présents et debout au milieu de nous? Ils pensent,
+ils sentent par des millions d'âmes; ils parlent, ils agissent
+par des millions de corps. D'ailleurs, qu'est-ce que
+le souvenir lui-même? N'est-ce pas une résurrection sublime
+des hommes et des événements qui ont mérité
+d'échapper à la mort de l'oubli? Et cette résurrection
+n'est-elle pas le fait de la puissance du passé qui vient
+trouver le présent, et de celle du présent qui s'en va
+chercher le passé? La philosophie matérialiste a pu prononcer
+que, toute puissance étant brisée à jamais par la
+mort, les morts n'avaient pas d'autre force parmi nous
+que celle qu'il nous plaisait de leur restituer par la sympathie
+ou l'esprit d'imitation. Mais des idées plus avancées
+doivent restituer aux hommes illustres une immortalité
+plus complète, et rendre solidaires l'une de l'autre
+cette puissance des morts et cette puissance des vivants
+qui forment un invincible lien à travers les générations.
+Les philosophes ont été trop avides de néant, lorsque,
+nous fermant l'entrée du ciel, ils nous ont refusé l'immortalité
+sur la terre.
+
+[Illustration]
+
+
+«Là, pourtant, elle existe d'une manière si frappante
+qu'on est tenté de croire que les morts renaissent dans
+les vivants; et, pour mon compte, je crois à un engendrement
+perpétuel des âmes, qui n'obéit pas aux lois de
+la matière, aux liens du sang, mais à des lois mystérieuses,
+à des liens invisibles. Quelquefois je me suis
+demandé si je n'étais pas Hébronius lui-même, modifié
+dans une existence nouvelle par les différences d'un siècle
+postérieur au sien. Mais, comme cette pensée était trop
+orgueilleuse pour être complètement vraie, je me suis
+dit qu'il pouvait être moi sans avoir cessé d'être lui, de
+même que, dans l'ordre physique, un homme, en reproduisant
+la stature, les traits et les penchants de ses ancêtres,
+les fait revivre dans sa personne, tout en ayant
+une existence propre à lui-même qui modifie l'existence
+transmise par eux. Et ceci me conduisit à croire qu'il est
+pour nous deux immortalités, toutes deux matérielles et
+immatérielles: l'une, qui est de ce monde et qui transmet
+nos idées et nos sentiments à l'humanité par nos œuvres
+et nos travaux; l'autre qui s'enregistre dans un monde
+meilleur par nos mérites et nos souffrances, et qui conserve
+une puissance providentielle sur les hommes et les
+choses de ce monde. C'est ainsi que je pouvais admettre
+sans présomption que Spiridion vivait en moi par le sentiment
+du devoir et l'amour de la vérité qui avaient rempli
+sa vie, et au-dessus de moi par une sorte de divinité qui
+était la récompense et le dédommagement de ses peines
+en cette vie.
+
+«Abîmé dans ces pensées, j'oubliai insensiblement ce
+monde extérieur, dont le bruit, un instant monté jusqu'à
+moi, m'avait tant agité. Les instincts tumultueux qu'une
+heure d'entraînement avait éveillés en moi s'apaisèrent;
+et je me dis que les uns étaient appelés à améliorer la
+forme sociale par d'éclatantes actions, tandis que les autres
+étaient réservés à chercher, dans le calme et la méditation,
+la solution de ces grands problèmes dont l'humanité
+était indirectement tourmentée; car les hommes
+cherchaient, le glaive à la main, à se frayer une route
+sur laquelle la lumière d'un jour nouveau ne s'était pas
+encore levée. Ils combattaient dans les ténèbres, s'assurant
+d'abord une liberté nécessaire, en vertu d'un droit
+sacré. Mais leur droit connu et appliqué, il leur resterait
+à connaître leur devoir; et c'est de quoi ils ne pouvaient
+s'occuper durant cette nuit orageuse, au sein de laquelle
+il leur arrivait souvent de frapper leurs frères au lieu de
+frapper leurs ennemis. Ce travail gigantesque de la révolution
+française, ce n'était pas, ce ne pouvait pas être
+seulement une question de pain et d'abri pour les pauvres;
+c'était beaucoup plus haut, et malgré tout ce qui
+s'est accompli, malgré tout ce qui a avorté en France à
+cet égard, c'est toujours, dans mes prévisions, beaucoup
+plus haut, que visait et qu'a porté, en effet, cette révolution.
+Elle devait, non-seulement donner au peuple un
+bien-être légitime, elle devait, elle doit, quoi qu'il arrive,
+n'en doute pas, mon fils, achever de donner la liberté
+de conscience au genre humain tout entier. Mais quel
+usage fera-t-il de cette liberté? Quelles notions aura-t-il
+acquises de son devoir, en combattant comme un vaillant
+soldat durant des siècles, en dormant sous la tente, et
+en veillant sans cesse, les armes à la main, contre les
+ennemis de son droit? Hélas! chaque guerrier qui tombe
+sur le champ de bataille tourne ses yeux vers le ciel, et
+se demande pourquoi il a combattu, pourquoi il est un
+martyr, si tout est fini pour lui à cette heure amère de
+l'agonie. Sans nul doute, il pressent une récompense;
+car, si son unique devoir, à lui, a été de conquérir son
+droit et celui de sa postérité, il sent bien que tout devoir
+accompli mérite récompense; et il voit bien que sa récompense
+n'a pas été de ce monde, puisqu'il n'a pas
+joui de son droit. Et quand ce droit sera conquis entièrement
+par les générations futures, quand tous les devoirs
+des hommes entre eux seront établis par l'intérêt
+mutuel, sera-ce donc assez pour le bonheur de l'homme?
+Cette âme qui me tourmente, cette soif de l'infini qui
+me dévore, seront-elles satisfaites et apaisées, parce que
+mon corps sera à l'abri du besoin, et ma liberté préservée
+d'envahissement? Quelque paisible, quelque douce
+que vous supposiez la vie de ce monde, suffira-t-elle aux
+désirs de l'homme, et la terre sera-t-elle assez vaste pour
+sa pensée? Oh! ce n'est pas à moi qu'il faudrait répondre
+oui. Je sais trop ce que c'est que la vie réduite à des
+satisfactions égoïstes; j'ai trop senti ce que c'est que
+l'avenir privé du sens de l'éternité! Moine, vivant à
+l'abri de tout danger et de tout besoin, j'ai connu l'ennui,
+ce fiel répandu sur tous les aliments. Philosophe,
+vivant à l'empire de la froide raison sur tous les sentiments
+de l'âme, j'ai connu le désespoir, cet abîme
+entr'ouvert devant toutes les issues de la pensée. Oh!
+qu'on ne me dise pas que l'homme sera heureux quand
+il n'aura plus ni souverains pour l'accabler de corvées,
+ni prêtres pour le menacer de l'enfer. Sans doute, il
+ne lui faut ni tyrans ni fanatiques, mais il lui faut une
+religion; car il a une âme, et il lui faut connaître un
+Dieu.
+
+«Voilà pourquoi, suivant avec attention le mouvement
+politique qui s'opérait en Europe, et voyant combien
+mes rêves d'un jour avaient été chimériques, combien
+il était impossible de semer et de recueillir dans un
+si court espace, combien les hommes d'action étaient
+emportés loin de leur but par la nécessité du moment,
+et combien il fallait s'égarer à droite et à gauche avant
+de faire un pas sur cette voie non frayée, je me réconciliai
+avec mon sort, et reconnus que je n'étais point un
+homme d'action. Quoique je sentisse en moi la passion
+du bien, la persévérance et l'énergie, ma vie avait été trop
+livrée à la réflexion; j'avais embrassé la vie tout
+entière de l'humanité d'un regard trop vaste pour faire,
+la hache à la main, le métier de pionnier dans une forêt
+de têtes humaines. Je plaignais et je respectais ces travailleurs
+intrépides qui, résolus à ensemencer la terre,
+semblables aux premiers cultivateurs, renversaient les montagnes,
+brisaient les rochers, et, tout sanglants,
+parmi les ronces et les précipices, frappaient sans faiblesse
+et sans pitié sur le lion redoutable et sur la biche
+craintive. Il fallait disputer le sol à des races dévorantes.
+Il fallait fonder une colonie humaine au sein d'un monde
+livré aux instincts aveugles de la matière. Tout était
+permis, parce que tout était nécessaire. Pour tuer le
+vautour, le chasseur des Alpes est obligé de percer aussi
+l'agneau qu'il tient dans ses serres. Des malheurs privés
+déchirent l'âme du spectateur; pourtant le salut général
+rend ces malheurs inévitables. Les excès et les abus de
+la victoire ne peuvent être imputés ni à la cause de la
+guerre, ni à la volonté des capitaines. Lorsqu'un peintre
+retrace à nos yeux de grands exploits, il est forcé de
+remplir les coins de son tableau de certains détails affreux
+qui nous émeuvent péniblement. Ici, les palais et les
+temples croulent au milieu des flammes; là, les enfants
+et les femmes sont broyés sous les pieds des chevaux,
+ailleurs, un brave expire sur les rochers teints de son
+sang. Cependant le triomphateur apparaît au centre de
+la scène, au milieu d'une phalange de héros: le sang versé
+n'ôte rien à leur gloire; on sent que la main du Dieu des
+armées s'est levée devant eux, et l'éclat qui brille sur
+leurs fronts annonce qu'ils ont accompli une mission
+sainte.
+
+«Tels étaient mes sentiments pour ces hommes au
+milieu desquels je n'avais pas voulu prendre place. Je
+les admirais; mais je comprenais que je ne pouvais les
+imiter; car ils étaient d'une nature différente de la
+mienne. Ils pouvaient ce que je ne pouvais pas, parce
+que, moi, je pensais comme ils ne pouvaient penser. Ils
+avaient la conviction héroïque, mais romanesque, qu'ils
+touchaient au but, et qu'encore un peu de sang versé
+les ferait arriver au règne de la justice et de la vertu.
+Erreur que je ne pouvais partager, parce que, retiré sur
+la montagne, je voyais ce qu'ils ne pouvaient distinguer
+à travers les vapeurs de la plaine et la fumée du combat;
+erreur sainte sans laquelle ils n'eussent pu imprimer au
+monde le grand mouvement qu'il devait subir pour sortir
+de ses liens! Il faut, pour que la marche providentielle
+du genre humain s'accomplisse, deux espèces d'hommes
+dans chaque génération: les uns, toute espérance, toute
+confiance, toute illusion, qui travaillent pour produire
+un œuvre incomplet; et les autres, toute prévoyance,
+toute patience, toute certitude, qui travaillent pour que
+cet œuvre incomplet soit accepté, estimé et continué sans
+découragement, lors même qu'il semble avorté. Les uns
+sont des matelots, les autres sont des pilotes; ceux-ci
+voient les écueils et les signalent, ceux-là les évitent ou
+viennent s'y briser, selon que le vent de la destinée les
+pousse à leur salut ou à leur perte; et, quoi qu'il arrive
+des uns et des autres, le navire marche, et l'humanité ne
+peut ni périr, ni s'arrêter dans sa course éternelle.
+
+«J'étais donc trop vieux pour vivre dans le présent,
+et trop jeune pour vivre dans le passé. Je fis mon choix,
+je retombai dans la vie d'étude et de méditation philosophique.
+Je recommençai tous mes travaux, les regardant
+avec raison comme manqués. Je relus avec une patience
+austère tout ce que j'avais lu avec une avidité impétueuse.
+J'osai mesurer de nouveau la terre et les cieux,
+la créature et le Créateur, sonder les mystères de la vie
+et de la mort, chercher la foi dans mes doutes, relever
+tout ce que j'avais abattu, et le reconstruire sur de nouvelles
+bases. En un mot, je cherchai à revêtir la Divinité
+de son mystère sublime, avec la même persévérance
+que j'avais mise à l'en dépouiller. C'est là que je connus,
+hélas! combien il est plus difficile de bâtir que d'abattre.
+Il ne faut qu'un jour pour ruiner l'œuvre de plusieurs
+siècles. Dans le doute et la négation, j'avais marché à
+pas de géant; pour me refaire un peu de foi, j'employai
+des années, et quelles années! De combien de fatigues,
+d'incertitudes et de chagrins elles ont été remplies!
+Chaque jour a été marqué par des larmes, chaque heure
+par des combats. Angel, Angel, le plus malheureux des
+hommes est celui qui s'est imposé une tâche immense,
+qui en a compris la grandeur et l'importance, qui ne
+peut trouver hors de ce travail ni satisfaction ni repos,
+et qui sens ses forces le trahir et sa puissance l'abandonner.
+Ô infortuné entre tous les fils des hommes, celui
+qui rêve de posséder la lumière refusée à son intelligence!
+Ô déplorable entre toutes les générations des
+hommes, celle qui s'agite et se déchire pour conquérir
+la science promise à des siècles meilleurs! Placé sur un
+sol mouvant, j'avais voulu bâtir un sanctuaire indestructible;
+mais les éléments me manquaient aussi bien
+que la base. Mon siècle avait des notions fausses, des
+connaissance incomplètes, des jugements erronés sur le
+passé aussi bien que sur le présent. Je le savais, quoique
+j'eusse en main les documents réputés les plus parfaits
+de mon époque sur l'histoire des hommes et sur celle
+de la création; je le savais, parce que je sentais en moi
+une logique toute puissante à laquelle tous ces documents,
+sur lesquels j'eusse voulu l'appuyer, venaient à
+chaque instant donner un démenti désespérant. Oh! si
+j'avais pu me transporter, sur les ailes de ma pensée, à
+la source de toutes les connaissances humaines, explorer
+la terre sur toute sa surface et jusqu'au fond de ses
+entrailles, interroger les monuments du passé, chercher
+l'âge du monde dans les cendres dont son sein est le
+vaste sépulcre, et dans les ruines où des générations
+innombrables ont enseveli le souvenir de leur existence!
+Mais il fallait me contenter des observations et des conjectures
+de savants et de voyageurs dont je sentais l'incompétence,
+la présomption et la légèreté. Il y avait des
+moments où, échauffé par ma conviction, j'étais résolu à
+partir comme missionnaire, afin d'aller fouiller tous ces
+débris illustres qu'on n'avait pas compris, ou déterrer
+tous ces trésors ignorés qu'on n'avait pas soupçonnés.
+Mais j'étais vieux; ma santé, un instant raffermie à
+l'exercice et au grand air des montagnes, s'était de nouveau
+altérée dans l'humidité du cloître et dans les veilles
+du travail. Et puis, que de temps il m'eût fallu pour
+soulever seulement un coin imperceptible de ce voile
+qui me cachait l'univers! D'ailleurs, je n'étais pas un
+homme de détail, et ces recherches persévérantes et
+minutieuses, que j'admirais dans les hommes purement
+studieux, n'étaient pas mon fait. Je n'étais homme d'action
+ni dans la politique ni dans la science; je me sentais
+appelé à des calculs plus larges et plus élevés; j'eusse
+voulu manier d'immenses matériaux, bâtir, avec le
+fruit de tous les travaux et de toutes les études, un
+vaste portique pour servir d'entrée à la science des
+siècles futurs.
+
+«J'étais un homme de synthèse plus qu'un homme
+d'analyse. En tout j'étais avide de conclure, consciencieux
+jusqu'au martyre, ne pouvant rien accepter qui
+ne satisfît à la fois mon cœur et ma raison, mon sentiment
+et mon intelligence, et condamné à un éternel
+supplice; car la soif de la vérité est inextinguible, et
+quiconque ne peut se payer des jugements de l'orgueil,
+de la passion ou de l'ignorance, est appelé à souffrir
+sans relâche. Oh! m'écriais-je souvent, que ne suis-je
+un chartreux abruti par la peur de l'enfer, et dressé
+comme une bête de somme à creuser un coin de terre
+pour faire pousser quelques légumes, en attendant qu'il
+l'engraisse de sa dépouille! Pourquoi toute mon affaire
+en ce monde n'est-elle pas de réciter des offices pour
+arriver au repos, et de manier une bêche pour me
+conserver en appétit ou pour chasser la réflexion importune,
+et parvenir dès cette vie à un état de mort
+intellectuelle?
+
+«Il m'arrivait quelquefois de jeter les yeux sur ceux
+de nos moines qui, par exception, se sont conservés
+sincèrement dévots: Ambroise, par exemple, que nous
+avons vu mourir l'an passé en odeur de sainteté, comme
+ils disent, et dont le corps était desséché par les jeûnes
+et les macérations: celui-là, à coup sur, était de bonne
+foi; souvent il m'a fait envie. Une nuit ma lampe s'éteignit;
+je n'avais pas achevé mon travail; je cherchai de
+la lumière dans le cloître, j'en aperçus dans sa cellule;
+la porte était ouverte, j'y pénétrai sans bruit pour ne
+pas le déranger, car je le supposais en prières, je le
+trouvai endormi sur son grabat; sa lampe était posée
+sur une tablette tout auprès de son visage et donnant
+dans ses yeux. Il prenait cette précaution toutes les
+nuits depuis quarante ans au moins, pour ne pas s'endormir
+trop profondément et ne pas manquer d'une
+minute l'heure des offices. La lumière, tombant d'aplomb
+sur ses traits flétris, y creusait des ombres profondes,
+ravages d'une souffrance volontaire. Il n'était pas couché,
+mais appuyé seulement sur son lit et tout vêtu, afin de
+ne pas perdre un instant à des soins inutiles. Je regardai
+longtemps cette face étroite et longue, ces traits amincis
+par le jeûne de l'esprit encore plus que par celui du
+corps, ces joues collées aux os de la face comme une
+couche de parchemin, ce front mince et haut, jaune et
+luisant comme de la cire. Ce n'était vraiment pas un
+homme vivant, mais un squelette séché avec la peau, un
+cadavre qu'on avait oublié d'ensevelir, et que les vers
+avaient délaissé parce que sa chair ne leur offrait point
+de nourriture. Son sommeil ne ressemblait pas au repos
+de la vie, mais à l'insensibilité de la mort; aucune respiration
+ne soulevait sa poitrine. Il me fit peur, car ce
+n'était ni un homme ni un cadavre; c'était la vie dans
+la mort, quelque chose qui n'a pas de nom dans la langue
+humaine, et pas de sens dans l'ordre divin. C'est donc
+là un saint personnage? pensai-je; certes, les anachorètes
+de la Thébaïde n'ont ni jeûné, ni prié davantage;
+et pourtant je ne vois ici qu'un objet d'épouvante, rien
+qui attire le respect, parce que tout ici repousse la sympathie.
+Quelle compassion Dieu peut-il avoir pour cette
+agonie et pour cette mort anticipées sur ses décrets?
+Quelle admiration puis-je concevoir, moi homme, pour
+cette vie stérile et ce cœur glacé! Ô vieillard, qui chaque
+soir allumes ta lampe comme un voyageur pressé de
+partir avant l'aurore, qui donc as-tu éclairé durant la
+nuit, qui donc as-tu guidé durant le jour? À qui donc
+ton long et laborieux pèlerinage sur la terre a-t-il été
+secourable? Tu n'as rien donné de toi à la terre, ni la
+substance de la reproduction animale, ni le fruit d'une
+intelligence productive, ni le service grossier d'un bras
+robuste, ni la sympathie d'un cœur tendre. Tu crois que
+Dieu a créé la terre pour te servir de cuve purificatoire,
+et tu crois avoir assez fait pour elle en lui léguant tes os!
+Ah! tu as raison de craindre et de trembler à cette
+heure; tu fais bien de te tenir toujours prêt à paraître
+devant le juge! Puisses-tu trouver à ton heure dernière,
+une formule qui t'ouvre la porte du ciel, ou un instant
+de remords qui t'absolve du pire de tous les crimes,
+celui de n'avoir rien aimé hors de toi! Et, ainsi disant,
+je me retirai sans bruit, sans même vouloir allumer ma
+lampe à celle de l'égoïste, et, depuis ce jour, je préférai
+ma misère à celle des dévots.
+
+«En proie à toute la fatigue et à toute l'inquiétude
+d'une âme qui cherche sa voie, il me fallut pourtant bien
+des jours d'épuisement et d'angoisse pour accepter l'arrêt
+qui me condamnait à l'impuissance. Je ne puis me le
+dissimuler aujourd'hui, mon mal était l'orgueil. Oui, je
+crois que de tout temps, et aujourd'hui encore, j'ai été
+et je suis un orgueilleux. Ce zèle dévorant de la vérité,
+c'est un louable sentiment; mais on peut aussi le porter
+trop loin. Il nous faut faire usage de toutes nos forces
+pour défricher le champ de l'avenir; mais il faudrait
+aussi, quand nos forces ne suffisent plus, nous contenter
+humblement du peu que nous avons fait, et nous asseoir
+avec la simplicité du laboureur au bord du sillon que
+nous avons tracé. C'est une leçon que j'ai souvent reçue
+de l'ami céleste qui me visite, et je ne l'ai jamais su
+mettre à profit. Il y a en moi une ambition de l'infini
+qui va jusqu'au délire. Si j'avais été jeté dans la vie du
+monde et que mon esprit n'eût pas eu le loisir de viser
+plus haut, j'aurais été avide de gloire et de conquêtes;
+j'aurais eu sous les yeux l'existence de Charlemagne ou
+d'Alexandre, comme j'ai eu celle de Pythagore et de Socrate;
+j'aurais convoité l'empire du monde; j'aurais fait
+peut-être beaucoup de mal. Grâce à Dieu, j'ai fini de
+vivre, et tout mon crime est de n'avoir pu faire le bien.
+J'avais rêvé, en rentrant au couvent, de refaire mes
+études avec fruit, et d'écrire un grand ouvrage sur les
+plus hautes questions de la religion et de la philosophie.
+Mais je n'avais pas assez considéré mon âge et mes forces.
+J'avais cinquante ans passés, et j'avais souffert, depuis
+vingt-cinq ans, un siècle par année. Voyant d'ailleurs
+combien j'étais dépourvu de matériaux qui m'inspirassent
+toute confiance, je résolus du moins de jeter les
+bases et de tracer le plan de mon œuvre, afin de léguer
+ce premier travail, s'il était possible, à quelque homme
+capable de le continuer ou de le faire continuer; et cette
+idée me rappela vivement ma jeunesse, le secret légué
+par Fulgence à moi, comme ce même secret l'avait été
+par Spiridion à Fulgence, et je me persuadai que le
+temps était venu d'exhumer le manuscrit. Ce n'était
+plus une ambition vulgaire, ce n'était plus une froide
+curiosité qui m'y portaient; ce n'était pas non plus une
+obéissance superstitieuse: c'était un désir sincère de
+m'instruire, et d'utiliser pour les autres hommes un
+document précieux, sans doute, sur les questions importantes
+dont j'étais occupé. Je regardais la publication
+immédiate ou future de ce manuscrit comme un
+devoir; car, de quelque façon que je vinsse à considérer
+les rapports étranges que mon esprit avait eus avec
+l'esprit d'Hébronius, il me restait la conviction que,
+durant sa vie, cet homme avait été animé d'un grand
+esprit.
+
+«Pour la troisième fois, dans l'espace d'environ
+vingt-cinq ans, j'entrepris donc, au milieu de la nuit,
+l'exhumation du manuscrit. Mais ici, un fait bien simple
+vint s'opposer à mon dessein; et, tout naturel que soit
+ce fait, il me plongea dans un abîme de réflexions.
+
+«Je m'étais muni des mêmes outils qui m'avaient
+servi la dernière fois. Cette dernière fois, tu te la rappelles,
+malgré la longueur de ce récit; tu te souviens
+que j'avais alors trente ans révolus, et que j'eus un accès
+de délire et une épouvantable vision. Je me la rappelais
+bien aussi, cette hallucination terrible; mais je n'en
+craignais pas le retour. Il est des images que le cerveau
+ne peut plus se créer quand certaines idées et certains
+sentiments qui les évoquaient n'habitent plus notre âme.
+J'étais désormais à jamais dégagé des liens du catholicisme,
+liens si étroitement serrés et si courts qu'il faut
+toute une vie pour en sortir, mais, par cela même, impossibles
+à renouer quand une fois on les a brisés.
+
+«Il faisait une nuit claire et fraîche; j'étais en assez
+bonne santé: j'avais précisément choisi un tel concours
+de circonstances, car je prévoyais que le travail matériel
+serait assez pénible. Mais quoi! Angel, je ne pus pas
+même ébranler la pierre du _Hic est_. J'y passai trois
+grandes heures, l'attaquant dans tous les sens, m'assurant
+bien qu'elle n'était rivée au pavé que par son propre
+poids, reconnaissant même les marques que j'y avais
+faites autrefois avec mon ciseau, lorsque je l'avais enlevée
+légèrement et sans fatigue. Tout fut inutile; elle
+résista à mes efforts. Baigné de sueur, épuisé de lassitude,
+je fus forcé de regagner mon lit et d'y rester accablé
+et brisé pendant plusieurs jours.
+
+«Ce premier échec ne me rebuta pas. Je me remis à
+l'ouvrage la semaine suivante, et j'échouai de même. Un
+troisième essai, entrepris un mois plus tard, ne fut pas
+plus heureux, et il me fallut dès lors y renoncer; car le
+peu de forces physiques que j'avais conservées jusque-là
+m'abandonna sans retour à partir de cette époque. Sans
+doute, j'en dépensai le reste dans cette lutte inutile contre
+un tombeau. La tombe fut muette, les cadavres sourds,
+la mort inexorable; j'allai jeter dans un buisson du jardin
+mon ciseau et mon levier, et revins, tranquille et
+triste, m'asseoir sur cette tombe qui ne voulait pas me
+rendre ses trésors.
+
+«Là, je restai jusqu'au lever du soleil, perdu dans mes
+pensées. La fraîcheur du matin étant venue glacer sur
+mon corps la sueur dont j'étais inondé, je fus paralysé;
+je perdis non-seulement la puissance d'agir, mais encore
+la volonté; je n'entendis pas les cloches qui sonnaient
+les offices, je ne fis aucune attention aux religieux qui
+vinrent les réciter. J'étais seul dans l'univers, il n'y avait
+entre Dieu et moi que ce tombeau qui ne voulait ni me
+recevoir ni me laisser partir: image de mon existence
+tout entière, symbole dont j'étais vivement frappé, et
+dont la comparaison m'absorbait entièrement! Quand on
+vint me relever, comme je ne pouvais ni remuer ni parler,
+on se persuada que mon cerveau était paralysé
+comme le reste. On se trompa; j'avais toute ma raison;
+je ne la perdis pas un instant durant toute la maladie
+qui suivit cet accident. Il est inutile de te dire qu'on
+l'imputa au hasard, et qu'on ne soupçonna jamais ce
+que j'avais tenté.
+
+«Une fièvre ardente succéda à ce froid mortel: je
+souffris beaucoup, mais je ne délirai point; j'eus même
+la force de cacher assez la gravité de mon mal pour
+qu'on ne me soignât pas plus que je ne voulais l'être,
+et pour qu'on me laissât seul. Aux heures où le soleil
+brillait dans ma cellule, j'étais soulagé; des idées plus
+douces remplissaient mon esprit; mais la nuit j'étais en
+proie à une tristesse inexorable. Aux cerveaux actifs
+l'inaction est odieuse. L'ennui, la pire des souffrances
+qu'entraînent les maladies, m'accablait de tout son poids.
+La vue de ma cellule m'était insupportable. Ces murs
+qui me rappelaient tant d'agitations et de langueurs subies
+sans arriver à la connaissance du vrai; ce grabat
+où j'avais supporté si souvent et si longtemps la fièvre
+et les maladies, sans conquérir la santé pour prix de tant
+de luttes avec la mort; ces livres que j'avais si vainement
+interrogés; ces astrolabes et ces télescopes, qui ne
+savaient que chercher et mesurer la matière; tout cela
+me jetait dans une fureur sombre. À quoi bon survivre à
+soi-même? me disais-je, et pourquoi avoir vécu quand
+on n'a rien fait? Insensé, qui voulais, par un rayon de
+ton intelligence, éclairer l'humanité dans les siècles
+futurs, et qui n'as pas seulement la force de soulever une
+pierre pour voir ce qui est écrit dessous! malheureux,
+qui, durant l'ardeur de ta jeunesse, n'as su t'occuper
+qu'à refroidir ton esprit et ton cœur, et dont l'esprit et
+le cœur s'avisent de se ranimer quand l'heure de mourir
+est venue! meurs donc, puisque tu n'as plus ni tête, ni
+bras; car, si ton cœur a la témérité de vivre encore et
+de brûler pour l'idéal, ce feu divin ne servira plus qu'à
+consumer tes entrailles, et à éclairer ton impuissance et
+ta nullité.
+
+«Et en parlant ainsi, je m'agitais sur mon lit de douleur,
+et des larmes de rage coulaient sur mes joues.
+Alors une voix pure s'éleva dans le silence de la nuit et
+me parla ainsi:
+
+«--Crois-tu donc n'avoir rien à expier, toi qui oses te
+plaindre avec tant d'amertume? Qui accuses-tu de tes
+maux? N'es-tu pas ton seul, ton implacable ennemi? À
+qui imputeras-tu la faute de ton orgueil coupable, de
+cette insatiable estime de toi-même qui t'a aveuglé quand
+tu pouvais approcher de l'idéal par la science, et qui t'a
+fait chercher ton idéal en toi seul?
+
+«--Tu mens! m'écriai-je avec force, sans songer
+même à me demander qui pouvait me parler de la sorte.
+Tu mens! je me suis toujours haï; j'ai toujours été ennuyeux,
+accablant, insupportable à moi-même. J'ai
+cherché l'idéal partout avec l'ardeur du cerf qui cherche
+la fontaine dans un jour brûlant; j'ai été consumé de la
+soif de l'idéal, et si je ne l'ai pas trouvé...
+
+«--C'est la faute de l'idéal, n'est-ce pas! interrompit
+la voix d'un ton de froide pitié. Il faut que Dieu comparaisse
+au tribunal de l'homme et lui rende compte du
+mystère dont il a osé s'envelopper, pendant que l'homme
+daignait se donner la peine de le chercher, et vous n'appelez
+pas cela de l'orgueil, vous autres!...
+
+«--Vous autres! repris-je frappé d'étonnement, et
+qui donc es-tu, toi qui regardes en pitié la race humaine,
+et qui te crois, sans doute, exempt de ses misères?
+
+«--Je suis, répondit la voix, celui que tu ne veux
+pas connaître, car tu l'as toujours cherché où il n'est
+pas.»
+
+«À ces mots, je me sentis baigné de sueur de la tête
+aux pieds; mon cœur tressaillit à rompre ma poitrine,
+et, me soulevant sur mon lit, je lui dis:
+
+«--Es-tu donc celui qui dort sous la pierre?
+
+«--Tu m'as cherché sous la pierre, répondit-il, et la
+pierre t'a résisté. Tu devrais savoir que le bras d'un
+homme est moins fort que le ciment et le marbre. Mais
+l'intelligence transporte les montagnes, et l'amour peut
+ressusciter les morts.
+
+«--Ô mon maître! m'écriai-je avec transport, je te
+reconnais. Ceci est ta voix, ceci est ta parole. Béni sois-tu,
+toi qui me visites à l'heure de l'affliction. Mais où
+donc fallait-il te chercher, et où te retrouverai-je sur la
+terre?
+
+«--Dans ton cœur, répondit la voix. Fais-en une demeure
+où je puisse descendre. Purifie-le comme une
+maison qu'on orne et qu'on parfume pour recevoir un
+hôte chéri. Jusque là que puis-je faire pour toi?»
+
+«La voix se tut, et je parlai en vain: elle ne me répondit
+plus. J'étais seul dans les ténèbres. Je me sentis
+tellement ému que je fondis en larmes. Je repassai toute
+ma vie dans l'amertume de mon cœur. Je vis qu'elle
+était en effet un long combat et une longue erreur; car
+j'avais toujours voulu choisir entre ma raison et mon
+sentiment, et je n'avais pas eu la force de faire accepter
+l'un par l'autre. Voulant toujours m'appuyer sur des
+preuves palpables, sur des bases jetées par l'homme, et
+ne trouvant pas ces bases suffisantes, je n'avais eu ni
+assez de courage ni assez de génie pour me passer du
+témoignage humain, et pour le rectifier avec cette puissante
+certitude que le ciel donne aux grandes âmes. Je
+n'avais pas osé rejeter la métaphysique et la géométrie
+là où elles détruisaient le témoignage de ma conscience.
+Mon cœur avait manqué de feu, partant mon cerveau
+de puissance pour dire à la science:--C'est toi qui te
+trompes; nous ne savons rien, nous avons tout à apprendre.
+Si le chemin que nous suivons ne nous conduit
+pas à Dieu, c'est que nous nous sommes trompés
+de chemin; retournons sur nos pas et cherchons Dieu
+car nous errons loin de lui dans les ténèbres; et les
+hommes ont beau nous crier que notre habileté nous a
+faits dieux nous-mêmes, nous sentons le froid de la mort
+et nous sommes entraînés dans le vide comme des astre;
+qui s'éteignent et qui dévient de l'ordre éternel.
+
+«À partir de ce jour, je m'abandonnai aux mouvements
+les plus chaleureux de mon âme, et un grand
+prodige s'opéra en moi. Au lieu de me refroidir moralement
+avec la vieillesse, je sentis mon cœur, vivifié et
+renouvelé, rajeunir à mesure que mon corps penchait
+vers la destruction. Je sens la vie animale me quitter
+comme un vêtement usé; mais à mesure que je dépouille
+cette enveloppe terrestre, ma conscience me donne l'intime
+certitude de mon immortalité. L'ami céleste est
+revenu souvent; mais n'attends pas que j'entre dans le
+détail de ses apparitions. Ceci est toujours un mystère
+pour moi, un mystère que je n'ai pas cherché à pénétrer,
+et sur lequel il me serait impossible d'étendre le réseau
+d'une froide analyse: je sais trop ce qu'on risque à
+l'examen de certaines impressions; l'esprit se glace à
+les disséquer, et l'impression s'efface. Quoique j'aie cru
+de mon devoir d'établir mes dernières croyances religieuses
+le plus logiquement possible dans quelques écrits
+dont je te fais le dépositaire, je me suis permis de laisser
+tomber un voile de poésie sur les heures d'enthousiasme
+et d'attendrissement qui, dissipant autour de moi les
+ténèbres du monde physique, m'ont mis en rapport
+direct avec cet esprit supérieur. Il est des choses intimes
+qu'il vaut mieux taire que de livrer à la risée des
+hommes. Dans l'histoire que j'ai écrite simplement de
+ma vie obscure et douloureuse, je n'ai pas fait mention
+de Spiridion. Si Socrate lui-même a été accusé de charlatanisme
+et d'imposture pour avoir révélé ses communications
+avec celui qu'il appelait son génie familier,
+combien plus un pauvre moine comme moi ne serait-il
+pas taxé de fanatisme s'il avouait avoir été visité par un
+fantôme! Je ne l'ai pas fait, je ne le ferai pas. Et pourtant
+je m'en expliquerais naïvement avec le savant modeste
+et consciencieux qui, sans ironie et sans préjugé,
+voudrait pénétrer dans les merveilles d'un ordre de
+choses vieux comme le monde, qui attend une explication
+nouvelle. Mais où trouver un tel savant aujourd'hui?
+L'œuvre de la science, en ces temps-ci, est de rejeter
+tout ce qui paraît surnaturel, parce que l'ignorance et
+l'imposture en ont trop longtemps abusé. De même que
+les nommes politiques sont forcés de trancher avec le
+fer les questions sociales, les hommes d'étude sont obligés,
+pour ouvrir un nouveau champ à l'analyse, de jeter
+au feu pêle-mêle le grimoire des sorciers et les miracles
+de la foi. Un temps viendra où, l'œuvre nécessaire de la
+destruction étant accomplie, on rechercha soigneusement,
+dans les débris du passé, une vérité qui ne peut
+se perdre, et qu'on saura démêler de l'erreur et du
+mensonge, comme jadis Crésus reconnut à des signes
+certains que tous les oracles étaient menteurs, excepté
+a Pythie de Delphes, qui lui avait révélé ses actions
+cachées avec une puissance incompréhensible. Tu verras
+peut-être l'aurore de cette science nouvelle, sans laquelle
+l'humanité est inexplicable, et son histoire dépourvue de
+sens. Tous les miracles, tous les augures, tous les prodiges
+de l'antiquité ne seront peut-être pas, aux yeux de
+tes contemporains, des tours de sorciers ou des terreurs
+imbéciles accréditées par les prêtres. Déjà la science
+n'a-t-elle pas donné une explication satisfaisante de beaucoup
+de phénomènes qui semblaient surnaturels à nos
+aïeux? Certains faits qui semblent impossibles et mensongers
+en ce siècle auront peut-être une explication
+non moins naturelle et concluante quand la science aura
+élargi ses horizons. Quant à moi, bien que le mot _prodige_
+n'ait pas de sens pour mon entendement, puisqu'il peut
+s'appliquer aussi bien au lever du soleil chaque matin
+qu'à la réapparition d'un mort, je n'ai pas essayé de
+porter le lumière sur ces questions difficiles: le temps
+m'eût manqué. J'ai entendu parler de Mesmer; je ne sais
+si c'est un imposteur ou un prophète; je me méfie de ce
+que j'ai entendu rapporter, parce que les assertions sont
+trop hardies et les prétendues preuves trop complètes
+pour un ordre de découvertes aussi récent. Je ne comprends
+pas encore ce qu'ils entendent par ce mot _magnétisme_;
+je t'engage à examiner ceci en temps et lieu
+pour moi, je n'ai pas eu le loisir de m'égarer dans ces
+propositions hardies; j'ai évité même de me laisser séduire
+par elles. J'avais un devoir plus clair et plus pressé
+à accomplir, celui d'écrire, sous l'impression de mes
+entretiens avec l'_Esprit_, les fragments brisés de ma méditation
+éternelle.»
+
+Ici Alexis s'interrompit, et posa sa main sur un livre
+que je connaissais bien pour le lui avoir souvent vu
+consulter, à mon grand étonnement, bien qu'il ne me
+parût formé que de feuillets blancs. Comme je le regardais
+avec surprise, il sourit:
+
+«Je ne suis pas fou, comme tu le penses, reprit-il;
+ce livre est criblé de caractères très-lisibles pour quiconque
+connaît la composition chimique dont je me suis
+servi pour écrire. Cette précaution m'a paru nécessaire
+pour échapper à l'espionnage de la censure monastique.
+Je t'enseignerai un procédé bien simple au moyen duquel
+tu feras reparaître les caractères tracés sur ces
+pages quand le temps sera venu. Tu cacheras ce manuscrit
+en attendant qu'il puisse servir à quelque chose,
+si toutefois il doit jamais servir à quoi que ce soit; cela,
+je l'ignore. Tel qu'il est, incomplet, sans ordre et sans
+conclusion, il ne mérite pas de voir le jour. C'est peut-être
+à toi, c'est peut-être à quelque autre qu'il appartient
+de le refaire. Il n'a qu'un mérite, c'est d'être le
+récit fidèle d'une vie d'angoisse, et l'exposé naïf de mon
+état présent.
+
+--Et cet état, m'est-il permis, mon père, de vous
+demander de me le faire mieux connaître?
+
+--Je le ferai en trois mots qui résument pour moi la
+théologie, répondit-il en ouvrant son livre à la première
+page: «_croire, espérer, aimer_. «Si l'Église catholique
+avait pu conformer tous les points de sa doctrine à cette
+sublime définition des trois vertus théologales: la foi,
+l'espérance, la charité, elle serait la vérité sur la terre;
+elle serait la sagesse, la justice, la perfection. Mais
+l'Église romaine s'est porté le dernier coup; elle a
+consommé son suicide le jour où elle a fait Dieu implacable
+et la damnation éternelle. Ce jour-là tous les grands
+cœurs se sont détachés d'elle; et l'élément d'amour et
+de miséricorde manquant à sa philosophie, la théologie
+chrétienne n'a plus été qu'un jeu d'esprit, un sophisme
+où de grandes intelligences se sont débattues en vain
+contre leur témoignage intérieur, un voile pour couvrir
+de vastes ambitions, un masque pour cacher d'énormes
+iniquités...»
+
+Ici le père Alexis s'arrêta de nouveau et me regarda
+attentivement pour voir quel effet produirait sur moi
+cet anathème définitif. Je le compris, et, saisissant ses
+mains dans les miennes, je les pressai fortement en lui
+disant d'une voix ferme et avec un sourire qui devait lui
+révéler toute ma confiance:
+
+«Ainsi, père, nous ne sommes plus catholiques?
+
+--Ni chrétiens, répondit-il d'une voix forte; ni
+protestants, ajouta-t-il en me serrant les mains; ni
+philosophes comme Voltaire, Helvétius et Diderot; nous
+ne sommes pas même socialistes comme Jean-Jacques et
+la Convention française: et cependant nous ne sommes
+ni païens ni athées!
+
+--Que sommes-nous donc, père Alexis? lui dis-je;
+car, vous l'avez dit, nous avons une âme, Dieu existe, et
+il nous faut une religion.
+
+--Nous en avons une, s'écria-t-il en se levant et en
+étendant vers le ciel ses bras maigres avec un mouvement
+d'enthousiasme. Nous avons la seule vraie, la seule
+immense, la seule digne de la Divinité. Nous croyons en
+la Divinité, c'est dire que nous la connaissons et la voulons;
+nous espérons en elle, c'est dire que nous la désirons
+et travaillons pour la posséder; nous l'aimons, c'est
+dire que nous la sentons et la possédons virtuellement;
+et Dieu lui-même est une trinité sublime dont notre vie
+mortelle est le reflet affaibli. Ce qui est foi chez l'homme
+est science chez Dieu; ce qui est espérance chez l'homme
+est puissance chez Dieu; ce qui est charité, c'est-à-dire
+piété, vertu, effort, chez l'homme, est amour, c'est-à-dire
+production, conservation et progression éternelle
+chez Dieu. Aussi Dieu nous connaît, nous appelle, et
+nous aime; c'est lui qui nous révèle cette connaissance
+que nous avons de lui, c'est lui qui nous commande le
+besoin que nous avons de lui, c'est lui qui nous inspire
+cet amour dont nous brûlons pour lui; et une des grandes
+preuves de Dieu et de ses attributs, c'est l'homme et ses
+instincts. L'homme conçoit, aspire et tente sans cesse,
+dans sa sphère finie, ce que Dieu sait, veut et peut dans
+sa sphère infinie. Si Dieu pouvait cesser d'être un foyer
+d'intelligence, de puissance et d'amour, l'homme retomberait
+au niveau de la brute; et chaque fois qu'une
+intelligence humaine a nié la Divinité intelligente, elle
+s'est suicidée.
+
+--Mais, mon père, interrompis-je, ces grands
+athées du siècle dont on vante les lumières et l'éloquence...
+
+--Il n'y a pas d'athées, reprit le père Alexis avec
+chaleur; non, il n'y en a pas! Il est des temps de recherche
+et de travail philosophique, où les hommes,
+dégoûtés des erreurs du passé, cherchent une nouvelle
+route vers la vérité. Alors ils errent sur des sentiers
+inconnus. Les uns, dans leur lassitude, s'asseyent et se
+livrent au désespoir. Qu'est-ce que ce désespoir, sinon
+un cri d'amour vers cette Divinité qui se voile à leurs
+yeux fatigués? D'autres s'avancent sur toutes les cimes
+avec une précipitation ardente, et, dans leur présomption
+naïve, s'écrient qu'ils ont atteint le but et qu'on
+ne peut aller plus loin. Qu'est-ce que cette présomption,
+qu'est-ce que cet aveuglement, sinon un désir inquiet
+et une impatience immodérée d'embrasser la Divinité?
+Non, ces athées, dont on vante avec raison la grandeur
+intellectuelle, sont des âmes profondément religieuses,
+qui se fatiguent ou qui se trompent dans leur essor vers
+le ciel. Si, à leur suite, on voit se traîner des âmes
+basses et perverses, qui invoquent le néant, le hasard,
+la nature brutale, pour justifier leurs vices honteux et
+leurs grossiers penchants, c'est encore là un hommage
+rendu à la majesté de Dieu. Pour se dispenser de tendre
+vers l'idéal, et de soutenir par le travail et la vertu la
+dignité humaine, la créature est forcée de nier l'idéal.
+Mais, si une voix intérieure ne troublait pas l'ignoble
+repos de sa dégradation, elle ne se donnerait pas tant de
+peine pour rejeter l'existence d'un juge suprême. Quand
+les philosophes de ce siècle ont invoqué la Providence,
+la nature, les lois de la création, ils n'ont pas cessé
+d'invoquer le vrai Dieu sous ces noms nouveaux. En se
+réfugiant dans le sein d'une Providence universelle et
+d'une nature inépuisablement généreuse, ils ont protesté
+contre les anathèmes que les sectes farouches se lançaient
+l'une à l'autre, contre les monstruosités de l'inquisition,
+contre l'intolérance et le despotisme. Lorsque
+Voltaire, à la vue d'une nuit étoilée, proclamait le grand
+horloger céleste; lorsque Rousseau conduisait son élève
+au sommet d'une montagne pour lui révéler la première
+notion du Créateur au lever du soleil, quoique ce fussent
+là des preuves incomplètes et des vues étroites, en comparaison
+de ce que l'avenir réserve aux hommes de
+preuves éclatantes et d'infaillibles certitudes, c'étaient
+du moins des cris de l'âme élevés vers ce Dieu que
+toutes les générations humaines ont proclamé sous des
+noms divers et adoré sous différents symboles.
+
+--Mais ces preuves éclatantes, mais cette certitude,
+lui dis-je, où les puiserons-nous, si nous rejetons la
+révélation, et si le sens intérieur ne nous suffit pas?
+
+--Nous ne rejetons pas la révélation, reprit-il vivement,
+et le sens intérieur nous suffit jusqu'à un certain
+point; mais nous y joignons d'autres preuves encore:
+quant au passé, le témoignage de l'humanité tout entière;
+quant au présent, l'adhésion de toutes les consciences
+pures au culte de la Divinité, et la voix éloquente de
+notre propre cœur.
+
+--Si je vous entends bien, repris-je, vous acceptez
+de la révélation ce qu'elle a d'éternellement divin, les
+grandes notions sur la Divinité et l'immortalité, les préceptes
+de vertu et le devoir qui en découlent.
+
+--- L'homme, répondit-il, arrache au ciel même la
+connaissance de l'idéal, et la conquête des vérités sublimes
+qui y conduisent est un pacte, un hyménée entre
+l'intelligence humaine qui cherche, aspire et demande,
+et l'intelligence divine qui, elle aussi, cherche le cœur
+de l'homme, aspire à s'y répandre, et consent à y régner.
+Nous reconnaissons donc des maîtres, de quelque nom
+que l'on ait voulu les appeler. Héros, demi-dieux, philosophes,
+saints ou prophètes, nous pouvons nous incliner
+devant ces pères et ces docteurs de l'humanité. Nous
+pouvons adorer chez l'homme investi d'une haute science
+et d'une haute vertu un reflet splendide de la Divinité.
+Ô Christ! un temps viendra où l'on t'élèvera de nouveaux
+autels, plus dignes de toi, en te restituant ta véritable
+grandeur, celle d'avoir été vraiment le fils de la femme et
+le sauveur, c'est-à-dire l'ami de l'humanité, le prophète
+de l'idéal.
+
+--Et le successeur de Platon, ajoutai-je.
+
+--Comme Platon fut celui des autres révélateurs que
+nous vénérons, et dont nous sommes les disciples.
+
+«Oui, poursuivit Alexis après une pause, comme pour
+me donner le temps de peser ses paroles, nous sommes
+les disciples de ces révélateurs, mais nous sommes leurs
+libres disciples. Nous avons le droit de les examiner, de
+les commenter, de les discuter, de les redresser même;
+car, s'ils participent par leur génie de l'infaillibilité de
+Dieu, ils participent par leur nature de l'impuissance de
+la raison humaine. Il est donc non-seulement dans notre
+privilège, mais dans notre devoir comme dans notre
+destinée, de les expliquer et d'aider à la continuation de
+leurs travaux.
+
+--Nous, mon père! m'écriai-je avec effroi; mais quel
+est donc notre mandat?
+
+--C'est d'être venus après eux. Dieu veut que nous
+marchions; et, s'il fait lever des prophètes au milieu du
+cours des âges, c'est pour pousser les générations devant
+eux, comme il convient à des hommes, et non pour les
+enchaîner à leur suite, comme il appartient à de vils
+troupeaux. Quand Jésus guérit le paralytique, il ne lui
+dit pas: «Prosterne-toi, et suis-moi.» Il lui dit: «Lève-toi,
+et marche.»
+
+--Mais où irons-nous, mon père?
+
+--Nous irons vers l'avenir; nous irons, pleins du
+passé et remplissant nos jours présents par l'étude, la
+méditation et un continuel effort vers la perfection. Avec
+du courage et de l'humilité, en puisant dans la contemplation
+de l'idéal la volonté et la force, en cherchant dans
+la prière l'enthousiasme et la confiance, nous obtiendrons
+que Dieu nous éclaire et nous aide à instruire les hommes,
+chacun de nous selon ses forces... Les miennes sont
+épuisées, mon enfant. Je n'ai pas fait ce que j'aurais pu
+faire si je n'eusse pas été élevé dans le catholicisme. Je
+t'ai raconté ce qu'il m'a fallu de temps et de peines pour
+arriver à proclamer sur le bord de ma tombe ce seul
+mot: «Je suis libre!»
+
+--Mais ce mot en dit beaucoup, mon père! m'écriai-je.
+Dans votre bouche il est tout puissant sur moi, et c'est
+de votre bouche seule que j'ai pu l'entendre sans méfiance
+et sans trouble. Peut-être, sans ce mot de vous,
+toute ma vie eût été livrée à l'erreur. Que j'eusse continué
+mes jours dans ce cloître, il est probable que j'y
+eusse vécu courbé et abruti sous le joug du fanatisme.
+Que j'eusse vécu dans le tumulte du monde, il est possible
+que je me fusse laissé égarer par les passions
+humaines et les maximes de l'impiété. Grâce à vous,
+j'attends mon sort de pied ferme. Il me semble que je
+ne peux plus succomber aux dangers de l'athéisme, et
+je sens que j'ai secoué pour toujours les liens de la
+superstition.
+
+--Et si ce mot de ma bouche, dit Alexis, profondément
+ému, est le seul bien que j'aie pu faire en ce
+monde, ces mots de la tienne sont une récompense suffisante.
+Je ne mourrai donc pas sans avoir vécu, car le
+but de la vie est de transmettre la vie. J'ai toujours
+pensé que le célibat était un état sublime, mais tout à
+fait exceptionnel, parce qu'il entraînait des devoirs immenses.
+Je pense encore que celui qui se refuse à donner
+la vie physique à des êtres de son espèce doit donner en
+revanche, par ses travaux et ses lumières, la vie intellectuelle
+au grand nombre de ses semblables. C'est pour
+cela que je révère la féconde virginité du Christ. Mais,
+lorsque, après avoir nourri dans ma jeunesse des espérances
+orgueilleuses de science et de vertu, je me suis
+vu courbé sous les années et les mains vides de grandes
+œuvres, je me suis affligé et repenti d'avoir embrassé
+un état à la hauteur duquel je n'avais pas su m'élever.
+Aujourd'hui je vois que je ne tomberai pas de l'arbre
+comme un fruit stérile. La semence de vie a fécondé ton
+âme. J'ai un fils, un enfant plus précieux qu'un fruit de
+mes entrailles; j'ai un fils de mon intelligence.
+
+--Et de ton cœur, lui dis-je en pliant les deux genoux
+devant lui; car tu as un grand cœur, ô père Alexis! un
+cœur plus grand encore que ton intelligence! Et quand
+tu t'écries: «Je suis libre!» cette parole puissante implique
+celle-ci: «J'aime et je crois.»
+
+--J'aime, je crois et j'espère, tu l'as dit! répondit-il
+avec attendrissement; s'il en était autrement, je ne serais
+pas libre. La brute, au fond des forêts, ne connaît point
+de lois, et pourtant elle est esclave; car elle ne sait ni le
+prix, ni la dignité, ni l'usage de sa liberté. L'homme
+privé d'idéal est l'esclave de lui-même, de ses instincts
+matériels, de ses passions farouches, tyrans plus absolus,
+maîtres plus fantasques que tous ceux qu'il a renversés
+avant de tomber sous l'empire de la fatalité.»
+
+Nous causâmes ainsi longtemps encore. Il m'entretint
+des grands mystères de la foi pythagoricienne, platonicienne
+et chrétienne, qu'il disait être un même dogme
+continué et modifié, et dont l'essence lui semblait le fond
+de la vérité éternelle; vérité progressive, disait-il, en ce
+sens qu'elle était enveloppée encore de nuages épais, et
+qu'il appartenait à l'intelligence humaine de déchirer ces
+voiles un à un, jusqu'au dernier. Il s'efforça de rassembler
+tous les éléments sur lesquels il basait sa foi en un
+_Dieu-Perfection:_ c'est ainsi qu'il l'appelait. Il disait:
+1º que la grandeur et la beauté de l'univers accessible
+aux calculs et aux observations de la science humaine,
+nous montraient dans le Créateur l'ordre, la sagesse et
+la science omnipotente; 2º que le besoin qu'éprouvent
+les hommes de se former en société et d'établir entre
+eux des rapports de sympathie, de religion commune et
+de protection mutuelle, prouvait, dans le législateur
+universel, l'esprit de souveraine justice; 3º que les élans
+continuels du cœur de l'homme vers l'idéal prouvaient
+l'amour infini du père des hommes répandu à grands
+flots sur la grande famille humaine, et manifesté à
+chaque âme en particulier dans le sanctuaire de sa conscience.
+De là il concluait pour l'homme trois sortes de
+devoirs. Le premier, appliqué à la nature extérieure:
+devoir de s'instruire dans les sciences, afin de modifier
+et de perfectionner autour de lui le monde physique. Le
+second, appliqué à la vie sociale: devoir de respecter
+ou d'établir des institutions librement acceptées par la
+famille humaine et favorables à son développement. Le
+troisième, applicable à la vie intérieure de l'individu:
+devoir de se perfectionner soi-même en vue de la perfection
+divine, et de chercher sans cesse pour soi et pour
+les autres les voies de la vérité, de la sagesse et de la
+vertu.
+
+Ces entretiens et ces enseignements furent au moins
+aussi longs que le récit qui les avait amenés. Ils durèrent
+plusieurs jours, et nous absorbèrent tellement l'un
+et l'autre que nous prenions à peine le temps de dormir.
+Mon maître semblait avoir recouvré, pour m'instruire,
+une force virile. Il ne songeait plus à ses souffrances et
+me les faisait oublier à moi-même; il me lisait son livre
+et me l'expliquait à mesure. C'était un livre étrange,
+plein d'une grandeur et d'une simplicité sublimes. Il
+n'avait pas affecté une forme méthodique; il avouait
+n'avoir pas eu le temps de se résumer, et avoir plutôt
+écrit, comme Montaigne, au jour le jour, une suite d'essais,
+où il avait exprimé naïvement tantôt les élans religieux,
+tantôt les accès de tristesse et de découragement
+sous l'empire desquels il s'était trouvé.
+
+«J'ai senti, me disait-il, que je n'étais plus capable
+d'écrire un grand ouvrage pour mes contemporains, tel
+que je l'avais rêvé dans mes jours de noble, mais aveugle
+ambition. Alors, conformant ma manière à l'humilité de
+ma position, et mes espérances à la faiblesse de mon
+être, j'ai songé à répandre mon cœur tout entier sur ces
+pages intimes, afin de former un disciple qui, ayant bien
+compris les désirs et les besoins de l'âme humaine, consacrât
+son intelligence à chercher le soulagement et la
+satisfaction de ses désirs et de ses besoins, dont tôt ou
+tard, après les agitations politiques, tous les hommes
+sentiront l'importance. Expression plaintive de la triste
+époque où le sort m'a jeté, je ne puis qu'élever un cri de
+détresse afin qu'on me rende ce qu'on m'a ôté: une foi,
+un dogme et un culte. Je sens bien que nul encore ne
+peut me répondre et que je vais mourir hors du temple,
+plein de trouble et de frayeur, n'emportant pour tout
+mérite, aux pieds du juge suprême, que le combat opiniâtre
+de mes sentiments religieux contre l'action dissolvante
+d'un siècle sans religion. Mais j'espère, et mon
+désespoir même enfante chez moi des espérances nouvelles;
+car, plus je souffre de mon ignorance, plus j'ai
+horreur du néant, et plus je sens que mon âme a des
+droits sacrés sur cet héritage céleste dont elle a l'insatiable
+Désir...»
+
+[Illustration]
+
+
+C'était la troisième nuit de cet entretien, et, malgré
+l'intérêt puissant qui m'y enchaînait, je fus tout à coup
+saisi d'un tel accablement, que je m'assoupis auprès du
+lit de mon maître tandis qu'il parlait encore, d'une voix
+affaiblie, au milieu des ténèbres; car toute l'huile de la
+lampe était consumée, et le jour ne paraissait point encore.
+Au bout de quelques instants, je m'éveillai; Alexis
+faisait entendre encore des sons inarticulés et semblait
+se parler à lui-même. Je fis d'incroyables efforts pour
+l'écouter et pour résister au sommeil; ses paroles étaient
+inintelligibles, et, la fatigue l'emportant, je m'endormis
+de nouveau, la tête appuyée sur le bord de son lit. Alors,
+dans mon sommeil, j'entendis une voix pleine de douceur
+et d'harmonie qui semblait continuer les discours
+de mon maître, et je l'écoutais sans m'éveiller et sans
+la comprendre. Enfin, je sentis comme un souffle rafraîchissant
+qui courait dans mes cheveux, et la voix
+me dit: «_Angel, Angel, l'heure est venue_.» Je m'imaginai
+que mon maître expirait, et, faisant un grand
+effort, je m'éveillai et j'étendis les mains vers lui. Ses
+mains étaient tièdes, et sa respiration régulière annonçait
+un paisible repos. Je me levai alors pour rallumer la
+lampe; mais je crus sentir le frôlement d'un être d'une
+nature indéfinissable qui se plaçait devant moi et qui
+s'opposait à mes mouvements. Je n'eus point peur et je
+lui dis avec assurance:
+
+«Qui es-tu, et que veux-tu? es-tu celui que nous
+aimons? as-tu quelque-chose à m'ordonner?
+
+--Angel, dit la voix, le manuscrit est sous la pierre,
+et le cœur de ton maître sera tourmenté tant qu'il
+n'aura pas accompli la volonté de celui...»
+
+[Illustration]
+
+
+Ici la voix se perdit; je n'entendis plus aucun autre
+bruit dans la chambre que la respiration égale et faible
+d'Alexis. J'allumai la lampe, je m'assurai qu'il dormait,
+que nous étions seuls, que toutes les portes étaient fermées;
+je m'assis, incertain et agité. Puis, au bout de peu
+d'instants, je pris mon parti, je sortis de la cellule, sans
+bruit, tenant d'une main ma lampe, de l'autre une
+barre d'acier que j'enlevai à une des machines de l'observatoire,
+et je me rendis à l'église.
+
+Comment, moi, si jeune, si timide et si superstitieux
+jusqu'à ce jour, j'eus tout à coup la volonté et le courage
+d'entreprendre seul une telle chose, c'est ce que
+je n'expliquerai pas. Je sais seulement que mon esprit
+était élevé à sa plus haute puissance en cet instant, soit
+que je fusse sous l'empire d'une exaltation étrange, soit
+qu'un pouvoir supérieur à moi agît en moi à mon insu.
+Ce qu'il y a de certain, c'est que j'attaquai sans trembler
+la pierre du _Hic est_, et que je l'enlevai sans peine. Je
+descendis dans le caveau, et je trouvai le cercueil de
+plomb dans sa niche de marbre noir. M'aidant du levier
+et de mon couteau, j'en dessoudai sans peine une partie;
+je trouvai, à l'endroit de la poitrine où j'avais dirigé mes
+recherches, des lambeaux de vêtement que je soulevai
+et qui se roulèrent autour de mes doigts comme des
+toiles d'araignée. Puis, glissant ma main jusqu'à la
+place où ce noble cœur avait battu, je sentis sans horreur
+le froid de ses ossements. Le paquet de parchemin
+n'étant plus retenu par les plis du vêtement, roula dans
+le fond du cercueil; je l'en retirai, et, refermant le sépulcre
+à la hâte, je retournai auprès d'Alexis et déposai
+le manuscrit sur ses genoux. Alors, un vertige me saisit,
+et je faillis perdre connaissance; mais ma volonté l'emporta
+encore: car Alexis dépliait le manuscrit d'une
+main ferme et empressée.
+
+«_Hic est veritas_!» s'écria-t-il en jetant les yeux sur
+la devise favorite de Spiridion, qui servait d'épigraphe à
+cet écrit. «Angel, que vois-je? en croirai-je mes yeux?
+Tiens, regarde toi-même, il me semble que je suis en
+proie à une hallucination.»
+
+Je regardai avec lui; c'était un de ces beaux manuscrits
+du treizième siècle tracés sur parchemin avec une
+netteté et une élégance dont l'imprimerie n'approche
+point; travail manuel, humble et patient, de quelque
+moine inconnu; et ce manuscrit, quelle fut ma surprise,
+quelle fut la consternation de mon maître Alexis, en
+voyant que ce n'était pas autre chose que le livre des
+Évangiles selon l'apôtre saint Jean?
+
+«Nous sommes trompés! dit Alexis. Il y a eu là une
+substitution. Fulgence aura laissé déjouer sa vigilance
+pendant les funérailles de son maître, ou bien Donatien
+a surpris le secret de nos entretiens; il a enlevé le livre
+et mis à la place la parole du Christ sans appel et sans
+commentaire.
+
+--Attendez, mon père, m'écriai-je après avoir examiné
+attentivement le manuscrit; ceci est un monument
+bien rare et bien précieux. Il est de la propre main du
+célèbre abbé Joachim de Flore, moine cistercien de la
+Calabre... Sa signature l'atteste.
+
+--Oui, dit Alexis en reprenant le manuscrit et en le
+regardant avec soin, celui qu'on appelait l'_homme vêtu
+de lin_, celui qu'on regardait comme un inspiré, comme
+un prophète, le messie du nouvel Évangile au commencement
+du treizième siècle! Je ne sais quelle émotion
+profonde remue mes entrailles à la vue de ces caractères.
+Ô chercheur de vérité, j'ai souvent aperçu la trace de tes
+pas sur mon propre chemin! Mais, regarde, Angel,
+rien ici ne doit échapper à notre attention; car ce n'est
+certes pas sans dessein que ce précieux exemplaire a
+servi de linceul au cœur d'Hébronius; vois-tu ces caractères
+tracés en plus grosses lettres et avec plus d'élégance
+que le reste du texte?
+
+--Ils sont aussi marqués d'une couleur particulière,
+et ce ne sont pas les seuls peut-être. Voyons, mon père!»
+
+Nous feuilletâmes l'Évangile de saint Jean, et nous
+trouvâmes dans ce chef-d'œuvre calligraphique de l'abbé
+Joachim, trois passages écrits en caractères plus gros,
+plus ornés, et d'une autre encre que le reste, comme si
+le copiste eût voulu arrêter la méditation du commentateur
+sur ces passages décisifs. Le premier, écrit en lettres
+d'azur, était celui qui ouvre si magnifiquement l'Évangile
+de saint Jean.
+
+«LA PAROLE ÉTAIT AU COMMENCEMENT, LA PAROLE ÉTAIT
+AVEC DIEU, ET CETTE PAROLE ÉTAIT DIEU. TOUTES CHOSES
+ONT ÉTÉ FAITES PAR ELLE; ET RIEN DE CE QUI A ÉTÉ FAIT
+N'A ÉTÉ FAIT SANS ELLE. C'EST EN ELLE QU'ÉTAIT LA
+VIE, ET LA VIE ÉTAIT LA LUMIÈRE DES HOMMES. ET LA
+LUMIÈRE LUIT DANS LES TÉNÈBRES, ET LES TÉNÈBRES NE
+L'ONT POINT REÇUE. C'ÉTAIT LA VÉRITABLE LUMIÈRE QUI
+ÉCLAIRE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE.»
+
+Le second passage était écrit en lettres de pourpre.
+C'était celui-ci:
+
+«L'HEURE VIENT QUE VOUS N'ADOREREZ LE PÈRE NI SUR
+CETTE MONTAGNE NI À JÉRUSALEM. L'HEURE VIENT QUE LES
+VRAIS ADORATEURS ADORERONT LE PÈRE EN ESPRIT ET EN
+VÉRITÉ.»
+
+Et le troisième, écrit en lettres d'or, était celui-ci:
+
+«C'EST ICI LA VIE ÉTERNELLE DE TE CONNAÎTRE, TOI LE
+SEUL VRAI DIEU, ET CELUI QUE TU AS ENVOYÉ, JÉSUS LE
+CHRIST.»
+
+Un quatrième passage était encore signalé à l'attention,
+mais uniquement par la grosseur des caractères;
+c'était celui-ci du chapitre X:
+
+«JÉSUS LEUR RÉPONDIT: J'AI FAIT DEVANT VOUS PLUSIEURS
+BONNES ŒUVRES DE LA PART DE MON PÈRE; POUR
+LAQUELLE ME LAPIDEZ-VOUS?--LES JUIFS LUI RÉPONDIRENT:
+CE N'EST POINT POUR UNE BONNE Å’UVRE QUE NOUS
+TE LAPIDONS, MAIS C'EST À CAUSE DE TON BLASPHÈME,
+C'EST À CAUSE QUE, ÉTANT HOMME, TU TE FAIS DIEU.
+JÉSUS LEUR RÉPONDIT: N'EST-IL PAS ÉCRIT DANS VOTRE
+LOI: «<I>J'AI DIT: VOUS ÊTES TOUS DES DIEUX_.» SI ELLE A
+APPELÉ DIEUX CEUX À QUI LA PAROLE DE DIEU ÉTAIT
+ADRESSÉE, ET SI L'ÉCRITURE NE PEUT ÊTRE REJETÉE,
+DITES-VOUS QUE JE BLASPHÈME, MOI QUE LE PÈRE A
+SANCTIFIÉ, ET QU'IL A ENVOYÉ DANS LE MONDE, PARCE
+QUE J'AI DIT: JE SUIS LE FILS DE DIEU?»
+
+«Angel! s'écria Alexis, comment ce passage n'a-t-il
+pas frappé les chrétiens lorsqu'ils ont conçu l'idée idolâtrique
+de faire de Jésus-Christ un Dieu Tout-Puissant,
+un membre de la Trinité divine? Ne s'est-il pas expliqué
+lui-même sur cette prétendue divinité? n'en a-t-il pas
+repoussé l'idée comme un blasphème? Oh! oui, il nous
+l'a dit, cet homme divin! nous sommes tous des dieux,
+nous sommes tous les enfants de Dieu, dans le sens où
+saint Jean l'entendait en exposant le dogme au début de
+son Évangile... «À tous ceux qui ont reçu la parole (le
+_logos_ divin) il a donné le droit d'être faits enfants de
+Dieu.» Oui, la parole est Dieu; la révélation, c'est Dieu,
+c'est la vérité divine manifestée, et l'homme est Dieu
+aussi, en ce sens qu'il est le fils de Dieu, et une manifestation
+de la Divinité: mais il est une manifestation
+finie, et Dieu seul est la Trinité infinie. Dieu était
+en Jésus, le Verbe parlait par Jésus, mais Jésus n'était
+pas le Verbe.
+
+«Mais nous avons d'autres trésors à examiner et à
+commenter, Angel; car voici trois manuscrits au lieu
+d'un. Modère l'ardeur de ta curiosité, comme je dompte
+la mienne. Procédons avec ordre, et passons au second
+ayant de regarder le troisième. L'ordre dans lequel Spiridion
+a placé ces trois manuscrits sous une même enveloppe
+doit être sacré pour nous, et signifie incontestablement
+le progrès, le développement et le complément
+de sa pensée.»
+
+Nous déroulâmes le second manuscrit. Il n'était ni
+moins précieux ni moins curieux que le premier. C'était
+ce livre perdu durant des siècles, inconnu aux générations
+qui nous séparent de son apparition dans le monde;
+ce livre poursuivi par l'Université de Paris, toléré d'abord
+et puis condamné, et livré aux flammes par le
+saint-siège en 1260: c'était la fameuse _Introduction à
+l'Évangile éternel_, écrite de la propre main de l'auteur,
+le célèbre Jean de Parme, général des Franciscains
+et disciple de Joachim de Flore. En voyant sous
+nos yeux ce monument de l'hérésie, nous fûmes saisis,
+Alexis et moi, d'un frisson involontaire. Cet exemplaire,
+probablement unique dans le monde, était dans
+nos mains; et par lui qu'allions-nous apprendre? avec
+quel étonnement nous en lûmes le sommaire, écrit à la
+première page:
+
+«La religion a trois époques comme le règne des trois
+personnes de la Trinité. Le règne du Père a duré pendant
+la loi mosaïque. Le règne du Fils, c'est-à-dire
+la religion chrétienne, ne doit pas durer toujours. Les
+cérémonies et les sacrements dans lesquels cette religion
+s'enveloppe, ne doivent pas être éternels. Il doit
+venir un temps où ces mystères cesseront, et alors
+doit commencer la religion du Saint-Esprit, dans laquelle
+les hommes n'auront plus besoin de sacrements,
+et rendront à l'Être suprême un culte purement
+spirituel. Le règne du Saint-Esprit a été prédit par
+saint Jean, et c'est ce règne qui va succéder à la religion
+chrétienne, comme la religion chrétienne a succédé
+à la loi mosaïque.»
+
+«Quoi! s'écria Alexis, est-ce ainsi qu'il faut entendre
+le développement des paroles de Jésus à la Samaritaine:
+_L'heure vient que vous n'adorerez plus le
+Père ni à Jérusalem ni sur cette montagne, mais
+que vous l'adorerez en Esprit et en Vérité_? Oui la
+doctrine de l'Évangile-éternel! cette doctrine de liberté,
+d'égalité et de fraternité qui sépare Grégoire VII de
+Luther, l'a entendu ainsi. Or, cette époque est bien
+grande: c'est elle qui, après avoir rempli le monde,
+féconde encore la pensée de tous les grands hérésiarques,
+de toutes les sectes persécutées jusqu'à nos jours.
+Condamné, détruit, cet œuvre vit et se développe dans
+tous les penseurs qui nous ont produits; et des cendres
+de son bûcher, l'Évangile éternel projette une flamme
+qui embrase la suite des générations. Wiclef, Jean Huss,
+Jérôme de Prague, Luther! vous êtes sortis de ce bûcher,
+vous avez été couvés sous cette cendre glorieuse; et toi-même
+Bossuet, protestant mal déguisé, le dernier
+évêque, et toi aussi Spiridion, le dernier apôtre, et
+nous aussi les derniers moines! Mais quelle était donc
+la pensée supérieure de Spiridion par rapport à cette
+révélation du treizième siècle? Le disciple de Luther et
+de Bossuet s'était-il retourné vers le passé pour embrasser
+la doctrine d'Amaury, de Joachim de Flore et de
+Jean de Parme?
+
+--Ouvrez le troisième manuscrit, mon père. Sans
+doute, il sera la clef des deux autres.»
+
+Le troisième manuscrit était en effet l'œuvre de l'abbé
+Spiridion, et Alexis, qui avait vu souvent des textes sacrés,
+copiés de sa main, et restés entre celles de Fulgence,
+reconnut aussitôt l'authenticité de cet écrit. Il
+était fort court et se résumait dans ce peu de lignes:
+
+ «Jésus (vision adorable) m'est apparu et m'a dit: Des quatre
+ évangiles, le plus divin, le moins entaché des formes passagères de
+ l'humanité au moment où j'ai accompli ma mission, est l'évangile de
+ Jean, de celui sur le sein duquel je me suis appuyé durant la
+ passion, de celui à qui je recommandai ma mère en mourant. Tu ne
+ garderas que cet évangile. Les trois autres, écrits en vue de la
+ terre pour le temps où ils ont été écrits, pleins de menaces et
+ d'anathèmes, ou de réserves sacerdotales dans le sens de l'antique
+ mosaïque, seront pour toi comme s'ils n'étaient pas. Réponds;
+ m'obéiras-tu?
+
+ «Et moi, Spiridion, serviteur de Dieu, j'ai répondu: J'obéirai.
+
+ «Jésus alors m'a dit: Dans ton passé chrétien, tu seras donc de
+ l'école de Jean, tu seras Joannite.
+
+ «Et quand Jésus m'eut dit ces paroles, je sentis en moi comme une
+ séparation qui se faisait dans tout mon être. Je me sentis mourir.
+ Je n'étais plus chrétien; mais bientôt je me sentis renaître, et
+ j'étais plus chrétien que jamais. Car le christianisme m'était
+ révélé, et j'entendis une voix qui disait à mes oreilles ce verset
+ du dix-septième chapitre de l'unique évangile: _C'est ici la vie
+ éternelle de te connaître, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu
+ as envoyé, Jésus le Christ._
+
+»Alors Jésus me dit:
+
+ «Tu recueilleras à travers les siècles la tradition de ton école.
+
+ «Et je pensai à tout ce que j'avais lu autrefois sur l'école de
+ saint Jean, et ceux que j'avais si souvent appelés des _hérétiques_
+ m'apparurent comme de vrais vivants.
+
+ «Jésus ajouta:
+
+ «Mais tu effaceras et tu ratureras avec soin les erreurs de
+ l'esprit prophétique, pour ne garder que la prophétie.
+
+ «La vision avait disparu; mais je la sentais, pour ainsi dire, qui
+ se continuait secrètement en moi. Je courus à mes livres, et le
+ premier ouvrage qui me tomba sous la main fut un manuscrit de
+ l'évangile de saint Jean, de la main de Joachim de Flore.
+
+ «Le second fut l'_Introduction à l'Évangile éternel_, de Jean de
+ Parme.
+
+ «Je relus l'évangile de saint Jean en adorant.
+
+ «Et je lus l'_Introduction à l'Évangile éternel_ en souffrant et en
+ gémissant. Quand j'eus fini de le lire, tout ce qui m'en resta fut
+ cette phrase:
+
+ «_La religion a trois époques, comme les règnes des trois personnes
+ de la Trinité._»
+
+ «Tout le reste avait disparu et était raturé de mon esprit. Mais
+ cette phrase brillait devant les yeux de mon intelligence, comme un
+ phare éclatant et qui ne doit pas s'éteindre.
+
+»Alors Jésus m'apparut de nouveau, et me dit:
+
+ «_La religion a trois époques, comme les règnes des trois personnes
+ de la Trinité._
+
+ «Je répondis: ainsi soit-il!
+
+ «Jésus reprit:
+
+ «Le christianisme a eu trois époques, et les trois époques sont
+ accomplies.
+
+ «Et il disparut. Et je vis passer successivement devant moi (vision
+ adorable) saint Pierre, saint Jean et saint Paul.
+
+ «Derrière saint Pierre était le grand pape Grégoire VII.
+
+ «Derrière saint Jean, Joachim de Flore, le saint Jean du treizième
+ siècle.
+
+ «Derrière saint Paul était Luther.
+
+ «Je m'évanouis.»
+
+Plus loin, après un intervalle, était écrit de la même
+main:
+
+ «Le christianisme devait avoir trois époques, et les trois époques
+ sont accomplies. Comme la Trinité divine a trois faces, la
+ conception que l'esprit humain a eue de la Trinité dans le
+ christianisme devait avoir trois faces successives. La première,
+ qui répond à saint Pierre, embrasse la période de la création et du
+ développement hiérarchique et militant de l'Église jusqu'à
+ Hildebrand, le saint Pierre du onzième siècle; la seconde, qui
+ répond à saint Jean, embrasse la période depuis Abeilard jusqu'à
+ Luther; la troisième, qui répond à saint Paul, commence à Luther et
+ finit à Bossuet. C'est le règne du libre examen, de la
+ connaissance, comme la période antérieure est celle de l'amour et
+ du sentiment, comme celle qui avait précédé est la période de la
+ sensation et de l'activité. Là finit le christianisme, et là
+ commence l'ère d'une nouvelle religion. Ne cherchons donc plus la
+ vérité absolue dans l'application littérale des Évangiles, mais
+ dans le développement des révélations de toute l'humanité
+ antérieure à nous. Le dogme de la Trinité est la religion
+ éternelle; la véritable compréhension de ce dogme est éternellement
+ progressive. Nous repasserons éternellement peut-être par ces trois
+ phases de manifestations de l'activité, de l'amour et de la
+ science, qui sont les trois principes de notre essence même,
+ puisque ce sont les trois principes divins que _reçoit chaque homme
+ venant dans le monde_, à titre de _fils de Dieu_. Et plus nous
+ arriverons à nous manifester simultanément sous ces trois faces de
+ notre humanité, plus nous approcherons de la perfection divine.
+ Hommes de l'avenir, c'est à vous qu'il est réservé de réaliser
+ cette prophétie, si Dieu est en vous. Ce sera l'œuvre d'une
+ nouvelle révélation, d'une nouvelle religion, d'une nouvelle
+ société, d'une nouvelle humanité. Cette religion n'abjurera pas
+ l'esprit du Christianisme, mais elle en dépouillera les formes.
+ Elle sera au Christianisme ce que la fille est à la mère, lorsque
+ l'une penche vers la tombe et que l'autre est en plein dans la vie.
+ Cette religion, fille de l'Évangile, ne reniera point sa mère, mais
+ elle continuera son œuvre; et ce que sa mère n'aura pas compris,
+ elle l'expliquera; ce que sa mère n'aura pas osé, elle l'osera; ce
+ que sa mère n'aura fait qu'entreprendre, elle l'achèvera. Ceci est
+ la véritable prophétie qui est apparue sous un voile de deuil au
+ grand Bossuet, à son heure dernière. Trinité divine, reçois et
+ reprends l'être de celui que tu as éclair de ta lumière, embrasé de
+ ton amour, et créé de la substance même, ton serviteur
+ _Spiridion_.»
+
+Alexis replia le manuscrit, le plaça sur sa poitrine,
+croisa ses mains dessus, et resta plongé dans une méditation
+profonde. Une grande sérénité régnait sur son
+front. Je restai à ses côtés immobile, attentif, épiant
+tous ses mouvements, et cherchant dans l'expression
+de sa physionomie à comprendre les pensées qui remuaient
+son âme. Tout à coup je vis de grosses larmes
+rouler de ses yeux et inonder son visage flétri, comme
+une pluie bienfaisante sur la terre altérée. «Je suis bien
+heureux! me dit-il en se jetant dans mon sein. Ô ma
+vie! ma triste vie! ce n'était pas trop de tes douleurs
+et de tes fatigues pour acheter cet ineffable instant de
+lumière, de certitude et de charité! Charité divine, je
+te comprends enfin! Logique suprême, tu ne pouvais
+faillir! Ami Spiridion, tu le savais bien quand tu me
+disais: Aime et tu comprendras! Ô ma science frivole!
+ô mon érudition stérile! vous ne m'avez pas éclairé sur
+le véritable sens des Écritures! C'est depuis que j'ai
+compris l'amitié, et par elle la charité, et par la charité
+l'enthousiasme de la fraternité humaine, que je suis devenu
+capable de comprendre la parole de Dieu. Angel,
+laisse-moi ces manuscrits pendant le peu d'heures que
+j'ai encore à passer près de toi; et, quand je ne serai
+plus, ne les ensevelis point avec moi. Le temps est venu
+où la vérité ne doit plus dormir dans les sépulcres, mais
+agir à la lumière du soleil et remuer le cœur des hommes
+de bonne volonté. Tu reliras ces Évangiles, mon
+enfant, et en les commentant, tu rapprendras l'histoire;
+ton cerveau, que j'ai rempli de faits, de textes et de
+formules, est comme un livre qui porte en soi la vie,
+et qui n'en a pas conscience. C'est ainsi que, durant
+trente ans, j'avais fait de ma propre intelligence un parchemin.
+Celui qui a tout lu, tout examiné sans rien
+comprendre est le pire des ignorants; et celui qui, sans
+savoir lire, a compris la sagesse divine, est le plus
+grand savant de la terre. Maintenant, reçois mes adieux,
+mon enfant, et apprête-toi à quitter le cloître et à rentrer
+dans la vie.
+
+--Que dites-vous? m'écriai-je; vous quitter? retourner
+au monde? Est-ce là votre amitié? sont-ce là vos conseils?
+
+--Tu vois bien, dit-il, que c'en est fait de nous.
+Nous sommes une race unie, et Spiridion a été, à vrai
+dire, le dernier moine. Ô maître infortuné, ajouta-t-il en
+levant les yeux au ciel, toi aussi tu as bien souffert, et
+ta souffrance a été ignorée des hommes. Mais Dieu t'a
+reçu en expiation de tes erreurs sublimes, et il t'a envoyé,
+à tes derniers instants, l'instinct prophétique qui
+t'a consolé; car ton grand cœur a dû oublier sa propre
+souffrance en apercevant l'avenir de la race humaine
+tourné vers l'idéal. Ainsi donc je suis arrivé au même
+résultat que toi. Quoique ta vie ait été consacrée seulement
+aux études théologiques, et que la mienne ait embrassé
+un plus large cercle de connaissances, nous avons
+trouvé la même conclusion; c'est que le passé est fini et
+ne doit point entraver l'avenir, c'est que notre chute est
+aussi nécessaire que l'a été notre existence; c'est que
+nous ne devons ni renier l'une, ni maudire l'autre. Eh
+bien, Spiridion, dans l'ombre de ton cloître et dans le
+secret de tes méditations, tu as été plus grand que ton
+maître: car celui-ci est mort en jetant un cri de désespoir
+et on croyant que le monde s'écroulait sur lui; et
+toi tu t'es endormi dans la paix du Seigneur, rempli d'un
+divin espoir pour la race humaine. Oh! oui, je t'aime
+mieux que Bossuet; car tu n'as pas maudit ton siècle, et
+tu as noblement abjuré une longue suite d'illusions, incertitudes
+respectables, efforts sublimes d'une âme ardemment
+éprise de la perfection. Sois béni, sois glorifié:
+le royaume des cieux appartient à ceux dont l'esprit est
+vaste et dont le cœur est simple.»
+
+Quand il eut parlé ainsi, il m'imposa les mains et me
+donna sa bénédiction; puis, se mettant en devoir de se
+lever:
+
+«Allons, dit-il, tu sais que l'heure est venue.
+
+--Quelle heure donc, lui dis-je, et que voulez-vous
+faire? Ces paroles ont déjà frappé mon oreille cette nuit,
+et je croyais avoir été le seul à les entendre. Dites,
+maître, que signifient-elles?
+
+--Ces paroles, je les ai entendues, me répondit-il;
+car, pendant que tu descendais dans le tombeau de
+notre maître, j'avais ici un long entretien avec lui.
+
+--Vous l'avez vu? lui dis-je.
+
+--Je ne l'ai jamais vu la nuit, mais seulement le jour,
+à la clarté du soleil. Je ne l'ai jamais vu et entendu en
+même temps: c'est la nuit qu'il me parle, c'est le jour
+qu'il m'apparaît: Cette nuit, il m'a expliqué ce que nous
+venons de lire et plus encore; et, s'il t'a ordonné d'exhumer
+le manuscrit, c'est afin que jamais le doute
+n'entrât dans ton âme au sujet de ce que les hommes de
+ce siècle appelleraient nos visions et nos délires.
+
+--Délires célestes, m'écriai-je, et qui me feraient
+haïr la raison, si la raison pouvait en anéantir l'effet!
+Mais ne le craignez pas, mon père; je porterai à jamais
+dans mon cœur la mémoire sacrée de ces jours d'enthousiasme.
+
+--Maintenant, viens! dit Alexis en se mettant à
+marcher dans sa cellule d'un pas assuré, et en redressant
+son corps brisé, avec la noblesse et l'aisance d'un
+jeune homme.
+
+--Eh quoi! Vous marchez! Vous êtes donc guéri! lui
+dis-je; ceci est un prodige nouveau.
+
+--La volonté est seule un prodige, répondit-il, et c'est
+la puissance divine qui l'accomplit en nous. Suis-moi, je
+veux revoir le soleil, les palmiers, les murs de ce monastère,
+la tombe de Spiridion et de Fulgence; je me
+sens possédé d'une joie d'enfant; mon âme déborde. Il
+faut que j'embrasse cette terre de douleurs et d'espérances
+où les larmes sont fécondes, et que nos genoux
+fatigués de prières n'ont pas creusée en vain.»
+
+Nous descendîmes pour nous rendre au jardin; mais
+en passant devant le réfectoire où les moines étaient
+rassemblés, il s'arrêta un instant, et jeta sur eux un
+regard de compassion.
+
+En voyant debout devant eux cet Alexis qu'ils croyaient
+mourant, ils furent saisis d'épouvante, et un des convers
+qui les servait et qui se trouvait près de la porte, murmura
+ces mots:
+
+«Les morts ressuscitent, c'est le présage de quelque
+malheur.
+
+--Oui, sans doute, répondit Alexis en entrant dans
+le réfectoire par l'effet d'une subite résolution, un grand
+malheur vous menace. Et parlant à haute voix, avec un
+visage animé de l'énergie de la jeunesse, et les yeux étincelants
+du feu de l'inspiration: «Frères, dit-il, quittez
+la table, n'achevez pas votre pain, déchirez vos robes,
+abandonnez ces murs que la foudre ébranle déjà, ou bien
+préparez-vous à mourir!»
+
+Les moines, effrayés et consternés, se levèrent tumultueusement,
+comme s'ils se fussent attendus à quelque
+prodige. Le Prieur leur commanda de se rasseoir.
+
+«Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que ce vieillard est
+en proie à un accès de délire? Angel, reconduisez-le à
+son lit, et ne le laissez plus sortir de sa cellule; je vous
+le commande.
+
+--Frère, tu n'as plus rien à commander ici, reprit
+Alexis avec le calme de la force. Tu n'es plus chef, tu
+n'es plus moine, tu n'es plus rien. Il faut fuir, te dis-je;
+ton heure et la nôtre à tous est venue.»
+
+Les religieux s'agitèrent encore. Donatien les contint
+de nouveau, et craignant quelque scène violente:
+
+«Tenez-vous tranquilles, leur dit-il, et laissez-le parler;
+vous allez voir que ses idées sont troublées par la
+fièvre.
+
+--Ô moines! dit Alexis en soupirant, c'est vous dont
+la fièvre a troublé l'entendement; vous, race jadis sublime,
+aujourd'hui abjecte; vous qui avez engendré par
+l'esprit tant de docteurs et de prophètes que l'Église a
+persécutés et condamnés aux flammes! vous qui avez
+compris l'Évangile et qui avez tenté courageusement de
+le pratiquer. Ô vous, disciples de l'Évangile éternel,
+pères spirituels du grand Amaury, de David de Dinant,
+de Pierre Valdo, de Ségarel, de Dulcin, d'Eon de l'Étoile,
+de Pierre de Bruys, de Lollard, de Wiclef, de Jean
+Huss, de Jérôme de Prague, et enfin de Luther! moines
+qui avez compris l'égalité, la fraternité, la communauté,
+la charité et la liberté! moines qui avez proclamé les
+éternelles vérités que l'avenir doit expliquer et mettre
+en pratique, et qui maintenant ne produisez plus rien,
+et ne pouvez plus rien comprendre! C'est assez longtemps
+vous cacher sous les plis du manteau de saint
+Pierre, Pierre ne peut plus vous protéger; c'est en vain
+que vous avez fait votre paix avec les pontifes et votre
+soumission aux puissants de la terre: les puissants ne
+peuvent plus rien pour vous. Le règne de l'Évangile
+éternel arrive, et vous n'êtes plus ses disciples; et au
+lieu de marcher à la tête des peuples révoltés pour
+écraser les tyrannies, vous allez être abattus et foudroyés
+comme les suppôts de la tyrannie. Fuyez, vous
+dis-je, il vous reste une heure, moins d'une heure! Déchirez
+vos robes et cachez-vous dans l'épaisseur des bois,
+dans les cavernes de la montagne; la bannière du vrai
+Christ est dépliée, et son ombre vous enveloppe déjà.
+
+--Il prophétise! s'écrièrent quelques moines pâles et
+tremblants.
+
+--Il blasphème, il apostasie! s'écrièrent quelques
+autres indignés.
+
+--Qu'on l'emmène, qu'on l'enferme!» s'écria le Prieur
+bouleversé et frémissant de rage.
+
+Nul n'osa cependant porter la main sur Alexis. Il semblait
+protégé par un ange invisible.
+
+Il prit mon bras, car il trouvait que je ne marchais
+pas assez vite, et, sortant du réfectoire, il m'entraîna
+sous les palmiers. Il contempla quelque temps la mer et
+les montagnes avec délices; puis, se retournant vers le
+nord, il me dit:
+
+«Ils viennent! ils viennent avec la rapidité de la foudre.
+
+--Qui donc, mon père?
+
+--Les vengeurs terribles de la liberté outragée. Peut-être
+les représailles sont-elles insensées. Qui peut se
+sentir investi d'une telle mission, et garder le calme de
+la justice? Les temps sont mûrs; il faut que le fruit
+tombe; qu'importé quelques brins d'herbe écrasés?
+
+[Illustration]
+
+
+--Parlez-vous des ennemis de notre pays?
+
+--Je parle de glaives étincelants dans la main du
+Dieu des armées. Ils approchent, l'Esprit me l'a révélé,
+et ce jour est le dernier de mes jours, comme disent les
+hommes. Mais je ne meurs pas, je ne te quitte pas,
+Angel, tu le sais.
+
+--Vous allez mourir? m'écriai-je en m'attachant à son
+bras avec un effroi insurmontable; oh! ne dites pas que
+vous allez mourir! Il me semble que je commence à
+vivre d'aujourd'hui.
+
+--Telle est la loi providentielle de la succession des
+êtres et des choses, répondit-il. Ô mon fils, adorons le
+Dieu de l'infini! Ô Spiridion! je ne te demande pas de
+m'apparaître en ce jour; les yeux de mon âme s'ouvrent
+sur un monde où ta forme humaine n'est pas nécessaire
+à ma certitude; tu es avec moi, tu es en moi. Il n'est
+plus nécessaire que le sable crie sous tes pieds pour que
+je sache retrouver ton empreinte sur mon chemin. Non!
+plus de visions, plus de prestiges, plus de songes extatiques!
+Angel, les morts ne quittent pas le sanctuaire de
+la tombe pour venir, sous une forme sensible, nous
+instruire ou nous reprendre: mais ils vivent en nous,
+comme Spiridion le disait à Fulgence, et notre imagination
+exaltée les ressuscite et les met aux prises avec
+notre conscience, quand notre conscience incertaine et
+notre sagesse incomplète rejettent la lumière que nous
+eussions dû trouver en eux...»
+
+En ce moment, un bruit lointain vint tonner comme
+un écho affaibli sur la croupe des montagnes, et la mer
+le répéta au loin d'une voix plus faible encore.
+
+«Qu'est ceci, mon père? demandai-je à Alexis qui
+écoutait en souriant.
+
+--C'est le canon, répondit-il, c'est le vol de la conquête
+qui se dirige sur nous.»
+
+Puis il prêta l'oreille, et le canon se faisait entendre
+régulièrement.
+
+«Ce n'est pas un combat, dit-il, c'est un hymne de
+victoire. Nous sommes conquis, mon enfant; il n'y a
+plus d'Italie. Que ton cœur ne se déchire pas à l'idée
+d'une patrie perdue. Ce n'est pas d'aujourd'hui que
+l'Italie n'existe plus; et ce qui achève de crouler aujourd'hui,
+c'est l'Église des papes. Ne prions pas pour
+les vaincus: Dieu sait ce qu'il fait, et les vainqueurs
+l'ignorent.»
+
+Comme nous rentrions dans l'église, nous fûmes
+abordés brusquement par le Prieur suivi de quelques
+moines. La figure de Donatien était décomposée par la
+peur.
+
+«Savez-vous ce qui se passe? nous dit-il; entendez-vous
+le canon? on se bat!
+
+--On s'est battu, répondit tranquillement Alexis.
+
+--D'où le savez vous? s'écria-t-on de toutes parts;
+avez-vous quelque nouvelle? Pouvez-vous nous apprendre
+quelque chose?
+
+--Ce ne sont de ma part que des conjectures, répondit-il
+tranquillement; mais je vous conseille de prendre
+la fuite, ou d'apprêter un grand repas pour les hôtes qui
+vous arrivent...»
+
+Et aussitôt, sans se laisser interroger davantage, il
+leur tourna le dos et entra dans l'église. À peine y
+étions-nous que des cris confus se firent entendre au
+dehors. C'était comme des chants de triomphe et d'enthousiasme,
+mêlés d'imprécations et de menaces. Aucun
+cri, aucune menace ne répondirent à ces voix étrangères.
+Tout ce que le pays avait d'habitants avait fui devant le
+vainqueur, comme une volée d'oiseaux timides à l'approche
+du vautour. C'était un détachement de soldats
+français envoyés à la maraude. Ils avaient, en errant
+dans les montagnes, découvert les dômes du couvent, et,
+fondant sur cette proie, ils avaient traversé les ravins et
+les torrents avec cette rapidité effrayante qu'on voit seulement
+dans les rêves. Ils s'abattaient sur nous comme
+une nuée d'orage. En un instant, les portes furent brisées
+et les cloîtres inondés de soldats ivres qui faisaient
+retentir les voûtes d'un chant rauque et terrible dont
+ces mots vinrent, entre autres, frapper distinctement
+mon oreille:
+
+<p class="poem">Liberté, liberté chérie,
+Combats avec tes défenseurs!...
+
+J'ignore ce qui se passa dans le couvent. J'entendis, le
+long des murs extérieurs de l'église, des pas précipités
+qui semblaient, dans leur fuite pleine d'épouvante, vouloir
+percer les marbres du pavé. Sans doute, il y eut un
+grand pillage, des violences, une orgie... Alexis, à genoux
+sur la pierre du _Hic est_, semblait sourd à tous ces
+bruits. Absorbé dans ses pensées, il avait l'air d'une
+statue sur un tombeau.
+
+Tout à coup la porte de la sacristie s'ouvrit avec fracas;
+un soldat s'avança avec méfiance; puis, se croyant
+seul, il courut à l'autel, força la serrure du tabernacle
+avec la pointe de sa baïonnette, et commença à cacher
+précipitamment dans son sac les ostensoirs et les calices
+d'or et d'argent. Alors Alexis, voyant que j'étais ému, se
+tourna vers moi et me dit:
+
+«Soumets-toi, l'heure est arrivée; la Providence, qui
+me permet de mourir, te commande de vivre.»
+
+En ce moment, d'autres soldats entrèrent et cherchèrent
+querelle à celui qui les avait devancés. Ils s'injurièrent
+et se seraient battus si le temps ne leur eût
+semblé précieux pour dérober d'autres objets, avant
+l'arrivée d'autres compagnons de pillage. Ils se hâtèrent
+donc de remplir leurs sacs, leurs shakos et leurs poches
+de tout ce qu'ils pouvaient emporter. Pour y mieux parvenir,
+ils se mirent à casser, avec la crosse de leurs fusils,
+les reliquaires, les croix et les flambeaux. Au milieu de
+cette destruction qu'Alexis contemplait d'un visage impassible,
+le christ du maître-autel, détaché de la croix,
+tomba avec un grand bruit.
+
+«Tiens! s'écria l'un des soldats, voilà le sans-culotte
+Jésus qui nous salue!»
+
+Les autres éclatèrent de rire, et, courant après les
+morceaux de cette statue, ils virent qu'elle était seulement
+de bois doré. Alors ils l'écrasèrent sous leurs pieds
+avec une gaieté méprisante et brutale; et l'un d'eux,
+prenant la tête du crucifié, la lança contre les colonnes
+qui nous protégeaient; elle vint rouler à nos pieds. Alexis
+se leva, et plein de foi, il dit:
+
+«Ô Christ! on peut briser tes autels, et traîner ton
+image dans la poussière. Ce n'est pas à toi, Fils de Dieu,
+que s'adressent ces outrages. Du sein de ton Père, tu
+les vois sans colère et sans douleur. Tu sais que c'est
+l'étendard de Rome, l'insigne de l'imposture et de la
+cupidité, que l'on renverse et que l'on déchire au nom
+de cette liberté que tu eusses proclamée aujourd'hui le
+premier, si la volonté céleste t'eût rappelé sur la terre.
+
+--À mort! à mort ce fanatique qui nous injurie dans
+sa langue! s'écria un soldat en s'élançant vers nous le
+fusil en avant.
+
+--Croisez la baïonnette sur le vieil inquisiteur!»
+répondirent les autres en le suivant.
+
+Et l'un d'eux, portant un coup de baïonnette dans la
+poitrine d'Alexis, s'écria:
+
+«À bas l'inquisition!»
+
+Alexis se pencha et se retint sur un bras, tandis qu'il
+étendait l'autre vers moi pour m'empêcher de le défendre.
+Hélas! déjà ces insensés s'étaient emparés de
+moi et me liaient les mains.
+
+«Mon fils, dit Alexis avec la sérénité d'un martyr,
+nous-mêmes nous ne sommes que des images qu'on
+brise, parce qu'elles ne représentent plus les idées qui
+faisaient leur force et leur sainteté. Ceci est l'œuvre de
+la Providence, et la mission de nos bourreaux est sacrée,
+bien qu'ils ne la comprennent pas encore! Cependant,
+ils l'ont dit, tu l'as entendu: c'est au nom du _sans-culotte
+Jésus_ qu'ils profanent le sanctuaire du l'église.
+Ceci est le commencement du règne de l'Évangile éternel
+prophétisé par nos pères.»
+
+Puis il tomba la face contre terre, et un autre soldat,
+lui ayant porté un coup sur la tête, la pierre du _Hic est_
+fut inondée de son sang.
+
+«Ô Spiridion! dit-il d'une voix mourante, ta tombe
+est purifiée! Ô Angel! fais que cette trace de sang soit
+fécondée! Ô Dieu! je t'aime, fais que les hommes te
+connaissent!...»
+
+Et il expira. Alors une figure rayonnante apparut
+auprès de lui, je tombai évanoui.
+
+FIN DE SPIRIDION.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION ***
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@@ -0,0 +1,9891 @@
+The Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Spiridion
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: March 21, 2008 [EBook #15239]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Chuck Greif,
+and the Online Distributed
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+George Sand
+
+[Illustration]
+
+SPIRIDION
+
+
+
+NOTICE
+
+_Spiridion_ a été écrit en grande partie, et terminé
+dans la Chartreuse de Valdemosa, aux gémissements de
+la bise dans les cloîtres en ruines. Certes, ce lieu
+romantique eût mieux inspiré un plus grand poète.
+Heureusement le plaisir d'écrire ne se mesure pas au
+mérite de l'oeuvre, mais à l'émotion de l'artiste; sans
+des préoccupations souvent douloureuses, j'aurais été
+bien satisfaite de cette cellule de moine dans un site
+sublime, où le hasard, ou plutôt la nécessité résultant
+de l'absence de tout autre asile, m'avait conduite et mise
+précisément dans le milieu qui convenait au sujet de ce
+livre commencé à Nohant.
+
+ GEORGE SAND.
+
+ Nohant, 25 août 1855.
+
+ * * * * *
+
+À M. PIERRE LEROUX.
+
+Ami et frère par les années, père et maître par la vertu et la science,
+agréez l'envoi d'un de mes contes, non comme un travail digue de vous
+être dédié, mais comme un témoignage d'amitié et de vénération.
+
+ GEORGE SAND.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+Lorsque j'entrai comme novice au couvent des Bénédictins,
+j'étais à peine âgé de seize ans. Mon caractère
+doux et timide sembla inspirer d'abord la confiance et
+l'affection; mais je ne tardai pas à voir la bienveillance
+des frères se changer en froideur; et le père trésorier,
+qui seul me conserva un peu d'intérêt, me prit plusieurs
+fois à part pour me dire tout bas que, si je ne faisais
+attention à moi-même, je tomberais dans la disgrâce du
+Prieur.
+
+Je le pressais en vain de s'expliquer; il mettait un
+doigt sur ses lèvres, et, s'éloignant d'un air mystérieux,
+il ajoutait pour toute réponse:
+
+«Vous savez bien, mon cher fils, ce que je veux dire.»
+
+Je cherchais vainement mon crime. Il m'était impossible,
+après le plus scrupuleux examen, de découvrir
+en moi des torts assez graves pour mériter une réprimande.
+Des semaines, des mois s'écoulèrent, et l'espèce
+de réprobation tacite qui pesait sur moi ne s'adoucit
+point. En vain je redoublais de ferveur et de zèle; en
+vain je veillais à toutes mes paroles, à toutes mes pensées;
+en vain j'étais le plus assidu aux offices et le plus ardent
+au travail; je voyais chaque jour la solitude élargir un
+cercle autour de moi. Tous mes amis m'avaient quitté.
+Personne ne m'adressait plus la parole. Les novices les
+moins réguliers et les moins méritants semblaient s'arroger
+le droit de me mépriser. Quelques-uns même, lorsqu'ils
+passaient près de moi, serraient contre leur corps
+les plis de leur robe, comme s'ils eussent craint de
+toucher un lépreux. Quoique je récitasse mes leçons
+sans faire une seule faute, et que je fisse dans le chant
+de très-grands progrès, un profond silence régnait dans
+les salles d'étude quand ma timide voix avait cessé de
+résonner sous la voûte. Les docteurs et les maîtres
+n'avaient pas pour moi un seul regard d'encouragement,
+tandis que des novices nonchalants ou incapables étaient
+comblés d'éloges et de récompenses. Lorsque je passais
+devant l'abbé, il détournait la tête, comme s'il eût eu
+horreur de mon salut.
+
+J'examinais tous les mouvements de mon coeur, et je
+m'interrogeais sévèrement pour savoir si l'orgueil blessé
+n'avait pas une grande part dans ma souffrance. Je pouvais
+du moins me rendre ce témoignage que je n'avais
+rien épargné pour combattre toute révolte de la vanité,
+et je sentais bien que mon coeur était réduit à une tristesse
+profonde par l'isolement où on le refoulait, par le
+manque d'affection, et non par le manque d'amusements
+et de flatteries.
+
+Je résolus de prendre pour appui le seul religieux
+qui ne pût fuir mes confidences, mon confesseur. J'allai
+me jeter à ses pieds, je lui exposai mes douleurs, mes
+efforts pour mériter un sort moins rigoureux, mes combats
+contre l'esprit de reproche et d'amertume qui commençait
+à s'élever en moi. Mais quelle fut ma consternation
+lorsqu'il me répondit d'un ton glacial:
+
+«Tant que vous ne m'ouvrirez pas votre coeur avec
+une entière sincérité et une parfaite soumission, je ne
+pourrai rien faire pour vous.
+
+--Ô père Hégésippe! lui répondis-je, vous pouvez lire
+la vérité au fond de mes entrailles; car je ne vous ai
+jamais rien caché.»
+
+Alors il se leva et me dit avec un accent terrible:
+
+«Misérable pécheur! âme basse et perverse! vous
+savez bien que vous me cachez un secret formidable, et
+que votre conscience est un abîme d'iniquité. Mais vous
+ne tromperez pas l'oeil de Dieu, vous n'échapperez point
+à sa justice. Allez, retirez-vous de moi; je ne veux plus
+entendre vos plaintes hypocrites. Jusqu'à ce que la contrition
+ait touché votre coeur, et que vous ayez lavé par
+une pénitence sincère les souillures de votre esprit, je
+vous défends d'approcher du tribunal de la pénitence.
+
+--Ô mon père! mon père! m'écriai-je, ne me repoussez
+pas ainsi, ne me réduisez pas au désespoir, ne
+me faites pas douter de la bonté de Dieu et de la sagesse
+de vos jugements. Je suis innocent devant le Seigneur;
+ayez pitié de mes souffrances....
+
+--Reptile audacieux! s'écria-t-il d'une voix tonnante,
+glorifie-toi de ton parjure et invoque le nom du Seigneur
+pour appuyer tes faux serments; mais laisse-moi, ôte-toi
+de devant mes yeux, ton endurcissement me fait horreur!»
+
+En parlant ainsi, il dégagea sa robe que je tenais dans
+mes mains suppliantes. Je m'y attachai avec une sorte
+d'égarement; alors il me repoussa de toute sa force, et
+je tombai la face contre terre. Il s'éloigna, poussant
+violemment derrière lui la porte de la sacristie où cette
+scène se passait. Je demeurai dans les ténèbres. Soit par
+la violence de ma chute, soit par l'excès de mon chagrin,
+une veine se rompit dans ma gorge, et j'eus une
+hémorragie. Je ne pus me relever, je me sentis défaillir
+rapidement, et bientôt je fus étendu sans connaissance
+sur le pavé baigné de mon sang.
+
+Je ne sais combien de temps je passai ainsi. Quand
+je commençai à revenir à moi, je sentis une fraîcheur
+agréable; une brise harmonieuse semblait se jouer autour
+de moi, séchait la sueur de mon front et courait
+dans ma chevelure, puis semblait s'éloigner avec un son
+vague, imperceptible, murmurer je ne sais quelles notes
+faibles dans les coins de la salle, et revenir sur moi comme
+pour me rendre des forces et m'engager à me relever.
+
+Cependant je ne pouvais m'y décider encore, car
+j'éprouvais un bien-être inouï, et j'écoutais dans une
+sorte d'aberration paisible les bruits de ce souffle d'été
+qui se glissait furtivement par la fente d'une persienne.
+Alors il me sembla entendre une voix qui partait du
+fond de la sacristie, et qui parlait si bas que je ne distinguais
+pas les paroles. Je restai immobile et prêtai
+toute mon attention. La voix paraissait faire une de ces
+prières entrecoupées que nous appelons oraisons jaculatoires.
+Enfin je saisis distinctement ces mots: _Esprit
+de vérité, relève les victimes de l'ignorance et de l'imposture_.
+«Père Hégésippe! dis-je d'un ton faible, est-ce
+vous qui revenez vers moi?» Mais personne ne me
+répondit. Je me soulevai sur mes mains et sur mes
+genoux, j'écoutai encore, je n'entendis plus rien. Je me
+relevai tout a fait, je regardai autour de moi; j'étais
+tombé si près de la porte unique de cette petite salle,
+que personne après le départ de mon confesseur n'eût
+pu rentrer sans marcher sur mon corps; d'ailleurs, cette
+porte ne s'ouvrait qu'en dedans par un loquet de forme
+ancienne. J'y touchai, et je m'assurai qu'il était fermé.
+Je fus pris de terreur, et je restai quelques instants sans
+oser faire un pas. Adossé contre la porte, je cherchais à
+percer de mon regard l'obscurité dans laquelle les angles
+de la salle étaient plongés. Une lueur blafarde, tombant
+d'une lucarne à volet de plein chêne, tremblait vers le
+milieu de cette pièce. Un faible vent, tourmentant le
+volet, agrandissait et diminuait tour à tour la fente qui
+laissait pénétrer cette rare lumière. Les objets qui se
+trouvaient dans cette région à demi éclairée, le prie-Dieu
+surmonté d'une tête de mort, quelques livres
+épars sur le plancher, une aube suspendue à la muraille,
+semblaient se mouvoir avec l'ombre du feuillage que l'air
+agitait derrière la croisée. Quand je crus voir que j'étais
+seul, j'eus honte de ma timidité: je fis un signe de
+croix, et je m'apprêtai à aller ouvrir tout à fait le
+volet; mais un profond soupir qui partait du prie-Dieu
+me retint cloué à ma place. Cependant je voyais assez
+distinctement ce prie-Dieu pour être bien sur qu'il n'y
+avait personne. Une idée que j'aurais dû concevoir plus
+tôt vint me rassurer: quelqu'un pouvait être appuyé
+dehors contre la fenêtre, et faire sa prière sans songer à
+moi. Mais qui donc pouvait être assez hardi pour
+émettre des voeux et prononcer des paroles comme
+celles que j'avais entendues?
+
+La curiosité, seule passion et seule distraction permise
+dans le cloître, s'empara de moi. Je m'avançai vers
+la fenêtre; mais à peine eus-je fait un pas, qu'une ombre
+noire, se détachant, à ce qu'il me parut, du prie-Dieu,
+traversa la salle en se dirigeant vers la fenêtre, et passa
+devant moi comme un éclair. Ce mouvement fut si rapide
+que je n'eus pas le temps d'éviter ce que je prenais
+pour un corps, et ma frayeur fut si grande que je
+faillis m'évanouir une seconde fois. Mais je ne sentis
+rien, et, comme si j'eusse été traversé par cette ombre,
+je la vis disparaître à ma gauche.
+
+Je m'élançai vers la fenêtre, je poussai le volet avec
+précipitation; je jetai les yeux dans la sacristie, j'y étais
+absolument seul; je les promenai sur tout le jardin, il
+était désert, et le vent du midi courait sur les fleurs. Je
+pris courage: j'explorai tous les coins de la salle, je
+regardai derrière le prie-Dieu, qui était fort grand; je
+secouai tous les vêtements sacerdotaux suspendus aux
+murailles; je trouvai toutes choses dans leur état naturel,
+et rien ne put m'expliquer ce qui s'était passé. La vue
+de tout le sang que j'avais perdu me porta à croire que
+mon cerveau, affaibli par cette hémorragie, avait été
+en proie à une hallucination. Je me retirai dans ma
+cellule, et j'y demeurai enfermé jusqu'au lendemain.
+
+Je passai ce jour et cette nuit dans les larmes. L'inanition,
+la perte de sang, les vaines terreurs de la sacristie,
+avaient brisé tout mon être. Nul ne vint me
+secourir ou me consoler; nul ne s'enquit de ce que
+j'étais devenu. Je vis de ma fenêtre la troupe des novices
+se répandre dans le jardin. Les grands chiens qui gardaient
+la maison vinrent gaiement à leur rencontre, et
+reçurent d'eux mille caresses. Mon coeur sa serra et
+se brisa à la vue de ces animaux, mieux traités cent
+fois, et cent fois plus heureux que moi.
+
+J'avais trop de foi en ma vocation pour concevoir
+aucune idée de révolte ou de fuite. J'acceptai en somme
+ces humiliations, ces injustices et ce délaissement,
+comme une épreuve envoyée par le ciel et comme une
+occasion de mériter. Je priai, je m'humiliai, je frappai
+ma poitrine, je recommandai ma cause à la justice de
+Dieu, à la protection de tous les saints, et vers le matin
+je finis par goûter un doux repos. Je fus éveillé en sursaut
+par un rêve. Le père Alexis m'était apparu, et, me
+secouant rudement, il m'avait répété à peu près les paroles
+qu'un être mystérieux m'avait dites de la sacristie:
+
+«Relève-toi, victime de l'ignorance et de l'imposture.»
+
+Quel rapport le père Alexis pouvait-il avoir avec cette
+réminiscence? Je n'en trouvai aucun, sinon que la
+vision de la sacristie m'avait beaucoup occupé au moment
+où je m'étais endormi, et qu'à ce moment même
+j'avais vu de mon grabat le père Alexis rentrer du jardin
+dans le couvent, vers le coucher de la lune, une heure
+environ avant le jour.
+
+Cette matinale promenade du père Alexis ne m'avait
+pourtant pas frappé comme un fait extraordinaire. Le
+père Alexis était le plus savant de nos moines: il était
+grand astronome, et il avait la garde des instruments de
+physique et de géométrie, dont l'observatoire du couvent
+était assez bien fourni. Il passait une partie des
+nuits à faire ses expériences et à contempler les astres;
+il allait et vouait à toute heure, sans être astreint à
+celles des offices, et il était dispensé de descendre à
+l'église pour matines et laudes. Mais mon rêve le ramenant
+à ma pensée, je me mis à songer que c'était un
+homme bizarre, toujours préoccupé, souvent inintelligible
+dans ses paroles, errant sans cesse dans le couvent
+comme une âme en peine; qu'en un mot ce pouvait bien
+être lui qui, la veille, appuyé contre la fenêtre de la
+sacristie, avait murmuré une formule d'invocation, et
+fait passer son ombre sur le mur, par hasard, sans se
+douter de mes terreurs. Je résolus de le lui demander,
+et eu réfléchissant à la manière dont il accueillerait mes
+questions, je m'enhardis à saisir ce prétexte pour faire
+connaissance avec lui. Je me rappelai que ce sombre
+vieillard était le seul dont je n'eusse reçu aucune insulte
+muette ou verbale, qu'il ne s'était jamais détourné de
+moi avec horreur, et qu'il paraissait absolument étranger
+à toutes les résolutions qui se prenaient dans la communauté.
+Il est vrai qu'il ne m'avait jamais dit une parole
+amie, que son regard n'avait jamais rencontré le mien,
+et qu'il ne paraissait pas seulement se souvenir de mon
+nom; mais il n'accordait pas plus d'attention aux autres
+novices. Il vivait dans un monde à part, absorbé dans
+ses spéculations scientifiques. On ne savait s'il était
+pieux ou indifférent à la religion; il ne parlait jamais
+que du monde extérieur et visible, et ne paraissait pas
+se soucier beaucoup de l'autre. Personne n'en disait de
+mal, personne n'en disait de bien; et quand les novices
+se permettaient quelque remarque ou quelque question
+sur lui, les moines leur imposaient silence d'un ton sévère.
+
+Peut-être, pensai-je, si j'allais lui confier mes tourments,
+il me donnerait un bon conseil; peut-être lui
+qui passe sa vie tout seul, si tristement, serait touché
+de voir pour la première fois un novice venir à lui et
+lui demander son assistance. Les malheureux se cherchent
+et se comprennent. Peut-être est-il malheureux,
+lui aussi; peut-être sympathisera-t-il avec mes douleurs.
+Je me levai, et, avant de l'aller trouver, je passai au
+réfectoire. Un frère convers coupait du pain; je lui en
+demandai, et il m'en jeta un morceau comme il eût fait
+à un animal importun. J'eusse mieux aimé des injures
+que cette muette et brutale pitié. On me trouvait indigne
+d'entendre le son de la voix humaine, et on me jetait
+ma nourriture par terre, comme si, dans mon abjection,
+j'eusse été réduit à ramper avec les bêtes.
+
+Quand j'eus mangé ce pain amer et trempé de mes
+pleurs, je me rendis à la cellule du père Alexis. Elle
+était située, loin de toutes les autres, dans la partie la
+plus élevée du bâtiment, à côté du cabinet de physique.
+On y arrivait par un étroit balcon, suspendu à l'extérieur
+du dôme. Je frappai, on ne me répondit pas; j'entrai.
+Je trouvai le père Alexis endormi sur son fauteuil, un
+livre à la main. Sa figure, sombre et pensive jusque
+dans le sommeil, faillit m'ôter ma résolution. C'était un
+vieillard de taille moyenne, robuste, large des épaules,
+voûté par l'étude plus que par les années. Son crâne
+chauve était encore garni par derrière de cheveux noirs
+crépus. Ses traits énergiques ne manquaient cependant
+pas de finesse. Il y avait sur cette face flétrie un mélange
+inexprimable de décrépitude et de force virile. Je passai
+derrière son fauteuil sans faire aucun bruit, dans la
+crainte de le mal disposer en l'éveillant brusquement;
+mais, malgré mes précautions extrêmes, il s'aperçut de
+ma présence; et, sans soulever sa tête appesantie, sans
+ouvrir ses yeux caves, sans témoigner ni humeur ni
+surprise, il me dit:
+
+«_Je t'entends_.
+
+--Père Alexis... lui dis-je d'une voix timide.
+
+--Pourquoi m'appelles-tu père? reprit-il sans changer
+de ton ni d'attitude; tu n'as pas coutume de m'appeler
+ainsi. Je ne suis pas ton père, mais bien plutôt ton fils,
+quoique je sois flétri par l'âge, tandis que toi, tu restes
+éternellement jeune, éternellement beau!»
+
+Ce discours étrange troublait toutes mes idées. Je
+gardai le silence. Le moine reprit:
+
+«Eh bien! parle, je t'écoute. Tu sais bien que je
+t'aime comme l'enfant de mes entrailles, comme le père
+qui m'a engendré, comme le soleil qui m'éclaire, comme
+l'air que je respire, et plus que tout cela encore.
+
+--Ô père Alexis, lui dis-je, étonné et attendri d'entendre
+des paroles si douces sortir de cette bouche rigide,
+ce n'est pas à moi, misérable enfant, que s'adressent
+des sentiments si tendres. Je ne suis pas digne
+d'une telle affection, et je n'ai le bonheur de l'inspirer à
+personne; mais, puisque je vous surprends au milieu
+d'un heureux songe, puisque le souvenir d'un ami
+égaie votre coeur, bon père Alexis, que votre réveil me
+soit favorable, que votre regard tombe sur moi sans
+colère, et que votre main ne repousse pas ma tête humiliée,
+couverte des cendres de la douleur et de l'expiation.»
+
+En parlant ainsi, je pliai les genoux devant lui, et
+j'attendis qu'il jetât les yeux sur moi. Mais à peine m'eut-il
+vu qu'il se leva comme saisi de fureur et d'épouvante
+en même temps. L'éclair de la colère brillait dans ses
+yeux, une sueur froide ruisselait sur ses tempes dévastées.
+
+«Qui êtes-vous? s'écria-t-il. Que me voulez-vous?
+Que venez-vous faire ici? Je ne vous connais pas!»
+
+J'essayai vainement de le rassurer par mon humble
+posture, par mes regards suppliants.
+
+--Vous êtes un novice, me dit-il, je n'ai point affaire
+avec les novices. Je ne suis pas un directeur de consciences,
+ni un dispensateur de grâces et de faveurs.
+Pourquoi venez-vous m'espionner pendant mon sommeil?
+Vous ne surprendrez pas le secret de mes pensées.
+Retournez vers ceux qui vous envoient, dites-leur que
+je n'ai pas longtemps à vivre, et que je demande qu'on
+me laisse tranquille. Sortez, sortez; j'ai à travailler.
+Pourquoi violez-vous la consigne qui défend d'approcher
+de mon laboratoire? Vous exposez votre vie et la mienne:
+allez-vous en!»
+
+J'obéis tristement, et je me retirais à pas lents, découragé,
+brisé de douleur, le long de la galerie extérieure
+par laquelle j'étais venu. Il m'avait suivi jusqu'en
+dehors, comme pour s'assurer que je m'éloignais. Lorsque
+j'eus atteint l'escalier, je me retournai, et je le vis
+debout, l'oeil toujours enflammé de colère, les lèvres
+contractées par la méfiance. D'un geste impérieux il
+m'ordonna de m'éloigner. J'essayai d'obéir: je n'avais
+plus la force de marcher, je n'avais plus celle de vivre.
+Je perdis l'équilibre, je roulai quelques marches, je
+faillis être entraîné dans ma chute par-dessus la rampe,
+et du haut de la tour me briser sur le pavé. Le père
+Alexis s'élança vers moi avec la force et l'agilité d'un
+chat. Il me saisit, et me soutenant dans ses bras:
+
+«Qu'avez-vous donc? me dit-il d'un ton brusque,
+mais plein de sollicitude. Êtes-vous malade, êtes-vous
+désespéré, êtes-vous fou?»
+
+Je balbutiai quelques paroles, et, cachant ma tête dans
+sa poitrine, je fondis en larmes. Il m'emporta alors
+comme si j'eusse été un enfant au berceau, et, entrant
+dans sa cellule, il me déposa sur son fauteuil, frotta mes
+tempes d'une liqueur spiritueuse et en humecta mes
+narines et mes lèvres froides. Puis, voyant que je reprenais
+mes esprits, il m'interrogea avec douceur. Alors
+je lui ouvris mon âme tout entière: je lui racontai les
+angoisses auxquelles on m'abandonnait, jusqu'à me
+refuser le secours de la confession. Je protestai de mon
+innocence, de mes bonnes intentions, de ma patience, et
+je me plaignis amèrement de n'avoir pas un seul ami
+pour me consoler et me fortifier dans cette épreuve au-dessus
+de mes forces.
+
+Il m'écouta d'abord avec un reste de crainte et de
+méfiance; puis son front austère s'éclaircit peu à peu;
+et, comme j'achevais le récit de mes peines, je vis de
+grosses larmes ruisseler sur ses joues creuses.
+
+--Pauvre enfant, me dit-il, voilà bien ce qu'ils m'ont
+fait souffrir, victime de l'ignorance et de l'imposture!»
+
+À ces paroles, je crus reconnaître la voix que j'avais
+entendue dans la sacristie; et, cessant de m'en inquiéter,
+je ne songeai point à lui demander l'explication de
+cette aventure; seulement je fus frappé du sens de cette
+exclamation; et, voyant qu'il demeurait comme plongé
+en lui-même, je le suppliai de me faire entendre encore
+sa voix amie, si douce à mon oreille, si chère à mon
+coeur au milieu de ma détresse.
+
+«Jeune homme, me dit-il, avez-vous compris ce que
+vous faisiez quand vous êtes entré dans un cloître? Vous
+êtes-vous bien dit que c'était enfermer votre jeunesse
+dans la nuit du tombeau et vous résoudre à vivre dans
+les bras de la mort?
+
+--Ô mon père, lui dis-je, je l'ai compris, je l'ai résolu,
+je l'ai voulu, et je le veux encore; mais c'était à
+la vie du siècle, à la vie du monde, à la vie de la chair
+que je consentais à mourir.
+
+--Ah! tu as cru, enfant, qu'on te laisserait celle de
+l'âme! tu t'es livré à des moines, et tu as pu le croire!
+
+--J'ai voulu donner la vie à mon âme, j'ai voulu
+élever et purifier mon esprit, afin de vivre de Dieu,
+dans l'esprit de Dieu; mais voilà que, au lieu de m'accueillir
+et de m'aider, on m'arrache violemment du sein
+de mon père, et on me livre aux ténèbres du doute et du
+désespoir...
+
+--_«Gustans gustavi paululum mellis, et ecce
+morior!»_ dit le moine d'un air sombre en s'asseyant
+sur son grabat; et, croisant ses bras maigres sur sa
+poitrine, il tomba dans la méditation.
+
+Puis se levant et marchant dans sa cellule avec activité:
+
+«Comment vous nomme-t-on? me dit-il.
+
+--Frère Angel, pour servir Dieu et vous honorer»,
+répondis-je. Mais il n'écouta pas ma réponse, et après
+un instant de silence:
+
+«Vous vous êtes trompé, me dit-il; si vous voulez
+être moine, si vous voulez habiter le cloître, il faut
+changer toutes vos idées; autrement _vous mourrez_!
+
+--Dois-je donc mourir en effet pour avoir mangé le
+miel de la grâce, pour avoir cru, pour avoir espéré,
+pour avoir dit: «Seigneur, aimez-moi!»
+
+--Oui, pour cela _tu mourras_! répondit-il d'une
+voix forte en promenant autour de lui des regards farouches;
+puis il retomba encore dans sa rêverie, et ne
+fit plus attention à moi. Je commençais à me trouver
+mal à l'aise auprès de lui; ses paroles entrecoupées, son
+aspect rude et chagrin, ses éclairs de sensibilité suivis
+aussitôt d'une profonde indifférence, tout en lui avait
+un caractère d'aliénation. Tout d'un coup il renouvela
+sa question, et me dit d'un ton presque impérieux:
+
+«--Votre nom?
+
+«--Angel, répondis-je avec douceur.
+
+«--Angel! s'écria-t-il en me regardant d'un air inspiré.
+Il m'a été dit: «Vers la fin de tes jours un ange
+te sera envoyé, et tu le reconnaîtras à la flèche qui lui
+traversera le coeur. Il viendra te trouver, et il te dira:
+Retire-moi cette flèche qui me donne la mort... Et si tu
+lui retires cette flèche, aussitôt celle qui te traverse
+tombera, ta plaie sera fermée, et tu vivras».
+
+«--Mon père, lui dis-je, je ne connais point ce texte,
+je ne l'ai rencontré nulle part.
+
+«--C'est que tu connais peu de choses, me répondit-il
+en posant amicalement sa main sur ma tête; c'est que
+tu n'as point encore rencontré la main qui doit guérir ta
+blessure; moi je comprends la parole de l'_Esprit_, et je
+te connais. Tu es celui qui devait venir vers moi; je te
+reconnais à cette heure, et ta chevelure est blonde
+comme la chevelure de celui qui t'envoie. Mon fils, sois
+béni, et que le pouvoir de l'Esprit s'accomplisse en
+toi... Tu es mon fils bien-aimé, et c'est en toi que je
+mettrai toute mon affection.»
+
+Il me pressa sur son sein, et levant les yeux au ciel,
+il me parut sublime. Son visage prit une expression que
+je n'avais vue que dans ces têtes de saints et d'apôtres,
+chefs-d'oeuvre de peinture qui ornaient l'église du couvent.
+Ce que j'avais pris pour de l'égarement eut à mes
+yeux le caractère de l'inspiration. Je crus voir un archange,
+et, pliant les deux genoux, je me prosternai
+devant lui.
+
+Il m'imposa les mains, en disant:
+
+«Cesse de souffrir! que la flèche acérée de la douleur
+cesse de déchirer ton sein; que le dard empoisonné
+de l'injustice et de la persécution cesse de percer ta
+poitrine; que le sang de ton coeur cesse d'arroser des
+marbres insensible. Sois consolé, sois guéri, sois fort,
+sois béni. Lève-toi!
+
+Je me relevai et sentis mon âme inondée d'une telle
+consolation, mon esprit raffermi par une espérance si
+vive, que je m'écriai:
+
+«Oui, un miracle s'est accompli en moi, et je reconnais
+maintenant que vous êtes un saint devant le Seigneur.
+
+--Ne parle pas ainsi, mon enfant, d'un homme faible
+et malheureux, me dit-il avec tristesse; je suis un être
+ignorant et borné, dont l'_Esprit_ a eu pitié quelquefois.
+Qu'il soit loué à cette heure, puisque j'ai eu la puissance
+de te guérir. Va en paix; sois prudent, ne me
+parle en présence de personne, et ne viens me voir
+qu'en secret.
+
+--Ne me renvoyez pas encore, mon père, lui dis-je;
+car qui sait quand je pourrai revenir? Il y a des peines
+si sévères contre ceux qui approchent de votre laboratoire,
+que je serai peut-être bien longtemps avant de pouvoir
+goûter de nouveau la douceur de votre entretien.
+
+--Il faut que je te quitte et que _je consulte_, répondit
+le père Alexis. Il est possible qu'on te persécute
+pour la tendresse que tu vas m'accorder; mais l'Esprit te
+donnera la force de vaincre tous les obstacles, car il
+m'a prédit ta venue, et ce qui doit s'accomplir _est dit_.
+
+Il se rassit sur son fauteuil, et tomba dans un profond
+sommeil. Je contemplai longtemps sa tête, empreinte
+d'une sérénité et d'une beauté surnaturelle, bien différente
+en ce moment de ce qu'elle m'était apparue
+d'abord; puis, baisant avec amour le bord de sa robe
+grise, je me retirai sans bruit.
+
+Quand je ne fus plus sous le charme de sa présence,
+ce qui s'était passé entre lui et moi me fit l'effet d'un
+songe. Moi, si croyant, si orthodoxe dans mes études
+et dans mes intentions; moi, que le seul mot d'hérésie
+faisait frémir de crainte et d'horreur, par quelles paroles
+avais-je donc été fasciné, et par quelle formule avais-je
+laissé unir clandestinement ma destinée à cette destinée
+inconnue? Alexis m'avait soufflé l'esprit de révolte contre
+mes supérieurs, contre ces hommes que je devais
+croire et que j'avais toujours crus infaillibles. Il m'avait
+parlé d'eux avec un profond mépris, avec une haine
+concentrée, et je m'étais laissé surprendre par les figures
+et l'obscurité de son langage. Maintenant ma mémoire
+me retraçait tout ce qui eût dû me faire douter
+de sa foi, et je me souvenais avec terreur de lui avoir
+entendu citer et invoquer à chaque instant l'_Esprit_,
+sans qu'il y joignît jamais l'épithète consacrée par laquelle
+nous désignons la troisième personne de la Trinité
+divine. C'était peut-être au nom du malin esprit qu'il
+m'avait imposé les mains. Peut-être avais-je fait alliance
+avec les esprits de ténèbres en recevant les caresses et
+les consolations de ce moine suspect. Je fus troublé, agité;
+je ne pus fermer l'oeil de la nuit. Comme la veille, je fus
+oublié et abandonné. De même que la nuit précédente,
+je m'endormis au jour et me réveillai tard. J'eus honte
+alors d'avoir manqué depuis tant d'heures à mes exercices
+de piété: je me rendis à l'église, et je priai ardemment
+l'Esprit saint de m'éclairer et de me préserver des
+embûches du tentateur.
+
+Je me sentis si triste et si peu fortifié au sortir de
+l'église, que je me crus dans une voie de perdition, et
+je résolus d'aller me confesser. J'écrivis un mot au père
+Hégésippe pour le supplier de m'entendre; mais il me fit
+faire verbalement, par un des convers les plus grossiers,
+une réponse méprisante et un refus positif. En même
+temps ce convers m'intima, de la part du Prieur, l'ordre
+de sortir de l'église et de n'y jamais mettre les pieds
+avant la fin des offices du soir. Encore, si un religieux
+prolongeait sa prière dans le choeur, ou y rentrait pour
+s'y livrer à quelque acte de dévotion particulière, je devais
+à l'instant même purger la maison de Dieu de mon
+souffle impur, et céder ma place à un serviteur de Dieu.
+
+Cet arrêt inique me blessa tellement que j'entrai dans
+une colère insensée. Je sortis de l'église en frappant du
+poing sur les murs comme un furieux. Le convers me
+chassait dehors en me traitant de blasphémateur et de
+sacrilège.
+
+Au moment où je franchissais la porte au fond du
+choeur qui donnait sur le jardin, le chagrin et l'indignation
+faillirent me faire perdre encore une fois l'usage
+de mes sens. Je chancelai; un nuage passa devant mes
+yeux; mais la fierté vainquit le mal, et je m'élançai vers
+le jardin, en me jetant un peu de côté pour faire place à
+une personne que je vis tout à coup sur le seuil face à
+face avec moi. C'était un jeune homme d'une beauté surprenante,
+et portant un costume étranger. Bien qu'il fût
+couvert d'une robe noire, semblable à celle des supérieurs
+de notre ordre, il avait en dessous une jaquette
+demi-courte en drap fin, attachée par une ceinture de
+cuir à boucle d'argent, à la manière des anciens étudiants
+allemands. Comme eux, il portait, au lieu des
+sandales de nos moines, des bottines collantes, et sur
+son col de chemise, rabattu et blanc comme la neige,
+tombait à grandes ondes dorées la plus belle chevelure
+blonde que j'aie vue de ma vie. Il était grand, et son
+attitude élégante semblait révéler l'habitude du commandement.
+Frappé de respect et rempli d'incertitude, je le
+saluai à demi. Il ne me rendit point mon salut; mais il
+me sourit d'un air si bienveillant, et en même temps ses
+beaux yeux, d'un bleu sévère, s'adoucirent pour me regarder
+avec une compassion si tendre, que jamais ses traits
+ne sont sortis de ma mémoire. Je m'arrêtai, espérant
+qu'il me parlerait, et me persuadant, d'après la majesté
+de son aspect, qu'il avait le pouvoir de me protéger;
+mais le convers qui marchait derrière moi, et qui ne
+semblait faire aucune attention à lui, le força brutalement
+de se retirer contre le mur, et me poussa presque
+jusqu'à me faire tomber. Ne voulant point engager une
+lutte avilissante avec cet homme grossier, je me hâtai de
+sortir; mais, après avoir fait trois pas dans le jardin, je
+me retournai, et je vis l'inconnu qui restait debout à la
+même place et me suivait des yeux avec une affectueuse
+sollicitude. Le soleil donnait en plein sur lui et faisait
+rayonner sa chevelure. Il soupira, et, levant ses beaux
+yeux, vers le ciel, comme pour appeler sur moi le secours
+de la justice éternelle et la prendre à témoin de mon infortune,
+il se tourna lentement vers le sanctuaire,
+entra dans le choeur et se perdit dans l'ombre; car la
+brillante clarté du jour faisait paraître ténébreux l'intérieur
+de l'église. J'avais envie de retourner sur mes pas
+malgré le convers, de suivre ce noble étranger et de lui
+dire mes peines; mais quel était-il pour les accueillir et
+les faire cesser? D'ailleurs, s'il attirait vers lui la sympathie
+de mon âme, il m'inspirait aussi une sorte de
+crainte; car il y avait dans sa physionomie autant
+d'austérité que de douceur.
+
+Je montai vers le père Alexis, et lui racontai les nouvelles
+cruautés exercées envers moi.
+
+«Pourquoi avez-vous douté, ô homme de peu de foi?
+me dit-il d'un air triste. Vous vous nommez Ange, et,
+au lieu de reconnaître l'esprit de vie qui tressaille en
+vous, vous avez voulu aller vous jeter aux pieds d'un
+homme ignorant, demander la vie à un cadavre! Ce
+directeur ignare vous repousse et vous humilie. Vous
+êtes puni par où vous avez péché, et votre souffrance
+n'a rien de noble, votre martyre rien d'utile pour vous-même,
+parce que vous sacrifiez les forces de votre entendement
+à des idées fausses ou étroites. Au reste,
+j'avais prévu ce qui vous arrive; vous me craignez; vous
+ne savez pas si je suis le serviteur des anges ou l'esclave
+des démons. Vous avez passé la nuit dernière à commenter
+toutes mes paroles, et vous avez résolu ce
+matin de me vendre à mes ennemis pour une absolution.
+
+--Oh! ne le croyez pas, m'écriai-je; je me serais
+confessé de tout ce qui m'était personnel sans prononcer
+votre nom, sans redire une seule de vos paroles. Hélas!
+serez-vous donc, vous aussi, injuste envers moi? Serai-je
+repoussé de partout? La maison de Dieu m'est fermée,
+votre coeur me le sera-t-il de même! Le père Hégésippe
+m'accuse d'impiété; et vous, mon père, vous m'accusez
+d'être lâche!
+
+--C'est que vous l'avez été, répondit Alexis. La puissance
+des moines vous intimide, leur haine vous épouvante.
+Vous enviez leurs suffrages et leurs cajoleries aux
+ineptes disciples qu'ils choient tendrement. Vous ne savez
+pas vivre seul, souffrir seul, aimer seul.
+
+--Eh bien! mon père, il est vrai, je ne sais pas me
+passer d'affection; j'ai cette faiblesse, cette lâcheté, si
+vous voulez. Je suis peut-être un caractère faible, mais je
+sens en moi une âme tendre, et j'ai besoin d'un ami.
+Dieu est si grand que je me sens terrifié en sa présence.
+Mon esprit est si timide qu'il ne trouve pas en lui-même
+la force d'embrasser ce Dieu tout-puissant, et d'arracher
+de sa main terrible les dons de la grâce. J'ai besoin
+d'intermédiaire entre le ciel et moi. Il me faut des appuis,
+des conseils, des médiateurs. Il faut qu'on m'aime,
+qu'on travaille pour moi et avec moi à mon salut. Il faut
+qu'on prie avec moi, qu'on me dise d'espérer et qu'on
+me promette les récompenses éternelles. Autrement je
+doute, non de la bonté de Dieu, mais de celle de mes
+intentions. J'ai peur du Seigneur, parce que j'ai peur de
+moi-même. Je m'attiédis, je me décourage, je me sens
+mourir, mon cerveau se trouble, et je ne distingue plus
+la voix du ciel de celle de l'enfer. Je cherche un appui;
+fût-ce un maître impitoyable qui me châtiât sans cesse,
+je le préférerais à un père indulgent qui m'oublie.
+
+--Pauvre ange égaré sur la terre! dit le père Alexis
+avec attendrissement; étincelle d'amour tombée de
+l'auréole du maître, et condamnée à couver sous la
+cendre de cette misérable vie! Je reconnais à tes tourments
+la nature divine qui m'anima dans ma jeunesse,
+avant qu'on eût épaissi sur mes yeux les ténèbres de
+l'endurcissement, avant qu'on eût glacé sous le cilice
+les battements de ce coeur brûlant, avant qu'on eût
+rendu mes communications avec l'_Esprit_ pénibles,
+rares, douloureuses et à jamais incomplètes. Ils feront
+de toi ce qu'ils ont fait de moi. Ils rempliront ton esprit
+de doutes poignants, de puérils remords et d'imbéciles
+terreurs. Ils te rendront malade, vieux avant l'âge, infirme
+d'esprit; et quand tu auras secoué tous les liens de
+l'ignorance et de l'imposture, quand tu te sentiras assez
+éclairé pour déchirer tous les voiles de la superstition,
+tu n'en auras plus la force. Ta fibre sera relâchée, ta vue
+trouble, ta main débile, ton cerveau paresseux ou fatigué.
+Tu voudras lever les yeux vers les astres, et ta tête
+pesante retombera stupidement sur ta poitrine; tu voudras
+lire, et des fantômes danseront devant tes yeux;
+tu voudras te rappeler, et mille lueurs incertaines se
+joueront dans ta mémoire épuisée; tu voudras méditer,
+et tu t'endormiras sur ta chaise. Et pendant ton sommeil,
+si l'Esprit te parle, ce sera en des termes si obscurs
+que tu ne pourras les expliquera ton réveil. Ah!
+victime! victime! je te plains, et ne puis te sauver.»
+
+En parlant ainsi, il frissonnait comme un homme pris
+de fièvre: son haleine brûlante semblait raréfier l'air
+de sa cellule, et on eût dit, à la langueur de son être,
+qu'il lui restait à peine quelques instants à vivre.
+
+«Bon père Alexis, lui dis-je, votre tendresse pour moi
+est-elle donc déjà fatiguée? J'ai été faible et craintif, il
+est vrai; mais vous me sembliez si fort, si vivant, que
+je comptais retrouver en vous assez de chaleur pour me
+pardonner ma faute, pour l'effacer et pour me fortifier
+de nouveau. Mon âme retombe dans la mort avec la
+vôtre: ne pouvez-vous, comme hier, faire un miracle
+qui nous ranime tous les deux?
+
+--L'esprit n'est point avec moi aujourd'hui, dit-il. Je
+suis triste, je doute de tout, et même de toi. Reviens
+demain, je serai peut-être illuminé.
+
+--Et que deviendrai-je jusque là?
+
+--L'Esprit est fort, l'Esprit est bon; peut-être t'assistera-t-il
+directement. En attendant, je veux te donner
+un conseil pour adoucir l'amertume de ta situation. Je
+sais pourquoi les moines ont adopté envers toi ce système
+d'inflexible méchanceté. Ils agissent ainsi avec tous
+ceux dont ils craignent l'esprit de justice et la droiture
+naturelle. Ils ont pressenti en toi un homme de coeur,
+sensible à l'outrage, compatissant à la souffrance, ennemi
+des féroces et lâches passions. Ils se sont dit que dans
+un tel homme ils ne trouveraient pas un complice, mais
+un juge; et ils veulent faire de toi ce qu'ils font de tous
+ceux dont la vertu les effraie et dont la candeur les gêne.
+Ils veulent t'abrutir, effacer en toi par la persécution
+toute notion du juste et de l'injuste, émousser par d'inutiles
+souffrances toute généreuse énergie. Ils veulent, par
+de mystérieux et vils complots, par des énigmes sans
+mot et des châtiments sans objet, t'habituer à vivre brutalement
+dans l'amour et l'estime de toi seul, à te passer
+de sympathie, à perdre toute confiance, à mépriser toute
+amitié. Ils veulent te faire désespérer de la bonté du
+maître, te dégoûter de la prière, te forcer à mentir ou à
+trahir tes frères dans la confession, te rendre envieux,
+sournois, calomniateur, délateur. Ils veulent te rendre
+pervers, stupide et infâme. Ils veulent t'enseigner que
+le premier des biens c'est l'intempérance et l'oisiveté,
+que pour s'y livrer en paix il faut tout avilir, tout sacrifier,
+dépouiller tout souvenir de grandeur, tuer tout noble
+instinct. Ils veulent t'enseigner la haine hypocrite, la
+vengeance patiente, la couardise et la férocité. Ils veulent
+que ton âme meure pour avoir été nourrie de miel, pour
+avoir aimé la douceur et l'innocence. Ils veulent, en un
+mot, faire de toi un moine. Voilà ce qu'ils veulent, mon
+fils: voilà ce qu'ils ont entrepris, voilà ce qu'ils poursuivent
+d'un commun accord, les uns par calcul, les autres
+par instinct, les meilleurs par faiblesse, par obéissance
+et par crainte.
+
+--Qu'entends-je? m'écriai-je, et dans quel monde
+d'iniquité faites-vous entrer mon âme tremblante! Père
+Alexis! père Alexis! dans quel abîme serais-je tombé,
+s'il en était ainsi! Ô ciel! ne vous trompez-vous point?
+N'êtes-vous point aveuglé par le souvenir de quelque
+injure personnelle? Ce monastère n'est-il habité que par
+des moines prévaricateurs? Dois-je chercher parmi des
+âmes plus sincères la foi et la charité qu'un impur démon
+semble avoir chassées de ces murs maudits?
+
+--Tu chercherais en vain un couvent moins souillé et
+des moines meilleurs; tous sont ainsi. La foi est perdue
+sur la terre, et le vice est impuni. Accepte le travail et
+la douleur; car vivre, c'est travailler et souffrir.
+
+--Je le veux, je le veux! mais je veux semer pour
+recueillir. Je veux travailler dans la foi et dans l'espérance;
+je veux souffrir selon la charité. Je fuirai cet
+abominable réceptacle de crimes; je déchirerai cette
+robe blanche, emblème menteur d'une vie de pureté.
+Je retournerai à la vie du monde, ou je me retirerai
+dans une thébaïde pour pleurer sur les fautes du genre
+humain et me préserver de la contagion...
+
+--C'est bien, me dit le père Alexis en prenant dans
+ses mains mes mains que je tordais avec désespoir,
+j'aime ce mouvement d'indignation et cet éclair du courage.
+J'ai connu ces angoisses, j'ai formé ces résolutions.
+Ainsi j'ai voulu fuir, ainsi j'ai désiré de vivre
+parmi les hommes du siècle, ou de m'enfermer dans
+des cavernes inaccessibles; mais écoute les conseils que
+l'Esprit m'a donnés aux temps de mon épreuve, et
+grave-les dans ta mémoire:
+
+«Ne dis pas: Je vivrai parmi les hommes, et je serai
+le meilleur d'entre eux; car toute chair est faible, et
+ton esprit s'éteindra comme le leur dans la vie de la
+chair.
+
+«Ne dis pas non plus: je me retirerai dans la solitude
+et j'y vivrai de l'esprit; car l'esprit de l'homme est
+enclin à l'orgueil, et l'orgueil corrompt l'esprit.
+
+«Vis avec les hommes qui sont autour de toi. Garde-toi
+de leur malice. Cherche ta solitude au milieu d'eux.
+Détourne les yeux de leur iniquité, regarde en toi-même,
+et garde-toi de les haïr autant que de les imiter.
+Fais-leur du bien dans le temps présent en ne leur fermant
+ni ton coeur ni ta main. Fais-leur du bien dans leur
+postérité en ouvrant ton esprit à la lumière de l'Esprit.
+
+«La vie du siècle débilite, la vie du désert irrite.
+
+«Quand un instrument est exposé aux intempéries
+des saisons, les cordes se détendent; quand il est enfermé
+sans air dans un étui, les cordes se rompent.
+
+«Si tu écoutes le sens des paroles humaines, tu oublieras
+l'Esprit, et tu ne pourras plus le comprendre.
+Mais si tu ne laisses venir à toi les sons de la voix humaine,
+tu oublieras les hommes, et tu ne pourras plus
+les enseigner.»
+
+En récitant ces versets d'une Bible inconnue le père
+Alexis tenait ouvert le livre que j'avais vu déjà entre
+ses mains, et il tournait les pages pour les consulter,
+comme s'il eût aidé sa mémoire d'un texte écrit; mais
+les pages de ce livre étaient blanches, et ne paraissaient
+pas avoir jamais porté l'empreinte d'aucun caractère.
+
+Ce fait bizarre réveilla mes inquiétudes, et je commençai
+à l'observer avec curiosité. Rien dans son aspect
+n'annonçait en ce moment l'égarement, ou seulement
+l'exaltation. Il referma doucement son livre, et me
+parlant avec calme:
+
+«Garde-toi donc, me dit-il en commentant son texte,
+de retourner au monde; car tu es un faible enfant, et si
+le vent des passions venait à souffler sur toi, il éteindrait
+le flambeau de ton intelligence. La concupiscence et la
+vanité ne te trouveraient peut-être pas assez fort pour
+résister à leur aiguillon. Quant à moi, j'ai fui le monde,
+parce que j'étais fort, et que les passions eussent changé
+ma force en fureur. J'aurais surmonté la présomption et
+terrassé la luxure; j'aurais succombé sous les tentations
+de l'ambition et de la haine; j'aurais été dur, intolérant,
+vindicatif, orgueilleux, c'est-à-dire égoïste. Nous sommes
+faits l'un et l'autre pour le cloître. Quand un homme a
+entendu l'esprit l'appeler, ne fût-ce qu'une fois et faiblement,
+il doit tout quitter pour le suivre, et rester là où
+il l'a conduit, quelque mal qu'il s'y trouve. Retourner
+en arrière n'est plus en son pouvoir, et quiconque a
+méprisé une seule fois la chair pour l'esprit, ne peut plus
+revenir aux plaisirs de la chair; car la chair révoltée se venge
+et veut chasser l'esprit à son tour. Alors le coeur
+de l'homme est le théâtre d'une lutte terrible où la chair
+et l'esprit se dévorent l'un l'autre; l'homme succombe
+et meurt sans avoir vécu. La vie de l'esprit est une vie
+sublime; mais elle est difficile et douloureuse. Ce n'est
+pas une vaine précaution que de mettre entre la contagion
+du siècle et le règne de la chair, des murailles, des
+remparts de pierre et des grilles d'airain. Ce n'est pas
+trop pour enchaîner la convoitise des choses vaines que
+de descendre vivant dans un cercueil scellé. Mais il est
+bon de voir autour de soi d'autres hommes voués au
+culte de l'esprit, ne fût-ce qu'en apparence. Ce fut
+l'oeuvre d'une grande sagesse que d'instituer les communautés
+religieuses. Où est le temps où les hommes
+s'y chérissaient comme des frères et y travaillaient de
+concert, en s'aidant charitablement les uns les autres, à
+implorer, à poursuivre l'esprit, à vaincre les grossiers
+conseils de la matière? Toute lumière, tout progrès,
+toute grandeur, sont sortis du cloître; mais toute lumière,
+tout progrès, toute grandeur doivent y périr, si quelques-uns
+d'entre nous ne persévèrent dans la lutte effroyable
+que l'ignorance et l'imposture livrent désormais à la
+vérité. Soutenons ce combat avec acharnement; poursuivons
+notre entreprise, eussions-nous contre nous
+toute l'armée de l'enfer. Si on coupe nos deux bras, saisissons
+le navire avec les dents; car l'esprit est avec
+nous. C'est ici qu'il habite; malheur à ceux qui profanent
+son sanctuaire! Restons fidèles à son culte, et, si nous
+sommes d'inutiles martyrs, ne soyons pas du moins de
+lâches déserteurs.
+
+--Vous avez, raison, mon père, répondis-je, frappé
+des paroles qu'il disait. Votre enseignement est celui de
+la sagesse. Je veux être votre disciple et ne me conduire
+que d'après vos décisions. Dites-moi ce que je dois faire
+pour conserver ma force et poursuivre courageusement
+l'oeuvre de mon salut au milieu des persécutions qu'on
+me suscite.
+
+--Les subir toutes avec indifférence, répondit-il; ce
+sera une tâche facile, si tu considères le peu que vaut
+l'estime des moines, et la faiblesse de leurs moyens
+contre nous. Il pourra se faire qu'à la vue d'une victime
+innocente comme toi, et comme toi maltraitée, tu sentes
+souvent l'indignation brûler tes entrailles; mais ton rôle
+en ce qui t'est personnel, c'est de sourire, et c'est aussi
+toute la vengeance que tu dois tirer de leurs vains efforts.
+En outre, ton insouciance fera tomber leur animosité.
+Ce qu'ils veulent, c'est de te rendre insensible à force
+de douleur; sois-le à force de courage ou de raison. Ils
+sont grossiers; ils s'y méprendront. Sèche tes larmes,
+prends un visage sans expression, feins un bon sommeil
+et un grand appétit, ne demande plus la confession, ne
+parais plus à l'église, ou feins d'y être morne et froid.
+Quand ils te verront ainsi, ils n'auront plus peur de toi;
+et, cessant de jouer une sale comédie, ils seront indulgents
+à ton égard, comme l'est un maître paresseux envers
+un élevé inepte. Fais ce que je te dis, et avant trois
+jours je t'annonce que le Prieur te mandera devant lui
+pour faire sa paix avec toi.»
+
+Avant de quitter le père Alexis, je lui parlai du personnage
+que j'avais rencontré au sortir de l'église, et lui
+demandai qui il pouvait être. D'abord il m'écouta avec
+préoccupation, hochant la tête, comme pour dire qu'il
+ne connaissait et ne se souciait de connaître aucun
+dignitaire de l'ordre; mais, à mesure que je lui détaillais
+les traits et l'habillement de l'inconnu, son oeil s'animait,
+et bientôt il m'accabla de questions précipitées.
+Le soin minutieux que je mis à y répondre acheva de
+graver dans ma mémoire le souvenir de celui que je crois
+voir encore et que je ne verrai plus.
+
+Enfin le père Alexis, saisissant mes mains avec une
+grande expression de tendresse et de joie, s'écria à
+plusieurs reprises:
+
+«Est-il possible? est-il possible? as-tu vu cela? Il
+est donc revenu? Il est donc avec nous? il t'a connu? il
+t'a appelé? Il ôtera la flèche de ton coeur! C'est donc
+bien toi, mon enfant, toi qui l'as vu!
+
+--Quel est il donc, mon père, cet ami inconnu vers
+lequel mon coeur s'est élancé tout d'abord? Faites-le
+moi connaître, menez-moi vers lui, dites-lui de m'aimer
+comme je vous aime et comme vous semblez m'aimer
+aussi. Avec quelle reconnaissance n'embrasserais-je pas
+celui dont la vue remplit votre âme d'une telle joie!
+
+--Il n'est pas en mon pouvoir d'aller vers lui, répondit
+Alexis. C'est lui qui vient vers moi, et il faut l'attendre.
+Sans doute, je le verrai aujourd'hui, et je te
+dirai ce que je dois te dire; jusque-là ne me fais pas de
+questions; car il m'est défendu de parler de lui, et ne
+dis à personne ce que tu viens de me dire.»
+
+J'objectai que l'étranger ne m'avait pas semblé agir
+d'une manière mystérieuse, et que le frère convers avait
+du le voir. Le père secoua la tête en souriant.
+
+«Les hommes de chair ne le connaissent point, dit-il.»
+
+Aiguillonné par la curiosité, je montai le soir même à
+la cellule du père Alexis; mais il refusa de m'ouvrir la
+porte.
+
+«Laisse-moi seul, me dit-il; je suis triste, je ne
+pourrais te consoler.
+
+--Et votre ami? lui dis-je timidement.
+
+--Tais-toi, répondit-il d'un ton absolu; il n'est pas
+venu; il est parti sans me voir; il reviendra peut-être.
+Ne t'en inquiète pas. Il n'aime pas qu'on parle de lui.
+Va dormir, et demain conduis-toi comme je te l'ai
+prescrit.»
+
+Au moment où je sortais, il me rappela pour me dire:
+
+«Angel, a-t-il fait du soleil aujourd'hui?
+
+--Oui, mon père, un beau soleil, une brillante matinée.
+
+--Et quand tu as rencontré cette figure, le soleil
+brillait?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Bon, bon, reprit-il; à demain.»
+
+Je suivis le conseil du père Alexis, et je restai au lit
+tout le lendemain. Le soir je descendis au réfectoire à
+l'heure où le chapitre était assemblé, et, me jetant sur
+un plat de viandes fumantes, je le dévorai avidement;
+puis, mettant mes coudes sur la table, au lieu de faire
+attention à la Vie des saints qu'on lisait à haute voix, et
+que j'avais coutume d'écouter avec recueillement, je
+feignis de tomber dans une somnolence brutale. Alors
+les autres novices, qui avaient détourné les yeux avec
+horreur lorsqu'ils m'avaient vu dolent et contrit, se prirent
+à rire de mon abrutissement, et j'entendis les supérieurs
+encourager cette épaisse gaieté par la leur. Je
+continuai cette feinte pendant trois jours, et, comme le
+père Alexis me l'avait prédit, je fus mandé le soir du
+troisième jour dans la chambre du Prieur. Je parus devant
+lui dans une attitude craintive et sans dignité;
+j'affectai des manières gauches, un air lourd, une âme
+appesantie. Je faisais ces choses, non pour me réconcilier
+avec ces hommes que je commençais à mépriser,
+mais pour voir si le père Alexis les avait bien jugés. Je
+pus me convaincre de la justesse de ses paroles en entendant
+le Prieur m'annoncer que la vérité était enfin
+connue, que j'avais été injustement accusé d'une faute
+qu'un novice venait de confesser.
+
+Le Prieur devait, disait-il, à la contrition du coupable
+et à l'esprit de charité, de me taire son nom et la nature
+de sa faute; mais il m'exhortait à reprendre ma place à
+l'église et mes études au noviciat, sans conserver ni
+chagrin ni rancune contre personne. Il ajouta en me
+regardant avec attention:
+
+«Vous avez pourtant droit, mon cher fils, à une réparation
+éclatante ou à un dédommagement agréable pour
+le tort que vous avez souffert. Choisissez, ou de recevoir
+en présence de toute la communauté les excuses de
+ceux des novices qui, par leurs officieux rapports, nous
+ont induits en erreur, ou bien d'être dispensé pendant
+un mois des offices de la nuit.»
+
+Jaloux de poursuivre mon expérience, je choisis la
+dernière offre, et je vis aussitôt le Prieur devenir tout à
+fait bienveillant et familier avec moi. Il m'embrassa, et
+le père trésorier étant entré en cet instant:
+
+«Tout est arrangé, lui dit-il; cet enfant ne demande,
+pour dédommagement du chagrin involontaire que nous
+lui avons fait, autre chose qu'un peu de repos pendant
+un mois; car sa santé a souffert dans cette épreuve. Au
+reste, il accepte humblement les excuses tacites de ses
+accusateurs; et il prend son parti sur tout ceci avec une
+grande douceur et une aimable insouciance.
+
+--À la bonne heure! dit le trésorier avec un gros rire
+et en me frappant la joue avec familiarité; c'est ainsi
+que nous les aimons; c'est de ce bon et paisible caractère
+qu'il nous les faut.»
+
+[Illustration]
+
+Le père me donna un autre conseil, ce fut de
+demander la permission de m'adonner aux sciences, et
+de devenir son élève et le préparateur de ses expériences
+physiques et chimiques.
+
+«On te verra avec plaisir accepter cet emploi, me
+dit-il; parce que la chose qu'on craint le plus ici, c'est
+la ferveur et l'ascétisme. Tout ce qui peut détourner l'intelligence
+de son véritable but et l'appliquer aux choses
+matérielles est encouragé par le Prieur. Il m'a proposé
+cent fois de m'adjoindre un disciple, et, craignant de
+trouver un espion et un traître dans les sujets qu'on
+me présentait, j'ai toujours refusé sous divers prétextes.
+On a voulu une fois me contraindre en ce point; j'ai
+déclaré que je ne m'occuperais plus de science et que
+j'abandonnerais l'observatoire si on ne me laissait vivre
+seul et à ma guise. On a cédé, parce que, d'une part,
+il n'y avait personne pour me remplacer, et que les
+moines mettent une vanité immense à paraître savants et
+à promener les voyageurs dans leurs cabinets et bibliothèques;
+parce que, de l'autre, on sait que je ne manque
+pas d'énergie, et qu'on a mieux aimé se débarrasser de
+cette énergie au profit des spéculations scientifiques,
+qui ne font point de jaloux ici, que d'engager une lutte
+dans laquelle mon âme n'eût jamais plié. Va donc; dis
+que tu as obtenu de moi l'autorisation de faire ta demande.
+Si on hésite, marque de l'humeur, prends un air
+sombre; pendant quelques jours reste sans cesse prosterné
+dans l'église, jeûne, soupire, montre-toi farouche,
+exalté dans la dévotion, et, de peur que tu ne deviennes
+un saint, on cherchera à faire de toi un savant.»
+
+Je trouvai le Prieur encore mieux disposé à accueillir
+ma demande que le père Alexis ne me l'avait fait espérer.
+Il y eut même dans le regard pénétrant qu'il attacha
+sur moi, en recevant mes remerciements, quelque
+chose d'âcre et de satirique, équivalent à l'action d'un homme
+qui se frotte les mains. Il avait dans l'âme une
+pensée que ni le père Alexis ni moi n'avions pressentie.
+
+Je fus aussitôt dispensé d'une grande partie de mes
+exercices religieux, afin de pouvoir consacrer ce temps
+à l'étude, et on plaça même mon lit dans une petite
+cellule voisine de celle d'Alexis, afin que je pusse me
+livrer avec lui, la nuit, à la contemplation des astres.
+
+[Illustration]
+
+C'est à partir de ce moment que je contractai avec le
+père Alexis une étroite amitié. Chaque jour elle s'accrut
+par la découverte des inépuisables trésors de son âme.
+Il n'a jamais existé sur la terre un coeur plus tendre,
+une sollicitude plus paternelle, une patience plus angélique.
+Il mit à m'instruire un zèle et une persévérance
+au-dessus de toute gratitude. Aussi avec quelle anxiété
+je voyais sa santé se détériorer du plus ou plus! Avec
+quel amour je le soignais jour et nuit, cherchant à lire
+ses moindres désirs dans ses regards éteints! Ma présence
+semblait avoir rendu la vie à son coeur longtemps
+vide d'affection humaine, et, selon son expression, affamé
+de tendresse; l'émulation à son intelligence fatiguée de
+solitude et lasse de se tourmenter sans cesse en face
+d'elle-même. Mais en même temps que son esprit reprenait
+de la vigueur et de l'activité, son corps s'affaiblissait
+de jour en jour. Il ne dormait presque plus, son estomac
+ne digérant plus que des liquides, et ses membres
+étaient tour à tour frappés de paralysie durant des
+jours entiers. Il sentait arriver sa fin avec sérénité, sans
+terreur et sans impatience. Quant à moi, je le voyais
+dépérir avec désespoir, car il m'avait ouvert un monde
+inconnu; mon coeur avide d'amour nageait à l'aise dans
+cette vie de sentiment, de confiance et d'effusion qu'il
+venait de me révéler.
+
+Toutes les pensées qui m'étaient venues d'abord sur
+le dérangement possible de son cerveau s'étaient évanouies.
+Il me sembla désormais que son exaltation mystérieuse
+était l'élan du génie; son langage obscur me
+devenait de plus en plus intelligible, et quand je ne le
+comprenais pas bien, j'en attribuais la faute à mon
+ignorance, et je vivais dans l'espoir d'arriver à le pénétrer
+parfaitement.
+
+Cependant cette félicité n'était pas sans nuages. Il y
+avait comme un ver rongeur au fond de ma conscience
+timorée. Le père Alexis ne me semblait pas croire en
+Dieu selon les lois de l'Église chrétienne. Il y a plus, il
+me semblait parfois qu'il ne servait pas le même Dieu
+que moi. Nous n'étions jamais en dissidence ouverte sur
+aucun point, parce qu'il évitait soigneusement tout rapport
+entre les sujets de nos études scientifiques et les
+enseignement du dogme. Mais il semblait que nous nous
+fissions mutuellement cette concession, lui, de ne pas l'attaquer,
+moi, de ne pas le défendre. Quand par hasard
+je lui soumettais un cas de conscience ou une difficulté
+théologique, il refusait de s'expliquer en disant:
+
+«Ceci n'est pas de mon ressort; vous avez des docteurs
+versés dans ces matières, allez les consulter; moi,
+en fait de culte, je ne m'embarrasse pas dans le labyrinthe
+de la scolastique, je sers mon maître comme je
+l'entends, et ne demande point à un directeur ce que
+je dois admettre ou rejeter: ma conscience est en paix
+avec elle-même, et je suis trop vieux pour aller me
+remettre sur les bancs.»
+
+Son thème favori était de parler _sur la chair et sur
+l'esprit_; mais, quoiqu'il ne se déclarât jamais en dissidence
+avec la foi, il traitait ces matières bien plus en
+philosophe métaphysicien qu'en serviteur zélé de l'Église
+catholique et romaine.
+
+J'avais encore remarqué une chose qui me donnait
+bien à penser. Il avait souvent l'air préoccupé de mon
+instruction scientifique, et alors il me faisait entreprendre
+des expériences chimiques dont j'apercevais moi-même,
+grâce aux enseignements qu'il m'avait déjà donnés, l'insignifiance
+et la grossièreté; puis bientôt il m'interrompait
+au milieu de mes manipulations pour me faire
+chercher dans des livres inconnus des éclaircissements
+qu'il disait précieux. Je lisais à voix haute, en commençant
+à la page qu'il m'indiquait, pendant des heures
+entières. Lui, pendant ce temps, se promenait de long en
+large, levant les yeux au ciel avec enthousiasme, passant
+lentement la main sur son front dépouillé, et
+s'écriant de temps en temps: «_Bon! bon!_» Pour moi,
+j'avais bientôt reconnu que ce n'étaient pas là des articles
+de science sèche et précise, mais bien des pages
+pleines d'une philosophie audacieuse et d'une morale
+inconnue. Je continuais quelque temps par respect pour
+lui, espérant toujours qu'il m'arrêterait; mais voyant qui'il
+me laissait aller, je me mettais à craindre pour ma foi,
+et, posant le livre tout d'un coup, je lui disais:
+
+«Mais, mon père, ne sont-ce pas des hérésies que
+nous lisons là, et croyez-vous qu'il n'y ait rien dans
+ces pages, trop belles peut-être, qui soit contraire à
+notre sainte religion?»
+
+En entendant ces paroles, il s'arrêtait brusquement
+dans sa marche d'un air découragé, me prenait le livre
+des mains, et le jetait sur une table en me disant:
+
+«Je ne sais pas! je ne sais pas, mon enfant; je suis
+une créature malade et bornée; je ne puis juger ces
+choses; je les lis, mais sans dire qu'elles sont bonnes ni
+mauvaises. Je ne sais pas! je ne sais pas! Travaillons!»
+
+Et nous nous remettions tous deux en silence à l'ouvrage,
+sans oser, moi approfondir mes pensées, lui me
+communiquer les siennes.
+
+Ce qui me fâchait le plus, c'était de l'entendre citer
+et invoquer sans cesse les révélations d'un Esprit tout-puissant
+qu'il ne désignait jamais clairement. Il donnait
+à ce nom d'Esprit l'extension la plus vague. Tantôt il
+semblait s'en servir pour qualifier Dieu créateur et inspirateur
+de toutes choses, et tantôt il réduisait les proportions
+de cette essence universelle jusqu'à personnifier
+une sorte de génie familier avec lequel il aurait eu, comme
+Socrate, des communications-cabalistiques. Dans ces
+instants-là, j'étais saisi d'une telle frayeur que je n'osais
+dormir; je me recommandais à mon ange gardien, et je
+murmurais des formules d'exorcisme chaque fois que
+mes yeux appesantis voyaient passer les visions des
+rêves. Mon esprit devenait alors si faible que j'étais tenté
+d'aller encore me confesser au père Hégésippe; si je ne
+le faisais pas c'est que ma tendresse pour Alexis restant
+inaltérable, je craignais de le perdre par mes aveux,
+quelque réserve et quelque prudence que je pusse y
+mettre. Cependant les deux choses qui m'avaient le
+plus inquiété n'avaient plus lieu. Lorsque mon maître
+s'endormait, un livre à la main, la tête penchée dans
+l'attitude d'un homme qui lit, à son réveil il ne se persuadait
+plus avoir lu, et il ne me rapportait plus les sentences
+imaginaires qu'il prétendait avoir trouvées dans
+ce livre. En outre, je ne voyais plus paraître le cahier
+sur les pages immaculées duquel il lisait couramment,
+affectant de se reprendre et de tourner les feuillets
+comme il eût fait d'un véritable livre. Je pouvais attribuer
+ces pratiques bizarres à un affaiblissement passager
+de ses facultés mentales, phase douloureuse de la maladie,
+dont il était sorti et dont il n'avait plus conscience.
+Aussi me gardais-je bien de lui en parler, dans la crainte
+de l'affliger. Si son état physique empirait, du moins son
+cerveau paraissait très-bien rétabli; il pensait et ne
+rêvait plus.
+
+Comme il ne prenait aucun soin de sa santé, il ne
+voulait s'astreindre à aucun régime. Je n'avais plus
+guère d'espérance de le voir se rétablir. Il repoussait
+toutes mes instances, disant que l'arrêt du destin était
+inévitable, et parlant avec une résignation toute chrétienne
+de la fatalité, qu'il semblait concevoir à la manière
+des musulmans. Enfin, un jour, m'étant jeté à ses
+pieds, et l'ayant supplié avec larmes de consulter un
+célèbre médecin qui se trouvait alors dans le pays, je
+le vis céder à mes voeux avec une complaisance mélancolique.
+
+«Tu le veux, me dit-il; mais à quoi bon? que peut un
+homme sur un autre homme? relever quelque peu les
+forces de la matière et y retenir le souffle animal quelques
+jours de plus! L'esprit n'obéit jamais qu'au souffle de
+l'Esprit; et l'Esprit qui règne sur moi ne cédera pas à la
+parole d'un médecin, d'un homme de chair et d'os!
+Quand l'heure marquée sonnera, il faudra restituer
+l'étincelle de mon âme au foyer qui me l'a départie.
+Que feras-tu d'un homme en enfance, d'un vieillard
+idiot, d'un corps sans âme?»
+
+Il consentit néanmoins à recevoir la visite du médecin.
+Celui-ci s'étonna, en le voyant, de trouver un homme
+encore si jeune (le père Alexis n'avait pas plus de soixante
+ans) et d'une constitution si robuste dans un tel état
+d'épuisement. Il jugea que les travaux de l'intelligence
+avaient ruiné ce corps trop négligé, et je me souviens
+qu'il lui dit ces paroles proverbiales qui frappèrent mon
+oreille pour la première fois:
+
+«Mon père, la lame a usé le fourreau.
+
+--Qu'est-ce qu'une misérable gaine de plus ou de
+moins? répondit mon maître en souriant; la lame n'est-elle
+pas indestructible?
+
+--Oui, répondit le docteur; mais elle peut se rouiller
+quand la gaine usée ne la protège plus.
+
+--Qu'importé qu'une lame ébréchée se rouille?
+reprit le père Alexis; elle est déjà hors de service. Il
+faut que le métal soit remis dans la fournaise pour être
+travaillé et employé de nouveau.»
+
+Le docteur voyant que j'étais le seul qui portât un
+sincère intérêt au père Alexis, me prit à part et m'interrogea
+avec détail sur son genre de vie. Quand il sut de
+moi l'excès du travail auquel s'abandonnait mon maître,
+et l'excitation qu'il entretenait dans son cerveau, il dit
+comme se parlant à lui-même:
+
+«Il est évident que le four a trop chauffé; il y a peu
+de ressources; la flamme sublime a tout dévoré; il
+faudra essayer de l'éteindre un peu.»
+
+Il écrivit une ordonnance, et m'engagea à la faire
+exécuter fidèlement, après quoi il demanda à son malade
+la permission de l'embrasser, le peu d'instants qu'il
+avait passés près de lui ayant gagné son coeur. Cette
+marque de sympathie pour mon maître me toucha et
+m'attrista profondément; ce baiser ressemblait à un
+éternel adieu. Le docteur devait repasser dans le pays à
+la fin de la saison où nous venions d'entrer.
+
+Les remèdes qu'il avait prescrits eurent d'abord un
+effet merveilleux. Mon bon maître retrouva l'aisance et
+l'activité de ses membres; son estomac devint plus robuste,
+et il eut plusieurs nuits d'un excellent sommeil.
+Mais je n'eus pas longtemps lieu de me réjouir; car, à
+mesure que son corps se fortifiait, son esprit tombait
+dans la mélancolie. La mélancolie fut suivie de tristesse,
+la tristesse d'engourdissement, l'engourdissement de
+désordre. Puis toutes ces phases se répétèrent alternativement
+dans la même journée, et toutes ses facultés perdirent
+leur équilibre. Je vis reparaître ces somnolences
+durant lesquelles son cerveau travaillait péniblement
+sur des chimères. Je vis reparaître aussi le maudit livre
+blanc qui m'avait tant déplu; et non-seulement il y
+lisait, mais il y traçait chaque jour des caractères imaginaires
+avec une plume qu'il ne songeait point à imbiber
+d'encre. Un profond ennui et une inquiétude secrète
+semblaient miner les ressorts détendus de son âme.
+Pourtant il continuait à me témoigner la même bonté,
+la même tendresse; il essaya, malgré moi, de continuer
+mes leçons; mais il s'assoupissait au bout d'un instant,
+et, s'éveillant en sursaut, il me saisissait le bras en me
+disant:
+
+«Tu l'as pourtant vu, n'est-ce pas? Tu l'as bien vu?
+Ne l'as-tu donc vu qu'une fois?
+
+--Ô mon bon maître! lui disais-je, que ne puis-je
+ramener près de vous cet ami qui vous est si cher! sa
+présence adoucirait votre mal et ranimerait votre âme.»
+
+Mais alors il s'éveillait tout à fait, et me disait:
+
+«Tais-toi, imprudent, tais-toi; de quoi parles-tu là,
+malheureux? Tu veux donc qu'il ne revienne plus, et
+que je meure sans l'avoir revu?»
+
+Je n'osais ajouter un mot; toute curiosité était morte
+en moi. Il n'y avait plus de place que pour la douleur, et
+le sentiment d'une vague épouvante était le seul qui vint
+parfois s'y mêler.
+
+Une nuit, qu'accablé de fatigue je m'étais endormi
+plus tôt et plus profondément que de coutume, je fis
+un songe, je rêvai que je revoyais le bel inconnu dont
+l'absence affligeait tant mon maître. Il s'approchait de
+mon lit, et se penchant vers moi, il me parlait à
+l'oreille:
+
+«Ne dites pas que je suis là, me disait-il; car ce
+vieillard obstiné s'acharnerait à me voir, et je ne veux
+le visiter qu'à l'heure de sa mort.»
+
+Je le suppliai d'aller vers mon maître, lui disant
+qu'il soupirait après sa venue, et que les douleurs de
+son âme étaient dignes de pitié. Je m'éveillais alors et me
+mettais sur mon séant; car j'avais l'esprit frappé de ce
+rêve, et j'avais besoin d'ouvrir les yeux et d'étendre les
+bras pour me convaincre que c'était un fantôme créé par
+le sommeil. Par trois fois ce jeune homme m'apparut
+dans toute sa douceur et dans toute sa beauté. Sa voix
+résonnait à mon oreille comme les sons éloignés d'une
+lyre, et sa présence répandait un parfum comme celui
+des lis au lever de l'aurore. Par trois fois je le suppliai
+d'aller visiter mon maître, et par trois fois je m'éveillai
+et me convainquis que c'était un songe; mais à la
+troisième, j'entendis de la cellule voisine le père Alexis
+qui m'appelait avec véhémence. Je courus à lui, et, à la
+lueur d'une veilleuse qui brûlait sur la table, je le vis
+assis sur son lit, les yeux brillants, la barbe hérissée, et
+comme hors de lui-même.
+
+«Vous l'avez vu! me dit-il d'une voix forte et rude,
+qui n'avait rien de son timbre ordinaire. Vous l'avez
+vu, et vous ne m'avez pas averti! il vous a parlé, et
+vous ne m'avez pas appelé! il vous a quitté, et vous
+ne l'avez pas envoyé vers moi! Malheureux! serpent
+réchauffé dans mon sein! vous m'avez enlevé mon
+ami, et mon hôte est devenu le vôtre; vipère! vous
+m'avez trahi, vous m'avez dépouillé, vous me donnez
+la mort!»
+
+Il se jeta en arrière sur son chevet, et resta privé de
+sentiment pendant plusieurs minutes. Je crus qu'il venait
+d'expirer; je frottai ses tempes glacées avec l'essence
+qu'il avait coutume d'employer lorsqu'il était
+menacé de défaillance. Je réchauffai ses pieds avec ma
+robe, et ses mains avec mon haleine. Je ne percevais
+plus le bruit de la sienne, et ses doigts étaient raidis par
+un froid mortel. Je commençais à me désespérer, lorsqu'il
+revint à lui, et, se soulevant doucement, il appuya
+sa tête sur mon épaule:
+
+«Angel, que fais-tu près de moi à cette heure? me
+dit-il avec, une douceur ineffable. Suis-je donc plus malade
+que de coutume! Mon pauvre enfant, je suis cause
+de tes soucis et de tes fatigues.»
+
+Je ne voulus pas lui dire ce qui s'était passé, et
+encore moins lui demander compte de l'incroyable
+coïncidence de sa vision avec la mienne; j'eusse craint
+de réveiller son délire. Il semblait n'en avoir pas gardé
+le moindre souvenir, et il exigea que je retournasse à
+mon lit. J'obéis, mais je restai attentif à tous ses mouvements;
+il me sembla qu'il dormait, et que sa respiration
+était gênée; son oppression augmentait et diminuait
+comme le bruit lointain de la mer. Enfin il me
+parut soulagé, et je succombai au sommeil; mais, au
+bout de peu d'instants, je fus réveillé de nouveau par
+le son d'une voix puissante qui ne ressemblait point à la
+sienne.
+
+«Non, tu ne m'as jamais connu, jamais compris,
+disait cette voix sévère; je suis venu vers toi cent fois
+et tu n'as pas osé m'appartenir une seule; mais que
+peut-on attendre d'un moine, sinon l'incertitude, la
+couardise et le sophisme?
+
+«--Mais je t'ai aimé! répondit la voix plaintive et
+affaiblie du père Alexis. Tu le sais, je t'ai imploré, je
+t'ai poursuivi; j'ai employé toutes les puissances de
+mon être à pénétrer le sens de tes paraboles, je t'ai
+invoqué à genoux; j'ai délaissé le culte des Hébreux;
+j'ai laissé le dieu des Juifs et des gentils se tordre douloureusement
+sur son gibet sanglant, sans lui accorder
+une larme, sans lui adresser une prière.
+
+«--Et qui te l'avait commandé ainsi? reprit la voix.
+Moine ignorant, philosophe sans entrailles! martyr sans
+enthousiasme et sans foi! t'ai-je jamais prescrit de mépriser
+le Nazaréen?
+
+«--Non, tu n'as jamais daigné te prononcer sur aucune
+chose, et tu n'as pas voulu faire voir la lumière à
+celui qui pour toi aurait passé par toutes les idolâtries.
+Tu le sais! tu le sais! si tu l'avais voulu, j'aurais déchiré
+le froc et ceint le glaive. J'aurais fait retentir ma
+parole et prêché ton Évangile aux quatre coins de la
+terre; j'y aurais porté le fer et la flamme; j'aurais bouleversé
+la face des nations et imposé ton culte aux humains
+du sud au septentrion, du couchant à l'aurore.
+J'avais la volonté, j'avais la puissance; tu n'avais qu'à
+dire: «Marche!» à mettre le flambeau dans ma main et
+marcher devant moi comme une étoile; j'aurais en ton
+nom, enchaîné les mers et transporté les montagnes. Que
+ne l'as-tu voulu! tu aurais des autels, et j'aurais vécu!
+tu serais un dieu, et je serais ton prophète.
+
+«--Oui, oui, dit la voix inconnue, tu avais l'orgueil
+et l'ambition en partage; et, si je t'avais encouragé, tu
+aurais consenti à être dieu toi-même.
+
+«--Ô maître! ne me méprise pas, ne me tourne pas
+en dérision! J'avais ces instincts et je les ai refoulés. Tu
+as blâmé mes voeux téméraires, mon audace insensée, et
+je t'ai sacrifié tous mes rêves. Tu m'as dit que la violence
+ne gouvernait pas les siècles, et que l'Esprit n'habitait
+pas dans la vapeur du sang et dans le tumulte des armées.
+Tu m'as dit qu'il fallait le chercher dans l'ombre, dans
+la solitude, dans le silence et le recueillement. Tu m'as
+dit qu'on le trouvait dans l'étude, dans le renoncement,
+dans une vie humble et cachée, dans les veilles, dans la
+méditation, dans l'incessante inspiration de l'Âme. Tu
+m'as dit de le chercher dans les entrailles de la terre,
+dans la poussière des livres, dans les vers du sépulcre;
+et je l'ai cherché où tu m'avais dit, et pourtant je ne l'ai
+pas trouvé, et je vais mourir dans l'horreur du doute et
+dans l'épouvante du néant!...
+
+«--Tais-toi, lâche blasphémateur! reprit la voix tonnante;
+c'est ta soif de gloire qui cause tes regrets, c'est
+ton orgueil qui te pousse au désespoir. Vermisseau superbe,
+qui ne peux te soumettre à descendre dans la tombe
+sans avoir pénétré le secret de la toute-puissance! Mais
+qu'importe à l'inexorable passé, à l'innumérable avenir
+des êtres, qu'un moine de plus ou de moins ait vécu dans
+l'imposture et soit mort dans l'ignorance? L'intelligence
+universelle périra-t-elle parce qu'un bénédictin a ergoté
+contre elle? La puissance infinie sera-t-elle détrônée
+parce qu'un moine astronome n'a pu la mesurer avec son
+compas et ses lunettes?»
+
+Un rire impitoyable fit retentir la cellule du père Alexis,
+et la voix de mon maître y répondit par un lamentable
+sanglot. J'avais écouté ce dialogue avec une affreuse angoisse.
+Debout près de la porte entrouverte, les pieds nus
+sur le carreau, retenant mon haleine, j'avais essayé de
+voir l'hôte inconnu de cette veillée sinistre; mais la
+lampe s'était éteinte, et mes yeux, troublés par la peur, ne
+pouvaient percer les ténèbres. La douleur de mon maître
+ranima mon courage; j'entrai dans sa cellule, je rallumai
+la lampe avec du phosphore, et je m'approchai de son
+lit. Il n'y avait personne autre que lui et moi dans la
+chambre; aucun bruit, aucun désordre ne trahissait le
+départ précipité de son interlocuteur. Je surmontai mon
+effroi pour m'occuper de mon maître, dont le désespoir
+me déchirait. Assis sur son traversin, le corps plié en
+deux comme si une main formidable eut brisé ses reins,
+il cachait sa face dans ses genoux convulsifs, ses dents
+claquaient dans sa bouche, et des torrents de larmes
+ruisselaient sur sa barbe grise. Je me jetai à genoux près
+de lui, je mêlai mes pleurs aux siens, je lui prodiguai de
+filiales caresses. Il s'abandonna quelques instants à cette
+effusion sympathique, et s'écria plusieurs fois en se jetant
+dans mon sein:
+
+«Mourir! mourir désespéré! mourir sans avoir vécu,
+et ne pas savoir si l'on meurt pour revivre?
+
+--Mon père, mon maître bien-aimé, lui dis-je, je ne
+sais quelles désolantes visions troublent votre sommeil
+et le mien. Je ne sais quel fantôme est entré ici cette
+nuit pour nous tenter et nous menacer; mais que ce soit
+un ministre du Dieu vivant qui vient nous inspirer une
+terreur salutaire, ou que ce soit un esprit de ténèbres
+qui vient pour nous damner en nous faisant désespérer
+de la bonté de Dieu, faites cesser ces choses surnaturelles
+en rentrant dans le giron de la sainte Église. Exorcisez
+les démons qui vous assiègent, ou rendez-vous favorables
+les anges qui vous visitent en recevant les sacrements,
+et en me permettant de vous dire les prières de notre
+sainte liturgie...
+
+--Laisse-moi, laisse-moi, mon cher Angel, dit-il en
+me repoussant avec douceur, ne fatigue pas mon cerveau
+par des discours puérils. Laisse-moi seul, ne trouble plus
+ton sommeil et le mien par de vaines frayeurs. Tout ceci
+est un rêve, et je me sens tout à fait bien maintenant;
+les larmes m'ont soulagé, les larmes sont une pluie bienfaisante
+après l'orage. Que rien de ce que je puis dire
+dans mon sommeil ne t'étonne. Aux approches de la mort,
+l'âme, dans ses efforts pour briser les liens de la matière,
+tombe dans d'étranges détresses; mais l'Esprit la relève
+et l'assiste, dit-on, au moment solennel.»
+
+Dans la matinée, je reçus ordre de me rendre auprès
+du Prieur. Je descendis à sa chambre; on me dit qu'il
+était occupé et que j'eusse à l'attendre dans la salle du
+chapitre, qui y était contiguë. J'entrai dans cette salle
+et j'en fis le tour; c'était la seconde fois, je crois, que
+j'y pénétrais, et je n'avais jamais eu le loisir d'en contempler
+l'architecture, qui était grande et sévère. Au
+reste, je n'y pouvais faire en cet instant même qu'une
+médiocre attention; j'étais accablé des émotions de la
+nuit, troublé et épouvanté dans ma conscience, affligé,
+par-dessus tout, des douleurs physiques et morales de
+mon cher maître. En outre, l'entretien auquel m'appelait
+le Prieur ne laissait pas de m'inquiéter; car j'avais
+singulièrement négligé mes devoirs religieux depuis que
+j'étais le disciple d'Alexis, et je m'en faisais de sérieux
+reproches.
+
+Cependant, tout en promenant mes regards mélancoliques
+autour de moi pour me distraire de ces tristesses
+et me fortifier contre ces appréhensions, je fus frappé
+de la belle ordonnance de cette antique salle, cintrée
+avec une force et une hardiesse inconnues de nos modernes
+architectes. Des pendentifs accolés à la muraille
+donnaient naissance aux rinceaux de pierre qui s'entrecroisaient
+en arceaux à la voûte, et au-dessous de chacun
+de ces pendentifs était suspendu le portrait d'un
+dignitaire ou d'un personnage illustre de l'ordre. C'étaient
+tous de beaux tableaux, richement encadrés, et cette
+longue galerie de graves personnages vêtus de noir avait
+quelque chose d'imposant et de funéraire. On était aux
+derniers beaux jours de l'automne. Le soleil, entrant par
+les hautes croisées, projetait de grands rayons d'or pâle
+sur les traits austères de ces morts respectables, et donnait
+un reste d'éclat aux dorures massives des cadres
+noircis par le temps. Un silence profond régnait dans les
+cours et dans les jardins; les voûtes me renvoyaient
+l'écho de mes pas.
+
+Tout d'un coup il me sembla entendre d'autres pas
+derrière les miens, et ces pas avaient quelque chose de
+si ferme et de si solennel que je crus que c'était le
+Prieur. Je me retournai pour le saluer; mais je ne vis
+personne et je pensai m'être trompé. Je recommençai à
+marcher, et j'entendis ces pas une seconde fois, et une
+troisième, quoique je fusse absolument seul dans la salle.
+Alors les terreurs qui m'avaient déjà assailli recommencèrent,
+je songeai à m'enfuir; mais forcé d'attendre le
+Prieur, j'essayai de surmonter ma faiblesse et d'attribuer
+ces rêveries à l'accablement de mon corps et de mon
+esprit. Pour y échapper, je m'assis sur un banc, vis-à-vis
+du tableau qui occupait le milieu parmi tous les
+autres. Il représentait notre patron, le grand saint Benoît.
+J'espérais que la contemplation de cette belle peinture
+chasserait les visions dont j'étais obsédé, lorsqu'il
+me sembla reconnaître, dans la tête pâle et douloureusement
+extatique du saint, les traits de l'inconnu que
+j'avais rencontré un matin au seuil de l'église. Je me
+levai, je me rassis, je m'approchai, je me reculai, et plus
+je regardai, plus je me convainquis que c'étaient les
+mêmes traits et la même expression; seulement la chevelure
+du saint était rejetée en désordre derrière sa tête,
+son front était un peu dégarni, et ses traits annonçaient
+un âge plus mûr. Le costume ne consistait qu'en une
+robe noire qui laissait voir ses pieds nus. La découverte
+de cette ressemblance me causa un transport de joie.
+J'eus un instant l'orgueil de croire que notre saint patron
+m'était apparu, et que son esprit veillait sur moi. En
+même temps je songeai avec bonheur que le père Alexis
+était dans la bonne voie, et qu'il était un saint lui-même,
+puisque le bienheureux était en commerce avec lui, et
+venait l'assister tantôt de salutaires reproches, et tantôt,
+sans doute, de tendres encouragements.
+
+Je m'avançai pour m'agenouiller devant cette image
+sacrée; mais il me sembla encore qu'on me suivait pas
+à pas, et je me retournai encore sans voir personne. En
+ce moment mes yeux se portèrent sur le tableau qui
+faisait face à celui de saint Benoît; et quelle fut ma surprise
+en retrouvant les mêmes traits avec une expression
+douce et grave, et la belle chevelure ondoyante que
+j'avais cru voir en réalité! Ce personnage était bien plus
+identique que l'autre avec ma vision. Il était debout et
+dans l'attitude où il m'était apparu. Il portait exactement
+le même costume, le même manteau, la même ceinture,
+les mêmes bottines. Ses grands yeux bleus, un peu enfoncés
+sous l'arcade régulière de ses sourcils, s'abaissaient
+doucement avec une expression méditative et pénétrante.
+La peinture était si belle qu'elle me sembla
+être sortie du même pinceau que le saint Benoît, et le
+personnage était si beau lui-même que toutes mes méfiances
+à cet égard firent place à une joie extrême de le
+revoir, ne fût-ce qu'en effigie. Il était représenté un livre
+à la main, et beaucoup de livres étaient épars à ses pieds.
+Il paraissait fouler ceux-là avec indifférence et mépris,
+tandis qu'il élevait l'autre dans la main, et semblait dire
+ce qui était écrit en effet sur la couverture de ce livre:
+_Hic est veritas_!
+
+Comme je le contemplais avec ravissement, me disant
+que ce ne pouvait être qu'un homme vénérable, puisque
+son image décorait cette salle, la porte du fond s'ouvrit,
+et le père trésorier, qui était un bonhomme assez volontiers
+bavard, vint causer avec moi en attendant l'arrivée
+du Prieur.
+
+«Vous me paraissez charmé de la vue de ces tableaux,
+me dit-il. Notre saint Benoît est un superbe morceau, à
+ce qu'on assure. Quelques auteurs l'ont pris pour un
+Van Dyck; mais Van Dyck était mort quand cette toile a
+été peinte. C'est l'ouvrage d'un de ses élèves, qui continuait
+admirablement sa manière. Il n'y a pas à se tromper
+sur les dates; car lorsque Pierre Hébronius vint ici,
+vers l'an 1690, Van Dyck n'était plus; et, comme vous
+avez dû le remarquer, c'est la tête de Pierre Hébronius,
+alors âgé d'un peu plus de trente ans, qui a servi de modèle
+au peintre de saint Benoît.
+
+--Et qui donc était ce Pierre Hébronius? demandai-je.
+
+--Eh! mais, reprit le moine en me montrant le portrait
+de mon ami inconnu, c'est celui que l'on connaît ici
+sous le nom de l'abbé Spiridion, le vénérable fondateur
+de notre communauté. C'était, comme vous voyez, un
+des plus beaux hommes de son temps, et le peintre ne
+pouvait pas trouver une plus belle tête de saint.
+
+--Et il est mort? m'écriai-je, sans songer à ce que je
+disais.
+
+--Vers l'an 1698, répondit le trésorier, il y a près
+d'un siècle. Vous voyez que le peintre l'a représenté
+tenant en main un livre et en foulant plusieurs autres
+sous les pieds. Celui qu'il tient est, dit-on, le quatrième
+écrit de Bossuet contre les protestants, les autres sont
+les livres exécrables de Luther et de ses adeptes. Cette
+action faisait allusion à la conversion récente de Pierre
+Hébronius, et marquait son passage à la vraie foi, qu'il
+a servie avec éclat depuis en embrassant la vie religieuse
+et en consacrant ses biens à l'édification de cette sainte
+maison.
+
+--J'ai ouï dire en effet, repris-je, que ce fondateur
+fut un homme de grand mérite, qu'il vécut et mourut en
+odeur de sainteté.»
+
+Le trésorier secoua la tête en souriant.
+
+«Il est facile de bien vivre, dit-il; plus facile que de
+bien mourir! Il n'est pas bon de tant cultiver la science
+dans le cloître. L'esprit s'exalte, l'orgueil s'empare souvent
+des meilleures têtes, et l'ennui fait aussi qu'on se
+lasse de croire toujours aux mêmes vérités. On veut en
+découvrir de nouvelles; on s'égare. Le démon fait son
+profit de cela et vous suscite parfois, sous les formes
+d'une belle philosophie et sous les apparences d'une céleste
+inspiration, de monstrueuses erreurs, bien malaisées
+à abjurer quand l'heure de rendre compte vous surprend.
+J'ai ouï dire tout bas, par des gens bien informés, que
+l'abbé Spiridion, sur la fin de sa carrière, quoique menant
+une vie austère et sainte, ayant lu beaucoup de
+mauvais livres, sous prétexte de les réfuter à loisir, s'était
+laissé infecter peu à peu, et à son insu, par le poison de
+l'erreur. Il conserva toujours l'extérieur d'un bon religieux;
+mais il parait que secrètement il était tombé dans
+des hérésies plus monstrueuses encore que celles de sa
+jeunesse. Les livres abominables du juif Spinosa et les
+infernales doctrines des philosophes de cette école
+l'avaient rendu panthéiste, c'est-à-dire athée. Mon cher
+fils, oh! que l'amour de la science, et qui n'est qu'une
+vaine curiosité, ne vous entraîne jamais à de telles chutes!
+On prétend que, dans ses dernières années, Hébronius
+avait écrit des abominations sans nombre. Heureusement
+il se repentit à son lit de mort, et les brûla de sa
+propre main, afin que le poison n'infectât pas, par la
+suite, les esprits simples qui les liraient. Il est mort en
+paix avec le Seigneur, en apparence; mais ceux qui
+n'avaient vu que sa vie extérieure, et qui le regardaient
+comme un saint, furent étonnés de ce qu'il ne fît point
+de miracles pour eux sur son tombeau. Les esprits droits
+qui avaient appris à le mieux juger, s'abstinrent toujours
+de dire leurs craintes sur son sort dans l'autre vie. Quelques-uns
+pensèrent même qu'il avait été jusqu'à se livrer
+à des pratiques de sorcellerie, et que le diable paru
+auprès de lui lorsqu'il expira. Mais ce sont des choses
+dont il est impossible de s'assurer pleinement, et dont il
+est imprudent, dangereux peut-être, de parler. Paix soit
+donc à sa mémoire! Son portrait est resté ici pour marquer
+que Dieu peut bien lui avoir tout pardonné en
+considération de ses grandes aumônes et de la fondation
+de ce monastère.»
+
+Nous fûmes interrompus par l'arrivée du Prieur. Le
+trésorier s'inclina jusque terre, les bras croisés sur la
+poitrine, et nous laissa ensemble.
+
+Alors le Prieur, me toisant de la tête aux pieds et me
+parlant avec sécheresse, me demanda compte des longues
+veilles du père Alexis et du bruit de voix qu'on entendait
+partir chaque nuit de sa cellule. J'essayai d'expliquer ces
+faits par l'état de maladie de mon maître; mais le Prieur
+me dit qu'une personne digne de foi, en allant avant le
+jour remonter l'horloge de l'église, avait entendu dans
+nos cellules un grand bruit de voix, des menaces, des
+cris et des imprécations.
+
+«J'espère, ajouta le Prieur, que vous me répondrez
+avec sincérité et simplicité; car il y a grâce pour toutes
+les fautes quand le coupable se confesse et se repent;
+mais, si vous n'éclaircissez pas mes doutes d'une manière
+satisfaisante, les plus rudes châtiments vous y
+contraindront.
+
+--Mon révérend père, répondis-je, je ne sais quels
+soupçons peuvent peser sur moi en de telles circonstances.
+Il est vrai que le père Alexis a parlé à voix
+haute toute la nuit et avec assez de véhémence; car il
+avait le délire. Quant à moi, j'ai pleuré, tant sa souffrance
+me faisait de peine; et, dans les instants où il
+revenait à lui-même, il murmurait à Dieu de ferventes
+prières. J'unissais ma voix à la sienne et mon coeur au
+sien.
+
+--Cette explication ne manque pas d'habileté, reprit
+le Prieur d'un ton méprisant; mais comment expliquerez-vous
+la grande lueur qui tout d'un coup a éclairé vos cellules
+et le dôme entier, et la flamme qui est sortie par le
+faîte et qui s'est répandue dans les airs, accompagnée
+d'une horrible odeur de soufre?
+
+--Je ne comprendrais pas, mon révérend père, répondis-je,
+qu'il y eût plus de mal à me servir de phosphore
+et de soufre pour allumer une lampe qu'il n'y en
+a, selon moi, à veiller un malade pendant la nuit et à
+prier auprès de son lit. Il est possible que je me sois
+servi imprudemment de cette composition, et que, dans
+mon empressement, j'aie laissé ouvert le flacon, dont
+l'odeur désagréable a pu se répandre dans la maison;
+mais j'ose affirmer que cette odeur n'a rien de dangereux,
+et qu'en aucun cas le phosphore ne pourrait causer un
+incendie. Je supplie donc Votre Révérence de me pardonner
+si j'ai manqué de prudence, et de n'en imputer
+la faute qu'à moi seul.»
+
+Le Prieur fixa longtemps sur moi un regard inquisiteur,
+comme s'il eût voulu voir jusqu'où irait mon
+impudence; puis, levant les yeux au ciel dans un transport
+d'indignation, il sortit sans me dire une seule
+parole.
+
+Resté seul et frappé d'épouvante, non à cause de moi,
+mais à cause de l'orage que je voyais s'amasser sur la
+tête d'Alexis, je regardai involontairement le portrait
+d'Hébronius, et je joignis les mains, emporté par un
+mouvement irrésistible de confiance et d'espoir. Le soleil
+frappait en cet instant le visage du fondateur, et il me
+sembla voir sa tête se détacher du fond, puis sa main et
+tout son corps quitter le cadre et se pencher en avant.
+Le mouvement fit ondoyer légèrement la chevelure, les
+yeux s'animèrent et attachèrent sur moi un regard vivant.
+Alors je fus pris d'une palpitation si violente que mon
+sang bourdonna dans mes oreilles, ma vue se troubla;
+et, sentant défaillir mon courage, je m'éloignai précipitamment.
+
+Je me retirai fort triste et fort inquiet. Soit que la
+haine et la calomnie eussent envenimé des faits qui restaient
+pour moi à l'état de problème, soit que je fusse,
+ainsi que le père Alexis, en butte aux attaques du malin
+esprit, et qu'il se fût passé aux yeux d'un témoin véridique
+quelque chose de plus que ce que j'avais aperçu,
+je prévoyais que mon infortuné maître allait être accablé
+de persécutions, et que ses derniers instants, déjà si
+douloureux, seraient abreuvés d'amertume. J'eusse voulu
+lui cacher ce qui venait de se passer entre le Prieur et
+moi; mais le seul moyen de détourner les châtiments
+qu'on lui préparait sans doute, c'était de l'engager à se
+réconcilier avec l'esprit de l'Église.
+
+Il écouta mon récit et mes supplications avec indifférence,
+et quand j'eus fini de parler:
+
+«Sois en paix, me dit-il; l'Esprit est avec nous, et
+rien ne nous arrivera de la part des hommes de chair.
+L'Esprit est rude, il est sévère, il est irrité; mais il est
+pour nous. Et quand même nous serions livrés aux châtiments,
+quand même on plongerait ton corps délicat et
+mon vieux corps agonisant dans les humides ténèbres
+d'un cachot, l'Esprit monterait vers nous des entrailles
+de la terre, comme il descend sur nous à cette heure
+des rayons d'or du soleil. Ne crains pas, mon fils; là
+où est l'Esprit, là aussi sont la lumière, la chaleur et la
+vie.»
+
+Je voulus lui parler encore; il me fit signe avec douceur
+de ne pas le troubler; et, s'asseyant dans son fauteuil,
+il tomba dans une contemplation intérieure durant
+laquelle son front chauve et ses yeux abaissés vers la
+terre offrirent l'image de la plus auguste sérénité. Il y
+avait en lui, à coup sur, une vertu inconnue qui subjuguait
+toutes mes répugnances et dominait toutes mes
+craintes. Je l'aimais plus qu'un fils n'a jamais aimé son
+père. Ses maux étaient les miens, et, s'il eût été damné,
+malgré mon sincère désir de plaire à Dieu, j'eusse voulu
+partager cette damnation. Jusque-là j'avais été rongé de
+scrupules; mais désormais le sentiment de son danger
+donnait tant de force à ma tendresse que je ne connaissais
+plus l'incertitude. Mon choix était fait entre la voix de
+ma conscience et le cri de son angoisse; ma sollicitude
+prenait un caractère tout humain, je l'avoue. S'il ne peut
+être sauvé dans l'autre vie, me disais-je, qu'il achève du
+moins paisiblement celle-ci; et, si je dois être à jamais
+châtié de ce voeu, la volonté de Dieu soit faite!...
+
+Le soir, comme il s'assoupissait doucement et que
+j'achevais ma prière à côté de son lit, la porte s'ouvrit
+brusquement, et une figure épouvantable vint se placer
+en face de moi. Je demeurai terrifié au point de ne
+pouvoir articuler un son ni faire un mouvement. Mes
+cheveux se dressaient sur ma tête et mes yeux restaient
+attachés sur cette horrible apparition comme ceux de
+l'oiseau fasciné par un serpent. Mon maître ne s'éveillait
+point, et l'odieuse chose était immobile au pied de son
+lit. Je fermai les yeux pour ne plus la voir et pour chercher
+ma raison et ma force au fond de moi-même. Je
+rouvris les yeux, elle était toujours là. Alors je fis un
+grand effort pour crier; et, un râlement sourd sortant de
+ma poitrine, mon maître s'éveilla. Il vit cela devant lui,
+et, au lieu de témoigner de l'horreur ou de l'effroi, il dit
+seulement du ton d'un homme un peu étonné:
+
+«Ah! ah!
+
+--Me voici, car tu m'as appelé, dit le fantôme.
+
+--Mon maître haussa les épaules, et se tournant vers
+moi:
+
+--Tu as peur? me dit-il; tu prends cela pour un
+esprit, pour le diable, n'est-ce pas? Non, non; les esprits
+ne revêtent pas cette forme, et, s'il en était d'aussi sottement
+laids, ils n'auraient pas le pouvoir de se montrer
+aux hommes. La raison humaine est sous la garde de
+l'esprit de sagesse. Ceci n'est point une vision, ajouta-t-il
+en se levant et en s'approchant du fantôme; ceci est un
+homme de chair et d'os. Allons, ôtez ce masque, dit-il
+en saisissant le spectre à la gorge, et ne pensez pas que
+cette crapuleuse mascarade puisse m'épouvanter.»
+
+Alors, secouant ce fantôme avec une main de fer, il le
+fit tomber sur les genoux; et, Alexis lui arrachant son
+masque, je reconnus le frère convers qui m'avait chassé
+de l'église, et qui avait nom Dominique.
+
+«Prends la lampe! me dit Alexis d'une voix forte et
+l'oeil étincelant d'une joie ironique. Marche devant moi;
+il faut que j'aie raison de cette abomination. Allons, dépêche-toi!
+obéis! as-tu moins de force et de courage
+qu'un lièvre!»
+
+J'étais encore si bouleversé que ma main tremblait et
+ne pouvait soutenir la lampe.
+
+«Ouvre la porte,» me dit mon maître d'un ton impérieux.
+
+J'obéis; mais, en le voyant traîner, comme un haillon
+sur le pavé, le misérable Dominique, je fus saisi d'horreur;
+car le père Alexis avait, dans l'indignation, des
+instants de violence effrénée, et je crus qu'il allait précipiter
+le prétendu démon par-dessus la rampe du
+dôme.
+
+«Grâce! grâce! mon père, lui dis-je en me mettant
+devant lui. Ne souillez pas vos mains de sang.»
+
+Le père Alexis haussa les épaules et dit:
+«Tu es insensé! Puisque tu ne veux pas marcher
+devant, suis-moi!»
+
+Et, traînant toujours le convers, qui était pourtant un
+homme robuste, mais qui semblait terrassé par une force
+surhumaine, il descendit rapidement l'escalier. Alors je
+repris courage et le suivis. Au bruit que nous faisions,
+plusieurs personnes, qui attendaient sans doute au bas
+de l'escalier le résultat des aveux que le faux démon
+prétendait arracher à mon maître, se montrèrent; mais,
+en voyant une scène si différente de ce qu'elles attendaient,
+elles s'enveloppèrent dans leurs capuchons et
+s'enfuirent dans les ténèbres. Nous eûmes le temps de
+remarquer à leurs robes que c'étaient des frères convers
+et des novices. Aucun des pères ne s'était compromis
+dans cette farce sacrilège, dirigée cependant, comme
+nous le sûmes depuis, par des ordres supérieurs.
+
+Alexis marchait toujours à grands pas, traînant son
+prisonnier. De temps en temps celui-ci faisait des efforts
+pour se dégager de sa main formidable; mais le père,
+s'arrêtant, lui imprimait un mouvement de strangulation,
+et le faisait rouler sur les degrés. Les ongles d'Alexis
+étaient imprégnés de sang, et les yeux du Dominique
+sortaient de leurs orbites. Je les suivais toujours, et ainsi
+nous arrivâmes au bas du grand escalier qui donnait sur
+le cloître. Là était suspendue la grosse cloche que l'on
+ne sonnait qu'à l'agonie des religieux, et que l'on appelait
+l'_articulo mortis_. Tenant toujours d'une main son
+démon terrassé, Alexis se mit à sonner de l'autre avec une
+telle vigueur que tout le monastère en fut ébranlé. Bientôt
+nous entendîmes ouvrir précipitamment les portes
+des cellules, et tous les escaliers se remplirent de bruit.
+Les moines, les novices, les serviteurs, toute la maison
+accourait, et bientôt le cloître fut plein de monde. Toutes
+ces figures effarées et en désordre, éclairées seulement
+par la lueur tremblante de ma lampe, offraient l'aspect
+des habitants de la vallée de Josaphat s'éveillant du sommeil
+de la mort au son de la trompette du jugement. Le
+père sonnait toujours, et en vain on l'accablait de questions,
+en vain on voulait arracher de ses mains le malheureux
+Dominique: il était animé d'une force surnaturelle;
+il faisait face à cette foule, et la dominant du bruit
+de son tocsin et de sa voix de tonnerre:
+
+«Il me manque quelqu'un, disait-il; quand il sera
+ici, je parlerai, je me soumettrai, mais je ne cesserai de
+sonner qu'il ne soit descendu comme les autres.»
+
+Enfin le Prieur parut le dernier, et le père Alexis
+cessa d'agiter la cloche. Il était si fort et si beau en cet
+instant, debout, les yeux étincelants, l'air victorieux, et
+tenant sous ses pieds cette figure de monstre, qu'on l'eût
+pris pour l'archange Michel terrassant le démon. Tout le
+monde le regardait immobile; pas un souffle ne s'entendait
+sous la profonde voûte du cloître. Alors le vieillard,
+élevant la voix au milieu de ce silence funèbre, dit en
+s'adressant au Prieur:
+
+«Mon père, voyez ce qui se passe! Pendant que
+j'agonise sur mon lit, des hommes de cette sainte maison,
+et qui s'appellent mes frères, viennent assiéger mon
+dernier soupir d'une lâche curiosité et d'une supercherie
+infâme. Ils envoient dans ma cellule celui-ci, ce Dominique!
+(Et en disant cela il élevait assez haut la tête du
+convers pour que toute l'assemblée fût bien à même de
+le reconnaître.) Ils l'envoient, affublé d'un déguisement
+hideux, se placer à mon chevet et crier à mon oreille
+d'une voix furieuse pour me réveiller en sursaut de mon
+sommeil, de mon dernier sommeil peut-être! Qu'espéraient-ils?
+m'épouvanter, glacer par une apparition terrifiante
+mon esprit qu'ils supposaient abattu, et arracher
+à mon délire de honteuses paroles et d'horribles secrets?
+Quelle est cette nouvelle et incroyable persécution, mon
+père, et depuis quand n'est-il plus permis au pêcheur
+de passer dans le silence et dans ta paix son heure
+suprême? S'ils eussent eu affaire à un faible d'esprit, et
+qu'ils m'eussent tué par cette vision infernale sans me
+laisser le temps de me reconnaître et d'invoquer le Seigneur,
+sur qui, dites-moi, aurait dû tomber le poids de
+ma damnation? Ô vous tous, hommes de bonne volonté
+qui vous trouvez ici, ce n'est pas pour moi que je parle,
+pour moi qui vais mourir; c'est pour vous qui survivez,
+c'est pour que vous puissiez boire tranquillement le calice
+de votre mort, que je vous dis de demander tous avec
+moi justice à notre père spirituel qui est devant nous, et
+au besoin à l'autre qui est au-dessus de nous. Justice
+donc, mon père! j'attends: faites justice!
+
+Et les hommes de bonne volonté qui étaient là crièrent
+tous ensemble: «Justice! justice!» et les échos
+émus du cloître répétèrent: «Justice!»
+
+Le Prieur assistait à cette scène avec un visage impassible.
+Seulement il me sembla plus pâle qu'à l'ordinaire.
+Il resta quelques instants sans répondre, le sourcil
+légèrement contracté. Enfin il éleva la voix, et dit:
+
+«Mon fils Alexis, pardonne à cet homme.
+
+--Oui, je lui pardonne à condition que vous le punirez,
+mon père, répondit Alexis.
+
+--Mon fils Alexis, reprit le Prieur, sont-ce là les
+sentiments d'un homme qui se dit prêt à paraître devant
+le tribunal de Dieu? Je vous prie de pardonner à cet
+homme, et de retirer votre main de dessus lui.»
+
+Alexis hésita un instant; mais il sentit que, s'il ne
+réprimait sa colère, ses ennemis allaient triompher. Il
+fit deux pas en avant, et, poussant sa proie aux pieds
+du Prieur sans la lâcher:
+
+«Mon révérend, dit-il en s'inclinant, je pardonne,
+parce que je le dois et parce que vous le voulez; mais
+comme ce n'est pas moi, comme c'est le ciel qui a été
+offensé, comme c'est votre vertu, votre sagesse et votre
+autorité qui ont été outragées, j'amène le coupable à
+vos genoux, et, m'y prosternant avec lui, je supplie
+Votre Révérence de lui faire grâce, et de prier pour que
+la justice éternelle lui pardonne aussi.»
+
+Les ennemis de mon maître avaient espéré que, par
+son emportement et sa résistance, il allait gâter sa
+cause; mais cet acte de soumission déjoua tous leurs
+mauvais desseins, et ceux qui étaient pour lui donnèrent
+à sa conduite de telles marques d'approbation que
+le Prieur fut forcé de prendre son parti, du moins en
+apparence.
+
+«Mon fils Alexis, lui dit-il en le relevant et en l'embrassant,
+je suis touché de votre humilité et de votre
+miséricorde; mais je ne puis pardonner à cet homme
+comme vous lui pardonnez. Votre devoir était d'intercéder
+pour lui, le mien est de le châtier sévèrement, et
+il sera fait ainsi que le veulent la justice céleste et les
+statuts de notre ordre.»
+
+À cet arrêt sévère, un frémissement d'effroi passa de
+proche en proche; car les peines contre le sacrilége
+étaient les plus sévères de toutes, et aucun religieux
+n'en connaissait l'étendue avant de les avoir subies. Il
+était défendu, en outre, de les révéler, sous peine de
+les subir une seconde fois. Les condamnés ne sortaient
+du cachot que dans un état épouvantable de souffrance,
+et plusieurs avaient succombé peu de temps après avoir
+reçu leur grâce. Sans doute, mon maître ne fut pas
+dupe de la sévérité du Prieur, car je vis un sourire
+étrange errer sur ses lèvres: néanmoins sa fierté était
+satisfaite, et alors seulement il lâcha sa proie. Sa main
+était tellement crispée et roidie au collet de son ennemi
+qu'il fut forcé d'employer son autre main pour l'en détacher.
+Dominique tomba évanoui aux pieds du Prieur,
+qui fit un signe, et aussitôt quatre autres convers l'emportèrent
+aux yeux de l'assemblée consternée. Il ne
+reparut jamais dans le couvent. Il fut défendu de jamais
+prononcer ni son nom ni aucune parole qui eût rapport
+à son étrange faute; l'office des morts fut récité pour
+lui sans qu'il nous fut permis de demander ce qu'il était
+devenu; mais par la suite je l'ai revu dehors, gras,
+dispos et allègre, et riant d'un air sournois quand on lui
+rappelait cette aventure.
+
+Mon maître s'appuya sur moi, chancela, pâlit, et
+perdant tout à coup la force miraculeuse qui l'avait soutenu
+jusque-là, il se traîna à grand'peine à son lit; je
+lui lis avaler quelques gouttes d'un cordial, et il me dit:
+
+«Angel, je crois bien que je l'aurais tué si le Prieur
+l'eût protégé.»
+
+Il s'endormit sans ajouter une parole.
+
+Le lendemain le père Alexis s'éveilla assez tard: il
+était calme, mais très-faible; il eut besoin de s'appuyer
+sur moi pour gagner son fauteuil, et il y tomba plutôt
+qu'il ne s'assit, en poussant un soupir. Je ne concevais
+pas que ce corps si débile eût été, la veille, capable de
+si puissants efforts.
+
+«Mon père, lui dis-je en le regardant avec inquiétude,
+est-ce que vous vous trouvez plus mal, et souffrez-vous
+davantage?
+
+--Non, me répondit-il, non, je suis bien.
+
+--Mais vous paraissez profondément absorbé.
+
+--Je réfléchis!
+
+--Vous réfléchissez à tout ce qui s'est passé, mon
+père. Je le conçois; il y a lieu à méditer. Mais vous
+devriez, ce me semble, être plus serein, car il y a aussi
+lieu à se réjouir. Nous avons fini par voir clair au fond
+de cet abîme, et nous savons maintenant que vous n'êtes
+pas réellement assiégé par les mauvais esprits.»
+
+Alexis se mit à sourire d'un air doucement ironique,
+en secouant la tête:
+
+«Tu crois donc encore aux mauvais esprits, mon
+pauvre Angel? me dit-il. Erreur! erreur! Crois-tu aussi,
+comme les physiciens d'autrefois, que la nature a horreur
+du vide? Il n'y a pas plus de mauvais esprits que
+de vide. Que serait donc l'homme, cette créature intelligente,
+ce fils de l'esprit, si les mauvaises passions, les
+vils instincts de la chair, pouvaient venir, sous une forme
+hideuse ou grotesque, assaillir sa veille, ou fatiguer son
+sommeil? Non: tous ces démons, toutes ces créations
+infernales, dont parlent tous les jours les ignorants ou
+les imposteurs, sont de vains fantômes créés par l'imagination
+des uns pour épouvanter celle des autres. L'homme
+fort sent sa propre dignité, rit en lui-même des pitoyables
+inventions avec lesquelles on veut tenter son
+courage, et, sûr de leur impuissance, il s'endort sans
+inquiétude et s'éveille sans crainte.
+
+--Pourtant, lui répondis-je étonné, il s'est passé ici
+même des choses qui doivent me faire penser le contraire.
+L'autre nuit, vous savez; je vous ai entendu vous
+entretenir avec une autre voix plus forte que la vôtre
+qui semblait vous gourmander durement. Vous lui répondiez
+avec l'accent de la crainte et de la douleur; et,
+comme j'étais effrayé de cela, je suis venu dans votre
+chambre pour vous secourir, et je vous ai trouvé seul,
+accablé et pleurant amèrement. Qu'était-ce donc?
+
+--C'était lui.
+
+--Lui! qui, lui?
+
+--Tu le sais bien, puisqu'il était avec toi, puisqu'il
+t'avait appelé par trois fois, comme l'esprit du Seigneur
+appela durant la nuit le jeune Samuel endormi dans le
+temple.
+
+--Comment le savez-vous, mon père?»
+
+Alexis ne sembla pas entendre ma question. Il resta
+quelque temps absorbé, la tête baissée sur la poitrine;
+puis il reprit la parole sans changer de position ni faire
+aucun mouvement:
+
+«Dis-moi, Angel, quand l'as-tu vu? c'était en plein
+jour?
+
+--Oui, mon père, à l'heure de midi. Vous m'avez
+déjà fait cette question.
+
+--Et le soleil brillait?
+
+--Il rayonnait sur sa face.
+
+--Ne l'as-tu vu que cette seule fois?»
+
+J'hésitais à répondre; je craignais d'être dupe d'une
+illusion et de donner par mes propres aberrations de la
+consistance à celles d'Alexis.
+
+«Tu l'as vu une autre fois! s'écria-t-il avec impatience,
+et tu ne me l'as pas dit!
+
+--Mon bon maître, quelle importance voulez-vous
+donner à des apparitions qui ne sont peut-être que l'effet
+d'une ressemblance fortuite ou même de simples jeux
+de la lumière?
+
+--Angel, que voulez-vous dire? Ce que vous voulez
+me cacher m'est révélé par vos réticences mêmes.
+Parlez, il le faut, il y va du repos de mes derniers jours!»
+
+Vaincu par sa persistance, je lui racontai, pour le
+satisfaire, la frayeur que j'avais eue dans la sacristie un
+jour que, me croyant seul et sortant d'un profond évanouissement,
+j'avais entendu murmurer des paroles et
+vu passer une ombre sans pouvoir m'expliquer ensuite
+ces choses d'une manière naturelle.
+
+[Illustration]
+
+«Et quelles étaient ces paroles? dit Alexis.
+
+--Un appel à Dieu en faveur des victimes de l'ignorance
+et de l'imposture.
+
+--Comment appelait-il celui qu'il invoquait? Disait-il:
+Ô Esprit! ou bien disait-il: Ô Jéhovah!
+
+--Il disait: Ô Esprit de sagesse!
+
+--Et comment était faite cette ombre?
+
+--Je ne le sais point. Elle sortit de l'obscurité, et se
+perdit dans le rayon qui tombait de la fenêtre, avant que
+j'eusse eu le temps ou le courage de l'examiner. Mais,
+écoutez, mon bon maître, j'ai toujours pensé que c'était
+vous qui, appuyé contre la fenêtre, et vous parlant à
+vous-même...»
+
+Alexis fit un geste d'incrédulité.
+
+«Pourriez-vous avoir gardé le souvenir du contraire,
+sans cesse errant, à cette époque, dans les jardins, et
+fortement préoccupé comme vous l'êtes toujours?
+
+--Mais tu l'as vu d'autres fois encore? interrompit
+Alexis avec une sorte de violence. Tu ne veux pas me
+dire tout, tu veux que je meure sans léguer mon secret
+à un ami! Réponds à cette question, du moins. Quand
+tu te promenais seul dans les beaux jours, le long des
+allées écartées du jardin, et qu'en proie à de douloureuses
+pensées, tu invoquais une providence amie des
+hommes, n'as-tu pas entendu derrière tes pas d'autres
+pas qui faisaient crier le sable?»
+
+Je tressaillis, et lui dis que ce bruit de pas m'avait
+poursuivi dans la salle du chapitre la veille même.
+
+«Et alors rien ne t'est apparu?»
+
+J'avouai l'effet prodigieux du soleil sur le portrait du
+fondateur. Il serra ses mains l'une dans l'autre avec
+transport, en répétant à plusieurs reprises:
+
+«C'est lui, c'est lui!... Il t'a choisi, il t'a envoyé, il
+veut que je te parle. Eh bien! je vais te parler. Recueille
+tes pensées, et qu'une vaine curiosité n'agite point ton
+âme. Reçois la confidence que je vais te faire, comme les
+fleurs au matin reçoivent avec calme la délicieuse rosée
+du ciel. As-tu jamais entendu parler de _Samuel
+Hébronius_?
+
+--Oui, mon père, s'il est en effet le même que l'abbé
+Spiridion.»
+
+Et je lui rapportai ce que le trésorier m'avait raconté.
+
+[Illustration]
+
+Le père Alexis haussa les épaules avec une expression
+de mépris, et me parla en ces termes:
+
+«Il est d'autres héritages que ceux de la famille, où
+l'on se lègue, selon la chair, les richesses matérielles.
+D'autres parentés plus nobles amènent souvent des héritages
+plus saints. Quand un homme a passé sa vie à
+chercher la vérité par tous les moyens et de tout son
+pouvoir, et qu'à force de soins et d'étude il est arrivé à
+quelques découvertes dans le vaste monde de l'esprit,
+jaloux de ne pas laisser s'enfouir dans la terre le trésor
+qu'il a trouvé, et rentrer dans la nuit le rayon de lumière
+qu'il a entrevu, dès qu'il sent approcher son
+terme, il se hâte de choisir parmi des hommes plus
+jeunes une intelligence sympathique à la sienne, dont il
+puisse faire, avant de mourir, le dépositaire de ses
+pensées et de sa science, afin que l'oeuvre sacrée, ininterrompue
+malgré la mort du premier ouvrier, marche,
+s'agrandisse, et, perpétuée de race en race par des successions
+pareilles, parvienne à la fin des temps à son
+entier accomplissement. Et crois bien, mon fils, qu'il
+est besoin, pour entreprendre et continuer de pareils
+travaux, pour faire accepter de pareils legs, d'une
+intelligence généreuse et d'un fort dévoûment, quand on
+sait d'avance qu'on ne connaîtra pas le mot de la grande
+énigme à l'intelligence de laquelle on a pourtant consacré
+sa vie. Pardonne-moi cet orgueil, mon enfant; ce
+sera peut-être la seule récompense que je retirerai de
+toute cette vie de labeur; peut-être sera-ce le seul épi
+que je récolterai dans le rude sillon que j'ai labouré à la
+sueur de mon front. Je suis l'héritier spirituel du père
+Fulgence, comme tu seras le mien, Angel. Le père
+Fulgence était un moine de ce couvent; il avait, dans sa
+jeunesse, connu le fondateur, notre vénéré maître
+Hébronius, ou, comme on l'appelle ici, l'abbé Spiridion.
+Il était alors pour lui ce que tu es pour moi, mon fils; il
+était jeune et bon, inexpérimenté et timide comme toi;
+son maître l'aimait comme je t'aime, et il lui apprit,
+avec une partie de ses secrets, l'histoire de sa vie. C'est
+donc de l'héritier même du maître que je tiens les
+choses que je vais te redire.
+
+«Pierre Hébronius ne s'appelait pas ainsi d'abord.
+Son vrai nom était Samuel. Il était juif, et né dans un
+petit village des environs d'Inspruck. Sa famille, maîtresse
+d'une assez grande fortune, le laissa, dans sa première
+jeunesse, complétement libre de suivre ses inclinations.
+Dès l'enfance il en montra de sérieuses. Il aimait
+à vivre dans la solitude, et passait ses journées et quelquefois
+ses nuits à parcourir les âpres montagnes et les
+étroites vallées de son pays. Souvent il allait s'asseoir
+sur le bord des torrents ou sur les rives des lacs, et il y
+restait longtemps à écouter la voix des ondes, cherchant
+à démêler le sens que la nature cachait dans ces bruits.
+À mesure qu'il avança en âge, son intelligence devint
+plus curieuse et plus grave. Il fallut donc songer à lui
+donner une instruction solide. Ses parents l'envoyèrent
+étudier aux universités d'Allemagne. Il y avait à peine
+un siècle que Luther était mort, et son souvenir et sa
+parole vivaient encore dans l'enthousiasme de ses disciples.
+La nouvelle loi affermissait les conquêtes qu'elle
+avait faites, et semblait s'épanouir dans son triomphe.
+C'était, parmi les réformés, la même ardeur qu'aux
+premiers jours, seulement plus éclairée et plus mesurée.
+Le prosélytisme y régnait encore dans toute sa ferveur,
+et faisait chaque jour de nouveaux adeptes. En entendant
+prêcher une morale et expliquer des dogmes que le
+luthéranisme avait pris dans le catholicisme, Samuel fut
+pénétré d'admiration. Comme c'était un esprit sincère et
+hardi, il compara tout de suite les doctrines qu'on lui
+exposait présentement avec celles dans lesquelles on
+l'avait élevé; et, éclairé par cette comparaison, il reconnut
+tout d'abord l'infériorité du judaïsme. Il se dit qu'une
+religion faite pour un seul peuple à l'exclusion de tous
+les autres, qui ne donnait à l'intelligence ni satisfaction
+dans le présent, ni certitude dans l'avenir, méconnaissait
+les nobles besoins d'amour qui sont dans le coeur de
+l'homme, et n'offrait pour règle de conduite qu'une justice
+barbare; il se dit que cette religion ne pouvait être
+celle des belles âmes et des grands esprits, et que celui-là
+n'était pas le Dieu de vérité qui ne dictait qu'au bruit
+du tonnerre ses changeantes volontés, et n'appelait à
+l'exécution de ses étroites pensées que les esclaves d'une
+terreur grossière. Toujours conséquent avec lui-même,
+Samuel, qui avait dit selon sa pensée, fit ensuite selon
+son dire, et, un an après son arrivée en Allemagne, il
+abjura solennellement le judaïsme pour entrer dans le
+sein de l'église réformée. Comme il ne savait pas faire
+les choses à moitié, il voulut, autant qu'il était en lui,
+dépouiller le vieil homme et se faire une vie toute nouvelle;
+c'est alors qu'il changea son nom de Samuel pour
+celui de Pierre. Quelque temps se passa pendant lequel
+il s'affermit et s'instruisit davantage dans sa nouvelle
+religion. Bientôt il en arriva au point de chercher pour
+elle des objections à réfuter et des adversaires à combattre.
+Comme il était audacieux et entreprenant, il
+s'adressa d'abord aux plus rudes. Bossuet fut le premier
+auteur catholique qu'il se mit à lire. Ce fut avec une
+sorte de dédain qu'il le commença: croyant que dans la
+foi qu'il venait d'embrasser résidait la vérité pure, il
+méprisait toutes les attaques que l'on pouvait tenter
+contre elle, et riait un peu d'avance des arguments irrésistibles
+de l'Aigle de Meaux. Mais son ironique méfiance
+fit bientôt place à l'étonnement, et ensuite à l'admiration.
+Quand il vit avec quelle logique puissante et quelle
+poésie grandiose le prélat français défendait l'église de
+Rome, il se dit que la cause plaidée par un pareil avocat
+en devenait au moins respectable; et, par une transition
+naturelle, il arriva à penser que les grands esprits ne
+pouvaient se dévouer qu'à de grandes choses. Alors il
+étudia le catholicisme avec la même ardeur et la même
+impartialité qu'il avait fait pour le luthéranisme, se
+plaçant vis-à-vis de lui, non pas comme font d'ordinaire
+les sectaires, au point de vue de la controverse et du
+dénigrement, mais à celui de la recherche et de la comparaison.
+Il alla en France s'éclairer auprès des docteurs
+de la religion-mère, comme il avait fait en Allemagne
+pour la réformée. Il vit le grand Arnauld et le second
+Grégoire de Nazianze, Fénelon, et ce même Bossuet.
+Guidé par ces maîtres, dont la vertu lui faisait aimer
+l'intelligence, il pénétra rapidement au fond des mystères
+de la morale et du dogme catholiques. Il y retrouva tout
+ce qui faisait pour lui la grandeur et la beauté du protestantisme,
+le dogme de l'unité et de l'éternité de Dieu
+que les deux religions avaient emprunté au judaïsme, et
+ceux qui semblent en découler naturellement et que pourtant
+celui-ci n'avait pas reconnus, l'immortalité de l'âme,
+le libre arbitre dans cette vie, et dans l'autre la récompense
+pour les bons et la punition pour les méchants.
+Il y retrouva, plus pure peut-être et plus élevée encore,
+cette morale sublime qui prêche aux hommes l'égalité
+entre eux, la fraternité, l'amour, la charité, le dévoûment
+à autrui, le renoncement à soi-même. Le catholicisme
+lui paraissait avoir en outre l'avantage d'une formule
+plus vaste et d'une unité vigoureuse qui manquait
+au luthéranisme. Celui-ci avait, il est vrai, en retour,
+conquis la liberté d'examen, qui est aussi un besoin de
+la nature humaine, et proclamé l'autorité de la raison
+individuelle; mais il avait, par cela même, renoncé au
+principe de l'infaillibilité, qui est la base nécessaire et
+la condition vitale de toute religion révélée, puisqu'on
+ne peut faire vivre une chose qu'en vertu des lois qui
+ont présidé à sa naissance, et qu'on ne peut, par conséquent,
+confirmer et continuer une révélation que par
+une autre. Or, l'infaillibilité n'est autre chose que la révélation
+continuée par Dieu même ou le Verbe dans la
+personne de ses vicaires. Le luthéranisme, qui prétendait
+partager l'origine du catholicisme et s'appuyer à la
+même révélation, avait, en brisant la chaîne traditionnelle
+qui rattachait le christianisme tout entier à cette
+même révélation, sapé de ses propres mains les fondements
+de son édifice. En livrant à la libre discussion la
+continuation de la religion révélée, il avait par là même
+livré aussi son commencement, et attenté ainsi lui-même
+à l'inviolabilité de cette origine qu'il partageait
+avec la secte rivale. Comme l'esprit d'Hébronius se trouvait
+en ce moment plus porté vers la foi que vers la
+critique, et qu'il avait bien moins besoin de discussion
+que de conviction, il se trouva naturellement porté à
+préférer la certitude et l'autorité du catholicisme à la
+liberté et à l'incertitude du protestantisme. Ce sentiment
+se fortifiait encore à l'aspect du caractère sacré d'antiquité
+que le temps avait imprimé au front de la religion-mère.
+Puis la pompe et l'éclat dont s'entourait le culte
+romain semblaient à cet esprit poétique l'expression
+harmonieuse et nécessaire d'une religion révélée par le
+Dieu de la gloire et de la toute-puissance. Enfin, après
+de mûres réflexions, il se reconnut sincèrement et entièrement
+convaincu, et reçut de nouveau le baptême de
+mains de Bossuet. Il ajouta sur les fonts le nom de Spiridion
+à celui de Pierre, en mémoire de ce qu'il avait
+été deux fois éclairé par l'esprit. Résolu dès lors à consacrer
+sa vie tout entière à l'adoration du nouveau Dieu
+qui l'avait appelé à lui et à l'approfondissement de sa
+doctrine, il passa en Italie, et y fit bâtir, à l'aide de la
+grande fortune que lui avait laissée un de ses oncles,
+catholique comme lui, le couvent où nous sommes.
+Fidèle à l'esprit de la loi qui avait créé les communautés
+religieuses, il y rassembla autour de lui les moines les
+mieux famés par leur intelligence et leur vertu, pour se
+livrer avec eux à la recherche de toutes les vérités, et
+travailler à l'agrandissement et à la corroboration de la
+foi par la science. Son entreprise parut d'abord réussir.
+Stimulés par son exemple, ses compagnons se livrèrent
+pendant quelques années avec ardeur à l'étude, à la
+prière et à la méditation. Ils s'étaient placés sous la protection
+de saint Benoît, et avaient adopté les règles de
+son ordre. Quand le moment fut venu pour eux de se
+donner un chef spirituel, ils portèrent unanimement sur
+Hébronius leur choix, qui fut ratifié par le pape. Le
+nouveau Prieur, un instant heureux de la confiance des
+frères qu'il s'était choisis, se remit à ses travaux avec
+plus d'ardeur et d'espérance que jamais. Mais son illusion
+ne fut pas de longue durée. Il ne fut pas longtemps
+à reconnaître qu'il s'était cruellement trompé sur le
+compte des hommes qu'il avait appelés à partager son
+entreprise. Comme il les avait pris parmi les plus pauvres
+religieux de l'Italie, il n'eut pas de peine à en
+obtenir du zèle et du soin pendant les premières années.
+Accoutumés qu'ils étaient à une vie dure et active, ils
+avaient facilement adopté le genre d'existence qu'il leur
+avait donné, et s'étaient conformés volontiers à ses désirs.
+Mais, à mesure qu'ils s'habituèrent à l'opulence,
+ils devinrent moins laborieux, et se laissèrent peu à peu
+aller aux défauts et aux vices dont ils avaient vu autrefois
+l'exemple chez leurs confrères plus riches, et dont
+peut-ètre ils avaient conservé en eux-mêmes le germe.
+La frugalité fit place à l'intempérance, l'activité à la
+paresse, la chanté à l'égoïsme; le jour n'eut plus de
+prières, la nuit plus de veilles; la médisance et la gourmandise
+trônèrent dans le couvent comme deux reines
+impures; l'ignorance et la grossièreté y pénétrèrent à leur
+suite, et firent du temple destiné aux vertus austères et
+aux nobles travaux un réceptacle de honteux plaisirs et
+de lâches oisivetés.
+
+«Hébronius, endormi dans sa confiance et perdu dans
+ses profondes spéculations, ne s'apercevait pas du ravage
+que faisaient autour de lui les misérables instincts
+de la matière. Quand il ouvrit les yeux, il était déjà
+trop tard: n'ayant pas vu la transition par laquelle toutes
+ces âmes vulgaires étaient allées du bien au mal; trop
+éloigné d'elles par la grandeur de sa nature pour pouvoir
+comprendre leurs faiblesses, il se prit pour elles
+d'un immense dédain; et, au lieu de se baisser vers les
+pécheurs avec indulgence et de chercher à les ramener à
+leur vertu première, il s'en détourna avec dégoût, et
+dressa vers le ciel sa tête désormais solitaire. Mais,
+comme l'aigle blessé qui monte au soleil avec le venin
+d'un reptile dans l'aile, il ne put, dans la hauteur de
+son isolement, se débarrasser des révoltantes images
+qui avaient surpris ses yeux. L'idée de la corruption et
+de la bassesse vint se mêler à toutes ses méditations
+théologiques, et s'attacher, comme une lèpre honteuse,
+à l'idée de la religion. Il ne put bientôt plus séparer,
+malgré sa puissance d'abstraction, le catholicisme des
+catholiques. Cela l'amena, sans qu'il s'en aperçût, à le
+considérer sous ses côtés les plus faibles, comme il
+l'avait jadis considéré sous les plus forts, et à en
+rechercher, malgré lui, les possibilités mauvaises. Avec
+le génie investigateur et la puissante faculté d'analyse
+dont il était doué, il ne fut pas longtemps à les trouver;
+mais, comme ces magiciens téméraires qui évoquaient
+des spectres et tremblaient à leur apparition, il s'épouvanta
+lui-même de ses découvertes. Il n'avait plus cette
+fougue de la première jeunesse qui le poussait toujours
+en avant; et il se disait que, cette troisième religion une
+fois détruite, il n'en aurait plus aucune sous laquelle il
+pût s'abriter. Il s'efforça donc de raffermir sa foi, qui
+commençait à chanceler, et pour cela il se mit à relire
+les plus beaux écrits des défenseurs contemporains de
+l'Église. Il revint naturellement à Bossuet; mais il était
+déjà à un autre point de vue, et ce qui lui avait autrefois
+paru concluant et sans réplique lui semblait maintenant
+controversable ou niable en bien des points. Les
+arguments du docteur catholique lui rappelèrent les objections
+des protestants; et la liberté d'examen, qu'il
+avait autrefois dédaignée, rentra victorieusement dans
+son intelligence. Obligé de lutter individuellement contre
+la doctrine infaillible, il cessa de nier l'autorité de la
+raison individuelle. Bientôt, même, il en fit un usage
+plus audacieux que tous ceux qui l'avaient proclamée.
+Il avait hésité au début; mais, une fois son élan pris, il
+ne s'arrêta plus. Il remonta de conséquence en conséquence
+jusqu'à la révélation elle-même, l'attaqua avec
+la même logique que le reste, et força de redescendre
+sur la terre cette religion qui voulait cacher sa tête dans
+les cieux. Lorsqu'il eut livré à la foi cette bataille décisive,
+il continua presque forcément sa marche et poursuivit
+sa victoire; victoire funeste, qui lui coûta bien des
+larmes et bien des insomnies. Après avoir dépouillé de
+sa divinité le père du christianisme, il ne craignit pas
+de demander compte à lui et à ses successeurs de
+l'oeuvre humaine qu'ils avaient accomplie. Le compte fut
+sévère. Hébronius alla au fond de toutes les choses. Il
+trouva beaucoup de mal mêlé à beaucoup de bien, et de
+grandes erreurs à de grandes vérités. Le grand champ
+catholique avait porté autant d'ivraie, peut-être, que
+de pur froment. Dans la nature d'esprit d'Hébronius,
+l'idée d'un Dieu pur esprit, tirant de lui-même un monde
+matériel et pouvant le faire rentrer en lui par un anéantissement
+pareil à sa création, lui semblait être le produit
+d'une imagination malade, pressée d'enfanter une
+théologie quelconque; et voici ce qu'il se disait
+souvent:--Organisé comme il l'est, l'homme, qui ne doit pourtant
+juger et croire que d'après ses perceptions, peut-il
+concevoir qu'on fasse de rien quelque chose, et de quelque
+chose rien? Et sur cette base, quel édifice se trouve
+bâti? Que vient faire l'homme sur ce monde matériel
+que le pur esprit a tiré de lui-même? Il a été tiré et
+formé de la matière, puis placé dessus par le Dieu qui
+connaît l'avenir, pour être soumis à des épreuves que ce
+Dieu dispose à son gré et dont il sait d'avance l'issue,
+pour lutter, en un mot, contre un danger auquel il doit
+nécessairement succomber, et expier ensuite une faute
+qu'il n'a pu s'empêcher de commettre.
+
+«Cette pensée des hommes appelés, sans leur consentement,
+à une vie de périls et d'angoisses, suivie
+pour la plupart de souffrances éternelles et inévitables,
+arrachait à l'âme droite d'Hébronius des cris de douleur
+et d'indignation.--Oui, s'écriait-il, oui, chrétiens,
+vous êtes bien les descendants de ces Juifs implacables
+qui, dans les villes conquises, massacraient jusqu'aux
+enfants des femmes et aux petits des brebis; et votre
+Dieu est le fils agrandi de ce Jéhovah féroce qui ne parlait
+jamais à ses adorateurs que de colère et de vengeance!
+
+«Il renonça donc sans retour au christianisme; mais,
+comme il n'avait plus de religion nouvelle à embrasser
+à la place, et que, devenu plus prudent et plus calme,
+il ne voulait pas se faire inutilement accuser encore
+d'inconstance et d'apostasie, il garda toutes les pratiques
+extérieures de ce culte qu'il avait intérieurement
+abjuré. Mais ce n'était pas assez d'avoir quitté l'erreur;
+il aurait encore fallu trouver la vérité. Hébronius avait
+beau tourner les yeux autour de lui, il ne voyait rien
+qui y ressemblât. Alors commença pour lui une suite de
+souffrances inconnues et terribles. Placé face à face avec
+le doute, cet esprit sincère et religieux s'épouvanta de
+son isolement, et se prit à suer l'eau et le sang, comme
+le Christ sur la montagne, à la vue de son calice. Et
+comme il n'avait d'autre but et d'autre désir que la
+vérité, que rien hors elle ne l'intéressait ici-bas, il
+vivait absorbé dans ses douloureuses contemplations;
+ses regards erraient sans cesse dans le vague qui l'entourait
+comme un océan sans bornes, et il voyait l'horizon
+reculer sans cesse devant lui à mesure qu'il voulait le
+saisir. Perdu dans cette immense incertitude, il se sentait
+pris peu à peu de vertige, et se mettait à tourbillonner
+sur lui-même. Puis, fatigué de ses vaines recherches
+et de ses tentatives sans espérance, il retombait
+affaissé, morne et désorganisé, ne vivant plus que par
+la sourde douleur qu'il ressentait sans la comprendre.
+
+«Pourtant il conservait encore assez de force pour ne
+rien laisser voir au dehors de sa misère intérieure. On
+soupçonnait bien, à la pâleur de son front, à sa lente et
+mélancolique démarche, à quelques larmes furtives qui
+glissaient de temps en temps sur ses joues amaigries,
+que son âme était fortement travaillée, mais on ne savait
+par quoi. Le manteau de sa tristesse cachait à tous les
+yeux le secret de sa blessure. Comme il n'avait confié à
+personne la cause de son mal, personne n'aurait pu dire
+s'il venait d'une incrédulité désespérée ou d'une foi trop
+vive que rien sur la terre ne pouvait assouvir. Le doute,
+à cet égard, n'était même guère possible. L'abbé Spiridion
+accomplissait avec une si irréprochable exactitude
+toutes les pratiques extérieures du culte et tous ses devoirs
+visibles de parfait catholique, qu'il ne laissait ni
+prise à ses ennemis ni prétexte à une sensation plausible.
+Tous les moines, dont sa rigide vertu contenait les vices
+et dont ses austères labeurs condamnaient la lâche paresse,
+blessés à la fois dans leur égoïsme et dans leur
+vanité, nourrissaient contre lui une haine implacable,
+et cherchaient avidement les moyens de le perdre;
+mais, ne trouvant pas dans sa conduite l'ombre d'une
+faute, ils étaient forcés de ronger leur frein en silence,
+et se contentaient de le voir souffrir par lui-même.
+Hébronius connaissait le fond de leur pensée, et, tout
+en méprisant leur impuissance, s'indignait de leur méchanceté.
+Aussi, quand, par instants, il sortait de ses
+préoccupations intérieures pour jeter un regard sur la
+vie réelle, il leur faisait rudement porter le poids de
+leur malice. Autant il était doux avec les bons, autant
+il était dur avec les mauvais. Si toutes les faiblesses le
+trouvaient compatissant, et toutes les souffrances sympathique,
+tous les vices le trouvaient sévère, et toutes
+les impostures impitoyable. Il semblait même trouver
+quelque adoucissement à ses maux dans cet exercice
+complet de la justice. Sa grande âme s'exaltait encore
+à l'idée de faire le bien. Il n'avait plus de règle certaine
+ni de loi absolue; mais une sorte de raison instinctive,
+que rien ne pouvait anéantir ni détourner, le guidait
+dans toutes ses actions et le conduisait au juste. Ce
+fut probablement par ce côté qu'il se rattacha à la vie;
+en sentant fermenter ces généreux sentiments, il se dit
+que l'étincelle sacrée n'avait pas cessé de brûler en lui,
+mais seulement de briller; et que Dieu veillait encore
+dans son coeur, bien que caché à son intelligence par
+des voiles impénétrables. Que ce fût cette idée ou une
+autre qui le ranimât, toujours est-il qu'on vit peu à
+peu son front s'éclaircir, et ses yeux, ternis par les
+larmes, reprendre leur ancien éclat. Il se remit avec
+plus d'ardeur que jamais aux travaux qu'il avait abandonnés,
+et commença à mener une vie plus retirée encore
+qu'auparavant. Ses ennemis se réjouirent d'abord, espérant
+que c'était la maladie qui le retenait dans la solitude;
+mais leur erreur ne fut pas de longue durée.
+L'abbé, au lieu de s'affaiblir, reprenait chaque jour de
+nouvelles forces, et semblait se retremper dans les fatigues
+toujours plus grandes qu'il s'imposait. À quelque
+heure de la nuit que l'on regardât à sa fenêtre, on était
+sûr d'y voir de la lumière; et les curieux qui s'approchaient
+de sa porte pour tâcher de connaître l'emploi
+qu'il faisait de son temps, entendaient presque toujours
+dans sa cellule le bruit de feuillets qui se tournaient
+rapidement, ou le cri d'une plume sur le papier, souvent
+des pas mesurés et tranquilles, comme ceux d'un homme
+qui médite. Quelquefois même des paroles inintelligibles
+arrivaient aux oreilles des espions, et des cris confus
+pleins de colère ou d'enthousiasme les clouaient d'étonnement
+à leur place ou les faisaient fuir d'épouvante.
+Les moines, qui n'avaient rien compris à l'abattement
+de l'abbé, ne comprirent rien à son exaltation. Ils se
+mirent à chercher la cause de son bien-être, le but de
+ses travaux, et leurs sottes cervelles n'imaginèrent rien
+de mieux que la magie. La magie! comme si les grands
+hommes pouvaient rapetisser leur intelligence immortelle
+au métier de sorcière, et consacrer toute leur vie à souffler
+dans des fourneaux pour faire apparaître aux enfants
+effrayés des diables à queue de chien avec des pieds de
+bouc! Mais la matière ignorante ne comprend rien à la
+marche de l'esprit, et les hiboux ne connaissent pas les
+chemins par où les aigles vont au soleil.
+
+«Cependant la monacaille n'osa pas dire tout haut
+son opinion, et la calomnie erra honteusement dans
+l'ombre autour du maître, sans oser l'attaquer en face.
+Il trouva, dans la terreur qu'inspiraient à ses imbéciles
+ennemis des machinations imaginaires, une sécurité qu'il
+n'aurait pas trouvée dans la vénération due à son génie
+et à sa vertu. Du mystère profond qui l'entourait, ils
+s'attendaient à voir sortir quelque terrible prodige,
+comme d'un sombre nuage des feux dévorants. C'est
+ainsi qu'il fut donné à Hébronius d'arriver tranquille à
+son heure dernière. Quand il la vit approcher, il fit venir
+Fulgence, pour qui il nourrissait une paternelle affection.
+Il lui dit qu'il l'avait distingué de tous ses autres
+compagnons, à cause de la sincérité de son coeur et de
+son ardent amour du beau et du vrai, qu'il l'avait depuis
+longtemps choisi pour être son héritier spirituel, et que
+l'instant était venu de lui révéler sa pensée. Alors il lui
+raconta l'histoire intime de sa vie. Arrivé à la dernière
+période, il s'arrêta un instant, comme pour méditer,
+avant de prononcer les paroles suprêmes et définitives;
+puis il reprit de la sorte:
+
+«--Mon cher enfant, je t'ai initié à toutes les luttes, à
+tous les doutes, à toutes les croyances de ma vie. Je t'ai
+dit tout ce que j'avais trouvé de bon et de mauvais, de
+vrai et de faux dans toutes les religions que j'ai traversées.
+Je t'en laisse le juge, et remets à ta conscience le
+soin de décider. Si tu penses que j'aie tort, et que le
+catholicisme, où tu as vécu depuis ton enfance, satisfasse
+à la fois ton esprit et ton coeur, ne te laisse pas entraîner
+par mon exemple, et garde ta croyance. On doit rester
+là où l'on est bien. Pour aller d'une foi à une autre il faut
+traverser des abîmes, et je sais trop combien la route est
+pénible pour t'y pousser malgré toi. La sagesse mesure
+aux plantes le terrain et le vent: à la rose elle donne la
+plaine et la brise, au cèdre la montagne et l'ouragan. Il
+est des esprits hardis et curieux qui veulent et cherchent
+avant tout la vérité; il en est d'autres, plus timides et
+plus modestes, qui ne demandent que du repos. Si tu
+me ressemblais, si le premier besoin de ta nature était
+de savoir, je t'ouvrirais sans hésiter ma pensée tout entière.
+Je te ferais boire à la coupe de vérité que j'ai
+remplie de mes larmes, au risque de t'enivrer. Mais il
+n'en est pas ainsi, hélas! Tu es fait pour aimer bien
+plus que pour savoir, et ton coeur est plus fort que ton
+esprit. Tu es attaché au catholicisme, je le crois du
+moins, par des liens de sentiment que tu ne pourrais
+briser sans douleur; et, si tu le faisais, cette vérité,
+pour laquelle tu aurais immolé toutes tes sympathies,
+ne te paierait pas de tes sacrifices. Au lieu de t'exalter,
+elle t'accablerait peut-être. C'est une nourriture trop
+forte pour les poitrines délicates, et qui étouffe quand
+elle ne vivifie pas. Je ne veux donc pas te révéler cette
+doctrine qui fait le triomphe de ma vie et la consolation
+de mon heure dernière, parce qu'elle ferait peut-être
+ton deuil et ton désespoir. Que sait-on des âmes? Pourtant,
+à cause même de ton amour, il est possible que
+le culte du beau te mène au besoin du vrai, et l'heure
+peut sonner où ton esprit sincère aura soif et faim de
+l'absolu. Je ne veux pas alors que tu cries en vain vers
+le ciel, et que tu répandes sur une ignorance incurable
+des larmes inexaucées. Je laisse après moi une essence
+de moi, la meilleure partie de mon intelligence, quelques
+pages, fruit de toute ma vie de méditations et de travaux.
+De toutes les oeuvres qu'ont enfantées mes longues
+veilles, c'est la seule que je n'aie pas livrée aux flammes,
+parce que c'était la seule complète. Là je suis tout entier;
+là est la vérité. Or le sage a dit de ne pas enfouir les
+trésors au fond des puits. Il faut donc que cet écrit échappe
+à la brutale stupidité de ces moines. Mais comme il ne
+doit passer qu'en des mains dignes de le toucher et ne
+s'ouvrir qu'à des yeux capables de le comprendre, j'y
+veux mettre une condition qui sera en même temps une
+épreuve. Je veux l'emporter dans la tombe, afin que
+celui de vous qui voudra un jour le lire ait assez de courage
+pour braver de vaines terreurs en l'arrachant à la
+poussière du sépulcre. Ainsi, écoute ma dernière volonté:
+Dès que j'aurai fermé les yeux, place cet écrit sur ma
+poitrine. Je l'ai enfermé moi-même dans un étui de parchemin,
+dont la préparation particulière pourrait le garantir
+de la corruption durant plusieurs siècles. Ne laisse
+personne toucher à mon cadavre; c'est là un triste soin
+qu'on ne se dispute guère et qu'on te laissera volontiers.
+Roule toi-même le linceul autour de mes membres exténués,
+et veille sur ma dépouille d'un oeil jaloux, jusqu'à
+ce que je sois descendu dans le sein de la terre avec mon
+trésor; car le temps n'est pas venu où tu pourrais toi-même
+en profiter. Tu n'en adopterais l'esprit que sur la
+foi de ma parole, et cette foi ne suffirait pas à l'épreuve
+d'une lutte chaque jour renouvelée contre toi par le catholicisme.
+Comme chaque génération de l'humanité,
+chaque homme a ses besoins intellectuels, dont la limite
+marque celle de ses investigations et de ses conquêtes.
+Pour lire avec fruit ces lignes que je confie au silence de
+la tombe, il faudra que ton esprit soit arrivé, comme le
+mien, à la nécessité d'une transformation complète. Alors
+seulement tu dépouilleras sans crainte et sans regret le
+vieux vêtement, et tu revêtiras le nouveau avec la certitude
+d'une bonne conscience. Quand ce jour luira pour
+toi, brise sans inquiétude la pierre et le métal, ouvre
+mon cercueil et plonge dans mes entrailles desséchées
+une main ferme et pieuse. Ah! quand viendra cette
+heure, il me semble que mon coeur éteint tressaillera
+comme l'herbe glacée au retour d'un soleil de printemps,
+et que du sein de ses transformations infinies mon esprit
+entrera en commerce immédiat avec le tien: car l'Esprit
+vit à jamais, il est l'éternel producteur et l'éternel aliment
+de l'esprit; il nourrit ce qu'il engendre, et, comme
+chaque destruction alimente une production nouvelle
+dans l'ordre matériel, de même chaque souffle intellectuel
+entretient, par une invisible communion, le souffle
+éveillé par lui dans un sanctuaire nouveau de l'intelligence.
+
+«Ce discours n'éveilla pas dans le sein de Fulgence
+une ardeur plus grande que son maître ne l'avait pressenti;
+Spiridion l'avait bien jugé en lui disant que
+l'heure de la connaissance n'était pas sonnée pour lui.
+Sans doute, des esprits plus hardis et des cerveaux plus
+vastes que celui de Fulgence eussent pu être institués
+dépositaires du secret de l'abbé; à cette époque il s'en
+trouvait encore dans le cloître. Mais, sans doute aussi,
+ces caractères ne lui offraient point une garantie suffisante
+de sincérité et de désintéressement; il devait
+craindre que son trésor ne devint un moyen de puissance
+temporelle ou de gloire mondaine dans les mains
+des ambitieux, peut-être une source d'impiété, une
+cause d'athéisme, sous l'interprétation d'une âme aride
+et d'une intelligence privée d'amour. Il savait que Fulgence
+était, comme dit l'Écriture, _un or très-pur_, et
+que si, le courage lui manquant, il venait à ne point
+profiter du legs sacré, du moins il n'en ferait jamais un
+usage funeste. Quand il vit avec quelle humble résignation
+ce disciple bien-aimé avait écouté ses confidences, il
+s'applaudit de l'avoir laissé à son libre arbitre, et lui
+fit jurer seulement qu'il en mourrait point sans avoir
+fait passer le legs en des mains dignes de le posséder,
+Fulgence le jura.
+
+--Mais, ô mon maître! s'écria-t-il, à quoi connaîtrai-je
+ces mains pures? et si nul ne m'inspire assez de confiance
+pour que je lui transmette votre héritage, du sein
+de la tombe votre voix ne montera-t-elle pas vers moi
+pour tancer mon aveuglement ou ma timidité? Pourrai-je,
+quand la lumière sera éteinte, me diriger seul dans
+les ténèbres?
+
+--Aucune lumière ne s'éteint, répondit l'abbé, et les
+ténèbres de l'entendement sont, pour un esprit généreux
+et sincère, des voiles faciles à déchirer. Rien ne se perd;
+la forme elle-même ne meurt pas; et, ma figure restant
+gravée dans le plus intime sanctuaire de ta mémoire,
+qui pourra dire que ma figure a disparu de ce monde et
+que les vers ont détruit mon image? La mort rompra-t-elle
+les liens de notre amitié, et ce qui est conservé
+dans le coeur d'un ami a-t-il cessé d'être! L'âme a-t-elle
+besoin des yeux du corps pour contempler ce qu'elle
+aime, et n'est-elle pas un miroir d'où rien ne s'efface?
+Va, la mer cessera de refléter l'azur des cieux avant que
+l'image d'un être aimé retombe dans le néant; et l'artiste
+qui fixe une ressemblance sur la toile ou sur le marbre
+ne donne-t-il pas, lui aussi, une sorte d'immortalité à la
+matière?
+
+«Tels étaient les derniers entretiens de Spiridion avec
+son ami. Mais ici commence pour ce dernier une série
+de faits personnels sur lesquels j'appelle toute ton attention;
+les voici tels qu'ils m'ont été transmis maintes fois
+par lui avec la plus scrupuleuse exactitude.
+
+«Fulgence ne pouvait s'habituer à l'idée de voir mourir
+son ami et son maître. En vain les médecins lui disaient
+qui l'abbé avait peu de jours à vivre, sa maladie
+ayant dépassée déjà le terme où cessent les espérances et
+où s'arrêtent les ressources de l'art; il ne concevait pas
+que cet homme, encore si vigoureux d'esprit et de caractère,
+fût à la veille de sa destruction. Jamais il ne
+l'avait vu plus clair et plus éloquent dans ses paroles,
+plus subtil dans ses aperçus et plus large dans ses vues.
+
+Au seuil d'une autre vie, il avait encore de l'énergie et
+de l'activité pour s'occuper des détails de la vie qu'il
+allait quitter. Plein de sollicitude pour ses frères, il
+donnait à chacun l'instruction qui lui convenait: aux
+mauvais, la prédication ardente; aux bons, l'encouragement
+paternel. Il était plus inquiet et plus touché de
+la douleur de Fulgence que de ses propres souffrances
+physiques, et sa tendresse pour ce jeune homme lui
+faisait oublier ce qu'a de solennel et de terrible le pas
+qu'il allait franchir.»
+
+Ici le père Alexis s'interrompit en voyant mes yeux
+se remplir de larmes, et ma tête se pencha sur sa main
+glacée, à la pensée d'un rapprochement si intime entre
+la situation qu'il me décrivait et celle où nous nous
+trouvions l'un et l'autre. Il me comprit, serra ma main
+avec force et continua.
+
+«Spiridion, voyant que cette âme tendre et passionnée
+dans ses attachements allait se briser avec le fil de sa
+vie, essayait de lui adoucir l'horreur dont le catholicisme
+environne l'idée de la mort; il lui peignait sous des couleurs
+sereines et consolantes ce passage d'une existence
+éphémère à une existence sans fin.
+
+--Je ne vous plains pas de mourir, lui répondait Fulgence;
+je me plains parce que vous me quittez. Je ne
+suis pas inquiet de votre avenir, je sais que vous allez
+passer de mes bras dans ceux d'un Dieu qui vous aime;
+mais moi je vais gémir sur une terre aride et traîner une
+existence délaissée parmi des êtres qui ne vous remplaceront
+jamais pour moi!
+
+--Ô mon enfant! ne parle pas ainsi, répondit l'abbé;
+il y a une providence pour les hommes bons, pour les
+coeurs aimants. Si elle te retire un ami dont la mission
+auprès de toi est remplie, elle donnera en récompense à
+ta vieillesse un ami fidèle, un fils dévoué, un disciple
+confiant, qui entourera tes derniers jours des consolations
+que tu me procures aujourd'hui.
+
+--Nul ne pourra m'aimer comme je vous aime, reprenait
+Fulgence, car jamais je ne serai digne d'un
+amour semblable à celui que vous m'inspirez; et quand
+même cela devrait arriver, je suis si jeune encore!
+Imaginez ce que j'aurai à souffrir, privé de guide et
+d'appui, durant les années de ma vie où vos conseils et
+votre protection m'eussent été le plus nécessaires!
+
+--Ecoute, lui dit un jour l'abbé, je veux te dire une
+pensée qui a traversé plusieurs fois mon esprit sans s'y
+arrêter. Nul n'est plus ennemi que moi, tu le sais, des
+grossières jongleries dont les moines se servent pour
+terrifier leurs adeptes; je ne suis pas davantage partisan
+des extases que d'ignorants visionnaires ou de vils imposteurs
+ont fait servir à leur fortune ou à la satisfaction
+de leur misérable vanité; mais je crois aux apparitions
+et aux songes qui ont jeté quelquefois une salutaire terreur
+ou apporté une vivifiante espérance à des esprits
+sincères et pieusement enthousiastes. Les miracles ne
+me paraissent pas inadmissibles à la raison la plus froide
+et la plus éclairée. Parmi les choses surnaturelles qui,
+loin de causer de la répugnance à mon esprit, lui sont
+un doux rêve et une vague croyance, j'accepterais
+comme possibles les communications directes de nos sens
+avec ce qui reste en nous et autour de nous des morts
+que nous avons chéris. Sans croire que les cadavres
+puissent briser la pierre du sépulcre et reprendre pour
+quelques instants les fonctions de la vie, je m'imagine
+quelquefois que les éléments de notre être ne se divisent
+pas subitement, et qu'avant leur diffusion un reflet
+de nous-mêmes se projette autour de nous, comme le
+spectre solaire frappe encore nos regards de tout son
+éclat plusieurs minutes après que l'astre s'est abaissé
+derrière notre horizon. S'il faut t'avouer tout ce qui se
+passe en moi à cet égard, je te confesserai qu'il était
+une tradition dans ma famille que je n'ai jamais eu la
+force de rejeter comme une fable. On disait que la vie
+était dans le sang de mes ancêtres à un tel degré d'intensité
+que leur âme éprouvait, au moment de quitter
+le corps, l'effort d'une crise étrange, inconnue. Ils
+voyaient alors leur propre image se détacher d'eux, et
+leur apparaître quelquefois double et triple. Ma mère assurait
+qu'à l'heure suprême où mon père rendit l'esprit,
+il prétendait voir de chaque côté de son lit un spectre
+tout semblable à lui, revêtu de l'habit qu'il portait les
+jours de fête pour aller à la synagogue dont il était rabbin.
+Il eût été si facile à la raison hautaine de repousser
+cette légende que je ne m'en suis jamais donné la peine.
+Elle plaisait à mon imagination, et j'eusse été affligé de
+la condamner au néant des erreurs _jugées_. Ces discours
+te causent quelque surprise, je le vois. Tu m'as vu repousser
+si durement les tentatives de nos visionnaires
+et railler d'une manière si impitoyable leurs hallucinations,
+que tu penses peut-être qu'en cet instant mon
+cerveau s'affaiblit. Je sens, au contraire, que les voiles
+se dégagent, et il me semble que jamais je n'ai pénétré
+avec plus de lucidité dans les perceptions inconnues
+d'un nouvel ordre d'idées. À l'heure d'abdiquer l'exercice
+de la raison superbe, l'homme sincère, sentant
+qu'il n'a plus besoin de se défendre des terreurs de la
+mort, jette son bouclier et contemple d'un oeil calme le
+champ de bataille qu'il abandonne. Alors il peut voir
+que, de même que l'ignorance et l'imposture, la raison
+et la science ont leurs préjugés, leurs aveuglements,
+leurs négations téméraires, leurs étroites obstinations.
+Que dis-je? il voit que la raison et la science humaines
+ne sont que des aperçus provisoires, des horizons nouvellement
+découverts, au delà desquels s'ouvrent des
+horizons infinis, inconnus encore, et qu'il juge insaisissables,
+parce que la courte durée de sa vie et la faible
+mesure de ses forces ne lui permettent pas de pousser
+plus loin son voyage. Il voit, à vrai dire, que la raison
+et la science ne sont que la supériorité d'un siècle relativement
+à un autre, et il se dit en tremblant que les
+erreurs qui le font sourire en son temps ont été le dernier
+mot de la sagesse humaine pour ses devanciers. Il
+peut se dire que ses descendants riront également de sa
+science, et que les travaux de toute sa vie, après avoir
+porté leurs fruits pendant une saison, seront nécessairement
+rejetés comme le vieux tronc d'un arbre qu'on
+recèpe. Qu'il s'humilie donc alors, et qu'il contemple
+avec un calme philosophique cette suite de générations
+qui l'ont précédé et cette suite de générations qui le
+suivront; et qu'il sourie en voyant le point intermédiaire
+où il a végété, atome obscur, imperceptible anneau
+de la chaîne infinie! Qu'il dise: J'ai été plus loin
+que mes ancêtres, j'ai grossi ou épuré le trésor qu'ils
+avaient conquis. Mais qu'il ne dise pas: Ce que je n'ai pas
+fait est impossible à faire, ce que je n'ai pas compris est
+un mystère incompréhensible, et jamais l'homme ne
+surmontera les obstacles qui m'ont arrêté. Car cela serait
+un blasphème, et ce serait pour de tels arrêts qu'il faudrait
+rallumer les bûchers où l'inquisition jette les écrits
+des novateurs.
+
+«Ce jour-là, Spiridion mit sa tête dans ses mains, et
+ne s'expliqua pas davantage. Le lendemain, il reprit un
+entretien qui semblait lui plaire et le distraire de ses
+souffrances.
+
+--Fulgence! dit-il, que peut signifier ce mot, _passé_?
+et quelle action veut marquer ce verbe, _n'être plus_?
+Ne sont-ce pas là des idées créées par l'erreur de nos sens
+et l'impuissance de notre raison? Ce qui a été peut-il
+cesser d'être, et ce qui est peut-il n'avoir pas été de
+tout temps?
+
+--Est-ce à dire, maître, lui répliqua le simple Fulgence,
+que vous ne mourrez point, ou que je vous
+verrai encore après que vous ne serez plus?
+
+--Je ne serai plus et je serai encore, répondit le
+maître. Si tu ne cesses pas de m'aimer, tu me verras,
+tu me sentiras, tu m'entendras partout. Ma forme sera
+devant tes yeux, parce qu'elle restera gravée dans ton
+esprit; ma voix vibrera à ton oreille, parce qu'elle restera
+dans la mémoire de ton coeur: mon esprit se révélera
+encore à ton esprit, parce que ton âme me comprend
+et me possède. Et peut-être, ajouta-t-il avec une
+sorte d'enthousiasme et comme frappé d'une idée nouvelle,
+peut-être te dirai-je, après ma mort, ce que mon
+ignorance et la tienne nous ont empêchés de découvrir
+ensemble et de nous communiquer l'un à l'autre. Peut-être
+la pensée fécondera-t-elle la mienne; peut-être la
+semence laissée par moi dans ton âme fructifiera-t-elle,
+échauffée par ton souffle. Prie, prie! et ne pleure pas.
+Rappelle-toi que le jeune prophète Elisée demanda pour
+toute grâce au Seigneur qu'il mit sur lui une double
+part de l'esprit du prophète Elie, son maître. Nous
+sommes tous prophètes aujourd'hui, mon enfant. Nous
+cherchons tous la parole de vie et l'esprit de vérité.
+
+«Le dernier jour, l'abbé reçut les sacrements avec
+tout le calme et toute la dignité d'un homme qui accomplit
+un acte extérieur et qui l'accepte comme un
+symbole respectable. Il reçut tous les adieux de ses
+frères, leur donna sa dernière bénédiction, et, se tournant
+vers Fulgence, il lui dit tout bas au moment où
+celui-ci, le voyant si fort et si tranquille, espérait presque
+qu'une crise favorable s'opérait et que son ami allait lui
+être rendu:
+
+«Fais-les sortir, Fulgence; je veux être seul avec toi.
+Hâte-toi, je vais mourir.»
+
+«Fulgence, consterné, obéit; et quand il fut seul avec
+l'abbé, il lui demanda, en tremblant et on pleurant,
+d'où lui venait, dans un moment où il semblait si calme,
+la pensée que sa vie allait finir si vite.
+
+«Je me sens extraordinairement bien, en effet, répondit
+Spiridion, et, si je m'en rapportais au bien-être
+que j'éprouve dans mon corps et dans mon âme, je
+croirais volontiers que je ne fus jamais plus fort et
+mieux portant. Mais il est certain que je vais mourir;
+car j'ai vu tout à l'heure mon spectre qui me montrait
+le sablier, et qui me faisait signe de renvoyer tous ces
+témoins inutiles ou malveillants. Dis-moi où en est le
+sable.
+
+--Ô mon maître! plus d'à moitié écoulé dans le
+réceptacle.
+
+--C'est bien, mon enfant... Donne-moi l'écrit...
+place-le sur ma poitrine, et mets tout de suite le linceul
+autour de mes reins.»
+
+Fulgence obéit, le front baigné d'une sueur froide.
+L'abbé lui prit les mains, et lui dit encore:
+
+«Je ne m'en vais pas... Tous les éléments de mon être
+retournent à _Dieu_, et une partie de moi passe en toi.»
+
+Puis il ferma les yeux et se recueillit. Au bout d'une
+demi-heure, il les ouvrit, et dit:
+
+«Cet instant est ineffable; je ne fus jamais plus heureux...
+Fulgence, reste-t-il du sable?
+
+«Fulgence tourna ses yeux humides vers le sablier.
+Il ne restait plus que quelques grains dans le récipient.
+Emporté par un mouvement de douleur inexprimable,
+il serra convulsivement les deux mains de son maître,
+qui étaient enlacées aux siennes, et qu'il sentait se refroidir
+rapidement. L'abbé lui rendit son étreinte avec
+force, et sourit en lui disant: «_Voici l'heure!_»
+
+«En cet instant, Fulgence sentit une main pleine de
+chaleur se poser sur sa tête. Il se retourna brusquement,
+et vit debout derrière lui un homme en tout
+semblable à l'abbé, qui le regardait d'un air grave et
+paternel. Il reporta ses regards sur le mourant; ses
+mains s'étaient étendues, ses yeux étaient fermés. Il
+avait cessé de vivre de la vie des hommes.
+
+«Fulgence n'osa se retourner. Partagé entre la terreur
+et le désespoir, il colla son visage au bord du lit,
+et perdit connaissance pendant quelques instants. Mais
+bientôt, se rappelant le devoir qu'il avait à remplir, il
+reprit courage, et acheva d'ensevelir son maître bien-aimé
+dans le linceul. Il arrangea le manuscrit avec le
+plus grand soin, mit le crucifix dessus, suivant l'usage,
+et croisa les bras du cadavre sur la poitrine. À peine y
+furent-ils placés, qu'ils se roidirent comme l'acier, et il
+sembla à Fulgence que nul pouvoir humain n'eût pu
+arracher le livre à ce corps privé de vie.
+
+«Il ne le quitta pas une seule minute, et le porta
+lui-même, avec trois autres novices, dans l'église. Là,
+il se prosterna auprès de son catafalque, et y resta sans
+prendre aucun aliment ni goûter aucun sommeil, jusqu'à
+ce qu'il eût de ses mains soudé le cercueil et qu'il
+eût vu de ses yeux sceller la pierre du caveau. Quand ce
+fui fait, il se prosterna sur cette dalle, et l'arrosa de
+larmes amères. Alors il entendit une voix qui lui dit à
+l'oreille: «T'ai-je donc quitté?» Il n'osa pas regarder
+auprès de lui. Il ferma les yeux pour ne rien voir. Mais
+la voix qu'il avait entendue était bien celle de son ami.
+Les chants funèbres résonnaient encore sous la voûte
+du temple, et le cortège des moines défilait lentement.
+
+«Là, poursuivit Alexis après s'être un peu reposé,
+cessent pour moi les intimes révélations de Fulgence.»
+Lorsqu'il me raconta ces choses, il crut devoir ne me
+rien cacher de la vie et de la mort de son maître; mais,
+soit scrupule de chrétien, soit une sorte de confusion et
+de repentir envers la mémoire de Spiridion, il ne voulut
+point me raconter ce qui s'était passé depuis entre lui et
+l'ombre assidue à le visiter. J'ai la certitude intime qu'il
+eut de nombreuses apparitions dans les premiers temps;
+mais la crainte qu'elles lui causaient et les efforts qu'il
+faisait pour s'y soustraire les rendirent de plus en plus
+rares et confuses. Fulgence était un caractère flottant,
+une conscience timorée. Quand il eut perdu son maître,
+le charme de sa présence continuelle n'agissant plus sur
+lui, il fut effrayé de tout ce qu'il avait entendu, et peut-être
+de ce qu'il avait fait en inhumant le livre. Personne
+mieux que lui ne savait combien l'accusation de magie
+était indigne de la haute sagesse et de la puissante raison
+de l'abbé. Néanmoins, à force d'entendre dire, après la
+mort de celui-ci, qu'il s'était adonné à cet art détestable
+et qu'il avait eu commerce avec les démons, Fulgence,
+épouvanté des choses surnaturelles qu'il avait vues, et de
+celles qui, sans doute, se passaient encore en lui,
+chercha dans l'observance scrupuleuse de ses devoirs de
+chrétien un refuge contre la lumière qui éblouissait sa
+faible vue. Ce qu'il faut admirer dans cet homme généreux
+et droit, c'est qu'il trouva dans son coeur la force
+qui manquait à son esprit, et qu'il ne trahit jamais,
+même au sein des investigations menaçantes ou perfides
+du confessionnal, aucun des secrets de son maître.
+L'existence du manuscrit demeura ignorée, et, à l'heure
+de sa mort, il exécuta fidèlement la volonté suprême de
+Spiridion en me confiant ce que je viens de te confier.
+
+«Spiridion avait érigé en statut particulier de notre
+abbaye, que tout religieux atteint d'une maladie grave,
+serait en droit de réclamer, outre les soins de l'infirmier
+ordinaire, ceux d'un novice ou d'un religieux à son
+choix. L'abbé avait institué ce règlement peu de jours
+avant sa mort, en reconnaissance des consolations dont
+Fulgence entourait son agonie, afin que ce même Fulgence
+et les autres religieux eussent, dans leur dernière
+épreuve, ces secours et ces consolations de l'amitié, que
+rien ne peut remplacer. Fulgence étant donc tombé en
+paralysie, je fus mandé auprès de lui. Le choix qu'il
+faisait de moi en cette occurrence eut lieu de me surprendre;
+car je le connaissais à peine, et il n'avait jamais
+semblé me distinguer, tandis qu'il était sans cesse entouré
+de fervents disciples et d'amis empressés. Objet
+des persécutions et des méfiances de l'ordre durant les
+années qui suivirent la mort de l'abbé, il avait fini par
+faire sa paix à force de douceur et de bonté. De guerre
+lasse, on avait cessé de lui demander compte des écrits
+hérétiques qu'on soupçonnait être sortis de la plume
+d'Hébronius, et on se persuadait qu'il les avait brûlés.
+Les conjectures sur le grand oeuvre étaient passées de
+mode depuis que l'esprit du XVIII<sup>e</sup> siècle s'était infiltré
+dans nos murs. Nous avions au moins dix bons pères
+philosophes qui lisaient Voltaire et Rousseau en cachette,
+et qui poussaient l'_esprit fort_ jusqu'à rompre le jeûne
+et soupirer après le mariage. Il n'y avait plus que le
+portier du couvent, vieillard de quatre-vingts ans, contemporain
+du père Fulgence, qui mêlât les superstitions
+du passé à l'orgueil du présent. Il parlait du vieux temps
+avec admiration, de l'abbé Spiridion avec un sourire
+mystérieux, et de Fulgence lui-même avec une sorte de
+mépris, comme d'un ignorant et d'un paresseux qui eût
+pu faire part de son secret et enrichir le couvent, mais
+qui avait peur du diable et faisait niaisement son salut.
+Cependant il y avait encore de mon temps plusieurs jeunes
+cerveaux que la vie et la mort d'Hébronius tourmentaient
+comme un problème. J'étais de ce nombre;
+mais je dois dire que, si le sort de cette grande âme
+dans l'autre vie m'inspirait quelque inquiétude, je ne
+partageais aucune des imbéciles terreurs de ceux qui
+n'osaient prier pour elle, de peur de la voir apparaître.
+Une superstition, qui durera tant qu'il y aura des couvents,
+condamnait son spectre à errer sur la terre jusqu'à
+ce que les portes du purgatoire tombassent tout à
+fait devant son repentir ou devant les supplications des
+hommes. Mais, comme, selon les moines, il est de la
+nature des spectres de s'acharner après les vivants qui
+veulent bien s'occuper d'eux, pour en obtenir toujours
+plus de messes et de prières, chacun se gardait bien de
+prononcer son nom dans les commémorations particulières.
+
+«Pour moi, j'avais souvent réfléchi aux choses
+étranges qu'on racontait au noviciat sur les anciennes
+apparitions de l'abbé Spiridion. Aucun novice de mon
+temps ne pouvait affirmer avoir vu ou entendu l'_Esprit_;
+mais certaines traditions s'étaient perpétuées dans cette
+école avec les commentaires de l'ignorance et de la peur,
+éléments ordinaires de l'éducation monacale. Les anciens,
+qui se piquaient d'être éclairés, riaient de ces
+traditions, sans avouer qu'ils les avaient accréditées
+eux-mêmes dans leur jeunesse. Pour moi, je les écoutais
+avec avidité, mon imagination se plaisant à la
+poésie de ces récits merveilleux, et ma raison ne cherchant
+point à les commenter. J'aimais surtout une certaine
+histoire que je veux te rapporter.
+
+«Pendant les dernières années de l'abbé Spiridion, il
+avait pris l'habitude de marcher à grands pas dans la
+longue salle du chapitre depuis midi jusqu'à une heure.
+C'était là toute la récréation qu'il se permettait, et encore
+la consacrait-il aux pensées les plus graves et les
+plus sombres; car, si on venait l'interrompre au milieu
+de sa promenade, il se livrait à de violents accès de
+colère. Aussi les novices qui avaient quelque grâce à
+lui demander se tenaient-ils dans la galerie du cloître
+contiguë à celle du chapitre, et là ils attendaient, tout
+tremblants, que le coup d'une heure sonnât; l'abbé,
+scrupuleusement régulier dans la distribution de sa
+journée, n'accordait jamais une minute de plus ni de
+moins à sa promenade. Quelques jours après sa mort,
+l'abbé Déodatus, son successeur, étant entré un peu
+après midi dans la salle du chapitre, en sortit, au bout
+de quelques instants, pâle comme la mort, et tomba
+évanoui dans les bras de plusieurs frères qui se trouvaient
+dans la galerie. Jamais il ne voulut dire la cause
+de sa terreur ni raconter ce qu'il avait vu dans la salle.
+Aucun religieux n'osa plus y pénétrer à cette heure-là,
+et la peur s'empara de tous les novices au point qu'on
+passait la nuit en prières dans les dortoirs, et que plusieurs
+de ces jeunes gens tombèrent malades. Cependant
+la curiosité étant plus forte encore que la frayeur, il y en
+eut quelques-uns d'assez hardis pour se tenir dans la
+galerie à l'heure fatale. Cette galerie est, tu le sais, plus
+basse de quelques pieds que le sol de la salle du chapitre,
+Les cinq grandes fenêtres en ogive de la salle
+donnent donc sur la galerie, et à cette époque elles
+étaient, comme aujourd'hui, garnies de grands rideaux
+de serge rouge constamment baissés sur cette face du
+bâtiment. Quels furent la surprise et l'effroi de ces novices
+lorsqu'ils virent passer sur les rideaux la grande
+ombre de l'abbé Spiridion, bien reconnaissable à la silhouette
+de sa belle chevelure! En même temps qu'on
+voyait passer et repasser cette ombre, on entendait le
+bruit égal et rapide de ses pas. Tout le couvent voulut
+être témoin de ce prodige, et les esprits forts, car dès
+ce temps-là il y en avait quelques-uns, prétendaient que
+c'était Fulgence ou quelque autre des anciens favoris de
+l'abbé qui se promenait de la sorte. Mais l'étonnement
+des incrédules fut grand lorsqu'ils purent s'assurer que
+toute la communauté, sans en excepter un seul religieux,
+novice ou serviteur, était rassemblée sur la galerie,
+tandis que l'ombre marchait toujours et que le plancher
+de la salle craquait sous ses pieds comme à l'ordinaire.
+
+[Illustration]
+
+«Cela dura plus d'un an. À force de messes et de
+prières, on satisfit, dit-on, cette âme en peine, et le
+premier anniversaire de la mort d'Hébronius vit cesser
+le prodige. Cependant une autre année s'écoula encore
+sans que personne osât entrer dans la salle à l'heure
+maudite. Comme on donne à chaque chose un nom de
+convention dans les couvents, on avait nommé cette
+heure le _Miserere_, parce que, pendant l'année qu'avait
+duré la promenade du revenant, plusieurs novices, désignés
+à tour de rôle par les supérieurs, avaient été tenus
+d'aller réciter le _Miserere_ dans la galerie. Quand cette
+apparition eut cessé et qu'on se fut familiarisé de nouveau
+avec les lieux hantés par l'esprit, on disait qu'à
+l'heure de midi, au moment où le soleil passait sur la
+figure du portrait d'Hébronius, on voyait ses yeux s'animer
+et paraître en tout semblables à des yeux humains.
+
+«Cette légende ne m'avait jamais trouvé railleur et
+superbe. Je prenais un singulier plaisir à l'entendre raconter;
+et longtemps avant l'époque où je connus intimement
+Fulgence, je m'étais intéressé à ce savant abbé,
+dont l'âme agitée n'avait peut-être pu encore entrer dans
+le repos céleste, faute d'avoir trouvé des amis assez
+courageux ou des chrétiens assez fervents pour demander
+et obtenir sa grâce. Dans toute la naïveté de ma foi, je
+m'étais posé comme l'avocat de Spiridion auprès du tribunal
+de Dieu, et tous les soirs, avant de m'endormir,
+je récitais avec onction un _De profondis_ pour lui. Bien
+qu'il fût mort une quarantaine d'années avant ma naissance,
+soit que j'aimasse la grandeur de ce caractère
+dont on rapportait mille traits remarquables, soit qu'il
+y eût en moi quelque chose comme une prédestination à
+devenir son héritier, je me sentais ému d'une vive sympathie
+et d'une sorte de tendresse pieuse en songeant à
+lui. J'avais horreur de l'hérésie, et je le plaignais si vivement
+d'avoir donné dans cette erreur que je ne pouvais
+souffrir qu'on parlât devant moi de ses dernières années.
+
+[Illustration]
+
+«Néanmoins la prudence me défendait d'avouer cette
+sympathie. L'inquisition exercée sans cesse par les supérieurs
+eût incriminé la pureté de mes sentiments. Le
+choix que Fulgence fit de moi pour son ami et son consolateur
+eut lieu de me surprendre autant qu'il surprit
+les autres. Quelques-uns en furent blessés, mais personne
+ne songea à m'en faire un crime; car je ne l'avais
+pas cherché, et on n'en conçut point de méfiance.
+J'étais alors aussi fervent catholique qu'il est possible
+de l'être, et même ma dévotion avait un caractère d'orthodoxie
+farouche qui m'assurait, sinon la bienveillance,
+du moins la considération des supérieurs. Il y avait déjà
+quatre ans que j'avais fait profession, et cette _ferveur
+de novice_, qui est devenue un terme proverbial, ne
+s'était pas encore démentie. J'aimais la religion catholique
+avec une sorte de transport; elle me semblait une
+arche sainte à l'abri de laquelle je pourrais dormir toute
+ma vie en sûreté contre les flots et les orages de mes
+passions; car je sentais fermenter en moi une force capable
+de briser comme le verre tous les raisonnements
+de la sagesse; et les idées que renferme ce mot, _mystère_,
+étaient les seuls qui pussent m'enchaîner, parce qu'elles
+seules pouvaient gouverner ou du moins endormir mon
+imagination. Je me plaisais à exalter la puissance de
+cette révélation divine qui coupe court à toutes les controverses
+et promet, en revanche de la soumission de
+l'esprit, les éternelles joies de l'âme. Combien je la
+trouvais préférable à ces philosophies profanes qui cherchent
+vainement le bonheur dans un monde éphémère,
+et qui ne peuvent, après avoir lâché la bride aux instincts
+de la matière, reprendre le moindre empire durable sur
+eux par le raisonnement! J'étais chargé de presque toutes
+les instructions scolastiques, et je professais la théologie
+en apôtre exalté, faisant servir tout l'esprit de discussion
+et d'examen qui étaient en moi à démontrer l'excellence
+d'une foi qui proscrivait l'un et l'autre.
+
+«Je semblais donc l'homme le moins propre à recevoir
+les confidences de l'ami d'Hébronius. Mais un seul acte
+de ma vie avait révélé naguère au vieux Fulgence quel
+fonds on pouvait faire sur la fermeté de mon caractère. Un
+novice m'avait confié une faute que je l'avais engagé à
+confesser. Il ne l'avait pas fait, et la faute ayant été découverte
+ainsi que la confidence que j'avais reçue, on
+taxait presque mon silence de complicité. On voulait
+pour m'absoudre que je fisse de plus amples révélations,
+et que je complétasse, par la délation, l'accusation portée
+contre ce jeune homme. J'aimai mieux me laisser charger
+que de le charger lui-même. Il confessa toute la vérité,
+et je fus disculpé. Mais on me fit un grand crime de ma
+résistance, et le Prieur m'adressa des reproches publics
+dans les termes les plus blessants pour l'orgueil irritable
+qui couvait dans mon sein. Il m'imposa une rude pénitence;
+puis, voyant la surprise et la consternation que
+cet arrêt sévère répandait sur le visage des novices tremblants
+autour de moi, il ajouta:
+
+«--Nous avons regret à punir avec la rigueur de la
+justice un homme aussi régulier dans ses moeurs et aussi
+attaché à ses devoirs que vous l'avez été jusqu'à ce jour.
+Nous aimerions à pardonner cette faute, la première de
+votre vie religieuse qui nous ait offert de la gravité. Nous
+le ferions avec joie, si vous montriez assez de confiance
+en nous pour vous humilier devant notre paternelle autorité,
+et si, tout en reconnaissant vos torts, vous preniez
+l'engagement solennel de ne jamais retomber dans une
+telle résistance, en faveur des profanes maximes d'une
+mondaine loyauté.
+
+«--Mon père, répondis-je, j'ai sans doute commis une
+grande faute, puisque vous condamnez ma conduite;
+mais Dieu réprouve les voeux téméraires, et quand nous
+faisons un ferme propos de ne plus l'offenser, ce n'est
+point par des serments, mais par d'humbles voeux et
+d'ardentes prières que nous obtenons son assistance
+future. Nous ne saurions tromper sa clairvoyance, et il
+se rirait de notre faiblesse et de notre présomption. Je
+ne puis donc m'engager à ce que vous me demandez.»
+
+«Ce langage n'était pas celui de l'Église, et, à mon
+insu, un instant d'indignation venait de tracer en moi
+une ligne de démarcation entre l'autorité de la foi et
+l'application de cette autorité entre les mains des hommes.
+Le Prieur n'était pas de force à s'engager dans
+une discussion avec moi. Il prit un air d'hypocrite compassion,
+et me dit d'un ton affligé qui déguisait mal son
+dépit:
+
+«--Je serai forcé de confirmer ma sentence, puisque
+vous ne vous sentez pas la force de me rassurer à l'avenir
+sur une seconde faute de ce genre.
+
+«--Mon père, répondis-je, je ferai double pénitence
+pour celle-ci.»
+
+«Je la lis en effet; je prolongeai tellement mes macérations
+qu'on fut forcé de les faire cesser. Sans m'en
+douter, ou du moins sans l'avoir prévu, j'allumai de
+profonds ressentiments, et j'excitai de vives alarmes
+dans l'esprit des supérieurs par l'orgueil d'une expiation
+qui désormais me déclarait invulnérable aux atteintes
+des châtiments extérieurs. Fulgence fut vivement frappé
+du caractère inattendu que cette conduite, de ma part,
+révélait aux autres et à moi-même. Il lui échappa de dire
+que, du temps de l'abbé Spiridion, _de telle choses ne
+ne seraient point passées_.
+
+«Ces paroles me frappèrent à mon tour, et je lui en
+demandai l'explication un jour que je me trouvai seul
+avec lui.
+
+«--Ces paroles signifient deux choses, me répondit-il:
+d'abord, que jamais l'abbé Spiridion n'eût cherché à
+arracher de la bouche d'un ami le secret d'un ami;
+ensuite, que, si quelqu'un l'eût osé tenter, il eût puni
+la tentative et récompensé la résistance.»
+
+«Je fus fort surpris de cet instant d'abandon, le seul
+peut-être auquel Fulgence se fût livré depuis bien des
+années. Très peu de temps après il tomba en paralysie,
+et me fit venir près de lui. Il me parut d'abord très gêné
+avec moi, et j'attendais vainement qu'il m'expliquât par
+quel hasard il m'avait choisi. Mais, voyant qu'il ne le
+faisait pas, je sentis ce qu'il y aurait eu d'indélicat à le
+lui demander, et je m'efforçai de lui montrer que j'étais
+reconnaissant et honoré de la préférence qu'il m'accordait.
+Il me sut gré de lui épargner toute explication, et
+nos relations s'établirent sur un pied de tendre intimité
+et de dévoûment filial. Cependant la confiance eut peine
+à venir, quoique nous parlassions beaucoup ensemble et
+avec une apparence d'abandon. Le bon vieillard semblait
+avoir besoin de raconter ses jeunes années, et de faire
+partager à un autre l'enthousiasme qu'il avait pour son
+bien-aimé maître Spiridion. Je l'écoutais avec plaisir,
+éloigné que j'étais de concevoir aucune inquiétude pour
+ma foi; et bientôt je pris tant d'intérêt à ce sujet que,
+lorsqu'il s'en écartait, je l'y ramenais de moi-même.
+J'aurais bien, à cause des travaux inconnus qui avaient
+rempli les dernières années de l'abbé, gardé contre lui
+une sorte de méfiance, si les détails de sa vie m'eussent
+été transmis par un catholique moins régulier que Fulgence;
+mais de celui-ci rien ne m'était suspect, et, à
+mesure que par lui je me mis à connaître Spiridion, je
+me laissai aller à la sympathie étrange et toute-puissante
+que m'inspirait le caractère de l'homme sans m'alarmer
+des opinions finales du théologien. Cette sincérité vigoureuse
+et cette justice rigide qu'il avait apportées dans
+tous les actes de sa vie faisaient vibrer en moi des cordes
+jusque là muettes. Enfin j'arrivai à chérir ce mort illustre
+comme un ami vivant. Fulgence parlait de lui et des choses
+écoulées depuis soixante ans comme s'ils eussent été
+d'hier; le charme et la vérité de ses tableaux étaient tels
+pour moi que je finissais par croire à la présence du
+maître ou à son retour prochain au milieu de nous. Je
+restais parfois longtemps sous l'empire de cette illusion;
+et quand elle s'évanouissait, quand je revenais au sentiment
+de la réalité, je me sentais saisi d'une véritable
+tristesse, et je m'affligeais de mon erreur perdue avec
+une naïveté qui faisait sourire et pleurer à la fois le bon
+Fulgence.
+
+«Malgré la résignation patiente avec laquelle ce digne
+religieux supportait son infirmité toujours croissante,
+malgré l'enjouement et l'expansion que ma présence lui
+apportait, il était facile de voir qu'un chagrin lent et
+profond l'avait rongé toute sa vie; et plus ses jours déclinaient
+vers la tombe, plus ce chagrin mystérieux semblait
+lui peser. Enfin, sa mort étant proche, il m'ouvrit
+tout à fait son âme et me dit qu'il m'avait jugé seul
+capable de recevoir un secret de cette importance, à
+cause de la fermeté de mes principes et de celle de mon
+caractère. L'une devait m'empêcher, selon lui, de m'égarer
+dans les abîmes de l'hérésie, l'autre me préserverait
+de jamais trahir le secret du livre. Il désirait que je ne
+prisse point connaissance de ce livre; mais il ajoutait,
+selon l'esprit du maître, que, si je venais à perdre la foi
+et à tomber dans l'athéisme, le livre, quoique entaché
+peut-être d'hérésie, devait certainement me ramener à
+la croyance de la Divinité et des points fondamentaux de
+la vraie religion. Sous ce rapport, c'était un trésor qu'il
+ne fallait pas laisser à jamais enfoui; et Fulgence me fit
+jurer, au cas où je n'aurais jamais besoin d'y recourir,
+de ne point emporter se secret dans la tombe et de le
+confier à quelque ami éprouvé avant de mourir. Il y eut
+beaucoup d'embarras et de contradictions dans les aveux
+du bon religieux. Il semblait qu'il y eût en lui deux
+consciences, l'une tourmentée par les devoirs et les engagements
+de l'amitié, l'autre par les terreurs de l'enfer.
+Son trouble excita en moi une tendre compassion, et je
+ne songeai pas à porter de sévères jugements sur sa
+conduite, en un moment si solennel et si douloureux.
+D'autre part, je commençais à me trouver moi-même
+dans la même situation que lui. Catholique et hérétique
+à la fois, d'une main j'invoquais l'autorité de l'Église
+romaine, de l'autre je plongeais dans la tombe de Spiridion
+pour y chercher ou du moins pour y protéger l'esprit
+de révolte et d'examen. Je compris bien les souffrances
+du moribond Fulgence, et je lui cachai celles qui s'emparaient
+de moi. Il s'était soutenu vigoureux d'esprit tant
+que l'urgence de ses aveux avait été aux prises avec les
+scrupules de sa dévotion. À peine eut-il mis fin à ses
+agitations qu'il commença à baisser: sa mémoire s'affaiblit,
+et bientôt il sembla avoir complètement oublié jusqu'au
+nom de son ami. Durant les heures de la fièvre, il
+était livré aux plus minutieuses pratiques de dévotion,
+et je n'étais occupé qu'à lui réciter des prières et à lui
+lire des psaumes. Il s'endormait un rosaire entre les
+doigts, et s'éveillait en murmurant: _Miserere nobis_. On
+eût dit qu'il voulait expier à force de puérilités la coûteuse
+énergie qu'il avait déployée en exécutant la volonté
+dernière de son ami. Ce spectacle m'affligea.--À quoi
+sert toute une vie de soumission et d'aveuglement, pensai-je,
+s'il faut à quatre-vingts ans mourir dans l'épouvante?
+Comment mourront les athées et les débauchés
+si les saints descendent dans la tombe pâles de terreur et
+manquant de confiance eu la justice de Dieu?
+
+«Une nuit Fulgence, en proie à un redoublement de
+fièvre, fut agité de rêves pénibles. Il me pria de m'asseoir
+près de son lit et de rester éveillé afin de réveiller
+lui-même s'il venait à s'endormir. À chaque instant il
+croyait voir un spectre approcher de lui; mais il avouait
+ensuite qu'il ne le voyait point, et que la peur seule de
+le voir l'aidait passer devant ses yeux des images flottantes
+et des formes confuses. Il faisait un beau clair de
+lune, et cette circonstance l'effrayait particulièrement.
+C'est alors que, dévoré d'une curiosité égoïste, je lui
+arrachai l'aveu des apparitions qu'il avait eues. Mais
+cet aveu fut très incomplet; sa tête s'égarait à chaque
+instant. Tout ce que je pus savoir, c'est que le spectre
+avait cessé de le visiter pendant plus de cinquante ans.
+C'était environ un an avant cette maladie, sous laquelle
+il succombait, que l'apparition était revenue. À l'heure
+de la nuit où la lune entrait dans son plein, il s'éveillait
+et voyait l'abbé assis près de lui. Celui-ci ne lui parlait
+point, mais il le regardait d'un air triste et sévère,
+comme pour lui reprocher son oubli et lui rappeler ses
+promesses. Fulgence en avait conclu que son heure était
+proche; et, cherchant autour de lui à qui il pourrait
+transmettre le secret, il avait remarqué que j'étais le
+seul homme sur lequel il put compter. Il n'avait voulu
+me faire aucune ouverture préalable, afin ne point attirer
+sur nos relations l'attention des supérieurs et de ne point
+m'exposer par la suite à des persécutions.
+
+«La nuit se passa sans que le spectre apparût à Fulgence.
+Quand il vit le matin blanchir l'horizon, il secoua
+tristement la tête en disant:
+
+«--C'est fini, il ne viendra plus. Il ne venait que
+pour me tourmenter lorsqu'il était mécontent de moi, et
+maintenant que j'ai fait sa volonté il m'abandonne! Ô
+maître, ô maître, j'ai pourtant exposé pour vous mon
+salut éternel, et peut-être suis-je damné à jamais pour
+vous avoir aimé plus que moi-même!»
+
+«Ce dernier élan d'une affection plus forte que la peur
+m'attendrit profondément. Quel était donc cet homme
+qui soixante ans après sa mort inspirait une telle épouvante,
+de tels dévouements et de si tendres regrets?
+Fulgence s'endormit et se réveilla vers midi.
+
+«--C'en est fait, me dit-il, je sens la vie qui de minute
+en minute se retire de moi. Mon cher frère, je voudrais
+recevoir les derniers sacrements. Allez vite assembler nos
+frères et demander qu'on vienne m'administrer. Hélas!
+ajouta-t-il d'un air préoccupé, je mourrai donc sans savoir
+si son âme a fait sa paix avec la mienne! J'ai dormi
+profondément; je n'ai point entendu sa voix pendant
+mon sommeil. Ah! il aimait son livre mieux que moi!
+Je le savais bien! je le lui disais quand il était parmi
+nous:--Maître, toute votre affection réside dans votre
+intelligence, et votre coeur n'a rien pour nous. C'est
+l'histoire des hommes forts et des hommes faibles. Quand
+l'esprit des forts est content de nous, ils condescendent
+à nous rechercher; mais nous autres, que nous approuvions
+ou non les spéculations de leur esprit, notre coeur
+leur reste indissolublement attaché.
+
+«--Pere Fulgence, ne dites pas cela, m'écriai-je en le
+serrant dans mes bras par un élan involontaire et sans
+songer à me faire l'application d'un reproche qui ne
+s'adressait pas à moi. Ce serait la première, la seule
+hérésie de votre vie. Les hommes vraiment forts aiment
+passionnément, et c'est parce que vous êtes un de ces
+hommes que vous avez tant aimé. Prenez courage à cette
+heure suprême. Si vous avez péché contre la science de
+l'Église en restant fidèle à l'amitié, Dieu vous absoudra,
+parce qu'il préfère l'amour à l'intelligence.
+
+«--Ah! tu parles comme parlait mon maître, s'écria
+Fulgence. Voici la première parole selon mon coeur que
+j'aie entendue depuis soixante ans. Sois béni, mon fils.
+Je te répéterai la bénédiction de Spiridion: «Veuille le
+Tout-Puissant donner à tes vieux jours un ami fidèle et
+tendre comme tu l'as été pour moi!»
+
+«Il reçut les sacrements avec une grande ferveur.
+Toute la communauté assistait à son agonie. Ceux des
+religieux que ne pouvait contenir sa cellule étaient agenouillés
+sur deux rangs dans la galerie, depuis sa porte
+jusqu'au grand escalier qu'on apercevait au fond. Tout
+à coup Fulgence, qui semblait expirer dans une muette
+béatitude, se ranima, et, m'attirant vers lui, me dit à
+l'oreille:--_Il vient, il monte l'escalier; va au devant
+de lui_. Ne comprenant rien à cet ordre, mais obéissant
+avec cet aveuglement que les moribonds ont droit d'exiger,
+je sortis doucement, et, sans troubler le recueillement
+des religieux, je franchis le seuil et portai mes
+regards sur cette vaste profondeur de l'escalier voûté,
+où nageait en cet instant la vapeur embrasée du soleil.
+Les novices, placés toujours derrière les profès, étaient
+à genoux de chaque côté des rampes. Je vis alors un
+homme qui montait les degrés et qui s'approchait vivement.
+Sa démarche était légère et majestueuse à la fois,
+comme l'est celle d'un homme actif et revêtu d'autorité.
+À sa haute taille pleine d'élégance, à sa chevelure blonde
+et rayonnante, à son costume du temps passé, je le reconnus
+sur-le-champ. Il était en tout conforme à la description
+que Fulgence m'en avait faite tant de fois. Il
+traversa les deux rangées de moines, qui récitaient à
+voix basse les litanies des Saints, sans que personne
+s'aperçût de sa présence, quoiqu'elle fût visible pour
+moi comme la lumière du jour, et que le bruit de ses
+pas rapides et cadences frappât mon oreille.
+
+«Il entra dans la cellule. Au moment où il passa près
+de moi, je tombai sur mes genoux. Sans s'arrêter, il
+tourna la tête vers moi et me regarda fixement. Je continuai
+à le suivre des yeux. Il s'approcha du lit, prit la
+main de Fulgence, et s'assit auprès de lui. Fulgence ne
+bougea pas. Sa main resta immobile et pendante dans
+celle du maître; sa bouche était entr'ouverte, ses yeux
+fixes et sans regard. Pendant tout le temps que durèrent
+les litanies, l'apparition demeura immobile, toujours
+penchée sur le corps de Fulgence. Au moment où elles
+furent achevées, celui-ci se dressa sur son séant, et,
+serrant convulsivement la main qui tenait la sienne, il
+cria d'une voix forte: «_Sancte Spiridion, ora pro
+nobis_,» et retomba mort. Le fantôme disparut en même
+temps. Je regardai autour de moi pour voir l'effet qu'avait
+produit cette scène sur les autres assistants: au calme
+qui régnait sur tous les visages, je reconnus que l'esprit
+n'avait été visible que pour moi seul.
+
+«Vingt-quatre heures après on descendit le corps de
+Fulgence au sein de la terre. Je fus un des quatre religieux
+désignés pour le porter au fond du caveau destiné
+à son dernier sommeil. Ce caveau est situé au transept
+de notre église. Tu as vu souvent la pierre longue et
+étroite qui en marque le centre et qui porte cette étrange
+inscription: «_Hic est veritas_.»
+
+--Cette inscription, dis-je en interrompant le père
+Alexis, a souvent distrait mes regards et occupé ma
+pensée pendant la prière. Malgré moi, je cherchais à
+pénétrer le sens d'une devise qui me paraissait opposée
+à l'esprit du christianisme. Comment, me disais-je, la
+vérité pourrait-elle être enfouie dans un sépulcre? Quels
+enseignements les vivants peuvent-ils demander à la
+poussière des cadavres? N'est-ce pas vers le ciel que nos
+regards doivent se tourner dès que l'étincelle de la vie
+a quitté notre chair mortelle, et que l'âme a brisé ses
+liens?
+
+--Maintenant, répondit Alexis, tu peux comprendre
+le sens mystérieux de cette épitaphe. Spiridion, dans
+son enthousiasme pour Bossuet, l'avait fait inscrire, ainsi
+que tu l'as vu, au dos du livre que le peintre de son portrait
+lui plaça dans la main. Plus tard, lorsqu'il eut dans
+son inaltérable bonne foi, changé une dernière fois d'opinion,
+voulant, en face des variations de son esprit, témoigner
+de la constance de son coeur, il résolut de garder
+sa devise, et, à sa mort, il exigea qu'elle fût gravée sur
+sa tombe. Noble jalousie d'un vaillant esprit que rien ne
+peut séparer de sa conquête et qui demande à dormir
+dans sa tombe avec la vérité qu'il a gagnée, comme le
+guerrier avec le trophée de sa victoire! Les moines ne
+comprirent pas que cette protestation du mourant ne se
+rapportait plus à la doctrine de Bossuet; quelques-uns
+méditèrent avec méfiance sur la portée de ces trois mots;
+nul n'osa cependant y porter une main profane, tant était
+grand le respect mêlé de crainte que l'abbé inspirait jusque
+dans son tombeau.
+
+«Le jour des obsèques de Fulgence, cette dalle fut
+levée, et nous descendîmes l'escalier du caveau; car une
+place avait été conservée pour l'ami de Spiridion à côté
+de celle même où il reposait. Telle avait été la dernière
+volonté du maître. Le cercueil de chêne que nous portions
+était fort lourd; l'escalier roide et glissant; les
+frères qui m'aidaient, des adolescents débiles, troublés
+peut-être par la lugubre solennité qu'ils accomplissaient.
+La torche tremblait dans la main du moine qui marchait
+en avant. Le pied manqua à un des porteurs; il roula en
+laissant échapper un cri, auquel les cris de ses compagnons
+répondirent. La torche tomba des mains du guide,
+et, à demi éteinte, ne répandit plus sur les objets qu'une
+lumière incertaine, de plus en plus sinistre. L'horreur de
+cet instant fut extrême pour des jeunes gens timides,
+élevés dans les superstitions d'une foi grossière, et prévenus
+contre la mémoire de l'abbé par les imputations
+absurdes qui circulaient encore contre lui dans le cloître.
+Ils croyaient sans doute que le spectre de Spiridion allait
+se dresser devant eux, ou que l'esprit malin, réveillé par
+ces saintes ablutions, allait s'exhaler en flammes livides
+de la fosse ténébreuse.
+
+«Quant à moi, plus robuste de corps ou plus ferme
+d'esprit, je ressentais une vive émotion, mais nulle
+terreur ne s'y mêlait, et c'était avec une sorte de vénération
+joyeuse que j'approchais des reliques d'un grand
+homme. Lorsque mon compagnon tomba, je retins à moi
+seul la dépouille respectable de mon maître; mais les
+deux autres qui marchaient derrière nous s'étant laissé
+choir aussi, je fus entraîné par la secousse imprimée au
+fardeau, et j'allai tomber avec le cercueil de Fulgence
+sur le cercueil de Spiridion. Je me relevai aussitôt; mais
+en appuyant ma main sur le sarcophage de plomb qui
+contenait les restes de l'abbé, je fus surpris de sentir,
+au lieu du froid métallique, une chaleur qui semblait
+tenir de la vie. Peut être était-ce le sang d'une légère
+blessure que je venais de me faire à la tête, et dont le
+sarcophage avait reçu quelques gouttes. Dans le premier
+moment, je ne m'aperçus point de cette blessure, et,
+transporté d'une sympathie étrange, inconcevable, j'embrassai
+ce sépulcre avec le même transport que si j'eusse
+senti tressaillir contre mon sein palpitant les ossements
+desséchés de mon père. Je me relevai à la hâte en voyant
+qu'un autre moine, survenant au milieu de cette scène
+de terreur, avait ramassé la torche.
+
+«Je ne me rappelle pas sans une sorte de honte les
+pensées qui m'absorbèrent la nuit qui suivit les obsèques
+de Fulgence, tandis que je méditais agenouillé sur sa
+pierre tumulaire. Le souvenir de Spiridion m'était sans
+cesse présent: ébloui par le prestige de son audace
+intellectuelle et de cette puissance merveilleuse dont
+l'influence lui avait survécu si longtemps, je me sentis
+tout à coup possédé d'un ardent désir de marcher sur
+ses traces. La jeunesse est orgueilleuse et téméraire, et
+les enfants croient qu'ils n'ont qu'à ouvrir les mains
+pour saisir les sceptres qu'ont portés les morts. Je me
+voyais déjà abbé au couvent, comme Spiridion, maître
+de son livre, éblouissant le monde entier par ma science
+et ma sagesse. Je ne savais pas quelle était sa doctrine
+mais, quelle qu'elle fût, je l'acceptais d'avance, comme
+émanée de la plus forte tête de son siècle. Enthousiasmé
+par ses idées, je me relevai instinctivement pour aller
+m'emparer du livre, et déjà je cherchais les moyens de
+soulever la pierre; mais, au moment d'y porter les mains
+je me sentis arrêter tout d'un coup par la pensée d'un
+sacrilège, et tous mes scrupules religieux, un instant
+écartés, revinrent m'assaillir en même temps. Je sorti
+de l'église à la fois charmé, tourmenté, épouvanté. L'orgueil
+humain et la soumission chrétienne étaient aux
+prises en moi, je ne savais encore lequel triompherait
+mais il me sembla que le sentiment qui avait, en une
+heure, pris autant de force que l'autre en dix ans, aurait
+bien de la peine à succomber. Cette lutte intérieure dura
+plusieurs jours. Enfin mon intelligence vint au secours
+de l'orgueil et décida la victoire. La foi s'enfuit devant
+la raison, comme l'obéissance fuyait devant l'ambition.
+
+«Ce ne fut point tout d'un coup cependant, et de parti
+délibéré, que j'abjurai la foi catholique. Lorsque j'acordai
+à mon esprit le droit d'examiner sa croyance,
+étais encore tellement attaché à cette croyance affaiblie
+que je me flattais de la retremper au creuset de l'étude
+et de la méditation. Si elle devait s'écrouler au premier
+choc de l'intelligence, me disais-je, elle serait un bien
+pauvre et bien fragile édifice. La loi qui prescrit d'abaiser
+l'entendement devant les mystères a dû être promulguée
+pour les cerveaux faibles. Ces mystères divins ne
+peuvent être que de sublimes figures dont le sens trop
+vaste épouvanterait et briserait les cerveaux étroits. Mais
+Dieu aurait-il donné à l'intelligence sublime de l'homme,
+émanée de lui-même, les ténèbres pour domaine et la
+peur pour guide? Non, ce serait outrager Dieu, et la lettre
+a dû être aux prophètes aussi claire que l'esprit. Pourquoi
+l'âme qui se sent détachée de la terre et ardente à
+voler vers les hautes régions de la pensée ne chercherait-elle
+pas à marcher sur les traces des prophètes? Plus on
+pénétrera dans les mystères, plus on y trouvera de force
+et de lumière pour répondre aux arguments de l'athéisme.
+Celui-là est un enfant qui se craint lui-même quand sa
+volonté est droite et son but sublime.
+
+«Qui sait, me disais-je encore, si le livre de Spiridion
+n'est pas un monument élevé à la gloire du catholicisme?
+Fulgence a manqué de courage; peut-être, s'il eût osé
+s'emparer de la science de son maître, eut-il vu cesser
+toutes ses alarmes. Peut-être, après bien des hésitations
+et bien des recherches, Hébronius, éclairé d'une lumière
+nouvelle et ranimé par une force imprévue, a-t-il proclamé
+dans son dernier écrit le triomphe de ces mêmes
+idées que depuis dix ans il passait à l'alambic. Je me
+rappelais alors la fable du laboureur qui confie à ses fils
+l'existence d'un trésor enfoui dans son champ, afin de
+les engager à travailler cette terre dont la fécondité doit
+faire leur richesse. La pensée de Spiridion a été celle-ci,
+me disais-je: Ne croyez pas sur la foi les uns des autres,
+et ne suivez pas comme des animaux privés de raison, le
+sentier battu par ceux qui marchent devant vous. Ouvrez
+vous-mêmes votre voie vers le ciel; tout chemin conduit
+à la vérité celui qu'une intention pure anime et que l'orgueil
+n'aveugle pas. La foi n'a d'efficacité véritable qu'autant
+qu'elle est librement consentie, et de fermeté réelle
+qu'autant qu'elle satisfait tous les besoins et occupe les
+puissances de l'âme.
+
+«Je résolus donc de me livrer à des études sérieuses
+et approfondies sur la nature de Dieu et sur celle de
+l'homme, et de ne recourir au livre d'Hébronius qu'à
+la dernière extrémité, c'est-à-dire au cas où, mes forces
+se trouvant au-dessous d'une tâche si rude, je sentirais
+en moi le doute se changer en désespoir, et mes facultés
+épuisées ne plus suffire à fournir le reste de ma carrière.
+
+«Cette résolution conciliait tout, et ma curiosité qui
+s'éveillait aux mystères de la science, et ma conscience
+qui restait encore attachée à ceux de la foi. Avant d'en
+venir à cette conclusion, j'avais été fort agité, j'avais
+beaucoup souffert. Dans le mouvement de joie enthousiaste
+qu'elle me causa, je me laissai entraîner à une
+manifestation toute catholique de ma philosophie nouvelle.
+Je voulus faire un voeu: je pris avec moi-même
+l'engagement de ne point recourir au livre d'Hébronius
+avant l'âge de trente ans, fusse-je assailli jusque-là par
+les doutes les plus poignants, ou éclairé en apparence
+par les certitudes les plus vives. C'était à cet âge que
+l'abbé Spiridion avait été dans toute la ferveur de son
+catholicisme, et qu'après avoir abjuré déjà deux croyances,
+il s'était voué à la troisième par une indissoluble
+consécration. J'avais vingt-quatre ans, et je pensais que
+six années suffiraient à mes études. Dans ces dispositions,
+je m'agenouillai de nouveau sur la pierre qu'on
+appelait dans le couvent le _Hic est_; là, dans le silence
+et le recueillement, je prononçai à voix basse un serment
+terrible, vouant mon âme à l'éternelle damnation
+et ma vie à l'abandon irrévocable de la Providence, si je
+portais les mains sur le livre d'Hébronius avant l'hiver
+de 1766. Je ne voulus point faire ce serment dans l'ombre
+de la nuit, me menant du trouble que la solennité
+funèbre de certaines heures répand dans l'esprit de
+l'homme; ce fut en plein midi, par un jour brûlant et à
+la clarté du soleil que je voulus m'engager. La chaleur
+étant accablante, le Prieur avait, comme il arrive quelquefois
+dans cette saison, accordé à la communauté une
+heure de sieste à midi. J'étais donc parfaitement seul
+dans l'église; un profond silence régnait partout; on
+n'entendait même pas le bruit accoutumé des jardiniers
+au dehors, et les oiseaux, plongés dans une sorte de
+recueillement extatique, avaient cessé leurs chants.
+
+«Mon âme se dilatait dans son orgueilleux enthousiasme;
+les idées les plus riantes et les plus poétiques se
+pressaient dans mon cerveau en même temps qu'une
+confiance audacieuse gonflait ma poitrine. Tous les objets
+sur lesquels errait ma vue semblaient se parer d'une
+beauté inconnue. Les lames d'or du tabernacle étincelaient
+comme si une lumière céleste était descendue sur
+le Saint des saints. Les vitraux coloriés, embrasés par le
+soleil, se reflétant sur le pavé, formaient entre chaque
+colonne une large mosaïque de diamants et de pierres
+précieuses. Les anges de marbre semblaient, amollis
+par la chaleur, incliner leurs fronts, et, comme de beaux
+oiseaux, vouloir cacher sous leurs ailes leurs têtes charmantes,
+fatiguées du poids des corniches. Les battements
+égaux et mystérieux de l'horloge ressemblaient
+aux fortes vibrations d'une poitrine embrasée d'amour,
+et la flamme blanche et mate de la lampe qui brûle incessamment
+devant l'autel, luttant avec l'éclat du jour, était
+pour moi l'emblème d'une intelligence enchaînée sur la
+terre qui aspire sans cesse à se fondre dans l'éternel
+foyer de l'intelligence divine. Ce fut dans cet instant de
+béatitude intellectuelle et physique que je prononçai à
+demi-voix la formule de mon voeu. Mais à peine avais-je
+commencé que j'entendis la porte placée au fond du
+choeur s'ouvrir doucement, et des pas que je reconnus,
+car nuls pas humains ne purent jamais se comparer à
+ceux-là, retentirent dans le silence du lieu saint avec
+une indicible harmonie. Ils approchaient de moi, et ne
+s'arrêtèrent qu'à la place où j'étais agenouillé. Saisi de
+respect et transporté de joie, j'élevai la voix, et j'achevai
+distinctement la formule que je n'avais pas interrompue.
+Quand élle fut finie, je me retournai croyant trouver
+debout derrière moi celui que j'avais déjà vu au lit de
+mort de Fulgence; mais je ne vis personne. L'esprit
+s'était manifesté à un seul de mes sens. Je n'étais pas encore
+digne apparemment de le revoir. Il reprit sa marche
+invisible, et, passant devant moi, il se perdit peu à peu
+dans l'éloignement. Quand il me parut avoir atteint la
+grille du choeur, tout rentra dans le silence. Je me reprochai
+alors de ne lui avoir point adressé la parole. Peut-être
+m'eût-il répondu, peut-être était-il mécontent de mon
+silence, et n'eût-il attendu qu'un élan plus vif de mon
+coeur vers lui pour se manifester davantage. Cependant
+je n'osai marcher sur ses traces ni invoquer son retour;
+car il se mêlait une grande crainte à l'attrait irrésistible
+que j'éprouvais pour lui. Ce n'était pas cette terreur
+puérile que les hommes faibles ressentent à l'aspect d'une
+perturbation quelconque des faits ordinairement accessibles
+à leurs perceptions bornées. Ces perturbations rares
+et exceptionnelles, qu'on appelle à tort faits prodigieux
+et surnaturels, tout inexplicables qu'elles étaient pour
+mon ignorance, ne me causaient aucun effroi. Mais le
+respect que m'inspirait, après sa mort, cet homme supérieur,
+je l'eusse éprouvé presque au même degré si je
+l'eusse vu durant sa vie. Je ne pensais pas qu'il fût
+investi par aucune puissance invisible du droit de me
+nuire ou de m'effrayer; je savais qu'à l'état de pur esprit
+il devait lire en moi et comprendre ce qui s'y passait
+avec plus de force et de pénétration encore qu'il ne l'eût
+fait lorsque son âme était emprisonnée dans la matière.
+Au contraire de ces caractères timides qui eussent tremblé
+de le voir, je ne craignais qu'une chose, c'était de ne
+jamais lui sembler digne de le voir une seconde fois.
+Lorsque j'eus perdu l'espérance de le contempler ce
+jour-là, je demeurai triste et humilié. J'étais arrivé à me
+persuader qu'il n'était point mort hérétique, et que son
+âme ne subissait pas les tourments du purgatoire, mais
+qu'au contraire elle jouissait dans les cieux d'une éternelle
+béatitude. Ses apparitions étaient une grâce, une
+bénédiction d'en haut, un miracle qui s'était accompli
+en faveur de Fulgence et de moi; c'était pour moi un
+doux et glorieux souvenir; mais je n'osais demander plus
+qu'il ne m'était accordé.
+
+«Dès ce jour, je m'adonnai au travail avec ardeur,
+et, en moins de deux années j'avais dévoré tous les volumes
+de notre bibliothèque qui traitaient des sciences,
+de l'histoire et de la philosophie. Mais quand j'eus franchi
+ce premier pas, je m'aperçus que je n'avais rien fait
+que de tourner dans le cercle restreint où le catholicisme
+avait enfermé ma vie passée. Je me sentais fatigué, et je
+voyais bien que je n'avais pas travaillé; mon esprit était
+attiédi et affaissé sous le poids de ces controverses incroyablement
+subtiles et patientes du moyen âge, que
+j'avais abordées courageusement. Ma confiance dans l'infaillibilité
+de l'Église n'avait pas eu le moindre combat à
+soutenir, puisque tous ces écrits tendaient à proclamer
+et à défendre les oracles de Rome; mais précisément
+cette lutte sans adversaire et cette victoire sans péril me
+laissaient froid et mécontent. Ma foi avait perdu cette
+vigueur aventureuse, ce charme de sublime poésie qu'elle
+avait eus auparavant. Les grands éclairs de génie qui traversaient
+ce fatras d'écrits scolastiques ne compensaient
+pas l'inutilité verbeuse de la plupart d'entre eux. D'ailleurs,
+ces réfutations véhémentes de doctrines qu'il était
+défendu d'examiner ne pouvaient satisfaire un esprit qui
+s'était imposé la tâche de connaître et de comprendre par
+lui-même. Je résolus de lire les écrits des hérétiques. La
+bibliothèque du couvent n'était pas comme aujourd'hui
+rassemblée dans plusieurs pièces réunies sous la même
+clef. La collection des auteurs hérétiques, impies et profanes,
+que Spiridion avait tant de fois interrogée, était
+restée enfouie dans une pièce inaccessible aux jeunes
+religieux, et très-éloignée de la bibliothèque sacrée. Ce
+cabinet réservé était situé au bout de la grande salle du
+chapitre, celle même où jadis l'abbé Spiridion, avant et
+après sa mort, s'était promené si solennellement à certaines
+heures. Cette précieuse collection était restée pour
+les uns un objet d'horreur et d'effroi, pour la plupart un
+objet d'indifférence et de mépris. Un statut du fondateur
+en interdisait la destruction; l'ignorance et la superstition
+en gardaient l'entrée. Je fus le premier peut-être,
+depuis le temps d'Hébronius, qui osa secouer la poussière
+de ces livres vénérables.
+
+«Je ne pris pas une telle résolution sans une secrète
+épouvante; mais il faut dire aussi qu'il s'y mêlait une
+curiosité ardente et pleine de joie. L'émotion solennelle
+que j'éprouvais en entrant dans ce sanctuaire avait donc
+plus de charme que d'angoisse, et je franchis le seuil
+tellement absorbé par mes sensations intimes que je ne
+songeai même pas à demander la permission aux supérieurs.
+Cette permission ne s'obtenait pas aisément,
+comme tu peux le croire, Angel; peut-être même ne
+s'obtenait-elle pas du tout; car j'ignore si jamais aucun
+de nous avait eu le courage de la demander ou l'art de se
+la faire octroyer.
+
+«Pour moi, je n'y pensai seulement pas. La lutte qui
+s'était livrée au dedans de moi, lorsque ma soif de
+science s'était trouvée aux prises avec les résistances de
+ma foi, avait une bien autre importance que tous les
+combats où j'eusse pu m'engager avec des hommes.
+Dans cette circonstance comme dans tout le cours de ma
+vie, j'ai senti que j'étais doué d'une singulière insouciance
+pour les choses extérieures, et que le seul être
+qui pût m'effrayer, c'était moi-même.
+
+«J'aurais pu pénétrer la nuit dans cet asile à l'aide
+de quelque fausse clef, prendre les livres que je voulais
+étudier, les emporter et les cacher dans ma cellule. Cette
+prudence et cette dissimulation étaient contraires à mes
+instincts. J'entrai en plein jour, à l'heure de midi, dans
+la salle du chapitre; je la parcourus dans sa longueur
+d'un pas assuré, et sans regarder derrière moi si quelqu'un
+me suivait. J'allai droit à la porte... porte fatale sur laquelle
+le destin avait écrit pour moi les paroles de Dante:
+
+<p class="poem">Per me si va nell' eterno dolore.
+
+Je la poussai avec une telle résolution et tant de vigueur
+qu'elle obéit, bien qu'elle fût fermée par une forte serrure.
+J'entrai; mais aussitôt je m'arrêtai plein de surprise:
+il y avait quelqu'un dans la bibliothèque, quelqu'un
+qui ne se dérangea pas, qui ne sembla pas s'apercevoir
+du fracas de mon entrée, et qui ne leva pas seulement
+les yeux sur moi; quelqu'un que j'avais déjà vu
+une fois, et que je ne pouvais jamais confondre avec aucun
+autre. Il était assis dans l'embrasure d'une longue croisée
+gothique, et le soleil enveloppait d'un chaud rayon
+sa lumineuse chevelure blonde; il semblait lire attentivement.
+Je le contemplai, immobile, pendant environ une
+demi-minute, puis je fis un mouvement pour m'élancer
+à ses pieds; mais je me trouvai à genoux devant un
+fauteuil vide: la vision s'était évanouie dans le rayon
+solaire.
+
+«Je restai si troublé que je ne pus songer, ce jour-là,
+à ouvrir aucun livre. J'attendis quelques instants, quoique
+je ne me flattasse point de revoir l'_Esprit_; mais je
+n'en étais pas moins enthousiasmé et fortifié par cette
+rapide manifestation de sa présence. Je demeurai, pensant
+que, s'il était mécontent de mon audace, j'en serais
+informé par quelque prodige nouveau; mais il ne se
+passa rien d'extraordinaire, et tout me parut si calme
+autour de moi que je doutai un instant de la réalité de
+l'apparition, et faillis penser que mon imagination seule
+avait enfanté cette figure. Le lendemain, je revins à la
+bibliothèque sans m'inquiéter de ce qui avait dû se
+passer lorsque les gardiens avaient trouvé la porte ouverte
+et la serrure brisée. Tout était désert et silencieux
+dans la salle; la porte était fermée au loquet seulement,
+comme je l'avais laissée, et il ne paraissait pas qu'on se
+fût encore aperçu de l'effraction. J'entrai donc sans résistance,
+je refermai la porte sur moi, et je commençai à
+parcourir de l'oeil les titres des livres qui s'offraient en
+foule à mes regards. Je m'emparai d'abord des écrits
+d'Abeilard, et j'en lus quelques pages. Mais bientôt la
+cloche qui nous appelait aux offices sonna, et, malgré la
+répugnance que j'éprouvais à agir comme en cachette,
+je me décidai à emporter sous ma robe cet ouvrage précieux;
+car la salle du chapitre n'était accessible pour
+moi qu'une heure dans tout le cours de la journée, et
+mon ardeur n'était pas de nature à se contenter de si
+peu. Je commençai à réfléchir à la possibilité matérielle
+d'étudier sans être interrompu, et je résolus d'agir avec
+prudence. Peut-être la chose eût été facile si j'eusse pu
+m'humilier jusqu'à implorer la bienveillance des supérieurs.
+C'est à quoi mon orgueil ne put jamais se plier;
+il eût fallu mentir et dire que, muni d'une foi inébranlable,
+je me sentais appelé à réfuter victorieusement
+l'hérésie. Cela n'était plus vrai. J'éprouvais le besoin de
+m'instruire pour moi-même, et, la science catholique
+épuisée pour moi, j'étais poussé vers des études plus
+complètes, par l'amour de la science, et non plus par
+l'ardeur de la prédication.
+
+«Je dévorai les écrits d'Abeilard, et ce qui nous reste
+des opinions d'Arnauld de Brescia, de Pierre Valdo, et
+des autres hérétiques célèbres des douzième et treizième
+siècles. La liberté d'examen et l'autorité de la conscience,
+proclamées jusqu'à un certain point par ces hommes
+illustres, répondaient tellement alors au besoin de mon
+âme, que je fus entraîné au delà de ce que j'avais prévu.
+Mon esprit entra dès lors dans une nouvelle phase, et,
+malgré ce que j'ai souffert dans les diverses transformations
+que j'ai subies, malgré l'agonie douloureuse où
+j'achève mes jours, je dirai que ce fut le premier degré
+de mon progrès. Oui, Angel, quelque rude supplice que
+l'âme ait à subir en cherchant la vérité, le devoir est de
+la chercher sans cesse, et mieux vaut perdre la vue à
+vouloir contempler le soleil que de rester les yeux volontairement
+fermés sur les splendeurs de la lumière. Après
+avoir été un théologien catholique assez instruit, je
+devins donc un hérétique passionné, et d'autant plus
+irréconciliable avec l'Église romaine qu'à l'exemple
+d'Abeilard et de mes autres maîtres, j'avais l'intime et
+sincère conviction de mon orthodoxie. Je soutenais dans
+le secret de mes pensées que j'avais le droit, et même
+que c'était un devoir pour moi, de ne rien adopter pour
+article de foi que je n'en eusse senti l'utilité et compris
+le principe. La manière dont ces philosophes envisageaient
+l'inspiration divine de Platon et la sainteté des
+grands philosophes païens, précurseurs du Christ, me
+semblait seule répondre à l'idée que le chrétien doit
+avoir de la bonté, de l'équité et de la grandeur de Dieu.
+Je blâmais sérieusement les hommes d'Église contemporains
+d'Abeilard, et pensais que, lors du concile de Sens,
+l'esprit de Dieu avait été avec lui et non avec eux. Si je
+ne détruisais pas encore dans ma pensée tout l'édifice du
+catholicisme, c'est que, par une transaction de mon esprit
+qui m'était tout à fait propre, j'admettais qu'en des
+jours mauvais l'Église avait pu se tromper, et que, si les
+successeurs de ces prélats égarés ne révisaient pas leurs
+jugements, c'était par un motif de discipline et de prudence
+purement humaines et politiques. Je me disais
+qu'à la place du pape je reconnaîtrais peut-être l'impossibilité
+de réhabiliter publiquement Abeilard et son école,
+mais qu'à coup sûr je ne proscrirais plus la lecture de
+leurs écrits, et je cacherais ma sympathie pour eux
+sous le voile de la tolérance. Je raisonnais, certes, déplorablement;
+car je sapais toute l'autorité de l'Église,
+sans songer à sortir de l'Église. J'attirais sur ma tête les
+ruines d'un édifice qu'on ne peut attaquer que du dehors.
+Ces contradictions étranges ne sont pas rares chez les
+esprits sincères et logiques à tout autre égard. Une
+malveillance d'habitude pour le corps de l'Église protestante,
+un attachement d'habitude et d'instinct pour
+l'Église romaine, leur font désirer de conserver le berceau,
+tandis que l'irrésistible puissance de la vérité et le
+besoin d'une juste indépendance ont transformé entièrement
+et grandi le corps auquel cette couche étroite
+ne peut plus convenir. Au milieu de ces contradictions,
+je n'apercevais pas le point principal. Je ne voyais pas
+que je n'étais plus catholique. En accordant aux hérésiarques
+des principes d'orthodoxie épurée, je reportais
+vers eux toute ma ferveur; et mon enthousiasme pour
+leur grandeur, ma compassion pour leurs infortunes, me
+conduisirent à les égaler aux Pères de l'Église et à m'en
+occuper même davantage; car les Pères avaient accaparé
+toute ma vie précédente, et j'avais besoin de me faire
+d'autres amis.
+
+«Dire que je passai à Wiclef, à Jean Huss, et puis à
+Luther, et de là au scepticisme, c'est faire l'histoire de
+l'esprit humain durant les siècles qui m'avaient précédé,
+et que ma vie intellectuelle, par un enchaînement de
+nécessités logiques, résuma assez fidèlement. Mais,
+après le protestantisme, je ne pouvais plus retourner au
+point de départ. Ma foi dans la révélation s'ébranla, ma
+religion prit une forme toute philosophique; je me retournai
+vers les philosophies anciennes; je voulus comprendre
+et Pythagore et Zoroastre, Confucius, Épicure,
+Platon, Épictète, en un mot tous ceux qui s'étaient
+tourmentés grandement de l'origine et de la destinée
+humaine avant la venue de Jésus-Christ.
+
+«Dans un cerveau livré à des études calmes et suivies,
+dans une âme qui ne reçoit de la société vivante aucune
+impulsion, et qui, dans une suite de jours semblables,
+puise goutte à goutte sa vie céleste à une source toujours
+pleine et limpide, les transformations intellectuelles
+s'opèrent insensiblement et sans qu'il soit possible de
+marquer la limite exacte de chacune de ses phases. De
+même que, d'un petit enfant que tu étais, mon cher
+Angel, tu es devenu par une gradation incessante, mais
+inappréciable à ton attention journalière, un adolescent,
+et puis un jeune homme; de même je devins de catholique
+réformiste, et de réformiste philosophe.
+
+«Jusque-là tout avait bien été; et, tant que ces études
+furent pour moi purement historiques, j'éprouvai les
+plus vives et les plus intimes jouissances. C'était un
+bonheur indicible pour moi que de pénétrer, dégagé
+des réserves et des restrictions catholiques, dans les sublimes
+existences de tant de grands hommes jusque-là
+méconnus, et dans les clartés splendides de tant de
+chefs-d'oeuvre jusqu'alors incompris. Mais plus j'avançais
+dans cette connaissance, plus je sentais la nécessité
+l'opter pour un système; car je croyais voir l'impossibilité
+d'établir un lien entre toutes ces croyances et
+toutes ces doctrines diverses. Je ne pouvais plus croire
+à la révélation depuis que tant de philosophes et de sages
+s'étaient levés autour de moi et m'avaient donné de si
+grands enseignements sans se targuer d'aucun commerce
+exclusif avec la Divinité. Saint Paul ne me paraissait pas
+plus inspiré que Platon, et Socrate ne me semblait pas
+moins digne de racheter les fautes du genre humain que
+Jésus de Nazareth. L'Inde ne se montrait certes pas
+moins éclairée dans l'idée de la Divinité que la Judée.
+Jupiter, à le suivre dans la pensée que les grands
+esprits du paganisme avaient eue pour lui, ne me semblait
+pas un dieu inférieur à Jéhovah. En un mot, tout en
+conservant lu plus haute vénération et le plus pur enthousiasme
+pour le Crucifié, je ne voyais guère de raisons
+pour qu'il fût le fis de Dieu plus que Pythagore, et
+pour que les disciples de celui-ci ne fussent pas les
+apôtres de la foi aussi bien que les disciples de Jésus.
+Bref, en lisant les réformistes, j'avais cessé d'être catholique;
+en lisant les philosophes, je cessai d'être chrétien.
+
+«Je gardai pour toute religion une croyance pleine de
+désir et d'espoir en la Divinité, le sentiment inébranlable
+du juste et de l'injuste, un grand respect pour
+toutes les religions et pour toutes les philosophies,
+l'amour du bien et le besoin du vrai. Peut-être aurais-je
+pu en rester là et vivre assez paisible avec ces grands
+instincts et beaucoup d'humilité; mais voilà peut-être
+ce qui est impossible à un catholique, voilà où l'histoire
+de l'individu diffère essentiellement de l'histoire des générations.
+Le travail des siècles modifie la nature de
+l'esprit humain: il arrive avec le temps à la transformer.
+Les pères se dépouillent lentement de leurs erreurs, et
+cependant ils transmettent à leurs enfants des notions
+beaucoup plus nettes que celles qu'ils ont eues, parce
+qu'eux-mêmes restent jusqu'à la fin de leurs jours empêchés
+par l'habitude et liés au passé par les besoins
+d'esprit que le passé leur a créés; tandis que leurs enfants,
+naissant avec d'autres besoins, se font vite d'autres
+habitudes, qui, vers le déclin de leur vie, n'empêcheront
+pas des lueurs nouvelles de se glisser en eux,
+mais ne seront nettement saisies que par une troisième
+génération. Ainsi un même homme ne renferme pas en
+lui-même à des degrés semblables le passé, le présent
+et l'avenir des générations. Si son présent s'est formé du
+passé avec quelque labeur et quelque sagesse, l'avenir
+peut être en lui comme un germe; mais quels que
+soient son génie et sa vertu, il n'en goûtera point le
+fruit. Ainsi, dans leur connaissance toujours incomplète
+et confuse de la vérité éternelle, les hommes ont
+pu passer à travers les siècles du christianisme de saint
+Paul à celui de saint Augustin et de celui de saint Bernard
+à celui de Bossuet, sans cesser d'être ou du moins
+sans cesser de se croire chrétiens. Ces révolutions se
+sont accomplies avec le temps qui leur était nécessaire;
+mais le cerveau d'un seul individu n'eût pu les subir et
+les accomplir de lui-même sans se briser ou sans se
+jeter hors de la ligne où la succession des temps et le
+concours des travaux et des volontés ont su les maintenir.
+
+«Quelle situation terrible était donc la mienne! Au
+dix-huitième siècle j'avais été élevé dans le catholicisme
+du moyen âge; à vingt-cinq ans j'étais presque aussi
+ignorant de l'antiquité qu'un moine mendiant du onzième
+siècle. C'est du sein de ces ténèbres que j'avais voulu
+tout à coup embrasser d'un coup d'oeil et l'avenir et le
+passé. Je dis l'avenir; car, étant resté par mon ignorance
+en arrière de six cents ans, tout ce qui était déjà
+dans le passé pour les autres hommes se présentait à
+moi revêtu des clartés éblouissantes de l'inconnu. J'étais
+dans la position d'un aveugle qui, recouvrant tout à coup
+la vue un jour, vers midi, voudrait se faire avant le soir
+et le lendemain une idée du lever et du coucher du soleil.
+Certes ces spectacles seraient encore pour lui dans
+l'avenir, bien que le soleil se fût levé et couché déjà
+bien des fois devant, ses yeux inertes. Ainsi le catholique,
+dès qu'il ouvre les yeux de son esprit à la lumière
+de la vérité, est ébloui et se cache le visage dans les
+mains, ou sort de la voie et tombe dans les abîmes. Le
+catholique ne se rattache à rien dans l'histoire du genre
+humain et ne sait rien rattacher au christianisme. Il
+s'imagine être le commencement et la fin de la race humaine.
+C'est pour lui seul que la terre a été créée; c'est
+pour lui que d'innombrables générations ont passé sur
+la face du globe comme des ombres vaines, et sont retombées
+dans l'éternelle nuit afin que leur damnation
+lui servit d'exemple et d'enseignement; c'est pour lui
+que Dieu est descendu sur la terre sous une forme humaine.
+C'est pour la gloire et le salut du catholique que
+les abîmes de l'enfer se remplissent incessamment de
+victimes, afin que le juge suprême voie et compare, et
+que le catholique, élevé dans les splendeurs du Très-Haut,
+jouisse et triomphe dans le ciel du pleur éternel
+de ceux qu'il n'a pu soumettre et diriger sur la terre:
+aussi le catholique croit-il n'avoir ni père ni frères dans
+l'histoire de la race humaine. Il s'isole et se tient dans
+une haine et dans un mépris superbe de tout ce qui
+n'est pas avec lui. Hors ceux de la lignée juive, il n'a
+le respect filial et de sainte gratitude pour aucun des
+grands hommes qui l'ont précédé. Les siècles où il n'a
+pas vécu ne comptent pas; ceux qui ont lutté contre lui
+sont maudits; ceux qui l'extermineront verront aussi la
+fin du monde, et l'univers se dissoudra le jour apocalyptique
+où l'Église romaine tombera en ruines sous les
+coups de ses ennemis.
+
+«Quand un catholique a perdu son aveugle respect
+pour l'Église catholique, où pourrait-il donc se réfugier?
+Dans le christianisme, tant qu'il ajoutera foi à la révélation;
+mais, si la révélation vient à lui manquer, il n'a
+plus qu'à flotter dans l'océan des siècles, comme un
+esquif sans gouvernail et sans boussole; car il ne s'est
+point habitué à regarder le monde comme sa patrie et
+tous les hommes comme ses semblables. Il a toujours
+habité une île escarpée, et ne s'est jamais mêlé aux
+hommes du dehors. Il a considéré le monde comme une
+conquête réservée à ses missionnaires, les hommes
+étrangers à sa foi comme des brutes qu'à lui seul il était
+réservé de civiliser. À quelle terre ira-t-il demander
+les secrets de l'origine céleste, à quel peuple les enseignements
+de la sagesse humaine? Il ira tâter tous les
+rivages, mais il ne comprendra point le sens des traces
+qu'il y trouvera. La science des peuples est écrite en
+caractères inintelligibles pour lui: l'histoire de la
+création est pour lui un mythe inintelligible. Hors de
+l'Église point de salut, hors de la Genèse point de
+science. Il n'y a donc pas de milieu pour le catholique:
+il faut qu'il reste catholique ou qu'il devienne incrédule.
+Il faut que sa religion soit la seule vraie, ou que toutes
+les religions soient fausses.
+
+«C'est là que j'en étais venu; c'est là qu'en était venu
+le siècle où je vivais. Mais, comme il y était venu lentement
+par les voies du destin, il se trouvait bien dans
+cette halte qu'il venait de faire: le siècle était incrédule,
+mais il était indifférent. Dégoûté de la foi de ses pères,
+il se réjouissait dans sa philosophique insouciance, sans
+doute parce qu'il sentait en lui ce germe providentiel
+qui ne permet pas à la semence de vie de périr sous les
+glaces des rudes hivers. Mais moi, chrétien démoralisé,
+moi, catholique d'hier, qui, tout d'un coup, avais voulu
+franchir la distance qui me séparait de mes contemporains,
+j'étais comme ivre, et la joie de mon triomphe
+était bien près du desespoir et de la folie.
+
+[Illustration]
+
+
+«Qui pourrait peindre les souffrances d'une âme habituée
+à l'exercice minutieusement ponctuel d'une doctrine
+aussi savamment conçue, aussi patiemment élaborée
+que l'est celle du catholicisme, lorsque cette âme
+se trouve flottante au milieu de doctrines contradictoires
+dont aucune ne peut hériter de sa foi aveugle et de son
+naïf enthousiasme? Qui pourrait redire ce que j'ai dévoré
+d'heures d'un accablant ennui, lorsque, à genoux dans
+ma stalle de chêne noir, j'étais condamné à entendre,
+après le coucher du soleil, la psalmodie lugubre de mes
+frères, dont les paroles n'avaient plus de sens pour moi,
+et la voix plus de sympathie? Ces heures, jadis trop
+courtes pour ma ferveur, se traînaient maintenant comme
+des siècles. C'est en vain que j'essayais de répondre
+machinalement aux offices et d'occuper ma pensée de
+spéculations d'un ordre plus élevé; l'activité de l'intelligence
+ne pouvait pas remplacer celle du coeur. La
+prière a cela de particulier, qu'elle met en jeu les facultés
+les plus sublimes de l'âme et les fibres les plus
+humaines du sentiment. La prière du chrétien, entre
+toutes les autres, fait vibrer toutes les cordes de l'être
+intellectuel et moral. Dans aucune autre religion l'homme
+ne se sent aussi près de son Dieu; dans aucune, Dieu n'a
+été fait si humain, si paternel, si abordable, si patient
+et si tendre. Le livre ascétique de l'_Imitation_ n'est
+qu'un adorable traité de l'amitié, amitié étrange, ineffable,
+sans exemple dans l'histoire des autres religions;
+amitié intimé, expansive, délicate, fraternelle, entre le
+Dieu Jésus et le chrétien fervent. Quel sentiment appliqué
+aux objets terrestres peut jamais remplacer celui-là
+pour l'homme qui l'a connu? quelle éducation de l'intelligence
+peut satisfaire en même temps et au même
+degré à tous les besoins du coeur? La doctrine chrétienne
+apaise toutes les ardeurs inquiètes de l'esprit en disant à
+son adepte: Tu n'as pas besoin d'être grand; aime, et
+sois humble: aime Jésus, parce qu'il est humble et doux.
+Et lorsque le coeur trop plein d'amour est près de se
+répandre sur les créatures, elle l'arrête en lui disant:
+Souviens-toi que tu es grand et que tu ne peux aimer
+que Jésus, parce qu'il est seul grand et parfait. Elle ne
+cherche point à endurcir les entrailles de l'homme
+contre la douleur; elle l'amollit pour le fortifier, et lui
+fait trouver dans la souffrance une sorte de délices.
+L'épicuréisme le conduit au calme par la modération, le
+christianisme le conduit à la joie par les larmes; la
+raison stoïque subit la torture, l'enthousiasme chrétien
+vole au martyre. Le grand oeuvre du christianisme est
+donc le développement de la force intellectuelle par celui
+de la sensibilité morale, et la prière est l'inépuisable aliment
+où ces deux puissances se combinent et se retrempent
+sans cesse.
+
+[Illustration]
+
+
+«Comme le corps, l'âme a ses besoins journaliers;
+comme lui, elle se fait certaines habitudes dans la manière
+de satisfaire à ses besoins. Chrétien et moine, je
+m'étais accoutumé, durant mes années heureuses, à une
+expansion fréquente de tout ce que mon coeur renfermait
+d'amour et d'enthousiasme. C'était particulièrement
+durant les offices du soir que j'aimais à répandre ainsi
+toute mon âme aux pieds du Sauveur. À ce moment d'indicible
+poésie, où le jour n'est plus, et où la nuit n'est pas
+encore, lorsque la lampe vacillante au fond du sanctuaire
+se réfléchit seule sur les marbres luisants, et que les premiers
+astres s'allument dans l'éther encore pâle, je me
+souviens que j'avais coutume d'interrompre mes oraisons,
+afin de m'abandonner aux émotions saintes et délicieuses
+que cet instant m'apportait. Il y avait vis-à-vis de ma
+stalle une haute fenêtre dont l'architecture délicate se
+dessinait sur le bleu transparent du ciel. Je voyais s'encadrer
+là, chaque soir, deux ou trois belles étoiles, qui semblaient
+me sourire et pénétrer mon sein d'un rayon
+d'amour et d'espoir. Eh bien, tout sentiment poétique
+était en moi tellement lié au sentiment religieux, et le
+sentiment religieux était lui-même tellement lié à la doctrine
+catholique, qu'avec la soumission aveugle à cette
+doctrine, je perdis et la poésie et la prière, et les saintes
+extases et les ardentes aspirations. J'étais devenu plus
+froid que les marbres que je foulais. J'essayais en vain
+d'élever mon âme vers le créateur de toutes choses. Je
+m'étais habitué à le voir sous un certain aspect qu'il
+n'avait plus; et depuis que j'avais élargi, par la raison,
+le cercle de sa puissance et de sa perfection, depuis que
+j'avais agrandi mes pensées et donné à mes aspirations
+un but plus vaste, j'étais ébloui de l'éclat de ce Dieu
+nouveau; je me sentais réduit au néant par son immensité
+et par celle de l'univers. L'ancienne forme, accessible
+en quelque sorte aux sens par les images et les
+allégories mystiques, s'effaçait pour faire place à un
+immense foyer de Divinité où j'étais absorbé comme un
+atome, sans que mes pensées eussent ni place ni valeur
+possible, sans qu'aucune parcelle de cette Divinité pût se
+faire assez menue pour se communiquer à moi autrement
+que par le fait, pour ainsi dire, fatal, de la vie
+universelle. Je n'osais donc plus essayer de communiquer
+avec Dieu. Il me paraissait trop grand pour s'abaisser
+jusqu'à m'écouter, et je craignais de faire un acte
+impie, d'insulter sa majesté céleste, en l'invoquant comme
+un roi de la terre. Pourtant j'avais toujours le même besoin
+de prier, le même besoin d'aimer, et quelquefois
+j'essayais d'élever une voix humble et craintive vers ce
+Dieu terrible. Mais tantôt je retombais involontairement
+dans les formes et dans les idées catholiques, et tantôt
+il m'arrivait de formuler une prière assez étrange, et
+dont la naïveté me ferait sourire aujourd'hui, si elle ne
+rappelait des souffrances profondes. «_Ô toi!_ disais-je, _toi_
+qui n'as pas de nom, et qui réside dans l'inaccessible!
+toi qui es trop grand pour m'écouter, trop loin pour
+m'entendre, trop parfait pour m'aimer, trop fort pour
+me plaindre!... je t'invoque sans espoir d'être exaucé,
+parce que je sais que je ne dois rien te demander, et
+que je n'ai qu'une manière de mériter ici bas, qui est de
+vivre et de mourir inaperçu, sans orgueil, sans révolte
+et sans colère, de souffrir sans me plaindre, d'attendre
+sans désirer, d'espérer sans prétendre à rien...»
+
+«Alors je m'interrompais, épouvanté de la triste destinée
+humaine qui se présentait à moi, et que ma prière,
+pur reflet de ma pensée, résumait en des termes si décourageants
+et si douloureux. Je me demandais à quoi
+bon aimer un Dieu insensible, qui laisse à l'homme le
+désir céleste, pour lui faire sentir toute l'horreur de sa
+captivité ou de son impuissance, un Dieu aveugle et
+sourd, qui ne daigne pas même commander à la foudre,
+et qui se tient tellement caché dans la pluie d'or de ses
+soleils et de ses mondes qu'aucun de ces soleils et aucun
+de ces mondes ne le connaît ni ne l'entend. Oh! j'aimais
+mieux l'oracle des Juifs, la voix qui parlait à Moïse sur
+le Sinaï; j'aimais mieux l'esprit de Dieu sous la forme
+d'une colombe sacrée, ou le fils de Dieu devenu un homme
+semblable à moi! Ces dieux terrestres m'étaient accessibles.
+Tendres ou menaçants, ils m'écoutaient et me
+répondaient. Les colères et les vengeances du sombre
+Jéhovah m'effrayaient moins que l'impassible silence et
+la glaciale équité de mon nouveau maître.
+
+«C'est alors que je sentis profondément le vide et le
+vague de cette philosophie, de mode à cette époque-là,
+qu'on appelait le théisme; car, il faut bien l'avouer,
+j'avais déjà cherché le résumé de mes études et de mes
+réflexions dans les écrits des philosophes mes contemporains.
+J'eusse du m'en abstenir sans doute, car rien
+n'était plus contraire à la disposition d'esprit où j'étais
+alors. Mais comment l'eussé-je prévu? Ne devais-je pas
+penser que les esprits les plus avancés de mon siècle
+sauraient mieux que moi la conclusion à tirer de toute la
+science et de toute l'expérience du passé? Ce passé, tout
+nouveau pour moi, était un aliment mal digéré dont les
+médecins seuls pouvaient connaître l'effet; et les hommes
+studieux et naïfs qui vivent dans l'ombre ont la simplicité
+de croire que les écrits contemporains qu'un grand
+éclat accompagne sont la lumière et l'hygiène du siècle.
+Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, malgré toutes mes
+préventions en faveur de ces illustres écrivains français
+dont les fureurs du Vatican nous apprenaient la gloire et
+les triomphes, je tins dans mes mains avides une de ces
+éditions à bas prix que la France semait jusque sur le
+terrain papal, et qui pénétraient dans le secret des
+cloîtres, même sans beaucoup de mystère! Je crus rêver
+en voyant une critique si grossière, un acharnement si
+aveugle, tant d'ignorance ou de légèreté: je craignis
+d'avoir porté dans cette lecture un reste de prévention
+en faveur du christianisme; je voulus connaître tout ce
+qui s'écrivait chaque jour. Je ne changeai pas d'avis sur
+le fond; mais j'arrivai à apprécier beaucoup l'importance
+et l'utilité sociale de cet esprit d'examen et de révolte,
+qui préparait la ruine de l'inquisition et la chute de tous
+les despotismes sanctifiés. Peu à peu j'arrivai à me faire
+une manière d'être, de voir et de sentir, qui, sans être celle
+de Voltaire et de Diderot, était celle de leur école.
+Quel homme a jamais pu s'affranchir, même au fond des
+cloîtres, même au sein des thébaïdes, de l'esprit de son
+siècle? J'avais d'autres habitudes, d'autres sympathies,
+d'autres besoins que les frivoles écrivains de mon époque;
+mais tous les voeux et tous les désirs que je conservais
+étaient stériles; car je sentais l'imminence providentielle
+d'une grande révolution philosophique, sociale et religieuse;
+et ni moi ni mon siècle n'étions assez forts pour
+ouvrir à l'humanité le nouveau temple où elle pourrait
+s'abriter contre l'athéisme, contre le froid et la mort.
+
+«Insensiblement je me refroidis à mon tour jusqu'à
+douter de moi-même. Il y avait longtemps que je doutais
+de la bonté et de la tendresse paternelle de Dieu. J'en
+vins à douter de l'amour filial que je sentais pour lui. Je
+pensai que ce pouvait être une habitude d'esprit que
+l'éducation m'avait donnée, et qui n'avait pas plus son
+principe dans la nature de mon être que mille autres
+erreurs suggérées chaque jour aux hommes par la coutume
+et le préjugé. Je travaillai à détruire en moi l'esprit
+de charité avec autant de soin que j'en avais mis
+jadis à développer le feu divin dans mon coeur. Alors je
+tombai dans un ennui profond, et, comme un ami qui ne
+peut vivre privé de l'objet de son affection, je me sentis
+dépérir et je traînai ma vie comme un fardeau.
+
+«Au sein de ces anxiétés, de ces fatigues, six années
+étaient déjà consumées. Six années, les plus belles et les
+plus viriles de ma vie, étaient tombées dans le gouffre
+du passé sans que j'eusse fait un pas vers le bonheur ou
+la vertu. Ma jeunesse s'était écoulée comme un rêve.
+L'amour de l'étude semblait dominer toutes mes autres
+facultés. Mon coeur sommeillait; et, si je n'eusse senti
+quelquefois, à la vue des injustices commises contre
+mes frères et à la pensée de toutes celles qui se commettent
+sans cesse à la face du ciel, de brûlantes colères
+et de profonds déchirements, j'eusse pu croire que la
+tête seule vivait en moi et que mes entrailles étaient
+insensibles. À vrai dire, je n'eus point de jeunesse, tant
+les enivrements contre lesquels j'ai vu les autres religieux
+lutter si péniblement passèrent loin de moi. Chrétien,
+j'avais mis tout mon amour dans la Divinité; philosophe,
+je ne pus reporter mon amour sur les créatures, ni mon
+attention sur les choses humaines.
+
+«Tu te demandes peut-être, Angel, ce que le souvenir
+de Fulgence et la pensée de Spiridion étaient devenus
+parmi tant de préoccupations nouvelles. Hélas!
+j'étais bien honteux d'avoir pris à la lettre les visions de
+ce vieillard et de m'être laissé frapper l'imagination au
+point d'avoir eu moi-même la vision de cet Hébronius.
+La philosophie moderne accablait d'un tel mépris les
+visionnaires que je ne savais où me réfugier contre le
+mortifiant souvenir de ma superstition. Tel est l'orgueil
+humain, que même lorsque la vie intérieure s'accomplit
+dans un profond mystère, et sans que les erreurs et les
+changements de l'homme aient d'autre témoin que sa
+conscience, il rougit de ses faiblesses et voudrait pouvoir
+se tromper lui-même. Je m'efforçais d'oublier ce qui
+s'était passé en moi à cette époque de trouble où une
+révolution avait été imminente dans tout mon être, et où
+la sève trop comprimée de mon esprit avait fait irruption
+avec une sorte de délire. C'est ainsi que je m'expliquais
+l'influence de Fulgence et d'Hébronius sur mon
+abandon du christianisme. Je me persuadais (et peut-être
+ne me trompais-je pas) que ce changement était
+inévitable; qu'il était pour ainsi dire fatal, parce qu'il
+était dans la nature de mon esprit de progresser en dépit
+de tout et à propos de tout. Je me disais que soit une
+cause, soit une autre, soit la fable d'Hébronius, soit tout
+autre hasard, je devais sortir du christianisme, parce
+que j'avais été condamné, en naissant, à chercher la
+vérité sans relâche et peut-être sans espoir. Brisé de
+fatigue, atteint d'un profond découragement, je me
+demandais si le repos que j'avais perdu valait la peine
+d'être reconquis. Ma foi naïve était déjà si loin, il me
+semblait que j'avais commencé si jeune à douter que je
+ne me souvenais presque plus du bonheur que j'avais pu
+goûter dans mon ignorance. Peut-être même n'avais-je
+jamais été heureux par elle. Il est des intelligences inquiètes
+auxquelles l'inaction est un supplice et le repos
+un opprobre. Je ne pouvais donc me défendre d'un certain
+mépris de moi-même en me contemplant dans le
+passé. Depuis que j'avais entrepris mon rude labeur je
+n'avais pas été plus heureux, mais du moins je m'étais
+senti vivre; et je n'avais pas rougi de voir la lumière,
+car j'avais labouré de toutes mes forces le champ de
+l'espérance. Si la moisson était maigre, si le sol était
+aride, ce n'était pas la faute de mon courage, et je pouvais
+être une victime respectable de l'humaine impuissance.
+
+«Je n'avais pourtant pas oublié l'existence du manuscrit
+précieux peut-être, et, à coup sûr, fort curieux,
+que renfermait le cercueil de l'abbé Spiridion. Je me
+promettais bien de le tirer de là et de me l'approprier;
+mais il fallait, pour opérer cette extraction en secret, du
+temps, des précautions, et sans doute un confident. Je
+ne me pressai donc pas d'y pourvoir, car j'étais occupé
+au delà de mes forces et des heures dont j'avais à disposer
+chaque jour. Le voeu que j'avais fait de déterrer
+ce manuscrit le jour où j'aurais atteint l'âge de trente
+ans n'avait sans doute pu sortir de ma mémoire; mais je
+rougissais tellement d'avoir pu faire un voeu si puéril que
+j'en écartais la pensée, bien résolu à ne l'accomplir en
+aucune façon, et ne me regardant pas comme lié par un
+serment qui n'avait plus pour moi ni sens ni valeur.
+
+«Soit que j'évitasse de me retracer ce que j'appelais
+les misérables circonstances de ce voeu, soit qu'un redoublement
+de préoccupations scientifiques m'eût entièrement
+absorbé, il est certain que l'époque fixée par moi
+pour l'accomplissement du voeu arriva sans que j'y lisse
+la moindre attention; et sans doute elle aurait passé
+inaperçue sans un l'ait extraordinaire et qui faillit de
+nouveau transformer toutes mes idées.»
+
+«Je m'étais toujours procuré des livres en pénétrant,
+à l'insu de tous, dans la bibliothèque située au bout de
+répugnance à m'emparer furtivement de ce fruit défendu;
+mais bientôt l'amour de l'élude, avait été plus fort que
+tous les scrupules de la franchise et du la licite. J'étais
+descendu à toutes les ruses nécessaires; j'avais fabriqué
+moi-même une fausse clef, la serrure que j'avais brisée
+avant été réparée sans qu'on sût à qui en imputer l'effraction.
+Je me glissais la nuit jusqu'au sanctuaire de la
+science, et chaque semaine je renouvelais ma provision
+de livres, sans éveiller ni l'attention ni les soupçons, du
+moins à ce qu'il me semblait. J'avais soin de cacher mes
+richesses dans la paille de ma couche, et je lisais toute
+la nuit. Je m'étais habitué à dormir à genoux dans
+l'église; et, pendant les offices du matin, prosterné
+dans ma stalle, enveloppé de mon capuchon, je réparais
+les fatigues de la veille par un sommeil léger et fréquemment
+interrompu. Cependant, comme ma santé
+s'affaiblissait visiblement par ce régime, je trouvai le
+moyen de lire à l'église même durant les offices. Je me
+procurai une grande couverture de missel que j'adaptais
+à mes livres profanes, et, tandis que je semblais absorbé
+par le bréviaire, je me livrais avec sécurité à mes études
+favorites.»
+
+«Malgré toutes ces précautions, je fus soupçonné,
+surveillé, et enfin découvert. Une nuit que j'avais pénétré
+dans la bibliothèque, j'entendis marcher dans la
+grande salle du chapitre. Aussitôt j'éteignis ma lampe,
+et je me tins immobile, espérant qu'on n'était point sur
+ma trace, et que j'échapperais à l'attention du surveillant
+qui faisait cette ronde inusitée. Les pas se rapprochèrent,
+et j'entendis une main se poser sur ma clef que
+j'avais imprudemment laissée en dehors. On retira cette
+clef après avoir fermé la porte sur moi à double tour; on
+replaça les grosses barres de fer que j'avais enlevées;
+et, quand on m'eut ôté tout moyen d'évasion, on s'éloigna
+lentement. Je me trouvai seul dans les ténèbres,
+captif, et à la merci de mes ennemis.»
+
+«La nuit me sembla insupportablement longue; car
+l'inquiétude, la contrariété et le froid qui était alors
+très-vif m'empêchèrent de goûter un instant de repos.
+J'eus un grand dépit d'avoir éteint ma lampe, et de ne
+pouvoir du moins utiliser par la lecture cette nuit malencontreuse.
+Les craintes qu'un tel événement devait
+m'inspirer n'étaient pourtant pas très-vives. Je me flattais
+de n'avoir pas été vu par celui qui m'avait enfermé.
+Je me disais qu'il l'avait fait sans mauvaise intention, et
+sans se douter qu'il y eût quelqu'un dans la bibliothèque;
+que c'était peut-être le convers de semaine pour le service
+de la salle, qui avait retiré cette clef et fermé cette
+porte pour mettre les choses en ordre. Je me trouvai,
+moi, bien lâche de ne pas lui avoir parlé et de n'avoir
+pas fait, pour sortir tout de suite, une tentative qui,
+le lendemain au jour, aurait certes beaucoup plus d'inconvénients.
+Néanmoins je me promis de ne pas manquer
+l'occasion dés qu'il reviendrait, le matin, selon
+l'habitude, pour ranger et nettoyer la salle. Dans cette
+attente je me tins éveillé, et je supportai le froid avec
+le plus de philosophie qu'il me fut possible.»
+
+«Mais les heures s'écoulèrent, le jour parut, et le
+pâle soleil de janvier monta sur l'horizon sans que le
+moindre bruit se fit entendre dans la chambre du chapitre.
+La journée entière se passa sans m'apporter aucun
+moyen d'évasion. J'usai mes forces à vouloir enfoncer la
+porte. On l'avait si bien assurée contre une nouvelle
+effraction, qu'il était impossible de l'ébranler, et la serrure
+résista également à tous mes efforts.»
+
+«Une seconde nuit et une seconde journée se passèrent
+sans apporter aucun changement à cette étrange
+position. La porte du chapitre avait été sans doute condamnée.
+Il ne vint absolument personne dans cette salle,
+qui d'ordinaire était assez fréquentée à certaines heures,
+et je ne pus me persuader plus longtemps que ma captivité
+fût un événement fortuit. Outre que la salle ne pouvait
+avoir été fermée sans dessein, on devait s'apercevoir
+de mon absence; et, si l'on était inquiet de moi, ce n'était
+pas le moment de fermer les portes, mais de les ouvrir
+toutes pour me chercher. Il était donc certain qu'on
+voulait m'infliger une correction pour ma faute; mais,
+le troisième jour, je commençai à trouver la correction
+trop sévère, et à craindre qu'elle ne ressemblât aux
+épreuves des cachots de l'inquisition, d'où l'on ne sortait
+que pour revoir une dernière fois le soleil et mourir
+d'épuisement. La faim et le froid m'avaient si rudement
+éprouvé que, malgré mon stoïcisme et la persévérance
+que j'avais mise à lire tant que le jour me l'avait permis,
+je commençai à perdre courage la troisième nuit et
+à sentir que la force physique m'abandonnait. Alors je
+me résignai à mourir, et à ne plus combattre le froid
+par le mouvement. Mes jambes ne pouvaient plus me
+soutenir; je fis une couche avec des livres; car on
+avait eu la cruauté d'enlever le fauteuil de cuir qui
+d'ordinaire occupait l'embrasure de la croisée. Je m'enveloppai
+la tête dans ma robe, je m'étendis en serrant
+mon vêtement autour de moi, et je m'abandonnai à
+l'engourdissement d'un sommeil fébrile que je regardais
+comme le dernier de ma vie. Je m'applaudis d'être arrivé
+à l'extinction de mes forces physiques sans avoir
+perdu ma force morale et sans avoir cédé au désir de
+crier pour appeler du secours. L'unique croisée de cette
+pièce donnait sur une cour fermée, où les novices allaient
+rarement. J'avais guetté vainement depuis trois
+jours; la porte de cette cour ne s'était pas ouverte une
+seule fois. Sans doute, elle avait été condamnée comme
+celle du chapitre. Ne pouvant faire signe à aucun être
+compatissant ou désintéressé, il eût fallu remplir l'air
+de mes cris pour arriver à me faire entendre. Je savais
+trop bien que, dans de semblables circonstances, la
+compassion est lâche et impuissante, tandis que le désir
+de la vengeance augmente en raison de l'abaissement de
+la victime. Je savais que mes gémissements causeraient
+à quelques-uns une terreur stupide et rien de plus. Je
+savais que les autres se réjouiraient de mes angoisses.
+Je ne voulais pas donner à ces bourreaux le triomphe
+de m'avoir arraché une seule plainte. J'avais donc résisté
+aux tortures de la faim; je commençais à ne plus les
+sentir, et d'ailleurs je n'aurais plus eu assez du force
+pour élever la voix. Je m'abandonnai à mon sort en invoquant
+Épictète et Socrate, et Jésus lui-même, le philosophe
+immolé par les princes des prêtres et les docteurs
+de la loi.»
+
+«Depuis quelques heures je reposais dans un profond
+anéantissement, lorsque je fus éveillé par le bruit de
+l'horloge du chapitre qui sonnait minuit de l'autre côté
+de la cloison contre laquelle j'étais étendu. Alors j'entendis
+marcher doucement dans la salle, et il me sembla
+qu'on approchait de la porte de ma prison. Ce bruit ne
+me causa ni joie ni surprise; je n'avais plus conscience
+d'aucune chose. Cependant la nature des pas que j'entendais
+sur le plancher de la salle voisine, leur légèreté
+empressée, jointe à une netteté solennelle, réveillèrent
+en moi je ne sais quels vagues souvenirs. Il me sembla
+que je reconnaissais la personne qui marchait ainsi, et
+que j'éprouvais une joie d'instinct à l'entendre venir
+vers moi; mais il m'eût été impossible de dire quelle
+était cette personne et où je l'avais connue.»
+
+«Elle ouvrit la porte de la bibliothèque et m'appela
+par mon nom d'une voix harmonieuse et douce qui me
+fit tressaillir. Il me sembla que je sentais la vie faire un
+effort en moi pour se ranimer; mais j'essayai en vain de
+me soulever, et je ne pus ni remuer ni parler.
+
+«--Alexis! répéta la voix d'un ton d'autorité bienveillante,
+ton corps et ton âme sont-ils donc aussi endurcis
+l'un que l'autre? D'où vient que tu as manqué à ta parole?
+Voici la nuit, voici l'heure que tu avais fixées...
+Il y a aujourd'hui trente ans que tu vins dans ce monde,
+nu et pleurant comme tous les fils d'Ève. C'est aujourd'hui
+que tu devais te régénérer, en cherchant sous la
+cendre de ma dépouille terrestre une étincelle qui aurait
+pu rallumer en toi le feu du ciel. Faut-il donc que les
+morts quittent leur sépulcre pour trouver les vivants
+plus froids et plus engourdis que des cadavres?»
+
+«J'essayai encore de lui répondre, mais sans réussir
+plus que la première fois. Alors _il_ reprit avec un soupir:
+
+«--Reviens donc à la vie des sens, puisque celle de
+l'esprit est expirée en toi...»
+
+«Il s'approcha et me toucha, mais je ne vis rien; et
+lorsque, après des efforts inouïs, j'eus réussi à m'éveiller
+de ma léthargie et à me dresser sur mes genoux, tout
+était rentré dans le silence, et rien n'annonçait autour
+de moi la visite d'un être humain.
+
+«Cependant un vent plus froid qui soufflait sur moi
+semblait venir de la porte. Je me traînai jusque-là. Ô
+prodige! elle était ouverte.
+
+«J'eus un accès de joie insensée. Je pleurai comme un
+enfant, et j'embrassai la porte comme si j'eusse voulu
+baiser la trace des mains qui l'avaient ouverte. Je ne
+sais pourquoi la vie me semblait si douce à recouvrer,
+après avoir semblé si facile à perdre. Je me traînai le
+long de la salle du chapitre en suivant les murs; j'étais
+si faible que je tombais à chaque pas. Ma tête s'égarait,
+et je ne pouvais plus me rendre raison de la position de
+la porte que je voulais gagner. J'étais comme un homme
+ivre; et plus j'avais hâte de sortir de ce lieu fatal, moins
+il m'était possible d'en trouver l'issue. J'errais dans les
+ténèbres, me créant moi-même un labyrinthe inextricable
+dans un espace libre et régulier. Je crois que je
+passai là presque une heure, livré à d'inexprimables
+angoisses. Je n'étais plus armé de philosophie comme
+lorsque j'étais sous les verrous. Je voyais la liberté, la
+vie, qui revenaient à moi, et je n'avais pas la force de
+m'en emparer. Mon sang un instant ranimé se refroidissait
+de nouveau. Une sorte de rage délirante s'emparait
+de moi. Mille fantômes passaient devant mes yeux,
+mes genoux se roidissaient sur le plancher. Épuisé de
+fatigue et de désespoir, je tombai au pied d'une des
+froides parois de la salle, et de nouveau j'essayai de
+retrouver en moi la résolution de mourir en paix. Mais
+mes idées étaient confuses, et la sagesse, qui m'avait
+semblé naguère une armure impénétrable, n'était en cet
+instant qu'un secours impuissant contre l'horreur de la
+mort.
+
+«Tout à coup je retrouvai le souvenir, déjà effacé, de
+la voix qui m'avait appelé durant mon sommeil, et, me
+livrant à cette protection mystérieuse avec la confiance
+d'un enfant, je murmurai les derniers mots que Fulgence
+avait prononcés en rendant l'âme: «_Sancte Spiridion,
+ora pro me._»
+
+«Alors il se fit une lueur pâle dans la salle, comme
+serait celle d'un éclair prolongé. Cette lueur augmenta,
+et, au bout d'une minute environ, s'éteignit tout à fait.
+J'avais eu le temps de voir que cette lumière partait du
+portrait du fondateur, dont les yeux s'étaient allumés
+comme deux lampes pour éclairer la salle et pour me
+montrer que j'étais adossé depuis un quart d'heure
+contre la porte tant cherchée.--Béni sois-tu, esprit
+bienheureux! m'écriai-je. Et, ranimé soudain, je m'élançai
+hors de la salle avec impétuosité.
+
+«Un convers, qui vaquait dans les salles basses à des
+préparatifs extraordinaires pour le lendemain, me vit
+accourir vers lui comme un spectre. Mes joues creuses,
+mes yeux enflammés par la fièvre, mon air égaré, lui
+causèrent une telle frayeur qu'il s'enfuit en laissant tomber
+une corbeille de riz qu'il portait, et un flambeau que
+je me hâtai de ramasser avant qu'il fût éteint. Quand
+j'eus apaisé ma faim, je regagnai ma cellule, et le lendemain,
+après un sommeil réparateur, je fus en état de
+me rendre à l'église.
+
+«Un bruit singulier dans le couvent et le branle de
+toutes les grosses cloches m'avaient annoncé une cérémonie
+importante. J'avais jeté les yeux sur le calendrier
+de ma cellule, et je me demandais si j'avais perdu pendant
+mes jours d'inanition la notion de la marche du
+temps; car je ne voyais aucune fête religieuse marquée
+pour le jour où je croyais être. Je me glissai dans le
+choeur, et je gagnai ma stalle sans être remarqué. Il y
+avait sur tous les fronts une préoccupation ou un recueillement
+extraordinaire. L'église était parée comme
+aux grands jours fériés. On commença les offices. Je fus
+surpris de ne point voir le Prieur à sa place; je me penchai
+pour demander à mon voisin s'il était malade. Celui-ci
+me regarda d'un air stupéfait, et, comme s'il eût pensé
+avoir mal entendu ma question, il sourit d'un air embarrassé
+et ne me répondit point. Je cherchai des yeux le
+père Donatien, celui de tous les religieux que je savais
+m'être le plus hostile, et que j'accusais intérieurement
+du traitement odieux que je venais de subir. Je vis ses
+yeux ardents chercher à pénétrer sous mon capuchon;
+mais je ne lui laissai point voir mon visage, et je m'assurai
+que le sien était bouleversé par la surprise et la
+crainte; car il ne s'attendait point à trouver ma stalle
+occupée, et il se demandait si c'était moi ou mon spectre
+qu'il voyait là en face de lui.
+
+«Je ne fus au courant de ce qui se passait qu'à la fin
+de l'office, lorsque l'officiant récita une prière en commémoration
+du Prieur, dont l'âme avait paru devant
+Dieu, le 10 janvier 1766, à minuit, c'est-à-dire une
+heure avant mon incarcération dans la bibliothèque. Je
+compris alors pourquoi Donatien, dont l'ambition guettait
+depuis longtemps la première place parmi nous, avait
+saisi l'occasion de cette mort subite pour m'éloigner des
+délibérations. Il savait que je ne l'estimais point, et que,
+malgré mon peu de goût pour le pouvoir et mon défaut
+absolu d'intrigue, je ne manquais pas de partisans.
+J'avais une réputation de science théologique qui m'attirait
+le respect naïf de quelques-uns; j'avais un esprit
+de justice et des habitudes d'impartialité qui offraient à
+tous des garanties. Donatien me craignait: sous-prieur
+depuis deux ans, et tout-puissant sur ceux qui entouraient
+le Prieur, il avait enveloppé ses derniers instants
+d'une sorte de mystère, et, avant de répandre la nouvelle
+de sa mort, il avait voulu me voir, sans doute pour sonder
+mes dispositions, pour me séduire ou pour m'effrayer.
+Ne me trouvant point dans ma cellule, et connaissant
+fort bien mes habitudes, comme je l'ai su depuis, il
+s'était glissé sur mes traces jusqu'à la porte de la bibliothèque
+qu'il avait refermée sur moi comme par mégarde.
+Puis il avait condamné toutes les issues par lesquelles
+on pouvait approcher de moi, et il avait sur-le-champ
+fait entrer tout le monastère en retraite, afin de procéder
+dignement à l'élection du nouveau chef.
+
+«Grâce à son influence, il avait pu violer tous les
+usages et toutes les règles de l'abbaye. Au lieu de faire
+embaumer et exposer le corps du défunt pendant trois
+jours dans la chapelle, il l'avait fait ensevelir précipitamment,
+sous prétexte qu'il était mort d'un mal contagieux.
+Il avait brusqué toutes les cérémonies, abrégé
+le temps ordinaire de la retraite; et déjà l'on procédait
+à son élection, lorsque, par un fait surnaturel, je fus
+rendu à la liberté. Quand l'office fut fini, on chanta le
+_Veni Creator_; puis on resta un quart d'heure prosterné
+chacun dans sa stalle, livré à l'inspiration divine. Lorsque
+l'horloge sonna midi, la communauté défila lentement et
+monta à la salle du chapitre pour procéder au vote général.
+Je me tins dans le plus grand calme et dans la plus
+complète indifférence tant que dura cette cérémonie.
+Rien au monde ne me tentait moins que de contre-balancer
+les suffrages; en eussé-je eu le temps, je n'aurais pas
+fait la plus simple démarche pour contrarier l'ambition
+de Donatien. Mais quand j'entendis son nom sortir cinquante
+fois de l'urne, quand je vis, au dernier tour de
+scrutin, la joie du triomphe éclater sur son visage, je fus
+saisi d'un mouvement tout humain d'indignation et de
+haine.
+
+«Peut-être, s'il eût songé à tourner vers moi un regard
+humble ou seulement craintif, mon mépris l'eût-il absous;
+mais il me sembla qu'il me bravait, et j'eus la puérilité de
+vouloir briser cet orgueil, au niveau duquel je me ravalais
+en le combattant. Je laissai le secrétaire recompter
+lentement les votes. Il y en avait deux seulement pour
+moi. Ce n'était donc pas une espérance personnelle qui
+pouvait me suggérer ce que je fis. Au moment où l'on
+proclama le nom de Donatien, et comme il se levait d'un
+air hypocritement ému pour recevoir les embrassades
+des anciens, je me levai à mon tour et j'élevai la voix.
+
+«--Je déclare, dis-je avec un calme apparent dont
+l'effet fut terrible, que l'élection proclamée est nulle,
+parce que les statuts de l'ordre ont été violés. Une seule
+voix, oubliée ou détournée, suffit pour frapper de nullité
+les résolutions de tout un chapitre. J'invoque cet article
+de la charte de l'abbé Spiridion, et déclare que moi,
+Alexis, membre de l'ordre et serviteur de Dieu, je n'ai
+point déposé mon vote aujourd'hui dans l'urne, parce
+que je n'ai point eu le loisir d'entrer en retraite comme
+les autres; parce que j'ai été écarté, par hasard ou par
+malice, des délibérations communes, et qu'il m'eût été
+impossible, ignorant jusqu'à cet instant la mort de notre
+vénérable Prieur, de me décider inopinément sur le choix
+de son successeur.»
+
+«Ayant prononcé ces paroles qui furent un coup de
+foudre pour Donatien, je me rassis et refusai de répondre
+aux mille questions que chacun venait m'adresser. Donatien,
+un instant confondu de mon audace, reprit bientôt
+courage, et déclara que mon vote était non-seulement
+inutile mais non recevable, parce qu'étant sous le poids
+d'une faute grave, et subissant, durant les délibérations,
+une correction dégradante, d'après les statuts, je n'étais
+point apte à voter.
+
+«--Et qui donc a qualifié ou apprécié ma faute? demandai-je.
+Qui donc, s'est permis de m'en infliger le
+châtiment? Le sous-prieur? il n'en avait pas le droit.
+Il devait, pour me juger indigne de prendre part à
+l'élection, faire examiner ma conduite par six des plus
+anciens du chapitre, et je déclare qu'il ne l'a point
+fait.
+
+«--Et qu'en savez-vous? me dit un des anciens qui
+était le chaud partisan de mon antagoniste.
+
+«--Je dis, m'écriai-je, que cela ne s'est point fait,
+parce que j'avais le droit d'en être informé, parce que
+mon jugement devait être signifié à moi d'abord, puis
+à toute la communauté rassemblée, et enfin placardé
+ici, dans ma stalle, et qu'il n'y est point et n'y a jamais
+été.
+
+«--Votre faute, s'écria Donatien, était d'une telle
+nature...
+
+«--Ma faute, interrompis-je, il vous plaît de la qualifier
+de grave; moi, il me plaît de qualifier la punition
+que vous m'avez infligée, et je dis que c'est pour vous
+qu'elle est dégradante. Dites quelle fut ma faute! Je
+vous somme de le dire ici; et moi je dirai quel traitement
+vous m'avez fait subir, bien que vous n'eussiez
+pas le droit de le faire.»
+
+«Donatien voyant que j'étais outré, et que l'on commençait
+à m'écouter avec curiosité, se hâta de terminer
+ce débat en appelant à son secours la prudence et la
+ruse. Il s'approcha de moi, et, du ton d'un homme
+pénétré de componction, il me supplia, au nom du Sauveur
+des hommes, de cesser une discussion scandaleuse
+et contraire à l'esprit de charité qui devait régner entre
+des frères. Il ajouta que je me trompais en l'accusant de
+machinations si perfides, que sans doute il y avait entre
+nous un malentendu qui s'éclaircirait dans une explication
+amicale.
+
+«--Quant à vos droits, ajouta-t-il, il m'a semblé et il
+me semble encore, mon frère, que vous les avez perdus.
+Ce serait peut-être pour la communauté une affaire à
+examiner; mais il suffit que vous m'accusiez d'avoir redouté
+votre candidature pour que je veuille faire tomber
+au plus vite un soupçon si pénible pour moi. Et pour
+cela, je déclare que je désire vous avoir sur-le-champ
+pour compétiteur. Je supplie la communauté d'écarter
+de vous toute accusation, et de permettre que vous déposiez
+votre vote dans l'urne après qu'on aura fait un
+nouveau tour de scrutin, sans examiner si vos droits
+sont contestables. Non-seulement je l'en supplie, mais
+au besoin je le lui commande; car je suis, en attendant
+le résultat de votre candidature, le chef de cette respectable
+assemblée.»
+
+«Ce discours adroit fut accueilli avec acclamations;
+mais je m'opposai à ce qu'on recommençât le vote
+séance tenante. Je déclarai que je voulais entrer en
+retraite, et que, comme les autres s'étaient contentés
+de trois jours, bien que quarante furent prescrits, je
+m'en contenterais aussi; mais que, sous aucun prétexte,
+je ne croyais pouvoir me dispenser de cette
+préparation.
+
+«Donatien s'était engagé trop avant pour reculer. Il
+feignit de subir ce contre-temps avec calme et humilité.
+Il supplia la communauté de n'apporter aucun empêchement
+à mes desseins. Il y avait bien quelques murmures
+contre mon obstination, mais pas autant peut-être
+que Donatien l'avait espéré. La curiosité, qui est
+l'élément vital des moines, était excitée au plus haut
+point par ce qui restait de mystérieux entre Donatien et
+moi. Ma disparition avait causé bien de l'étonnement à
+plusieurs. On voulait, avant de se ranger sous la loi de
+ce nouveau chef si mielleux et si tendre en apparence,
+avoir quelques notions de plus sur son vrai caractère.
+Je semblais l'homme le plus propre à les fournir. Sa
+modération avec moi en public, au milieu d'une crise si
+terrible pour son orgueil et son ambition, paraissait sublime
+à quelques-uns, sensée à plusieurs autres, étrange
+et de mauvais augure à un plus grand nombre. Trente
+voix, qui ne s'entendaient pas sur le choix de leur candidat,
+avaient combattu son élection. Il était déjà évident
+qu'elles allaient se reporter sur moi. Trois jours de nouvelles
+réflexions et de plus amples informations pouvaient
+détacher bien des partisans. Chacun le sentit, et la majorité,
+qui avait été surprise et comme enivrée par la
+précipitation des meneurs, se réjouit du retard que je
+venais apporter au dénoûment.
+
+«Une heure après la clôture de cette séance orageuse,
+ma cellule était assiégée des meneurs de mon parti; car
+j'avais déjà un parti malgré moi, et un parti très-ardent.
+Donatien n'était pas médiocrement haï, et je dois à la
+vérité de dire que tout ce qu'il y avait de moins avili et
+de moins corrompu dans l'abbaye était contre lui. Ma
+colère était déjà tombée, et les offres qu'on me faisait
+n'éveillaient en moi aucun désir de puissance monacale.
+J'avais de l'ambition, mais une ambition vaste comme
+le monde, l'ambition des choses sublimes. J'aurais voulu
+élever un beau monument de science ou de philosophie,
+trouver une vérité et la promulguer, enfanter une de
+ces idées qui soulèvent et remplissent tout un siècle,
+gouverner enfin toute une génération, mais du fond de
+ma cellule, et sans salir mes doigts à la fange des affaires
+sociales; régner par l'intelligence sur les esprits, par le
+coeur sur les coeurs, vivre en un mot comme Platon ou
+Spinosa. Il y avait loin de là à la gloriole de commander
+à cent moines abrutis. La petitesse pompeuse d'un tel
+rôle soulevait mon âme de dégoût; mais je compris quel
+parti je pouvais tirer de ma position, et j'accueillis mes
+partisans avec prudence.
+
+«Avant le soir, les trente voix qui avaient résisté à
+Donatien s'étaient déjà réunies sur moi. Donatien en
+fut plus irrité qu'effrayé. Il vint me trouver dans ma
+cellule, et il essaya de m'intimider en me disant que,
+si je me retirais de la candidature, il ne me reprocherait
+point mes hérésies, à lui bien connues; que les
+choses pouvaient encore se passer honorablement pour
+moi et tranquillement pour lui, si je me contentais de
+la petite victoire que j'avais obtenue en retardant son
+élection; mais que, si je me mettais sur les rangs pour
+le priorat, il ferait connaître quelles étaient mes occupations,
+mes lectures, et sans doute mes pensées, depuis
+plus de cinq ans. Il me menaça de dévoiler la fraude et la
+désobéissance où j'avais vécu tout ce temps-là, dérobant
+les livres défendus et me nourrissant durant les saints
+offices, dans le temple même du Seigneur, des plus
+infâmes doctrines.
+
+«Le calme avec lequel j'affrontai ces menaces le déconcerta
+beaucoup. Il voulait sans doute me faire parler
+sur mes croyances; peut être avait-il placé des témoins
+derrière la porte pour m'entendre apostasier dans un
+moment d'emportement. J'étais sur mes gardes, et je
+vis, dans cette circonstance, combien l'homme le plus
+simple a de supériorité sur le plus habile, lorsque celui-ci
+est mû par de mauvaises passions. Je n'étais certes pas
+rompu à l'intrigue comme ce moine cauteleux et rusé;
+mais le mépris que j'avais pour l'enjeu me donnait tout
+l'avantage de la partie. J'étais armé d'un sang-froid à
+toute épreuve, et mes reparties calmes démontaient de
+plus en plus mon adversaire. Il se retira fort troublé.
+Jusque-là il ne m'avait point connu, disait-il d'un ton
+amèrement enjoué. Il m'avait cru plongé dans les livres,
+et ne se serait jamais douté que j'apportasse tant de
+prudence et de calcul dans les affaires temporelles. Il
+ajouta sournoisement qu'il faisait des voeux pour que
+mon orthodoxie en matière de religion lui fût bien démontrée;
+car, dans ce cas, je lui paraissais le plus propre
+de tous à bien gouverner l'abbaye.
+
+«Le lendemain, mes trente partisans cabalèrent si
+bien qu'ils détachèrent plus de quinze poltrons, jetés
+par la frayeur dans le parti de mon rival. Donatien était
+l'homme le plus redouté et le plus haï de la communauté;
+mais il avait pour lui tous les anciens, qu'il avait su accaparer,
+et aux vices desquels son athéisme secret offrait
+toutes les garanties désirables. Il n'y a pas de plus grand
+fléau pour une communauté religieuse qu'un chef sincèrement
+dévot. Avec lui, la règle, qui est ce que le
+moine hait et redoute le plus, est toujours en vigueur, et
+vient à chaque instant troubler les douces habitudes
+de paresse et d'intempérance; son zèle ardent suscite
+chaque jour de nouvelles tracasseries, en voulant ramener
+les pratiques austères, la vie de labeur et de privations.
+Donatien savait, avec le petit nombre des fanatiques, se
+donner les apparences d'une foi vive; avec le grand
+nombre des indifférents, il savait, sans compromettre
+la dignité d'étiquette de la règle, et sans déroger aux
+apparences de la ferveur, donner à chacun le prétexte le
+plus convenable à la licence. Par ce moyen son autorité
+était sans bornes pour le mal; il exploitait les vices d'autrui
+au profit des siens propres. Cette manière de gouverner
+les hommes en profitant de leur corruption est
+infaillible; et, si j'étais le favori d'un roi, je la lui conseillerais.
+
+«Mais ce qui contre-balançait l'autorité naissante de
+Donatien. C'était ce qu'on savait de son humeur vindicative.
+Ceux qui l'avaient offensé un jour avaient à s'en
+repentir longtemps, et l'on craignait avec raison que
+le Prieur n'oubliât pas, en recevant la crosse, les vieilles
+querelles du simple frère. C'est pourquoi les faibles
+s'étaient jetés dans son parti par frayeur, le croyant
+tout-puissant et ne voulant pas qu'il les punît d'avoir
+cabalé contre lui.
+
+«Dès que ceux-là virent une puissance se former
+contre la sienne et offrir quelque garantie, ils se rejetèrent
+facilement de ce coté, et le troisième jour j'avais
+une majorité incontestable. Je ne saurais t'exprimer,
+Angel, combien j'eus à souffrir secrètement de cette banale
+préférence, basée sur des intérêts d'égoïsme et revêtue
+des formes menteuses de l'estime et de l'affection.
+Les sales caresses de ces poltrons me répugnaient; les
+protestations des autres intrigants, qui se flattaient de
+régner à ma place tandis que je serais absorbé dans mes
+spéculations scientifiques, ne me causaient pas moins de
+dégoût et de mépris.
+
+«--Vous triompherez, me disaient-ils d'un air lâchement
+fier en sortant de ma cellule.
+
+«--Dieu m'en préserve! répondais-je lorsqu'ils étaient
+sortis.»
+
+«Le jour de l'élection, Donatien vint me réveiller avant
+l'aube. Il n'avait pu fermer l'oeil de la nuit.
+
+«--Vous dormez comme un triomphateur, me dit-il,
+Êtes-vous donc si sur de l'emporter sur moi?»
+
+«Il affectait le calme; mais sa voix était tremblante,
+et le trouble de toute sa contenance révélait les angoisses
+de son âme.
+
+«--Je dors avec une double sécurité, lui répondis-je
+en souriant, celle du triomphe et celle de la plus parfaite
+indifférence pour ce même triomphe.
+
+«--Frère Alexis, reprit-il, vous jouez la comédie
+avec un art au-dessus de tout éloge.
+
+«--Frère Donatien, lui dis-je, vous ne vous trompez
+pas, je joue la comédie; car je brigue des suffrages dont
+je ne veux pas profiter. Combien voulez-vous me les
+payer?
+
+«--Quelles seraient vos conditions? dit-il en feignant
+de soutenir une plaisanterie; mais ses lèvres étaient
+pâles d'émotion et son oeil étincelant de curiosité.
+
+«--Ma liberté, répondis-je, rien que cela. J'aime
+l'étude et je déteste le pouvoir: assurez-moi le calme et
+l'indépendance la plus absolue au fond de ma cellule.
+Donnez-moi les clefs de toutes les bibliothèque, le soin
+de tous les instruments de physique et d'astronomie, et
+la direction des fonds appliqués à leur entretien par le
+fondateur; donnez-moi la cellule de l'observatoire, abandonnée
+depuis la mort du dernier moine astronome, enfin
+dispensez-moi des offices, et à ce prix vous pourrez me
+considérer comme mort. Je vivrai dans mon donjon, et
+vous sur votre chaire abbatiale, sans que nous ayons
+jamais rien de commun ensemble. À la première affaire
+temporelle dont je me mêlerai, je vous autorise à me
+remettre sous la règle; mais aussi à la première tracasserie
+temporelle que vous me susciterez, je vous promets
+de vous montrer encore une fois que je ne suis pas
+sans influence. Tous les trois ans, lorsqu'on renouvellera
+votre élection, nous passerons marché comme aujourd'hui,
+si le marché d'aujourd'hui vous convient. Promettez-vous?
+Voici la cloche qui nous appelle à l'église;
+dépêchez-vous.»
+
+«Il promit tout ce que je voulus; mais il se retira sans
+confiance et sans espoir. Il ne pouvait croire qu'on renonçât
+à la victoire quand on la tenait dans ses mains.
+
+«Il serait impossible de peindre l'angoisse qui contractait
+son visage lorsque je fus proclamé Prieur à la
+majorité de dix voix. Il avait l'air d'un homme foudroyé
+au moment d'atteindre aux astres. M'avoir tenu enfermé
+trois jours et trois nuits, s'être flatté de me trouver mort
+de faim et de froid, et tout à coup me voir sortir comme
+de la tombe pour lui arracher des mains la victoire et
+m'asseoir à sa place sur la chaire d'honneur!
+
+«Chacun vint m'embrasser, et je subis cette cérémonie,
+sans détromper le vaincu jusqu'à ce qu'il vint à son
+tour me donner le baiser de paix. Quand il eut accompli
+cette dernière humiliation, je le pris par la main; et,
+me dépouillant des insignes dont on m'avait déjà revêtu,
+je lui mis au doigt l'anneau, et à la main la crosse abbatiale;
+puis je le conduisis à la chaire, et, m'agenouillant
+devant lui, je le priai de me donner sa bénédiction
+paternelle.
+
+«Il y eut une stupéfaction inconcevable dans le chapitre,
+et d'abord je trouvait beaucoup d'opposition à accepter
+cette substitution de personne; mais les poltrons
+et les faibles emportèrent de nouveau la majorité là où
+je voulais la constituer. Le scrutin de ce jour ne produisit
+rien; mais celui du lendemain rendit, par mes soins et
+par mon influence, le priorat au trop heureux Donatien.
+Il me fit l'honneur de douter de ma loyauté jusqu'au
+dernier moment, me soupçonnant toujours de feindre
+un excès d'humilité afin de m'assurer un pouvoir sans
+bornes pour toute ma vie. Il y avait peu d'exemples
+qu'un Prieur n'eût pas été réélu tous les trois ans jusqu'à
+sa mort; mais le statut n'en restait pas moins en
+vigueur, et l'existence d'un rival important pouvait troubler
+la vie du vainqueur. Donatien pensait donc que je
+voulais amener à moi par un semblant de vertu et de
+désintéressement romanesque ceux qui lui étaient le plus
+attachés, afin de ne point avoir à craindre une réaction
+vers lui au bout de trois ans. Au reste, c'est grâce à ce
+statut que la tranquillité de ma vie fut à peu près assurée.
+Les persécutions dont j'avais été accablé jusque-là, et
+dont j'ai passe le détail sous silence dans ce récit, comme
+n'étant que les accessoires de souffrances plus réelles
+et plus profondes, cessèrent à partir de ce jour. Ce n'est
+que depuis peu que, me voyant prêt à descendre dans la
+tombe, Donatien a cessé de me craindre et encouragé
+peut-être les vieilles haines de ses créatures.
+
+«Quand son élection eut été enfin proclamée, et qu'il
+se fut assuré de ma bonne foi, sa reconnaissance me
+parut si servile et si exagérée que je me hâtai de m'y
+soustraire.
+
+«--Payez vos dettes, lui dis-je à l'oreille, et ne me
+sachez aucun autre gré d'une action qui n'est point, de
+ma part, un sacrifice.
+
+«Il se hâta de me proclamer directeur de la bibliothèque
+et du cabinet réservé aux études et aux collections
+scientifiques. J'eus, à partir de cet instant, la plus
+grande liberté d'occupations et tous les moyens possibles
+de m'instruire.
+
+«Au moment où je quittais la salle du chapitre pour
+aller, plein d'impatience, prendre possession de ma
+nouvelle étude, je levai les yeux par hasard sur le portrait
+du fondateur, et alors le souvenir des événements
+surnaturels qui s'étaient passés dans cette salle quelques
+jours auparavant me revint si distinct et si frappant que
+j'en fus effrayé. Jusque-là, les préoccupations qui avaient
+rempli toutes mes heures ne m'avaient pas laissé le loisir
+d'y songer, ou plutôt cette partie du cerveau qui
+conserve les impressions que nous appelons poétiques
+et merveilleuses (à défaut d'expression juste pour peindre
+les fonctions du sens divin), s'était engourdie chez
+moi au point de ne rendre à'ma raison aucun compte
+des prodiges de mon évasion. Ces prodiges restaient
+comme enveloppés dans les nuages d'un rêve, comme
+les vagues réminiscences des faits accomplis durant
+l'ivresse on durant la fièvre. En regardant le portrait
+d'Hébronius, je revis distinctement l'animation de ces
+yeux peints qui, tout d'un coup, étaient devenus vivants
+et lumineux, et ce souvenir se mêla si étrangement au
+présent qu'il me sembla voir encore cette toile reprendre
+vie, et ces yeux me regarder comme des yeux humains.
+Mais cette fois ce n'était plus avec éclat, c'était avec
+douleur, avec reproche. Il me sembla voir des larmes
+humecter les paupières. Je me sentis défaillir. Personne
+ne faisait attention à moi; mais un jeune enfant de douze
+ans, neveu et élève en théologie de l'un des frères, se
+tenait par hasard devant le portrait, et, par hasard aussi,
+le regardait.
+
+«--Ô mon père Alexis, me dit-il en saisissant ma
+robe avec effroi, voyez donc! le portrait pleure!»
+
+«Je faillis m'évanouir, mais je fis un grand effort sur
+moi-même, et lui répondis:
+
+«--Taisez-vous, mon enfant, et ne dites pas de pareilles
+choses, aujourd'hui surtout; vous feriez tomber
+votre oncle en disgrâce.»
+
+«L'enfant ne comprit pas ma réponse, mais il en fut
+comme effrayé, et ne parla à personne, que je sache, de
+ce qu'il avait vu. Il avait dès lors une maladie dont il
+mourut l'année suivante chez ses parents. Je n'ai pas bien
+su les détails de sa mort; mais il m'est revenu qu'il avait
+vu, à ses derniers instants, une figure vers laquelle il
+voulait s'élancer en l'appelant _pater Spiridion_. Cet
+enfant était plein de foi, de douceur et d'intelligence. Je
+ne l'ai connu que quelques instants sur la terre; mais je
+crois que je le retrouverai dans une sphère plus sublime.
+Il était de ceux qui ne peuvent pas rester ici-bas, et qui
+ont déjà, dès cette vie, une moitié de leur âme dans un
+monde meilleur.
+
+«Je fus occupé pendant quelques jours à préparer mon
+observatoire, à choisir les livres que je préférais, à les
+ranger dans ma cellule, à tout ordonner dans mon nouvel
+empire. Pendant que le couvent était en rumeur pour
+célébrer l'élection de son nouveau chef, que les uns se
+livraient à leurs rêves d'ambition, tandis que les autres
+se consolaient de leurs mécomptes en s'abandonnant à
+l'intempérance, je goûtais une joie d'enfant à m'isoler de
+cette tourbe insensée, et à chercher, dans l'oubli de tous,
+mes paisibles plaisirs. Quand j'eus fini de ranger la bibliothèque,
+les collections d'histoire naturelle et les instruments
+de physique et d'astronomie, ce que je fis avec
+tant de zèle que je me couchais chaque soir exténué de
+fatigue (car toutes ces choses précieuses avaient été
+négligées et abandonnées au désordre depuis bien des
+années), je rentrai un soir dans cette cellule avec un
+bien-être incroyable. J'estimais avoir remporté une bien
+plus grande victoire que celle de Donatien, et avoir
+assuré tout l'avenir de ma vie sur les seules bases qui
+lui convinssent. Je n'avais qu'une seule passion, celle de
+l'étude: j'allais pouvoir m'y livrer à tout jamais, sans
+distraction et sans contrainte. Combien je m'applaudissais d'avoir
+résisté au désir de fuir, qui m'avait tant de
+fois traversé l'esprit durant les années précédentes!
+J'avais tant souffert, n'ayant plus aucune foi, aucune
+sympathie catholique, d'être forcé d'observer les minutieuses
+pratiques du catholicisme, et d'y voir se consumer
+un temps précieux! Je m'étais souvent méprisé pour
+le faux point d'honneur qui me tenait esclave de mes
+voeux.
+
+«Voeux insensés, serments impies! m'étais-je écrié
+cent fois, ce n'est point la crainte ou l'amour de Dieu
+qui vous a reçus, ni qui m'empêche de vous violer. Ce
+Dieu n'existe plus, il n'a jamais existé. On ne doit point
+de fidélité à un fantôme, et les engagements pris dans
+un songe n'ont ni force ni réalité. C'est donc le respect
+humain qui fait votre puissance sur moi. C'est parce
+que, dans mes jours de jeunesse intolérante et de dévotion
+fougueuse, j'ai flétri à haute voix les religieux qui
+rompaient leur ban; c'est parce que j'ai soutenu autrefois
+la thèse absurde que le serment de l'homme est
+indélébile, qu'aujourd'hui je crains, en me rétractant,
+d'être méprisé par ces hommes que je méprise!
+
+«Je m'étais dit ces choses, je m'étais fait ces reproches;
+j'avais résolu de partir, de jeter mon froc de moine,
+aux ronces du chemin, d'aller chercher la liberté de
+conscience et la liberté d'études dans un pays éclairé,
+chez une nation tolérante, en France ou en Allemagne;
+mais je n'avais jamais trouvé le courage de le faire. Mille
+raisons puériles ou orgueilleuses m'en avalent empêché.
+Je me couchait en repassant dans mon esprit ces raisons
+que, par une réaction naturelle, j'aimais à trouver excellentes,
+puisque désormais l'état de moine et le séjour du
+monastère étaient pour moi la meilleure condition possible.
+Au nombre de ces raisons, ma mémoire vint à me
+retracer le désir de posséder le manuscrit de Spiridion
+et l'importance que j'avais attachée à exhumer cet écrit
+précieux. À peine cette réflexion eut elle traversé mon
+esprit, qu'elle y évoqua mille images fantastiques. La
+fatigue et le besoin de sommeil commençaient à troubler
+mes idées. Je me sentis dans une disposition étrange et
+telle que depuis longtemps je n'en avais connu. Ma raison,
+toujours superbe, était dans toute sa force, et méprisait
+profondément les visions qui m'avaient assailli dans le
+catholicisme; elle m'expliquait les prestiges de la nuit
+du 10 janvier par des causes toutes naturelles. La faim,
+la fièvre, l'agonie des forces morales, et aussi le désespoir
+secret et insurmontable de quitter la vie d'une manière
+si horrible, avaient dû produire sur mon cerveau un
+désordre voisin de la folie. Alors j'avais cru entendre
+une voix de la tombe et des paroles en harmonie avec
+les souvenirs émouvants de ma précédente existence de
+catholique. Les fantômes qui jadis s'étaient produits dans
+mon imagination avaient dû s'y reproduire par une loi
+physiologique à la première disposition fébrile, et l'anéantissement
+de mes forces physiques avait dû, en présence
+de ces apparitions, empêcher les fonctions de la raison
+et neutraliser les puissances du jugement. Un événement
+fortuit, peut-être le passage d'un serviteur dans la salle
+du chapitre, ayant amené ma délivrance au moment où
+j'étais en proie à ce délire, je n'avais pu manquer d'attribuer
+mon salut à ces causes surnaturelles; et le reste
+de la vision s'expliquait assez par la lutte qui s'était
+établie en moi entre le désir de ressaisir la vie et l'affaissement
+de tout mon être. Il n'était donc rien dans tout
+cela dont ma raison ne triomphât par des mots; mais les
+mots ne remplaceront jamais les idées; et quoiqu'une
+moitié de mon esprit se tînt pour satisfaite de ces solutions,
+l'autre moitié restait dans un grand trouble et
+repoussait le calme de l'orgueil et la sanction du sommeil.
+
+[Illustration]
+
+
+«Alors je fus pris d'un malaise inconcevable. Je sentis
+que ma raison ne pouvait pas me défendre, quelque
+puissante et ingénieuse qu'elle fût, contre les vaines
+terreurs de la maladie. Je me souvins d'avoir été tellement
+dominé par les apparences que j'avais pris mes
+hallucinations pour la réalité. Naguère encore, étant
+plein de calme, de force et de contentement, j'avais cru
+voir des larmes sortir d'une toile peinte, j'avais cru entendre
+la parole d'un enfant qui confirmait ce prodige.
+
+«Il est vrai qu'il y avait une légende sur ce portrait.
+Dans mon âge de crédulité, j'avais entendu dire qu'il
+pleurait à l'élection des mauvais Prieurs; et l'enfant,
+nourri à son tour de cette fable, avait été fasciné par
+la peur, au point de voir ce que je m'étais imaginé voir
+moi-même. Que de miracles avaient été contemplés et
+attestés par des milliers de personnes abusées toutes
+spontanément et contagieusement par le même élan
+d'enthousiasme fanatique! Il n'était pas surprenant que
+deux personnes l'eussent été; mais que je fusse l'une
+des deux, et que je partageasse les rêveries d'un enfant,
+voilà ce qui m'étonnait et m'humiliait étrangement. Eh
+quoi! pensai-je, l'imposture du fanatisme chrétien laisse-t-elle
+donc dans l'esprit de ceux qui l'ont subie des
+traces si profondes, qu'après des années de désabusement
+et de victoire, je n'en sois pas encore affranchi? Suis-je
+condamné à conserver toute ma vie cette infirmité?
+N'est-il donc aucun moyen de recouvrer entièrement la
+force morale qui chasse les fantômes et dissipe les
+ombres avec un mot? Pour avoir été catholique, ne me
+sera-t-il jamais permis d'être un homme, et dois-je, à
+la moindre langueur d'estomac, au moindre accès de
+fièvre, être en butte aux terreurs de l'enfance? Hélas!
+ceci est peut-être un juste châtiment de la faiblesse avec
+laquelle l'homme fléchit devant des erreurs grossières.
+Peut-être la vérité, pour se venger, se refuse-t-elle à
+éclairer complètement les esprits qui l'ont reniée longtemps;
+peut-être les misérables qui, comme moi, ont
+servi les idoles et adoré le mensonge sont-ils marqués
+d'un sceau indélébile d'ignorance, de folie et de lâcheté;
+peut-être qu'à l'heure de la mort mon cerveau épuisé
+sera livré à des épouvantails méprisables; Satan viendra
+peut-être me tourmenter, et peut-être mourrai-je en
+invoquant Jésus, comme ont fait plusieurs malheureux
+philosophes, en qui de semblables maladies d'esprit
+expliquent et révèlent la misère humaine aux prises
+avec la lumière céleste?
+
+[Illustration]
+
+
+«Livré à ces pensées douloureuses, je m'endormis
+fort agité, craignant d'être encore la dupe de quelque
+songe, et m'en effrayant d'autant plus que ma raison m'en
+démontrait les causes et les conséquences.
+
+«Je fis alors un rêve étrange. Je m'imaginai être revenu
+au temps de mon noviciat. Je me voyais vêtu de
+la robe de laine blanche, un léger duvet paraissait à
+peine sur mon visage; je me promenais avec mes jeunes
+compagnons, et Donatien, parmi nous, recueillait nos
+suffrages pour son élection. Je lui donnai ma voix comme
+les autres, avec insouciance, pour éviter les persécutions.
+Alors il se retira, en nous lançant un regard de
+triomphe méprisant, et nous vîmes approcher de nous
+un homme jeune et beau, que nous reconnûmes tous
+pour l'original du portrait de la grande salle.
+
+«Mais, ainsi qu'il arrive dans les rêves, notre surprise
+fut bientôt oubliée. Nous acceptâmes comme une chose
+possible et certaine qu'il eût vécu jusqu'à cette heure,
+et même quelques-uns de nous disaient l'avoir toujours
+connu. Pour moi, j'en avais un souvenir confus, et,
+soit habitude, soit sympathie, je m'approchai de lui
+avec affection. Mais il nous repoussa avec indignation.
+
+«Malheureux enfants! nous dit-il d'une voix pleine de
+charme et de mélodie jusque dans la colère, est-il possible
+que vous veniez m'embrasser après la lâcheté que
+vous venez de commettre? Eh quoi! êtes-vous descendus
+à ce point d'égoïsme et d'abrutissement que vous choisissez
+pour chef, non le plus vertueux ni le plus capable,
+mais celui de tous que vous savez le plus tolérant
+a l'égard du vice et le plus insensible à l'endroit de
+la générosité? Est-ce ainsi que vous observez mes statuts?
+Est-ce là l'esprit que j'ai cherché à laisser parmi vous?
+Est-ce ainsi que je vous retrouve, après vous avoir quittés
+quelque temps?»
+
+«Alors il s'adressa à moi en particulier, et me montrant
+aux autres:
+
+«Voici, dit-il, le plus coupable d'entre vous; car
+celui-là est déjà un homme par l'esprit, et il connaît le
+mal qu'il fait. C'est lui dont l'exemple vous entraîne,
+parce que vous le savez rempli d'instruction et nourri
+de sagesse. Vous l'estimez tous, mais il s'estime encore
+plus lui-même. Méfiez-vous de lui, c'est un orgueilleux,
+et l'orgueil l'a rendu sourd à la voix de sa conscience.
+
+«Et comme j'étais triste et rempli de honte, il me
+gourmanda fortement, mais en prenant mes mains avec
+une effusion de courroux paternel; et tout en me reprochant
+mon égoïsme, tout en me disant que j'avais sacrifié
+le sentiment de la justice et l'amour de la vérité au
+vain plaisir de m'instruire dans les sciences, il s'émut,
+et je vis que des larmes inondaient son visage. Les miennes
+coulèrent avec abondance, car je sentis les aiguillons du
+repentir et tous les déchirements d'un coeur brisé. Il me
+serra alors contre son coeur avec tendresse, mais avec
+douleur, et il me dit à plusieurs reprises:
+
+«Je pleure sur toi, car c'est à toi-même que tu as fait
+le plus grand mal, et ta vie tout entière est condamnée
+à expier cette faute. Avais-tu donc le droit de t'isoler au
+milieu de tes frères, et de dire: Tout le mal qui se fera
+désormais ici me sera indifférent, parce que je n'ai pas
+la même croyance que ceux-ci, parce qu'ils méritent
+d'être traités comme des chiens, et que je n'estime ici
+que moi, mon repos, mon plaisir, mes livres, ma
+liberté? Ô Alexis! malheureux enfant! tu seras un vieillard
+infortuné; car tu as perdu le sentiment du bien et
+la haine du mal; parce que tu as souffert en silence le
+triomphe de l'iniquité; parce que tu as préféré la satisfaction
+à ton devoir, et que tu as édifié de tes mains le
+trône de Baal dans ce coin de la société humaine où tu
+t'étais retiré pour cultiver le bien et servir le vrai Dieu!
+
+«Je m'agitai avec angoisse dans mon lit pour échapper
+à ces reproches, mais je ne pus réussir à m'éveiller; ils
+me poursuivaient avec une vraisemblance, une suite et
+un à-propos si extraordinaires; ils m'arrachaient des
+larmes si amères, et me couvraient d'une telle confusion,
+que je ne saurais dire aujourd'hui si c'était un rêve
+ou une vision. Peu à peu les personnages du rêve reparurent.
+Donatien s'avança furieux vers Spiridion, dont
+la voix s'éteignit et dont les traits s'effacèrent. Donatien
+criait à ses méchants courtisans:
+
+«_Détruisez-le! détruisez-le! Que vient-il faire
+parmi les vivants? Rendez-le à la tombe, rendez-le
+au néant!_
+
+«Alors les moines apportèrent du bois et des torches
+pour brûler Spiridion; mais au lieu de celui qui m'avait
+accablé de ses reproches et arrosé de ses larmes, je ne
+vis plus que le portrait du fondateur, que les partisans
+de Donatien arrachaient de son cadre et jetaient sur le
+bûcher. Dès que le feu eut commencé à consumer la
+toile, il se fit une horrible métamorphose. Spiridion reparut
+vivant, se tordant au milieu des flammes et criant:
+
+«Alexis, Alexis! c'est toi qui me donnes la mort!
+
+«Je m'élançai au milieu du bûcher, et ne trouvai que
+le portrait qui tombait en cendres. Plusieurs fois la figure
+vivante d'Hébronius et la toile inanimée qui la représentait
+se métamorphosèrent l'une dans l'autre à mes
+yeux stupéfaits: tantôt je voyais la belle chevelure du
+maître flamboyer dans l'incendie, et ses yeux pleins de
+souffrance, de colère et de douleur se tourner vers moi;
+tantôt je voyais brûler seulement une effigie aux acclamations
+grossières et aux rires des moines. Enfin je
+m'éveillai baigné de sueur et brisé de fatigue. Mon oreiller
+était trempé de mes pleurs. Je me levai, je courus ouvrir
+ma fenêtre. Le jour naissant dissipa mon sommeil
+et mes illusions; mais je restai tout le jour accablé de
+tristesse, et frappé de la force et de la justesse des
+reproches qui retentissaient encore dans mes oreilles.
+
+«Depuis ce jour le remords me consuma. Je reconnaissais
+dans ce rêve la voix de ma conscience qui me criait
+que dans toutes les religions, dans toutes les philosophies,
+c'était un crime d'édifier la puissance du fourbe
+et d'entrer en marché avec le vice. Cette fois la raison
+confirmait cet arrêt de la conscience; elle me montrait
+dans le passé Spiridion comme un homme juste, sévère,
+incorruptible, ennemi mortel du mensonge et de
+l'égoïsme; elle me disait que là où nous sommes jetés sur
+la terre, quelque fausse que soit notre position, quelque
+dégradés que soient les êtres qui nous entourent, notre
+devoir est de travailler à combattre le mal et à faire
+triompher le bien. Il y avait aussi un instinct de noblesse
+et de dignité humaine qui me disait qu'en pareil
+cas, lors même que nous ne pouvions faire aucun bien,
+il était beau de mourir à la peine en résistant au mal,
+et lâche de le tolérer pour vivre en paix. Enfin je tombai
+dans la tristesse. Ces études, dont je m'étais promis
+tant de joie, ne me causèrent plus que du dégoût. Mon
+âme appesantie s'égara dans de vains sophismes, et
+chercha inutilement à repousser, par de mauvaises raisons,
+le mécontentement d'elle-même. Je craignais tellement,
+dans cette disposition maladive et chagrine, de
+tomber en proie à de nouvelles hallucinations, que je
+luttai pendant plusieurs nuits contre le sommeil. À la
+suite de ces efforts, j'entrai dans une excitation nerveuse
+pire que l'affaiblissement des facultés. Les fantômes
+que je craignais de voir dans le sommeil apparurent
+plus effrayants devant mes yeux ouverts. Il me semblait
+voir sur tous les murs le nom de Spiridion écrit en lettres
+de feu. Indigné de ma propre faiblesse, je résolus de
+mettre fin à ces angoisses par un acte de courage. Je
+pris le parti de descendre dans le caveau du fondateur
+et d'en retirer le manuscrit. Il y avait trois nuits que je
+ne dormais pas. La quatrième, vers minuit, je pris un
+ciseau, une lampe, un levier, et je pénétrai sans bruit
+dans l'église, décidé à voir ce squelette et à toucher ces
+ossements que mon imagination revêtait, depuis six
+années, d'une forme céleste, et que ma raison allait
+restituer à l'éternel néant en les contemplant avec calme.
+
+«J'arrivai à la pierre du _Hic est_, la levai sans beaucoup
+de peine, et je commençai à descendre l'escalier;
+je me souvenais qu'il avait douze marches. Mais je n'en
+avais pas descendu six que ma tête était déjà égarée.
+J'ignore ce qui se passait en moi: si je ne l'avais éprouvé,
+je ne pourrais jamais croire que le courage de la vanité
+puisse couvrir tant de faiblesse et de lâche terreur. Le
+froid de la fièvre me saisit; la peur fit claquer mes dents;
+je laissai tomber ma lampe; je sentis que mes jambes
+pliaient sous moi.
+
+«Un esprit sincère n'eût pas cherché à surmonter
+cette détresse. Il se fût abstenu de poursuivre une
+épreuve au-dessus de ses forces; il eût remis son entreprise
+à un moment plus favorable; il eût attendu avec
+patience et simplicité le rassérénement de ses facultés
+mentales. Mais je ne voulais pas avoir le démenti vis-à-vis
+de moi-même. J'étais indigné de ma faiblesse; ma
+volonté voulait briser et réduire mon imagination. Je
+continuai à descendre dans les ténèbres; mais je perdis
+l'esprit, et devins la proie des illusions et des fantômes.
+
+«Il me sembla que je descendais toujours et que je
+m'enfonçais dans les profondeurs de l'Érèbe. Enfin,
+j'arrivai lentement à un endroit uni, et j'entendis une
+voix lugubre prononcer ces mots qu'elle semblait confier
+aux entrailles de la terre:
+
+«_Il ne remontera pas l'escalier._
+
+«Aussitôt, j'entendis s'élever vers moi, du fond
+d'abîmes invisibles, mille voix formidables qui chantaient
+sur un rhythme bizarre:
+
+«_Détruisons-le! Qu'il soit détruit! Que vient-il
+faire parmi les morts? Qu'il soit rendu à la souffrance!
+Qu'il soit rendu à la vie!_
+
+«Alors une faible lueur perça les ténèbres, et je vis
+que j'étais sur la dernière marche d'un escalier aussi
+vaste que le pied d'une montagne. Derrière moi, il y
+avait des milliers de degrés de fer rouge; devant moi,
+rien que le vide, l'abîme de l'éther, le bleu sombre de
+la nuit sous mes pieds comme au-dessus de ma tête. Je
+fus pris de vertige, et, quittant l'escalier, ne songeant
+plus qu'il me fût possible de le remonter, je m'élançai
+dans le vide en blasphémant. Mais à peine eus-je prononcé
+la formule de malédiction, que le vide se remplit
+de formes et de couleurs confuses, et peu à peu je me
+vis de plain-pied avec une immense galerie où je m'avançai
+en tremblant. L'obscurité régnait encore autour de
+moi; mais le fond de la voûte s'éclairait d'une lueur
+rouge et me montrait les formes étranges et affreuses de
+l'architecture. Tout ce monument semblait, par sa force
+et sa pesanteur gigantesque, avoir été taillé dans une
+montagne de fer ou dans une caverne de laves noires. Je
+ne distinguais pas les objets les plus voisins; mais ceux
+vers lesquels je m'avançais prenaient un aspect de plus
+en plus sinistre, et ma terreur augmentait à chaque
+pas. Les piliers énormes qui soutenaient la voûte, et les
+rinceaux de la voûte même, représentaient des hommes
+d'une grandeur surnaturelle, tous livrés à des tortures
+inouïes: les uns, suspendus par les pieds et serrés par
+les replis de serpents monstrueux, mordaient le pavé,
+et leurs dents s'enfonçaient dans le marbre; d'autres,
+engagés jusqu'à la ceinture dans le sol, étaient tirés
+d'en haut, ceux-ci par les bras la tête en haut, ceux-là
+par les pieds la tête en bas, vers les chapiteaux formés
+d'autres figures humaines penchées sur elles et
+acharnées à les torturer. D'autres piliers encore représentaient
+un enlacement de figures occupées à s'entre-dévorer,
+et chacune d'elles n'était plus qu'un tronçon
+rouge jusqu'aux genoux ou jusqu'aux épaules, mais
+dont la tête furieuse conservait assez de vie pour mordre
+et dévorer ce qui était auprès d'elle. Il y en avait qui,
+écorchés à demi, s'efforçaient, avec la partie supérieure
+de leur corps, de dégager la peau de l'autre
+moitié accrochée au chapiteau ou retenue au socle;
+d'autres encore qui, en se battant, s'étaient arraché des
+lanières de chair par lesquelles ils se tenaient suspendus
+l'un à l'autre avec l'expression d'une haine et d'une
+souffrance indicibles. Le long de la frise, ou plutôt en
+guise de frise, il y avait de chaque côté une rangée
+d'êtres immondes, revêtus de la forme humaine, mais
+d'une laideur effroyable, occupés à dépecer des cadavres, à
+dévorer des membres humains, à tordre des viscères, à se
+repaître de lambeaux sanglants. De la voûte pendaient,
+en guise de clefs et de rosaces, des enfants mutilés qui
+semblaient pousser des cris lamentables, ou qui, fuyant
+avec terreur les mangeurs de chair humaine, s'élançaient
+la tête en bas, et semblaient près de se briser sur le pavé.
+
+«Plus j'avançais, plus toutes ces statues, éclairées
+par la lumière du fond, prenaient l'aspect de la réalité;
+elles étaient exécutées avec une vérité que jamais l'art
+des hommes n'eût pu atteindre. On eût dit d'une scène
+d'horreur qu'un cataclysme inconnu aurait surprise au
+milieu de sa réalité vivante, et aurait noircie et pétrifiée
+comme l'argile dans le four. L'expression du désespoir, de
+la rage ou de l'agonie était si frappante sur tous ces visages
+contractés; le jeu ou la tension des muscles, l'exaspération
+de la lutte, le frémissement de la chair défaillante
+étaient reproduits avec tant d'exactitude qu'il était impossible
+d'en soutenir l'aspect sans dégoût et sans terreur.
+Le silence et l'immobilité de cette représentation
+ajoutaient peut-être encore à son horrible effet sur moi.
+Je devins si faible que je m'arrêtai et que je voulus
+retourner sur mes pas.
+
+«Mais alors j'entendis au fond de ces ténèbres que
+j'avais traversées, des rumeurs confuses comme celles
+d'une foule qui marche. Bientôt les voix devinrent plus
+distinctes et les clameurs plus bruyantes, et les pas se
+pressèrent tumultueusement en se rapprochant avec une
+vitesse incroyable: c'était un bruit de course irrégulière,
+saccadée, mais dont chaque élan était plus voisin, plus
+impétueux, plus menaçant. Je m'imaginai que j'étais
+poursuivi par cette foule déréglée, et j'essayai de la devancer
+en me précipitant sous la voûte au milieu des
+sculptures lugubres. Mais il me sembla que ces figures
+commençaient à s'agiter, à s'humecter de sueur et de
+sang, et que leurs yeux d'émail roulaient dans leurs orbites.
+Tout à coup je reconnus qu'elles me regardaient
+toutes et qu'elles étaient toutes penchées vers moi, les
+unes avec l'expression d'un rire affreux, les autres avec
+celle d'une aversion furieuse. Toutes avaient le bras
+levé sur moi et semblaient prêtes à m'écraser sous les
+membres palpitants qu'elles s'arrachaient les unes aux
+autres. Il y en avait qui me menaçaient avec leur propre
+tête dans les mains, ou avec des cadavres d'enfants
+qu'elles avaient arrachés de la voûte.
+
+«Tandis que ma vue était troublée par ces images
+abominables, mon oreille était remplie des bruits sinistres
+qui s'approchaient. Il y avait devant moi des objets
+affreux, derrière moi des bruits plus affreux encore:
+des rires, des hurlements, des menaces, des sanglots,
+des blasphèmes, et tout à coup des silences, durant
+lesquels il semblait que la foule, portée par le vent,
+franchît des distances énormes et gagnât sur moi du
+terrain au centuple.
+
+«Enfin le bruit se rapprocha tellement que, ne pouvant
+plus espérer d'échapper, j'essayai de me cacher
+derrière les piliers de la galerie; mais les figures de
+marbre s'animèrent tout à coup; et, agitant leurs bras,
+qu'elles tendaient vers moi avec frénésie, elles voulurent
+me saisir pour me dévorer.
+
+«Je fus donc rejeté par la peur au milieu de la galerie,
+où leurs bras ne pouvaient m'atteindre, et la foule vint,
+et l'espace fut rempli de voix, le pavé inondé de pas.
+Ce fut comme une tempête dans les bois, comme une
+rafale sur les flots; ce fut l'éruption de la lave. Il me
+sembla que l'air s'embrasait et que mes épaules pliaient
+sous le poids de la houle. Je fus emporté comme une
+feuille d'automne dans le tourbillon des spectres.
+
+«Ils étaient tous vêtus de robes noires, et leurs yeux
+ardents brillaient sous leurs sombres capuces comme
+ceux du tigre au fond de son antre. Il y en avait qui
+semblaient plongés dans un désespoir sans bornes, d'autres
+qui se livraient à une joie insensée ou féroce,
+d'autres dont le silence farouche me glaçait et m'épouvantait
+plus encore. À mesure qu'ils avançaient, les figures
+de bronze et de marbre s'agitaient et se tordaient
+avec tant d'efforts qu'elles finissaient par se détacher de
+leur affreuse étreinte, par se dégager du pavé qui enchaînait
+leurs pieds, par arracher leurs bras et leurs
+épaules de la corniche; et les mutilés de la voûte se
+détachaient aussi, et, se traînant comme des couleuvres
+le long des murs, ils réussissaient à gagner le sol. Et
+alors tous ces anthropophages gigantesques, tous ces
+écorchés, tous ces mutilés, se joignaient à la foule des
+spectres qui m'entraînaient, et, reprenant les apparences
+d'une vie complète, se mettaient à courir et à
+hurler comme les autres: de sorte qu'autour de nous
+l'espace s'agrandissait, et la foule se répandait dans les
+ténèbres comme un fleuve qui a rompu ses digues; mais
+la lueur lointaine l'attirait et la guidait toujours. Tout à
+coup cette clarté blafarde devint plus vive, et je vis que
+nous étions arrivés au but. La foule se divisa, se répandit
+dans des galeries circulaires, et j'aperçus au-dessous de
+moi, à une distance incommensurable, l'intérieur d'un
+monument tel que la main de l'homme n'eût jamais pu
+le construire. C'était une église gothique dans le goût de
+celles que les catholiques érigeaient au onzième siècle,
+dans ce temps où leur puissance morale, arrivée à son
+apogée, commençait à dresser des échafauds et des bûchers.
+Les piliers élancés, les arcades aiguës, les animaux
+symboliques, les ornements bizarres, tous les
+caprices d'une architecture orgueilleuse et fantasque
+étaient là déployés dans un espace et sur des dimensions
+telles qu'un million d'hommes eût pu être abrité sous la
+même voûte. Mais cette voûte était de plomb, et les
+galeries supérieures où la foule se pressait étaient si
+rapprochées du faîte que nul ne pouvait s'y tenir debout,
+et que, la tête courbée et les épaules brisées,
+j'étais forcé de regarder ce qui se passait tout au fond
+de l'église, sous mes pieds, à une profondeur qui me
+donnait des vertiges.
+
+«D'abord je ne discernai rien que les effets de l'architecture,
+dont les parties basses flottaient dans le vague,
+tandis que les parties moyennes s'éclairaient de lueurs
+rouges entrecoupées d'ombres noires, comme si un
+foyer d'incendie eût éclaté de quelque point insaisissable
+à ma vue. Peu à peu cette clarté sinistre s'étendit sur
+toutes les parties de l'édifice, et je distinguai un grand
+nombre de figures agenouillées dans la nef, tandis
+qu'une procession de prêtres revêtus de riches habits
+sacerdotaux défilait lentement au milieu, et se dirigeait
+vers le choeur en chantant d'une voix monotone:
+
+«_Détruisons-le! détruisons-le! que ce gui appartient
+à la tombe soit rendu à la tombe!_»
+
+«Ce chant lugubre réveilla mes terreurs, et je regardai
+autour de moi; mais je vis que j'étais seul dans une
+des travées: la foule avait envahi toutes les autres; elle
+semblait ne pas s'occuper de moi. Alors j'essayai de
+m'échapper de ce lieu d'épouvante, où un instinct secret
+m'annonçait l'accomplissement de quelque affreux mystère.
+Je vis plusieurs portes derrière moi; mais elles
+étaient gardées par les horribles figures de bronze, qui
+ricanaient et se parlaient entre elles en disant:
+
+«_On va le détruire, et les lambeaux de sa chair
+nous appartiendront._»
+
+«Glacé par ces paroles, je me rapprochai de la balustrade
+en me courbant le long de la rampe de pierre
+pour qu'on ne pût pas me voir. J'eus une telle horreur
+de ce qui allait s'accomplir que je fermai les yeux et
+me bouchai les oreilles. La tête enveloppée de mon capuce
+et courbée sur mes genoux, je vins à bout de me
+figurer que tout cela était un rêve et que j'étais endormi
+sur le grabat de ma cellule. Je fis des efforts inouïs pour
+me réveiller et pour échapper au cauchemar, et je crus
+m'éveiller en effet; mais en ouvrant les yeux je me retrouvai
+dans la travée, environné à distance des spectres
+qui m'y avaient conduit, et je vis au fond de la nef la
+procession de prêtres qui était arrivée au milieu du
+choeur, et qui formait un groupe pressé au centre duquel
+s'accomplissait une scène d'horreur que je n'oublierai
+jamais. Il y avait un homme couché dans un cercueil, et
+cet homme était vivant. Il ne se plaignait pas, il ne
+faisait aucune résistance; mais des sanglots étouffés
+s'échappaient de son sein, et ses soupirs profonds, accueillis
+par un morne silence, se perdaient sous la voûte
+qui les renvoyait à la foule insensible. Auprès de lui
+plusieurs prêtres armés de clous et de marteaux se
+tenaient prêts à l'ensevelir aussitôt qu'on aurait réussi à
+lui arracher le coeur. Mais c'était en vain que, les bras
+sanglants et enfoncés dans la poitrine entr'ouverte du
+martyr, chacun venait à son tour fouiller et tordre ses
+entrailles; nul ne pouvait arracher ce coeur invincible
+que des liens de diamant semblaient retenir victorieusement
+à sa place. De temps en temps les bourreaux
+laissaient échapper un cri de rage, et des imprécations
+mêlées à des huées leur répondaient du haut des galeries.
+Pendant ces abominations, la foule prosternée dans
+l'église se tenait immobile dans l'attitude de la méditation
+et du recueillement.
+
+«Alors un des bourreaux s'approcha tout sanglant de
+la balustrade qui sépare le choeur de la nef, et dit à ces
+hommes agenouillés:
+
+«--Ames chrétiennes, fidèles fervents et purs, ô mes
+frères bien-aimés, priez! redoublez de supplications et
+de larmes, afin que le miracle s'accomplisse et que vous
+puissiez manger la chair et boire le sang du Christ, votre
+divin Sauveur.»
+
+«Et les fidèles se mirent à prier à voix basse, à se
+frapper la poitrine et à répandre la cendre sur leurs
+fronts, tandis que les bourreaux continuaient à torturer
+leur proie, et que la victime murmurait en pleurant ces
+mots souvent répétés:
+
+«_Ô mon Dieu, relève ces victimes de l'ignorance et
+de l'imposture!_»
+
+«Il me semblait qu'un écho de la voûte, tel qu'une
+voix mystérieuse, apportait ces plaintes à mon oreille.
+Mais j'étais tellement glacé par la peur que, au lieu de
+lui répondre et d'élever ma voix contre les bourreaux,
+je n'étais occupé qu'à épier les mouvements de ceux qui
+m'environnaient, dans la crainte qu'ils ne tournassent leur
+rage contre moi en voyant que je n'étais pas un des leurs.
+
+«Puis j'essayais de me réveiller, et pendant quelques
+secondes mon imagination me reportait à des scènes
+riantes. Je me voyais assis dans ma cellule par une belle
+matinée, entouré de mes livres favoris; mais un nouveau
+soupir de la victime m'arrachait à cette douce vision, et
+de nouveau je me retrouvais en face d'une interminable
+agonie et d'infatigables bourreaux. Je regardais le patient,
+et il me semblait qu'il se transformait à chaque instant,
+ce n'était plus le Christ, c'était Abeilard, et puis Jean
+Huss, et puis Luther... Je m'arrachais encore à ce spectacle
+d'horreur, et il me semblait que je revoyais la clarté du
+jour et que je fuyais léger et rapide au milieu d'une
+riante campagne. Mais un rire féroce, parti d'auprès de
+moi, me tirait en sursaut de cette douce illusion, et
+j'apercevais Spiridion dans le cercueil, aux prises avec
+les infâmes qui broyaient son coeur dans sa poitrine sans
+pouvoir s'en emparer. Puis ce n'était plus Spiridion,
+c'était le vieux Fulgence, et il appelait vers moi en
+disant:
+
+«--Alexis, mon fils Alexis! vas-tu donc me laisser
+périr?»
+
+«Il n'eut pas plus tôt prononcé mon nom que je vis
+à sa place dans le cercueil ma propre figure, le sein
+entr'ouvert, le coeur déchiré par des ongles et des
+tenailles. Cependant j'étais toujours dans la travée, caché
+derrière la balustrade, et contemplant un autre moi-même
+dans les angoisses de l'agonie. Alors je me sentis
+défaillir, mon sang se glaça dans mes veines, une sueur
+froide ruissela de tous mes membres, et j'éprouvai dans
+ma propre chair toutes les tortures que je voyais subir
+à mon spectre. J'essayai de rassembler le peu de forces
+qui me restaient et d'invoquer à mon tour Spiridion et
+Fulgence. Mes yeux se fermèrent, et ma bouche murmura
+des mots dont mon esprit n'avait plus conscience.
+Lorsque je rouvris les yeux, je vis auprès de moi une
+belle figure agenouillée, dans une attitude calme. La
+sérénité résidait sur son large front, et ses yeux ne daignaient
+point s'abaisser sur mon supplice. Il avait le
+regard dirigé vers la voûte de plomb, et je vis qu'au-dessus
+de sa tête la lumière du ciel pénétrait par une
+large ouverture. Un vent frais agitait faiblement les
+boucles d'or de ses beaux cheveux. Il y avait dans ses
+traits une mélancolie ineffable mêlée d'espoir et de pitié.
+
+«--Ô toi dont je sais le nom, lui dis-je à voix basse,
+toi qui sembles invisible à ces fantômes effroyables, et
+qui daignes te manifester à moi seul, à moi seul qui te
+connais et qui t'aime! sauve-moi de ces terreurs, soustrais-moi
+à ce supplice!...»
+
+«Il se tourna vers moi, et me regarda avec des yeux
+clairs et profonds, qui semblaient à la fois plaindre et
+mépriser ma faiblesse. Puis, avec un sourire angélique,
+il étendit la main, et toute la vision rentra dans les
+ténèbres. Alors je n'entendis plus que sa voix amie, et
+c'est ainsi qu'elle me parla:
+
+«--Tout ce que tu as cru voir ici n'a d'existence que
+dans ton cerveau. Ton imagination a seule forgé l'horrible
+rêve contre lequel tu t'es débattu. Que ceci t'enseigne
+l'humilité, et souviens-toi de la faiblesse de ton esprit
+avant d'entreprendre ce que tu n'es pas encore capable
+d'exécuter. Les démons et les larves sont des créations
+du fanatisme et de la superstition. À quoi t'a servi toute
+ta philosophie, si tu ne sais pas encore distinguer les
+pures révélations que le ciel accorde, des grossières
+visions évoquées par la peur? Remarque que tout ce
+que tu as cru voir s'est passé en toi-même, et que tes
+sens abusés n'ont fait autre chose que de donner une
+forme aux idées qui depuis longtemps te préoccupent.
+Tu as vu dans cet édifice composé de figures de bronze
+et de marbre, tour à tour dévorantes et dévorées, un
+symbole des âmes que le catholicisme a endurcies et
+mutilées, une image des combats que les générations se
+sont livrés au sein de l'Église profanée, en se dévorant
+les unes les autres, en se rendant les unes aux autres le
+mal qu'elles avaient subi. Ce flot de spectres furieux qui
+t'a emporté avec lui, c'est l'incrédulité, c'est le désordre,
+l'athéisme, la paresse, la haine, la cupidité, l'envie,
+toutes les passions mauvaises qui ont envahi l'Église
+quand l'Église a perdu la foi; et ces martyrs dont les
+princes de l'Église disputaient les entrailles, c'étaient les
+Christs, c'étaient les martyrs de la vérité nouvelle,
+c'étaient les saints de l'avenir tourmentés et déchirés
+jusqu'au fond du coeur par les fourbes, les envieux et les
+traîtres. Toi-même, dans un instinct de noble ambition,
+tu t'es vu couché dans ce cénotaphe ensanglanté, sous
+les yeux d'un clergé infâme et d'un peuple imbécile.
+Mais tu étais double à tes propres yeux; et, tandis que
+la moitié la plus belle de ton être subissait la torture
+avec constance et refusait de se livrer aux pharisiens,
+l'autre moitié, qui est égoïste et lâche, se cachait dans
+l'ombre, et, pour échapper à ses ennemis, laissait la voix
+du vieux Fulgence expirer sans échos. C'est ainsi, ô
+Alexis! que l'amour de la vérité a su préserver ton âme
+des viles passions du vulgaire; mais c'est ainsi, ô moine!
+que l'amour du bien-être et le désir de la liberté t'ont
+rendu complice du triomphe des hypocrites avec lesquels
+tu es condamné à vivre. Allons, éveille-toi, et cherche
+dans la vertu la vérité que tu n'as pu trouver dans la
+science.»
+
+«À peine eut-il fini de parler, que je m'éveillai;
+j'étais dans l'église du couvent, étendu sur la pierre du
+_Hic est_, à côté du caveau entr'ouvert. Le jour était levé,
+les oiseaux chantaient gaiement en voltigeant autour des
+vitraux; le soleil levant projetait obliquement un rayon
+d'or et de pourpre sur le fond du choeur. Je vis distinctement
+celui qui m'avait parlé entrer dans ce rayon, et
+s'y effacer comme s'il se fût confondu avec la lumière
+céleste. Je me tâtai avec effroi. J'étais appesanti par un
+sommeil de mort, et mes membres étaient engourdis par
+le froid de la tombe. La cloche sonnait matines; je me
+hâtai de replacer la pierre sur le caveau, et je pus
+sortir de l'église avant que le petit nombre des fervents
+qui ne se dispensaient pas des offices du matin y eût
+pénétré.
+
+«Le lendemain, il ne me restait de cette nuit affreuse
+qu'une lassitude profonde et un souvenir pénible. Les
+diverses émotions que j'avais éprouvées se confondaient
+dans l'accablement de mon cerveau. La vision hideuse et
+la céleste apparition me paraissaient également fébriles
+et imaginaires; je répudiais autant l'une que l'autre, et
+n'attribuais déjà plus la douce impression de la dernière
+qu'au rassérénement de mes facultés et à la fraîcheur
+du matin.
+
+«À partir de ce moment, je n'eus plus qu'une pensée
+et qu'un but, ce fut de refroidir mon imagination, comme
+j'avais réussi à refroidir mon coeur. Je pensai que, comme
+j'avais dépouillé le catholicisme pour ouvrir à mon intelligence
+une voie plus large, je devais dépouiller tout
+enthousiasme religieux pour retenir ma raison dans une
+voie plus droite et plus ferme. La philosophie du siècle
+avait mal combattu en moi l'élément superstitieux; je
+résolus de me prendre aux racines de cette philosophie;
+et, rétrogradant d'un siècle, je remontai aux causes des
+doctrines incomplètes qui m'avaient séduit. J'étudiai
+Newton, Leibnitz, Keppler, Malebranche, Descartes
+surtout, père des géomètres, qui avaient sapé l'édifice de
+la tradition et de la révélation. Je me persuadai qu'en
+cherchant l'existence de Dieu dans les problèmes de la
+science et dans les raisonnements de la métaphysique,
+je saisirais enfin l'idée de Dieu, telle que je voulais la concevoir,
+calme, invincible, infinie.
+
+«Alors commença pour moi une nouvelle série de
+travaux, de fatigues et de souffrances. Je m'étais flatté
+d'être plus robuste que les spéculateurs auxquels j'allais
+demander la foi; je savais bien qu'ils l'avaient perdue
+en voulant la démontrer; j'attribuais cette erreur funeste
+à l'affaiblissement inévitable des facultés employées à de
+trop fortes études. Je me promettais de ménager mieux
+mes forces, d'éviter les puérilités où de consciencieuses
+recherches les avaient parfois égarés, de rejeter avec
+discernement tout ce qui était entré de force dans leurs
+systèmes; en un mot, de marcher à pas de géant dans
+cette carrière où ils s'étaient traînés avec peine. Là
+comme partout, l'orgueil me poussait à ma perte; elle
+fut bientôt consommée. Loin d'être plus ferme que mes
+maîtres, je me laissai tomber plus bas sur le revers des
+sommets que je voulais atteindre et où je me targuais
+vainement de rester. Parvenu à ces hauteurs de la science,
+que l'intelligence escalade, mais au pied desquelles le
+sentiment s'arrête, je fus pris du vertige de l'athéisme.
+Fier d'avoir monté si haut, je ne voulus pas comprendre
+que j'avais à peine atteint le premier degré de la science
+de Dieu, parce que je pouvais expliquer avec une certaine
+logique le mécanisme de l'univers, et que pourtant
+je ne pouvais pénétrer la pensée qui avait présidé à cette
+création. Je me plus à ne voir dans l'univers qu'une machine,
+et à supprimer la pensée divine comme un élément
+inutile à la formation et à la durée des mondes. Je
+m'habituai à rechercher partout l'évidence et à mépriser
+le sentiment, comme s'il n'était pas une des principales
+conditions de la certitude. Je me fis donc une manière
+étroite et grossière de voir, d'analyser et de définir les
+choses; et je devins le plus obstiné, le plus vain et le
+plus borné des savants.
+
+«Dix ans de ma vie s'écoulèrent dans ces travaux
+ignorés, dix ans qui tombèrent dans l'abîme sans faire
+croître un brin d'herbe sur ses bords. Je me débattis
+longtemps contre le froid de la raison. À mesure que je
+m'emparais de cette triste conquête, j'en étais effrayé,
+et je me demandais ce que je ferais de mon coeur si
+jamais il venait à se réveiller. Mais peu à peu les plaisirs
+de la vanité satisfaite étouffaient cette inquiétude. On
+ne se figure pas ce que l'homme, voué en apparence aux
+occupations les plus graves, y porte d'inconséquence et
+de légèreté. Dans les sciences, la difficulté vaincue est
+si enivrante que les résolutions consciencieuses, les
+instincts du coeur, la morale de l'âme, sont sacrifiés, en
+un clin d'oeil, aux triomphes frivoles de l'intelligence.
+Plus je courais à ces triomphes, plus celui que j'avais
+rêvé d'abord me paraissait chimérique. J'arrivai enfin à
+le croire inutile autant qu'impossible; je résolus donc
+de ne plus chercher des vérités métaphysiques sur la
+voie desquelles mes études physiques me mettaient de
+moins en moins. J'avais étudie les mystères de la nature,
+la marche et le repos des corps célestes, les lois invariables
+qui régissent l'univers dans ses splendeurs infinies
+comme dans ses imperceptibles détails; partout
+j'avais senti la main de fer d'une puissance incommensurable,
+profondément insensible aux nobles émotions
+de l'homme, généreuse jusqu'à la profusion, ingénieuse
+jusqu'à la minutie en tout ce qui tend à ses satisfactions
+matérielles; mais vouée à un silence inexorable en tout
+ce qui tient à son être moral, à ses immenses désirs,
+fallait-il dire à ses immenses besoins? Cette avidité avec
+laquelle quelques hommes d'exception cherchent à communiquer
+intimement avec la Divinité, n'était-elle pas
+une maladie du cerveau, que l'on pouvait classer à côté
+du dérèglement de certaines croissances anormales dans
+le règne végétal, et de certains instincts exagérés chez
+les animaux? N'était-ce pas l'orgueil, cette autre maladie
+commune au grand nombre des humains, qui parait de
+couleurs sublimes et rehaussait d'appellations pompeuses
+cette fièvre de l'esprit, témoignage de faiblesse et de lassitude
+bien plus que de force et de santé? Non, m'écriai-je,
+c'est impudence et folie, et misère surtout, que de vouloir
+escalader le ciel. Le ciel qui n'existe nulle part pour
+le moindre écolier rompu au mécanisme de la sphère!
+le ciel, où le vulgaire croit voir, au milieu d'un trône de
+nuées formé des grossières exhalaisons de la terre, un
+fétiche taillé sur le modèle de l'homme, assis sur les
+sphères ainsi qu'un ciron sur l'Atlas! le ciel, l'éther
+infini parsemé de soleils et de mondes infinis, que
+l'homme s'imagine devoir traverser après sa mort
+comme les pigeons voyageurs passent d'un champ à un
+autre, et où de pitoyables rhéteurs théologiques choisissent
+apparemment une constellation pour domaine et
+les rayons d'un astre pour vêtement! le ciel et l'homme,
+c'est-à-dire l'infini et l'atome! quel étrange rapprochement
+d'idées! quelle ridicule antithèse! Quel est donc
+le premier cerveau humain qui est tombé dans une pareille
+démence? Et aujourd'hui un pape, qui s'intitule le
+roi des âmes, ouvre avec une clef les deux battants de
+l'éternité à quiconque plie le genou devant sa discipline
+en disant: «_Admettez-moi!_»
+
+«C'est ainsi que je parlais, et alors un rire amer
+s'emparait de moi; et, jetant par terre les sublimes
+écrits des pères de l'Église et ceux des philosophes spiritualistes
+de toutes les nations et de tous les temps, je
+les foulais aux pieds dans une sorte de rage, en répétant
+ces mots favoris d'Hébronius, où je croyais trouver
+la solution de tous mes problèmes: «Ô ignorance, ô
+imposture!»
+
+«Tu pâlis, enfant, dit Alexis en s'interrompant; ta
+main tremble dans la mienne, et ton oeil effaré semble
+interroger le mien avec anxiété. Calme-toi, et ne crains
+pas de tomber dans de pareilles angoisses: j'espère que
+ce récit t'en préservera pour jamais.
+
+«Heureusement pour l'homme, cette pensée de Dieu,
+qu'il ignore et qu'il nie si souvent, a présidé à la création
+de son être avec autant de soin et d'amour qu'à celle de
+l'univers. Elle l'a fait perfectible dans le bien, corrigible
+dans le mal. Si, dans la société, l'homme peut se considérer
+souvent comme perdu pour la société, dans la
+solitude l'homme n'est jamais perdu pour Dieu; car,
+tant qu'il lui reste un souffle de vie, ce souffle peut faire
+vibrer une corde inconnue au fond de son âme; et quiconque
+a aimé la vérité a bien des cordes à briser avant
+de périr. Souvent les sublimes facultés dont il est doué
+sommeillent pour se retremper comme le germe des
+plantes au sein de la terre, et, au sortir d'un long repos,
+elles éclatent avec plus de puissance. Si j'estime tant la
+retraite et la solitude, si je persiste à croire qu'il faut
+garder les voeux monastiques, c'est que j'ai connu plus
+qu'un autre les dangers et les victoires de ce long tête-à-tête
+avec la conscience, où ma vie s'est consumée. Si
+j'avais vécu dans le monde, j'eusse été perdu à jamais.
+Le souffle des hommes eût éteint ce que le souffle de
+Dieu a ranimé. L'appât d'une vaine gloire m'eût enivré;
+et, mon amour pour la science trouvant toujours de nouvelles
+excitations dans le suffrage d'autrui, j'eusse vécu
+dans l'ivresse d'une fausse joie et dans l'oubli du vrai
+bonheur. Mais ici, n'étant compris de personne, vivant
+de moi-même, et n'ayant pour stimulant que mon orgueil
+et ma curiosité, je finis par apaiser ma soif et par me
+lasser de ma propre estime. Je sentis le besoin de faire
+partager mes plaisirs et mes peines à quelqu'un, à défaut
+de l'ami céleste que je m'étais aliéné; et je le sentis sans
+m'en rendre compte, sans vouloir me l'avouer à moi-même.
+Outre les habitudes superbes que l'orgueil de
+l'esprit avait données à mon caractère, je n'étais point
+entouré d'êtres avec lesquels je pusse sympathiser: la
+grossièreté ou la méchanceté se dressait de toutes parts
+autour de moi pour repousser les élans de mon coeur. Ce
+fut encore un bonheur pour moi. Je sentais que la société
+d'hommes intelligents eût allumé en moi une fièvre de
+discussion, une soif de controverses; qui m'eussent de
+plus en plus affermi dans mes négations; au lieu que
+dans mes longues veillées solitaires, au plus fort de
+mon athéisme, je sentais encore parfois des aspirations
+violentes vers ce Dieu que j'appelais la fiction de mes
+jeunes années; et, quoique dans ces moments-là j'eusse
+du mépris pour moi-même, il est certain que je redevenais
+bon, et que mon coeur luttait avec courage contre
+sa propre destruction.
+
+«Les grandes maladies ont des phases où le mal amène
+le bien, et c'est après la crise la plus effrayante que la
+guérison se fait tout à coup comme un miracle. Les
+temps qui précédèrent mon retour à la foi furent ceux
+où je crus me sentir le plus robuste adepte de la _raison
+pure_. J'avais réussi à étouffer toute révolte du coeur, et
+je triomphais dans mon mépris de toute croyance, dans
+mon oubli de toute émotion religieuse. À peine arrivé à
+cet apogée de ma force philosophique, je fus pris de
+désespoir. Un jour que j'avais travaillé pendant plusieurs
+heures à je ne sais quels détails d'observation scientifique
+avec une lucidité extraordinaire, je me sentis persuadé, plus
+que je ne l'avais encore été, de la toute-puissance
+de la matière et de l'impossibilité d'un esprit
+créateur et vivifiant autre que ce que j'appelais, en
+langage de naturaliste, les propriétés vitales de la matière.
+Alors j'éprouvai tout à coup dans mon être physique
+la sensation d'un froid glacial, et je me mis au lit
+avec la fièvre.
+
+«Je n'avais jamais pris aucun soin de ma santé. Je fis
+une maladie longue et douloureuse. Ma vie ne fut point
+en danger; mais d'intolérables souffrances s'opposèrent
+pendant longtemps à toute occupation de mon cerveau.
+Un ennui profond s'empara de moi; l'inaction, l'isolement
+et la souffrance me jetèrent dans une tristesse mortelle.
+Je ne voulais recevoir les soins de personne; mais
+les instances faussement affectueuses du Prieur et celles
+d'un certain convers infirmier, nommé Christophore, me
+forcèrent d'accepter une société pendant la nuit. J'avais
+d'insupportables insomnies, et ce Christophore, sous
+prétexte de m'en alléger l'ennui, venait dormir chaque
+nuit d'un lourd et profond sommeil auprès de mon lit.
+C'était bien la plus excellente et la plus bornée des
+créatures humaines. Sa stupidité avait trouvé grâce pour
+sa bonté auprès des autres moines. On le traitait comme
+une sorte d'animal domestique laborieux, souvent nécessaires
+et toujours inoffensifs. Sa vie n'était qu'une suite de
+bienfaits et de dévouements. Comme on en tirait parti,
+on l'avait habitué à compter sur l'efficacité de ses soins:
+et cette confiance, que j'étais loin de partager, me le
+rendait importun à l'excès. Cependant un sentiment de
+justice, que l'athéisme n'avait pu détruire en moi, me
+forçait à le supporter avec patience et à le traiter avec
+douceur. Quelquefois, dans les commencements, je m'étais
+emporté contre lui, et je l'avais chassé de ma cellule.
+Au lieu d'en être offensé, il s'affligeait de me laisser
+seul en proie à mon mal; il nasillait une longue prière à
+ma porte, et au lever du jour je le trouvais assis sur
+l'escalier, la tête dans ses mains, dormant à la vérité,
+mais dormant au froid et sur la dure plutôt que de se
+résigner à passer dans son lit les heures qu'il avait résolu
+de mon consacrer. Sa patience et son abnégation me
+vainquirent. Je supportai sa compagnie pour lui rendre
+service; car, à mon grand regret, nul autre que moi
+n'était malade dans le couvent; et, lorsque Christophore
+n'avait personne à soigner, il était l'homme le plus malheureux
+du monde. Peu à peu je m'habituai à le voir,
+lui et son petit chien, qui s'était tellement identifié pour
+lui qu'il avait tout son caractère, toutes ses habitudes,
+et que, pour un peu, il eût préparé la tisane et tâté le
+pouls aux malades. Ces deux êtres remuaient et dormaient
+de compagnie. Quand le moine allait et venait
+sur la pointe du pied autour de la chambre, le chien
+faisait autant de pas que lui; et, dès que le bonhomme
+s'assoupissait, l'animal paisible en faisait autant. Si Christophore
+faisait sa prière, Bacco s'asseyait gravement
+devant lui, et se tenait ainsi fronçant l'oreille et suivant
+de l'oeil les moindres mouvements de bras et de tête
+dont le moine accompagnait son oraison. Si ce dernier
+m'encourageait à prendre patience par de niaises consolations
+et de banales promesses de guérison prochaine,
+Bacco se dressait sur ses jambes de derrière, et, posant
+ses petites pattes de devant sur mon lit avec beaucoup
+de discrétion et de propreté, me léchait la main d'un air
+affectueux. Je m'accoutumai tellement à eux qu'ils me
+devinrent nécessaires autant l'un que l'autre. Au fond
+je crois que j'avais une secrète préférence pour Bacco;
+car il avait beaucoup plus d'intelligence que son maître,
+son sommeil était plus léger, et surtout il ne parlait
+pas.
+
+«Mes souffrances devinrent si intolérables que toutes
+mes forces furent abattues. Au bout d'une année de ce
+cruel supplice, j'étais tellement vaincu que je ne désirais
+plus la mort. Je craignais d'avoir à souffrir encore plus
+pour quitter la vie, et je me faisais d'une vie sans souffrance
+l'idéal du bonheur. Mon ennui était si grand que
+je ne pouvais plus me passer un instant de mon gardien.
+Je le forçais à manger en ma présence, et le spectacle de
+son robuste appétit était un amusement pour moi. Tout
+ce qui m'avait choqué en lui me plaisait, même son
+pesant sommeil, ses interminables prières et ses contes
+de bonne femme. J'en étais venu au point de prendre
+plaisir à être tourmenté par lui, et chaque soir je refusais
+ma potion afin de me divertir pendant un quart d'heure
+de ses importunités infatigables et de ses insinuations
+naïves, qu'il croyait ingénieuses, pour m'amener à ses
+fins. C'étaient là mes seules distractions, et j'y trouvais
+une sorte de gaieté intérieure, que le bonhomme semblait
+deviner, quoique mes traits flétris et contractés ne
+puissent pas l'exprimer même par un sourire.
+
+«Lorsque je commençais à guérir, une maladie épidémique
+se déclara dans le couvent. Le mal était subit,
+terrible, inévitable. On était comme foudroyé. Mon
+pauvre Christophore en fut atteint un des premiers.
+J'oubliai ma faiblesse et le danger; je quittai ma cellule
+et passai trois jours et trois nuits au pied de son lit. Le
+quatrième jour il expira dans mes bras. Cette perte me
+fut si douloureuse que je faillis ne pas y survivre. Alors
+une crise étrange s'opéra en moi: je fus promptement et
+complètement guéri; mon être moral se réveilla comme
+à la suite d'un long sommeil; et, pour la première fois
+depuis bien des années, je compris par le coeur les douleurs
+de l'humanité. Christophore était le seul homme
+que j'eusse aimé depuis la mort de Fulgence. Une si
+prompte et si amère séparation me remit en mémoire
+mon premier ami, ma jeunesse, ma piété, ma sensibilité,
+tous mes bonheurs à jamais perdus. Je rentrai dans ma
+solitude avec désespoir. Bacco m'y suivit; j'étais le dernier
+malade que son maître eût soigné: il s'était habitué
+à vivre dans ma cellule, et il semblait vouloir reporter
+son affection sur moi; mais il ne put y réussir, le chagrin
+le consuma. Il ne dormait plus, il flairait sans cesse le
+fauteuil où Christophore avait coutume de dormir, et que
+je plaçais toutes les nuits auprès de mon chevet pour me
+représenter quelque chose de la présence de mon pauvre
+ami. Bacco n'était point ingrat à mes caresses, mais rien
+ne pouvait calmer son inquiétude. Au moindre bruit, il
+se dressait et regardait la porte avec un mélange d'espoir
+et de découragement. Alors j'éprouvais le besoin de lui
+parler comme à un être sympathique.
+
+«Il ne viendra plus, lui disais-je, c'est moi seul que
+tu dois aimer maintenant.
+
+«Il me comprenait, j'en suis certain, car il venait à
+moi et me léchait la main d'un air triste et résigné. Puis
+il se couchait et tâchait de s'endormir; mais c'était un
+assoupissement douloureux, entrecoupé de faibles plaintes
+qui me déchiraient l'âme. Quand il eut perdu tout
+espoir de retrouver celui qu'il attendait toujours, il résolut
+de se laisser mourir. Il refusa de manger, et je le vis
+expirer sur le fauteuil de son maître, en me regardant
+d'un air de reproche, comme si j'étais la cause de ses
+fatigues et de sa mort. Quand je vis ses yeux éteints et
+ses membres glacés, je ne pus retenir des torrents de
+larmes; je le pleurai encore plus amèrement que je
+n'avais pleuré Christophore. Il me sembla que je perdais
+celui-ci une seconde fois.
+
+«Cet événement, si puéril en apparence, acheva de
+me précipiter du haut de mon orgueil dans un abîme de
+douleurs. À quoi m'avait servi cet orgueil? à quoi m'avait
+servi mon intelligence? La maladie avait frappé l'une
+d'impuissance; l'humilité d'un homme charitable, l'affection
+fidèle d'un pauvre animal, m'avaient plus secouru
+que l'autre. Maintenant que la mort m'enlevait les seuls
+objets de ma sympathie, la raison dont j'avais fait mon
+Dieu m'enseignait, pour toute consolation, qu'il ne restait
+plus rien d'eux, et qu'ils devaient être pour moi comme
+s'ils n'eussent jamais été. Je ne pouvais me faire à cette
+idée de destruction absolue, et pourtant ma science me
+défendait d'en douter. J'essayai de reprendre mes études,
+espérant chasser l'ennui qui me dévorait; cela ne servit
+qu'à absorber quelques heures de ma journée. Dès que
+je rentrais dans ma cellule, dès que je m'étendais sur
+mon lit pour dormir, l'horreur de l'isolement se faisait
+sentir chaque jour davantage; je devenais faible comme
+un enfant, et je baignais mon chevet de mes larmes; je
+regrettais ces souffrances physiques qui m'avaient semblé
+insupportables, et qui maintenant m'eussent été douces
+si elles eussent pu ramener près de moi Christophore et
+Bacco.
+
+«Je sentis alors profondément que la plus humble
+amitié est un plus précieux trésor que toutes les conquêtes
+du génie; que la plus naïve émotion du coeur est
+plus douce et plus nécessaire que toutes les satisfactions
+de la vanité. Je compris, par le témoignage de mes entrailles,
+que l'homme est fait pour aimer, et que la solitude,
+sans la foi et l'amour divin, est un tombeau, moins
+le repos de la mort! Je ne pouvais espérer de retrouver
+la foi, c'était un beau rêve évanoui qui me laissait plein
+de regrets; ce que j'appelais ma raison et mes lumières
+l'avaient bannie sans retour de mon âme. Ma vie ne pouvait
+plus être qu'une veille aride, une réalité desséchante.
+Mille pensées de désespoir s'agitèrent dans mon cerveau.
+Je songeai à quitter le cloître, à me lancer dans le tourbillon
+du monde, à m'abandonner aux passions, aux
+vices même, pour lâcher d'échapper à moi-même par
+l'ivresse ou l'abrutissement. Ces désirs s'effacèrent
+promptement; j'avais étouffé mes passions de trop bonne
+heure pour qu'il me fût possible de les faire revivre.
+L'athéisme même n'avait fait qu'affermir, par l'étude et
+la réflexion, mes habitudes d'austérité. D'ailleurs, à travers
+toutes mes transformations, j'avais conservé un
+sentiment du beau, un désir de l'idéal que ne répudient
+point à leur gré les intelligences tant soit peu élevées.
+Je ne me berçais plus du rêve de la perfection divine;
+mais, à voir seulement l'univers matériel, à ne contempler
+que la splendeur des étoiles et la régularité des lois
+qui régissent la matière, j'avais pris tant d'amour pour
+l'ordre, la durée et la beauté extérieure des choses, que
+je n'eusse jamais pu vaincre mon horreur pour tout ce
+qui eût troublé ces idées de grandeur et d'harmonie.
+
+«J'essayai de me créer de nouvelles sympathies; je
+n'en pus trouver dans le cloître. Je rencontrais partout
+la malice et la fausseté; et, quand j'avais affaire aux
+simples d'esprit, j'apercevais la lâcheté sous la douceur.
+Je tâchai de nouer quelques relations avec le monde.
+Du temps de l'abbé Spiridion, tout ce qu'il y avait
+d'hommes distingués dans le pays et de voyageurs instruits
+sur les chemins venaient visiter le couvent,
+malgré sa position sauvage et la difficulté des routes qui
+y conduisent. Mais, depuis qu'il était devenu un repaire
+de paresse, d'ignorance et d'ivrognerie, le hasard seul
+nous amenait, comme aujourd'hui, à de rares intervalles,
+quelques passants indifférents ou quelques curieux
+désoeuvrés. Je ne trouvai personne à qui ouvrir
+mon coeur, et je restai seul, livré à un sombre abattement.
+
+«Pendant des semaines et des mois, je vécus ainsi
+sans plaisir et presque sans peine, tant mon âme était
+brisée et accablée sous le poids de l'ennui. L'étude avait
+perdu tout attrait pour moi; elle me devint peu à peu
+odieuse: elle ne servait qu'à me remettre sous les yeux
+ce sinistre problème de la destinée de l'homme abandonné
+sur la terre à tous les éléments de souffrance et
+de destruction, sans avenir, sans promesse et sans récompense.
+Je me demandais alors; à quoi bon vivre,
+mais aussi à quoi bon mourir; néant pour néant, je
+laissais le temps couler et mon front se dégarnir sans
+opposer de résistance à ce dépérissement de l'âme et du
+corps, qui me conduisait lentement à un repos plus
+triste encore.
+
+«L'automne arriva, et la mélancolie du ciel adoucit
+un peu l'amertume de mes idées. J'aimais à marcher sur
+les feuilles sèches et à voir passer ces grandes troupes
+d'oiseaux voyageurs qui volent dans un ordre symétrique,
+et dont le cri sauvage se perd dans les nuées.
+J'enviais le sort de ces créatures qui obéissent à des instincts
+toujours satisfaits, et que la réflexion ne tourmente
+pas. Dans un sens, je les trouvais bien plus
+complets que l'homme, car ils ne désirent que ce qu'ils
+peuvent posséder; et, si le soin de leur conservation est
+un travail continuel, du moins ils ne connaissent pas
+l'ennui, qui est la pire des fatigues. J'aimais aussi à voir
+s'épanouir les dernières fleurs de l'année. Tout me semblait
+préférable au sort de l'homme, même celui des
+plantes; et, pourtant ma sympathie sur ces existences
+éphémères, je n'avais d'autre plaisir que de cultiver un
+petit coin du jardin et de l'entourer de palissades pour
+empêcher les pieds profanes de fouler mes gazons et les
+mains sacrilèges de cueillir mes fleurs. Lorsqu'on en
+approchait, je repoussais les curieux avec tant d'humeur
+qu'on me crut fou, et que le Prieur se réjouit de me voir
+tomber dans un tel abrutissement.
+
+[Illustration]
+
+
+«Les soirées étaient fraîches, mais douces; il m'arrivait
+souvent, après avoir cherché, dans la fatigue de
+mon travail manuel, l'espoir d'un peu de repos pour la
+nuit, de me coucher sur un banc de gazon que j'avais
+élevé moi-même, et de rester plongé dans une vague
+rêverie longtemps après le coucher du soleil. Je laissais
+flotter mes esprits, comme les feuilles que le vent enlevait
+aux arbres; je m'étudiais à végéter; j'eusse voulu
+désapprendre l'exercice de la pensée. J'arrivais, ainsi à
+une sorte d'assoupissement qui n'était ni la veille ni le
+sommeil, ni la souffrance ni le bien-être, et ce pâle
+plaisir était encore le plus vif qui me restât. Peu à peu
+cette langueur devint plus douce, et le travail de ma
+volonté pour y arriver devint plus facile. Ma béatitude
+alors consistait surtout à perdre la mémoire du passé et
+l'appréhension de l'avenir. J'étais tout au présent. Je
+comprenais la vie de la nature, j'observais tous ses petits
+phénomènes, je pénétrais dans ses moindres secrets.
+J'écoutais ses capricieuses harmonies, et le sentiment
+de toutes ces choses inappréciables aux esprits agités
+réussissait à me distraire de moi-même. Je soulageais à
+mon insu, par cette douce admiration, mon coeur rempli
+d'un amour sans but et d'un enthousiasme sans aliment.
+Je contemplais la grâce d'une branche mollement bercée
+par le vent, j'étais attendri par le chant faible et mélancolique
+d'un insecte. Les parfums de mes fleurs me portaient
+à la reconnaissance; leur beauté, préservée de
+toute altération par mes soins, m'inspirait un naïf orgueil.
+Pour la première fois, depuis bien des années, je
+redevenais sensible à la poésie du cloître, sanctuaire
+placé sur les lieux élevés pour que l'homme y vive au-dessus
+des bruits du monde, recueilli dans la contemplation
+du ciel. Tu connais cet angle que forme la terrasse
+du jardin du côté de la mer, au bout du berceau
+de vigne que supportent des piliers quadrangulaires en
+marbre blanc. Là s'élèvent quatre palmiers; c'est moi
+qui les ai plantés, et c'est là que j'avais disposé mon
+parterre, aujourd'hui effacé et confondu dans le potager,
+qui a pris la place du beau jardin créé par Hébronius. Ce
+lieu était encore, à l'époque dont je te parle, un des
+plus pittoresques de la terre, au dire des rares voyageurs
+qui le visitaient. Les riches fontaines de marbre,
+qui ne sont plus consacrées aujourd'hui qu'à de vils
+usages, y murmuraient alors pour les seules délices des
+oreilles musicales. L'eau pure de la source tombait dans
+des conques de marbre rouge qui la déversaient l'une
+dans l'autre, et fuyait mystérieusement sous l'ombrage
+des cyprès et des figuiers. Les rameaux des citronniers
+et des caroubiers se pressaient et s'enlaçaient étroitement
+autour de ma retraite, et l'isolaient selon mon goût.
+Mais, du côté du glacis perpendiculaire qui domine le
+rivage, j'avais ménagé une ouverture dans mes berceaux;
+et je pouvais admirer à loisir, à travers un cadre
+de fleurs et de verdure, le spectacle sublime de la mer
+brisant sur les rochers et se teignant à l'horizon des feux
+du couchant ou de ceux de l'aurore. Là, perdu dans des
+rêveries sans fin, il me semblait saisir des harmonies
+inappréciables aux sens grossiers des autres hommes,
+quelque chant plaintif, exhalé sur la rive maure, et
+porté sur les mers par les vents du sud, ou le cantique
+de quelque derviche, saint ignoré, perdu dans les âpres
+solitudes de l'Atlas, et plus heureux dans sa misère
+cénobitique avec la foi que moi au sein de mon opulence
+monacale avec le doute.
+
+[Illustration]
+
+
+«Peu à peu j'en vins à découvrir un sens profond
+dans les moindres faits de la nature. En m'abandonnant
+au charme de mes impressions avec la naïveté qu'amène
+le découragement, je reculai insensiblement les bornes
+étroites du certain jusqu'à celles du possible; et bientôt
+le possible, vu avec une certaine émotion du coeur, ouvrit
+autour de moi des horizons plus vastes que ma raison
+n'eût osé les pressentir. Il me sembla trouver des motifs
+de mystérieuse prévoyance dans tout ce qui m'avait
+paru livré à la fatalité aveugle. Je recouvrai le sens du
+bonheur que j'avais si déplorablement perdu. Je cherchai
+les jouissances relatives de tous les êtres, comme
+j'avais cherché leurs souffrances, et je m'étonnai de les
+trouver si équitablement réparties. Chaque être prit une
+forme et une voix nouvelle pour me révéler des facultés
+inconnues à la froide et superficielle observation que
+j'avais prise pour la science. Des mystères infinis se déroulèrent
+autour de moi, contredisant toutes les sentences
+d'un savoir incomplet et d'un jugement précipité. En un
+mot, la vie prit à mes yeux un caractère sacré et un but
+immense, que je n'avais entrevu ni dans les religions ni
+dans les sciences, et que mon coeur enseigna sur nouveaux
+frais à mon intelligence égarée.
+
+«Un soir j'écoutais avec recueillement le bruit de la
+mer calme brisant sur le sable; je cherchais le sens de
+ces trois lames, plus fortes que les autres, qui reviennent
+toujours ensemble à des intervalles réguliers, comme
+un rhythme marqué dans l'harmonie éternelle; j'entendis
+un pêcheur qui chantait aux étoiles, étendu sur le dos
+dans sa barque. Sans doute, j'avais entendu bien souvent
+le chant des pêcheurs de la côte, et celui-là peut-être
+aussi souvent que les autres. Mes oreilles avaient
+toujours été fermées à la musique, comme mon cerveau
+à la poésie. Je n'avais vu dans les chants du peuple que
+l'expression des passions grossières, et j'en avais détourné
+mon attention avec mépris. Ce soir-là, comme
+les autres soirs, je fus d'abord blessé d'entendre cette
+voix qui couvrait celle des flots, et qui troublait mon
+audition. Mais, au bout de quelques instants, je remarquai
+que le chant du pêcheur suivait instinctivement le
+rhythme de la mer, et je pensai que c'était là peut-être
+un de ces grands et vrais artistes que la nature elle-même
+prend soin d'instruire, et qui, pour la plupart,
+meurent ignorés comme ils ont vécu. Cette pensée répondant
+aux habitudes de suppositions dans lesquelles
+je me complaisais désormais, j'écoutai sans impatience
+le chant à demi sauvage de cet homme à demi sauvage
+aussi, qui célébrait d'une voix lente et mélancolique les
+mystères de la nuit et la douceur de la brise. Ses vers
+avaient peu de rime et peu de mesure; ses paroles,
+encore moins de sens et de poésie; mais le charme de sa
+voix, l'habileté naïve de son rhythme, et l'étonnante
+beauté de sa mélodie, triste, large et monotone comme
+celle des vagues, me frappèrent si vivement, que tout à
+coup la musique me fut révélée. La musique me sembla
+devoir être la véritable langue poétique de l'homme,
+indépendante de toute parole et de toute poésie écrite,
+soumise à une logique particulière, et pouvant exprimer
+des idées de l'ordre le plus élevé, des idées trop vastes
+même pour être bien rendues dans toute autre langue.
+Je résolus d'étudier la musique, afin de poursuivre cet
+aperçu; et je l'étudiai en effet avec quelque succès,
+comme on a pu te le dire. Mais une chose me gêna toujours,
+c'est d'avoir trop fait usage de la logique appliquée
+à un autre ordre de facultés. Je ne pus jamais
+composer, et c'était là pourtant ce que j'eusse ambitionné
+par-dessus tout en musique. Quand je vis que
+je ne pouvais rendre ma pensée dans cette langue trop
+sublime sans doute pour mon organisation, je m'adonnai
+à la poésie, et je fis des vers. Cela ne me réussit pas beaucoup
+mieux; mais j'avais un besoin de poésie qui cherchait
+une issue avant de songer à posséder un aliment,
+et ma poésie était faible, parce que la poésie veut être
+alimentée d'un sentiment profond dont je n'avais que le
+vague pressentiment.
+
+«Mécontent de mes vers, je fis de la prose à laquelle
+je tâchai de conserver une forme lyrique. Le seul sujet
+sur lequel je pusse m'exercer avec un peu de facilité,
+c'était ma tristesse et les maux que j'avais soufferts en
+cherchant la vérité. Je t'en réciterai un échantillon:
+
+ «Ô ma grandeur! ô ma force! vous avez passé comme une nuée d'orage,
+ et vous êtes tombées sur la terre pour ravager comme la foudre.
+ Vous avez frappé de mort et de stérilité tous les fruits et toutes
+ les fleurs de mon champ. Vous en avez fait une arène désolée, et je
+ me suis assis tout seul au milieu de mes ruines. Ô ma grandeur! ô
+ ma force! étiez-vous de bons où de mauvais anges?
+
+ «Ô ma fierté! ô ma science! vous vous êtes levées comme les
+ tourbillons brûlants que le simoun répand sur le désert. Comme le
+ gravier, comme, la poussière, vous avez enseveli les palmiers, vous
+ avez troublé ou tari les fontaines. Et j'ai cherché l'onde où l'on
+ se désaltère, et je ne l'ai plus trouvée; car l'insensé qui veut
+ frayer sa route vers les cimes orgueilleuses de l'Horeb, oublie
+ l'humble sentier qui mène à la source ombragée. Ô ma science! ô ma
+ fierté! étiez-vous les envoyées du Seigneur, étiez-vous des esprits
+ de ténèbres?
+
+ «Ô ma vertu! ô mon abstinence! vous vous êtes dressées comme des
+ tours, vous vous êtes étendues comme des remparts de marbre, comme
+ des murailles d'airain. Vous m'avez abrité sous des voûtes glacées,
+ vous m'avez enseveli dans des caves funèbres remplies d'angoisses
+ et de terreurs; et j'ai dormi sur une couche dure et froide, où
+ j'ai rêvé souvent qu'il y avait un ciel propice et des mondes
+ féconds. Et quand j'ai cherché la lumière du soleil, je ne l'ai
+ plus trouvée; car j'avais perdu la vue dans les ténèbres, et mes
+ pieds débiles ne pouvaient plus me porter sur le bord de l'abîme. Ô
+ ma vertu! ô mon abstinence! étiez-vous les suppôts de l'orgueil, ou
+ les conseils de la sagesse?
+
+ «Ô ma religion! ô mon espérance! vous m'avez porté comme une barque
+ incertaine et fragile sur des mers sans rivages, au milieu des
+ brumes décevantes, vagues illusions, informes images d'une patrie
+ inconnue. Et quand, lassé de lutter contre le vent et de gémir
+ courbé sous la tempête, je vous ai demandé où vous me conduisiez,
+ vous avez allumé des phares sur des écueils pour me montrer ce
+ qu'il fallait fuir, et non ce qu'il fallait atteindre. Ô ma
+ religion! ô mon espérance! étiez-vous le rêve de la folie, ou la
+ voix mystérieuse du Dieu vivant?»
+
+«Au milieu de ces occupations innocentes, mon âme
+avait repris du calme et mon corps de la vigueur; je fus
+tiré de mon repos par l'irruption d'un fléau imprévu. À
+la contagion qu'avaient éprouvée le monastère et les environs
+succéda la peste qui désola le pays tout entier.
+J'avais eu l'occasion de faire quelques observations sur
+la possibilité de se préserver des maladies épidémiques
+par un système hygiénique fort simple. Je fis part de mes
+idées à quelques personnes; et, comme elles eurent à se
+louer d'y avoir ajouté foi, on me fit la réputation d'avoir
+des remèdes merveilleux contre la peste. Tout en niant
+la science qu'on m'attribuait, je me prêtai de grand
+coeur à communiquer mes humbles découvertes. Alors
+on vint me chercher de tous côtés, et bientôt mon temps
+et mes forces purent à peine suffire au nombre du consultations
+qu'on venait me demander; il fallut même que
+le Prieur m'accordât la permission extraordinaire de
+sortir du monastère à toute heure, et d'aller visiter les
+malades. Mais, à mesure que la peste étendait ses ravages,
+les sentiments de piété et d'humanité, qui d'abord
+avaient porté les moines à se montrer accessibles et
+compatissants, s'effacèrent de leurs âmes. Une peur
+égoïste et lâche glaça tout esprit de charité. Défense me
+fut faite de communiquer avec les pestiférés, et les
+portes du monastère furent fermées à ceux qui venaient
+implorer des secours. Je ne pus m'empêcher d'en témoigner
+mon indignation au Prieur. Dans un autre temps,
+il m'eût envoyé au cachot; mais les esprits étaient tellement
+abattus par la crainte de la mort, qu'il m'écouta
+avec calme. Alors il me proposa un terme moyen: c'était
+d'aller m'établir à deux lieues d'ici, dans l'ermitage de
+Saint-Hyacinthe, et d'y demeurer avec l'ermite jusqu'à
+ce que la fin de la contagion et l'absence de tout danger
+pour _nos frères_ me permissent de rentrer dans le couvent.
+Il s'agissait de savoir si l'ermite consentirait à me
+laisser vaquer aux devoirs de ma nouvelle charge de
+médecin, et à partager avec moi sa natte et son pain
+noir. Je fus autorisé à l'aller voir pour sonder ses intentions,
+et je m'y rendis à l'instant même. Je n'avais
+pas grand espoir de le trouver favorable: cet homme,
+qui venait une fois par mois demander l'aumône à la
+porte du couvent, m'avait toujours inspiré de l'éloignement.
+Quoique la piété des âmes simples ne le laissât
+pas manquer du nécessaire, il était obligé par ses voeux
+à mendier de porte en porte à des intervalles périodiques,
+plutôt pour faire acte d'abjection que pour assurer son
+existence. J'avais un grand mépris pour cette pratique;
+et cet ermite, avec son grand crâne conique, ses yeux
+pâles et enfoncés qui ne semblaient pas capables de
+supporter la lumière du soleil, son dos voûté, son silence
+farouche, sa barbe blanche, jaunie à toutes les
+intempéries de l'air, et sa grande main décharnée, qu'il
+tirait de dessous son manteau plutôt avec un geste de
+commandement qu'avec l'apparence de l'humilité, était
+devenu pour moi un type de fanatisme et d'orgueil
+hypocrite.
+
+«Quand j'eus gravi la montagne, je fus ravi de l'aspect
+de la mer. Vue ainsi en plongeant de haut sur ses
+abîmes, elle semblait une immense plaine d'azur fortement
+inclinée vers les rocs énormes qui la surplombaient;
+et ses flots réguliers, dont le mouvement n'était plus
+sensible, présentaient l'apparence de sillons égaux
+tracés par la charrue. Cette masse bleue, qui se dressait
+comme une colline et qui semblait compacte et solide
+comme le saphir, me saisit d'un tel vertige d'enthousiasme,
+que je me retins aux oliviers de la montagne
+pour ne pas me précipiter dans l'espace. Il me semblait
+qu'en face de ce magnifique élément le corps devait
+prendre les formes de l'esprit et parcourir l'immensité
+dans un vol sublime. Je pensai alors à Jésus marchant
+sur les flots, et je me représentai cet homme divin,
+grand comme les montagnes, resplendissant comme le
+soleil. «Allégorie de la métaphysique, ou rêve d'une
+confiance exaltée, m'écriai-je, tu es plus grand et plus
+poétique que toutes nos certitudes mesurées au compas
+et tous nos raisonnements alignés au cordeau!...»
+
+«Comme je disais ces paroles, une sorte de plainte
+psalmodiée, faible et lugubre prière qui semblait sortir
+des entrailles de la montagne, me força de me retourner.
+Je cherchai quelque temps des yeux et de l'oreille d'où
+pouvaient partir ces sons étranges; et enfin, étant
+monté sur une roche voisine, je vis sous mes pieds, à
+quelque distance, dans un écartement du rocher, l'ermite,
+nu jusqu'à la ceinture, occupé à creuser une fosse
+dans le sable. À ses pieds était étendu un cadavre roulé
+dans une natte et dont les pieds bleuâtres, maculés par
+les traces de la peste, sortaient de ce linceul rustique.
+Une odeur fétide s'exhalait de la fosse entr'ouverte, à
+peine refermée la veille sur d'autres cadavres ensevelis
+à la hâte. Auprès du nouveau mort il y avait une petite
+croix de bois d'olivier grossièrement taillée, ornement
+unique du mausolée commun; une jatte de grès avec
+un rameau d'hysope pour l'ablution lustrale, et un petit
+bûcher de genièvre fumant pour épurer l'air. Un soleil
+dévorant tombait d'aplomb sur la tête chauve et sur les
+maigres épaules du solitaire. La sueur collait à sa poitrine
+les longues mèches de sa barbe couleur d'ambre.
+Saisi de respect et de pitié, je m'élançai vers lui. Il ne
+témoigna aucune surprise, et, jetant sa bêche, il me fit
+signe de prendre les pieds du cadavre, en même temps
+qu'il le prenait par les épaules. Quand nous l'eûmes enseveli,
+il replanta la croix, fit l'immersion d'eau bénite;
+et, me priant de ranimer le bûcher, il s'agenouilla,
+murmura une courte prière, et s'éloigna sans s'occuper
+de moi davantage. Quand nous eûmes gagné son ermitage,
+il s'aperçut seulement que je marchais près de lui;
+et, me regardant alors avec quelque étonnement, il me
+demanda si j'avais besoin de me reposer. Je lui expliquai
+en peu de mots le but de ma visite. Il ne me répondit
+que par un serrement de main; puis, ouvrant la porte de
+l'ermitage, il me montra, dans une salle creusée au
+sein du roc, quatre ou cinq malheureux pestiférés
+agonisants sur des nattes.
+
+«--Ce sont, me dit-il, des pêcheurs de la côte et des
+contrebandiers que leurs parents, saisis de terreur, ont
+jetés hors des huttes. Je ne puis rien faire pour eux que
+de combattre le désespoir de leur agonie par des paroles
+de foi et de charité; et puis je les ensevelis quand ils
+ont cessé de souffrir. N'entrez pas, mon frère, ajouta-t-il
+en voyant que je m'avançais sur le seuil; ces gens-là
+sont sans ressources, et ce lieu est infecté; conservez
+vos jours pour ceux que vous pouvez sauver encore.
+
+«--Et vous, mon père, lui dis-je, ne craignez-vous
+donc rien pour vous-même?
+
+«--Rien, répondit-il en souriant; j'ai un préservatif
+certain.
+
+«--Et quel est-il?
+
+«--C'est, dit-il d'un air inspiré, la tâche que j'ai à
+remplir qui me rend invulnérable. Quand je ne serai plus
+nécessaire, je redeviendrai un homme comme les autres;
+et quand je tomberai, je dirai: «Seigneur, ta volonté
+soit faite; puisque tu me rappelles, c'est que tu n'as plus
+rien à me commander.»
+
+«Comme il disait cela, ses yeux éteints se ranimèrent,
+et semblèrent renvoyer les rayons du soleil qu'ils avaient
+absorbés. Leur éclat fut tel que j'en détournai les miens
+et les reportai involontairement sur la mer qui étincelait
+à nos pieds.
+
+«--À quoi songez-vous? me dit-il.
+
+«--Je songe, répondis-je, que Jésus a marché sur
+les eaux.
+
+«--Quoi d'étonnant? reprit le digne homme, qui ne
+me comprenait pas; la seule chose étonnante, c'est que
+saint Pierre ait douté, lui qui voyait le Sauveur face à
+face.»
+
+«Je revins tout de suite au monastère pour rendre
+compte à l'abbé de mon message. J'aurais dû m'épargner
+cette peine, et me souvenir que les moines se soucient
+fort peu de la règle, surtout quand la peur les
+gouverne. Je trouvai toutes les portes closes; et quand
+je présentai ma tête au guichet, on me le referma au
+visage en me criant que, quel que fût le résultat de ma
+démarche je ne pouvais plus rentrer au couvent. J'allai
+donc coucher à l'ermitage.
+
+«J'y passai trois mois dans la société de l'ermite.
+C'était vraiment un homme des anciens jours, un saint
+digne des plus beaux temps du christianisme. Hors de
+l'exercice des bonnes oeuvres, c'était peut-être un esprit
+vulgaire; mais sa piété était si grande qu'elle lui donnait
+le génie au besoin. C'était surtout dans ses exhortations
+aux mourants que je le trouvais admirable. Il
+était alors vraiment inspiré; l'éloquence débordait en lui
+comme un torrent des montagnes. Des larmes de componction
+inondaient son visage sillonné par la fatigue. Il
+connaissait vraiment le chemin des coeurs. Il combattait
+les angoisses et les terreurs de la mort, comme George
+le guerrier céleste terrassait les dragons. Il avait une
+intelligence merveilleuse des diverses passions qui avaient
+pu remplir l'existence de ces moribonds, et il avait un
+langage et des promesses appropriés à chacun d'eux. Je
+remarquais avec satisfaction qu'il était possédé du désir
+sincère de leur donner un instant de soulagement moral
+à leur pénible départ de ce monde, et non trop préoccupé
+des vaines formalités du dogme. En cela, il s'élevait
+au-dessus de lui-même; car sa foi avait dans l'application
+personnelle toutes les minuties du catholicisme
+le plus étroit et le plus rigide: mais la bonté est un don
+de Dieu au-dessus des pouvoirs et des menaces de l'Église.
+Une larme de ses mourants lui paraissait plus importante
+que les cérémonies de l'extrême-onction, et un
+jour je l'entendis prononcer une grande parole pour un
+catholique. Il avait présenté le crucifix aux lèvres d'un
+agonisant; celui-ci détourna la tête, et, prenant l'autre
+main de l'ermite, il la lui baisa en rendant l'esprit.
+
+«--Eh bien! dit l'ermite en lui fermant les yeux, il te
+sera pardonné, car tu as senti la reconnaissance; et si
+tu as compris le dévoûment d'un homme en ce monde,
+tu sentiras la bonté de Dieu dans l'autre.»
+
+«Avec les chaleurs de l'été cessa la contagion. Je
+passai encore quelque temps avec l'ermite avant que l'on
+osât me rappeler au couvent. Le repos nous était bien
+nécessaire à l'un et à l'autre; et je dois dire que ces
+derniers jours de l'année, pleins de calme, de fraîcheur
+et de suavité dans un des sites les plus magnifiques
+qu'il soit possible d'imaginer, loin de toute contrainte,
+et dans la société d'un homme vraiment respectable,
+furent au nombre des rares beaux jours de ma vie. Cette
+existence rude et frugale me plaisait, et puis je me
+sentais un autre homme qu'en arrivant à l'ermitage;
+un travail utile, un dévoûment sincère, m'avaient retrempé.
+Mon coeur s'épanouissait, comme une fleur aux
+brises du printemps. Je comprenais l'amour fraternel
+sur un vaste plan; le dévoûment pour tous les hommes,
+la charité, l'abnégation, la vie de l'âme en un mot. Je
+remarquais bien quelque puérilité dans les idées de mon
+compagnon rendu au calme de sa vie habituelle. Lorsque
+l'enthousiasme ne le soutenait plus, il redevenait capucin
+jusqu'à un certain point; mais je n'essayai pas de
+combattre ses scrupules, et j'étais pénétré de respect
+pour la foi épurée au creuset d'une telle vertu.
+
+«Lorsque l'ordre me vint de retourner au monastère,
+j'étais un peu malade; la peur de me voir rapporter un
+germe de contagion fit attendre très-patiemment mon
+retour. Je reçus immédiatement une licence pour rester
+dehors le temps nécessaire à mon rétablissement; temps
+qu'on ne limitait pas, et dont je résolus de faire le meilleur
+emploi possible.
+
+«Jusque là une des principales idées qui m'avaient
+empêché de rompre mon voeu, c'était la crainte du
+scandale: non que j'eusse aucun souci personnel de
+l'opinion d'un monde avec lequel je ne désirais établir
+aucun rapport, ni que je conservasse aucun respect pour
+ces moines que je ne pouvais estimer; mais une rigidité
+naturelle, un instinct profond de la dignité du serment,
+et, plus que tout cela peut-être, un respect invincible
+pour la mémoire d'Hébronius, m'avaient retenu. Maintenant
+que le couvent me rejetait, pour ainsi dire, de
+son enceinte, il me semblait que je pouvais l'abandonner
+sans faire un éclat de mauvais exemple et sans
+violer mes résolutions. J'examinai la vie que j'avais
+menée dans le cloître et celle que j'y pouvais mener encore.
+Je me demandai si elle pouvait produire ce qu'elle
+n'avait pas encore produit, quelque chose de grand ou
+d'utile. Cette vie de bénédictin que Spiridion avait pratiquée
+et rêvée sans doute pour ses successeurs, était devenue
+impossible. Les premiers compagnons de la savante
+retraite de Spiridion durent lui faire rêver les beaux
+jours du cloître et les grands travaux accomplis sous ces
+voûtes antiques, sanctuaire de l'érudition et de la persévérance;
+mais Spiridion, contemporain des derniers hommes
+remarquables que le cloître ait produits, mourut
+pourtant dégoûté de son oeuvre, à ce qu'on assure, et désillusionné
+sur l'avenir de la vie monastique, quant à moi,
+qui puis sans orgueil, puisqu'il s'agit de pénibles travaux
+entrepris, et non de glorieuses oeuvres accomplies, dire
+que j'ai été le dernier des bénédictins en ce siècle, je
+voyais bien que même mon rôle de paisible érudit n'était
+plus tenable. Pour des études calmes, il faut un esprit
+calme; et comment le mien eût-il pu l'être au sein de la
+tourmente qui grondait sur l'humanité? Je voyais les
+sociétés prêtes à se dissoudre, les trônes trembler comme
+des roseaux que la vague va couvrir, les peuples se réveiller
+d'un long sommeil et menacer tout ce qui les
+avait enchaînés, le bon et le mauvais confondus dans la
+même lassitude du joug, dans la même haine du passé.
+Je voyais le rideau du temple se fendre du haut en bas
+comme à l'heure de la résurrection du crucifié dont ces
+peuples étaient l'image, et les turpitudes du sanctuaire
+allaient être mises à nu devant l'oeil de la vengeance.
+Comment mon âme eût-elle pu être indifférente aux
+approches de ce vaste déchirement qui allait s'opérer?
+Comment mon oreille eût-elle pu être sourde au rugissement
+de la grande mer qui montait, impatiente de
+briser ses digues et de submerger les empires? À la
+veille des catastrophes dont nous sentirons bientôt
+l'effet, les derniers moines peuvent bien achever à la
+hâte de vider leurs cuves, et, gorgés de vin et de
+nourriture, s'étendre sur leur couche souillée pour y
+attendre sans souci la mort au milieu des fumées de
+l'ivresse. Mais je ne suis pas de ceux-là; je m'inquiète
+de savoir comment et pourquoi j'ai vécu, pourquoi et
+comment je dois mourir.
+
+«Ayant mûrement examiné quel usage je pourrais
+faire de la liberté que je m'arrogeais, je ne vis, hors des
+travaux de l'esprit, rien qui me convînt en ce monde.
+Aux premiers temps de mon détachement du catholicisme,
+j'avais été travaillé sans doute par de vastes ambitions;
+j'avais fait des projets gigantesques; j'avais médité
+la réforme de l'Église sur un plan plus vaste que
+celui de Luther; j'avais rêvé le développement du protestantisme.
+C'est que, comme Luther, j'étais chrétien;
+et, conçu dans le sein de l'Église, je ne pouvais imaginer
+une religion, si émancipée qu'elle se fît, qui ne fût
+d'abord engendrée par l'Église. Mais, en cessant de
+croire au Christ, en devenant philosophe comme mon
+siècle, je ne voyais plus le moyen d'être un novateur;
+on avait tout osé. En fait de liberté de principes, j'avais
+été aussi loin que les autres, et je voyais bien que, pour
+élever un avis nouveau au milieu de tous ces destructeurs, il
+eût fallu avoir à leur proposer un plan de réédification
+quelconque. J'eusse pu faire quelque chose pour
+les sciences, et je l'eusse dû peut-être; mais, outre que
+je n'avais nul souci de me faire un nom dans cette
+branche des connaissances humaines, je ne me sentais
+vraiment de désirs et d'énergie que pour les questions
+philosophiques. Je n'avais étudié les sciences que pour
+me guider dans le labyrinthe de la métaphysique, et
+pour arriver à la connaissance de l'Être suprême. Ce
+but manqué, je n'aimai plus ces études qui ne m'avaient
+passionné qu'indirectement; et la perte de toute
+croyance me paraissait une chose si triste à éprouver
+qu'il m'eût paru également pénible de l'annoncer aux
+hommes. Qu'eut été, d'ailleurs, une voix de plus dans
+ce grand concert de malédictions qui s'élevait contre
+l'Église expirante? Il y aurait eu de la lâcheté à lancer
+la pierre contre ce moribond, déjà aux prises avec la
+révolution française qui commençait à éclater, et qui,
+n'en doute pas, Angel, aura dans nos contrées un retentissement
+plus fort et plus prochain qu'on ne se plaît ici
+à le croire. Voilà pourquoi je t'ai conseillé souvent de ne
+pas déserter le poste où peut-être d'honorables périls
+viendront bientôt nous chercher. Quant à moi, si je ne
+suis plus moine par l'esprit, je le suis et le serai toujours
+par la robe. C'est une condition sociale, je ne
+dirai pas comme une autre, mais c'en est une; et plus
+elle est déconsidérée, plus il importe de s'y comporter
+en homme. Si nous sommes appelés à vivre dans le
+monde, sois sur que plus d'un regard d'ironie et de
+mépris viendra scruter la contenance de ces tristes
+oiseaux de nuit, dont la race habite depuis quinze cents
+ans les ténèbres et la poussière des vieux murs. Ceux
+qui se présenteront alors au grand jour avec l'opprobre
+de la tonsure doivent lever la tête plus haut que les autres;
+car la tonsure est ineffaçable, et les cheveux repoussent
+en vain sur le crâne: rien ne cache ce stigmate
+jadis vénéré, aujourd'hui abhorré des peuples. Sans
+doute, Angel, nous porterons la peine des crimes que
+nous n'avons pas commis, et des vices que nous n'avons
+pas connus. Que ceux qui auront mérité les supplices
+prennent donc la fuite; que ceux qui auront mérité des
+soufflets se cachent donc le visage. Mais nous, nous pouvons
+tendre la joue aux insultes et les mains à la corde,
+et porter en esprit et en vérité la croix du Christ, ce philosophe
+sublime que tu m'entends rarement nommer,
+parce que son nom illustre, prononcé sans cesse autour
+de moi par tant de bouches impures, ne peut sortir
+de mes lèvres qu'à propos des choses les plus sérieuses
+de la vie et des sentiments les plus profonds de l'âme.
+
+«Que pouvais-je donc faire de ma liberté? rien qui
+me satisfît. Si je n'eusse écouté qu'une vaine avidité de
+bruit, de changement et de spectacles, je serais certainement
+parti pour longtemps, pour toujours peut-être.
+J'eusse exploré des contrées lointaines, traversé les
+vastes mers, et visité les nations sauvages du globe. Je
+vainquis plus d'une vive tentation de ce genre. Tantôt
+j'avais envie de me joindre à quelque savant missionnaire,
+et d'aller chercher, loin du bruit des nations nouvelles,
+le calme du passé chez des peuples conservateurs
+religieux des lois et des croyances de l'antiquité. La
+Chine, l'Inde surtout, m'offraient un vaste champ de
+recherches et d'observations. Mais j'éprouvai presque
+aussitôt une répugnance insurmontable pour ce repos de
+la tombe auquel je ne risquais certainement pas d'échapper,
+et que j'allais, tout vivant, me mettre sous les
+yeux. Je ne voulus point voir des peuples morts intellectuellement,
+attachés comme des animaux stupides au
+joug façonné par l'intelligence de leurs aïeux, et marchant
+tout d'une pièce comme des momies dans leur
+suaire d'hiéroglyphes. Quelque violent, quelque terrible,
+quelque sanglant que pût être le dénoûment du drame
+qui se préparait autour de moi, c'était l'histoire, c'était
+le mouvement éternel des choses, c'était l'action fatale
+ou providentielle du destin, c'était la vie, en un mot,
+qui bouillonnait sous mes pieds comme la lave. J'aimai
+mieux être emporté par elle comme un brin d'herbe que
+d'aller chercher les vestiges d'une végétation pétrifiée
+sur des cendres à jamais refroidies.
+
+«En même temps que mes idées prirent ce cours,
+une autre tentation vint m'assaillir: ce fut d'aller précisément
+me jeter au milieu du mouvement des choses,
+et de quitter cette terre où le réveil ne se faisait pas
+sentir encore, pour voir l'orage éclater. Oubliant alors
+que j'étais moine et que j'avais résolu de rester moine,
+je me sentais homme, et un homme plein d'énergie et
+de passions; je songeais alors à ce que peut être la vie
+d'action, et, lassé de la réflexion, je me sentais emporté,
+comme un jeune écolier (je devrais plutôt dire
+comme un jeune animal), par le besoin de remuer et de
+dépenser mes forces. Ma vanité me berçait alors de
+menteuses promesses. Elle me disait que là un rôle
+utile m'attendait peut-être, que les idées philosophiques
+avaient accompli leur tâche, que le moment d'appliquer
+ces idées était venu, qu'il s'agissait désormais d'avoir
+de grands sentiments, que les caractères allaient être
+mis à l'épreuve, et que les grands coeurs seraient aussi
+nécessaires qu'ils seraient rares. Je me trompais. Les
+grandes époques engendrent les grands hommes; et,
+réciproquement, les grandes actions naissent les unes
+des autres. La révolution française, tant calomniée à tes
+oreilles par tous ces imbéciles qu'elle épouvante et tous
+ces cafards qu'elle menace, enfante tous les jours, sans
+que tu l'en doutes, Angel, des phalanges de héros, dont
+les noms n'arrivent ici qu'accompagnés de malédictions,
+mais dont tu chercheras un jour avidement la trace
+dans l'histoire contemporaine.
+
+«Quant à moi, je quitterai ce monde sans savoir
+clairement le mot de la grande énigme révolutionnaire,
+devant laquelle viennent se briser tant d'orgueils étroits
+ou d'intelligences téméraires. Je ne suis pas né pour
+savoir. J'aurai passé dans cette vie comme sur une
+ponte rapide conduisant à des abîmes où je serai lancé
+sans avoir le temps de regarder autour de moi, et sans
+avoir servi à autre chose qu'à marquer par mes souffrances
+une heure d'attente au cadran de l'éternité.
+Pourtant, comme je vois les hommes du présent se faire
+de plus grands maux encore en vue de l'avenir que nous
+ne nous en sommes fait en vue du passé, je me dis que
+tout ce mal doit amener de grands biens; car aujourd'hui
+je crois qu'il y a une action providentielle, et que
+l'humanité obéit instinctivement et sympathiquement
+aux grands et profonds desseins de la pensée divine.
+
+«J'étais aux prises avec ce nouvel élan d'ambition,
+dernier éclair d'une jeunesse de coeur mal étouffée, et
+prolongée par cela même au delà des temps marqués
+pour la candeur et l'inexpérience. La révolution américaine
+m'avait tenté vivement, celle de France me tentait
+plus encore. Un navire faisant voile pour la France
+fut jeté sur nos côtes par des vents contraires. Quelques
+passagers vinrent visiter l'ermitage et s'y reposer, tandis
+que le navire se préparait à reprendre sa route. C'étaient
+les personnes distinguées; du moins elles me parurent
+telles, à moi qui éprouvais un si grand besoin d'entendre
+parler avec liberté des événements politiques et du mouvement
+philosophique qui les produisait. Ces hommes
+étaient pleins de foi dans l'avenir, pleins de confiance en
+eux-mêmes. Ils ne s'entendaient pas beaucoup entre eux
+sur les moyens; mais il était aisé de voir que tous les
+moyens leur sembleraient bons dans le danger. Cette
+manière d'envisager les questions les plus délicates de
+l'équité sociale me plaisait et m'effrayait en même temps;
+tout ce qui était courage et dévoûment éveillait des échos
+endormis dans mon sein. Pourtant les idées de violence
+et de destruction aveugle troublaient mes sentiments de
+justice et mes habitudes de patience.
+
+«Parmi ces gens-là il y avait un jeune Corse dont les
+traits austères et le regard profond ne sont jamais sortis
+de ma mémoire. Son attitude négligée, jointe à une
+grande réserve, ses paroles énergiques et concises, ses
+yeux clairs et pénétrants, son profil romain, une certaine
+gaucherie gracieuse qui semblait une méfiance de
+lui-même prête à se changer en audace emportée au
+moindre défi, tout me frappa dans ce jeune homme; et,
+quoiqu'il affectât de mépriser toutes les choses présentes
+et de n'estimer qu'un certain idéal d'austérité spartiate,
+je crus deviner qu'il brûlait de s'élancer dans la vie, je
+crus pressentir qu'il y ferait des choses éclatantes.
+J'ignore si je me suis trompé. Peut-être n'a-t-il pu percer
+encore, peut-être son nom est-il un de ceux qui remplissent
+aujourd'hui le monde, ou peut-être encore est-il tombé
+sur un champ de bataille, tranché comme un
+jeune épi avant le temps de la moisson. S'il vit et s'il
+prospère, fasse le ciel que sa puissante énergie ait servi
+le développement de ses principes rigides, et non celui
+des passions ambitieuses! Il remarqua peu le vieux
+ermite, et, quoique j'en fusse bien moins digne, il concentra
+toute son attention sur moi, durant le peu
+d'heures que nous passâmes à marcher de long en large
+sur la terrasse de rochers qui entoure l'ermitage. Sa
+démarche était saccadée, toujours rapide, à chaque instant
+brisée brusquement, comme le mouvement de la
+mer qu'il s'arrêtait pour écouter avec admiration; car il
+avait le sentiment de la poésie mêlé à un degré extraordinaire
+à celui de la réalité. Sa pensée semblait embrasser
+le ciel et la terre; mais elle était sur la terre plus qu'au
+ciel, et les choses divines ne lui semblaient que des institutions
+protectrices des grandes destinées humaines.
+Son Dieu était la volonté, la puissance son idéal, la
+force son élément de vie. Je me rappelle assez distinctement
+l'élan d'enthousiasme qui le saisit lorsque j'essayai
+de connaître ses idées religieuses.
+
+«Oh! s'écria-t-il vivement, je ne connais que Jéhovah,
+parce que c'est le Dieu de la force.
+
+«Oh! oui, la force! c'est là le devoir, c'est là la révélation
+du Sinaï, c'est là le secret des prophètes!
+
+«L'appétition de la force, c'est le besoin de développement
+que la nécessité inflige à tous les êtres. Chaque
+chose veut être parce qu'elle doit être. Ce qui n'a pas la
+force de vouloir est destiné à périr, depuis l'homme sans
+coeur jusqu'au brin d'herbe privé des sucs nourriciers.
+Ô mon père! toi qui étudies les secrets de la nature,
+incline-toi devant la force! Vois dans tout quelle âpreté
+d'envahissement, quelle opiniâtreté de résistance! comme
+le lichen cherche à dévorer la pierre! comme le lierre
+étreint les arbres, et, impuissant à percer leur écorce,
+se roule à l'entour comme un aspic en fureur! Vois le
+loup gratter la terre et l'ours creuser la neige avant de
+s'y coucher. Hélas! comment les hommes ne se feraient-ils
+pas la guerre, nation contre nation, individu contre
+individu? comment la société ne serait-elle pas un conflit
+perpétuel de volontés et de besoins contraires, lorsque
+tout est travail dans la nature, lorsque les îlots de la mer
+se soulèvent les uns contre les autres, lorsque l'aigle
+déchire le lièvre et l'hirondelle le vermisseau, lorsque la
+gelée fend les blocs de marbre, et que la neige résiste
+au soleil? Lève la tête; vois ces masses granitiques qui
+se dressent sur nous comme des géants, et qui, depuis
+des siècles, soutiennent les assauts des vents déchaînés!
+Que veulent ces dieux de pierre qui lassent l'haleine
+d'Éole? pourquoi la résistance d'Atlas sous le fardeau de
+la matière? pourquoi les terribles travaux du cyclope
+aux entrailles du géant, et les laves qui jaillissent de sa
+bouche? C'est que chaque chose veut avoir sa place et
+remplir l'espace autant que sa puissance d'extension le
+comporte; c'est que, pour détacher une parcelle de ces
+granités, il faut l'action d'une force extérieure formidable;
+c'est que chaque être et chaque chose porte en soi
+les éléments de la production et de la destruction; c'est
+que la création entière offre le spectacle d'un grand
+combat, où l'ordre et la durée ne reposent que sur la
+lutte incessante et universelle. Travaillons donc, créatures
+mortelles, travaillons à notre propre existence!
+
+Ô homme! travaille à refaire ta société, si elle est
+mauvaise; en cela tu imiteras le castor industrieux qui
+bâtit sa maison. Travaille à la maintenir, si elle est
+bonne; en cela tu seras semblable au récif qui se défend
+contre les flots rongeurs. Si tu l'abandonnes, si tu
+laisses à la chimère du hasard le soin de ton avenir, si
+tu subis l'oppression, si tu négliges l'oeuvre de la délivrance,
+tu mourras dans le désert comme la race incrédule
+d'Israël. Si tu t'endors dans la lâcheté, si tu souffres
+les maux que l'habitude t'a rendus familiers, afin
+d'éviter ceux que tu crois éloignés; si tu endures la
+soif par méfiance de l'eau du rocher et de la verge du
+prophète, tu mérites que le ciel t'abandonne et que la
+mer roule sur toi ses flots indifférents. Oui, oui, le plus
+grand crime que l'homme puisse commettre, la plus
+grande impiété dont il puisse souiller sa vie, c'est la paresse
+et l'indifférence. Ceux qui ont appliqué la sainte
+parole de résignation à cette soumission couarde et nonchalante,
+ceux qui ont fait un mérite aux hommes de
+subir l'insolence et le despotisme d'autres hommes;
+ceux-là, dis-je, ont péché; ce sont de faux prophètes,
+et ils ont égaré la race humaine dans des voies de malédictions!»
+
+«C'est ainsi qu'il parlait tandis que la brise de mer
+soufflait dans ses longs cheveux noirs. Je n'essaie pas
+ici de te rendre la force et la concision de sa parole, je
+ne saurais y atteindre; le souvenir de ses idées m'est
+seul resté, et sa figure a été longtemps devant mes
+yeux après son départ. Je l'accompagnai sur la barque
+qui le reconduisait à bord du navire. Il me serra la
+main avec force en me quittant, et ses dernières paroles
+furent:
+
+«--Eh bien, vous ne voulez pas nous suivre?»
+
+«Mon coeur tressaillit en cet instant, comme s'il eût
+voulu s'échapper de ma poitrine; je sentis pour ce jeune
+homme un élan de sympathie extraordinaire, comme si
+son énergie avait en moi un reflet ignoré. Mais, en même
+temps, cette face inconnue de son être qui échappait à
+ma pénétration me glaça de crainte, et je laissai retomber
+sa main blanche et froide comme le marbre. Longtemps
+je le suivis des yeux, du haut des rochers, d'où je l'apercevais
+debout sur le tillac, une longue-vue à la main,
+observant les récifs de la côte: déjà il ne songeait plus
+à moi. Quand la voile eut disparu à l'horizon, je regrettai
+de ne pas lui avoir demandé son nom. Je n'y avais pas
+songé.
+
+«Quand je me retrouvai seul sur le rivage, il me
+sembla que la dernière lueur de vie venait de s'éteindre
+en moi et que je rentrais dans la nuit éternelle. Mon
+coeur se serra étroitement; et, quoique le soleil fût ardent
+sur ma tête, je me trouvai tout à coup comme
+environné de ténèbres. Alors les paroles de mon rêve
+me revinrent à la mémoire, et je les prononçai tout haut
+dans une sorte de désespoir:
+
+«_Que ce qui appartient à la tombe soit rendu à
+la tombe_.
+
+«Je passai le reste de cette journée dans une grande
+agitation. Tant que ces voyageurs m'avaient encouragé
+à les suivre, je m'étais senti plus fort que leurs suggestions;
+maintenant qu'il n'était plus temps de me raviser,
+je n'étais pas sûr que mon refus ne fût pas bien plutôt
+un trait de lâcheté qu'un acte de sagesse. J'étais abattu,
+incertain; je jetais des regards sombres autour de moi;
+ma robe noire me semblait une chape de plomb; j'étais
+accablé de moi-même. Je me traînai jusqu'à mon lit de
+joncs, et je m'endormis en formant le souhait de ne plus
+me réveiller.
+
+«Je revis en rêve l'abbé Spiridion, pour la première
+fois depuis douze ans. Il me sembla qu'il entrait dans la
+cellule, qu'il passait auprès de l'ermite sans l'éveiller, et
+qu'il venait s'asseoir familièrement près de moi. Je ne le
+voyais pas distinctement, et pourtant je le reconnaissais;
+j'étais assuré qu'il était là, qu'il me parlait, et je lui
+retrouvais le même son de voix qu'il avait eu dans mes
+rêves précédents, malgré le temps qui s'était écoulé
+depuis le dernier. Il me parla longuement, vivement, et
+je m'éveillai fort ému; mais il me fut impossible de me
+rappeler un mot de ce qu'il m'avait dit. Pourtant j'étais
+sous l'impression de ses remontrances, et tout le jour je
+me trouvai languissant et rêveur comme un enfant repris
+d'une faute dont il ne connaît pas la gravité. Je me
+promenai poursuivi de l'idée de Spiridion, et ne songeant
+d'ailleurs plus à la chasser; elle ne me causait
+plus d'effroi, quoiqu'elle se liât toujours dans ma pensée
+à une pensée d'aliénation mentale; il m'importait assez
+peu désormais de perdre la raison, pourvu que ma folie
+fût douce; et, comme je me sentais porté à la mélancolie,
+je préférais de beaucoup cet état à la lucidité du
+désespoir.
+
+«La nuit suivante, je reçus la même visite, je fis le
+même songe, et le surlendemain aussi. Je commençai à ne
+plus me demander si c'était là une de ces idées fixes qui
+s'emparent des cerveaux troublés, ou s'il y avait véritablement
+un commerce possible entre l'âme des vivants
+et celle des morts. J'avais, sinon l'esprit, du moins le
+coeur assez tranquille; car, depuis un certain temps, je
+m'appliquais sérieusement à la pratique du bien. J'avais
+quitté le désir de me rendre plus éclairé et plus habile,
+pour celui de me rendre plus pur et plus juste. Je me
+laissais donc aller au destin. Mon dernier sacrifice, quoiqu'il
+m'eût bien coûté, était consommé: j'avais fait pour
+le mieux. J'ignorais si cette ombre assidue à me visiter
+était mécontente de mon regret; mais je n'avais plus
+peur d'elle, je me sentais assez fort pour ne pas me soucier
+des morts, moi qui avais pu rompre, à tout jamais,
+avec les vivants.
+
+«Le quatrième jour, l'ordre formel me vint du haut
+clergé de retourner à mon couvent. L'évêque de la province
+avait déjà entendu parler de ma conférence avec
+des voyageurs dont le rapide passage avait échappé au
+contrôle de sa police. On craignait que je n'eusse quelques
+rapports secrets avec des moteurs d'insurrection,
+ou des étrangers imbus de mauvais principes; on m'enjoignait
+de rentrer sur l'heure au monastère. Je cédai à
+cette injonction avec la plus complète indifférence. Le
+regret du bon ermite me toucha cependant, quoique son
+respect pour les ordres supérieurs l'eût empêché d'élever
+aucune objection contre mon départ, ni de laisser
+voir aucun mécontentement. Au moment de me voir disparaître
+parmi les arbres, il me rappela, se jeta dans
+mes bras, et s'en arracha tout en pleurs pour se précipiter
+dans son oratoire. Alors je courus après lui à mon
+tour, et, pour la première fois depuis bien des années,
+m'agenouillant devant un homme et devant un prêtre, je
+lui demandai sa bénédiction. Ce fut un éternel adieu; il
+mourut l'hiver suivant, dans sa quatre-vingt-dixième
+année; c'était un homme trop obscur pour que l'on songeât
+à Rome à le canoniser. Pourtant jamais chrétien ne
+mérita mieux le patriciat céleste. Les paysans de la
+contrée se partagèrent sa robe de bure, et en portent
+encore de petits morceaux comme des reliques. Les bandits
+des montagnes, pour lesquels sa porte n'avait jamais
+été fermée, payèrent un magnifique service funèbre à
+l'église de sa paroisse pour faire honneur à sa mémoire.
+
+«Je le quittai vers midi, et prenant le plus long chemin
+pour retourner au couvent, je suivis les grèves de la mer
+jusqu'à la plaine, faisant pour la dernière fois de ma vie
+l'école buissonnière avec des épaules courbées par l'âge
+et un coeur usé par la tristesse.
+
+«La journée était chaude, car déjà le printemps s'épanouissait
+au flanc des rochers. Le chemin que je suivais
+n'était pas tracé; la mer seule l'avait creusé à la base des
+montagnes. Mille aspérités du roc semblaient encore disputer
+la rive à l'action envahissante des flots. Au bout de
+deux heures de marche sur ces grèves ardentes, je m'assis,
+épuisé de fatigue, sur un bloc de granit noir au milieu
+de l'écume blanche des vagues. C'était un endroit sauvage,
+et la mer le remplissait d'harmonies lugubres.
+Une vieille tour ruinée, asile des pétrels ci des goëlands,
+semblait prête à crouler sur ma tête. Rongées par l'air
+salin, ses pierres avaient pris le grain et la couleur des
+rochers voisins, et l'oeil ne pouvait plus distinguer en
+beaucoup d'endroits où finissait le travail de la nature et
+où commençait celui de l'homme. Je me comparai à cette
+ruine abandonnée que les orages emportaient pierre à
+pierre, et je me demandai si l'homme était forcé d'attendre
+ainsi sa destruction du temps et du hasard; si,
+après avoir accompli sa tâche ou consommé son sacrifice,
+il n'avait pas droit de hâter le repos de la tombe; et des
+pensées de suicide s'agitèrent dans mon cerveau. Alors
+je me levai, et me mis à marcher sur le bord du rocher,
+si rapidement et si près de l'abîme, que j'ignore comment
+je n'y tombai pas. Mais en cet instant j'entendis
+derrière moi comme le bruit d'un vêtement qui froissait
+la mousse et les broussailles. Je me retournai sans voir
+personne et repris ma course. Mais par trois fois des pas
+se firent entendre derrière les miens, et, à la troisième
+fois, une main froide comme la glace se posa sur ma tête
+brûlante. Je reconnus alors l'Esprit, et, saisi de crainte,
+je m'arrêtai en disant:
+
+«--Manifeste ta volonté, et je suis à toi. Mais que ce
+soit la volonté paternelle d'un ami et non la fantaisie
+d'un spectre capricieux; car je puis échapper à tout et à
+toi-même par la mort.»
+
+«Je ne reçus point de réponse, et je cessai de sentir
+la main qui m'avait arrêté; mais, en cherchant des yeux,
+je vis devant moi, à quelque distance, l'abbé Spiridion
+dans son ancien costume, tel qu'il m'était apparu au lit
+de mort de Fulgence. Il marchait rapidement sur la mer,
+en suivant la longue traînée de feu que le soleil y projette,
+quand il eut atteint l'horizon, il se retourna, et me
+parut étincelant comme un astre; d'une main il me montrait
+le ciel, de l'autre le chemin du monastère. Puis
+tout à coup il disparut, et je repris ma route, transporté
+de joie, rempli d'enthousiasme. Que m'importait d'être
+fou? j'avais eu une vision sublime.»
+
+«--Père Alexis, dis-je en interrompant le narrateur,
+vous eûtes sans doute quelque peine à reprendre les
+habitudes de la vie monastique?
+
+«--Sans doute, répondit-il, la vie cénobitique était plus
+conforme à mes goûts que celle du cloître; pourtant j'y
+songeai peu. Une vaine recherche du bonheur ici-bas
+n'était pas le but de mes travaux; un puéril besoin de
+bonheur et de bien-être n'était pas l'objet de mes désirs;
+je n'avais eu qu'un désir dans ma vie, c'était d'arriver à
+l'espérance, sinon à la foi religieuse. Pourvu qu'en développant
+les puissances de mon âme j'eusse pu parvenir à
+en tirer le meilleur parti possible pour la vérité, la sagesse
+ou la vertu, je me serais regardé comme heureux,
+autant qu'il est donné à l'homme de l'être en ce monde;
+mais hélas! le doute à cet égard vint encore m'assaillir,
+après le dernier, l'immense sacrifice que j'avais consommé.
+J'étais, il est vrai, plus près de la vertu que je
+ne l'avais été en sortant de ma retraite. Fatigué de cultiver
+le champ stérile de la pure intelligence, ou, pour
+mieux dire, comprenant mieux l'étendue de ce vaste domaine
+de l'âme, qu'une fausse philosophie avait voulu
+restreindre aux froides spéculations de la métaphysique,
+je sentais la vanité de tout ce qui m'avait séduit, et la
+nécessité d'une sagesse qui me rendit meilleur. Avec
+l'exercice du dévouement, j'avais retrouvé le sentiment
+de la charité; avec l'amitié, j'avais compris la tendresse
+du coeur; avec la poésie et les arts, je retrouvais l'instinct
+de la vie éternelle; avec la céleste apparition du bon
+génie Spiridion, je retrouvais la foi et l'enthousiasme;
+mais il me restait quelque chose à faire, je le savais
+bien, c'était d'accomplir un devoir. Ce que j'avais fait
+pour soulager autour de moi quelques maux physiques
+n'était qu'une obligation passagère dont je ne pouvais me
+faire un mérite, et dont la Providence m'avait récompensé
+au centuple en me donnant deux amis sublimes:
+l'ermite sur la terre, Hébronius dans le ciel. Mais, rentré
+dans le couvent, j'avais sans doute une mission quelconque
+à remplir, et la grande difficulté consistait à savoir
+laquelle. Il me venait donc encore à l'esprit de me méfier
+de ce qu'en d'autres temps j'eusse appelé les visions
+d'un cerveau enclin au merveilleux, et de me demander
+à quoi un moine pouvait être bon au fond de son monastère
+dans le siècle où nous vivons, après que les travaux
+accomplis par les grands érudits monastiques des siècles
+passés ont porté leurs fruits, et lorsqu'il n'existe plus
+dans les couvents de trésors enfouis à exhumer pour
+l'éducation du genre humain; lorsque, surtout, la vie
+monastique a cessé de prouver et de mériter pour une
+religion qui, elle-même, ne prouve et ne mérite plus pour
+les générations contemporaines. Que faire donc pour le
+présent quand on est lié par le passé? Comment marcher
+et faire marcher les autres quand on est garrotté à un
+poteau?
+
+«Ceci est une grande question, ceci est la véritable
+grande question de ma vie. C'est à la résoudre que j'ai
+consumé mes dernières années, et il faut bien que je
+te l'avoue, mon pauvre Angel, je ne l'ai point résolue.
+Tout ce que j'ai pu faire, c'est de me résigner, après avoir
+reconnu douloureusement que je ne pouvais plus rien.
+
+«Ô mon enfant! je n'ai rien fait jusqu'ici pour détruire
+en toi la foi catholique. Je ne suis point partisan
+des éducations trop rapides. Lorsqu'il s'agit de ruiner
+des convictions acquises, et qu'on n'a pu formuler l'inconnu
+d'une idée nouvelle, il ne faut pas trop se hâter
+de lancer une jeune tête dans les abîmes du doute. Le
+doute est un mal nécessaire. On peut dire qu'il est un
+grand bien, et que, subi avec douleur, avec humilité,
+avec l'impatience et le désir d'arriver à la foi, il est un
+des plus grands mérites qu'une âme sincère puisse offrir
+à Dieu. Oui, certes, si l'homme qui s'endort dans l'indifférence
+de la vérité est vil, si celui qui s'enorgueillit dans
+une négation cynique est insensé ou pervers, l'homme
+qui pleure sur son ignorance est respectable, et celui
+qui travaille ardemment à en sortir est déjà grand, même
+lorsqu'il n'a encore rien recueilli de son travail. Mais il
+faut une âme forte ou une raison déjà mûre pour traverser
+cette mer tumultueuse du doute, sans y être englouti.
+Bien des jeunes esprits s'y sont risqués, et, privés de
+boussole, s'y sont perdus à jamais, ou se sont laissé
+dévorer par les monstres de l'abîme, par les passions
+que n'enchaînait plus aucun frein. À la veille de te quitter,
+je te laisse aux mains de la Providence. Elle prépare
+ta délivrance matérielle et morale. La lumière du siècle,
+cette grande clarté de désabusement qui se projette si
+brillante sur le passé, mais qui a si peu de rayons pour
+l'avenir, viendra te chercher au fond de ces routes ténébreuses.
+Vois-la sans pâlir, et pourtant garde-toi d'en
+être trop enivré. Les hommes ne rebâtissent pas du jour
+au lendemain ce qu'ils ont abattu dans une heure de lassitude
+ou d'indignation. Sois sur que la demeure qu'ils
+t'offriront ne sera point faite à ta taille. Fais-toi donc
+toi-même ta demeure, afin d'être à l'abri au jour de
+l'orage. Je n'ai pas d'autre enseignement à te donner
+que celui de ma vie. J'aurais voulu te le donner un peu
+plus tard; mais le temps presse, les évènements s'accomplissent
+rapidement. Je vais mourir, et, si j'ai acquis,
+au prix de trente années de souffrances, quelque notions
+pures, je veux te les léguer: fais-en l'usage que ta conscience
+t'enseignera. Je te l'ai dit, et ne sois point étonné
+du calme avec lequel je te le répète, ma vie a été un
+long combat entre la foi et le désespoir; elle va s'achever
+dans la tristesse et la résignation, quant à ce qui concerne
+cette vie elle-même. Mais mon âme est pleine d'espérance
+en l'avenir éternel. Si parfois encore tu me vois en proie
+à de grands combats, loin d'en être scandalisé, sois-en
+édifié. Vois combien le désespoir est impossible à la raison
+et à la conscience humaine, puisque ayant épuisé tous
+les sophismes de l'orgueil, tous les arguments de l'incrédulité,
+toutes les langueurs du découragement, toutes les
+angoisses de la crainte, l'espoir triomphe en moi aux
+approches de la mort. L'espoir, mon fils, c'est la foi de ce
+siècle.
+
+«Mais reprenons notre récit. J'étais rentré au couvent
+dans un état d'exaltation. À peine eus-je franchi la grille,
+qu'il me sembla sentir tomber sur mes épaules le poids
+énorme de ces voûtes glacées sous lesquelles je venais
+une seconde fois m'ensevelir. Quand la porte se referma
+derrière moi avec un bruit formidable, mille échos lugubres,
+réveillés comme en sursaut, m'accueillirent d'un
+concert funèbre. Alors je fus épouvanté, et, dans un
+mouvement d'effroi impossible à décrire, je retournai
+sur mes pas et j'allai toucher cette porte fatale. Si elle
+eût été entr'ouverte, je pense que c'en était fait, et que
+je prenais la fuite pour jamais. Le portier me demanda si
+j'avais oublié quelque chose.
+
+[Illustration]
+
+
+«--Oui, lui répondis-je avec égarement, j'ai oublié
+de vivre.»
+
+«J'espérais que la vue de mon jardin me consolerait,
+et, au lieu d'aller tout de suite faire acte de présence et
+de soumission chez le Prieur, je courus vers mon parterre.
+Je n'en trouvai plus la moindre trace: le potager
+avait tout envahi; mes berceaux avaient disparu, mes
+belles plantes avaient été arrachées; les palmiers seuls
+avaient été respectés: ils penchaient leurs fronts altérés
+dans une attitude morne, comme pour chercher sur le
+sol fraîchement remué les gazons et les fleurs qu'ils
+avaient coutume d'abriter. Je retournai à m'a cellule; elle
+était dans le même état qu'au jour de mon départ; mais
+elle ne me rappelait que des souvenirs pénibles. J'allai
+chez le Prieur; mes traits étaient bouleversés: au premier
+coup d'oeil qu'il jeta sur moi, il s'en aperçut et je
+lus sur son visage la joie d'un triomphe insultant. Alors
+le mépris me rendit toute mon énergie, et, bien que notre
+entretien roulât en apparence sur des choses générales,
+je lui fis sentir en peu de mots que je ne me méprenais
+pas sur la distance qui séparait un homme comme lui,
+voué à la règle par de vulgaires intérêts, et un homme
+comme moi rendu à l'esclavage par un acte héroïque de
+la volonté. Pendant quelques jours je fus en butte à une
+lâche et malveillante curiosité. On ne pouvait croire que la
+peur seule de la discipline ecclésiastique ne m'eût pas
+ramené au couvent, et on se réjouissait à l'idée de ma
+souffrance. Je ne leur donnai pas la satisfaction de surprendre
+un soupir dans ma poitrine ou un murmure sur
+mes lèvres. Je me montrai impassible; mais il m'en coûta
+beaucoup.
+
+«L'éclair d'enthousiasme que m'avait apporté ma
+vision magnifique au bord de la mer, se dissipa promptement,
+car elle ne se renouvela pas, comme je m'en
+étais flatté; et, de nouveau rendu à la lutte des tristes
+réalités, j'eus le loisir de me considérer encore une fois
+comme un être raisonnable condamné à subir une aberration
+passagère, et à s'en rendre compte froidement le
+reste de sa vie. Dans un autre siècle, ces visions eussent
+pu faire de moi un saint; mais dans celui-ci, réduit à les
+cacher comme une faiblesse ou une maladie, je n'y voyais
+qu'un sujet de réflexions humiliantes sur la pauvreté
+bizarre de l'esprit humain. Cependant, à force de songer
+à ces choses, j'arrivai à me dire que la nature de l'âme
+étant un profond mystère, les facultés de l'âme étaient
+elles-mêmes profondément mystérieuses; car, de deux
+choses l'une: ou mon esprit avait par moments la puissance
+de ranimer fictivement ce que la mort avait replongé
+dans le passé, ou ce que la mort a frappé avait la
+puissance de se ranimer pour se communiquer à moi.
+Or, qui pourrait nier cette double puissance dans le domaine
+des idées? Qui a jamais songé à s'en étonner?
+Tous les chefs-d'oeuvre de la science et de l'art qui nous
+émeuvent jusqu'à faire palpiter nos coeurs et couler nos
+larmes, sont-ce des monuments qui couvrent des morts?
+La trace d'une grande destinée est-elle effacée par la
+mort? N'est-elle pas plus brillante encore au travers des
+siècles écoulés? Est-elle dans l'esprit et dans le coeur des
+générations à l'état d'un simple souvenir? Non, elle est
+vivante, elle remplit à jamais la postérité de sa chaleur
+et de sa lumière. Platon et le Christ ne sont-ils pas toujours
+présents et debout au milieu de nous? Ils pensent,
+ils sentent par des millions d'âmes; ils parlent, ils agissent
+par des millions de corps. D'ailleurs, qu'est-ce que
+le souvenir lui-même? N'est-ce pas une résurrection sublime
+des hommes et des événements qui ont mérité
+d'échapper à la mort de l'oubli? Et cette résurrection
+n'est-elle pas le fait de la puissance du passé qui vient
+trouver le présent, et de celle du présent qui s'en va
+chercher le passé? La philosophie matérialiste a pu prononcer
+que, toute puissance étant brisée à jamais par la
+mort, les morts n'avaient pas d'autre force parmi nous
+que celle qu'il nous plaisait de leur restituer par la sympathie
+ou l'esprit d'imitation. Mais des idées plus avancées
+doivent restituer aux hommes illustres une immortalité
+plus complète, et rendre solidaires l'une de l'autre
+cette puissance des morts et cette puissance des vivants
+qui forment un invincible lien à travers les générations.
+Les philosophes ont été trop avides de néant, lorsque,
+nous fermant l'entrée du ciel, ils nous ont refusé l'immortalité
+sur la terre.
+
+[Illustration]
+
+
+«Là, pourtant, elle existe d'une manière si frappante
+qu'on est tenté de croire que les morts renaissent dans
+les vivants; et, pour mon compte, je crois à un engendrement
+perpétuel des âmes, qui n'obéit pas aux lois de
+la matière, aux liens du sang, mais à des lois mystérieuses,
+à des liens invisibles. Quelquefois je me suis
+demandé si je n'étais pas Hébronius lui-même, modifié
+dans une existence nouvelle par les différences d'un siècle
+postérieur au sien. Mais, comme cette pensée était trop
+orgueilleuse pour être complètement vraie, je me suis
+dit qu'il pouvait être moi sans avoir cessé d'être lui, de
+même que, dans l'ordre physique, un homme, en reproduisant
+la stature, les traits et les penchants de ses ancêtres,
+les fait revivre dans sa personne, tout en ayant
+une existence propre à lui-même qui modifie l'existence
+transmise par eux. Et ceci me conduisit à croire qu'il est
+pour nous deux immortalités, toutes deux matérielles et
+immatérielles: l'une, qui est de ce monde et qui transmet
+nos idées et nos sentiments à l'humanité par nos oeuvres
+et nos travaux; l'autre qui s'enregistre dans un monde
+meilleur par nos mérites et nos souffrances, et qui conserve
+une puissance providentielle sur les hommes et les
+choses de ce monde. C'est ainsi que je pouvais admettre
+sans présomption que Spiridion vivait en moi par le sentiment
+du devoir et l'amour de la vérité qui avaient rempli
+sa vie, et au-dessus de moi par une sorte de divinité qui
+était la récompense et le dédommagement de ses peines
+en cette vie.
+
+«Abîmé dans ces pensées, j'oubliai insensiblement ce
+monde extérieur, dont le bruit, un instant monté jusqu'à
+moi, m'avait tant agité. Les instincts tumultueux qu'une
+heure d'entraînement avait éveillés en moi s'apaisèrent;
+et je me dis que les uns étaient appelés à améliorer la
+forme sociale par d'éclatantes actions, tandis que les autres
+étaient réservés à chercher, dans le calme et la méditation,
+la solution de ces grands problèmes dont l'humanité
+était indirectement tourmentée; car les hommes
+cherchaient, le glaive à la main, à se frayer une route
+sur laquelle la lumière d'un jour nouveau ne s'était pas
+encore levée. Ils combattaient dans les ténèbres, s'assurant
+d'abord une liberté nécessaire, en vertu d'un droit
+sacré. Mais leur droit connu et appliqué, il leur resterait
+à connaître leur devoir; et c'est de quoi ils ne pouvaient
+s'occuper durant cette nuit orageuse, au sein de laquelle
+il leur arrivait souvent de frapper leurs frères au lieu de
+frapper leurs ennemis. Ce travail gigantesque de la révolution
+française, ce n'était pas, ce ne pouvait pas être
+seulement une question de pain et d'abri pour les pauvres;
+c'était beaucoup plus haut, et malgré tout ce qui
+s'est accompli, malgré tout ce qui a avorté en France à
+cet égard, c'est toujours, dans mes prévisions, beaucoup
+plus haut, que visait et qu'a porté, en effet, cette révolution.
+Elle devait, non-seulement donner au peuple un
+bien-être légitime, elle devait, elle doit, quoi qu'il arrive,
+n'en doute pas, mon fils, achever de donner la liberté
+de conscience au genre humain tout entier. Mais quel
+usage fera-t-il de cette liberté? Quelles notions aura-t-il
+acquises de son devoir, en combattant comme un vaillant
+soldat durant des siècles, en dormant sous la tente, et
+en veillant sans cesse, les armes à la main, contre les
+ennemis de son droit? Hélas! chaque guerrier qui tombe
+sur le champ de bataille tourne ses yeux vers le ciel, et
+se demande pourquoi il a combattu, pourquoi il est un
+martyr, si tout est fini pour lui à cette heure amère de
+l'agonie. Sans nul doute, il pressent une récompense;
+car, si son unique devoir, à lui, a été de conquérir son
+droit et celui de sa postérité, il sent bien que tout devoir
+accompli mérite récompense; et il voit bien que sa récompense
+n'a pas été de ce monde, puisqu'il n'a pas
+joui de son droit. Et quand ce droit sera conquis entièrement
+par les générations futures, quand tous les devoirs
+des hommes entre eux seront établis par l'intérêt
+mutuel, sera-ce donc assez pour le bonheur de l'homme?
+Cette âme qui me tourmente, cette soif de l'infini qui
+me dévore, seront-elles satisfaites et apaisées, parce que
+mon corps sera à l'abri du besoin, et ma liberté préservée
+d'envahissement? Quelque paisible, quelque douce
+que vous supposiez la vie de ce monde, suffira-t-elle aux
+désirs de l'homme, et la terre sera-t-elle assez vaste pour
+sa pensée? Oh! ce n'est pas à moi qu'il faudrait répondre
+oui. Je sais trop ce que c'est que la vie réduite à des
+satisfactions égoïstes; j'ai trop senti ce que c'est que
+l'avenir privé du sens de l'éternité! Moine, vivant à
+l'abri de tout danger et de tout besoin, j'ai connu l'ennui,
+ce fiel répandu sur tous les aliments. Philosophe,
+vivant à l'empire de la froide raison sur tous les sentiments
+de l'âme, j'ai connu le désespoir, cet abîme
+entr'ouvert devant toutes les issues de la pensée. Oh!
+qu'on ne me dise pas que l'homme sera heureux quand
+il n'aura plus ni souverains pour l'accabler de corvées,
+ni prêtres pour le menacer de l'enfer. Sans doute, il
+ne lui faut ni tyrans ni fanatiques, mais il lui faut une
+religion; car il a une âme, et il lui faut connaître un
+Dieu.
+
+«Voilà pourquoi, suivant avec attention le mouvement
+politique qui s'opérait en Europe, et voyant combien
+mes rêves d'un jour avaient été chimériques, combien
+il était impossible de semer et de recueillir dans un
+si court espace, combien les hommes d'action étaient
+emportés loin de leur but par la nécessité du moment,
+et combien il fallait s'égarer à droite et à gauche avant
+de faire un pas sur cette voie non frayée, je me réconciliai
+avec mon sort, et reconnus que je n'étais point un
+homme d'action. Quoique je sentisse en moi la passion
+du bien, la persévérance et l'énergie, ma vie avait été trop
+livrée à la réflexion; j'avais embrassé la vie tout
+entière de l'humanité d'un regard trop vaste pour faire,
+la hache à la main, le métier de pionnier dans une forêt
+de têtes humaines. Je plaignais et je respectais ces travailleurs
+intrépides qui, résolus à ensemencer la terre,
+semblables aux premiers cultivateurs, renversaient les montagnes,
+brisaient les rochers, et, tout sanglants,
+parmi les ronces et les précipices, frappaient sans faiblesse
+et sans pitié sur le lion redoutable et sur la biche
+craintive. Il fallait disputer le sol à des races dévorantes.
+Il fallait fonder une colonie humaine au sein d'un monde
+livré aux instincts aveugles de la matière. Tout était
+permis, parce que tout était nécessaire. Pour tuer le
+vautour, le chasseur des Alpes est obligé de percer aussi
+l'agneau qu'il tient dans ses serres. Des malheurs privés
+déchirent l'âme du spectateur; pourtant le salut général
+rend ces malheurs inévitables. Les excès et les abus de
+la victoire ne peuvent être imputés ni à la cause de la
+guerre, ni à la volonté des capitaines. Lorsqu'un peintre
+retrace à nos yeux de grands exploits, il est forcé de
+remplir les coins de son tableau de certains détails affreux
+qui nous émeuvent péniblement. Ici, les palais et les
+temples croulent au milieu des flammes; là, les enfants
+et les femmes sont broyés sous les pieds des chevaux,
+ailleurs, un brave expire sur les rochers teints de son
+sang. Cependant le triomphateur apparaît au centre de
+la scène, au milieu d'une phalange de héros: le sang versé
+n'ôte rien à leur gloire; on sent que la main du Dieu des
+armées s'est levée devant eux, et l'éclat qui brille sur
+leurs fronts annonce qu'ils ont accompli une mission
+sainte.
+
+«Tels étaient mes sentiments pour ces hommes au
+milieu desquels je n'avais pas voulu prendre place. Je
+les admirais; mais je comprenais que je ne pouvais les
+imiter; car ils étaient d'une nature différente de la
+mienne. Ils pouvaient ce que je ne pouvais pas, parce
+que, moi, je pensais comme ils ne pouvaient penser. Ils
+avaient la conviction héroïque, mais romanesque, qu'ils
+touchaient au but, et qu'encore un peu de sang versé
+les ferait arriver au règne de la justice et de la vertu.
+Erreur que je ne pouvais partager, parce que, retiré sur
+la montagne, je voyais ce qu'ils ne pouvaient distinguer
+à travers les vapeurs de la plaine et la fumée du combat;
+erreur sainte sans laquelle ils n'eussent pu imprimer au
+monde le grand mouvement qu'il devait subir pour sortir
+de ses liens! Il faut, pour que la marche providentielle
+du genre humain s'accomplisse, deux espèces d'hommes
+dans chaque génération: les uns, toute espérance, toute
+confiance, toute illusion, qui travaillent pour produire
+un oeuvre incomplet; et les autres, toute prévoyance,
+toute patience, toute certitude, qui travaillent pour que
+cet oeuvre incomplet soit accepté, estimé et continué sans
+découragement, lors même qu'il semble avorté. Les uns
+sont des matelots, les autres sont des pilotes; ceux-ci
+voient les écueils et les signalent, ceux-là les évitent ou
+viennent s'y briser, selon que le vent de la destinée les
+pousse à leur salut ou à leur perte; et, quoi qu'il arrive
+des uns et des autres, le navire marche, et l'humanité ne
+peut ni périr, ni s'arrêter dans sa course éternelle.
+
+«J'étais donc trop vieux pour vivre dans le présent,
+et trop jeune pour vivre dans le passé. Je fis mon choix,
+je retombai dans la vie d'étude et de méditation philosophique.
+Je recommençai tous mes travaux, les regardant
+avec raison comme manqués. Je relus avec une patience
+austère tout ce que j'avais lu avec une avidité impétueuse.
+J'osai mesurer de nouveau la terre et les cieux,
+la créature et le Créateur, sonder les mystères de la vie
+et de la mort, chercher la foi dans mes doutes, relever
+tout ce que j'avais abattu, et le reconstruire sur de nouvelles
+bases. En un mot, je cherchai à revêtir la Divinité
+de son mystère sublime, avec la même persévérance
+que j'avais mise à l'en dépouiller. C'est là que je connus,
+hélas! combien il est plus difficile de bâtir que d'abattre.
+Il ne faut qu'un jour pour ruiner l'oeuvre de plusieurs
+siècles. Dans le doute et la négation, j'avais marché à
+pas de géant; pour me refaire un peu de foi, j'employai
+des années, et quelles années! De combien de fatigues,
+d'incertitudes et de chagrins elles ont été remplies!
+Chaque jour a été marqué par des larmes, chaque heure
+par des combats. Angel, Angel, le plus malheureux des
+hommes est celui qui s'est imposé une tâche immense,
+qui en a compris la grandeur et l'importance, qui ne
+peut trouver hors de ce travail ni satisfaction ni repos,
+et qui sens ses forces le trahir et sa puissance l'abandonner.
+Ô infortuné entre tous les fils des hommes, celui
+qui rêve de posséder la lumière refusée à son intelligence!
+Ô déplorable entre toutes les générations des
+hommes, celle qui s'agite et se déchire pour conquérir
+la science promise à des siècles meilleurs! Placé sur un
+sol mouvant, j'avais voulu bâtir un sanctuaire indestructible;
+mais les éléments me manquaient aussi bien
+que la base. Mon siècle avait des notions fausses, des
+connaissance incomplètes, des jugements erronés sur le
+passé aussi bien que sur le présent. Je le savais, quoique
+j'eusse en main les documents réputés les plus parfaits
+de mon époque sur l'histoire des hommes et sur celle
+de la création; je le savais, parce que je sentais en moi
+une logique toute puissante à laquelle tous ces documents,
+sur lesquels j'eusse voulu l'appuyer, venaient à
+chaque instant donner un démenti désespérant. Oh! si
+j'avais pu me transporter, sur les ailes de ma pensée, à
+la source de toutes les connaissances humaines, explorer
+la terre sur toute sa surface et jusqu'au fond de ses
+entrailles, interroger les monuments du passé, chercher
+l'âge du monde dans les cendres dont son sein est le
+vaste sépulcre, et dans les ruines où des générations
+innombrables ont enseveli le souvenir de leur existence!
+Mais il fallait me contenter des observations et des conjectures
+de savants et de voyageurs dont je sentais l'incompétence,
+la présomption et la légèreté. Il y avait des
+moments où, échauffé par ma conviction, j'étais résolu à
+partir comme missionnaire, afin d'aller fouiller tous ces
+débris illustres qu'on n'avait pas compris, ou déterrer
+tous ces trésors ignorés qu'on n'avait pas soupçonnés.
+Mais j'étais vieux; ma santé, un instant raffermie à
+l'exercice et au grand air des montagnes, s'était de nouveau
+altérée dans l'humidité du cloître et dans les veilles
+du travail. Et puis, que de temps il m'eût fallu pour
+soulever seulement un coin imperceptible de ce voile
+qui me cachait l'univers! D'ailleurs, je n'étais pas un
+homme de détail, et ces recherches persévérantes et
+minutieuses, que j'admirais dans les hommes purement
+studieux, n'étaient pas mon fait. Je n'étais homme d'action
+ni dans la politique ni dans la science; je me sentais
+appelé à des calculs plus larges et plus élevés; j'eusse
+voulu manier d'immenses matériaux, bâtir, avec le
+fruit de tous les travaux et de toutes les études, un
+vaste portique pour servir d'entrée à la science des
+siècles futurs.
+
+«J'étais un homme de synthèse plus qu'un homme
+d'analyse. En tout j'étais avide de conclure, consciencieux
+jusqu'au martyre, ne pouvant rien accepter qui
+ne satisfît à la fois mon coeur et ma raison, mon sentiment
+et mon intelligence, et condamné à un éternel
+supplice; car la soif de la vérité est inextinguible, et
+quiconque ne peut se payer des jugements de l'orgueil,
+de la passion ou de l'ignorance, est appelé à souffrir
+sans relâche. Oh! m'écriais-je souvent, que ne suis-je
+un chartreux abruti par la peur de l'enfer, et dressé
+comme une bête de somme à creuser un coin de terre
+pour faire pousser quelques légumes, en attendant qu'il
+l'engraisse de sa dépouille! Pourquoi toute mon affaire
+en ce monde n'est-elle pas de réciter des offices pour
+arriver au repos, et de manier une bêche pour me
+conserver en appétit ou pour chasser la réflexion importune,
+et parvenir dès cette vie à un état de mort
+intellectuelle?
+
+«Il m'arrivait quelquefois de jeter les yeux sur ceux
+de nos moines qui, par exception, se sont conservés
+sincèrement dévots: Ambroise, par exemple, que nous
+avons vu mourir l'an passé en odeur de sainteté, comme
+ils disent, et dont le corps était desséché par les jeûnes
+et les macérations: celui-là, à coup sur, était de bonne
+foi; souvent il m'a fait envie. Une nuit ma lampe s'éteignit;
+je n'avais pas achevé mon travail; je cherchai de
+la lumière dans le cloître, j'en aperçus dans sa cellule;
+la porte était ouverte, j'y pénétrai sans bruit pour ne
+pas le déranger, car je le supposais en prières, je le
+trouvai endormi sur son grabat; sa lampe était posée
+sur une tablette tout auprès de son visage et donnant
+dans ses yeux. Il prenait cette précaution toutes les
+nuits depuis quarante ans au moins, pour ne pas s'endormir
+trop profondément et ne pas manquer d'une
+minute l'heure des offices. La lumière, tombant d'aplomb
+sur ses traits flétris, y creusait des ombres profondes,
+ravages d'une souffrance volontaire. Il n'était pas couché,
+mais appuyé seulement sur son lit et tout vêtu, afin de
+ne pas perdre un instant à des soins inutiles. Je regardai
+longtemps cette face étroite et longue, ces traits amincis
+par le jeûne de l'esprit encore plus que par celui du
+corps, ces joues collées aux os de la face comme une
+couche de parchemin, ce front mince et haut, jaune et
+luisant comme de la cire. Ce n'était vraiment pas un
+homme vivant, mais un squelette séché avec la peau, un
+cadavre qu'on avait oublié d'ensevelir, et que les vers
+avaient délaissé parce que sa chair ne leur offrait point
+de nourriture. Son sommeil ne ressemblait pas au repos
+de la vie, mais à l'insensibilité de la mort; aucune respiration
+ne soulevait sa poitrine. Il me fit peur, car ce
+n'était ni un homme ni un cadavre; c'était la vie dans
+la mort, quelque chose qui n'a pas de nom dans la langue
+humaine, et pas de sens dans l'ordre divin. C'est donc
+là un saint personnage? pensai-je; certes, les anachorètes
+de la Thébaïde n'ont ni jeûné, ni prié davantage;
+et pourtant je ne vois ici qu'un objet d'épouvante, rien
+qui attire le respect, parce que tout ici repousse la sympathie.
+Quelle compassion Dieu peut-il avoir pour cette
+agonie et pour cette mort anticipées sur ses décrets?
+Quelle admiration puis-je concevoir, moi homme, pour
+cette vie stérile et ce coeur glacé! Ô vieillard, qui chaque
+soir allumes ta lampe comme un voyageur pressé de
+partir avant l'aurore, qui donc as-tu éclairé durant la
+nuit, qui donc as-tu guidé durant le jour? À qui donc
+ton long et laborieux pèlerinage sur la terre a-t-il été
+secourable? Tu n'as rien donné de toi à la terre, ni la
+substance de la reproduction animale, ni le fruit d'une
+intelligence productive, ni le service grossier d'un bras
+robuste, ni la sympathie d'un coeur tendre. Tu crois que
+Dieu a créé la terre pour te servir de cuve purificatoire,
+et tu crois avoir assez fait pour elle en lui léguant tes os!
+Ah! tu as raison de craindre et de trembler à cette
+heure; tu fais bien de te tenir toujours prêt à paraître
+devant le juge! Puisses-tu trouver à ton heure dernière,
+une formule qui t'ouvre la porte du ciel, ou un instant
+de remords qui t'absolve du pire de tous les crimes,
+celui de n'avoir rien aimé hors de toi! Et, ainsi disant,
+je me retirai sans bruit, sans même vouloir allumer ma
+lampe à celle de l'égoïste, et, depuis ce jour, je préférai
+ma misère à celle des dévots.
+
+«En proie à toute la fatigue et à toute l'inquiétude
+d'une âme qui cherche sa voie, il me fallut pourtant bien
+des jours d'épuisement et d'angoisse pour accepter l'arrêt
+qui me condamnait à l'impuissance. Je ne puis me le
+dissimuler aujourd'hui, mon mal était l'orgueil. Oui, je
+crois que de tout temps, et aujourd'hui encore, j'ai été
+et je suis un orgueilleux. Ce zèle dévorant de la vérité,
+c'est un louable sentiment; mais on peut aussi le porter
+trop loin. Il nous faut faire usage de toutes nos forces
+pour défricher le champ de l'avenir; mais il faudrait
+aussi, quand nos forces ne suffisent plus, nous contenter
+humblement du peu que nous avons fait, et nous asseoir
+avec la simplicité du laboureur au bord du sillon que
+nous avons tracé. C'est une leçon que j'ai souvent reçue
+de l'ami céleste qui me visite, et je ne l'ai jamais su
+mettre à profit. Il y a en moi une ambition de l'infini
+qui va jusqu'au délire. Si j'avais été jeté dans la vie du
+monde et que mon esprit n'eût pas eu le loisir de viser
+plus haut, j'aurais été avide de gloire et de conquêtes;
+j'aurais eu sous les yeux l'existence de Charlemagne ou
+d'Alexandre, comme j'ai eu celle de Pythagore et de Socrate;
+j'aurais convoité l'empire du monde; j'aurais fait
+peut-être beaucoup de mal. Grâce à Dieu, j'ai fini de
+vivre, et tout mon crime est de n'avoir pu faire le bien.
+J'avais rêvé, en rentrant au couvent, de refaire mes
+études avec fruit, et d'écrire un grand ouvrage sur les
+plus hautes questions de la religion et de la philosophie.
+Mais je n'avais pas assez considéré mon âge et mes forces.
+J'avais cinquante ans passés, et j'avais souffert, depuis
+vingt-cinq ans, un siècle par année. Voyant d'ailleurs
+combien j'étais dépourvu de matériaux qui m'inspirassent
+toute confiance, je résolus du moins de jeter les
+bases et de tracer le plan de mon oeuvre, afin de léguer
+ce premier travail, s'il était possible, à quelque homme
+capable de le continuer ou de le faire continuer; et cette
+idée me rappela vivement ma jeunesse, le secret légué
+par Fulgence à moi, comme ce même secret l'avait été
+par Spiridion à Fulgence, et je me persuadai que le
+temps était venu d'exhumer le manuscrit. Ce n'était
+plus une ambition vulgaire, ce n'était plus une froide
+curiosité qui m'y portaient; ce n'était pas non plus une
+obéissance superstitieuse: c'était un désir sincère de
+m'instruire, et d'utiliser pour les autres hommes un
+document précieux, sans doute, sur les questions importantes
+dont j'étais occupé. Je regardais la publication
+immédiate ou future de ce manuscrit comme un
+devoir; car, de quelque façon que je vinsse à considérer
+les rapports étranges que mon esprit avait eus avec
+l'esprit d'Hébronius, il me restait la conviction que,
+durant sa vie, cet homme avait été animé d'un grand
+esprit.
+
+«Pour la troisième fois, dans l'espace d'environ
+vingt-cinq ans, j'entrepris donc, au milieu de la nuit,
+l'exhumation du manuscrit. Mais ici, un fait bien simple
+vint s'opposer à mon dessein; et, tout naturel que soit
+ce fait, il me plongea dans un abîme de réflexions.
+
+«Je m'étais muni des mêmes outils qui m'avaient
+servi la dernière fois. Cette dernière fois, tu te la rappelles,
+malgré la longueur de ce récit; tu te souviens
+que j'avais alors trente ans révolus, et que j'eus un accès
+de délire et une épouvantable vision. Je me la rappelais
+bien aussi, cette hallucination terrible; mais je n'en
+craignais pas le retour. Il est des images que le cerveau
+ne peut plus se créer quand certaines idées et certains
+sentiments qui les évoquaient n'habitent plus notre âme.
+J'étais désormais à jamais dégagé des liens du catholicisme,
+liens si étroitement serrés et si courts qu'il faut
+toute une vie pour en sortir, mais, par cela même, impossibles
+à renouer quand une fois on les a brisés.
+
+«Il faisait une nuit claire et fraîche; j'étais en assez
+bonne santé: j'avais précisément choisi un tel concours
+de circonstances, car je prévoyais que le travail matériel
+serait assez pénible. Mais quoi! Angel, je ne pus pas
+même ébranler la pierre du _Hic est_. J'y passai trois
+grandes heures, l'attaquant dans tous les sens, m'assurant
+bien qu'elle n'était rivée au pavé que par son propre
+poids, reconnaissant même les marques que j'y avais
+faites autrefois avec mon ciseau, lorsque je l'avais enlevée
+légèrement et sans fatigue. Tout fut inutile; elle
+résista à mes efforts. Baigné de sueur, épuisé de lassitude,
+je fus forcé de regagner mon lit et d'y rester accablé
+et brisé pendant plusieurs jours.
+
+«Ce premier échec ne me rebuta pas. Je me remis à
+l'ouvrage la semaine suivante, et j'échouai de même. Un
+troisième essai, entrepris un mois plus tard, ne fut pas
+plus heureux, et il me fallut dès lors y renoncer; car le
+peu de forces physiques que j'avais conservées jusque-là
+m'abandonna sans retour à partir de cette époque. Sans
+doute, j'en dépensai le reste dans cette lutte inutile contre
+un tombeau. La tombe fut muette, les cadavres sourds,
+la mort inexorable; j'allai jeter dans un buisson du jardin
+mon ciseau et mon levier, et revins, tranquille et
+triste, m'asseoir sur cette tombe qui ne voulait pas me
+rendre ses trésors.
+
+«Là, je restai jusqu'au lever du soleil, perdu dans mes
+pensées. La fraîcheur du matin étant venue glacer sur
+mon corps la sueur dont j'étais inondé, je fus paralysé;
+je perdis non-seulement la puissance d'agir, mais encore
+la volonté; je n'entendis pas les cloches qui sonnaient
+les offices, je ne fis aucune attention aux religieux qui
+vinrent les réciter. J'étais seul dans l'univers, il n'y avait
+entre Dieu et moi que ce tombeau qui ne voulait ni me
+recevoir ni me laisser partir: image de mon existence
+tout entière, symbole dont j'étais vivement frappé, et
+dont la comparaison m'absorbait entièrement! Quand on
+vint me relever, comme je ne pouvais ni remuer ni parler,
+on se persuada que mon cerveau était paralysé
+comme le reste. On se trompa; j'avais toute ma raison;
+je ne la perdis pas un instant durant toute la maladie
+qui suivit cet accident. Il est inutile de te dire qu'on
+l'imputa au hasard, et qu'on ne soupçonna jamais ce
+que j'avais tenté.
+
+«Une fièvre ardente succéda à ce froid mortel: je
+souffris beaucoup, mais je ne délirai point; j'eus même
+la force de cacher assez la gravité de mon mal pour
+qu'on ne me soignât pas plus que je ne voulais l'être,
+et pour qu'on me laissât seul. Aux heures où le soleil
+brillait dans ma cellule, j'étais soulagé; des idées plus
+douces remplissaient mon esprit; mais la nuit j'étais en
+proie à une tristesse inexorable. Aux cerveaux actifs
+l'inaction est odieuse. L'ennui, la pire des souffrances
+qu'entraînent les maladies, m'accablait de tout son poids.
+La vue de ma cellule m'était insupportable. Ces murs
+qui me rappelaient tant d'agitations et de langueurs subies
+sans arriver à la connaissance du vrai; ce grabat
+où j'avais supporté si souvent et si longtemps la fièvre
+et les maladies, sans conquérir la santé pour prix de tant
+de luttes avec la mort; ces livres que j'avais si vainement
+interrogés; ces astrolabes et ces télescopes, qui ne
+savaient que chercher et mesurer la matière; tout cela
+me jetait dans une fureur sombre. À quoi bon survivre à
+soi-même? me disais-je, et pourquoi avoir vécu quand
+on n'a rien fait? Insensé, qui voulais, par un rayon de
+ton intelligence, éclairer l'humanité dans les siècles
+futurs, et qui n'as pas seulement la force de soulever une
+pierre pour voir ce qui est écrit dessous! malheureux,
+qui, durant l'ardeur de ta jeunesse, n'as su t'occuper
+qu'à refroidir ton esprit et ton coeur, et dont l'esprit et
+le coeur s'avisent de se ranimer quand l'heure de mourir
+est venue! meurs donc, puisque tu n'as plus ni tête, ni
+bras; car, si ton coeur a la témérité de vivre encore et
+de brûler pour l'idéal, ce feu divin ne servira plus qu'à
+consumer tes entrailles, et à éclairer ton impuissance et
+ta nullité.
+
+«Et en parlant ainsi, je m'agitais sur mon lit de douleur,
+et des larmes de rage coulaient sur mes joues.
+Alors une voix pure s'éleva dans le silence de la nuit et
+me parla ainsi:
+
+«--Crois-tu donc n'avoir rien à expier, toi qui oses te
+plaindre avec tant d'amertume? Qui accuses-tu de tes
+maux? N'es-tu pas ton seul, ton implacable ennemi? À
+qui imputeras-tu la faute de ton orgueil coupable, de
+cette insatiable estime de toi-même qui t'a aveuglé quand
+tu pouvais approcher de l'idéal par la science, et qui t'a
+fait chercher ton idéal en toi seul?
+
+«--Tu mens! m'écriai-je avec force, sans songer
+même à me demander qui pouvait me parler de la sorte.
+Tu mens! je me suis toujours haï; j'ai toujours été ennuyeux,
+accablant, insupportable à moi-même. J'ai
+cherché l'idéal partout avec l'ardeur du cerf qui cherche
+la fontaine dans un jour brûlant; j'ai été consumé de la
+soif de l'idéal, et si je ne l'ai pas trouvé...
+
+«--C'est la faute de l'idéal, n'est-ce pas! interrompit
+la voix d'un ton de froide pitié. Il faut que Dieu comparaisse
+au tribunal de l'homme et lui rende compte du
+mystère dont il a osé s'envelopper, pendant que l'homme
+daignait se donner la peine de le chercher, et vous n'appelez
+pas cela de l'orgueil, vous autres!...
+
+«--Vous autres! repris-je frappé d'étonnement, et
+qui donc es-tu, toi qui regardes en pitié la race humaine,
+et qui te crois, sans doute, exempt de ses misères?
+
+«--Je suis, répondit la voix, celui que tu ne veux
+pas connaître, car tu l'as toujours cherché où il n'est
+pas.»
+
+«À ces mots, je me sentis baigné de sueur de la tête
+aux pieds; mon coeur tressaillit à rompre ma poitrine,
+et, me soulevant sur mon lit, je lui dis:
+
+«--Es-tu donc celui qui dort sous la pierre?
+
+«--Tu m'as cherché sous la pierre, répondit-il, et la
+pierre t'a résisté. Tu devrais savoir que le bras d'un
+homme est moins fort que le ciment et le marbre. Mais
+l'intelligence transporte les montagnes, et l'amour peut
+ressusciter les morts.
+
+«--Ô mon maître! m'écriai-je avec transport, je te
+reconnais. Ceci est ta voix, ceci est ta parole. Béni sois-tu,
+toi qui me visites à l'heure de l'affliction. Mais où
+donc fallait-il te chercher, et où te retrouverai-je sur la
+terre?
+
+«--Dans ton coeur, répondit la voix. Fais-en une demeure
+où je puisse descendre. Purifie-le comme une
+maison qu'on orne et qu'on parfume pour recevoir un
+hôte chéri. Jusque là que puis-je faire pour toi?»
+
+«La voix se tut, et je parlai en vain: elle ne me répondit
+plus. J'étais seul dans les ténèbres. Je me sentis
+tellement ému que je fondis en larmes. Je repassai toute
+ma vie dans l'amertume de mon coeur. Je vis qu'elle
+était en effet un long combat et une longue erreur; car
+j'avais toujours voulu choisir entre ma raison et mon
+sentiment, et je n'avais pas eu la force de faire accepter
+l'un par l'autre. Voulant toujours m'appuyer sur des
+preuves palpables, sur des bases jetées par l'homme, et
+ne trouvant pas ces bases suffisantes, je n'avais eu ni
+assez de courage ni assez de génie pour me passer du
+témoignage humain, et pour le rectifier avec cette puissante
+certitude que le ciel donne aux grandes âmes. Je
+n'avais pas osé rejeter la métaphysique et la géométrie
+là où elles détruisaient le témoignage de ma conscience.
+Mon coeur avait manqué de feu, partant mon cerveau
+de puissance pour dire à la science:--C'est toi qui te
+trompes; nous ne savons rien, nous avons tout à apprendre.
+Si le chemin que nous suivons ne nous conduit
+pas à Dieu, c'est que nous nous sommes trompés
+de chemin; retournons sur nos pas et cherchons Dieu
+car nous errons loin de lui dans les ténèbres; et les
+hommes ont beau nous crier que notre habileté nous a
+faits dieux nous-mêmes, nous sentons le froid de la mort
+et nous sommes entraînés dans le vide comme des astre;
+qui s'éteignent et qui dévient de l'ordre éternel.
+
+«À partir de ce jour, je m'abandonnai aux mouvements
+les plus chaleureux de mon âme, et un grand
+prodige s'opéra en moi. Au lieu de me refroidir moralement
+avec la vieillesse, je sentis mon coeur, vivifié et
+renouvelé, rajeunir à mesure que mon corps penchait
+vers la destruction. Je sens la vie animale me quitter
+comme un vêtement usé; mais à mesure que je dépouille
+cette enveloppe terrestre, ma conscience me donne l'intime
+certitude de mon immortalité. L'ami céleste est
+revenu souvent; mais n'attends pas que j'entre dans le
+détail de ses apparitions. Ceci est toujours un mystère
+pour moi, un mystère que je n'ai pas cherché à pénétrer,
+et sur lequel il me serait impossible d'étendre le réseau
+d'une froide analyse: je sais trop ce qu'on risque à
+l'examen de certaines impressions; l'esprit se glace à
+les disséquer, et l'impression s'efface. Quoique j'aie cru
+de mon devoir d'établir mes dernières croyances religieuses
+le plus logiquement possible dans quelques écrits
+dont je te fais le dépositaire, je me suis permis de laisser
+tomber un voile de poésie sur les heures d'enthousiasme
+et d'attendrissement qui, dissipant autour de moi les
+ténèbres du monde physique, m'ont mis en rapport
+direct avec cet esprit supérieur. Il est des choses intimes
+qu'il vaut mieux taire que de livrer à la risée des
+hommes. Dans l'histoire que j'ai écrite simplement de
+ma vie obscure et douloureuse, je n'ai pas fait mention
+de Spiridion. Si Socrate lui-même a été accusé de charlatanisme
+et d'imposture pour avoir révélé ses communications
+avec celui qu'il appelait son génie familier,
+combien plus un pauvre moine comme moi ne serait-il
+pas taxé de fanatisme s'il avouait avoir été visité par un
+fantôme! Je ne l'ai pas fait, je ne le ferai pas. Et pourtant
+je m'en expliquerais naïvement avec le savant modeste
+et consciencieux qui, sans ironie et sans préjugé,
+voudrait pénétrer dans les merveilles d'un ordre de
+choses vieux comme le monde, qui attend une explication
+nouvelle. Mais où trouver un tel savant aujourd'hui?
+L'oeuvre de la science, en ces temps-ci, est de rejeter
+tout ce qui paraît surnaturel, parce que l'ignorance et
+l'imposture en ont trop longtemps abusé. De même que
+les nommes politiques sont forcés de trancher avec le
+fer les questions sociales, les hommes d'étude sont obligés,
+pour ouvrir un nouveau champ à l'analyse, de jeter
+au feu pêle-mêle le grimoire des sorciers et les miracles
+de la foi. Un temps viendra où, l'oeuvre nécessaire de la
+destruction étant accomplie, on rechercha soigneusement,
+dans les débris du passé, une vérité qui ne peut
+se perdre, et qu'on saura démêler de l'erreur et du
+mensonge, comme jadis Crésus reconnut à des signes
+certains que tous les oracles étaient menteurs, excepté
+a Pythie de Delphes, qui lui avait révélé ses actions
+cachées avec une puissance incompréhensible. Tu verras
+peut-être l'aurore de cette science nouvelle, sans laquelle
+l'humanité est inexplicable, et son histoire dépourvue de
+sens. Tous les miracles, tous les augures, tous les prodiges
+de l'antiquité ne seront peut-être pas, aux yeux de
+tes contemporains, des tours de sorciers ou des terreurs
+imbéciles accréditées par les prêtres. Déjà la science
+n'a-t-elle pas donné une explication satisfaisante de beaucoup
+de phénomènes qui semblaient surnaturels à nos
+aïeux? Certains faits qui semblent impossibles et mensongers
+en ce siècle auront peut-être une explication
+non moins naturelle et concluante quand la science aura
+élargi ses horizons. Quant à moi, bien que le mot _prodige_
+n'ait pas de sens pour mon entendement, puisqu'il peut
+s'appliquer aussi bien au lever du soleil chaque matin
+qu'à la réapparition d'un mort, je n'ai pas essayé de
+porter le lumière sur ces questions difficiles: le temps
+m'eût manqué. J'ai entendu parler de Mesmer; je ne sais
+si c'est un imposteur ou un prophète; je me méfie de ce
+que j'ai entendu rapporter, parce que les assertions sont
+trop hardies et les prétendues preuves trop complètes
+pour un ordre de découvertes aussi récent. Je ne comprends
+pas encore ce qu'ils entendent par ce mot _magnétisme_;
+je t'engage à examiner ceci en temps et lieu
+pour moi, je n'ai pas eu le loisir de m'égarer dans ces
+propositions hardies; j'ai évité même de me laisser séduire
+par elles. J'avais un devoir plus clair et plus pressé
+à accomplir, celui d'écrire, sous l'impression de mes
+entretiens avec l'_Esprit_, les fragments brisés de ma méditation
+éternelle.»
+
+Ici Alexis s'interrompit, et posa sa main sur un livre
+que je connaissais bien pour le lui avoir souvent vu
+consulter, à mon grand étonnement, bien qu'il ne me
+parût formé que de feuillets blancs. Comme je le regardais
+avec surprise, il sourit:
+
+«Je ne suis pas fou, comme tu le penses, reprit-il;
+ce livre est criblé de caractères très-lisibles pour quiconque
+connaît la composition chimique dont je me suis
+servi pour écrire. Cette précaution m'a paru nécessaire
+pour échapper à l'espionnage de la censure monastique.
+Je t'enseignerai un procédé bien simple au moyen duquel
+tu feras reparaître les caractères tracés sur ces
+pages quand le temps sera venu. Tu cacheras ce manuscrit
+en attendant qu'il puisse servir à quelque chose,
+si toutefois il doit jamais servir à quoi que ce soit; cela,
+je l'ignore. Tel qu'il est, incomplet, sans ordre et sans
+conclusion, il ne mérite pas de voir le jour. C'est peut-être
+à toi, c'est peut-être à quelque autre qu'il appartient
+de le refaire. Il n'a qu'un mérite, c'est d'être le
+récit fidèle d'une vie d'angoisse, et l'exposé naïf de mon
+état présent.
+
+--Et cet état, m'est-il permis, mon père, de vous
+demander de me le faire mieux connaître?
+
+--Je le ferai en trois mots qui résument pour moi la
+théologie, répondit-il en ouvrant son livre à la première
+page: «_croire, espérer, aimer_. «Si l'Église catholique
+avait pu conformer tous les points de sa doctrine à cette
+sublime définition des trois vertus théologales: la foi,
+l'espérance, la charité, elle serait la vérité sur la terre;
+elle serait la sagesse, la justice, la perfection. Mais
+l'Église romaine s'est porté le dernier coup; elle a
+consommé son suicide le jour où elle a fait Dieu implacable
+et la damnation éternelle. Ce jour-là tous les grands
+coeurs se sont détachés d'elle; et l'élément d'amour et
+de miséricorde manquant à sa philosophie, la théologie
+chrétienne n'a plus été qu'un jeu d'esprit, un sophisme
+où de grandes intelligences se sont débattues en vain
+contre leur témoignage intérieur, un voile pour couvrir
+de vastes ambitions, un masque pour cacher d'énormes
+iniquités...»
+
+Ici le père Alexis s'arrêta de nouveau et me regarda
+attentivement pour voir quel effet produirait sur moi
+cet anathème définitif. Je le compris, et, saisissant ses
+mains dans les miennes, je les pressai fortement en lui
+disant d'une voix ferme et avec un sourire qui devait lui
+révéler toute ma confiance:
+
+«Ainsi, père, nous ne sommes plus catholiques?
+
+--Ni chrétiens, répondit-il d'une voix forte; ni
+protestants, ajouta-t-il en me serrant les mains; ni
+philosophes comme Voltaire, Helvétius et Diderot; nous
+ne sommes pas même socialistes comme Jean-Jacques et
+la Convention française: et cependant nous ne sommes
+ni païens ni athées!
+
+--Que sommes-nous donc, père Alexis? lui dis-je;
+car, vous l'avez dit, nous avons une âme, Dieu existe, et
+il nous faut une religion.
+
+--Nous en avons une, s'écria-t-il en se levant et en
+étendant vers le ciel ses bras maigres avec un mouvement
+d'enthousiasme. Nous avons la seule vraie, la seule
+immense, la seule digne de la Divinité. Nous croyons en
+la Divinité, c'est dire que nous la connaissons et la voulons;
+nous espérons en elle, c'est dire que nous la désirons
+et travaillons pour la posséder; nous l'aimons, c'est
+dire que nous la sentons et la possédons virtuellement;
+et Dieu lui-même est une trinité sublime dont notre vie
+mortelle est le reflet affaibli. Ce qui est foi chez l'homme
+est science chez Dieu; ce qui est espérance chez l'homme
+est puissance chez Dieu; ce qui est charité, c'est-à-dire
+piété, vertu, effort, chez l'homme, est amour, c'est-à-dire
+production, conservation et progression éternelle
+chez Dieu. Aussi Dieu nous connaît, nous appelle, et
+nous aime; c'est lui qui nous révèle cette connaissance
+que nous avons de lui, c'est lui qui nous commande le
+besoin que nous avons de lui, c'est lui qui nous inspire
+cet amour dont nous brûlons pour lui; et une des grandes
+preuves de Dieu et de ses attributs, c'est l'homme et ses
+instincts. L'homme conçoit, aspire et tente sans cesse,
+dans sa sphère finie, ce que Dieu sait, veut et peut dans
+sa sphère infinie. Si Dieu pouvait cesser d'être un foyer
+d'intelligence, de puissance et d'amour, l'homme retomberait
+au niveau de la brute; et chaque fois qu'une
+intelligence humaine a nié la Divinité intelligente, elle
+s'est suicidée.
+
+--Mais, mon père, interrompis-je, ces grands
+athées du siècle dont on vante les lumières et l'éloquence...
+
+--Il n'y a pas d'athées, reprit le père Alexis avec
+chaleur; non, il n'y en a pas! Il est des temps de recherche
+et de travail philosophique, où les hommes,
+dégoûtés des erreurs du passé, cherchent une nouvelle
+route vers la vérité. Alors ils errent sur des sentiers
+inconnus. Les uns, dans leur lassitude, s'asseyent et se
+livrent au désespoir. Qu'est-ce que ce désespoir, sinon
+un cri d'amour vers cette Divinité qui se voile à leurs
+yeux fatigués? D'autres s'avancent sur toutes les cimes
+avec une précipitation ardente, et, dans leur présomption
+naïve, s'écrient qu'ils ont atteint le but et qu'on
+ne peut aller plus loin. Qu'est-ce que cette présomption,
+qu'est-ce que cet aveuglement, sinon un désir inquiet
+et une impatience immodérée d'embrasser la Divinité?
+Non, ces athées, dont on vante avec raison la grandeur
+intellectuelle, sont des âmes profondément religieuses,
+qui se fatiguent ou qui se trompent dans leur essor vers
+le ciel. Si, à leur suite, on voit se traîner des âmes
+basses et perverses, qui invoquent le néant, le hasard,
+la nature brutale, pour justifier leurs vices honteux et
+leurs grossiers penchants, c'est encore là un hommage
+rendu à la majesté de Dieu. Pour se dispenser de tendre
+vers l'idéal, et de soutenir par le travail et la vertu la
+dignité humaine, la créature est forcée de nier l'idéal.
+Mais, si une voix intérieure ne troublait pas l'ignoble
+repos de sa dégradation, elle ne se donnerait pas tant de
+peine pour rejeter l'existence d'un juge suprême. Quand
+les philosophes de ce siècle ont invoqué la Providence,
+la nature, les lois de la création, ils n'ont pas cessé
+d'invoquer le vrai Dieu sous ces noms nouveaux. En se
+réfugiant dans le sein d'une Providence universelle et
+d'une nature inépuisablement généreuse, ils ont protesté
+contre les anathèmes que les sectes farouches se lançaient
+l'une à l'autre, contre les monstruosités de l'inquisition,
+contre l'intolérance et le despotisme. Lorsque
+Voltaire, à la vue d'une nuit étoilée, proclamait le grand
+horloger céleste; lorsque Rousseau conduisait son élève
+au sommet d'une montagne pour lui révéler la première
+notion du Créateur au lever du soleil, quoique ce fussent
+là des preuves incomplètes et des vues étroites, en comparaison
+de ce que l'avenir réserve aux hommes de
+preuves éclatantes et d'infaillibles certitudes, c'étaient
+du moins des cris de l'âme élevés vers ce Dieu que
+toutes les générations humaines ont proclamé sous des
+noms divers et adoré sous différents symboles.
+
+--Mais ces preuves éclatantes, mais cette certitude,
+lui dis-je, où les puiserons-nous, si nous rejetons la
+révélation, et si le sens intérieur ne nous suffit pas?
+
+--Nous ne rejetons pas la révélation, reprit-il vivement,
+et le sens intérieur nous suffit jusqu'à un certain
+point; mais nous y joignons d'autres preuves encore:
+quant au passé, le témoignage de l'humanité tout entière;
+quant au présent, l'adhésion de toutes les consciences
+pures au culte de la Divinité, et la voix éloquente de
+notre propre coeur.
+
+--Si je vous entends bien, repris-je, vous acceptez
+de la révélation ce qu'elle a d'éternellement divin, les
+grandes notions sur la Divinité et l'immortalité, les préceptes
+de vertu et le devoir qui en découlent.
+
+--- L'homme, répondit-il, arrache au ciel même la
+connaissance de l'idéal, et la conquête des vérités sublimes
+qui y conduisent est un pacte, un hyménée entre
+l'intelligence humaine qui cherche, aspire et demande,
+et l'intelligence divine qui, elle aussi, cherche le coeur
+de l'homme, aspire à s'y répandre, et consent à y régner.
+Nous reconnaissons donc des maîtres, de quelque nom
+que l'on ait voulu les appeler. Héros, demi-dieux, philosophes,
+saints ou prophètes, nous pouvons nous incliner
+devant ces pères et ces docteurs de l'humanité. Nous
+pouvons adorer chez l'homme investi d'une haute science
+et d'une haute vertu un reflet splendide de la Divinité.
+Ô Christ! un temps viendra où l'on t'élèvera de nouveaux
+autels, plus dignes de toi, en te restituant ta véritable
+grandeur, celle d'avoir été vraiment le fils de la femme et
+le sauveur, c'est-à-dire l'ami de l'humanité, le prophète
+de l'idéal.
+
+--Et le successeur de Platon, ajoutai-je.
+
+--Comme Platon fut celui des autres révélateurs que
+nous vénérons, et dont nous sommes les disciples.
+
+«Oui, poursuivit Alexis après une pause, comme pour
+me donner le temps de peser ses paroles, nous sommes
+les disciples de ces révélateurs, mais nous sommes leurs
+libres disciples. Nous avons le droit de les examiner, de
+les commenter, de les discuter, de les redresser même;
+car, s'ils participent par leur génie de l'infaillibilité de
+Dieu, ils participent par leur nature de l'impuissance de
+la raison humaine. Il est donc non-seulement dans notre
+privilège, mais dans notre devoir comme dans notre
+destinée, de les expliquer et d'aider à la continuation de
+leurs travaux.
+
+--Nous, mon père! m'écriai-je avec effroi; mais quel
+est donc notre mandat?
+
+--C'est d'être venus après eux. Dieu veut que nous
+marchions; et, s'il fait lever des prophètes au milieu du
+cours des âges, c'est pour pousser les générations devant
+eux, comme il convient à des hommes, et non pour les
+enchaîner à leur suite, comme il appartient à de vils
+troupeaux. Quand Jésus guérit le paralytique, il ne lui
+dit pas: «Prosterne-toi, et suis-moi.» Il lui dit: «Lève-toi,
+et marche.»
+
+--Mais où irons-nous, mon père?
+
+--Nous irons vers l'avenir; nous irons, pleins du
+passé et remplissant nos jours présents par l'étude, la
+méditation et un continuel effort vers la perfection. Avec
+du courage et de l'humilité, en puisant dans la contemplation
+de l'idéal la volonté et la force, en cherchant dans
+la prière l'enthousiasme et la confiance, nous obtiendrons
+que Dieu nous éclaire et nous aide à instruire les hommes,
+chacun de nous selon ses forces... Les miennes sont
+épuisées, mon enfant. Je n'ai pas fait ce que j'aurais pu
+faire si je n'eusse pas été élevé dans le catholicisme. Je
+t'ai raconté ce qu'il m'a fallu de temps et de peines pour
+arriver à proclamer sur le bord de ma tombe ce seul
+mot: «Je suis libre!»
+
+--Mais ce mot en dit beaucoup, mon père! m'écriai-je.
+Dans votre bouche il est tout puissant sur moi, et c'est
+de votre bouche seule que j'ai pu l'entendre sans méfiance
+et sans trouble. Peut-être, sans ce mot de vous,
+toute ma vie eût été livrée à l'erreur. Que j'eusse continué
+mes jours dans ce cloître, il est probable que j'y
+eusse vécu courbé et abruti sous le joug du fanatisme.
+Que j'eusse vécu dans le tumulte du monde, il est possible
+que je me fusse laissé égarer par les passions
+humaines et les maximes de l'impiété. Grâce à vous,
+j'attends mon sort de pied ferme. Il me semble que je
+ne peux plus succomber aux dangers de l'athéisme, et
+je sens que j'ai secoué pour toujours les liens de la
+superstition.
+
+--Et si ce mot de ma bouche, dit Alexis, profondément
+ému, est le seul bien que j'aie pu faire en ce
+monde, ces mots de la tienne sont une récompense suffisante.
+Je ne mourrai donc pas sans avoir vécu, car le
+but de la vie est de transmettre la vie. J'ai toujours
+pensé que le célibat était un état sublime, mais tout à
+fait exceptionnel, parce qu'il entraînait des devoirs immenses.
+Je pense encore que celui qui se refuse à donner
+la vie physique à des êtres de son espèce doit donner en
+revanche, par ses travaux et ses lumières, la vie intellectuelle
+au grand nombre de ses semblables. C'est pour
+cela que je révère la féconde virginité du Christ. Mais,
+lorsque, après avoir nourri dans ma jeunesse des espérances
+orgueilleuses de science et de vertu, je me suis
+vu courbé sous les années et les mains vides de grandes
+oeuvres, je me suis affligé et repenti d'avoir embrassé
+un état à la hauteur duquel je n'avais pas su m'élever.
+Aujourd'hui je vois que je ne tomberai pas de l'arbre
+comme un fruit stérile. La semence de vie a fécondé ton
+âme. J'ai un fils, un enfant plus précieux qu'un fruit de
+mes entrailles; j'ai un fils de mon intelligence.
+
+--Et de ton coeur, lui dis-je en pliant les deux genoux
+devant lui; car tu as un grand coeur, ô père Alexis! un
+coeur plus grand encore que ton intelligence! Et quand
+tu t'écries: «Je suis libre!» cette parole puissante implique
+celle-ci: «J'aime et je crois.»
+
+--J'aime, je crois et j'espère, tu l'as dit! répondit-il
+avec attendrissement; s'il en était autrement, je ne serais
+pas libre. La brute, au fond des forêts, ne connaît point
+de lois, et pourtant elle est esclave; car elle ne sait ni le
+prix, ni la dignité, ni l'usage de sa liberté. L'homme
+privé d'idéal est l'esclave de lui-même, de ses instincts
+matériels, de ses passions farouches, tyrans plus absolus,
+maîtres plus fantasques que tous ceux qu'il a renversés
+avant de tomber sous l'empire de la fatalité.»
+
+Nous causâmes ainsi longtemps encore. Il m'entretint
+des grands mystères de la foi pythagoricienne, platonicienne
+et chrétienne, qu'il disait être un même dogme
+continué et modifié, et dont l'essence lui semblait le fond
+de la vérité éternelle; vérité progressive, disait-il, en ce
+sens qu'elle était enveloppée encore de nuages épais, et
+qu'il appartenait à l'intelligence humaine de déchirer ces
+voiles un à un, jusqu'au dernier. Il s'efforça de rassembler
+tous les éléments sur lesquels il basait sa foi en un
+_Dieu-Perfection:_ c'est ainsi qu'il l'appelait. Il disait:
+1º que la grandeur et la beauté de l'univers accessible
+aux calculs et aux observations de la science humaine,
+nous montraient dans le Créateur l'ordre, la sagesse et
+la science omnipotente; 2º que le besoin qu'éprouvent
+les hommes de se former en société et d'établir entre
+eux des rapports de sympathie, de religion commune et
+de protection mutuelle, prouvait, dans le législateur
+universel, l'esprit de souveraine justice; 3º que les élans
+continuels du coeur de l'homme vers l'idéal prouvaient
+l'amour infini du père des hommes répandu à grands
+flots sur la grande famille humaine, et manifesté à
+chaque âme en particulier dans le sanctuaire de sa conscience.
+De là il concluait pour l'homme trois sortes de
+devoirs. Le premier, appliqué à la nature extérieure:
+devoir de s'instruire dans les sciences, afin de modifier
+et de perfectionner autour de lui le monde physique. Le
+second, appliqué à la vie sociale: devoir de respecter
+ou d'établir des institutions librement acceptées par la
+famille humaine et favorables à son développement. Le
+troisième, applicable à la vie intérieure de l'individu:
+devoir de se perfectionner soi-même en vue de la perfection
+divine, et de chercher sans cesse pour soi et pour
+les autres les voies de la vérité, de la sagesse et de la
+vertu.
+
+Ces entretiens et ces enseignements furent au moins
+aussi longs que le récit qui les avait amenés. Ils durèrent
+plusieurs jours, et nous absorbèrent tellement l'un
+et l'autre que nous prenions à peine le temps de dormir.
+Mon maître semblait avoir recouvré, pour m'instruire,
+une force virile. Il ne songeait plus à ses souffrances et
+me les faisait oublier à moi-même; il me lisait son livre
+et me l'expliquait à mesure. C'était un livre étrange,
+plein d'une grandeur et d'une simplicité sublimes. Il
+n'avait pas affecté une forme méthodique; il avouait
+n'avoir pas eu le temps de se résumer, et avoir plutôt
+écrit, comme Montaigne, au jour le jour, une suite d'essais,
+où il avait exprimé naïvement tantôt les élans religieux,
+tantôt les accès de tristesse et de découragement
+sous l'empire desquels il s'était trouvé.
+
+«J'ai senti, me disait-il, que je n'étais plus capable
+d'écrire un grand ouvrage pour mes contemporains, tel
+que je l'avais rêvé dans mes jours de noble, mais aveugle
+ambition. Alors, conformant ma manière à l'humilité de
+ma position, et mes espérances à la faiblesse de mon
+être, j'ai songé à répandre mon coeur tout entier sur ces
+pages intimes, afin de former un disciple qui, ayant bien
+compris les désirs et les besoins de l'âme humaine, consacrât
+son intelligence à chercher le soulagement et la
+satisfaction de ses désirs et de ses besoins, dont tôt ou
+tard, après les agitations politiques, tous les hommes
+sentiront l'importance. Expression plaintive de la triste
+époque où le sort m'a jeté, je ne puis qu'élever un cri de
+détresse afin qu'on me rende ce qu'on m'a ôté: une foi,
+un dogme et un culte. Je sens bien que nul encore ne
+peut me répondre et que je vais mourir hors du temple,
+plein de trouble et de frayeur, n'emportant pour tout
+mérite, aux pieds du juge suprême, que le combat opiniâtre
+de mes sentiments religieux contre l'action dissolvante
+d'un siècle sans religion. Mais j'espère, et mon
+désespoir même enfante chez moi des espérances nouvelles;
+car, plus je souffre de mon ignorance, plus j'ai
+horreur du néant, et plus je sens que mon âme a des
+droits sacrés sur cet héritage céleste dont elle a l'insatiable
+Désir...»
+
+[Illustration]
+
+
+C'était la troisième nuit de cet entretien, et, malgré
+l'intérêt puissant qui m'y enchaînait, je fus tout à coup
+saisi d'un tel accablement, que je m'assoupis auprès du
+lit de mon maître tandis qu'il parlait encore, d'une voix
+affaiblie, au milieu des ténèbres; car toute l'huile de la
+lampe était consumée, et le jour ne paraissait point encore.
+Au bout de quelques instants, je m'éveillai; Alexis
+faisait entendre encore des sons inarticulés et semblait
+se parler à lui-même. Je fis d'incroyables efforts pour
+l'écouter et pour résister au sommeil; ses paroles étaient
+inintelligibles, et, la fatigue l'emportant, je m'endormis
+de nouveau, la tête appuyée sur le bord de son lit. Alors,
+dans mon sommeil, j'entendis une voix pleine de douceur
+et d'harmonie qui semblait continuer les discours
+de mon maître, et je l'écoutais sans m'éveiller et sans
+la comprendre. Enfin, je sentis comme un souffle rafraîchissant
+qui courait dans mes cheveux, et la voix
+me dit: «_Angel, Angel, l'heure est venue_.» Je m'imaginai
+que mon maître expirait, et, faisant un grand
+effort, je m'éveillai et j'étendis les mains vers lui. Ses
+mains étaient tièdes, et sa respiration régulière annonçait
+un paisible repos. Je me levai alors pour rallumer la
+lampe; mais je crus sentir le frôlement d'un être d'une
+nature indéfinissable qui se plaçait devant moi et qui
+s'opposait à mes mouvements. Je n'eus point peur et je
+lui dis avec assurance:
+
+«Qui es-tu, et que veux-tu? es-tu celui que nous
+aimons? as-tu quelque-chose à m'ordonner?
+
+--Angel, dit la voix, le manuscrit est sous la pierre,
+et le coeur de ton maître sera tourmenté tant qu'il
+n'aura pas accompli la volonté de celui...»
+
+[Illustration]
+
+
+Ici la voix se perdit; je n'entendis plus aucun autre
+bruit dans la chambre que la respiration égale et faible
+d'Alexis. J'allumai la lampe, je m'assurai qu'il dormait,
+que nous étions seuls, que toutes les portes étaient fermées;
+je m'assis, incertain et agité. Puis, au bout de peu
+d'instants, je pris mon parti, je sortis de la cellule, sans
+bruit, tenant d'une main ma lampe, de l'autre une
+barre d'acier que j'enlevai à une des machines de l'observatoire,
+et je me rendis à l'église.
+
+Comment, moi, si jeune, si timide et si superstitieux
+jusqu'à ce jour, j'eus tout à coup la volonté et le courage
+d'entreprendre seul une telle chose, c'est ce que
+je n'expliquerai pas. Je sais seulement que mon esprit
+était élevé à sa plus haute puissance en cet instant, soit
+que je fusse sous l'empire d'une exaltation étrange, soit
+qu'un pouvoir supérieur à moi agît en moi à mon insu.
+Ce qu'il y a de certain, c'est que j'attaquai sans trembler
+la pierre du _Hic est_, et que je l'enlevai sans peine. Je
+descendis dans le caveau, et je trouvai le cercueil de
+plomb dans sa niche de marbre noir. M'aidant du levier
+et de mon couteau, j'en dessoudai sans peine une partie;
+je trouvai, à l'endroit de la poitrine où j'avais dirigé mes
+recherches, des lambeaux de vêtement que je soulevai
+et qui se roulèrent autour de mes doigts comme des
+toiles d'araignée. Puis, glissant ma main jusqu'à la
+place où ce noble coeur avait battu, je sentis sans horreur
+le froid de ses ossements. Le paquet de parchemin
+n'étant plus retenu par les plis du vêtement, roula dans
+le fond du cercueil; je l'en retirai, et, refermant le sépulcre
+à la hâte, je retournai auprès d'Alexis et déposai
+le manuscrit sur ses genoux. Alors, un vertige me saisit,
+et je faillis perdre connaissance; mais ma volonté l'emporta
+encore: car Alexis dépliait le manuscrit d'une
+main ferme et empressée.
+
+«_Hic est veritas_!» s'écria-t-il en jetant les yeux sur
+la devise favorite de Spiridion, qui servait d'épigraphe à
+cet écrit. «Angel, que vois-je? en croirai-je mes yeux?
+Tiens, regarde toi-même, il me semble que je suis en
+proie à une hallucination.»
+
+Je regardai avec lui; c'était un de ces beaux manuscrits
+du treizième siècle tracés sur parchemin avec une
+netteté et une élégance dont l'imprimerie n'approche
+point; travail manuel, humble et patient, de quelque
+moine inconnu; et ce manuscrit, quelle fut ma surprise,
+quelle fut la consternation de mon maître Alexis, en
+voyant que ce n'était pas autre chose que le livre des
+Évangiles selon l'apôtre saint Jean?
+
+«Nous sommes trompés! dit Alexis. Il y a eu là une
+substitution. Fulgence aura laissé déjouer sa vigilance
+pendant les funérailles de son maître, ou bien Donatien
+a surpris le secret de nos entretiens; il a enlevé le livre
+et mis à la place la parole du Christ sans appel et sans
+commentaire.
+
+--Attendez, mon père, m'écriai-je après avoir examiné
+attentivement le manuscrit; ceci est un monument
+bien rare et bien précieux. Il est de la propre main du
+célèbre abbé Joachim de Flore, moine cistercien de la
+Calabre... Sa signature l'atteste.
+
+--Oui, dit Alexis en reprenant le manuscrit et en le
+regardant avec soin, celui qu'on appelait l'_homme vêtu
+de lin_, celui qu'on regardait comme un inspiré, comme
+un prophète, le messie du nouvel Évangile au commencement
+du treizième siècle! Je ne sais quelle émotion
+profonde remue mes entrailles à la vue de ces caractères.
+Ô chercheur de vérité, j'ai souvent aperçu la trace de tes
+pas sur mon propre chemin! Mais, regarde, Angel,
+rien ici ne doit échapper à notre attention; car ce n'est
+certes pas sans dessein que ce précieux exemplaire a
+servi de linceul au coeur d'Hébronius; vois-tu ces caractères
+tracés en plus grosses lettres et avec plus d'élégance
+que le reste du texte?
+
+--Ils sont aussi marqués d'une couleur particulière,
+et ce ne sont pas les seuls peut-être. Voyons, mon père!»
+
+Nous feuilletâmes l'Évangile de saint Jean, et nous
+trouvâmes dans ce chef-d'oeuvre calligraphique de l'abbé
+Joachim, trois passages écrits en caractères plus gros,
+plus ornés, et d'une autre encre que le reste, comme si
+le copiste eût voulu arrêter la méditation du commentateur
+sur ces passages décisifs. Le premier, écrit en lettres
+d'azur, était celui qui ouvre si magnifiquement l'Évangile
+de saint Jean.
+
+«LA PAROLE ÉTAIT AU COMMENCEMENT, LA PAROLE ÉTAIT
+AVEC DIEU, ET CETTE PAROLE ÉTAIT DIEU. TOUTES CHOSES
+ONT ÉTÉ FAITES PAR ELLE; ET RIEN DE CE QUI A ÉTÉ FAIT
+N'A ÉTÉ FAIT SANS ELLE. C'EST EN ELLE QU'ÉTAIT LA
+VIE, ET LA VIE ÉTAIT LA LUMIÈRE DES HOMMES. ET LA
+LUMIÈRE LUIT DANS LES TÉNÈBRES, ET LES TÉNÈBRES NE
+L'ONT POINT REÇUE. C'ÉTAIT LA VÉRITABLE LUMIÈRE QUI
+ÉCLAIRE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE.»
+
+Le second passage était écrit en lettres de pourpre.
+C'était celui-ci:
+
+«L'HEURE VIENT QUE VOUS N'ADOREREZ LE PÈRE NI SUR
+CETTE MONTAGNE NI À JÉRUSALEM. L'HEURE VIENT QUE LES
+VRAIS ADORATEURS ADORERONT LE PÈRE EN ESPRIT ET EN
+VÉRITÉ.»
+
+Et le troisième, écrit en lettres d'or, était celui-ci:
+
+«C'EST ICI LA VIE ÉTERNELLE DE TE CONNAÎTRE, TOI LE
+SEUL VRAI DIEU, ET CELUI QUE TU AS ENVOYÉ, JÉSUS LE
+CHRIST.»
+
+Un quatrième passage était encore signalé à l'attention,
+mais uniquement par la grosseur des caractères;
+c'était celui-ci du chapitre X:
+
+«JÉSUS LEUR RÉPONDIT: J'AI FAIT DEVANT VOUS PLUSIEURS
+BONNES OEUVRES DE LA PART DE MON PÈRE; POUR
+LAQUELLE ME LAPIDEZ-VOUS?--LES JUIFS LUI RÉPONDIRENT:
+CE N'EST POINT POUR UNE BONNE OEUVRE QUE NOUS
+TE LAPIDONS, MAIS C'EST À CAUSE DE TON BLASPHÈME,
+C'EST À CAUSE QUE, ÉTANT HOMME, TU TE FAIS DIEU.
+JÉSUS LEUR RÉPONDIT: N'EST-IL PAS ÉCRIT DANS VOTRE
+LOI: «<I>J'AI DIT: VOUS ÊTES TOUS DES DIEUX_.» SI ELLE A
+APPELÉ DIEUX CEUX À QUI LA PAROLE DE DIEU ÉTAIT
+ADRESSÉE, ET SI L'ÉCRITURE NE PEUT ÊTRE REJETÉE,
+DITES-VOUS QUE JE BLASPHÈME, MOI QUE LE PÈRE A
+SANCTIFIÉ, ET QU'IL A ENVOYÉ DANS LE MONDE, PARCE
+QUE J'AI DIT: JE SUIS LE FILS DE DIEU?»
+
+«Angel! s'écria Alexis, comment ce passage n'a-t-il
+pas frappé les chrétiens lorsqu'ils ont conçu l'idée idolâtrique
+de faire de Jésus-Christ un Dieu Tout-Puissant,
+un membre de la Trinité divine? Ne s'est-il pas expliqué
+lui-même sur cette prétendue divinité? n'en a-t-il pas
+repoussé l'idée comme un blasphème? Oh! oui, il nous
+l'a dit, cet homme divin! nous sommes tous des dieux,
+nous sommes tous les enfants de Dieu, dans le sens où
+saint Jean l'entendait en exposant le dogme au début de
+son Évangile... «À tous ceux qui ont reçu la parole (le
+_logos_ divin) il a donné le droit d'être faits enfants de
+Dieu.» Oui, la parole est Dieu; la révélation, c'est Dieu,
+c'est la vérité divine manifestée, et l'homme est Dieu
+aussi, en ce sens qu'il est le fils de Dieu, et une manifestation
+de la Divinité: mais il est une manifestation
+finie, et Dieu seul est la Trinité infinie. Dieu était
+en Jésus, le Verbe parlait par Jésus, mais Jésus n'était
+pas le Verbe.
+
+«Mais nous avons d'autres trésors à examiner et à
+commenter, Angel; car voici trois manuscrits au lieu
+d'un. Modère l'ardeur de ta curiosité, comme je dompte
+la mienne. Procédons avec ordre, et passons au second
+ayant de regarder le troisième. L'ordre dans lequel Spiridion
+a placé ces trois manuscrits sous une même enveloppe
+doit être sacré pour nous, et signifie incontestablement
+le progrès, le développement et le complément
+de sa pensée.»
+
+Nous déroulâmes le second manuscrit. Il n'était ni
+moins précieux ni moins curieux que le premier. C'était
+ce livre perdu durant des siècles, inconnu aux générations
+qui nous séparent de son apparition dans le monde;
+ce livre poursuivi par l'Université de Paris, toléré d'abord
+et puis condamné, et livré aux flammes par le
+saint-siège en 1260: c'était la fameuse _Introduction à
+l'Évangile éternel_, écrite de la propre main de l'auteur,
+le célèbre Jean de Parme, général des Franciscains
+et disciple de Joachim de Flore. En voyant sous
+nos yeux ce monument de l'hérésie, nous fûmes saisis,
+Alexis et moi, d'un frisson involontaire. Cet exemplaire,
+probablement unique dans le monde, était dans
+nos mains; et par lui qu'allions-nous apprendre? avec
+quel étonnement nous en lûmes le sommaire, écrit à la
+première page:
+
+«La religion a trois époques comme le règne des trois
+personnes de la Trinité. Le règne du Père a duré pendant
+la loi mosaïque. Le règne du Fils, c'est-à-dire
+la religion chrétienne, ne doit pas durer toujours. Les
+cérémonies et les sacrements dans lesquels cette religion
+s'enveloppe, ne doivent pas être éternels. Il doit
+venir un temps où ces mystères cesseront, et alors
+doit commencer la religion du Saint-Esprit, dans laquelle
+les hommes n'auront plus besoin de sacrements,
+et rendront à l'Être suprême un culte purement
+spirituel. Le règne du Saint-Esprit a été prédit par
+saint Jean, et c'est ce règne qui va succéder à la religion
+chrétienne, comme la religion chrétienne a succédé
+à la loi mosaïque.»
+
+«Quoi! s'écria Alexis, est-ce ainsi qu'il faut entendre
+le développement des paroles de Jésus à la Samaritaine:
+_L'heure vient que vous n'adorerez plus le
+Père ni à Jérusalem ni sur cette montagne, mais
+que vous l'adorerez en Esprit et en Vérité_? Oui la
+doctrine de l'Évangile-éternel! cette doctrine de liberté,
+d'égalité et de fraternité qui sépare Grégoire VII de
+Luther, l'a entendu ainsi. Or, cette époque est bien
+grande: c'est elle qui, après avoir rempli le monde,
+féconde encore la pensée de tous les grands hérésiarques,
+de toutes les sectes persécutées jusqu'à nos jours.
+Condamné, détruit, cet oeuvre vit et se développe dans
+tous les penseurs qui nous ont produits; et des cendres
+de son bûcher, l'Évangile éternel projette une flamme
+qui embrase la suite des générations. Wiclef, Jean Huss,
+Jérôme de Prague, Luther! vous êtes sortis de ce bûcher,
+vous avez été couvés sous cette cendre glorieuse; et toi-même
+Bossuet, protestant mal déguisé, le dernier
+évêque, et toi aussi Spiridion, le dernier apôtre, et
+nous aussi les derniers moines! Mais quelle était donc
+la pensée supérieure de Spiridion par rapport à cette
+révélation du treizième siècle? Le disciple de Luther et
+de Bossuet s'était-il retourné vers le passé pour embrasser
+la doctrine d'Amaury, de Joachim de Flore et de
+Jean de Parme?
+
+--Ouvrez le troisième manuscrit, mon père. Sans
+doute, il sera la clef des deux autres.»
+
+Le troisième manuscrit était en effet l'oeuvre de l'abbé
+Spiridion, et Alexis, qui avait vu souvent des textes sacrés,
+copiés de sa main, et restés entre celles de Fulgence,
+reconnut aussitôt l'authenticité de cet écrit. Il
+était fort court et se résumait dans ce peu de lignes:
+
+ «Jésus (vision adorable) m'est apparu et m'a dit: Des quatre
+ évangiles, le plus divin, le moins entaché des formes passagères de
+ l'humanité au moment où j'ai accompli ma mission, est l'évangile de
+ Jean, de celui sur le sein duquel je me suis appuyé durant la
+ passion, de celui à qui je recommandai ma mère en mourant. Tu ne
+ garderas que cet évangile. Les trois autres, écrits en vue de la
+ terre pour le temps où ils ont été écrits, pleins de menaces et
+ d'anathèmes, ou de réserves sacerdotales dans le sens de l'antique
+ mosaïque, seront pour toi comme s'ils n'étaient pas. Réponds;
+ m'obéiras-tu?
+
+ «Et moi, Spiridion, serviteur de Dieu, j'ai répondu: J'obéirai.
+
+ «Jésus alors m'a dit: Dans ton passé chrétien, tu seras donc de
+ l'école de Jean, tu seras Joannite.
+
+ «Et quand Jésus m'eut dit ces paroles, je sentis en moi comme une
+ séparation qui se faisait dans tout mon être. Je me sentis mourir.
+ Je n'étais plus chrétien; mais bientôt je me sentis renaître, et
+ j'étais plus chrétien que jamais. Car le christianisme m'était
+ révélé, et j'entendis une voix qui disait à mes oreilles ce verset
+ du dix-septième chapitre de l'unique évangile: _C'est ici la vie
+ éternelle de te connaître, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu
+ as envoyé, Jésus le Christ._
+
+»Alors Jésus me dit:
+
+ «Tu recueilleras à travers les siècles la tradition de ton école.
+
+ «Et je pensai à tout ce que j'avais lu autrefois sur l'école de
+ saint Jean, et ceux que j'avais si souvent appelés des _hérétiques_
+ m'apparurent comme de vrais vivants.
+
+ «Jésus ajouta:
+
+ «Mais tu effaceras et tu ratureras avec soin les erreurs de
+ l'esprit prophétique, pour ne garder que la prophétie.
+
+ «La vision avait disparu; mais je la sentais, pour ainsi dire, qui
+ se continuait secrètement en moi. Je courus à mes livres, et le
+ premier ouvrage qui me tomba sous la main fut un manuscrit de
+ l'évangile de saint Jean, de la main de Joachim de Flore.
+
+ «Le second fut l'_Introduction à l'Évangile éternel_, de Jean de
+ Parme.
+
+ «Je relus l'évangile de saint Jean en adorant.
+
+ «Et je lus l'_Introduction à l'Évangile éternel_ en souffrant et en
+ gémissant. Quand j'eus fini de le lire, tout ce qui m'en resta fut
+ cette phrase:
+
+ «_La religion a trois époques, comme les règnes des trois personnes
+ de la Trinité._»
+
+ «Tout le reste avait disparu et était raturé de mon esprit. Mais
+ cette phrase brillait devant les yeux de mon intelligence, comme un
+ phare éclatant et qui ne doit pas s'éteindre.
+
+»Alors Jésus m'apparut de nouveau, et me dit:
+
+ «_La religion a trois époques, comme les règnes des trois personnes
+ de la Trinité._
+
+ «Je répondis: ainsi soit-il!
+
+ «Jésus reprit:
+
+ «Le christianisme a eu trois époques, et les trois époques sont
+ accomplies.
+
+ «Et il disparut. Et je vis passer successivement devant moi (vision
+ adorable) saint Pierre, saint Jean et saint Paul.
+
+ «Derrière saint Pierre était le grand pape Grégoire VII.
+
+ «Derrière saint Jean, Joachim de Flore, le saint Jean du treizième
+ siècle.
+
+ «Derrière saint Paul était Luther.
+
+ «Je m'évanouis.»
+
+Plus loin, après un intervalle, était écrit de la même
+main:
+
+ «Le christianisme devait avoir trois époques, et les trois époques
+ sont accomplies. Comme la Trinité divine a trois faces, la
+ conception que l'esprit humain a eue de la Trinité dans le
+ christianisme devait avoir trois faces successives. La première,
+ qui répond à saint Pierre, embrasse la période de la création et du
+ développement hiérarchique et militant de l'Église jusqu'à
+ Hildebrand, le saint Pierre du onzième siècle; la seconde, qui
+ répond à saint Jean, embrasse la période depuis Abeilard jusqu'à
+ Luther; la troisième, qui répond à saint Paul, commence à Luther et
+ finit à Bossuet. C'est le règne du libre examen, de la
+ connaissance, comme la période antérieure est celle de l'amour et
+ du sentiment, comme celle qui avait précédé est la période de la
+ sensation et de l'activité. Là finit le christianisme, et là
+ commence l'ère d'une nouvelle religion. Ne cherchons donc plus la
+ vérité absolue dans l'application littérale des Évangiles, mais
+ dans le développement des révélations de toute l'humanité
+ antérieure à nous. Le dogme de la Trinité est la religion
+ éternelle; la véritable compréhension de ce dogme est éternellement
+ progressive. Nous repasserons éternellement peut-être par ces trois
+ phases de manifestations de l'activité, de l'amour et de la
+ science, qui sont les trois principes de notre essence même,
+ puisque ce sont les trois principes divins que _reçoit chaque homme
+ venant dans le monde_, à titre de _fils de Dieu_. Et plus nous
+ arriverons à nous manifester simultanément sous ces trois faces de
+ notre humanité, plus nous approcherons de la perfection divine.
+ Hommes de l'avenir, c'est à vous qu'il est réservé de réaliser
+ cette prophétie, si Dieu est en vous. Ce sera l'oeuvre d'une
+ nouvelle révélation, d'une nouvelle religion, d'une nouvelle
+ société, d'une nouvelle humanité. Cette religion n'abjurera pas
+ l'esprit du Christianisme, mais elle en dépouillera les formes.
+ Elle sera au Christianisme ce que la fille est à la mère, lorsque
+ l'une penche vers la tombe et que l'autre est en plein dans la vie.
+ Cette religion, fille de l'Évangile, ne reniera point sa mère, mais
+ elle continuera son oeuvre; et ce que sa mère n'aura pas compris,
+ elle l'expliquera; ce que sa mère n'aura pas osé, elle l'osera; ce
+ que sa mère n'aura fait qu'entreprendre, elle l'achèvera. Ceci est
+ la véritable prophétie qui est apparue sous un voile de deuil au
+ grand Bossuet, à son heure dernière. Trinité divine, reçois et
+ reprends l'être de celui que tu as éclair de ta lumière, embrasé de
+ ton amour, et créé de la substance même, ton serviteur
+ _Spiridion_.»
+
+Alexis replia le manuscrit, le plaça sur sa poitrine,
+croisa ses mains dessus, et resta plongé dans une méditation
+profonde. Une grande sérénité régnait sur son
+front. Je restai à ses côtés immobile, attentif, épiant
+tous ses mouvements, et cherchant dans l'expression
+de sa physionomie à comprendre les pensées qui remuaient
+son âme. Tout à coup je vis de grosses larmes
+rouler de ses yeux et inonder son visage flétri, comme
+une pluie bienfaisante sur la terre altérée. «Je suis bien
+heureux! me dit-il en se jetant dans mon sein. Ô ma
+vie! ma triste vie! ce n'était pas trop de tes douleurs
+et de tes fatigues pour acheter cet ineffable instant de
+lumière, de certitude et de charité! Charité divine, je
+te comprends enfin! Logique suprême, tu ne pouvais
+faillir! Ami Spiridion, tu le savais bien quand tu me
+disais: Aime et tu comprendras! Ô ma science frivole!
+ô mon érudition stérile! vous ne m'avez pas éclairé sur
+le véritable sens des Écritures! C'est depuis que j'ai
+compris l'amitié, et par elle la charité, et par la charité
+l'enthousiasme de la fraternité humaine, que je suis devenu
+capable de comprendre la parole de Dieu. Angel,
+laisse-moi ces manuscrits pendant le peu d'heures que
+j'ai encore à passer près de toi; et, quand je ne serai
+plus, ne les ensevelis point avec moi. Le temps est venu
+où la vérité ne doit plus dormir dans les sépulcres, mais
+agir à la lumière du soleil et remuer le coeur des hommes
+de bonne volonté. Tu reliras ces Évangiles, mon
+enfant, et en les commentant, tu rapprendras l'histoire;
+ton cerveau, que j'ai rempli de faits, de textes et de
+formules, est comme un livre qui porte en soi la vie,
+et qui n'en a pas conscience. C'est ainsi que, durant
+trente ans, j'avais fait de ma propre intelligence un parchemin.
+Celui qui a tout lu, tout examiné sans rien
+comprendre est le pire des ignorants; et celui qui, sans
+savoir lire, a compris la sagesse divine, est le plus
+grand savant de la terre. Maintenant, reçois mes adieux,
+mon enfant, et apprête-toi à quitter le cloître et à rentrer
+dans la vie.
+
+--Que dites-vous? m'écriai-je; vous quitter? retourner
+au monde? Est-ce là votre amitié? sont-ce là vos conseils?
+
+--Tu vois bien, dit-il, que c'en est fait de nous.
+Nous sommes une race unie, et Spiridion a été, à vrai
+dire, le dernier moine. Ô maître infortuné, ajouta-t-il en
+levant les yeux au ciel, toi aussi tu as bien souffert, et
+ta souffrance a été ignorée des hommes. Mais Dieu t'a
+reçu en expiation de tes erreurs sublimes, et il t'a envoyé,
+à tes derniers instants, l'instinct prophétique qui
+t'a consolé; car ton grand coeur a dû oublier sa propre
+souffrance en apercevant l'avenir de la race humaine
+tourné vers l'idéal. Ainsi donc je suis arrivé au même
+résultat que toi. Quoique ta vie ait été consacrée seulement
+aux études théologiques, et que la mienne ait embrassé
+un plus large cercle de connaissances, nous avons
+trouvé la même conclusion; c'est que le passé est fini et
+ne doit point entraver l'avenir, c'est que notre chute est
+aussi nécessaire que l'a été notre existence; c'est que
+nous ne devons ni renier l'une, ni maudire l'autre. Eh
+bien, Spiridion, dans l'ombre de ton cloître et dans le
+secret de tes méditations, tu as été plus grand que ton
+maître: car celui-ci est mort en jetant un cri de désespoir
+et on croyant que le monde s'écroulait sur lui; et
+toi tu t'es endormi dans la paix du Seigneur, rempli d'un
+divin espoir pour la race humaine. Oh! oui, je t'aime
+mieux que Bossuet; car tu n'as pas maudit ton siècle, et
+tu as noblement abjuré une longue suite d'illusions, incertitudes
+respectables, efforts sublimes d'une âme ardemment
+éprise de la perfection. Sois béni, sois glorifié:
+le royaume des cieux appartient à ceux dont l'esprit est
+vaste et dont le coeur est simple.»
+
+Quand il eut parlé ainsi, il m'imposa les mains et me
+donna sa bénédiction; puis, se mettant en devoir de se
+lever:
+
+«Allons, dit-il, tu sais que l'heure est venue.
+
+--Quelle heure donc, lui dis-je, et que voulez-vous
+faire? Ces paroles ont déjà frappé mon oreille cette nuit,
+et je croyais avoir été le seul à les entendre. Dites,
+maître, que signifient-elles?
+
+--Ces paroles, je les ai entendues, me répondit-il;
+car, pendant que tu descendais dans le tombeau de
+notre maître, j'avais ici un long entretien avec lui.
+
+--Vous l'avez vu? lui dis-je.
+
+--Je ne l'ai jamais vu la nuit, mais seulement le jour,
+à la clarté du soleil. Je ne l'ai jamais vu et entendu en
+même temps: c'est la nuit qu'il me parle, c'est le jour
+qu'il m'apparaît: Cette nuit, il m'a expliqué ce que nous
+venons de lire et plus encore; et, s'il t'a ordonné d'exhumer
+le manuscrit, c'est afin que jamais le doute
+n'entrât dans ton âme au sujet de ce que les hommes de
+ce siècle appelleraient nos visions et nos délires.
+
+--Délires célestes, m'écriai-je, et qui me feraient
+haïr la raison, si la raison pouvait en anéantir l'effet!
+Mais ne le craignez pas, mon père; je porterai à jamais
+dans mon coeur la mémoire sacrée de ces jours d'enthousiasme.
+
+--Maintenant, viens! dit Alexis en se mettant à
+marcher dans sa cellule d'un pas assuré, et en redressant
+son corps brisé, avec la noblesse et l'aisance d'un
+jeune homme.
+
+--Eh quoi! Vous marchez! Vous êtes donc guéri! lui
+dis-je; ceci est un prodige nouveau.
+
+--La volonté est seule un prodige, répondit-il, et c'est
+la puissance divine qui l'accomplit en nous. Suis-moi, je
+veux revoir le soleil, les palmiers, les murs de ce monastère,
+la tombe de Spiridion et de Fulgence; je me
+sens possédé d'une joie d'enfant; mon âme déborde. Il
+faut que j'embrasse cette terre de douleurs et d'espérances
+où les larmes sont fécondes, et que nos genoux
+fatigués de prières n'ont pas creusée en vain.»
+
+Nous descendîmes pour nous rendre au jardin; mais
+en passant devant le réfectoire où les moines étaient
+rassemblés, il s'arrêta un instant, et jeta sur eux un
+regard de compassion.
+
+En voyant debout devant eux cet Alexis qu'ils croyaient
+mourant, ils furent saisis d'épouvante, et un des convers
+qui les servait et qui se trouvait près de la porte, murmura
+ces mots:
+
+«Les morts ressuscitent, c'est le présage de quelque
+malheur.
+
+--Oui, sans doute, répondit Alexis en entrant dans
+le réfectoire par l'effet d'une subite résolution, un grand
+malheur vous menace. Et parlant à haute voix, avec un
+visage animé de l'énergie de la jeunesse, et les yeux étincelants
+du feu de l'inspiration: «Frères, dit-il, quittez
+la table, n'achevez pas votre pain, déchirez vos robes,
+abandonnez ces murs que la foudre ébranle déjà, ou bien
+préparez-vous à mourir!»
+
+Les moines, effrayés et consternés, se levèrent tumultueusement,
+comme s'ils se fussent attendus à quelque
+prodige. Le Prieur leur commanda de se rasseoir.
+
+«Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que ce vieillard est
+en proie à un accès de délire? Angel, reconduisez-le à
+son lit, et ne le laissez plus sortir de sa cellule; je vous
+le commande.
+
+--Frère, tu n'as plus rien à commander ici, reprit
+Alexis avec le calme de la force. Tu n'es plus chef, tu
+n'es plus moine, tu n'es plus rien. Il faut fuir, te dis-je;
+ton heure et la nôtre à tous est venue.»
+
+Les religieux s'agitèrent encore. Donatien les contint
+de nouveau, et craignant quelque scène violente:
+
+«Tenez-vous tranquilles, leur dit-il, et laissez-le parler;
+vous allez voir que ses idées sont troublées par la
+fièvre.
+
+--Ô moines! dit Alexis en soupirant, c'est vous dont
+la fièvre a troublé l'entendement; vous, race jadis sublime,
+aujourd'hui abjecte; vous qui avez engendré par
+l'esprit tant de docteurs et de prophètes que l'Église a
+persécutés et condamnés aux flammes! vous qui avez
+compris l'Évangile et qui avez tenté courageusement de
+le pratiquer. Ô vous, disciples de l'Évangile éternel,
+pères spirituels du grand Amaury, de David de Dinant,
+de Pierre Valdo, de Ségarel, de Dulcin, d'Eon de l'Étoile,
+de Pierre de Bruys, de Lollard, de Wiclef, de Jean
+Huss, de Jérôme de Prague, et enfin de Luther! moines
+qui avez compris l'égalité, la fraternité, la communauté,
+la charité et la liberté! moines qui avez proclamé les
+éternelles vérités que l'avenir doit expliquer et mettre
+en pratique, et qui maintenant ne produisez plus rien,
+et ne pouvez plus rien comprendre! C'est assez longtemps
+vous cacher sous les plis du manteau de saint
+Pierre, Pierre ne peut plus vous protéger; c'est en vain
+que vous avez fait votre paix avec les pontifes et votre
+soumission aux puissants de la terre: les puissants ne
+peuvent plus rien pour vous. Le règne de l'Évangile
+éternel arrive, et vous n'êtes plus ses disciples; et au
+lieu de marcher à la tête des peuples révoltés pour
+écraser les tyrannies, vous allez être abattus et foudroyés
+comme les suppôts de la tyrannie. Fuyez, vous
+dis-je, il vous reste une heure, moins d'une heure! Déchirez
+vos robes et cachez-vous dans l'épaisseur des bois,
+dans les cavernes de la montagne; la bannière du vrai
+Christ est dépliée, et son ombre vous enveloppe déjà.
+
+--Il prophétise! s'écrièrent quelques moines pâles et
+tremblants.
+
+--Il blasphème, il apostasie! s'écrièrent quelques
+autres indignés.
+
+--Qu'on l'emmène, qu'on l'enferme!» s'écria le Prieur
+bouleversé et frémissant de rage.
+
+Nul n'osa cependant porter la main sur Alexis. Il semblait
+protégé par un ange invisible.
+
+Il prit mon bras, car il trouvait que je ne marchais
+pas assez vite, et, sortant du réfectoire, il m'entraîna
+sous les palmiers. Il contempla quelque temps la mer et
+les montagnes avec délices; puis, se retournant vers le
+nord, il me dit:
+
+«Ils viennent! ils viennent avec la rapidité de la foudre.
+
+--Qui donc, mon père?
+
+--Les vengeurs terribles de la liberté outragée. Peut-être
+les représailles sont-elles insensées. Qui peut se
+sentir investi d'une telle mission, et garder le calme de
+la justice? Les temps sont mûrs; il faut que le fruit
+tombe; qu'importé quelques brins d'herbe écrasés?
+
+[Illustration]
+
+
+--Parlez-vous des ennemis de notre pays?
+
+--Je parle de glaives étincelants dans la main du
+Dieu des armées. Ils approchent, l'Esprit me l'a révélé,
+et ce jour est le dernier de mes jours, comme disent les
+hommes. Mais je ne meurs pas, je ne te quitte pas,
+Angel, tu le sais.
+
+--Vous allez mourir? m'écriai-je en m'attachant à son
+bras avec un effroi insurmontable; oh! ne dites pas que
+vous allez mourir! Il me semble que je commence à
+vivre d'aujourd'hui.
+
+--Telle est la loi providentielle de la succession des
+êtres et des choses, répondit-il. Ô mon fils, adorons le
+Dieu de l'infini! Ô Spiridion! je ne te demande pas de
+m'apparaître en ce jour; les yeux de mon âme s'ouvrent
+sur un monde où ta forme humaine n'est pas nécessaire
+à ma certitude; tu es avec moi, tu es en moi. Il n'est
+plus nécessaire que le sable crie sous tes pieds pour que
+je sache retrouver ton empreinte sur mon chemin. Non!
+plus de visions, plus de prestiges, plus de songes extatiques!
+Angel, les morts ne quittent pas le sanctuaire de
+la tombe pour venir, sous une forme sensible, nous
+instruire ou nous reprendre: mais ils vivent en nous,
+comme Spiridion le disait à Fulgence, et notre imagination
+exaltée les ressuscite et les met aux prises avec
+notre conscience, quand notre conscience incertaine et
+notre sagesse incomplète rejettent la lumière que nous
+eussions dû trouver en eux...»
+
+En ce moment, un bruit lointain vint tonner comme
+un écho affaibli sur la croupe des montagnes, et la mer
+le répéta au loin d'une voix plus faible encore.
+
+«Qu'est ceci, mon père? demandai-je à Alexis qui
+écoutait en souriant.
+
+--C'est le canon, répondit-il, c'est le vol de la conquête
+qui se dirige sur nous.»
+
+Puis il prêta l'oreille, et le canon se faisait entendre
+régulièrement.
+
+«Ce n'est pas un combat, dit-il, c'est un hymne de
+victoire. Nous sommes conquis, mon enfant; il n'y a
+plus d'Italie. Que ton coeur ne se déchire pas à l'idée
+d'une patrie perdue. Ce n'est pas d'aujourd'hui que
+l'Italie n'existe plus; et ce qui achève de crouler aujourd'hui,
+c'est l'Église des papes. Ne prions pas pour
+les vaincus: Dieu sait ce qu'il fait, et les vainqueurs
+l'ignorent.»
+
+Comme nous rentrions dans l'église, nous fûmes
+abordés brusquement par le Prieur suivi de quelques
+moines. La figure de Donatien était décomposée par la
+peur.
+
+«Savez-vous ce qui se passe? nous dit-il; entendez-vous
+le canon? on se bat!
+
+--On s'est battu, répondit tranquillement Alexis.
+
+--D'où le savez vous? s'écria-t-on de toutes parts;
+avez-vous quelque nouvelle? Pouvez-vous nous apprendre
+quelque chose?
+
+--Ce ne sont de ma part que des conjectures, répondit-il
+tranquillement; mais je vous conseille de prendre
+la fuite, ou d'apprêter un grand repas pour les hôtes qui
+vous arrivent...»
+
+Et aussitôt, sans se laisser interroger davantage, il
+leur tourna le dos et entra dans l'église. À peine y
+étions-nous que des cris confus se firent entendre au
+dehors. C'était comme des chants de triomphe et d'enthousiasme,
+mêlés d'imprécations et de menaces. Aucun
+cri, aucune menace ne répondirent à ces voix étrangères.
+Tout ce que le pays avait d'habitants avait fui devant le
+vainqueur, comme une volée d'oiseaux timides à l'approche
+du vautour. C'était un détachement de soldats
+français envoyés à la maraude. Ils avaient, en errant
+dans les montagnes, découvert les dômes du couvent, et,
+fondant sur cette proie, ils avaient traversé les ravins et
+les torrents avec cette rapidité effrayante qu'on voit seulement
+dans les rêves. Ils s'abattaient sur nous comme
+une nuée d'orage. En un instant, les portes furent brisées
+et les cloîtres inondés de soldats ivres qui faisaient
+retentir les voûtes d'un chant rauque et terrible dont
+ces mots vinrent, entre autres, frapper distinctement
+mon oreille:
+
+<p class="poem">Liberté, liberté chérie,
+Combats avec tes défenseurs!...
+
+J'ignore ce qui se passa dans le couvent. J'entendis, le
+long des murs extérieurs de l'église, des pas précipités
+qui semblaient, dans leur fuite pleine d'épouvante, vouloir
+percer les marbres du pavé. Sans doute, il y eut un
+grand pillage, des violences, une orgie... Alexis, à genoux
+sur la pierre du _Hic est_, semblait sourd à tous ces
+bruits. Absorbé dans ses pensées, il avait l'air d'une
+statue sur un tombeau.
+
+Tout à coup la porte de la sacristie s'ouvrit avec fracas;
+un soldat s'avança avec méfiance; puis, se croyant
+seul, il courut à l'autel, força la serrure du tabernacle
+avec la pointe de sa baïonnette, et commença à cacher
+précipitamment dans son sac les ostensoirs et les calices
+d'or et d'argent. Alors Alexis, voyant que j'étais ému, se
+tourna vers moi et me dit:
+
+«Soumets-toi, l'heure est arrivée; la Providence, qui
+me permet de mourir, te commande de vivre.»
+
+En ce moment, d'autres soldats entrèrent et cherchèrent
+querelle à celui qui les avait devancés. Ils s'injurièrent
+et se seraient battus si le temps ne leur eût
+semblé précieux pour dérober d'autres objets, avant
+l'arrivée d'autres compagnons de pillage. Ils se hâtèrent
+donc de remplir leurs sacs, leurs shakos et leurs poches
+de tout ce qu'ils pouvaient emporter. Pour y mieux parvenir,
+ils se mirent à casser, avec la crosse de leurs fusils,
+les reliquaires, les croix et les flambeaux. Au milieu de
+cette destruction qu'Alexis contemplait d'un visage impassible,
+le christ du maître-autel, détaché de la croix,
+tomba avec un grand bruit.
+
+«Tiens! s'écria l'un des soldats, voilà le sans-culotte
+Jésus qui nous salue!»
+
+Les autres éclatèrent de rire, et, courant après les
+morceaux de cette statue, ils virent qu'elle était seulement
+de bois doré. Alors ils l'écrasèrent sous leurs pieds
+avec une gaieté méprisante et brutale; et l'un d'eux,
+prenant la tête du crucifié, la lança contre les colonnes
+qui nous protégeaient; elle vint rouler à nos pieds. Alexis
+se leva, et plein de foi, il dit:
+
+«Ô Christ! on peut briser tes autels, et traîner ton
+image dans la poussière. Ce n'est pas à toi, Fils de Dieu,
+que s'adressent ces outrages. Du sein de ton Père, tu
+les vois sans colère et sans douleur. Tu sais que c'est
+l'étendard de Rome, l'insigne de l'imposture et de la
+cupidité, que l'on renverse et que l'on déchire au nom
+de cette liberté que tu eusses proclamée aujourd'hui le
+premier, si la volonté céleste t'eût rappelé sur la terre.
+
+--À mort! à mort ce fanatique qui nous injurie dans
+sa langue! s'écria un soldat en s'élançant vers nous le
+fusil en avant.
+
+--Croisez la baïonnette sur le vieil inquisiteur!»
+répondirent les autres en le suivant.
+
+Et l'un d'eux, portant un coup de baïonnette dans la
+poitrine d'Alexis, s'écria:
+
+«À bas l'inquisition!»
+
+Alexis se pencha et se retint sur un bras, tandis qu'il
+étendait l'autre vers moi pour m'empêcher de le défendre.
+Hélas! déjà ces insensés s'étaient emparés de
+moi et me liaient les mains.
+
+«Mon fils, dit Alexis avec la sérénité d'un martyr,
+nous-mêmes nous ne sommes que des images qu'on
+brise, parce qu'elles ne représentent plus les idées qui
+faisaient leur force et leur sainteté. Ceci est l'oeuvre de
+la Providence, et la mission de nos bourreaux est sacrée,
+bien qu'ils ne la comprennent pas encore! Cependant,
+ils l'ont dit, tu l'as entendu: c'est au nom du _sans-culotte
+Jésus_ qu'ils profanent le sanctuaire du l'église.
+Ceci est le commencement du règne de l'Évangile éternel
+prophétisé par nos pères.»
+
+Puis il tomba la face contre terre, et un autre soldat,
+lui ayant porté un coup sur la tête, la pierre du _Hic est_
+fut inondée de son sang.
+
+«Ô Spiridion! dit-il d'une voix mourante, ta tombe
+est purifiée! Ô Angel! fais que cette trace de sang soit
+fécondée! Ô Dieu! je t'aime, fais que les hommes te
+connaissent!...»
+
+Et il expira. Alors une figure rayonnante apparut
+auprès de lui, je tombai évanoui.
+
+FIN DE SPIRIDION.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION ***
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Spiridion
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: March 21, 2008 [EBook #15239]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION ***
+
+
+
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Chuck Greif,
+and the Online Distributed
+
+
+
+
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+</pre>
+
+
+<hr class="full" />
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+
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+
+<p class="img"><img alt="image" src="images/01.png" /></p>
+
+<h1>SPIRIDION</h1>
+
+<hr />
+
+<h2>NOTICE</h2>
+
+<p><i>Spiridion</i> a &eacute;t&eacute; &eacute;crit en grande partie, et termin&eacute;
+dans la Chartreuse de Valdemosa, aux g&eacute;missements de
+la bise dans les clo&icirc;tres en ruines. Certes, ce lieu
+romantique e&ucirc;t mieux inspir&eacute; un plus grand po&egrave;te.
+Heureusement le plaisir d'&eacute;crire ne se mesure pas au
+m&eacute;rite de l'&#339;uvre, mais &agrave; l'&eacute;motion de l'artiste; sans
+des pr&eacute;occupations souvent douloureuses, j'aurais &eacute;t&eacute;
+bien satisfaite de cette cellule de moine dans un site
+sublime, o&ugrave; le hasard, ou plut&ocirc;t la n&eacute;cessit&eacute; r&eacute;sultant
+de l'absence de tout autre asile, m'avait conduite et mise
+pr&eacute;cis&eacute;ment dans le milieu qui convenait au sujet de ce
+livre commenc&eacute; &agrave; Nohant.</p>
+
+<p class="r">GEORGE SAND.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 4.5em;">Nohant, 25 ao&ucirc;t 1855.</span></p>
+
+<hr />
+
+<div class="blockquot">
+
+<p class="c">&Agrave; M. PIERRE LEROUX.</p>
+
+<p>Ami et fr&egrave;re par les ann&eacute;es, p&egrave;re et ma&icirc;tre par la vertu et la science,
+agr&eacute;ez l'envoi d'un de mes contes, non comme un travail digue de vous
+&ecirc;tre d&eacute;di&eacute;, mais comme un t&eacute;moignage d'amiti&eacute; et de v&eacute;n&eacute;ration.</p>
+</div>
+
+<p class="r"><span class="smcap">George Sand.</span></p>
+
+<hr />
+
+<p>Lorsque j'entrai comme novice au couvent des B&eacute;n&eacute;dictins,
+j'&eacute;tais &agrave; peine &acirc;g&eacute; de seize ans. Mon caract&egrave;re
+doux et timide sembla inspirer d'abord la confiance et
+l'affection; mais je ne tardai pas &agrave; voir la bienveillance
+des fr&egrave;res se changer en froideur; et le p&egrave;re tr&eacute;sorier,
+qui seul me conserva un peu d'int&eacute;r&ecirc;t, me prit plusieurs
+fois &agrave; part pour me dire tout bas que, si je ne faisais
+attention &agrave; moi-m&ecirc;me, je tomberais dans la disgr&acirc;ce du
+Prieur.</p>
+
+<p>Je le pressais en vain de s'expliquer; il mettait un
+doigt sur ses l&egrave;vres, et, s'&eacute;loignant d'un air myst&eacute;rieux,
+il ajoutait pour toute r&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez bien, mon cher fils, ce que je veux dire.&raquo;</p>
+
+<p>Je cherchais vainement mon crime. Il m'&eacute;tait impossible,
+apr&egrave;s le plus scrupuleux examen, de d&eacute;couvrir
+en moi des torts assez graves pour m&eacute;riter une r&eacute;primande.
+Des semaines, des mois s'&eacute;coul&egrave;rent, et l'esp&egrave;ce
+de r&eacute;probation tacite qui pesait sur moi ne s'adoucit
+point. En vain je redoublais de ferveur et de z&egrave;le; en
+vain je veillais &agrave; toutes mes paroles, &agrave; toutes mes pens&eacute;es;
+en vain j'&eacute;tais le plus assidu aux offices et le plus ardent
+au travail; je voyais chaque jour la solitude &eacute;largir un
+cercle autour de moi. Tous mes amis m'avaient quitt&eacute;.
+Personne ne m'adressait plus la parole. Les novices les
+moins r&eacute;guliers et les moins m&eacute;ritants semblaient s'arroger
+le droit de me m&eacute;priser. Quelques-uns m&ecirc;me, lorsqu'ils
+passaient pr&egrave;s de moi, serraient contre leur corps
+les plis de leur robe, comme s'ils eussent craint de
+toucher un l&eacute;preux. Quoique je r&eacute;citasse mes le&ccedil;ons
+sans faire une seule faute, et que je fisse dans le chant
+de tr&egrave;s-grands progr&egrave;s, un profond silence r&eacute;gnait dans
+les salles d'&eacute;tude quand ma timide voix avait cess&eacute; de
+r&eacute;sonner sous la vo&ucirc;te. Les docteurs et les ma&icirc;tres
+n'avaient pas pour moi un seul regard d'encouragement,
+tandis que des novices nonchalants ou incapables &eacute;taient
+combl&eacute;s d'&eacute;loges et de r&eacute;compenses. Lorsque je passais
+devant l'abb&eacute;, il d&eacute;tournait la t&ecirc;te, comme s'il e&ucirc;t eu
+horreur de mon salut.</p>
+
+<p>J'examinais tous les mouvements de mon c&#339;ur, et je
+m'interrogeais s&eacute;v&egrave;rement pour savoir si l'orgueil bless&eacute;
+n'avait pas une grande part dans ma souffrance. Je pouvais
+du moins me rendre ce t&eacute;moignage que je n'avais
+rien &eacute;pargn&eacute; pour combattre toute r&eacute;volte de la vanit&eacute;,
+et je sentais bien que mon c&#339;ur &eacute;tait r&eacute;duit &agrave; une tristesse
+profonde par l'isolement o&ugrave; on le refoulait, par le
+manque d'affection, et non par le manque d'amusements
+et de flatteries.</p>
+
+<p>Je r&eacute;solus de prendre pour appui le seul religieux
+qui ne p&ucirc;t fuir mes confidences, mon confesseur. J'allai
+me jeter &agrave; ses pieds, je lui exposai mes douleurs, mes
+efforts pour m&eacute;riter un sort moins rigoureux, mes combats
+contre l'esprit de reproche et d'amertume qui commen&ccedil;ait
+&agrave; s'&eacute;lever en moi. Mais quelle fut ma consternation
+lorsqu'il me r&eacute;pondit d'un ton glacial:</p>
+
+<p>&laquo;Tant que vous ne m'ouvrirez pas votre c&#339;ur avec
+une enti&egrave;re sinc&eacute;rit&eacute; et une parfaite soumission, je ne
+pourrai rien faire pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; p&egrave;re H&eacute;g&eacute;sippe! lui r&eacute;pondis-je, vous pouvez lire
+la v&eacute;rit&eacute; au fond de mes entrailles; car je ne vous ai
+jamais rien cach&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Alors il se leva et me dit avec un accent terrible:</p>
+
+<p>&laquo;Mis&eacute;rable p&eacute;cheur! &acirc;me basse et perverse! vous
+savez bien que vous me cachez un secret formidable, et
+que votre conscience est un ab&icirc;me d'iniquit&eacute;. Mais vous
+ne tromperez pas l'&#339;il de Dieu, vous n'&eacute;chapperez point
+&agrave; sa justice. Allez, retirez-vous de moi; je ne veux plus
+entendre vos plaintes hypocrites. Jusqu'&agrave; ce que la contrition
+ait touch&eacute; votre c&#339;ur, et que vous ayez lav&eacute; par
+une p&eacute;nitence sinc&egrave;re les souillures de votre esprit, je
+vous d&eacute;fends d'approcher du tribunal de la p&eacute;nitence.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon p&egrave;re! mon p&egrave;re! m'&eacute;criai-je, ne me repoussez
+pas ainsi, ne me r&eacute;duisez pas au d&eacute;sespoir, ne
+me faites pas douter de la bont&eacute; de Dieu et de la sagesse
+de vos jugements. Je suis innocent devant le Seigneur;
+ayez piti&eacute; de mes souffrances....</p>
+
+<p>&mdash;Reptile audacieux! s'&eacute;cria-t-il d'une voix tonnante,
+glorifie-toi de ton parjure et invoque le nom du Seigneur
+pour appuyer tes faux serments; mais laisse-moi, &ocirc;te-toi
+de devant mes yeux, ton endurcissement me fait horreur!&raquo;</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il d&eacute;gagea sa robe que je tenais dans
+mes mains suppliantes. Je m'y attachai avec une sorte
+d'&eacute;garement; alors il me repoussa de toute sa force, et
+je tombai la face contre terre. Il s'&eacute;loigna, poussant
+violemment derri&egrave;re lui la porte de la sacristie o&ugrave; cette
+sc&egrave;ne se passait. Je demeurai dans les t&eacute;n&egrave;bres. Soit par
+la violence de ma chute, soit par l'exc&egrave;s de mon chagrin,
+une veine se rompit dans ma gorge, et j'eus une
+h&eacute;morragie. Je ne pus me relever, je me sentis d&eacute;faillir
+rapidement, et bient&ocirc;t je fus &eacute;tendu sans connaissance
+sur le pav&eacute; baign&eacute; de mon sang.</p>
+
+<p>Je ne sais combien de temps je passai ainsi. Quand
+je commen&ccedil;ai &agrave; revenir &agrave; moi, je sentis une fra&icirc;cheur
+agr&eacute;able; une brise harmonieuse semblait se jouer autour
+de moi, s&eacute;chait la sueur de mon front et courait
+dans ma chevelure, puis semblait s'&eacute;loigner avec un son
+vague, imperceptible, murmurer je ne sais quelles notes
+faibles dans les coins de la salle, et revenir sur moi comme
+pour me rendre des forces et m'engager &agrave; me relever.</p>
+
+<p>Cependant je ne pouvais m'y d&eacute;cider encore, car
+j'&eacute;prouvais un bien-&ecirc;tre inou&iuml;, et j'&eacute;coutais dans une
+sorte d'aberration paisible les bruits de ce souffle d'&eacute;t&eacute;
+qui se glissait furtivement par la fente d'une persienne.
+Alors il me sembla entendre une voix qui partait du
+fond de la sacristie, et qui parlait si bas que je ne distinguais
+pas les paroles. Je restai immobile et pr&ecirc;tai
+toute mon attention. La voix paraissait faire une de ces
+pri&egrave;res entrecoup&eacute;es que nous appelons oraisons jaculatoires.
+Enfin je saisis distinctement ces mots: <i>Esprit
+de v&eacute;rit&eacute;, rel&egrave;ve les victimes de l'ignorance et de l'imposture</i>.
+&laquo;P&egrave;re H&eacute;g&eacute;sippe! dis-je d'un ton faible, est-ce
+vous qui revenez vers moi?&raquo; Mais personne ne me
+r&eacute;pondit. Je me soulevai sur mes mains et sur mes
+genoux, j'&eacute;coutai encore, je n'entendis plus rien. Je me
+relevai tout a fait, je regardai autour de moi; j'&eacute;tais
+tomb&eacute; si pr&egrave;s de la porte unique de cette petite salle,
+que personne apr&egrave;s le d&eacute;part de mon confesseur n'e&ucirc;t
+pu rentrer sans marcher sur mon corps; d'ailleurs, cette
+porte ne s'ouvrait qu'en dedans par un loquet de forme
+ancienne. J'y touchai, et je m'assurai qu'il &eacute;tait ferm&eacute;.
+Je fus pris de terreur, et je restai quelques instants sans
+oser faire un pas. Adoss&eacute; contre la porte, je cherchais &agrave;
+percer de mon regard l'obscurit&eacute; dans laquelle les angles
+de la salle &eacute;taient plong&eacute;s. Une lueur blafarde, tombant
+d'une lucarne &agrave; volet de plein ch&ecirc;ne, tremblait vers le
+milieu de cette pi&egrave;ce. Un faible vent, tourmentant le
+volet, agrandissait et diminuait tour &agrave; tour la fente qui
+laissait p&eacute;n&eacute;trer cette rare lumi&egrave;re. Les objets qui se
+trouvaient dans cette r&eacute;gion &agrave; demi &eacute;clair&eacute;e, le prie-Dieu
+surmont&eacute; d'une t&ecirc;te de mort, quelques livres
+&eacute;pars sur le plancher, une aube suspendue &agrave; la muraille,
+semblaient se mouvoir avec l'ombre du feuillage que l'air
+agitait derri&egrave;re la crois&eacute;e. Quand je crus voir que j'&eacute;tais
+seul, j'eus honte de ma timidit&eacute;: je fis un signe de
+croix, et je m'appr&ecirc;tai &agrave; aller ouvrir tout &agrave; fait le
+volet; mais un profond soupir qui partait du prie-Dieu
+me retint clou&eacute; &agrave; ma place. Cependant je voyais assez
+distinctement ce prie-Dieu pour &ecirc;tre bien sur qu'il n'y
+avait personne. Une id&eacute;e que j'aurais d&ucirc; concevoir plus
+t&ocirc;t vint me rassurer: quelqu'un pouvait &ecirc;tre appuy&eacute;
+dehors contre la fen&ecirc;tre, et faire sa pri&egrave;re sans songer &agrave;
+moi. Mais qui donc pouvait &ecirc;tre assez hardi pour
+&eacute;mettre des v&#339;ux et prononcer des paroles comme
+celles que j'avais entendues?</p>
+
+<p>La curiosit&eacute;, seule passion et seule distraction permise
+dans le clo&icirc;tre, s'empara de moi. Je m'avan&ccedil;ai vers
+la fen&ecirc;tre; mais &agrave; peine eus-je fait un pas, qu'une ombre
+noire, se d&eacute;tachant, &agrave; ce qu'il me parut, du prie-Dieu,
+traversa la salle en se dirigeant vers la fen&ecirc;tre, et passa
+devant moi comme un &eacute;clair. Ce mouvement fut si rapide
+que je n'eus pas le temps d'&eacute;viter ce que je prenais
+pour un corps, et ma frayeur fut si grande que je
+faillis m'&eacute;vanouir une seconde fois. Mais je ne sentis
+rien, et, comme si j'eusse &eacute;t&eacute; travers&eacute; par cette ombre,
+je la vis dispara&icirc;tre &agrave; ma gauche.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;lan&ccedil;ai vers la fen&ecirc;tre, je poussai le volet avec
+pr&eacute;cipitation; je jetai les yeux dans la sacristie, j'y &eacute;tais
+absolument seul; je les promenai sur tout le jardin, il
+&eacute;tait d&eacute;sert, et le vent du midi courait sur les fleurs. Je
+pris courage: j'explorai tous les coins de la salle, je
+regardai derri&egrave;re le prie-Dieu, qui &eacute;tait fort grand; je
+secouai tous les v&ecirc;tements sacerdotaux suspendus aux
+murailles; je trouvai toutes choses dans leur &eacute;tat naturel,
+et rien ne put m'expliquer ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. La vue
+de tout le sang que j'avais perdu me porta &agrave; croire que
+mon cerveau, affaibli par cette h&eacute;morragie, avait &eacute;t&eacute;
+en proie &agrave; une hallucination. Je me retirai dans ma
+cellule, et j'y demeurai enferm&eacute; jusqu'au lendemain.</p>
+
+<p>Je passai ce jour et cette nuit dans les larmes. L'inanition,
+la perte de sang, les vaines terreurs de la sacristie,
+avaient bris&eacute; tout mon &ecirc;tre. Nul ne vint me
+secourir ou me consoler; nul ne s'enquit de ce que
+j'&eacute;tais devenu. Je vis de ma fen&ecirc;tre la troupe des novices
+se r&eacute;pandre dans le jardin. Les grands chiens qui gardaient
+la maison vinrent gaiement &agrave; leur rencontre, et
+re&ccedil;urent d'eux mille caresses. Mon c&#339;ur sa serra et
+se brisa &agrave; la vue de ces animaux, mieux trait&eacute;s cent
+fois, et cent fois plus heureux que moi.</p>
+
+<p>J'avais trop de foi en ma vocation pour concevoir
+aucune id&eacute;e de r&eacute;volte ou de fuite. J'acceptai en somme
+ces humiliations, ces injustices et ce d&eacute;laissement,
+comme une &eacute;preuve envoy&eacute;e par le ciel et comme une
+occasion de m&eacute;riter. Je priai, je m'humiliai, je frappai
+ma poitrine, je recommandai ma cause &agrave; la justice de
+Dieu, &agrave; la protection de tous les saints, et vers le matin
+je finis par go&ucirc;ter un doux repos. Je fus &eacute;veill&eacute; en sursaut
+par un r&ecirc;ve. Le p&egrave;re Alexis m'&eacute;tait apparu, et, me
+secouant rudement, il m'avait r&eacute;p&eacute;t&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s les paroles
+qu'un &ecirc;tre myst&eacute;rieux m'avait dites de la sacristie:</p>
+
+<p>&laquo;Rel&egrave;ve-toi, victime de l'ignorance et de l'imposture.&raquo;</p>
+
+<p>Quel rapport le p&egrave;re Alexis pouvait-il avoir avec cette
+r&eacute;miniscence? Je n'en trouvai aucun, sinon que la
+vision de la sacristie m'avait beaucoup occup&eacute; au moment
+o&ugrave; je m'&eacute;tais endormi, et qu'&agrave; ce moment m&ecirc;me
+j'avais vu de mon grabat le p&egrave;re Alexis rentrer du jardin
+dans le couvent, vers le coucher de la lune, une heure
+environ avant le jour.</p>
+
+<p>Cette matinale promenade du p&egrave;re Alexis ne m'avait
+pourtant pas frapp&eacute; comme un fait extraordinaire. Le
+p&egrave;re Alexis &eacute;tait le plus savant de nos moines: il &eacute;tait
+grand astronome, et il avait la garde des instruments de
+physique et de g&eacute;om&eacute;trie, dont l'observatoire du couvent
+&eacute;tait assez bien fourni. Il passait une partie des
+nuits &agrave; faire ses exp&eacute;riences et &agrave; contempler les astres;
+il allait et vouait &agrave; toute heure, sans &ecirc;tre astreint &agrave;
+celles des offices, et il &eacute;tait dispens&eacute; de descendre &agrave;
+l'&eacute;glise pour matines et laudes. Mais mon r&ecirc;ve le ramenant
+&agrave; ma pens&eacute;e, je me mis &agrave; songer que c'&eacute;tait un
+homme bizarre, toujours pr&eacute;occup&eacute;, souvent inintelligible
+dans ses paroles, errant sans cesse dans le couvent
+comme une &acirc;me en peine; qu'en un mot ce pouvait bien
+&ecirc;tre lui qui, la veille, appuy&eacute; contre la fen&ecirc;tre de la
+sacristie, avait murmur&eacute; une formule d'invocation, et
+fait passer son ombre sur le mur, par hasard, sans se
+douter de mes terreurs. Je r&eacute;solus de le lui demander,
+et eu r&eacute;fl&eacute;chissant &agrave; la mani&egrave;re dont il accueillerait mes
+questions, je m'enhardis &agrave; saisir ce pr&eacute;texte pour faire
+connaissance avec lui. Je me rappelai que ce sombre
+vieillard &eacute;tait le seul dont je n'eusse re&ccedil;u aucune insulte
+muette ou verbale, qu'il ne s'&eacute;tait jamais d&eacute;tourn&eacute; de
+moi avec horreur, et qu'il paraissait absolument &eacute;tranger
+&agrave; toutes les r&eacute;solutions qui se prenaient dans la communaut&eacute;.
+Il est vrai qu'il ne m'avait jamais dit une parole
+amie, que son regard n'avait jamais rencontr&eacute; le mien,
+et qu'il ne paraissait pas seulement se souvenir de mon
+nom; mais il n'accordait pas plus d'attention aux autres
+novices. Il vivait dans un monde &agrave; part, absorb&eacute; dans
+ses sp&eacute;culations scientifiques. On ne savait s'il &eacute;tait
+pieux ou indiff&eacute;rent &agrave; la religion; il ne parlait jamais
+que du monde ext&eacute;rieur et visible, et ne paraissait pas
+se soucier beaucoup de l'autre. Personne n'en disait de
+mal, personne n'en disait de bien; et quand les novices
+se permettaient quelque remarque ou quelque question
+sur lui, les moines leur imposaient silence d'un ton s&eacute;v&egrave;re.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre, pensai-je, si j'allais lui confier mes tourments,
+il me donnerait un bon conseil; peut-&ecirc;tre lui
+qui passe sa vie tout seul, si tristement, serait touch&eacute;
+de voir pour la premi&egrave;re fois un novice venir &agrave; lui et
+lui demander son assistance. Les malheureux se cherchent
+et se comprennent. Peut-&ecirc;tre est-il malheureux,
+lui aussi; peut-&ecirc;tre sympathisera-t-il avec mes douleurs.
+Je me levai, et, avant de l'aller trouver, je passai au
+r&eacute;fectoire. Un fr&egrave;re convers coupait du pain; je lui en
+demandai, et il m'en jeta un morceau comme il e&ucirc;t fait
+&agrave; un animal importun. J'eusse mieux aim&eacute; des injures
+que cette muette et brutale piti&eacute;. On me trouvait indigne
+d'entendre le son de la voix humaine, et on me jetait
+ma nourriture par terre, comme si, dans mon abjection,
+j'eusse &eacute;t&eacute; r&eacute;duit &agrave; ramper avec les b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Quand j'eus mang&eacute; ce pain amer et tremp&eacute; de mes
+pleurs, je me rendis &agrave; la cellule du p&egrave;re Alexis. Elle
+&eacute;tait situ&eacute;e, loin de toutes les autres, dans la partie la
+plus &eacute;lev&eacute;e du b&acirc;timent, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du cabinet de physique.
+On y arrivait par un &eacute;troit balcon, suspendu &agrave; l'ext&eacute;rieur
+du d&ocirc;me. Je frappai, on ne me r&eacute;pondit pas; j'entrai.
+Je trouvai le p&egrave;re Alexis endormi sur son fauteuil, un
+livre &agrave; la main. Sa figure, sombre et pensive jusque
+dans le sommeil, faillit m'&ocirc;ter ma r&eacute;solution. C'&eacute;tait un
+vieillard de taille moyenne, robuste, large des &eacute;paules,
+vo&ucirc;t&eacute; par l'&eacute;tude plus que par les ann&eacute;es. Son cr&acirc;ne
+chauve &eacute;tait encore garni par derri&egrave;re de cheveux noirs
+cr&eacute;pus. Ses traits &eacute;nergiques ne manquaient cependant
+pas de finesse. Il y avait sur cette face fl&eacute;trie un m&eacute;lange
+inexprimable de d&eacute;cr&eacute;pitude et de force virile. Je passai
+derri&egrave;re son fauteuil sans faire aucun bruit, dans la
+crainte de le mal disposer en l'&eacute;veillant brusquement;
+mais, malgr&eacute; mes pr&eacute;cautions extr&ecirc;mes, il s'aper&ccedil;ut de
+ma pr&eacute;sence; et, sans soulever sa t&ecirc;te appesantie, sans
+ouvrir ses yeux caves, sans t&eacute;moigner ni humeur ni
+surprise, il me dit:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Je t'entends</i>.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Alexis... lui dis-je d'une voix timide.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'appelles-tu p&egrave;re? reprit-il sans changer
+de ton ni d'attitude; tu n'as pas coutume de m'appeler
+ainsi. Je ne suis pas ton p&egrave;re, mais bien plut&ocirc;t ton fils,
+quoique je sois fl&eacute;tri par l'&acirc;ge, tandis que toi, tu restes
+&eacute;ternellement jeune, &eacute;ternellement beau!&raquo;</p>
+
+<p>Ce discours &eacute;trange troublait toutes mes id&eacute;es. Je
+gardai le silence. Le moine reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! parle, je t'&eacute;coute. Tu sais bien que je
+t'aime comme l'enfant de mes entrailles, comme le p&egrave;re
+qui m'a engendr&eacute;, comme le soleil qui m'&eacute;claire, comme
+l'air que je respire, et plus que tout cela encore.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; p&egrave;re Alexis, lui dis-je, &eacute;tonn&eacute; et attendri d'entendre
+des paroles si douces sortir de cette bouche rigide,
+ce n'est pas &agrave; moi, mis&eacute;rable enfant, que s'adressent
+des sentiments si tendres. Je ne suis pas digne
+d'une telle affection, et je n'ai le bonheur de l'inspirer &agrave;
+personne; mais, puisque je vous surprends au milieu
+d'un heureux songe, puisque le souvenir d'un ami
+&eacute;gaie votre c&#339;ur, bon p&egrave;re Alexis, que votre r&eacute;veil me
+soit favorable, que votre regard tombe sur moi sans
+col&egrave;re, et que votre main ne repousse pas ma t&ecirc;te humili&eacute;e,
+couverte des cendres de la douleur et de l'expiation.&raquo;</p>
+
+<p>En parlant ainsi, je pliai les genoux devant lui, et
+j'attendis qu'il jet&acirc;t les yeux sur moi. Mais &agrave; peine m'eut-il
+vu qu'il se leva comme saisi de fureur et d'&eacute;pouvante
+en m&ecirc;me temps. L'&eacute;clair de la col&egrave;re brillait dans ses
+yeux, une sueur froide ruisselait sur ses tempes d&eacute;vast&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Qui &ecirc;tes-vous? s'&eacute;cria-t-il. Que me voulez-vous?
+Que venez-vous faire ici? Je ne vous connais pas!&raquo;</p>
+
+<p>J'essayai vainement de le rassurer par mon humble
+posture, par mes regards suppliants.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un novice, me dit-il, je n'ai point affaire
+avec les novices. Je ne suis pas un directeur de consciences,
+ni un dispensateur de gr&acirc;ces et de faveurs.
+Pourquoi venez-vous m'espionner pendant mon sommeil?
+Vous ne surprendrez pas le secret de mes pens&eacute;es.
+Retournez vers ceux qui vous envoient, dites-leur que
+je n'ai pas longtemps &agrave; vivre, et que je demande qu'on
+me laisse tranquille. Sortez, sortez; j'ai &agrave; travailler.
+Pourquoi violez-vous la consigne qui d&eacute;fend d'approcher
+de mon laboratoire? Vous exposez votre vie et la mienne:
+allez-vous en!&raquo;</p>
+
+<p>J'ob&eacute;is tristement, et je me retirais &agrave; pas lents, d&eacute;courag&eacute;,
+bris&eacute; de douleur, le long de la galerie ext&eacute;rieure
+par laquelle j'&eacute;tais venu. Il m'avait suivi jusqu'en
+dehors, comme pour s'assurer que je m'&eacute;loignais. Lorsque
+j'eus atteint l'escalier, je me retournai, et je le vis
+debout, l'&#339;il toujours enflamm&eacute; de col&egrave;re, les l&egrave;vres
+contract&eacute;es par la m&eacute;fiance. D'un geste imp&eacute;rieux il
+m'ordonna de m'&eacute;loigner. J'essayai d'ob&eacute;ir: je n'avais
+plus la force de marcher, je n'avais plus celle de vivre.
+Je perdis l'&eacute;quilibre, je roulai quelques marches, je
+faillis &ecirc;tre entra&icirc;n&eacute; dans ma chute par-dessus la rampe,
+et du haut de la tour me briser sur le pav&eacute;. Le p&egrave;re
+Alexis s'&eacute;lan&ccedil;a vers moi avec la force et l'agilit&eacute; d'un
+chat. Il me saisit, et me soutenant dans ses bras:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'avez-vous donc? me dit-il d'un ton brusque,
+mais plein de sollicitude. &Ecirc;tes-vous malade, &ecirc;tes-vous
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, &ecirc;tes-vous fou?&raquo;</p>
+
+<p>Je balbutiai quelques paroles, et, cachant ma t&ecirc;te dans
+sa poitrine, je fondis en larmes. Il m'emporta alors
+comme si j'eusse &eacute;t&eacute; un enfant au berceau, et, entrant
+dans sa cellule, il me d&eacute;posa sur son fauteuil, frotta mes
+tempes d'une liqueur spiritueuse et en humecta mes
+narines et mes l&egrave;vres froides. Puis, voyant que je reprenais
+mes esprits, il m'interrogea avec douceur. Alors
+je lui ouvris mon &acirc;me tout enti&egrave;re: je lui racontai les
+angoisses auxquelles on m'abandonnait, jusqu'&agrave; me
+refuser le secours de la confession. Je protestai de mon
+innocence, de mes bonnes intentions, de ma patience, et
+je me plaignis am&egrave;rement de n'avoir pas un seul ami
+pour me consoler et me fortifier dans cette &eacute;preuve au-dessus
+de mes forces.</p>
+
+<p>Il m'&eacute;couta d'abord avec un reste de crainte et de
+m&eacute;fiance; puis son front aust&egrave;re s'&eacute;claircit peu &agrave; peu;
+et, comme j'achevais le r&eacute;cit de mes peines, je vis de
+grosses larmes ruisseler sur ses joues creuses.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant, me dit-il, voil&agrave; bien ce qu'ils m'ont
+fait souffrir, victime de l'ignorance et de l'imposture!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces paroles, je crus reconna&icirc;tre la voix que j'avais
+entendue dans la sacristie; et, cessant de m'en inqui&eacute;ter,
+je ne songeai point &agrave; lui demander l'explication de
+cette aventure; seulement je fus frapp&eacute; du sens de cette
+exclamation; et, voyant qu'il demeurait comme plong&eacute;
+en lui-m&ecirc;me, je le suppliai de me faire entendre encore
+sa voix amie, si douce &agrave; mon oreille, si ch&egrave;re &agrave; mon
+c&#339;ur au milieu de ma d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>&laquo;Jeune homme, me dit-il, avez-vous compris ce que
+vous faisiez quand vous &ecirc;tes entr&eacute; dans un clo&icirc;tre? Vous
+&ecirc;tes-vous bien dit que c'&eacute;tait enfermer votre jeunesse
+dans la nuit du tombeau et vous r&eacute;soudre &agrave; vivre dans
+les bras de la mort?</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon p&egrave;re, lui dis-je, je l'ai compris, je l'ai r&eacute;solu,
+je l'ai voulu, et je le veux encore; mais c'&eacute;tait &agrave;
+la vie du si&egrave;cle, &agrave; la vie du monde, &agrave; la vie de la chair
+que je consentais &agrave; mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as cru, enfant, qu'on te laisserait celle de
+l'&acirc;me! tu t'es livr&eacute; &agrave; des moines, et tu as pu le croire!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu donner la vie &agrave; mon &acirc;me, j'ai voulu
+&eacute;lever et purifier mon esprit, afin de vivre de Dieu,
+dans l'esprit de Dieu; mais voil&agrave; que, au lieu de m'accueillir
+et de m'aider, on m'arrache violemment du sein
+de mon p&egrave;re, et on me livre aux t&eacute;n&egrave;bres du doute et du
+d&eacute;sespoir...</p>
+
+<p>&mdash;<i>&laquo;Gustans gustavi paululum mellis, et ecce
+morior!&raquo;</i> dit le moine d'un air sombre en s'asseyant
+sur son grabat; et, croisant ses bras maigres sur sa
+poitrine, il tomba dans la m&eacute;ditation.</p>
+
+<p>Puis se levant et marchant dans sa cellule avec activit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Comment vous nomme-t-on? me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Fr&egrave;re Angel, pour servir Dieu et vous honorer&raquo;,
+r&eacute;pondis-je. Mais il n'&eacute;couta pas ma r&eacute;ponse, et apr&egrave;s
+un instant de silence:</p>
+
+<p>&laquo;Vous vous &ecirc;tes tromp&eacute;, me dit-il; si vous voulez
+&ecirc;tre moine, si vous voulez habiter le clo&icirc;tre, il faut
+changer toutes vos id&eacute;es; autrement <i>vous mourrez</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je donc mourir en effet pour avoir mang&eacute; le
+miel de la gr&acirc;ce, pour avoir cru, pour avoir esp&eacute;r&eacute;,
+pour avoir dit: &laquo;Seigneur, aimez-moi!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour cela <i>tu mourras</i>! r&eacute;pondit-il d'une
+voix forte en promenant autour de lui des regards farouches;
+puis il retomba encore dans sa r&ecirc;verie, et ne
+fit plus attention &agrave; moi. Je commen&ccedil;ais &agrave; me trouver
+mal &agrave; l'aise aupr&egrave;s de lui; ses paroles entrecoup&eacute;es, son
+aspect rude et chagrin, ses &eacute;clairs de sensibilit&eacute; suivis
+aussit&ocirc;t d'une profonde indiff&eacute;rence, tout en lui avait
+un caract&egrave;re d'ali&eacute;nation. Tout d'un coup il renouvela
+sa question, et me dit d'un ton presque imp&eacute;rieux:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Votre nom?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Angel, r&eacute;pondis-je avec douceur.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Angel! s'&eacute;cria-t-il en me regardant d'un air inspir&eacute;.
+Il m'a &eacute;t&eacute; dit: &laquo;Vers la fin de tes jours un ange
+te sera envoy&eacute;, et tu le reconna&icirc;tras &agrave; la fl&egrave;che qui lui
+traversera le c&#339;ur. Il viendra te trouver, et il te dira:
+Retire-moi cette fl&egrave;che qui me donne la mort... Et si tu
+lui retires cette fl&egrave;che, aussit&ocirc;t celle qui te traverse
+tombera, ta plaie sera ferm&eacute;e, et tu vivras&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mon p&egrave;re, lui dis-je, je ne connais point ce texte,
+je ne l'ai rencontr&eacute; nulle part.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est que tu connais peu de choses, me r&eacute;pondit-il
+en posant amicalement sa main sur ma t&ecirc;te; c'est que
+tu n'as point encore rencontr&eacute; la main qui doit gu&eacute;rir ta
+blessure; moi je comprends la parole de l'<i>Esprit</i>, et je
+te connais. Tu es celui qui devait venir vers moi; je te
+reconnais &agrave; cette heure, et ta chevelure est blonde
+comme la chevelure de celui qui t'envoie. Mon fils, sois
+b&eacute;ni, et que le pouvoir de l'Esprit s'accomplisse en
+toi... Tu es mon fils bien-aim&eacute;, et c'est en toi que je
+mettrai toute mon affection.&raquo;</p>
+
+<p>Il me pressa sur son sein, et levant les yeux au ciel,
+il me parut sublime. Son visage prit une expression que
+je n'avais vue que dans ces t&ecirc;tes de saints et d'ap&ocirc;tres,
+chefs-d'&#339;uvre de peinture qui ornaient l'&eacute;glise du couvent.
+Ce que j'avais pris pour de l'&eacute;garement eut &agrave; mes
+yeux le caract&egrave;re de l'inspiration. Je crus voir un archange,
+et, pliant les deux genoux, je me prosternai
+devant lui.</p>
+
+<p>Il m'imposa les mains, en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Cesse de souffrir! que la fl&egrave;che ac&eacute;r&eacute;e de la douleur
+cesse de d&eacute;chirer ton sein; que le dard empoisonn&eacute;
+de l'injustice et de la pers&eacute;cution cesse de percer ta
+poitrine; que le sang de ton c&#339;ur cesse d'arroser des
+marbres insensible. Sois consol&eacute;, sois gu&eacute;ri, sois fort,
+sois b&eacute;ni. L&egrave;ve-toi!</p>
+
+<p>Je me relevai et sentis mon &acirc;me inond&eacute;e d'une telle
+consolation, mon esprit raffermi par une esp&eacute;rance si
+vive, que je m'&eacute;criai:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, un miracle s'est accompli en moi, et je reconnais
+maintenant que vous &ecirc;tes un saint devant le Seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parle pas ainsi, mon enfant, d'un homme faible
+et malheureux, me dit-il avec tristesse; je suis un &ecirc;tre
+ignorant et born&eacute;, dont l'<i>Esprit</i> a eu piti&eacute; quelquefois.
+Qu'il soit lou&eacute; &agrave; cette heure, puisque j'ai eu la puissance
+de te gu&eacute;rir. Va en paix; sois prudent, ne me
+parle en pr&eacute;sence de personne, et ne viens me voir
+qu'en secret.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me renvoyez pas encore, mon p&egrave;re, lui dis-je;
+car qui sait quand je pourrai revenir? Il y a des peines
+si s&eacute;v&egrave;res contre ceux qui approchent de votre laboratoire,
+que je serai peut-&ecirc;tre bien longtemps avant de pouvoir
+go&ucirc;ter de nouveau la douceur de votre entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je te quitte et que <i>je consulte</i>, r&eacute;pondit
+le p&egrave;re Alexis. Il est possible qu'on te pers&eacute;cute
+pour la tendresse que tu vas m'accorder; mais l'Esprit te
+donnera la force de vaincre tous les obstacles, car il
+m'a pr&eacute;dit ta venue, et ce qui doit s'accomplir <i>est dit</i>.</p>
+
+<p>Il se rassit sur son fauteuil, et tomba dans un profond
+sommeil. Je contemplai longtemps sa t&ecirc;te, empreinte
+d'une s&eacute;r&eacute;nit&eacute; et d'une beaut&eacute; surnaturelle, bien diff&eacute;rente
+en ce moment de ce qu'elle m'&eacute;tait apparue
+d'abord; puis, baisant avec amour le bord de sa robe
+grise, je me retirai sans bruit.</p>
+
+<p>Quand je ne fus plus sous le charme de sa pr&eacute;sence,
+ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; entre lui et moi me fit l'effet d'un
+songe. Moi, si croyant, si orthodoxe dans mes &eacute;tudes
+et dans mes intentions; moi, que le seul mot d'h&eacute;r&eacute;sie
+faisait fr&eacute;mir de crainte et d'horreur, par quelles paroles
+avais-je donc &eacute;t&eacute; fascin&eacute;, et par quelle formule avais-je
+laiss&eacute; unir clandestinement ma destin&eacute;e &agrave; cette destin&eacute;e
+inconnue? Alexis m'avait souffl&eacute; l'esprit de r&eacute;volte contre
+mes sup&eacute;rieurs, contre ces hommes que je devais
+croire et que j'avais toujours crus infaillibles. Il m'avait
+parl&eacute; d'eux avec un profond m&eacute;pris, avec une haine
+concentr&eacute;e, et je m'&eacute;tais laiss&eacute; surprendre par les figures
+et l'obscurit&eacute; de son langage. Maintenant ma m&eacute;moire
+me retra&ccedil;ait tout ce qui e&ucirc;t d&ucirc; me faire douter
+de sa foi, et je me souvenais avec terreur de lui avoir
+entendu citer et invoquer &agrave; chaque instant l'<i>Esprit</i>,
+sans qu'il y joign&icirc;t jamais l'&eacute;pith&egrave;te consacr&eacute;e par laquelle
+nous d&eacute;signons la troisi&egrave;me personne de la Trinit&eacute;
+divine. C'&eacute;tait peut-&ecirc;tre au nom du malin esprit qu'il
+m'avait impos&eacute; les mains. Peut-&ecirc;tre avais-je fait alliance
+avec les esprits de t&eacute;n&egrave;bres en recevant les caresses et
+les consolations de ce moine suspect. Je fus troubl&eacute;, agit&eacute;;
+je ne pus fermer l'&#339;il de la nuit. Comme la veille, je fus
+oubli&eacute; et abandonn&eacute;. De m&ecirc;me que la nuit pr&eacute;c&eacute;dente,
+je m'endormis au jour et me r&eacute;veillai tard. J'eus honte
+alors d'avoir manqu&eacute; depuis tant d'heures &agrave; mes exercices
+de pi&eacute;t&eacute;: je me rendis &agrave; l'&eacute;glise, et je priai ardemment
+l'Esprit saint de m'&eacute;clairer et de me pr&eacute;server des
+emb&ucirc;ches du tentateur.</p>
+
+<p>Je me sentis si triste et si peu fortifi&eacute; au sortir de
+l'&eacute;glise, que je me crus dans une voie de perdition, et
+je r&eacute;solus d'aller me confesser. J'&eacute;crivis un mot au p&egrave;re
+H&eacute;g&eacute;sippe pour le supplier de m'entendre; mais il me fit
+faire verbalement, par un des convers les plus grossiers,
+une r&eacute;ponse m&eacute;prisante et un refus positif. En m&ecirc;me
+temps ce convers m'intima, de la part du Prieur, l'ordre
+de sortir de l'&eacute;glise et de n'y jamais mettre les pieds
+avant la fin des offices du soir. Encore, si un religieux
+prolongeait sa pri&egrave;re dans le ch&#339;ur, ou y rentrait pour
+s'y livrer &agrave; quelque acte de d&eacute;votion particuli&egrave;re, je devais
+&agrave; l'instant m&ecirc;me purger la maison de Dieu de mon
+souffle impur, et c&eacute;der ma place &agrave; un serviteur de Dieu.</p>
+
+<p>Cet arr&ecirc;t inique me blessa tellement que j'entrai dans
+une col&egrave;re insens&eacute;e. Je sortis de l'&eacute;glise en frappant du
+poing sur les murs comme un furieux. Le convers me
+chassait dehors en me traitant de blasph&eacute;mateur et de
+sacril&egrave;ge.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; je franchissais la porte au fond du
+ch&#339;ur qui donnait sur le jardin, le chagrin et l'indignation
+faillirent me faire perdre encore une fois l'usage
+de mes sens. Je chancelai; un nuage passa devant mes
+yeux; mais la fiert&eacute; vainquit le mal, et je m'&eacute;lan&ccedil;ai vers
+le jardin, en me jetant un peu de c&ocirc;t&eacute; pour faire place &agrave;
+une personne que je vis tout &agrave; coup sur le seuil face &agrave;
+face avec moi. C'&eacute;tait un jeune homme d'une beaut&eacute; surprenante,
+et portant un costume &eacute;tranger. Bien qu'il f&ucirc;t
+couvert d'une robe noire, semblable &agrave; celle des sup&eacute;rieurs
+de notre ordre, il avait en dessous une jaquette
+demi-courte en drap fin, attach&eacute;e par une ceinture de
+cuir &agrave; boucle d'argent, &agrave; la mani&egrave;re des anciens &eacute;tudiants
+allemands. Comme eux, il portait, au lieu des
+sandales de nos moines, des bottines collantes, et sur
+son col de chemise, rabattu et blanc comme la neige,
+tombait &agrave; grandes ondes dor&eacute;es la plus belle chevelure
+blonde que j'aie vue de ma vie. Il &eacute;tait grand, et son
+attitude &eacute;l&eacute;gante semblait r&eacute;v&eacute;ler l'habitude du commandement.
+Frapp&eacute; de respect et rempli d'incertitude, je le
+saluai &agrave; demi. Il ne me rendit point mon salut; mais il
+me sourit d'un air si bienveillant, et en m&ecirc;me temps ses
+beaux yeux, d'un bleu s&eacute;v&egrave;re, s'adoucirent pour me regarder
+avec une compassion si tendre, que jamais ses traits
+ne sont sortis de ma m&eacute;moire. Je m'arr&ecirc;tai, esp&eacute;rant
+qu'il me parlerait, et me persuadant, d'apr&egrave;s la majest&eacute;
+de son aspect, qu'il avait le pouvoir de me prot&eacute;ger;
+mais le convers qui marchait derri&egrave;re moi, et qui ne
+semblait faire aucune attention &agrave; lui, le for&ccedil;a brutalement
+de se retirer contre le mur, et me poussa presque
+jusqu'&agrave; me faire tomber. Ne voulant point engager une
+lutte avilissante avec cet homme grossier, je me h&acirc;tai de
+sortir; mais, apr&egrave;s avoir fait trois pas dans le jardin, je
+me retournai, et je vis l'inconnu qui restait debout &agrave; la
+m&ecirc;me place et me suivait des yeux avec une affectueuse
+sollicitude. Le soleil donnait en plein sur lui et faisait
+rayonner sa chevelure. Il soupira, et, levant ses beaux
+yeux, vers le ciel, comme pour appeler sur moi le secours
+de la justice &eacute;ternelle et la prendre &agrave; t&eacute;moin de mon infortune,
+il se tourna lentement vers le sanctuaire,
+entra dans le ch&#339;ur et se perdit dans l'ombre; car la
+brillante clart&eacute; du jour faisait para&icirc;tre t&eacute;n&eacute;breux l'int&eacute;rieur
+de l'&eacute;glise. J'avais envie de retourner sur mes pas
+malgr&eacute; le convers, de suivre ce noble &eacute;tranger et de lui
+dire mes peines; mais quel &eacute;tait-il pour les accueillir et
+les faire cesser? D'ailleurs, s'il attirait vers lui la sympathie
+de mon &acirc;me, il m'inspirait aussi une sorte de
+crainte; car il y avait dans sa physionomie autant
+d'aust&eacute;rit&eacute; que de douceur.</p>
+
+<p>Je montai vers le p&egrave;re Alexis, et lui racontai les nouvelles
+cruaut&eacute;s exerc&eacute;es envers moi.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi avez-vous dout&eacute;, &ocirc; homme de peu de foi?
+me dit-il d'un air triste. Vous vous nommez Ange, et,
+au lieu de reconna&icirc;tre l'esprit de vie qui tressaille en
+vous, vous avez voulu aller vous jeter aux pieds d'un
+homme ignorant, demander la vie &agrave; un cadavre! Ce
+directeur ignare vous repousse et vous humilie. Vous
+&ecirc;tes puni par o&ugrave; vous avez p&eacute;ch&eacute;, et votre souffrance
+n'a rien de noble, votre martyre rien d'utile pour vous-m&ecirc;me,
+parce que vous sacrifiez les forces de votre entendement
+&agrave; des id&eacute;es fausses ou &eacute;troites. Au reste,
+j'avais pr&eacute;vu ce qui vous arrive; vous me craignez; vous
+ne savez pas si je suis le serviteur des anges ou l'esclave
+des d&eacute;mons. Vous avez pass&eacute; la nuit derni&egrave;re &agrave; commenter
+toutes mes paroles, et vous avez r&eacute;solu ce
+matin de me vendre &agrave; mes ennemis pour une absolution.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne le croyez pas, m'&eacute;criai-je; je me serais
+confess&eacute; de tout ce qui m'&eacute;tait personnel sans prononcer
+votre nom, sans redire une seule de vos paroles. H&eacute;las!
+serez-vous donc, vous aussi, injuste envers moi? Serai-je
+repouss&eacute; de partout? La maison de Dieu m'est ferm&eacute;e,
+votre c&#339;ur me le sera-t-il de m&ecirc;me! Le p&egrave;re H&eacute;g&eacute;sippe
+m'accuse d'impi&eacute;t&eacute;; et vous, mon p&egrave;re, vous m'accusez
+d'&ecirc;tre l&acirc;che!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous l'avez &eacute;t&eacute;, r&eacute;pondit Alexis. La puissance
+des moines vous intimide, leur haine vous &eacute;pouvante.
+Vous enviez leurs suffrages et leurs cajoleries aux
+ineptes disciples qu'ils choient tendrement. Vous ne savez
+pas vivre seul, souffrir seul, aimer seul.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon p&egrave;re, il est vrai, je ne sais pas me
+passer d'affection; j'ai cette faiblesse, cette l&acirc;chet&eacute;, si
+vous voulez. Je suis peut-&ecirc;tre un caract&egrave;re faible, mais je
+sens en moi une &acirc;me tendre, et j'ai besoin d'un ami.
+Dieu est si grand que je me sens terrifi&eacute; en sa pr&eacute;sence.
+Mon esprit est si timide qu'il ne trouve pas en lui-m&ecirc;me
+la force d'embrasser ce Dieu tout-puissant, et d'arracher
+de sa main terrible les dons de la gr&acirc;ce. J'ai besoin
+d'interm&eacute;diaire entre le ciel et moi. Il me faut des appuis,
+des conseils, des m&eacute;diateurs. Il faut qu'on m'aime,
+qu'on travaille pour moi et avec moi &agrave; mon salut. Il faut
+qu'on prie avec moi, qu'on me dise d'esp&eacute;rer et qu'on
+me promette les r&eacute;compenses &eacute;ternelles. Autrement je
+doute, non de la bont&eacute; de Dieu, mais de celle de mes
+intentions. J'ai peur du Seigneur, parce que j'ai peur de
+moi-m&ecirc;me. Je m'atti&eacute;dis, je me d&eacute;courage, je me sens
+mourir, mon cerveau se trouble, et je ne distingue plus
+la voix du ciel de celle de l'enfer. Je cherche un appui;
+f&ucirc;t-ce un ma&icirc;tre impitoyable qui me ch&acirc;ti&acirc;t sans cesse,
+je le pr&eacute;f&eacute;rerais &agrave; un p&egrave;re indulgent qui m'oublie.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre ange &eacute;gar&eacute; sur la terre! dit le p&egrave;re Alexis
+avec attendrissement; &eacute;tincelle d'amour tomb&eacute;e de
+l'aur&eacute;ole du ma&icirc;tre, et condamn&eacute;e &agrave; couver sous la
+cendre de cette mis&eacute;rable vie! Je reconnais &agrave; tes tourments
+la nature divine qui m'anima dans ma jeunesse,
+avant qu'on e&ucirc;t &eacute;paissi sur mes yeux les t&eacute;n&egrave;bres de
+l'endurcissement, avant qu'on e&ucirc;t glac&eacute; sous le cilice
+les battements de ce c&#339;ur br&ucirc;lant, avant qu'on e&ucirc;t
+rendu mes communications avec l'<i>Esprit</i> p&eacute;nibles,
+rares, douloureuses et &agrave; jamais incompl&egrave;tes. Ils feront
+de toi ce qu'ils ont fait de moi. Ils rempliront ton esprit
+de doutes poignants, de pu&eacute;rils remords et d'imb&eacute;ciles
+terreurs. Ils te rendront malade, vieux avant l'&acirc;ge, infirme
+d'esprit; et quand tu auras secou&eacute; tous les liens de
+l'ignorance et de l'imposture, quand tu te sentiras assez
+&eacute;clair&eacute; pour d&eacute;chirer tous les voiles de la superstition,
+tu n'en auras plus la force. Ta fibre sera rel&acirc;ch&eacute;e, ta vue
+trouble, ta main d&eacute;bile, ton cerveau paresseux ou fatigu&eacute;.
+Tu voudras lever les yeux vers les astres, et ta t&ecirc;te
+pesante retombera stupidement sur ta poitrine; tu voudras
+lire, et des fant&ocirc;mes danseront devant tes yeux;
+tu voudras te rappeler, et mille lueurs incertaines se
+joueront dans ta m&eacute;moire &eacute;puis&eacute;e; tu voudras m&eacute;diter,
+et tu t'endormiras sur ta chaise. Et pendant ton sommeil,
+si l'Esprit te parle, ce sera en des termes si obscurs
+que tu ne pourras les expliquera ton r&eacute;veil. Ah!
+victime! victime! je te plains, et ne puis te sauver.&raquo;</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il frissonnait comme un homme pris
+de fi&egrave;vre: son haleine br&ucirc;lante semblait rar&eacute;fier l'air
+de sa cellule, et on e&ucirc;t dit, &agrave; la langueur de son &ecirc;tre,
+qu'il lui restait &agrave; peine quelques instants &agrave; vivre.</p>
+
+<p>&laquo;Bon p&egrave;re Alexis, lui dis-je, votre tendresse pour moi
+est-elle donc d&eacute;j&agrave; fatigu&eacute;e? J'ai &eacute;t&eacute; faible et craintif, il
+est vrai; mais vous me sembliez si fort, si vivant, que
+je comptais retrouver en vous assez de chaleur pour me
+pardonner ma faute, pour l'effacer et pour me fortifier
+de nouveau. Mon &acirc;me retombe dans la mort avec la
+v&ocirc;tre: ne pouvez-vous, comme hier, faire un miracle
+qui nous ranime tous les deux?</p>
+
+<p>&mdash;L'esprit n'est point avec moi aujourd'hui, dit-il. Je
+suis triste, je doute de tout, et m&ecirc;me de toi. Reviens
+demain, je serai peut-&ecirc;tre illumin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et que deviendrai-je jusque l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;L'Esprit est fort, l'Esprit est bon; peut-&ecirc;tre t'assistera-t-il
+directement. En attendant, je veux te donner
+un conseil pour adoucir l'amertume de ta situation. Je
+sais pourquoi les moines ont adopt&eacute; envers toi ce syst&egrave;me
+d'inflexible m&eacute;chancet&eacute;. Ils agissent ainsi avec tous
+ceux dont ils craignent l'esprit de justice et la droiture
+naturelle. Ils ont pressenti en toi un homme de c&#339;ur,
+sensible &agrave; l'outrage, compatissant &agrave; la souffrance, ennemi
+des f&eacute;roces et l&acirc;ches passions. Ils se sont dit que dans
+un tel homme ils ne trouveraient pas un complice, mais
+un juge; et ils veulent faire de toi ce qu'ils font de tous
+ceux dont la vertu les effraie et dont la candeur les g&ecirc;ne.
+Ils veulent t'abrutir, effacer en toi par la pers&eacute;cution
+toute notion du juste et de l'injuste, &eacute;mousser par d'inutiles
+souffrances toute g&eacute;n&eacute;reuse &eacute;nergie. Ils veulent, par
+de myst&eacute;rieux et vils complots, par des &eacute;nigmes sans
+mot et des ch&acirc;timents sans objet, t'habituer &agrave; vivre brutalement
+dans l'amour et l'estime de toi seul, &agrave; te passer
+de sympathie, &agrave; perdre toute confiance, &agrave; m&eacute;priser toute
+amiti&eacute;. Ils veulent te faire d&eacute;sesp&eacute;rer de la bont&eacute; du
+ma&icirc;tre, te d&eacute;go&ucirc;ter de la pri&egrave;re, te forcer &agrave; mentir ou &agrave;
+trahir tes fr&egrave;res dans la confession, te rendre envieux,
+sournois, calomniateur, d&eacute;lateur. Ils veulent te rendre
+pervers, stupide et inf&acirc;me. Ils veulent t'enseigner que
+le premier des biens c'est l'intemp&eacute;rance et l'oisivet&eacute;,
+que pour s'y livrer en paix il faut tout avilir, tout sacrifier,
+d&eacute;pouiller tout souvenir de grandeur, tuer tout noble
+instinct. Ils veulent t'enseigner la haine hypocrite, la
+vengeance patiente, la couardise et la f&eacute;rocit&eacute;. Ils veulent
+que ton &acirc;me meure pour avoir &eacute;t&eacute; nourrie de miel, pour
+avoir aim&eacute; la douceur et l'innocence. Ils veulent, en un
+mot, faire de toi un moine. Voil&agrave; ce qu'ils veulent, mon
+fils: voil&agrave; ce qu'ils ont entrepris, voil&agrave; ce qu'ils poursuivent
+d'un commun accord, les uns par calcul, les autres
+par instinct, les meilleurs par faiblesse, par ob&eacute;issance
+et par crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entends-je? m'&eacute;criai-je, et dans quel monde
+d'iniquit&eacute; faites-vous entrer mon &acirc;me tremblante! P&egrave;re
+Alexis! p&egrave;re Alexis! dans quel ab&icirc;me serais-je tomb&eacute;,
+s'il en &eacute;tait ainsi! &Ocirc; ciel! ne vous trompez-vous point?
+N'&ecirc;tes-vous point aveugl&eacute; par le souvenir de quelque
+injure personnelle? Ce monast&egrave;re n'est-il habit&eacute; que par
+des moines pr&eacute;varicateurs? Dois-je chercher parmi des
+&acirc;mes plus sinc&egrave;res la foi et la charit&eacute; qu'un impur d&eacute;mon
+semble avoir chass&eacute;es de ces murs maudits?</p>
+
+<p>&mdash;Tu chercherais en vain un couvent moins souill&eacute; et
+des moines meilleurs; tous sont ainsi. La foi est perdue
+sur la terre, et le vice est impuni. Accepte le travail et
+la douleur; car vivre, c'est travailler et souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, je le veux! mais je veux semer pour
+recueillir. Je veux travailler dans la foi et dans l'esp&eacute;rance;
+je veux souffrir selon la charit&eacute;. Je fuirai cet
+abominable r&eacute;ceptacle de crimes; je d&eacute;chirerai cette
+robe blanche, embl&egrave;me menteur d'une vie de puret&eacute;.
+Je retournerai &agrave; la vie du monde, ou je me retirerai
+dans une th&eacute;ba&iuml;de pour pleurer sur les fautes du genre
+humain et me pr&eacute;server de la contagion...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, me dit le p&egrave;re Alexis en prenant dans
+ses mains mes mains que je tordais avec d&eacute;sespoir,
+j'aime ce mouvement d'indignation et cet &eacute;clair du courage.
+J'ai connu ces angoisses, j'ai form&eacute; ces r&eacute;solutions.
+Ainsi j'ai voulu fuir, ainsi j'ai d&eacute;sir&eacute; de vivre
+parmi les hommes du si&egrave;cle, ou de m'enfermer dans
+des cavernes inaccessibles; mais &eacute;coute les conseils que
+l'Esprit m'a donn&eacute;s aux temps de mon &eacute;preuve, et
+grave-les dans ta m&eacute;moire:</p>
+
+<p>&laquo;Ne dis pas: Je vivrai parmi les hommes, et je serai
+le meilleur d'entre eux; car toute chair est faible, et
+ton esprit s'&eacute;teindra comme le leur dans la vie de la
+chair.</p>
+
+<p>&laquo;Ne dis pas non plus: je me retirerai dans la solitude
+et j'y vivrai de l'esprit; car l'esprit de l'homme est
+enclin &agrave; l'orgueil, et l'orgueil corrompt l'esprit.</p>
+
+<p>&laquo;Vis avec les hommes qui sont autour de toi. Garde-toi
+de leur malice. Cherche ta solitude au milieu d'eux.
+D&eacute;tourne les yeux de leur iniquit&eacute;, regarde en toi-m&ecirc;me,
+et garde-toi de les ha&iuml;r autant que de les imiter.
+Fais-leur du bien dans le temps pr&eacute;sent en ne leur fermant
+ni ton c&#339;ur ni ta main. Fais-leur du bien dans leur
+post&eacute;rit&eacute; en ouvrant ton esprit &agrave; la lumi&egrave;re de l'Esprit.</p>
+
+<p>&laquo;La vie du si&egrave;cle d&eacute;bilite, la vie du d&eacute;sert irrite.</p>
+
+<p>&laquo;Quand un instrument est expos&eacute; aux intemp&eacute;ries
+des saisons, les cordes se d&eacute;tendent; quand il est enferm&eacute;
+sans air dans un &eacute;tui, les cordes se rompent.</p>
+
+<p>&laquo;Si tu &eacute;coutes le sens des paroles humaines, tu oublieras
+l'Esprit, et tu ne pourras plus le comprendre.
+Mais si tu ne laisses venir &agrave; toi les sons de la voix humaine,
+tu oublieras les hommes, et tu ne pourras plus
+les enseigner.&raquo;</p>
+
+<p>En r&eacute;citant ces versets d'une Bible inconnue le p&egrave;re
+Alexis tenait ouvert le livre que j'avais vu d&eacute;j&agrave; entre
+ses mains, et il tournait les pages pour les consulter,
+comme s'il e&ucirc;t aid&eacute; sa m&eacute;moire d'un texte &eacute;crit; mais
+les pages de ce livre &eacute;taient blanches, et ne paraissaient
+pas avoir jamais port&eacute; l'empreinte d'aucun caract&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce fait bizarre r&eacute;veilla mes inqui&eacute;tudes, et je commen&ccedil;ai
+&agrave; l'observer avec curiosit&eacute;. Rien dans son aspect
+n'annon&ccedil;ait en ce moment l'&eacute;garement, ou seulement
+l'exaltation. Il referma doucement son livre, et me
+parlant avec calme:</p>
+
+<p>&laquo;Garde-toi donc, me dit-il en commentant son texte,
+de retourner au monde; car tu es un faible enfant, et si
+le vent des passions venait &agrave; souffler sur toi, il &eacute;teindrait
+le flambeau de ton intelligence. La concupiscence et la
+vanit&eacute; ne te trouveraient peut-&ecirc;tre pas assez fort pour
+r&eacute;sister &agrave; leur aiguillon. Quant &agrave; moi, j'ai fui le monde,
+parce que j'&eacute;tais fort, et que les passions eussent chang&eacute;
+ma force en fureur. J'aurais surmont&eacute; la pr&eacute;somption et
+terrass&eacute; la luxure; j'aurais succomb&eacute; sous les tentations
+de l'ambition et de la haine; j'aurais &eacute;t&eacute; dur, intol&eacute;rant,
+vindicatif, orgueilleux, c'est-&agrave;-dire &eacute;go&iuml;ste. Nous sommes
+faits l'un et l'autre pour le clo&icirc;tre. Quand un homme a
+entendu l'esprit l'appeler, ne f&ucirc;t-ce qu'une fois et faiblement,
+il doit tout quitter pour le suivre, et rester l&agrave; o&ugrave;
+il l'a conduit, quelque mal qu'il s'y trouve. Retourner
+en arri&egrave;re n'est plus en son pouvoir, et quiconque a
+m&eacute;pris&eacute; une seule fois la chair pour l'esprit, ne peut plus
+revenir aux plaisirs de la chair; car la chair r&eacute;volt&eacute;e se venge
+et veut chasser l'esprit &agrave; son tour. Alors le c&#339;ur
+de l'homme est le th&eacute;&acirc;tre d'une lutte terrible o&ugrave; la chair
+et l'esprit se d&eacute;vorent l'un l'autre; l'homme succombe
+et meurt sans avoir v&eacute;cu. La vie de l'esprit est une vie
+sublime; mais elle est difficile et douloureuse. Ce n'est
+pas une vaine pr&eacute;caution que de mettre entre la contagion
+du si&egrave;cle et le r&egrave;gne de la chair, des murailles, des
+remparts de pierre et des grilles d'airain. Ce n'est pas
+trop pour encha&icirc;ner la convoitise des choses vaines que
+de descendre vivant dans un cercueil scell&eacute;. Mais il est
+bon de voir autour de soi d'autres hommes vou&eacute;s au
+culte de l'esprit, ne f&ucirc;t-ce qu'en apparence. Ce fut
+l'&#339;uvre d'une grande sagesse que d'instituer les communaut&eacute;s
+religieuses. O&ugrave; est le temps o&ugrave; les hommes
+s'y ch&eacute;rissaient comme des fr&egrave;res et y travaillaient de
+concert, en s'aidant charitablement les uns les autres, &agrave;
+implorer, &agrave; poursuivre l'esprit, &agrave; vaincre les grossiers
+conseils de la mati&egrave;re? Toute lumi&egrave;re, tout progr&egrave;s,
+toute grandeur, sont sortis du clo&icirc;tre; mais toute lumi&egrave;re,
+tout progr&egrave;s, toute grandeur doivent y p&eacute;rir, si quelques-uns
+d'entre nous ne pers&eacute;v&egrave;rent dans la lutte effroyable
+que l'ignorance et l'imposture livrent d&eacute;sormais &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute;. Soutenons ce combat avec acharnement; poursuivons
+notre entreprise, eussions-nous contre nous
+toute l'arm&eacute;e de l'enfer. Si on coupe nos deux bras, saisissons
+le navire avec les dents; car l'esprit est avec
+nous. C'est ici qu'il habite; malheur &agrave; ceux qui profanent
+son sanctuaire! Restons fid&egrave;les &agrave; son culte, et, si nous
+sommes d'inutiles martyrs, ne soyons pas du moins de
+l&acirc;ches d&eacute;serteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez, raison, mon p&egrave;re, r&eacute;pondis-je, frapp&eacute;
+des paroles qu'il disait. Votre enseignement est celui de
+la sagesse. Je veux &ecirc;tre votre disciple et ne me conduire
+que d'apr&egrave;s vos d&eacute;cisions. Dites-moi ce que je dois faire
+pour conserver ma force et poursuivre courageusement
+l'&#339;uvre de mon salut au milieu des pers&eacute;cutions qu'on
+me suscite.</p>
+
+<p>&mdash;Les subir toutes avec indiff&eacute;rence, r&eacute;pondit-il; ce
+sera une t&acirc;che facile, si tu consid&egrave;res le peu que vaut
+l'estime des moines, et la faiblesse de leurs moyens
+contre nous. Il pourra se faire qu'&agrave; la vue d'une victime
+innocente comme toi, et comme toi maltrait&eacute;e, tu sentes
+souvent l'indignation br&ucirc;ler tes entrailles; mais ton r&ocirc;le
+en ce qui t'est personnel, c'est de sourire, et c'est aussi
+toute la vengeance que tu dois tirer de leurs vains efforts.
+En outre, ton insouciance fera tomber leur animosit&eacute;.
+Ce qu'ils veulent, c'est de te rendre insensible &agrave; force
+de douleur; sois-le &agrave; force de courage ou de raison. Ils
+sont grossiers; ils s'y m&eacute;prendront. S&egrave;che tes larmes,
+prends un visage sans expression, feins un bon sommeil
+et un grand app&eacute;tit, ne demande plus la confession, ne
+parais plus &agrave; l'&eacute;glise, ou feins d'y &ecirc;tre morne et froid.
+Quand ils te verront ainsi, ils n'auront plus peur de toi;
+et, cessant de jouer une sale com&eacute;die, ils seront indulgents
+&agrave; ton &eacute;gard, comme l'est un ma&icirc;tre paresseux envers
+un &eacute;lev&eacute; inepte. Fais ce que je te dis, et avant trois
+jours je t'annonce que le Prieur te mandera devant lui
+pour faire sa paix avec toi.&raquo;</p>
+
+<p>Avant de quitter le p&egrave;re Alexis, je lui parlai du personnage
+que j'avais rencontr&eacute; au sortir de l'&eacute;glise, et lui
+demandai qui il pouvait &ecirc;tre. D'abord il m'&eacute;couta avec
+pr&eacute;occupation, hochant la t&ecirc;te, comme pour dire qu'il
+ne connaissait et ne se souciait de conna&icirc;tre aucun
+dignitaire de l'ordre; mais, &agrave; mesure que je lui d&eacute;taillais
+les traits et l'habillement de l'inconnu, son &#339;il s'animait,
+et bient&ocirc;t il m'accabla de questions pr&eacute;cipit&eacute;es.
+Le soin minutieux que je mis &agrave; y r&eacute;pondre acheva de
+graver dans ma m&eacute;moire le souvenir de celui que je crois
+voir encore et que je ne verrai plus.</p>
+
+<p>Enfin le p&egrave;re Alexis, saisissant mes mains avec une
+grande expression de tendresse et de joie, s'&eacute;cria &agrave;
+plusieurs reprises:</p>
+
+<p>&laquo;Est-il possible? est-il possible? as-tu vu cela? Il
+est donc revenu? Il est donc avec nous? il t'a connu? il
+t'a appel&eacute;? Il &ocirc;tera la fl&egrave;che de ton c&#339;ur! C'est donc
+bien toi, mon enfant, toi qui l'as vu!</p>
+
+<p>&mdash;Quel est il donc, mon p&egrave;re, cet ami inconnu vers
+lequel mon c&#339;ur s'est &eacute;lanc&eacute; tout d'abord? Faites-le
+moi conna&icirc;tre, menez-moi vers lui, dites-lui de m'aimer
+comme je vous aime et comme vous semblez m'aimer
+aussi. Avec quelle reconnaissance n'embrasserais-je pas
+celui dont la vue remplit votre &acirc;me d'une telle joie!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas en mon pouvoir d'aller vers lui, r&eacute;pondit
+Alexis. C'est lui qui vient vers moi, et il faut l'attendre.
+Sans doute, je le verrai aujourd'hui, et je te
+dirai ce que je dois te dire; jusque-l&agrave; ne me fais pas de
+questions; car il m'est d&eacute;fendu de parler de lui, et ne
+dis &agrave; personne ce que tu viens de me dire.&raquo;</p>
+
+<p>J'objectai que l'&eacute;tranger ne m'avait pas sembl&eacute; agir
+d'une mani&egrave;re myst&eacute;rieuse, et que le fr&egrave;re convers avait
+du le voir. Le p&egrave;re secoua la t&ecirc;te en souriant.</p>
+
+<p>&laquo;Les hommes de chair ne le connaissent point, dit-il.&raquo;</p>
+
+<p>Aiguillonn&eacute; par la curiosit&eacute;, je montai le soir m&ecirc;me &agrave;
+la cellule du p&egrave;re Alexis; mais il refusa de m'ouvrir la
+porte.</p>
+
+<p>&laquo;Laisse-moi seul, me dit-il; je suis triste, je ne
+pourrais te consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre ami? lui dis-je timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, r&eacute;pondit-il d'un ton absolu; il n'est pas
+venu; il est parti sans me voir; il reviendra peut-&ecirc;tre.
+Ne t'en inqui&egrave;te pas. Il n'aime pas qu'on parle de lui.
+Va dormir, et demain conduis-toi comme je te l'ai
+prescrit.&raquo;</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; je sortais, il me rappela pour me dire:</p>
+
+<p>&laquo;Angel, a-t-il fait du soleil aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re, un beau soleil, une brillante matin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand tu as rencontr&eacute; cette figure, le soleil
+brillait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, reprit-il; &agrave; demain.&raquo;</p>
+
+<p>Je suivis le conseil du p&egrave;re Alexis, et je restai au lit
+tout le lendemain. Le soir je descendis au r&eacute;fectoire &agrave;
+l'heure o&ugrave; le chapitre &eacute;tait assembl&eacute;, et, me jetant sur
+un plat de viandes fumantes, je le d&eacute;vorai avidement;
+puis, mettant mes coudes sur la table, au lieu de faire
+attention &agrave; la Vie des saints qu'on lisait &agrave; haute voix, et
+que j'avais coutume d'&eacute;couter avec recueillement, je
+feignis de tomber dans une somnolence brutale. Alors
+les autres novices, qui avaient d&eacute;tourn&eacute; les yeux avec
+horreur lorsqu'ils m'avaient vu dolent et contrit, se prirent
+&agrave; rire de mon abrutissement, et j'entendis les sup&eacute;rieurs
+encourager cette &eacute;paisse gaiet&eacute; par la leur. Je
+continuai cette feinte pendant trois jours, et, comme le
+p&egrave;re Alexis me l'avait pr&eacute;dit, je fus mand&eacute; le soir du
+troisi&egrave;me jour dans la chambre du Prieur. Je parus devant
+lui dans une attitude craintive et sans dignit&eacute;;
+j'affectai des mani&egrave;res gauches, un air lourd, une &acirc;me
+appesantie. Je faisais ces choses, non pour me r&eacute;concilier
+avec ces hommes que je commen&ccedil;ais &agrave; m&eacute;priser,
+mais pour voir si le p&egrave;re Alexis les avait bien jug&eacute;s. Je
+pus me convaincre de la justesse de ses paroles en entendant
+le Prieur m'annoncer que la v&eacute;rit&eacute; &eacute;tait enfin
+connue, que j'avais &eacute;t&eacute; injustement accus&eacute; d'une faute
+qu'un novice venait de confesser.</p>
+
+<p>Le Prieur devait, disait-il, &agrave; la contrition du coupable
+et &agrave; l'esprit de charit&eacute;, de me taire son nom et la nature
+de sa faute; mais il m'exhortait &agrave; reprendre ma place &agrave;
+l'&eacute;glise et mes &eacute;tudes au noviciat, sans conserver ni
+chagrin ni rancune contre personne. Il ajouta en me
+regardant avec attention:</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez pourtant droit, mon cher fils, &agrave; une r&eacute;paration
+&eacute;clatante ou &agrave; un d&eacute;dommagement agr&eacute;able pour
+le tort que vous avez souffert. Choisissez, ou de recevoir
+en pr&eacute;sence de toute la communaut&eacute; les excuses de
+ceux des novices qui, par leurs officieux rapports, nous
+ont induits en erreur, ou bien d'&ecirc;tre dispens&eacute; pendant
+un mois des offices de la nuit.&raquo;</p>
+
+<p>Jaloux de poursuivre mon exp&eacute;rience, je choisis la
+derni&egrave;re offre, et je vis aussit&ocirc;t le Prieur devenir tout &agrave;
+fait bienveillant et familier avec moi. Il m'embrassa, et
+le p&egrave;re tr&eacute;sorier &eacute;tant entr&eacute; en cet instant:</p>
+
+<p>&laquo;Tout est arrang&eacute;, lui dit-il; cet enfant ne demande,
+pour d&eacute;dommagement du chagrin involontaire que nous
+lui avons fait, autre chose qu'un peu de repos pendant
+un mois; car sa sant&eacute; a souffert dans cette &eacute;preuve. Au
+reste, il accepte humblement les excuses tacites de ses
+accusateurs; et il prend son parti sur tout ceci avec une
+grande douceur et une aimable insouciance.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! dit le tr&eacute;sorier avec un gros rire
+et en me frappant la joue avec familiarit&eacute;; c'est ainsi
+que nous les aimons; c'est de ce bon et paisible caract&egrave;re
+qu'il nous les faut.&raquo;</p>
+
+<p class="img"><img alt="Cependant je voyais
+assez distinctement le prie-Dieu..." src="images/02.png" /><br />
+Cependant je voyais
+assez distinctement le prie-Dieu...</p>
+
+<p>Le p&egrave;re me donna un autre conseil, ce fut de
+demander la permission de m'adonner aux sciences, et
+de devenir son &eacute;l&egrave;ve et le pr&eacute;parateur de ses exp&eacute;riences
+physiques et chimiques.</p>
+
+<p>&laquo;On te verra avec plaisir accepter cet emploi, me
+dit-il; parce que la chose qu'on craint le plus ici, c'est
+la ferveur et l'asc&eacute;tisme. Tout ce qui peut d&eacute;tourner l'intelligence
+de son v&eacute;ritable but et l'appliquer aux choses
+mat&eacute;rielles est encourag&eacute; par le Prieur. Il m'a propos&eacute;
+cent fois de m'adjoindre un disciple, et, craignant de
+trouver un espion et un tra&icirc;tre dans les sujets qu'on
+me pr&eacute;sentait, j'ai toujours refus&eacute; sous divers pr&eacute;textes.
+On a voulu une fois me contraindre en ce point; j'ai
+d&eacute;clar&eacute; que je ne m'occuperais plus de science et que
+j'abandonnerais l'observatoire si on ne me laissait vivre
+seul et &agrave; ma guise. On a c&eacute;d&eacute;, parce que, d'une part,
+il n'y avait personne pour me remplacer, et que les
+moines mettent une vanit&eacute; immense &agrave; para&icirc;tre savants et
+&agrave; promener les voyageurs dans leurs cabinets et biblioth&egrave;ques;
+parce que, de l'autre, on sait que je ne manque
+pas d'&eacute;nergie, et qu'on a mieux aim&eacute; se d&eacute;barrasser de
+cette &eacute;nergie au profit des sp&eacute;culations scientifiques,
+qui ne font point de jaloux ici, que d'engager une lutte
+dans laquelle mon &acirc;me n'e&ucirc;t jamais pli&eacute;. Va donc; dis
+que tu as obtenu de moi l'autorisation de faire ta demande.
+Si on h&eacute;site, marque de l'humeur, prends un air
+sombre; pendant quelques jours reste sans cesse prostern&eacute;
+dans l'&eacute;glise, je&ucirc;ne, soupire, montre-toi farouche,
+exalt&eacute; dans la d&eacute;votion, et, de peur que tu ne deviennes
+un saint, on cherchera &agrave; faire de toi un savant.&raquo;</p>
+
+<p>Je trouvai le Prieur encore mieux dispos&eacute; &agrave; accueillir
+ma demande que le p&egrave;re Alexis ne me l'avait fait esp&eacute;rer.
+Il y eut m&ecirc;me dans le regard p&eacute;n&eacute;trant qu'il attacha
+sur moi, en recevant mes remerciements, quelque
+chose d'&acirc;cre et de satirique, &eacute;quivalent &agrave; l'action d'un homme
+qui se frotte les mains. Il avait dans l'&acirc;me une
+pens&eacute;e que ni le p&egrave;re Alexis ni moi n'avions pressentie.</p>
+
+<p>Je fus aussit&ocirc;t dispens&eacute; d'une grande partie de mes
+exercices religieux, afin de pouvoir consacrer ce temps
+&agrave; l'&eacute;tude, et on pla&ccedil;a m&ecirc;me mon lit dans une petite
+cellule voisine de celle d'Alexis, afin que je pusse me
+livrer avec lui, la nuit, &agrave; la contemplation des astres.</p>
+
+<p class="img"><img alt="Au moment o&ugrave; je franchissait la port..." src="images/03.png" /><br />
+Au moment o&ugrave; je franchissait la port...</p>
+
+<p>C'est &agrave; partir de ce moment que je contractai avec le
+p&egrave;re Alexis une &eacute;troite amiti&eacute;. Chaque jour elle s'accrut
+par la d&eacute;couverte des in&eacute;puisables tr&eacute;sors de son &acirc;me.
+Il n'a jamais exist&eacute; sur la terre un c&#339;ur plus tendre,
+une sollicitude plus paternelle, une patience plus ang&eacute;lique.
+Il mit &agrave; m'instruire un z&egrave;le et une pers&eacute;v&eacute;rance
+au-dessus de toute gratitude. Aussi avec quelle anxi&eacute;t&eacute;
+je voyais sa sant&eacute; se d&eacute;t&eacute;riorer du plus ou plus! Avec
+quel amour je le soignais jour et nuit, cherchant &agrave; lire
+ses moindres d&eacute;sirs dans ses regards &eacute;teints! Ma pr&eacute;sence
+semblait avoir rendu la vie &agrave; son c&#339;ur longtemps
+vide d'affection humaine, et, selon son expression, affam&eacute;
+de tendresse; l'&eacute;mulation &agrave; son intelligence fatigu&eacute;e de
+solitude et lasse de se tourmenter sans cesse en face
+d'elle-m&ecirc;me. Mais en m&ecirc;me temps que son esprit reprenait
+de la vigueur et de l'activit&eacute;, son corps s'affaiblissait
+de jour en jour. Il ne dormait presque plus, son estomac
+ne dig&eacute;rant plus que des liquides, et ses membres
+&eacute;taient tour &agrave; tour frapp&eacute;s de paralysie durant des
+jours entiers. Il sentait arriver sa fin avec s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, sans
+terreur et sans impatience. Quant &agrave; moi, je le voyais
+d&eacute;p&eacute;rir avec d&eacute;sespoir, car il m'avait ouvert un monde
+inconnu; mon c&#339;ur avide d'amour nageait &agrave; l'aise dans
+cette vie de sentiment, de confiance et d'effusion qu'il
+venait de me r&eacute;v&eacute;ler.</p>
+
+<p>Toutes les pens&eacute;es qui m'&eacute;taient venues d'abord sur
+le d&eacute;rangement possible de son cerveau s'&eacute;taient &eacute;vanouies.
+Il me sembla d&eacute;sormais que son exaltation myst&eacute;rieuse
+&eacute;tait l'&eacute;lan du g&eacute;nie; son langage obscur me
+devenait de plus en plus intelligible, et quand je ne le
+comprenais pas bien, j'en attribuais la faute &agrave; mon
+ignorance, et je vivais dans l'espoir d'arriver &agrave; le p&eacute;n&eacute;trer
+parfaitement.</p>
+
+<p>Cependant cette f&eacute;licit&eacute; n'&eacute;tait pas sans nuages. Il y
+avait comme un ver rongeur au fond de ma conscience
+timor&eacute;e. Le p&egrave;re Alexis ne me semblait pas croire en
+Dieu selon les lois de l'&Eacute;glise chr&eacute;tienne. Il y a plus, il
+me semblait parfois qu'il ne servait pas le m&ecirc;me Dieu
+que moi. Nous n'&eacute;tions jamais en dissidence ouverte sur
+aucun point, parce qu'il &eacute;vitait soigneusement tout rapport
+entre les sujets de nos &eacute;tudes scientifiques et les
+enseignement du dogme. Mais il semblait que nous nous
+fissions mutuellement cette concession, lui, de ne pas l'attaquer,
+moi, de ne pas le d&eacute;fendre. Quand par hasard
+je lui soumettais un cas de conscience ou une difficult&eacute;
+th&eacute;ologique, il refusait de s'expliquer en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Ceci n'est pas de mon ressort; vous avez des docteurs
+vers&eacute;s dans ces mati&egrave;res, allez les consulter; moi,
+en fait de culte, je ne m'embarrasse pas dans le labyrinthe
+de la scolastique, je sers mon ma&icirc;tre comme je
+l'entends, et ne demande point &agrave; un directeur ce que
+je dois admettre ou rejeter: ma conscience est en paix
+avec elle-m&ecirc;me, et je suis trop vieux pour aller me
+remettre sur les bancs.&raquo;</p>
+
+<p>Son th&egrave;me favori &eacute;tait de parler <i>sur la chair et sur
+l'esprit</i>; mais, quoiqu'il ne se d&eacute;clar&acirc;t jamais en dissidence
+avec la foi, il traitait ces mati&egrave;res bien plus en
+philosophe m&eacute;taphysicien qu'en serviteur z&eacute;l&eacute; de l'&Eacute;glise
+catholique et romaine.</p>
+
+<p>J'avais encore remarqu&eacute; une chose qui me donnait
+bien &agrave; penser. Il avait souvent l'air pr&eacute;occup&eacute; de mon
+instruction scientifique, et alors il me faisait entreprendre
+des exp&eacute;riences chimiques dont j'apercevais moi-m&ecirc;me,
+gr&acirc;ce aux enseignements qu'il m'avait d&eacute;j&agrave; donn&eacute;s, l'insignifiance
+et la grossi&egrave;ret&eacute;; puis bient&ocirc;t il m'interrompait
+au milieu de mes manipulations pour me faire
+chercher dans des livres inconnus des &eacute;claircissements
+qu'il disait pr&eacute;cieux. Je lisais &agrave; voix haute, en commen&ccedil;ant
+&agrave; la page qu'il m'indiquait, pendant des heures
+enti&egrave;res. Lui, pendant ce temps, se promenait de long en
+large, levant les yeux au ciel avec enthousiasme, passant
+lentement la main sur son front d&eacute;pouill&eacute;, et
+s'&eacute;criant de temps en temps: &laquo;<i>Bon! bon!</i>&raquo; Pour moi,
+j'avais bient&ocirc;t reconnu que ce n'&eacute;taient pas l&agrave; des articles
+de science s&egrave;che et pr&eacute;cise, mais bien des pages
+pleines d'une philosophie audacieuse et d'une morale
+inconnue. Je continuais quelque temps par respect pour
+lui, esp&eacute;rant toujours qu'il m'arr&ecirc;terait; mais voyant qui'il
+me laissait aller, je me mettais &agrave; craindre pour ma foi,
+et, posant le livre tout d'un coup, je lui disais:</p>
+
+<p>&laquo;Mais, mon p&egrave;re, ne sont-ce pas des h&eacute;r&eacute;sies que
+nous lisons l&agrave;, et croyez-vous qu'il n'y ait rien dans
+ces pages, trop belles peut-&ecirc;tre, qui soit contraire &agrave;
+notre sainte religion?&raquo;</p>
+
+<p>En entendant ces paroles, il s'arr&ecirc;tait brusquement
+dans sa marche d'un air d&eacute;courag&eacute;, me prenait le livre
+des mains, et le jetait sur une table en me disant:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais pas! je ne sais pas, mon enfant; je suis
+une cr&eacute;ature malade et born&eacute;e; je ne puis juger ces
+choses; je les lis, mais sans dire qu'elles sont bonnes ni
+mauvaises. Je ne sais pas! je ne sais pas! Travaillons!&raquo;</p>
+
+<p>Et nous nous remettions tous deux en silence &agrave; l'ouvrage,
+sans oser, moi approfondir mes pens&eacute;es, lui me
+communiquer les siennes.</p>
+
+<p>Ce qui me f&acirc;chait le plus, c'&eacute;tait de l'entendre citer
+et invoquer sans cesse les r&eacute;v&eacute;lations d'un Esprit tout-puissant
+qu'il ne d&eacute;signait jamais clairement. Il donnait
+&agrave; ce nom d'Esprit l'extension la plus vague. Tant&ocirc;t il
+semblait s'en servir pour qualifier Dieu cr&eacute;ateur et inspirateur
+de toutes choses, et tant&ocirc;t il r&eacute;duisait les proportions
+de cette essence universelle jusqu'&agrave; personnifier
+une sorte de g&eacute;nie familier avec lequel il aurait eu, comme
+Socrate, des communications-cabalistiques. Dans ces
+instants-l&agrave;, j'&eacute;tais saisi d'une telle frayeur que je n'osais
+dormir; je me recommandais &agrave; mon ange gardien, et je
+murmurais des formules d'exorcisme chaque fois que
+mes yeux appesantis voyaient passer les visions des
+r&ecirc;ves. Mon esprit devenait alors si faible que j'&eacute;tais tent&eacute;
+d'aller encore me confesser au p&egrave;re H&eacute;g&eacute;sippe; si je ne
+le faisais pas c'est que ma tendresse pour Alexis restant
+inalt&eacute;rable, je craignais de le perdre par mes aveux,
+quelque r&eacute;serve et quelque prudence que je pusse y
+mettre. Cependant les deux choses qui m'avaient le
+plus inqui&eacute;t&eacute; n'avaient plus lieu. Lorsque mon ma&icirc;tre
+s'endormait, un livre &agrave; la main, la t&ecirc;te pench&eacute;e dans
+l'attitude d'un homme qui lit, &agrave; son r&eacute;veil il ne se persuadait
+plus avoir lu, et il ne me rapportait plus les sentences
+imaginaires qu'il pr&eacute;tendait avoir trouv&eacute;es dans
+ce livre. En outre, je ne voyais plus para&icirc;tre le cahier
+sur les pages immacul&eacute;es duquel il lisait couramment,
+affectant de se reprendre et de tourner les feuillets
+comme il e&ucirc;t fait d'un v&eacute;ritable livre. Je pouvais attribuer
+ces pratiques bizarres &agrave; un affaiblissement passager
+de ses facult&eacute;s mentales, phase douloureuse de la maladie,
+dont il &eacute;tait sorti et dont il n'avait plus conscience.
+Aussi me gardais-je bien de lui en parler, dans la crainte
+de l'affliger. Si son &eacute;tat physique empirait, du moins son
+cerveau paraissait tr&egrave;s-bien r&eacute;tabli; il pensait et ne
+r&ecirc;vait plus.</p>
+
+<p>Comme il ne prenait aucun soin de sa sant&eacute;, il ne
+voulait s'astreindre &agrave; aucun r&eacute;gime. Je n'avais plus
+gu&egrave;re d'esp&eacute;rance de le voir se r&eacute;tablir. Il repoussait
+toutes mes instances, disant que l'arr&ecirc;t du destin &eacute;tait
+in&eacute;vitable, et parlant avec une r&eacute;signation toute chr&eacute;tienne
+de la fatalit&eacute;, qu'il semblait concevoir &agrave; la mani&egrave;re
+des musulmans. Enfin, un jour, m'&eacute;tant jet&eacute; &agrave; ses
+pieds, et l'ayant suppli&eacute; avec larmes de consulter un
+c&eacute;l&egrave;bre m&eacute;decin qui se trouvait alors dans le pays, je
+le vis c&eacute;der &agrave; mes v&#339;ux avec une complaisance m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>&laquo;Tu le veux, me dit-il; mais &agrave; quoi bon? que peut un
+homme sur un autre homme? relever quelque peu les
+forces de la mati&egrave;re et y retenir le souffle animal quelques
+jours de plus! L'esprit n'ob&eacute;it jamais qu'au souffle de
+l'Esprit; et l'Esprit qui r&egrave;gne sur moi ne c&eacute;dera pas &agrave; la
+parole d'un m&eacute;decin, d'un homme de chair et d'os!
+Quand l'heure marqu&eacute;e sonnera, il faudra restituer
+l'&eacute;tincelle de mon &acirc;me au foyer qui me l'a d&eacute;partie.
+Que feras-tu d'un homme en enfance, d'un vieillard
+idiot, d'un corps sans &acirc;me?&raquo;</p>
+
+<p>Il consentit n&eacute;anmoins &agrave; recevoir la visite du m&eacute;decin.
+Celui-ci s'&eacute;tonna, en le voyant, de trouver un homme
+encore si jeune (le p&egrave;re Alexis n'avait pas plus de soixante
+ans) et d'une constitution si robuste dans un tel &eacute;tat
+d'&eacute;puisement. Il jugea que les travaux de l'intelligence
+avaient ruin&eacute; ce corps trop n&eacute;glig&eacute;, et je me souviens
+qu'il lui dit ces paroles proverbiales qui frapp&egrave;rent mon
+oreille pour la premi&egrave;re fois:</p>
+
+<p>&laquo;Mon p&egrave;re, la lame a us&eacute; le fourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'une mis&eacute;rable gaine de plus ou de
+moins? r&eacute;pondit mon ma&icirc;tre en souriant; la lame n'est-elle
+pas indestructible?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit le docteur; mais elle peut se rouiller
+quand la gaine us&eacute;e ne la prot&egrave;ge plus.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'import&eacute; qu'une lame &eacute;br&eacute;ch&eacute;e se rouille?
+reprit le p&egrave;re Alexis; elle est d&eacute;j&agrave; hors de service. Il
+faut que le m&eacute;tal soit remis dans la fournaise pour &ecirc;tre
+travaill&eacute; et employ&eacute; de nouveau.&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur voyant que j'&eacute;tais le seul qui port&acirc;t un
+sinc&egrave;re int&eacute;r&ecirc;t au p&egrave;re Alexis, me prit &agrave; part et m'interrogea
+avec d&eacute;tail sur son genre de vie. Quand il sut de
+moi l'exc&egrave;s du travail auquel s'abandonnait mon ma&icirc;tre,
+et l'excitation qu'il entretenait dans son cerveau, il dit
+comme se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&laquo;Il est &eacute;vident que le four a trop chauff&eacute;; il y a peu
+de ressources; la flamme sublime a tout d&eacute;vor&eacute;; il
+faudra essayer de l'&eacute;teindre un peu.&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;crivit une ordonnance, et m'engagea &agrave; la faire
+ex&eacute;cuter fid&egrave;lement, apr&egrave;s quoi il demanda &agrave; son malade
+la permission de l'embrasser, le peu d'instants qu'il
+avait pass&eacute;s pr&egrave;s de lui ayant gagn&eacute; son c&#339;ur. Cette
+marque de sympathie pour mon ma&icirc;tre me toucha et
+m'attrista profond&eacute;ment; ce baiser ressemblait &agrave; un
+&eacute;ternel adieu. Le docteur devait repasser dans le pays &agrave;
+la fin de la saison o&ugrave; nous venions d'entrer.</p>
+
+<p>Les rem&egrave;des qu'il avait prescrits eurent d'abord un
+effet merveilleux. Mon bon ma&icirc;tre retrouva l'aisance et
+l'activit&eacute; de ses membres; son estomac devint plus robuste,
+et il eut plusieurs nuits d'un excellent sommeil.
+Mais je n'eus pas longtemps lieu de me r&eacute;jouir; car, &agrave;
+mesure que son corps se fortifiait, son esprit tombait
+dans la m&eacute;lancolie. La m&eacute;lancolie fut suivie de tristesse,
+la tristesse d'engourdissement, l'engourdissement de
+d&eacute;sordre. Puis toutes ces phases se r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent alternativement
+dans la m&ecirc;me journ&eacute;e, et toutes ses facult&eacute;s perdirent
+leur &eacute;quilibre. Je vis repara&icirc;tre ces somnolences
+durant lesquelles son cerveau travaillait p&eacute;niblement
+sur des chim&egrave;res. Je vis repara&icirc;tre aussi le maudit livre
+blanc qui m'avait tant d&eacute;plu; et non-seulement il y
+lisait, mais il y tra&ccedil;ait chaque jour des caract&egrave;res imaginaires
+avec une plume qu'il ne songeait point &agrave; imbiber
+d'encre. Un profond ennui et une inqui&eacute;tude secr&egrave;te
+semblaient miner les ressorts d&eacute;tendus de son &acirc;me.
+Pourtant il continuait &agrave; me t&eacute;moigner la m&ecirc;me bont&eacute;,
+la m&ecirc;me tendresse; il essaya, malgr&eacute; moi, de continuer
+mes le&ccedil;ons; mais il s'assoupissait au bout d'un instant,
+et, s'&eacute;veillant en sursaut, il me saisissait le bras en me
+disant:</p>
+
+<p>&laquo;Tu l'as pourtant vu, n'est-ce pas? Tu l'as bien vu?
+Ne l'as-tu donc vu qu'une fois?</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon bon ma&icirc;tre! lui disais-je, que ne puis-je
+ramener pr&egrave;s de vous cet ami qui vous est si cher! sa
+pr&eacute;sence adoucirait votre mal et ranimerait votre &acirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Mais alors il s'&eacute;veillait tout &agrave; fait, et me disait:</p>
+
+<p>&laquo;Tais-toi, imprudent, tais-toi; de quoi parles-tu l&agrave;,
+malheureux? Tu veux donc qu'il ne revienne plus, et
+que je meure sans l'avoir revu?&raquo;</p>
+
+<p>Je n'osais ajouter un mot; toute curiosit&eacute; &eacute;tait morte
+en moi. Il n'y avait plus de place que pour la douleur, et
+le sentiment d'une vague &eacute;pouvante &eacute;tait le seul qui vint
+parfois s'y m&ecirc;ler.</p>
+
+<p>Une nuit, qu'accabl&eacute; de fatigue je m'&eacute;tais endormi
+plus t&ocirc;t et plus profond&eacute;ment que de coutume, je fis
+un songe, je r&ecirc;vai que je revoyais le bel inconnu dont
+l'absence affligeait tant mon ma&icirc;tre. Il s'approchait de
+mon lit, et se penchant vers moi, il me parlait &agrave;
+l'oreille:</p>
+
+<p>&laquo;Ne dites pas que je suis l&agrave;, me disait-il; car ce
+vieillard obstin&eacute; s'acharnerait &agrave; me voir, et je ne veux
+le visiter qu'&agrave; l'heure de sa mort.&raquo;</p>
+
+<p>Je le suppliai d'aller vers mon ma&icirc;tre, lui disant
+qu'il soupirait apr&egrave;s sa venue, et que les douleurs de
+son &acirc;me &eacute;taient dignes de piti&eacute;. Je m'&eacute;veillais alors et me
+mettais sur mon s&eacute;ant; car j'avais l'esprit frapp&eacute; de ce
+r&ecirc;ve, et j'avais besoin d'ouvrir les yeux et d'&eacute;tendre les
+bras pour me convaincre que c'&eacute;tait un fant&ocirc;me cr&eacute;&eacute; par
+le sommeil. Par trois fois ce jeune homme m'apparut
+dans toute sa douceur et dans toute sa beaut&eacute;. Sa voix
+r&eacute;sonnait &agrave; mon oreille comme les sons &eacute;loign&eacute;s d'une
+lyre, et sa pr&eacute;sence r&eacute;pandait un parfum comme celui
+des lis au lever de l'aurore. Par trois fois je le suppliai
+d'aller visiter mon ma&icirc;tre, et par trois fois je m'&eacute;veillai
+et me convainquis que c'&eacute;tait un songe; mais &agrave; la
+troisi&egrave;me, j'entendis de la cellule voisine le p&egrave;re Alexis
+qui m'appelait avec v&eacute;h&eacute;mence. Je courus &agrave; lui, et, &agrave; la
+lueur d'une veilleuse qui br&ucirc;lait sur la table, je le vis
+assis sur son lit, les yeux brillants, la barbe h&eacute;riss&eacute;e, et
+comme hors de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Vous l'avez vu! me dit-il d'une voix forte et rude,
+qui n'avait rien de son timbre ordinaire. Vous l'avez
+vu, et vous ne m'avez pas averti! il vous a parl&eacute;, et
+vous ne m'avez pas appel&eacute;! il vous a quitt&eacute;, et vous
+ne l'avez pas envoy&eacute; vers moi! Malheureux! serpent
+r&eacute;chauff&eacute; dans mon sein! vous m'avez enlev&eacute; mon
+ami, et mon h&ocirc;te est devenu le v&ocirc;tre; vip&egrave;re! vous
+m'avez trahi, vous m'avez d&eacute;pouill&eacute;, vous me donnez
+la mort!&raquo;</p>
+
+<p>Il se jeta en arri&egrave;re sur son chevet, et resta priv&eacute; de
+sentiment pendant plusieurs minutes. Je crus qu'il venait
+d'expirer; je frottai ses tempes glac&eacute;es avec l'essence
+qu'il avait coutume d'employer lorsqu'il &eacute;tait
+menac&eacute; de d&eacute;faillance. Je r&eacute;chauffai ses pieds avec ma
+robe, et ses mains avec mon haleine. Je ne percevais
+plus le bruit de la sienne, et ses doigts &eacute;taient raidis par
+un froid mortel. Je commen&ccedil;ais &agrave; me d&eacute;sesp&eacute;rer, lorsqu'il
+revint &agrave; lui, et, se soulevant doucement, il appuya
+sa t&ecirc;te sur mon &eacute;paule:</p>
+
+<p>&laquo;Angel, que fais-tu pr&egrave;s de moi &agrave; cette heure? me
+dit-il avec, une douceur ineffable. Suis-je donc plus malade
+que de coutume! Mon pauvre enfant, je suis cause
+de tes soucis et de tes fatigues.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne voulus pas lui dire ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, et
+encore moins lui demander compte de l'incroyable
+co&iuml;ncidence de sa vision avec la mienne; j'eusse craint
+de r&eacute;veiller son d&eacute;lire. Il semblait n'en avoir pas gard&eacute;
+le moindre souvenir, et il exigea que je retournasse &agrave;
+mon lit. J'ob&eacute;is, mais je restai attentif &agrave; tous ses mouvements;
+il me sembla qu'il dormait, et que sa respiration
+&eacute;tait g&ecirc;n&eacute;e; son oppression augmentait et diminuait
+comme le bruit lointain de la mer. Enfin il me
+parut soulag&eacute;, et je succombai au sommeil; mais, au
+bout de peu d'instants, je fus r&eacute;veill&eacute; de nouveau par
+le son d'une voix puissante qui ne ressemblait point &agrave; la
+sienne.</p>
+
+<p>&laquo;Non, tu ne m'as jamais connu, jamais compris,
+disait cette voix s&eacute;v&egrave;re; je suis venu vers toi cent fois
+et tu n'as pas os&eacute; m'appartenir une seule; mais que
+peut-on attendre d'un moine, sinon l'incertitude, la
+couardise et le sophisme?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais je t'ai aim&eacute;! r&eacute;pondit la voix plaintive et
+affaiblie du p&egrave;re Alexis. Tu le sais, je t'ai implor&eacute;, je
+t'ai poursuivi; j'ai employ&eacute; toutes les puissances de
+mon &ecirc;tre &agrave; p&eacute;n&eacute;trer le sens de tes paraboles, je t'ai
+invoqu&eacute; &agrave; genoux; j'ai d&eacute;laiss&eacute; le culte des H&eacute;breux;
+j'ai laiss&eacute; le dieu des Juifs et des gentils se tordre douloureusement
+sur son gibet sanglant, sans lui accorder
+une larme, sans lui adresser une pri&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et qui te l'avait command&eacute; ainsi? reprit la voix.
+Moine ignorant, philosophe sans entrailles! martyr sans
+enthousiasme et sans foi! t'ai-je jamais prescrit de m&eacute;priser
+le Nazar&eacute;en?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non, tu n'as jamais daign&eacute; te prononcer sur aucune
+chose, et tu n'as pas voulu faire voir la lumi&egrave;re &agrave;
+celui qui pour toi aurait pass&eacute; par toutes les idol&acirc;tries.
+Tu le sais! tu le sais! si tu l'avais voulu, j'aurais d&eacute;chir&eacute;
+le froc et ceint le glaive. J'aurais fait retentir ma
+parole et pr&ecirc;ch&eacute; ton &Eacute;vangile aux quatre coins de la
+terre; j'y aurais port&eacute; le fer et la flamme; j'aurais boulevers&eacute;
+la face des nations et impos&eacute; ton culte aux humains
+du sud au septentrion, du couchant &agrave; l'aurore.
+J'avais la volont&eacute;, j'avais la puissance; tu n'avais qu'&agrave;
+dire: &laquo;Marche!&raquo; &agrave; mettre le flambeau dans ma main et
+marcher devant moi comme une &eacute;toile; j'aurais en ton
+nom, encha&icirc;n&eacute; les mers et transport&eacute; les montagnes. Que
+ne l'as-tu voulu! tu aurais des autels, et j'aurais v&eacute;cu!
+tu serais un dieu, et je serais ton proph&egrave;te.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, oui, dit la voix inconnue, tu avais l'orgueil
+et l'ambition en partage; et, si je t'avais encourag&eacute;, tu
+aurais consenti &agrave; &ecirc;tre dieu toi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;&Ocirc; ma&icirc;tre! ne me m&eacute;prise pas, ne me tourne pas
+en d&eacute;rision! J'avais ces instincts et je les ai refoul&eacute;s. Tu
+as bl&acirc;m&eacute; mes v&#339;ux t&eacute;m&eacute;raires, mon audace insens&eacute;e, et
+je t'ai sacrifi&eacute; tous mes r&ecirc;ves. Tu m'as dit que la violence
+ne gouvernait pas les si&egrave;cles, et que l'Esprit n'habitait
+pas dans la vapeur du sang et dans le tumulte des arm&eacute;es.
+Tu m'as dit qu'il fallait le chercher dans l'ombre, dans
+la solitude, dans le silence et le recueillement. Tu m'as
+dit qu'on le trouvait dans l'&eacute;tude, dans le renoncement,
+dans une vie humble et cach&eacute;e, dans les veilles, dans la
+m&eacute;ditation, dans l'incessante inspiration de l'&Acirc;me. Tu
+m'as dit de le chercher dans les entrailles de la terre,
+dans la poussi&egrave;re des livres, dans les vers du s&eacute;pulcre;
+et je l'ai cherch&eacute; o&ugrave; tu m'avais dit, et pourtant je ne l'ai
+pas trouv&eacute;, et je vais mourir dans l'horreur du doute et
+dans l'&eacute;pouvante du n&eacute;ant!...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tais-toi, l&acirc;che blasph&eacute;mateur! reprit la voix tonnante;
+c'est ta soif de gloire qui cause tes regrets, c'est
+ton orgueil qui te pousse au d&eacute;sespoir. Vermisseau superbe,
+qui ne peux te soumettre &agrave; descendre dans la tombe
+sans avoir p&eacute;n&eacute;tr&eacute; le secret de la toute-puissance! Mais
+qu'importe &agrave; l'inexorable pass&eacute;, &agrave; l'innum&eacute;rable avenir
+des &ecirc;tres, qu'un moine de plus ou de moins ait v&eacute;cu dans
+l'imposture et soit mort dans l'ignorance? L'intelligence
+universelle p&eacute;rira-t-elle parce qu'un b&eacute;n&eacute;dictin a ergot&eacute;
+contre elle? La puissance infinie sera-t-elle d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;e
+parce qu'un moine astronome n'a pu la mesurer avec son
+compas et ses lunettes?&raquo;</p>
+
+<p>Un rire impitoyable fit retentir la cellule du p&egrave;re Alexis,
+et la voix de mon ma&icirc;tre y r&eacute;pondit par un lamentable
+sanglot. J'avais &eacute;cout&eacute; ce dialogue avec une affreuse angoisse.
+Debout pr&egrave;s de la porte entrouverte, les pieds nus
+sur le carreau, retenant mon haleine, j'avais essay&eacute; de
+voir l'h&ocirc;te inconnu de cette veill&eacute;e sinistre; mais la
+lampe s'&eacute;tait &eacute;teinte, et mes yeux, troubl&eacute;s par la peur, ne
+pouvaient percer les t&eacute;n&egrave;bres. La douleur de mon ma&icirc;tre
+ranima mon courage; j'entrai dans sa cellule, je rallumai
+la lampe avec du phosphore, et je m'approchai de son
+lit. Il n'y avait personne autre que lui et moi dans la
+chambre; aucun bruit, aucun d&eacute;sordre ne trahissait le
+d&eacute;part pr&eacute;cipit&eacute; de son interlocuteur. Je surmontai mon
+effroi pour m'occuper de mon ma&icirc;tre, dont le d&eacute;sespoir
+me d&eacute;chirait. Assis sur son traversin, le corps pli&eacute; en
+deux comme si une main formidable eut bris&eacute; ses reins,
+il cachait sa face dans ses genoux convulsifs, ses dents
+claquaient dans sa bouche, et des torrents de larmes
+ruisselaient sur sa barbe grise. Je me jetai &agrave; genoux pr&egrave;s
+de lui, je m&ecirc;lai mes pleurs aux siens, je lui prodiguai de
+filiales caresses. Il s'abandonna quelques instants &agrave; cette
+effusion sympathique, et s'&eacute;cria plusieurs fois en se jetant
+dans mon sein:</p>
+
+<p>&laquo;Mourir! mourir d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;! mourir sans avoir v&eacute;cu,
+et ne pas savoir si l'on meurt pour revivre?</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, mon ma&icirc;tre bien-aim&eacute;, lui dis-je, je ne
+sais quelles d&eacute;solantes visions troublent votre sommeil
+et le mien. Je ne sais quel fant&ocirc;me est entr&eacute; ici cette
+nuit pour nous tenter et nous menacer; mais que ce soit
+un ministre du Dieu vivant qui vient nous inspirer une
+terreur salutaire, ou que ce soit un esprit de t&eacute;n&egrave;bres
+qui vient pour nous damner en nous faisant d&eacute;sesp&eacute;rer
+de la bont&eacute; de Dieu, faites cesser ces choses surnaturelles
+en rentrant dans le giron de la sainte &Eacute;glise. Exorcisez
+les d&eacute;mons qui vous assi&egrave;gent, ou rendez-vous favorables
+les anges qui vous visitent en recevant les sacrements,
+et en me permettant de vous dire les pri&egrave;res de notre
+sainte liturgie...</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi, laisse-moi, mon cher Angel, dit-il en
+me repoussant avec douceur, ne fatigue pas mon cerveau
+par des discours pu&eacute;rils. Laisse-moi seul, ne trouble plus
+ton sommeil et le mien par de vaines frayeurs. Tout ceci
+est un r&ecirc;ve, et je me sens tout &agrave; fait bien maintenant;
+les larmes m'ont soulag&eacute;, les larmes sont une pluie bienfaisante
+apr&egrave;s l'orage. Que rien de ce que je puis dire
+dans mon sommeil ne t'&eacute;tonne. Aux approches de la mort,
+l'&acirc;me, dans ses efforts pour briser les liens de la mati&egrave;re,
+tombe dans d'&eacute;tranges d&eacute;tresses; mais l'Esprit la rel&egrave;ve
+et l'assiste, dit-on, au moment solennel.&raquo;</p>
+
+<p>Dans la matin&eacute;e, je re&ccedil;us ordre de me rendre aupr&egrave;s
+du Prieur. Je descendis &agrave; sa chambre; on me dit qu'il
+&eacute;tait occup&eacute; et que j'eusse &agrave; l'attendre dans la salle du
+chapitre, qui y &eacute;tait contigu&euml;. J'entrai dans cette salle
+et j'en fis le tour; c'&eacute;tait la seconde fois, je crois, que
+j'y p&eacute;n&eacute;trais, et je n'avais jamais eu le loisir d'en contempler
+l'architecture, qui &eacute;tait grande et s&eacute;v&egrave;re. Au
+reste, je n'y pouvais faire en cet instant m&ecirc;me qu'une
+m&eacute;diocre attention; j'&eacute;tais accabl&eacute; des &eacute;motions de la
+nuit, troubl&eacute; et &eacute;pouvant&eacute; dans ma conscience, afflig&eacute;,
+par-dessus tout, des douleurs physiques et morales de
+mon cher ma&icirc;tre. En outre, l'entretien auquel m'appelait
+le Prieur ne laissait pas de m'inqui&eacute;ter; car j'avais
+singuli&egrave;rement n&eacute;glig&eacute; mes devoirs religieux depuis que
+j'&eacute;tais le disciple d'Alexis, et je m'en faisais de s&eacute;rieux
+reproches.</p>
+
+<p>Cependant, tout en promenant mes regards m&eacute;lancoliques
+autour de moi pour me distraire de ces tristesses
+et me fortifier contre ces appr&eacute;hensions, je fus frapp&eacute;
+de la belle ordonnance de cette antique salle, cintr&eacute;e
+avec une force et une hardiesse inconnues de nos modernes
+architectes. Des pendentifs accol&eacute;s &agrave; la muraille
+donnaient naissance aux rinceaux de pierre qui s'entrecroisaient
+en arceaux &agrave; la vo&ucirc;te, et au-dessous de chacun
+de ces pendentifs &eacute;tait suspendu le portrait d'un
+dignitaire ou d'un personnage illustre de l'ordre. C'&eacute;taient
+tous de beaux tableaux, richement encadr&eacute;s, et cette
+longue galerie de graves personnages v&ecirc;tus de noir avait
+quelque chose d'imposant et de fun&eacute;raire. On &eacute;tait aux
+derniers beaux jours de l'automne. Le soleil, entrant par
+les hautes crois&eacute;es, projetait de grands rayons d'or p&acirc;le
+sur les traits aust&egrave;res de ces morts respectables, et donnait
+un reste d'&eacute;clat aux dorures massives des cadres
+noircis par le temps. Un silence profond r&eacute;gnait dans les
+cours et dans les jardins; les vo&ucirc;tes me renvoyaient
+l'&eacute;cho de mes pas.</p>
+
+<p>Tout d'un coup il me sembla entendre d'autres pas
+derri&egrave;re les miens, et ces pas avaient quelque chose de
+si ferme et de si solennel que je crus que c'&eacute;tait le
+Prieur. Je me retournai pour le saluer; mais je ne vis
+personne et je pensai m'&ecirc;tre tromp&eacute;. Je recommen&ccedil;ai &agrave;
+marcher, et j'entendis ces pas une seconde fois, et une
+troisi&egrave;me, quoique je fusse absolument seul dans la salle.
+Alors les terreurs qui m'avaient d&eacute;j&agrave; assailli recommenc&egrave;rent,
+je songeai &agrave; m'enfuir; mais forc&eacute; d'attendre le
+Prieur, j'essayai de surmonter ma faiblesse et d'attribuer
+ces r&ecirc;veries &agrave; l'accablement de mon corps et de mon
+esprit. Pour y &eacute;chapper, je m'assis sur un banc, vis-&agrave;-vis
+du tableau qui occupait le milieu parmi tous les
+autres. Il repr&eacute;sentait notre patron, le grand saint Beno&icirc;t.
+J'esp&eacute;rais que la contemplation de cette belle peinture
+chasserait les visions dont j'&eacute;tais obs&eacute;d&eacute;, lorsqu'il
+me sembla reconna&icirc;tre, dans la t&ecirc;te p&acirc;le et douloureusement
+extatique du saint, les traits de l'inconnu que
+j'avais rencontr&eacute; un matin au seuil de l'&eacute;glise. Je me
+levai, je me rassis, je m'approchai, je me reculai, et plus
+je regardai, plus je me convainquis que c'&eacute;taient les
+m&ecirc;mes traits et la m&ecirc;me expression; seulement la chevelure
+du saint &eacute;tait rejet&eacute;e en d&eacute;sordre derri&egrave;re sa t&ecirc;te,
+son front &eacute;tait un peu d&eacute;garni, et ses traits annon&ccedil;aient
+un &acirc;ge plus m&ucirc;r. Le costume ne consistait qu'en une
+robe noire qui laissait voir ses pieds nus. La d&eacute;couverte
+de cette ressemblance me causa un transport de joie.
+J'eus un instant l'orgueil de croire que notre saint patron
+m'&eacute;tait apparu, et que son esprit veillait sur moi. En
+m&ecirc;me temps je songeai avec bonheur que le p&egrave;re Alexis
+&eacute;tait dans la bonne voie, et qu'il &eacute;tait un saint lui-m&ecirc;me,
+puisque le bienheureux &eacute;tait en commerce avec lui, et
+venait l'assister tant&ocirc;t de salutaires reproches, et tant&ocirc;t,
+sans doute, de tendres encouragements.</p>
+
+<p>Je m'avan&ccedil;ai pour m'agenouiller devant cette image
+sacr&eacute;e; mais il me sembla encore qu'on me suivait pas
+&agrave; pas, et je me retournai encore sans voir personne. En
+ce moment mes yeux se port&egrave;rent sur le tableau qui
+faisait face &agrave; celui de saint Beno&icirc;t; et quelle fut ma surprise
+en retrouvant les m&ecirc;mes traits avec une expression
+douce et grave, et la belle chevelure ondoyante que
+j'avais cru voir en r&eacute;alit&eacute;! Ce personnage &eacute;tait bien plus
+identique que l'autre avec ma vision. Il &eacute;tait debout et
+dans l'attitude o&ugrave; il m'&eacute;tait apparu. Il portait exactement
+le m&ecirc;me costume, le m&ecirc;me manteau, la m&ecirc;me ceinture,
+les m&ecirc;mes bottines. Ses grands yeux bleus, un peu enfonc&eacute;s
+sous l'arcade r&eacute;guli&egrave;re de ses sourcils, s'abaissaient
+doucement avec une expression m&eacute;ditative et p&eacute;n&eacute;trante.
+La peinture &eacute;tait si belle qu'elle me sembla
+&ecirc;tre sortie du m&ecirc;me pinceau que le saint Beno&icirc;t, et le
+personnage &eacute;tait si beau lui-m&ecirc;me que toutes mes m&eacute;fiances
+&agrave; cet &eacute;gard firent place &agrave; une joie extr&ecirc;me de le
+revoir, ne f&ucirc;t-ce qu'en effigie. Il &eacute;tait repr&eacute;sent&eacute; un livre
+&agrave; la main, et beaucoup de livres &eacute;taient &eacute;pars &agrave; ses pieds.
+Il paraissait fouler ceux-l&agrave; avec indiff&eacute;rence et m&eacute;pris,
+tandis qu'il &eacute;levait l'autre dans la main, et semblait dire
+ce qui &eacute;tait &eacute;crit en effet sur la couverture de ce livre:
+<i>Hic est veritas</i>!</p>
+
+<p>Comme je le contemplais avec ravissement, me disant
+que ce ne pouvait &ecirc;tre qu'un homme v&eacute;n&eacute;rable, puisque
+son image d&eacute;corait cette salle, la porte du fond s'ouvrit,
+et le p&egrave;re tr&eacute;sorier, qui &eacute;tait un bonhomme assez volontiers
+bavard, vint causer avec moi en attendant l'arriv&eacute;e
+du Prieur.</p>
+
+<p>&laquo;Vous me paraissez charm&eacute; de la vue de ces tableaux,
+me dit-il. Notre saint Beno&icirc;t est un superbe morceau, &agrave;
+ce qu'on assure. Quelques auteurs l'ont pris pour un
+Van Dyck; mais Van Dyck &eacute;tait mort quand cette toile a
+&eacute;t&eacute; peinte. C'est l'ouvrage d'un de ses &eacute;l&egrave;ves, qui continuait
+admirablement sa mani&egrave;re. Il n'y a pas &agrave; se tromper
+sur les dates; car lorsque Pierre H&eacute;bronius vint ici,
+vers l'an 1690, Van Dyck n'&eacute;tait plus; et, comme vous
+avez d&ucirc; le remarquer, c'est la t&ecirc;te de Pierre H&eacute;bronius,
+alors &acirc;g&eacute; d'un peu plus de trente ans, qui a servi de mod&egrave;le
+au peintre de saint Beno&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc &eacute;tait ce Pierre H&eacute;bronius? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais, reprit le moine en me montrant le portrait
+de mon ami inconnu, c'est celui que l'on conna&icirc;t ici
+sous le nom de l'abb&eacute; Spiridion, le v&eacute;n&eacute;rable fondateur
+de notre communaut&eacute;. C'&eacute;tait, comme vous voyez, un
+des plus beaux hommes de son temps, et le peintre ne
+pouvait pas trouver une plus belle t&ecirc;te de saint.</p>
+
+<p>&mdash;Et il est mort? m'&eacute;criai-je, sans songer &agrave; ce que je
+disais.</p>
+
+<p>&mdash;Vers l'an 1698, r&eacute;pondit le tr&eacute;sorier, il y a pr&egrave;s
+d'un si&egrave;cle. Vous voyez que le peintre l'a repr&eacute;sent&eacute;
+tenant en main un livre et en foulant plusieurs autres
+sous les pieds. Celui qu'il tient est, dit-on, le quatri&egrave;me
+&eacute;crit de Bossuet contre les protestants, les autres sont
+les livres ex&eacute;crables de Luther et de ses adeptes. Cette
+action faisait allusion &agrave; la conversion r&eacute;cente de Pierre
+H&eacute;bronius, et marquait son passage &agrave; la vraie foi, qu'il
+a servie avec &eacute;clat depuis en embrassant la vie religieuse
+et en consacrant ses biens &agrave; l'&eacute;dification de cette sainte
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ou&iuml; dire en effet, repris-je, que ce fondateur
+fut un homme de grand m&eacute;rite, qu'il v&eacute;cut et mourut en
+odeur de saintet&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Le tr&eacute;sorier secoua la t&ecirc;te en souriant.</p>
+
+<p>&laquo;Il est facile de bien vivre, dit-il; plus facile que de
+bien mourir! Il n'est pas bon de tant cultiver la science
+dans le clo&icirc;tre. L'esprit s'exalte, l'orgueil s'empare souvent
+des meilleures t&ecirc;tes, et l'ennui fait aussi qu'on se
+lasse de croire toujours aux m&ecirc;mes v&eacute;rit&eacute;s. On veut en
+d&eacute;couvrir de nouvelles; on s'&eacute;gare. Le d&eacute;mon fait son
+profit de cela et vous suscite parfois, sous les formes
+d'une belle philosophie et sous les apparences d'une c&eacute;leste
+inspiration, de monstrueuses erreurs, bien malais&eacute;es
+&agrave; abjurer quand l'heure de rendre compte vous surprend.
+J'ai ou&iuml; dire tout bas, par des gens bien inform&eacute;s, que
+l'abb&eacute; Spiridion, sur la fin de sa carri&egrave;re, quoique menant
+une vie aust&egrave;re et sainte, ayant lu beaucoup de
+mauvais livres, sous pr&eacute;texte de les r&eacute;futer &agrave; loisir, s'&eacute;tait
+laiss&eacute; infecter peu &agrave; peu, et &agrave; son insu, par le poison de
+l'erreur. Il conserva toujours l'ext&eacute;rieur d'un bon religieux;
+mais il parait que secr&egrave;tement il &eacute;tait tomb&eacute; dans
+des h&eacute;r&eacute;sies plus monstrueuses encore que celles de sa
+jeunesse. Les livres abominables du juif Spinosa et les
+infernales doctrines des philosophes de cette &eacute;cole
+l'avaient rendu panth&eacute;iste, c'est-&agrave;-dire ath&eacute;e. Mon cher
+fils, oh! que l'amour de la science, et qui n'est qu'une
+vaine curiosit&eacute;, ne vous entra&icirc;ne jamais &agrave; de telles chutes!
+On pr&eacute;tend que, dans ses derni&egrave;res ann&eacute;es, H&eacute;bronius
+avait &eacute;crit des abominations sans nombre. Heureusement
+il se repentit &agrave; son lit de mort, et les br&ucirc;la de sa
+propre main, afin que le poison n'infect&acirc;t pas, par la
+suite, les esprits simples qui les liraient. Il est mort en
+paix avec le Seigneur, en apparence; mais ceux qui
+n'avaient vu que sa vie ext&eacute;rieure, et qui le regardaient
+comme un saint, furent &eacute;tonn&eacute;s de ce qu'il ne f&icirc;t point
+de miracles pour eux sur son tombeau. Les esprits droits
+qui avaient appris &agrave; le mieux juger, s'abstinrent toujours
+de dire leurs craintes sur son sort dans l'autre vie. Quelques-uns
+pens&egrave;rent m&ecirc;me qu'il avait &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; se livrer
+&agrave; des pratiques de sorcellerie, et que le diable paru
+aupr&egrave;s de lui lorsqu'il expira. Mais ce sont des choses
+dont il est impossible de s'assurer pleinement, et dont il
+est imprudent, dangereux peut-&ecirc;tre, de parler. Paix soit
+donc &agrave; sa m&eacute;moire! Son portrait est rest&eacute; ici pour marquer
+que Dieu peut bien lui avoir tout pardonn&eacute; en
+consid&eacute;ration de ses grandes aum&ocirc;nes et de la fondation
+de ce monast&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes interrompus par l'arriv&eacute;e du Prieur. Le
+tr&eacute;sorier s'inclina jusque terre, les bras crois&eacute;s sur la
+poitrine, et nous laissa ensemble.</p>
+
+<p>Alors le Prieur, me toisant de la t&ecirc;te aux pieds et me
+parlant avec s&eacute;cheresse, me demanda compte des longues
+veilles du p&egrave;re Alexis et du bruit de voix qu'on entendait
+partir chaque nuit de sa cellule. J'essayai d'expliquer ces
+faits par l'&eacute;tat de maladie de mon ma&icirc;tre; mais le Prieur
+me dit qu'une personne digne de foi, en allant avant le
+jour remonter l'horloge de l'&eacute;glise, avait entendu dans
+nos cellules un grand bruit de voix, des menaces, des
+cris et des impr&eacute;cations.</p>
+
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re, ajouta le Prieur, que vous me r&eacute;pondrez
+avec sinc&eacute;rit&eacute; et simplicit&eacute;; car il y a gr&acirc;ce pour toutes
+les fautes quand le coupable se confesse et se repent;
+mais, si vous n'&eacute;claircissez pas mes doutes d'une mani&egrave;re
+satisfaisante, les plus rudes ch&acirc;timents vous y
+contraindront.</p>
+
+<p>&mdash;Mon r&eacute;v&eacute;rend p&egrave;re, r&eacute;pondis-je, je ne sais quels
+soup&ccedil;ons peuvent peser sur moi en de telles circonstances.
+Il est vrai que le p&egrave;re Alexis a parl&eacute; &agrave; voix
+haute toute la nuit et avec assez de v&eacute;h&eacute;mence; car il
+avait le d&eacute;lire. Quant &agrave; moi, j'ai pleur&eacute;, tant sa souffrance
+me faisait de peine; et, dans les instants o&ugrave; il
+revenait &agrave; lui-m&ecirc;me, il murmurait &agrave; Dieu de ferventes
+pri&egrave;res. J'unissais ma voix &agrave; la sienne et mon c&#339;ur au
+sien.</p>
+
+<p>&mdash;Cette explication ne manque pas d'habilet&eacute;, reprit
+le Prieur d'un ton m&eacute;prisant; mais comment expliquerez-vous
+la grande lueur qui tout d'un coup a &eacute;clair&eacute; vos cellules
+et le d&ocirc;me entier, et la flamme qui est sortie par le
+fa&icirc;te et qui s'est r&eacute;pandue dans les airs, accompagn&eacute;e
+d'une horrible odeur de soufre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprendrais pas, mon r&eacute;v&eacute;rend p&egrave;re, r&eacute;pondis-je,
+qu'il y e&ucirc;t plus de mal &agrave; me servir de phosphore
+et de soufre pour allumer une lampe qu'il n'y en
+a, selon moi, &agrave; veiller un malade pendant la nuit et &agrave;
+prier aupr&egrave;s de son lit. Il est possible que je me sois
+servi imprudemment de cette composition, et que, dans
+mon empressement, j'aie laiss&eacute; ouvert le flacon, dont
+l'odeur d&eacute;sagr&eacute;able a pu se r&eacute;pandre dans la maison;
+mais j'ose affirmer que cette odeur n'a rien de dangereux,
+et qu'en aucun cas le phosphore ne pourrait causer un
+incendie. Je supplie donc Votre R&eacute;v&eacute;rence de me pardonner
+si j'ai manqu&eacute; de prudence, et de n'en imputer
+la faute qu'&agrave; moi seul.&raquo;</p>
+
+<p>Le Prieur fixa longtemps sur moi un regard inquisiteur,
+comme s'il e&ucirc;t voulu voir jusqu'o&ugrave; irait mon
+impudence; puis, levant les yeux au ciel dans un transport
+d'indignation, il sortit sans me dire une seule
+parole.</p>
+
+<p>Rest&eacute; seul et frapp&eacute; d'&eacute;pouvante, non &agrave; cause de moi,
+mais &agrave; cause de l'orage que je voyais s'amasser sur la
+t&ecirc;te d'Alexis, je regardai involontairement le portrait
+d'H&eacute;bronius, et je joignis les mains, emport&eacute; par un
+mouvement irr&eacute;sistible de confiance et d'espoir. Le soleil
+frappait en cet instant le visage du fondateur, et il me
+sembla voir sa t&ecirc;te se d&eacute;tacher du fond, puis sa main et
+tout son corps quitter le cadre et se pencher en avant.
+Le mouvement fit ondoyer l&eacute;g&egrave;rement la chevelure, les
+yeux s'anim&egrave;rent et attach&egrave;rent sur moi un regard vivant.
+Alors je fus pris d'une palpitation si violente que mon
+sang bourdonna dans mes oreilles, ma vue se troubla;
+et, sentant d&eacute;faillir mon courage, je m'&eacute;loignai pr&eacute;cipitamment.</p>
+
+<p>Je me retirai fort triste et fort inquiet. Soit que la
+haine et la calomnie eussent envenim&eacute; des faits qui restaient
+pour moi &agrave; l'&eacute;tat de probl&egrave;me, soit que je fusse,
+ainsi que le p&egrave;re Alexis, en butte aux attaques du malin
+esprit, et qu'il se f&ucirc;t pass&eacute; aux yeux d'un t&eacute;moin v&eacute;ridique
+quelque chose de plus que ce que j'avais aper&ccedil;u,
+je pr&eacute;voyais que mon infortun&eacute; ma&icirc;tre allait &ecirc;tre accabl&eacute;
+de pers&eacute;cutions, et que ses derniers instants, d&eacute;j&agrave; si
+douloureux, seraient abreuv&eacute;s d'amertume. J'eusse voulu
+lui cacher ce qui venait de se passer entre le Prieur et
+moi; mais le seul moyen de d&eacute;tourner les ch&acirc;timents
+qu'on lui pr&eacute;parait sans doute, c'&eacute;tait de l'engager &agrave; se
+r&eacute;concilier avec l'esprit de l'&Eacute;glise.</p>
+
+<p>Il &eacute;couta mon r&eacute;cit et mes supplications avec indiff&eacute;rence,
+et quand j'eus fini de parler:</p>
+
+<p>&laquo;Sois en paix, me dit-il; l'Esprit est avec nous, et
+rien ne nous arrivera de la part des hommes de chair.
+L'Esprit est rude, il est s&eacute;v&egrave;re, il est irrit&eacute;; mais il est
+pour nous. Et quand m&ecirc;me nous serions livr&eacute;s aux ch&acirc;timents,
+quand m&ecirc;me on plongerait ton corps d&eacute;licat et
+mon vieux corps agonisant dans les humides t&eacute;n&egrave;bres
+d'un cachot, l'Esprit monterait vers nous des entrailles
+de la terre, comme il descend sur nous &agrave; cette heure
+des rayons d'or du soleil. Ne crains pas, mon fils; l&agrave;
+o&ugrave; est l'Esprit, l&agrave; aussi sont la lumi&egrave;re, la chaleur et la
+vie.&raquo;</p>
+
+<p>Je voulus lui parler encore; il me fit signe avec douceur
+de ne pas le troubler; et, s'asseyant dans son fauteuil,
+il tomba dans une contemplation int&eacute;rieure durant
+laquelle son front chauve et ses yeux abaiss&eacute;s vers la
+terre offrirent l'image de la plus auguste s&eacute;r&eacute;nit&eacute;. Il y
+avait en lui, &agrave; coup sur, une vertu inconnue qui subjuguait
+toutes mes r&eacute;pugnances et dominait toutes mes
+craintes. Je l'aimais plus qu'un fils n'a jamais aim&eacute; son
+p&egrave;re. Ses maux &eacute;taient les miens, et, s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; damn&eacute;,
+malgr&eacute; mon sinc&egrave;re d&eacute;sir de plaire &agrave; Dieu, j'eusse voulu
+partager cette damnation. Jusque-l&agrave; j'avais &eacute;t&eacute; rong&eacute; de
+scrupules; mais d&eacute;sormais le sentiment de son danger
+donnait tant de force &agrave; ma tendresse que je ne connaissais
+plus l'incertitude. Mon choix &eacute;tait fait entre la voix de
+ma conscience et le cri de son angoisse; ma sollicitude
+prenait un caract&egrave;re tout humain, je l'avoue. S'il ne peut
+&ecirc;tre sauv&eacute; dans l'autre vie, me disais-je, qu'il ach&egrave;ve du
+moins paisiblement celle-ci; et, si je dois &ecirc;tre &agrave; jamais
+ch&acirc;ti&eacute; de ce v&#339;u, la volont&eacute; de Dieu soit faite!...</p>
+
+<p>Le soir, comme il s'assoupissait doucement et que
+j'achevais ma pri&egrave;re &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son lit, la porte s'ouvrit
+brusquement, et une figure &eacute;pouvantable vint se placer
+en face de moi. Je demeurai terrifi&eacute; au point de ne
+pouvoir articuler un son ni faire un mouvement. Mes
+cheveux se dressaient sur ma t&ecirc;te et mes yeux restaient
+attach&eacute;s sur cette horrible apparition comme ceux de
+l'oiseau fascin&eacute; par un serpent. Mon ma&icirc;tre ne s'&eacute;veillait
+point, et l'odieuse chose &eacute;tait immobile au pied de son
+lit. Je fermai les yeux pour ne plus la voir et pour chercher
+ma raison et ma force au fond de moi-m&ecirc;me. Je
+rouvris les yeux, elle &eacute;tait toujours l&agrave;. Alors je fis un
+grand effort pour crier; et, un r&acirc;lement sourd sortant de
+ma poitrine, mon ma&icirc;tre s'&eacute;veilla. Il vit cela devant lui,
+et, au lieu de t&eacute;moigner de l'horreur ou de l'effroi, il dit
+seulement du ton d'un homme un peu &eacute;tonn&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, car tu m'as appel&eacute;, dit le fant&ocirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ma&icirc;tre haussa les &eacute;paules, et se tournant vers
+moi:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as peur? me dit-il; tu prends cela pour un
+esprit, pour le diable, n'est-ce pas? Non, non; les esprits
+ne rev&ecirc;tent pas cette forme, et, s'il en &eacute;tait d'aussi sottement
+laids, ils n'auraient pas le pouvoir de se montrer
+aux hommes. La raison humaine est sous la garde de
+l'esprit de sagesse. Ceci n'est point une vision, ajouta-t-il
+en se levant et en s'approchant du fant&ocirc;me; ceci est un
+homme de chair et d'os. Allons, &ocirc;tez ce masque, dit-il
+en saisissant le spectre &agrave; la gorge, et ne pensez pas que
+cette crapuleuse mascarade puisse m'&eacute;pouvanter.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, secouant ce fant&ocirc;me avec une main de fer, il le
+fit tomber sur les genoux; et, Alexis lui arrachant son
+masque, je reconnus le fr&egrave;re convers qui m'avait chass&eacute;
+de l'&eacute;glise, et qui avait nom Dominique.</p>
+
+<p>&laquo;Prends la lampe! me dit Alexis d'une voix forte et
+l'&#339;il &eacute;tincelant d'une joie ironique. Marche devant moi;
+il faut que j'aie raison de cette abomination. Allons, d&eacute;p&ecirc;che-toi!
+ob&eacute;is! as-tu moins de force et de courage
+qu'un li&egrave;vre!&raquo;</p>
+
+<p>J'&eacute;tais encore si boulevers&eacute; que ma main tremblait et
+ne pouvait soutenir la lampe.</p>
+
+<p>&laquo;Ouvre la porte,&raquo; me dit mon ma&icirc;tre d'un ton imp&eacute;rieux.</p>
+
+<p>J'ob&eacute;is; mais, en le voyant tra&icirc;ner, comme un haillon
+sur le pav&eacute;, le mis&eacute;rable Dominique, je fus saisi d'horreur;
+car le p&egrave;re Alexis avait, dans l'indignation, des
+instants de violence effr&eacute;n&eacute;e, et je crus qu'il allait pr&eacute;cipiter
+le pr&eacute;tendu d&eacute;mon par-dessus la rampe du
+d&ocirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Gr&acirc;ce! gr&acirc;ce! mon p&egrave;re, lui dis-je en me mettant
+devant lui. Ne souillez pas vos mains de sang.&raquo;</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Alexis haussa les &eacute;paules et dit:
+&laquo;Tu es insens&eacute;! Puisque tu ne veux pas marcher
+devant, suis-moi!&raquo;</p>
+
+<p>Et, tra&icirc;nant toujours le convers, qui &eacute;tait pourtant un
+homme robuste, mais qui semblait terrass&eacute; par une force
+surhumaine, il descendit rapidement l'escalier. Alors je
+repris courage et le suivis. Au bruit que nous faisions,
+plusieurs personnes, qui attendaient sans doute au bas
+de l'escalier le r&eacute;sultat des aveux que le faux d&eacute;mon
+pr&eacute;tendait arracher &agrave; mon ma&icirc;tre, se montr&egrave;rent; mais,
+en voyant une sc&egrave;ne si diff&eacute;rente de ce qu'elles attendaient,
+elles s'envelopp&egrave;rent dans leurs capuchons et
+s'enfuirent dans les t&eacute;n&egrave;bres. Nous e&ucirc;mes le temps de
+remarquer &agrave; leurs robes que c'&eacute;taient des fr&egrave;res convers
+et des novices. Aucun des p&egrave;res ne s'&eacute;tait compromis
+dans cette farce sacril&egrave;ge, dirig&eacute;e cependant, comme
+nous le s&ucirc;mes depuis, par des ordres sup&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>Alexis marchait toujours &agrave; grands pas, tra&icirc;nant son
+prisonnier. De temps en temps celui-ci faisait des efforts
+pour se d&eacute;gager de sa main formidable; mais le p&egrave;re,
+s'arr&ecirc;tant, lui imprimait un mouvement de strangulation,
+et le faisait rouler sur les degr&eacute;s. Les ongles d'Alexis
+&eacute;taient impr&eacute;gn&eacute;s de sang, et les yeux du Dominique
+sortaient de leurs orbites. Je les suivais toujours, et ainsi
+nous arriv&acirc;mes au bas du grand escalier qui donnait sur
+le clo&icirc;tre. L&agrave; &eacute;tait suspendue la grosse cloche que l'on
+ne sonnait qu'&agrave; l'agonie des religieux, et que l'on appelait
+l'<i>articulo mortis</i>. Tenant toujours d'une main son
+d&eacute;mon terrass&eacute;, Alexis se mit &agrave; sonner de l'autre avec une
+telle vigueur que tout le monast&egrave;re en fut &eacute;branl&eacute;. Bient&ocirc;t
+nous entend&icirc;mes ouvrir pr&eacute;cipitamment les portes
+des cellules, et tous les escaliers se remplirent de bruit.
+Les moines, les novices, les serviteurs, toute la maison
+accourait, et bient&ocirc;t le clo&icirc;tre fut plein de monde. Toutes
+ces figures effar&eacute;es et en d&eacute;sordre, &eacute;clair&eacute;es seulement
+par la lueur tremblante de ma lampe, offraient l'aspect
+des habitants de la vall&eacute;e de Josaphat s'&eacute;veillant du sommeil
+de la mort au son de la trompette du jugement. Le
+p&egrave;re sonnait toujours, et en vain on l'accablait de questions,
+en vain on voulait arracher de ses mains le malheureux
+Dominique: il &eacute;tait anim&eacute; d'une force surnaturelle;
+il faisait face &agrave; cette foule, et la dominant du bruit
+de son tocsin et de sa voix de tonnerre:</p>
+
+<p>&laquo;Il me manque quelqu'un, disait-il; quand il sera
+ici, je parlerai, je me soumettrai, mais je ne cesserai de
+sonner qu'il ne soit descendu comme les autres.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin le Prieur parut le dernier, et le p&egrave;re Alexis
+cessa d'agiter la cloche. Il &eacute;tait si fort et si beau en cet
+instant, debout, les yeux &eacute;tincelants, l'air victorieux, et
+tenant sous ses pieds cette figure de monstre, qu'on l'e&ucirc;t
+pris pour l'archange Michel terrassant le d&eacute;mon. Tout le
+monde le regardait immobile; pas un souffle ne s'entendait
+sous la profonde vo&ucirc;te du clo&icirc;tre. Alors le vieillard,
+&eacute;levant la voix au milieu de ce silence fun&egrave;bre, dit en
+s'adressant au Prieur:</p>
+
+<p>&laquo;Mon p&egrave;re, voyez ce qui se passe! Pendant que
+j'agonise sur mon lit, des hommes de cette sainte maison,
+et qui s'appellent mes fr&egrave;res, viennent assi&eacute;ger mon
+dernier soupir d'une l&acirc;che curiosit&eacute; et d'une supercherie
+inf&acirc;me. Ils envoient dans ma cellule celui-ci, ce Dominique!
+(Et en disant cela il &eacute;levait assez haut la t&ecirc;te du
+convers pour que toute l'assembl&eacute;e f&ucirc;t bien &agrave; m&ecirc;me de
+le reconna&icirc;tre.) Ils l'envoient, affubl&eacute; d'un d&eacute;guisement
+hideux, se placer &agrave; mon chevet et crier &agrave; mon oreille
+d'une voix furieuse pour me r&eacute;veiller en sursaut de mon
+sommeil, de mon dernier sommeil peut-&ecirc;tre! Qu'esp&eacute;raient-ils?
+m'&eacute;pouvanter, glacer par une apparition terrifiante
+mon esprit qu'ils supposaient abattu, et arracher
+&agrave; mon d&eacute;lire de honteuses paroles et d'horribles secrets?
+Quelle est cette nouvelle et incroyable pers&eacute;cution, mon
+p&egrave;re, et depuis quand n'est-il plus permis au p&ecirc;cheur
+de passer dans le silence et dans ta paix son heure
+supr&ecirc;me? S'ils eussent eu affaire &agrave; un faible d'esprit, et
+qu'ils m'eussent tu&eacute; par cette vision infernale sans me
+laisser le temps de me reconna&icirc;tre et d'invoquer le Seigneur,
+sur qui, dites-moi, aurait d&ucirc; tomber le poids de
+ma damnation? &Ocirc; vous tous, hommes de bonne volont&eacute;
+qui vous trouvez ici, ce n'est pas pour moi que je parle,
+pour moi qui vais mourir; c'est pour vous qui survivez,
+c'est pour que vous puissiez boire tranquillement le calice
+de votre mort, que je vous dis de demander tous avec
+moi justice &agrave; notre p&egrave;re spirituel qui est devant nous, et
+au besoin &agrave; l'autre qui est au-dessus de nous. Justice
+donc, mon p&egrave;re! j'attends: faites justice!</p>
+
+<p>Et les hommes de bonne volont&eacute; qui &eacute;taient l&agrave; cri&egrave;rent
+tous ensemble: &laquo;Justice! justice!&raquo; et les &eacute;chos
+&eacute;mus du clo&icirc;tre r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent: &laquo;Justice!&raquo;</p>
+
+<p>Le Prieur assistait &agrave; cette sc&egrave;ne avec un visage impassible.
+Seulement il me sembla plus p&acirc;le qu'&agrave; l'ordinaire.
+Il resta quelques instants sans r&eacute;pondre, le sourcil
+l&eacute;g&egrave;rement contract&eacute;. Enfin il &eacute;leva la voix, et dit:</p>
+
+<p>&laquo;Mon fils Alexis, pardonne &agrave; cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je lui pardonne &agrave; condition que vous le punirez,
+mon p&egrave;re, r&eacute;pondit Alexis.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils Alexis, reprit le Prieur, sont-ce l&agrave; les
+sentiments d'un homme qui se dit pr&ecirc;t &agrave; para&icirc;tre devant
+le tribunal de Dieu? Je vous prie de pardonner &agrave; cet
+homme, et de retirer votre main de dessus lui.&raquo;</p>
+
+<p>Alexis h&eacute;sita un instant; mais il sentit que, s'il ne
+r&eacute;primait sa col&egrave;re, ses ennemis allaient triompher. Il
+fit deux pas en avant, et, poussant sa proie aux pieds
+du Prieur sans la l&acirc;cher:</p>
+
+<p>&laquo;Mon r&eacute;v&eacute;rend, dit-il en s'inclinant, je pardonne,
+parce que je le dois et parce que vous le voulez; mais
+comme ce n'est pas moi, comme c'est le ciel qui a &eacute;t&eacute;
+offens&eacute;, comme c'est votre vertu, votre sagesse et votre
+autorit&eacute; qui ont &eacute;t&eacute; outrag&eacute;es, j'am&egrave;ne le coupable &agrave;
+vos genoux, et, m'y prosternant avec lui, je supplie
+Votre R&eacute;v&eacute;rence de lui faire gr&acirc;ce, et de prier pour que
+la justice &eacute;ternelle lui pardonne aussi.&raquo;</p>
+
+<p>Les ennemis de mon ma&icirc;tre avaient esp&eacute;r&eacute; que, par
+son emportement et sa r&eacute;sistance, il allait g&acirc;ter sa
+cause; mais cet acte de soumission d&eacute;joua tous leurs
+mauvais desseins, et ceux qui &eacute;taient pour lui donn&egrave;rent
+&agrave; sa conduite de telles marques d'approbation que
+le Prieur fut forc&eacute; de prendre son parti, du moins en
+apparence.</p>
+
+<p>&laquo;Mon fils Alexis, lui dit-il en le relevant et en l'embrassant,
+je suis touch&eacute; de votre humilit&eacute; et de votre
+mis&eacute;ricorde; mais je ne puis pardonner &agrave; cet homme
+comme vous lui pardonnez. Votre devoir &eacute;tait d'interc&eacute;der
+pour lui, le mien est de le ch&acirc;tier s&eacute;v&egrave;rement, et
+il sera fait ainsi que le veulent la justice c&eacute;leste et les
+statuts de notre ordre.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; cet arr&ecirc;t s&eacute;v&egrave;re, un fr&eacute;missement d'effroi passa de
+proche en proche; car les peines contre le sacril&eacute;ge
+&eacute;taient les plus s&eacute;v&egrave;res de toutes, et aucun religieux
+n'en connaissait l'&eacute;tendue avant de les avoir subies. Il
+&eacute;tait d&eacute;fendu, en outre, de les r&eacute;v&eacute;ler, sous peine de
+les subir une seconde fois. Les condamn&eacute;s ne sortaient
+du cachot que dans un &eacute;tat &eacute;pouvantable de souffrance,
+et plusieurs avaient succomb&eacute; peu de temps apr&egrave;s avoir
+re&ccedil;u leur gr&acirc;ce. Sans doute, mon ma&icirc;tre ne fut pas
+dupe de la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; du Prieur, car je vis un sourire
+&eacute;trange errer sur ses l&egrave;vres: n&eacute;anmoins sa fiert&eacute; &eacute;tait
+satisfaite, et alors seulement il l&acirc;cha sa proie. Sa main
+&eacute;tait tellement crisp&eacute;e et roidie au collet de son ennemi
+qu'il fut forc&eacute; d'employer son autre main pour l'en d&eacute;tacher.
+Dominique tomba &eacute;vanoui aux pieds du Prieur,
+qui fit un signe, et aussit&ocirc;t quatre autres convers l'emport&egrave;rent
+aux yeux de l'assembl&eacute;e constern&eacute;e. Il ne
+reparut jamais dans le couvent. Il fut d&eacute;fendu de jamais
+prononcer ni son nom ni aucune parole qui e&ucirc;t rapport
+&agrave; son &eacute;trange faute; l'office des morts fut r&eacute;cit&eacute; pour
+lui sans qu'il nous fut permis de demander ce qu'il &eacute;tait
+devenu; mais par la suite je l'ai revu dehors, gras,
+dispos et all&egrave;gre, et riant d'un air sournois quand on lui
+rappelait cette aventure.</p>
+
+<p>Mon ma&icirc;tre s'appuya sur moi, chancela, p&acirc;lit, et
+perdant tout &agrave; coup la force miraculeuse qui l'avait soutenu
+jusque-l&agrave;, il se tra&icirc;na &agrave; grand'peine &agrave; son lit; je
+lui lis avaler quelques gouttes d'un cordial, et il me dit:</p>
+
+<p>&laquo;Angel, je crois bien que je l'aurais tu&eacute; si le Prieur
+l'e&ucirc;t prot&eacute;g&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Il s'endormit sans ajouter une parole.</p>
+
+<p>Le lendemain le p&egrave;re Alexis s'&eacute;veilla assez tard: il
+&eacute;tait calme, mais tr&egrave;s-faible; il eut besoin de s'appuyer
+sur moi pour gagner son fauteuil, et il y tomba plut&ocirc;t
+qu'il ne s'assit, en poussant un soupir. Je ne concevais
+pas que ce corps si d&eacute;bile e&ucirc;t &eacute;t&eacute;, la veille, capable de
+si puissants efforts.</p>
+
+<p>&laquo;Mon p&egrave;re, lui dis-je en le regardant avec inqui&eacute;tude,
+est-ce que vous vous trouvez plus mal, et souffrez-vous
+davantage?</p>
+
+<p>&mdash;Non, me r&eacute;pondit-il, non, je suis bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous paraissez profond&eacute;ment absorb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je r&eacute;fl&eacute;chis!</p>
+
+<p>&mdash;Vous r&eacute;fl&eacute;chissez &agrave; tout ce qui s'est pass&eacute;, mon
+p&egrave;re. Je le con&ccedil;ois; il y a lieu &agrave; m&eacute;diter. Mais vous
+devriez, ce me semble, &ecirc;tre plus serein, car il y a aussi
+lieu &agrave; se r&eacute;jouir. Nous avons fini par voir clair au fond
+de cet ab&icirc;me, et nous savons maintenant que vous n'&ecirc;tes
+pas r&eacute;ellement assi&eacute;g&eacute; par les mauvais esprits.&raquo;</p>
+
+<p>Alexis se mit &agrave; sourire d'un air doucement ironique,
+en secouant la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;Tu crois donc encore aux mauvais esprits, mon
+pauvre Angel? me dit-il. Erreur! erreur! Crois-tu aussi,
+comme les physiciens d'autrefois, que la nature a horreur
+du vide? Il n'y a pas plus de mauvais esprits que
+de vide. Que serait donc l'homme, cette cr&eacute;ature intelligente,
+ce fils de l'esprit, si les mauvaises passions, les
+vils instincts de la chair, pouvaient venir, sous une forme
+hideuse ou grotesque, assaillir sa veille, ou fatiguer son
+sommeil? Non: tous ces d&eacute;mons, toutes ces cr&eacute;ations
+infernales, dont parlent tous les jours les ignorants ou
+les imposteurs, sont de vains fant&ocirc;mes cr&eacute;&eacute;s par l'imagination
+des uns pour &eacute;pouvanter celle des autres. L'homme
+fort sent sa propre dignit&eacute;, rit en lui-m&ecirc;me des pitoyables
+inventions avec lesquelles on veut tenter son
+courage, et, s&ucirc;r de leur impuissance, il s'endort sans
+inqui&eacute;tude et s'&eacute;veille sans crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, lui r&eacute;pondis-je &eacute;tonn&eacute;, il s'est pass&eacute; ici
+m&ecirc;me des choses qui doivent me faire penser le contraire.
+L'autre nuit, vous savez; je vous ai entendu vous
+entretenir avec une autre voix plus forte que la v&ocirc;tre
+qui semblait vous gourmander durement. Vous lui r&eacute;pondiez
+avec l'accent de la crainte et de la douleur; et,
+comme j'&eacute;tais effray&eacute; de cela, je suis venu dans votre
+chambre pour vous secourir, et je vous ai trouv&eacute; seul,
+accabl&eacute; et pleurant am&egrave;rement. Qu'&eacute;tait-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait lui.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! qui, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sais bien, puisqu'il &eacute;tait avec toi, puisqu'il
+t'avait appel&eacute; par trois fois, comme l'esprit du Seigneur
+appela durant la nuit le jeune Samuel endormi dans le
+temple.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous, mon p&egrave;re?&raquo;</p>
+
+<p>Alexis ne sembla pas entendre ma question. Il resta
+quelque temps absorb&eacute;, la t&ecirc;te baiss&eacute;e sur la poitrine;
+puis il reprit la parole sans changer de position ni faire
+aucun mouvement:</p>
+
+<p>&laquo;Dis-moi, Angel, quand l'as-tu vu? c'&eacute;tait en plein
+jour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re, &agrave; l'heure de midi. Vous m'avez
+d&eacute;j&agrave; fait cette question.</p>
+
+<p>&mdash;Et le soleil brillait?</p>
+
+<p>&mdash;Il rayonnait sur sa face.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'as-tu vu que cette seule fois?&raquo;</p>
+
+<p>J'h&eacute;sitais &agrave; r&eacute;pondre; je craignais d'&ecirc;tre dupe d'une
+illusion et de donner par mes propres aberrations de la
+consistance &agrave; celles d'Alexis.</p>
+
+<p>&laquo;Tu l'as vu une autre fois! s'&eacute;cria-t-il avec impatience,
+et tu ne me l'as pas dit!</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon ma&icirc;tre, quelle importance voulez-vous
+donner &agrave; des apparitions qui ne sont peut-&ecirc;tre que l'effet
+d'une ressemblance fortuite ou m&ecirc;me de simples jeux
+de la lumi&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Angel, que voulez-vous dire? Ce que vous voulez
+me cacher m'est r&eacute;v&eacute;l&eacute; par vos r&eacute;ticences m&ecirc;mes.
+Parlez, il le faut, il y va du repos de mes derniers jours!&raquo;</p>
+
+<p>Vaincu par sa persistance, je lui racontai, pour le
+satisfaire, la frayeur que j'avais eue dans la sacristie un
+jour que, me croyant seul et sortant d'un profond &eacute;vanouissement,
+j'avais entendu murmurer des paroles et
+vu passer une ombre sans pouvoir m'expliquer ensuite
+ces choses d'une mani&egrave;re naturelle.</p>
+
+<p class="img"><img alt="Alors le prieur me toisant de la
+t&ecirc;te aux pieds..." src="images/04.png" /><br />Alors le prieur me toisant de la
+t&ecirc;te aux pieds...</p>
+
+<p>&laquo;Et quelles &eacute;taient ces paroles? dit Alexis.</p>
+
+<p>&mdash;Un appel &agrave; Dieu en faveur des victimes de l'ignorance
+et de l'imposture.</p>
+
+<p>&mdash;Comment appelait-il celui qu'il invoquait? Disait-il:
+&Ocirc; Esprit! ou bien disait-il: &Ocirc; J&eacute;hovah!</p>
+
+<p>&mdash;Il disait: &Ocirc; Esprit de sagesse!</p>
+
+<p>&mdash;Et comment &eacute;tait faite cette ombre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le sais point. Elle sortit de l'obscurit&eacute;, et se
+perdit dans le rayon qui tombait de la fen&ecirc;tre, avant que
+j'eusse eu le temps ou le courage de l'examiner. Mais,
+&eacute;coutez, mon bon ma&icirc;tre, j'ai toujours pens&eacute; que c'&eacute;tait
+vous qui, appuy&eacute; contre la fen&ecirc;tre, et vous parlant &agrave;
+vous-m&ecirc;me...&raquo;</p>
+
+<p>Alexis fit un geste d'incr&eacute;dulit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Pourriez-vous avoir gard&eacute; le souvenir du contraire,
+sans cesse errant, &agrave; cette &eacute;poque, dans les jardins, et
+fortement pr&eacute;occup&eacute; comme vous l'&ecirc;tes toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu l'as vu d'autres fois encore? interrompit
+Alexis avec une sorte de violence. Tu ne veux pas me
+dire tout, tu veux que je meure sans l&eacute;guer mon secret
+&agrave; un ami! R&eacute;ponds &agrave; cette question, du moins. Quand
+tu te promenais seul dans les beaux jours, le long des
+all&eacute;es &eacute;cart&eacute;es du jardin, et qu'en proie &agrave; de douloureuses
+pens&eacute;es, tu invoquais une providence amie des
+hommes, n'as-tu pas entendu derri&egrave;re tes pas d'autres
+pas qui faisaient crier le sable?&raquo;</p>
+
+<p>Je tressaillis, et lui dis que ce bruit de pas m'avait
+poursuivi dans la salle du chapitre la veille m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Et alors rien ne t'est apparu?&raquo;</p>
+
+<p>J'avouai l'effet prodigieux du soleil sur le portrait du
+fondateur. Il serra ses mains l'une dans l'autre avec
+transport, en r&eacute;p&eacute;tant &agrave; plusieurs reprises:</p>
+
+<p>&laquo;C'est lui, c'est lui!... Il t'a choisi, il t'a envoy&eacute;, il
+veut que je te parle. Eh bien! je vais te parler. Recueille
+tes pens&eacute;es, et qu'une vaine curiosit&eacute; n'agite point ton
+&acirc;me. Re&ccedil;ois la confidence que je vais te faire, comme les
+fleurs au matin re&ccedil;oivent avec calme la d&eacute;licieuse ros&eacute;e
+du ciel. As-tu jamais entendu parler de <i>Samuel
+H&eacute;bronius</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re, s'il est en effet le m&ecirc;me que l'abb&eacute;
+Spiridion.&raquo;</p>
+
+<p>Et je lui rapportai ce que le tr&eacute;sorier m'avait racont&eacute;.</p>
+
+<p class="img"><img alt="Une figure &eacute;pouvantable..." src="images/05.png" /><br />
+Une figure &eacute;pouvantable...</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Alexis haussa les &eacute;paules avec une expression
+de m&eacute;pris, et me parla en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Il est d'autres h&eacute;ritages que ceux de la famille, o&ugrave;
+l'on se l&egrave;gue, selon la chair, les richesses mat&eacute;rielles.
+D'autres parent&eacute;s plus nobles am&egrave;nent souvent des h&eacute;ritages
+plus saints. Quand un homme a pass&eacute; sa vie &agrave;
+chercher la v&eacute;rit&eacute; par tous les moyens et de tout son
+pouvoir, et qu'&agrave; force de soins et d'&eacute;tude il est arriv&eacute; &agrave;
+quelques d&eacute;couvertes dans le vaste monde de l'esprit,
+jaloux de ne pas laisser s'enfouir dans la terre le tr&eacute;sor
+qu'il a trouv&eacute;, et rentrer dans la nuit le rayon de lumi&egrave;re
+qu'il a entrevu, d&egrave;s qu'il sent approcher son
+terme, il se h&acirc;te de choisir parmi des hommes plus
+jeunes une intelligence sympathique &agrave; la sienne, dont il
+puisse faire, avant de mourir, le d&eacute;positaire de ses
+pens&eacute;es et de sa science, afin que l'&#339;uvre sacr&eacute;e, ininterrompue
+malgr&eacute; la mort du premier ouvrier, marche,
+s'agrandisse, et, perp&eacute;tu&eacute;e de race en race par des successions
+pareilles, parvienne &agrave; la fin des temps &agrave; son
+entier accomplissement. Et crois bien, mon fils, qu'il
+est besoin, pour entreprendre et continuer de pareils
+travaux, pour faire accepter de pareils legs, d'une
+intelligence g&eacute;n&eacute;reuse et d'un fort d&eacute;vo&ucirc;ment, quand on
+sait d'avance qu'on ne conna&icirc;tra pas le mot de la grande
+&eacute;nigme &agrave; l'intelligence de laquelle on a pourtant consacr&eacute;
+sa vie. Pardonne-moi cet orgueil, mon enfant; ce
+sera peut-&ecirc;tre la seule r&eacute;compense que je retirerai de
+toute cette vie de labeur; peut-&ecirc;tre sera-ce le seul &eacute;pi
+que je r&eacute;colterai dans le rude sillon que j'ai labour&eacute; &agrave; la
+sueur de mon front. Je suis l'h&eacute;ritier spirituel du p&egrave;re
+Fulgence, comme tu seras le mien, Angel. Le p&egrave;re
+Fulgence &eacute;tait un moine de ce couvent; il avait, dans sa
+jeunesse, connu le fondateur, notre v&eacute;n&eacute;r&eacute; ma&icirc;tre
+H&eacute;bronius, ou, comme on l'appelle ici, l'abb&eacute; Spiridion.
+Il &eacute;tait alors pour lui ce que tu es pour moi, mon fils; il
+&eacute;tait jeune et bon, inexp&eacute;riment&eacute; et timide comme toi;
+son ma&icirc;tre l'aimait comme je t'aime, et il lui apprit,
+avec une partie de ses secrets, l'histoire de sa vie. C'est
+donc de l'h&eacute;ritier m&ecirc;me du ma&icirc;tre que je tiens les
+choses que je vais te redire.</p>
+
+<p>&laquo;Pierre H&eacute;bronius ne s'appelait pas ainsi d'abord.
+Son vrai nom &eacute;tait Samuel. Il &eacute;tait juif, et n&eacute; dans un
+petit village des environs d'Inspruck. Sa famille, ma&icirc;tresse
+d'une assez grande fortune, le laissa, dans sa premi&egrave;re
+jeunesse, compl&eacute;tement libre de suivre ses inclinations.
+D&egrave;s l'enfance il en montra de s&eacute;rieuses. Il aimait
+&agrave; vivre dans la solitude, et passait ses journ&eacute;es et quelquefois
+ses nuits &agrave; parcourir les &acirc;pres montagnes et les
+&eacute;troites vall&eacute;es de son pays. Souvent il allait s'asseoir
+sur le bord des torrents ou sur les rives des lacs, et il y
+restait longtemps &agrave; &eacute;couter la voix des ondes, cherchant
+&agrave; d&eacute;m&ecirc;ler le sens que la nature cachait dans ces bruits.
+&Agrave; mesure qu'il avan&ccedil;a en &acirc;ge, son intelligence devint
+plus curieuse et plus grave. Il fallut donc songer &agrave; lui
+donner une instruction solide. Ses parents l'envoy&egrave;rent
+&eacute;tudier aux universit&eacute;s d'Allemagne. Il y avait &agrave; peine
+un si&egrave;cle que Luther &eacute;tait mort, et son souvenir et sa
+parole vivaient encore dans l'enthousiasme de ses disciples.
+La nouvelle loi affermissait les conqu&ecirc;tes qu'elle
+avait faites, et semblait s'&eacute;panouir dans son triomphe.
+C'&eacute;tait, parmi les r&eacute;form&eacute;s, la m&ecirc;me ardeur qu'aux
+premiers jours, seulement plus &eacute;clair&eacute;e et plus mesur&eacute;e.
+Le pros&eacute;lytisme y r&eacute;gnait encore dans toute sa ferveur,
+et faisait chaque jour de nouveaux adeptes. En entendant
+pr&ecirc;cher une morale et expliquer des dogmes que le
+luth&eacute;ranisme avait pris dans le catholicisme, Samuel fut
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; d'admiration. Comme c'&eacute;tait un esprit sinc&egrave;re et
+hardi, il compara tout de suite les doctrines qu'on lui
+exposait pr&eacute;sentement avec celles dans lesquelles on
+l'avait &eacute;lev&eacute;; et, &eacute;clair&eacute; par cette comparaison, il reconnut
+tout d'abord l'inf&eacute;riorit&eacute; du juda&iuml;sme. Il se dit qu'une
+religion faite pour un seul peuple &agrave; l'exclusion de tous
+les autres, qui ne donnait &agrave; l'intelligence ni satisfaction
+dans le pr&eacute;sent, ni certitude dans l'avenir, m&eacute;connaissait
+les nobles besoins d'amour qui sont dans le c&#339;ur de
+l'homme, et n'offrait pour r&egrave;gle de conduite qu'une justice
+barbare; il se dit que cette religion ne pouvait &ecirc;tre
+celle des belles &acirc;mes et des grands esprits, et que celui-l&agrave;
+n'&eacute;tait pas le Dieu de v&eacute;rit&eacute; qui ne dictait qu'au bruit
+du tonnerre ses changeantes volont&eacute;s, et n'appelait &agrave;
+l'ex&eacute;cution de ses &eacute;troites pens&eacute;es que les esclaves d'une
+terreur grossi&egrave;re. Toujours cons&eacute;quent avec lui-m&ecirc;me,
+Samuel, qui avait dit selon sa pens&eacute;e, fit ensuite selon
+son dire, et, un an apr&egrave;s son arriv&eacute;e en Allemagne, il
+abjura solennellement le juda&iuml;sme pour entrer dans le
+sein de l'&eacute;glise r&eacute;form&eacute;e. Comme il ne savait pas faire
+les choses &agrave; moiti&eacute;, il voulut, autant qu'il &eacute;tait en lui,
+d&eacute;pouiller le vieil homme et se faire une vie toute nouvelle;
+c'est alors qu'il changea son nom de Samuel pour
+celui de Pierre. Quelque temps se passa pendant lequel
+il s'affermit et s'instruisit davantage dans sa nouvelle
+religion. Bient&ocirc;t il en arriva au point de chercher pour
+elle des objections &agrave; r&eacute;futer et des adversaires &agrave; combattre.
+Comme il &eacute;tait audacieux et entreprenant, il
+s'adressa d'abord aux plus rudes. Bossuet fut le premier
+auteur catholique qu'il se mit &agrave; lire. Ce fut avec une
+sorte de d&eacute;dain qu'il le commen&ccedil;a: croyant que dans la
+foi qu'il venait d'embrasser r&eacute;sidait la v&eacute;rit&eacute; pure, il
+m&eacute;prisait toutes les attaques que l'on pouvait tenter
+contre elle, et riait un peu d'avance des arguments irr&eacute;sistibles
+de l'Aigle de Meaux. Mais son ironique m&eacute;fiance
+fit bient&ocirc;t place &agrave; l'&eacute;tonnement, et ensuite &agrave; l'admiration.
+Quand il vit avec quelle logique puissante et quelle
+po&eacute;sie grandiose le pr&eacute;lat fran&ccedil;ais d&eacute;fendait l'&eacute;glise de
+Rome, il se dit que la cause plaid&eacute;e par un pareil avocat
+en devenait au moins respectable; et, par une transition
+naturelle, il arriva &agrave; penser que les grands esprits ne
+pouvaient se d&eacute;vouer qu'&agrave; de grandes choses. Alors il
+&eacute;tudia le catholicisme avec la m&ecirc;me ardeur et la m&ecirc;me
+impartialit&eacute; qu'il avait fait pour le luth&eacute;ranisme, se
+pla&ccedil;ant vis-&agrave;-vis de lui, non pas comme font d'ordinaire
+les sectaires, au point de vue de la controverse et du
+d&eacute;nigrement, mais &agrave; celui de la recherche et de la comparaison.
+Il alla en France s'&eacute;clairer aupr&egrave;s des docteurs
+de la religion-m&egrave;re, comme il avait fait en Allemagne
+pour la r&eacute;form&eacute;e. Il vit le grand Arnauld et le second
+Gr&eacute;goire de Nazianze, F&eacute;nelon, et ce m&ecirc;me Bossuet.
+Guid&eacute; par ces ma&icirc;tres, dont la vertu lui faisait aimer
+l'intelligence, il p&eacute;n&eacute;tra rapidement au fond des myst&egrave;res
+de la morale et du dogme catholiques. Il y retrouva tout
+ce qui faisait pour lui la grandeur et la beaut&eacute; du protestantisme,
+le dogme de l'unit&eacute; et de l'&eacute;ternit&eacute; de Dieu
+que les deux religions avaient emprunt&eacute; au juda&iuml;sme, et
+ceux qui semblent en d&eacute;couler naturellement et que pourtant
+celui-ci n'avait pas reconnus, l'immortalit&eacute; de l'&acirc;me,
+le libre arbitre dans cette vie, et dans l'autre la r&eacute;compense
+pour les bons et la punition pour les m&eacute;chants.
+Il y retrouva, plus pure peut-&ecirc;tre et plus &eacute;lev&eacute;e encore,
+cette morale sublime qui pr&ecirc;che aux hommes l'&eacute;galit&eacute;
+entre eux, la fraternit&eacute;, l'amour, la charit&eacute;, le d&eacute;vo&ucirc;ment
+&agrave; autrui, le renoncement &agrave; soi-m&ecirc;me. Le catholicisme
+lui paraissait avoir en outre l'avantage d'une formule
+plus vaste et d'une unit&eacute; vigoureuse qui manquait
+au luth&eacute;ranisme. Celui-ci avait, il est vrai, en retour,
+conquis la libert&eacute; d'examen, qui est aussi un besoin de
+la nature humaine, et proclam&eacute; l'autorit&eacute; de la raison
+individuelle; mais il avait, par cela m&ecirc;me, renonc&eacute; au
+principe de l'infaillibilit&eacute;, qui est la base n&eacute;cessaire et
+la condition vitale de toute religion r&eacute;v&eacute;l&eacute;e, puisqu'on
+ne peut faire vivre une chose qu'en vertu des lois qui
+ont pr&eacute;sid&eacute; &agrave; sa naissance, et qu'on ne peut, par cons&eacute;quent,
+confirmer et continuer une r&eacute;v&eacute;lation que par
+une autre. Or, l'infaillibilit&eacute; n'est autre chose que la r&eacute;v&eacute;lation
+continu&eacute;e par Dieu m&ecirc;me ou le Verbe dans la
+personne de ses vicaires. Le luth&eacute;ranisme, qui pr&eacute;tendait
+partager l'origine du catholicisme et s'appuyer &agrave; la
+m&ecirc;me r&eacute;v&eacute;lation, avait, en brisant la cha&icirc;ne traditionnelle
+qui rattachait le christianisme tout entier &agrave; cette
+m&ecirc;me r&eacute;v&eacute;lation, sap&eacute; de ses propres mains les fondements
+de son &eacute;difice. En livrant &agrave; la libre discussion la
+continuation de la religion r&eacute;v&eacute;l&eacute;e, il avait par l&agrave; m&ecirc;me
+livr&eacute; aussi son commencement, et attent&eacute; ainsi lui-m&ecirc;me
+&agrave; l'inviolabilit&eacute; de cette origine qu'il partageait
+avec la secte rivale. Comme l'esprit d'H&eacute;bronius se trouvait
+en ce moment plus port&eacute; vers la foi que vers la
+critique, et qu'il avait bien moins besoin de discussion
+que de conviction, il se trouva naturellement port&eacute; &agrave;
+pr&eacute;f&eacute;rer la certitude et l'autorit&eacute; du catholicisme &agrave; la
+libert&eacute; et &agrave; l'incertitude du protestantisme. Ce sentiment
+se fortifiait encore &agrave; l'aspect du caract&egrave;re sacr&eacute; d'antiquit&eacute;
+que le temps avait imprim&eacute; au front de la religion-m&egrave;re.
+Puis la pompe et l'&eacute;clat dont s'entourait le culte
+romain semblaient &agrave; cet esprit po&eacute;tique l'expression
+harmonieuse et n&eacute;cessaire d'une religion r&eacute;v&eacute;l&eacute;e par le
+Dieu de la gloire et de la toute-puissance. Enfin, apr&egrave;s
+de m&ucirc;res r&eacute;flexions, il se reconnut sinc&egrave;rement et enti&egrave;rement
+convaincu, et re&ccedil;ut de nouveau le bapt&ecirc;me de
+mains de Bossuet. Il ajouta sur les fonts le nom de Spiridion
+&agrave; celui de Pierre, en m&eacute;moire de ce qu'il avait
+&eacute;t&eacute; deux fois &eacute;clair&eacute; par l'esprit. R&eacute;solu d&egrave;s lors &agrave; consacrer
+sa vie tout enti&egrave;re &agrave; l'adoration du nouveau Dieu
+qui l'avait appel&eacute; &agrave; lui et &agrave; l'approfondissement de sa
+doctrine, il passa en Italie, et y fit b&acirc;tir, &agrave; l'aide de la
+grande fortune que lui avait laiss&eacute;e un de ses oncles,
+catholique comme lui, le couvent o&ugrave; nous sommes.
+Fid&egrave;le &agrave; l'esprit de la loi qui avait cr&eacute;&eacute; les communaut&eacute;s
+religieuses, il y rassembla autour de lui les moines les
+mieux fam&eacute;s par leur intelligence et leur vertu, pour se
+livrer avec eux &agrave; la recherche de toutes les v&eacute;rit&eacute;s, et
+travailler &agrave; l'agrandissement et &agrave; la corroboration de la
+foi par la science. Son entreprise parut d'abord r&eacute;ussir.
+Stimul&eacute;s par son exemple, ses compagnons se livr&egrave;rent
+pendant quelques ann&eacute;es avec ardeur &agrave; l'&eacute;tude, &agrave; la
+pri&egrave;re et &agrave; la m&eacute;ditation. Ils s'&eacute;taient plac&eacute;s sous la protection
+de saint Beno&icirc;t, et avaient adopt&eacute; les r&egrave;gles de
+son ordre. Quand le moment fut venu pour eux de se
+donner un chef spirituel, ils port&egrave;rent unanimement sur
+H&eacute;bronius leur choix, qui fut ratifi&eacute; par le pape. Le
+nouveau Prieur, un instant heureux de la confiance des
+fr&egrave;res qu'il s'&eacute;tait choisis, se remit &agrave; ses travaux avec
+plus d'ardeur et d'esp&eacute;rance que jamais. Mais son illusion
+ne fut pas de longue dur&eacute;e. Il ne fut pas longtemps
+&agrave; reconna&icirc;tre qu'il s'&eacute;tait cruellement tromp&eacute; sur le
+compte des hommes qu'il avait appel&eacute;s &agrave; partager son
+entreprise. Comme il les avait pris parmi les plus pauvres
+religieux de l'Italie, il n'eut pas de peine &agrave; en
+obtenir du z&egrave;le et du soin pendant les premi&egrave;res ann&eacute;es.
+Accoutum&eacute;s qu'ils &eacute;taient &agrave; une vie dure et active, ils
+avaient facilement adopt&eacute; le genre d'existence qu'il leur
+avait donn&eacute;, et s'&eacute;taient conform&eacute;s volontiers &agrave; ses d&eacute;sirs.
+Mais, &agrave; mesure qu'ils s'habitu&egrave;rent &agrave; l'opulence,
+ils devinrent moins laborieux, et se laiss&egrave;rent peu &agrave; peu
+aller aux d&eacute;fauts et aux vices dont ils avaient vu autrefois
+l'exemple chez leurs confr&egrave;res plus riches, et dont
+peut-&egrave;tre ils avaient conserv&eacute; en eux-m&ecirc;mes le germe.
+La frugalit&eacute; fit place &agrave; l'intemp&eacute;rance, l'activit&eacute; &agrave; la
+paresse, la chant&eacute; &agrave; l'&eacute;go&iuml;sme; le jour n'eut plus de
+pri&egrave;res, la nuit plus de veilles; la m&eacute;disance et la gourmandise
+tr&ocirc;n&egrave;rent dans le couvent comme deux reines
+impures; l'ignorance et la grossi&egrave;ret&eacute; y p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent &agrave; leur
+suite, et firent du temple destin&eacute; aux vertus aust&egrave;res et
+aux nobles travaux un r&eacute;ceptacle de honteux plaisirs et
+de l&acirc;ches oisivet&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;bronius, endormi dans sa confiance et perdu dans
+ses profondes sp&eacute;culations, ne s'apercevait pas du ravage
+que faisaient autour de lui les mis&eacute;rables instincts
+de la mati&egrave;re. Quand il ouvrit les yeux, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+trop tard: n'ayant pas vu la transition par laquelle toutes
+ces &acirc;mes vulgaires &eacute;taient all&eacute;es du bien au mal; trop
+&eacute;loign&eacute; d'elles par la grandeur de sa nature pour pouvoir
+comprendre leurs faiblesses, il se prit pour elles
+d'un immense d&eacute;dain; et, au lieu de se baisser vers les
+p&eacute;cheurs avec indulgence et de chercher &agrave; les ramener &agrave;
+leur vertu premi&egrave;re, il s'en d&eacute;tourna avec d&eacute;go&ucirc;t, et
+dressa vers le ciel sa t&ecirc;te d&eacute;sormais solitaire. Mais,
+comme l'aigle bless&eacute; qui monte au soleil avec le venin
+d'un reptile dans l'aile, il ne put, dans la hauteur de
+son isolement, se d&eacute;barrasser des r&eacute;voltantes images
+qui avaient surpris ses yeux. L'id&eacute;e de la corruption et
+de la bassesse vint se m&ecirc;ler &agrave; toutes ses m&eacute;ditations
+th&eacute;ologiques, et s'attacher, comme une l&egrave;pre honteuse,
+&agrave; l'id&eacute;e de la religion. Il ne put bient&ocirc;t plus s&eacute;parer,
+malgr&eacute; sa puissance d'abstraction, le catholicisme des
+catholiques. Cela l'amena, sans qu'il s'en aper&ccedil;&ucirc;t, &agrave; le
+consid&eacute;rer sous ses c&ocirc;t&eacute;s les plus faibles, comme il
+l'avait jadis consid&eacute;r&eacute; sous les plus forts, et &agrave; en
+rechercher, malgr&eacute; lui, les possibilit&eacute;s mauvaises. Avec
+le g&eacute;nie investigateur et la puissante facult&eacute; d'analyse
+dont il &eacute;tait dou&eacute;, il ne fut pas longtemps &agrave; les trouver;
+mais, comme ces magiciens t&eacute;m&eacute;raires qui &eacute;voquaient
+des spectres et tremblaient &agrave; leur apparition, il s'&eacute;pouvanta
+lui-m&ecirc;me de ses d&eacute;couvertes. Il n'avait plus cette
+fougue de la premi&egrave;re jeunesse qui le poussait toujours
+en avant; et il se disait que, cette troisi&egrave;me religion une
+fois d&eacute;truite, il n'en aurait plus aucune sous laquelle il
+p&ucirc;t s'abriter. Il s'effor&ccedil;a donc de raffermir sa foi, qui
+commen&ccedil;ait &agrave; chanceler, et pour cela il se mit &agrave; relire
+les plus beaux &eacute;crits des d&eacute;fenseurs contemporains de
+l'&Eacute;glise. Il revint naturellement &agrave; Bossuet; mais il &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; &agrave; un autre point de vue, et ce qui lui avait autrefois
+paru concluant et sans r&eacute;plique lui semblait maintenant
+controversable ou niable en bien des points. Les
+arguments du docteur catholique lui rappel&egrave;rent les objections
+des protestants; et la libert&eacute; d'examen, qu'il
+avait autrefois d&eacute;daign&eacute;e, rentra victorieusement dans
+son intelligence. Oblig&eacute; de lutter individuellement contre
+la doctrine infaillible, il cessa de nier l'autorit&eacute; de la
+raison individuelle. Bient&ocirc;t, m&ecirc;me, il en fit un usage
+plus audacieux que tous ceux qui l'avaient proclam&eacute;e.
+Il avait h&eacute;sit&eacute; au d&eacute;but; mais, une fois son &eacute;lan pris, il
+ne s'arr&ecirc;ta plus. Il remonta de cons&eacute;quence en cons&eacute;quence
+jusqu'&agrave; la r&eacute;v&eacute;lation elle-m&ecirc;me, l'attaqua avec
+la m&ecirc;me logique que le reste, et for&ccedil;a de redescendre
+sur la terre cette religion qui voulait cacher sa t&ecirc;te dans
+les cieux. Lorsqu'il eut livr&eacute; &agrave; la foi cette bataille d&eacute;cisive,
+il continua presque forc&eacute;ment sa marche et poursuivit
+sa victoire; victoire funeste, qui lui co&ucirc;ta bien des
+larmes et bien des insomnies. Apr&egrave;s avoir d&eacute;pouill&eacute; de
+sa divinit&eacute; le p&egrave;re du christianisme, il ne craignit pas
+de demander compte &agrave; lui et &agrave; ses successeurs de
+l'&#339;uvre humaine qu'ils avaient accomplie. Le compte fut
+s&eacute;v&egrave;re. H&eacute;bronius alla au fond de toutes les choses. Il
+trouva beaucoup de mal m&ecirc;l&eacute; &agrave; beaucoup de bien, et de
+grandes erreurs &agrave; de grandes v&eacute;rit&eacute;s. Le grand champ
+catholique avait port&eacute; autant d'ivraie, peut-&ecirc;tre, que
+de pur froment. Dans la nature d'esprit d'H&eacute;bronius,
+l'id&eacute;e d'un Dieu pur esprit, tirant de lui-m&ecirc;me un monde
+mat&eacute;riel et pouvant le faire rentrer en lui par un an&eacute;antissement
+pareil &agrave; sa cr&eacute;ation, lui semblait &ecirc;tre le produit
+d'une imagination malade, press&eacute;e d'enfanter une
+th&eacute;ologie quelconque; et voici ce qu'il se disait
+souvent:&mdash;Organis&eacute; comme il l'est, l'homme, qui ne doit pourtant
+juger et croire que d'apr&egrave;s ses perceptions, peut-il
+concevoir qu'on fasse de rien quelque chose, et de quelque
+chose rien? Et sur cette base, quel &eacute;difice se trouve
+b&acirc;ti? Que vient faire l'homme sur ce monde mat&eacute;riel
+que le pur esprit a tir&eacute; de lui-m&ecirc;me? Il a &eacute;t&eacute; tir&eacute; et
+form&eacute; de la mati&egrave;re, puis plac&eacute; dessus par le Dieu qui
+conna&icirc;t l'avenir, pour &ecirc;tre soumis &agrave; des &eacute;preuves que ce
+Dieu dispose &agrave; son gr&eacute; et dont il sait d'avance l'issue,
+pour lutter, en un mot, contre un danger auquel il doit
+n&eacute;cessairement succomber, et expier ensuite une faute
+qu'il n'a pu s'emp&ecirc;cher de commettre.</p>
+
+<p>&laquo;Cette pens&eacute;e des hommes appel&eacute;s, sans leur consentement,
+&agrave; une vie de p&eacute;rils et d'angoisses, suivie
+pour la plupart de souffrances &eacute;ternelles et in&eacute;vitables,
+arrachait &agrave; l'&acirc;me droite d'H&eacute;bronius des cris de douleur
+et d'indignation.&mdash;Oui, s'&eacute;criait-il, oui, chr&eacute;tiens,
+vous &ecirc;tes bien les descendants de ces Juifs implacables
+qui, dans les villes conquises, massacraient jusqu'aux
+enfants des femmes et aux petits des brebis; et votre
+Dieu est le fils agrandi de ce J&eacute;hovah f&eacute;roce qui ne parlait
+jamais &agrave; ses adorateurs que de col&egrave;re et de vengeance!</p>
+
+<p>&laquo;Il renon&ccedil;a donc sans retour au christianisme; mais,
+comme il n'avait plus de religion nouvelle &agrave; embrasser
+&agrave; la place, et que, devenu plus prudent et plus calme,
+il ne voulait pas se faire inutilement accuser encore
+d'inconstance et d'apostasie, il garda toutes les pratiques
+ext&eacute;rieures de ce culte qu'il avait int&eacute;rieurement
+abjur&eacute;. Mais ce n'&eacute;tait pas assez d'avoir quitt&eacute; l'erreur;
+il aurait encore fallu trouver la v&eacute;rit&eacute;. H&eacute;bronius avait
+beau tourner les yeux autour de lui, il ne voyait rien
+qui y ressembl&acirc;t. Alors commen&ccedil;a pour lui une suite de
+souffrances inconnues et terribles. Plac&eacute; face &agrave; face avec
+le doute, cet esprit sinc&egrave;re et religieux s'&eacute;pouvanta de
+son isolement, et se prit &agrave; suer l'eau et le sang, comme
+le Christ sur la montagne, &agrave; la vue de son calice. Et
+comme il n'avait d'autre but et d'autre d&eacute;sir que la
+v&eacute;rit&eacute;, que rien hors elle ne l'int&eacute;ressait ici-bas, il
+vivait absorb&eacute; dans ses douloureuses contemplations;
+ses regards erraient sans cesse dans le vague qui l'entourait
+comme un oc&eacute;an sans bornes, et il voyait l'horizon
+reculer sans cesse devant lui &agrave; mesure qu'il voulait le
+saisir. Perdu dans cette immense incertitude, il se sentait
+pris peu &agrave; peu de vertige, et se mettait &agrave; tourbillonner
+sur lui-m&ecirc;me. Puis, fatigu&eacute; de ses vaines recherches
+et de ses tentatives sans esp&eacute;rance, il retombait
+affaiss&eacute;, morne et d&eacute;sorganis&eacute;, ne vivant plus que par
+la sourde douleur qu'il ressentait sans la comprendre.</p>
+
+<p>&laquo;Pourtant il conservait encore assez de force pour ne
+rien laisser voir au dehors de sa mis&egrave;re int&eacute;rieure. On
+soup&ccedil;onnait bien, &agrave; la p&acirc;leur de son front, &agrave; sa lente et
+m&eacute;lancolique d&eacute;marche, &agrave; quelques larmes furtives qui
+glissaient de temps en temps sur ses joues amaigries,
+que son &acirc;me &eacute;tait fortement travaill&eacute;e, mais on ne savait
+par quoi. Le manteau de sa tristesse cachait &agrave; tous les
+yeux le secret de sa blessure. Comme il n'avait confi&eacute; &agrave;
+personne la cause de son mal, personne n'aurait pu dire
+s'il venait d'une incr&eacute;dulit&eacute; d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e ou d'une foi trop
+vive que rien sur la terre ne pouvait assouvir. Le doute,
+&agrave; cet &eacute;gard, n'&eacute;tait m&ecirc;me gu&egrave;re possible. L'abb&eacute; Spiridion
+accomplissait avec une si irr&eacute;prochable exactitude
+toutes les pratiques ext&eacute;rieures du culte et tous ses devoirs
+visibles de parfait catholique, qu'il ne laissait ni
+prise &agrave; ses ennemis ni pr&eacute;texte &agrave; une sensation plausible.
+Tous les moines, dont sa rigide vertu contenait les vices
+et dont ses aust&egrave;res labeurs condamnaient la l&acirc;che paresse,
+bless&eacute;s &agrave; la fois dans leur &eacute;go&iuml;sme et dans leur
+vanit&eacute;, nourrissaient contre lui une haine implacable,
+et cherchaient avidement les moyens de le perdre;
+mais, ne trouvant pas dans sa conduite l'ombre d'une
+faute, ils &eacute;taient forc&eacute;s de ronger leur frein en silence,
+et se contentaient de le voir souffrir par lui-m&ecirc;me.
+H&eacute;bronius connaissait le fond de leur pens&eacute;e, et, tout
+en m&eacute;prisant leur impuissance, s'indignait de leur m&eacute;chancet&eacute;.
+Aussi, quand, par instants, il sortait de ses
+pr&eacute;occupations int&eacute;rieures pour jeter un regard sur la
+vie r&eacute;elle, il leur faisait rudement porter le poids de
+leur malice. Autant il &eacute;tait doux avec les bons, autant
+il &eacute;tait dur avec les mauvais. Si toutes les faiblesses le
+trouvaient compatissant, et toutes les souffrances sympathique,
+tous les vices le trouvaient s&eacute;v&egrave;re, et toutes
+les impostures impitoyable. Il semblait m&ecirc;me trouver
+quelque adoucissement &agrave; ses maux dans cet exercice
+complet de la justice. Sa grande &acirc;me s'exaltait encore
+&agrave; l'id&eacute;e de faire le bien. Il n'avait plus de r&egrave;gle certaine
+ni de loi absolue; mais une sorte de raison instinctive,
+que rien ne pouvait an&eacute;antir ni d&eacute;tourner, le guidait
+dans toutes ses actions et le conduisait au juste. Ce
+fut probablement par ce c&ocirc;t&eacute; qu'il se rattacha &agrave; la vie;
+en sentant fermenter ces g&eacute;n&eacute;reux sentiments, il se dit
+que l'&eacute;tincelle sacr&eacute;e n'avait pas cess&eacute; de br&ucirc;ler en lui,
+mais seulement de briller; et que Dieu veillait encore
+dans son c&#339;ur, bien que cach&eacute; &agrave; son intelligence par
+des voiles imp&eacute;n&eacute;trables. Que ce f&ucirc;t cette id&eacute;e ou une
+autre qui le ranim&acirc;t, toujours est-il qu'on vit peu &agrave;
+peu son front s'&eacute;claircir, et ses yeux, ternis par les
+larmes, reprendre leur ancien &eacute;clat. Il se remit avec
+plus d'ardeur que jamais aux travaux qu'il avait abandonn&eacute;s,
+et commen&ccedil;a &agrave; mener une vie plus retir&eacute;e encore
+qu'auparavant. Ses ennemis se r&eacute;jouirent d'abord, esp&eacute;rant
+que c'&eacute;tait la maladie qui le retenait dans la solitude;
+mais leur erreur ne fut pas de longue dur&eacute;e.
+L'abb&eacute;, au lieu de s'affaiblir, reprenait chaque jour de
+nouvelles forces, et semblait se retremper dans les fatigues
+toujours plus grandes qu'il s'imposait. &Agrave; quelque
+heure de la nuit que l'on regard&acirc;t &agrave; sa fen&ecirc;tre, on &eacute;tait
+s&ucirc;r d'y voir de la lumi&egrave;re; et les curieux qui s'approchaient
+de sa porte pour t&acirc;cher de conna&icirc;tre l'emploi
+qu'il faisait de son temps, entendaient presque toujours
+dans sa cellule le bruit de feuillets qui se tournaient
+rapidement, ou le cri d'une plume sur le papier, souvent
+des pas mesur&eacute;s et tranquilles, comme ceux d'un homme
+qui m&eacute;dite. Quelquefois m&ecirc;me des paroles inintelligibles
+arrivaient aux oreilles des espions, et des cris confus
+pleins de col&egrave;re ou d'enthousiasme les clouaient d'&eacute;tonnement
+&agrave; leur place ou les faisaient fuir d'&eacute;pouvante.
+Les moines, qui n'avaient rien compris &agrave; l'abattement
+de l'abb&eacute;, ne comprirent rien &agrave; son exaltation. Ils se
+mirent &agrave; chercher la cause de son bien-&ecirc;tre, le but de
+ses travaux, et leurs sottes cervelles n'imagin&egrave;rent rien
+de mieux que la magie. La magie! comme si les grands
+hommes pouvaient rapetisser leur intelligence immortelle
+au m&eacute;tier de sorci&egrave;re, et consacrer toute leur vie &agrave; souffler
+dans des fourneaux pour faire appara&icirc;tre aux enfants
+effray&eacute;s des diables &agrave; queue de chien avec des pieds de
+bouc! Mais la mati&egrave;re ignorante ne comprend rien &agrave; la
+marche de l'esprit, et les hiboux ne connaissent pas les
+chemins par o&ugrave; les aigles vont au soleil.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant la monacaille n'osa pas dire tout haut
+son opinion, et la calomnie erra honteusement dans
+l'ombre autour du ma&icirc;tre, sans oser l'attaquer en face.
+Il trouva, dans la terreur qu'inspiraient &agrave; ses imb&eacute;ciles
+ennemis des machinations imaginaires, une s&eacute;curit&eacute; qu'il
+n'aurait pas trouv&eacute;e dans la v&eacute;n&eacute;ration due &agrave; son g&eacute;nie
+et &agrave; sa vertu. Du myst&egrave;re profond qui l'entourait, ils
+s'attendaient &agrave; voir sortir quelque terrible prodige,
+comme d'un sombre nuage des feux d&eacute;vorants. C'est
+ainsi qu'il fut donn&eacute; &agrave; H&eacute;bronius d'arriver tranquille &agrave;
+son heure derni&egrave;re. Quand il la vit approcher, il fit venir
+Fulgence, pour qui il nourrissait une paternelle affection.
+Il lui dit qu'il l'avait distingu&eacute; de tous ses autres
+compagnons, &agrave; cause de la sinc&eacute;rit&eacute; de son c&#339;ur et de
+son ardent amour du beau et du vrai, qu'il l'avait depuis
+longtemps choisi pour &ecirc;tre son h&eacute;ritier spirituel, et que
+l'instant &eacute;tait venu de lui r&eacute;v&eacute;ler sa pens&eacute;e. Alors il lui
+raconta l'histoire intime de sa vie. Arriv&eacute; &agrave; la derni&egrave;re
+p&eacute;riode, il s'arr&ecirc;ta un instant, comme pour m&eacute;diter,
+avant de prononcer les paroles supr&ecirc;mes et d&eacute;finitives;
+puis il reprit de la sorte:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mon cher enfant, je t'ai initi&eacute; &agrave; toutes les luttes, &agrave;
+tous les doutes, &agrave; toutes les croyances de ma vie. Je t'ai
+dit tout ce que j'avais trouv&eacute; de bon et de mauvais, de
+vrai et de faux dans toutes les religions que j'ai travers&eacute;es.
+Je t'en laisse le juge, et remets &agrave; ta conscience le
+soin de d&eacute;cider. Si tu penses que j'aie tort, et que le
+catholicisme, o&ugrave; tu as v&eacute;cu depuis ton enfance, satisfasse
+&agrave; la fois ton esprit et ton c&#339;ur, ne te laisse pas entra&icirc;ner
+par mon exemple, et garde ta croyance. On doit rester
+l&agrave; o&ugrave; l'on est bien. Pour aller d'une foi &agrave; une autre il faut
+traverser des ab&icirc;mes, et je sais trop combien la route est
+p&eacute;nible pour t'y pousser malgr&eacute; toi. La sagesse mesure
+aux plantes le terrain et le vent: &agrave; la rose elle donne la
+plaine et la brise, au c&egrave;dre la montagne et l'ouragan. Il
+est des esprits hardis et curieux qui veulent et cherchent
+avant tout la v&eacute;rit&eacute;; il en est d'autres, plus timides et
+plus modestes, qui ne demandent que du repos. Si tu
+me ressemblais, si le premier besoin de ta nature &eacute;tait
+de savoir, je t'ouvrirais sans h&eacute;siter ma pens&eacute;e tout enti&egrave;re.
+Je te ferais boire &agrave; la coupe de v&eacute;rit&eacute; que j'ai
+remplie de mes larmes, au risque de t'enivrer. Mais il
+n'en est pas ainsi, h&eacute;las! Tu es fait pour aimer bien
+plus que pour savoir, et ton c&#339;ur est plus fort que ton
+esprit. Tu es attach&eacute; au catholicisme, je le crois du
+moins, par des liens de sentiment que tu ne pourrais
+briser sans douleur; et, si tu le faisais, cette v&eacute;rit&eacute;,
+pour laquelle tu aurais immol&eacute; toutes tes sympathies,
+ne te paierait pas de tes sacrifices. Au lieu de t'exalter,
+elle t'accablerait peut-&ecirc;tre. C'est une nourriture trop
+forte pour les poitrines d&eacute;licates, et qui &eacute;touffe quand
+elle ne vivifie pas. Je ne veux donc pas te r&eacute;v&eacute;ler cette
+doctrine qui fait le triomphe de ma vie et la consolation
+de mon heure derni&egrave;re, parce qu'elle ferait peut-&ecirc;tre
+ton deuil et ton d&eacute;sespoir. Que sait-on des &acirc;mes? Pourtant,
+&agrave; cause m&ecirc;me de ton amour, il est possible que
+le culte du beau te m&egrave;ne au besoin du vrai, et l'heure
+peut sonner o&ugrave; ton esprit sinc&egrave;re aura soif et faim de
+l'absolu. Je ne veux pas alors que tu cries en vain vers
+le ciel, et que tu r&eacute;pandes sur une ignorance incurable
+des larmes inexauc&eacute;es. Je laisse apr&egrave;s moi une essence
+de moi, la meilleure partie de mon intelligence, quelques
+pages, fruit de toute ma vie de m&eacute;ditations et de travaux.
+De toutes les &#339;uvres qu'ont enfant&eacute;es mes longues
+veilles, c'est la seule que je n'aie pas livr&eacute;e aux flammes,
+parce que c'&eacute;tait la seule compl&egrave;te. L&agrave; je suis tout entier;
+l&agrave; est la v&eacute;rit&eacute;. Or le sage a dit de ne pas enfouir les
+tr&eacute;sors au fond des puits. Il faut donc que cet &eacute;crit &eacute;chappe
+&agrave; la brutale stupidit&eacute; de ces moines. Mais comme il ne
+doit passer qu'en des mains dignes de le toucher et ne
+s'ouvrir qu'&agrave; des yeux capables de le comprendre, j'y
+veux mettre une condition qui sera en m&ecirc;me temps une
+&eacute;preuve. Je veux l'emporter dans la tombe, afin que
+celui de vous qui voudra un jour le lire ait assez de courage
+pour braver de vaines terreurs en l'arrachant &agrave; la
+poussi&egrave;re du s&eacute;pulcre. Ainsi, &eacute;coute ma derni&egrave;re volont&eacute;:
+D&egrave;s que j'aurai ferm&eacute; les yeux, place cet &eacute;crit sur ma
+poitrine. Je l'ai enferm&eacute; moi-m&ecirc;me dans un &eacute;tui de parchemin,
+dont la pr&eacute;paration particuli&egrave;re pourrait le garantir
+de la corruption durant plusieurs si&egrave;cles. Ne laisse
+personne toucher &agrave; mon cadavre; c'est l&agrave; un triste soin
+qu'on ne se dispute gu&egrave;re et qu'on te laissera volontiers.
+Roule toi-m&ecirc;me le linceul autour de mes membres ext&eacute;nu&eacute;s,
+et veille sur ma d&eacute;pouille d'un &#339;il jaloux, jusqu'&agrave;
+ce que je sois descendu dans le sein de la terre avec mon
+tr&eacute;sor; car le temps n'est pas venu o&ugrave; tu pourrais toi-m&ecirc;me
+en profiter. Tu n'en adopterais l'esprit que sur la
+foi de ma parole, et cette foi ne suffirait pas &agrave; l'&eacute;preuve
+d'une lutte chaque jour renouvel&eacute;e contre toi par le catholicisme.
+Comme chaque g&eacute;n&eacute;ration de l'humanit&eacute;,
+chaque homme a ses besoins intellectuels, dont la limite
+marque celle de ses investigations et de ses conqu&ecirc;tes.
+Pour lire avec fruit ces lignes que je confie au silence de
+la tombe, il faudra que ton esprit soit arriv&eacute;, comme le
+mien, &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; d'une transformation compl&egrave;te. Alors
+seulement tu d&eacute;pouilleras sans crainte et sans regret le
+vieux v&ecirc;tement, et tu rev&ecirc;tiras le nouveau avec la certitude
+d'une bonne conscience. Quand ce jour luira pour
+toi, brise sans inqui&eacute;tude la pierre et le m&eacute;tal, ouvre
+mon cercueil et plonge dans mes entrailles dess&eacute;ch&eacute;es
+une main ferme et pieuse. Ah! quand viendra cette
+heure, il me semble que mon c&#339;ur &eacute;teint tressaillera
+comme l'herbe glac&eacute;e au retour d'un soleil de printemps,
+et que du sein de ses transformations infinies mon esprit
+entrera en commerce imm&eacute;diat avec le tien: car l'Esprit
+vit &agrave; jamais, il est l'&eacute;ternel producteur et l'&eacute;ternel aliment
+de l'esprit; il nourrit ce qu'il engendre, et, comme
+chaque destruction alimente une production nouvelle
+dans l'ordre mat&eacute;riel, de m&ecirc;me chaque souffle intellectuel
+entretient, par une invisible communion, le souffle
+&eacute;veill&eacute; par lui dans un sanctuaire nouveau de l'intelligence.</p>
+
+<p>&laquo;Ce discours n'&eacute;veilla pas dans le sein de Fulgence
+une ardeur plus grande que son ma&icirc;tre ne l'avait pressenti;
+Spiridion l'avait bien jug&eacute; en lui disant que
+l'heure de la connaissance n'&eacute;tait pas sonn&eacute;e pour lui.
+Sans doute, des esprits plus hardis et des cerveaux plus
+vastes que celui de Fulgence eussent pu &ecirc;tre institu&eacute;s
+d&eacute;positaires du secret de l'abb&eacute;; &agrave; cette &eacute;poque il s'en
+trouvait encore dans le clo&icirc;tre. Mais, sans doute aussi,
+ces caract&egrave;res ne lui offraient point une garantie suffisante
+de sinc&eacute;rit&eacute; et de d&eacute;sint&eacute;ressement; il devait
+craindre que son tr&eacute;sor ne devint un moyen de puissance
+temporelle ou de gloire mondaine dans les mains
+des ambitieux, peut-&ecirc;tre une source d'impi&eacute;t&eacute;, une
+cause d'ath&eacute;isme, sous l'interpr&eacute;tation d'une &acirc;me aride
+et d'une intelligence priv&eacute;e d'amour. Il savait que Fulgence
+&eacute;tait, comme dit l'&Eacute;criture, <i>un or tr&egrave;s-pur</i>, et
+que si, le courage lui manquant, il venait &agrave; ne point
+profiter du legs sacr&eacute;, du moins il n'en ferait jamais un
+usage funeste. Quand il vit avec quelle humble r&eacute;signation
+ce disciple bien-aim&eacute; avait &eacute;cout&eacute; ses confidences, il
+s'applaudit de l'avoir laiss&eacute; &agrave; son libre arbitre, et lui
+fit jurer seulement qu'il en mourrait point sans avoir
+fait passer le legs en des mains dignes de le poss&eacute;der,
+Fulgence le jura.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, &ocirc; mon ma&icirc;tre! s'&eacute;cria-t-il, &agrave; quoi conna&icirc;trai-je
+ces mains pures? et si nul ne m'inspire assez de confiance
+pour que je lui transmette votre h&eacute;ritage, du sein
+de la tombe votre voix ne montera-t-elle pas vers moi
+pour tancer mon aveuglement ou ma timidit&eacute;? Pourrai-je,
+quand la lumi&egrave;re sera &eacute;teinte, me diriger seul dans
+les t&eacute;n&egrave;bres?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune lumi&egrave;re ne s'&eacute;teint, r&eacute;pondit l'abb&eacute;, et les
+t&eacute;n&egrave;bres de l'entendement sont, pour un esprit g&eacute;n&eacute;reux
+et sinc&egrave;re, des voiles faciles &agrave; d&eacute;chirer. Rien ne se perd;
+la forme elle-m&ecirc;me ne meurt pas; et, ma figure restant
+grav&eacute;e dans le plus intime sanctuaire de ta m&eacute;moire,
+qui pourra dire que ma figure a disparu de ce monde et
+que les vers ont d&eacute;truit mon image? La mort rompra-t-elle
+les liens de notre amiti&eacute;, et ce qui est conserv&eacute;
+dans le c&#339;ur d'un ami a-t-il cess&eacute; d'&ecirc;tre! L'&acirc;me a-t-elle
+besoin des yeux du corps pour contempler ce qu'elle
+aime, et n'est-elle pas un miroir d'o&ugrave; rien ne s'efface?
+Va, la mer cessera de refl&eacute;ter l'azur des cieux avant que
+l'image d'un &ecirc;tre aim&eacute; retombe dans le n&eacute;ant; et l'artiste
+qui fixe une ressemblance sur la toile ou sur le marbre
+ne donne-t-il pas, lui aussi, une sorte d'immortalit&eacute; &agrave; la
+mati&egrave;re?</p>
+
+<p>&laquo;Tels &eacute;taient les derniers entretiens de Spiridion avec
+son ami. Mais ici commence pour ce dernier une s&eacute;rie
+de faits personnels sur lesquels j'appelle toute ton attention;
+les voici tels qu'ils m'ont &eacute;t&eacute; transmis maintes fois
+par lui avec la plus scrupuleuse exactitude.</p>
+
+<p>&laquo;Fulgence ne pouvait s'habituer &agrave; l'id&eacute;e de voir mourir
+son ami et son ma&icirc;tre. En vain les m&eacute;decins lui disaient
+qui l'abb&eacute; avait peu de jours &agrave; vivre, sa maladie
+ayant d&eacute;pass&eacute;e d&eacute;j&agrave; le terme o&ugrave; cessent les esp&eacute;rances et
+o&ugrave; s'arr&ecirc;tent les ressources de l'art; il ne concevait pas
+que cet homme, encore si vigoureux d'esprit et de caract&egrave;re,
+f&ucirc;t &agrave; la veille de sa destruction. Jamais il ne
+l'avait vu plus clair et plus &eacute;loquent dans ses paroles,
+plus subtil dans ses aper&ccedil;us et plus large dans ses vues.</p>
+
+<p>Au seuil d'une autre vie, il avait encore de l'&eacute;nergie et
+de l'activit&eacute; pour s'occuper des d&eacute;tails de la vie qu'il
+allait quitter. Plein de sollicitude pour ses fr&egrave;res, il
+donnait &agrave; chacun l'instruction qui lui convenait: aux
+mauvais, la pr&eacute;dication ardente; aux bons, l'encouragement
+paternel. Il &eacute;tait plus inquiet et plus touch&eacute; de
+la douleur de Fulgence que de ses propres souffrances
+physiques, et sa tendresse pour ce jeune homme lui
+faisait oublier ce qu'a de solennel et de terrible le pas
+qu'il allait franchir.&raquo;</p>
+
+<p>Ici le p&egrave;re Alexis s'interrompit en voyant mes yeux
+se remplir de larmes, et ma t&ecirc;te se pencha sur sa main
+glac&eacute;e, &agrave; la pens&eacute;e d'un rapprochement si intime entre
+la situation qu'il me d&eacute;crivait et celle o&ugrave; nous nous
+trouvions l'un et l'autre. Il me comprit, serra ma main
+avec force et continua.</p>
+
+<p>&laquo;Spiridion, voyant que cette &acirc;me tendre et passionn&eacute;e
+dans ses attachements allait se briser avec le fil de sa
+vie, essayait de lui adoucir l'horreur dont le catholicisme
+environne l'id&eacute;e de la mort; il lui peignait sous des couleurs
+sereines et consolantes ce passage d'une existence
+&eacute;ph&eacute;m&egrave;re &agrave; une existence sans fin.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous plains pas de mourir, lui r&eacute;pondait Fulgence;
+je me plains parce que vous me quittez. Je ne
+suis pas inquiet de votre avenir, je sais que vous allez
+passer de mes bras dans ceux d'un Dieu qui vous aime;
+mais moi je vais g&eacute;mir sur une terre aride et tra&icirc;ner une
+existence d&eacute;laiss&eacute;e parmi des &ecirc;tres qui ne vous remplaceront
+jamais pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon enfant! ne parle pas ainsi, r&eacute;pondit l'abb&eacute;;
+il y a une providence pour les hommes bons, pour les
+c&#339;urs aimants. Si elle te retire un ami dont la mission
+aupr&egrave;s de toi est remplie, elle donnera en r&eacute;compense &agrave;
+ta vieillesse un ami fid&egrave;le, un fils d&eacute;vou&eacute;, un disciple
+confiant, qui entourera tes derniers jours des consolations
+que tu me procures aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Nul ne pourra m'aimer comme je vous aime, reprenait
+Fulgence, car jamais je ne serai digne d'un
+amour semblable &agrave; celui que vous m'inspirez; et quand
+m&ecirc;me cela devrait arriver, je suis si jeune encore!
+Imaginez ce que j'aurai &agrave; souffrir, priv&eacute; de guide et
+d'appui, durant les ann&eacute;es de ma vie o&ugrave; vos conseils et
+votre protection m'eussent &eacute;t&eacute; le plus n&eacute;cessaires!</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, lui dit un jour l'abb&eacute;, je veux te dire une
+pens&eacute;e qui a travers&eacute; plusieurs fois mon esprit sans s'y
+arr&ecirc;ter. Nul n'est plus ennemi que moi, tu le sais, des
+grossi&egrave;res jongleries dont les moines se servent pour
+terrifier leurs adeptes; je ne suis pas davantage partisan
+des extases que d'ignorants visionnaires ou de vils imposteurs
+ont fait servir &agrave; leur fortune ou &agrave; la satisfaction
+de leur mis&eacute;rable vanit&eacute;; mais je crois aux apparitions
+et aux songes qui ont jet&eacute; quelquefois une salutaire terreur
+ou apport&eacute; une vivifiante esp&eacute;rance &agrave; des esprits
+sinc&egrave;res et pieusement enthousiastes. Les miracles ne
+me paraissent pas inadmissibles &agrave; la raison la plus froide
+et la plus &eacute;clair&eacute;e. Parmi les choses surnaturelles qui,
+loin de causer de la r&eacute;pugnance &agrave; mon esprit, lui sont
+un doux r&ecirc;ve et une vague croyance, j'accepterais
+comme possibles les communications directes de nos sens
+avec ce qui reste en nous et autour de nous des morts
+que nous avons ch&eacute;ris. Sans croire que les cadavres
+puissent briser la pierre du s&eacute;pulcre et reprendre pour
+quelques instants les fonctions de la vie, je m'imagine
+quelquefois que les &eacute;l&eacute;ments de notre &ecirc;tre ne se divisent
+pas subitement, et qu'avant leur diffusion un reflet
+de nous-m&ecirc;mes se projette autour de nous, comme le
+spectre solaire frappe encore nos regards de tout son
+&eacute;clat plusieurs minutes apr&egrave;s que l'astre s'est abaiss&eacute;
+derri&egrave;re notre horizon. S'il faut t'avouer tout ce qui se
+passe en moi &agrave; cet &eacute;gard, je te confesserai qu'il &eacute;tait
+une tradition dans ma famille que je n'ai jamais eu la
+force de rejeter comme une fable. On disait que la vie
+&eacute;tait dans le sang de mes anc&ecirc;tres &agrave; un tel degr&eacute; d'intensit&eacute;
+que leur &acirc;me &eacute;prouvait, au moment de quitter
+le corps, l'effort d'une crise &eacute;trange, inconnue. Ils
+voyaient alors leur propre image se d&eacute;tacher d'eux, et
+leur appara&icirc;tre quelquefois double et triple. Ma m&egrave;re assurait
+qu'&agrave; l'heure supr&ecirc;me o&ugrave; mon p&egrave;re rendit l'esprit,
+il pr&eacute;tendait voir de chaque c&ocirc;t&eacute; de son lit un spectre
+tout semblable &agrave; lui, rev&ecirc;tu de l'habit qu'il portait les
+jours de f&ecirc;te pour aller &agrave; la synagogue dont il &eacute;tait rabbin.
+Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; si facile &agrave; la raison hautaine de repousser
+cette l&eacute;gende que je ne m'en suis jamais donn&eacute; la peine.
+Elle plaisait &agrave; mon imagination, et j'eusse &eacute;t&eacute; afflig&eacute; de
+la condamner au n&eacute;ant des erreurs <i>jug&eacute;es</i>. Ces discours
+te causent quelque surprise, je le vois. Tu m'as vu repousser
+si durement les tentatives de nos visionnaires
+et railler d'une mani&egrave;re si impitoyable leurs hallucinations,
+que tu penses peut-&ecirc;tre qu'en cet instant mon
+cerveau s'affaiblit. Je sens, au contraire, que les voiles
+se d&eacute;gagent, et il me semble que jamais je n'ai p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+avec plus de lucidit&eacute; dans les perceptions inconnues
+d'un nouvel ordre d'id&eacute;es. &Agrave; l'heure d'abdiquer l'exercice
+de la raison superbe, l'homme sinc&egrave;re, sentant
+qu'il n'a plus besoin de se d&eacute;fendre des terreurs de la
+mort, jette son bouclier et contemple d'un &#339;il calme le
+champ de bataille qu'il abandonne. Alors il peut voir
+que, de m&ecirc;me que l'ignorance et l'imposture, la raison
+et la science ont leurs pr&eacute;jug&eacute;s, leurs aveuglements,
+leurs n&eacute;gations t&eacute;m&eacute;raires, leurs &eacute;troites obstinations.
+Que dis-je? il voit que la raison et la science humaines
+ne sont que des aper&ccedil;us provisoires, des horizons nouvellement
+d&eacute;couverts, au del&agrave; desquels s'ouvrent des
+horizons infinis, inconnus encore, et qu'il juge insaisissables,
+parce que la courte dur&eacute;e de sa vie et la faible
+mesure de ses forces ne lui permettent pas de pousser
+plus loin son voyage. Il voit, &agrave; vrai dire, que la raison
+et la science ne sont que la sup&eacute;riorit&eacute; d'un si&egrave;cle relativement
+&agrave; un autre, et il se dit en tremblant que les
+erreurs qui le font sourire en son temps ont &eacute;t&eacute; le dernier
+mot de la sagesse humaine pour ses devanciers. Il
+peut se dire que ses descendants riront &eacute;galement de sa
+science, et que les travaux de toute sa vie, apr&egrave;s avoir
+port&eacute; leurs fruits pendant une saison, seront n&eacute;cessairement
+rejet&eacute;s comme le vieux tronc d'un arbre qu'on
+rec&egrave;pe. Qu'il s'humilie donc alors, et qu'il contemple
+avec un calme philosophique cette suite de g&eacute;n&eacute;rations
+qui l'ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute; et cette suite de g&eacute;n&eacute;rations qui le
+suivront; et qu'il sourie en voyant le point interm&eacute;diaire
+o&ugrave; il a v&eacute;g&eacute;t&eacute;, atome obscur, imperceptible anneau
+de la cha&icirc;ne infinie! Qu'il dise: J'ai &eacute;t&eacute; plus loin
+que mes anc&ecirc;tres, j'ai grossi ou &eacute;pur&eacute; le tr&eacute;sor qu'ils
+avaient conquis. Mais qu'il ne dise pas: Ce que je n'ai pas
+fait est impossible &agrave; faire, ce que je n'ai pas compris est
+un myst&egrave;re incompr&eacute;hensible, et jamais l'homme ne
+surmontera les obstacles qui m'ont arr&ecirc;t&eacute;. Car cela serait
+un blasph&egrave;me, et ce serait pour de tels arr&ecirc;ts qu'il faudrait
+rallumer les b&ucirc;chers o&ugrave; l'inquisition jette les &eacute;crits
+des novateurs.</p>
+
+<p>&laquo;Ce jour-l&agrave;, Spiridion mit sa t&ecirc;te dans ses mains, et
+ne s'expliqua pas davantage. Le lendemain, il reprit un
+entretien qui semblait lui plaire et le distraire de ses
+souffrances.</p>
+
+<p>&mdash;Fulgence! dit-il, que peut signifier ce mot, <i>pass&eacute;</i>?
+et quelle action veut marquer ce verbe, <i>n'&ecirc;tre plus</i>?
+Ne sont-ce pas l&agrave; des id&eacute;es cr&eacute;&eacute;es par l'erreur de nos sens
+et l'impuissance de notre raison? Ce qui a &eacute;t&eacute; peut-il
+cesser d'&ecirc;tre, et ce qui est peut-il n'avoir pas &eacute;t&eacute; de
+tout temps?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce &agrave; dire, ma&icirc;tre, lui r&eacute;pliqua le simple Fulgence,
+que vous ne mourrez point, ou que je vous
+verrai encore apr&egrave;s que vous ne serez plus?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serai plus et je serai encore, r&eacute;pondit le
+ma&icirc;tre. Si tu ne cesses pas de m'aimer, tu me verras,
+tu me sentiras, tu m'entendras partout. Ma forme sera
+devant tes yeux, parce qu'elle restera grav&eacute;e dans ton
+esprit; ma voix vibrera &agrave; ton oreille, parce qu'elle restera
+dans la m&eacute;moire de ton c&#339;ur: mon esprit se r&eacute;v&eacute;lera
+encore &agrave; ton esprit, parce que ton &acirc;me me comprend
+et me poss&egrave;de. Et peut-&ecirc;tre, ajouta-t-il avec une
+sorte d'enthousiasme et comme frapp&eacute; d'une id&eacute;e nouvelle,
+peut-&ecirc;tre te dirai-je, apr&egrave;s ma mort, ce que mon
+ignorance et la tienne nous ont emp&ecirc;ch&eacute;s de d&eacute;couvrir
+ensemble et de nous communiquer l'un &agrave; l'autre. Peut-&ecirc;tre
+la pens&eacute;e f&eacute;condera-t-elle la mienne; peut-&ecirc;tre la
+semence laiss&eacute;e par moi dans ton &acirc;me fructifiera-t-elle,
+&eacute;chauff&eacute;e par ton souffle. Prie, prie! et ne pleure pas.
+Rappelle-toi que le jeune proph&egrave;te Elis&eacute;e demanda pour
+toute gr&acirc;ce au Seigneur qu'il mit sur lui une double
+part de l'esprit du proph&egrave;te Elie, son ma&icirc;tre. Nous
+sommes tous proph&egrave;tes aujourd'hui, mon enfant. Nous
+cherchons tous la parole de vie et l'esprit de v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Le dernier jour, l'abb&eacute; re&ccedil;ut les sacrements avec
+tout le calme et toute la dignit&eacute; d'un homme qui accomplit
+un acte ext&eacute;rieur et qui l'accepte comme un
+symbole respectable. Il re&ccedil;ut tous les adieux de ses
+fr&egrave;res, leur donna sa derni&egrave;re b&eacute;n&eacute;diction, et, se tournant
+vers Fulgence, il lui dit tout bas au moment o&ugrave;
+celui-ci, le voyant si fort et si tranquille, esp&eacute;rait presque
+qu'une crise favorable s'op&eacute;rait et que son ami allait lui
+&ecirc;tre rendu:</p>
+
+<p>&laquo;Fais-les sortir, Fulgence; je veux &ecirc;tre seul avec toi.
+H&acirc;te-toi, je vais mourir.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Fulgence, constern&eacute;, ob&eacute;it; et quand il fut seul avec
+l'abb&eacute;, il lui demanda, en tremblant et on pleurant,
+d'o&ugrave; lui venait, dans un moment o&ugrave; il semblait si calme,
+la pens&eacute;e que sa vie allait finir si vite.</p>
+
+<p>&laquo;Je me sens extraordinairement bien, en effet, r&eacute;pondit
+Spiridion, et, si je m'en rapportais au bien-&ecirc;tre
+que j'&eacute;prouve dans mon corps et dans mon &acirc;me, je
+croirais volontiers que je ne fus jamais plus fort et
+mieux portant. Mais il est certain que je vais mourir;
+car j'ai vu tout &agrave; l'heure mon spectre qui me montrait
+le sablier, et qui me faisait signe de renvoyer tous ces
+t&eacute;moins inutiles ou malveillants. Dis-moi o&ugrave; en est le
+sable.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon ma&icirc;tre! plus d'&agrave; moiti&eacute; &eacute;coul&eacute; dans le
+r&eacute;ceptacle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mon enfant... Donne-moi l'&eacute;crit...
+place-le sur ma poitrine, et mets tout de suite le linceul
+autour de mes reins.&raquo;</p>
+
+<p>Fulgence ob&eacute;it, le front baign&eacute; d'une sueur froide.
+L'abb&eacute; lui prit les mains, et lui dit encore:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne m'en vais pas... Tous les &eacute;l&eacute;ments de mon &ecirc;tre
+retournent &agrave; <i>Dieu</i>, et une partie de moi passe en toi.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il ferma les yeux et se recueillit. Au bout d'une
+demi-heure, il les ouvrit, et dit:</p>
+
+<p>&laquo;Cet instant est ineffable; je ne fus jamais plus heureux...
+Fulgence, reste-t-il du sable?</p>
+
+<p>&laquo;Fulgence tourna ses yeux humides vers le sablier.
+Il ne restait plus que quelques grains dans le r&eacute;cipient.
+Emport&eacute; par un mouvement de douleur inexprimable,
+il serra convulsivement les deux mains de son ma&icirc;tre,
+qui &eacute;taient enlac&eacute;es aux siennes, et qu'il sentait se refroidir
+rapidement. L'abb&eacute; lui rendit son &eacute;treinte avec
+force, et sourit en lui disant: &laquo;<i>Voici l'heure!</i>&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;En cet instant, Fulgence sentit une main pleine de
+chaleur se poser sur sa t&ecirc;te. Il se retourna brusquement,
+et vit debout derri&egrave;re lui un homme en tout
+semblable &agrave; l'abb&eacute;, qui le regardait d'un air grave et
+paternel. Il reporta ses regards sur le mourant; ses
+mains s'&eacute;taient &eacute;tendues, ses yeux &eacute;taient ferm&eacute;s. Il
+avait cess&eacute; de vivre de la vie des hommes.</p>
+
+<p>&laquo;Fulgence n'osa se retourner. Partag&eacute; entre la terreur
+et le d&eacute;sespoir, il colla son visage au bord du lit,
+et perdit connaissance pendant quelques instants. Mais
+bient&ocirc;t, se rappelant le devoir qu'il avait &agrave; remplir, il
+reprit courage, et acheva d'ensevelir son ma&icirc;tre bien-aim&eacute;
+dans le linceul. Il arrangea le manuscrit avec le
+plus grand soin, mit le crucifix dessus, suivant l'usage,
+et croisa les bras du cadavre sur la poitrine. &Agrave; peine y
+furent-ils plac&eacute;s, qu'ils se roidirent comme l'acier, et il
+sembla &agrave; Fulgence que nul pouvoir humain n'e&ucirc;t pu
+arracher le livre &agrave; ce corps priv&eacute; de vie.</p>
+
+<p>&laquo;Il ne le quitta pas une seule minute, et le porta
+lui-m&ecirc;me, avec trois autres novices, dans l'&eacute;glise. L&agrave;,
+il se prosterna aupr&egrave;s de son catafalque, et y resta sans
+prendre aucun aliment ni go&ucirc;ter aucun sommeil, jusqu'&agrave;
+ce qu'il e&ucirc;t de ses mains soud&eacute; le cercueil et qu'il
+e&ucirc;t vu de ses yeux sceller la pierre du caveau. Quand ce
+fui fait, il se prosterna sur cette dalle, et l'arrosa de
+larmes am&egrave;res. Alors il entendit une voix qui lui dit &agrave;
+l'oreille: &laquo;T'ai-je donc quitt&eacute;?&raquo; Il n'osa pas regarder
+aupr&egrave;s de lui. Il ferma les yeux pour ne rien voir. Mais
+la voix qu'il avait entendue &eacute;tait bien celle de son ami.
+Les chants fun&egrave;bres r&eacute;sonnaient encore sous la vo&ucirc;te
+du temple, et le cort&egrave;ge des moines d&eacute;filait lentement.</p>
+
+<p>&laquo;L&agrave;, poursuivit Alexis apr&egrave;s s'&ecirc;tre un peu repos&eacute;,
+cessent pour moi les intimes r&eacute;v&eacute;lations de Fulgence.&raquo;
+Lorsqu'il me raconta ces choses, il crut devoir ne me
+rien cacher de la vie et de la mort de son ma&icirc;tre; mais,
+soit scrupule de chr&eacute;tien, soit une sorte de confusion et
+de repentir envers la m&eacute;moire de Spiridion, il ne voulut
+point me raconter ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; depuis entre lui et
+l'ombre assidue &agrave; le visiter. J'ai la certitude intime qu'il
+eut de nombreuses apparitions dans les premiers temps;
+mais la crainte qu'elles lui causaient et les efforts qu'il
+faisait pour s'y soustraire les rendirent de plus en plus
+rares et confuses. Fulgence &eacute;tait un caract&egrave;re flottant,
+une conscience timor&eacute;e. Quand il eut perdu son ma&icirc;tre,
+le charme de sa pr&eacute;sence continuelle n'agissant plus sur
+lui, il fut effray&eacute; de tout ce qu'il avait entendu, et peut-&ecirc;tre
+de ce qu'il avait fait en inhumant le livre. Personne
+mieux que lui ne savait combien l'accusation de magie
+&eacute;tait indigne de la haute sagesse et de la puissante raison
+de l'abb&eacute;. N&eacute;anmoins, &agrave; force d'entendre dire, apr&egrave;s la
+mort de celui-ci, qu'il s'&eacute;tait adonn&eacute; &agrave; cet art d&eacute;testable
+et qu'il avait eu commerce avec les d&eacute;mons, Fulgence,
+&eacute;pouvant&eacute; des choses surnaturelles qu'il avait vues, et de
+celles qui, sans doute, se passaient encore en lui,
+chercha dans l'observance scrupuleuse de ses devoirs de
+chr&eacute;tien un refuge contre la lumi&egrave;re qui &eacute;blouissait sa
+faible vue. Ce qu'il faut admirer dans cet homme g&eacute;n&eacute;reux
+et droit, c'est qu'il trouva dans son c&#339;ur la force
+qui manquait &agrave; son esprit, et qu'il ne trahit jamais,
+m&ecirc;me au sein des investigations mena&ccedil;antes ou perfides
+du confessionnal, aucun des secrets de son ma&icirc;tre.
+L'existence du manuscrit demeura ignor&eacute;e, et, &agrave; l'heure
+de sa mort, il ex&eacute;cuta fid&egrave;lement la volont&eacute; supr&ecirc;me de
+Spiridion en me confiant ce que je viens de te confier.</p>
+
+<p>&laquo;Spiridion avait &eacute;rig&eacute; en statut particulier de notre
+abbaye, que tout religieux atteint d'une maladie grave,
+serait en droit de r&eacute;clamer, outre les soins de l'infirmier
+ordinaire, ceux d'un novice ou d'un religieux &agrave; son
+choix. L'abb&eacute; avait institu&eacute; ce r&egrave;glement peu de jours
+avant sa mort, en reconnaissance des consolations dont
+Fulgence entourait son agonie, afin que ce m&ecirc;me Fulgence
+et les autres religieux eussent, dans leur derni&egrave;re
+&eacute;preuve, ces secours et ces consolations de l'amiti&eacute;, que
+rien ne peut remplacer. Fulgence &eacute;tant donc tomb&eacute; en
+paralysie, je fus mand&eacute; aupr&egrave;s de lui. Le choix qu'il
+faisait de moi en cette occurrence eut lieu de me surprendre;
+car je le connaissais &agrave; peine, et il n'avait jamais
+sembl&eacute; me distinguer, tandis qu'il &eacute;tait sans cesse entour&eacute;
+de fervents disciples et d'amis empress&eacute;s. Objet
+des pers&eacute;cutions et des m&eacute;fiances de l'ordre durant les
+ann&eacute;es qui suivirent la mort de l'abb&eacute;, il avait fini par
+faire sa paix &agrave; force de douceur et de bont&eacute;. De guerre
+lasse, on avait cess&eacute; de lui demander compte des &eacute;crits
+h&eacute;r&eacute;tiques qu'on soup&ccedil;onnait &ecirc;tre sortis de la plume
+d'H&eacute;bronius, et on se persuadait qu'il les avait br&ucirc;l&eacute;s.
+Les conjectures sur le grand &#339;uvre &eacute;taient pass&eacute;es de
+mode depuis que l'esprit du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle s'&eacute;tait infiltr&eacute;
+dans nos murs. Nous avions au moins dix bons p&egrave;res
+philosophes qui lisaient Voltaire et Rousseau en cachette,
+et qui poussaient l'<i>esprit fort</i> jusqu'&agrave; rompre le je&ucirc;ne
+et soupirer apr&egrave;s le mariage. Il n'y avait plus que le
+portier du couvent, vieillard de quatre-vingts ans, contemporain
+du p&egrave;re Fulgence, qui m&ecirc;l&acirc;t les superstitions
+du pass&eacute; &agrave; l'orgueil du pr&eacute;sent. Il parlait du vieux temps
+avec admiration, de l'abb&eacute; Spiridion avec un sourire
+myst&eacute;rieux, et de Fulgence lui-m&ecirc;me avec une sorte de
+m&eacute;pris, comme d'un ignorant et d'un paresseux qui e&ucirc;t
+pu faire part de son secret et enrichir le couvent, mais
+qui avait peur du diable et faisait niaisement son salut.
+Cependant il y avait encore de mon temps plusieurs jeunes
+cerveaux que la vie et la mort d'H&eacute;bronius tourmentaient
+comme un probl&egrave;me. J'&eacute;tais de ce nombre;
+mais je dois dire que, si le sort de cette grande &acirc;me
+dans l'autre vie m'inspirait quelque inqui&eacute;tude, je ne
+partageais aucune des imb&eacute;ciles terreurs de ceux qui
+n'osaient prier pour elle, de peur de la voir appara&icirc;tre.
+Une superstition, qui durera tant qu'il y aura des couvents,
+condamnait son spectre &agrave; errer sur la terre jusqu'&agrave;
+ce que les portes du purgatoire tombassent tout &agrave;
+fait devant son repentir ou devant les supplications des
+hommes. Mais, comme, selon les moines, il est de la
+nature des spectres de s'acharner apr&egrave;s les vivants qui
+veulent bien s'occuper d'eux, pour en obtenir toujours
+plus de messes et de pri&egrave;res, chacun se gardait bien de
+prononcer son nom dans les comm&eacute;morations particuli&egrave;res.</p>
+
+<p>&laquo;Pour moi, j'avais souvent r&eacute;fl&eacute;chi aux choses
+&eacute;tranges qu'on racontait au noviciat sur les anciennes
+apparitions de l'abb&eacute; Spiridion. Aucun novice de mon
+temps ne pouvait affirmer avoir vu ou entendu l'<i>Esprit</i>;
+mais certaines traditions s'&eacute;taient perp&eacute;tu&eacute;es dans cette
+&eacute;cole avec les commentaires de l'ignorance et de la peur,
+&eacute;l&eacute;ments ordinaires de l'&eacute;ducation monacale. Les anciens,
+qui se piquaient d'&ecirc;tre &eacute;clair&eacute;s, riaient de ces
+traditions, sans avouer qu'ils les avaient accr&eacute;dit&eacute;es
+eux-m&ecirc;mes dans leur jeunesse. Pour moi, je les &eacute;coutais
+avec avidit&eacute;, mon imagination se plaisant &agrave; la
+po&eacute;sie de ces r&eacute;cits merveilleux, et ma raison ne cherchant
+point &agrave; les commenter. J'aimais surtout une certaine
+histoire que je veux te rapporter.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant les derni&egrave;res ann&eacute;es de l'abb&eacute; Spiridion, il
+avait pris l'habitude de marcher &agrave; grands pas dans la
+longue salle du chapitre depuis midi jusqu'&agrave; une heure.
+C'&eacute;tait l&agrave; toute la r&eacute;cr&eacute;ation qu'il se permettait, et encore
+la consacrait-il aux pens&eacute;es les plus graves et les
+plus sombres; car, si on venait l'interrompre au milieu
+de sa promenade, il se livrait &agrave; de violents acc&egrave;s de
+col&egrave;re. Aussi les novices qui avaient quelque gr&acirc;ce &agrave;
+lui demander se tenaient-ils dans la galerie du clo&icirc;tre
+contigu&euml; &agrave; celle du chapitre, et l&agrave; ils attendaient, tout
+tremblants, que le coup d'une heure sonn&acirc;t; l'abb&eacute;,
+scrupuleusement r&eacute;gulier dans la distribution de sa
+journ&eacute;e, n'accordait jamais une minute de plus ni de
+moins &agrave; sa promenade. Quelques jours apr&egrave;s sa mort,
+l'abb&eacute; D&eacute;odatus, son successeur, &eacute;tant entr&eacute; un peu
+apr&egrave;s midi dans la salle du chapitre, en sortit, au bout
+de quelques instants, p&acirc;le comme la mort, et tomba
+&eacute;vanoui dans les bras de plusieurs fr&egrave;res qui se trouvaient
+dans la galerie. Jamais il ne voulut dire la cause
+de sa terreur ni raconter ce qu'il avait vu dans la salle.
+Aucun religieux n'osa plus y p&eacute;n&eacute;trer &agrave; cette heure-l&agrave;,
+et la peur s'empara de tous les novices au point qu'on
+passait la nuit en pri&egrave;res dans les dortoirs, et que plusieurs
+de ces jeunes gens tomb&egrave;rent malades. Cependant
+la curiosit&eacute; &eacute;tant plus forte encore que la frayeur, il y en
+eut quelques-uns d'assez hardis pour se tenir dans la
+galerie &agrave; l'heure fatale. Cette galerie est, tu le sais, plus
+basse de quelques pieds que le sol de la salle du chapitre,
+Les cinq grandes fen&ecirc;tres en ogive de la salle
+donnent donc sur la galerie, et &agrave; cette &eacute;poque elles
+&eacute;taient, comme aujourd'hui, garnies de grands rideaux
+de serge rouge constamment baiss&eacute;s sur cette face du
+b&acirc;timent. Quels furent la surprise et l'effroi de ces novices
+lorsqu'ils virent passer sur les rideaux la grande
+ombre de l'abb&eacute; Spiridion, bien reconnaissable &agrave; la silhouette
+de sa belle chevelure! En m&ecirc;me temps qu'on
+voyait passer et repasser cette ombre, on entendait le
+bruit &eacute;gal et rapide de ses pas. Tout le couvent voulut
+&ecirc;tre t&eacute;moin de ce prodige, et les esprits forts, car d&egrave;s
+ce temps-l&agrave; il y en avait quelques-uns, pr&eacute;tendaient que
+c'&eacute;tait Fulgence ou quelque autre des anciens favoris de
+l'abb&eacute; qui se promenait de la sorte. Mais l'&eacute;tonnement
+des incr&eacute;dules fut grand lorsqu'ils purent s'assurer que
+toute la communaut&eacute;, sans en excepter un seul religieux,
+novice ou serviteur, &eacute;tait rassembl&eacute;e sur la galerie,
+tandis que l'ombre marchait toujours et que le plancher
+de la salle craquait sous ses pieds comme &agrave; l'ordinaire.</p>
+
+<p class="img"><img alt="Tenant toujours d'une main
+son d&eacute;mon terrass&eacute;..." src="images/06.png" /><br />
+Tenant toujours d'une main
+son d&eacute;mon terrass&eacute;...</p>
+
+<p>&laquo;Cela dura plus d'un an. &Agrave; force de messes et de
+pri&egrave;res, on satisfit, dit-on, cette &acirc;me en peine, et le
+premier anniversaire de la mort d'H&eacute;bronius vit cesser
+le prodige. Cependant une autre ann&eacute;e s'&eacute;coula encore
+sans que personne os&acirc;t entrer dans la salle &agrave; l'heure
+maudite. Comme on donne &agrave; chaque chose un nom de
+convention dans les couvents, on avait nomm&eacute; cette
+heure le <i>Miserere</i>, parce que, pendant l'ann&eacute;e qu'avait
+dur&eacute; la promenade du revenant, plusieurs novices, d&eacute;sign&eacute;s
+&agrave; tour de r&ocirc;le par les sup&eacute;rieurs, avaient &eacute;t&eacute; tenus
+d'aller r&eacute;citer le <i>Miserere</i> dans la galerie. Quand cette
+apparition eut cess&eacute; et qu'on se fut familiaris&eacute; de nouveau
+avec les lieux hant&eacute;s par l'esprit, on disait qu'&agrave;
+l'heure de midi, au moment o&ugrave; le soleil passait sur la
+figure du portrait d'H&eacute;bronius, on voyait ses yeux s'animer
+et para&icirc;tre en tout semblables &agrave; des yeux humains.</p>
+
+<p>&laquo;Cette l&eacute;gende ne m'avait jamais trouv&eacute; railleur et
+superbe. Je prenais un singulier plaisir &agrave; l'entendre raconter;
+et longtemps avant l'&eacute;poque o&ugrave; je connus intimement
+Fulgence, je m'&eacute;tais int&eacute;ress&eacute; &agrave; ce savant abb&eacute;,
+dont l'&acirc;me agit&eacute;e n'avait peut-&ecirc;tre pu encore entrer dans
+le repos c&eacute;leste, faute d'avoir trouv&eacute; des amis assez
+courageux ou des chr&eacute;tiens assez fervents pour demander
+et obtenir sa gr&acirc;ce. Dans toute la na&iuml;vet&eacute; de ma foi, je
+m'&eacute;tais pos&eacute; comme l'avocat de Spiridion aupr&egrave;s du tribunal
+de Dieu, et tous les soirs, avant de m'endormir,
+je r&eacute;citais avec onction un <i>De profondis</i> pour lui. Bien
+qu'il f&ucirc;t mort une quarantaine d'ann&eacute;es avant ma naissance,
+soit que j'aimasse la grandeur de ce caract&egrave;re
+dont on rapportait mille traits remarquables, soit qu'il
+y e&ucirc;t en moi quelque chose comme une pr&eacute;destination &agrave;
+devenir son h&eacute;ritier, je me sentais &eacute;mu d'une vive sympathie
+et d'une sorte de tendresse pieuse en songeant &agrave;
+lui. J'avais horreur de l'h&eacute;r&eacute;sie, et je le plaignais si vivement
+d'avoir donn&eacute; dans cette erreur que je ne pouvais
+souffrir qu'on parl&acirc;t devant moi de ses derni&egrave;res ann&eacute;es.</p>
+
+<p class="img"><img alt="Lorsqu'ils virent sur les
+rideaux la grand Ombre de l'abb&eacute;..." src="images/07.png" /><br />
+Lorsqu'ils virent sur les
+rideaux la grand Ombre de l'abb&eacute;...</p>
+
+<p>&laquo;N&eacute;anmoins la prudence me d&eacute;fendait d'avouer cette
+sympathie. L'inquisition exerc&eacute;e sans cesse par les sup&eacute;rieurs
+e&ucirc;t incrimin&eacute; la puret&eacute; de mes sentiments. Le
+choix que Fulgence fit de moi pour son ami et son consolateur
+eut lieu de me surprendre autant qu'il surprit
+les autres. Quelques-uns en furent bless&eacute;s, mais personne
+ne songea &agrave; m'en faire un crime; car je ne l'avais
+pas cherch&eacute;, et on n'en con&ccedil;ut point de m&eacute;fiance.
+J'&eacute;tais alors aussi fervent catholique qu'il est possible
+de l'&ecirc;tre, et m&ecirc;me ma d&eacute;votion avait un caract&egrave;re d'orthodoxie
+farouche qui m'assurait, sinon la bienveillance,
+du moins la consid&eacute;ration des sup&eacute;rieurs. Il y avait d&eacute;j&agrave;
+quatre ans que j'avais fait profession, et cette <i>ferveur
+de novice</i>, qui est devenue un terme proverbial, ne
+s'&eacute;tait pas encore d&eacute;mentie. J'aimais la religion catholique
+avec une sorte de transport; elle me semblait une
+arche sainte &agrave; l'abri de laquelle je pourrais dormir toute
+ma vie en s&ucirc;ret&eacute; contre les flots et les orages de mes
+passions; car je sentais fermenter en moi une force capable
+de briser comme le verre tous les raisonnements
+de la sagesse; et les id&eacute;es que renferme ce mot, <i>myst&egrave;re</i>,
+&eacute;taient les seuls qui pussent m'encha&icirc;ner, parce qu'elles
+seules pouvaient gouverner ou du moins endormir mon
+imagination. Je me plaisais &agrave; exalter la puissance de
+cette r&eacute;v&eacute;lation divine qui coupe court &agrave; toutes les controverses
+et promet, en revanche de la soumission de
+l'esprit, les &eacute;ternelles joies de l'&acirc;me. Combien je la
+trouvais pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; ces philosophies profanes qui cherchent
+vainement le bonheur dans un monde &eacute;ph&eacute;m&egrave;re,
+et qui ne peuvent, apr&egrave;s avoir l&acirc;ch&eacute; la bride aux instincts
+de la mati&egrave;re, reprendre le moindre empire durable sur
+eux par le raisonnement! J'&eacute;tais charg&eacute; de presque toutes
+les instructions scolastiques, et je professais la th&eacute;ologie
+en ap&ocirc;tre exalt&eacute;, faisant servir tout l'esprit de discussion
+et d'examen qui &eacute;taient en moi &agrave; d&eacute;montrer l'excellence
+d'une foi qui proscrivait l'un et l'autre.</p>
+
+<p>&laquo;Je semblais donc l'homme le moins propre &agrave; recevoir
+les confidences de l'ami d'H&eacute;bronius. Mais un seul acte
+de ma vie avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; nagu&egrave;re au vieux Fulgence quel
+fonds on pouvait faire sur la fermet&eacute; de mon caract&egrave;re. Un
+novice m'avait confi&eacute; une faute que je l'avais engag&eacute; &agrave;
+confesser. Il ne l'avait pas fait, et la faute ayant &eacute;t&eacute; d&eacute;couverte
+ainsi que la confidence que j'avais re&ccedil;ue, on
+taxait presque mon silence de complicit&eacute;. On voulait
+pour m'absoudre que je fisse de plus amples r&eacute;v&eacute;lations,
+et que je compl&eacute;tasse, par la d&eacute;lation, l'accusation port&eacute;e
+contre ce jeune homme. J'aimai mieux me laisser charger
+que de le charger lui-m&ecirc;me. Il confessa toute la v&eacute;rit&eacute;,
+et je fus disculp&eacute;. Mais on me fit un grand crime de ma
+r&eacute;sistance, et le Prieur m'adressa des reproches publics
+dans les termes les plus blessants pour l'orgueil irritable
+qui couvait dans mon sein. Il m'imposa une rude p&eacute;nitence;
+puis, voyant la surprise et la consternation que
+cet arr&ecirc;t s&eacute;v&egrave;re r&eacute;pandait sur le visage des novices tremblants
+autour de moi, il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Nous avons regret &agrave; punir avec la rigueur de la
+justice un homme aussi r&eacute;gulier dans ses m&#339;urs et aussi
+attach&eacute; &agrave; ses devoirs que vous l'avez &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; ce jour.
+Nous aimerions &agrave; pardonner cette faute, la premi&egrave;re de
+votre vie religieuse qui nous ait offert de la gravit&eacute;. Nous
+le ferions avec joie, si vous montriez assez de confiance
+en nous pour vous humilier devant notre paternelle autorit&eacute;,
+et si, tout en reconnaissant vos torts, vous preniez
+l'engagement solennel de ne jamais retomber dans une
+telle r&eacute;sistance, en faveur des profanes maximes d'une
+mondaine loyaut&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mon p&egrave;re, r&eacute;pondis-je, j'ai sans doute commis une
+grande faute, puisque vous condamnez ma conduite;
+mais Dieu r&eacute;prouve les v&#339;ux t&eacute;m&eacute;raires, et quand nous
+faisons un ferme propos de ne plus l'offenser, ce n'est
+point par des serments, mais par d'humbles v&#339;ux et
+d'ardentes pri&egrave;res que nous obtenons son assistance
+future. Nous ne saurions tromper sa clairvoyance, et il
+se rirait de notre faiblesse et de notre pr&eacute;somption. Je
+ne puis donc m'engager &agrave; ce que vous me demandez.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ce langage n'&eacute;tait pas celui de l'&Eacute;glise, et, &agrave; mon
+insu, un instant d'indignation venait de tracer en moi
+une ligne de d&eacute;marcation entre l'autorit&eacute; de la foi et
+l'application de cette autorit&eacute; entre les mains des hommes.
+Le Prieur n'&eacute;tait pas de force &agrave; s'engager dans
+une discussion avec moi. Il prit un air d'hypocrite compassion,
+et me dit d'un ton afflig&eacute; qui d&eacute;guisait mal son
+d&eacute;pit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je serai forc&eacute; de confirmer ma sentence, puisque
+vous ne vous sentez pas la force de me rassurer &agrave; l'avenir
+sur une seconde faute de ce genre.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mon p&egrave;re, r&eacute;pondis-je, je ferai double p&eacute;nitence
+pour celle-ci.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je la lis en effet; je prolongeai tellement mes mac&eacute;rations
+qu'on fut forc&eacute; de les faire cesser. Sans m'en
+douter, ou du moins sans l'avoir pr&eacute;vu, j'allumai de
+profonds ressentiments, et j'excitai de vives alarmes
+dans l'esprit des sup&eacute;rieurs par l'orgueil d'une expiation
+qui d&eacute;sormais me d&eacute;clarait invuln&eacute;rable aux atteintes
+des ch&acirc;timents ext&eacute;rieurs. Fulgence fut vivement frapp&eacute;
+du caract&egrave;re inattendu que cette conduite, de ma part,
+r&eacute;v&eacute;lait aux autres et &agrave; moi-m&ecirc;me. Il lui &eacute;chappa de dire
+que, du temps de l'abb&eacute; Spiridion, <i>de telle choses ne
+ne seraient point pass&eacute;es</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Ces paroles me frapp&egrave;rent &agrave; mon tour, et je lui en
+demandai l'explication un jour que je me trouvai seul
+avec lui.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ces paroles signifient deux choses, me r&eacute;pondit-il:
+d'abord, que jamais l'abb&eacute; Spiridion n'e&ucirc;t cherch&eacute; &agrave;
+arracher de la bouche d'un ami le secret d'un ami;
+ensuite, que, si quelqu'un l'e&ucirc;t os&eacute; tenter, il e&ucirc;t puni
+la tentative et r&eacute;compens&eacute; la r&eacute;sistance.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je fus fort surpris de cet instant d'abandon, le seul
+peut-&ecirc;tre auquel Fulgence se f&ucirc;t livr&eacute; depuis bien des
+ann&eacute;es. Tr&egrave;s peu de temps apr&egrave;s il tomba en paralysie,
+et me fit venir pr&egrave;s de lui. Il me parut d'abord tr&egrave;s g&ecirc;n&eacute;
+avec moi, et j'attendais vainement qu'il m'expliqu&acirc;t par
+quel hasard il m'avait choisi. Mais, voyant qu'il ne le
+faisait pas, je sentis ce qu'il y aurait eu d'ind&eacute;licat &agrave; le
+lui demander, et je m'effor&ccedil;ai de lui montrer que j'&eacute;tais
+reconnaissant et honor&eacute; de la pr&eacute;f&eacute;rence qu'il m'accordait.
+Il me sut gr&eacute; de lui &eacute;pargner toute explication, et
+nos relations s'&eacute;tablirent sur un pied de tendre intimit&eacute;
+et de d&eacute;vo&ucirc;ment filial. Cependant la confiance eut peine
+&agrave; venir, quoique nous parlassions beaucoup ensemble et
+avec une apparence d'abandon. Le bon vieillard semblait
+avoir besoin de raconter ses jeunes ann&eacute;es, et de faire
+partager &agrave; un autre l'enthousiasme qu'il avait pour son
+bien-aim&eacute; ma&icirc;tre Spiridion. Je l'&eacute;coutais avec plaisir,
+&eacute;loign&eacute; que j'&eacute;tais de concevoir aucune inqui&eacute;tude pour
+ma foi; et bient&ocirc;t je pris tant d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ce sujet que,
+lorsqu'il s'en &eacute;cartait, je l'y ramenais de moi-m&ecirc;me.
+J'aurais bien, &agrave; cause des travaux inconnus qui avaient
+rempli les derni&egrave;res ann&eacute;es de l'abb&eacute;, gard&eacute; contre lui
+une sorte de m&eacute;fiance, si les d&eacute;tails de sa vie m'eussent
+&eacute;t&eacute; transmis par un catholique moins r&eacute;gulier que Fulgence;
+mais de celui-ci rien ne m'&eacute;tait suspect, et, &agrave;
+mesure que par lui je me mis &agrave; conna&icirc;tre Spiridion, je
+me laissai aller &agrave; la sympathie &eacute;trange et toute-puissante
+que m'inspirait le caract&egrave;re de l'homme sans m'alarmer
+des opinions finales du th&eacute;ologien. Cette sinc&eacute;rit&eacute; vigoureuse
+et cette justice rigide qu'il avait apport&eacute;es dans
+tous les actes de sa vie faisaient vibrer en moi des cordes
+jusque l&agrave; muettes. Enfin j'arrivai &agrave; ch&eacute;rir ce mort illustre
+comme un ami vivant. Fulgence parlait de lui et des choses
+&eacute;coul&eacute;es depuis soixante ans comme s'ils eussent &eacute;t&eacute;
+d'hier; le charme et la v&eacute;rit&eacute; de ses tableaux &eacute;taient tels
+pour moi que je finissais par croire &agrave; la pr&eacute;sence du
+ma&icirc;tre ou &agrave; son retour prochain au milieu de nous. Je
+restais parfois longtemps sous l'empire de cette illusion;
+et quand elle s'&eacute;vanouissait, quand je revenais au sentiment
+de la r&eacute;alit&eacute;, je me sentais saisi d'une v&eacute;ritable
+tristesse, et je m'affligeais de mon erreur perdue avec
+une na&iuml;vet&eacute; qui faisait sourire et pleurer &agrave; la fois le bon
+Fulgence.</p>
+
+<p>&laquo;Malgr&eacute; la r&eacute;signation patiente avec laquelle ce digne
+religieux supportait son infirmit&eacute; toujours croissante,
+malgr&eacute; l'enjouement et l'expansion que ma pr&eacute;sence lui
+apportait, il &eacute;tait facile de voir qu'un chagrin lent et
+profond l'avait rong&eacute; toute sa vie; et plus ses jours d&eacute;clinaient
+vers la tombe, plus ce chagrin myst&eacute;rieux semblait
+lui peser. Enfin, sa mort &eacute;tant proche, il m'ouvrit
+tout &agrave; fait son &acirc;me et me dit qu'il m'avait jug&eacute; seul
+capable de recevoir un secret de cette importance, &agrave;
+cause de la fermet&eacute; de mes principes et de celle de mon
+caract&egrave;re. L'une devait m'emp&ecirc;cher, selon lui, de m'&eacute;garer
+dans les ab&icirc;mes de l'h&eacute;r&eacute;sie, l'autre me pr&eacute;serverait
+de jamais trahir le secret du livre. Il d&eacute;sirait que je ne
+prisse point connaissance de ce livre; mais il ajoutait,
+selon l'esprit du ma&icirc;tre, que, si je venais &agrave; perdre la foi
+et &agrave; tomber dans l'ath&eacute;isme, le livre, quoique entach&eacute;
+peut-&ecirc;tre d'h&eacute;r&eacute;sie, devait certainement me ramener &agrave;
+la croyance de la Divinit&eacute; et des points fondamentaux de
+la vraie religion. Sous ce rapport, c'&eacute;tait un tr&eacute;sor qu'il
+ne fallait pas laisser &agrave; jamais enfoui; et Fulgence me fit
+jurer, au cas o&ugrave; je n'aurais jamais besoin d'y recourir,
+de ne point emporter se secret dans la tombe et de le
+confier &agrave; quelque ami &eacute;prouv&eacute; avant de mourir. Il y eut
+beaucoup d'embarras et de contradictions dans les aveux
+du bon religieux. Il semblait qu'il y e&ucirc;t en lui deux
+consciences, l'une tourment&eacute;e par les devoirs et les engagements
+de l'amiti&eacute;, l'autre par les terreurs de l'enfer.
+Son trouble excita en moi une tendre compassion, et je
+ne songeai pas &agrave; porter de s&eacute;v&egrave;res jugements sur sa
+conduite, en un moment si solennel et si douloureux.
+D'autre part, je commen&ccedil;ais &agrave; me trouver moi-m&ecirc;me
+dans la m&ecirc;me situation que lui. Catholique et h&eacute;r&eacute;tique
+&agrave; la fois, d'une main j'invoquais l'autorit&eacute; de l'&Eacute;glise
+romaine, de l'autre je plongeais dans la tombe de Spiridion
+pour y chercher ou du moins pour y prot&eacute;ger l'esprit
+de r&eacute;volte et d'examen. Je compris bien les souffrances
+du moribond Fulgence, et je lui cachai celles qui s'emparaient
+de moi. Il s'&eacute;tait soutenu vigoureux d'esprit tant
+que l'urgence de ses aveux avait &eacute;t&eacute; aux prises avec les
+scrupules de sa d&eacute;votion. &Agrave; peine eut-il mis fin &agrave; ses
+agitations qu'il commen&ccedil;a &agrave; baisser: sa m&eacute;moire s'affaiblit,
+et bient&ocirc;t il sembla avoir compl&egrave;tement oubli&eacute; jusqu'au
+nom de son ami. Durant les heures de la fi&egrave;vre, il
+&eacute;tait livr&eacute; aux plus minutieuses pratiques de d&eacute;votion,
+et je n'&eacute;tais occup&eacute; qu'&agrave; lui r&eacute;citer des pri&egrave;res et &agrave; lui
+lire des psaumes. Il s'endormait un rosaire entre les
+doigts, et s'&eacute;veillait en murmurant: <i>Miserere nobis</i>. On
+e&ucirc;t dit qu'il voulait expier &agrave; force de pu&eacute;rilit&eacute;s la co&ucirc;teuse
+&eacute;nergie qu'il avait d&eacute;ploy&eacute;e en ex&eacute;cutant la volont&eacute;
+derni&egrave;re de son ami. Ce spectacle m'affligea.&mdash;&Agrave; quoi
+sert toute une vie de soumission et d'aveuglement, pensai-je,
+s'il faut &agrave; quatre-vingts ans mourir dans l'&eacute;pouvante?
+Comment mourront les ath&eacute;es et les d&eacute;bauch&eacute;s
+si les saints descendent dans la tombe p&acirc;les de terreur et
+manquant de confiance eu la justice de Dieu?</p>
+
+<p>&laquo;Une nuit Fulgence, en proie &agrave; un redoublement de
+fi&egrave;vre, fut agit&eacute; de r&ecirc;ves p&eacute;nibles. Il me pria de m'asseoir
+pr&egrave;s de son lit et de rester &eacute;veill&eacute; afin de r&eacute;veiller
+lui-m&ecirc;me s'il venait &agrave; s'endormir. &Agrave; chaque instant il
+croyait voir un spectre approcher de lui; mais il avouait
+ensuite qu'il ne le voyait point, et que la peur seule de
+le voir l'aidait passer devant ses yeux des images flottantes
+et des formes confuses. Il faisait un beau clair de
+lune, et cette circonstance l'effrayait particuli&egrave;rement.
+C'est alors que, d&eacute;vor&eacute; d'une curiosit&eacute; &eacute;go&iuml;ste, je lui
+arrachai l'aveu des apparitions qu'il avait eues. Mais
+cet aveu fut tr&egrave;s incomplet; sa t&ecirc;te s'&eacute;garait &agrave; chaque
+instant. Tout ce que je pus savoir, c'est que le spectre
+avait cess&eacute; de le visiter pendant plus de cinquante ans.
+C'&eacute;tait environ un an avant cette maladie, sous laquelle
+il succombait, que l'apparition &eacute;tait revenue. &Agrave; l'heure
+de la nuit o&ugrave; la lune entrait dans son plein, il s'&eacute;veillait
+et voyait l'abb&eacute; assis pr&egrave;s de lui. Celui-ci ne lui parlait
+point, mais il le regardait d'un air triste et s&eacute;v&egrave;re,
+comme pour lui reprocher son oubli et lui rappeler ses
+promesses. Fulgence en avait conclu que son heure &eacute;tait
+proche; et, cherchant autour de lui &agrave; qui il pourrait
+transmettre le secret, il avait remarqu&eacute; que j'&eacute;tais le
+seul homme sur lequel il put compter. Il n'avait voulu
+me faire aucune ouverture pr&eacute;alable, afin ne point attirer
+sur nos relations l'attention des sup&eacute;rieurs et de ne point
+m'exposer par la suite &agrave; des pers&eacute;cutions.</p>
+
+<p>&laquo;La nuit se passa sans que le spectre appar&ucirc;t &agrave; Fulgence.
+Quand il vit le matin blanchir l'horizon, il secoua
+tristement la t&ecirc;te en disant:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est fini, il ne viendra plus. Il ne venait que
+pour me tourmenter lorsqu'il &eacute;tait m&eacute;content de moi, et
+maintenant que j'ai fait sa volont&eacute; il m'abandonne! &Ocirc;
+ma&icirc;tre, &ocirc; ma&icirc;tre, j'ai pourtant expos&eacute; pour vous mon
+salut &eacute;ternel, et peut-&ecirc;tre suis-je damn&eacute; &agrave; jamais pour
+vous avoir aim&eacute; plus que moi-m&ecirc;me!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ce dernier &eacute;lan d'une affection plus forte que la peur
+m'attendrit profond&eacute;ment. Quel &eacute;tait donc cet homme
+qui soixante ans apr&egrave;s sa mort inspirait une telle &eacute;pouvante,
+de tels d&eacute;vouements et de si tendres regrets?
+Fulgence s'endormit et se r&eacute;veilla vers midi.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'en est fait, me dit-il, je sens la vie qui de minute
+en minute se retire de moi. Mon cher fr&egrave;re, je voudrais
+recevoir les derniers sacrements. Allez vite assembler nos
+fr&egrave;res et demander qu'on vienne m'administrer. H&eacute;las!
+ajouta-t-il d'un air pr&eacute;occup&eacute;, je mourrai donc sans savoir
+si son &acirc;me a fait sa paix avec la mienne! J'ai dormi
+profond&eacute;ment; je n'ai point entendu sa voix pendant
+mon sommeil. Ah! il aimait son livre mieux que moi!
+Je le savais bien! je le lui disais quand il &eacute;tait parmi
+nous:&mdash;Ma&icirc;tre, toute votre affection r&eacute;side dans votre
+intelligence, et votre c&#339;ur n'a rien pour nous. C'est
+l'histoire des hommes forts et des hommes faibles. Quand
+l'esprit des forts est content de nous, ils condescendent
+&agrave; nous rechercher; mais nous autres, que nous approuvions
+ou non les sp&eacute;culations de leur esprit, notre c&#339;ur
+leur reste indissolublement attach&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Pere Fulgence, ne dites pas cela, m'&eacute;criai-je en le
+serrant dans mes bras par un &eacute;lan involontaire et sans
+songer &agrave; me faire l'application d'un reproche qui ne
+s'adressait pas &agrave; moi. Ce serait la premi&egrave;re, la seule
+h&eacute;r&eacute;sie de votre vie. Les hommes vraiment forts aiment
+passionn&eacute;ment, et c'est parce que vous &ecirc;tes un de ces
+hommes que vous avez tant aim&eacute;. Prenez courage &agrave; cette
+heure supr&ecirc;me. Si vous avez p&eacute;ch&eacute; contre la science de
+l'&Eacute;glise en restant fid&egrave;le &agrave; l'amiti&eacute;, Dieu vous absoudra,
+parce qu'il pr&eacute;f&egrave;re l'amour &agrave; l'intelligence.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah! tu parles comme parlait mon ma&icirc;tre, s'&eacute;cria
+Fulgence. Voici la premi&egrave;re parole selon mon c&#339;ur que
+j'aie entendue depuis soixante ans. Sois b&eacute;ni, mon fils.
+Je te r&eacute;p&eacute;terai la b&eacute;n&eacute;diction de Spiridion: &laquo;Veuille le
+Tout-Puissant donner &agrave; tes vieux jours un ami fid&egrave;le et
+tendre comme tu l'as &eacute;t&eacute; pour moi!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il re&ccedil;ut les sacrements avec une grande ferveur.
+Toute la communaut&eacute; assistait &agrave; son agonie. Ceux des
+religieux que ne pouvait contenir sa cellule &eacute;taient agenouill&eacute;s
+sur deux rangs dans la galerie, depuis sa porte
+jusqu'au grand escalier qu'on apercevait au fond. Tout
+&agrave; coup Fulgence, qui semblait expirer dans une muette
+b&eacute;atitude, se ranima, et, m'attirant vers lui, me dit &agrave;
+l'oreille:&mdash;<i>Il vient, il monte l'escalier; va au devant
+de lui</i>. Ne comprenant rien &agrave; cet ordre, mais ob&eacute;issant
+avec cet aveuglement que les moribonds ont droit d'exiger,
+je sortis doucement, et, sans troubler le recueillement
+des religieux, je franchis le seuil et portai mes
+regards sur cette vaste profondeur de l'escalier vo&ucirc;t&eacute;,
+o&ugrave; nageait en cet instant la vapeur embras&eacute;e du soleil.
+Les novices, plac&eacute;s toujours derri&egrave;re les prof&egrave;s, &eacute;taient
+&agrave; genoux de chaque c&ocirc;t&eacute; des rampes. Je vis alors un
+homme qui montait les degr&eacute;s et qui s'approchait vivement.
+Sa d&eacute;marche &eacute;tait l&eacute;g&egrave;re et majestueuse &agrave; la fois,
+comme l'est celle d'un homme actif et rev&ecirc;tu d'autorit&eacute;.
+&Agrave; sa haute taille pleine d'&eacute;l&eacute;gance, &agrave; sa chevelure blonde
+et rayonnante, &agrave; son costume du temps pass&eacute;, je le reconnus
+sur-le-champ. Il &eacute;tait en tout conforme &agrave; la description
+que Fulgence m'en avait faite tant de fois. Il
+traversa les deux rang&eacute;es de moines, qui r&eacute;citaient &agrave;
+voix basse les litanies des Saints, sans que personne
+s'aper&ccedil;&ucirc;t de sa pr&eacute;sence, quoiqu'elle f&ucirc;t visible pour
+moi comme la lumi&egrave;re du jour, et que le bruit de ses
+pas rapides et cadences frapp&acirc;t mon oreille.</p>
+
+<p>&laquo;Il entra dans la cellule. Au moment o&ugrave; il passa pr&egrave;s
+de moi, je tombai sur mes genoux. Sans s'arr&ecirc;ter, il
+tourna la t&ecirc;te vers moi et me regarda fixement. Je continuai
+&agrave; le suivre des yeux. Il s'approcha du lit, prit la
+main de Fulgence, et s'assit aupr&egrave;s de lui. Fulgence ne
+bougea pas. Sa main resta immobile et pendante dans
+celle du ma&icirc;tre; sa bouche &eacute;tait entr'ouverte, ses yeux
+fixes et sans regard. Pendant tout le temps que dur&egrave;rent
+les litanies, l'apparition demeura immobile, toujours
+pench&eacute;e sur le corps de Fulgence. Au moment o&ugrave; elles
+furent achev&eacute;es, celui-ci se dressa sur son s&eacute;ant, et,
+serrant convulsivement la main qui tenait la sienne, il
+cria d'une voix forte: &laquo;<i>Sancte Spiridion, ora pro
+nobis</i>,&raquo; et retomba mort. Le fant&ocirc;me disparut en m&ecirc;me
+temps. Je regardai autour de moi pour voir l'effet qu'avait
+produit cette sc&egrave;ne sur les autres assistants: au calme
+qui r&eacute;gnait sur tous les visages, je reconnus que l'esprit
+n'avait &eacute;t&eacute; visible que pour moi seul.</p>
+
+<p>&laquo;Vingt-quatre heures apr&egrave;s on descendit le corps de
+Fulgence au sein de la terre. Je fus un des quatre religieux
+d&eacute;sign&eacute;s pour le porter au fond du caveau destin&eacute;
+&agrave; son dernier sommeil. Ce caveau est situ&eacute; au transept
+de notre &eacute;glise. Tu as vu souvent la pierre longue et
+&eacute;troite qui en marque le centre et qui porte cette &eacute;trange
+inscription: &laquo;<i>Hic est veritas</i>.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Cette inscription, dis-je en interrompant le p&egrave;re
+Alexis, a souvent distrait mes regards et occup&eacute; ma
+pens&eacute;e pendant la pri&egrave;re. Malgr&eacute; moi, je cherchais &agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer le sens d'une devise qui me paraissait oppos&eacute;e
+&agrave; l'esprit du christianisme. Comment, me disais-je, la
+v&eacute;rit&eacute; pourrait-elle &ecirc;tre enfouie dans un s&eacute;pulcre? Quels
+enseignements les vivants peuvent-ils demander &agrave; la
+poussi&egrave;re des cadavres? N'est-ce pas vers le ciel que nos
+regards doivent se tourner d&egrave;s que l'&eacute;tincelle de la vie
+a quitt&eacute; notre chair mortelle, et que l'&acirc;me a bris&eacute; ses
+liens?</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, r&eacute;pondit Alexis, tu peux comprendre
+le sens myst&eacute;rieux de cette &eacute;pitaphe. Spiridion, dans
+son enthousiasme pour Bossuet, l'avait fait inscrire, ainsi
+que tu l'as vu, au dos du livre que le peintre de son portrait
+lui pla&ccedil;a dans la main. Plus tard, lorsqu'il eut dans
+son inalt&eacute;rable bonne foi, chang&eacute; une derni&egrave;re fois d'opinion,
+voulant, en face des variations de son esprit, t&eacute;moigner
+de la constance de son c&#339;ur, il r&eacute;solut de garder
+sa devise, et, &agrave; sa mort, il exigea qu'elle f&ucirc;t grav&eacute;e sur
+sa tombe. Noble jalousie d'un vaillant esprit que rien ne
+peut s&eacute;parer de sa conqu&ecirc;te et qui demande &agrave; dormir
+dans sa tombe avec la v&eacute;rit&eacute; qu'il a gagn&eacute;e, comme le
+guerrier avec le troph&eacute;e de sa victoire! Les moines ne
+comprirent pas que cette protestation du mourant ne se
+rapportait plus &agrave; la doctrine de Bossuet; quelques-uns
+m&eacute;dit&egrave;rent avec m&eacute;fiance sur la port&eacute;e de ces trois mots;
+nul n'osa cependant y porter une main profane, tant &eacute;tait
+grand le respect m&ecirc;l&eacute; de crainte que l'abb&eacute; inspirait jusque
+dans son tombeau.</p>
+
+<p>&laquo;Le jour des obs&egrave;ques de Fulgence, cette dalle fut
+lev&eacute;e, et nous descend&icirc;mes l'escalier du caveau; car une
+place avait &eacute;t&eacute; conserv&eacute;e pour l'ami de Spiridion &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de celle m&ecirc;me o&ugrave; il reposait. Telle avait &eacute;t&eacute; la derni&egrave;re
+volont&eacute; du ma&icirc;tre. Le cercueil de ch&ecirc;ne que nous portions
+&eacute;tait fort lourd; l'escalier roide et glissant; les
+fr&egrave;res qui m'aidaient, des adolescents d&eacute;biles, troubl&eacute;s
+peut-&ecirc;tre par la lugubre solennit&eacute; qu'ils accomplissaient.
+La torche tremblait dans la main du moine qui marchait
+en avant. Le pied manqua &agrave; un des porteurs; il roula en
+laissant &eacute;chapper un cri, auquel les cris de ses compagnons
+r&eacute;pondirent. La torche tomba des mains du guide,
+et, &agrave; demi &eacute;teinte, ne r&eacute;pandit plus sur les objets qu'une
+lumi&egrave;re incertaine, de plus en plus sinistre. L'horreur de
+cet instant fut extr&ecirc;me pour des jeunes gens timides,
+&eacute;lev&eacute;s dans les superstitions d'une foi grossi&egrave;re, et pr&eacute;venus
+contre la m&eacute;moire de l'abb&eacute; par les imputations
+absurdes qui circulaient encore contre lui dans le clo&icirc;tre.
+Ils croyaient sans doute que le spectre de Spiridion allait
+se dresser devant eux, ou que l'esprit malin, r&eacute;veill&eacute; par
+ces saintes ablutions, allait s'exhaler en flammes livides
+de la fosse t&eacute;n&eacute;breuse.</p>
+
+<p>&laquo;Quant &agrave; moi, plus robuste de corps ou plus ferme
+d'esprit, je ressentais une vive &eacute;motion, mais nulle
+terreur ne s'y m&ecirc;lait, et c'&eacute;tait avec une sorte de v&eacute;n&eacute;ration
+joyeuse que j'approchais des reliques d'un grand
+homme. Lorsque mon compagnon tomba, je retins &agrave; moi
+seul la d&eacute;pouille respectable de mon ma&icirc;tre; mais les
+deux autres qui marchaient derri&egrave;re nous s'&eacute;tant laiss&eacute;
+choir aussi, je fus entra&icirc;n&eacute; par la secousse imprim&eacute;e au
+fardeau, et j'allai tomber avec le cercueil de Fulgence
+sur le cercueil de Spiridion. Je me relevai aussit&ocirc;t; mais
+en appuyant ma main sur le sarcophage de plomb qui
+contenait les restes de l'abb&eacute;, je fus surpris de sentir,
+au lieu du froid m&eacute;tallique, une chaleur qui semblait
+tenir de la vie. Peut &ecirc;tre &eacute;tait-ce le sang d'une l&eacute;g&egrave;re
+blessure que je venais de me faire &agrave; la t&ecirc;te, et dont le
+sarcophage avait re&ccedil;u quelques gouttes. Dans le premier
+moment, je ne m'aper&ccedil;us point de cette blessure, et,
+transport&eacute; d'une sympathie &eacute;trange, inconcevable, j'embrassai
+ce s&eacute;pulcre avec le m&ecirc;me transport que si j'eusse
+senti tressaillir contre mon sein palpitant les ossements
+dess&eacute;ch&eacute;s de mon p&egrave;re. Je me relevai &agrave; la h&acirc;te en voyant
+qu'un autre moine, survenant au milieu de cette sc&egrave;ne
+de terreur, avait ramass&eacute; la torche.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne me rappelle pas sans une sorte de honte les
+pens&eacute;es qui m'absorb&egrave;rent la nuit qui suivit les obs&egrave;ques
+de Fulgence, tandis que je m&eacute;ditais agenouill&eacute; sur sa
+pierre tumulaire. Le souvenir de Spiridion m'&eacute;tait sans
+cesse pr&eacute;sent: &eacute;bloui par le prestige de son audace
+intellectuelle et de cette puissance merveilleuse dont
+l'influence lui avait surv&eacute;cu si longtemps, je me sentis
+tout &agrave; coup poss&eacute;d&eacute; d'un ardent d&eacute;sir de marcher sur
+ses traces. La jeunesse est orgueilleuse et t&eacute;m&eacute;raire, et
+les enfants croient qu'ils n'ont qu'&agrave; ouvrir les mains
+pour saisir les sceptres qu'ont port&eacute;s les morts. Je me
+voyais d&eacute;j&agrave; abb&eacute; au couvent, comme Spiridion, ma&icirc;tre
+de son livre, &eacute;blouissant le monde entier par ma science
+et ma sagesse. Je ne savais pas quelle &eacute;tait sa doctrine
+mais, quelle qu'elle f&ucirc;t, je l'acceptais d'avance, comme
+&eacute;man&eacute;e de la plus forte t&ecirc;te de son si&egrave;cle. Enthousiasm&eacute;
+par ses id&eacute;es, je me relevai instinctivement pour aller
+m'emparer du livre, et d&eacute;j&agrave; je cherchais les moyens de
+soulever la pierre; mais, au moment d'y porter les mains
+je me sentis arr&ecirc;ter tout d'un coup par la pens&eacute;e d'un
+sacril&egrave;ge, et tous mes scrupules religieux, un instant
+&eacute;cart&eacute;s, revinrent m'assaillir en m&ecirc;me temps. Je sorti
+de l'&eacute;glise &agrave; la fois charm&eacute;, tourment&eacute;, &eacute;pouvant&eacute;. L'orgueil
+humain et la soumission chr&eacute;tienne &eacute;taient aux
+prises en moi, je ne savais encore lequel triompherait
+mais il me sembla que le sentiment qui avait, en une
+heure, pris autant de force que l'autre en dix ans, aurait
+bien de la peine &agrave; succomber. Cette lutte int&eacute;rieure dura
+plusieurs jours. Enfin mon intelligence vint au secours
+de l'orgueil et d&eacute;cida la victoire. La foi s'enfuit devant
+la raison, comme l'ob&eacute;issance fuyait devant l'ambition.</p>
+
+<p>&laquo;Ce ne fut point tout d'un coup cependant, et de parti
+d&eacute;lib&eacute;r&eacute;, que j'abjurai la foi catholique. Lorsque j'acordai
+&agrave; mon esprit le droit d'examiner sa croyance,
+&eacute;tais encore tellement attach&eacute; &agrave; cette croyance affaiblie
+que je me flattais de la retremper au creuset de l'&eacute;tude
+et de la m&eacute;ditation. Si elle devait s'&eacute;crouler au premier
+choc de l'intelligence, me disais-je, elle serait un bien
+pauvre et bien fragile &eacute;difice. La loi qui prescrit d'abaiser
+l'entendement devant les myst&egrave;res a d&ucirc; &ecirc;tre promulgu&eacute;e
+pour les cerveaux faibles. Ces myst&egrave;res divins ne
+peuvent &ecirc;tre que de sublimes figures dont le sens trop
+vaste &eacute;pouvanterait et briserait les cerveaux &eacute;troits. Mais
+Dieu aurait-il donn&eacute; &agrave; l'intelligence sublime de l'homme,
+&eacute;man&eacute;e de lui-m&ecirc;me, les t&eacute;n&egrave;bres pour domaine et la
+peur pour guide? Non, ce serait outrager Dieu, et la lettre
+a d&ucirc; &ecirc;tre aux proph&egrave;tes aussi claire que l'esprit. Pourquoi
+l'&acirc;me qui se sent d&eacute;tach&eacute;e de la terre et ardente &agrave;
+voler vers les hautes r&eacute;gions de la pens&eacute;e ne chercherait-elle
+pas &agrave; marcher sur les traces des proph&egrave;tes? Plus on
+p&eacute;n&eacute;trera dans les myst&egrave;res, plus on y trouvera de force
+et de lumi&egrave;re pour r&eacute;pondre aux arguments de l'ath&eacute;isme.
+Celui-l&agrave; est un enfant qui se craint lui-m&ecirc;me quand sa
+volont&eacute; est droite et son but sublime.</p>
+
+<p>&laquo;Qui sait, me disais-je encore, si le livre de Spiridion
+n'est pas un monument &eacute;lev&eacute; &agrave; la gloire du catholicisme?
+Fulgence a manqu&eacute; de courage; peut-&ecirc;tre, s'il e&ucirc;t os&eacute;
+s'emparer de la science de son ma&icirc;tre, eut-il vu cesser
+toutes ses alarmes. Peut-&ecirc;tre, apr&egrave;s bien des h&eacute;sitations
+et bien des recherches, H&eacute;bronius, &eacute;clair&eacute; d'une lumi&egrave;re
+nouvelle et ranim&eacute; par une force impr&eacute;vue, a-t-il proclam&eacute;
+dans son dernier &eacute;crit le triomphe de ces m&ecirc;mes
+id&eacute;es que depuis dix ans il passait &agrave; l'alambic. Je me
+rappelais alors la fable du laboureur qui confie &agrave; ses fils
+l'existence d'un tr&eacute;sor enfoui dans son champ, afin de
+les engager &agrave; travailler cette terre dont la f&eacute;condit&eacute; doit
+faire leur richesse. La pens&eacute;e de Spiridion a &eacute;t&eacute; celle-ci,
+me disais-je: Ne croyez pas sur la foi les uns des autres,
+et ne suivez pas comme des animaux priv&eacute;s de raison, le
+sentier battu par ceux qui marchent devant vous. Ouvrez
+vous-m&ecirc;mes votre voie vers le ciel; tout chemin conduit
+&agrave; la v&eacute;rit&eacute; celui qu'une intention pure anime et que l'orgueil
+n'aveugle pas. La foi n'a d'efficacit&eacute; v&eacute;ritable qu'autant
+qu'elle est librement consentie, et de fermet&eacute; r&eacute;elle
+qu'autant qu'elle satisfait tous les besoins et occupe les
+puissances de l'&acirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Je r&eacute;solus donc de me livrer &agrave; des &eacute;tudes s&eacute;rieuses
+et approfondies sur la nature de Dieu et sur celle de
+l'homme, et de ne recourir au livre d'H&eacute;bronius qu'&agrave;
+la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute;, c'est-&agrave;-dire au cas o&ugrave;, mes forces
+se trouvant au-dessous d'une t&acirc;che si rude, je sentirais
+en moi le doute se changer en d&eacute;sespoir, et mes facult&eacute;s
+&eacute;puis&eacute;es ne plus suffire &agrave; fournir le reste de ma carri&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Cette r&eacute;solution conciliait tout, et ma curiosit&eacute; qui
+s'&eacute;veillait aux myst&egrave;res de la science, et ma conscience
+qui restait encore attach&eacute;e &agrave; ceux de la foi. Avant d'en
+venir &agrave; cette conclusion, j'avais &eacute;t&eacute; fort agit&eacute;, j'avais
+beaucoup souffert. Dans le mouvement de joie enthousiaste
+qu'elle me causa, je me laissai entra&icirc;ner &agrave; une
+manifestation toute catholique de ma philosophie nouvelle.
+Je voulus faire un v&#339;u: je pris avec moi-m&ecirc;me
+l'engagement de ne point recourir au livre d'H&eacute;bronius
+avant l'&acirc;ge de trente ans, fusse-je assailli jusque-l&agrave; par
+les doutes les plus poignants, ou &eacute;clair&eacute; en apparence
+par les certitudes les plus vives. C'&eacute;tait &agrave; cet &acirc;ge que
+l'abb&eacute; Spiridion avait &eacute;t&eacute; dans toute la ferveur de son
+catholicisme, et qu'apr&egrave;s avoir abjur&eacute; d&eacute;j&agrave; deux croyances,
+il s'&eacute;tait vou&eacute; &agrave; la troisi&egrave;me par une indissoluble
+cons&eacute;cration. J'avais vingt-quatre ans, et je pensais que
+six ann&eacute;es suffiraient &agrave; mes &eacute;tudes. Dans ces dispositions,
+je m'agenouillai de nouveau sur la pierre qu'on
+appelait dans le couvent le <i>Hic est</i>; l&agrave;, dans le silence
+et le recueillement, je pronon&ccedil;ai &agrave; voix basse un serment
+terrible, vouant mon &acirc;me &agrave; l'&eacute;ternelle damnation
+et ma vie &agrave; l'abandon irr&eacute;vocable de la Providence, si je
+portais les mains sur le livre d'H&eacute;bronius avant l'hiver
+de 1766. Je ne voulus point faire ce serment dans l'ombre
+de la nuit, me menant du trouble que la solennit&eacute;
+fun&egrave;bre de certaines heures r&eacute;pand dans l'esprit de
+l'homme; ce fut en plein midi, par un jour br&ucirc;lant et &agrave;
+la clart&eacute; du soleil que je voulus m'engager. La chaleur
+&eacute;tant accablante, le Prieur avait, comme il arrive quelquefois
+dans cette saison, accord&eacute; &agrave; la communaut&eacute; une
+heure de sieste &agrave; midi. J'&eacute;tais donc parfaitement seul
+dans l'&eacute;glise; un profond silence r&eacute;gnait partout; on
+n'entendait m&ecirc;me pas le bruit accoutum&eacute; des jardiniers
+au dehors, et les oiseaux, plong&eacute;s dans une sorte de
+recueillement extatique, avaient cess&eacute; leurs chants.</p>
+
+<p>&laquo;Mon &acirc;me se dilatait dans son orgueilleux enthousiasme;
+les id&eacute;es les plus riantes et les plus po&eacute;tiques se
+pressaient dans mon cerveau en m&ecirc;me temps qu'une
+confiance audacieuse gonflait ma poitrine. Tous les objets
+sur lesquels errait ma vue semblaient se parer d'une
+beaut&eacute; inconnue. Les lames d'or du tabernacle &eacute;tincelaient
+comme si une lumi&egrave;re c&eacute;leste &eacute;tait descendue sur
+le Saint des saints. Les vitraux colori&eacute;s, embras&eacute;s par le
+soleil, se refl&eacute;tant sur le pav&eacute;, formaient entre chaque
+colonne une large mosa&iuml;que de diamants et de pierres
+pr&eacute;cieuses. Les anges de marbre semblaient, amollis
+par la chaleur, incliner leurs fronts, et, comme de beaux
+oiseaux, vouloir cacher sous leurs ailes leurs t&ecirc;tes charmantes,
+fatigu&eacute;es du poids des corniches. Les battements
+&eacute;gaux et myst&eacute;rieux de l'horloge ressemblaient
+aux fortes vibrations d'une poitrine embras&eacute;e d'amour,
+et la flamme blanche et mate de la lampe qui br&ucirc;le incessamment
+devant l'autel, luttant avec l'&eacute;clat du jour, &eacute;tait
+pour moi l'embl&egrave;me d'une intelligence encha&icirc;n&eacute;e sur la
+terre qui aspire sans cesse &agrave; se fondre dans l'&eacute;ternel
+foyer de l'intelligence divine. Ce fut dans cet instant de
+b&eacute;atitude intellectuelle et physique que je pronon&ccedil;ai &agrave;
+demi-voix la formule de mon v&#339;u. Mais &agrave; peine avais-je
+commenc&eacute; que j'entendis la porte plac&eacute;e au fond du
+ch&#339;ur s'ouvrir doucement, et des pas que je reconnus,
+car nuls pas humains ne purent jamais se comparer &agrave;
+ceux-l&agrave;, retentirent dans le silence du lieu saint avec
+une indicible harmonie. Ils approchaient de moi, et ne
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent qu'&agrave; la place o&ugrave; j'&eacute;tais agenouill&eacute;. Saisi de
+respect et transport&eacute; de joie, j'&eacute;levai la voix, et j'achevai
+distinctement la formule que je n'avais pas interrompue.
+Quand &eacute;lle fut finie, je me retournai croyant trouver
+debout derri&egrave;re moi celui que j'avais d&eacute;j&agrave; vu au lit de
+mort de Fulgence; mais je ne vis personne. L'esprit
+s'&eacute;tait manifest&eacute; &agrave; un seul de mes sens. Je n'&eacute;tais pas encore
+digne apparemment de le revoir. Il reprit sa marche
+invisible, et, passant devant moi, il se perdit peu &agrave; peu
+dans l'&eacute;loignement. Quand il me parut avoir atteint la
+grille du ch&#339;ur, tout rentra dans le silence. Je me reprochai
+alors de ne lui avoir point adress&eacute; la parole. Peut-&ecirc;tre
+m'e&ucirc;t-il r&eacute;pondu, peut-&ecirc;tre &eacute;tait-il m&eacute;content de mon
+silence, et n'e&ucirc;t-il attendu qu'un &eacute;lan plus vif de mon
+c&#339;ur vers lui pour se manifester davantage. Cependant
+je n'osai marcher sur ses traces ni invoquer son retour;
+car il se m&ecirc;lait une grande crainte &agrave; l'attrait irr&eacute;sistible
+que j'&eacute;prouvais pour lui. Ce n'&eacute;tait pas cette terreur
+pu&eacute;rile que les hommes faibles ressentent &agrave; l'aspect d'une
+perturbation quelconque des faits ordinairement accessibles
+&agrave; leurs perceptions born&eacute;es. Ces perturbations rares
+et exceptionnelles, qu'on appelle &agrave; tort faits prodigieux
+et surnaturels, tout inexplicables qu'elles &eacute;taient pour
+mon ignorance, ne me causaient aucun effroi. Mais le
+respect que m'inspirait, apr&egrave;s sa mort, cet homme sup&eacute;rieur,
+je l'eusse &eacute;prouv&eacute; presque au m&ecirc;me degr&eacute; si je
+l'eusse vu durant sa vie. Je ne pensais pas qu'il f&ucirc;t
+investi par aucune puissance invisible du droit de me
+nuire ou de m'effrayer; je savais qu'&agrave; l'&eacute;tat de pur esprit
+il devait lire en moi et comprendre ce qui s'y passait
+avec plus de force et de p&eacute;n&eacute;tration encore qu'il ne l'e&ucirc;t
+fait lorsque son &acirc;me &eacute;tait emprisonn&eacute;e dans la mati&egrave;re.
+Au contraire de ces caract&egrave;res timides qui eussent trembl&eacute;
+de le voir, je ne craignais qu'une chose, c'&eacute;tait de ne
+jamais lui sembler digne de le voir une seconde fois.
+Lorsque j'eus perdu l'esp&eacute;rance de le contempler ce
+jour-l&agrave;, je demeurai triste et humili&eacute;. J'&eacute;tais arriv&eacute; &agrave; me
+persuader qu'il n'&eacute;tait point mort h&eacute;r&eacute;tique, et que son
+&acirc;me ne subissait pas les tourments du purgatoire, mais
+qu'au contraire elle jouissait dans les cieux d'une &eacute;ternelle
+b&eacute;atitude. Ses apparitions &eacute;taient une gr&acirc;ce, une
+b&eacute;n&eacute;diction d'en haut, un miracle qui s'&eacute;tait accompli
+en faveur de Fulgence et de moi; c'&eacute;tait pour moi un
+doux et glorieux souvenir; mais je n'osais demander plus
+qu'il ne m'&eacute;tait accord&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;D&egrave;s ce jour, je m'adonnai au travail avec ardeur,
+et, en moins de deux ann&eacute;es j'avais d&eacute;vor&eacute; tous les volumes
+de notre biblioth&egrave;que qui traitaient des sciences,
+de l'histoire et de la philosophie. Mais quand j'eus franchi
+ce premier pas, je m'aper&ccedil;us que je n'avais rien fait
+que de tourner dans le cercle restreint o&ugrave; le catholicisme
+avait enferm&eacute; ma vie pass&eacute;e. Je me sentais fatigu&eacute;, et je
+voyais bien que je n'avais pas travaill&eacute;; mon esprit &eacute;tait
+atti&eacute;di et affaiss&eacute; sous le poids de ces controverses incroyablement
+subtiles et patientes du moyen &acirc;ge, que
+j'avais abord&eacute;es courageusement. Ma confiance dans l'infaillibilit&eacute;
+de l'&Eacute;glise n'avait pas eu le moindre combat &agrave;
+soutenir, puisque tous ces &eacute;crits tendaient &agrave; proclamer
+et &agrave; d&eacute;fendre les oracles de Rome; mais pr&eacute;cis&eacute;ment
+cette lutte sans adversaire et cette victoire sans p&eacute;ril me
+laissaient froid et m&eacute;content. Ma foi avait perdu cette
+vigueur aventureuse, ce charme de sublime po&eacute;sie qu'elle
+avait eus auparavant. Les grands &eacute;clairs de g&eacute;nie qui traversaient
+ce fatras d'&eacute;crits scolastiques ne compensaient
+pas l'inutilit&eacute; verbeuse de la plupart d'entre eux. D'ailleurs,
+ces r&eacute;futations v&eacute;h&eacute;mentes de doctrines qu'il &eacute;tait
+d&eacute;fendu d'examiner ne pouvaient satisfaire un esprit qui
+s'&eacute;tait impos&eacute; la t&acirc;che de conna&icirc;tre et de comprendre par
+lui-m&ecirc;me. Je r&eacute;solus de lire les &eacute;crits des h&eacute;r&eacute;tiques. La
+biblioth&egrave;que du couvent n'&eacute;tait pas comme aujourd'hui
+rassembl&eacute;e dans plusieurs pi&egrave;ces r&eacute;unies sous la m&ecirc;me
+clef. La collection des auteurs h&eacute;r&eacute;tiques, impies et profanes,
+que Spiridion avait tant de fois interrog&eacute;e, &eacute;tait
+rest&eacute;e enfouie dans une pi&egrave;ce inaccessible aux jeunes
+religieux, et tr&egrave;s-&eacute;loign&eacute;e de la biblioth&egrave;que sacr&eacute;e. Ce
+cabinet r&eacute;serv&eacute; &eacute;tait situ&eacute; au bout de la grande salle du
+chapitre, celle m&ecirc;me o&ugrave; jadis l'abb&eacute; Spiridion, avant et
+apr&egrave;s sa mort, s'&eacute;tait promen&eacute; si solennellement &agrave; certaines
+heures. Cette pr&eacute;cieuse collection &eacute;tait rest&eacute;e pour
+les uns un objet d'horreur et d'effroi, pour la plupart un
+objet d'indiff&eacute;rence et de m&eacute;pris. Un statut du fondateur
+en interdisait la destruction; l'ignorance et la superstition
+en gardaient l'entr&eacute;e. Je fus le premier peut-&ecirc;tre,
+depuis le temps d'H&eacute;bronius, qui osa secouer la poussi&egrave;re
+de ces livres v&eacute;n&eacute;rables.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne pris pas une telle r&eacute;solution sans une secr&egrave;te
+&eacute;pouvante; mais il faut dire aussi qu'il s'y m&ecirc;lait une
+curiosit&eacute; ardente et pleine de joie. L'&eacute;motion solennelle
+que j'&eacute;prouvais en entrant dans ce sanctuaire avait donc
+plus de charme que d'angoisse, et je franchis le seuil
+tellement absorb&eacute; par mes sensations intimes que je ne
+songeai m&ecirc;me pas &agrave; demander la permission aux sup&eacute;rieurs.
+Cette permission ne s'obtenait pas ais&eacute;ment,
+comme tu peux le croire, Angel; peut-&ecirc;tre m&ecirc;me ne
+s'obtenait-elle pas du tout; car j'ignore si jamais aucun
+de nous avait eu le courage de la demander ou l'art de se
+la faire octroyer.</p>
+
+<p>&laquo;Pour moi, je n'y pensai seulement pas. La lutte qui
+s'&eacute;tait livr&eacute;e au dedans de moi, lorsque ma soif de
+science s'&eacute;tait trouv&eacute;e aux prises avec les r&eacute;sistances de
+ma foi, avait une bien autre importance que tous les
+combats o&ugrave; j'eusse pu m'engager avec des hommes.
+Dans cette circonstance comme dans tout le cours de ma
+vie, j'ai senti que j'&eacute;tais dou&eacute; d'une singuli&egrave;re insouciance
+pour les choses ext&eacute;rieures, et que le seul &ecirc;tre
+qui p&ucirc;t m'effrayer, c'&eacute;tait moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;J'aurais pu p&eacute;n&eacute;trer la nuit dans cet asile &agrave; l'aide
+de quelque fausse clef, prendre les livres que je voulais
+&eacute;tudier, les emporter et les cacher dans ma cellule. Cette
+prudence et cette dissimulation &eacute;taient contraires &agrave; mes
+instincts. J'entrai en plein jour, &agrave; l'heure de midi, dans
+la salle du chapitre; je la parcourus dans sa longueur
+d'un pas assur&eacute;, et sans regarder derri&egrave;re moi si quelqu'un
+me suivait. J'allai droit &agrave; la porte... porte fatale sur laquelle
+le destin avait &eacute;crit pour moi les paroles de Dante:</p>
+
+<p class="poem">Per me si va nell' eterno dolore.</p>
+
+<p>Je la poussai avec une telle r&eacute;solution et tant de vigueur
+qu'elle ob&eacute;it, bien qu'elle f&ucirc;t ferm&eacute;e par une forte serrure.
+J'entrai; mais aussit&ocirc;t je m'arr&ecirc;tai plein de surprise:
+il y avait quelqu'un dans la biblioth&egrave;que, quelqu'un
+qui ne se d&eacute;rangea pas, qui ne sembla pas s'apercevoir
+du fracas de mon entr&eacute;e, et qui ne leva pas seulement
+les yeux sur moi; quelqu'un que j'avais d&eacute;j&agrave; vu
+une fois, et que je ne pouvais jamais confondre avec aucun
+autre. Il &eacute;tait assis dans l'embrasure d'une longue crois&eacute;e
+gothique, et le soleil enveloppait d'un chaud rayon
+sa lumineuse chevelure blonde; il semblait lire attentivement.
+Je le contemplai, immobile, pendant environ une
+demi-minute, puis je fis un mouvement pour m'&eacute;lancer
+&agrave; ses pieds; mais je me trouvai &agrave; genoux devant un
+fauteuil vide: la vision s'&eacute;tait &eacute;vanouie dans le rayon
+solaire.</p>
+
+<p>&laquo;Je restai si troubl&eacute; que je ne pus songer, ce jour-l&agrave;,
+&agrave; ouvrir aucun livre. J'attendis quelques instants, quoique
+je ne me flattasse point de revoir l'<i>Esprit</i>; mais je
+n'en &eacute;tais pas moins enthousiasm&eacute; et fortifi&eacute; par cette
+rapide manifestation de sa pr&eacute;sence. Je demeurai, pensant
+que, s'il &eacute;tait m&eacute;content de mon audace, j'en serais
+inform&eacute; par quelque prodige nouveau; mais il ne se
+passa rien d'extraordinaire, et tout me parut si calme
+autour de moi que je doutai un instant de la r&eacute;alit&eacute; de
+l'apparition, et faillis penser que mon imagination seule
+avait enfant&eacute; cette figure. Le lendemain, je revins &agrave; la
+biblioth&egrave;que sans m'inqui&eacute;ter de ce qui avait d&ucirc; se
+passer lorsque les gardiens avaient trouv&eacute; la porte ouverte
+et la serrure bris&eacute;e. Tout &eacute;tait d&eacute;sert et silencieux
+dans la salle; la porte &eacute;tait ferm&eacute;e au loquet seulement,
+comme je l'avais laiss&eacute;e, et il ne paraissait pas qu'on se
+f&ucirc;t encore aper&ccedil;u de l'effraction. J'entrai donc sans r&eacute;sistance,
+je refermai la porte sur moi, et je commen&ccedil;ai &agrave;
+parcourir de l'&#339;il les titres des livres qui s'offraient en
+foule &agrave; mes regards. Je m'emparai d'abord des &eacute;crits
+d'Abeilard, et j'en lus quelques pages. Mais bient&ocirc;t la
+cloche qui nous appelait aux offices sonna, et, malgr&eacute; la
+r&eacute;pugnance que j'&eacute;prouvais &agrave; agir comme en cachette,
+je me d&eacute;cidai &agrave; emporter sous ma robe cet ouvrage pr&eacute;cieux;
+car la salle du chapitre n'&eacute;tait accessible pour
+moi qu'une heure dans tout le cours de la journ&eacute;e, et
+mon ardeur n'&eacute;tait pas de nature &agrave; se contenter de si
+peu. Je commen&ccedil;ai &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; la possibilit&eacute; mat&eacute;rielle
+d'&eacute;tudier sans &ecirc;tre interrompu, et je r&eacute;solus d'agir avec
+prudence. Peut-&ecirc;tre la chose e&ucirc;t &eacute;t&eacute; facile si j'eusse pu
+m'humilier jusqu'&agrave; implorer la bienveillance des sup&eacute;rieurs.
+C'est &agrave; quoi mon orgueil ne put jamais se plier;
+il e&ucirc;t fallu mentir et dire que, muni d'une foi in&eacute;branlable,
+je me sentais appel&eacute; &agrave; r&eacute;futer victorieusement
+l'h&eacute;r&eacute;sie. Cela n'&eacute;tait plus vrai. J'&eacute;prouvais le besoin de
+m'instruire pour moi-m&ecirc;me, et, la science catholique
+&eacute;puis&eacute;e pour moi, j'&eacute;tais pouss&eacute; vers des &eacute;tudes plus
+compl&egrave;tes, par l'amour de la science, et non plus par
+l'ardeur de la pr&eacute;dication.</p>
+
+<p>&laquo;Je d&eacute;vorai les &eacute;crits d'Abeilard, et ce qui nous reste
+des opinions d'Arnauld de Brescia, de Pierre Valdo, et
+des autres h&eacute;r&eacute;tiques c&eacute;l&egrave;bres des douzi&egrave;me et treizi&egrave;me
+si&egrave;cles. La libert&eacute; d'examen et l'autorit&eacute; de la conscience,
+proclam&eacute;es jusqu'&agrave; un certain point par ces hommes
+illustres, r&eacute;pondaient tellement alors au besoin de mon
+&acirc;me, que je fus entra&icirc;n&eacute; au del&agrave; de ce que j'avais pr&eacute;vu.
+Mon esprit entra d&egrave;s lors dans une nouvelle phase, et,
+malgr&eacute; ce que j'ai souffert dans les diverses transformations
+que j'ai subies, malgr&eacute; l'agonie douloureuse o&ugrave;
+j'ach&egrave;ve mes jours, je dirai que ce fut le premier degr&eacute;
+de mon progr&egrave;s. Oui, Angel, quelque rude supplice que
+l'&acirc;me ait &agrave; subir en cherchant la v&eacute;rit&eacute;, le devoir est de
+la chercher sans cesse, et mieux vaut perdre la vue &agrave;
+vouloir contempler le soleil que de rester les yeux volontairement
+ferm&eacute;s sur les splendeurs de la lumi&egrave;re. Apr&egrave;s
+avoir &eacute;t&eacute; un th&eacute;ologien catholique assez instruit, je
+devins donc un h&eacute;r&eacute;tique passionn&eacute;, et d'autant plus
+irr&eacute;conciliable avec l'&Eacute;glise romaine qu'&agrave; l'exemple
+d'Abeilard et de mes autres ma&icirc;tres, j'avais l'intime et
+sinc&egrave;re conviction de mon orthodoxie. Je soutenais dans
+le secret de mes pens&eacute;es que j'avais le droit, et m&ecirc;me
+que c'&eacute;tait un devoir pour moi, de ne rien adopter pour
+article de foi que je n'en eusse senti l'utilit&eacute; et compris
+le principe. La mani&egrave;re dont ces philosophes envisageaient
+l'inspiration divine de Platon et la saintet&eacute; des
+grands philosophes pa&iuml;ens, pr&eacute;curseurs du Christ, me
+semblait seule r&eacute;pondre &agrave; l'id&eacute;e que le chr&eacute;tien doit
+avoir de la bont&eacute;, de l'&eacute;quit&eacute; et de la grandeur de Dieu.
+Je bl&acirc;mais s&eacute;rieusement les hommes d'&Eacute;glise contemporains
+d'Abeilard, et pensais que, lors du concile de Sens,
+l'esprit de Dieu avait &eacute;t&eacute; avec lui et non avec eux. Si je
+ne d&eacute;truisais pas encore dans ma pens&eacute;e tout l'&eacute;difice du
+catholicisme, c'est que, par une transaction de mon esprit
+qui m'&eacute;tait tout &agrave; fait propre, j'admettais qu'en des
+jours mauvais l'&Eacute;glise avait pu se tromper, et que, si les
+successeurs de ces pr&eacute;lats &eacute;gar&eacute;s ne r&eacute;visaient pas leurs
+jugements, c'&eacute;tait par un motif de discipline et de prudence
+purement humaines et politiques. Je me disais
+qu'&agrave; la place du pape je reconna&icirc;trais peut-&ecirc;tre l'impossibilit&eacute;
+de r&eacute;habiliter publiquement Abeilard et son &eacute;cole,
+mais qu'&agrave; coup s&ucirc;r je ne proscrirais plus la lecture de
+leurs &eacute;crits, et je cacherais ma sympathie pour eux
+sous le voile de la tol&eacute;rance. Je raisonnais, certes, d&eacute;plorablement;
+car je sapais toute l'autorit&eacute; de l'&Eacute;glise,
+sans songer &agrave; sortir de l'&Eacute;glise. J'attirais sur ma t&ecirc;te les
+ruines d'un &eacute;difice qu'on ne peut attaquer que du dehors.
+Ces contradictions &eacute;tranges ne sont pas rares chez les
+esprits sinc&egrave;res et logiques &agrave; tout autre &eacute;gard. Une
+malveillance d'habitude pour le corps de l'&Eacute;glise protestante,
+un attachement d'habitude et d'instinct pour
+l'&Eacute;glise romaine, leur font d&eacute;sirer de conserver le berceau,
+tandis que l'irr&eacute;sistible puissance de la v&eacute;rit&eacute; et le
+besoin d'une juste ind&eacute;pendance ont transform&eacute; enti&egrave;rement
+et grandi le corps auquel cette couche &eacute;troite
+ne peut plus convenir. Au milieu de ces contradictions,
+je n'apercevais pas le point principal. Je ne voyais pas
+que je n'&eacute;tais plus catholique. En accordant aux h&eacute;r&eacute;siarques
+des principes d'orthodoxie &eacute;pur&eacute;e, je reportais
+vers eux toute ma ferveur; et mon enthousiasme pour
+leur grandeur, ma compassion pour leurs infortunes, me
+conduisirent &agrave; les &eacute;galer aux P&egrave;res de l'&Eacute;glise et &agrave; m'en
+occuper m&ecirc;me davantage; car les P&egrave;res avaient accapar&eacute;
+toute ma vie pr&eacute;c&eacute;dente, et j'avais besoin de me faire
+d'autres amis.</p>
+
+<p>&laquo;Dire que je passai &agrave; Wiclef, &agrave; Jean Huss, et puis &agrave;
+Luther, et de l&agrave; au scepticisme, c'est faire l'histoire de
+l'esprit humain durant les si&egrave;cles qui m'avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;,
+et que ma vie intellectuelle, par un encha&icirc;nement de
+n&eacute;cessit&eacute;s logiques, r&eacute;suma assez fid&egrave;lement. Mais,
+apr&egrave;s le protestantisme, je ne pouvais plus retourner au
+point de d&eacute;part. Ma foi dans la r&eacute;v&eacute;lation s'&eacute;branla, ma
+religion prit une forme toute philosophique; je me retournai
+vers les philosophies anciennes; je voulus comprendre
+et Pythagore et Zoroastre, Confucius, &Eacute;picure,
+Platon, &Eacute;pict&egrave;te, en un mot tous ceux qui s'&eacute;taient
+tourment&eacute;s grandement de l'origine et de la destin&eacute;e
+humaine avant la venue de J&eacute;sus-Christ.</p>
+
+<p>&laquo;Dans un cerveau livr&eacute; &agrave; des &eacute;tudes calmes et suivies,
+dans une &acirc;me qui ne re&ccedil;oit de la soci&eacute;t&eacute; vivante aucune
+impulsion, et qui, dans une suite de jours semblables,
+puise goutte &agrave; goutte sa vie c&eacute;leste &agrave; une source toujours
+pleine et limpide, les transformations intellectuelles
+s'op&egrave;rent insensiblement et sans qu'il soit possible de
+marquer la limite exacte de chacune de ses phases. De
+m&ecirc;me que, d'un petit enfant que tu &eacute;tais, mon cher
+Angel, tu es devenu par une gradation incessante, mais
+inappr&eacute;ciable &agrave; ton attention journali&egrave;re, un adolescent,
+et puis un jeune homme; de m&ecirc;me je devins de catholique
+r&eacute;formiste, et de r&eacute;formiste philosophe.</p>
+
+<p>&laquo;Jusque-l&agrave; tout avait bien &eacute;t&eacute;; et, tant que ces &eacute;tudes
+furent pour moi purement historiques, j'&eacute;prouvai les
+plus vives et les plus intimes jouissances. C'&eacute;tait un
+bonheur indicible pour moi que de p&eacute;n&eacute;trer, d&eacute;gag&eacute;
+des r&eacute;serves et des restrictions catholiques, dans les sublimes
+existences de tant de grands hommes jusque-l&agrave;
+m&eacute;connus, et dans les clart&eacute;s splendides de tant de
+chefs-d'&#339;uvre jusqu'alors incompris. Mais plus j'avan&ccedil;ais
+dans cette connaissance, plus je sentais la n&eacute;cessit&eacute;
+l'opter pour un syst&egrave;me; car je croyais voir l'impossibilit&eacute;
+d'&eacute;tablir un lien entre toutes ces croyances et
+toutes ces doctrines diverses. Je ne pouvais plus croire
+&agrave; la r&eacute;v&eacute;lation depuis que tant de philosophes et de sages
+s'&eacute;taient lev&eacute;s autour de moi et m'avaient donn&eacute; de si
+grands enseignements sans se targuer d'aucun commerce
+exclusif avec la Divinit&eacute;. Saint Paul ne me paraissait pas
+plus inspir&eacute; que Platon, et Socrate ne me semblait pas
+moins digne de racheter les fautes du genre humain que
+J&eacute;sus de Nazareth. L'Inde ne se montrait certes pas
+moins &eacute;clair&eacute;e dans l'id&eacute;e de la Divinit&eacute; que la Jud&eacute;e.
+Jupiter, &agrave; le suivre dans la pens&eacute;e que les grands
+esprits du paganisme avaient eue pour lui, ne me semblait
+pas un dieu inf&eacute;rieur &agrave; J&eacute;hovah. En un mot, tout en
+conservant lu plus haute v&eacute;n&eacute;ration et le plus pur enthousiasme
+pour le Crucifi&eacute;, je ne voyais gu&egrave;re de raisons
+pour qu'il f&ucirc;t le fis de Dieu plus que Pythagore, et
+pour que les disciples de celui-ci ne fussent pas les
+ap&ocirc;tres de la foi aussi bien que les disciples de J&eacute;sus.
+Bref, en lisant les r&eacute;formistes, j'avais cess&eacute; d'&ecirc;tre catholique;
+en lisant les philosophes, je cessai d'&ecirc;tre chr&eacute;tien.</p>
+
+<p>&laquo;Je gardai pour toute religion une croyance pleine de
+d&eacute;sir et d'espoir en la Divinit&eacute;, le sentiment in&eacute;branlable
+du juste et de l'injuste, un grand respect pour
+toutes les religions et pour toutes les philosophies,
+l'amour du bien et le besoin du vrai. Peut-&ecirc;tre aurais-je
+pu en rester l&agrave; et vivre assez paisible avec ces grands
+instincts et beaucoup d'humilit&eacute;; mais voil&agrave; peut-&ecirc;tre
+ce qui est impossible &agrave; un catholique, voil&agrave; o&ugrave; l'histoire
+de l'individu diff&egrave;re essentiellement de l'histoire des g&eacute;n&eacute;rations.
+Le travail des si&egrave;cles modifie la nature de
+l'esprit humain: il arrive avec le temps &agrave; la transformer.
+Les p&egrave;res se d&eacute;pouillent lentement de leurs erreurs, et
+cependant ils transmettent &agrave; leurs enfants des notions
+beaucoup plus nettes que celles qu'ils ont eues, parce
+qu'eux-m&ecirc;mes restent jusqu'&agrave; la fin de leurs jours emp&ecirc;ch&eacute;s
+par l'habitude et li&eacute;s au pass&eacute; par les besoins
+d'esprit que le pass&eacute; leur a cr&eacute;&eacute;s; tandis que leurs enfants,
+naissant avec d'autres besoins, se font vite d'autres
+habitudes, qui, vers le d&eacute;clin de leur vie, n'emp&ecirc;cheront
+pas des lueurs nouvelles de se glisser en eux,
+mais ne seront nettement saisies que par une troisi&egrave;me
+g&eacute;n&eacute;ration. Ainsi un m&ecirc;me homme ne renferme pas en
+lui-m&ecirc;me &agrave; des degr&eacute;s semblables le pass&eacute;, le pr&eacute;sent
+et l'avenir des g&eacute;n&eacute;rations. Si son pr&eacute;sent s'est form&eacute; du
+pass&eacute; avec quelque labeur et quelque sagesse, l'avenir
+peut &ecirc;tre en lui comme un germe; mais quels que
+soient son g&eacute;nie et sa vertu, il n'en go&ucirc;tera point le
+fruit. Ainsi, dans leur connaissance toujours incompl&egrave;te
+et confuse de la v&eacute;rit&eacute; &eacute;ternelle, les hommes ont
+pu passer &agrave; travers les si&egrave;cles du christianisme de saint
+Paul &agrave; celui de saint Augustin et de celui de saint Bernard
+&agrave; celui de Bossuet, sans cesser d'&ecirc;tre ou du moins
+sans cesser de se croire chr&eacute;tiens. Ces r&eacute;volutions se
+sont accomplies avec le temps qui leur &eacute;tait n&eacute;cessaire;
+mais le cerveau d'un seul individu n'e&ucirc;t pu les subir et
+les accomplir de lui-m&ecirc;me sans se briser ou sans se
+jeter hors de la ligne o&ugrave; la succession des temps et le
+concours des travaux et des volont&eacute;s ont su les maintenir.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle situation terrible &eacute;tait donc la mienne! Au
+dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle j'avais &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; dans le catholicisme
+du moyen &acirc;ge; &agrave; vingt-cinq ans j'&eacute;tais presque aussi
+ignorant de l'antiquit&eacute; qu'un moine mendiant du onzi&egrave;me
+si&egrave;cle. C'est du sein de ces t&eacute;n&egrave;bres que j'avais voulu
+tout &agrave; coup embrasser d'un coup d'&#339;il et l'avenir et le
+pass&eacute;. Je dis l'avenir; car, &eacute;tant rest&eacute; par mon ignorance
+en arri&egrave;re de six cents ans, tout ce qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+dans le pass&eacute; pour les autres hommes se pr&eacute;sentait &agrave;
+moi rev&ecirc;tu des clart&eacute;s &eacute;blouissantes de l'inconnu. J'&eacute;tais
+dans la position d'un aveugle qui, recouvrant tout &agrave; coup
+la vue un jour, vers midi, voudrait se faire avant le soir
+et le lendemain une id&eacute;e du lever et du coucher du soleil.
+Certes ces spectacles seraient encore pour lui dans
+l'avenir, bien que le soleil se f&ucirc;t lev&eacute; et couch&eacute; d&eacute;j&agrave;
+bien des fois devant, ses yeux inertes. Ainsi le catholique,
+d&egrave;s qu'il ouvre les yeux de son esprit &agrave; la lumi&egrave;re
+de la v&eacute;rit&eacute;, est &eacute;bloui et se cache le visage dans les
+mains, ou sort de la voie et tombe dans les ab&icirc;mes. Le
+catholique ne se rattache &agrave; rien dans l'histoire du genre
+humain et ne sait rien rattacher au christianisme. Il
+s'imagine &ecirc;tre le commencement et la fin de la race humaine.
+C'est pour lui seul que la terre a &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;e; c'est
+pour lui que d'innombrables g&eacute;n&eacute;rations ont pass&eacute; sur
+la face du globe comme des ombres vaines, et sont retomb&eacute;es
+dans l'&eacute;ternelle nuit afin que leur damnation
+lui servit d'exemple et d'enseignement; c'est pour lui
+que Dieu est descendu sur la terre sous une forme humaine.
+C'est pour la gloire et le salut du catholique que
+les ab&icirc;mes de l'enfer se remplissent incessamment de
+victimes, afin que le juge supr&ecirc;me voie et compare, et
+que le catholique, &eacute;lev&eacute; dans les splendeurs du Tr&egrave;s-Haut,
+jouisse et triomphe dans le ciel du pleur &eacute;ternel
+de ceux qu'il n'a pu soumettre et diriger sur la terre:
+aussi le catholique croit-il n'avoir ni p&egrave;re ni fr&egrave;res dans
+l'histoire de la race humaine. Il s'isole et se tient dans
+une haine et dans un m&eacute;pris superbe de tout ce qui
+n'est pas avec lui. Hors ceux de la lign&eacute;e juive, il n'a
+le respect filial et de sainte gratitude pour aucun des
+grands hommes qui l'ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;. Les si&egrave;cles o&ugrave; il n'a
+pas v&eacute;cu ne comptent pas; ceux qui ont lutt&eacute; contre lui
+sont maudits; ceux qui l'extermineront verront aussi la
+fin du monde, et l'univers se dissoudra le jour apocalyptique
+o&ugrave; l'&Eacute;glise romaine tombera en ruines sous les
+coups de ses ennemis.</p>
+
+<p>&laquo;Quand un catholique a perdu son aveugle respect
+pour l'&Eacute;glise catholique, o&ugrave; pourrait-il donc se r&eacute;fugier?
+Dans le christianisme, tant qu'il ajoutera foi &agrave; la r&eacute;v&eacute;lation;
+mais, si la r&eacute;v&eacute;lation vient &agrave; lui manquer, il n'a
+plus qu'&agrave; flotter dans l'oc&eacute;an des si&egrave;cles, comme un
+esquif sans gouvernail et sans boussole; car il ne s'est
+point habitu&eacute; &agrave; regarder le monde comme sa patrie et
+tous les hommes comme ses semblables. Il a toujours
+habit&eacute; une &icirc;le escarp&eacute;e, et ne s'est jamais m&ecirc;l&eacute; aux
+hommes du dehors. Il a consid&eacute;r&eacute; le monde comme une
+conqu&ecirc;te r&eacute;serv&eacute;e &agrave; ses missionnaires, les hommes
+&eacute;trangers &agrave; sa foi comme des brutes qu'&agrave; lui seul il &eacute;tait
+r&eacute;serv&eacute; de civiliser. &Agrave; quelle terre ira-t-il demander
+les secrets de l'origine c&eacute;leste, &agrave; quel peuple les enseignements
+de la sagesse humaine? Il ira t&acirc;ter tous les
+rivages, mais il ne comprendra point le sens des traces
+qu'il y trouvera. La science des peuples est &eacute;crite en
+caract&egrave;res inintelligibles pour lui: l'histoire de la
+cr&eacute;ation est pour lui un mythe inintelligible. Hors de
+l'&Eacute;glise point de salut, hors de la Gen&egrave;se point de
+science. Il n'y a donc pas de milieu pour le catholique:
+il faut qu'il reste catholique ou qu'il devienne incr&eacute;dule.
+Il faut que sa religion soit la seule vraie, ou que toutes
+les religions soient fausses.</p>
+
+<p>&laquo;C'est l&agrave; que j'en &eacute;tais venu; c'est l&agrave; qu'en &eacute;tait venu
+le si&egrave;cle o&ugrave; je vivais. Mais, comme il y &eacute;tait venu lentement
+par les voies du destin, il se trouvait bien dans
+cette halte qu'il venait de faire: le si&egrave;cle &eacute;tait incr&eacute;dule,
+mais il &eacute;tait indiff&eacute;rent. D&eacute;go&ucirc;t&eacute; de la foi de ses p&egrave;res,
+il se r&eacute;jouissait dans sa philosophique insouciance, sans
+doute parce qu'il sentait en lui ce germe providentiel
+qui ne permet pas &agrave; la semence de vie de p&eacute;rir sous les
+glaces des rudes hivers. Mais moi, chr&eacute;tien d&eacute;moralis&eacute;,
+moi, catholique d'hier, qui, tout d'un coup, avais voulu
+franchir la distance qui me s&eacute;parait de mes contemporains,
+j'&eacute;tais comme ivre, et la joie de mon triomphe
+&eacute;tait bien pr&egrave;s du desespoir et de la folie.</p>
+
+<p class="img"><img alt="Je tombai sur mes genoux..." src="images/08.png" /><br />
+Je tombai sur mes genoux...</p>
+
+
+<p>&laquo;Qui pourrait peindre les souffrances d'une &acirc;me habitu&eacute;e
+&agrave; l'exercice minutieusement ponctuel d'une doctrine
+aussi savamment con&ccedil;ue, aussi patiemment &eacute;labor&eacute;e
+que l'est celle du catholicisme, lorsque cette &acirc;me
+se trouve flottante au milieu de doctrines contradictoires
+dont aucune ne peut h&eacute;riter de sa foi aveugle et de son
+na&iuml;f enthousiasme? Qui pourrait redire ce que j'ai d&eacute;vor&eacute;
+d'heures d'un accablant ennui, lorsque, &agrave; genoux dans
+ma stalle de ch&ecirc;ne noir, j'&eacute;tais condamn&eacute; &agrave; entendre,
+apr&egrave;s le coucher du soleil, la psalmodie lugubre de mes
+fr&egrave;res, dont les paroles n'avaient plus de sens pour moi,
+et la voix plus de sympathie? Ces heures, jadis trop
+courtes pour ma ferveur, se tra&icirc;naient maintenant comme
+des si&egrave;cles. C'est en vain que j'essayais de r&eacute;pondre
+machinalement aux offices et d'occuper ma pens&eacute;e de
+sp&eacute;culations d'un ordre plus &eacute;lev&eacute;; l'activit&eacute; de l'intelligence
+ne pouvait pas remplacer celle du c&#339;ur. La
+pri&egrave;re a cela de particulier, qu'elle met en jeu les facult&eacute;s
+les plus sublimes de l'&acirc;me et les fibres les plus
+humaines du sentiment. La pri&egrave;re du chr&eacute;tien, entre
+toutes les autres, fait vibrer toutes les cordes de l'&ecirc;tre
+intellectuel et moral. Dans aucune autre religion l'homme
+ne se sent aussi pr&egrave;s de son Dieu; dans aucune, Dieu n'a
+&eacute;t&eacute; fait si humain, si paternel, si abordable, si patient
+et si tendre. Le livre asc&eacute;tique de l'<i>Imitation</i> n'est
+qu'un adorable trait&eacute; de l'amiti&eacute;, amiti&eacute; &eacute;trange, ineffable,
+sans exemple dans l'histoire des autres religions;
+amiti&eacute; intim&eacute;, expansive, d&eacute;licate, fraternelle, entre le
+Dieu J&eacute;sus et le chr&eacute;tien fervent. Quel sentiment appliqu&eacute;
+aux objets terrestres peut jamais remplacer celui-l&agrave;
+pour l'homme qui l'a connu? quelle &eacute;ducation de l'intelligence
+peut satisfaire en m&ecirc;me temps et au m&ecirc;me
+degr&eacute; &agrave; tous les besoins du c&#339;ur? La doctrine chr&eacute;tienne
+apaise toutes les ardeurs inqui&egrave;tes de l'esprit en disant &agrave;
+son adepte: Tu n'as pas besoin d'&ecirc;tre grand; aime, et
+sois humble: aime J&eacute;sus, parce qu'il est humble et doux.
+Et lorsque le c&#339;ur trop plein d'amour est pr&egrave;s de se
+r&eacute;pandre sur les cr&eacute;atures, elle l'arr&ecirc;te en lui disant:
+Souviens-toi que tu es grand et que tu ne peux aimer
+que J&eacute;sus, parce qu'il est seul grand et parfait. Elle ne
+cherche point &agrave; endurcir les entrailles de l'homme
+contre la douleur; elle l'amollit pour le fortifier, et lui
+fait trouver dans la souffrance une sorte de d&eacute;lices.
+L'&eacute;picur&eacute;isme le conduit au calme par la mod&eacute;ration, le
+christianisme le conduit &agrave; la joie par les larmes; la
+raison sto&iuml;que subit la torture, l'enthousiasme chr&eacute;tien
+vole au martyre. Le grand &#339;uvre du christianisme est
+donc le d&eacute;veloppement de la force intellectuelle par celui
+de la sensibilit&eacute; morale, et la pri&egrave;re est l'in&eacute;puisable aliment
+o&ugrave; ces deux puissances se combinent et se retrempent
+sans cesse.</p>
+
+<p class="img"><img alt="Je retins &agrave;
+moi seul la d&eacute;pouille respectable..." src="images/09.png" /><br />
+Je retins &agrave;
+moi seul la d&eacute;pouille respectable...</p>
+
+
+<p>&laquo;Comme le corps, l'&acirc;me a ses besoins journaliers;
+comme lui, elle se fait certaines habitudes dans la mani&egrave;re
+de satisfaire &agrave; ses besoins. Chr&eacute;tien et moine, je
+m'&eacute;tais accoutum&eacute;, durant mes ann&eacute;es heureuses, &agrave; une
+expansion fr&eacute;quente de tout ce que mon c&#339;ur renfermait
+d'amour et d'enthousiasme. C'&eacute;tait particuli&egrave;rement
+durant les offices du soir que j'aimais &agrave; r&eacute;pandre ainsi
+toute mon &acirc;me aux pieds du Sauveur. &Agrave; ce moment d'indicible
+po&eacute;sie, o&ugrave; le jour n'est plus, et o&ugrave; la nuit n'est pas
+encore, lorsque la lampe vacillante au fond du sanctuaire
+se r&eacute;fl&eacute;chit seule sur les marbres luisants, et que les premiers
+astres s'allument dans l'&eacute;ther encore p&acirc;le, je me
+souviens que j'avais coutume d'interrompre mes oraisons,
+afin de m'abandonner aux &eacute;motions saintes et d&eacute;licieuses
+que cet instant m'apportait. Il y avait vis-&agrave;-vis de ma
+stalle une haute fen&ecirc;tre dont l'architecture d&eacute;licate se
+dessinait sur le bleu transparent du ciel. Je voyais s'encadrer
+l&agrave;, chaque soir, deux ou trois belles &eacute;toiles, qui semblaient
+me sourire et p&eacute;n&eacute;trer mon sein d'un rayon
+d'amour et d'espoir. Eh bien, tout sentiment po&eacute;tique
+&eacute;tait en moi tellement li&eacute; au sentiment religieux, et le
+sentiment religieux &eacute;tait lui-m&ecirc;me tellement li&eacute; &agrave; la doctrine
+catholique, qu'avec la soumission aveugle &agrave; cette
+doctrine, je perdis et la po&eacute;sie et la pri&egrave;re, et les saintes
+extases et les ardentes aspirations. J'&eacute;tais devenu plus
+froid que les marbres que je foulais. J'essayais en vain
+d'&eacute;lever mon &acirc;me vers le cr&eacute;ateur de toutes choses. Je
+m'&eacute;tais habitu&eacute; &agrave; le voir sous un certain aspect qu'il
+n'avait plus; et depuis que j'avais &eacute;largi, par la raison,
+le cercle de sa puissance et de sa perfection, depuis que
+j'avais agrandi mes pens&eacute;es et donn&eacute; &agrave; mes aspirations
+un but plus vaste, j'&eacute;tais &eacute;bloui de l'&eacute;clat de ce Dieu
+nouveau; je me sentais r&eacute;duit au n&eacute;ant par son immensit&eacute;
+et par celle de l'univers. L'ancienne forme, accessible
+en quelque sorte aux sens par les images et les
+all&eacute;gories mystiques, s'effa&ccedil;ait pour faire place &agrave; un
+immense foyer de Divinit&eacute; o&ugrave; j'&eacute;tais absorb&eacute; comme un
+atome, sans que mes pens&eacute;es eussent ni place ni valeur
+possible, sans qu'aucune parcelle de cette Divinit&eacute; p&ucirc;t se
+faire assez menue pour se communiquer &agrave; moi autrement
+que par le fait, pour ainsi dire, fatal, de la vie
+universelle. Je n'osais donc plus essayer de communiquer
+avec Dieu. Il me paraissait trop grand pour s'abaisser
+jusqu'&agrave; m'&eacute;couter, et je craignais de faire un acte
+impie, d'insulter sa majest&eacute; c&eacute;leste, en l'invoquant comme
+un roi de la terre. Pourtant j'avais toujours le m&ecirc;me besoin
+de prier, le m&ecirc;me besoin d'aimer, et quelquefois
+j'essayais d'&eacute;lever une voix humble et craintive vers ce
+Dieu terrible. Mais tant&ocirc;t je retombais involontairement
+dans les formes et dans les id&eacute;es catholiques, et tant&ocirc;t
+il m'arrivait de formuler une pri&egrave;re assez &eacute;trange, et
+dont la na&iuml;vet&eacute; me ferait sourire aujourd'hui, si elle ne
+rappelait des souffrances profondes. &laquo;<i>&Ocirc; toi!</i> disais-je, <i>toi</i>
+qui n'as pas de nom, et qui r&eacute;side dans l'inaccessible!
+toi qui es trop grand pour m'&eacute;couter, trop loin pour
+m'entendre, trop parfait pour m'aimer, trop fort pour
+me plaindre!... je t'invoque sans espoir d'&ecirc;tre exauc&eacute;,
+parce que je sais que je ne dois rien te demander, et
+que je n'ai qu'une mani&egrave;re de m&eacute;riter ici bas, qui est de
+vivre et de mourir inaper&ccedil;u, sans orgueil, sans r&eacute;volte
+et sans col&egrave;re, de souffrir sans me plaindre, d'attendre
+sans d&eacute;sirer, d'esp&eacute;rer sans pr&eacute;tendre &agrave; rien...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Alors je m'interrompais, &eacute;pouvant&eacute; de la triste destin&eacute;e
+humaine qui se pr&eacute;sentait &agrave; moi, et que ma pri&egrave;re,
+pur reflet de ma pens&eacute;e, r&eacute;sumait en des termes si d&eacute;courageants
+et si douloureux. Je me demandais &agrave; quoi
+bon aimer un Dieu insensible, qui laisse &agrave; l'homme le
+d&eacute;sir c&eacute;leste, pour lui faire sentir toute l'horreur de sa
+captivit&eacute; ou de son impuissance, un Dieu aveugle et
+sourd, qui ne daigne pas m&ecirc;me commander &agrave; la foudre,
+et qui se tient tellement cach&eacute; dans la pluie d'or de ses
+soleils et de ses mondes qu'aucun de ces soleils et aucun
+de ces mondes ne le conna&icirc;t ni ne l'entend. Oh! j'aimais
+mieux l'oracle des Juifs, la voix qui parlait &agrave; Mo&iuml;se sur
+le Sina&iuml;; j'aimais mieux l'esprit de Dieu sous la forme
+d'une colombe sacr&eacute;e, ou le fils de Dieu devenu un homme
+semblable &agrave; moi! Ces dieux terrestres m'&eacute;taient accessibles.
+Tendres ou mena&ccedil;ants, ils m'&eacute;coutaient et me
+r&eacute;pondaient. Les col&egrave;res et les vengeances du sombre
+J&eacute;hovah m'effrayaient moins que l'impassible silence et
+la glaciale &eacute;quit&eacute; de mon nouveau ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;C'est alors que je sentis profond&eacute;ment le vide et le
+vague de cette philosophie, de mode &agrave; cette &eacute;poque-l&agrave;,
+qu'on appelait le th&eacute;isme; car, il faut bien l'avouer,
+j'avais d&eacute;j&agrave; cherch&eacute; le r&eacute;sum&eacute; de mes &eacute;tudes et de mes
+r&eacute;flexions dans les &eacute;crits des philosophes mes contemporains.
+J'eusse du m'en abstenir sans doute, car rien
+n'&eacute;tait plus contraire &agrave; la disposition d'esprit o&ugrave; j'&eacute;tais
+alors. Mais comment l'euss&eacute;-je pr&eacute;vu? Ne devais-je pas
+penser que les esprits les plus avanc&eacute;s de mon si&egrave;cle
+sauraient mieux que moi la conclusion &agrave; tirer de toute la
+science et de toute l'exp&eacute;rience du pass&eacute;? Ce pass&eacute;, tout
+nouveau pour moi, &eacute;tait un aliment mal dig&eacute;r&eacute; dont les
+m&eacute;decins seuls pouvaient conna&icirc;tre l'effet; et les hommes
+studieux et na&iuml;fs qui vivent dans l'ombre ont la simplicit&eacute;
+de croire que les &eacute;crits contemporains qu'un grand
+&eacute;clat accompagne sont la lumi&egrave;re et l'hygi&egrave;ne du si&egrave;cle.
+Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, malgr&eacute; toutes mes
+pr&eacute;ventions en faveur de ces illustres &eacute;crivains fran&ccedil;ais
+dont les fureurs du Vatican nous apprenaient la gloire et
+les triomphes, je tins dans mes mains avides une de ces
+&eacute;ditions &agrave; bas prix que la France semait jusque sur le
+terrain papal, et qui p&eacute;n&eacute;traient dans le secret des
+clo&icirc;tres, m&ecirc;me sans beaucoup de myst&egrave;re! Je crus r&ecirc;ver
+en voyant une critique si grossi&egrave;re, un acharnement si
+aveugle, tant d'ignorance ou de l&eacute;g&egrave;ret&eacute;: je craignis
+d'avoir port&eacute; dans cette lecture un reste de pr&eacute;vention
+en faveur du christianisme; je voulus conna&icirc;tre tout ce
+qui s'&eacute;crivait chaque jour. Je ne changeai pas d'avis sur
+le fond; mais j'arrivai &agrave; appr&eacute;cier beaucoup l'importance
+et l'utilit&eacute; sociale de cet esprit d'examen et de r&eacute;volte,
+qui pr&eacute;parait la ruine de l'inquisition et la chute de tous
+les despotismes sanctifi&eacute;s. Peu &agrave; peu j'arrivai &agrave; me faire
+une mani&egrave;re d'&ecirc;tre, de voir et de sentir, qui, sans &ecirc;tre celle
+de Voltaire et de Diderot, &eacute;tait celle de leur &eacute;cole.
+Quel homme a jamais pu s'affranchir, m&ecirc;me au fond des
+clo&icirc;tres, m&ecirc;me au sein des th&eacute;ba&iuml;des, de l'esprit de son
+si&egrave;cle? J'avais d'autres habitudes, d'autres sympathies,
+d'autres besoins que les frivoles &eacute;crivains de mon &eacute;poque;
+mais tous les v&#339;ux et tous les d&eacute;sirs que je conservais
+&eacute;taient st&eacute;riles; car je sentais l'imminence providentielle
+d'une grande r&eacute;volution philosophique, sociale et religieuse;
+et ni moi ni mon si&egrave;cle n'&eacute;tions assez forts pour
+ouvrir &agrave; l'humanit&eacute; le nouveau temple o&ugrave; elle pourrait
+s'abriter contre l'ath&eacute;isme, contre le froid et la mort.</p>
+
+<p>&laquo;Insensiblement je me refroidis &agrave; mon tour jusqu'&agrave;
+douter de moi-m&ecirc;me. Il y avait longtemps que je doutais
+de la bont&eacute; et de la tendresse paternelle de Dieu. J'en
+vins &agrave; douter de l'amour filial que je sentais pour lui. Je
+pensai que ce pouvait &ecirc;tre une habitude d'esprit que
+l'&eacute;ducation m'avait donn&eacute;e, et qui n'avait pas plus son
+principe dans la nature de mon &ecirc;tre que mille autres
+erreurs sugg&eacute;r&eacute;es chaque jour aux hommes par la coutume
+et le pr&eacute;jug&eacute;. Je travaillai &agrave; d&eacute;truire en moi l'esprit
+de charit&eacute; avec autant de soin que j'en avais mis
+jadis &agrave; d&eacute;velopper le feu divin dans mon c&#339;ur. Alors je
+tombai dans un ennui profond, et, comme un ami qui ne
+peut vivre priv&eacute; de l'objet de son affection, je me sentis
+d&eacute;p&eacute;rir et je tra&icirc;nai ma vie comme un fardeau.</p>
+
+<p>&laquo;Au sein de ces anxi&eacute;t&eacute;s, de ces fatigues, six ann&eacute;es
+&eacute;taient d&eacute;j&agrave; consum&eacute;es. Six ann&eacute;es, les plus belles et les
+plus viriles de ma vie, &eacute;taient tomb&eacute;es dans le gouffre
+du pass&eacute; sans que j'eusse fait un pas vers le bonheur ou
+la vertu. Ma jeunesse s'&eacute;tait &eacute;coul&eacute;e comme un r&ecirc;ve.
+L'amour de l'&eacute;tude semblait dominer toutes mes autres
+facult&eacute;s. Mon c&#339;ur sommeillait; et, si je n'eusse senti
+quelquefois, &agrave; la vue des injustices commises contre
+mes fr&egrave;res et &agrave; la pens&eacute;e de toutes celles qui se commettent
+sans cesse &agrave; la face du ciel, de br&ucirc;lantes col&egrave;res
+et de profonds d&eacute;chirements, j'eusse pu croire que la
+t&ecirc;te seule vivait en moi et que mes entrailles &eacute;taient
+insensibles. &Agrave; vrai dire, je n'eus point de jeunesse, tant
+les enivrements contre lesquels j'ai vu les autres religieux
+lutter si p&eacute;niblement pass&egrave;rent loin de moi. Chr&eacute;tien,
+j'avais mis tout mon amour dans la Divinit&eacute;; philosophe,
+je ne pus reporter mon amour sur les cr&eacute;atures, ni mon
+attention sur les choses humaines.</p>
+
+<p>&laquo;Tu te demandes peut-&ecirc;tre, Angel, ce que le souvenir
+de Fulgence et la pens&eacute;e de Spiridion &eacute;taient devenus
+parmi tant de pr&eacute;occupations nouvelles. H&eacute;las!
+j'&eacute;tais bien honteux d'avoir pris &agrave; la lettre les visions de
+ce vieillard et de m'&ecirc;tre laiss&eacute; frapper l'imagination au
+point d'avoir eu moi-m&ecirc;me la vision de cet H&eacute;bronius.
+La philosophie moderne accablait d'un tel m&eacute;pris les
+visionnaires que je ne savais o&ugrave; me r&eacute;fugier contre le
+mortifiant souvenir de ma superstition. Tel est l'orgueil
+humain, que m&ecirc;me lorsque la vie int&eacute;rieure s'accomplit
+dans un profond myst&egrave;re, et sans que les erreurs et les
+changements de l'homme aient d'autre t&eacute;moin que sa
+conscience, il rougit de ses faiblesses et voudrait pouvoir
+se tromper lui-m&ecirc;me. Je m'effor&ccedil;ais d'oublier ce qui
+s'&eacute;tait pass&eacute; en moi &agrave; cette &eacute;poque de trouble o&ugrave; une
+r&eacute;volution avait &eacute;t&eacute; imminente dans tout mon &ecirc;tre, et o&ugrave;
+la s&egrave;ve trop comprim&eacute;e de mon esprit avait fait irruption
+avec une sorte de d&eacute;lire. C'est ainsi que je m'expliquais
+l'influence de Fulgence et d'H&eacute;bronius sur mon
+abandon du christianisme. Je me persuadais (et peut-&ecirc;tre
+ne me trompais-je pas) que ce changement &eacute;tait
+in&eacute;vitable; qu'il &eacute;tait pour ainsi dire fatal, parce qu'il
+&eacute;tait dans la nature de mon esprit de progresser en d&eacute;pit
+de tout et &agrave; propos de tout. Je me disais que soit une
+cause, soit une autre, soit la fable d'H&eacute;bronius, soit tout
+autre hasard, je devais sortir du christianisme, parce
+que j'avais &eacute;t&eacute; condamn&eacute;, en naissant, &agrave; chercher la
+v&eacute;rit&eacute; sans rel&acirc;che et peut-&ecirc;tre sans espoir. Bris&eacute; de
+fatigue, atteint d'un profond d&eacute;couragement, je me
+demandais si le repos que j'avais perdu valait la peine
+d'&ecirc;tre reconquis. Ma foi na&iuml;ve &eacute;tait d&eacute;j&agrave; si loin, il me
+semblait que j'avais commenc&eacute; si jeune &agrave; douter que je
+ne me souvenais presque plus du bonheur que j'avais pu
+go&ucirc;ter dans mon ignorance. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me n'avais-je
+jamais &eacute;t&eacute; heureux par elle. Il est des intelligences inqui&egrave;tes
+auxquelles l'inaction est un supplice et le repos
+un opprobre. Je ne pouvais donc me d&eacute;fendre d'un certain
+m&eacute;pris de moi-m&ecirc;me en me contemplant dans le
+pass&eacute;. Depuis que j'avais entrepris mon rude labeur je
+n'avais pas &eacute;t&eacute; plus heureux, mais du moins je m'&eacute;tais
+senti vivre; et je n'avais pas rougi de voir la lumi&egrave;re,
+car j'avais labour&eacute; de toutes mes forces le champ de
+l'esp&eacute;rance. Si la moisson &eacute;tait maigre, si le sol &eacute;tait
+aride, ce n'&eacute;tait pas la faute de mon courage, et je pouvais
+&ecirc;tre une victime respectable de l'humaine impuissance.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'avais pourtant pas oubli&eacute; l'existence du manuscrit
+pr&eacute;cieux peut-&ecirc;tre, et, &agrave; coup s&ucirc;r, fort curieux,
+que renfermait le cercueil de l'abb&eacute; Spiridion. Je me
+promettais bien de le tirer de l&agrave; et de me l'approprier;
+mais il fallait, pour op&eacute;rer cette extraction en secret, du
+temps, des pr&eacute;cautions, et sans doute un confident. Je
+ne me pressai donc pas d'y pourvoir, car j'&eacute;tais occup&eacute;
+au del&agrave; de mes forces et des heures dont j'avais &agrave; disposer
+chaque jour. Le v&#339;u que j'avais fait de d&eacute;terrer
+ce manuscrit le jour o&ugrave; j'aurais atteint l'&acirc;ge de trente
+ans n'avait sans doute pu sortir de ma m&eacute;moire; mais je
+rougissais tellement d'avoir pu faire un v&#339;u si pu&eacute;ril que
+j'en &eacute;cartais la pens&eacute;e, bien r&eacute;solu &agrave; ne l'accomplir en
+aucune fa&ccedil;on, et ne me regardant pas comme li&eacute; par un
+serment qui n'avait plus pour moi ni sens ni valeur.</p>
+
+<p>&laquo;Soit que j'&eacute;vitasse de me retracer ce que j'appelais
+les mis&eacute;rables circonstances de ce v&#339;u, soit qu'un redoublement
+de pr&eacute;occupations scientifiques m'e&ucirc;t enti&egrave;rement
+absorb&eacute;, il est certain que l'&eacute;poque fix&eacute;e par moi
+pour l'accomplissement du v&#339;u arriva sans que j'y lisse
+la moindre attention; et sans doute elle aurait pass&eacute;
+inaper&ccedil;ue sans un l'ait extraordinaire et qui faillit de
+nouveau transformer toutes mes id&eacute;es.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je m'&eacute;tais toujours procur&eacute; des livres en p&eacute;n&eacute;trant,
+&agrave; l'insu de tous, dans la biblioth&egrave;que situ&eacute;e au bout de
+r&eacute;pugnance &agrave; m'emparer furtivement de ce fruit d&eacute;fendu;
+mais bient&ocirc;t l'amour de l'&eacute;lude, avait &eacute;t&eacute; plus fort que
+tous les scrupules de la franchise et du la licite. J'&eacute;tais
+descendu &agrave; toutes les ruses n&eacute;cessaires; j'avais fabriqu&eacute;
+moi-m&ecirc;me une fausse clef, la serrure que j'avais bris&eacute;e
+avant &eacute;t&eacute; r&eacute;par&eacute;e sans qu'on s&ucirc;t &agrave; qui en imputer l'effraction.
+Je me glissais la nuit jusqu'au sanctuaire de la
+science, et chaque semaine je renouvelais ma provision
+de livres, sans &eacute;veiller ni l'attention ni les soup&ccedil;ons, du
+moins &agrave; ce qu'il me semblait. J'avais soin de cacher mes
+richesses dans la paille de ma couche, et je lisais toute
+la nuit. Je m'&eacute;tais habitu&eacute; &agrave; dormir &agrave; genoux dans
+l'&eacute;glise; et, pendant les offices du matin, prostern&eacute;
+dans ma stalle, envelopp&eacute; de mon capuchon, je r&eacute;parais
+les fatigues de la veille par un sommeil l&eacute;ger et fr&eacute;quemment
+interrompu. Cependant, comme ma sant&eacute;
+s'affaiblissait visiblement par ce r&eacute;gime, je trouvai le
+moyen de lire &agrave; l'&eacute;glise m&ecirc;me durant les offices. Je me
+procurai une grande couverture de missel que j'adaptais
+&agrave; mes livres profanes, et, tandis que je semblais absorb&eacute;
+par le br&eacute;viaire, je me livrais avec s&eacute;curit&eacute; &agrave; mes &eacute;tudes
+favorites.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Malgr&eacute; toutes ces pr&eacute;cautions, je fus soup&ccedil;onn&eacute;,
+surveill&eacute;, et enfin d&eacute;couvert. Une nuit que j'avais p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+dans la biblioth&egrave;que, j'entendis marcher dans la
+grande salle du chapitre. Aussit&ocirc;t j'&eacute;teignis ma lampe,
+et je me tins immobile, esp&eacute;rant qu'on n'&eacute;tait point sur
+ma trace, et que j'&eacute;chapperais &agrave; l'attention du surveillant
+qui faisait cette ronde inusit&eacute;e. Les pas se rapproch&egrave;rent,
+et j'entendis une main se poser sur ma clef que
+j'avais imprudemment laiss&eacute;e en dehors. On retira cette
+clef apr&egrave;s avoir ferm&eacute; la porte sur moi &agrave; double tour; on
+repla&ccedil;a les grosses barres de fer que j'avais enlev&eacute;es;
+et, quand on m'eut &ocirc;t&eacute; tout moyen d'&eacute;vasion, on s'&eacute;loigna
+lentement. Je me trouvai seul dans les t&eacute;n&egrave;bres,
+captif, et &agrave; la merci de mes ennemis.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La nuit me sembla insupportablement longue; car
+l'inqui&eacute;tude, la contrari&eacute;t&eacute; et le froid qui &eacute;tait alors
+tr&egrave;s-vif m'emp&ecirc;ch&egrave;rent de go&ucirc;ter un instant de repos.
+J'eus un grand d&eacute;pit d'avoir &eacute;teint ma lampe, et de ne
+pouvoir du moins utiliser par la lecture cette nuit malencontreuse.
+Les craintes qu'un tel &eacute;v&eacute;nement devait
+m'inspirer n'&eacute;taient pourtant pas tr&egrave;s-vives. Je me flattais
+de n'avoir pas &eacute;t&eacute; vu par celui qui m'avait enferm&eacute;.
+Je me disais qu'il l'avait fait sans mauvaise intention, et
+sans se douter qu'il y e&ucirc;t quelqu'un dans la biblioth&egrave;que;
+que c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre le convers de semaine pour le service
+de la salle, qui avait retir&eacute; cette clef et ferm&eacute; cette
+porte pour mettre les choses en ordre. Je me trouvai,
+moi, bien l&acirc;che de ne pas lui avoir parl&eacute; et de n'avoir
+pas fait, pour sortir tout de suite, une tentative qui,
+le lendemain au jour, aurait certes beaucoup plus d'inconv&eacute;nients.
+N&eacute;anmoins je me promis de ne pas manquer
+l'occasion d&eacute;s qu'il reviendrait, le matin, selon
+l'habitude, pour ranger et nettoyer la salle. Dans cette
+attente je me tins &eacute;veill&eacute;, et je supportai le froid avec
+le plus de philosophie qu'il me fut possible.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mais les heures s'&eacute;coul&egrave;rent, le jour parut, et le
+p&acirc;le soleil de janvier monta sur l'horizon sans que le
+moindre bruit se fit entendre dans la chambre du chapitre.
+La journ&eacute;e enti&egrave;re se passa sans m'apporter aucun
+moyen d'&eacute;vasion. J'usai mes forces &agrave; vouloir enfoncer la
+porte. On l'avait si bien assur&eacute;e contre une nouvelle
+effraction, qu'il &eacute;tait impossible de l'&eacute;branler, et la serrure
+r&eacute;sista &eacute;galement &agrave; tous mes efforts.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Une seconde nuit et une seconde journ&eacute;e se pass&egrave;rent
+sans apporter aucun changement &agrave; cette &eacute;trange
+position. La porte du chapitre avait &eacute;t&eacute; sans doute condamn&eacute;e.
+Il ne vint absolument personne dans cette salle,
+qui d'ordinaire &eacute;tait assez fr&eacute;quent&eacute;e &agrave; certaines heures,
+et je ne pus me persuader plus longtemps que ma captivit&eacute;
+f&ucirc;t un &eacute;v&eacute;nement fortuit. Outre que la salle ne pouvait
+avoir &eacute;t&eacute; ferm&eacute;e sans dessein, on devait s'apercevoir
+de mon absence; et, si l'on &eacute;tait inquiet de moi, ce n'&eacute;tait
+pas le moment de fermer les portes, mais de les ouvrir
+toutes pour me chercher. Il &eacute;tait donc certain qu'on
+voulait m'infliger une correction pour ma faute; mais,
+le troisi&egrave;me jour, je commen&ccedil;ai &agrave; trouver la correction
+trop s&eacute;v&egrave;re, et &agrave; craindre qu'elle ne ressembl&acirc;t aux
+&eacute;preuves des cachots de l'inquisition, d'o&ugrave; l'on ne sortait
+que pour revoir une derni&egrave;re fois le soleil et mourir
+d'&eacute;puisement. La faim et le froid m'avaient si rudement
+&eacute;prouv&eacute; que, malgr&eacute; mon sto&iuml;cisme et la pers&eacute;v&eacute;rance
+que j'avais mise &agrave; lire tant que le jour me l'avait permis,
+je commen&ccedil;ai &agrave; perdre courage la troisi&egrave;me nuit et
+&agrave; sentir que la force physique m'abandonnait. Alors je
+me r&eacute;signai &agrave; mourir, et &agrave; ne plus combattre le froid
+par le mouvement. Mes jambes ne pouvaient plus me
+soutenir; je fis une couche avec des livres; car on
+avait eu la cruaut&eacute; d'enlever le fauteuil de cuir qui
+d'ordinaire occupait l'embrasure de la crois&eacute;e. Je m'enveloppai
+la t&ecirc;te dans ma robe, je m'&eacute;tendis en serrant
+mon v&ecirc;tement autour de moi, et je m'abandonnai &agrave;
+l'engourdissement d'un sommeil f&eacute;brile que je regardais
+comme le dernier de ma vie. Je m'applaudis d'&ecirc;tre arriv&eacute;
+&agrave; l'extinction de mes forces physiques sans avoir
+perdu ma force morale et sans avoir c&eacute;d&eacute; au d&eacute;sir de
+crier pour appeler du secours. L'unique crois&eacute;e de cette
+pi&egrave;ce donnait sur une cour ferm&eacute;e, o&ugrave; les novices allaient
+rarement. J'avais guett&eacute; vainement depuis trois
+jours; la porte de cette cour ne s'&eacute;tait pas ouverte une
+seule fois. Sans doute, elle avait &eacute;t&eacute; condamn&eacute;e comme
+celle du chapitre. Ne pouvant faire signe &agrave; aucun &ecirc;tre
+compatissant ou d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, il e&ucirc;t fallu remplir l'air
+de mes cris pour arriver &agrave; me faire entendre. Je savais
+trop bien que, dans de semblables circonstances, la
+compassion est l&acirc;che et impuissante, tandis que le d&eacute;sir
+de la vengeance augmente en raison de l'abaissement de
+la victime. Je savais que mes g&eacute;missements causeraient
+&agrave; quelques-uns une terreur stupide et rien de plus. Je
+savais que les autres se r&eacute;jouiraient de mes angoisses.
+Je ne voulais pas donner &agrave; ces bourreaux le triomphe
+de m'avoir arrach&eacute; une seule plainte. J'avais donc r&eacute;sist&eacute;
+aux tortures de la faim; je commen&ccedil;ais &agrave; ne plus les
+sentir, et d'ailleurs je n'aurais plus eu assez du force
+pour &eacute;lever la voix. Je m'abandonnai &agrave; mon sort en invoquant
+&Eacute;pict&egrave;te et Socrate, et J&eacute;sus lui-m&ecirc;me, le philosophe
+immol&eacute; par les princes des pr&ecirc;tres et les docteurs
+de la loi.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Depuis quelques heures je reposais dans un profond
+an&eacute;antissement, lorsque je fus &eacute;veill&eacute; par le bruit de
+l'horloge du chapitre qui sonnait minuit de l'autre c&ocirc;t&eacute;
+de la cloison contre laquelle j'&eacute;tais &eacute;tendu. Alors j'entendis
+marcher doucement dans la salle, et il me sembla
+qu'on approchait de la porte de ma prison. Ce bruit ne
+me causa ni joie ni surprise; je n'avais plus conscience
+d'aucune chose. Cependant la nature des pas que j'entendais
+sur le plancher de la salle voisine, leur l&eacute;g&egrave;ret&eacute;
+empress&eacute;e, jointe &agrave; une nettet&eacute; solennelle, r&eacute;veill&egrave;rent
+en moi je ne sais quels vagues souvenirs. Il me sembla
+que je reconnaissais la personne qui marchait ainsi, et
+que j'&eacute;prouvais une joie d'instinct &agrave; l'entendre venir
+vers moi; mais il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible de dire quelle
+&eacute;tait cette personne et o&ugrave; je l'avais connue.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Elle ouvrit la porte de la biblioth&egrave;que et m'appela
+par mon nom d'une voix harmonieuse et douce qui me
+fit tressaillir. Il me sembla que je sentais la vie faire un
+effort en moi pour se ranimer; mais j'essayai en vain de
+me soulever, et je ne pus ni remuer ni parler.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Alexis! r&eacute;p&eacute;ta la voix d'un ton d'autorit&eacute; bienveillante,
+ton corps et ton &acirc;me sont-ils donc aussi endurcis
+l'un que l'autre? D'o&ugrave; vient que tu as manqu&eacute; &agrave; ta parole?
+Voici la nuit, voici l'heure que tu avais fix&eacute;es...
+Il y a aujourd'hui trente ans que tu vins dans ce monde,
+nu et pleurant comme tous les fils d'&Egrave;ve. C'est aujourd'hui
+que tu devais te r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer, en cherchant sous la
+cendre de ma d&eacute;pouille terrestre une &eacute;tincelle qui aurait
+pu rallumer en toi le feu du ciel. Faut-il donc que les
+morts quittent leur s&eacute;pulcre pour trouver les vivants
+plus froids et plus engourdis que des cadavres?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;J'essayai encore de lui r&eacute;pondre, mais sans r&eacute;ussir
+plus que la premi&egrave;re fois. Alors <i>il</i> reprit avec un soupir:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Reviens donc &agrave; la vie des sens, puisque celle de
+l'esprit est expir&eacute;e en toi...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il s'approcha et me toucha, mais je ne vis rien; et
+lorsque, apr&egrave;s des efforts inou&iuml;s, j'eus r&eacute;ussi &agrave; m'&eacute;veiller
+de ma l&eacute;thargie et &agrave; me dresser sur mes genoux, tout
+&eacute;tait rentr&eacute; dans le silence, et rien n'annon&ccedil;ait autour
+de moi la visite d'un &ecirc;tre humain.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant un vent plus froid qui soufflait sur moi
+semblait venir de la porte. Je me tra&icirc;nai jusque-l&agrave;. &Ocirc;
+prodige! elle &eacute;tait ouverte.</p>
+
+<p>&laquo;J'eus un acc&egrave;s de joie insens&eacute;e. Je pleurai comme un
+enfant, et j'embrassai la porte comme si j'eusse voulu
+baiser la trace des mains qui l'avaient ouverte. Je ne
+sais pourquoi la vie me semblait si douce &agrave; recouvrer,
+apr&egrave;s avoir sembl&eacute; si facile &agrave; perdre. Je me tra&icirc;nai le
+long de la salle du chapitre en suivant les murs; j'&eacute;tais
+si faible que je tombais &agrave; chaque pas. Ma t&ecirc;te s'&eacute;garait,
+et je ne pouvais plus me rendre raison de la position de
+la porte que je voulais gagner. J'&eacute;tais comme un homme
+ivre; et plus j'avais h&acirc;te de sortir de ce lieu fatal, moins
+il m'&eacute;tait possible d'en trouver l'issue. J'errais dans les
+t&eacute;n&egrave;bres, me cr&eacute;ant moi-m&ecirc;me un labyrinthe inextricable
+dans un espace libre et r&eacute;gulier. Je crois que je
+passai l&agrave; presque une heure, livr&eacute; &agrave; d'inexprimables
+angoisses. Je n'&eacute;tais plus arm&eacute; de philosophie comme
+lorsque j'&eacute;tais sous les verrous. Je voyais la libert&eacute;, la
+vie, qui revenaient &agrave; moi, et je n'avais pas la force de
+m'en emparer. Mon sang un instant ranim&eacute; se refroidissait
+de nouveau. Une sorte de rage d&eacute;lirante s'emparait
+de moi. Mille fant&ocirc;mes passaient devant mes yeux,
+mes genoux se roidissaient sur le plancher. &Eacute;puis&eacute; de
+fatigue et de d&eacute;sespoir, je tombai au pied d'une des
+froides parois de la salle, et de nouveau j'essayai de
+retrouver en moi la r&eacute;solution de mourir en paix. Mais
+mes id&eacute;es &eacute;taient confuses, et la sagesse, qui m'avait
+sembl&eacute; nagu&egrave;re une armure imp&eacute;n&eacute;trable, n'&eacute;tait en cet
+instant qu'un secours impuissant contre l'horreur de la
+mort.</p>
+
+<p>&laquo;Tout &agrave; coup je retrouvai le souvenir, d&eacute;j&agrave; effac&eacute;, de
+la voix qui m'avait appel&eacute; durant mon sommeil, et, me
+livrant &agrave; cette protection myst&eacute;rieuse avec la confiance
+d'un enfant, je murmurai les derniers mots que Fulgence
+avait prononc&eacute;s en rendant l'&acirc;me: &laquo;<i>Sancte Spiridion,
+ora pro me.</i>&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Alors il se fit une lueur p&acirc;le dans la salle, comme
+serait celle d'un &eacute;clair prolong&eacute;. Cette lueur augmenta,
+et, au bout d'une minute environ, s'&eacute;teignit tout &agrave; fait.
+J'avais eu le temps de voir que cette lumi&egrave;re partait du
+portrait du fondateur, dont les yeux s'&eacute;taient allum&eacute;s
+comme deux lampes pour &eacute;clairer la salle et pour me
+montrer que j'&eacute;tais adoss&eacute; depuis un quart d'heure
+contre la porte tant cherch&eacute;e.&mdash;B&eacute;ni sois-tu, esprit
+bienheureux! m'&eacute;criai-je. Et, ranim&eacute; soudain, je m'&eacute;lan&ccedil;ai
+hors de la salle avec imp&eacute;tuosit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Un convers, qui vaquait dans les salles basses &agrave; des
+pr&eacute;paratifs extraordinaires pour le lendemain, me vit
+accourir vers lui comme un spectre. Mes joues creuses,
+mes yeux enflamm&eacute;s par la fi&egrave;vre, mon air &eacute;gar&eacute;, lui
+caus&egrave;rent une telle frayeur qu'il s'enfuit en laissant tomber
+une corbeille de riz qu'il portait, et un flambeau que
+je me h&acirc;tai de ramasser avant qu'il f&ucirc;t &eacute;teint. Quand
+j'eus apais&eacute; ma faim, je regagnai ma cellule, et le lendemain,
+apr&egrave;s un sommeil r&eacute;parateur, je fus en &eacute;tat de
+me rendre &agrave; l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>&laquo;Un bruit singulier dans le couvent et le branle de
+toutes les grosses cloches m'avaient annonc&eacute; une c&eacute;r&eacute;monie
+importante. J'avais jet&eacute; les yeux sur le calendrier
+de ma cellule, et je me demandais si j'avais perdu pendant
+mes jours d'inanition la notion de la marche du
+temps; car je ne voyais aucune f&ecirc;te religieuse marqu&eacute;e
+pour le jour o&ugrave; je croyais &ecirc;tre. Je me glissai dans le
+ch&#339;ur, et je gagnai ma stalle sans &ecirc;tre remarqu&eacute;. Il y
+avait sur tous les fronts une pr&eacute;occupation ou un recueillement
+extraordinaire. L'&eacute;glise &eacute;tait par&eacute;e comme
+aux grands jours f&eacute;ri&eacute;s. On commen&ccedil;a les offices. Je fus
+surpris de ne point voir le Prieur &agrave; sa place; je me penchai
+pour demander &agrave; mon voisin s'il &eacute;tait malade. Celui-ci
+me regarda d'un air stup&eacute;fait, et, comme s'il e&ucirc;t pens&eacute;
+avoir mal entendu ma question, il sourit d'un air embarrass&eacute;
+et ne me r&eacute;pondit point. Je cherchai des yeux le
+p&egrave;re Donatien, celui de tous les religieux que je savais
+m'&ecirc;tre le plus hostile, et que j'accusais int&eacute;rieurement
+du traitement odieux que je venais de subir. Je vis ses
+yeux ardents chercher &agrave; p&eacute;n&eacute;trer sous mon capuchon;
+mais je ne lui laissai point voir mon visage, et je m'assurai
+que le sien &eacute;tait boulevers&eacute; par la surprise et la
+crainte; car il ne s'attendait point &agrave; trouver ma stalle
+occup&eacute;e, et il se demandait si c'&eacute;tait moi ou mon spectre
+qu'il voyait l&agrave; en face de lui.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne fus au courant de ce qui se passait qu'&agrave; la fin
+de l'office, lorsque l'officiant r&eacute;cita une pri&egrave;re en comm&eacute;moration
+du Prieur, dont l'&acirc;me avait paru devant
+Dieu, le 10 janvier 1766, &agrave; minuit, c'est-&agrave;-dire une
+heure avant mon incarc&eacute;ration dans la biblioth&egrave;que. Je
+compris alors pourquoi Donatien, dont l'ambition guettait
+depuis longtemps la premi&egrave;re place parmi nous, avait
+saisi l'occasion de cette mort subite pour m'&eacute;loigner des
+d&eacute;lib&eacute;rations. Il savait que je ne l'estimais point, et que,
+malgr&eacute; mon peu de go&ucirc;t pour le pouvoir et mon d&eacute;faut
+absolu d'intrigue, je ne manquais pas de partisans.
+J'avais une r&eacute;putation de science th&eacute;ologique qui m'attirait
+le respect na&iuml;f de quelques-uns; j'avais un esprit
+de justice et des habitudes d'impartialit&eacute; qui offraient &agrave;
+tous des garanties. Donatien me craignait: sous-prieur
+depuis deux ans, et tout-puissant sur ceux qui entouraient
+le Prieur, il avait envelopp&eacute; ses derniers instants
+d'une sorte de myst&egrave;re, et, avant de r&eacute;pandre la nouvelle
+de sa mort, il avait voulu me voir, sans doute pour sonder
+mes dispositions, pour me s&eacute;duire ou pour m'effrayer.
+Ne me trouvant point dans ma cellule, et connaissant
+fort bien mes habitudes, comme je l'ai su depuis, il
+s'&eacute;tait gliss&eacute; sur mes traces jusqu'&agrave; la porte de la biblioth&egrave;que
+qu'il avait referm&eacute;e sur moi comme par m&eacute;garde.
+Puis il avait condamn&eacute; toutes les issues par lesquelles
+on pouvait approcher de moi, et il avait sur-le-champ
+fait entrer tout le monast&egrave;re en retraite, afin de proc&eacute;der
+dignement &agrave; l'&eacute;lection du nouveau chef.</p>
+
+<p>&laquo;Gr&acirc;ce &agrave; son influence, il avait pu violer tous les
+usages et toutes les r&egrave;gles de l'abbaye. Au lieu de faire
+embaumer et exposer le corps du d&eacute;funt pendant trois
+jours dans la chapelle, il l'avait fait ensevelir pr&eacute;cipitamment,
+sous pr&eacute;texte qu'il &eacute;tait mort d'un mal contagieux.
+Il avait brusqu&eacute; toutes les c&eacute;r&eacute;monies, abr&eacute;g&eacute;
+le temps ordinaire de la retraite; et d&eacute;j&agrave; l'on proc&eacute;dait
+&agrave; son &eacute;lection, lorsque, par un fait surnaturel, je fus
+rendu &agrave; la libert&eacute;. Quand l'office fut fini, on chanta le
+<i>Veni Creator</i>; puis on resta un quart d'heure prostern&eacute;
+chacun dans sa stalle, livr&eacute; &agrave; l'inspiration divine. Lorsque
+l'horloge sonna midi, la communaut&eacute; d&eacute;fila lentement et
+monta &agrave; la salle du chapitre pour proc&eacute;der au vote g&eacute;n&eacute;ral.
+Je me tins dans le plus grand calme et dans la plus
+compl&egrave;te indiff&eacute;rence tant que dura cette c&eacute;r&eacute;monie.
+Rien au monde ne me tentait moins que de contre-balancer
+les suffrages; en euss&eacute;-je eu le temps, je n'aurais pas
+fait la plus simple d&eacute;marche pour contrarier l'ambition
+de Donatien. Mais quand j'entendis son nom sortir cinquante
+fois de l'urne, quand je vis, au dernier tour de
+scrutin, la joie du triomphe &eacute;clater sur son visage, je fus
+saisi d'un mouvement tout humain d'indignation et de
+haine.</p>
+
+<p>&laquo;Peut-&ecirc;tre, s'il e&ucirc;t song&eacute; &agrave; tourner vers moi un regard
+humble ou seulement craintif, mon m&eacute;pris l'e&ucirc;t-il absous;
+mais il me sembla qu'il me bravait, et j'eus la pu&eacute;rilit&eacute; de
+vouloir briser cet orgueil, au niveau duquel je me ravalais
+en le combattant. Je laissai le secr&eacute;taire recompter
+lentement les votes. Il y en avait deux seulement pour
+moi. Ce n'&eacute;tait donc pas une esp&eacute;rance personnelle qui
+pouvait me sugg&eacute;rer ce que je fis. Au moment o&ugrave; l'on
+proclama le nom de Donatien, et comme il se levait d'un
+air hypocritement &eacute;mu pour recevoir les embrassades
+des anciens, je me levai &agrave; mon tour et j'&eacute;levai la voix.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je d&eacute;clare, dis-je avec un calme apparent dont
+l'effet fut terrible, que l'&eacute;lection proclam&eacute;e est nulle,
+parce que les statuts de l'ordre ont &eacute;t&eacute; viol&eacute;s. Une seule
+voix, oubli&eacute;e ou d&eacute;tourn&eacute;e, suffit pour frapper de nullit&eacute;
+les r&eacute;solutions de tout un chapitre. J'invoque cet article
+de la charte de l'abb&eacute; Spiridion, et d&eacute;clare que moi,
+Alexis, membre de l'ordre et serviteur de Dieu, je n'ai
+point d&eacute;pos&eacute; mon vote aujourd'hui dans l'urne, parce
+que je n'ai point eu le loisir d'entrer en retraite comme
+les autres; parce que j'ai &eacute;t&eacute; &eacute;cart&eacute;, par hasard ou par
+malice, des d&eacute;lib&eacute;rations communes, et qu'il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+impossible, ignorant jusqu'&agrave; cet instant la mort de notre
+v&eacute;n&eacute;rable Prieur, de me d&eacute;cider inopin&eacute;ment sur le choix
+de son successeur.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ayant prononc&eacute; ces paroles qui furent un coup de
+foudre pour Donatien, je me rassis et refusai de r&eacute;pondre
+aux mille questions que chacun venait m'adresser. Donatien,
+un instant confondu de mon audace, reprit bient&ocirc;t
+courage, et d&eacute;clara que mon vote &eacute;tait non-seulement
+inutile mais non recevable, parce qu'&eacute;tant sous le poids
+d'une faute grave, et subissant, durant les d&eacute;lib&eacute;rations,
+une correction d&eacute;gradante, d'apr&egrave;s les statuts, je n'&eacute;tais
+point apte &agrave; voter.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et qui donc a qualifi&eacute; ou appr&eacute;ci&eacute; ma faute? demandai-je.
+Qui donc, s'est permis de m'en infliger le
+ch&acirc;timent? Le sous-prieur? il n'en avait pas le droit.
+Il devait, pour me juger indigne de prendre part &agrave;
+l'&eacute;lection, faire examiner ma conduite par six des plus
+anciens du chapitre, et je d&eacute;clare qu'il ne l'a point
+fait.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et qu'en savez-vous? me dit un des anciens qui
+&eacute;tait le chaud partisan de mon antagoniste.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je dis, m'&eacute;criai-je, que cela ne s'est point fait,
+parce que j'avais le droit d'en &ecirc;tre inform&eacute;, parce que
+mon jugement devait &ecirc;tre signifi&eacute; &agrave; moi d'abord, puis
+&agrave; toute la communaut&eacute; rassembl&eacute;e, et enfin placard&eacute;
+ici, dans ma stalle, et qu'il n'y est point et n'y a jamais
+&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Votre faute, s'&eacute;cria Donatien, &eacute;tait d'une telle
+nature...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ma faute, interrompis-je, il vous pla&icirc;t de la qualifier
+de grave; moi, il me pla&icirc;t de qualifier la punition
+que vous m'avez inflig&eacute;e, et je dis que c'est pour vous
+qu'elle est d&eacute;gradante. Dites quelle fut ma faute! Je
+vous somme de le dire ici; et moi je dirai quel traitement
+vous m'avez fait subir, bien que vous n'eussiez
+pas le droit de le faire.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Donatien voyant que j'&eacute;tais outr&eacute;, et que l'on commen&ccedil;ait
+&agrave; m'&eacute;couter avec curiosit&eacute;, se h&acirc;ta de terminer
+ce d&eacute;bat en appelant &agrave; son secours la prudence et la
+ruse. Il s'approcha de moi, et, du ton d'un homme
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de componction, il me supplia, au nom du Sauveur
+des hommes, de cesser une discussion scandaleuse
+et contraire &agrave; l'esprit de charit&eacute; qui devait r&eacute;gner entre
+des fr&egrave;res. Il ajouta que je me trompais en l'accusant de
+machinations si perfides, que sans doute il y avait entre
+nous un malentendu qui s'&eacute;claircirait dans une explication
+amicale.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Quant &agrave; vos droits, ajouta-t-il, il m'a sembl&eacute; et il
+me semble encore, mon fr&egrave;re, que vous les avez perdus.
+Ce serait peut-&ecirc;tre pour la communaut&eacute; une affaire &agrave;
+examiner; mais il suffit que vous m'accusiez d'avoir redout&eacute;
+votre candidature pour que je veuille faire tomber
+au plus vite un soup&ccedil;on si p&eacute;nible pour moi. Et pour
+cela, je d&eacute;clare que je d&eacute;sire vous avoir sur-le-champ
+pour comp&eacute;titeur. Je supplie la communaut&eacute; d'&eacute;carter
+de vous toute accusation, et de permettre que vous d&eacute;posiez
+votre vote dans l'urne apr&egrave;s qu'on aura fait un
+nouveau tour de scrutin, sans examiner si vos droits
+sont contestables. Non-seulement je l'en supplie, mais
+au besoin je le lui commande; car je suis, en attendant
+le r&eacute;sultat de votre candidature, le chef de cette respectable
+assembl&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ce discours adroit fut accueilli avec acclamations;
+mais je m'opposai &agrave; ce qu'on recommen&ccedil;&acirc;t le vote
+s&eacute;ance tenante. Je d&eacute;clarai que je voulais entrer en
+retraite, et que, comme les autres s'&eacute;taient content&eacute;s
+de trois jours, bien que quarante furent prescrits, je
+m'en contenterais aussi; mais que, sous aucun pr&eacute;texte,
+je ne croyais pouvoir me dispenser de cette
+pr&eacute;paration.</p>
+
+<p>&laquo;Donatien s'&eacute;tait engag&eacute; trop avant pour reculer. Il
+feignit de subir ce contre-temps avec calme et humilit&eacute;.
+Il supplia la communaut&eacute; de n'apporter aucun emp&ecirc;chement
+&agrave; mes desseins. Il y avait bien quelques murmures
+contre mon obstination, mais pas autant peut-&ecirc;tre
+que Donatien l'avait esp&eacute;r&eacute;. La curiosit&eacute;, qui est
+l'&eacute;l&eacute;ment vital des moines, &eacute;tait excit&eacute;e au plus haut
+point par ce qui restait de myst&eacute;rieux entre Donatien et
+moi. Ma disparition avait caus&eacute; bien de l'&eacute;tonnement &agrave;
+plusieurs. On voulait, avant de se ranger sous la loi de
+ce nouveau chef si mielleux et si tendre en apparence,
+avoir quelques notions de plus sur son vrai caract&egrave;re.
+Je semblais l'homme le plus propre &agrave; les fournir. Sa
+mod&eacute;ration avec moi en public, au milieu d'une crise si
+terrible pour son orgueil et son ambition, paraissait sublime
+&agrave; quelques-uns, sens&eacute;e &agrave; plusieurs autres, &eacute;trange
+et de mauvais augure &agrave; un plus grand nombre. Trente
+voix, qui ne s'entendaient pas sur le choix de leur candidat,
+avaient combattu son &eacute;lection. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &eacute;vident
+qu'elles allaient se reporter sur moi. Trois jours de nouvelles
+r&eacute;flexions et de plus amples informations pouvaient
+d&eacute;tacher bien des partisans. Chacun le sentit, et la majorit&eacute;,
+qui avait &eacute;t&eacute; surprise et comme enivr&eacute;e par la
+pr&eacute;cipitation des meneurs, se r&eacute;jouit du retard que je
+venais apporter au d&eacute;no&ucirc;ment.</p>
+
+<p>&laquo;Une heure apr&egrave;s la cl&ocirc;ture de cette s&eacute;ance orageuse,
+ma cellule &eacute;tait assi&eacute;g&eacute;e des meneurs de mon parti; car
+j'avais d&eacute;j&agrave; un parti malgr&eacute; moi, et un parti tr&egrave;s-ardent.
+Donatien n'&eacute;tait pas m&eacute;diocrement ha&iuml;, et je dois &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute; de dire que tout ce qu'il y avait de moins avili et
+de moins corrompu dans l'abbaye &eacute;tait contre lui. Ma
+col&egrave;re &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tomb&eacute;e, et les offres qu'on me faisait
+n'&eacute;veillaient en moi aucun d&eacute;sir de puissance monacale.
+J'avais de l'ambition, mais une ambition vaste comme
+le monde, l'ambition des choses sublimes. J'aurais voulu
+&eacute;lever un beau monument de science ou de philosophie,
+trouver une v&eacute;rit&eacute; et la promulguer, enfanter une de
+ces id&eacute;es qui soul&egrave;vent et remplissent tout un si&egrave;cle,
+gouverner enfin toute une g&eacute;n&eacute;ration, mais du fond de
+ma cellule, et sans salir mes doigts &agrave; la fange des affaires
+sociales; r&eacute;gner par l'intelligence sur les esprits, par le
+c&#339;ur sur les c&#339;urs, vivre en un mot comme Platon ou
+Spinosa. Il y avait loin de l&agrave; &agrave; la gloriole de commander
+&agrave; cent moines abrutis. La petitesse pompeuse d'un tel
+r&ocirc;le soulevait mon &acirc;me de d&eacute;go&ucirc;t; mais je compris quel
+parti je pouvais tirer de ma position, et j'accueillis mes
+partisans avec prudence.</p>
+
+<p>&laquo;Avant le soir, les trente voix qui avaient r&eacute;sist&eacute; &agrave;
+Donatien s'&eacute;taient d&eacute;j&agrave; r&eacute;unies sur moi. Donatien en
+fut plus irrit&eacute; qu'effray&eacute;. Il vint me trouver dans ma
+cellule, et il essaya de m'intimider en me disant que,
+si je me retirais de la candidature, il ne me reprocherait
+point mes h&eacute;r&eacute;sies, &agrave; lui bien connues; que les
+choses pouvaient encore se passer honorablement pour
+moi et tranquillement pour lui, si je me contentais de
+la petite victoire que j'avais obtenue en retardant son
+&eacute;lection; mais que, si je me mettais sur les rangs pour
+le priorat, il ferait conna&icirc;tre quelles &eacute;taient mes occupations,
+mes lectures, et sans doute mes pens&eacute;es, depuis
+plus de cinq ans. Il me mena&ccedil;a de d&eacute;voiler la fraude et la
+d&eacute;sob&eacute;issance o&ugrave; j'avais v&eacute;cu tout ce temps-l&agrave;, d&eacute;robant
+les livres d&eacute;fendus et me nourrissant durant les saints
+offices, dans le temple m&ecirc;me du Seigneur, des plus
+inf&acirc;mes doctrines.</p>
+
+<p>&laquo;Le calme avec lequel j'affrontai ces menaces le d&eacute;concerta
+beaucoup. Il voulait sans doute me faire parler
+sur mes croyances; peut &ecirc;tre avait-il plac&eacute; des t&eacute;moins
+derri&egrave;re la porte pour m'entendre apostasier dans un
+moment d'emportement. J'&eacute;tais sur mes gardes, et je
+vis, dans cette circonstance, combien l'homme le plus
+simple a de sup&eacute;riorit&eacute; sur le plus habile, lorsque celui-ci
+est m&ucirc; par de mauvaises passions. Je n'&eacute;tais certes pas
+rompu &agrave; l'intrigue comme ce moine cauteleux et rus&eacute;;
+mais le m&eacute;pris que j'avais pour l'enjeu me donnait tout
+l'avantage de la partie. J'&eacute;tais arm&eacute; d'un sang-froid &agrave;
+toute &eacute;preuve, et mes reparties calmes d&eacute;montaient de
+plus en plus mon adversaire. Il se retira fort troubl&eacute;.
+Jusque-l&agrave; il ne m'avait point connu, disait-il d'un ton
+am&egrave;rement enjou&eacute;. Il m'avait cru plong&eacute; dans les livres,
+et ne se serait jamais dout&eacute; que j'apportasse tant de
+prudence et de calcul dans les affaires temporelles. Il
+ajouta sournoisement qu'il faisait des v&#339;ux pour que
+mon orthodoxie en mati&egrave;re de religion lui f&ucirc;t bien d&eacute;montr&eacute;e;
+car, dans ce cas, je lui paraissais le plus propre
+de tous &agrave; bien gouverner l'abbaye.</p>
+
+<p>&laquo;Le lendemain, mes trente partisans cabal&egrave;rent si
+bien qu'ils d&eacute;tach&egrave;rent plus de quinze poltrons, jet&eacute;s
+par la frayeur dans le parti de mon rival. Donatien &eacute;tait
+l'homme le plus redout&eacute; et le plus ha&iuml; de la communaut&eacute;;
+mais il avait pour lui tous les anciens, qu'il avait su accaparer,
+et aux vices desquels son ath&eacute;isme secret offrait
+toutes les garanties d&eacute;sirables. Il n'y a pas de plus grand
+fl&eacute;au pour une communaut&eacute; religieuse qu'un chef sinc&egrave;rement
+d&eacute;vot. Avec lui, la r&egrave;gle, qui est ce que le
+moine hait et redoute le plus, est toujours en vigueur, et
+vient &agrave; chaque instant troubler les douces habitudes
+de paresse et d'intemp&eacute;rance; son z&egrave;le ardent suscite
+chaque jour de nouvelles tracasseries, en voulant ramener
+les pratiques aust&egrave;res, la vie de labeur et de privations.
+Donatien savait, avec le petit nombre des fanatiques, se
+donner les apparences d'une foi vive; avec le grand
+nombre des indiff&eacute;rents, il savait, sans compromettre
+la dignit&eacute; d'&eacute;tiquette de la r&egrave;gle, et sans d&eacute;roger aux
+apparences de la ferveur, donner &agrave; chacun le pr&eacute;texte le
+plus convenable &agrave; la licence. Par ce moyen son autorit&eacute;
+&eacute;tait sans bornes pour le mal; il exploitait les vices d'autrui
+au profit des siens propres. Cette mani&egrave;re de gouverner
+les hommes en profitant de leur corruption est
+infaillible; et, si j'&eacute;tais le favori d'un roi, je la lui conseillerais.</p>
+
+<p>&laquo;Mais ce qui contre-balan&ccedil;ait l'autorit&eacute; naissante de
+Donatien. C'&eacute;tait ce qu'on savait de son humeur vindicative.
+Ceux qui l'avaient offens&eacute; un jour avaient &agrave; s'en
+repentir longtemps, et l'on craignait avec raison que
+le Prieur n'oubli&acirc;t pas, en recevant la crosse, les vieilles
+querelles du simple fr&egrave;re. C'est pourquoi les faibles
+s'&eacute;taient jet&eacute;s dans son parti par frayeur, le croyant
+tout-puissant et ne voulant pas qu'il les pun&icirc;t d'avoir
+cabal&eacute; contre lui.</p>
+
+<p>&laquo;D&egrave;s que ceux-l&agrave; virent une puissance se former
+contre la sienne et offrir quelque garantie, ils se rejet&egrave;rent
+facilement de ce cot&eacute;, et le troisi&egrave;me jour j'avais
+une majorit&eacute; incontestable. Je ne saurais t'exprimer,
+Angel, combien j'eus &agrave; souffrir secr&egrave;tement de cette banale
+pr&eacute;f&eacute;rence, bas&eacute;e sur des int&eacute;r&ecirc;ts d'&eacute;go&iuml;sme et rev&ecirc;tue
+des formes menteuses de l'estime et de l'affection.
+Les sales caresses de ces poltrons me r&eacute;pugnaient; les
+protestations des autres intrigants, qui se flattaient de
+r&eacute;gner &agrave; ma place tandis que je serais absorb&eacute; dans mes
+sp&eacute;culations scientifiques, ne me causaient pas moins de
+d&eacute;go&ucirc;t et de m&eacute;pris.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous triompherez, me disaient-ils d'un air l&acirc;chement
+fier en sortant de ma cellule.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Dieu m'en pr&eacute;serve! r&eacute;pondais-je lorsqu'ils &eacute;taient
+sortis.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le jour de l'&eacute;lection, Donatien vint me r&eacute;veiller avant
+l'aube. Il n'avait pu fermer l'&#339;il de la nuit.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous dormez comme un triomphateur, me dit-il,
+&Ecirc;tes-vous donc si sur de l'emporter sur moi?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il affectait le calme; mais sa voix &eacute;tait tremblante,
+et le trouble de toute sa contenance r&eacute;v&eacute;lait les angoisses
+de son &acirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je dors avec une double s&eacute;curit&eacute;, lui r&eacute;pondis-je
+en souriant, celle du triomphe et celle de la plus parfaite
+indiff&eacute;rence pour ce m&ecirc;me triomphe.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Fr&egrave;re Alexis, reprit-il, vous jouez la com&eacute;die
+avec un art au-dessus de tout &eacute;loge.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Fr&egrave;re Donatien, lui dis-je, vous ne vous trompez
+pas, je joue la com&eacute;die; car je brigue des suffrages dont
+je ne veux pas profiter. Combien voulez-vous me les
+payer?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Quelles seraient vos conditions? dit-il en feignant
+de soutenir une plaisanterie; mais ses l&egrave;vres &eacute;taient
+p&acirc;les d'&eacute;motion et son &#339;il &eacute;tincelant de curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ma libert&eacute;, r&eacute;pondis-je, rien que cela. J'aime
+l'&eacute;tude et je d&eacute;teste le pouvoir: assurez-moi le calme et
+l'ind&eacute;pendance la plus absolue au fond de ma cellule.
+Donnez-moi les clefs de toutes les biblioth&egrave;que, le soin
+de tous les instruments de physique et d'astronomie, et
+la direction des fonds appliqu&eacute;s &agrave; leur entretien par le
+fondateur; donnez-moi la cellule de l'observatoire, abandonn&eacute;e
+depuis la mort du dernier moine astronome, enfin
+dispensez-moi des offices, et &agrave; ce prix vous pourrez me
+consid&eacute;rer comme mort. Je vivrai dans mon donjon, et
+vous sur votre chaire abbatiale, sans que nous ayons
+jamais rien de commun ensemble. &Agrave; la premi&egrave;re affaire
+temporelle dont je me m&ecirc;lerai, je vous autorise &agrave; me
+remettre sous la r&egrave;gle; mais aussi &agrave; la premi&egrave;re tracasserie
+temporelle que vous me susciterez, je vous promets
+de vous montrer encore une fois que je ne suis pas
+sans influence. Tous les trois ans, lorsqu'on renouvellera
+votre &eacute;lection, nous passerons march&eacute; comme aujourd'hui,
+si le march&eacute; d'aujourd'hui vous convient. Promettez-vous?
+Voici la cloche qui nous appelle &agrave; l'&eacute;glise;
+d&eacute;p&ecirc;chez-vous.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il promit tout ce que je voulus; mais il se retira sans
+confiance et sans espoir. Il ne pouvait croire qu'on renon&ccedil;&acirc;t
+&agrave; la victoire quand on la tenait dans ses mains.</p>
+
+<p>&laquo;Il serait impossible de peindre l'angoisse qui contractait
+son visage lorsque je fus proclam&eacute; Prieur &agrave; la
+majorit&eacute; de dix voix. Il avait l'air d'un homme foudroy&eacute;
+au moment d'atteindre aux astres. M'avoir tenu enferm&eacute;
+trois jours et trois nuits, s'&ecirc;tre flatt&eacute; de me trouver mort
+de faim et de froid, et tout &agrave; coup me voir sortir comme
+de la tombe pour lui arracher des mains la victoire et
+m'asseoir &agrave; sa place sur la chaire d'honneur!</p>
+
+<p>&laquo;Chacun vint m'embrasser, et je subis cette c&eacute;r&eacute;monie,
+sans d&eacute;tromper le vaincu jusqu'&agrave; ce qu'il vint &agrave; son
+tour me donner le baiser de paix. Quand il eut accompli
+cette derni&egrave;re humiliation, je le pris par la main; et,
+me d&eacute;pouillant des insignes dont on m'avait d&eacute;j&agrave; rev&ecirc;tu,
+je lui mis au doigt l'anneau, et &agrave; la main la crosse abbatiale;
+puis je le conduisis &agrave; la chaire, et, m'agenouillant
+devant lui, je le priai de me donner sa b&eacute;n&eacute;diction
+paternelle.</p>
+
+<p>&laquo;Il y eut une stup&eacute;faction inconcevable dans le chapitre,
+et d'abord je trouvait beaucoup d'opposition &agrave; accepter
+cette substitution de personne; mais les poltrons
+et les faibles emport&egrave;rent de nouveau la majorit&eacute; l&agrave; o&ugrave;
+je voulais la constituer. Le scrutin de ce jour ne produisit
+rien; mais celui du lendemain rendit, par mes soins et
+par mon influence, le priorat au trop heureux Donatien.
+Il me fit l'honneur de douter de ma loyaut&eacute; jusqu'au
+dernier moment, me soup&ccedil;onnant toujours de feindre
+un exc&egrave;s d'humilit&eacute; afin de m'assurer un pouvoir sans
+bornes pour toute ma vie. Il y avait peu d'exemples
+qu'un Prieur n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; r&eacute;&eacute;lu tous les trois ans jusqu'&agrave;
+sa mort; mais le statut n'en restait pas moins en
+vigueur, et l'existence d'un rival important pouvait troubler
+la vie du vainqueur. Donatien pensait donc que je
+voulais amener &agrave; moi par un semblant de vertu et de
+d&eacute;sint&eacute;ressement romanesque ceux qui lui &eacute;taient le plus
+attach&eacute;s, afin de ne point avoir &agrave; craindre une r&eacute;action
+vers lui au bout de trois ans. Au reste, c'est gr&acirc;ce &agrave; ce
+statut que la tranquillit&eacute; de ma vie fut &agrave; peu pr&egrave;s assur&eacute;e.
+Les pers&eacute;cutions dont j'avais &eacute;t&eacute; accabl&eacute; jusque-l&agrave;, et
+dont j'ai passe le d&eacute;tail sous silence dans ce r&eacute;cit, comme
+n'&eacute;tant que les accessoires de souffrances plus r&eacute;elles
+et plus profondes, cess&egrave;rent &agrave; partir de ce jour. Ce n'est
+que depuis peu que, me voyant pr&ecirc;t &agrave; descendre dans la
+tombe, Donatien a cess&eacute; de me craindre et encourag&eacute;
+peut-&ecirc;tre les vieilles haines de ses cr&eacute;atures.</p>
+
+<p>&laquo;Quand son &eacute;lection eut &eacute;t&eacute; enfin proclam&eacute;e, et qu'il
+se fut assur&eacute; de ma bonne foi, sa reconnaissance me
+parut si servile et si exag&eacute;r&eacute;e que je me h&acirc;tai de m'y
+soustraire.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Payez vos dettes, lui dis-je &agrave; l'oreille, et ne me
+sachez aucun autre gr&eacute; d'une action qui n'est point, de
+ma part, un sacrifice.</p>
+
+<p>&laquo;Il se h&acirc;ta de me proclamer directeur de la biblioth&egrave;que
+et du cabinet r&eacute;serv&eacute; aux &eacute;tudes et aux collections
+scientifiques. J'eus, &agrave; partir de cet instant, la plus
+grande libert&eacute; d'occupations et tous les moyens possibles
+de m'instruire.</p>
+
+<p>&laquo;Au moment o&ugrave; je quittais la salle du chapitre pour
+aller, plein d'impatience, prendre possession de ma
+nouvelle &eacute;tude, je levai les yeux par hasard sur le portrait
+du fondateur, et alors le souvenir des &eacute;v&eacute;nements
+surnaturels qui s'&eacute;taient pass&eacute;s dans cette salle quelques
+jours auparavant me revint si distinct et si frappant que
+j'en fus effray&eacute;. Jusque-l&agrave;, les pr&eacute;occupations qui avaient
+rempli toutes mes heures ne m'avaient pas laiss&eacute; le loisir
+d'y songer, ou plut&ocirc;t cette partie du cerveau qui
+conserve les impressions que nous appelons po&eacute;tiques
+et merveilleuses (&agrave; d&eacute;faut d'expression juste pour peindre
+les fonctions du sens divin), s'&eacute;tait engourdie chez
+moi au point de ne rendre &agrave;'ma raison aucun compte
+des prodiges de mon &eacute;vasion. Ces prodiges restaient
+comme envelopp&eacute;s dans les nuages d'un r&ecirc;ve, comme
+les vagues r&eacute;miniscences des faits accomplis durant
+l'ivresse on durant la fi&egrave;vre. En regardant le portrait
+d'H&eacute;bronius, je revis distinctement l'animation de ces
+yeux peints qui, tout d'un coup, &eacute;taient devenus vivants
+et lumineux, et ce souvenir se m&ecirc;la si &eacute;trangement au
+pr&eacute;sent qu'il me sembla voir encore cette toile reprendre
+vie, et ces yeux me regarder comme des yeux humains.
+Mais cette fois ce n'&eacute;tait plus avec &eacute;clat, c'&eacute;tait avec
+douleur, avec reproche. Il me sembla voir des larmes
+humecter les paupi&egrave;res. Je me sentis d&eacute;faillir. Personne
+ne faisait attention &agrave; moi; mais un jeune enfant de douze
+ans, neveu et &eacute;l&egrave;ve en th&eacute;ologie de l'un des fr&egrave;res, se
+tenait par hasard devant le portrait, et, par hasard aussi,
+le regardait.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;&Ocirc; mon p&egrave;re Alexis, me dit-il en saisissant ma
+robe avec effroi, voyez donc! le portrait pleure!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je faillis m'&eacute;vanouir, mais je fis un grand effort sur
+moi-m&ecirc;me, et lui r&eacute;pondis:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Taisez-vous, mon enfant, et ne dites pas de pareilles
+choses, aujourd'hui surtout; vous feriez tomber
+votre oncle en disgr&acirc;ce.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;L'enfant ne comprit pas ma r&eacute;ponse, mais il en fut
+comme effray&eacute;, et ne parla &agrave; personne, que je sache, de
+ce qu'il avait vu. Il avait d&egrave;s lors une maladie dont il
+mourut l'ann&eacute;e suivante chez ses parents. Je n'ai pas bien
+su les d&eacute;tails de sa mort; mais il m'est revenu qu'il avait
+vu, &agrave; ses derniers instants, une figure vers laquelle il
+voulait s'&eacute;lancer en l'appelant <i>pater Spiridion</i>. Cet
+enfant &eacute;tait plein de foi, de douceur et d'intelligence. Je
+ne l'ai connu que quelques instants sur la terre; mais je
+crois que je le retrouverai dans une sph&egrave;re plus sublime.
+Il &eacute;tait de ceux qui ne peuvent pas rester ici-bas, et qui
+ont d&eacute;j&agrave;, d&egrave;s cette vie, une moiti&eacute; de leur &acirc;me dans un
+monde meilleur.</p>
+
+<p>&laquo;Je fus occup&eacute; pendant quelques jours &agrave; pr&eacute;parer mon
+observatoire, &agrave; choisir les livres que je pr&eacute;f&eacute;rais, &agrave; les
+ranger dans ma cellule, &agrave; tout ordonner dans mon nouvel
+empire. Pendant que le couvent &eacute;tait en rumeur pour
+c&eacute;l&eacute;brer l'&eacute;lection de son nouveau chef, que les uns se
+livraient &agrave; leurs r&ecirc;ves d'ambition, tandis que les autres
+se consolaient de leurs m&eacute;comptes en s'abandonnant &agrave;
+l'intemp&eacute;rance, je go&ucirc;tais une joie d'enfant &agrave; m'isoler de
+cette tourbe insens&eacute;e, et &agrave; chercher, dans l'oubli de tous,
+mes paisibles plaisirs. Quand j'eus fini de ranger la biblioth&egrave;que,
+les collections d'histoire naturelle et les instruments
+de physique et d'astronomie, ce que je fis avec
+tant de z&egrave;le que je me couchais chaque soir ext&eacute;nu&eacute; de
+fatigue (car toutes ces choses pr&eacute;cieuses avaient &eacute;t&eacute;
+n&eacute;glig&eacute;es et abandonn&eacute;es au d&eacute;sordre depuis bien des
+ann&eacute;es), je rentrai un soir dans cette cellule avec un
+bien-&ecirc;tre incroyable. J'estimais avoir remport&eacute; une bien
+plus grande victoire que celle de Donatien, et avoir
+assur&eacute; tout l'avenir de ma vie sur les seules bases qui
+lui convinssent. Je n'avais qu'une seule passion, celle de
+l'&eacute;tude: j'allais pouvoir m'y livrer &agrave; tout jamais, sans
+distraction et sans contrainte. Combien je m'applaudissais d'avoir
+r&eacute;sist&eacute; au d&eacute;sir de fuir, qui m'avait tant de
+fois travers&eacute; l'esprit durant les ann&eacute;es pr&eacute;c&eacute;dentes!
+J'avais tant souffert, n'ayant plus aucune foi, aucune
+sympathie catholique, d'&ecirc;tre forc&eacute; d'observer les minutieuses
+pratiques du catholicisme, et d'y voir se consumer
+un temps pr&eacute;cieux! Je m'&eacute;tais souvent m&eacute;pris&eacute; pour
+le faux point d'honneur qui me tenait esclave de mes
+v&#339;ux.</p>
+
+<p>&laquo;V&#339;ux insens&eacute;s, serments impies! m'&eacute;tais-je &eacute;cri&eacute;
+cent fois, ce n'est point la crainte ou l'amour de Dieu
+qui vous a re&ccedil;us, ni qui m'emp&ecirc;che de vous violer. Ce
+Dieu n'existe plus, il n'a jamais exist&eacute;. On ne doit point
+de fid&eacute;lit&eacute; &agrave; un fant&ocirc;me, et les engagements pris dans
+un songe n'ont ni force ni r&eacute;alit&eacute;. C'est donc le respect
+humain qui fait votre puissance sur moi. C'est parce
+que, dans mes jours de jeunesse intol&eacute;rante et de d&eacute;votion
+fougueuse, j'ai fl&eacute;tri &agrave; haute voix les religieux qui
+rompaient leur ban; c'est parce que j'ai soutenu autrefois
+la th&egrave;se absurde que le serment de l'homme est
+ind&eacute;l&eacute;bile, qu'aujourd'hui je crains, en me r&eacute;tractant,
+d'&ecirc;tre m&eacute;pris&eacute; par ces hommes que je m&eacute;prise!</p>
+
+<p>&laquo;Je m'&eacute;tais dit ces choses, je m'&eacute;tais fait ces reproches;
+j'avais r&eacute;solu de partir, de jeter mon froc de moine,
+aux ronces du chemin, d'aller chercher la libert&eacute; de
+conscience et la libert&eacute; d'&eacute;tudes dans un pays &eacute;clair&eacute;,
+chez une nation tol&eacute;rante, en France ou en Allemagne;
+mais je n'avais jamais trouv&eacute; le courage de le faire. Mille
+raisons pu&eacute;riles ou orgueilleuses m'en avalent emp&ecirc;ch&eacute;.
+Je me couchait en repassant dans mon esprit ces raisons
+que, par une r&eacute;action naturelle, j'aimais &agrave; trouver excellentes,
+puisque d&eacute;sormais l'&eacute;tat de moine et le s&eacute;jour du
+monast&egrave;re &eacute;taient pour moi la meilleure condition possible.
+Au nombre de ces raisons, ma m&eacute;moire vint &agrave; me
+retracer le d&eacute;sir de poss&eacute;der le manuscrit de Spiridion
+et l'importance que j'avais attach&eacute;e &agrave; exhumer cet &eacute;crit
+pr&eacute;cieux. &Agrave; peine cette r&eacute;flexion eut elle travers&eacute; mon
+esprit, qu'elle y &eacute;voqua mille images fantastiques. La
+fatigue et le besoin de sommeil commen&ccedil;aient &agrave; troubler
+mes id&eacute;es. Je me sentis dans une disposition &eacute;trange et
+telle que depuis longtemps je n'en avais connu. Ma raison,
+toujours superbe, &eacute;tait dans toute sa force, et m&eacute;prisait
+profond&eacute;ment les visions qui m'avaient assailli dans le
+catholicisme; elle m'expliquait les prestiges de la nuit
+du 10 janvier par des causes toutes naturelles. La faim,
+la fi&egrave;vre, l'agonie des forces morales, et aussi le d&eacute;sespoir
+secret et insurmontable de quitter la vie d'une mani&egrave;re
+si horrible, avaient d&ucirc; produire sur mon cerveau un
+d&eacute;sordre voisin de la folie. Alors j'avais cru entendre
+une voix de la tombe et des paroles en harmonie avec
+les souvenirs &eacute;mouvants de ma pr&eacute;c&eacute;dente existence de
+catholique. Les fant&ocirc;mes qui jadis s'&eacute;taient produits dans
+mon imagination avaient d&ucirc; s'y reproduire par une loi
+physiologique &agrave; la premi&egrave;re disposition f&eacute;brile, et l'an&eacute;antissement
+de mes forces physiques avait d&ucirc;, en pr&eacute;sence
+de ces apparitions, emp&ecirc;cher les fonctions de la raison
+et neutraliser les puissances du jugement. Un &eacute;v&eacute;nement
+fortuit, peut-&ecirc;tre le passage d'un serviteur dans la salle
+du chapitre, ayant amen&eacute; ma d&eacute;livrance au moment o&ugrave;
+j'&eacute;tais en proie &agrave; ce d&eacute;lire, je n'avais pu manquer d'attribuer
+mon salut &agrave; ces causes surnaturelles; et le reste
+de la vision s'expliquait assez par la lutte qui s'&eacute;tait
+&eacute;tablie en moi entre le d&eacute;sir de ressaisir la vie et l'affaissement
+de tout mon &ecirc;tre. Il n'&eacute;tait donc rien dans tout
+cela dont ma raison ne triomph&acirc;t par des mots; mais les
+mots ne remplaceront jamais les id&eacute;es; et quoiqu'une
+moiti&eacute; de mon esprit se t&icirc;nt pour satisfaite de ces solutions,
+l'autre moiti&eacute; restait dans un grand trouble et
+repoussait le calme de l'orgueil et la sanction du sommeil.</p>
+
+<p class="img"><img alt="Qu'il s'enfuit laissant tomber la corbeille..." src="images/10.png" /><br />
+Qu'il s'enfuit laissant tomber la corbeille...</p>
+
+
+<p>&laquo;Alors je fus pris d'un malaise inconcevable. Je sentis
+que ma raison ne pouvait pas me d&eacute;fendre, quelque
+puissante et ing&eacute;nieuse qu'elle f&ucirc;t, contre les vaines
+terreurs de la maladie. Je me souvins d'avoir &eacute;t&eacute; tellement
+domin&eacute; par les apparences que j'avais pris mes
+hallucinations pour la r&eacute;alit&eacute;. Nagu&egrave;re encore, &eacute;tant
+plein de calme, de force et de contentement, j'avais cru
+voir des larmes sortir d'une toile peinte, j'avais cru entendre
+la parole d'un enfant qui confirmait ce prodige.</p>
+
+<p>&laquo;Il est vrai qu'il y avait une l&eacute;gende sur ce portrait.
+Dans mon &acirc;ge de cr&eacute;dulit&eacute;, j'avais entendu dire qu'il
+pleurait &agrave; l'&eacute;lection des mauvais Prieurs; et l'enfant,
+nourri &agrave; son tour de cette fable, avait &eacute;t&eacute; fascin&eacute; par
+la peur, au point de voir ce que je m'&eacute;tais imagin&eacute; voir
+moi-m&ecirc;me. Que de miracles avaient &eacute;t&eacute; contempl&eacute;s et
+attest&eacute;s par des milliers de personnes abus&eacute;es toutes
+spontan&eacute;ment et contagieusement par le m&ecirc;me &eacute;lan
+d'enthousiasme fanatique! Il n'&eacute;tait pas surprenant que
+deux personnes l'eussent &eacute;t&eacute;; mais que je fusse l'une
+des deux, et que je partageasse les r&ecirc;veries d'un enfant,
+voil&agrave; ce qui m'&eacute;tonnait et m'humiliait &eacute;trangement. Eh
+quoi! pensai-je, l'imposture du fanatisme chr&eacute;tien laisse-t-elle
+donc dans l'esprit de ceux qui l'ont subie des
+traces si profondes, qu'apr&egrave;s des ann&eacute;es de d&eacute;sabusement
+et de victoire, je n'en sois pas encore affranchi? Suis-je
+condamn&eacute; &agrave; conserver toute ma vie cette infirmit&eacute;?
+N'est-il donc aucun moyen de recouvrer enti&egrave;rement la
+force morale qui chasse les fant&ocirc;mes et dissipe les
+ombres avec un mot? Pour avoir &eacute;t&eacute; catholique, ne me
+sera-t-il jamais permis d'&ecirc;tre un homme, et dois-je, &agrave;
+la moindre langueur d'estomac, au moindre acc&egrave;s de
+fi&egrave;vre, &ecirc;tre en butte aux terreurs de l'enfance? H&eacute;las!
+ceci est peut-&ecirc;tre un juste ch&acirc;timent de la faiblesse avec
+laquelle l'homme fl&eacute;chit devant des erreurs grossi&egrave;res.
+Peut-&ecirc;tre la v&eacute;rit&eacute;, pour se venger, se refuse-t-elle &agrave;
+&eacute;clairer compl&egrave;tement les esprits qui l'ont reni&eacute;e longtemps;
+peut-&ecirc;tre les mis&eacute;rables qui, comme moi, ont
+servi les idoles et ador&eacute; le mensonge sont-ils marqu&eacute;s
+d'un sceau ind&eacute;l&eacute;bile d'ignorance, de folie et de l&acirc;chet&eacute;;
+peut-&ecirc;tre qu'&agrave; l'heure de la mort mon cerveau &eacute;puis&eacute;
+sera livr&eacute; &agrave; des &eacute;pouvantails m&eacute;prisables; Satan viendra
+peut-&ecirc;tre me tourmenter, et peut-&ecirc;tre mourrai-je en
+invoquant J&eacute;sus, comme ont fait plusieurs malheureux
+philosophes, en qui de semblables maladies d'esprit
+expliquent et r&eacute;v&egrave;lent la mis&egrave;re humaine aux prises
+avec la lumi&egrave;re c&eacute;leste?</p>
+
+<p class="img"><img alt="Je m'&eacute;lan&ccedil;ai
+dans le vide en blasph&eacute;mant..." src="images/11.png" /><br />
+Je m'&eacute;lan&ccedil;ai
+dans le vide en blasph&eacute;mant...</p>
+
+
+<p>&laquo;Livr&eacute; &agrave; ces pens&eacute;es douloureuses, je m'endormis
+fort agit&eacute;, craignant d'&ecirc;tre encore la dupe de quelque
+songe, et m'en effrayant d'autant plus que ma raison m'en
+d&eacute;montrait les causes et les cons&eacute;quences.</p>
+
+<p>&laquo;Je fis alors un r&ecirc;ve &eacute;trange. Je m'imaginai &ecirc;tre revenu
+au temps de mon noviciat. Je me voyais v&ecirc;tu de
+la robe de laine blanche, un l&eacute;ger duvet paraissait &agrave;
+peine sur mon visage; je me promenais avec mes jeunes
+compagnons, et Donatien, parmi nous, recueillait nos
+suffrages pour son &eacute;lection. Je lui donnai ma voix comme
+les autres, avec insouciance, pour &eacute;viter les pers&eacute;cutions.
+Alors il se retira, en nous lan&ccedil;ant un regard de
+triomphe m&eacute;prisant, et nous v&icirc;mes approcher de nous
+un homme jeune et beau, que nous reconn&ucirc;mes tous
+pour l'original du portrait de la grande salle.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, ainsi qu'il arrive dans les r&ecirc;ves, notre surprise
+fut bient&ocirc;t oubli&eacute;e. Nous accept&acirc;mes comme une chose
+possible et certaine qu'il e&ucirc;t v&eacute;cu jusqu'&agrave; cette heure,
+et m&ecirc;me quelques-uns de nous disaient l'avoir toujours
+connu. Pour moi, j'en avais un souvenir confus, et,
+soit habitude, soit sympathie, je m'approchai de lui
+avec affection. Mais il nous repoussa avec indignation.</p>
+
+<p>&laquo;Malheureux enfants! nous dit-il d'une voix pleine de
+charme et de m&eacute;lodie jusque dans la col&egrave;re, est-il possible
+que vous veniez m'embrasser apr&egrave;s la l&acirc;chet&eacute; que
+vous venez de commettre? Eh quoi! &ecirc;tes-vous descendus
+&agrave; ce point d'&eacute;go&iuml;sme et d'abrutissement que vous choisissez
+pour chef, non le plus vertueux ni le plus capable,
+mais celui de tous que vous savez le plus tol&eacute;rant
+a l'&eacute;gard du vice et le plus insensible &agrave; l'endroit de
+la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;? Est-ce ainsi que vous observez mes statuts?
+Est-ce l&agrave; l'esprit que j'ai cherch&eacute; &agrave; laisser parmi vous?
+Est-ce ainsi que je vous retrouve, apr&egrave;s vous avoir quitt&eacute;s
+quelque temps?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Alors il s'adressa &agrave; moi en particulier, et me montrant
+aux autres:</p>
+
+<p>&laquo;Voici, dit-il, le plus coupable d'entre vous; car
+celui-l&agrave; est d&eacute;j&agrave; un homme par l'esprit, et il conna&icirc;t le
+mal qu'il fait. C'est lui dont l'exemple vous entra&icirc;ne,
+parce que vous le savez rempli d'instruction et nourri
+de sagesse. Vous l'estimez tous, mais il s'estime encore
+plus lui-m&ecirc;me. M&eacute;fiez-vous de lui, c'est un orgueilleux,
+et l'orgueil l'a rendu sourd &agrave; la voix de sa conscience.</p>
+
+<p>&laquo;Et comme j'&eacute;tais triste et rempli de honte, il me
+gourmanda fortement, mais en prenant mes mains avec
+une effusion de courroux paternel; et tout en me reprochant
+mon &eacute;go&iuml;sme, tout en me disant que j'avais sacrifi&eacute;
+le sentiment de la justice et l'amour de la v&eacute;rit&eacute; au
+vain plaisir de m'instruire dans les sciences, il s'&eacute;mut,
+et je vis que des larmes inondaient son visage. Les miennes
+coul&egrave;rent avec abondance, car je sentis les aiguillons du
+repentir et tous les d&eacute;chirements d'un c&#339;ur bris&eacute;. Il me
+serra alors contre son c&#339;ur avec tendresse, mais avec
+douleur, et il me dit &agrave; plusieurs reprises:</p>
+
+<p>&laquo;Je pleure sur toi, car c'est &agrave; toi-m&ecirc;me que tu as fait
+le plus grand mal, et ta vie tout enti&egrave;re est condamn&eacute;e
+&agrave; expier cette faute. Avais-tu donc le droit de t'isoler au
+milieu de tes fr&egrave;res, et de dire: Tout le mal qui se fera
+d&eacute;sormais ici me sera indiff&eacute;rent, parce que je n'ai pas
+la m&ecirc;me croyance que ceux-ci, parce qu'ils m&eacute;ritent
+d'&ecirc;tre trait&eacute;s comme des chiens, et que je n'estime ici
+que moi, mon repos, mon plaisir, mes livres, ma
+libert&eacute;? &Ocirc; Alexis! malheureux enfant! tu seras un vieillard
+infortun&eacute;; car tu as perdu le sentiment du bien et
+la haine du mal; parce que tu as souffert en silence le
+triomphe de l'iniquit&eacute;; parce que tu as pr&eacute;f&eacute;r&eacute; la satisfaction
+&agrave; ton devoir, et que tu as &eacute;difi&eacute; de tes mains le
+tr&ocirc;ne de Baal dans ce coin de la soci&eacute;t&eacute; humaine o&ugrave; tu
+t'&eacute;tais retir&eacute; pour cultiver le bien et servir le vrai Dieu!</p>
+
+<p>&laquo;Je m'agitai avec angoisse dans mon lit pour &eacute;chapper
+&agrave; ces reproches, mais je ne pus r&eacute;ussir &agrave; m'&eacute;veiller; ils
+me poursuivaient avec une vraisemblance, une suite et
+un &agrave;-propos si extraordinaires; ils m'arrachaient des
+larmes si am&egrave;res, et me couvraient d'une telle confusion,
+que je ne saurais dire aujourd'hui si c'&eacute;tait un r&ecirc;ve
+ou une vision. Peu &agrave; peu les personnages du r&ecirc;ve reparurent.
+Donatien s'avan&ccedil;a furieux vers Spiridion, dont
+la voix s'&eacute;teignit et dont les traits s'effac&egrave;rent. Donatien
+criait &agrave; ses m&eacute;chants courtisans:</p>
+
+<p>&laquo;<i>D&eacute;truisez-le! d&eacute;truisez-le! Que vient-il faire
+parmi les vivants? Rendez-le &agrave; la tombe, rendez-le
+au n&eacute;ant!</i></p>
+
+<p>&laquo;Alors les moines apport&egrave;rent du bois et des torches
+pour br&ucirc;ler Spiridion; mais au lieu de celui qui m'avait
+accabl&eacute; de ses reproches et arros&eacute; de ses larmes, je ne
+vis plus que le portrait du fondateur, que les partisans
+de Donatien arrachaient de son cadre et jetaient sur le
+b&ucirc;cher. D&egrave;s que le feu eut commenc&eacute; &agrave; consumer la
+toile, il se fit une horrible m&eacute;tamorphose. Spiridion reparut
+vivant, se tordant au milieu des flammes et criant:</p>
+
+<p>&laquo;Alexis, Alexis! c'est toi qui me donnes la mort!</p>
+
+<p>&laquo;Je m'&eacute;lan&ccedil;ai au milieu du b&ucirc;cher, et ne trouvai que
+le portrait qui tombait en cendres. Plusieurs fois la figure
+vivante d'H&eacute;bronius et la toile inanim&eacute;e qui la repr&eacute;sentait
+se m&eacute;tamorphos&egrave;rent l'une dans l'autre &agrave; mes
+yeux stup&eacute;faits: tant&ocirc;t je voyais la belle chevelure du
+ma&icirc;tre flamboyer dans l'incendie, et ses yeux pleins de
+souffrance, de col&egrave;re et de douleur se tourner vers moi;
+tant&ocirc;t je voyais br&ucirc;ler seulement une effigie aux acclamations
+grossi&egrave;res et aux rires des moines. Enfin je
+m'&eacute;veillai baign&eacute; de sueur et bris&eacute; de fatigue. Mon oreiller
+&eacute;tait tremp&eacute; de mes pleurs. Je me levai, je courus ouvrir
+ma fen&ecirc;tre. Le jour naissant dissipa mon sommeil
+et mes illusions; mais je restai tout le jour accabl&eacute; de
+tristesse, et frapp&eacute; de la force et de la justesse des
+reproches qui retentissaient encore dans mes oreilles.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis ce jour le remords me consuma. Je reconnaissais
+dans ce r&ecirc;ve la voix de ma conscience qui me criait
+que dans toutes les religions, dans toutes les philosophies,
+c'&eacute;tait un crime d'&eacute;difier la puissance du fourbe
+et d'entrer en march&eacute; avec le vice. Cette fois la raison
+confirmait cet arr&ecirc;t de la conscience; elle me montrait
+dans le pass&eacute; Spiridion comme un homme juste, s&eacute;v&egrave;re,
+incorruptible, ennemi mortel du mensonge et de
+l'&eacute;go&iuml;sme; elle me disait que l&agrave; o&ugrave; nous sommes jet&eacute;s sur
+la terre, quelque fausse que soit notre position, quelque
+d&eacute;grad&eacute;s que soient les &ecirc;tres qui nous entourent, notre
+devoir est de travailler &agrave; combattre le mal et &agrave; faire
+triompher le bien. Il y avait aussi un instinct de noblesse
+et de dignit&eacute; humaine qui me disait qu'en pareil
+cas, lors m&ecirc;me que nous ne pouvions faire aucun bien,
+il &eacute;tait beau de mourir &agrave; la peine en r&eacute;sistant au mal,
+et l&acirc;che de le tol&eacute;rer pour vivre en paix. Enfin je tombai
+dans la tristesse. Ces &eacute;tudes, dont je m'&eacute;tais promis
+tant de joie, ne me caus&egrave;rent plus que du d&eacute;go&ucirc;t. Mon
+&acirc;me appesantie s'&eacute;gara dans de vains sophismes, et
+chercha inutilement &agrave; repousser, par de mauvaises raisons,
+le m&eacute;contentement d'elle-m&ecirc;me. Je craignais tellement,
+dans cette disposition maladive et chagrine, de
+tomber en proie &agrave; de nouvelles hallucinations, que je
+luttai pendant plusieurs nuits contre le sommeil. &Agrave; la
+suite de ces efforts, j'entrai dans une excitation nerveuse
+pire que l'affaiblissement des facult&eacute;s. Les fant&ocirc;mes
+que je craignais de voir dans le sommeil apparurent
+plus effrayants devant mes yeux ouverts. Il me semblait
+voir sur tous les murs le nom de Spiridion &eacute;crit en lettres
+de feu. Indign&eacute; de ma propre faiblesse, je r&eacute;solus de
+mettre fin &agrave; ces angoisses par un acte de courage. Je
+pris le parti de descendre dans le caveau du fondateur
+et d'en retirer le manuscrit. Il y avait trois nuits que je
+ne dormais pas. La quatri&egrave;me, vers minuit, je pris un
+ciseau, une lampe, un levier, et je p&eacute;n&eacute;trai sans bruit
+dans l'&eacute;glise, d&eacute;cid&eacute; &agrave; voir ce squelette et &agrave; toucher ces
+ossements que mon imagination rev&ecirc;tait, depuis six
+ann&eacute;es, d'une forme c&eacute;leste, et que ma raison allait
+restituer &agrave; l'&eacute;ternel n&eacute;ant en les contemplant avec calme.</p>
+
+<p>&laquo;J'arrivai &agrave; la pierre du <i>Hic est</i>, la levai sans beaucoup
+de peine, et je commen&ccedil;ai &agrave; descendre l'escalier;
+je me souvenais qu'il avait douze marches. Mais je n'en
+avais pas descendu six que ma t&ecirc;te &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &eacute;gar&eacute;e.
+J'ignore ce qui se passait en moi: si je ne l'avais &eacute;prouv&eacute;,
+je ne pourrais jamais croire que le courage de la vanit&eacute;
+puisse couvrir tant de faiblesse et de l&acirc;che terreur. Le
+froid de la fi&egrave;vre me saisit; la peur fit claquer mes dents;
+je laissai tomber ma lampe; je sentis que mes jambes
+pliaient sous moi.</p>
+
+<p>&laquo;Un esprit sinc&egrave;re n'e&ucirc;t pas cherch&eacute; &agrave; surmonter
+cette d&eacute;tresse. Il se f&ucirc;t abstenu de poursuivre une
+&eacute;preuve au-dessus de ses forces; il e&ucirc;t remis son entreprise
+&agrave; un moment plus favorable; il e&ucirc;t attendu avec
+patience et simplicit&eacute; le rass&eacute;r&eacute;nement de ses facult&eacute;s
+mentales. Mais je ne voulais pas avoir le d&eacute;menti vis-&agrave;-vis
+de moi-m&ecirc;me. J'&eacute;tais indign&eacute; de ma faiblesse; ma
+volont&eacute; voulait briser et r&eacute;duire mon imagination. Je
+continuai &agrave; descendre dans les t&eacute;n&egrave;bres; mais je perdis
+l'esprit, et devins la proie des illusions et des fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>&laquo;Il me sembla que je descendais toujours et que je
+m'enfon&ccedil;ais dans les profondeurs de l'&Eacute;r&egrave;be. Enfin,
+j'arrivai lentement &agrave; un endroit uni, et j'entendis une
+voix lugubre prononcer ces mots qu'elle semblait confier
+aux entrailles de la terre:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Il ne remontera pas l'escalier.</i></p>
+
+<p>&laquo;Aussit&ocirc;t, j'entendis s'&eacute;lever vers moi, du fond
+d'ab&icirc;mes invisibles, mille voix formidables qui chantaient
+sur un rhythme bizarre:</p>
+
+<p>&laquo;<i>D&eacute;truisons-le! Qu'il soit d&eacute;truit! Que vient-il
+faire parmi les morts? Qu'il soit rendu &agrave; la souffrance!
+Qu'il soit rendu &agrave; la vie!</i></p>
+
+<p>&laquo;Alors une faible lueur per&ccedil;a les t&eacute;n&egrave;bres, et je vis
+que j'&eacute;tais sur la derni&egrave;re marche d'un escalier aussi
+vaste que le pied d'une montagne. Derri&egrave;re moi, il y
+avait des milliers de degr&eacute;s de fer rouge; devant moi,
+rien que le vide, l'ab&icirc;me de l'&eacute;ther, le bleu sombre de
+la nuit sous mes pieds comme au-dessus de ma t&ecirc;te. Je
+fus pris de vertige, et, quittant l'escalier, ne songeant
+plus qu'il me f&ucirc;t possible de le remonter, je m'&eacute;lan&ccedil;ai
+dans le vide en blasph&eacute;mant. Mais &agrave; peine eus-je prononc&eacute;
+la formule de mal&eacute;diction, que le vide se remplit
+de formes et de couleurs confuses, et peu &agrave; peu je me
+vis de plain-pied avec une immense galerie o&ugrave; je m'avan&ccedil;ai
+en tremblant. L'obscurit&eacute; r&eacute;gnait encore autour de
+moi; mais le fond de la vo&ucirc;te s'&eacute;clairait d'une lueur
+rouge et me montrait les formes &eacute;tranges et affreuses de
+l'architecture. Tout ce monument semblait, par sa force
+et sa pesanteur gigantesque, avoir &eacute;t&eacute; taill&eacute; dans une
+montagne de fer ou dans une caverne de laves noires. Je
+ne distinguais pas les objets les plus voisins; mais ceux
+vers lesquels je m'avan&ccedil;ais prenaient un aspect de plus
+en plus sinistre, et ma terreur augmentait &agrave; chaque
+pas. Les piliers &eacute;normes qui soutenaient la vo&ucirc;te, et les
+rinceaux de la vo&ucirc;te m&ecirc;me, repr&eacute;sentaient des hommes
+d'une grandeur surnaturelle, tous livr&eacute;s &agrave; des tortures
+inou&iuml;es: les uns, suspendus par les pieds et serr&eacute;s par
+les replis de serpents monstrueux, mordaient le pav&eacute;,
+et leurs dents s'enfon&ccedil;aient dans le marbre; d'autres,
+engag&eacute;s jusqu'&agrave; la ceinture dans le sol, &eacute;taient tir&eacute;s
+d'en haut, ceux-ci par les bras la t&ecirc;te en haut, ceux-l&agrave;
+par les pieds la t&ecirc;te en bas, vers les chapiteaux form&eacute;s
+d'autres figures humaines pench&eacute;es sur elles et
+acharn&eacute;es &agrave; les torturer. D'autres piliers encore repr&eacute;sentaient
+un enlacement de figures occup&eacute;es &agrave; s'entre-d&eacute;vorer,
+et chacune d'elles n'&eacute;tait plus qu'un tron&ccedil;on
+rouge jusqu'aux genoux ou jusqu'aux &eacute;paules, mais
+dont la t&ecirc;te furieuse conservait assez de vie pour mordre
+et d&eacute;vorer ce qui &eacute;tait aupr&egrave;s d'elle. Il y en avait qui,
+&eacute;corch&eacute;s &agrave; demi, s'effor&ccedil;aient, avec la partie sup&eacute;rieure
+de leur corps, de d&eacute;gager la peau de l'autre
+moiti&eacute; accroch&eacute;e au chapiteau ou retenue au socle;
+d'autres encore qui, en se battant, s'&eacute;taient arrach&eacute; des
+lani&egrave;res de chair par lesquelles ils se tenaient suspendus
+l'un &agrave; l'autre avec l'expression d'une haine et d'une
+souffrance indicibles. Le long de la frise, ou plut&ocirc;t en
+guise de frise, il y avait de chaque c&ocirc;t&eacute; une rang&eacute;e
+d'&ecirc;tres immondes, rev&ecirc;tus de la forme humaine, mais
+d'une laideur effroyable, occup&eacute;s &agrave; d&eacute;pecer des cadavres, &agrave;
+d&eacute;vorer des membres humains, &agrave; tordre des visc&egrave;res, &agrave; se
+repa&icirc;tre de lambeaux sanglants. De la vo&ucirc;te pendaient,
+en guise de clefs et de rosaces, des enfants mutil&eacute;s qui
+semblaient pousser des cris lamentables, ou qui, fuyant
+avec terreur les mangeurs de chair humaine, s'&eacute;lan&ccedil;aient
+la t&ecirc;te en bas, et semblaient pr&egrave;s de se briser sur le pav&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Plus j'avan&ccedil;ais, plus toutes ces statues, &eacute;clair&eacute;es
+par la lumi&egrave;re du fond, prenaient l'aspect de la r&eacute;alit&eacute;;
+elles &eacute;taient ex&eacute;cut&eacute;es avec une v&eacute;rit&eacute; que jamais l'art
+des hommes n'e&ucirc;t pu atteindre. On e&ucirc;t dit d'une sc&egrave;ne
+d'horreur qu'un cataclysme inconnu aurait surprise au
+milieu de sa r&eacute;alit&eacute; vivante, et aurait noircie et p&eacute;trifi&eacute;e
+comme l'argile dans le four. L'expression du d&eacute;sespoir, de
+la rage ou de l'agonie &eacute;tait si frappante sur tous ces visages
+contract&eacute;s; le jeu ou la tension des muscles, l'exasp&eacute;ration
+de la lutte, le fr&eacute;missement de la chair d&eacute;faillante
+&eacute;taient reproduits avec tant d'exactitude qu'il &eacute;tait impossible
+d'en soutenir l'aspect sans d&eacute;go&ucirc;t et sans terreur.
+Le silence et l'immobilit&eacute; de cette repr&eacute;sentation
+ajoutaient peut-&ecirc;tre encore &agrave; son horrible effet sur moi.
+Je devins si faible que je m'arr&ecirc;tai et que je voulus
+retourner sur mes pas.</p>
+
+<p>&laquo;Mais alors j'entendis au fond de ces t&eacute;n&egrave;bres que
+j'avais travers&eacute;es, des rumeurs confuses comme celles
+d'une foule qui marche. Bient&ocirc;t les voix devinrent plus
+distinctes et les clameurs plus bruyantes, et les pas se
+press&egrave;rent tumultueusement en se rapprochant avec une
+vitesse incroyable: c'&eacute;tait un bruit de course irr&eacute;guli&egrave;re,
+saccad&eacute;e, mais dont chaque &eacute;lan &eacute;tait plus voisin, plus
+imp&eacute;tueux, plus mena&ccedil;ant. Je m'imaginai que j'&eacute;tais
+poursuivi par cette foule d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e, et j'essayai de la devancer
+en me pr&eacute;cipitant sous la vo&ucirc;te au milieu des
+sculptures lugubres. Mais il me sembla que ces figures
+commen&ccedil;aient &agrave; s'agiter, &agrave; s'humecter de sueur et de
+sang, et que leurs yeux d'&eacute;mail roulaient dans leurs orbites.
+Tout &agrave; coup je reconnus qu'elles me regardaient
+toutes et qu'elles &eacute;taient toutes pench&eacute;es vers moi, les
+unes avec l'expression d'un rire affreux, les autres avec
+celle d'une aversion furieuse. Toutes avaient le bras
+lev&eacute; sur moi et semblaient pr&ecirc;tes &agrave; m'&eacute;craser sous les
+membres palpitants qu'elles s'arrachaient les unes aux
+autres. Il y en avait qui me mena&ccedil;aient avec leur propre
+t&ecirc;te dans les mains, ou avec des cadavres d'enfants
+qu'elles avaient arrach&eacute;s de la vo&ucirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Tandis que ma vue &eacute;tait troubl&eacute;e par ces images
+abominables, mon oreille &eacute;tait remplie des bruits sinistres
+qui s'approchaient. Il y avait devant moi des objets
+affreux, derri&egrave;re moi des bruits plus affreux encore:
+des rires, des hurlements, des menaces, des sanglots,
+des blasph&egrave;mes, et tout &agrave; coup des silences, durant
+lesquels il semblait que la foule, port&eacute;e par le vent,
+franch&icirc;t des distances &eacute;normes et gagn&acirc;t sur moi du
+terrain au centuple.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin le bruit se rapprocha tellement que, ne pouvant
+plus esp&eacute;rer d'&eacute;chapper, j'essayai de me cacher
+derri&egrave;re les piliers de la galerie; mais les figures de
+marbre s'anim&egrave;rent tout &agrave; coup; et, agitant leurs bras,
+qu'elles tendaient vers moi avec fr&eacute;n&eacute;sie, elles voulurent
+me saisir pour me d&eacute;vorer.</p>
+
+<p>&laquo;Je fus donc rejet&eacute; par la peur au milieu de la galerie,
+o&ugrave; leurs bras ne pouvaient m'atteindre, et la foule vint,
+et l'espace fut rempli de voix, le pav&eacute; inond&eacute; de pas.
+Ce fut comme une temp&ecirc;te dans les bois, comme une
+rafale sur les flots; ce fut l'&eacute;ruption de la lave. Il me
+sembla que l'air s'embrasait et que mes &eacute;paules pliaient
+sous le poids de la houle. Je fus emport&eacute; comme une
+feuille d'automne dans le tourbillon des spectres.</p>
+
+<p>&laquo;Ils &eacute;taient tous v&ecirc;tus de robes noires, et leurs yeux
+ardents brillaient sous leurs sombres capuces comme
+ceux du tigre au fond de son antre. Il y en avait qui
+semblaient plong&eacute;s dans un d&eacute;sespoir sans bornes, d'autres
+qui se livraient &agrave; une joie insens&eacute;e ou f&eacute;roce,
+d'autres dont le silence farouche me gla&ccedil;ait et m'&eacute;pouvantait
+plus encore. &Agrave; mesure qu'ils avan&ccedil;aient, les figures
+de bronze et de marbre s'agitaient et se tordaient
+avec tant d'efforts qu'elles finissaient par se d&eacute;tacher de
+leur affreuse &eacute;treinte, par se d&eacute;gager du pav&eacute; qui encha&icirc;nait
+leurs pieds, par arracher leurs bras et leurs
+&eacute;paules de la corniche; et les mutil&eacute;s de la vo&ucirc;te se
+d&eacute;tachaient aussi, et, se tra&icirc;nant comme des couleuvres
+le long des murs, ils r&eacute;ussissaient &agrave; gagner le sol. Et
+alors tous ces anthropophages gigantesques, tous ces
+&eacute;corch&eacute;s, tous ces mutil&eacute;s, se joignaient &agrave; la foule des
+spectres qui m'entra&icirc;naient, et, reprenant les apparences
+d'une vie compl&egrave;te, se mettaient &agrave; courir et &agrave;
+hurler comme les autres: de sorte qu'autour de nous
+l'espace s'agrandissait, et la foule se r&eacute;pandait dans les
+t&eacute;n&egrave;bres comme un fleuve qui a rompu ses digues; mais
+la lueur lointaine l'attirait et la guidait toujours. Tout &agrave;
+coup cette clart&eacute; blafarde devint plus vive, et je vis que
+nous &eacute;tions arriv&eacute;s au but. La foule se divisa, se r&eacute;pandit
+dans des galeries circulaires, et j'aper&ccedil;us au-dessous de
+moi, &agrave; une distance incommensurable, l'int&eacute;rieur d'un
+monument tel que la main de l'homme n'e&ucirc;t jamais pu
+le construire. C'&eacute;tait une &eacute;glise gothique dans le go&ucirc;t de
+celles que les catholiques &eacute;rigeaient au onzi&egrave;me si&egrave;cle,
+dans ce temps o&ugrave; leur puissance morale, arriv&eacute;e &agrave; son
+apog&eacute;e, commen&ccedil;ait &agrave; dresser des &eacute;chafauds et des b&ucirc;chers.
+Les piliers &eacute;lanc&eacute;s, les arcades aigu&euml;s, les animaux
+symboliques, les ornements bizarres, tous les
+caprices d'une architecture orgueilleuse et fantasque
+&eacute;taient l&agrave; d&eacute;ploy&eacute;s dans un espace et sur des dimensions
+telles qu'un million d'hommes e&ucirc;t pu &ecirc;tre abrit&eacute; sous la
+m&ecirc;me vo&ucirc;te. Mais cette vo&ucirc;te &eacute;tait de plomb, et les
+galeries sup&eacute;rieures o&ugrave; la foule se pressait &eacute;taient si
+rapproch&eacute;es du fa&icirc;te que nul ne pouvait s'y tenir debout,
+et que, la t&ecirc;te courb&eacute;e et les &eacute;paules bris&eacute;es,
+j'&eacute;tais forc&eacute; de regarder ce qui se passait tout au fond
+de l'&eacute;glise, sous mes pieds, &agrave; une profondeur qui me
+donnait des vertiges.</p>
+
+<p>&laquo;D'abord je ne discernai rien que les effets de l'architecture,
+dont les parties basses flottaient dans le vague,
+tandis que les parties moyennes s'&eacute;clairaient de lueurs
+rouges entrecoup&eacute;es d'ombres noires, comme si un
+foyer d'incendie e&ucirc;t &eacute;clat&eacute; de quelque point insaisissable
+&agrave; ma vue. Peu &agrave; peu cette clart&eacute; sinistre s'&eacute;tendit sur
+toutes les parties de l'&eacute;difice, et je distinguai un grand
+nombre de figures agenouill&eacute;es dans la nef, tandis
+qu'une procession de pr&ecirc;tres rev&ecirc;tus de riches habits
+sacerdotaux d&eacute;filait lentement au milieu, et se dirigeait
+vers le ch&#339;ur en chantant d'une voix monotone:</p>
+
+<p>&laquo;<i>D&eacute;truisons-le! d&eacute;truisons-le! que ce gui appartient
+&agrave; la tombe soit rendu &agrave; la tombe!</i>&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ce chant lugubre r&eacute;veilla mes terreurs, et je regardai
+autour de moi; mais je vis que j'&eacute;tais seul dans une
+des trav&eacute;es: la foule avait envahi toutes les autres; elle
+semblait ne pas s'occuper de moi. Alors j'essayai de
+m'&eacute;chapper de ce lieu d'&eacute;pouvante, o&ugrave; un instinct secret
+m'annon&ccedil;ait l'accomplissement de quelque affreux myst&egrave;re.
+Je vis plusieurs portes derri&egrave;re moi; mais elles
+&eacute;taient gard&eacute;es par les horribles figures de bronze, qui
+ricanaient et se parlaient entre elles en disant:</p>
+
+<p>&laquo;<i>On va le d&eacute;truire, et les lambeaux de sa chair
+nous appartiendront.</i>&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Glac&eacute; par ces paroles, je me rapprochai de la balustrade
+en me courbant le long de la rampe de pierre
+pour qu'on ne p&ucirc;t pas me voir. J'eus une telle horreur
+de ce qui allait s'accomplir que je fermai les yeux et
+me bouchai les oreilles. La t&ecirc;te envelopp&eacute;e de mon capuce
+et courb&eacute;e sur mes genoux, je vins &agrave; bout de me
+figurer que tout cela &eacute;tait un r&ecirc;ve et que j'&eacute;tais endormi
+sur le grabat de ma cellule. Je fis des efforts inou&iuml;s pour
+me r&eacute;veiller et pour &eacute;chapper au cauchemar, et je crus
+m'&eacute;veiller en effet; mais en ouvrant les yeux je me retrouvai
+dans la trav&eacute;e, environn&eacute; &agrave; distance des spectres
+qui m'y avaient conduit, et je vis au fond de la nef la
+procession de pr&ecirc;tres qui &eacute;tait arriv&eacute;e au milieu du
+ch&#339;ur, et qui formait un groupe press&eacute; au centre duquel
+s'accomplissait une sc&egrave;ne d'horreur que je n'oublierai
+jamais. Il y avait un homme couch&eacute; dans un cercueil, et
+cet homme &eacute;tait vivant. Il ne se plaignait pas, il ne
+faisait aucune r&eacute;sistance; mais des sanglots &eacute;touff&eacute;s
+s'&eacute;chappaient de son sein, et ses soupirs profonds, accueillis
+par un morne silence, se perdaient sous la vo&ucirc;te
+qui les renvoyait &agrave; la foule insensible. Aupr&egrave;s de lui
+plusieurs pr&ecirc;tres arm&eacute;s de clous et de marteaux se
+tenaient pr&ecirc;ts &agrave; l'ensevelir aussit&ocirc;t qu'on aurait r&eacute;ussi &agrave;
+lui arracher le c&#339;ur. Mais c'&eacute;tait en vain que, les bras
+sanglants et enfonc&eacute;s dans la poitrine entr'ouverte du
+martyr, chacun venait &agrave; son tour fouiller et tordre ses
+entrailles; nul ne pouvait arracher ce c&#339;ur invincible
+que des liens de diamant semblaient retenir victorieusement
+&agrave; sa place. De temps en temps les bourreaux
+laissaient &eacute;chapper un cri de rage, et des impr&eacute;cations
+m&ecirc;l&eacute;es &agrave; des hu&eacute;es leur r&eacute;pondaient du haut des galeries.
+Pendant ces abominations, la foule prostern&eacute;e dans
+l'&eacute;glise se tenait immobile dans l'attitude de la m&eacute;ditation
+et du recueillement.</p>
+
+<p>&laquo;Alors un des bourreaux s'approcha tout sanglant de
+la balustrade qui s&eacute;pare le ch&#339;ur de la nef, et dit &agrave; ces
+hommes agenouill&eacute;s:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ames chr&eacute;tiennes, fid&egrave;les fervents et purs, &ocirc; mes
+fr&egrave;res bien-aim&eacute;s, priez! redoublez de supplications et
+de larmes, afin que le miracle s'accomplisse et que vous
+puissiez manger la chair et boire le sang du Christ, votre
+divin Sauveur.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Et les fid&egrave;les se mirent &agrave; prier &agrave; voix basse, &agrave; se
+frapper la poitrine et &agrave; r&eacute;pandre la cendre sur leurs
+fronts, tandis que les bourreaux continuaient &agrave; torturer
+leur proie, et que la victime murmurait en pleurant ces
+mots souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute;s:</p>
+
+<p>&laquo;<i>&Ocirc; mon Dieu, rel&egrave;ve ces victimes de l'ignorance et
+de l'imposture!</i>&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il me semblait qu'un &eacute;cho de la vo&ucirc;te, tel qu'une
+voix myst&eacute;rieuse, apportait ces plaintes &agrave; mon oreille.
+Mais j'&eacute;tais tellement glac&eacute; par la peur que, au lieu de
+lui r&eacute;pondre et d'&eacute;lever ma voix contre les bourreaux,
+je n'&eacute;tais occup&eacute; qu'&agrave; &eacute;pier les mouvements de ceux qui
+m'environnaient, dans la crainte qu'ils ne tournassent leur
+rage contre moi en voyant que je n'&eacute;tais pas un des leurs.</p>
+
+<p>&laquo;Puis j'essayais de me r&eacute;veiller, et pendant quelques
+secondes mon imagination me reportait &agrave; des sc&egrave;nes
+riantes. Je me voyais assis dans ma cellule par une belle
+matin&eacute;e, entour&eacute; de mes livres favoris; mais un nouveau
+soupir de la victime m'arrachait &agrave; cette douce vision, et
+de nouveau je me retrouvais en face d'une interminable
+agonie et d'infatigables bourreaux. Je regardais le patient,
+et il me semblait qu'il se transformait &agrave; chaque instant,
+ce n'&eacute;tait plus le Christ, c'&eacute;tait Abeilard, et puis Jean
+Huss, et puis Luther... Je m'arrachais encore &agrave; ce spectacle
+d'horreur, et il me semblait que je revoyais la clart&eacute; du
+jour et que je fuyais l&eacute;ger et rapide au milieu d'une
+riante campagne. Mais un rire f&eacute;roce, parti d'aupr&egrave;s de
+moi, me tirait en sursaut de cette douce illusion, et
+j'apercevais Spiridion dans le cercueil, aux prises avec
+les inf&acirc;mes qui broyaient son c&#339;ur dans sa poitrine sans
+pouvoir s'en emparer. Puis ce n'&eacute;tait plus Spiridion,
+c'&eacute;tait le vieux Fulgence, et il appelait vers moi en
+disant:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Alexis, mon fils Alexis! vas-tu donc me laisser
+p&eacute;rir?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il n'eut pas plus t&ocirc;t prononc&eacute; mon nom que je vis
+&agrave; sa place dans le cercueil ma propre figure, le sein
+entr'ouvert, le c&#339;ur d&eacute;chir&eacute; par des ongles et des
+tenailles. Cependant j'&eacute;tais toujours dans la trav&eacute;e, cach&eacute;
+derri&egrave;re la balustrade, et contemplant un autre moi-m&ecirc;me
+dans les angoisses de l'agonie. Alors je me sentis
+d&eacute;faillir, mon sang se gla&ccedil;a dans mes veines, une sueur
+froide ruissela de tous mes membres, et j'&eacute;prouvai dans
+ma propre chair toutes les tortures que je voyais subir
+&agrave; mon spectre. J'essayai de rassembler le peu de forces
+qui me restaient et d'invoquer &agrave; mon tour Spiridion et
+Fulgence. Mes yeux se ferm&egrave;rent, et ma bouche murmura
+des mots dont mon esprit n'avait plus conscience.
+Lorsque je rouvris les yeux, je vis aupr&egrave;s de moi une
+belle figure agenouill&eacute;e, dans une attitude calme. La
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; r&eacute;sidait sur son large front, et ses yeux ne daignaient
+point s'abaisser sur mon supplice. Il avait le
+regard dirig&eacute; vers la vo&ucirc;te de plomb, et je vis qu'au-dessus
+de sa t&ecirc;te la lumi&egrave;re du ciel p&eacute;n&eacute;trait par une
+large ouverture. Un vent frais agitait faiblement les
+boucles d'or de ses beaux cheveux. Il y avait dans ses
+traits une m&eacute;lancolie ineffable m&ecirc;l&eacute;e d'espoir et de piti&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;&Ocirc; toi dont je sais le nom, lui dis-je &agrave; voix basse,
+toi qui sembles invisible &agrave; ces fant&ocirc;mes effroyables, et
+qui daignes te manifester &agrave; moi seul, &agrave; moi seul qui te
+connais et qui t'aime! sauve-moi de ces terreurs, soustrais-moi
+&agrave; ce supplice!...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il se tourna vers moi, et me regarda avec des yeux
+clairs et profonds, qui semblaient &agrave; la fois plaindre et
+m&eacute;priser ma faiblesse. Puis, avec un sourire ang&eacute;lique,
+il &eacute;tendit la main, et toute la vision rentra dans les
+t&eacute;n&egrave;bres. Alors je n'entendis plus que sa voix amie, et
+c'est ainsi qu'elle me parla:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tout ce que tu as cru voir ici n'a d'existence que
+dans ton cerveau. Ton imagination a seule forg&eacute; l'horrible
+r&ecirc;ve contre lequel tu t'es d&eacute;battu. Que ceci t'enseigne
+l'humilit&eacute;, et souviens-toi de la faiblesse de ton esprit
+avant d'entreprendre ce que tu n'es pas encore capable
+d'ex&eacute;cuter. Les d&eacute;mons et les larves sont des cr&eacute;ations
+du fanatisme et de la superstition. &Agrave; quoi t'a servi toute
+ta philosophie, si tu ne sais pas encore distinguer les
+pures r&eacute;v&eacute;lations que le ciel accorde, des grossi&egrave;res
+visions &eacute;voqu&eacute;es par la peur? Remarque que tout ce
+que tu as cru voir s'est pass&eacute; en toi-m&ecirc;me, et que tes
+sens abus&eacute;s n'ont fait autre chose que de donner une
+forme aux id&eacute;es qui depuis longtemps te pr&eacute;occupent.
+Tu as vu dans cet &eacute;difice compos&eacute; de figures de bronze
+et de marbre, tour &agrave; tour d&eacute;vorantes et d&eacute;vor&eacute;es, un
+symbole des &acirc;mes que le catholicisme a endurcies et
+mutil&eacute;es, une image des combats que les g&eacute;n&eacute;rations se
+sont livr&eacute;s au sein de l'&Eacute;glise profan&eacute;e, en se d&eacute;vorant
+les unes les autres, en se rendant les unes aux autres le
+mal qu'elles avaient subi. Ce flot de spectres furieux qui
+t'a emport&eacute; avec lui, c'est l'incr&eacute;dulit&eacute;, c'est le d&eacute;sordre,
+l'ath&eacute;isme, la paresse, la haine, la cupidit&eacute;, l'envie,
+toutes les passions mauvaises qui ont envahi l'&Eacute;glise
+quand l'&Eacute;glise a perdu la foi; et ces martyrs dont les
+princes de l'&Eacute;glise disputaient les entrailles, c'&eacute;taient les
+Christs, c'&eacute;taient les martyrs de la v&eacute;rit&eacute; nouvelle,
+c'&eacute;taient les saints de l'avenir tourment&eacute;s et d&eacute;chir&eacute;s
+jusqu'au fond du c&#339;ur par les fourbes, les envieux et les
+tra&icirc;tres. Toi-m&ecirc;me, dans un instinct de noble ambition,
+tu t'es vu couch&eacute; dans ce c&eacute;notaphe ensanglant&eacute;, sous
+les yeux d'un clerg&eacute; inf&acirc;me et d'un peuple imb&eacute;cile.
+Mais tu &eacute;tais double &agrave; tes propres yeux; et, tandis que
+la moiti&eacute; la plus belle de ton &ecirc;tre subissait la torture
+avec constance et refusait de se livrer aux pharisiens,
+l'autre moiti&eacute;, qui est &eacute;go&iuml;ste et l&acirc;che, se cachait dans
+l'ombre, et, pour &eacute;chapper &agrave; ses ennemis, laissait la voix
+du vieux Fulgence expirer sans &eacute;chos. C'est ainsi, &ocirc;
+Alexis! que l'amour de la v&eacute;rit&eacute; a su pr&eacute;server ton &acirc;me
+des viles passions du vulgaire; mais c'est ainsi, &ocirc; moine!
+que l'amour du bien-&ecirc;tre et le d&eacute;sir de la libert&eacute; t'ont
+rendu complice du triomphe des hypocrites avec lesquels
+tu es condamn&eacute; &agrave; vivre. Allons, &eacute;veille-toi, et cherche
+dans la vertu la v&eacute;rit&eacute; que tu n'as pu trouver dans la
+science.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; peine eut-il fini de parler, que je m'&eacute;veillai;
+j'&eacute;tais dans l'&eacute;glise du couvent, &eacute;tendu sur la pierre du
+<i>Hic est</i>, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du caveau entr'ouvert. Le jour &eacute;tait lev&eacute;,
+les oiseaux chantaient gaiement en voltigeant autour des
+vitraux; le soleil levant projetait obliquement un rayon
+d'or et de pourpre sur le fond du ch&#339;ur. Je vis distinctement
+celui qui m'avait parl&eacute; entrer dans ce rayon, et
+s'y effacer comme s'il se f&ucirc;t confondu avec la lumi&egrave;re
+c&eacute;leste. Je me t&acirc;tai avec effroi. J'&eacute;tais appesanti par un
+sommeil de mort, et mes membres &eacute;taient engourdis par
+le froid de la tombe. La cloche sonnait matines; je me
+h&acirc;tai de replacer la pierre sur le caveau, et je pus
+sortir de l'&eacute;glise avant que le petit nombre des fervents
+qui ne se dispensaient pas des offices du matin y e&ucirc;t
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Le lendemain, il ne me restait de cette nuit affreuse
+qu'une lassitude profonde et un souvenir p&eacute;nible. Les
+diverses &eacute;motions que j'avais &eacute;prouv&eacute;es se confondaient
+dans l'accablement de mon cerveau. La vision hideuse et
+la c&eacute;leste apparition me paraissaient &eacute;galement f&eacute;briles
+et imaginaires; je r&eacute;pudiais autant l'une que l'autre, et
+n'attribuais d&eacute;j&agrave; plus la douce impression de la derni&egrave;re
+qu'au rass&eacute;r&eacute;nement de mes facult&eacute;s et &agrave; la fra&icirc;cheur
+du matin.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; partir de ce moment, je n'eus plus qu'une pens&eacute;e
+et qu'un but, ce fut de refroidir mon imagination, comme
+j'avais r&eacute;ussi &agrave; refroidir mon c&#339;ur. Je pensai que, comme
+j'avais d&eacute;pouill&eacute; le catholicisme pour ouvrir &agrave; mon intelligence
+une voie plus large, je devais d&eacute;pouiller tout
+enthousiasme religieux pour retenir ma raison dans une
+voie plus droite et plus ferme. La philosophie du si&egrave;cle
+avait mal combattu en moi l'&eacute;l&eacute;ment superstitieux; je
+r&eacute;solus de me prendre aux racines de cette philosophie;
+et, r&eacute;trogradant d'un si&egrave;cle, je remontai aux causes des
+doctrines incompl&egrave;tes qui m'avaient s&eacute;duit. J'&eacute;tudiai
+Newton, Leibnitz, Keppler, Malebranche, Descartes
+surtout, p&egrave;re des g&eacute;om&egrave;tres, qui avaient sap&eacute; l'&eacute;difice de
+la tradition et de la r&eacute;v&eacute;lation. Je me persuadai qu'en
+cherchant l'existence de Dieu dans les probl&egrave;mes de la
+science et dans les raisonnements de la m&eacute;taphysique,
+je saisirais enfin l'id&eacute;e de Dieu, telle que je voulais la concevoir,
+calme, invincible, infinie.</p>
+
+<p>&laquo;Alors commen&ccedil;a pour moi une nouvelle s&eacute;rie de
+travaux, de fatigues et de souffrances. Je m'&eacute;tais flatt&eacute;
+d'&ecirc;tre plus robuste que les sp&eacute;culateurs auxquels j'allais
+demander la foi; je savais bien qu'ils l'avaient perdue
+en voulant la d&eacute;montrer; j'attribuais cette erreur funeste
+&agrave; l'affaiblissement in&eacute;vitable des facult&eacute;s employ&eacute;es &agrave; de
+trop fortes &eacute;tudes. Je me promettais de m&eacute;nager mieux
+mes forces, d'&eacute;viter les pu&eacute;rilit&eacute;s o&ugrave; de consciencieuses
+recherches les avaient parfois &eacute;gar&eacute;s, de rejeter avec
+discernement tout ce qui &eacute;tait entr&eacute; de force dans leurs
+syst&egrave;mes; en un mot, de marcher &agrave; pas de g&eacute;ant dans
+cette carri&egrave;re o&ugrave; ils s'&eacute;taient tra&icirc;n&eacute;s avec peine. L&agrave;
+comme partout, l'orgueil me poussait &agrave; ma perte; elle
+fut bient&ocirc;t consomm&eacute;e. Loin d'&ecirc;tre plus ferme que mes
+ma&icirc;tres, je me laissai tomber plus bas sur le revers des
+sommets que je voulais atteindre et o&ugrave; je me targuais
+vainement de rester. Parvenu &agrave; ces hauteurs de la science,
+que l'intelligence escalade, mais au pied desquelles le
+sentiment s'arr&ecirc;te, je fus pris du vertige de l'ath&eacute;isme.
+Fier d'avoir mont&eacute; si haut, je ne voulus pas comprendre
+que j'avais &agrave; peine atteint le premier degr&eacute; de la science
+de Dieu, parce que je pouvais expliquer avec une certaine
+logique le m&eacute;canisme de l'univers, et que pourtant
+je ne pouvais p&eacute;n&eacute;trer la pens&eacute;e qui avait pr&eacute;sid&eacute; &agrave; cette
+cr&eacute;ation. Je me plus &agrave; ne voir dans l'univers qu'une machine,
+et &agrave; supprimer la pens&eacute;e divine comme un &eacute;l&eacute;ment
+inutile &agrave; la formation et &agrave; la dur&eacute;e des mondes. Je
+m'habituai &agrave; rechercher partout l'&eacute;vidence et &agrave; m&eacute;priser
+le sentiment, comme s'il n'&eacute;tait pas une des principales
+conditions de la certitude. Je me fis donc une mani&egrave;re
+&eacute;troite et grossi&egrave;re de voir, d'analyser et de d&eacute;finir les
+choses; et je devins le plus obstin&eacute;, le plus vain et le
+plus born&eacute; des savants.</p>
+
+<p>&laquo;Dix ans de ma vie s'&eacute;coul&egrave;rent dans ces travaux
+ignor&eacute;s, dix ans qui tomb&egrave;rent dans l'ab&icirc;me sans faire
+cro&icirc;tre un brin d'herbe sur ses bords. Je me d&eacute;battis
+longtemps contre le froid de la raison. &Agrave; mesure que je
+m'emparais de cette triste conqu&ecirc;te, j'en &eacute;tais effray&eacute;,
+et je me demandais ce que je ferais de mon c&#339;ur si
+jamais il venait &agrave; se r&eacute;veiller. Mais peu &agrave; peu les plaisirs
+de la vanit&eacute; satisfaite &eacute;touffaient cette inqui&eacute;tude. On
+ne se figure pas ce que l'homme, vou&eacute; en apparence aux
+occupations les plus graves, y porte d'incons&eacute;quence et
+de l&eacute;g&egrave;ret&eacute;. Dans les sciences, la difficult&eacute; vaincue est
+si enivrante que les r&eacute;solutions consciencieuses, les
+instincts du c&#339;ur, la morale de l'&acirc;me, sont sacrifi&eacute;s, en
+un clin d'&#339;il, aux triomphes frivoles de l'intelligence.
+Plus je courais &agrave; ces triomphes, plus celui que j'avais
+r&ecirc;v&eacute; d'abord me paraissait chim&eacute;rique. J'arrivai enfin &agrave;
+le croire inutile autant qu'impossible; je r&eacute;solus donc
+de ne plus chercher des v&eacute;rit&eacute;s m&eacute;taphysiques sur la
+voie desquelles mes &eacute;tudes physiques me mettaient de
+moins en moins. J'avais &eacute;tudie les myst&egrave;res de la nature,
+la marche et le repos des corps c&eacute;lestes, les lois invariables
+qui r&eacute;gissent l'univers dans ses splendeurs infinies
+comme dans ses imperceptibles d&eacute;tails; partout
+j'avais senti la main de fer d'une puissance incommensurable,
+profond&eacute;ment insensible aux nobles &eacute;motions
+de l'homme, g&eacute;n&eacute;reuse jusqu'&agrave; la profusion, ing&eacute;nieuse
+jusqu'&agrave; la minutie en tout ce qui tend &agrave; ses satisfactions
+mat&eacute;rielles; mais vou&eacute;e &agrave; un silence inexorable en tout
+ce qui tient &agrave; son &ecirc;tre moral, &agrave; ses immenses d&eacute;sirs,
+fallait-il dire &agrave; ses immenses besoins? Cette avidit&eacute; avec
+laquelle quelques hommes d'exception cherchent &agrave; communiquer
+intimement avec la Divinit&eacute;, n'&eacute;tait-elle pas
+une maladie du cerveau, que l'on pouvait classer &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+du d&eacute;r&egrave;glement de certaines croissances anormales dans
+le r&egrave;gne v&eacute;g&eacute;tal, et de certains instincts exag&eacute;r&eacute;s chez
+les animaux? N'&eacute;tait-ce pas l'orgueil, cette autre maladie
+commune au grand nombre des humains, qui parait de
+couleurs sublimes et rehaussait d'appellations pompeuses
+cette fi&egrave;vre de l'esprit, t&eacute;moignage de faiblesse et de lassitude
+bien plus que de force et de sant&eacute;? Non, m'&eacute;criai-je,
+c'est impudence et folie, et mis&egrave;re surtout, que de vouloir
+escalader le ciel. Le ciel qui n'existe nulle part pour
+le moindre &eacute;colier rompu au m&eacute;canisme de la sph&egrave;re!
+le ciel, o&ugrave; le vulgaire croit voir, au milieu d'un tr&ocirc;ne de
+nu&eacute;es form&eacute; des grossi&egrave;res exhalaisons de la terre, un
+f&eacute;tiche taill&eacute; sur le mod&egrave;le de l'homme, assis sur les
+sph&egrave;res ainsi qu'un ciron sur l'Atlas! le ciel, l'&eacute;ther
+infini parsem&eacute; de soleils et de mondes infinis, que
+l'homme s'imagine devoir traverser apr&egrave;s sa mort
+comme les pigeons voyageurs passent d'un champ &agrave; un
+autre, et o&ugrave; de pitoyables rh&eacute;teurs th&eacute;ologiques choisissent
+apparemment une constellation pour domaine et
+les rayons d'un astre pour v&ecirc;tement! le ciel et l'homme,
+c'est-&agrave;-dire l'infini et l'atome! quel &eacute;trange rapprochement
+d'id&eacute;es! quelle ridicule antith&egrave;se! Quel est donc
+le premier cerveau humain qui est tomb&eacute; dans une pareille
+d&eacute;mence? Et aujourd'hui un pape, qui s'intitule le
+roi des &acirc;mes, ouvre avec une clef les deux battants de
+l'&eacute;ternit&eacute; &agrave; quiconque plie le genou devant sa discipline
+en disant: &laquo;<i>Admettez-moi!</i>&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'est ainsi que je parlais, et alors un rire amer
+s'emparait de moi; et, jetant par terre les sublimes
+&eacute;crits des p&egrave;res de l'&Eacute;glise et ceux des philosophes spiritualistes
+de toutes les nations et de tous les temps, je
+les foulais aux pieds dans une sorte de rage, en r&eacute;p&eacute;tant
+ces mots favoris d'H&eacute;bronius, o&ugrave; je croyais trouver
+la solution de tous mes probl&egrave;mes: &laquo;&Ocirc; ignorance, &ocirc;
+imposture!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Tu p&acirc;lis, enfant, dit Alexis en s'interrompant; ta
+main tremble dans la mienne, et ton &#339;il effar&eacute; semble
+interroger le mien avec anxi&eacute;t&eacute;. Calme-toi, et ne crains
+pas de tomber dans de pareilles angoisses: j'esp&egrave;re que
+ce r&eacute;cit t'en pr&eacute;servera pour jamais.</p>
+
+<p>&laquo;Heureusement pour l'homme, cette pens&eacute;e de Dieu,
+qu'il ignore et qu'il nie si souvent, a pr&eacute;sid&eacute; &agrave; la cr&eacute;ation
+de son &ecirc;tre avec autant de soin et d'amour qu'&agrave; celle de
+l'univers. Elle l'a fait perfectible dans le bien, corrigible
+dans le mal. Si, dans la soci&eacute;t&eacute;, l'homme peut se consid&eacute;rer
+souvent comme perdu pour la soci&eacute;t&eacute;, dans la
+solitude l'homme n'est jamais perdu pour Dieu; car,
+tant qu'il lui reste un souffle de vie, ce souffle peut faire
+vibrer une corde inconnue au fond de son &acirc;me; et quiconque
+a aim&eacute; la v&eacute;rit&eacute; a bien des cordes &agrave; briser avant
+de p&eacute;rir. Souvent les sublimes facult&eacute;s dont il est dou&eacute;
+sommeillent pour se retremper comme le germe des
+plantes au sein de la terre, et, au sortir d'un long repos,
+elles &eacute;clatent avec plus de puissance. Si j'estime tant la
+retraite et la solitude, si je persiste &agrave; croire qu'il faut
+garder les v&#339;ux monastiques, c'est que j'ai connu plus
+qu'un autre les dangers et les victoires de ce long t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te
+avec la conscience, o&ugrave; ma vie s'est consum&eacute;e. Si
+j'avais v&eacute;cu dans le monde, j'eusse &eacute;t&eacute; perdu &agrave; jamais.
+Le souffle des hommes e&ucirc;t &eacute;teint ce que le souffle de
+Dieu a ranim&eacute;. L'app&acirc;t d'une vaine gloire m'e&ucirc;t enivr&eacute;;
+et, mon amour pour la science trouvant toujours de nouvelles
+excitations dans le suffrage d'autrui, j'eusse v&eacute;cu
+dans l'ivresse d'une fausse joie et dans l'oubli du vrai
+bonheur. Mais ici, n'&eacute;tant compris de personne, vivant
+de moi-m&ecirc;me, et n'ayant pour stimulant que mon orgueil
+et ma curiosit&eacute;, je finis par apaiser ma soif et par me
+lasser de ma propre estime. Je sentis le besoin de faire
+partager mes plaisirs et mes peines &agrave; quelqu'un, &agrave; d&eacute;faut
+de l'ami c&eacute;leste que je m'&eacute;tais ali&eacute;n&eacute;; et je le sentis sans
+m'en rendre compte, sans vouloir me l'avouer &agrave; moi-m&ecirc;me.
+Outre les habitudes superbes que l'orgueil de
+l'esprit avait donn&eacute;es &agrave; mon caract&egrave;re, je n'&eacute;tais point
+entour&eacute; d'&ecirc;tres avec lesquels je pusse sympathiser: la
+grossi&egrave;ret&eacute; ou la m&eacute;chancet&eacute; se dressait de toutes parts
+autour de moi pour repousser les &eacute;lans de mon c&#339;ur. Ce
+fut encore un bonheur pour moi. Je sentais que la soci&eacute;t&eacute;
+d'hommes intelligents e&ucirc;t allum&eacute; en moi une fi&egrave;vre de
+discussion, une soif de controverses; qui m'eussent de
+plus en plus affermi dans mes n&eacute;gations; au lieu que
+dans mes longues veill&eacute;es solitaires, au plus fort de
+mon ath&eacute;isme, je sentais encore parfois des aspirations
+violentes vers ce Dieu que j'appelais la fiction de mes
+jeunes ann&eacute;es; et, quoique dans ces moments-l&agrave; j'eusse
+du m&eacute;pris pour moi-m&ecirc;me, il est certain que je redevenais
+bon, et que mon c&#339;ur luttait avec courage contre
+sa propre destruction.</p>
+
+<p>&laquo;Les grandes maladies ont des phases o&ugrave; le mal am&egrave;ne
+le bien, et c'est apr&egrave;s la crise la plus effrayante que la
+gu&eacute;rison se fait tout &agrave; coup comme un miracle. Les
+temps qui pr&eacute;c&eacute;d&egrave;rent mon retour &agrave; la foi furent ceux
+o&ugrave; je crus me sentir le plus robuste adepte de la <i>raison
+pure</i>. J'avais r&eacute;ussi &agrave; &eacute;touffer toute r&eacute;volte du c&#339;ur, et
+je triomphais dans mon m&eacute;pris de toute croyance, dans
+mon oubli de toute &eacute;motion religieuse. &Agrave; peine arriv&eacute; &agrave;
+cet apog&eacute;e de ma force philosophique, je fus pris de
+d&eacute;sespoir. Un jour que j'avais travaill&eacute; pendant plusieurs
+heures &agrave; je ne sais quels d&eacute;tails d'observation scientifique
+avec une lucidit&eacute; extraordinaire, je me sentis persuad&eacute;, plus
+que je ne l'avais encore &eacute;t&eacute;, de la toute-puissance
+de la mati&egrave;re et de l'impossibilit&eacute; d'un esprit
+cr&eacute;ateur et vivifiant autre que ce que j'appelais, en
+langage de naturaliste, les propri&eacute;t&eacute;s vitales de la mati&egrave;re.
+Alors j'&eacute;prouvai tout &agrave; coup dans mon &ecirc;tre physique
+la sensation d'un froid glacial, et je me mis au lit
+avec la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'avais jamais pris aucun soin de ma sant&eacute;. Je fis
+une maladie longue et douloureuse. Ma vie ne fut point
+en danger; mais d'intol&eacute;rables souffrances s'oppos&egrave;rent
+pendant longtemps &agrave; toute occupation de mon cerveau.
+Un ennui profond s'empara de moi; l'inaction, l'isolement
+et la souffrance me jet&egrave;rent dans une tristesse mortelle.
+Je ne voulais recevoir les soins de personne; mais
+les instances faussement affectueuses du Prieur et celles
+d'un certain convers infirmier, nomm&eacute; Christophore, me
+forc&egrave;rent d'accepter une soci&eacute;t&eacute; pendant la nuit. J'avais
+d'insupportables insomnies, et ce Christophore, sous
+pr&eacute;texte de m'en all&eacute;ger l'ennui, venait dormir chaque
+nuit d'un lourd et profond sommeil aupr&egrave;s de mon lit.
+C'&eacute;tait bien la plus excellente et la plus born&eacute;e des
+cr&eacute;atures humaines. Sa stupidit&eacute; avait trouv&eacute; gr&acirc;ce pour
+sa bont&eacute; aupr&egrave;s des autres moines. On le traitait comme
+une sorte d'animal domestique laborieux, souvent n&eacute;cessaires
+et toujours inoffensifs. Sa vie n'&eacute;tait qu'une suite de
+bienfaits et de d&eacute;vouements. Comme on en tirait parti,
+on l'avait habitu&eacute; &agrave; compter sur l'efficacit&eacute; de ses soins:
+et cette confiance, que j'&eacute;tais loin de partager, me le
+rendait importun &agrave; l'exc&egrave;s. Cependant un sentiment de
+justice, que l'ath&eacute;isme n'avait pu d&eacute;truire en moi, me
+for&ccedil;ait &agrave; le supporter avec patience et &agrave; le traiter avec
+douceur. Quelquefois, dans les commencements, je m'&eacute;tais
+emport&eacute; contre lui, et je l'avais chass&eacute; de ma cellule.
+Au lieu d'en &ecirc;tre offens&eacute;, il s'affligeait de me laisser
+seul en proie &agrave; mon mal; il nasillait une longue pri&egrave;re &agrave;
+ma porte, et au lever du jour je le trouvais assis sur
+l'escalier, la t&ecirc;te dans ses mains, dormant &agrave; la v&eacute;rit&eacute;,
+mais dormant au froid et sur la dure plut&ocirc;t que de se
+r&eacute;signer &agrave; passer dans son lit les heures qu'il avait r&eacute;solu
+de mon consacrer. Sa patience et son abn&eacute;gation me
+vainquirent. Je supportai sa compagnie pour lui rendre
+service; car, &agrave; mon grand regret, nul autre que moi
+n'&eacute;tait malade dans le couvent; et, lorsque Christophore
+n'avait personne &agrave; soigner, il &eacute;tait l'homme le plus malheureux
+du monde. Peu &agrave; peu je m'habituai &agrave; le voir,
+lui et son petit chien, qui s'&eacute;tait tellement identifi&eacute; pour
+lui qu'il avait tout son caract&egrave;re, toutes ses habitudes,
+et que, pour un peu, il e&ucirc;t pr&eacute;par&eacute; la tisane et t&acirc;t&eacute; le
+pouls aux malades. Ces deux &ecirc;tres remuaient et dormaient
+de compagnie. Quand le moine allait et venait
+sur la pointe du pied autour de la chambre, le chien
+faisait autant de pas que lui; et, d&egrave;s que le bonhomme
+s'assoupissait, l'animal paisible en faisait autant. Si Christophore
+faisait sa pri&egrave;re, Bacco s'asseyait gravement
+devant lui, et se tenait ainsi fron&ccedil;ant l'oreille et suivant
+de l'&#339;il les moindres mouvements de bras et de t&ecirc;te
+dont le moine accompagnait son oraison. Si ce dernier
+m'encourageait &agrave; prendre patience par de niaises consolations
+et de banales promesses de gu&eacute;rison prochaine,
+Bacco se dressait sur ses jambes de derri&egrave;re, et, posant
+ses petites pattes de devant sur mon lit avec beaucoup
+de discr&eacute;tion et de propret&eacute;, me l&eacute;chait la main d'un air
+affectueux. Je m'accoutumai tellement &agrave; eux qu'ils me
+devinrent n&eacute;cessaires autant l'un que l'autre. Au fond
+je crois que j'avais une secr&egrave;te pr&eacute;f&eacute;rence pour Bacco;
+car il avait beaucoup plus d'intelligence que son ma&icirc;tre,
+son sommeil &eacute;tait plus l&eacute;ger, et surtout il ne parlait
+pas.</p>
+
+<p>&laquo;Mes souffrances devinrent si intol&eacute;rables que toutes
+mes forces furent abattues. Au bout d'une ann&eacute;e de ce
+cruel supplice, j'&eacute;tais tellement vaincu que je ne d&eacute;sirais
+plus la mort. Je craignais d'avoir &agrave; souffrir encore plus
+pour quitter la vie, et je me faisais d'une vie sans souffrance
+l'id&eacute;al du bonheur. Mon ennui &eacute;tait si grand que
+je ne pouvais plus me passer un instant de mon gardien.
+Je le for&ccedil;ais &agrave; manger en ma pr&eacute;sence, et le spectacle de
+son robuste app&eacute;tit &eacute;tait un amusement pour moi. Tout
+ce qui m'avait choqu&eacute; en lui me plaisait, m&ecirc;me son
+pesant sommeil, ses interminables pri&egrave;res et ses contes
+de bonne femme. J'en &eacute;tais venu au point de prendre
+plaisir &agrave; &ecirc;tre tourment&eacute; par lui, et chaque soir je refusais
+ma potion afin de me divertir pendant un quart d'heure
+de ses importunit&eacute;s infatigables et de ses insinuations
+na&iuml;ves, qu'il croyait ing&eacute;nieuses, pour m'amener &agrave; ses
+fins. C'&eacute;taient l&agrave; mes seules distractions, et j'y trouvais
+une sorte de gaiet&eacute; int&eacute;rieure, que le bonhomme semblait
+deviner, quoique mes traits fl&eacute;tris et contract&eacute;s ne
+puissent pas l'exprimer m&ecirc;me par un sourire.</p>
+
+<p>&laquo;Lorsque je commen&ccedil;ais &agrave; gu&eacute;rir, une maladie &eacute;pid&eacute;mique
+se d&eacute;clara dans le couvent. Le mal &eacute;tait subit,
+terrible, in&eacute;vitable. On &eacute;tait comme foudroy&eacute;. Mon
+pauvre Christophore en fut atteint un des premiers.
+J'oubliai ma faiblesse et le danger; je quittai ma cellule
+et passai trois jours et trois nuits au pied de son lit. Le
+quatri&egrave;me jour il expira dans mes bras. Cette perte me
+fut si douloureuse que je faillis ne pas y survivre. Alors
+une crise &eacute;trange s'op&eacute;ra en moi: je fus promptement et
+compl&egrave;tement gu&eacute;ri; mon &ecirc;tre moral se r&eacute;veilla comme
+&agrave; la suite d'un long sommeil; et, pour la premi&egrave;re fois
+depuis bien des ann&eacute;es, je compris par le c&#339;ur les douleurs
+de l'humanit&eacute;. Christophore &eacute;tait le seul homme
+que j'eusse aim&eacute; depuis la mort de Fulgence. Une si
+prompte et si am&egrave;re s&eacute;paration me remit en m&eacute;moire
+mon premier ami, ma jeunesse, ma pi&eacute;t&eacute;, ma sensibilit&eacute;,
+tous mes bonheurs &agrave; jamais perdus. Je rentrai dans ma
+solitude avec d&eacute;sespoir. Bacco m'y suivit; j'&eacute;tais le dernier
+malade que son ma&icirc;tre e&ucirc;t soign&eacute;: il s'&eacute;tait habitu&eacute;
+&agrave; vivre dans ma cellule, et il semblait vouloir reporter
+son affection sur moi; mais il ne put y r&eacute;ussir, le chagrin
+le consuma. Il ne dormait plus, il flairait sans cesse le
+fauteuil o&ugrave; Christophore avait coutume de dormir, et que
+je pla&ccedil;ais toutes les nuits aupr&egrave;s de mon chevet pour me
+repr&eacute;senter quelque chose de la pr&eacute;sence de mon pauvre
+ami. Bacco n'&eacute;tait point ingrat &agrave; mes caresses, mais rien
+ne pouvait calmer son inqui&eacute;tude. Au moindre bruit, il
+se dressait et regardait la porte avec un m&eacute;lange d'espoir
+et de d&eacute;couragement. Alors j'&eacute;prouvais le besoin de lui
+parler comme &agrave; un &ecirc;tre sympathique.</p>
+
+<p>&laquo;Il ne viendra plus, lui disais-je, c'est moi seul que
+tu dois aimer maintenant.</p>
+
+<p>&laquo;Il me comprenait, j'en suis certain, car il venait &agrave;
+moi et me l&eacute;chait la main d'un air triste et r&eacute;sign&eacute;. Puis
+il se couchait et t&acirc;chait de s'endormir; mais c'&eacute;tait un
+assoupissement douloureux, entrecoup&eacute; de faibles plaintes
+qui me d&eacute;chiraient l'&acirc;me. Quand il eut perdu tout
+espoir de retrouver celui qu'il attendait toujours, il r&eacute;solut
+de se laisser mourir. Il refusa de manger, et je le vis
+expirer sur le fauteuil de son ma&icirc;tre, en me regardant
+d'un air de reproche, comme si j'&eacute;tais la cause de ses
+fatigues et de sa mort. Quand je vis ses yeux &eacute;teints et
+ses membres glac&eacute;s, je ne pus retenir des torrents de
+larmes; je le pleurai encore plus am&egrave;rement que je
+n'avais pleur&eacute; Christophore. Il me sembla que je perdais
+celui-ci une seconde fois.</p>
+
+<p>&laquo;Cet &eacute;v&eacute;nement, si pu&eacute;ril en apparence, acheva de
+me pr&eacute;cipiter du haut de mon orgueil dans un ab&icirc;me de
+douleurs. &Agrave; quoi m'avait servi cet orgueil? &agrave; quoi m'avait
+servi mon intelligence? La maladie avait frapp&eacute; l'une
+d'impuissance; l'humilit&eacute; d'un homme charitable, l'affection
+fid&egrave;le d'un pauvre animal, m'avaient plus secouru
+que l'autre. Maintenant que la mort m'enlevait les seuls
+objets de ma sympathie, la raison dont j'avais fait mon
+Dieu m'enseignait, pour toute consolation, qu'il ne restait
+plus rien d'eux, et qu'ils devaient &ecirc;tre pour moi comme
+s'ils n'eussent jamais &eacute;t&eacute;. Je ne pouvais me faire &agrave; cette
+id&eacute;e de destruction absolue, et pourtant ma science me
+d&eacute;fendait d'en douter. J'essayai de reprendre mes &eacute;tudes,
+esp&eacute;rant chasser l'ennui qui me d&eacute;vorait; cela ne servit
+qu'&agrave; absorber quelques heures de ma journ&eacute;e. D&egrave;s que
+je rentrais dans ma cellule, d&egrave;s que je m'&eacute;tendais sur
+mon lit pour dormir, l'horreur de l'isolement se faisait
+sentir chaque jour davantage; je devenais faible comme
+un enfant, et je baignais mon chevet de mes larmes; je
+regrettais ces souffrances physiques qui m'avaient sembl&eacute;
+insupportables, et qui maintenant m'eussent &eacute;t&eacute; douces
+si elles eussent pu ramener pr&egrave;s de moi Christophore et
+Bacco.</p>
+
+<p>&laquo;Je sentis alors profond&eacute;ment que la plus humble
+amiti&eacute; est un plus pr&eacute;cieux tr&eacute;sor que toutes les conqu&ecirc;tes
+du g&eacute;nie; que la plus na&iuml;ve &eacute;motion du c&#339;ur est
+plus douce et plus n&eacute;cessaire que toutes les satisfactions
+de la vanit&eacute;. Je compris, par le t&eacute;moignage de mes entrailles,
+que l'homme est fait pour aimer, et que la solitude,
+sans la foi et l'amour divin, est un tombeau, moins
+le repos de la mort! Je ne pouvais esp&eacute;rer de retrouver
+la foi, c'&eacute;tait un beau r&ecirc;ve &eacute;vanoui qui me laissait plein
+de regrets; ce que j'appelais ma raison et mes lumi&egrave;res
+l'avaient bannie sans retour de mon &acirc;me. Ma vie ne pouvait
+plus &ecirc;tre qu'une veille aride, une r&eacute;alit&eacute; dess&eacute;chante.
+Mille pens&eacute;es de d&eacute;sespoir s'agit&egrave;rent dans mon cerveau.
+Je songeai &agrave; quitter le clo&icirc;tre, &agrave; me lancer dans le tourbillon
+du monde, &agrave; m'abandonner aux passions, aux
+vices m&ecirc;me, pour l&acirc;cher d'&eacute;chapper &agrave; moi-m&ecirc;me par
+l'ivresse ou l'abrutissement. Ces d&eacute;sirs s'effac&egrave;rent
+promptement; j'avais &eacute;touff&eacute; mes passions de trop bonne
+heure pour qu'il me f&ucirc;t possible de les faire revivre.
+L'ath&eacute;isme m&ecirc;me n'avait fait qu'affermir, par l'&eacute;tude et
+la r&eacute;flexion, mes habitudes d'aust&eacute;rit&eacute;. D'ailleurs, &agrave; travers
+toutes mes transformations, j'avais conserv&eacute; un
+sentiment du beau, un d&eacute;sir de l'id&eacute;al que ne r&eacute;pudient
+point &agrave; leur gr&eacute; les intelligences tant soit peu &eacute;lev&eacute;es.
+Je ne me ber&ccedil;ais plus du r&ecirc;ve de la perfection divine;
+mais, &agrave; voir seulement l'univers mat&eacute;riel, &agrave; ne contempler
+que la splendeur des &eacute;toiles et la r&eacute;gularit&eacute; des lois
+qui r&eacute;gissent la mati&egrave;re, j'avais pris tant d'amour pour
+l'ordre, la dur&eacute;e et la beaut&eacute; ext&eacute;rieure des choses, que
+je n'eusse jamais pu vaincre mon horreur pour tout ce
+qui e&ucirc;t troubl&eacute; ces id&eacute;es de grandeur et d'harmonie.</p>
+
+<p>&laquo;J'essayai de me cr&eacute;er de nouvelles sympathies; je
+n'en pus trouver dans le clo&icirc;tre. Je rencontrais partout
+la malice et la fausset&eacute;; et, quand j'avais affaire aux
+simples d'esprit, j'apercevais la l&acirc;chet&eacute; sous la douceur.
+Je t&acirc;chai de nouer quelques relations avec le monde.
+Du temps de l'abb&eacute; Spiridion, tout ce qu'il y avait
+d'hommes distingu&eacute;s dans le pays et de voyageurs instruits
+sur les chemins venaient visiter le couvent,
+malgr&eacute; sa position sauvage et la difficult&eacute; des routes qui
+y conduisent. Mais, depuis qu'il &eacute;tait devenu un repaire
+de paresse, d'ignorance et d'ivrognerie, le hasard seul
+nous amenait, comme aujourd'hui, &agrave; de rares intervalles,
+quelques passants indiff&eacute;rents ou quelques curieux
+d&eacute;s&#339;uvr&eacute;s. Je ne trouvai personne &agrave; qui ouvrir
+mon c&#339;ur, et je restai seul, livr&eacute; &agrave; un sombre abattement.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant des semaines et des mois, je v&eacute;cus ainsi
+sans plaisir et presque sans peine, tant mon &acirc;me &eacute;tait
+bris&eacute;e et accabl&eacute;e sous le poids de l'ennui. L'&eacute;tude avait
+perdu tout attrait pour moi; elle me devint peu &agrave; peu
+odieuse: elle ne servait qu'&agrave; me remettre sous les yeux
+ce sinistre probl&egrave;me de la destin&eacute;e de l'homme abandonn&eacute;
+sur la terre &agrave; tous les &eacute;l&eacute;ments de souffrance et
+de destruction, sans avenir, sans promesse et sans r&eacute;compense.
+Je me demandais alors; &agrave; quoi bon vivre,
+mais aussi &agrave; quoi bon mourir; n&eacute;ant pour n&eacute;ant, je
+laissais le temps couler et mon front se d&eacute;garnir sans
+opposer de r&eacute;sistance &agrave; ce d&eacute;p&eacute;rissement de l'&acirc;me et du
+corps, qui me conduisait lentement &agrave; un repos plus
+triste encore.</p>
+
+<p>&laquo;L'automne arriva, et la m&eacute;lancolie du ciel adoucit
+un peu l'amertume de mes id&eacute;es. J'aimais &agrave; marcher sur
+les feuilles s&egrave;ches et &agrave; voir passer ces grandes troupes
+d'oiseaux voyageurs qui volent dans un ordre sym&eacute;trique,
+et dont le cri sauvage se perd dans les nu&eacute;es.
+J'enviais le sort de ces cr&eacute;atures qui ob&eacute;issent &agrave; des instincts
+toujours satisfaits, et que la r&eacute;flexion ne tourmente
+pas. Dans un sens, je les trouvais bien plus
+complets que l'homme, car ils ne d&eacute;sirent que ce qu'ils
+peuvent poss&eacute;der; et, si le soin de leur conservation est
+un travail continuel, du moins ils ne connaissent pas
+l'ennui, qui est la pire des fatigues. J'aimais aussi &agrave; voir
+s'&eacute;panouir les derni&egrave;res fleurs de l'ann&eacute;e. Tout me semblait
+pr&eacute;f&eacute;rable au sort de l'homme, m&ecirc;me celui des
+plantes; et, pourtant ma sympathie sur ces existences
+&eacute;ph&eacute;m&egrave;res, je n'avais d'autre plaisir que de cultiver un
+petit coin du jardin et de l'entourer de palissades pour
+emp&ecirc;cher les pieds profanes de fouler mes gazons et les
+mains sacril&egrave;ges de cueillir mes fleurs. Lorsqu'on en
+approchait, je repoussais les curieux avec tant d'humeur
+qu'on me crut fou, et que le Prieur se r&eacute;jouit de me voir
+tomber dans un tel abrutissement.</p>
+
+<p class="img"><img alt="La foule vint et l'espace
+fut rempli de voix..." src="images/12.png" /><br />
+La foule vint et l'espace
+fut rempli de voix...</p>
+
+
+<p>&laquo;Les soir&eacute;es &eacute;taient fra&icirc;ches, mais douces; il m'arrivait
+souvent, apr&egrave;s avoir cherch&eacute;, dans la fatigue de
+mon travail manuel, l'espoir d'un peu de repos pour la
+nuit, de me coucher sur un banc de gazon que j'avais
+&eacute;lev&eacute; moi-m&ecirc;me, et de rester plong&eacute; dans une vague
+r&ecirc;verie longtemps apr&egrave;s le coucher du soleil. Je laissais
+flotter mes esprits, comme les feuilles que le vent enlevait
+aux arbres; je m'&eacute;tudiais &agrave; v&eacute;g&eacute;ter; j'eusse voulu
+d&eacute;sapprendre l'exercice de la pens&eacute;e. J'arrivais, ainsi &agrave;
+une sorte d'assoupissement qui n'&eacute;tait ni la veille ni le
+sommeil, ni la souffrance ni le bien-&ecirc;tre, et ce p&acirc;le
+plaisir &eacute;tait encore le plus vif qui me rest&acirc;t. Peu &agrave; peu
+cette langueur devint plus douce, et le travail de ma
+volont&eacute; pour y arriver devint plus facile. Ma b&eacute;atitude
+alors consistait surtout &agrave; perdre la m&eacute;moire du pass&eacute; et
+l'appr&eacute;hension de l'avenir. J'&eacute;tais tout au pr&eacute;sent. Je
+comprenais la vie de la nature, j'observais tous ses petits
+ph&eacute;nom&egrave;nes, je p&eacute;n&eacute;trais dans ses moindres secrets.
+J'&eacute;coutais ses capricieuses harmonies, et le sentiment
+de toutes ces choses inappr&eacute;ciables aux esprits agit&eacute;s
+r&eacute;ussissait &agrave; me distraire de moi-m&ecirc;me. Je soulageais &agrave;
+mon insu, par cette douce admiration, mon c&#339;ur rempli
+d'un amour sans but et d'un enthousiasme sans aliment.
+Je contemplais la gr&acirc;ce d'une branche mollement berc&eacute;e
+par le vent, j'&eacute;tais attendri par le chant faible et m&eacute;lancolique
+d'un insecte. Les parfums de mes fleurs me portaient
+&agrave; la reconnaissance; leur beaut&eacute;, pr&eacute;serv&eacute;e de
+toute alt&eacute;ration par mes soins, m'inspirait un na&iuml;f orgueil.
+Pour la premi&egrave;re fois, depuis bien des ann&eacute;es, je
+redevenais sensible &agrave; la po&eacute;sie du clo&icirc;tre, sanctuaire
+plac&eacute; sur les lieux &eacute;lev&eacute;s pour que l'homme y vive au-dessus
+des bruits du monde, recueilli dans la contemplation
+du ciel. Tu connais cet angle que forme la terrasse
+du jardin du c&ocirc;t&eacute; de la mer, au bout du berceau
+de vigne que supportent des piliers quadrangulaires en
+marbre blanc. L&agrave; s'&eacute;l&egrave;vent quatre palmiers; c'est moi
+qui les ai plant&eacute;s, et c'est l&agrave; que j'avais dispos&eacute; mon
+parterre, aujourd'hui effac&eacute; et confondu dans le potager,
+qui a pris la place du beau jardin cr&eacute;&eacute; par H&eacute;bronius. Ce
+lieu &eacute;tait encore, &agrave; l'&eacute;poque dont je te parle, un des
+plus pittoresques de la terre, au dire des rares voyageurs
+qui le visitaient. Les riches fontaines de marbre,
+qui ne sont plus consacr&eacute;es aujourd'hui qu'&agrave; de vils
+usages, y murmuraient alors pour les seules d&eacute;lices des
+oreilles musicales. L'eau pure de la source tombait dans
+des conques de marbre rouge qui la d&eacute;versaient l'une
+dans l'autre, et fuyait myst&eacute;rieusement sous l'ombrage
+des cypr&egrave;s et des figuiers. Les rameaux des citronniers
+et des caroubiers se pressaient et s'enla&ccedil;aient &eacute;troitement
+autour de ma retraite, et l'isolaient selon mon go&ucirc;t.
+Mais, du c&ocirc;t&eacute; du glacis perpendiculaire qui domine le
+rivage, j'avais m&eacute;nag&eacute; une ouverture dans mes berceaux;
+et je pouvais admirer &agrave; loisir, &agrave; travers un cadre
+de fleurs et de verdure, le spectacle sublime de la mer
+brisant sur les rochers et se teignant &agrave; l'horizon des feux
+du couchant ou de ceux de l'aurore. L&agrave;, perdu dans des
+r&ecirc;veries sans fin, il me semblait saisir des harmonies
+inappr&eacute;ciables aux sens grossiers des autres hommes,
+quelque chant plaintif, exhal&eacute; sur la rive maure, et
+port&eacute; sur les mers par les vents du sud, ou le cantique
+de quelque derviche, saint ignor&eacute;, perdu dans les &acirc;pres
+solitudes de l'Atlas, et plus heureux dans sa mis&egrave;re
+c&eacute;nobitique avec la foi que moi au sein de mon opulence
+monacale avec le doute.</p>
+
+<p class="img"><img alt="Nous allons le
+d&eacute;truire, et les lambeaux de sa chair..." src="images/18.png" /><br />
+Nous allons le
+d&eacute;truire, et les lambeaux de sa chair...</p>
+
+
+<p>&laquo;Peu &agrave; peu j'en vins &agrave; d&eacute;couvrir un sens profond
+dans les moindres faits de la nature. En m'abandonnant
+au charme de mes impressions avec la na&iuml;vet&eacute; qu'am&egrave;ne
+le d&eacute;couragement, je reculai insensiblement les bornes
+&eacute;troites du certain jusqu'&agrave; celles du possible; et bient&ocirc;t
+le possible, vu avec une certaine &eacute;motion du c&#339;ur, ouvrit
+autour de moi des horizons plus vastes que ma raison
+n'e&ucirc;t os&eacute; les pressentir. Il me sembla trouver des motifs
+de myst&eacute;rieuse pr&eacute;voyance dans tout ce qui m'avait
+paru livr&eacute; &agrave; la fatalit&eacute; aveugle. Je recouvrai le sens du
+bonheur que j'avais si d&eacute;plorablement perdu. Je cherchai
+les jouissances relatives de tous les &ecirc;tres, comme
+j'avais cherch&eacute; leurs souffrances, et je m'&eacute;tonnai de les
+trouver si &eacute;quitablement r&eacute;parties. Chaque &ecirc;tre prit une
+forme et une voix nouvelle pour me r&eacute;v&eacute;ler des facult&eacute;s
+inconnues &agrave; la froide et superficielle observation que
+j'avais prise pour la science. Des myst&egrave;res infinis se d&eacute;roul&egrave;rent
+autour de moi, contredisant toutes les sentences
+d'un savoir incomplet et d'un jugement pr&eacute;cipit&eacute;. En un
+mot, la vie prit &agrave; mes yeux un caract&egrave;re sacr&eacute; et un but
+immense, que je n'avais entrevu ni dans les religions ni
+dans les sciences, et que mon c&#339;ur enseigna sur nouveaux
+frais &agrave; mon intelligence &eacute;gar&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Un soir j'&eacute;coutais avec recueillement le bruit de la
+mer calme brisant sur le sable; je cherchais le sens de
+ces trois lames, plus fortes que les autres, qui reviennent
+toujours ensemble &agrave; des intervalles r&eacute;guliers, comme
+un rhythme marqu&eacute; dans l'harmonie &eacute;ternelle; j'entendis
+un p&ecirc;cheur qui chantait aux &eacute;toiles, &eacute;tendu sur le dos
+dans sa barque. Sans doute, j'avais entendu bien souvent
+le chant des p&ecirc;cheurs de la c&ocirc;te, et celui-l&agrave; peut-&ecirc;tre
+aussi souvent que les autres. Mes oreilles avaient
+toujours &eacute;t&eacute; ferm&eacute;es &agrave; la musique, comme mon cerveau
+&agrave; la po&eacute;sie. Je n'avais vu dans les chants du peuple que
+l'expression des passions grossi&egrave;res, et j'en avais d&eacute;tourn&eacute;
+mon attention avec m&eacute;pris. Ce soir-l&agrave;, comme
+les autres soirs, je fus d'abord bless&eacute; d'entendre cette
+voix qui couvrait celle des flots, et qui troublait mon
+audition. Mais, au bout de quelques instants, je remarquai
+que le chant du p&ecirc;cheur suivait instinctivement le
+rhythme de la mer, et je pensai que c'&eacute;tait l&agrave; peut-&ecirc;tre
+un de ces grands et vrais artistes que la nature elle-m&ecirc;me
+prend soin d'instruire, et qui, pour la plupart,
+meurent ignor&eacute;s comme ils ont v&eacute;cu. Cette pens&eacute;e r&eacute;pondant
+aux habitudes de suppositions dans lesquelles
+je me complaisais d&eacute;sormais, j'&eacute;coutai sans impatience
+le chant &agrave; demi sauvage de cet homme &agrave; demi sauvage
+aussi, qui c&eacute;l&eacute;brait d'une voix lente et m&eacute;lancolique les
+myst&egrave;res de la nuit et la douceur de la brise. Ses vers
+avaient peu de rime et peu de mesure; ses paroles,
+encore moins de sens et de po&eacute;sie; mais le charme de sa
+voix, l'habilet&eacute; na&iuml;ve de son rhythme, et l'&eacute;tonnante
+beaut&eacute; de sa m&eacute;lodie, triste, large et monotone comme
+celle des vagues, me frapp&egrave;rent si vivement, que tout &agrave;
+coup la musique me fut r&eacute;v&eacute;l&eacute;e. La musique me sembla
+devoir &ecirc;tre la v&eacute;ritable langue po&eacute;tique de l'homme,
+ind&eacute;pendante de toute parole et de toute po&eacute;sie &eacute;crite,
+soumise &agrave; une logique particuli&egrave;re, et pouvant exprimer
+des id&eacute;es de l'ordre le plus &eacute;lev&eacute;, des id&eacute;es trop vastes
+m&ecirc;me pour &ecirc;tre bien rendues dans toute autre langue.
+Je r&eacute;solus d'&eacute;tudier la musique, afin de poursuivre cet
+aper&ccedil;u; et je l'&eacute;tudiai en effet avec quelque succ&egrave;s,
+comme on a pu te le dire. Mais une chose me g&ecirc;na toujours,
+c'est d'avoir trop fait usage de la logique appliqu&eacute;e
+&agrave; un autre ordre de facult&eacute;s. Je ne pus jamais
+composer, et c'&eacute;tait l&agrave; pourtant ce que j'eusse ambitionn&eacute;
+par-dessus tout en musique. Quand je vis que
+je ne pouvais rendre ma pens&eacute;e dans cette langue trop
+sublime sans doute pour mon organisation, je m'adonnai
+&agrave; la po&eacute;sie, et je fis des vers. Cela ne me r&eacute;ussit pas beaucoup
+mieux; mais j'avais un besoin de po&eacute;sie qui cherchait
+une issue avant de songer &agrave; poss&eacute;der un aliment,
+et ma po&eacute;sie &eacute;tait faible, parce que la po&eacute;sie veut &ecirc;tre
+aliment&eacute;e d'un sentiment profond dont je n'avais que le
+vague pressentiment.</p>
+
+<p>&laquo;M&eacute;content de mes vers, je fis de la prose &agrave; laquelle
+je t&acirc;chai de conserver une forme lyrique. Le seul sujet
+sur lequel je pusse m'exercer avec un peu de facilit&eacute;,
+c'&eacute;tait ma tristesse et les maux que j'avais soufferts en
+cherchant la v&eacute;rit&eacute;. Je t'en r&eacute;citerai un &eacute;chantillon:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;&Ocirc; ma grandeur! &ocirc; ma force! vous avez pass&eacute; comme une nu&eacute;e d'orage,
+et vous &ecirc;tes tomb&eacute;es sur la terre pour ravager comme la foudre.
+Vous avez frapp&eacute; de mort et de st&eacute;rilit&eacute; tous les fruits et toutes
+les fleurs de mon champ. Vous en avez fait une ar&egrave;ne d&eacute;sol&eacute;e, et je
+me suis assis tout seul au milieu de mes ruines. &Ocirc; ma grandeur! &ocirc;
+ma force! &eacute;tiez-vous de bons o&ugrave; de mauvais anges?</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; ma fiert&eacute;! &ocirc; ma science! vous vous &ecirc;tes lev&eacute;es comme les
+tourbillons br&ucirc;lants que le simoun r&eacute;pand sur le d&eacute;sert. Comme le
+gravier, comme, la poussi&egrave;re, vous avez enseveli les palmiers, vous
+avez troubl&eacute; ou tari les fontaines. Et j'ai cherch&eacute; l'onde o&ugrave; l'on
+se d&eacute;salt&egrave;re, et je ne l'ai plus trouv&eacute;e; car l'insens&eacute; qui veut
+frayer sa route vers les cimes orgueilleuses de l'Horeb, oublie
+l'humble sentier qui m&egrave;ne &agrave; la source ombrag&eacute;e. &Ocirc; ma science! &ocirc; ma
+fiert&eacute;! &eacute;tiez-vous les envoy&eacute;es du Seigneur, &eacute;tiez-vous des esprits
+de t&eacute;n&egrave;bres?</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; ma vertu! &ocirc; mon abstinence! vous vous &ecirc;tes dress&eacute;es comme des
+tours, vous vous &ecirc;tes &eacute;tendues comme des remparts de marbre, comme
+des murailles d'airain. Vous m'avez abrit&eacute; sous des vo&ucirc;tes glac&eacute;es,
+vous m'avez enseveli dans des caves fun&egrave;bres remplies d'angoisses
+et de terreurs; et j'ai dormi sur une couche dure et froide, o&ugrave;
+j'ai r&ecirc;v&eacute; souvent qu'il y avait un ciel propice et des mondes
+f&eacute;conds. Et quand j'ai cherch&eacute; la lumi&egrave;re du soleil, je ne l'ai
+plus trouv&eacute;e; car j'avais perdu la vue dans les t&eacute;n&egrave;bres, et mes
+pieds d&eacute;biles ne pouvaient plus me porter sur le bord de l'ab&icirc;me. &Ocirc;
+ma vertu! &ocirc; mon abstinence! &eacute;tiez-vous les supp&ocirc;ts de l'orgueil, ou
+les conseils de la sagesse?</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; ma religion! &ocirc; mon esp&eacute;rance! vous m'avez port&eacute; comme une barque
+incertaine et fragile sur des mers sans rivages, au milieu des
+brumes d&eacute;cevantes, vagues illusions, informes images d'une patrie
+inconnue. Et quand, lass&eacute; de lutter contre le vent et de g&eacute;mir
+courb&eacute; sous la temp&ecirc;te, je vous ai demand&eacute; o&ugrave; vous me conduisiez,
+vous avez allum&eacute; des phares sur des &eacute;cueils pour me montrer ce
+qu'il fallait fuir, et non ce qu'il fallait atteindre. &Ocirc; ma
+religion! &ocirc; mon esp&eacute;rance! &eacute;tiez-vous le r&ecirc;ve de la folie, ou la
+voix myst&eacute;rieuse du Dieu vivant?&raquo;</p></div>
+
+<p>&laquo;Au milieu de ces occupations innocentes, mon &acirc;me
+avait repris du calme et mon corps de la vigueur; je fus
+tir&eacute; de mon repos par l'irruption d'un fl&eacute;au impr&eacute;vu. &Agrave;
+la contagion qu'avaient &eacute;prouv&eacute;e le monast&egrave;re et les environs
+succ&eacute;da la peste qui d&eacute;sola le pays tout entier.
+J'avais eu l'occasion de faire quelques observations sur
+la possibilit&eacute; de se pr&eacute;server des maladies &eacute;pid&eacute;miques
+par un syst&egrave;me hygi&eacute;nique fort simple. Je fis part de mes
+id&eacute;es &agrave; quelques personnes; et, comme elles eurent &agrave; se
+louer d'y avoir ajout&eacute; foi, on me fit la r&eacute;putation d'avoir
+des rem&egrave;des merveilleux contre la peste. Tout en niant
+la science qu'on m'attribuait, je me pr&ecirc;tai de grand
+c&#339;ur &agrave; communiquer mes humbles d&eacute;couvertes. Alors
+on vint me chercher de tous c&ocirc;t&eacute;s, et bient&ocirc;t mon temps
+et mes forces purent &agrave; peine suffire au nombre du consultations
+qu'on venait me demander; il fallut m&ecirc;me que
+le Prieur m'accord&acirc;t la permission extraordinaire de
+sortir du monast&egrave;re &agrave; toute heure, et d'aller visiter les
+malades. Mais, &agrave; mesure que la peste &eacute;tendait ses ravages,
+les sentiments de pi&eacute;t&eacute; et d'humanit&eacute;, qui d'abord
+avaient port&eacute; les moines &agrave; se montrer accessibles et
+compatissants, s'effac&egrave;rent de leurs &acirc;mes. Une peur
+&eacute;go&iuml;ste et l&acirc;che gla&ccedil;a tout esprit de charit&eacute;. D&eacute;fense me
+fut faite de communiquer avec les pestif&eacute;r&eacute;s, et les
+portes du monast&egrave;re furent ferm&eacute;es &agrave; ceux qui venaient
+implorer des secours. Je ne pus m'emp&ecirc;cher d'en t&eacute;moigner
+mon indignation au Prieur. Dans un autre temps,
+il m'e&ucirc;t envoy&eacute; au cachot; mais les esprits &eacute;taient tellement
+abattus par la crainte de la mort, qu'il m'&eacute;couta
+avec calme. Alors il me proposa un terme moyen: c'&eacute;tait
+d'aller m'&eacute;tablir &agrave; deux lieues d'ici, dans l'ermitage de
+Saint-Hyacinthe, et d'y demeurer avec l'ermite jusqu'&agrave;
+ce que la fin de la contagion et l'absence de tout danger
+pour <i>nos fr&egrave;res</i> me permissent de rentrer dans le couvent.
+Il s'agissait de savoir si l'ermite consentirait &agrave; me
+laisser vaquer aux devoirs de ma nouvelle charge de
+m&eacute;decin, et &agrave; partager avec moi sa natte et son pain
+noir. Je fus autoris&eacute; &agrave; l'aller voir pour sonder ses intentions,
+et je m'y rendis &agrave; l'instant m&ecirc;me. Je n'avais
+pas grand espoir de le trouver favorable: cet homme,
+qui venait une fois par mois demander l'aum&ocirc;ne &agrave; la
+porte du couvent, m'avait toujours inspir&eacute; de l'&eacute;loignement.
+Quoique la pi&eacute;t&eacute; des &acirc;mes simples ne le laiss&acirc;t
+pas manquer du n&eacute;cessaire, il &eacute;tait oblig&eacute; par ses v&#339;ux
+&agrave; mendier de porte en porte &agrave; des intervalles p&eacute;riodiques,
+plut&ocirc;t pour faire acte d'abjection que pour assurer son
+existence. J'avais un grand m&eacute;pris pour cette pratique;
+et cet ermite, avec son grand cr&acirc;ne conique, ses yeux
+p&acirc;les et enfonc&eacute;s qui ne semblaient pas capables de
+supporter la lumi&egrave;re du soleil, son dos vo&ucirc;t&eacute;, son silence
+farouche, sa barbe blanche, jaunie &agrave; toutes les
+intemp&eacute;ries de l'air, et sa grande main d&eacute;charn&eacute;e, qu'il
+tirait de dessous son manteau plut&ocirc;t avec un geste de
+commandement qu'avec l'apparence de l'humilit&eacute;, &eacute;tait
+devenu pour moi un type de fanatisme et d'orgueil
+hypocrite.</p>
+
+<p>&laquo;Quand j'eus gravi la montagne, je fus ravi de l'aspect
+de la mer. Vue ainsi en plongeant de haut sur ses
+ab&icirc;mes, elle semblait une immense plaine d'azur fortement
+inclin&eacute;e vers les rocs &eacute;normes qui la surplombaient;
+et ses flots r&eacute;guliers, dont le mouvement n'&eacute;tait plus
+sensible, pr&eacute;sentaient l'apparence de sillons &eacute;gaux
+trac&eacute;s par la charrue. Cette masse bleue, qui se dressait
+comme une colline et qui semblait compacte et solide
+comme le saphir, me saisit d'un tel vertige d'enthousiasme,
+que je me retins aux oliviers de la montagne
+pour ne pas me pr&eacute;cipiter dans l'espace. Il me semblait
+qu'en face de ce magnifique &eacute;l&eacute;ment le corps devait
+prendre les formes de l'esprit et parcourir l'immensit&eacute;
+dans un vol sublime. Je pensai alors &agrave; J&eacute;sus marchant
+sur les flots, et je me repr&eacute;sentai cet homme divin,
+grand comme les montagnes, resplendissant comme le
+soleil. &laquo;All&eacute;gorie de la m&eacute;taphysique, ou r&ecirc;ve d'une
+confiance exalt&eacute;e, m'&eacute;criai-je, tu es plus grand et plus
+po&eacute;tique que toutes nos certitudes mesur&eacute;es au compas
+et tous nos raisonnements align&eacute;s au cordeau!...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Comme je disais ces paroles, une sorte de plainte
+psalmodi&eacute;e, faible et lugubre pri&egrave;re qui semblait sortir
+des entrailles de la montagne, me for&ccedil;a de me retourner.
+Je cherchai quelque temps des yeux et de l'oreille d'o&ugrave;
+pouvaient partir ces sons &eacute;tranges; et enfin, &eacute;tant
+mont&eacute; sur une roche voisine, je vis sous mes pieds, &agrave;
+quelque distance, dans un &eacute;cartement du rocher, l'ermite,
+nu jusqu'&agrave; la ceinture, occup&eacute; &agrave; creuser une fosse
+dans le sable. &Agrave; ses pieds &eacute;tait &eacute;tendu un cadavre roul&eacute;
+dans une natte et dont les pieds bleu&acirc;tres, macul&eacute;s par
+les traces de la peste, sortaient de ce linceul rustique.
+Une odeur f&eacute;tide s'exhalait de la fosse entr'ouverte, &agrave;
+peine referm&eacute;e la veille sur d'autres cadavres ensevelis
+&agrave; la h&acirc;te. Aupr&egrave;s du nouveau mort il y avait une petite
+croix de bois d'olivier grossi&egrave;rement taill&eacute;e, ornement
+unique du mausol&eacute;e commun; une jatte de gr&egrave;s avec
+un rameau d'hysope pour l'ablution lustrale, et un petit
+b&ucirc;cher de geni&egrave;vre fumant pour &eacute;purer l'air. Un soleil
+d&eacute;vorant tombait d'aplomb sur la t&ecirc;te chauve et sur les
+maigres &eacute;paules du solitaire. La sueur collait &agrave; sa poitrine
+les longues m&egrave;ches de sa barbe couleur d'ambre.
+Saisi de respect et de piti&eacute;, je m'&eacute;lan&ccedil;ai vers lui. Il ne
+t&eacute;moigna aucune surprise, et, jetant sa b&ecirc;che, il me fit
+signe de prendre les pieds du cadavre, en m&ecirc;me temps
+qu'il le prenait par les &eacute;paules. Quand nous l'e&ucirc;mes enseveli,
+il replanta la croix, fit l'immersion d'eau b&eacute;nite;
+et, me priant de ranimer le b&ucirc;cher, il s'agenouilla,
+murmura une courte pri&egrave;re, et s'&eacute;loigna sans s'occuper
+de moi davantage. Quand nous e&ucirc;mes gagn&eacute; son ermitage,
+il s'aper&ccedil;ut seulement que je marchais pr&egrave;s de lui;
+et, me regardant alors avec quelque &eacute;tonnement, il me
+demanda si j'avais besoin de me reposer. Je lui expliquai
+en peu de mots le but de ma visite. Il ne me r&eacute;pondit
+que par un serrement de main; puis, ouvrant la porte de
+l'ermitage, il me montra, dans une salle creus&eacute;e au
+sein du roc, quatre ou cinq malheureux pestif&eacute;r&eacute;s
+agonisants sur des nattes.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ce sont, me dit-il, des p&ecirc;cheurs de la c&ocirc;te et des
+contrebandiers que leurs parents, saisis de terreur, ont
+jet&eacute;s hors des huttes. Je ne puis rien faire pour eux que
+de combattre le d&eacute;sespoir de leur agonie par des paroles
+de foi et de charit&eacute;; et puis je les ensevelis quand ils
+ont cess&eacute; de souffrir. N'entrez pas, mon fr&egrave;re, ajouta-t-il
+en voyant que je m'avan&ccedil;ais sur le seuil; ces gens-l&agrave;
+sont sans ressources, et ce lieu est infect&eacute;; conservez
+vos jours pour ceux que vous pouvez sauver encore.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et vous, mon p&egrave;re, lui dis-je, ne craignez-vous
+donc rien pour vous-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Rien, r&eacute;pondit-il en souriant; j'ai un pr&eacute;servatif
+certain.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et quel est-il?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est, dit-il d'un air inspir&eacute;, la t&acirc;che que j'ai &agrave;
+remplir qui me rend invuln&eacute;rable. Quand je ne serai plus
+n&eacute;cessaire, je redeviendrai un homme comme les autres;
+et quand je tomberai, je dirai: &laquo;Seigneur, ta volont&eacute;
+soit faite; puisque tu me rappelles, c'est que tu n'as plus
+rien &agrave; me commander.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Comme il disait cela, ses yeux &eacute;teints se ranim&egrave;rent,
+et sembl&egrave;rent renvoyer les rayons du soleil qu'ils avaient
+absorb&eacute;s. Leur &eacute;clat fut tel que j'en d&eacute;tournai les miens
+et les reportai involontairement sur la mer qui &eacute;tincelait
+&agrave; nos pieds.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;&Agrave; quoi songez-vous? me dit-il.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je songe, r&eacute;pondis-je, que J&eacute;sus a march&eacute; sur
+les eaux.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Quoi d'&eacute;tonnant? reprit le digne homme, qui ne
+me comprenait pas; la seule chose &eacute;tonnante, c'est que
+saint Pierre ait dout&eacute;, lui qui voyait le Sauveur face &agrave;
+face.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je revins tout de suite au monast&egrave;re pour rendre
+compte &agrave; l'abb&eacute; de mon message. J'aurais d&ucirc; m'&eacute;pargner
+cette peine, et me souvenir que les moines se soucient
+fort peu de la r&egrave;gle, surtout quand la peur les
+gouverne. Je trouvai toutes les portes closes; et quand
+je pr&eacute;sentai ma t&ecirc;te au guichet, on me le referma au
+visage en me criant que, quel que f&ucirc;t le r&eacute;sultat de ma
+d&eacute;marche je ne pouvais plus rentrer au couvent. J'allai
+donc coucher &agrave; l'ermitage.</p>
+
+<p>&laquo;J'y passai trois mois dans la soci&eacute;t&eacute; de l'ermite.
+C'&eacute;tait vraiment un homme des anciens jours, un saint
+digne des plus beaux temps du christianisme. Hors de
+l'exercice des bonnes &#339;uvres, c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre un esprit
+vulgaire; mais sa pi&eacute;t&eacute; &eacute;tait si grande qu'elle lui donnait
+le g&eacute;nie au besoin. C'&eacute;tait surtout dans ses exhortations
+aux mourants que je le trouvais admirable. Il
+&eacute;tait alors vraiment inspir&eacute;; l'&eacute;loquence d&eacute;bordait en lui
+comme un torrent des montagnes. Des larmes de componction
+inondaient son visage sillonn&eacute; par la fatigue. Il
+connaissait vraiment le chemin des c&#339;urs. Il combattait
+les angoisses et les terreurs de la mort, comme George
+le guerrier c&eacute;leste terrassait les dragons. Il avait une
+intelligence merveilleuse des diverses passions qui avaient
+pu remplir l'existence de ces moribonds, et il avait un
+langage et des promesses appropri&eacute;s &agrave; chacun d'eux. Je
+remarquais avec satisfaction qu'il &eacute;tait poss&eacute;d&eacute; du d&eacute;sir
+sinc&egrave;re de leur donner un instant de soulagement moral
+&agrave; leur p&eacute;nible d&eacute;part de ce monde, et non trop pr&eacute;occup&eacute;
+des vaines formalit&eacute;s du dogme. En cela, il s'&eacute;levait
+au-dessus de lui-m&ecirc;me; car sa foi avait dans l'application
+personnelle toutes les minuties du catholicisme
+le plus &eacute;troit et le plus rigide: mais la bont&eacute; est un don
+de Dieu au-dessus des pouvoirs et des menaces de l'&Eacute;glise.
+Une larme de ses mourants lui paraissait plus importante
+que les c&eacute;r&eacute;monies de l'extr&ecirc;me-onction, et un
+jour je l'entendis prononcer une grande parole pour un
+catholique. Il avait pr&eacute;sent&eacute; le crucifix aux l&egrave;vres d'un
+agonisant; celui-ci d&eacute;tourna la t&ecirc;te, et, prenant l'autre
+main de l'ermite, il la lui baisa en rendant l'esprit.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien! dit l'ermite en lui fermant les yeux, il te
+sera pardonn&eacute;, car tu as senti la reconnaissance; et si
+tu as compris le d&eacute;vo&ucirc;ment d'un homme en ce monde,
+tu sentiras la bont&eacute; de Dieu dans l'autre.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Avec les chaleurs de l'&eacute;t&eacute; cessa la contagion. Je
+passai encore quelque temps avec l'ermite avant que l'on
+os&acirc;t me rappeler au couvent. Le repos nous &eacute;tait bien
+n&eacute;cessaire &agrave; l'un et &agrave; l'autre; et je dois dire que ces
+derniers jours de l'ann&eacute;e, pleins de calme, de fra&icirc;cheur
+et de suavit&eacute; dans un des sites les plus magnifiques
+qu'il soit possible d'imaginer, loin de toute contrainte,
+et dans la soci&eacute;t&eacute; d'un homme vraiment respectable,
+furent au nombre des rares beaux jours de ma vie. Cette
+existence rude et frugale me plaisait, et puis je me
+sentais un autre homme qu'en arrivant &agrave; l'ermitage;
+un travail utile, un d&eacute;vo&ucirc;ment sinc&egrave;re, m'avaient retremp&eacute;.
+Mon c&#339;ur s'&eacute;panouissait, comme une fleur aux
+brises du printemps. Je comprenais l'amour fraternel
+sur un vaste plan; le d&eacute;vo&ucirc;ment pour tous les hommes,
+la charit&eacute;, l'abn&eacute;gation, la vie de l'&acirc;me en un mot. Je
+remarquais bien quelque pu&eacute;rilit&eacute; dans les id&eacute;es de mon
+compagnon rendu au calme de sa vie habituelle. Lorsque
+l'enthousiasme ne le soutenait plus, il redevenait capucin
+jusqu'&agrave; un certain point; mais je n'essayai pas de
+combattre ses scrupules, et j'&eacute;tais p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de respect
+pour la foi &eacute;pur&eacute;e au creuset d'une telle vertu.</p>
+
+<p>&laquo;Lorsque l'ordre me vint de retourner au monast&egrave;re,
+j'&eacute;tais un peu malade; la peur de me voir rapporter un
+germe de contagion fit attendre tr&egrave;s-patiemment mon
+retour. Je re&ccedil;us imm&eacute;diatement une licence pour rester
+dehors le temps n&eacute;cessaire &agrave; mon r&eacute;tablissement; temps
+qu'on ne limitait pas, et dont je r&eacute;solus de faire le meilleur
+emploi possible.</p>
+
+<p>&laquo;Jusque l&agrave; une des principales id&eacute;es qui m'avaient
+emp&ecirc;ch&eacute; de rompre mon v&#339;u, c'&eacute;tait la crainte du
+scandale: non que j'eusse aucun souci personnel de
+l'opinion d'un monde avec lequel je ne d&eacute;sirais &eacute;tablir
+aucun rapport, ni que je conservasse aucun respect pour
+ces moines que je ne pouvais estimer; mais une rigidit&eacute;
+naturelle, un instinct profond de la dignit&eacute; du serment,
+et, plus que tout cela peut-&ecirc;tre, un respect invincible
+pour la m&eacute;moire d'H&eacute;bronius, m'avaient retenu. Maintenant
+que le couvent me rejetait, pour ainsi dire, de
+son enceinte, il me semblait que je pouvais l'abandonner
+sans faire un &eacute;clat de mauvais exemple et sans
+violer mes r&eacute;solutions. J'examinai la vie que j'avais
+men&eacute;e dans le clo&icirc;tre et celle que j'y pouvais mener encore.
+Je me demandai si elle pouvait produire ce qu'elle
+n'avait pas encore produit, quelque chose de grand ou
+d'utile. Cette vie de b&eacute;n&eacute;dictin que Spiridion avait pratiqu&eacute;e
+et r&ecirc;v&eacute;e sans doute pour ses successeurs, &eacute;tait devenue
+impossible. Les premiers compagnons de la savante
+retraite de Spiridion durent lui faire r&ecirc;ver les beaux
+jours du clo&icirc;tre et les grands travaux accomplis sous ces
+vo&ucirc;tes antiques, sanctuaire de l'&eacute;rudition et de la pers&eacute;v&eacute;rance;
+mais Spiridion, contemporain des derniers hommes
+remarquables que le clo&icirc;tre ait produits, mourut
+pourtant d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de son &#339;uvre, &agrave; ce qu'on assure, et d&eacute;sillusionn&eacute;
+sur l'avenir de la vie monastique, quant &agrave; moi,
+qui puis sans orgueil, puisqu'il s'agit de p&eacute;nibles travaux
+entrepris, et non de glorieuses &#339;uvres accomplies, dire
+que j'ai &eacute;t&eacute; le dernier des b&eacute;n&eacute;dictins en ce si&egrave;cle, je
+voyais bien que m&ecirc;me mon r&ocirc;le de paisible &eacute;rudit n'&eacute;tait
+plus tenable. Pour des &eacute;tudes calmes, il faut un esprit
+calme; et comment le mien e&ucirc;t-il pu l'&ecirc;tre au sein de la
+tourmente qui grondait sur l'humanit&eacute;? Je voyais les
+soci&eacute;t&eacute;s pr&ecirc;tes &agrave; se dissoudre, les tr&ocirc;nes trembler comme
+des roseaux que la vague va couvrir, les peuples se r&eacute;veiller
+d'un long sommeil et menacer tout ce qui les
+avait encha&icirc;n&eacute;s, le bon et le mauvais confondus dans la
+m&ecirc;me lassitude du joug, dans la m&ecirc;me haine du pass&eacute;.
+Je voyais le rideau du temple se fendre du haut en bas
+comme &agrave; l'heure de la r&eacute;surrection du crucifi&eacute; dont ces
+peuples &eacute;taient l'image, et les turpitudes du sanctuaire
+allaient &ecirc;tre mises &agrave; nu devant l'&#339;il de la vengeance.
+Comment mon &acirc;me e&ucirc;t-elle pu &ecirc;tre indiff&eacute;rente aux
+approches de ce vaste d&eacute;chirement qui allait s'op&eacute;rer?
+Comment mon oreille e&ucirc;t-elle pu &ecirc;tre sourde au rugissement
+de la grande mer qui montait, impatiente de
+briser ses digues et de submerger les empires? &Agrave; la
+veille des catastrophes dont nous sentirons bient&ocirc;t
+l'effet, les derniers moines peuvent bien achever &agrave; la
+h&acirc;te de vider leurs cuves, et, gorg&eacute;s de vin et de
+nourriture, s'&eacute;tendre sur leur couche souill&eacute;e pour y
+attendre sans souci la mort au milieu des fum&eacute;es de
+l'ivresse. Mais je ne suis pas de ceux-l&agrave;; je m'inqui&egrave;te
+de savoir comment et pourquoi j'ai v&eacute;cu, pourquoi et
+comment je dois mourir.</p>
+
+<p>&laquo;Ayant m&ucirc;rement examin&eacute; quel usage je pourrais
+faire de la libert&eacute; que je m'arrogeais, je ne vis, hors des
+travaux de l'esprit, rien qui me conv&icirc;nt en ce monde.
+Aux premiers temps de mon d&eacute;tachement du catholicisme,
+j'avais &eacute;t&eacute; travaill&eacute; sans doute par de vastes ambitions;
+j'avais fait des projets gigantesques; j'avais m&eacute;dit&eacute;
+la r&eacute;forme de l'&Eacute;glise sur un plan plus vaste que
+celui de Luther; j'avais r&ecirc;v&eacute; le d&eacute;veloppement du protestantisme.
+C'est que, comme Luther, j'&eacute;tais chr&eacute;tien;
+et, con&ccedil;u dans le sein de l'&Eacute;glise, je ne pouvais imaginer
+une religion, si &eacute;mancip&eacute;e qu'elle se f&icirc;t, qui ne f&ucirc;t
+d'abord engendr&eacute;e par l'&Eacute;glise. Mais, en cessant de
+croire au Christ, en devenant philosophe comme mon
+si&egrave;cle, je ne voyais plus le moyen d'&ecirc;tre un novateur;
+on avait tout os&eacute;. En fait de libert&eacute; de principes, j'avais
+&eacute;t&eacute; aussi loin que les autres, et je voyais bien que, pour
+&eacute;lever un avis nouveau au milieu de tous ces destructeurs, il
+e&ucirc;t fallu avoir &agrave; leur proposer un plan de r&eacute;&eacute;dification
+quelconque. J'eusse pu faire quelque chose pour
+les sciences, et je l'eusse d&ucirc; peut-&ecirc;tre; mais, outre que
+je n'avais nul souci de me faire un nom dans cette
+branche des connaissances humaines, je ne me sentais
+vraiment de d&eacute;sirs et d'&eacute;nergie que pour les questions
+philosophiques. Je n'avais &eacute;tudi&eacute; les sciences que pour
+me guider dans le labyrinthe de la m&eacute;taphysique, et
+pour arriver &agrave; la connaissance de l'&Ecirc;tre supr&ecirc;me. Ce
+but manqu&eacute;, je n'aimai plus ces &eacute;tudes qui ne m'avaient
+passionn&eacute; qu'indirectement; et la perte de toute
+croyance me paraissait une chose si triste &agrave; &eacute;prouver
+qu'il m'e&ucirc;t paru &eacute;galement p&eacute;nible de l'annoncer aux
+hommes. Qu'eut &eacute;t&eacute;, d'ailleurs, une voix de plus dans
+ce grand concert de mal&eacute;dictions qui s'&eacute;levait contre
+l'&Eacute;glise expirante? Il y aurait eu de la l&acirc;chet&eacute; &agrave; lancer
+la pierre contre ce moribond, d&eacute;j&agrave; aux prises avec la
+r&eacute;volution fran&ccedil;aise qui commen&ccedil;ait &agrave; &eacute;clater, et qui,
+n'en doute pas, Angel, aura dans nos contr&eacute;es un retentissement
+plus fort et plus prochain qu'on ne se pla&icirc;t ici
+&agrave; le croire. Voil&agrave; pourquoi je t'ai conseill&eacute; souvent de ne
+pas d&eacute;serter le poste o&ugrave; peut-&ecirc;tre d'honorables p&eacute;rils
+viendront bient&ocirc;t nous chercher. Quant &agrave; moi, si je ne
+suis plus moine par l'esprit, je le suis et le serai toujours
+par la robe. C'est une condition sociale, je ne
+dirai pas comme une autre, mais c'en est une; et plus
+elle est d&eacute;consid&eacute;r&eacute;e, plus il importe de s'y comporter
+en homme. Si nous sommes appel&eacute;s &agrave; vivre dans le
+monde, sois sur que plus d'un regard d'ironie et de
+m&eacute;pris viendra scruter la contenance de ces tristes
+oiseaux de nuit, dont la race habite depuis quinze cents
+ans les t&eacute;n&egrave;bres et la poussi&egrave;re des vieux murs. Ceux
+qui se pr&eacute;senteront alors au grand jour avec l'opprobre
+de la tonsure doivent lever la t&ecirc;te plus haut que les autres;
+car la tonsure est ineffa&ccedil;able, et les cheveux repoussent
+en vain sur le cr&acirc;ne: rien ne cache ce stigmate
+jadis v&eacute;n&eacute;r&eacute;, aujourd'hui abhorr&eacute; des peuples. Sans
+doute, Angel, nous porterons la peine des crimes que
+nous n'avons pas commis, et des vices que nous n'avons
+pas connus. Que ceux qui auront m&eacute;rit&eacute; les supplices
+prennent donc la fuite; que ceux qui auront m&eacute;rit&eacute; des
+soufflets se cachent donc le visage. Mais nous, nous pouvons
+tendre la joue aux insultes et les mains &agrave; la corde,
+et porter en esprit et en v&eacute;rit&eacute; la croix du Christ, ce philosophe
+sublime que tu m'entends rarement nommer,
+parce que son nom illustre, prononc&eacute; sans cesse autour
+de moi par tant de bouches impures, ne peut sortir
+de mes l&egrave;vres qu'&agrave; propos des choses les plus s&eacute;rieuses
+de la vie et des sentiments les plus profonds de l'&acirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Que pouvais-je donc faire de ma libert&eacute;? rien qui
+me satisf&icirc;t. Si je n'eusse &eacute;cout&eacute; qu'une vaine avidit&eacute; de
+bruit, de changement et de spectacles, je serais certainement
+parti pour longtemps, pour toujours peut-&ecirc;tre.
+J'eusse explor&eacute; des contr&eacute;es lointaines, travers&eacute; les
+vastes mers, et visit&eacute; les nations sauvages du globe. Je
+vainquis plus d'une vive tentation de ce genre. Tant&ocirc;t
+j'avais envie de me joindre &agrave; quelque savant missionnaire,
+et d'aller chercher, loin du bruit des nations nouvelles,
+le calme du pass&eacute; chez des peuples conservateurs
+religieux des lois et des croyances de l'antiquit&eacute;. La
+Chine, l'Inde surtout, m'offraient un vaste champ de
+recherches et d'observations. Mais j'&eacute;prouvai presque
+aussit&ocirc;t une r&eacute;pugnance insurmontable pour ce repos de
+la tombe auquel je ne risquais certainement pas d'&eacute;chapper,
+et que j'allais, tout vivant, me mettre sous les
+yeux. Je ne voulus point voir des peuples morts intellectuellement,
+attach&eacute;s comme des animaux stupides au
+joug fa&ccedil;onn&eacute; par l'intelligence de leurs a&iuml;eux, et marchant
+tout d'une pi&egrave;ce comme des momies dans leur
+suaire d'hi&eacute;roglyphes. Quelque violent, quelque terrible,
+quelque sanglant que p&ucirc;t &ecirc;tre le d&eacute;no&ucirc;ment du drame
+qui se pr&eacute;parait autour de moi, c'&eacute;tait l'histoire, c'&eacute;tait
+le mouvement &eacute;ternel des choses, c'&eacute;tait l'action fatale
+ou providentielle du destin, c'&eacute;tait la vie, en un mot,
+qui bouillonnait sous mes pieds comme la lave. J'aimai
+mieux &ecirc;tre emport&eacute; par elle comme un brin d'herbe que
+d'aller chercher les vestiges d'une v&eacute;g&eacute;tation p&eacute;trifi&eacute;e
+sur des cendres &agrave; jamais refroidies.</p>
+
+<p>&laquo;En m&ecirc;me temps que mes id&eacute;es prirent ce cours,
+une autre tentation vint m'assaillir: ce fut d'aller pr&eacute;cis&eacute;ment
+me jeter au milieu du mouvement des choses,
+et de quitter cette terre o&ugrave; le r&eacute;veil ne se faisait pas
+sentir encore, pour voir l'orage &eacute;clater. Oubliant alors
+que j'&eacute;tais moine et que j'avais r&eacute;solu de rester moine,
+je me sentais homme, et un homme plein d'&eacute;nergie et
+de passions; je songeais alors &agrave; ce que peut &ecirc;tre la vie
+d'action, et, lass&eacute; de la r&eacute;flexion, je me sentais emport&eacute;,
+comme un jeune &eacute;colier (je devrais plut&ocirc;t dire
+comme un jeune animal), par le besoin de remuer et de
+d&eacute;penser mes forces. Ma vanit&eacute; me ber&ccedil;ait alors de
+menteuses promesses. Elle me disait que l&agrave; un r&ocirc;le
+utile m'attendait peut-&ecirc;tre, que les id&eacute;es philosophiques
+avaient accompli leur t&acirc;che, que le moment d'appliquer
+ces id&eacute;es &eacute;tait venu, qu'il s'agissait d&eacute;sormais d'avoir
+de grands sentiments, que les caract&egrave;res allaient &ecirc;tre
+mis &agrave; l'&eacute;preuve, et que les grands c&#339;urs seraient aussi
+n&eacute;cessaires qu'ils seraient rares. Je me trompais. Les
+grandes &eacute;poques engendrent les grands hommes; et,
+r&eacute;ciproquement, les grandes actions naissent les unes
+des autres. La r&eacute;volution fran&ccedil;aise, tant calomni&eacute;e &agrave; tes
+oreilles par tous ces imb&eacute;ciles qu'elle &eacute;pouvante et tous
+ces cafards qu'elle menace, enfante tous les jours, sans
+que tu l'en doutes, Angel, des phalanges de h&eacute;ros, dont
+les noms n'arrivent ici qu'accompagn&eacute;s de mal&eacute;dictions,
+mais dont tu chercheras un jour avidement la trace
+dans l'histoire contemporaine.</p>
+
+<p>&laquo;Quant &agrave; moi, je quitterai ce monde sans savoir
+clairement le mot de la grande &eacute;nigme r&eacute;volutionnaire,
+devant laquelle viennent se briser tant d'orgueils &eacute;troits
+ou d'intelligences t&eacute;m&eacute;raires. Je ne suis pas n&eacute; pour
+savoir. J'aurai pass&eacute; dans cette vie comme sur une
+ponte rapide conduisant &agrave; des ab&icirc;mes o&ugrave; je serai lanc&eacute;
+sans avoir le temps de regarder autour de moi, et sans
+avoir servi &agrave; autre chose qu'&agrave; marquer par mes souffrances
+une heure d'attente au cadran de l'&eacute;ternit&eacute;.
+Pourtant, comme je vois les hommes du pr&eacute;sent se faire
+de plus grands maux encore en vue de l'avenir que nous
+ne nous en sommes fait en vue du pass&eacute;, je me dis que
+tout ce mal doit amener de grands biens; car aujourd'hui
+je crois qu'il y a une action providentielle, et que
+l'humanit&eacute; ob&eacute;it instinctivement et sympathiquement
+aux grands et profonds desseins de la pens&eacute;e divine.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tais aux prises avec ce nouvel &eacute;lan d'ambition,
+dernier &eacute;clair d'une jeunesse de c&#339;ur mal &eacute;touff&eacute;e, et
+prolong&eacute;e par cela m&ecirc;me au del&agrave; des temps marqu&eacute;s
+pour la candeur et l'inexp&eacute;rience. La r&eacute;volution am&eacute;ricaine
+m'avait tent&eacute; vivement, celle de France me tentait
+plus encore. Un navire faisant voile pour la France
+fut jet&eacute; sur nos c&ocirc;tes par des vents contraires. Quelques
+passagers vinrent visiter l'ermitage et s'y reposer, tandis
+que le navire se pr&eacute;parait &agrave; reprendre sa route. C'&eacute;taient
+les personnes distingu&eacute;es; du moins elles me parurent
+telles, &agrave; moi qui &eacute;prouvais un si grand besoin d'entendre
+parler avec libert&eacute; des &eacute;v&eacute;nements politiques et du mouvement
+philosophique qui les produisait. Ces hommes
+&eacute;taient pleins de foi dans l'avenir, pleins de confiance en
+eux-m&ecirc;mes. Ils ne s'entendaient pas beaucoup entre eux
+sur les moyens; mais il &eacute;tait ais&eacute; de voir que tous les
+moyens leur sembleraient bons dans le danger. Cette
+mani&egrave;re d'envisager les questions les plus d&eacute;licates de
+l'&eacute;quit&eacute; sociale me plaisait et m'effrayait en m&ecirc;me temps;
+tout ce qui &eacute;tait courage et d&eacute;vo&ucirc;ment &eacute;veillait des &eacute;chos
+endormis dans mon sein. Pourtant les id&eacute;es de violence
+et de destruction aveugle troublaient mes sentiments de
+justice et mes habitudes de patience.</p>
+
+<p>&laquo;Parmi ces gens-l&agrave; il y avait un jeune Corse dont les
+traits aust&egrave;res et le regard profond ne sont jamais sortis
+de ma m&eacute;moire. Son attitude n&eacute;glig&eacute;e, jointe &agrave; une
+grande r&eacute;serve, ses paroles &eacute;nergiques et concises, ses
+yeux clairs et p&eacute;n&eacute;trants, son profil romain, une certaine
+gaucherie gracieuse qui semblait une m&eacute;fiance de
+lui-m&ecirc;me pr&ecirc;te &agrave; se changer en audace emport&eacute;e au
+moindre d&eacute;fi, tout me frappa dans ce jeune homme; et,
+quoiqu'il affect&acirc;t de m&eacute;priser toutes les choses pr&eacute;sentes
+et de n'estimer qu'un certain id&eacute;al d'aust&eacute;rit&eacute; spartiate,
+je crus deviner qu'il br&ucirc;lait de s'&eacute;lancer dans la vie, je
+crus pressentir qu'il y ferait des choses &eacute;clatantes.
+J'ignore si je me suis tromp&eacute;. Peut-&ecirc;tre n'a-t-il pu percer
+encore, peut-&ecirc;tre son nom est-il un de ceux qui remplissent
+aujourd'hui le monde, ou peut-&ecirc;tre encore est-il tomb&eacute;
+sur un champ de bataille, tranch&eacute; comme un
+jeune &eacute;pi avant le temps de la moisson. S'il vit et s'il
+prosp&egrave;re, fasse le ciel que sa puissante &eacute;nergie ait servi
+le d&eacute;veloppement de ses principes rigides, et non celui
+des passions ambitieuses! Il remarqua peu le vieux
+ermite, et, quoique j'en fusse bien moins digne, il concentra
+toute son attention sur moi, durant le peu
+d'heures que nous pass&acirc;mes &agrave; marcher de long en large
+sur la terrasse de rochers qui entoure l'ermitage. Sa
+d&eacute;marche &eacute;tait saccad&eacute;e, toujours rapide, &agrave; chaque instant
+bris&eacute;e brusquement, comme le mouvement de la
+mer qu'il s'arr&ecirc;tait pour &eacute;couter avec admiration; car il
+avait le sentiment de la po&eacute;sie m&ecirc;l&eacute; &agrave; un degr&eacute; extraordinaire
+&agrave; celui de la r&eacute;alit&eacute;. Sa pens&eacute;e semblait embrasser
+le ciel et la terre; mais elle &eacute;tait sur la terre plus qu'au
+ciel, et les choses divines ne lui semblaient que des institutions
+protectrices des grandes destin&eacute;es humaines.
+Son Dieu &eacute;tait la volont&eacute;, la puissance son id&eacute;al, la
+force son &eacute;l&eacute;ment de vie. Je me rappelle assez distinctement
+l'&eacute;lan d'enthousiasme qui le saisit lorsque j'essayai
+de conna&icirc;tre ses id&eacute;es religieuses.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! s'&eacute;cria-t-il vivement, je ne connais que J&eacute;hovah,
+parce que c'est le Dieu de la force.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oui, la force! c'est l&agrave; le devoir, c'est l&agrave; la r&eacute;v&eacute;lation
+du Sina&iuml;, c'est l&agrave; le secret des proph&egrave;tes!</p>
+
+<p>&laquo;L'app&eacute;tition de la force, c'est le besoin de d&eacute;veloppement
+que la n&eacute;cessit&eacute; inflige &agrave; tous les &ecirc;tres. Chaque
+chose veut &ecirc;tre parce qu'elle doit &ecirc;tre. Ce qui n'a pas la
+force de vouloir est destin&eacute; &agrave; p&eacute;rir, depuis l'homme sans
+c&#339;ur jusqu'au brin d'herbe priv&eacute; des sucs nourriciers.
+&Ocirc; mon p&egrave;re! toi qui &eacute;tudies les secrets de la nature,
+incline-toi devant la force! Vois dans tout quelle &acirc;pret&eacute;
+d'envahissement, quelle opini&acirc;tret&eacute; de r&eacute;sistance! comme
+le lichen cherche &agrave; d&eacute;vorer la pierre! comme le lierre
+&eacute;treint les arbres, et, impuissant &agrave; percer leur &eacute;corce,
+se roule &agrave; l'entour comme un aspic en fureur! Vois le
+loup gratter la terre et l'ours creuser la neige avant de
+s'y coucher. H&eacute;las! comment les hommes ne se feraient-ils
+pas la guerre, nation contre nation, individu contre
+individu? comment la soci&eacute;t&eacute; ne serait-elle pas un conflit
+perp&eacute;tuel de volont&eacute;s et de besoins contraires, lorsque
+tout est travail dans la nature, lorsque les &icirc;lots de la mer
+se soul&egrave;vent les uns contre les autres, lorsque l'aigle
+d&eacute;chire le li&egrave;vre et l'hirondelle le vermisseau, lorsque la
+gel&eacute;e fend les blocs de marbre, et que la neige r&eacute;siste
+au soleil? L&egrave;ve la t&ecirc;te; vois ces masses granitiques qui
+se dressent sur nous comme des g&eacute;ants, et qui, depuis
+des si&egrave;cles, soutiennent les assauts des vents d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s!
+Que veulent ces dieux de pierre qui lassent l'haleine
+d'&Eacute;ole? pourquoi la r&eacute;sistance d'Atlas sous le fardeau de
+la mati&egrave;re? pourquoi les terribles travaux du cyclope
+aux entrailles du g&eacute;ant, et les laves qui jaillissent de sa
+bouche? C'est que chaque chose veut avoir sa place et
+remplir l'espace autant que sa puissance d'extension le
+comporte; c'est que, pour d&eacute;tacher une parcelle de ces
+granit&eacute;s, il faut l'action d'une force ext&eacute;rieure formidable;
+c'est que chaque &ecirc;tre et chaque chose porte en soi
+les &eacute;l&eacute;ments de la production et de la destruction; c'est
+que la cr&eacute;ation enti&egrave;re offre le spectacle d'un grand
+combat, o&ugrave; l'ordre et la dur&eacute;e ne reposent que sur la
+lutte incessante et universelle. Travaillons donc, cr&eacute;atures
+mortelles, travaillons &agrave; notre propre existence!</p>
+
+<p>&Ocirc; homme! travaille &agrave; refaire ta soci&eacute;t&eacute;, si elle est
+mauvaise; en cela tu imiteras le castor industrieux qui
+b&acirc;tit sa maison. Travaille &agrave; la maintenir, si elle est
+bonne; en cela tu seras semblable au r&eacute;cif qui se d&eacute;fend
+contre les flots rongeurs. Si tu l'abandonnes, si tu
+laisses &agrave; la chim&egrave;re du hasard le soin de ton avenir, si
+tu subis l'oppression, si tu n&eacute;gliges l'&#339;uvre de la d&eacute;livrance,
+tu mourras dans le d&eacute;sert comme la race incr&eacute;dule
+d'Isra&euml;l. Si tu t'endors dans la l&acirc;chet&eacute;, si tu souffres
+les maux que l'habitude t'a rendus familiers, afin
+d'&eacute;viter ceux que tu crois &eacute;loign&eacute;s; si tu endures la
+soif par m&eacute;fiance de l'eau du rocher et de la verge du
+proph&egrave;te, tu m&eacute;rites que le ciel t'abandonne et que la
+mer roule sur toi ses flots indiff&eacute;rents. Oui, oui, le plus
+grand crime que l'homme puisse commettre, la plus
+grande impi&eacute;t&eacute; dont il puisse souiller sa vie, c'est la paresse
+et l'indiff&eacute;rence. Ceux qui ont appliqu&eacute; la sainte
+parole de r&eacute;signation &agrave; cette soumission couarde et nonchalante,
+ceux qui ont fait un m&eacute;rite aux hommes de
+subir l'insolence et le despotisme d'autres hommes;
+ceux-l&agrave;, dis-je, ont p&eacute;ch&eacute;; ce sont de faux proph&egrave;tes,
+et ils ont &eacute;gar&eacute; la race humaine dans des voies de mal&eacute;dictions!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;C'est ainsi qu'il parlait tandis que la brise de mer
+soufflait dans ses longs cheveux noirs. Je n'essaie pas
+ici de te rendre la force et la concision de sa parole, je
+ne saurais y atteindre; le souvenir de ses id&eacute;es m'est
+seul rest&eacute;, et sa figure a &eacute;t&eacute; longtemps devant mes
+yeux apr&egrave;s son d&eacute;part. Je l'accompagnai sur la barque
+qui le reconduisait &agrave; bord du navire. Il me serra la
+main avec force en me quittant, et ses derni&egrave;res paroles
+furent:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Eh bien, vous ne voulez pas nous suivre?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mon c&#339;ur tressaillit en cet instant, comme s'il e&ucirc;t
+voulu s'&eacute;chapper de ma poitrine; je sentis pour ce jeune
+homme un &eacute;lan de sympathie extraordinaire, comme si
+son &eacute;nergie avait en moi un reflet ignor&eacute;. Mais, en m&ecirc;me
+temps, cette face inconnue de son &ecirc;tre qui &eacute;chappait &agrave;
+ma p&eacute;n&eacute;tration me gla&ccedil;a de crainte, et je laissai retomber
+sa main blanche et froide comme le marbre. Longtemps
+je le suivis des yeux, du haut des rochers, d'o&ugrave; je l'apercevais
+debout sur le tillac, une longue-vue &agrave; la main,
+observant les r&eacute;cifs de la c&ocirc;te: d&eacute;j&agrave; il ne songeait plus
+&agrave; moi. Quand la voile eut disparu &agrave; l'horizon, je regrettai
+de ne pas lui avoir demand&eacute; son nom. Je n'y avais pas
+song&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Quand je me retrouvai seul sur le rivage, il me
+sembla que la derni&egrave;re lueur de vie venait de s'&eacute;teindre
+en moi et que je rentrais dans la nuit &eacute;ternelle. Mon
+c&#339;ur se serra &eacute;troitement; et, quoique le soleil f&ucirc;t ardent
+sur ma t&ecirc;te, je me trouvai tout &agrave; coup comme
+environn&eacute; de t&eacute;n&egrave;bres. Alors les paroles de mon r&ecirc;ve
+me revinrent &agrave; la m&eacute;moire, et je les pronon&ccedil;ai tout haut
+dans une sorte de d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Que ce qui appartient &agrave; la tombe soit rendu &agrave;
+la tombe</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Je passai le reste de cette journ&eacute;e dans une grande
+agitation. Tant que ces voyageurs m'avaient encourag&eacute;
+&agrave; les suivre, je m'&eacute;tais senti plus fort que leurs suggestions;
+maintenant qu'il n'&eacute;tait plus temps de me raviser,
+je n'&eacute;tais pas s&ucirc;r que mon refus ne f&ucirc;t pas bien plut&ocirc;t
+un trait de l&acirc;chet&eacute; qu'un acte de sagesse. J'&eacute;tais abattu,
+incertain; je jetais des regards sombres autour de moi;
+ma robe noire me semblait une chape de plomb; j'&eacute;tais
+accabl&eacute; de moi-m&ecirc;me. Je me tra&icirc;nai jusqu'&agrave; mon lit de
+joncs, et je m'endormis en formant le souhait de ne plus
+me r&eacute;veiller.</p>
+
+<p>&laquo;Je revis en r&ecirc;ve l'abb&eacute; Spiridion, pour la premi&egrave;re
+fois depuis douze ans. Il me sembla qu'il entrait dans la
+cellule, qu'il passait aupr&egrave;s de l'ermite sans l'&eacute;veiller, et
+qu'il venait s'asseoir famili&egrave;rement pr&egrave;s de moi. Je ne le
+voyais pas distinctement, et pourtant je le reconnaissais;
+j'&eacute;tais assur&eacute; qu'il &eacute;tait l&agrave;, qu'il me parlait, et je lui
+retrouvais le m&ecirc;me son de voix qu'il avait eu dans mes
+r&ecirc;ves pr&eacute;c&eacute;dents, malgr&eacute; le temps qui s'&eacute;tait &eacute;coul&eacute;
+depuis le dernier. Il me parla longuement, vivement, et
+je m'&eacute;veillai fort &eacute;mu; mais il me fut impossible de me
+rappeler un mot de ce qu'il m'avait dit. Pourtant j'&eacute;tais
+sous l'impression de ses remontrances, et tout le jour je
+me trouvai languissant et r&ecirc;veur comme un enfant repris
+d'une faute dont il ne conna&icirc;t pas la gravit&eacute;. Je me
+promenai poursuivi de l'id&eacute;e de Spiridion, et ne songeant
+d'ailleurs plus &agrave; la chasser; elle ne me causait
+plus d'effroi, quoiqu'elle se li&acirc;t toujours dans ma pens&eacute;e
+&agrave; une pens&eacute;e d'ali&eacute;nation mentale; il m'importait assez
+peu d&eacute;sormais de perdre la raison, pourvu que ma folie
+f&ucirc;t douce; et, comme je me sentais port&eacute; &agrave; la m&eacute;lancolie,
+je pr&eacute;f&eacute;rais de beaucoup cet &eacute;tat &agrave; la lucidit&eacute; du
+d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&laquo;La nuit suivante, je re&ccedil;us la m&ecirc;me visite, je fis le
+m&ecirc;me songe, et le surlendemain aussi. Je commen&ccedil;ai &agrave; ne
+plus me demander si c'&eacute;tait l&agrave; une de ces id&eacute;es fixes qui
+s'emparent des cerveaux troubl&eacute;s, ou s'il y avait v&eacute;ritablement
+un commerce possible entre l'&acirc;me des vivants
+et celle des morts. J'avais, sinon l'esprit, du moins le
+c&#339;ur assez tranquille; car, depuis un certain temps, je
+m'appliquais s&eacute;rieusement &agrave; la pratique du bien. J'avais
+quitt&eacute; le d&eacute;sir de me rendre plus &eacute;clair&eacute; et plus habile,
+pour celui de me rendre plus pur et plus juste. Je me
+laissais donc aller au destin. Mon dernier sacrifice, quoiqu'il
+m'e&ucirc;t bien co&ucirc;t&eacute;, &eacute;tait consomm&eacute;: j'avais fait pour
+le mieux. J'ignorais si cette ombre assidue &agrave; me visiter
+&eacute;tait m&eacute;contente de mon regret; mais je n'avais plus
+peur d'elle, je me sentais assez fort pour ne pas me soucier
+des morts, moi qui avais pu rompre, &agrave; tout jamais,
+avec les vivants.</p>
+
+<p>&laquo;Le quatri&egrave;me jour, l'ordre formel me vint du haut
+clerg&eacute; de retourner &agrave; mon couvent. L'&eacute;v&ecirc;que de la province
+avait d&eacute;j&agrave; entendu parler de ma conf&eacute;rence avec
+des voyageurs dont le rapide passage avait &eacute;chapp&eacute; au
+contr&ocirc;le de sa police. On craignait que je n'eusse quelques
+rapports secrets avec des moteurs d'insurrection,
+ou des &eacute;trangers imbus de mauvais principes; on m'enjoignait
+de rentrer sur l'heure au monast&egrave;re. Je c&eacute;dai &agrave;
+cette injonction avec la plus compl&egrave;te indiff&eacute;rence. Le
+regret du bon ermite me toucha cependant, quoique son
+respect pour les ordres sup&eacute;rieurs l'e&ucirc;t emp&ecirc;ch&eacute; d'&eacute;lever
+aucune objection contre mon d&eacute;part, ni de laisser
+voir aucun m&eacute;contentement. Au moment de me voir dispara&icirc;tre
+parmi les arbres, il me rappela, se jeta dans
+mes bras, et s'en arracha tout en pleurs pour se pr&eacute;cipiter
+dans son oratoire. Alors je courus apr&egrave;s lui &agrave; mon
+tour, et, pour la premi&egrave;re fois depuis bien des ann&eacute;es,
+m'agenouillant devant un homme et devant un pr&ecirc;tre, je
+lui demandai sa b&eacute;n&eacute;diction. Ce fut un &eacute;ternel adieu; il
+mourut l'hiver suivant, dans sa quatre-vingt-dixi&egrave;me
+ann&eacute;e; c'&eacute;tait un homme trop obscur pour que l'on songe&acirc;t
+&agrave; Rome &agrave; le canoniser. Pourtant jamais chr&eacute;tien ne
+m&eacute;rita mieux le patriciat c&eacute;leste. Les paysans de la
+contr&eacute;e se partag&egrave;rent sa robe de bure, et en portent
+encore de petits morceaux comme des reliques. Les bandits
+des montagnes, pour lesquels sa porte n'avait jamais
+&eacute;t&eacute; ferm&eacute;e, pay&egrave;rent un magnifique service fun&egrave;bre &agrave;
+l'&eacute;glise de sa paroisse pour faire honneur &agrave; sa m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&laquo;Je le quittai vers midi, et prenant le plus long chemin
+pour retourner au couvent, je suivis les gr&egrave;ves de la mer
+jusqu'&agrave; la plaine, faisant pour la derni&egrave;re fois de ma vie
+l'&eacute;cole buissonni&egrave;re avec des &eacute;paules courb&eacute;es par l'&acirc;ge
+et un c&#339;ur us&eacute; par la tristesse.</p>
+
+<p>&laquo;La journ&eacute;e &eacute;tait chaude, car d&eacute;j&agrave; le printemps s'&eacute;panouissait
+au flanc des rochers. Le chemin que je suivais
+n'&eacute;tait pas trac&eacute;; la mer seule l'avait creus&eacute; &agrave; la base des
+montagnes. Mille asp&eacute;rit&eacute;s du roc semblaient encore disputer
+la rive &agrave; l'action envahissante des flots. Au bout de
+deux heures de marche sur ces gr&egrave;ves ardentes, je m'assis,
+&eacute;puis&eacute; de fatigue, sur un bloc de granit noir au milieu
+de l'&eacute;cume blanche des vagues. C'&eacute;tait un endroit sauvage,
+et la mer le remplissait d'harmonies lugubres.
+Une vieille tour ruin&eacute;e, asile des p&eacute;trels ci des go&euml;lands,
+semblait pr&ecirc;te &agrave; crouler sur ma t&ecirc;te. Rong&eacute;es par l'air
+salin, ses pierres avaient pris le grain et la couleur des
+rochers voisins, et l'&#339;il ne pouvait plus distinguer en
+beaucoup d'endroits o&ugrave; finissait le travail de la nature et
+o&ugrave; commen&ccedil;ait celui de l'homme. Je me comparai &agrave; cette
+ruine abandonn&eacute;e que les orages emportaient pierre &agrave;
+pierre, et je me demandai si l'homme &eacute;tait forc&eacute; d'attendre
+ainsi sa destruction du temps et du hasard; si,
+apr&egrave;s avoir accompli sa t&acirc;che ou consomm&eacute; son sacrifice,
+il n'avait pas droit de h&acirc;ter le repos de la tombe; et des
+pens&eacute;es de suicide s'agit&egrave;rent dans mon cerveau. Alors
+je me levai, et me mis &agrave; marcher sur le bord du rocher,
+si rapidement et si pr&egrave;s de l'ab&icirc;me, que j'ignore comment
+je n'y tombai pas. Mais en cet instant j'entendis
+derri&egrave;re moi comme le bruit d'un v&ecirc;tement qui froissait
+la mousse et les broussailles. Je me retournai sans voir
+personne et repris ma course. Mais par trois fois des pas
+se firent entendre derri&egrave;re les miens, et, &agrave; la troisi&egrave;me
+fois, une main froide comme la glace se posa sur ma t&ecirc;te
+br&ucirc;lante. Je reconnus alors l'Esprit, et, saisi de crainte,
+je m'arr&ecirc;tai en disant:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Manifeste ta volont&eacute;, et je suis &agrave; toi. Mais que ce
+soit la volont&eacute; paternelle d'un ami et non la fantaisie
+d'un spectre capricieux; car je puis &eacute;chapper &agrave; tout et &agrave;
+toi-m&ecirc;me par la mort.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je ne re&ccedil;us point de r&eacute;ponse, et je cessai de sentir
+la main qui m'avait arr&ecirc;t&eacute;; mais, en cherchant des yeux,
+je vis devant moi, &agrave; quelque distance, l'abb&eacute; Spiridion
+dans son ancien costume, tel qu'il m'&eacute;tait apparu au lit
+de mort de Fulgence. Il marchait rapidement sur la mer,
+en suivant la longue tra&icirc;n&eacute;e de feu que le soleil y projette,
+quand il eut atteint l'horizon, il se retourna, et me
+parut &eacute;tincelant comme un astre; d'une main il me montrait
+le ciel, de l'autre le chemin du monast&egrave;re. Puis
+tout &agrave; coup il disparut, et je repris ma route, transport&eacute;
+de joie, rempli d'enthousiasme. Que m'importait d'&ecirc;tre
+fou? j'avais eu une vision sublime.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;P&egrave;re Alexis, dis-je en interrompant le narrateur,
+vous e&ucirc;tes sans doute quelque peine &agrave; reprendre les
+habitudes de la vie monastique?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Sans doute, r&eacute;pondit-il, la vie c&eacute;nobitique &eacute;tait plus
+conforme &agrave; mes go&ucirc;ts que celle du clo&icirc;tre; pourtant j'y
+songeai peu. Une vaine recherche du bonheur ici-bas
+n'&eacute;tait pas le but de mes travaux; un pu&eacute;ril besoin de
+bonheur et de bien-&ecirc;tre n'&eacute;tait pas l'objet de mes d&eacute;sirs;
+je n'avais eu qu'un d&eacute;sir dans ma vie, c'&eacute;tait d'arriver &agrave;
+l'esp&eacute;rance, sinon &agrave; la foi religieuse. Pourvu qu'en d&eacute;veloppant
+les puissances de mon &acirc;me j'eusse pu parvenir &agrave;
+en tirer le meilleur parti possible pour la v&eacute;rit&eacute;, la sagesse
+ou la vertu, je me serais regard&eacute; comme heureux,
+autant qu'il est donn&eacute; &agrave; l'homme de l'&ecirc;tre en ce monde;
+mais h&eacute;las! le doute &agrave; cet &eacute;gard vint encore m'assaillir,
+apr&egrave;s le dernier, l'immense sacrifice que j'avais consomm&eacute;.
+J'&eacute;tais, il est vrai, plus pr&egrave;s de la vertu que je
+ne l'avais &eacute;t&eacute; en sortant de ma retraite. Fatigu&eacute; de cultiver
+le champ st&eacute;rile de la pure intelligence, ou, pour
+mieux dire, comprenant mieux l'&eacute;tendue de ce vaste domaine
+de l'&acirc;me, qu'une fausse philosophie avait voulu
+restreindre aux froides sp&eacute;culations de la m&eacute;taphysique,
+je sentais la vanit&eacute; de tout ce qui m'avait s&eacute;duit, et la
+n&eacute;cessit&eacute; d'une sagesse qui me rendit meilleur. Avec
+l'exercice du d&eacute;vouement, j'avais retrouv&eacute; le sentiment
+de la charit&eacute;; avec l'amiti&eacute;, j'avais compris la tendresse
+du c&#339;ur; avec la po&eacute;sie et les arts, je retrouvais l'instinct
+de la vie &eacute;ternelle; avec la c&eacute;leste apparition du bon
+g&eacute;nie Spiridion, je retrouvais la foi et l'enthousiasme;
+mais il me restait quelque chose &agrave; faire, je le savais
+bien, c'&eacute;tait d'accomplir un devoir. Ce que j'avais fait
+pour soulager autour de moi quelques maux physiques
+n'&eacute;tait qu'une obligation passag&egrave;re dont je ne pouvais me
+faire un m&eacute;rite, et dont la Providence m'avait r&eacute;compens&eacute;
+au centuple en me donnant deux amis sublimes:
+l'ermite sur la terre, H&eacute;bronius dans le ciel. Mais, rentr&eacute;
+dans le couvent, j'avais sans doute une mission quelconque
+&agrave; remplir, et la grande difficult&eacute; consistait &agrave; savoir
+laquelle. Il me venait donc encore &agrave; l'esprit de me m&eacute;fier
+de ce qu'en d'autres temps j'eusse appel&eacute; les visions
+d'un cerveau enclin au merveilleux, et de me demander
+&agrave; quoi un moine pouvait &ecirc;tre bon au fond de son monast&egrave;re
+dans le si&egrave;cle o&ugrave; nous vivons, apr&egrave;s que les travaux
+accomplis par les grands &eacute;rudits monastiques des si&egrave;cles
+pass&eacute;s ont port&eacute; leurs fruits, et lorsqu'il n'existe plus
+dans les couvents de tr&eacute;sors enfouis &agrave; exhumer pour
+l'&eacute;ducation du genre humain; lorsque, surtout, la vie
+monastique a cess&eacute; de prouver et de m&eacute;riter pour une
+religion qui, elle-m&ecirc;me, ne prouve et ne m&eacute;rite plus pour
+les g&eacute;n&eacute;rations contemporaines. Que faire donc pour le
+pr&eacute;sent quand on est li&eacute; par le pass&eacute;? Comment marcher
+et faire marcher les autres quand on est garrott&eacute; &agrave; un
+poteau?</p>
+
+<p>&laquo;Ceci est une grande question, ceci est la v&eacute;ritable
+grande question de ma vie. C'est &agrave; la r&eacute;soudre que j'ai
+consum&eacute; mes derni&egrave;res ann&eacute;es, et il faut bien que je
+te l'avoue, mon pauvre Angel, je ne l'ai point r&eacute;solue.
+Tout ce que j'ai pu faire, c'est de me r&eacute;signer, apr&egrave;s avoir
+reconnu douloureusement que je ne pouvais plus rien.</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; mon enfant! je n'ai rien fait jusqu'ici pour d&eacute;truire
+en toi la foi catholique. Je ne suis point partisan
+des &eacute;ducations trop rapides. Lorsqu'il s'agit de ruiner
+des convictions acquises, et qu'on n'a pu formuler l'inconnu
+d'une id&eacute;e nouvelle, il ne faut pas trop se h&acirc;ter
+de lancer une jeune t&ecirc;te dans les ab&icirc;mes du doute. Le
+doute est un mal n&eacute;cessaire. On peut dire qu'il est un
+grand bien, et que, subi avec douleur, avec humilit&eacute;,
+avec l'impatience et le d&eacute;sir d'arriver &agrave; la foi, il est un
+des plus grands m&eacute;rites qu'une &acirc;me sinc&egrave;re puisse offrir
+&agrave; Dieu. Oui, certes, si l'homme qui s'endort dans l'indiff&eacute;rence
+de la v&eacute;rit&eacute; est vil, si celui qui s'enorgueillit dans
+une n&eacute;gation cynique est insens&eacute; ou pervers, l'homme
+qui pleure sur son ignorance est respectable, et celui
+qui travaille ardemment &agrave; en sortir est d&eacute;j&agrave; grand, m&ecirc;me
+lorsqu'il n'a encore rien recueilli de son travail. Mais il
+faut une &acirc;me forte ou une raison d&eacute;j&agrave; m&ucirc;re pour traverser
+cette mer tumultueuse du doute, sans y &ecirc;tre englouti.
+Bien des jeunes esprits s'y sont risqu&eacute;s, et, priv&eacute;s de
+boussole, s'y sont perdus &agrave; jamais, ou se sont laiss&eacute;
+d&eacute;vorer par les monstres de l'ab&icirc;me, par les passions
+que n'encha&icirc;nait plus aucun frein. &Agrave; la veille de te quitter,
+je te laisse aux mains de la Providence. Elle pr&eacute;pare
+ta d&eacute;livrance mat&eacute;rielle et morale. La lumi&egrave;re du si&egrave;cle,
+cette grande clart&eacute; de d&eacute;sabusement qui se projette si
+brillante sur le pass&eacute;, mais qui a si peu de rayons pour
+l'avenir, viendra te chercher au fond de ces routes t&eacute;n&eacute;breuses.
+Vois-la sans p&acirc;lir, et pourtant garde-toi d'en
+&ecirc;tre trop enivr&eacute;. Les hommes ne reb&acirc;tissent pas du jour
+au lendemain ce qu'ils ont abattu dans une heure de lassitude
+ou d'indignation. Sois sur que la demeure qu'ils
+t'offriront ne sera point faite &agrave; ta taille. Fais-toi donc
+toi-m&ecirc;me ta demeure, afin d'&ecirc;tre &agrave; l'abri au jour de
+l'orage. Je n'ai pas d'autre enseignement &agrave; te donner
+que celui de ma vie. J'aurais voulu te le donner un peu
+plus tard; mais le temps presse, les &eacute;v&egrave;nements s'accomplissent
+rapidement. Je vais mourir, et, si j'ai acquis,
+au prix de trente ann&eacute;es de souffrances, quelque notions
+pures, je veux te les l&eacute;guer: fais-en l'usage que ta conscience
+t'enseignera. Je te l'ai dit, et ne sois point &eacute;tonn&eacute;
+du calme avec lequel je te le r&eacute;p&egrave;te, ma vie a &eacute;t&eacute; un
+long combat entre la foi et le d&eacute;sespoir; elle va s'achever
+dans la tristesse et la r&eacute;signation, quant &agrave; ce qui concerne
+cette vie elle-m&ecirc;me. Mais mon &acirc;me est pleine d'esp&eacute;rance
+en l'avenir &eacute;ternel. Si parfois encore tu me vois en proie
+&agrave; de grands combats, loin d'en &ecirc;tre scandalis&eacute;, sois-en
+&eacute;difi&eacute;. Vois combien le d&eacute;sespoir est impossible &agrave; la raison
+et &agrave; la conscience humaine, puisque ayant &eacute;puis&eacute; tous
+les sophismes de l'orgueil, tous les arguments de l'incr&eacute;dulit&eacute;,
+toutes les langueurs du d&eacute;couragement, toutes les
+angoisses de la crainte, l'espoir triomphe en moi aux
+approches de la mort. L'espoir, mon fils, c'est la foi de ce
+si&egrave;cle.</p>
+
+<p>&laquo;Mais reprenons notre r&eacute;cit. J'&eacute;tais rentr&eacute; au couvent
+dans un &eacute;tat d'exaltation. &Agrave; peine eus-je franchi la grille,
+qu'il me sembla sentir tomber sur mes &eacute;paules le poids
+&eacute;norme de ces vo&ucirc;tes glac&eacute;es sous lesquelles je venais
+une seconde fois m'ensevelir. Quand la porte se referma
+derri&egrave;re moi avec un bruit formidable, mille &eacute;chos lugubres,
+r&eacute;veill&eacute;s comme en sursaut, m'accueillirent d'un
+concert fun&egrave;bre. Alors je fus &eacute;pouvant&eacute;, et, dans un
+mouvement d'effroi impossible &agrave; d&eacute;crire, je retournai
+sur mes pas et j'allai toucher cette porte fatale. Si elle
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; entr'ouverte, je pense que c'en &eacute;tait fait, et que
+je prenais la fuite pour jamais. Le portier me demanda si
+j'avais oubli&eacute; quelque chose.</p>
+
+<p class="img"><img alt="L'hermite, nu jusqu'&agrave; la ceinture..." src="images/13.png" /><br />
+L'hermite, nu jusqu'&agrave; la ceinture...</p>
+
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, lui r&eacute;pondis-je avec &eacute;garement, j'ai oubli&eacute;
+de vivre.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;J'esp&eacute;rais que la vue de mon jardin me consolerait,
+et, au lieu d'aller tout de suite faire acte de pr&eacute;sence et
+de soumission chez le Prieur, je courus vers mon parterre.
+Je n'en trouvai plus la moindre trace: le potager
+avait tout envahi; mes berceaux avaient disparu, mes
+belles plantes avaient &eacute;t&eacute; arrach&eacute;es; les palmiers seuls
+avaient &eacute;t&eacute; respect&eacute;s: ils penchaient leurs fronts alt&eacute;r&eacute;s
+dans une attitude morne, comme pour chercher sur le
+sol fra&icirc;chement remu&eacute; les gazons et les fleurs qu'ils
+avaient coutume d'abriter. Je retournai &agrave; m'a cellule; elle
+&eacute;tait dans le m&ecirc;me &eacute;tat qu'au jour de mon d&eacute;part; mais
+elle ne me rappelait que des souvenirs p&eacute;nibles. J'allai
+chez le Prieur; mes traits &eacute;taient boulevers&eacute;s: au premier
+coup d'&#339;il qu'il jeta sur moi, il s'en aper&ccedil;ut et je
+lus sur son visage la joie d'un triomphe insultant. Alors
+le m&eacute;pris me rendit toute mon &eacute;nergie, et, bien que notre
+entretien roul&acirc;t en apparence sur des choses g&eacute;n&eacute;rales,
+je lui fis sentir en peu de mots que je ne me m&eacute;prenais
+pas sur la distance qui s&eacute;parait un homme comme lui,
+vou&eacute; &agrave; la r&egrave;gle par de vulgaires int&eacute;r&ecirc;ts, et un homme
+comme moi rendu &agrave; l'esclavage par un acte h&eacute;ro&iuml;que de
+la volont&eacute;. Pendant quelques jours je fus en butte &agrave; une
+l&acirc;che et malveillante curiosit&eacute;. On ne pouvait croire que la
+peur seule de la discipline eccl&eacute;siastique ne m'e&ucirc;t pas
+ramen&eacute; au couvent, et on se r&eacute;jouissait &agrave; l'id&eacute;e de ma
+souffrance. Je ne leur donnai pas la satisfaction de surprendre
+un soupir dans ma poitrine ou un murmure sur
+mes l&egrave;vres. Je me montrai impassible; mais il m'en co&ucirc;ta
+beaucoup.</p>
+
+<p>&laquo;L'&eacute;clair d'enthousiasme que m'avait apport&eacute; ma
+vision magnifique au bord de la mer, se dissipa promptement,
+car elle ne se renouvela pas, comme je m'en
+&eacute;tais flatt&eacute;; et, de nouveau rendu &agrave; la lutte des tristes
+r&eacute;alit&eacute;s, j'eus le loisir de me consid&eacute;rer encore une fois
+comme un &ecirc;tre raisonnable condamn&eacute; &agrave; subir une aberration
+passag&egrave;re, et &agrave; s'en rendre compte froidement le
+reste de sa vie. Dans un autre si&egrave;cle, ces visions eussent
+pu faire de moi un saint; mais dans celui-ci, r&eacute;duit &agrave; les
+cacher comme une faiblesse ou une maladie, je n'y voyais
+qu'un sujet de r&eacute;flexions humiliantes sur la pauvret&eacute;
+bizarre de l'esprit humain. Cependant, &agrave; force de songer
+&agrave; ces choses, j'arrivai &agrave; me dire que la nature de l'&acirc;me
+&eacute;tant un profond myst&egrave;re, les facult&eacute;s de l'&acirc;me &eacute;taient
+elles-m&ecirc;mes profond&eacute;ment myst&eacute;rieuses; car, de deux
+choses l'une: ou mon esprit avait par moments la puissance
+de ranimer fictivement ce que la mort avait replong&eacute;
+dans le pass&eacute;, ou ce que la mort a frapp&eacute; avait la
+puissance de se ranimer pour se communiquer &agrave; moi.
+Or, qui pourrait nier cette double puissance dans le domaine
+des id&eacute;es? Qui a jamais song&eacute; &agrave; s'en &eacute;tonner?
+Tous les chefs-d'&#339;uvre de la science et de l'art qui nous
+&eacute;meuvent jusqu'&agrave; faire palpiter nos c&#339;urs et couler nos
+larmes, sont-ce des monuments qui couvrent des morts?
+La trace d'une grande destin&eacute;e est-elle effac&eacute;e par la
+mort? N'est-elle pas plus brillante encore au travers des
+si&egrave;cles &eacute;coul&eacute;s? Est-elle dans l'esprit et dans le c&#339;ur des
+g&eacute;n&eacute;rations &agrave; l'&eacute;tat d'un simple souvenir? Non, elle est
+vivante, elle remplit &agrave; jamais la post&eacute;rit&eacute; de sa chaleur
+et de sa lumi&egrave;re. Platon et le Christ ne sont-ils pas toujours
+pr&eacute;sents et debout au milieu de nous? Ils pensent,
+ils sentent par des millions d'&acirc;mes; ils parlent, ils agissent
+par des millions de corps. D'ailleurs, qu'est-ce que
+le souvenir lui-m&ecirc;me? N'est-ce pas une r&eacute;surrection sublime
+des hommes et des &eacute;v&eacute;nements qui ont m&eacute;rit&eacute;
+d'&eacute;chapper &agrave; la mort de l'oubli? Et cette r&eacute;surrection
+n'est-elle pas le fait de la puissance du pass&eacute; qui vient
+trouver le pr&eacute;sent, et de celle du pr&eacute;sent qui s'en va
+chercher le pass&eacute;? La philosophie mat&eacute;rialiste a pu prononcer
+que, toute puissance &eacute;tant bris&eacute;e &agrave; jamais par la
+mort, les morts n'avaient pas d'autre force parmi nous
+que celle qu'il nous plaisait de leur restituer par la sympathie
+ou l'esprit d'imitation. Mais des id&eacute;es plus avanc&eacute;es
+doivent restituer aux hommes illustres une immortalit&eacute;
+plus compl&egrave;te, et rendre solidaires l'une de l'autre
+cette puissance des morts et cette puissance des vivants
+qui forment un invincible lien &agrave; travers les g&eacute;n&eacute;rations.
+Les philosophes ont &eacute;t&eacute; trop avides de n&eacute;ant, lorsque,
+nous fermant l'entr&eacute;e du ciel, ils nous ont refus&eacute; l'immortalit&eacute;
+sur la terre.</p>
+
+<p class="img"><img alt="Quatre ou cinq malheureux pestif&eacute;r&eacute;s..." src="images/14.png" /><br />
+Quatre ou cinq malheureux pestif&eacute;r&eacute;s...</p>
+
+
+<p>&laquo;L&agrave;, pourtant, elle existe d'une mani&egrave;re si frappante
+qu'on est tent&eacute; de croire que les morts renaissent dans
+les vivants; et, pour mon compte, je crois &agrave; un engendrement
+perp&eacute;tuel des &acirc;mes, qui n'ob&eacute;it pas aux lois de
+la mati&egrave;re, aux liens du sang, mais &agrave; des lois myst&eacute;rieuses,
+&agrave; des liens invisibles. Quelquefois je me suis
+demand&eacute; si je n'&eacute;tais pas H&eacute;bronius lui-m&ecirc;me, modifi&eacute;
+dans une existence nouvelle par les diff&eacute;rences d'un si&egrave;cle
+post&eacute;rieur au sien. Mais, comme cette pens&eacute;e &eacute;tait trop
+orgueilleuse pour &ecirc;tre compl&egrave;tement vraie, je me suis
+dit qu'il pouvait &ecirc;tre moi sans avoir cess&eacute; d'&ecirc;tre lui, de
+m&ecirc;me que, dans l'ordre physique, un homme, en reproduisant
+la stature, les traits et les penchants de ses anc&ecirc;tres,
+les fait revivre dans sa personne, tout en ayant
+une existence propre &agrave; lui-m&ecirc;me qui modifie l'existence
+transmise par eux. Et ceci me conduisit &agrave; croire qu'il est
+pour nous deux immortalit&eacute;s, toutes deux mat&eacute;rielles et
+immat&eacute;rielles: l'une, qui est de ce monde et qui transmet
+nos id&eacute;es et nos sentiments &agrave; l'humanit&eacute; par nos &#339;uvres
+et nos travaux; l'autre qui s'enregistre dans un monde
+meilleur par nos m&eacute;rites et nos souffrances, et qui conserve
+une puissance providentielle sur les hommes et les
+choses de ce monde. C'est ainsi que je pouvais admettre
+sans pr&eacute;somption que Spiridion vivait en moi par le sentiment
+du devoir et l'amour de la v&eacute;rit&eacute; qui avaient rempli
+sa vie, et au-dessus de moi par une sorte de divinit&eacute; qui
+&eacute;tait la r&eacute;compense et le d&eacute;dommagement de ses peines
+en cette vie.</p>
+
+<p>&laquo;Ab&icirc;m&eacute; dans ces pens&eacute;es, j'oubliai insensiblement ce
+monde ext&eacute;rieur, dont le bruit, un instant mont&eacute; jusqu'&agrave;
+moi, m'avait tant agit&eacute;. Les instincts tumultueux qu'une
+heure d'entra&icirc;nement avait &eacute;veill&eacute;s en moi s'apais&egrave;rent;
+et je me dis que les uns &eacute;taient appel&eacute;s &agrave; am&eacute;liorer la
+forme sociale par d'&eacute;clatantes actions, tandis que les autres
+&eacute;taient r&eacute;serv&eacute;s &agrave; chercher, dans le calme et la m&eacute;ditation,
+la solution de ces grands probl&egrave;mes dont l'humanit&eacute;
+&eacute;tait indirectement tourment&eacute;e; car les hommes
+cherchaient, le glaive &agrave; la main, &agrave; se frayer une route
+sur laquelle la lumi&egrave;re d'un jour nouveau ne s'&eacute;tait pas
+encore lev&eacute;e. Ils combattaient dans les t&eacute;n&egrave;bres, s'assurant
+d'abord une libert&eacute; n&eacute;cessaire, en vertu d'un droit
+sacr&eacute;. Mais leur droit connu et appliqu&eacute;, il leur resterait
+&agrave; conna&icirc;tre leur devoir; et c'est de quoi ils ne pouvaient
+s'occuper durant cette nuit orageuse, au sein de laquelle
+il leur arrivait souvent de frapper leurs fr&egrave;res au lieu de
+frapper leurs ennemis. Ce travail gigantesque de la r&eacute;volution
+fran&ccedil;aise, ce n'&eacute;tait pas, ce ne pouvait pas &ecirc;tre
+seulement une question de pain et d'abri pour les pauvres;
+c'&eacute;tait beaucoup plus haut, et malgr&eacute; tout ce qui
+s'est accompli, malgr&eacute; tout ce qui a avort&eacute; en France &agrave;
+cet &eacute;gard, c'est toujours, dans mes pr&eacute;visions, beaucoup
+plus haut, que visait et qu'a port&eacute;, en effet, cette r&eacute;volution.
+Elle devait, non-seulement donner au peuple un
+bien-&ecirc;tre l&eacute;gitime, elle devait, elle doit, quoi qu'il arrive,
+n'en doute pas, mon fils, achever de donner la libert&eacute;
+de conscience au genre humain tout entier. Mais quel
+usage fera-t-il de cette libert&eacute;? Quelles notions aura-t-il
+acquises de son devoir, en combattant comme un vaillant
+soldat durant des si&egrave;cles, en dormant sous la tente, et
+en veillant sans cesse, les armes &agrave; la main, contre les
+ennemis de son droit? H&eacute;las! chaque guerrier qui tombe
+sur le champ de bataille tourne ses yeux vers le ciel, et
+se demande pourquoi il a combattu, pourquoi il est un
+martyr, si tout est fini pour lui &agrave; cette heure am&egrave;re de
+l'agonie. Sans nul doute, il pressent une r&eacute;compense;
+car, si son unique devoir, &agrave; lui, a &eacute;t&eacute; de conqu&eacute;rir son
+droit et celui de sa post&eacute;rit&eacute;, il sent bien que tout devoir
+accompli m&eacute;rite r&eacute;compense; et il voit bien que sa r&eacute;compense
+n'a pas &eacute;t&eacute; de ce monde, puisqu'il n'a pas
+joui de son droit. Et quand ce droit sera conquis enti&egrave;rement
+par les g&eacute;n&eacute;rations futures, quand tous les devoirs
+des hommes entre eux seront &eacute;tablis par l'int&eacute;r&ecirc;t
+mutuel, sera-ce donc assez pour le bonheur de l'homme?
+Cette &acirc;me qui me tourmente, cette soif de l'infini qui
+me d&eacute;vore, seront-elles satisfaites et apais&eacute;es, parce que
+mon corps sera &agrave; l'abri du besoin, et ma libert&eacute; pr&eacute;serv&eacute;e
+d'envahissement? Quelque paisible, quelque douce
+que vous supposiez la vie de ce monde, suffira-t-elle aux
+d&eacute;sirs de l'homme, et la terre sera-t-elle assez vaste pour
+sa pens&eacute;e? Oh! ce n'est pas &agrave; moi qu'il faudrait r&eacute;pondre
+oui. Je sais trop ce que c'est que la vie r&eacute;duite &agrave; des
+satisfactions &eacute;go&iuml;stes; j'ai trop senti ce que c'est que
+l'avenir priv&eacute; du sens de l'&eacute;ternit&eacute;! Moine, vivant &agrave;
+l'abri de tout danger et de tout besoin, j'ai connu l'ennui,
+ce fiel r&eacute;pandu sur tous les aliments. Philosophe,
+vivant &agrave; l'empire de la froide raison sur tous les sentiments
+de l'&acirc;me, j'ai connu le d&eacute;sespoir, cet ab&icirc;me
+entr'ouvert devant toutes les issues de la pens&eacute;e. Oh!
+qu'on ne me dise pas que l'homme sera heureux quand
+il n'aura plus ni souverains pour l'accabler de corv&eacute;es,
+ni pr&ecirc;tres pour le menacer de l'enfer. Sans doute, il
+ne lui faut ni tyrans ni fanatiques, mais il lui faut une
+religion; car il a une &acirc;me, et il lui faut conna&icirc;tre un
+Dieu.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; pourquoi, suivant avec attention le mouvement
+politique qui s'op&eacute;rait en Europe, et voyant combien
+mes r&ecirc;ves d'un jour avaient &eacute;t&eacute; chim&eacute;riques, combien
+il &eacute;tait impossible de semer et de recueillir dans un
+si court espace, combien les hommes d'action &eacute;taient
+emport&eacute;s loin de leur but par la n&eacute;cessit&eacute; du moment,
+et combien il fallait s'&eacute;garer &agrave; droite et &agrave; gauche avant
+de faire un pas sur cette voie non fray&eacute;e, je me r&eacute;conciliai
+avec mon sort, et reconnus que je n'&eacute;tais point un
+homme d'action. Quoique je sentisse en moi la passion
+du bien, la pers&eacute;v&eacute;rance et l'&eacute;nergie, ma vie avait &eacute;t&eacute; trop
+livr&eacute;e &agrave; la r&eacute;flexion; j'avais embrass&eacute; la vie tout
+enti&egrave;re de l'humanit&eacute; d'un regard trop vaste pour faire,
+la hache &agrave; la main, le m&eacute;tier de pionnier dans une for&ecirc;t
+de t&ecirc;tes humaines. Je plaignais et je respectais ces travailleurs
+intr&eacute;pides qui, r&eacute;solus &agrave; ensemencer la terre,
+semblables aux premiers cultivateurs, renversaient les montagnes,
+brisaient les rochers, et, tout sanglants,
+parmi les ronces et les pr&eacute;cipices, frappaient sans faiblesse
+et sans piti&eacute; sur le lion redoutable et sur la biche
+craintive. Il fallait disputer le sol &agrave; des races d&eacute;vorantes.
+Il fallait fonder une colonie humaine au sein d'un monde
+livr&eacute; aux instincts aveugles de la mati&egrave;re. Tout &eacute;tait
+permis, parce que tout &eacute;tait n&eacute;cessaire. Pour tuer le
+vautour, le chasseur des Alpes est oblig&eacute; de percer aussi
+l'agneau qu'il tient dans ses serres. Des malheurs priv&eacute;s
+d&eacute;chirent l'&acirc;me du spectateur; pourtant le salut g&eacute;n&eacute;ral
+rend ces malheurs in&eacute;vitables. Les exc&egrave;s et les abus de
+la victoire ne peuvent &ecirc;tre imput&eacute;s ni &agrave; la cause de la
+guerre, ni &agrave; la volont&eacute; des capitaines. Lorsqu'un peintre
+retrace &agrave; nos yeux de grands exploits, il est forc&eacute; de
+remplir les coins de son tableau de certains d&eacute;tails affreux
+qui nous &eacute;meuvent p&eacute;niblement. Ici, les palais et les
+temples croulent au milieu des flammes; l&agrave;, les enfants
+et les femmes sont broy&eacute;s sous les pieds des chevaux,
+ailleurs, un brave expire sur les rochers teints de son
+sang. Cependant le triomphateur appara&icirc;t au centre de
+la sc&egrave;ne, au milieu d'une phalange de h&eacute;ros: le sang vers&eacute;
+n'&ocirc;te rien &agrave; leur gloire; on sent que la main du Dieu des
+arm&eacute;es s'est lev&eacute;e devant eux, et l'&eacute;clat qui brille sur
+leurs fronts annonce qu'ils ont accompli une mission
+sainte.</p>
+
+<p>&laquo;Tels &eacute;taient mes sentiments pour ces hommes au
+milieu desquels je n'avais pas voulu prendre place. Je
+les admirais; mais je comprenais que je ne pouvais les
+imiter; car ils &eacute;taient d'une nature diff&eacute;rente de la
+mienne. Ils pouvaient ce que je ne pouvais pas, parce
+que, moi, je pensais comme ils ne pouvaient penser. Ils
+avaient la conviction h&eacute;ro&iuml;que, mais romanesque, qu'ils
+touchaient au but, et qu'encore un peu de sang vers&eacute;
+les ferait arriver au r&egrave;gne de la justice et de la vertu.
+Erreur que je ne pouvais partager, parce que, retir&eacute; sur
+la montagne, je voyais ce qu'ils ne pouvaient distinguer
+&agrave; travers les vapeurs de la plaine et la fum&eacute;e du combat;
+erreur sainte sans laquelle ils n'eussent pu imprimer au
+monde le grand mouvement qu'il devait subir pour sortir
+de ses liens! Il faut, pour que la marche providentielle
+du genre humain s'accomplisse, deux esp&egrave;ces d'hommes
+dans chaque g&eacute;n&eacute;ration: les uns, toute esp&eacute;rance, toute
+confiance, toute illusion, qui travaillent pour produire
+un &#339;uvre incomplet; et les autres, toute pr&eacute;voyance,
+toute patience, toute certitude, qui travaillent pour que
+cet &#339;uvre incomplet soit accept&eacute;, estim&eacute; et continu&eacute; sans
+d&eacute;couragement, lors m&ecirc;me qu'il semble avort&eacute;. Les uns
+sont des matelots, les autres sont des pilotes; ceux-ci
+voient les &eacute;cueils et les signalent, ceux-l&agrave; les &eacute;vitent ou
+viennent s'y briser, selon que le vent de la destin&eacute;e les
+pousse &agrave; leur salut ou &agrave; leur perte; et, quoi qu'il arrive
+des uns et des autres, le navire marche, et l'humanit&eacute; ne
+peut ni p&eacute;rir, ni s'arr&ecirc;ter dans sa course &eacute;ternelle.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tais donc trop vieux pour vivre dans le pr&eacute;sent,
+et trop jeune pour vivre dans le pass&eacute;. Je fis mon choix,
+je retombai dans la vie d'&eacute;tude et de m&eacute;ditation philosophique.
+Je recommen&ccedil;ai tous mes travaux, les regardant
+avec raison comme manqu&eacute;s. Je relus avec une patience
+aust&egrave;re tout ce que j'avais lu avec une avidit&eacute; imp&eacute;tueuse.
+J'osai mesurer de nouveau la terre et les cieux,
+la cr&eacute;ature et le Cr&eacute;ateur, sonder les myst&egrave;res de la vie
+et de la mort, chercher la foi dans mes doutes, relever
+tout ce que j'avais abattu, et le reconstruire sur de nouvelles
+bases. En un mot, je cherchai &agrave; rev&ecirc;tir la Divinit&eacute;
+de son myst&egrave;re sublime, avec la m&ecirc;me pers&eacute;v&eacute;rance
+que j'avais mise &agrave; l'en d&eacute;pouiller. C'est l&agrave; que je connus,
+h&eacute;las! combien il est plus difficile de b&acirc;tir que d'abattre.
+Il ne faut qu'un jour pour ruiner l'&#339;uvre de plusieurs
+si&egrave;cles. Dans le doute et la n&eacute;gation, j'avais march&eacute; &agrave;
+pas de g&eacute;ant; pour me refaire un peu de foi, j'employai
+des ann&eacute;es, et quelles ann&eacute;es! De combien de fatigues,
+d'incertitudes et de chagrins elles ont &eacute;t&eacute; remplies!
+Chaque jour a &eacute;t&eacute; marqu&eacute; par des larmes, chaque heure
+par des combats. Angel, Angel, le plus malheureux des
+hommes est celui qui s'est impos&eacute; une t&acirc;che immense,
+qui en a compris la grandeur et l'importance, qui ne
+peut trouver hors de ce travail ni satisfaction ni repos,
+et qui sens ses forces le trahir et sa puissance l'abandonner.
+&Ocirc; infortun&eacute; entre tous les fils des hommes, celui
+qui r&ecirc;ve de poss&eacute;der la lumi&egrave;re refus&eacute;e &agrave; son intelligence!
+&Ocirc; d&eacute;plorable entre toutes les g&eacute;n&eacute;rations des
+hommes, celle qui s'agite et se d&eacute;chire pour conqu&eacute;rir
+la science promise &agrave; des si&egrave;cles meilleurs! Plac&eacute; sur un
+sol mouvant, j'avais voulu b&acirc;tir un sanctuaire indestructible;
+mais les &eacute;l&eacute;ments me manquaient aussi bien
+que la base. Mon si&egrave;cle avait des notions fausses, des
+connaissance incompl&egrave;tes, des jugements erron&eacute;s sur le
+pass&eacute; aussi bien que sur le pr&eacute;sent. Je le savais, quoique
+j'eusse en main les documents r&eacute;put&eacute;s les plus parfaits
+de mon &eacute;poque sur l'histoire des hommes et sur celle
+de la cr&eacute;ation; je le savais, parce que je sentais en moi
+une logique toute puissante &agrave; laquelle tous ces documents,
+sur lesquels j'eusse voulu l'appuyer, venaient &agrave;
+chaque instant donner un d&eacute;menti d&eacute;sesp&eacute;rant. Oh! si
+j'avais pu me transporter, sur les ailes de ma pens&eacute;e, &agrave;
+la source de toutes les connaissances humaines, explorer
+la terre sur toute sa surface et jusqu'au fond de ses
+entrailles, interroger les monuments du pass&eacute;, chercher
+l'&acirc;ge du monde dans les cendres dont son sein est le
+vaste s&eacute;pulcre, et dans les ruines o&ugrave; des g&eacute;n&eacute;rations
+innombrables ont enseveli le souvenir de leur existence!
+Mais il fallait me contenter des observations et des conjectures
+de savants et de voyageurs dont je sentais l'incomp&eacute;tence,
+la pr&eacute;somption et la l&eacute;g&egrave;ret&eacute;. Il y avait des
+moments o&ugrave;, &eacute;chauff&eacute; par ma conviction, j'&eacute;tais r&eacute;solu &agrave;
+partir comme missionnaire, afin d'aller fouiller tous ces
+d&eacute;bris illustres qu'on n'avait pas compris, ou d&eacute;terrer
+tous ces tr&eacute;sors ignor&eacute;s qu'on n'avait pas soup&ccedil;onn&eacute;s.
+Mais j'&eacute;tais vieux; ma sant&eacute;, un instant raffermie &agrave;
+l'exercice et au grand air des montagnes, s'&eacute;tait de nouveau
+alt&eacute;r&eacute;e dans l'humidit&eacute; du clo&icirc;tre et dans les veilles
+du travail. Et puis, que de temps il m'e&ucirc;t fallu pour
+soulever seulement un coin imperceptible de ce voile
+qui me cachait l'univers! D'ailleurs, je n'&eacute;tais pas un
+homme de d&eacute;tail, et ces recherches pers&eacute;v&eacute;rantes et
+minutieuses, que j'admirais dans les hommes purement
+studieux, n'&eacute;taient pas mon fait. Je n'&eacute;tais homme d'action
+ni dans la politique ni dans la science; je me sentais
+appel&eacute; &agrave; des calculs plus larges et plus &eacute;lev&eacute;s; j'eusse
+voulu manier d'immenses mat&eacute;riaux, b&acirc;tir, avec le
+fruit de tous les travaux et de toutes les &eacute;tudes, un
+vaste portique pour servir d'entr&eacute;e &agrave; la science des
+si&egrave;cles futurs.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tais un homme de synth&egrave;se plus qu'un homme
+d'analyse. En tout j'&eacute;tais avide de conclure, consciencieux
+jusqu'au martyre, ne pouvant rien accepter qui
+ne satisf&icirc;t &agrave; la fois mon c&#339;ur et ma raison, mon sentiment
+et mon intelligence, et condamn&eacute; &agrave; un &eacute;ternel
+supplice; car la soif de la v&eacute;rit&eacute; est inextinguible, et
+quiconque ne peut se payer des jugements de l'orgueil,
+de la passion ou de l'ignorance, est appel&eacute; &agrave; souffrir
+sans rel&acirc;che. Oh! m'&eacute;criais-je souvent, que ne suis-je
+un chartreux abruti par la peur de l'enfer, et dress&eacute;
+comme une b&ecirc;te de somme &agrave; creuser un coin de terre
+pour faire pousser quelques l&eacute;gumes, en attendant qu'il
+l'engraisse de sa d&eacute;pouille! Pourquoi toute mon affaire
+en ce monde n'est-elle pas de r&eacute;citer des offices pour
+arriver au repos, et de manier une b&ecirc;che pour me
+conserver en app&eacute;tit ou pour chasser la r&eacute;flexion importune,
+et parvenir d&egrave;s cette vie &agrave; un &eacute;tat de mort
+intellectuelle?</p>
+
+<p>&laquo;Il m'arrivait quelquefois de jeter les yeux sur ceux
+de nos moines qui, par exception, se sont conserv&eacute;s
+sinc&egrave;rement d&eacute;vots: Ambroise, par exemple, que nous
+avons vu mourir l'an pass&eacute; en odeur de saintet&eacute;, comme
+ils disent, et dont le corps &eacute;tait dess&eacute;ch&eacute; par les je&ucirc;nes
+et les mac&eacute;rations: celui-l&agrave;, &agrave; coup sur, &eacute;tait de bonne
+foi; souvent il m'a fait envie. Une nuit ma lampe s'&eacute;teignit;
+je n'avais pas achev&eacute; mon travail; je cherchai de
+la lumi&egrave;re dans le clo&icirc;tre, j'en aper&ccedil;us dans sa cellule;
+la porte &eacute;tait ouverte, j'y p&eacute;n&eacute;trai sans bruit pour ne
+pas le d&eacute;ranger, car je le supposais en pri&egrave;res, je le
+trouvai endormi sur son grabat; sa lampe &eacute;tait pos&eacute;e
+sur une tablette tout aupr&egrave;s de son visage et donnant
+dans ses yeux. Il prenait cette pr&eacute;caution toutes les
+nuits depuis quarante ans au moins, pour ne pas s'endormir
+trop profond&eacute;ment et ne pas manquer d'une
+minute l'heure des offices. La lumi&egrave;re, tombant d'aplomb
+sur ses traits fl&eacute;tris, y creusait des ombres profondes,
+ravages d'une souffrance volontaire. Il n'&eacute;tait pas couch&eacute;,
+mais appuy&eacute; seulement sur son lit et tout v&ecirc;tu, afin de
+ne pas perdre un instant &agrave; des soins inutiles. Je regardai
+longtemps cette face &eacute;troite et longue, ces traits amincis
+par le je&ucirc;ne de l'esprit encore plus que par celui du
+corps, ces joues coll&eacute;es aux os de la face comme une
+couche de parchemin, ce front mince et haut, jaune et
+luisant comme de la cire. Ce n'&eacute;tait vraiment pas un
+homme vivant, mais un squelette s&eacute;ch&eacute; avec la peau, un
+cadavre qu'on avait oubli&eacute; d'ensevelir, et que les vers
+avaient d&eacute;laiss&eacute; parce que sa chair ne leur offrait point
+de nourriture. Son sommeil ne ressemblait pas au repos
+de la vie, mais &agrave; l'insensibilit&eacute; de la mort; aucune respiration
+ne soulevait sa poitrine. Il me fit peur, car ce
+n'&eacute;tait ni un homme ni un cadavre; c'&eacute;tait la vie dans
+la mort, quelque chose qui n'a pas de nom dans la langue
+humaine, et pas de sens dans l'ordre divin. C'est donc
+l&agrave; un saint personnage? pensai-je; certes, les anachor&egrave;tes
+de la Th&eacute;ba&iuml;de n'ont ni je&ucirc;n&eacute;, ni pri&eacute; davantage;
+et pourtant je ne vois ici qu'un objet d'&eacute;pouvante, rien
+qui attire le respect, parce que tout ici repousse la sympathie.
+Quelle compassion Dieu peut-il avoir pour cette
+agonie et pour cette mort anticip&eacute;es sur ses d&eacute;crets?
+Quelle admiration puis-je concevoir, moi homme, pour
+cette vie st&eacute;rile et ce c&#339;ur glac&eacute;! &Ocirc; vieillard, qui chaque
+soir allumes ta lampe comme un voyageur press&eacute; de
+partir avant l'aurore, qui donc as-tu &eacute;clair&eacute; durant la
+nuit, qui donc as-tu guid&eacute; durant le jour? &Agrave; qui donc
+ton long et laborieux p&egrave;lerinage sur la terre a-t-il &eacute;t&eacute;
+secourable? Tu n'as rien donn&eacute; de toi &agrave; la terre, ni la
+substance de la reproduction animale, ni le fruit d'une
+intelligence productive, ni le service grossier d'un bras
+robuste, ni la sympathie d'un c&#339;ur tendre. Tu crois que
+Dieu a cr&eacute;&eacute; la terre pour te servir de cuve purificatoire,
+et tu crois avoir assez fait pour elle en lui l&eacute;guant tes os!
+Ah! tu as raison de craindre et de trembler &agrave; cette
+heure; tu fais bien de te tenir toujours pr&ecirc;t &agrave; para&icirc;tre
+devant le juge! Puisses-tu trouver &agrave; ton heure derni&egrave;re,
+une formule qui t'ouvre la porte du ciel, ou un instant
+de remords qui t'absolve du pire de tous les crimes,
+celui de n'avoir rien aim&eacute; hors de toi! Et, ainsi disant,
+je me retirai sans bruit, sans m&ecirc;me vouloir allumer ma
+lampe &agrave; celle de l'&eacute;go&iuml;ste, et, depuis ce jour, je pr&eacute;f&eacute;rai
+ma mis&egrave;re &agrave; celle des d&eacute;vots.</p>
+
+<p>&laquo;En proie &agrave; toute la fatigue et &agrave; toute l'inqui&eacute;tude
+d'une &acirc;me qui cherche sa voie, il me fallut pourtant bien
+des jours d'&eacute;puisement et d'angoisse pour accepter l'arr&ecirc;t
+qui me condamnait &agrave; l'impuissance. Je ne puis me le
+dissimuler aujourd'hui, mon mal &eacute;tait l'orgueil. Oui, je
+crois que de tout temps, et aujourd'hui encore, j'ai &eacute;t&eacute;
+et je suis un orgueilleux. Ce z&egrave;le d&eacute;vorant de la v&eacute;rit&eacute;,
+c'est un louable sentiment; mais on peut aussi le porter
+trop loin. Il nous faut faire usage de toutes nos forces
+pour d&eacute;fricher le champ de l'avenir; mais il faudrait
+aussi, quand nos forces ne suffisent plus, nous contenter
+humblement du peu que nous avons fait, et nous asseoir
+avec la simplicit&eacute; du laboureur au bord du sillon que
+nous avons trac&eacute;. C'est une le&ccedil;on que j'ai souvent re&ccedil;ue
+de l'ami c&eacute;leste qui me visite, et je ne l'ai jamais su
+mettre &agrave; profit. Il y a en moi une ambition de l'infini
+qui va jusqu'au d&eacute;lire. Si j'avais &eacute;t&eacute; jet&eacute; dans la vie du
+monde et que mon esprit n'e&ucirc;t pas eu le loisir de viser
+plus haut, j'aurais &eacute;t&eacute; avide de gloire et de conqu&ecirc;tes;
+j'aurais eu sous les yeux l'existence de Charlemagne ou
+d'Alexandre, comme j'ai eu celle de Pythagore et de Socrate;
+j'aurais convoit&eacute; l'empire du monde; j'aurais fait
+peut-&ecirc;tre beaucoup de mal. Gr&acirc;ce &agrave; Dieu, j'ai fini de
+vivre, et tout mon crime est de n'avoir pu faire le bien.
+J'avais r&ecirc;v&eacute;, en rentrant au couvent, de refaire mes
+&eacute;tudes avec fruit, et d'&eacute;crire un grand ouvrage sur les
+plus hautes questions de la religion et de la philosophie.
+Mais je n'avais pas assez consid&eacute;r&eacute; mon &acirc;ge et mes forces.
+J'avais cinquante ans pass&eacute;s, et j'avais souffert, depuis
+vingt-cinq ans, un si&egrave;cle par ann&eacute;e. Voyant d'ailleurs
+combien j'&eacute;tais d&eacute;pourvu de mat&eacute;riaux qui m'inspirassent
+toute confiance, je r&eacute;solus du moins de jeter les
+bases et de tracer le plan de mon &#339;uvre, afin de l&eacute;guer
+ce premier travail, s'il &eacute;tait possible, &agrave; quelque homme
+capable de le continuer ou de le faire continuer; et cette
+id&eacute;e me rappela vivement ma jeunesse, le secret l&eacute;gu&eacute;
+par Fulgence &agrave; moi, comme ce m&ecirc;me secret l'avait &eacute;t&eacute;
+par Spiridion &agrave; Fulgence, et je me persuadai que le
+temps &eacute;tait venu d'exhumer le manuscrit. Ce n'&eacute;tait
+plus une ambition vulgaire, ce n'&eacute;tait plus une froide
+curiosit&eacute; qui m'y portaient; ce n'&eacute;tait pas non plus une
+ob&eacute;issance superstitieuse: c'&eacute;tait un d&eacute;sir sinc&egrave;re de
+m'instruire, et d'utiliser pour les autres hommes un
+document pr&eacute;cieux, sans doute, sur les questions importantes
+dont j'&eacute;tais occup&eacute;. Je regardais la publication
+imm&eacute;diate ou future de ce manuscrit comme un
+devoir; car, de quelque fa&ccedil;on que je vinsse &agrave; consid&eacute;rer
+les rapports &eacute;tranges que mon esprit avait eus avec
+l'esprit d'H&eacute;bronius, il me restait la conviction que,
+durant sa vie, cet homme avait &eacute;t&eacute; anim&eacute; d'un grand
+esprit.</p>
+
+<p>&laquo;Pour la troisi&egrave;me fois, dans l'espace d'environ
+vingt-cinq ans, j'entrepris donc, au milieu de la nuit,
+l'exhumation du manuscrit. Mais ici, un fait bien simple
+vint s'opposer &agrave; mon dessein; et, tout naturel que soit
+ce fait, il me plongea dans un ab&icirc;me de r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>&laquo;Je m'&eacute;tais muni des m&ecirc;mes outils qui m'avaient
+servi la derni&egrave;re fois. Cette derni&egrave;re fois, tu te la rappelles,
+malgr&eacute; la longueur de ce r&eacute;cit; tu te souviens
+que j'avais alors trente ans r&eacute;volus, et que j'eus un acc&egrave;s
+de d&eacute;lire et une &eacute;pouvantable vision. Je me la rappelais
+bien aussi, cette hallucination terrible; mais je n'en
+craignais pas le retour. Il est des images que le cerveau
+ne peut plus se cr&eacute;er quand certaines id&eacute;es et certains
+sentiments qui les &eacute;voquaient n'habitent plus notre &acirc;me.
+J'&eacute;tais d&eacute;sormais &agrave; jamais d&eacute;gag&eacute; des liens du catholicisme,
+liens si &eacute;troitement serr&eacute;s et si courts qu'il faut
+toute une vie pour en sortir, mais, par cela m&ecirc;me, impossibles
+&agrave; renouer quand une fois on les a bris&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Il faisait une nuit claire et fra&icirc;che; j'&eacute;tais en assez
+bonne sant&eacute;: j'avais pr&eacute;cis&eacute;ment choisi un tel concours
+de circonstances, car je pr&eacute;voyais que le travail mat&eacute;riel
+serait assez p&eacute;nible. Mais quoi! Angel, je ne pus pas
+m&ecirc;me &eacute;branler la pierre du <i>Hic est</i>. J'y passai trois
+grandes heures, l'attaquant dans tous les sens, m'assurant
+bien qu'elle n'&eacute;tait riv&eacute;e au pav&eacute; que par son propre
+poids, reconnaissant m&ecirc;me les marques que j'y avais
+faites autrefois avec mon ciseau, lorsque je l'avais enlev&eacute;e
+l&eacute;g&egrave;rement et sans fatigue. Tout fut inutile; elle
+r&eacute;sista &agrave; mes efforts. Baign&eacute; de sueur, &eacute;puis&eacute; de lassitude,
+je fus forc&eacute; de regagner mon lit et d'y rester accabl&eacute;
+et bris&eacute; pendant plusieurs jours.</p>
+
+<p>&laquo;Ce premier &eacute;chec ne me rebuta pas. Je me remis &agrave;
+l'ouvrage la semaine suivante, et j'&eacute;chouai de m&ecirc;me. Un
+troisi&egrave;me essai, entrepris un mois plus tard, ne fut pas
+plus heureux, et il me fallut d&egrave;s lors y renoncer; car le
+peu de forces physiques que j'avais conserv&eacute;es jusque-l&agrave;
+m'abandonna sans retour &agrave; partir de cette &eacute;poque. Sans
+doute, j'en d&eacute;pensai le reste dans cette lutte inutile contre
+un tombeau. La tombe fut muette, les cadavres sourds,
+la mort inexorable; j'allai jeter dans un buisson du jardin
+mon ciseau et mon levier, et revins, tranquille et
+triste, m'asseoir sur cette tombe qui ne voulait pas me
+rendre ses tr&eacute;sors.</p>
+
+<p>&laquo;L&agrave;, je restai jusqu'au lever du soleil, perdu dans mes
+pens&eacute;es. La fra&icirc;cheur du matin &eacute;tant venue glacer sur
+mon corps la sueur dont j'&eacute;tais inond&eacute;, je fus paralys&eacute;;
+je perdis non-seulement la puissance d'agir, mais encore
+la volont&eacute;; je n'entendis pas les cloches qui sonnaient
+les offices, je ne fis aucune attention aux religieux qui
+vinrent les r&eacute;citer. J'&eacute;tais seul dans l'univers, il n'y avait
+entre Dieu et moi que ce tombeau qui ne voulait ni me
+recevoir ni me laisser partir: image de mon existence
+tout enti&egrave;re, symbole dont j'&eacute;tais vivement frapp&eacute;, et
+dont la comparaison m'absorbait enti&egrave;rement! Quand on
+vint me relever, comme je ne pouvais ni remuer ni parler,
+on se persuada que mon cerveau &eacute;tait paralys&eacute;
+comme le reste. On se trompa; j'avais toute ma raison;
+je ne la perdis pas un instant durant toute la maladie
+qui suivit cet accident. Il est inutile de te dire qu'on
+l'imputa au hasard, et qu'on ne soup&ccedil;onna jamais ce
+que j'avais tent&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Une fi&egrave;vre ardente succ&eacute;da &agrave; ce froid mortel: je
+souffris beaucoup, mais je ne d&eacute;lirai point; j'eus m&ecirc;me
+la force de cacher assez la gravit&eacute; de mon mal pour
+qu'on ne me soign&acirc;t pas plus que je ne voulais l'&ecirc;tre,
+et pour qu'on me laiss&acirc;t seul. Aux heures o&ugrave; le soleil
+brillait dans ma cellule, j'&eacute;tais soulag&eacute;; des id&eacute;es plus
+douces remplissaient mon esprit; mais la nuit j'&eacute;tais en
+proie &agrave; une tristesse inexorable. Aux cerveaux actifs
+l'inaction est odieuse. L'ennui, la pire des souffrances
+qu'entra&icirc;nent les maladies, m'accablait de tout son poids.
+La vue de ma cellule m'&eacute;tait insupportable. Ces murs
+qui me rappelaient tant d'agitations et de langueurs subies
+sans arriver &agrave; la connaissance du vrai; ce grabat
+o&ugrave; j'avais support&eacute; si souvent et si longtemps la fi&egrave;vre
+et les maladies, sans conqu&eacute;rir la sant&eacute; pour prix de tant
+de luttes avec la mort; ces livres que j'avais si vainement
+interrog&eacute;s; ces astrolabes et ces t&eacute;lescopes, qui ne
+savaient que chercher et mesurer la mati&egrave;re; tout cela
+me jetait dans une fureur sombre. &Agrave; quoi bon survivre &agrave;
+soi-m&ecirc;me? me disais-je, et pourquoi avoir v&eacute;cu quand
+on n'a rien fait? Insens&eacute;, qui voulais, par un rayon de
+ton intelligence, &eacute;clairer l'humanit&eacute; dans les si&egrave;cles
+futurs, et qui n'as pas seulement la force de soulever une
+pierre pour voir ce qui est &eacute;crit dessous! malheureux,
+qui, durant l'ardeur de ta jeunesse, n'as su t'occuper
+qu'&agrave; refroidir ton esprit et ton c&#339;ur, et dont l'esprit et
+le c&#339;ur s'avisent de se ranimer quand l'heure de mourir
+est venue! meurs donc, puisque tu n'as plus ni t&ecirc;te, ni
+bras; car, si ton c&#339;ur a la t&eacute;m&eacute;rit&eacute; de vivre encore et
+de br&ucirc;ler pour l'id&eacute;al, ce feu divin ne servira plus qu'&agrave;
+consumer tes entrailles, et &agrave; &eacute;clairer ton impuissance et
+ta nullit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Et en parlant ainsi, je m'agitais sur mon lit de douleur,
+et des larmes de rage coulaient sur mes joues.
+Alors une voix pure s'&eacute;leva dans le silence de la nuit et
+me parla ainsi:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Crois-tu donc n'avoir rien &agrave; expier, toi qui oses te
+plaindre avec tant d'amertume? Qui accuses-tu de tes
+maux? N'es-tu pas ton seul, ton implacable ennemi? &Agrave;
+qui imputeras-tu la faute de ton orgueil coupable, de
+cette insatiable estime de toi-m&ecirc;me qui t'a aveugl&eacute; quand
+tu pouvais approcher de l'id&eacute;al par la science, et qui t'a
+fait chercher ton id&eacute;al en toi seul?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tu mens! m'&eacute;criai-je avec force, sans songer
+m&ecirc;me &agrave; me demander qui pouvait me parler de la sorte.
+Tu mens! je me suis toujours ha&iuml;; j'ai toujours &eacute;t&eacute; ennuyeux,
+accablant, insupportable &agrave; moi-m&ecirc;me. J'ai
+cherch&eacute; l'id&eacute;al partout avec l'ardeur du cerf qui cherche
+la fontaine dans un jour br&ucirc;lant; j'ai &eacute;t&eacute; consum&eacute; de la
+soif de l'id&eacute;al, et si je ne l'ai pas trouv&eacute;...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est la faute de l'id&eacute;al, n'est-ce pas! interrompit
+la voix d'un ton de froide piti&eacute;. Il faut que Dieu comparaisse
+au tribunal de l'homme et lui rende compte du
+myst&egrave;re dont il a os&eacute; s'envelopper, pendant que l'homme
+daignait se donner la peine de le chercher, et vous n'appelez
+pas cela de l'orgueil, vous autres!...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous autres! repris-je frapp&eacute; d'&eacute;tonnement, et
+qui donc es-tu, toi qui regardes en piti&eacute; la race humaine,
+et qui te crois, sans doute, exempt de ses mis&egrave;res?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je suis, r&eacute;pondit la voix, celui que tu ne veux
+pas conna&icirc;tre, car tu l'as toujours cherch&eacute; o&ugrave; il n'est
+pas.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; ces mots, je me sentis baign&eacute; de sueur de la t&ecirc;te
+aux pieds; mon c&#339;ur tressaillit &agrave; rompre ma poitrine,
+et, me soulevant sur mon lit, je lui dis:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Es-tu donc celui qui dort sous la pierre?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tu m'as cherch&eacute; sous la pierre, r&eacute;pondit-il, et la
+pierre t'a r&eacute;sist&eacute;. Tu devrais savoir que le bras d'un
+homme est moins fort que le ciment et le marbre. Mais
+l'intelligence transporte les montagnes, et l'amour peut
+ressusciter les morts.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;&Ocirc; mon ma&icirc;tre! m'&eacute;criai-je avec transport, je te
+reconnais. Ceci est ta voix, ceci est ta parole. B&eacute;ni sois-tu,
+toi qui me visites &agrave; l'heure de l'affliction. Mais o&ugrave;
+donc fallait-il te chercher, et o&ugrave; te retrouverai-je sur la
+terre?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Dans ton c&#339;ur, r&eacute;pondit la voix. Fais-en une demeure
+o&ugrave; je puisse descendre. Purifie-le comme une
+maison qu'on orne et qu'on parfume pour recevoir un
+h&ocirc;te ch&eacute;ri. Jusque l&agrave; que puis-je faire pour toi?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La voix se tut, et je parlai en vain: elle ne me r&eacute;pondit
+plus. J'&eacute;tais seul dans les t&eacute;n&egrave;bres. Je me sentis
+tellement &eacute;mu que je fondis en larmes. Je repassai toute
+ma vie dans l'amertume de mon c&#339;ur. Je vis qu'elle
+&eacute;tait en effet un long combat et une longue erreur; car
+j'avais toujours voulu choisir entre ma raison et mon
+sentiment, et je n'avais pas eu la force de faire accepter
+l'un par l'autre. Voulant toujours m'appuyer sur des
+preuves palpables, sur des bases jet&eacute;es par l'homme, et
+ne trouvant pas ces bases suffisantes, je n'avais eu ni
+assez de courage ni assez de g&eacute;nie pour me passer du
+t&eacute;moignage humain, et pour le rectifier avec cette puissante
+certitude que le ciel donne aux grandes &acirc;mes. Je
+n'avais pas os&eacute; rejeter la m&eacute;taphysique et la g&eacute;om&eacute;trie
+l&agrave; o&ugrave; elles d&eacute;truisaient le t&eacute;moignage de ma conscience.
+Mon c&#339;ur avait manqu&eacute; de feu, partant mon cerveau
+de puissance pour dire &agrave; la science:&mdash;C'est toi qui te
+trompes; nous ne savons rien, nous avons tout &agrave; apprendre.
+Si le chemin que nous suivons ne nous conduit
+pas &agrave; Dieu, c'est que nous nous sommes tromp&eacute;s
+de chemin; retournons sur nos pas et cherchons Dieu
+car nous errons loin de lui dans les t&eacute;n&egrave;bres; et les
+hommes ont beau nous crier que notre habilet&eacute; nous a
+faits dieux nous-m&ecirc;mes, nous sentons le froid de la mort
+et nous sommes entra&icirc;n&eacute;s dans le vide comme des astre;
+qui s'&eacute;teignent et qui d&eacute;vient de l'ordre &eacute;ternel.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; partir de ce jour, je m'abandonnai aux mouvements
+les plus chaleureux de mon &acirc;me, et un grand
+prodige s'op&eacute;ra en moi. Au lieu de me refroidir moralement
+avec la vieillesse, je sentis mon c&#339;ur, vivifi&eacute; et
+renouvel&eacute;, rajeunir &agrave; mesure que mon corps penchait
+vers la destruction. Je sens la vie animale me quitter
+comme un v&ecirc;tement us&eacute;; mais &agrave; mesure que je d&eacute;pouille
+cette enveloppe terrestre, ma conscience me donne l'intime
+certitude de mon immortalit&eacute;. L'ami c&eacute;leste est
+revenu souvent; mais n'attends pas que j'entre dans le
+d&eacute;tail de ses apparitions. Ceci est toujours un myst&egrave;re
+pour moi, un myst&egrave;re que je n'ai pas cherch&eacute; &agrave; p&eacute;n&eacute;trer,
+et sur lequel il me serait impossible d'&eacute;tendre le r&eacute;seau
+d'une froide analyse: je sais trop ce qu'on risque &agrave;
+l'examen de certaines impressions; l'esprit se glace &agrave;
+les diss&eacute;quer, et l'impression s'efface. Quoique j'aie cru
+de mon devoir d'&eacute;tablir mes derni&egrave;res croyances religieuses
+le plus logiquement possible dans quelques &eacute;crits
+dont je te fais le d&eacute;positaire, je me suis permis de laisser
+tomber un voile de po&eacute;sie sur les heures d'enthousiasme
+et d'attendrissement qui, dissipant autour de moi les
+t&eacute;n&egrave;bres du monde physique, m'ont mis en rapport
+direct avec cet esprit sup&eacute;rieur. Il est des choses intimes
+qu'il vaut mieux taire que de livrer &agrave; la ris&eacute;e des
+hommes. Dans l'histoire que j'ai &eacute;crite simplement de
+ma vie obscure et douloureuse, je n'ai pas fait mention
+de Spiridion. Si Socrate lui-m&ecirc;me a &eacute;t&eacute; accus&eacute; de charlatanisme
+et d'imposture pour avoir r&eacute;v&eacute;l&eacute; ses communications
+avec celui qu'il appelait son g&eacute;nie familier,
+combien plus un pauvre moine comme moi ne serait-il
+pas tax&eacute; de fanatisme s'il avouait avoir &eacute;t&eacute; visit&eacute; par un
+fant&ocirc;me! Je ne l'ai pas fait, je ne le ferai pas. Et pourtant
+je m'en expliquerais na&iuml;vement avec le savant modeste
+et consciencieux qui, sans ironie et sans pr&eacute;jug&eacute;,
+voudrait p&eacute;n&eacute;trer dans les merveilles d'un ordre de
+choses vieux comme le monde, qui attend une explication
+nouvelle. Mais o&ugrave; trouver un tel savant aujourd'hui?
+L'&#339;uvre de la science, en ces temps-ci, est de rejeter
+tout ce qui para&icirc;t surnaturel, parce que l'ignorance et
+l'imposture en ont trop longtemps abus&eacute;. De m&ecirc;me que
+les nommes politiques sont forc&eacute;s de trancher avec le
+fer les questions sociales, les hommes d'&eacute;tude sont oblig&eacute;s,
+pour ouvrir un nouveau champ &agrave; l'analyse, de jeter
+au feu p&ecirc;le-m&ecirc;le le grimoire des sorciers et les miracles
+de la foi. Un temps viendra o&ugrave;, l'&#339;uvre n&eacute;cessaire de la
+destruction &eacute;tant accomplie, on rechercha soigneusement,
+dans les d&eacute;bris du pass&eacute;, une v&eacute;rit&eacute; qui ne peut
+se perdre, et qu'on saura d&eacute;m&ecirc;ler de l'erreur et du
+mensonge, comme jadis Cr&eacute;sus reconnut &agrave; des signes
+certains que tous les oracles &eacute;taient menteurs, except&eacute;
+a Pythie de Delphes, qui lui avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; ses actions
+cach&eacute;es avec une puissance incompr&eacute;hensible. Tu verras
+peut-&ecirc;tre l'aurore de cette science nouvelle, sans laquelle
+l'humanit&eacute; est inexplicable, et son histoire d&eacute;pourvue de
+sens. Tous les miracles, tous les augures, tous les prodiges
+de l'antiquit&eacute; ne seront peut-&ecirc;tre pas, aux yeux de
+tes contemporains, des tours de sorciers ou des terreurs
+imb&eacute;ciles accr&eacute;dit&eacute;es par les pr&ecirc;tres. D&eacute;j&agrave; la science
+n'a-t-elle pas donn&eacute; une explication satisfaisante de beaucoup
+de ph&eacute;nom&egrave;nes qui semblaient surnaturels &agrave; nos
+a&iuml;eux? Certains faits qui semblent impossibles et mensongers
+en ce si&egrave;cle auront peut-&ecirc;tre une explication
+non moins naturelle et concluante quand la science aura
+&eacute;largi ses horizons. Quant &agrave; moi, bien que le mot <i>prodige</i>
+n'ait pas de sens pour mon entendement, puisqu'il peut
+s'appliquer aussi bien au lever du soleil chaque matin
+qu'&agrave; la r&eacute;apparition d'un mort, je n'ai pas essay&eacute; de
+porter le lumi&egrave;re sur ces questions difficiles: le temps
+m'e&ucirc;t manqu&eacute;. J'ai entendu parler de Mesmer; je ne sais
+si c'est un imposteur ou un proph&egrave;te; je me m&eacute;fie de ce
+que j'ai entendu rapporter, parce que les assertions sont
+trop hardies et les pr&eacute;tendues preuves trop compl&egrave;tes
+pour un ordre de d&eacute;couvertes aussi r&eacute;cent. Je ne comprends
+pas encore ce qu'ils entendent par ce mot <i>magn&eacute;tisme</i>;
+je t'engage &agrave; examiner ceci en temps et lieu
+pour moi, je n'ai pas eu le loisir de m'&eacute;garer dans ces
+propositions hardies; j'ai &eacute;vit&eacute; m&ecirc;me de me laisser s&eacute;duire
+par elles. J'avais un devoir plus clair et plus press&eacute;
+&agrave; accomplir, celui d'&eacute;crire, sous l'impression de mes
+entretiens avec l'<i>Esprit</i>, les fragments bris&eacute;s de ma m&eacute;ditation
+&eacute;ternelle.&raquo;</p>
+
+<p>Ici Alexis s'interrompit, et posa sa main sur un livre
+que je connaissais bien pour le lui avoir souvent vu
+consulter, &agrave; mon grand &eacute;tonnement, bien qu'il ne me
+par&ucirc;t form&eacute; que de feuillets blancs. Comme je le regardais
+avec surprise, il sourit:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne suis pas fou, comme tu le penses, reprit-il;
+ce livre est cribl&eacute; de caract&egrave;res tr&egrave;s-lisibles pour quiconque
+conna&icirc;t la composition chimique dont je me suis
+servi pour &eacute;crire. Cette pr&eacute;caution m'a paru n&eacute;cessaire
+pour &eacute;chapper &agrave; l'espionnage de la censure monastique.
+Je t'enseignerai un proc&eacute;d&eacute; bien simple au moyen duquel
+tu feras repara&icirc;tre les caract&egrave;res trac&eacute;s sur ces
+pages quand le temps sera venu. Tu cacheras ce manuscrit
+en attendant qu'il puisse servir &agrave; quelque chose,
+si toutefois il doit jamais servir &agrave; quoi que ce soit; cela,
+je l'ignore. Tel qu'il est, incomplet, sans ordre et sans
+conclusion, il ne m&eacute;rite pas de voir le jour. C'est peut-&ecirc;tre
+&agrave; toi, c'est peut-&ecirc;tre &agrave; quelque autre qu'il appartient
+de le refaire. Il n'a qu'un m&eacute;rite, c'est d'&ecirc;tre le
+r&eacute;cit fid&egrave;le d'une vie d'angoisse, et l'expos&eacute; na&iuml;f de mon
+&eacute;tat pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet &eacute;tat, m'est-il permis, mon p&egrave;re, de vous
+demander de me le faire mieux conna&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferai en trois mots qui r&eacute;sument pour moi la
+th&eacute;ologie, r&eacute;pondit-il en ouvrant son livre &agrave; la premi&egrave;re
+page: &laquo;<i>croire, esp&eacute;rer, aimer</i>. &laquo;Si l'&Eacute;glise catholique
+avait pu conformer tous les points de sa doctrine &agrave; cette
+sublime d&eacute;finition des trois vertus th&eacute;ologales: la foi,
+l'esp&eacute;rance, la charit&eacute;, elle serait la v&eacute;rit&eacute; sur la terre;
+elle serait la sagesse, la justice, la perfection. Mais
+l'&Eacute;glise romaine s'est port&eacute; le dernier coup; elle a
+consomm&eacute; son suicide le jour o&ugrave; elle a fait Dieu implacable
+et la damnation &eacute;ternelle. Ce jour-l&agrave; tous les grands
+c&#339;urs se sont d&eacute;tach&eacute;s d'elle; et l'&eacute;l&eacute;ment d'amour et
+de mis&eacute;ricorde manquant &agrave; sa philosophie, la th&eacute;ologie
+chr&eacute;tienne n'a plus &eacute;t&eacute; qu'un jeu d'esprit, un sophisme
+o&ugrave; de grandes intelligences se sont d&eacute;battues en vain
+contre leur t&eacute;moignage int&eacute;rieur, un voile pour couvrir
+de vastes ambitions, un masque pour cacher d'&eacute;normes
+iniquit&eacute;s...&raquo;</p>
+
+<p>Ici le p&egrave;re Alexis s'arr&ecirc;ta de nouveau et me regarda
+attentivement pour voir quel effet produirait sur moi
+cet anath&egrave;me d&eacute;finitif. Je le compris, et, saisissant ses
+mains dans les miennes, je les pressai fortement en lui
+disant d'une voix ferme et avec un sourire qui devait lui
+r&eacute;v&eacute;ler toute ma confiance:</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi, p&egrave;re, nous ne sommes plus catholiques?</p>
+
+<p>&mdash;Ni chr&eacute;tiens, r&eacute;pondit-il d'une voix forte; ni
+protestants, ajouta-t-il en me serrant les mains; ni
+philosophes comme Voltaire, Helv&eacute;tius et Diderot; nous
+ne sommes pas m&ecirc;me socialistes comme Jean-Jacques et
+la Convention fran&ccedil;aise: et cependant nous ne sommes
+ni pa&iuml;ens ni ath&eacute;es!</p>
+
+<p>&mdash;Que sommes-nous donc, p&egrave;re Alexis? lui dis-je;
+car, vous l'avez dit, nous avons une &acirc;me, Dieu existe, et
+il nous faut une religion.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en avons une, s'&eacute;cria-t-il en se levant et en
+&eacute;tendant vers le ciel ses bras maigres avec un mouvement
+d'enthousiasme. Nous avons la seule vraie, la seule
+immense, la seule digne de la Divinit&eacute;. Nous croyons en
+la Divinit&eacute;, c'est dire que nous la connaissons et la voulons;
+nous esp&eacute;rons en elle, c'est dire que nous la d&eacute;sirons
+et travaillons pour la poss&eacute;der; nous l'aimons, c'est
+dire que nous la sentons et la poss&eacute;dons virtuellement;
+et Dieu lui-m&ecirc;me est une trinit&eacute; sublime dont notre vie
+mortelle est le reflet affaibli. Ce qui est foi chez l'homme
+est science chez Dieu; ce qui est esp&eacute;rance chez l'homme
+est puissance chez Dieu; ce qui est charit&eacute;, c'est-&agrave;-dire
+pi&eacute;t&eacute;, vertu, effort, chez l'homme, est amour, c'est-&agrave;-dire
+production, conservation et progression &eacute;ternelle
+chez Dieu. Aussi Dieu nous conna&icirc;t, nous appelle, et
+nous aime; c'est lui qui nous r&eacute;v&egrave;le cette connaissance
+que nous avons de lui, c'est lui qui nous commande le
+besoin que nous avons de lui, c'est lui qui nous inspire
+cet amour dont nous br&ucirc;lons pour lui; et une des grandes
+preuves de Dieu et de ses attributs, c'est l'homme et ses
+instincts. L'homme con&ccedil;oit, aspire et tente sans cesse,
+dans sa sph&egrave;re finie, ce que Dieu sait, veut et peut dans
+sa sph&egrave;re infinie. Si Dieu pouvait cesser d'&ecirc;tre un foyer
+d'intelligence, de puissance et d'amour, l'homme retomberait
+au niveau de la brute; et chaque fois qu'une
+intelligence humaine a ni&eacute; la Divinit&eacute; intelligente, elle
+s'est suicid&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon p&egrave;re, interrompis-je, ces grands
+ath&eacute;es du si&egrave;cle dont on vante les lumi&egrave;res et l'&eacute;loquence...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'ath&eacute;es, reprit le p&egrave;re Alexis avec
+chaleur; non, il n'y en a pas! Il est des temps de recherche
+et de travail philosophique, o&ugrave; les hommes,
+d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s des erreurs du pass&eacute;, cherchent une nouvelle
+route vers la v&eacute;rit&eacute;. Alors ils errent sur des sentiers
+inconnus. Les uns, dans leur lassitude, s'asseyent et se
+livrent au d&eacute;sespoir. Qu'est-ce que ce d&eacute;sespoir, sinon
+un cri d'amour vers cette Divinit&eacute; qui se voile &agrave; leurs
+yeux fatigu&eacute;s? D'autres s'avancent sur toutes les cimes
+avec une pr&eacute;cipitation ardente, et, dans leur pr&eacute;somption
+na&iuml;ve, s'&eacute;crient qu'ils ont atteint le but et qu'on
+ne peut aller plus loin. Qu'est-ce que cette pr&eacute;somption,
+qu'est-ce que cet aveuglement, sinon un d&eacute;sir inquiet
+et une impatience immod&eacute;r&eacute;e d'embrasser la Divinit&eacute;?
+Non, ces ath&eacute;es, dont on vante avec raison la grandeur
+intellectuelle, sont des &acirc;mes profond&eacute;ment religieuses,
+qui se fatiguent ou qui se trompent dans leur essor vers
+le ciel. Si, &agrave; leur suite, on voit se tra&icirc;ner des &acirc;mes
+basses et perverses, qui invoquent le n&eacute;ant, le hasard,
+la nature brutale, pour justifier leurs vices honteux et
+leurs grossiers penchants, c'est encore l&agrave; un hommage
+rendu &agrave; la majest&eacute; de Dieu. Pour se dispenser de tendre
+vers l'id&eacute;al, et de soutenir par le travail et la vertu la
+dignit&eacute; humaine, la cr&eacute;ature est forc&eacute;e de nier l'id&eacute;al.
+Mais, si une voix int&eacute;rieure ne troublait pas l'ignoble
+repos de sa d&eacute;gradation, elle ne se donnerait pas tant de
+peine pour rejeter l'existence d'un juge supr&ecirc;me. Quand
+les philosophes de ce si&egrave;cle ont invoqu&eacute; la Providence,
+la nature, les lois de la cr&eacute;ation, ils n'ont pas cess&eacute;
+d'invoquer le vrai Dieu sous ces noms nouveaux. En se
+r&eacute;fugiant dans le sein d'une Providence universelle et
+d'une nature in&eacute;puisablement g&eacute;n&eacute;reuse, ils ont protest&eacute;
+contre les anath&egrave;mes que les sectes farouches se lan&ccedil;aient
+l'une &agrave; l'autre, contre les monstruosit&eacute;s de l'inquisition,
+contre l'intol&eacute;rance et le despotisme. Lorsque
+Voltaire, &agrave; la vue d'une nuit &eacute;toil&eacute;e, proclamait le grand
+horloger c&eacute;leste; lorsque Rousseau conduisait son &eacute;l&egrave;ve
+au sommet d'une montagne pour lui r&eacute;v&eacute;ler la premi&egrave;re
+notion du Cr&eacute;ateur au lever du soleil, quoique ce fussent
+l&agrave; des preuves incompl&egrave;tes et des vues &eacute;troites, en comparaison
+de ce que l'avenir r&eacute;serve aux hommes de
+preuves &eacute;clatantes et d'infaillibles certitudes, c'&eacute;taient
+du moins des cris de l'&acirc;me &eacute;lev&eacute;s vers ce Dieu que
+toutes les g&eacute;n&eacute;rations humaines ont proclam&eacute; sous des
+noms divers et ador&eacute; sous diff&eacute;rents symboles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces preuves &eacute;clatantes, mais cette certitude,
+lui dis-je, o&ugrave; les puiserons-nous, si nous rejetons la
+r&eacute;v&eacute;lation, et si le sens int&eacute;rieur ne nous suffit pas?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne rejetons pas la r&eacute;v&eacute;lation, reprit-il vivement,
+et le sens int&eacute;rieur nous suffit jusqu'&agrave; un certain
+point; mais nous y joignons d'autres preuves encore:
+quant au pass&eacute;, le t&eacute;moignage de l'humanit&eacute; tout enti&egrave;re;
+quant au pr&eacute;sent, l'adh&eacute;sion de toutes les consciences
+pures au culte de la Divinit&eacute;, et la voix &eacute;loquente de
+notre propre c&#339;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous entends bien, repris-je, vous acceptez
+de la r&eacute;v&eacute;lation ce qu'elle a d'&eacute;ternellement divin, les
+grandes notions sur la Divinit&eacute; et l'immortalit&eacute;, les pr&eacute;ceptes
+de vertu et le devoir qui en d&eacute;coulent.</p>
+
+<p>--- L'homme, r&eacute;pondit-il, arrache au ciel m&ecirc;me la
+connaissance de l'id&eacute;al, et la conqu&ecirc;te des v&eacute;rit&eacute;s sublimes
+qui y conduisent est un pacte, un hym&eacute;n&eacute;e entre
+l'intelligence humaine qui cherche, aspire et demande,
+et l'intelligence divine qui, elle aussi, cherche le c&#339;ur
+de l'homme, aspire &agrave; s'y r&eacute;pandre, et consent &agrave; y r&eacute;gner.
+Nous reconnaissons donc des ma&icirc;tres, de quelque nom
+que l'on ait voulu les appeler. H&eacute;ros, demi-dieux, philosophes,
+saints ou proph&egrave;tes, nous pouvons nous incliner
+devant ces p&egrave;res et ces docteurs de l'humanit&eacute;. Nous
+pouvons adorer chez l'homme investi d'une haute science
+et d'une haute vertu un reflet splendide de la Divinit&eacute;.
+&Ocirc; Christ! un temps viendra o&ugrave; l'on t'&eacute;l&egrave;vera de nouveaux
+autels, plus dignes de toi, en te restituant ta v&eacute;ritable
+grandeur, celle d'avoir &eacute;t&eacute; vraiment le fils de la femme et
+le sauveur, c'est-&agrave;-dire l'ami de l'humanit&eacute;, le proph&egrave;te
+de l'id&eacute;al.</p>
+
+<p>&mdash;Et le successeur de Platon, ajoutai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Comme Platon fut celui des autres r&eacute;v&eacute;lateurs que
+nous v&eacute;n&eacute;rons, et dont nous sommes les disciples.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, poursuivit Alexis apr&egrave;s une pause, comme pour
+me donner le temps de peser ses paroles, nous sommes
+les disciples de ces r&eacute;v&eacute;lateurs, mais nous sommes leurs
+libres disciples. Nous avons le droit de les examiner, de
+les commenter, de les discuter, de les redresser m&ecirc;me;
+car, s'ils participent par leur g&eacute;nie de l'infaillibilit&eacute; de
+Dieu, ils participent par leur nature de l'impuissance de
+la raison humaine. Il est donc non-seulement dans notre
+privil&egrave;ge, mais dans notre devoir comme dans notre
+destin&eacute;e, de les expliquer et d'aider &agrave; la continuation de
+leurs travaux.</p>
+
+<p>&mdash;Nous, mon p&egrave;re! m'&eacute;criai-je avec effroi; mais quel
+est donc notre mandat?</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'&ecirc;tre venus apr&egrave;s eux. Dieu veut que nous
+marchions; et, s'il fait lever des proph&egrave;tes au milieu du
+cours des &acirc;ges, c'est pour pousser les g&eacute;n&eacute;rations devant
+eux, comme il convient &agrave; des hommes, et non pour les
+encha&icirc;ner &agrave; leur suite, comme il appartient &agrave; de vils
+troupeaux. Quand J&eacute;sus gu&eacute;rit le paralytique, il ne lui
+dit pas: &laquo;Prosterne-toi, et suis-moi.&raquo; Il lui dit: &laquo;L&egrave;ve-toi,
+et marche.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; irons-nous, mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons vers l'avenir; nous irons, pleins du
+pass&eacute; et remplissant nos jours pr&eacute;sents par l'&eacute;tude, la
+m&eacute;ditation et un continuel effort vers la perfection. Avec
+du courage et de l'humilit&eacute;, en puisant dans la contemplation
+de l'id&eacute;al la volont&eacute; et la force, en cherchant dans
+la pri&egrave;re l'enthousiasme et la confiance, nous obtiendrons
+que Dieu nous &eacute;claire et nous aide &agrave; instruire les hommes,
+chacun de nous selon ses forces... Les miennes sont
+&eacute;puis&eacute;es, mon enfant. Je n'ai pas fait ce que j'aurais pu
+faire si je n'eusse pas &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; dans le catholicisme. Je
+t'ai racont&eacute; ce qu'il m'a fallu de temps et de peines pour
+arriver &agrave; proclamer sur le bord de ma tombe ce seul
+mot: &laquo;Je suis libre!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce mot en dit beaucoup, mon p&egrave;re! m'&eacute;criai-je.
+Dans votre bouche il est tout puissant sur moi, et c'est
+de votre bouche seule que j'ai pu l'entendre sans m&eacute;fiance
+et sans trouble. Peut-&ecirc;tre, sans ce mot de vous,
+toute ma vie e&ucirc;t &eacute;t&eacute; livr&eacute;e &agrave; l'erreur. Que j'eusse continu&eacute;
+mes jours dans ce clo&icirc;tre, il est probable que j'y
+eusse v&eacute;cu courb&eacute; et abruti sous le joug du fanatisme.
+Que j'eusse v&eacute;cu dans le tumulte du monde, il est possible
+que je me fusse laiss&eacute; &eacute;garer par les passions
+humaines et les maximes de l'impi&eacute;t&eacute;. Gr&acirc;ce &agrave; vous,
+j'attends mon sort de pied ferme. Il me semble que je
+ne peux plus succomber aux dangers de l'ath&eacute;isme, et
+je sens que j'ai secou&eacute; pour toujours les liens de la
+superstition.</p>
+
+<p>&mdash;Et si ce mot de ma bouche, dit Alexis, profond&eacute;ment
+&eacute;mu, est le seul bien que j'aie pu faire en ce
+monde, ces mots de la tienne sont une r&eacute;compense suffisante.
+Je ne mourrai donc pas sans avoir v&eacute;cu, car le
+but de la vie est de transmettre la vie. J'ai toujours
+pens&eacute; que le c&eacute;libat &eacute;tait un &eacute;tat sublime, mais tout &agrave;
+fait exceptionnel, parce qu'il entra&icirc;nait des devoirs immenses.
+Je pense encore que celui qui se refuse &agrave; donner
+la vie physique &agrave; des &ecirc;tres de son esp&egrave;ce doit donner en
+revanche, par ses travaux et ses lumi&egrave;res, la vie intellectuelle
+au grand nombre de ses semblables. C'est pour
+cela que je r&eacute;v&egrave;re la f&eacute;conde virginit&eacute; du Christ. Mais,
+lorsque, apr&egrave;s avoir nourri dans ma jeunesse des esp&eacute;rances
+orgueilleuses de science et de vertu, je me suis
+vu courb&eacute; sous les ann&eacute;es et les mains vides de grandes
+&#339;uvres, je me suis afflig&eacute; et repenti d'avoir embrass&eacute;
+un &eacute;tat &agrave; la hauteur duquel je n'avais pas su m'&eacute;lever.
+Aujourd'hui je vois que je ne tomberai pas de l'arbre
+comme un fruit st&eacute;rile. La semence de vie a f&eacute;cond&eacute; ton
+&acirc;me. J'ai un fils, un enfant plus pr&eacute;cieux qu'un fruit de
+mes entrailles; j'ai un fils de mon intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;Et de ton c&#339;ur, lui dis-je en pliant les deux genoux
+devant lui; car tu as un grand c&#339;ur, &ocirc; p&egrave;re Alexis! un
+c&#339;ur plus grand encore que ton intelligence! Et quand
+tu t'&eacute;cries: &laquo;Je suis libre!&raquo; cette parole puissante implique
+celle-ci: &laquo;J'aime et je crois.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;J'aime, je crois et j'esp&egrave;re, tu l'as dit! r&eacute;pondit-il
+avec attendrissement; s'il en &eacute;tait autrement, je ne serais
+pas libre. La brute, au fond des for&ecirc;ts, ne conna&icirc;t point
+de lois, et pourtant elle est esclave; car elle ne sait ni le
+prix, ni la dignit&eacute;, ni l'usage de sa libert&eacute;. L'homme
+priv&eacute; d'id&eacute;al est l'esclave de lui-m&ecirc;me, de ses instincts
+mat&eacute;riels, de ses passions farouches, tyrans plus absolus,
+ma&icirc;tres plus fantasques que tous ceux qu'il a renvers&eacute;s
+avant de tomber sous l'empire de la fatalit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Nous caus&acirc;mes ainsi longtemps encore. Il m'entretint
+des grands myst&egrave;res de la foi pythagoricienne, platonicienne
+et chr&eacute;tienne, qu'il disait &ecirc;tre un m&ecirc;me dogme
+continu&eacute; et modifi&eacute;, et dont l'essence lui semblait le fond
+de la v&eacute;rit&eacute; &eacute;ternelle; v&eacute;rit&eacute; progressive, disait-il, en ce
+sens qu'elle &eacute;tait envelopp&eacute;e encore de nuages &eacute;pais, et
+qu'il appartenait &agrave; l'intelligence humaine de d&eacute;chirer ces
+voiles un &agrave; un, jusqu'au dernier. Il s'effor&ccedil;a de rassembler
+tous les &eacute;l&eacute;ments sur lesquels il basait sa foi en un
+<i>Dieu-Perfection:</i> c'est ainsi qu'il l'appelait. Il disait:
+1&ordm; que la grandeur et la beaut&eacute; de l'univers accessible
+aux calculs et aux observations de la science humaine,
+nous montraient dans le Cr&eacute;ateur l'ordre, la sagesse et
+la science omnipotente; 2&ordm; que le besoin qu'&eacute;prouvent
+les hommes de se former en soci&eacute;t&eacute; et d'&eacute;tablir entre
+eux des rapports de sympathie, de religion commune et
+de protection mutuelle, prouvait, dans le l&eacute;gislateur
+universel, l'esprit de souveraine justice; 3&ordm; que les &eacute;lans
+continuels du c&#339;ur de l'homme vers l'id&eacute;al prouvaient
+l'amour infini du p&egrave;re des hommes r&eacute;pandu &agrave; grands
+flots sur la grande famille humaine, et manifest&eacute; &agrave;
+chaque &acirc;me en particulier dans le sanctuaire de sa conscience.
+De l&agrave; il concluait pour l'homme trois sortes de
+devoirs. Le premier, appliqu&eacute; &agrave; la nature ext&eacute;rieure:
+devoir de s'instruire dans les sciences, afin de modifier
+et de perfectionner autour de lui le monde physique. Le
+second, appliqu&eacute; &agrave; la vie sociale: devoir de respecter
+ou d'&eacute;tablir des institutions librement accept&eacute;es par la
+famille humaine et favorables &agrave; son d&eacute;veloppement. Le
+troisi&egrave;me, applicable &agrave; la vie int&eacute;rieure de l'individu:
+devoir de se perfectionner soi-m&ecirc;me en vue de la perfection
+divine, et de chercher sans cesse pour soi et pour
+les autres les voies de la v&eacute;rit&eacute;, de la sagesse et de la
+vertu.</p>
+
+<p>Ces entretiens et ces enseignements furent au moins
+aussi longs que le r&eacute;cit qui les avait amen&eacute;s. Ils dur&egrave;rent
+plusieurs jours, et nous absorb&egrave;rent tellement l'un
+et l'autre que nous prenions &agrave; peine le temps de dormir.
+Mon ma&icirc;tre semblait avoir recouvr&eacute;, pour m'instruire,
+une force virile. Il ne songeait plus &agrave; ses souffrances et
+me les faisait oublier &agrave; moi-m&ecirc;me; il me lisait son livre
+et me l'expliquait &agrave; mesure. C'&eacute;tait un livre &eacute;trange,
+plein d'une grandeur et d'une simplicit&eacute; sublimes. Il
+n'avait pas affect&eacute; une forme m&eacute;thodique; il avouait
+n'avoir pas eu le temps de se r&eacute;sumer, et avoir plut&ocirc;t
+&eacute;crit, comme Montaigne, au jour le jour, une suite d'essais,
+o&ugrave; il avait exprim&eacute; na&iuml;vement tant&ocirc;t les &eacute;lans religieux,
+tant&ocirc;t les acc&egrave;s de tristesse et de d&eacute;couragement
+sous l'empire desquels il s'&eacute;tait trouv&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai senti, me disait-il, que je n'&eacute;tais plus capable
+d'&eacute;crire un grand ouvrage pour mes contemporains, tel
+que je l'avais r&ecirc;v&eacute; dans mes jours de noble, mais aveugle
+ambition. Alors, conformant ma mani&egrave;re &agrave; l'humilit&eacute; de
+ma position, et mes esp&eacute;rances &agrave; la faiblesse de mon
+&ecirc;tre, j'ai song&eacute; &agrave; r&eacute;pandre mon c&#339;ur tout entier sur ces
+pages intimes, afin de former un disciple qui, ayant bien
+compris les d&eacute;sirs et les besoins de l'&acirc;me humaine, consacr&acirc;t
+son intelligence &agrave; chercher le soulagement et la
+satisfaction de ses d&eacute;sirs et de ses besoins, dont t&ocirc;t ou
+tard, apr&egrave;s les agitations politiques, tous les hommes
+sentiront l'importance. Expression plaintive de la triste
+&eacute;poque o&ugrave; le sort m'a jet&eacute;, je ne puis qu'&eacute;lever un cri de
+d&eacute;tresse afin qu'on me rende ce qu'on m'a &ocirc;t&eacute;: une foi,
+un dogme et un culte. Je sens bien que nul encore ne
+peut me r&eacute;pondre et que je vais mourir hors du temple,
+plein de trouble et de frayeur, n'emportant pour tout
+m&eacute;rite, aux pieds du juge supr&ecirc;me, que le combat opini&acirc;tre
+de mes sentiments religieux contre l'action dissolvante
+d'un si&egrave;cle sans religion. Mais j'esp&egrave;re, et mon
+d&eacute;sespoir m&ecirc;me enfante chez moi des esp&eacute;rances nouvelles;
+car, plus je souffre de mon ignorance, plus j'ai
+horreur du n&eacute;ant, et plus je sens que mon &acirc;me a des
+droits sacr&eacute;s sur cet h&eacute;ritage c&eacute;leste dont elle a l'insatiable
+D&eacute;sir...&raquo;</p>
+
+<p class="img"><img alt="C'est ainsi qu'il parlait..." src="images/15.png" /><br />
+C'est ainsi qu'il parlait...</p>
+
+
+<p>C'&eacute;tait la troisi&egrave;me nuit de cet entretien, et, malgr&eacute;
+l'int&eacute;r&ecirc;t puissant qui m'y encha&icirc;nait, je fus tout &agrave; coup
+saisi d'un tel accablement, que je m'assoupis aupr&egrave;s du
+lit de mon ma&icirc;tre tandis qu'il parlait encore, d'une voix
+affaiblie, au milieu des t&eacute;n&egrave;bres; car toute l'huile de la
+lampe &eacute;tait consum&eacute;e, et le jour ne paraissait point encore.
+Au bout de quelques instants, je m'&eacute;veillai; Alexis
+faisait entendre encore des sons inarticul&eacute;s et semblait
+se parler &agrave; lui-m&ecirc;me. Je fis d'incroyables efforts pour
+l'&eacute;couter et pour r&eacute;sister au sommeil; ses paroles &eacute;taient
+inintelligibles, et, la fatigue l'emportant, je m'endormis
+de nouveau, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur le bord de son lit. Alors,
+dans mon sommeil, j'entendis une voix pleine de douceur
+et d'harmonie qui semblait continuer les discours
+de mon ma&icirc;tre, et je l'&eacute;coutais sans m'&eacute;veiller et sans
+la comprendre. Enfin, je sentis comme un souffle rafra&icirc;chissant
+qui courait dans mes cheveux, et la voix
+me dit: &laquo;<i>Angel, Angel, l'heure est venue</i>.&raquo; Je m'imaginai
+que mon ma&icirc;tre expirait, et, faisant un grand
+effort, je m'&eacute;veillai et j'&eacute;tendis les mains vers lui. Ses
+mains &eacute;taient ti&egrave;des, et sa respiration r&eacute;guli&egrave;re annon&ccedil;ait
+un paisible repos. Je me levai alors pour rallumer la
+lampe; mais je crus sentir le fr&ocirc;lement d'un &ecirc;tre d'une
+nature ind&eacute;finissable qui se pla&ccedil;ait devant moi et qui
+s'opposait &agrave; mes mouvements. Je n'eus point peur et je
+lui dis avec assurance:</p>
+
+<p>&laquo;Qui es-tu, et que veux-tu? es-tu celui que nous
+aimons? as-tu quelque-chose &agrave; m'ordonner?</p>
+
+<p>&mdash;Angel, dit la voix, le manuscrit est sous la pierre,
+et le c&#339;ur de ton ma&icirc;tre sera tourment&eacute; tant qu'il
+n'aura pas accompli la volont&eacute; de celui...&raquo;</p>
+
+<p class="img"><img alt="Il marchait rapidement vers la mer..." src="images/16.png" /><br />
+Il marchait rapidement vers la mer...</p>
+
+
+<p>Ici la voix se perdit; je n'entendis plus aucun autre
+bruit dans la chambre que la respiration &eacute;gale et faible
+d'Alexis. J'allumai la lampe, je m'assurai qu'il dormait,
+que nous &eacute;tions seuls, que toutes les portes &eacute;taient ferm&eacute;es;
+je m'assis, incertain et agit&eacute;. Puis, au bout de peu
+d'instants, je pris mon parti, je sortis de la cellule, sans
+bruit, tenant d'une main ma lampe, de l'autre une
+barre d'acier que j'enlevai &agrave; une des machines de l'observatoire,
+et je me rendis &agrave; l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Comment, moi, si jeune, si timide et si superstitieux
+jusqu'&agrave; ce jour, j'eus tout &agrave; coup la volont&eacute; et le courage
+d'entreprendre seul une telle chose, c'est ce que
+je n'expliquerai pas. Je sais seulement que mon esprit
+&eacute;tait &eacute;lev&eacute; &agrave; sa plus haute puissance en cet instant, soit
+que je fusse sous l'empire d'une exaltation &eacute;trange, soit
+qu'un pouvoir sup&eacute;rieur &agrave; moi ag&icirc;t en moi &agrave; mon insu.
+Ce qu'il y a de certain, c'est que j'attaquai sans trembler
+la pierre du <i>Hic est</i>, et que je l'enlevai sans peine. Je
+descendis dans le caveau, et je trouvai le cercueil de
+plomb dans sa niche de marbre noir. M'aidant du levier
+et de mon couteau, j'en dessoudai sans peine une partie;
+je trouvai, &agrave; l'endroit de la poitrine o&ugrave; j'avais dirig&eacute; mes
+recherches, des lambeaux de v&ecirc;tement que je soulevai
+et qui se roul&egrave;rent autour de mes doigts comme des
+toiles d'araign&eacute;e. Puis, glissant ma main jusqu'&agrave; la
+place o&ugrave; ce noble c&#339;ur avait battu, je sentis sans horreur
+le froid de ses ossements. Le paquet de parchemin
+n'&eacute;tant plus retenu par les plis du v&ecirc;tement, roula dans
+le fond du cercueil; je l'en retirai, et, refermant le s&eacute;pulcre
+&agrave; la h&acirc;te, je retournai aupr&egrave;s d'Alexis et d&eacute;posai
+le manuscrit sur ses genoux. Alors, un vertige me saisit,
+et je faillis perdre connaissance; mais ma volont&eacute; l'emporta
+encore: car Alexis d&eacute;pliait le manuscrit d'une
+main ferme et empress&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Hic est veritas</i>!&raquo; s'&eacute;cria-t-il en jetant les yeux sur
+la devise favorite de Spiridion, qui servait d'&eacute;pigraphe &agrave;
+cet &eacute;crit. &laquo;Angel, que vois-je? en croirai-je mes yeux?
+Tiens, regarde toi-m&ecirc;me, il me semble que je suis en
+proie &agrave; une hallucination.&raquo;</p>
+
+<p>Je regardai avec lui; c'&eacute;tait un de ces beaux manuscrits
+du treizi&egrave;me si&egrave;cle trac&eacute;s sur parchemin avec une
+nettet&eacute; et une &eacute;l&eacute;gance dont l'imprimerie n'approche
+point; travail manuel, humble et patient, de quelque
+moine inconnu; et ce manuscrit, quelle fut ma surprise,
+quelle fut la consternation de mon ma&icirc;tre Alexis, en
+voyant que ce n'&eacute;tait pas autre chose que le livre des
+&Eacute;vangiles selon l'ap&ocirc;tre saint Jean?</p>
+
+<p>&laquo;Nous sommes tromp&eacute;s! dit Alexis. Il y a eu l&agrave; une
+substitution. Fulgence aura laiss&eacute; d&eacute;jouer sa vigilance
+pendant les fun&eacute;railles de son ma&icirc;tre, ou bien Donatien
+a surpris le secret de nos entretiens; il a enlev&eacute; le livre
+et mis &agrave; la place la parole du Christ sans appel et sans
+commentaire.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, mon p&egrave;re, m'&eacute;criai-je apr&egrave;s avoir examin&eacute;
+attentivement le manuscrit; ceci est un monument
+bien rare et bien pr&eacute;cieux. Il est de la propre main du
+c&eacute;l&egrave;bre abb&eacute; Joachim de Flore, moine cistercien de la
+Calabre... Sa signature l'atteste.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Alexis en reprenant le manuscrit et en le
+regardant avec soin, celui qu'on appelait l'<i>homme v&ecirc;tu
+de lin</i>, celui qu'on regardait comme un inspir&eacute;, comme
+un proph&egrave;te, le messie du nouvel &Eacute;vangile au commencement
+du treizi&egrave;me si&egrave;cle! Je ne sais quelle &eacute;motion
+profonde remue mes entrailles &agrave; la vue de ces caract&egrave;res.
+&Ocirc; chercheur de v&eacute;rit&eacute;, j'ai souvent aper&ccedil;u la trace de tes
+pas sur mon propre chemin! Mais, regarde, Angel,
+rien ici ne doit &eacute;chapper &agrave; notre attention; car ce n'est
+certes pas sans dessein que ce pr&eacute;cieux exemplaire a
+servi de linceul au c&#339;ur d'H&eacute;bronius; vois-tu ces caract&egrave;res
+trac&eacute;s en plus grosses lettres et avec plus d'&eacute;l&eacute;gance
+que le reste du texte?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont aussi marqu&eacute;s d'une couleur particuli&egrave;re,
+et ce ne sont pas les seuls peut-&ecirc;tre. Voyons, mon p&egrave;re!&raquo;</p>
+
+<p>Nous feuillet&acirc;mes l'&Eacute;vangile de saint Jean, et nous
+trouv&acirc;mes dans ce chef-d'&#339;uvre calligraphique de l'abb&eacute;
+Joachim, trois passages &eacute;crits en caract&egrave;res plus gros,
+plus orn&eacute;s, et d'une autre encre que le reste, comme si
+le copiste e&ucirc;t voulu arr&ecirc;ter la m&eacute;ditation du commentateur
+sur ces passages d&eacute;cisifs. Le premier, &eacute;crit en lettres
+d'azur, &eacute;tait celui qui ouvre si magnifiquement l'&Eacute;vangile
+de saint Jean.</p>
+
+<p><span class="smcap">&laquo;La parole &eacute;tait au commencement, la parole &eacute;tait
+avec dieu, et cette parole &eacute;tait Dieu. Toutes choses
+ont &eacute;t&eacute; faites par elle; et rien de ce qui a &eacute;t&eacute; fait
+n'a &eacute;t&eacute; fait sans elle. C'est en elle qu'&eacute;tait la
+vie, et la vie &eacute;tait la lumi&egrave;re des hommes. Et la
+lumi&egrave;re luit dans les t&eacute;n&egrave;bres, et les t&eacute;n&egrave;bres ne
+l'ont point re&ccedil;ue. C'&eacute;tait la v&eacute;ritable lumi&egrave;re qui
+&eacute;claire tout homme venant en ce monde.&raquo;</span></p>
+
+<p>Le second passage &eacute;tait &eacute;crit en lettres de pourpre.
+C'&eacute;tait celui-ci:</p>
+
+<p><span class="smcap">&laquo;L'heure vient que vous n'adorerez le p&egrave;re ni sur
+cette montagne ni &agrave; J&eacute;rusalem. L'heure vient que les
+vrais adorateurs adoreront le p&egrave;re en esprit et en
+v&eacute;rit&eacute;.&raquo;</span></p>
+
+<p>Et le troisi&egrave;me, &eacute;crit en lettres d'or, &eacute;tait celui-ci:</p>
+
+<p><span class="smcap">&laquo;C'est ici la vie &eacute;ternelle de te conna&icirc;tre, toi le
+seul vrai dieu, et celui que tu as envoy&eacute;, J&eacute;sus le
+Christ.&raquo;</span></p>
+
+<p>Un quatri&egrave;me passage &eacute;tait encore signal&eacute; &agrave; l'attention,
+mais uniquement par la grosseur des caract&egrave;res;
+c'&eacute;tait celui-ci du chapitre X:</p>
+
+<p>&laquo;<span class="smcap">J&eacute;sus leur r&eacute;pondit: j'ai fait devant vous plusieurs
+bonnes &#339;uvres de la part de mon p&egrave;re; pour
+laquelle me lapidez-vous?&mdash;les juifs lui r&eacute;pondirent:
+ce n'est point pour une bonne &#339;uvre que nous
+te lapidons, mais c'est &agrave; cause de ton blasph&egrave;me,
+c'est &agrave; cause que, &eacute;tant homme, tu te fais Dieu.
+J&eacute;sus leur r&eacute;pondit: n'est-il pas &eacute;crit dans votre
+loi: &laquo;<i>j'ai dit: vous &ecirc;tes tous des dieux</i>.&raquo; si elle a
+appel&eacute; dieux ceux &agrave; qui la parole de dieu &eacute;tait
+adress&eacute;e, et si l'&eacute;criture ne peut &ecirc;tre rejet&eacute;e,
+dites-vous que je blasph&egrave;me, moi que le p&egrave;re a
+sanctifi&eacute;, et qu'il a envoy&eacute; dans le monde, parce
+que j'ai dit: je suis le fils de dieu?&raquo;</span></p>
+
+<p>&laquo;Angel! s'&eacute;cria Alexis, comment ce passage n'a-t-il
+pas frapp&eacute; les chr&eacute;tiens lorsqu'ils ont con&ccedil;u l'id&eacute;e idol&acirc;trique
+de faire de J&eacute;sus-Christ un Dieu Tout-Puissant,
+un membre de la Trinit&eacute; divine? Ne s'est-il pas expliqu&eacute;
+lui-m&ecirc;me sur cette pr&eacute;tendue divinit&eacute;? n'en a-t-il pas
+repouss&eacute; l'id&eacute;e comme un blasph&egrave;me? Oh! oui, il nous
+l'a dit, cet homme divin! nous sommes tous des dieux,
+nous sommes tous les enfants de Dieu, dans le sens o&ugrave;
+saint Jean l'entendait en exposant le dogme au d&eacute;but de
+son &Eacute;vangile... &laquo;&Agrave; tous ceux qui ont re&ccedil;u la parole (le
+<i>logos</i> divin) il a donn&eacute; le droit d'&ecirc;tre faits enfants de
+Dieu.&raquo; Oui, la parole est Dieu; la r&eacute;v&eacute;lation, c'est Dieu,
+c'est la v&eacute;rit&eacute; divine manifest&eacute;e, et l'homme est Dieu
+aussi, en ce sens qu'il est le fils de Dieu, et une manifestation
+de la Divinit&eacute;: mais il est une manifestation
+finie, et Dieu seul est la Trinit&eacute; infinie. Dieu &eacute;tait
+en J&eacute;sus, le Verbe parlait par J&eacute;sus, mais J&eacute;sus n'&eacute;tait
+pas le Verbe.</p>
+
+<p>&laquo;Mais nous avons d'autres tr&eacute;sors &agrave; examiner et &agrave;
+commenter, Angel; car voici trois manuscrits au lieu
+d'un. Mod&egrave;re l'ardeur de ta curiosit&eacute;, comme je dompte
+la mienne. Proc&eacute;dons avec ordre, et passons au second
+ayant de regarder le troisi&egrave;me. L'ordre dans lequel Spiridion
+a plac&eacute; ces trois manuscrits sous une m&ecirc;me enveloppe
+doit &ecirc;tre sacr&eacute; pour nous, et signifie incontestablement
+le progr&egrave;s, le d&eacute;veloppement et le compl&eacute;ment
+de sa pens&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Nous d&eacute;roul&acirc;mes le second manuscrit. Il n'&eacute;tait ni
+moins pr&eacute;cieux ni moins curieux que le premier. C'&eacute;tait
+ce livre perdu durant des si&egrave;cles, inconnu aux g&eacute;n&eacute;rations
+qui nous s&eacute;parent de son apparition dans le monde;
+ce livre poursuivi par l'Universit&eacute; de Paris, tol&eacute;r&eacute; d'abord
+et puis condamn&eacute;, et livr&eacute; aux flammes par le
+saint-si&egrave;ge en 1260: c'&eacute;tait la fameuse <i>Introduction &agrave;
+l'&Eacute;vangile &eacute;ternel</i>, &eacute;crite de la propre main de l'auteur,
+le c&eacute;l&egrave;bre Jean de Parme, g&eacute;n&eacute;ral des Franciscains
+et disciple de Joachim de Flore. En voyant sous
+nos yeux ce monument de l'h&eacute;r&eacute;sie, nous f&ucirc;mes saisis,
+Alexis et moi, d'un frisson involontaire. Cet exemplaire,
+probablement unique dans le monde, &eacute;tait dans
+nos mains; et par lui qu'allions-nous apprendre? avec
+quel &eacute;tonnement nous en l&ucirc;mes le sommaire, &eacute;crit &agrave; la
+premi&egrave;re page:</p>
+
+<p>&laquo;La religion a trois &eacute;poques comme le r&egrave;gne des trois
+personnes de la Trinit&eacute;. Le r&egrave;gne du P&egrave;re a dur&eacute; pendant
+la loi mosa&iuml;que. Le r&egrave;gne du Fils, c'est-&agrave;-dire
+la religion chr&eacute;tienne, ne doit pas durer toujours. Les
+c&eacute;r&eacute;monies et les sacrements dans lesquels cette religion
+s'enveloppe, ne doivent pas &ecirc;tre &eacute;ternels. Il doit
+venir un temps o&ugrave; ces myst&egrave;res cesseront, et alors
+doit commencer la religion du Saint-Esprit, dans laquelle
+les hommes n'auront plus besoin de sacrements,
+et rendront &agrave; l'&Ecirc;tre supr&ecirc;me un culte purement
+spirituel. Le r&egrave;gne du Saint-Esprit a &eacute;t&eacute; pr&eacute;dit par
+saint Jean, et c'est ce r&egrave;gne qui va succ&eacute;der &agrave; la religion
+chr&eacute;tienne, comme la religion chr&eacute;tienne a succ&eacute;d&eacute;
+&agrave; la loi mosa&iuml;que.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Quoi! s'&eacute;cria Alexis, est-ce ainsi qu'il faut entendre
+le d&eacute;veloppement des paroles de J&eacute;sus &agrave; la Samaritaine:
+<i>L'heure vient que vous n'adorerez plus le
+P&egrave;re ni &agrave; J&eacute;rusalem ni sur cette montagne, mais
+que vous l'adorerez en Esprit et en V&eacute;rit&eacute;</i>? Oui la
+doctrine de l'&Eacute;vangile-&eacute;ternel! cette doctrine de libert&eacute;,
+d'&eacute;galit&eacute; et de fraternit&eacute; qui s&eacute;pare Gr&eacute;goire VII de
+Luther, l'a entendu ainsi. Or, cette &eacute;poque est bien
+grande: c'est elle qui, apr&egrave;s avoir rempli le monde,
+f&eacute;conde encore la pens&eacute;e de tous les grands h&eacute;r&eacute;siarques,
+de toutes les sectes pers&eacute;cut&eacute;es jusqu'&agrave; nos jours.
+Condamn&eacute;, d&eacute;truit, cet &#339;uvre vit et se d&eacute;veloppe dans
+tous les penseurs qui nous ont produits; et des cendres
+de son b&ucirc;cher, l'&Eacute;vangile &eacute;ternel projette une flamme
+qui embrase la suite des g&eacute;n&eacute;rations. Wiclef, Jean Huss,
+J&eacute;r&ocirc;me de Prague, Luther! vous &ecirc;tes sortis de ce b&ucirc;cher,
+vous avez &eacute;t&eacute; couv&eacute;s sous cette cendre glorieuse; et toi-m&ecirc;me
+Bossuet, protestant mal d&eacute;guis&eacute;, le dernier
+&eacute;v&ecirc;que, et toi aussi Spiridion, le dernier ap&ocirc;tre, et
+nous aussi les derniers moines! Mais quelle &eacute;tait donc
+la pens&eacute;e sup&eacute;rieure de Spiridion par rapport &agrave; cette
+r&eacute;v&eacute;lation du treizi&egrave;me si&egrave;cle? Le disciple de Luther et
+de Bossuet s'&eacute;tait-il retourn&eacute; vers le pass&eacute; pour embrasser
+la doctrine d'Amaury, de Joachim de Flore et de
+Jean de Parme?</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez le troisi&egrave;me manuscrit, mon p&egrave;re. Sans
+doute, il sera la clef des deux autres.&raquo;</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me manuscrit &eacute;tait en effet l'&#339;uvre de l'abb&eacute;
+Spiridion, et Alexis, qui avait vu souvent des textes sacr&eacute;s,
+copi&eacute;s de sa main, et rest&eacute;s entre celles de Fulgence,
+reconnut aussit&ocirc;t l'authenticit&eacute; de cet &eacute;crit. Il
+&eacute;tait fort court et se r&eacute;sumait dans ce peu de lignes:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;J&eacute;sus (vision adorable) m'est apparu et m'a dit: Des quatre
+&eacute;vangiles, le plus divin, le moins entach&eacute; des formes passag&egrave;res de
+l'humanit&eacute; au moment o&ugrave; j'ai accompli ma mission, est l'&eacute;vangile de
+Jean, de celui sur le sein duquel je me suis appuy&eacute; durant la
+passion, de celui &agrave; qui je recommandai ma m&egrave;re en mourant. Tu ne
+garderas que cet &eacute;vangile. Les trois autres, &eacute;crits en vue de la
+terre pour le temps o&ugrave; ils ont &eacute;t&eacute; &eacute;crits, pleins de menaces et
+d'anath&egrave;mes, ou de r&eacute;serves sacerdotales dans le sens de l'antique
+mosa&iuml;que, seront pour toi comme s'ils n'&eacute;taient pas. R&eacute;ponds;
+m'ob&eacute;iras-tu?</p>
+
+<p>&laquo;Et moi, Spiridion, serviteur de Dieu, j'ai r&eacute;pondu: J'ob&eacute;irai.</p>
+
+<p>&laquo;J&eacute;sus alors m'a dit: Dans ton pass&eacute; chr&eacute;tien, tu seras donc de
+l'&eacute;cole de Jean, tu seras Joannite.</p>
+
+<p>&laquo;Et quand J&eacute;sus m'eut dit ces paroles, je sentis en moi comme une
+s&eacute;paration qui se faisait dans tout mon &ecirc;tre. Je me sentis mourir.
+Je n'&eacute;tais plus chr&eacute;tien; mais bient&ocirc;t je me sentis rena&icirc;tre, et
+j'&eacute;tais plus chr&eacute;tien que jamais. Car le christianisme m'&eacute;tait
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;, et j'entendis une voix qui disait &agrave; mes oreilles ce verset
+du dix-septi&egrave;me chapitre de l'unique &eacute;vangile: <i>C'est ici la vie
+&eacute;ternelle de te conna&icirc;tre, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu
+as envoy&eacute;, J&eacute;sus le Christ.</i></p></div>
+
+<p>&raquo;Alors J&eacute;sus me dit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Tu recueilleras &agrave; travers les si&egrave;cles la tradition de ton &eacute;cole.</p>
+
+<p>&laquo;Et je pensai &agrave; tout ce que j'avais lu autrefois sur l'&eacute;cole de
+saint Jean, et ceux que j'avais si souvent appel&eacute;s des <i>h&eacute;r&eacute;tiques</i>
+m'apparurent comme de vrais vivants.</p>
+
+<p>&laquo;J&eacute;sus ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;Mais tu effaceras et tu ratureras avec soin les erreurs de
+l'esprit proph&eacute;tique, pour ne garder que la proph&eacute;tie.</p>
+
+<p>&laquo;La vision avait disparu; mais je la sentais, pour ainsi dire, qui
+se continuait secr&egrave;tement en moi. Je courus &agrave; mes livres, et le
+premier ouvrage qui me tomba sous la main fut un manuscrit de
+l'&eacute;vangile de saint Jean, de la main de Joachim de Flore.</p>
+
+<p>&laquo;Le second fut l'<i>Introduction &agrave; l'&Eacute;vangile &eacute;ternel</i>, de Jean de
+Parme.</p>
+
+<p>&laquo;Je relus l'&eacute;vangile de saint Jean en adorant.</p>
+
+<p>&laquo;Et je lus l'<i>Introduction &agrave; l'&Eacute;vangile &eacute;ternel</i> en souffrant et en
+g&eacute;missant. Quand j'eus fini de le lire, tout ce qui m'en resta fut
+cette phrase:</p>
+
+<p>&laquo;<i>La religion a trois &eacute;poques, comme les r&egrave;gnes des trois personnes
+de la Trinit&eacute;.</i>&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Tout le reste avait disparu et &eacute;tait ratur&eacute; de mon esprit. Mais
+cette phrase brillait devant les yeux de mon intelligence, comme un
+phare &eacute;clatant et qui ne doit pas s'&eacute;teindre.</p></div>
+
+<p>&raquo;Alors J&eacute;sus m'apparut de nouveau, et me dit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;<i>La religion a trois &eacute;poques, comme les r&egrave;gnes des trois personnes
+de la Trinit&eacute;.</i></p>
+
+<p>&laquo;Je r&eacute;pondis: ainsi soit-il!</p>
+
+<p>&laquo;J&eacute;sus reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Le christianisme a eu trois &eacute;poques, et les trois &eacute;poques sont
+accomplies.</p>
+
+<p>&laquo;Et il disparut. Et je vis passer successivement devant moi (vision
+adorable) saint Pierre, saint Jean et saint Paul.</p>
+
+<p>&laquo;Derri&egrave;re saint Pierre &eacute;tait le grand pape Gr&eacute;goire VII.</p>
+
+<p>&laquo;Derri&egrave;re saint Jean, Joachim de Flore, le saint Jean du treizi&egrave;me
+si&egrave;cle.</p>
+
+<p>&laquo;Derri&egrave;re saint Paul &eacute;tait Luther.</p>
+
+<p>&laquo;Je m'&eacute;vanouis.&raquo;</p></div>
+
+<p>Plus loin, apr&egrave;s un intervalle, &eacute;tait &eacute;crit de la m&ecirc;me
+main:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;Le christianisme devait avoir trois &eacute;poques, et les trois &eacute;poques
+sont accomplies. Comme la Trinit&eacute; divine a trois faces, la
+conception que l'esprit humain a eue de la Trinit&eacute; dans le
+christianisme devait avoir trois faces successives. La premi&egrave;re,
+qui r&eacute;pond &agrave; saint Pierre, embrasse la p&eacute;riode de la cr&eacute;ation et du
+d&eacute;veloppement hi&eacute;rarchique et militant de l'&Eacute;glise jusqu'&agrave;
+Hildebrand, le saint Pierre du onzi&egrave;me si&egrave;cle; la seconde, qui
+r&eacute;pond &agrave; saint Jean, embrasse la p&eacute;riode depuis Abeilard jusqu'&agrave;
+Luther; la troisi&egrave;me, qui r&eacute;pond &agrave; saint Paul, commence &agrave; Luther et
+finit &agrave; Bossuet. C'est le r&egrave;gne du libre examen, de la
+connaissance, comme la p&eacute;riode ant&eacute;rieure est celle de l'amour et
+du sentiment, comme celle qui avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; est la p&eacute;riode de la
+sensation et de l'activit&eacute;. L&agrave; finit le christianisme, et l&agrave;
+commence l'&egrave;re d'une nouvelle religion. Ne cherchons donc plus la
+v&eacute;rit&eacute; absolue dans l'application litt&eacute;rale des &Eacute;vangiles, mais
+dans le d&eacute;veloppement des r&eacute;v&eacute;lations de toute l'humanit&eacute;
+ant&eacute;rieure &agrave; nous. Le dogme de la Trinit&eacute; est la religion
+&eacute;ternelle; la v&eacute;ritable compr&eacute;hension de ce dogme est &eacute;ternellement
+progressive. Nous repasserons &eacute;ternellement peut-&ecirc;tre par ces trois
+phases de manifestations de l'activit&eacute;, de l'amour et de la
+science, qui sont les trois principes de notre essence m&ecirc;me,
+puisque ce sont les trois principes divins que <i>re&ccedil;oit chaque homme
+venant dans le monde</i>, &agrave; titre de <i>fils de Dieu</i>. Et plus nous
+arriverons &agrave; nous manifester simultan&eacute;ment sous ces trois faces de
+notre humanit&eacute;, plus nous approcherons de la perfection divine.
+Hommes de l'avenir, c'est &agrave; vous qu'il est r&eacute;serv&eacute; de r&eacute;aliser
+cette proph&eacute;tie, si Dieu est en vous. Ce sera l'&#339;uvre d'une
+nouvelle r&eacute;v&eacute;lation, d'une nouvelle religion, d'une nouvelle
+soci&eacute;t&eacute;, d'une nouvelle humanit&eacute;. Cette religion n'abjurera pas
+l'esprit du Christianisme, mais elle en d&eacute;pouillera les formes.
+Elle sera au Christianisme ce que la fille est &agrave; la m&egrave;re, lorsque
+l'une penche vers la tombe et que l'autre est en plein dans la vie.
+Cette religion, fille de l'&Eacute;vangile, ne reniera point sa m&egrave;re, mais
+elle continuera son &#339;uvre; et ce que sa m&egrave;re n'aura pas compris,
+elle l'expliquera; ce que sa m&egrave;re n'aura pas os&eacute;, elle l'osera; ce
+que sa m&egrave;re n'aura fait qu'entreprendre, elle l'ach&egrave;vera. Ceci est
+la v&eacute;ritable proph&eacute;tie qui est apparue sous un voile de deuil au
+grand Bossuet, &agrave; son heure derni&egrave;re. Trinit&eacute; divine, re&ccedil;ois et
+reprends l'&ecirc;tre de celui que tu as &eacute;clair de ta lumi&egrave;re, embras&eacute; de
+ton amour, et cr&eacute;&eacute; de la substance m&ecirc;me, ton serviteur
+<i>Spiridion</i>.&raquo;</p></div>
+
+<p>Alexis replia le manuscrit, le pla&ccedil;a sur sa poitrine,
+croisa ses mains dessus, et resta plong&eacute; dans une m&eacute;ditation
+profonde. Une grande s&eacute;r&eacute;nit&eacute; r&eacute;gnait sur son
+front. Je restai &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s immobile, attentif, &eacute;piant
+tous ses mouvements, et cherchant dans l'expression
+de sa physionomie &agrave; comprendre les pens&eacute;es qui remuaient
+son &acirc;me. Tout &agrave; coup je vis de grosses larmes
+rouler de ses yeux et inonder son visage fl&eacute;tri, comme
+une pluie bienfaisante sur la terre alt&eacute;r&eacute;e. &laquo;Je suis bien
+heureux! me dit-il en se jetant dans mon sein. &Ocirc; ma
+vie! ma triste vie! ce n'&eacute;tait pas trop de tes douleurs
+et de tes fatigues pour acheter cet ineffable instant de
+lumi&egrave;re, de certitude et de charit&eacute;! Charit&eacute; divine, je
+te comprends enfin! Logique supr&ecirc;me, tu ne pouvais
+faillir! Ami Spiridion, tu le savais bien quand tu me
+disais: Aime et tu comprendras! &Ocirc; ma science frivole!
+&ocirc; mon &eacute;rudition st&eacute;rile! vous ne m'avez pas &eacute;clair&eacute; sur
+le v&eacute;ritable sens des &Eacute;critures! C'est depuis que j'ai
+compris l'amiti&eacute;, et par elle la charit&eacute;, et par la charit&eacute;
+l'enthousiasme de la fraternit&eacute; humaine, que je suis devenu
+capable de comprendre la parole de Dieu. Angel,
+laisse-moi ces manuscrits pendant le peu d'heures que
+j'ai encore &agrave; passer pr&egrave;s de toi; et, quand je ne serai
+plus, ne les ensevelis point avec moi. Le temps est venu
+o&ugrave; la v&eacute;rit&eacute; ne doit plus dormir dans les s&eacute;pulcres, mais
+agir &agrave; la lumi&egrave;re du soleil et remuer le c&#339;ur des hommes
+de bonne volont&eacute;. Tu reliras ces &Eacute;vangiles, mon
+enfant, et en les commentant, tu rapprendras l'histoire;
+ton cerveau, que j'ai rempli de faits, de textes et de
+formules, est comme un livre qui porte en soi la vie,
+et qui n'en a pas conscience. C'est ainsi que, durant
+trente ans, j'avais fait de ma propre intelligence un parchemin.
+Celui qui a tout lu, tout examin&eacute; sans rien
+comprendre est le pire des ignorants; et celui qui, sans
+savoir lire, a compris la sagesse divine, est le plus
+grand savant de la terre. Maintenant, re&ccedil;ois mes adieux,
+mon enfant, et appr&ecirc;te-toi &agrave; quitter le clo&icirc;tre et &agrave; rentrer
+dans la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous? m'&eacute;criai-je; vous quitter? retourner
+au monde? Est-ce l&agrave; votre amiti&eacute;? sont-ce l&agrave; vos conseils?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien, dit-il, que c'en est fait de nous.
+Nous sommes une race unie, et Spiridion a &eacute;t&eacute;, &agrave; vrai
+dire, le dernier moine. &Ocirc; ma&icirc;tre infortun&eacute;, ajouta-t-il en
+levant les yeux au ciel, toi aussi tu as bien souffert, et
+ta souffrance a &eacute;t&eacute; ignor&eacute;e des hommes. Mais Dieu t'a
+re&ccedil;u en expiation de tes erreurs sublimes, et il t'a envoy&eacute;,
+&agrave; tes derniers instants, l'instinct proph&eacute;tique qui
+t'a consol&eacute;; car ton grand c&#339;ur a d&ucirc; oublier sa propre
+souffrance en apercevant l'avenir de la race humaine
+tourn&eacute; vers l'id&eacute;al. Ainsi donc je suis arriv&eacute; au m&ecirc;me
+r&eacute;sultat que toi. Quoique ta vie ait &eacute;t&eacute; consacr&eacute;e seulement
+aux &eacute;tudes th&eacute;ologiques, et que la mienne ait embrass&eacute;
+un plus large cercle de connaissances, nous avons
+trouv&eacute; la m&ecirc;me conclusion; c'est que le pass&eacute; est fini et
+ne doit point entraver l'avenir, c'est que notre chute est
+aussi n&eacute;cessaire que l'a &eacute;t&eacute; notre existence; c'est que
+nous ne devons ni renier l'une, ni maudire l'autre. Eh
+bien, Spiridion, dans l'ombre de ton clo&icirc;tre et dans le
+secret de tes m&eacute;ditations, tu as &eacute;t&eacute; plus grand que ton
+ma&icirc;tre: car celui-ci est mort en jetant un cri de d&eacute;sespoir
+et on croyant que le monde s'&eacute;croulait sur lui; et
+toi tu t'es endormi dans la paix du Seigneur, rempli d'un
+divin espoir pour la race humaine. Oh! oui, je t'aime
+mieux que Bossuet; car tu n'as pas maudit ton si&egrave;cle, et
+tu as noblement abjur&eacute; une longue suite d'illusions, incertitudes
+respectables, efforts sublimes d'une &acirc;me ardemment
+&eacute;prise de la perfection. Sois b&eacute;ni, sois glorifi&eacute;:
+le royaume des cieux appartient &agrave; ceux dont l'esprit est
+vaste et dont le c&#339;ur est simple.&raquo;</p>
+
+<p>Quand il eut parl&eacute; ainsi, il m'imposa les mains et me
+donna sa b&eacute;n&eacute;diction; puis, se mettant en devoir de se
+lever:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, dit-il, tu sais que l'heure est venue.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure donc, lui dis-je, et que voulez-vous
+faire? Ces paroles ont d&eacute;j&agrave; frapp&eacute; mon oreille cette nuit,
+et je croyais avoir &eacute;t&eacute; le seul &agrave; les entendre. Dites,
+ma&icirc;tre, que signifient-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Ces paroles, je les ai entendues, me r&eacute;pondit-il;
+car, pendant que tu descendais dans le tombeau de
+notre ma&icirc;tre, j'avais ici un long entretien avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vu? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais vu la nuit, mais seulement le jour,
+&agrave; la clart&eacute; du soleil. Je ne l'ai jamais vu et entendu en
+m&ecirc;me temps: c'est la nuit qu'il me parle, c'est le jour
+qu'il m'appara&icirc;t: Cette nuit, il m'a expliqu&eacute; ce que nous
+venons de lire et plus encore; et, s'il t'a ordonn&eacute; d'exhumer
+le manuscrit, c'est afin que jamais le doute
+n'entr&acirc;t dans ton &acirc;me au sujet de ce que les hommes de
+ce si&egrave;cle appelleraient nos visions et nos d&eacute;lires.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;lires c&eacute;lestes, m'&eacute;criai-je, et qui me feraient
+ha&iuml;r la raison, si la raison pouvait en an&eacute;antir l'effet!
+Mais ne le craignez pas, mon p&egrave;re; je porterai &agrave; jamais
+dans mon c&#339;ur la m&eacute;moire sacr&eacute;e de ces jours d'enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, viens! dit Alexis en se mettant &agrave;
+marcher dans sa cellule d'un pas assur&eacute;, et en redressant
+son corps bris&eacute;, avec la noblesse et l'aisance d'un
+jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! Vous marchez! Vous &ecirc;tes donc gu&eacute;ri! lui
+dis-je; ceci est un prodige nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;La volont&eacute; est seule un prodige, r&eacute;pondit-il, et c'est
+la puissance divine qui l'accomplit en nous. Suis-moi, je
+veux revoir le soleil, les palmiers, les murs de ce monast&egrave;re,
+la tombe de Spiridion et de Fulgence; je me
+sens poss&eacute;d&eacute; d'une joie d'enfant; mon &acirc;me d&eacute;borde. Il
+faut que j'embrasse cette terre de douleurs et d'esp&eacute;rances
+o&ugrave; les larmes sont f&eacute;condes, et que nos genoux
+fatigu&eacute;s de pri&egrave;res n'ont pas creus&eacute;e en vain.&raquo;</p>
+
+<p>Nous descend&icirc;mes pour nous rendre au jardin; mais
+en passant devant le r&eacute;fectoire o&ugrave; les moines &eacute;taient
+rassembl&eacute;s, il s'arr&ecirc;ta un instant, et jeta sur eux un
+regard de compassion.</p>
+
+<p>En voyant debout devant eux cet Alexis qu'ils croyaient
+mourant, ils furent saisis d'&eacute;pouvante, et un des convers
+qui les servait et qui se trouvait pr&egrave;s de la porte, murmura
+ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Les morts ressuscitent, c'est le pr&eacute;sage de quelque
+malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, r&eacute;pondit Alexis en entrant dans
+le r&eacute;fectoire par l'effet d'une subite r&eacute;solution, un grand
+malheur vous menace. Et parlant &agrave; haute voix, avec un
+visage anim&eacute; de l'&eacute;nergie de la jeunesse, et les yeux &eacute;tincelants
+du feu de l'inspiration: &laquo;Fr&egrave;res, dit-il, quittez
+la table, n'achevez pas votre pain, d&eacute;chirez vos robes,
+abandonnez ces murs que la foudre &eacute;branle d&eacute;j&agrave;, ou bien
+pr&eacute;parez-vous &agrave; mourir!&raquo;</p>
+
+<p>Les moines, effray&eacute;s et constern&eacute;s, se lev&egrave;rent tumultueusement,
+comme s'ils se fussent attendus &agrave; quelque
+prodige. Le Prieur leur commanda de se rasseoir.</p>
+
+<p>&laquo;Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que ce vieillard est
+en proie &agrave; un acc&egrave;s de d&eacute;lire? Angel, reconduisez-le &agrave;
+son lit, et ne le laissez plus sortir de sa cellule; je vous
+le commande.</p>
+
+<p>&mdash;Fr&egrave;re, tu n'as plus rien &agrave; commander ici, reprit
+Alexis avec le calme de la force. Tu n'es plus chef, tu
+n'es plus moine, tu n'es plus rien. Il faut fuir, te dis-je;
+ton heure et la n&ocirc;tre &agrave; tous est venue.&raquo;</p>
+
+<p>Les religieux s'agit&egrave;rent encore. Donatien les contint
+de nouveau, et craignant quelque sc&egrave;ne violente:</p>
+
+<p>&laquo;Tenez-vous tranquilles, leur dit-il, et laissez-le parler;
+vous allez voir que ses id&eacute;es sont troubl&eacute;es par la
+fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; moines! dit Alexis en soupirant, c'est vous dont
+la fi&egrave;vre a troubl&eacute; l'entendement; vous, race jadis sublime,
+aujourd'hui abjecte; vous qui avez engendr&eacute; par
+l'esprit tant de docteurs et de proph&egrave;tes que l'&Eacute;glise a
+pers&eacute;cut&eacute;s et condamn&eacute;s aux flammes! vous qui avez
+compris l'&Eacute;vangile et qui avez tent&eacute; courageusement de
+le pratiquer. &Ocirc; vous, disciples de l'&Eacute;vangile &eacute;ternel,
+p&egrave;res spirituels du grand Amaury, de David de Dinant,
+de Pierre Valdo, de S&eacute;garel, de Dulcin, d'Eon de l'&Eacute;toile,
+de Pierre de Bruys, de Lollard, de Wiclef, de Jean
+Huss, de J&eacute;r&ocirc;me de Prague, et enfin de Luther! moines
+qui avez compris l'&eacute;galit&eacute;, la fraternit&eacute;, la communaut&eacute;,
+la charit&eacute; et la libert&eacute;! moines qui avez proclam&eacute; les
+&eacute;ternelles v&eacute;rit&eacute;s que l'avenir doit expliquer et mettre
+en pratique, et qui maintenant ne produisez plus rien,
+et ne pouvez plus rien comprendre! C'est assez longtemps
+vous cacher sous les plis du manteau de saint
+Pierre, Pierre ne peut plus vous prot&eacute;ger; c'est en vain
+que vous avez fait votre paix avec les pontifes et votre
+soumission aux puissants de la terre: les puissants ne
+peuvent plus rien pour vous. Le r&egrave;gne de l'&Eacute;vangile
+&eacute;ternel arrive, et vous n'&ecirc;tes plus ses disciples; et au
+lieu de marcher &agrave; la t&ecirc;te des peuples r&eacute;volt&eacute;s pour
+&eacute;craser les tyrannies, vous allez &ecirc;tre abattus et foudroy&eacute;s
+comme les supp&ocirc;ts de la tyrannie. Fuyez, vous
+dis-je, il vous reste une heure, moins d'une heure! D&eacute;chirez
+vos robes et cachez-vous dans l'&eacute;paisseur des bois,
+dans les cavernes de la montagne; la banni&egrave;re du vrai
+Christ est d&eacute;pli&eacute;e, et son ombre vous enveloppe d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Il proph&eacute;tise! s'&eacute;cri&egrave;rent quelques moines p&acirc;les et
+tremblants.</p>
+
+<p>&mdash;Il blasph&egrave;me, il apostasie! s'&eacute;cri&egrave;rent quelques
+autres indign&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on l'emm&egrave;ne, qu'on l'enferme!&raquo; s'&eacute;cria le Prieur
+boulevers&eacute; et fr&eacute;missant de rage.</p>
+
+<p>Nul n'osa cependant porter la main sur Alexis. Il semblait
+prot&eacute;g&eacute; par un ange invisible.</p>
+
+<p>Il prit mon bras, car il trouvait que je ne marchais
+pas assez vite, et, sortant du r&eacute;fectoire, il m'entra&icirc;na
+sous les palmiers. Il contempla quelque temps la mer et
+les montagnes avec d&eacute;lices; puis, se retournant vers le
+nord, il me dit:</p>
+
+<p>&laquo;Ils viennent! ils viennent avec la rapidit&eacute; de la foudre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc, mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Les vengeurs terribles de la libert&eacute; outrag&eacute;e. Peut-&ecirc;tre
+les repr&eacute;sailles sont-elles insens&eacute;es. Qui peut se
+sentir investi d'une telle mission, et garder le calme de
+la justice? Les temps sont m&ucirc;rs; il faut que le fruit
+tombe; qu'import&eacute; quelques brins d'herbe &eacute;cras&eacute;s?</p>
+
+<p class="img"><img alt="&Agrave; mort! &agrave; mort!... ce fanatique!..." src="images/17.png" /><br />
+&Agrave; mort! &agrave; mort!... ce fanatique!...</p>
+
+
+<p>&mdash;Parlez-vous des ennemis de notre pays?</p>
+
+<p>&mdash;Je parle de glaives &eacute;tincelants dans la main du
+Dieu des arm&eacute;es. Ils approchent, l'Esprit me l'a r&eacute;v&eacute;l&eacute;,
+et ce jour est le dernier de mes jours, comme disent les
+hommes. Mais je ne meurs pas, je ne te quitte pas,
+Angel, tu le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez mourir? m'&eacute;criai-je en m'attachant &agrave; son
+bras avec un effroi insurmontable; oh! ne dites pas que
+vous allez mourir! Il me semble que je commence &agrave;
+vivre d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Telle est la loi providentielle de la succession des
+&ecirc;tres et des choses, r&eacute;pondit-il. &Ocirc; mon fils, adorons le
+Dieu de l'infini! &Ocirc; Spiridion! je ne te demande pas de
+m'appara&icirc;tre en ce jour; les yeux de mon &acirc;me s'ouvrent
+sur un monde o&ugrave; ta forme humaine n'est pas n&eacute;cessaire
+&agrave; ma certitude; tu es avec moi, tu es en moi. Il n'est
+plus n&eacute;cessaire que le sable crie sous tes pieds pour que
+je sache retrouver ton empreinte sur mon chemin. Non!
+plus de visions, plus de prestiges, plus de songes extatiques!
+Angel, les morts ne quittent pas le sanctuaire de
+la tombe pour venir, sous une forme sensible, nous
+instruire ou nous reprendre: mais ils vivent en nous,
+comme Spiridion le disait &agrave; Fulgence, et notre imagination
+exalt&eacute;e les ressuscite et les met aux prises avec
+notre conscience, quand notre conscience incertaine et
+notre sagesse incompl&egrave;te rejettent la lumi&egrave;re que nous
+eussions d&ucirc; trouver en eux...&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, un bruit lointain vint tonner comme
+un &eacute;cho affaibli sur la croupe des montagnes, et la mer
+le r&eacute;p&eacute;ta au loin d'une voix plus faible encore.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est ceci, mon p&egrave;re? demandai-je &agrave; Alexis qui
+&eacute;coutait en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le canon, r&eacute;pondit-il, c'est le vol de la conqu&ecirc;te
+qui se dirige sur nous.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il pr&ecirc;ta l'oreille, et le canon se faisait entendre
+r&eacute;guli&egrave;rement.</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas un combat, dit-il, c'est un hymne de
+victoire. Nous sommes conquis, mon enfant; il n'y a
+plus d'Italie. Que ton c&#339;ur ne se d&eacute;chire pas &agrave; l'id&eacute;e
+d'une patrie perdue. Ce n'est pas d'aujourd'hui que
+l'Italie n'existe plus; et ce qui ach&egrave;ve de crouler aujourd'hui,
+c'est l'&Eacute;glise des papes. Ne prions pas pour
+les vaincus: Dieu sait ce qu'il fait, et les vainqueurs
+l'ignorent.&raquo;</p>
+
+<p>Comme nous rentrions dans l'&eacute;glise, nous f&ucirc;mes
+abord&eacute;s brusquement par le Prieur suivi de quelques
+moines. La figure de Donatien &eacute;tait d&eacute;compos&eacute;e par la
+peur.</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous ce qui se passe? nous dit-il; entendez-vous
+le canon? on se bat!</p>
+
+<p>&mdash;On s'est battu, r&eacute;pondit tranquillement Alexis.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; le savez vous? s'&eacute;cria-t-on de toutes parts;
+avez-vous quelque nouvelle? Pouvez-vous nous apprendre
+quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont de ma part que des conjectures, r&eacute;pondit-il
+tranquillement; mais je vous conseille de prendre
+la fuite, ou d'appr&ecirc;ter un grand repas pour les h&ocirc;tes qui
+vous arrivent...&raquo;</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, sans se laisser interroger davantage, il
+leur tourna le dos et entra dans l'&eacute;glise. &Agrave; peine y
+&eacute;tions-nous que des cris confus se firent entendre au
+dehors. C'&eacute;tait comme des chants de triomphe et d'enthousiasme,
+m&ecirc;l&eacute;s d'impr&eacute;cations et de menaces. Aucun
+cri, aucune menace ne r&eacute;pondirent &agrave; ces voix &eacute;trang&egrave;res.
+Tout ce que le pays avait d'habitants avait fui devant le
+vainqueur, comme une vol&eacute;e d'oiseaux timides &agrave; l'approche
+du vautour. C'&eacute;tait un d&eacute;tachement de soldats
+fran&ccedil;ais envoy&eacute;s &agrave; la maraude. Ils avaient, en errant
+dans les montagnes, d&eacute;couvert les d&ocirc;mes du couvent, et,
+fondant sur cette proie, ils avaient travers&eacute; les ravins et
+les torrents avec cette rapidit&eacute; effrayante qu'on voit seulement
+dans les r&ecirc;ves. Ils s'abattaient sur nous comme
+une nu&eacute;e d'orage. En un instant, les portes furent bris&eacute;es
+et les clo&icirc;tres inond&eacute;s de soldats ivres qui faisaient
+retentir les vo&ucirc;tes d'un chant rauque et terrible dont
+ces mots vinrent, entre autres, frapper distinctement
+mon oreille:</p>
+
+<p class="poem">Libert&eacute;, libert&eacute; ch&eacute;rie,<br />
+Combats avec tes d&eacute;fenseurs!...</p>
+
+<p>J'ignore ce qui se passa dans le couvent. J'entendis, le
+long des murs ext&eacute;rieurs de l'&eacute;glise, des pas pr&eacute;cipit&eacute;s
+qui semblaient, dans leur fuite pleine d'&eacute;pouvante, vouloir
+percer les marbres du pav&eacute;. Sans doute, il y eut un
+grand pillage, des violences, une orgie... Alexis, &agrave; genoux
+sur la pierre du <i>Hic est</i>, semblait sourd &agrave; tous ces
+bruits. Absorb&eacute; dans ses pens&eacute;es, il avait l'air d'une
+statue sur un tombeau.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la porte de la sacristie s'ouvrit avec fracas;
+un soldat s'avan&ccedil;a avec m&eacute;fiance; puis, se croyant
+seul, il courut &agrave; l'autel, for&ccedil;a la serrure du tabernacle
+avec la pointe de sa ba&iuml;onnette, et commen&ccedil;a &agrave; cacher
+pr&eacute;cipitamment dans son sac les ostensoirs et les calices
+d'or et d'argent. Alors Alexis, voyant que j'&eacute;tais &eacute;mu, se
+tourna vers moi et me dit:</p>
+
+<p>&laquo;Soumets-toi, l'heure est arriv&eacute;e; la Providence, qui
+me permet de mourir, te commande de vivre.&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, d'autres soldats entr&egrave;rent et cherch&egrave;rent
+querelle &agrave; celui qui les avait devanc&eacute;s. Ils s'injuri&egrave;rent
+et se seraient battus si le temps ne leur e&ucirc;t
+sembl&eacute; pr&eacute;cieux pour d&eacute;rober d'autres objets, avant
+l'arriv&eacute;e d'autres compagnons de pillage. Ils se h&acirc;t&egrave;rent
+donc de remplir leurs sacs, leurs shakos et leurs poches
+de tout ce qu'ils pouvaient emporter. Pour y mieux parvenir,
+ils se mirent &agrave; casser, avec la crosse de leurs fusils,
+les reliquaires, les croix et les flambeaux. Au milieu de
+cette destruction qu'Alexis contemplait d'un visage impassible,
+le christ du ma&icirc;tre-autel, d&eacute;tach&eacute; de la croix,
+tomba avec un grand bruit.</p>
+
+<p>&laquo;Tiens! s'&eacute;cria l'un des soldats, voil&agrave; le sans-culotte
+J&eacute;sus qui nous salue!&raquo;</p>
+
+<p>Les autres &eacute;clat&egrave;rent de rire, et, courant apr&egrave;s les
+morceaux de cette statue, ils virent qu'elle &eacute;tait seulement
+de bois dor&eacute;. Alors ils l'&eacute;cras&egrave;rent sous leurs pieds
+avec une gaiet&eacute; m&eacute;prisante et brutale; et l'un d'eux,
+prenant la t&ecirc;te du crucifi&eacute;, la lan&ccedil;a contre les colonnes
+qui nous prot&eacute;geaient; elle vint rouler &agrave; nos pieds. Alexis
+se leva, et plein de foi, il dit:</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; Christ! on peut briser tes autels, et tra&icirc;ner ton
+image dans la poussi&egrave;re. Ce n'est pas &agrave; toi, Fils de Dieu,
+que s'adressent ces outrages. Du sein de ton P&egrave;re, tu
+les vois sans col&egrave;re et sans douleur. Tu sais que c'est
+l'&eacute;tendard de Rome, l'insigne de l'imposture et de la
+cupidit&eacute;, que l'on renverse et que l'on d&eacute;chire au nom
+de cette libert&eacute; que tu eusses proclam&eacute;e aujourd'hui le
+premier, si la volont&eacute; c&eacute;leste t'e&ucirc;t rappel&eacute; sur la terre.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mort! &agrave; mort ce fanatique qui nous injurie dans
+sa langue! s'&eacute;cria un soldat en s'&eacute;lan&ccedil;ant vers nous le
+fusil en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Croisez la ba&iuml;onnette sur le vieil inquisiteur!&raquo;
+r&eacute;pondirent les autres en le suivant.</p>
+
+<p>Et l'un d'eux, portant un coup de ba&iuml;onnette dans la
+poitrine d'Alexis, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; bas l'inquisition!&raquo;</p>
+
+<p>Alexis se pencha et se retint sur un bras, tandis qu'il
+&eacute;tendait l'autre vers moi pour m'emp&ecirc;cher de le d&eacute;fendre.
+H&eacute;las! d&eacute;j&agrave; ces insens&eacute;s s'&eacute;taient empar&eacute;s de
+moi et me liaient les mains.</p>
+
+<p>&laquo;Mon fils, dit Alexis avec la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'un martyr,
+nous-m&ecirc;mes nous ne sommes que des images qu'on
+brise, parce qu'elles ne repr&eacute;sentent plus les id&eacute;es qui
+faisaient leur force et leur saintet&eacute;. Ceci est l'&#339;uvre de
+la Providence, et la mission de nos bourreaux est sacr&eacute;e,
+bien qu'ils ne la comprennent pas encore! Cependant,
+ils l'ont dit, tu l'as entendu: c'est au nom du <i>sans-culotte
+J&eacute;sus</i> qu'ils profanent le sanctuaire du l'&eacute;glise.
+Ceci est le commencement du r&egrave;gne de l'&Eacute;vangile &eacute;ternel
+proph&eacute;tis&eacute; par nos p&egrave;res.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il tomba la face contre terre, et un autre soldat,
+lui ayant port&eacute; un coup sur la t&ecirc;te, la pierre du <i>Hic est</i>
+fut inond&eacute;e de son sang.</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; Spiridion! dit-il d'une voix mourante, ta tombe
+est purifi&eacute;e! &Ocirc; Angel! fais que cette trace de sang soit
+f&eacute;cond&eacute;e! &Ocirc; Dieu! je t'aime, fais que les hommes te
+connaissent!...&raquo;</p>
+
+<p>Et il expira. Alors une figure rayonnante apparut
+aupr&egrave;s de lui, je tombai &eacute;vanoui.</p>
+
+<p class="c">FIN DE SPIRIDION.</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION ***
+
+***** This file should be named 15239-h.htm or 15239-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Chuck Greif,
+and the Online Distributed
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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+
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
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@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
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--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #15239 (https://www.gutenberg.org/ebooks/15239)
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--- /dev/null
+++ b/old/2005-03015239-8.txt
@@ -0,0 +1,8186 @@
+The Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.net
+
+
+Title: Spiridion
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: March 2, 2005 [EBook #15239]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ GEORGE SAND
+
+
+ SPIRIDION
+
+
+
+NOTICE
+
+_Spiridion_ a été écrit en grande partie, et terminé dans la Chartreuse
+de Valdemosa, aux gémissements de la bise dans les cloîtres en ruines.
+Certes, ce lieu romantique eût mieux inspiré un plus grand poète.
+Heureusement le plaisir d'écrire ne se mesure pas au mérite de l'oeuvre,
+mais à l'émotion de l'artiste; sans des préoccupations souvent
+douloureuses, j'aurais été bien satisfaite de cette cellule de moine
+dans un site sublime, où le hasard, ou plutôt la nécessité résultant de
+l'absence de tout autre asile, m'avait conduite et mise précisément dans
+le milieu qui convenait au sujet de ce livre commencé à Nohant.
+
+GEORGE SAND.
+Nohant, 25 août 1855.
+
+
+
+
+A M. PIERRE LEROUX.
+
+Ami et frère par les années, père et maître par la vertu et la science,
+agréez l'envoi d'un de mes contes, non comme un travail digue de vous
+être dédié, mais connue un témoignage d'amitié et de vénération.
+
+
+
+Lorsque j'entrai comme novice au couvent des Bénédictins, j'étais à
+peine âgé de seize ans. Mon caractère doux et timide sembla inspirer
+d'abord la confiance et l'affection; mais je ne tardai pas à voir la
+bienveillance des frères se changer en froideur; et le père trésorier,
+qui seul me conserva un peu d'intérêt, me prit plusieurs fois à part
+pour me dire tout bas que, si je ne faisais attention à moi-même, je
+tomberais dans la disgrâce du Prieur.
+
+Je le le pressais en vain de s'expliquer; il mettait un doigt sur ses
+lèvres, et, s'éloignant d'un air mystérieux, il ajoutait pour toute
+réponse:
+
+«Vous savez bien, mon cher fils, ce que je veux dire.»
+
+Je cherchais vainement mon crime. Il m'était impossible, après le plus
+scrupuleux examen, de découvrir en moi des torts assez graves pour
+mériter une réprimande. Des semaines, des mois s'écoulèrent, et l'espèce
+de réprobation tacite qui pesait sur moi ne s'adoucit point. En vain
+je redoublais de ferveur et de zèle; en vain je veillais à toutes mes
+paroles, à toutes mes pensées; en vain j'étais le plus assidu aux
+offices et le plus ardent au travail; je voyais chaque jour la solitude
+élargir un cercle autour de moi. Tous mes amis m'avaient quitté.
+Personne ne m'adressait plus la parole. Les novices les moins réguliers
+et les moins méritants semblaient s'arroger le droit de me mépriser.
+Quelques-uns même, lorsqu'ils passaient près de moi, serraient contre
+leur corps les plis de leur robe, comme s'ils eussent craint de toucher
+un lépreux. Quoique je récitasse mes leçons sans faire une seule faute,
+et que je fisse dans le chant de très-grands progrès, un profond silence
+régnait dans les salles d'étude quand ma timide voix avait cessé de
+résonner sous la voûte. Les docteurs et les maîtres n'avaient pas pour
+moi un seul regard d'encouragement, tandis que des novices nonchalants
+ou incapables étaient comblés d'éloges et de récompenses. Lorsque je
+passais devant l'abbé, il détournait la tête, comme s'il eût eu horreur
+de mon salut.
+
+J'examinais tous les mouvements de mon coeur, et je m'interrogeais
+sévèrement pour savoir si l'orgueil blessé n'avait pas une grande part
+dans ma souffrance. Je pouvais du moins me rendre ce témoignage que je
+n'avais rien épargné pour combattre toute révolte de la vanité, et je
+sentais bien que mon coeur était réduit à une tristesse profonde par
+l'isolement où on le refoulait, par le manque d'affection, et non par le
+manque d'amusements et de flatteries.
+
+Je résolus de prendre pour appui le seul religieux qui ne pût fuir
+mes confidences, mon confesseur. J'allai me jeter à ses pieds, je lui
+exposai mes douleurs, mes efforts pour mériter un sort moins rigoureux,
+mes combats contre l'esprit de reproche et d'amertume qui commençait à
+s'élever en moi. Mais quelle fut ma consternation lorsqu'il me répondit
+d'un ton glacial:
+
+«Tant que vous ne m'ouvrirez pas votre coeur avec une entière sincérité
+et une parfaite soumission, je ne pourrai rien faire pour vous.
+
+--O père Hégésippe! lui répondis-je, vous pouvez lire la vérité au fond
+de mes entrailles; car je ne vous ai jamais rien caché.»
+
+Alors il se leva et me dit avec un accent terrible:
+
+«Misérable pécheur! âme basse et perverse! vous savez bien que vous
+me cachez un secret formidable, et que votre conscience est un abîme
+d'iniquité. Mais vous ne tromperez pas l'oeil de Dieu, vous n'échapperez
+point à sa justice. Allez, retirez-vous de moi; je ne veux plus entendre
+vos plaintes hypocrites. Jusqu'à ce que la contrition ait touché votre
+coeur, et que vous ayez lavé par une pénitence sincère les souillures de
+votre esprit, je vous défends d'approcher du tribunal de la pénitence.
+
+--O mon père! mon père! m'écriai-je, ne me repoussez pas ainsi, ne me
+réduisez pas au désespoir, ne me faites pas douter de la bonté de Dieu
+et de la sagesse de vos jugements. Je suis innocent devant le Seigneur;
+ayez pitié de mes souffrances....
+
+--Reptile audacieux! s'écria-t-il d'une voix tonnante, glorifie-toi
+de ton parjure et invoque le nom du Seigneur pour appuyer tes
+faux serments; mais laisse-moi, ôte-toi de devant mes yeux, ton
+endurcissement me fait horreur!»
+
+En parlant ainsi, il dégagea sa robe que je tenais dans mes mains
+suppliantes. Je m'y attachai avec une sorte d'égarement; alors il me
+repoussa de toute sa force, et je tombai la face contre terre. Il
+s'éloigna, poussant violemment derrière lui la porte de la sacristie
+où cette scène se passait. Je demeurai dans les ténèbres. Soit par la
+violence de ma chute, soit par l'excès de mon chagrin, une veine se
+rompit dans ma gorge, et j'eus une hémorragie. Je ne pus me relever,
+je me sentis défaillir rapidement, et bientôt je fus étendu sans
+connaissance sur le pavé baigné de mon sang.
+
+Je ne sais combien de temps je passai ainsi. Quand je commençai à
+revenir à moi, je sentis une fraîcheur agréable; une brise harmonieuse
+semblait se jouer autour de moi, séchait la sueur de mon front et
+courait dans ma chevelure, puis semblait s'éloigner avec un son vague,
+imperceptible, murmurer je ne sais quelles notes faibles dans les coins
+de la salle, et revenir sur moi comme pour me rendre des forces et
+m'engager à me relever.
+
+Cependant je ne pouvais m'y décider encore, car j'éprouvais un bien-être
+inouï, et j'écoutais dans une sorte d'aberration paisible les bruits
+de ce souffle d'été qui se glissait furtivement par la fente d'une
+persienne. Alors il me sembla entendre une voix qui partait du fond
+de la sacristie, et qui parlait si bas que je ne distinguais pas les
+paroles. Je restai immobile et prêtai toute mon attention. La voix
+paraissait faire une de ces prières entrecoupées que nous appelons
+oraisons jaculatoires. Enfin je saisis distinctement ces mots: _Esprit
+de vérité, relève les victimes de l'ignorance et de l'imposture_. «Père
+Hégésippe! dis-je d'un ton faible, est-ce vous qui revenez vers moi?»
+Mais personne ne me répondit. Je me soulevai sur mes mains et sur mes
+genoux, j'écoutai encore, je n'entendis plus rien. Je me relevai tout
+a fait, je regardai autour de moi; j'étais tombé si près de la porte
+unique de cette petite salle, que personne après le départ de mon
+confesseur n'eût pu rentrer sans marcher sur mon corps; d'ailleurs,
+cette porte ne s'ouvrait qu'en dedans par un loquet de forme ancienne.
+J'y touchai, et je m'assurai qu'il était fermé. Je fus pris de terreur,
+et je restai quelques instants sans oser faire un pas. Adossé contre la
+porte, je cherchais à percer de mon regard l'obscurité dans laquelle les
+angles de la salle étaient plongés. Une lueur blafarde, tombant d'une
+lucarne à volet de plein chêne, tremblait vers le milieu de cette pièce.
+Un faible vent, tourmentant le volet, agrandissait et diminuait tour à
+tour la fente qui laissait pénétrer cette rare lumière. Les objets qui
+se trouvaient dans cette région à demi éclairée, le prie-Dieu surmonté
+d'une tête de mort, quelques livres épars sur le plancher, une aube
+suspendue à la muraille, semblaient se mouvoir avec l'ombre du feuillage
+que l'air agitait derrière la croisée. Quand je crus voir que j'étais
+seul, j'eus honte de ma timidité: je fis un signe de croix, et je
+m'apprêtai à aller ouvrir tout à fait le volet; mais un profond soupir
+qui partait du prie-Dieu me retint cloué à ma place. Cependant je voyais
+assez distinctement ce prie-Pieu pour être bien sur qu'il n'y avait
+personne. Une idée que j'aurais dû concevoir plus tôt vint me rassurer:
+quelqu'un pouvait être appuyé dehors contre la fenêtre, et faire sa
+prière sans songer à moi. Mais qui donc pouvait être assez hardi pour
+émettre des voeux et prononcer des paroles comme celles que j'avais
+entendues?
+
+La curiosité, seule passion et seule distraction permise dans le
+cloître, s'empara de moi. Je m'avançai vers la fenêtre; mais à peine
+eus-je fait un pas, qu'une ombre noire, se détachant, à ce qu'il me
+parut, du prie-Dieu, traversa la salle en se dirigeant vers la fenêtre,
+et passa devant moi comme un éclair. Ce mouvement fut si rapide que
+je n'eus pas le temps d'éviter ce que je prenais pour un corps, et ma
+frayeur fut si grande que je faillis m'évanouir une seconde fois. Mais
+je ne sentis rien, et, comme si j'eusse été traversé par cette ombre, je
+la vis disparaître à ma gauche.
+
+Je m'élançai vers la fenêtre, je poussai le volet avec, précipitation;
+je jetai les yeux dans la sacristie, j'y étais absolument seul; je les
+promenai sur tout le jardin, il était désert, et le vent du midi courait
+sur les fleurs. Je pris courage: j'explorai tous les coins de la salle,
+je regardai derrière le prie-Pieu, qui était fort grand; je secouai tous
+les vêtements sacerdotaux suspendus aux murailles; je trouvai toutes
+choses dans leur état naturel, et rien ne put m'expliquer ce qui s'était
+passé. La vue de tout le sang que j'avais perdu me porta à croire que
+mon cerveau, affaibli par cette hémorragie, avait été en proie à une
+hallucination. Je me retirai dans ma cellule, et j'y demeurai enfermé
+jusqu'au lendemain.
+
+Je passai ce jour et cette nuit dans les larmes. L'inanition, la perte
+de sang, les vaines terreurs dela sacristie, avaient brisé tout mon
+être. Nul ne vint me secourir ou me consoler; nul ne s'enqit de ce que
+j'éta devenu. Je vis de ma fenêtre la troupe des novices se répandre
+dans le jardin. Les grands chiens qui gardaient la maison vinrent
+gaiement à leur rencontre, et reçurent d'eux mille caresses. Mon coeur
+sa serra et se brisa à la vue de ces animaux, mieux traités cent fois,
+et cent fois plus heureux que moi.
+
+J'avais trop de foi en ma vocation pour concevoir aucune idée de révolte
+ou de fuite. J'acceptai en somme ces humiliations, ces injustices et
+ce délaissement, comme une épreuve envoyée par le ciel et comme une
+occasion de mériter. Je priai, je m'humiliai, je frappai ma poitrine, je
+recommandai ma cause à la justice de Dieu, à la protection de tous les
+saints, et vers le matin je finis par goûter un doux repos. Je fus
+éveillé en sursaut par un rêve. Le père Alexis m'était apparu, et, me
+secouant rudement, il m'avait répété à peu près les paroles qu'un être
+mystérieux m'avait dites de la sacristie:
+
+«Relève-toi, victime de l'ignorance et de l'imposture.»
+
+Quel rapport le père Alexis pouvait-il avoir avec cette réminiscence? Je
+n'en trouvai aucun, sinon que la vision de la sacristie m'avait beaucoup
+occupé au moment où je m'étais endormi, et qu'à ce moment même j'avais
+vu de mon grabat le père Alexis rentrer du jardin dans le couvent, vers
+le coucher de la lune, une heure environ avant le jour.
+
+Cette matinale promenade du père Alexis ne m'avait pourtant pas frappé
+comme un fait extraordinaire. Le père Alexis était le plus savant de nos
+moines: il était grand astronome, et il avait la garde des instruments
+de physique et de géométrie, dont l'observatoire du couvent était assez
+bien fourni. Il passait une partie des nuits à faire ses expériences et
+à contempler les astres; il allait et vouait à toute heure, sans être
+astreint à celles des offices, et il était dispensé de descendre à
+l'église pour matines et laudes. Mais mon rêve le ramenant à ma pensée,
+je me mis à songer que c'était un homme bizarre, toujours préoccupé,
+souvent inintelligible dans ses paroles, errant sans cesse dans le
+couvent connue une âme en peine; qu'en un mot ce pouvait bien être lui
+qui, la veille, appuyé contre la fenêtre de la sacristie, avait murmuré
+une formule d'invocation, et fait passer son ombre sur le mur, par
+hasard, sans se douter de mes terreurs. Je résolus de le lui demander,
+et eu réfléchissant à la manière dont il accueillerait mes questions, je
+m'enhardis à saisir ce prétexte pour faire connaissance avec lui. Je
+me rappelai que ce sombre vieillard était le seul dont je n'eusse reçu
+aucune insulte muette ou verbale, qu'il ne s'était jamais détourné de
+moi avec horreur, et qu'il paraissait absolument étranger à toutes les
+résolutions qui se prenaient dans la communauté. Il est vrai qu'il
+ne m'avait jamais dit une parole amie, que son regard n'avait jamais
+rencontré le mien, et qu'il ne paraissait pas seulement se souvenir de
+mon nom; mais il n'accordait pas plus d'attention aux autres novices.
+Il vivait dans un monde à part, absorbé dans ses spéculations
+scientifiques. On ne savait s'il était pieux ou indifférent à la
+religion; il ne parlait jamais que du monde extérieur et visible, et ne
+paraissait pas se soucier beaucoup de l'autre. Personne n'en disait de
+mal, personne n'en disait de bien; et quand les novices se permettaient
+quelque remarque ou quelque question sur lui, les moines leur imposaient
+silence d'un ton sévère.
+
+Peut-être, pensai-je, si j'allais lui confier mes tourments, il me
+donnerait un bon conseil; peut-être lui qui passe sa vie tout seul, si
+tristement, serait touché de voir pour la première fois un novice venir
+à lui et lui demander son assistance. Les malheureux se cherchent et
+se comprennent. Peut-être est-il malheureux, lui aussi; peut-être
+sympathisera-t-il avec mes douleurs. Je me levai, et, avant de l'aller
+trouver, je passai au réfectoire. Un frère convers coupait du pain;
+je lui en demandai, et il m'en jeta un morceau comme il eût fait à un
+animal importun. J'eusse mieux aimé des injures que cette muette et
+brutale pitié. On me trouvait indigne d'entendre le son de la voix
+humaine, et on me jetait ma nourriture par terre, comme si, dans mon
+abjection, j'eusse été réduit à ramper avec les bêtes.
+
+Quand j'eus mangé ce pain amer et trempé de mes pleurs, je me rendis à
+la cellule du père Alexis. Elle était située, loin de toutes les
+autres, dans la partie la plus élevée du bâtiment, à côté du cabinet de
+physique. On y arrivait par un étroit balcon, suspendu à l'extérieur du
+dôme. Je frappai, on ne me répondit pas; j'entrai. Je trouvai le père
+Alexis endormi sur son fauteuil, un livre à la main. Sa figure, sombre
+et pensive jusque dans le sommeil, faillit m'ôter ma résolution. C'était
+un vieillard de taille moyenne, robuste, large des épaules, voûté par
+l'étude plus que par les années. Son crâne chauve était encore garni par
+derrière de cheveux noirs crépus. Ses traits énergiques ne manquaient
+cependant pas de finesse. Il y avait sur cette face flétrie un mélange
+inexprimable de décrépitude et de force virile. Je passai derrière son
+fauteuil sans faire aucun bruit, dans la crainte de le mal disposer
+en l'éveillant brusquement; mais, malgré mes précautions extrêmes, il
+s'aperçut de ma présence; et, sans soulever sa tête appesantie, sans
+ouvrir ses yeux caves, sans témoigner ni humeur ni surprise, il me dit:
+
+«_Je t'entends_.
+
+--Père Alexis... lui dis-je d'une voix timide.
+
+--Pourquoi m'appelles-tu père? reprit-il sans changer de ton ni
+d'attitude; tu n'as pas coutume de m'appeler ainsi. Je ne suis pas ton
+père, mais bien plutôt ton fils, quoique je sois flétri par l'âge,
+tandis que toi, tu restes éternellement jeune, éternellement beau!»
+
+Ce discours étrange troublait toutes mes idées. Je gardai le silence. Le
+moine reprit:
+
+«Eh bien! parle, je l'écoute. Tu sais bien que je t'aime comme l'enfant
+de mes entrailles, comme le père qui m'a engendré, comme le soleil qui
+m'éclaire, comme l'air que je respire, et plus que tout cela encore.
+
+--O père Alexis, lui dis-je, étonné et attendri d'entendre des paroles
+si douces sortir de cette bouche rigide, ce n'est pas à moi, misérable
+enfant, que s'adressent des sentiments si tendres. Je ne suis pas digne
+d'une telle affection, et je n'ai le bonheur de l'inspirer à personne;
+mais, puisque je vous surprends au milieu d'un heureux songe, puisque le
+souvenir d'un ami égaie votre coeur, bon père Alexis, que votre réveil
+me soit favorable, que votre regard tombe sur moi sans colère, et que
+votre main ne repousse pas ma tête humiliée, couverte des cendres de la
+douleur et de l'expiation.»
+
+En parlant ainsi, je pliai les genoux devant lui, et j'attendis qu'il
+jetât les yeux sur moi. Mais à peine m'eut-il vu qu'il se leva comme
+saisi de fureur et d'épouvante en même temps. L'éclair de la colère
+brillait dans ses yeux, une sueur froide ruisselait sur ses tempes
+dévastées.
+
+«Qui êtes-vous? s'écria-t-il. Que me voulez-vous? Que venez-vous faire
+ici? Je ne vous connais pas!»
+
+J'essayai vainement de le rassurer par mon humble posture, par mes
+regards suppliants.
+
+--Vous êtes un novice, me dit-il, je n'ai point affaire avec les
+novices. Je ne suis pas un directeur de consciences, ni un dispensateur
+de grâces et de faveurs. Pourquoi venez-vous m'espionner pendant mon
+sommeil? Vous ne surprendrez pas le secret de mes pensées. Retournez
+vers ceux qui vous envoient, dites-leur que je n'ai pas longtemps à
+vivre, et que je demande qu'on me laisse tranquille. Sortez, sortez;
+j'ai à travailler. Pourquoi violez-vous la consigne qui défend
+d'approcher de mon laboratoire? Vous exposez votre vie et la mienne:
+allez-vous en!»
+
+J'obéis tristement, et je me retirais à pas lents, découragé, brisé de
+douleur, le long de la galerie extérieure par laquelle j'étais venu. Il
+m'avait suivi jusqu'en dehors, comme pour s'assurer que je m'éloignais.
+Lorsque j'eus atteint l'escalier, je me retournai, et je le vis debout,
+l'oeil toujours enflammé de colère, les lèvres contractées par la
+méfiance. D'un geste impérieux il m'ordonna de m'éloigner. J'essayai
+d'obéir: je n'avais plus la force de marcher, je n'avais plus celle de
+vivre. Je perdis l'équilibre, je roulai quelques marches, je faillis
+être entraîné dans ma chute par-dessus la rampe, et du haut de la tour
+me briser sur le pavé. Le père Alexis s'élança vers moi avec la force et
+l'agilité d'un chat. Il me saisit, et me soutenant dans ses bras:
+
+«Qu'avez-vous donc? me dit-il d'un ton brusque, mais plein de
+sollicitude. Êtes-vous malade, êtes-vous désespéré, êtes-vous fou?»
+
+Je balbutiai quelques paroles, et, cachant ma tête dans sa poitrine, je
+fondis en larmes. Il m'emporta alors comme si j'eusse été un enfant au
+berceau, et, entrant dans sa cellule, il me déposa sur son fauteuil,
+frotta mes tempes d'une liqueur spiritueuse et en humecta mes narines
+et mes lèvres froides. Puis, voyant que je reprenais mes esprits, il
+m'interrogea avec douceur. Alors je lui ouvris mon âme tout entière:
+je lui racontai les angoisses auxquelles on m'abandonnait, jusqu'à me
+refuser le secours de la confession. Je protestai de mon innocence, de
+mes bonnes intentions, de ma patience, et je me plaignis amèrement de
+n'avoir pas un seul ami pour me consoler et me fortifier dans cette
+épreuve au-dessus de mes forces.
+
+Il m'écouta d'abord avec un reste de crainte et de méfiance; puis son
+front austère s'éclaircit peu à peu; et, comme j'achevais le récit de
+mes peines, je vis de grosses larmes ruisseler sur ses joues creuses.
+
+--Pauvre enfant, me dit-il, voilà bien ce qu'ils m'ont fait souffrir,
+victime de l'ignorance et de l'imposture!»
+
+A ces paroles, je crus reconnaître la voix que j'avais entendue dans
+la sacristie; et, cessant de m'en inquiéter, je ne songeai point à lui
+demander l'explication de cette aventure; seulement je fus frappé du
+sens de cette exclamation; et, voyant qu'il demeurait comme plongé en
+lui-même, je le suppliai de me faire entendre encore sa voix amie, si
+douce à mon oreille, si chère à mon coeur au milieu de ma détresse.
+
+«Jeune homme, me dit-il, avez-vous compris ce que vous faisiez quand
+vous êtes entré dans un cloître? Vous êtes-vous bien dit que c'était
+enfermer votre jeunesse dans la nuit du tombeau et vous résoudre à vivre
+dans les bras de la mort?
+
+--O mon père, lui dis-je, je l'ai compris, je l'ai résolu, je l'ai
+voulu, et je le veux encore; mais c'était à la vie du siècle, à la vie
+du monde, à la vie de la chair que je consentais à mourir.
+
+--Ah! tu as cru, enfant, qu'on te laisserait celle de l'âme! tu t'es
+livré à des moines, et tu as pu le croire!
+
+--J'ai voulu donner la vie à mon âme, j'ai voulu élever et purifier mon
+esprit, afin de vivre de Dieu, dans l'esprit de Dieu; mais voilà que, au
+lieu de m'accueillir et de m'aider, on m'arrache violemment du sein de
+mon père, et on me livre aux ténèbres du doute et du désespoir...
+
+--_«Gustans gustavi paululum mellis, et ecce morior!»_ dit le moine d'un
+air sombre en s'asseyant sur son grabat; et, croisant ses bras maigres
+sur sa poitrine, il tomba dans la méditation.
+
+Puis se levant et marchant dans sa cellule avec activité:
+
+«Comment vous nomme-t-on? me dit-il.
+
+--Frère Angel, pour servir Dieu et vous honorer», répondis-je. Mais il
+n'écouta pas ma réponse, et après un instant de silence:
+
+«Vous vous êtes trompé, me dit-il; si vous voulez être moine, si vous
+voulez habiter le cloître, il faut changer toutes vos idées; autrement
+_vous mourrez_!
+
+--Dois-je donc mourir en effet pour avoir mangé le miel de la grâce,
+pour avoir cru, pour avoir espéré, pour avoir dit: «Seigneur,
+aimez-moi!»
+
+--Oui, pour cela _tu mourras_! répondit-il d'une voix forte en promenant
+autour de lui des regards farouches; puis il retomba encore dans sa
+rêverie, et ne fit plus attention à moi. Je commençais à me trouver mal
+à l'aise auprès de lui; ses paroles entrecoupées, son aspect rude et
+chagrin, ses éclairs de sensibilité suivis aussitôt d'une profonde
+indifférence, tout en lui avait un caractère d'aliénation. Tout d'un
+coup il renouvela sa question, et me dit d'un ton presque impérieux:
+
+«--Votre nom?
+
+«--Angel, répondis-je avec douceur.
+
+«--Angel! s'écria-t-il en me regardant d'un air inspiré. Il m'a été dit:
+«Vers la fin de tes jours un ange te sera envoyé, et tu le reconnaîtras
+à la flèche qui lui traversera le coeur. Il viendra te trouver, et il
+te dira: Retire-moi cette flèche qui me donne la mort... Et si tu lui
+retires cette flèche, aussitôt celle qui te traverse tombera, ta plaie
+sera fermée, et tu vivras».
+
+«--Mon père, lui dis-je, je ne connais point ce texte, je ne l'ai
+rencontré nulle part.
+
+«--C'est que tu connais peu de choses, me répondit-il en posant
+amicalement sa main sur ma tête; c'est que tu n'as point encore
+rencontré la main qui doit guérir ta blessure; moi je comprends la
+parole de l'_Esprit_, et je te connais. Tu es celui qui devait venir
+vers moi; je te reconnais à cette heure, et ta chevelure est blonde
+comme la chevelure de celui qui t'envoie. Mon fils, sois béni, et que le
+pouvoir de l'Esprit s'accomplisse en toi... Tu es mon fils bien-aimé, et
+c'est en toi que je mettrai toute mon affection.»
+
+Il me pressa sur son sein, et levant les yeux au ciel, il me parut
+sublime. Son visage prit une expression que je n'avais vue que dans ces
+têtes de saints et d'apôtres, chefs-d'oeuvre de peinture qui ornaient
+l'église du couvent. Ce que j'avais pris pour de l'égarement eut à mes
+yeux le caractère de l'inspiration. Je crus voir un archange, et, pliant
+les deux genoux, je me prosternai devant lui.
+
+Il m'imposa les mains, en disant:
+
+«Cesse de souffrir! que la flèche acérée de la douleur cesse de déchirer
+ton sein; que le dard empoisonné de l'injustice et de la persécution
+cesse de percer ta poitrine; que le sang de ton coeur cesse d'arroser
+des marbres insensible. Sois consolé, sois guéri, sois fort, sois béni.
+Lève-toi!
+
+Je me relevai et sentis mon âme inondée d'une telle consolation, mon
+esprit raffermi par une espérance si vive, que je m'écriai:
+
+«Oui, un miracle s'est accompli en moi, et je reconnais maintenant que
+vous êtes un saint devant le Seigneur.
+
+--Ne parle pas ainsi, mon enfant, d'un homme faible et malheureux,
+me dit-il avec tristesse; je suis un être ignorant et borné, dont
+l'_Esprit_ a eu pitié quelquefois. Qu'il soit loué à cette heure,
+puisque j'ai eu la puissance de te guérir. Va en paix; sois prudent, ne
+me parle en présence de personne, et ne viens me voir qu'en secret.
+
+--Ne me renvoyez pas encore, mon père, lui dis-je; car qui sait quand je
+pourrai revenir? Il y a des peines si sévères contre ceux qui approchent
+de votre laboratoire, que je serai peut-être bien longtemps avant de
+pouvoir goûter de nouveau la douceur de votre entretien.
+
+--Il faut que je te quitte et que _je consulte_, répondit le père
+Alexis. Il est possible qu'on te persécute pour la tendresse que tu
+vas m'accorder; mais l'Esprit te donnera la force de vaincre tous les
+obstacles, car il m'a prédit ta venue, et ce qui doit s'accomplir _est
+dit_.
+
+Il se rassit sur son fauteuil, et tomba dans un profond sommeil. Je
+contemplai longtemps sa tête, empreinte d'une sérénité et d'une beauté
+surnaturelle, bien différente en ce moment de ce qu'elle m'était apparue
+d'abord; puis, baisant avec amour le bord de sa robe grise, je me
+retirai sans bruit.
+
+Quand je ne fus plus sous le charme de sa présence, ce qui s'était
+passé entre lui et moi me fit l'effet d'un songe. Moi, si croyant, si
+orthodoxe dans mes études et dans mes intentions; moi, que le seul mot
+d'hérésie faisait frémir de crainte et d'horreur, par quelles paroles
+avais-je donc été fasciné, et par quelle formule avais-je laissé unir
+clandestinement ma destinée à cette destinée inconnue? Alexis m'avait
+soufflé l'esprit de révolte contre mes supérieurs, contre ces hommes que
+je devais croire et que j'avais toujours crus infaillibles. Il m'avait
+parlé d'eux avec un profond mépris, avec une haine concentrée, et je
+m'étais laissé surprendre par les figures et l'obscurité de son langage.
+Maintenant ma mémoire me retraçait tout ce qui eût dû me faire douter de
+sa foi, et je me souvenais avec terreur de lui avoir entendu citer
+et invoquer à chaque instant l'_Esprit_, sans qu'il y joignît jamais
+l'épithète consacrée par laquelle nous désignons la troisième personne
+de la Trinité divine. C'était peut-être au nom du malin esprit qu'il
+m'avait imposé les mains. Peut-être avais-je fait alliance avec les
+esprits de ténèbres en recevant les caresses et les consolations de ce
+moine suspect. Je fus troublé, agité; je ne pus fermer l'oeil de la
+nuit. Comme la veille, je fus oublié et abandonné. De même que la nuit
+précédente, je m'endormis au jour et me réveillai tard. J'eus honte
+alors d'avoir manqué depuis tant d'heures à mes exercices de piété: je
+me rendis à l'église, et je priai ardemment l'Esprit saint de m'éclairer
+et de me préserver des embûches du tentateur.
+
+Je me sentis si triste et si peu fortifié au sortir de l'église, que je
+me crus dans une voie de perdition, et je résolus d'aller me confesser.
+J'écrivis un mot au père Hégésippe pour le supplier de m'entendre; mais
+il me fit faire verbalement, par un des convers les plus grossiers,
+une réponse méprisante et un refus positif. En même temps ce convers
+m'intima, de la part du Prieur, l'ordre de sortir de l'église et de n'y
+jamais mettre les pieds avant la fin des offices du soir. Encore, si un
+religieux prolongeait sa prière dans le choeur, ou y rentrait pour s'y
+livrer à quelque acte de dévotion particulière, je devais à l'instant
+même purger la maison de Dieu de mon souffle impur, et céder ma place à
+un serviteur de Dieu.
+
+Cet arrêt inique me blessa tellement que j'entrai dans une colère
+insensée. Je sortis de l'église en frappant du poing sur les murs
+comme un furieux. Le convers me chassait dehors en me traitant de
+blasphémateur et de sacrilège.
+
+Au moment où je franchissais la porte au fond du choeur qui donnait sur
+le jardin, le chagrin et l'indignation faillirent me faire perdre encore
+une fois l'usage de mes sens. Je chancelai; un nuage passa devant mes
+yeux; mais la fierté vainquit le mal, et je m'élançai vers le jardin, en
+me jetant un peu de côté pour faire place à une personne que je vis tout
+à coup sur le seuil face à face avec moi. C'était un jeune homme d'une
+beauté surprenante, et portant un costume étranger. Bien qu'il fût
+couvert d'une robe noire, semblable à celle des supérieurs de notre
+ordre, il avait en dessous une jaquette demi-courte en drap fin,
+attachée par une ceinture de cuir à boucle d'argent, à la manière des
+anciens étudiants allemands. Comme eux, il portait, au lieu des sandales
+de nos moines, des bottines collantes, et sur son col de chemise,
+rabattu et blanc comme la neige, tombait à grandes ondes dorées la plus
+belle chevelure blonde que j'aie vue de ma vie. Il était grand, et son
+attitude élégante semblait révéler l'habitude du commandement. Frappé de
+respect et rempli d'incertitude, je le saluai à demi. Il ne me rendit
+point mon salut; mais il me sourit d'un air si bienveillant, et en même
+temps ses beaux yeux, d'un bleu sévère, s'adoucirent pour me regarder
+avec une compassion si tendre, que jamais ses traits ne sont sortis de
+ma mémoire. Je m'arrêtai, espérant qu'il me parlerait, et me persuadant,
+d'après la majesté de son aspect, qu'il avait le pouvoir de me protéger;
+mais le convers qui marchait derrière moi, et qui ne semblait faire
+aucune attention à lui, le força brutalement de se retirer contre le
+mur, et me poussa presque jusqu'à me faire tomber. Ne voulant point
+engager une lutte avilissante avec cet homme grossier, je me hâtai
+de sortir; mais, après avoir fait trois pas dans le jardin, je me
+retournai, et je vis l'inconnu qui restait debout à la même place et me
+suivait des yeux avec une affectueuse sollicitude. Le soleil donnait en
+plein sur lui et faisait rayonner sa chevelure. Il soupira, et, levant
+ses beaux yeux, vers le ciel, comme pour appeler sur moi le secours de
+la justice éternelle et la prendre à témoin de mon infortune, il se
+tourna lentement vers le sanctuaire, entra dans le choeur et se perdit
+dans l'ombre; car la brillante clarté du jour faisait paraître ténébreux
+l'intérieur de l'église. J'avais envie de retourner sur mes pas malgré
+le convers, de suivre ce noble étranger et de lui dire mes peines; mais
+quel était-il pour les accueillir et les faire cesser? D'ailleurs, s'il
+attirait vert lui la sympathie de mon âme, il m'inspirait aussi une
+sorte de crainte; car il y avait dans sa physionomie autant d'austérité
+que de douceur.
+
+Je montai vers le père Alexis, et lui racontai les nouvelles cruautés
+exercées envers moi.
+
+«Pourquoi avez-vous douté, ô homme de peu de foi? me dit-il d'un air
+triste. Vous vous nommez Ange, et, au lieu de reconnaître l'esprit de
+vie qui tressaille en vous, vous avez voulu aller vous jeter aux pieds
+d'un homme ignorant, demander la vie à un cadavre! Ce directeur ignare
+vous repousse et vous humilie. Vous êtes puni par où vous avez péché,
+et votre souffrance n'a rien de noble, votre martyre rien d'utile pour
+vous-même, parce que vous sacrifiez les forces de votre entendement
+à des idées fausses ou étroites. Au reste, j'avais prévu ce qui vous
+arrive; vous me craignez; vous ne savez pas si je suis le serviteur
+des anges ou l'esclave des démons. Vous avez passé la nuit dernière à
+commenter toutes mes paroles, et vous avez résolu ce matin de me vendre
+à mes ennemis pour une absolution.
+
+--Oh! ne le croyez pas, m'écriai-je; je me serais confessé de tout ce
+qui m'était personnel sans prononcer votre nom, sans redire une seule
+de vos paroles. Hélas! serez-vous donc, vous aussi, injuste envers moi?
+Serai-je repoussé de partout? La maison de Dieu m'est fermée, votre
+coeur me le sera-t-il de même! Le père Hégésippe m'accuse d'impiété; et
+vous, mon père, vous m'accusez d'être lâche!
+
+--C'est que vous l'avez été, répondit Alexis. La puissance des moines
+vous intimide, leur haine vous épouvante. Vous enviez leurs suffrages et
+leurs cajoleries aux ineptes disciples qu'ils choient tendrement. Vous
+ne savez pas vivre seul, souffrir seul, aimer seul.
+
+--Eh bien! mon père, il est vrai, je ne sais pas me passer d'affection;
+j'ai cette faiblesse, cette lâcheté, si vous voulez. Je suis peut-être
+un caractère faible, mais je sens en moi une âme tendre, et j'ai besoin
+d'un ami. Dieu est si grand que je me sens terrifié en sa présence.
+Mon esprit est si timide qu'il ne trouve pas en lui-même la force
+d'embrasser ce Dieu tout-puissant, et d'arracher de sa main terrible les
+dons de la grâce. J'ai besoin d'intermédiaire entre le ciel et moi. Il
+me faut des appuis, des conseils, des médiateurs. Il faut qu'on m'aime,
+qu'on travaille pour moi et avec moi à mon salut. Il faut qu'on prie
+avec moi, qu'on me dise d'espérer et qu'on me promette les récompenses
+éternelles. Autrement je doute, non de la bonté de Dieu, mais de celle
+de mes intentions. J'ai peur du Seigneur, parce que j'ai peur de
+moi-même. Je m'attiédis, je me décourage, je me sens mourir, mon cerveau
+se trouble, et je ne distingue plus la voix du ciel de celle de l'enfer.
+Je cherche un appui; fût-ce un maître impitoyable qui me châtiât sans
+cesse, je le préférerais à un père indulgent qui m'oublie.
+
+--Pauvre ange égaré sur la terre! dit le père Alexis avec
+attendrissement; étincelle d'amour tombée de l'auréole du maître, et
+condamnée à couver sous la cendre de cette misérable vie! Je reconnais à
+tes tourments la nature divine qui m'anima dans ma jeunesse, avant qu'on
+eût épaissi sur mes yeux les ténèbres de l'endurcissement, avant qu'on
+eût glacé sous le cilice les battements de ce coeur brûlant, avant
+qu'on eût rendu mes communications avec l'_Esprit_ pénibles, rares,
+douloureuses et à jamais incomplètes. Ils feront de toi ce qu'ils ont
+fait de moi. Ils rempliront ton esprit de doutes poignants, de puérils
+remords et d'imbéciles terreurs. Ils te rendront malade, vieux avant
+l'âge, infirme d'esprit; et quand tu auras secoué tous les liens de
+l'ignorance et de l'imposture, quand lu te sentiras assez éclairé pour
+déchirer tous les voiles de la superstition, tu n'en auras plus la
+force. Ta fibre sera relâchée, ta vue trouble, ta main débile, ton
+cerveau paresseux ou fatigué. Tu voudras lever les yeux vers les astres,
+et ta tête pesante retombera stupidement sur ta poitrine; tu voudras
+lire, et des fantômes danseront devant tes yeux; tu voudras te rappeler,
+et mille lueurs incertaines se joueront dans ta mémoire épuisée; tu
+voudras méditer, et tu t'endormiras sur ta chaise. Et pendant ton
+sommeil, si l'Esprit te parle, ce sera en des termes si obscurs que
+tu ne pourras les expliquera ton réveil. Ah! victime! victime! je te
+plains, et ne puis te sauver.»
+
+En parlant ainsi, il frissonnait comme un homme pris de fièvre: son
+haleine brûlante semblait raréfier l'air de sa cellule, et on eût dit, à
+la langueur de son être, qu'il lui restait à peine quelques instants à
+vivre.
+
+«Bon père Alexis, lui dis-je, votre tendresse pour moi est-elle donc
+déjà fatiguée? J'ai été faible et craintif, il est vrai; mais vous me
+sembliez si fort, si vivant, que je comptais retrouver en vous assez de
+chaleur pour me pardonner ma faute, pour l'effacer et pour me fortifier
+de nouveau. Mon âme retombe dans la mort avec la vôtre: ne pouvez-vous,
+comme hier, faire un miracle qui nous ranime tous les deux?
+
+--L'esprit n'est point avec moi aujourd'hui, dit-il. Je suis triste,
+je doute de tout, et même de toi. Reviens demain, je serai peut-être
+illuminé.
+
+--Et que deviendrai-je jusque là?
+
+--L'Esprit est fort, l'Esprit est bon; peut-être t'assistera-t-il
+directement. En attendant, je veux te donner un conseil pour adoucir
+l'amertume de ta situation. Je sais pourquoi les moines ont adopté
+envers toi ce système d'inflexible méchanceté. Ils agissent ainsi
+avec tous ceux dont ils craignent l'esprit de justice et la droiture
+naturelle. Ils ont pressenti en toi un homme de coeur, sensible à
+l'outrage, compatissant à la souffrance, ennemi des féroces et lâches
+passions. Ils se sont dit que dans, un tel homme ils ne trouveraient pas
+un complice, mais un juge; et ils veulent faire de toi ce qu'ils font
+de tous ceux dont la vertu les effraie et dont la candeur les gène. Ils
+veulent t'abrutir, effacer en toi par la persécution toute notion
+du juste et de l'injuste, émousser par d'inutiles souffrances toute
+généreuse énergie. Ils veulent, par de mystérieux et vils complots, par
+des énigmes sans mot et des châtiments sans objet, t'habituer à vivre
+brutalement dans l'amour et l'estime de toi seul, à te passer de
+sympathie, à perdre toute confiance, à mépriser toute amitié. Ils
+veulent te faire désespérer de la bonté du maître, te dégoûter de la
+prière, te forcer à mentir ou à trahir tes frères dans la confession, te
+rendre envieux, sournois, calomniateur, délateur. Ils veulent te rendre
+pervers, stupide et infâme. Ils veulent t'enseigner que le premier des
+biens c'est l'intempérance et l'oisiveté, que pour s'y livrer en paix il
+faut tout avilir, tout sacrifier, dépouiller tout souvenir de grandeur,
+tuer tout noble instinct. Ils veulent t'enseigner la haine hypocrite, la
+vengeance patiente, la couardise et la férocité. Ils veulent que ton
+âme meure pour avoir été nourrie de miel, pour avoir aimé la douceur et
+l'innocence. Ils veulent, en un mot, faire de toi un moine. Voilà ce
+qu'ils veulent, mon fils: voilà ce qu'ils ont entrepris, voilà ce qu'ils
+poursuivent d'un commun accord, les uns par calcul, les autres par
+instinct, les meilleurs par faiblesse, par obéissance et par crainte.
+
+--Qu'entends-je? m'écriai-je, et dans quel monde d'iniquité faites-vous
+entrer mon âme tremblante! Père Alexis! père Alexis! dans quel abîme
+serais-je tombé, s'il en était ainsi! O ciel! ne vous trompez-vous
+point? N'êtes-vous point aveuglé par le souvenir de quelque injure
+personnelle? Ce monastère n'est-il habité que par des moines
+prévaricateurs? Dois-je chercher parmi des âmes plus sincères la foi et
+la charité qu'un impur démon semble avoir chassées de ces murs maudits?
+
+--Tu chercherais en vain un couvent moins souillé et des moines
+meilleurs; tous sont ainsi. La foi est perdue sur la terre, et le
+vice est impuni. Accepte le travail et la douleur; car vivre, c'est
+travailler et souffrir.
+
+--Je le veux, je le veux! mais je veux semer pour recueillir. Je veux
+travailler dans la foi et dans l'espérance; je veux souffrir selon la
+charité. Je fuirai cet abominable réceptacle de crimes; je déchirerai
+cette robe blanche, emblème menteur d'une vie de pureté. Je retournerai
+à la vie du monde, ou je me retirerai dans une thébaïde pour pleurer sur
+les fautes du genre humain et me préserver de la contagion...
+
+--C'est bien, me dit le père Alexis en prenant dans ses mains mes mains
+que je tordais avec désespoir, j'aime ce mouvement d'indignation et cet
+éclair du courage. J'ai connu ces angoisses, j'ai formé ces résolutions.
+Ainsi j'ai voulu fuir, ainsi j'ai désiré de vivre parmi les hommes du
+siècle, ou de m'enfermer dans des cavernes inaccessibles; mais écoute
+les conseils que l'Esprit m'a donnés aux temps de mon épreuve, et
+grave-les dans ta mémoire:
+
+«Ne dis pas: Je vivrai parmi les hommes, et je serai le meilleur d'entre
+eux; car toute chair est faible, et ton esprit s'éteindra comme le leur
+dans la vie de la chair.
+
+«Ne dis pas non plus: je me retirerai dans la solitude et j'y vivrai de
+l'esprit; car l'esprit de l'homme est enclin à l'orgueil, et l'orgueil
+corrompt l'esprit.
+
+«Vis avec les hommes qui sont autour de toi. Garde-toi de leur malice.
+Cherche ta solitude au milieu d'eux. Détourne les yeux de leur iniquité,
+regarde en toi-même, et garde-toi de les haïr autant que de les imiter.
+Fais-leur du bien dans le temps présent en ne leur fermant ni ton coeur
+ni ta main. Fais-leur du bien dans leur postérité en ouvrant ton esprit
+à la lumière de l'Esprit.
+
+«La vie du siècle, débilite, la vie du désert irrite.
+
+«Quand un instrument est exposé aux intempéries des saisons, les cordes
+se détendent; quand il est enfermé sans air dans un étui, les cordes se
+rompent.
+
+«Si tu écoutes le sens des paroles humaines, tu oublieras l'Esprit, et
+tu ne pourras plus le comprendre. Mais si tu ne laisses venir à toi les
+sons de la voix humaine, tu oublieras les hommes, et tu ne pourras plus
+les enseigner.»
+
+En récitant ces versets d'une Bible inconnue le père Alexis tenait
+ouvert le livre que j'avais vu déjà entre ses mains, et il tournait les
+pages pour les consulter, comme s'il eût aidé sa mémoire d'un texte
+écrit; mais les pages de ce livre étaient blanches, et ne paraissaient
+pas avoir jamais porté l'empreinte d'aucun caractère.
+
+Ce fait bizarre réveilla mes inquiétudes, et je commençai à l'observer
+avec curiosité. Rien dans son aspect n'annonçait en ce moment
+l'égarement, ou seulement l'exaltation. Il referma doucement son livre,
+et me parlant avec calme:
+
+«Garde-toi donc, me dit-il en commentant son texte, de retourner au
+monde; car tu es un faible enfant, et si le vent des passions venait
+à souffler sur toi, il éteindrait le flambeau de ton intelligence. La
+concupiscence et la vanité ne te trouveraient peut-être pas assez fort
+pour résister à leur aiguillon. Quant à moi, j'ai fui le monde, parce
+que j'étais fort, et que les passions eussent changé ma force en fureur.
+J'aurais surmonté la présomption et terrassé la luxure; j'aurais
+succombé sous les tentations de l'ambition et de la haine; j'aurais été
+dur, intolérant, vindicatif, orgueilleux, c'est-à-dire égoïste. Nous
+sommes faits l'un et l'autre pour le cloître. Quand un homme a entendu
+l'esprit l'appeler, ne fût-ce qu'une fois et faiblement, il doit tout
+quitter pour le suivre, et rester là où il l'a conduit, quelque mal
+qu'il s'y trouve. Retourner en arrière n'est plus en son pouvoir, et
+quiconque a méprisé une seule fois la chair pour l'esprit, ne peut plus
+revenir aux plaisirs de la chair; car la chair révoltée se venge et veut
+chasser l'esprit à son tour. Alors le coeur de l'homme est le théâtre
+d'une lutte terrible où la chair et l'esprit se dévorent l'un l'autre;
+l'homme succombe et meurt sans avoir vécu. La vie de l'esprit est une
+vie sublime; mais elle est difficile et douloureuse. Ce n'est pas une
+vaine précaution que de mettre entre la contagion du siècle et le règne
+de la chair, des murailles, des remparts de pierre et des grilles
+d'airain. Ce n'est pas trop pour enchaîner la convoitise des choses
+vaines que de descendre vivant dans un cercueil scellé. Mais il est bon
+de voir autour de soi d'autres hommes voués au culte de l'esprit,
+ne fût-ce qu'en apparence. Ce fut l'oeuvre d'une grande sagesse que
+d'instituer les communautés religieuses. Où est le temps où les hommes
+s'y chérissaient comme des frères et y travaillaient de concert, en
+s'aidant charitablement les uns les autres, à implorer, à poursuivre
+l'esprit, à vaincre les grossiers conseils de la matière? Toute lumière,
+tout progrès, toute grandeur, sont sortis du cloître; mais toute
+lumière, tout progrès, toute grandeur doivent y périr, si quelques-uns
+d'entre nous ne persévèrent dans la lutte effroyable que l'ignorance
+et l'imposture livrent désormais à la vérité. Soutenons ce combat avec
+acharnement; poursuivons notre entreprise, eussions-nous contre nous
+toute l'armée de l'enfer. Si on coupe nos deux bras, saisissons le
+navire avec les dents; car l'esprit est avec nous. C'est ici qu'il
+habite; malheur à ceux qui profanent son sanctuaire! Restons fidèles à
+son culte, et, si nous sommes d'inutiles martyrs, ne soyons pas du moins
+de lâches déserteurs.
+
+--Vous avez, raison, mon père, répondis-je, frappé des paroles qu'il
+disait. Votre enseignement est celui de la sagesse. Je veux être votre
+disciple et ne me conduire que d'après vos décisions. Dites-moi ce que
+je dois faire pour conserver ma force et poursuivre courageusement
+l'oeuvre de mon salut au milieu des persécutions qu'on me suscite.
+
+--Les subir toutes avec indifférence, répondit-il; ce sera une tâche
+facile, si tu considères le peu que vaut l'estime des moines, et la
+faiblesse de leurs moyens contre nous. Il pourra se faire qu'à la vue
+d'une victime innocente comme toi, et comme toi maltraitée, tu sentes
+souvent l'indignation brûler tes entrailles; mais ton rôle en ce qui
+t'est personnel, c'est de sourire, et c'est aussi toute la vengeance que
+tu dois tirer de leurs vains efforts. En outre, ton insouciance fera
+tomber leur animosité. Ce qu'ils veulent, c'est de te rendre insensible
+à force de douleur; sois-le à force de courage ou de raison. Ils sont
+grossiers; ils s'y méprendront. Sèche tes larmes, prends un visage sans
+expression, feins un bon sommeil et un grand appétit, ne demande plus la
+confession, ne parais plus à l'église, ou feins d'y être morne et froid.
+Quand ils te verront ainsi, ils n'auront plus peur de toi; et, cessant
+de jouer une sale comédie, ils seront indulgents à ton égard, comme
+l'est un maître paresseux envers un élevé inepte. Fais ce que je te dis,
+et avant trois jours je t'annonce que le Prieur te mandera devant lui
+pour faire sa paix avec toi.»
+
+Avant de quitter le père Alexis, je lui parlai du personnage que j'avais
+rencontré au sortir de l'église, et lui demandai qui il pouvait être.
+D'abord il m'écouta avec préoccupation, hochant la tête, comme pour dire
+qu'il ne connaissait et ne se souciait de connaître aucun dignitaire
+de l'ordre; mais, à mesure que je lui détaillais les traits et
+l'habillement de l'inconnu, son oeil s'animait, et bientôt il m'accabla
+de questions précipitées. Le soin minutieux que je mis à y répondre
+acheva de graver dans ma mémoire le souvenir de celui que je crois voir
+encore et que je ne verrai plus.
+
+Enfin le père Alexis, saisissant mes mains avec une grande expression de
+tendresse et de joie, s'écria à plusieurs reprises:
+
+«Est-il possible? est-il possible? as-tu vu cela? Il est donc revenu? Il
+est donc avec nous? il t'a connu? il t'a appelé? Il ôtera la flèche de
+ton coeur! C'est donc bien toi, mon enfant, toi qui l'as vu!
+
+--Quel est il donc, mon père, cet ami inconnu vers lequel mon coeur
+s'est élancé tout d'abord? Faites-le moi connaître, menez-moi vers lui,
+dites-lui de m'aimer comme je vous aime et comme vous semblez m'aimer
+aussi. Avec quelle reconnaissance n'embrasserais-je pas celui dont la
+vue remplit votre âme d'une telle joie!
+
+--Il n'est pas en mon pouvoir d'aller vers lui, répondit Alexis. C'est
+lui qui vient vers moi, et il faut l'attendre. Sans doute, je le verrai
+aujourd'hui, et je te dirai ce que je dois te dire; jusque-là ne me fais
+pas de questions; car il m'est défendu de parler de lui, et ne dis à
+personne ce que tu viens de me dire.»
+
+J'objectai que l'étranger ne m'avait pas semblé agir d'une manière
+mystérieuse, et que le frère convers avait du le voir. Le père secoua la
+tête en souriant.
+
+«Les hommes de chair ne le connaissent point, dit-il.»
+
+Aiguillonné par la curiosité, je montai le soir même à la cellule du
+père Alexis; mais il refusa de m'ouvrir la porte.
+
+«Laisse-moi seul, me dit-il; je suis triste, je ne pourrais te consoler.
+
+--Et votre ami? lui dis-je timidement.
+
+--Tais-toi, répondit-il d'un ton absolu; il n'est pas venu; il est parti
+sans me voir; il reviendra peut-être. Ne t'en inquiète pas. Il n'aime
+pas qu'on parle de lui. Va dormir, et demain conduis-toi comme je te
+l'ai prescrit.»
+
+Au moment où je sortais, il me rappela pour me dire:
+
+«Angel, a-t-il fait du soleil aujourd'hui?
+
+--Oui, mon père, un beau soleil, une brillante matinée.
+
+--Et quand tu as rencontré cette figure, le soleil brillait?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Bon, bon, reprit-il; à demain.»
+
+Je suivis le conseil du père Alexis, et je restai au lit tout le
+lendemain. Le soir je descendis au réfectoire à l'heure où le chapitre
+était assemblé, et, me jetant sur un plat de viandes fumantes, je le
+dévorai avidement; puis, mettant mes coudes sur la table, au lieu de
+faire attention à la Vie des saints qu'on lisait à haute voix, et que
+j'avais coutume d'écouter avec recueillement, je feignis de tomber dans
+une somnolence brutale. Alors les autres novices, qui avaient détourné
+les yeux avec horreur lorsqu'ils m'avaient vu dolent et contrit, se
+prirent à rire de mon abrutissement, et j'entendis les supérieurs
+encourager cette épaisse gaieté par la leur. Je continuai cette feinte
+pendant trois jours, et, comme le père Alexis me l'avait prédit, je fus
+mandé le soir du troisième jour dans la chambre du Prieur. Je parus
+devant lui dans une attitude craintive et sans dignité; j'affectai des
+manières gauches, un air lourd, une âme appesantie. Je faisais ces
+choses, non pour me réconcilier avec ces hommes que je commençais à
+mépriser, mais pour voir si le père Alexis les avait bien jugés. Je
+pus me convaincre de la justesse de ses paroles en entendant le Prieur
+m'annoncer que la vérité était enfin connue, que j'avais été injustement
+accusé d'une faute qu'un novice venait de confesser.
+
+Le Prieur devait, disait-il, à la contrition du coupable et à l'esprit
+de charité, de me taire son nom et la nature de sa faute; mais il
+m'exhortait à reprendre ma place à l'église et mes études au noviciat,
+sans conserver ni chagrin ni rancune contre personne. Il ajouta en me
+regardant avec attention:
+
+«Vous avez pourtant droit, mon cher fils, à une réparation éclatante
+ou à un dédommagement agréable pour le tort que vous avez souffert.
+Choisissez, ou de recevoir en présence de toute la communauté les
+excuses de ceux des novices qui, par leurs officieux rapports, nous ont
+induits en erreur, ou bien d'être dispensé pendant un mois des offices
+de la nuit.»
+
+Jaloux de poursuivre mon expérience, je choisis la dernière offre, et je
+vis aussitôt le Prieur devenir tout à fait bienveillant et familier avec
+moi. Il m'embrassa, et le père trésorier étant entré en cet instant:
+
+«Tout est arrangé, lui dit-il; cet enfant ne demande, pour dédommagement
+du chagrin involontaire que nous lui avons fait, autre chose qu'un peu
+de repos pendant un mois; car sa santé a souffert dans cette épreuve. Au
+reste, il accepte humblement les excuses tacites de ses accusateurs; et
+il prend son parti sur tout ceci avec une grande douceur et une aimable
+insouciance.
+
+--A la bonne heure! dit le trésorier avec un gros rire et en me frappant
+la joue avec familiarité; c'est ainsi que nous les aimons; c'est de ce
+bon et paisible caractère qu'il nous les faut.»
+
+[Illustration: Cependant je voyais assez distinctement le prie-dieu]
+
+Le père me donna un autre conseil, ce fut de demander la permission de
+m'adonner aux sciences, et de devenir son élève et le préparateur de ses
+expériences physiques et chimiques.
+
+«On te verra avec plaisir accepter cet emploi, me dit-il; parce que la
+chose qu'on craint le plus ici, c'est la ferveur et l'ascétisme. Tout ce
+qui peut détourner l'intelligence de son véritable but et l'appliquer
+aux choses matérielles est encouragé par le Prieur. Il m'a proposé cent
+fois de m'adjoindre un disciple, et, craignant de trouver un espion et
+un traître dans les sujets qu'on me présentait, j'ai toujours refusé
+sous divers prétextes. On a voulu une fois me contraindre en ce
+point; j'ai déclaré que je ne m'occuperais plus de science et que
+j'abandonnerais l'observatoire si on ne me laissait vivre seul et à ma
+guise. On a cédé, parce que, d'une part, il n'y avait personne pour
+me remplacer, et que les moines mettent une vanité immense à
+paraître savants et à promener les voyageurs dans leurs cabinets et
+bibliothèques; parce que, de l'autre, on sait que je ne manque pas
+d'énergie, et qu'on a mieux aimé se débarrasser de cette énergie au
+profit des spéculations scientifiques, qui ne font point de jaloux ici,
+que d'engager une lutte dans laquelle mon âme n'eût jamais plié. Va
+donc; dis que tu as obtenu de moi l'autorisation de faire ta demande. Si
+on hésite, marque de l'humeur, prends un air sombre; pendant quelques
+jours reste sans cesse prosterné dans l'église, jeûne, soupire,
+montre-toi farouche, exalté dans la dévotion, et, de peur que tu ne
+deviennes un saint, on cherchera à faire de toi un savant.»
+
+Je trouvai le Prieur encore mieux disposé à accueillir ma demande que
+le père Alexis ne me l'avait fait espérer. Il y eut même dans le regard
+pénétrant qu'il attacha sur moi, en recevant mes remerciements, quelque
+chose d'âcre et de satirique, équivalent à l'action d'un homme qui se
+frotte les mains. Il avait dans l'âme une pensée que ni le père Alexis
+ni moi n'avions pressentie.
+
+Je fus aussitôt dispensé d'une grande partie de mes exercices religieux,
+afin de pouvoir consacrer ce temps à l'étude, et on plaça même mon lit
+dans une petite cellule voisine de celle d'Alexis, afin que je pusse me
+livrer avec lui, la nuit, à la contemplation des astres.
+
+[Illustration: Au moment où je franchissais la porte...]
+
+C'est à partir de ce moment que je contractai avec le père Alexis
+une étroite amitié. Chaque jour elle s'accrut par la découverte des
+inépuisables trésors de son âme. Il n'a jamais existé sur la terre un
+coeur plus tendre, une sollicitude plus paternelle, une patience plus
+angélique. Il mit à m'instruire un zèle et une persévérance au-dessus
+de toute gratitude. Aussi avec quelle anxiété je voyais sa santé se
+détériorer du plus ou plus! Avec quel amour je le soignais jour et
+nuit, cherchant à lire ses moindres désirs dans ses regards éteints!
+Ma présence semblait avoir rendu la vie à son coeur longtemps vide
+d'affection humaine, et, selon son expression, affamé de tendresse;
+l'émulation à son intelligence fatiguée de solitude et lasse de se
+tourmenter sans cesse en face d'elle-même. Mais en même temps que
+son esprit reprenait de la vigueur et de l'activité, son corps
+s'affaiblissait de jour en jour. Il ne dormait presque plus, son estomac
+ne digérant plus que des liquides, et ses membres étaient tour à tour
+frappés de paralysie durant dus jours entiers. Il sentait arriver sa
+fin avec sérénité, sans terreur et sans impatience. Quant à moi, je le
+voyais dépérir avec désespoir, car il m'avait ouvert un monde inconnu;
+mon coeur avide d'amour nageait à l'aise dans cette vie de sentiment, de
+confiance et d'effusion qu'il venait de me révéler.
+
+Toutes les pensées qui m'étaient venues d'abord sur le dérangement
+possible de son cerveau s'étaient évanouies. Il me sembla désormais que
+son exaltation mystérieuse était l'élan du génie; son langage obscur me
+devenait de plus en plus intelligible, et quand je ne le comprenais
+pas bien, j'en attribuais la faute à mon ignorance, et je vivais dans
+l'espoir d'arriver à le pénétrer parfaitement.
+
+Cependant cette félicité n'était pas sans nuages. Il y avait comme un
+ver rongeur au fond de ma conscience timorée. Le père Alexis ne me
+semblait pas croire en Dieu selon les lois de l'Église chrétienne. Il
+y a plus, il me semblait parfois qu'il ne servait pas le même Dieu que
+moi. Nous n'étions jamais en dissidence ouverte sur aucun point, parce
+qu'il évitait soigneusement tout rapport entre les sujets de nos études
+scientifiques et les enseignement du dogme. Mais il semblait que nous
+nous fissions mutuellement cette concession, lui, de ne pas l'attaquer,
+moi, de ne pas le défendre. Quand par hasard je lui soumettais un cas de
+conscience ou une difficulté théologique, il refusait de s'expliquer en
+disant:
+
+«Ceci n'est pas de mon ressort; vous avez des docteurs versés dans ces
+matières, allez les consulter; moi, en fait de culte, je ne m'embarrasse
+pas dans le labyrinthe de la scolastique, je sers mon maître comme je
+l'entends, et ne demande point à un directeur ce que je dois admettre ou
+rejeter: ma conscience est en paix avec elle-même, et je suis trop vieux
+pour aller me remettre sur les bancs.»
+
+Son thème favori était de parler _sur la chair et sur l'esprit_; mais,
+quoiqu'il ne se déclarât jamais en dissidence avec la foi, il traitait
+ces matières bien plus en philosophe métaphysicien qu'en serviteur zélé
+de l'Église catholique et romaine.
+
+J'avais encore remarqué une chose qui me donnait bien à penser. Il avait
+souvent l'air préoccupé de mon instruction scientifique, et alors il
+me faisait entreprendre des expériences chimiques dont j'apercevais
+moi-même, grâce aux enseignements qu'il m'avait déjà donnés,
+l'insignifiance et la grossièreté; puis bientôt il m'interrompait nu
+milieu de mes manipulations pour me faire chercher dans des livres
+inconnus des éclaircissements qu'il disait précieux. Je lisais à voix
+haute, en commençant à la page qu'il m'indiquait, pendant des heures
+entières. Lui, pendant ce temps, se promenait de long en large, levant
+les yeux au ciel avec enthousiasme, passant lentement la main sur son
+front dépouillé, et s'écriant de temps en temps: «_Bon! bon!_» Pour moi,
+j'avais bientôt reconnu que ce n'étaient pas là des articles de science
+sèche et précise, mais bien des pages pleines d'une philosophie
+audacieuse et d'une morale inconnue. Je continuais quelque temps par
+respect pour lui, espérant toujours qu'il m'arrêterait; mais voyant
+qui'il me laissait aller, je me mettais à craindre pour ma foi, et,
+posant le livre tout d'un coup, je lui disais:
+
+«Mais, mon père, ne sont-ce pas des hérésies que nous lisons là, et
+croyez-vous qu'il n'y ait rien dans ces pages, trop belles peut-être,
+qui soit contraire à notre sainte religion?»
+
+En entendant ces paroles, il s'arrêtait brusquement dans sa marche d'un
+air découragé, me prenait le livre des mains, et le jetait sur une table
+en me disant:
+
+«Je ne sais pas! je ne sais pas, mon enfant; je suis une créature malade
+et bornée; je ne puis juger ces choses; je les lis, mais sans dire
+qu'elles sont bonnes ni mauvaises. Je ne sais pas! je ne sais pas!
+Travaillons!»
+
+Et nous nous remettions tous deux en silence à l'ouvrage, sans oser, moi
+approfondir mes pensées, lui me communiquer les siennes.
+
+Ce qui me fâchait le plus, c'était de l'entendre citer et invoquer sans
+cesse les révélations d'un Esprit tout-puissant qu'il ne désignait
+jamais clairement. Il donnait à ce nom d'Esprit l'extension la plus
+vague. Tantôt il semblait s'en servir pour qualifier Dieu créateur et
+inspirateur de toutes choses, et tantôt il réduisait les proportions
+de cette essence universelle jusqu'à personnifier une sorte de
+génie familier avec lequel il aurait eu, comme Socrate, des
+communications-cabalistiques. Dans ces instants-là, j'étais saisi d'une
+telle frayeur que je n'osais dormir; je me recommandais à mon ange
+gardien, et je murmurais des formules d'exorcisme chaque fois que mes
+yeux appesantis voyaient passer les visions des rêves. Mon esprit
+devenait alors si faible que j'étais tenté d'aller encore me confesser
+au père Hégésippe; si je ne le faisais pas c'est que ma tendresse pour
+Alexis restant inaltérable, je craignais de le perdre par mes aveux,
+quelque réserve et quelque prudence que je pusse y mettre. Cependant les
+deux choses qui m'avaient le plus inquiété n'avaient plus lieu. Lorsque
+mon maître s'endormait un livre à la main, la tête penchée dans
+l'attitude d'un homme qui lit, à son réveil il ne se persuadait plus
+avoir lu, et il ne me rapportait plus les sentences imaginaires qu'il
+prétendait avoir trouvées dans ce livre. En outre, je ne voyais plus
+paraître le cahier sur les pages immaculées duquel il lisait couramment,
+affectant de se reprendre et de tourner les feuillets comme il eût fait
+d'un véritable livre. Je pouvais attribuer ces pratiques bizarres à un
+affaiblissement passager de ses facultés mentales, phase douloureuse
+de la maladie, dont il était sorti et dont il n'avait plus conscience.
+Aussi me gardais-je bien de lui en parler, dans la crainte de
+l'affliger. Si son état physique empirait, du moins son cerveau
+paraissait très-bien rétabli; il pensait et ne rêvait plus.
+
+Comme il ne prenait aucun soin de sa santé, il ne voulait s'astreindre à
+aucun régime. Je n'avais plus guère d'espérance de le voir se rétablir.
+Il repoussait toutes mes instances, disant que l'arrêt du destin était
+inévitable, et parlant avec une résignation toute chrétienne de la
+fatalité, qu'il semblait concevoir à la manière des musulmans. Enfin,
+un jour, m'étant jeté à ses pieds, et l'ayant supplié avec larmes de
+consulter un célèbre médecin qui se trouvait alors dans le pays, je le
+vis céder à mes voeux avec une complaisance mélancolique.
+
+«Tu le veux, me dit-il; mais à quoi bon? que peut un homme sur un autre
+homme? relever quelque peu les forces de la matière et y retenir le
+souffle animal quelques jours de plus! L'esprit n'obéit jamais qu'au
+souffle de l'Esprit; et l'Esprit qui règne sur moi ne cédera pas à la
+parole d'un médecin, d'un homme de chair et d'os! Quand l'heure marquée
+sonnera, il faudra restituer l'étincelle de mon âme au foyer qui me l'a
+départie. Que feras-tu d'un homme en enfance, d'un vieillard idiot, d'un
+corps sans âme?»
+
+Il consentit néanmoins à recevoir la visite du médecin. Celui-ci
+s'étonna, en le voyant, de trouver un homme encore si jeune (le père
+Alexis n'avait pas plus de soixante ans) et d'une constitution si
+robuste dans un tel état d'épuisement. Il jugea que les travaux de
+l'intelligence avaient ruiné ce corps trop négligé, et je me souviens
+qu'il lui dit ces paroles proverbiales qui frappèrent mon oreille pour
+la première fois:
+
+«Mon père, la lame a usé le fourreau.
+
+--Qu'est-ce qu'une misérable gaine de plus ou de moins? répondit mon
+maître en souriant; la lame n'est-elle pas indestructible?
+
+--Oui, répondit le docteur; mais elle peut se rouiller quand la gaine
+usée ne la protège plus.
+
+--Qu'importé qu'une lame ébréchée se rouille? reprit le père Alexis;
+elle est déjà hors de service. Il faut que le métal soit remis dans la
+fournaise pour être travaillé et employé de nouveau.»
+
+Le docteur voyant que j'étais le seul qui portât un sincère intérêt au
+père Alexis, me prit à part et m'interrogea avec détail sur son genre
+de vie. Quand il sut de moi l'excès du travail auquel s'abandonnait mon
+maître, et l'excitation qu'il entretenait dans son cerveau, il dit comme
+se parlant à lui-même:
+
+«Il est évident que le four a trop chauffé; il y a peu de ressources; la
+flamme sublime a tout dévoré; il faudra essayer de l'éteindre un peu.»
+
+Il écrivit une ordonnance, et m'engagea à la faire exécuter fidèlement,
+après quoi il demanda à son malade la permission de l'embrasser, le peu
+d'instants qu'il avait passés près de lui ayant gagné son coeur.
+Cette marque de sympathie pour mon maître me toucha et m'attrista
+profondément; ce baiser ressemblait à un éternel adieu. Le docteur
+devait repasser dans le pays à la fin de la saison où nous venions
+d'entrer.
+
+Les remèdes qu'il avait prescrits eurent d'abord un effet merveilleux.
+Mon bon maître retrouva l'aisance et l'activité de ses membres; son
+estomac devint plus robuste, et il eut plusieurs nuits d'un excellent
+sommeil. Mais je n'eus pas longtemps lieu de me réjouir; car, à mesure
+que son corps se fortifiait, son esprit tombait dans la mélancolie. La
+mélancolie fut suivie de tristesse, la tristesse d'engourdissement,
+l'engourdissement de désordre. Puis toutes ces phases se répétèrent
+alternativement dans la même journée, et toutes ses facultés perdirent
+leur équilibre. Je vis reparaître ces somnolences durant lesquelles son
+cerveau travaillait péniblement sur des chimères. Je vis reparaître
+aussi le maudit livre blanc qui m'avait tant déplu; et non-seulement il
+y lisait, mais il y traçait chaque jour des caractères imaginaires avec
+une plume qu'il ne songeait point à imbiber d'encre. Un profond ennui
+et une inquiétude secrète semblaient miner les ressorts détendus de
+son âme. Pourtant il continuait à me témoigner la même bonté, la même
+tendresse; il essaya, malgré moi, de continuer mes leçons; mais il
+s'assoupissait au bout d'un instant, et, s'éveillant en sursaut, il me
+saisissait le bras en me disant:
+
+«Tu l'as pourtant vu, n'est-ce pas? Tu l'as bien vu? Ne l'as-tu donc vu
+qu'une fois?
+
+--O mon bon maître! lui disais-je, que ne puis-je ramener près de vous
+cet ami qui vous est si cher! sa présence adoucirait votre mal et
+ranimerait votre âme.»
+
+Mais alors il s'éveillait tout à fait, et me disait:
+
+«Tais-toi, imprudent, tais-toi; de quoi parles-tu là, malheureux? Tu
+veux donc qu'il ne revienne plus, et que je meure sans l'avoir revu?»
+
+Je n'osais ajouter un mot; toute curiosité était morte en moi. Il n'y
+avait plus de place que pour la douleur, et le sentiment d'une vague
+épouvante était le seul qui vint parfois s'y mêler.
+
+Une nuit, qu'accablé de fatigue je m'étais endormi plus tôt et plus
+profondément que de coutume, je fis un songe, je rêvai que je
+revoyais le bel inconnu dont l'absence affligeait tant mon maître.
+Il s'approchait de mon lit, et se penchant vers moi, il me parlait à
+l'oreille:
+
+«Ne dites pas que je suis là, me disait-il; car ce vieillard obstiné
+s'acharnerait à me voir, et je ne veux le visiter qu'à l'heure de sa
+mort.»
+
+Je le suppliai d'aller vers mon maître, lui disant qu'il soupirait après
+sa venue, et que les douleurs de son âme étaient dignes de pitié. Je
+m'éveillais alors et me mettais sur mon séant; car j'avais l'esprit
+frappé de ce rêve, et j'avais besoin d'ouvrir les yeux et d'étendre les
+bras pour me convaincre que c'était un fantôme créé par le sommeil. Par
+trois fois ce jeune homme m'apparut dans toute sa douceur et dans toute
+sa beauté. Sa voix résonnait à mon oreille comme les sons éloignés d'une
+lyre, et sa présence répandait un parfum comme celui des lis au lever de
+l'aurore. Par trois fois je le suppliai d'aller visiter mon maître, et
+par trois fois je m'éveillai et me convainquis que c'était un songe;
+mais à la troisième, j'entendis de la cellule voisine le père Alexis
+qui m'appelait avec véhémence. Je courus à lui, et, à la lueur d'une
+veilleuse qui brûlait sur la table, je le vis assis sur son lit, les
+yeux brillants, la barbe hérissée, et comme hors de lui-même.
+
+«Vous l'avez vu! me dit-il d'une voix forte et rude, qui n'avait rien de
+son timbre ordinaire. Vous l'avez vu, et vous ne m'avez pas averti! il
+vous a parlé, et vous ne m'avez pas appelé! il vous a quitté, et vous ne
+l'avez pas envoyé vers moi! Malheureux! serpent réchauffé dans mon sein!
+vous m'avez enlevé mon ami, et mon hôte est devenu le vôtre; vipère!
+vous m'avez trahi, vous m'avez dépouillé, vous me donnez la mort!»
+
+Il se jeta en arrière sur son chevet, et resta privé de sentiment
+pendant plusieurs minutes. Je crus qu'il venait d'expirer; je frottai
+ses tempes glacées avec l'essence qu'il avait coutume d'employer
+lorsqu'il était menacé de défaillance. Je réchauffai ses pieds avec ma
+robe, et ses mains avec mon haleine. Je ne percevais plus le bruit de la
+sienne, et ses doigts étaient raidis pa un froid mortel. Je commençais
+à me désespérer, lorsqu'il revint à lui, et, se soulevant doucement, il
+appuya sa tête sur mon épaule:
+
+«Angel, que fais-tu près de moi à cette heure? me dit-il avec, une
+douceur ineffable. Suis-je donc plus malade que de coutume! Mon pauvre
+enfant, je suis cause de tes soucis et de tes fatigues.»
+
+Je ne voulus pas lui dire ce qui s'était passé, et encore moins lui
+demander compte de l'incroyable coïncidence de sa vision avec la mienne;
+j'eusse craint de réveiller son délire. Il semblait n'en avoir pas gardé
+le moindre souvenir, et il exigea que je retournasse à mon lit. J'obéis,
+mais je restai attentif à tous ses mouvements; il me sembla qu'il
+dormait, et que sa respiration était gênée; son oppression augmentait et
+diminuait comme le bruit lointain de la mer. Enfin il me parut soulagé,
+et je succombai au sommeil; mais, au bout de peu d'instants, je fus
+réveillé de nouveau par le son d'une voix puissante qui ne ressemblait
+point à la sienne.
+
+«Non, tu ne m'as jamais connu, jamais compris, disait cette voix sévère;
+je suis venu vers toi cent fois et tu n'as pas osé m'appartenir une
+seule; mais que peut-on attendre d'un moine, sinon l'incertitude, la
+couardise et le sophisme?
+
+«--Mais je t'ai aimé! répondit la voix plaintive et affaiblie du père
+Alexis. Tu le sais, je t'ai imploré, je t'ai poursuivi; j'ai employé
+toutes les puissances de non être à pénétrer le sens de tes paraboles,
+je t'ai invoqué à genoux; j'ai délaissé le culte des Hébreux; j'ai
+laissé le dieu des Juifs et des gentils se tordre douloureusement sur
+son gibet sanglant, sans lui accorder une larme, sans lui adresser une
+prière.
+
+«--Et qui te l'avait commandé ainsi? reprit la voix. Moine ignorant,
+philosophe sans entrailles! martyr sans enthousiasme et sans foi!
+t'ai-je jamais prescrit de mépriser le Nazaréen?
+
+«--Non, tu n'as jamais daigné te prononcer sur aucune chose, et tu n'as
+pas voulu faire voir la lumière à celui qui pour toi aurait passé par
+toutes les idolâtries. Tu le sais! tu le sais! si tu l'avais voulu,
+j'aurais déchiré le froc et ceint le glaive. J'aurais fait retentir ma
+parole et prêché ton Évangile aux quatre coins de la terre; j'y aurais
+porté le fer et la flamme; j'aurais bouleversé la face des nations
+et imposé ton culte aux humains du sud au septentrion, du couchant à
+l'aurore. J'avais la volonté, j'avais la puissance; tu n'avais qu'à
+dire: «Marche!» à mettre le flambeau dans ma main et marcher devant moi
+comme une étoile; j'aurais en ton nom, enchaîné les mers et transporté
+les montagnes. Que ne l'as-tu voulu! tu aurais des autels, et j'aurais
+vécu! tu serais un dieu, et je serais ton prophète.
+
+«--Oui, oui, dit la voix inconnue, tu avais l'orgueil et l'ambition en
+partage; et, si je t'avais encouragé, tu aurais consenti à être dieu
+toi-même.
+
+«--O maître! ne me méprise pas, ne me tourne pas en dérision! J'avais
+ces instincts et je les ai refoulés. Tu as blâmé mes voeux téméraires,
+mon audace insensée, et je t'ai sacrifié tous mes rêves. Tu m'as dit que
+la violence ne gouvernait pas les siècles, et que l'Esprit n'habitait
+pas dans la vapeur du sang et dans le tumulte des armées. Tu m'as dit
+qu'il fallait le chercher dans l'ombre, dans la solitude, dans le
+silence et le recueillement. Tu m'as dit qu'on le trouvait dans l'étude,
+dans le renoncement, dans une vie humble et cachée, dans les veilles,
+dans la méditation, dans l'incessante inspiration de l'Âme. Tu m'as dit
+de le chercher dans les entrailles de la terre, dans la poussière des
+livres, dans les vers du sépulcre; et je l'ai cherché où tu m'avais dit,
+et pourtant je ne l'ai pas trouvé, et je vais mourir dans l'horreur du
+doute et dans l'épouvante du néant!...
+
+«--Tais-toi, lâche blasphémateur! reprit la voix tonnante; c'est ta soif
+de gloire qui cause tes regrets, c'est ton orgueil qui te pousse au
+désespoir. Vermisseau superbe, qui ne peux te soumettre à descendre
+dans la tombe sans avoir pénétré le secret de la toute-puissance! Mais
+qu'importe à l'inexorable passé, à l'innumérable avenir des êtres, qu'un
+moine de plus ou de moins ait vécu dans l'imposture et soit mort dans
+l'ignorance? L'intelligence universelle périra-t-elle parce qu'un
+bénédictin a ergoté contre elle? La puissance infinie sera-t-elle
+détrônée parce qu'un moine astronome n'a pu la mesurer avec son compas
+et ses lunettes?»
+
+Un rire impitoyable fit retentir la cellule du père Alexis, et la voix
+de mon maître y répondit par un lamentable sanglot. J'avais écouté
+ce dialogue avec une affreuse angoisse. Debout près de la porte
+entrouverte, les pieds nus sur le carreau, retenant mon haleine, j'avais
+essayé de voir l'hôte inconnu de cette veillée sinistre; mais la lampe
+s'était éteinte, et mes yeux, troublés par la peur, ne pouvaient percer
+les ténèbres. La douleur de mon maître ranima mon courage; j'entrai dans
+sa cellule, je rallumai la lampe avec du phosphore, et je m'approchai
+de son lit. Il n'y avait personne autre que lui et moi dans la chambre;
+aucun bruit, aucun désordre ne trahissait le départ précipité de son
+interlocuteur. Je surmontai mon effroi pour m'occuper de mon maître,
+dont le désespoir me déchirait. Assis sur son traversin, le corps plié
+en deux comme si une main formidable eut brisé ses reins, il cachait sa
+face dans ses genoux convulsifs, ses dents claquaient dans sa bouche, et
+des torrents de larmes ruisselaient sur sa barbe grise. Je me jetai à
+genoux près de lui, je mêlai mes pleurs aux siens, je lui prodiguai de
+filiales caresses. Il s'abandonna quelques instants à cette effusion
+sympathique, et s'écria plusieurs fois en se jetant dans mon sein:
+
+«Mourir! mourir désespéré! mourir sans avoir vécu, et ne pas savoir si
+l'on meurt pour revivre?
+
+--Mon père, mon maître bien-aimé, lui dis-je, je ne sais quelles
+désolantes visions troublent votre sommeil et le mien. Je ne sais quel
+fantôme est entré ici cette nuit pour nous tenter et nous menacer; mais
+que ce soit un ministre du Dieu vivant qui vient nous inspirer une
+terreur salutaire, ou que ce soit un esprit de ténèbres qui vient pour
+nous damner en nous faisant désespérer de la bonté de Dieu, faites
+cesser ces choses surnaturelles en rentrant dans le giron de la sainte
+Église. Exorcisez les démons qui vous assiègent, ou rendez-vous
+favorables les anges qui vous visitent en recevant les sacrements, et en
+me permettant de vous dire les prières de notre sainte liturgie...
+
+--Laisse-moi, laisse-moi, mon cher Angel, dit-il en me repoussant avec
+douceur, ne fatigue pas mon cerveau par des discours puérils. Laisse-moi
+seul, ne trouble plus ton sommeil et le mien par de vaines frayeurs.
+Tout ceci est un rêve, et je me sens tout à fait bien maintenant; les
+larmes m'ont soulagé, les larmes sont une pluie bienfaisante après
+l'orage. Que rien de ce que je puis dire dans mon sommeil ne t'étonne.
+Aux approches de la mort, l'âme, dans ses efforts pour briser les liens
+de la matière, tombe dans d'étranges détresses; mais l'Esprit la relève
+et l'assiste, dit-on, au moment solennel.»
+
+Dans la matinée, je reçus ordre de me rendre auprès du Prieur. Je
+descendis à sa chambre; on me dit qu'il était occupé et que j'eusse à
+l'attendre dans la salle du chapitre, qui y était contiguë. J'entrai
+dans cette salle et j'en fis le tour; c'était la seconde fois, je crois,
+que j'y pénétrais, et je n'avais jamais eu le loisir d'en contempler
+l'architecture, qui était grande et sévère. Au reste, je n'y pouvais
+faire en cet instant même qu'une médiocre attention; j'étais accablé des
+émotions de la nuit, troublé et épouvanté dans ma conscience, affligé,
+par-dessus tout, des douleurs physiques et morales de mon cher maître.
+En outre, l'entretien auquel m'appelait le Prieur ne laissait pas de
+m'inquiéter; car j'avais singulièrement négligé mes devoirs religieux
+depuis que j'étais le disciple d'Alexis, et je m'en faisais de sérieux
+reproches.
+
+Cependant, tout en promenant mes regards mélancoliques autour de
+moi pour me distraire de ces tristesses et me fortifier contre ces
+appréhensions, je fus frappé de la belle ordonnance de cette antique
+salle, cintrée avec une force et une hardiesse inconnues de nos modernes
+architectes. Des pendentifs accolés à la muraille donnaient naissance
+aux rinceaux de pierre qui s'entrecroisaient en arceaux à la voûte, et
+au-dessous de chacun de ces pendentifs était suspendu le portrait d'un
+dignitaire ou d'un personnage illustre de l'ordre. C'étaient tous de
+beaux tableaux, richement encadrés, et cette longue galerie de graves
+personnages vêtus de noir avait quelque chose d'imposant et de
+funéraire. On était aux derniers beaux jours de l'automne. Le soleil,
+entrant par les hautes croisées, projetait de grands rayons d'or pâle
+sur les traits austères de ces morts respectables, et donnait un reste
+d'éclat aux dorures massives des cadres noircis par le temps. Un silence
+profond régnait dans les cours et dans les jardins; les voûtes me
+renvoyaient l'écho de mes pas.
+
+Tout d'un coup il me sembla entendre d'autres pas derrière les miens, et
+ces pas avaient quelque chose de si ferme et de si solennel que je crus
+que c'était le Prieur. Je me retournai pour le saluer; mais je ne vis
+personne et je pensai m'être trompé. Je recommençai à marcher, et
+j'entendis ces pas une seconde fois, et une troisième, quoique je fusse
+absolument seul dans la salle. Alors les terreurs qui m'avaient déjà
+assailli recommencèrent, je songeai à m'enfuir; mais forcé d'attendre le
+Prieur, j'essayai de surmonter ma faiblesse et d'attribuer ces rêveries
+à l'accablement de mon corps et de mon esprit. Pour y échapper, je
+m'assis sur un banc, vis-à-vis du tableau qui occupait le milieu parmi
+tous les autres. Il représentait notre patron, le grand saint Benoit.
+J'espérais que la contemplation de cette belle peinture chasserait les
+visions dont j'étais obsédé, lorsqu'il me sembla reconnaître, dans la
+tête pâle et douloureusement extatique du saint, les traits de l'inconnu
+que j'avais rencontré un matin au seuil de l'église. Je me levai, je me
+rassis, je m'approchai, je me reculai, et plus je regardai, plus je
+me convainquis que c'étaient les mêmes traits et la même expression;
+seulement la chevelure du saint était rejetée en désordre derrière sa
+tête, son front était un peu dégarni, et ses traits annonçaient un âge
+plus mûr. Le costume ne consistait qu'en une robe noire qui laissait
+voir ses pieds nus. La découverte de cette ressemblance me causa un
+transport de joie. J'eus un instant l'orgueil de croire que notre saint
+patron m'était apparu, et que son esprit veillait sur moi. En même temps
+je songeai avec bonheur que le père Alexis était dans la bonne voie, et
+qu'il était un saint lui-même, puisque le bienheureux était en commerce
+avec lui, et venait l'assister tantôt de salutaires reproches, et
+tantôt, sans doute, de tendres encouragements.
+
+Je m'avançai pour m'agenouiller devant cette image sacrée; mais il me
+sembla encore qu'on me suivait pas à pas, et je me retournai encore sans
+voir personne. En ce moment mes yeux se portèrent sur le tableau qui
+faisait face à celui de saint Benoit; et quelle fut ma surprise en
+retrouvant les mêmes traits avec une expression douce et grave, et la
+belle chevelure ondoyante que j'avais cru voir en réalité! Ce personnage
+était bien plus identique que l'autre avec ma vision. Il était debout
+et dans l'attitude où il m'était apparu. Il portait exactement le même
+costume, le même manteau, la même ceinture, les mêmes bottines. Ses
+grands yeux bleus, un peu enfoncés sous l'arcade régulière de ses
+sourcils, s'abaissaient doucement avec une expression méditative et
+pénétrante. La peinture était si belle qu'elle me sembla être sortie
+du même pinceau que le saint Benoit, et le personnage était si beau
+lui-même que toutes mes méfiances à cet égard firent place à une joie
+extrême de le revoir, ne fût-ce qu'en effigie. Il était représenté un
+livre à la main, et beaucoup de livres étaient épars à ses pieds. Il
+paraissait fouler ceux-là avec indifférence et mépris, tandis qu'il
+élevait l'autre dans la main, et semblait dire ce qui était écrit en
+effet sur la couverture de ce livre: _Hic est veritas_!
+
+Comme je le contemplais avec ravissement, me disant que ce ne pouvait
+être qu'un homme vénérable, puisque son image décorait cette salle, la
+porte du fond s'ouvrit, et le père trésorier, qui était un bonhomme
+assez volontiers bavard, vint causer avec moi en attendant l'arrivée du
+Prieur.
+
+«Vous me paraissez charmé de la vue de ces tableaux, me dit-il. Notre
+saint Benoit est un superbe morceau, à ce qu'on assure. Quelques auteurs
+l'ont pris pour un Van Dyck; mais Van Dyck était mort quand cette
+toile a été peinte. C'est l'ouvrage d'un de ses élèves, qui continuait
+admirablement sa manière. Il n'y a pas à se tromper sur les dates; car
+lorsque Pierre Hébronius vint ici, vers l'an 1690, Van Dyck n'était
+plus; et, comme vous avez dû le remarquer, c'est la tête de Pierre
+Hébronius, alors âgé d'un peu plus de trente ans, qui a servi de modèle
+au peintre de saint Benoît.
+
+--Et qui donc était ce Pierre Hébronius? demandai-je.
+
+--Eh! mais, reprit le moine en me montrant le portrait de mon ami
+inconnu, c'est celui que l'on connaît ici sous le nom de l'abbé
+Spiridion, le vénérable fondateur de notre communauté. C'était, comme
+vous voyez, un des plus beaux hommes de son temps, et le peintre ne
+pouvait pas trouver une plus belle tête de saint.
+
+--Et il est mort? m'écriai-je, sans songer à ce que je disais.
+
+--Vers l'an 1698, répondit le trésorier, il y a près d'un siècle. Vous
+voyez que le peintre l'a représenté tenant en main un livre et en
+foulant plusieurs autres sous les pieds. Celui qu'il tient est, dit-on,
+le quatrième écrit de Bossuet contre les protestants, les autres sont
+les livres exécrables de Luther et de ses adeptes. Cette action faisait
+allusion à la conversion récente de Pierre Hébronius, et marquait son
+passage à la vraie foi, qu'il a servie avec éclat depuis en embrassant
+la vie religieuse et en consacrant ses biens à l'édification de cette
+sainte maison.
+
+--J'ai ouï dire en effet, repris-je, que ce fondateur fut un homme de
+grand mérite, qu'il vécut et mourut en odeur de sainteté.»
+
+Le trésorier secoua la tête en souriant.
+
+«Il est facile de bien vivre, dit-il; plus facile que de bien mourir!
+Il n'est pas bon de tant cultiver la science dans le cloître. L'esprit
+s'exalte, l'orgueil s'empare souvent des meilleures têtes, et l'ennui
+fait aussi qu'on se lasse de croire toujours aux mêmes vérités. On veut
+en découvrir de nouvelles; on s'égare. Le démon fait son profit de cela
+et vous suscite parfois, sous les formes d'une belle philosophie et sous
+les apparences d'une céleste inspiration, de monstrueuses erreurs, bien
+malaisées à abjurer quand l'heure de rendre compte vous surprend. J'ai
+ouï dire tout bas, par des gens bien informés, que l'abbé Spiridion, sur
+la fin de sa carrière, quoique menant une vie austère et sainte, ayant
+lu beaucoup de mauvais livres, sous prétexte de les réfuter à loisir,
+s'était laissé infecter peu à peu, et à son insu, par le poison de
+l'erreur. Il conserva toujours l'extérieur d'un bon religieux; mais
+il parait que secrètement il était tombé dans des hérésies plus
+monstrueuses encore que celles de sa jeunesse. Les livres abominables du
+juif Spinosa et les infernales doctrines des philosophes de cette école
+l'avaient rendu panthéiste, c'est-à-dire athée. Mon cher fils, oh! que
+l'amour de la science, et qui n'est qu'une vaine curiosité, ne vous
+entraîne jamais à de telles chutes! On prétend que, dans ses dernières
+années, Hébronius avait écrit des abominations sans nombre. Heureusement
+il se repentit à son lit de mort, et les brûla de sa propre main, afin
+que le poison n'infectât pas, par la suite, les esprits simples qui les
+liraient. Il est mort en paix avec le Seigneur, en apparence; mais ceux
+qui n'avaient vu que sa vie extérieure, et qui le regardaient comme un
+sait, furent étonnés de ce qu'il ne fît point de miracles pour eux sur
+son tombeau. Les esprits droits qui avaient appris à le mieux juger,
+s'abstinrent toujours de dire leurs craintes sur son sort dans l'autre
+vie. Quelques-uns pensèrent même qu'il avait été jusqu'à se livrer à des
+pratiques de sorcellerie, et que le diable paru auprès de lui lorsqu'il
+expira. Mais ce sont des choses dont il est impossible de s'assurer
+pleinement, et dont il est imprudent, dangereux peut-être, de parler.
+Paix soit donc à sa mémoire! Son portrait est resté ici pour marquer que
+Dieu peut bien lui avoir tout pardonné en considération de ses grandes
+aumônes et de la fondation de ce monastère.»
+
+Nous fûmes interrompus par l'arrivée du Prieur. Le trésorier s'inclina
+jusque terre, les bras croisés sur la poitrine, et nous laissa ensemble.
+
+Alors le Prieur, me toisant de la tête aux pieds et me parlant avec
+sécheresse, me demanda compte des longues veilles du père Alexis et
+du bruit de voix qu'on entendait partir chaque nuit de sa cellule.
+J'essayai d'expliquer ces faits par l'état de maladie de mon maître;
+mais le Prieur me dit qu'une personne digne de foi, en allant avant le
+jour remonter l'horloge de l'église, avait entendu dans nos cellules un
+grand bruit de voix, des menaces, des cris et des imprécations.
+
+«J'espère, ajouta le Prieur, que vous me répondrez avec sincérité et
+simplicité; car il y a grâce pour toutes les fautes quand le coupable se
+confesse et se repent; mais, si vous n'éclaircissez pas mes doutes d'une
+manière satisfaisante, les plus rudes châtiments vous y contraindront.
+
+--Mon révérend père, répondis-je, je ne sais quels soupçons peuvent
+peser sur moi en de telles circonstances. Il est vrai que le père Alexis
+a parlé à voix haute toute la nuit et avec assez de véhémence; car il
+avait le délire. Quant à moi, j'ai pleuré, tant sa souffrance me faisait
+de peine; et, dans les instants où il revenait à lui-même, il murmurait
+à Dieu de ferventes prières. J'unissais ma voix à la sienne et mon coeur
+au sien.
+
+--Cette explication ne manque pas d'habileté, reprit le Prieur d'un ton
+méprisant; mais comment expliquerez-vous la grande lueur qui tout d'un
+coup a éclairé vos cellules et le dôme entier, et la flamme qui est
+sortie par le faîte et qui s'est répandue dans les airs, accompagnée
+d'une horrible odeur de soufre?
+
+--Je ne comprendrais pas, mon révérend père, répondis-je, qu'il y eût
+plus de mal à me servir de phosphore et de soufre pour allumer une lampe
+qu'il n'y en a, selon moi, à veiller un malade pendant la nuit et
+à prier auprès de son lit. Il est possible que je me sois servi
+imprudemment de cette composition, et que, dans mon empressement, j'aie
+laissé ouvert le flacon, dont l'odeur désagréable a pu se répandre dans
+la maison; mais j'ose affirmer que cette odeur n'a rien de dangereux, et
+qu'en aucun cas le phosphore ne pourrait causer un incendie. Je supplie
+donc Votre Révérence de me pardonner si j'ai manqué de prudence, et de
+n'en imputer la faute qu'à moi seul.»
+
+Le Prieur fixa longtemps sur moi un regard inquisiteur, comme s'il eût
+voulu voir jusqu'où irait mon impudence; puis, levant les yeux au ciel
+dans un transport d'indignation, il sortit sans me dire une seule
+parole.
+
+Resté seul et frappé d'épouvante, non à cause de moi, mais à cause
+de l'orage que je voyais s'amasser sur la tête d'Alexis, je regardai
+involontairement le portrait d'Hébronius, et je joignis les mains,
+emporté par un mouvement irrésistible de confiance et d'espoir. Le
+soleil frappait en cet instant le visage du fondateur, et il me sembla
+voir sa tête se détacher du fond, puis sa main et tout son corps quitter
+le cadre et se pencher en avant. Le mouvement fit ondoyer légèrement la
+chevelure, les yeux s'animèrent et attachèrent sur moi un regard vivant.
+Alors je fus pris d'une palpitation si violente que mon sang bourdonna
+dans mes oreilles, ma vue se troubla; et, sentant défaillir mon courage,
+je m'éloignai précipitamment.
+
+Je me retirai fort triste et fort inquiet. Soit que la haine et la
+calomnie eussent envenimé des faits qui restaient pour moi à l'état de
+problème, soit que je fusse, ainsi que le père Alexis, en butte aux
+attaques du malin esprit, et qu'il se fût passé aux yeux d'un témoin
+véridique quelque chose de plus que ce que j'avais aperçu, je prévoyais
+que mon infortuné maître allait être accablé de persécutions, et que ses
+derniers instants, déjà si douloureux, seraient abreuvés d'amertume.
+J'eusse voulu lui cacher ce qui venait de se passer entre le Prieur et
+moi; mais le seul moyen de détourner les châtiments qu'on lui préparait
+sans doute, c'était de l'engager à se réconcilier avec l'esprit de
+l'Église.
+
+Il écouta mon récit et mes supplications avec indifférence, et quand
+j'eus fini de parler:
+
+«Sois en paix, me dit-il; l'Esprit est avec nous, et rien ne nous
+arrivera de la part des hommes de chair. L'Esprit est rude, il est
+sévère, il est irrité; mais il est pour nous. Et quand même nous serions
+livrés aux châtiments, quand même on plongerait ton corps délicat et mon
+vieux corps agonisant dans les humides ténèbres d'un cachot, l'Esprit
+monterait vers nous des entrailles de la terre, comme il descend sur
+nous à cette heure des rayons d'or du soleil. Ne crains pas, mon fils;
+là où est l'Esprit, là aussi sont la lumière, la chaleur et la vie.»
+
+Je voulus lui parler encore; il me fit signe avec douceur de ne pas
+le troubler; et, s'asseyant dans son fauteuil, il tomba dans une
+contemplation intérieure durant laquelle son front chauve et ses yeux
+abaissés vers la terre offrirent l'image de la plus auguste sérénité. Il
+y avait en lui, à coup sur, une vertu inconnue qui subjuguait toutes mes
+répugnances et dominait toutes mes craintes. Je l'aimais plus qu'un fils
+n'a jamais aimé son père. Ses maux étaient les miens, et, s'il eût été
+damné, malgré mon sincère désir de plaire à Dieu, j'eusse voulu partager
+cette damnation. Jusque-là j'avais été rongé de scrupules; mais
+désormais le sentiment de son danger donnait tant de force à ma
+tendresse que je ne connaissais plus l'incertitude. Mon choix était fait
+entre la voix de ma conscience et le cri de son angoisse; ma sollicitude
+prenait un caractère tout humain, je l'avoue. S'il ne peut être sauvé
+dans l'autre vie, me disais-je, qu'il achève du moins paisiblement
+celle-ci; et, si je dois être à jamais châtié de ce voeu, la volonté de
+Dieu soit faite!...
+
+Le soir, comme il s'assoupissait doucement et que j'achevais ma prière
+à côté de son lit, la porte s'ouvrit brusquement, et une figure
+épouvantable vint se placer en face de moi. Je demeurai terrifié au
+point de ne pouvoir articuler un son ni faire un mouvement. Mes cheveux
+se dressaient sur ma tête et mes yeux restaient attachés sur cette
+horrible apparition comme ceux de l'oiseau fasciné par un serpent. Mon
+maître ne s'éveillait point, et l'odieuse chose était immobile au pied
+de son lit. Je fermai les yeux pour ne plus la voir et pour chercher ma
+raison et ma force au fond de moi-même. Je rouvris les yeux, elle était
+toujours là. Alors je fis un grand effort pour crier; et, un râlement
+sourd sortant de ma poitrine, mon maître s'éveilla. Il vit cela devant
+lui, et, au lieu de témoigner de l'horreur ou de l'effroi, il dit
+seulement du ton d'un homme un peu étonné:
+
+«Ah! ah!
+
+--Me voici, car tu m'as appelé, dit le fantôme.
+
+--Mon maître haussa les épaules, et se tournant vers moi:
+
+--Tu as peur? me dit-il; tu prends cela pour un esprit, pour le diable,
+n'est-ce pas? Non, non; les esprits ne revêtent pas cette forme, et,
+s'il en était d'aussi sottement laids, ils n'auraient pas le pouvoir de
+se montrer aux hommes. La raison humaine est sous la garde de l'esprit
+de sagesse. Ceci n'est point une vision, ajouta-t-il en se levant et en
+s'approchant du fantôme; ceci est un homme de chair et d'os. Allons,
+ôtez ce masque, dit-il en saisissant le spectre à la gorge, et ne pensez
+pas que cette crapuleuse mascarade puisse m'épouvanter.»
+
+Alors, secouant ce fantôme avec une main de fer, il le fit tomber sur
+les genoux; et, Alexis lui arrachant son masque, je reconnus le frère
+convers qui m'avait chassé de l'église, et qui avait nom Dominique.
+
+«Prends la lampe! me dit Alexis d'une voix forte et l'oeil étincelant
+d'une joie ironique. Marche devant moi; il faut que j'aie raison de
+cette abomination. Allons, dépêche-toi! obéis! as-tu moins de force et
+de courage qu'un lièvre!»
+
+J'étais encore si bouleversé que ma main tremblait et ne pouvait
+soutenir la lampe.
+
+«Ouvre la porte,» me dit mon maître d'un ton impérieux.
+
+J'obéis; mais, en le voyant traîner, comme un haillon sur le pavé, le
+misérable Dominique, je fus saisi d'horreur; car le père Alexis avait,
+dans l'indignation, des instants de violence effrénée, et je crus qu'il
+allait précipiter le prétendu démon par-dessus la rampe du dôme.
+
+«Grâce! grâce! mon père, lui dis-je en me mettant devant lui. Ne
+souillez pas vos mains de sang.»
+
+Le père Alexis haussa les épaules et dit: «Tu es insensé! Puisque tu ne
+veux pas marcher devant, suis-moi!»
+
+Et, traînant toujours le convers, qui était pourtant un homme robuste,
+mais qui semblait terrassé par une force surhumaine, il descendit
+rapidement l'escalier. Alors je repris courage et le suivis. Au bruit
+que nous faisions, plusieurs personnes, qui attendaient sans doute au
+bas de l'escalier le résultat des aveux que le faux démon prétendait
+arracher à mon maître, se montrèrent; mais, en voyant une scène si
+différente de ce qu'elles attendaient, elles s'enveloppèrent dans leurs
+capuchons et s'enfuirent dans les ténèbres. Nous eûmes le temps de
+remarquer à leurs robes que c'étaient des frères convers et des novices.
+Aucun des pères ne s'était compromis dans cette farce sacrilège, dirigée
+cependant, comme nous le sûmes depuis, par des ordres supérieurs.
+
+Alexis marchait toujours à grands pas, traînant son prisonnier. De
+temps en temps celui-ci faisait des efforts pour se dégager de sa main
+formidable; mais le père, s'arrêtant, lui imprimait un mouvement de
+strangulation, et le faisait rouler sur les degrés. Les ongles d'Alexis
+étaient imprégnés de sang, et les yeux du Dominique sortaient de leurs
+orbites. Je les suivais toujours, et ainsi nous arrivâmes au bas du
+grand escalier qui donnait sur le cloître. Là était suspendue la grosse
+cloche que l'on ne sonnait qu'à l'agonie des religieux, et que l'on
+appelait l'_articulo mortis_. Tenant toujours d'une main son démon
+terrassé, Alexis se mit à sonner de l'autre avec une telle vigueur
+que tout le monastère en fut ébranlé. Bientôt nous entendîmes ouvrir
+précipitamment les portes des cellules, et tous les escaliers se
+remplirent de bruit. Les moines, les novices, les serviteurs, toute la
+maison accourait, et bientôt le cloître fut plein de monde. Toutes
+ces figures effarées et en désordre, éclairées seulement par la lueur
+tremblante de ma lampe, offraient l'aspect des habitants de la vallée
+de Josaphat s'éveillant du sommeil de la mort au son de la trompette
+du jugement. Le père sonnait toujours, et en vain on l'accablait de
+questions, en vain on voulait arracher de ses mains le malheureux
+Dominique: il était animé d'une force surnaturelle; il faisait face à
+cette foule, et la dominant du bruit de son tocsin et de sa voix de
+tonnerre:
+
+«Il me manque quelqu'un, disait-il; quand il sera ici, je parlerai, je
+me soumettrai, mais je ne cesserai de sonner qu'il ne soit descendu
+comme les autres.»
+
+Enfin le Prieur parut le dernier, et le père Alexis cessa d'agiter la
+cloche. Il était si fort et si beau en cet instant, debout, les yeux
+étincelants, l'air victorieux, et tenant sous ses pieds cette figure de
+monstre, qu'on l'eût pris pour l'archange Michel terrassant le démon.
+Tout le monde le regardait immobile; pas un souffle ne s'entendait sous
+la profonde voûte du cloître. Alors le vieillard, élevant la voix au
+milieu de ce silence funèbre, dit en s'adressant au Prieur:
+
+«Mon père, voyez ce qui se passe! Pendant que j'agonise sur mon lit, des
+hommes de cette sainte maison, et qui s'appellent mes frères, viennent
+assiéger mon dernier soupir d'une lâche curiosité et d'une supercherie
+infâme. Ils envoient dans ma cellule celui-ci, ce Dominique! (Et en
+disant cela il élevait assez haut la tête du convers pour que toute
+l'assemblée fût bien à même de le reconnaître.) Ils l'envoient, affublé
+d'un déguisement hideux, se placer à mon chevet et crier à mon oreille
+d'une voix furieuse pour me réveiller en sursaut de mon sommeil, de mon
+dernier sommeil peut-être! Qu'espéraient-ils? m'épouvanter, glacer par
+une apparition terrifiante mon esprit qu'ils supposaient abattu, et
+arracher à mon délire de honteuses paroles et d'horribles secrets?
+Quelle est cette nouvelle et incroyable persécution, mon père, et depuis
+quand n'est-il plus permis au pêcheur de passer dans le silence et
+dans ta paix son heure suprême? S'ils eussent eu affaire à un faible
+d'esprit, et qu'ils m'eussent tué par cette vision infernale sans me
+laisser le temps de me reconnaître et d'invoquer le Seigneur, sur qui,
+dites-moi, aurait dû tomber le poids de ma damnation? O vous tous,
+hommes de bonne volonté qui vous trouvez ici, ce n'est pas pour moi que
+je parle, pour moi qui vais mourir; c'est pour vous qui survivez, c'est
+pour que vous puissiez boire tranquillement le calice de votre mort, que
+je vous dis de demander tous avec moi justice à notre père spirituel
+qui est devant nous, et au besoin à l'autre qui est au-dessus de nous.
+Justice donc, mon père! j'attends: faites justice!
+
+Et les hommes de bonne volonté qui étaient là crièrent tous ensemble:
+«Justice! justice!» et les échos émus du cloître répétèrent: «Justice!»
+
+Le Prieur assistait à cette scène avec un visage impassible. Seulement
+il me sembla plus pâle qu'à l'ordinaire. Il resta quelques instants sans
+répondre, le sourcil légèrement contracté. Enfin il éleva la voix, et
+dit:
+
+«Mon fils Alexis, pardonne à cet homme.
+
+--Oui, je lui pardonne à condition que vous le punirez, mon père,
+répondit Alexis.
+
+--Mon fils Alexis, reprit le Prieur, sont-ce là les sentiments d'un
+homme qui se dit prêt à paraître devant le tribunal de Dieu? Je vous
+prie de pardonner à cet homme, et de retirer votre main de dessus lui.»
+
+Alexis hésita un instant; mais il sentit que, s'il ne réprimait sa
+colère, ses ennemis allaient triompher. Il fit deux pas en avant, et,
+poussant sa proie aux pieds du Prieur sans la lâcher:
+
+«Mon révérend, dit-il en s'inclinant, je pardonne, parce que je le dois
+et parce que vous le voulez; mais comme ce n'est pas moi, comme c'est le
+ciel qui a été offensé, comme c'est votre vertu, votre sagesse et votre
+autorité qui ont été outragées, j'amène le coupable à vos genoux, et,
+m'y prosternant avec lui, je supplie Votre Révérence de lui faire grâce,
+et de prier pour que la justice éternelle lui pardonne aussi.»
+
+Les ennemis de mon maître avaient espéré que, par son emportement et sa
+résistance, il allait gâter sa cause; mais cet acte de soumission déjoua
+tous leurs mauvais desseins, et ceux qui étaient pour lui donnèrent à
+sa conduite de telles marques d'approbation que le Prieur fut forcé de
+prendre son parti, du moins en apparence.
+
+«Mon fils Alexis, lui dit-il en le relevant et en l'embrassant, je
+suis touché de votre humilité et de votre miséricorde; mais je ne puis
+pardonner à cet homme comme vous lui pardonnez. Votre devoir était
+d'intercéder pour lui, le mien est de le châtier sévèrement, et il sera
+fait ainsi que le veulent la justice céleste et les statuts de notre
+ordre.»
+
+A cet arrêt sévère, un frémissement d'effroi passa de proche en proche;
+car les peines contre le sacrilége étaient les plus sévères de toutes,
+et aucun religieux n'en connaissait l'étendue avant de les avoir subies.
+Il était défendu, en outre, de les révéler, sous peine de les subir une
+seconde fois. Les condamnés ne sortaient du cachot que dans un état
+épouvantable de souffrance, et plusieurs avaient succombé peu de temps
+après avoir reçu leur grâce. Sans doute, mon maître ne fut pas dupe
+de la sévérité du Prieur, car je vis un sourire étrange errer sur ses
+lèvres: néanmoins sa fierté était satisfaite, et alors seulement il
+lâcha sa proie. Sa main était tellement crispée et roidie au collet de
+son ennemi qu'il fut forcé d'employer son autre main pour l'en détacher.
+Dominique tomba évanoui aux pieds du Prieur, qui fit un signe, et
+aussitôt quatre autres convers l'emportèrent aux yeux de l'assemblée
+consternée. Il ne reparut jamais dans le couvent. Il fut défendu de
+jamais prononcer ni son nom ni aucune parole qui eût rapport à son
+étrange faute; l'office des morts fut récité pour lui sans qu'il nous
+fut permis de demander ce qu'il était devenu; mais par la suite je l'ai
+revu dehors, gras, dispos et allègre, et riant d'un air sournois quand
+on lui rappelait cette aventure.
+
+Mon maître s'appuya sur moi, chancela, pâlit, et perdant tout à coup
+la force miraculeuse qui l'avait soutenu jusque-là, il se traîna à
+grand'peine à son lit; je lui lis avaler quelques gouttes d'un cordial,
+et il me dit:
+
+«Angel, je crois bien que je l'aurais tué si le Prieur l'eût protégé.»
+
+Il s'endormit sans ajouter une parole.
+
+Le lendemain le père Alexis s'éveilla assez tard: il était calme,
+mais très-faible; il eut besoin de s'appuyer sur moi pour gagner son
+fauteuil, et il y tomba plutôt qu'il ne s'assit, en poussant un soupir.
+Je ne concevais pas que ce corps si débile eût été, la veille, capable
+de si puissants efforts.
+
+«Mon père, lui dis-je en le regardant avec inquiétude, est-ce que vous
+vous trouvez plus mal, et souffrez-vous davantage?
+
+--Non, me répondit-il, non, je suis bien.
+
+--Mais vous paraissez profondément absorbé.
+
+--Je réfléchis!
+
+--Vous réfléchissez à tout ce qui s'est passé, mon père. Je le conçois;
+il y a lieu à méditer. Mais vous devriez, ce me semble, être plus
+serein, car il y a aussi lieu à se réjouir. Nous avons fini par voir
+clair au fond de cet abîme, et nous savons maintenant que vous n'êtes
+pas réellement assiégé par les mauvais esprits.»
+
+Alexis se mit à sourire d'un air doucement ironique, en secouant la
+tête:
+
+«Tu crois donc encore aux mauvais esprits, mon pauvre Angel? me dit-il.
+Erreur! erreur! Crois-tu aussi, comme les physiciens d'autrefois, que la
+nature a horreur du vide? Il n'y a pas plus de mauvais esprits que de
+vide. Que serait donc l'homme, cette créature intelligente, ce fils de
+l'esprit, si les mauvaises passions, les vils instincts de la chair,
+pouvaient venir, sous une forme hideuse ou grotesque, assaillir sa
+veille, ou fatiguer son sommeil? Non: tous ces démons, toutes ces
+créations infernales, dont parlent tous les jours les ignorants ou les
+imposteurs, sont de vains fantômes créés par l'imagination des uns pour
+épouvanter celle des autres. L'homme fort sent sa propre dignité, rit en
+lui-même des pitoyables inventions avec lesquelles on veut tenter son
+courage, et, sûr de leur impuissance, il s'endort sans inquiétude et
+s'éveille sans crainte.
+
+--Pourtant, lui répondis-je étonné, il s'est passé ici même des choses
+qui doivent me faire penser le contraire. L'autre nuit, vous savez; je
+vous ai entendu vous entretenir avec une autre voix plus forte que la
+vôtre qui semblait vous gourmander durement. Vous lui répondiez avec
+l'accent de la crainte et de la douleur; et, comme j'étais effrayé de
+cela, je suis venu dans votre chambre pour vous secourir, et je vous ai
+trouvé seul, accablé et pleurant amèrement. Qu'était-ce donc?
+
+--C'était lui.
+
+--Lui! qui, lui?
+
+--Tu le sais bien, puisqu'il était avec toi, puisqu'il t'avait appelé
+par trois fois, comme l'esprit du Seigneur appela durant la nuit le
+jeune Samuel endormi dans le temple.
+
+--Comment le savez-vous, mon père?»
+
+Alexis ne sembla pas entendre ma question. Il resta quelque temps
+absorbé, la tête baissée sur la poitrine; puis il reprit la parole sans
+changer de position ni faire aucun mouvement:
+
+«Dis-moi, Angel, quand l'as-tu vu? c'était en plein jour?
+
+--Oui, mon père, à l'heure de midi. Vous m'avez déjà fait cette
+question.
+
+--Et le soleil brillait?
+
+--Il rayonnait sur sa face.
+
+--Ne l'as-tu vu que cette seule fois?»
+
+J'hésitais à répondre; je craignais d'être dupe d'une illusion et de
+donner par mes propres aberrations de la consistance à celles d'Alexis.
+
+«Tu l'as vu une autre fois! s'écria-t-il avec impatience, et tu ne me
+l'as pas dit!
+
+--Mon bon maître, quelle importance voulez-vous donner à des apparitions
+qui ne sont peut-être que l'effet d'une ressemblance fortuite ou même de
+simples jeux de la lumière?
+
+--Angel, que voulez-vous dire? Ce que vous voulez me cacher m'est révélé
+par vos réticences mêmes. Parlez, il le faut, il y va du repos de mes
+derniers jours!»
+
+Vaincu par sa persistance, je lui racontai, pour le satisfaire, la
+frayeur que j'avais eue dans la sacristie un jour que, me croyant seul
+et sortant d'un profond évanouissement, j'avais entendu murmurer des
+paroles et vu passer une ombre sans pouvoir m'expliquer ensuite ces
+choses d'une manière naturelle.
+
+[Illustration: Alors le prieur me toisant de la tête aux pieds...]
+
+«Et quelles étaient ces paroles? dit Alexis.
+
+--Un appel à Dieu en faveur des victimes de l'ignorance et de
+l'imposture.
+
+--Comment appelait-il celui qu'il invoquait? Disait-il: O Esprit! ou
+bien disait-il: O Jéhovah!
+
+--Il disait: O Esprit de sagesse!
+
+--Et comment était faite cette ombre?
+
+--Je ne le sais point. Elle sortit de l'obscurité, et se perdit dans le
+rayon qui tombait de la fenêtre, avant que j'eusse eu le temps ou le
+courage de l'examiner. Mais, écoutez, mon bon maître, j'ai toujours
+pensé que c'était vous qui, appuyé contre la fenêtre, et vous parlant à
+vous-même...»
+
+Alexis fit un geste d'incrédulité.
+
+«Pourriez-vous avoir gardé le souvenir du contraire, sans cesse errant,
+à cette époque, dans les jardins, et fortement préoccupé comme vous
+l'êtes toujours?
+
+--Mais tu l'as vu d'autres fois encore? interrompit Alexis avec une
+sorte de violence. Tu ne veux pas me dire tout, tu veux que je meure
+sans léguer mon secret à un ami! Réponds à cette question, du moins.
+Quand tu te promenais seul dans les beaux jours, le long des allées
+écartées du jardin, et qu'en proie à de douloureuses pensées, tu
+invoquais une providence amie des hommes, n'as-tu pas entendu derrière
+tes pas d'autres pas qui faisaient crier le sable?»
+
+Je tressaillis, et lui dis que ce bruit de pas m'avait poursuivi dans la
+salle du chapitre la veille même.
+
+«Et alors rien ne t'est apparu?»
+
+J'avouai l'effet prodigieux du soleil sur le portrait du fondateur.
+Il serra ses mains l'une dans l'autre avec transport, en répétant à
+plusieurs reprises:
+
+«C'est lui, c'est lui!... Il t'a choisi, il t'a envoyé, il veut que je
+te parle. Eh bien! je vais te parler. Recueille tes pensées, et qu'une
+vaine curiosité n'agite point ton âme. Reçois la confidence que je vais
+te faire, comme les fleurs au matin reçoivent avec calme la délicieuse
+rosée du ciel. As-tu jamais entendu parler de _Samuel Hébronius_?
+
+--Oui, mon père, s'il est en effet le mèrne que l'abbé Spiridion.»
+
+Et je lui rapportai ce que le trésorier m'avait raconté.
+
+[Illustration: Une figure épouvantable...]
+
+Le père Alexis haussa les épaules avec une expression de mépris, et me
+parla en ces termes:
+
+«Il est d'autres héritages que ceux de la famille, où l'on se lègue,
+selon la chair, les richesses matérielles. D'autres parentés plus nobles
+amènent souvent des héritages plus saints. Quand un homme a passé sa vie
+à chercher la vérité par tous les moyens et de tout son pouvoir, et qu'à
+force de soins et d'étude il est arrivé à quelques découvertes dans le
+vaste monde de l'esprit, jaloux de ne pas laisser s'enfouir dans la
+terre le trésor qu'il a trouvé, et rentrer dans la nuit le rayon de
+lumière qu'il a entrevu, dès qu'il sent approcher son terme, il se hâte
+de choisir parmi des hommes plus jeunes une intelligence sympathique à
+la sienne, dont il puisse faire, avant de mourir, le dépositaire de ses
+pensées et de sa science, afin que l'oeuvre sacrée, ininterrompue malgré
+la mort du premier ouvrier, marche, s'agrandisse, et, perpétuée de race
+en race par des successions pareilles, parvienne à la fin des temps à
+son entier accomplissement. Et crois bien, mon fils, qu'il est besoin,
+pour entreprendre et continuer de pareils travaux, pour faire accepter
+de pareils legs, d'une intelligence généreuse et d'un fort dévoûment,
+quand on sait d'avance qu'on ne connaîtra pas le mot de la grande énigme
+à l'intelligence de laquelle on a pourtant consacré sa vie. Pardonne-moi
+cet orgueil, mon enfant; ce sera peut-être la seule récompense que je
+retirerai de toute cette vie de labeur; peut-être sera-ce le seul épi
+que je récolterai dans le rude sillon que j'ai labouré à la sueur de mon
+front. Je suis l'héritier spirituel du père Fulgence, comme tu seras le
+mien, Angel. Le père Fulgence était un moine de ce couvent; il avait,
+dans sa jeunesse, connu le fondateur, notre vénéré maître Hébronius, ou,
+comme on l'appelle ici, l'abbé Spiridion. Il était alors pour lui ce que
+tu es pour moi, mon fils; il était jeune et bon, inexpérimenté et timide
+comme toi; son maître l'aimait comme je t'aime, et il lui apprit,
+avec une partie de ses secrets, l'histoire de sa vie. C'est donc de
+l'héritier même du maître que je tiens les choses que je vais te redire.
+
+«Pierre Hébronius ne s'appelait pas ainsi d'abord. Son vrai nom était
+Samuel. Il était juif, et né dans un petit village des environs
+d'Inspruck. Sa famille, maîtresse d'une assez grande fortune, le
+laissa, dans sa première jeunesse, complétement libre de suivre ses
+inclinations. Dès l'enfance il en montra de sérieuses. Il aimait à vivre
+dans la solitude, et passait ses journées et quelquefois ses nuits à
+parcourir les âpres montagnes et les étroites vallées de son pays.
+Souvent il allait s'asseoir sur le bord des torrents ou sur les rives
+des lacs, et il y restait longtemps à écouter la voix des ondes,
+cherchant à démêler le sens que la nature cachait dans ces bruits. A
+mesure qu'il avança en âge, son intelligence devint plus curieuse et
+plus grave. Il fallut donc songer à lui donner une instruction solide.
+Ses parents l'envoyèrent étudier aux universités d'Allemagne. Il y avait
+à peine un siècle que Luther était mort, et son souvenir et sa parole
+vivaient encore dans l'enthousiasme de ses disciples. La nouvelle loi
+affermissait les conquêtes qu'elle avait faites, et semblait s'épanouir
+dans son triomphe. C'était, parmi les réformés, la même ardeur qu'aux
+premiers jours, seulement plus éclairée et plus mesurée. Le prosélytisme
+y régnait encore dans toute sa ferveur, et faisait chaque jour de
+nouveaux adeptes. En entendant prêcher une morale et expliquer des
+dogmes que le luthéranisme avait pris dans le catholicisme, Samuel fut
+pénétré d'admiration. Comme c'était un esprit sincère et hardi, il
+compara tout de suite les doctrines qu'on lui exposait présentement
+avec celles dans lesquelles on l'avait élevé; et, éclairé par cette
+comparaison, il reconnut tout d'abord l'infériorité du judaïsme. Il se
+dit qu'une religion faite pour un seul peuple à l'exclusion de tous les
+autres, qui ne donnait à l'intelligence ni satisfaction dans le présent,
+ni certitude dans l'avenir, méconnaissait les nobles besoins d'amour
+qui sont dans le coeur de l'homme, et n'offrait pour règle de conduite
+qu'une justice barbare; il se dit que cette religion ne pouvait être
+celle des belles âmes et des grands esprits, et que celui-là n'était pas
+le Dieu de vérité qui ne dictait qu'au bruit du tonnerre ses changeantes
+volontés, et n'appelait à l'exécution de ses étroites pensées que les
+esclaves d'une terreur grossière. Toujours conséquent avec lui-même,
+Samuel, qui avait dit selon sa pensée, fit ensuite selon son dire,
+et, un an après son arrivée en Allemagne, il abjura solennellement le
+judaïsme pour entrer dans le sein de l'église réformée. Comme il ne
+savait pas faire les choses à moitié, il voulut, autant qu'il était en
+lui, dépouiller le vieil homme et se faire une vie toute nouvelle; c'est
+alors qu'il changea son nom de Samuel pour celui de Pierre. Quelque
+temps se passa pendant lequel il s'affermit et s'instruisit davantage
+dans sa nouvelle religion. Bientôt il en arriva au point de chercher
+pour elle des objections à réfuter et des adversaires à combattre. Comme
+il était audacieux et entreprenant, il s'adressa d'abord aux plus rudes.
+Bossuet fut le premier auteur catholique qu'il se mit à lire. Ce fut
+avec une sorte de dédain qu'il le commença: croyant que dans la foi
+qu'il venait d'embrasser résidait la vérité pure, il méprisait toutes
+les attaques que l'on pouvait tenter contre elle, et riait un peu
+d'avance des arguments irrésistibles de l'Aigle de Meaux. Mais son
+ironique méfiance fit bientôt place à l'étonnement, et ensuite à
+l'admiration. Quand il vit avec quelle logique puissante et quelle
+poésie grandiose le prélat français défendait l'église de Rome, il se
+dit que la cause plaidée par un pareil avocat en devenait au moins
+respectable; et, par une transition naturelle, il arriva à penser que
+les grands esprits ne pouvaient se dévouer qu'à de grandes choses. Alors
+il étudia le catholicisme avec la même ardeur et la même impartialité
+qu'il avait fait pour le luthéranisme, se plaçant vis-à-vis de lui,
+non pas comme font d'ordinaire les sectaires, au point de vue de la
+controverse et du dénigrement, mais à celui de la recherche et de la
+comparaison. Il alla en France s'éclairer auprès des docteurs de la
+religion-mère, comme il avait fait en Allemagne pour la réformée. Il vit
+le grand Arnauld et le second Grégoire de Nazianze, Fénelon, et ce
+même Bossuet. Guidé par ces maîtres, dont la vertu lui faisait aimer
+l'intelligence, il pénétra rapidement au fond des mystères de la morale
+et du dogme catholiques. Il y retrouva tout ce qui faisait pour lui
+la grandeur et la beauté du protestantisme, le dogme de l'unité et de
+l'éternité de Dieu que les deux religions avaient emprunté au judaïsme,
+et ceux qui semblent en découler naturellement et que pourtant celui-ci
+n'avait pas reconnus, l'immortalité de l'âme, le libre arbitre dans
+cette vie, et dans l'autre la récompense pour les bons et la punition
+pour les méchants. Il y retrouva, plus pure peut-être et plus élevée
+encore, cette morale sublime qui prêche aux hommes l'égalité entre
+eux, la fraternité, l'amour, la charité, le dévoûment à autrui, le
+renoncement à soi-même. Le catholicisme lui paraissait avoir en outre
+l'avantage d'une formule plus vaste et d'une unité vigoureuse qui
+manquait au luthéranisme. Celui-ci avait, il est vrai, en retour,
+conquis la liberté d'examen, qui est aussi un besoin de la nature
+humaine, et proclamé l'autorité de la raison individuelle; mais il
+avait, par cela même, renoncé au principe de l'infaillibilité, qui est
+la base nécessaire et la condition vitale de toute religion révélée,
+puisqu'on ne peut faire vivre une chose qu'en vertu des lois qui ont
+présidé à sa naissance, et qu'on ne peut, par conséquent, confirmer et
+continuer une révélation que par une autre. Or, l'infaillibilité n'est
+autre chose que la révélation continuée par Dieu même ou le Verbe dans
+la personne de ses vicaires. Le luthéranisme, qui prétendait partager
+l'origine du catholicisme et s'appuyer à la même révélation, avait, en
+brisant la chaîne traditionnelle qui rattachait le christianisme tout
+entier à cette même révélation, sapé de ses propres mains les fondements
+de son édifice. En livrant à la libre discussion la continuation de la
+religion révélée, il avait par là même livré aussi son commencement,
+et attenté ainsi lui-même à l'inviolabilité de cette origine qu'il
+partageait avec la secte rivale. Comme l'esprit d'Hébronius se trouvait
+en ce moment plus porté vers la foi que vers la critique, et qu'il
+avait bien moins besoin de discussion que de conviction, il se
+trouva naturellement porté à préférer la certitude et l'autorité du
+catholicisme à la liberté et à l'incertitude du protestantisme. Ce
+sentiment se fortifiait encore à l'aspect du caractère sacré d'antiquité
+que le temps avait imprimé au front de la religion-mère. Puis la pompe
+et l'éclat dont s'entourait le culte romain semblaient à cet esprit
+poétique l'expression harmonieuse et nécessaire d'une religion révélée
+par le Dieu de la gloire et de la toute-puissance. Enfin, après de mûres
+réflexions, il se reconnut sincèrement et entièrement convaincu, et
+reçut de nouveau le baptême de mains de Bossuet. Il ajouta sur les fonts
+le nom de Spiridion à celui de Pierre, en mémoire de ce qu'il avait été
+deux fois éclairé par l'esprit. Résolu dès lors à consacrer sa vie tout
+entière à l'adoration du nouveau Dieu qui l'avait appelé à lui et à
+l'approfondissement de sa doctrine, il passa en Italie, et y fit bâtir,
+à l'aide de la grande fortune que lui avait laissée un de ses oncles,
+catholique comme lui, le couvent où nous sommes. Fidèle à l'esprit de la
+loi qui avait créé les communautés religieuses, il y rassembla autour de
+lui les moines les mieux famés par leur intelligence et leur vertu, pour
+se livrer avec eux à la recherche de toutes les vérités, et travailler
+à l'agrandissement et à la corroboration de la foi par la science.
+Son entreprise parut d'abord réussir. Stimulés par son exemple, ses
+compagnons se livrèrent pendant quelques années avec ardeur à l'étude, à
+la prière et à la méditation. Ils s'étaient placés sous la protection de
+saint Benoit, et avaient adopté les règles de son ordre. Quand le
+moment fut venu pour eux de se donner un chef spirituel, ils portèrent
+unanimement sur Hébronius leur choix, qui fut ratifié par le pape. Le
+nouveau Prieur, un instant heureux de la confiance des frères qu'il
+s'était choisis, se remit à ses travaux avec plus d'ardeur et
+d'espérance que jamais. Mais son illusion ne fut pas de longue durée. Il
+ne fut pas longtemps à reconnaître qu'il s'était cruellement trompé sur
+le compte des hommes qu'il avait appelés à partager son entreprise.
+Comme il les avait pris parmi les plus pauvres religieux de l'Italie, il
+n'eut pas de peine à en obtenir du zèle et du soin pendant les premières
+années. Accoutumés qu'ils étaient à une vie dure et active, ils avaient
+facilement adopté le genre d'existence qu'il leur avait donné, et
+s'étaient conformés volontiers à ses désirs. Mais, à mesure qu'ils
+s'habituèrent à l'opulence, ils devinrent moins laborieux, et se
+laissèrent peu à peu aller aux défauts et aux vices dont ils avaient vu
+autrefois l'exemple chez leurs confrères plus riches, et dont peut-ètre
+ils avaient conservé en eux-mêmes le germe. La frugalité fit place à
+l'intempérance, l'activité à la paresse, la chanté à l'égoïsme; le jour
+n'eut plus de prières, la nuit plus de veilles; la médisance et la
+gourmandise trônèrent dans le couvent comme deux reines impures;
+l'ignorance et la grossièreté y pénétrèrent à leur suite, et firent du
+temple destiné aux vertus austères et aux nobles travaux un réceptacle
+de honteux plaisirs et de lâches oisivetés.
+
+«Hébronius, endormi dans sa confiance et perdu dans ses profondes
+spéculations, ne s'apercevait pas du ravage que faisaient autour de lui
+les misérables instincts de la matière. Quand il ouvrit les yeux, il
+était déjà trop tard: n'ayant pas vu la transition par laquelle toutes
+ces âmes vulgaires étaient allées du bien au mal; trop éloigné d'elles
+par la grandeur de sa nature pour pouvoir comprendre leurs faiblesses,
+il se prit pour elles d'un immense dédain; et, au lieu de se baisser
+vers les pécheurs avec indulgence et de chercher à les ramener à leur
+vertu première, il s'en détourna avec dégoût, et dressa vers le ciel sa
+tête désormais solitaire. Mais, comme l'aigle blessé qui monte au soleil
+avec le venin d'un reptile dans l'aile, il ne put, dans la hauteur de
+son isolement, se débarrasser des révoltantes images qui avaient surpris
+ses yeux. L'idée de la corruption et de la bassesse vint se mêler à
+toutes ses méditations théologiques, et s'attacher, comme une lèpre
+honteuse, à l'idée de la religion. Il ne put bientôt plus séparer,
+malgré sa puissance d'abstraction, le catholicisme des catholiques. Cela
+l'amena, sans qu'il s'en aperçût, à le considérer sous ses côtés les
+plus faibles, comme il l'avait jadis considéré sous les plus forts, et
+à en rechercher, malgré lui, les possibilités mauvaises. Avec le génie
+investigateur et la puissante faculté d'analyse dont il était doué, il
+ne fut pas longtemps à les trouver; mais, comme ces magiciens téméraires
+qui évoquaient des spectres et tremblaient à leur apparition, il
+s'épouvanta lui-même de ses découvertes. Il n'avait plus cette fougue de
+la première jeunesse qui le poussait toujours en avant; et il se disait
+que, cette troisième religion une fois détruite, il n'en aurait plus
+aucune sous laquelle il pût s'abriter. Il s'efforça donc de raffermir
+sa foi, qui commençait à chanceler, et pour cela il se mit à relire les
+plus beaux écrits des défenseurs contemporains de l'Église. Il revint
+naturellement à Bossuet; mais il était déjà à un autre point de vue, et
+ce qui lui avait autrefois paru concluant et sans réplique lui semblait
+maintenant controversable ou niable en bien des points. Les arguments du
+docteur catholique lui rappelèrent les objections des protestants; et
+la liberté d'examen, qu'il avait autrefois dédaignée, rentra
+victorieusement dans son intelligence. Obligé de lutter individuellement
+contre la doctrine infaillible, il cessa de nier l'autorité de la raison
+individuelle. Bientôt, même, il en fit un usage plus audacieux que tous
+ceux qui l'avaient proclamée. Il avait hésité au début; mais, une
+fois son élan pris, il ne s'arrêta plus. Il remonta de conséquence en
+conséquence jusqu'à la révélation elle-même, l'attaqua avec la même
+logique que le reste, et força de redescendre sur la terre cette
+religion qui voulait cacher sa tête dans les cieux. Lorsqu'il eut livré
+à la foi cette bataille décisive, il continua presque forcément sa
+marche et poursuivit sa victoire; victoire funeste, qui lui coûta bien
+des larmes et bien des insomnies. Après avoir dépouillé de sa divinité
+le père du christianisme, il ne craignit pas de demander compte à lui
+et à ses successeurs de l'oeuvre humaine qu'ils avaient accomplie. Le
+compte fut sévère. Hébronius alla au fond de toutes les choses. Il
+trouva beaucoup de mal mêlé à beaucoup de bien, et de grandes erreurs
+à de grandes vérités. Le grand champ catholique avait porté autant
+d'ivraie, peut-être, que de pur froment. Dans la nature d'esprit
+d'Hébronius, l'idée d'un Dieu pur esprit, tirant de lui-même un monde
+matériel et pouvant le faire rentrer en lui par un anéantissement pareil
+à sa création, lui semblait être le produit d'une imagination malade,
+pressée d'enfanter une théologie quelconque; et voici ce qu'il se disait
+souvent:--Organisé comme il l'est, l'homme, qui ne doit pourtant juger
+et croire que d'après ses perceptions, peut-il concevoir qu'on fasse de
+rien quelque chose, et de quelque chose rien? Et sur cette base, quel
+édifice se trouve bâti? Que vient faire l'homme sur ce monde matériel
+que le pur esprit a tiré de lui-même? Il a été tiré et formé de la
+matière, puis placé dessus par le Dieu qui connaît l'avenir, pour être
+soumis à des épreuves que ce Dieu dispose à son gré et dont il sait
+d'avance l'issue, pour lutter, en un mot, contre un danger auquel il
+doit nécessairement succomber, et expier ensuite une faute qu'il n'a pu
+s'empêcher de commettre.
+
+«Cette pensée des hommes appelés, sans leur consentement, à une vie de
+périls et d'angoisses, suivie pour la plupart de souffrances éternelles
+et inévitables, arrachait à l'âme droite d'Hébronius des cris de douleur
+et d'indignation.--Oui, s'écriait-il, oui, chrétiens, vous êtes bien les
+descendants de ces Juifs implacables qui, dans les villes conquises,
+massacraient jusqu'aux enfants des femmes et aux petits des brebis;
+et votre Dieu est le fils agrandi de ce Jéhovah féroce qui ne parlait
+jamais à ses adorateurs que de colère et de vengeance!
+
+«Il renonça donc sans retour au christianisme; mais, comme il n'avait
+plus de religion nouvelle à embrasser à la place, et que, devenu plus
+prudent et plus calme, il ne voulait pas se faire inutilement accuser
+encore d'inconstance et d'apostasie, il garda toutes les pratiques
+extérieures de ce culte qu'il avait intérieurement abjuré. Mais ce
+n'était pas assez d'avoir quitté l'erreur; il aurait encore fallu
+trouver la vérité. Hébronius avait beau tourner les yeux autour de lui,
+il ne voyait rien qui y ressemblât. Alors commença pour lui une suite de
+souffrances inconnues et terribles. Placé face à face avec le doute, cet
+esprit sincère et religieux s'épouvanta de son isolement, et se prit à
+suer l'eau et le sang, comme le Christ sur la montagne, à la vue de son
+calice. Et comme il n'avait d'autre but et d'autre désir que la vérité,
+que rien hors elle ne l'intéressait ici-bas, il vivait absorbé dans ses
+douloureuses contemplations; ses regards erraient sans cesse dans le
+vague qui l'entourait comme un océan sans bornes, et il voyait l'horizon
+reculer sans cesse devant lui à mesure qu'il voulait le saisir. Perdu
+dans cette immense incertitude, il se sentait pris peu à peu de vertige,
+et se mettait à tourbillonner sur lui-même. Puis, fatigué de ses vaines
+recherches et de ses tentatives sans espérance, il retombait affaissé,
+morne et désorganisé, ne vivant plus que par la sourde douleur qu'il
+ressentait sans la comprendre.
+
+«Pourtant il conservait encore assez de force pour ne rien laisser voir
+au dehors de sa misère intérieure. On soupçonnait bien, à la pâleur
+de son front, à sa lente et mélancolique démarche, à quelques larmes
+furtives qui glissaient de temps en temps sur ses joues amaigries, que
+son âme était fortement travaillée, mais on ne savait par quoi. Le
+manteau de sa tristesse cachait à tous les yeux le secret de sa
+blessure. Comme il n'avait confié à personne la cause de son mal,
+personne n'aurait pu dire s'il venait d'une incrédulité désespérée ou
+d'une foi trop vive que rien sur la terre ne pouvait assouvir. Le doute,
+à cet égard, n'était même guère possible. L'abbé Spiridion accomplissait
+avec une si irréprochable exactitude toutes les pratiques extérieures
+du culte et tous ses devoirs visibles de parfait catholique, qu'il ne
+laissait ni prise à ses ennemis ni prétexte à une sensation plausible.
+Tous les moines, dont sa rigide vertu contenait les vices et dont ses
+austères labeurs condamnaient la lâche paresse, blessés à la fois dan»
+leur égoïsme et dans leur vanité, nourrissaient contre lui une haine
+implacable, et cherchaient avidement les moyens de le perdre; mais, ne
+trouvant pas dans sa conduite l'ombre d'une faute, ils étaient forcés de
+ronger leur frein en silence, et se contentaient de le voir souffrir
+par lui-même. Hébronius connaissait le fond de leur pensée, et, tout
+en méprisant leur impuissance, s'indignait de leur méchanceté. Aussi,
+quand, par instants, il sortait de ses préoccupations intérieures pour
+jeter un regard sur la vie réelle, il leur faisait rudement porter le
+poids de leur malice. Autant il était doux avec les bons, autant il
+était dur avec les mauvais. Si toutes les faiblesses le trouvaient
+compatissant, et toutes les souffrances sympathique, tous les vices le
+trouvaient sévère, et toutes les impostures impitoyable. Il semblait
+même trouver quelque adoucissement à ses maux dans cet exercice complet
+de la justice. Sa grande âme s'exaltait encore à l'idée de faire le
+bien. Il n'avait plus de règle certaine ni de loi absolue; mais une
+sorte de raison instinctive, que rien ne pouvait anéantir ni détourner,
+le guidait dans toutes ses actions et le conduisait au juste. Ce
+fut probablement par ce côté qu'il se rattacha à la vie; en sentant
+fermenter ces généreux sentiments, il se dit que l'étincelle sacrée
+n'avait pas cessé de brûler en lui, mais seulement de briller; et que
+Dieu veillait encore dans son coeur, bien que caché à son intelligence
+par des voiles impénétrables. Que ce fût cette idée ou une autre qui le
+ranimât, toujours est-il qu'on vit peu à peu son front s'éclaircir, et
+ses yeux, ternis par les larmes, reprendre leur ancien éclat. Il se
+remit avec plus d'ardeur que jamais aux travaux qu'il avait abandonnés,
+et commença à mener une vie plus retirée encore qu'auparavant. Ses
+ennemis se réjouirent d'abord, espérant que c'était la maladie qui le
+retenait dans la solitude; mais leur erreur ne fut pas de longue durée.
+L'abbé, au lieu de s'affaiblir, reprenait chaque jour de nouvelles
+forces, et semblait se retremper dans les fatigues toujours plus grandes
+qu'il s'imposait. A quelque heure de la nuit que l'on regardât à sa
+fenêtre, on était sûr d'y voir de la lumière; et les curieux qui
+s'approchaient de sa porte pour tâcher de connaître l'emploi qu'il
+faisait de son temps, entendaient presque toujours dans sa cellule le
+bruit de feuillets qui se tournaient rapidement, ou le cri d'une plume
+sur le papier, souvent des pas mesurés et tranquilles, comme ceux
+d'un homme qui médite. Quelquefois même des paroles inintelligibles
+arrivaient aux oreilles des espions, et des cris confus pleins de
+colère ou d'enthousiasme les clouaient d'étonnement à leur place ou les
+faisaient fuir d'épouvante. Les moines, qui n'avaient rien compris à
+l'abattement de l'abbé, ne comprirent rien à son exaltation. Ils se
+mirent à chercher la cause de son bien-être, le but de ses travaux, et
+leurs sottes cervelles n'imaginèrent rien de mieux que la magie. La
+magie! comme si les grands hommes pouvaient rapetisser leur intelligence
+immortelle au métier de sorcière, et consacrer toute leur vie à souffler
+dans des fourneaux pour faire apparaître aux enfants effrayés des
+diables à queue de chien avec des pieds de bouc! Mais la matière
+ignorante ne comprend rien à la marche de l'esprit, et les hiboux ne
+connaissent pas les chemins par où les aigles vont au soleil.
+
+«Cependant la monacaille n'osa pas dire tout haut son opinion, et la
+calomnie erra honteusement dans l'ombre autour du maître, sans oser
+l'attaquer en face. Il trouva, dans la terreur qu'inspiraient à ses
+imbéciles ennemis des machinations imaginaires, une sécurité qu'il
+n'aurait pas trouvée dans la vénération due à son génie et à sa vertu.
+Du mystère profond qui l'entourait, ils s'attendaient à voir sortir
+quelque terrible prodige, comme d'un sombre nuage des feux dévorants.
+C'est ainsi qu'il fut donné à Hébronius d'arriver tranquille à son heure
+dernière. Quand il la vit approcher, il fit venir Fulgence, pour qui il
+nourrissait une paternelle affection. Il lui dit qu'il l'avait distingué
+de tous ses autres compagnons, à cause de la sincérité de son coeur et
+de son ardent amour du beau et du vrai, qu'il l'avait depuis longtemps
+choisi pour être son héritier spirituel, et que l'instant était venu de
+lui révéler sa pensée. Alors il lui raconta l'histoire intime de sa
+vie. Arrivé à la dernière période, il s'arrêta un instant, comme pour
+méditer, avant de prononcer les paroles suprêmes et définitives; puis il
+reprit de la sorte:
+
+«--Mon cher enfant, je t'ai initié à toutes les luttes, à tous les
+doutes, à toutes les croyances de ma vie. Je t'ai dit tout ce que
+j'avais trouvé de bon et de mauvais, de vrai et de faux dans toutes les
+religions que j'ai traversées. Je t'en laisse le juge, et remets à ta
+conscience le soin de décider. Si tu penses que j'aie tort, et que le
+catholicisme, où tu as vécu depuis ton enfance, satisfasse à la fois
+ton esprit et ton coeur, ne te laisse pas entraîner par mon exemple, et
+garde ta croyance. On doit rester là où l'on est bien. Pour aller d'une
+foi à une autre il faut traverser des abîmes, et je sais trop combien
+la route est pénible pour t'y pousser malgré toi. La sagesse mesure aux
+plantes le terrain et le vent: à la rose elle donne la plaine et la
+brise, au cèdre la montagne et l'ouragan. Il est des esprits hardis
+et curieux qui veulent et cherchent avant tout la vérité; il en est
+d'autres, plus timides et plus modestes, qui ne demandent que du repos.
+Si tu me ressemblais, si le premier besoin de ta nature était de savoir,
+je t'ouvrirais sans hésiter ma pensée tout entière. Je te ferais boire
+à la coupe de vérité que j'ai remplie de mes larmes, au risque de
+t'enivrer. Mais il n'en est pas ainsi, hélas! Tu es fait pour aimer bien
+plus que pour savoir, et ton coeur est plus fort que ton esprit. Tu
+es attaché au catholicisme, je le crois du moins, par des liens de
+sentiment que tu ne pourrais briser sans douleur; et, si tu le faisais,
+cette vérité, pour laquelle tu aurais immolé toutes tes sympathies,
+ne te paierait pas de tes sacrifices. Au lieu de t'exalter, elle
+t'accablerait peut-être. C'est une nourriture trop forte pour les
+poitrines délicates, et qui étouffe quand elle ne vivifie pas. Je ne
+veux donc pas te révéler cette doctrine qui fait le triomphe de ma vie
+et la consolation de mon heure dernière, parce qu'elle ferait peut-être
+ton deuil et ton désespoir. Que sait-on des âmes? Pourtant, à cause même
+de ton amour, il est possible que le culte du beau te mène au besoin du
+vrai, et l'heure peut sonner où ton esprit sincère aura soif et faim de
+l'absolu. Je ne veux pas alors que tu cries en vain vers le ciel, et que
+tu répandes sur une ignorance incurable des larmes inexaucées. Je laisse
+après moi une essence de moi, la meilleure partie de mon intelligence,
+quelques pages, fruit de toute ma vie de méditations et de travaux. De
+toutes les oeuvres qu'ont enfantées mes longues veilles, c'est la
+seule que je n'aie pas livrée aux flammes, parce que c'était la seule
+complète. Là je suis tout entier; là est la vérité. Or le sage a dit de
+ne pas enfouir les trésors au fond des puits. Il faut donc que cet écrit
+échappe à la brutale stupidité de ces moines. Mais comme il ne doit
+passer qu'en des mains dignes de le toucher et ne s'ouvrir qu'à des yeux
+capables de le comprendre, j'y veux mettre une condition qui sera en
+même temps une épreuve. Je veux l'emporter dans la tombe, afin que celui
+de vous qui voudra un jour le lire ait assez de courage pour braver de
+vaines terreurs en l'arrachant à la poussière du sépulcre. Ainsi, écoute
+ma dernière volonté: Dès que j´aurai fermé les yeux, place cet écrit sur
+ma poitrine. Je l'ai enfermé moi-même dans un étui de parchemin, dont la
+préparation particulière pourrait le garantir de la corruption durant
+plusieurs siècles. Ne laisse personne toucher à mon cadavre; c'est là un
+triste soin qu'on ne se dispute guère et qu'on te laissera volontiers.
+Roule toi-même le linceul autour de mes membres exténués, et veille sur
+ma dépouille d'un oeil jaloux, jusqu'à ce que je sois descendu dans le
+sein de la terre avec mon trésor; car le temps n'est pas venu où tu
+pourrais toi-même en profiter. Tu n'en adopterais l'esprit que sur la
+foi de ma parole, et cette foi ne suffirait pas à l'épreuve d'une lutte
+chaque jour renouvelée contre toi par le catholicisme. Comme chaque
+génération de l'humanité, chaque homme a ses besoins intellectuels, dont
+la limite marque celle de ses investigations et de ses conquêtes. Pour
+lire avec fruit ces lignes que je confie au silence de la tombe, il
+faudra que ton esprit soit arrivé, comme le mien, à la nécessité d'une
+transformation complète. Alors seulement tu dépouilleras sans crainte
+et sans regret le vieux vêtement, et tu revêtiras le nouveau avec la
+certitude tude d'une bonne conscience. Quand ce jour luira pour toi,
+brise sans inquiétude la pierre et le métal, ouvre mon cercueil et
+plonge dans mes entrailles desséchées une main ferme et pieuse.
+Ah! quand viendra cette heure, il me semble que mon coeur éteint
+tressaillera comme l'herbe glacée au retour d'un soleil de printemps,
+et que du sein de ses transformations infinies mon esprit entrera en
+commerce immédiat avec le tien: car l'Esprit vit à jamais, il est
+l'éternel producteur et l'éternel aliment de l'esprit; il nourrit ce
+qu'il engendre, et, comme chaque destruction alimente une production
+nouvelle dans l'ordre matériel, de même chaque souffle intellectuel
+entretient, par une invisible communion, le souffle éveillé par lui dans
+un sanctuaire nouveau de l'intelligence.
+
+«Ce discours n'éveilla pas dans le sein de Fulgence une ardeur plus
+grande que son maître ne l'avait pressenti; Spiridion l'avait bien jugé
+en lui disant que l'heure de la connaissance n'était pas sonnée pour
+lui. Sans doute, des esprits plus hardis et des cerveaux plus vastes que
+celui de Fulgence eussent pu être institués dépositaires du secret de
+l'abbé; à cette époque il s'en trouvait encore dans le cloître. Mais,
+sans doute aussi, ces caractères ne lui offraient point une garantie
+suffisante de sincérité et de désintéressement; il devait craindre que
+son trésor ne devint un moyen de puissance temporelle ou de gloire
+mondaine dans les mains des ambitieux, peut-être une source d'impiété,
+une cause d'athéisme, sous l'interprétation d'une âme aride et d'une
+intelligence privée d'amour. Il savait que Fulgence était, comme dit
+l'Écriture, _un or très-pur_, et que si, le courage lui manquant, il
+venait à ne point profiter du legs sacré, du moins il n'en ferait
+jamais un usage funeste. Quand il vit avec quelle humble résignation
+ce disciple bien-aimé avait écouté ses confidences, il s'applaudit de
+l'avoir laissé à son libre arbitre, et lui fit jurer seulement qu'il en
+mourrait point sans avoir fait passer le legs en des mains dignes de le
+posséder, Fulgence le jura.
+
+--Mais, ô mon maître! s'écria-t-il, à quoi connaîtrai-je ces mains
+pures? et si nul ne m'inspire assez de confiance pour que je lui
+transmette votre héritage, du sein de la tombe votre voix ne
+montera-t-elle pas vers moi pour tancer mon aveuglement ou ma timidité?
+Pourrai-je, quand la lumière sera éteinte, me diriger seul dans les
+ténèbres?
+
+--Aucune lumière ne s'éteint, répondit l'abbé, et les ténèbres de
+l'entendement sont, pour un esprit généreux et sincère, des voiles
+faciles à déchirer. Rien ne se perd; la forme elle-même ne meurt pas;
+et, ma figure restant gravée dans le plus intime sanctuaire de ta
+mémoire, qui pourra dire que ma figure a disparu de ce monde et que les
+vers ont détruit mon image? La mort rompra-t-elle les liens de notre
+amitié, et ce qui est conservé dans le coeur d'un ami a-t-il cessé
+d'être! L'âme a-t-elle besoin des yeux du corps pour contempler ce
+qu'elle aime, et n'est-elle pas un miroir d'où rien de ne s'efface? Va,
+la mer cessera de refléter l'azur des cieux avant que l'image d'un être
+aimé retombe dans le néant; et l'artiste qui fixe une ressemblance
+sur la toile ou sur le marbre ne donne-t-il pas, lui aussi, une sorte
+d'immortalité à la matière?
+
+«Tels étaient les derniers entretiens de Spiridion avec son ami. Mais
+ici commence pour ce dernier une série de faits personnels sur lesquels
+j'appelle toute ton attention; les voici tels qu'ils m'ont été transmis
+maintes fois par lui avec la plus scrupuleuse exactitude.
+
+«Fulgence ne pouvait s'habituer à l'idée de voir mourir son ami et son
+maître. En vain les médecins lui disaient qui l'abbé avait peu de
+jours à vivre, sa maladie ayant dépassée déjà le terme où cessent les
+espérances et où s'arrêtent les ressources de l'art; il ne concevait pas
+que cet homme, encore si vigoureux d'esprit et de caractère, fût à la
+veille de sa destruction. Jamais il ne l'avait vu plus clair et plus
+éloquent dans ses paroles, plus subtil dans ses aperçus et plus large
+dans ses vues.
+
+Au seuil d'une autre vie, il avait encore de l'énergie et de l'activité
+pour s'occuper des détails de la vie qu'il allait quitter. Plein de
+sollicitude pour ses frères, il donnait à chacun l'instruction qui
+lui convenait: aux mauvais, la prédication ardente; aux bons,
+l'encouragement paternel. Il était plus inquiet et plus touché de la
+douleur de Fulgence que de ses propres souffrances physiques, et sa
+tendresse pour ce jeune homme lui faisait oublier ce qu'a de solennel et
+de terrible le pas qu'il allait franchir.»
+
+Ici le père Alexis s'interrompit en voyant mes yeux se remplir de
+larmes, et ma tête se pencha sur sa main glacée, à la pensée d'un
+rapprochement si intime entre la situation qu'il me décrivait et celle
+où nous nous trouvions l'un et l'autre. Il me comprit, serra ma main
+avec force et continua.
+
+«Spiridion, voyant que cette âme tendre et passionnée dans ses
+attachements allait se briser avec le fil de sa vie, essayait de lui
+adoucir l'horreur dont le catholicisme environne l'idée de la mort; il
+lui peignait sous des couleurs sereines et consolantes ce passage d'une
+existence éphémère à une existence sans fin.
+
+--Je ne vous plains pas de mourir, lui répondait Fulgence; je me plains
+parce que vous me quittez. Je ne suis pas inquiet de votre avenir, je
+sais que vous allez passer de mes bras dans ceux d'un Dieu qui vous
+aime; mais moi je vais gémir sur une terre aride et traîner une
+existence délaissée parmi des êtres qui ne vous remplaceront jamais pour
+moi!
+
+--O mon enfant! ne parle pas ainsi, répondit l'abbé; il y a une
+providence pour les hommes bons, pour les coeurs aimants. Si elle te
+retire un ami dont la mission auprès de toi est remplie, elle donnera en
+récompense à ta vieillesse un ami fidèle, un fils dévoué, un disciple
+confiant, qui entourera tes derniers jours des consolations que tu me
+procures aujourd'hui.
+
+--Nul ne pourra m'aimer comme je vous aime, reprenait Fulgence,
+car jamais je ne serai digne d'un amour semblable à celui que vous
+m'inspirez; et quand même cela devrait arriver, je suis si jeune encore!
+Imaginez ce que j'aurai à souffrir, privé de guide et d'appui, durant
+les années de ma vie où vos conseils et votre protection m'eussent été
+le plus nécessaires!
+
+--Ecoute, lui dit un jour l'abbé, je veux te dire une pensée qui a
+traversé plusieurs fois mon esprit sans s'y arrêter. Nul n'est plus
+ennemi que moi, tu le sais, des grossières jongleries dont les moines se
+servent pour terrifier leurs adeptes; je ne suis pas davantage partisan
+des extases que d'ignorants visionnaires ou de vils imposteurs ont fait
+servir à leur fortune ou à la satisfaction de leur misérable vanité;
+mais je crois aux apparitions et aux songes qui ont jeté quelquefois
+une salutaire terreur ou apporté une vivifiante espérance à des esprits
+sincères et pieusement enthousiastes. Les miracles ne me paraissent pas
+inadmissibles à la raison la plus froide et la plus éclairée. Parmi les
+choses surnaturelles qui, loin de causer de la répugnance à mon esprit,
+lui sont un doux rêve et une vague croyance, j'accepterais comme
+possibles les communications directes de nos sens avec ce qui reste en
+nous et autour de nous des morts que nous avons chéris. Sans croire que
+les cadavres puissent briser la pierre du sépulcre et reprendre pour
+quelques instants les fonctions de la vie, je m'imagine quelquefois que
+les éléments de notre être ne se divisent pas subitement, et qu'avant
+leur diffusion un reflet de nous-mêmes se projette autour de nous, comme
+le spectre solaire frappe encore nos regards de tout son éclat plusieurs
+minutes après que l'astre s'est abaissé derrière notre horizon. S'il
+faut t'avouer tout ce qui se passe en moi à cet égard, je te confesserai
+qu'il était une tradition dans ma famille que je n'ai jamais eu la force
+de rejeter comme une fable. On disait que la vie était dans le sang
+de mes ancêtres à un tel degré d'intensité que leur âme éprouvait, au
+moment de quitter le corps, l'effort d'une crise étrange, inconnue. Ils
+voyaient alors leur propre image se détacher d'eux, et leur apparaître
+quelquefois double et triple. Ma mère assurait qu'à l'heure suprême où
+mon père rendit l'esprit, il prétendait voir de chaque côté de son lit
+un spectre tout semblable à lui, revêtu de l'habit qu'il portait les
+jours de fête pour aller à la synagogue dont il était rabbin. Il eût été
+si facile à la raison hautaine de repousser cette légende que je ne m'en
+suis jamais donné la peine. Elle plaisait à mon imagination, et j'eusse
+été affligé de la condamner au néant des erreurs _jugées_. Ces discours
+te causent quelque surprise, je le vois. Tu m'as vu repousser si
+durement les tentatives de nos visionnaires et railler d'une manière
+si impitoyable leurs hallucinations, que tu penses peut-être qu'en cet
+instant mon cerveau s'affaiblit. Je sens, au contraire, que les voiles
+se dégagent, et il me semble que jamais je n'ai pénétré avec plus de
+lucidité dans les perceptions inconnues d'un nouvel ordre d'idées. A
+l'heure d'abdiquer l'exercice de la raison superbe, l'homme sincère,
+sentant qu'il n'a plus besoin de se défendre des terreurs de la mort,
+jette son bouclier et contemple d'un oeil calme le champ de bataille
+qu'il abandonne. Alors il peut voir que, de même que l'ignorance
+et l'imposture, la raison et la science ont leurs préjugés, leurs
+aveuglements, leurs négations téméraires, leurs étroites obstinations.
+Que dis-je? il voit que la raison et la science humaines ne sont que
+des aperçus provisoires, des horizons nouvellement découverts, au delà
+desquels s'ouvrent des horizons infinis, inconnus encore, et qu'il juge
+insaisissables, parce que la courte durée de sa vie et la faible mesure
+de ses forces ne lui permettent pas de pousser plus loin son voyage.
+Il voit, à vrai dire, que la raison et la science ne sont que la
+supériorité d'un siècle relativement à un autre, et il se dit en
+tremblant que les erreurs qui le font sourire en son temps ont été le
+dernier mot de la sagesse humaine pour ses devanciers. Il peut se dire
+que ses descendants riront également de sa science, et que les travaux
+de toute sa vie, après avoir porté leurs fruits pendant une saison,
+seront nécessairement rejetés comme le vieux tronc d'un arbre qu'on
+recèpe. Qu'il s'humilie donc alors, et qu'il contemple avec un calme
+philosophique cette suite de générations qui l'ont précédé et cette
+suite de générations qui le suivront; et qu'il sourie en voyant le point
+intermédiaire où il a végété, atome obscur, imperceptible anneau de la
+chaîne infinie! Qu'il dise: J'ai été plus loin que mes ancêtres, j'ai
+grossi ou épuré le trésor qu'ils avaient conquis. Mais qu'il ne dise
+pas: Ce que je n'ai pas fait est impossible à faire, ce que je n'ai pas
+compris est un mystère incompréhensible, et jamais l'homme ne surmontera
+les obstacles qui m'ont arrêté. Car cela serait un blasphème, et ce
+serait pour de tels arrêts qu'il faudrait rallumer les bûchers où
+l'inquisition jette les écrits des novateurs.
+
+«Ce jour-là, Spiridion mit sa tête dans ses mains, et ne s'expliqua pas
+davantage. Le lendemain, il reprit un entretien qui semblait lui plaire
+et le distraire de ses souffrances.
+
+--Fulgence! dit-il, que peut signifier ce mot, _passé_? et quelle action
+veut marquer ce verbe, _n'être plus_? Ne sont-ce pas là des idées créées
+par l'erreur de nos sens et l'impuissance de notre raison? Ce qui a été
+peut-il cesser d'être, et ce qui est peut-il n'avoir pas été de tout
+temps?
+
+--Est-ce à dire, maître, lui répliqua le simple Fulgence, que vous ne
+mourrez point, ou que je vous verrai encore après que vous ne serez
+plus?
+
+--Je ne serai plus et je serai encore, répondit le maître. Si tu ne
+cesses pas de m'aimer, tu me verras, tu me sentiras, tu m'entendras
+partout. Ma forme sera devant tes yeux, parce qu'elle restera gravée
+dans ton esprit; ma voix vibrera à ton oreille, parce qu'elle restera
+dans la mémoire de ton coeur: mon esprit se révélera encore à ton
+esprit, parce que ton âme me comprend et me possède. Et peut-être,
+ajouta-t-il avec une sorte d'enthousiasme et comme frappé d'une idée
+nouvelle, peut-être te dirai-je, après ma mort, ce que mon ignorance et
+la tienne nous ont empêchés de découvrir ensemble et de nous communiquer
+l'un à l'autre. Peut-être la pensée fécondera-t-elle la mienne;
+peut-être la semence laissée par moi dans ton âme fructifiera-t-elle,
+échauffée par ton souffle. Prie, prie! et ne pleure pas. Rappelle-toi
+que le jeune prophète Elisée demanda pour toute grâce au Seigneur qu'il
+mit sur lui une double part de l'esprit du prophète Elie, son maître.
+Nous sommes tous prophètes aujourd'hui, mon enfant. Nous cherchons tous
+la parole de vie et l'esprit de vérité.
+
+«Le dernier jour, l'abbé reçut les sacrements avec tout le calme et
+toute la dignité d'un homme qui accomplit un acte extérieur et qui
+l'accepte comme un symbole respectable. Il reçut tous les adieux de
+ses frères, leur donna sa dernière bénédiction, et, se tournant vers
+Fulgence, il lui dit tout bas au moment où celui-ci, le voyant si fort
+et si tranquille, espérait presque qu'une crise favorable s'opérait et
+que son ami allait lui être rendu:
+
+«Fais-les sortir, Fulgence; je veux être seul avec toi. Hâte-toi, je
+vais mourir.»
+
+«Fulgence, consterné, obéit; et quand il fut seul avec l'abbé, il lui
+demanda, en tremblant et on pleurant, d'où lui venait, dans un moment où
+il semblait si calme, la pensée que sa vie allait finir si vite.
+
+«Je me sens extraordinairement bien, en effet, répondit Spiridion, et,
+si je m'en rapportais au bien-être que j'éprouve dans mon corps et dans
+mon âme, je croirais volontiers que je ne fus jamais plus fort et mieux
+portant. Mais il est certain que je vais mourir; car j'ai vu tout à
+l'heure mon spectre qui me montrait le sablier, et qui me faisait signe
+de renvoyer tous ces témoins inutiles ou malveillants. Dis-moi où en est
+le sable.
+
+--O mon maître! plus d'à moitié écoulé dans le réceptacle.
+
+--C'est bien, mon enfant... Donne-moi l'écrit... place-le sur ma
+poitrine, et mets tout de suite le linceul autour de mes reins.»
+
+Fulgence obéit, le front baigné d'une sueur froide. L'abbé lui prit les
+mains, et lui dit encore:
+
+«Je ne m'en vais pas... Tous les éléments de mon être retournent à
+_Dieu_, et une partie de moi passe en toi.»
+
+Puis il ferma les yeux et se recueillit. Au bout d'une demi-heure, il
+les ouvrit, et dit:
+
+«Cet instant est ineffable; je ne fus jamais plus heureux... Fulgence,
+reste-t-il du sable?
+
+«Fulgence tourna ses yeux humides vers le sablier. Il ne restait plus
+que quelques grains dans le récipient. Emporté par un mouvement de
+douleur inexprimable, il serra convulsivement les deux mains de son
+maître, qui étaient enlacées aux siennes, et qu'il sentait se refroidir
+rapidement. L'abbé lui rendit son étreinte avec force, et sourit en lui
+disant: «_Voici l'heure!_»
+
+«En cet instant, Fulgence sentit une main pleine de chaleur se poser sur
+sa tête. Il se retourna brusquement, et vit debout derrière lui un homme
+en tout semblable à l'abbé, qui le regardait d'un air grave et paternel.
+Il reporta ses regards sur le mourant; ses mains s'étaient étendues, ses
+yeux étaient fermés. Il avait cessé de vivre de la vie des hommes.
+
+«Fulgence n'osa se retourner. Partagé entre la terreur et le désespoir,
+il colla son visage au bord du lit, et perdit connaissance pendant
+quelques instants. Mais bientôt, se rappelant le devoir qu'il avait à
+remplir, il reprit courage, et acheva d'ensevelir son maître bien-aimé
+dans le linceul. Il arrangea le manuscrit avec le plus grand soin, mit
+le crucifix dessus, suivant l'usage, et croisa les bras du cadavre sur
+la poitrine. A peine y furent-ils placés, qu'ils se roidirent comme
+l'acier, et il sembla à Fulgence que nul pouvoir humain n'eût pu
+arracher le livre à ce corps privé de vie.
+
+«Il ne le quitta pas une seule minute, et le porta lui-même, avec
+trois autres novices, dans l'église. Là, il se prosterna auprès de
+son catafalque, et y resta sans prendre aucun aliment ni goûter aucun
+sommeil, jusqu'à ce qu'il eût de ses mains soudé le cercueil et qu'il
+eût vu de ses yeux sceller la pierre du caveau. Quand ce fui fait, il
+se prosterna sur cette dalle, et l'arrosa de larmes amères. Alors il
+entendit une voix qui lui dit à l'oreille: «T'ai-je donc quitté?» Il
+n'osa pas regarder auprès de lui. Il ferma les yeux pour ne rien voir.
+Mais la voix qu'il avait entendue était bien celle de son ami. Les
+chants funèbres résonnaient encore sous la voûte du temple, et le
+cortège des moines défilait lentement.
+
+«Là, poursuivit Alexis après s'être un peu reposé, cessent pour moi les
+intimes révélations de Fulgence.» Lorsqu'il me raconta ces choses, il
+crut devoir ne me rien cacher de la vie et de la mort de son maître;
+mais, soit scrupule de chrétien, soit une sorte de confusion et de
+repentir envers la mémoire de Spiridion, il ne voulut point me raconter
+ce qui s'était passé depuis entre lui et l'ombre assidue à le visiter.
+J'ai la certitude intime qu'il eut de nombreuses apparitions dans les
+premiers temps; mais la crainte qu'elles lui causaient et les efforts
+qu'il faisait pour s'y soustraire les rendirent de plus en plus rares et
+confuses. Fulgence était un caractère flottant, une conscience timorée.
+Quand il eut perdu son maître, le charme de sa présence continuelle
+n'agissant plus sur lui, il fut effrayé de tout ce qu'il avait entendu,
+et peut-être de ce qu'il avait fait en inhumant le livre. Personne mieux
+que lui ne savait combien l'accusation de magie était indigne de la
+haute sagesse et de la puissante raison de l'abbé. Néanmoins, à force
+d'entendre dire, après la mort de celui-ci, qu'il s'était adonné à cet
+art détestable et qu'il avait eu commerce avec les démons, Fulgence,
+épouvanté des choses surnaturelles qu'il avait vues, et de celles qui,
+sans doute, se passaient encore en lui, chercha dans l'observance
+scrupuleuse de ses devoirs de chrétien un refuge contre la lumière qui
+éblouissait sa faible vue. Ce qu'il faut admirer dans cet homme généreux
+et droit, c'est qu'il trouva dans son coeur la force qui manquait à
+son esprit, et qu'il ne trahit jamais, même au sein des investigations
+menaçantes ou perfides du confessionnal, aucun des secrets de son
+maître. L'existence du manuscrit demeura ignorée, et, à l'heure de
+sa mort, il exécuta fidèlement la volonté suprême de Spiridion en me
+confiant ce que je viens de te confier.
+
+«Spiridion avait érigé en statut particulier de notre abbaye, que tout
+religieux atteint d'une maladie grave, serait en droit de réclamer,
+outre les soins de l'infirmier ordinaire, ceux d'un novice ou d'un
+religieux à son choix. L'abbé avait institué ce règlement peu de
+jours avant sa mort, en reconnaissance des consolations dont Fulgence
+entourait son agonie, afin que ce même Fulgens et les autres religieux
+eussent, dans leur dernière épreuve, ces secours et ces consolations
+de l'amitié, que rien ne peut remplacer. Fulgence étant donc tombé en
+paralysie, je fus mandé auprès de lui. Le choix qu'il faisait de moi
+en cette occurrence eut lieu de me surprendre; car je le connaissais à
+peine, et il n'avait jamais semblé me distinguer, tandis qu'il était
+sans cesse entouré de fervents disciples et d'amis empressés. Objet des
+persécutions et des méfiances de l'ordre durant les années qui suivirent
+la mort de l'abbé, il avait fini par faire sa paix à force de douceur
+et de bonté. De guerre lasse, on avait cessé de lui demander compte des
+écrits hérétiques qu'on soupçonnait être sortis de la plume d'Hébronius,
+et on se persuadait qu'il les avait brûlés. Les conjectures sur le grand
+oeuvre étaient passées de mode depuis que l'esprit du XVIIIe siècle
+s'était infiltré dans nos murs. Nous avions au moins dix bons pères
+philosophes qui lisaient Voltaire et Rousseau en cachette, et qui
+poussaient l'_esprit fort_ jusqu'à rompre le jeûne et soupirer après
+le mariage. Il n'y avait plus que le portier du couvent, vieillard
+de quatre-vingts ans, contemporain du père Fulgence, qui mêlât les
+superstitions du passé à l'orgueil du présent. Il parlait du vieux temps
+avec admiration, de l'abbé Spiridion avec un sourire mystérieux, et de
+Fulgence lui-même avec une sorte de mépris, comme d'un ignorant et d'un
+paresseux qui eût pu faire part de son secret et enrichir le couvent,
+mais qui avait peur du diable et faisait niaisement son salut. Cependant
+il y avait encore de mon temps plusieurs jeunes cerveaux que la vie
+et la mort d'Hébronius tourmentaient comme un problème. J'étais de ce
+nombre; mais je dois dire que, si le sort de cette grande âme dans
+l'autre vie m'inspirait quelque inquiétude, je ne partageais aucune des
+imbéciles terreurs de ceux qui n'osaient prier pour elle, de peur de
+la voir apparaître. Une superstition, qui durera tant qu'il y aura des
+couvents, condamnait son spectre à errer sur la terre jusqu'à ce que
+les portes du purgatoire tombassent tout à fait devant son repentir où
+devant les supplications des hommes. Mais, comme, selon les moines,
+il est de la nature des spectres de s'acharner après les vivants qui
+veulent bien s'occuper d'eux, pour en obtenir toujours plus de messes
+et de prières, chacun se gardait bien de prononcer son nom dans les
+commémorations particulières.
+
+«Pour moi, j'avais souvent réfléchi aux choses étranges qu'on racontait
+au noviciat sur les anciennes apparitions de l'abbé Spiridion. Aucun
+novice de mon temps ne pouvait affirmer avoir vu ou entendu l'_Esprit_;
+mais certaines traditions s'étaient perpétuées dans cette école avec
+les commentaires de l'ignorance et de la peur, éléments ordinaires de
+l'éducation monacale. Les anciens, qui se piquaient d'être éclairés,
+riaient de ces traditions, sans avouer qu'ils les avaient accréditées
+eux-mêmes dans leur jeunesse. Pour moi, je les écoutais avec avidité,
+mon imagination se plaisant à la poésie de ces récits merveilleux, et ma
+raison ne cherchant point à les commenter. J'aimais surtout une certaine
+histoire que je veux te rapporter.
+
+«Pendant les dernières années de l'abbé Spiridion, il avait pris
+l'habitude de marcher à grands pas dans la longue salle du chapitre
+depuis midi jusqu'à une heure. C'était là toute la récréation qu'il se
+permettait, et encore la consacrait-il aux pensées les plus graves
+et les plus sombres; car, si on venait l'interrompre au milieu de sa
+promenade, il se livrait à de violents accès de colère. Aussi les
+novices qui avaient quelque grâce à lui demander se tenaient-ils dans la
+galerie du cloître contiguë à celle du chapitre, et là ils attendaient,
+tout tremblants, que le coup d'une heure sonnât; l'abbé, scrupuleusement
+régulier dans la distribution de sa journée, n'accordait jamais une
+minute de plus ni de moins à sa promenade. Quelques jours après sa mort,
+l'abbé Déodatus, son successeur, étant entré un peu après midi dans la
+salle du chapitre, en sortit, au bout de quelques instants, pâle comme
+la mort, et tomba évanoui dans les bras de plusieurs frères qui se
+trouvaient dans la galerie. Jamais il ne voulut dire la cause de sa
+terreur ni raconter ce qu'il avait vu dans la salle. Aucun religieux
+n'osa plus y pénétrer à cette heure-là, et la peur s'empara de tous les
+novices au point qu'on passait la nuit en prières dans les dortoirs,
+et que plusieurs de ces jeunes gens tombèrent malades. Cependant
+la curiosité étant plus forte encore que la frayeur, il y en eut
+quelques-uns d'assez hardis pour se tenir dans la galerie à l'heure
+fatale. Cette galerie est, tu le sais, plus basse de quelques pieds que
+le sol de la salle du chapitre. Les cinq grandes fenêtres en ogive de
+la salle donnent donc sur la galerie, et à cette époque elles étaient,
+comme aujourd'hui, garnies de grands rideaux de serge rouge constamment
+baissés sur cette face du bâtiment. Quels furent la surprise et l'effroi
+de ces novices lorsqu'ils virent passer sur les rideaux la grande ombre
+de l'abbé Spiridion, bien reconnaissable à la silhouette de sa belle
+chevelure! En même temps qu'on voyait passer et repasser cette ombre,
+on entendait le bruit égal et rapide de ses pas. Tout le couvent voulut
+être témoin de ce prodige, et les esprits forts, car dès ce temps-là il
+y en avait quelques-uns, prétendaient que c'était Fulgence ou quelque
+autre des anciens favoris de l'abbé qui se promenait de la sorte. Mais
+l'étonnement des incrédules fut grand lorsqu'ils purent s'assurer que
+toute la communauté, sans en excepter un seul religieux, novice ou
+serviteur, était rassemblée sur la galerie, tandis que l'ombre marchait
+toujours et que le plancher de la salle craquait sous ses pieds comme à
+l'ordinaire.
+
+[Illustration: Tenant toujours d'une main son démon terrassé...]
+
+«Cela dura plus d'un an. A force de messes et de prières, on satisfit,
+dit-on, cette âme en peine, et le premier anniversaire de la mort
+d'Hébronius vit cesser le prodige. Cependant une autre année s'écoula
+encore sans que personne osât entrer dans la salle à l'heure maudite.
+Comme on donne à chaque chose un nom de convention dans les couvents,
+on avait nommé cette heure le _Miserere_, parce que, pendant l'année
+qu'avait duré la promenade du revenant, plusieurs novices, désignés à
+tour de rôle par les supérieurs, avaient été tenus d'aller réciter le
+_Miserere_ dans la galerie. Quand cette apparition eut cessé et qu'on se
+fut familiarisé de nouveau avec les lieux hantés par l'esprit, on disait
+qu'à l'heure de midi, au moment où le soleil passait sur la figure du
+portrait d'Hébronius, on voyait ses yeux s'animer et paraître en tout
+semblables à des yeux humains.
+
+«Cette légende ne m'avait jamais trouvé railleur et superbe. Je prenais
+un singulier plaisir à l'entendre raconter; et longtemps avant l'époque
+où je connus intimement Fulgence, je m'étais intéressé à ce savant abbé,
+dont l'âme agitée n'avait peut-être pu encore entrer dans le repos
+céleste, faute d'avoir trouvé des amis assez courageux ou des chrétiens
+assez fervents pour demander et obtenir sa grâce. Dans toute la naïveté
+de ma foi, je m'étais posé comme l'avocat de Spiridion auprès du
+tribunal de Dieu, et tous les soirs, avant de m'endormir, je récitais
+avec onction un _De profondis_ pour lui. Bien qu'il fût mort une
+quarantaine d'années avant ma naissance, soit que j'aimasse la grandeur
+de ce caractère dont on rapportait mille traits remarquables, soit
+qu'il y eût en moi quelque chose comme une prédestination à devenir
+son héritier, je me sentais ému d'une vive sympathie et d'une sorte de
+tendresse pieuse en songeant à lui. J'avais horreur de l'hérésie, et
+je le plaignais si vivement d'avoir donné dans cette erreur que je ne
+pouvais souffrir qu'on parlât devant moi de ses dernières années.
+
+[Illustration: Lorsqu'ils virent passer sur les rideaux la grande ombre
+de l'abbé...]
+
+«Néanmoins la prudence me défendait d'avouer cette sympathie.
+L'inquisition exercée sans cesse par les supérieurs eût incriminé la
+pureté de mes sentiments. Le choix que Fulgence fit de moi pour son ami
+et son consolateur eut lieu de me surprendre autant qu'il surprit les
+autres. Quelques-uns en furent blessés, mais personne ne songea à m'en
+faire un crime; car je ne l'avais pas cherché, et on n'en conçut point
+de méfiance. J'étais alors aussi fervent catholique qu'il est possible
+de l'être, et même ma dévotion avait un caractère d'orthodoxie farouche
+qui m'assurait, sinon la bienveillance, du moins la considération des
+supérieurs. Il y avait déjà quatre ans que j'avais fait profession,
+et cette _ferveur de novice_, qui est devenue un terme proverbial, ne
+s'était pas encore démentie. J'aimais la religion catholique avec une
+sorte de transport; elle me semblait une arche sainte à l'abri de
+laquelle je pourrais dormir toute ma vie en sûreté contre les flots et
+les orages de mes passions; car je sentais fermenter en moi une force
+capable de briser comme le verre tous les raisonnements de la sagesse;
+et les idées que renferme ce mot, _mystère_, étaient les seuls qui
+pussent m'enchaîner, parce qu'elles seules pouvaient gouverner ou du
+moins endormir mon imagination. Je me plaisais à exalter la puissance
+de cette révélation divine qui coupe court à toutes les controverses et
+promet, en revanche de la soumission de l'esprit, les éternelles joies
+de l'âme. Combien je la trouvais préférable à ces philosophies profanes
+qui cherchent vainement le bonheur dans un monde éphémère, et qui
+ne peuvent, après avoir lâché la bride aux instincts de la matière,
+reprendre le moindre empire durable sur eux par le raisonnement! J'étais
+chargé de presque toutes les instructions scolastiques, et je professais
+la théologie en apôtre exalté, faisant servir tout l'esprit de
+discussion et d'examen qui étaient en moi à démontrer l'excellence d'une
+foi qui proscrivait l'un et l'autre.
+
+«Je semblais donc l'homme le moins propre à recevoir les confidences de
+l'ami d'Hébronius. Mais un seul acte de ma vie avait révélé naguère
+au vieux Fulgence quel fonds on pouvait faire sur la fermeté de mon
+caractère. Un novice m'avait confié une faute que je l'avais engagé à
+confesser. Il ne l'avait pas fait, et la faute ayant été découverte
+ainsi que la confidence que j'avais reçue, on taxait presque mon silence
+de complicité. On voulait pour m'absoudre que je fisse de plus amples
+révélations, et que je complétasse, par la délation, l'accusation portée
+contre ce jeune homme. J'aimai mieux me laisser charger que de le
+charger lui-même. Il confessa toute la vérité, et je fus disculpé. Mais
+on me fit un grand crime de ma résistance, et le Prieur m'adressa des
+reproches publics dans les termes les plus blessants pour l'orgueil
+irritable qui couvait dans mon sein. Il m'imposa une rude pénitence;
+puis, voyant la surprise et la consternation que cet arrêt sévère
+répandait sur le visage des novices tremblants autour de moi, il ajouta:
+
+«--Nous avons regret à punir avec la rigueur de la justice un homme
+aussi régulier dans ses moeurs et aussi attaché à ses devoirs que vous
+l'avez été jusqu'à ce jour. Nous aimerions à pardonner cette faute, la
+première de votre vie religieuse qui nous ait offert de la gravité. Nous
+le ferions avec joie, si vous montriez assez de confiance en nous
+pour vous humilier devant notre paternelle autorité, et si, tout en
+reconnaissant vos torts, vous preniez l'engagement solennel de ne jamais
+retomber dans une telle résistance, en faveur des profanes maximes d'une
+mondaine loyauté.
+
+«--Mon père, répondis-je, j'ai sans doute commis une grande faute,
+puisque vous condamnez ma conduite; mais Dieu réprouve les voeux
+téméraires, et quand nous faisons un ferme propos de ne plus l'offenser,
+ce n'est point par des serments, mais par d'humbles voeux et d'ardentes
+prières que nous obtenons son assistance future. Nous ne saurions
+tromper sa clairvoyance, et il se rirait de notre faiblesse et de notre
+présomption. Je ne puis donc m'engager à ce que vous me demandez.»
+
+«Ce langage n'était pas celui de l'Église, et, à mon insu, un instant
+d'indignation venait de tracer en moi une ligne de démarcation entre
+l'autorité de la foi et l'application de cette autorité entre les
+mains des hommes. Le Prieur n'était pas de force à s'engager dans une
+discussion avec moi. Il prit un air d'hypocrite compassion, et me dit
+d'un ton affligé qui déguisait mal son dépit:
+
+«--Je serai forcé de confirmer ma sentence, puisque vous ne vous sentez
+pas la force de me rassurer à l'avenir sur une seconde faute de ce
+genre.
+
+«--Mon père, répondis-je, je ferai double pénitence pour celle-ci.»
+
+«Je la lis en effet; je prolongeai tellement mes macérations qu'on fut
+forcé de les faire cesser. Sans m'en douter, ou du moins sans l'avoir
+prévu, j'allumai de profonds ressentiments, et j'excitai de vives
+alarmes dans l'esprit des supérieurs par l'orgueil d'une expiation
+qui désormais me déclarait invulnérable aux atteintes des châtiments
+extérieurs. Fulgence fut vivement frappé du caractère inattendu que
+cette conduite, de ma part, révélait aux autres et à moi-même. Il lui
+échappa de dire que, du temps de l'abbé Spiridion, _de telle choses ne
+ne seraient point passées_.
+
+«Ces paroles me frappèrent à mon tour, et je lui en demandai
+l'explication un jour que je me trouvai seul avec lui.
+
+«--Ces paroles signifient deux choses, me répondit-il: d'abord, que
+jamais l'abbé Spiridion n'eût cherché à arracher de la bouche d'un ami
+le secret d'un ami; ensuite, que, si quelqu'un l'eût osé tenter, il eût
+puni la tentative et récompensé la résistance.»
+
+«Je fus fort surpris de cet instant d'abandon, le seul peut-être auquel
+Fulgence se fût livré depuis bien des années. Très-peu de temps après
+il tomba en paralysie, et me fit venir près de lui. Il me parut d'abord
+très-gêné avec moi, et j'attendais vainement qu'il m'expliquât par quel
+hasard il m'avait choisi. Mais, voyant qu'il ne le faisait pas, je
+sentis ce qu'il y aurait eu d'indélicat à le lui demander, et je
+m'efforçai de lui montrer que j'étais reconnaissant et honoré de la
+préférence qu'il m'accordait. Il me sut gré de lui épargner toute
+explication, et nos relations s'établirent sur un pied de tendre
+intimité et de dévoûment filial. Cependant la confiance eut peine à
+venir, quoique nous parlassions beaucoup ensemble et avec une apparence
+d'abandon. Le bon vieillard semblait avoir besoin de raconter ses jeunes
+années, et de faire partager à un autre l'enthousiasme qu'il avait pour
+son bien-aimé maître Spiridion. Je l'écoutais avec plaisir, éloigné que
+j'étais de concevoir aucune inquiétude pour ma foi; et bientôt je pris
+tant d'intérêt à ce sujet que, lorsqu'il s'en écartait, je l'y ramenais
+de moi-même. J'aurais bien, à cause des travaux inconnus qui avaient
+rempli les dernières années de l'abbé, gardé contre lui une sorte
+de méfiance, si les détails de sa vie m'eussent été transmis par un
+catholique moins régulier que Fulgence; mais de celui-ci rien ne m'était
+suspect, et, à mesure que par lui je me mis à connaître Spiridion, je me
+laissai aller à la sympathie étrange et toute-puissante que m'inspirait
+le caractère de l'homme sans m'alarmer des opinions finales du
+théologien. Cette sincérité vigoureuse et cette justice rigide qu'il
+avait apportées dans tous les actes de sa vie faisaient vibrer en moi
+des cordes jusque là muettes. Enfin j'arrivai à chérir ce mort illustre
+comme un ami vivant. Fulgence parlait de lui et des choses écoulées
+depuis soixante ans comme s'ils eussent été d'hier; le charme et la
+vérité de ses tableaux étaient tels pour moi que je finissais par croire
+à la présence du maître ou à son retour prochain au milieu de nous. Je
+restais parfois longtemps sous l'empire de cette illusion; et quand elle
+s'évanouissait, quand je revenais au sentiment de la réalité, je me
+sentais saisi d'une véritable tristesse, et je m'affligeais de mon
+erreur perdue avec une naïveté qui faisait sourire et pleurer à la fois
+le bon Fulgence.
+
+«Malgré la résignation patiente avec laquelle ce digne religieux
+supportait son infirmité toujours croissante, malgré l'enjouement et
+l'expansion que ma présence lui apportait, il était facile de voir qu'un
+chagrin lent et profond l'avait rongé toute sa vie; et plus ses jours
+déclinaient vers la tombe, plus ce chagrin mystérieux semblait lui
+peser. Enfin, sa mort étant proche, il m'ouvrit tout à fait son âme et
+me dit qu'il m'avait jugé seul capable de recevoir un secret de cette
+importance, à cause de la fermeté de mes principes et de celle de mon
+caractère. L'une devait m'empêcher, selon lui, de m'égarer dans les
+abîmes de l'hérésie, l'autre me préserverait de jamais trahir le secret
+du livre. Il désirait que je ne prisse point connaissance de ce livre;
+mais il ajoutait, selon l'esprit du maître, que, si je venais à perdre
+la foi et à tomber dans l'athéisme, le livre, quoique entaché peut-être
+d'hérésie, devait certainement me ramener à la croyance de la Divinité
+et des points fondamentaux de la vraie religion. Sous ce rapport,
+c'était un trésor qu'il ne fallait pas laisser à jamais enfoui; et
+Fulgence me fit jurer, au cas où je n'aurais jamais besoin d'y recourir,
+de ne point emporter se secret dans la tombe et de le confier à quelque
+ami éprouvé avant de mourir. Il y eut beaucoup d'embarras et de
+contradictions dans les aveux du bon religieux. Il semblait qu'il y
+eût en lui deux consciences, l'une tourmentée par les devoirs et les
+engagements de l'amitié, l'autre par les terreurs de l'enfer. Son
+trouble excita en moi une tendre compassion, et je ne songeai pas à
+porter de sévères jugements sur sa conduite, en un moment si solennel et
+si douloureux. D'autre part, je commençais à me trouver moi-même dans la
+même situation que lui. Catholique et hérétique à la fois, d'une main
+j'invoquais l'autorité de l'Église romaine, de l'autre je plongeais
+dans la tombe de Spiridion pour y chercher ou du moins pour y protéger
+l'esprit de révolte et d'examen. Je compris bien les souffrances du
+moribond Fulgence, et je lui cachai celles qui s'emparaient de moi. Il
+s'était soutenu vigoureux d'esprit tant que l'urgence de ses aveux avait
+été aux prises avec les scrupules de sa dévotion. A peine eut-il mis fin
+à ses agitations qu'il commença à baisser: sa mémoire s'affaiblit, et
+bientôt il sembla avoir complètement oublié jusqu'au nom de son ami.
+Durant les heures de la fièvre, il était livré aux plus minutieuses
+pratiques de dévotion, et je n'étais occupé qu'à lui réciter des prières
+et à lui lire des psaumes. Il s'endormait un rosaire entre les doigts,
+et s'éveillait en murmurant: _Miserere nobis_. On eût dit qu'il voulait
+expier à force de puérilités la coûteuse énergie qu'il avait déployée en
+exécutant la volonté dernière de son ami. Ce spectacle m'affligea.--A
+quoi sert toute une vie de soumission et d'aveuglement, pensai-je, s'il
+faut à quatre-vingts ans mourir dans l'épouvante? Comment mourront les
+athées et les débauchés si les saints descendent dans la tombe pâles de
+terreur et manquant de confiance eu la justice de Dieu?
+
+«Une nuit Fulgence, en proie à un redoublement de fièvre, fut agité de
+rêves pénibles. Il me pria de m'asseoir près de son lit et de rester
+éveillé afin de réveiller lui-même s'il venait à s'endormir. A chaque
+instant il croyait voir un spectre approcher de lui; mais il avouait
+ensuite qu'il ne le voyait point, et que la peur seule de le voir
+l'aidait passer devant ses yeux des images flottantes et des formes
+confuses. Il faisait un beau clair de lune, et cette circonstance
+l'effrayait particulièrement. C'est alors que, dévoré d'une curiosité
+égoïste, je lui arrachai l'aveu des apparitions qu'il avait eues. Mais
+cet aveu fut très incomplet; sa tête s'égarait à chaque instant. Tout
+ce que je pus savoir, c'est que le spectre avait cessé de le visiter
+pendant plus de cinquante ans. C'était environ un an avant cette
+maladie, sous laquelle il succombait, que l'apparition était revenue. A
+l'heure de la nuit où la lune entrait dans son plein, il s'éveillait et
+voyait l'abbé assis près de lui. Celui-ci ne lui parlait point, mais il
+le regardait d'un air triste et sévère, comme pour lui reprocher son
+oubli et lui rappeler ses promesses. Fulgence en avait conclu que son
+heure était proche; et, cherchant autour de lui à qui il pourrait
+transmettre le secret, il avait remarqué que j'étais le seul homme
+sur lequel il put compter. Il n'avait voulu me faire aucune ouverture
+préalable, afin ne point attirer sur nos relations l'attention des
+supérieurs et de ne point m'exposer par la suite à des persécutions.
+
+«La nuit se passa sans que le spectre apparût à Fulgence. Quand il vit
+le matin blanchir l'horizon, il secoua tristement la tête en disant:
+
+«--C'est fini, il ne viendra plus. Il ne venait que pour me tourmenter
+lorsqu'il était mécontent de moi, et maintenant que j'ai fait sa volonté
+il m'abandonne! O maître, ô maître, j'ai pourtant exposé pour vous mon
+salut éternel, et peut-être suis-je damné à jamais pour vous avoir aimé
+plus que moi-même!»
+
+«Ce dernier élan d'une affection plus forte que la peur m'attendrit
+profondément. Quel était donc cet homme qui soixante ans après sa mort
+inspirait une telle épouvante, de tels dévouements et de si tendres
+regrets? Fulgence s'endormit et se réveilla vers midi.
+
+«--C'en est fait, me dit-il, je sens la vie qui de minute en minute
+se retire de moi..Mon cher frère, je voudrais recevoir les derniers
+sacrements. Allez vite assembler nos frères et demander qu'on vienne
+m'administrer. Hélas! ajouta-t-il d'un air préoccupé, je mourrai donc
+sans savoir si son âme a fait sa paix avec la mienne! J'ai dormi
+profondément; je n'ai point entendu sa voix pendant mon sommeil. Ah!
+il aimait son livre mieux que moi! Je le savais bien! je le lui dirais
+quand il était parmi nous:--Maître, toute votre affection réside dans
+votre intelligence, et votre coeur n'a rien pour nous. C'est l'histoire
+des hommes forts et des hommes faibles. Quand l'esprit des forts est
+content de nous, ils condescendent à nous rechercher; mais nous autres,
+que nous approuvions ou non les spéculations de leur esprit, notre coeur
+leur reste indissolublement attaché.
+
+«--Pere Fulgence, ne dites pas cela, m'écriai-je en le serrant dans mes
+bras par un élan involontaire et sans songer à me faire l'application
+d'un reproche qui ne s'adressait pas à moi. Ce serait la première,
+la seule hérésie de votre vie. Les hommes vraiment forts aiment
+passionnément, et c'est parce que vous êtes un de ces hommes que vous
+avez tant aimé. Prenez courage à cette heure suprême. Si vous avez péché
+contre la science de l'Eglise en restant fidèle à l'amitié, Dieu vous
+absoudra, parce qu'il préfère l'amour à l'intelligence.
+
+«--Ah! tu parles comme parlait mon maître, s'écria Fulgence. Voici la
+première parole selon mon coeur que j'aie entendue depuis soixante
+ans. Sois béni, mon fils. Je te répéterai la bénédiction de Spiridion:
+«Veuille le Tout-Puissant donner à tes vieux jours un ami fidèle et
+tendre comme tu l'as été pour moi!»
+
+«Il reçut les sacrements avec une grande ferveur. Toute la communauté
+assistait à son agonie. Ceux des religieux que ne pouvait contenir sa
+cellule étaient agenouillés sur deux rangs dans la galerie, depuis sa
+porte jusqu'au grand escalier qu'on apercevait au fond. Tout à coup
+Fulgence, qui semblait expirer dans une muette béatitude, se ranima,
+et, m'attirant vers lui, me dit à l'oreille:--_Il vient, il monte
+l'escalier; va au devant de lui_. Ne comprenant rien à cet ordre, mais
+obéissant avec cet aveuglement que les moribonds ont droit d'exiger, je
+sortis doucement, et, sans troubler le recueillement des religieux, je
+franchis le seuil et portai mes regards sur cette vaste profondeur
+de l'escalier voûté, où nageait en cet instant la vapeur embrasée du
+soleil. Les novices, placés toujours derrière les profès, étaient à
+genoux de chaque côté des rampes. Je vis alors un homme qui montait
+les degrés et qui s'approchait vivement. Sa démarche était légère et
+majestueuse à la fois, comme l'est celle d'un homme actif et revêtu
+d'autorité. A sa haute taille pleine d'élégance, à sa chevelure
+blonde et rayonnante, à son costume du temps passé, je le reconnus
+sur-le-champ. Il était en tout conforme à la description que Fulgence
+m'en avait faite tant de fois. Il traversa les deux rangées de moines,
+qui récitaient à voix basse les litanies des Saints, sans que personne
+s'aperçût de sa présence, quoiqu'elle fût visible pour moi comme la
+lumière du jour, et que le bruit de ses pas rapides et cadences frappât
+mon oreille.
+
+«Il entra dans la cellule. Au moment où il passa près de moi, je tombai
+sur mes genoux. Sans s'arrêter, il tourna la tête vers moi et me regarda
+fixement. Je continuai à le suivre des yeux. Il s'approcha du lit, prit
+la main de Fulgence, et s'assit auprès de lui. Fulgence ne bougea pas.
+Sa main resta immobile et pendante dans celle du maître; sa bouche était
+entr'ouverte, ses yeux fixes et sans regard. Pendant tout le temps que
+durèrent les litanies, l'apparition demeura immobile, toujours penchée
+sur le corps de Fulgence. Au moment où elles furent achevées, celui-ci
+se dressa sur son séant, et, serrant convulsivement la main qui tenait
+la sienne, il cria d'une voix forte: «_Sancte Spiridion, ora pro
+nobis_,» et retomba mort. Le fantôme disparut en même temps. Je regardai
+autour de moi pour voir l'effet qu'avait produit cette scène sur les
+autres assistants: au calme qui régnait sur tous les visages, je
+reconnus que l'esprit n'avait été visible que pour moi seul.
+
+«Vingt-quatre heures après on descendit le corps de Fulgence au sein de
+la terre. Je fus un des quatre religieux désignés pour le porter au fond
+du caveau destiné à son dernier sommeil. Ce caveau est situé au transept
+de notre église. Tu as vu souvent la pierre longue et étroite qui en
+marque le centre et qui porte cette étrange inscription: «_Hic est
+veritas_.»
+
+--Cette inscription, dis-je en interrompant le père Alexis, a souvent
+distrait mes regards et occupé ma pensée pendant la prière. Malgré moi,
+je cherchais à pénétrer le sens d'une devise qui me paraissait opposée
+à l'esprit du christianisme. Comment, me disais-je, la vérité
+pourrait-elle être enfouie dans un sépulcre? Quels enseignements les
+vivants peuvent-ils demander à la poussière des cadavres? N'est-ce pas
+vers le ciel que nos regards doivent se tourner dès que l'étincelle de
+la vie a quitté notre chair mortelle, et que l'âme a brisé ses liens?
+
+--Maintenant, répondit Alexis, tu peux comprendre le sens mystérieux de
+cette épitaphe. Spiridion, dans son enthousiasme pour Bossuet, l'avait
+fait inscrire, ainsi que tu l'as vu, au dos du livre que le peintre de
+son portrait lui plaça dans la main. Plus tard, lorsqu'il eut dans son
+inaltérable bonne foi, changé une dernière fois d'opinion, voulant, en
+face des variations de son esprit, témoigner de la constance de son
+coeur, il résolut de garder sa devise, et, à sa mort, il exigea qu'elle
+fût gravée sur sa tombe. Noble jalousie d'un vaillant esprit que rien ne
+peut séparer de sa conquête et qui demande à dormir dans sa tombe avec
+la vérité qu'il a gagnée, comme le guerrier avec le trophée de sa
+victoire! Les moines ne comprirent pas que cette protestation du mourant
+ne se rapportait plus à la doctrine de Bossuet; quelques-uns méditèrent
+avec méfiance sur la portée de ces trois mots; nul n'osa cependant y
+porter une main profane, tant était grand le respect mêlé de crainte que
+l'abbé inspirait jusque dans son tombeau.
+
+«Le jour des obsèques de Fulgence, cette dalle fut levée, et nous
+descendîmes l'escalier du caveau; car une place avait été conservée pour
+l'ami de Spiridion à côté de celle même où il reposait. Telle avait été
+la dernière volonté du maître. Le cercueil de chêne que nous portions
+était fort lourd; l'escalier roide et glissant; les frères qui
+m'aidaient, des adolescents débiles, troublés peut-être par la lugubre
+solennité qu'ils accomplissaient. La torche tremblait dans la main du
+moine qui marchait en avant. Le pied manqua à un des porteurs; il
+roula en laissant échapper un cri, auquel les cris de ses compagnons
+répondirent. La torche tomba des mains du guide, et, à demi éteinte, ne
+répandit plus sur les objets qu'une lumière incertaine, de plus en plus
+sinistre. L'horreur de cet instant fut extrême pour des jeunes gens
+timides, élevés dans les superstitions d'une foi grossière, et prévenus
+contre la mémoire de l'abbé par les imputations absurdes qui circulaient
+encore contre lui dans le cloître. Ils croyaient sans doute que le
+spectre de Spiridion allait se dresser devant eux, ou que l'esprit
+malin, réveillé par ces saintes ablutions, allait s'exhaler en flammes
+livides de la fosse ténébreuse.
+
+«Quant à moi, plus robuste de corps ou plus ferme d'esprit, je
+ressentais une vive émotion, mais nulle terreur ne s'y mêlait, et
+c'était avec une sorte de vénération joyeuse que j'approchais des
+reliques d'un grand homme. Lorsque mon compagnon tomba, je retins à moi
+seul la dépouille respectable de mon maître; mais les deux autres qui
+marchaient derrière nous s'étant laissé choir aussi, je fus entraîné par
+la secousse imprimée au fardeau, et j'allai tomber avec le cercueil de
+Fulgence sur le cercueil de Spiridion. Je me relevai aussitôt; mais en
+appuyant ma main sur le sarcophage de plomb qui contenait les restes
+de l'abbé, je fus surpris de sentir, au lieu du froid métallique, une
+chaleur qui semblait tenir de la vie. Peut être était-ce le sang
+d'une légère blessure que je venais de me faire à la tête, et dont le
+sarcophage avait reçu quelques gouttes. Dans le premier moment, je
+ne m'aperçus point de cette blessure, et, transporté d'une sympathie
+étrange, inconcevable, j'embrassai ce sépulcre avec le même transport
+que si j'eusse senti tressaillir contre mon sein palpitant les ossements
+desséchés de mon père. Je me relevai à la hâte en voyant qu'un autre
+moine, survenant au milieu de cette scène de terreur, avait ramassé la
+torche.
+
+«Je ne me rappelle pas sans une sorte de honte les pensées qui
+m'absorbèrent la nuit qui suivit les obsèques de Fulgence, tandis que je
+méditais agenouillé sur sa pierre tumulaire. Le souvenir de Spiridion
+m'était sans cesse présent: ébloui par le prestige de son audace
+intellectuelle et de cette puissance merveilleuse dont l'influence lui
+avait survécu si longtemps, je me sentis tout à coup possédé d'un
+ardent désir de marcher sur ses traces. La jeunesse est orgueilleuse et
+téméraire, et les enfants croient qu'ils n'ont qu'à ouvrir les mains
+pour saisir les sceptres qu'ont portés les morts. Je me voyais déjà abbé
+au couvent, comme Spiridion, maître de son livre, éblouissant le monde
+entier par ma science et ma sagesse. Je ne savais pas quelle était sa
+doctrine mais, quelle qu'elle fût, je l'acceptais d'avance, comme émanée
+de la plus forte tête de son siècle. Enthousiasmé par ses idées, je
+me relevai instinctivement pour aller m'emparer du livre, et déjà je
+cherchais les moyens de soulever la pierre; mais, au moment d'y porter
+les mains je me sentis arrêter tout d'un coup par la pensée d'un
+sacrilège, et tous mes scrupules religieux, un instant écartés,
+revinrent m'assaillir en même temps. Je sorti de l'église à la fois
+charmé, tourmenté, épouvanté. L'orgueil humain et la soumission
+chrétienne étaient aux prises en moi, je ne savais encore lequel
+triompherait mais il me sembla que le sentiment qui avait, en une heure,
+pris autant de force que l'autre en dix ans, aurait bien de la peine
+à succomber. Cette lutte intérieure dura plusieurs jours. Enfin mon
+intelligence vint au secours de l'orgueil et décida la victoire. La foi
+s'enfuit devant la raison, comme l'obéissance fuyait devant l'ambition.
+
+«Ce ne fut point tout d'un coup cependant, et de parti délibéré, que
+j'abjurai la foi catholique. Lorsque j'acordai à mon esprit le droit
+d'examiner sa croyance, étais encore tellement attaché à cette croyance
+affaiblie que je me flattais de la retremper au creuset de l'étude et
+de la méditation. Si elle devait s'écrouler au premier choc de
+l'intelligence, me disais-je, elle serait un bien pauvre et bien fragile
+édifice. La loi qui prescrit d'abaiser l'entendement devant les mystères
+a dû être promulguée pour les cerveaux faibles. Ces mystères divins
+ne peuvent être que de sublimes figures dont le sens trop vaste
+épouvanterait et briserait les cerveaux étroits. Mais Dieu aurait-il
+donné à l'intelligence sublime de l'homme, émanée de lui-même, les
+ténèbres pour domaine et la peur pour guide? Non, ce serait outrager
+Dieu, et la lettre a dû être aux prophètes aussi claire que l'esprit.
+Pourquoi l'âme qui se sent détachée de la terre et ardente à voler vers
+les hautes régions de la pensée ne chercherait-elle pas à marcher sur
+les traces clés prophètes? Plus on pénétrera dans les mystères, plus
+on y trouvera de force et de lumière pour répondre aux arguments de
+l'athéisme. Celui-là est un enfant qui se craint lui-même quand sa
+volonté est droite et son but sublime.
+
+«Qui sait, me disais-je encore, si le livre de Spiridion l'est pas
+un monument élevé à la gloire du catholicisme? Fulgence a manqué de
+courage; peut-être, s'il eût osé s'emparer de la science de son
+maître, eut-il vu cesser toutes ses alarmes. Peut-être, après bien des
+hésitations et bien des recherches, Hébronius, éclairé d'une lumière
+nouvelle et ranimé par une force imprévue, a-t-il proclamé dans son
+dernier écrit le triomphe de ces mêmes idées que depuis dix ans il
+passait à l'alambic. Je me rappelais alors la fable du laboureur qui
+confie à ses fils l'existence d'un trésor enfoui dans son champ, afin de
+les engager à travailler cette terre dont la fécondité doit faire leur
+richesse. La pensée de Spiridion a été celle-ci, me disais-je: Ne croyez
+pas sur la foi les uns des autres, et ne suivez pas comme des animaux
+privés de raison, le sentier battu par ceux qui marchent devant vous.
+Ouvrez vous-mêmes votre voie vers le ciel; tout chemin conduit à la
+vérité celui qu'une intention pure anime et que l'orgueil n'aveugle
+pas. La foi n'a d'efficacité véritable qu'autant qu'elle est librement
+consentie, et de fermeté réelle qu'autant qu'elle satisfait tous les
+besoins et occupe les puissances de l'âme.
+
+«Je résolus donc de me livrer à des études sérieuses et approfondies sur
+la nature de Dieu et sur celle de l'homme, et de ne recourir au livre
+d'Hébronius qu'à la dernière extrémité, c'est-à-dire au cas où, mes
+forces se trouvant au-dessous d'une tâche si rude, je sentirais en moi
+le doute se changer en désespoir, et mes facultés épuisées ne plus
+suffire à fournir le reste de ma carrière.
+
+«Cette résolution conciliait tout, et ma curiosité qui s'éveillait aux
+mystères de la science, et ma conscience qui restait encore attachée à
+ceux de la foi. Avant d'en venir à cette conclusion, j'avais été fort
+agité, j'avais beaucoup souffert. Dans le mouvement de joie enthousiaste
+qu'elle me causa, je me laissai entraîner à une manifestation toute
+catholique de ma philosophie nouvelle. Je voulus faire un voeu: je pris
+avec moi-même l'engagement de ne point recourir au livre d'Hébronius
+avant l'âge de trente ans, fusse-je assailli jusque-là par les doutes
+les plus poignants, ou éclairé en apparence par les certitudes les plus
+vives. C'était à cet âge que l'abbé Spiridion avait été dans toute
+la ferveur de son catholicisme, et qu'après avoir abjuré déjà deux
+croyances, il s'était voué à la troisième par une indissoluble
+consécration. J'avais vingt-quatre ans, et je pensais que six années
+suffiraient à mes études. Dans ces dispositions, je m'agenouillai de
+nouveau sur la pierre qu'on appelait dans le couvent le _Hic est_;
+là, dans le silence et le recueillement, je prononçai à voix basse un
+serment terrible, vouant mon âme à l'éternelle damnation et ma vie à
+l'abandon irrévocable de la Providence, si je portais les mains sur le
+livre d'Hébronius avant l'hiver de 1766. Je ne voulus point faire ce
+serment dans l'ombre de la nuit, me menant du trouble que la solennité
+funèbre de certaines heures répand dans l'esprit de l'homme; ce fut en
+plein midi, par un jour brûlant et à la clarté du soleil que je voulus
+m'engager. La chaleur étant accablante, le Prieur avait, comme il arrive
+quelquefois dans cette saison, accordé à la communauté une heure de
+sieste à midi. J'étais donc parfaitement seul dans l'église; un profond
+silence régnait partout; on n'entendait même pas le bruit accoutumé
+des jardiniers au dehors, et les oiseaux, plongés dans une sorte de
+recueillement extatique, avaient cessé leurs chants.
+
+«Mon âme se dilatait dans son orgueilleux enthousiasme; les idées les
+plus riantes et les plus poétiques se pressaient dans mon cerveau en
+même temps qu'une confiance audacieuse gonflait ma poitrine. Tous les
+objets sur lesquels errait ma vue semblaient se parer d'une beauté
+inconnue. Les lames d'or du tabernacle étincelaient comme si une lumière
+céleste était descendue sur le Saint des saints. Les vitraux coloriés,
+embrasés par le soleil, se reflétant sur le pavé, formaient entre chaque
+colonne une large mosaïque de diamants et de pierres précieuses. Les
+anges de marbre semblaient, amollis par la chaleur, incliner leurs
+fronts, et, comme de beaux oiseaux, vouloir cacher sous leurs ailes
+leurs têtes charmantes, fatiguées du poids des corniches. Les battements
+égaux et mystérieux de l'horloge ressemblaient aux fortes vibrations
+d'une poitrine embrasée d'amour, et la flamme blanche et mate de la
+lampe qui brûle incessamment devant l'autel, luttant avec l'éclat du
+jour, était pour moi l'emblème d'une intelligence enchaînée sur la terre
+qui aspire sans cesse à se fondre dans l'éternel foyer de l'intelligence
+divine. Ce fut dans cet instant de béatitude intellectuelle et physique
+que je prononçai à demi-voix la formule de mon voeu. Mais à peine
+avais-je commencé que j'entendis la porte placée au fond du choeur
+s'ouvrir doucement, et des pas que je reconnus, car nuls pas humains ne
+purent jamais se comparer à ceux-là, retentirent dans le silence du
+lieu saint avec une indicible harmonie. Ils approchaient de moi, et ne
+s'arrêtèrent qu'à la place où j'étais agenouillé. Saisi de respect et
+transporté de joie, j'élevai la voix, et j'achevai distinctement la
+formule que je n'avais pas interrompue. Quand élle fut finie, je me
+retournai croyant trouver debout derrière moi celui que j'avais déjà vu
+au lit de mort de Fulgence; mais je ne vis personne. L'esprit s'était
+manifesté à un seul de mes sens. Je n'étais pas encore digne apparemment
+de le revoir. Il reprit sa marche invisible, et, passant devant moi, il
+se perdit peu à peu dans l'éloignement. Quand il me parut avoir atteint
+la grille du choeur, tout rentra dans le silence. Je me reprochai alors
+de ne lui avoir point adressé la parole. Peut-être m'eût-il répondu,
+peut-être était-il mécontent de mon silence, et n'eût-il attendu qu'un
+élan plus vif de mon coeur vers lui pour se manifester davantage.
+Cependant je n'osai marcher sur ses traces ni invoquer son retour; car
+il se mêlait une grande crainte à l'attrait irrésistible que j'éprouvais
+pour lui. Ce n'était pas cette terreur puérile que les hommes faibles
+ressentent à l'aspect d'une perturbation quelconque des faits
+ordinairement accessibles à leurs perceptions bornées. Ces perturbations
+rares et exceptionnelles, qu'on appelle à tort faits prodigieux et
+surnaturels, tout inexplicables qu'elles étaient pour mon ignorance, ne
+me causaient aucun effroi. Mais le respect que m'inspirait, après sa
+mort, cet homme supérieur, je l'eusse éprouvé presque au même degré si
+je l'eusse vu durant sa vie. Je ne pensais pas qu'il fût investi par
+aucune puissance invisible du droit de me nuire ou de m'effrayer; je
+savais qu'à l'état de pur esprit il devait lire en moi et comprendre ce
+qui s'y passait avec plus de force et de pénétration encore qu'il
+ne l'eût fait lorsque son âme était emprisonnée dans la matière. Au
+contraire de ces caractères timides qui eussent tremblé de le voir, je
+ne craignais qu'une chose, c'était de ne jamais lui sembler digne de le
+voir une seconde fois. Lorsque j'eus perdu l'espérance de le contempler
+ce jour-là, je demeurai triste et humilié. J'étais arrivé à me persuader
+qu'il n'était point mort hérétique, et que son âme ne subissait pas les
+tourments du purgatoire, mais qu'au contraire elle jouissait dans les
+cieux d'une éternelle béatitude. Ses apparitions étaient une grâce, une
+bénédiction d'en haut, un miracle qui s'était accompli en faveur de
+Fulgence et de moi; c'était pour moi un doux et glorieux souvenir; mais
+je n'osais demander plus qu'il ne m'était accordé.
+
+«Dès ce jour, je m'adonnai au travail avec ardeur, et, en moins de
+deux années j'avais dévoré tous les volumes de notre bibliothèque qui
+traitaient des sciences, de l'histoire et de la philosophie. Mais quand
+j'eus franchi ce premier pas, je m'aperçus que je n'avais rien fait que
+de tourner dans le cercle restreint où le catholicisme avait enfermé ma
+vie passée. Je me sentais fatigué, et je voyais bien que je n'avais pas
+travaillé; mon esprit était attiédi et affaissé sous le poids de ces
+controverses incroyablement subtiles et patientes du moyen âge, que
+j'avais abordées courageusement. Ma confiance dans l'infaillibilité de
+l'Église n'avait pas eu le moindre combat à soutenir, puisque tous ces
+écrits tendaient à proclamer et à défendre les oracles de Rome; mais
+précisément cette lutte sans adversaire et cette victoire sans péril
+me laissaient froid et mécontent. Ma foi avait perdu cette vigueur
+aventureuse, ce charme de sublime poésie qu'elle avait eus auparavant.
+Les grands éclairs de génie qui traversaient ce fatras d'écrits
+scolastiques ne compensaient pas l'inutilité verbeuse de la plupart
+d'entre eux. D'ailleurs, ces réfutations véhémentes de doctrines qu'il
+était défendu d'examiner ne pouvaient satisfaire un esprit qui s'était
+imposé la tâche de connaître et de comprendre par lui-même. Je résolus
+de lire les écrits des hérétiques. La bibliothèque du couvent n'était
+pas comme aujourd'hui rassemblée dans plusieurs pièces réunies sous la
+même clef. La collection des auteurs hérétiques, impies et profanes, que
+Spiridion avait tant de fois interrogée, était restée enfouie dans
+une pièce inaccessible aux jeunes religieux, et très-éloignée de la
+bibliothèque sacrée. Ce cabinet réservé était situé au bout de la grande
+salle du chapitre, celle même où jadis l'abbé Spiridion, avant et après
+sa mort, s'était promené si solennellement à certaines heures. Cette
+précieuse collection était restée pour les uns un objet d'horreur et
+d'effroi, pour la plupart un objet d'indifférence et de mépris. Un
+statut du fondateur en interdisait la destruction; l'ignorance et la
+superstition en gardaient l'entrée. Je fus le premier peut-être, depuis
+le temps d'Hébronius, qui osa secouer la poussière de ces livres
+vénérables.
+
+«Je ne pris pas une telle résolution sans une secrète épouvante; mais
+il faut dire aussi qu'il s'y mêlait une curiosité ardente et pleine de
+joie. L'émotion solennelle que j'éprouvais en entrant dans ce sanctuaire
+avait donc plus de charme que d'angoisse, et je franchis le seuil
+tellement absorbé par mes sensations intimes que je ne songeai même pas
+à demander la permission aux supérieurs. Cette permission ne s'obtenait
+pas aisément, comme tu peux le croire, Angel; peut-être même ne
+s'obtenait-elle pas du tout; car j'ignore si jamais aucun de nous avait
+eu le courage de la demander ou l'art de se la faire octroyer.
+
+«Pour moi, je n'y pensai seulement pas. La lutte qui s'était livrée au
+dedans de moi, lorsque ma soif de science s'était trouvée aux prises
+avec les résistances de ma foi, avait une bien autre importance que
+tous les combats où j'eusse pu m'engager avec des hommes. Dans cette
+circonstance comme dans tout le cours de ma vie, j'ai senti que j'étais
+doué d'une singulière insouciance pour les choses extérieures, et que le
+seul être qui pût m'effrayer, c'était moi-même.
+
+«J'aurais pu pénétrer la nuit dans cet asile à l'aide de quelque fausse
+clef, prendre les livres que je voulais étudier, les emporter et les
+cacher dans ma cellule. Cette prudence et cette dissimulation étaient
+contraires à mes instincts. J'entrai en plein jour, à l'heure de midi,
+dans la salle du chapitre; je la parcourus dans sa longueur d'un pas
+assuré, et sans regarder derrière moi si quelqu'un me suivait. J'allai
+droit à la porte... porte fatale sur laquelle le destin avait écrit pour
+moi les paroles de Dante:
+
+ Per me si va nell' eterno dolore.
+
+Je la poussai avec une telle résolution et tant de vigueur qu'elle
+obéit, bien qu'elle fût fermée par une forte serrure. J'entrai; mais
+aussitôt je m'arrêtai plein de surprise: il y avait quelqu'un dans
+la bibliothèque, quelqu'un qui ne se dérangea pas, qui ne sembla pas
+s'apercevoir du fracas de mon entrée, et qui ne leva pas seulement les
+yeux sur moi; quelqu'un que j'avais déjà vu une fois, et que je
+ne pouvais jamais confondre avec aucun autre. Il était assis dans
+l'embrasure d'une longue croisée gothique, et le soleil enveloppait
+d'un chaud rayon sa lumineuse chevelure blonde; il semblait lire
+attentivement. Je le contemplai, immobile, pendant environ une
+demi-minute, puis je fis un mouvement pour m'élancer à ses pieds; mais
+je me trouvai à genoux devant un fauteuil vide: la vision s'était
+évanouie dans le rayon solaire.
+
+«Je restai si troublé que je ne pus songer, ce jour-là, à ouvrir aucun
+livre. J'attendis quelques instants, quoique je ne me flattasse point de
+revoir l'_Esprit_; mais je n'en étais pas moins enthousiasmé et fortifié
+par cette rapide manifestation de sa présence. Je demeurai, pensant que,
+s'il était mécontent de mon audace, j'en serais informé par quelque
+prodige nouveau; mais il ne se passa rien d'extraordinaire, et tout me
+parut si calme autour de moi que je doutai un instant de la réalité de
+l'apparition, et faillis penser que mon imagination seule avait enfanté
+cette figure. Le lendemain, je revins à la bibliothèque sans m'inquiéter
+de ce qui avait dû se passer lorsque les gardiens avaient trouvé la
+porte ouverte et la serrure brisée. Tout était désert et silencieux dans
+la salle; la porte était fermée au loquet seulement, comme je l'avais
+laissée, et il ne paraissait pas qu'on se fût encore aperçu de
+l'effraction. J'entrai donc sans résistance, je refermai la porte sur
+moi, et je commençai à parcourir de l'oeil les titres des livres qui
+s'offraient en foule à mes regards. Je m'emparai d'abord des écrits
+d'Abeilard, et j'en lus quelques pages. Mais bientôt la cloche qui nous
+appelait aux offices sonna, et, malgré la répugnance que j'éprouvais
+à agir comme en cachette, je me décidai à emporter sous ma robe cet
+ouvrage précieux; car la salle du chapitre n'était accessible pour moi
+qu'une heure dans tout le cours de la journée, et mon ardeur n'était
+pas de nature à se contenter de si peu. Je commençai à réfléchir à la
+possibilité matérielle d'étudier sans être interrompu, et je résolus
+d'agir avec prudence. Peut-être la chose eût été facile si j'eusse pu
+m'humilier jusqu'à implorer la bienveillance des supérieurs. C'est à
+quoi mon orgueil ne put jamais se plier; il eût fallu mentir et dire
+que, muni d'une foi inébranlable, je me sentais appelé à réfuter
+victorieusement l'hérésie. Cela n'était plus vrai. J'éprouvais le besoin
+de m'instruire pour moi-même, et, la science catholique épuisée pour
+moi, j'étais poussé vers des études plus complètes, par l'amour de la
+science, et non plus par l'ardeur de la prédication.
+
+«Je dévorai les écrits d'Abeilard, et ce qui nous reste des opinions
+d'Arnauld de Brescia, de Pierre Valdo, et des autres hérétiques célèbres
+des douzième et treizième siècles. La liberté d'examen et l'autorité
+de la conscience, proclamées jusqu'à un certain point par ces hommes
+illustres, répondaient tellement alors au besoin de mon âme, que je fus
+entraîné au delà de ce que j'avais prévu. Mon esprit entra dès lors dans
+une nouvelle phase, et, malgré ce que j'ai souffert dans les diverses
+transformations que j'ai subies, malgré l'agonie douloureuse où j'achève
+mes jours, je dirai que ce fut le premier degré de mon progrès. Oui,
+Angel, quelque rude supplice que l'âme ait à subir en cherchant la
+vérité, le devoir est de la chercher sans cesse, et mieux vaut perdre la
+vue à vouloir contempler le soleil que de rester les yeux volontairement
+fermés sur les splendeurs de la lumière. Après avoir été un théologien
+catholique assez instruit, je devins donc un hérétique passionné, et
+d'autant plus irréconciliable avec l'Église romaine qu'à l'exemple
+d'Abeilard et de mes autres maîtres, j'avais l'intime et sincère
+conviction de mon orthodoxie. Je soutenais dans le secret de mes pensées
+que j'avais le droit, et même que c'était un devoir pour moi, de ne rien
+adopter pour article de foi que je n'en eusse senti l'utilité et compris
+le principe. La manière dont ces philosophes envisageaient l'inspiration
+divine de Platon et la sainteté des grands philosophes païens,
+précurseurs du Christ, me semblait seule répondre à l'idée que le
+chrétien doit avoir de la bonté, de l'équité et de la grandeur de Dieu.
+Je blâmais sérieusement les hommes d'Église contemporains d'Abeilard, et
+pensais que, lors du concile de Sens, l'esprit de Dieu avait été avec
+lui et non avec eux. Si je ne détruisais pas encore dans ma pensée tout
+l'édifice du catholicisme, c'est que, par une transaction de mon esprit
+qui m'était tout à fait propre, j'admettais qu'en des jours mauvais
+l'Église avait pu se tromper, et que, si les successeurs de ces prélats
+égarés ne révisaient pas leurs jugements, c'était par un motif de
+discipline et de prudence purement humaines et politiques. Je me disais
+qu'à la place du pape je reconnaîtrais peut-être l'impossibilité de
+réhabiliter publiquement Abeilard et son école, mais qu'à coup sûr je
+ne proscrirais plus la lecture de leurs écrits, et je cacherais ma
+sympathie pour eux sous le voile de la tolérance. Je raisonnais, certes,
+déplorablement; car je sapais toute l'autorité de l'Église, sans songer
+à sortir de l'Église. J'attirais sur ma tête les ruines d'un édifice
+qu'on ne peut attaquer que du dehors. Ces contradictions étranges ne
+sont pas rares chez les esprits sincères et logiques à tout autre égard.
+Une malveillance d'habitude pour le corps de l'Église protestante, un
+attachement d'habitude et d'instinct pour l'Église romaine, leur font
+désirer de conserver le berceau, tandis que l'irrésistible puissance
+de la vérité et le besoin d'une juste indépendance ont transformé
+entièrement et grandi le corps auquel cette couche étroite ne peut plus
+convenir. Au milieu de ces contradictions, je n'apercevais pas le point
+principal. Je ne voyais pas que je n'étais plus catholique. En accordant
+aux hérésiarques des principes d'orthodoxie épurée, je reportais vers
+eux toute ma ferveur; et mon enthousiasme pour leur grandeur, ma
+compassion pour leurs infortunes, me conduisirent à les égaler aux Pères
+de l'Église et à m'en occuper même davantage; car les Pères avaient
+accaparé toute ma vie précédente, et j'avais besoin de me faire d'autres
+amis.
+
+«Dire que je passai à Wiclef, à Jean Huss, et puis à Luther, et de là
+au scepticisme, c'est faire l'histoire de l'esprit humain durant les
+siècles qui m'avaient précédé, et que ma vie intellectuelle, par un
+enchaînement de nécessités logiques, résuma assez fidèlement. Mais,
+après le protestantisme, je ne pouvais plus retourner au point de
+départ. Ma foi dans la révélation s'ébranla, ma religion prit une forme
+toute philosophique; je me retournai vers les philosophies anciennes; je
+voulus comprendre et Pythagore et Zoroastre, Confucius, Épicure, Platon,
+Épictète, en un mot tous ceux qui s'étaient tourmentés grandement de
+l'origine et de la destinée humaine avant la venue de Jésus-Christ.
+
+«Dans un cerveau livré à des études calmes et suivies, dans une âme qui
+ne reçoit de la société vivante aucune impulsion, et qui, dans une suite
+de jours semblables, puise goutte à goutte sa vie céleste à une source
+toujours pleine et limpide, les transformations intellectuelles
+s'opèrent insensiblement et sans qu'il soit possible de marquer la
+limite exacte de chacune de ses phases. De même que, d'un petit enfant
+que tu étais, mon cher Angel, tu es devenu par une gradation incessante,
+mais inappréciable à ton attention journalière, un adolescent, et puis
+un jeune homme; de même je devins de catholique réformiste, et de
+réformiste philosophe.
+
+«Jusque-là tout avait bien été; et, tant que ces études furent pour moi
+purement historiques, j'éprouvai les plus vives et les plus intimes
+jouissances. C'était un bonheur indicible pour moi que de pénétrer,
+dégagé des réserves et des restrictions catholiques, dans les sublimes
+existences de tant de grands hommes jusque-là méconnus, et dans les
+clartés splendides de tant de chefs-d'oeuvre jusqu'alors incompris. Mais
+plus j'avançais dans cette connaissance, plus je sentais la nécessité
+l'opter pour un système; car je croyais voir l'impossibilité d'établir
+un lien entre toutes ces croyances et toutes ces doctrines diverses. Je
+ne pouvais plus croire à la révélation depuis que tant de philosophes et
+de sages s'étaient levés autour de moi et m'avaient donné de si grands
+enseignements sans se targuer d'aucun commerce exclusif avec la
+Divinité. Saint Paul ne me paraissait pas plus inspiré que Platon, et
+Socrate ne me semblait pas moins digne de racheter les fautes du genre
+humain que Jésus de Nazareth. L'Inde ne se montrait certes pas moins
+éclairée dans l'idée de la Divinité que la Judée. Jupiter, à le suivre
+dans la pensée que les grands esprits du paganisme avaient eue pour
+lui, ne me semblait pas un dieu inférieur à Jéhovah. En un mot, tout en
+conservant lu plus haute vénération et le plus pur enthousiasme pour le
+Crucifié, je ne voyais guère de raisons pour qu'il fût le fis de Dieu
+plus que Pythagore, et pour que les disciples de celui-ci ne fussent pas
+les apôtres de la foi aussi bien que les disciples de Jésus. Bref, en
+lisant les réformistes, j'avais cessé d'être catholique; en lisant les
+philosophes, je cessai d'être chrétien.
+
+«Je gardai pour toute religion une croyance pleine de désir et d'espoir
+en la Divinité, le sentiment inébranlable du juste et de l'injuste,
+un grand respect pour lotîtes les religions et pour toutes les
+philosophies, l'amour du bien et le besoin du vrai. Peut-être aurais-je
+pu en rester là et vivre assez paisible avec ces grands instincts et
+beaucoup d'humilité; mais voilà peut-être ce qui est impossible à un
+catholique, voilà où l'histoire de l'individu diffère essentiellement de
+l'histoire des générations. Le travail dos siècles modifie la nature de
+l'esprit humain: il arrive avec le temps à la transformer. Les pères se
+dépouillent lentement de leurs erreurs, et cependant ils transmettent
+à leurs enfants des notions beaucoup plus nettes que celles qu'ils ont
+eues, parce qu'eux-mêmes restent jusqu'à la fin de leurs jours empêchés
+par l'habitude et liés au passé par les besoins d'esprit que le passé
+leur a créés; tandis que leurs enfants, naissant avec d'autres besoins,
+se font vite d'autres habitudes, qui, vers le déclin de leur vie,
+n'empêcheront pas des lueurs nouvelles de se glisser en eux, mais ne
+seront nettement saisies que par une troisième génération. Ainsi un même
+homme ne renferme pas en lui-même à des degrés semblables le passé, le
+présent et l'avenir des générations. Si son présent s'est formé du passé
+avec quelque labeur et quelque sagesse, l'avenir peut être en lui comme
+un germe; mais quels que soient son génie et sa vertu, il n'en goûtera
+point le fruit. Ainsi, dans leur connaissance toujours incomplète et
+confuse de la vérité éternelle, les hommes ont pu passer à travers les
+siècles du christianisme de saint Paul à celui de saint Augustin et de
+celui de saint Bernard à celui de Bossuet, sans cesser d'être ou du
+moins sans cesser de se croire chrétiens. Ces révolutions se sont
+accomplies avec le temps qui leur était nécessaire; mais le cerveau d'un
+seul individu n'eût pu les subir et les accomplir de lui-même sans se
+briser ou sans se jeter hors de la ligne où la succession des temps et
+le concours des travaux et des volontés ont su les maintenir.
+
+«Quelle situation terrible était donc la mienne! Au dix-huitième siècle
+j'avais été élevé dans le catholicisme du moyen âge; à vingt-cinq ans
+j'étais presque aussi ignorant de l'antiquité qu'un moine mendiant du
+onzième siècle. C'est du sein de ces ténèbres que j'avais voulu tout
+à coup embrasser d'un coup d'oeil et l'avenir et le passé. Je dis
+l'avenir; car, étant resté par mon ignorance en arrière de six cents
+ans, tout ce qui était déjà dans le passé pour les autres hommes se
+présentait à moi revêtu des clartés éblouissantes de l'inconnu. J'étais
+dans la position d'un aveugle qui, recouvrant tout à coup la vue un
+jour, vers midi, voudrait se faire avant le soir et le lendemain une
+idée du lever et du coucher du soleil. Certes ces spectacles seraient
+encore pour lui dans l'avenir, bien que le soleil se fût levé et couché
+déjà bien des fois devant, ses yeux inertes. Ainsi le catholique, dès
+qu'il ouvre les yeux Je son esprit à la lumière de la vérité, est ébloui
+et se cache le visage dans les mains, ou sort de la voie et tombe dans
+les abîmes. Le catholique ne se rattache à rien dans l'histoire du genre
+humain et ne sait rien rattacher au christianisme. Il s'imagine être le
+commencement et la fin de la race humaine. C'est pour lui seul que la
+terre a été créée; c'est >our lui que d'innombrables générations ont
+passé sur la face du globe comme des ombres vaines, et sont retombées
+dans l'éternelle nuit afin que leur damnation lui servit d'exemple et
+d'enseignement; c'est pour lui que Dieu est descendu sur la terre sous
+une forme humaine. C'est pour la gloire et le salut du catholique que es
+abîmes de l'enfer se remplissent incessamment de victimes, afin que
+le juge suprême voie et compare, et que le catholique, élevé dans les
+splendeurs du Très-Haut, jouisse et triomphe dans le ciel du pleur
+éternel de ceux qu'il n'a pu soumettre et diriger sur la terre: aussi le
+catholique croit-il n'avoir ni père ni frères dans l'histoire de la race
+humaine. Il s'isole et se tient dans une haine et dans un mépris superbe
+de tout ce qui n'est pas avec lui. Hors ceux de la lignée juive, il n'a
+le respect filial et de sainte gratitude pour aucun des grands hommes
+qui l'ont précédé. Les siècles où il n'a pas vécu ne comptent pas; ceux
+qui ont lutté contre lui sont maudits; ceux qui l'extermineront verront
+aussi la fin du monde, et l'univers se dissoudra le jour apocalyptique
+où l'Église romaine tombera en ruines sous les coups de ses ennemis.
+
+«Quand un catholique a perdu son aveugle respect pour l'Église
+catholique, où pourrait-il donc se réfugier? Dans le christianisme, tant
+qu'il ajoutera foi à la révélation; mais, si la révélation vient à lui
+manquer, il n'a plus qu'à flotter dans l'océan des siècles, comme un
+esquif sans gouvernail et sans boussole; car il ne s'est point habitué
+à regarder le monde comme sa patrie et tous les hommes comme ses
+semblables. Il a toujours habité une île escarpée, et ne s'est jamais
+mêlé aux hommes du dehors. Il a considéré le monde comme une conquête
+réservée à ses missionnaires, les hommes étrangers à sa foi comme des
+brutes qu'à lui seul il était réservé de civiliser. A quelle terre
+ira-t-il demander les secrets de l'origine céleste, à quel peuple les
+enseignements de la sagesse humaine? Il ira tâter tous les rivages, mais
+il ne comprendra point le sens des traces qu'il y trouvera. La science
+des peuples est écrite en caractères inintelligibles pour lui:
+l'histoire de la création est pour lui un mythe inintelligible. Hors de
+l'Église point de salut, hors de la Genèse point de science. H n'y a
+donc pas de milieu pour le catholique: il faut qu'il reste catholique ou
+qu'il devienne incrédule. Il faut que sa religion soit la seule vraie,
+ou que toutes les religions soient fausses.
+
+«C'est là que j'en étais venu; c'est là qu'en était venu le siècle où je
+vivais. Mais, comme il y était venu lentement par les voies du destin,
+il se trouvait bien dans cette halte qu'il venait de faire: le siècle
+était incrédule, mais il était indifférent. Dégoûté de la foi de ses
+pères, il se réjouissait dans sa philosophique insouciance, sans doute
+parce qu'il sentait en lui ce germe providentiel qui ne permet pas à
+la semence de vie de périr sous les glaces des rudes hivers. Mais moi,
+chrétien démoralisé, moi, catholique d'hier, qui, tout d'un coup, avais
+voulu franchir la distance qui me séparait de mes contemporains, j'étais
+comme ivre, et la joie de mon triomphe était bien près du desespoir et
+de la folie.»
+
+[Illustration: Je tombai sur mes genoux...]
+
+«Qui pourrait peindre les souffrances d'une âme habituée à l'exercice
+minutieusement ponctuel d'une doctrine aussi savamment conçue, aussi
+patiemment élaborée que l'est celle du catholicisme, lorsque cette âme
+se trouve flottante au milieu de doctrines contradictoires dont aucune
+ne peut hériter de sa foi aveugle et de son naïf enthousiasme? Qui
+pourrait redire ce que j'ai dévoré d'heures d'un accablant ennui,
+lorsque, à genoux dans ma stalle de chêne noir, j'étais condamné à
+entendre, après le coucher du soleil, la psalmodie lugubre de mes
+frères, dont les paroles n'avaient plus de sens pour moi, et la voix
+plus de sympathie? Ces heures, jadis trop courtes pour ma ferveur, se
+traînaient maintenant comme des siècles. C'est en vain que j'essayais
+de répondre machinalement aux offices et d'occuper ma pensée de
+spéculations d'un ordre plus élevé; l'activité de l'intelligence ne
+pouvait pas remplacer celle du coeur. La prière a cela de particulier,
+qu'elle met en jeu les facultés les plus sublimes de l'âme et les fibres
+les plus humaines du sentiment. La prière du chrétien, entre toutes les
+autres, fait vibrer toutes les cordes de l'être intellectuel et moral.
+Dans aucune autre religion l'homme ne se sent aussi près de son Dieu;
+dans aucune, Dieu n'a été fait si humain, si paternel, si abordable, si
+patient et si tendre. Le livre ascétique de l'_Imitation_ n'est qu'un
+adorable traité de l'amitié, amitié étrange, ineffable, sans exemple
+dans l'histoire des autres religions; amitié intimé, expansive,
+délicate, fraternelle, entre le Dieu Jésus et le chrétien fervent. Quel
+sentiment appliqué aux objets terrestres peut jamais remplacer celui-là
+pour l'homme qui l'a connu? quelle éducation de l'intelligence peut
+satisfaire en même temps et au même degré à tous les besoins du coeur?
+La doctrine chrétienne apaise toutes les ardeurs inquiètes de l'esprit
+en disant à son adepte: Tu n'as pas besoin d'être grand; aime, et sois
+humble: aime Jésus, parce qu'il est humble et doux. Et lorsque le coeur
+trop plein d'amour est près de se répandre sur les créatures, elle
+l'arrête en lui disant: Souviens-toi que tu es grand et que tu ne peux
+aimer que Jésus, parce qu'il est seul grand et parfait. Elle ne cherche
+point à endurcir les entrailles de l'homme contre la douleur; elle
+l'amollit pour le fortifier, et lui fait trouver dans la souffrance une
+sorte de délices. L'épicuréisme le conduit au calme par la modération,
+le christianisme le conduit à la joie par les larmes; la raison stoïque
+subit la torture, l'enthousiasme chrétien vole au martyre. Le grand
+oeuvre du christianisme est donc le développement de la force
+intellectuelle par celui de la sensibilité morale, et la prière est
+l'inépuisable aliment où ces deux puissances se combinent et se
+retrempent sans cesse.
+
+[Illustration: Je retins à moi seul la dépouille respectable...]
+
+«Comme le corps, l'âme a ses besoins journaliers; comme lui, elle se
+fait certaines habitudes dans la manière de satisfaire à ses besoins.
+Chrétien et moine, je m'étais accoutumé, durant mes années heureuses, à
+une expansion fréquente de tout ce que mon coeur renfermait d'amour et
+d'enthousiasme. C'était particulièrement durant les offices du soir
+que j'aimais à répandre ainsi toute mon âme aux pieds du Sauveur. A ce
+moment d'indicible poésie, où le jour n'est plus, et où la nuit n'est
+pas encore, lorsque la lampe vacillante au fond du sanctuaire se
+réfléchit seule sur les marbres luisants, et que les premiers astres
+s'allument dans l'éther encore pâle, je me souviens que j'avais coutume
+d'interrompre mes oraisons, afin de m'abandonner aux émotions saintes
+et délicieuses que cet instant m'apportait. Il y avait vis-à-vis de ma
+stalle une haute fenêtre dont l'architecture délicate se dessinait sur
+le bleu transparent du ciel. Je voyais s'encadrer là, chaque soir, deux
+ou trois belles étoiles, qui semblaient me sourire et pénétrer mon sein
+d'un rayon d'amour et d'espoir. Eh bien, tout sentiment poétique était
+en moi tellement lié au sentiment religieux, et le sentiment religieux
+était lui-même tellement lié à la doctrine catholique, qu'avec la
+soumission aveugle à cette doctrine, je perdis et la poésie et la
+prière, et les saintes extases et les ardentes aspirations. J'étais
+devenu plus froid que les marbres que je foulais. J'essayais en vain
+d'élever mon âme vers le créateur de toutes choses. Je m'étais habitué à
+le voir sous un certain aspect qu'il n'avait plus; et depuis que j'avais
+élargi, par la raison, le cercle de sa puissance et de sa perfection,
+depuis que j'avais agrandi mes pensées et donné à mes aspirations un but
+plus vaste, j'étais ébloui de l'éclat de ce Dieu nouveau; je me sentais
+réduit au néant par son immensité et par celle de l'univers. L'ancienne
+forme, accessible en quelque sorte aux sens par les images et les
+allégories mystiques, s'effaçait pour faire place à un immense foyer de
+Divinité où j'étais absorbé comme un atome, sans que mes pensées eussent
+ni place ni valeur possible, sans qu'aucune parcelle de cette Divinité
+pût se faire assez menue pour se communiquer à moi autrement que par le
+fait, pour ainsi dire, fatal, de la vie universelle. Je n'osais donc
+plus essayer de communiquer avec Dieu. Il me paraissait trop grand pour
+s'abaisser jusqu'à m'écouter, et je craignais de faire un acte impie,
+d'insulter sa majesté céleste, en l'invoquant comme un roi de la terre.
+Pourtant j'avais toujours le même besoin de prier, le même besoin
+d'aimer, et quelquefois j'essayais d'élever une voix humble et craintive
+vers ce Dieu terrible. Mais tantôt je retombais involontairement dans
+les formes et dans les idées catholiques, et tantôt il m'arrivait de
+formuler une prière assez étrange, et dont la naïveté me ferait sourire
+aujourd'hui, si elle ne rappelait des souffrances profondes. «_O toi!_
+disais-je, _toi_ qui n'as pas de nom, et qui réside dans l'inaccessible!
+toi qui es trop grand pour m'écouter, trop loin pour m'entendre, trop
+parfait pour m'aimer, trop fort pour me plaindre!... je t'invoque sans
+espoir d'être exaucé, parce que je sais que je ne dois rien te demander,
+et que je n'ai qu'une manière de mériter ici bas, qui est de vivre et de
+mourir inaperçu, sans orgueil, sans révolte et sans colère, de souffrir
+sans me plaindre, d'attendre sans désirer, d'espérer sans prétendre à
+rien...»
+
+«Alors je m'interrompais, épouvanté de la triste destinée humaine qui se
+présentait à moi, et que ma prière, pur reflet de ma pensée, résumait en
+des termes si décourageants et si douloureux. Je me demandais à quoi bon
+aimer un Dieu insensible, qui laisse à l'homme le désir céleste, pour
+lui faire sentir toute l'horreur de sa captivité ou de son impuissance,
+un Dieu aveugle et sourd, qui ne daigne pas même commander à la foudre,
+et qui se tient tellement caché dans la pluie d'or de ses soleils et de
+ses mondes qu'aucun de ces soleils et aucun de ces mondes ne le connaît
+ni ne l'entend. Oh! j'aimais mieux l'oracle des Juifs, la voix qui
+parlait à Moïse sur le Sinaï; j'aimais mieux l'esprit de Dieu sous la
+forme d'une colombe sacrée, ou le fils de Dieu devenu un homme semblable
+à moi! Ces dieux terrestres m'étaient accessibles. Tendres ou menaçants,
+ils m'écoutaient et me répondaient. Les colères et les vengeances du
+sombre Jéhovah m'effrayaient moins que l'impassible silence et la
+glaciale équité de mon nouveau maître.
+
+«C'est alors que je sentis profondément le vide et le vague de cette
+philosophie, de mode à cette époque-là, qu'on appelait le théisme; car,
+il faut bien l'avouer, j'avais déjà cherché le résumé de mes études et
+de mes réflexions dans les écrits des philosophes mes contemporains.
+J'eusse du m'en abstenir sans doute, car rien n'était plus contraire à
+la disposition d'esprit où j'étais alors. Mais comment l'eussé-je prévu?
+Ne devais-je pas penser que les esprits les plus avancés de mon siècle
+sauraient mieux que moi la conclusion à tirer de toute la science et de
+toute l'expérience du passé? Ce passé, tout nouveau pour moi, était un
+aliment mal digéré dont les médecins seuls pouvaient connaître l'effet;
+et les hommes studieux et naïfs qui vivent dans l'ombre ont la
+simplicité de croire que les écrits contemporains qu'un grand éclat
+accompagne sont la lumière et l'hygiène du siècle. Quelle ne fut pas
+ma surprise lorsque, malgré toutes mes préventions en faveur de
+ces illustres écrivains français dont les fureurs du Vatican nous
+apprenaient la gloire et les triomphes, je tins dans mes mains avides
+une de ces éditions à bas prix que la France semait jusque sur le
+terrain papal, et qui pénétraient dans le secret des cloîtres, même sans
+beaucoup de mystère! Je crus rêver en voyant une critique si grossière,
+un acharnement si aveugle, tant d'ignorance ou de légèreté: je craignis
+d'avoir porté dans cette lecture un reste de prévention en faveur du
+christianisme; je voulus connaître tout ce qui s'écrivait chaque jour.
+Je ne changeai pas d'avis sur le fond; mais j'arrivai à apprécier
+beaucoup l'importance et l'utilité sociale de cet esprit d'examen et de
+révolte, qui préparait la ruine de l'inquisition et la chute de tous
+les despotismes sanctifiés. Peu à peu j'arrivai à me faire une manière
+d'être, de voir et de sentir, qui, sans être celle de Voltaire et de
+Diderot, était celle de leur école. Quel homme a jamais pu s'affranchir,
+même au fond des cloîtres, même au sein des thébaïdes, de l'esprit de
+son siècle? J'avais d'autres habitudes, d'autres sympathies, d'autres
+besoins que les frivoles écrivains de mon époque; mais tous les voeux
+et tous les désirs que je conservais étaient stériles; car je sentais
+l'imminence providentielle d'une grande révolution philosophique,
+sociale et religieuse; et ni moi ni mon siècle n'étions assez forts pour
+ouvrir à l'humanité le nouveau temple où elle pourrait s'abriter contre
+l'athéisme, contre le froid et la mort.
+
+«Insensiblement je me refroidis à mon tour jusqu'à douter de moi-même.
+Il y avait longtemps que je doutais de la bonté et de la tendresse
+paternelle de Dieu. J'en vins à douter de l'amour filial que je sentais
+pour lui. Je pensai que ce pouvait être une habitude d'esprit que
+l'éducation m'avait donnée, et qui n'avait pas plus son principe dans la
+nature de mon être que mille autres erreurs suggérées chaque jour aux
+hommes par la coutume et le préjugé. Je travaillai à détruire en moi
+l'esprit de charité avec autant de soin que j'en avais mis jadis à
+développer le feu divin dans mon coeur. Alors je tombai dans un ennui
+profond, et, comme un ami qui ne peut vivre privé de l'objet de son
+affection, je me sentis dépérir et je traînai ma vie comme un fardeau.
+
+«Au sein de ces anxiétés, de ces fatigues, six années étaient déjà
+consumées. Six années, les plus belles et les plus viriles de ma vie,
+étaient tombées dans le gouffre du passé sans que j'eusse fait un pas
+vers le bonheur ou la vertu. Ma jeunesse s'était écoulée comme un rêve.
+L'amour de l'étude semblait dominer toutes mes autres facultés. Mon
+coeur sommeillait; et, si je n'eusse senti quelquefois, à la vue des
+injustices commises contre mes frères et à la pensée de toutes celles
+qui se commettent sans cesse à la face du ciel, de brûlantes colères et
+de profonds déchirements, j'eusse pu croire que la tête seule vivait en
+moi et que mes entrailles étaient insensibles. À vrai dire, je n'eus
+point de jeunesse, tant les enivrements contre lesquels j'ai vu les
+autres religieux lutter si péniblement passèrent loin de moi. Chrétien,
+j'avais mis tout mon amour dans la Divinité; philosophe, je ne pus
+reporter mon amour sur les créatures, ni mon attention sur les choses
+humaines.
+
+«Tu te demandes peut-être, Angel, ce que le souvenir de Fulgence et
+la pensée de Spiridion étaient devenus parmi tant de préoccupations
+nouvelles. Hélas! j'étais bien honteux d'avoir pris à la lettre les
+visions de ce vieillard et de m'être laissé frapper l'imagination au
+point d'avoir eu moi-même la vision de cet Hébronius. La philosophie
+moderne accablait d'un tel mépris les visionnaires que je ne savais où
+me réfugier contre le mortifiant souvenir de ma superstition. Tel est
+l'orgueil humain, que même lorsque la vie intérieure s'accomplit dans un
+profond mystère, et sans que les erreurs et les changements de l'homme
+aient d'autre témoin que sa conscience, il rougit de ses faiblesses et
+voudrait pouvoir se tromper lui-même. Je m'efforçais d'oublier ce qui
+s'était passé en moi à cette époque de trouble où une révolution avait
+été imminente dans tout mon être, et où la sève trop comprimée de mon
+esprit avait fait irruption avec une sorte de délire. C'est ainsi que je
+m'expliquais l'influence de Fulgence et d'Hébronius sur mon abandon du
+christianisme. Je me persuadais (et peut-être ne me trompais-je pas) que
+ce changement était inévitable; qu'il était pour ainsi dire fatal, parce
+qu'il était dans la nature de mon esprit de progresser en dépit de tout
+et à propos de tout. Je me disais que soit une cause, soit une autre,
+soit la fable d'Hébronius, soit tout autre hasard, je devais sortir du
+christianisme, parce que j'avais été condamné, en naissant, à chercher
+la vérité sans relâche et peut-être sans espoir. Brisé de fatigue,
+atteint d'un profond découragement, je me demandais si le repos que
+j'avais perdu valait la peine d'être reconquis. Ma foi naïve était déjà
+si loin, il me semblait que j'avais commencé si jeune à douter que je
+ne me souvenais presque plus du bonheur que j'avais pu goûter dans mon
+ignorance. Peut-être même n'avais-je jamais été heureux par elle. Il est
+des intelligences inquiètes auxquelles l'inaction est un supplice et le
+repos un opprobre. Je ne pouvais donc me défendre d'un certain mépris de
+moi-même en me contemplant dans le passé. Depuis que j'avais entrepris
+mon rude labeur je n'avais pas été plus heureux, mais du moins je
+m'étais senti vivre; et je n'avais pas rougi de voir la lumière, car
+j'avais labouré de toutes mes forces le champ de l'espérance. Si la
+moisson était maigre, si le sol était aride, ce n'était pas la faute de
+mon courage, et je pouvais être une victime respectable de l'humaine
+impuissance.
+
+«Je n'avais pourtant pas oublié l'existence du manuscrit précieux
+peut-être, et, à coup sûr, fort curieux, que renfermait le cercueil
+de l'abbé Spiridion. Je me promettais bien de le tirer de là et de me
+l'approprier; mais il fallait, pour opérer cette extraction en secret,
+du temps, des précautions, et sans doute un confident. Je ne me pressai
+donc pas d'y pourvoir, car j'étais occupé au delà de mes forces et des
+heures dont j'avais à disposer chaque jour. Le voeu que j'avais fait de
+déterrer ce manuscrit le jour où j'aurais atteint l'âge de trente ans
+n'avait sans doute pu sortir de ma mémoire; mais je rougissais tellement
+d'avoir pu faire un voeu si puéril que j'en écartais la pensée, bien
+résolu à ne l'accomplir en aucune façon, et ne me regardant pas comme
+lié par un serment qui n'avait plus pour moi ni sens ni valeur.
+
+«Soit que j'évitasse de me retracer ce que j'appelais les misérables
+circonstances de ce voeu, soit qu'un redoublement de préoccupations
+scientifiques m'eût entièrement absorbé, il est certain que l'époque
+fixée par moi pour l'accomplissement du voeu arriva sans que j'y lisse
+la moindre attention; et sans doute elle aurait passé inaperçue sans un
+l'ait extraordinaire et qui faillit de nouveau transformer toutes mes
+idées.»
+
+«Je m'étais toujours procuré des livres en pénétrant, à l'insu de
+tous, dans la bibliothèque située au bout de répugnance à m'emparer
+furtivement de ce fruit défendu; mais bientôt l'amour de l'élude, avait
+été plus fort que tous les scrupules de la franchise et du la licite.
+J'étais descendu à toutes les ruses nécessaires; j'avais fabriqué
+moi-même une fausse clef, la serrure que j'avais brisée avant été
+réparée sans qu'on sût à qui en imputer l'effraction. Je me glissais la
+nuit jusqu'au sanctuaire de la science, et chaque semaine je renouvelais
+ma provision de livres, sans éveiller ni l'attention ni les soupçons, du
+moins à ce qu'il me semblait. J'avais soin de cacher mes richesses dans
+la paille de ma couche, et je lisais toute la nuit. Je m'étais habitué
+à dormir à genoux dans l'église; et, pendant les offices du matin,
+prosterné dans ma stalle, enveloppé de mon capuchon, je réparais les
+fatigues de la veille par un sommeil léger et fréquemment interrompu.
+Cependant, comme ma santé s'affaiblissait visiblement par ce régime,
+je trouvai le moyen de lire à l'église même durant les offices. Je me
+procurai une grande couverture de missel que j'adaptais à mes livres
+profanes, et, tandis que je semblais absorbé par le bréviaire, je me
+livrais avec sécurité à mes études favorites.»
+
+«Malgré toutes ces précautions, je fus soupçonné, surveillé, et enfin
+découvert. Une nuit que j'avais pénétré dans la bibliothèque, j'entendis
+marcher dans la grande salle du chapitre. Aussitôt j'éteignis ma lampe,
+et je me tins immobile, espérant qu'on n'était point sur ma trace, et
+que j'échapperais à l'attention du surveillant qui faisait cette ronde
+inusitée. Les pas se rapprochèrent, et j'entendis une main se poser sur
+ma clef que j'avais imprudemment laissée en dehors. On retira cette clef
+après avoir fermé la porte sur moi à double tour; on replaça les grosses
+barres de fer que j'avais enlevées; et, quand on m'eut ôté tout moyen
+d'évasion, on s'éloigna lentement. Je me trouvai seul dans les ténèbres,
+captif, et à la merci de mes ennemis.»
+
+«La nuit me sembla insupportablement longue; car l'inquiétude, la
+contrariété et le froid qui était alors très-vif m'empêchèrent de goûter
+un instant de repos. J'eus un grand dépit d'avoir éteint ma lampe, et de
+ne pouvoir du moins utiliser par la lecture cette nuit malencontreuse.
+Les craintes qu'un tel événement devait m'inspirer n'étaient pourtant
+pas très-vives. Je me flattais de n'avoir pas été vu par celui qui
+m'avait enfermé. Je me disais qu'il l'avait fait sans mauvaise
+intention, et sans se douter qu'il y eût quelqu'un dans la bibliothèque;
+que c'était peut-être le convers de semaine pour le service de la salle,
+qui avait retiré cette ciel et fermé cette porte pour mettre les choses
+en ordre. Je me trouvai, moi, bien lâche de ne pas lui avoir parlé et
+de n'avoir pas fait, pour sortir tout de suite, une tentative qui,
+le lendemain au jour, aurait certes beaucoup plus d'inconvénients.
+Néanmoins je me promis de ne pas manquer l'occasion dés qu'il
+reviendrait, le matin, selon l'habitude, pour ranger et nettoyer la
+salle. Dans cette attente je me tins éveillé, et je supportai le froid
+avec le plus de philosophie qu'il me fut possible.»
+
+«Mais les heures s'écoulèrent, le jour parut, et le pâle soleil de
+janvier monta sur l'horizon sans que le moindre bruit se fit entendre
+dans la chambre du chapitre. La journée entière se passa sans m'apporter
+aucun moyen d'évasion. J'usai mes forces à vouloir enfoncer la porte.
+On l'avait si bien assurée contre une nouvelle effraction, qu'il était
+impossible de l'ébranler, et la serrure résista également à tous mes
+efforts.»
+
+«Une seconde nuit et une seconde journée se passèrent sans apporter
+aucun changement à cette étrange position. La porte du chapitre avait
+été sans doute condamnée. Il ne vint absolument personne dans cette
+salle, qui d'ordinaire était assez fréquentée à certaines heures, et je
+ne pus me persuader plus longtemps que ma captivité fût un événement
+fortuit. Outre que la salle ne pouvait avoir été fermée sans dessein, on
+devait s'apercevoir de mon absence; et, si l'on était inquiet de moi, ce
+n'était pas le moment de fermer les portes, mais de les ouvrir toutes
+pour me chercher. Il était donc certain qu'on voulait m'infliger une
+correction pour ma faute; mais, le troisième jour, je commençai à
+trouver la correction trop sévère, et à craindre qu'elle ne ressemblât
+aux épreuves des cachots de l'inquisition, d'où l'on ne sortait que pour
+revoir une dernière fois le soleil et mourir d'épuisement. La faim et
+le froid m'avaient si rudement éprouvé que, malgré mon stoïcisme et la
+persévérance que j'avais mise à lire tant que le jour me l'avait permis,
+je commençai à perdre courage la troisième nuit et à sentir que la force
+physique m'abandonnait. Alors je me résignai à mourir, et à ne plus
+combattre le froid par le mouvement. Mes jambes ne pouvaient plus me
+soutenir; je fis une couche avec des livres; car on avait eu la cruauté
+d'enlever le fauteuil de cuir qui d'ordinaire occupait l'embrasure de la
+croisée. Je m'enveloppai la tête dans ma robe, je m'étendis en serrant
+mon vêtement autour de moi, et je m'abandonnai à l'engourdissement
+d'un sommeil fébrile que je regardais comme le dernier de ma vie. Je
+m'applaudis d'être arrivé à l'extinction de mes forces physiques sans
+avoir perdu ma force morale et sans avoir cédé au désir de crier pour
+appeler du secours. L'unique croisée de cette pièce donnait sur une
+cour fermée, où les novices allaient rarement. J'avais guetté vainement
+depuis trois jours; la porte de cette cour ne s'était pas ouverte
+une seule fois. Sans doute, elle avait été condamnée comme celle
+du chapitre. Ne pouvant faire signe à aucun être compatissant ou
+désintéressé, il eût fallu remplir l'air de mes cris pour arriver à
+me faire entendre. Je savais trop bien que, dans de semblables
+circonstances, la compassion est lâche et impuissante, tandis que le
+désir de la vengeance augmente en raison de l'abaissement de la victime.
+Je savais que mes gémissements causeraient à quelques-uns une terreur
+stupide et rien de plus. Je savais que les autres se réjouiraient de
+mes angoisses. Je ne voulais pas donner à ces bourreaux le triomphe de
+m'avoir arraché une seule plainte. J'avais donc résisté aux tortures de
+la faim; je commençais à ne plus les sentir, et d'ailleurs je n'aurais
+plus eu assez du force pour élever la voix. Je m'abandonnai à mon sort
+en invoquant Épictète et Socrate, et Jésus lui-même, le philosophe
+immolé par les princes des prêtres et les docteurs de la loi.»
+
+«Depuis quelques heures je reposais dans un profond anéantissement,
+lorsque je fus éveillé par le bruit de l'horloge du chapitre qui sonnait
+minuit de l'autre côté de la cloison contre laquelle j'étais étendu.
+Alors j'entendis marcher doucement dans la salle, et il me sembla qu'on
+approchait de la porte de ma prison. Ce bruit ne me causa ni joie ni
+surprise; je n'avais plus conscience d'aucune chose. Cependant la nature
+des pas que j'entendais sur le plancher de la salle voisine, leur
+légèreté empressée, jointe à une netteté solennelle, réveillèrent en moi
+je ne sais quels vagues souvenirs. Il me sembla que je reconnaissais la
+personne qui marchait ainsi, et que j'éprouvais une joie d'instinct à
+l'entendre venir vers moi; mais il m'eût été impossible de dire quelle
+était cette personne et où je l'avais connue.»
+
+«Elle ouvrit la porte de la bibliothèque et m'appela par mon nom d'une
+voix harmonieuse et douce qui me fit tressaillir. Il me sembla que je
+sentais la vie faire un effort en moi pour se ranimer; mais j'essayai en
+vain de me soulever, et je ne pus ni remuer ni parler.
+
+«--Alexis! répéta la voix d'un ton d'autorité bienveillante, ton corps
+et ton âme sont-ils donc aussi endurcis l'un que l'autre? D'où vient
+que tu as manqué à ta parole? Voici la nuit, voici l'heure que tu avais
+fixées... Il y a aujourd'hui trente ans que tu vins dans ce monde, nu et
+pleurant comme tous les fils d'Ève. C'est aujourd'hui que tu devais te
+régénérer, en cherchant sous la cendre de ma dépouille terrestre une
+étincelle qui aurait pu rallumer en toi le feu du ciel. Faut-il donc que
+les morts quittent leur sépulcre pour trouver les vivants plus froids et
+plus engourdis que des cadavres?»
+
+«J'essayai encore de lui répondre, mais sans réussir plus que la
+première fois. Alors _il_ reprit avec un soupir:
+
+«--Reviens donc à la vie des sens, puisque celle de l'esprit est expirée
+en toi...»
+
+«Il s'approcha et me toucha, mais je ne vis rien; et lorsque, après
+des efforts inouïs, j'eus réussi à m'éveiller de ma léthargie et à me
+dresser sur mes genoux, tout était rentré dans le silence, et rien
+n'annonçait autour de moi la visite d'un être humain.
+
+«Cependant un vent plus froid qui soufflait sur moi semblait venir de la
+porte. Je me traînai jusque-là. O prodige! elle était ouverte.
+
+«J'eus un accès de joie insensée. Je pleurai comme un enfant, et
+j'embrassai la porte comme si j'eusse voulu baiser la trace des mains
+qui l'avaient ouverte. Je ne sais pourquoi la vie me semblait si douce à
+recouvrer, après avoir semblé si facile à perdre. Je me traînai le long
+de la salle du chapitre en suivant les murs; j'étais si faible que je
+tombais à chaque pas. Ma tête s'égarait, et je ne pouvais plus me rendre
+raison de la position de la porte que je voulais gagner. J'étais comme
+un homme ivre; et plus j'avais hâte de sortir de ce lieu fatal, moins il
+m'était possible d'en trouver l'issue. J'errais dans les ténèbres, me
+créant moi-même un labyrinthe inextricable dans un espace libre
+et régulier. Je crois que je passai là presque une heure, livré à
+d'inexprimables angoisses. Je n'étais plus armé de philosophie comme
+lorsque j'étais sous les verrous. Je voyais la liberté, la vie, qui
+revenaient à moi, et je n'avais pas la force de m'en emparer. Mon
+sang un instant ranimé se refroidissait de nouveau. Une sorte de rage
+délirante s'emparait de moi. Mille fantômes passaient devant mes yeux,
+mes genoux se roidissaient sur le plancher. Épuisé de fatigue et de
+désespoir, je tombai au pied d'une des froides parois de la salle, et de
+nouveau j'essayai de retrouver en moi la résolution de mourir en paix.
+Mais mes idées étaient confuses, et la sagesse, qui m'avait semblé
+naguère une armure impénétrable, n'était en cet instant qu'un secours
+impuissant contre l'horreur de la mort.
+
+«Tout à coup je retrouvai le souvenir, déjà effacé, de la voix qui
+m'avait appelé durant mon sommeil, et, me livrant à cette protection
+mystérieuse avec la confiance d'un enfant, je murmurai les derniers mots
+que Fulgence avait prononcés en rendant l'âme: «_Sancte Spiridion, ora
+pro me._»
+
+«Alors il se fit une lueur pâle dans la salle, comme serait celle d'un
+éclair prolongé. Cette lueur augmenta, et, au bout d'une minute environ,
+s'éteignit tout à fait. J'avais eu le temps de voir que cette lumière
+partait du portrait du fondateur, dont les yeux s'étaient allumés comme
+deux lampes pour éclairer la salle et pour me montrer que j'étais adossé
+depuis un quart d'heure contre la porte tant cherchée.--Béni sois-tu,
+esprit bienheureux! m'écriai-je. Et, ranimé soudain, je m'élançai hors
+de la salle avec impétuosité.
+
+«Un convers, qui vaquait dans les salles basses à des préparatifs
+extraordinaires pour le lendemain, me vit accourir vers lui comme un
+spectre. Mes joues creuses, mes yeux enflammés par la fièvre, mon air
+égaré, lui causèrent une telle frayeur qu'il s'enfuit en laissant tomber
+une corbeille de riz qu'il portait, et un flambeau que je me hâtai de
+ramasser avant qu'il fût éteint. Quand j'eus apaisé ma faim, je regagnai
+ma cellule, et le lendemain, après un sommeil réparateur, je fus en état
+de me rendre à l'église.
+
+«Un bruit singulier dans le couvent et le branle de toutes les grosses
+cloches m'avaient annoncé une cérémonie importante. J'avais jeté les
+yeux sur le calendrier de ma cellule, et je me demandais si j'avais
+perdu pendant mes jours d'inanition la notion de la marche du temps; car
+je ne voyais aucune fête religieuse marquée pour le jour où je croyais
+être. Je me glissai dans le choeur, et je gagnai ma stalle sans être
+remarqué. Il y avait sur tous les fronts une préoccupation ou un
+recueillement extraordinaire. L'église était parée comme aux grands
+jours fériés. On commença les offices. Je fus surpris de ne point voir
+le Prieur à sa place; je me penchai pour demander à mon voisin s'il
+était malade. Celui-ci me regarda d'un air stupéfait, et, comme s'il eût
+pensé avoir mal entendu ma question, il sourit d'un air embarrassé et ne
+me répondit point. Je cherchai des yeux le père Donatien, celui de tous
+les religieux que je savais m'être le plus hostile, et que j'accusais
+intérieurement du traitement odieux que je venais de subir. Je vis ses
+yeux ardents chercher à pénétrer sous mon capuchon; mais je ne lui
+laissai point voir mon visage, et je m'assurai que le sien était
+bouleversé par la surprise et la crainte; car il ne s'attendait point
+à trouver ma stalle occupée, et il se demandait si c'était moi ou mon
+spectre qu'il voyait là en face de lui.
+
+«Je ne fus au courant de ce qui se passait qu'à la fin de l'office,
+lorsque l'officiant récita une prière en commémoration du Prieur, dont
+l'âme avait paru devant Dieu, le 10 janvier 1766, à minuit, c'est-à-dire
+une heure avant mon incarcération dans la bibliothèque. Je compris alors
+pourquoi Donatien, dont l'ambition guettait depuis longtemps la première
+place parmi nous, avait saisi l'occasion de cette mort subite pour
+m'éloigner des délibérations. Il savait que je ne l'estimais point,
+et que, malgré mon peu de goût pour le pouvoir et mon défaut absolu
+d'intrigue, je ne manquais pas de partisans. J'avais une réputation de
+science théologique qui m'attirait le respect naïf de quelques-uns;
+j'avais un esprit de justice et des habitudes d'impartialité qui
+offraient à tous des garanties. Donatien me craignait: sous-prieur
+depuis deux ans, et tout-puissant sur ceux qui entouraient le Prieur, il
+avait enveloppé ses derniers instants d'une sorte de mystère, et, avant
+de répandre la nouvelle de sa mort, il avait voulu me voir, sans doute
+pour sonder mes dispositions, pour me séduire ou pour m'effrayer. Ne me
+trouvant point dans ma cellule, et connaissant fort bien mes habitudes,
+comme je l'ai su depuis, il s'était glissé sur mes traces jusqu'à la
+porte de la bibliothèque qu'il avait refermée sur moi comme par mégarde.
+Puis il avait condamné toutes les issues par lesquelles on pouvait
+approcher de moi, et il avait sur-le-champ fait entrer tout le monastère
+en retraite, afin de procéder dignement à l'élection du nouveau chef.
+
+«Grâce à son influence, il avait pu violer tous les usages et toutes les
+règles de l'abbaye. Au lieu de faire embaumer et exposer le corps du
+défunt pendant trois jours dans la chapelle, il l'avait fait ensevelir
+précipitamment, sous prétexte qu'il était mort d'un mal contagieux. Il
+avait brusqué toutes les cérémonies, abrégé le temps ordinaire de la
+retraite; et déjà l'on procédait à son élection, lorsque, par un fait
+surnaturel, je fus rendu à la liberté. Quand l'office fut fini, on
+chanta le _Veni Creator_; puis on resta un quart d'heure prosterné
+chacun dans sa stalle, livré à l'inspiration divine. Lorsque l'horloge
+sonna midi, la communauté défila lentement et monta à la salle du
+chapitre pour procéder au vote général. Je me tins dans le plus grand
+calme et dans la plus complète indifférence tant que dura cette
+cérémonie. Rien au monde ne me tentait moins que de contre-balancer les
+suffrages; en eussé-je eu le temps, je n'aurais pas fait la plus simple
+démarche pour contrarier l'ambition de Donatien. Mais quand j'entendis
+son nom sortir cinquante fois de l'urne, quand je vis, au dernier tour
+de scrutin, la joie du triomphe éclater sur son visage, je fus saisi
+d'un mouvement tout humain d'indignation et de haine.
+
+«Peut-être, s'il eût songé à tourner vers moi un regard humble ou
+seulement craintif, mon mépris l'eût-il absous; mais il me sembla qu'il
+me bravait, et j'eus la puérilité de vouloir briser cet orgueil, au
+niveau duquel je me ravalais en le combattant. Je laissai le secrétaire
+recompter lentement les votes. Il y en avait deux seulement pour moi. Ce
+n'était donc pas une espérance personnelle qui pouvait me suggérer ce
+que je fis. Au moment où l'on proclama le nom de Donatien, et comme il
+se levait d'un air hypocritement ému pour recevoir les embrassades des
+anciens, je me levai à mon tour et j'élevai la voix.
+
+«--Je déclare, dis-je avec un calme apparent dont l'effet fut terrible,
+que l'élection proclamée est nulle, parce que les statuts de l'ordre ont
+été violés. Une seule voix, oubliée ou détournée, suffit pour frapper de
+nullité les résolutions de tout un chapitre. J'invoque cet article de
+la charte de l'abbé Spiridion, et déclare que moi, Alexis, membre de
+l'ordre et serviteur de Dieu, je n'ai point déposé mon vote aujourd'hui
+dans l'urne, parce que je n'ai point eu le loisir d'entrer en retraite
+comme les autres; parce que j'ai été écarté, par hasard ou par malice,
+des délibérations communes, et qu'il m'eût été impossible, ignorant
+jusqu'à cet instant la mort de notre vénérable Prieur, de me décider
+inopinément sur le choix de son successeur.»
+
+«Ayant prononcé ces paroles qui furent un coup de foudre pour Donatien,
+je me rassis et refusai de répondre aux mille questions que chacun
+venait m'adresser. Donatien, un instant confondu de mon audace, reprit
+bientôt courage, et déclara que mon vote était non-seulement inutile
+mais non recevable, parce qu'étant sous le poids d'une faute grave, et
+subissant, durant les délibérations, une correction dégradante, d'après
+les statuts, je n'étais point apte à voter.
+
+«--Et qui donc a qualifié ou apprécié ma faute? demandai-je. Qui donc,
+s'est permis de m'en infliger le châtiment? Le sous-prieur? il n'en
+avait pas le droit. Il devait, pour me juger indigne de prendre part
+à l'élection, faire examiner ma conduite par six des plus anciens du
+chapitre, et je déclare qu'il ne l'a point fait.
+
+«--Et qu'en savez-vous? me dit un des anciens qui était le chaud
+partisan de mon antagoniste.
+
+«--Je dis, m'écriai-je, que cela ne s'est point fait, parce que j'avais
+le droit d'en être informé, parce que mon jugement devait être signifié
+à moi d'abord, puis à toute la communauté rassemblée, et enfin placardé
+ici, dans ma stalle, et qu'il n'y est point et n'y a jamais été.
+
+«--Votre faute, s'écria Donatien, était d'une telle nature...
+
+«--Ma faute, interrompis-je, il vous plaît de la qualifier de grave;
+moi, il me plaît de qualifier la punition que vous m'avez infligée, et
+je dis que c'est pour vous qu'elle est dégradante. Dites quelle fut ma
+faute! Je vous somme de le dire ici; et moi je dirai quel traitement
+vous m'avez fait subir, bien que vous n'eussiez pas le droit de le
+faire.»
+
+«Donatien voyant que j'étais outré, et que l'on commençait à m'écouter
+avec curiosité, se hâta de terminer ce débat en appelant à son secours
+la prudence et la ruse. Il s'approcha de moi, et, du ton d'un homme
+pénétré de componction, il me supplia, au nom du Sauveur des hommes, de
+cesser une discussion scandaleuse et contraire à l'esprit de charité
+qui devait régner entre des frères. Il ajouta que je me trompais en
+l'accusant de machinations si perfides, que sans doute il y avait entre
+nous un malentendu qui s'éclaircirait dans une explication amicale.
+
+«--Quant à vos droits, ajouta-t-il, il m'a semblé et il me semble
+encore, mon frère, que vous les avez perdus. Ce serait peut-être pour la
+communauté une affaire à examiner; mais il suffit que vous m'accusiez
+d'avoir redouté votre candidature pour que je veuille faire tomber au
+plus vite un soupçon si pénible pour moi. Et pour cela, je déclare
+que je désire vous avoir sur-le-champ pour compétiteur. Je supplie la
+communauté d'écarter de vous toute accusation, et de permettre que vous
+déposiez votre vote dans l'urne après qu'on aura fait un nouveau tour de
+scrutin, sans examiner si vos droits sont contestables. Non-seulement
+je l'en supplie, mais au besoin je le lui commande; car je suis, en
+attendant le résultat de votre candidature, le chef de cette respectable
+assemblée.»
+
+«Ce discours adroit fut accueilli avec acclamations; mais je m'opposai à
+ce qu'on recommençât le vote séance tenante. Je déclarai que je voulais
+entrer en retraite, et que, comme les autres s'étaient contentés de
+trois jours, bien que quarante furent prescrits, je m'en contenterais
+aussi; mais que, sous aucun prétexte, je ne croyais pouvoir me dispenser
+de cette préparation.
+
+«Donatien s'était engagé trop avant pour reculer. Il feignit de subir
+ce contre-temps avec calme et humilité. Il supplia la communauté de
+n'apporter aucun empêchement à mes desseins. Il y avait bien quelques
+murmures contre mon obstination, mais pas autant peut-être que Donatien
+l'avait espéré. La curiosité, qui est l'élément vital des moines, était
+excitée au plus haut point par ce qui restait de mystérieux entre
+Donatien et moi. Ma disparition avait causé bien de l'étonnement à
+plusieurs. On voulait, avant de se ranger sous la loi de ce nouveau chef
+si mielleux et si tendre en apparence, avoir quelques notions de plus
+sur son vrai caractère. Je semblais l'homme le plus propre à les
+fournir. Sa modération avec moi en public, au milieu d'une crise
+si terrible pour son orgueil et son ambition, paraissait sublime à
+quelques-uns, sensée à plusieurs autres, étrange et de mauvais augure à
+un plus grand nombre. Trente voix, qui ne s'entendaient pas sur le choix
+de leur candidat, avaient combattu son élection. Il était déjà évident
+qu'elles allaient se reporter sur moi. Trois jours de nouvelles
+réflexions et de plus amples informations pouvaient détacher bien des
+partisans. Chacun le sentit, et la majorité, qui avait été surprise et
+comme enivrée par la précipitation des meneurs, se réjouit du retard que
+je venais apporter au dénoûment.
+
+«Une heure après la clôture de cette séance orageuse, ma cellule était
+assiégée des meneurs de mon parti; car j'avais déjà un parti malgré moi,
+et un parti très-ardent. Donatien n'était pas médiocrement haï, et je
+dois à la vérité de dire que tout ce qu'il y avait de moins avili et
+de moins corrompu dans l'abbaye était contre lui. Ma colère était déjà
+tombée, et les offres qu'on me faisait n'éveillaient en moi aucun désir
+de puissance monacale. J'avais de l'ambition, mais une ambition vaste
+comme le monde, l'ambition des choses sublimes. J'aurais voulu élever
+un beau monument de science ou de philosophie, trouver une vérité et la
+promulguer, enfanter une de ces idées qui soulèvent et remplissent tout
+un siècle, gouverner enfin toute une génération, mais du fond de ma
+cellule, et sans salir mes doigts à la fange des affaires sociales;
+régner par l'intelligence sur les esprits, par le coeur sur les coeurs,
+vivre en un mot comme Platon ou Spinosa. Il y avait loin de là à la
+gloriole de commander à cent moines abrutis. La petitesse pompeuse d'un
+tel rôle soulevait mon âme de dégoût; mais je compris quel parti je
+pouvais tirer de ma position, et j'accueillis mes partisans avec
+prudence.
+
+«Avant le soir, les trente voix qui avaient résisté à Donatien s'étaient
+déjà réunies sur moi. Donatien en fut plus irrité qu'effrayé. Il vint me
+trouver dans ma cellule, et il essaya de m'intimider en me disant que,
+si je me retirais de la candidature, il ne me reprocherait point mes
+hérésies, à lui bien connues; que les choses pouvaient encore se passer
+honorablement pour moi et tranquillement pour lui, si je me contentais
+de la petite victoire que j'avais obtenue en retardant son élection;
+mais que, si je me mettais sur les rangs pour le priorat, il ferait
+connaître quelles étaient mes occupations, mes lectures, et sans doute
+mes pensées, depuis plus de cinq ans. Il me menaça de dévoiler la fraude
+et la désobéissance où j'avais vécu tout ce temps-là, dérobant les
+livres défendus et me nourrissant durant les saints offices, dans le
+temple même du Seigneur, des plus infâmes doctrines.
+
+«Le calme avec lequel j'affrontai ces menaces le déconcerta beaucoup. Il
+voulait sans doute me faire parler sur mes croyances; peut être avait-il
+placé des témoins derrière la porte pour m'entendre apostasier dans un
+moment d'emportement. J'étais sur mes gardes, et je vis, dans cette
+circonstance, combien l'homme le plus simple a de supériorité sur le
+plus habile, lorsque celui-ci est mû par de mauvaises passions. Je
+n'étais certes pas rompu à l'intrigue comme ce moine cauteleux et rusé;
+mais le mépris que j'avais pour l'enjeu me donnait tout l'avantage de la
+partie. J'étais armé d'un sang-froid à toute épreuve, et mes reparties
+calmes démontaient de plus en plus mon adversaire. Il se retira fort
+troublé. Jusque-là il ne m'avait point connu, disait-il d'un ton
+amèrement enjoué. Il m'avait cru plongé dans les livres, et ne se serait
+jamais douté que j'apportasse tant de prudence et de calcul dans les
+affaires temporelles. Il ajouta sournoisement qu'il faisait des voeux
+pour que mon orthodoxie en matière de religion lui fût bien démontrée;
+car, dans ce cas, je lui paraissais le plus propre de tous à bien
+gouverner l'abbaye.
+
+«Le lendemain, mes trente partisans cabalèrent si bien qu'ils
+détachèrent plus de quinze poltrons, jetés par la frayeur dans le parti
+de mon rival. Donatien était l'homme le plus redouté et le plus haï de
+la communauté; mais il avait pour lui tous les anciens, qu'il avait su
+accaparer, et aux vices desquels son athéisme secret offrait toutes
+les garanties désirables. Il n'y a pas de plus grand fléau pour une
+communauté religieuse qu'un chef sincèrement dévot. Avec lui, la règle,
+qui est ce que le moine hait et redoute le plus, est toujours en
+vigueur, et vient à chaque instant troubler les douces habitudes de
+paresse et d'intempérance; son zèle ardent suscite chaque jour de
+nouvelles tracasseries, en voulant ramener les pratiques austères, la
+vie de labeur et de privations. Donatien savait, avec le petit nombre
+des fanatiques, se donner les apparences d'une foi vive; avec le grand
+nombre des indifférents, il savait, sans compromettre la dignité
+d'étiquette de la règle, et sans déroger aux apparences de la ferveur,
+donner à chacun le prétexte le plus convenable à la licence. Par ce
+moyen son autorité était sans bornes pour le mal; il exploitait les
+vices d'autrui au profit des siens propres. Cette manière de gouverner
+les hommes en profitant de leur corruption est infaillible; et, si
+j'étais le favori d'un roi, je la lui conseillerais.
+
+«Mais ce qui contre-balançait l'autorité naissante de Donatien. C'était
+ce qu'on savait de son humeur vindicative. Ceux qui l'avaient offensé un
+jour avaient à s'en repentir longtemps, et l'on craignait avec raison
+que le Prieur n'oubliât pas, en recevant la crosse, les vieilles
+querelles du simple frère. C'est pourquoi les faibles s'étaient jetés
+dans son parti par frayeur, le croyant tout-puissant et ne voulant pas
+qu'il les punît d'avoir cabalé contre lui.
+
+«Dès que ceux-là virent une puissance se former contre la sienne et
+offrir quelque garantie, ils se rejetèrent facilement de ce coté, et
+le troisième jour j'avais une majorité incontestable. Je ne saurais
+t'exprimer, Angel, combien j'eus à souffrir secrètement de cette banale
+préférence, basée sur des intérêts d'égoïsme et revêtue des formes
+menteuses de l'estime et de l'affection. Les sales caresses de ces
+poltrons me répugnaient; les protestations des autres intrigants, qui se
+flattaient de régner à ma place tandis que je serais absorbé dans mes
+spéculations scientifiques, ne me causaient pas moins de dégoût et de
+mépris.
+
+«--Vous triompherez, me disaient-ils d'un air lâchement fier en sortant
+de ma cellule.
+
+«--Dieu m'en préserve! répondais-je lorsqu'ils étaient sortis.»
+
+«Le jour de l'élection, Donatien vint me réveiller avant l'aube. Il
+n'avait pu fermer l'oeil de la nuit.
+
+«--Vous dormez comme un triomphateur, me dit-il. Êtes-vous donc si sur
+de l'emporter sur moi?»
+
+«Il affectait le calme; mais sa voix était tremblante, et le trouble de
+toute sa contenance révélait les angoisses de son âme.
+
+«--Je dors avec une double sécurité, lui répondis-je en souriant, celle
+du triomphe et celle de la plus parfaite indifférence pour ce même
+triomphe.
+
+«--Frère Alexis, reprit-il, vous jouez la comédie avec un art au-dessus
+de tout éloge.
+
+«--Frère Donatien, lui dis-je, vous ne vous trompez pas, je joue la
+comédie; car je brigue des suffrages dont je ne veux pas profiter.
+Combien voulez-vous me les payer?
+
+«--Quelles seraient vos conditions? dit-il en feignant de soutenir
+une plaisanterie; mais ses lèvres étaient pâles d'émotion et son oeil
+étincelant de curiosité.
+
+«--Ma liberté, répondis-je, rien que cela. J'aime l'étude et je déteste
+le pouvoir: assurez-moi le calme et l'indépendance la plus absolue au
+fond de ma cellule. Donnez-moi les clefs de toutes les bibliothèque,
+le soin de tous les instruments de physique et d'astronomie, et la
+direction des fonds appliqués à leur entretien par le fondateur;
+donnez-moi la cellule de l'observatoire, abandonnée depuis la mort du
+dernier moine astronome, enfin dispensez-moi des offices, et à ce prix
+vous pourrez me considérer comme mort. Je vivrai dans mon donjon, et
+vous sur votre chaire abbatiale, sans que nous ayons jamais rien de
+commun ensemble. À la première affaire temporelle dont je me mêlerai,
+je vous autorise à me remettre sous la règle; mais aussi à la première
+tracasserie temporelle que vous me susciterez, je vous promets de vous
+montrer encore une fois que je ne suis pas sans influence. Tous les
+trois ans, lorsqu'on renouvellera votre élection, nous passerons
+marché comme aujourd'hui, si le marché d'aujourd'hui vous convient.
+Promettez-vous? Voici la cloche qui nous appelle à l'église;
+dépêchez-vous.»
+
+«Il promit tout ce que je voulus; mais il se retira sans confiance et
+sans espoir. Il ne pouvait croire qu'on renonçât à la victoire quand on
+la tenait dans ses mains.
+
+«Il serait impossible de peindre l'angoisse qui contractait son visage
+lorsque je fus proclamé Prieur à la majorité de dix voix. Il avait l'air
+d'un homme foudroyé au moment d'atteindre aux astres. M'avoir tenu
+enfermé trois jours et trois nuits, s'être flatté de me trouver mort de
+faim et de froid, et tout à coup me voir sortir comme de la tombe pour
+lui arracher des mains la victoire et m'asseoir à sa place sur la chaire
+d'honneur!
+
+«Chacun vint m'embrasser, et je subis cette cérémonie, sans détromper
+le vaincu jusqu'à ce qu'il vint à son tour me donner le baiser de paix.
+Quand il eut accompli cette dernière humiliation, je le pris par la
+main; et, me dépouillant des insignes dont on m'avait déjà revêtu, je
+lui mis au doigt l'anneau, et à la main la crosse abbatiale; puis je le
+conduisis à la chaire, et, m'agenouillant devant lui, je le priai de me
+donner sa bénédiction paternelle.
+
+«Il y eut une stupéfaction inconcevable dans le chapitre, et d'abord
+je trouvait beaucoup d'opposition à accepter cette substitution de
+personne; mais les poltrons et les faibles emportèrent de nouveau la
+majorité là où je voulais la constituer. Le scrutin de ce jour ne
+produisit rien; mais celui du lendemain rendit, par mes soins et par mon
+influence, le priorat au trop heureux Donatien. Il me fit l'honneur de
+douter de ma loyauté jusqu'au dernier moment, me soupçonnant toujours
+de feindre un excès d'humilité afin de m'assurer un pouvoir sans bornes
+pour toute ma vie. Il y avait peu d'exemples qu'un Prieur n'eût pas été
+réélu tous les trois ans jusqu'à sa mort; mais le statut n'en restait
+pas moins en vigueur, et l'existence d'un rival important pouvait
+troubler la vie du vainqueur. Donatien pensait donc que je voulais
+amener à moi par un semblant de vertu et de désintéressement romanesque
+ceux qui lui étaient le plus attachés, afin de ne point avoir à craindre
+une réaction vers lui au bout de trois ans. Au reste, c'est grâce à
+ce statut que la tranquillité de ma vie fut à peu près assurée. Les
+persécutions dont j'avais été accablé jusque-là, et dont j'ai passe le
+détail sous silence dans ce récit, comme n'étant que les accessoires de
+souffrances plus réelles et plus profondes, cessèrent à partir de ce
+jour. Ce n'est que depuis peu que, me voyant prêt à descendre dans
+la tombe, Donatien a cessé de me craindre et encouragé peut-être les
+vieilles haines de ses créatures.
+
+«Quand son élection eut été enfin proclamée, et qu'il se fut assuré de
+ma bonne foi, sa reconnaissance me parut si servile et si exagérée que
+je me hâtai de m'y soustraire.
+
+«--Payez vos dettes, lui dis-je à l'oreille, et ne me sachez aucun autre
+gré d'une action qui n'est point, de ma part, un sacrifice.
+
+«Il se hâta de me proclamer directeur de la bibliothèque et du cabinet
+réservé aux études et aux collections scientifiques. J'eus, à partir de
+cet instant, la plus grande liberté d'occupations et tous les moyens
+possibles de m'instruire.
+
+«Au moment où je quittais la salle du chapitre pour aller, plein
+d'impatience, prendre possession de ma nouvelle étude, je levai les
+yeux par hasard sur le portrait du fondateur, et alors le souvenir des
+événements surnaturels qui s'étaient passés dans cette salle quelques
+jours auparavant me revint si distinct et si frappant que j'en fus
+effrayé. Jusque-là, les préoccupations qui avaient rempli toutes mes
+heures ne m'avaient pas laissé le loisir d'y songer, ou plutôt cette
+partie du cerveau qui conserve les impressions que nous appelons
+poétiques et merveilleuses (à défaut d'expression juste pour peindre
+les fonctions du sens divin), s'était engourdie chez moi au point de
+ne rendre à'ma raison aucun compte des prodiges de mon évasion. Ces
+prodiges restaient comme enveloppés dans les nuages d'un rêve, comme les
+vagues réminiscences des faits accomplis durant l'ivresse on durant la
+fièvre. En regardant le portrait d'Hébronius, je revis distinctement
+l'animation de ces yeux peints qui, tout d'un coup, étaient devenus
+vivants et lumineux, et ce souvenir se mêla si étrangement au présent
+qu'il me sembla voir encore cette toile reprendre vie, et ces yeux me
+regarder comme des yeux humains. Mais cette fois ce n'était plus avec
+éclat, c'était avec douleur, avec reproche. Il me sembla voir des larmes
+humecter les paupières. Je me sentis défaillir. Personne ne faisait
+attention à moi; mais un jeune enfant de douze ans, neveu et élève en
+théologie de l'un des frères, se tenait par hasard devant le portrait,
+et, par hasard aussi, le regardait.
+
+«--O mon père Alexis, me dit-il en saisissant ma robe avec effroi, voyez
+donc! le portrait pleure!»
+
+«Je faillis m'évanouir, mais je fis un grand effort sur moi-même, et lui
+répondis:
+
+«--Taisez-vous, mon enfant, et ne dites pas de pareilles choses,
+aujourd'hui surtout; vous feriez tomber votre oncle en disgrâce.»
+
+«L'enfant ne comprit pas ma réponse, mais il en fut comme effrayé, et ne
+parla à personne, que je sache, de ce qu'il avait vu. Il avait dès lors
+une maladie dont il mourut l'année suivante chez ses parents. Je n'ai
+pas bien su les détails de sa mort; mais il m'est revenu qu'il avait vu,
+à ses derniers instants, une figure vers laquelle il voulait s'élancer
+en l'appelant _pater Spiridion_. Cet enfant était plein de foi, de
+douceur et d'intelligence. Je ne l'ai connu que quelques instants sur la
+terre; mais je crois que je le retrouverai dans une sphère plus sublime.
+Il était de ceux qui ne peuvent pas rester ici-bas, et qui ont déjà, dès
+cette vie, une moitié de leur âme dans un monde meilleur.
+
+«Je fus occupé pendant quelques jours à préparer mon observatoire, à
+choisir les livres que je préférais, à les ranger dans ma cellule, à
+tout ordonner dans mon nouvel empire. Pendant que le couvent était en
+rumeur pour célébrer l'élection de son nouveau chef, que les uns se
+livraient à leurs rêves d'ambition, tandis que les autres se consolaient
+de leurs mécomptes en s'abandonnant à l'intempérance, je goûtais une
+joie d'enfant à m'isoler de cette tourbe insensée, et à chercher, dans
+l'oubli de tous, mes paisibles plaisirs. Quand j'eus fini de ranger la
+bibliothèque, les collections d'histoire naturelle et les instruments
+de physique et d'astronomie, ce que je fis avec tant de zèle que je
+me couchais chaque soir exténué de fatigue (car toutes ces choses
+précieuses avaient été négligées et abandonnées au désordre depuis bien
+des années), je rentrai un soir dans cette cellule avec un bien-être
+incroyable. J'estimais avoir remporté une bien plus grande victoire
+que celle de Donatien, et avoir assuré tout l'avenir de ma vie sur les
+seules bases qui lui convinssent. Je n'avais qu'une seule passion, celle
+de l'étude: j'allais pouvoir m'y livrer à tout jamais, sans distraction
+et sans contrainte. Combien je m'applaudissais d'avoir résisté au désir
+de fuir, qui m'avait tant de fois traversé l'esprit durant les années
+précédentes! J'avais tant souffert, n'ayant plus aucune foi, aucune
+sympathie catholique, d'être forcé d'observer les minutieuses pratiques
+du catholicisme, et d'y voir se consumer un temps précieux! Je m'étais
+souvent méprisé pour le faux point d'honneur qui me tenait esclave de
+mes voeux.
+
+«Voeux insensés, serments impies! m'étais-je écrié cent fois, ce n'est
+point la crainte ou l'amour de Dieu qui vous a reçus, ni qui m'empêche
+de vous violer. Ce Dieu n'existe plus, il n'a jamais existé. On ne doit
+point de fidélité à un fantôme, et les engagements pris dans un songe
+n'ont ni force ni réalité. C'est donc le respect humain qui fait
+votre puissance sur moi. C'est parce que, dans mes jours de jeunesse
+intolérante et de dévotion fougueuse, j'ai flétri à haute voix les
+religieux qui rompaient leur ban; c'est parce que j'ai soutenu
+autrefois la thèse absurde que le serment de l'homme est indélébile,
+qu'aujourd'hui je crains, en me rétractant, d'être méprisé par ces
+hommes que je méprise!
+
+«Je m'étais dit ces choses, je m'étais fait ces reproches; j'avais
+résolu de partir, de jeter mon froc de moine, aux ronces du chemin,
+d'aller chercher la liberté de conscience et la liberté d'études dans un
+pays éclairé, chez une nation tolérante, en France ou en Allemagne; mais
+je n'avais jamais trouvé le courage de le faire. Mille raisons puériles
+ou orgueilleuses m'en avalent empêché. Je me couchait en repassant dans
+mon esprit ces raisons que, par une réaction naturelle, j'aimais à
+trouver excellentes, puisque désormais l'état de moine et le séjour du
+monastère étaient pour moi la meilleure condition possible. Au nombre
+de ces raisons, ma mémoire vint à me retracer le désir de posséder le
+manuscrit de Spiridion et l'importance que j'avais attachée à exhumer
+cet écrit précieux. A peine cette réflexion eut elle traversé mon
+esprit, qu'elle y évoqua mille images fantastiques. La fatigue et le
+besoin de sommeil commençaient à troubler mes idées. Je me sentis dans
+une disposition étrange et telle que depuis longtemps je n'en avais
+connu. Ma raison, toujours superbe, était dans toute sa force, et
+méprisait profondément les visions qui m'avaient assailli dans le
+catholicisme; elle m'expliquait les prestiges de la nuit du 10 janvier
+par des causes toutes naturelles. La faim, la fièvre, l'agonie des
+forces morales, et aussi le désespoir secret et insurmontable de quitter
+la vie d'une manière si horrible, avaient dû produire sur mon cerveau un
+désordre voisin de la folie. Alors j'avais cru entendre une voix de la
+tombe et des paroles en harmonie avec les souvenirs émouvants de ma
+précédente existence de catholique. Les fantômes qui jadis s'étaient
+produits dans mon imagination avaient dû s'y reproduire par une loi
+physiologique à la première disposition fébrile, et l'anéantissement de
+mes forces physiques avait dû, en présence de ces apparitions, empêcher
+les fonctions de la raison et neutraliser les puissances du jugement. Un
+événement fortuit, peut-être le passage d'un serviteur dans la salle du
+chapitre, ayant amené ma délivrance au moment où j'étais en proie à
+ce délire, je n'avais pu manquer d'attribuer mon salut à ces causes
+surnaturelles; et le reste de la vision s'expliquait assez par la
+lutte qui s'était établie en moi entre le désir de ressaisir la vie et
+l'affaissement de tout mon être. Il n'était donc rien dans tout cela
+dont ma raison ne triomphât par des mots; mais les mots ne remplaceront
+jamais les idées; et quoiqu'une moitié de mon esprit se tînt pour
+satisfaite de ces solutions, l'autre moitié restait dans un grand
+trouble et repoussait le calme de l'orgueil et la sanction du sommeil.
+
+[Illustration: Qu'il s'enfuit laissant tomber sa corbeille...]
+
+«Alors je fus pris d'un malaise inconcevable. Je sentis que ma raison ne
+pouvait pas me défendre, quelque puissante et ingénieuse qu'elle fût,
+contre les vaines terreurs de la maladie. Je me souvins d'avoir été
+tellement dominé par les apparences que j'avais pris mes hallucinations
+pour la réalité. Naguère encore, étant plein de calme, de force et de
+contentement, j'avais cru voir des larmes sortir d'une toile peinte,
+j'avais cru entendre la parole d'un enfant qui confirmait ce prodige.
+
+«Il est vrai qu'il y avait une légende sur ce portrait. Dans mon âge de
+crédulité, j'avais entendu dire qu'il pleurait à l'élection des mauvais
+Prieurs; et l'enfant, nourri à son tour de cette fable, avait été
+fasciné par la peur, au point de voir ce que je m'étais imaginé voir
+moi-même. Que de miracles avaient été contemplés et attestés par des
+milliers de personnes abusées toutes spontanément et contagieusement par
+le même élan d'enthousiasme fanatique! Il n'était pas surprenant que
+deux personnes l'eussent été; mais que je fusse l'une des deux, et que
+je partageasse les rêveries d'un enfant, voilà ce qui m'étonnait et
+m'humiliait étrangement. Eh quoi! pensai-je, l'imposture du fanatisme
+chrétien laisse-t-elle donc dans l'esprit de ceux qui l'ont subie des
+traces si profondes, qu'après des années de désabusement et de victoire,
+je n'en sois pas encore affranchi? Suis-je condamné à conserver toute ma
+vie cette infirmité? N'est-il donc aucun moyen de recouvrer entièrement
+la force morale qui chasse les fantômes et dissipe les ombres avec un
+mot? Pour avoir été catholique, ne me sera-t-il jamais permis d'être un
+homme, et dois-je, à la moindre langueur d'estomac, au moindre accès
+de fièvre, être en butte aux terreurs de l'enfance? Hélas! ceci est
+peut-être un juste châtiment de la faiblesse avec laquelle l'homme
+fléchit devant des erreurs grossières. Peut-être la vérité, pour se
+venger, se refuse-t-elle à éclairer complètement les esprits qui l'ont
+reniée longtemps; peut-être les misérables qui, comme moi, ont servi
+les idoles et adoré le mensonge sont-ils marqués d'un sceau indélébile
+d'ignorance, de folie et de lâcheté; peut-être qu'à l'heure de la mort
+mon cerveau épuisé sera livré à des épouvantails méprisables; Satan
+viendra peut-être me tourmenter, et peut-être mourrai-je en invoquant
+Jésus, comme ont fait plusieurs malheureux philosophes, en qui de
+semblables maladies d'esprit expliquent et révèlent la misère humaine
+aux prises avec la lumière céleste?
+
+[Illustration: Je m'élançai dans le vide eu blasphémant...]
+
+«Livré à ces pensées douloureuses, je m'endormis fort agité, craignant
+d'être encore la dupe de quelque songe, et m'en effrayant d'autant plus
+que ma raison m'en démontrait les causes et les conséquences.
+
+«Je fis alors un rêve étrange. Je m'imaginai être revenu au temps de mon
+noviciat. Je me voyais vêtu de la robe de laine blanche, un léger duvet
+paraissait à peine sur mon visage; je me promenais avec mes jeunes
+compagnons, et Donatien, parmi nous, recueillait nos suffrages pour son
+élection. Je lui donnai ma voix comme les autres, avec insouciance, pour
+éviter les persécutions. Alors il se retira, en nous lançant un regard
+de triomphe méprisant, et nous vîmes approcher de nous un homme jeune et
+beau, que nous reconnûmes tous pour l'original du portrait de la grande
+salle.
+
+«Mais, ainsi qu'il arrive dans les rêves, notre surprise fut bientôt
+oubliée. Nous acceptâmes comme une chose possible et certaine qu'il eût
+vécu jusqu'à cette heure, et même quelques-uns de nous disaient l'avoir
+toujours connu. Pour moi, j'en avais un souvenir confus, et, soit
+habitude, soit sympathie, je m'approchai de lui avec affection. Mais il
+nous repoussa avec indignation.
+
+«Malheureux enfants! nous dit-il d'une voix pleine de charme et
+de mélodie jusque dans la colère, est-il possible que vous veniez
+m'embrasser après la lâcheté que vous venez de commettre? Eh quoi!
+êtes-vous descendus à ce point d'égoïsme et d'abrutissement que vous
+choisissez pour chef, non le plus vertueux ni le plus capable, mais
+celui de tous que vous savez le plus tolérant a l'égard du vice et le
+plus insensible à l'endroit de la générosité? Est-ce ainsi que vous
+observez mes statuts? Est-ce là l'esprit que j'ai cherché à laisser
+parmi vous? Est-ce ainsi que je vous retrouve, après vous avoir quittés
+quelque temps?»
+
+«Alors il s'adressa à moi en particulier, et me montrant aux autres:
+
+«Voici, dit-il, le plus coupable d'entre vous; car celui-là est déjà
+un homme par l'esprit, et il connaît le mal qu'il fait. C'est lui dont
+l'exemple vous entraîne, parce que vous le savez rempli d'instruction
+et nourri de sagesse. Vous l'estimez tous, mais il s'estime encore plus
+lui-même. Méfiez-vous de lui, c'est un orgueilleux, et l'orgueil l'a
+rendu sourd à la voix de sa conscience.
+
+«Et comme j'étais triste et rempli de honte, il me gourmanda fortement,
+mais en prenant mes mains avec une effusion de courroux paternel;
+et tout en me reprochant mon égoïsme, tout en me disant que j'avais
+sacrifié le sentiment de la justice et l'amour de la vérité au vain
+plaisir de m'instruire dans les sciences, il s'émut, et je vis que des
+larmes inondaient son visage. Les miennes coulèrent avec abondance, car
+je sentis les aiguillons du repentir et tous les déchirements d'un coeur
+brisé. Il me serra alors contre son coeur avec tendresse, mais avec
+douleur, et il me dit à plusieurs reprises:
+
+«Je pleure sur toi, car c'est à toi-même que tu as fait le plus grand
+mal, et ta vie tout entière est condamnée à expier cette faute. Avais-tu
+donc le droit de t'isoler au milieu de tes frères, et de dire: Tout le
+mal qui se fera désormais ici me sera indifférent, parce que je n'ai pas
+la même croyance que ceux-ci, parce qu'ils méritent d'être traités comme
+des chiens, et que je n'estime ici que moi, mon repos, mon plaisir, mes
+livres, ma liberté? O Alexis! malheureux enfant! tu seras un vieillard
+infortuné; car tu as perdu le sentiment du bien et la haine du mal;
+parce que tu as souffert en silence le triomphe de l'iniquité; parce que
+tu as préféré la satisfaction à ton devoir, et que tu as édifié de tes
+mains le trône de Baal dans ce coin de la société humaine où tu t'étais
+retiré pour cultiver le bien et servir le vrai Dieu!
+
+«Je m'agitai avec angoisse dans mon lit pour échapper à ces reproches,
+mais je ne pus réussir à m'éveiller; ils me poursuivaient avec une
+vraisemblance, une suite et un à-propos si extraordinaires; ils
+m'arrachaient des larmes si amères, et me couvraient d'une telle
+confusion, que je ne saurais dire aujourd'hui si c'était un rêve ou une
+vision. Peu à peu les personnages du rêve reparurent. Donatien s'avança
+furieux vers Spiridion, dont la voix s'éteignit et dont les traits
+s'effacèrent. Donatien criait à ses méchants courtisans:
+
+«_Détruisez-le! détruisez-le! Que vient-il faire parmi les vivants?
+Rendez-le à la tombe, rendez-le au néant!_
+
+«Alors les moines apportèrent du bois et des torches pour brûler
+Spiridion; mais au lieu de celui qui m'avait accablé de ses reproches et
+arrosé de ses larmes, je ne vis plus que le portrait du fondateur, que
+les partisans de Donatien arrachaient de son cadre et jetaient sur le
+bûcher. Dès que le feu eut commencé à consumer la toile, il se fit une
+horrible métamorphose. Spiridion reparut vivant, se tordant au milieu
+des flammes et criant:
+
+«Alexis, Alexis! c'est toi qui me donnes la mort!
+
+«Je m'élançai au milieu du bûcher, et ne trouvai que le portrait qui
+tombait en cendres. Plusieurs fois la figure vivante d'Hébronius et
+la toile inanimée qui la représentait se métamorphosèrent l'une dans
+l'autre à mes yeux stupéfaits: tantôt je voyais la belle chevelure du
+maître flamboyer dans l'incendie, et ses yeux pleins de souffrance,
+de colère et de douleur se tourner vers moi; tantôt je voyais brûler
+seulement une effigie aux acclamations grossières et aux rires des
+moines. Enfin je m'éveillai baigné de sueur et brisé de fatigue. Mon
+oreiller était trempé de mes pleurs. Je me levai, je courus ouvrir ma
+fenêtre. Le jour naissant dissipa mon sommeil et mes illusions; mais je
+restai tout le jour accablé de tristesse, et frappé de la force et de la
+justesse des reproches qui retentissaient encore dans mes oreilles.
+
+«Depuis ce jour le remords me consuma. Je reconnaissais dans ce rêve la
+voix de ma conscience qui me criait que dans toutes les religions, dans
+toutes les philosophies, c'était un crime d'édifier la puissance
+du fourbe et d'entrer en marché avec le vice. Cette fois la raison
+confirmait cet arrêt de la conscience; elle me montrait dans le passé
+Spiridion comme un homme juste, sévère, incorruptible, ennemi mortel du
+mensonge et de l'égoïsme; elle me disait que là où nous sommes jetés sur
+la terre, quelque fausse que soit notre position, quelque dégradés que
+soient les êtres qui nous entourent, notre devoir est de travailler
+à combattre le mal et à faire triompher le bien. Il y avait aussi un
+instinct de noblesse et de dignité humaine qui me disait qu'en pareil
+cas, lors même que nous ne pouvions faire aucun bien, il était beau de
+mourir à la peine en résistant au mal, et lâche de le tolérer pour vivre
+en paix. Enfin je tombai dans la tristesse. Ces études, dont je m'étais
+promis tant de joie, ne me causèrent plus que du dégoût. Mon âme
+appesantie s'égara dans de vains sophismes, et chercha inutilement à
+repousser, par de mauvaises raisons, le mécontentement d'elle-même. Je
+craignais tellement, dans cette disposition maladive et chagrine, de
+tomber en proie à de nouvelles hallucinations, que je luttai pendant
+plusieurs nuits contre le sommeil. A la suite de ces efforts, j'entrai
+dans une excitation nerveuse pire que l'affaiblissement des facultés.
+Les fantômes que je craignais de voir dans le sommeil apparurent plus
+effrayants devant mes yeux ouverts. Il me semblait voir sur tous les
+murs le nom de Spiridion écrit en lettres de feu. Indigné de ma propre
+faiblesse, je résolus de mettre fin à ces angoisses par un acte de
+courage. Je pris le parti de descendre dans le caveau du fondateur et
+d'en retirer le manuscrit. Il y avait trois nuits que je ne dormais pas.
+La quatrième, vers minuit, je pris un ciseau, une lampe, un levier, et
+je pénétrai sans bruit dans l'église, décidé à voir ce squelette et à
+toucher ces ossements que mon imagination revêtait, depuis six années,
+d'une forme céleste, et que ma raison allait restituer à l'éternel néant
+en les contemplant avec calme.
+
+«J'arrivai à la pierre du _Hic est_, la levai sans beaucoup de peine, et
+je commençai à descendre l'escalier; je me souvenais qu'il avait douze
+marches. Mais je n'en avais pas descendu six que ma tête était déjà
+égarée. J'ignore ce qui se passait en moi: si je ne l'avais éprouvé, je
+ne pourrais jamais croire que le courage de la vanité puisse couvrir
+tant de faiblesse et de lâche terreur. Le froid de la fièvre me saisit;
+la peur fit claquer mes dents; je laissai tomber ma lampe; je sentis que
+mes jambes pliaient sous moi.
+
+«Un esprit sincère n'eût pas cherché à surmonter cette détresse Il se
+fût abstenu de poursuivre une épreuve au-dessus de ses forces; il eût
+remis son entreprise à un moment plus favorable; il eût attendu avec
+patience et simplicité le rassérénement de ses facultés mentales. Mais
+je ne voulais pas avoir le démenti vis-à-vis de moi-même. J'étais
+indigné de ma faiblesse; ma volonté voulait briser et réduire mon
+imagination. Je continuai à descendre dans les ténèbres; mais je perdis
+l'esprit, et devins la proie des illusions et des fantômes.
+
+«Il me sembla que je descendais toujours et que je m'enfonçais dans les
+profondeurs de l'Érèbe. Enfin, j'arrivai lentement à un endroit uni, et
+j'entendis une voix lugubre prononcer ces mots qu'elle semblait confier
+aux entrailles de la terre:
+
+«_Il ne remontera pas l'escalier._
+
+«Aussitôt, j'entendis s'élever vers moi, du fond d'abîmes invisibles,
+mille voix formidables qui chantaient sur un rhythme bizarre:
+
+«_Détruisons-le! Qu'il soit détruit! Que vient-il faire parmi les morts?
+Qu'il soit rendu à la souffrance! Qu'il soit rendu à la vie!_
+
+«Alors une faible lueur perça les ténèbres, et je vis que j'étais sur la
+dernière marche d'un escalier aussi vaste que le pied d'une montagne.
+Derrière moi, il y avait des milliers de degrés de fer rouge; devant
+moi, rien que le vide, l'abîme de l'éther, le bleu sombre de la nuit
+sous mes pieds comme au-dessus de ma tête. Je fus pris de vertige,
+et, quittant l'escalier, ne songeant plus qu'il me fût possible de le
+remonter, je m'élançai dans le vide en blasphémant. Mais à peine eus-je
+prononcé la formule de malédiction, que le vide se remplit de formes
+et de couleurs confuses, et peu à peu je me vis de plain-pied avec une
+immense galerie où je m'avançai en tremblant. L'obscurité régnait encore
+autour de moi; mais le fond de la voûte s'éclairait d'une lueur rouge et
+me montrait les formes étranges et affreuses de l'architecture. Tout ce
+monument semblait, par sa force et sa pesanteur gigantesque, avoir été
+taillé dans une montagne de fer ou dans une caverne de laves noires. Je
+ne distinguais pas les objets les plus voisins; mais ceux vers lesquels
+je m'avançais prenaient un aspect de plus en plus sinistre, et ma
+terreur augmentait à chaque pas. Les piliers énormes qui soutenaient la
+voûte, et les rinceaux de la voûte même, représentaient des hommes d'une
+grandeur surnaturelle, tous livrés à des tortures inouïes: les uns,
+suspendus par les pieds et serrés par les replis de serpents monstrueux,
+mordaient le pavé, et leurs dents s'enfonçaient dans le marbre;
+d'autres, engagés jusqu'à la ceinture dans le sol, étaient tirés d'en
+haut, ceux-ci par les bras la tête en haut, ceux-là par les pieds la
+tête en bas, vers les chapiteaux formés d'autres figures humaines
+penchées sur elles et acharnées à les torturer. D'autres piliers encore
+représentaient un enlacement de figures occupées à s'entre-dévorer, et
+chacune d'elles n'était plus qu'un tronçon rouge jusqu'aux genoux ou
+jusqu'aux épaules, mais dont la tête furieuse conservait assez de vie
+pour mordre et dévorer ce qui était auprès d'elle. Il y en avait qui,
+écorchés à demi, s'efforçaient, avec la partie supérieure de leur corps,
+de dégager la peau de l'autre moitié accrochée au chapiteau ou retenue
+au socle; d'autres encore qui, en se battant, s'étaient arraché des
+lanières de chair par lesquelles ils se tenaient suspendus l'un à
+l'autre avec l'expression d'une haine et d'une souffrance indicibles. Le
+long de la frise, ou plutôt en guise de frise, il y avait de chaque côté
+une rangée d'êtres immondes, revêtus de la forme humaine, mais d'une
+laideur effroyable, occupés à dépecer des cadavres, à dévorer des
+membres humains, à tordre des viscères, à se repaître de lambeaux
+sanglants. De la voûte pendaient, en guise de clefs et de rosaces, des
+enfants mutilés qui semblaient pousser des cris lamentables, ou qui,
+fuyant avec terreur les mangeurs de chair humaine, s'élançaient la tête
+en bas, et semblaient près de se briser sur le pavé.
+
+«Plus j'avançais, plus toutes ces statues, éclairées par la lumière du
+fond, prenaient l'aspect de la réalité; elles étaient exécutées avec une
+vérité que jamais l'art des hommes n'eût pu atteindre. On eût dit d'une
+scène d'horreur qu'un cataclysme inconnu aurait surprise au milieu de sa
+réalité vivante, et aurait noircie et pétrifiée comme l'argile dans le
+four. L'expression du désespoir, de la rage ou de l'agonie était si
+frappante sur tous ces visages contractés; le jeu ou la tension des
+muscles, l'exaspération de la lutte, le frémissement de la chair
+défaillante étaient reproduits avec tant d'exactitude qu'il était
+impossible d'en soutenir l'aspect sans dégoût et sans terreur. Le
+silence et l'immobilité de cette représentation ajoutaient peut-être
+encore à son horrible effet sur moi. Je devins si faible que je
+m'arrêtai et que je voulus retourner sur mes pas.
+
+«Mais alors j'entendis au fond de ces ténèbres que j'avais traversées,
+des rumeurs confuses comme celles d'une foule qui marche. Bientôt les
+voix devinrent plus distinctes et les clameurs plus bruyantes, et les
+pas se pressèrent tumultueusement en se rapprochant avec une vitesse
+incroyable: c'était un bruit de course irrégulière, saccadée, mais
+dont chaque élan était plus voisin, plus impétueux, plus menaçant. Je
+m'imaginai que j'étais poursuivi par cette foule déréglée, et j'essayai
+de la devancer en me précipitant sous la voûte au milieu des sculptures
+lugubres. Mais il me sembla que ces figures commençaient à s'agiter, à
+s'humecter de sueur et de sang, et que leurs yeux d'émail roulaient dans
+leurs orbites. Tout à coup je reconnus qu'elles me regardaient toutes et
+qu'elles étaient toutes penchées vers moi, les unes avec l'expression
+d'un rire affreux, les autres avec celle d'une aversion furieuse. Toutes
+avaient le bras levé sur moi et semblaient prêtes à m'écraser sous les
+membres palpitants qu'elles s'arrachaient les unes aux autres. Il y en
+avait qui me menaçaient avec leur propre tête dans les mains, ou avec
+des cadavres d'enfants qu'elles avaient arrachés de la voûte.
+
+«Tandis que ma vue était troublée par ces images abominables, mon
+oreille était remplie des bruits sinistres qui s'approchaient. Il y
+avait devant moi des objets affreux, derrière moi des bruits plus
+affreux encore: des rires, des hurlements, des menaces, des sanglots,
+des blasphèmes, et tout à coup des silences, durant lesquels il semblait
+que la foule, portée par le vent, franchît des distances énormes et
+gagnât sur moi du terrain au centuple.
+
+«Enfin le bruit se rapprocha tellement que, ne pouvant plus espérer
+d'échapper, j'essayai de me cacher derrière les piliers de la galerie;
+mais les figures de marbre s'animèrent tout à coup; et, agitant leurs
+bras, qu'elles tendaient vers moi avec frénésie, elles voulurent me
+saisir pour me dévorer.
+
+«Je fus donc rejeté par la peur au milieu de la galerie, où leurs bras
+ne pouvaient m'atteindre, et la foule vint, et l'espace fut rempli de
+voix, le pavé inondé de pas. Ce fut comme une tempête dans les bois,
+comme une rafale sur les flots; ce fut l'éruption de la lave. Il me
+sembla que l'air s'embrasait et que mes épaules pliaient sous le
+poids de la houle. Je fus emporté comme une feuille d'automne dans le
+tourbillon des spectres.
+
+«Ils étaient tous vêtus de robes noires, et leurs yeux ardents
+brillaient sous leurs sombres capuces comme ceux du tigre au fond de
+son antre. Il y en avait qui semblaient plongés dans un désespoir
+sans bornes, d'autres qui se livraient à une joie insensée ou féroce,
+d'autres dont le silence farouche me glaçait et m'épouvantait plus
+encore. À mesure qu'ils avançaient, les figures de bronze et de marbre
+s'agitaient et se tordaient avec tant d'efforts qu'elles finissaient
+par se détacher de leur affreuse étreinte, par se dégager du pavé qui
+enchaînait leurs pieds, par arracher leurs bras et leurs épaules de
+la corniche; et les mutilés de la voûte se détachaient aussi, et, se
+traînant comme des couleuvres le long des murs, ils réussissaient à
+gagner le sol. Et alors tous ces anthropophages gigantesques, tous ces
+écorchés, tous ces mutilés, se joignaient à la foule des spectres qui
+m'entraînaient, et, reprenant les apparences d'une vie complète, se
+mettaient à courir et à hurler comme les autres: de sorte qu'autour de
+nous l'espace s'agrandissait, et la foule se répandait dans les ténèbres
+comme un fleuve qui a rompu ses digues; mais la lueur lointaine
+l'attirait et la guidait toujours. Tout à coup cette clarté blafarde
+devint plus vive, et je vis que nous étions arrivés au but. La foule
+se divisa, se répandit dans des galeries circulaires, et j'aperçus
+au-dessous de moi, à une distance incommensurable, l'intérieur d'un
+monument tel que la main de l'homme n'eût jamais pu le construire.
+C'était une église gothique dans le goût de celles que les catholiques
+érigeaient au onzième siècle, dans ce temps où leur puissance morale,
+arrivée à son apogée, commençait à dresser des échafauds et des bûchers.
+Les piliers élancés, les arcades aiguës, les animaux symboliques, les
+ornements bizarres, tous les caprices d'une architecture orgueilleuse
+et fantasque étaient là déployés dans un espace et sur des dimensions
+telles qu'un million d'hommes eût pu être abrité sous la même voûte.
+Mais cette voûte était de plomb, et les galeries supérieures où la foule
+se pressait étaient si rapprochées du faîte que nul ne pouvait s'y tenir
+debout, et que, la tête courbée et les épaules brisées, j'étais forcé de
+regarder ce qui se passait tout au fond de l'église, sous mes pieds, à
+une profondeur qui me donnait des vertiges.
+
+«D'abord je ne discernai rien que les effets de l'architecture, dont les
+parties basses flottaient dans le vague, tandis que les parties moyennes
+s'éclairaient de lueurs rouges entrecoupées d'ombres noires, comme si un
+foyer d'incendie eût éclaté de quelque point insaisissable à ma vue.
+Peu à peu celle clarté sinistre s'étendit sur toutes les parties de
+l'édifice, et je distinguai un grand nombre de figures agenouillées dans
+la nef, tandis qu'une procession de prêtres revêtus de riches habits
+sacerdotaux défilait lentement au milieu, et se dirigeait vers le choeur
+en chantant d'une voix monotone:
+
+«_Détruisons-le! détruisons-le! que ce gui appartient à la tombe soit
+rendu à la tombe!_»
+
+«Ce chant lugubre réveilla mes terreurs, et je regardai autour de moi;
+mais je vis que j'étais seul dans une des travées: la foule avait
+envahi toutes les autres; elle semblait ne pas s'occuper de moi. Alors
+j'essayai de m'échapper de ce lieu d'épouvante, où un instinct secret
+m'annonçait l'accomplissement de quelque affreux mystère. Je vis
+plusieurs portes derrière moi; mais elles étaient gardées par les
+horribles figures de bronze, qui ricanaient et se parlaient entre elles
+en disant:
+
+«_On va le détruire, et les lambeaux de sa chair nous appartiendront._»
+
+«Glacé par ces paroles, je me rapprochai de la balustrade en me courbant
+le long de la rampe de pierre pour qu'on ne pût pas me voir. J'eus une
+telle horreur de ce qui allait s'accomplir que je fermai les yeux et me
+bouchai les oreilles. La tête enveloppée de mon capuce et courbée sur
+mes genoux, je vins à bout de me figurer que tout cela était un rêve
+et que j'étais endormi sur le grabat de ma cellule. Je fis des efforts
+inouïs pour me réveiller et pour échapper au cauchemar, et je crus
+m'éveiller en effet; mais en ouvrant les yeux je me retrouvai dans la
+travée, environné à distance des spectres qui m'y avaient conduit, et
+je vis au fond de la nef la procession de prêtres qui était arrivée
+au milieu du choeur, et qui formait un groupe pressé au centre duquel
+s'accomplissait une scène d'horreur que je n'oublierai jamais. Il y
+avait un homme couché dans un cercueil, et cet homme était vivant. Il
+ne se plaignait pas, il ne faisait aucune résistance; mais des sanglots
+étouffés s'échappaient de son sein, et ses soupirs profonds, accueillis
+par un morne silence, se perdaient sous la voûte qui les renvoyait à la
+foule insensible. Auprès de lui plusieurs prêtres armés de clous et de
+marteaux se tenaient prêts à l'ensevelir aussitôt qu'on aurait réussi à
+lui arracher le coeur. Mais c'était en vain que, les bras sanglants et
+enfoncés dans la poitrine entr'ouverte du martyr, chacun venait à son
+tour fouiller et tordre ses entrailles; nul ne pouvait arracher ce coeur
+invincible que des liens de diamant semblaient retenir victorieusement à
+sa place. De temps en temps les bourreaux laissaient échapper un cri de
+rage, et des imprécations mêlées à des huées leur répondaient du haut
+des galeries. Pendant ces abominations, la foule prosternée dans
+l'église se tenait immobile dans l'attitude de la méditation et du
+recueillement.
+
+«Alors un des bourreaux s'approcha tout sanglant de la balustrade qui
+sépare le choeur de la nef, et dit à ces hommes agenouillés:
+
+«--Ames chrétiennes, fidèles fervents et purs, ô mes frères bien-aimés,
+priez! redoublez de supplications et de larmes, afin que le miracle
+s'accomplisse et que vous puissiez manger la chair et boire le sang du
+Christ, votre divin Sauveur.»
+
+«Et les fidèles se mirent à prier à voix basse, à se frapper la poitrine
+et à répandre la cendre sur leurs fronts, tandis que les bourreaux
+continuaient à torturer leur proie, et que la victime murmurait en
+pleurant ces mots souvent répétés:
+
+«_O mon Dieu, relève ces victimes de l'ignorance et de l'imposture!_»
+
+«Il me semblait qu'un écho de la voûte, tel qu'une voix mystérieuse,
+apportait ces plaintes à mon oreille. Mais j'étais tellement glacé par
+la peur que, au lieu de lui répondre et d'élever ma voix contre les
+bourreaux, je n'étais occupé qu'à épier les mouvements de ceux qui
+m'environnaient, dans la crainte qu'ils ne tournassent leur rage contre
+moi en voyant que je n'étais pas un des leurs.
+
+«Puis j'essayais de me réveiller, et pendant quelques secondes mon
+imagination me reportait à des scènes riantes. Je me voyais assis dans
+ma cellule par une belle matinée, entouré de mes livres favoris; mais
+un nouveau soupir de la victime m'arrachait à cette douce vision, et
+de nouveau je me retrouvais en face d'une interminable agonie et
+d'infatigables bourreaux. Je regardais le patient, et il me semblait
+qu'il se transformait à chaque instant, ce n'était plus le Christ,
+c'était Abeilard, et puis Jean Huss, et puis Luther... Je m'arrachais
+encore à ce spectacle d'horreur, et il me semblait que je revoyais la
+clarté du jour et que je fuyais léger et rapide au milieu d'une riante
+campagne. Mais un rire féroce, parti d'auprès de moi, me tirait en
+sursaut de cette douce illusion, et j'apercevais Spiridion dans le
+cercueil, aux prises avec les infâmes qui broyaient son coeur dans sa
+poitrine sans pouvoir s'en emparer. Puis ce n'était plus Spiridion,
+c'était le vieux Fulgence, et il appelait vers moi en disant:
+
+«--Alexis, mon fils Alexis! vas-tu donc me laisser périr?»
+
+«Il n'eut pas plus tôt prononcé mon nom que je vis à sa place dans le
+cercueil ma propre figure, le sein entr'ouvert, le coeur déchiré par
+des ongles et des tenailles. Cependant j'étais toujours dans la travée,
+caché derrière la balustrade, et contemplant un autre moi-même dans les
+angoisses de l'agonie. Alors je me sentis défaillir, mon sang se glaça
+dans mes veines, une sueur froide ruissela de tous mes membres, et
+j'éprouvai dans ma propre chair toutes les tortures que je voyais subir
+à mon spectre. J'essayai de rassembler le peu de forces qui me restaient
+et d'invoquer à mon tour Spiridion et Fulgence. Mes yeux se fermèrent,
+et ma bouche murmura des mots dont mon esprit n'avait plus conscience.
+Lorsque je rouvris les yeux, je vis auprès de moi une belle figure
+agenouillée, dans une attitude calme. La sérénité résidait sur son large
+front, et ses yeux ne daignaient point s'abaisser sur mon supplice. Il
+avait le regard dirigé vers la voûte de plomb, et je vis qu'au-dessus de
+sa tête la lumière du ciel pénétrait par une large ouverture. Un vent
+frais agitait faiblement les boucles d'or de ses beaux cheveux. Il y
+avait dans ses traits une mélancolie ineffable mêlée d'espoir et de
+pitié.
+
+«--O toi dont je sais le nom, lui dis-je à voix basse, toi qui sembles
+invisible à ces fantômes effroyables, et qui daignes te manifester à
+moi seul, à moi seul qui te connais et qui t'aime! sauve-moi de ces
+terreurs, soustrais-moi à ce supplice!...»
+
+«Il se tourna vers moi, et me regarda avec des yeux clairs et profonds,
+qui semblaient à la fois plaindre et mépriser ma faiblesse. Puis, avec
+un sourire angélique, il étendit la main, et toute la vision rentra dans
+les ténèbres. Alors je n'entendis plus que sa voix amie, et c'est ainsi
+qu'elle me parla:
+
+«--Tout ce que tu as cru voir ici n'a d'existence que dans ton cerveau.
+Ton imagination a seule forgé l'horrible rêve contre lequel tu t'es
+débattu. Que ceci t'enseigne l'humilité, et souviens-toi de la faiblesse
+de ton esprit avant d'entreprendre ce que tu n'es pas encore capable
+d'exécuter. Les démons et les larves sont des créations du fanatisme et
+de la superstition. A quoi t'a servi toute ta philosophie, si tu ne sais
+pas encore distinguer les pures révélations que le ciel accorde, des
+grossières visions évoquées par la peur? Remarque que tout ce que tu
+as cru voir s'est passé en toi-même, et que tes sens abusés n'ont fait
+autre chose que de donner une forme aux idées qui depuis longtemps te
+préoccupent. Tu as vu dans cet édifice composé de figures de bronze et
+de marbre, tour à tour dévorantes et dévorées, un symbole des âmes que
+le catholicisme a endurcies et mutilées, une image des combats que les
+générations se sont livrés au sein de l'Église profanée, en se dévorant
+les unes les autres, en se rendant les unes aux autres le mal qu'elles
+avaient subi. Ce flot de spectres furieux qui t'a emporté avec lui,
+c'est l'incrédulité, c'est le désordre, l'athéisme, la paresse, la
+haine, la cupidité, l'envie, toutes les passions mauvaises qui ont
+envahi l'Église quand l'Église a perdu la foi; et ces martyrs dont les
+princes de l'Église disputaient les entrailles, c'étaient les Christs,
+c'étaient les martyrs de la vérité nouvelle, c'étaient les saints de
+l'avenir tourmentés et déchirés jusqu'au fond du coeur par les fourbes,
+les envieux et les traîtres. Toi-même, dans un instinct de noble
+ambition, tu t'es vu couché dans ce cénotaphe ensanglanté, sous les yeux
+d'un clergé infâme et d'un peuple imbécile. Mais tu étais double à
+tes propres yeux; et, tandis que la moitié la plus belle de ton être
+subissait la torture avec constance et refusait de se livrer aux
+pharisiens, l'autre moitié, qui est égoïste et lâche, se cachait dans
+l'ombre, et, pour échapper à ses ennemis, laissait la voix du vieux
+Fulgence expirer sans échos. C'est ainsi, ô Alexis! que l'amour de la
+vérité a su préserver ton âme des viles passions du vulgaire; mais c'est
+ainsi, ô moine! que l'amour du bien-être et le désir de la liberté t'ont
+rendu complice du triomphe des hypocrites avec lesquels tu es condamné
+à vivre. Allons, éveille-toi, et cherche dans la vertu la vérité que tu
+n'as pu trouver dans la science.»
+
+«A peine eut-il fini de parler, que je m'éveillai; j'étais dans l'église
+du couvent, étendu sur la pierre du _Hic est_, à côté du caveau
+entr'ouvert. Le jour était levé, les oiseaux chantaient gaiement en
+voltigeant autour des vitraux; le soleil levant projetait obliquement
+un rayon d'or et de pourpre sur le fond du choeur. Je vis distinctement
+celui qui m'avait parlé entrer dans ce rayon, et s'y effacer comme
+s'il se fût confondu avec la lumière céleste. Je me tâtai avec effroi.
+J'étais appesanti par un sommeil de mort, et mes membres étaient
+engourdis par le froid de la tombe. La cloche sonnait matines; je me
+hâtai de replacer la pierre sur le caveau, et je pus sortir de l'église
+avant que le petit nombre des fervents qui ne se dispensaient pas des
+offices du matin y eût pénétré.
+
+«Le lendemain, il ne me restait de cette nuit affreuse qu'une lassitude
+profonde et un souvenir pénible. Les diverses émotions que j'avais
+éprouvées se confondaient dans l'accablement de mon cerveau. La vision
+hideuse et la céleste apparition me paraissaient également fébriles et
+imaginaires; je répudiais autant l'une que l'autre, et n'attribuais
+déjà plus la douce impression de la dernière qu'au rassérénement de mes
+facultés et à la fraîcheur du matin.
+
+«À partir de ce moment, je n'eus plus qu'une pensée et qu'un but, ce
+fut de refroidir mon imagination, comme j'avais réussi à refroidir mon
+coeur. Je pensai que, comme j'avais dépouillé le catholicisme pour
+ouvrir à mon intelligence une voie plus large, je devais dépouiller tout
+enthousiasme religieux pour retenir ma raison dans une voie plus droite
+et plus ferme. La philosophie du siècle avait mal combattu en moi
+l'élément superstitieux; je résolus de me prendre aux racines de cette
+philosophie; et, rétrogradant d'un siècle, je remontai aux causes des
+doctrines incomplètes qui m'avaient séduit. J'étudiai Newton, Leibnitz,
+Keppler, Malebranche, Descartes surtout, père des géomètres, qui avaient
+sapé l'édifice de la tradition et de la révélation. Je me persuadai
+qu'en cherchant l'existence de Dieu dans les problèmes de la science et
+dans les raisonnements de la métaphysique, je saisirais enfin l'idée de
+Dieu, telle que je voulais la concevoir, calme, invincible, infinie.
+
+«Alors commença pour moi une nouvelle série de travaux, de fatigues
+et de souffrances. Je m'étais flatté d'être plus robuste que les
+spéculateurs auxquels j'allais demander la foi; je savais bien qu'ils
+l'avaient perdue en voulant la démontrer; j'attribuais cette erreur
+funeste à l'affaiblissement inévitable des facultés employées à de trop
+fortes études. Je me promettais de ménager mieux mes forces, d'éviter
+les puérilités où de consciencieuses recherches les avaient parfois
+égarés, de rejeter avec discernement tout ce qui était entré de force
+dans leurs systèmes; en un mot, de marcher à pas de géant dans cette
+carrière où ils s'étaient traînés avec peine. Là comme partout,
+l'orgueil me poussait à ma perte; elle fut bientôt consommée. Loin
+d'être plus ferme que mes maîtres, je me laissai tomber plus bas sur
+le revers des sommets que je voulais atteindre et où je me targuais
+vainement de rester. Parvenu à ces hauteurs de la science, que
+l'intelligence escalade, mais au pied desquelles le sentiment s'arrête,
+je fus pris du vertige de l'athéisme. Fier d'avoir monté si haut, je ne
+voulus pas comprendre que j'avais à peine atteint le premier degré de
+la science de Dieu, parce que je pouvais expliquer avec une certaine
+logique le mécanisme de l'univers, et que pourtant je ne pouvais
+pénétrer la pensée qui avait présidé à cette création. Je me plus à ne
+voir dans l'univers qu'une machine, et à supprimer la pensée divine
+comme un élément inutile à la formation et à la durée des mondes. Je
+m'habituai à rechercher partout l'évidence et à mépriser le sentiment,
+comme s'il n'était pas une des principales conditions de la certitude.
+Je me fis donc une manière étroite et grossière de voir, d'analyser et
+de définir les choses; et je devins le plus obstiné, le plus vain et le
+plus borné des savants.
+
+«Dix ans de ma vie s'écoulèrent dans ces travaux ignorés, dix ans qui
+tombèrent dans l'abîme sans faire croître un brin d'herbe sur ses bords.
+Je me débattis longtemps contre le froid de la raison. À mesure que
+je m'emparais de cette triste conquête, j'en étais effrayé, et je
+me demandais ce que je ferais de mon coeur si jamais il venait à
+se réveiller. Mais peu à peu les plaisirs de la vanité satisfaite
+étouffaient cette inquiétude. On ne se figure pas ce que l'homme, voué
+en apparence aux occupations les plus graves, y porte d'inconséquence et
+de légèreté. Dans les sciences, la difficulté vaincue est si enivrante
+que les résolutions consciencieuses, les instincts du coeur, la morale
+de l'âme, sont sacrifiés, en un clin d'oeil, aux triomphes frivoles de
+l'intelligence. Plus je courais à ces triomphes, plus celui que j'avais
+rêvé d'abord me paraissait chimérique. J'arrivai enfin à le croire
+inutile autant qu'impossible; je résolus donc de ne plus chercher des
+vérités métaphysiques sur la voie desquelles mes études physiques me
+mettaient de moins en moins. J'avais étudie les mystères de la nature,
+la marche et le repos des corps célestes, les lois invariables qui
+régissent l'univers dans ses splendeurs infinies comme dans ses
+imperceptibles détails; partout j'avais senti la main de fer d'une
+puissance incommensurable, profondément insensible aux nobles émotions
+de l'homme, généreuse jusqu'à la profusion, ingénieuse jusqu'à la
+minutie en tout ce qui tend à ses satisfactions matérielles; mais vouée
+à un silence inexorable en tout ce qui tient à son être moral, à ses
+immenses désirs, fallait-il dire à ses immenses besoins? Cette avidité
+avec laquelle quelques hommes d'exception cherchent à communiquer
+intimement avec la Divinité, n'était-elle pas une maladie du cerveau,
+que l'on pouvait classer à côté du dérèglement de certaines croissances
+anormales dans le règne végétal, et de certains instincts exagérés chez
+les animaux? N'était-ce pas l'orgueil, cette autre maladie commune au
+grand nombre des humains, qui parait de couleurs sublimes et rehaussait
+d'appellations pompeuses cette fièvre de l'esprit, témoignage de
+faiblesse et de lassitude bien plus que de force et de santé? Non,
+m'écriai-je, c'est impudence et folie, et misère surtout, que de vouloir
+escalader le ciel. Le ciel qui n'existe nulle part pour le moindre
+écolier rompu au mécanisme de la sphère! le ciel, où le vulgaire croit
+voir, au milieu d'un trône de nuées formé des grossières exhalaisons
+de la terre, un fétiche taillé sur le modèle de l'homme, assis sur les
+sphères ainsi qu'un ciron sur l'Atlas! le ciel, l'éther infini parsemé
+de soleils et de mondes infinis, que l'homme s'imagine devoir traverser
+après sa mort comme les pigeons voyageurs passent d'un champ à un autre,
+et où de pitoyables rhéteurs théologiques choisissent apparemment une
+constellation pour domaine et les rayons d'un astre pour vêtement!
+le ciel et l'homme, c'est-à-dire l'infini et l'atome! quel étrange
+rapprochement d'idées! quelle ridicule antithèse! Quel est donc le
+premier cerveau humain qui est tombé dans une pareille démence? Et
+aujourd'hui un pape, qui s'intitule le roi des âmes, ouvre avec une clef
+les deux battants de l'éternité à quiconque plie le genou devant sa
+discipline en disant: «_Admettez-moi!_»
+
+«C'est ainsi que je parlais, et alors un rire amer s'emparait de moi;
+et, jetant par terre les sublimes écrits des pères de l'Église et ceux
+des philosophes spiritualistes de toutes les nations et de tous les
+temps, je les foulais aux pieds dans une sorte de rage, en répétant ces
+mots favoris d'Hébronius, où je croyais trouver la solution de tous mes
+problèmes: «O ignorance, ô imposture!»
+
+«Tu pâlis, enfant, dit Alexis en s'interrompant; ta main tremble dans
+la mienne, et ton oeil effaré semble interroger le mien avec anxiété.
+Calme-toi, et ne crains pas de tomber dans de pareilles angoisses:
+j'espère que ce récit t'en préservera pour jamais.
+
+«Heureusement pour l'homme, cette pensée de Dieu, qu'il ignore et qu'il
+nie si souvent, a présidé à la création de son être avec autant de soin
+et d'amour qu'à celle de l'univers. Elle l'a fait perfectible dans le
+bien, corrigible dans le mal. Si, dans la société, l'homme peut se
+considérer souvent comme perdu pour la société, dans la solitude l'homme
+n'est jamais perdu pour Dieu; car, tant qu'il lui reste un souffle de
+vie, ce souffle peut faire vibrer une corde inconnue au fond de son âme;
+et quiconque a aimé la vérité a bien des cordes à briser avant de périr.
+Souvent les sublimes facultés dont il est doué sommeillent pour se
+retremper comme le germe des plantes au sein de la terre, et, au sortir
+d'un long repos, elles éclatent avec plus de puissance. Si j'estime tant
+la retraite et la solitude, si je persiste à croire qu'il faut garder
+les voeux monastiques, c'est que j'ai connu plus qu'un autre les dangers
+et les victoires de ce long tête-à-tête avec la conscience, où ma vie
+s'est consumée. Si j'avais vécu dans le monde, j'eusse été perdu à
+jamais. Le souffle des hommes eût éteint ce que le souffle de Dieu a
+ranimé. L'appât d'une vaine gloire m'eût enivré; et, mon amour pour la
+science trouvant toujours de nouvelles excitations dans le suffrage
+d'autrui, j'eusse vécu dans l'ivresse d'une fausse joie et dans l'oubli
+du vrai bonheur. Mais ici, n'étant compris de personne, vivant de
+moi-même, et n'ayant pour stimulant que mon orgueil et ma curiosité,
+je finis par apaiser ma soif et par me lasser de ma propre estime.
+Je sentis le besoin de faire partager mes plaisirs et mes peines à
+quelqu'un, à défaut de l'ami céleste que je m'étais aliéné; et je le
+sentis sans m'en rendre compte, sans vouloir me l'avouer à moi-même.
+Outre les habitudes superbes que l'orgueil de l'esprit avait données à
+mon caractère, je n'étais point entouré d'êtres avec lesquels je pusse
+sympathiser: la grossièreté ou la méchanceté se dressait de toutes parts
+autour de moi pour repousser les élans de mon coeur. Ce fut encore un
+bonheur pour moi. Je sentais que la société d'hommes intelligents eût
+allumé en moi une fièvre de discussion, une soif de controverses; qui
+m'eussent de plus en plus affermi dans mes négations; au lieu que dans
+mes longues veillées solitaires, au plus fort de mon athéisme, je
+sentais encore parfois des aspirations violentes vers ce Dieu que
+j'appelais la fiction de mes jeunes années; et, quoique dans ces
+moments-là j'eusse du mépris pour moi-même, il est certain que je
+redevenais bon, et que mon coeur luttait avec courage contre sa propre
+destruction.
+
+«Les grandes maladies ont des phases où le mal amène le bien, et c'est
+après la crise la plus effrayante que la guérison se fait tout à coup
+comme un miracle. Les temps qui précédèrent mon retour à la foi furent
+ceux où je crus me sentir le plus robuste adepte de la _raison pure_.
+J'avais réussi à étouffer toute révoite du coeur, et je triomphais
+dans mon mépris de toute croyance, dans mon oubli de toute émotion
+religieuse. A peine arrivé à cet apogée de ma force philosophique, je
+fus pris de désespoir. Un jour que j'avais travaillé pendant plusieurs
+heures à je ne sais quels détails d'observation scientifique avec une
+lucidité extraordinaire, je me sentis persuadé, plus que je ne l'avais
+encore été, de la toute-puissance de la matière et de l'impossibilité
+d'un esprit créateur et vivifiant autre que ce que j'appelais, en
+langage de naturaliste, les propriétés vitales de la matière. Alors
+j'éprouvai tout à coup dans mon être physique la sensation d'un froid
+glacial, et je me mis au lit avec la fièvre.
+
+«Je n'avais jamais pris aucun soin de ma santé. Je fis une maladie
+longue et douloureuse. Ma vie ne fut point en danger; mais
+d'intolérables souffrances s'opposèrent pendant longtemps à toute
+occupation de mon cerveau. Un ennui profond s'empara de moi; l'inaction,
+l'isolement et la souffrance me jetèrent dans une tristesse mortelle. Je
+ne voulais recevoir les soins de personne; mais les instances faussement
+affectueuses du Prieur et celles d'un certain convers infirmier, nommé
+Christophore, me forcèrent d'accepter une société pendant la nuit.
+J'avais d'insupportables insomnies, et ce Christophore, sous prétexte de
+m'en alléger l'ennui, venait dormir chaque nuit d'un lourd et profond
+sommeil auprès de mon lit. C'était bien la plus excellente et la plus
+bornée des créatures humaines. Sa stupidité avait trouvé grâce pour sa
+bonté auprès des autres moines. On le traitait comme une sorte d'animal
+domestique laborieux, souvent nécessaires et toujours inoffensifs. Sa
+vie n'était qu'une suite de bienfaits et de dévouements. Comme on en
+tirait parti, on l'avait habitué à compter sur l'efficacité de ses
+soins: et cette confiance, que j'étais loin de partager, me le rendait
+importun à l'excès. Cependant un sentiment de justice, que l'athéisme
+n'avait pu détruire en moi, me forçait à le supporter avec patience et à
+le traiter avec douceur. Quelquefois, dans les commencements, je m'étais
+emporté contre lui, et je l'avais chassé de ma cellule. Au lieu d'en
+être offensé, il s'affligeait de me laisser seul en proie à mon mal;
+il nasillait une longue prière à ma porte, et au lever du jour je le
+trouvais assis sur l'escalier, la tête dans ses mains, dormant à la
+vérité, mais dormant au froid et sur la dure plutôt que de se résigner à
+passer dans son lit les heures qu'il avait résolu de mon consacrer. Sa
+patience et son abnégation me vainquirent. Je supportai sa compagnie
+pour lui rendre service; car, à mon grand regret, nul autre que moi
+n'était malade dans le couvent; et, lorsque Christophore n'avait
+personne à soigner, il était l'homme le plus malheureux du monde. Peu
+à peu je m'habituai à le voir, lui et son petit chien, qui s'était
+tellement identifié pour lui qu'il avait tout son caractère, toutes ses
+habitudes, et que, pour un peu, il eût préparé la tisane et tâté le
+pouls aux malades. Ces deux êtres remuaient et dormaient de compagnie.
+Quand le moine allait et venait sur la pointe du pied autour de la
+chambre, le chien faisait autant de pas que lui; et, dès que le bonhomme
+s'assoupissait, l'animal paisible en faisait autant. Si Christophore
+faisait sa prière, Bacco s'asseyait gravement devant lui, et se tenait
+ainsi fronçant l'oreille et suivant de l'oeil les moindres mouvements de
+bras et de tête dont le moine accompagnait son oraison. Si ce dernier
+m'encourageait à prendre patience par de niaises consolations et de
+banales promesses de guérison prochaine, Bacco se dressait sur ses
+jambes de derrière, et, posant ses petites pattes de devant sur mon lit
+avec beaucoup de discrétion et de propreté, me léchait la main d'un
+air affectueux. Je m'accoutumai tellement à eux qu'ils me devinrent
+nécessaires autant l'un que l'autre. Au fond je crois que j'avais une
+secrète préférence pour Bacco; car il avait beaucoup plus d'intelligence
+que son maître, son sommeil était plus léger, et surtout il ne parlait
+pas.
+
+«Mes souffrances devinrent si intolérables que toutes mes forces furent
+abattues. Au bout d'une année de ce cruel supplice, j'étais tellement
+vaincu que je ne désirais plus la mort. Je craignais d'avoir à souffrir
+encore plus pour quitter la vie, et je me faisais d'une vie sans
+souffrance l'idéal du bonheur. Mon ennui était si grand que je ne
+pouvais plus me passer un instant de mon gardien. Je le forçais à
+manger en ma présence, et le spectacle de son robuste appétit était un
+amusement pour moi. Tout ce qui m'avait choqué en lui me plaisait, même
+son pesant sommeil, ses interminables prières et ses contes de bonne
+femme. J'en étais venu au point de prendre plaisir à être tourmenté par
+lui, et chaque soir je refusais ma potion afin de me divertir pendant un
+quart d'heure de ses importunités infatigables et de ses insinuations
+naïves, qu'il croyait ingénieuses, pour m'amener à ses fins. C'étaient
+là mes seules distractions, et j'y trouvais une sorte de gaieté
+intérieure, que le bonhomme semblait deviner, quoique mes traits flétris
+et contractés ne puissent pas l'exprimer même par un sourire.
+
+«Lorsque je commençais à guérir, une maladie épidémique se déclara dans
+le couvent. Le mal était subit, terrible, inévitable. On était comme
+foudroyé. Mon pauvre Christophore en fut atteint un des premiers.
+J'oubliai ma faiblesse et le danger; je quittai ma cellule et passai
+trois jours et trois nuits au pied de son lit. Le quatrième jour il
+expira dans mes bras. Cette perle me fut si douloureuse que je faillis
+ne pas y survivre. Alors une crise étrange s'opéra en moi: je fus
+promptement et complètement guéri; mon être mural se réveilla comme à
+la suite d'un long sommeil; et, pour la première fois depuis bien des
+années, je compris par le coeur les douleurs de l'humanité. Christophore
+était le seul homme que j'eusse aimé depuis la mort de Fulgence. Une si
+prompte et si amère séparation me remit en mémoire mon premier ami, ma
+jeunesse, ma piété, ma sensibilité, tous mes bonheurs à jamais perdus.
+Je rentrai dans ma solitude avec désespoir. Bacco m'y suivit; j'étais
+le dernier malade que son maître eût soigné: il s'était habitué à vivre
+dans ma cellule, et il semblait vouloir reporter son affection sur moi;
+mais il ne put y réussir, le chagrin le consuma. Il ne dormait plus, il
+flairait sans cesse le fauteuil où Christophore avait coutume de
+dormir, et que je plaçais toutes les nuits auprès de mon chevet pour
+me représenter quelque chose de la présence de mon pauvre ami. Bacco
+n'était point ingrat à mes caresses, mais rien ne pouvait calmer son
+inquiétude. Au moindre bruit, il se dressait et regardait la porte avec
+un mélange d'espoir et de découragement. Alors j'éprouvais le besoin de
+lui parler comme à un être sympathique.
+
+«Il ne viendra plus, lui disais-je, c'est moi seul que tu dois aimer
+maintenant.
+
+«Il me comprenait, j'en suis certain, car il venait à moi et me léchait
+la main d'un air triste et résigné. Puis il se couchait et tâchait de
+s'endormir; mais c'était un assoupissement douloureux, entrecoupé de
+faibles plaintes qui me déchiraient l'âme. Quand il eut perdu tout
+espoir de retrouver celui qu'il attendait toujours, il résolut de
+se laisser mourir. Il refusa de manger, et je le vis expirer sur le
+fauteuil de son maître, en me regardant d'un air de reproche, comme si
+j'étais la cause de ses fatigues et de sa mort. Quand je vis ses yeux
+éteints et ses membres glacés, je ne pus retenir des torrents de larmes;
+je le pleurai encore plus amèrement que je n'avais pleuré Christophore.
+Il me sembla que je perdais celui-ci une seconde fois.
+
+«Cet événement, si puéril en apparence, acheva de me précipiter du haut
+de mon orgueil dans un abîme de douleurs. A quoi m'avait servi cet
+orgueil? à quoi m'avait servi mon intelligence? La maladie avait frappé
+l'une d'impuissance; l'humilité d'un homme charitable, l'affection
+fidèle d'un pauvre animal, m'avaient plus secouru que l'autre.
+Maintenant que la mort m'enlevait les seuls objets de ma sympathie, la
+raison dont j'avais fait mon Dieu m'enseignait, pour toute consolation,
+qu'il ne restait plus rien d'eux, et qu'ils devaient être pour moi comme
+s'ils n'eussent jamais été. Je ne pouvais me faire à cette idée de
+destruction absolue, et pourtant ma science me défendait d'en douter.
+J'essayai de reprendre mes études, espérant chasser l'ennui qui me
+dévorait; cela ne servit qu'à absorber quelques heures de ma journée.
+Dès que je rentrais dans ma cellule, dès que je m'étendais sur mon lit
+pour dormir, l'horreur de l'isolement se faisait sentir chaque jour
+davantage; je devenais faible comme un enfant, et je baignais mon chevet
+de mes larmes; je regrettais ces souffrances physiques qui m'avaient
+semblé insupportables, et qui maintenant m'eussent été douces si elles
+eussent pu ramener près de moi Christophore et Bacco.
+
+«Je sentis alors profondément que la plus humble amitié est un plus
+précieux trésor que toutes les conquêtes du génie; que la plus naïve
+émotion du coeur est plus douce et plus nécessaire que toutes les
+satisfactions de la vanité. Je compris, par le témoignage de mes
+entrailles, que l'homme est fait pour aimer, et que la solitude, sans la
+foi et l'amour divin, est un tombeau, moins le repos dela mort! Je ne
+pouvais espérer de retrouver la foi, c'était un beau rêve évanoui qui me
+laissait plein de regrets; ce que j'appelais ma raison et mes lumières
+l'avaient bannie sans retour de mou âme. Ma vie ne pouvait plus être
+qu'une veille aride, une réalité desséchante. Mille pensées de désespoir
+s'agitèrent dans mon cerveau. Je songeai à quitter le cloître, à me
+lancer dans le tourbillon du monde, à m'abandonner aux passions,
+aux vices même, pour lâcher d'échapper à moi-même par l'ivresse ou
+l'abrutissement. Ces désirs s'effacèrent promptement; j'avais étouffé
+mes passions de trop bonne heure pour qu'il me fût possible de les faire
+revivre. L'athéisme même n'avait fait qu'affermir, par l'étude et la
+réflexion, mes habitudes d'austérité. D'ailleurs, à travers toutes mes
+transformations, j'avais conservé un sentiment du beau, un désir de
+l'idéal que ne répudient point à leur gré les intelligences tant soit
+peu élevées. Je ne me berçais plus du rêve de la perfection divine;
+mais, à voir seulement l'univers matériel, à ne contempler que la
+splendeur des étoiles et la régularité des lois qui régissent la
+matière, j'avais pris tant d'amour pour l'ordre, la durée et la beauté
+extérieure des choses, que je n'eusse jamais pu vaincre mon horreur pour
+tout ce qui eût troublé ces idées de grandeur et d'harmonie.
+
+«J'essayai de me créer de nouvelles sympathies; je n'en pus trouver dans
+le cloître. Je rencontrais partout la malice et la fausseté; et, quand
+j'avais affaire aux simples d'esprit, j'apercevais la lâcheté sous la
+douceur. Je tâchai de nouer quelques relations avec le monde. Du temps
+de l'abbé Spiridion, tout ce qu'il y avait d'hommes distingués dans
+le pays et de voyageurs instruits sur les chemins venaient visiter le
+couvent, malgré sa position sauvage et la difficulté des routes qui
+y conduisent. Mais, depuis qu'il était devenu un repaire de paresse,
+d'ignorance et d'ivrognerie, le hasard seul nous amenait, comme
+aujourd'hui, à de rares intervalles, quelques passants indifférents ou
+quelques curieux désoeuvrés. Je ne trouvai personne à qui ouvrir mon
+coeur, et je restai seul, livré à un sombre abattement.
+
+«Pendant des semaines et des mois, je vécus ainsi sans plaisir et
+presque sans peine, tant mon âme était brisée et accablée sous le poids
+de l'ennui. L'étude avait perdu tout attrait pour moi; elle me devint
+peu à peu odieuse: elle ne servait qu'à me remettre sous les yeux ce
+sinistre problème de la destinée de l'homme abandonné sur la terre à
+tous les éléments de souffrance et de destruction, sans avenir, sans
+promesse et sans récompense. Je me demandais alors; à quoi bon vivre,
+mais aussi à quoi bon mourir; néant pour néant, je laissais le temps
+couler et mon front se dégarnir sans opposer de résistance à ce
+dépérissement de l'âme et du corps, qui me conduisait lentement à un
+repos plus triste encore.
+
+«L'automne arriva, et la mélancolie du ciel adoucit un peu l'amertume de
+mes idées. J'aimais à marcher sur les feuilles sèches et à voir passer
+ces grandes troupes d'oiseaux voyageurs qui volent dans un ordre
+symétrique, et dont le cri sauvage se perd dans les nuées. J'enviais le
+sort de ces créatures qui obéissent à des instincts toujours sàtisfaits,
+et que la réflexion ne tourmente pas. Dans un sens, je les trouvais bien
+plus complets que l'homme, car ils ne désirent que ce qu'ils peuvent
+posséder; et, si le soin de leur conservation est un travail continuel,
+du moins ils ne connaissent pas l'ennui, qui est la pire des fatigues.
+J'aimais aussi à voir s'épanouir les dernières fleurs de l'année. Tout
+me semblait préférable au sort de l'homme, même celui des plantes; et,
+pourtant ma sympathie sur ces existences éphémères, je n'avais d'autre
+plaisir que de cultiver un petit coin du jardin et de l'entourer de
+palissades pour empêcher les pieds profanes de fouler mes gazons et les
+mains sacrilèges de cueillir mes fleurs. Lorsqu'on en approchait, je
+repoussais les curieux avec tant d'humeur qu'on me crut fou, et que le
+Prieur se réjouit de me voir tomber dans un tel abrutissement.
+
+[Illustration: La foule vint et l'espace fut rempli de voix...]
+
+«Les soirées étaient fraîches, mais douces; il m'arrivait souvent, après
+avoir cherché, dans la fatigue de mon travail manuel, l'espoir d'un peu
+de repos pour la nuit, de me coucher sur un banc de gazon que j'avais
+élevé moi-même, et de rester plongé dans une vague rêverie longtemps
+après le coucher du soleil. Je laissais flotter mes esprits, comme les
+feuilles que le vent enlevait aux arbres; je m'étudiais à végéter;
+j'eusse voulu désapprendre l'exercice de la pensée. J'arrivais, ainsi à
+une sorte d'assoupissement qui n'était ni la veille ni le sommeil, ni la
+souffrance ni le bien-être, et ce pâle plaisir était encore le plus vif
+qui me restât. Peu à peu cette langueur devint plus douce, et le travail
+de ma volonté pour y arriver devint plus facile. Ma béatitude alors
+consistait surtout à perdre la mémoire du passé et l'appréhension de
+l'avenir. J'étais tout au présent. Je comprenais la vie de la nature,
+j'observais tous ses petits phénomènes, je pénétrais dans ses moindres
+secrets. J'écoutais ses capricieuses harmonies, et le sentiment de
+toutes ces choses inappréciables aux esprits agités réussissait à
+me distraire de moi-même. Je soulageais à mon insu, par cette douce
+admiration, mon coeur rempli d'un amour sans but et d'un enthousiasme
+sans aliment. Je contemplais la grâce d'une branche mollement bercée
+par le vent, j'étais attendri par le chant faible et mélancolique d'un
+insecte. Les parfums de mes fleurs me portaient à la reconnaissance;
+leur beauté, préservée de toute altération par mes soins, m'inspirait
+un naïf orgueil. Pour la première fois, depuis bien des années, je
+redevenais sensible à la poésie du cloître, sanctuaire placé sur les
+lieux élevés pour que l'homme y vive au-dessus des bruits du monde,
+recueilli dans la contemplation du ciel. Tu connais cet angle que forme
+la terrasse du jardin du côté de la mer, au bout du berceau de vigne que
+supportent des piliers quadrangulaires en marbre blanc. Là s'élèvent
+quatre palmiers; c'est moi qui les ai plantes, et c'est là que j'avais
+disposé mon parterre, aujourd'hui effacé et confondu dans le potager,
+qui a pris la place du beau jardin créé par Hébronius. Ce lieu était
+encore, à l'époque dont je te parle, un des plus pittoresques de la
+terre, au dire des rares voyageurs qui le visitaient. Les riches
+fontaines de marbre, qui ne sont plus consacrées aujourd'hui qu'à de
+vils usages, y murmuraient alors pour les seules délices des oreilles
+musicales. L'eau pure de la source tombait dans des conques de marbre
+rouge qui la déversaient l'une dans l'autre, et fuyait mystérieusement
+sous l'ombrage des cyprès et des figuiers. Les rameaux des citronniers
+et des caroubiers se pressaient et s'enlaçaient étroitement autour de
+ma retraite, et l'isolaient selon mon goût. Mais, du côté du glacis
+perpendiculaire qui domine le rivage, j'avais ménagé une ouverture dans
+mes berceaux; et je pouvais admirer à loisir, à travers un cadre de
+fleurs et de verdure, le spectacle sublime de la mer brisant sur les
+rochers et se teignant à l'horizon des feux du couchant ou de ceux de
+l'aurore. Là, perdu dans des rêveries sans fin, il me semblait saisir
+des harmonies inappréciables aux sens grossiers des autres hommes,
+quelque chant plaintif, exhalé sur la rive maure, et porté sur les mers
+par les vents du sud, ou le cantique de quelque derviche, saint ignoré,
+perdu dans les âpres solitudes de l'Atlas, et plus heureux dans sa
+misère cénobitique avec la foi que moi au sein de mon opulence monacale
+avec le doute.
+
+[Illustration: Nous allons le détruire, et les lambeaux de sa chair...]
+
+«Peu à peu j'en vins à découvrir un sens profond dans les moindres faits
+de la nature. En m'abandonnant au charme de mes impressions avec la
+naïveté qu'amène le découragement, je reculai insensiblement les bornes
+étroites du certain jusqu'à celles du possible; et bientôt le possible,
+vu avec une certaine émotion du coeur, ouvrit autour de moi des horizons
+plus vastes que ma raison n'eût osé les pressentir. Il me sembla trouver
+des motifs de mystérieuse prévoyance dans tout ce qui m'avait paru livré
+à la fatalité aveugle. Je recouvrai le sens du bonheur que j'avais si
+déplorablement perdu. Je cherchai les jouissances relatives de tous les
+êtres, comme j'avais cherché leurs souffrances, et je m'étonnai de les
+trouver si équitablement réparties. Chaque être prit une forme et une
+voix nouvelle pour me révéler des facultés inconnues à la froide et
+superficielle observation que j'avais prise pour la science. Des
+mystères infinis se déroulèrent autour de moi, contredisant toutes les
+sentences d'un savoir incomplet et d'un jugement précipité. En un mot,
+la vie prit à mes yeux un caractère sacré et un but immense, que je
+n'avais entrevu ni dans les religions ni dans les sciences, et que mon
+coeur enseigna sur nouveaux frais à mon intelligence égarée.
+
+«Un soir j'écoutais avec recueillement le bruit de la mer calme brisant
+sur le sable; je cherchais le sens de ces trois lames, plus fortes
+que les autres, qui reviennent toujours ensemble à des intervalles
+réguliers, comme un rhythme marqué dans l'harmonie éternelle; j'entendis
+un pêcheur qui chantait aux étoiles, étendu sur le dos dans sa barque.
+Sans doute, j'avais entendu bien souvent le chant des pêcheurs de la
+côte, et celui-là peut-être aussi souvent que les autres. Mes oreilles
+avaient toujours été fermées à la musique, comme mon cerveau à la
+poésie. Je n'avais vu dans les chants du peuple que l'expression des
+passions grossières, et j'en avais détourné mon attention avec mépris.
+Ce soir-là, comme les autres soirs, je fus d'abord blessé d'entendre
+cette voix qui couvrait celle des flots, et qui troublait mon audition.
+Mais, au bout de quelques instants, je remarquai que le chant du pêcheur
+suivait instinctivement le rhythme de la mer, et je pensai que c'était
+là peut-être un de ces grands et vrais artistes que la nature elle-même
+prend soin d'instruire, et qui, pour la plupart, meurent ignorés comme
+ils ont vécu. Cette pensée répondant aux habitudes de suppositions dans
+lesquelles je me complaisais désormais, j'écoutai sans impatience le
+chant à demi sauvage de cet homme à demi sauvage aussi, qui célébrait
+d'une voix lente et mélancolique les mystères de la nuit et la douceur
+de la brise. Ses vers avaient peu de rime et peu de mesure; ses paroles,
+encore moins de sens et de poésie; mais le charme de sa voix, l'habileté
+naïve de son rhythme, et l'étonnante beauté de sa mélodie, triste, large
+et monotone comme celle des vagues, me frappèrent si vivement, que tout
+à coup la musique me fut révélée. La musique me sembla devoir être la
+véritable langue poétique de l'homme, indépendante de toute parole et
+de toute poésie écrite, soumise à une logique particulière, et pouvant
+exprimer des idées de l'ordre le plus élevé, des idées trop vastes même
+pour être bien rendues dans toute autre langue. Je résolus d'étudier la
+musique, afin de poursuivre cet aperçu; et je l'étudiai en effet avec
+quelque succès, comme on a pu te le dire. Mais une chose me gêna
+toujours, c'est d'avoir trop fait usage de la logique appliquée à un
+autre ordre de facultés. Je ne pus jamais composer, et c'était là
+pourtant ce que j'eusse ambitionné par-dessus tout en musique. Quand je
+vis que je ne pouvais rendre ma pensée dans cette langue trop sublime
+sans doute pour mon organisation, je m'adonnai à la poésie, et je fis
+des vers. Cela ne me réussit pas beaucoup mieux; mais j'avais un besoin
+de poésie qui cherchait une issue avant de songer à posséder un aliment,
+et ma poésie était faible, parce que la poésie veut être alimentée d'un
+sentiment profond dont je n'avais que le vague pressentiment.
+
+«Mécontent de mes vers, je fis de la prose à laquelle je tâchai de
+conserver une forme lyrique. Le seul sujet sur lequel je pusse m'exercer
+avec un peu de facilité, c'était ma tristesse et les maux que j'avais
+soufferts en cherchant la vérité. Je t'en réciterai un échantillon:
+
+ «O ma grandeur! ô ma force! vous avez passé comme une nuée d'orage,
+ et vous êtes tombées sur la terre pour ravager comme la foudre. Vous
+ avez frappé de mort et de stérilité tous les fruits et toutes les
+ fleurs de mon champ. Vous en avez fait une arène désolée, et je me
+ suis assis tout seul au milieu de mes ruines. O ma grandeur! ô ma
+ force! étiez-vous de bons où de mauvais anges?
+
+ «O ma fierté! ô ma science! vous vous êtes levées comme les
+ tourbillons brûlants que le simoun répand sur le désert. Comme le
+ gravier, comme, la poussière, vous avez enseveli les palmiers, vous
+ avez troublé ou tari les fontaines. Et j'ai cherché l'onde où l'on
+ se désaltère, et je ne l'ai plus trouvée; car l'insensé qui veut
+ frayer sa route vers les cimes orgueilleuses de l'Horeb, oublie
+ l'humble sentier qui mène à la source ombragée. O ma science! ô ma
+ fierté! étiez-vous les envoyées du Seigneur, étiez-vous des esprits
+ de ténèbres?
+
+ «O ma vertu! ô mon abstinence! vous vous êtes dressées comme des
+ tours, vous vous êtes étendues comme des remparts de marbre, comme
+ des murailles d'airain. Vous m'avez abrité sous des voûtes glacées,
+ vous m'avez enseveli dans des caves funèbres remplies d'angoisses et
+ de terreurs; et j'ai dormi sur une couche dure et froide, où j'ai
+ rêvé souvent qu'il y avait un ciel propice et des mondes féconds. Et
+ quand j'ai cherché la lumière du soleil, je ne l'ai plus trouvée;
+ car j'avais perdu la vue dans les ténèbres, et mes pieds débiles ne
+ pouvaient plus me porter sur le bord de l'abîme. O ma vertu! ô mon
+ abstinence! étiez-vous les suppôts de l'orgueil, ou les conseils de
+ la sagesse?
+
+ «O ma religion! ô mon espérance! vous m'avez porté comme une barque
+ incertaine et fragile sur des mers sans rivages, au milieu des
+ brumes décevantes, vagues illusions, informes images d'une patrie
+ inconnue. Et quand, lassé de lutter contre le vent et de gémir
+ courbé sous la tempête, je vous ai demandé où vous me conduisiez,
+ vous avez allumé des phares sur des écueils pour me montrer ce qu'il
+ fallait fuir, et non ce qu'il fallait atteindre. O ma religion!
+ ô mon espérance! étiez-vous le rêve de la folie, ou la voix
+ mystérieuse du Dieu vivant?»
+
+«Au milieu de ces occupations innocentes, mon âme avait repris du calme
+et mon corps de la vigueur; je fus tiré de mon repos par l'irruption
+d'un fléau imprévu. A la contagion qu'avaient éprouvée le monastère et
+les environs succéda la peste qui désola le pays tout entier. J'avais
+eu l'occasion de faire quelques observations sur la possibilité de
+se préserver des maladies épidémiques par un système hygiénique fort
+simple. Je fis part de mes idées à quelques personnes; et, comme elles
+eurent à se louer d'y avoir ajouté foi, on me fit la réputation d'avoir
+des remèdes merveilleux contre la peste. Tout en niant la science qu'on
+m'attribuait, je me prêtai de grand coeur à communiquer mes humbles
+découvertes. Alors on vint me chercher de tous côtés, et bientôt mon
+temps et mes forces purent à peine suffire au nombre du consultations
+qu'on venait me demander; il fallut même que le Prieur m'accordât la
+permission extraordinaire de sortir du monastère à toute heure, et
+d'aller visiter les malades. Mais, à mesure que la peste étendait ses
+ravages, les sentiments de piété et d'humanité, qui d'abord avaient
+porté les moines à se montrer accessibles et compatissants, s'effacèrent
+de leurs âmes. Une peur égoïste et lâche glaça tout esprit de charité.
+Défense me fut faite de communiquer avec les pestiférés, et les portes
+du monastère furent fermées à ceux qui venaient implorer des secours.
+Je ne pus m'empêcher d'en témoigner mon indignation au Prieur. Dans
+un autre temps, il m'eût envoyé au cachot; mais les esprits étaient
+tellement abattus par la crainte de la mort, qu'il m'écouta avec calme.
+Alors il me proposa un terme moyen: c'était d'aller m'établir à deux
+lieues d'ici, dans l'ermitage de Saint-Hyacinthe, et d'y demeurer avec
+l'ermite jusqu'à ce que la fin de la contagion et l'absence de tout
+danger pour _nos frères_ me permissent de rentrer dans le couvent. Il
+s'agissait de savoir si l'ermite consentirait à me laisser vaquer aux
+devoirs de ma nouvelle charge de médecin, et à partager avec moi sa
+natte et son pain noir. Je fus autorisé à l'aller voir pour sonder ses
+intentions, et je m'y rendis à l'instant même. Je n'avais pas grand
+espoir de le trouver favorable: cet homme, qui venait une fois par mois
+demander l'aumône à la porte du couvent, m'avait toujours inspiré de
+l'éloignement. Quoique la piété des âmes simples ne le laissât pas
+manquer du nécessaire, il était obligé par ses voeux à mendier de
+porte en porte à des intervalles périodiques, plutôt pour faire acte
+d'abjection que pour assurer son existence. J'avais un grand mépris pour
+cette pratique; et cet ermite, avec son grand crâne conique, ses yeux
+pâles et enfoncés qui ne semblaient pas capables de supporter la lumière
+du soleil, son dos voûté, son silence farouche, sa barbe blanche, jaunie
+à toutes les intempéries de l'air, et sa grande main décharnée, qu'il
+tirait de dessous son manteau plutôt avec un geste de commandement
+qu'avec l'apparence de l'humilité, était devenu pour moi un type de
+fanatisme et d'orgueil hypocrite.
+
+«Quand j'eus gravi la montagne, je fus ravi de l'aspect de la mer. Vue
+ainsi en plongeant de haut sur ses abîmes, elle semblait une immense
+plaine d'azur fortement inclinée vers les rocs énormes qui la
+surplombaient; et ses flots réguliers, dont le mouvement n'était plus
+sensible, présentaient l'apparence de sillons égaux tracés par la
+charrue. Cette masse bleue, qui se dressait comme une colline et qui
+semblait compacte et solide comme le saphir, me saisit d'un tel vertige
+d'enthousiasme, que je me retins aux oliviers de la montagne pour ne pas
+me précipiter dans l'espace. Il me semblait qu'en face de ce magnifique
+élément le corps devait prendre les formes de l'esprit et parcourir
+l'immensité dans un vol sublime. Je pensai alors à Jésus marchant
+sur les flots, et je me représentai cet homme divin, grand comme
+les montagnes, resplendissant comme le soleil. «Allégorie de la
+métaphysique, ou rêve d'une confiance exaltée, m'écriai-je, tu es plus
+grand et plus poétique que toutes nos certitudes mesurées au compas et
+tous nos raisonnements alignés au cordeau!...»
+
+«Comme je disais ces paroles, une sorte de plainte psalmodiée, faible
+et lugubre prière qui semblait sortir des entrailles de la montagne,
+me força de me retourner. Je cherchai quelque temps des yeux et de
+l'oreille d'où pouvaient partir ces sons étranges; et enfin, étant monté
+sur une roche voisine, je vis sous mes pieds, à quelque distance, dans
+un écartement du rocher, l'ermite, nu jusqu'à la ceinture, occupé à
+creuser une fosse dans le sable. A ses pieds était étendu un cadavre
+roulé dans une natte et dont les pieds bleuâtres, maculés par les
+traces de la peste, sortaient de ce linceul rustique. Une odeur fétide
+s'exhalait de la fosse entr'ouverte, à peine refermée la veille sur
+d'autres cadavres ensevelis à la hâte. Auprès du nouveau mort il y avait
+une petite croix de bois d'olivier grossièrement taillée, ornement
+unique du mausolée commun; une jatte de grès avec un rameau d'hysope
+pour l'ablution lustrale, et un petit bûcher de genièvre fumant pour
+épurer l'air. Un soleil dévorant tombait d'aplomb sur la tête chauve et
+sur les maigres épaules du solitaire. La sueur collait à sa poitrine
+les longues mèches de sa barbe couleur d'ambre. Saisi de respect et de
+pitié, je m'élançai vers lui. Il ne témoigna aucune surprise, et, jetant
+sa bêche, il me fit signe de prendre les pieds du cadavre, en même
+temps qu'il le prenait par les épaules. Quand nous l'eûmes enseveli,
+il replanta la croix, fit l'immersion d'eau bénite; et, me priant de
+ranimer le bûcher, il s'agenouilla, murmura une courte prière, et
+s'éloigna sans s'occuper de moi davantage. Quand nous eûmes gagné son
+ermitage, il s'aperçut seulement que je marchais près de lui; et, me
+regardant alors avec quelque étonnement, il me demanda si j'avais besoin
+de me reposer. Je lui expliquai en peu de mots le but de ma visite. Il
+ne me répondit que par un serrement de main; puis, ouvrant la porte de
+l'ermitage, il me montra, dans une salle creusée au sein du roc, quatre
+ou cinq malheureux pestiférés agonisants sur des nattes.
+
+«--Ce sont, me dit-il, des pêcheurs de la côte et des contrebandiers que
+leurs parents, saisis de terreur, ont jetés hors des huttes. Je ne puis
+rien faire pour eux que de combattre le désespoir de leur agonie par des
+paroles de foi et de charité; et puis je les ensevelis quand ils ont
+cessé de souffrir. N'entrez pas, mon frère, ajouta-t-il en voyant que je
+m'avançais sur le seuil; ces gens-là sont sans ressources, et ce lieu
+est infecté; conservez vos jours pour ceux que vous pouvez sauver
+encore.
+
+«--Et vous, mon père, lui dis-je, ne craignez-vous donc rien pour
+vous-même?
+
+«--Rien, répondit-il en souriant; j'ai un préservatif certain.
+
+«--Et quel est-il?
+
+«--C'est, dit-il d'un air inspiré, la tâche que j'ai à remplir qui me
+rend invulnérable. Quand je ne serai plus nécessaire, je redeviendrai un
+homme comme les autres; et quand je tomberai, je dirai: «Seigneur, ta
+volonté soit faite; puisque tu me rappelles, c'est que tu n'as plus rien
+à me commander.»
+
+«Comme il disait cela, ses yeux éteints se ranimèrent, et semblèrent
+renvoyer les rayons du soleil qu'ils avaient absorbés. Leur éclat fut
+tel que j'en détournai les miens et les reportai involontairement sur la
+mer qui étincelait à nos pieds.
+
+«--A quoi songez-vous? me dit-il.
+
+«--Je songe, répondis-je, que Jésus a marché sur les eaux.
+
+«--Quoi d'étonnant? reprit le digne homme, qui ne ne comprenait pas; la
+seule chose étonnante, c'est que saint Pierre ait douté, lui qui voyait
+le Sauveur face à face.»
+
+«Je revins tout de suite au monastère pour rendre compte à l'abbé de
+mon message. J'aurais dû m'épargner cette peine, et me souvenir que
+les moines se soucient fort peu de la règle, surtout quand la peur les
+gouverne. Je trouvai toutes les portes closes; et quand je présentai ma
+tête au guichet, on me le referma au visage en me criant que, quel que
+fût le résultat de ma démarche je ne pouvais plus rentrer au couvent.
+J'allai donc coucher à l'ermitage.
+
+«J'y passai trois mois dans la société de l'ermite. C'était vraiment
+un homme des anciens jours, un saint digne des plus beaux temps du
+christianisme. Hors de l'exercice des bonnes oeuvres, c'était peut-être
+un esprit vulgaire; mais sa piété était si grande qu'elle lui donnait le
+génie au besoin. C'était surtout dans ses exhortations aux mourants que
+je le trouvais admirable. Il était alors vraiment inspiré; l'éloquence
+débordait en lui comme un torrent des montagnes. Des larmes de
+componction inondaient son visage sillonné par la fatigue. Il
+connaissait vraiment le chemin des coeurs. Il combattait les angoisses
+et les terreurs de la mort, comme George le guerrier céleste terrassait
+les dragons. Il avait une intelligence merveilleuse des diverses
+passions qui avaient pu remplir l'existence de ces moribonds, et
+il avait un langage et des promesses appropriés à chacun d'eux. Je
+remarquais avec satisfaction qu'il était possédé du désir sincère de
+leur donner un instant de soulagement moral à leur pénible départ de ce
+monde, et non trop préoccupé des vaines formalités du dogme. En cela,
+il s'élevait au-dessus de lui-même; car sa foi avait dans l'application
+personnelle toutes les minuties du catholicisme le plus étroit et le
+plus rigide: mais la bonté est un don de Dieu au-dessus des pouvoirs et
+des menaces de l'Église. Une larme de ses mourants lui paraissait plus
+importante que les cérémonies de l'extrême-onction, et un jour je
+l'entendis prononcer une grande parole pour un catholique. Il avait
+présenté le crucifix aux lèvres d'un agonisant; celui-ci détourna la
+tête, et, prenant l'autre main de l'ermite, il la lui baisa en rendant
+l'esprit.
+
+«--Eh bien! dit l'ermite en lui fermant les yeux, il te sera pardonné,
+car tu as senti la reconnaissance; et si tu as compris le dévoûment d'un
+homme en ce monde, tu sentiras la bonté de Dieu dans l'autre.»
+
+«Avec les chaleurs de l'été cessa la contagion. Je passai encore quelque
+temps avec l'ermite avant que l'on osât me rappeler au couvent. Le repos
+nous était bien nécessaire à l'un et à l'autre; et je dois dire que ces
+derniers jours de l'année, pleins de calme, de fraîcheur et de suavité
+dans un des sites les plus magnifiques qu'il soit possible d'imaginer,
+loin de toute contrainte, et dans la société d'un homme vraiment
+respectable, furent au nombre des rares beaux jours de ma vie. Cette
+existence rude et frugale me plaisait, et puis je me sentais un autre
+homme qu'en arrivant à l'ermitage; un travail utile, un dévoûment
+sincère, m'avaient retrempé. Mon coeur s'épanouissait, comme une fleur
+aux brises du printemps. Je comprenais l'amour fraternel sur un vaste
+plan; le dévoûment pour tous les hommes, la charité, l'abnégation, la
+vie de l'âme en un mot. Je remarquais bien quelque puérilité dans les
+idées de mon compagnon rendu au calme de sa vie habituelle. Lorsque
+l'enthousiasme ne le soutenait plus, il redevenait capucin jusqu'à un
+certain point; mais je n'essayai pas de combattre ses scrupules, et
+j'étais pénétré de respect pour la foi épurée au creuset d'une telle
+vertu.
+
+«Lorsque l'ordre me vint de retourner au monastère, j'étais un peu
+malade; la peur de me voir rapporter un germe de contagion fit attendre
+très-patiemment mon retour. Je reçus immédiatement une licence pour
+rester dehors le temps nécessaire à mon rétablissement; temps qu'on ne
+limitait pas, et dont je résolus de faire le meilleur emploi possible.
+
+«Jusque là une des principales idées qui m'avaient empêché de rompre
+mon voeu, c'était la crainte du scandale: non que j'eusse aucun souci
+personnel de l'opinion d'un monde avec lequel je ne désirais établir
+aucun rapport, ni que je conservasse aucun respect pour ces moines que
+je ne pouvais estimer; mais une rigidité naturelle, un instinct profond
+de la dignité du serment, et, plus que tout cela peut-être, un respect
+invincible pour la mémoire d'Hébronius, m'avaient retenu. Maintenant que
+le couvent me rejetait, pour ainsi dire, de son enceinte, il me semblait
+que je pouvais l'abandonner sans faire un éclat de mauvais exemple et
+sans violer mes résolutions. J'examinai la vie que j'avais menée dans le
+cloître et celle que j'y pouvais mener encore. Je me demandai si elle
+pouvait produire ce qu'elle n'avait pas encore produit, quelque chose de
+grand ou d'utile. Cette vie de bénédictin que Spiridion avait pratiquée
+et rêvée sans doute pour ses successeurs, était devenue impossible. Les
+premiers compagnons de la savante retraite de Spiridion durent lui faire
+rêver les beaux jours du cloître et les grands travaux accomplis sous
+ces voûtes antiques, sanctuaire de l'érudition et de la persévérance;
+mais Spiridion, contemporain des derniers hommes remarquables que le
+cloître ait produits, mourut pourtant dégoûté de son oeuvre, à ce qu'on
+assure, et désillusionné sur l'avenir de la vie monastique, quant à moi,
+qui puis sans orgueil, puisqu'il s'agit de pénibles travaux entrepris,
+et non de glorieuses oeuvres accomplies, dire que j'ai été le dernier
+des bénédictins en ce siècle, je voyais bien que même mon rôle de
+paisible érudit n'était plus tenable. Pour des éludes calmes, il faut
+un esprit calme; et comment le mien eût-il pu l'être au sein de la
+tourmente qui grondait sur l'humanité? Je voyais les sociétés prêtes
+à se dissoudre, les trônes trembler comme des roseaux que la vague va
+couvrir, les peuples se réveiller d'un long sommeil et menacer tout ce
+qui les avait enchaînés, le bon et le mauvais confondus dans la même
+lassitude du joug, dans la même haine du passé. Je voyais le rideau du
+temple se fendre du haut en bas comme à l'heure de la résurrection
+du crucifié dont ces peuples étaient l'image, et les turpitudes du
+sanctuaire allaient être mises à nu devant l'oeil de la vengeance.
+Comment mon âme eût-elle pu être indifférente aux approches de ce vaste
+déchirement qui allait s'opérer? Comment mon oreille eût-elle pu être
+sourde au rugissement de la grande mer qui montait, impatiente de briser
+ses digues et de submerger les empires? A la veille des catastrophes
+dont nous sentirons bientôt l'effet, les derniers moines peuvent
+bien achever à la hâte de vider leurs cuves, et, gorgés de vin et de
+nourriture, s'étendre sur leur couche souillée pour y attendre sans
+souci la mort au milieu des fumées de l'ivresse. Mais je ne suis pas de
+ceux-là; je m'inquiète de savoir comment et pourquoi j'ai vécu, pourquoi
+et comment je dois mourir.
+
+«Ayant mûrement examiné quel usage je pourrais faire de la liberté que
+je m'arrogeais, je ne vis, hors des travaux de l'esprit, rien qui
+me convînt en ce monde. Aux premiers temps de mon détachement du
+catholicisme, j'avais été travaillé sans doute par de vastes ambitions;
+j'avais fait des projets gigantesques; j'avais médité la réforme de
+l'Église sur un plan plus vaste que celui de Luther; j'avais rêvé le
+développement du protestantisme. C'est que, comme Luther, j'étais
+chrétien; et, conçu dans le sein de l'Église, je ne pouvais imaginer une
+religion, si émancipée qu'elle se fît, qui ne fût d'abord engendrée par
+l'Église. Mais, en cessant de croire au Christ, en devenant philosophe
+comme mon siècle, je ne voyais plus le moyen d'être un novateur; on
+avait tout osé. En fait de liberté de principes, j'avais été aussi loin
+que les autres, et je voyais bien que, pour élever un avis nouveau au
+milieu de tous ces destructeurs, il eût fallu avoir à leur proposer un
+plan de réédification quelconque. J'eusse pu faire quelque chose pour
+les sciences, et je l'eusse dû peut-être; mais, outre que je n'avais nul
+souci de me faire un nom dans cette branche des connaissances humaines,
+je ne me sentais vraiment de désirs et d'énergie que pour les questions
+philosophiques. Je n'avais étudié les sciences que pour me guider dans
+le labyrinthe de la métaphysique, et pour arriver à la connaissance
+de l'Être suprême. Ce but manqué, je n'aimai plus ces études qui ne
+m'avaient passionné qu'indirectement; et la perte de toute croyance me
+paraissait une chose si triste à éprouver qu'il m'eût paru également
+pénible de l'annoncer aux hommes. Qu'eut été, d'ailleurs, une voix de
+plus dans ce grand concert de malédictions qui s'élevait contre l'Église
+expirante? Il y aurait eu de la lâcheté à lancer la pierre contre ce
+moribond, déjà aux prises avec la révolution française qui commençait
+à éclater, et qui, n'en doute pas, Angel, aura dans nos contrées un
+retentissement plus fort et plus prochain qu'on ne se plaît ici à le
+croire. Voilà pourquoi je t'ai conseillé souvent de ne pas déserter le
+poste où peut-être d'honorables périls viendront bientôt nous chercher.
+Quant à moi, si je ne suis plus moine par l'esprit, je le suis et le
+serai toujours par la robe. C'est une condition sociale, je ne dirai pas
+comme une autre, mais c'en est une; et plus elle est déconsidérée, plus
+il importe de s'y comporter en homme. Si nous sommes appelés à vivre
+dans le monde, sois sur que plus d'un regard d'ironie et de mépris
+viendra scruter la contenance de ces tristes oiseaux de nuit, dont la
+race habite depuis quinze cents ans les ténèbres et la poussière des
+vieux murs. Ceux qui se présenteront alors au grand jour avec l'opprobre
+de la tonsure doivent lever la tête plus haut que les autres; car la
+tonsure est ineffaçable, et les cheveux repoussent en vain sur le crâne:
+rien ne cache ce stigmate jadis vénéré, aujourd'hui abhorré des peuples.
+Sans doute, Angel, nous porterons la peine des crimes que nous n'avons
+pas commis, et des vices que nous n'avons pas connus. Que ceux qui
+auront mérité les supplices prennent donc la fuite; que ceux qui auront
+mérité des soufflets se cachent donc le visage. Mais nous, nous pouvons
+tendre la joue aux insultes et les mains à la corde, et porter en esprit
+et en vérité la croix du Christ, ce philosophe sublime que tu m'entends
+rarement nommer, parce que son nom illustre, prononcé sans cesse autour
+de moi par tant de bouches impures, ne peut sortir de mes lèvres qu'à
+propos des choses les plus sérieuses de la vie et des sentiments les
+plus profonds de l'âme.
+
+«Que pouvais-je donc faire de ma liberté? rien qui me satisfît. Si
+je n'eusse écouté qu'une vaine avidité de bruit, de changement et de
+spectacles, je serais certainement parti pour longtemps, pour toujours
+peut-être. J'eusse exploré des contrées lointaines, traversé les vastes
+mers, et visité les nations sauvages du globe. Je vainquis plus d'une
+vive tentation de ce genre. Tantôt j'avais envie de me joindre à quelque
+savant missionnaire, et d'aller chercher, loin du bruit des nations
+nouvelles, le calme du passé chez des peuples conservateurs religieux
+des lois et des croyances de l'antiquité. La Chine, l'Inde surtout,
+m'offraient un vaste champ de recherches et d'observations. Mais
+j'éprouvai presque aussitôt une répugnance insurmontable pour ce repos
+de la tombe auquel je ne risquais certainement pas d'échapper, et que
+j'allais, tout vivant, me mettre sous les yeux. Je ne voulus point
+voir des peuples morts intellectuellement, attachés comme des animaux
+stupides au joug façonné par l'intelligence de leurs aïeux, et marchant
+tout d'une pièce comme des momies dans leur suaire d'hiéroglyphes.
+Quelque violent, quelque terrible, quelque sanglant que pût être le
+dénoûment du drame qui se préparait autour de moi, c'était l'histoire,
+c'était le mouvement éternel des choses, c'était l'action fatale ou
+providentielle du destin, c'était la vie, en un mot, qui bouillonnait
+sous mes pieds comme la lave. J'aimai mieux être emporté par elle comme
+un brin d'herbe que d'aller chercher les vestiges d'une végétation
+pétrifiée sur des cendres à jamais refroidies.
+
+«En même temps que mes idées prirent ce cours, une autre tentation vint
+m'assaillir: ce fut d'aller précisément me jeter au milieu du mouvement
+des choses, et de quitter cette terre où le réveil ne se faisait pas
+sentir encore, pour voir l'orage éclater. Oubliant alors que j'étais
+moine et que j'avais résolu de rester moine, je me sentais homme, et un
+homme plein d'énergie et de passions; je songeais alors à ce que peut
+être la vie d'action, et, lassé de la réflexion, je me sentais emporté,
+comme un jeune écolier (je devrais plutôt dire comme un jeune animal),
+par le besoin de remuer et de dépenser mes forces. Ma vanité me berçait
+alors de menteuses promesses. Elle me disait que là un rôle utile
+m'attendait peut-être, que les idées philosophiques avaient accompli
+leur tâche, que le moment d'appliquer ces idées était venu, qu'il
+s'agissait désormais d'avoir de grands sentiments, que les caractères
+allaient être mis à l'épreuve, et que les grands coeurs seraient aussi
+nécessaires qu'ils seraient rares. Je me trompais. Les grandes époques
+engendrent les grands hommes; et, réciproquement, les grandes actions
+naissent les unes des autres. La révolution française, tant calomniée
+à tes oreilles par tous ces imbéciles qu'elle épouvante et tous ces
+cafards qu'elle menace, enfante tous les jours, sans que tu l'en
+doutes, Angel, des phalanges de héros, dont les noms n'arrivent ici
+qu'accompagnés de malédictions, mais dont tu chercheras un jour
+avidement la trace dans l'histoire contemporaine.
+
+«Quant à moi, je quitterai ce monde sans savoir clairement le mot de la
+grande énigme révolutionnaire, devant laquelle viennent se briser tant
+d'orgueils étroits ou d'intelligences téméraires. Je ne suis pas né
+pour savoir. J'aurai passé dans cette vie comme sur une ponte rapide
+conduisant à des abîmes où je serai lancé sans avoir le temps de
+regarder autour de moi, et sans avoir servi à autre chose qu'à marquer
+par mes souffrances une heure d'attente au cadran de l'éternité.
+Pourtant, comme je vois les hommes du présent se faire de plus grands
+maux encore en vue de l'avenir que nous ne nous en sommes fait en vue
+du passé, je me dis que tout ce mal doit amener de grands biens; car
+aujourd'hui je crois qu'il y a une action providentielle, et que
+l'humanité obéit instinctivement et sympathiquement aux grands et
+profonds desseins de la pensée divine.
+
+«J'étais aux prises avec ce nouvel élan d'ambition, dernier éclair d'une
+jeunesse de coeur mal étouffée, et prolongée par cela même au delà
+des temps marqués pour la candeur et l'inexpérience. La révolution
+américaine m'avait tenté vivement, celle de France me tentait plus
+encore. Un navire faisant voile pour la France fut jeté sur nos côtes
+par des vents contraires. Quelques passagers vinrent visiter l'ermitage
+et s'y reposer, tandis que le navire se préparait à reprendre sa route.
+C'étaient les personnes distinguées; du moins elles me parurent telles,
+à moi qui éprouvais un si grand besoin d'entendre parler avec liberté
+des événements politiques et du mouvement philosophique qui les
+produisait. Ces hommes étaient pleins de foi dans l'avenir, pleins de
+confiance en eux-mêmes. Ils ne s'entendaient pas beaucoup entre eux
+sur les moyens; mais il était aisé de voir que tous les moyens leur
+sembleraient bons dans le danger. Cette manière d'envisager les
+questions les plus délicates de l'équité sociale me plaisait et
+m'effrayait en même temps; tout ce qui était courage et dévoûment
+éveillait des échos endormis dans mon sein. Pourtant les idées de
+violence et de destruction aveugle troublaient mes sentiments de justice
+et mes habitudes de patience.
+
+«Parmi ces gens-là il y avait un jeune Corse dont les traits austères
+et le regard profond ne sont jamais sortis de ma mémoire. Son attitude
+négligée, jointe à une grande réserve, ses paroles énergiques et
+concises, ses yeux clairs et pénétrants, son profil romain, une certaine
+gaucherie gracieuse qui semblait une méfiance de lui-même prête à se
+changer en audace emportée au moindre défi, tout me frappa dans ce jeune
+homme; et, quoiqu'il affectât de mépriser toutes les choses présentes et
+de n'estimer qu'un certain idéal d'austérité spartiate, je crus deviner
+qu'il brûlait de s'élancer dans la vie, je crus pressentir qu'il y
+ferait des choses éclatantes. J'ignore si je me suis trompé. Peut-être
+n'a-t-il pu percer encore, peut-être son nom est-il un de ceux qui
+remplissent aujourd'hui le monde, ou peut-être encore est-il tombé sur
+un champ de bataille, tranché comme un jeune épi avant le temps de la
+moisson. S'il vit et s'il prospère, fasse le ciel que sa puissante
+énergie ait servi le développement de ses principes rigides, et non
+celui des passions ambitieuses! Il remarqua peu le vieux ermite, et,
+quoique j'en fusse bien moins digne, il concentra toute son attention
+sur moi, durant le peu d'heures que nous passâmes à marcher de long en
+large sur la terrasse de rochers qui entoure l'ermitage. Sa démarche
+était saccadée, toujours rapide, à chaque instant brisée brusquement,
+comme le mouvement de la mer qu'il s'arrêtait pour écouter avec
+admiration; car il avait le sentiment de la poésie mêlé à un degré
+extraordinaire à celui de la réalité. Sa pensée semblait embrasser le
+ciel et la terre; mais elle était sur la terre plus qu'au ciel, et les
+choses divines ne lui semblaient que des institutions protectrices des
+grandes destinées humaines. Son Dieu était la volonté, la puissance son
+idéal, la brce son élément de vie. Je me rappelle assez distinctement
+l'élan d'enthousiasme qui le saisit lorsque j'essayai de connaître ses
+idées religieuses.
+
+«Oh! s'écria-t-il vivement, je ne connais que Jéhovah, parce que c'est
+le Dieu de la force.
+
+«Oh! oui, la force! c'est là le devoir, c'est là la révélation du Sinaï,
+c'est là le secret des prophètes!
+
+«L'appétition de la force, c'est le besoin de développement que la
+nécessité inflige à tous les êtres. Chaque chose veut être parce qu'elle
+doit être. Ce qui n'a pas la force de vouloir est destiné à périr,
+depuis l'homme sans coeur jusqu'au brin d'herbe privé des sucs
+nourriciers. O mon père! toi qui étudies les secrets de la
+nature, incline-toi devant la force! Vois dans tout quelle âpreté
+d'envahissement, quelle opiniâtreté de résistance! comme le lichen
+cherche à dévorer la pierre! comme le lierre étreint les arbres, et,
+impuissant à percer leur écorce, se roule à l'entour comme un aspic en
+fureur! Vois le loup gratter la terre et l'ours creuser la neige avant
+de s'y coucher. Hélas! comment les hommes ne se feraient-ils pas la
+guerre, nation contre nation, individu contre individu? comment la
+société ne serait-elle pas un conflit perpétuel de volontés et de
+besoins contraires, lorsque tout est travail dans la nature, lorsque les
+îlots de la mer se soulèvent les uns contre les autres, lorsque l'aigle
+déchire le lièvre et l'hirondelle le vermisseau, lorsque la gelée fend
+les blocs de marbre, et que la neige résiste au soleil? Lève la tête;
+vois ces masses granitiques qui se dressent sur nous comme des géants,
+et qui, depuis des siècles, soutiennent les assauts des vents déchaînés!
+Que veulent ces dieux de pierre qui lassent l'haleine d'Éole? pourquoi
+la résistance d'Atlas sous le fardeau de la matière? pourquoi les
+terribles travaux du cyclope aux entrailles du géant, et les laves qui
+jaillissent de sa bouche? C'est que chaque chose veut avoir sa place et
+remplir l'espace autant que sa puissance d'extension le comporte; c'est
+que, pour détacher une parcelle de ces granités, il faut l'action d'une
+force extérieure formidable; c'est que chaque être et chaque chose porte
+en soi les éléments de la production et de la destruction; c'est que la
+création entière offre le spectacle d'un grand combat, où l'ordre et
+la durée ne reposent que sur la lutte incessante et universelle.
+Travaillons donc, créatures mortelles, travaillons à notre propre
+existence!
+
+O homme! travaille à refaire ta société, si elle est mauvaise; en cela
+tu imiteras le castor industrieux qui bâtit sa maison. Travaille à la
+maintenir, si elle est bonne; en cela tu seras semblable au récif qui se
+défend contre les flots rongeurs. Si tu l'abandonnes, si tu laisses à la
+chimère du hasard le soin de ton avenir, si tu subis l'oppression, si tu
+négliges l'oeuvre de la délivrance, tu mourras dans le désert comme la
+race incrédule d'Israël. Si tu t'endors dans la lâcheté, si tu souffres
+les maux que l'habitude t'a rendus familiers, afin d'éviter ceux que tu
+crois éloignés; si tu endures la soif par méfiance de l'eau du rocher et
+de la verge du prophète, tu mérites que le ciel t'abandonne et que la
+mer roule sur toi ses flots indifférents. Oui, oui, le plus grand crime
+que l'homme puisse commettre, la plus grande impiété dont il puisse
+souiller sa vie, c'est la paresse et l'indifférence. Ceux qui ont
+appliqué la sainte parole de résignation à cette soumission couarde et
+nonchalante, ceux qui ont fait un mérite aux hommes de subir l'insolence
+et le despotisme d'autres hommes; ceux-là, dis-je, ont péché; ce sont
+de faux prophètes, et ils ont égaré la race humaine dans des voies de
+malédictions!»
+
+«C'est ainsi qu'il parlait tandis que la brise de mer soufflait dans ses
+longs cheveux noirs. Je n'essaie pas ici de te rendre la force et la
+concision de sa parole, je ne saurais y atteindre; le souvenir de ses
+idées m'est seul resté, et sa figure a été longtemps devant mes yeux
+après son départ. Je l'accompagnai sur la barque qui le reconduisait à
+bord du navire. Il me serra la main avec force en me quittant, et ses
+dernières paroles furent:
+
+«--Eh bien, vous ne voulez pas nous suivre?»
+
+«Mon coeur tressaillit en cet instant, comme s'il eût voulu s'échapper
+de ma poitrine; je sentis pour ce jeune homme un élan de sympathie
+extraordinaire, comme si son énergie avait en moi un reflet ignoré.
+Mais, en même temps, celle face inconnue de son être qui échappait à ma
+pénétration me glaça de crainte, et je laissai retomber sa main blanche
+et froide comme le marbre. Longtemps je le suivis des yeux, du haut des
+rochers, d'où je l'apercevais debout sur le tillac, une longue-vue à la
+main, observant les récifs de la côte: déjà il ne songeait plus à moi.
+Quand la voile eut disparu à l'horizon, je regrettai de ne pas lui avoir
+demandé son nom. Je n'y avais pas songé.
+
+«Quand je me retrouvai seul sur le rivage, il me sembla que la dernière
+lueur de vie venait de s'éteindre en moi et que je rentrais dans la nuit
+éternelle. Mon coeur se serra étroitement; et, quoique le soleil fût
+ardent sur ma tête, je me trouvai tout à coup comme environné de
+ténèbres. Alors les paroles de mon rêve me revinrent à la mémoire, et je
+les prononçai tout haut dans une sorte de désespoir:
+
+«_Que ce qui appartient à la tombe soit rendu à la tombe_.
+
+«Je passai le reste de cette journée dans une grande agitation. Tant que
+ces voyageurs m'avaient encouragé à les suivre, je m'étais senti plus
+fort que leurs suggestions; maintenant qu'il n'était plus temps de me
+raviser, je n'étais pas sûr que mon refus ne fût pas bien plutôt un
+trait de lâcheté qu'un acte de sagesse. J'étais abattu, incertain; je
+jetais des regards sombres autour de moi; ma robe noire me semblait une
+chape de plomb; j'étais accablé de moi-même. Je me traînai jusqu'à mon
+lit de joncs, et je m'endormis en formant le souhait de ne plus me
+réveiller.
+
+«Je revis en rêve l'abbé Spiridion, pour la première fois depuis douze
+ans. Il me sembla qu'il entrait dans la cellule, qu'il passait auprès de
+l'ermite sans l'éveiller, et qu'il venait s'asseoir familièrement
+près de moi. Je ne le voyais pas distinctement, et pourtant je le
+reconnaissais; j'étais assuré qu'il était là, qu'il me parlait, et
+je lui retrouvais le même son de voix qu'il avait eu dans mes rêves
+précédents, malgré le temps qui s'était écoulé depuis le dernier. Il me
+parla longuement, vivement, et je m'éveillai fort ému; mais il me fut
+impossible de me rappeler un mot de ce qu'il m'avait dit. Pourtant
+j'étais sous l'impression de ses remontrances, et tout le jour je me
+trouvai languissant et rêveur comme un enfant repris d'une faute dont
+il ne connaît pas la gravité. Je me promenai poursuivi de l'idée de
+Spiridion, et ne songeant d'ailleurs plus à la chasser; elle ne me
+causait plus d'effroi, quoiqu'elle se liât toujours dans ma pensée à
+une pensée d'aliénation mentale; il m'importait assez peu désormais de
+perdre la raison, pourvu que ma folie fût douce; et, comme je me sentais
+porté à la mélancolie, je préférais de beaucoup cet état à la lucidité
+du désespoir.
+
+«La nuit suivante, je reçus la même visite, je fis le même songe, et le
+surlendemain aussi. Je commençai à ne plus me demander si c'était là une
+de ces idées fixes qui s'emparent des cerveaux troublés, ou s'il y avait
+véritablement un commerce possible entre l'âme des vivants et celle des
+morts. J'avais, sinon l'esprit, du moins le coeur assez tranquille; car,
+depuis un certain temps, je m'appliquais sérieusement à la pratique du
+bien. J'avais quitté le désir de me rendre plus éclairé et plus habile,
+pour celui de me rendre plus pur et plus juste. Je me laissais donc
+aller au destin. Mon dernier sacrifice, quoiqu'il m'eût bien coûté,
+était consommé: j'avais fait pour le mieux. J'ignorais si cette ombre
+assidue à me visiter était mécontente de mon regret; mais je n'avais
+plus peur d'elle, je me sentais assez fort pour ne pas me soucier des
+morts, moi qui avais pu rompre, à tout jamais, avec les vivants.
+
+«Le quatrième jour, l'ordre formel me vint du haut clergé de retourner
+à mon couvent. L'évêque de la province avait déjà entendu parler de ma
+conférence avec des voyageurs dont le rapide passage avait échappé au
+contrôle de sa police. On craignait que je n'eusse quelques rapports
+secrets avec des moteurs d'insurrection, ou des étrangers imbus de
+mauvais principes; on m'enjoignait de rentrer sur l'heure au monastère.
+Je cédai à cette injonction avec la plus complète indifférence. Le
+regret du bon ermite me toucha cependant, quoique son respect pour les
+ordres supérieurs l'eût empêché d'élever aucune objection contre mon
+départ, ni de laisser voir aucun mécontentement. Au moment de me voir
+disparaître parmi les arbres, il me rappela, se jeta dans mes bras, et
+s'en arracha tout en pleurs pour se précipiter dans son oratoire. Alors
+je courus après lui à mon tour, et, pour la première fois depuis bien
+des années, m'agenouillant devant un homme et devant un prêtre, je lui
+demandai sa bénédiction. Ce fut un éternel adieu; il mourut l'hiver
+suivant, dans sa quatre-vingt-dixième année; c'était un homme trop
+obscur pour que l'on songeât à Rome à le canoniser. Pourtant jamais
+chrétien ne mérita mieux le patriciat céleste. Les paysans de la contrée
+se partagèrent sa robe de bure, et en portent encore de petits morceaux
+comme des reliques. Les bandits des montagnes, pour lesquels sa porte
+n'avait jamais été fermée, payèrent un magnifique service funèbre à
+l'église de sa paroisse pour faire honneur à sa mémoire.
+
+«Je le quittai vers midi, et prenant le plus long chemin pour retourner
+au couvent, je suivis les grèves de la mer jusqu'à la plaine, faisant
+pour la dernière fois de ma vie l'école buissonnière avec des épaules
+courbées par l'âge et un coeur usé par la tristesse.
+
+«La journée était chaude, car déjà le printemps s'épanouissait au flanc
+des rochers. Le chemin que je suivais n'était pas tracé; la mer
+seule l'avait creusé à la base des montagnes. Mille aspérités du roc
+semblaient encore disputer la rive à l'action envahissante des flots.
+Au bout de deux heures de marche sur ces grèves ardentes, je m'assis,
+épuisé de fatigue, sur un bloc de granit noir au milieu de l'écume
+blanche des vagues. C'était un endroit sauvage, et la mer le remplissait
+d'harmonies lugubres. Une vieille tour ruinée, asile des pétrels ci des
+goëlands, semblait prête à crouler sur ma tête. Rongées par l'air salin,
+ses pierres avaient pris le grain et la couleur des rochers voisins, et
+l'oeil ne pouvait plus distinguer en beaucoup d'endroits où finissait le
+travail de la nature et où commençait celui de l'homme. Je me comparai à
+cette ruine abandonnée que les orages emportaient pierre à pierre, et je
+me demandai si l'homme était forcé d'attendre ainsi sa destruction du
+temps et du hasard; si, après avoir accompli sa tâche ou consommé son
+sacrifice, il n'avait pas droit de hâter le repos de la tombe; et des
+pensées de suicide s'agitèrent dans mon cerveau. Alors je me levai, et
+me mis à marcher sur le bord du rocher, si rapidement et si près de
+l'abîme, que j'ignore comment je n'y tombai pas. Mais en cet instant
+j'entendis derrière moi comme le bruit d'un vêtement qui froissait la
+mousse et les broussailles. Je me retournai sans voir personne et repris
+ma course. Mais par trois fois des pas se firent entendre derrière les
+miens, et, à la troisième fois, une main froide comme la glace se posa
+sur ma tête brûlante. Je reconnus alors l'Esprit, et, saisi de crainte,
+je m'arrêtai en disant:
+
+«--Manifeste ta volonté, et je suis à toi. Mais que ce soit la volonté
+paternelle d'un ami et non la fantaisie d'un spectre capricieux; car je
+puis échapper à tout et à toi-même par la mort.»
+
+«Je ne reçus point de réponse, et je cessai de sentir la main qui
+m'avait arrêté; mais, en cherchant des yeux, je vis devant moi, à
+quelque distance, l'abbé Spiridion dans son ancien costume, tel qu'il
+m'était apparu au lit de mort de Fulgence. Il marchait rapidement sur la
+mer, en suivant la longue traînée de feu que le soleil y projette, quand
+il eut atteint l'horizon, il se retourna, et me parut étincelant comme
+un astre; d'une main il me montrait le ciel, de l'autre le chemin
+du monastère. Puis tout à coup il disparut, et je repris ma route,
+transporté de joie, rempli d'enthousiasme. Que m'importait d'être fou?
+j'avais eu une vision sublime.»
+
+«--Père Alexis, dis-je en interrompant le narrateur, vous eûtes sans
+doute quelque peine à reprendre les habitudes de la vie monastique?
+
+«--Sans doute, répondit-il, la vie cénobitique était plus conforme à
+mes goûts que celle du cloître; pourtant j'y songeai peu. Une vaine
+recherche du bonheur ici-bas n'était pas le but de mes travaux; un
+puéril besoin de bonheur et de bien-être n'était pas l'objet de mes
+désirs; je n'avais eu qu'un désir dans ma vie, c'était d'arriver à
+l'espérance, sinon à la foi religieuse. Pourvu qu'en développant les
+puissances de mon âme j'eusse pu parvenir à en tirer le meilleur parti
+possible pour la vérité, la sagesse ou la vertu, je me serais regardé
+comme heureux, autant qu'il est donné à l'homme de l'être en ce monde;
+mais hélas! le doute à cet égard vint encore m'assaillir, après le
+dernier, l'immense sacrifice que j'avais consommé. J'étais, il est vrai,
+plus près de la vertu que je ne l'avais été en sortant de ma retraite.
+Fatigué de cultiver le champ stérile de la pure intelligence, ou, pour
+mieux dire, comprenant mieux l'étendue de ce vaste domaine de l'âme,
+qu'une fausse philosophie avait voulu restreindre aux froides
+spéculations de la métaphysique, je sentais la vanité de tout ce qui
+m'avait séduit, et la nécessité d'une sagesse qui me rendit meilleur.
+Avec l'exercice du dévouement, j'avais retrouvé le sentiment de la
+charité; avec l'amitié, j'avais compris la tendresse du coeur; avec la
+poésie et les arts, je retrouvais l'instinct de la vie éternelle; avec
+la céleste apparition du bon génie Spiridion, je retrouvais la foi et
+l'enthousiasme; mais il me restait quelque chose à faire, je le savais
+bien, c'était d'accomplir un devoir. Ce que j'avais fait pour soulager
+autour de moi quelques maux physiques n'était qu'une obligation
+passagère dont je ne pouvais me faire un mérite, et dont la Providence
+m'avait récompensé au centuple en me donnant deux amis sublimes:
+l'ermite sur la terre, Hébronius dans le ciel. Mais, rentré dans le
+couvent, j'avais sans doute une mission quelconque à remplir, et la
+grande difficulté consistait à savoir laquelle. Il me venait donc encore
+à l'esprit de me méfier de ce qu'en d'autres temps j'eusse appelé les
+visions d'un cerveau enclin au merveilleux, et de me demander à quoi un
+moine pouvait être bon au fond de son monastère dans le siècle où
+nous vivons, après que les travaux accomplis par les grands érudits
+monastiques des siècles passés ont porté leurs fruits, et lorsqu'il
+n'existe plus dans les couvents de trésors enfouis à exhumer pour
+l'éducation du genre humain; lorsque, surtout, la vie monastique a cessé
+de prouver et de mériter pour une religion qui, elle-même, ne prouve et
+ne mérite plus pour les générations contemporaines. Que faire donc pour
+le présent quand on est lié par le passé? Comment marcher et faire
+marcher les autres quand on est garrotté à un poteau?
+
+«Ceci est une grande question, ceci est la véritable grande question de
+ma vie. C'est à la résoudre que j'ai consumé mes dernières années, et il
+faut bien que je te l'avoue, mon pauvre Angel, je ne l'ai point résolue.
+Tout ce que j'ai pu faire, c'est de me résigner, après avoir reconnu
+douloureusement que je ne pouvais plus rien.
+
+«O mon enfant! je n'ai rien fait jusqu'ici pour détruire en toi la foi
+catholique. Je ne suis point partisan des éducations trop rapides.
+Lorsqu'il s'agit de ruiner des convictions acquises, et qu'on n'a pu
+formuler l'inconnu d'une idée nouvelle, il ne faut pas trop se hâter
+de lancer une jeune tête dans les abîmes du doute Le doute est un mal
+nécessaire. On peut dire qu'il est un grand bien, et que, subi avec
+douleur, avec humilité, avec l'impatience et le désir d'arriver à la
+foi, il est un des plus grands mérites qu'une âme sincère puisse offrir
+à Dieu. Oui, certes, si l'homme qui s'endort dans l'indifférence de la
+vérité est vil, si celui qui s'enorgueillit dans une négation cynique
+est insensé ou pervers, l'homme qui pleure sur son ignorance est
+respectable, et celui qui travaille ardemment à en sortir est déjà
+grand, même lorsqu'il n'a encore rien recueilli de son travail. Mais
+il faut une âme forte ou une raison déjà mûre pour traverser cette mer
+tumultueuse du doute, sans y être englouti. Bien des jeunes esprits s'y
+sont risqués, et, privés de boussole, s'y sont perdus à jamais, ou se
+sont laissé dévorer par les monstres de l'abîme, par les passions que
+n'enchaînait plus aucun frein. A la veille de te quitter, je te laisse
+aux mains de la Providence. Elle prépare ta délivrance matérielle et
+morale. La lumière du siècle, cette grande clarté de désabusement qui
+se projette si brillante sur le passé, mais qui a si peu de rayons pour
+l'avenir, viendra te chercher au fond de ces routes ténébreuses. Vois-la
+sans pâlir, et pourtant garde-toi d'en être trop enivré. Les hommes ne
+rebâtissent pas du jour au lendemain ce qu'ils ont abattu dans une
+heure de lassitude ou d'indignation. Sois sur que la demeure qu'ils
+t'offriront ne sera point faite à ta taille. Fais-toi donc toi-même ta
+demeure, afin d'être à l'abri au jour de l'orage. Je n'ai pas d'autre
+enseignement à te donner que celui de ma vie. J'aurais voulu te
+le donner un peu plus tard; mais le temps presse, les évènements
+s'accomplissent rapidement. Je vais mourir, et, si j'ai acquis, au prix
+de trente années de souffrances, quelque notions pures, je veux te les
+léguer: fais-en l'usage que ta conscience t'enseignera. Je te l'ai dit,
+et ne sois point étonné du calme avec lequel je te le répète, ma vie a
+été un long combat entre la foi et le désespoir; elle va s'achever
+dans la tristesse et la résignation, quant à ce qui concerne cette vie
+elle-même. Mais mon âme est pleine d'espérance en l'avenir éternel. Si
+parfois encore tu me vois en proie à de grands combats, loin d'en être
+scandalisé, sois-en édifié. Vois combien le désespoir est impossible
+à la raison et à la conscience humaine, puisque ayant épuisé tous les
+sophismes de l'orgueil, tous les arguments de l'incrédulité, toutes les
+langueurs du découragement, toutes les angoisses de la crainte, l'espoir
+triomphe en moi aux approches de la mort. L'espoir, mon fils, c'est la
+foi de ce siècle.
+
+«Mais reprenons notre récit. J'étais rentré au couvent dans un état
+d'exaltation. A peine eus-je franchi la grille, qu'il me sembla sentir
+tomber sur mes épaules le poids énorme de ces voûtes glacées sous
+lesquelles je venais une seconde fois m'ensevelir. Quand la porte se
+referma derrière moi avec un bruit formidable, mille échos lugubres,
+réveillés comme en sursaut, m'accueillirent d'un concert funèbre. Alors
+je fus épouvanté, et, dans un mouvement d'effroi impossible à décrire,
+je retournai sur mes pas et j'allai toucher cette porte fatale. Si elle
+eût été entr'ouverte, je pense que c'en était fait, et que je prenais
+la fuite pour jamais. Le portier me demanda si j'avais oublié quelque
+chose.»
+
+[Illustration: L'ermite, nu jusqu'à la ceinture...]
+
+«--Oui, lui répondis-je avec égarement, j'ai oublié de vivre.»
+
+«J'espérais que la vue de mon jardin me consolerait, et, au lieu d'aller
+tout de suite faire acte de présence et de soumission chez le Prieur,
+je courus vers mon parterre. Je n'en trouvai plus la moindre trace: le
+potager avait tout envahi; mes berceaux avaient disparu, mes belles
+plantes avaient été arrachées; les palmiers seuls avaient été respectés:
+ils penchaient leurs fronts altérés dans une attitude morne, comme pour
+chercher sur le sol fraîchement remué les gazons et les fleurs qu'ils
+avaient coutume d'abriter. Je retournai à m'a cellule; elle était dans
+le même état qu'au jour de mon départ; mais elle ne me rappelait que
+des souvenirs pénibles. J'allai chez le Prieur; mes traits étaient
+bouleversés: au premier coup d'oeil qu'il jeta sur moi, il s'en aperçut
+et je lus sur son visage la joie d'un triomphe insultant. Alors le
+mépris me rendit toute mon énergie, et, bien que notre entretien roulât
+en apparence sur des choses générales, je lui fis sentir en peu de mots
+que je ne me méprenais pas sur la distance qui séparait un homme comme
+lui, voué à la règle par de vulgaires intérêts, et un homme comme moi
+rendu à l'esclavage par un acte héroïque de la volonté. Pendant quelques
+jours je fus en butte à une lâche et malveillante curiosité. On ne
+pouvait croire que la peur seule de la discipline ecclésiastique ne
+m'eût pas ramené au couvent, et on se réjouissait à l'idée de ma
+souffrance. Je ne leur donnai pas la satisfaction de surprendre un
+soupir dans ma poitrine ou un murmure sur mes lèvres. Je me montrai
+impassible; mais il m'en coûta beaucoup.
+
+«L'éclair d'enthousiasme que m'avait apporté ma vision magnifique au
+bord de la mer, se dissipa promptement, car elle ne se renouvela pas,
+comme je m'en étais flatté; et, de nouveau rendu à la lutte des tristes
+réalités, j'eus le loisir de me considérer encore une fois comme un être
+raisonnable condamné à subir une aberration passagère, et à s'en rendre
+compte froidement le reste de sa vie. Dans un autre siècle, ces visions
+eussent pu faire de moi un saint; mais dans celui-ci, réduit à les
+cacher comme une faiblesse ou une maladie, je n'y voyais qu'un sujet
+de réflexions humiliantes sur la pauvreté bizarre de l'esprit humain.
+Cependant, à force de songer à ces choses, j'arrivai à me dire que la
+nature de l'âme étant un profond mystère, les facultés de l'âme étaient
+elles-mêmes profondément mystérieuses; car, de deux choses l'une: ou mon
+esprit avait par moments la puissance de ranimer fictivement ce que la
+mort avait replongé dans le passé, ou ce que la mort a frappé avait la
+puissance de se ranimer pour se communiquer à moi. Or, qui pourrait nier
+cette double puissance dans le domaine des idées? Qui a jamais songé à
+s'en étonner? Tous les chefs-d'oeuvre de la science et de l'art qui nous
+émeuvent jusqu'à faire palpiter nos coeurs et couler nos larmes, sont-ce
+des monuments qui couvrent des morts? La trace d'une grande destinée
+est-elle effacée par la mort? N'est-elle pas plus brillante encore au
+travers des siècles écoulés? Est-elle dans l'esprit et dans le coeur des
+générations à l'état d'un simple souvenir? Non, elle est vivante, elle
+remplit à jamais la postérité de sa chaleur et de sa lumière. Platon et
+le Christ ne sont-ils pas toujours présents et debout au milieu de nous?
+Ils pensent, ils sentent par des millions d'âmes; ils parlent, ils
+agissent par des millions de corps. D'ailleurs, qu'est-ce que le
+souvenir lui-même? N'est-ce pas une résurrection sublime des hommes et
+des événements qui ont mérité d'échapper à la mort de l'oubli? Et cette
+résurrection n'est-elle pas le fait de la puissance du passé qui vient
+trouver le présent, et de celle du présent qui s'en va chercher le
+passé? La philosophie matérialiste a pu prononcer que, toute puissance
+étant brisée à jamais par la mort, les morts n'avaient pas d'autre
+force parmi nous que celle qu'il nous plaisait de leur restituer par la
+sympathie ou l'esprit d'imitation. Mais des idées plus avancées doivent
+restituer aux hommes illustres une immortalité plus complète, et rendre
+solidaires l'une de l'autre cette puissance des morts et cette puissance
+des vivants qui forment un invincible lien à travers les générations.
+Les philosophes ont été trop avides de néant, lorsque, nous fermant
+l'entrée du ciel, ils nous ont refusé l'immortalité sur la terre.
+
+[Illustration: Quatre ou cinq malheureux pestiférés...]
+
+«Là, pourtant, elle existe d'une manière si frappante qu'on est tenté de
+croire que les morts renaissent dans les vivants; et, pour mon compte,
+je crois à un engendrement perpétuel des âmes, qui n'obéit pas aux lois
+de la matière, aux liens du sang, mais à des lois mystérieuses, à des
+liens invisibles. Quelquefois je me suis demandé si je n'étais pas
+Hébronius lui-même, modifié dans une existence nouvelle par les
+différences d'un siècle postérieur au sien. Mais, comme cette pensée
+était trop orgueilleuse pour être complètement vraie, je me suis dit
+qu'il pouvait être moi sans avoir cessé d'être lui, de même que, dans
+l'ordre physique, un homme, en reproduisant la stature, les traits et
+les penchants de ses ancêtres, les fait revivre dans sa personne,
+tout en ayant une existence propre à lui-même qui modifie l'existence
+transmise par eux. Et ceci me conduisit à croire qu'il est pour nous
+deux immortalités, toutes deux matérielles et immatérielles: l'une, qui
+est de ce monde et qui transmet nos idées et nos sentiments à l'humanité
+par nos oeuvres et nos travaux; l'autre qui s'enregistre dans un monde
+meilleur par nos mérites et nos souffrances, et qui conserve une
+puissance providentielle sur les hommes et les choses de ce monde. C'est
+ainsi que je pouvais admettre sans présomption que Spiridion vivait
+en moi par le sentiment du devoir et l'amour de la vérité qui avaient
+rempli sa vie, et au-dessus de moi par une sorte de divinité qui était
+la récompense et le dédommagement de ses peines en cette vie.
+
+«Abîmé dans ces pensées, j'oubliai insensiblement ce monde extérieur,
+dont le bruit, un instant monté jusqu'à moi, m'avait tant agité. Les
+instincts tumultueux qu'une heure d'entraînement avait éveillés en moi
+s'apaisèrent; et je me dis que les uns étaient appelés à améliorer la
+forme sociale par d'éclatantes actions, tandis que les autres étaient
+réservés à chercher, dans le calme et la méditation, la solution de ces
+grands problèmes dont l'humanité était indirectement tourmentée; car
+les hommes cherchaient, le glaive à la main, à se frayer une route sur
+laquelle la lumière d'un jour nouveau ne s'était pas encore levée.
+Ils combattaient dans les ténèbres, s'assurant d'abord une liberté
+nécessaire, en vertu d'un droit sacré. Mais leur droit connu et
+appliqué, il leur resterait à connaître leur devoir; et c'est de quoi
+ils ne pouvaient s'occuper durant cette nuit orageuse, au sein de
+laquelle il leur arrivait souvent de frapper leurs frères au lieu
+de frapper leurs ennemis. Ce travail gigantesque de la révolution
+française, ce n'était pas, ce ne pouvait pas être seulement une question
+de pain et d'abri pour les pauvres; c'était beaucoup plus haut, et
+malgré tout ce qui s'est accompli, malgré tout ce qui a avorté en France
+à cet égard, c'est toujours, dans mes prévisions, beaucoup plus haut,
+que visait et qu'a porté, en effet, cette révolution. Elle devait,
+non-seulement donner au peuple un bien-être légitime, elle devait, elle
+doit, quoi qu'il arrive, n'en doute pas, mon fils, achever de donner
+la liberté de conscience au genre humain tout entier. Mais quel usage
+fera-t-il de cette liberté? Quelles notions aura-t-il acquises de son
+devoir, en combattant comme un vaillant soldat durant des siècles, en
+dormant sous la tente, et en veillant sans cesse, les armes à la main,
+contre les ennemis de son droit? Hélas! chaque guerrier qui tombe sur le
+champ de bataille tourne ses yeux vers le ciel, et se demande pourquoi
+il a combattu, pourquoi il est un martyr, si tout est fini pour lui
+à cette heure amère de l'agonie. Sans nul doute, il pressent une
+récompense; car, si son unique devoir, à lui, a été de conquérir son
+droit et celui de sa postérité, il sent bien que tout devoir accompli
+mérite récompense; et il voit bien que sa récompense n'a pas été de
+ce monde, puisqu'il n'a pas joui de son droit. Et quand ce droit sera
+conquis entièrement par les générations futures, quand tous les devoirs
+des hommes entre eux seront établis par l'intérêt mutuel, sera-ce donc
+assez pour le bonheur de l'homme? Cette âme qui me tourmente, cette soif
+de l'infini qui me dévore, seront-elles satisfaites et apaisées,
+parce que mon corps sera à l'abri du besoin, et ma liberté préservée
+d'envahissement? Quelque paisible, quelque douce que vous supposiez
+la vie de ce monde, suffira-t-elle aux désirs de l'homme, et la terre
+sera-t-elle assez vaste pour sa pensée? Oh! ce n'est pas à moi qu'il
+faudrait répondre oui. Je sais trop ce que c'est que la vie réduite à
+des satisfactions égoïstes; j'ai trop senti ce que c'est que l'avenir
+privé du sens de l'éternité! Moine, vivant à l'abri de tout danger et de
+tout besoin, j'ai connu l'ennui, ce fiel répandu sur tous les aliments.
+Philosophe, vivant à l'empire de la froide raison sur tous les
+sentiments de l'âme, j'ai connu le désespoir, cet abîme entr'ouvert
+devant toutes les issues de la pensée. Oh! qu'on ne me dise pas que
+l'homme sera heureux quand il n'aura plus ni souverains pour l'accabler
+de corvées, ni prêtres pour le menacer de l'enfer. Sans doute, il ne lui
+faut ni tyrans ni fanatiques, mais il lui faut une religion; car il a
+une âme, et il lui faut connaître un Dieu.
+
+«Voilà pourquoi, suivant avec attention le mouvement politique qui
+s'opérait en Europe, et voyant combien mes rêves d'un jour avaient été
+chimériques, combien il était impossible de semer et de recueillir dans
+un si court espace, combien les hommes d'action étaient emportés loin de
+leur but par la nécessité du moment, et combien il fallait s'égarer à
+droite et à gauche avant de faire un pas sur cette voie non frayée, je
+me réconciliai avec mon sort, et reconnus que je n'étais point un homme
+d'action. Quoique je sentisse en moi la passion du bien, la persévérance
+et l'énergie, ma vie avait été trop livrée à la réflexion; j'avais
+embrassé la vie tout entière de l'humanité d'un regard trop vaste pour
+faire, la hache à la main, le métier de pionnier dans une forêt de têtes
+humaines. Je plaignais et je respectais ces travailleurs intrépides qui,
+résolus à ensemencer la terre, semblables aux premiers cultivateurs,
+renversaient les montagnes, brisaient les rochers, et, tout sanglants,
+parmi les ronces et les précipices, frappaient sans faiblesse et sans
+pitié sur le lion redoutable et sur la biche craintive. Il fallait
+disputer le sol à des races dévorantes. Il fallait fonder une colonie
+humaine au sein d'un monde livré aux instincts aveugles de la matière.
+Tout était permis, parce que tout était nécessaire. Pour tuer le
+vautour, le chasseur des Alpes est obligé de percer aussi l'agneau
+qu'il tient dans ses serres. Des malheurs privés déchirent l'âme du
+spectateur; pourtant le salut général rend ces malheurs inévitables. Les
+excès et les abus de la victoire ne peuvent être imputés ni à la cause
+de la guerre, ni à la volonté des capitaines. Lorsqu'un peintre retrace
+à nos yeux de grands exploits, il est forcé de remplir les coins de son
+tableau de certains détails affreux qui nous émeuvent péniblement.
+Ici, les palais et les temples croulent au milieu des flammes; là, les
+enfants et les femmes sont broyés sous les pieds des chevaux, ailleurs,
+un brave expire sur les rochers teints de son sang. Cependant le
+triomphateur apparaît au centre de la scène, au milieu d'une phalange de
+héros: le sang versé n'ôte rien à leur gloire; on sent que la main du
+Dieu des armées s'est levée devant eux, et l'éclat qui brille sur leurs
+fronts annonce qu'ils ont accompli une mission sainte.
+
+«Tels étaient mes sentiments pour ces hommes au milieu desquels je
+n'avais pas voulu prendre place. Je les admirais; mais je comprenais que
+je ne pouvais les imiter; car ils étaient d'une nature différente de
+la mienne. Ils pouvaient ce que je ne pouvais pas, parce que, moi,
+je pensais comme ils ne pouvaient penser. Ils avaient la conviction
+héroïque, mais romanesque, qu'ils touchaient au but, et qu'encore un peu
+de sang versé les ferait arriver au règne de la justice et de la vertu.
+Erreur que je ne pouvais partager, parce que, retiré sur la montagne,
+je voyais ce qu'ils ne pouvaient distinguer à travers les vapeurs de la
+plaine et la fumée du combat; erreur sainte sans laquelle ils n'eussent
+pu imprimer au monde le grand mouvement qu'il devait subir pour sortir
+de ses liens! Il faut, pour que la marche providentielle du genre humain
+s'accomplisse, deux espèces d'hommes dans chaque génération: les uns,
+toute espérance, toute confiance, toute illusion, qui travaillent pour
+produire un oeuvre incomplet; et les autres, toute prévoyance, toute
+patience, toute certitude, qui travaillent pour que cet oeuvre incomplet
+soit accepté, estimé et continué sans découragement, lors même qu'il
+semble avorté. Les uns sont des matelots, les autres sont des pilotes;
+ceux-ci voient les écueils et les signalent, ceux-là les évitent ou
+viennent s'y briser, selon que le vent de la destinée les pousse à leur
+salut ou à leur perte; et, quoi qu'il arrive des uns et des autres, le
+navire marche, et l'humanité ne peut ni périr, ni s'arrêter dans sa
+course éternelle.
+
+«J'étais donc trop vieux pour vivre dans le présent, et trop jeune pour
+vivre dans le passé. Je fis mon choix, je retombai dans la vie d'étude
+et de méditation philosophique. Je recommençai tous mes travaux, les
+regardant avec raison comme manqués. Je relus avec une patience austère
+tout ce que j'avais lu avec une avidité impétueuse. J'osai mesurer de
+nouveau la terre et les cieux, la créature et le Créateur, sonder les
+mystères de la vie et de la mort, chercher la foi dans mes doutes,
+relever tout ce que j'avais abattu, et le reconstruire sur de nouvelles
+bases. En un mot, je cherchai à revêtir la Divinité de son mystère
+sublime, avec la même persévérance que j'avais mise à l'en dépouiller.
+C'est là que je connus, hélas! combien il est plus difficile de bâtir
+que d'abattre. Il ne faut qu'un jour pour ruiner l'oeuvre de plusieurs
+siècles. Dans le doute et la négation, j'avais marché à pas de géant;
+pour me refaire un peu de foi, j'employai des années, et quelles années!
+De combien de fatigues, d'incertitudes et de chagrins elles ont été
+remplies! Chaque jour a été marqué par des larmes, chaque heure par des
+combats. Angel, Angel, le plus malheureux des hommes est celui qui s'est
+imposé une tâche immense, qui en a compris la grandeur et l'importance,
+qui ne peut trouver hors de ce travail ni satisfaction ni repos, et qui
+sens ses forces le trahir et sa puissance l'abandonner. O infortuné
+entre tous les fils des hommes, celui qui rêve de posséder la lumière
+refusée à son intelligence! O déplorable entre toutes les générations
+des hommes, celle qui s'agite et se déchire pour conquérir la science
+promise à des siècles meilleurs! Placé sur un sol mouvant, j'avais voulu
+bâtir un sanctuaire indestructible; mais les éléments me manquaient
+aussi bien que la base. Mon siècle avait des notions fausses, des
+connaissance incomplètes, des jugements erronés sur le passé aussi bien
+que sur le présent. Je le savais, quoique j'eusse en main les documents
+réputés les plus parfaits de mon époque sur l'histoire des hommes et
+sur celle de la création; je le savais, parce que je sentais en moi une
+logique toute puissante à laquelle tous ces documents, sur lesquels
+j'eusse voulu l'appuyer, venaient à chaque instant donner un démenti
+désespérant. Oh! si j'avais pu me transporter, sur les ailes de ma
+pensée, à la source de toutes les connaissances humaines, explorer
+la terre sur toute sa surface et jusqu'au fond de ses entrailles,
+interroger les monuments du passé, chercher l'âge du monde dans les
+cendres dont son sein est le vaste sépulcre, et dans les ruines où des
+générations innombrables ont enseveli le souvenir de leur existence!
+Mais il fallait me contenter des observations et des conjectures de
+savants et de voyageurs dont je sentais l'incompétence, la présomption
+et la légèreté. Il y avait des moments où, échauffé par ma conviction,
+j'étais résolu à partir comme missionnaire, afin d'aller fouiller tous
+ces débris illustres qu'on n'avait pas compris, ou déterrer tous ces
+trésors ignorés qu'on n'avait pas soupçonnés. Mais j'étais vieux; ma
+santé, un instant raffermie à l'exercice et au grand air des montagnes,
+s'était de nouveau altérée dans l'humidité du cloître et dans les
+veilles du travail. Et puis, que de temps il m'eût fallu pour soulever
+seulement un coin imperceptible de ce voile qui me cachait l'univers!
+D'ailleurs, je n'étais pas un homme de détail, et ces recherches
+persévérantes et minutieuses, que j'admirais dans les hommes purement
+studieux, n'étaient pas mon fait. Je n'étais homme d'action ni dans la
+politique ni dans la science; je me sentais appelé à des calculs plus
+larges et plus élevés; j'eusse voulu manier d'immenses matériaux, bâtir,
+avec le fruit de tous les travaux et de toutes les études, un vaste
+portique pour servir d'entrée à la science des siècles futurs.
+
+«J'étais un homme de synthèse plus qu'un homme d'analyse. En tout
+j'étais avide de conclure, consciencieux jusqu'au martyre, ne pouvant
+rien accepter qui ne satisfît à la fois mon coeur et ma raison, mon
+sentiment et mon intelligence, et condamné à un éternel supplice; car la
+soif de la vérité est inextinguible, et quiconque ne peut se payer des
+jugements de l'orgueil, de la passion ou de l'ignorance, est appelé
+à souffrir sans relâche. Oh! m'écriais-je souvent, que ne suis-je un
+chartreux abruti par la peur de l'enfer, et dressé comme une bête de
+somme à creuser un coin de terre pour faire pousser quelques légumes, en
+attendant qu'il l'engraisse de sa dépouille! Pourquoi toute mon affaire
+en ce monde n'est-elle pas de réciter des offices pour arriver au repos,
+et de manier une bêche pour me conserver en appétit ou pour chasser
+la réflexion importune, et parvenir dès cette vie à un état de mort
+intellectuelle?
+
+«Il m'arrivait quelquefois de jeter les yeux sur ceux de nos moines
+qui, par exception, se sont conservés sincèrement dévots: Ambroise, par
+exemple, que nous avons vu mourir l'an passé en odeur de sainteté,
+comme ils disent, et dont le corps était desséché par les jeûnes et les
+macérations: celui-là, à coup sur, était de bonne foi; souvent il m'a
+fait envie. Une nuit ma lampe s'éteignit; je n'avais pas achevé mon
+travail; je cherchai de la lumière dans le cloître, j'en aperçus dans sa
+cellule; la porte était ouverte, j'y pénétrai sans bruit pour ne pas le
+déranger, car je le supposais en prières, je le trouvai endormi sur son
+grabat; sa lampe était posée sur une tablette tout auprès de son visage
+et donnant dans ses yeux. Il prenait cette précaution toutes les nuits
+depuis quarante ans au moins, pour ne pas s'endormir trop profondément
+et ne pas manquer d'une minute l'heure des offices. La lumière, tombant
+d'aplomb sur ses traits flétris, y creusait des ombres profondes,
+ravages d'une souffrance volontaire. Il n'était pas couché, mais appuyé
+seulement sur son lit et tout vêtu, afin de ne pas perdre un instant à
+des soins inutiles. Je regardai longtemps cette face étroite et longue,
+ces traits amincis par le jeûne de l'esprit encore plus que par celui
+du corps, ces joues collées aux os de la face comme une couche de
+parchemin, ce front mince et haut, jaune et luisant comme de la cire. Ce
+n'était vraiment pas un homme vivant, mais un squelette séché avec la
+peau, un cadavre qu'on avait oublié d'ensevelir, et que les vers avaient
+délaissé parce que sa chair ne leur offrait point de nourriture. Son
+sommeil ne ressemblait pas au repos de la vie, mais à l'insensibilité de
+la mort; aucune respiration ne soulevait sa poitrine. Il me fit peur,
+car ce n'était ni un homme ni un cadavre; c'était la vie dans la mort,
+quelque chose qui n'a pas de nom dans la langue humaine, et pas de
+sens dans l'ordre divin. C'est donc là un saint personnage? pensai-je;
+certes, les anachorètes de la Thébaïde n'ont ni jeûné, ni prié
+davantage; et pourtant je ne vois ici qu'un objet d'épouvante, rien qui
+attire le respect, parce que tout ici repousse la sympathie. Quelle
+compassion Dieu peut-il avoir pour cette agonie et pour cette mort
+anticipées sur ses décrets? Quelle admiration puis-je concevoir, moi
+homme, pour cette vie stérile et ce coeur glacé! O vieillard, qui chaque
+soir allumes ta lampe comme un voyageur pressé de partir avant l'aurore,
+qui donc as-tu éclairé durant la nuit, qui donc as-tu guidé durant le
+jour? A qui donc ton long et laborieux pèlerinage sur la terre a-t-il
+été secourable? Tu n'as rien donné de toi à la terre, ni la substance de
+la reproduction animale, ni le fruit d'une intelligence productive,
+ni le service grossier d'un bras robuste, ni la sympathie d'un coeur
+tendre. Tu crois que Dieu a créé la terre pour te servir de cuve
+purificatoire, et tu crois avoir assez fait pour elle en lui léguant tes
+os! Ah! tu as raison de craindre et de trembler à cette heure; tu fais
+bien de te tenir toujours prêt à paraître devant le juge! Puisses-tu
+trouver à ton heure dernière, une formule qui t'ouvre la porte du ciel,
+ou un instant de remords qui t'absolve du pire de tous les crimes, celui
+de n'avoir rien aimé hors de toi! Et, ainsi disant, je me retirai sans
+bruit, sans même vouloir allumer ma lampe à celle de l'égoïste, et,
+depuis ce jour, je préférai ma misère à celle des dévots.
+
+«En proie à toute la fatigue et à toute l'inquiétude d'une âme qui
+cherche sa voie, il me fallut pourtant bien des jours d'épuisement et
+d'angoisse pour accepter l'arrêt qui me condamnait à l'impuissance. Je
+ne puis me le dissimuler aujourd'hui, mon mal était l'orgueil. Oui, je
+crois que de tout temps, et aujourd'hui encore, j'ai été et je suis un
+orgueilleux. Ce zèle dévorant de la vérité, c'est un louable sentiment;
+mais on peut aussi le porter trop loin. Il nous faut faire usage de
+toutes nos forces pour défricher le champ de l'avenir; mais il faudrait
+aussi, quand nos forces ne suffisent plus, nous contenter humblement du
+peu que nous avons fait, et nous asseoir avec la simplicité du laboureur
+au bord du sillon que nous avons tracé. C'est une leçon que j'ai souvent
+reçue de l'ami céleste qui me visite, et je ne l'ai jamais su mettre à
+profit. Il y a en moi une ambition de l'infini qui va jusqu'au délire.
+Si j'avais été jeté dans la vie du monde et que mon esprit n'eût pas
+eu le loisir de viser plus haut, j'aurais été avide de gloire et de
+conquêtes; j'aurais eu sous les yeux l'existence de Charlemagne ou
+d'Alexandre, comme j'ai eu celle de Pythagore et de Socrate; j'aurais
+convoité l'empire du monde; j'aurais fait peut-être beaucoup de mal.
+Grâce à Dieu, j'ai fini de vivre, et tout mon crime est de n'avoir pu
+faire le bien. J'avais rêvé, en rentrant au couvent, de refaire mes
+études avec fruit, et d'écrire un grand ouvrage sur les plus hautes
+questions de la religion et de la philosophie. Mais je n'avais pas
+assez considéré mon âge et mes forces. J'avais cinquante ans passés, et
+j'avais souffert, depuis vingt-cinq ans, un siècle par année. Voyant
+d'ailleurs combien j'étais dépourvu de matériaux qui m'inspirassent
+toute confiance, je résolus du moins de jeter les bases et de tracer
+le plan de mon oeuvre, afin de léguer ce premier travail, s'il était
+possible, à quelque homme capable de le continuer ou de le faire
+continuer; et cette idée me rappela vivement ma jeunesse, le secret
+légué par Fulgence à moi, comme ce même secret l'avait été par Spiridion
+à Fulgence, et je me persuadai que le temps était venu d'exhumer le
+manuscrit. Ce n'était plus une ambition vulgaire, ce n'était plus
+une froide curiosité qui m'y portaient; ce n'était pas non plus une
+obéissance superstitieuse: c'était un désir sincère de m'instruire, et
+d'utiliser pour les autres hommes un document précieux, sans doute,
+sur les questions importantes dont j'étais occupé. Je regardais la
+publication immédiate ou future de ce manuscrit comme un devoir; car, de
+quelque façon que je vinsse à considérer les rapports étranges que mon
+esprit avait eus avec l'esprit d'Hébronius, il me restait la conviction
+que, durant sa vie, cet homme avait été animé d'un grand esprit.
+
+«Pour la troisième fois, dans l'espace d'environ vingt-cinq ans,
+j'entrepris donc, au milieu de la nuit, l'exhumation du manuscrit. Mais
+ici, un fait bien simple vint s'opposer à mon dessein; et, tout naturel
+que soit ce fait, il me plongea dans un abîme de réflexions.
+
+«Je m'étais muni des mêmes outils qui m'avaient servi la dernière fois.
+Cette dernière fois, tu te la rappelles, malgré la longueur de ce récit;
+tu te souviens que j'avais alors trente ans révolus, et que j'eus un
+accès de délire et une épouvantable vision. Je me la rappelais bien
+aussi, cette hallucination terrible; mais je n'en craignais pas le
+retour. Il est des images que le cerveau ne peut plus se créer quand
+certaines idées et certains sentiments qui les évoquaient n'habitent
+plus notre âme. J'étais désormais à jamais dégagé des liens du
+catholicisme, liens si étroitement serrés et si courts qu'il faut toute
+une vie pour en sortir, mais, par cela même, impossibles à renouer quand
+une fois on les a brisés.
+
+«Il faisait une nuit claire et fraîche; j'étais en assez bonne santé:
+j'avais précisément choisi un tel concours de circonstances, car je
+prévoyais que le travail matériel serait assez pénible. Mais quoi!
+Angel, je ne pus pas même ébranler la pierre du _Hic est_. J'y passai
+trois grandes heures, l'attaquant dans tous les sens, m'assurant bien
+qu'elle n'était rivée au pavé que par son propre poids, reconnaissant
+même les marques que j'y avais faites autrefois avec mon ciseau, lorsque
+je l'avais enlevée légèrement et sans fatigue. Tout fut inutile; elle
+résista à mes efforts. Baigné de sueur, épuisé de lassitude, je fus
+forcé de regagner mon lit et d'y rester accablé et brisé pendant
+plusieurs jours.
+
+«Ce premier échec ne me rebuta pas. Je me remis à l'ouvrage la semaine
+suivante, et j'échouai de même. Un troisième essai, entrepris un mois
+plus tard, ne fut pas plus heureux, et il me fallut dès lors y renoncer;
+car le peu de forces physiques que j'avais conservées jusque-là
+m'abandonna sans retour à partir de cette époque. Sans doute, j'en
+dépensai le reste dans cette lutte inutile contre un tombeau. La tombe
+fut muette, les cadavres sourds, la mort inexorable; j'allai jeter dans
+un buisson du jardin mon ciseau et mon levier, et revins, tranquille
+et triste, m'asseoir sur cette tombe qui ne voulait pas me rendre ses
+trésors.
+
+«Là, je restai jusqu'au lever du soleil, perdu dans mes pensées. La
+fraîcheur du matin étant venue glacer sur mon corps la sueur dont
+j'étais inondé, je fus paralysé; je perdis non-seulement la puissance
+d'agir, mais encore la volonté; je n'entendis pas les cloches qui
+sonnaient les offices, je ne fis aucune attention aux religieux qui
+vinrent les réciter. J'étais seul dans l'univers, il n'y avait entre
+Dieu et moi que ce tombeau qui ne voulait ni me recevoir ni me laisser
+partir: image de mon existence tout entière, symbole dont j'étais
+vivement frappé, et dont la comparaison m'absorbait entièrement! Quand
+on vint me relever, comme je ne pouvais ni remuer ni parler, on se
+persuada que mon cerveau était paralysé comme le reste. On se trompa;
+j'avais toute ma raison; e ne la perdis pas un instant durant toute
+la maladie qui suivit cet accident. Il est inutile de te dire qu'on
+l'imputa au hasard, et qu'on ne soupçonna jamais ce que j'avais tenté.
+
+«Une fièvre ardente succéda à ce froid mortel: je souffris beaucoup,
+mais je ne délirai point; j'eus même la force de cacher assez la gravité
+de mon mal pour qu'on ne me soignât pas plus que je ne voulais l'être,
+et pour qu'on me laissât seul. Aux heures où le soleil brillait dans
+ma cellule, j'étais soulagé; des idées plus douces remplissaient mon
+esprit; mais la nuit j'étais en proie à une tristesse inexorable. Aux
+cerveaux actifs l'inaction est odieuse. L'ennui, la pire des souffrances
+qu'entraînent les maladies, m'accablait de tout son poids. La vue de
+ma cellule m'était insupportable. Ces murs qui me rappelaient tant
+d'agitations et de langueurs subies sans arriver à la connaissance du
+vrai; ce grabat où j'avais supporté si souvent et si longtemps la fièvre
+et les maladies, sans conquérir la santé pour prix de tant de luttes
+avec la mort; ces livres que j'avais si vainement interrogés; ces
+astrolabes et ces télescopes, qui ne savaient que chercher et mesurer la
+matière; tout cela me jetait dans une fureur sombre. A quoi bon survivre
+à soi-même? me disais-je, et pourquoi avoir vécu quand on n'a rien
+fait? Insensé, qui voulais, par un rayon de ton intelligence, éclairer
+l'humanité dans les siècles futurs, et qui n'as pas seulement la force
+de soulever une pierre pour voir ce qui est écrit dessous! malheureux,
+qui, durant l'ardeur de ta jeunesse, n'as su t'occuper qu'à refroidir
+ton esprit et ton coeur, et dont l'esprit et le coeur s'avisent de se
+ranimer quand l'heure de mourir est venue! meurs donc, puisque tu n'as
+plus ni tête, ni bras; car, si ton coeur a la témérité de vivre encore
+et de brûler pour l'idéal, ce feu divin ne servira plus qu'à consumer
+tes entrailles, et à éclairer ton impuissance et ta nullité.
+
+«Et en parlant ainsi, je m'agitais sur mon lit de douleur, et des larmes
+de rage coulaient sur mes joues. Alors une voix pure s'éleva dans le
+silence de la nuit et me parla ainsi:
+
+«--Crois-tu donc n'avoir rien à expier, toi qui oses te plaindre avec
+tant d'amertume? Qui accuses-tu de tes maux? N'es-tu pas ton seul, ton
+implacable ennemi? A qui imputeras-tu la faute de ton orgueil coupable,
+de cette insatiable estime de toi-même qui t'a aveuglé quand tu pouvais
+approcher de l'idéal par la science, et qui t'a fait chercher ton idéal
+en toi seul?
+
+«--Tu mens! m'écriai-je avec force, sans songer même à me demander qui
+pouvait me parler de la sorte. Tu mens! je me suis toujours haï; j'ai
+toujours été ennuyeux, accablant, insupportable à moi-même. J'ai cherché
+l'idéal partout avec l'ardeur du cerf qui cherche la fontaine dans un
+jour brûlant; j'ai été consumé de la soif de l'idéal, et si je ne l'ai
+pas trouvé...
+
+«--C'est la faute de l'idéal, n'est-ce pas! interrompit la voix d'un ton
+de froide pitié. Il faut que Dieu comparaisse au tribunal de l'homme
+et lui rende compte du mystère dont il a osé s'envelopper, pendant que
+l'homme daignait se donner la peine de le chercher, et vous n'appelez
+pas cela de l'orgueil, vous autres!...
+
+«--Vous autres! repris-je frappé d'étonnement, et qui donc es-tu, toi
+qui regardes en pitié la race humaine, et qui te crois, sans doute,
+exempt de ses misères?
+
+«--Je suis, répondit la voix, celui que tu ne veux pas connaître, car tu
+l'as toujours cherché où il n'est pas.»
+
+«A ces mots, je me sentis baigné de sueur de la tête aux pieds; mon
+coeur tressaillit à rompre ma poitrine, et, me soulevant sur mon lit, je
+lui dis:
+
+«--Es-tu donc celui qui dort sous la pierre?
+
+«--Tu m'as cherché sous la pierre, répondit-il, et la pierre t'a
+résisté. Tu devrais savoir que le bras d'un homme est moins fort que le
+ciment et le marbre. Mais l'intelligence transporte les montagnes, et
+l'amour peut ressusciter les morts.
+
+«--O mon maître! m'écriai-je avec transport, je te reconnais. Ceci est
+ta voix, ceci est ta parole. Béni sois-tu, toi qui me visites à
+l'heure de l'affliction. Mais où donc fallait-il te chercher, et où te
+retrouverai-je sur la terre?
+
+«--Dans ton coeur, répondit la voix. Fais-en une demeure où je puisse
+descendre. Purifie-le comme une maison qu'on orne et qu'on parfume pour
+recevoir un hôte chéri. Jusque là que puis-je faire pour toi?»
+
+«La voix se tut, et je parlai en vain: elle ne me répondit plus. J'étais
+seul dans les ténèbres. Je me sentis tellement ému que je fondis en
+larmes. Je repassai toute ma vie dans l'amertume de mon coeur. Je vis
+qu'elle était en effet un long combat et une longue erreur; car j'avais
+toujours voulu choisir entre ma raison et mon sentiment, et je n'avais
+pas eu la force de faire accepter l'un par l'autre. Voulant toujours
+m'appuyer sur des preuves palpables, sur des bases jetées par l'homme,
+et ne trouvant pas ces bases suffisantes, je n'avais eu ni assez de
+courage ni assez de génie pour me passer du témoignage humain, et pour
+le rectifier avec cette puissante certitude que le ciel donne aux
+grandes âmes. Je n'avais pas osé rejeter la métaphysique et la géométrie
+là où elles détruisaient le témoignage de ma conscience. Mon coeur
+avait manqué de feu, partant mon cerveau de puissance pour dire à la
+science:--C'est toi qui te trompes; nous ne savons rien, nous avons tout
+à apprendre. Si le chemin que nous suivons ne nous conduit pas à Dieu,
+c'est que nous nous sommes trompés de chemin; retournons sur nos pas et
+cherchons Dieu car nous errons loin de lui dans les ténèbres; et les
+hommes ont beau nous crier que notre habileté nous a faits dieux
+nous-mêmes, nous sentons le froid de la mort et nous sommes entraînés
+dans le vide comme des astre; qui s'éteignent et qui dévient de l'ordre
+éternel.
+
+«A partir de ce jour, je m'abandonnai aux mouvements les plus chaleureux
+de mon âme, et un grand prodige s'opéra en moi. Au lieu de me refroidir
+moralement avec la vieillesse, je sentis mon coeur, vivifié et
+renouvelé, rajeunir À mesure que mon corps penchait vers la destruction.
+Je sens la vie animale me quitter comme un vêtement usé; mais à mesure
+que je dépouille cette enveloppe terrestre, ma conscience me donne
+l'intime certitude de mon immortalité. L'ami céleste est revenu souvent;
+mais n'attends pas que j'entre dans le détail de ses apparitions. Ceci
+est toujours un mystère pour moi, un mystère que je n'ai pas cherché
+à pénétrer, et sur lequel il me serait impossible d'étendre le réseau
+d'une froide analyse: je sais trop ce qu'on risque à l'examen
+de certaines impressions; l'esprit se glace à les disséquer, et
+l'impression s'efface. Quoique j'aie cru de mon devoir d'établir mes
+dernières croyances religieuses le plus logiquement possible dans
+quelques écrits dont je te fais le dépositaire, je me suis permis de
+laisser tomber un voile de poésie sur les heures d'enthousiasme et
+d'attendrissement qui, dissipant autour de moi les ténèbres du monde
+physique, m'ont mis en rapport direct avec cet esprit supérieur. Il est
+des choses intimes qu'il vaut mieux taire que de livrer à la risée des
+hommes. Dans l'histoire que j'ai écrite simplement de ma vie obscure et
+douloureuse, je n'ai pas fait mention de Spiridion. Si Socrate lui-même
+a été accusé de charlatanisme et d'imposture pour avoir révélé ses
+communications avec celui qu'il appelait son génie familier, combien
+plus un pauvre moine comme moi ne serait-il pas taxé de fanatisme s'il
+avouait avoir été visité par un fantôme! Je ne l'ai pas fait, je ne le
+ferai pas. Et pourtant je m'en expliquerais naïvement avec le savant
+modeste et consciencieux qui, sans ironie et sans préjugé, voudrait
+pénétrer dans les merveilles d'un ordre de choses vieux comme le monde,
+qui attend une explication nouvelle. Mais où trouver un tel savant
+aujourd'hui? L'oeuvre de la science, en ces temps-ci, est de rejeter
+tout ce qui paraît surnaturel, parce que l'ignorance et l'imposture en
+ont trop longtemps abusé. De même que les nommes politiques sont forcés
+de trancher avec le fer les questions sociales, les hommes d'étude sont
+obligés, pour ouvrir un nouveau champ à l'analyse, de jeter au feu
+pêle-mêle le grimoire des sorciers et les miracles de la foi. Un temps
+viendra où, l'oeuvre nécessaire de la destruction étant accomplie, on
+rechercha soigneusement, dans les débris du passé, une vérité qui ne
+peut se perdre, et qu'on saura démêler de l'erreur et du mensonge, comme
+jadis Crésus reconnut à des signes certains que tous les oracles étaient
+menteurs, excepté a Pythie de Delphes, qui lui avait révélé ses actions
+cachées avec une puissance incompréhensible. Tu verras peut-être
+l'aurore de cette science nouvelle, sans laquelle l'humanité est
+inexplicable, et son histoire dépourvue de sens. Tous les miracles, tous
+les augures, tous les prodiges de l'antiquité ne seront peut-être pas,
+aux yeux de tes contemporains, des tours de sorciers ou des terreurs
+imbéciles accréditées par les prêtres. Déjà la science n'a-t-elle pas
+donné une explication satisfaisante de beaucoup de phénomènes qui
+semblaient surnaturels à nos aïeux? Certains faits qui semblent
+impossibles et mensongers en ce siècle auront peut-être une explication
+non moins naturelle et concluante quand la science aura élargi ses
+horizons. Quant à moi, bien que le mot _prodige_ n'ait pas de sens pour
+mon entendement, puisqu'il peut s'appliquer aussi bien au lever du
+soleil chaque matin qu'à la réapparition d'un mort, je n'ai pas essayé
+de porter le lumière sur ces questions difficiles: le temps m'eût
+manqué. J'ai entendu parler de Mesmer; je ne sais si c'est un imposteur
+ou un prophète; je me méfie de ce que j'ai entendu rapporter, parce
+que les assertions sont trop hardies et les prétendues preuves trop
+complètes pour un ordre de découvertes aussi récent. Je ne comprends
+pas encore ce qu'ils entendent par ce mot _magnétisme_; je t'engage à
+examiner ceci en temps et lieu pour moi, je n'ai pas eu le loisir de
+m'égarer dans ces propositions hardies; j'ai évité même de me laisser
+séduire par elles. J'avais un devoir plus clair et plus pressé à
+accomplir, celui d'écrire, sous l'impression de mes entretiens avec
+l'_Esprit_, les fragments brisés de ma méditation éternelle.»
+
+Ici Alexis s'interrompit, et posa sa main sur un livre que je
+connaissais bien pour le lui avoir souvent vu consulter, à mon grand
+étonnement, bien qu'il ne me parût formé que de feuillets blancs. Comme
+je le regardais avec surprise, il sourit:
+
+«Je ne suis pas fou, comme tu le penses, reprit-il; ce livre est criblé
+de caractères très-lisibles pour quiconque connaît la composition
+chimique dont je me suis servi pour écrire. Cette précaution m'a paru
+nécessaire pour échapper à l'espionnage de la censure monastique. Je
+t'enseignerai un procédé bien simple au moyen duquel tu feras reparaître
+les caractères tracés sur ces pages quand le temps sera venu. Tu
+cacheras ce manuscrit en attendant qu'il puisse servir à quelque
+chose, si toutefois il doit jamais servir à quoi que ce soit; cela, je
+l'ignore. Tel qu'il est, incomplet, sans ordre et sans conclusion, il
+ne mérite pas de voir le jour. C'est peut-être à toi, c'est peut-être à
+quelque autre qu'il appartient de le refaire. Il n'a qu'un mérite, c'est
+d'être le récit fidèle d'une vie d'angoisse, et l'exposé naïf de mon
+état présent.
+
+--Et cet état, m'est-il permis, mon père, de vous demander de me le
+faire mieux connaître?
+
+--Je le ferai en trois mots qui résument pour moi la théologie,
+répondit-il en ouvrant son livre à la première page: «_croire, espérer,
+aimer_. «Si l'Église catholique avait pu conformer tous les points de
+sa doctrine à cette sublime définition des trois vertus théologales: la
+foi, l'espérance, la charité, elle serait la vérité sur la terre; elle
+serait la sagesse, la justice, la perfection. Mais l'Église romaine
+s'est porté le dernier coup; elle a consommé son suicide Je jour où elle
+a fait Dieu implacable et la damnation éternelle. Ce jour-là tous les
+grands coeurs se sont détachés d'elle; et l'élément d'amour et de
+miséricorde manquant à sa philosophie, la théologie chrétienne n'a plus
+été qu'un jeu d'esprit, un sophisme où de grandes intelligences se
+sont débattues en vain contre leur témoignage intérieur, un voile
+pour couvrir de vastes ambitions, un masque pour cacher d'énormes
+iniquités...»
+
+Ici le père Alexis s'arrêta de nouveau et me regarda attentivement
+pour voir quel effet produirait sur moi cet anathème définitif. Je le
+compris, et, saisissant ses mains dans les miennes, je les pressai
+fortement en lui disant d'une voix ferme et avec un sourire qui devait
+lui révéler toute ma confiance:
+
+«Ainsi, père, nous ne sommes plus catholiques?
+
+--Ni chrétiens, répondit-il d'une voix forte; ni protestants,
+ajouta-t-il en me serrant les mains; ni philosophes comme Voltaire,
+Helvétius et Diderot; nous ne sommes pas même socialistes comme
+Jean-Jacques et la Convention française: et cependant nous ne sommes ni
+païens ni athées!
+
+--Que sommes-nous donc, père Alexis? lui dis-je; car, vous l'avez dit,
+nous avons une âme, Dieu existe, et il nous faut une religion.
+
+--Nous en avons une, s'écria-t-il en se levant et en étendant vers le
+ciel ses bras maigres avec un mouvement d'enthousiasme. Nous avons la
+seule vraie, la seule immense, la seule digne de la Divinité. Nous
+croyons en la Divinité, c'est dire que nous la connaissons et la
+voulons; nous espérons en elle, c'est dire que nous la désirons et
+travaillons pour la posséder; nous l'aimons, c'est dire que nous la
+sentons et la possédons virtuellement; et Dieu lui-même est une trinité
+sublime dont notre vie mortelle est le reflet affaibli. Ce qui est foi
+chez l'homme est science chez Dieu; ce qui est espérance chez l'homme
+est puissance chez Dieu; ce qui est charité, c'est-à-dire piété, vertu,
+effort, chez l'homme, est amour, c'est-à-dire production, conservation
+et progression éternelle chez Dieu. Aussi Dieu nous connaît, nous
+appelle, et nous aime; c'est lui qui nous révèle cette connaissance que
+nous avons de lui, c'est lui qui nous commande le besoin que nous avons
+de lui, c'est lui qui nous inspire cet amour dont nous brûlons pour lui;
+et une des grandes preuves de Dieu et de ses attributs, c'est l'homme
+et ses instincts. L'homme conçoit, aspire et tente sans cesse, dans sa
+sphère finie, ce que Dieu sait, veut et peut dans sa sphère infinie.
+Si Dieu pouvait cesser d'être un foyer d'intelligence, de puissance
+et d'amour, l'homme retomberait au niveau de la brute; et chaque fois
+qu'une intelligence humaine a nié la Divinité intelligente, elle s'est
+suicidée.
+
+--Mais, mon père, interrompis-je, ces grands athées du siècle dont on
+vante les lumières et l'éloquence...
+
+--Il n'y a pas d'athées, reprit le père Alexis avec chaleur; non, il n'y
+en a pas! Il est des temps de recherche et de travail philosophique, où
+les hommes, dégoûtés des erreurs du passé, cherchent une nouvelle route
+vers la vérité. Alors ils errent sur des sentiers inconnus. Les uns,
+dans leur lassitude, s'asseyent et se livrent au désespoir. Qu'est-ce
+que ce désespoir, sinon un cri d'amour vers cette Divinité qui se voile
+à leurs yeux fatigués? D'autres s'avancent sur toutes les cimes avec une
+précipitation ardente, et, dans leur présomption naïve, s'écrient qu'ils
+ont atteint le but et qu'on ne peut aller plus loin. Qu'est-ce que cette
+présomption, qu'est-ce que cet aveuglement, sinon un désir inquiet et
+une impatience immodérée d'embrasser la Divinité? Non, ces athées,
+dont on vante avec raison la grandeur intellectuelle, sont des âmes
+profondément religieuses, qui se fatiguent ou qui se trompent dans leur
+essor vers le ciel. Si, à leur suite, on voit se traîner des âmes basses
+et perverses, qui invoquent le néant, le hasard, la nature brutale, pour
+justifier leurs vices honteux et leurs grossiers penchants, c'est encore
+là un hommage rendu à la majesté de Dieu. Pour se dispenser de tendre
+vers l'idéal, et de soutenir par le travail et la vertu la dignité
+humaine, la créature est forcée de nier l'idéal. Mais, si une voix
+intérieure ne troublait pas l'ignoble repos de sa dégradation, elle
+ne se donnerait pas tant de peine pour rejeter l'existence d'un juge
+suprême. Quand les philosophes de ce siècle ont invoqué la Providence,
+la nature, les lois de la création, ils n'ont pas cessé d'invoquer le
+vrai Dieu sous ces noms nouveaux. En se réfugiant dans le sein d'une
+Providence universelle et d'une nature inépuisablement généreuse, ils
+ont protesté contre les anathèmes que les sectes farouches se lançaient
+l'une à l'autre, contre les monstruosités de l'inquisition, contre
+l'intolérance et le despotisme. Lorsque Voltaire, à la vue d'une
+nuit étoilée, proclamait le grand horloger céleste; lorsque Rousseau
+conduisait son élève au sommet d'une montagne pour lui révéler la
+première notion du Créateur au lever du soleil, quoique ce fussent là
+des preuves incomplètes et des vues étroites, en comparaison de ce que
+l'avenir réserve aux hommes de preuves éclatantes et d'infaillibles
+certitudes, c'étaient du moins des cris de l'âme élevés vers ce Dieu que
+toutes les générations humaines ont proclamé sous des noms divers et
+adoré sous différents symboles.
+
+--Mais ces preuves éclatantes, mais cette certitude, lui dis-je, où les
+puiserons-nous, si nous rejetons la révélation, et si le sens intérieur
+ne nous suffit pas?
+
+--Nous ne rejetons pas la révélation, reprit-il vivement, et le sens
+intérieur nous suffit jusqu'à un certain point; mais nous y joignons
+d'autres preuves encore: quant au passé, le témoignage de l'humanité
+tout entière; quant au présent, l'adhésion de toutes les consciences
+pures au culte de la Divinité, et la voix éloquente de notre propre
+coeur.
+
+--Si je vous entends bien, repris-je, vous acceptez de la révélation ce
+qu'elle a d'éternellement divin, les grandes notions sur la Divinité et
+l'immortalité, les préceptes de vertu et le devoir qui en découlent.
+
+---L'homme, répondit-il, arrache au ciel même la connaissance de
+l'idéal, et la conquête des vérités sublimes qui y conduisent est un
+pacte, un hyménée entre l'intelligence humaine qui cherche, aspire et
+demande, et l'intelligence divine qui, elle aussi, cherche le coeur
+de l'homme, aspire à s'y répandre, et consent à y régner. Nous
+reconnaissons donc des maîtres, de quelque nom que l'on ait voulu les
+appeler. Héros, demi-dieux, philosophes, saints ou prophètes, nous
+pouvons nous incliner devant ces pères et ces docteurs de l'humanité.
+Nous pouvons adorer chez l'homme investi d'une haute science et d'une
+haute vertu un reflet splendide de la Divinité. O Christ! un temps
+viendra où l'on t'élèvera de nouveaux autels, plus dignes de toi, en te
+restituant ta véritable grandeur, celle d'avoir été vraiment le fils de
+la femme et le sauveur, c'est-à-dire l'ami de l'humanité, le prophète de
+l'idéal.
+
+--Et le successeur de Platon, ajoutai-je.
+
+--Comme Platon fut celui des autres révélateurs que nous vénérons, et
+dont nous sommes les disciples.
+
+«Oui, poursuivit Alexis après une pause, comme pour me donner le temps
+de peser ses paroles, nous sommes les disciples de ces révélateurs, mais
+nous sommes leurs libres disciples. Nous avons le droit de les examiner,
+de les commenter, de les discuter, de les redresser même; car, s'ils
+participent par leur génie de l'infaillibilité de Dieu, ils participent
+par leur nature de l'impuissance de la raison humaine. Il est donc
+non-seulement dans notre privilège, mais dans notre devoir comme dans
+notre destinée, de les expliquer et d'aider à la continuation de leurs
+travaux.
+
+--Nous, mon père! m'écriai-je avec effroi; mais quel est donc notre
+mandat?
+
+--C'est d'être venus après eux. Dieu veut que nous marchions; et, s'il
+fait lever des prophètes au milieu du cours des âges, c'est pour pousser
+les générations devant eux, comme il convient à des hommes, et non pour
+les enchaîner à leur suite, comme il appartient à de vils troupeaux.
+Quand Jésus guérit le paralytique, il ne lui dit pas: «Prosterne-toi, et
+suis-moi.» Il lui dit: «Lève-toi, et marche.»
+
+--Mais où irons-nous, mon père?
+
+--Nous irons vers l'avenir; nous irons, pleins du passé et remplissant
+nos jours présents par l'étude, la méditation et un continuel effort
+vers la perfection. Avec du courage et de l'humilité, en puisant dans la
+contemplation de l'idéal la volonté et la force, en cherchant dans la
+prière l'enthousiasme et la confiance, nous obtiendrons que Dieu nous
+éclaire et nous aide à instruire les hommes, chacun de nous selon ses
+forces... Les miennes sont épuisées, mon enfant. Je n'ai pas fait ce que
+j'aurais pu faire si je n'eusse pas été élevé dans le catholicisme. Je
+t'ai raconté ce qu'il m'a fallu de temps et de peines pour arriver à
+proclamer sur le bord de ma tombe ce seul mot: «Je suis libre!»
+
+--Mais ce mot en dit beaucoup, mon père! m'écriai-je. Dans votre bouche
+il est tout puissant sur moi, et c'est de votre bouche seule que j'ai
+pu l'entendre sans méfiance et sans trouble. Peut-être, sans ce mot de
+vous, toute ma vie eût été livrée à l'erreur. Que j'eusse continué mes
+jours dans ce cloître, il est probable que j'y eusse vécu courbé et
+abruti sous le joug du fanatisme. Que j'eusse vécu dans le tumulte du
+monde, il est possible que je me fusse laissé égarer par les passions
+humaines et les maximes de l'impiété. Grâce à vous, j'attends mon sort
+de pied ferme. Il me semble que je ne peux plus succomber aux dangers
+de l'athéisme, et je sens que j'ai secoué pour toujours les liens de la
+superstition.
+
+--Et si ce mot de ma bouche, dit Alexis, profondément ému, est le seul
+bien que j'aie pu faire en ce monde, ces mots de la tienne sont une
+récompense suffisante. Je ne mourrai donc pas sans avoir vécu, car le
+but de la vie est de transmettre la vie. J'ai toujours pensé que le
+célibat était un état sublime, mais tout à fait exceptionnel, parce
+qu'il entraînait des devoirs immenses. Je pense encore que celui qui se
+refuse à donner la vie physique à des êtres de son espèce doit donner
+en revanche, par ses travaux et ses lumières, la vie intellectuelle au
+grand nombre de ses semblables. C'est pour cela que je révère la féconde
+virginité du Christ. Mais, lorsque, après avoir nourri dans ma jeunesse
+des espérances orgueilleuses de science et de vertu, je me suis vu
+courbé sous les années et les mains vides de grandes oeuvres, je me
+suis affligé et repenti d'avoir embrassé un état à la hauteur duquel je
+n'avais pas su m'élever. Aujourd'hui je vois que je ne tomberai pas de
+l'arbre comme un fruit stérile. La semence de vie a fécondé ton âme.
+J'ai un fils, un enfant plus précieux qu'un fruit de mes entrailles;
+j'ai un fils de mon intelligence.
+
+--Et de ton coeur, lui dis-je en pliant les deux genoux devant lui; car
+tu as un grand coeur, ô père Alexis! un coeur plus grand encore que
+ton intelligence! Et quand tu t'écries: «Je suis libre!» cette parole
+puissante implique celle-ci: «J'aime et je crois.»
+
+--J'aime, je crois et j'espère, tu l'as dit! répondit-il avec
+attendrissement; s'il en était autrement, je ne serais pas libre. La
+brute, au fond des forêts, ne connaît point de lois, et pourtant elle
+est esclave; car elle ne sait ni le prix, ni la dignité, ni l'usage de
+sa liberté. L'homme privé d'idéal est l'esclave de lui-même, de ses
+instincts matériels, de ses passions farouches, tyrans plus absolus,
+maîtres plus fantasques que tous ceux qu'il a renversés avant de tomber
+sous l'empire de la fatalité.»
+
+Nous causâmes ainsi longtemps encore. Il m'entretint des grands mystères
+de la foi pythagoricienne, platonicienne et chrétienne, qu'il disait
+être un même dogme continué et modifié, et dont l'essence lui semblait
+le fond de la vérité éternelle; vérité progressive, disait-il, en
+ce sens qu'elle était enveloppée encore de nuages épais, et qu'il
+appartenait à l'intelligence humaine de déchirer ces voiles un à un,
+jusqu'au dernier. Il s'efforça de rassembler tous les éléments sur
+lesquels il basait sa foi en un _Dieu-Perfection:_ c'est ainsi qu'il
+l'appelait. Il disait: 1º que la grandeur et la beauté de l'univers
+accessible aux calculs et aux observations de la science humaine,
+nous montraient dans le Créateur l'ordre, la sagesse et la science
+omnipotente; 2° que le besoin qu'éprouvent les hommes de se former en
+société et d'établir entre eux des rapports de sympathie, de religion
+commune et de protection mutuelle, prouvait, dans le législateur
+universel, l'esprit de souveraine justice; 3º que les élans continuels
+du coeur de l'homme vers l'idéal prouvaient l'amour infini du père
+des hommes répandu à grands flots sur la grande famille humaine,
+et manifesté à chaque âme en particulier dans le sanctuaire de sa
+conscience. De là il concluait pour l'homme trois sortes de devoirs. Le
+premier, appliqué à la nature extérieure: devoir de s'instruire dans les
+sciences, afin de modifier et de perfectionner autour de lui le monde
+physique. Le second, appliqué à la vie sociale: devoir de respecter ou
+d'établir des institutions librement acceptées par la famille humaine
+et favorables à son développement. Le troisième, applicable à la vie
+intérieure de l'individu: devoir de se perfectionner soi-même en vue de
+la perfection divine, et de chercher sans cesse pour soi et pour les
+autres les voies de la vérité, de la sagesse et de la vertu.
+
+Ces entretiens et ces enseignements furent au moins aussi longs que
+le récit qui les avait amenés. Ils durèrent plusieurs jours, et nous
+absorbèrent tellement l'un et l'autre que nous prenions à peine le temps
+de dormir. Mon maître semblait avoir recouvré, pour m'instruire, une
+force virile. Il ne songeait plus à ses souffrances et me les faisait
+oublier à moi-même; il me lisait son livre et me l'expliquait à mesure.
+C'était un livre étrange, plein d'une grandeur et d'une simplicité
+sublimes. Il n'avait pas affecté une forme méthodique; il avouait
+n'avoir pas eu le temps de se résumer, et avoir plutôt écrit, comme
+Montaigne, au jour le jour, une suite d'essais, où il avait exprimé
+naïvement tantôt les élans religieux, tantôt les accès de tristesse et
+de découragement sous l'empire desquels il s'était trouvé.
+
+«J'ai senti, me disait-il, que je n'étais plus capable d'écrire un grand
+ouvrage pour mes contemporains, tel que je l'avais rêvé dans mes
+jours de noble, mais aveugle ambition. Alors, conformant ma manière à
+l'humilité de ma position, et mes espérances à la faiblesse de mon être,
+j'ai songé à répandre mon coeur tout entier sur ces pages intimes, afin
+de former un disciple qui, ayant bien compris les désirs et les besoins
+de l'âme humaine, consacrât son intelligence à chercher le soulagement
+et la satisfaction de ses désirs et de ses besoins, dont tôt ou tard,
+après les agitations politiques, tous les hommes sentiront l'importance.
+Expression plaintive de la triste époque où le sort m'a jeté, je ne puis
+qu'élever un cri de détresse afin qu'on me rende ce qu'on m'a ôté:
+une foi, un dogme et un culte. Je sens bien que nul encore ne peut me
+répondre et que je vais mourir hors du temple, plein de trouble et de
+frayeur, n'emportant pour tout mérite, aux pieds du juge suprême, que le
+combat opiniâtre de mes sentiments religieux contre l'action dissolvante
+d'un siècle sans religion. Mais j'espère, et mon désespoir même
+enfante chez moi des espérances nouvelles; car, plus je souffre de mon
+ignorance, plus j'ai horreur du néant, et plus je sens que mon âme a
+des droits sacrés sur cet héritage céleste dont elle a l'insatiable
+Désir...»
+
+[Illustration: C'est ainsi qu'il parlait...]
+
+C'était la troisième nuit de cet entretien, et, malgré l'intérêt
+puissant qui m'y enchaînait, je fus tout à coup saisi d'un tel
+accablement, que je m'assoupis auprès du lit de mon maître tandis qu'il
+parlait encore, d'une voix affaiblie, au milieu des ténèbres; car toute
+l'huile de la lampe était consumée, et le jour ne paraissait point
+encore. Au bout de quelques instants, je m'éveillai; Alexis faisait
+entendre encore des sons inarticulés et semblait se parler à lui-même.
+Je fis d'incroyables efforts pour l'écouter et pour résister au sommeil;
+ses paroles étaient inintelligibles, et, la fatigue l'emportant, je
+m'endormis de nouveau, la tête appuyée sur le bord de son lit. Alors,
+dans mon sommeil, j'entendis une voix pleine de douceur et d'harmonie
+qui semblait continuer les discours de mon maître, et je l'écoutais sans
+m'éveiller et sans la comprendre. Enfin, je sentis comme un souffle
+rafraîchissant qui courait dans mes cheveux, et la voix me dit: «_Angel,
+Angel, l'heure est venue_.» Je m'imaginai que mon maître expirait, et,
+faisant un grand effort, je m'éveillai et j'étendis les mains vers lui.
+Ses mains étaient tièdes, et sa respiration régulière annonçait un
+paisible repos. Je me levai alors pour rallumer la lampe; mais je crus
+sentir le frôlement d'un être d'une nature indéfinissable qui se plaçait
+devant moi et qui s'opposait à mes mouvements. Je n'eus point peur et je
+lui dis avec assurance:
+
+«Qui es-tu, et que veux-tu? es-tu celui que nous aimons? as-tu
+quelque-chose à m'ordonner?
+
+--Angel, dit la voix, le manuscrit est sous la pierre, et le coeur de
+ton maître sera tourmenté tant qu'il n'aura pas accompli la volonté de
+celui...»
+
+[Illustration: Il marchait rapidement sur la mer...]
+
+Ici la voix se perdit; je n'entendis plus aucun autre bruit dans la
+chambre que la respiration égale et faible d'Alexis. J'allumai la lampe,
+je m'assurai qu'il dormait, que nous étions seuls, que toutes les portes
+étaient fermées; je m'assis, incertain et agité. Puis, au bout de peu
+d'instants, je pris mon parti, je sortis de la cellule, sans bruit,
+tenant d'une main ma lampe, de l'autre une barre d'acier que j'enlevai à
+une des machines de l'observatoire, et je me rendis à l'église.
+
+Comment, moi, si jeune, si timide et si superstitieux jusqu'à ce jour,
+j'eus tout à coup la volonté et le courage d'entreprendre seul une telle
+chose, c'est ce que je n'expliquerai pas. Je sais seulement que mon
+esprit était élevé à sa plus haute puissance en cet instant, soit que
+je fusse sous l'empire d'une exaltation étrange, soit qu'un pouvoir
+supérieur à moi agît en moi à mon insu. Ce qu'il y a de certain, c'est
+que j'attaquai sans trembler la pierre du _Hic est_, et que je l'enlevai
+sans peine. Je descendis dans le caveau, et je trouvai le cercueil
+de plomb dans sa niche de marbre noir. M'aidant du levier et de mon
+couteau, j'en dessoudai sans peine une partie; je trouvai, à l'endroit
+de la poitrine où j'avais dirigé mes recherches, des lambeaux de
+vêtement que je soulevai et qui se roulèrent autour de mes doigts comme
+des toiles d'araignée. Puis, glissant ma main jusqu'à la place où
+ce noble coeur avait battu, je sentis sans horreur le froid de ses
+ossements. Le paquet de parchemin n'étant plus retenu par les plis du
+vêtement, roula dans le fond du cercueil; je l'en retirai, et, refermant
+le sépulcre à la hâte, je retournai auprès d'Alexis et déposai le
+manuscrit sur ses genoux. Alors, un vertige me saisit, et je faillis
+perdre connaissance; mais ma volonté l'emporta encore: car Alexis
+dépliait le manuscrit d'une main ferme et empressée.
+
+«_Hic est veritas_!» s'écria-t-il en jetant les yeux sur la devise
+favorite de Spiridion, qui servait d'épigraphe à cet écrit. «Angel, que
+vois-je? en croirai-je mes yeux? Tiens, regarde toi-même, il me semble
+que je suis en proie à une hallucination.»
+
+Je regardai avec lui; c'était un de ces beaux manuscrits du treizième
+siècle tracés sur parchemin avec une netteté et une élégance dont
+l'imprimerie n'approche point; travail manuel, humble et patient, de
+quelque moine inconnu; et ce manuscrit, quelle fut ma surprise, quelle
+fut la consternation de mon maître Alexis, en voyant que ce n'était pas
+autre chose que le livre des Évangiles selon l'apôtre saint Jean?
+
+«Nous sommes trompés! dit Alexis. Il y a eu là une substitution.
+Fulgence aura laissé déjouer sa vigilance pendant les funérailles de son
+maître, ou bien Donatien a surpris le secret de nos entretiens; il a
+enlevé le livre et mis à la place la parole du Christ sans appel et sans
+commentaire.
+
+--Attendez, mon père, m'écriai-je après avoir examiné attentivement le
+manuscrit; ceci est un monument bien rare et bien précieux. Il est de
+la propre main du célèbre abbé Joachim de Flore, moine cistercien de la
+Calabre... Sa signature l'atteste.
+
+--Oui, dit Alexis en reprenant le manuscrit et en le regardant avec
+soin, celui qu'on appelait l'_homme vêtu de lin_, celui qu'on regardait
+comme un inspiré, comme un prophète, le messie du nouvel Évangile au
+commencement du treizième siècle! Je ne sais quelle émotion profonde
+remue mes entrailles à la vue de ces caractères. Ô chercheur de vérité,
+j'ai souvent aperçu la trace de tes pas sur mon propre chemin! Mais,
+regarde, Angel, rien ici ne doit échapper à notre attention; car ce
+n'est certes pas sans dessein que ce précieux exemplaire a servi de
+linceul au coeur d'Hébronius; vois-tu ces caractères tracés en plus
+grosses lettres et avec plus d'élégance que le reste du texte?
+
+--Ils sont aussi marqués d'une couleur particulière, et ce ne sont pas
+les seuls peut-être. Voyons, mon père!»
+
+Nous feuilletâmes l'Évangile de saint Jean, et nous trouvâmes dans ce
+chef-d'oeuvre calligraphique de l'abbé Joachim, trois passages écrits
+en caractères plus gros, plus ornés, et d'une autre encre que le reste,
+comme si le copiste eût voulu arrêter la méditation du commentateur sur
+ces passages décisifs. Le premier, écrit en lettres d'azur, était celui
+qui ouvre si magnifiquement l'Évangile de saint Jean.
+
+«LA PAROLE ÉTAIT AU COMMENCEMENT, LA PAROLE ÉTAIT AVEC DIEU, ET
+CETTE PAROLE ÉTAIT DIEU. TOUTES CHOSES ONT ÉTÉ FAITES PAR ELLE; ET RIEN
+DE CE QUI A ÉTÉ FAIT N'A ÉTÉ FAIT SANS ELLE. C'EST EN ELLE QU'ÉTAIT LA
+VIE, ET LA VIE ÉTAIT LA LUMIÈRE DES HOMMES. ET LA LUMIÈRE LUIT DANS LES
+TÉNÈBRES, ET LES TÉNÈBRES NE L'ONT POINT REÇUE. C'ÉTAIT LA VÉRITABLE
+LUMIÈRE QUI ÉCLAIRE TOUT HOMME VENANT EN CE MONDE.»
+
+Le second passage était écrit en lettres de pourpre. C'était celui-ci:
+
+«L'HEURE VIENT QUE VOUS N'ADOREREZ LE PÈRE NI SUR CETTE MONTAGNE NI
+À JÉRUSALEM. L'HEURE VIENT QUE LES VRAIS ADORATEURS ADORERONT LE PÈRE EN
+ESPRIT ET EN VÉRITÉ».
+
+Et le troisième, écrit en lettres d'or, était celui-ci:
+
+«C'EST ICI LA VIE ÉTERNELLE DE TE CONNAÎTRE, TOI LE SEUL VRAI DIEU,
+ET CELUI QUE TU AS ENVOYÉ, JÉSUS LE CHRIST.»
+
+Un quatrième passage était encore signalé à l'attention, mais uniquement
+par la grosseur des caractères; c'était celui-ci du chapitre X:
+
+«JÉSUS LEUR RÉPONDIT: J'AI FAIT DEVANT VOUS PLUSIEURS BONNES OEUVRES
+DE LA PART DE MON PÈRE; POUR LAQUELLE ME LAPIDEZ-VOUS?--LES JUIFS LUI
+RÉPONDIRENT: CE N'EST POINT POUR UNE BONNE OEUVRE QUE NOUS TE LAPIDONS,
+MAIS C'EST À CAUSE DE TON BLASPHÈME, C'EST À CAUSE QUE, ÉTANT HOMME, TU
+TE FAIS DIEU. JÉSUS LEUR RÉPONDIT: N'EST-IL PAS ÉCRIT DANS VOTRE LOI:
+«_J'AI DIT: VOUS ÊTES TOUS DES DIEUX_.» SI ELLE A APPELÉ DIEUX CEUX À
+QUI LA PAROLE DE DIEU ÉTAIT ADRESSÉE, ET SI L'ÉCRITURE NE PEUT ÊTRE
+REJETÉE, DITES-VOUS QUE JE BLASPHÈME, MOI QUE LE PÈRE A SANCTIFIÉ, ET
+QU'IL A ENVOYÉ DANS LE MONDE, PARCE QUE J'AI DIT: JE SUIS LE FILS DE
+DIEU?»
+
+«Angel! s'écria Alexis, comment ce passage n'a-t-il pas frappé
+les chrétiens lorsqu'ils ont conçu l'idée idolâtrique de faire de
+Jésus-Christ un Dieu Tout-Puissant, un membre de la Trinité divine? Ne
+s'est-il pas expliqué lui-même sur cette prétendue divinité? n'en a-t-il
+pas repoussé l'idée comme un blasphème? Oh! oui, il nous l'a dit, cet
+homme divin! nous sommes tous des dieux, nous sommes tous les enfants
+de Dieu, dans le sens où saint Jean l'entendait en exposant le dogme au
+début de son Évangile... «A tous ceux qui ont reçu la parole (le _logos_
+divin) il a donné le droit d'être faits enfants de Dieu.» Oui, la parole
+est Dieu; la révélation, c'est Dieu, c'est la vérité divine manifestée,
+et l'homme est Dieu aussi, en ce sens qu'il est le fils de Dieu, et une
+manifestation de la Divinité: mais il est une manifestation finie, et
+Dieu seul est la Trinité infinie. Dieu était en Jésus, le Verbe parlait
+par Jésus, mais Jésus n'était pas le Verbe.
+
+«Mais nous avons d'autres trésors à examiner et à commenter, Angel; car
+voici trois manuscrits au lieu d'un. Modère l'ardeur de ta curiosité,
+comme je dompte la mienne. Procédons avec ordre, et passons au second
+ayant de regarder le troisième. L'ordre dans lequel Spiridion a placé
+ces trois manuscrits sous une même enveloppe doit être sacré pour
+nous, et signifie incontestablement le progrès, le développement et le
+complément de sa pensée.»
+
+Nous déroulâmes le second manuscrit. Il n'était ni moins précieux ni
+moins curieux que le premier. C'était ce livre perdu durant des siècles,
+inconnu aux générations qui nous séparent de son apparition dans le
+monde; ce livre poursuivi par l'Université de Paris, toléré d'abord et
+puis condamné, et livré aux flammes par le saint-siège en 1260: c'était
+la fameuse _Introduction à l'Évangile éternel_, écrite de la propre
+main de l'auteur, le célèbre Jean de Parme, général des Franciscains et
+disciple de Joachim de Flore. En voyant sous nos yeux ce monument de
+l'hérésie, nous fûmes saisis, Alexis et moi, d'un frisson involontaire.
+Cet exemplaire, probablement unique dans le monde, était dans nos mains;
+et par lui qu'allions-nous apprendre? avec quel étonnement nous en lûmes
+le sommaire, écrit à la première page:
+
+«La religion a trois époques comme le règne des trois personnes de la
+Trinité. Le règne du Père a duré pendant la loi mosaïque. Le règne du
+Fils, c'est-à-dire la religion chrétienne, ne doit pas durer toujours.
+Les cérémonies et les sacrements dans lesquels cette religion
+s'enveloppe, ne doivent pas être éternels. Il doit venir un temps où ces
+mystères cesseront, et alors doit commencer la religion du Saint-Esprit,
+dans laquelle les hommes n'auront plus besoin de sacrements, et rendront
+à l'Être suprême un culte purement spirituel. Le règne du Saint-Esprit
+a été prédit par saint Jean, et c'est ce règne qui va succéder à la
+religion chrétienne, comme la religion chrétienne a succédé à la loi
+mosaïque.»
+
+«Quoi! s'écria Alexis, est-ce ainsi qu'il faut entendre le développement
+des paroles de Jésus à la Samaritaine: _L'heure vient que vous
+n'adorerez plus le Père ni à Jérusalem ni sur cette montagne, mais
+que vous l'adorerez en Esprit et en Vérité_? Oui la doctrine de
+l'Évangile-éternel! cette doctrine de liberté, d'égalité et de
+fraternité qui sépare Grégoire VII de Luther, l'a entendu ainsi. Or,
+cette époque est bien grande: c'est elle qui, après avoir rempli le
+monde, féconde encore la pensée de tous les grands hérésiarques, de
+toutes les sectes persécutées jusqu'à nos jours. Condamné, détruit, cet
+oeuvre vit et se développe dans tous les penseurs qui nous ont produits;
+et des cendres de son bûcher, l'Évangile éternel projette une flamme qui
+embrase la suite des générations. Wiclef, Jean Huss, Jérôme de Prague,
+Luther! vous êtes sortis de ce bûcher, vous avez été couvés sous cette
+cendre glorieuse; et toi-même Bossuet, protestant mal déguisé, le
+dernier évêque, et toi aussi Spiridion, le dernier apôtre, et nous aussi
+les derniers moines! Mais quelle était donc la pensée supérieure de
+Spiridion par rapport à cette révélation du treizième siècle? Le
+disciple de Luther et de Bossuet s'était-il retourné vers le passé pour
+embrasser la doctrine d'Amaury, de Joachim de Flore et de Jean de Parme?
+
+--Ouvrez le troisième manuscrit, mon père. Sans doute, il sera la clef
+des deux autres.»
+
+Le troisième manuscrit était en effet l'oeuvre de l'abbé Spiridion, et
+Alexis, qui avait vu souvent des textes sacrés, copiés de sa main, et
+restés entre celles de Fulgence, reconnut aussitôt l'authenticité de cet
+écrit. Il était fort court et se résumait dans ce peu de lignes:
+
+ «Jésus (vision adorable) m'est apparu et m'a dit: Des quatre
+ évangiles, le plus divin, le moins entaché des formes passagères de
+ l'humanité au moment où j'ai accompli ma mission, est l'évangile
+ de Jean, de celui sur le sein duquel je me suis appuyé durant la
+ passion, de celui à qui je recommandai ma mère en mourant. Tu ne
+ garderas que cet évangile. Les trois autres, écrits en vue de la
+ terre pour le temps où ils ont été écrits, pleins de menaces et
+ d'anathèmes, ou de réserves sacerdotales dans le sens de l'antique
+ mosaïque, seront pour toi comme s'ils n'étaient pas. Réponds;
+ m'obéiras-tu?
+
+ «Et moi, Spiridion, serviteur de Dieu, j'ai répondu: J'obéirai.
+
+ «Jésus alors m'a dit: Dans ton passé chrétien, tu seras donc de
+ l'école de Jean, tu seras Joannite.
+
+ «Et quand Jésus m'eut dit ces paroles, je sentis en moi comme une
+ séparation qui se faisait dans tout mon être. Je me sentis mourir.
+ Je n'étais plus chrétien; mais bientôt je me sentis renaître, et
+ j'étais plus chrétien que jamais. Car le christianisme m'était
+ révélé, et j'entendis une voix qui disait à mes oreilles ce verset
+ du dix-septième chapitre de l'unique évangile: _C'est ici la vie
+ éternelle de te connaître, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu
+ as envoyé, Jésus le Christ._
+
+ »Alors Jésus me dit:
+
+ «Tu recueilleras à travers les siècles la tradition de ton école.
+
+ «Et je pensai à tout ce que j'avais lu autrefois sur l'école de
+ saint Jean, et ceux que j'avais si souvent appelés des _hérétiques_
+ m'apparurent comme de vrais vivants.
+
+ «Jésus ajouta:
+
+ «Mais tu effaceras et tu ratureras avec soin les erreurs de l'esprit
+ prophétique, pour ne garder que la prophétie.
+
+ «La vision avait disparu; mais je la sentais, pour ainsi dire, qui
+ se continuait secrètement en moi. Je courus à mes livres, et le
+ premier ouvrage qui me tomba sous la main fut un manuscrit de
+ l'évangile de saint Jean, de la main de Joachim de Flore.
+
+ «Le second fut l'_Introduction à l'Évangile éternel_, de Jean de
+ Parme.
+
+ «Je relus l'évangile de saint Jean en adorant.
+
+ «Et je lus l'_Introduction à l'Évangile éternel_ en souffrant et en
+ gémissant. Quand j'eus fini de le lire, tout ce qui m'en resta fut
+ cette phrase:
+
+ «_La religion a trois époques, comme les règnes des trois personnes
+ de la Trinité._»
+
+ «Tout le reste avait disparu et était raturé de mon esprit. Mais
+ cette phrase brillait devant les yeux de mon intelligence, comme un
+ phare éclatant et qui ne doit pas s'éteindre.
+
+ »Alors Jésus m'apparut de nouveau, et me dit:
+
+ «_La religion a trois époques, comme les règnes des trois personnes
+ de la Trinité._
+
+ «Je répondis: ainsi soit-il!
+
+ «Jésus reprit:
+
+ «Le christianisme a eu trois époques, et les trois époques sont
+ accomplies.
+
+ «Et il disparut. Et je vis passer successivement devant moi (vision
+ adorable) saint Pierre, saint Jean et saint Paul.
+
+ «Derrière saint Pierre était le grand pape Grégoire VII.
+
+ «Derrière saint Jean, Joachim de Flore, le saint Jean du treizième
+ siècle.
+
+ «Derrière saint Paul était Luther.
+
+ «Je m'évanouis.»
+
+Plus loin, après un intervalle, était écrit de la même main:
+
+ «Le christianisme devait avoir trois époques, et les trois époques
+ sont accomplies. Comme la Trinité divine a trois faces, la
+ conception que l'esprit humain a eue de la Trinité dans le
+ christianisme devait avoir trois faces successives. La première,
+ qui répond à saint Pierre, embrasse la période de la créatio
+ du développement hiérarchique et militant de l'Église jusqu'à
+ Hildebrand, le saint Pierre du onzième siècle; la seconde, qui
+ répond à saint Jean, embrasse la période depuis Abeilard jusqu'à
+ Luther; la troisième, qui répond à saint Paul, commence à Luther et
+ finit à Bossuet. C'est le règne du libre examen, de la connaissance,
+ comme la période antérieure est celle de l'amour et du sentiment,
+ comme celle qui avait précédé est la période de la sensation et de
+ l'activité. Là finit le christianisme, et là commence l'ère d'une
+ nouvelle religion. Ne cherchons donc plus la vérité absolue dans
+ l'application littérale des Évangiles, mais dans le développement
+ des révélations de toute l'humanité antérieure à nous. Le dogme de
+ la Trinité est la religion éternelle; la véritable compréhension
+ de ce dogme est éternellement progressive. Nous repasserons
+ éternellement peut-être par ces trois phases de manifestations
+ de l'activité, de l'amour et de la science, qui sont les trois
+ principes de notre essence même, puisque ce sont les trois principes
+ divins que _reçoit chaque homme venant dans le monde_, à titre
+ de _fils de Dieu_. Et plus nous arriverons à nous manifester
+ simultanément sous ces trois faces de notre humanité, plus nous
+ approcherons de la perfection divine. Hommes de l'avenir, c'est à
+ vous qu'il est réservé de réaliser cette prophétie, si Dieu est en
+ vous. Ce sera l'oeuvre d'une nouvelle révélation, d'une nouvelle
+ religion, d'une nouvelle société, d'une nouvelle humanité. Cette
+ religion n'abjurera pas l'esprit du Christianisme, mais elle en
+ dépouillera les formes. Elle sera au Christianisme ce que la fille
+ est à la mère, lorsque l'une penche vers la tombe et que l'autre
+ est en plein dans la vie. Cette religion, fille de l'Évangile, ne
+ reniera point sa mère, mais elle continuera son oeuvre; et ce que sa
+ mère n'aura pas compris, elle l'expliquera; ce que sa mère n'aura
+ pas osé, elle l'osera; ce que sa mère n'aura fait qu'entreprendre,
+ elle l'achèvera. Ceci est la véritable prophétie qui est apparue
+ sous un voile de deuil au grand Bossuet, à son heure dernière.
+ Trinité divine, reçois et reprends l'être de celui que tu as éclair
+ de ta lumière, embrasé de ton amour, et créé de la substance même,
+ ton serviteur _Spiridion_.»
+
+Alexis replia le manuscrit, le plaça sur sa poitrine, croisa ses mains
+dessus, et resta plongé dans une méditation profonde. Une grande
+sérénité régnait sur son front. Je restai à ses côtés immobile,
+attentif, épiant tous ses mouvements, et cherchant dans l'expression de
+sa physionomie à comprendre les pensées qui remuaient son âme. Tout à
+coup je vis de grosses larmes rouler de ses yeux et inonder son visage
+flétri, comme une pluie bienfaisante sur la terre altérée. «Je suis bien
+heureux! me dit-il en se jetant dans mon sein. O ma vie! ma triste vie!
+ce n'était pas trop de tes douleurs et de tes fatigues pour acheter
+cet ineffable instant de lumière, de certitude et de charité! Charité
+divine, je te comprends enfin! Logique suprême, tu ne pouvais faillir!
+Ami Spiridion, tu le savais bien quand tu me disais: Aime et tu
+comprendras! O ma science frivole! ô mon érudition stérile! vous ne
+m'avez pas éclairé sur le véritable sens des Écritures! C'est depuis
+que j'ai compris l'amitié, et par elle la charité, et par la charité
+l'enthousiasme de la fraternité humaine, que je suis devenu capable de
+comprendre la parole de Dieu. Angel, laisse-moi ces manuscrits pendant
+le peu d'heures que j'ai encore à passer près de toi; et, quand je ne
+serai plus, ne les ensevelis point avec moi. Le temps est venu où la
+vérité ne doit plus dormir dans les sépulcres, mais agir à la lumière du
+soleil et remuer le coeur des hommes de bonne volonté. Tu reliras ces
+Évangiles, mon enfant, et en les commentant, tu rapprendras l'histoire;
+ton cerveau, que j'ai rempli de faits, de textes et de formules, est
+comme un livre qui porte en soi la vie, et qui n'en a pas conscience.
+C'est ainsi que, durant trente ans, j'avais fait de ma propre
+intelligence un parchemin. Celui qui a tout lu, tout examiné sans rien
+comprendre est le pire des ignorants; et celui qui, sans savoir lire,
+a compris la sagesse divine, est le plus grand savant de la terre.
+Maintenant, reçois mes adieux, mon enfant, et apprête-toi à quitter le
+cloître et à rentrer dans la vie.
+
+--Que dites-vous? m'écriai-je; vous quitter? retourner au monde? Est-ce
+là votre amitié? sont-ce là vos conseils?
+
+--Tu vois bien, dit-il, que c'en est fait de nous. Nous sommes une
+race unie, et Spiridion a été, à vrai dire, le dernier moine. O maître
+infortuné, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel, toi aussi tu as bien
+souffert, et ta souffrance a été ignorée des hommes. Mais Dieu t'a reçu
+en expiation de tes erreurs sublimes, et il t'a envoyé, à tes derniers
+instants, l'instinct prophétique qui t'a consolé; car ton grand coeur
+a dû oublier sa propre souffrance en apercevant l'avenir de la race
+humaine tourné vers l'idéal. Ainsi donc je suis arrivé au même résultat
+que toi. Quoique ta vie ait été consacrée seulement aux études
+théologiques, et que la mienne ait embrassé un plus large cercle de
+connaissances, nous avons trouvé la même conclusion; c'est que le passé
+est fini et ne doit point entraver l'avenir, c'est que notre chute est
+aussi nécessaire que l'a été notre existence; c'est que nous ne devons
+ni renier l'une, ni maudire l'autre. Eh bien, Spiridion, dans l'ombre de
+ton cloître et dans le secret de tes méditations, tu as été plus grand
+que ton maître: car celui-ci est mort en jetant un cri de désespoir et
+on croyant que le monde s'écroulait sur lui; et loi tu t'es endormi dans
+la paix du Seigneur, rempli d'un divin espoir pour la race humaine. Oh!
+oui, je t'aime mieux que Bossuet; car tu n'as pas maudit ton siècle,
+et tu as noblement abjuré une longue suite d'illusions, incertitudes
+respectables, efforts sublimes d'une âme ardemment éprise de la
+perfection. Sois béni, sois glorifié: le royaume des cieux appartient à
+ceux dont l'esprit est vaste et dont le coeur est simple.»
+
+Quand il eut parlé ainsi, il m'imposa les mains et me donna sa
+bénédiction; puis, se mettant en devoir de se lever:
+
+«Allons, dit-il, tu sais que l'heure est venue.
+
+--Quelle heure donc, lui dis-je, et que voulez-vous faire? Ces paroles
+ont déjà frappé mon oreille cette nuit, et je croyais avoir été le seul
+à les entendre. Dites, maître, que signifient-elles?
+
+--Ces paroles, je les ai entendues, me répondit-il; car, pendant que
+tu descendais dans le tombeau de notre maître, j'avais ici un long
+entretien avec lui.
+
+--Vous l'avez vu? lui dis-je.
+
+--Je ne l'ai jamais vu la nuit, mais seulement le jour, à la clarté du
+soleil. Je ne l'ai jamais vu et entendu en même temps: c'est la nuit
+qu'il me parle, c'est le jour qu'il m'apparaît: Cette nuit, il m'a
+expliqué ce que nous venons de lire et plus encore; et, s'il t'a ordonné
+d'exhumer le manuscrit, c'est afin que jamais le doute n'entrât dans ton
+âme au sujet de ce que les hommes de ce siècle appelleraient nos visions
+et nos délires.
+
+--Délires célestes, m'écriai-je, et qui me feraient haïr la raison, si
+la raison pouvait en anéantir l'effet! Mais ne le craignez pas, mon
+père; je porterai à jamais dans mon coeur la mémoire sacrée de ces jours
+d'enthousiasme.
+
+--Maintenant, viens! dit Alexis en se mettant à marcher dans sa cellule
+d'un pas assuré, et en redressant son corps brisé, avec la noblesse et
+l'aisance d'un jeune homme.
+
+--Eh quoi! Vous marchez! Vous êtes donc guéri! lui dis-je; ceci est un
+prodige nouveau.
+
+--La volonté est seule un prodige, répondit-il, et c'est la puissance
+divine qui l'accomplit en nous. Suis-moi, je veux revoir le soleil,
+les palmiers, les murs de ce monastère, la tombe de Spiridion et de
+Fulgence; je me sens possédé d'une joie d'enfant; mon âme déborde. Il
+faut que j'embrasse cette terre de douleurs et d'espérances où les
+larmes sont fécondes, et que nos genoux fatigués de prières n'ont pas
+creusée en vain.»
+
+Nous descendîmes pour nous rendre au jardin; mais en passant devant le
+réfectoire où les moines étaient rassemblés, il s'arrêta un instant, et
+jeta sur eux un regard de compassion.
+
+En voyant debout devant eux cet Alexis qu'ils croyaient mourant, ils
+furent saisis d'épouvante, et un des convers qui les servait et qui se
+trouvait près de la porte, murmura ces mots:
+
+«Les morts ressuscitent, c'est le présage de quelque malheur.
+
+--Oui, sans doute, répondit Alexis en entrant dans le réfectoire par
+l'effet d'une subite résolution, un grand malheur vous menace. Et
+parlant à haute voix, avec un visage animé de l'énergie de la jeunesse,
+et les yeux étincelants du feu de l'inspiration: «Frères, dit-il,
+quittez la table, n'achevez pas votre pain, déchirez vos robes,
+abandonnez ces murs que la foudre ébranle déjà, ou bien préparez-vous à
+mourir!»
+
+Les moines, effrayés et consternés, se levèrent tumultueusement, comme
+s'ils se fussent attendus à quelque prodige. Le Prieur leur commanda de
+se rasseoir.
+
+«Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que ce vieillard est en proie à un
+accès de délire? Angel, reconduisez-le à son lit, et ne le laissez plus
+sortir de sa cellule; je vous le commande.
+
+--Frère, tu n'as plus rien à commander ici, reprit Alexis avec le calme
+de la force. Tu n'es plus chef, tu n'es plus moine, tu n'es plus rien.
+Il faut fuir, te dis-je; ton heure et la nôtre à tous est venue.»
+
+Les religieux s'agitèrent encore. Donatien les contint de nouveau, et
+craignant quelque scène violente:
+
+«Tenez-vous tranquilles, leur dit-il, et laissez-le parler; vous allez
+voir que ses idées sont troublées par la fièvre.
+
+--O moines! dit Alexis en soupirant, c'est vous dont la fièvre a troublé
+l'entendement; vous, race jadis sublime, aujourd'hui abjecte; vous qui
+avez engendré par l'esprit tant de docteurs et de prophètes que l'Église
+a persécutés et condamnés aux flammes! vous qui avez compris l'Evangile
+et qui avez tenté courageusement de le pratiquer. O vous, disciples
+de l'Évangile éternel, pères spirituels du grand Amaury, de David de
+Dinant, de Pierre Valdo, de Ségarel, de Dulcin, d'Eon de l'Étoile, de
+Pierre de Bruys, de Lollard, de Wiclef, de Jean Huss, de Jérôme de
+Prague, et enfin de Luther! moines qui avez compris l'égalité, la
+fraternité, la communauté, la charité et la liberté! moines qui avez
+proclamé les éternelles vérités que l'avenir doit expliquer et mettre en
+pratique, et qui maintenant ne produisez plus rien, et ne pouvez plus
+rien comprendre! C'est assez longtemps vous cacher sous les plis du
+manteau de saint Pierre, Pierre ne peut plus vous protéger; c'est en
+vain que vous avez fait votre paix avec les pontifes et votre soumission
+aux puissants de la terre: les puissants ne peuvent plus rien pour
+vous. Le règne de l'Évangile éternel arrive, et vous n'êtes plus ses
+disciples; et au lieu de marcher à la télé des peuples révoltés pour
+écraser les tyrannies, vous allez être abattus et foudroyés comme les
+suppôts de la tyrannie. Fuyez, vous dis-je, il vous reste une heure,
+moins d'une heure! Déchirez vos robes et cachez-vous dans l'épaisseur
+des bois, dans les cavernes de la montagne; la bannière du vrai Christ
+est dépliée, et son ombre vous enveloppe déjà.
+
+--Il prophétise! s'écrièrent quelques moines pâles et tremblants.
+
+--Il blasphème, il apostasie! s'écrièrent quelques autres indignés.
+
+--Qu'on l'emmène, qu'on l'enferme!» s'écria le Prieur bouleversé et
+frémissant de rage.
+
+Nul n'osa cependant porter la main sur Alexis. Il semblait protégé par
+un ange invisible.
+
+Il prit mon bras, car il trouvait que je ne marchais pas assez vite, et,
+sortant du réfectoire, il m'entraîna sous les palmiers. Il contempla
+quelque temps la mer et les montagnes avec délices; puis, se retournant
+vers le nord, il me dit:
+
+Ils viennent! ils viennent avec la rapidité de la foudre.
+
+--Qui donc, mon père?
+
+--Les vengeurs terribles de la liberté outragée. Peut-être les
+représailles sont-elles insensées. Qui peut se sentir investi d'une
+telle mission, et garder le calme de la justice? Les temps sont mûrs; il
+faut que le fruit tombe; qu'importé quelques brins d'herbe écrasés?
+
+[Illustration: A mort! à mort! ce fanatique!...]
+
+--Parlez-vous des ennemis de notre pays?
+
+--Je parle de glaives étincelants dans la main du Dieu des armées. Ils
+approchent, l'Esprit me l'a révélé, et ce jour est le dernier de mes
+jours, comme disent les hommes. Mais je ne meurs pas, je ne te quitte
+pas, Angel, tu lésais.
+
+--Vous allez mourir? m'écriai-je en m'attachant à son bras avec un
+effroi insurmontable; oh! ne dites pas que vous allez mourir! Il me
+semble que je commence à vivre d'aujourd'hui.
+
+--Telle est la loi providentielle de la succession des êtres et des
+choses, répondit-il. O mon fils, adorons le Dieu de l'infini! O
+Spiridion! je ne te demande pas de m'apparaître en ce jour; les yeux de
+mon âme s'ouvrent sur un monde où ta forme humaine n'est pas nécessaire
+à ma certitude; tu es avec moi, tu es en moi. Il n'est plus nécessaire
+que le sable crie sous tes pieds pour que je sache retrouver ton
+empreinte sur mon chemin. Non! plus de visions, plus de prestiges, plus
+de songes extatiques! Angel, les morts ne quittent pas le sanctuaire de
+la tombe pour venir, sous une forme sensible, nous instruire ou nous
+reprendre: mais ils vivent en nous, comme Spiridion le disait à
+Fulgence, et notre imagination exaltée les ressuscite et les met aux
+prises avec notre conscience, quand notre conscience incertaine et notre
+sagesse incomplète rejettent la lumière que nous eussions dû trouver en
+eux...
+
+En ce moment, un bruit lointain vint tonner comme un écho affaibli sur
+la croupe des montagnes, et la mer le répéta au loin d'une voix plus
+faible encore.
+
+--Qu'est ceci, mon père? demandai-je à Alexis qui écoutait en souriant.
+
+--C'est le canon, répondit-il, c'est le vol de la conquête qui se dirige
+sur nous.»
+
+Puis il prêta l'oreille, et le canon se faisait entendre régulièrement.
+
+«Ce n'est pas un combat, dit-il, c'est un hymne de victoire. Nous sommes
+conquis, mon enfant; il n'y a plus d'Italie. Que ton coeur ne se déchire
+pas à l'idée d'une patrie perdue. Ce n'est pas d'aujourd'hui que
+l'Italie n'existe plus; et ce qui achève de crouler aujourd'hui, c'est
+l'Église des papes. Ne prions pas pour les vaincus: Dieu sait ce qu'il
+fait, et les vainqueurs l'ignorent.»
+
+Comme nous rentrions dans l'église, nous fûmes abordés brusquement
+par le Prieur suivi de quelques moines. La figure de Donatien était
+décomposée par la peur.
+
+«Savez-vous ce qui se passe? nous dit-il; entendez-vous le canon? on se
+bat!
+
+--On s'est battu, répondit tranquillement Alexis.
+
+--D'où le savez vous? s'écria-t-on de toutes parts; avez-vous quelque
+nouvelle? Pouvez-vous nous apprendre quelque chose?
+
+--Ce ne sont de ma part que des conjectures, répondit-il tranquillement;
+mais je vous conseille de prendre la fuite, ou d'apprêter un grand repas
+pour les hôtes qui vous arrivent...
+
+Et aussitôt, sans se laisser interroger davantage, il leur tourna le dos
+et entra dans l'église. A peine y étions-nous que des cris confus se
+firent entendre au dehors. C'était comme des chants de triomphe et
+d'enthousiasme, mêlés d'imprécations et de menaces. Aucun cri, aucune
+menace ne répondirent à ces voix étrangères. Tout ce que le pays avait
+d'habitants avait fui devant le vainqueur, comme une volée d'oiseaux
+timides à l'approche du vautour. C'était un détachement de soldats
+français envoyés à la maraude. Ils avaient, en errant dans les
+montagnes, découvert les dômes du couvent, et, fondant sur cette proie,
+ils avaient traversé les ravins et les torrents avec cette rapidité
+effrayante qu'on voit seulement dans les rêves. Ils s'abattaient sur
+nous comme une nuée d'orage. En un instant, les portes furent brisées et
+les cloîtres inondés de soldats ivres qui faisaient retentir les voûtes
+d'un chant rauque et terrible dont ces mots vinrent, entre autres,
+frapper distinctement mon oreille:
+
+ Liberté, liberté chérie,
+ Combats avec tes défenseurs!...
+
+J'ignore ce qui se passa dans le couvent. J'entendis, le long des murs
+extérieurs de l'église, des pas précipités qui semblaient, dans leur
+fuite pleine d'épouvante, vouloir percer les marbres du pavé. Sans
+doute, il y eut un grand pillage, des violences, une orgie... Alexis,
+à genoux sur la pierre du _Hic est_, semblait sourd à tous ces bruits.
+Absorbé dans ses pensées, il avait l'air d'une statue sur un tombeau.
+
+Tout à coup la porte de la sacristie s'ouvrit avec fracas; un soldat
+s'avança avec méfiance; puis, se croyant seul, il courut à l'autel,
+força la serrure du tabernacle avec la pointe de sa baïonnette, et
+commença à cacher précipitamment dans son sac les ostensoirs et les
+calices d'or et d'argent. Alors Alexis, voyant que j'étais ému, se
+tourna vers moi et me dit:
+
+«Soumets-toi, l'heure est arrivée; la Providence, qui me permet de
+mourir, te commande de vivre.»
+
+En ce moment, d'autres soldats entrèrent et cherchèrent querelle à celui
+qui les avait devancés. Ils s'injurièrent et se seraient battus si le
+temps ne leur eût semblé précieux pour dérober d'autres objets, avant
+l'arrivée d'autres compagnons de pillage. Ils se hâtèrent donc de
+remplir leurs sacs, leurs shakos et leurs poches de tout ce qu'ils
+pouvaient emporter. Pour y mieux parvenir, ils se mirent à casser, avec
+la crosse de leurs fusils, les reliquaires, les croix et les flambeaux.
+Au milieu de cette destruction qu'Alexis contemplait d'un visage
+impassible, le christ du maître-autel, détaché de la croix, tomba avec
+un grand bruit.
+
+«Tiens! s'écria l'un des soldats, voilà le sans-culotte Jésus qui nous
+salue!»
+
+Les autres éclatèrent de rire, et, courant après les morceaux de cette
+statue, ils virent qu'elle était seulement de bois doré. Alors ils
+l'écrasèrent sous leurs pieds avec une gaieté méprisante et brutale; et
+l'un d'eux, prenant la tête du crucifié, la lança contre les colonnes
+qui nous protégeaient; elle vint rouler à nos pieds. Alexis se leva, et
+plein de foi, il dit:
+
+«O Christ! on peut briser tes autels, et traîner ton image dans la
+poussière. Ce n'est pas à toi, Fils de Dieu, que s'adressent ces
+outrages. Du sein de ton Père, tu les vois sans colère et sans douleur.
+Tu sais que c'est l'étendard de Rome, l'insigne de l'imposture et de la
+cupidité, que l'on renverse et que l'on déchire au nom de cette liberté
+que tu eusses proclamée aujourd'hui le premier, si la volonté céleste
+t'eût rappelé sur la terre.
+
+--A mort! à mort ce fanatique qui nous injurie dans sa langue! s'écria
+un soldat en s'élançant vers nous le fusil en avant.
+
+--Croisez la baïonnette sur le vieil inquisiteur!» répondirent les
+autres en le suivant.
+
+Et l'un d'eux, portant un coup de baïonnette dans la poitrine d'Alexis,
+s'écria:
+
+«A bas l'inquisition!»
+
+Alexis se pencha et se retint sur un bras, tandis qu'il étendait l'autre
+vers moi pour m'empêcher de le défendre. Hélas! déjà ces insensés
+s'étuient emparés de moi et me liaient les mains.
+
+«Mon fils, dit Alexis avec la sérénité d'un martyr, nous-mêmes nous ne
+sommes que des images qu'on brise, parce qu'elles ne représentent plus
+les idées qui faisaient leur force et leur sainteté. Ceci est l'oeuvre
+de la Providence, et la mission de nos bourreaux est sacrée, bien qu'ils
+ne la comprennent pas encore! Cependant, ils l'ont dit, tu l'as entendu:
+c'est au nom du _sans-culotte Jésus_ qu'ils profanent le sanctuaire
+du l'église. Ceci est le commencement du règne de l'Évangile éternel
+prophétisé par nos pères.»
+
+Puis il tomba la face contre terre, et un autre soldat, lui ayant porté
+un coup sur la tête, la pierre du _Hic est_ fut inondée de son sang.
+
+«O Spiridion! dit-il d'une voix mourante, ta tombe est purifiée! O
+Angel! fais que cette trace de sang soit fécondée! O Dieu! je t'aime,
+fais que les hommes te connaissent!...»
+
+Et il expira. Alors une figure rayonnante apparut auprès de lui, je
+tombai évanoui.
+
+
+
+FIN DE SPIRIDION.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Spiridion, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SPIRIDION ***
+
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.net
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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